The Project Gutenberg EBook of Le Docteur Ox, by Jules Verne

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Title: Le Docteur Ox
       Le Docteur Ox; Matre Zacharius; Un drame dans les airs; Un hivernage
       dans les glaces; Quarantime ascension franaise au Mont-Blanc, par
       Paul Verne
       

Author: Jules Verne

Release Date: March 15, 2004 [EBook #11589]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DOCTEUR OX ***




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Les Voyages extraordinaires

Couronns par l'Acadmie franaise

LE DOCTEUR OX

MATRE ZACHARIUS UN HIVERNAGE DANS LES GLACES UN DRAME DANS LES AIRS

PAR

JULES VERNE

ILLUSTRATIONS PAR FROELICH, BAYARD, SCHULER, ADRIEN MARIE

1920




TABLE DES MATIRES


UNE FANTAISIE DU DOCTEUR OX


I.--Comme quoi est inutile de chercher, mme sur les meilleures cartes,
la petite ville de Quiquendone

II.--O le bourgmestre van Tricasse et le conseiller Niklausse
s'entretiennent des affaires de la ville

III.--O le commissaire Passauf fait une entre aussi bruyante
qu'inattendue

IV.--O le docteur Ox se rvle comme un physiologiste de premier ordre
et un audacieux exprimentateur

V.--O le bourgmestre et le conseiller vont faire une visite au docteur
Ox, et ce qui s'ensuit

VI.--O Frantz Niklausse et Suzel van Tricasse forment quelques projets
d'avenir

VII--O les _andante_ deviennent des _allegro_ et les _allegro_ des
_vivace_

VIII.--O l'antique et solennelle valse allemande se change en
tourbillon

IX.--O le docteur Ox et son prparateur Ygne ne se disent que quelques
mots

X.--Dans lequel on verra que l'pidmie envahit la ville entire et quel
effet elle produisit

XI.--O les Quiquendoniens prennent une rsolution hroque

XII.--Dans lequel le prparateur Ygne met un avis raisonnable, qui est
repouss avec vivacit par le docteur Ox

XIII.--O il est prouv une fois de plus que d'un lieu lev on domine
toutes les petitesses humaines

XIV.--O les choses sont pousses si loin que les habitants de
Quiquendone, les lecteurs et mme l'auteur rclament un dnoment
immdiat

XV.--O le dnoment clate

XVI.--O le lecteur intelligent voit bien qu'il avait devin juste,
malgr toutes les prcautions de l'auteur

XVII.--O s'explique la thorie du docteur Ox


MATRE ZACHARIUS

I.--Une nuit d'hiver

II.--L'orgueil de la science

III.--Une visite trange

IV.--L'glise de Saint-Pierre

V.--L'heure de la mort


UN DRAME DANS LES AIRS


UN HIVERNAGE DANS LES GLACES

I.--Le pavillon noir

II.--Le projet de Jean Cornbutte

III.--Lueur d'espoir

IV.--Dans les passes

V.--L'le Liverpool

VI.--Le tremblement de glaces

VII.--Les installations de l'hivernage

VIII.--Plan d'explorations

IX.--La maison de neige

X.--Enterrs vivants

XI.--Un nuage de fume

XII.--Retour au navire

XIII.--Les deux rivaux

XIV.--Dtresse

XV.--Les ours blancs

XVI.--Conclusion


QUARANTIME ASCENSION FRANAISE AU MONT-BLANC,

par Paul VERNE




AVERTISSEMENT DE L'DITEUR


Ce nouveau volume de Jules Verne est compos de nouvelles crites par
lui  des poques trs-diffrentes les unes des autres. Le docteur Ox
est de date presque rcente, et a t inspir  l'auteur des _Voyages
extraordinaires_ par une exprience trs-intressante faite  Paris, il
y a quelques annes. Mais les autres nouvelles intitules _Matre
Zacharius, Un Hivernage dans les glaces_ et _Un Drame dans les airs_,
ont t crites il y a plus de vingt ans, et par consquent sont
antrieures  la srie des oeuvres qui ont si justement rendu clbre le
nom de M. Jules Verne. Il nous a paru ncessaire de faire figurer ces
nouvelles dans l'oeuvre complte de Jules Verne, qu'elles ne dpareront
pas assurment. Dans quelques-unes, les lecteurs dcouvriront,
pressentiront le germe des ouvrages plus importants, tels que _Cinq
Semaines en ballon_, le _Capitaine Hatteras_ et le _Pays des
fourrures_, qu'il a publis depuis avec tant de succs. Ils trouveront
intressant de voir comment ces sujets se sont d'abord prsents 
l'esprit de l'auteur, et comment son talent mri les a dvelopps plus
tard sous l'influence d'tudes plus approfondies. Aprs avoir eu les
tableaux, il leur paratra curieux d'avoir sous les yeux les esquisses.

Sous ce titre: _Quarantime Ascension franaise au mont Blanc_, un
rcit, celui d'une ascension qui n'a rien d'imaginaire, termine ce
volume. Le rcit et le voyage mme ont t faits par M. Paul Verne,
frre de M. Jules Verne. Nous avons cru bon de mettre en regard des
_Voyages extraordinaires_ de Jules Verne la narration de cette excursion
faite par son frre dans des circonstances vritablement difficiles, et
qui placent M. Paul Verne au premier rang de nos ascensionnistes
franais dans les Alpes.

De cet ensemble, il rsulte un volume dont les lments sont
trs-varis, un mlange de conceptions relles, fantastiques et
imaginaires, auquel nous avons l'espoir que notre public fera bon
accueil.

J. HETZEL.




UNE FANTAISIE

DU

DOCTEUR OX

[Illustration: Le Docteur Ox.]




I

Comme quoi il est inutile de chercher, mme sur les meilleures cartes,
la petite ville de Quiquendone.


Si vous cherchez sur une carte des Flandres, ancienne ou moderne, la
petite ville de Quiquendone, il est probable que vous ne l'y trouverez
pas. Quiquendone est-elle donc une cit disparue? Non. Une ville 
venir? Pas davantage. Elle existe, en dpit des gographies, et cela
depuis huit  neuf cents ans. Elle compte mme deux mille trois cent
quatre-vingt-treize mes, en admettant une me par chaque habitant. Elle
est situe  treize kilomtres et demi dans le nord-ouest d'Audenarde et
 quinze kilomtres un quart dans le sud-est de Bruges, en pleine
Flandre. Le Vaar, petit affluent de l'Escaut, passe sous ses trois
ponts, encore recouverts d'une antique toiture du moyen ge, comme 
Tournay. On y admire un vieux chteau, dont la premire pierre fut
pose, en 1197, par le comte Baudouin, futur empereur de Constantinople,
et un htel de ville  demi-fentres gothiques, couronn d'un chapelet
de crneaux, que domine un beffroi  tourelles, lev de trois cent
cinquante-sept pieds au-dessus du sol. On y entend,  chaque heure, un
carillon de cinq octaves, vritable piano arien, dont la renomme
surpasse celle du clbre carillon de Bruges. Les trangers--s'il en est
jamais venu  Quiquendone--ne quittent point cette curieuse ville sans
avoir visit sa salle des stathouders, orne du portrait en pied de
Guillaume de Nassau par Brandon; le jub de l'glise Saint-Magloire,
chef-d'oeuvre de l'architecture du XVIe sicle; le puits en fer forg
qui se creuse au milieu de la grande place Saint-Ernuph, dont
l'admirable ornementation est due au peintre-forgeron Quentin Metsys; le
tombeau lev autrefois  Marie de Bourgogne, fille de Charles le
Tmraire, qui repose maintenant dans l'glise de Notre-Dame de Bruges,
etc. Enfin, Quiquendone a pour principale industrie la fabrication des
crmes fouettes et des sucres d'orge sur une grande chelle. Elle est
administre de pre en fils depuis plusieurs sicles par la famille van
Tricasse! Et pourtant Quiquendone ne figure pas sur la carte des
Flandres! Est-ce oubli des gographes, est-ce omission volontaire? C'est
ce que je ne puis vous dire; mais Quiquendone existe bien rellement
avec ses rues troites, son enceinte fortifie, ses maisons espagnoles,
sa halle et son bourgmestre,-- telles enseignes qu'elle a t
rcemment le thtre de phnomnes surprenants, extraordinaires,
invraisemblables autant que vridiques, et qui vont tre fidlement
rapports dans le prsent rcit.

Certes, il n'y a aucun mal  dire ni  penser des Flamands de la Flandre
occidentale. Ce sont des gens de bien, sages, parcimonieux, sociables,
d'humeur gale, hospitaliers, peut-tre un peu lourds par le langage et
l'esprit; mais cela n'explique pas pourquoi l'une des plus intressantes
villes de leur territoire en est encore  figurer dans la cartographie
moderne.

Cette omission est certainement regrettable. Si encore l'histoire, ou 
dfaut de l'histoire les chroniques, ou  dfaut des chroniques la
tradition du pays, faisaient mention de Quiquendone! Mais non, ni les
atlas, ni les guides, ni les itinraires n'en parlent. M. Joanne
lui-mme, le perspicace dnicheur de bourgades, n'en dit pas un mot. On
conoit combien ce silence doit nuire au commerce,  l'industrie de
cette ville. Mais nous nous hterons d'ajouter que Quiquendone n'a ni
industrie ni commerce, et qu'elle s'en passe le mieux du monde. Ses
sucres d'orge et ses crmes fouettes, elle les consomme sur place et ne
les exporte pas. Enfin les Quiquendoniens n'ont besoin de personne.
Leurs dsirs sont restreints, leur existence est modeste; ils sont
calmes, modrs, froids, flegmatiques, en un mot Flamands, comme il
s'en rencontre encore quelquefois entre l'Escaut et la mer du Nord.




II

O le bourgmestre van Tricasse et le conseiller Niklausse
s'entretiennent des affaires de la ville.


Vous croyez? demanda le bourgmestre.

--Je le crois, rpondit le conseiller, aprs quelques minutes de
silence.

--C'est qu'il ne faut point agir  la lgre, reprit le bourgmestre.

--Voil dix ans que nous causons de cette affaire si grave, rpliqua le
conseiller Niklausse, et je vous avoue, mon digne van Tricasse, que je
ne puis prendre encore sur moi de me dcider.

--Je comprends votre hsitation, reprit le bourgmestre, qui ne parla
qu'aprs un bon quart d'heure de rflexion, je comprends votre
hsitation et je la partage. Nous ferons sagement de ne rien dcider
avant un plus ample examen de la question.

--Il est certain, rpondit Niklausse, que cette place de commissaire
civil est inutile dans une ville aussi paisible que Quiquendone.

--Notre prdcesseur, rpondit van Tricasse d'un ton grave, notre
prdcesseur ne disait jamais, n'aurait jamais os dire qu'une chose est
certaine. Toute affirmation est sujette  des retours dsagrables.

Le conseiller hocha la tte en signe d'assentiment, puis il demeura
silencieux une demi-heure environ. Aprs ce laps de temps, pendant
lequel le conseiller et le bourgmestre ne remurent pas mme un doigt,
Niklausse demanda  van Tricasse si son prdcesseur--il y a quelque
vingt ans--n'avait pas eu comme lui la pense de supprimer cette place
de commissaire civil, qui, chaque anne, grevait la ville de Quiquendone
d'une somme de treize cent soixante-quinze francs et des centimes.

En effet, rpondit le bourgmestre, qui porta avec une majestueuse
lenteur sa main  son front limpide, en effet; mais ce digne homme est
mort avant d'avoir os prendre une dtermination, ni  cet gard, ni 
l'gard d'aucune autre mesure administrative. C'tait un sage. Pourquoi
ne ferais-je pas comme lui?

Le conseiller Niklausse et t incapable d'imaginer une raison qui pt
contredire l'opinion du bourgmestre.

L'homme qui meurt sans s'tre jamais dcid  rien pendant sa vie,
ajouta gravement van Tricasse, est bien prs d'avoir atteint la
perfection en ce monde!

Cela dit, le bourgmestre pressa du bout du petit doigt un timbre au son
voil, qui fit entendre moins un son qu'un soupir. Presque aussitt,
quelques pas lgers glissrent doucement sur les carreaux du palier. Une
souris n'et pas fait moins de bruit en trottinant sur une paisse
moquette. La porte de la chambre s'ouvrit en tournant sur ses gonds
huils. Une jeune fille blonde,  longues tresses, apparut. C'tait
Suzel van Tricasse, la fille unique du bourgmestre. Elle remit  son
pre avec sa pipe bourre  point un petit brasero de cuivre, ne
pronona pas une parole, et disparut aussitt, sans que sa sortie et
produit plus de bruit que son entre.

L'honorable bourgmestre alluma l'norme fourneau de son instrument, et
s'effaa bientt dans un nuage de fume bleutre, laissant le conseiller
Niklausse plong au milieu des plus absorbantes rflexions.

La chambre dans laquelle causaient ainsi ces deux notables personnages,
chargs de l'administration de Quiquendone, tait un parloir richement
orn de sculptures en bois sombre. Une haute chemine, vaste foyer dans
lequel et pu brler un chne ou rtir un boeuf, occupait tout un
panneau du parloir et faisait face  une fentre  treillis, dont les
vitraux peinturlurs tamisaient doucement les rayons du jour. Dans un
cadre antique, au-dessus de la chemine, apparaissait le portrait d'un
bonhomme quelconque, attribu  Hemling, qui devait reprsenter un
anctre des van Tricasse, dont la gnalogie remonte authentiquement au
quatorzime sicle, poque  laquelle les Flamands et Gui de Dampierre
eurent  lutter contre l'empereur Rodolphe de Hapsbourg.

Ce parloir faisait partie de la maison du bourgmestre, l'une des plus
agrables de Quiquendone. Construite dans le got flamand et avec tout
l'imprvu, le caprice, le pittoresque, le fantaisiste que comporte
l'architecture ogivale, on la citait entre les plus curieux monuments
de la ville. Un couvent de chartreux ou un tablissement de sourds-muets
n'eussent pas t plus silencieux que cette habitation. Le bruit n'y
existait pas; on n'y marchait pas, on y glissait; on n'y parlait pas, on
y murmurait. Et cependant les femmes ne manquaient point  la maison,
qui, sans compter le bourgmestre van Tricasse, abritait encore sa femme,
Mme Brigitte van Tricasse, sa fille, Suzel van Tricasse, et sa servante,
Lotch Janshu. Il convient de citer aussi la soeur du bourgmestre, la
tante Hermance, vieille fille rpondant encore au nom de Tatanmance,
que lui donnait autrefois sa nice Suzel, du temps qu'elle tait petite
fille. Eh bien, malgr tous ces lments de discorde, de bruit, de
bavardage, la maison du bourgmestre tait calme comme le dsert.

Le bourgmestre tait un personnage de cinquante ans, ni gras ni maigre,
ni petit ni grand, ni vieux ni jeune, ni color ni ple, ni gai ni
triste, ni content ni ennuy, ni nergique ni mou, ni fier ni humble, ni
bon ni mchant, ni gnreux ni avare, ni brave ni poltron, ni trop ni
trop peu,--_ne quid nimis_,--un homme modr en tout; mais  la lenteur
invariable de ses mouvements,  sa mchoire infrieure un peu pendante,
 sa paupire suprieure immuablement releve,  son front uni comme une
plaque de cuivre jaune et sans une ride,  ses muscles peu saillants, un
physionomiste et sans peine reconnu que le bourgmestre van Tricasse
tait le flegme personnifi. Jamais,--ni par la colre, ni par la
passion,--jamais une motion quelconque n'avait acclr les mouvements
du coeur de cet homme ni rougi sa face; jamais ses pupilles ne s'taient
contractes sous l'influence d'une irritation, si passagre qu'on
voudrait la supposer. Il tait invariablement vtu de bons habits ni
trop larges ni trop troits, qu'il ne parvenait pas  user. Il tait
chauss de gros souliers carrs  triple semelle et  boucles d'argent,
qui, par leur dure, faisaient le dsespoir de son cordonnier. Il tait
coiff d'un large chapeau, qui datait de l'poque  laquelle la Flandre
fut dcidment spare de la Hollande, ce qui attribuait  ce vnrable
couvre-chef une dure de quarante ans. Mais que voulez-vous? Ce sont les
passions qui usent le corps aussi bien que l'me, les habits aussi bien
que le corps, et notre digne bourgmestre, apathique, indolent,
indiffrent, n'tait passionn en rien. Il n'usait pas et ne s'usait
pas, et par cela mme il se trouvait prcisment l'homme qu'il fallait
pour administrer la cit de Quiquendone et ses tranquilles habitants.

La ville, en effet, n'tait pas moins calme que la maison van Tricasse.
Or c'tait dans cette paisible demeure que le bourgmestre comptait
atteindre les limites les plus recules de l'existence humaine, aprs
avoir vu toutefois la bonne Mme Brigitte van Tricasse, sa femme, le
prcder au tombeau, o elle ne trouverait certainement pas un repos
plus profond que celui qu'elle gotait depuis soixante ans sur la terre.

Ceci mrite une explication.

La famille van Tricasse aurait pu s'appeler justement _la famille
Jeannot_. Voici pourquoi:

Chacun sait que le couteau de ce personnage typique est aussi clbre
que son propritaire et non moins inusable, grce  cette double
opration incessamment renouvele, qui consiste  remplacer le manche
quand il est us et la lame quand elle ne vaut plus rien. Telle tait
l'opration, absolument identique, pratique depuis un temps immmorial
dans la famille van Tricasse, et  laquelle la nature s'tait prte
avec une complaisance un peu extraordinaire. Depuis 1340, on avait
toujours vu invariablement un van Tricasse, devenu veuf, se remarier
avec une van Tricasse, plus jeune que lui, qui, veuve, convolait avec un
van Tricasse plus jeune qu'elle, qui veuf, etc., sans solution de
continuit. Chacun mourait  son tour avec une rgularit mcanique. Or
la digne Mme Brigitte van Tricasse en tait  son deuxime mari, et, 
moins de manquer  tous ses devoirs, elle devait prcder dans l'autre
monde son poux, de dix ans plus jeune qu'elle, pour faire place  une
nouvelle van Tricasse. Sur quoi l'honorable bourgmestre comptait
absolument, afin de ne point rompre les traditions de la famille.

Telle tait cette maison, paisible et silencieuse, dont les portes ne
criaient pas, dont les vitres ne grelottaient pas, dont les parquets ne
gmissaient pas, dont les chemines ne ronflaient pas, dont les
girouettes ne grinaient pas, dont les meubles ne craquaient pas, dont
les serrures ne cliquetaient pas, et dont les htes ne faisaient pas
plus de bruit que leur ombre. Le divin Harpocrate l'et certainement
choisie pour le temple du silence.




III

O le commissaire Passauf fait une entre aussi bruyante qu'inattendue.


Lorsque l'intressante conversation que nous avons rapporte plus haut
avait commenc entre le conseiller et le bourgmestre, il tait deux
heures trois quarts aprs midi. Ce fut  trois heures quarante-cinq
minutes que van Tricasse alluma sa vaste pipe, qui pouvait contenir un
quart de tabac, et ce fut  cinq heures et trente-cinq minutes seulement
qu'il acheva de fumer.

Pendant tout ce temps, les deux interlocuteurs n'changrent pas une
seule parole.

Vers six heures, le conseiller, qui procdait toujours par prtermission
ou aposiopse, reprit en ces termes:

Ainsi nous nous dcidons?...

-- ne rien dcider, rpliqua le bourgmestre.

--Je crois, en somme, que vous avez raison, van Tricasse.

--Je le crois aussi, Niklausse. Nous prendrons une rsolution  l'gard
du commissaire civil quand nous serons mieux difis ... plus tard ...
Nous ne sommes pas  un mois prs.

--Ni mme  une anne, rpondit Niklausse, en dpliant son mouchoir de
poche, dont il se servit, d'ailleurs, avec une discrtion parfaite.

Un nouveau silence, qui dura une bonne heure, s'tablit encore. Rien ne
troubla cette nouvelle halte dans la conversation, pas mme l'apparition
du chien de la maison, l'honnte Lento, qui, non moins flegmatique que
son matre, vint faire poliment un tour de parloir. Digne chien! Un
modle pour tous ceux de son espce. Il et t en carton, avec des
roulettes aux pattes, qu'il n'et pas fait moins de bruit pendant sa
visite.

Vers huit heures, aprs que Lotch eut apport la lampe antique  verre
dpoli, le bourgmestre dit au conseiller:

Nous n'avons pas d'autre affaire urgente  expdier, Niklausse?

--Non, van Tricasse, aucune, que je sache.

--Ne m'a-t-on pas dit, cependant, demanda le bourgmestre, que la tour de
la porte d'Audenarde menaait ruine?

--En effet, rpondit le conseiller, et, vraiment, je ne serais pas
tonn qu'un jour ou l'autre elle crast quelque passant.

--Oh! reprit le bourgmestre, avant qu'un tel malheur arrive, j'espre
bien que nous aurons pris une dcision  l'endroit de cette tour.

--Je l'espre, van Tricasse.

--Il y a des questions plus pressantes  rsoudre.

--Sans doute, rpondit le conseiller, la question de la halle aux cuirs,
par exemple.

--Est-ce qu'elle brle toujours? demanda le bourgmestre.

--Toujours, depuis trois semaines.

--N'avons-nous pas dcid en conseil de la laisser brler?

--Oui, van Tricasse, et cela sur votre proposition.

--N'tait-ce pas le moyen le plus sr et le plus simple d'avoir raison
de cet incendie?

--Sans contredit.

--Eh bien, attendons. C'est tout?

--C'est tout, rpondit le conseiller, qui se grattait le front comme
pour s'assurer qu'il n'oubliait pas quelque affaire importante.

--Ah! fit le bourgmestre, n'avez-vous pas entendu parler aussi d'une
fuite d'eau qui menace d'inonder le bas quartier de Saint-Jacques?

--En effet, rpondit le conseiller. Il est mme fcheux que cette fuite
d'eau ne se soit pas dclare au-dessus de la halle aux cuirs! Elle et
naturellement combattu l'incendie, et cela nous aurait pargn bien des
frais de discussion.

--Que voulez-vous, Niklausse, rpondit le digne bourgmestre, il n'y a
rien d'illogique comme les accidents. Ils n'ont aucun lien entre eux, et
l'on ne peut pas, comme on le voudrait, profiter de l'un pour attnuer
l'autre.

Cette fine observation de van Tricasse exigea quelque temps pour tre
gote par son interlocuteur et ami.

Eh mais? reprit quelques instants plus tard le conseiller Niklausse,
nous ne parlons mme pas de notre grande affaire!

--Quelle grande affaire? Nous avons donc une grande affaire? demanda le
bourgmestre.

--Sans doute. Il s'agit de l'clairage de la ville.

--Ah! oui, rpondit le bourgmestre, si ma mmoire est fidle, vous
voulez parler de l'clairage du docteur Ox?

--Prcisment.

--Eh bien?

--Cela marche, Niklausse, rpondit le bourgmestre. On procde dj  la
pose des tuyaux, et l'usine est entirement acheve.

--Peut-tre nous sommes-nous un peu presss dans cette affaire, dit le
conseiller en hochant la tte.

--Peut-tre, rpondit le bourgmestre, mais notre excuse, c'est que le
docteur Ox fait tous les frais de son exprience. Cela ne nous cotera
pas un denier.

--C'est, en effet, notre excuse. Puis, il faut bien marcher avec son
sicle. Si l'exprience russit, Quiquendone sera la premire ville des
Flandres claire au gaz oxy ... Comment appelle-t-on ce gaz-l?

--Le gaz oxy-hydrique.

--Va donc pour le gaz oxy-hydrique.

En ce moment, la porte s'ouvrit, et Lotch vint annoncer au bourgmestre
que son souper tait prt.

Le conseiller Niklausse se leva pour prendre cong de van Tricasse, que
tant de dcisions prises et tant d'affaires traites avaient mis en
apptit; puis il fut convenu que l'on assemblerait dans un dlai assez
loign le conseil des notables, afin de dcider si l'on prendrait
provisoirement une dcision sur la question vritablement urgente de la
tour d'Audenarde.

Les deux dignes administrateurs se dirigrent alors vers la porte qui
s'ouvrait sur la rue, l'un reconduisant l'autre. Le conseiller, arriv
au dernier palier, alluma une petite lanterne qui devait le guider dans
les rues obscures de Quiquendone, que l'clairage du docteur Ox
n'illuminait pas encore. La nuit tait noire, on tait au mois
d'octobre, et un lger brouillard embrumait la ville.

Les prparatifs de dpart du conseiller Niklausse demandrent un bon
quart d'heure, car, aprs avoir allum sa lanterne, il dut chausser ses
gros socques articuls en peau de vache et ganter ses paisses moufles
en peau de mouton; puis il releva le collet fourr de sa redingote,
rabattit son feutre sur ses yeux, assura dans sa main son lourd
parapluie  bec de corbin, et se disposa  sortir.

Au moment o Lotch, qui clairait son matre, allait retirer la barre
de la porte, un bruit inattendu clata au dehors.

Oui! dt la chose paratre invraisemblable, un bruit un vritable bruit,
tel que la ville n'en avait certainement pas entendu depuis la prise du
donjon par les Espagnols, en 1513, un effroyable bruit veilla les chos
si profondment endormis de la vieille maison van Tricasse. On heurtait
cette porte, vierge jusqu'alors de tout attouchement brutal! On frappait
 coups redoubls avec un instrument contondant qui devait tre un bton
noueux mani par une main robuste! Aux coups se mlaient des cris, un
appel. On entendait distinctement ces mots:

Monsieur van Tricasse! monsieur le bourgmestre! ouvrez, ouvrez vite!

Le bourgmestre et le conseiller, absolument ahuris, se regardaient sans
mot dire. Ceci passait leur imagination. On et tir dans le parloir la
vieille couleuvrine du chteau, qui n'avait pas fonctionn depuis 1385,
que les habitants de la maison van Tricasse n'auraient pas t plus
pats. Qu'on nous passe ce mot, qu'on excuse sa trivialit en faveur
de sa justesse.

Cependant, les coups, les cris, les appels redoublaient. Lotch,
reprenant son sang-froid, se hasarda  parler.

Qui est l? demanda-t-elle.

--C'est moi! moi! moi!

--Qui, vous?

--Le commissaire Passauf!

Le commissaire Passauf! Celui-l mme dont il tait question, depuis dix
ans, de supprimer la charge. Que se passait-il donc? Les Bourguignons
auraient-ils envahi Quiquendone comme au XIVe sicle! Il ne fallait rien
moins qu'un vnement de cette importance pour motionner  ce point le
commissaire Passauf, qui ne le cdait en rien, pour le calme et le
flegme, au bourgmestre lui-mme.

Sur un signe de van Tricasse,--car le digne homme n'aurait pu articuler
une parole,--la barre fut repousse et la porte s'ouvrit.

Le commissaire Passauf se prcipita dans l'antichambre. On et dit un
ouragan.

Qu'y a-t-il, monsieur le commissaire? demanda Lotch, une brave fille
qui ne perdait pas la tte dans les circonstances les plus graves.

--Ce qu'il y a! rpondit Passauf, dont les gros yeux ronds exprimaient
une motion relle. Il y a que je viens de la maison du docteur Ox, o
il y avait rception, et que l....

--L? fit le conseiller.

--L, j'ai t tmoin d'une altercation telle que ... monsieur le
bourgmestre, on a parl politique!

--Politique! rpta van Tricasse en hrissant sa perruque.

--Politique! reprit le commissaire Passauf, ce qui ne s'tait pas fait
depuis cent ans peut-tre  Quiquendone. Alors la discussion s'est
monte. L'avocat Andr Schut et le mdecin Dominique Custos se sont pris
 partie avec une violence qui les amnera peut-tre sur le terrain.

--Sur le terrain! s'cria le conseiller. Un duel! Un duel  Quiquendone!
Et que se sont donc dit l'avocat Schut et le mdecin Custos?

--Ceci textuellement: Monsieur l'avocat, a dit le mdecin  son
adversaire, vous allez un peu loin, ce me semble, et vous ne songez pas
suffisamment  mesurer vos paroles!

Le bourgmestre van Tricasse joignit les mains. Le conseiller plit et
laissa choir sa lanterne. Le commissaire hocha la tte. Une phrase si
videmment provocatrice, prononce par deux notables du pays!

Ce mdecin Custos, murmura van Tricasse, est dcidment un homme
dangereux, une tte exalte! Venez, messieurs!

Et sur ce, le conseiller Niklausse et le commissaire rentrrent dans le
parloir avec le bourgmestre van Tricasse.




IV

O le docteur Ox se rvle comme un physiologiste de premier ordre et un
audacieux exprimentateur.


Quel est donc ce personnage connu sous le nom bizarre de docteur Ox?

Un original  coup sr, mais en mme temps un savant audacieux, un
physiologiste dont les travaux sont connus et apprcis de toute
l'Europe savante, un rival heureux des Davy, des Dalton, des Bostock,
des Menzies, des Godwin, des Vierordt, de tous ces grands esprits qui
ont mis la physiologie au premier rang des sciences modernes.

Le docteur Ox tait un homme demi-gros, de taille moyenne, g de ...
mais nous ne saurions prciser son ge, non plus que sa nationalit.
D'ailleurs, peu importe: il suffit qu'on sache bien que c'tait un
trange personnage, au sang chaud et imptueux, vritable excentrique
chapp d'un volume d'Hoffmann, et qui contrastait singulirement, on
n'en peut douter, avec les habitants de Quiquendone. Il avait en lui, en
ses doctrines, une imperturbable confiance. Toujours souriant, marchant
tte haute, paules dgages, aisment, librement, regard assur, larges
narines bien ouvertes, vaste bouche qui humait l'air par grandes
aspirations, sa personne plaisait  voir. Il tait vivant, bien vivant,
lui, bien quilibr dans toutes les parties de sa machine, bien allant,
avec du vif argent dans les veines et un cent d'aiguilles sous les
pieds. Aussi ne pouvait-il jamais rester en place, et s'chappait-il en
paroles prcipites et en gestes surabondants.

tait-il donc riche, ce docteur Ox, qui venait entreprendre  ses frais
l'clairage d'une ville tout entire?

Probablement, puisqu'il se permettait de telles dpenses, et c'est la
seule rponse que nous puissions faire  cette demande indiscrte.

Le docteur Ox tait arriv depuis cinq mois  Quiquendone, en compagnie
de son prparateur, qui rpondait au nom de Gdon Ygne, un grand, sec,
maigre, tout en hauteur, mais non moins vivant que son matre.

Et maintenant, pourquoi le docteur Ox avait-il soumissionn, et  ses
frais, l'clairage de la ville? Pourquoi avait-il prcisment choisi les
paisibles Quiquendoniens, ces Flamands entre tous les Flamands, et
voulait-il doter leur cit des bienfaits d'un clairage hors ligne? Sous
ce prtexte, ne voulait-il pas essayer quelque grande exprience
physiologique, en oprant _in anima vili_? Enfin qu'allait tenter cet
original? C'est ce que nous ne savons pas, le docteur Ox n'ayant pas
d'autre confident que son prparateur Ygne, qui, d'ailleurs, lui
obissait aveuglment.

En apparence, tout au moins, le docteur Ox s'tait engag  clairer la
ville, qui en avait bien besoin, la nuit surtout, disait finement le
commissaire Passauf. Aussi, une usine pour la production d'un gaz
clairant avait-elle t installe. Les gazomtres taient prts 
fonctionner, et les tuyaux de conduite, circulant sous le pav des rues,
devaient avant peu s'panouir sous forme de becs dans les difices
publics et mme dans les maisons particulires de certains amis du
progrs.

En sa qualit de bourgmestre, van Tricasse, et en sa qualit de
conseiller, Niklausse, puis quelques autres notables, avaient cru devoir
autoriser dans leurs habitations l'introduction de ce moderne clairage.

Si le lecteur ne l'a pas oubli, pendant cette longue conversation du
conseiller et du bourgmestre, il fut dit que l'clairage de la ville
serait obtenu, non point par la combustion du vulgaire hydrogne carbur
que fournit la distillation de la houille, mais bien par l'emploi d'un
gaz plus moderne, et vingt fois plus brillant, le gaz oxy-hydrique, que
produisent l'hydrogne et l'oxygne mlangs.

Or, le docteur, habile chimiste et ingnieux physicien, savait obtenir
ce gaz en grande masse et  bon compte, non point en employant le
manganate de soude, suivant les procds de M. Tessi du Motay, mais
tout simplement en dcomposant l'eau, lgrement acidule, au moyen
d'une pile faite d'lments nouveaux et invente par lui. Ainsi, point
de substances coteuses, point de platine, point de cornues, point de
combustible, pas d'appareil dlicat pour produire isolment les deux
gaz. Un courant lectrique traversait de vastes cuves pleines d'eau, et
l'lment liquide se dcomposait en ses deux parties constitutives,
l'oxygne et l'hydrogne. L'oxygne s'en allait d'un ct; l'hydrogne,
en volume double de son ancien associ, s'en allait d'un autre. Tous
deux taient recueillis dans des rservoirs spars,--prcaution
essentielle, car leur mlange et produit une pouvantable explosion,
s'il se ft enflamm. Puis, des tuyaux devaient les conduire sparment
aux divers becs, qui seraient disposs de manire  prvenir toute
explosion. Il se produirait alors une flamme remarquablement brillante,
flamme dont l'clat rivalise avec celui de la lumire lectrique,
qui--chacun le sait de reste--est, d'aprs les expriences de
Casselmann, gale  celle de onze cent soixante et onze bougies,--pas
une de plus, pas une de moins.

Il tait certain que la cit de Quiquendone gagnerait,  cette gnreuse
combinaison, un clairage splendide; mais c'tait l ce dont le docteur
Ox et son prparateur se proccupaient le moins, ainsi qu'on le verra
par la suite.

Prcisment, le lendemain du jour o le commissaire Passauf avait fait
cette bruyante apparition dans le parloir du bourgmestre, Gdon Ygne
et le docteur Ox causaient tous les deux dans le cabinet de travail qui
leur tait commun, au rez-de-chausse du principal btiment de l'usine.

Eh bien, Ygne, eh bien! s'cria le docteur Ox en se frottant les
mains. Vous les avez vus, hier,  notre rception, ces bons
Quiquendoniens  sang-froid qui tiennent, pour la vivacit des passions,
le milieu entre les ponges et les excroissances corallignes! Vous les
avez vus, se disputant, se provoquant de la voix et du geste! Dj
mtamorphoss moralement et physiquement! Et cela ne fait que commencer!
Attendez-les au moment o nous les traiterons  haute dose!

--En effet, matre, rpondit Gdon Ygne, en grattant son nez pointu du
bout de l'index, l'exprience dbute bien, et si moi-mme je n'avais pas
prudemment ferm le robinet d'coulement, je ne sais pas ce qui serait
arriv.

--Vous avez entendu cet avocat Schut et ce mdecin Custos? reprit le
docteur Ox. La phrase en elle-mme n'tait point mchante, mais, dans la
bouche d'un Quiquendonien, elle vaut toute la srie des injures que les
hros d'Homre se jettent  la tte avant de dganer. Ah! ces Flamands!
vous verrez ce que nous en ferons un jour.

--Nous en ferons des ingrats, rpondit Gdon Ygne du ton d'un homme
qui estime l'espce humaine  sa juste valeur.

--Bah! fit le docteur, peu importe qu'ils nous sachent gr ou non, si
notre exprience russit!

--D'ailleurs, ajouta le prparateur en souriant d'un air malin, n'est-il
pas  craindre qu'en produisant une telle excitation dans leur appareil
respiratoire nous ne dsorganisions un peu leurs poumons,  ces honntes
habitants de Quiquendone?

--Tant pis pour eux, rpondit le docteur Ox. C'est dans l'intrt de la
science! Que diriez-vous si les chiens ou les grenouilles se refusaient
aux expriences de vivisection?

Il est probable que, si l'on consultait les grenouilles et les chiens,
ces animaux feraient quelques objections aux pratiques des vivisecteurs;
mais le docteur Ox croyait avoir trouv l un argument irrfutable, car
il poussa un vaste soupir de satisfaction.

Aprs tout, matre, vous avez raison, rpondit Gdon Ygne d'un air
convaincu. Nous ne pouvions trouver mieux que ces habitants de
Quiquendone.

--Nous ne le pouvions pas, dit le docteur en articulant chaque syllabe.

--Vous leur avez tt le pouls,  ces tres-l?

--Cent fois.

--Et quelle est la moyenne des pulsations observes?

--Pas cinquante par minute. Comprenez donc: une ville o depuis un
sicle il n'y a pas eu l'ombre de discussion, o les charretiers ne
jurent pas, o les cochers ne s'injurient pas, o les chevaux ne
s'emportent pas, o les chiens ne mordent pas, o les chats ne griffent
pas! une ville dont le tribunal de simple police chme d'un bout de
l'anne  l'autre! une ville o l'on ne se passionne pour rien, ni pour
les arts, ni pour les affaires! une ville o les gendarmes sont  l'tat
de mythes, et dans laquelle pas un procs-verbal n'a t dress en cent
annes! une ville enfin o, depuis trois cents ans, il ne s'est pas
donn un coup de poing ni chang une gifle! Vous comprenez bien, matre
Ygne, que cela ne peut pas durer et que nous modifierons tout cela.

--Parfait! parfait! rpliqua le prparateur enthousiasm. Et l'air de
cette ville, matre, vous l'avez analys?

--Je n'y ai point manqu. Soixante-dix-neuf parties d'azote et vingt et
une parties d'oxygne, de l'acide carbonique et de la vapeur d'eau en
quantit variable. Ce sont les proportions ordinaires.

--Bien, docteur, bien, rpondit matre Ygne. L'exprience se fera en
grand, et elle sera dcisive.

--Et si elle est dcisive, ajouta le docteur Ox d'un air triomphant,
nous rformerons le monde.




V

O le bourgmestre et le conseiller vont faire une visite au docteur Ox,
et ce qui s'ensuit.


Le conseiller Niklausse et le bourgmestre van Tricasse surent enfin ce
que c'tait qu'une nuit agite. Le grave vnement qui s'tait accompli
dans la maison du docteur Ox leur causa une vritable insomnie. Quelles
consquences aurait cette affaire? ils ne pouvaient l'imaginer. Y
aurait-il une dcision  prendre? L'autorit municipale, reprsente par
eux, serait-elle force d'intervenir? dicterait-on des arrts pour
qu'un pareil scandale ne se renouvelt pas?

Tous ces doutes ne pouvaient que troubler ces molles natures. Aussi, la
veille, avant de se sparer, les deux notables avaient-ils dcid de
se revoir le lendemain.

Le lendemain donc, avant le dner, le bourgmestre van Tricasse se
transporta de sa personne chez le conseiller Niklausse. Il trouva son
ami plus calme. Lui-mme avait repris son assiette.

Rien de nouveau? demanda van Tricasse.

--Rien de nouveau depuis hier, rpondit Niklausse.

--Et le mdecin Dominique Custos?

--Je n'en ai pas plus entendu parler que de l'avocat Andr Schut.

Aprs une heure de conversation qui tiendrait en trois lignes et qu'il
est inutile de rapporter, le conseiller et le bourgmestre avaient rsolu
de rendre visite au docteur Ox, afin de tirer de lui quelques
claircissements sans en avoir l'air.

Contrairement  toutes leurs habitudes, cette dcision tant prise, les
deux notables se mirent en devoir de l'excuter incontinent. Ils
quittrent la maison et se dirigrent vers l'usine du docteur Ox, situe
en dehors de la ville, prs de la porte d'Audenarde,--prcisment celle
dont la tour menaait ruine.

Le bourgmestre et le conseiller ne se donnaient pas le bras, mais ils
marchaient, _passibus aequis_, d'un pas lent et solennel, qui ne les
avanait gure que de treize pouces par seconde. C'tait, d'ailleurs,
l'allure ordinaire de leurs administrs, qui, de mmoire d'homme,
n'avaient jamais vu personne courir  travers les rues de Quiquendone.

De temps  autre,  un carrefour calme et tranquille, au coin d'une rue
paisible, les deux notables s'arrtaient pour saluer les gens.

Bonjour, monsieur le bourgmestre, disait l'un.

--Bonjour, mon ami, rpondait van Tricasse.

--Rien de nouveau, monsieur le conseiller? demandait l'autre.

--Rien de nouveau, rpondait Niklausse.

Mais  certains airs tonns,  certains regards interrogateurs, on
pouvait deviner que l'altercation de la veille tait connue dans la
ville. Rien qu' la direction suivie par van Tricasse, le plus obtus
des Quiquendoniens et devin que le bourgmestre allait accomplir
quelque grave dmarche. L'affaire Custos et Schut occupait toutes les
imaginations, mais on n'en tait pas encore  prendre parti pour l'un ou
pour l'autre. Cet avocat et ce mdecin taient, en somme, deux
personnages estims. L'avocat Schut, n'ayant jamais eu l'occasion de
plaider dans une ville o les avous et les huissiers n'existaient que
pour mmoire, n'avait, par consquent, jamais perdu de procs. Quant au
mdecin Custos, c'tait un honorable praticien, qui,  l'exemple de ses
confrres, gurissait les malades de toutes les maladies, except de
celle dont ils mouraient. Fcheuse habitude prise, malheureusement, par
tous les membres de toutes les Facults, en quelque pays qu'ils
exercent.

En arrivant  la porte d'Audenarde, le conseiller et le bourgmestre
firent prudemment un petit crochet pour ne point passer dans le rayon
de chute de la tour, puis ils la considrrent avec attention.

Je crois qu'elle tombera, dit van Tricasse.

--Je le crois aussi, rpondit Niklausse.

-- moins qu'on ne l'taye, ajouta van Tricasse. Mais faut-il l'tayer?
L est la question.

--C'est en effet la question, rpondit Niklausse.

Quelques instants aprs, ils se prsentaient  la porte de l'usine.

Le docteur Ox est-il visible? demandrent-ils.

Le docteur Ox tait toujours visible pour les premires autorits de la
ville, et celles-ci furent aussitt introduites dans le cabinet du
clbre physiologiste.

Peut-tre les deux notables attendirent-ils une grande heure avant que
le docteur part. Du moins on est fond  le croire, car le
bourgmestre--ce qui ne lui tait jamais arriv de sa vie--montra une
certaine impatience, dont son compagnon ne fut pas exempt non plus.

Le docteur Ox entra enfin et s'excusa tout d'abord d'avoir fait attendre
ces messieurs; mais un plan de gazomtre  approuver, un branchement 
rectifier ...

D'ailleurs, tout marchait! Les conduites destines  l'oxygne taient
dj poses. Avant quelques mois, la ville serait dote d'un splendide
clairage. Les deux notables pouvaient dj voir les orifices des tuyaux
qui s'panouissaient dans le cabinet du docteur.

Puis, le docteur s'informa du motif qui lui procurait l'honneur de
recevoir chez lui le bourgmestre et le conseiller.

Mais vous voir, docteur, vous voir, rpondit van Tricasse. Il y a
longtemps que nous n'avions eu ce plaisir. Nous sortons peu, dans notre
bonne ville de Quiquendone. Nous comptons nos pas et nos dmarches.
Heureux quand rien ne vient rompre l'uniformit ...

Niklausse regardait son ami. Son ami n'en avait jamais dit si long,--du
moins sans prendre des temps et sans espacer ses phrases par de larges
pauses. Il lui semblait que van Tricasse s'exprimait avec une certaine
volubilit qui ne lui tait pas ordinaire. Niklausse lui-mme sentait
aussi comme une irrsistible dmangeaison de parler.

Quant au docteur Ox, il regardait attentivement le bourgmestre de son
oeil malin.

Van Tricasse, qui ne discutait jamais qu'aprs s'tre confortablement
install dans un bon fauteuil, s'tait lev cette fois. Je ne sais
quelle surexcitation nerveuse, tout  fait contraire  son temprament,
l'avait pris alors. Il ne gesticulait pas encore, mais cela ne pouvait
tarder. Quant au conseiller, il se frottait les mollets et respirait 
lentes et grandes gorges. Son regard s'animait peu  peu, et il tait
dcid  soutenir quand mme, s'il en tait besoin, son fal et ami le
bourgmestre.

Van Tricasse s'tait lev, il avait fait quelques pas, puis il tait
revenu se placer en face du docteur.

Et dans combien de mois, demanda-t-il d'un ton lgrement accentu,
dans combien de mois dites-vous que vos travaux seront termins?

--Dans trois ou quatre mois, monsieur le bourgmestre, rpondit le
docteur Ox.

--Trois ou quatre mois, c'est bien long! dit van Tricasse.

--Beaucoup trop long! ajouta Niklausse, qui, ne pouvant plus tenir en
place, s'tait lev aussi.

--Il nous faut ce laps de temps pour achever notre opration, rpondit
le docteur. Les ouvriers, que nous avons d choisir dans la population
de Quiquendone, ne sont pas trs-expditifs.

--Comment, ils ne sont pas expditifs! s'cria le bourgmestre, qui
sembla prendre ce mot comme une offense personnelle.

--Non, monsieur le bourgmestre, rpondit le docteur Ox en insistant; un
ouvrier franais ferait en une journe le travail de dix de vos
administrs; vous le savez, ce sont de purs Flamands!...

--Flamands! s'cria le conseiller Niklausse, dont les poings se
crisprent. Quel sens, monsieur, entendez-vous donner  ce mot?

--Mais le sens ... aimable que tout le monde lui donne, rpondit en
souriant le docteur.

--Ah a, monsieur! dit le bourgmestre en arpentant le cabinet d'une
extrmit  l'autre, je n'aime pas ces insinuations. Les ouvriers de
Quiquendone valent les ouvriers de toute autre ville du monde,
savez-vous, et ce n'est ni  Paris ni  Londres que nous irons chercher
des modles! Quant aux travaux qui vous concernent, je vous prierai d'en
acclrer l'excution. Nos rues sont dpaves pour la pose de vos tuyaux
de conduite, et c'est une entrave  la circulation. Le commerce finira
par se plaindre, et moi, administrateur responsable, je n'entends pas
encourir des reproches trop lgitimes!

Brave bourgmestre! Il avait parl de commerce, de circulation, et ces
mots, auxquels il n'tait pas habitu, ne lui corchaient pas les
lvres? Mais que se passait-il donc en lui?

D'ailleurs, ajouta Niklausse, la ville ne peut tre plus longtemps
prive d'clairage.

--Cependant, dit le docteur, une ville qui attend depuis huit ou neuf
cents ans....

--Raison de plus, monsieur, rpondit le bourgmestre en accentuant ses
syllabes. Autres temps, autres moeurs! Le progrs marche, et nous ne
voulons pas rester en arrire! Avant un mois, nous entendons que nos
rues soient claires, ou bien vous payerez une indemnit considrable
par jour de retard! Et qu'arriverait-il si, dans les tnbres, quelque
rixe se produisait?

--Sans doute, s'cria Niklausse, il ne faut qu'une tincelle pour
enflammer un Flamand? Flamand, flamme!

--Et  ce propos, dit le bourgmestre en coupant la parole  son ami, il
nous a t rapport par le chef de la police municipale, le commissaire
Passauf, qu'une discussion avait eu lieu hier soir, dans vos salons,
monsieur le docteur. S'est-on tromp en affirmant qu'il s'agissait d'une
discussion politique?

--En effet, monsieur le bourgmestre, rpondit le docteur Ox, qui ne
rprimait pas sans peine un soupir de satisfaction.

--Et une altercation n'a-t-elle pas eu lieu entre le mdecin Dominique
Custos et l'avocat Andr Schut?

--Oui, monsieur le conseiller, mais les expressions qui ont t
changes n'avaient rien de grave.

--Rien de grave! s'cria le bourgmestre, rien de grave, quand un homme
dit  un autre qu'il ne mesure pas la porte de ses paroles! Mais de
quel limon tes-vous donc ptri, monsieur? Ne savez-vous pas que, dans
Quiquendone, il n'en faut pas davantage pour amener des consquences
extrmement regrettables? Mais, monsieur, si vous ou tout autre se
permettait de me parler ainsi....

--Et  moi!... ajouta le conseiller Niklausse.

En prononant ces paroles d'un ton menaant, les deux notables, bras
croiss, cheveux hrisss, regardaient en face le docteur Ox, prts 
lui faire un mauvais parti, si un geste, moins qu'un geste, un coup
d'oeil, et pu faire supposer en lui une intention contrariante.

Mais le docteur ne sourcilla pas.

En tout cas, monsieur, reprit le bourgmestre, j'entends vous rendre
responsable de ce qui se passe dans votre maison. Je suis garant de la
tranquillit de cette ville, et je ne veux pas qu'elle soit trouble.
Les vnements qui se sont accomplis hier ne se renouvelleront pas, ou
je ferai mon devoir, monsieur. Avez-vous entendu? Mais rpondez donc,
monsieur!

En parlant ainsi, le bourgmestre, sous l'empire d'une surexcitation
extraordinaire, levait la voix au diapason de la colre. Il tait
furieux, ce digne van Tricasse, et certainement on dut l'entendre du
dehors. Enfin, hors de lui, voyant que le docteur ne rpondait pas  ses
provocations:

Venez, Niklausse, dit-il.

Et, fermant la porte avec une violence qui branla la maison, le
bourgmestre entrana le conseiller  sa suite.

Peu  peu, quand ils eurent fait une vingtaine de pas dans la campagne,
les dignes notables se calmrent. Leur marche se ralentit, leur allure
se modifia. L'illumination de leur face s'teignit; de rouges, ils
redevinrent roses.

Et un quart d'heure aprs avoir quitt l'usine, van Tricasse disait
doucement au conseiller Niklausse:

Un aimable homme que ce docteur Ox! Je le verrai toujours avec le plus
grand plaisir.




VI

O Frantz Niklausse et Suzel van Tricasse forment quelques projets
d'avenir.


Nos lecteurs savent que le bourgmestre avait une fille, Mlle Suzel.
Mais, si perspicaces qu'ils soient, ils n'ont pu deviner que le
conseiller Niklausse avait un fils, M. Frantz. Et, l'eussent-ils devin,
rien ne pouvait leur permettre d'imaginer que Frantz ft le fianc de
Suzel. Nous ajouterons que ces deux jeunes gens taient faits l'un pour
l'autre, et qu'ils s'aimaient comme on s'aime  Quiquendone.

Il ne faut pas croire que les jeunes coeurs ne battaient pas dans cette
cit exceptionnelle; seulement ils battaient avec une certaine lenteur.
On s'y mariait comme dans toutes les autres villes du monde, mais on y
mettait le temps. Les futurs, avant, de s'engager dans ces liens
terribles, voulaient s'tudier, et les tudes duraient au moins dix ans,
comme au collge. Il tait rare qu'on ft reu avant ce temps.

Oui, dix ans! dix ans on se faisait la cour! Est-ce trop, vraiment,
quand il s'agit de se lier pour la vie? On tudie dix ans pour tre
ingnieur ou mdecin, avocat ou conseiller de prfecture, et l'on
voudrait en moins de temps acqurir les connaissances ncessaires pour
faire un mari? C'est inadmissible, et, affaire de temprament ou de
raison, les Quiquendoniens nous paraissent tre dans le vrai en
prolongeant ainsi leurs tudes. Quand on voit, dans les autres villes,
libres et ardentes, des mariages s'accomplir en quelques mois, il faut
hausser les paules et se hter d'envoyer ses garons au collge et ses
filles au pensionnat de Quiquendone.

On ne citait depuis un demi-sicle qu'un seul mariage qui et t fait
en deux ans, et encore il avait failli mal tourner!

Frantz Niklausse aimait donc Suzel van Tricasse, mais paisiblement,
comme on aime quand on a dix ans devant soi pour acqurir l'objet aim.
Toutes les semaines, une seule fois et  une heure convenue, Frantz
venait chercher Suzel, et il l'emmenait sur les bords du Vaar. Il avait
soin d'emporter sa ligne  pcher, et Suzel n'avait garde d'oublier son
canevas  tapisserie, sur lequel ses jolis doigts mariaient les fleurs
les plus invraisemblables.

Il convient de dire ici que Frantz tait un jeune homme de vingt-deux
ans, qu'un lger duvet de pche apparaissait sur ses joues, et enfin
que sa voix venait  peine de descendre d'une octave  une autre.

Quant  Suzel, elle tait blonde et rose. Elle avait dix-sept ans et ne
dtestait point de pcher  la ligne. Singulire occupation que
celle-l, pourtant, et qui vous oblige  lutter d'astuce avec un
barbillon. Mais Frantz aimait cela. Ce passe-temps allait  son
temprament. Patient autant qu'on peut l'tre, se plaisant  suivre d'un
oeil un peu rveur le bouchon de lige qui tremblait au fil de l'eau, il
savait attendre, et quand, aprs une sance de six heures, un modeste
barbillon, ayant piti de lui, consentait enfin  se laisser prendre, il
tait heureux, mais il savait contenir son motion.

Ce jour-l, les deux futurs, on pourrait dire les deux fiancs, taient
assis sur la berge verdoyante. Le limpide Vaar murmurait  quelques
pieds au-dessous d'eux. Suzel poussait nonchalamment son aiguille 
travers le canevas. Frantz ramenait automatiquement sa ligne de gauche 
droite, puis il la laissait redescendre le courant de droite  gauche.
Les barbillons faisaient dans l'eau des ronds capricieux qui
s'entre-croisaient autour du bouchon, tandis que l'hameon se promenait
 vide dans les couches plus basses.

De temps  autre:

Je crois que a mord, Suzel, disait Frantz, sans aucunement lever les
yeux sur la jeune fille.

--Le croyez-vous, Frantz? rpondait Suzel, qui, abandonnant un instant
son ouvrage, suivait d'un oeil mu la ligne de son fianc.

--Mais non, reprenait Frantz. J'avais cru sentir un petit mouvement. Je
me suis tromp.

--a mordra, Frantz, rpondait Suzel de sa voix pure et douce. Mais
n'oubliez pas de ferrer  temps. Vous tes toujours en retard de
quelques secondes, et le barbillon en profite pour s'chapper.

--Voulez-vous prendre ma ligne, Suzel?

--Volontiers, Frantz.

--Alors donnez-moi votre canevas, nous verrons si je serai plus adroit 
l'aiguille qu' l'hameon.

Et la jeune fille prenait la ligne d'une main tremblante, et le jeune
homme faisait courir l'aiguille  travers les mailles de la tapisserie.
Et pendant des heures ils changeaient ainsi de douces paroles, et leurs
coeurs palpitaient lorsque le lige frmissait sur l'eau. Ah!
puissent-ils ne jamais oublier ces heures charmantes, pendant
lesquelles, assis l'un prs de l'autre, ils coutaient le murmure de la
rivire.

