Project Gutenberg's Les tranges noces de Rouletabille, by Gaston Leroux

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Title: Les tranges noces de Rouletabille

Author: Gaston Leroux

Release Date: October 17, 2004 [EBook #13772]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ETRANGES NOCES DE ROULETABILLE ***




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LES TRANGES NOCES DE ROULETABILLE

PAR GASTON LEROUX

ROULETABILLE A LA GUERRE

LES TRANGES NOCES DE ROULETABILLE

I

LA GRANDE TRAITRISE D'IVANA

C'tait le 21 octobre 1913, en plein Balkan, dans les sombres dfils de
l'Istrandja-Dagh... le soir tombait...

Prcdant les premiers dtachements bulgares qui,  la premire heure de
la premire guerre des Balkans, envahissaient le nord de la Thrace et
avaient mission d'occuper Almadjik, quelle est cette petite troupe de
cavaliers qui filent comme le vent et ne connaissent aucun obstacle?...
Ils sont si curieusement placs entre les premiers soldats de
l'envahisseur et les derniers fuyards turcs que l'on ne saurait dire
exactement s'ils fuient ou s'ils poursuivent.

La vrit est qu'ils font les deux choses  la fois. Ils veulent atteindre
avant d'tre atteints!...

--En avant! en avant! crie Rouletabille.

Que fait donc, entre deux feux, le jeune reporter de _l'poque_ et
quelle est cette sorte de rage qui l'anime? C'est par des paroles sans
suite qu'il encourage ses compagnons  le suivre; et sa bouche est pleine
de maldictions.

On n'a jamais vu chez Joseph Rouletabille une fureur pareille! Eh! en
vrit, elle est bien excusable chez un jeune homme qui est connu dans le
monde entier pour avoir pntr les plus obscurs mystres, pour avoir
dml les intrigues criminelles les plus compliques, et qui se trouve
tout  coup, et pour la premire fois de sa vie, _devant le mystre du
coeur fminin_ auquel il ne comprend rien du tout!

Le bon bout de sa raison qui, jusqu' ce jour, l'avait soutenu dans les
pires preuves en le conduisant irrsistiblement sur le chemin de la
vrit, ne lui est plus bon  rien. C'est en vain qu'il l'a appel  son
secours... quelle dfaite! Le bon bout de la raison l'a laiss en route;
ni plus ni moins que s'il avait t le mauvais... Et la cause d'une
pareille catastrophe?... Une femme! une simple jeune fille que Joseph
Rouletabille aimait nagure de tout son coeur et qu'il prtend dtester
maintenant de toute son me: Ivana Vilitchkov!...

C'est elle qu'il poursuit en cette fin de jour tragique... c'est derrire
elle qu'il court... quelle aventure!

Pour _essayer_ de la comprendre, faisons comme Rouletabille qui, dans sa
triste cervelle en feu, cherche, dans les vnements passs  Sofia et au
sinistre _Chteau Noir_[_Le Chteau Noir_ est le premier pisode de
_Rouletabille  la guerre_, dont _les tranges Noces de Rouletabille_ sont
le second. _Le Chteau Noir_, Editions Pierre Lafitte 3 fr. 50.], le fil
de cet insondable mystre... Rsumons les faits: Envoy par son journal
dans la capitale de la Bulgarie, pour y tudier de prs les vnements qui
s'y prparaient, Rouletabille avait retrouv  Sofia une jeune fille, la
nice du gnral Vilitchkov, qu'il avait connue  Paris o elle tait
venue commencer ses tudes de mdecine et pour laquelle il avait ressenti
tout de suite un sentiment des plus tendres.

A Sofia, Rouletabille est reu chez l'oncle d'Ivana et il ne cache pas 
la jeune fille qu'il l'aime et que son dsir le plus ardent est de
l'pouser. Celle-ci, qui semble nourrir galement des sentiments assez
vifs pour le jeune homme, lui rpond cependant en tentant de le dtourner
de son dessein. Ivana se prtend voue, comme son pre et sa mre et sa
petite soeur Irne, morts tous trois assassins par un ennemi de la
famille,  une destine tragique. Cet ennemi s'appelle Gaulow, un Bulgare
chass de Bulgarie et qui s'est fait turc, mahomtan, _pomak_, ce qui est
tout dire. Il habite dans une sorte de forteresse extraordinaire, au coeur
des montagnes du nord de la Thrace, dans l'Istrandja-Dagh, et de l, vient
de temps  autre, pour de mystrieuses et cruelles besognes, en Bulgarie.
Nul n'a encore pu l'atteindre! Gaulow brave le genre humain dans son
redoutable _Chteau Noir_(_Karakoul_)!...

Toute cette affaire n'est point, comme bien l'on pense, pour refroidir
l'amour de Rouletabille. Il arrivera, bien, lui,  dbarrasser la famille
Vilitchkov, de l'affreux Gaulow qui s'appelle aussi en Turquie
Kara-Selim.

Il demande seulement  la jeune fille de bien vouloir lui accorder sa
main. Celle-ci ne dit pas non, mais elle ne dit pas oui. Seriez-vous
promise? demande le reporter anxieux et Ivana de rpondre: Nul ici-bas
n'a le droit de se dire mon fianc.

Voil de nouveau Rouletabille plein d'espoir, quand pendant la nuit
suivante, nuit atroce qui rappelle les horreurs de la tragdie historique
du Konak de Belgrade, Gaulow et sa bande font irruption dans l'htel du
gnral Vilitchkov, assassinent le gnral et ses serviteurs et emmnent
Ivana en captivit dans le _Chteau Noir_.

Rouletabille jure de venger tant de malheurs et de sauver Ivana; il
tentera de reprendre aussi, par la mme occasion, certain coffret
byzantin dans le tiroir secret duquel se trouvent les plans prcieux de
la mobilisation bulgare. Cela, il le promet formellement au gnral-major
Stanislawoff, l'une des gloires les plus pures de son pays, ami de la
France, et clbre depuis pour avoir mis son pe au service de la Russie
lors du prodigieux conflit qui devait, l'anne suivante, embraser l'Europe
et dshonorer la Bulgarie. Et le voil parti en expdition.

Il emmne avec lui son fidle reporter La Candeur et un jeune Slave trs
dbrouillard mais d'une moralit assez relche qui s'appelle Vladimir. Un
cousin d'Ivana les accompagne galement: C'est Athanase Khetew qui, lui
aussi, voudrait bien sauver sa cousine qu'il aime au moins autant que peut
l'aimer Rouletabille et pour l'amour de laquelle il voudrait bien aussi
tuer l'affreux Gaulow. Quant  Rouletabille et  Athanase, ils ne s'aiment
gure mais sont assez sages pour contenir leur animosit
rciproque.

Toute la bande arrive au _Chteau Noir_, o les attendent les aventures
les plus extraordinaires, dans le moment que Kara-Selim clbre ses noces
avec sa captive Ivana. Ils se donnent pour des journalistes gars et se
mettent immdiatement  l'ouvrage. Ils n'ont pas une heure  perdre. Ivana
consent  tre la femme de Gaulow, l'assassin de ses parents, pour rentrer
en possession du coffret de famille dans lequel se trouvent les plans de
mobilisation. Il faut donc que les jeunes gens sauvent,  la fois, Ivana
et ravissent le coffret.

Au milieu des ftes somptueuses qui sont donnes  la Karakoul,
Rouletabille accomplit des exploits surhumains. Il russit  emporter
Ivana jusqu'au fond du donjon o les reporters se barricadent. Entre temps,
 bien qu'il n'ait pas pu s'approprier le coffret byzantin, Rouletabille en
a devin le secret et a pu constater que les plis prcieux y sont toujours
et que nul encore n'y a touch; aucun pomak n'en souponne mme la
prsence. Athanase reoit de Rouletabille la mission d'aller porter cette
formidable nouvelle aux armes du gnral Stanislawoff, lesquelles, ds
lors, pourront descendre, en toute scurit,  travers les montagnes de
l'Istrandja, sur Kirk-Kiliss.

Athanase jure de russir dans sa difficile entreprise et de revenir, avec
ses compagnons d'armes, dlivrer Ivana et les journalistes franais. Avant
de se sauver du donjon o les reporters sont retranchs, il est parvenu 
capturer Gaulow qu'il a remis aux bons soins d'Ivana, laquelle a fait le
serment sur les mnes de ses parents de le tuer de sa propre
main.

Les jeunes gens subissent un sige des plus violents, aux pripties
tragico-comiques et qui se termine de la faon la plus singulire du
monde. Ivana non seulement n'a pas tu Gaulow, qu'elle prtend garder
comme otage, _mais Rouletabille la surprend au moment o elle fait vader
le monstre..._ et cela,  la minute mme o Gaulow allait recevoir le
chtiment de ses crimes, o les armes conduites par Athanase Khetew
apparaissent  l'horizon!...

Quel est donc cet affreux mystre?... Rouletabille ne peut imaginer
qu'Ivana aime cet homme qui a assassin les siens et qui avait jur la
perte de son pays?... Alors?... Alors?... Alors, il faut agir... on
rflchira en agissant... Les bandits de la Karakoul,  l'approche des
armes, se sont enfuis, Gaulow, lui aussi, s'est enfui... Ivana, sous
prtexte de rattraper Gaulow, a enfourch un cheval et court derrire
Gaulow... Ivana ne se doute pas que Rouletabille a t tmoin de son
infamie, l'a vue drouler elle-mme la corde au bout de laquelle se
balanait Gaulow, dlivr par elle!...

Rouletabille se jette  son tour  cheval et court derrire Ivana. Les
reporters et leur domestique Tondor courent derrire Rouletabille... telle
est la situation trs nette et cependant trs incomprhensible _pour qui a
connu Ivana_, dans le moment que nous tombons en plein dans la chevauche
des reporters.

Rouletabille grince entre ces dents: Elle court rejoindre Gaulow!...
...Ah! tu as beau aller vite, va, tratresse, je ne te lcherai pas!...
Moi aussi, je serai au rendez-vous... Et je verrai bien de mes yeux ce que
tu vas en faire, de ton Gaulow!

Ce qu'elle en ferait? Elle le lui avait dit; oui, avant d'enfourcher son
cheval, elle avait eu l'effronterie de lui crier,  lui,  lui qui avait
vu la chose norme, elle avait eu le cynisme de lui jurer qu'elle voulait,
de sa propre main, offrir  sa patrie, comme premire victime expiatoire,
la tte de Gaulow!... Comment ne lui avait-il pas clat de rire au nez?
Comment n'avait-il pas crach au visage de cette petite fille barbare,
sanguinaire et menteuse...

Comment avait-il eu le courage de retenir la gnreuse fureur qui gonflait
ses veines de jeune amant bafou et d'ami trahi jusqu' la mort, car de
cette trahison ils avaient failli tous mourir!... Comment?... Pourquoi ne
lui avait-il pas dit: J'ai vu!... Tais-toi!... J'ai vu!... je t'ai vu le
sauver de tes mains, et si tu cours aprs lui c'est pour tomber dans ses
bras? Oh! d'abord simplement parce qu'elle ne lui en avait pas laiss le
temps; ensuite parce qu'il tait vraiment curieux de voir jusqu'o pouvait
aller Ivana dans le mensonge et dans le crime!... Et puis aussi, parce que,
 le coeur plein de rage, il rvait  son tour d'une vengeance ou tout au
moins de quelque juste chtiment!...

C'est que peut-tre encore, au plus obscur de lui-mme, _commenaient  se
poser les termes du problme psychologique le plus curieux qu'il eut
jamais  dmler et aussi le plus mystrieux en mme temps que le plus
bizarre_.

Enfin, s'il l'avait suivie dans cette course insense vers le Sud, c'est
qu'il se souvenait qu'il tait correspondant de guerre et qu'il avait
grand'hte de trouver, maintenant qu'il tait dlivr, un bureau de poste
avant de tomber sous la censure froce des Bulgares!... _Entre les deux
armes, toujours!... ni dans l'une ni dans l'autre..._, est-ce que telle
n'tait pas sa formule, celle qu'il avait toujours prne  Vladimir et 
La Candeur?... Est-ce que, ds Sofia, tel n'avait pas t son plan? Plan
dangereux sans doute, mais qui ne l'en sduisait que davantage!... Aussi
quand, dans cette fuite insense de la Karakoul, La Candeur, qui avait
par miracle retrouv son mecklembourgeois, lui demandait derrire lui,
secou sur sa selle: O allons-nous? avait-il pu lui rpondre: Faire du
reportage!...

Ainsi ils n'avaient mme pas attendu les troupes!... La flonie d'Ivana
les tranait en trombe derrire elle...

Oui, flonie! flonie!... C'est  cela que Rouletabille revenait sans
cesse, _bien que son esprit chercht ailleurs..._ mais il tait trop
irrit pour ne plus retomber  cela: flonie! Il ne voulait plus douter
que l'amour dont il n'avait jamais encore jusqu' ce jour mesur la force,
et accompli l'abominable miracle de transformer une hrone en une pauvre
fille, capable de tout pour satisfaire sa folle passion.

Cette ignoble conversion avait d se produire pendant ces moments
d'absence que le reporter avait trouvs souvent inexplicables: Ivana les
passait certainement auprs du prisonnier, dans le cachot du souterrain!
Que de fois ne s'tait-il pas tonn de ne point la voir  son ct, au
plus fort du combat! et avec quelle singulire figure elle rapparaissait
tout  coup, racontant qu'elle avait pris la garde pour laisser reposer le
_katerdjibaschi_. Enfin, elle ne sortait pas de ce souterrain, sous un
prtexte ou sous un autre!... Et Rouletabille, qui avait redout que ce
ft pour s'y livrer  quelque abominable torture, se reprochait de s'tre
laiss tromper comme un enfant!

Il se rappelait la phrase turque prononce en dernier par Kara-Selim
dlivr, et adresse par lui (avec quel hideux sourire de remerciement!) 
Ivana surprise, sans qu'elle s'en ft aperue, par Rouletabille sur la
tour. Le reporter se retourna sur sa selle et demanda  Vladimir:

--Que signifient ces mots: _Benem il guel!_

--Cela veut dire, rpondit Vladimir: Viens avec moi!... Viens me
rejoindre!

--Parbleu! gronda Rouletabille!... moi aussi, je vais avec elle!... je
vais avec eux! et si Dieu est juste, il me permettra de leur faire expier
leur crime!

* * * * *

Il pouvait tre cinq heures du soir quand ils virent poindre les toits
d'un gros village en avant d'Almadjik...

La route qu'ils avaient prise commenait de montrer certaines
particularits qui les tonna tout d'abord mais auxquelles, par la suite,
ils devaient facilement s'habituer chaque fois qu'ils eurent  pntrer
dans un village, bourg ou bourgade, enfin dans ce qui avait t,  un
titre quelconque une agglomration: sur les cts du chemin tout tait
dvast. Les cabanes des paysans paraissaient avoir t ventres par
quelque cataclysme qui s'tait acharn  dfoncer portes et fentres et
avait  et l allum des incendies.

Sur le seuil de ces sinistres chaumires, il n'tait point rare
d'apercevoir des cadavres de femmes et d'enfants qui gisaient parmi des
mares de sang et dans le plus pitoyable tat.

D'autres corps privs de vie jonchaient galement la route et faisaient
trbucher  chaque instant les chevaux; de telle sorte qu'en fait
d'agglomration, il y avait surtout l agglomration de
cadavres.

Et toutes ces dpouilles toutes fraches taient celles des paysans
d'origine bulgare, bien reconnaissables  leurs costumes. Certains avaient
d se rfugier chez eux pour attendre l'arrive des troupes du Nord, dont
la venue avait t signale; d'autres taient sortis du village pour
courir au-devant d'elles, mais les uns et les autres avaient t rejoints
et atteints par les Turcs du village mme et de la contre environnante,
lesquels, avant de se retirer devant l'envahisseur, faisaient place nette
et passaient au fil de l'pe ou du pal tout ce qui appartenait  la race
ennemie...

Un petit ruisseau roulait, en chantant joyeusement, des troncs sans
tte...

Mais ce fut en entrant dans le village mme que nos jeunes gens qui, 
chaque instant, laissaient chapper des cris d'horreur, purent juger de
l'importance du massacre et de l'ampleur prise par le sacrifice que MM.
les Turcs avaient offert, en guise d'adieu, au Dieu de la guerre! Ttes
abattues, troncs empals, femmes ventres, enfants embrochs, mamelles
coupes, rien n'avait manqu  cette fte du sang.

--C'est horrible!... c'est abominable!... hurlait La Candeur, derrire
Rouletabille qui ne disait rien et qui avait t prpar  toutes ces
horreurs par ce qu'il avait vu de prs, au Maroc et au Caucase,
particulirement  Bakou et  Balakani, lors des massacres entre Tatares
et Armniens.

Il n'avait d'yeux que pour une silhouette cavalire qui venait de surgir
au coin d'une ruelle... Ivana!... C'tait elle!... Il ne pouvait en douter,
 c'tait elle!... Les avait-elle vus? Elle tait soudain partie dans un
galop de folie et avait enlev son cheval par-dessus un monceau de
dcombres et de cadavres fumants...

En mme temps elle avait jet un grand cri sauvage, tir son sabre du
fourreau et, le brandissant dans un moulinet stupfiant au-dessus de sa
tte, avait disparu au coin d'une autre ruelle qui conduisait  la place
de la Mosque, dont on apercevait le haut minaret envelopp de
flammes.

Rouletabille demanda un suprme effort  son cheval qui, depuis quelques
instants, montrait des signes de fatigue... Il voulut l'enlever, lui aussi;
mais la bte buta au milieu des dcombres et le reporter roula sur le sol
avec sa monture, contre laquelle vinrent donner La Candeur, Vladimir et
Tondor. Ce fut une chute gnrale et fort brutale dont les reporters,
ainsi que leur domestique, se relevrent assez clops.

Rouletabille nanmoins se mit  courir dans la direction suivie par Ivana.
Ses camarades le suivirent cahin-caha.

On entendit alors des coups de feu et un certain tumulte du ct de la
place du village. Ils allaient dboucher sur celle-ci quand ils ne furent
pas peu surpris d'tre arrts par Ivana elle-mme qui se trouvait  pied
comme eux tous. Sa bte fumante tombe auprs d'elle, au milieu de la rue,
ruait des quatre fers, en agonie, le poitrail frapp d'une balle. Un bruit
de bataille, le crpitement de la mousqueterie clatait  quelques pas et
des projectiles vinrent siffler  leurs oreilles.

Ivana tait dans une agitation extraordinaire.

Elle leur ordonna, les bras tendus, de ne pas aller plus loin!

--Les Turcs massacrent tout! Ils n'ont pas encore abandonn le village;
mfions-nous... ils ne nous pargneraient pas!

--Et Gaulow? demanda Rouletabille.

--Il a rejoint les Turcs! rpondit-elle d'une voix sombre. Il s'en est
fallu de quelques minutes que je ne le rattrape...

--Gaulow s'est donc chapp! gronda une voix bien connue. Tous se
retournrent. Athanase Khetew venait d'arriver derrire eux, tout juste
pour entendre la phrase d'Ivana. Il eut un geste de maldiction sur sa
bte fumante et regarda avec mpris les reporters.

--Je vous l'avais confi... dit-il simplement.

Ivana prit la parole:

--Nous avons t trahis au dernier moment par le _Katerdjibaschi_ (chef
des muletiers)... C'est lui qui lui a procur la corde pour s'chapper du
donjon. Aussitt que nous nous en sommes aperus, nous ne vous avons mme
pas attendu, Athanase Khetew! malgr tout le dsir que nous avions de vous
revoir et de vous fliciter (ici une voix trangement douce et cline) et
nous avons couru aprs le monstre!...

--C'est donc une revanche  prendre! fit Athanase qui tait devenu
singulirement rouge en regardant Ivana Vilitchkov...

--Et une partie  recommencer! dclara-t-elle avec dsinvolture.

--Vous devez regretter de ne point lui avoir coup la tte quand je vous
l'ai amen!... continua Athanase d'une voix sourde...

--_videmment, mon cher!_

Et elle lui tourna le dos pour s'intresser  autre chose. Athanase
semblait trs occup  dompter une irritation peu ordinaire. Rouletabille
coutait et regardait. Le cynisme incroyable d'Ivana le mettait, lui aussi,
en fureur. Les regards du reporter et du Bulgare se croisrent. Les deux
hommes se comprirent-ils? Athanase dit:

--Nous retrouverons Gaulow!...

--Oui, fit Rouletabille... et, cette fois, nous nous arrangerons pour ne
pas le laisser chapper!

Ivana tressaillit. Cependant elle demanda sur un ton qu'elle voulait
rendre indiffrent:

--Qu'allons-nous faire?...

--Vous allez me suivre! dit Athanase. Ordre du gnral commandant la
division. Il ne veut point qu'on le prcde et il craint qu'une imprudence
annonce vos mouvements... j'ai rpondu de vous... Vous irez o je vous
conduirai, o plutt il m'a ordonn de vous conduire...

--Mon cher Athanase, je vous suivrai au bout du monde! dit trs vivement
Ivana. Rouletabille plit, mais elle ne s'occupait point du reporter...

--Et o irons-nous, monsieur?... demanda Rouletabille d'une voix glace.

--Tenez! nous allons faire une petite excursion par del ces monts, fit
Athanase en dsignant l'horizon vers l'Est, puis nous descendrons, tout
doucement vers le Sud, sans tre gns par les troupes...

--Je vous crois! nous ne les verrons mme pas...

--Que vous importe? rpliqua Athanase, si je vous donne ma parole
d'honneur que je vous ferai dboucher sur le champ de bataille au moment
le plus intressant!

--a va! cria Vladimir.

--Ne nous faites pas dboucher dans un endroit trop dangereux, exprima
La Candeur avec une certaine mlancolie.

Rouletabille dit:

--C'est bien, monsieur, nous vous obissons. Nous sommes maintenant vos
prisonniers, ou  peu prs.

Derrire Athanase, il venait d'apercevoir une petite troupe de cavaliers,
que conduisait un sous-officier.

--Vous tes mes amis! rpondit simplement Athanase, je me suis arrang
pour que vous retrouviez vos tentes, vos mules et tous vos impedimenta que
j'ai trouvs en passant  la Karakoul. Enfin, vous allez avoir des btes
fraches...

--Vous pensez  tout, monsieur!...

--C'est un type patant! proclama Vladimir.

Ils rebroussrent chemin et atteignirent avant la nuit la crte des monts
 l'Ouest. Avant de descendre dans la valle, les reporters purent
apercevoir l'arme bulgare et mme l'entendre, car elle chantait.
Qu'elle tait belle, cette journe du 21 octobre 1913 o les soldats du
gnral Radko Dimitrief pntraient enfin en Turquie sur un front de plus
de vingt kilomtres, dans un pays qui n'tait connu que des muletiers et
des bergers! o les colonnes de la cinquime division, ne sentant mme pas
la fatigue d'un pareil effort, sans s'accorder une heure de repos,
continuaient leur route en chantant, vers les champs de bataille
d'Estri-Polos, Pitra, Kara-Kof, glorieuses tapes avant le coup de foudre:
Kirk-Kiliss! Cette arme, fait mmorable en ce sicle de chemin de fer,
de tlphone, et de tlgraphie sans fil, on n'en avait mme pas souponn
la prsence! Elle avanait, se sentant pleine de force et de mystre... On
la croyait vers la Maritza,  l'Est!.. Et de cime en cime, cependant,
c'tait encore la chanson de la Maritza, rivire o se mlrent pendant
des sicles le sang des Bulgares et des Osmanlis que les bataillons se
renvoyaient! Alors, cette chanson-l n'avait pas encore t chante par
des tratres  leur race et  leur destin:

Coule Maritza
Ensanglante,
Pleure la veuve
Cruellement blesse.
Marche, marche, notre gnral!

Un, deux, trois, marchez, soldats!
La trompette sonne dans la fort,
En avant marchons, marchons, hourrah!
Hourrah! Marchons en avant!...

Qu'elle tait belle, cette premire aurore o il n'y avait sous le soleil
que des jeunes gens pleins de vie et srs de la victoire, o le sang
n'avait pas encore t vers, o la rage du massacre n'avait pas encore
ouvert ses gueules sauvages, o l'espoir sacr de dlivrer des frres
opprims gonflait les poitrines, o chacun se tendait la main du Balkan au
Rhodope et plus loin encore, tout l-bas jusqu'au fond de l'pire et de la
douce Thessalie! Pour ce beau jour, des races ennemies s'taient
rconcilies et taient parties ensemble, dans le bruit des trompettes,
d'un tel lan que le monde a pu croire un instant que rien ne les
sparerait plus!... Hlas! le monde avait oubli qu'il y avait  Sofia un
Cobourg qui veillait sur d'autres intrts que ceux de sa patrie d'un
jour!...

Cette vision disparut bientt aux regards des reporters, qui, derrire
Athanase s'enfoncrent dans un pays coup de pics, de rochers, de ravins
abrupts, rappelant vritablement une zone alpestre mais beaucoup plus
dsole. Le Bulgare et les reporters se firent part en peu de mots de
leurs mutuelles aventures. Chacun pensait  Gaulow.

Les tentes furent dresses; on soupa, car Athanase Khetew avait apport
des provisions. Aprs souper, Ivana se retira, sur un bonsoir bref, sous
sa tente, et Rouletabille dicta un article  La Candeur. Ce dernier, les
articles termins, les glissait dans de grandes enveloppes sur lesquelles
il inscrivait le titre et la date de l'article; puis il mettait le tout
dans une serviette de maroquin qui ne le quittait jamais. Ainsi faisait-il,
 depuis que les jeunes gens avaient quitt Sofia et qu'ils taient entrs
dans l'Istrandja-Dagh.

Quand l'article fut achev, Vladimir s'cria:

--Je vois d'ici le nez de Marko le Valaque, quand notre journal publiera
la srie des correspondances de Rouletabille! Ce pauvre Marko en fera
certainement une maladie!...

Nous avons dj eu l'occasion de dire [Dans le premier pisode de
_Rouletabille  la guerre: Le Chteau Noir._] que Marko le Valaque tait
un journaliste d'occasion, comme il en surgit toujours dans les moments
troubles; fort mpris--avec raison--des professionnels, ayant fait tous
les mtiers et ayant montr dans chacun une bien petite conscience. Son
rle, dans le moment, lui paraissait immense. Il ne manquait point en
effet d'importance. En attendant l'arrive de l'envoy spcial de _la
Nouvelle Presse_ de Paris, grand quotidien dont le tirage rivalisait avec
celui de _l'poque_, il restait le matre d'expdier les tlgrammes les
plus saugrenus  une feuille qui tait lue dans le monde entier.
Connaissant la rputation de Rouletabille et ayant reu de Paris des
instructions pour ne point se laisser distancer par le reporter de
_l'poque_, il n'avait point manqu,  Sofia, de surveiller celui-ci et
n'avait pas cess d'inventer des bruits sensationnels, des nouvelles de la
dernire heure qui bouleversaient la Bourse. Il tait la bte noire de
Vladimir Petrovitch, qui l'accusait de manquer de moralit!

--Fiche-nous la paix, avec ton Marko! gronda La Candeur; on dirait que tu
ne penses qu' lui...

--Croyez-vous toujours qu'il nous a suivis dans l'Istrandja?... demanda
Rouletabille sur un ton assez ironique.

--Monsieur, vous avez tort de vous moquer de moi! rpliqua Vladimir.

--Quand je pense, reprit La Candeur, que, dans les premiers jours de notre
voyage, Vladimir regardait  chaque instant derrire lui pour voir s'il
n'apercevait pas  l'horizon le nez de Marko!

Et il se mit  rire.

--Ne blague pas!... protesta Vladimir, je t'en supplie, ne blague
pas... Tu ne sais pas ce que peut entreprendre un Valaque qui s'est fait
journaliste!...

--Enfin, qu'est-ce qu'il pourrait nous faire?

--Est-ce qu'on sait? je vous assure que le dernier soir qui a prcd
notre arrive dans le pays de Gaulow, quand nous avons eu cette vision
d'une ombre qui s'enfuyait de la tente de La Candeur, et que La Candeur
s'est cri qu'on lui avait vol sa serviette en maroquin, j'aurais mis ma
main  brler que nous avions affaire  Marko!...

--Cette ombre, rpliqua La Candeur sur un ton assez mprisant, n'a jamais
exist que dans l'imagination de Vladimir... et quant  ma serviette que
je croyais avoir mise dans ma cantine, je l'ai trouve au pied de mon lit,
o je l'avais certainement dpose moi-mme avant de me coucher...

--Et mes articles taient toujours dedans? demanda Rouletabille en manire
de plaisanterie.

--Oui, oui, Rouletabille, tes articles sont l!

--Remettez-vous donc, Vladimir Petrovitch!... et cessez de mdire de la
Valachie...

--Ah! monsieur, si vous connaissiez Marko!... Je vous dis, je vous rpte
qu'il est capable de tout... Rien ne m'tonnerait de lui, c'est un type
qui vendrait son pre et sa mre pour un morceau de pain et qui a eu de
vilaines histoires avec les femmes!... Je vous affirme, monsieur, que
c'est un garon qui n'a aucune moralit!...

--Au lit, au lit tout le monde! c'est  moi la garde commanda
Rouletabille.

Et il prit la garde. Aucun bruit ne venait des tentes. La campagne
paraissait abandonne. De-ci, de-l, sur de lointaines cimes des feux
apparaissaient puis disparaissaient presque aussitt. Rouletabille, le
menton sur le canon de sa carabine, regardait le mur de toile derrire
lequel reposait Ivana. Reposait-elle? Rvait-elle?... A qui?...
nigme!...

II

VLADIMIR RACONTE UNE TRANGE HISTOIRE A ROULETABILLE

Relev de sa garde par Tondor (le domestique transylvain de Vladimir, le
seul qui restt  la petite troupe depuis la mort hroque de Modeste et
du _Katerdjibaschi_), Rouletabille rentra dans sa tente, qu'il partageait
avec Athanase Khetew.

Le Bulgare dormait profondment, envelopp dans son manteau qui lui
servait de couverture. A la lueur de la bougie plante dans le goulot
d'une bouteille, Rouletabille considra assez longtemps ce rude visage.
Pendant le sommeil, il tait vraiment apais, c'tait l une figure
d'honnte homme qui ne refltait aucun remords et qui se reposait de tous
les tourments des jours mauvais, lesquels depuis plus de dix ans avaient
creus leurs sillons terribles dans cette chair encore jeune. Il est
digne d'tre aim! se dit Rouletabille, mais il pensa qu'Ivana ne
l'aimait pas et que c'tait une tratresse qui avait tromp tout le monde.
L-dessus, il se dshabilla, fit ses ablutions comme chez lui, teignit le
fourneau  ptrole et se glissa sous les couvertures de son lit de camp. A
tout hasard, sur la tablette, il avait mis une carabine toute charge 
porte de sa main. Il s'endormit en pensant  sainte Sophie et il rva
qu'il se noyait dans une cataracte [Voir Le Chteau Noir.].

Depuis une heure, il somnolait ainsi quand il se dressa tout  coup sur
son sant, l'oreille au guet.

Il entendait, derrire sa toile,  quelques pas de l, des voix, un
chuchotement rapide, puis de sourdes exclamations; et il reconnut ces
voix: tantt c'tait celle de Vladimir Petrovitch et tantt celle de La
Candeur; celle de Vladimir marquait la plus farouche mauvaise humeur, et
celle de La Candeur une extraordinaire satisfaction.

--A toi! disait l'un.

--Non, c'est  toi! rpondait l'autre et puis il y avait un silence, et
puis encore des exclamations.

Rouletabille se glissa dans sa culotte. Il voulait savoir ce qui se
passait  ct, et pourquoi ces deux hommes ne dormaient pas, eux qui
avaient affect une telle fatigue.

Sans faire de bruit et sans veiller Athanase, qui ronflait doucement, il
sortit de sa tente et s'approcha de celle de La Candeur et de Vladimir,
qui laissait passer, par les interstices de la toile mal jointe, des rais
de lumire.

Rouletabille dnoua fort adroitement les ficelles qui rattachaient la
porte flottante et apparut tout  coup aux regards mduss du bon La
Candeur et du triste Vladimir. Rouletabille remarqua que La Candeur tait
carlate, tout en sueur et dans un tat d'exaltation peu ordinaire, tandis
que Vladimir tait fort ple.

--Ah a, mais est-ce que vous vous fichez du monde? souffla le reporter,
vous jouez?...

Il y avait, en effet, entre les deux jeunes gens une petite table
portative, et sur cette table un jeu de cartes et un morceau de papier,
sur lequel quelques notes taient crites au crayon.

Rouletabille bondit sur le jeu de cartes. Il leur en avait dj confisqu
deux ds le dbut du voyage et il pensait bien qu'ils n'avaient plus de
cartes. Cette passion du jeu les empchait de prendre un repos
ncessaire.

--Vous jouez au lieu de dormir?... Vous n'tes pas enrags, dites?... Vous
n'avez pas honte?... je vous l'ai pourtant assez dfendu! Ds le premier
soir il a t entendu que je ne verrais plus entre vos mains un jeu de
cartes!... M'avez-vous jur que vous ne joueriez plus, oui ou non?...

--Rouletabille, ne te fche pas, mit La Candeur, conciliant, je vais te
dire: nous avons essay de dormir, mais le sommeil n'est pas venu!...

--Tas de menteurs! Vous ne vous tes mme pas dshabills et votre
couchette n'est pas dfaite!... Mais vous n'aviez plus de cartes! O donc
avez-vous trouv ce sale jeu-l? Il est ignoble!...

--C'est le sous-off qui accompagnait m'sieur Athanase, murmura La Candeur
en baissant la tte, qui l'a laiss tomber de sa poche!...

--Tu le lui as achet, oui, bandit! ou Vladimir le lui a vol!

--Monsieur! monsieur! pour qui me prenez-vous?...

--Et  quoi jouiez-vous?...

--Mais, fit La Candeur,  ce petit jeu russe dont je t'ai parl autrefois
et qui est si amusant...

--Et qu'est-ce que vous jouez? fit le reporter en saisissant le papier qui
tait sur la table et sur lequel il lut: Bon pour cinq cents francs.
Sign: Vladimir Petrovitch.

Il arracha le billet et, furieux:

--Tu es encore plus bte que je ne croyais, dit-il  La Candeur... Que tu
joues de l'argent contre de l'argent, passe encore, mais contre la
signature de Vladimir Petrovitch...

--Je n'ai pas os faire Charlemagne, expliqua La Candeur.

--Je joue sur signature parce qu'il m'a gagn tout mon argent, dit
Vladimir qui n'avait point une bonne mine.

--Tu en avais beaucoup?

--Demandez-le  La Candeur.

--Voil... dit La Candeur en rougissant. Voil comment les choses se sont
passes... Au commencement, c'est moi qui n'avais pas d'argent et je
savais que Vladimir en avait. C'est triste de voyager sans argent. J'ai
propos  Vladimir de lui jouer mon pingle de cravate qui est le dernier
souvenir qui me reste de ma soeur morte en me maudissant.

--Pourquoi ta soeur t'a-t-elle maudit, La Candeur?

--Parce que je m'tais fait journaliste! Tu comprends que je ne tenais pas
normment  ce souvenir-l. Je m'tais dbarrass de tous les autres. Je
jugeais l'occasion bonne pour mon pingle de cravate. Mais ce sera pour
une autre fois, car comme tu le vois, je ne l'ai pas perdue!

--Et avec elle tu as gagn tout l'argent de Vladimir? Dis-moi, combien...

--Je vais te dire... je vais te dire... on a commenc d'abord par jouer
petit jeu... tout petit jeu... Mon pingle vaut bien soixante-quinze
francs... Vladimir me l'a joue contre vingt-cinq!... a n'tait gure...
le malheur, pour Vladimir, est que de vingt-cinq, en cinquante, en cent...
(car Vladimir a le tort de poursuivre son argent, je le lui ai assez dit)
je lui ai gagn tout ce qu'il avait dans sa poche... Maintenant, comme je
ne suis pas un mufle, je lui joue des billets qu'il me fait. A ce qu'il
parat qu'il a encore de l'argent  toucher sur l'invention de sa cuirasse!

--La Candeur, tu vas me dire combien tu as gagn  Vladimir!

--Qu'est-ce que a peut te faire?

--Cela me fait que j'ignore d'o vient cet argent-l...

--Puisqu'il vient de la cuirasse!... [Voir _Le Chteau Noir_].

--Assez, combien?...

La Candeur, de plus en plus carlate, fit:

--Je ne sais plus au juste... et il se dcida  fouiller dans l'une de ses
poches d'o il tira trois ou quatre billets de banque de cent _levas_
(francs).

--Ce n'est pas tout! fit Rouletabille.

--Non, grogna La Candeur, en voil encore...

Et il tira, cette fois, cinq billets de cinq cents _levas_.

--Fichtre! tu te mets bien! c'est tout?

--Je crois que c'est tout, susurra le bon gant en dtournant la tte.

Mais Rouletabille se prcipita sur lui, le fouilla et le vida d'une
quantit incroyable de billets de banque qu'il avait entasss au petit
bonheur dans la fivre du jeu et qu'il se laissait enlever avec des
soupirs de soufflets de forge...

Rouletabille compta:

Il y avait l quarante mille _levas_ (quarante mille francs)!

Rouletabille regardait La Candeur, mais La Candeur n'osait pas regarder
Rouletabille.

--C'est la premire fois que j'ai eu de la veine! balbutia-t-il.

--Attends! dit Rouletabille, d'une voix lgrement oppresse, car il ne
s'attendait point au dballage de cette petite fortune, attends. Nous en
parlerons tout  l'heure de ta veine.

Et il ajouta:

--C'est donc cela que tu proposais toujours  ces messieurs du Chteau
Noir, une ranon de quarante mille francs!...

--Mais oui, gmit La Candeur; j'ai bon coeur, moi!...

--Avec l'argent des autres c'est facile d'avoir bon coeur, mit Vladimir.
A ce moment-l, j'avais encore presque tout mon argent dans ma poche, mais
La Candeur n'hsitait pas  en disposer comme s'il tait dj dans la
sienne!...

--C'tait pour le bien de la communaut, rpliqua La Candeur...

--Tu as bon coeur, gronda Rouletabille, mais je me demande si, au fond, tu
n'es pas aussi crapule que Vladimir!...

--Monsieur, dit Vladimir en se levant, j'affirme que vous me faites
beaucoup de peine!...

Et il voulut s'esquiver, mais, Rouletabille le retint et lui demanda sur
un ton sec, qui fit plir le jeune Slave:

--D'o vient l'argent?

--Monsieur, je vous assure qu'il vient fort honntement de la vente de
l'invention de ma cuirasse... je tiens cette cuirasse d'un de mes amis de
Kiew, qui a pass plus de dix ans de sa vie  l'inventer,  la
perfectionner, enfin  en faire un vritable objet d'art militaire pour
lequel il a dpens une vritable fortune. Dsespr, lors de la dernire
guerre de la Russie avec le Japon, de n'avoir pu vendre sa cuirasse au
gouvernement russe, il est entr dans les bureaux de la censure,  Odessa,
et m'a fait cadeau du fruit de ses veilles et de la cause de tous ses
malheurs. Plus favoris que lui, monsieur...

Rouletabille l'interrompit.

--Assez, Vladimir Petrovitch!... Je te jure que si tu ne me dis pas
comment tu as eu tout cet argent, je te livre aux autorits bulgares pieds
et poings lis! Tu leur raconteras,  elles, l'histoire de ta cuirasse.

Vladimir vit que c'tait fini de rire et commena, en soupirant comme un
enfant malade:

--Eh bien, je vais vous dire la vrit!... Elle est beaucoup moins grave
que vous ne croyez, et toute cette affaire est arrive, mon Dieu! presque
sans que je m'en aperoive.

--Va!...

Rouletabille pensait: Il est capable de tout! Pourvu qu'il n'ait
assassin personne!

La Candeur, avec une dsolante mlancolie et une grandissante inquitude,
regardait du coin de l'oeil ces beaux billets dont la possession lui avait
caus tant de joie et qui taient maintenant la cause d'une explication
difficile dont, certes! il se serait trs bien pass.

Vladimir commenait:

--Rappelez-vous, monsieur, ce jour o,  Sofia, en sortant de l'htel
Vilitchkov, vous nous trouvtes, La Candeur et moi, envelopps,  cause du
froid, en des vtements de fortune. La Candeur avait une couverture et moi,
 monsieur, j'avais une fourrure, une fourrure magnifique, une fourrure que
vous avez admire, monsieur...

--Oui, la fourrure d'une amie  vous, m'avez-vous dit, la fourrure d'une
princesse... je me rappelle trs bien, fit Rouletabille, qui fronait
terriblement les sourcils... Aprs?

Vladimir s'pouvanta tout  fait.

--Oh! monsieur, s'cria-t-il, vous n'allez pas croire que je l'ai
vendue!...

--Ah! tu ne l'as pas vendue?...

--Monsieur, pour qui me prenez-vous?

--Qu'en as-tu donc fait?

--Remarquez, reprit Vladimir, en clignotant de ses lourdes paupires et en
roucoulant de sa plus douce voix, car il se remettait peu  peu et, ayant
fait un rapide examen de conscience, il en tait sans doute arriv  se
demander pourquoi il avait essay de dissimuler un acte qui ne lui
apparaissait point si rprhensible... Remarquez, monsieur, que j'aurais
pu la vendre! Ne vous rcriez pas! Vous connaissez la princesse?

--Oui... heu!... je l'ai entr'aperue...

--Oh! vous lui avez parl...

--C'est elle qui m'a parl... je me rappelle m'tre heurt sur votre
palier contre une grande dgingande vieille dame aux cheveux couleur de
feu qui paraissait un peu folle et qui sortait de chez vous sans manteau,
et le chapeau en bataille sur son postiche qui avait perdu tout
quilibre.

--Oh! monsieur Rouletabille, que vous a fait la princesse pour que vous la
traitiez de la sorte?...

--Elle m'a dit tout simplement ceci, mon cher monsieur Vladimir: C'est
bien  monsieur Rouletabille que j'ai le plaisir de parler?... Vladimir
m'a beaucoup parl de vous. Je vous prie! permettez-moi de me prsenter 
vous! Je suis une vieille amie de la famille de Vladimir et je m'intresse
 ce garon qui a beaucoup de talent et qui envoie au journal _l'poque_
de Paris de si jolis articles, ma parole!

--La princesse vous a dit cela? fit Vladimir qui, cette fois avait rougi
jusqu' la racine des cheveux.

--Naturellement... je lui ai mme rpondu: Mais parfaitement, madame...
c'est Vladimir qui crit mes articles et c'est moi qui porte  la poste
les articles de Vladimir!

--Dieu, que c'est drle! exprima assez nonchalamment Vladimir.

--Pour savoir si c'est drle, j'attendrai la suite de l'histoire...
dclara, d'une voix menaante, Rouletabille.

Rappel  l'ordre, Vladimir toussa et continua:

--Je vous disais donc,  propos de cette fourrure, qu'il n'et tenu qu'
moi de la vendre, car enfin la princesse--la princesse Kochkaref... de la
fameuse famille Kochkaref de Kiew... les Kochkaref sont bien connus...

--Allez!... mais allez donc...

--... Car enfin la princesse, qui est une vieille amie de ma famille et
qui me veut beaucoup de bien, m'a dit plus d'une fois, cependant que
j'admirais ce magnifique manteau: Vladimir, s'il vous fait envie, mon ami,
il est  vous!

--Petit misrable! jeta Rouletabille...

--Ah! monsieur, calmez-vous, je ne mange pas de ce pain-l! interrompit
Vladimir avec une admirable expression de dgot! C'est ce que, chaque
fois qu'elle parlait ainsi, j'ai fait comprendre  la princesse qui,
voyant qu'elle me froissait dans mes sentiments naturels, voulut bien ne
pas insister. Mais voici ce qui arriva. Ce manteau tait l'objet de la
jalousie de quelques amies de la princesse qui en discutaient le prix de
faon fort dplaisante et qui ne voulaient point croire qu'elle l'et pay
cinquante mille roubles  un marchand de Moscou...  cause de quoi la
princesse m'avait dit:

--Vladimir, pour les faire taire, ces pronnelles, vous devriez un jour
ou l'autre porter ma fourrure au clou, la faire estimer, refuser bien
entendu le prix que l'on vous en offrirait, et revenir avec mon manteau en
proclamant la somme que l'on tait prt  vous avancer dessus!...

Voil ce que m'avait dit la princesse, et voil ce que j'ai fait,
monsieur, pas autre chose!... je le jure!...

--Et moi, je jure que je ne comprends pas trs bien, dit Rouletabille.

--Vous allez comprendre, monsieur, et vous auriez dj compris si votre
impatience ne vous faisait m'interrompre tout le temps... Voil la
chose... Elle est simple... Le jour mme de notre dpart de Sofia, quand
vous nous etes annonc que nous partions pour une grande et longue
expdition, quel a t mon premier mouvement?... Mon premier mouvement a
t de courir chez la princesse pour me dbarrasser de ce prcieux manteau,
que je ne voulais pas conserver plus longtemps sous ma responsabilit; le
hasard fit que je pris justement par la rue o se trouve le Mont-de-Pit,
et que, me trouvant en face de cette institution dont il avait t si
souvent question entre la princesse et moi, je me suis mis  penser:
Tiens! voil l'occasion de faire estimer le manteau! J'entrai. On
m'offrit de me prter dessus la valeur de 43.000 francs!...

--Et vous avez accept?...

--Non, monsieur, j'ai refus. J'ai dit: Non!

--Alors?

--Alors, je ne sais par quelle fatalit, l'employ, qui tait sans doute
distrait, comprit que je lui rpondais: Oui. Et voil comment on
m'allongea 43.000 levas sans que j'aie eu mme le temps de protester!

--Mais vous avez eu le temps de les ramasser!...

--Ne me jugez pas mal, monsieur. En sortant du Mont-de-Pit, mon premier
soin a t _de renvoyer  la princesse sa reconnaissance!_

--Ah! ah! vous lui avez renvoy sa reconnaissance... rpta Rouletabille,
stupide devant un si prodigieux toupet...

--Oui, monsieur, c'est comme je vous le dis! Je lui ai renvoy sa
reconnaissance, et ainsi elle pourra retirer son manteau quand elle le
voudra!

--Oui-da! j'espre que la bonne dame vous sera reconnaissante d'une aussi
dlicate attention!...

--Elle n'y manquera point, monsieur, je la connais..

--Et qu'elle vous remerciera d'avoir pens  un aussi infime dtail...

--Monsieur, entre nous, je lui devais bien a!...

--Mais vous lui devez aussi les 43.000 francs!

--Qui est-ce qui le nie? monsieur. En mme temps que je lui faisais
parvenir sa reconnaissance, qu'elle pourra montrer  ses amis, ce qui
lui sera, comme elle le dsirait, un motif de triomphe, je la prvenais
que, partant le soir mme, je n'avais pas le temps de passer chez elle,
mais que je lui rapporterais cet argent ds mon retour  Sofia!

--Brigand! Vous avez us de cet argent comme s'il vous appartenait!

--Eh! monsieur, la premire chose que j'ai faite a t,  cause de mon bon
coeur, de prter quinze cents levas  La Candeur puis d'en distraire
quinze cents pour moi, ce qui nous a permis  tous deux de nous prsenter
devant vous avec un quipement convenable.

--Non content de payer vos effets avec de l'argent qui ne vous appartenait
pas, vous avez jou le reste et vous l'avez perdu!...

--Eh, monsieur, voil pourquoi vous me voyez si ennuy! Perdre son argent
n'est rien, mais celui des autres peut vous causer bien des
dsagrments!...

Rouletabille se retourna vers La Candeur.

--Tu ne voudrais pas conserver cet argent vol? lui dit-il.

--Et pourquoi donc? rpondit La Candeur avec des larmes dans la voix, je
ne l'ai pas vol, moi, cet argent! je l'ai honntement gagn, il est 
moi!...

Rouletabille ne rpondit  cette parole goste et peu scrupuleuse que par
un regard de mpris qui fit courber la tte  La Candeur. Finalement, le
chef de l'expdition fit disparatre la liasse de billets dans sa poche.

--Ah! mon Dieu! gmit le gant, je ne les reverrai plus.

--Non, tu ne les reverras plus, fais-en ton deuil!... Je les remettrai
moi-mme  la princesse Kochkaref,  notre retour  Sofia!

Vladimir dclara  son tour d'une voix plaintive et non dnue d'amertume:

--Du moment, monsieur, que vous trouvez que j'ai mal fait, c'est encore la
meilleure solution. Au fond, que l'argent de cette dame soit dans votre
poche ou dans celle de La Candeur, le rsultat n'est-il pas le mme pour
moi?

--Mais pour moi, canaille! crois-tu que c'est la mme chose, glapit La
Candeur en sautant sur Vladimir.

Rouletabille dut les sparer.

--Excuse-moi, Rouletabille, fit le pauvre La Candeur, en se laissant
tomber sur son lit de camp qui, _illico_, s'effondra, c'tait la premire
fois que je gagnais!...

Rouletabille, sortit sans rpondre, raide comme la justice. En rentrant
sous sa tente, il trouva Athanase Khetew, veill, qui avait tout entendu.

--Vous avez bien fait, lui dit le Bulgare, de leur prendre tout cet
argent. Il pourra nous servir par les temps qui courent!

Et il se retourna du ct de la toile pour continuer son somme, interrompu.

Rouletabille en resta les bras ballants, puis il se remit, se coucha et
s'endormit en se disant:

--Dcidment, je n'ai encore rien compris  l'me slave!

III

LES COMITADJIS

Le lendemain matin, la petite troupe continua de s'enfoncer vers le
Sud-Est.

--Il me semble que nous nous loignons bien de l'arme, dit Rouletabille.

--Je vous ai donn ma parole que nous la retrouverons  temps, rpliqua
Athanase.

--Et Gaulow! lui cria la voix gutturale d'Ivana.

--Nous le retrouverons aussi, Ivana!... mes cavaliers m'ont quitt pour
faire de la bonne besogne... Quand ils auront des nouvelles sres de
Kara-Slim, ils me les feront savoir... tranquillisez-vous!...

Elle cingla sa bte et prit de l'avance, sans rpondre.

Athanase marchait tantt trs en avant de la bande et tantt en arrire.
Il paraissait encore plus sombre et proccup qu' l'ordinaire.

Soudain l'attention de Rouletabille fut attire par une figure qu'il
n'avait pas encore vue. Ce nouveau personnage avait d rejoindre les
muletiers  la premire heure du jour. C'tait un vieillard qui frappait
par un certain air de majest, bien qu'il ft habill de haillons et qu'il
marcht la tte basse et comme plong dans un rve...

Rouletabille se rapprocha d'Athanase:

--Qui est-ce? demanda-t-il.

--C'est le bonhomme Cyrille, clbre pour ses malheurs.

--Il a l'air, en effet, trs malheureux, dit Rouletabille.

--Non, maintenant, la joie l'habite... Il a pu s'chapper des prisons
d'Anatolie, et est revenu dans le pays qu'il n'avait point revu depuis la
guerre de l'Indpendance.

--Et pourquoi vient-il avec nous?

--Parce que, rpliqua d'une faon assez mystrieuse Athanase... parce
qu'il y a des raisons pour qu'il vienne avec moi...

Mais il ne s'attarda pas  l'effet produit par ces dernires
paroles et continua:

--Voil un homme!... On peut le dire: un homme qui a vu le monde dans sa
jeunesse, qui a vcu en Bessarabie,  Odessa,  Galatz,  Bucarest, enfin
 l'tranger et qui est revenu dans sa patrie quand il a eu compris pour
quoi l'homme est n, c'est--dire pour la libert. Il a travaill jadis
avec Levisky  l'organisation d'un comit rvolutionnaire et, pour tre
libre dans ses actions, il a tu sa femme qui s'opposait  ses
manifestations patriotiques. Enfin, il a connu mon pre, qui, lui aussi,
tait un de ces hommes...

--Vous devriez le faire monter sur une de nos mules...

--Non, les mules sont dj trop charges, et puis, du reste, nous voici
arrivs...

--O?...

Athanase rpondit singulirement:

--Dans un endroit qui vous intressera... vous pourrez faire ensuite un
bel article... N'tes-vous pas venu chez nous pour cela?...

Et, comme on dbouchait dans une clairire, au bord d'une sombre fort de
pins, un geste d'Athanase arrta les muletiers...

Et voici ce que vit Rouletabille:

Le bonhomme Cyrille tait tomb  genoux,  l'aspect d'un village, que
l'on apercevait, en contre-bas,  travers les branches. Avec quelle
motion il semblait revoir, aprs tant d'annes de prisons turques, cet
amas de pauvres masures aux soubassements de pierre jauntre, aux
clayonnages enduits de chaux, aux toits en terrasse! Un peu plus loin, il
y avait un misrable pont de bois jet au travers du torrent. Soudain, il
s'arracha  cette contemplation et se leva, en apercevant un vieillard
courb par les ans comme lui-mme et qui gravissait pniblement la cte un
fusil sur l'paule.

--Ivan! s'cria-t-il.

A cette voix, l'autre s'approcha avec prcaution. Il ne reconnaissait
point cette figure, mais Cyrille se nomma et les deux vieillards tombrent
dans les bras l'un de l'autre.

--Celui-l, fit Athanase, est Ivan, le charron, qui a connu aussi mon
pre.

Et il donna des dtails sur Ivan avec une grande volubilit et une
jubilation vidente.

La caractristique d'Athanase, que commenait  dmler Rouletabille,
tait dans cette opposition continuelle d'une sournoiserie qui lui venait
de son long mtier d'espion et d'une franchise soudaine o se
manifestaient avec clat ses sentiments jusqu'alors les plus cachs.
Ensuite, Athanase conversa  voix basse avec les deux vieillards qui
salurent les voyageurs et disparurent bientt derrire les troncs noirs
de la fort dessche. Athanase attendit quelques minutes, puis il dit aux
jeunes gens:

--Maintenant, suivez-moi en silence et vous n'aurez pas perdu votre temps
si vous avez de vrais coeurs d'homme.

La singularit avec laquelle Athanase s'exprimait, la lumire qui brillait
dans ses yeux et sur son front avaient frapp le reporter.

--Que veut-il dire? Nous ne l'avons jamais vu ainsi... faisait La Candeur,
peu rassur.

--On dirait un aptre, dit Rouletabille.

--Moi, je n'aime pas les aptres, rpliqua l'autre.

--Je parie qu'on va voir quelque chose de rigolo, dit Vladimir.

Ivana se taisait.

Ils suivirent Athanase au plus profond de la fort, en s'loignant sur la
gauche du village que l'on apercevait encore par instant au bas du
coteau.

Quand ils furent arrivs dans une sorte de ravin, Athanase les fit se
tenir tranquilles, immobiles et muets. Ils n'attendirent pas longtemps.
D'abord se montrrent une demi-douzaine de chasseurs bulgares qui
paraissaient quips pour aller tuer le gros animal. Au milieu d'eux, il y
avait un jeune homme aux joues carlates qui semblait fort timide et entre
les mains de qui on avait mis un drapeau brod de mots slaves qui
signifiaient: La libert ou la mort!!

L'un des chasseurs, aprs avoir parl  Athanase, monta sur un roc et
siffla d'une certaine faon. Tous gardrent ds lors le plus grand silence,
jusqu'au moment o une sorte de pope parut, sortant d'un buisson.
Athanase s'inclina et tous s'inclinrent devant le pope qui considra
quelque temps Rouletabille et sa troupe, et qui finit par sourire en
montrant des dents clatantes. Ce pope avait  sa ceinture pastorale un
crucifix et deux normes pistolets et un magnifique cimeterre qui datait
au moins du sultan Selim. Il s'appelait Goo. Vladimir traduisait 
Rouletabille tous les propos changs, d'o il rsultait qu'une grande
joie s'tait dj rpandue dans le village  la nouvelle que les armes
avaient pass la frontire. Entre les comitadjis, il tait aussi question
d'un certain Dotchov dont le nom semblait faire bouillir toutes les
cervelles et aussi d'un certain pr des porchers dont les termes:
_svinartka lenki_, revenaient  chaque instant dans la conversation comme
un leit-motiv.

La petite troupe grossissait sans cesse; il arrivait des Bulgares de
partout, on aurait dit qu'ils sortaient de terre, qu'ils tombaient des
arbres.

Le pope Goo s'agitait au milieu d'eux et, pour mieux se faire entendre,
parlait en agitant le crucifix d'une main et l'un de ses pistolets de
l'autre.

Ce brave ecclsiastique avait une faon spciale de catchiser les
fidles. Il demandait au jeune homme qui portait le drapeau et qui tait
un nophyte:

--Combien as-tu l'intention de tuer de Turcs? Combien as-tu fabriqu de
cartouches? Si tu en as fait moins de trois cents, tu n'auras pas la
communion. As-tu bien graiss tes armes? prpar des biscuits?

Et comme on riait autour de lui, il dclara en se tournant vers la troupe:

--C'est comme a que je confesse depuis deux mois!

--Quand nous aurons affranchi la Thrace, nous te ferons exarque! s'cria
Ivan le Charron.

--Il y en a dj un  Constantinople! rpliqua-t-il. Deux soleils ne
peuvent exister en mme temps. Mais que le diable emporte celui qui m'a
fait pope!

L-dessus, il tira de sa poche un morceau d'toffe blanche qu'il suspendit
 son cou,  quoi on reconnut que c'tait un rabat; il prit le sabre du
sultan Selim d'une main, montra le Christ de l'autre, cependant qu'il
avait encore un pistolet sous un bras et expliqua d'une voix tonnante, au
nophyte, la saintet du serment. Le nophyte jura. Tous jurrent et
s'crirent:

--Enfin le sang vers en Thrace va tre veng!

Aprs cela Athanase pronona quelques paroles qui obtinrent un gros succs
et il dit:

--Maintenant, allons au pr des porchers!

Tous rptrent dans leur langue: Allons au pr des porchers!

Toute la bande se mit en branle en agitant des armes. Seul, Athanase, qui
venait le dernier, affectait un grand recueillement.

--A quelle comdie, allons-nous? se demandait Rouletabille.

Ivana suivait les vnements, avec une trompeuse indiffrence.

Vladimir rptait:

--Vous allez voir que a va tre rigolo!

La Candeur tirait prudemment son cheval par la bride, car on passait par
des chemins peu ordinaires pour arriver au pr des porchers. Enfin on
l'atteignit, ce fameux pr. Il tait assez loign du village et dans un
endroit sauvage et lugubre, domin par des collines abruptes. Un torrent
faisait entendre sa mchante musique entre une double range d'arbres qui,
penchs au-dessus de la rivire, l'un vers l'autre, avaient l'air, de se
raconter des histoires pouvantables qui les faisaient frissonner. Un pont
tait l que tous traversrent en silence et l'on s'arrta sur l'autre
rive, sous les arbres.

--Nous camperons ici, dit Athanase  Rouletabille. C'est l que j'ai
affaire.

--Quelle affaire et pourquoi tous ces gens-l nous ont-ils accompagns?...

--C'est parce qu'ils veulent nous offrir  souper et se rjouir avec nous
de la bonne besogne qui se prpare.

Et il se tourna vers les autres et cria avec exaltation et dans la langue
bulgare:

--Regardez, voil les femmes qui arrivent avec les agneaux, et les
porchers avec les porcs... Mais voici le matre du pr des porchers, le
nomm Dotchov lui-mme, qui est, ma foi, comme vous voyez, un vieillard
trs respectable. Encore un qui a vu la guerre de l'Indpendance et qui a
connu mon brave homme de pre. Dotchov est accompagn de son bon ami Ivan
le Charron. Ils ont combattu autrefois ensemble, se prparent  de
nouvelles batailles et peuvent se rjouir de compagnie avec nous. Avancez,
avancez, vieillards respectables!...