Ce jour-l, le soleil tait dj trs-abaiss sur l'horizon, et, malgr
les talents combins de Suzel et de Frantz, a n'avait pas mordu. Les
barbillons ne s'taient point montrs compatissants, et ils riaient des
jeunes gens qui taient trop justes pour leur en vouloir.

Nous serons plus heureux une autre fois, Frantz, dit Suzel, quand le
jeune pcheur repiqua son hameon toujours vierge sur sa planchette de
sapin.

--Il faut l'esprer, Suzel, rpondit Frantz.

Puis, tous deux, marchant l'un prs de l'autre reprirent le chemin de la
maison, sans changer une parole, aussi muets que leurs ombres, qui
s'allongeaient devant eux. Suzel se voyait grande, grande, sous les
rayons obliques du soleil couchant. Frantz paraissait maigre, maigre,
comme la longue ligne qu'il tenait  la main.

On arriva  la maison du bourgmestre. De vertes touffes d'herbe
encadraient les pavs luisants, et on se fut bien gard de les arracher,
car elles capitonnaient la rue et assourdissaient le bruit des pas.

Au moment o la porte allait s'ouvrir, Frantz crut devoir dire  sa
fiance:

Vous savez, Suzel, le grand jour approche.

--Il approche, en effet, Frantz! rpondit la jeune fille en abaissant
ses longues paupires.

--Oui, dit Frantz, dans cinq ou six ans....

--Au revoir, Frantz, dit Suzel.

--Au revoir, Suzel, rpondit Frantz.

Et, aprs que la porte se fut referme, le jeune homme reprit d'un pas
gal et tranquille le chemin de la maison du conseiller Niklausse.




VII

O les _andante_ deviennent des _allegro_ et les _allegro_ des _vivace_.


L'motion cause par l'incident de l'avocat Schut et du mdecin Custos
s'tait apaise. L'affaire n'avait pas eu de suite. On pouvait donc
esprer que Quiquendone rentrerait dans son apathie habituelle, qu'un
vnement inexplicable avait momentanment trouble.

Cependant, le tuyautage destin  conduire le gaz oxy-hydrique dans les
principaux difices de la ville s'oprait rapidement. Les conduites et
les branchements se glissaient peu  peu sous le pav de Quiquendone.
Mais les becs manquaient encore, car leur excution tant trs-dlicate,
il avait fallu les faire fabriquer  l'tranger. Le docteur Ox se
multipliait; son prparateur Ygne et lui ne perdaient pas un instant,
pressant les ouvriers, parachevant les dlicats organes du gazomtre,
alimentant jour et nuit les gigantesques piles qui dcomposaient l'eau
sous l'influence d'un puissant courant lectrique. Oui! le docteur
fabriquait dj son gaz, bien que la canalisation ne ft pas encore
termine; ce qui, entre nous, aurait d paratre assez singulier. Mais
avant peu,--du moins on tait fond  l'esprer,--avant peu, au thtre
de la ville, le docteur Ox inaugurerait les splendeurs de son nouvel
clairage.

Car Quiquendone possdait un thtre, bel difice, ma foi, dont la
disposition intrieure et extrieure rappelait tous les styles. Il tait
 la fois byzantin, roman, gothique, Renaissance, avec des portes en
plein cintre, des fentres ogivales, des rosaces flamboyantes, des
clochetons fantaisistes, en un mot, un spcimen de tous les genres,
moiti Parthnon, moiti Grand Caf parisien, ce qui ne saurait tonner,
puisque, commenc sous le bourgmestre Ludwig van Tricasse, en 1175, il
ne fut achev qu'en 1837, sous le bourgmestre Natalis van Tricasse. On
avait mis sept cents ans  le construire, et il s'tait successivement
conform  la mode architecturale de toutes les poques. N'importe!
c'tait un bel difice, dont les piliers romans et les votes byzantines
ne jureraient pas trop avec l'clairage au gaz oxy-hydrique.

On jouait un peu de tout au thtre de Quiquendone, et surtout l'opra
et l'opra-comique. Mais il faut dire que les compositeurs n'eussent
jamais pu reconnatre leurs oeuvres, tant les _mouvements_ en taient
changs.

En effet, comme rien ne se faisait vite  Quiquendone, les oeuvres
dramatiques avaient d s'approprier au temprament des Quiquendoniens.
Bien que les portes du thtre s'ouvrissent habituellement  quatre
heures et se fermassent  dix, il tait sans exemple que, pendant ces
six heures, on et jou plus de deux actes. _Robert le Diable, les
Huguenots_, ou _Guillaume Tell_, occupaient ordinairement trois soires,
tant l'excution de ces chefs-d'oeuvre tait lente. Les _vivace_, au
thtre de Quiquendone, flnaient comme de vritables _adagio_. Les
_allegro_ se tranaient longuement, longuement. Les quadruples croches
ne valaient pas des rondes ordinaires en tout autre pays. Les roulades
les plus rapides, excutes au got des Quiquendoniens, avaient les
allures d'un hymne de plain-chant. Les trilles nonchalants
s'alanguissaient, se compassaient, afin de ne pas blesser les oreilles
des dilettanti. Pour tout dire par un exemple, l'air rapide de Figaro, 
son entre au premier acte du _Barbier de Sville_, se battait au
numro 33 du mtronome et durait cinquante-huit minutes,--quand l'acteur
tait un brleur de planches.

On le pense bien, les artistes venus du dehors avaient d se conformer 
cette mode; mais, comme on les payait bien, ils ne se plaignaient pas,
et ils obissaient fidlement  l'archet du chef d'orchestre, qui, dans
les _allegro_, ne battait jamais plus de huit mesures  la minute.

Mais aussi quels applaudissements accueillaient ces artistes, qui
enchantaient, sans jamais les fatiguer, les spectateurs de Quiquendone!
Toutes les mains frappaient l'une dans l'autre  des intervalles assez
loigns, ce que les comptes rendus des journaux traduisaient par
_applaudissements frntiques_; et une ou deux fois mme, si la salle
tonne ne croula pas sous les bravos, c'est que, au douzime sicle, on
n'pargnait dans les fondations ni le ciment ni la pierre.

D'ailleurs, pour ne point exalter ces enthousiastes natures de Flamands,
le thtre ne jouait qu'une fois par semaine, ce qui permettait aux
acteurs de creuser plus profondment leurs rles et aux spectateurs de
digrer plus longuement les beauts des chefs-d'oeuvre de l'art
dramatique.

Or, depuis longtemps les choses marchaient ainsi. Les artistes trangers
avaient l'habitude de contracter un engagement avec le directeur de
Quiquendone, lorsqu'ils voulaient se reposer de leurs fatigues sur
d'autres scnes, et il ne semblait pas que rien dt modifier ces
coutumes invtres, quand, quinze jours aprs l'affaire Schut-Custos,
un incident inattendu vint jeter  nouveau le trouble dans les
populations.

C'tait un samedi, jour d'opra. Il ne s'agissait pas encore, comme on
pourrait le croire, d'inaugurer le nouvel clairage. Non; les tuyaux
aboutissaient bien dans la salle, mais, pour le motif indiqu plus haut,
les becs n'avaient pas encore t poss, et les bougies du lustre
projetaient toujours leur douce clart sur les nombreux spectateurs qui
encombraient le thtre. On avait ouvert les portes au public  une
heure aprs midi, et  trois heures la salle tait  moiti pleine. Il y
avait eu un moment une queue qui se dveloppait jusqu' l'extrmit de
la place Saint-Ernuph, devant la boutique du pharmacien Josse Liefrinck.
Cet empressement faisait pressentir une belle reprsentation.

Vous irez ce soir au thtre? avait dit le matin mme le conseiller au
bourgmestre.

--Je n'y manquerai pas, avait rpondu van Tricasse, et j'y conduirai Mme
Van Tricasse, ainsi que notre fille Suzel et notre chre Tatanmance,
qui raffolent de la belle musique.

--Mlle Suzel viendra? demanda le conseiller.

--Sans doute, Niklausse.

--Alors mon fils Frantz sera un des premiers  faire queue, rpondit
Niklausse.

--Un garon ardent, Niklausse, rpondit doctoralement le bourgmestre,
une tte chaude! Il faut surveiller ce jeune homme.

--Il aime, van Tricasse, il aime votre charmante Suzel.

--Eh bien! Niklausse, il l'pousera. Du moment que nous sommes convenus
de faire ce mariage, que peut-il demander de plus?

--Il ne demande rien, van Tricasse, il ne demande rien, ce cher enfant!
Mais enfin--et je ne veux pas en dire davantage--il ne sera pas le
dernier  prendre son billet au bureau!

--Ah! vive et ardente jeunesse! rpliqua le bourgmestre, souriant  son
pass. Nous avons t ainsi, mon digne conseiller! Nous avons aim, nous
aussi! Nous avons fait queue en notre temps!  ce soir donc,  ce soir!
 propos, savez-vous que c'est un grand artiste, ce Fioravanti! Aussi,
quel accueil on lui a fait dans nos murs! Il n'oubliera pas de longtemps
les applaudissements de Quiquendone.

Il s'agissait, en effet, du clbre tnor Fioravanti, qui, par son
talent de virtuose, sa mthode parfaite, sa voix sympathique, provoquait
chez les amateurs de la ville un vritable enthousiasme.

Depuis trois semaines, Fioravanti avait obtenu des succs immenses dans
_les Huguenots_. Le premier acte, interprt au got des Quiquendoniens,
avait rempli une soire tout entire de la premire semaine du mois. Une
autre soire de la seconde semaine, allonge par des _andante_ infinis,
avait valu au clbre chanteur une vritable ovation. Le succs s'tait
encore accru avec le troisime acte du chef-d'oeuvre de Meyerbeer. Mais
c'est au quatrime acte qu'on attendait Fioravanti, et ce quatrime
acte, c'est ce soir-l mme qu'il allait tre jou devant un public
impatient. Ah! ce duo de Raoul et de Valentine, cet hymne d'amour  deux
voix, largement soupir, cette strette o se multiplient les
_crescendo_, les _stringendo_, les _pressez un peu_, les _pi
crescendo_, tout cela chant lentement, compendieusement,
interminablement! Ah! quel charme!

Aussi,  quatre heures, la salle tait pleine. Les loges, l'orchestre,
le parterre regorgeaient. Aux avant-scnes s'talaient le bourgmestre
van Tricasse, Mlle van Tricasse, Mme van Tricasse et l'aimable
Tatanmance en bonnet vert-pomme; puis, non loin, le conseiller
Niklausse et sa famille, sans oublier l'amoureux Frantz. On voyait aussi
les familles du mdecin Custos, de l'avocat Schut, d'Honor Syntax, le
grand juge, et Soutman (Norbert), le directeur de la compagnie
d'assurances, et le gros banquier Collaert, fou de musique allemande, un
peu virtuose lui-mme, et le percepteur Rupp, et le directeur de
l'Acadmie, Jrme Resh, et le commissaire civil, et tant d'autres
notabilits de la ville qu'on ne saurait les numrer ici sans abuser de
la patience du lecteur.

Ordinairement, en attendant le lever du rideau, les Quiquendoniens
avaient l'habitude de se tenir silencieux, les uns lisant leur journal,
les autres changeant quelques mots  voix basse, ceux-ci gagnant leur
place sans bruit et sans hte, ceux-l jetant un regard  demi teint
vers les beauts aimables qui garnissaient les galeries.

Mais, ce soir-l, un observateur et constat que, mme avant le lever
du rideau, une animation inaccoutume rgnait dans la salle. On voyait
remuer des gens qui ne remuaient jamais. Les ventails des dames
s'agitaient avec une rapidit anormale. Un air plus vivace semblait
avoir envahi toutes ces poitrines. On respirait plus largement. Quelques
regards brillaient, et, s'il faut le dire, presque  l'gal des flammes
du lustre, qui semblaient jeter sur la salle un clat inaccoutum.
Vraiment, on y voyait plus clair que d'habitude, bien que l'clairage
n'et point t augment. Ah! si les appareils nouveaux du docteur Ox
eussent fonctionn! mais ils ne fonctionnaient pas encore.

Enfin, l'orchestre est  son poste, au grand complet. Le premier violon
a pass entre les pupitres pour donner un _la_ modeste  ses collgues.
Les instruments  corde, les instruments  vent, les instruments 
percussion sont d'accord. Le chef d'orchestre n'attend plus que le coup
de sonnette pour battre la premire mesure.

La sonnette retentit. Le quatrime acte commence. L'_allegro
appassionato_ de l'entracte est jou suivant l'habitude, avec une
lenteur majestueuse, qui et fait bondir l'illustre Meyerbeer, et dont
les dilettanti Quiquendoniens apprcient toute la majest.

Mais bientt le chef d'orchestre ne se sent plus matre de ses
excutants. Il a quelque peine  les retenir, eux si obissants, si
calmes d'ordinaire. Les instruments  vent ont une tendance  presser
les mouvements, et il faut les refrner d'une main ferme, car ils
prendraient l'avance sur les instruments  cordes, ce qui, au point de
vue harmonique, produirait un effet regrettable. Le basson lui-mme, le
fils du pharmacien Josse Liefrinck, un jeune homme si bien lev, tend
 s'emporter.

Cependant Valentine a commenc son rcitatif:

  Je suis seule chez moi....

mais elle presse. Le chef d'orchestre et tous ses musiciens la
suivent--peut-tre  leur insu--dans son _cantabile_, qui devrait tre
battu largement, comme un _douze-huit_ qu'il est. Lorsque Raoul parat 
la porte du fond, entre le moment o Valentine va  lui et le moment o
elle le cache dans la chambre _ ct_, il ne se passe pas un quart
d'heure, tandis qu'autrefois, selon la tradition du thtre de
Quiquendone, ce rcitatif de trente-sept mesures durait juste
trente-sept minutes.

Saint-Bris, Nevers, Cavannes et les seigneurs catholiques sont entrs en
scne, un peu prcipitamment peut tre. _Allegro pomposo_ a marqu le
compositeur sur la partition. L'orchestre et les seigneurs vont bien
_allegro_, mais pas _pomposo_ du tout, et au morceau d'ensemble, dans
cette page magistrale de la conjuration et de la bndiction des
poignards, on ne modre plus l'_allegro_ rglementaire. Chanteurs et
musiciens s'chappent fougueusement. Le chef d'orchestre ne songe plus 
les retenir. D'ailleurs le public ne rclame pas, au contraire; on sent
qu'il est entran lui-mme, qu'il est dans le mouvement, et que ce
mouvement rpond aux aspirations de son me:

  Des troubles renaissants et d'une guerre impie,
  Voulez-vous, comme moi, dlivrer le pays?

On promet, on jure. C'est  peine si Nevers a le temps de protester et
de chanter que, parmi ses aeux, il compte des soldats et pas un
assassin. On l'arrte. Les quarteniers et les chevins accourent et
jurent rapidement de frapper tous  la fois. Saint-Bris enlve comme
un vritable _deux-quatre_ de barrire le rcitatif qui appelle les
catholiques  la vengeance. Les trois moines, portant des corbeilles
avec des charpes blanches, se prcipitent par la porte du fond de
l'appartement de Nevers, sans tenir compte de la mise en scne, qui leur
recommande de s'avancer lentement. Dj tous les assistants ont tir
leur pe et leur poignard, que les trois moines bnissent en un tour de
main. Les soprani, les tnors, les basses, attaquent avec des cris de
rage l'_allegro furioso_, et, d'un _six-huit_ dramatique, ils font un
_six-huit_ de quadrille. Puis, ils sortent en hurlant:

   minuit,
  Point de bruit!
  Dieu le veut!
  Oui,
   minuit.

En ce moment, le public est debout. On s'agite dans les loges, au
parterre, aux galeries. Il semble que tous les spectateurs vont
s'lancer sur la scne, le bourgmestre van Tricasse en tte, afin de
s'unir aux conjurs et d'anantir les huguenots, dont, d'ailleurs, ils
partagent les opinions religieuses. On applaudit, on rappelle, on
acclame! Tatanmance agite d'une main fbrile son bonnet vert-pomme.
Les lampes de la salle jettent un clat ardent.

Raoul, au lieu de soulever lentement la draperie, la dchire par un
geste superbe et se trouve face  face avec Valentine.

Enfin! c'est le grand duo, et il est men _allegro vivace_. Raoul
n'attend pas les demandes de Valentine et Valentine n'attend pas les
rponses de Raoul. Le passage adorable:

  Le danger presse
  Et le temps vole....

devient un de ces rapides _deux-quatre_ qui ont fait la renomme
d'Offenbach, lorsqu'il fait danser des conjurs quelconques. L'_andante
amoroso_:

  Tu l'as dit!
  Oui, tu m'aimes!

n'est plus qu'un _vivace furioso_, et le violoncelle de l'orchestre ne
se proccupe plus d'imiter les inflexions de la voix du chanteur, comme
il est indiqu dans la partition du matre. En vain Raoul s'crie:

  Parle encore et prolonge
  De mon coeur l'ineffable sommeil!

Valentine ne peut pas prolonger! On sent qu'un feu inaccoutum le
dvore. Ses _si_ et ses _ut_, au-dessus de la porte, ont un clat
effrayant. Il se dmne, il gesticule, il est embras.

On entend le beffroi; la cloche rsonne; mais quelle cloche haletante!
Le sonneur qui la sonne ne se possde videmment plus. C'est un tocsin
pouvantable, qui lutte de violence avec les fureurs de l'orchestre.

Enfin la strette qui va terminer cet acte magnifique:

  Plus d'amour, plus d'ivresse,
  O remords qui m'oppresse!

que le compositeur indique _allegro con moto_, s'emporte dans un
_prestissimo_ dchan. On dirait un train express qui passe. Le beffroi
reprend. Valentine tombe vanouie. Raoul se prcipite par la fentre!

Il tait temps. L'orchestre, vritablement ivre, n'aurait pu continuer.
Le bton du chef n'est plus qu'un morceau bris sur le pupitre du
souffleur! Les cordes des violons sont rompues et les manches tordus!
Dans sa fureur, le timbalier a crev ses timbales! le contrebassiste est
juch sur le haut de son difice sonore! La premire clarinette a aval
l'anche de son instrument, et le second hautbois mche entre ses dents
ses languettes de roseau! La coulisse du trombone est fausse, et enfin
le malheureux corniste ne peut plus retirer sa main, qu'il a trop
profondment enfonce dans le pavillon de son cor!

Et le public! le public, haletant, enflamm, gesticule, hurle! Toutes
les figures sont rouges comme si un incendie et embras ces corps 
l'intrieur! On se bourre, on se presse pour sortir, les hommes sans
chapeau, les femmes sans manteau! On se bouscule dans les couloirs, on
s'crase aux portes, on se dispute, on se bat! Plus d'autorits! plus
de bourgmestre! Tous gaux devant une surexcitation infernale ...

Et, quelques instants aprs, lorsque chacun est dans la rue, chacun
reprend son calme habituel et rentre paisiblement dans sa maison, avec
le souvenir confus de ce qu'il a ressenti.

Le quatrime acte des _Huguenots_, qui durait autrefois six heures
d'horloge, commenc, ce soir-l,  quatre heures et demie, tait termin
 cinq heures moins douze.

Il avait dur dix-huit minutes!




VIII

O l'antique et solennelle valse allemande se change en tourbillon.


Mais si les spectateurs, aprs avoir quitt le thtre, reprirent leur
calme habituel, s'ils regagnrent paisiblement leur logis en ne
conservant qu'une sorte d'hbtement passager, ils n'en avaient pas
moins subi une extraordinaire exaltation, et, anantis, briss, comme
s'ils eussent commis quelque excs de table, ils tombrent lourdement
dans leurs lits.

Or, le lendemain, chacun eut comme un ressouvenir de ce qui s'tait
pass la veille. En effet,  l'un manquait son chapeau, perdu dans la
bagarre,  l'autre un pan de son habit, dchir dans la mle; 
celle-ci, son fin soulier de prunelle,  celle-l sa mante des grands
jours. La mmoire revint  ces honntes bourgeois, et, avec la mmoire,
une certaine honte de leur inqualifiable effervescence. Cela leur
apparaissait comme une orgie dont ils auraient t les hros
inconscients! Ils n'en parlaient pas; ils ne voulaient plus y penser.

Mais le personnage le plus abasourdi de la ville, ce fut encore le
bourgmestre van Tricasse. Le lendemain matin, en se rveillant, il ne
put retrouver sa perruque. Lotch avait cherch partout. Rien. La
perruque tait reste sur le champ de bataille. Quant  la faire
rclamer par Jean Mistrol, le trompette asserment de la ville, non.
Mieux valait faire le sacrifice de ce postiche que de s'afficher ainsi,
quand on avait l'honneur d'tre le premier magistrat de la cit.

Le digne van Tricasse songeait ainsi, tendu sous ses couvertures, le
corps bris, la tte lourde, la langue paisse, la poitrine brlante. Il
n'prouvait aucune envie de se lever, au contraire, et son cerveau
travailla plus dans cette matine qu'il n'avait travaill depuis
quarante ans peut-tre. L'honorable magistrat refaisait dans son esprit
tous les incidents de cette inexplicable reprsentation. Il les
rapprochait des faits qui s'taient dernirement accomplis  la soire
du docteur Ox. Il cherchait les raisons de cette singulire excitabilit
qui,  deux reprises, venait de se dclarer chez ses administrs les
plus recommandables.

Mais que se passe-t-il donc? se demandait-il. Quel esprit de vertige
s'est empar de ma paisible ville de Quiquendone? Est-ce que nous allons
devenir fous et faudra-t-il faire de la cit un vaste hpital? Car
enfin, hier, nous tions tous l, notables, conseillers, juges, avocats,
mdecins, acadmiciens, et tous, si mes souvenirs sont fidles, tous
nous avons subi cet accs de folie furieuse! Mais qu'y avait-il donc
dans cette musique infernale? C'est inexplicable! Cependant, je n'avais
rien mang, rien bu qui pt produire en moi une telle exaltation! Non!
hier,  dner, une tranche de veau trop cuit, quelques cuilleres
d'pinards au sucre, des oeufs  la neige et deux verres de petite bire
coupe d'eau pure, cela ne peut pas monter  la tte! Non. Il y a
quelque chose que je ne puis expliquer, et comme, aprs tout, je suis
responsable des actes de mes administrs, je ferai faire une enqute.

Mais l'enqute, qui fut dcide par le conseil municipal, ne produisit
aucun rsultat. Si les faits taient patents, les causes chapprent 
la sagacit des magistrats. D'ailleurs, le calme s'tait refait dans les
esprits, et, avec le calme, l'oubli des excs. Les journaux de la
localit vitrent mme d'en parler, et le compte rendu de la
reprsentation, qui parut dans le _Mmorial de Quiquendone_, ne fit
aucune allusion  cet enfivrement d'une salle tout entire.

Et cependant, si la ville reprit son flegme habituel, si elle redevint,
en apparence, flamande comme devant, au fond, on sentait que le
caractre et le temprament de ses habitants se modifiaient peu  peu.
On et vraiment dit, avec le mdecin Dominique Custos, qu'il leur
poussait des nerfs.

Expliquons-nous cependant. Ce changement incontestable et incontest ne
se produisait que dans certaines conditions. Lorsque les Quiquendoniens
allaient par les rues de la ville, au grand air, sur les places, le long
du Vaar, ils taient toujours ces bonnes gens froids et mthodiques que
l'on connaissait autrefois. De mme, quand ils se confinaient dans leurs
logis, les uns travaillant de la main, les autres travaillant de la
tte, ceux-ci ne faisant rien, ceux-l ne pensant pas davantage. Leur
vie prive tait silencieuse, inerte, vgtative comme jadis. Nulle
querelle, nul reproche dans les mnages, nulle acclration des
mouvements du coeur, nulle surexcitation de la moelle encphalique. La
moyenne des pulsations restait ce qu'elle tait au bon temps, de
cinquante  cinquante-deux par minute.

Mais, phnomne absolument inexplicable, qui et mis en dfaut la
sagacit des plus ingnieux physiologistes de l'poque, si les habitants
de Quiquendone ne se modifiaient point dans la vie prive, ils se
mtamorphosaient visiblement, au contraire, dans la vie commune, 
propos de ces relations d'individu  individu qu'elle provoque.

Ainsi, se runissaient-ils dans un difice public? Cela n'allait plus,
pour employer l'expression du commissaire Passauf.  la bourse, 
l'htel de ville,  l'amphithtre de l'Acadmie, aux sances du conseil
comme aux runions des savants, une sorte de revivification se
produisait, une surexcitation singulire s'emparait bientt des
assistants. Au bout d'une heure, les rapports taient dj aigres. Aprs
deux heures, la discussion dgnrait en dispute. Les ttes
s'chauffaient, et l'on en venait aux personnalits. Au temple mme,
pendant le prche, les fidles ne pouvaient entendre de sang-froid le
ministre van Stabel, qui, d'ailleurs, se dmenait dans sa chaire et les
admonestait plus svrement que d'habitude. Enfin cet tat de choses
amena de nouvelles altercations plus graves, hlas! que celle du mdecin
Custos et de l'avocat Schut, et si elles ne ncessitrent jamais
l'intervention de l'autorit, c'est que les querelleurs, rentrs chez
eux, y retrouvaient, avec le calme, l'oubli des offenses faites et
reues.

Toutefois, cette particularit n'avait pu frapper des esprits absolument
inhabiles  reconnatre ce qui se passait en eux. Un seul personnage de
la ville, celui-l mme dont le conseil songeait depuis trente ans 
supprimer la charge, le commissaire civil, Michel Passauf, avait fait
cette remarque, que la surexcitation, nulle dans les maisons
particulires, se rvlait promptement dans les difices publics, et il
se demandait, non sans une certaine anxit, ce qu'il adviendrait si
jamais cet rthisme venait  se propager jusque dans les maisons
bourgeoises, et si l'pidmie--c'tait le mot qu'il employait--se
rpandait dans les rues de la ville. Alors, plus d'oubli des injures,
plus de calme, plus d'intermittence dans le dlire, mais une
inflammation permanente qui prcipiterait invitablement les
Quiquendoniens les uns contre les autres.

Alors qu'arriverait-il? se demandait avec effroi le commissaire
Passauf. Comment arrter ces sauvages fureurs? Comment enrayer ces
tempraments aiguillonns? C'est alors que ma charge ne sera plus une
sincure, et qu'il faudra bien que le conseil en arrive  doubler mes
appointements ...  moins qu'il ne faille m'arrter moi-mme ... pour
infraction et manquement  l'ordre public!

Or, ces trs-justes craintes commencrent  se raliser. De la bourse,
du temple, du thtre, de la maison commune, de l'Acadmie, de la halle,
le mal fit invasion dans la maison des particuliers, et cela moins de
quinze jours aprs cette terrible reprsentation des _Huguenots_.

Ce fut dans la maison du banquier Collaert que se dclarrent les
premiers symptmes de l'pidmie.

Ce riche personnage donnait un bal, ou tout au moins une soire
dansante, aux notabilits de la ville. Il avait mis, quelques mois
auparavant, un emprunt de trente mille francs qui avait t aux trois
quarts souscrit, et, pour reconnatre ce succs financier, il avait
ouvert ses salons et donn une fte  ses compatriotes.

On sait ce que sont ces rceptions flamandes, pures et tranquilles, dont
la bire et les sirops font, en gnral, tous les frais. Quelques
conversations sur le temps qu'il fait, l'apparence des rcoltes, le bon
tat des jardins, l'entretien des fleurs et plus particulirement des
tulipes; de temps en temps, une danse lente et compasse, comme un
menuet; parfois une valse, mais une de ces valses allemandes qui ne
donnent pas plus d'un tour et demi  la minute, et pendant lesquelles
les valseurs se tiennent embrasss aussi loin l'un de l'autre que leurs
bras le peuvent permettre, tel est l'ordinaire de ces bals que
frquentait la haute socit de Quiquendone. La polka, aprs avoir t
mise  quatre temps, avait bien essay de s'y acclimater; mais les
danseurs restaient toujours en arrire de l'orchestre, si lentement que
ft battue la mesure, et l'on avait d y renoncer.

Ces runions paisibles, dans lesquelles les jeunes gens et les jeunes
filles trouvaient un plaisir honnte et modr, n'avaient jamais amen
d'clat fcheux. Pourquoi donc, ce soir-l, chez le banquier Collaert,
les sirops semblrent-ils se transformer en vins capiteux, en Champagne
ptillant, en punchs incendiaires? Pourquoi, vers le milieu de la fte,
une sorte d'ivresse inexplicable gagna-t-elle tous les invits? Pourquoi
le menuet driva-t-il en saltarelle? Pourquoi les musiciens de
l'orchestre pressrent-ils la mesure? Pourquoi, ainsi qu'au thtre, les
bougies brillrent-elles d'un clat inaccoutum? Quel courant lectrique
envahit les salons du banquier? D'o vint que les couples se
rapprochrent, que les mains se pressrent dans une treinte plus
convulsive, que des cavaliers seuls se signalrent par quelques pas
hasards, pendant cette pastourelle autrefois si grave, si solennelle,
si majestueuse, si comme il faut!

Hlas! quel Oedipe aurait pu rpondre  toutes ces insolubles questions?
Le commissaire Passauf, prsent  la soire, voyait bien l'orage venir,
mais il ne pouvait le dominer, il ne pouvait le fuir, et il sentait
comme une ivresse lui monter au cerveau. Toutes ses facults
physiologiques et passionnelles s'accroissaient. On le vit,  plusieurs
reprises, se jeter sur les sucreries et dvaliser les plateaux, comme
s'il ft sorti d'une longue dite.

Pendant ce temps, l'animation du bal s'augmentait. Un long murmure,
comme un bourdonnement sourd, s'chappait de toutes les poitrines. On
dansait, on dansait vritablement. Les pieds s'agitaient avec une
frnsie croissante. Les figures s'empourpraient comme des faces de
Silne. Les yeux brillaient comme des escarboucles. La fermentation
gnrale tait porte au plus haut degr.

Et quand l'orchestre entonna la valse du _Freyschtz_, lorsque cette
valse, si allemande et d'un mouvement si lent, fut attaque  bras
dchans par les gagistes, ah! ce ne fut plus une valse, ce fut un
tourbillon insens, une rotation vertigineuse, une giration digne d'tre
conduite par quelque Mphistophls, battant la mesure avec un tison
ardent! Puis un galop, un galop infernal, pendant une heure, sans qu'on
pt le dtourner, sans qu'on pt le suspendre, entrana dans ses replis
 travers les salles, les salons, les antichambres, par les escaliers,
de la cave au grenier de l'opulente demeure, les jeunes gens, les jeunes
filles, les pres, les mres, les individus de tout ge, de tout poids,
de tout sexe, et le gros banquier Collaert, et Mme Collaert, et les
conseillers, et les magistrats, et le grand juge, et Niklausse, et Mme
van Tricasse, et le bourgmestre van Tricasse, et le commissaire Passauf
lui-mme, qui ne put jamais se rappeler celle qui fut sa valseuse
pendant cette nuit-l.

Mais elle ne l'oublia plus. Et depuis ce jour, elle revit dans ses
rves le brlant commissaire, l'enlaant dans une treinte passionne!
Et elle, c'tait l'aimable Tatanmance!




IX

O le docteur Ox et son prparateur Ygne ne se disent que quelques
mots.


Eh bien, Ygne?

--Eh bien, matre, tout est prt! La pose des tuyaux est acheve.

--Enfin! Nous allons maintenant oprer en grand, et sur les masses!




X

Dans lequel on verra que l'pidmie envahit la ville entire et quel
effet elle produisit.


Pendant les mois qui suivirent, le mal, au lieu de se dissiper, ne fit
que s'tendre. Des maisons particulires l'pidmie se rpandit dans
les rues. La ville de Quiquendone n'tait plus reconnaissable.

Phnomne plus extraordinaire encore que ceux qui avaient t remarqus
jusqu'alors, non-seulement le rgne animal, mais le rgne vgtal
lui-mme n'chappait point  cette influence.

Suivant le cours ordinaire des choses, les pidmies sont spciales.
Celles qui frappent l'homme pargnent les animaux, celles qui frappent
les animaux pargnent les vgtaux. On n'a jamais vu un cheval attaqu
de la variole ni un homme de la peste bovine, et les moutons n'attrapent
pas la maladie des pommes de terre. Mais ici, toutes les lois de la
nature semblaient bouleverses. Non-seulement le caractre, le
temprament, les ides des habitants et habitantes de Quiquendone
s'taient modifis, mais les animaux domestiques, chiens ou chats,
boeufs ou chevaux, nes ou chvres, subissaient cette influence
pidmique, comme si leur milieu habituel et t chang. Les plantes
elles-mmes s'mancipaient, si l'on veut bien nous pardonner cette
expression.

En effet, dans les jardins, dans les potagers, dans les vergers, se
manifestaient des symptmes extrmement curieux. Les plantes grimpantes
grimpaient avec plus d'audace. Les plantes touffantes touffaient avec
plus de vigueur. Les arbustes devenaient des arbres. Les graines, 
peine semes, montraient leur petite tte verte, et, dans le mme laps
de temps, elles gagnaient en pouces ce que jadis, et dans les
circonstances les plus favorables, elles gagnaient en lignes. Les
asperges atteignaient deux pieds de hauteur; les artichauts devenaient
gros comme des melons, les melons gros comme des citrouilles, les
citrouilles grosses comme des potirons, les potirons gros comme la
cloche du beffroi, qui mesurait, ma foi, neuf pieds de diamtre. Les
choux taient des buissons et les champignons des parapluies.

Les fruits ne tardrent pas  suivre l'exemple des lgumes. Il fallut se
mettre  deux pour manger une fraise et  quatre pour manger une poire.
Les grappes de raisin galaient cette grappe phnomnale, si
admirablement peinte par le Poussin dans son _Retour des envoys  la
Terre promise_!

De mme pour les fleurs: les larges violettes rpandaient dans l'air des
parfums plus pntrants; les roses exagres resplendissaient de
couleurs plus vives; les lilas formaient en quelques jours
d'impntrables taillis; graniums, marguerites, dahlias, camlias,
rhododendrons, envahissant les alles, s'touffaient les uns les autres!
La serpe n'y pouvait suffire. Et les tulipes, ces chres liliaces qui
font la joie des Flamands, quelles motions elles causrent aux
amateurs! Le digne van Bistrom faillit un jour tomber  la renverse en
voyant dans son jardin une simple _Tulipa gesneriana_ norme,
monstrueuse, gante, dont le calice servait de nid  toute une famille
de rouges-gorges!

La ville entire accourut pour voir cette fleur phnomnale et lui
dcerna le nom de _Tulipa quiquendonia_.

Mais, hlas! si ces plantes, si ces fruits, si ces fleurs poussaient 
vue d'oeil, si tous les vgtaux affectaient de prendre des proportions
colossales, si la vivacit de leurs couleurs et de leur parfum enivrait
l'odorat et le regard, en revanche, ils se fltrissaient vite. Cet air
qu'ils absorbaient les brlait rapidement, et ils mouraient bientt,
puiss, fltris, dvors.

Tel fut le sort de la fameuse tulipe, qui s'tiola aprs quelques jours
de splendeur!

Il en fut bientt de mme des animaux domestiques, depuis le chien de la
maison jusqu'au porc de l'table, depuis le serin de la cage jusqu'au
dindon de la basse-cour.

Il convient de dire que ces animaux, en temps ordinaire, taient non
moins flegmatiques que leurs matres. Chiens ou chats vgtaient plutt
qu'ils ne vivaient. Jamais un frmissement de plaisir, jamais un
mouvement de colre. Les queues ne remuaient pas plus que si elles
eussent t de bronze. On ne citait, depuis un temps immmorial, ni un
coup de dent ni un coup de griffe. Quant aux chiens enrags, on les
regardait comme des btes imaginaires,  ranger avec les griffons et
autres dans la mnagerie de l'Apocalypse.

Mais, pendant ces quelques mois, dont nous cherchons  reproduire les
moindres accidents, quel changement! Chiens et chats commencrent 
montrer les dents et les griffes. Il y eut quelques excutions  la
suite d'attaques ritres. On vit pour la premire fois un cheval
prendre le mors aux dents et s'emporter dans les rues de Quiquendone,
un boeuf se prcipiter, cornes baisses, sur un de ses congnres, un
ne se renverser, les jambes en l'air, sur la place Saint-Ernuph, et
pousser des braments qui n'avaient plus rien d'animal, un mouton, un
mouton lui-mme, dfendre vaillamment contre le couteau du boucher les
ctelettes qu'il portait en lui!

Le bourgmestre van Tricasse fut contraint de rendre des arrts de
police concernant les animaux domestiques qui, pris de folie, rendaient
peu sres les rues de Quiquendone.

Mais, hlas! si les animaux taient fous, les hommes n'taient plus
sages. Aucun ge ne fut pargn par le flau.

Les bbs devinrent trs-promptement insupportables, eux jusque l si
faciles  lever, et, pour la premire fois, le grand-juge Honor Syntax
dut appliquer le fouet  sa jeune progniture.

Au collge, il y eut comme une meute, et les dictionnaires tracrent de
dplorables trajectoires dans les classes. On ne pouvait plus tenir les
lves renferms, et, d'ailleurs, la surexcitation gagnait jusqu'aux
professeurs eux-mmes, qui les accablaient de pensums extravagants.

Autre phnomne! Tous ces Quiquendoniens, si sobres jusqu'alors, et qui
faisaient des crmes fouettes leur alimentation principale,
commettaient de vritables excs de nourriture et de boisson. Leur
rgime ordinaire ne suffisait plus. Chaque estomac se transformait en
gouffre, et ce gouffre, il fallait bien le combler par les moyens les
plus nergiques. La consommation de la ville fut triple. Au lieu de
deux repas, on en faisait six. On signala de nombreuses indigestions. Le
conseiller Niklausse ne pouvait assouvir sa faim. Le bourgmestre van
Tricasse ne pouvait combler sa soif, et il ne sortait plus d'une sorte
de demi-brit rageuse.

Enfin les symptmes les plus alarmants se manifestrent et se
multiplirent de jour en jour.

On rencontra des gens ivres, et, parmi ces gens ivres, souvent des
notables.

Les gastralgies donnrent une occupation norme au mdecin Dominique
Custos, ainsi que les nvrites et les nvrophlogoses, ce qui prouvait
bien  quel degr d'irritabilit taient trangement monts les nerfs de
la population.

Il y eut des querelles, des altercations quotidiennes dans les rues
autrefois si dsertes de Quiquendone, aujourd'hui si frquentes, car
personne ne pouvait plus rester chez soi.

Il fallut crer une police nouvelle pour contenir les perturbateurs de
l'ordre public.

Un violon fut install dans la maison commune, et il se peupla jour et
nuit de rcalcitrants. Le commissaire Passauf tait sur les dents.

Un mariage fut conclu en moins de deux mois,--ce qui ne s'tait jamais
vu. Oui! le fils du percepteur Rupp pousa la fille de la belle
Augustine de Rovere, et cela cinquante-sept jours seulement aprs avoir
fait la demande de sa main!

D'autres mariages furent dcids qui, en d'autres temps, fussent rests
 l'tat de projet pendant des annes entires. Le bourgmestre n'en
revenait pas, et il sentait sa fille, la charmante Suzel, lui chapper
des mains.

Quant  la chre Tatanmance, elle avait os pressentir le commissaire
Passauf, au sujet d'une union qui lui semblait runir tous les lments
de bonheur, fortune, honorabilit, jeunesse!...

Enfin--pour comble d'abomination--un duel eut lieu! Oui, un duel au
pistolet, aux pistolets d'arons,  soixante-quinze pas,  balles
libres! Et entre qui? Nos lecteurs ne voudront pas le croire.

Entre M. Frantz Niklausse, le doux pcheur  la ligne, et le fils de
l'opulent banquier, le jeune Simon Collaert.

Et la cause de ce duel, c'tait la propre fille du bourgmestre, pour
laquelle Simon se sentait fru d'amour, et qu'il ne voulait pas cder
aux prtentions d'un audacieux rival!




XI

O les Quiquendoniens prennent une rsolution hroque.


On voit dans quel tat dplorable se trouvait la population de
Quiquendone. Les ttes fermentaient. On ne se connaissait et on ne se
reconnaissait plus. Les gens les plus pacifiques taient devenus
querelleurs. Il ne fallait pas les regarder de travers, ils eussent vite
fait de vous envoyer des tmoins. Quelques-uns laissrent pousser leurs
moustaches, et certains--des plus batailleurs--les relevrent en croc.

Dans ces conditions, l'administration de la cit, le maintien de l'ordre
dans les rues et dans les difices publics devenaient fort difficiles,
car les services n'avaient point t organiss pour un tel tat de
choses. Le bourgmestre,--ce digne van Tricasse que nous avons connu si
doux, si teint, si incapable de prendre une dcision quelconque,--le
bourgmestre ne dcolrait plus. Sa maison retentissait des clats de sa
voix. Il rendait vingt arrts par jour, gourmandant ses agents, et prt
 faire excuter lui-mme les actes de son administration.

Ah! quel changement! Aimable et tranquille maison du bourgmestre, bonne
habitation flamande, o tait son calme d'autrefois? Quelles scnes de
mnage s'y succdaient maintenant! Mme van Tricasse tait devenue
acaritre, quinteuse, gourmandeuse. Son mari parvenait peut-tre 
couvrir sa voix en criant plus haut qu'elle, mais non  la faire taire.
L'humeur irascible de cette brave dame s'en prenait  tout. Rien
n'allait! Le service ne se faisait pas. Des retards pour toutes choses!
Elle accusait Lotch, et mme Tatanmance, sa belle-soeur, qui, de non
moins mauvaise humeur, lui rpondait aigrement. Naturellement. M. van
Tricasse soutenait sa domestique Lotch, ainsi que cela se voit dans
les meilleurs mnages. De l, exaspration permanente de Mme la
bourgmestre, objurgations, discussions, disputes, scnes qui n'en
finissaient plus!

Mais qu'est-ce que nous avons? s'criait le malheureux bourgmestre.
Mais quel est ce feu qui nous dvore? Mais nous sommes donc possds du
diable? Ah! madame van Tricasse, madame van Tricasse! Vous finirez par
me faire mourir avant vous et manquer ainsi  toutes les traditions de
la famille!

Car le lecteur ne peut avoir oubli cette particularit assez bizarre,
que M. van Tricasse devait devenir veuf et se remarier, pour ne point
rompre la chane des convenances.

Cependant cette disposition des esprits produisit encore d'autres effets
assez curieux et qu'il importe de signaler. Cette surexcitation, dont la
cause nous chappe jusqu'ici, amena des rgnrescences physiologiques,
auxquelles on ne se serait pas attendu. Des talents, qui seraient rests
ignors, sortirent de la foule. Des aptitudes se rvlrent. Des
artistes, jusque-l mdiocres, se montrrent sous un jour nouveau. Des
hommes apparurent dans la politique aussi bien que dans les lettres. Des
orateurs se formrent aux discussions les plus ardues, et sur toutes les
questions ils enflammrent un auditoire parfaitement dispos d'ailleurs
 l'inflammation. Des sances du conseil, le mouvement passa dans les
runions publiques, et un club se fonda  Quiquendone, pendant que vingt
journaux, le _Guetteur de Quiquendone_, l'_Impartial de Quiquendone_,
le _Radical de Quiquendone_, l'_Outrancier de Quiquendone_, crits avec
rage, soulevaient les questions sociales les plus graves.

Mais  quel propos? se demandera-t-on.  propos de tout et de rien; 
propos de la tour d'Audenarde qui penchait, que les uns voulaient
abattre et que les autres voulaient redresser;  propos des arrts de
police que rendait le conseil, auxquels de mauvaises ttes tentaient de
rsister;  propos du balayage des ruisseaux et du curage des gouts,
etc. Et encore si les fougueux orateurs ne s'en taient pris qu'
l'administration intrieure de la cit! Mais non, emports par le
courant, ils devaient aller au del, et, si la Providence n'intervenait
pas, entraner, pousser, prcipiter leurs semblables dans les hasards de
la guerre.

En effet, depuis huit ou neuf cents ans, Quiquendone avait dans son sac
un _casus belli_ de la plus belle qualit; mais elle le gardait
prcieusement, comme une relique, et il semblait avoir quelques chances
de s'venter et de ne plus pouvoir servir.

Voici  quel propos s'tait produit ce _casus belli_.

On ne sait gnralement pas que Quiquendone est voisine, en ce bon coin
de la Flandre, de la petite ville de Virgamen. Les territoires de ces
deux communes confinent l'un  l'autre.

Or, en 1185, quelque temps avant le dpart du comte Baudouin pour la
croisade, une vache de Virgamen--non point la vache d'un habitant, mais
bien une vache communale, qu'on y fasse bien attention--vint pturer
sur le territoire de Quiquendone. C'est  peine si cette malheureuse
ruminante

  Tondit du pr trois fois la largeur de sa langue,

mais le dlit, l'abus, le crime, comme on voudra, fut commis et dment
constat par procs-verbal du temps, car,  cette poque, les magistrats
commenaient  savoir crire.

Nous nous vengerons quand le moment en sera venu dit simplement Natalis
van Tricasse, le trente-deuxime prdcesseur du bourgmestre actuel, et
les Virgamenois ne perdront rien pour attendre!

Les Virgamenois taient prvenus. Ils attendirent, pensant, non sans
raison, que le souvenir de l'injure s'affaiblirait avec le temps; et en
effet, pendant plusieurs sicles, ils vcurent en bons termes avec leurs
semblables de Quiquendone.

Mais ils comptaient sans leurs htes, ou plutt sans cette pidmie
trange, qui, changeant radicalement le caractre de leurs voisins,
rveilla dans ces coeurs la vengeance endormie.

Ce fut au club de la rue Monstrelet que le bouillant avocat Schut,
jetant brusquement la question  la face de ses auditeurs, les passionna
en employant les expressions et les mtaphores qui sont d'usage en ces
circonstances. Il rappela le dlit, il rappela le tort commis  la
commune de Quiquendone, et pour lequel une nation jalouse de ses
droits ne pouvait admettre de prescription; il montra l'injure
toujours vivante, la plaie toujours saignante; il parla de certains
hochements de tte particuliers aux habitants de Virgamen, et qui
indiquaient en quel mpris ils tenaient les habitants de Quiquendone; il
supplia ses compatriotes, qui, inconsciemment peut-tre, avaient
support pendant de longs sicles cette mortelle injure; il adjura les
enfants de la vieille cit de ne plus avoir d'autre objectif que
d'obtenir une rparation clatante! Enfin, il fit un appel  toutes les
forces vives de la nation!

Avec quel enthousiasme ces paroles, si nouvelles pour des oreilles
quiquendoniennes, furent accueillies, cela se sent, mais ne peut se
dire. Tous les auditeurs s'taient levs, et, les bras tendus, ils
demandaient la guerre  grands cris. Jamais l'avocat Schut n'avait eu un
tel succs, et il faut avouer qu'il avait t trs-beau.

Le bourgmestre, le conseiller, tous les notables qui assistaient  cette
mmorable sance auraient inutilement voulu rsister  l'lan populaire.
D'ailleurs, ils n'en avaient aucune envie, et sinon plus, du moins aussi
haut que les autres, ils criaient:

 la frontire!  la frontire!

Or, comme la frontire n'tait qu' trois kilomtres des murs de
Quiquendone, il est certain que les Virgamenois couraient un vritable
danger, car ils pouvaient tre envahis avant d'avoir eu le temps de se
reconnatre.

Cependant l'honorable pharmacien Josse Liefrinck, qui avait seul
conserv son bon sens dans cette grave circonstance, voulut faire
comprendre que l'on manquait de fusils, de canons et de gnraux.

Il lui fut rpondu, non sans quelques horions, que ces gnraux, ces
canons, ces fusils, on les improviserait; que le bon droit et l'amour du
pays suffisaient et rendaient un peuple irrsistible.

L-dessus, le bourgmestre prit lui-mme la parole, et, dans une
improvisation sublime, il fit justice de ces gens pusillanimes, qui
dguisent la peur sous le voile de la prudence, et ce voile, il le
dchira d'une main patriote.

On aurait pu croire  ce moment que la salle allait crouler sous les
applaudissements.

On demanda le vote.

Le vote se fit par acclamations, et les cris redoublrent:

 Virgamen!  Virgamen!

Le bourgmestre s'engagea alors  mettre les armes en mouvement, et, au
nom de la cit, il promit  celui de ses futurs gnraux qui reviendrait
vainqueur les honneurs du triomphe, comme cela se pratiquait au temps
des Romains.

Cependant le pharmacien Josse Liefrinck, qui tait un entt, et qui ne
se tenait pas pour battu, bien qu'il l'et t rellement, voulut encore
placer une observation. Il fit remarquer qu' Rome le triomphe ne
s'accordait aux gnraux vainqueurs que lorsqu'ils avaient tu cinq
mille hommes  l'ennemi.

Eh bien! eh bien! s'cria l'assistance en dlire.

--... Et que la population de la commune de Virgamen ne s'levant qu'
trois mille cinq cent soixante-quinze habitants, il serait difficile, 
moins de tuer plusieurs fois la mme personne ...

Mais on ne laissa pas achever le malheureux logicien, et tout contus,
tout moulu, il fut jet  la porte.

Citoyens, dit alors l'picier Puimacher, qui vendait communment des
pices au dtail, citoyens, quoi qu'en ait dit ce lche apothicaire, je
m'engage, moi,  tuer cinq mille Virgamenois, si vous voulez accepter
mes services.

--Cinq mille cinq cents! cria un patriote plus rsolu.

--Six mille six cents! reprit l'picier.

--Sept mille! s'cria le confiseur de la rue Hemling, Jean Orbideck, qui
tait en train de faire sa fortune dans les crmes fouettes.

--Adjug! s'cria le bourgmestre van Tricasse, en voyant que personne
ne mettait de surenchre.

Et voil comment le confiseur Jean Orbideck devint gnral en chef des
troupes de Quiquendone.




XII

Dans lequel le prparateur Ygne met un avis raisonnable, qui est
repouss avec vivacit par le docteur Ox.


Eh bien! matre, disait le lendemain le prparateur Ygne, en versant
des seaux d'acide sulfurique dans l'auge de ses normes piles.

--Eh bien! reprit le docteur Ox, n'avais-je pas raison? Voyez  quoi
tiennent, non-seulement les dveloppements physiques de toute une
nation, mais sa moralit, sa dignit, ses talents, son sens politique!
Ce n'est qu'une question de molcules....

--Sans doute, mais....

--Mais?...

--Ne trouvez-vous pas que les choses sont alles assez loin, et qu'il ne
faudrait pas surexciter ces pauvres diables outre mesure?

--Non! non! s'cria le docteur, non! j'irai jusqu'au bout.

--Comme vous voudrez, matre; toutefois l'exprience me parat
concluante, et je pense qu'il serait temps de....

--De?...

--De fermer le robinet.

--Par exemple! s'cria le docteur Ox. Avisez-vous-en, et je vous
trangle!




XIII

O il est prouv une fois de plus que d'un lieu lev on domine toutes
les petitesses humaines.


Vous dites? demanda le bourgmestre van Tricasse au conseiller
Niklausse.

--Je dis que cette guerre est ncessaire, rpondit le conseiller d'un
ton ferme, et que le temps est venu de venger notre injure.

--Eh bien! moi, rpondit avec aigreur le bourgmestre, je vous rpte
que, si la population de Quiquendone ne profitait pas de cette occasion
pour revendiquer ses droits, elle serait indigne de son nom.

--Et moi, je vous soutiens que nous devons sans tarder runir nos
cohortes et les porter en avant.

--Vraiment! monsieur, vraiment! rpondit van Tricasse, et c'est  moi
que vous parlez ainsi?

-- vous-mme, monsieur le bourgmestre, et vous entendrez, la vrit, si
dure qu'elle soit.

--Et vous l'entendrez vous-mme, monsieur le conseiller, riposta van
Tricasse hors de lui, car elle sortira mieux de ma bouche que de la
vtre! Oui, monsieur, oui, tout retard serait dshonorant. Il y a neuf
cents ans que la ville de Quiquendone attend le moment de prendre sa
revanche, et quoi que vous puissiez dire, que cela vous convienne ou
non, nous marcherons  l'ennemi.

--Ah! vous le prenez ainsi, rpondit vertement le conseiller Niklausse.
Eh bien! monsieur, nous y marcherons sans vous, s'il ne vous plat pas
d'y venir.

--La place d'un bourgmestre est au premier rang, monsieur.

--Et celle d'un conseiller aussi, monsieur.

--Vous m'insultez par vos paroles en contrecarrant toutes mes volonts,
s'cria le bourgmestre, dont les poings avaient une tendance  se
changer en projectiles percutants.

--Et vous m'insultez galement en doutant de mon patriotisme, s'cria
Niklausse, qui lui-mme s'tait mis en batterie.

--Je vous dis, monsieur, que l'arme quiquendonienne se mettra en marche
avant deux jours!

--Et je vous rpte, moi, monsieur, que quarante-huit heures ne
s'couleront pas avant que nous ayons march  l'ennemi!

Il est facile d'observer par ce fragment de conversation que les deux
interlocuteurs soutenaient exactement la mme ide. Tous deux voulaient
la bataille; mais leur surexcitation les portant  disputer, Niklausse
n'coutait pas van Tricasse et van Tricasse n'coutait pas Niklausse.
Ils eussent t d'une opinion contraire sur cette grave question, le
bourgmestre aurait voulu la guerre et le conseiller aurait tenu pour la
paix, que l'altercation n'aurait pas t plus violente. Ces deux anciens
amis se jetaient des regards farouches. Au mouvement acclr de leur
coeur,  leur face rougie,  leurs pupilles contractes, au tremblement
de leurs muscles,  leur voix, dans laquelle il y avait du rugissement,
on comprenait qu'ils taient prts  se jeter l'un sur l'autre.

Mais une grosse horloge qui sonna arrta heureusement les adversaires au
moment o ils allaient en venir aux mains.

Enfin, voil l'heure, s'cria le bourgmestre.

--Quelle heure? demanda le conseiller.

--L'heure d'aller  la tour du beffroi.

--C'est juste, et que cela vous plaise ou non, j'irai, monsieur.

--Moi aussi.

--Sortons!

--Sortons!