Vladimir, en traduisant les discours bulgares d'Athanase, ne pouvait
s'empcher de rpter  Rouletabille:

--Qu'est-ce qu'il prpare? a ne va pas tre ordinaire, cette affaire-l!
Le plus fou me parat Athanase... Regardez, regardez comme il est aimable
avec ce vieux Dotchov, qu'il met au centre,  la place d'honneur et
cependant il le regarde avec des yeux qui tuent.

Pendant ce temps, on avait allum les feux et les agneaux taient prpars
 la heidouk, c'est--dire avec leur peau, tout entiers, dans les trous
chauffs comme un four de boulanger. Et les femmes venues du village,
commenaient de danser le choro, au son de la gada.

--Tu vois, mon vieux camarade, comme nous sommes gais, disait Ivan le
Charron au vieillard Dotchov, lequel, assis  la turque, au centre de la
bande, semblait prsider  la fte.

--Pourquoi ne tue-t-on point mes cochons? fit Dotchov; je les ai fait
amener par mes porchers pour qu'ils engraissent la fte.

--C'est Athanase qui ne veut pas, rpondit Ivan le Charron. Je lui en ai
demand la raison; il m'a rpondu qu'il ne les trouvait pas encore assez
gras pour une fte pareille!...

--Mais de quelle fte, au fond, s'agit-il donc? demanda encore Dotchov!

--Demande-le  Athanase! demande-le  Athanase!...

Athanase, appel, rpliqua:

--On te le dira au _raki_. Mais avant tu nous raconteras une histoire du
temps o tu fabriquais avec mon pre des canons en bois de cerisier!

--Oui, oui, fit Dotchov! Ah! nous en avons fait de toutes sortes avec ton
pre. On fabriquait des canons avec ce qu'on pouvait et on allait chanter
dans les villages: _Lve-toi, lve-loi, hros du Balkan!_ Ton pre
chantait bien...

--Et ma mre aimait la soupe aux choux! Mais les cochons prfraient les
oreilles de mon pre!

--videmment! videmment! acquiesa Dotchov, troubl,  cause de la faon
forcene dont cet Athanase avait dit cela... videmment, c'est grand
dommage que les cochons aient mang les oreilles de ton pre!... Mais tu
ne devrais pas me regarder comme a. Tu sais bien que je ne pouvais rien
faire pour les en empcher!... Et puis, aprs tout, reprit Dotchov, en
secouant sa noble tte de vieillard, et en levant les bras au ciel, je ne
sais pas pourquoi on me reparle de cette affaire-l!... Elle m'a assez
empch de dormir!... et pourquoi Ivan le Charron m'a entran
jusqu'ici!... et pourquoi vous m'asseyez en face du pont du pr des
porchers!... Tout a n'est pas gai pour quelqu'un qui a souffert ce que
j'ai souffert!... Vous pourriez bien me laisser mourir tranquille sans me
rappeler tout a!... J'ai eu assez de chagrin de la mort de ton pre!
Demande  Ivan le Charron! j'en ai pleur pendant des jours et des jours
et j'en ai dit aux bachi-bouzouks!... Allons, soyons raisonnables et
mangeons!...

--Nous allons manger, rpondit Athanase, mais nous attendons encore un
convive.

--Qui?

--Regarde l-bas, celui qui s'avance vers le pont...

--C'est un vieux mendiant qui n'est pas du pays, je ne le connais pas...

--Si... si... tu le connais... mais il revient de si loin... de si loin...
Heureusement que je l'ai trouv sur ma route, sans quoi il n'et point
retrouv son chemin... et je l'ai invit pour ce soir, persuad que nulle
rencontre ne te serait aussi agrable, vieux Dotchov!...

--Sur la sainte Vierge, je ne le reconnais pas... Dis-lui qu'il approche.

Alors Athanase s'en va chercher le mendiant et le ramne par la main,
jusqu'au vieux pont du pr aux porchers. Certainement, au fond des prisons
d'Anatolie, le mendiant avait pens ne plus le revoir, ce pont mmorable,
fait de deux planches et d'une traverse pourrie. Par la main, Athanase
amne donc le vieillard en haillons devant l'aimable et vnr Dotchov,
qui cligne des yeux:

--Non, non, je ne le reconnais pas!

--Tu ne reconnais pas le bon Cyrille, clbre pour ses malheurs?

Dotchov,  ces mots, se leva terriblement ple; cependant il eut la force
de serrer sur son coeur le loqueteux avec la joie d'un pre retrouvant son
enfant.

--Dieu soit lou, Cyrille, je te retrouve. On te croyait mort! Et je t'ai
pleur longtemps, fidle compagnon de ma jeunesse!...

Dotchov se rassied, car ses vieilles jambes n'ont plus la force de le
supporter aprs une motion semblable!

--Mais parle! parle! dit-il  Cyrille. Raconte-nous ton histoire. Tu as
donc chapp, toi aussi, aux bachi-bouzouks? Je croyais qu'ils t'avaient
fusill, ce jour maudit...

--Est-ce le moment de parler? demanda Cyrille,  Athanase.

--Aprs le mouton... dit Athanase.

Alors Athanase fait servir le mouton. Le pope Goo s'est tranch un
morceau avec le cimeterre du sultan, et le dvore aprs un rapide signe de
croix orthodoxe. Dotchov a fait une place prs de lui  Cyrille, clbre
pour ses malheurs. Et, en dpeant la viande odorifrante, avec leurs
doigts, ils se renvoient vingt anecdotes du temps qu'ils couraient les
grands bois du Balkan et de l'Istrandja pour chapper aux
bachi-bouzouks.

Enfin, il y eut une distribution de raki; les filles qui dansaient le
choro s'arrtrent et le gada se tut.

--Voil le moment! Voil le moment! disait Vladimir en poussant
Rouletabille au premier plan...

Rouletabille s'tonnait:

--Ces Bulgares paraissent tout  fait chez eux. O sont les autorits
turques du village? Ils ne les craignent donc pas?

--Non, rpliqua htivement Vladimir, les autorits sont mortes. Ils ont
tu hier le kouet, et cinq zaptis. Ils sont maintenant chez eux, entre
eux, et tous prts, hommes, femmes, enfants,  prendre la montagne. Ce
soir, avant de quitter le village, ils doivent le brler pour ne pas
laisser cette besogne aux Turcs... du moins c'est ce que j'ai compris, car
j'ai voulu savoir pourquoi ils taient si gais... Mais coutez!...
coutez!... c'est maintenant que l'affaire d'Athanase commence!... Oh!
regardez Athanase!...

En effet, debout derrire le pope, Athanase, qui regardait le vieillard
Dotchov, tait pouvantable  voir. Ah! c'tait une belle tte d'animal
qui a faim et qui surveille sa proie!

On faisait cercle autour de Cyrille qui allait raconter une histoire de la
guerre de l'Indpendance et qui s'essuyait la moustache et se librait la
bouche.

--D'abord, commena-t-il, tu te rappelles, Dotchov, qu'un orage
pouvantable s'tait lev la nuit dans la montagne et que le vent s'tait
engouffr dans la masure o Ivan le Charron et le pre d'Athanase et moi
nous nous tions rfugis pour fuir les bachi-bouzouks aprs la dispersion
des comitadjis. Ce vent s'tait si bien engouffr par le trou qui donnait
issue  la fume que le foyer fut renvers, boulevers et que le feu prit
 la masure. Il fallut l'vacuer et passer la nuit sous la pluie et la
grle. Puis trois bergers vinrent nous trouver sous un bouleau et, aprs
nous avoir nourris et rchauffs, nous engagrent  gagner un autre chalet
o nous trouverions l'hospitalit. Nous avons suivi le lit du torrent, tu
te rappelles, et l'eau glace nous faisait frissonner... tu te
rappelles... tu te rappelles?

--Comme si c'tait hier, fit l'autre vieillard en hochant la tte et en
frissonnant comme s'il tait encore dans l'eau... c'est l que je suis
tomb dans un trou  truites et que j'ai failli me noyer...

--Justement, mais on n'a pas toujours pu suivre le lit du torrent; et
alors l'empreinte de nos pas nous a dnoncs aux bachi-bouzouks... cela
trs clairement.

--Trs clairement! c'est ce que j'ai toujours dit...

--Plus loin, on a fait la rencontre d'un ours.

--Ah! oui, l'ours... je vois l'ours.

--Il cherchait des oeufs de fourmi et il tait tonn de nous voir.

--Je me rappelle... tout  fait tonn...

--Ah! ah! s'cria Ivan le Charron, en se rapprochant... l'ours!... je lui
ai jet un bton dans les jambes et il a t bien attrap... On ne pouvait
pas tirer dessus, tu penses!...

--Enfin on a fini par arriver au chalet... Le berger Neia nous avait
accompagns... Rappelle-toi... rappelle-toi, Dotchov...

--Oui, oui! Neia! le berger Neia! nous en avons souvent parl avec Ivan.
Pauvre Neia!

--On peut le plaindre... En arrivant au chalet, Neia s'tait enfonc une
pine dans le pied; a, il faut s'en souvenir.

--Oui, oui...

--Mme qu'il nous a dit qu'il n'avait pas de chance... que les Turcs lui
avaient donn plus de vingt-cinq fois la bastonnade, qu'ils l'avaient fait
agenouiller cinq fois, pour lui couper la tte... et qu'ils l'avaient
dpouill quinze fois de tout ce qu'il possdait... Mais il tait surtout
tourment d'tre all si peu  l'glise... et le pre d'Athanase lui dit
alors: Console-toi, Neia, aprs une telle vie tu pourras passer aisment
saint et martyr! Et il rpondit: Surtout avec mon pine dans le pied!
Or tu te rappelles ce qui est arriv  cause de cette pine?

--Ma foi, non, Cyrille...

--Eh bien! il faut t'en souvenir... C'est  cause d'elle que Neia n'a pu
aller aux provisions au village et qui est-ce qui s'est risqu du ct du
village? c'est toi, Dotchov!

--Bien sr! Il fallait bien que quelqu'un se dvout...

--Sr, a ne pouvait tre le pre d'Athanase dont la tte avait t mise 
prix: 10.000 piastres!...

--Oh! je me rappelle, j'ai rapport du lait, du pain et du tabac!

--Et tu tais gai et tu t'es mis  chanter en fumant ton chibouk parce que,
disais-tu, le danger tait pass et que tu apportais d'heureuses
nouvelles: les bachi-bouzouks avaient abandonn la montagne et la route
tait libre vers le Nord-Ouest. Et puis la Serbie entrait en campagne et
la Russie arrivait. Enfin! nous avions tout pour nous!... Seulement, il
fallait aller rejoindre les combattants. Le lendemain, nous sommes partis
d'un pas allgre; nous laissions le berger derrire nous, sans nous douter
de rien.

--Oui, c'est Neia qui nous a trahis, je l'ai tu de ma propre main, fit
Dotchov,  la premire occasion.

--On doit, en effet, tuer les tratres, Dotchov... On se mit donc en
marche. En tte, comme toujours, venait le pre d'Athanase qui tait un
fier homme, puis Ivan le Charron, puis moi, Cyrille, toi, Dotchov. Tu
marchais le dernier, mais c'est toi qui nous disais par o il fallait
passer, et c'est ainsi que nous arrivmes devant le pr aux porchers, dont
nous tions spars par le torrent... Alors, tu as cri  Athanase, pre
de l'Athanase que voici:

--Il faut aller de l'autre ct si nous ne voulons plus rencontrer de
bachi-bouzouks! Il faut traverser la passerelle! Est-ce vrai?... Cette
passerelle-l du pr aux porchers! Est-ce vrai, Dotchov?

--Mais bien sr que c'est vrai!... Ivan est l pour le dire aussi bien que
toi... je n'ai jamais donn que de bons conseils...

--La passerelle paraissait neuve, elle tait compose de deux poutres et
d'une traverse; nous nous y engagemes; mais elle cda tout de suite sous
nos pas, et toi, qui tais le dernier, tu pus facilement t'en tirer, car
tu t'es sauv aussitt, d'une faon effrne, derrire un gros tronc
d'arbre qui gisait  quelque distance.

--Certainement, je me sauvais parce qu'on tirait des coups de fusil...
Est-ce vrai?...

--C'est vrai... nous n'avions pas plus tt mis le pied sur cette
passerelle que plus de vingt coups de fusil partaient d'un bois voisin...
Le commandement de feu avait t donn en langue turque. Les
bachi-bouzouks nous avaient heureusement rats. Ivan parvint  s'enfuir;
moi, j'avais gliss dans les eaux froides; les balles sifflaient toujours.
Qu'tait devenu Athanase? Je ne pouvais m'en rendre compte. Je parvins
cependant  sortir de l'eau,  me jeter dans un taillis. Jamais de ma vie
je n'avais eu si peur. Je me croyais sauv. Je fis mes prires. Ce n'est
que vingt-quatre heures plus tard que les bachi-bouzouks m'ont remis la
main dessus. Que faisais-tu pendant ce temps-l, Dotchov, que
faisais-tu?...

--Moi, je m'tais terr comme un lapin, rpondit sans trouble apparent le
vieillard, dans un trou de grotte o je me trouvais aussi bien que dans un
cabaret valaque, mais d'o, hlas! j'ai assist  la mort du pauvre
Athanase. Ce sera le plus grand chagrin de ma vie...

--Raconte, Dotchov, comment Athanase est mort...

--Il est mort comme je vais vous dire, et cela sur saint Georges et les
saints, ce fut tel que voil: Athanase, qui tait tomb dans le torrent,
russit lui aussi  en sortir sans tre vu des bachi-bouzouks et il grimpa
devant moi dans un grand htre...

Tous ceux qui taient l montrrent le htre sur l'autre rive, en disant:

--Ce htre-l... ce htre-l!...

--Comme vous voyez, reprit le bon Dotchov, l'arbre est trs haut! Bien
cach, Athanase pouvait attendre le moment propice  sa fuite. Les
bachi-bouzouks, furieux, battaient le pr aux porchers, la campagne, les
bois, le ravin... Le malheur voulut que l'un d'eux revnt avec son chien
et ce chien alla tout de suite  l'arbre. Le chien se mit  aboyer. Les
bachi-bouzouks levrent la tte et aperurent Athanase. Ils se mirent 
tirer dessus comme sur une corneille et bientt Athanase bascula et vint
s'craser au pied de l'arbre. Le malheur voulut encore que l'un des
porchers vint  passer avec deux porcs. Les bachi-bouzouks couprent les
oreilles d'Athanase et en donnrent une  dvorer  chaque porc... puis,
comme la nuit venait, ils s'en allrent aprs avoir dpouill le cadavre.

Moi, je me glissai jusqu' la dpouille de mon ami et l'enterrai comme je
pus en creusant la terre avec ma baonnette. Ainsi est mort Athanase, pre
de l'Athanase que voici!

--Dotchov, Dotchov, fit la voix grave et profonde du mendiant Cyrille.
Tout cela est tout  fait exact, car moi aussi j'ai vu comment les choses
se sont passes!

--O tais-tu donc? demanda Dotchov, inquiet.

--_J'tais dans l'arbre, avec Athanase!_

Dotchov se dressa  demi sur ses coussins, comme s'il tait soulev par
une force intrieure qui le poussait vers Cyrille, dont il ne pouvait plus
dtourner le regard. Ses lvres tremblantes essayrent de laisser glisser
quelques paroles, mais ceux qui l'entouraient n'entendirent qu'un souffle
rauque pareil  celui qui prcde le rle de la mort.

Au mme moment, le pope qui tait derrire Dotchov pesa sur ses paules et
le fit retomber  sa place; puis, mettant une main sur la tte du
lamentable vieillard, il pronona:

--Nous sommes dans la main de la mort! La mort est comme le pcheur qui,
ayant pris un poisson dans son filet, le laisse quelque temps encore dans
l'eau! Le poisson nage toujours, mais il est dans le filet et le pcheur
le saisira quand il lui plaira.

--Continue, Cyrille, fit la voix glace d'Athanase fils.

--Oui, j'tais dans l'arbre avant qu'Athanase s'y ft lui-mme rfugi,
continua Cyrille. J'avais russi, comme lui,  me cacher dans les branches
du htre, mais, personne n'en sut rien et quand Athanase fut tomb, on me
laissa bien tranquille et je pus voir et entendre sans danger. Or voici ce
que je vis et entendis:

Dotchov sortit de sa cachette et rejoignit les bachi-bouzouks qui
l'appelaient. Dotchov reprocha aux bachi-bouzouks d'avoir donn  manger
les oreilles d'Athanase, pre d'Athanase, aux cochons du pr des porchers.
Les autres rirent et lui demandrent:

--_Dis-nous, vieux drle, quand tu leur as dit de prendre le chemin de la
passerelle, les giaours du comit n'ont rien souponn?_

Et Dotchov a rpondu:

--_Rien du tout, ils taient si contents qu'ils m'auraient suivi au bout
du monde!_

A ces paroles de Cyrille, la foule qui entourait Dotchov fit entendre des
paroles de mort et Dotchov, voyant que tout tait perdu, se mit  genoux
et se cacha la tte dans les mains.

Le pope dit:

--Toute la montagne a des yeux et des oreilles pour les tratres, mais les
tratres n'auront plus ni yeux ni oreilles!

--De mon htre  la passerelle maudite, fit Cyrille, il y a  peine cent
pas. J'entendais tout ce qui se disait. Ils se flicitaient d'avoir fait
construire cette passerelle pour attirer l'_aptre_ dans le pige o il
devait succomber. Dotchov est un tratre qui nous a livrs sans vergogne 
nos plus cruels ennemis, les ennemis des comits. Je suis revenu du fond
des prisons d'Anatolie pour vous dire cela  tous et le lui dire,  lui.
Dotchov, prie l'me de saint Georges de te pardonner!

Dotchov retira alors ses mains de son visage et Rouletabille put voir
qu'il tait inond des larmes du repentir.

--Georges, pardonne-moi, pria Dotchov, j'ai pch. Prie Dieu pour mon me
noire.

Et en disant ces mots il baisait la croix que lui tendait le pope et
frappait la terre de son front. Il ne tremblait plus; sa figure s'tait
claire.

--Pendant des annes sans nombre, j'ai t un homme perdu; je ne pouvais
plus dormir. Maintenant, il me semble que je me suis confess et que j'ai
communi. Battez-moi si vous voulez et tuez-moi; je l'ai mrit...

Alors, Athanase fit un signe et les porchers amenrent les deux cochons
qui avaient besoin d'tre engraisss.

--Si tu veux mon sabre, dit le pope  Athanase, prends-le, moi je tiendrai
la tte de cet homme pendant que tu lui couperas les oreilles...

--Je n'ai point besoin de ton sabre, rvrend pre, rpondit Athanase. Les
porcs mangeront les oreilles de Dotchov vivantes!

--Trs bien, fils, je comprends, rpliqua le pope. a n'est pas mal ce que
tu as trouv l!

Mais Dotchov aussi avait compris et il poussait des cris dsesprs, se
frappant la poitrine, disant qu'il avait mrit la mort, mais pas un
supplice pareil.

--Jamais, affirmait-il sur saint Georges et sainte Sophie, jamais il
n'aurait livr les fugitifs si les bachi-bouzouks ne l'avaient supplici
lui-mme, pass les pieds au feu, ce qui lui avait fait accepter et
promettre tout, mais la mort dans l'me! La confession, ajoutait-il, a
dlivr mon me du poids du pch... j'ai le droit de mourir en paix!

Il eut beau dire et se dbattre, Ivan le Charron d'un ct et Cyrille le
Mendiant de l'autre l'entreprirent si bien qu'un des cochons que l'on
avait approch put lui saisir une oreille et, avec un effroyable
grognement, tirer cette oreille  lui aprs avoir referm l'tau de son
horrible mchoire. Dotchov hurlait comme on doit hurler en enfer et
Athanase, impassible, regardait.

Quant  Rouletabille et  La Candeur, ils s'taient enfuis avec pouvante
de cette scne de sauvagerie; mais ils furent presque immdiatement
arrts dans leur retraite par des clameurs inattendues.

La nuit tait venue depuis longtemps et ils virent des ombres qui
couraient follement  la lueur des feux, autour du torrent. Ils comprirent
que, grce aux tnbres, Dotchov, dans un suprme effort, avait chapp 
ses bourreaux et tait all, comme les _comits_ de jadis, chercher un
refuge du ct du ravin.

Alors ils se rapprochrent pour voir ce qu'il allait advenir du malheureux
vieillard.

Dotchov semblait avoir pris de l'avance, et, au plus loin du camp, presque
au fin fond de la nuit, les Bulgares s'appelaient avec des cris, se
donnaient des indications rapides, haletantes, entremles de coups de feu
qui faisaient briller les eaux du torrent.

A la lueur d'un de ces coups de fusil, Rouletabille reconnut Vladimir qui
paraissait l'un des plus acharns poursuivants, aux cts d'Athanase.

--Ah! il est plus Bulgare qu'eux! jeta Rouletabille avec horreur.

--Quand je te dis, Rouletabille! que nous ne comprendrons jamais ces
gens-l et que nous ferions mieux de rentrer  Paris, bien sr!...

Tout  coup, il parut que les Bulgares avaient retrouv la piste de
Dotchov... Le camp se vida; hommes, femmes, enfants, tous se prcipitrent
dans la direction du village et toujours en tirant en l'air des coups de
fusil et de revolver comme pour une fte joyeuse.

Il tait vrai qu'ils avaient retrouv Dotchov presque  l'entre du
village o il avait sa maison, dans laquelle il courut se barricader en
appelant  l'aide ses serviteurs.

Vain et dernier effort. Athanase pntra lui-mme dans la maison d'o les
serviteurs avaient fui, et,  la lueur d'un grand feu allum sur la place,
les reporters purent le voir traner le vieillard sanglant  une fentre;
Dotchov, dont le visage n'tait plus qu'un horrible mlange de chair et de
sang, leva encore les bras au ciel, demandant grce, mais Athanase lui fit
sauter le crne avec un gros revolver, puis il jeta par la fentre le
cadavre  la foule qui le dchiqueta. [Nous devons  la vrit de dire que
les comits ne sont pas toujours aussi impitoyables dans leur vengeance et
que, dans une circonstance presque semblable, Zacharie Stoanov, qui
devait devenir prsident de la Sobrani, pardonna au repentir de son
ancien compagnon.]

IV

LES POMAKS ET L'AGHA

Rouletabille et La Candeur taient revenus en hte au pr des porchers o
ils retrouvrent Ivana assise tranquillement auprs du ruisseau. Elle
avait assist  la fameuse scne et n'en montrait pas le moindre moi.
Elle dit encore:

--Cet Athanase Khetew est vraiment un homme! Vraiment un homme! il ira
loin!

Rouletabille ne demandait qu' quitter ce pays de sauvages. Il fit plier
les tentes rapidement.

--Nous ne sommes pas venus si loin, disait-il pour nous attarder aux
petites histoires de famille de M. Athanase Khetew!...

Vladimir apparut sur ces entrefaites. Il apportait des nouvelles
d'Athanase. Celui-ci priait les jeunes gens de ne point l'attendre. Ils
pouvaient reprendre tout seuls le chemin d'Almadjik; rien ne s'y opposait
plus. Ils tomberaient dans le courant de l'arme bulgare et n'auraient
qu' se prsenter  l'tat-major de la premire brigade qu'ils
rencontreraient..,

Ivana s'tait rapproche... Chose extraordinaire! elle paraissait
inquite.

--Qu'est-il donc arriv  Athanase Khetew? demanda-t-elle.

--Tout simplement qu'un de ses cavaliers est venu le rejoindre, lui a
parl  l'oreille et qu'ils sont partis tous deux prcipitamment, aprs
m'avoir jet les instructions que je vous ai transmises... expliqua
Vladimir.

--Quel chemin ont-il pris? questionna fivreusement Ivana.

--A travers la fort! Et Vladimir montrait la route du Sud...

--Courons derrire lui et tchons de le rejoindre!... s'cria-t-elle en
sautant d'un bond sur son cheval.

--Et pourquoi cela, s'il vous plat?... demanda trs schement
Rouletabille.

--Eh! mon cher, parce qu'on lui aura certainement apport des nouvelles de
Gaulow! Sus  Gaulow, Rouletabille!...

Le chemin du Sud le rapprochait des armes; Rouletabille ne vit aucun
inconvnient  suivre l'impulsion d'Ivana. Nous verrons bien jusqu'o ira
ta tratrise, murmurait-il. Mais ils n'avaient pas march pendant une
heure dans des chemins impossibles, qu'ils durent tous s'arrter sur la
prire des muletiers. Il faisait alors une nuit trs noire. On n'y voyait
goutte.

--Que se passe-t-il donc, demanda-t-il  Vladimir... mais aussitt
quelques torches de rsine s'allumrent et il s'aperut que la petite
troupe tait entoure par toute une bande de pomaks, qui, avec leurs longs
fusils, prenaient attitude de bandits.

A leur aspect, Rouletabille avait command  chacun de s'armer; et,
lui-mme, s'tait empar d'une carabine. Mais Vladimir le calma d'un geste
et s'entretint quelques instants avec celui qui paraissait commander tout
ce vilain monde.

--Que disent-ils? demanda Rouletabille, impatient.

--Ils disent, expliqua Vladimir, que, prvenus de notre passage, ils sont
vite descendus de leur village, qui est au sommet de la montagne, pour
nous avertir que le pays n'est pas sr.

--a se voit, fit Rouletabille.

--Pour rien au monde, ils ne voudraient qu'il nous arrivt malheur, car,
comme nous sommes dans la circonscription de leur village, l'agha les
rendrait responsables du dsastre toujours trop tt survenu et apporterait
la ruine  leur foyer.

--Et alors?

--Eh bien, alors ils sont venus pour nous protger contre les voleurs si
nous voulons bien leur donner une certaine somme.

--Ouais, a dpend de la somme, grogna Rouletabille.

--Nous nous sommes entendus, fit Vladimir, pour 1.000 piastres!

--Mille piastres, c'est--dire 10 livres turques?

--Oui, cela vous fera environ 230 francs, a n'est pas cher!

--Vous trouvez que a n'est pas cher!... c'est tout de mme plus cher qu'
l'auberge...

--Nous ne sommes pas  l'auberge, maintenant, c'est  prendre ou  laisser.

--Et si nous le laissons?

--Cela nous cotera plus cher!

--Diable!

--Maintenant, ils nous apportent des oeufs, trois poules et un mouton, et
ils comptent bien que nous leur achterons leur marchandise...

--J'achte les oeufs et les poules! Mais qu'est-ce que vous voulez que
nous fassions du mouton?

--C'est pour leur souper  eux, qu'ils l'ont amen jusqu'ici; si nous
prenons ces hommes pour nous garder, nous sommes obligs de les nourrir!
Ils veulent nous garder jusqu' demain matin!

--Ils ont pens  tout!... Mais alors il va falloir que nous campions!

--Sans doute! et, du reste, les chemins sont si mauvais que nous ne
pouvons gure esprer beaucoup avancer en pleine nuit... et puis les btes
seront meilleures demain matin... c'est aussi leur avis qu'ils m'ont pri
de vous transmettre...

--Traitez donc avec ces braves gens, puisqu'il n'y a pas moyen de faire
autrement, mon cher Vladimir...

Le trait de paix fut vite conclu, et, sans plus se proccuper des
voyageurs, les pomaks se mirent  confectionner leur repas, autour d'un
grand feu qu'ils allumrent assez joyeusement. Leurs faces noires riaient
d'une faon qui impressionnait fcheusement La Candeur, lequel, du reste,
ne trouvait plus aucun sujet de gaiet depuis qu'il avait t soulag des
40.000 levas gagns si honntement  Vladimir.

--Cristi! fit-il, en considrant ces dmons, je regrette la rue du Sentier,
moi! Ah! j'en ai eu une drle d'ide de venir dans ce pays de malheur!...

--La gloire t'y attend! rpliqua Rouletabille...

--La gloire et peut-tre la fortune! ajouta Vladimir, mauvaise langue.

Ainsi les hros d'Homre voquaient-ils les souvenirs chers de la patrie,
sous la tente d'Achille, entre deux combats, aux bords du Scamandre.

--Il est temps d'aller se coucher! dit Rouletabille.

Ivana tait dj sous sa tente. Elle aussi tait de fort mchante humeur,
mais c'tait  cause de l'arrt forc qu'elle subissait dans sa poursuite
du beau Gaulow, _son mari, aprs tout_...

Les jeunes gens et Tondor, comme la nuit prcdente--plus que la nuit
prcdente,--devaient veiller  tour de rle, car, en dpit des paroles
rassurantes de Vladimir, le voisinage des bandits-gardiens paraissait
inquitant  ceux qui n'en avaient pas l'habitude...

La Candeur et Vladimir dcidrent de se coucher sous la mme tente que
Rouletabille. Les reporters se jetrent sur les nattes sans se
dshabiller. Ils avaient entre eux une tablette surcharge d'armes:
carabines et revolvers.

Tondor, dehors, prenait la premire garde.

Les paupires se fermaient dj quand, tout  coup, il y eut une dcharge
formidable; plus de vingt coups de fusil clatrent  quelques pas; les
reporters, vite sur pied, avaient entendu siffler les balles si prs
qu'ils avaient pu croire que la tente avait t transperce.

Rouletabille se jetait dehors quand Tondor se prsenta.

--Ne vous drangez pas, dit-il, ce sont nos gardiens qui veillent! Ils
tirent comme a pour loigner les voleurs!

--Dites-leur qu'ils tirent un peu plus loin, rpliqua Rouletabille.

Il n'avait pas achev cette phrase qu'une nouvelle dcharge leur sifflait
aux oreilles. La Candeur s'tait jet  plat ventre.

--Bien sr! ils vont nous tuer, gmissait-il.

--C'est insupportable! dit Rouletabille.

--Ils veulent gagner leur argent, expliqua Vladimir.

Il s'en fut cependant parlementer avec les gardiens qui se dcidrent 
reculer de quelques pas, mais qui ne cessrent de tirer des coups de feu,
toute la nuit.

Les reporters ne purent fermer l'oeil. Au matin, pendant qu'on levait le
camp, les pomaks exprimrent de nouvelles prtentions, affirmant qu'ils
avaient eu  repousser toute une bande de voleurs, lesquels auraient
russi, s'ils n'avaient t l,  se glisser jusqu'aux tentes  la faveur
des tnbres. Enfin, l'on finit par s'en dbarrasser avec une nouvelle
distribution de piastres.

La route que l'on suivit ce matin-l fut particulirement fatigante. Il
fallut gravir des pentes fort ardues, descendre en zigzag au bord de
vritables prcipices... par des sentiers de chvre. La nature se faisait
de plus en plus hostile. Entre deux dfils, on apercevait, perch sur
quelque roc, un village dont les habitants sortaient parfois pour envoyer
 tout hasard une balle dans la direction de la caravane, sans doute pour
l'avertir qu'elle tait signale et qu'on veillait toujours sur elle.

--Quel mtier! s'criait La Candeur... Quel pays!...

Il ne dit pas autre chose de toute la matine, se jetant sur l'encolure de
son cheval ds qu'il entendait une lointaine dtonation, et ne consentant
 se dcoller de sa bte que lorsque Vladimir lui avait jur qu'il n'y
avait aucune silhouette dangereuse  l'horizon.

--Je ne l'aurais pas cru aussi rancunier, disait Rouletabille.

De fait, le paysage gris, boueux, sale, n'tait point rjouissant, mais
l'me de La Candeur tait au moins aussi dsole. Il continuait de
dtourner la tte aux plaisanteries de Vladimir, qui prenait un malin
plaisir  le taquiner, et il rpondait  peine  Rouletabille,  qui il en
voulait toujours d'une vertu qui lui cotait si cher.

Ivana tait toujours en tte. Il lui arrivait mme de devancer de beaucoup
les reporters malgr les incessantes observations de Rouletabille. Sur le
coup de midi, elle avait compltement disparu quand les jeunes gens firent
halte pour se dgourdir un peu les jambes et manger un morceau.

--Mlle Vilitchkov est encore partie! Il va falloir encore courir pour la
rattraper! bougonna Vladimir.

--Oh! c'est une insupportable petite fille!... dclara La Candeur.

--Qu'est-ce que vous dites?... s'cria Rouletabille rouge comme un coq.

--Messieurs! souffla Vladimir, ne nous disputons pas et regardez devant
vous!...

Ils regardrent devant, ils regardrent derrire, de tous les cts... Ils
virent qu'ils taient entours de toutes parts par une bande nouvelle.
Cette fois, ce n'taient pas des pomaks aux discours ironiques qui les
encerclaient, mais des soldats irrguliers turcs aux uniformes les plus
disparates qu'il se pt imaginer et ces soldats irrguliers les mettaient
rgulirement en joue.

La Candeur tira aussitt de sa poche son mouchoir qui tait immense,
l'agita en signe de paix et l'on commena de parlementer...

Il n'y avait pas  rsister. Nos reporters furent conduits, non loin de l,
au centre d'un petit camp que l'on tait en train de dresser, et o se
trouvait dj difie une tente fort belle, aux dessins noirs sur la toile
blanche, tente qui devait abriter le chef de cette troupe ennemie. En
effet, sitt qu'ils furent entrs, ils aperurent sur des coussins un
homme pour lequel tous montraient une grande dfrence. Un turban blanc,
large et haut comme une tiare, entourait sa tte. Sa veste bleue
tincelait de broderies d'argent, et sur son kilt, semblable  celui des
montagnards d'cosse, pendait un arsenal compliqu de petits instruments
d'argent cisel, dont les anciens se servaient pour charger leurs armes 
feu.

Deux longs pistolets se perdaient dans l'charpe de cachemire qui lui
entourait la taille et un sabre tait suspendu  son ct par une troite
cordelire de soie rouge  glands d'or. Cet homme avait un grand air de
noblesse et fumait avec calme des herbes aromatiques dans un narghil de
grand prix. Les prisonniers le salurent, mais il ne daigna point rpondre
 leur salut. Non loin de lui se tenait une espce de scribe qui avait en
main des sortes de tablettes et qui ordonna, en franais, aux jeunes gens
de s'avancer. C'tait l'interprte.

--Messieurs, leur dit l'interprte, notre seigneur l'agha a t charg par
les autorits de Sa Majest le sultan de rechercher et de ramener une
petite troupe de journalistes franais qui font mtier d'espions dans
l'Istrandja-Dagh, ayant pass notre frontire sans aucune permission.

A ces mots inattendus, Rouletabille sursauta.

Le reporter prit immdiatement la parole pour protester avec indignation
contre l'accusation qui tait porte contre ses camarades et lui! Envoys
par leur journal pour faire du reportage et, ayant termin leur besogne en
Bulgarie, ils taient descendus dans l'Istrandja-Dagh sans aucun esprit de
retour  Sofia; bien mieux, ils avaient dcid de suivre les oprations de
guerre _avec les armes turques_; o pouvait-on voir de l'espionnage en
tout cela?

Mais,  leur grand tonnement, l'interprte rpliqua que l'agha savait
parfaitement que M. Rouletabille (il l'appela par son nom) avait reu une
mission de confiance du gnral-major Stanislawoff aprs que celui-ci lui
eut accord une audience spciale avant son dpart!...

--Sapristi! pensait Rouletabille! Ils sont bien renseigns!...

Ils paraissaient si bien renseigns et si srs de leur affaire que
l'interprte ne prenait mme point la peine de traduire quoi ce ft 
l'agha, lequel continuait de fumer son narghil avec un certain air de
penser  autre chose.

Rouletabille se retourna vers Vladimir et lui dit:

--Toi qui parles turc, tu devrais parler  l'agha; peut-tre
t'couterait-il?

--Je connais un moyen pour qu'il m'entende, sans que j'aie  lui adresser
la parole. Voulez-vous que j'essaye?

--Quel moyen?

--Donnez-moi mille levas.

--Vrai! fit Rouletabille, tu crois?

--Donnez-moi mille levas...

Rouletabille sortit de la poche intrieure de son gilet les mille francs
demands. Vladimir les prit et alla les dposer prs de l'agha sur la
petite tablette qui supportait son narghil.

--Si j'tais l'agha, pensait Rouletabille, j'allumerais ma pipe avec!

Vladimir revint prs de Rouletabille. L'agha n'avait pas boug.

--Eh bien? demanda Rouletabille.

--Eh bien, vous voyez, il ne m'a pas entendu. Donnez-moi encore mille
levas.

--En voil cinq cents! c'est tout ce qui me reste de la provision que j'ai
emporte de la banque de Sofia... Ne me demande plus rien!... Vladimir
alla placer les cinq cents levas prs des mille qui se trouvaient dj sur
la tablette.

L'agha ne bougea pas davantage.

L'interprte avait assist  ce petit mange avec un grand air de
svrit. Il finit par dire aux jeunes gens:

--Prenez-vous mon matre pour un mendiant?

--Tu vois, dit Rouletabille  Vladimir. Tu nous fais faire des btises.
L'agha est froiss.

--L'agha est froiss de ce que nous ne lui offrons pas une assez forte
somme et parce qu'il est persuad qu'il nous reste encore de l'argent!

--Ma parole! je n'en ai plus! dit Rouletabille.

--Si... vous avez les quarante mille!...

--Oh! les quarante mille ne sont ni  toi, ni  moi! rpliqua Rouletabille
sans grande conviction et en secouant la tte avec bien peu d'nergie.

--Non! rpondit Vladimir, ils ne sont ni  vous, ni  moi, mais ils sont 
La Candeur!...

--C'est pourtant vrai! acquiesa Rouletabille comme s'il faisait une
grande dcouverte qui lui librait la conscience... Offre-lui donc ces
quarante mille francs qui sont  La Candeur et qu'il nous fiche la paix!
Aussi bien, si nous ne les lui offrons pas, il les prendra bien tout de
mme,... car il doit tre aussi bien renseign sur ce que nous avons dans
nos poches que sur ce que nous avons fait  Sofia!...

Et il passa la liasse  Vladimir, qui alla la dposer prs du narghil.

Cette fois, l'agha posa son bout d'ambre sur la tablette, prit les billets,
les compta, sourit  ces messieurs et leur fit savoir par le drogman
qu'ils pouvaient partir, qu'ils taient libres de continuer leur voyage
comme ils l'entendaient et qu'il priait Allah de les garder de toute
mauvaise rencontre.

Vladimir sortit de la tente en criant: Vive La Candeur! Rouletabille en
criant: Vive la Turquie!. Seul La Candeur ne cria rien du tout, et tous
vitrent de parler de la princesse Kochkaref, qui avait de si belles
fourrures...

V

COMBAT A MORT ENTRE ATHANASE KHETEW ET GAULOW ET DE CE QUI S'ENSUIVIT

La premire proccupation de Rouletabille fut de hter la marche de la
petite caravane pour rattraper Ivana qu'ils avaient tout  fait perdue de
vue. Il se flicitait de la chance qui avait fait chapper la jeune fille
aux irrguliers de l'agha, car il pensait bien que pour la fille du
gnral Vilitchkov, les choses ne se seraient peut-tre point passes de
la mme faon... Il voulait absolument rattraper Ivana avant le soir et se
dsolait de ne point voir rapparatre sa silhouette. Il bousculait La
Candeur et Vladimir. Ah! tout en dtestant Ivana, il l'aimait encore!...

--Allons Vladimir! Allons! un peu plus vite!  quoi penses-tu, mon
garon!...

--Je pense, monsieur, rpondait le jeune Slave, je pense que ces gens
n'ont pu tre si bien renseigns sur ce que nous avons fait  Sofia, et
sur notre arrive dans l'Istrandja et sur mes quarante mille francs que
par Marko le Valaque!...

--Encore!... s'cria La Candeur.

--Il n'aurait pas commis une pareille infamie!... dit Rouletabille.

--Bah! a le gnerait!... dit Vladimir.

--Il ne savait pas que tu avais une fortune sur toi, releva La Candeur.

--Si, il le savait. Il se trouvait en mme temps que moi chez ma tante.
Seulement on lui allongea vingt levas  lui, pendant qu'on m'en comptait
quarante mille,  moi!...

--Diable! fit Rouletabille... a devient en effet intressant... car,
certainement, _nous avons eu quelqu'un contre nous et autour de nous_,
dans l'Istrandja...

--C'est Marko le Valaque!... Je vous dis!... Il a voulu nous faire arrter
par les Turcs pour entraver nos correspondances! et il nous a dnoncs!...
Il aura envoy une dnonciation anonyme aux autorits d'Andrinople ou de
Kirk-Kiliss qui ont fait prvenir l'agha!... C'est clair comme le
jour!...

--Voil le soir qui tombe, et nous n'avons pas revu Mlle Vilitchkov... fit
Rouletabille en pressant les flancs de sa bte...

--Que le diable emporte la demoiselle! grogna La Candeur entre ses dents.

--_Kara-Selim y suffira!_... fit tout bas Vladimir.

--Tais-toi!... s'il t'entendait, Rouletabille te tuerait...

Soudain, ils entendirent des coups de feu, un bruit de bataille... et, 
l'issue d'un troit dfil, les reporters, Rouletabille en tte,
aperurent des flammes au-dessus d'un village. Rouletabille courait,
courait; les autres suivirent... et tous trois retrouvrent  l'entre du
village _Ivana qui semblait les attendre_...

Elle leur ordonna de descendre de cheval et les fit pntrer htivement
dans une maison dont la faade devait donner sur la place centrale, ou qui,
en tout cas, n'en tait pas loigne. Ils traversrent, derrire elle,
plusieurs pices, en courant, trouvrent un escalier, s'y engagrent et
furent bientt sur une terrasse contre les garde-fous de laquelle ils
s'crasrent pour ne pas tre atteints par les balles qui pleuvaient sur
la place, du haut de la mosque. De l, aplatis comme ils l'taient, ils
ne pouvaient tre vus mais taient placs au premier rang pour voir. Ils
ne virent d'abord que ceci: Athanase aux prises avec Gaulow!... cependant
qu'autour d'eux Bulgares, et bachi-bouzouks se livraient un combat acharn.

Disons tout de suite que l'attitude de la jeune fille, en cette occasion,
comme en beaucoup d'autres, parut de plus en plus louche  Rouletabille.
Elle savait qu'Athanase tait aux prises avec Gaulow et la farouche
guerrire, l'ardente patriote qu'elle tait consentait tout  coup 
n'tre que spectatrice du combat! _Elle n'allait pas aider Khetew!_... Et
elle attendait les jeunes gens  l'entre du village pour leur faire
suivre un chemin d'o ils pourraient voir le combat, _mais gui les en
loignait_, comme si elle avait peur d'un renfort pour Khetew!...

Enfin voil un vnement bien extraordinaire! Dans une des premires
rencontres que les siens, ses frres bulgares ont avec l'oppresseur turc,
Ivana Vilitchkov, se contente de regarder!... mais comme elle regardait!
Ce qu'ils voyaient, du reste, avait une vritable grandeur hroque.

Dans la nuit commenante, claire par les flammes du minaret comme par un
gigantesque flambeau, deux hommes, au milieu de la place, se livraient un
combat furieux. Ils taient le centre et le pivot d'une lutte acharne.
Autour d'eux, soldats bulgares et bachi-bouzouks se fusillaient, se
dchiraient, se taillaient en pices. Il y avait cinquante engagements
partiels, mais on ne voyait que celui-l! Les deux hros, Gaulow et
Athanase, taient monts sur des chevaux qui semblaient anims de la mme
haine que leurs matres et qui les portaient l'un contre l'autre avec une
furie sans gale.

Les deux btes et les deux chefs se heurtaient avec une rage qui
paraissait devoir, en un instant, les anantir. On s'attendait, aprs le
choc qui faisait trembler le sol de la place,  ce qu'ils roulassent tous
quatre pour ne plus se relever, et l'esprit restait confondu de les voir
se dgager pour courir autour de cette arne de carnage et se retrouver
avec une force nouvelle!

Les sabres tournaient autour des ttes et s'abattaient pour les faucher,
mais les bonds prodigieux des montures sauvaient les cavaliers d'un coup
funeste, ou un cheval se cabrait, formant bouclier, et c'tait 
recommencer! On et dit qu'ils taient invulnrables tous deux, et tous
deux ne cessaient de se frapper.

Ivana, haletante, regardait cette joute avec une passion qui touchait au
dlire.

Des interjections, des mots inarticuls, des phrases incomprhensibles
s'chappaient de sa gorge rlante.

Dans son dsordre, elle n'avait pas pris garde qu'elle avait saisi la main
de Rouletabille et qu'elle la lui serrait avec plus ou moins de force
suivant les phases du combat.

Mais quelle ne fut pas l'horreur dans laquelle Rouletabille fut plong en
constatant soudain que chaque pression de cette main fivreuse, que chaque
soupir de cette gorge haletante tait pour Gaulow.

Oui, alors que Rouletabille et ses compagnons suivaient les pripties de
cette terrible passe d'armes avec une angoisse qui augmentait chaque fois
qu'Athanase courait un danger plus grand, et avec un espoir qui
s'exprimait par d'encourageantes exclamations chaque fois que ce dernier
semblait prendre le dessus, Ivana, elle, partageait des motions
diamtralement opposes.

Quand Gaulow, sous un coup imprvu, semblait menac, elle tait prte 
dfaillir et c'est avec peine qu'elle retenait le cri de son allgresse
quand on pouvait croire que tout tait fini pour Athanase.

Soudain, comme le cheval de Gaulow venait de s'abattre, entranant dans sa
chute son cavalier, elle eut un sourd gmissement.

En un instant, Athanase, hors de selle, s'tait jet sur le pacha noir, le
sabre haut.

Gaulow faisait des efforts inous pour se dgager de sa bte, mais il n'y
parvint que dans le moment qu'Athanase l'abattait d'un coup terrible.

Le pacha noir tomba au milieu des cris de victoire des Bulgares, qui
tranrent sa dpouille au milieu de la place, cependant que les
bachi-bouzoucks, qui avaient dcidment le dessous, s'enfuyaient de toutes
parts.

La Candeur, Vladimir, Tondor s'taient levs et applaudissaient au
triomphe de leur champion; mais Rouletabille tait occup  soutenir Ivana
qui, sans force, quasi mourante, s'tait laisse tomber dans les bras du
reporter et tournait vers lui une figure dsespre.

--Ivana, lui dit Rouletabille, revenez  vous!... reprenez vos sens!...
_C'est sans doute la joie qui vous tue!_...

A cette parole fatale, la jeune fille eut un douloureux sourire et ne
rpondit rien...

Sur la place, il n'y avait plus de combat qu'autour de la mosque, o
quelques bachi-bouzoucks s'taient rfugis et risquaient d'tre brls
vifs!... Aussi s'efforaient-ils d'en sortir, cependant que les Bulgares,
avec des cris de joie et de victoire, et tout aussi cruels que les Turcs,
les rejetaient dans la fournaise...

--Allons fliciter Athanase!... s'cria La Candeur.

--Allez donc! fit Rouletabille: _Madame_ est souffrante, je reste prs
d'elle...

--Allez-vous-en tous! pria Ivana... dans un souffle... ne vous occupez pas
de moi...

Or dans le moment il y eut un curieux mouvement sur la place...

On vit tout  coup courir et se grouper les Bulgares; ceux qui taient
descendus de cheval remontaient en selle avec une hte fbrile... une
sonnerie de clairon appela les retardataires... quelques coups de feu
furent encore tirs a et l, puis toute la troupe, avec Athanase Khetew,
disparut... vida la place, abandonna le village pour la direction du
Nord.

--Qu'est-ce que a signifie? demanda La Candeur.

--a signifie, mon cher, que les Turcs ne doivent pas tre loin et qu'ils
reviennent en nombre!... rpliqua Rouletabille... Allons! oust!
sauvons-nous, s'il en est temps encore!... Un peu de courage, madame!...
ajouta-t-il en se tournant vers Ivana... Il faut vous remettre d'une
motion aussi douloureuse!...

Elle eut encore son sourire navr; mais avec effort, elle s'tait
redresse... Il la vit ple comme un spectre et titubante...

Rouletabille tait bien aussi ple qu'elle et il pensait:

Comme elle l'aimait, ce bourreau de sa famille!

Et il la mprisait et la dtestait et et voulu lui faire du mal... Car il
souffrait atrocement et elle n'avait mme pas l'air de s'en apercevoir.

Elle ne pensait qu'au mort, qu' ce grand corps noir ensanglant qui avait
t abattu par Athanase et que les soldats avaient emport comme un
trophe aprs l'avoir tran hideusement autour de la place.

--Vite!... s'cria Vladimir... Voil les bachi-bouzoucks qui sortent de
leur mosque... Nous n'allons plus avoir affaire qu' des Turcs...

Mais il tait trop tard pour partir...

Les Turcs taient dj l... Les bachi-bouzoucks taient revenus avec une
troupe importante de rguliers qui reprenait possession du village avec
des cris, des injures  l'adresse de l'ennemi en fuite.

Le commandant du dtachement turc, qui tenait son quartier gnral 
Almadjik, apprenant par les familles osmanlis qui avaient abandonn leur
village, aprs avoir pralablement massacr les indignes bulgares, que
les escadrons de Stanislawoff avaient t vus dans cette rgion de
l'Istrandja-Dagh et accouraient  marche force, avait rassur toute la
population: d'aprs ses renseignements personnels, il affirmait que toute
l'arme bulgare tait descendue  l'Ouest par la Maritza, sur
Mustapha-Pacha, et allait concentrer son effort sur Andrinople; donc les
cavaliers aperus par les populations de l'Est ne pouvaient tre que des
reconnaissances appartenant  l'extrme aile gauche de cette arme
d'investissement, et les forces dont elles disposaient ne pouvaient tre
que peu considrables.

Et il avait envoy deux compagnies dans le village, jugeant qu'elles
seraient bien suffisantes pour faire tourner casaque  l'ennemi. Cette
erreur du chef du dtachement d'Almadjik fut renouvele vingt-quatre
heures plus tard par le pacha commandant les troupes de Kirk-Kiliss,
lequel devait les faire sortir galement du retranchement de la ville pour
courir  un adversaire jug sans importance... car, personne, en Turquie,
comme nous l'avons dit, n'attendait la troisime arme par
l'Istrandja-Dagh!...

Le village fut donc roccup, et si vite que les reporters n'eurent point
le temps de sortir!...

Ils rsolurent de se cacher et d'attendre la pleine nuit pour gagner la
campagne; c'est ainsi qu'ils descendirent prcipitamment des terrasses, o
ils s'taient d'abord rfugis, dans les caves o ils espraient tre plus
en sret.

Ivana suivait Rouletabille comme une ombre... ses gestes taient ceux
d'une automate... En vrit, depuis la mort de Gaulow, elle semblait avoir
perdu la raison... Quelquefois un trange et dsol sourire apparaissait
par instant sur cette face de morte quand Rouletabille lui parlait, et
ajoutait  l'allure gnrale de dmence qui frappait en elle...

Maintenant ils taient terrs dans cette cave... et ils pouvaient esprer
y passer quelques heures tranquilles jusqu' l'arrive du gros de l'arme
bulgare quand, par les soupiraux qui donnent sur la place, ils aperurent
un mouvement qui les intrigua et bientt les effraya... C'taient toutes
les familles osmanlis qui revenaient dans le village, persuades qu'elles
n'avaient plus rien  craindre, et se rinstallaient  domicile.

N'ayant pas trouv de quoi se loger  Almadjik, elles s'taient laiss
facilement convaincre par les raisonnements optimistes du chef du
dtachement et s'taient remises en route pour rentrer chez elles derrire
les troupes.

La demeure abandonne dans laquelle les reporters s'taient rfugis
allait donc se trouver de nouveau occupe: ils pouvaient redouter d'tre 
chaque instant dcouverts. Or la premire entrevue qu'ils avaient eue avec
l'agha n'tait point pour les encourager  avoir une confiance illimite
dans l'hospitalit turque, surtout depuis qu'ils savaient qu'ils avaient
t dnoncs aux autorits comme des agents de Sofia.

Si on les fouillait, ils n'avaient sur eux que des laissez-passer bulgares
et ils pouvaient tre fusills sur-le-champ, comme espions.

Le propritaire de la btisse, l'une des plus importantes du village, fit
bientt son entre dans la cour avec sa famille, ses femmes et ses
domestiques. Ces gens taient suivis des charrettes sur lesquelles ils
avaient entass leur mobilier... Ils passrent une partie de la nuit  les
dcharger, cependant que, sur la place, les rguliers et les
bachi-bouzouks devisaient en fumant et en buvant du raki autour de grands
feux.

C'est en vain que nos jeunes gens essayrent plusieurs fois de sortir...
Ils n'avaient pas plus tt risqu quelques pas dehors qu'ils taient
obligs de regagner leur retraite s'ils ne voulaient pas tre dcouverts.
Au fur et  mesure que les minutes s'coulaient, leur situation devenait
plus tragique: ils n'attendaient plus l'arme bulgare avant la journe du
lendemain et ils ne doutaient pas que, pour une raison ou pour une autre,
leurs htes ne descendissent bientt dans les caves.

--Si encore elles taient pleines de vin! soupira La Candeur, qui ignorait
les lois du Prophte et qui, depuis le donjon o il avait cru trouver la
mort, s'efforait, de temps  autre,  se donner des airs de bravache et
affectait, par dsespoir, de rire de tout... a n'est pas plus dsolant
qu'autre chose de passer sa vie dans une cave quand elle est bien
garnie... Ainsi, Rouletabille, rappelle-toi, dans _les Trois
Mousquetaires_, rappelle-toi Athos assig dans une cave, et le massacre
de bouteilles qu'il faisait!...

--Mon pauvre La Candeur... dit Rouletabille, tu n'as vraiment pas de
veine... je t'ai conduit dans un pays o le massacre des bouteilles est le
seul qui soit dfendu!

Et comme si l'vnement voulait lui donner raison, des cris terribles
montrent tout  coup dans la nuit, au milieu d'un grand bruit de
bataille.

Des coups de feu se faisaient entendre aux quatre coins du village et
toute la soldatesque qui remplissait la place disparut en un instant,
fuyant dans un dsordre indescriptible, abandonnant armes et bagages.

--a ne peut-tre que les Bulgares qui reviennent, s'cria Vladimir! nous
voil bons!

Et il tait dj prt  se jeter dehors, mais Rouletabille le pria de se
tenir tranquille...

En effet, bien que ce ft, comme il tait  prvoir, une des colonnes de
la troisime arme qui traversait le village, il tait bien dangereux de
se montrer  cette heure, o la rage des comitadjis qui avaient rejoint
cette colonne et la fureur des soldats que leurs officiers taient
impuissants  retenir, anantissaient tout, tuaient tout.

Des clameurs de mort, les cris des femmes et des enfants que l'on gorge
allaient faire frissonner les reporters au fond de leur retraite...

Les Bulgares mettaient  sac les maisons et faisaient autant d'innocentes
victimes que les Turcs eux-mmes. Le sang payait le sang.

Sur la place de ce petit village, les reporters assistaient ds la
premire heure de la lutte  toute la guerre balkanique et  ses hideuses
reprsailles. Du courage, de l'hrosme et des atrocits!

Ils avaient vu les pauvres paysans bulgares assassins par les Turcs:
maintenant, ils regardaient avec horreur les familles turques massacres
par les Bulgares.

Par les soupiraux de la cave, rien ne leur chappait de ce qui se passait
sur la place o s'taient rfugis, derrire la porte  demi consume de
la mosque, des femmes et des enfants. Les malheureuses victimes
poussaient des cris dchirants et tendaient en vain des mains
suppliantes... Les comitadjis qui, tous, avaient quelque membre de leur
famille  venger, n'en pargnaient aucune. Longtemps Rouletabille et ses
compagnons devaient tre poursuivis par le hideux cauchemar de cette
affreuse nuit. Misrable terre o depuis des sicles s'accumulaient tant
de sujets de discorde; les uns et les autres se la disputaient au nom de
la justice et de la fraternit, prtendant chacun qu'ils avaient des
populations asservies  dlivrer!

--Eh bien! ils les dlivrent tous! exprimait avec une amre mlancolie le
brave La Candeur... Oui, ils les dlivrent de la vie!... Quand les Turcs
ont pass et que les Bulgares sont partis, la population peut tre
tranquille, elle n'existe plus!...

Et il conclut, trangement prophtique: Au fond, ces gens-l ont les
mmes gots. Ils doivent tre de la mme race: ils ne sont pas faits pour
se combattre, mais pour s'entendre!...

Ivana s'tait dtourne pour ne point voir et Rouletabille constata mme
qu'elle se bouchait les oreilles pour ne pas entendre. Soudain, une petite
fille qui avait chapp aux comitadjis fit le tour de la place en courant,
en criant et en pleurant.

La pauvre petite avait t dcouverte tandis qu'elle se cachait sous un
amas de cadavres qui taient sans doute ceux de sa mre et de sa famille,
et maintenant elle fuyait devant un grand diable de Bulgare qui courait
derrire elle, le sabre nu.

Rouletabille n'avait pu retenir une sourde exclamation de piti  laquelle
rpondit une injure de La Candeur  l'adresse du soldat barbare.

L'enfant allait tre atteinte. Une pouvante sans nom tait peinte sur son
visage, dans ses grands yeux qui cherchaient partout un refuge sans le
trouver.

--Il y aurait un moyen de sauver l'enfant! dit Rouletabille: ce serait de
tuer le Bulgare.

Et il sortit son revolver de sa poche.

Ivana avait entendu la phrase, avait vu le mouvement. Elle se jeta sur la
main du reporter.

--Vous n'allez pas commettre ce crime? s'cria-t-elle.

--Quel crime?... rpliqua Rouletabille, en se dgageant. Celui de tuer un
bourreau d'enfants?...

--C'est un Bulgare!... Et vous ne tirerez pas sur un Bulgare, moi tant
l!...

--Je vous obis, Ivana, fit Rouletabille sur un ton glac; mais soyez
Bulgare jusqu'au bout et ayez au moins le courage de regarder mourir cette
enfant!

La petite avait trbuch tout prs du soupirail o se tenaient Ivana et le
reporter; et le soldat, encourag par les ricanements de ses camarades,
s'apprtait  faire un mauvais parti  la petite, quand celle-ci glissa
sous ses yeux et disparut comme par enchantement dans la terre.

C'tait Ivana qui avait allong les bras hors du soupirail et avait attir
l'enfant dans la cave, d'un mouvement si rapide et si spontan que les
reporters en furent aussi tonns que le soldat lui-mme.

La petite tremblait comme une feuille dans les bras d'Ivana qui essayait
de la rassurer, pendant que, sur la place, les Bulgares, furieux, se
concertaient, et s'tant rendu compte que leur proie leur avait chapp
par le soupirail, se prcipitaient dans la maison.

--Ah bien! s'cria La Candeur, une fois de plus nous voil propres!

--Ils vont venir nous fusiller ici, croyant avoir affaire  des Turcs;
nous ferions bien de sortir, dit Rouletabille.

--Si nous sortons avec cette petite, dit Ivana, ils vont la tuer...

--Eh bien, laissez-la ici!... dit Vladimir, elle leur chappera peut-tre.

--Non! s'cria Ivana. Sortez, vous autres!... Vous leur raconterez ce que
vous voudrez!... Mais moi, je reste avec la petite.

L'enfant serrait perdument de ses petits bras sa bienfaitrice...