Ces derniers mots pourraient faire supposer qu'une rencontre allait
avoir lieu et que les adversaires se rendaient sur le terrain, mais il
n'en tait rien. Il avait t convenu que le bourgmestre et le
conseiller--en ralit les deux principaux notables de la cit--se
rendraient  l'htel de ville, que l ils monteraient sur la tour,
trs-leve, qui le dominait, et qu'ils examineraient la campagne
environnante, afin de prendre les meilleures dispositions stratgiques
qui pussent assurer la marche de leurs troupes.

Bien qu'ils fussent tous deux d'accord  ce sujet, ils ne cessrent
pendant le trajet de se quereller avec la plus condamnable vivacit. On
entendait les clats de leur voix retentir dans les rues; mais tous les
passants tant monts  ce diapason, leur exaspration semblait
naturelle, et l'on n'y prenait pas garde. En ces circonstances, un homme
calme et t considr comme un monstre.

Le bourgmestre et le conseiller, arrivs au porche du beffroi, taient
dans le paroxysme de la fureur. Ils n'taient plus rouges, mais ples.
Cette effroyable discussion, bien qu'ils fussent d'accord, avait
dtermin quelques spasmes dans leurs viscres, et l'on sait que la
pleur prouve que la colre est porte  ses dernires limites.

Au pied de l'troit escalier de la tour, il y eut une vritable
explosion. Qui passerait le premier? Qui gravirait d'abord les marches
de l'escalier en colimaon? La vrit nous oblige  dire qu'il y eut
bousculade, et que le conseiller Niklausse, oubliant tout ce qu'il
devait  son suprieur, au magistrat suprme de la cit, repoussa
violemment van Tricasse et s'lana le premier dans la vis obscure.

Tous deux montrent, d'abord quatre  quatre, en se lanant  la tte
les pithtes les plus malsonnantes. C'tait  faire craindre qu'un
dnouement terrible ne s'accomplt au sommet de cette tour, qui dominait
de trois cent cinquante-sept pieds le pav de la ville.

Mais les deux ennemis s'essouflrent bientt, et, au bout d'une minute,
 la quatre-vingtime marche, ils ne montaient plus que lourdement, en
respirant  grand bruit.

Mais alors,--fut-ce une consquence de leur essoufflement?--si leur
colre ne tomba pas, du moins elle ne se traduisit plus par une
succession de qualificatifs inconvenants. Ils se taisaient, et, chose
bizarre, il semblait que leur exaltation diminut  mesure qu'ils
s'levaient au-dessus de la ville. Une sorte d'apaisement se faisait
dans leur esprit. Les bouillonnements de leur cerveau tombaient comme
ceux d'une cafetire que l'on carte du feu. Pourquoi?

 ce pourquoi, nous ne pouvons faire aucune rponse; mais la vrit est
que, arrivs  un certain palier,  deux cent soixante-six pieds
au-dessus du niveau de la ville, les deux adversaires s'assirent, et,
vritablement plus calmes, ils se regardrent pour ainsi dire sans
colre.

Que c'est haut! dit le bourgmestre en passant son mouchoir sur sa face
rubiconde.

--Trs-haut! rpondit le conseiller. Vous savez que nous dpassons de
quatorze pieds Saint-Michel de Hambourg?

--Je le sais, rpondit le bourgmestre avec un accent de vanit bien
pardonnable  la premire autorit de Quiquendone.

Au bout de quelques instants, les deux notables continuaient leur marche
ascensionnelle, jetant un regard curieux  travers les meurtrires
perces dans la paroi de la tour. Le bourgmestre avait pris la tte de
la caravane, sans que le conseiller et fait la moindre observation. Il
arriva mme que, vers la trois cent quatrime marche, van Tricasse tant
absolument reint, Niklausse le poussa complaisamment par les reins. Le
bourgmestre se laissa faire, et quand il arriva  la plate-forme de la
tour:

Merci, Niklausse, dit-il gracieusement, je vous revaudrai cela.

Tout  l'heure, c'taient deux btes fauves prtes  se dchirer qui
s'taient prsentes au bas de la tour; c'taient maintenant deux amis
qui arrivaient  son sommet.

Le temps tait magnifique. On tait au mois de mai. Le soleil avait bu
toutes les vapeurs. Quelle atmosphre pure et limpide! Le regard pouvait
saisir les plus minces objets dans un rayon considrable. On apercevait
 quelques milles seulement les murs de Virgamen clatants de blancheur,
ses toits rouges, qui pointaient a et l, ses clochers piquets de
lumire. Et c'tait cette ville voue d'avance  toutes les horreurs du
pillage et de l'incendie!

Le bourgmestre et le conseiller s'taient assis l'un prs de l'autre,
sur un petit banc de pierre, comme deux braves gens dont les mes se
confondent dans une troite sympathie. Tout en soufflant, ils
regardaient; puis, aprs quelques instants de silence:

Que c'est beau! s'cria le bourgmestre.

--Oui, c'est admirable! rpondit le conseiller. Est-ce qu'il ne vous
semble pas, mon digne van Tricasse, que l'humanit est plutt destine 
demeurer  de telles hauteurs, qu' ramper sur l'corce mme de notre
sphrode?

--Je pense comme vous, honnte Niklausse, rpondit le bourgmestre, je
pense comme vous. On saisit mieux le sentiment qui se dgage de la
nature! On l'aspire par tous les sens! C'est  de telles altitudes que
les philosophes devraient se former, et c'est l que les sages devraient
vivre au-dessus des misres de ce monde!

--Faisons-nous le tour de la plate-forme? demanda le conseiller.

--Faisons le tour de la plate-forme, rpondit le bourgmestre.

Et les deux amis, appuys au bras l'un de l'autre, et mettant, comme
autrefois, de longues poses entre leurs demandes et leurs rponses,
examinrent tous les points de l'horizon.

Il y a au moins dix-sept ans que je ne me suis lev sur la tour du
beffroi, dit van Tricasse.

--Je ne crois pas que j'y sois jamais mont, rpondit le conseiller
Niklausse, et je le regrette, car de cette hauteur le spectacle est
sublime! Voyez-vous, mon ami, cette jolie rivire du Vaar qui serpente
entre les arbres?

--Et plus loin les hauteurs de Saint-Hermandad! Comme elles ferment
gracieusement l'horizon! Voyez cette bordure d'arbres verts, que la
nature a si pittoresquement disposs! Ah! la nature, la nature,
Niklausse! La main de l'homme pourrait-elle jamais lutter avec elle!

--C'est enchanteur, mon excellent ami, rpondait le conseiller. Regardez
ces troupeaux attabls dans les prairies verdoyantes, ces boeufs, ces
vaches, ces moutons ...

--Et ces laboureurs qui vont aux champs! On dirait des bergers de
l'Arcadie, il ne leur manque qu'une musette!

--Et sur toute cette campagne fertile, le beau ciel bleu que ne trouble
pas une vapeur! Ah! Niklausse, on deviendrait pote ici! Tenez, je ne
comprends pas que saint Simon le Stylite n'ait pas t un des plus
grands potes du monde.

--C'est peut-tre parce que sa colonne n'tait pas assez haute!
rpondit le conseiller avec un doux sourire.

En ce moment, le carillon de Quiquendone se mit en branle. Les cloches
limpides jourent un de leurs airs les plus mlodieux. Les deux amis
demeurrent en extase.

Puis de sa voix calme:

Mais, ami Niklausse, dit le bourgmestre, que sommes-nous venus faire au
haut de cette tour?

--Au fait, rpondit le conseiller, nous nous laissons emporter par nos
rveries ...

--Que sommes-nous venus faire ici? rpta le bourgmestre.

--Nous sommes venus, rpondit Niklausse, respirer cet air pur que n'ont
pas vici les faiblesses humaines.

--Eh bien, redescendons-nous, ami Niklausse?

--Redescendons, ami van Tricasse.

Les deux notables donnrent un dernier coup d'oeil au splendide panorama
qui se droulait sous leurs yeux; puis le bourgmestre passa le premier
et commena  descendre d'un pas lent et mesur. Le conseiller le
suivait,  quelques marches derrire lui. Les deux notables arrivrent
au palier sur lequel ils s'taient arrts en montant. Dj leurs joues
commenaient  s'empourprer. Ils s'arrtrent un instant et reprirent
leur descente interrompue.

Au bout d'une minute, van Tricasse pria Niklausse de modrer ses pas,
attendu qu'il le sentait sur ses talons et que cela le gnait.

Cela mme fit plus que de le gner, car, vingt marches plus bas, il
ordonna au conseiller de s'arrter, afin qu'il pt prendre quelque
avance.

Le conseiller rpondit qu'il n'avait pas envie de rester une jambe en
l'air  attendre le bon plaisir du bourgmestre, et il continua.

Van Tricasse rpondit par une parole assez dure.

Le conseiller riposta par une allusion blessante sur l'ge du
bourgmestre, destin, par ses traditions de famille,  convoler en
secondes noces.

Le bourgmestre descendit vingt marches encore, en prvenant nettement
Niklausse que cela ne se passerait pas ainsi.

Niklausse rpliqua qu'en tout cas, lui, passerait devant, et, l'escalier
tant fort troit, il y eut collision entre les deux notables, qui se
trouvaient alors dans une profonde obscurit.

Les mots de butors et de mal-appris furent les plus doux de ceux qui
s'changrent alors.

Nous verrons, sotte bte, criait le bourgmestre, nous verrons quelle
figure vous ferez dans cette guerre et  quel rang vous marcherez!

--Au rang qui prcdera le vtre, sot imbcile! rpondait Niklausse.

Puis, ce furent d'autres cris, et l'on et dit que des corps roulaient
ensemble ...

Que se passa-t-il? Pourquoi ces dispositions si rapidement changes?
Pourquoi les moutons de la plate-forme se mtamorphosaient-ils en tigres
deux cents pieds plus bas?

Quoi qu'il en soit, le gardien de la tour, entendant un tel tapage, vint
ouvrir la porte infrieure, juste au moment o les adversaires,
contusionns, les yeux hors de la tte, s'arrachaient rciproquement
leurs cheveux, qui, heureusement, formaient perruque.

Vous me rendrez raison! s'cria le bourgmestre en portant son poing
sous le nez de son adversaire.

--Quand il vous plaira! hurla le conseiller Niklausse, en imprimant 
son pied droit un balancement redoutable.

Le gardien, qui lui-mme tait exaspr,--on ne sait pas
pourquoi,--trouva cette scne de provocation toute naturelle. Je ne sais
quelle surexcitation personnelle le poussait  se mettre de la partie;
mais il se contint et alla rpandre dans tout le quartier qu'une
rencontre prochaine devait avoir lieu entre le bourgmestre van Tricasse
et le conseiller Niklausse.




XIV

O les choses sont pousses si loin que les habitants de Quiquendone,
les lecteurs et mme l'auteur rclament un dnoment immdiat.


Ce dernier incident prouve  quel point d'exaltation tait monte cette
population quiquendonienne. Les deux plus vieux amis de la ville, et les
plus doux,--avant l'invasion du mal,--en arriver  ce degr de violence!
Et cela quelques minutes seulement aprs que leur ancienne sympathie,
leur instinct aimable, leur temprament contemplatif venaient de
reprendre le dessus au sommet de cette tour!

En apprenant ce qui se passait, le docteur Ox ne put contenir sa joie.
Il rsistait aux arguments de son prparateur, qui voyait les choses
prendre une mauvaise tournure. D'ailleurs, tous deux subissaient
l'exaltation gnrale. Ils taient non moins surexcits que le reste de
la population, et ils en arrivrent  se quereller  l'gal du
bourgmestre et du conseiller.

Du reste, il faut le dire, une question primait toutes les autres et
avait fait renvoyer les rencontres projetes  l'issue de la question
virgamenoise. Personne n'avait le droit de verser son sang inutilement,
quand il appartenait jusqu' la dernire goutte  la patrie en danger.

En effet, les circonstances taient graves, et il n'y avait plus 
reculer.

Le bourgmestre van Tricasse, malgr toute l'ardeur guerrire dont il
tait anim, n'avait pas cru devoir se jeter sur son ennemi sans le
prvenir. Il avait donc, par l'organe du garde champtre, le sieur
Hottering, mis les Virgamenois en demeure de lui donner rparation du
passe-droit commis en 1195 sur le territoire de Quiquendone.

Les autorits de Virgamen, tout d'abord, n'avaient pu deviner ce dont il
s'agissait, et le garde champtre, malgr son caractre officiel, avait
t conduit fort cavalirement.

Van Tricasse envoya alors un des aides de camp du gnral confiseur, le
citoyen Hildevert Shuman, un fabricant de sucre d'orge, homme
trs-ferme, trs-nergique, qui apporta aux autorits de Virgamen la
minute mme du procs-verbal rdig en 1195 par les soins du bourgmestre
Natalis van Tricasse.

Les autorits de Virgamen clatrent de rire, et il en fut de l'aide de
camp exactement comme du garde champtre.

Le bourgmestre assembla alors les notables de la ville. Une lettre,
remarquablement et vigoureusement rdige, fut faite en forme
d'ultimatum; le _casus belli_ y tait nettement pos, et un dlai de
vingt-quatre heures fut donn  la ville coupable pour rparer l'outrage
fait  Quiquendone.

La lettre partit, et revint, quelques heures aprs, dchire en petits
morceaux, qui formaient autant d'insultes nouvelles. Les Virgamenois
connaissaient de longue date la longanimit des Quiquendoniens, et ils
se moquaient d'eux, de leur rclamation, de leur _casus belli_ et de
leur ultimatum.

Il n'y avait plus qu'une chose  faire: s'en rapporter au sort des
armes, invoquer le dieu des batailles et, suivant le procd prussien,
se jeter sur les Virgamenois avant qu'ils fussent tout  fait prts.

C'est ce que dcida le conseil dans une sance solennelle, o les cris,
les objurgations, les gestes menaants s'entre-croisrent avec une
violence sans exemple. Une assemble de fous, une runion de possds,
un club de dmoniaques n'et pas t plus tumultueux.

Aussitt que la dclaration de guerre fut connue, le gnral Jean
Orbideck rassembla ses troupes, soit deux mille trois cent
quatre-vingt-treize combattants sur une population de deux mille trois
cent quatre-vingt-treize mes. Les femmes, les enfants, les vieillards
s'taient joints aux hommes faits. Tout objet tranchant ou contondant
tait devenu une arme. Les fusils de la ville avaient t mis en
rquisition. On en avait dcouvert cinq, dont deux sans chiens, et ils
avaient t distribus  l'avant-garde. L'artillerie se composait de la
vieille couleuvrine du chteau, prise en 1339  l'attaque du Quesnoy,
l'une des premires bouches  feu dont il soit fait mention dans
l'histoire, et qui n'avait pas tir depuis cinq sicles. D'ailleurs,
point de projectiles  y fourrer, fort heureusement pour les servants de
ladite pice; mais tel qu'il tait, cet engin pouvait encore imposer 
l'ennemi. Quant aux armes blanches, elles avaient t puises dans le
muse d'antiquits, haches de silex, heaumes, masses d'armes,
francisques, frames, guisardes, pertuisanes, verdiers, rapires, etc.,
et aussi dans ces arsenaux particuliers, connus gnralement sous les
noms d'_offices_ et de _cuisines_. Mais le courage, le bon droit, la
haine de l'tranger, le dsir de la vengeance devaient tenir lieu
d'engins plus perfectionns et remplacer--du moins on l'esprait--les
mitrailleuses modernes et les canons se chargeant par la culasse.

Une revue fut passe. Pas un citoyen ne manqua  l'appel. Le gnral
Orbideck, peu solide sur son cheval, qui tait un animal malin, tomba
trois fois devant le front de l'arme: mais il se releva sans s'tre
bless, ce qui fut considr comme un augure favorable Le bourgmestre,
le conseiller, le commissaire civil, le grand-juge, le percepteur, le
banquier, le recteur, enfin tous les notables de la cit marchaient en
tte. Il n'y eut pas une larme rpandue ni par les mres, ni par les
soeurs, ni par les filles. Elles poussaient leurs maris, leurs pres,
leurs frres au combat, et les suivaient mme en formant
l'arrire-garde, sous les ordres de la courageuse Mme van Tricasse.

La trompette du crieur Jean Mistrol retentit; l'arme s'branla, quitta
la place, et, poussant des cris froces, elle se dirigea vers la porte
d'Audenarde.

       *       *       *       *       *

Au moment o la tte de colonne allait franchir les murailles de la
ville, un homme se jeta au-devant d'elle.

Arrtez! arrtez! fous que vous tes! s'cria-t-il. Suspendez vos
coups! Laissez-moi fermer le robinet! Vous n'tes point altrs de sang!
Vous tes de bons bourgeois doux et paisibles! Si vous brlez ainsi,
c'est la faute de mon matre, le docteur Ox! C'est une exprience! Sous
prtexte de vous clairer au gaz oxy-hydrique, il a satur ...

Le prparateur tait hors de lui; mais il ne put achever. Au moment o
le secret du docteur allait s'chapper de sa bouche, le docteur Ox
lui-mme, dans une indescriptible fureur, se prcipita sur le malheureux
Ygne, et il lui ferma la bouche  coups de poing.

Ce fut une bataille. Le bourgmestre, le conseiller, les notables, qui
s'taient arrts  la vue d'Ygne, emports  leur tour par leur
exaspration, se prcipitrent sur les deux trangers, sans vouloir
entendre ni l'un ni l'autre. Le docteur Ox et son prparateur,
houspills, battus, allaient tre, sur l'ordre de van Tricasse,
entrans au violon, quand ...




XV

O le dnoment clate.


... quand une explosion formidable retentit. Toute l'atmosphre qui
enveloppait Quiquendone parut comme embrase. Une flamme d'une
intensit, d'une vivacit phnomnale s'lana comme un mtore jusque
dans les hauteurs du ciel. S'il avait fait nuit, cet embrasement et t
aperu  dix lieues  la ronde.

Toute l'arme de Quiquendone fut couche  terre, comme une arme de
capucins ... Heureusement il n'y eut aucune victime: quelques corchures
et quelques bobos, voil tout. Le confiseur, qui par hasard n'tait pas
tomb de cheval  ce moment, eut son plumet roussi, et s'en tira sans
autre blessure.

Que s'tait-il pass?

Tout simplement, comme on l'apprit bientt, l'usine  gaz venait de
sauter. Pendant l'absence du docteur et de son aide, quelque imprudence
avait t probablement commise. On ne sait ni comment ni pourquoi une
communication s'tait tablie entre le rservoir qui contenait l'oxygne
et celui qui renfermait l'hydrogne. De la runion de ces deux gaz tait
rsult un mlange dtonant, auquel le feu fut mis par mgarde.

Cela changea tout;--mais quand l'arme se releva, le docteur Ox et le
prparateur Ygne avaient disparu.




XVI

O le lecteur intelligent voit bien qu'il avait devin juste, malgr
toutes les prcautions de l'auteur.


Aprs l'explosion, Quiquendone tait immdiatement redevenue la cit
paisible, flegmatique et flamande qu'elle tait autrefois.

Aprs l'explosion, qui d'ailleurs ne causa pas une profonde motion,
chacun, sans savoir pourquoi, machinalement, reprit le chemin de sa
maison, le bourgmestre appuy au bras du conseiller, l'avocat Schut au
bras du mdecin Custos, Frantz Niklausse au bras de son rival Simon
Collaert, chacun tranquillement, sans bruit, sans avoir mme conscience
de ce qui s'tait pass, ayant dj oubli Virgamen et la vengeance. Le
gnral tait retourn  ses confitures, et son aide de camp  ses
sucres d'orge.

Tout tait rentr dans le calme, tout avait repris la vie habituelle,
hommes et btes, btes et plantes, mme la tour de la porte d'Audenarde,
que l'explosion,--ces explosions sont quelquefois tonnantes,--que
l'explosion avait redresse!

Et, depuis lors, jamais un mot plus haut que l'autre, jamais une
discussion dans la ville de Quiquendone. Plus de politique, plus de
clubs, plus de procs, plus de sergents de ville! La place du
commissaire Passauf recommena  tre une sincure, et si on ne lui
retrancha pas ses appointements, c'est que le bourgmestre et le
conseiller ne purent se dcider  prendre une dcision  son gard.
D'ailleurs, de temps en temps, il continuait de passer, mais sans s'en
douter, dans les rves de l'inconsolable Tatanmance.

Quant au rival de Frantz, il abandonna gnreusement la charmante Suzel
 son amoureux, qui s'empressa de l'pouser cinq ou six ans aprs ces
vnements.

Et quant  Mme van Tricasse, elle mourut dix ans plus tard, en les
dlais voulus, et le bourgmestre se maria avec Mlle Plagie van
Tricasse, sa cousine, dans des conditions excellentes ... pour
l'heureuse mortelle qui devait lui succder.

XVII

O s'explique la thorie du docteur Ox.


Qu'avait donc fait ce mystrieux docteur Ox? Une exprience fantaisiste,
rien de plus.

Aprs avoir tabli ses conduites de gaz, il avait satur d'oxygne pur,
sans jamais leur fournir un atome d'hydrogne, les monuments publics,
puis les maisons particulires, et enfin les rues de Quiquendone.

Ce gaz, sans saveur, sans odeur, rpandu  cette haute dose dans
l'atmosphre, cause, quand il est aspir, les troubles les plus srieux
 l'organisme.  vivre dans un milieu satur d'oxygne, on est excit,
surexcit, on brle!

 peine rentr dans l'atmosphre ordinaire, on redevient ce qu'on tait
avant, voire le cas du conseiller et du bourgmestre, quand, au haut du
beffroi, ils se retrouvrent dans l'air respirable, l'oxygne se
maintenant par son poids parmi les couches infrieures.

Mais aussi,  vivre en de telles conditions,  respirer ce gaz qui
transforme physiologiquement le corps aussi bien que l'me, on meurt
vite, comme ces fous qui mnent la vie  outrance!

Il fut donc heureux pour les Quiquendoniens qu'une providentielle
explosion et termin cette dangereuse exprience, en anantissant
l'usine du docteur Ox.

En rsum, et pour conclure, la vertu, le courage, le talent, l'esprit,
l'imagination, toutes ces qualits ou ces facults ne seraient-elles
donc qu'une question d'oxygne?

Telle est la thorie du docteur Ox, mais on a le droit de ne point
l'admettre, et, pour notre compte, nous la repoussons  tous les points
de vue, malgr la fantaisiste exprimentation dont fut le thtre
l'honorable ville de Quiquendone.

FIN




MATRE ZACHARIUS

[Illustration]


I

NUIT D'HIVER


La ville de Genve est situe  la pointe occidentale du lac auquel elle
a donn ou doit son nom. Le Rhne, qui la traverse  sa sortie du lac,
la partage en deux quartiers distincts, et est divis lui-mme, au
centre de la cit, par une le jete entre ses deux rives. Cette
disposition topographique se reproduit souvent dans les grands centres
de commerce ou d'industrie. Sans doute, les premiers indignes furent
sduits par les facilits de transport que leur offraient les bras
rapides des fleuves, ces chemins qui marchent tout seuls, suivant le
mot de Pascal. Avec le Rhne, ce sont des chemins qui courent.

Au temps o des constructions neuves et rgulires ne s'levaient pas
encore sur cette le, ancre comme une galiote hollandaise au milieu du
fleuve, le merveilleux entassement de maisons grimpes les unes sur les
autres offrait  l'oeil une confusion pleine de charmes. Le peu
d'tendue de l'le avait forc quelques-unes de ces constructions  se
jucher sur des pilotis, engags ple-mle dans les rudes courants du
Rhne. Ces gros madriers, noircis par les temps, uss par les eaux,
ressemblaient aux pattes d'un crabe immense et produisaient un effet
fantastique. Quelques filets jaunis, vritables toiles d'araigne
tendues au sein de cette substruction sculaire, s'agitaient dans
l'ombre comme s'ils eussent t le feuillage de ces vieux bois de chne,
et le fleuve, s'engouffrant au milieu de cette fort de pilotis, cumait
avec de lugubres mugissements.

Une des habitations de l'le frappait par son caractre d'trange
vtust. C'tait la maison du vieil horloger, matre Zacharius, de sa
fille Grande, d'Aubert Thn, son apprenti, et de sa vieille servante
Scholastique.

Quel homme  part que ce Zacharius! Son ge semblait indchiffrable. Nul
des plus vieux de Genve n'et pu dire depuis combien de temps sa tte
maigre et pointue vacillait sur ses paules, ni quel jour, pour la
premire fois, on le vit marcher par les rues de la ville, en laissant
flotter  tous les vents sa longue chevelure blanche. Cet homme ne
vivait pas. Il oscillait  la faon du balancier de ses horloges. Sa
figure, sche et cadavrique, affectait des teintes sombres. Comme les
tableaux de Lonard de Vinci, il avait pouss au noir.

Grande habitait la plus belle chambre de la vieille maison, d'o, par
une troite fentre, son regard allait mlancoliquement se reposer sur
les cimes neigeuses du Jura; mais la chambre  coucher et l'atelier du
vieillard occupaient une sorte de cave, situe presque au ras du fleuve
et dont le plancher reposait sur les pilotis mmes. Depuis un temps
immmorial, matre Zacharius n'en sortait qu'aux heures des repas et
quand il allait rgler les diffrentes horloges de la ville. Il passait
le reste du temps prs d'un tabli couvert de nombreux instruments
d'horlogerie, qu'il avait pour la plupart invents.

Car c'tait un habile homme. Ses oeuvres se prisaient fort dans toute la
France et l'Allemagne. Les plus industrieux ouvriers de Genve
reconnaissaient hautement sa supriorit, et c'tait un honneur pour
cette ville, qui le montrait en disant:

 lui revient la gloire d'avoir invent l'chappement!

En effet, de cette invention, que les travaux de Zacharius feront
comprendre plus tard, date la naissance de la vritable horlogerie.

Or, aprs avoir longuement et merveilleusement travaill, Zacharius
remettait avec lenteur ses outils en place, recouvrait de lgres
verrines les fines pices qu'il venait d'ajuster, et rendait le repos 
la roue active de son tour; puis il soulevait un judas pratiqu dans le
plancher de son rduit, et l, pench des heures entires, tandis que
le Rhne se prcipitait avec fracas sous ses yeux, il s'enivrait  ses
brumeuses vapeurs.

Un soir d'hiver, la vieille Scholastique servit le souper, auquel, selon
les antiques usages, elle prenait part avec le jeune ouvrier. Bien que
des mets soigneusement apprts lui fussent offerts dans une belle
vaisselle bleue et blanche, matre Zacharius ne mangea pas. Il rpondit
 peine aux douces paroles de Grande, que la taciturnit plus sombre de
son pre proccupait visiblement, et le babillage de Scholastique
elle-mme ne frappa pas plus son oreille que ces grondements du fleuve
auxquels il ne prenait plus garde. Aprs ce repas silencieux, le vieil
horloger quitta la table sans embrasser sa fille, sans donner  tous le
bonsoir accoutum. Il disparut par l'troite porte qui conduisait  sa
retraite, et, sous ses pas pesants, l'escalier gmit avec de lourdes
plaintes.

Grande, Aubert et Scholastique demeurrent quelques instants sans
parler. Ce soir-l, le temps tait sombre; les nuages se tranaient
lourdement le long des Alpes et menaaient de se fondre en pluie; la
svre temprature de la Suisse emplissait l'me de tristesse, tandis
que les vents du midi rdaient aux alentours et jetaient de sinistres
sifflements.

Savez-vous bien, ma chre demoiselle, dit enfin Scholastique, que notre
matre est tout en dedans depuis quelques jours? Sainte Vierge! Je
comprends qu'il n'ait pas eu faim, car ses paroles lui sont restes dans
le ventre, et bien adroit serait le diable qui lui en tirerait
quelqu'une!

--Mon pre a quelque secret motif de chagrin que je ne puis mme pas
souponner, rpondit Grande, tandis qu'une douloureuse inquitude
s'imprimait sur son visage.

--Mademoiselle, ne permettez pas  tant de tristesse d'envahir votre
coeur. Vous connaissez les singulires habitudes de matre Zacharius.
Qui peut lire sur son front ses penses secrtes? Quelque ennui sans
doute lui est survenu, mais demain il ne s'en souviendra pas et se
repentira vraiment d'avoir caus quelque peine  sa fille.

C'tait Aubert qui parlait de cette faon, en fixant ses regards sur les
beaux yeux de Grande. Aubert, le seul ouvrier que matre Zacharius et
jamais admis  l'intimit de ses travaux, car il apprciait son
intelligence, sa discrtion et sa grande bont d'me, Aubert s'tait
attach  Grande avec cette foi mystrieuse qui prside aux dvouements
hroques.

Grande avait dix-huit ans. L'ovale de son visage rappelait celui des
naves madones que la vnration suspend encore au coin des rues des
vieilles cits de Bretagne. Ses yeux respiraient une simplicit infinie.
On l'aimait, comme la plus suave ralisation du rve d'un pote. Ses
vtements affectaient des couleurs peu voyantes, et le linge blanc qui
se plissait sur ses paules avait cette teinte et cette senteur
particulires au linge d'glise. Elle vivait d'une existence mystique
dans cette ville de Genve, qui n'tait pas encore livre  la
scheresse du calvinisme.

Ainsi que, soir et matin, elle lisait ses prires latines dans son
missel  fermoir de fer, Grande avait lu un sentiment cach dans le
coeur d'Aubert Thn, quel dvouement profond le jeune ouvrier avait pour
elle. Et en effet,  ses yeux, le monde entier se condensait dans cette
vieille maison de l'horloger, et tout son temps se passait prs de la
jeune fille, quand, le travail termin, il quittait l'atelier de son
pre.

La vieille Scholastique voyait cela, mais n'en disait mot. Sa loquacit
s'exerait de prfrence sur les malheurs de son temps et les petites
misres du mnage. On ne cherchait point  l'arrter. Il en tait d'elle
comme de ces tabatires  musique que l'on fabriquait  Genve: une fois
monte, il aurait fallu la briser pour qu'elle ne jout pas tous ses
airs.

En trouvant Grande plonge dans une taciturnit douloureuse,
Scholastique quitta sa vieille chaise de bois, fixa un cierge sur la
pointe d'un chandelier, l'alluma et le posa prs d'une petite vierge de
cire abrite dans sa niche de pierre. C'tait la coutume de
s'agenouiller devant cette madone protectrice du foyer domestique, en
lui demandant d'tendre sa grce bienveillante sur la nuit prochaine;
mais, ce soir-l, Grande demeura silencieuse  sa place.

Eh bien! ma chre demoiselle, dit Scholastique avec tonnement, le
souper est fini, et voici l'heure du bonsoir. Voulez-vous donc fatiguer
vos yeux dans des veilles prolonges?... Ah! sainte Vierge! c'est
pourtant le cas de dormir et de retrouver un peu de joie dans de jolis
rves?  cette poque maudite o nous vivons, qui peut se promettre une
journe de bonheur?

--Ne faudrait-il pas envoyer chercher quelque mdecin pour mon pre?
demanda Grande.

--Un mdecin! s'cria la vieille servante. Matre Zacharius a-t-il
jamais prt l'oreille  toutes leurs imaginations et sentences! Il peut
y avoir des mdecines pour les montres, mais non pour les corps!

--Que faire? murmura Grande. S'est-il remis au travail? s'est-il livr
au repos?

--Grande, rpondit doucement Aubert, quelque contrarit morale
chagrine matre Zacharius, et voil tout.

--La connaissez-vous, Aubert?

--Peut-tre, Grande.

--Racontez-nous cela, s'cria vivement Scholastique, en teignant
parcimonieusement son cierge.

--Depuis plusieurs jours, Grande, dit le jeune ouvrier, il se passe un
fait absolument incomprhensible. Toutes les montres que votre pre a
faites et vendues depuis quelques annes s'arrtent subitement. On lui
en a rapport un grand nombre. Il les a dmontes avec soin; les
ressorts taient en bon tat et les rouages parfaitement tablis. Il les
a remontes avec plus de soin encore; mais, en dpit de son habilet,
elles n'ont plus march.

--Il y a du diable l-dessous! s'cria Scholastique.

--Que veux-tu dire? demanda Grande. Ce fait me semble naturel. Tout
est born sur terre, et l'infini ne peut sortir de la main des hommes.

--Il n'en est pas moins vrai, rpondit Aubert, qu'il y a en cela quelque
chose d'extraordinaire et de mystrieux. J'ai aid moi-mme matre
Zacharius  rechercher la cause de ce drangement de ses montres, je
n'ai pu la trouver, et, plus d'une fois, dsespr, les outils me sont
tombs des mains.

--Aussi, reprit Scholastique, pourquoi se livrer  tout ce travail de
rprouv? Est-il naturel qu'un petit instrument de cuivre puisse marcher
tout seul et marquer les heures? On aurait d s'en tenir au cadran
solaire!

--Vous ne parlerez plus ainsi, Scholastique, rpondit Aubert, quand vous
saurez que le cadran solaire fut invent par Can.

--Seigneur mon Dieu! que m'apprenez-vous l?

--Croyez-vous, reprit ingnument Grande, que l'on puisse prier Dieu de
rendre la vie aux montres de mon pre?

--Sans aucun doute, rpondit le jeune ouvrier.

--Bon! Voici des prires inutiles, grommela la vieille servante, mais le
Ciel en pardonnera l'intention.

Le cierge fut rallum. Scholastique, Grande et Aubert s'agenouillrent
sur les dalles de la chambre, et la jeune fille pria pour l'me de sa
mre, pour la sanctification de la nuit, pour les voyageurs et les
prisonniers, pour les bons et les mchants, et surtout pour les
tristesses inconnues de son pre.

Puis, ces trois dvotes personnes se relevrent avec quelque confiance
au coeur, car elles avaient remis leur peine dans le sein de Dieu.

Aubert regagna sa chambre, Grande s'assit toute pensive prs de sa
fentre, pendant que les dernires lueurs s'teignaient dans la ville de
Genve, et Scholastique, aprs avoir vers un peu d'eau sur les tisons
embrass et pouss les deux normes verrous de la porte, se jeta sur son
lit, o elle ne tarda pas  rver qu'elle mourait de peur.

Cependant, l'horreur de cette nuit d'hiver avait augment. Parfois, avec
les tourbillons du fleuve, le vent s'engouffrait sous les pilotis, et la
maison frissonnait tout entire; mais la jeune fille, absorbe par sa
tristesse, ne songeait qu' son pre. Depuis les paroles d'Aubert Thn,
la maladie de matre Zacharius avait pris  ses yeux des proportions
fantastiques, et il lui semblait que cette chre existence, devenue
purement mcanique, ne se mouvait plus qu'avec effort sur ses pivots
uss.

Soudain l'abat-vent, violemment pouss parla rafale, heurta la fentre
de la chambre. Grande tressaillit et se leva brusquement, sans
comprendre la cause de ce bruit qui secoua sa torpeur. Ds que son
motion se fut calme, elle ouvrit le chssis. Les nuages avaient crev,
et une pluie torrentielle crpitait sur les toitures environnantes. La
jeune fille se pencha au dehors pour attirer le volet ballott par le
vent, mais elle eut peur. Il lui parut que la pluie et le fleuve,
confondant leurs eaux tumultueuses, submergeaient cette fragile maison
dont les ais craquaient de toutes parts. Elle voulut fuir sa chambre;
mais elle aperut au-dessous d'elle la rverbration d'une lumire qui
devait venir du rduit de matre Zacharius, et dans un de ces calmes
momentans pendant lesquels se taisent les lments, son oreille fut
frappe par des sons plaintifs. Elle tenta de refermer sa fentre et ne
put y parvenir. Le vent la repoussait avec violence, comme un malfaiteur
qui s'introduit dans une habitation.

Grande pensa devenir folle de terreur! Que faisait donc son pre? Elle
ouvrit la porte, qui lui chappa des mains et battit bruyamment sous
l'effort de la tempte. Grande se trouva alors dans la salle obscure du
souper, parvint, en ttonnant,  gagner l'escalier qui aboutissait 
l'atelier de matre Zacharius, et s'y laissa glisser, ple et mourante.

Le vieil horloger tait debout au milieu de cette chambre que
remplissaient les mugissements du fleuve Ses cheveux hrisss lui
donnaient un aspect sinistre. Il parlait, il gesticulait, sans voir,
sans entendre! Grande demeura sur le seuil.

C'est la mort! disait matre Zacharius d'une voix sourde, c'est la
mort!... Que me reste-t-il  vivre, maintenant que j'ai dispers mon
existence par le monde! car moi, matre Zacharius, je suis bien le
crateur de toutes ces montres que j'ai fabriques! C'est bien une
partie de mon me que j'ai enferme dans chacune de ces botes de fer,
d'argent ou d'or! Chaque fois que s'arrte une de ces horloges maudites,
je sens mon coeur qui cesse de battre, car je les ai rgles sur ses
pulsations!

Et, en parlant de cette faon trange, le vieillard jeta les yeux sur
son tabli. L se trouvaient toutes les parties d'une montre qu'il avait
soigneusement dmonte. Il prit une sorte de cylindre creux, appel
barillet, dans lequel est enferm le ressort, et il en retira la spirale
d'acier qui, au lieu de se dtendre, suivant les lois de son lasticit,
demeura roule sur elle-mme, ainsi qu'une vipre endormie. Elle
semblait noue, comme ces vieillards impotents dont le sang s'est fig 
la longue. Matre Zacharius essaya vainement de la drouler de ses
doigts amaigris, dont la silhouette s'allongeait dmesurment sur la
muraille, mais il ne put y parvenir, et bientt, avec un terrible cri de
colre, il la prcipita par le judas dans les tourbillons du Rhne.

Grande, les pieds clous  terre, demeurait sans souffle, sans
mouvement. Elle voulait et ne pouvait s'approcher de son pre. De
vertigineuses hallucinations s'emparaient d'elle. Soudain, elle entendit
dans l'ombre une voix murmurer  son oreille:

Grande, ma chre Grande! La douleur vous tient encore veille!
Rentrez, je vous prie, la nuit est froide.

--Aubert! murmura la jeune fille  mi-voix. Vous! vous!

--Ne devais-je pas m'inquiter de ce qui vous inquite! rpondit
Aubert.

Ces douces paroles firent revenir le sang au coeur de la jeune fille.
Elle s'appuya au bras de l'ouvrier et lui dit:

Mon pre est bien malade, Aubert! Vous seul pouvez le gurir, car cette
affection de l'me ne cderait pas aux consolations de sa fille. Il a
l'esprit frapp d'un accident fort naturel, et, en travaillant avec lui
 rparer ses montres, vous le ramnerez  la raison. Aubert, il n'est
pas vrai, ajouta-t-elle, encore tout impressionne, que sa vie se
confonde avec celle de ses horloges?

Aubert ne rpondit pas.

Mais ce serait donc un mtier rprouv du Ciel que le mtier de mon
pre? fit Grande en frissonnant.

--Je ne sais, rpondit l'ouvrier, qui rchauffa de ses mains les mains
glaces de la jeune fille. Mais retournez  votre chambre, ma pauvre
Grande, et, avec le repos, reprenez quelque esprance!

Grande regagna lentement sa chambre, et elle y demeura jusqu'au jour,
sans que le sommeil appesantit ses paupires, tandis que matre
Zacharius, toujours muet et immobile, regardait le fleuve couler
bruyamment  ses pieds.




II

L'ORGUEIL DE LA SCIENCE


La svrit du marchand gnevois en affaires est devenue proverbiale. Il
est d'une probit rigide et d'une excessive droiture. Quelle dut donc
tre la honte de matre Zacharius, quand il vit ces montres, qu'il avait
montes avec une si grande sollicitude, lui revenir de toutes parts.

Or, il tait certain que ces montres s'arrtaient subitement et sans
aucune raison apparente. Les rouages taient en bon tat et parfaitement
tablis, mais les ressorts avaient perdu toute lasticit. L'horloger
essaya vainement de les remplacer: les roues demeurrent immobiles. Ces
drangements inexplicables firent un tort immense  matre Zacharius.
Ses magnifiques inventions avaient laiss maintes fois planer sur lui
des soupons de sorcellerie, qui reprirent ds lors consistance. Le
bruit en parvint jusqu' Grande, et elle trembla souvent pour son pre,
lorsque des regards malintentionns se fixaient sur lui.

Cependant, le lendemain de cette nuit d'angoisses, matre Zacharius
parut se remettre au travail avec quelque confiance. Le soleil du matin
lui rendit quelque courage. Aubert ne tarda pas  le rejoindre  son
atelier et en reut un bonjour plein d'affabilit.

Je vais mieux, dit le vieil horloger. Je ne sais quels tranges maux de
tte m'obsdaient hier, mais le soleil a chass tout cela avec les
nuages de la nuit.

--Ma foi! matre, rpondit Aubert, je n'aime la nuit ni pour vous, ni
pour moi!

--Et tu as raison, Aubert! Si tu deviens jamais un homme suprieur, tu
comprendras que le jour t'est ncessaire comme la nourriture! Un savant
de grand mrite se doit aux hommages du reste des hommes.

--Matre, voil le pch d'orgueil qui vous reprend.

--De l'orgueil, Aubert! Dtruis mon pass, anantis mon prsent, dissipe
mon avenir, et alors il me sera permis de vivre dans l'obscurit! Pauvre
garon, qui ne comprend pas les sublimes choses auxquelles mon art se
rattache tout entier! N'es-tu donc qu'un outil entre mes mains?

--Cependant, matre Zacharius, reprit Aubert, j'ai plus d'une fois
mrit vos compliments pour la manire dont j'ajustais les pices les
plus dlicates de vos montres et de vos horloges!

--Sans aucun doute, Aubert, rpondit matre Zacharius, tu es un bon
ouvrier que j'aime; mais, quand tu travailles, tu ne crois avoir entre
tes doigts que du cuivre, de l'or, de l'argent, et tu ne sens pas ces
mtaux, que mon gnie anime, palpiter comme une chair vivante! Aussi, tu
ne mourrais pas, toi, de la mort de tes oeuvres!

Matre Zacharius demeura silencieux aprs ces paroles; mais Aubert
chercha  reprendre la conversation.

Par ma foi! matre, dit-il, j'aime  vous voir travaillant ainsi sans
relche! Vous serez prt pour la fte de notre corporation, car je vois
que le travail de cette montre de cristal avance rapidement.

--Sans doute, Aubert, s'cria le vieil horloger, et ce ne sera pas un
mince honneur pour moi que d'avoir pu tailler et couper cette matire
qui a la duret du diamant! Ah! Louis Berghem a bien fait de
perfectionner l'art des diamantaires, qui m'a permis de polir et percer
les pierres les plus dures!

Matre Zacharius tenait en ce moment de petites pices d'horlogerie en
cristal taill et d'un travail exquis. Les rouages, les pivots, le
botier de cette montre taient de la mme matire, et, dans cette
oeuvre de la plus grande difficult, il avait dploy un talent
inimaginable.

N'est-ce pas, reprit-il, tandis que ses joues s'empourpraient, qu'il
sera beau de voir palpiter cette montre  travers son enveloppe
transparente, et de pouvoir compter les battements de son coeur!

--Je gage, matre, rpondit le jeune ouvrier, qu'elle ne variera pas
d'une seconde par an!

--Et tu gageras  coup sr! Est-ce que je n'ai pas mis l le plus pur de
moi-mme? Est-ce que mon coeur varie, lui?

Aubert n'osa pas lever les yeux sur son matre.

Parle-moi franchement, reprit mlancoliquement le vieillard. Ne m'as-tu
jamais pris pour un fou? Ne me crois-tu pas livr parfois  de
dsastreuses folies? Oui, n'est-ce pas! Dans les yeux de ma fille et
dans les tiens, j'ai lu souvent ma condamnation.--Oh! s'cria-t-il avec
douleur, n'tre pas mme compris des tres que l'on aime le plus au
monde! Mais  toi, Aubert, je te prouverai victorieusement que j'ai
raison! Ne secoue pas la tte, car tu seras stupfi! Le jour o tu
sauras m'couter et me comprendre, tu verras que j'ai dcouvert les
secrets de l'existence, les secrets de l'union mystrieuse de l'me et
du corps!

En parlant ainsi, matre Zacharius se montrait superbe de fiert. Ses
yeux brillaient d'un feu surnaturel, et l'orgueil lui courait  pleines
veines. Et, en vrit, si jamais vanit et pu tre lgitime, c'et bien
t celle de matre Zacharius!

En effet, l'horlogerie, jusqu' lui, tait presque demeure dans
l'enfance de l'art. Depuis le jour o Platon, quatre cents ans avant
l're chrtienne, inventa l'horloge nocturne, sorte de clepsydre qui
indiquait les heures de la nuit par le son et le jeu d'une flte, la
science resta presque stationnaire. Les matres travaillrent plutt
l'art que la mcanique, et ce fut l'poque des belles horloges en fer,
en cuivre, en bois, en argent, qui taient finement sculptes, comme une
aiguire de Cellini. On avait un chef-d'oeuvre de ciselure, qui mesurait
le temps d'une faon fort imparfaite, mais on avait un chef-d'oeuvre.
Quand l'imagination de l'artiste ne se tourna plus du ct de la
perfection plastique, elle s'ingnia  crer ces horloges  personnages
mouvants,  sonneries mlodiques, et dont la mise en scne tait rgle
d'une faon fort divertissante. Au surplus, qui s'inquitait,  cette
poque, de rgulariser la marche du temps? Les dlais de droit n'taient
pas invents; les sciences physiques et astronomiques n'tablissaient
pas leurs calculs sur des mesures scrupuleusement exactes; il n'y avait
ni tablissements fermant  heure fixe, ni convois partant  la seconde.
Le soir, on sonnait le couvre-feu, et la nuit, on criait les heures au
milieu du silence. Certes, on vivait moins de temps, si l'existence se
mesure  la quantit des affaires faites, mais on vivait mieux. L'esprit
s'enrichissait de ces nobles sentiments ns de la contemplation des
chefs-d'oeuvre, et l'art ne se faisait pas  la course. On btissait une
glise en deux sicles; un peintre ne faisait que quelques tableaux en
sa vie; un pote ne composait qu'une oeuvre minente, mais c'taient
autant de chefs-d'oeuvre que les sicles se chargeaient d'apprcier.

Lorsque les sciences exactes firent enfin des progrs, l'horlogerie
suivit leur essor, bien qu'elle ft toujours arrte par une
insurmontable difficult: la mesure rgulire et continue du temps.

Or, ce fut au milieu de cette stagnation que matre Zacharius inventa
l'chappement, qui lui permit d'obtenir une rgularit mathmatique, en
soumettant le mouvement du pendule  une force constante. Cette
invention avait tourn la tte du vieil horloger. L'orgueil, montant
dans son coeur, comme le mercure dans le thermomtre, avait atteint la
temprature des folies transcendantes. Par analogie, il s'tait laiss
aller  des consquences matrialistes, et, en fabriquant ses montres,
il s'imaginait avoir surpris les secrets de l'union de l'me au corps.

Aussi, ce jour-l, voyant qu'Aubert l'coutait avec attention, il lui
dit d'un ton simple et convaincu:

Sais-tu ce qu'est la vie, mon enfant? As-tu compris l'action de ces
ressorts qui produisent l'existence? As-tu regard dans toi-mme? Non,
et pourtant, avec les yeux de la science, tu aurais vu le rapport intime
qui existe entre l'oeuvre de Dieu et la mienne, car c'est sur sa
crature que j'ai copi la combinaison des rouages de mes horloges.

--Matre, reprit vivement Aubert, pouvez-vous comparer une machine de
cuivre et d'acier  ce souffle de Dieu nomm l'me, qui anime les corps,
comme la brise communique le mouvement aux fleurs? Peut-il exister des
roues imperceptibles qui fassent mouvoir nos jambes et nos bras? Quelles
pices seraient si bien ajustes qu'elles engendrassent les penses en
nous?

--L n'est pas la question, rpondit doucement matre Zacharius, mais
avec l'enttement de l'aveugle qui marche  l'abme. Pour me comprendre,
rappelle-toi le but de l'chappement que j'ai invent. Quand j'ai vu
l'irrgularit de la marche d'une horloge, j'ai compris que le mouvement
renferm en elle ne suffisait pas et qu'il fallait le soumettre  la
rgularit d'une autre force indpendante. J'ai donc pens que le
balancier pourrait me rendre ce service, si j'arrivais  rgulariser ses
oscillations! Or, ne fut-ce pas une ide sublime que celle qui me vint
de lui faire rendre sa force perdue par ce mouvement mme de l'horloge,
qu'il tait charg de rglementer?

Aubert fit un signe d'assentiment.

Maintenant, Aubert, continua le vieil horloger en s'animant, jette un
regard sur toi-mme! Ne comprends-tu donc pas qu'il y a deux forces
distinctes en nous: celle de l'me et celle du corps, c'est--dire un
mouvement et un rgulateur? L'me est le principe de la vie: donc c'est
le mouvement. Qu'il soit produit par un poids, par un ressort ou par une
influence immatrielle, il n'en est pas moins au coeur. Mais, sans le
corps, ce mouvement serait ingal, irrgulier, impossible! Aussi le
corps vient-il rgler l'me, et, comme le balancier, est-il soumis  des
oscillations rgulires. Et ceci est tellement vrai, que l'on se porte
mal lorsque le boire, le manger, le sommeil, en un mot les fonctions du
corps ne sont pas convenablement rgles! Ainsi que dans mes montres,
l'me rend au corps la force perdue par ses oscillations. Eh bien! qui
produit donc cette union intime du corps et de l'me, sinon un
chappement merveilleux, par lequel les rouages de l'un viennent
s'engrener dans les rouages de l'autre? Or, voil ce que j'ai devin,
appliqu, et il n'y a plus de secrets pour moi dans cette vie, qui
n'est, aprs tout, qu'une ingnieuse mcanique!

Matre Zacharius tait sublime  voir dans cette hallucination, qui le
transportait jusqu'aux derniers mystres de l'infini. Mais sa fille
Grande, arrte sur le seuil de la porte, avait tout entendu. Elle se
prcipita dans les bras de son pre, qui la pressa convulsivement sur
son sein.

Qu'as-tu, ma fille? lui demanda matre Zacharius.

--Si je n'avais qu'un ressort ici, dit-elle en mettant la main sur son
coeur, je ne vous aimerais pas tant, mon pre!

Matre Zacharius regarda fixement sa fille et ne rpondit pas.

Soudain, il poussa un cri, porta vivement la main  son coeur et tomba
dfaillant sur son vieux fauteuil de cuir.

Mon pre! qu'avez-vous?

--Du secours! s'cria Aubert. Scholastique!

Mais Scholastique n'accourut pas aussitt. On avait heurt le marteau de
la porte d'entre. Elle tait alle ouvrir, et quand elle revint 
l'atelier, avant qu'elle et ouvert la bouche, le vieil horloger, ayant
repris ses sens, lui disait:

Je devine, ma vieille Scholastique, que tu m'apportes encore une de ces
montres maudites qui s'est arrte!

--Jsus! C'est pourtant la vrit, rpondit Scholastique, en remettant
une montre  Aubert.

--Mon coeur ne peut pas se tromper! dit le vieillard avec un soupir.

Cependant, Aubert avait remont la montre avec le plus grand soin, mais
elle ne marchait plus.




III

UNE VISITE TRANGE


La pauvre Grande aurait vu sa vie s'teindre avec celle de son pre,
sans la pense d'Aubert qui la rattachait au monde.

Le vieil horloger s'en allait peu  peu. Ses facults tendaient
videmment  s'amoindrir en se concentrant sur une pense unique. Par
une funeste association d'ides, il ramenait tout  sa monomanie, et la
vie terrestre semblait s'tre retire de lui pour faire place  cette
existence extra-naturelle des puissances intermdiaires. Aussi, quelques
rivaux malintentionns ravivrent-ils les bruits diaboliques qui avaient
t rpandus sur les travaux de matre Zacharius.

La constatation des drangements inexplicables qu'prouvaient ses
montres fit un effet prodigieux parmi les matres horlogers de Genve.
Que signifiait cette soudaine inertie de leurs rouages, et pourquoi ces
bizarres rapports qu'elles paraissaient avoir avec la vie de Zacharius?
C'taient l de ces mystres que l'on n'envisage jamais sans une secrte
terreur. Dans les diverses classes de la ville, depuis l'apprenti
jusqu'au seigneur qui se servaient des montres du vieil horloger, il ne
fut personne qui ne pt juger par lui-mme de la singularit du fait. On
voulut, mais en vain, pntrer jusqu' matre Zacharius. Celui-ci tomba
fort malade,--ce qui permit  sa fille de le soustraire  ces visites
incessantes, qui dgnraient en reproches et en rcriminations.

Les mdecines et les mdecins furent impuissants vis--vis de ce
dprissement organique, dont la cause chappait. Il semblait parfois
que le coeur du vieillard cesst de battre, et puis ses battements
reprenaient avec une inquitante irrgularit.

La coutume existait, ds lors, de soumettre les oeuvres des matres 
l'apprciation du populaire. Les chefs des diffrentes matrises
cherchaient  se distinguer par la nouveaut ou la perfection de leurs
ouvrages, et ce fut parmi eux que l'tat de matre Zacharius rencontra
la plus bruyante piti, mais une piti intresse. Ses rivaux le
plaignaient d'autant plus volontiers qu'ils le redoutaient moins. Ils se
souvenaient toujours des succs du vieil horloger, quand il exposait ces
magnifiques horloges  sujets mouvants, ces montres  sonnerie, qui
faisaient l'admiration gnrale et atteignaient de si hauts prix dans
les villes de France, de Suisse et d'Allemagne.

Cependant, grce aux soins constants de Grande et d'Aubert, la sant de
matre Zacharius parut se raffermir un peu, et au milieu de cette
quitude que lui laissa sa convalescence, il parvint  se dtacher des
penses qui l'absorbaient. Ds qu'il put marcher, sa fille l'entrana
hors de sa maison, o les pratiques mcontentes affluaient sans cesse.
Aubert, lui, demeurait  l'atelier, montant et remontant inutilement
ces montres rebelles, et le pauvre garon, n'y comprenant rien, se
prenait quelquefois la tte  deux mains, avec la crainte de devenir fou
comme son matre.