--Vous allez vous faire massacrer toutes les deux ici!... dit
Rouletabille.

--Tant mieux! fit Ivana d'une voix sombre. N'avez-vous pas voulu sauver
cette, enfant?... Je ne m'en sparerai pas!...

--Nous n'allons cependant pas tous nous faire tuer pour cette petite
Turque! gronda La Candeur que le geste gnreux d'Ivana avait d'abord
enthousiasm et qui commenait maintenant  le trouver un peu...
encombrant...

Et comme des cris retentissaient dans la cour, il sortit de la cave en
criant: Francis! Francis!... et en agitant un mouchoir en guise de signe
de paix... Il fut tout de suite entour de comitadjis qui l'assourdirent
d'un charabia qu'il comprenait fort bien car il tait accompagn de gestes
de menaces. Ils rclamaient,  ne s'y point mprendre, la petite fille et
ils accusaient La Candeur de la leur avoir prise!... Ils le malmenrent
mme assez fortement et cela aurait pu tourner mal, car La Candeur
commenait  fermer les poings, quand Rouletabille, Vladimir et Tondor
sortirent de la cave.

Vladimir s'avana et parla aux comitadjis avec une grande audace, criant
plus fort qu'eux, se disant l'ami du gnral Stanislawoff, reprsentant
Rouletabille comme le plus grand reporter de l'Europe qui avait t oblig
de se cacher avec ses compagnons au fond de cette cave pour chapper  la
rage meurtrire des Turcs. Il leur dit encore qu'ils avaient avec eux la
nice du gnral Vilitchkov, pupille du gnral-major, mais que celle-ci
ne sortirait de son trou que lorsque les Bulgares auraient jur de la
laisser passer avec cette petite fille qu'elle avait en effet arrache 
la barbarie de ses compatriotes. Sur quoi Vladimir leur fit honte de se
montrer aussi sanguinaires que les oppresseurs de la Thrace qu'ils taient
venus chtier.

Il termina en dclarant que ses compagnons et lui exigeaient d'tre
conduits sur-le-champ, tous ensemble,  un officier d'tat-major.

Les comitadjis, sous l'effet de cette menace inattendue, se consultrent
et finirent par promettre qu'ils ne toucheraient pas  la petite fille.

Rouletabille alla en prvenir Ivana qui consentit  se montrer avec
l'enfant, la portant dans ses bras.

Alors les comitadjis lui dirent:

--Tu n'es pas la vraie nice du gnral Vilitchkov, qui a t assassin
par les Pomaks, sans quoi tu n'essayerais pas de sauver une petite
musulmane dont les parents ont assassin tes parents! Donne-nous donc
cette enfant et nous te vengerons, puisque toi, tu n'as pas le courage de
le faire toi-mme.

Ivana leur rpondit:

--Je suis la nice du gnral Vilitchkov et je vous ordonne de me conduire
 votre chef.

--Nous n'avons pas de chefs! Nous sommes de libres comitadjis!...
rpondirent-ils, et ils voulurent mettre la main sur elle...

--Vous tes des assassins... s'cria-t-elle.

Alors ce fut une mle indescriptible. Les reporters voulaient la dfendre
et les comitadjis voulaient l'atteindre. La Candeur criait toujours:
Francis! Francis!...

Vladimir continuait de les menacer de la colre du gnral!

Rouletabille s'attendait  ce qu'ils fussent tous passs par les armes
avant cinq minutes.

Et Ivana, avec une maladresse qui paraissait voulue, ne cessait pas
d'invectiver les comitadjis et de les couvrir d'injures. L'un d'eux se rua
tout  coup sur elle et, bousculant Rouletabille, leva un grand coutelas
qui tait destin  la poitrine d'Ivana et qui vint frapper la petite
musulmane.

L'enfant poussa un soupir, ferma les yeux et glissa d'entre les mains
d'Ivana qui tait reste debout, immobile, ple d'horreur et tout
clabousse de ce jeune sang vermeil.

Aussitt comme si ce sang rpandu avait eu la vertu d'apaiser toutes les
colres, les comitadjis cessrent leurs attaques et leurs cris et se
mirent  la disposition des jeunes gens pour les conduire  l'tat-major
de la quatrime colonne de la troisime arme qui venait de s'installer 
Almadjik.

Rouletabille accepta aussitt et les jeunes gens s'en furent, entours de
comitadjis, comme des prisonniers.

Ils marchaient en silence. Rouletabille,  un moment, s'aperut qu'Ivana
pleurait. Il en eut le coeur tout chavir, car il pensa qu'elle songeait 
cette pauvre enfant qu'elle avait t impuissante  sauver. Il crut devoir
lui adresser quelques paroles de consolation. Elle lui rpondit
textuellement:

--Je ne pleure point la mort de cette petite. Son sort tait crit.
D'autres enfants turcs mourront encore comme sont morts d'autres enfants
bulgares, comme est morte ma petite soeur Irne... Non, je pleure
seulement ce coup de couteau dont cette enfant est morte, ce coup de
couteau qui m'tait destin et qui aurait si bien fait mon affaire!...

Alors, entendant cela qui dpeignait son tat de dsespoir caus par une
autre mort qui aurait d au contraire la rjouir, Rouletabille se tut,
dcid  ne plus lui adresser la parole, et la laissa marcher devant lui
comme une trangre. Il lui paraissait que tout lien tait rompu entre eux
deux et que rien ne les rapprocherait plus jamais...

VI

C'EST AU TOUR DE LA CANDEUR DE RACONTER UNE TRANGE HISTOIRE A
ROULETABILLE

Ils furent ainsi conduits jusqu'aux avant-postes, devant Almadjik, o ils
trouvrent l'tat-major du gnral Dimitri Sanof et le gnral lui-mme
qui les reut avec une vritable joie.

C'est  lui qu'Athanase s'tait adress aprs l'accompagnement de sa
mission pour obtenir le commandement d'un petit dtachement de cavalerie
qui avait pris les devants et s'tait port sur le Chteau Noir, dans le
but de dlivrer la nice du gnral Vilitchkov et les reporters franais.

Bien qu'alors il ne l'et point renseign exactement sur la nature des
services rendus par Ivana et ses compagnons, Athanase en avait assez dit,
avant son dpart, au gnral pour que celui-ci n'ignort point que le
gnral Stanislawoff serait reconnaissant  ses compagnons d'armes de bien
traiter les jeunes gens.

Rouletabille raconta au gnral, en quelques mots, les pripties de leur
fuite de la Karakoul, puis le Voyage que leur avait fait faire Athanase
Khetew, leurs dmls avec l'agha, enfin le combat auquel ils avaient
assist du haut des terrasses entre Athanase Khetew et Gaulow. Depuis sa
victoire ils n'avaient pas revu Athanase Khetew.

Naturellement, Dimitri Sanof se mit  leur entire disposition pour tout
ce dont ils pouvaient avoir besoin, et La Candeur, en entendant ces bonnes
paroles, put croire que tous leurs malheurs taient finis et qu'ils
touchaient  la fin de leur mauvaise fortune.

Il trouvait, quant  lui, qu'il tait grand temps qu'ils prissent quelque
repos et gotassent  quelques douceurs.

Rouletabille accepta de grand coeur les offres du gnral, mais il lui fit
entendre qu'il lui serait particulirement reconnaissant de lui faciliter
sa tche de reporter. Il s'estimerait amplement pay de tous les maux
soufferts au fond de la Karakoul s'il pouvait faire parvenir  son
journal les nombreux feuillets de correspondance qu'il avait crits depuis
son entre dans l'Istrandja-Dagh.

Le gnral lui rpondit qu'il avait tout  fait confiance en lui et qu'il
lui pargnerait les retards et les difficults de la censure militaire
pourvu qu'il prt, bien entendu, l'engagement de ne rien tlgraphier ni
crire qui ft susceptible de gner les mouvements de la troisime arme.
Sur quoi il lui remit une _lettre blanche_ qui lui permettait,  lui et 
ses compagnons, d'aller o ils voulaient et partout o ils le jugeaient
bon pour l'accomplissement de leur tche.

Toutefois, le gnral ne crut point devoir cacher aux reporters qu'il leur
serait  peu prs impossible de correspondre avec Paris avant que l'arme
et atteint la ligne de Kirk-Kiliss-Selio-Lou, c'est--dire avant qu'elle
ne ft sortie de l'Istrandja-Dagh; toutes les lignes de la rgion avaient
t dtruites par les Turcs, et les Bulgares passaient si vite qu'ils ne
prenaient mme point le temps de les rtablir.

--Ce n'est ni  Almadjik o nous sommes, aujourd'hui, dit le gnral, ni 
Kadikeu, o nous serons demain  midi, ni  Demir-Kapou, o nous serons
demain soir, que vous pourrez tlgraphier... dit-il, mais je vous donne
rendez-vous  Akmatcha. L, nous devons rtablir toutes les communications
avec l'arme jusqu' Mustapha-Pacha, jusqu'au quartier gnral, avant de
tenter l'assaut des lignes de dfense de Kirk-Kiliss. Si vous tes l,
dans les premiers jours, je vous promets de faire partir vos tlgrammes,
s'ils ne sont pas compromettants, mais ne tardez pas, car je ne pourrai
plus rpondre de rien sitt que les oprations importantes auront
commenc.

--Eh bien, gnral, nous allons partir tout de suite, fit Rouletabille.
Comme cela, nous serons  peu prs srs d'arriver  temps et de tout
voir...

--Comme vous voudrez! rpondit le chef, mais vous ne devez pas vous
dissimuler les dangers d'une telle marche!

--Ils sont certains, dit La Candeur, le gnral a raison; nous allons nous
faire tuer et je commence  en avoir assez, moi, de me faire tuer, dans ce
pays si triste, o il pleut toujours!... Songe donc, Rouletabille, la
guerre est  peine commence et deux des ntres sont dj rests sur le
carreau, ce pauvre Modeste et ce brave Katerdjibaschi!

--Eh bien, tu resteras sous ta tente, toi, La Candeur! tu resteras avec
Mlle Vilitchkov qui a besoin de repos!...

Mais Ivana dclara  Rouletabille et au gnral, lequel mettait galamment
 sa disposition le confort un peu rustique de son quartier gnral,
qu'elle tenait  tre aux avant-postes et voulait tre traite par les
chefs de son pays non point en femme, mais en soldat.

Elle se fit donner les insignes de la Croix-Rouge et demanda certains
pouvoirs qui lui permettraient de tenter de s'opposer aux excs et aux
vengeances atroces des troupes  leur arrive dans des contres o elles
trouvaient toute la population bulgare massacre.

Le gnral,  ce propos, ne dissimula pas un amer sourire. Il se borna 
lui dire qu'il souhaitait bonne chance  son zle humanitaire...

--Cette guerre sera atroce, gnral, dit Rouletabille.

--Elle sera victorieuse, lui rpondit-il.

Le lendemain, vers midi, les jeunes gens, avec l'avant-garde d'une brigade
de la cinquime division arrivaient  Kadikeu. Mais La Candeur n'tait
pas avec eux!...

Rouletabille ne lui avait accord que trois heures de repos, et quand
Tondor l'avait veill, La Candeur s'tait mis dans un tat de rage
terrible, menaant d'trangler le domestique de Vladimir s'il se
permettait de troubler encore son sommeil.

Alors Rouletabille avait ordonn  la petite caravane de partir sans plus
s'occuper de La Candeur. Cependant il avait eu soin d'aller chercher sous
la tte du reporter la fameuse serviette pleine d'articles qui,  travers
toutes ces aventures, ne quittait jamais le bon La Candeur et lui servait
d'oreiller.

Ils djeunrent en quelques minutes  Kadikeu et se dirigrent sur
Demir-Kapou.

La petite caravane suivait lugubrement un troit sentier,  la file.
D'abord Tondor en claireur, puis Vladimir, puis Ivana, puis Rouletabille.
Tous taient fort mlancoliques pour des raisons diffrentes. Vladimir
tait triste parce que La Candeur lui manquait.

Autour d'eux, au-dessus d'eux, sur les cimes, ou marchant dans d'troites
valles, les claireurs d'avant-garde de la prochaine colonne leur
faisaient un cortge fort dissmin. De temps en temps, on entendait un
coup de fusil... puis tout retombait  son morne silence. On traversait un
dsert dont tous les anciens habitants, les Turcs comme les Bulgares,
avaient fui, instruits par les premires expriences.

Des colonnes de fume montaient a et l de chaumires en ruines.

Tout  coup, les jeunes gens entendirent un galop derrire eux et Vladimir
poussa un cri de joie: il avait reconnu dans le nouvel arrivant La Candeur
avec sa cantine aux chaussures qu'il avait retrouve parmi le bagage
rapport, quelques jours auparavant, de la Karakoul par Athanase. La
Candeur crevait une mule sous lui pour rejoindre Rouletabille. Sa bte fit
encore quelques pas, aprs avoir rejoint le cheval de Rouletabille, et
puis s'abattit. Mais La Candeur avait dj saut sur le chemin et se
prcipitait vers son chef de reportage.

--Ah! bien! lui cria-t-il. Tu as la serviette!

Et il poussa un soupir de soulagement...

Ayant souffl un peu, il reprit:

--Figure-toi que je rvais que Marko le Valaque venait, pendant mon
sommeil, me drober ma serviette!... alors je me suis rveill... je tte
sous ma tte!... Rien!... je bondis. Il n'y avait plus de serviette!... et
vous tiez tous partis!... Alors, Rouletabille, j'ai pens que tu pouvais
trs bien m'abandonner dans ce pays de sauvages...

--Au milieu de trente mille hommes qui veillaient sur ton repos!... dit
Rouletabille trs froid.

--Tu pouvais trs bien m'abandonner, moi, mais j'ai pens que tu tais
incapable d'abandonner la serviette aux reportages! Tu vois que je n'ai
pas perdu de temps pour venir la rattraper... rends-moi la serviette!

--Je regrette que tu te sois drang pour elle, dit Rouletabille. Tu ne
l'auras plus.

--Je n'aurai plus la serviette, moi!...

--Non!... tu ne l'auras plus!...

--Et qui est-ce qui l'aura, alors?...

--Quelqu'un qui en est digne!... et ce n'est pas toi!... Tu as cess
d'tre mon secrtaire, La Candeur! Tu as cess d'tre mon second! Tu
pourras dormir tout ton saoul!... partir, rester, retourner  Paris...
faire tout ce que tu voudras!... a m'est parfaitement gal! Tenez,
Vladimir, voil ma serviette, je vous nomme mon kamakan!... mon
khalifat!...

Et il lui donna la serviette, insigne de ses nouvelles fonctions. La
Candeur poussa une sorte de rugissement, mais Vladimir se fit  l'instant
plus grand sur ses triers et La Candeur baissa la tte, effroyablement
humili...

On ne l'entendit plus.

Rouletabille se replongea dans ses amres rflexions jetant de temps 
autre un coup d'oeil sur Ivana qui se laissait aller au pas de sa bte
sans plus faire attention au reporter que s'il n'existait pas.

C'tait  la fois trop de mpris et trop d'injustice! Rouletabille avait
eu beau prendre la rsolution de rester dsormais indiffrent  tout ce
que pourrait faire cette fille bizarre et incomprhensible, il n'en tait
pas moins horriblement vex de l'absolue indiffrence avec laquelle elle
le traitait...

Il sentait monter en lui une sourde colre contre l'ingrate et, comme il
arrive souvent, ce ne fut point sur l'objet mme de cette colre que
celle-ci retomba...

Ses regards hostiles rencontrrent par hasard La Candeur qui avait pris
tranquillement son parti de faire le chemin  pied et qui, depuis quelques
instants, faisait mme ce chemin joyeusement, et en sifflotant,
manifestation bien anodine contre la mercuriale de tout  l'heure.

Rouletabille se trouva tout de suite furieux de la bonne humeur de La
Candeur. Il la trouva insultante, et il cherchait dj l'occasion de lui
dire quelque chose de dsagrable, quand, soudain, il s'aperut que La
Candeur portait la serviette!...

--La Candeur!...

--Quoi? Qu'est-ce qu'il y a?...

--Viens ici!...

--Qu'est-ce que tu veux?

--Je te dis de venir ici!

La Candeur s'en vint auprs de Rouletabille en le regardant, la bouche
ouverte, avec de grands yeux nafs:

--Qu'est-ce que j'ai encore fait de mal?

--Pourrais-tu me dire ce que c'est que tu portes, l, sous ton bras?

--Sous le bras? Tu le vois bien, c'est la serviette!...

--Tu l'as chipe  Vladimir!

--Moi? pas du tout! me prends-tu pour un voleur?

--Comment se fait-il que Vladimir,  qui j'avais confi cette serviette,
te l'ait rendue?

--C'est moi qui la lui ai reprise par piti, parce que je le trouvais trop
charg.

--Trop charg avec une serviette?

--Je vais te dire: c'est Vladimir qui a d'abord eu piti de moi en me
voyant  pied, portant ma cantine: alors, comme il tait  mule, il a eu
la bont de prendre avec lui ma cantine. Une fois qu'il a eu la cantine,
je l'ai trouv bien embarrass avec ma cantine et la serviette; alors je
lui ai repris la serviette!...

--C'est bien, envoie-moi Vladimir!...

Arrive de Vladimir, qui baisse le nez et a l'air certainement plus
embarrass que s'il avait conserv la serviette. Mme air naf que La
Candeur:

--Monsieur?

--Vladimir, dit Rouletabille, j'avais fait de vous mon secrtaire. C'tait
un honneur!

--Oui, m'sieur...

--Je vous avais donn ma serviette!

--Oui, m'sieur!

--Vous saviez que ce que j'en faisais tait pour punir La Candeur, qui
tenait beaucoup  cette serviette?...

--Oui, m'sieur!...

--Comment se fait-il que La Candeur porte maintenant cette serviette que
je vous avais confie?

--Monsieur, il me l'a achete!

--Ah! ah!... Il vous l'a achete!... Et vous trouvez tout naturel de
vendre une serviette qui ne vous appartient pas... de la cder pour
quelques sous, au premier venu!...

--Monsieur, je ne l'aurais pas vendue au premier venu!...

--Allons donc! Il n'aurait eu qu' y mettre le prix! Je vous connais
maintenant, beau masque!...

--Monsieur, je suis fch que vous ayez une aussi mauvaise opinion de
moi!... Je vous rpte que je ne l'aurais pas vendue au premier venu parce
que le premier venu ne me l'aurait jamais paye aussi cher que La
Candeur!... et je ne vous cache pas, monsieur, que c'est  cause de
l'importance de la somme que j'ai cd votre serviette...

--Qu'est-ce que vous me racontez, Vladimir? La Candeur n'a pas le sou!...

--La Candeur, monsieur, est trs riche... ou du moins il l'tait!...

--Enfin! il ne vous a pas achet cette serviette quarante mille francs!...
Il est trop tard!...

--Monsieur, il me l'a achete cent mille!...

--Cent mille francs!...

Ici, La Candeur, qui avait cout tout ce dialogue, se redressa de toute
sa taille, qui tait haute, et il dit:

--Qui est-ce qui ne donnerait pas cent mille francs pour avoir l'honneur
de porter la serviette de Joseph Rouletabille, le premier reporter de
l'_poque_?

--Tu te fiches de moi, dit Rouletabille...

--Je ne me fiche de personne!... Sans compter qu'en donnant ces cent mille
francs  Vladimir, j'ai fait une excellente opration, se glorifia La
Candeur.

--Explique-moi un peu cela, dit Rouletabille.

--Voil... Tu vas voir comme c'est simple. Aprs que tu nous eus confisqu
mon argent et nos cartes, nous avons continu de jouer  un autre jeu!

--Ah! Ah!...

--Quand le service nous le permettait...

--Oui, oui!...

--Et sans que tu t'aperoives de rien, car nous n'aurions pas voulu te
faire de la peine...

--Va donc!

--Cette fois, j'ai commenc par perdre!

--C'tait bien fait!

--Attends donc!... comme je n'avais plus d'argent, j'ai sign des billets
 Vladimir pour une somme assez rondelette. Or ces billets, tant 
chance assez rapproche, m'empchaient de dormir. Je suis un peu comme
ce pauvre Modeste, moi, je tiens beaucoup  mon sommeil. Si bien que j'ai
tout fait pour regagner mes billets.

--Tu as trich! dit Vladimir.

--Je l'avoue... J'ai si bien trich que j'ai gagn presque tout le temps,
et qu'aprs avoir regagn mes billets, j'en ai gagn d'autres que j'ai
fait, cette fois, signer  Vladimir... Je lui en ai fait signer pour cent
mille francs... Cent mille francs de billets, c'est quelque chose, mme
quand ils sont signs par Vladimir Ptrovitch de Kiew.

--Je doute, dit Rouletabille, qu'ils aient produit sur Vladimir le mme
effet que sur toi. N'est-ce pas, Vladimir?

--Eh! monsieur, je suis d'une famille fort honorable, rpondit Vladimir,
et si ces billets ne venaient point me troubler la nuit, ils me donnaient
une mine fort renfrogne pendant le jour.

--Je ne m'en suis jamais aperu, dit Rouletabille.

--Parce que c'est un garon bien lev, rpliqua La Candeur, et qu'il sait
dissimuler devant toi. Mais quand il tait seul avec moi, c'tait
incroyable la mine qu'il me faisait. Encore tout  l'heure, je l'ai vu si
triste que je lui ai dit: Rends-moi la serviette, je te rendrai tes cent
mille francs! Il m'a allong la serviette, je lui ai pass ses billets...
et maintenant voyez comme il est gai! J'aime les gens gais, moi!... Je les
aime d'autant plus qu'ils deviennent plus rares dans ce satan pays de
misre! Ainsi, toi, par exemple, toi, Rouletabille, qui tais si gai
autrefois!...

Rouletabille coupa aussitt la parole  l'indiscret La Candeur.

--Tu n'as pas besoin d'tre si fier, dit-il, parce que tu as achet une
serviette avec cent mille francs de billets que Vladimir ne t'aurait
jamais pays!...

--Voil pourquoi je prtends aussi avoir fait une excellente opration!
rpondit du tac au tac La Candeur en donnant une petite tape d'amiti  la
serviette.

--Au fond, reprit Rouletabille, la serviette appartient toujours 
Vladimir, et si tu es juste, tu vas la lui rendre!...

--Jamais de la vie!... Et pourquoi donc la lui rendrais-je?...

--Parce que tu ne l'as gagne qu'en trichant, et cela de ton propre
aveu...

--Oh! de ce ct, je suis bien tranquille... dit La Candeur en regardant
Vladimir du coin de l'oeil.

--De fait, monsieur... dit Vladimir, j'avouerai que je trichais aussi!...

--Parbleu! fit La Candeur, sans a je ne me serais jamais permis...

--Seulement, il triche beaucoup mieux que moi; a n'est pas de jeu, dit
Vladimir, et une autre fois, il sera entendu que nous ne tricherons
plus!...

--Et  quel jeu trichez-vous donc, puisque vous n'avez ni cartes, ni ds?

--Ah! a, monsieur, c'est notre affaire, fit Vladimir en faisant partir sa
mule au trot... Vous comprenez que moi, maintenant, j'ai envie de lui
regagner la serviette!...

Rouletabille et La Candeur restrent seuls.

--Tu n'as pas honte, La Candeur, d'tre joueur  ce point? gronda
Rouletabille qui adorait La Candeur.

--Rouletabille, ne me mprise pas trop!... c'est le seul vice qui me reste
des trois que j'avais quand tu ne me connaissais pas encore!...

--Et quels vices avais-tu donc encore, La Candeur?

--Le vin et les femmes!

--Pas possible! je ne te vois jamais parler  une femme et tu ne bois
gure!...

--Je m'tais mis  boire par dsespoir! Tu saisis!...

--Parfaitement!... Tu aimais et tu n'tais pas aim?...

--Ce n'est pas a du tout... Chaque fois que j'ai voulu tre aim d'une
femme, a n'a pas t long, dit La Candeur; je n'avais qu' me montrer, et,
comme je suis assez bel homme, la chose tait faite tout de suite...

--Alors?...

--Alors, j'avais tant de succs prs des femmes que c'est ce qui m'a port
malheur. Non seulement, j'avais les femmes que je dsirais... mais il
s'est trouv une femme qui a voulu m'avoir et que je ne dsirais
pas...

--Oui-da!... Elle n'tait point jolie?...

--Ce n'tait point qu'elle ft laide, mais elle tait toute petite... Oh!
j'ai rarement vu une aussi petite femme... Elle aurait eu du succs dans
les cirques; mais elle n'allait point dans les cirques, car elle tait
comtesse...

--Mtin, tu te mets bien, La Candeur...

--coute, Rouletabille, je te raconte toute ma vie parce que je ne veux
plus rien avoir de cach pour toi, mais promets-moi le secret, car il
m'est arriv une aventure pouvantable avec cette comtesse...

--Que t'est-il donc arriv, grands dieux?

--Je me suis mari avec elle!...

--C'est vrai?... Je ne t'appellerai plus que M. le comte!...

--Garde-t'en bien, malheureux, si tu tiens  ma tte!

--Eh mais! tu m'intrigues! Raconte-moi donc comment tu t'es mari, toi si
grand, avec une aussi petite femme que tu n'aimais pas et que tu ne
dsirais pas!... Mais sans doute dsirais-tu devenir comte?...

--Pas du tout! voici comment les choses se sont passes: je monte en wagon;
la petite femme en question est si petite que je ne l'aperois mme
pas!... je m'endors... mais bientt je suis rveill par des cris perants
et je vois devant moi une espce de poupe qui gesticule et dont les
vtements taient dans le plus grand dsordre... en mme temps le train
s'arrtait et presque aussitt un contrleur se prsentait... La poupe
dclare en pleurant que j'ai voulu abuser de son innocence!... je proteste
de toutes mes forces!... on ne me croit pas!...

--Pauvre La Candeur!...

--J'ai oubli de te dire que cette chose se passa en Angleterre...

--Ae!...

--a n'a pas tran... On a dress procs-verbal contre moi et pour ne pas
aller en prison, j'ai d pouser!...

--On m'a toujours dit, en effet, que c'tait trs dangereux de voyager en
chemin de fer, de l'autre ct du dtroit!

--Trs dangereux!... mais qui est-ce qui aurait pu se douter?

--Qu'est-ce que tu allais donc faire en Angleterre?

--Ces vnements se droulaient avant mon entre  _l'poque_. Je venais
de donner ma dmission d'instituteur-adjoint, pour faire de la
littrature... Me trouvant  Boulogne un jour d't o il faisait trs
chaud, j'avais pris le bateau qui partait pour Folkestone, histoire de
goter la fracheur de la mer pendant quelques heures. J'avais un billet
d'aller et retour et ne croyais passer en Angleterre que quelques minutes.
Mais je rencontrai l-bas un inspecteur de la Biarritz-School qui
m'engagea  partir aussitt pour Londres o l'on attendait un professeur
de franais auquel on laisserait assez de loisir pour faire de la
littrature. Il me mit dans le train et c'est alors que le malheur arriva,
ainsi que je viens de te le narrer.

--Un malheur! rpta Rouletabille. Je ne vois point que ce soit un si
grand malheur d'pouser une comtesse!... Tu aurais d tre enchant, au
contraire... Songe donc, dans ta situation...

--D'autant plus que la comtesse tait riche.

--Voyez-vous cela!

--Mais vraiment elle tait trop petite... Tu ne peux pas t'imaginer ce
qu'elle tait petite... A l'glise (car elle tait catholique et a tenu 
se marier en grande pompe),  l'glise, elle ne pouvait pas me donner le
bras; je la tenais par la main; on riait. Je ne te dirai pas ce que j'ai
souffert... Ce gant et cette naine! On se bousculait partout pour nous
voir passer car elle me tranait partout, partout... dans les magasins, au
thtre, dans tous les endroits o je n'aurais pas voulu mettre le pied
avec elle... Elle ne me lchait pas d'un instant, car elle tait fort
jalouse... Ainsi chaque fois qu'elle me voyait prendre ma canne ou mon
chapeau, elle me disait: Je vais sortir avec vous, _my love_, et en
effet elle sortait avec moi! Je dus bientt prendre la rsolution de ne
plus sortir que lorsqu'elle m'y forait.

--Mais comment cette petite naine pouvait-elle forcer le gant que tu es 
faire quelque chose qui te dplt?

--Elle me battait.

--Elle est bien bonne!

--Ah! tu ris... tu ris, Rouletabille! Il y a si longtemps que je ne t'ai
vu rire!... Cela me fait plaisir de te voir un peu gai... Rien que pour
cela, vois-tu, je ne regretterai pas de t'avoir confi le grand secret de
ma vie, exprima le bon La Candeur, les larmes aux yeux.

--Alors, elle te battait?

--Comme pltre!...

--Et tu ne lui rendais pas les coups qu'elle te donnait!...

--Je ne le pouvais pas!... Si je lui avais donn une gifle ou un coup de
poing, elle en serait morte et j'aurais t pendu, bien sr!...

--Et je ne t'aurais pas connu!... Tu as bien fait de ne pas la battre, La
Candeur... Mais elle ne devait pas te faire grand mal, elle tait si
petite!...

--C'est ce qui te trompe!... Ainsi, elle me pinait  me faire crier, me
tirait les cheveux  me les arracher!...

--Tu te mettais donc  genoux!

--Non! c'est elle qui montait sur les meubles. Par exemple, j'entrais dans
une pice aprs avoir prudemment pouss la porte et constat que ma femme
n'y tait pas. Pan! je recevais une gifle ou j'avais un petit dmon pendu
 ma chevelure! Elle m'avait attendu, monte sur une chaise ou cache sur
une console... Tu m'avoueras que, dans ces conditions, la vie devenait
impossible!...

--Je l'avoue!...

--Et elle me trompait!...

--Ah bien!...

--Elle me trompait avec un autre gant, un tambour-major de highlanders
avec lequel elle gaspillait notre fortune... Que veux-tu, cette naine
n'adorait que les beaux hommes!... C'est une loi de la nature... Combien
de fois ai-je rencontr de tout petits hommes avec de grandes femmes!

--Si c'est une loi de la nature, tu aurais d aimer ta femme qui tait
petite, puisque tu es grand! fit remarquer Rouletabille.

--Eh bien, je fais sans doute exception  la rgle... car cette petite
femme, je la dtestais et elle m'a dgot  jamais de toutes les femmes,
petites ou grandes, avoua La Candeur avec un gros soupir. La meilleure,
vois-tu, Rouletabille ne vaut pas cher... et je connais quelqu'un qui
devrait tirer parti de ma triste exprience!...

Rouletabille, comprenant l'allusion, frona le sourcil. S'il plaisait  La
Candeur de lui faire ses confidences, il n'aimait, lui, raconter son
histoire  personne!

--Revenons  notre sujet, fit-il assez brusquement. Puisqu'elle te
trompait et que tu aurais voulu t'en dbarrasser, tu n'avais qu' la faire
prendre avec son highlander.

--J'ai tout fait pour cela, dit La Candeur, mais si tu crois que c'tait
facile!

--Pourtant, si ce highlander tait aussi grand que toi, il n'tait point
difficile de le faire surveiller!...

--Certes, il n'chappait point aux regards... et lui, on le trouvait
toujours!... Mais elle, elle, tu comprends! on n'arrivait jamais  la
surprendre... Oh! il y avait de quoi devenir enrag!...

--Mon pauvre ami!...

--Si par hasard j'avais surpris un bout de conversation et si j'tais sr
qu'il y et rendez-vous, je prvenais aussitt un homme de loi... Nous
arrivions, certains de la pincer au nid... Je faisais garder toutes les
issues, toutes les ouvertures, je faisais mme garder le toit, toute la
maison du rendez-vous depuis les soupiraux de cave jusqu'au fate des
chemines... Et l'on entrait!... On trouvait bien notre highlander, qui le
plus souvent tait en costume sommaire, se plaignant de la chaleur et
dclarant qu'il aimait se mettre  son aise... Mais elle, elle... on n'a
jamais pu savoir ce qu'elle devenait ni par o elle passait!... On
fouillait tout! On bousculait tout!... Pas de comtesse!... Elle nous avait
pass entre les jambes comme une souris ou par-dessus la tte comme un
oiseau... et quand je rentrais  la maison, je la trouvais tranquillement
installe devant son _tea and toasts_ et me disant: _How do you do, my
love?_... (Comment allez-vous, mon amour?) Oh! oh!...

--Oui, approuva Rouletabille... Oh! oh!... Et combien de temps cette
petite aventure a-t-elle dur?

--Deux ans, Rouletabille!... Deux ans! Quand j'y pense, j'en suis encore
malade!

--Et comment a-t-elle fini?...

--Eh bien! voil! j'avais renonc  surprendre ma femme avec le highlander;
j'avais renonc  tout! et je passais mon temps au fond de mon bureau, 
relire _les Trois Mousquetaires_, suprme consolation, mme en anglais.
C'est l que je vis qu'Athos, qui avait eu, lui aussi, une terrible
aventure d'amour, s'en tait consol en buvant plus qu' sa soif!... Nous
avions une cave bien garnie, je me suis mis  boire. Je fis comme
Athos!... J'tais ivre les trois quarts du temps et c'est ce qui m'a
sauv!...

--Comment cela?...

--Oh! c'est trs simple: un soir, j'tais tellement ivre que je me suis
assis sur elle sans m'en apercevoir!...

--La pauvre petite!...

--Certes! exprima La Candeur, sur un ton contrit, tu fais bien de la
plaindre, Rouletabille, car le lendemain matin, quand je me rveillai, il
n'en restait plus grand'chose. Je fis du reste, tout mon possible pour la
rappeler  la vie, mais mes efforts restrent vains et je m'empressai de
repasser la Manche pour chapper aux justes lois. En remettant le pied sur
le quai de Boulogne, je me jurai que jamais plus je ne traverserais le
dtroit, de ma vie, duss-je vivre cent ans et dt-il faire plus chaud
qu'aux tropiques! Du reste, je ne m'attardai point sur cette plage que je
trouvai trop prs du foyer conjugal, je traversai toute la France,
m'enfermai dans un coin perdu des Alpes, et revins enfin  Paris, n'ayant
plus le sou et pouss par la faim et le besoin qui ne me quittait pas de
faire de la littrature...

--Et tu n'as plus eu d'ennuis  la suite de cette fcheuse affaire, mon
pauvre La Candeur?

--Ma foi non! ma femme me laisse bien tranquille depuis qu'elle est morte.
On a d l-bas, me rechercher pendant quelque temps, j'ai d certainement
tre condamn  quelque chose, je n'en sais rien et n'en veux rien savoir.
Et j'ai chang de nom! Le mari de la comtesse est mort!

--En ralit, comment t'appelles-tu?... demanda Rouletabille curieux.

--coute, Rouletabille, as-tu bien besoin de connatre le nom d'un pauvre
homme qui a peut-tre t condamn  mort?

--Non! rpondit le reporter, pensif, et je te demande pardon de t'avoir
fait revivre cette pouvantable histoire!...

--Tu peux tre sr que tu es le seul  qui je l'ai raconte!...

Et La Candeur, aprs avoir pouss un effrayant soupir, ajouta:

--Tu connais les femmes, maintenant!... Mfie-toi!...

Mais Rouletabille fit celui qui n'avait pas entendu.

--Tiens! dit-il, tu dois tre fatigu, monte un instant sur ma bte, moi
je vais me dlier les jambes...

--a n'est pas de refus, dit La Candeur.

Et il prit la place de Rouletabille sur la selle sans effort, simplement
en passant l'une de ses longues jambes par-dessus la monture qui,
immdiatement, courba les reins.

--Ce n'est qu'un cheval! fit-il avec un sourire que Rouletabille ne lui
avait jamais vu, tant il tait dsabus... Juge un peu, mon vieux, si
c'tait une comtesse!... Vois-tu, Rouletabille, les femmes, moi, je
m'assieds dessus!...

Rouletabille pressa un peu le pas... Mais La Candeur le rejoignit en
poussant sa bte pour laquelle il demanda grce.

--Ne marche donc pas si vite!... Et laisse-moi te dire des choses pour ton
bien!... Je sais que tu n'aimes pas les conseils et que, peut-tre, en
t'en donnant, et de tout coeur, j'encourrai ta colre... Mais tant pis,
c'est mon amiti pour toi qui parle: cette femme fera ton malheur!...

Ce disant, il lui dsignait Ivana qui chevauchait  quelques pas devant
eux...

Rouletabille frissonna et voulut encore hter sa marche...

--coute-moi donc! reprit La Candeur. Laisse-moi te dire qu'elle ne t'aime
pas... qu'elle ne t'a jamais aim... et qu'elle ne t'aimera jamais...
Vois-tu, quand on a fait pour une femme ce que tu as fait pour elle, eh
bien! on ne vous en rcompense pas en vous montrant une figure
pareille!... Ah! mon petit!... Je ne suis pas bien malin, mais j'ai des
yeux pour voir... Voil une petite femme qui avait t enleve par un
_Teur_... Tu te lances  sa poursuite et tu la dlivres le jour de ses
noces! Et le _Teur_ est mort!... Eh bien! elle devrait tre dans la
joie!... Elle devrait t'embrasser!... Puisque nous sommes sauvs, et
puisque, grce  toi, elle a pu, tout en chappant au _Teur_, rendre un
grand service  son pays!... Elle devrait te couvrir de remerciements et
de baisers!... Elle ne te regarde mme pas et elle parat plus dfaite
qu'une morte!... M'est avis que cette femme-l regrette son _Teur_ et
qu'elle ne te pardonne pas d'tre venu dranger sa nuit de noces!...

Rouletabille obstinment se taisait, mais les mots de La Candeur lui
tombaient comme du plomb fondu sur le crne...

--Tu ne dis rien!... C'est que tu n'as pas une bonne raison  me
renvoyer!... Lui as-tu seulement demand pourquoi elle tait triste comme
a?

--Non! fit Rouletabille sans oser regarder La Candeur.

--Si tu ne le lui a pas demand, c'est que tu es de mon avis et que tu
sais  quoi t'en tenir!... As-tu vu comme elle a couru aprs son _Teur_?
Elle voulait le tuer, qu'elle disait!... Quand on le lui a tu devant elle,
son _Teur_, elle a failli se trouver mal!...

--Ah! fit Rouletabille, tu t'en es aperu?...

--Penses-tu!... Et Vladimir aussi s'en est aperu!... Et il pense comme
moi!... Tu te dessches pour une petite femelle qui se moque de toi et qui
ne vit plus depuis la mort de son _Teur_!

--Tu dis des btises, rpliqua d'une voix sourde Rouletabille qui
souffrait mille supplices... S'il en tait ainsi rien ne la forait  me
suivre quand je suis all la chercher dans le harem! Elle n'avait qu'
rester avec son _Teur_, comme tu dis!...

--Mon Dieu! rpliqua l'entt La Candeur, je n'tais pas l quand tu l'as
ravie aux joies conjugales, mais dj, la veille, elle t'avait renvoy
bredouille sur les toits et peut-tre que le lendemain, quand tu es revenu,
elle avait eu le temps de se fcher avec son _Teur_... Dans tous les
mnages, il y a des quarts d'heure de fcherie... et puis on se
raccommode!... En tout cas elle a eu le temps de se raccommoder avec son
_Teur_, dans le cachot du souterrain!...

--Tu mens! gronda Rouletabille, furieux.

--Je mens! Demande  Vladimir si je mens! Et  Tondor! Tu pourrais le
demander aussi  Modeste et et au katerdjibaschi s'ils n'taient pas
morts!... Mais c'tait devenu la fable de tout le monde  l'htel des
trangers!...

--Tu mens! tu mens! tu mens! rptait avec rage Rouletabille dont la gorge
tait pleine de sanglots!... Tais-toi!... Je ne veux plus t'entendre... ni
toi, ni Vladimir, ni personne!... Vous m'tes tous odieux!... Tiens!
rends-moi cette pauvre bte! Tu vois bien que tu l'crases!...

Et il n'attendit mme pas que La Candeur ft tout  fait descendu de selle;
il le bouscula, prit sa place d'un bond, enfona ses talons dans les
flancs de la bte et courut loin d'eux, loin d'Ivana, loin de tout le
monde... pour rester tout seul, tout seul avec sa peine...

Les paroles de La Candeur l'avaient d'autant plus dchir qu'elles taient
le fidle cho de sa pense tourmente, parlant  son coeur douloureux...
Ah bien, si La Candeur avait su que Rouletabille avait surpris Ivana en
train de faire vader Gaulow!... Alors, alors il l'et mpris, c'tait
sr, car pour conserver au coeur un sentiment pour une fille capable d'une
chose pareille, il ne fallait pas seulement tre amoureux, il fallait tre
lche!...

Et c'est vrai qu'il tait lche!... Il se le rptait  lui-mme dans sa
solitude, esprant vraiment qu'Ivana reviendrait  lui dans un de ces
mouvements spontans de tendresse qui suivaient jadis, sans qu'il et pu
jamais bien dmler pourquoi, ses longues heures d'hostilit...

VII

DEVANT KIRK-KILISS

Cette sombre attitude de dsespoir ne fit que s'accrotre chez Ivana, et
nous pouvons dire qu'elle fut pousse  son paroxysme vers la fin de cette
journe mmorable, o les quatre colonnes de la troisime arme, ayant
resserr leur front autour de Kirk-Kiliss, depuis Demir-Kapou jusqu'
Seliolou, attaqurent furieusement les troupes ottomanes ds la tombe de
la nuit.

Nos jeunes gens se trouvaient  l'extrme gauche bulgare et purent, dans
l'aprs-midi, assister  de nombreux petits combats qui les conduisirent
jusqu'aux rochers de Demir-Kapou vers les six heures du soir.

Cependant la nature rocheuse et escarpe du terrain avait t en
particulier d'un prcieux secours aux Turcs. Et aucun succs dcisif
n'avait t encore remport  l'heure o nous nous retrouvons avec les
reporters au fond d'un ravin entre Demir-Kapou et Akmatcha. La canonnade
avait cess peu aprs que l'obscurit tait tombe, cependant que les deux
infanteries adverses, abrites derrire les rochers, ne cessaient, au
milieu de la nuit noire, d'changer une vive fusillade.

S'tant glisss le long d'une arte rocheuse qui les masquait sur leur
droite, Rouletabille et ses compagnons ne se trouvaient pas loin de ce
village d'Akmatcha o le gnral leur avait donn rendez-vous ds le
lendemain pour l'expdition de leur correspondance. Seulement Akmatcha
tait aux mains des Turcs et il s'agissait de les en dloger. C'est alors
que l'tat-major bulgare avait dcid de tenter une attaque de nuit,
autant peut-tre parce qu'on en craignait une de la part de l'ennemi que
parce qu'on avait vaguement l'espoir qu'elle amnerait celui-ci  se
retirer sur les forts et sous les ouvrages de Kirk-Kiliss. Ce furent deux
bataillons de la cinquime division qui oprrent cette attaque, dans le
ddale rocheux de Kara-Kaja, vers la droite d'Akmatcha.

Ils russirent  en gagner la crte au milieu d'une pluie de tempte dont
la violence ne fit que redoubler quand ce fut au tour de la quatrime
colonne de s'branler. Les reporters achevaient,  l'abri d'une cabane de
branchages, de vider quelques botes de conserves qu'ils devaient  la
gnrosit de Dimitri Sanof, dans le moment que passaient prs d'eux,
courant  l'assaut nocturne, les bataillons de la premire brigade de la
cinquime division.

Ivana se leva immdiatement pour suivre la troupe.

Elle avait arrach, dans l'aprs-midi, un fusil aux mains crispes d'un
mort, s'tait ceinture d'une cartouchire, et avait dclar qu' la
premire occasion elle ferait le coup de feu. Sur une observation de
Rouletabille, elle n'avait pas hsit  rejeter l'insigne de la
Croix-Rouge.

Cependant, si elle s'tait expose volontairement aux balles turques, dans
le courant de l'aprs-midi, elle n'avait encore pris part  aucune mle.
Cette fois, Rouletabille vit bien qu'elle en devait avoir sa part.

Elle s'tait jete dehors, sous la pluie, sans dire un mot aux reporters.
Rouletabille aussitt s'tait lev, mais La Candeur lui mit la main sur le
bras.

--Minute!... Que vas-tu faire? lui demanda-t-il.

--Empcher cette folle de se faire tuer!

--Je te prviens, dit La Candeur, que pour empcher cette folle de se
faire tuer, tu vas te faire tuer toi-mme!...

--Possible! rpliqua l'autre.

--C'est ton affaire! dit La Candeur d'une voix rauque, mais je te prviens
galement que comme je suis bien dcid  ne pas te quitter, tu vas me
faire tuer aussi!

--Et moi aussi, dit Vladimir, car je ne quitte pas La Candeur.

--La Candeur et vous, Vladimir, je vous ordonne de rester ici jusqu' la
fin de l'action... dit Rouletabille. Quand Akmatcha sera pris, vous irez
au bureau de poste, vous m'y trouverez!

--Ou nous ne t'y trouverons pas!

--Dans ce cas, tu as la serviette aux reportages! Tu les confieras
toi-mme au gnral en lui disant que c'est de ma part et que mon dernier
voeu est qu'il les fasse parvenir sains et saufs au canard!... C'est
entendu!... Ah! tu lui demanderas aussi la permission d'envoyer une petite
dpche sur le combat si a ne le gne pas trop!... Tu lui diras que les
gnraux bulgares peuvent bien faire a pour moi!...

--Rouletabille! je vois de quoi il retourne... Tu ne vas pas empcher
cette folle de se tuer, tu vas essayer de te faire tuer avec elle!...

--Tu es fou!... s'cria le reporter. Je n'ai pas le moins du monde envie
de mourir... Restez ici! et quant  moi, je vous promets d'tre
prudent!... Au revoir La Candeur!... au revoir Vladimir!...

Il leur fit signe de la main, ne voulant pas toucher la leur, se dfendant
d'une motion qui le gagnait en se sparant, peut-tre pour ne plus les
revoir, de ses camarades... et il se jeta dehors sur les pas d'Ivana.

--Ah! la sacre femelle, grogna La Candeur, la bouche pleine. On ne peut
seulement pas dner tranquillement! Crois-tu qu'elle l'a pris!... Si une
bonne balle pouvait l'en dbarrasser! C'est tout le bien que je lui
souhaite,  cette Ivana de malheur!

--Tu vas voir qu'elle n'aura rien et que c'est lui qui copera! mit
Vladimir.

--Tais-toi, idiot!... grogna La Candeur. As-tu bientt fini? Il ne s'agit
pas de se les caler jusqu' demain matin... Tiens, coute, v'l que a
recrache!... Ah! mince alors, a chauffe! Faut pas laisser Rouletabille
tout seul...

Quand ils furent dehors, ils virent tout de suite, derrire l'aiguille
rocheuse qui les abritait, claire d'une faon intermittente par un feu
d'artillerie des plus violents, Ivana et Rouletabille. Arrts par un
mouvement de troupes, ils taient devant eux  une centaine de
pas.

La chevelure de la jeune fille tait enveloppe d'un voile qui flottait
derrire elle comme un petit fanion.

Ils entendirent soudain un appel de Rouletabille et accoururent:

--Qu'est-ce qu'il y a? Tu n'es pas bless?...

--Non! Non!... c'est elle qui a disparu! Ivana! Ivana!...

Mais il y eut soudain un tel bruit de mitraille autour d'eux et au-dessus
d'eux que ses appels furent perdus...

Ivana avait plong tout  coup dans ce fleuve d'hommes qui se ruaient  la
mort et elle tait partie avec eux, s'tait laiss emporter par eux vers
la crte, l-haut, o se livrait un combat acharn, tout retentissant des
cris atroces de la lutte  la baonnette: _Na noje! Na noje!_ Au
couteau!

Les Turcs se dfendaient avec vaillance.

Protgs par la nature, ils avaient encore fortifi leur position de
rseaux de fil de fer, de trous de loup et de fougasses qui clairaient 
chaque instant la nuit d'une lueur d'enfer; enfin ils avaient amen une
artillerie qui rpondait coup pour coup  l'artillerie bulgare.

Au milieu de ces rochers, dans des entonnoirs o bouillonnait la mort,
c'tait un tumulte sans nom.

L'air tait dchir de cent tonnerres; des monceaux de rocs taient
projets de toutes parts, les shrapnells clataient au-dessus des
tranches, tuant ceux qui se croyaient le plus  l'abri; mais rien ne
rsistait  la mitraille humaine! C'tait encore la plus forte, elle qui
allait dloger de leur retraite souterraine o le plomb n'avait pu les
atteindre, les soldats de Mouktar pacha!

Comment Rouletabille se trouva-t-il tout  coup, au beau milieu du combat,
prs d'Ivana, qui accrochait une baonnette  son fusil fumant?

Il n'et pu le dire... et il n'et surtout pas pu dire comment ils se
trouvaient encore intacts tous deux sous cette effroyable pluie de fer.

Le tir concentrique des Turcs tait parfaitement dirig et les obus
taient tombs drus sur les troupes  l'assaut en mme temps que sur leurs
pices de campagne. Prs des jeunes gens un chef de pice et ses suivants
avaient t mis en morceaux, la cervelle jaillissant des crnes et les
entrailles rpandues  terre dans une boue sanglante. Des suivants de
rserve, venus remplacer leurs camarades, avaient subi le mme sort... Et
maintenant c'tait le tour de la mitraille humaine de donner.

--En avant, les amis,  l'assaut!

C'est Ivana qui crie dans cette tempte et qui rpte les ordres des chefs
dans la langue farouche du Balkan._ Na noje! Na noje!_

Les clameurs perantes des hommes se mlent au bruit du canon et,
semblables  des furies, les voil tous qui bondissent, nul ne s'occupant
ni des officiers ni des camarades qui tombent!

Sautant par-dessus les morts et les mourants, les survivants parviennent 
une dizaine de mtres de l'ennemi, mais la paroi rocheuse est presque 
pic ici et les arrte un instant... et une flamme terrible les couche sur
le sol par centaines! En avant!... Voil le marchepied qu'il faut aux
survivants! Ils entassent les cadavres et ils grimpent sur eux comme des
dmons!

C'est la fin! Le Turc s'enfuit, abandonnant tout au vainqueur, ses blesss
et ses approvisionnements. Du reste, il n'essaye plus nulle part de
rsister  une pareille mare humaine qui descend de tous les cols de
l'Istrandja...

Rouletabille n'a eu d'yeux, pendant toute cette lutte farouche, que pour
Ivana.

Il a renonc  la protger et  se protger lui-mme.

Il obit au mouvement qui l'enveloppe, qui l'emporte derrire elle.

Un moment il l'a vue tomber et il s'est prcipit sur elle, l'a souleve,
l'a prise dans ses bras. Elle tait couverte de sang et il n'et pu dire 
qui ce sang appartenait, s'il provenait d'une blessure  elle ou s'il
venait de ceux qu'elle avait ventrs avec sa terrible baonnette...

Il lui parlait, elle ne lui rpondait pas.

Elle se dbattait pour qu'il la lcht.

--Mais tu veux donc mourir?... s'cria-t-il avec des sanglots.

Et elle clama dsesprment:

--Oui! oui! oui!

Et elle lui glissa d'entre les bras pour courir encore  sa furieuse
besogne, et il tourna la tte pour ne plus voir sa figure farouche de
reine des batailles.

Quand, cette nuit-l, Akmatcha fut pris, Karako fut pris et que les
troupes victorieuses se furent couches, en attendant l'aurore, sur leurs
positions, Rouletabille eut toutes les peines du monde  empcher Ivana de
dpasser la ligne des avant-postes.

Elle voulait combattre encore, poursuivre la mort, qui dcidment la
fuyait.

Elle avait une blessure  l'paule droite qui saignait abondamment. Elle
se dfendit d'tre soigne, et on lui banda son paule presque malgr
elle. Enfin elle s'allongea dans une tranche et s'endormit, accable.

Rouletabille la veilla jusqu'aux premiers feux du jour.

Et c'est ce jour-l, 24 octobre, que se passa cette chose trange que fut
la prise de Kirk-Kiliss.

VIII

LA PRISE DE KIRK-KILISS

Pendant la nuit, les Bulgares s'taient arrts dans leur victoire sur
toute la ligne, depuis Demir-Kapou jusqu' Petra et Gerdeli, estimant
leurs succs suffisants dans les tnbres et, du reste, s'attendant encore,
ainsi qu'ils l'ont avou depuis,  un retour offensif de la part de
l'ennemi.

Ils ne se doutaient nullement de l'immense panique qui s'tait empare de
l'arme turque.

A l'aurore, Rouletabille, voyant toujours Ivana en proie au sommeil le
plus profond, se dirigea vers Akmatcha, qui tait  quelques pas de l,
pensant qu'il y trouverait La Candeur et Vladimir, auxquels il avait donn
rendez-vous au bureau de poste. C'est l, en effet, qu'il les trouva, et
dans quel tat! Ils taient aussi lamentables, aussi _crouls_ que le
bureau de poste lui-mme. Ce n'tait pas encore tout de suite qu'on allait
pouvoir envoyer des dpches!

Quant  La Candeur, il ne paraissait plus que le spectre de lui-mme et il
accablait sa poitrine de grands coups sourds comme font les pcheurs
pnitents qui rcitent avec une touchante ardeur leur _mea culpa._

La Candeur s'accusait de la mort de Rouletabille et Vladimir avait
grand'peine  le consoler. Ils avaient t spars du reporter assez
brusquement et ne l'avaient plus revu; ils l'avaient cherch toute la nuit
parmi les cadavres...

--Ah! si je l'avais suivi plus vite, si j'avais t moins lche, gmissait
La Candeur, il serait encore en vie!... Je l'aurais dfendu!... Je me
serais plac devant lui!... Je serais mort  sa place!... Vladimir, tu ne
sais pas tout ce que je dois  Rouletabille!... Dans mes reportages, c'est
toujours lui qui m'a tir d'affaire!... Sans lui, j'aurais t jet  la
porte du journal dix fois!... Je serais mort de faim!... Il m'a toujours
dfendu!... Il m'a toujours aid... C'tait un ami, celui-l!... Et moi je
l'ai abandonn!...

--Pleure pas, dit Rouletabille, me voil!...

Ils tombrent dans les bras l'un de l'autre. La joie touffait La
Candeur... Tout  coup il se redressa en poussant un soupir effrayant:

--Malheureux! s'cria-t-il, voil ton mauvais gnie qui revient! Elle
n'est donc pas morte, celle-l!

Rouletabille tourna la tte et aperut Ivana. Il repoussa La Candeur en
lui disant:

--Laisse-moi...tu ne m'aimes pas!

La Candeur chancela.

--C'est bien, c'est bien, fit-il, d'une voix sourde... s'il faut, pour
t'aimer, aimer aussi celle-l, je l'aimerai!

--Alors, dit Rouletabille, veille sur elle comme tu veillerais sur moi...

--C'est entendu! grogna l'autre.

--Je puis compter sur toi?

--Je n'ai pas besoin de te le rpter...

Ivana arrivait, en effet... Elle tait hve avec une flamme sombre au fond
de ses yeux magnifiques, dguenille, les cheveux tordus farouchement sur
le sommet de la tte et retenus par une charpe flottante; elle avait
pass un pantalon de fantassin que retenait  la ceinture la cartouchire.
Elle avait son fusil sur le bras. Elle avait du sang  l'paule. Elle
tait effrayante et belle.

Rouletabille voulut lui demander des nouvelles de sa blessure. Elle lui
rpondit:

--Les avant-postes viennent de recevoir l'ordre d'avancer; venez-vous avec
moi? et elle gagna le chemin...

--Ah! a ne va pas recommencer! grogna La Candeur.

Rouletabille le regarda tristement:

--C'est bien! c'est bien!... On y va!... dit La Candeur.

Et le bon gant, baissant la tte, embota le pas  Ivana. Il avait
toujours sa serviette sous le bras. Il produisait un trange effet, sur le
champ de bataille, avec cette serviette, sa longue redingote noire, le
seul vtement propre qui lui restt, et sa cravate blanche, car La Candeur
ne mettait jamais sa redingote sans sa cravate blanche. Il et pu passer
pour un notaire charg de recueillir les testaments...

Ils s'en furent vers Raklitza, le premier grand fort qui dfendait, au
Nord-Ouest, Kirk-Kiliss. Ils se trouvaient sur la ligne des premiers
claireurs qui avanaient encore bien prudemment, car on s'attendait  ce
que les forts ouvrissent le feu d'un moment  l'autre sur Karako et
Karakaja.

Or, les forts ne tirrent nullement et pour cause!... Ivana, La Candeur,
Rouletabille et Vladimir furent les premiers  entrer dans le fort de
Raklitza. Ils y trouvrent simplement quatre pices de gros calibre qui
n'avaient pas brl une gargousse, leurs servants s'tant enfuis en mme
temps que les derniers lments d'infanterie que les Turcs y avaient
laisss!...

Ce furent les reporters qui avisrent du fait les soldats et leur dirent
qu'ils pouvaient avancer sans crainte. Les officiers ne voulaient pas le
croire, mais il fallut bientt qu'ils se rendissent  l'vidence!

En mme temps, ils retrouvrent devant eux, au fur et  mesure qu'ils
approchaient de Kirk-Kiliss, tous les signes d'une indescriptible
panique.

Partout taient laisses sur le sol les traces de la droute. Plus de
cinquante pices d'artillerie taient restes embourbes dans les ornires
jusqu'aux essieux, abandonnes par leurs attelages dont les traits coups
pendaient encore  terre... puis c'taient des caissons pars, un
amoncellement fabuleux de cartouches  obus, non tirs, les uns rouges
(les shrapnells ordinaires), les autres jaunes (obus explosibles), qui
paraissaient d'tranges et somptueuses fleurs closes en une nuit dans ce
champ farouche...

Plus de 10.000 mausers et des millions de cartouches avaient t galement
jets sur les routes pour dlester les voitures... des approvisionnements
considrables... tout cela abandonn sans qu'on et mme pris la peine ni
le temps de la destruction... tant on avait hte de fuir!...

Les soldats du gnral Radko Dimitrief,  ce spectacle, poussaient des
hourras!...

Quant aux reporters, de mme qu'ils avaient t les premiers  entrer dans
le fort, ils furent les premiers  pntrer dans la ville. Ce fut Ivana
qui en prit possession sans que personne, du reste, s'y oppost, car ils
ne rencontrrent personne. Ils passrent entre les ouvrages militaires,
les redoutes abandonnes... pas un soldat!... pas un visage humain!...

Les quelques habitants qui n'avaient pas fui s'en taient alls de bonne
heure, par une autre route, au-devant de l'ennemi, pour lui annoncer
l'abandon de la ville et lui apporter des fleurs!...

Les jeunes gens parvinrent ainsi jusque dans le palais du gouverneur, au
milieu d'un prodigieux silence...

Ils allaient de cour en cour, de salle en salle, n'avaient qu' pousser
des portes, retrouvaient partout les traces d'une fuite perdue...

Et ils pntrrent, sans bien savoir comment, sans l'avoir cherch, par
hasard peut-tre, dans le cabinet mme de Mahmoud Mouktar pacha, gnral
en chef de l'arme ottomane en fuite.

Nous disons peut-tre, car enfin il se pouvait trs bien que
Rouletabille et poursuivi ce hasard-l plus qu'il n'et voulu l'avouer.

Il paraissait en effet s'intresser beaucoup aux objets qui se trouvaient
dans ce cabinet... Sur une table, il y avait des papiers, des cachets, de
la cire... Fureteur, il jeta un coup d'oeil sur tout cela... allongea la
main, puis sembla rflchir, ne prit rien et redressa vivement la tte 
un bruit d'argenterie qui venait de la salle  ct.

Il y courut.

C'tait Vladimir qui vidait un tiroir.

Il le gronda fortement, cependant que l'autre rclamait le droit
d'emporter un petit souvenir.

--Mon Dieu, acquiesa Rouletabille, un petit souvenir, je veux bien! Mais
vous n'avez pas l'ide de vous faire monter en pingle de cravate ces
cuillers  pot en argent et ces louches en vermeil?... Venez par ici!...
Je ne veux pas vous laisser seul avec l'argenterie... Regardez dans ce
cabinet... Peut-tre y trouverez-vous quelque objet sans valeur!...

Vladimir alla tout droit au bureau... Il vit les papiers, les
blancs-seings, les cachets...

Peu scrupuleux, il se jeta l-dessus, rafla le tout, malgr les
protestations de Rouletabille:

--Malheureux, que faites-vous l?...

--Ce que je fais l?... rpliqua tranquillement Vladimir. Mais simplement
mon devoir!... Si nous avons besoin un jour de laissez-passer et de
blancs-seings pour nous promener parmi les armes turques, en admettant
qu'il en reste encore, nous serons trs heureux d'avoir la signature et le
cachet du gnral en chef!...

--Je ne vous dis pas le contraire, Vladimir, rpondit en hochant la tte
Rouletabille, mais il faut qu'il soit bien entendu que ceci s'est pass en
dehors de moi!... Moi, j'ai des responsabilits, je reprsente ici la
presse franaise qui ne doit user que d'honntes procds... Vous, vous
tes Vladimir de Kiew, vous pouvez prendre sur les tables et mme dans les
tiroirs tout ce qu'il vous plat, a n'tonnera personne!... Maintenant,
allons-nous-en d'ici!... ajouta-t-il... Nous n'avons plus rien  y
faire!...

Les soldats du gnral Dimitrief apprirent donc que Kirk-Kiliss tait
tomb entre leurs mains, alors qu'ils s'apprtaient encore  combattre.

Et c'est ainsi que les deux grands forts cavaliers de Raklitza et de
Skopes, qui couvraient la ville au Nord et qui taient relis entre eux
par une srie d'ouvrages en terre pour batteries de campagne et
tirailleurs d'infanterie, ouvrages qui avaient t en leur temps fort
apprcis par le gnral allemand von der Goltz, furent occups par les
Bulgares sans coup frir. L'arme turque s'tait vanouie devant eux, et,
si vite, qu'ils taient fort embarrasss pour la poursuivre.

On avait perdu le contact, a racont M. de Pennenrun. C'est alors que
devant l'tat de fatigue des troupes, les gnraux Kenlentchef et
Dimitrief et notre ami le gnral Dimitri Savof dcidrent d'un commun
accord de suspendre leur mouvement en avant et d'attendre sur place les
renseignements qu'allait sans doute leur procurer la division de cavalerie
Nazlimof qu'ils venaient de lancer vers le Sud, dans la direction de
Baba-Eski.

Kirk-Kiliss fut donc envahi par les troupes, mais non mis au pillage. On
y vint surtout pour dormir, car les soldats, extnus par cinq jours de
marche dans un pays aussi accident que la rgion alpestre et par deux
jours de combat, avaient besoin surtout d'un peu de repos!

Quant  nos reporters, ils cherchaient moins un lit qu'un bon djeuner.

IX

LA CANDEUR BOIT TROP

Ils passrent justement devant une antique auberge qui, dserte tout 
l'heure, s'tait remplie en un instant d'une clientle bruyante, maintenue
du reste dans les limites du droit de s'emparer du bien des gens par un
dtachement de riz-pain-sel charg de faire l'inventaire des caves et
celliers et aussi de distribuer les victuailles.

Comme ils se disposaient  entrer dans la cour, Rouletabille s'esquiva
tout  coup pour suivre Ivana qui se refusait  pntrer dans cette cohue.
Il cria  ses compagnons qu'il les rejoindrait tout  l'heure.

Vladimir sut vite se dbrouiller dans cette confusion, et bientt, charg
d'un norme cervelas et d'un jambon, un gros pain bis sous le bras, il
courait chercher La Candeur au fond de la cour o il lui avait donn
rendez-vous.

Il commenait de se dsoler, car il ne l'apercevait point, quand tout 
coup il vit la tte du bon gant passer par la portire d'une diligence au
moins centenaire qui finissait de tomber en poussire sous un hangar:

--Eh bien, qu'est-ce que tu fais?... dit La Candeur. Monte donc!... On
n'attend plus que toi!...

--Tu as mis la table dans la diligence?

--Sr! et quand tu y seras, je tournerai l'criteau complet!... On va
tre bien tranquilles l-dedans pour briffer! Ah!  propos, tu sais, nous
avons un invit!

--Qui a?...

--Monte!... tu verras!...

Intrigu, Vladimir se haussa sur le marchepied et regarda  l'intrieur de
la diligence.

La Candeur, en effet, n'tait point seul l-dedans; un second personnage
achevait de mettre le couvert, sur une banquette, que garnissaient dj
des serviettes bien blanches, des assiettes, des pices, des verres et
mme des bouteilles!... L'homme se retourna.

--Monsieur Priski!...

Vladimir en apercevant leur gelier du _Chteau Noir_, l'homme qui lui
rappelait les plus cruelles msaventures, laissa tomber le pain qu'il
avait sous le bras. Et pendant que La Candeur courait le ramasser:

--Monsieur Priski! Mais vous n'tes donc point mort!... Je croyais que La
Candeur vous avait tu!...

--Moi aussi, dit La Candeur.

--Moi aussi! fit M. Priski, mais vous voyez, j'en ai t quitte pour une
oreille... bien que, dans le moment, j'en aie vu, comme on dit, trente-six
chandelles!

Le majordome de Kara-Selim avait en effet un bandage qui lui tenait tout
un ct de la tte. A part cela, il ne paraissait point avoir perdu le
moins du monde sa bonne humeur.

--Si j'ai eu de la chance, vous en avez eu aussi, vous autres, de vous en
tre tirs!... mit avec politesse M. Priski.

--Ce n'est pas de votre faute, monsieur Priski!...

--Dame!... rpondit l'autre. On se dfend comme on peut! C'est vous qui
avez commenc  _m'arranger_...[Voir _Le Chteau Noir_.]

--La paix!... commanda La Candeur. Maintenant, M. Priski est notre ami!
N'est-ce pas, monsieur Priski?

--Oh! rpliqua l'autre;  la vie  la mort! Rien ne nous spare plus!...

--Et la preuve que M. Priski est notre ami, c'est qu'il nous offre ce beau
poulet rti!...

--Est-ce possible! monsieur Priski! s'cria Vladimir en apercevant un
magnifique poulet tout dor que La Candeur venait de sortir de sous une
assiette...

--Et aussi, continua La Candeur, de quoi l'arroser!... Regarde-moi a,
petit frre... Trois bouteilles de vieux bourgogne, mais du vrai!...

--Monsieur Priski, il faut que je vous embrasse! s'cria Vladimir.

Et il sauta au cou de M. Priski en rptant:

--Du bourgogne, monsieur Priski!... du vrai bourgogne!... moi qui n'ai
jamais bu que du bourgogne de Crime!... Vous pensez!...

--Pommard 1888!

--1888! vingt-cinq ans de bouteille!... Ah! monsieur Priski!... Et o donc
avez-vous trouv ces trsors?...

--D'abord, asseyons-nous et mangeons, conseilla La Candeur, dont les yeux
sortaient de la tte  l'aspect de toutes ces victuailles... On commence
par le jambon?...

--Non, par le cervelas!...

--Et on finit par le poulet!...

--D'abord, gotons au pommard!... On peut bien en dboucher une
bouteille!...

--Moi, fit La Candeur, je suis d'avis que l'on dbouche les trois
bouteilles!... Comme a, nous aurons chacun la ntre!...

--Va pour les trois bouteilles tout de suite, dit Vladimir, seulement tu y
perds!...

--Pourquoi? questionna La Candeur, tout de suite inquiet.

--Parce que tu aurais certainement bu  toi seul, autant que moi et M.
Priski...

--Bah! vous pourrez toujours me passer vos restes!

--Non, j'emporterai ce qui restera pour Rouletabille!

--Mais, espce de Tatare de Vladimir que tu es, crois-tu donc que l'on
trimballe un pommard de vingt-cinq ans comme un panier  salade, et puis,
Rouletabille n'a pas soif, il est amoureux!... Ah! messieurs, ne soyez
jamais amoureux!... C'est un conseil que je vous donne; sur quoi je bois 
votre bonne sant  tous!...

--Hein! qu'est-ce que vous dites de a? demanda M. Priski.

Les deux autres firent claquer leur langue.

--Eh bien, je dclare, mit La Candeur avec une grande gravit, que je
commence  prendre got  la guerre!

--Comme c'est heureux, fit Vladimir avec un sourire extatique de
reconnaissance  sa bouteille, comme c'est heureux, La Candeur, que tu
n'aies pas tu ce bon M. Priski!...

--Je ne m'en serais jamais consol! affirma La Candeur en vidant son
verre.

--Mais encore une fois, comment l'as-tu rencontr?

--Figure-toi, Vladimir, que je rdais autour des caves, ne sachant par o
pntrer, quand j'entends une voix qui sort d'un soupirail.

--Inutile de vous dranger, monsieur de Rothschild, disait la voix, voil
ce que vous cherchez!

La voix de M. Priski!... D'abord je reculai... je crus  un revenant!...
Mais non! c'tait bien M. Priski en chair et en os qui me tendait, par le
trou du soupirail, les bouteilles que voil! et qui me conseillait: Ne
les remuez pas trop! surtout ne les remuez pas trop!... Ah! le brave
monsieur Priski! Il suivit bientt ses bouteilles et arriva encore avec un
poulet. Tu penses si on a t tout de suite amis!... Je lui ai expliqu
alors comment mon fusil tait parti tout seul  la meurtrire du donjon
et combien je l'avais regrett!...

--Oh! fit Vladimir, les larmes aux yeux et la bouche pleine, votre mort a
t pleure par nous au donjon, comme si nous avions t vos enfants,
monsieur Priski!...

--Notre dsolation faisait peine  voir! affirma La Candeur avec un soupir
touff  cause qu'il s'tait servi trop de cervelas et qu'il voulait
arriver  temps pour le jambon. Heureusement que le bon Dieu veillait sur
M. Priski et l'envoyait, pendant que nous pleurions sa mort, dans cette
auberge o il a servi autrefois!

--O sommes-nous donc ici?... demanda Vladimir.

--A l'htel du Grand-Turc! une maison trs connue o j'ai t jadis
interprte, expliqua M. Priski, non sans une certaine pointe d'orgueil.

--Tout s'explique! dit Vladimir, vous connaissiez la maison!

--C'est--dire que les caves, pour moi, et le garde-manger n'avaient point
de mystre!...

--Je comprends tout! Je comprends tout!

--Non! tu ne comprends pas tout! dit La Candeur... car si nous avons le
bonheur d'avoir rencontr si  point M. Priski, il faut bien te dire que
M. Priski nous cherchait!

--Ah! oui!... il nous cherchait... et pourquoi donc nous cherchait-il?

--D'abord parce qu'il dsirait avoir des nouvelles de notre sant, ensuite
pour nous rendre un gros service!... expliqua La Candeur un vidant un
verre plein de pommard.

--Un service?

--Mon cher (et La Candeur se pencha  l'oreille de Vladimir), il s'agit
tout simplement de dbarrasser Rouletabille d'Ivana!...

--Oh! oh! c'est grave cela, mit Vladimir, dj sur le qui-vive.

--videmment, c'est grave, reprenait La Candeur en vidant sa bouteille, ce
qui semblait lui donner beaucoup de force pour raisonner... Il est
toujours grave de rendre la vie  quelqu'un qui est en train de se
suicider!...

--a! dit Vladimir, il est certain que depuis que Rouletabille a retrouv
cette petite femme, on ne le reconnat plus!...

--Il ne rit plus jamais!...

--Il n'a plus faim!...

--Il n'a plus soif! dit La Candeur en faisant un emprunt subreptice  la
bouteille de Vladimir.

--Il dprit  vue d'oeil, acquiesa Vladimir. Tout de mme, il faut tre
prudent, et cela mrite rflexion!...

--C'est tout rflchi!... affirma La Candeur; je veux sauver Rouletabille,
moi!...

--Moi aussi... dit Vladimir; mais tout cela dpend...

--Dpend de quoi?...

--Eh bien, mon Dieu, avoua en hsitant un peu, mais pas bien longtemps, le
jeune Slave... tout cela dpend du prix que M. Priski y mettra!...

--Hein? sursauta La Candeur, qu'est-ce que tu dis?

--Monsieur m'a sans doute compris!... demanda Vladimir en se tournant du
ct de M. Priski... Monsieur n'est sans doute pas sans ignorer que nous
sommes tout  fait dpourvus de la moindre monnaie...

--Misrable Vladimir Ptrovitch de Kiew!... s'cria La Candeur qui faillit
s'trangler avec une patte de poulet... Tu veux te faire payer un service
que tu rends  Rouletabille!...

--Espce de La Candeur de mon coeur! rpliqua Vladimir, me prends-tu pour
un goujat?... Je suis prt  rendre ce service  Rouletabille pour rien!
Mais le service que je rends  M. Priski je voudrais qu'il le payt
quelque chose!... car si j'ai des raisons de servir gratuitement
Rouletabille, je n'en ai aucune de faire le gnreux avec M. Priski qui a
failli nous faire fusiller tous, ne l'oublie pas!...

--a, c'est vrai! dit La Candeur, lgrement dmont... il n'y a aucune
raison pour que nous rendions service  M. Priski pour rien!...

--Je suis heureux de te l'entendre dire!... qu'en pensez-vous, monsieur
Priski?...

--Messieurs, je vous ai dj donn un poulet et trois bouteilles de vin!

--Et vous trouvez que c'est suffisant pour un service pareil?... protesta
Vladimir.

--Mon Dieu! ce service consiste en bien peu de chose... Il s'agit
simplement, comme je l'expliquais tout  l'heure  Monsieur le neveu de
Rothschild...

--Appelez-moi La Candeur, comme tout le monde... je voyage incognito,
expliqua modestement le bon gant.

--J'expliquais donc tout  l'heure  M. La Candeur qu'il s'agissait
uniquement de faire passer  Mlle Vilitchkov une lettre, sans que M.
Rouletabille s'en apert!... vous n'auriez pas autre chose  faire... Le
reste regarde Mlle Vilitchkov... Vous voyez comme c'est simple!...

--C'est cette simplicit qui m'a tout de suite sduit... avoua La Candeur
en cherchant de la pointe de son couteau la chair dlicate qui se cachait
dans la carcasse du poulet, son morceau favori...

--Et vous croyez, demanda Vladimir, que la lecture de cette lettre
suffirait pour sparer  jamais Mlle Ivana de Rouletabille?

--J'en suis sr! affirma M. Priski.

--M. Priski m'a expliqu, dit La Candeur, que cette lettre est une lettre
d'amour qu'un grand seigneur turc envoie  Ivana par l'entremise de cet
eunuque que nous avons aperu  la Karakoul et qui s'appelle, je crois,
Kasbeck!...

--C'est cela, dit M. Priski. Kasbeck tait venu  la Karakoul pour
apporter lui-mme cette lettre-l et empcher, s'il en tait temps encore,
le mariage de Mlle Vilitchkov et de Kara-Selim que vous appeliez aussi
Gaulow!... mais ce mariage n'a pas t consomm...

--Non! fit La Candeur en se versant  boire avec la bouteille de M.
Priski... non! rien n'est encore perdu!...

--Mais enfin, qu'est-ce que ce grand seigneur turc peut bien lui raconter
 cette Ivana pour la dcider  tout quitter pour le rejoindre? demanda
Vladimir.

--a! fit M. Priski, je n'en sais rien!... On ne me l'a pas dit!... Il
doit lui offrir des choses surprenantes!... Kasbeck m'a dit textuellement:
Priski, fais-lui tenir la lettre et ne t'occupe pas du reste! Elle
viendra!... Faites comme moi, ne vous occupez pas du reste!... Qu'est-ce
que vous risquez?... Moi, je me suis adress  vous parce que vous
l'approchez tous les jours et puis aussi, il faut bien le dire, parce que
je vous ai entendus plusieurs fois gmir sur la triste passion de votre
ami et maudire cette Ivana qui vous en a dj fait voir de toutes les
couleurs!... Je me suis dit: Voil des allis tout trouvs!

--Monsieur Priski! interrompit Vladimir, c'est deux mille levas!...

--En voil mille, dit aussitt M. Priski en ouvrant son portefeuille et en
tirant des billets qu'il tendit  La Candeur. Je donnerai les autres mille
quand vous aurez remis la lettre...

--Prends cet argent! dit La Candeur  Vladimir, moi, je ne veux pas y
toucher... il me semble qu'il me brlerait la main...

--Tu as raison! dit Vladimir. Il y a des choses qu'un reporter franais ne
peut pas se permettre!

Et il empocha les billets.

--Voici la lettre, maintenant, dit M. Priski en tendant un pli cachet 
Vladimir.

--Donnez-la  monsieur! fit Vladimir en montrant La Candeur; c'est avec
lui que vous vous tes entendu et je ne suis que son serviteur!...

Mais La Candeur se rcusa encore avec une grande politesse:

--Vous comprendrez, monsieur Priski, que moi, je ne puis toucher  cette
lettre, ayant jur  Rouletabille de veiller sur cette jeune fille... Si
Rouletabille apprenait jamais que, ayant jur cela, j'ai fait passer en
secret une lettre de cette nature  Mlle Vilitchkov, il ne me le
pardonnerait jamais!...

--Et s'il apprenait que c'est par moi qu'elle est entre en possession de
la lettre, il me tuerait sur-le-champ... dit Vladimir.

--Que ce soit par l'un ou par l'autre, cela m'est bien gal  moi! fit
Priski; mais puisque vous m'avez pris les mille levas, il faut maintenant
me prendre la lettre!

--C'est tout  fait mon avis! dit La Candeur.

--Eh bien, prends donc la lettre, toi! fit Vladimir.

--Je n'ai pas pris l'argent, je ne vois pas pourquoi je prendrais la
lettre! rpondit La Candeur.

--Enfin, messieurs, vous dciderez-vous? demanda M. Priski.

--C'est tout dcid, je ne prends pas la lettre! dclara Vladimir.

--Ni moi non plus! assura La Candeur.

--En ce cas, rendez-moi mes mille levas, s'cria M. Priski.

--Vous tes fou, monsieur Priski!... dit Vladimir. Vous rendre vos mille
levas! Vous n'y pensez pas!... Mais c'est toute notre fortune!... Non!
non! je ne vous rendrai pas les mille levas!...

--Mais je ne vous les ai donns, s'cria M. Priski qui commenait
srieusement  se fcher, qu'autant que vous prendriez la
lettre...

--Pardon! pardon!... il n'a jamais t question de cela... dit La Candeur.
Vous nous avez chargs de _faire passer_ une lettre!...

--Faire passer une lettre, dit Vladimir, a n'est pas s'engager  la
prendre!... Moi, je serais  votre place, savez-vous ce que je ferais,
monsieur Priski?...Eh bien, cette lettre, qui est si importante, je ne
m'en dessaisirais pas! Je la porterais moi-mme  Mlle Vilitchkov; comme
a, je serais sr que la commission serait faite!...

--Eh! dit M. Priski, je ne demande pas mieux, mais M. Rouletabille ne la
quitte pas, Mlle Vilitchkov! Comment voulez-vous que je m'approche d'elle
sans qu'il me voie?

--C'est bien simple, expliqua Vladimir, et c'est l o nous gagnerons,
nous autres, honntement notre argent. Nous dtournerons l'attention de
Rouletabille pendant que vous passerez et irez porter vous-mme la
lettre...

--Si je vous disais que j'aime autant a! admit M. Priski.

--Alors il ne reste plus qu' rgler les dtails! dit Vladimir.

--Et Rouletabille est sauv! s'cria La Candeur, qui tait tout  fait
pompette et qui brandissait avec dsespoir un verre et une bouteille
vide.

       *       *       *       *       *

X

O L'ON REPARLE DU COFFRET BYZANTIN

Dans un faubourg de Kirk-Kiliss, sur le bord de la route qui conduit vers
l'Ouest, au fond d'un bosquet, Rouletabille avait trouv pour Ivana et
pour ses compagnons un petit kiosque du haut duquel il leur serait
possible d'observer les environs et o ils pourraient se reposer sans tre
gns par le mouvement des troupes.

Chose curieuse, c'est sur la demande mme de la jeune fille que
Rouletabille avait cherch cette retraite. Ivana semblait se dsintresser
de l'arme, mme la fuir, dans un moment o sa prsence et pu tre utile
dans les ambulances. Enfin, elle avait recommand  Rouletabille de ne
point donner son adresse au gnral Savof si celui-ci ne la lui demandait
pas. S'il la lui demandait, il ne pourrait la lui refuser, mais alors il
devrait en avertir Ivana sur-le-champ.

--Pour changer de domicile?

--Oui, avait-elle rpondu nerveusement, pour changer de domicile!

Sur quoi elle s'tait mise  se promener avec une agitation telle dans la
petite salle qui lui avait t rserve, que Rouletabille, la plaignant et
la croyant en toute sincrit sur le point de devenir folle, ne voulut pas
la quitter.

Il resta pour la surveiller et pour rdiger ses tlgrammes, et il envoya
Tondor chercher Vladimir et La Candeur, lesquels arrivrent la figure fort
allume et reurent la mission de trouver le gnral Dimitri Savof.

A la tombe de la nuit, Rouletabille se promenait, le front soucieux,
devant la porte du kiosque d'o Ivana n'tait pas sortie, de toute la
journe. Il n'avait chang avec elle que des paroles insignifiantes et
s'tait replong dans une correspondance qu'il lui avait t du reste
impossible d'expdier, le gnral Dimitri ayant rpondu  Vladimir qu'il
avait reu des ordres suprieurs lui recommandant de garder le plus grand
secret autour des batailles de Ptra, Seliolou et Demir-Kapou, victoires
qui ne devaient tre connues, dans leur dtail, que plus tard.

A cause de cela et de bien d'autres choses, Rouletabille tait donc fort
morose quand il fut abord par l'ombre norme du bon La Candeur qui le
prit amicalement sous le bras.

--Viens, lui dit le gant, je vais te montrer quelque chose...

--Quoi?...

--Tu vas voir... c'est trs curieux!...

--Si je m'loigne, il n'y aura personne pour veiller sur Ivana et son
attitude, de plus en plus bizarre, me donne de gros sujets d'inquitudes...

--C'est tout prs d'ici...

--Qu'est-ce que tu veux me montrer?...

--Tu vas voir!...

--Eh bien! appelle Vladimir qui surveillera le kiosque pendant que tu me
montreras ce que tu veux me faire voir!

--C'est justement Vladimir que je veux te montrer.

--Je le connais, a n'est pas la peine!

--Oui, mais tu ne sais pas ce qu'il fait!

--Qu'est-ce qu'il fait?...

--Il est l, au bord d'un bosquet, en train de parler  quelqu'un qui est
mort!...

--Es-tu ivre, La Candeur?...

--Je ne suis pas ivre. J'ai bien djeun, mais je ne suis pas ivre!

--Alors qu'est-ce que c'est que cette histoire?

--C'est une histoire de revenant, viens donc!... Et il l'attirait;
Rouletabille peu  peu cdait et le suivait sous les arbres.

--Figure-toi que Vladimir cause avec M. Priski ou avec son ombre!...

--Le majordome de la Karakoul!

--Lui-mme!... ma balle, aprs tout, ne l'a peut-tre pas tout  fait tu;
et je n'en serais pas plus fch, car, entre nous, nous ne nous tions pas
trs bien conduits avec ce cher M. Priski... Mais avance donc; qu'est-ce
que tu fais?...

--Comment M. Priski se trouve-t-il ici?

--Je n'en sais rien! Nous allons aller le lui demander, viens!... (Ce
disant, il avait fait tourner Rouletabille du ct oppos  la porte du
kiosque...) Il faut savoir ce qu'il veut  Vladimir!

--Eh bien! quand il aura fini de causer avec Vladimir, tu iras chercher
Vladimir, et Vladimir nous dira ce que M. Priski lui a dit, mais je ne
fais pas un pas de plus... je ne veux pas laisser Mlle Vilitchkov toute
seule, sans dfense, au milieu de toute cette soldatesque qui court les
routes...

Et il s'assit sur un tertre d'o il pouvait apercevoir encore les
derrires du kiosque et entendre au besoin un cri ou un appel.

--Tu seras donc toujours aussi bte!... je veux dire aussi amoureux... fit
La Candeur d'une voix de rogomme en s'asseyant  ct du reporter de faon
 lui cacher  peu prs le kiosque.

--La Candeur, tu sens le vin, fit Rouletabille dgot, en s'loignant un
peu.

--C'est ma foi bien possible, rpondit La Candeur car j'en ai bu un peu.
J'ai fait un excellent djeuner  la table d'hte de l'auberge du
Grand-Turc. Vladimir et moi avons beaucoup regrett ton absence... Ah!
justement le voil, Vladimir... Tiens! maintenant il est seul!... Bonsoir,
Vladimir... j'tais en train de raconter  Rouletabille que tu tais en
grande conversation avec l'ombre de M. Priski...

--Ah! Ah! vous m'avez vu, fit Vladimir... Eh bien il ne s'agit pas d'une
ombre du tout et ce bon M. Priski n'est pas mort!... (Et il s'assit de
l'autre ct de Rouletabille.) Entre nous, j'ai t un peu tonn de le
voir rapparatre!...

--Qu'est-ce qu'il vient faire par ici? Que veut-il? demanda Rouletabille.

--Oui, fit La Candeur, que veut-il?

--Ma foi je n'en sais trop rien!... dit Vladimir, et je vous avouerai,
entre nous, que j'ai trouv ses questions bizarres.

--Ah! il vous a pos des questions?...

--Oui, il m'a demand des tas de dtails sur Mlle Vilitchkov... sur la
faon dont nous nous tions sauvs du donjon, etc., enfin comme tout cela
me paraissait assez louche je rpondais le moins possible. Et il a fini
par s'en aller, voyant qu'il n'avait rien  tirer de moi...

Rouletabille s'tait lev:

--O est-il? Je veux lui parler tout de suite...

--Eh! il n'est pas loin, rpondit Vladimir. Il n'est peut-tre pas 
cinquante pas d'ici, dans ce sentier, sous les arbres...

Et Vladimir lui montrait une direction oppose  celle du kiosque.

Rouletabille s'lana.

Quand ils furent seuls, La Candeur dit  Vladimir avec un lger
tressaillement dans la voix:

--Comme a, Rouletabille n'aura rien  nous reprocher! Nous l'avons assez
averti que M. Priski rdait autour d'Ivana!

--Parfaitement! rpliqua Vladimir, et il ne pourra s'en prendre qu'
lui-mme si ce M. Priski la lui enlve.

--Crois-tu que M. Priski soit dj dans le kiosque? demanda La Candeur
avec un soupir.

--Je le pense!...

--Eh bien, qu'il se dpche!... fit La Candeur d'une voix sourde!

--Oui! il fera bien de se dpcher, rpta Vladimir, car Rouletabille, ne
le trouvant pas dans le sentier, va revenir!

--Et moi, ajouta La Candeur, je sens que le remords me gagne!...

--Le remords!...

--Oh! gmit La Candeur, il dborde dj, j'ai grand'peine  le retenir...
Ce que nous faisons l est peut-tre abominable?

--Mais c'est pour le bien de Rouletabille!...

--C'est la premire fois que je le trompe et je me le reproche comme un
crime...

--Il ne le saura jamais!

--Parce qu' ct de son esprit subtil, il a un coeur confiant! Mais
est-ce  moi d'en abuser?...

--Il vaut mieux que ce soit toi qui le trompe que cette Ivana dont il veut
faire sa femme... fit Vladimir.

--Mon Dieu, le voil!... je n'oserai plus le regarder...

Rouletabille revenait en effet.

--C'est drle, dit-il, je n'ai rien vu, ni Priski ni personne!... Rentrons
vite au kiosque!...

--Mlle Ivana va mieux? S'est-elle bien repose?... demanda hypocritement
Vladimir.

--Trs bien! je vous remercie, rpondit Rouletabille, pensif.

Puis tout  coup, s'adressant  La Candeur et lui prenant les deux revers
de sa redingote:

--La Candeur! tu sais ce que tu m'as promis! de veiller sur elle comme sur
moi! Tu ne voudrais pas me faire de la peine, hein?... Je sais que tu ne
l'aimes pas, mais tu ne voudrais pas me faire de la peine!... Rponds donc,
mais rponds donc!...

--Non! pas de la peine! rpondit La Candeur, qui suffoquait.

--C'est que, vois-tu, je vous trouve une drle de figure  tous les deux,
des drles de manires... Qu'est-ce que c'est que cette histoire de M.
Priski!... de M. Priski qui vient vous parler d'Ivana!... Serait-elle
encore menace de ce ct-l?... Il faudrait me le dire!...

--Ah! mon Dieu!... souffla La Candeur, tu me fais peur de te voir dans des
tats pareils!... C'est vrai que ce M. Priski ne m'a pas l'air naturel du
tout!...

--Tu vois!... Ah! je voudrais bien savoir o il est pass pour avoir
disparu si vite!... S'il arrivait malheur  Ivana, ajouta-t-il, en se
htant vers le kiosque, je vous accuserais tous les deux pour ne pas
m'avoir amen ce M. Priski!

--Rouletabille! grelotta la voix de La Candeur, ce Priski nous a peut-tre
tromps!... Il nous a fait croire qu'il s'loignait par ce sentier, mais
peut-tre que...

--Peut-tre que?...

--Peut-tre qu'il est dans le kiosque?...

--Si c'est vrai, malheur  vous!... jeta Rouletabille dans la nuit et il
bondit vers le kiosque.

Les fentres en taient suffisamment claires pour que La Candeur et
Vladimir, rests prudemment en arrire, vissent, dans l'embrasure d'une
fentre, une ombre, qui tait celle de Rouletabille, se jeter sur une
autre ombre, qui tait celle de M. Priski.

--Voil ton ouvrage... fit Vladimir  La Candeur.

--Priski est une crapule, dclara La Candeur avec un grand soupir de
soulagement, et je ne regretterai point d'avoir dnonc Priski 
Rouletabille s'il a eu le temps de remettre la lettre  Ivana!...

--J'en doute, dit Vladimir.

--On va bien voir...

Ils entrrent  leur tour dans le kiosque et eurent immdiatement la
preuve que M. Priski n'avait pas eu le temps de remettre son message 
Mlle Vilitchkov, qui survenait sur le seuil de sa chambre, surprise par
tout ce bruit.

M. Priski se relevait cependant que Rouletabille le menaait d'un
revolver.

--Qu'y a-t-il encore, mon ami? demanda Ivana d'une voix fatigue, qui
trahissait un grand abattement, une immense lassitude de tout.

--Je n'en sais rien! rpondit Rouletabille, mais peut-tre bien que ce
monsieur, que vous ne connaissez peut-tre point, mais qui s'appelle M.
Priski, et qui tait nagure majordome  la Karakoul, voudra nous dire la
raison de sa prsence insolite prs de vous?

M. Priski brossa son habit avec un grand sang-froid, pria Rouletabille de
ranger son revolver, salua Mlle Vilitchkov, et dit:

--Je dsirais voir Ivana Hanoum; ayant appris en suivant ces messieurs (il
dsignait Vladimir et La Candeur qui ne savaient trop quelle contenance
tenir) qu'elle habitait ici, je me suis donc dirig vers ce kiosque et ai
pntr dans cette premire pice, sans aucune mchante intention, je vous
assure.

--Que voulez-vous? demanda encore Ivana avec accablement, cependant qu'au
titre matrimonial ottoman nonc par l'ex-concierge du Chteau Noir,
Rouletabille avait fronc les sourcils.

--Madame, je suis envoy prs de vous par un ami de Kara-Selim, par le
seigneur Kasbeck, honorablement connu  Constantinople et en d'autres
lieux et qui vous veut du bien!

Du coup, Rouletabille, se rappelant l'trange conversation qu'il avait
surprise au Chteau Noir entre ce Kasbeck et Gaulow, devint carlate et
secoua d'importance le pauvre Priski.

--Voil une bien singulire recommandation, s'cria-t-il, et vous avez une
belle effronterie de venir ici nous parler de ce misrable Kasbeck et cela
devant Mlle Vilitchkov!

--Madame, messieurs, ne voyez en moi qu'un humble missaire, mit
modestement M. Priski, et si j'ai t maladroit en vous disant toute la
vrit, n'accusez de ma maladresse que ma franchise...

Ivana tait devenue aussi ple que Rouletabille tait rouge; cependant
elle ne disait mot et attendait avec une certaine inquitude que l'autre
s'expliqut tout  fait. Il continuait:

--Vous comprenez, moi, je ne suis au courant de rien. Le seigneur Kasbeck
m'a charg d'une commission en disant que je serais certainement auprs de
vous le bienvenu... je commence  en douter... (et il se frotta encore les
ctes et rebrossa son habit...)

--Quelle commission? demanda brutalement Rouletabille.

--Il parat, dit M. Priski, que madame tenait beaucoup  certain coffret
byzantin qui se trouvait, lors du pillage de la Karakoul par les troupes
mmes de Kara-Selim, dans l'appartement nuptial.

--C'est vrai! dit Ivana en retrouvant des couleurs, c'est vrai... j'y
tenais beaucoup; c'est un souvenir de famille!

--C'est bien cela... Eh bien, ce coffret est tomb entre les mains du
seigneur Kasbeck, qui, m'a-t-il dit, est au courant de vos malheurs et
vous plaint beaucoup!... Il a pens que ce serait pour vous un grand
soulagement de retrouver cet objet!...

--C'est juste, dit Ivana.

--Et il m'a charg de vous le remettre tel qu'il l'a retrouv...

--Et comment l'a-t-il retrouv? demanda Rouletabille.

--Il l'a retrouv dans la chambre saccage; le coffret tait
malheureusement vide des bijoux et souvenirs qui, parat-il, y avaient t
enferms.

--Alors, nous ne tenons plus au coffret, si les souvenirs n'y sont
plus!... dclara Rouletabille.

--Pardon, fit Ivana, vous n'y tenez pas, mais moi, j'y tiens...

Rouletabille entrana la jeune fille dans un coin:

--Pourquoi?... Je me dfie de cet homme. Je me mfie de Kasbeck...
Pourquoi y tenez-vous? Vous savez bien que tous les documents du tiroir
secret sur la mobilisation ont perdu toute leur valeur maintenant que les
Bulgares victorieux occupent Kirk-Kiliss!

--Ce coffret est en lui-mme un souvenir de famille, dit-elle, et cela est
suffisant pour que j'y tienne!...

Et se tournant vers Priski:

--O est ce coffret? demanda-t-elle.

Mais Rouletabille ne s'avoua pas vaincu:

--Cette histoire ne me dit rien qui vaille, insista-t-il encore. Ivana!
Ivana!... rappelez-vous le rle que ce Kasbeck aurait jou dans la
disparition de votre soeur Irne!...

--Justement, je voudrais voir o il veut en venir avec moi, fit-elle avec
un pauvre sourire. Quel danger voyez-vous  ce que cet homme m'apporte ici
le coffret byzantin?... Pouvez-vous l'apporter tout de suite, monsieur
Priski?...

--Madame, dans une demi-heure, vous l'aurez!...

--Eh bien, proposa Rouletabille, voil ce que nous allons faire; moi, je
ne vous quitte pas, Ivana, car tout ceci ne me parat pas clair; mais La
Candeur et Vladimir vont accompagner M. Priski jusqu' l'endroit o se
trouve le coffret, et ils reviendront avec l'objet nous retrouver ici!...

--Eh! monsieur, je n'y vois aucun inconvnient, dclara M. Priski, 
condition toutefois que je revienne moi-mme avec l'objet.

--Croyez-vous que ce soit absolument ncessaire?

--Absolument! Qu'est-ce que je dsire, moi?... Remettre l'objet, en mains
propres,  son destinataire, comme il m'a t recommand, puis
disparatre. J'aurai fait ma commission!... Vous voyez qu'il n'y avait pas
de quoi tant me bousculer pour cela!...

--Qu'en dites-vous? demanda Rouletabille, fort perplexe, en regardant
Ivana.

--C'est un mystre  claircir, dit-elle d'une voix glace; puisque M.
Priski consent  suivre le plan que vous avez trac vous-mme, que ces
messieurs aillent donc chercher le coffret!

Pendant tout le temps de cette discussion, celui qui et examin La
Candeur et pris en piti le pauvre garon, tant il tait visible que se
livrait en lui un combat dchirant entre sa conscience d'une part et la
dtestation qu'il avait d'Ivana de l'autre.

Enfin, sur l'ordre de Rouletabille, il partit avec Vladimir et M. Priski.
Une demi-heure plus tard, tous trois taient de retour. Ils portaient avec
prcaution le fameux coffret byzantin, mais La Candeur tenait  peine sur
ses jambes.

M. Priski dit:

--Madame, voici votre coffret, j'ai bien l'honneur de vous saluer.

Et il sortit.

Aussitt La Candeur se jeta devant le coffret et s'cria:

--Ne l'ouvrez pas!

Son motion tait telle que Rouletabille en fut tout secou.

--Qu'est-ce qu'il y a? Tu sais quelque chose!...

--Je ne sais rien; mais ne l'ouvrez pas. Il peut y avoir une bombe
l-dedans!... Ce Priski est capable de tout!...

--Eh bien, courez aprs lui et ramenez-le! On l'ouvrira devant lui!

Vladimir et La Candeur sortirent en criant:

--Monsieur Priski! Monsieur Priski!...

Mais ils n'eurent garde de revenir avec lui, car s'ils l'accusaient, eux,
lui pouvait bien les dnoncer comme ses complices. La Candeur prfrait
l'accuser quand il n'tait pas l!... La Candeur revint, affichant un
grand dsespoir de ne pas avoir retrouv M. Priski.

--Il est parti, envol! Ce coffret cache certainement un mauvais coup!...
Il faut te dire, Rouletabille, que, depuis ce matin, M. Priski nous
poursuit!...

--Pourquoi ne m'en parles-tu que maintenant?

--Parce que nous n'avons pas voulu t'inquiter... Mais il m'a offert  moi
mille francs auxquels je n'ai pas voulu toucher... ajouta  bout de
souffle le pauvre La Candeur, touff par le remords.

--Et  moi, dit Vladimir, il a voulu me passer une commission que j'ai
refus de faire.

--Quelle commission? demanda Rouletabille dont l'inquitude tait  son
comble.

--Porter une lettre  Mlle Vilitchkov, en cachette de vous, tout
simplement! Vous pensez si je l'ai envoy promener! avoua tout de suite
Vladimir qui voyait que La Candeur allait manger le morceau.

Rouletabille, extraordinairement impatient de ces jrmiades, bouscula La
Candeur et Vladimir et ouvrit brusquement le coffret; il tait bien vide.
Il le souleva sur un des cts, dcouvrit la Sophie  la cataracte,
demanda une aiguille que lui passa La Candeur qui en avait toujours une
provision sur lui, l'enfona dans la pupille de la sainte et fit jouer le
ressort secret [Voir _Le Chteau Noir._].

Le tiroir s'ouvrit.

Comme le coffret lui-mme, il tait vide.

Cependant le reporter y plongea le bras tout entier et sa main revint avec
une lettre; il ne la regarda mme pas:

--Voici votre lettre, dit-il  Ivana en la lui tendant, la lettre que ces
messieurs ont refus de vous apporter ce matin!

Et il se releva:

--C'tait sr, ajouta-t-il d'une voix sourde. Le coffret n'tait qu'un
prtexte et le seigneur Kasbeck avait pris toutes ses prcautions pour que
cette lettre, mme si son missaire ne pouvait vous approcher, pt vous
parvenir!

Ivana dcachetait en tremblant la lettre aprs avoir lu la suscription:
_A Ivana Hanoum_, et commenait  lire.

Pendant ce temps, La Candeur semblait ne savoir o se mettre. Il tournait
d'une faon inquitante autour d'Ivana. Il finit par aller s'assurer de la
fermeture des fentres et poussa fortement la porte.

--Qu'est-ce que tu as encore? Qu'est-ce que tu fais?

--J'ai jur de veiller sur mademoiselle, rla le gant, alors je ferme les
fentres et je pousse la porte.

--As-tu donc peur qu'elle ne s'envole?

--Est-ce que je sais, moi? Ce Priski de malheur nous a dit qu'aussitt
qu'elle aurait lu cette lettre, mademoiselle te quitterait.

--Misrable! rugit Rouletabille, et c'est pour cela que tu t'es fait son
complice! Ah! je comprends ton attitude maintenant, tes manires! tes
rticences! tes remords!... La Candeur, tu n'es plus mon ami! Il n'y a
plus de La Candeur pour moi, je ne te connais plus!...

--Grce! sanglota La Candeur perdu, en s'affalant sur le carreau!

Mais Ivana eut vite mis fin  cette scne pathtique. Elle tendit,
toujours avec son dsol sourire, la lettre  Rouletabille.

--Mais cette lettre est en turc! dit Rouletabille; traduisez donc,
Vladimir...

C'tait une lettre de Kasbeck:

Madame, j'ai su, par Kara-Selim lui-mme, le prix que vous attachiez 
votre coffret de famille puisque, pour rentrer en sa possession, vous
n'avez pas hsit  accepter de vous unir au bourreau de votre pre, de
votre mre et de votre oncle... Ayant pu, moi-mme, aprs la disparition
de Kara-Selim approcher le prcieux objet, j'en ai dcouvert tout le
mystre, je vous le renvoie vide! Mais je conserve par devers moi tous les
papiers que j'ai trouvs dans le tiroir secret. Je vous les garde intacts,
dans leurs enveloppes et avec leurs cachets, persuad que vous aurez une
grande joie  les venir chercher vous-mme. Je vous attends d'ici le 27
octobre au plus tard  Ddagatch.

A cette lecture, Rouletabille clata d'un furieux clat de rire qui
faisait bien mal  entendre.

--Trop tard, le tonnerre! s'cria-t-il.

--Oui, dit simplement Ivana, et elle rentra dans sa chambre.

--Alors elle ne s'en va pas! On peut ouvrir la porte, les fentres...
s'cria joyeusement La Candeur. Tu me pardonnes, Rouletabille?

--Non! rpondit Rouletabille.

XI

OU ROULETABILLE REOIT DES NOUVELLES DE SON JOURNAL

Joseph Rouletabille! Ordre du gnral-major Stanislawoff!

En mme temps qu'il prononait cette phrase en franais, un officier
d'tat-major sautait  bas de son cheval  la porte du kiosque et saluait
les jeunes gens.

--Que me voulez-vous, monsieur! demanda le reporter.

--C'est un ordre qui vient d'arriver du quartier gnral en mme temps
qu'une automobile d'tat-major. Le gnral Stanislawoff dsire vous voir
immdiatement et j'ai mission de vous ramener ainsi que Mlle Vilitchkov,
si elle se trouve avec vous.

--Elle est l, dit Rouletabille, et nous sommes prts  vous suivre. O se
trouve le gnral?

--A Stara-Zagora.

--Nous n'y sommes pas! dit Rouletabille.

--Nous y serons demain! nous avons l'auto.

--Les routes sont abominables, objecta Vladimir.

--Si elles taient bonnes, rpondit l'officier, nous serions  Zagora
cette nuit... Enfin nous y serons le plus tt possible. Messieurs, je
reviens vous chercher avec l'auto dans une demi-heure. Vous prviendrez
Mlle Vilitchkov.

--C'est entendu, rpondit Rouletabille, et il frappa  la porte de la
jeune fille pendant que l'officier s'loignait.

--Entrez, fit la voix d'Ivana.

Il la trouva debout, tout prs de la porte, avec des yeux d'pouvante, se
retenant au mur.

--Mon Dieu, qu'avez-vous encore? demanda le reporter.

--J'ai entendu... fit-elle dans un souffle.

--Et c'est la perspective de retrouver le gnral-major qui vous met dans
cet tat?

--Que me veut-il?

--Ma foi, je n'en sais rien, mais mon avis est qu'aprs ce que vous avez
fait pour votre pays, ajouta-t-il trs nerv, vous n'avez pas  vous
effrayer d'une pareille entrevue!...

Elle s'enveloppa dans un manteau, s'assit et attendit le retour de
l'officier avec une tte de condamne  mort. Elle frissonnait.
Rouletabille lui demanda si elle avait froid. Elle ne lui rpondit pas.

Quand on entendit la trompe de l'auto, elle se leva tout  coup, comme
rveille en sursaut, et elle fixa l'officier qui entrait, de ses tranges
yeux d'effroi. L'officier se prsenta, salua, baisa la main d'Ivana et lui
dit que tous les amis de sa famille seraient heureux de la revoir. Elle ne
manquerait point d'en trouver  Stara-Zagora. Il lui cita des noms.

Elle l'coutait plus morte que vive.

Rouletabille dut lui offrir son bras pour monter dans la voiture.

Les trois jeunes gens l'y suivirent. Ce fut un voyage horrible, des heures
de fatigue sans nom... Elle ne se plaignit pas. Le lendemain, aprs avoir
failli rester vingt fois en route, aprs avoir t arrts  chaque
instant par d'interminables mouvements de troupes, ils arrivaient 
Stara-Zagora.

L'auto se rendit immdiatement  la gare, o le gnral couchait dans son
train pour tre prt  se rendre immdiatement sur tel ou tel point de la
frontire, selon les vnements... L, ils apprirent que le gnral-major
tait dj sorti. Il devait tre en ville, chez un notable commerant,
Anastas Arghelof, o il tenait souvent conseil avec le gnral Savof et le
prsident de la Chambre, Daneff, qui reprsentait le pouvoir civil auprs
de l'tat-major gnral.

Mais l on apprit que le gnral-major tait mont en auto avec M. Daneff
et s'tait fait conduire dans la direction de Mustapha-Pacha o les
troupes bulgares avaient remport rcemment un gros succs.


Cependant les jeunes gens virent le gnral Savof, qui leur apprit que le
gnral-major tait fort impatient de les voir et qu'il les priait, s'ils
taient arrivs avant son retour, de l'attendre  Stara-Zagora.

--Gnral, dit Rouletabille, je suis aussi press de prsenter mes
hommages au gnral Stanislawoff qu'il a hte de nous voir, veuillez le
croire. Et je regrette qu'il ne soit pas l, car j'ai une grande faveur 
lui demander, celle de laisser mes lettres et tlgrammes partir
immdiatement pour la France.

--Ceci me regarde, rpondit aimablement le gnral Savof. Je sais que je
puis avoir confiance en vous. Le gnral Stanislawoff ne m'a rien cach de
_ce que nous vous devons!_ Aussi je me ferai un grand plaisir de vous
viter toutes les formalits de la censure. Donnez-moi tous vos papiers et
je vais y apposer mon cachet.

--Merci, gnral!

Rouletabille chercha La Candeur, dpositaire des prcieux reportages, mais
La Candeur tait dj parti pour la poste, trs press de retirer sa
correspondance personnelle, lui apprit Vladimir.

--Gnral, je vais crire encore quelques lignes, et dans une heure
j'arrive avec tous mes paquets; je compte sur vous.

--Entendu, rpondit le gnral Savof; pendant ce temps, je ferai donner
ici mme  Mlle Vilitchkov les soins dont elle me parat avoir grand
besoin.

--Nous vous en serons reconnaissants, gnral!

Rouletabille et Vladimir prirent cong et se dirigrent aussitt vers la
porte.

--Vous trouverez l-bas tous vos confrres, lui cria encore le gnral.

Vladimir sauta de joie:

--On va revoir les confrres!... et Marko le Valaque!... Ils vont nous en
poser des questions!... On m'a dit chez Anastas Arghelof qu'ils taient
comme enrags, car on les tient serrs!... Ils ne peuvent rien
envoyer!...

--Tout de mme, j'ai hte d'avoir des nouvelles du canard, avouait
Rouletabille, proccup, et ils htaient le pas.

Stara-Zagora est une jolie petite ville au pied des collines. Ses longues
rues cahoteuses ont tout le caractre du proche Orient. Dans les cafs en
plein vent, sous les portiques garnis de vigne, des indignes devisaient
avec cette placidit qu'on ne voit qu'aux pays du soleil.

--On se croirait  cent mille lieues de la guerre... dit Vladimir. Si
c'est tout ce qu'on permet aux correspondants de voir de la campagne de
Thrace, je comprends qu'ils ne doivent pas tre contents!

Ils rencontrrent justement un correspondant qu'ils reconnurent  son
brassard rouge. Il tait furieux.

--Rien... leur dit-il. Nous ne savons rien... On nous communique un
bulletin de victoire sec comme un coup de trique, et c'est avec cela, du
reste, que nous devons apporter chaque jour des milliers de mots aux
employs du tlgraphe, qui s'affolent, comme vous devez le penser, avec
leurs trois pauvres appareils Morse... Ils n'ont mme pas de Hughes!...
Quel mtier!... Aussi ce qu'on gmit!... Il n'y a que Marko le Valaque qui
soit content.

--Pourquoi donc? demanda Vladimir, qui, comme nous le savons, n'aimait
point Marko le Valaque.

--Eh! mais parce qu'il a envoy des correspondances patantes  son
canard.

--Pas possible! Et comment a-t-il fait?

--Ah! a, nous n'en savons rien.

--Eh bien, fit Rouletabille, il est plutt temps d'expdier quelque chose
de propre  _l'poque!_ Ils doivent fumer l-bas si la concurrence a reu
des articles aussi tonnants que a!

Ils arrivrent au bureau de poste. Les confrres les accueillirent avec
des cris de joie et de surprise. Qu'taient-ils devenus? Qu'avaient-ils
fait depuis quinze jours?... Les confrres avaient t d'abord trs
inquiets, mais comme dans les journaux envoys de Paris ils n'avaient
trouv aucune correspondance intressante de Rouletabille, ces messieurs
s'taient rassurs.

Et encore:

--Il n'y a que Marko le Valaque qui a su se dbrouiller!

--Il est extraordinaire, ce type-l, affirmrent-ils
tous. Et  cause de lui ce que nous avons t eng...

Rouletabille demanda son courrier et dcacheta d'abord les plis qui lui
venaient de _l'poque_ avec une hte fbrile. Il plit. Tous le
regardaient lire:

--On n'est pas content, hein?

--Non, on n'est pas content, s'cria Rouletabille, mais a c'est
incroyable!

Et il lut tout haut: Votre silence est d'autant plus incomprhensible que
vous ne pouvez invoquer l'impossibilit d'envoyer la correspondance
promise sur votre voyage  travers l'Istrandja-Dagh, attendu que notre
confrre _la Nouvelle Presse_ en publie une du plus haut intrt et qui a
fait monter son tirage de plus de quatre cent mille. Ces correspondances
signes Marko le Valaque relatent des vnements et des faits qui, sans
tre historiques, n'en captivent pas moins les esprits par leur
originalit et aussi  cause du cadre dans lequel ils se droulent. Ils
mritaient de retenir votre attention. Bref, c'est non seulement un coup
rat de votre part, mais un prodigieux succs pour notre confrre, et,
pour nous, c'est la honte et la dsolation... Notre directeur ne s'en
console point et il charge votre rdacteur en chef de vous exprimer toute
sa surprise.

--Eh bien, mon vieux, tu es servi!... lui cria-t-on.

--Oui, il a aussi son paquet!...

Vladimir, horriblement vex, comme si ces reproches lui avaient t
personnellement destins, se mordait les lvres jusqu'au sang.
Rouletabille, trs agit, se leva:

--Marko le Valaque est donc all dans l'Istrandja-Dagh? demanda-t-il.

--Dame! rpondirent les autres, on n'invente pas ce qu'il a crit... C'est
trop vcu, c'est trop patant...

--Et il a t longtemps absent?

--Une huitaine, pas plus! Mais pendant ces huit jours-l on peut dire
qu'il n'a pas perdu son temps.

--Et ces correspondances de _la Nouvelle Presse_, vous les avez?...

--Parfaitement, rpondirent-ils tous. Tu n'as qu' passer  l'htel du
Lion d'Or o nous sommes tous descendus... tu les verras, tu pourras les
lire...

--Bien! bien!...

Rouletabille faisait peine  voir.

--Venez, Vladimir, fit-il. O est La Candeur?

--La Candeur est  l'htel du Lion d'Or! lui rpondit-on. Aussitt que
nous lui avons parl des correspondances de Marko, lui aussi a voulu les
lire, tu penses!

--Et o est-ce l'htel du Lion d'Or?

--Nous allons t'y conduire!...

La mine dconfite de Rouletabille les amusait trop pour qu'ils le
lchassent. Ils l'accompagnrent tous  l'htel.

La premire personne que Rouletabille aperut dans le salon de lecture fut
La Candeur.

Il tait pench sur un paquet de journaux qu'il venait de parcourir et
achevait de lire un article, les yeux hors de la tte, toute la face
congestionne. Au bruit que les reporters firent en entrant, il leva le
front, vit Rouletabille, et l'on put craindre un instant que ce grand
garon ne tombt l, foudroy, victime d'un coup de sang.

--Ah! bien..., murmura-t-il.

Et c'est tout ce qu'il put dire. Rouletabille se jeta sur les journaux. Il
ne fut pas longtemps  se rendre compte du crime. C'taient ses articles!
Les articles de Rouletabille signs Marko le Valaque!

--Quand je vous disais, sous la tente, que notre visiteur nocturne tait
Marko! s'cria Vladimir, triomphant. C'tait lui qui tournait autour de
nous pour nous voler nos articles. Il n'est pas capable d'crire dix
lignes. Je le connais bien, moi!... Tout de mme, c'est raide!...

Rouletabille continuait de lire... Il y avait l toute la premire partie
de leur voyage dans l'Istrandja-Dagh qu'il avait dicte  La Candeur. Il
n'y manquait pas un paragraphe, ni un point, ni une virgule.

Le reporter, blme de fureur contenue, dit  La Candeur:

--Montre-moi la serviette!

C'tait le premier mot qu'il lui adressait depuis la veille. La Candeur
ouvrit sa serviette et dit d'une voix expirante:

--Je n'y comprends rien... Tous les articles sont encore l...

Et il sortit les enveloppes numrotes et dates contenant chacune
l'article du jour.

--Montre-moi les articles!...

La Candeur, de plus en plus tremblant, sortit les articles des enveloppes
et les dplia: du papier blanc!... Parfaitement, du papier blanc! Quant
aux articles de Rouletabille, ils taient passs dans la poche de Marko le
Valaque!...

--Le bandit! s'cria Vladimir, o est-il?...

--Oui! qu'il vienne! murmura La Candeur en crispant ses terribles
phalanges, j'ai besoin de l'trangler!

--Oh! il n'est pas loin, lui rpondit-on, il habite l'htel.

Les confrres taient dans la jubilation de l'incident.

--Comment, toi, Rouletabille! c'est toi qui te laisses rouler ainsi!...

Rouletabille leur ferma le bec:

--Oui, dit-il sur un ton glac, et je m'en vante! Je n'ai pas voulu croire
qu'un homme qui se dit journaliste, auquel vous serrez la main tous les
jours et que vous traitez comme un confrre, ft un voleur et un assassin!

Ils s'exclamrent. Alors, Rouletabille, en quelques mots, les mit au
courant des faits. Marko le Valaque les avait suivis  la piste dans
l'Istrandja-Dagh, intrigu de les voir prendre ces chemins aussi
mystrieux lorsque tous les correspondants restaient  Sofia; il avait
pntr nuitamment sous leur tente; il s'tait empar des correspondances
qu'il avait expdies  Paris sous son nom, et puis il avait fait pis
encore que cela! Pour se dbarrasser de la concurrence du reprsentant de
_l'poque_, il n'avait pas hsit  dnoncer Rouletabille et ses
compagnons aux autorits turques comme espions du gnral Stanislawoff, au
risque de les faire fusiller!

Le reporter raconta leur arrestation par l'agha. Quand il eut fini sur ce
chapitre, un concert de maldictions s'leva  l'adresse de Marko le
Valaque.

--C'est un misrable. Il faut se venger, s'criaient les uns.

--Il faut le dnoncer, menaaient les autres.

Soudain Vladimir dit:

--Attention, le voil!

--Laissez-moi faire, pria Rouletabille, c'est  moi qu'il appartient de le
traiter comme il le mrite. Quant  toi, La Candeur! tu n'as plus voix au
chapitre! Je te prie de ne plus te mler de rien!... Mes affaires ne te
regardent plus!

Ce disant il faisait disparatre les numros de _la Nouvelle Presse_ dans
la serviette qu'il avait reprise  La Candeur, lequel faisait vraiment
peine  voir.

Marko le Valaque entra dans le salon, ne semblant se douter de rien. Tout
 coup, il aperut Rouletabille. Il plit un peu et puis, se forant 
faire bonne contenance, il se dirigea vers le reporter:

--Tiens! Rouletabille, fit-il, qu'tiez-vous donc devenu? Tout le monde
ici tait trs inquiet de votre sort...

Rouletabille lui serra la main avec un grand naturel.

--C'est ce que mes confrres me disaient, rpondit-il. Mais heureusement
il ne nous est rien survenu de dsagrable. Nous avons fait un petit tour
dans l'Istrandja-Dagh et, aprs quelques aventures sans grande importance,
nous avons eu la chance d'assister  la prise de Kirk-Kiliss.

--En vrit! s'crirent tous les confrres.

--Mes compliments! fit Marko le Valaque, dont le front se rembrunit... a
a d tre une belle journe! J'ai entendu dire que la bataille avait t
acharne!

--Oh! terrible! proclama Rouletabille. Je n'ai encore assist  rien de
comparable! On s'est battu pendant plus de vingt-quatre heures dans cette
ville avec une rage, un dsespoir chez ceux-ci, un enthousiasme chez
ceux-l qui,  mon avis, n'a encore t atteint en aucune bataille
moderne!

--Oh! raconte-nous a! s'criaient tous les reporters. Tu peux bien nous
donner ces quelques dtails... a ne t'empchera pas d'avoir eu la primeur
de la nouvelle...

--Je n'ai jamais t un mauvais confrre, dit Rouletabille, et je n'ai
jamais refus un service  un camarade. Eh bien, sachez donc que les
troupes de Mahmoud Mouktar pacha s'taient retranches fortement derrire
les ouvrages de Kirk-Kiliss et qu'il a fallu aux Bulgares sacrifier des
brigades entires pour forcer les forts de Baklitza et de Skopos! Ces
places ont t prises aprs une lutte formidable qui a recommenc dans les
rues de Kirk-Kiliss! Les Turcs, de rue en rue, se sont dfendus de la
faon la plus hroque, transformant chaque maison en une petite
forteresse... Il a fallu emporter d'assaut le palais du gouverneur... il a
fallu...

Rouletabille parla ainsi pendant plus d'un quart d'heure, imaginant une
prise de Kirk-Kiliss qui n'avait jamais exist et prenant le contre-pied,
 chaque instant, de la vrit. Il donnait les plus prcis et les plus
significatifs dtails relatifs  une bataille qu'il inventait de toutes
pices, faisant mouvoir des rgiments qui n'avaient mme pas pris part aux
combats de Demir-Kapou et de Petra, mettant dans la bouche de certains
gnraux bulgares des paroles historiques qui devaient, plus tard, les
faire bien rire et qui taient destines  couvrir de ridicule l'imbcile
qui les avait rapportes. C'tait magnifique, c'tait color, c'tait,
comme on dit, bien vcu!...