Grande dirigeait alors les pas de son pre vers les plus riantes
promenades de la ville. Tantt, soutenant le bras de matre Zacharius,
elle prenait par Saint-Antoine, d'o la vue s'tend sur le coteau de
Cologny et sur le lac. Quelquefois, par les belles matines, on pouvait
apercevoir les pics gigantesques du mont Buet se dresser  l'horizon.
Grande nommait par leur nom tous ces lieux presque oublis de son pre,
dont la mmoire semblait droute, et celui-ci prouvait un plaisir
d'enfant  apprendre toutes ces choses, dont le souvenir s'tait gar
dans sa tte. Matre Zacharius s'appuyait sur sa fille, et ces deux
chevelures, blanche et blonde, se confondaient dans le mme rayon de
soleil.

Il arriva aussi que le vieil horloger s'aperut enfin qu'il n'tait pas
seul en ce monde. En voyant sa fille jeune et belle, lui vieux et bris,
il songea qu'aprs sa mort elle resterait seule, sans appui, et il
regarda autour de lui et autour d'elle. Bien des jeunes ouvriers de
Genve avaient dj courtis Grande; mais aucun n'avait eu accs dans
la retraite impntrable o vivait la famille de l'horloger. Il fut donc
tout naturel que, pendant cette claircie de son cerveau, le choix du
vieillard s'arrtt sur Aubert Thn. Une fois lanc sur cette pense, il
remarqua que ces deux jeunes gens avaient t levs dans les mmes
ides et les mmes croyances, et les oscillations de leur coeur lui
parurent isochrones, comme il le dit un jour  Scholastique.

La vieille servante, littralement enchante du mot, bien qu'elle ne le
comprt pas, jura par sa sainte patronne que la ville entire le saurait
avant un quart d'heure. Matre Zacharius eut grand'peine  la calmer, et
obtint d'elle enfin de garder sur cette communication un silence qu'elle
ne tint jamais.

Si bien qu' l'insu de Grande et d'Aubert, on causait dj dans tout
Genve de leur union prochaine. Mais il advint aussi que, pendant ces
conversations, on entendait souvent un ricanement singulier et une voix
qui disait:

Grande n'pousera pas Aubert.

Si les causeurs se retournaient, ils se trouvaient en face d'un petit
vieillard qu'ils ne connaissaient pas.

Quel ge avait cet tre singulier? Personne n'et pu le dire! On
devinait qu'il devait exister depuis un grand nombre de sicles, mais
voil tout. Sa grosse tte crase reposait sur des paules dont la
largeur galait la hauteur de son corps, qui ne dpassait pas trois
pieds. Ce personnage et fait bonne figure sur un support de pendule,
car le cadran se ft naturellement plac sur sa face, et le balancier
aurait oscill  son aise dans sa poitrine. On et volontiers pris son
nez pour le style d'un cadran solaire, tant il tait mince et aigu; ses
dents, cartes et  surface picycloque, ressemblaient aux engrenages
d'une roue et grinaient entre ses lvres; sa voix avait le son
mtallique d'un timbre, et l'on pouvait entendre son coeur battre comme
le tic-tac d'une horloge. Ce petit homme, dont les bras se mouvaient 
la manire des aiguilles sur un cadran, marchait par saccades, sans se
retourner jamais. Le suivait-on, on trouvait qu'il faisait une lieue par
heure et que sa marche tait  peu prs circulaire.

Il y avait peu de temps que cet tre bizarre errait ainsi, ou plutt
tournait par la ville; mais on avait pu observer dj que chaque jour,
au moment o le soleil passait au mridien, il s'arrtait devant la
cathdrale de Saint Pierre, et qu'il reprenait sa route aprs les douze
coups de midi. Hormis ce moment prcis, il semblait surgir dans toutes
les conversations o l'on s'occupait du vieil horloger, et l'on se
demandait, avec effroi, quel rapport pouvait exister entre lui et matre
Zacharius. Au surplus, on remarquait qu'il ne perdait pas de vue le
vieillard et sa fille pendant leurs promenades.

Un jour, sur la Treille, Grande aperut ce monstre qui la regardait en
riant. Elle se pressa contre son pre, avec un mouvement d'effroi.

Qu'as-tu, ma Grande? demanda matre Zacharius.

--Je ne sais, rpondit la jeune fille.

--Je te trouve change, mon enfant! dit le vieil horloger. Voil donc
que tu vas tomber malade  ton tour? Eh bien! ajouta-t-il avec un triste
sourire, il faudra que je te soigne, et je te soignerai bien.

--Oh! mon pre, ce ne sera rien. J'ai froid, et j'imagine que c'est....

--Eh quoi, Grande?

--La prsence de cet homme qui nous suit sans cesse, rpondit-elle 
voix basse.

Matre Zacharius se retourna vers le petit vieillard.

Ma foi, il va bien, dit-il avec un air de satisfaction, car il est
justement quatre heures. Ne crains rien, ma fille, ce n'est pas un
homme, c'est une horloge!

Grande regarda son pre avec terreur. Comment matre Zacharius avait-il
pu lire l'heure sur le visage de cette trange crature?

 propos, continua le vieil horloger, sans plus s'occuper de cet
incident, je ne vois pas Aubert depuis quelques jours.

--Il ne nous quitte cependant pas, mon pre, rpondit Grande, dont les
penses prirent une teinte plus douce.

--Que fait-il, alors?

--Il travaille, mon pre.

--Ah! s'cria le vieillard, il travaille  rparer mes montres, n'est-il
pas vrai? Mais il n'y parviendra jamais, car ce n'est pas une rparation
qu'il leur faut, mais bien une rsurrection!

Grande demeura silencieuse.

Il faudra que je sache, ajouta le vieillard, si l'on n'a pas encore
rapport quelques-unes de ces montres damnes sur lesquelles le diable a
jet une pidmie!

Puis, aprs ces mots, matre Zacharius tomba dans un mutisme absolu
jusqu'au moment o il heurta la porte de son logis, et pour la premire
fois depuis sa convalescence, tandis que Grande regagnait tristement
sa chambre, il descendit  son atelier.

Au moment o il en franchissait la porte, une des nombreuses horloges
suspendues au mur vint  sonner cinq heures. Ordinairement, les
diffrentes sonneries de ces appareils, admirablement rgles, se
faisaient entendre simultanment, et leur concordance rjouissait le
coeur du vieillard; mais, ce jour-l, tous ces timbres tintrent les uns
aprs les autres, si bien que pendant un quart d'heure l'oreille fut
assourdie par leurs bruits successifs. Matre Zacharius souffrait
affreusement; il ne pouvait tenir en place, il allait de l'une  l'autre
de ces horloges, et il leur battait la mesure, comme un chef d'orchestre
qui ne serait plus matre de ses musiciens.

Lorsque le dernier son s'teignit, la porte de l'atelier s'ouvrit, et
matre Zacharius frissonna de la tte aux pieds en voyant devant lui le
petit vieillard, qui le regarda fixement et lui dit:

Matre, ne puis-je m'entretenir quelques instants avec vous?

--Qui tes-vous? demanda brusquement l'horloger.

--Un confrre. C'est moi qui suis charg de rgler le soleil.

--Ah! c'est vous qui rglez le soleil? rpliqua vivement matre
Zacharius sans sourciller. Eh bien! je ne vous en complimente gure!
Votre soleil va mal, et, pour nous trouver d'accord avec lui, nous
sommes obligs tantt d'avancer nos horloges et tantt de les retarder!

--Et par le pied fourchu du diable! s'cria le monstrueux personnage,
vous avez raison, mon matre! Mon soleil ne marque pas toujours midi au
mme moment que vos horloges; mais, un jour, on saura que cela vient de
l'ingalit du mouvement de translation de la terre, et l'on inventera
un midi moyen qui rglera cette irrgularit!

--Vivrai-je encore  cette poque? demanda le vieil horloger, dont les
yeux s'animrent.

--Sans doute, rpliqua le petit vieillard en riant. Est-ce que vous
pouvez croire que vous mourrez jamais?

--Hlas! je suis pourtant bien malade!

--Au fait, causons de cela. Par Belzbuth! cela nous mnera  ce dont je
veux vous parler.

Et ce disant, cet tre bizarre sauta sans faon sur le vieux fauteuil de
cuir et ramena ses jambes l'une sous l'autre,  la faon de ces os
dcharns que les peintres de tentures funraires croisent sous les
ttes de mort. Puis, il reprit d'un ton ironique:

Voyons, a, matre Zacharius, que se passe-t-il donc dans cette bonne
ville de Genve? On dit que votre sant s'altre, que vos montres ont
besoin de mdecins!

--Ah! vous croyez, vous, qu'il y a un rapport intime entre leur
existence et la mienne! s'cria matre Zacharius.

--Moi, j'imagine que ces montres ont des dfauts, des vices mme. Si ces
gaillardes-l n'ont pas une conduite fort rgulire, il est juste
qu'elles portent la peine de leur drglement. Il m'est avis qu'elles
auraient besoin de se ranger un peu!

--Qu'appelez-vous des dfauts? fit matre Zacharius, rougissant du ton
sarcastique avec lequel ces paroles avaient t prononces. Est-ce
qu'elles n'ont pas le droit d'tre fires de leur origine?

--Pas trop, pas trop! rpondit le petit vieillard. Elles portent un nom
clbre, et sur leur cadran est grave une signature illustre, c'est
vrai, et elles ont le privilge exclusif de s'introduire parmi les plus
nobles familles; mais, depuis quelque temps, elles se drangent, et vous
n'y pouvez rien, matre Zacharius, et le plus inhabile des apprentis de
Genve vous en remontrerait!

-- moi,  moi, matre Zacharius! s'cria le vieillard avec un terrible
mouvement d'orgueil.

-- vous, matre Zacharius, qui ne pouvez rendre la vie  vos montres!

--Mais c'est que j'ai la fivre et qu'elles l'ont aussi! rpondit le
vieil horloger, tandis qu'une sueur froide lui courait par tous les
membres.

--Eh bien! elles mourront avec vous, puisque vous tes si empch de
redonner un peu d'lasticit  leurs ressorts!

--Mourir! Non pas, vous l'avez dit! Je ne peux pas mourir, moi, le
premier horloger du monde, moi qui, au moyen de ces pices et de ces
rouages divers, ai su rgler le mouvement avec une prcision absolue!
N'ai-je donc pas assujetti le temps  des lois exactes, et ne puis-je en
disposer en souverain? Avant qu'un sublime gnie vnt disposer
rgulirement ces heures gares, dans quel vague immense tait plonge
la destine humaine?  quel moment certain pouvaient se rapporter les
actes de la vie? Mais vous, homme ou diable, qui que vous soyez, vous
n'avez donc jamais song  la magnificence de mon art, qui appelle
toutes les sciences  son aide? Non! non! moi, matre Zacharius, je ne
peux pas mourir, car, puisque j'ai rgl le temps, le temps finirait
avec moi! Il retournerait  cet infini dont mon gnie a su l'arracher,
et il se perdrait irrparablement dans le gouffre du nant! Non, je ne
puis pas plus mourir que le Crateur de cet univers soumis  ses lois!
Je suis devenu son gal, et j'ai partag sa puissance! Matre Zacharius
a cr le temps, si Dieu a cr l'ternit.

Le vieil horloger ressemblait alors  l'ange dchu, se redressant contre
le Crateur. Le petit vieillard le caressait du regard, et semblait lui
souffler tout cet emportement impie.

Bien dit, matre! rpliqua-t-il. Belzbuth avait moins de droits que
vous de se comparer  Dieu! Il ne faut pas que votre gloire prisse!
Aussi, votre serviteur veut-il vous donner le moyen de dompter ces
montres rebelles.

--Quel est-il? quel est-il? s'cria matre Zacharius.

--Vous le saurez le lendemain du jour o vous m'aurez accord la main de
votre fille.

--Ma Grande?

--Elle-mme!

--Le coeur de ma fille n'est pas libre, rpondit matre Zacharius 
cette demande, qui ne parut ni le choquer ni l'tonner.

--Bah!... Ce n'est pas la moins belle de vos horloges ... mais elle
finira par s'arrter aussi....

--Ma fille, ma Grande!... Non!...

--Eh bien! retournez  vos montres, matre Zacharius! Montez et
dmontez-les! Prparez le mariage de votre fille et de votre ouvrier!
Trempez des ressorts faits de votre meilleur acier! Bnissez Aubert et
la belle Grande, mais souvenez-vous que vos montres ne marcheront
jamais et que Grande n'pousera pas Aubert!

Et l dessus, le petit vieillard sortit, mais pas si vite que matre
Zacharius ne pt entendre sonner six heures dans sa poitrine.




IV

L'GLISE DE SAINT-PIERRE


Cependant l'esprit et le corps de matre Zacharius s'affaiblissaient de
plus en plus. Seulement une surexcitation extraordinaire le ramena plus
violemment que jamais  ses travaux d'horlogerie, dont sa fille ne
parvint plus  le distraire.

Son orgueil s'tait encore rehauss depuis cette crise  laquelle son
visiteur trange l'avait tratreusement pouss, et il rsolut de
dominer,  force de gnie, l'influence maudite qui s'appesantissait sur
son oeuvre et sur lui. Il visita d'abord les diffrentes horloges de la
ville, confies  ses soins. Il s'assura, avec une scrupuleuse
attention, que les rouages en taient bons, les pivots solides, les
contre-poids exactement quilibrs. Il n'y eut pas jusqu'aux cloches des
sonneries qu'il n'auscultt avec le recueillement d'un mdecin
interrogeant la poitrine d'un malade. Rien n'indiquait donc que ces
horloges fussent  la veille d'tre frappes d'inertie.

Grande et Aubert accompagnaient souvent le vieil horloger dans ces
visites. Celui-ci aurait d prendre plaisir  les voir empresss  le
suivre, et certes il n'et pas t si proccup de sa fin prochaine,
s'il et song que son existence devait se continuer par celle de ces
tres chris, s'il et compris que dans les enfants il reste toujours
quelque chose de la vie d'un pre!

Le vieil horloger, rentr chez lui, reprenait ses travaux avec une
fivreuse assiduit. Bien que persuad de ne pas russir, il lui
semblait pourtant impossible que cela ft, et il montait et dmontait
sans cesse les montres que l'on rapportait  son atelier.

Aubert, de son ct, s'ingniait en vain  dcouvrir les causes de ce
mal.

Matre, disait-il, cela ne peut, cependant, venir que de l'usure des
pivots et des engrenages!

--Tu prends donc plaisir  me tuer  petit feu? lui rpondait
violemment matre Zacharius. Est-ce que ces montres sont l'oeuvre d'un
enfant? Est-ce que, de crainte de me frapper sur les doigts, j'ai enlev
au tour la surface de ces pices de cuivre? Est-ce que, pour obtenir une
plus grande duret, je ne les ai pas forges moi-mme? Est-ce que ces
ressorts ne sont pas tremps avec une rare perfection? Est-ce que l'on
peut employer des huiles plus fines pour les imprgner? Tu conviens
toi-mme que c'est impossible, et tu avoues enfin que le diable s'en
mle!

Et puis, du matin au soir, les pratiques mcontentes affluaient de plus
belle  la maison, et elles parvenaient jusqu'au vieil horloger, qui ne
savait auquel entendre.

Cette montre retarde sans que je puisse parvenir  la rgler! disait
l'un.

--Celle-ci, reprenait un autre, y met un enttement vritable, et elle
s'est arrte, ni plus ni moins que le soleil de Josu!

--S'il est vrai que votre sant, rptaient la plupart des mcontents,
influe sur la sant de vos horloges, matre Zacharius, gurissez-vous au
plus tt!

Le vieillard regardait tous ces gens-l avec des yeux hagards, et ne
rpondait que par des hochements de tte ou de tristes paroles:

Attendez aux premiers beaux jours, mes amis! C'est la saison o
l'existence se ravive dans les corps fatigus! Il faut que le soleil
vienne nous rchauffer tous!

--Le bel avantage, si nos montres doivent tre malades pendant l'hiver!
lui dit un des plus enrags. Savez-vous, matre Zacharius, que votre nom
est inscrit en toutes lettres sur leur cadran! Par la Vierge! vous ne
faites pas honneur  votre signature!

Enfin, il arriva que le vieillard, honteux de ces reproches, retira
quelques pices d'or de son vieux, bahut et commena  racheter les
montres endommages.  cette nouvelle, les chalands accoururent en
foule, et l'argent de ce pauvre logis s'coula bien vite; mais la
probit du marchand demeura  couvert. Grande applaudit de grand coeur
 cette dlicatesse, qui la menait droit  la ruine, et bientt Aubert
dut offrir ses conomies  matre Zacharius.

Que deviendra ma fille? disait le vieil horloger, se raccrochant
parfois, dans ce naufrage, aux sentiments de l'amour paternel.

Aubert n'osa pas rpondre qu'il se sentait bon courage pour l'avenir et
grand dvouement pour Grande. Matre Zacharius, ce jour-l, l'et
appel son gendre et dmenti ces funestes paroles qui bourdonnaient
encore  son oreille:

Grande n'pousera pas Aubert.

Nanmoins, avec ce systme, le vieil horloger en arriva  se dpouiller
entirement. Ses vieux vases antiques s'en allrent  des mains
trangres; il se dfit de magnifiques panneaux de chne finement
sculpt qui revtaient les murailles de son logis; quelques naves
peintures des premiers peintres flamands ne rjouirent bientt plus les
regards de sa fille, et tout, jusqu'aux prcieux outils que son gnie
avait invents, fut vendu pour indemniser les rclamants.

Scholastique, seule, ne voulait pas entendre raison sur un semblable
sujet; mais ses efforts ne pouvaient empcher les importuns d'arriver
jusqu' son matre et de ressortir bientt avec quelque objet prcieux.
Alors son caquetage retentissait dans toutes les rues du quartier, o on
la connaissait de longue date. Elle s'employait  dmentir les bruits de
sorcellerie et de magie qui couraient sur le compte de Zacharius; mais
comme, au fond, elle tait persuade de leur vrit, elle disait et
redisait force prires pour racheter ses pieux mensonges.

On avait fort bien remarqu que, depuis longtemps, l'horloger avait
abandonn l'accomplissement de ses devoirs religieux. Autrefois, il
accompagnait Grande aux offices et semblait trouver dans la prire ce
charme intellectuel dont elle imprgne les belles intelligences,
puisqu'elle est le plus sublime exercice de l'imagination. Cet
loignement volontaire du vieillard pour les pratiques saintes, joint
aux pratiques secrtes de sa vie, avait, en quelque sorte, lgitim les
accusations de sortilge portes contre ses travaux. Aussi, dans le
double but de ramener son pre  Dieu et au monde, Grande rsolut
d'appeler la religion  son secours. Elle pensa que le catholicisme
pourrait rendre quelque vitalit  cette me mourante; mais ces dogmes
de foi et d'humilit avaient  combattre dans l'me de matre Zacharius
un insurmontable orgueil, et ils se heurtaient contre cette fiert de la
science qui rapporte tout  elle, sans remonter  la source infinie d'o
dcoulent les premiers principes.

Ce fut dans ces circonstances que la jeune fille entreprit la conversion
de son pre, et son influence fut si efficace, que le vieil horloger
promit d'assister le dimanche suivant  la grand'messe de la cathdrale.
Grande prouva un moment d'extase, comme si le ciel se ft entrouvert 
ses yeux. La vieille Scholastique ne put contenir sa joie et eut enfin
des arguments sans rplique contre les mauvaises langues qui accusaient
son matre d'impit. Elle en parla  ses voisines,  ses amies,  ses
ennemies,  qui la connaissait comme  qui ne la connaissait point.

Ma foi, nous ne croyons gure  ce que vous nous annoncez, dame
Scholastique, lui rpondit-on. Matre Zacharius a toujours agi de
concert avec le diable!

--Vous n'avez donc pas compt, reprenait la bonne femme, les beaux
clochers o battent les horloges de mon matre? Combien de fois a-t-il
fait sonner l'heure de la prire et de la messe!

--Sans doute, lui rpondait-on. Mais n'a-t-il pas invent des machines
qui marchent toutes seules et qui parviennent  faire l'ouvrage d'un
homme vritable?

--Est-ce que des enfants du dmon, reprenait dame Scholastique en
colre, auraient pu excuter cette belle horloge de fer du chteau
d'Andernatt, que la ville de Genve n'a pas t assez riche pour
acheter?  chaque heure apparaissait une belle devise, et un chrtien
qui s'y serait conform aurait t tout droit en paradis! Est-ce donc l
le travail du diable?

Ce chef-d'oeuvre, fabriqu vingt ans auparavant, avait effectivement
port aux nues la gloire de matre Zacharius; mais,  cette occasion
mme, les accusations de sorcellerie avaient t gnrales. Au surplus,
le retour du vieillard  l'glise de Saint-Pierre devait rduire les
mchantes langues au silence.

Matre Zacharius, sans se souvenir sans doute de cette promesse faite 
sa fille, tait retourn  son atelier. Aprs avoir vu son impuissance 
rendre la vie  ses montres, il rsolut de tenter s'il ne pourrait en
fabriquer de nouvelles. Il abandonna tous ces corps inertes et se remit
a terminer la montre de cristal qui devait tre son chef-d'oeuvre; mais
il eut beau faire, se servir de ses outils les plus parfaits, employer
le rubis et le diamant propres  rsister aux frottements, la montre lui
clata entre les mains la premire fois qu'il voulut la monter!

Le vieillard cacha cet vnement  tout le monde, mme  sa fille; mais
ds lors sa vie dclina rapidement. Ce n'taient plus que les dernires
oscillations d'un pendule qui vont en diminuant quand rien ne vient leur
rendre leur mouvement primitif. Il semblait que les lois de la
pesanteur, agissant directement sur le vieillard, l'entranaient
irrsistiblement dans la tombe.

Ce dimanche si ardemment dsir par Grande arriva enfin. Le temps
tait beau et la temprature vivifiante. Les habitants de Genve s'en
allaient tranquillement par les rues de la ville, avec de gais discours
sur le retour du printemps. Grande, prenant soigneusement le bras du
vieillard, se dirigea du ct de Saint-Pierre, pendant que Scholastique
les suivait en portant leurs livres d'heures. On les regarda passer avec
curiosit. Le vieillard se laissait conduire comme un enfant, ou plutt
comme un aveugle. Ce fut presque avec un sentiment d'effroi que les
fidles de Saint-Pierre l'aperurent franchissant le seuil de l'glise,
et ils affectrent mme de se retirer  son approche.

Les chants de la grand'messe retentissaient dj. Grande se dirigea
vers son banc accoutum et s'y agenouilla dans le recueillement le plus
profond. Matre Zacharius demeura prs d'elle, debout.

Les crmonies de la messe se droulrent avec la solennit majestueuse
de ces poques de croyance, mais le vieillard ne croyait pas. Il
n'implora pas la piti du Ciel avec les cris de douleur du _Kyrie_; avec
le _Gloria in excelsis_, il ne chanta pas les magnificences des hauteurs
clestes; la lecture de l'vangile ne le tira pas de ses rveries
matrialistes, et il oublia de s'associer aux hommages catholiques du
_Credo_. Cet orgueilleux vieillard demeurait immobile, insensible et
muet comme une statue de pierre; et mme, au moment solennel o la
clochette annona le miracle de la transsubstantiation, il ne se courba
pas, et il regarda en face l'hostie divinise que le prtre levait
au-dessus des fidles.

Grande regarda son pre, et d'abondantes larmes mouillrent son missel!

 cet instant, l'horloge de Saint-Pierre sonna la demie de onze heures.
Matre Zacharius se retourna avec vivacit vers ce vieux clocher qui
parlait encore. Il lui sembla que le cadran intrieur le regardait
fixement, que les chiffres des heures brillaient comme s'ils eussent t
gravs en traits de feu, et que les aiguilles dardaient une tincelle
lectrique par leurs pointes aigus.

La messe s'acheva. C'tait la coutume que l'_Angelus_ ft dit  l'heure
de midi, et les officiants, avant de quitter le parvis, attendaient que
l'heure sonnt  l'horloge du clocher. Encore quelques instants, et
cette prire allait monter aux pieds de la Vierge.

Mais soudain un bruit strident se fit entendre. Matre Zacharius poussa
un cri....

La grande aiguille du cadran, arrive  midi, s'tait subitement
arrte, et midi ne sonna pas.

Grande se prcipita au secours de son pre, qui tait renvers sans
mouvement, et que l'on transporta hors de l'glise.

C'est le coup de mort! se dit Grande en sanglotant.

Matre Zacharius, ramen  son logis, fut couch dans un tat complet
d'anantissement. La vie n'existait plus en lui qu' la surface de son
corps, comme les derniers nuages de fume qui errent autour d'une lampe
 peine teinte.

Lorsqu'il reprit ses sens, Aubert et Grande taient penchs sur lui. 
ce moment suprme, l'avenir prit  ses yeux la forme du prsent. Il vit
sa fille, seule, sans appui.

Mon fils, dit-il  Aubert, je te donne ma fille, et il tendit la main
vers ses deux enfants, qui furent unis ainsi  ce lit de mort.

Mais, aussitt, matre Zacharius se souleva par un mouvement de rage.
Les paroles du petit vieillard lui revinrent au cerveau.

Je ne veux pas mourir! s'cria-t-il. Je ne peux pas mourir! Moi, matre
Zacharius, je ne dois pas mourir.... Mes livres!... mes comptes!...

Et, ce disant, il s'lana hors de son lit vers un livre o se
trouvaient inscrits les noms de ses pratiques ainsi que l'objet qu'il
leur avait vendu. Ce livre, il le feuilleta avec avidit, et son doigt
dcharn se fixa sur l'un des feuillets.

L! dit-il, l!... Cette vieille horloge de fer, vendue  ce
Pittonaccio! C'est la seule qui ne m'ait pas encore t rapporte! Elle
existe! elle marche! elle vit toujours! Ah! je la veux! je la
retrouverai! je la soignerai si bien que la mort n'aura plus prise sur
moi.

Et il s'vanouit.

Aubert et Grande s'agenouillrent prs du lit du vieillard et prirent
ensemble.




V

L'HEURE DE LA MORT


Quelques jours s'coulrent encore, et matre Zacharius, cet homme
presque mort, se releva de son lit et revint  la vie par une
surexcitation surnaturelle. Il vivait d'orgueil. Mais Grande ne s'y
trompa pas: le corps et l'me de son pre taient  jamais perdus.

On vit alors le vieillard occup  rassembler ses dernires ressources,
sans prendre souci des siens. Il dpensait une nergie incroyable,
marchant, furetant et marmottant de mystrieuses paroles.

Un matin, Grande descendit  son atelier. Matre Zacharius n'y tait
pas.

Pendant toute cette journe, elle l'attendit. Matre Zacharius ne revint
pas.

Grande pleura toutes les larmes de ses yeux, mais son pre ne reparut
pas.

Aubert parcourut la ville et acquit la triste certitude que le vieillard
l'avait quitte.

Retrouvons mon pre! s'cria Grande, quand le jeune ouvrier lui
rapporta ces douloureuses nouvelle.

--O peut-il tre? se demanda Aubert.

Une inspiration illumina soudain son esprit. Les dernires paroles de
matre Zacharius lui revinrent  la mmoire. Le vieil horloger ne vivait
plus que dans cette vieille horloge de fer qu'on ne lui avait pas
rendue! Matre Zacharius devait s'tre mis  sa recherche.

Aubert communiqua sa pense  Grande.

Voyons le livre de mon pre, lui rpondit-elle.

Tous deux descendirent  l'atelier. Le livre tait ouvert sur l'tabli.
Toutes les montres ou horloges faites par le vieil horloger, et qui lui
taient revenues par suite de leur drangement, taient effaces toutes,
except une!

Vendu au seigneur Pittonaccio une horloge en fer,  sonnerie et 
personnages mouvants, dpose en son chteau d'Andernatt.

C'tait cette horloge morale dont la vieille Scholastique avait parl
avec tant d'loges.

Mon pre est l! s'cria Grande.

--Courons-y, rpondit Aubert. Nous pouvons le sauver encore!...

--Non pas pour cette vie, murmura Grande, mais au moins pour l'autre!

-- la grce de Dieu, Grande! Le chteau d'Andernatt est situ dans les
gorges des Dents-du-Midi,  une vingtaine d'heures de Genve. Partons!

Ce soir-l mme, Aubert et Grande, suivis de leur vieille servante,
cheminaient  pied sur la route qui ctoie le lac de Genve. Ils firent
cinq lieues dans la nuit, ne s'tant arrts ni  Bessinge, ni 
Ermance, o s'lve le clbre chteau des Mayor. Ils traversrent  gu
et non sans peine le torrent de la Dranse. En tous lieux ils
s'inquitaient de matre Zacharius, et eurent bientt la certitude
qu'ils marchaient sur ses traces.

Le lendemain,  la chute du jour, aprs avoir pass Thonon, ils
atteignirent vian, d'o l'on voit la cte de la Suisse se dvelopper
aux regards sur une tendue de douze lieues. Mais les deux fiancs
n'aperurent mme pas ces sites enchanteurs. Ils allaient, pousss par
une force surnaturelle. Aubert, appuy sur un bton noueux, offrait son
bras tantt  Grande et tantt  la vieille Scholastique, et il puisait
dans son coeur une suprme nergie pour soutenir ses compagnes. Tous
trois parlaient de leurs douleurs, de leurs esprances, et suivaient
ainsi cette belle route  fleur d'eau, sur ce plateau rtrci qui relie
les bords du lac aux hautes montagnes du Chalais. Bientt ils
atteignirent Bouveret,  l'endroit o le Rhne entre dans le lac de
Genve.

 partir de cette ville, ils abandonnrent le lac, et leur fatigue
s'accrut au milieu de ces contres montagneuses. Vionnaz, Chesset,
Collombay, villages  demi perdus, demeurrent bientt derrire eux.
Cependant, leurs genoux flchirent, leurs pieds se dchirrent  ces
crtes aigus qui hrissaient le sol comme des broussailles de granit.
Aucune trace de matre Zacharius!

Il fallait le retrouver pourtant, et les deux fiancs ne demandrent le
repos ni aux chaumires isoles, ni au chteau de Monthey, qui, avec ses
dpendances, forma l'apanage de Marguerite de Savoie. Enfin, vers la fin
de cette journe, ils atteignirent, presque mourants de fatigue,
l'ermitage de Notre-Dame du Sex, qui est situ  la base de la
Dent-du-Midi,  six cents pieds au-dessus du Rhne.

L'ermite les reut tous trois  la tombe de la nuit. Ils n'auraient pu
faire un pas de plus, et l ils durent prendre quelque repos.

L'ermite ne leur donna aucune nouvelle de matre Zacharius.  peine
pouvait-on esprer le retrouver vivant au milieu de ces mornes
solitudes. La nuit tait profonde, l'ouragan sifflait dans la montagne,
et les avalanches se prcipitaient du sommet des rocs branls.

Les deux fiancs, accroupis devant le foyer de l'ermite, lui racontrent
leur douloureuse histoire. Leurs manteaux, imprgns de neige, schaient
dans quelque coin, et, au dehors, le chien de l'ermitage poussait de
lugubres aboiements, qui se mlaient aux hurlements de la rafale.

L'orgueil, dit l'ermite  ses htes, a perdu un ange cr pour le bien.
C'est la pierre d'achoppement o se heurtent les destines de l'homme. 
l'orgueil, ce principe de tous vices, on ne peut opposer aucuns
raisonnements, puisque, par sa nature mme, l'orgueilleux se refuse 
les entendre.... Il n'y a donc plus qu' prier pour votre pre!

Tous quatre s'agenouillaient, quand les aboiements du chien
redoublrent, et l'on heurta  la porte de l'ermitage.

Ouvrez, au nom du diable!

La porte cda sous de violents efforts, et il apparut un homme chevel,
hagard,  peine vtu.

Mon pre! s'cria Grande.

C'tait matre Zacharius.

O suis-je? fit-il. Dans l'ternit!... Le temps est fini ... les
heures ne sonnent plus ... les aiguilles s'arrtent!

--Mon pre! reprit Grande avec une si dchirante motion, que le
vieillard sembla revenir au monde des vivants.

--Toi ici, ma Grande! s'cria-t-il, et toi, Aubert!... Ah! mes chers
fiancs, vous venez vous marier  notre vieille glise!

--Mon pre, dit Grande en le saisissant par le bras, revenez  votre
maison de Genve, revenez avec nous!

Le vieillard chappa  l'treinte de sa fille et se jeta vers la porte,
sur le seuil de laquelle la neige s'entassait  gros flocons.

N'abandonnez pas vos enfants! s'cria Aubert.

--Pourquoi, rpondit tristement le vieil horloger, pourquoi retourner 
ces lieux que ma vie a dj quitts et o une partie de moi-mme est
enterre  jamais!

--Votre me n'est pas morte! dit l'ermite d'une voix grave.

--Mon me!... Oh! non!... ses rouages sont bons!... Je la sens battre 
temps gaux ...

--Votre me est immatrielle! Votre me est immortelle! reprit l'ermite
avec force.

--Oui ... comme ma gloire!... Mais elle est enferme au chteau
d'Andernatt, et je veux la revoir!

L'ermite se signa. Scholastique tait presque inanime. Aubert soutenait
Grande dans ses bras.

Le chteau d'Andernatt est habit par un damn, dit l'ermite, un damn
qui ne salue pas la croix de mon ermitage!

--Mon pre, n'y va pas!

--Je veux mon me! mon me est  moi....

--Retenez-le! retenez mon pre! s'cria Grande.

Mais le vieillard avait franchi le seuil et s'tait lanc  travers la
nuit en criant:

 moi!  moi, mon me!...

Grande, Aubert et Scholastique se prcipitrent sur ses pas. Ils
marchrent par d'impraticables sentiers, sur lesquels matre Zacharius
allait comme l'ouragan, pouss par une force irrsistible. La neige
tourbillonnait autour d'eux et mlait ses flocons blancs  l'cume des
torrents dbords.

En passant devant la chapelle leve en mmoire du massacre de la lgion
thbaine, Grande, Aubert et Scholastique se signrent prcipitamment.
Matre Zacharius ne se dcouvrit pas.

Enfin le village d'vionnaz apparut au milieu de cette rgion inculte.
Le coeur le plus endurci se ft mu  voir cette bourgade perdue au
milieu de ces horribles solitudes. Le vieillard passa outre. Il se
dirigea vers la gauche, et il s'enfona au plus profond des gorges de
ces Dents-du-Midi qui mordent le ciel de leurs pics aigus.

Bientt une ruine, vieille et sombre comme les rocs de sa base, se
dressa devant lui.

C'est l! l!... s'cria-t-il en prcipitant de nouveau sa course
effrne.

Le chteau d'Andernatt,  cette poque, n'tait dj plus que ruines.
Une tour paisse, use, dchiquete, le dominait et semblait menacer de
sa chute les vieux pignons qui se dressaient  ses pieds. Ces vastes
amoncellements de pierres faisaient horreur  voir. On pressentait, au
milieu des encombrements, quelques sombres salles eux plafonds
effondrs, et d'immondes rceptacles  vipres.

Une poterne troite et basse, s'ouvrant sur un foss rempli de
dcombres, donnait accs dans le chteau d'Andernatt. Quels habitants
avaient pass par l? on ne sait. Sans doute, quelque margrave, moiti
brigand, moiti seigneur, sjourna dans cette habitation. Au margrave
succdrent les bandits ou les faux monnayeurs, qui furent pendus sur le
thtre de leur crime. Et la lgende disait que, par les nuits d'hiver,
Satan venait conduire ses sarabandes traditionnelles sur le penchant des
gorges profondes o s'engloutissait l'ombre de ces ruines!

Matre Zacharius ne fut point pouvant de leur aspect sinistre. Il
parvint  la poterne. Personne ne l'empcha de passer. Une grande et
tnbreuse cour s'offrit  ses yeux. Personne ne l'empcha de la
traverser. Il gravit une sorte de plan inclin qui conduisait  l'un de
ces longs corridors, dont les arceaux semblent craser le jour sous
leurs pesantes retombes. Personne ne s'opposa  son passage. Grande,
Aubert, Scholastique le suivaient toujours.

Matre Zacharius, comme s'il et t guid par une main invisible,
semblait sr de sa route et marchait d'un pas rapide. Il arriva  une
vieille porte vermoulue qui s'branla sous ses coups, tandis que les
chauves-souris traaient d'obliques cercles autour de sa tte.

Une salle immense, mieux conserve que les autres, se prsenta  lui. De
hauts panneaux sculpts en revtaient les murs, sur lesquels des larves,
des goules, des tarasques semblaient s'agiter confusment. Quelques
fentres, longues et troites, pareilles  des meurtrires,
frissonnaient sous les dcharges de la tempte.

Matre Zacharius, arriv au milieu de cette salle, poussa un cri de
joie.

Sur un support en fer accol  la muraille reposait cette horloge o
rsidait maintenant sa vie tout entire. Ce chef-d'oeuvre sans gal
reprsentait une vieille glise romane, avec ses contreforts en fer
forg et son lourd clocher, o se trouvait une sonnerie complte pour
l'antienne du jour, l'anglus, la messe, les vpres, complies et salut.
Au-dessus de la porte de l'glise, qui s'ouvrait  l'heure des offices,
tait creuse une rosace, au centre de laquelle se mouvaient deux
aiguilles, et dont l'archivolte reproduisait les douze heures du cadran
sculptes en relief. Entre la porte et la rosace, ainsi que l'avait
racont la vieille Scholastique, une maxime relative  l'emploi de
chaque instant de la journe apparaissait dans un cadre de cuivre.
Matre Zacharius avait autrefois rgl cette succession de devises avec
une sollicitude toute chrtienne; les heures de prire, de travail, de
repas, de rcration et de repos se suivaient selon la discipline
religieuse, et devaient infailliblement faire le salut d'un observateur
scrupuleux de leurs recommandations.

Matre Zacharius, ivre de joie, allait s'emparer de cette horloge, quand
un effroyable rire clata derrire lui.

Il se retourna, et,  la lueur d'une lampe fumeuse, il reconnut le petit
vieillard de Genve.

Vous ici! s'cria-t-il.

Grande eut peur. Elle se pressa contre son fianc.

Bonjour, matre Zacharius, fit le monstre.

--Qui tes-vous?

--Le seigneur Pittonaccio, pour vous servir! Vous tes venu me donner
votre fille! Vous vous tes souvenu de mes paroles: Grande n'pousera
pas Aubert.

Le jeune ouvrier s'lana sur Pittonaccio, qui lui chappa comme une
ombre.

Arrte, Aubert! dit matre Zacharius.

--Bonne nuit, fit Pittonaccio, qui disparut.

--Mon pre, s'cria Grande, fuyons ces lieux maudits!... Mon pre!...

Matre Zacharius n'tait plus l. Il poursuivait  travers les tages
effondrs le fantme de Pittonaccio. Scholastique, Aubert et Grande
demeurrent, anantis, dans cette salle immense. La jeune fille tait
tombe sur un fauteuil de pierre; la vieille servante s'agenouilla prs
d'elle et pria. Aubert demeura debout  veiller sur sa fiance. De ples
lueurs serpentaient dans l'ombre, et le silence n'tait interrompu que
par le travail de ces petits animaux qui rongent les bois antiques et
dont le bruit marque les temps de l'horloge de la mort.

Aux premiers rayons du jour, ils s'aventurrent tous trois par les
escaliers sans fin qui circulaient sous cet amas de pierres. Pendant
deux heures, ils errrent ainsi sans rencontrer me qui vive, et
n'entendant qu'un cho lointain rpondre  leurs cris. Tantt ils se
trouvaient enfouis  cent pieds sous terre, tantt ils dominaient de
haut ces montagnes sauvages.

Le hasard les ramena enfin  la vaste salle qui les avait abrits
pendant cette nuit d'angoisses. Elle n'tait plus vide. Matre Zacharius
et Pittonaccio y causaient ensemble, l'un debout et raide comme un
cadavre, l'autre accroupi sur une table de marbre.

Matre Zacharius, ayant aperu Grande, vint la prendre par la main et
la conduisit vers Pittonaccio en disant:

Voil ton matre et seigneur, ma fille! Grande, voil ton poux!

Grande frissonna de la tte aux pieds.

Jamais! s'cria Aubert, car elle est ma fiance.

--Jamais! rpondit Grande comme un cho plaintif.

Pittonaccio se prit  rire.

Vous voulez donc ma mort? s'cria le vieillard. L, dans cette horloge,
la dernire qui marche encore de toutes celles qui sont sorties de mes
mains, l est renferme ma vie, et cet homme m'a dit: Quand j'aurai ta
fille, cette horloge t'appartiendra. Et cet homme ne veut pas la
remonter! Il peut la briser et me prcipiter dans le nant! Ah! ma
fille! tu ne m'aimerais donc plus!

--Mon pre! murmura Grande en reprenant ses sens.

--Si tu savais combien j'ai souffert loin de ce principe de mon
existence! reprit le vieillard. Peut-tre ne soignait-on pas cette
horloge! Peut-tre laissait-on ses ressorts s'user, ses rouages
s'embarrasser! Mais maintenant, de mes propres mains, je vais soutenir
cette sant si chre, car il ne faut pas que je meure, moi, le grand
horloger de Genve! Regarde, ma fille, comme ces aiguilles avancent d'un
pas sr! Tiens, voici cinq heures qui vont sonner! coute bien, et
regarde la belle maxime qui va s'offrir  tes yeux.

Cinq heures tintrent au clocher de l'horloge avec un bruit qui rsonna
douloureusement dans l'me de Grande, et ces mots parurent en lettres
rouges:

_Il faut manger les fruits de l'arbre de science._

Aubert et Grande se regardrent avec stupfaction. Ce n'taient plus
les orthodoxes devises de l'horloger catholique! Il fallait que le
souffle de Satan et pass par l. Mais Zacharius n'y prenait plus
garde, et il reprit:

Entends-tu, ma Grande? Je vis, je vis encore! coute ma
respiration!... Vois le sang circuler dans mes veines!... Non! tu ne
voudrais pas tuer ton pre, et tu accepteras cet homme pour poux, afin
que je devienne immortel et que j'atteigne enfin  la puissance de
Dieu!

 ces mots impies, la vieille Scholastique se signa, et Pittonaccio
poussa un rugissement de joie.

Et puis, Grande, tu seras heureuse avec lui! Vois cet homme, c'est le
Temps! Ton existence sera rgle avec une prcision absolue! Grande!
puisque je t'ai donn la vie, rends la vie  ton pre!

--Grande, murmura Aubert, je suis ton fianc!

--C'est mon pre! rpondit Grande en s'affaissant sur elle-mme.

--Elle est  toi! dit matre Zacharius. Pittonaccio, tu tiendras ta
promesse!

--Voici la clef de cette horloge, rpondit l'horrible personnage.

Matre Zacharius s'empara de cette longue clef, qui ressemblait  une
couleuvre droule, et il courut  l'horloge, qu'il se mit  monter avec
une rapidit fantastique. Le grincement du ressort faisait mal aux
nerfs. Le vieil horloger tournait, tournait toujours, sans que son bras
s'arrtt, et il semblait que ce mouvement de rotation ft indpendant
de sa volont. Il tourna ainsi de plus en plus vite et avec des
contorsions tranges, jusqu' ce qu'il tombt de lassitude.

La voil monte pour un sicle! s'cria-t-il.

Aubert sortit de la salle comme fou. Aprs de longs dtours, il trouva
l'issue de cette demeure maudite et s'lana dans la campagne. Il revint
 l'ermitage de Notre-Dame du Sex, et il parla au saint homme avec des
paroles si dsespres, que celui-ci consentit  l'accompagner au
chteau d'Andernatt.

Si, pendant ces heures d'angoisses, Grande n'avait pas pleur, c'est
que les larmes s'taient puises dans ses yeux.

Matre Zacharius n'avait pas quitt cette immense salle. Il venait 
chaque minute couter les battements rguliers de la vieille horloge.

Cependant, dix heures avaient sonn, et,  la grande pouvante de
Scholastique, ces mots taient apparus sur le cadre d'argent:

_L'homme peut devenir l'gal de Dieu._

Non-seulement le vieillard n'tait plus choqu par ces maximes impies,
mais il les lisait avec dlire et se complaisait  ces penses
d'orgueil, tandis que Pittonaccio tournait autour de lui.

L'acte de mariage devait se signer  minuit. Grande, presque inanime,
ne voyait et n'entendait plus. Le silence n'tait interrompu que par les
paroles du vieillard et les ricanements de Pittonaccio.

Onze heures sonnrent. Matre Zacharius tressaillit, et d'une voix
clatante lut ce blasphme:

_L'homme doit tre l'esclave de la science, et pour elle sacrifier
parents et famille._

Oui, s'cria-t-il, il n'y a que la science en ce monde!

Les aiguilles serpentaient sur ce cadran de fer avec des sifflements de
vipre, et le mouvement de l'horloge battait  coups prcipits.

Matre Zacharius ne parlait plus! Il tait tomb  terre, il rlait, et
de sa poitrine oppresse il ne sortait que ces paroles entrecoupes:

La vie! la science!

Cette scne avait alors deux nouveaux tmoins: l'ermite et Aubert.
Matre Zacharius tait couch sur le sol. Grande, prs de lui, plus
morte que vive, priait....

Soudain, on entendit le bruit sec qui prcde la sonnerie des heures.

Matre Zacharius se redressa.

Minuit, s'cria-t-il.

L'ermite tendit la main vers la vieille horloge ... et minuit ne sonna
pas.

Matre Zacharius poussa alors un cri qui dut tre entendu de l'enfer,
lorsque ces mots apparurent:

_Qui tentera de se faire l'gal de Dieu sera damn pour l'ternit!_

La vieille horloge clata avec un bruit de foudre, et le ressort,
s'chappant, sauta  travers la salle avec mille contorsions
fantastiques. Le vieillard se releva, courut aprs, cherchant en vain 
le saisir et s'criant:

Mon me! mon me!

Le ressort bondissait devant lui, d'un ct, de l'autre, sans qu'il
parvnt  l'atteindre!

Enfin Pittonaccio le saisit, et, profrant un horrible blasphme, il
s'engloutit sous terre.

Matre Zacharius tomba  la renverse. Il tait mort.

       *       *       *       *       *

Le corps de l'horloger fut inhum au milieu des pics d'Andernatt. Puis,
Aubert et Grande revinrent  Genve, et, pendant les longues annes que
Dieu leur accorda, ils s'efforcrent de racheter par la prire l'me du
rprouv de la science.

[Illustration]




UN

DRAME DANS LES AIRS

[Illustration]

Au mois de septembre 185., j'arrivais  Francfort-sur-le-Mein. Mon
passage dans les principales villes d'Allemagne avait t brillamment
marqu par des ascensions arostatiques; mais, jusqu' ce jour, aucun
habitant de la Confdration ne m'avait accompagn dans ma nacelle, et
les belles expriences faites  Paris par MM. Green, Eugne Godard et
Poitevin n'avaient encore pu dcider les graves Allemands  tenter les
routes ariennes.

Cependant,  peine se fut rpandue  Francfort l nouvelle de mon
ascension prochaine, que trois notables demandrent la faveur de partir
avec moi. Deux jours aprs, nous devions nous enlever de la place de la
Comdie. Je m'occupai donc immdiatement de prparer mon ballon. Il
tait en soie prpare  la gutta-percha, substance inattaquable aux
acides et aux gaz, qui est d'une impermabilit absolue, et son
volume--trois mille mtres cubes--lui permettait de s'lever aux plus
grandes hauteurs.

Le jour de l'enlvement tait celui de la grande foire de septembre, qui
attire tant de monde  Francfort. Le gaz d'clairage, d'une qualit
parfaite et d'une grande force ascensionnelle, m'avait t fourni dans
des conditions excellentes, et, vers onze heures du matin, le ballon
tait rempli, mais seulement aux trois quarts, prcaution indispensable,
car,  mesure qu'on s'lve, les couches atmosphriques diminuent de
densit, et le fluide, enferm sous les bandes de l'arostat, acqurant
plus d'lasticit, en pourrait faire clater les parois. Mes calculs
m'avaient exactement fourni la quantit de gaz ncessaire pour emporter
mes compagnons et moi.

Nous devions partir  midi. C'tait un coup d'oeil magnifique que le
spectacle de cette foule impatiente qui se pressait autour de l'enceinte
rserve, inondait la place entire, se dgorgeait dans les rues
environnantes, et tapissait les maisons de la place du rez-de-chausse
aux pignons d'ardoises. Les grands vents des jours passs avaient fait
silence. Une chaleur accablante tombait du ciel sans nuages. Pas un
souffle n'animait l'atmosphre. Par un temps pareil, on pouvait
redescendre  l'endroit mme qu'on avait quitt.

J'emportais trois cents livres de lest, rparties dans des sacs; la
nacelle, entirement ronde, de quatre pieds de diamtre sur trois de
profondeur, tait commodment installe; le filet de chanvre qui la
soutenait s'tendait symtriquement sur l'hmisphre suprieur de
l'arostat; la boussole tait en place, le baromtre suspendu au cercle
qui runissait les cordages de support, et l'ancre soigneusement pare.
Nous pouvions partir.

Parmi les personnes qui se pressaient autour de l'enceinte, je remarquai
un jeune homme  la figure ple, aux traits agits. Sa vue me frappa.
C'tait un spectateur assidu de mes ascensions, que j'avais dj
rencontr dans plusieurs villes d'Allemagne. D'un air inquiet, il
contemplait avidement la curieuse machine qui demeurait immobile 
quelques pieds du sol, et il restait silencieux entre tous ses voisins.

Midi sonna. C'tait l'instant. Mes compagnons de voyage ne paraissaient
pas.

J'envoyai au domicile de chacun d'eux, et j'appris que l'un tait parti
pour Hambourg, l'autre pour Vienne et le troisime pour Londres. Le
coeur leur avait failli au moment d'entreprendre une de ces excursions
qui, grce  l'habilet des aronautes actuels, sont dpourvues de tout
danger. Comme ils faisaient, en quelque sorte, partie du programme de la
fte, la crainte les avait pris qu'on ne les obliget  l'excuter
fidlement, et ils avaient fui loin du thtre  l'instant o la toile
se levait. Leur courage tait videmment en raison inverse du carr de
leur vitesse ...  dguerpir.

La foule,  demi due, tmoigna beaucoup de mauvaise humeur. Je
n'hsitai pas  partir seul. Afin de rtablir l'quilibre entre la
pesanteur spcifique du ballon et le poids qui aurait d tre enlev, je
remplaai mes compagnons par de nouveaux sacs de sable, et je montai
dans la nacelle. Les douze hommes qui retenaient l'arostat par douze
cordes fixes au cercle quatorial les laissrent un peu filer entre
leurs doigts, et le ballon fut soulev  quelques pieds du sol. Il n'y
avait pas un souffle de vent, et l'atmosphre, d'une pesanteur de plomb,
semblait infranchissable.

Tout est-il par? criai-je.

Les hommes se disposrent. Un dernier coup d'oeil m'apprit que je
pouvais partir.

Attention!

Il se fit quelque remuement dans la foule, qui me parut envahir
l'enceinte rserve.

Lchez tout!

Le ballon s'leva lentement, mais j'prouvai une commotion qui me
renversa au fond de la nacelle.

Quand je me relevai, je me trouvai face  face avec un voyageur imprvu,
le jeune homme ple.

Monsieur, je vous salue bien! me dit-il avec le plus grand flegme.

--De quel droit...?

--Suis-je ici?... Du droit que me donne l'impossibilit o vous tes de
me renvoyer!

J'tais abasourdi! Cet aplomb me dcontenanait, et je n'avais rien 
rpondre.

Je regardais cet intrus, mais il ne prenait aucune garde  mon
tonnement.

Mon poids drange votre quilibre, monsieur? dit-il. Vous permettez...

Et, sans attendre mon assentiment, il dlesta le ballon de deux sacs
qu'il jeta dans l'espace.

Monsieur, dis-je alors en prenant le seul parti possible, vous tes
venu..., bien! vous resterez ... bien!... mais  moi seul appartient la
conduite de l'arostat ...

--Monsieur, rpondit-il, votre urbanit est toute franaise. Elle est du
mme pays que moi! Je vous serre moralement la main que vous me refusez.
Prenez vos mesures et agissez comme bon vous semble! J'attendrai que
vous ayez termin.

--Pour...?

--Pour causer avec vous.

Le baromtre tait tomb  vingt-six pouces. Nous tions  peu prs 
six cents mtres de hauteur, au-dessus de la ville; mais rien ne
trahissait le dplacement horizontal du ballon, car c'est la masse d'air
dans laquelle il est enferm qui marche avec lui. Une sorte de chaleur
trouble baignait les objets tals sous nos pieds et prtait  leurs
contours une indcision regrettable.

J'examinai de nouveau mon compagnon.

C'tait un homme d'une trentaine d'annes, simplement vtu. La rude
arte de ses traits dvoilait une nergie indomptable, et il paraissait
fort musculeux. Tout entier  l'tonnement que lui procurait cette
ascension silencieuse, il demeurait immobile, cherchant  distinguer les
objets qui se confondaient dans un vague ensemble.

Fcheuse brume! dit-il au bout de quelques instants

Je ne rpondis pas.

Vous m'en voulez! reprit-il. Bah! Je ne pouvais payer mon voyage, il
fallait bien monter par surprise.

--Personne ne vous prie de descendre, monsieur!

--Eh! ne savez-vous donc pas que pareille chose est arrive aux comtes
de Laurencin et de Dampierre, lorsqu'ils s'levrent  Lyon, le 15
janvier 1784. Un jeune ngociant, nomm Fontaine, escalada la galerie,
au risque de faire chavirer la machine!... Il accomplit le voyage, et
personne n'en mourut!

--Une fois  terre, nous nous expliquerons, rpondis-je, piqu du ton
lger avec lequel il me parlait.

--Bah! ne songeons pas au retour!

--Croyez-vous donc que je tarderai  descendre?

--Descendre! dit-il avec surprise ... Descendre!--Commenons par monter
d'abord.

Et avant que je pusse l'empocher, deux sacs de sable, avaient t jets
par-dessus la nacelle, sans mme avoir t vids!

Monsieur! m'criai-je avec colre.

--Je connais votre habilet, rpondit posment l'inconnu, et vos belles
ascensions ont fait du bruit. Mais si l'exprience est soeur de la
pratique, elle est quelque peu cousine de la thorie, et j'ai fait de
longues tudes sur l'art arostatique. Cela m'a port au cerveau!
ajouta-t-il tristement en tombant dans une muette contemplation.

Le ballon, aprs s'tre lev de nouveau, tait demeur stationnaire.

L'inconnu consulta le baromtre et dit:

Nous voici  huit cents mtres! Les hommes ressemblent  des insectes!
Voyez! Je crois que c'est de cette hauteur qu'il faut toujours les
considrer, pour juger sainement de leurs proportions! La place de la
Comdie est transforme en une immense fourmilire. Regardez la foule
qui s'entasse sur les quais et le Zeil qui diminue. Nous sommes
au-dessus de l'glise du Dom. Le Mein n'est dj plus qu'une ligne
blanchtre qui coupe la ville, et ce pont, le Mein-Brucke, semble un fil
jet entre les deux rives du fleuve.

L'atmosphre s'tait un peu refroidie.

Il n'est rien que je ne fasse pour vous, mon hte, me dit mon
compagnon. Si vous avez froid, j'terai mes habits et je vous les
prterai.

--Merci! rpondis-je schement.

--Bah! Ncessit fait loi. Donnez-moi la main, je suis votre
compatriote, vous vous instruirez dans ma compagnie, et ma conversation
vous ddommagera de l'ennui que je vous ai caus!

Je m'assis, sans rpondre,  l'extrmit oppose de la nacelle. Le jeune
homme avait tir de sa houppelande un volumineux cahier. C'tait un
travail sur l'arostation.

Je possde, dit-il, la plus curieuse collection de gravures et
caricatures qui ont t faites  propos de nos manies ariennes. A-t-on
admir et bafou  la fois cette prcieuse dcouverte! Nous n'en sommes
heureusement plus  l'poque o les Montgolfier cherchaient  faire des
nuages factices avec de la vapeur d'eau, et  fabriquer un gaz affectant
des proprits lectriques, qu'ils produisaient par la combustion de la
paille mouille et de la laine hache.

--Voulez-vous donc diminuer le mrite des inventeurs? rpondis-je, car
j'avais pris mon parti de l'aventure. N'tait-ce pas beau d'avoir prouv
par l'exprience la possibilit de s'lever dans les airs?

--Eh! monsieur, qui nie la gloire des premiers navigateurs ariens? Il
fallait un courage immense pour s'lever au moyen de ces enveloppes si
frles, qui ne contenaient que de l'air chauff! Mais, je vous le
demande, la science arostatique a-t-elle donc fait un grand pas depuis
les ascensions de Blanchard, c'est--dire depuis prs d'un sicle?
Voyez, monsieur!

L'inconnu tira une gravure de son recueil.

Voici, me dit-il, le premier voyage arien entrepris par Piltre des
Rosiers et le marquis d'Arlandes, quatre mois aprs la dcouverte des
ballons. Louis XVI refusait son consentement  ce voyage, et deux
condamns  mort devaient tenter les premiers les routes ariennes.
Piltre des Rosiers s'indigna de cette injustice, et,  force
d'intrigues, il obtient de partir. On n'avait pas encore invent cette
nacelle qui rend les manoeuvres faciles, et une galerie circulaire
rgnait autour de la partie infrieure et rtrcie de la montgolfire.
Les deux aronautes durent donc se tenir sans remuer chacun 
l'extrmit de cette galerie, car la paille mouille qui l'encombrait
leur interdisait tout mouvement. Un rchaud avec du feu tait suspendu
au-dessous de l'orifice du ballon; lorsque les voyageurs voulaient
s'lever, ils jetaient de la paille sur ce brasier, au risque
d'incendier la machine, et l'air plus chauff donnait au ballon une
nouvelle force ascensionnelle. Les deux hardis navigateurs partirent, le
21 novembre 1783, des jardins de la Muette, que le dauphin avait mis 
leur disposition. L'arostat s'leva majestueusement, longea l'le des
Cygnes, passa la Seine  la barrire de la Confrence, et, se dirigeant
entre le dme des Invalides et l'cole militaire, il s'approcha de
Saint-Sulpice. Alors les aronautes forcrent le feu, franchirent le
boulevard et descendirent au del de la barrire d'Enfer. En touchant le
sol, le ballon s'affaissa et ensevelit quelques instants sous ses plis
Piltre des Rosiers!

--Fcheux prsage! dis-je, intress par ces dtails, qui me touchaient
de prs.

--Prsage de la catastrophe qui devait, plus tard, coter la vie 
l'infortun! rpondit l'inconnu avec tristesse. Vous n'avez jamais rien
prouv de semblable?

--Jamais

--Bah! les malheurs arrivent bien sans prsage! ajouta mon compagnon.

Et il demeura silencieux.

Cependant, nous avancions dans le sud, et dj Francfort avait fui sous
nos pieds.

Peut-tre aurons-nous de l'orage, dit le jeune homme.

--Nous descendrons auparavant, rpondis-je.

--Par exemple! Il vaut mieux monter! Nous lui chapperons plus
srement.

Et deux nouveaux sacs de sable s'en allrent dans l'espace.

Le ballon s'enleva avec rapidit et s'arrta  douze cents mtres. Un
froid assez vif se fit sentir, et cependant les rayons du soleil, qui
tombaient sur l'enveloppe, dilataient le gaz intrieur et lui donnaient
une plus grande force ascensionnelle.

Ne craignez rien, me dit l'inconnu. Nous avons trois mille cinq cents
toises d'air respirable. Au surplus, ne vous proccupez pas de ce que je
fais.

Je voulus me lever, mais une main vigoureuse me cloua sur mon banc.

Votre nom? demandai-je.

--Mon nom? Que vous importe?

--Je vous demande votre nom!

--Je me nomme rostrate ou Empdocle,  votre choix.

Cette rponse n'tait rien moins que rassurante.

L'inconnu, d'ailleurs, parlait avec un sang-froid si singulier, que je
me demandai, non sans inquitude,  qui j'avais affaire.

Monsieur, continua-t-il, on n'a rien imagin de nouveau depuis le
physicien Charles. Quatre mois aprs la dcouverte des arostats, cet
habile homme avait invent la soupape, qui laisse chapper le gaz quand
le ballon est trop plein, ou que l'on veut descendre; la nacelle, qui
facilite les manoeuvres de la machine; le filet, qui contient
l'enveloppe du ballon et rpartit la charge sur toute sa surface; le
lest, qui permet de monter et de choisir le lieu d'atterrage; l'enduit
de caoutchouc, qui rend le tissu impermable; le baromtre, qui indique
la hauteur atteinte. Enfin, Charles employait l'hydrogne, qui, quatorze
fois moins lourd que l'air, laisse parvenir aux couches atmosphriques
les plus hautes et n'expose pas aux dangers d'une combustion arienne.
Le 1er dcembre 1783, trois cent mille spectateurs s'crasaient autour
des Tuileries. Charles s'enleva, et les soldats lui prsentrent les
armes. Il fit neuf lieues en l'air, conduisant son ballon avec une
habilet que n'ont pas dpasse les aronautes actuels. Le roi le dota
d'une pension de deux mille livres, car alors on encourageait les
inventions nouvelles!

L'inconnu me parut alors en proie  une certaine agitation.

Moi, monsieur, reprit-il, j'ai tudi et je me suis convaincu que les
premiers aronautes dirigeaient leurs ballons. Sans parler de Blanchard,
dont les assertions peuvent tre douteuses, Guyton-Morveaux,  l'aide de
rames et de gouvernail, imprima  sa machine des mouvements sensibles
et une direction marque. Dernirement,  Paris, un horloger, M. Julien,
a fait  l'Hippodrome de convaincantes expriences, car, grce  un
mcanisme particulier, son appareil arien, de forme oblongue, s'est
manifestement dirig contre le vent. M. Petin a imagin de juxtaposer
quatre ballons  hydrogne, et au moyen de voiles disposes
horizontalement et replies en partie, il espre obtenir une rupture
d'quilibre qui, inclinant l'appareil, lui imprimera une marche oblique.
On parle bien des moteurs destins  surmonter la rsistance des
courants, l'hlice par exemple; mais l'hlice, se mouvant dans un milieu
mobile, ne donnera aucun rsultat. Moi, monsieur, moi j'ai dcouvert le
seul moyen de diriger les ballons, et pas une acadmie n'est venue  mon
secours, pas une ville n'a rempli mes listes de souscription, pas un
gouvernement n'a voulu m'entendre! C'est infme!

L'inconnu se dbattait en gesticulant, et la nacelle prouvait de
violentes oscillations. J'eus beaucoup de peine  le contenir.

Cependant, le ballon avait rencontr un courant plus rapide, et nous
avancions dans le sud,  quinze cents mtres de hauteur.

Voici Darmstadt, me dit mon compagnon, en se penchant par-dessus la
nacelle. Apercevez-vous son chteau? Pas distinctement, n'est-ce pas!
Que voulez vous? Cette chaleur d'orage fait osciller la forme des
objets, et il faut un oeil habile pour reconnatre les localits!

--Vous tes certain que c'est Darmstadt? demandai-je.

--Sans doute, et nous sommes  six lieues de Francfort.

--Alors il faut descendre!

--Descendre! Vous ne prtendez pas descendre sur les clochers, dit
l'inconnu en ricanant.

--Non, mais aux environs de la ville.

--Eh bien! vitons les clochers!

En parlant ainsi, mon compagnon saisit des sacs de lest. Je me
prcipitai sur lui; mais d'une main il me terrassa, et le ballon dlest
atteignit deux mille mtres.

Restez calme, dit-il, et n'oubliez pas que Brioschi, Biot, Gay-Lussac,
Bixio et Barral sont alls  de plus grandes hauteurs faire leurs
expriences scientifiques.

--Monsieur, il faut descendre, repris-je en essayant de le prendre par
la douceur. L'orage se forme autour de nous. Il ne serait pas prudent...

--Bah! Nous monterons plus haut que lui, et nous ne le craindrons plus!
s'cria mon compagnon. Quoi de plus beau que de dominer ces nuages qui
crasent la terre! N'est-ce point un honneur de naviguer ainsi sur les
flots ariens? Les plus grands personnages ont voyag comme nous. La
marquise et la comtesse de Montalembert, la comtesse de Podenas, Mlle La
Garde, le marquis de Montalembert sont partis du faubourg Saint-Antoine
pour ces rivages inconnus, et le duc de Chartres a dploy beaucoup
d'adresse et de prsence d'esprit dans son ascension du 15 juillet 1781.
 Lyon, les comtes de Laurencin et de Dampierre;  Nantes, M. de
Luynes;  Bordeaux, d'Arbelet des Granges; en Italie, le chevalier
Andrani; de nos jours, le duc de Brunswick ont laiss dans les airs la
trace de leur gloire. Pour galer ces grands personnages, il faut aller
plus haut qu'eux dans les profondeurs clestes! Se rapprocher de
l'infini, c'est le comprendre!

La rarfaction de l'air dilatait considrablement l'hydrogne du ballon,
et je voyais sa partie infrieure, laisse vide  dessein, se gonfler et
rendre indispensable l'ouverture de la soupape; mais mon compagnon ne
semblait pas dcid  me laisser manoeuvrer  ma guise. Je rsolus donc
de tirer en secret la corde de la soupape, pendant qu'il parlait avec
animation, car je craignais de deviner  qui j'avais affaire! C'et t
trop horrible! Il tait environ une heure moins un quart. Nous avions
quitt Francfort depuis quarante minutes, et du ct du sud arrivaient
contre le vent d'pais nuages prts  se heurter contre nous.

Avez-vous perdu tout espoir de faire triompher vos combinaisons?
demandai-je avec un intrt ... fort intress.

--Tout espoir! rpondit sourdement l'inconnu. Bless par les refus, les
caricatures, ces coups de pied d'ne, m'ont achev! C'est l'ternel
supplice rserv aux novateurs! Voyez ces caricatures de toutes les
poques, dont mon portefeuille est rempli!

Pendant que mon compagnon feuilletait ses papiers, j'avais saisi la
corde de la soupape, sans qu'il s'en ft aperu. Il tait  craindre,
cependant, qu'il ne remarqut ce sifflement, semblable  une chute
d'eau, que produit le gaz en fuyant.

Que de plaisanteries faites sur l'abb Miolan! dit-il. Il devait
s'enlever avec Janninet et Bredin. Pendant l'opration, le feu prit 
leur montgolfire, et une populace ignorante la mit en pices! Puis la
caricature des _animaux curieux_ les appela _Miaulant, Jean Minet_ et
_Gredin_.

Je tirai la corde de la soupape, et le baromtre commena  remonter. Il
tait temps! Quelques roulements lointains grondaient dans le sud.

Voyez cette autre gravure, reprit l'inconnu, sans souponner mes
manoeuvres. C'est un immense ballon enlevant un navire, des chteaux
forts, des maisons, etc. Les caricaturistes ne pensaient pas que leurs
niaiseries deviendraient un jour des vrits! Il est complet, ce grand
vaisseau;  gauche, son gouvernail, avec le logement des pilotes;  la
proue, maisons de plaisance, orgue gigantesque et canon pour appeler
l'attention des habitants de la terre ou de la lune; au-dessus de la
poupe, l'observatoire et le ballon-chaloupe; au cercle quatorial, le
logement de l'arme;  gauche, le fanal, puis les galeries suprieures
pour les promenades, les voiles, les ailerons; au-dessous, les cafs et
le magasin gnral des vivres. Admirez cette magnifique annonce:
Invent pour le bonheur du genre humain, ce globe partira incessamment
pour les chelles du Levant, et  son retour il annoncera ses voyages
tant pour les deux ples que pour les extrmits de l'occident. Il ne
faut se mettre en peine de rien; tout est prvu, tout ira bien. Il y
aura un tarif exact pour tous les lieux de passage, mais les prix seront
les mmes pour les contres les plus loignes de notre hmisphre;
savoir: mille louis pour un des dits voyages quelconques. Et l'on peut
dire que cette somme est bien modique, eu gard  la clrit,  la
commodit et aux agrments dont on jouira dans ledit arostat, agrments
que l'on ne rencontre pas ici-bas, attendu que dans ce ballon chacun y
trouvera les choses de son imagination. Cela est si vrai, que, dans le
mme lieu, les uns seront au bal, les autres en station; les uns feront
chre exquise et les autres jeneront; quiconque voudra s'entretenir
avec des gens d'esprit trouvera  qui parler; quiconque sera bte ne
manquera pas d'gal. Ainsi, le plaisir sera l'me de la socit
arienne! Toutes ces inventions ont fait rire ... Mais avant peu, si
mes jours n'taient compts, on verrait que ces projets en l'air sont
des ralits!

Nous descendions visiblement. Il ne s'en apercevait pas!

Voyez encore cette espce de jeu de ballons, reprit-il, en talant
devant moi quelques-unes de ces gravures dont il avait une importante
collection! Ce jeu contient toute l'histoire de l'art arostatique. Il
est  l'usage des esprits levs, et se joue avec des ds et des jetons
du prix desquels on convient, et que l'on paye ou que l'on reoit, selon
la case o l'on arrive.

--Mais, repris-je, vous paraissez avoir profondment tudi la science
de l'arostation?

--Oui, monsieur! oui! Depuis Phaton, depuis Icare, depuis Architas,
j'ai tout recherch, tout compuls, tout appris! Par moi, l'art
arostatique rendrait d'immenses services au monde, si Dieu me prtait
vie! Mais cela ne sera pas!

--Pourquoi?

--Parce que je me nomme Empdocle ou rostrate!

Cependant, le ballon heureusement se rapprochait de terre; mais, quand
on tombe, le danger est aussi grave  cent pieds qu' cinq mille!

Vous rappelez-vous la bataille de Fleuras? reprit mon compagnon, dont
la face s'animait de plus en plus. C'est  cette bataille que Coutelle,
par l'ordre du gouvernement, organisa une compagnie d'arostiers! Au
sige de Maubeuge, le gnral Jourdan retira de tels services de ce
nouveau mode d'observation, que deux fois par jour, et avec le gnral
lui-mme, Coutelle s'levait dans les airs. La correspondance entre
l'aronaute et les arostiers qui retenaient le ballon s'oprait au
moyen de petits drapeaux blancs, rouges et jaunes. Souvent des coups de
carabine et de canon furent tirs sur l'appareil  l'instant o il
s'levait, mais sans rsultat. Lorsque Jourdan se prpara  investir
Charleroi, Coutelle se rendit prs de cette place, s'enleva de la plaine
de Jumet, et resta sept ou huit heures en observation avec le gnral
Morlot, ce qui contribua sans doute  nous donner la victoire de
Fleuras. Et, en effet, le gnral Jourdan proclama hautement les secours
qu'il avait retirs des observations aronautiques. Eh bien! malgr les
services rendus  cette occasion et pendant la campagne de Belgique,
l'anne qui avait vu commencer la carrire militaire des ballons la vit
aussi terminer! Et l'cole de Meudon, fonde par le gouvernement, fut
ferme par Bonaparte  son retour d'gypte! Et cependant, qu'attendre de
l'enfant qui vient de natre? avait dit Franklin. L'enfant tait n
viable, il ne fallait pas l'touffer!

L'inconnu courba son front sur ses mains, se prit  rflchir quelques
instants. Puis, sans relever la tte, il me dit:

Malgr ma dfense, monsieur, vous avez ouvert la soupape?

Je lchai la corde.

Heureusement, reprit-il, nous avons encore trois cent livres de lest!

--Quels sont vos projets? dis-je alors.

--Vous n'avez jamais travers les mers? me demanda-t-il.

Je me sentis plir.

Il est fcheux, ajouta-t-il, que nous soyons pousss vers la mer
Adriatique! Ce n'est qu'un ruisseau! Mais plus haut, nous trouverons
peut-tre d'autres courants?

Et, sans me regarder, il dlesta le ballon de quelques sacs de sable.
Puis, d'une voix menaante:

Je vous ai laiss ouvrir la soupape, dit-il, parce que la dilatation
du gaz menaait de crever le ballon! Mais n'y revenez pas!

Et il reprit en ces termes:

Vous connaissez la traverse de Douvres  Calais faite par Blanchard et
Jefferies! C'est magnifique! Le 7 janvier 1788, par un vent de
nord-ouest, leur ballon fut gonfl de gaz sur la cte de Douvres. Une
erreur d'quilibre,  peine furent-ils enlevs, les fora  jeter leur
lest pour ne pas retomber, et ils n'en gardrent que trente livres.
C'tait trop peu, car le vent ne frachissant pas, ils n'avanaient que
fort lentement vers les ctes de France. De plus, la permabilit du
tissu faisait peu  peu dgonfler l'arostat, et au bout d'une heure et
demie les voyageurs s'aperurent qu'ils descendaient.

--Que faire? dit Jefferies.

--Nous ne sommes qu'aux trois quarts du chemin, rpondit Blanchard, et
peu levs! En montant, nous rencontrerons peut-tre des vents plus
favorables.

--Jetons le reste du sable!

Le ballon reprit un peu de force ascensionnelle, mais il ne tarda pas 
redescendre. Vers la moiti du voyage, les aronautes se dbarrassrent
de livres et d'outils. Un quart d'heure aprs, Blanchard dit 
Jefferies:

--Le baromtre?

--Il monte! Nous sommes perdus, et cependant voil les ctes de
France!

Un grand bruit se fit entendre.

--Le ballon est dchir? dit Jefferies. --Non! la perte du gaz a
dgonfl la partie infrieure du ballon! Mais nous descendons toujours!
Nous sommes perdus! En bas toutes les choses inutiles!

Les provisions de bouche, les rames et le gouvernail furent jets  la
mer. Les aronautes n'taient plus qu' cent mtres de hauteur.

--Nous remontons, dit le docteur.

--Non, c'est l'lan caus par la diminution du poids! Et pas un navire
en vue, pas une barque  l'horizon!  la mer nos vtements!

Les malheureux se dpouillrent, mais le ballon descendait toujours!

--Blanchard, dit Jefferies, vous deviez faire seul ce voyage; vous avez
consenti  me prendre; je me dvouerai! Je vais me jeter  l'eau, et le
ballon soulag remontera!

--Non, non! c'est affreux!

Le ballon se dgonflait de plus en plus, et sa concavit, faisant
parachute, resserrait le gaz contre les parois et en augmentait la
fuite!

--Adieu, mon ami! dit le docteur. Dieu vous conserve!

Il allait s'lancer, quand Blanchard le retint.

--Il nous reste une ressource! dit-il. Nous pouvons couper les cordages
qui retiennent la nacelle et nous accrocher au filet! Peut-tre le
ballon se relvera-t-il. Tenons-nous prts! Mais ... le baromtre
descend! Nous remontons! Le vent frachit! Nous sommes sauvs!

Les voyageurs aperoivent Calais! Leur joie tient du dlire! Quelques
instants plus tard, ils s'abattaient dans la fort de Guines.

Je ne doute pas, ajouta l'inconnu, qu'en pareille circonstance, vous ne
prissiez exemple sur le docteur Jefferies!

Les nuages se droulaient sous nos yeux en masses blouissantes. Le
ballon jetait de grandes ombres sur cet entassement de nues et
s'enveloppait comme d'une aurole. Le tonnerre mugissait au-dessous de
la nacelle. Tout cela tait effrayant!

Descendons! m'criai-je.

--Descendre, quand le soleil est l, qui nous attend! En bas les sacs!

Et le ballon fut dlest de plus de cinquante livres!

 trois mille cinq cents mtres, nous demeurmes stationnaires.
L'inconnu parlait sans cesse. J'tais dans une prostration complte,
tandis qu'il semblait, lui, vivre en son lment.

Avec un bon vent, nous irions loin! s'cria-t-il. Dans les Antilles, il
y a des courants d'air qui font cent lieues  l'heure! Lors du
couronnement de Napolon, Garnerin lana au ballon illumin de verres de
couleurs,  onze heures du soir. Le vent soufflait du nord-nord-ouest.
Le lendemain au point du jour, les habitants de Rome saluaient son
passage au-dessus du dme de Saint-Pierre! Nous irons plus loin ... et
plus haut!

J'entendais  peine! Tout bourdonnait autour de moi! Une troue se fit
dans les nuages.

Voyez cette ville, dit l'inconnu! C'est Spire!.

Je me penchai en dehors de la nacelle, et j'aperus un petit entassement
noirtre. C'tait Spire. Le Rhin, si large, ressemblait  un ruban
droul. Au-dessus de notre tte, le ciel tait d'un azur fonc. Les
oiseaux nous avaient abandonns depuis longtemps, car dans cet air
rarfi leur vol et t impossible. Nous tions seuls dans l'espace, et
moi en prsence de l'inconnu!

Il est inutile que vous sachiez o je vous mne, dit-il alors, et il
lana la boussole dans les nuages. Ah! c'est une belle chose qu'une
chute! Vous savez que l'on compte peu de victimes de l'arostation
depuis Piltre des Rosiers jusqu'au lieutenant Gale, et que c'est
toujours  l'imprudence que sont dus les malheurs. Piltre des Rosiers
partit avec Romain, de Boulogne, le 13 juin 1785.  son ballon  gaz il
avait suspendu une montgolfire  air chaud, afin de s'affranchir, sans
doute, de la ncessit de perdre du gaz ou de jeter du lest. C'tait
mettre un rchaud sous un tonneau de poudre! Les imprudents arrivrent 
quatre cents mtres et furent pris par les vents opposs, qui les
rejetrent en pleine mer. Pour descendre, Piltre voulut ouvrir la
soupape de l'arostat, mais la corde de cette soupape se trouva engage
dans le ballon et le dchira tellement qu'il se vida en un instant. Il
tomba sur la montgolfire, la fit tournoyer et entrana les infortuns,
qui se brisrent en quelques secondes. C'est effroyable, n'est-ce pas?

Je ne pus rpondre que ces mots:

Par piti! descendons!

Les nuages nous pressaient de toutes parts, et d'effroyables
dtonations, qui se rpercutaient dans la cavit de l'arostat, se
croisaient autour de nous.

Vous m'impatientez! s'cria l'inconnu, et vous ne saurez plus si nous
montons ou si nous descendons!

Et le baromtre alla rejoindre la boussole avec quelques sacs de terre.
Nous devions tre  cinq mille mtres de hauteur. Quelques glaons
s'attachaient dj aux parois de la nacelle, et une sorte de neige fine
me pntrait jusqu'aux os. Et cependant un effroyable orage clatait
sous nos pieds, mais nous tions plus haut que lui.

N'ayez pas peur, me dit l'inconnu. Il n'y a que les imprudents qui
deviennent des victimes. Olivari, qui prit  Orlans, s'enlevait dans
une montgolfire en papier; sa nacelle, suspendue au-dessous du rchaud
et leste de matires combustibles, devint la proie des flammes; Olivari
tomba et se tua! Mosment s'enlevait  Lille, sur un plateau lger; une
oscillation lui fit perdre l'quilibre; Mosment tomba et se tua!
Bittorf,  Manheim, vit son ballon de papier s'enflammer dans les airs;
Bittorf tomba et se tua! Harris s'leva dans un ballon mal construit,
dont la soupape trop grande ne put se refermer; Harris tomba et se tua!
Sadler, priv de lest par son long sjour dans l'air, fut entran sur
la ville de Boston et heurt contre les chemines; Sadler tomba et se
tua! Coking descendit avec un parachute convexe qu'il prtendait
perfectionn; Coking tomba et se tua! Eh bien, je les aime, ces
victimes de leur imprudence, et je mourrai comme elles! Plus haut! plus
haut!

Tous les fantmes de cette ncrologie me passaient devant les yeux! La
rarfaction de l'air et les rayons du soleil augmentaient la dilatation
du gaz, et le ballon montait toujours! Je tentai machinalement d'ouvrir
la soupape, mais l'inconnu en coupa la corde  quelques pieds au-dessus
de ma tte ... J'tais perdu!

Avez-vous vu tomber Mme Blanchard? me dit-il. Je l'ai vue, moi! oui,
moi! J'tais au Tivoli le 6 juillet 1819. Mme Blanchard s'levait dans
un ballon de petite taille, pour pargner les frais de remplissage, et
elle tait oblige de le gonfler entirement. Aussi, le gaz fusait-il
par l'appendice infrieur, laissant sur sa route une vritable trane
d'hydrogne. Elle emportait, suspendue au-dessous de sa nacelle par un
fil de fer, une sorte d'aurole d'artifice qu'elle devait enflammer.
Maintes fois, elle avait rpt cette exprience. Ce jour-l, elle
enlevait de plus un petit parachute lest par un artifice termin en
boule  pluie d'argent. Elle devait lancer cet appareil, aprs l'avoir
enflamm avec une lance  feu toute prpare  cet effet. Elle partit.
La nuit tait sombre. Au moment d'allumer son artifice, elle eut
l'imprudence de faire passer la lance  feu sous la colonne d'hydrogne
qui fusait hors du ballon. J'avais les yeux fixs sur elle. Tout  coup,
une lueur inattendue claire les tnbres. Je crus  une surprise de
l'habile aronaute. La lueur grandit, disparut soudain et reparut au
sommet de l'arostat sous la forme d'un immense jet de gaz enflamm.
Cette clart sinistre se projetait sur le boulevard et sur tout le
quartier Montmartre. Alors, je vis la malheureuse se lever, essayer deux
fois de comprimer l'appendice du ballon pour teindre le feu, puis
s'asseoir dans sa nacelle et chercher  diriger sa descente, car elle ne
tombait pas. La combustion du gaz dura plusieurs minutes. Le ballon,
s'amoindrissant de plus en plus, descendait toujours, mais ce n'tait
pas une chute! Le vent soufflait du nord-ouest et le rejeta sur Paris.
Alors, aux environs de la maison n 16, rue de Provence, il y avait
d'immenses jardins. L'aronaute pouvait y tomber sans danger. Mais,
fatalit! Le ballon et la nacelle portent sur le toit de la maison! Le
choc fut lger.  moi! crie l'infortune. J'arrivais dans la rue  ce
moment. La nacelle glissa sur le toit, rencontra un crampon de fer. 
cette secousse, Mme Blanchard fut lance hors de sa nacelle et
prcipite sur le pav. Mme Blanchard se tua!

Ces histoires me glaaient d'horreur! L'inconnu tait debout, tte nue,
cheveux hrisss, yeux hagards!

Plus d'illusion possible! Je voyais enfin l'horrible vrit! J'avais
affaire  un fou!

Il jeta le reste du lest, et nous dmes tre emports au moins  neuf
mille mtres de hauteur! Le sang me sortait par le nez et par la bouche!

Qu'y a-t-il de plus beau que les martyrs de la science? s'criait alors
l'insens. Ils sont canoniss par la postrit!

Mais je n'entendais plus. Le fou regarda autour de lui et s'agenouilla 
mon oreille:

Et la catastrophe de Zambecarri, l'avez-vous oublie? coutez. Le 7
octobre 1804, le temps parut se lever un peu. Les jours prcdents, le
vent et la pluie n'avaient pas cess, mais l'ascension annonce par
Zambecarri ne pouvait se remettre. Ses ennemis le bafouaient dj. Il
fallait partir pour sauver de la rise publique la science et lui.
C'tait  Bologne. Personne ne l'aida au remplissage de son ballon.

Ce fut  minuit qu'il s'enleva, accompagn d'Androli et de Grossetti.
Le ballon monta lentement, car il avait t trou par la pluie, et le
gaz fusait. Les trois intrpides voyageurs ne pouvaient observer l'tat
du baromtre qu' l'aide d'une lanterne sourde. Zambecarri n'avait pas
mang depuis vingt-quatre heures. Grossetti tait aussi  jeun.

--Mes amis, dit Zambecarri, le froid me saisit, je suis puis. Je vais
mourir!

Il tomba inanim dans la galerie. Il en fut de mme de Grossetti.
Androli seul restait veill. Aprs de longs efforts, il parvint 
secouer Zambecarri de son engourdissement.

--Qu'y a-t-il de nouveau? O allons-nous? D'o vient le vent? Quelle
heure est-il?

--Il est deux heures!

--O est la boussole?

--Renverse!

--Grand Dieu! la bougie de la lanterne s'teint!

--Elle ne peut plus brler dans cet air rarfi, dit Zambecarri!

La lune n'tait pas leve, et l'atmosphre tait plonge dans une
tnbreuse horreur.

--J'ai froid, j'ai froid! Androli. Que faire?

Les malheureux descendirent lentement  travers une couche de nuages
blanchtres.

--Chut! dit Androli. Entends-tu?

--Quoi? rpondit Zambecarri.

--Un bruit singulier!

--Tu te trompes!

--Non!

Voyez-vous ces voyageurs au milieu de la nuit, coutant ce bruit
incomprhensible! Vont-ils se heurter contre une tour? Vont-ils tre
prcipits sur des toits?

--Entends-tu? On dirait le bruit de la mer!

--Impossible!

--C'est le mugissement des vagues!

--C'est vrai!

--De la lumire! de la lumire!

Aprs cinq tentatives infructueuses, Androli en obtint. Il tait trois
heures. Le bruit des vagues se fit entendre avec violence. Ils
touchaient presque  la surface de la mer!

--Nous sommes perdus! cria Zambecarri, et il se saisit d'un gros sac de
lest.

-- nous! cria Androli.

La nacelle touchait l'eau, et les flots leur couvraient la poitrine!

-- la mer les instruments, les vtements, l'argent!

Les aronautes se dpouillrent entirement. Le ballon dlest s'enleva
avec une rapidit effroyable. Zambecarri fut pris d'un vomissement
considrable. Grossetti saigna abondamment. Les malheureux ne pouvaient
parler, tant leur respiration tait courte. Le froid les saisit, et en
un moment ils furent couverts d'une couche de glace. La lune leur parut
rouge comme du sang.

Aprs avoir parcouru ces hautes rgions pendant une demi-heure, la
machine retomba dans la mer. Il tait quatre heures du matin. Les
naufrags avaient la moiti du corps dans l'eau, et le ballon, faisant
voile, les trana pendant plusieurs heures.

Au point du jour, ils se trouvrent vis--vis de Pesaro,  quatre
milles de la cte. Ils y allaient aborder, quand un coup de vent les
rejeta en pleine mer.

Ils taient perdus! Les barques pouvantes fuyaient  leur
approche!... Heureusement, un navigateur plus instruit les accosta, les
hissa  bord, et ils dbarqurent  Ferrada.

Voyage effrayant, n'est-ce pas? Mais Zambecarri tait un homme
nergique et brave.  peine remis de ses souffrances, il recommena ses
ascensions. Pendant l'une d'elles, il se heurta contre un arbre, sa
lampe  esprit-de-vin se rpandit sur ses vtements; il fut couvert de
feu, et sa machine commenait  s'embraser, quand il put redescendre 
demi brl!

Enfin, le 21 septembre 1812, il fit une autre ascension  Bologne. Son
ballon s'accrocha  un arbre, et sa lampe y mit encore le feu.
Zambecarri tomba et se tua!

Et en prsence de ces faits, nous hsiterions encore! Non! Plus nous
irons haut, plus la mort sera glorieuse!

Le ballon entirement dlest de tous les objets qu'il contenait, nous
fmes emports  des hauteurs inapprciables! L'arostat vibrait dans
l'atmosphre. Le moindre bruit faisait clater les votes clestes.
Notre globe, le seul objet qui frappt ma vue dans l'immensit, semblait
prt  s'anantir, et, au-dessus de nous, les hauteurs du ciel toile se
perdaient dans les tnbres profondes!

Je vis l'individu se dresser devant moi!

Voici l'heure! me dit-il. Il faut mourir! Nous sommes rejets par les
hommes! Ils nous mprisent! crasons-les!

--Grce! fis-je.

--Coupons ces cordes! Que cette nacelle soit abandonne dans l'espace!
La force attractive changera de direction, et nous aborderons au
soleil!

Le dsespoir me galvanisa. Je me prcipitai sur le fou, nous nous prmes
corps  corps, et une lutte effroyable se passa! Mais je fus terrass,
et tandis qu'il me maintenait sous son genou, le fou coupait les cordes
de la nacelle.

Une!... fit-il.

--Mon Dieu!...

--Deux!... trois!...

Je fis un effort surhumain, je me redressai et repoussai violemment
l'insens!

Quatre! dit-il.

La nacelle tomba, mais, instinctivement, je me cramponnai aux cordages
et je me hissai dans les mailles du filet.

Le fou avait disparu dans l'espace!

Le ballon ft enlev  une hauteur incommensurable! Un horrible
craquement se fit entendre!... Le gaz, trop dilat, avait crev
l'enveloppe! Je fermai les yeux ...

Quelques instants aprs, une chaleur humide me ranima. J'tais au milieu
de nuages en feu. Le ballon tournoyait avec un vertige effrayant. Pris
par le vent, il faisait cent lieues  l'heure dans sa course
horizontale, et les clairs se croisaient autour de lui.

Cependant, ma chute n'tait pas trs-rapide. Quand je rouvris les yeux,
j'aperus la campagne. J'tais  deux milles de la mer, et l'ouragan m'y
poussait avec force, quand une secousse brusque me fit lcher prise. Mes
mains s'ouvrirent, une corde glissa rapidement entre mes doigts, et je
me trouvai  terre!

C'tait la corde de l'ancre, qui, balayant la surface du sol, s'tait
prise dans une crevasse, et mon ballon, dlest une dernire fois, alla
se perdre au del des mers.

Quand je revins  moi, j'tais couch chez un paysan,  Harderwick,
petite ville de la Gueldre,  quinze lieues d'Amsterdam, sur les bords
du Zuyderze.

Un miracle m'avait sauv la vie, mais mon voyage n'avait t qu'une
srie d'imprudences, faites par un fou, auxquelles je n'avais pu parer!

Que ce terrible rcit, en instruisant ceux qui me lisent, ne dcourage
donc pas les explorateurs des routes de l'air!

[Illustration]




UN HIVERNAGE DANS LES GLACES

[Illustration]


I

LE PAVILLON NOIR


Le cur de la vieille glise de Dunkerque se rveilla  cinq heures, le
12 mai 18.., pour dire, suivant son habitude, la premire basse messe 
laquelle assistaient quelques pieux pcheurs.

Vtu de ses habits sacerdotaux, il allait se rendre  l'autel, quand un
homme entra dans la sacristie, joyeux et effar  la fois. C'tait un
marin d'une soixantaine d'annes, mais encore vigoureux et solide, avec
une bonne et honnte figure.

Monsieur le cur, s'cria-t-il, halte l! s'il vous plat.

--Qu'est-ce qui vous prend donc si matin, Jean Cornbutte? rpliqua le
cur.

--Ce qui me prend?... Une fameuse envie de vous sauter au cou, tout de
mme!

--Eh bien, aprs la messe  laquelle vous allez assister....

--La messe! rpondit en riant le vieux marin. Vous croyez que vous allez
dire votre messe maintenant, et que je vous laisserai faire?

--Et pourquoi ne dirais-je pas ma messe? demanda le cur.
Expliquez-vous! Le troisime son a tint ...

--Qu'il ait tint ou non, rpliqua Jean Cornbutte, il en tintera bien
d'autres aujourd'hui, monsieur le cur, car vous m'avez promis de bnir
de vos propres mains le mariage de mon fils Louis et de ma nice Marie!

--Il est donc arriv? s'cria joyeusement le cur.

--Il ne s'en faut gure, reprit Cornbutte en se frottant les mains. La
vigie nous a signal, au lever du soleil, notre brick, que vous avez
baptis vous-mme du beau nom de _la Jeune-Hardie!_

--Je vous en flicite du fond du coeur, mon vieux Cornbutte, dit le cur
en se dpouillant de la chasuble et de l'tole. Je connais vos
conventions. Le vicaire va me remplacer, et je me tiendrai  votre
disposition pour l'arrive de votre cher fils.

--Et je vous promets qu'il ne vous fera pas jener trop longtemps!
rpondit le marin. Les bans ont dj t publis par vous-mme, et vous
n'aurez plus qu' l'absoudre des pchs qu'on peut commettre entre le
ciel et l'eau, dans les mers du Nord. Une fameuse ide que j'ai eue l,
de vouloir que la noce se fit le jour mme de l'arrive, et que mon
fils Louis ne quittt son brick que pour se rendre  l'glise!

--Allez donc tout disposer, Cornbutte.

--J'y cours, monsieur le cur.  bientt!

Le marin revint  grands pas  sa maison, situe sur le quai du port
marchand, et d'o l'on apercevait la mer du Nord, ce dont il se montrait
si fier.

Jean Cornbutte avait amass quelque bien dans son tat. Aprs avoir
longtemps command les navires d'un riche armateur du Havre, il se fixa
dans sa ville natale, o il fit construire, pour son propre compte, le
brick _la Jeune-Hardie_. Plusieurs voyages dans le Nord russirent, et
le navire trouva toujours  vendre  bon prix ses chargements de bois,
de fer et de goudron. Jean Cornbutte en cda alors le commandement  son
fils Louis, brave marin de trente ans, qui, au dire de tous les
capitaines caboteurs, tait bien le plus vaillant matelot de Dunkerque.

Louis Cornbutte tait parti, ayant un grand attachement pour Marie, la
nice de son pre, qui trouvait bien longs les jours de l'absence. Marie
avait vingt ans  peine. C'tait une belle Flamande, avec quelques
gouttes de sang hollandais dans les veines. Sa mre l'avait confie, en
mourant,  son frre Jean Cornbutte. Aussi, ce brave marin l'aimait
comme sa propre fille, et voyait dans l'union projete une source de
vrai et durable bonheur.

L'arrive du brick, signal au large des passes, terminait une
importante opration commerciale dont Jean Cornbutte attendait gros
profit. _La Jeune-Hardie_, partie depuis trois mois, revenait en dernier
lieu de Bodo, sur la cte occidentale de la Norwge, et elle avait
opr rapidement son voyage.

En rentrant au logis, Jean Cornbutte trouva toute la maison sur pied.
Marie, le front radieux, revtait ses habillements de marie.

Pourvu que le brick n'arrive pas avant nous! disait-elle.

--Hte-toi, petite, rpondit Jean Cornbutte, car les vents viennent du
nord, et _la Jeune-Hardie_ file bien, quand elle file grand largue!

--Nos amis sont-ils prvenus, mon oncle? demanda Marie.

--Ils sont prvenus!

--Et le notaire, et le cur?

--Sois tranquille! Il n'y aura que toi  nous faire attendre!

En ce moment entra le compre Clerbaut.

Eh bien! mon vieux Cornbutte, s'cria-t-il, voil de la chance! Ton
navire arrive prcisment  l'poque o le gouvernement vient de mettre
en adjudication de grandes fournitures de bois pour la marine.

--Qu'est-ce que a me fait? rpondit Jean Cornbutte. Il s'agit bien du
gouvernement!

--Sans doute, monsieur Clerbaut, dit Marie, il n'y a qu'une chose qui
nous occupe: c'est le retour de Louis.

--Je ne disconviens pas que..., rpondit le compre. Mais enfin ces
fournitures....

--Et vous serez de la noce, rpliqua Jean Cornbutte, qui interrompit le
ngociant et lui serra la main de faon  la briser.

--Ces fournitures de bois....

--Et avec tous nos amis de terre et nos amis de mer, Clerbaut. J'ai dj
prvenu mon monde, et j'inviterai tout l'quipage du brick!

--Et nous irons l'attendre sur l'estacade? demanda Marie.

--Je te crois bien, rpondit Jean Cornbutte. Nous dfilerons tous deux
par deux, violons en tte!

Les invits de Jean Cornbutte arrivrent sans tarder. Bien qu'il ft de
grand matin, pas un ne manqua  l'appel. Tous flicitrent  l'envi le
brave marin qu'ils aimaient. Pendant ce temps, Marie, agenouille,
transformait devant Dieu ses prires en remercments. Elle rentra
bientt, belle et pare, dans la salle commune, et elle eut la joue
embrasse par toutes les commres, la main vigoureusement serre par
tous les hommes; puis, Jean Cornbutte donna le signal du dpart.

Ce fut un spectacle curieux de voir cette joyeuse troupe prendre le
chemin de la mer au lever du soleil. La nouvelle de l'arrive du brick
avait circul dans le port, et bien des ttes en bonnets de nuit
apparurent aux fentres et aux portes entrebilles. De chaque ct
arrivait un honnte compliment ou un salut flatteur.

La noce atteignit l'estacade au milieu d'un concert de louanges et de
bndictions. Le temps s'tait fait magnifique, et le soleil semblait se
mettre de la partie. Un joli vent du nord faisait cumer les lames, et
quelques chaloupes de pcheurs, orientes au plus prs pour sortir du
port, rayaient la mer de leur rapide sillage entre les estacades.

Les deux jetes de Dunkerque qui prolongent le quai du port, s'avancent
loin dans la mer. Les gens de la noce occupaient toute la largeur de la
jete du nord, et ils atteignirent bientt une petite maisonnette situe
 son extrmit, o veillait le matre du port.

Le brick de Jean Cornbutte tait devenu de plus en plus visible. Le vent
frachissait, et _la Jeune-Hardie_ courait grand largue sous ses
huniers, sa misaine, sa brigantine, ses perroquets et ses cacatois. La
joie devait videmment rgner  bord comme  terre. Jean Cornbutte, une
longue-vue  la main, rpondait gaillardement aux questions de ses amis.

Voil bien mon beau brick! s'criait-il, propre et rang comme s'il
appareillait de Dunkerque! Pas une avarie! Pas un cordage de moins!

--Voyez-vous votre fils le capitaine? lui demandait-on.

--Non, pas encore. Ah! c'est qu'il est  son affaire!

--Pourquoi ne hisse-t-il pas son pavillon? demanda Clerbaut.

--Je ne sais gure, mon vieil ami, mais il a une raison sans doute.

--Votre longue-vue, mon oncle, dit Marie en lui arrachant l'instrument
des mains, je veux tre la premire  l'apercevoir!

--Mais c'est mon fils, mademoiselle!

--Voil trente ans qu'il est votre fils, rpondit en riant la jeune
fille, et il n'y que deux ans qu'il est mon fianc!

_La Jeune-Hardie_ tait entirement visible. Dj l'quipage faisait ses
prparatifs de mouillage. Les voiles hautes avaient t cargues. On
pouvait reconnatre les matelots qui s'lanaient dans les agrs. Mais
ni Marie, ni Jean Cornbutte n'avaient encore pu saluer de la main le
capitaine du brick.

Ma foi, voici le second, Andr Vasling! s'cria Clerbaut.

--Voici Fidle Misonne, le charpentier, rpondit un des assistants.

--Et notre ami Penellan! dit un autre, en faisant un signe au marin
ainsi nomm.

_La Jeune-Hardie_ ne se trouvait plus qu' trois encblures du port,
lorsqu'un pavillon noir monta  la corne de brigantine ... Il y avait
deuil  bord!

Un sentiment de terreur courut dans tous les esprits et dans le coeur de
la jeune fiance.

Le brick arrivait tristement au port, et un silence glacial rgnait sur
son pont. Bientt il eut dpass l'extrmit de l'estacade. Marie, Jean
Cornbutte et tous les amis se prcipitrent vers le quai qu'il allait
accoster, et, en un instant, ils se trouvrent  bord.

Mon fils! dit Jean Cornbutte, qui ne put articuler que ces mots.

Les marins du brick, la tte dcouverte, lui montrrent le pavillon de
deuil.

Marie poussa un cri de dtresse et tomba dans les bras du vieux
Cornbutte.

Andr Vasling avait ramen _la Jeune-Hardie_; mais Louis Cornbutte, le
fianc de Marie, n'tait plus  son bord.




II

LE PROJET DE JEAN CORNBUTTE


Ds que la jeune fille, confie aux soins de charitables amis, eut
quitt le brick, le second, Andr Vasling, apprit  Jean Cornbutte
l'affreux vnement qui le privait de revoir son fils, et que le journal
du bord rapportait en ces termes:

 la hauteur du Malstrom, 26 avril, le navire s'tant mis  la cape
par un gros temps et des vents de sud-ouest, aperut des signaux de
dtresse que lui faisait une golette sous le vent. Cette golette,
dmte de son mt de misaine, courait vers le gouffre,  sec de toiles.
Le capitaine Louis Cornbutte, voyant ce navire marcher  une perte
imminente, rsolut d'aller  bord. Malgr les reprsentations de son
quipage, il fit mettre la chaloupe  la mer, y descendit avec le
matelot Cortrois et Pierre Nouquet le timonier. L'quipage les suivit
des yeux, jusqu'au moment o ils disparurent au milieu de la brume. La
nuit arriva. La mer devint de plus en plus mauvaise. _La Jeune-Hardie_,
attire par les courants qui avoisinent ces parages, risquait d'aller
s'engloutir dans le Malstrom. Elle fut oblige de fuir vent arrire. En
vain croisa-t-elle pendant quelques jours sur le lieu du sinistre: la
chaloupe du brick, la golette, le capitaine Louis et les deux matelots
ne reparurent pas. Andr Vasling assembla alors l'quipage, prit le
commandement du navire et fit voile vers Dunkerque.

Jean Cornbutte, aprs avoir lu ce rcit, sec comme un simple fait de
bord, pleura longtemps, et s'il eut quelque consolation, elle vint de
cette pense que son fils tait mort en voulant secourir ses semblables.
Puis, le pauvre pre quitta ce brick, dont la vue lui faisait mal, et il
rentra dans sa maison dsole.

Cette triste nouvelle se rpandit aussitt dans tout Dunkerque. Les
nombreux amis du vieux marin vinrent lui apporter leurs vives et
sincres condolances. Puis, les matelots de _la Jeune-Hardie_ donnrent
les dtails les plus complets sur cet vnement, et Andr Vasling dut
raconter  Marie, dans tous ses dtails, le dvouement de son fianc.

Jean Cornbutte rflchit, aprs avoir pleur, et le lendemain mme du
mouillage, voyant entrer Andr Vasling chez lui, il lui dit:

tes-vous bien sr, Andr, que mon fils ait pri?

--Hlas! oui, monsieur Jean! rpondit Andr Vasling.

--Et avez-vous bien fait toutes les recherches voulues pour le
retrouver?

--Toutes, sans contredit, monsieur Cornbutte! Mais il n'est
malheureusement que trop certain que ses deux matelots et lui ont t
engloutis dans le gouffre du Malstrom.

--Vous plairait-il, Andr, de garder le commandement en second du
navire?

--Cela dpendra du capitaine, monsieur Cornbutte.

--Le capitaine, ce sera moi, Andr, rpondit le vieux marin. Je vais
rapidement dcharger mon navire, composer mon quipage et courir  la
recherche de mon fils!

--Votre fils est mort! rpondit Andr Vasling en insistant.

--C'est possible, Andr, rpliqua vivement Jean Cornbutte, mais il est
possible aussi qu'il se soit sauv. Je veux fouiller tous les ports de
la Norwge, o il a pu tre pouss, et, quand j'aurai la certitude de ne
plus jamais le revoir, alors, seulement, je reviendrai mourir ici!

Andr Vasling, comprenant que cette dcision tait inbranlable,
n'insista plus et se retira.

Jean Cornbutte instruisit aussitt sa nice de son projet, et il vit
briller quelques lueurs d'esprance  travers ses larmes. Il n'tait pas
encore venu  l'esprit de la jeune fille que la mort de son fianc put
tre problmatique; mais  peine ce nouvel espoir fut-il jet dans son
coeur, qu'elle s'y abandonna sans rserve.

Le vieux marin dcida que _la Jeune-Hardie_ reprendrait aussitt la mer.
Ce brick, solidement construit, n'avait aucune avarie  rparer. Jean
Cornbutte fit publier que s'il plaisait  ses matelots de s'y
rembarquer, rien ne serait chang  la composition de l'quipage. Il
remplacerait seulement son fils dans le commandement du navire.

Pas un des compagnons de Louis Cornbutte ne manqua  l'appel, et il y
avait l de hardis marins, Alain Turquiette, le charpentier Fidle
Misonne, le Breton Penellan, qui remplaait Pierre Nouquet comme
timonier de _la Jeune-Hardie_, et puis Gradlin, Aupic, Gervique,
matelots courageux et prouvs.

Jean Cornbutte proposa de nouveau  Andr Vasling de reprendre son rang
 bord. Le second du brick tait un manoeuvrier habile, qui avait fait
ses preuves en ramenant _la Jeune-Hardie_  bon port. Cependant, on ne
sait pour quel motif, Andr Vasling fit quelques difficults, et demanda
 rflchir.

Comme vous voudrez, Andr Vasling, rpondit Cornbutte. Souvenez-vous
seulement que, si vous acceptez, vous serez le bienvenu parmi nous.

Jean Cornbutte avait un homme dvou dans le Breton Penellan, qui fut
longtemps son compagnon de voyage. La petite Marie passait autrefois les
longues soires d'hiver dans les bras du timonier, pendant que celui-ci
demeurait  terre. Aussi avait-il conserv pour elle une amiti de pre,
que la jeune fille lui rendait en amour filial. Penellan pressa de tout
son pouvoir l'armement du brick, d'autant plus que, selon lui, Andr
Vasling n'avait peut-tre pas fait toutes les recherches possibles pour
retrouver les naufrags, bien qu'il ft excus par la responsabilit
qui pesait sur lui comme capitaine.

Huit jours ne s'taient pas couls que _la Jeune-Hardie_ se trouvait
prte  reprendre la mer. Au lieu de marchandises, elle fut compltement
approvisionne de viandes sales, de biscuits, de barils de farine, de
pommes de terre, de porc, de vin, d'eau-de-vie, de caf, de th, de
tabac.

Le dpart fut fix au 22 mai. La veille au soir, Andr Vasling, qui
n'avait pas encore rendu rponse  Jean Cornbutte, se rendit  son
logis. Il tait encore indcis et ne savait quel parti prendre.

Jean Cornbutte n'tait pas chez lui, bien que la porte de sa maison ft
ouverte. Andr Vasling pntra dans la salle commune attenante  la
chambre de la jeune fille, et, l, le bruit d'une conversation anime
frappa son oreille. Il couta attentivement et reconnut les voix de
Penellan et de Marie.

Sans doute la discussion se prolongeait dj depuis quelque temps, car
la jeune fille semblait opposer une inbranlable fermet aux
observations du marin breton.

Quel ge a mon oncle Cornbutte? disait Marie.

--Quelque chose comme soixante ans, rpondait Penellan.

--Eh bien! ne va-t-il pas affronter des dangers pour retrouver son fils?

--Notre capitaine est un homme solide encore, rpliquait le marin. Il a
un corps de bois de chne et des muscles durs comme une barre de
rechange! Aussi, je ne suis point effray de lui voir reprendre la mer!

--Mon bon Penellan, reprit Marie, on est forte quand on aime!
D'ailleurs, j'ai pleine confiance dans l'appui du Ciel. Vous me
comprenez et vous me viendrez en aide!

--Non! disait Penellan. C'est impossible, Marie! Qui sait o nous
driverons, et quels maux il nous faudra souffrir! Combien ai-je vu
d'hommes vigoureux laisser leur vie dans ces mers!

--Penellan, reprit la jeune fille, il n'en sera ni plus ni moins, et si
vous me refusez, je croirai que vous ne m'aimez plus!

Andr Vasling avait compris la rsolution de la jeune fille. Il
rflchit un instant, et son parti fut pris.

Jean Cornbutte, dit-il, en s'avanant vers le vieux marin qui entrait,
je suis des vtres. Les causes qui m'empchaient d'embarquer ont
disparu, et vous pouvez compter sur mon dvouement.

--Je n'avais jamais dout de vous, Andr Vasling, rpondit Jean
Cornbutte en lui prenant la main. Marie! mon enfant! dit-il  voix
haute.

Marie et Penellan parurent aussitt.

Nous appareillerons demain au point du jour avec la mare tombante, dit
le vieux marin. Ma pauvre Marie, voici la dernire soire que nous
passerons ensemble!

--Mon oncle, s'cria Marie en tombant dans les bras de Jean Cornbutte.

--Marie! Dieu aidant, je te ramnerai ton fianc!

--Oui, nous retrouverons Louis! ajouta Andr Vasling.

--Vous tes donc des ntres? demanda vivement Penellan.

--Oui, Penellan, Andr Vasling sera mon second, rpondit Jean Cornbutte.

--Oh! oh! fit le Breton d'un air singulier.

--Et ses conseils nous seront utiles, car il est habile et entreprenant.

--Mais vous-mme, capitaine, rpondit Andr Vasling, vous nous en
remontrerez  tous, car il y a encore en vous autant de vigueur que de
savoir.

--Eh bien, mes amis,  demain. Rendez-vous  bord et prenez les
dernires dispositions. Au revoir, Andr, au revoir, Penellan!

Le second et le matelot sortirent ensemble. Jean Cornbutte et Marie
demeurrent en prsence l'un de l'autre. Bien des larmes furent
rpandues pendant cette triste soire. Jean Cornbutte, voyant Marie si
dsole, rsolut de brusquer la sparation en quittant le lendemain la
maison sans la prvenir. Aussi, ce soir-l mme, lui donna-t-il son
dernier baiser, et  trois heures du matin il fut sur pied.