--Ah! bien, on croirait qu'on y est, disaient les confrres, qui prenaient
tous des notes avec une hte bien comprhensible.

--Et tu as dj envoy tout a? demandrent-ils  Rouletabille.

Rouletabille, qui avait enfin termin son rcit, regarda autour de lui,
constata que Marko le Valaque s'tait dj enfui avec son trsor de notes
sur la prise de Kirk-Kiliss et dit:

--Non, messieurs!... je n'ai rien envoy de tout cela!... parce que tout
cela est faux! parce que tout cela n'est jamais arriv... Gardez-vous donc
bien de tlgraphier un mot de toutes ces calembredaines qui rempliront au
moins, trois colonnes de _la Nouvelle Presse_ sous la signature de Marko
le Valaque. La vrit que je vous engage  tlgraphier est celle-ci, que
La Candeur va tlgraphier lui-mme  _l'poque: Kirk-Kiliss a t
occupe par les troupes bulgares sans coup frir. Les armes du gnral
Radko Dimitrief n'ont trouv me qui vive dans la cit dont les Ottomans
s'taient enfuis en une incomprhensible panique dont il n'est peut-tre
pas d'exemple dans l'Histoire!_

Stupfaits d'abord, les correspondants comprirent que Rouletabille venait
de se venger de Marko le Valaque! Et comment! Ils applaudirent  cette
rplique de bonne guerre que le Valaque n'avait pas vole.

--Il est fini!... dirent-ils. Il sera dsormais considr comme un menteur
et un bluffeur! Il ne sera plus possible nulle part!... Aucun journal
srieux n'en voudra plus! Nous en voil dbarrasss!...

--Et maintenant, nous autres, dit Rouletabille  La Candeur et  Vladimir,
il va falloir travailler et ferme! Y a-t-il encore une chambre libre ici?

--Tu veux bien que je travaille encore avec toi! s'cria La Candeur.

--Mais, oui! idiot! seulement, cette fois, laisse la serviette  Vladimir.
Il est plus crapule que toi, mais il est moins bte!

--Merci!

On leur trouva une chambre. Cinq minutes plus tard, Rouletabille
commenait  dicter un article  Vladimir, cependant qu'il envoyait La
Candeur d'abord au tlgraphe porter une dpche succincte sur la prise de
Kirk-Kiliss, puis chez Anastas Arghelov, pour avoir des nouvelles du
gnral Stanislawoff.

L'article de _l'poque_ qu'il dictait commenait ainsi:

Notre confrre _la Nouvelle Presse_ a publi, sous la signature de Marko
le Valaque, une srie fort intressante de correspondances relatant un
voyage de son envoy spcial et des secrtaires de celui-ci dans
l'Istrandja-Dagh. Les lecteurs de _la Nouvelle Presse_ ont regrett que
cette srie restt tout  coup suspendue sans qu'on leur en donnt la
raison. Qu'ils se consolent! Ils pourront dsormais trouver, dans
_l'poque_, la suite de ces aventures si dramatiques de trois reporters
dans un pays ravag par une guerre terrible. Seulement ces articles seront
signs dsormais Joseph Rouletabille, notre envoy spcial ayant pris ses
prcautions pour que Marko le Valaque ne les lui volt pas, cette fois,
comme il y avait russi une premire!...

Ayant achev ce petit chapeau, Rouletabille entra dans le vif de la
tragdie qu'ils avaient vcue au pays de Gaulow, et il commenait  faire
la description du majestueux htel des trangers [_Le Chteau Noir._],
quand La Candeur fit son entre.

Il paraissait assez inquiet.

--Eh bien, lui demanda Rouletabille, et Stanislawoff?

--Il est revenu! dit La Candeur en soufflant. Il est arriv quelques
minutes aprs notre dpart.

--Courons donc! fit Rouletabille.

--Inutile, il est reparti!

--Comment, reparti?

--Oui, il est reparti en auto. Il te fait savoir qu'il te recevra ce soir
ou cette nuit, sitt son retour.

--Ah! mais en voil une comdie! grogna le reporter. Il me fait venir
parce qu'il a absolument besoin de me voir, et sitt que je suis arriv,
il fiche le camp! S'il ne tient pas plus que a  ma visite, qu'il me
laisse donc tranquillement travailler! O en tions-nous, Vladimir?

--Rouletabille, reprit La Candeur, qui paraissait de plus en plus ennuy,
le gnral-major n'est pas reparti tout seul.

--Qu'est-ce que tu veux que a me fiche!

--Il est reparti avec Ivana Vilitchkov!

--Hein?

--Je te dis ce qu'on m'a dit. Mlle Vilitchkov n'est plus  l'htel de M.
Anastas Arghelov!

--Alors le gnral l'a emmene? Et pourquoi? Et o?...

--Mais je n'en sais rien, moi!...

Rouletabille bondit hors de la chambre, hors de l'htel, courut chez
Anastas Arghelov et l eut la chance de rencontrer tout de suite le
gnral Savof.

--Ivana Vilitchkov?

--Partie avec le gnral Stanislawoff!...

Et comme le gnral Savov voyait le reporter boulevers, il le rassura
tout de suite. Le gnral-major n'avait fait que passer. Il avait eu un
court entretien avec Mlle Vilitchkov, et comme il repartait pour les
avant-postes, Ivana l'avait suppli de l'emmener avec lui... Elle tait
curieuse de voir le thtre de la guerre!...

--Voir le thtre de la guerre! Mais elle en revient!

--Caprice de jeune fille... et puis je crois que le gnral-major avait
besoin de causer avec elle... Tranquillisez-vous, il ne peut rien lui
arriver de redoutable... Le gnral-major la considre comme sa pupille et
l'aime comme sa fille. Il vous la ramnera saine et sauve avant ce soir...
ajouta Savof avec un sourire.

Rouletabille retourna  l'htel du Lion-d'Or, un peu tranquillis... et il
continua de dicter ses articles toute la journe.

XII

OU ROULETABILLE S'APEROIT QU'IL N'EN A PAS ENCORE FINI AVEC LE COFFRET
BYZANTIN

De temps en temps, La Candeur allait voir si le gnral Stanislawoff et
Ivana n'taient point de retour. Mais ils ne rentrrent ni cette
journe-l, ni la nuit suivante, qui se passa pour Rouletabille dans le
travail et dans l'inquitude. Dans la matine du lendemain, personne
encore!... Rouletabille avait beau se dire: Elle est avec le
gnral-major, aucun danger ne la menace!, il n'en tait pas moins
dsempar.

Pour ne plus penser  cette absence qui se prolongeait d'une faon
inexplicable, il se rejetait sur son travail avec acharnement.

Il tait midi le lendemain, et les confrres s'asseyaient  la table
d'hte du Lion d'Or, quand des clameurs, des cris d'exaspration, tout un
gros tumulte monta soudain de la salle  manger. Et La Candeur parut, la
figure carlate comme il lui arrivait dans les moments d'motion intense.

--Rouletabille! Rouletabille!...

--Qu'est-ce qu'il y a encore?... Est-ce Stanislawoff, ce coup-ci?

--Non, c'est Marko le Valaque!...

--Eh bien, qu'est-ce qu'il lui arrive?...

--Il lui arrive un tlgramme de flicitations et on double ses
appointements et ses frais  la suite de son rcit de la prise de
Kirk-Kiliss!

--Non!...

--C'est comme je te le dis!... Et ce qu'il rigole, mon vieux!... ce qu'il
se fiche de nous tous!... Ce qu'il fait l'important!

--Malheur de malheur! gmit Vladimir. Il y a de quoi en crever!...

--Il montre la dpche  tout le monde!... mais ce n'est pas le plus beau!

--Quoi encore?

--Ce sont les autres qui sont furieux!... furieux aprs toi!... Ils ont
tous reu des dpches qui les eng...!... Il y en a qui sont menacs
d'tre fichus  la porte parce qu'ils ont tlgraphi que Kirk-Kiliss a
t prise sans coup frir, tandis que _la Nouvelle Presse_ donne tous les
dtails d'une pouvantable tuerie!

--Une dpche pour M. Rouletabille! annona un domestique.

Rouletabille ouvrit le tlgramme.

Il lut tout haut:

_Si vous tes malade, faites-vous remplacer, par _Marko le Valaque! Son
rcit de la prise de Kirk-Kiliss est admirable!_

Sign: Le RDACTEUR EN CHEF.

Rouletabille tait accabl quand la porte de la chambre s'ouvrit  nouveau
devant tous les correspondants qui maudissaient  la fois Marko le Valaque,
qui avait envoy une si belle dpche, et Rouletabille, qui les avait
empchs d'en faire autant.

--Mais quand je vous dis que c'est faux! hurla Rouletabille.

--Qu'est-ce que tu veux que a nous fasse que ce soit faux! Tiens! lis! Et
on lui fit lire une dpche du _Journal de onze heures_  son envoy
spcial: On ne vous a pas envoy  Kirk-Kiliss pour nous tlgraphier
qu'il ne s'y passe rien!...

L-dessus, ils descendirent en brandissant des stylographes et en
dclarant que dsormais ils ne seraient pas si btes et qu'il se passerait
toujours quelque chose!

Un correspondant prit La Candeur  part et lui souffla  l'oreille en lui
montrant Rouletabille:

--Dis donc, La Candeur! Qu'est-ce qu'il a? a n'a pas l'air de lui russir
la guerre balkanique,  Rouletabille!

--Il a, rpondit lchement La Candeur, il a qu'il est amoureux!... Alors,
tu comprends!...

--Oui, tu m'en diras tant! Il n'en faut pas davantage pour abrutir un
pauvre jeune homme!...

A ce moment, un officier entra et demanda Rouletabille.

--Le gnral-major est arriv, lui dit-il, et dsirerait vous voir.

--J'y vais, fit Rouletabille, immdiatement sur ses pattes; il est revenu
avec Mlle Vilitchkov?

--Non, je ne pense pas!... Je l'ai vu revenir seulement avec ses officiers
d'ordonnance.

--Chouette! clata La Candeur.

Rouletabille tourna de son ct un visage dcompos:

--Allez vous-en, _monsieur!_... dit-il  La Candeur. Que je ne vous
retrouve plus jamais sur mon chemin!... Venez, Vladimir!

Et il suivit l'officier, ple comme un spectre.

En passant, Vladimir dit  La Candeur, qui tait tomb sur une chaise:

--Te dsole pas mon garon! Tu peux toujours offrir tes services  Marko
le Valaque!...

Dix minutes plus tard, Rouletabille tait devant le gnral-major, qui ne
lui mnagea point ses plus chaudes flicitations pour sa campagne de
l'Istrandja-Dagh. Le reporter s'inclina:

--Excusez-moi, gnral!... mais je suis inquiet au sujet de Mlle
Vilitchkov...

--Pourquoi donc? interrogea Stanislawoff, avec un aimable sourire, car il
n'ignorait pas les sentiments de Rouletabille pour Ivana.

--Je dois vous dire, gnral, que depuis quelques jours Mlle Vilitchkov,
fatigue par de terribles aventures qu'elle vous a peut-tre rapportes...

--Oui, je sais, dit Stanislawoff.

--... Est dans un tat moral assez faible...

--Vraiment, il ne m'a pas paru...

--Elle est abattue...

--Abattue! allons donc!... je l'ai au contraire trouve pleine d'nergie...

--Et moi, je l'ai laisse tout  fait accable... aussi ai-je t assez
tonn d'apprendre qu'elle vous avait accompagn aux avant-postes et ai-je
t plus inquiet encore quand j'ai su que vous reveniez sans elle...

--Mlle Vilitchkov s'est, en effet, absente pour plusieurs jours, dit le
gnral en faisant asseoir Rouletabille; mais il n'y a point l de quoi
vous inquiter. Elle m'a annonc elle-mme qu'elle serait de retour 
l'endroit mme o je me trouverai dans une semaine au plus tard!

--Merci de ces bonnes paroles, gnral! quoique cette absence me paraisse
tout  fait inexplicable...

--Aussi, je vais vous l'expliquer, dit Stanislawoff, puisque aussi bien il
est entendu, ajouta-t-il avec un sourire, que je n'ai point de secret pour
vous...

--Oh! gnral!...

--J'avais hte de vous voir, d'abord pour vous fliciter. Le service que
vous nous avez rendu, je ne l'oublierai jamais!

Rouletabille tait sur des charbons ardents. Il n'tait point venu pour
qu'on lui parlt de lui, mais d'Ivana.

--C'est grce  vous, monsieur, continua Stanislawoff, que nous avons pu
agir en toute scurit, certains que nos plans secrets de mobilisation et
de campagne taient rests ignors de l'adversaire.

--Nous les avons retrouvs intacts, dans le tiroir secret du coffret
byzantin, dit Rouletabille qui souffrait le martyre et envoyait
mentalement le coffret byzantin  tous les diables.

--C'est ce que m'a dit Mlle Vilitchkov que j'ai trouve ici  mon retour
et qui m'a rapport dans quelles dramatiques conditions vous aviez
dcouvert les plis scells de l'tat-major!

--Mlle Vilitchkov, gnral, a d vous dire que nous n'avons pas eu le
temps de nous en emparer et que nous avons d refermer en hte le tiroir
o ils taient cachs et o nul ne souponnait leur prsence...

--Mlle Vilitchkov, reprit le gnral d'une voix grave, m'a dit aussi que
vous aviez revu hier le coffret byzantin, que vous en aviez ouvert le
tiroir et que vous aviez constat, cette fois, que les plis avaient bien
disparu.

--C'est exact! Mais nous ne nous en sommes point tourments, car il nous
est apparu que le secret de ce tiroir avait t dcouvert trop tard par
vos adversaires, attendu que les plans de mobilisation qu'il contenait
taient maintenant connus de tous par la victoire de vos armes!

--Le malheur, monsieur, exprima le gnral sur un ton de plus en plus
grave, est que ces plis ne contenaient point seulement nos plans de
mobilisation et d'attaque...

--Quoi donc encore, gnral? demanda Rouletabille, de plus en plus agit
et effray du tour que prenait la conversation.

--Certains de ces plis, reprit Stanislawoff, renferment les indications
les plus prcises sur notre systme d'espionnage militaire tant en Thrace
et en Macdoine qu' Constantinople mme. Le pis est que le nom et
l'adresse de nos espions  Constantinople s'y trouvent en toutes lettres
avec le chiffre de la correspondance qui nous permet de communiquer avec
eux!

Rouletabille s'tait lev.

--Oh! fit-il, nous ne savions point cela!...

--Si ces plis ont t ouverts par nos ennemis, c'est non seulement, pour
nous, la ncessit de reconstituer sur de nouvelles bases un nouveau
systme d'espionnage, ce qui nous occasionnerait bien de l'embarras en ce
moment, mais encore c'est la mort, c'est l'xcution certaine pour une
vingtaine de serviteurs dvous que nous entretenons  Constantinople!

Cette perspective n'avait pas l'air de jeter Rouletabille dans un
dsespoir sans bornes. Il ne pensait toujours, dans ce nouvel imbroglio,
qu' Ivana...

--Gnral! interrompit-il, que vous a dit Mlle Vilitchkov quand vous lui
avez appris cela?

--Elle s'en est montre d'abord aussi effraye que moi, et puis elle a
paru reprendre ses esprits et m'a dit qu'il ne dpendait que d'elle que
ces documents rentrassent en notre possession d'ici  quelques jours sans
que l'ennemi en ait eu connaissance. Elle savait o se trouvaient les plis
et ne doutait point qu'on ne les lui remt si elle allait les chercher
elle-mme!

--Ah! mon Dieu, s'cria Rouletabille... c'est bien cela! c'est bien
cela!... Oh! c'est affreux, gnral!... et alors?...

--Alors Mlle Vilitchkov est alle les chercher!...

--Et elle vous a dit qu'elle vous les rapporterait avant huit jours?...

--Oui, avant huit jours!...

--Elle ne vous les rapportera pas, gnral!

--Elle m'a donc menti?...

--Non! car vous aurez les plis, et vos espions seront sauvs... Mais elle,
gnral, elle! elle ne reviendra pas!...

--Comment cela?... Que voulez-vous dire?...

--Elle est partie pour Ddagatch, n'est-ce pas?...

--Oui, pour Ddagatch?...Elle m'a demand une auto. Je lui ai fait donner
ma plus forte voiture et j'ai fait monter avec elle trois prisonniers
turcs, des notables de l'Istrandja qui connaissaient Kara-Selim, le mari,
parat-il, d'Ivana Vilitchkov, car Ivana Vilitchkov est maintenant Ivana
Hanoum!  ce qu'elle m'a dit?...

--C'est exact! gnral!...

--Et son mari est mort!...

--Oui, gnral!...

--Ces notables turcs, pour prix de leur libert, m'ont promis de protger
et de conduire  Ddagatch leur nouvelle coreligionnaire!

--Gnral, je vous le dis, je vous le dis, vous reverrez les plis, mais
vous ne reverrez jamais Mlle Vilitchkov!...

Cette nouvelle n'tait point faite pour bouleverser un esprit aussi
mthodique... et patriotique que celui du gnral Stanislawoff. Il
prfrait de beaucoup rentrer en possession des plis secrets que de revoir
Ivana Vilitchkov, si charmante ft-elle. Cependant le dsespoir vident du
jeune reporter finit par le toucher, et il lui demanda avec les marques du
plus profond intrt les raisons pour lesquelles il pensait qu'il ne
reverrait plus sa pupille.

--Parce que, gnral, on lui a offert d'changer ces plis contre sa
libert  elle, contre son honneur!... contre sa vie!...

Et il raconta l'histoire de la veille, il rpta les termes de la lettre
introduite dans le coffret par M. Priski, messager de Kasbeck le
Circassien!...

--Oh! fit le gnral, la noble fille!...

--Gnral, c'est un acte de dsespoir pouvantable!...

--C'est un sacrifice magnifique!...

--Il aurait t inutile, gnral, si je l'avais connu plus tt!... Mais,
maintenant, maintenant!... Quand donc pensez-vous que Mlle Vilitchkov
arrivera  Ddagatch?...

--Elle y est peut-tre dj! du moins je l'espre!...

--Oui! tout est fini! gmit le malheureux Rouletabille. Il n'y a plus rien
 faire!...

Et il s'croula sur un sige en sanglotant!

Le gnral vint lui prendre la main et tenta de le consoler, mais, dans
ses larmes, Rouletabille ne voulait rien entendre... Il demanda pardon de
sa faiblesse et la permission de se retirer.

Le gnral le reconduisit jusqu'au seuil de son appartement et l, lui
dit:

--Vous affirmiez tout  l'heure que si vous aviez su ces choses plus tt,
vous auriez rendu ce sacrifice inutile... comment cela? Pouvez-vous me
l'expliquer?

--Oh! gnral, je n'aurais eu qu' vous dire: Votre systme d'espionnage
devra tre reconstitu, c'est vrai, mais Mlle Vilitchkov, votre pupille,
sera sauve!... Vos hommes,  Constantinople, seront avertis, avertis par
moi qui arriverai encore  temps pour les faire fuir avant la divulgation
de leurs noms!... Dans ces conditions, est-ce que vous n'auriez pas t le
premier  empcher Mlle Vilitchkov de se sacrifier ainsi?...

--Certes! fit le gnral, et je regrette bien de vous avoir vu si tard!...

Sur quoi, aprs avoir adress quelques bonnes paroles  ce pauvre garon,
il le mit poliment  la porte.

Dehors, Rouletabille marchait comme un homme ivre, soutenu par Vladimir.
Un officier d'tat-major le rejoignit:

--Monsieur Rouletabille, lui dit cet officier, je vous cherche partout!
j'ai une lettre  vous remettre de la part de Mlle Vilitchkov.

--Quand et o vous l'a-t-elle donne? s'cria le reporter qui tremblait
sur ses jambes.

--Mais, hier matin, ici, avant son dpart!

--Et c'est maintenant que vous me la remettez!

--C'tait le dsir et mme l'ordre de Mlle Vilitchkov que cette lettre ne
vous ft remise, monsieur, qu' cette heure-ci!

Rouletabille arracha l'enveloppe et lut:

Adieu pour toujours! petit Zo! je t'aimais pourtant et tu en as dout!

XIII

OU LA CANDEUR NE DOUTE PLUS QUE ROULETABILLE NE SOIT DEVENU FOU

C'tait court, mais c'tait suffisant pour bouleverser le reporter.
Jusqu' cette minute o il lui fut donn de lire ces deux phrases traces
par la main d'Ivana, Rouletabille avait cru que le dernier acte de la
jeune fille lui avait t dict par le morne dsespoir o il l'avait vue
plonge par la terrible fin de Kara-Selim.

N'avait-elle point montr, depuis cet instant tragique, un dtachement
absolu de la vie? N'avait-elle point, sous les yeux du reporter, cherch
vingt fois la mort?... Et voil que, soudain, dans cet effondrement,
l'occasion s'tait offerte  elle de rendre un dernier service  son pays
avant de disparatre! Elle s'en tait empare avec empressement, peut-tre
aussi pour se relever  ses propres yeux!

C'est bien ainsi que les choses se prsentaient et s'expliquaient 
l'esprit accabl du reporter quand on vint lui apporter cette lettre et
qu'il la lut!...

Or, cette lettre lui disait qu'Ivana l'aimait, lui, Rouletabille!

Elle l'aimait et il en avait dout!...

Une femme qui va disparatre pour toujours, une femme qui va entrer dans
le tombeau, c'est--dire dans le harem d'Abdul-Hamid, cette femme-l ne
ment point! Elle l'aimait donc!

Et elle avait fait cela?... Pourquoi?... pourquoi?... pourquoi?...
Pourquoi ce dsespoir? Et pourquoi cette folie... si c'tait bien
Rouletabille qu'elle aimait?...

Car la ncessit d'un pareil sacrifice, comme le reporter l'avait dit au
gnral, n'tait point dmontre... Et en tout cas, cette histoire
d'espions ne valait point qu'elle ruint leur amour, si elle
l'aimait!...

Pour qu'elle eut imagin d'accomplir cela il fallait que le fait brutal de
son sacrifice qui n'tait que la conclusion de son dsespoir, _et t
prcd d'un vnement qui avait frapp leur amour sans qu'il s'en
doutt!_...

Toute la question tait l! Comment et par quoi leur amour avait-il t
ruin? Voil ce qu'il fallait savoir!

Sr d'tre aim, Rouletabille recommenait  raisonner,  ressaisir le bon
bout de la raison que sa misre morale lui avait fait compltement
abandonner.

Maintenant il s'en rendait compte: malheureux, frapp au coeur, il n'avait
t ni plus ni moins qu'un pauvre homme, comme tous les autres pauvres
hommes qui ne sont plus bons  rien ds que la femme aime semble se
dtourner d'eux!

La certitude d'tre aim allait-elle lui rendre sa lucidit, sa
merveilleuse facult de comprendre qui l'avait jadis illustr dans
l'univers?

Il le fallait.

Il rentra chez lui comme dans un rve, commenant dj  ttonner plus
logiquement dans cet imbroglio.

Il s'enferma dans sa chambre, se donnant deux heures pour rsoudre le
problme. Il resta l la tte dans les mains jusqu' la nuit tombante.

Pendant ce temps, La Candeur rdait et rlait autour de la maison. Un
chien chass  coups de botte ne promne point autour de la demeure du
matre une douleur plus lamentable que celle de La Candeur renvoy par
Rouletabille.

Il avait suivi Rouletabille de loin lorsque celui-ci s'tait rendu auprs
du roi: il l'avait suivi d'un peu plus prs lorsqu'il tait revenu 
l'htel, mais sans toutefois manifester sa prsence, se bornant  tendre
vers lui un regard perdu qui ne rencontra du reste que l'indiffrence...
Rouletabille ne l'avait mme pas vu!...

Vladimir tait descendu ensuite pour dner. Il avait voulu entraner La
Candeur  la table d'hte, mais La Candeur lui avait rpondu en aboyant on
ne sait quoi de dsespr.

Enfin La Candeur se glissa subrepticement dans l'escalier et se coucha sur
le paillasson de la chambre de Rouletabille, devant la porte close, dcid
 y passer la nuit et faisant entendre de temps  autre de sourds
glapissements qui n'avaient plus rien d'humain.

Tout  coup retentit un cri de douleur si effrayant pouss par
Rouletabille que La Candeur, en une seconde sur ses pattes, jeta bas la
porte d'un coup d'paule et se rua dans la chambre.

A la lueur d'une lampe, il vit Rouletabille debout, la poitrine oppresse,
qu'il dchirait de ses ongles, la figure tragique, les yeux grands ouverts,
comme habits par l'pouvante. La Candeur ouvrit ses bras et reut
Rouletabille sur son coeur, en sanglotant:

--Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce qu'il y a?...

--_Il y a qu'elle m'aime!_ s'cria Rouletabille en pleurant lui aussi et
en rendant son treinte au bon gant...

--Et c'est pour cela que tu pleures? Et c'est pour cela que tu cries?...
Mais si elle t'aime, mon petit Rouletabille, si elle t'aime, pouse-la!...

--Elle m'aime, et nous sommes spars pour toujours!... Comprends-tu?...
Spars par une chose pouvantable... pouvantable!... pouvantable!...
Ah! la malheureuse!... la malheureuse!... Et malheureux que je suis! Tout
est fini!... Et moi qui l'accusais!... Je n'ai plus qu' mourir!...

--Allons! allons! pas de btises! gronda le gant, pas de mots comme a ou
je me fche!... Et d'abord je voudrais bien savoir pourquoi vous ne pouvez
pas vous pouser, par exemple!... a n'est pourtant pas parce qu'elle a
fait ce mariage qui ne compte pas avec ce _Teur!_...

--Non! ce n'est pas pour cela que notre mariage est impossible, mon bon La
Candeur!... C'est parce que... Oh! c'est pouvantable, je te dis!...

--Pourquoi?

--_Parce que son mari est mort!_...

--Comment! tu ne peux pas te marier avec la femme que tu aimes _parce que
son mari est mort?_...

Il tait au-dessus des forces de La Candeur d'en entendre davantage. Il
laissa glisser Rouletabille sur une chaise et s'en vint finir de pleurer
silencieusement dans l'ombre, sur un coin du canap: Mon pauvre
Rouletabille est devenu fou!... En mme temps, il sentait monter en lui
les affres du remords!

Tout cela est ma faute! se raisonnait-il; Rouletabille est devenu fou 
cause du dpart de Mlle Vilitchkov! Et si Mlle Vilitchkov est partie,
c'est  cause de moi, qui n'ai pas prvenu tout de suite Rouletabille des
mauvaises intentions de ce Priski de malheur!... Il m'avait cependant bien
prvenu, lui; aussitt qu'elle aura lu la lettre n'avait-il pas dit: Vous
n'aurez plus  vous occuper de rien, elle s'en ira toute seule! Eh bien,
maintenant, je peux tre content, elle est partie!...

Et il se frappa la poitrine  grands coups de poing...

--C'est ma faute! gmissait-il, c'est ma faute!...

Rouletabille lui-mme dut l'apaiser.

--Mais enfin, nous ne pouvons pas rester comme a!... Il faut tenter
quelque chose, proposa La Candeur.

--Rien du tout! rpondit Rouletabille en secouant la tte. Ivana serait
maintenant ici, tu entends!... que a ne nous avancerait  rien!... Elle
m'embrasserait peut-tre une dernire fois et je n'aurais qu' la laisser
partir!...

--C'est affreux!...

--Oui, affreux!

--Mon pauvre Rouletabille!...

--Mon bon La Candeur!...

A ce moment, l'interprte se prsenta et annona  Rouletabille qu'il y
avait l un moine qui demandait  parler  M. La Candeur.

--Un moine! fit La Candeur! Je ne connais pas de moine, moi!...

--Il dit que si, monsieur, il dit qu'il vous connat!...

--Comment s'appelle-t-il, ce moine-l?...

--Je le lui ai demand, mais il m'a rpondu textuellement qu'il n'avait
plus de nom, car il ne veut plus se servir du nom que lui donnaient les
hommes et il ignore encore celui que lui donnera Dieu!...

--Je voudrais bien qu'on me laisse tranquille, dclara Rouletabille.

--Vous direz  votre capucin, mit d'une voix dolente La Candeur, qu'il
revienne quand il aura un nom!

Mais la porte fut doucement pousse, et, dans son encadrement, se dessina
la silhouette d'un moine de haute et belle taille, revtu de la robe de
bure, ceintur de la corde et coiff du capuchon; le capuchon tomba et La
Candeur s'cria:

--Monsieur Priski!...

--Lui-mme, fit le moine en s'avanant, pour vous servir, en ce monde et
dans l'autre, autant qu'il me sera possible!

La Candeur fumait dj. Il expdia l'interprte de l'htel, referma la
porte et dit en se croisant les bras:

--S'il ne tenait qu' moi, monsieur Priski! ce serait dans l'autre! car
j'ai une fameuse envie de vous y envoyer sur-le-champ expier vos pchs!

--Pas avant, rpondit M. Priski, que je vous aie remis les mille francs
que je vous dois encore!

--Vous avez un fameux toupet! s'cria La Candeur, gn tout  coup plus
qu'on ne saurait dire: vous savez bien, monsieur Priski, que je n'ai
jamais voulu recevoir votre argent!

--C'est comme vous voudrez! rpliqua l'autre en rentrant dans sa poche une
liasse de billets qu'il en avait dj sorti. Je les offrirai  mes
pauvres!

Ici, Rouletabille sortit de l'ombre.

--Vous entrez donc au couvent, monsieur Priski? demanda-t-il.

--Oui, monsieur, fit le moine en reculant un peu, car il ne s'attendait
point  la prsence de Rouletabille et n'tait point venu pour le voir.
Oui, j'entre au couvent. 'a t le rve de toute ma vie d'entrer dans un
bon couvent!...

--Et dans quel couvent, s'il vous plat?...

--Mon Dieu! monsieur, je crois bien que je vais entrer dans un couvent du
mont Athos!...

--On dit qu'ils sont fort beaux!

--Magnifiques! monsieur, magnifiques!...

--Et c'est pour nous annoncer cette nouvelle que vous tes venu 
Stara-Zagora?

--Hlas! monsieur, je ne pourrais l'affirmer!...

--Quelle est donc la raison de ce voyage, monsieur Priski?

--Mon Dieu, monsieur, je suis un peu gn pour vous la dire, et il recula
encore.

Rouletabille alla se mettre entre la porte et ce singulier moine.

--Vous ne sortirez cependant pas d'ici, monsieur Priski, sans nous l'avoir
dite; non point que je sois trs curieux en ce moment et que j'attache une
grande importance aux vnements de la vie, mais comme, chaque fois que
nous avons eu affaire  vous, il nous est arriv du dsagrment, je tiens
en ce moment  savoir ce qui nous vaut l'honneur de votre
voisinage...

--Monsieur, si je vous le dis, vous allez me trouver bien os!... Et
c'est justement parce que, sans le vouloir, certes, je vous ai fait
jusqu'ici beaucoup de peine, que je ne voudrais pas vous en causer
davantage!

--Si vous ne parlez pas, monsieur Priski, je vous fais jeter dans un
cachot par les soldats du gnral Stanislawoff avec lequel je suis au
mieux, et ensuite je vous ferai fusiller comme un agent des
Turcs!

--Monsieur, je vais vous avouer la vrit puisque vous l'exigez... Elle
est on ne peut plus simple...

Je vous disais tout  l'heure que j'avais toujours dsir entrer dans un
couvent du mont Athos, o je conduisis jadis des voyageurs  titre
d'interprte. Tout jeune que j'tais, je pus juger qu'il n'y avait
vraiment encore que l o l'on st vivre, tout en se prparant une belle
mort. Mais pour entrer dans ce couvent, il faut de l'argent, beaucoup
d'argent. Dans ce but, je m'astreignis  en mettre de ct, mais il me fut
drob,  la Karakoul pendant le sjour que vous me ftes faire,  mon
corps dfendant, dans la cave du donjon!

--Passons, monsieur Priski.

--N'ayant plus d'argent, je ne pouvais plus, hlas! esprer d'entrer au
couvent et j'en avais une grande dsolation, quand il se trouva qu'au
milieu des derniers vnements et comme je venais d'arriver  Kirk-Kiliss,
la veille de la dbandade gnrale, je fus reconnu par le seigneur
Kasbeck, lequel eut l'honneur nagure, je crois, de vous tre prsent...

--Allez, monsieur Priski, allez!...

--Ce seigneur me dit:

--Priski, veux-tu gagner quelque argent?

--Je voudrais en gagner beaucoup! lui rpondis-je.

--Eh bien! fit-il, je te donnerai telle somme tout de suite si tu te
charges d'une commission que je vais te dire, et je t'en donnerai autant
si la commission russit.

--Or, voyez le miracle! monsieur Rouletabille, fit remarquer le moine,
l'addition de ces deux sommes quivalait justement  celle dont j'avais
besoin pour entrer au couvent!... Je vis l comme le doigt de la
Providence et j'acceptai aussitt la commission du seigneur Kasbeck...
C'est l, monsieur, que je commence  tre embarrass...

--Remettez-vous... et passons sur l'histoire de la lettre que je connais,
dit Rouletabille.

--Monsieur, je dois vous dire que j'ignorais ce qu'il y avait dans la
lettre...

--Oui, mais tu savais qu'aussitt cette lettre reue, Mlle Vilitchkov
devait me quitter...

--Je savais cela, monsieur, mais je n'en tais point sr. La chose tait
si peu sre que Mlle Vilitchkov, qui a reu la lettre  Kirk-Kiliss, vous
a suivi  Stara-Zagora...

--Tout cela ne me dit point ce que tu es venu faire ici, bandit!...

--Mon Dieu! monsieur, je croyais m'tre assez fait comprendre... Je suis
venu parce que je dsirais savoir si Mlle Vilitchkov, qui ne vous a point
quitt  Kirk-Kiliss, ne vous aurait pas laiss  Stara-Zagora.

La Candeur, outr de tant de cynisme, leva son poing.

--A ta place! La Candeur! ordonna Rouletabille.

Et, se tournant vers le moine:

--_Elle m'a laiss_, monsieur Priski! Vous pouvez tre heureux!...

--Monsieur, croyez bien que je comprends votre dsolation, dit M. Priski.
Mais d'autre part vous m'accorderez qu'aprs m'tre charg d'une
commission qu'un autre aurait faite si je l'avais refuse, je ne pouvais
point m'en dsintresser et qu'il tait bien naturel que je vinsse
m'enqurir jusqu'ici si elle avait russi.

--Et si vous avez gagn la seconde partie de la somme qui vous est
ncessaire!... Oui, monsieur Priski, oui... je comprends cela... Vous
pouvez vous en aller!...

--Et je vais pouvoir entrer au couvent...

--Pas avant que vous n'ayez touch la seconde partie de la somme, monsieur
Priski!...

--Messieurs! je vais la toucher de ce pas.

--A Ddagatch!... dit Rouletabille.

--Oui,  Ddagatch. Mais comment savez-vous?...

--Que vous importe, monsieur Priski?... Allez-vous-en donc  Ddagatch et
dpchez-vous!... Si j'ai un conseil  vous donner, ne tranez pas en
route, car j'ai ide que M. Kasbeck ne vous attendra pas longtemps 
Ddagatch.

--Et pourquoi cela?...

--Tout simplement parce que M. Kasbeck vous attend moins  Ddagatch
qu'il n'y attendait Mlle Vilitchkov et comme il y a des chances pour que
Mlle Vilitchkov soit arrive ce soir  Ddagatch, il se pourrait fort
bien qu'ils se prparent  en partir tous deux, demain matin, sans vous
attendre.

--Ah! mon Dieu!... s'cria le moine, et il courut  la porte.

--Rassurez-vous, ajouta Rouletabille, car si de Ddagatch vous vous
rendez au mont Athos, vous ne manquerez point de rencontrer en route le
seigneur Kasbeck!...

--Et o donc va le seigneur Kasbeck? Si vous pouvez me le dire, je vous
pardonnerai tout ce que vous m'avez fait endurer, soupira le moine.

--Je vous le dirai, monsieur Priski, et je vous pardonnerai galement de
mon ct tout ce que vous nous avez fait souffrir, si vous voulez,  votre
tour, me rendre un petit service...

--Parlez, monsieur Rouletabille...

--Vous tes fort habile,  ce que je vois,  remettre les lettres,
monsieur Priski...

--Mon Dieu! cela a toujours t un peu mon mtier...

--Eh bien! je vous demanderai d'en faire parvenir une  Ivana Hanoum!

--Oh! monsieur, c'est comme si c'tait dj fait. Vous pouvez compter sur
moi, jura le moine.

--Alors, attendez!...

Rouletabille s'approcha de la table et crivit:

_J'ai tout compris, mon amour. Pardonne-moi! Ton petit Zo te dit adieu
pour toujours. Il ne te survivra pas._

Il n'avait pas crit le dernier mot de ce message suprme qu'un gros
sanglot clatait derrire lui. Il se retourna. C'tait La Candeur qui
avait lu la lettre par-dessus son paule.

--Oh! Rouletabille! Rouletabille! gmit La Candeur, a n'est pas vrai, dis,
que tu vas mourir?... Dis-moi que a n'est pas vrai!...

Rouletabille, mu de cette douleur fraternelle presque autant que de la
sienne, hocha lentement la tte, tendit la lettre  M. Priski, et serrant
la bonne grande patte de La Candeur avec ce geste de condolance que l'on
voit si souvent aux enterrements, lui dit:

--On raconte que l'on ne meurt pas d'amour, _nous verrons bien_...

--Ah! mon Dieu! il va se laisser prir!... pleura La Candeur.

--Surtout, jeune homme, n'attentez pas  vos jours, dit M. Priski, la
religion le dfend!...

Et il ajouta avec une grande motion:

--La religion, voyez-vous, il n'y a encore que a!

--On est bien dans votre couvent, monsieur Priski? questionna
Rouletabille.

--Bon! maintenant il va se faire moine! s'cria La Candeur.

--Si on est bien? s'cria M. Priski. C'est--dire que c'est le paradis sur
la terre. Imaginez au milieu de jardins merveilleux, un vaste difice,
simple, bien ar, avec un large rfectoire. Le cuisinier est excellent;
il fait mme le civet de livre et le macaroni avec une rare habilet.
Enfin le suprieur a cette mine rjouie et ces manires affables qui
attestent qu'on a l'esprit tranquille et l'estomac en bon tat!...

--Voil un bon couvent, dit La Candeur. Si tu y entres, j'y entrerai
certainement avec toi!

--Et il faut tant d'argent que a pour tre reu dans ce monastre?
interrogea encore Rouletabille en poussant un soupir.

--Messieurs, ce monastre est riche: s'il acceptait tous les sans-le-sou
qui, dans ce pays, ne demandent qu' se faire moines, non seulement c'en
serait fini de sa richesse, mais encore de sa bonne renomme. Il faut vous
dire qu'on vient le voir du bout du monde... Il a t plac sous la haute
protection d'un saint que l'on a dterr non loin de l et dont on a mis
les restes dans du coton. Aux jours de grande crmonie, aux anniversaires
du martyre, le coton se vend bien! J'ai assist  l'une de ces ftes,
monsieur; moi qui jusqu'alors tais un paen, j'en ai l'esprit tout
retourn. C'tait magnifique. D'innombrables lampes suspendues  la vote,
projetaient sur la nef des feux de toutes couleurs. Dans une des ailes se
tenait un frre quteur qui recueillait les aumnes et inscrivait sur un
registre les noms des gens qui rclamaient une messe pour un parent mort
ou malade! Certes, monsieur, je peux vous affirmer que la maison est bien
tenue!...

--Si bien, monsieur Priski, que vous n'allez pas regretter la Karakoul?
exprima Rouletabille, de plus en plus sombre et pensif.

--Ma foi non, ni le seigneur Kara qui, parfois, tait si brutal. Ah! il
est bien puni de son orgueil, maintenant, le Pacha Noir! C'est Dieu qui
l'a prcipit. Il aurait d se mfier. C'tait prdit dans les
vangiles!... Lui, si fier, le voil l'esclave de M. Athanase!...

--Qu'est-ce que tu racontes? dit Rouletabille. Kara-Selim, que nous
appelons de son vrai nom de chrtien Gaulow, n'est plus ni le matre ni
l'esclave de personne. Il est mort!

--Eh bien, alors, il n'y a pas longtemps, fit entendre M. Priski, car je
l'ai encore aperu pas plus tard qu'avant-hier...

--Tu es fou ou tu rves! protesta dans une grande agitation le reporter.
Kara-Selim est mort! mort, sous nos yeux, frapp d'un grand coup d'pe
par Athanase!... Tu n'as donc pas pu le voir vivant avant-hier!

--Vous vous trompez certainement, monsieur! insista doucement M. Priski.

--Je me trompe si peu, dit Rouletabille, que mes camarades pourront te
dire comme moi qu'ils ont vu son grand corps dfunt tran plusieurs fois
sur la place avant que d'tre emport par les Bulgares!...

--Eh bien! monsieur, c'est peut-tre ce tranage-l qui l'a ressuscit,
car, je le rpte, dans la matine d'hier j'ai rencontr M. Athanase avec
sa petite escorte, sur la route du Sud, semblant se diriger du ct de
Lle-Bourgas...

--Que tu aies rencontr Athanase, la chose est possible, fit Rouletabille,
de plus en plus oppress... mais il ne s'agit pas d'Athanase, qui est
vivant. Nous parlons de Kara-Selim qui est mort.

--J'y arrive avec M. Athanase. Un de nos cavaliers habilement interrog
par votre serviteur m'apprit qu'il vous cherchait partout, vous et Mlle
Vilitchkov! j'aurais pu lui donner quelques renseignements utiles, quand
je m'aperus que les soldats tranaient derrire eux, attach sur le dos
d'un cheval, un grand corps tout noir et tach de sang dont la vue me fit
pousser un grand cri, car j'avais reconnu Kara-Selim!...

--Mais il tait mort! s'cria encore Rouletabille.

--Non! monsieur! _Il tait vivant!_

Rouletabille bondit sur le moine.

--Es-tu sr de ce que tu dis l?

--Si sr, monsieur, que je lui ai parl et qu'il m'a rpondu!...

--Ah! fais bien attention  ce que tu nous dis! gronda Rouletabille en
secouant Priski qu'il avait pris au col de son manteau de bure... Sur ta
vie, ne me mens pas!... Dis-moi toute la vrit!...

--Sur ma vie et sur celle qui m'attend dans l'autre... j'ai vu Kara-Selim
vivant, bien abm, mais vivant! Il m'a expliqu qu'il avait t surpris
par Athanase et frapp par derrire d'un grand coup d'pe qui l'avait
jet par terre, tourdi, et qui l'aurait certainement tu s'il n'avait
toujours port sous son pourpoint noir une cotte de mailles!... je n'eus
pas plutt entendu cette confidence que je m'enfuis  toutes jambes,
redoutant que M. Athanase ne me rservt quelque mchant coup  mon
tour!... Voil toute la vrit, je vous le jure!...

M. Priski n'avait pas achev de proclamer cette vrit-l qu'il tait
serr dans les bras de Rouletabille comme dans le plus amical tau!

--Ah! ce brave M. Priski qui veut se faire moine!... et qui va au mont
Athos!... Rendez-moi ma lettre, monsieur Priski, rendez-moi ma lettre!

--La voil, monsieur, mais vous me direz tout de mme o je pourrai
rencontrer le seigneur Kasbeck.

--A Salonique, mon cher monsieur Priski... Et sais-tu pourquoi je ne te
charge plus de cette lettre  destination de Salonique? Parce qu'elle n'a
plus besoin d'y aller? Et sais-tu pourquoi elle n'a plus besoin d'y aller?
Parce que nous y allons avec toi... Allons, allons, en route! La Candeur,
Vladimir!... Nous partons... Ah! mon bon La Candeur, laisse-moi
t'embrasser! Tiens, je suis fou de joie!...

--Mais que se passe-t-il, seigneur Jsus? interrogea La Candeur, bouche
be devant une aussi subite et joyeuse transformation.

--Il se passe, mon vieux, que rien n'est perdu encore et qu'il est
possible maintenant que nous nous mariions, Ivana et moi, _puisque son
mari est vivant!_

--Ah! oui... Eh bien, je suis content, mon petit!

Et La Candeur tourna la tte pour murmurer:

--Quel malheur! Une si belle intelligence!...

XIV

EN SUIVANT LES BORDS DE LA MARITZA

Nos jeunes gens, accompagns de M. Priski, se mirent en route vers le soir.
Cette journe avait t consacre par les troupes lances  la poursuite
de l'arme turque  un repos presque absolu. Leur front s'tendait de
Djeni-Mahalle  Karakdr. La rapidit de leur victoire les fatiguait dj,
sans compter qu'elles ne possdaient que de vagues renseignements sur la
situation occupe par l'ennemi que la cavalerie bulgare lance dans la
direction de Baba-Eski, c'est--dire droit au Sud, n'avait point rencontr.

Rouletabille et ses compagnons profitrent de l'tat de choses qui avait
nettoy la contre de tout l'lment ottoman pour faire du chemin. Grce 
la lettre du gnral-major que le reporter portait toujours sur lui, la
petite bande parvint en quelques heures  Demotika. De l il ne pouvait
tre question pour elle de prendre le train pour Ddagatch, les rives de
la Maritza infrieure tant encore occupes par des forces turques qui,
accourant de Macdoine en toute hte, ne faisaient que passer, dsireuses
de traverser le sud de la Thrace au plus vite pour rejoindre au nord de
Rodosto le gros de l'arme turque qui se reformait sur les lignes de
Tchorlu, Ll-Bourgas et Sera.

Le dpart des reporters avait t si prcipit que Rouletabille n'avait
pas eu le temps de demander des subsides  son journal ni de s'en procurer
d'aucune sorte. Il avait mis son paquet de correspondance  la poste et en
route!

Il comptait que ce bon M. Priski avait la bourse bien garnie et ne leur
refuserait point de subvenir aux frais du voyage.

A Demotika, ils essayrent de se procurer honntement des chevaux.
Naturellement, ils ne trouvrent pas une bte  vendre, ce qui fut heureux
pour la bourse de M. Priski.

C'est dans ces tristes conditions que Rouletabille laissa Vladimir et
Tondor que rien n'embarrassait, s'emparer de ce qu'on ne voulait point
leur cder de bonne volont. A l'ombre des ruines d'un vieux chteau, ils
avaient dcouvert cinq magnifiques btes qui s'battaient paisiblement
dans une cour dserte, cependant que, dans une autre cour, une petite
troupe d'avant-garde bulgare, en attendant l'heure de la soupe, autour
d'un chaudron, coutait les airs plaintifs de la balalaka.

Les chevaux taient tout sells. L'affaire fut vite faite. Les reporters,
lanant leurs btes  toute allure, ne s'arrtrent qu'une heure plus
tard. Ils n'avaient plus  craindre les Bulgares, mais les
Turcs.

Rouletabille commena de mettre en ordre ses papiers. Il dissimula dans
une poche secrte la lettre du gnral-major et sortit les fameux papiers
chips  Kirk-Kiliss, signs de Mouktar pacha et empreints de son sceau.
Puis, s'estimant  peu prs en rgle, il permit aux chevaux de souffler.

En suivant les bords de la Maritza, il causait avec M. Priski.
Rouletabille ne perdait jamais une occasion de s'instruire.

Ainsi, dans le moment qu'il tentait de se rapprocher de cette Salonique
habite par le sultan dchu, il se faisait donner des dtails sur
l'existence d'Abdul-Hamid, et ce n'tait point simplement pour en tirer un
bon article.

M. Priski savait beaucoup de choses par Kasbeck, qui tait le seul homme,
si l'on peut dire, de l'ancien parti, que le nouveau gouvernement tolrait
auprs d'Abdul-Hamid, parce que Kasbeck, en mme temps qu'il avait
conserv pour son ancien matre des sentiments de dvouement  toute
preuve, entretenait avec le pouvoir actuel d'excellentes relations. Par
lui, les ministres pntraient un peu dans la pense d'Abdul-Hamid, et,
par lui aussi, ils pouvaient, quand il tait ncessaire, ce qui arrivait 
peu prs tous les quinze jours, dmentir les fausses nouvelles que l'on
rpandait sur le sort du prisonnier. Tantt on prtendait que le
gouvernement l'avait fait mettre  mort et tantt qu'il le soumettait aux
pires tortures, dans le dessein de connatre enfin l'endroit
d'Yildiz-Kiosk o l'ex-sultan avait cach ses immenses trsors. C'est
alors que Kasbeck intervenait et disait:

--Je sors de chez Abdul-Hamid; il se porte mieux que moi!

--Est-il aussi cruel que l'on dit, monsieur Priski? demanda Rouletabille.

--Il l'est peut-tre plus encore, s'il faut en croire les anecdotes du
seigneur Kasbeck, qui charmait les longues soires de la Karakoul par le
rcit des fantaisies de son matre. Tenez, quelques heures avant d'tre
arrach de son trne, Abdul-Hamid a commis un meurtre. Il a fait venir une
de ses Circassiennes, une de ses odalisques favorites, une enfant, et
froidement,  coups de revolver, il l'a abattue. Quelques jours plus tt,
il a tu  coups de bton une petite fille de six ans qui, innocemment,
avait touch  un revolver laiss par lui sur un meuble. Furieux, ne se
possdant plus, prtendant que l'enfant avait voulu le tuer, il
l'assassina sance tenante. Je pourrais vous citer cent histoires de ce
genre. Ah! on peut dire qu'il n'a pas le caractre commode! conclut M.
Priski.

--Eh bien, en avant, ne nous endormons pas! s'cria Rouletabille qui
suait  grosses gouttes.

Et il poussa  nouveau les chevaux. Cependant il continuait de se tenir 
la hauteur de M. Priski.

--Et maintenant, est-ce qu'on le laisse libre de recommencer de pareilles
horreurs?

--Eh, monsieur, c'est une question bien dlicate que celle du harem. Du
moment qu'on lui laisse son harem, si rduit soit-il, il peut toujours
faire dans ce harem ce qu'il lui plat. a, c'est la loi du Prophte. Tout
fidle a droit de vie ou de mort dans son harem.

--Pressez un peu votre bte, monsieur Priski!... A ce train, nous
n'arriverons jamais  Ddagatch!... Et dites-moi, prsentement, il a
beaucoup de femmes avec lui?

--Mon Dieu, il en a dix, ce qui n'est gure.

--Et comment se conduit-il  Salonique?

--Eh bien, en dehors de quelques accs de colre comme ceux que je vous
citais tout  l'heure, il se conduit fort convenablement. Il est trs
surveill  la villa Allatini, mais soign comme coq en pte. Il est
peut-tre,  l'heure actuelle, l'homme le plus heureux de l'Empire
ottoman. Voici  peu prs ce que nous disait le seigneur Kasbeck:

Oublieux, insouciant, il se promne dans ses vastes jardins, fumant avec
dlice des cigarettes de tabac fin, spcialement confectionnes pour lui.
Il tablit minutieusement avec son cuisinier le menu du jour et savoure
lentement de multiples tasses d'un caf exquis et parfum. Nul autre souci
ne le hante, si ce n'est ses galants propos avec les dames de cans.

Tout ce qui se passe hors les murs de la villa reste tranger 
Abdul-Hamid. Volontairement, il demeure ignorant des bruits extrieurs. Si
d'ailleurs il lui prend fantaisie d'interroger ceux qui l'approchent sur
les vnements politiques, il ne reoit que des rponses vagues et sans
prcision. Ordre est donn de se taire.

--Je me suis laiss dire, fit Rouletabille, qu'il esprait encore revenir
sur le trne et qu'il tait entretenu dans cette esprance par beaucoup de
ses amis qui se remuent  Constantinople, et prparent dans l'ombre,  la
faveur des vnements actuels, une rvolution?

--Ceci, monsieur, rpondit M. Priski, est de la politique, et la politique
ne regarde point un pauvre moine comme moi!

--Ne dites donc point que vous tes moine, dans cette rgion dangereuse
pour les orthodoxes, monsieur Priski. Il ne suffit point d'avoir enlev
votre robe, il faut encore surveiller vos propos!... Tenez, voici
justement une patrouille turque  laquelle nous n'allons certainement
point chapper.

Quelques balles vinrent  ce moment saluer les reporters, qui agitrent
aussitt leurs mouchoirs, en criant de toutes leurs forces:

--Francis! Francis!

Bientt, ils taient entours et expliquaient au chef de la patrouille
qu'ils taient des reporters franais attachs  l'tat-major de Mouktar
pacha et qu'ils avaient t obligs de fuir, aprs la droute de
Kirk-Kiliss. Comme ils montraient des papiers corroborant leurs dires,
ils furent assez bien traits et renvoys  un kachef, qui les renvoya 
un kamakan, qui les renvoya ... Ddagatch!...

Ainsi escorts des Turcs taient-ils arrivs rapidement  l'endroit qu'ils
dsiraient atteindre.

Ce petit port de Ddagatch voyait passer depuis deux jours plus de
troupes qu'il n'en avait connu en quarante ans. C'est que la Turquie avait
rsolu d'attendre l'ennemi aux rives de Karaagutch et de lui infliger un
chec qui la vengerait de la surprise de Kirk-Kiliss. Aussi si l'on
envoyait sur cette ligne tout ce dont on disposait de troupes 
Constantinople, le sud de la Macdoine expdiait, de son ct, par
Ddagatch, les divisions du littoral.

Il fallait se presser, si l'on ne voulait pas tre coup de Constantinople,
car le bruit courait qu'on avait vu de la cavalerie ennemie dans les
environs de Rodosto.

D'autre part, Ddagatch ne pouvait plus compter sur ses communications
par mer, la flotte grecque faisant dj la police de la mer Ege.

Aussitt arrivs  Ddagatch, les trois reporters, M. Priski et Tondor se
sparrent pour chercher au plus vite Kasbeck et Ivana, mais ils acquirent
bientt la certitude qu'ils taient partis la veille de l'htel de la
Mer-ge, avec une suite compose de quelques cavaliers albanais et qu'ils
avaient pris,  travers la campagne, le chemin de Salonique.

Le chemin de fer n'avait pas encore t coup, mais il allait l'tre et,
en attendant, il servait uniquement aux mouvements des troupes. Kasbeck
n'avait pu le prendre et Rouletabille en conut quelque espoir, mais il
dut bientt se rendre compte de l'impossibilit o il allait tre lui-mme
non seulement de prendre le chemin de fer, mais encore de suivre la route
de Kasbeck. Sans compter que Kasbeck avait plus de trente-six heures
d'avance sur lui, des reporters franais ne manqueraient point d'tre
arrts  chaque instant et d'tre retenus par tous les dtachements
ottomans qu'ils rencontreraient sur leur chemin. Ne voyaient-ils point
dj de quelles tracasseries on encombrait leur libert, trop relative
hlas!

Pendant ce temps, Kasbeck continuait tranquillement sa marche avec Ivana
vers le harem de la villa Allatini!

Sur les quais du port, o il lui fut impossible de trouver le moindre
petit bateau qui consentt  tenter l'aventure du voyage de Salonique,
Rouletabille se rongeait les poings.

Tout  coup, il se tourna vers La Candeur:

--Vite, les chevaux!...

--O allons-nous?...

--A Constantinople!...

--A Constantinople? Mais nous tournons le dos  Salonique! Et Ivana?...

--Mon vieux, expliqua rapidement Rouletabille en entranant La Candeur,
puisque nous ne pouvons aller au-devant d'Ivana, c'est Ivana qui viendra
au-devant de nous!

--A Constantinople?

--A Constantinople!

--Mais tu perds la tte!...

--Non! coute-moi bien et saisis... Ivana suit Kasbeck; Kasbeck court
aprs Abdul-Hamid. Je fais venir Abdul-Hamid  Constantinople o bientt
nous voyons arriver Kasbeck et Ivana!... Qu'est-ce que tu dis de a?...

--patant!... Mais comment vas-tu faire venir Abdul-Hamid 
Constantinople?...

--Eh! il y a un moyen sr; le faire monter sur un navire tranger, anglais
ou allemand, qui n'aura rien  craindre des croiseurs grecs.

--Mon cher, permets-moi de te dire que ce n'est pas l'intrt du
gouvernement actuel de faire venir dans la capitale un sultan qui y a
conserv de nombreux partisans!

--C'est encore moins son intrt de le laisser  Salonique o il peut tre
proclam  nouveau sans que le gouvernement central ait le pouvoir de s'y
opposer!...

--Si le gouvernement craignait quelque chose de ce genre, reprit l'entt
La Candeur, il n'attendrait point Rouletabille pour faire revenir dans le
Bosphore le sultan dtrn... Pour moi ils ne le feront point bouger de
Salonique tant qu'ils resteront matres de la ligne du Sud... Voil mon
opinion...

--C'est la mienne aussi!... Voil pourquoi il faut courir  Constantinople
et persuader au gouvernement qu'il a tort de laisser le sultan l-bas; que
les prochains combats sur la ligne de Lle-Bourgas peuvent tourner mal et
qu'il est de l'intrt de Mahomet V d'avoir tout de suite Abdul-Hamid sous
la main, dans le cas o ses partisans deviendraient menaants!

--Ils t'couteront ou ils ne t'couteront pas, mit La Candeur dont la
simplicit se refusait  entrer dans la complication du plan de
Rouletabille.

--Ils m'couteront!

--Bah! pourquoi a?...

--Ils m'couteront quand je leur dirai qu'il existe une conspiration pour
remettre Abdul-Hamid sur le trne!

--Ce n'est pas le tout de dire a! Il faut le prouver!

--Je le prouverai!...

--En quoi faisant?

--En donnant le nom des conjurs, des conjurs qui ont rsolu de proclamer
Abdul-Hamid  Salonique mme! Alors, tu verras si le gouvernement ne fait
pas revenir son Abdul-Hamid  Constantinople, et sans perdre un jour, sans
perdre une heure, une minute! Tout de suite, peut-tre mme avant que
Kasbeck ne soit arriv  Salonique! Me comprends-tu, maintenant? Seulement,
tu vois, que de notre ct, il ne faut pas perdre une seconde!...

--Rouletabille, tu ne feras pas a!...Tu ne dnonceras pas ces pauvres
gens!

--Ah! voil Vladimir et Tondor, fit Rouletabille... Tondor o est M.
Priski?

--Il est  la place, dit Vladimir, et distribue des pices d'or pour
avoir un laissez-passer pour Salonique! On lui prend les pices, mais on
lui refuse le laissez-passer.

--Les chevaux?...

--Dans la cour de l'htel de la Mer-Ege.

--Celui de M. Priski aussi?

--Tous les cinq!...

--Amne-les tout de suite!... Toi, Vladimir, cours  la place faire viser
nos papiers par Ali bey et dis-lui que, comme il le dsire, nous rentrons
 Constantinople!

--Entendu, rpond Vladimir, et je prviens M. Priski en mme temps?

--Nullement! Laisse donc M. Priski aller  Salonique, nous n'avons pas
besoin de lui  Constantinople!

--Eh bien! et son cheval?

--Ah! son cheval, par exemple, nous l'emmenons! Par les temps qui courent
il vaut mieux en avoir cinq que quatre... Je le confie  Tondor... Courez,
Vladimir, dans un quart d'heure, il faut que nous ayons quitt
Ddagatch!...

Vladimir courut  la place, Tondor s'en fut chercher les chevaux,
Rouletabille se tourna vers La Candeur qui grognait, la tte basse et
l'air sournois.