Ce dpart avait attir sur l'estacade tous les amis du vieux marin. Le
cur, qui devait bnir l'union de Marie et de Louis, vint donner une
dernire bndiction au navire. De rudes poignes de main furent
silencieusement changes, et Jean Cornbutte monta  bord.

L'quipage tait au complet. Andr Vasling donna les derniers ordres.
Les voiles furent largues, et le brick s'loigna rapidement par une
bonne brise de nord-ouest, tandis que le cur, debout au milieu des
spectateurs agenouills, remettait ce navire entre les mains de Dieu.

O va ce navire? Il suit la route prilleuse sur laquelle se sont perdus
tant de naufrags! Il n'a pas de destination certaine! Il doit
s'attendre  tous les prils, et savoir les braver sans hsitation! Dieu
seul sait o il lui sera donn d'aborder! Dieu le conduise!




III

LUEUR D'ESPOIR


 cette poque de l'anne, la saison tait favorable, et l'quipage put
esprer arriver promptement sur le lieu du naufrage.

Le plan de Jean Cornbutte se trouvait naturellement trac. Il comptait
relcher aux les Fero, o le vent du nord pouvait avoir port les
naufrags; puis, s'il acqurait la certitude qu'ils n'avaient t
recueillis dans aucun port de ces parages, il devait porter ses
recherches au del de la mer du Nord, fouiller toute la cte occidentale
de la Norwge, jusqu' Bodo, le lieu le plus rapproch du naufrage, et
au del, s'il le fallait.

Andr Vasling pensait, contrairement  l'avis du capitaine, que les
ctes de l'Islande devaient plutt tre explores; mais Penellan fit
observer que, lors de la catastrophe, la bourrasque venait de l'ouest;
ce qui, tout en donnant l'espoir que les malheureux n'avaient pas t
entrans vers le gouffre du Malstrom, permettait de supposer qu'ils
s'taient jets  la cte de Norwge.

Il fut donc rsolu que l'on suivrait ce littoral d'aussi prs que
possible, afin de reconnatre quelques traces de leur passage.

Le lendemain du dpart, Jean Cornbutte, la tte penche sur une carte,
tait abm dans ses rflexions, quand une petite main s'appuya sur son
paule, et une douce voix lui dit  l'oreille:

Ayez bon courage, mon oncle!

Il se retourna et demeura stupfait. Marie l'entourait de ses bras.

Marie! ma fille  bord! s'cria-t-il.

--La femme peut bien aller chercher son mari, quand le pre s'embarque
pour sauver son enfant!

--Malheureuse Marie! Comment supporteras-tu nos fatigues? Sais-tu bien
que ta prsence peut nuire  nos recherches?

--Non, mon oncle, car je suis forte!

--Qui sait o nous serons entrans, Marie! Vois cette carte! Nous
approchons de ces parages si dangereux, mme pour nous autres marins,
endurcis  toutes les fatigues de la mer! Et toi, faible enfant!

--Mais, mon oncle, je suis d'une famille de marins! Je suis faite aux
rcits de combats et de temptes! Je suis prs de vous et de mon vieil
ami Penellan!

--Penellan! C'est lui qui t'a cache  bord!

--Oui, mon oncle, mais seulement quand il a vu que j'tais dcide  le
faire sans son aide.

--Penellan! cria Jean Cornbutte.

Penellan entra.

Penellan, il n'y a pas  revenir sur ce qui est fait, mais souviens-toi
que tu es responsable de l'existence de Marie!

--Soyez tranquille, capitaine, rpondit Penellan. La petite a force et
courage, et elle nous servira d'ange gardien. Et puis, capitaine, vous
connaissez mon ide: tout est pour le mieux dans ce monde.

La jeune fille fut installe dans une cabine, que les matelots
disposrent pour elle en peu d'instants et qu'ils rendirent aussi
confortable que possible.

Huit jours plus tard, _la Jeune-Hardie_ relchait aux Fero, mais les
plus minutieuses explorations demeurrent sans fruit. Aucun naufrag,
aucun dbris de navire n'avait t recueilli sur les ctes. La nouvelle
mme de l'vnement y tait entirement inconnue. Le brick reprit donc
son voyage, aprs dix jours de relche, vers le 10 juin. L'tat de la
mer tait bon, les vents fermes. Le navire fut rapidement pouss vers
les ctes de Norwge, qu'il explora sans plus de rsultat.

Jean Cornbutte rsolut de se rendre  Bodo. Peut-tre apprendrait-il l
le nom du navire naufrag au secours duquel s'taient prcipits Louis
Cornbutte et ses deux matelots.

Le 30 juin, le brick jetait l'ancre dans ce port

L, les autorits remirent  Jean Cornbutte une bouteille trouve  la
cte, et qui renfermait un document ainsi conu:

Ce 26 avril,  bord du _Froern_, aprs avoir t accosts par la
chaloupe de _la Jeune-Hardie_, nous sommes entrans par les courants
vers les glaces! Dieu ait piti de nous!

Le premier mouvement de Jean Cornbutte fut de remercier le Ciel. Il se
croyait sur les traces de son fils! Ce _Froern_ tait une golette
norwgienne dont on n'avait plus de nouvelles, mais qui avait t
videmment entrane dans le Nord.

Il n'y avait pas  perdre un jour. _La Jeune-Hardie_ fut aussitt mise
en tat d'affronter les prils des mers polaires. Fidle Misonne le
charpentier la visita scrupuleusement et s'assura que sa construction
solide pourrait rsister au choc des glaons.

Par les soins de Penellan, qui avait dj fait la pche de la baleine
dans les mers arctiques, des couvertures de laine, des vtements
fourrs, de nombreux mocassins en peau de phoque et le bois ncessaire 
la fabrication de traneaux destins  courir sur les plaines de glaces,
furent embarqus  bord. On augmenta, sur une grande proportion, les
approvisionnements d'esprit-de-vin et de charbon de terre, car il tait
possible que l'on ft forc d'hiverner sur quelque point de la cte
gronlandaise. On se procura galement,  grand prix et  grand'peine,
une certaine quantit de citrons, destins  prvenir ou gurir le
scorbut, cette terrible maladie qui dcime les quipages dans les
rgions glaces. Toutes les provisions de viandes sales, de biscuits,
d'eau-de-vie, augmentes dans une prudente mesure, commencrent  emplir
une partie de la cale du brick, car la cambuse n'y pouvait plus suffire.
On se munit galement d'une grande quantit de pemmican, prparation
indienne qui concentre, beaucoup d'lments nutritifs sous un petit
volume.

D'aprs les ordres de Jean Cornbutte, on embarqua  bord de _la
Jeune-Hardie_ des scies, destines  couper les champs de glaces, ainsi
que des piques et des coins propres  les sparer. Le capitaine se
rserva de prendre, sur la cte gronlandaise, les chiens ncessaires au
tirage des traneaux.

Tout l'quipage fut employ  ces prparatifs et dploya une grande
activit. Les matelots Aupic, Gervique et Gradlin suivaient avec
empressement les conseils du timonier Penellan, qui, ds ce moment, les
engagea  ne point s'habituer aux vtements de laine, quoique la
temprature ft dj basse sous ces latitudes, situes au-dessus du
cercle polaire.

Penellan observait, sans en rien dire, les moindres actions d'Andr
Vasling. Cet homme, Hollandais d'origine, venait on ne sait d'o, et,
bon marin du reste, il avait fait deux voyages  bord de _la
Jeune-Hardie_. Penellan ne pouvait encore lui rien reprocher, si ce
n'est d'tre trop empress auprs de Marie, mais il le surveillait de
prs.

Grce  l'activit de l'quipage, le brick fut arm vers le 16 juillet,
quinze jours aprs son arrive  Bodo. C'tait alors l'poque favorable
pour tenter des explorations dans les mers arctiques. Le dgel s'oprait
depuis deux mois, et les recherches pouvaient tre pousses plus avant.
_La Jeune-Hardie_ appareilla donc et se dirigea sur le cap Brewster,
situ sur la cte orientale du Gronland, par le soixante-dixime degr
de latitude.




IV

DANS LES PASSES


Vers le 23 juillet, un reflet, lev au-dessus de la mer, annona les
premiers bancs de glaces qui, sortant alors du dtroit de Davis, se
prcipitaient dans l'Ocan.  partir de ce moment, une surveillance
trs-active fut recommande aux vigies, car il importait de ne point se
heurter  ces masses normes.

L'quipage fut divis en deux quarts: le premier fut compos de Fidle
Misonne, de Gradlin et de Gervique; le second, d'Andr Vasling, d'Aupic
et de Penellan. Ces quarts ne devaient durer que deux heures, car sous
ces froides rgions la force de l'homme est diminue de moiti. Bien que
_la Jeune-Hardie_ ne ft encore que par le soixante-troisime degr de
latitude, le thermomtre marquait dj neuf degrs centigrades
au-dessous de zro.

La pluie et la neige tombaient souvent en abondance. Pendant les
claircies, quand le vent ne soufflait pas trop violemment, Marie
demeurait sur le pont, et ses yeux s'accoutumaient  ces rudes scnes
des mers polaires.

Le 1er aot, elle se promenait  l'arrire du brick et causait avec son
oncle, Andr Vasling et Penellan. _La Jeune-Hardie_ entrait alors dans
une passe large de trois milles,  travers laquelle des trains de
glaons briss descendaient rapidement vers le sud.

Quand apercevrons-nous la terre? demanda la jeune fille.

--Dans trois ou quatre jours au plus tard, rpondit Jean Cornbutte.

--Mais y trouverons-nous de nouveaux indices du passage de mon pauvre
Louis?

--Peut-tre, ma fille, mais je crains bien que nous ne soyons encore
loin du terme de notre voyage. Il est  craindre que le _Froern_ n'ait
t entran plus au nord!

--Cela doit tre, ajouta Andr Vasling, car cette bourrasque qui nous a
spars du navire norvgien a dur trois jours, et en trois jours un
navire fait bien de la route, quand il est dsempar au point de ne
pouvoir rsister au vent!

--Permettez-moi de vous dire, monsieur Vasling, riposta Penellan, que
c'tait au mois d'avril, que le dgel n'tait pas commenc alors, et
que, par consquent, le _Froern_ a d tre arrt promptement par les
glaces ...

--Et sans doute bris en mille pices, rpondit le second, puisque son
quipage ne pouvait plus manoeuvrer!

--Mais ces plaines de glaces, rpondit Penellan, lui offraient un moyen
facile de gagner la terre, dont il ne pouvait tre loign.

--Esprons, dit Jean Cornbutte en interrompant une discussion qui se
renouvelait journellement entre le second et le timonier. Je crois que
nous verrons la terre avant peu.

--La voil! s'cria Marie. Voyez ces montagnes!

--Non, mon enfant, rpondit Jean Cornbutte. Ce sont des montagnes de
glaces, les premires que nous rencontrons. Elles nous broieraient comme
du verre, si nous nous laissions prendre entre elles. Penellan et
Vasling, veillez  la manoeuvre.

Ces masses flottantes, dont plus de cinquante apparaissaient alors 
l'horizon, se rapprochrent peu  peu du brick. Penellan prit le
gouvernail, et Jean Cornbutte, mont sur les barres du petit perroquet,
indiqua la route  suivre.

Vers le soir, le brick fut tout  fait engag dans ces cueils mouvants,
dont la force d'crasement est irrsistible. Il s'agissait alors de
traverser cette flotte de montagnes, car la prudence commandait de se
porter en avant. Une autre difficult s'ajoutait  ces prils: on ne
pouvait constater utilement la direction du navire, tous les points
environnants se dplaant sans cesse et n'offrant aucune perspective
stable. L'obscurit s'augmenta bientt avec le brouillard. Marie
descendit dans sa cabine, et, sur l'ordre du capitaine, les huit hommes
de l'quipage durent rester sur le pont. Ils taient arms de longues
gaffes garnies de pointes de fer, pour prserver le navire du choc des
glaces.

_La Jeune-Hardie_ entra bientt dans une passe si troite, que souvent
l'extrmit de ses vergues fut froisse par les montagnes en drive, et
que ses bouts-dehors durent tre rentrs. On fut mme oblig d'orienter
la grande vergue  toucher les haubans. Heureusement, cette mesure ne
fit rien perdre au brick de sa vitesse, car le vent ne pouvait atteindre
que les voiles suprieures, et celles-ci suffirent  le pousser
rapidement. Grce  la finesse de sa coque, il s'enfona dans ces
valles qu'emplissaient des tourbillons de pluie, tandis que les glaons
s'entrechoquaient avec de sinistres craquements.

Jean Cornbutte redescendit sur le pont. Ses regards ne pouvaient percer
les tnbres environnantes. Il devint ncessaire de carguer les voiles
hautes, car le navire menaait de toucher, et, dans ce cas, il et t
perdu.

Maudit voyage! grommelait Andr Vasling au milieu des matelots de
l'avant, qui, la gaffe en main, vitaient les chocs les plus menaants.

--Le fait est que si nous en chappons, nous devrons une belle chandelle
 Notre-Dame des Glaces! rpondit Aupic.

--Qui sait ce qu'il y a de montagnes flottantes  traverser encore?
ajouta le second.

--Et qui se doute de ce que nous trouverons derrire? reprit le matelot.

--Ne cause donc pas tant, bavard, dit Gervique, et veille  ton bord.
Quand nous serons passs, il sera temps de grogner! Gare  ta gaffe!

En ce moment, un norme bloc de glace, engag dans l'troite passe que
suivait _la Jeune-Hardie_, filait rapidement  contre-bord, et il parut
impossible de l'viter, car elle barrait toute la largeur du chenal, et
le brick se trouvait dans l'impossibilit de virer.

Sens-tu la barre? demanda Jean Cornbutte  Penellan.

--Non, capitaine! Le navire ne gouverne plus!

--Oh! garons, cria le capitaine  son quipage, n'ayez pas peur, et
arcboutez solidement vos gaffes contre le plat-bord!

Le bloc avait soixante pieds de haut  peu prs, et s'il se jetait sur
le brick, le brick tait broy. Il y eut un indfinissable moment
d'angoisse, et l'quipage reflua vers l'arrire, abandonnant son poste,
malgr les ordres du capitaine.

Mais au moment o ce bloc n'tait plus qu' une demi-encablure de _la
Jeune Hardie_, un bruit sourd se fit entendre, et une vritable trombe
d'eau tomba d'abord sur l'avant du navire, qui s'leva ensuite sur le
dos d'une vague norme.

Un cri de terreur fut jet par tous les matelots; mais quand leurs
regards se portrent vers l'avant, le bloc avait disparu, la passe tait
libre, et au del, une immense plaine d'eau, claire par les derniers
rayons du jour, assurait une facile navigation.

Tout est pour le mieux! s'cria Penellan. Orientons nos huniers et
notre misaine!

Un phnomne, trs-commun dans ces parages, venait de se produire.
Lorsque ces masses flottantes se dtachent les unes des autres 
l'poque du dgel, elles voguent dans un quilibre parfait; mais en
arrivant dans l'Ocan, o l'eau est relativement plus chaude, elles ne
tardent pas  se miner  leur base, qui se fond peu  peu et qui
d'ailleurs est branle par le choc des autres glaons. Il vient donc un
moment o le centre de gravit de ces masses se trouve dplac, et alors
elles culbutent entirement. Seulement, si ce bloc se ft retourn deux
minutes plus tard, il se prcipitait sur le brick et l'effondrait dans
sa chute.




V

L'LE LIVERPOOL


Le brick voguait alors dans une mer presque entirement libre. 
l'horizon seulement, une lueur blanchtre, sans mouvement cette fois,
indiquait la prsence de plaines immobiles.

Jean Cornbutte se dirigeait toujours sur le cap Brewster, et
s'approchait dj des rgions o la temprature est excessivement
froide, car les rayons du soleil n'y arrivent que trs-affaiblis par
leur obliquit.

Le 3 aot, le brick se retrouva en prsence de glaces immobiles et unies
entre elles. Les passes n'avaient souvent qu'une encblure de largeur,
et _la Jeune-Hardie_ tait force de faire mille dtours qui la
prsentaient parfois debout au vent.

Penellan s'occupait avec un soin paternel de Marie, et, malgr le froid,
il l'obligeait  venir tous les jours passer deux ou trois heures sur le
pont, car l'exercice devenait une des conditions indispensables de la
sant.

Le courage de Marie, d'ailleurs, ne faiblissait pas. Elle rconfortait
mme les matelots du brick par ses paroles, et tous prouvaient pour
elle une vritable adoration. Andr Vasling se montrait plus empress
que jamais, et il recherchait toutes les occasions de s'entretenir avec
elle; mais la jeune fille, par une sorte de pressentiment, n'accueillait
ses services qu'avec une certaine froideur. On comprend aisment que
l'avenir, bien plus que le prsent, tait l'objet des conversations
d'Andr Vasling, et qu'il ne cachait pas le peu de probabilits
qu'offrait le sauvetage des naufrags. Dans sa pense, leur perte tait
maintenant un fait accompli, et la jeune fille devait ds lors remettre
entre les mains de quelque autre le soin de son existence.

Cependant, Marie n'avait pas encore compris les projets d'Andr Vasling,
car, au grand ennui de ce dernier ces conversations ne pouvaient se
prolonger. Penellan trouvait toujours moyen d'intervenir et de dtruire
l'effet des propos d'Andr Vasling par les paroles d'espoir qu'il
faisait entendre.

Marie, d'ailleurs, ne demeurait pas inoccupe. D'aprs les conseils du
timonier, elle prpara ses habits d'hiver, et il fallut qu'elle changet
tout  fait son accoutrement. La coupe de ses vtements de femme ne
convenait pas sous ces latitudes froides. Elle se fit donc une espce de
pantalon fourr, dont les pieds taient garnis de peau de phoque, et ses
jupons troits ne lui vinrent plus qu' mi-jambe, afin de pas tre en
contact avec ces couches de neige, dont l'hiver allait couvrir les
plaines de glace. Une mante en fourrure, troitement ferme  la taille
et garnie d'un capuchon, lui protgea le haut du corps.

Dans l'intervalle de leurs travaux, les hommes de l'quipage se
confectionnrent aussi des vtements capables de les abriter du froid.
Ils firent en grande quantit de hautes bottes en peau de phoque, qui
devaient leur permettre de traverser impunment les neiges pendant leurs
voyages d'exploration. Ils travaillrent ainsi tout le temps que dura
cette navigation dans les passes.

Andr Vasling, trs-adroit tireur, abattit plusieurs fois des oiseaux
aquatiques, dont les bandes innombrables voltigeaient autour du navire.
Une espce d'eiderduks et des ptarmigans fournirent  l'quipage une
chair excellente, qui le reposa des viandes sales.

Enfin le brick, aprs mille dtours, arriva en vue du cap Brewster. Une
chaloupe fut mise  la mer. Jean Cornbutte et Penellan gagnrent la
cte, qui tait absolument dserte.

Aussitt, le brick se dirigea sur l'le Liverpool, dcouverte, en 1821,
par le capitaine Scoresby, et l'quipage poussa des acclamations, en
voyant les naturels accourir sur la plage. Les communications
s'tablirent aussitt, grce  quelques mots de leur langue que
possdait Penellan et  quelques phrases usuelles qu'eux-mmes avaient
apprises des baleiniers qui frquentaient ces parages.

Ces Gronlandais taient petits et trapus; leur taille ne dpassait pas
quatre pieds dix pouces; ils avaient le teint rougetre, la face ronde
et le front bas; leurs cheveux, plats et noirs, retombaient sur leur
dos; leurs dents taient gtes, et ils paraissaient affects de cette
sorte de lpre particulire aux tribus ichthyophages.

En change de morceaux de fer et de cuivre, dont ils sont extrmement
avides, ces pauvres gens apportaient des fourrures d'ours, des peaux de
veaux marins, de chiens marins, de loups de mer et de tous ces animaux
gnralement compris sous le nom de phoques. Jean Cornbutte obtint 
trs-bas prix ces objets, qui allaient devenir pour lui d'une si grande
utilit.

Le capitaine fit alors comprendre aux naturels qu'il tait  la
recherche d'un navire naufrag, et il leur demanda s'ils n'en avaient
pas quelques nouvelles. L'un d'eux traa immdiatement sur la neige une
sorte de navire et indiqua qu'un btiment de cette espce avait t, il
y a trois mois, emport dans la direction du nord; il indiqua aussi que
le dgel et la rupture des champs de glaces les avaient empchs d'aller
 sa dcouverte, et, en effet, leurs pirogues fort lgres, qu'ils
manoeuvrent  la pagaye, ne pouvaient tenir la mer dans ces conditions.

Ces nouvelles, quoique imparfaites, ramenrent l'esprance dans le coeur
des matelots, et Jean Cornbutte n'eut pas de peine  les entraner plus
avant dans la mer polaire.

Avant de quitter l'le Liverpool, le capitaine fit emplette d'un
attelage de six chiens esquimaux qui se furent bientt acclimats 
bord. Le navire leva l'ancre le 10 aot au matin, et, par une forte
brise, il s'enfona dans les passes du nord.

On tait alors parvenu aux plus longs jours de l'anne, c'est--dire
que, sous ces latitudes leves, le soleil, qui ne se couchait pas,
atteignait le plus haut point des spirales qu'il dcrivait au-dessus de
l'horizon.

Cette absence totale de nuit n'tait pourtant pas trs-sensible, car la
brume, la pluie et la neige entouraient parfois le navire de vritables
tnbres.

Jean Cornbutte, dcid  aller aussi avant que possible, commena 
prendre ses mesures d'hygine. L'entrepont fut parfaitement clos, et
chaque matin seulement on prit soin d'en renouveler l'air par des
courants. Les poles furent installs, et les tuyaux disposs de faon 
donner le plus de chaleur possible. On recommanda aux hommes de
l'quipage de ne porter qu'une chemise de laine par-dessus leur chemise
de coton, et de fermer hermtiquement leur casaque de peau. Du reste,
les feux ne furent pas encore allums, car il importait de rserver les
provisions de bois et de charbon de terre pour les grands froids.

Les boissons chaudes, telles que le caf et le th, furent distribues
rgulirement aux matelots matin et soir, et comme il tait utile de se
nourrir de viandes, on fit la chasse aux canards et aux sarcelles, qui
abondent dans ces parages.

Jean Cornbutte installa aussi, au sommet du grand mt, un nid de
corneilles, sorte de tonneau dfonc par un bout, dans lequel se tint
constamment une vigie pour observer les plaines de glace.

Deux jours aprs que le brick eut perdu de vue l'le Liverpool, la
temprature se refroidit subitement sous l'influence d'un vent sec.
Quelques indices de l'hiver furent aperus. _La Jeune-Hardie_ n'avait
pas un moment  perdre, car bientt la route devait lui tre absolument
ferme. Elle s'avana donc  travers les passes que laissaient entre
elles des plaines ayant jusqu' trente pieds d'paisseur.

Le 3 septembre au matin, _la Jeune-Hardie_ parvint  la hauteur de la
baie de Gal-Hamkes. La terre se trouvait alors  trente milles sous le
vent. Ce fut la premire fois que le brick s'arrta devant un banc de
glace qui ne lui offrait aucun passage et gui mesurait au moins un mille
de largeur. Il fallut donc employer les scies pour couper la glace.
Penellan, Aupic, Gradlin et Turquiette furent prposs  la manoeuvre de
ces scies, qu'on avaient installes en dehors du navire. Le trac des
coupures fut fait de telle sorte que le courant pt emporter les
glaons dtachs du banc. Tout l'quipage runi mit prs de vingt heures
 ce travail. Les hommes prouvaient une peine extrme  se maintenir
sur la glace; souvent ils taient forcs de se mettre dans l'eau jusqu'
mi-corps, et leurs vtements de peau de phoque ne les prservaient que
trs-imparfaitement de l'humidit.

D'ailleurs, sous ces latitudes leves, tout travail excessif est
bientt suivi d'une fatigue absolue, car la respiration manque
promptement, et le plus robuste est forc de s'arrter souvent.

Enfin la navigation redevint libre, et le brick fut remorqu au del du
banc qui l'avait si longtemps retenu.




VI

LE TREMBLEMENT DE GLACES


Pendant quelques jours encore, _la Jeune-Hardie_ lutta contre
d'insurmontables obstacles. L'quipage eut presque toujours la scie  la
main, et souvent mme on fut forc d'employer la poudre pour faire
sauter les normes blocs de glaces qui coupaient le chemin.

Le 12 septembre, la mer n'offrit plus qu'une plaine solide, sans issue,
sans passe, qui entourait le navire de tous cts, de sorte qu'il ne
pouvait ni avancer ni reculer. La temprature se maintenait, en moyenne,
 seize degrs au-dessous de zro. Le moment de l'hivernage tait donc
venu, et la saison d'hiver arrivait avec ses souffrances et ses dangers.

_La Jeune-Hardie_ se trouvait alors  peu prs par le vingt et unime
degr de longitude ouest et le soixante-seizime degr de latitude nord,
 l'entre de la baie de Gal-Hamkes.

Jean Cornbutte fit ses premiers prparatifs d'hivernage. Il s'occupa
d'abord de trouver une crique dont la position mt son navire  l'abri
des coups de vent et des grandes dbcles. La terre, qui devait tre 
une dizaine de milles dans l'ouest, pouvait seule lui offrir de srs
abris, qu'il rsolut d'aller reconnatre.

Le 12 septembre, il se mit en marche, accompagn d'Andr Vasling, de
Penellan et des deux matelots Gradlin et Turquiette. Chacun portait des
provisions pour deux jours, car il n'tait pas probable que leur
excursion se prolonget au del, et ils s'taient munis de peaux de
buffle, sur lesquelles ils devaient se coucher.

La neige, qui avait tomb en grande abondance et dont la surface n'tait
pas gele, les retarda considrablement. Ils enfonaient souvent jusqu'
mi-corps, et ne pouvaient, d'ailleurs, s'avancer qu'avec une extrme
prudence, s'ils ne voulaient pas tomber dans les crevasses. Penellan,
qui marchait en tte, sondait soigneusement chaque dpression du sol
avec son bton ferr.

Vers les cinq heures du soir, la brume commena  s'paissir, et la
petite troupe dut s'arrter. Penellan s'occupa de chercher un glaon qui
pt les abriter du vent, et, aprs s'tre un peu restaurs, tout en
regrettant de ne pas avoir quelque chaude boisson, ils tendirent leur
peau de buffle sur la neige, s'en envelopprent, se serrrent les uns
prs des autres, et le sommeil l'emporta bientt sur la fatigue.

Le lendemain matin, Jean Cornbutte et ses compagnons taient ensevelis
sous une couche de neige de plus d'un pied d'paisseur. Heureusement
leurs peaux, parfaitement impermables, les avaient prservs, et cette
neige avait mme contribu  conserver leur propre chaleur, qu'elle
empchait de rayonner au dehors.

Jean Cornbutte donna aussitt le signal du dpart, et, vers midi, ses
compagnons et lui aperurent enfin la cte, qu'ils eurent d'abord
quelque peine  distinguer. De hauts blocs de glaces, taills
perpendiculairement, se dressaient sur le rivage; leurs sommets varis,
de toutes formes et de toutes tailles, reproduisaient en grand les
phnomnes de la cristallisation. Des myriades d'oiseaux aquatiques
s'envolrent  l'approche des marins, et les phoques, qui taient
tendus paresseusement sur la glace, plongrent avec prcipitation.

Ma foi! dit Penellan, nous ne manquerons ni de fourrures ni de gibier!

--Ces animaux-l, rpondit Jean Cornbutte, ont tout l'air d'avoir reu
dj la visite des hommes, car, dans des parages entirement inhabits,
ils ne seraient pas si sauvages.

--Il n'y a que des Gronlandais qui frquentent ces terres, rpliqua
Andr Vasling.

--Je ne vois cependant aucune trace de leur passage, ni le moindre
campement, ni la moindre hutte! rpondit Penellan, en gravissant un pic
lev.--Oh! capitaine, s'cria-t-il, venez donc! J'aperois une pointe
de terre qui nous prservera joliment des vents du nord-est.

--Par ici, mes enfants! dit Jean Cornbutte.

Ses compagnons le suivirent, et tous rejoignirent bientt Penellan. Le
marin avait dit vrai. Une pointe de terre assez leve s'avanait comme
un promontoire, et, en se recourbant vers la cte, elle formait une
petite haie d'un mille de profondeur au plus. Quelques glaces mouvantes,
brises par cette pointe, flottaient au milieu, et la mer, abrite
contre les vents les plus froids, ne se trouvait pas encore entirement
prise.

Ce lieu d'hivernage tait excellent. Restait  y conduire le navire. Or,
Jean Cornbutte remarqua que la plaine de glace avoisinante tait d'une
grande paisseur, et il paraissait fort difficile, ds lors, de creuser
un canal pour conduire le brick  sa destination. Il fallait donc
chercher quelque autre crique, mais ce fut en vain que Jean Cornbutte
s'avana vers le nord. La cte restait droite et abrupte sur une grande
longueur, et, au del de la pointe, elle se trouvait directement expose
aux coups de vent de l'est. Cette circonstance dconcerta le capitaine,
d'autant plus qu'Andr Vasling fit valoir combien la situation tait
mauvaise en s'appuyant sur des raisons premptoires. Penellan eut
beaucoup de peine  se prouver  lui-mme que, dans cette conjecture,
tout ft pour le mieux.

Le brick n'avait donc plus que la chance de trouver un lieu d'hivernage
sur la partie mridionale de la cte. C'tait revenir sur ses pas, mais
il n'y avait pas  hsiter. La petite troupe reprit donc le chemin du
navire, et marcha rapidement, car les vivres commenaient  manquer.
Jean Cornbutte chercha, tout le long de la route, quelque passe qui ft
praticable, ou au moins quelque fissure qui permit de creuser un canal 
travers la plaine de glace, mais en vain.

Vers le soir, les marins arrivrent prs du glaon o ils avaient camp
pendant l'autre nuit. La journe s'tait passe sans neige, et ils
purent encore reconnatre l'empreinte de leurs corps sur la glace. Tout
tait donc dispos pour leur coucher, et ils s'tendirent sur leur peau
de buffle.

Penellan, trs-contrari de l'insuccs de son exploration, dormait assez
mal, quand, dans un moment d'insomnie, son attention fut attire par un
roulement sourd. Il prta attentivement l'oreille  ce bruit, et ce
roulement lui parut tellement trange, qu'il poussa du coude Jean
Cornbutte.

Qu'est-ce que c'est? demanda celui-ci, qui, suivant l'habitude du
marin, eut l'intelligence aussi rapidement veille que le corps.

--coutez, capitaine! rpondit Penellan.

Le bruit augmentait avec une violence sensible.

Ce ne peut tre le tonnerre sous une latitude si leve! dit Jean
Cornbutte en se levant.

--Je crois que nous avons plutt affaire  une bande d'ours blancs!
rpondit Penellan.

--Diable! nous n'en avons pas encore aperu, cependant.

--Un peu plus tt, un peu plus tard, rpondit Penellan, nous devons nous
attendre  leur visite. Commenons donc par les bien recevoir.

Penellan, arm d'un fusil, gravit lestement le bloc qui les abritait.
L'obscurit tant fort paisse et le temps couvert, il ne put rien
dcouvrir; mais un incident nouveau lui prouva bientt que la cause de
ce bruit ne venait pas des environs. Jean Cornbutte le rejoignit, et ils
remarqurent avec effroi que ce roulement, dont l'intensit rveilla
leurs compagnons, se produisait sous leurs pieds.

Un pril d'une nouvelle sorte venait les menacer.  ce bruit, qui
ressembla bientt aux clats du tonnerre, se joignit un mouvement
d'ondulation trs-prononc du champ de glaces. Plusieurs matelots
perdirent l'quilibre et tombrent.

Attention! cria Penellan.

--Oui! lui rpondit-on.

--Turquiette! Gradlin! Ou tes-vous?

--Me voici! rpondit Turquiette, secouant la neige dont il tait
couvert.

--Par ici, Vasling, cria Jean Cornbutte au second. Et Gradlin?

--Prsent, capitaine!... Mais nous sommes perdus! s'cria Gradlin avec
effroi.

--Eh non! fit Penellan. Nous sommes peut-tre sauvs!

 peine achevait-il ces mots, qu'un craquement effroyable se fit
entendre. La plaine de glace se brisa tout entire, et les matelots
durent se cramponner au bloc qui oscillait auprs d'eux. En dpit des
paroles du timonier, ils se trouvaient dans une position excessivement
prilleuse, car un tremblement venait de se produire. Les glaons
venaient de lever l'ancre, suivant l'expression des marins. Ce
mouvement dura prs de deux minutes, et il tait  craindre qu'une
crevasse ne s'ouvrit sous les pieds mme des malheureux matelots! Aussi
attendirent-ils le jour au milieu de transes continuelles, car ils ne
pouvaient, sous peine de prir, se hasarder  faire un pas, et ils
demeurrent tendus tout de leur long pour viter d'tre engloutis.

Aux premires lueurs du jour, un tableau tout diffrent s'offrit  leurs
yeux. La vaste plaine, unie la veille, se trouvait disjointe en mille
endroits, et les flots, soulevs par quelque commotion sous-marine,
avaient bris la couche paisse qui les recouvrait.

La pense de son brick se prsenta  l'esprit de Jean Cornbutte.

Mon pauvre navire! s'cria-t-il. Il doit tre perdu!

Le plus sombre dsespoir commena  se peindre sur la figure de ses
compagnons. La perte du navire entranait invitablement leur mort
prochaine.

Courage! mes amis, reprit Penellan. Songez donc que le tremblement de
cette nuit, nous a ouvert un chemin  travers les glaces, qui permettra
de conduire notre brick  la baie d'hivernage! Eh! tenez, je ne me
trompe pas! _la Jeune-Hardie_, la voil, plus rapproche de nous d'un
mille!

Tous se prcipitrent en avant, et si imprudemment, que Turquiette
glissa dans une fissure et et infailliblement pri, si Jean Cornbutte
ne l'et rattrap par son capuchon. Il en fut quitte pour un bain un peu
froid.

Effectivement, le brick flottait  deux milles au vent. Aprs des peines
infinies, la petite troupe l'atteignit. Le brick tait en bon tat; mais
son gouvernail, que l'on avait nglig d'enlever, avait t bris par
les glaces.




VII

LES INSTALLATIONS DE L'HIVERNAGE


Penellan avait encore une fois raison: tout tait pour le mieux, et ce
tremblement de glaces avait ouvert au navire une route praticable
jusqu' la baie. Les marins n'eurent plus qu' disposer habilement des
courants pour y diriger les glaons de manire  se frayer une route.

Le 19 septembre, le brick fut enfin tabli,  deux encblures de terre,
dans sa baie d'hivernage, et solidement ancr sur un bon fond. Ds le
jour suivant, la glace s'tait dj forme autour de sa coque; bientt
elle devint assez forte pour supporter le poids d'un homme, et la
communication put s'tablir directement avec la terre.

Suivant l'habitude des navigateurs arctiques, le grement resta tel
qu'il tait; les voiles furent soigneusement replies sur les vergues et
garnies de leur tui, et le nid de corneilles demeura en place, autant
pour permettre d'observer au loin que pour attirer l'attention sur le
navire.

Dj le soleil s'levait  peine au-dessus de l'horizon. Depuis le
solstice de juin, les spirales qu'il avait dcrites s'taient de plus en
plus abaisses, et bientt il devait disparatre tout  fait.

L'quipage se hta de faire ses prparatifs. Penellan en fut le grand
ordonnateur. La glace se fut bientt paissie autour du navire, et il
tait  craindre que sa pression ne ft dangereuse; mais Penellan
attendit que, par suite du va-et-vient des glaons flottants et de leur
adhrence, elle et atteint une vingtaine de pieds d'paisseur; il la
fit alors tailler en biseau autour de la coque, si bien qu'elle se
rejoignit sous le navire, dont elle prit la forme; enclav dans un lit,
le brick n'eut plus  craindre ds lors la pression des glaces, qui ne
pouvaient faire aucun mouvement.

Les marins levrent ensuite le long des prceintes, et jusqu' la
hauteur des bastingages, une muraille de neige de cinq  six pieds
d'paisseur, qui ne tarda pas  se durcir comme un roc. Cette enveloppe
ne permettait pas  la chaleur intrieure de rayonner au dehors. Une
tente en toile, recouverte de peaux et hermtiquement ferme, fut
tendue sur toute la longueur du pont et forma une espce de promenoir
pour l'quipage.

On construisit galement a terre un magasin de neige, dans lequel on
entassa les objets qui embarrassaient le navire. Les cloisons des
cabines furent dmontes, de manire  ne plus former qu'une vaste
chambre  l'avant comme  l'arrire. Cette pice unique tait,
d'ailleurs, plus facile  rchauffer, car la glace et l'humidit
trouvaient moins de coins pour s'y blottir. Il fut galement plus ais
de l'arer convenablement, au moyen de manches en toile qui s'ouvraient
au dehors.

Chacun dploya une extrme activit dans ces divers prparatifs, et,
vers le 25 septembre, ils furent entirement termins. Andr Vasling ne
s'tait pas montr le moins habile  ces divers amnagements. Il dploya
surtout un empressement trop grand  s'occuper de la jeune fille, et si
celle-ci, toute  la pense de son pauvre Louis, ne s'en aperut pas,
Jean Cornbutte comprit bientt ce qui en tait. Il en causa avec
Penellan; il se rappela plusieurs circonstances qui l'clairrent tout 
fait sur les intentions de son second: Andr Vasling aimait Marie et
comptait la demander  son oncle, ds qu'il ne serait plus permis de
douter de la mort des naufrags; on s'en retournerait alors  Dunkerque,
et Andr Vasling s'accommoderait trs-bien d'pouser une fille jolie et
riche, qui serait alors l'unique hritire de Jean Cornbutte.

Seulement, dans son impatience, Andr Vasling manqua souvent d'habilet;
il avait plusieurs fois dclar inutiles les recherches entreprises pour
retrouver les naufrags, et souvent un indice nouveau venait lui donner
un dmenti, que Penellan prenait du plaisir  faire ressortir. Aussi le
second dtestait-il cordialement le timonier, qui le lui rendait avec du
retour. Ce dernier ne craignait qu'une chose, c'tait qu'Andr Vasling
ne parvint  jeter quelque germe de dissension dans l'quipage, et il
engagea Jean Cornbutte  ne lui rpondre qu'vasivement  la premire
occasion.

Lorsque les prparatifs d'hivernage furent termins, le capitaine prit
diverses mesures propres  conserver la sant de son quipage. Tous les
matins, les hommes eurent ordre d'arer les logements et d'essuyer
soigneusement les parois intrieures, pour les dbarrasser de l'humidit
de la nuit. Ils reurent, matin et soir, du th ou du caf brlant, ce
qui est un des meilleurs cordiaux  employer contre le froid; puis ils
furent diviss en quarts de chasseurs, qui devaient, autant que
possible, procurer chaque jour une nourriture frache  l'ordinaire du
bord.

Chacun dut prendre aussi, tous les jours, un exercice salutaire, et ne
pas s'exposer sans mouvement  la temprature, car, par des froids de
trente degrs au-dessous de zro, il pouvait arriver que quelque partie
du corps se gelt subitement. Il fallait, dans ce cas, avoir recours aux
frictions de neige, qui seules pouvaient sauver la partie malade.

Penellan recommanda fortement aussi l'usage des ablutions froides,
chaque matin. Il fallait un certain courage pour se plonger les mains et
la figure dans la neige, que l'on faisait dgeler  l'intrieur. Mais
Penellan donna bravement l'exemple, et Marie ne fut pas la dernire 
l'imiter.

Jean Cornbutte n'oublia pas non plus les lectures et les prires, car il
s'agissait de ne pas laisser dans le coeur place au dsespoir ou 
l'ennui. Rien n'est plus dangereux dans ces latitudes dsoles.

Le ciel, toujours sombre, remplissait l'me de tristesse. Une neige
paisse, fouette par des vents violents, ajoutait  l'horreur
accoutume. Le soleil allait disparatre bientt. Si les nuages
n'eussent pas t amoncels sur la tte des navigateurs, ils auraient pu
jouir de la lumire de la lune, qui allait devenir vritablement leur
soleil pendant cette longue nuit des ples; mais, avec ces vents
d'ouest, la neige ne cessa pas de tomber. Chaque matin, il fallait
dblayer les abords du navire et tailler de nouveau dans la glace un
escalier qui permt de descendre sur la plaine. On y russissait
facilement avec les couteaux  neige; une fois les marches dcoupes, on
jetait un peu d'eau  leur surface, et elles se durcissaient
immdiatement.

Penellan fit aussi creuser un trou dans la glace, non loin du navire.
Tous les jours on brisait la nouvelle crote qui se formait  sa partie
suprieure, et l'eau que l'on y puisait  une certaine profondeur tait
moins froide qu' la surface.

Tous ces prparatifs durrent environ trois semaines. Il fut alors
question de pousser les recherches plus avant. Le navire tait
emprisonn pour six ou sept mois, et le prochain dgel pouvait seul lui
ouvrir une nouvelle route  travers les glaces. Il fallait donc profiter
de cette immobilit force pour diriger des explorations dans le nord.




VIII

PLAN D'EXPLORATIONS


Le 9 octobre, Jean Cornbutte tint conseil pour dresser le plan de ses
oprations, et, afin que la solidarit augmentt le zle et le courage
de chacun, il y admit tout l'quipage. La carte en main, il exposa
nettement la situation prsente.

La cte orientale du Gronland s'avance perpendiculairement vers le
nord. Les dcouvertes des navigateurs ont donn la limite exacte de ces
parages. Dans cet espace de cinq cents lieues, qui spare le Gronland
du Spitzberg, aucune terre n'avait t encore reconnue. Une seule le,
l'le Shannon, se trouvait  une centaine de milles dans le nord de la
baie de Gal-Hamkes, o _la Jeune-Hardie_ allait hiverner.

Si donc le navire norvgien, suivant toutes les probabilits, avait t
entran dans cette direction, en supposant qu'il n'et pu atteindre
l'le Shannon, c'tait l que Louis Cornbutte et les naufrags avaient
d chercher asile pour l'hiver.

Cet avis prvalut, malgr l'opposition d'Andr Vasling, et il fut dcid
que l'on dirigerait les explorations du ct de l'le Shannon.

Les dispositions furent immdiatement commences. On s'tait procur,
sur la cte de Norwge, un traneau fait  la manire des Esquimaux,
construit en planches recourbes  l'avant et  l'arrire, et qui ft
propre  glisser sur la neige et sur la glace. Il avait douze pieds de
long sur quatre de large, et pouvait, en consquence, porter des
provisions pour plusieurs semaines au besoin. Fidle Misonne l'eut
bientt mis en tat, et il y travailla dans le magasin de neige, o ses
outils avaient t transports. Pour la premire fois, on tablit un
pole  charbon dans ce magasin, car tout travail y et t impossible
sans cela. Le tuyau du pole sortait par un des murs latraux, au moyen
d'un trou perc dans la neige; mais il rsultait un grave inconvnient
de cette disposition, car la chaleur du tuyau faisait fondre peu  peu
la neige  l'endroit o il tait en contact avec elle, et l'ouverture
s'agrandissait sensiblement. Jean Cornbutte imagina d'entourer cette
portion du tuyau d'une toile mtallique, dont la proprit est
d'empcher la chaleur de passer. Ce qui russit compltement.

Pendant que Misonne travaillait au traneau, Penellan, aid de Marie,
prparait les vtements de rechange pour la route. Les bottes de peau de
phoque taient heureusement en grand nombre. Jean Cornbutte et Andr
Vasling s'occuprent des provisions; ils choisirent un petit baril
d'esprit-de-vin, destin  chauffer un rchaud portatif; des rserves de
th et de caf furent prises en quantit suffisante; une petite caisse
de biscuits, deux cents livres de pemmican et quelques gourdes
d'eau-de-vie compltrent la partie alimentaire. La chasse devait
fournir chaque jour des provisions fraches. Une certaine quantit de
poudre fut divise dans plusieurs sacs. La boussole, le sextant et la
longue-vue furent mis  l'abri de tout choc.

Le 11 octobre, le soleil ne reparut pas au-dessus de l'horizon. On fut
oblig d'avoir une lampe continuellement allume dans le logement de
l'quipage. Il n'y avait pas de temps  perdre, il fallait commencer les
explorations, et voici pourquoi:

Au mois de janvier, le froid deviendrait tel qu'il ne serait plus
possible de mettre le pied dehors, sans pril pour la vie. Pendant deux
mois au moins, l'quipage serait condamn au casernement le plus
complet; puis le dgel commencerait ensuite et se prolongerait jusqu'
l'poque o le navire devrait quitter les glaces. Ce dgel empcherait
forcment toute exploration. D'un autre ct, si Louis Cornbutte et ses
compagnons existaient encore, il n'tait pas probable qu'ils pussent
rsister aux rigueurs d'un hiver arctique. Il fallait donc les sauver
auparavant, ou tout espoir serait perdu.

Andr Vasling savait tout cela mieux que personne. Aussi rsolut-il
d'apporter de nombreux obstacles  cette expdition.

Les prparatifs du voyage furent achevs vers le 20 octobre. Il s'agit
alors de choisir les hommes qui en feraient partie. La jeune fille ne
devait pas quitter la garde de Jean Cornbutte ou de Penellan. Or, ni
l'un ni l'autre ne pouvaient manquer  la caravane.

La question fut donc de savoir si Marie pourrait supporter les fatigues
d'un pareil voyage. Jusqu'ici elle avait pass par de rudes preuves,
sans trop en souffrir, car c'tait une fille de marin, habitue ds son
enfance aux fatigues de la mer, et vraiment Penellan ne s'effrayait pas
de la voir, au milieu de ces climats affreux, luttant contre les dangers
des mers polaires.

On dcida donc, aprs de longues discussions, que la jeune fille
accompagnerait l'expdition, et qu'il lui serait, au besoin, rserv une
place dans la traneau, sur lequel on construisit une petite butte en
bois, hermtiquement ferme. Quant  Marie, elle fut au comble de ses
voeux, car il lui rpugnait d'tre loigne de ses deux protecteurs.

L'expdition fut donc ainsi forme: Marie, Jean Cornbutte, Penellan,
Andr Vasling, Aupic et Fidle Misonne. Alain Turquiette demeura
spcialement charg de la garde du brick, sur lequel restaient Gervique
et Gradlin. De nouvelles provisions de toutes sortes furent emportes,
car Jean Cornbutte, afin de pousser l'exploration aussi loin que
possible, avait rsolu de faire des dpts le long de sa route, tous les
sept ou huit jours de marche. Ds que le traneau fut prt, on le
chargea immdiatement, et il fut recouvert d'une tente de peaux de
buffle. Le tout formait un poids d'environ sept cents livres, qu'un
attelage de cinq chiens pouvait aisment traner sur la glace.

Le 22 octobre, suivant les prvisions du capitaine, un changement
soudain se manifesta dans la temprature. Le ciel s'claircit, les
toiles jetrent un clat extrmement vif, et la lune brilla au-dessus
de l'horizon pour ne plus le quitter pendant une quinzaine de jours. Le
thermomtre tait descendu  vingt-cinq degrs au-dessous de zro.

Le dpart fut fix au lendemain.




IX

LA MAISON DE NEIGE


Le 23 octobre,  onze heures du matin, par une belle lune, la caravane
se mit en marche. Les prcautions taient prises, cette fois, de faon
que le voyage pt se prolonger longtemps, s'il le fallait. Jean
Cornbutte suivit la cte, en remontant vers le nord. Les pas des
marcheurs ne laissaient aucune trace sur cette glace rsistante. Aussi
Jean Cornbutte fut-il oblig de se guider au moyen de points de repre
qu'il choisit au loin; tantt il marchait sur une colline toute hrisse
de pics, tantt sur un norme glaon que la pression avait soulev
au-dessus de la plaine.

 la premire halte, aprs une quinzaine de milles, Penellan fit les
prparatifs d'un campement. La tente fut adosse  un bloc de glaces.
Marie n'avait pas trop souffert de ce froid rigoureux, car, par bonheur,
la brise s'tant calme, il tait beaucoup plus supportable; mais,
plusieurs fois, la jeune fille avait d descendre de son traneau pour
empcher que l'engourdissement n'arrtt chez elle la circulation du
sang. D'ailleurs, sa petite hutte, tapisse de peau par les soins de
Penellan, offrait tout le confortable possible.

Quand la nuit, ou plutt quand le moment du repos arriva, cette petite
hutte fut transporte sous la tente, o elle servit de chambre  coucher
 la jeune fille. Le repas du soir se composa de viande frache, de
pemmican et de th chaud. Jean Cornbutte, pour prvenir les funestes
effets du scorbut, fit distribuer  tout son monde quelques gouttes de
jus de citron. Puis, tous s'endormirent  la garde de Dieu.

Aprs huit heures de sommeil, chacun reprit son poste de marche. Un
djeuner substantiel fut fourni aux hommes et aux chiens, puis on
partit. La glace, excessivement unie, permettait  ces animaux d'enlever
le traneau avec une grande facilit. Les hommes, quelquefois, avaient
de la peine  le suivre.

Mais un mal dont plusieurs marins eurent bientt  souffrir, ce fut
l'blouissement. Des ophthalmies se dclarrent chez Aupic et Misonne.
La lumire de la lune, frappant sur ces immenses plaines blanches,
brlait la vue et causait aux yeux une cuisson insupportable.

Il se produisait aussi un effet de rfraction excessivement curieux. En
marchant, au moment o l'on croyait mettre le pied sur un monticule, on
tombait plus bas, ce qui occasionnait souvent des chutes, heureusement
sans gravit, et que Penellan tournait en plaisanteries. Nanmoins, il
recommanda de ne jamais faire un pas sans sonder le sol avec le bton
ferr dont chacun tait muni.

Vers le 1er novembre, dix jours aprs le dpart, la caravane se trouvait
 une cinquantaine de lieues dans le nord. La fatigue devenait extrme
pour tout le monde. Jean Cornbutte prouvait des blouissements
terribles, et sa vue s'altrait sensiblement. Aupic et Fidle Misonne ne
marchaient plus qu'en ttonnant, car leurs yeux, bords de rouge,
semblaient brls par la rflexion blanche. Marie avait t prserve de
ces accidents par suite de son sjour dans la hutte, qu'elle habitait le
plus possible. Penellan, soutenu par un indomptable courage, rsistait 
toutes ces fatigues. Celui qui, au surplus, se portait le mieux et sur
lequel ces douleurs, ce froid, cet blouissement ne semblaient avoir
aucune prise, c'tait Andr Vasling. Son corps de fer tait fait 
toutes ces fatigues; il voyait alors avec plaisir le dcouragement
gagner les plus robustes, et il prvoyait dj le moment prochain o il
faudrait revenir en arrire.

Or, le 1er novembre, par suite des fatigues, il devint indispensable de
s'arrter pendant un jour ou deux.

Ds que le lieu du campement fut choisi, on procda  son installation.
On rsolut de construire une maison de neige, que l'on appuierait
contre une des roches du promontoire. Fidle Misonne en traa
immdiatement les fondements, qui mesuraient quinze pieds de long sur
cinq de large. Penellan, Aupic, Misonne,  l'aide de leurs couteaux,
dcouprent de vastes blocs de glace qu'ils apportrent au lieu dsign,
et ils les dressrent, comme des maons eussent fait de murailles en
pierre. Bientt la paroi du fond fut leve  cinq pieds de hauteur avec
une paisseur  peu prs gale, car les matriaux ne manquaient pas, et
il importait que l'ouvrage ft assez solide pour durer quelques jours.
Les quatre murailles furent termines en huit heures  peu prs; une
porte avait t mnage du ct du sud, et la toile de la tente, qui fut
pose sur ces quatre murailles, retomba du ct de la porte, qu'elle
masqua. Il ne s'agissait plus que de recouvrir le tout de larges blocs,
destins  former le toit de cette construction phmre.

Aprs trois heures d'un travail pnible, la maison fut acheve, et
chacun s'y retira, en proie  la fatigue et au dcouragement. Jean
Cornbutte souffrait au point de ne pouvoir faire un seul pas, et Andr
Vasling exploita si bien sa douleur qu'il lui arracha la promesse de ne
pas porter ses recherches plus avant dans ces affreuses solitudes.

Penellan ne savait plus  quel saint se vouer. Il trouvait indigne et
lche d'abandonner ses compagnons sur des prsomptions sans porte.
Aussi cherchait-il  les dtruire, mais ce fut en vain.

Cependant, quoique le retour et t dcid, le repos tait devenu si
ncessaire que, pendant trois jours, on ne fit aucun prparatif de
dpart.

Le 4 novembre, Jean Cornbutte commena  faire enterrer sur un point de
la cte les provisions qui ne lui taient pas ncessaires. Une marque
indiqua le dpt, pour le cas improbable o de nouvelles explorations
l'entraneraient de ce ct. Tous les quatre jours de marche, il avait
laiss de semblables dpts le long de sa route,--ce qui lui assurait
des vivres pour le retour, sans qu'il et la peine de les transporter
sur son traneau.

Le dpart fut fix a dix Heures du matin, le 5 novembre. La tristesse la
plus profonde s'tait empare de la petite troupe. Marie avait peine 
retenir ses larmes, en voyant son oncle tout dcourag. Tant de
souffrances inutiles! tant de travaux perdus! Penellan, lui, devenait
d'une humeur massacrante; il donnait tout le monde au diable et ne
cessait,  chaque occasion, de se fcher contre la faiblesse et la
lchet de ses compagnons, plus timides et plus fatigus, disait-il, que
Marie, laquelle aurait t au bout du monde sans se plaindre.

Andr Vasling ne pouvait pas dissimuler le plaisir que lui causait cette
dtermination. Il se montra plus empress que jamais prs de la jeune
fille,  laquelle il fit mme esprer que de nouvelles recherches
seraient entreprises aprs l'hiver, sachant bien qu'elles seraient alors
trop tardives!




X

ENTERRS VIVANTS


La veille du dpart, au moment du souper, Penellan tait occup  briser
des caisses vides pour en fourrer les dbris dans le pole, quand il fut
suffoqu tout  coup par une fume paisse. Au mme moment, la maison de
neige fut comme branle par un tremblement de terre. Chacun poussa un
cri de terreur, et Penellan se prcipita au dehors.