--Toi, file au tlgraphe, lui dit-il, et envoie une dpche  Paris
disant que nous partons pour Constantinople... mais qu'est-ce que tu
as?... Tu en fais, une tte!

--coute, Rouletabille, c'est de la blague, hein? Tu ne vas pas commettre
une infamie pareille! D'abord ce n'est pas vrai que tu connaisses le nom
de ces conjurs...

--Si, mon petit, et leur adresse!

--Qui est-ce qui te les a donns?

--Gaulow lui-mme qui est de l'affaire et qui avait eu le soin d'inscrire
avec beaucoup d'ordre lesdits noms et lesdites adresses sur un petit
calepin de poche qu'il a eu le tort de perdre  Sofia, la nuit o il est
venu assassiner ce pauvre gnral Vilitchkov!... Eh bien! es-tu au courant,
maintenant?... Trouves-tu toujours que c'est de la blague?...

--Rouletabille, si tu donnes ces adresses, on ira au domicile des conjurs!

--Parfaitement! et on trouvera certainement chez eux la preuve de leur
conspiration!...

--Mais les malheureux seront pendus!...

--Qu'est-ce que tu veux que a me fasse, pourvu qu'Ivana soit sauve!...

La Candeur leva ses bras formidables au ciel et clama:

--videmment! videmment! videmment!...

--Dis donc, La Candeur, prfres-tu qu'Ivana soit perdue et que je me
fasse moine comme M. Priski?... Non, n'est-ce pas?... Eh bien! mets un
frein  tes salamalecs et cours au tlgraphe!

La Candeur s'loigna sans manifester davantage ses sentiments humanitaires
et en gmissant tout bas une fois de plus, sur le malheur pour un jeune
homme de rencontrer sur sa route une Ivana Vilitchkov.

Une demi-heure plus tard, les trois reporters et Tondor taient sur la
route de Constantinople... Ils filaient  fond de train. Tondor, derrire,
conduisait un cheval de rechange. Aux environs de Rodosto, ils tombrent
sur une reconnaissance de cavalerie bulgare qu'ils essayrent en vain
d'viter. Il fallut faire contre mauvaise fortune bon coeur et se laisser
emmener au poste d'avant-garde d'Hajarboli, o Rouletabille trouva un
officier pour examiner ses papiers, les papiers bulgares, naturellement,
et la lettre du gnral Stanislawoff qu'il avait incontinent sortie.

XV.

36, ROUGE, PAIR ET PASSE!

Ils taient arrivs  Hajarboli  la nuit tombante. Le petit village
tait occup par un dtachement d'avant-garde, dont le chef occupait la
maison du maire, lequel tait en fuite. Les reporters furent trs bien
reus  cause de la lettre du gnral-major et une chambre fut mise  leur
disposition; enfin on leur donna des vivres dont ils avaient grand besoin.
Rouletabille ne se plaignit point trop de ce contretemps. Les btes
allaient se reposer quelques heures et La Candeur et Vladimir cesseraient
de gmir sur leur faim. La Candeur se chargea de confectionner avec les
vivres du rgiment une soupe superfine, Vladimir l'y aida tandis que
Tondor s'occupait des chevaux.

Pendant ce temps, Rouletabille examinait les lieux, comme toujours. La
nuit mme ils devaient abandonner sans crier gare les avant-postes
bulgares et rentrer  nouveau dans la zone turque.

En dpit des doubles papiers dont ils taient porteurs, cette petite
opration ne se faisait jamais sans danger. Et il convenait de prendre ses
prcautions...

Rouletabille sortit donc de la chambre qui tait au rez-de-chausse et
donnait sur une grande cour commune o la troupe achevait de souper autour
des feux. Puis il quitta cette cour pour aller rendre visite  Tondor qui,
sur ses instructions, n'avait pas fait entrer les btes dans la cour, mais
les avait attaches  un arbre, derrire la maison. Il y avait l des
champs dserts et un ravin profond par lequel il serait facile de se
glisser aprs avoir fait une rapide enqute sur la disposition des
avant-postes.

Rouletabille se promena une heure dans cette quasi-solitude et revint trs
rassur sur son programme de la nuit. Comme il longeait les murs de la
maison du maire, il se trouva en face de deux officiers qui prononcrent
un nom qui le fit tressaillir. Ils parlaient d'Athanase Khetew!

Rouletabille s'avana.

--Athanase Khetew? demanda-t-il  tout hasard en franais. Vous parlez,
messieurs, d'Athanase Khetew?

--Eh, monsieur, oui, rpondit l'un des officiers, nous en parlons  propos
de vous, car ce doit tre vous qu'il cherche.

--Mais certainement! s'cria Rouletabille.

--Ah! bien; il sera heureux de vous rencontrer. Il y a assez longtemps
qu'il vous rclame... Nous ne pensions point cependant, bien qu'il nous
et parl de reporters franais, qu'il s'agissait de vous, car il nous
avait dit que vous aviez avec vous une jeune fille, la propre nice du
gnral Vilitchkov, mort assassin quelques jours avant la dclaration de
guerre.

--C'est bien de nous qu'il s'agit, messieurs, dit Rouletabille. Et si
cette jeune fille n'est point ici, c'est qu'elle nous a quitts rcemment.

--On avait dit  Athanase Khetew qu'elle s'tait battue au premier rang 
Demir-Kapou.

--C'est exact.

--Et que depuis, poursuivant l'ennemi avec l'avant-garde de l'arme, elle
n'avait cess de se trouver aux avant-postes... Aussi Athanase Khetew
cherche-t-il Mlle Vilitchkov sur tout notre front... Enfin, vous pourrez
toujours lui donner de ses nouvelles... Il en sera fort heureux quand il
va revenir...

--Il doit donc revenir ici?...

--Mais aux premires heures du jour, je crois... Il nous a quitts pour
aller jusqu' Baba-Eski et revenir...

--Et vous tes sr qu'il va revenir?

--Oh! absolument sr, monsieur; il nous a laiss son prisonnier.

--Hein? fit Rouletabille, en dissimulant autant que possible l'motion
soudaine qui l'avait entrepris... Quel prisonnier?...

--Oh! un prisonnier auquel il a l'air de tenir beaucoup et pour lequel il
a les plus grands soins... et que ne quittent point d'une semelle ses deux
ordonnances. Du reste, il vous est facile de le voir...

L-dessus, l'officier conduisit Rouletabille, toujours sur les derrires
de la maison,  une petite fentre garnie d'un double barreau en croix.

--Regardez, fit-il.

Rouletabille se leva sur la pointe des pieds et regarda.

C'tait bien cela! Rouletabille se mordit les poings pour ne pas crier de
joie.

Dans un coin, pieds et poings lis, il avait reconnu le pacha noir Gaulow,
sur lequel veillaient encore deux sentinelles.

Cette chambre, dans laquelle se trouvaient Gaulow et les deux sentinelles,
tait une sorte de rduit donnant directement sur la cour par une porte
entr'ouverte, sur le seuil de laquelle une demi-douzaine de soldats,
accroupis, jouaient aux osselets, jeu fort en honneur dans le Balkan.

Rouletabille quitta son observatoire et dit:

--Ah! je le connais, c'est le fameux Gaulow, l'ancien matre de la
Karakoul! Je pense bien qu'Athanase Khetew doit y tenir!...

--Il nous a dit que c'tait la premire fois qu'il le quittait, mais un
ordre du gnral Savof, commandant la premire brigade de cavalerie, le
demandait tout de suite  Baba-Eski.

--Messieurs, merci de tous ces excellents renseignements, fit Rouletabille,
 en saluant, je vous demande la permission d'aller souper.

--Bon apptit, monsieur.

Il rentra dans la cour; l, il constata, avec une grande satisfaction, que
la chambre, sur le seuil de laquelle les soldats jouaient aux osselets, et
par consquent dans laquelle se trouvait le prisonnier, tait adjacente 
celle qui avait t abandonne aux reporters.

Au moment o il allait pousser la porte de celle-ci, il entendit
distinctement ces mots, prononcs par la voix mtallique de Vladimir: 36,
rouge, pair et passe!

--Tiens, tiens, fit-il, on se croirait, ma parole,  Monte-Carlo.

Et il pntra dans la pice.

L, il trouva le souper prt, qui l'attendait: une grande cuelle de soupe
fumante, dont l'odeur caressait, ds l'abord, agrablement les narines, et,
 deux pas de l, prs de la table, La Candeur et Vladimir qui,  son
arrive, s'taient relevs assez brusquement.

--Eh bien, on soupe? leur demanda Rouletabille. Je commence  avoir faim,
moi aussi. Mais qu'est-ce que vous faites-l?

La Candeur venait de retourner rapidement une grande carte sur la table,
et Vladimir regardait l'heure  sa montre.

--Encore cette vieille plaisanterie! [Voir les incidents du _Chteau
Noir_.] fit en riant Rouletabille qui, dcidment, paraissait ce soir de
la meilleure humeur du monde, encore cette carte! encore cette montre!...
Ah a, mais c'est toujours la carte de l'Istrandja-Dagh! Vous n'allez pas
prtendre tout de mme que vous tudiez le plan des oprations sur une
carte de l'Istrandja-Dagh quand nous nous trouvons  quelques kilomtres
de Tchorlou!...

--Rouletabille, mit La Candeur qui paraissait le plus embarrass, nous
nous rendions compte du chemin parcouru...

--Voyez-vous cela!...

Et Rouletabille, d'un tournemain, souleva la carte et la mit sens dessus
dessous... Mais en mme temps il dcouvrait sur la table tout un monceau
de pices d'or et d'argent. Il en fut comme bloui, cependant que les deux
compres, consterns, ne savaient quelle contenance tenir.

--Eh bien, mes petits pres!... fit Rouletabille.

Et il examina l'envers de la carte qui tait divis en une quantit de
petits cadres portant chacun un numro, depuis le numro 0 jusqu'au numro
36...

--Alors quoi? Vous jouez  la roulette?

--Faut bien! puisque tu nous confisques toujours nos jeux de cartes,
soupira La Candeur.

--Passez-moi la montre, Vladimir!

Vladimir, qui avait remis prcipitamment la montre dans sa poche, dut l'en
retirer... et Rouletabille constata alors que cette montre, au lieu de
marquer l'heure, avait une aiguille qui tournait sur un cadran marqu de
36 numros et du 0 et qui s'arrtait sur l'un de ceux-ci suivant que l'on
appuyait plus ou moins longtemps sur le systme de dclenchement.

Cette aiguille se mouvait si follement vite qu'il tait impossible de
savoir  l'avance sur quel numro elle allait s'arrter.

--Je comprends maintenant votre amour excessif de la gographie, dit
Rouletabille, amour qui m'intriguait tant  la Karakoul et aussi le
besoin maladif que vous aviez de toujours savoir l'heure!... Il y a
longtemps que vous avez cette montre-l? demanda-t-il en la mettant dans
sa poche.

--Monsieur, c'est une montre, rpondit Vladimir,  laquelle je tiens
beaucoup, car elle m'a t donne il y a quelques annes par une personne
qui m'est chre.

--Par la princesse?

--Justement, par la princesse... a a t son premier cadeau... Je partais
pour Tomsk, o j'allais attendre avec quelques confrres de la presse
moscovite les automobiles qui avaient entrepris le voyage de Pkin  Paris;
cette bonne princesse redouta que je m'ennuyasse pendant le voyage et me
fit cadeau de cette montre-roulette pour m'amuser en route. Je dois dire,
du reste, que cette montre m'a toujours port bonheur. Et c'tait toujours
quand j'avais justement besoin d'argent. Ainsi lors de ce voyage, en
revenant en auto de Tomsk  Paris, elle m'a procur l'une des premires
grandes joies de ma vie. Chaque fois qu'un pneu crevait, j'invitais mes
compagnons  me suivre sur le talus de la route pendant que le chauffeur
rparait le dommage, et l, sur le dos d'une carte divise au crayon en
petites cases, comme nous avons fait  celle-ci, et ma montre-roulette en
main, on organisait une petite partie. Il y avait des pneus qui me
rapportaient cent francs, d'autres deux cents, d'autres qui me mettaient
presque  sec, car il fallait bien perdre, quelquefois. Mais finalement,
arriv  Paris, de pneu en pneu, j'tais arriv  gagner de quoi m'acheter
une automobile.

--Mes compliments.

--Vous comprendrez, monsieur, que cette montre,  laquelle se rattachent
d'aussi prcieux souvenirs...

--Oui, vous y tenez beaucoup... Et cet argent? tout cet argent? Il y a au
moins mille francs l, dit Rouletabille en faisant glisser toutes les
pices dans ses poches... D'o vient-il?... Je croyais, moi, que vous
n'aviez plus le sou.

--Monsieur, dit Vladimir, qui plit devant le geste rafleur de
Rouletabille, c'est les mille francs de M. Priski.

--Mais vous m'avez dit que vous les lui aviez refuss!

--Pardon, interrompit La Candeur, c'est moi qui t'ai dit cela... Mais
Vladimir, lui, les a accepts.

--Je les ai accepts, corrigea immdiatement Vladimir, mais j'ai refus
ensuite de faire la commission.

--Oui, vous tes un honnte garon. Je m'en suis dj aperu plusieurs
fois, rpliqua Rouletabille... Eh bien, mes enfants, maintenant soupons!

--Monsieur, dit Vladimir, qui tait soudain tomb  la plus morne
tristesse, monsieur, si je tiens  ma montre, je tiens aussi beaucoup 
cet argent que je n'avais pas encore perdu.

--Avant de le perdre, dit Rouletabille en lui servant sa soupe, il
faudrait l'avoir gagn. Cet argent n'est pas plus  vous qu' moi. Il est
 M. Priski, puisque vous avez refus de faire sa commission.

--C'est tout  l'honneur de Vladimir, apprcia La Candeur. Tu ne vas pas
rendre cet argent  M. Priski, peut-tre?

--Non, non, rassure-toi... J'ai son emploi tout trouv.

--Qu'est-ce que tu vas en faire?

--Je vais vous dire cela tout  l'heure, au dessert.

Le souper fut assez triste, bien que Rouletabille se montrt de belle
humeur, mais il n'arrivait point  drider les deux partenaires.

--coutez! finit par dire Rouletabille, je vais vous rendre cet argent!

--Ah! ah! clatrent les deux autres.

--Seulement, vous allez faire exactement ce que je vais vous dire...

--Compte sur nous...

--Cet argent, vous allez le jouer...

--Vive Rouletabille!...

--Et le perdre...

--Oh! oh!... est-ce absolument ncessaire de le perdre? firent-ils en se
renfrognant.

--Absolument ncessaire...

--Et contre qui allons-nous le perdre?

--Tout  l'heure, vous allez dbarrasser la table et la pousser sur le
seuil de la porte, expliqua Rouletabille. Sur cette table vous installerez
votre roulette en exprimant, tout haut, que l'on touffe dans cette
chambre et que vous sentez le besoin de prendre l'air... sur quoi vous
vous mettrez  jouer d'abord entre vous... Jetez tout votre or, tout votre
argent sur la table!... Il y a prs de l des soldats qui jouent aux
osselets, ils viendront vous voir jouer  la roulette; aussitt ils se
mleront au jeu; vous les laisserez gagner!

--Tout notre argent?

--Tout votre argent! si vous leur gagniez le leur ils ne vous laisseraient
pas partir, tandis que lorsqu'ils vous auront vids, ils ne s'occuperont
plus de vous, se disputeront ensemble votre mise, et nous, nous nous
carapaterons!

--Compris! dit La Candeur, qui ne tenait pas outre mesure  cet argent
qu'il n'avait pas encore gagn  Vladimir.

--Oui, compris... mais c'est cher! observa mlancoliquement Vladimir.

--a n'est pas trop cher si l'on songe  ce que nous ferons pendant qu'ils
joueront, dit Rouletabille, car il ne s'agit pas seulement de nous sauver,
mais encore de dlivrer un pauvre prisonnier qui se trouve dans la chambre
 ct.

--Ah! ah! fit La Candeur.

--Oh! alors si c'est une question d'humanit! exprima philosophiquement
Vladimir.

--Et qui est-ce donc que ce prisonnier-l? demanda La Candeur.

--Ce prisonnier-l, c'est tout simplement Gaulow, messieurs!...

--Gaulow! s'crirent-ils, l'abominable Gaulow!...

--Lui-mme!...

--Le prisonnier d'Athanase! s'exclama Vladimir!

--Le mari d'Ivana! gronda La Candeur.

--Le bourreau du gnral Vilitchkov! surenchrit Vladimir.

--Et c'est ce misrable, continua La Candeur, ce bandit qui a failli te
prendre celle que tu aimes, aprs avoir assassin le pre et la mre et
vendu la petite soeur de ton Ivana, c'est cet homme que tu veux sauver!...

--En sacrifiant mes mille francs! gmit Vladimir.

--Il est beau, ton pauvre prisonnier conclut La Candeur.

Et puis il y eut un silence et puis Rouletabille dit en se levant:

--C'est bien, je vais le dlivrer tout seul.

Et il fit mine de partir, aprs avoir ramass un couteau sur la table.

--Allons! Allons! s'exclama La Candeur en lui barrant le chemin, ne fais
pas ta mauvaise tte... Tu sais bien que l'on fera tout ce que tu voudras!

--Peuh! marmotta Vladimir, il est bon, lui!... On voit bien que ce n'est
pas avec son argent!

--Qu'est-ce que vous dites, Vladimir?

--Je dis, Rouletabille, que c'est dur d'abandonner mille beaux levas  des
gens qui ne sauront point en jouir, mais qu'il ne faut point hsiter  le
faire du moment que vous le demandez, car vous devez avoir quelques bonnes
raisons pour cela...

--Certes! acquiesa le reporter, il s'agit tout bonnement du bonheur de ma
vie.

--Du moment qu'il faut dlivrer le mari pour que tu sois heureux en mnage,
dlivrons-le! fit La Candeur, mais du diable si j'y comprends quelque
chose!

--Tu comprendras plus tard, La Candeur, prends ce couteau et suis-moi.

Ils sortirent tous deux et s'en furent sur les derrires de la maison.

L, Rouletabille montra la petite fentre  La Candeur et lui dit  son
tour:

--Regarde!

Quand La Candeur eut fini de regarder, il lui dit:

--Qu'est-ce que tu as vu?...

--Bien qu'il ne fasse pas bien clair dans cette choppe, rpondit l'autre,
j'ai vu,  la lueur des feux de la cour, le sieur Gaulow  ne s'y point
mprendre.

--Il est toujours adoss  la muraille?

--Oui, tout prs de la petite fentre; en allongeant le bras  travers les
barreaux, je pourrais lui planter ce couteau dans le coeur et il n'en
serait plus jamais question.

--Garde-t'en bien, malheureux! fit Rouletabille, trs mu... Jure-moi que
tu ne toucheras pas  un cheveu de sa tte!

--Il est donc ton ami, maintenant, le brigand?

--Jure-moi cela?

--Eh! c'est entendu, que faut-il faire?

--Tu vas voir comme c'est simple! Tu commences  jouer avec Vladimir, les
autres viennent et jouent... Moi, je m'en mle. Alors, tu pars et tu viens
ici. Pendant que nous faisons le boniment de l'autre ct, tu profites de
l'inattention des gardiens pour attirer le regard du prisonnier; tu lui
montreras le couteau et tu lui diras ou feras comprendre que tu dsires
couper ses liens, d'abord il sera tonn et puis se prtera  l'opration
en levant les bras; une fois les bras dlivrs il coupera lui-mme les
liens des jambes et il s'enfuira par la petite fentre.

--Il y a les barreaux! dit La Candeur.

--S'il n'y avait pas les barreaux, je n'aurais pas besoin de toi!... Tu es
homme  me les desceller d'un coup!

La Candeur prit un barreau dans son norme poing et commena de le tordre
en le tirant  lui.

--Je sens qu'il vient, dit-il.

--Eh bien, je te laisse!... Il faut que tout soit prt dans un quart
d'heure. A ce moment, je crierai de toutes mes forces, et tu m'entendras
parfaitement d'ici: _Trente-six, rouge, pair et passe!_ Cela signifiera
que les gardiens sont trs occups  jouer ou  regarder jouer et que vous
pourrez y aller en toute confiance. Tu finis de faire sauter le barreau,
tu aides l'homme  sortir de l et tu le conduis sous l'arbre o
l'attendra un cheval que je vais faire seller immdiatement par Tondor.
Nous en avons un de trop; tu vois comme a tombe!...

--Et aprs?

--Eh bien, aprs, quand l'homme sera parti  fond de train, tu viendras
nous rejoindre tranquillement dans la cour, tu te mettras  la partie et
le reste me regarde... C'est entendu?...

--C'est entendu!... Mais que diable...

--_Trente-six, rouge, pair et passe!_ Rappelle-toi.

--Oui! oui!...

Rouletabille l-dessus s'en fut parler  Tondor, qui se mit aussitt non
seulement  seller le cheval de M. Priski, mais encore les autres, puis le
reporter revint auprs de La Candeur, lequel, en silence, et par un effort
soutenu, avait  peu prs descell les barreaux, sans que personne, 
l'intrieur de la bicoque, pas mme le prisonnier, s'en ft aperu.

Rouletabille, aprs avoir flicit La Candeur, rentra avec lui dans la
cour.

Vladimir avait dj sorti la table, tal sa carte, pris sa
montre-roulette, quand Rouletabille et La Candeur apparurent.

Du plus loin qu'il les aperut, il leur proposa une partie. Rouletabille
se rcria joyeusement et aussitt jeta tout l'argent sur la table en
proclamant qu'il allait tenir la banque.

Les soldats aussitt accoururent et les deux gardiens qui s'taient tenus
jusqu'alors  l'intrieur du rduit se montrrent sur le seuil. Le jeu
commena. Au bout de cinq minutes, les sous-officiers, voyant que la
banque perdait toujours et qu'il suffisait  Vladimir de mettre une pice
sur un numro pour qu'il ft couvert d'or par Rouletabille, qui annonait
les numros qu'il voulait, risqurent quelques levas et gagnrent. Comme
il tait entendu, La Candeur alors s'esquiva. L'officier survint, qui fut
heureux  son tour. On se bousculait autour de la table; les deux gardiens
taient maintenant tout  fait sortis du rduit. Ils taient monts sur
une pierre et ne prtaient d'attention qu'au jeu.

Un quart d'heure se passa ainsi, puis Rouletabille s'cria tout  coup:

--_Trente-six, rouge, pair et passe!_...

Il y eut des cris, des exclamations, tout un tumulte, car Vladimir, sur un
coup d'oeil de Rouletabille, avait charg le trente-six. La banque avait
saut! L'officier et les sous-officiers applaudirent. Vladimir et les
soldats firent chorus.

Rouletabille alors ordonna  Vladimir de prendre  son tour la banque, ce
qu'il fit sans dissimuler du reste son peu d'enthousiasme. Rouletabille
avait gard en main la roulette et annonait lui-mme les numros, de
telle sorte que maintenant tout l'or de Vladimir s'en allait dans la poche
de l'officier et du sous-officier, avec applaudissements ritrs des
soldats que la proclamation de chaque numro, rpt en bulgare par
l'officier, mettait en joie.

Sur ces entrefaites, La Candeur reparut. Il fit un coup de tte et
Rouletabille comprit que tout tait termin. Le reporter poussa un soupir
et trembla de joie. Sur un dernier coup, il fit tout perdre  Vladimir,
qui rgla le jeu d'une faon assez maussade.

--Dcidment, a n'est pas une bonne affaire que de tenir la banque!
exprima gaiement l'officier.

--Euh! a dpend, dit La Candeur, en hochant la tte. Il suffit
quelquefois d'un coup pour que la banque rafle tout ce qui est sur la
table.

--Eh bien, tenez donc la banque  votre tour!

Mais  ce moment, on vit accourir Tondor, qui poussait des cris furieux:

--Monsieur, monsieur, on nous a vol un cheval!

--On nous a vol un cheval! rpta Rouletabille, en manifestant aussitt
la plus mchante humeur. Ce n'est pas assez que l'on nous gagne tout notre
argent, il faut encore que l'on nous vole un cheval!

--Il faut voir cela, dit l'officier.

--Comment, s'il faut voir cela! Je crois bien qu'il faut voir cela!
s'cria Vladimir. Nous avons des chevaux qui nous ont cot cher!

Et tous se mirent  courir derrire Tondor qui sortait de la cour, en
donnant des explications. Il arriva ainsi sous son arbre et narra, avec
force gestes destins  traduire son indignation, que l'on avait abus de
son sommeil pour voler un des cinq chevaux dont il avait la garde.

--Enfin, messieurs, ce garon  raison, dit Rouletabille, vous nous avez
vus arriver avec cinq chevaux, et maintenant il n'y en a plus que quatre.
Je me plaindrai au gnral-major...

--Monsieur, dit l'officier, calmez-vous. Je vais faire procder  une
enqute et je vous jure que nous le retrouverons, votre cheval!

Sur ces entrefaites, on entendit les cris des gardiens  la petite fentre.

--Le prisonnier! le prisonnier! criaient-ils en bulgare.

L'officier se prcipita:

--Quoi? le prisonnier?

Les autres montrrent les barreaux descells et expliqurent comme ils
purent que, profitant de ce qu'ils avaient le dos tourn, le prisonnier
s'tait enfui... Aussitt l'officier courut  Rouletabille.

--Monsieur, savez-vous qui a pris votre cheval? C'est le prisonnier
d'Athanase Khetew qui vient de s'chapper et qui a saut sur la premire
bte qu'il a rencontre...

--Le misrable! s'cria Rouletabille. Et dans quelle direction est-il
parti?...

--Oh! sans nul doute, dans celle de Constantinople. Vous comprendrez qu'il
en a assez des Bulgares! Mais moi, que vais-je dire  Athanase Khetew
quand il va revenir tout  l'heure?... D'autant plus qu'il m'est dfendu
par ma consigne de bouger d'ici... Le prisonnier peut courir!

--Monsieur, s'cria Rouletabille, ne vous lamentez pas. Nous rattraperons
notre cheval et nous vous ramnerons votre prisonnier. En selle! messieurs,
en selle!...

XVI

CHEVAUCHE DANS LA NUIT

Il sauta lui-mme sur sa bte et partit  fond de train, suivi de Vladimir
et de Tondor.

Quand il s'aperut qu'il n'tait point suivi de La Candeur ils avaient
dj fait deux kilomtres! poursuivant Gaulow avec une rapidit folle, si
bien que Vladimir n'avait pu s'empcher de crier:

--Mais est-ce que nous voulons vraiment l'atteindre?

--Si je veux l'atteindre? s'exclama Rouletabille! Je crois bien que je
veux l'atteindre!... Seulement, nous allons attendre La Candeur cinq
minutes! qu'est-ce qu'il peut bien faire cet animal-l!

On stoppa, mais Rouletabille semblait cuire  petit feu sur sa selle, tant
il se remuait et montrait d'impatience.

Enfin, on entendit un galop, et au-dessus de la plaine magnifiquement
claire par une de ces prodigieuses nuits d'Orient que chantent les
potes, se dessina l'importante silhouette d'un cavalier qui, sur son
passage, faisait trembler la terre.

C'tait La Candeur qui manifesta une joie bruyante en retrouvant ses amis
et qui voulut expliquer la cause de son retard, mais Rouletabille ne lui
en laissa pas le temps.

--En route! En route!

Et il repartit comme le vent.

--Ah a! mais qu'est-ce que nous avons  courir comme a? demanda La
Candeur  Vladimir.

--Il parat qu'il veut rattraper Gaulow.

--Hein? tu es maboule?

--C'est lui qui l'est!... Il a tout fait pour le faire sauver et
maintenant qu'il est parti, il veut le reprendre!...

--Mais pourquoi faire?

--Est-ce que je sais, moi, va le lui demander!...

Justement Rouletabille venait de s'arrter brusquement  l'angle de deux
routes.

Laquelle fallait-il prendre? Certes! Gaulow avait d laisser des traces de
son passage, traces que Rouletabille, mme  cette heure de nuit, aurait
trs bien t capable de dmler, mais il fallait descendre de cheval,
s'astreindre  une tude srieuse du terrain, bref, perdre un temps
prcieux, et, pendant ce temps, l'autre filait, augmentait son avance.
Rouletabille appela La Candeur:

--Tu nous as dj fait perdre du temps; tche en ce qui te concerne, de le
rattraper. Tu vas prendre la route de gauche avec Tondor, moi celle de
droite avec Vladimir.

--O nous retrouverons-nous?

--Devant Tchorlou, par o nous sommes obligs de passer. Rendez-vous prs
de la ligne du chemin de fer... Tche d'viter le gros des forces turques
qui est au Nord du ct de Sara, m'a dit l'un des officiers... Du reste,
toute cette partie sud m'a l'air bien dbarrasse.

--Alors, c'est vrai que nous courons aprs Gaulow? fit La Candeur.

--Tu penses!... Il faut le rattraper cote que cote!...

--Et si je le rattrape; qu'est-ce que je fais?

--Eh bien, tu le tues! Ah! sans piti, hein?... Je te jure que si, de mon
ct, je le rencontre, je ne le rate pas!... Il est sans armes... il ne
pourra mme pas se dfendre... Et surtout pas de sotte pudeur!... pas de
gnrosit!... Tue-le comme un assassin qu'il est... crase-le comme une
bte venimeuse qui, vivante, sera toujours  craindre...

--Mais enfin, je rve, s'cria La Candeur, ou tu dmnages! Hier tu
renaissais  la vie en apprenant que Gaulow n'tait pas mort. Tu me
dclarais que tu ne pouvais pouser Ivana que son mari vivant. Tout 
l'heure tu me faisais jurer de ne point toucher  un cheveu de sa tte, et
maintenant tu veux que je le tue!...

--Oui, si tu m'aimes, fais cela pour moi...

Compltement ahuri, La Candeur continuait:

--Tu cours aprs lui et tu lui prtes un cheval pour se sauver!...

Mais Rouletabille ne l'coutait plus. Il avait fait signe  Vladimir et
dj ils filaient  toute allure sur l'une des routes qui vont
d'Hajarboli  Tchorlou...

Devant Tchorlou, ils durent s'arrter; ils n'avaient pas vu Gaulow; ils
taient arrivs prs de la ligne du chemin de fer abandonne sur un point
qui tait l'aboutissement de trois routes et ils allaient se heurter aux
avant-postes turcs dont ils entendaient le Qui vive! dans la nuit qui
commenait  se peupler de mille ombres... Du ct de Sara, un projecteur
fouillait les tnbres... C'tait l, entre Bunarhissar, Lle-Bourgas,
Sara et Tchorlou, dans ce vaste quadrilatre silencieux, que se prparait
le choc formidable o, dans une bataille de quatre jours, allait se
dcider le sort de la Turquie d'Europe...

Rouletabille et Vladimir taient descendus de cheval et s'taient
dissimuls derrire une haie d'o ils pouvaient surveiller la route.

--Si La Candeur ne l'a pas rencontr, disait Rouletabille, Gaulow s'est
sauv une fois de plus!... Tout de mme il peut se vanter d'avoir de la
chance!

--Sur! exprima Vladimir, il doit tre aussi pat que moi de se voir
dlivrer par nous.

--coutez, Vladimir, il y a des choses que je ne puis vous expliquer, mais
au moins il faut que vous compreniez une chose, c'est qu'il est absolument
ncessaire que vous gardiez le silence sur la faon dont Gaulow s'est
enfui. Je puis compter sur vous, n'est-ce pas?

--Oh! absolument, d'abord a n'est pas un vnement dont je prendrais
plaisir  me vanter ni dont je puisse garder un trs agrable souvenir,
ajouta Vladimir, qui pensait toujours  ses mille francs.

Rouletabille fit celui qui n'avait pas entendu ou compris, et dit:

--Je voudrais bien que La Candeur arrive; on profiterait du reste de la
nuit pour gagner vers le Sud et viter toute la soldatesque. On arriverait
demain  Constantinople, en remontant par Tchataldja.

--Qu'allons-nous faire  Constantinople?

--Chercher mon courrier, rpondit vaguement Rouletabille, et nous
reviendrons ensuite assister  la bataille.

--coutez, fit Vladimir, j'entends un galop!

--Deux galops! rectifia Rouletabille. Ce sont eux! Deux minutes plus tard,
en effet, La Candeur et Tondor arrivaient. Rouletabille et Vladimir
taient de nouveau en selle.

--Rien? demanda de loin Rouletabille.

--Si! nous l'avons vu!... rpondit La Candeur qui paraissait fort
essouffl.

--Eh bien?

--Eh bien, je te raconterai cela plus tard. Ce qui s'est pass est
pouvantable!...

--Tu ne l'as pas tu?

--Non!... Mais j'en ai tu un autre!...

--Qui?...

--Athanase Khetew!...

--Tu as tu Athanase! s'cria Rouletabille en sursautant sur sa selle.

--Eh bien, oui, j'ai tu Athanase! C'est affreux n'est-ce pas?...

--Mais comment as-tu fait une chose pareille?...

--coute, je te dirai a plus tard, fit La Candeur haletant. Tant que nous
ne serons pas avec les Turcs, je ne serai pas tranquille!... Tu comprends,
j'ai tu un officier bulgare, moi!... Filons!...

--Oui, filons!... rpta Rouletabille. Oh! a, par exemple, c'est
pouvantable!...

--C'est surtout extraordinaire! fit La Candeur.

Et ils repartirent, crevant leurs chevaux. Ils ne soufflrent un peu que
bien plus tard, quand ils aperurent au loin les hauteurs de Tchataldja.
Alors Rouletabille se retourna vers La Candeur.

--Maintenant, raconte-moi ce qui s'est pass!... Tu as rencontr Athanase
et tu l'as pris pour Gaulow!...

--Oh! non! non!... C'est bien plus extraordinaire que a!... et je
t'avouerai que pour peu que a continue, je vais devenir fou, moi aussi!...

--Mais va donc!...

--Nous filions sur la route, Tondor et moi... et nous tions en train de
nous dire que Gaulow ne manquerait point d'tre rencontr soit par toi,
soit par nous, parce que Tondor avait eu soin de lui donner le plus
mauvais cheval; quant tout  coup nous avons aperu sur la route, au
dbouch d'un ravin, Gaulow lui-mme!...

--Ah!...

--Nous gagnions sur lui!... Il se retournait  chaque instant et ce
n'tait plus qu'une affaire de quelques minutes... quand, derrire nous,
nous entendons un galop... Nous nous retournons  notre tour et la nuit
est si claire que nous reconnaissons Athanase... Athanase qui arrivait
comme la foudre... Il venait certainement d'Hajarboli o on lui avait
appris la fuite de son prisonnier et, comme nous, il courait aprs...

Je lui criai alors pour le rassurer:

--Nous le tenons! Nous le tenons!

Et je pique encore des deux... Mais Gaulow, par un suprme effort, avait
regagn un peu. Je me souvins alors que tu m'avais dit de le tuer comme un
chien ou comme une vipre plutt que le laisser chapper. Je sortis mon
revolver en criant  Athanase:

--Ayez pas peur!... Il ne nous chappera plus!

Et je me mis  tirer sur Gaulow.

Mais dans le mme instant Athanase arrivait et au lieu de se jeter sur
Gaulow, comme je m'y attendais, tombait sur moi  grands coups de sabre!
Heureusement que mon cheval fit un un cart, car j'tais, ma foi, bel et
bien coup en deux!... N'est-ce-pas, Tondor?

--Oh! j'ai cru que a y tait, fit Tondor.

--Et alors?

--Eh bien alors, a a t trs vite, tu sais... Je ne voulais pas tre
coup en deux, moi... d'autant plus que je trouvais a tout  fait
injuste... Voil un homme  qui je rends le service de courir aprs son
prisonnier et qui me fiche un coup de sabre... Moi, je lui ai rpondu avec
mon revolver, et il a t vident tout de suite que si j'avais rat Gaulow,
je n'avais pas rat Athanase. Ah! il a bascul tout de suite et s'est
tal sur la route; a a fait floc!...

--Floc! rpta Tondor.

--Sur quoi nous sommes descendus, Tondor et moi, car il ne pouvait plus
tre question de rattraper Gaulow, qui avait disparu  travers champs...
Et nous nous sommes penchs sur Athanase pour savoir ce qu'il en tait. Eh
bien, il tait mort!...

--Mort! rpta Tondor.

--Mon vieux, j'en suis encore tout bleu!

--Es-tu sr qu'il est mort?... demanda, pensif, Rouletabille.

--Si j'en suis sr! J'ai cout son coeur, il ne battait plus. Pour sr
qu'il est bien mort; mais c'est lui qui l'a voulu... Tu ne m'en veux pas
trop, dis?...

--coute, rpondit Rouletabille, tout ceci est pouvantable... Et j'aurais
prfr que tu eusses tu Gaulow...

--Mon vieux, j'ai fait ce que j'ai pu...

--Sans doute, reprit Rouletabille qui paraissait au fond beaucoup plus
soucieux que pein; mais il ne faudra pas t'en vanter...

--Mon Dieu, je me tairai si a peut te faire plaisir; mais en ce qui me
concerne, je n'aurais nulle honte  raconter que j'ai tu d'un coup de
revolver un monsieur qui voulait m'occire d'un coup de sabre... En voil
encore un drle d'Ostrogoth!...

Vladimir, qui n'avait encore rien dit, exprima son opinion:

--Cet homme n'a eu que ce qu'il mritait.

Aprs cette dernire parole, il ne fut plus question d'Athanase.

XVII

QUESTIONS FINANCIRES

Pendant que Rouletabille restait silencieux, Vladimir entreprit un grand
loge de Constantinople, qu'il connaissait  fond et dont il vanta
l'aspect enchanteur.

--Y a-t-il une bonne brasserie? demanda La Candeur.

--Oh! excellente!... A Constantinople, on trouve tout ce que l'on veut!...

--Je n'en demande pas tant, rpliqua La Candeur; si je pouvais avoir
seulement un bon bifteck aux pommes et un bon demi!...

--Encore faut-il avoir de quoi le payer! dit Rouletabille, qui se
rappelait soudain, au moment d'entrer dans la ville, qu'ils n'avaient plus
le sou.

--Ah! a n'est pas l'argent qui manque! exprima La Candeur d'un air assez
dgag.

--Tout de mme, fit Rouletabille, en attendant que le journal nous en
envoie, je ne sais pas comment nous allons faire, car il nous en faut tout
de suite, pour les dpches!...

--T'occupe pas de a! reprit La Candeur. J'ai deux mille francs.

--Tu as deux mille francs?...

--Je comprends... s'cria joyeusement Vladimir. Tu les auras trouvs dans
les poches d'Athanase.

--Oh! fit Rouletabille en arrtant son cheval, a n'est pas possible!...

--Ce jeune Slave me dgote! fit La Candeur en se dtournant de Vladimir.

--Mais enfin qu'est-ce que c'est que ces deux mille francs-l? demanda
Rouletabille.

--Eh bien, ce sont les deux mille francs de M. Priski.

--Les deux mille francs de M. Priski! Qu'est-ce que tu me racontes encore
l?

--L'exacte vrit... Tu sais bien que M. Priski a,  Kirk-Kiliss, donn
mille francs  Vladimir, auxquels je n'avais pas voulu toucher?...

--Oui, mais ces mille francs, Vladimir les a perdus  Hajarboli!

--Attends. Tu te rappelles aussi qu' Stara-Zagora, M. Priski a voulu me
donner les autres mille francs qu'il nous devait encore?...

--Parfaitement, mais tu les lui as honntement refuss.

--Certes!... Et M. Priski n'a du reste pas insist, mais quand je le revis
le lendemain, je lui dis:

--Monsieur Priski, je vous ai refus les mille francs parce qu'il a
toujours t entendu que je ne les toucherais pas, moi!... Mais Vladimir y
compte bien, lui! Glissez-les donc dans une enveloppe et je remettrai ces
mille francs, moi-mme,  Vladimir.

M. Priski, qui est un honnte homme et qui ne voulait pas manquer  sa
parole  la veille d'entrer au couvent, m'a rpondu:

--Chose promise, chose due: les voil!

Je mis l'enveloppe dans ma poche, me disant qu' la premire occasion, je
donnerais cet argent  Vladimir; mais de cela je ne me pressai point,
sachant que Vladimir avait dj mille francs et le connaissant fort
dpensier! Or, ce soir, comme Vladimir avait perdu mille francs au jeu
avec tous ces Bulgares et qu'il paraissait tout dsol, je sortis
l'enveloppe de ma poche pour la lui tendre. Seulement, dans ce moment,
Tondor arriva et survint le tumulte que tu sais!... Vladimir le suivit
hors de la cour... Les trois quarts des joueurs se dispersrent alors que
l'officier venait de me crier: Prenez donc la banque, vous!... Ce dfi
arrivait dans une minute o je me faisais de tristes rflexions sur la
ncessit de laisser aux Bulgares un argent qui aurait t si bien dans
notre poche. Je ne rsistai point au dsir de regagner le tout: et c'est
ce qui arriva... L'officier revint, aprs votre dpart, et la partie
reprit. Et, avec les mille francs de Vladimir, j'ai regagn les mille
francs que nous avions perdus!

--Hourra! s'cria Vladimir.

--C'est alors ce qui explique ton retard, La Candeur, dit Rouletabille,
qui tait lui-mme enchant.

--Justement!...

--Tu n'as pas t long  regagner cet argent!...

--Les Bulgares s'taient emballs sur les carrs du 22!... Or, avec cette
montre, je sais trs bien comment il faut faire pour ne point faire sortir
les carrs du 22...

--Les deux cocottes! dit Vladimir.

--C'est la premire fois que ces dames me portent bonheur, rpondit La
Candeur.

XVIII

A CONSTANTINOPLE

Ce soir-l,  l'heure du th, on ne parlait que de la terrible dfaite des
Turcs  Lle-Bourgas, dans les salons de l'ambassade de France, o, avec
leur bonne grce coutumire, l'ambassadrice et l'ambassadeur accueillaient
quelques reprsentants de la presse franaise. Runion intime o l'on se
communiquait les dernires nouvelles de la journe.

Dans un coin, on prtait une extrme attention  Rouletabille, qui tait
arriv  Constantinople sans que personne l'y attendt, quelques jours
auparavant, et qui avait trouv le moyen d'en ressortir pour assister au
gigantesque duel. Il en tait revenu au milieu d'une dbcle sans nom. Il
racontait comment, pendant les quatre journes de bataille, Abdullah pacha,
qui commandait en chef l'arme turque, tait rest enferm dans une
petite maison de Sakiskeu, o il avait tabli son quartier gnral. C'est
l qu'au hasard d'une randonne, Rouletabille l'avait trouv. Le gnral
mourait littralement de faim et ses officiers d'ordonnance taient en
train de gratter de leurs ongles la terre d'un maigre jardin, afin d'en
extraire des racines de mas qu'on faisait dlayer et bouillir dans un peu
de farine. C'est tout ce qu'avait  manger le commandant en chef d'une
arme de 175.000 hommes!

Rouletabille avait donn  Abdullah pacha quelques botes de conserves
qu'il avait emportes avec lui, et pendant trois jours, c'est lui, le
reporter, qui avait nourri le gnral en chef.

--Oui, mais vous tiez au premier poste pour apprendre les nouvelles! lui
fit remarquer le premier secrtaire.

--Ne croyez pas cela, rpondit Rouletabille. Ce pauvre gnral tait
toujours le dernier  apprendre quelque chose... Il n'avait ni tlgraphe,
ni tlphone de campagne, ni aroplane, ni rien... Les routes taient si
mauvaises qu'il ne pouvait mme pas avoir d'estafettes. C'est moi qui, au
prix de mille difficults, lui ai appris la droute de ses troupes autour
de Turkbey!

--Enfin nous assistons  la ruine de la Turquie, dit un confrre.

--Oh! la ruine? C'est bientt dit!... Si on voulait dfendre Tchataldja...
fit Rouletabille.

--Dans tous les cas, nous allons assister  une rvolution, repartit le
journaliste.

--Le bruit court qu'Abdul-Hamid a des chances de remonter sur le trne,
avana un autre.

L'ambassadeur s'approcha de Rouletabille et lui dit:

--Mes compliments. Je viens de recevoir un tlgramme o il est question
de vos intressantes correspondances.

Rouletabille rougit de plaisir.

--Mais comment les expdiez-vous? s'il n'est pas indiscret de vous poser
une pareille question, demanda un correspondant.

--Nullement. J'ai  mon service un Transylvain, un nomm Tondor, garon
fort dbrouillard, qui me les porte en Roumanie... J'vite ainsi bien des
retards et bien des ennuis.

A ce moment, La Candeur entra, se prit le pied dans un tapis et faillit
tomber en voulant baiser galamment la main de l'ambassadrice, ainsi qu'il
avait vu faire  Rouletabille; il se raccrocha heureusement  celle de
l'ambassadeur, puis s'approcha, tout rouge de sa maladresse, de son
reporter en chef et lui tendit un pli.

--Tondor est revenu?

--Oui!...

--Vous permettez, messieurs? Des nouvelles de Paris.

C'tait une lettre de son directeur.

Rouletabille lut avec une joie qu'il dissimula les compliments dont elle
tait pleine. _L'poque_ avait triomph avec cette histoire de Marko Le
Valaque... et tous les lecteurs de _la Nouvelle Presse_ qui s'taient
intresss aux premiers articles de cet trange correspondant taient
alls chercher la suite dans la feuille rivale, sous la signature de
Rouletabille. Enfin on avait connu la vrit sur la prise de Kirk-Kiliss,
et le directeur de _l'poque_ crivait au reporter: Continuez, mon ami,
et ne bluffez jamais! Il faut laisser cela aux journalistes d'occasion et
 Marko Le Valaque!

--Eh bien, qu'est-ce qu'on dit  Paris? demanda le drogman.

--On dit que les Bulgares seront ici avant huit jours et qu'ils
clbreront dimanche prochain la messe  Sainte-Sophie.

--Voil l'ouvrage des Jeunes-Turcs! fit quelqu'un.

--Et des Allemands! ajouta un autre.

--Messieurs, vous savez que l'on attend incessamment Abdul-Hamid!... dit
un lieutenant de vaisseau en se rapprochant. Nous avons reu  bord du
_Lon-Gambetta_ un tlgramme sans fil nous apprenant que l'ex-sultan et
son harem avaient t embarqus  Salonique sur le stationnaire allemand
_Lorele_... et le _Lorele_ a mis le cap aussitt sur les Dardanelles.

Rouletabille prit  part La Candeur:

--Vladimir est  son poste?

--Je viens de le voir... Rien de nouveau...

Un journaliste dit:

--Le gouvernement s'y est pris juste  temps.

Vous savez que pour rien au monde il ne voulait revoir Abdul-Hamid dans le
Bosphore... mais on lui a dnonc une conspiration qui tait prs
d'clater  Salonique... C'est alors seulement qu'il a donn des
ordres...

--On a arrt les conjurs? demanda un secrtaire.

--Encore une petite sance de pendaison pour nous distraire... fit un
jeune attach encore imberbe.

--L'horreur! exprima l'ambassadrice.

La Candeur, trs ple, regardait Rouletabille qui, rose et enjou, ne
semblait nullement gn par le remords...

Mais l'officier de marine dit:

--Rassurez-vous, madame, les gibets chmeront pour cette fois... Le
gouvernement a trouv, en effet, les preuves de la conspiration chez les
conspirateurs, mais les conspirateurs eux-mmes taient partis!...

--Vous en tes sr?

--Absolument, je sais qu'ils ont pu gagner par mer Trbizonde, d'o ils
ont repris un bateau pour Odessa. Par un hasard miraculeux, en mme temps
qu'on les dnonait, ils taient avertis, eux, qu'ils taient dnoncs!

La Candeur respira bruyamment. Rouletabille souriait.

--Je suis sr, fit le drogman, qu'Abdul-Hamid ne doit gure tenir 
remonter en ce moment sur le trne, s'il sait ce qui se passe.

--Oui, mais il ne le sait pas!

--Eh bien, il en ferait une tte, si, redevenu sultan, on lui apprenait
qu'il va peut-tre perdre Constantinople et Yildiz-Kiosk...

--Et la chambre du trsor, ajouta en riant le drogman.

--Ah! oui, la fameuse chambre du trsor, reprirent en choeur tous ceux qui
taient l.

--Enfin a-t-elle vritablement exist? demanda l'ambassadrice.

--Elle existe! rpondit le drogman... Pour cela, il n'y a pas de doute...
Et il n'y a pas que moi qui y croie!

--Qui donc encore?

--Eh bien, le gouvernement actuel, qui a fait tout son possible pour la
dcouvrir et qui n'y a point russi encore!...

--Pas possible!

--Enfin, vous savez si les Jeunes-Turcs, ds le lendemain de la rvolution,
ont fait tout bouleverser  Yildiz-Kiosk...

--Oui, et on n'a rien trouv!...

--On n'a rien trouv... on n'a rien trouv... Ce n'est pas fini... On a
tout de mme appris quelque chose, je le sais par Zekki bey, le secrtaire
de l'intrieur qui n'y croyait srement pas, lui,  la chambre du trsor!

--Et qu'est-ce qu'on a appris? demanda Rouletabille, que cette
conversation semblait intresser au plus haut point.

--On a appris, grce  l'espionnage auquel on s'est livr autour d'une
ancienne cadine d'Yildiz-Kiosk...

--Je parie qu'il s'agit de Canend hanoum, fit le jeune attach... Ah! on
lui en fait raconter  celle-l!... On lui fait dire tant de btises sur
l'ancienne cour du sultan dchu qu'elle ne veut plus sortir de chez elle
et qu'elle a dcid, parat-il, de fermer sa porte  toutes ses amies...

--Il s'agit en effet de Canend hanoum... On lui fait dire beaucoup de
choses parce que l'on n'ignore pas qu'elle est trs renseigne. Elle a eu
l'esprit de savoir vieillir et de rester jusqu'au bout dans les bonnes
grces d'Abdul-Hamid, qui se confiait volontiers  elle. Enfin je vous
raconte ce que l'on m'a dit. Canend hanoum est sre qu'il y a une chambre
du trsor!

--Est-ce qu'elle l'a vue?

--Non, elle ne l'a pas vue!

--Ah! bien, c'est toujours la mme chose...

--Mais elle aurait vu souvent le sultan qui s'y rendait... et pour s'y
rendre, il devait toujours passer par le couloir de Durdan et c'tait
encore par l qu'il repassait quand il en revenait...

--Et alors? demanda, curieuse, l'ambassadrice.

--Et alors on a cherch tout autour de ce couloir et l'on n'a rien
trouv... voil pourquoi Zekki bey est rest si sceptique.

--O aboutissait-il, ce couloir? demanda le premier secrtaire.

--A un kiosque ferm, amnag en jardin d'hiver et que l'on a mis sens
dessus dessous... on n'a rien trouv, mais on cherche encore...

--Moi, dit l'officier de marine, on m'a racont autre chose... un jour que
je glissais en caque sur les eaux du Bosphore, non loin des ruines de
Tchragan, mon attention fut attire par une sorte de ponton amen  ct
de la station des bateaux  vapeur... Sur ce ponton il y avait une cabane
d'o sortaient des scaphandriers... je demandai  quel travail ces hommes
se livraient et l'un des cadgis me dit que c'tait le gouvernement qui
faisait procder  une tude du terrain sous-marin pour l'dification
d'une chelle destine  servir de station modle pour le service des
bateaux  vapeur. Comme la chose se passait juste en face du jardin du
sultan et que l'on parlait beaucoup  ce moment de la fameuse chambre du
trsor, je dis en riant:

--Ils cherchent peut-tre la chambre du trsor au fond du Bosphore!...
J'avais lanc cela comme une boutade et je n'y attachais pas d'importance
quand Mohammed Mahmoud effendi avec qui je faisais, ce jour-l, ma
promenade fit: Eh! eh! et se mit  regarder attentivement ce qui se
passait sur le ponton. Il avait mme pri les cadgis de s'arrter, mais
aussitt un caque vint vers nous, dans lequel se trouvait un commissaire
qui nous pria de nous loigner. Alors Mohammed Mahmoud effendi me
dit:

--Tiens! tiens! voil qui est bizarre!... est-ce que Canend hanoum
aurait dit vrai?

--Qu'est-ce qu'elle a encore dit, Canend hanoum? lui demandai-je.

--Elle aurait dit que si l'on voulait trouver la chambre du trsor, il
fallait la chercher par le Bosphore, parce que le sultan ne lui avait
point cach qu'il ne craignait rien pour cette chambre, attendu qu'il
pourrait la noyer d'un seul coup; d'o Canend hanoum tirait cette
conclusion, qu'elle communiquait avec le Bosphore.

--En voil une histoire pour quatre scaphandriers! dit Rouletabille.

--Vous les avez compts? demanda en souriant l'officier.

Rouletabille rougit.

--Mon Dieu, oui!... Je les ai vus comme tout le monde... a m'amuse
toujours de regarder des scaphandriers descendre dans l'eau... je vous
avouerai mme que j'aurais bien donn quelques piastres pour tre  la
place de l'un d'eux...

--Ah! ah! vous aussi, vous voudriez dcouvrir la chambre du trsor?

--Moi! nullement!... mais je pense que ce doit tre une chose bien
curieuse que de fouler le sol sous-marin du Bosphore... Que de souvenirs
on doit y heurter  chaque pas!... Songez donc aux peuples innombrables
qui, depuis le commencement de l'histoire ont pass et repass ce dtroit
et ce qu'ils ont d y laisser tomber au passage!

--Oui, dclara d'un air entendu La Candeur, quelle bote aux ordures!

--Quelle tombe plutt... rectifia le drogman. a doit tre plein de
cadavres l-dedans!... mais ces scaphandriers ne doivent pas voir
grand'chose...

--C'est ce qui vous trompe... fit le lieutenant de vaisseau. Je les ai
assez vus pour vous dire qu'ils sont parfaitement quips et qu'ils
jouissent du dernier confort moderne, si j'ose m'exprimer ainsi. Avec cela
ils peuvent se mouvoir comme ils veulent sans tre retenus, comme jadis,
par ces fils et ces tuyaux de caoutchouc qui en faisaient des
prisonniers...

--Mais alors! capitaine, comment font-ils pour respirer? demanda le
premier secrtaire.

--Ils respirent grce  un rservoir en tle paisse dans lequel on a
emmagasin l'air sous une pression trs forte. Ce rservoir est fix sur
le dos par le moyen de bretelles. Dans ce rservoir, l'air maintenu par un
mcanisme  soufflet ne peut s'chapper qu' sa tension normale. Deux
tuyaux, l'un inspirateur, l'autre expirateur, partent du rservoir et
aboutissent  une sphre de cuivre garnie de grosses lentilles de verre
qui est visse sur le col du scaphandrier... Celui-ci porte en outre  sa
ceinture un petit appareil d'clairage lectrique qui est des plus simples
et des plus commodes et qui donne, dans l'eau, une lumire blanchtre trs
suffisante pour y voir  une quinzaine de mtres.

--Ah! ce doit tre merveilleux! exprima Rouletabille d'un air  la fois
enthousiaste et candide.

--Ce doit tre pouvantable! fit le jeune attach. Qu'est-ce qu'on doit
voir l-dessous, quand on songe  tous les malheureux et  toutes les
malheureuses que les sultans ont fait jeter au Bosphore, une pierre au
pied, au fond d'un sac de cuir!

--Voulez-vous bien vous taire!

--Bah! c'est de l'histoire... Maintenant, les sacs doivent tre pourris et
il ne reste plus que les corps, les squelettes qui doivent flotter entre
deux eaux, retenus par les pieds... quelle arme de spectres
sous-marins...Ma foi! non, je ne tenterais pas le voyage... a ne doit pas
tre assez gai!...

A ce moment, un nouveau personnage fit son entre. Tous s'exclamrent:

--Kermorec! Mais on vous croyait  Salonique!...

--J'en arrive, et comment!... Avec Abdul-Hamid!...

--Hein?...

--Ma foi je n'ai pas trouv d'autre moyen pour venir vous rejoindre que de
prendre passage sur le _Lorele_, le stationnaire allemand qui vous ramne
Abdul-Hamid!...

--Abdul-Hamid est  Constantinople! s'cria Rouletabille. Madame, monsieur
l'ambassadeur, excusez-moi: la ncessit du reportage... une dpche 
envoyer...

XIX

LE LORELEI

Une minute plus tard, il tait dans la rue avec La Candeur. Et tous deux
se mirent  courir du ct du grand pont, qu'ils traversrent. La Corne
d'Or passe, ils se glissrent  travers les rues de Stamboul, mais ils
taient arrts  chaque instant par des flots d'migrants. La circulation
devenait impossible. Il y avait des thories de chariots trans par des
boeufs, dans lesquels, au milieu de leurs coffres et de leurs hardes,
couchaient des femmes et des enfants. Tous ces malheureux, fuyant le flau,
avaient quitt leurs villages et s'taient rabattus sur Constantinople.
Ils couchaient en plein air, dans les rues, sur les places, au milieu des
mosques. Rouletabille et La Candeur arrivrent cependant  la pointe du
Sera, non loin de la ligne de chemin de fer, et l, pntrrent dans une
bicoque, au seuil de laquelle les attendait Tondor.

--Vladimir? demanda Rouletabille.

--Parti, rpondit Tondor... parti dans son caque aussitt que le
stationnaire allemand a t en vue... Il l'a suivi... Il vous donne
rendez-vous  l'chelle de Dolma-Bagtch...

--Bien! fit Rouletabille, visiblement satisfait; et aprs un coup d'oeil
sur la vie nocturne du Bosphore, o s'allumaient les feux rglementaires
du stationnaire, cependant que glissaient les lumires des caques allant
et venant de la cte d'Asie  celle d'Europe, il dit  La Candeur et 
Tondor de le suivre et tous trois reprirent le chemin de Galata.

Rouletabille tait tout pensif, il ne prtait aucune attention  ce qui se
passait autour de lui. En remontant la rue de Pra, il ne s'offusqua mme
point du flonflon des orchestres, de la gaiet des terrasses de cafs, des
lumires aux portes des thtres et des beuglants, des boutiques
illumines et de tout le mouvement indiffrent et joyeux des habitants de
cette ville cosmopolite, capitale d'un empire qui venait cependant d'tre
frapp au coeur. Il ne pensait qu' une chose, ne se rptait qu'une
chose: Est-ce qu'Ivana serait dj la proie d'Abdul-Hamid? Il ne le
croyait pas; il pensait avoir agi  temps en prenant la responsabilit de
dnoncer la conspiration et il esprait bien qu'Abdul-Hamid avait d
quitter Salonique avant d'avoir t rejoint par Kasbeck et Ivana.

Cependant La Candeur avait soif et aurait voulu s'arrter dans une
brasserie, mais Rouletabille le bouscula d'importance et, au coin de la
caserne d'artillerie, lui fit rapidement prendre le chemin qui conduisait
 Dolma-Bagtch. Quand ils arrivrent  l'chelle ils s'entendirent hler
du fond d'un caque. C'tait Vladimir.

--Eh bien? demanda Rouletabille en sautant dans le caque.

Vladimir dsigna la grande ombre d'un vaisseau en rade.

--Le _Lorele_, fit-il.

--Alors, y a-t-il...

Il tait haletant, ne cachant pas son angoisse.

--Oui, dit Vladimir, je l'ai vu...

--Tu as vu Kasbeck? reprit Rouletabille d'une voix rauque.

--Oui, il est descendu du _Lorele_...

--Tout seul?...

--Tout seul...

--Mon Dieu! gmit le reporter, et il se prit la tte dans ses mains.