Il faisait une obscurit complte. Une tempte effroyable, car ce
n'tait pas un dgel, clatait dans ces parages. Des tourbillons de
neige s'abattaient avec une violence extrme, et le froid tait
tellement excessif que le timonier sentit ses mains se geler rapidement.
Il fut oblig de rentrer, aprs s'tre vivement frott avec de la neige.

Voici la tempte, dit-il. Fasse le Ciel que notre maison rsiste, car
si l'ouragan la dtruisait, nous serions perdus!

En mme temps que les rafales se dchanaient dans l'air, un bruit
effroyable se produisait sous le sol glac; les glaons, briss  la
pointe du promontoire, se heurtaient avec fracas et se prcipitaient les
uns sur les autres; le vent soufflait avec une telle force, qu'il
semblait parfois que la maison entire se dplaait; des lueurs
phosphorescentes, inexplicables sous ces latitudes, couraient  travers
le tourbillon des neiges.

Marie, Marie! s'cria Penellan, en saisissant les mains de la jeune
fille.

--Nous voil mal pris! dit Fidle Misonne.

--Et je ne sais si nous en rchapperons! rpliqua Aupic.

--Quittons cette maison de neige! dit Andr Vasling.

--C'est impossible! rpondit Penellan. Le froid est pouvantable au
dehors, tandis que nous pourrons peut-tre le braver en demeurant ici!

--Donnez-moi le thermomtre, dit Andr Vasling.

Aupic lui passa l'instrument, qui marquait dix degrs au-dessous de
zro,  l'intrieur, bien que le feu ft allum. Andr Vasling souleva
la toile qui retombait devant l'ouverture et le glissa au dehors avec
prcipitation, car il et t meurtri par des clats de glace que le
vent soulevait et qui se projetaient en une vritable grle.

Eh bien, monsieur Vasling, dit Penellan, voulez-vous encore sortir?...
Vous voyez bien que c'est ici que nous sommes le plus en sret!

--Oui, ajouta Jean Cornbutte, et nous devons employer tous nos efforts 
consolider intrieurement cette maison.

--Mais il est un danger, plus terrible encore, qui nous menace! dit
Andr Vasling.

--Lequel? demanda Jean Cornbutte.

--C'est que le vent brise la glace sur laquelle nous reposons, comme il
a bris les glaons du promontoire, et que nous soyons entrans ou
submergs!

--Cela me parait difficile, rpondit Penellan, car il gle de manire 
glacer toutes les surfaces liquides!... Voyons quelle est la
temprature.

Il souleva la toile de manire  ne passer que le bras, et eut quelque
peine  retrouver le thermomtre, au milieu de la neige; mais enfin il
parvint  le saisir, et, l'approchant de la lampe, il dit:

Trente-deux degrs au-dessous de zro! C'est le plus grand froid que
nous ayons prouv jusqu'ici!

--Encore dix degrs, ajouta Andr Vasling, et le mercure glera!

Un morne silence suivit cette rflexion.

Vers huit heures du matin, Penellan essaya une seconde fois de sortir,
pour juger de la situation. Il fallait, d'ailleurs, donner une issue 
la fume, que le vent avait plusieurs fois repousse dans l'intrieur de
la hutte. Le marin ferma trs-hermtiquement ses vtements, assura son
capuchon sur sa tte au moyen d'un mouchoir, et souleva la toile.

L'ouverture tait entirement obstrue par une neige rsistante.
Penellan prit son bton ferr et parvint  l'enfoncer dans cette masse
compacte; mais la terreur glaa son sang, quand il sentit que
l'extrmit de son bton n'tait pas libre et s'arrtait sur un corps
dur!

Cornbutte! dit-il au capitaine, qui s'tait approch de lui, nous
somms enterrs sous cette neige!

--Que dis-tu? s'cria Jean Cornbutte.

--Je dis que la neige s'est amoncele et glace autour de nous et sur
nous, que nous sommes ensevelis vivants!

--Essayons de repousser cette masse de neige, rpondit le capitaine.

Les deux amis s'arcboutrent contre l'obstacle qui obstruait la porte,
mais il ne purent le dplacer. La neige formait un glaon qui avait plus
de cinq pieds d'paisseur et ne faisait qu'un avec la maison.

Jean Cornbutte ne put retenir un cri, qui rveilla Misonne et Andr
Vasling. Un juron clata entre les dents de ce dernier, dont les traits
se contractrent.

En ce moment, une fume plus paisse que jamais reflua  l'intrieur,
car elle ne pouvait trouver aucune issue.

Maldiction! s'cria Misonne. Le tuyau du pole est bouch par la
glace!

Penellan reprit son bton et dmonta le pole, aprs avoir jet de la
neige sur les tisons pour les teindre, ce qui produisit une fume
telle, que l'on pouvait  peine apercevoir la lueur de la lampe; puis il
essaya, avec son bton, de dbarrasser l'orifice, mais il ne rencontra
partout qu'un roc de glace!

Il ne fallait plus attendre qu'une fin affreuse, prcde d'une agonie
terrible! La fume, s'introduisant dans la gorge des malheureux, y
causait une douleur insoutenable, et l'air mme ne devait pas tarder 
leur manquer!

Marie se leva alors, et sa prsence, qui dsesprait Jean Cornbutte,
rendit quelque courage  Ponellan. Le timonier se dit que cette pauvre
enfant ne pouvait tre destine  une mort aussi horrible!

Eh bien! dit la jeune fille, vous avez donc fait trop de feu? La
chambre est pleine de fume!

--Oui ... oui ... rpondit le timonier en balbutiant.

--On le voit bien, reprit Marie, car il ne fait pas froid, et il y a
longtemps mme que nous n'avons prouv autant de chaleur!

Personne n'osa lui apprendre la vrit.

Voyons, Marie, dit Penellan, en brusquant les choses, aide-nous 
prparer le djeuner. Il fait trop froid pour sortir. Voici le rchaud,
voici l'esprit-de-vin, voici le caf.--Allons, vous autres, un peu de
pemmican d'abord, puisque ce maudit temps nous empche de chasser!

Ces paroles ranimrent ses compagnons.

Mangeons d'abord, ajouta Penellan, et nous verrons ensuite  sortir
d'ici!

Penellan joignit l'exemple au conseil et dvora sa portion. Ses
compagnons l'imitrent et burent ensuite une tasse de caf brlant, ce
qui leur remit un peu de courage au coeur; puis, Jean Cornbutte dcida,
avec une grande nergie, que l'on allait tenter immdiatement les moyens
de sauvetage.

Ce fut alors qu'Andr Vasling fit cette rflexion:

Si la tempte dure encore, ce qui est probable, il faut que nous soyons
ensevelis  dix pieds sous la glace, car on n'entend plus aucun bruit au
dehors!

Penellan regarda Marie, qui comprit la vrit, mais ne trembla pas.

Penellan fit d'abord rougir  la flamme de l'esprit-de-vin le bout de
son bton ferr, qu'il introduisit successivement dans les quatre
murailles de glace, mais il ne trouva d'issue dans aucune. Jean
Cornbutte rsolut alors de creuser une ouverture dans la porte mme. La
glace tait tellement dure que les coutelas l'entamaient difficilement.
Les morceaux que l'on parvenait  extraire encombrrent bientt la
hutte. Au bout de deux heures de ce travail pnible, la galerie creuse
n'avait pas trois pieds de profondeur.

Il fallut donc imaginer un moyen plus rapide et qui ft moins
susceptible d'branler la maison, car plus on avanait, plus la glace,
devenant dure, ncessitait de violents efforts pour tre entame.
Penellan eut l'ide de se servir du rchaud  esprit-de-vin pour fondre
la glace dans la direction voulue. C'tait un moyen hasardeux, car si
l'emprisonnement venait  se prolonger, cet esprit-de-vin, dont les
marins n'avaient qu'une petite quantit, leur ferait dfaut au moment de
prparer le repas. Nanmoins, ce projet obtint l'assentiment de tous, et
il fut mis  excution. On creusa pralablement un trou de trois pieds
de profondeur sur un pied de diamtre pour recueillir l'eau qui
proviendrait de la fonte de la glace, et l'on n'eut pas  se repentir de
cette prcaution, car l'eau suinta bientt sous l'action du feu, que
Penellan promenait  travers la masse de neige.

L'ouverture se creusa peu  peu, mais on ne pouvait continuer longtemps
un tel genre de travail, car l'eau, se rpandant sur les vtements, les
perait de part en part. Penellan fut oblig de cesser au bout d'un
quart d'heure et de retirer le rchaud pour se scher lui-mme. Misonne
ne tarda pas  prendre sa place, et il n'y mit pas moins de courage.

Au bout de deux heures de travail, bien que la galerie et dj cinq
pieds de profondeur, le bton ferr ne put encore trouver d'issue au
dehors.

Il n'est pas possible, dit Jean Cornbutte, que la neige soit tombe
avec une telle abondance! Il faut qu'elle ait t amoncele par le vent
sur ce point. Peut-tre aurions-nous d songer  nous chapper par un
autre endroit?

--Je ne sais, rpondit Penellan; mais, ne ft-ce que pour ne pas
dcourager nos compagnons, nous devons continuer  percer le mur dans le
mme sens. Il est impossible que nous ne trouvions pas une issue!

--L'esprit-de-vin ne manquera-t-il pas? demanda le capitaine.

--J'espre que non, rpondit Penellan, mais  la condition, cependant,
que nous nous privions de caf ou de boissons chaudes! D'ailleurs, ce
n'est pas l ce qui m'inquite le plus.

--Qu'est-ce donc, Penellan? demanda Jean Cornbutte.

--C'est que notre lampe va s'teindre, faute d'huile, et que nous
arrivons  la fin de nos vivres!--Enfin!  la grce de Dieu!

Puis, Penellan alla remplacer Andr Vasling, qui travaillait avec
nergie  la dlivrance commune.

Monsieur Vasling, lui dit-il, je vais prendre votre place, mais veillez
bien, je vous en prie,  toute menace d'boulement, pour que nous ayons
le temps de la parer!

Le moment du repos tait arriv, et, lorsque Penellan eut encore creus
la galerie d'un pied, il revint se coucher prs de ses compagnons.




XI

UN NUAGE DE FUME


Le lendemain, quand les marins se rveillrent, une obscurit complte
les enveloppait. La lampe s'tait teinte. Jean Cornbutte rveilla
Penellan pour lui demander le briquet, que celui-ci lui passa. Penellan
se leva pour allumer le rchaud; mais, en se levant, sa tte heurta
contre le plafond de glace. Il fut pouvant, car, la veille, il pouvait
encore se tenir debout. Le rchaud, allum,  la lueur indcise de
l'esprit-de-vin, il s'aperut que le plafond avait baiss d'un pied.

Penellan se remit au travail avec rage.

En ce moment, la jeune fille, aux lueurs que projetait le rchaud sur la
figure du timonier, comprit que le dsespoir et la volont luttaient sur
sa rude physionomie Elle vint  lui, lui prit les mains, les serra avec
tendresse. Penellan sentit le courage lui revenir.

Elle ne peut pas mourir ainsi! s'cria-t-il.

Il reprit son rchaud et se mit de nouveau  ramper dans l'troite
ouverture. L, d'une main vigoureuse, il enfona son bton ferr et ne
sentit pas de rsistance. tait-il donc arriv aux couches molles de la
neige? Il retira son bton, et un rayon brillant se prcipita dans la
maison de glace.

 moi, mes amis! s'cria-t-il!

Et, des pieds et des mains, il repoussa la neige, mais la surface
extrieure n'tait pas dgele, ainsi qu'il l'avait cru. Avec le rayon
de lumire, un froid violent pntra dans la cabane et en saisit toutes
les parties humides, qui se solidifirent en un moment. Son coutelas
aidant, Penellan agrandit l'ouverture et put enfin respirer au grand
air. Il tomba  genoux pour remercier Dieu et fut bientt rejoint par la
jeune fille et ses compagnons.

Une lune magnifique clairait l'atmosphre, dont les marins ne purent
supporter le froid rigoureux. Ils rentrrent, mais, auparavant, Penellan
regarda autour de lui. Le promontoire n'tait plus l, et la hutte se
trouvait au milieu d'une immense plaine de glace. Penellan voulut se
diriger du ct du traneau, o taient les provisions: le traneau
avait disparu!

La temprature l'obligea de rentrer. Il ne parla de rien  ses
compagnons. Il fallait avant tout scher les vtements, ce qui fut fait
avec le rchaud  esprit-de-vin. Le thermomtre, mis un instant 
l'air, descendit  trente degrs au-dessous de zro.

Au bout d'une heure, Andr Vasling et Penellan rsolurent d'affronter
l'atmosphre extrieure. Ils s'envelopprent dans leurs vtements encore
humides et sortirent par l'ouverture, dont les parois avaient dj
acquis la duret du roc.

Nous avons t entrans dans le nord-est, dit Andr Vasling, en
s'orientant sur les toiles, qui brillaient d'un clat extraordinaire.

--Il n'y aurait pas de mal, rpondit Penellan, si notre traneau nous
et accompagns!

--Le traneau n'est plus l? s'cria Andr Vasling. Mais nous sommes
perdus, alors!

--Cherchons, rpondit Penellan.

Ils tournrent autour de la hutte, qui formait un bloc de plus de quinze
pieds de hauteur. Une immense quantit de neige tait tombe pendant
toute la dure de la tempte, et le vent l'avait accumule contre la
seule lvation que prsentt la plaine. Le bloc entier avait t
entran par le vent, au milieu des glaons briss,  plus de vingt-cinq
milles au nord-est, et les prisonniers avaient subi le sort de leur
prison flottante. Le traneau, support par un autre glaon, avait
driv d'un autre ct, sans doute, car on n'en apercevait aucune trace,
et les chiens avaient d succomber dans cette effroyable tempte.

Andr Vasling et Penellan sentirent se glisser Je dsespoir dans leur
me. Ils n'osaient rentrer dans la maison de neige! Ils n'osaient
annoncer cette fatale nouvelle  leurs compagnons d'infortune! Ils
gravirent le bloc de glace mme dans lequel se trouvait creuse la hutte
et n'aperurent rien que cette immensit blanche qui les entourait de
toutes parts. Dj le froid raidissait leurs membres, et l'humidit de
leurs vtements se transformait en glaons qui pendaient autour d'eux.

Au moment o Penellan allait descendre le monticule, il jeta un coup
d'oeil sur Andr Vasling. Il le vit tout  coup regarder avidement d'un
ct, puis tressaillir et plir.

Qu'avez-vous, monsieur Vasling? lui demanda-t-il.

--Ce n'est rien! rpondit celui-ci. Descendons, et avisons  quitter au
plus vite ces parages, que nous n'aurions jamais d fouler!

Mais, au lieu d'obir, Penellan remonta et porta ses yeux du ct qui
avait attir l'attention du second. Un effet bien diffrent se produisit
en lui, car il poussa un cri de joie et s'cria:

Dieu soit bni!

Une lgre fume s'levait dans le nord-est. Il n'y avait pas  s'y
tromper. L respiraient des tres anims. Les cris de joie de Penellan
attirrent ses compagnons, et tous purent se convaincre par leurs yeux
que le timonier ne se trompait pas.

Aussitt, sans s'inquiter du manque de vivres, sans songer  la rigueur
de la temprature, envelopps dans leurs capuchons, tous s'avancrent 
grands pas vers l'endroit signal.

La fume s'levait, dans le nord-est, et la petite troupe prit
prcipitamment cette direction. Le but  atteindre se trouvait  cinq ou
six milles environ, et il devenait fort difficile de se diriger  coup
sr. La fume avait disparu, et aucune lvation ne pouvait servir de
point de repre, car la plaine de glace tait entirement unie.

Il importait, cependant, de ne pas dvier de la ligne droite.

Puisque nous ne pouvons nous guider sur des objets loigns, dit Jean
Cornbutte, voici le moyen  employer: Penellan va marcher en avant,
Vasling  vingt pas derrire lui, moi  vingt pas derrire Vasling. Je
pourrai juger alors si Penellan ne s'carte pas de la ligne droite.

La marche durait ainsi depuis une demi-heure, quand Penellan s'arrta
soudain, prtant l'oreille.

Le groupe de marins le rejoignit:

N'avez-vous rien entendu? leur demanda-t-il.

--Rien, rpondit Misonne.

--C'est singulier! fit Penellan. Il m'a sembl que des cris venaient de
ce ct.

--Des cris? rpondit la jeune fille. Nous serions donc bien prs de
notre but!

--Ce n'est pas une raison; rpondit Andr Vasling. Sous ces latitudes
leves et par ces grands froids, le son porte  des distances
extraordinaires.

--Quoi qu'il en soit, dit Jean Cornbutte, marchons, sous peine d'tre
gels!

--Non! fit Penellan. coutez!

Quelques sons faibles, mais perceptibles cependant, se faisaient
entendre. Ces cris paraissaient des cris de douleur et d'angoisse. Ils
se renouvelrent deux fois. On et dit que quelqu'un appelait au
secours. Puis tout retomba dans le silence.

Je ne me suis pas tromp, dit Penellan. En avant!

Et il se mit  courir dans la direction de ces cris. Il fit ainsi deux
milles environ, et sa stupfaction fut grande, quand il aperut un homme
couch sur la glace. Il s'approcha de lui, le souleva et leva les bras
au ciel avec dsespoir.

Andr Vasling, qui le suivait de prs avec le reste des matelots,
accourut et s'cria:

C'est un des naufrags? C'est notre matelot Cortrois!

--Il est mort, rpliqua Penellan, mort de froid!

Jean Cornbutte et Marie arrivrent auprs du cadavre, que la glace avait
dj raidi. Le dsespoir se peignit sur toutes les figures. Le mort
tait l'un des compagnons de Louis Cornbutte!

En avant! s'cria Penellan.

Ils marchrent encore pendant une demi-heure, sans mot dire, et ils
aperurent une lvation du sol, qui devait tre certainement la terre.

C'est l'le Shannon, dit Jean Cornbutte.

Au bout d'un mille, ils aperurent distinctement une fume qui
s'chappait d'une hutte de neige ferme par une porte en bois. Ils
poussrent des cris. Deux hommes s'lancrent hors de la hutte, et,
parmi eux, Penellan reconnut Pierre Nouquet.

Pierre! s'cria-t-il.

Celui-ci demeurait l comme un homme hbt, n'ayant pas conscience de
ce qui se passait autour de lui. Andr Vasling regardait avec une
inquitude mle d'une joie cruelle les compagnons de Pierre Nouquet,
car il ne reconnaissait pas Louis Cornbutte parmi eux.

Pierre! C'est moi! s'cria Penellan! Ce sont tous tes amis!

Pierre Nouquet revint  lui et tomba dans les bras de son vieux
compagnon.

Et mon fils! Et Louis! cria Jean Cornbutte avec l'accent du plus
profond dsespoir.




XII

RETOUR AU NAVIRE


 ce moment, un homme, presque mourant, sortant de la hutte, se trana
sur la glace.

C'tait Louis Cornbutte.

Mon fils!

--Mon fianc!

Ces deux cris partirent en mme temps, et Louis Cornbutte tomba vanoui
entre les bras de son pre et de la jeune fille, qui l'entranrent dans
la hutte, o leurs soins le ranimrent.

Mon pre! Marie! s'cria Louis Cornbutte. Je vous aurai donc revus
avant de mourir!

--Tu ne mourras pas! rpondit Penellan, car tous tes amis sont prs de
toi!

Il fallait que Andr Vasling et bien de la haine pour ne pas tendre la
main  Louis Cornbutte; mais il ne la lui tendit pas.

Pierre Nouquet ne se sentait pas de joie. Il embrassait tout le monde;
puis il jeta du bois dans le pole, et bientt une temprature
supportable s'tablit dans la cabane.

L, il y avait encore deux hommes que ni Jean Cornbutte ni Penellan ne
connaissaient.

C'taient Jocki et Herming, les deux seuls matelots norwgiens qui
restassent de l'quipage du _Froern_.

Mes amis, nous sommes donc sauvs! dit Louis Cornbutte. Mon pre!
Marie! vous vous tes exposs  tant de prils!

--Nous ne le regrettons pas, mon Louis, rpondit Jean Cornbutte. Ton
brick, _la Jeune-Hardie_, est solidement ancr dans les glaces 
soixante lieues d'ici. Nous le rejoindrons tous ensemble.

--Quand Cortrois rentrera, dit Pierre Nouquet, il sera fameusement
content tout de mme!

Un triste silence suivit cette rflexion, et Penellan apprit  Pierre
Nouquet et  Louis Cornbutte la mort de leur compagnon, que le froid
avait tu.

Mes amis, dit Penellan, nous attendrons ici que le froid diminue. Vous
avez des vivres et du bois?

--Oui, et nous brlerons ce qui nous reste du _Froern_!

Le _Froern_ avait t entran, en effet,  quarante milles de
l'endroit o Louis Cornbutte hivernait. L, il fut bris par les glaons
qui flottaient au dgel, et les naufrags furent emports, avec une
partie des dbris dont tait construite leur cabane, sur le rivage
mridional de l'le Shannon.

Les naufrags se trouvaient alors au nombre de cinq, Louis Cornbutte,
Cortrois, Pierre Nouquet, Jocki et Herming. Quant au reste de l'quipage
norwgien, il avait t submerg avec la chaloupe au moment du naufrage.

Ds que Louis Cornbutte, entran dans les glaces, vit celles-ci se
refermer autour de lui, il prit toutes les prcautions pour passer
l'hiver. C'tait un homme nergique, d'une grande activit comme d'un
grand courage; mais, en dpit de sa fermet, il avait t vaincu par ce
climat horrible, et quand son pre le retrouva, il ne s'attendait plus
qu' mourir. Il n'avait, d'ailleurs, pas  lutter seulement contre les
lments, mais contre le mauvais vouloir des deux matelots norwgiens,
qui lui devaient la vie, cependant. C'taient deux sortes de sauvages, 
peu, prs inaccessibles aux sentiments les plus naturels. Aussi, quand
Louis Cornbutte eut occasion d'entretenir Penellan, il lui recommanda de
s'en dfier particulirement. En retour, Penellan le mit au courant de
la conduite d'Andr Vasling. Louis Cornbutte ne put y croire, mais
Penellan lui prouva que, depuis sa disparition, Andr Vasling avait
toujours agi de manire  s'assurer la main de la jeune fille.

Toute cette journe fut employe au repos et au plaisir de se revoir.
Fidle Misonne et Pierre Nouquet turent quelques oiseaux de mer, prs
de la maison, dont il n'tait pas prudent de s'carter. Ces vivres frais
et le feu qui fut activ rendirent de la force aux plus malades. Louis
Cornbutte lui-mme prouva un mieux sensible. C'tait le premier moment
de plaisir qu'prouvaient ces braves gens. Aussi le ftrent-ils avec
entrain, dans cette misrable cabane,  six cents lieues dans les mers
du Nord, par un froid de trente degrs au-dessous de zro!

Cette temprature dura jusqu' la fin de la lune, et ce ne fut que vers
le 17 novembre, huit jours aprs leur runion, que Jean Cornbutte et ses
compagnons purent songer au dpart. Ils n'avaient plus que la lueur des
toiles pour se guider, mais le froid tait moins vif, et il tomba mme
peu de neige.

Avant de quitter ce lieu, on creusa une tombe au pauvre Cortrois. Triste
crmonie, qui affecta vivement ses compagnons! C'tait le premier
d'entre eux qui ne devait pas revoir son pays.

Misonne avait construit avec les planches de la cabane une sorte de
traneau destin au transport des provisions, et les matelots le
tranrent tour  tour. Jean Cornbutte dirigea la marche par les chemins
dj parcourus. Les campements s'organisaient,  l'heure du repos, avec
une grande promptitude. Jean Cornbutte esprait retrouver ses dpts de
provisions, qui devenaient presque indispensables avec ce surcrot de
quatre personnes. Aussi chercha-t-il  ne pas s'carter de sa route.

Par un bonheur providentiel, il fut remis en possession de son traneau,
qui s'tait chou prs du promontoire o tous avaient couru tant de
dangers. Les chiens, aprs avoir mang leurs courroies pour satisfaire
leur faim, s'taient attaqus aux provisions du traneau. C'tait ce qui
les avait retenus, et ce furent eux-mmes qui guidrent la troupe vers
le traneau, o les vivres taient encore en grande quantit.

La petite troupe reprit sa route vers la baie d'hivernage. Les chiens
furent attels au traneau, et aucun incident ne signala l'expdition.

On constata seulement qu'Aupic, Andr Vasling et les Norwgiens se
tenaient  l'cart et ne se mlaient pas  leurs compagnons; mais, sans
le savoir, ils taient surveills de prs. Nanmoins, ce germe de
dissension jeta plus d'une fois la terreur dans l'me de Louis Cornbutte
et de Penellan.

Vers le 7 dcembre, vingt jours aprs leur runion, ils aperurent la
baie o hivernait _la Jeune-Hardie_. Quel fut leur tonnement en
apercevant le brick juch  prs de quatre mtres en l'air sur des blocs
de glace! Ils coururent, fort inquiets de leurs compagnons, et ils
furent reus avec des cris de joie par Gervique; Turquiette et Gradlin,
Tous taient en bonne sant, et cependant ils avaient couru, eux aussi,
les plus grands dangers.

La tempte s'tait fait ressentir dans toute la mer polaire. Les glaces
avaient t brises et dplaces, et, glissant les unes cous les autres,
elles avaient saisi le lit sur lequel reposait le navire. Leur pesanteur
spcifique tendant  les ramener au-dessus de l'eau, elles avaient
acquis une puissance incalculable, et le brick s'tait trouv soudain
lev hors des limites de la mer.

Les premiers moments furent donns  la joie du retour. Les marins de
l'exploration se rjouissaient de trouver toutes les choses en bon tat,
ce qui leur assurait un hiver rude, sans doute, mais enfin supportable.
L'exhaussement du navire ne l'avait pas branl, et il tait
parfaitement solide. Lorsque la saison du dgel serait venue, il n'y
aurait plus qu' le faire glisser sur un plan inclin,  le lancer, en
un mot, dans la mer redevenue libre.

Mais une mauvaise nouvelle assombrit le visage de Jean Cornbutte et de
ses compagnons. Pendant la terrible bourrasque, le magasin de neige
construit sur la cte avait t entirement bris; les vivres qu'il
renfermait taient disperss, et il n'avait pas t possible d'en sauver
la moindre partie. Ds que ce malheur leur fut appris, Jean et Louis
Cornbutte visitrent la cale et la cambuse du brick, pour savoir  quoi
s'en tenir sur ce qui restait de provisions.

Le dgel ne devait arriver qu'avec le mois de mai.

Le brick ne pouvait quitter la baie d'hivernage avant cette poque.
C'tait donc cinq mois d'hiver qu'il fallait passer au milieu des
glaces, pendant lesquels quatorze personnes devaient tre nourries.
Calculs et comptes faits, Jean Cornbutte comprit qu'il atteindrait tout
au plus le moment du dpart, en mettant tout le monde  la demi-ration.
La chasse devint donc obligatoire pour procurer de la nourriture en plus
grande abondance.

De crainte que ce malheur ne se renouvelt, on rsolut de ne plus
dposer de provisions  terre. Tout demeura  bord du brick, et on
disposa galement des lits pour les nouveaux arrivants dans le logement
commun des matelots. Turquiette, Gervique et Gradlin, pendant l'absence
de leurs compagnons, avaient creus un escalier dans la glace qui
permettait d'arriver sans peine au pont du navire.




XIII

LES DEUX RIVAUX


Andr Vasling s'tait pris d'amiti pour les deux matelots norwgiens.
Aupic faisait aussi partie de leur bande, qui se tenait gnralement 
l'cart, dsapprouvant hautement toutes les nouvelles mesures; mais
Louis Cornbutte, auquel son pre avait remis le commandement du brick,
redevenu matre  son bord, n'entendait pas raison sur ce chapitre-l,
et, malgr les conseils de Marie, qui l'engageait  user de douceur, il
fit savoir qu'il voulait tre obi en tous points.

Nanmoins, les deux Norwgiens parvinrent, deux jours aprs,  s'emparer
d'une caisse de viande sale. Louis Cornbutte exigea qu'elle lui ft
rendue sur-le-champ, mais Aupic prit fait et cause pour eux, et Andr
Vasling fit mme entendre que les mesures touchant la nourriture ne
pouvaient durer plus longtemps.

Il n'y avait pas  prouver  ces malheureux que l'on agissait dans
l'intrt commun, car ils le savaient et ils ne cherchaient qu'un
prtexte pour se rvolter. Penellan s'avana vers les deux Norwgiens,
qui tirrent leurs coutelas; mais, second par Misonne et Turquiette, il
parvint  les leur arracher des mains, et il reprit la caisse de viande
sale. Andr Vasling et Aupic, voyant que l'affaire tournait contre eux,
ne s'en mlrent aucunement. Nanmoins, Louis Cornbutte prit le second
en particulier et lui dit.

Andr Vasling, vous tes un misrable. Je connais toute votre conduite,
et je sais  quoi tendent vos menes; mais comme le salut de tout
l'quipage m'est confi, si quelqu'un de vous songe  conspirer sa
perte, je le poignarde de ma main!

--Louis Cornbutte, rpondit le second, il vous est loisible de faire de
l'autorit, mais rappelez-vous que l'obissance hirarchique n'existe
plus ici, et que seul le plus fort fait la loi!

La jeune fille n'avait jamais trembl devant les dangers des mers
polaires, mais elle eut peur de cette haine dont elle tait la cause, et
l'nergie de Louis Cornbutte put  peine la rassurer.

Malgr cette dclaration de guerre, les repas se prirent aux mmes
heures et en commun. La chasse fournit encore quelques ptarmigans et
quelques livres blancs; mais avec les grands froids qui approchaient,
cette ressource allait encore manquer. Ces froids commencrent au
solstice, le 22 dcembre, jour auquel le thermomtre tomba  trente-cinq
degrs au-dessous de zro. Les hiverneurs prouvrent des douleurs dans
les oreilles, dans le nez, dans toutes les extrmits du corps; ils
furent pris d'une torpeur mortelle, mle de maux de tte, et leur
respiration devint de plus en plus difficile.

Dans cet tat, ils n'avaient plus le courage de sortir pour chasser, ou
pour prendre quelque exercice. Ils demeuraient accroupis autour du
pole, qui ne leur donnait qu'une chaleur insuffisante, et ds qu'ils
s'en loignaient un peu, ils sentaient leur sang se refroidir
subitement.

Jean Cornbutte vit sa sant gravement compromise, et il ne pouvait dj
plus quitter son logement. Des symptmes prochains de scorbut se
manifestrent en lui, et ses jambes se couvrirent de taches blanchtres.
La jeune fille se portait bien et s'occupait de soigner les malades avec
l'empressement d'une soeur de charit. Aussi tous ces braves marins la
bnissaient-ils du fond du coeur.

Le 1er janvier fut l'un des plus tristes jours de l'hivernage. Le vent
tait violent, et le froid insupportable. On ne pouvait sortir sans
s'exposer  tre gel. Les plus courageux devaient se borner  se
promener sur le pont abrit par la tente. Jean Cornbutte, Gervique et
Gradlin ne quittrent pas leur lit. Les deux Norwgiens, Aupic et Andr
Vasling, dont la sant se soutenait, jetaient des regards farouches sur
leurs compagnons, qu'ils voyaient dprir.

Louis Cornbutte emmena Penellan sur le pont et lui demanda o en taient
les provisions de combustible. Le charbon est puis depuis longtemps,
rpondit Penellan, et nous allons brler nos derniers morceaux de bois!

--Si nous n'arrivons pas  combattre ce froid, dit Louis Cornbutte, nous
sommes perdus!

--Il nous reste un moyen, rpliqua Penellan, c'est de brler ce que nous
pourrons de notre brick, depuis les bastingages jusqu' la flottaison,
et mme, au besoin, nous pouvons le dmolir en entier et reconstruire un
plus petit navire.

--C'est un moyen extrme, rpondit Louis Cornbutte, et qu'il sera
toujours temps d'employer quand nos hommes seront valides, car, dit-il 
voix basse, nos forces diminuent, et celles de nos ennemis semblent
augmenter. C'est mme assez extraordinaire!

--C'est vrai, fit Penellan, et sans la prcaution que nous avons de
veiller nuit et jour, je ne sais ce qui nous arriverait.

--Prenons nos haches, dit Louis Cornbutte, et faisons notre rcolte de
bois.

Malgr le froid, tous deux montrent sur les bastingages de l'avant, et
ils abattirent tout le bois qui n'tait pas d'une indispensable utilit
pour le navire. Puis ils revinrent avec cette provision nouvelle. Le
pole fut bourr de nouveau, et un homme resta de garde pour l'empcher
de s'teindre.

Cependant Louis Cornbutte et ses amis furent bientt sur les dents. Ils
ne pouvaient confier aucun dtail de la vie commune  leurs ennemis.
Chargs de tous les soins domestiques, ils sentirent bientt leurs
forces s'puiser. Le scorbut se dclara chez Jean Cornbutte, qui
souffrit d'intolrables douleurs. Gervique et Gradlin commencrent 
tre pris galement. Sans la provision de jus de citron, dont ils
taient abondamment fournis, ces malheureux auraient promptement
succomb  leurs souffrances. Aussi ne leur pargna-t-on pas ce remde
souverain.

Mais un jour, le 15 janvier, lorsque Louis Cornbutte descendit  la
cambuse pour renouveler ses provisions de citrons, il demeura stupfait
en voyant que les barils o ils taient renferms avaient disparu. Il
remonta prs de Penellan et lui fit part de ce nouveau malheur. Un vol
avait t commis, et les auteurs taient faciles  reconnatre. Louis
Cornbutte comprit alors pourquoi la sant de ses ennemis se soutenait!
Les siens n'taient plus en force maintenant pour leur arracher ces
provisions, d'o dpendaient sa vie et celle de ses compagnons, et il
demeura plong, pour la premire fois, dans un morne dsespoir!




XIV

DTRESSE


Le 20 janvier, la plupart de ces infortuns ne se sentirent pas la force
de quitter leur lit. Chacun d'eux, indpendamment de ses couvertures de
laine, avait une peau de buffle qui le protgeait contre le froid; mais,
ds qu'il essayait de mettre le bras  l'air, il prouvait une douleur
telle qu'il lui fallait le rentrer aussitt.

Cependant, Louis Cornbutte ayant allum le pole, Penellan, Misonne,
Andr Vasling sortirent de leur lit et vinrent s'accroupir autour du
feu. Penellan prpara du caf brlant, et leur rendit quelque force,
ainsi qu' Marie, qui vint partager leur repas.

Louis Cornbutte s'approcha alors du lit de son pre qui tait presque
sans mouvement et dont les jambes taient brises par la maladie. Le
vieux marin murmurait quelques mots sans suite, qui dchiraient le coeur
de son fils.

Louis! disait-il, je vais mourir!... Oh! que je souffre!... Sauve-moi!

Louis Cornbutte prit une rsolution dcisive. Il revint vers le second
et lui dit, en se contenant  peine:

Savez-vous o sont les citrons, Vasling?

--Dans la cambuse, je suppose, reprit le second sans se dranger.

--Vous savez bien qu'ils n'y sont plus, puisque vous les avez vols!

--Vous tes le matre, Louis Cornbutte, rpondit ironiquement Andr
Vasling, et il vous est permis de tout dire et de tout faire!

--Par piti, Vasling, mon pre se meurt! Vous pouvez le sauver!
Rpondez!

--Je n'ai rien  rpondre, rpondit Andr Vasling.

--Misrable! s'cria Penellan en se jetant sur le second, son coutelas 
la main.

-- moi, les miens! s'cria Andr Vasling en reculant.

Aupic et les deux matelots norvgiens sautrent  bas de leur lit et se
rangrent derrire lui. Misonne, Turquiette, Penellan et Louis se
prparrent  se dfendre. Pierre Nouquet et Gradlin, quoique bien
souffrants, se levrent pour les seconder.

Vous tes encore trop forts pour nous! dit alors Andr Vasling Nous ne
voulons nous battre qu' coup sr!

Les marins taient si affaiblis, qu'ils n'osrent pas se prcipiter sur
ces quatre misrables, car, en cas d'chec, ils eussent t perdus.

Andr Vasling, dit Louis Cornbutte d'une voix sombre, si mon pre
meurt, tu l'auras tu, et moi je te tuerai comme un chien!

Andr Vasling et ses complices se retirrent  l'autre bout du logement
et ne rpondirent pas.

Il fallut alors renouveler la provision de bois, et, malgr le froid,
Louis Cornbutte monta sur le pont et se mit  couper une partie des
bastingages du brick, mais il fut forc de rentrer au bout d'un quart
d'heure, car il risquait de tomber foudroy par le froid. En passant, il
jeta un coup d'oeil sur le thermomtre extrieur et vit le mercure gel.
Le froid avait donc dpass quarante-deux degrs au-dessous de zro. Le
temps tait sec et clair, et le vent soufflait du nord.

Le 26, le vent changea, il vint du nord-est, et le thermomtre marqua
extrieurement trente-cinq degrs. Jean Cornbutte tait  l'agonie, et
son fils avait cherch vainement quelque remde  ses douleurs. Ce
jour-l, cependant, se jetant  l'improviste sur Andr Vasling, il
parvint  lui arracher un citron que celui-ci s'apprtait  sucer. Andr
Vasling ne fit pas un pas pour le reprendre. Il semblait qu'il attendt
l'occasion d'accomplir ses odieux projets.

Le jus de ce citron rendt quelque force  Jean Cornbutte, mais il
aurait fallu continuer ce remde. La jeune fille alla supplier  genoux
Andr Vasling, qui ne lui rpondit pas, et Penellan entendit bientt le
misrable dire  ses compagnons:

Le vieux est moribond! Gervique, Gradlin et Pierre Nouquet ne valent
gure mieux! Les autres perdent leur force de jour en jour! Le moment
approche o leur vie nous appartiendra!

Il fut alors rsolu entre Louis Cornbutte et ses compagnons de ne plus
attendre et de profiter du peu de force qui leur restait. Ils rsolurent
d'agir dans la nuit suivante et de tuer ces misrables pour n'tre pas
tus par eux.

La temprature s'tait leve un peu. Louis Cornbutte se hasarda 
sortir avec son fusil pour rapporter quelque gibier.

Il s'carta d'environ trois milles du navire, et, souvent tromp par des
effets de mirage ou de rfraction, il s'loigna plus loin qu'il ne
voulait. C'tait imprudent, car des traces rcentes d'animaux froces se
montraient sur le sol. Louis Cornbutte ne voulut cependant pas revenir
sans rapporter quelque viande frache, et il continua sa route; mais il
prouvait alors un sentiment singulier, qui lui tournait la tte.
C'tait ce qu'on appelle le vertige du blanc.

En effet, la rflexion des monticules de glaces et de la plaine le
saisissait de la tte aux pieds, et il lui semblait que cette couleur le
pntrait et lui causait un affadissement irrsistible. Son oeil en
tait imprgn, son regard dvi. Il crut qu'il allait devenir fou de
blancheur. Sans se rendre compte de cet effet terrible, il continua sa
marche et ne tarda pas  faire lever un ptarmigan, qu'il poursuivit avec
ardeur. L'oiseau tomba bientt, et pour aller le prendre, Louis
Cornbutte, sautant d'un glaon sur la plaine, tomba lourdement, car il
avait fait un saut de dix pieds, lorsque la rfraction lui faisait
croire qu'il n'en avait que deux  franchir. Le vertige le saisit alors,
et, sans savoir pourquoi, il se mit  appeler au secours pendant
quelques minutes, bien qu'il ne se ft rien bris dans sa chute. Le
froid commenant  l'envahir, il revint au sentiment de sa conservation
et se releva pniblement.

Soudain, sans qu'il pt s'en rendre compte, une odeur de graisse brle
saisit son odorat. Comme il tait sous le vent du navire, il supposa que
cette odeur venait de l, et il ne comprit pas dans quel but on brlait
cette graisse, car c'tait fort dangereux, puisque cette manation
pouvait attirer des bandes d'ours blancs.

Louis Cornbutte reprit donc le chemin du brick, en proie  une
proccupation qui, dans son esprit surexcit, dgnra bientt en
terreur. Il lui sembla que des masses colossales se mouvaient 
l'horizon, et il se demanda s'il n'y avait pas encore quelque
tremblement de glaces. Plusieurs de ces masses s'interposrent entre le
navire et lui, et il lui parut qu'elles s'levaient sur les flancs du
brick. Il s'arrta pour les considrer plus attentivement, et sa terreur
fut extrme, quand il reconnut une bande d'ours gigantesques.

Ces animaux avaient t attirs par cette odeur de graisse qui avait
surpris Louis Cornbutte. Celui-ci s'abrita derrire un monticule, et il
en compta trois qui ne tardrent pas  escalader les blocs de glace sur
lesquels reposait _la Jeune-Hardie_.

Rien ne parut lui faire supposer que ce danger ft connu  l'intrieur
du navire, et une terrible angoisse lui serra le coeur. Comment
s'opposer  ces ennemis redoutables? Andr Vasling et ses compagnons se
runiraient-ils  tous les hommes du bord dans ce danger commun?
Penellan et les autres,  demi privs de nourriture, engourdis par le
froid, pourraient-ils rsister  ces btes redoutables, qu'excitait une
faim inassouvie? Ne seraient-ils pas surpris, d'ailleurs, par une
attaque imprvue?

Louis Cornbutte fit en un instant ces rflexions. Les ours avaient gravi
les glaons et montaient  l'assaut du navire. Louis Cornbutte put alors
quitter le bloc qui le protgeait, il s'approcha en rampant sur la
glace, et bientt il put voir les normes animaux dchirer la tente avec
leurs griffes et sauter sur le pont. Louis Cornbutte pensa  tirer un
coup de fusil pour avertir ses compagnons; mais si ceux-ci montaient
sans tre arms, ils seraient invitablement mis en pices, et rien
n'indiquait qu'ils eussent connaissance de ce nouveau danger!




XV

LES OURS BLANCS.


Aprs le dpart de Louis Cornbutte, Penellan avait soigneusement ferm
la porte du logement, qui s'ouvrait au bas de l'escalier du pont. Il
revint prs du pole, qu'il se chargea de garder, pendant que ses
compagnons regagnaient leur lit pour y trouver un peu de chaleur.

Il tait alors six heures du soir, et Penellan se mit  prparer le
souper. Il descendit  la cambuse pour chercher de la viande sale,
qu'il voulait faire amollir dans l'eau bouillante. Quand il remonta, il
trouva sa place prise par Andr Vasling, qui avait mis des morceaux de
graisse  cuire dans la bassine.

J'tais l avant vous, dit brusquement Penellan  Andr Vasling.
Pourquoi avez-vous pris ma place?

--Par la raison qui vous fait la rclamer, rpondit Andr Vasling, parce
que j'ai besoin de faire cuire mon souper!

--Vous enlverez cela tout de suite, rpliqua Penellan, ou nous verrons!

--Nous ne verrons rien, rpondit Andr Vasling, et ce souper cuira
malgr vous!

--Vous n'y goterez donc pas! s'cria Penellan, en s'lanant sur Andr
Vasling, qui saisit son coutelas, en s'criant:

 moi, les Norwgiens!  moi, Aupic!

Ceux-ci, en un clin d'oeil, furent sur pied, arms de pistolets et de
poignards. Le coup tait prpar.

Penellan se prcipita sur Andr Vasling, qui s'tait sans doute donn le
rle de le combattre tout seul, car ses compagnons coururent aux lits de
Misonne, de Turquiette et de Pierre Nouquet. Ce dernier, sans dfense,
accabl par la maladie, tait livr  la frocit d'Herming. Le
charpentier, lui, saisit une hache, et, quittant son lit, il se jeta 
la rencontre d'Aupic. Turquiette et le Norwgien Jocki luttaient avec
acharnement. Gervique et Gradlin, en proie  d'atroces souffrances,
n'avaient mme pas conscience de ce qui se passait auprs d'eux.

Pierre Nouquet reut bientt un coup de poignard dans le ct, et
Herming revint sur Penellan, qui se battait avec rage. Andr Vasling
l'avait saisi  bras-le-corps.

Mais ds le commencement de la lutte, la bassine avait t renverse sur
le fourneau, et la graisse, se rpandant sur les charbons ardents,
imprgnait l'atmosphre d'une odeur infecte. Marie se leva en poussant
des cris de dsespoir, et se prcipita vers le lit o rlait le vieux
Jean Cornbutte.

Andr Vasling, moins vigoureux que Penellan, sentit bientt ses bras
repousss par ceux du timonier. Ils taient trop prs l'un de l'autre
pour pouvoir faire usage de leurs armes. Le second, apercevant Herming,
s'cria:

 moi! Herming!

-- moi! Misonne! cria Penellan  son tour.

Mais Misonne se roulait  terre avec Aupic, qui cherchait  le percer de
son coutelas. La hache du charpentier tait une arme peu favorable  sa
dfense, car il ne pouvait la manoeuvrer, et il avait toutes les peines
du monde  parer les coups de poignard qu'Aupic lui portait.

Cependant, le sang coulait au milieu des rugissements et des cris.
Turquiette, terrass par Jocki, homme d'une force peu commune, avait
reu un coup de poignard  l'paule, et il cherchait en vain  saisir un
pistolet pass  la ceinture du Norwgien. Celui-ci l'treignait comme
dans un tau, et aucun mouvement ne lui tait possible.

Au cri d'Andr Vasling, que Penellan acculait contre la porte d'entre,
Herming accourut. Au moment o il allait porter un coup de coutelas dans
le dos du Breton, celui-ci d'un pied vigoureux l'tendit  terre.
L'effort qu'il fit permit  Andr Vasling de dgager son bras droit des
treintes de Penellan; mais la porte d'entre, sur laquelle ils pesaient
de tout leur poids, se dfona subitement, et Andr Vasling tomba  la
renverse.

Soudain, un rugissement terrible clata, et un ours gigantesque apparut
sur les marches de l'escalier. Andr Vasling l'aperut le premier. Il
n'tait pas  quatre pieds de lui. Au mme moment, une dtonation se fit
entendre, et l'ours, bless ou effray, rebroussa chemin. Andr Vasling,
qui tait parvenu  se relever, se mit  sa poursuite, abandonnant
Penellan.

Le timonier replaa alors la porte dfonce et regarda autour de lui.
Misonne et Turquiette, troitement garrotts par leurs ennemis, avaient
t jets dans un coin et faisaient de vains efforts pour rompre leurs
liens. Penellan se prcipita  leur secours, mais il fut renvers par
les deux Norwgiens et Aupic. Ses forces puises ne lui permirent pas
de rsister  ces trois hommes, qui l'attachrent de faon  lui
interdire tout mouvement. Puis, aux cris du second, ceux-ci s'lancrent
sur le pont, croyant avoir affaire  Louis Cornbutte.

L, Andr Vasling se dbattait contre un ours, auquel il avait port
dj deux coups de poignard. L'animal, frappant l'air de ses pattes
formidables, cherchait  atteindre Andr Vasling. Celui-ci, peu  peu
accul contre le bastingage, tait perdu, quand une seconde dtonation
retentit. L'ours tomba. Andr Vasling leva la tte et aperut Louis
Cornbutte dans les enflchures du mt de misaine, le fusil  la main.
Louis Cornbutte avait vis l'ours au coeur, et l'ours tait mort.

La haine domina la reconnaissance dans le coeur de Vasling; mais, avant
de la satisfaire, il regarda autour de lui. Aupic avait eu la tte
brise d'un coup de patte, et gisait sans vie sur le pont. Jocki, une
hache  la main, parait, non sans peine, les coups que lui portail ce
second ours, qui venait de tuer Aupic. L'animal avait reu deux coups de
poignard, et cependant il se battait avec acharnement. Un troisime ours
se dirigeait vers l'avant du navire.

Andr Vasling ne s'en occupa donc pas, et, suivi d'Herming, il vint au
secours de Jocki; mais Jocki, saisi entre les pattes de l'ours, fut
broy, et quand l'animal tomba sous les coups d'Andr Vasling et
d'Herming, qui dchargrent sur lui leurs pistolets, il ne tenait plus
qu'un cadavre entre ses pattes.

Nous ne sommes plus que deux, dit Andr Vasling d'un air sombre et
farouche; mais si nous succombons, ce ne sera pas sans vengeance!

Herming rechargea son pistolet, sans rpondre. Avant tout, il fallait se
dbarrasser du troisime ours. Andr Vasling regarda du ct de l'avant
et ne le vit pas. En levant les yeux, il l'aperut debout sur le
bastingage et grimpant dj aux enflchures, pour atteindre Louis
Cornbutte. Andr Vasling laissa tomber son fusil qu'il dirigeait sur
l'animal, et une joie froce se peignit dans ses yeux.

Ah! s'cria-t-il, tu me dois bien cette vengeance-l!

Cependant Louis Cornbutte s'tait rfugi dans la hune de misaine.
L'ours montait toujours, et il n'tait plus qu' six pieds de Louis,
quand celui-ci paula son fusil et visa l'animal au coeur.

De son ct, Andr Vasling paula le sien pour frapper Louis si l'ours
tombait.

Louis Cornbutte tira, mais il ne parut pas que l'ours et t touch,
car il s'lana d'un bond sur la hune. Tout le mt en tressaillit.

Andr Vasling poussa un cri de joie.

Herming! cria-t-il au matelot norwgien, va me chercher Marie! Va me
chercher ma fiance!

Herming descendit l'escalier du logement.

Cependant, l'animal furieux s'tait prcipit sur Louis Cornbutte, qui
chercha un abri de l'autre ct du mt; mais, au moment o sa patte
norme s'abattait pour lui briser la tte, Louis Cornbutte, saisissant
l'un des galhaubans, se laissa glisser jusqu' terre, non pas sans
danger, car,  moiti chemin, une balle siffla  ses oreilles. Andr
Vasling venait de tirer sur lui et l'avait manqu. Les deux adversaires
se retrouvrent donc en face l'un de l'autre, le coutelas  la main.

Ce combat devait tre dcisif. Pour assouvir pleinement sa vengeance,
pour faire assister la jeune fille  la mort de son fianc, Andr
Vasling s'tait priv du secours d'Herming. Il ne devait donc plus
compter que sur lui-mme.

Louis Cornbutte et Andr Vasling se saisirent chacun au collet, et se
tinrent de faon  ne pouvoir plus reculer. Des deux l'un devait tomber
mort. Ils se portrent de violents coups, qu'ils ne parrent qu' demi,
car le sang coula bientt de part et d'autre. Andr Vasling cherchait 
jeter son bras droit autour du cou de son adversaire pour le terrasser.
Louis Cornbutte, sachant que celui qui tomberait tait perdu, le
prvint, et il parvint  le saisir des deux bras; mais, dans ce
mouvement, son poignard lui chappa de la main.

Des cris affreux arrivrent en ce moment  son oreille. C'tait la voix
de Marie, qu'Herming voulait entraner. La rage prit Louis Cornbutte au
coeur; il se raidit pour faire plier les reins d'Andr Vasling; mais, 
ce moment, les deux adversaires se sentirent saisis tous les deux dans
une treinte puissante.

L'ours, descendu de la hune de misaine, s'tait prcipit sur ces deux
hommes.

Andr Vasling tait appuy contre le corps de l'animal. Louis Cornbutte
sentait les griffes du monstre lui entrer dans les chairs. L'ours les
treignait tous deux.

 moi!  moi, Herming! put crier le second.

-- moi! Penellan! s'cria Louis Cornbutte.

Des pas se firent entendre sur l'escalier. Penellan parut, arma son
pistolet et le dchargea dans l'oreille de l'animal. Celui-ci poussa un
rugissement. La douleur lui fit ouvrir un instant les pattes, et Louis
Cornbutte, puis, glissa sans mouvement sur le pont; mais l'animal, les
refermant avec force dans une suprme agonie, tomba en entranant le
misrable Andr Vasling, dont le cadavre fut broy sous lui.

Penellan se prcipita au secours de Louis Cornbutte. Aucune blessure
grave ne mettait sa vie en danger, et le souffle seul lui avait manqu
un moment.

Marie!... dit-il en ouvrant les yeux.

--Sauve! rpondit le timonier. Herming est tendu l, avec un coup de
poignard au ventre!

--Et ces ours?...

--Morts, Louis, morts comme nos ennemis! Mais on peut dire que, sans ces
btes-l, nous tions perdus! Vraiment! ils sont venus  notre secours!
Remercions donc la Providence!

Louis Cornbutte et Penellan descendirent dans le logement, et Marie se
prcipita dans leurs bras.




XVI

CONCLUSION


Herming, mortellement bless, avait t transport sur un lit par
Misonne et Turquiette, qui taient parvenus  briser leurs liens. Ce
misrable rlait dj, et les deux marins s'occuprent de Pierre
Nouquet, dont la blessure n'offrit heureusement pas de gravit.

Mais un plus grand malheur devait frapper Louis Cornbutte. Son pre ne
donnait plus aucun signe de vie!

tait-il mort avec l'anxit de voir son fils livr  ses ennemis?
Avait-il succomb avant cette terrible scne? On ne sait. Mais le pauvre
vieux marin, bris par la maladie, avait cess de vivre!

 ce coup inattendu, Louis Cornbutte et Marie tombrent dans un
dsespoir profond, puis ils s'agenouillrent prs du lit et pleurrent
en priant pour l'me de Jean Cornbutte.

Penellan, Misonne et Turquiette les laissrent seuls dans cette chambre
et remontrent sur le pont. Les cadavres des trois ours furent tirs 
l'avant. Penellan rsolut de garder leur fourrure, qui devait tre d'une
grande utilit, mais il ne pensa pas un seul moment  manger leur chair.
D'ailleurs, le nombre des hommes  nourrir tait bien diminu
maintenant. Les cadavres d'Andr Vasling, d'Aupic et de Jocki, jets
dans une fosse creuse sur la cte, furent bientt rejoints par celui
d'Herming. Le Norwgien mourut dans la nuit sans repentir ni remords,
l'cume de la rage  la bouche.

Les trois marins rparrent la tente, qui, creve en plusieurs endroits,
laissait la neige tomber sur le pont. La temprature tait excessivement
froide, et dura ainsi jusqu'au retour du soleil, qui ne reparut
au-dessus de l'horizon que le 8 janvier.

Jean Cornbutte fut enseveli sur cette cte. Il avait quitt son pays
pour retrouver son fils, et il tait venu mourir sous ce climat affreux!
Sa tombe fut creuse sur une hauteur, et les marins y plantrent une
simple croix de bois.