Pour lui, c'tait le pire, la catastrophe... et pour elle... La pauvre
enfant!... La pauvre enfant!... D'abord il ne sut dire que cela et il
pleura. Il n'y avait plus aucun doute  avoir: Kasbeck tait arriv 
temps  Salonique pour apporter Ivana  Abdul Hamid... et, aprs avoir
fait ce beau cadeau au sultan dtrn, il tait redescendu tout seul du
_Lorele_, abandonnant Ivana aux fantaisies de son matre.

Autour de Rouletabille, Vladimir, La Candeur, Tondor se taisaient.

Enfin Rouletabille releva la tte.

--O est Kasbeck? demanda-t-il.

Vladimir montra  nouveau le stationnaire allemand.

--Mais tu m'as dit que tu l'avais vu descendre.

--Oui, tout seul, dans un caque mais il est revenu  bord.

--Ah!... t'a-t-il vu, lui?

--Non!

--Enfin, as-tu appris quelque chose?

--Ce que tout le monde sait: que l'on va dbarquer dans quelques heures
Abdul-Hamid et sa suite et l'enfermer avec son harem au palais de
Beylerbey sur la cte d'Asie. Abdul-Hamid a avec lui onze femmes.

--C'est bien cela! c'est bien cela!... Il n'en avait que dix... Nous
connaissons la onzime!

--Onze femmes, deux eunuques et son dernier nouveau-n.

--Ah! il faut voir Kasbeck!... Il faut que je parle  Kasbeck, dclara
Rouletabille avec une nouvelle nergie.

--Un quart d'heure plus tt, vous l'auriez vu descendre  cette chelle.

--Qu'est-il venu faire  Pra?... Tu l'as suivi?...

--Vous pensez!... Il s'est dirig, sitt  terre, vers la place de
Top-Han. Avant d'y arriver il s'est arrt dans une petite rue et a
pntr dans une vieille maison plus ferme qu'une forteresse... Il est
rest l cinq minutes au plus... Et puis il est revenu et a donn l'ordre
 ses cadgis de le reconduire au _Lorele!_...

--Tu retrouverais cette maison o il est all?

--Certes!... Et puis elle est habite par une personnalit bien connue...
J'ai eu le temps de me renseigner.

--Par qui?... Parle!

--Par Canend hanoum...

--Par Canend hanoum... Merci! fit Rouletabille en serrant la main de
Vladimir; tout n'est peut-tre pas perdu! Dans tous les cas il faut agir
comme si nous pouvions encore la sauver!... Et mme en dpit du sort qui a
pu tre rserv  la malheureuse, il faut l'arracher de l... N'est-ce pas,
mes amis?... Voulez-vous tenter avec moi un dernier effort?

--Rouletabille, firent-ils tous deux, nous te sommes dvous  la vie, 
la mort.

--Ah! nous la sauverons!... nous la sauverons!... Peut-tre que cette nuit
il n'est pas encore trop tard!... Et moi je veux russir cette nuit!...

--Tout de mme, tu ne vas pas passer la nuit encore  Yildiz-Kiosk?
protesta La Candeur.

--La dernire, La Candeur... Et cette nuit je te jure bien que nous
russirons!...

La Candeur secoua la tte.

--Tu sais bien que nous avons tout vu, tout visit, tout, tout!... A quoi
bon?... Il n'y a pas plus de trsor  Yildiz-Kiosk que dans ma poche!...
Si tu veux tenter quelque chose, on ferait mieux de risquer carrment un
coup du ct du _Lorele_ ou du palais de Beylerbey!

--Ce serait insens! rpondit Rouletabille. Tu penses si les troupes vont
manquer autour d'Abdul-Hamid et s'il va tre gard lui et son harem!...
Enlever une femme au moment du dbarquement? Nous nous ferions sauter
dessus par tous les cadgis en rade... De la folie!... Oui, oui,
retournons  Yildiz-Kiosk! Je te dis que je vais russir cette nuit!...Que
j'aie, cette nuit, les trsors d'Abdul-Hamid et nous verrons bien s'il ne
nous rendra pas Ivana!

Vladimir hocha la tte  son tour:

--Moi, je pense comme La Candeur!... Nous avons tout vu, l-bas, tout
touch!...

--Ah! bien, c'est ce qui vous trompe! dit Rouletabille, nous n'avons pas
tout touch!...

Et le reporter sauta sur la dernire marche de l'chelle. La Candeur
descendit  son tour et Vladimir s'apprtait  le suivre.

--Non, dit Rouletabille, vous, Vladimir, restez ici... Ou plutt non, vous
allez vous rendre devant la maison de Canend hanoum... Surveillez-la,
Kasbeck y retournera certainement et il n'est pas sr qu'il revienne par
cette chelle, par consquent il est bien inutile de l'attendre ici...
Pistez-le, ne le quittez plus...

Ayant dit, Rouletabille entrana La Candeur dans le ddale des ruelles
obscures qui montaient vers Yildiz-Kiosk. Cependant La Candeur fut tonn
de le voir bientt obliquer sur la droite et rejoindre la rive prs des
ruines de Tcheragan; ce coin tait dsert et tnbreux.

La Candeur se laissa guider jusqu' l'eau qui vint clapoter  ses pieds.

Il se demandait o Rouletabille voulait en venir, mais dans l'ombre il vit
que celui-ci se penchait sur une petite barque amarre  un pieu et
l'attirait  lui. Il y fit monter La Candeur et prit les rames aprs avoir
dtach l'amarre.

XX

LE BOSPHORE, LA NUIT...

Silencieusement, ils passrent devant les ruines, les jardins d'Yildiz, et
longeant le rivage, ils glissrent vers Orta-Keu.

Avant d'arriver  la station des bateaux  vapeur, ils s'arrtrent dans
la nuit opaque d'un pilotis soutenant d'antiques masures qui semblaient
abandonnes.

L, ils attendirent.

Le Bosphore se faisait de plus en plus silencieux et dsert. Tout
mouvement cesse de bonne heure sur ces eaux tranquilles; les lumires des
navires taient maintenant immobiles comme des toiles; le vent glac de
la mer Noire, dans le silence de toutes choses, faisait entendre son
lugubre ululement.

En suivant la direction du regard de Rouletabille, La Candeur vit qu'il
fixait avec obstination une sorte de ponton qui flottait  une
demi-encablure de l, retenu par des amarres et des ancres. Un quart
d'heure se passa ainsi.

--Tu n'as rien entendu? demanda Rouletabille  l'oreille de La Candeur.

L'autre rpondit par un signe de tte ngatif.

--C'est drle! il m'avait sembl percevoir un bruit qui venait du ponton.

--Je n'ai rien entendu, dit La Candeur.

--Eh bien! allons!

Et Rouletabille reprit ses rames.

Il s'approcha du ponton avec mille prcautions en vitant le clapotis qui
et pu les trahir. Mais le ponton paraissait tout  fait dsert.

Ils abordrent, amarrrent la barque et grimprent. Aussitt sur le ponton,
La Candeur imita Rouletabille qui s'avanait  quatre pattes. Ce ponton
tait surmont d'une cabane qu'ils abordrent par derrire, du ct oppos
 la porte; mais ils arrivrent ainsi  une fentre qui, au grand
tonnement de Rouletabille, tait entr'ouverte.

La lune  ce moment se montra et les deux jeunes gens s'aplatirent d'un
mme mouvement sur le pont... Enfin Rouletabille parvint  la fentre et,
se soulevant doucement, regarda dans la cabane.

Aussitt il s'affala presque dans les bras de La Candeur, en poussant un
soupir; effray, La Candeur leva la tte  son tour et jeta un regard.

--Oh!... fit-il. Gaulow!...

--C'est lui, n'est-ce pas? demanda Rouletabille.

--Oh! il n'y a pas d'erreur...

Rouletabille se rappela alors la conversation qu'il avait surprise entre
Gaulow et Kasbeck  la Karakoul: Kasbeck voulait faire avouer  Gaulow
qu'il tait all chercher la chambre du Trsor du ct des ruines de
Tcheragan... et Gaulow avait ni [Voir _Le Chteau Noir._]... Rouletabille
avait maintenant la preuve que non seulement Kasbeck avait dit vrai, mais
que Gaulow cherchait encore...

Quant  La Candeur, tout ce qu'on avait racont  l'ambassade sur les
scaphandriers lui revenait  la mmoire, car ils taient l sur le bateau
mme des scaphandriers... et ils venaient de surprendre Gaulow dans l'une
des deux chambres de la cabane en train de passer le lourd uniforme de ces
ouvriers sous-marins!

Ils ramprent le long de la bicoque et l attendirent encore...

Quelques minutes plus tard, la porte s'ouvrait et  pas lents, pesant
comme une statue de pierre, un homme s'avanait prudemment dans l'ombre de
la cabane, soulevant avec difficult des semelles qui semblaient retenues
au ponton.

Il se dirigea vers une chelle qui tait applique contre le ponton et qui
s'enfonait dans le Bosphore.

L'homme pntra dans l'eau, emportant avec lui une sorte de pioche qu'il
avait attache  sa ceinture. D'chelon en chelon, il s'enfonait...
Bientt on ne vit plus que son tronc, bientt on ne vit plus que l'norme
boule de cuivre qui lui enfermait la tte, et la tte enfin disparut...

Rouletabille avait retenu La Candeur qui avait voulu se prcipiter sur le
monstre; quand le lger bouillonnement qui s'tait produit  l'entre de
l'homme dans l'eau se fut apais et que le liquide eut retrouv son
immobilit, Rouletabille s'en fut jusqu' l'chelle, et l, appuya son
oreille contre l'un des montants. Il attendit ainsi cinq minutes.

--Pourquoi n'as-tu pas voulu?... demanda La Candeur d'une voix sourde.

--Parce qu'une lutte pourrait attirer l'attention et que nous n'avons
jamais eu tant besoin de silence... fit Rouletabille. Et puis, tu sais, il
pouvait se dfendre avec sa pioche.

Ce disant, il dnouait les cordes qui retenaient l'chelle au ponton, et
quand l'chelle fut libre, aid de La Candeur, il la tira  lui. Sitt
qu'ils la sentirent flottante, ils l'abandonnrent et elle s'en alla,
suivant le courant...

--Tu as raison, fit La Candeur. a vaut mieux. Eh bien, il va en faire une
tte dans l'eau en ne retrouvant plus son chelle!... Encore un dont on
n'entendra plus parler!

--Et maintenant, vite  la besogne! commanda Rouletabille.

--Qu'est-ce qu'il faut faire?

--Suis-moi...

Ils entrrent tous deux dans la cabane, dont ils n'eurent qu' pousser la
porte. L, ils pntrrent dans une premire chambre encombre de pompes,
de tuyaux, de cordes, d'une machine et de rservoirs  air comprim, tels
que l'officier de marine les avait dcrits  l'ambassade de
France.

Dans la seconde chambre, il y avait des costumes de scaphandriers, des
sphres de cuivre, des petites lanternes lectriques, tout l'appareil
ncessaire aux recherches que le gouvernement faisait faire sous le
Bosphore. On enfermait tout cela la nuit, dans cette cabane, aprs les
travaux du jour.

Rouletabille eut vite fait de se rendre compte que certains des rservoirs
taient encore pleins d'air, prts  fonctionner. Et il passa  La Candeur
deux de ces rservoirs et quatre semelles de plomb. Il se chargea lui-mme
de deux casques et de deux costumes, s'empara de deux pics; puis les
reporters regagnrent la barque.

--O que tu nous mnes avec a? demandait La Candeur. En voil encore une
histoire!

--Attends, viens vite.

--C'est-il qu'on va descendre dans le Bosphore, nous aussi?

--Penses-tu?... Voil beau temps que les autres cherchent dans le
Bosphore: le gouvernement le jour, et Gaulow la nuit... a ne leur a pas
russi plus  l'un qu' l'autre... comme tu vois! C'est grand le
Bosphore!... Et maintenant, tais-toi! plus un mot!...

--Alors si c'est pas pour descendre dans le Bosphore, c'est comme souvenir
que tu emportes ces trucs-l?

--Je te dis de te taire...

Ils abordaient la rive d'Orta-Keu: ils dbarqurent et se glissrent,
chargs de leurs curieux fardeaux, dans les jardins de l'ancien sultan.
Ils ne risquaient de rencontrer personne dans ce quartier dsert ni dans
les jardins abandonns  cette heure de la nuit.

Ils y pntrrent en sautant par-dessus un mur, sans hsitation, bien
qu'il ft trs noir, la lune ayant disparu  nouveau sous les nuages
accourus du Nord vers la Marmara.

Les deux jeunes gens semblaient connatre parfaitement le chemin et sans
doute l'avaient-ils beaucoup frquent les nuits prcdentes.

La route qu'ils avaient  faire  travers les jardins tait longue, mais
ils ne s'attardaient pas  rver en ces lieux historiques, qui virent tant
de choses... tant d'horribles choses...

Les palais et les jardins d'Yildiz-Kiosk occupent les sommets et les
pentes des collines de Bechick-Tach et d'Orta-Keu, ainsi que les valles
intermdiaires. Tout cela est immense. C'est l que, prisonnier volontaire,
Abdul-Hamid a vcu trente-deux ans, entour d'un peuple de courtisans,
d'espions, de parasites. C'est d'Yildiz, racontait-on, que, chaque nuit,
partaient des condamns  la mort,  l'exil,  la dportation.

C'est l que furent organises et prescrites les pouvantables vpres
armniennes... c'est l enfin,  Yildiz, qu'Abdul-Hamid signa, le 26 avril
1908, sa dchance et qu'il dut abandonner, en pleurant comme un enfant,
des trsors qui n'ont point tous t retrouvs... et que l'on cherche
encore...

Aprs avoir franchi le mur trs lev du jardin intrieur, en s'aidant des
dprdations qu'ils connaissaient comme s'ils les avaient faites eux-mmes,
Rouletabille et La Candeur trouvrent la fameuse rivire artificielle,
dont la cration avait cot des sommes fabuleuses et sur laquelle
Abdul-Hamid aimait  se promener en canot automobile en compagnie de ses
sultanes favorites. Que de fantmes  voquer sur ces rives jadis saintes,
maintenant profanes, mme par le giaour!

Mais nos jeunes gens n'taient pas venus l pour ressusciter les morts! Il
s'agissait de sauver une vivante et ils venaient chercher sa ranon!

XXI

O LA CANDEUR REGRETTE AMREMENT D'AVOIR UNE GROSSE TTE

Non loin de la rivire artificielle se trouvait un corps de btiments
communiquant mystrieusement autrefois avec le haremlik par un long
souterrain. Il y avait l deux kiosques relis entre eux par un couloir
appel le couloir de Durdan.

Dans l'un d'eux, Abdul-Hamid aimait  se tenir, car de cet endroit, qui
tait assez lev, il pouvait  l'aide d'un jeu trs complet de
longues-vues et de tlescopes dcouvrir dans ses dtails Stamboul et aussi
la cte d'Asie et surprendre parfois les alles et venues de ses officiers
qu'il aimait  mystifier; l'autre kiosque tait amnag en jardin d'hiver.

Rouletabille et La Candeur entrrent par un vasistas dans le couloir de
Durdan; quand ils furent dans ce long boyau noir, ils se dirigrent 
ttons vers le jardin d'hiver. L, l'ombre tait moins paisse, le peu de
lumire qui flottait dans la nuit extrieure entrait dans cette vaste
pice par des fentres en ogive qui s'ouvraient trs haut dans les murs et
par de grandes baies qui avaient t pratiques dans le toit... Des arbres,
des essences les plus rares, tendaient vers les jeunes gens les fantmes
menaants de leurs bras rudes. Mais ni Rouletabille ni La Candeur ne
semblaient impressionns.

Rouletabille avait conduit La Candeur jusqu'au bord d'une vaste pice
d'eau sur laquelle flottaient des nnuphars.

--coute, mon petit, fit La Candeur, nous n'allons pas recommencer?

Ah! ils avaient l'air de les connatre le couloir de Durdan et les
mandres du jardin d'hiver!... Ils en avaient visit tous les coins, palp
tous les arbres, compt toutes les fleurs, tt toute la terre.

--Il n'y a pas un coin que nous n'ayons touch!

--Si, il y a une chose que nous n'avons pas touche!

--Laquelle?

Rouletabille montra dans l'ombre un reflet.

--Mais quoi?...

--a!...

--L'eau!...

--Oui, l'eau!... et si le couloir de Durdan conduit  la chambre du
trsor, il y conduit par l'eau!... car, en effet, nous avons tout vu, tout
visit... except la pice d'eau!...

--Ah! je comprends! fit La Candeur...

--Vois-tu, si Canend hanoum a dit vrai, nous sommes encore bons! dit
Rouletabille... Mais habillons-nous!

--Nous allons descendre dans la pice d'eau?

--Pourquoi penses-tu que je t'ai fait apporter ces scaphandres?

--Et tu crois que chaque fois qu'Abdul-Hamid voulait visiter ses trsors,
il se dguisait en scaphandrier?

--Idiot!...

--Bien aimable!...

--Encore une fois, si le couloir du Durdan conduit  la chambre du trsor,
la porte de cette chambre, puisque nous ne l'avons pas trouve ailleurs,
doit-tre l!... Et alors je vois trs bien Abdul-Hamid, qui est l'esprit
le plus souponneux de son temps, imaginant cette porte au fond de la
pice d'eau. Bien entendu que, du moment o il tablissait cette porte au
fond d'une piscine, c'tait avec la facilit de pouvoir vider la pice
d'eau et la remplir  volont. Comment? par quel systme secret?... je
n'en sais rien!... Si la chose a t faite, elle a d l'tre en mme temps
que la rivire artificielle dans laquelle la pice d'eau peut se dverser.

--Mais toi, tu ne connais pas le systme? fit La Candeur.

--Non! et je ne m'attarderai pas  le chercher!... Je descends dans l'eau,
moi! j'ai un scaphandre, moi!

--Et moi aussi!

--Eh bien! faisons vite... Tiens! attache-moi le rservoir d'air sur le
dos avec les bretelles, solidement hein?

--Et si tu trouves une porte? interrogea La Candeur en fixant le rservoir
sur le dos de Rouletabille, qu'est-ce que tu feras dans l'eau?

--Eh bien! je tcherai de l'ouvrir!...

--a ne sera peut-tre pas trs commode.

--On verra! Trouvons d'abord la porte! Si je te disais que j'espre
beaucoup de notre expdition!... Le systme de la rivire artificielle, de
la pice d'eau du jardin d'hiver et de la communication de la chambre du
trsor avec le Bosphore, tout cela a d tre fait d'un coup!... S'il a
noy ses trsors, soit avec de l'eau de la rivire artificielle, soit avec
de l'eau du Bosphore, la porte n'est peut-tre pas ferme dans le fond.
Tout cela peut ou doit communiquer ensemble. Est-ce qu'on sait?... Ce
kiosque, cette rivire et les travaux souterrains avoisinant le Bosphore
ont t excuts d'une faon des plus audacieuses et on raconte sous le
manteau que tous les architectes de cet ouvrage-l, les entrepreneurs, les
maons et leurs familles ont t pendus ou ont disparu pour toujours!...
Eh bien! es-tu prt?

--Nom d'un chien! fit La Candeur, ma tte n'entre pas dans le casque!

C'tait vrai, la tte du gant, norme, n'entrait pas dans le cercle que
l'on vissait aux paules du vtement impermable.

--C'est bien, fit Rouletabille, je descendrai tout seul.

La Candeur sursauta, pleura, geignit, maudit le pays, se tordit les bras,
mais il dut finir d'quiper Rouletabille qui s'impatientait, ayant hte de
savoir si son hypothse allait se raliser.

Enfin Rouletabille fit jouer le soufflet  air...

Il respirait trs bien dans son casque: il fit jaillir l'tincelle
lectrique de sa petite lanterne.

Il tait prt.

Pouss par La Candeur qui se pmait d'angoisse, il s'avana sur ses
semelles de plomb jusqu'au bord de la pice d'eau qui occupait le centre
du jardin d'hiver.

--Je t'attends! fit La Candeur comme si Rouletabille pouvait l'entendre.

Rouletabille descendit lentement les premiers degrs de marbre de la pice
d'eau en s'appuyant sur le pic de fer qu'il avait apport. Du pied,
lentement, il cherchait, ttonnait, faisait le tour de chaque degr sous
l'eau.

Tout  coup, il cessa sa promenade circulaire.

Il avait rencontr un escalier droit et rapide qui conduisait au fond de
l'immense vasque. Alors il descendit, descendit...

Son casque fut visible encore un instant sur l'eau, puis dans l'eau...
puis il n'y eut plus qu'une lumire, une vague lueur qui se dployait dans
l'onde remue.

Et puis il n'y eut plus de lumire du tout et rien ne remua plus.

La Candeur tomba  genoux en gmissant.

XXII

LA RANON

Rouletabille toucha bientt le fond de la pice d'eau. Ds qu'il sentit
sous ses semelles de plomb un terrain large et solide, il commena de se
mouvoir avec plus de facilit.

Il y voyait assez clair. L'eau, autour de lui, avait un ple rayonnement
lact... Il examina minutieusement les parois de pierre, passant en revue
les joints, ttant de ses gants la paroi ou y appuyant sa pioche.

Tout  coup, il eut, dans la sphre de cuivre qui le coiffait comme d'un
norme casque, une exclamation... Devant lui, l, sur sa droite, s'ouvrait
dans la muraille circulaire un corridor!

L'existence de ce corridor, bien que celui-ci aboutt directement  la
pice d'eau, ne devait certainement pas tre souponne, mme de ceux qui
avaient pu apercevoir l'immense vasque vide de toute son onde. Et cela, 
cause de la porte qui,  l'ordinaire, devait le fermer. Cette porte, en ce
moment ouverte, se prsentait de profil, ayant roul sur un gond central
autour de laquelle elle tournait comme sur un pivot, telle une porte
d'cluse.

Comme elle se prsentait  lui, Rouletabille pouvait passer  droite ou 
gauche; il en fit le tour, se rendant parfaitement compte de la faon dont
elle jouait, dont elle pivotait sur elle-mme, sur son centre, dans l'eau,
mais ne pouvant dcouvrir le systme qui en commandait la manoeuvre de
l'extrieur et hors de l'eau.

Il imagina avec une presque certitude que la porte ou les portes--car il
pouvait y en avoir d'autres comme celle-ci--permettant l'inondation du
souterrain qui conduisait au trsor, avaient t ouvertes si rapidement, 
la dernire minute, par Abdul-Hamid lui-mme, que celui-ci n'avait pas eu
le temps, une fois les souterrains inonds, de faire jouer  nouveau le
systme de fermeture, sans quoi la porte, pivotant  nouveau, serait venue
reprendre place dans le mur, se confondant avec lui.

Rouletabille put voir en effet que la lourde porte qu'il avait devant lui
apparaissait en bronze d'un ct, mais garnie de plaques de marbre sur
l'autre, sur le ct qui devait se refermer dans la pice d'eau.

mu plus qu'on ne le saurait dire, car il commenait  tre persuad qu'il
avait enfin dcouvert le mystre du couloir de Durdan et qu'il allait
bientt pntrer dans la chambre du trsor, il se glissa le long de la
porte et avana dans le couloir.

L'eau cdait doucement  sa pression; il se servait de son pic comme d'une
canne; dans l'eau ses semelles de plomb cessaient d'tre des entraves  sa
marche.

Dans sa sphre de cuivre, il respirait  l'aise et il avait calcul
approximativement au poids du rservoir et  la pression de l'air qui s'en
chappait qu'il pouvait bien compter sur deux heures au moins de bonne
atmosphre, en mettant les choses au pis.

Si son coeur battait  grands coups sourds dans sa poitrine, ce n'tait
point malaise physique, mais allgresse morale,  l'ide qu'il allait
enfin toucher au but auquel, depuis quarante-huit heures, il avait  peu
prs dsespr d'atteindre...

Soudain il ne vit plus les parois du corridor... Il ne vit plus que de
l'eau... de l'eau... de tous cts... Il tait au centre de ce reflet
glauque; l'eau... et c'tait tout...

Il marcha... il marcha encore... et puis s'arrta... Il ne voyait toujours
que de l'eau. Il commena de s'effrayer... O tait-il donc?...

Il imagina que, sortant du corridor, il tait entr dans une vaste salle
dont il ne pouvait apercevoir les parois. Et pour rencontrer celles-ci, il
modifia sa marche.

Il se dirigea vers sa gauche, faisant ainsi, avec la ligne qu'il avait
suivie jusqu'alors, un angle droit. Il fit dix pas... Il fit vingt pas...
Toujours rien!... Cette salle souterraine devait tre immense!

Enfin la clart de la lampe alla faiblement rayonner sur une paroi de
marbre... Il s'approcha du mur dont il pouvait suivre maintenant le dessin
des joints...

C'tait un beau marbre vert, aussi beau que celui des colonnes de
Sainte-Sophie, et qui avait peut-tre t arrach comme celui-ci au temple
du Soleil  Hliopolis.

La richesse de ces murs nus sembla  Rouletabille de bon augure et il
marcha le long de la paroi en y faisant glisser ses mains.

Si prs du mur, la lumire lectrique clairait parfaitement les dalles,
et le reporter les touchait une  une, demandant  chacune si elle
n'allait point lui livrer son secret, si ce n'tait pas celle-ci ou
celle-l qui lui cachait l'inpuisable trsor.

Il tchait de dcouvrir quelque anomalie dans la jonction, quelque dfaut
dans le cimentage, quelque marque exceptionnelle qui et pu le mettre sur
la voie...

Mais les dalles succdaient aux dalles, toutes pareilles et, sous le pic
qui les frappait, gardaient la mme immobilit, la mme immutabilit...

Rouletabille commenait  dsesprer...

Est-ce que cette dcouverte inoue des souterrains noys allait simplement
aboutir  une promenade sous l'eau? Et devrait-il revenir les mains
vides?... sans avoir rien vu, sans avoir rien devin de la prcieuse
cachette?

Et voil que sur sa droite s'ouvrait un autre corridor... un long boyau
opalin qui allongeait devant lui son chemin de mystre...

Il hsita devant ce nouveau problme... et puis il se rsolut, pour cette
fois,  ne point quitter cette salle qu'il ne la connt entirement...
qu'il ne l'et parcourue de bout en bout, qu'il n'et fini de tter et de
frapper ses murailles.

Il glissa donc devant le corridor et retrouva la paroi de la salle... et
puis un angle.

Il resta bien cinq minutes  examiner cet angle... et la paroi continua,
dans son uniformit...

La misre de Rouletabille tait grande et il frissonnait sous sa carapace
sous-marine... non point qu'il et froid, car il tait fait maintenant 
cette sensation de fracheur qui tout d'abord l'avait saisi, mais son
coeur se glaait  cette pense qu'arriv dans la chambre des trsors il
devrait la quitter sans avoir rien dcouvert.

Il avait espr un moment, ayant trouv la porte de la pice d'eau ouverte
et mettant sur le compte du dsarroi d'Abdul-Hamid l'oubli de sa fermeture,
qu'il trouverait peut-tre aussi, dans la chambre du trsor, quelque
preuve de cette fuite rapide... quelque coffre entr'ouvert.

Mais il n'y avait rien dans cette salle, rien que des murs, ces ternels
murs verts...

tait-il bien sr, du reste qu'il ft dans la chambre des trsors?...
N'tait-elle point au bout de l'un de ces corridors qui venaient aboutir
dans la pice qu'il traversait?

Tiens!... encore un corridor!... Il passe... il retrouve la paroi... il
lui semble qu'ainsi faisant il revient sur ses pas, dcrivant un vaste
rectangle...

Tout  coup, il crie dans son casque!...

Sur sa droite, l, l!...

Une illumination, mille feux qui s'allument soudain... Un embrasement sous
la clart de sa lampe... un foyer de radieuse lumire, un scintillement
blouissant dans l'ventrement de la muraille...

Fascin, Rouletabille s'avance.

Plus de doute! Voil le trou aux trsors!

Ceux-ci ont roul jusqu'aux dalles sur lesquelles il marche et il sent que
ses semelles de plomb crasent des pierres prcieuses!...

Une grande plaque de marbre vert formant porte a t replie  demi contre
la muraille et voil le coffre magique.

Il avance la main... Il laisse glisser son pic  ses pieds... et des deux
mains, des deux mains, il plonge dans ces richesses... Des joyaux! des
colliers! des perles! des diadmes! des diamants  remuer  la pelle!...
Et il les remue, les remue... les soulve, les laisse retomber!... enfonce
le bras, ne se lasse pas de palper, de toucher, de prendre, de laisser et
de reprendre toutes ces merveilles qui valent des millions! Des
millions!... Et dans son casque, il pleure!... il rit!... il touffe!...il
dlire!... Ivana!... Ivana!... soupire-t-il. Et il s'appuie  la
muraille pour ne pas tomber, car il sent que sous lui ses jambes
flageolent et qu'il n'a plus la force de conserver son quilibre dans
l'lment liquide qui l'enserre... Il pousse, en s'y accrochant, la porte
de marbre vert... Oh! miracle!... derrire cette porte... une autre est
ouverte... et une autre... et une autre encore!... Sur cette partie du mur,
les plaques de marbre n'ont pas t refermes... Le matre, dans sa fuite
pouvante, n'en a sans doute pas eu le temps... et il est possible que
les autres murs, que les autres plaques renferment elles aussi des
millions!... des millions!...

Rouletabille revit, dans son imagination en dsordre, cette scne suprme
o Abdul-Hamid, sentant sa dernire heure de souverainet venue et
peut-tre sa mort prochaine, a voulu revoir, une dernire fois avant de
partir et peut-tre de mourir, toutes ces richesses accumules depuis tant
d'annes... Une dernire fois, il a voulu s'en repatre la vue puisqu'il
ne pouvait les emporter et il est descendu une dernire fois par le
couloir de Durdan et la vasque immense du jardin d'hiver dans la chambre
des trsors!... Et il a ouvert les portes de marbre vert... mais il n'a
pas eu le temps de les refermer toutes...

Il n'a pas eu le temps de les refermer toutes... Talonn par la peur... il
s'est enfui!... il est remont juste  temps pour noyer derrire lui tous
ses joyaux et tous ses millions... car ce n'est pas seulement des bijoux
qui se trouvent l, entasss, mais de l'or! de l'or!... Des monceaux de
pices d'or!... De quoi acheter toutes les consciences et payer tous les
crimes!... de quoi racheter peut-tre l'empire, un jour!...

Pour Rouletabille, tout cela ne reprsente qu'une chose, une chose pour
laquelle il donnerait cet or, et ces perles, et ces joyaux, et ces rubis,
et ces meraudes, et ces saphirs, une chose pour laquelle il donnerait
tous les diadmes de la terre: la ranon d'Ivana!...

--La ranon! la ranon!...

Comme il rptait ces mots avec dlire il eut un mouvement un peu brusque,
car il venait de heurter le pic qu'il avait laiss glisser; il se retourna
et contre l'angle de l'une des plaques de marbre entr'ouvertes il brisa sa
petite lampe lectrique.

Aussitt toute cette magie s'teignit et il fut plong instantanment au
sein des plus profondes tnbres.

XXIII

SOUS L'EAU ET DANS LA NUIT

Dire ce qui se passa  cette minute prcise dans l'me de Rouletabille
serait difficile.

D'abord il ne comprit pas.

Toute cette nuit aprs toute cette lumire! Pourquoi?

Pourquoi tous ses trsors disparaissaient-ils au moment mme qu'il venait
de les toucher?

tait-il le jouet de quelque mchant gnie qui, dans le pays des Mille et
une nuits, s'amusait de lui et faisait passer sous ses yeux d'illusoires
visions?

Ce fut donc sa premire pense: l'inexistence de cela.

Mais cependant, comme, dans un geste spontan, il continuait de toucher,
dans la nuit, ces richesses que la nuit semblait vouloir lui prendre, il
connut qu'il n'avait pas rv.

Le mur tait bien l, et les trous dans le mur, et les joyaux et l'or,
sous ses doigts, et les portes de marbre auxquelles il se heurtait.

Alors sa main descendit  sa ceinture et il toucha l'appareil lectrique
bris.

C'tait un accident tout naturel dont il ne comprit pas tout de suite
l'importance, mais qui cependant lui donna le frisson, car sa situation
devenait redoutable au fond de cette eau et au fond de cette nuit.

Cependant il ne saisit point tout de suite la possibilit d'une
catastrophe. Il se raidit contre la peur et appela  lui toute son
intelligence, toute sa lucidit. En somme, il n'tait point perdu au
centre d'une chose inconnue. Il tait dans une chambre dont il connaissait
le chemin.

Il lui fallait revenir sur ses pas, voil tout... sans perdre la tte, en
suivant trs exactement le mur... Pour venir jusque-l, il avait compt
deux corridors avant le corridor de la pice d'eau.

Il s'appuya au mur et, du pied, chercha son pic qui pouvait lui tre
utile. Sa jambe en heurta le manche de bois, qui se dressait flottant
entre deux eaux. Il le saisit et alors commena la marche  rebours.

Ah! voil le premier couloir.

L, il lcha le mur et, orientant avec soin ses semelles de plomb, il
s'avana, les bras tendus.

Il se flicita d'atteindre bientt l'autre angle du mur, de l'autre ct
de l'entre du couloir... Et il continua, le long du mur, sa marche
ttonnante.

Voici le second corridor... Il marche... il marche encore...

Et voici le troisime!...

Soudain il s'arrte et une angoisse inexprimable lui treint le coeur...
Il pense qu'il n'y a aucune raison pour que ce troisime couloir-l soit
le bon!...

En effet, en sortant du couloir de la pice d'eau, il est entr tout droit
dans la salle des trsors, jusqu'en son milieu, et puis il a obliqu 
gauche jusqu' ce qu'il rencontrt le mur; mais entre cette partie du mur
qu'il atteignit et le corridor d'entre, qui lui dit qu'il n'y a point
d'entre, qui lui dit qu'il n'y a point d'autres corridors!... Doit-il
prendre celui-ci? Doit-il l'viter?... S'il le prend, ne trouvera-t-il
point  son extrmit un nouveau labyrinthe et la mort?... S'il l'vite,
ne risque-t-il point de laisser derrire lui la seule issue possible qu'il
ne retrouvera peut-tre jamais plus?...

Hsitation terrible et puis rsolution farouche...

Il marche... Il avance dans le noir liquide... Il s'enfonce dans le
corridor... Il s'arrte...

Il tte de son pied l'eau autour de lui, dans l'esprance de heurter la
porte qui, retenue par son gond central, s'ouvre au milieu du corridor,
sur un plan parallle aux murs... Mais il ne sent rien!...rien que le mur
qu'une de ses mains ne lche pas... et il glisse le long du mur...

Et tout  coup la main frmit... Un angle... une nouvelle pice... Est-ce
la pice d'eau?...

Non! sans quoi il et rencontr la porte... mais peut-tre est-il pass 
ct de la porte sans la toucher... Il se retourne, oblique un peu sur sa
droite, lche le mur, revient sur ses pas...

Maintenant, il a hte de revenir dans la chambre du trsor, car il faut
sortir de ce couloir, qui conduit il ne sait o...

L'angle d'un mur... Mon Dieu! il commence  s'y perdre!... Il a bien cru
qu'il revenait sur ses pas... S'il s'tait tromp, ce serait trop
terrible... S'il ne s'est pas tromp, il peut esprer que, rentr dans la
chambre du trsor, le prochain corridor sera le bon!

Il marche... il monte, rencontrant des angles... et maintenant il ne sait
plus!

Non, il ne sait plus s'il est dans une pice dont il touche les angles, ou
s'il entre dans un corridor, ou s'il en sort...

Il ne sait plus!... Il ne sait plus!...

Il sait seulement qu'il n'est point dans la vasque du jardin d'hiver, sans
quoi ses mains glisseraient sur des pierres circulaires, et celles-ci sont
plates... Il veut savoir absolument s'il est dans un corridor... Pour cela,
 il abandonne le mur qu'il tient pour se diriger en face... Il marche...
il marche... rien!...

Ses mains ne touchent plus  rien...

Alors il retourne sur ses pas.

Mais il n'arrive plus  retrouver le mur!

Ses oreilles commencent  tinter furieusement. Est-ce le manque d'air qui
commence  se faire sentir? ou la folie qui arrive avec ses grelots?...

XXIV

SUITE DU DRAME SOUS L'EAU ET DANS LA NUIT

Rouletabille pense qu'il va mourir... touff au milieu de cette nuit et
au fond de cette eau...

Ah! qu'il voudrait retrouver un mur!... seulement une pierre pour le
soutenir!... pour le rattacher  quelque chose! Il lui semble qu'il serait
moins perdu! C'est horrible d'tre ainsi dans le nant liquide et noir...

Ses jambes se drobent sous lui, il sent qu'il va tomber, s'allonger...
pour toujours!

Il va mourir... dans ce tombeau plein de millions!... qu'il a viol!... et
qui le garde!

Si ses oreilles lui font entendre d'tranges sons, ses yeux,  cette
minute suprme, comme il arrive parfois dans la nuit des paupires closes,
lui font voir tout  coup de sinistres lueurs... des cercles de lumire
qui dansent la danse des millions... la danse des trsors
d'Abdul-Hamid...

Rve magnifique au seuil de la mort...

Avant qu'il ne rende le dernier souffle, les trsors qu'il est venu
chercher l, au fond de la terre et de l'eau, ont la coquetterie macabre
de briller pour lui une fois encore... oui... Il y a l-bas des
rayonnements de joyaux...

Ainsi, ce petit cercle de lumire lacte ne peut tre que l'un de ces
diadmes qu'il a os toucher tout  l'heure et qui vient danser autour de
lui, comme s'il tait sur le front d'une reine invisible qui danserait et
qui serait naine!...

Car le cercle de lumire s'avance  une petite hauteur.

Et voil que la vision s'agrandit... Ce diadme est vaste maintenant comme
une grande roue dont le moyeu serait occup par un cabochon d'un clat
insoutenable...

Soudain ce cabochon cesse de briller.

Ce n'est plus un diadme qu'il voit, ni un front lumineux sur la tte
d'une naine... mais une ombre immense d'homme entour d'un cercle de
clart glauque.

D'abord Rouletabille croit que c'est son ombre  lui, son reflet, car
l'ombre a sa forme  lui; et sa tte est coiffe de ce casque, de cette
norme sphre de cuivre qui repose sur les paules du scaphandrier.

Et l'autre tient aussi  la main un pic, comme le pic de Rouletabille...

Cependant Rouletabille ne remue pas, et l'ombre et la lumire remuent!...

Rouletabille, qui s'est redress, reste droit... et l'ombre se penche...

Les bras de Rouletabille restent colls au corps et les bras de l'ombre
s'tendent en un geste de surprise ou d'effroi...

Et devant l'ombre, dans la muraille, il y a des reflets merveilleux!...

Et voil soudain que Rouletabille renat, respire, pense, se rend compte,
se souvient:

--Gaulow!...

Il a devant lui Gaulow, qui vient de dcouvrir les trsors d'Abdul
Hamid!...

Mais alors c'est le salut! c'est le salut si Gaulow ne le voit pas!...

Puisqu'il lui est impossible,  lui Rouletabille de retrouver le chemin du
jardin d'hiver dans cet aquatique labyrinthe, il suivra Gaulow et sortira
avec lui par le Bosphore, puisque Gaulow est venu par le Bosphore!

Et Rouletabille bnit sa chance qui, tout  l'heure, sur le ponton, l'a
retenu au moment o il avait t tent, autant et peut-tre plus que La
Candeur, de se ruer sur Gaulow et de le supprimer dans le moment que
celui-ci leur tait apparu, embarrass dans ses vtements de scaphandrier!

Maintenant, c'est Gaulow qui le sauve!

Cependant Rouletabille continue de penser que si la prsence de Gaulow le
sauve, lui, elle ne fait pas les affaires d'Ivana... Gaulow connat
maintenant l'emplacement des trsors, et voil la ranon d'Ivana bien
compromise...

Alors, tout de suite, cette conclusion apparut dans toute sa nettet 
l'esprit du reporter: Il faut que Gaulow, sans s'en douter, me sauve...
et qu'il disparaisse!.

Avec de grandes prcautions, Rouletabille s'loigna du centre de
lumire... et il attendit...

L'homme s'tait jet  genoux devant l'un de ces trsors merveilleux et
puisait l-dedans  pleines mains. Il remplissait de pierres prcieuses un
sac qu'il avait apport avec lui.

Quand ce sac fut plein, il se releva, il prit sa pioche et aprs avoir
repouss les dalles de marbre, comme s'il craignait la visite importune de
quelque curieux au fond de ce coffre-fort sous-marin, il se dirigea du
ct oppos  celui par o tait venu Rouletabille.

Le reporter, derrire lui, s'avana. Il faisait un pas chaque fois que
l'autre en faisait un et avait grand soin de conserver ses distances.

Soudain, dans la clart lacte qui entourait Gaulow devant lui,
Rouletabille aperut le profil d'une porte de bronze telle qu'il en avait
trouv une  la sortie de la pice d'eau.

Il ne douta plus qu'ils ne fussent arrivs au Bosphore, d'autant que
Gaulow, s'avanant sur cette porte, fit un geste comme pour la faire
rouler.

Rouletabille alors fit un mouvement brusque pour se jeter en avant. Est-ce
que Gaulow allait lui chapper? Est-ce qu'il allait l'enfermer dans ce
tombeau?

Ce mouvement dcouvrit-il Rouletabille?

Toujours est-il que l'homme cessa soudain de s'occuper de la porte, puis
aprs quelques instants d'immobilit, fit quelques pas au-devant de
Rouletabille dans le corridor.

L'autre recula.

Mais Gaulow s'avana encore, levant sa pioche.

Rouletabille ne douta plus qu'il ne ft dcouvert et leva sa pioche  son
tour.

Alors les deux hommes restrent  nouveau immobiles, se fixant  travers
la grosse lentille de leur casque, le pic lev...

Ils comprenaient que l'un des deux devait rester l, et qu'aprs avoir
dcouvert un pareil secret, il y en avait un de trop sur la terre et sous
les eaux!

L'homme, grand et fort, jugea que Rouletabille, petit, mince, d'apparence
chtive sous son norme casque, serait pour lui une facile proie.

Il s'avana aussi vite que le lui permettait le vtement dans lequel il se
mouvait.

Rouletabille, lui, recula encore. Il voulait user de ruse et pensait qu'il
avait tout  gagner  sortir du cercle de lumire.

Il s'enfuit, si tant est qu'on puisse appeler fuite cette reculade
difficile dans cette eau qui ne lui avait jamais paru si lourde  remuer.
Et il laissa glisser sa pioche comme si elle lui chappait par mgarde.

L'autre s'en fut aussitt  cette arme et la ramassa heureux sans doute
d'un vnement qui diminuait son adversaire.

Pendant ce temps, profitant de ce que Gaulow se baissait pour ramasser son
pic, Rouletabille s'affalait, s'allongeait contre la muraille, sur le
sol.

Gaulow continua son chemin, le cherchant.

Quand Gaulow passa devant lui, Rouletabille se leva tout doucement et
comme l'homme, arrt, se demandait o il tait pass, il se jeta, par
derrire, sur lui; et lui arracha, des deux mains, les deux tuyaux
d'inspiration et d'expiration!...

D'abord, sous la rue, l'homme chancela et puis retrouva son aplomb, et
tout  coup porta la main  son casque. Alors Rouletabille assista 
quelque chose d'horrible,  l'touffement de ce grand corps qui faisait
des gestes dsordonns pour se soulager du poids formidable qui pesait sur
ses paules... et qui se dbattait contre l'treinte fatale de l'lment.

Il tendit une dernire fois les mains vers Rouletabille et soudain
s'croula, roula par terre, porta les mains  sa poitrine, eut quelques
sursauts et puis resta allong.

Il tait mort.

Par un miracle, la lanterne lectrique qu'il avait  sa ceinture ne
s'tait point brise. Rouletabille alla la lui prendre et, arm de cette
lueur propice, il ramassa le sac aux joyaux, puis, tout de suite, s'en fut
 la porte, ne s'attardant point  contempler sa victime.

La porte obit facilement  la pousse du reporter, recevant une gale
pression de toutes parts, plus la sienne.

Elle tourna sur ses gonds. Il tourna avec elle et quand elle fut referme
il tait dehors, dans le Bosphore.

Rouletabille se rendit compte des difficults qu'avait d surmonter Gaulow
avant de trouver cette porte qui tait quasi recouverte d'algues et
encastre entre deux murs dont l'un s'avanait cachant presque l'autre.

Le reporter sortit de cet impasse et fut sur le lit mme du Bosphore. Il
ne perdit point de temps  y rechercher les vestiges des civilisations
disparues. Il chercha le long de la rive une rampe naturelle, ne tarda
point  la trouver... espra ensuite une chelle, un escalier, et fut
assez heureux pour rencontrer enfin une marche, comme il y en avait tant
dans ces parages, une marche qu'il gravit et qui fut suivie
d'autres.

Et ainsi peu  peu il mergea du niveau du dtroit, dvissa non sans
effort sa sphre et respira l'air glac du dehors avec une joie que nous
nous refusons  dcrire.

Il se rendit compte qu'il tait tout prs des ruines de Tchragan et alors
il songea  La Candeur qui l'attendait toujours dans le jardin d'hiver et
qui devait tre dans de belles transes.

Il se soulagea de son vtement impermable, le ramassa, lia ensemble tous
ses ustensiles et le sac et reprit le chemin qu'il avait fait avec La
Candeur.

Cependant au pied du mur qu'il avait  franchir il laissa sous une pierre
tous ses impedimenta.

Enfin, il parvint dans les couloirs de Durdan et, en approchant du jardin
d'hiver, commena d'entendre un clapotis qui n'tait pas ordinaire...

Une minute aprs il tait dans les bras de La Candeur, lequel l'avait cru
mort et qui, pour la sixime fois, venait de plonger dans la pice d'eau 
la recherche de son chef de reportage.

Nous renonons  dcrire la stupfaction et la joie dsordonne du bon La
Candeur...

--C'est drle, dit-il  Rouletabille, quand il fut un peu remis de ses
motions et qu'il eut retrouv sa voix, c'est toi qui es all te promener
sous l'eau et c'est moi qui suis mouill!...

XXV

O ROULETABILLE RETROUVE IVANA ET CHANGE AVEC ELLE QUELQUES EXPLICATIONS
NCESSAIRES

Quelques jours plus tard, Rouletabille tait bien mu en soulevant le
marteau de cuivre d'une vieille porte dans une de ces antiques ruelles qui
avoisinent la place de Top-Han.

Les fentres de cette demeure  l'aspect des plus rbarbatifs taient
garnies de barreaux de fer et de double quadrillage de bois, tels qu'on en
voit aux plus sombres htels de Galata ou de Stamboul, de l'autre ct de
la Corne d'Or. Les moucharabis des maisons modernes qui grimpent les
pentes de Pra ont une allure plus coquette, plus frache, presque
engageante et semblent en passant prtes  jouer avec le mystre dont
elles ont la garde.

Rouletabille, aprs un coup d'oeil jet sur cette forteresse dont la ligne
sombre ressortait sur la blancheur de la neige rcemment tombe, frappa
trois coups et attendit.

Dieu! que cette petite ruelle tait triste et dserte, et silencieuse,
sous son manteau blanc! Les hivers sont durs et glacs  Constantinople.
Rouletabille, qui n'avait pas pris le temps d'acheter une fourrure,
frissonnait.

Enfin la porte s'ouvrit et un grand diable de cavas, dor sur toutes les
coutures, attendit que le jeune homme se nommt. Il lui fit deux fois
rpter son nom, aprs quoi Rouletabille fut pri d'entrer.

Le reporter donna l'ordre au cocher de la calche qui l'avait amen de
l'attendre et pntra dans cette maison prhistorique.

Le cavas l'introduisit aussitt dans un salon, le pria de s'asseoir sur le
divan qui faisait le tour de la pice et disparut.

Deux minutes plus tard, un grand ngre arriva, portant sur un plateau
d'argent des tasses de caf et des petits compotiers de cristal pleins de
confitures de roses.

Il disparut  son tour.

Cinq minutes encore s'coulrent et un vieillard  turban vert, un tout 
fait vieux courb par les ans et dont la barbe blanche semblait balayer le
tapis, fit son entre.

Il salua fort gravement Rouletabille et s'assit, s'occupant tout de suite
de la dnette; ce faisant, il ne cessait de parler avec une douce
volubilit, sur un ton fort enfantin; seulement, comme il parlait turc et
que Rouletabille ne le comprenait pas, Rouletabille ne lui rpondait pas.

Rouletabille gotait  ces petites sucreries avec impatience et  chaque
instant regardait du ct de la porte par laquelle le vieillard tait
entr; mais ce fut une autre porte qui s'ouvrit: un norme eunuque,
soulevant une tapisserie, laissait passer un fantme noir.

Quel vnement prodigieux se passait-il donc pour que ce fantme noir, qui
tait une femme, francht les portes du slamlik rserv exclusivement aux
hommes, surtout dans les antiques demeures comme celle-ci, habites par de
vieux Turcs  turban vert?

Il tait impossible de voir quoi que ce ft des traits de cette femme;
elle devait avoir triple voile sous son _tchartchaf_ funbre dont toutes
les grandes dames turques s'emmitouflent maintenant pour sortir et qui ne
laisse point, comme le _yalmack_ des anciens temps, la possibilit de
dcouvrir au moins le front et la splendeur du regard.

Il est vrai que, le plus souvent, sous ce tchartchaf, nos modernes Turques
sont vtues  la dernire mode de Paris et avec une lgance qui vient en
droite ligne de la rue de la Paix.

--Canend hanoum? pronona Rouletabille en s'inclinant trois fois, car il
tait devant une princesse qui s'tait enferme dans ce coin dsert pour
se consoler de n'avoir point donn d'enfants  l'ex-sultan et pleurer dans
le particulier un rgime disparu.

Canend hanoum, qui parlait le franais comme toute femme de qualit en
Turquie, lui prsenta son oncle, le vieux Turc au turban vert, un ancien
gnral de division qui avait acquis de la gloire  Plevna. Le gnral,
d'un signe, pria le jeune homme de s'asseoir.

Rouletabille tendit un pli cachet  la princesse. Elle y jeta simplement
les yeux et dit:

--Oui, je sais. Kasbeck m'a prvenue, mais je l'attends.

Rouletabille,  ces mots, se troubla lgrement, mais surmontant vite son
motion, reprit:

--Ne vous dit-il point, dans cette lettre, que s'il n'est pas l  cinq
heures, vous ne devez plus l'attendre?...

--Oui, oui, parfaitement, monsieur: nous sommes d'accord, mais il n'est
que quatre heures!...

Sur quoi elle se mit  parler au jeune homme de tout autre chose... Elle
l'entretint surtout de la guerre et de l'chec que les Bulgares venaient
de remporter dans leur attaque des lignes de Tchataldja. Elle en montrait
une grande joie et considrait ce premier succs comme le prsage d'une
dfinitive revanche.

Rouletabille, qui connaissait les amitis et les opinions de son htesse,
assura que tant de catastrophes ne se seraient point produites si
Abdul-Hamid tait rest sur le trne.

--Il y reviendra! fit-elle.

Et elle se leva, lui tendant avec une grande noblesse sa main  baiser.

--Pardon, madame, Mlle Vilitchkov a bien reu une lettre, celle que je lui
ai fait parvenir par Kasbeck?...

--Mais certainement, lui rpondit Canend hanoum. Ah! dites-moi, vous
restez encore longtemps  Constantinople?

--Ah! madame, on dit que c'est la fin de la guerre, _nous_ quitterons
Constantinople le plus tt possible!... rpondit-il avec
lan.

--Bien... bien...

La nouvelle de ce dpart paraissait enchanter la princesse. Elle lui
adressa un petit coup de tte sous ses voiles noirs et s'en alla par la
mme porte, le laissant  nouveau seul avec le vieux Turc  turban qui se
remit  le combler de confitures, de ptisserie et de caf en ne cessant
de bavarder comme une pie.

Enfin le turban vert se leva  son tour, le salua et le laissa seul.

Rouletabille regarda sa montre. Il tait quatre heures et demie. Sans
doute trouvait-il que l'heure marchait lentement  son gr, car il ne put
retenir un mouvement d'impatience. Il poussa un soupir, replaa la montre
dans sa poche et leva la tte. Mais il chancela de joie: _Ivana tait
devant lui!_

Une Ivana lgamment vtue,  la dernire mode de Paris, une Ivana prte 
sortir, avec son manteau de fourrure et sa toque, sans feradje, sans
yasmack, sans tchartchaf, une Ivana vade de toutes les turqueries et
qui n'avait plus de l'Orientale que ses grands yeux de flamme, qui
fixaient Rouletabille, sous sa voilette.

--Ah! mon petit Zo, mon petit Zo! _Tu as donc compris?... Tu as donc
compris?..._ Quelle joie pour moi que ta lettre!

Ils avaient eu un si joli mouvement pour se jeter dans les bras l'un de
l'autre! Et puis ils se continrent, parce que, subitement, il leur
semblait avoir entendu tousser et parce qu'ils craignaient de voir
apparatre le vieux Turc au turban vert, ou quelque affreux fantme
noir...

Certainement ils taient encore surveills, il y avait encore quelque part
des yeux qui taient chargs d'pier leur moindre geste. Cependant,
Rouletabille se jeta sur les mains de sa bien-aime et les mangea de
baisers, et Ivana ne cessait de rpter:

--Oh! petit Zo, petit Zo! _Tu as compris? Tu as compris?..._

Elle tait trs ple, sous la voilette, et Rouletabille vit qu'elle
dfaillait. Elle murmura:

--Sortons d'ici! Oh! sortons d'ici au plus vite!...

--Nous ne pouvons pas sortir avant cinq heures, ma pauvre chrie... Je
vous en conjure, soyez calme jusque-l... Venez, asseyez-vous l prs de
moi, nous parlerons tout bas, nous nous dirons des choses que nul
n'entendra, nous sommes enfin comme deux vrais amoureux qui se font des
confidences; l, donnez-moi vos mains...

--C'est que je voudrais tre dj si loin de tout cela, mon petit Zo!...
si loin!...

--Nous partirons, Ivana, encore un peu de patience...

--Mais pourquoi attendre cinq heures?

--C'est l'heure fixe par Kasbeck... Il a fait dire  Canend hanoum qu'il
serait l  cinq heures...

--Comme vous avez l'air troubl en disant cela, petit Zo!... Mon Dieu! y
aurait-il quelque chose de chang?...

--Non! non! rien! rassurez-vous!... A cinq heures nous partirons!

--Ah! si tu savais, petit Zo!... (car tantt elle lui parlait avec une
trange solennit et tantt avec une dlicieuse gaminerie)... si tu savais
comme les jours m'ont paru longs! longs! Depuis que j'ai reu ta lettre
par l'entremise de Kasbeck... je ne savais o tu tais, ni
pourquoi--puisque tu disais que tout tait arrang,--tu ne venais pas me
chercher tout de suite...

--D'abord, rpondit Rouletabille, nous ignorions que tu tais chez Canend
hanoum... nous avons toujours pens et, jusqu'au dernier moment, Kasbeck
nous a dit que tu tais  Beylerbey et que tu avais dbarqu du _Lorele_
en mme temps qu'Abdul-Hamid.

--Il a menti. Le lendemain de l'arrive du _Lorele_, deux femmes sont
venues me prendre  bord et m'ont conduite ici o Canend hanoum tait
charge de m'duquer, comprends-tu, petit Zo, charge de faire de moi une
odalisque digne d'tre prsente  l'ancien sultan!...

--Oh! Ivana!...

--Ce qu'il y avait de terrible, vois-tu, c'est que ces femmes ne sont
point mchantes du tout... elles taient au contraire trs gentilles,
pleines d'attentions, prenant un soin de moi de tous les instants, me
comblant d'horribles parfums et voulant m'apprendre  danser... C'tait
charmant et pouvantable...

--Ah! si j'avais su que tu tais l!... on t'aurait dlivre tout de
suite... on aurait bien trouv le moyen, va!... mais Kasbeck me
mentait!... Et dire que nous avions pass notre temps  le surveiller, le
suivant partout, tandis que toi, tu arrivais ici avec ces femmes, ombres
anonymes toutes trois... fantmes noirs... chez Canend hanoum... Vladimir
t'a certainement vue descendre de voiture ici, avec tes compagnes!... Mais
comment se serait-il dout que c'tait toi, sous tes voiles noirs, alors
que Kasbeck ne t'accompagnait mme pas?... Enfin, tout est bien fini
maintenant! ne pensons plus qu' notre bonheur, ma petite Ivana!

--Kasbeck t'a donn tous les papiers du tiroir secret? tous intacts,
n'est-ce pas?

--Oui, tous... Il a fallu vrifier, tu penses! Cela a demand du temps...
Et puis, de son ct, Kasbeck voulait prendre ses prcautions avec les
trsors... avant de te donner  moi... Cela se comprend... Cet eunuque est
un extraordinaire commerant!

--Ils le sont tous, petit Zo!... Et quel commerce!...

Elle poussa encore un soupir:

--Ah! quand allons-nous partir?

--coute, Ivana, sais-tu ce que j'ai pens?... J'ai pens que puisque la
guerre allait tre finie, comme je te l'ai crit--on parle dj
d'armistice depuis l'affaire de Tchataldja--j'ai pens que nous pourrions
bien partir pour Paris...

--Oh! oui, petit Zo!... oui!... oui!... Paris!...

Elle tremblait de bonheur en voquant Paris, l'cole, la facult,
l'hpital, o elle retrouverait ses camarades et ses travaux.

--C'est  Paris que nous nous marierons! fit Rouletabille.

--Mais le gnral Stanislawoff ne voudra pas! Il tiendra  ce que la
crmonie ait lieu  Sofia.

--Le gnral fera ce que je voudrai! dclara le reporter, il n'a rien  me
refuser!

--Bien! bien! Oh! certes, Paris, oui... je prfre! fit-elle en se
blottissant contre lui.

--Tu comprends, nous avons besoin l'un et l'autre d'oublier bien des
choses... Il faut mettre un peu d'Occident entre notre bonheur et le
pass... En France, ma chrie, nous nous retrouverons tout  fait, oui, il
me semble qu'il n'y a qu'en France que nous pourrons nous aimer
normalement, sans heurt, sans aventure, aprs un honnte mariage dans une
honnte mairie.

--Tu as raison, tu as raison, petit Zo!...

Et elle se pressa contre lui; elle cherchait un refuge o elle pensait
bien que nul autre ne viendrait plus la chercher jamais... ni Kasbeck pour
son abominable commerce, puisqu'il tait maintenant pay et comment!... ni
Gaulow, ni Athanase, puisque ces deux-l taient morts!...

--Mon Dieu! tu es bien sr alors qu'il est mort?

--Qui? Athanase?... Oui, oui, oh! il est bien mort, le pauvre garon!

--Tu as raison de le plaindre, petit. Il m'aimait beaucoup.

--Diable! s'il t'aimait!...

--Il m'tait dvou...

--Sans doute, mais ne sois point triste de sa mort, fit Rouletabille en
hochant la tte, car videmment, s'il avait vcu, le pauvre garon et
beaucoup souffert.