Depuis ce jour, Louis Cornbutte et ses compagnons passrent encore par
de cruelles preuves; mais les citrons, qu'ils avaient retrouvs, leur
rendirent la sant.

Gervique, Gradlin et Pierre Nouquet purent se lever, une quinzaine de
jours aprs ces terribles vnements, et prendre un peu d'exercice.

Bientt, la chasse devint plus facile et plus abondante. Les oiseaux
aquatiques revenaient en grand nombre. On tua souvent une sorte de
canard sauvage, qui procura une nourriture excellente. Les chasseurs
n'eurent  dplorer d'autre perte que celle de deux de leurs chiens,
qu'ils perdirent dans une entreprise pour reconnatre,  vingt-cinq
milles dans le sud, l'tat de la plaine de glaces.

Le mois de fvrier ft signal par de violentes temptes et des neiges
abondantes. La temprature moyenne fut encore de vingt-cinq degrs
au-dessous de zro, mais les hiverneurs n'en souffrirent pas, par
comparaison. D'ailleurs, la vue du soleil, qui s'levait de plus en plus
au-dessus de l'horizon, les rjouissait, en leur annonant la fin de
leurs tourments. Il faut croire aussi que le Ciel eut piti d'eux, car
la chaleur fut prcoce cette anne. Ds le mois de mars, quelques
corbeaux furent aperus, voltigeant autour du navire. Louis Cornbutte
captura des grues qui avaient pouss jusque l leurs prgrinations
septentrionales. Des bandes d'oies sauvages se laissrent aussi
entrevoir dans le sud.

Ce retour des oiseaux indiquait une diminution du froid. Cependant, il
ne fallait pas trop s'y fier, car, avec un changement de vent, ou dans
les nouvelles ou pleines lunes, la temprature s'abaissait subitement,
et les marins taient forcs de recourir  leurs prcautions les plus
grandes pour se prmunir contre elle. Ils avaient dj brl tous les
bastingages du navire pour se chauffer, les cloisons du rouffle qu'ils
n'habitaient pas, et une grande partie du faux pont. Il tait donc temps
que cet hivernage fint. Heureusement, la moyenne de mars ne fut pas de
plus de seize degrs au-dessous de zro. Marie s'occupa de prparer de
nouveaux vtements pour cette prcoce saison de l't.

Depuis l'quinoxe, le soleil s'tait constamment maintenu au-dessus de
l'horizon. Les huit mois de jour avaient commenc. Cette clart
perptuelle et cette chaleur incessante, quoique excessivement faibles,
ne tardrent pas  agir sur les glaces.

Il fallait prendre de grandes prcautions pour lancer _la Jeune-Hardie_
du haut lit de glaons qui l'entouraient. Le navire fut en consquence
solidement tay, et il parut convenable d'attendre que les glaces
fussent brises par la dbcle; mais les glaons infrieurs, reposant
dans une couche d'eau dj plus chaude, se dtachrent peu  peu, et le
brick redescendit insensiblement. Vers les premiers jours d'avril, il
avait repris son niveau naturel.

Avec le mois d'avril vinrent des pluies torrentielles, qui, rpandues 
flots sur la plaine de glaces, htrent encore sa dcomposition. Le
thermomtre remonta  dix degrs au-dessous de zro. Quelques hommes
trent leurs vtements de peaux de phoque, et il ne fut plus
ncessaire d'entretenir un pole jour et nuit dans le logement. La
provision d'esprit-de-vin, qui n'tait pas puise, ne fut plus employe
que pour la cuisson des aliments.

Bientt, les glaces commencrent  se briser avec de sourds craquements.
Les crevasses se formaient avec une grande rapidit, et il devenait
imprudent de s'avancer sur la plaine, sans un bton pour sonder les
passages, car des fissures serpentaient  et l. Il arriva mme que
plusieurs marins tombrent dans l'eau, mais ils en furent quittes pour
un bain un peu froid.

Les phoques revinrent  cette poque, et on leur donna souvent la
chasse, car leur graisse devait tre utilise.

La sant de tous demeurait excellente. Le temps tait rempli par les
prparatifs de dpart et par les chasses. Louis Cornbutte allait souvent
tudier les passes, et, d'aprs la configuration de la cte mridionale,
il rsolut de tenter le passage plus au sud. Dj la dbcle s'tait
produite dans diffrents endroits, et quelques glaons flottants se
dirigeaient vers la haute mer. Le 25 avril, le navire fut mis en tat.
Les voiles, tires de leur tui, taient dans un parfait tat de
conservation, et ce fut une joie vritable pour les marins de les voir
se balancer au souffle du vent. Le navire tressaillit, car il avait
retrouv sa ligne de flottaison, et quoiqu'il ne put pas encore bouger,
il reposait cependant dans son lment naturel.

Au mois de mai, le dgel se fit rapidement. La neige qui couvrait le
rivage fondait de tous cts et formait une boue paisse, qui rendait la
cte presque inabordable. De petites bruyres, roses et ples, se
montraient timidement  travers les restes de neige et semblaient
sourire  ce peu de chaleur. Le thermomtre remonta enfin au-dessus de
zro.

 vingt milles du navire, au sud, les glaons, compltement dtachs,
voguaient alors vers l'ocan Atlantique. Bien que la mer ne ft pas
entirement libre autour du navire, il s'tablissait des passes dont
Louis Cornbutte voulut profiter.

Le 21 mai, aprs une dernire visite au tombeau de son pre, Louis
Cornbutte abandonna enfin la baie d'hivernage. Le coeur de ces braves
marins se remplit en mme temps de joie et de tristesse, car on ne
quitte pas sans regret les lieux o l'on a vu mourir un ami. Le vent
soufflait du nord et favorisait le dpart du brick. Souvent il fut
arrt par des bancs de glace, que l'on dut couper  la scie; souvent
des glaons se dressrent devant lui, et il fallut employer la mine pour
les faire sauter. Pendant un mois encore, la navigation fut pleine de
dangers, qui mirent souvent le navire  deux doigts de sa perte; mais
l'quipage tait hardi et accoutum  ces prilleuses manoeuvres.
Penellan, Pierre Nouquet, Turquiette, Fidle Misonne, faisaient  eux
seuls l'ouvrage de dix matelots, et Marie avait des sourires de
reconnaissance pour chacun.

_La Jeune-Hardie_ fut enfin dlivre des glaces  la hauteur de l'le
Jean-Mayen. Vers le 25 juin, le brick rencontra des navires qui se
rendaient dans le Nord, pour la pche des phoques et de la baleine. Il
avait mis prs d'un mois  sortir de la mer polaire.

Le 16 aot, _la Jeune-Hardie_ se trouvait en vue de Dunkerque. Elle
avait t signale par la vigie, et toute la population du port accourut
sur la jete. Les marins du brick tombrent bientt dans les bras de
leurs amis. Le vieux cur reut Louis Cornbutte et Marie sur son coeur,
et, des deux messes qu'il dit les deux jours suivants, la premire fut
pour le repos de l'me de Jean Cornbutte, et la seconde pour bnir ces
deux fiancs, unis depuis si longtemps par le bonheur.

[Illustration]




QUARANTIME

ASCENSION FRANAISE

AU MONT BLANC

PAR

PAUL VERNE

[Illustration]


Le 18 aot 1871 j'arrivais  Chamonix avec l'intention bien arrte de
faire, cote que cote, l'ascension du mont Blanc. Ma premire tentative
en aot 1869 n'avait pas russi. Le mauvais temps ne m'avait permis
d'atteindre que les Grands-Mulets. Cette fois-ci, les circonstances ne
semblaient pas beaucoup plus favorables, car le temps, qui avait paru se
mettre au beau dans la matine du 18, changea brusquement vers midi. Le
mont Blanc, suivant l'expression du pays, mit son bonnet et commena 
fumer sa pipe; ce qui, en termes moins imags, veut dire qu'il se
couvrit de nuages et que la neige, chasse par un vent violent du
sud-ouest, formait  sa cime une longue aigrette dirige vers les
prcipices insondables du glacier de la Brenva. Cette aigrette indiquait
aux touristes imprudents la route qu'ils eussent prise, bien malgr eux,
s'ils avaient os affronter la montagne.

La nuit suivante fut trs-mauvaise; la pluie et le vent firent rage 
qui mieux mieux, et le baromtre, au-dessous de variable, se tint dans
une immobilit dsesprante.

Cependant, vers la pointe du jour, quelques coups de tonnerre
annoncrent une modification de l'tat atmosphrique. Bientt le ciel se
dgagea. La chane du Brevent et des Aiguilles-Rouges se dcouvrit. Le
vent, remontant au nord-ouest, fit apparatre, au-dessus du col de
Balme, qui ferme la valle de Chamonix au nord, quelques lgers nuages
isols et floconneux, que je saluai comme les messagers du beau temps.

Malgr ces heureux prsages et quoique le baromtre et lgrement
remont, M. Balmat, guide-chef de Chamonix, me dclara qu'il ne fallait
pas encore songer  tenter l'ascension.

Si le baromtre continue  monter, ajouta-t-il, et si le temps se
maintient, je vous promets des guides pour aprs-demain, peut-tre pour
demain. En attendant, pour vous faire prendre patience et drouiller vos
jambes, je vous engage  faire l'ascension du Brevent. Les nuages vont
se dissiper, et vous pourrez vous rendre un compte exact du chemin que
vous aurez  parcourir pour arriver au sommet du mont Blanc. Si, malgr
a, le coeur vous en dit, eh bien, vous tenterez l'aventure!

Cette tirade, dbite d'un certain ton, n'tait pas trs-rassurante et
donnait  rflchir. J'acceptai nanmoins sa proposition, et il dsigna
pour m'accompagner la guide Ravanel (douard), garon trs-froid et
trs-dvou, connaissant parfaitement son affaire.

J'avais pour compagnon de voyage mon compatriote et ami M. Donatien
Levesque, touriste enrag et marcheur intrpide, qui avait fait au
commencement de l'anne dernire un voyage instructif et souvent pnible
dans l'Amrique du Nord. Il en avait dj visit la plus grande partie
et se disposait  descendre  la Nouvelle-Orlans par le Mississipi,
quand la guerre vint couper court  ses projets et le rappeler en
France. Nous nous tions rencontrs  Aix-les-Bains, et nous avions
dcid qu'une fois notre traitement fini, nous ferions ensemble une
excursion en Savoie et en Suisse.

Donatien Levesque tait au courant de mes intentions, et comme sa sant
ne lui permettait pas, croyait-il, de tenter un aussi long voyage sur
les glaciers, il avait t convenu qu'il attendrait  Chamonix mon
retour du mont Blanc, et ferait pendant mon absence la visite
traditionnelle de la mer de glace par le Montanvers.

En apprenant que j'allais au Brevent, mon ami n'hsita pas 
m'accompagner. Au reste, l'ascension du Brevent est une des courses les
plus intressantes qu'on puisse faire  Chamonix. Cette montagne, haute
de 2,525 mtres, n'est qu'un prolongement de la chane des
Aiguilles-Rouges, qui court du sud-ouest au nord-est, paralllement 
celle du mont Blanc, et forme avec elle la valle assez troite de
Chamonix. Le Brevent, par sa position centrale juste en face du glacier
des Bossons, permet de suivre pendant presque tout leur trajet les
caravanes qui entreprennent l'ascension du gant des Alpes. Aussi est-il
trs-frquent.

Nous partmes vers sept heures du matin. Chemin faisant, je songeais aux
paroles ambigus du guide-chef; elles me tracassaient un peu. Aussi,
m'adressant  Ravanel:

Avez vous fait l'ascension du mont Blanc? lui demandai-je.

--Oui, monsieur, me rpondit-il, une fois, et c'est assez. Je ne me
soucie nullement d'y retourner.

--Diable! dis-je, et moi qui compte l'essayer!

--Vous tes libre, monsieur, mais je ne vous accompagnerai pas. La
montagne n'est pas bonne cette anne. On a fait dj plusieurs
tentatives; deux seulement ont russi. Pour la seconde, ils s'y sont
repris  deux fois. Au reste, l'accident de l'an dernier a un peu
refroidi les amateurs.

--Un accident! Lequel donc?

--Ah! monsieur l'ignore? Voici la chose. Une caravane, compose de dix
guides et porteurs et de deux Anglais, est partie vers le mi-septembre
pour le mont Blanc. On l'a vue arriver au sommet, puis, quelques minutes
aprs, elle a disparu dans un nuage. Quand le nuage fut dissip, on ne
vit plus personne. Les deux voyageurs avec sept guides et porteurs
avaient t enlevs par le vent et prcipits du ct de Cormayeur, sans
doute dans le glacier de la Brenva. Malgr les recherches les plus
actives, on n'a pas pu retrouver leurs corps. Les trois autres ont t
trouvs  150 mtres au-dessous de la cime, vers les Petits-Mulets. Ils
taient passs  l'tat de blocs de glace.

--Mais alors ces voyageurs ont d commettre quelque imprudence? dis-je 
Ravanel. Quelle folie de partir aussi tard pour une semblable
expdition! C'tait au mois d'aot qu'il fallait la faire!

J'avais beau me dbattre, cette lugubre histoire me trottait dans
l'esprit. Heureusement que bientt le temps se dgagea et que les rayons
d'un beau soleil vinrent dissiper les nuages qui voilaient encore le
mont Blanc, et, en mme temps, ceux qui obscurcissaient mon esprit.

Notre ascension s'accomplit  souhait. En quittant les chalets de
Planpraz, situs  2,062 mtres, on monte par des boulis de pierres et
par des flaques de neige jusqu'au pied d'un rocher nomm la Chemine,
qu'on escalade en s'aidant des pieds et des mains. Vingt minutes aprs,
on est au sommet du Brevent, d'o la vue est admirable. La chane du
mont Blanc apparat alors dans toute sa majest. Le gigantesque mont,
solidement tabli sur ses puissantes assises, semble dfier les temptes
qui glissent sur son bouclier de glace sans jamais l'entamer, tandis que
cette foule d'aiguilles, de pics, de montagnes, qui lui font cortge et
se haussent  l'envi autour de lui, sans pouvoir l'galer, portent les
traces videntes d'une lente dcomposition.

Du belvdre admirable que nous occupions, on commence  se rendre
compte, quoique bien imparfaitement encore, des distances  parcourir
pour arriver au sommet. La cime, qui, de Chamonix, parat si rapproche
du dme du Goter, reprend sa vritable place. Les divers plateaux qui
forment autant de degrs qu'il faudra franchir, et qu'on ne peut
apercevoir d'en bas, se dcouvrent aux yeux et reculent encore, par les
lois de la perspective, ce sommet si dsir. Le glacier des Bossons,
dans toute sa splendeur, se hrisse d'aiguilles de glace et de sracs
(blocs de glace ayant quelquefois jusqu' dix mtres de ct), qui
semblent battre, comme les flots d'une mer irrite, les parois des
rochers des Grands-Mulets, dont la base disparat au milieu d'eux.

Ce spectacle merveilleux n'tait pas fait pour me refroidir, et plus que
jamais je me promis d'explorer ce monde encore inconnu pour moi.

Mon compagnon de voyage se laissait galement gagner par l'enthousiasme,
et,  partir de ce moment, je commenai  croire que je n'irais pas seul
au mont Blanc.

Nous redescendmes  Chamonix; le temps s'amliorait de plus en plus; le
baromtre continuait lentement son mouvement ascensionnel: tout se
prparait pour le mieux.

Le lendemain, ds l'aube, je courus chez le guide-chef. Le ciel tait
sans nuages: le vent, presque insensible, s'tait fix au nord-est. La
chane du mont Blanc, dont les sommets principaux se doraient aux rayons
du soleil levant, semblait engager les nombreux touristes  lui rendre
visite. On ne pouvait, sans impolitesse, refuser une aussi aimable
invitation. M. Balmat, aprs avoir consult son baromtre, dclara
l'ascension faisable et me promit les deux guides et le porteur
prescrits par le rglement. Je lui en laissai le choix. Mais un incident
auquel je ne m'attendais pas vint jeter quelque trouble dans les
prparatifs du dpart.

En sortant du bureau du guide-chef, je rencontrai douard Ravanel, mon
guide de la veille.

Est-ce que monsieur va au mont Blanc? me dit-il.

--Oui, sans doute, rpondis-je. Ne trouvez-vous pas le moment bien
choisi?

Il rflchit quelques minutes, et d'un air un peu contraint:

Monsieur, me dit-il, vous tes mon voyageur; je vous ai accompagn hier
au Brevent, je ne puis donc vous abandonner, et puisque vous allez
l-haut, j'irai avec vous, si vous voulez bien accepter mes services.
C'est votre droit, car pour toutes les courses dangereuses le voyageur
peut choisir ses guides. Seulement, si vous acceptez mon offre, je vous
demande de m'adjoindre mon frre, Ambroise Ravanel, et mon cousin,
Gaspard Simon. Ce sont de jeunes et vigoureux gars; ils n'aiment pas
plus que moi un semblable voyage, mais ils ne bouderont pas  l'ouvrage,
et je vous rponds d'eux comme de moi-mme.

Ce garon m'inspirait toute confiance. J'acceptai, et j'allai sans
perdre de temps prvenir le guide-chef du choix que j'avais fait.

Mais, pendant ces pourparlers, M. Balmat avait commenc ses dmarches
prs des guides en suivant leur tour de rle. Un seul avait accept,
douard Simon. On attendait la rponse d'un autre, nomm Jean Carrier.
Elle n'tait pas douteuse, car cet homme avait dj fait vingt-neuf fois
l'ascension du mont Blanc. Je me trouvai donc fort embarrass. Les
guides que j'avais choisis taient tous d'Argentire, commune situe 
six kilomtres de Chamonix. Aussi ceux de Chamonix accusaient-ils
Ravanel de m'avoir influenc en faveur de sa famille, ce qui tait
contraire au rglement.

Pour couper court  la discussion, je pris pour troisime guide douard
Simon, qui avait dj fait ses prparatifs.

Il ne m'tait pas utile si je montais seul, mais il devenait
indispensable si mon ami m'accompagnait.

Ceci rgl, j'allai prvenir Donatien Levesque. Je le trouvai dormant du
sommeil du juste qui a parcouru la veille quinze kilomtres dans la
montagne. Le rveil offrit quelques difficults; mais en lui retirant
d'abord ses draps, puis ses oreillers et enfin ses matelas, j'obtins
quelque rsultat, et je parvins  lui faire comprendre que je me
prparais au grand voyage.

Eh bien! me dit-il en billant, je vous accompagnerai jusqu'aux
Grands-Mulets, et, l, j'attendrai votre retour.

--Bravo! lui rpondis-je, j'ai justement un guide de trop, je
l'attacherai  votre personne.

Nous achetmes les objets indispensables aux courses sur les glaciers.
Btons ferrs, jambires en gros drap, lunettes vertes s'appliquant
hermtiquement sur les yeux, gants fourrs, voiles verts et
passe-montagnes, rien ne fut oubli. Nous avions chacun d'excellents
souliers  triple semelle, que nos guides firent ferrer  glace. Ce
dernier dtail est d'une importance considrable, car il est des moments
dans une pareille expdition o toute glissade serait mortelle,
non-seulement pour soi, mais pour toute la caravane.

Nos prparatifs et ceux de nos guides prirent environ deux heures. Vers
huit heures, on nous amena nos mulets, et nous partons enfin pour le
chalet de la Pierre-Pointue, situ  2,000 mtres d'altitude, soit 1,000
mtres au-dessus de la valle de Chamonix, et 2,800 mtres plus bas que
le sommet du mont Blanc.

En arrivant  la Pierre-Pointue, vers dix heures, nous y trouvons un
voyageur espagnol, M. N..., accompagn de deux guides et d'un porteur.
Son guide principal, nomm Paccard, parent du docteur Paccard, qui fit,
avec Jacques Balmat, la premire ascension du mont Blanc, tait dj
mont dix-huit fois au sommet. M. N... se disposait, lui aussi,  en
faire l'ascension. Il avait beaucoup voyag en Amrique et travers les
Cordillres des Andes du ct de Quito, en passant au milieu des neiges
par les cols les plus levs; il pensait donc pouvoir, sans trop de
difficults, mener  bien sa nouvelle entreprise; mais en cela il se
trompait. Il avait compt sans la verticalit des pentes qu'il avait 
franchir, et sans la rarfaction de l'air.

Je me hte d'ajouter,  son honneur, que s'il russit  atteindre la
cime du mont Blanc, ce fut grce  une nergie morale bien rare, car les
forces physiques l'avaient abandonn depuis longtemps.

Nous djeunmes  la Pierre-Pointue aussi copieusement que possible.
C'est une mesure de prudence, car gnralement l'apptit disparat ds
qu'on entre dans les rgions glaces.

M. N... partit avec ses guides vers onze heures pour les Grands-Mulets.
Nous ne nous mmes en route qu' midi.  la Pierre-Pointue cesse le
chemin de mulets. Il faut alors gravir en zigzags un sentier trs-raide
qui suit le bord du glacier des Bossons et longe la base de l'aiguille
du Midi. Aprs une heure d'un travail assez pnible, par une chaleur
intense, nous arrivons  un point nomm la Pierre--l'chelle, situ 
2,700 mtres. L, guides et voyageurs s'attachent ensemble par une forte
corde, en laissant entre eux un espace de trois  quatre mtres. Il
s'agit en effet d'entrer sur le glacier des Bossons. Ce glacier, d'un
abord difficile, prsente de tous cts des crevasses bantes et sans
fond apprciable. Les parois verticales de ces crevasses ont une couleur
glauque et incertaine, trop sduisante  l'oeil; quand, en s'approchant
avec prcaution, on parvient  pntrer du regard leurs profondeurs
mystrieuses, on se sent attir vers elles avec violence, et rien ne
semble plus naturel que d'y aller faire un tour.

On s'avance lentement, tantt en contournant les crevasses, tantt en
les traversant avec une chelle, ou bien sur des ponts de neige d'une
solidit problmatique. C'est alors que la corde joue son rle. On la
tend pendant le passage dangereux; si le pont de neige vient  manquer,
guide ou voyageur reste suspendu au-dessus de l'abme. On le retire et
il en est quitte pour quelques contusions. Parfois, si la crevasse est
trs-large, mais peu profonde, on descend au fond pour remonter de
l'autre ct. Dans ce cas, la taille des marches dans la glace est
ncessaire, et les deux guides de tte arms d'un piolet, espce de
hache ou plutt d'herminette, se livrent  ce travail pnible et
prilleux.

Une circonstance particulire rend l'entre des Bossons dangereuse. On
prend le glacier au pied de l'aiguille du Midi et en face d'un couloir
o passent souvent des avalanches de pierres. Ce couloir a environ 200
mtres de largeur. Il faut le traverser promptement, et, pendant le
trajet, l'un des guides fait la faction pour vous avertir du danger s'il
se prsente.

En 1869, un guide fut tu  cette place, et son corps, lanc dans le
vide par la chute d'une pierre, alla se briser sur les rochers  300
mtres plus bas.

Nous tions prvenus; aussi htons-nous notre marche autant que notre
inexprience nous le permet; mais au sortir de cette zone dangereuse,
une autre nous attend qui ne l'est pas moins. Il s'agit de la rgion des
sracs, immenses blocs de glace dont la formation n'est pas bien
explique. Ces sracs sont gnralement disposs au bord d'un plateau et
menacent toute la valle qui se trouve au-dessous d'eux. Un simple
mouvement du glacier ou mme une lgre vibration de l'atmosphre peut
dterminer leur chute et occasionner les plus graves accidents.

Messieurs, ici du silence, et passons vite. Ces paroles, prononces
d'un ton brutal par l'un des guides, font cesser nos conversations. Nous
passons vite et en silence. Enfin, d'motion en motion, nous arrivons 
ce qu'on appelle la _Jonction_, que l'on pourrait nommer plus justement
la _Sparation_ violente, par la montagne de la Cte, des glaciers des
Bossons et de Tacconay.  cet endroit, la scne prend un caractre
indescriptible: crevasses aux couleurs chatoyantes, aiguilles de glace
aux formes lances, sracs suspendus et percs  jour, petits lacs d'un
vert glauque, forment un chaos qui dpasse tout ce qu'on peut imaginer.
Joignez  cela le grondement des torrents au fond du glacier, les
craquements sinistres et rpts des blocs qui se dtachent et se
prcipitent en avalanche au fond des crevasses, les tressaillements du
sol qui se fend sous vos pieds, et vous aurez alors une ide de ces
contres mornes et dsoles dont la vie ne se rvle que par la
destruction et la mort.

Aprs avoir pass la Jonction, on suit pendant quelque temps le glacier
de Tacconay, et on arrive  la cte qui conduit aux Grands-Mulets. Cette
cte, trs-incline, se gravit en lacets; le guide de tte a soin de
les tracer sous un angle de trente degrs environ quand il y a de la
neige frache, pour viter les avalanches.

Enfin, aprs trois heures de trajet sur la glace et la neige, nous
arrivons aux Grands-Mulets, rochers hauts de 200 mtres, dominant d'un
ct le glacier des Bossons, de l'autre les plaines inclines de nv
qui s'tendent jusqu'au pied du dme du Goter.

Une petite cabane, construite par les guides vers le sommet du premier
rocher, et situe  3,050 mtres d'altitude, donne asile aux voyageurs
et leur permet d'attendre  l'abri l'heure du dpart pour le sommet du
mont Blanc.

On y dne comme on peut, et on y dort de mme; mais le proverbe: Qui
dort dne, n'a aucun sens  cette hauteur, car on n'y peut faire
srieusement ni l'un ni l'autre.

Eh bien, dis-je  Levesque, aprs un simulacre de repas, vous ai-je
exagr la splendeur du paysage, et regrettez-vous d'tre venu
jusqu'ici?

--Je le regrette si peu, me rpondit-il, que je suis bien dcid  aller
jusqu'au sommet. Vous pouvez compter sur moi.

--Trs-bien, lui dis-je, mais vous savez que le plus dur reste  faire.

--Baste! fit-il, nous en viendrons bien  bout. En attendant, allons
toujours voir le coucher du soleil, qui doit tre magnifique.

En effet, le ciel tait rest d'une puret remarquable.

La chane du Brevent et des Aiguilles-Rouges s'tendait  nos pieds. Au
del, les rochers des Fiz et l'aiguille de Varan s'lvent au-dessus de
la valle de Sallanche et repoussent au troisime plan toute la chane
des monts Fleury et du Reposoir. Plus  droite, le Buet avec son sommet
neigeux, plus loin la dent du Midi, dominant de ses cinq crocs la valle
du Rhne. Derrire nous, les neiges ternelles, le dme du Goter, les
monts Maudits et enfin le mont Blanc.

Peu  peu l'ombre envahit la valle de Chamonix et atteint tour  tour
chacun des sommets qui la dominent  l'ouest. La chane du mont Blanc
reste seule lumineuse et semble entoure d'un nimbe d'or. Bientt
l'ombre gagne le dme du Goter et les monts Maudits. Elle respecte
encore le gant des Alpes. Nous suivons avec admiration cette
disparition lente et progressive de la lumire. Elle se maintient
quelque temps sur le dernier sommet, en nous donnant l'espoir insens
qu'elle ne le quittera pas. Mais au bout de quelques minutes, tout
s'assombrit, et  ces teintes si vivantes succdent les couleurs livides
et cadavreuses de la mort. Je n'exagre rien: celui qui aime les
montagnes me comprendra.

Aprs avoir assist  cette scne grandiose, nous n'avions plus qu'
attendre l'heure du dpart. Nous devions nous mettre en route  deux
heures du matin. Chacun s'tend sur son matelas.

Dormir, il n'y faut pas songer; causer, pas davantage. On est absorb
par des ides plus ou moins sombres; c'est la nuit qui prcde la
bataille, avec cette diffrence que rien ne vous oblige  engager le
combat. Deux courants d'ides se disputent la possession de votre
esprit. C'est le flux et le reflux de la mer, chacun l'emporte  son
tour. Les objections  une semblable entreprise ne manquent pas.  quoi
bon courir cette aventure? Si on russit, quel avantage en peut-on
retirer? S'il arrive un accident, que de regrets! Alors l'imagination
s'en mle; toutes les catastrophes de la montagne se prsentent  votre
esprit. Vous rvez ponts de neige manquant sous vos pas, vous vous
sentez prcipit dans ces crevasses bantes, vous entendez les
craquements terribles de l'avalanche qui se dtache et va vous
ensevelir, vous disparaissez, le froid de la mort vous saisit, et vous
vous dbattez dans un effort suprme!...

Un bruit strident, quelque chose d'horrible se produit  ce moment.

L'avalanche! l'avalanche! criez-vous.

--Qu'est-ce que vous avez? qu'est-ce que vous faites? s'crie Levesque,
rveill en sursaut.

Hlas! c'est un meuble que, dans le suprme effort de mon cauchemar, je
viens de culbuter avec fracas! Cette avalanche prosaque me rappelle 
la ralit. Je ris de mes terreurs, le courant contraire reprend le
dessus, et avec lui les ides ambitieuses. Il ne tient qu' moi, avec un
peu d'effort, de fouler ce sommet si rarement atteint! C'est une
victoire comme une autre! Les accidents sont rares, trs-rares! Ont-ils
eu lieu mme? De la cime le spectacle doit tre si merveilleux! Et puis,
quelle satisfaction d'avoir accompli ce que tant d'autres n'ont os
entreprendre!

 ces penses, mon me se raffermit, et c'est avec calme que j'attends
le moment du dpart.

Vers une heure, les pas des guides, leurs conversations, le bruit des
portes qu'on ouvre nous indiquent que le moment approche. Bientt M.
Ravanel entre dans notre chambre:

Allons, messieurs, debout, le temps est magnifique. Vers dix heures
nous serons au sommet.

 ces paroles, nous sautons  bas de nos lits et nous procdons
lestement  notre toilette. Deux de nos guides, Ambroise Ravanel et son
cousin Simon, partent en avant pour explorer le chemin. Ils sont munis
d'une lanterne qui doit nous indiquer la direction  suivre, et arms de
leur piolet pour faire la route et tailler des pas dans les endroits
trop difficiles.  deux heures, nous nous attachons tous ensemble. Voici
l'ordre de marche: devant moi et en tte, douard Ravanel; derrire moi,
douard Simon, puis Donatien Levesque; aprs lui, nos deux porteurs, car
nous avions pris pour second le domestique de la cabane des
Grands-Mulets, et toute la caravane de M. N...

Les guides et les porteurs s'tant rparti les provisions, on donne le
signal du dpart, et nous nous mettons en route au milieu de tnbres
profondes, en nous dirigeant sur la lanterne qu'ont emporte nos
premiers guides. Ce dpart a quelque chose de solennel. On parle peu,
le vague de l'inconnu vous obsde, mais cette situation nouvelle et
violente exalte et rend insensible aux dangers qu'elle comporte. Le
paysage environnant est fantastique. On n'en distingue pas bien les
contours. De grandes masses blanchtres et indcises, avec des taches
noires un peu plus accuses, ferment l'horizon. La vote cleste brille
d'un clat particulier. On aperoit,  une distance qu'on ne peut
apprcier, la lanterne vacillante des guides qui font la route, et le
lugubre silence de la nuit n'est troubl que par le bruit sec et loign
de la hache taillant des pas dans la glace.

On gravit lentement et avec prcaution la premire rampe, en se
dirigeant vers la base du dme du Goter. Au bout de deux heures d'une
ascension pnible, on arrive au premier plateau, nomm Petit-Plateau,
situ au pied du dme du Goter,  une hauteur de 3,650 mtres. Aprs
quelques minutes de repos, on reprend sa marche en inclinant  gauche et
en se dirigeant vers la cte qui conduit au Grand-Plateau.

Mais dj notre caravane n'est plus aussi nombreuse. M. N..., avec ses
guides, s'est dtach; la fatigue qu'il prouve l'oblige  prendre un
peu plus de repos.

Vers quatre heures et demie, l'aube commena  blanchir l'horizon. Nous
franchissions  ce moment la rampe qui conduit au Grand-Plateau, o nous
arrivons sans encombre Nous tions  3,900 mtres. Nous avions bien
gagn notre djeuner. Contre l'habitude, Levesque et moi, nous avions
bon apptit. C'tait bon signe. Nous nous installmes donc sur la neige
et nous fmes un repas de circonstance. Nos guides, joyeux,
considraient notre succs comme assur. Pour moi, je trouvais qu'ils
allaient un peu vite en besogne.

Quelques instants plus tard, M. N... nous rejoignit. Nous insistmes
vivement pour qu'il prit quelque nourriture. Il refusa obstinment. Il
prouvait cette contraction de l'estomac si commune dans ces parages, et
il tait fort abattu.

Le Grand-Plateau mrite une description particulire.  droite s'lve
le dme du Goter. En face de soi, le mont Blanc, qui le domine encore
de 900 mtres.  gauche, les rochers Rouges et les monts Maudits. Ce
cirque immense est partout d'une blancheur blouissante. Il prsente de
tous cts d'normes crevasses. C'est dans l'une d'elles que furent
engloutis, en 1820, trois des guides qui accompagnaient le docteur Hamel
et le colonel Anderson. Depuis cette poque, en 1864, un autre guide,
Ambroise Couttet, y a trouv la mort.

Il faut traverser ce plateau avec de grandes prcautions, car il y
existe souvent des crevasses caches par la neige. De plus, il est
frquemment balay par les avalanches. Le 13 octobre 1866; un voyageur
anglais et trois de ses guides furent ensevelis sous une montagne de
glace tombe du mont Blanc. Aprs un travail des plus prilleux, on
parvint  retrouver les corps des trois guides. On s'attendait  chaque
instant  dcouvrir celui du voyageur, quand une nouvelle avalanche vint
s'abattre sur la premire et obligea les travailleurs  renoncer  leur
recherche.

Trois routes s'offraient  nous. La route ordinaire, qui consiste 
prendre tout  fait  gauche, sur la base des monts Maudits, une espce
de valle appele Porche ou Corridor, conduit par des pentes modres au
haut du premier escarpement des rochers Rouges.

La seconde, moins frquente, prend  droite par le dme du Goter et
mne au sommet du mont Blanc par l'arte qui relie ces deux montagnes.
Il faut pendant trois heures suivre un chemin vertigineux et escalader
une tranche de glace vive assez difficile, nomme la Bosse-du-Dromadaire.

La troisime route consiste  monter directement au sommet du Corridor,
en gravissant un mur de glace haut de 250 mtres, qui longe le premier
escarpement des rochers Rouges.

Les guides ayant dclar la premire route impraticable en raison des
crevasses rcentes qui la barraient entirement, il nous restait le
choix entre les deux autres. Pour moi, j'opinais pour la deuxime, qui
passe par la Bosse-du-Dromadaire; mais elle fut juge trop dangereuse,
et il fut dcid que nous attaquerions le mur de glace qui conduit au
sommet du Corridor.

Quand une dcision est prise, le mieux est de l'excuter sans retard.
Nous traversons donc le Grand-Plateau et nous arrivons au pied de cet
obstacle vraiment effrayant.

Plus nous avanons, plus son inclinaison semble se rapprocher de la
verticale. En outre, plusieurs crevasses que nous n'avions pas aperues
s'ouvrent  ses pieds.

Nous commenons nanmoins cette difficile ascension. Le premier guide
de tte bauche les marches, le second les achve. Nous faisons deux pas
par minute. Plus nous montons, plus l'inclinaison augmente. Nos guides
eux-mmes se consultent sur la route  suivre; ils parlent en patois et
ne sont pas toujours d'accord, ce qui n'est pas bon signe. Enfin,
l'inclinaison devient telle que le bord de nos chapeaux touche les
mollets du guide qui nous prcde. Une mitraille de morceaux de glace
produite par la taille des pas nous aveugle et rend notre position
encore plus pnible. Alors, m'adressant  nos guides de tte:

Ah a, leur dis-je, c'est trs-bien de monter par l! Cela n'est pas
une grande route, j'en conviens, mais c'est encore praticable.
Seulement, par o nous ferez-vous redescendre?

--Oh! monsieur, me rpondit Ambroise Ravanel, au retour, nous prendrons
un autre chemin.

Enfin, aprs deux heures de violents efforts, et aprs avoir taill plus
de quatre cents marches dans cette monte effrayante, nous arrivons 
bout de forces au sommet du Corridor.

Nous traversons alors un plateau de neige lgrement inclin, et nous
ctoyons une immense crevasse qui nous barre la route.  peine
l'avons-nous tourne qu'un cri d'admiration s'chappe de nos poitrines.
 droite le Pimont et les plaines de la Lombardie sont  nos pieds. 
gauche, les massifs des Alpes Pennines et de l'Oberland, couronns de
neige, lvent leurs cimes incomparables. Le mont Rose et le Cervin
seuls, nous dominent encore, mais bientt nous les dominerons  notre
tour.

Cette rflexion nous ramne au but de notre expdition. Nous tournons
nos regards vers le mont Blanc et nous restons stupfaits.

Dieu! qu'il est encore loin! s'crie Levesque.

--Et haut! ajoutai-je.

C'tait en effet dsesprant. Le fameux mur de la cte, si redout,
qu'il fallait absolument franchir, tait devant nous avec son
inclinaison de cinquante degrs. Mais, aprs avoir escalad le mur du
Corridor, il ne nous effrayait pas. Nous prenons une demi-heure de
repos, puis nous continuons notre route; mais nous nous apermes
bientt que les circonstances atmosphriques n'taient plus les mmes.
Le soleil nous frappait de ses rayons ardents, et leur rflexion sur la
neige doublait notre supplice. La rarfaction de l'air commenait  se
faire cruellement sentir. Nous avancions lentement, en faisant des
haltes frquentes, et nous finissons par atteindre le plateau qui domine
le second escarpement des rochers Rouges. Nous tions au pied du mont
Blanc. Il s'levait, seul et majestueux,  une hauteur de 200 mtres
au-dessus de nous. Le mont Rose lui-mme avait baiss pavillon!

Levesque et moi, nous tions absolument  bout de forces. Quant  M.
N..., qui nous avait rejoints au sommet du Corridor, on peut dire qu'il
tait insensible  la rarfaction de l'air, car il ne respirait plus,
pour ainsi dire.

Nous commenons enfin  escalader le dernier degr. Nous faisions dix
pas et nous nous arrtions, nous trouvant dans l'impossibilit absolue
d'aller plus loin. Une contraction douloureuse de la gorge rendait notre
respiration encore plus difficile. Nos jambes nous refusaient le
service, et je compris alors cette expression pittoresque de Jacques
Balmat, quand, en racontant sa premire ascension, il dit que ses
jambes semblaient ne plus tenir qu' l'aide de son pantalon. Mais un
sentiment plus fort dominait la matire, et si le corps demandait grce,
le coeur, rpondant: Excelsior! Excelsior! touffait ces plaintes
dsespres, et poussait en avant et malgr elle notre pauvre machine
dtraque. Nous passons ainsi les Petits-Mulets, rochers situs  4,666
mtres, et, aprs deux heures d'efforts surhumains, nous dominons enfin
la chane entire. Le mont Blanc est sous nos pieds!

Il tait midi quinze minutes.

L'orgueil du succs nous remit promptement de nos fatigues. Nous avions
donc enfin conquis cette cime redoute! Nous dominions toutes les
autres, et cette pense, que le mont Blanc seul peut faire natre, nous
plongeait dans une motion profonde. C'tait l'ambition satisfaite, et,
pour moi surtout, un rve devenu ralit!

Le mont Blanc est la plus haute montagne de l'Europe. Un certain nombre
de montagnes en Asie et en Amrique sont plus leves, mais  quoi bon
les affronter, si, par impossibilit absolue d'en atteindre la cime, on
doit en fin de compte rester domin par elles?

D'autres, telles que le Cervin, par exemple, sont d'un accs encore plus
difficile, mais le sommet de ce mont, nous l'apercevons  quatre cents
mtres au-dessous de nous!

Et puis, quel spectacle pour nous rcompenser de nos peines! Le ciel,
toujours pur, avait pris une teinte d'un bleu trs-fonc. Le soleil,
dpouill d'une partie de ses rayons, avait perdu son clat, comme dans
une clipse partielle. Cet effet, d  la rarfaction de l'atmosphre,
tait d'autant plus sensible que les montagnes et les plaines
environnantes taient inondes de lumire. Aussi, aucun dtail ne nous
chappait.

Au sud-est, les montagnes du Pimont, et plus loin les plaines de la
Lombardie, fermaient notre horizon. Vers l'ouest, les montagnes de la
Savoie et celles du Dauphin; au del, la valle du Rhne. Au
nord-ouest, le lac de Genve, le Jura; puis, en redescendant vers le
sud, un chaos de montagnes et de glaciers, quelque chose
d'indescriptible, domin par le massif du mont Rose, les
Mischabelhoerner, le Cervin, le Weishorn, la plus belle des cimes, comme
l'appelle le clbre ascensionniste Tyndall, et plus loin par la
Jungfrau, le Monch, l'Eiger et le Finsteraarhorn.

On ne peut valuer  moins de soixante lieues l'tendue de notre rayon.
Nous dcouvrions donc cent vingt lieues de pays au moins.

Une circonstance particulire vint encore augmenter la beaut du
spectacle. Des nuages se formrent du ct de l'Italie et envahirent les
valles des Alpes Pennines, mais sans en voiler les sommets. Nous emes
bientt sous les yeux un second ciel, un ciel infrieur, une mer de
nuages d'o mergeait tout un archipel de pics et de montagnes couverts
de neige. C'tait quelque chose de magique que le plus grand des potes
rendrait  peine.

Le sommet du mont Blanc forme une arte dirige du sud-ouest au
nord-est, longue de deux cents pas et large d'un mtre au point
culminant. On dirait une coque de navire renvers, la quille en l'air.

Chose trs-rare, la temprature tait alors fort leve, 10 degrs
au-dessus de zro. L'air tait presque calme. Parfois une lgre brise
d'est se faisait sentir.

Le premier soin de nos guides avait t de nous placer tous en ligne sur
la crte faisant face  Chamonix, pour qu'on pt d'en bas facilement
nous compter et s'assurer que personne ne manquait  l'appel. Nombre de
touristes s'taient rendus au Brevent et au Jardin pour suivre notre
ascension. Ils purent en constater le succs.

Mais ce n'est pas tout que de monter, il fallait songer  redescendre.
Le plus difficile, sinon le plus fatigant, restait  faire; et puis, on
quitte  regret une sommit conquise au prix de tant de labeurs; le
ressort qui vous poussait en montant, ce besoin de dominer, si naturel
et si imprieux, vous fait dfaut; vous marchez sans ardeur, en
regardant souvent en arrire!

Il fallut pourtant se dcider. Aprs une dernire libation du Champagne
traditionnel, nous nous mettons en route. Nous tions rests une heure
au sommet. L'ordre de marche tait chang. La caravane de M. N... tait
en tte, et sur la demande de son guide, Paccard, nous nous attachons
tous ensemble. L'tat de fatigue dans lequel se trouvait M. N..., que
ses forces trahissaient, mais non sa volont, pouvait faire craindre des
chutes que nos efforts runis parviendraient peut-tre  arrter.
L'vnement justifia notre apprhension. En descendant le mur de la
cte, M. N... fit plusieurs faux pas. Ses guides, trs vigoureux et trs
habiles, purent heureusement l'arrter au passage; mais les ntres,
craignant avec raison que la caravane tout entire ne ft entrane,
voulurent se dtacher. Levesque et moi, nous nous y opposons, et, en
prenant les plus grandes prcautions, nous arrivons sans encombre au bas
de cette cte vertigineuse qu'il faut descendre en avant. Il n'y a pas
d'illusion possible; l'abme, le vide presque sans fond est devant vous,
et les morceaux de glace dtachs qui passent prs de vous en
bondissant, avec la rapidit d'une flche, vous montrent parfaitement la
route que prendrait la caravane si vous veniez  manquer.

Une fois ce mauvais pas franchi, je commenai  respirer. Nous
descendions les pentes peu inclines qui conduisent au sommet du
Corridor. La neige, ramollie par la chaleur, cdait sous nos pas; nous y
enfoncions jusqu'au genou, ce qui rendait notre marche trs fatigante.
Nous suivions toujours nos traces du matin, et je m'en tonnais, quand
Gaspard Simon, se tournant vers moi, me dit:

Monsieur, nous ne pouvons pas prendre d'autre chemin, le Corridor est
impraticable, et il faut absolument redescendre par le mur que nous
avons grimp ce matin.

Je communiquai  Levesque cette nouvelle peu agrable.

Seulement, ajouta Gaspard Simon, je ne crois pas que nous puissions
rester attachs tous ensemble. Au reste, nous verrons comment M. N... se
comportera au dbut.

Nous avancions vers ce terrible mur. La caravane de M. N... commenait 
descendre, et nous entendions les paroles assez vives que lui adressait
Paccard. La pente devenait telle, que nous n'apercevions plus ni lui ni
ses guides, quoique nous fussions toujours lis ensemble.

Ds que Gaspard Simon, qui me prcdait, put se rendre compte de ce qui
se passait, il s'arrta, et, aprs avoir chang quelques paroles en
patois avec ses collgues, il nous dclara qu'il fallait se dtacher de
la caravane de M. N...

Nous rpondons de vous, ajouta-t-il, mais nous ne pouvons rpondre des
autres, et s'ils glissent, ils nous entranerons.

En disant cela, il se dtacha.

Il nous en cotait beaucoup de prendre ce parti; mais nos guides furent
inflexibles. Nous proposons alors d'envoyer deux d'entre eux prter
leur concours aux guides de M. N... Ils acceptent avec empressement;
mais, n'ayant pas de corde, ils ne peuvent mettre ce projet  excution.

Nous commenons donc cette effroyable descente. Un seul de nous bougeait
 la fois, et au moment o il faisait un pas, tous les autres
s'arc-boutaient, prts  soutenir la secousse s'il venait  glisser. Le
guide de tte, douard Ravanel, avait un rle des plus prilleux; il
devait refaire les marches qui taient plus ou moins dtruites par le
passage de la premire caravane.

Nous avancions lentement et en prenant les plus grandes prcautions.
Notre route nous menait en droite ligne  l'une des crevasses qui
s'ouvraient au pied de l'escarpement. Cette crevasse, quand nous
montions, nous pouvions ne pas la regarder; mais en descendant, son
ouverture verdtre et bante nous fascinait. Tous les blocs de glace
dtachs par notre passage semblaient s'tre donn le mot: en trois
bonds, ils allaient s'y engouffrer, comme dans la gueule du Minotaure.
Seulement, aprs chaque morceau, la gueule du Minotaure se refermait;
ici, point: cette crevasse inassouvie s'ouvrait toujours et paraissait
attendre, pour se refermer, une _bouche plus importante_. Il s'agissait
de n'tre pas cette _bouche_, et c'est  cela que tendaient tous nos
efforts. Pour nous soustraire  cette fascination,  ce vertige moral,
si je puis m'exprimer ainsi, nous essaymes bien de plaisanter sur la
position scabreuse que nous occupions et dont un chamois n'aurait pas
voulu Nous allmes jusqu' fredonner quelques couplets du maestro
Offenbach; mais, pour rester fidle  la vrit, je dois convenir que
nos plaisanteries taient faibles et que nous ne chantions pas juste. Je
crus mme remarquer, sans en tre surpris, que Levesque s'obstinait 
mettre sur le grand air du _Trovatore_ des paroles de _Barbe-Bleue_, ce
qui dnotait une certaine proccupation. Enfin, pour nous remonter, nous
faisions comme ces faux braves qui chantent dans les tnbres pour se
donner du coeur.

Nous restons ainsi suspendus entre la vie et la mort pendant une heure,
qui nous parut ternelle, et nous finissons par arriver au bas de cet
escarpement redoutable. Nous y trouvons sains et saufs M. N... et ses
guides.

Aprs avoir pris quelques minutes de repos, nous continuons notre
marche.

En approchant du Petit-Plateau, douard Ravanel s'arrta brusquement,
et, se tournant vers nous:

Voyez quelle avalanche! s'cria-t-il. Elle a couvert nos traces.

En effet, une immense avalanche de glace, tombe du dme du Goter,
recouvrait entirement la route que nous avions suivie le matin pour
traverser le Petit-Plateau. Je ne puis valuer la masse de cette
avalanche  moins de cinq cents mtres cubes. Si elle s'tait dtache
au moment de notre passage, une catastrophe de plus et t sans doute 
ajouter  la liste dj trop longue de la ncrologie du mont Blanc.

En prsence de ce nouvel obstacle, il fallait ou chercher un autre
chemin, ou passer au pied mme de l'avalanche. Vu l'tat d'puisement
dans lequel nous nous trouvions, ce dernier parti tait assurment le
plus simple, mais il offrait un danger srieux. Une paroi de glace de
plus de vingt mtres d'lvation, dj en partie dtache du dme du
Goter, auquel elle ne tenait plus que par un de ses angles, surplombait
la route que nous devions suivre. Cet norme serac semblait se tenir en
quilibre. Notre passage, en branlant l'atmosphre, ne dterminerait-il
pas sa chute? Nos guides se consultrent. Chacun d'eux examina avec la
lorgnette la fissure qui s'tait forme entre la montagne et cette masse
inquitante. Les artes vives et nettes de la fente indiquaient une
cassure rcente, videmment occasionne par la chute de l'avalanche.

Aprs une courte discussion, nos guides, ayant reconnu l'impossibilit
de trouver un autre chemin, se dcidrent  tenter ce passage dangereux.

Il faut marcher trs-vite, courir mme, si c'est possible, nous
dirent-ils, et, dans cinq minutes, nous serons en sret. Allons,
messieurs, un dernier coup de collier!

Cinq minutes de course, c'est peu de chose pour des gens seulement
fatigus; mais pour nous, qui tions absolument  bout de forces,
courir, mme pendant si peu de temps, sur une neige molle, dans laquelle
nous enfoncions jusqu'aux genoux, semblait impraticable. Nous faisons
nanmoins un suprme appel  notre nergie, et, aprs trois ou quatre
culbutes, tirs par les uns, pousss par les autres, nous atteignons
enfin un monticule de neige, sur lequel nous tombons puiss. Nous
tions hors de danger.

Il nous fallait quelque temps pour nous remettre. Aussi nous
tendmes-nous sur la neige avec une satisfaction que tout le monde
comprendra. Les plus grandes difficults taient dsormais vaincues, et
s'il restait encore quelques dangers  courir, nous pouvions les
affronter sans grande apprhension.

Dans l'espoir d'assister  la chute de l'avalanche, nous prolongemes
notre halte, mais nous attendmes en vain. Comme la journe s'avanait
et qu'il n'tait pas prudent de s'attarder dans ces solitudes glaces,
nous nous dcidons  continuer notre route, et, vers cinq heures, nous
atteignons la cabane des Grands-Mulets.

Aprs une mauvaise nuit et un violent accs de fivre occasionn par les
coups de soleil que nous avions rapports de notre expdition, nous nous
disposons  regagner Chamonix; mais avant de partir, nous inscrivons,
suivant l'usage, sur le registre dpos  cet effet aux Grands-Mulets,
les noms de nos guides et les principales circonstances de notre voyage.

En feuilletant ce registre, qui contient l'expression plus ou moins
heureuse, mais toujours sincre, des sentiments qu'prouvent les
touristes  la vue d'un monde si nouveau, je remarquai un hymne au mont
Blanc, crit en langue anglaise. Comme il rsume assez bien mes propres
impressions, je vais essayer de le traduire:

Le mont Blanc, ce gant dont la fire attitude
crase ses rivaux, jaloux de sa beaut,
Ce colosse imposant qui, dans sa solitude,
Semble dfier l'homme, eh bien! je l'ai dompt!

Oui, malgr ses fureurs, sur sa cime orgueilleuse,
J'ai, sans plir, grav l'empreinte de mes pas.
J'ai terni de ses flancs l'hermine radieuse,
Bravant vingt fois la mort et ne reculant pas.

Ah! quelle ivresse immense, alors que l'on domine
Ce monde merveilleux, ce chaos saisissant
De glaciers, de ravins et de rochers que mine
L'ouragan dchan qui hurle en bondissant.

Mais d'o vient ce fracas? La montagne s'croule!
Va-t-elle s'abmer? Quel bruit sourd et profond!
Non, c'est l'irrsistible avalanche qui roule.
Bondit et disparat dans un gouffre sans fond.

Mont Rose, voil donc ta cime blouissante!
Te voil, mont Cervin, sinistre et redout!
Et vous, Welterhorners, dont la masse puissante
Voile de la Jungfrau la blanche nudit!

Vous tes grands, sans doute, ardus et difficiles,
Et n'atteint pas qui veut vos sommets insolents;
Car plus d'un a pri sur vos flancs indociles
Que n'avaient point mu vos sracs chancelants.

Mais, regardes ici, plus haut, plus haut, vous dis-je;
Haussez-vous  l'envi, l'un par l'autre port;
Voyez ce pic gant qui donne le vertige,
C'est votre matre  tous,  lui la royaut!

Vers huit heures, nous nous mettons en route pour Chamonix. La traverse
des Bossons fut difficile, mais elle se fit sans accident.

Une demi-heure avant d'arriver  Chamonix, nous rencontrmes, au chalet
de la cascade du Dard, quelques touristes anglais qui semblaient guetter
notre passage. Ds qu'ils nous aperurent, ils vinrent, avec un
empressement sympathique, nous fliciter de notre succs. L'un d'eux
nous prsenta  sa femme, charmante personne d'une distinction parfaite.
Aprs que nous lui emes esquiss  grands traits les pripties de
notre voyage, elle nous dit avec un accent qui partait du coeur:

How much you are envied here by everybody! Let me touch your
alpen-stocks! (Combien chacun vous envie! Laissez-moi toucher vos
btons!)

Et ces paroles rendaient bien leur pense  tous.

[Illustration: LE SOMMET DU MONT BLANC.]

L'ascension du mont Blanc est trs-pnible. On prtend que le clbre
naturaliste gnevois de Saussure y prit le germe de la maladie dont il
mourut quelques mois plus tard. Aussi ne puis-je mieux terminer cette
trop longue relation qu'en citant les paroles de H. Markham Sherwill:

Quoi qu'il en soit, dit-il en finissant la relation de
son voyage au mont Blanc, je ne conseillerai  personne
une ascension dont le rsultat ne peut jamais
avoir une importance proportionne aux dangers
qu'on y court et qu'on y fait courir aux autres.










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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
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Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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