--S'il et souffert!... surtout maintenant que je ne lui dois plus rien,
_du moment que c'est toi qui as tu Gaulow!..._ Ah! petit Zo! petit Zo!...
quand j'ai lu ce que tu m'crivais l... que Gaulow n'tait pas mort de la
main d'Athanase, l-bas, sur cette affreuse petite place, dans ce terrible
petit village de l'Istrandja... et qu'il avait pu s'chapper... et que
c'tait toi qui l'avais tu au fond de la chambre des trsors!... vois-tu,
petit Zo, j'ai pleur et j'ai pri le bon Dieu comme lorsque j'tais toute
petite... c'tait si affreux pour moi de me donner  cet Athanase qui m'a
toujours fait un peu peur, que je n'aimais pas, que je n'ai jamais aim...
Et cependant, je n'aurais pu me refuser, petit Zo: _je lui avais jur,
autrefois, que je serais sa femme le jour o il m'apporterait la tte de
Gaulow!_ et je croyais qu'il avait tu Gaulow!... je n'avais plus qu'
mourir le jour o j'ai cru cela!... et j'tais bien dcide  mourir... et
je me serais tue certainement  Stara-Zagora o je craignais qu'Athanase
ne vnt me relancer, avec la tte de Gaulow, si le gnral-major ne
m'avait reparl du coffret byzantin et de ce qu'il contenait... alors j'ai
compris que ma vie, dsormais sacrifie, pourrait encore servir  quelque
chose... mais, petit Zo! ce que je souffrais de te voir souffrir!...

--Pourquoi ne t'es-tu pas confie  moi?

--Ni  toi, ni  personne! J'avais une honte affreuse de moi!... C'tait
si horrible ce que j'avais fait!... Il y a des choses qu'une femme comme
moi n'avoue pas aux autres parce qu'elle a honte de se les avouer 
elle-mme..._ Pouvais-je te dire que je souhaitais la perte de ce loyal
soldat qu'tait Athanase et le salut de cet ennemi de mon pays, de cet
assassin de mes parents qu'tait Gaulow?_... et qu'entre eux deux je
n'avais pas hsit? Et qu'avec fourberie et tratrise j'avais prt mes
mains  l'vasion du misrable dans le moment qu'apercevant au loin
poindre les armes bulgares, j'avais redout l'arrive d'Athanase venant
rclamer le prix de sa conqute!... Pouvais-je te dire que lorsque Gaulow
se disposait  user pour fuir des moyens que je lui procurais...
pouvais-je te dire que notre katerdjibaschi tait accouru et avait pay de
sa vie une lutte avec le bandit?... Non! Non! je gardais toute cette honte
pour moi et je ne t'en aurais jamais parl si tu ne l'avais devine! Enfin,
pourquoi t'aurais-je avou ces affreuses choses, aprs avoir cru voir
succomber Gaulow sous les coups d'Athanase? Est-ce que tout n'tait pas
fini pour moi? Est-ce que mes explications eussent pu empcher
l'invitable? Pourquoi me dshonorer  tes yeux comme je l'tais, comme je
le suis encore aux miens? Si je te disais qu'encore  cette minute o je
t'avoue tout cela, j'ai honte de moi, j'ai honte, petit Zo!

--Comme tu m'aimais! soupira Rouletabille, en se prosternant sur les mains
d'Ivana.

--Et tu en as dout!

--Pardonne-moi, Ivana!... Pardonne-moi... Oui, c'est moi qui suis un
misrable de ne pas t'avoir devine plus tt, mon ange chri!... Mais je
vois bien que l'amour est ainsi fait qu'il se plat  nous aveugler dans
le moment que nous aurions le plus besoin de voir clair!... Certes, si
j'avais t en tiers dans cette aventure, si j'avais t  la place de La
Candeur par exemple, ou de Vladimir, je t'aurais devine tout de suite...
Mais j'aimais et j'tais jaloux!... C'est dire que j'tais devenu,  cause
de cette horrible jalousie, qui tait une insulte  notre amour, le plus
stupide des hommes!... Et c'est l'amour qui se vengeait ainsi de ce que je
ne t'eusse point ds l'abord mise au-dessus de tout soupon, en dpit de
l'apparence accusatrice de tes actes ou de tes gestes, ou de ta mine, ou
de ta parole! J'aurais d me dire tout de suite--ce que je ne me suis dit
que lorsque j'eus reu ta lettre d'adieu  Stara-Zagora: Elle m'aime!...
Elle m'aime par-dessus tout!... Eh bien! essayons d'expliquer avec cela
l'inexplicable! Et tout de suite j'aurais compris, _en rapportant tout 
cet amour_, que c'tait  cause de ton amour que tu te faisais un instant
la complice de l'abominable Gaulow! J'aurais compris ce que j'ai compris 
Stara-Zagora, dans cette nuit de douleur et de larmes qui a suivi ton
dpart, _j'aurais compris que puisque tu poursuivais Gaulow, aprs l'avoir
fait fuir, et cela dans le dessein de le tuer, tu ne voulais point tenir
Gaulow de la main d'Athanase!_... Explication logique et la seule possible
de ta conduite  toi, Ivana, et aussi de celle d'Athanase, _qui s'occupait
de s'assurer de Gaulow avant de te sauver, Ivana!_ C'tait donc que tu
t'tais promise  lui s'il te vengeait de Gaulow; et seulement  cette
condition-l!... Voil ce qui m'est apparu  Stara-Zagora!... Voil
pourquoi, aprs avoir compris cela, je fus pris d'un dsespoir sans borne,
car croyant Gaulow mort de la main d'Athanase, comme tu le croyais
toi-mme, je croyais mort notre amour!... Aussi tu devines ensuite ma joie,
joie que je n'ai pu te dcrire dans ma lettre, quand j'ai appris qu'il
tait vivant!... Il tait donc possible de le reprendre  Athanase, de lui
rendre une libert ncessaire pour que nous puissions ensuite le reprendre
nous-mmes et _exercer une vengeance qui nous aurait enfin dlivrs sans
qu'Athanase ait  en rclamer le prix!_... Alors je fis comme toi!... Le
crime que tu avais accompli vis--vis d'Athanase en faisant chapper
Gaulow une premire fois, je l'ai accompli, moi, une seconde!... Et mes
amis et moi nous avons recommenc derrire Gaulow, sauv par mes soins,
cette poursuite jusqu' la mort... Malheureusement, il nous chappait et
c'tait Athanase qui mourait!...

--Ceci est affreux! exprima Ivana en frissonnant. Il est mort... Il ne
faut pas nous rjouir de cette mort-l! cela nous porterait malheur...
Dis-moi bien comment il est mort!...

--Eh! Ivana, je te l'ai dj expliqu dans ma lettre... rpondit
Rouletabille en mentant ici, avec un grand sang-froid. Il est tomb devant
nous dans un parti de Turcs qui l'a cribl de balles... Les Turcs, nous
voyant, se sont enfuis, et nous sommes arrivs pour constater la mort de
notre ami...

--C'est cela qui est pouvantable, dit Ivana... Il est mort certainement
en courant derrire son prisonnier et c'est nous qui sommes responsables
de sa mort!

--Je ne le pense point! exprima encore Rouletabille avec une effronterie
grandissante, et je voudrais bien te rassurer tout  fait sur ce point.
Athanase ne devait pas savoir que son prisonnier se ft enfui. Il revenait
au camp quand il a t surpris par les Turcs. Voil la vrit! Il est tout
 fait superflu de te crer d'inutiles remords!... Et puis, entre nous,
bien qu'il soit ton cousin, je te dirai que cet Athanase ne mrite point,
en vrit, d'tre pleur. C'tait un brave soldat, oui!... mais qui
songeait surtout  ce que tu lui avais promis!... Toi-mme, Ivana, ta
personne ne lui tait prcieuse qu'autant qu'il pouvait esprer te
revendiquer!

--Comment cela, mon ami?...

--Oh! il et prfr te savoir morte plutt que vivante en dehors de
lui!... Ainsi,  la Karakoul, tous ses actes prouvent qu'il pensait moins
 ton salut qu' lui-mme, c'est--dire qu' son succs en t'apportant
Gaulow!... Avant de s'occuper de toi, il s'occupe de Gaulow!... Il ne
pntre dans le harem que pour frapper Gaulow, que pour emporter Gaulow,
que pour mettre en sret Gaulow... et puis il revient pour te sauver!...
aprs... mais trop tard parce que j'avais pass l avant
lui!...

--Mais c'est vrai, petit Zo, c'est absolument exact ce que tu racontes
l!...

--Comment si c'est vrai! c'est--dire que maintenant, quand je l'examine
de prs, je trouve sa conduite abominable...

--Certes! elle n'tait pas gnreuse!... accorda Ivana.

--Pas gnreuse! Dis donc que ce joli monsieur te faisait chanter tout
simplement avec ta promesse inconsidre...

--Oh! Zo!... Ne parle pas ainsi de ce malheureux garon!

--Pourquoi pas, je te prie?... Est-ce que tu l'aimais?... Est-ce que tu
lui avais dit que tu l'aimais?...

--a, jamais!

--Et il savait bien que tu ne l'aimais pas!...

--Il pouvait s'en douter...

--S'en douter?... Il tait parfaitement sr que nous nous aimions tous les
deux!... et c'est pour cela qu'il avait hte avant tout de jeter cette
tte entre nous deux!... Il savait bien que tu n'tais pas une femme 
revenir sur ta parole, et il voulait, au prix de cette tte, t'avoir
malgr toi! c'est--dire malgr ton amour pour un autre!... Aussi je ne te
cacherai pas plus longtemps mon opinion: ton Athanase, il me dgote!...

Cette dclaration sembla produire un excellent effet sur l'esprit d'Ivana.

--Mon Dieu!... puisque nous ne sommes pour rien dans sa mort, fit-elle, ce
que tu me dis l, petit Zo, me console un peu de l'avoir tromp et de lui
avoir soustrait un prisonnier qui lui tait plus prcieux que moi-mme!...

XXVI

LA DERNIRE AVENTURE DE M. KASBECK

Bravo! s'cria Rouletabille... alors ne me parle plus jamais d'Athanase?...

--Ni d'Athanase, ni de Gaulow, ni de Kasbeck, ni de personne!...

--Ae! fit Rouletabille... Je crains bien que nous ne parlions encore de
ce Kasbeck.

--Pourquoi?

--Tu vas voir!...

Et il se leva, aprs avoir dpos un chaste baiser sur le front de sa
fiance.

--Il est 5 heures, dit-il trs haut.

Et il rpta: Il est 5 heures... il est 5 heures... sur un ton de plus
en plus lev.

Alors la tapisserie se releva et l'eunuque qu'il avait dj vu tout 
l'heure, entr'ouvrit la porte devant le fantme noir de Canend hanoum. La
princesse s'avana, et, froidement, dit  Rouletabille:

--Je dois attendre Kasbeck.

--Dans la lettre que je vous ai remise, rpondit Rouletabille d'une voix
ferme, il est dit que mme si Kasbeck n'est pas ici  5 heures, vous devez
nous laisser partir!

--C'est exact, rpondit Canend hanoum; mais avant-hier Kasbeck m'avait
dit de ne rien faire de dfinitif avant de l'avoir revu. Du reste, il n'y
a aucune raison pour qu'il ne vienne pas!...

--Madame, rpliqua Rouletabille, il se peut en effet qu'il vienne, et je
crois en effet qu'il viendra. Mais vous n'ignorez pas que Kasbeck a pris
certaines prcautions contre moi: il pouvait craindre, en effet, qu'aprs
tre entr en possession de Mlle Vilitchkov, je livrasse le secret du
trsor au gouvernement ou  quelque autre!... Et il a, pendant quelques
jours, par prcaution, puis dedans... _Tout ce qu'il a pu prendre dj a
t apport ici_; je le sais... Or voici ce que j'ai  vous dire: je ne
suis pas moins prudent que Kasbeck et je pouvais craindre qu'aprs tre
entr en possession des trsors, le seigneur Kasbeck ne gardt Ivana.
Aussi ai-je arrang que quoi qu'il arrivt--mme si Kasbeck n'tait pas
ici aujourd'hui  5 heures--on me laisserait sortir d'ici avec Mlle
Vilitchkov, qui devait tre amene chez vous (j'ignorais qu'elle y ft
dj). Madame, si, dans dix minutes je ne suis pas sorti d'ici, tout est
perdu pour vous, car j'ai laiss un pli  mes amis, qui l'iront porter au
gouvernement. On trouvera ici, je le sais, outre Mlle Vilitchkov et moi,
les choses trs prcieuses auxquelles je faisais allusion tout  l'heure
et auxquelles vous tenez certainement beaucoup, et sur l'origine
desquelles j'aurai clair le gouvernement. Madame, comprenez bien qu'il
faut nous laisser partir sans esclandre, sans quoi vous pouvez tre sre
qu'un secours immdiat nous viendra du dehors et que tout cela fera
beaucoup de bruit. Laissez-nous partir, et le ddain que j'ai montr de
toutes ces richesses vous est un sr garant que je saurai garder,
relativement  ce que vous avez pris et  ce qui vous reste  prendre, le
plus grand secret!... Madame, vous avez encore cinq minutes pour
rflchir...

Canend hanoum disparut.

Les jeunes gens ne devaient plus revoir son funbre tchartchaf... Cinq
minutes ne s'taient pas coules que le ngre venait les chercher, les
remettait au cavas, lequel leur ouvrait la porte de la rue et les saluait
fort honntement.

Ils sautrent dans la voiture, qui prit, au grand trot, le chemin de Pra.

--Enfin!... enfin!... enfin!... soupirait Ivana, qui laissait aller sa
jolie tte sur l'paule de Rouletabille.

Celui-ci lui dit:

--Kasbeck ne pouvait pas venir, parce que Kasbeck est mort!...

--Tu dis?

--coute bien. Aprs avoir dcouvert la chambre des trsors, je ne suis
plus descendu qu'une fois dans cette chambre avec Kasbeck, et aprs avoir
pris de grandes prcautions pour retrouver notre chemin. Les nuits
suivantes, Kasbeck y descendait seul; mais je redoutais quelque accident
et j'avais exig que Canend hanoum ft avertie qu'elle devrait remettre
ta chre personne entre mes mains aujourd'hui  cinq heures, sans quoi je
menaais de tout dvoiler!... Hier mme, prvoyant quelque funeste
contretemps, je fis crire par Kasbeck cette lettre que j'ai remise
aujourd'hui  Canend hanoum. Du reste, Kasbeck comprenait trs bien mes
craintes et ne fit aucune difficult pour me donner cette assurance que
je lui dictais: il tait persuad que je ne tenais qu' toi!... Et c'est
la vrit, tu le comprends!... Je n'ai pas gard un morceau de tous ces
trsors-l!... Le premier sac de joyaux que j'avais rapport, je l'ai
remis  Kasbeck le lendemain, pour lui prouver la ralit de mes
recherches et de ma dcouverte! Ces richesses ne m'appartiennent pas!
Elles appartiennent aux crimes qui les ont accumules! Il m'et sembl que
si j'en dtournais quoi que ce ft, elles nous porteraient malheur!... Eh
bien, Ivana, c'est vrai que ces trsors portent malheur... Aprs avoir
port malheur  Abdul-Hamid et  Gaulow, ils viennent de causer la perte
de Kasbeck!...

La Candeur et moi, cette nuit, prs de la pice d'eau, dans le jardin
d'hiver, nous avons en vain attendu le retour de Kasbeck... Et comme il ne
revenait pas, j'ai revtu  mon tour l'habit de scaphandrier et je suis
descendu dans la vasque. L j'ai trouv la vasque ferme, et la porte si
bien close que l'on et jur qu'il n'y avait pas de porte! Kasbeck tait
rest enferm dans la chambre des trsors et avait d, sans le savoir s'y
enfermer lui-mme!... Tu penses qu'Abdul-Hamid devait avoir un systme de
fermeture  l'intrieur comme il devait en avoir un  l'extrieur. Il
devait pouvoir s'enfermer quand il tait l-dedans pour qu'on ne vnt pas
le dranger... Kasbeck a certainement fait jouer par hasard ce systme de
fermeture, peut-tre en touchant  la porte qui tourne facilement sur ses
gonds... Cette porte, Kasbeck n'a pas su la rouvrir... De sorte que, de
mme que Gaulow, le voil enseveli l-dedans avec son secret, parmi tous
les millions qui y restent encore!... Mais qu'as-tu, Ivana? Tu ne dis
rien?... Ton silence m'effraye!...

--Je suis en effet pouvante, mon ami, de tous ces morts autour de notre
bonheur! De tous ces morts _qu'il faut_  notre bonheur! Oui, oui, petit
Zo, fuyons! Rentrons  Paris! Tant que je serai ici, dans cette ville des
Mille et Une Nuits, je craindrai de voir revenir toutes ces ombres! Qui me
dit qu' l'instant o je m'y attendrai le moins elles ne vont pas
m'apparatre au coin de quelque rue, sur le seuil de la maison o tu me
conduis! Qui me dit qu'elles ne vont pas me tendre la main pour descendre
de voiture!

--Ma pauvre petite Jeanne, tu dlires! On ne rencontre plus les ombres de
ceux qui sont morts, touffs au fond des eaux!

--Est-ce qu'on sait? Est-ce qu'on sait? Allons nous-en!...

XXVII

O ROULETABILLE ET IVANA ONT QUELQUE RAISON DE CROIRE QU'ILS TOUCHENT
ENFIN AU BONHEUR

De Sofia, de Belgrade, de Constantinople, les correspondants de guerre
avaient regagn leurs pnates. On croyait la grande lutte balkanique
termine. Et c'est quelques jours aprs la prise d'Andrinople que fut
clbr,  Paris, le mariage de Rouletabille et d'Ivana Vilitchkov.

On se rappelle de quelle solennit et de quel clat furent entoures les
crmonies de cette exceptionnelle union.

La direction de _l'poque_ avait convoqu, pour ce grand jour, tout ce qui
compte  Paris, dans le monde des lettres, de la politique et des arts.
Les amis de Rouletabille, connus et inconnus, ceux qui avaient t mls
directement aux aventures extraordinaires de son incroyable existence, et
ceux qu'il s'tait faits simplement par la sympathie universelle que
dgageaient ses actions publiques au cours des vnements qui ont occup,
ces dernires annes, l'Europe et le monde, avaient tenu  apporter leurs
voeux aux jeunes poux. C'est dire que le service d'ordre, command par M.
le prfet de police en personne, fut des plus difficiles.

Nous ne reviendrons point sur ces heures officielles dont les carnets
mondains retracrent les moindres dtails, pendant huit jours.

La colonie trangre, surtout russe et balkanique naturellement, envoya
des cadeaux qui ne furent pas les moins admirs d'un trousseau  la
richesse duquel avaient voulu collaborer des personnages dont les noms
sont clbres depuis la publication du _Mystre de la chambre jaune_, du
_Parfum de la Dame en noir_ et de _Rouletabille chez le tsar_. Le
directeur de _l'poque_ tait le premier tmoin de Rouletabille, le second
tait Sainclair, qui recueillit les premires pages du reporter. Le
directeur de _l'poque_ se fit l'interprte de tous  l'issue d'un lunch
donn dans un des palaces des Champs-Elyses, o l'on s'crasait en
souhaitant aux poux un peu de bonheur et de tranquillit aprs tant de
tribulations retentissantes!

De la tranquillit: Rouletabille et Ivana ne demandaient que cela, et s'il
n'avait tenu qu' eux, certes! on aurait drang moins de monde, mais,
comme dit l'autre, on est esclave de sa gloire, et Rouletabille, en ce
jour mmorable o il n'aurait voulu voir autour de lui que sa mre,
retenue en Amrique par les affaires de M. Darzac, et quelques amis
intimes comme M. La Candeur, dut subir la tyrannie de sa jeune renomme.
Mme aprs le lunch, les poux ne purent partir. L'association des
reporters parisiens offrait un dner aux poux dans un grand restaurant de
Bellevue, et Rouletabille comptait parmi ceux-l trop de camarades pour se
soustraire  une aussi aimable contrainte. Seulement, il tait entendu
qu' 9 heures au plus tard, les maris pourraient s'esquiver 
l'anglaise. Une auto les attendrait pour une randonne dont ils n'avaient,
bien entendu, donn l'itinraire  personne.

Donc,  7 heures prcises, Rouletabille et Ivana arrivaient  Bellevue:
ils avaient demand la permission de revtir leur costume de voyage et ils
avaient exig que ce dner d'amis ft dpourvu de toute crmonie.
Cependant la plupart des confrres avaient tenu, pour leur faire honneur,
 arborer l'uniforme de grand gala, habit et toutes dcorations dehors.

--Ne te fche pas, lui dit tout de suite La Candeur, qui avait sorti son
Mrite agricole et qui reut les jeunes poux sur le seuil du vestibule,
avec toutes les grces d'un rjoui matre d'htel. Ne te fche pas, ils
sont si contents.

La Candeur offrit son bras  la marie et la conduisit dans le salon o
avait t dress un couvert magnifique.

Comme Rouletabille allait les suivre, un grand bruit de chevaux et de
carrosse lui fit tourner la tte, et il ne put retenir une exclamation en
reconnaissant dans le cocher, dont la livre bleue galonne et le chapeau
 cocarde dore produisaient le plus heureux effet, Tondor, le bienheureux
Tondor, qui semblait au comble de ses voeux. Le sympathique Transylvain
n'avait-il pas toujours rv de rouler _carrousse_ et de conduire par de
longues guides des chevaux imptueux? Son mpris pour l'auto tait si
parfait qu'on n'avait jamais pu le dcider  apprendre  conduire une
mcanique qu'il trouvait d'une laideur dshonorante, qui crevait, du
reste, disait-il, trop souvent, et qui ne piaffait jamais!

Curieusement, Rouletabille s'avana jusqu'au seuil, dsireux de savoir 
qui appartenait un si grandiose quipage.

Quelle ne fut pas sa stupfaction en en voyant descendre, aprs que le
valet de pied qui se tenait  ct de Tondor se ft prcipit pour en
ouvrir la porte,. Vladimir, Vladimir Ptrovitch de Kiew!...

Il se disposait  aller lui serrer la main quand il vit que Vladimir
tendait la sienne  une grande dgingande vieille dame, aux cheveux
couleur de feu qu'il se rappelait parfaitement avoir vue dans les
circonstances tragico-comiques qui avaient inaugur la srie de ses
aventures  Sofia.

C'tait tout simplement la princesse aux fameuses fourrures qui s'avanait
au bras de Vladimir triomphant.

--Rouletabille! s'cria Vladimir en lui montrant avec orgueil ce vieux
singe couvert de bijoux, permettez-moi de vous prsenter ma fiance!...

Rouletabille se pina les lvres pour ne pas rire et flicita chaudement
les futurs poux... Tout de mme quand la princesse eut fait son entre
dans la salle de gala, il retint Vladimir, dans le dessein de lui faire
part un peu de son effarement, mais le jeune Slave ne le laissa point
parler:

--C'est tout ce que j'ai trouv _pour sauver notre honneur!_ dit-il le
plus srieusement du monde: pouser ce vieux cacatos! mais que ne
ferais-je pas, Rouletabille, pour vous rendre service!

--De quoi?... de quoi?... Eh! Vladimir Petrovitch de Kiew!... c'est pour
me rendre service que tu pouses la vieille dame?

--Mais parfaitement! _et pour sauver notre honneur!_

--Dis donc un peu: tche d'tre poli et ne t'occupe pas de mon honneur,
s'il te plat... qu'est-ce que mon honneur a  faire dans ton mariage,
es-tu capable de me le dire?

--Tout de suite: la vieille dame est venue me rclamer ses 43.000
francs!...

--Hein?...

--Eh! vous savez bien... les 43.000 francs de la fourrure!...

--Oui, je me rappelle maintenant... mais, moi, a ne me regarde pas cette
histoire-l!... Ce n'est pas moi qui ai t la porter au clou, sa
fourrure!...

--Oui, mais c'est vous qui avez donn l'argent  l'agha.

--Possible!... mais cet argent je l'avais pris  La Candeur... je ne
l'avais pas pris  la princesse, moi!...

--Aussi, quand elle est venue me le rclamer, j'en ai d'abord parl  La
Candeur qui m'a dit:

--Je te dfends d'en parler  Rouletabille, qui a autre chose  faire que
de s'occuper de ta vieille bique... Si elle insiste, qu'il a ajout, eh
bien!... pour qu'elle nous fiche la paix, pouse-la!...

--Mais c'est trs bien, cela, finit par approuver Rouletabille.

--Alors, vous ne me mprisez pas?

--Pas le moins du monde...

--Vous comprenez, Rouletabille, combien ce serait dur pour moi d'tre
mpris par vous, alors que c'est pour vous que je sacrifie en somme ma
jeunesse et ma beaut...

--Vous tes un gentil garon, Vladimir Ptrovitch... Est-ce que la
princesse est encore trs riche?...

--Ah! monsieur!... elle me reconnatra un million, devant notaire...

--Fichtre! un million!...

--Pas un sou de moins; comme je lui ai dit: c'est  prendre ou 
laisser...

--Vous avez raison, Vladimir. Avec un million, on ne vit aux crochets de
personne et vous pourrez repayer  la princesse une fourrure.

--J'y avais pens, monsieur... comme a elle n'aura plus rien  dire!...

--Quel ge a-t-elle?... demanda Rouletabille, un peu gn.

--Ah! devinez, pour voir...

--Eh bien! mais dans les cinquante-cinq ans, rpondit Rouletabille, qui
voulait tre aimable.

--Vous n'y tes pas, fit l'autre, vous n'y tes pas du tout!... Peste!
cinquante-cinq ans! Comme vous y allez!... Si elle avait cinquante-cinq
ans, j'aurais certainement hsit _avant de me dvouer!_... proclama
Vladimir.

--Alors, elle n'a pas dpass la cinquantaine?

--De moins en moins... Rouletabille... vous y tes de moins en moins!...
elle en a soixante-deux!... avoua l'autre avec jubilation... Ah! j'ai
voulu voir l'acte de naissance... Soixante-deux... c'est admirable!

--Et peut-tre une maladie de coeur! ajouta Rouletabille, qui avait enfin
compris Vladimir et qui, un peu dgot, ne demandait qu' changer de
conversation.

Et il allait s'chapper quand Vladimir le rappela:

--coutez, Rouletabille... j'ai une proposition  vous faire... Dans un an,
deux au plus... la vieille dame n'existera plus...

--Saprelotte!... s'exclama Rouletabille, vous n'allez pas l'assassiner!

--Pensez-vous? Non, c'est le docteur qui le lui a dit devant moi, un soir
o elle avait un peu trop abus de la vodka...

--Ah! elle se s...

--Si ce n'tait que a!... mais elle fume! elle fume!

--La cigarette!... a n'est pas grave!...

--Non, la pipe!...

--La pipe!...

--La pipe d'opium!... Et comment!...

--Oui, elle n'en a plus pour longtemps...

--Eh bien! elle me fait son hritier... et je me dcide  fonder un
journal... Voulez-vous tre mon second?

Rouletabille ne rpondit pas, mais Vladimir vit qu'il le considrait d'un
certain oeil... d'un oeil qui visait certainement son fond de culotte, et,
prudent, se rappelant certain geste qui l'avait un peu humili, et, ne
voulant point que Tondor, dans toute sa splendeur, et encore  rougir de
lui, il s'loigna tout doucement,  reculons...

--Quel type! sourit Rouletabille.

Et il alla rejoindre Ivana qui l'attendait avec impatience.

XXVIII

O LA CANDEUR TROUVE QUE LA TERRE EST PETITE

Le dner fut des plus gais. Rouletabille trs amoureux, se montrait
cependant assez mlancolique, jetant de temps  autre un regard sur Ivana
qui, elle, regardait l'heure sans en avoir l'air  la grande pendule de la
chemine... Quand leurs yeux se rencontraient, ils se souriaient doucement,
ils se comprenaient: quel bonheur d'tre seuls tout  l'heure!... dans
cette auto qui les emporterait loin de tous et de tout, loin de ces
souvenirs encore trop brlants que La Candeur avec sa bonne humeur un peu
rude, voquait bravement, ne pouvant s'imaginer qu'il faisait souffrir ses
amis quand il prononait les noms de Gaulow, d'Athanase... Cependant, La
Candeur et Vladimir ne s'arrtaient pas... Ils se renvoyaient les
histoires d'un bout  l'autre de la table... Te rappelles-tu?... Te
souviens-tu?... Et dans le donjon?... Et quand nous n'avions plus rien 
manger?... Quand ce pauvre Modeste a imagin de faire une salade aux
capucines!...

--On avait tellement faim, s'criait La Candeur, qu'on aurait bouff
l'escalier, sous prtexte qu'_il tait en colimaon!_...

Enfin le repas se termina. Il y eut quelques speeches et l'on passa dans
un autre salon o l'on devait servir le caf et les liqueurs. Rouletabille
avait rejoint Ivana.

--Encore un peu de patience, lui disait-il, et dans dix minutes je te jure
que nous filons  l'anglaise. Je vais voir si l'auto est l.

Il la quitta et, faisant un signe  La Candeur, se glissa dans le
vestibule. Ils n'avaient pas fait deux pas qu'ils se heurtaient  un
personnage dont la vue leur fit pousser une sourde exclamation.

L, devant eux, se courbant en une attitude des plus correctes, dans son
habit de suisse d'htel et la casquette  la main, ils reconnurent M.
Priski!

Tous deux restrent comme mduss par cette trange apparition.

Que faisait M. Priski dans cet htel de Bellevue? Par quel hasard,  peine
croyable, l'ancien majordome de la Karakoul se trouvait-il si  point
pour saluer Rouletabille en un jour comme celui-ci?

La prsence de M. Priski leur rappelait  tous deux des heures si
difficiles qu'ils ne pouvaient le considrer sans une motion qui touchait
de bien prs  l'angoisse, sans compter que chaque fois que M. Priski leur
tait apparu, l'vnement ne leur avait pas port bonheur. Il tait comme
l'envoy du destin, comme un lugubre messager, en dpit de ses bonnes
paroles et de son sourire ternel, annonciateur de catastrophes.

Rouletabille tait devenu tout ple et ce fut La Candeur qui retrouva le
premier son sang-froid pour demander  M. Priski ce qu'il faisait l et ce
qu'il leur voulait.

--Ce que je veux? rpondit M. Priski, avec sa mine la plus gracieuse, ce
que je veux? mais vous prsenter mes hommages et mes souhaits de bonheur,
mon cher monsieur Rouletabille! Et croyez bien que je regrette de n'avoir
pu aller  la crmonie ce matin, mais le patron m'avait envoy en course
dans les environs; je ne fais que rentrer et je constate que j'ai bien
fait de me hter puisque vous voil sur votre dpart! L'auto est l,
monsieur Rouletabille... Le chauffeur fait son plein d'essence et m'a dit
qu'il serait prt dans dix minutes...

--Pardon! fit entendre Rouletabille d'une voix encore trouble, pardon,
monsieur Priski, mais vous n'tes donc plus moine au mont Athos?

--Hlas! hlas! je ne l'ai jamais t, oui, c'est un bonheur qui m'a t
refus. Et je vous avouerai que je n'ai gure t heureux depuis que vous
m'avez quitt si brusquement  Ddagatch...

D'abord je ne retrouvai point mon cheval et comme on refusait de me
laisser monter en chemin de fer, vous voyez d'ici toutes les difficults
qu'il me fallut surmonter avant d'arriver  Salonique. Quand j'y parvins,
j'appris que le seigneur Kasbeck s'tait embarqu pour Constantinople avec
le sultan dchu. Comme je ne pouvais entrer au couvent sans la somme qu'il
m'avait promis de me verser, j'attendis l'occasion d'aller le rejoindre 
Constantinople, occasion qui ne se prsenta que trois semaines plus tard
par le truchement d'un pilote des Dardanelles qui tait mon ami et qui
venait d'tre engag par le commandant d'un stationnaire austro-hongrois,
lequel quittait Salonique pour le Bosphore.

--Tout cela ne nous explique pas, fit Rouletabille impatient, comment
vous vous trouvez  Paris?...

--Monsieur, c'est bien simple. A Constantinople, je n'ai pas pu retrouver
le seigneur Kasbeck. On l'y avait bien vu, mais il avait tout  coup
disparu sans que quiconque pt dire comment ni o...

--Alors?...

--Alors j'essayai de me placer  Constantinople, mais en vain.

--videmment!... conclut tout de suite La Candeur, qui assistait avec
peine  l'angoisse de Rouletabille... videmment il n'y a rien  faire
dans ce pays en ce moment-ci... M. Priski s'en est rendu compte et M.
Priski est venu se placer  Paris!...

--Tout simplement! dit M. Priski.

--Tout cela est bien naturel! ajouta La Candeur en se tournant du ct de
Rouletabille, et tu as tort de te mettre dans des tats pareils, mais, mon
Dieu! que la terre est petite!... Et vous tes content de votre nouvelle
place, monsieur Priski?

--Mais pas mcontent, monsieur de Rothschild... pas mcontent du tout...
videmment, a n'est pas le mme genre qu' l'_Htel des trangers_...
mais il y a  faire tout de mme, vous savez. A propos de l'Htel des
trangers, vous savez qui j'ai revu  Constantinople?

--Non, mais a nous est gal, fit La Candeur en entranant Rouletabille.

Mais l'autre leur jeta:

--J'ai revu Kara-Selim!...

Rouletabille et La Candeur s'arrtrent comme foudroys...

La Candeur tourna enfin la tte et dit:

--T'as revu Gaulow?... toi?... tu blagues!...

Infiniment flatt d'tre tutoy par M. de Rothschild, M. Priski s'avana,
la mine rayonnante:

--J'ai revu Kara-Selim, comme je vous vois, monsieur!... et fort bien
portant, ma foi!... Ah! cette fois vous n'allez pas encore me dire que
vous l'avez vu mort! Du reste, il ne m'a pas cach, que c'est vous qui
l'avez arrach des mains du cruel Athanase Khetew et je dois dire qu'il en
tait encore tout surpris!...

--Tu n'as pas pu voir Kara-Selim  Constantinople, fit Rouletabille plus
ple que jamais, si tu n'as quitt Salonique que trois semaines aprs le
dpart de Kasbeck, c'est--dire si tu n'es arriv  Constantinople que
lorsque nous en tions partis...

--Eh! monsieur, je l'ai vu si bien qu'il a voulu me reprendre  son
service... il tait assez embarrass dans le moment, se trouvant spar de
tous ses serviteurs... Il n'avait retrouv  Constantinople que Stefo le
Dalmate presque guri de ses blessures et a avait t bientt pour le
perdre... et, ma foi, dans une aventure assez sombre que je parvins  me
faire conter et qui me dtourna, tout  fait, de reprendre du service chez
lui... Il s'agissait de certaines recherches  faire sous le _Bosphore_...
dans le plus grand secret... Il s'agissait aussi d'endosser un bien vilain
appareil qui m'apparut redoutable et que Kara-Selim venait de recevoir de
Londres... une espce de scaphandre... vous voyez d'ici quel mtier on me
proposait. Tu n'as pas besoin d'avoir peur, me disait Kara-Selim; je
descendrai sous l'eau toujours avec toi... je te dfends mme d'y aller
sans moi; c'est pour avoir voulu aller se promener sans moi sous le
Bosphore que Stefo le Dalmate est mort et qu'on ne l'a plus jamais
revu...

M. Priski n'en dit pas plus long, car il s'aperut que Rouletabille tait
devenu d'une pleur de cire et il crut que le jeune homme allait se
trouver mal!...

--Vite! une carafe d'eau! commanda La Candeur. M. Priski se sauva.

--Remets-toi, dit la Candeur, tu es ple comme un mort. Si ta femme te
voit comme a, elle sera effraye...

--Gaulow est encore vivant! fit Rouletabille dans un souffle.

--Mais, moi, je crois que Priski a voulu nous conter une histoire pour
nous faire rire... Il est souvent farceur, ce bonhomme-l!...

--Non! non! il dit vrai... tous les dtails sont prcis!... Et puis,
comment connatrait-il l'vasion de Gaulow si Gaulow ne la lui avait
raconte lui-mme?...

--C'est exact, mais alors, tu ne l'as pas tu?...

--J'ai tu un homme qui tait dans un scaphandre et j'ai cru que c'tait
Gaulow parce que nous avions vu descendre Gaulow dans un scaphandre
quelques instants auparavant! Un autre tait sans doute descendu avant lui,
que nous n'avions pas vu et qu'il allait peut-tre surveiller lui-mme
tandis que nous le surveillions, nous! C'est cet autre que j'aurai
rencontr...

--Stefo le Dalmate!... fit La Candeur.

--Sans doute Stefo le Dalmate... tu as entendu ce qu'a dit Priski!... Tout
cela est affreux! surtout qu'Ivana ignore tout...

A ce moment, tous rclamant Rouletabille, on vint le chercher et on rentra
dans le salon. Ivana s'aperut immdiatement de l'tat pitoyable dans
lequel il se trouvait.

La Candeur dit rapidement  son ami: Surtout, toi, calme-toi! Aprs tout,
qu'est-ce que a peut te faire maintenant, Gaulow? Parce qu'il a pous, 
la Karakoul...

--Tais-toi donc!...

--Eh! un mariage dans ces conditions-l, mon vieux, a ne compte pas!...
surtout un mariage musulman!...

--Qu'y a-t-il? demanda Ivana, tout de suite inquite.

--Mais rien, ma chrie, murmura Rouletabille... il faisait si chaud dans
cette salle... j'admire que tu sois plus brave que moi.

--Tous ces jeunes gens sont si gentils. Ils t'aiment comme un frre, petit
Zo.

--Moi aussi, je les aime bien, va... mais qu'est-ce que c'est a?...
demanda le reporter en voyant un groupe se dirigeant vers une table dans
une attitude assez mystrieuse...

Depuis qu'il avait vu M. Priski et qu'il l'avait entendu, tout tait pour
lui l'occasion d'un moi nouveau... Au fond de la salle, il y avait une
dizaine de jeunes gens qui paraissaient porter quelque chose et le bruit
courait de bouche en bouche: Une surprise!... Une surprise!...

--Quelle surprise?...

Rouletabille n'aimait pas beaucoup les surprises... Et il allait se rendre
compte de ce qui se passait, suivi d'Ivana, quand La Candeur accourut en
levant les bras:

--a c'est patant!... s'criait-il, _le coffret byzantin!_...

--Le coffret byzantin! s'cria Ivana... Est-ce bien possible?... Et elle
claqua joyeusement des mains:

--Oh! oui, c'est une surprise!... une bonne surprise! c'est toi qui me
l'as faite, petit Zo?...

--Non! rpondit Rouletabille... dont la vie sembla  nouveau suspendue,
non, Ivana, ce n'est pas moi qui t'ai fait cette surprise-l...

Et il s'avana avec courage, domptant la peur qui galopait dj en lui,
sans qu'il pt bien en connatre la cause; mais il sentait venir une
catastrophe...

La Candeur s'aperut de ce trouble.

--Ne t'effraye pas, lui dit-il, c'est certainement le pre Priski qui a
voulu te faire son cadeau de noces... Tu te rappelles que nous avions
laiss le coffret  Kirk-Kiliss au moment de notre brusque dpart!... Il
n'y a pas de quoi s'pouvanter... J'ai ouvert le coffret... il est plein
de fleurs...

--Ah! murmura Rouletabille, qui recommenait  respirer... oui, ce doit
tre Priski... suis-je bte?...

--Sr! fit La Candeur... Venez, madame, continua La Candeur en entranant
Ivana... c'est un ami inconnu qui vous envoie des fleurs dans le coffret
byzantin et elles sont magnifiques, ces fleurs!...

Ils s'avancrent tous trois et se trouvrent en face du coffret que l'on
avait plac sur une table. Le couvercle en tait soulev et les
magnifiques roses blanches dont il dbordait embaumaient dj toute la
salle.

--Ce qu'il y en a!... fit La Candeur... ce qu'il y en a!...

--Et sont-elles belles! dit Ivana en les prenant  poignes, et en
plongeant ses beaux bras dans la moisson parfume...

--Tiens!... fit-elle tout  coup, je sens quelque chose? qu'est-ce qu'il y
a l?

Et elle retira vivement sa main.

--Quoi? demanda Rouletabille, quoi?

Mais La Candeur avait dj mis la main dans le coffret et en retirait un
sac superbe et trs riche comme on en voit chez les grands confiseurs aux
temps de Nol et des ftes...

--Des bonbons!... jeta-t-il... des bonbons de chez Poissier!...

Il allait dnouer lui-mme les cordons du sac, quand Ivana le rclama. Il
le lui remit et elle y plongea une main qu'elle ta aussitt en jetant un
cri affreux...

Des clameurs d'horreur firent alors retentir la salle...

Aux doigts d'Ivana tait emmle une chevelure... et elle secouait cette
chevelure sans pouvoir s'en dfaire!... Et la chevelure sortit tout
entire du sac avec la tte!... une tte hideuse, sanglante, au cou en
lambeaux, aux yeux vitreux grands ouverts sur l'pouvante
universelle...

--La tte de Gaulow! hurla La Candeur.

--La tte de Gaulow! soupira Vladimir...

--La tte de Gaulow! rla Rouletabille...

--La tte de Gaulow! rpta la voix dfaillante d'Ivana...

Et ils roulrent dans les bras de leurs plus proches amis... cependant que
les femmes, en poussant des cris insenss, s'enfuyaient...

XXIX

LES JOIES DE LA NOCE INTERROMPUES

Dans le logement du concierge, La Candeur et Vladimir, remis un peu de
leur terrible moi, faisaient subir un srieux interrogatoire  M. Priski
et au groom.

Rouletabille tait rest prs d'Ivana qui avait perdu ses sens.

M. Priski, encore sous le coup de la furieuse bousculade que lui avait
impose La Candeur et tout tonn d'tre sorti vivant de sa terrible
poigne, s'appliquait autant que possible, par ses rponses,  ne point
dchaner  nouveau la colre du bon gant.

Et il disait tout ce qu'il savait. C'tait lui, en effet, qui avait
rapport de Kirk-Kiliss le coffret byzantin abandonn dans le kiosque par
Rouletabille et Ivana dans le brouhaha de leur rapide dpart pour
Stara-Zagora, o les attendait le gnral Stanislawoff.

Devenu premier concierge  l'htel de Bellevue, M. Priski s'tait servi de
cette prcieuse malle comme d'un coffre particulier dans lequel il
enfermait les objets que lui confiaient les voyageurs, et plus d'un qui
tait entr dans son logement avait admir le vieux travail et les
curieuses peintures du fameux coffret byzantin; plus d'un aussi avait
voulu le lui acheter, mais personne n'y avait encore mis le prix jusqu'
ce jour-ci, justement o M. Priski l'avait vendu.

Cette vente s'tait faite dans des conditions assez spciales et pendant
que M. Priski n'tait pas l, par l'entremise du groom qui remplaait M.
Priski, envoy en course, par son patron.

Le groom avait vu arriver, vers deux heures de l'aprs-midi, en auto, deux
individus de mise correcte qui s'taient enquis tout de suite du dner
offert par les reporters  Joseph Rouletabille. Le groom leur avait fourni
tous les dtails qu'ils lui avaient demands sur l'heure, sur le service
et leur avait fait mme visiter les salons o la petite fte devait se
passer.

C'est en sortant et dans le moment qu'ils se disposaient  repartir que
les deux voyageurs taient entrs, pour se faire donner un coup de brosse,
dans le logement du concierge et que, l, ils avaient remarqu le coffret
byzantin.

Ils avaient montr un grand tonnement de trouver cet objet en cet endroit,
et le groom se mit  leur expliquer que c'tait un coffret bulgare
rapport de Sofia par le concierge, qui tait un homme de par l-bas. Ils
avaient demand tout de suite  l'acheter. Le groom avait rpondu que le
concierge en voulait 500 francs.

--Les voil! avait dit l'un des deux hommes, mais je le veux tout de suite,
c'est pour faire une surprise justement  notre ami Rouletabille.

L-dessus, le groom qui savait o l'on avait envoy M. Priski, lui avait
tlphon et M. Priski avait rpondu que l'on pouvait emporter tout de
suite le coffret si l'on versait immdiatement les 500 francs!

Les interrogatoires de M. Priski et du groom se compltaient si bien l'un
par l'autre, que La Candeur et Vladimir ne doutrent point de leur rcit.

--C'est dommage, exprima Vladimir, que M. Priski n'ait pas t l, sans
quoi il et pu nous dire comment ces hommes avaient le nez fait!.. Je me
rappelle trs bien le nez d'Athanase, moi!

--Athanase! s'cria La Candeur. Tu es fou, Vladimir!... J'ai tu Athanase
de ma propre main et je ne crois point qu'il ressuscitera, celui-l!...

--Euh!... fit Vladimir... je ne l'ai pas vu mort, moi! et tout cela sent
si bien l'Athanase!... qui donc aurait eu la dlicatesse, si Athanase
n'est vraiment plus de ce monde, de nous envoyer la tte de Gaulow au
dessert, _la tte de Gaulow qui devait tre le prix du mariage d'Athanase
avec Ivana Vilitchkov?_...

Les deux reporters taient maintenant au courant des conditions du mariage
de Rouletabille, et celui-ci avait eu l'occasion de leur expliquer, depuis
Constantinople, ce qui tait toujours rest un peu obscurpour eux... Ils
savaient maintenant pourquoi Athanase avait tant poursuivi Gaulow et
pourquoi Gaulow avait t relch par Rouletabille... Aussi Vladimir
tait-il beaucoup moins tranquille que La Candeur, car lui, n'avait pas vu
Athanase mort!... Il insistait auprs du groom pour qu'il lui ft une
description trs nette des deux voyageurs, mais hlas! cette description
restait floue et il tait difficile d'en conclure quelque chose. Le groom
avait pris les visiteurs pour des journalistes, amis du mari. Une chose
cependant l'avait intrigu, _c'est que ces deux hommes, dont l'un
paraissait fort agit, exprimaient assez souvent le regret d'avoir prouv
pendant le voyage un retard de quelques heures,  cause d'une panne dont
ils parlaient avec fureur! Ils semblaient regretter par-dessus tout de
n'tre pas arrivs avant la noce!_

--Tu vois! fit Vladimir en emmenant La Candeur... tu vois!... a ne fait
pas de doute!... Nous avons affaire  Athanase!... Athanase voulait
arriver _avec la tte, avant le mariage, pour empcher le mariage!_

--Ah! tu me rends malade avec ton Athanase!... rpliqua La Candeur qui
tenait  son mort.

Mais Rouletabille, dont la figure dfaite faisait mal  voir, survint sur
ces entrefaites. Il s'tait arrach des bras d'Ivana pour venir interroger
Priski.

Les deux reporters rptrent  Rouletabille tout ce qu'ils savaient.

Et Rouletabille fut de l'avis de Vladimir: on avait affaire a Athanase! Il
tait tout  fait inutile de perdre son temps. Athanase tait arriv en
retard, _mais il avait livr la tte de Gaulow tout de mme!_...

Et maintenant, qu'est-ce qu'il leur prparait?...

Il fallait fuir! fuir sans perdre une seconde!

Ivana, s'tant libre brutalement des femmes qui l'accablaient de leurs
soins, accourait  son tour. Mais Rouletabille avait fait signe aux deux
reporters et tous deux protestrent quand la jeune femme laissa tomber le
nom d'Athanase.

Athanase tait mort!... bien mort!

Malheureusement,  ce moment critique, La Candeur, pour finir de rassurer
_Madame Rouletabille_, eut le tort d'ajouter.

--Je le sais mieux que personne, allez, madame!... C'est moi qui l'ai
tu!...

Ivana regarda La Candeur comme une folle et puis, sans rien dire, se serra
en frissonnant contre Rouletabille, qui et bien gifl La Candeur s'il en
avait eu le temps; mais il estima qu'il tait plus pressant de prendre
Ivana dans ses bras et de la transporter dans l'auto, qui dmarra aussitt,
salue par les gestes obsquieux de M. Priski et par les protestations de
dvouement de La Candeur et de Vladimir! Elle partit  toute allure, dans
la nuit, pour un pays inconnu, o les jeunes maris espraient bien ne pas
rencontrer Athanase.

En attendant, son ombre les poursuivait et ils ne pensaient qu' lui.

XXX

NUIT DE NOCE SUR LA CTE D'AZUR

Dans l'auto qui les emportait Ivana exprimait sa terreur en phrases
haches, haletantes, o courait le remords d'un crime accompli par La
Candeur, c'est--dire par eux, c'est--dire par elle!

Rouletabille lui avait menti: ce n'taient point les Turcs qui avaient tu
Athanase, mais eux, eux, ses amis, ses frres, elle, sa soeur d'armes...
C'est en vain que le petit Zo lui expliquait qu'Athanase avait commenc
par frapper et que La Candeur avait d se dfendre... Elle rpondait
invariablement que c'taient eux, eux, Rouletabille et elle, Ivana qui,
par le bras de La Candeur, avaient assassin Athanase!

Une telle infamie leur porterait malheur... et leur mariage tait
certainement maudit puisque la vengeance du mort commenait, et que deux
amis d'Athanase s'en taient, de toute vidence, chargs... Et elle
claquait des dents en revoyant la tte... l'horrible tte qu'elle avait
sortie du coffret byzantin!

Rouletabille la clinait, essayait de la rchauffer, de l'attendrir,
esprait des larmes qui l'eussent peut-tre soulage et puisait toutes
les ressources de sa dialectique  dmolir le monument d'pouvante
qu'Ivana dressait sur le seuil de leur bonheur...

Pour lui, osait-il affirmer avec une audace incomparable, cette tte avait
t envoye par un ami de la famille Vilitchkof qui savait avec quelle
joie, le jour de son mariage, Ivana apprendrait ainsi que ses malheureux
parents avaient t vengs... C'taient l des cadeaux assez ordinaires
qui se faisaient en Bulgarie...

--Et moi, rpondait-elle, sans que cesst cet affreux tremblement nerveux
qui l'avait prise devant la tte de Gaulow, et moi, je te dis que c'est
Athanase qui nous poursuit par del la tombe... A moins,  moins encore
qu'Athanase ne soit pas mort!...

--Tu as entendu La Candeur, Ivana... Tondor l'accompagnait... Tous deux
ont vu son cadavre trou de balles...

--Trou de balles! c'est affreux!... et puis on dit a!... on croit a!...
Des balles! Mais cette guerre a vu des corps percs de cinquante balles et
que l'on a crus morts cinquante fois et qui vivent!... qui vivent!
Athanase n'est pas mort!... et _il va venir me rclamer!_... Mais tu me
garderas, dis, petit Zo?... tu me garderas!...

Elle clata en sanglots, cependant que ses bras nerveux treignaient le
pauvre jeune homme dont le visage fut inond de ses larmes. Cela la calma,
la sauva peut-tre de la folie, au moment mme o l'auto s'arrtait  la
gare de Lyon.

--Mais o allons-nous? demanda-t-elle  travers ses pleurs.

--Dans un endroit o nous serons tout seuls, tout seuls.

--Oh! oui, oui!...

--Pendant qu'on nous croit en train de faire de la vitesse sur toutes les
routes de France, nous serons enferms dans un paradis... Veux-tu,
Ivana?...

--Oh! oui, oui!...

Elle se jeta hors de la voiture. Le chauffeur et l'auto devaient continuer,
eux,  courir, courir sur les routes... tandis que les deux jeunes gens
taient dans le train qui les descendrait le lendemain  Menton.

Ils avaient saut  tout hasard dans un rapide, dans lequel ils ne purent
trouver que deux places de premire: toutes les couchettes du sleeping,
tous les fauteuils-lits avaient t retenus  l'avance. Mais ils taient
heureux d'tre dans la foule anonyme, au milieu de braves voyageurs qui
les regardaient sans hostilit. Et bientt Ivana, puise, s'tait
endormie sur l'paule de son jeune poux.

Rouletabille conduisait Ivana prs de Menton, sur la cte enchante de
Garavan, dans les jardins qu'au temps de _la Dame en noir_ habitaient les
mystrieux htes du prince Galitch. Il y avait l une villa au milieu des
jardins suspendus, des terrasses fleuries, une villa aux balcons embaums
que le prince, avec qui Rouletabille avait fait la paix depuis son voyage
en Russie, avait mis  la disposition du nouveau mnage.

Il en avait donn les clefs  Rouletabille,  Paris, quelques jours avant
les noces.

--Vous serez l-bas comme chez vous, lui avait-il dit, et mieux que
n'importe o, car vous ne connatrez point d'importuns. Les domestiques,
de bonnes gens du pays, couchent en mon absence hors de la proprit et ne
viennent qu' 9 heures du matin et s'en iront sur un signe de vous. C'est
le paradis pour Adam et ve. Ne le refusez pas.

Rouletabille avait accept, ayant dj pu apprcier en un autre temps la
splendeur de ce jardin des Hesprides sur la rive d'Azur,  quelques pas
de la frontire italienne et du chteau d'Hercule! terre qui voquait pour
lui tant de souvenirs!... terre o il avait connu sa mre et o
aujourd'hui il allait aimer sa jeune pouse...

Un soleil radieux clairait les jardins de Babylone quand les jeunes gens
y pntrrent. Ils y rencontrrent tout de suite le jardinier, qu'ils
renvoyrent; celui-ci, qui tait prvenu, disparut. Et ils se promenrent
le reste de la journe dans cet enchantement et dans cette merveilleuse
solitude qu'ils peuplrent de baisers.

Le prince Galitch avait tout fait prparer pour leur arrive et ils
n'eurent qu' ouvrir les armoires pour y trouver les lments d'une
dnette qui les amena jusqu' la tombe du soir.

Et puis, ce fut la nuit, une nuit de clair de lune magique qui captiva
Rouletabille. Il prit Ivana doucement par la taille et voulut l'entraner
dans les rayons de lune...

--Viens! viens nous promener dans les rayons de lune!...

Mais si le jardin n'avait pas fait peur  la jeune fille pendant l'clat
du jour, elle recula devant lui en frissonnant ds qu'elle l'aperut
baign de la clart froide de l'astre des nuits.

Elle dtourna les yeux devant les gestes tranges des arbres, comme devant
autant de fantmes, et toutes ses terreurs la reprirent.

--Ferme bien la porte... ferme toutes les portes... et toutes les
fentres... et tout! tout!... _pour qu'il ne revienne pas!_ lui dit-elle.

Il la gronda, lui rappelant qu'elle lui avait promis d'tre raisonnable et
de ne plus penser  lui:

--Il ne reviendra plus si tu ne penses plus  lui!

Elle ne lui rpondit pas et alla se rfugier au fond d'une grande chambre,
au premier tage, dont elle alluma toutes les lumires, ce qui la rassura
un peu. Quand il la rejoignit, il la trouva entoure de flambeaux.

--Quelle illumination! dit-il en souriant...

--As-tu bien tout ferm?...

--Oui, ma pauvre chrie, mais que crains-tu? Je te jure que nous n'aurons
rien  craindre, jamais, tant que nous nous aimerons!...

Et il l'embrassa plus tendrement encore qu'il ne l'avait jamais fait.
Alors, elle rougit, et glissant, tremblante, entre ses mains, elle alla
cacher cette rougeur dans une pice o il y avait moins de lumire. Or,
comme il cherchait son ombre dans l'ombre, il entendit un gmissement
rauque et l'aperut tout  coup dresse contre une fentre, avec une
figure d'indicible effroi, sous la lune.

--Ivana!...

--L!... L!... lui souffla-t-elle; _lui!... lui!_...

Et elle quitta la fentre avec pouvante. Il y courut  son tour et ne vit
qu'une grande clairire, au centre de laquelle il y avait un banc de
pierre.

--Mais il n'y a rien, Ivana! Rien que le banc de pierre... Viens vite, je
t'en conjure... Viens avec moi voir le banc de pierre...

Elle claquait des dents:

--Je te dis que je l'ai vu; je l'ai bien reconnu... Il regardait du ct
de la chambre o j'ai allum tant de flambeaux!... Je te dis que c'est
lui!...lui ou son fantme!...

Elle consentit  se glisser encore jusqu' la fentre appuye  son bras.
Elle esprait, comme lui, avoir t victime d'une hallucination... et elle
regarda encore?... et elle ne vit rien... que le banc de pierre.

--Tu vois, ma chrie, tu vois qu'il n'y a rien...

--Il est parti... mais il reviendra peut-tre...

--C'est toi, Ivana qui le fait revenir dans ta pense malade...

--Aprs tout, fit-elle, c'est bien possible, mais je ne veux pas rester
dans l'obscurit...

Elle tremblait tellement qu'il la ramena dans la chambre aux lumires et
comme il voulait lui fermer la bouche avec des baisers, elle l'carta
doucement pour lui parler d'Athanase... Il tait constern...

Elle lui disait qu'elle ne redoutait point les fantmes, mais qu'il
fallait craindre Athanase vivant!

--Que ferais-tu, petit Zo, s'il revenait ici, vivant? s'il venait
rellement sur le banc de pierre?...

--J'irais lui demander ce qu'il nous veut! rpondit Rouletabille.

Mue par un pressentiment sinistre, elle retourna  la fentre de la
chambre obscure d'o l'on apercevait le banc de pierre et regarda, au
dehors, dans la clart lunaire. Mais elle poussa encore le cri de tout 
l'heure!...

--Lui! lui!... viens! viens!... c'est lui!...

Il bondit prs d'elle et tous deux s'treignirent, s'accrochant l'un 
l'autre... tous deux, le voyaient, le reconnaissaient: Athanase assis sur
le banc de pierre dans une immobilit de pierre!

La sueur coulait en gouttes glaces sur leurs fronts hants de folie.

--C'est une hallucination!... murmura Rouletabille... il ne remue pas...
est-ce que tu le vois remuer toi?... cela n'a rien  faire avec un
homme... c'est une image de notre cerveau... Ivana! nous avons trop
peur... toujours la mme peur... et nous avons la mme hallucination...

--Tiens! fit-elle, d'une voix de rve, il a lev la tte...

--Oui, oui, je l'ai vu!... Ah! c'est lui! c'est lui...

--Tu vois bien que c'est lui!...

Rouletabille, sr de ne plus avoir affaire  un affreux cauchemar, s'tait
ressaisi. Il alla chercher le revolver qu' l'insu d'Ivana il avait gliss
dans un tiroir et l'arma.

--Que vas-tu faire? lui demanda-t-elle dj impressionne par sa
rsolution et presque aussi rsolue que lui.

--Je te l'ai dit: aller lui demander ce qu'il nous veut!

--Je descends avec toi!

--Si tu veux, ma chrie... Aussi bien, il vaut mieux ne plus nous quitter
quoi qu'il arrive...

--Jamais! fit-elle, et, aussi brave que lui, elle lui prit la main. Ils
descendirent ainsi l'escalier, poussrent doucement, lentement, les
verrous de la porte qui se trouvait juste en face de la clairire au banc
de pierre et, d'un mme geste, tous deux ouvrirent cette porte.

XXXI

DERNIER CHAPITRE O IL EST DMONTR QUE UN ET UN FONT UN!

Il n'y avait plus personne sur le banc de pierre...

Alors Rouletabille appela fort dans la nuit:

--Athanase!...

Et Ivana appela: Athan...! mais sa voix se brisa.

Rien ne leur rpondit qu'un lointain cho; mais ils voulaient tre forts,
et toujours en se tenant par la main, ils s'avancrent jusqu'au banc de
pierre, ils en firent le tour, ils coutrent un instant le frisson des
feuilles et des branches, puis Rouletabille dit:

--C'est le vent!...

Ivana rpta plus bas: C'est le vent! et ils rentrrent dans la villa en
tournant la tte  chaque pas pour voir ce qui se passait derrire eux,
mais il ne se passait rien qu'un peu de frisson de vent!...

La porte referme, ils regagnrent les chambres du premier tage,
retournrent  la fentre et eurent encore le cri de leur peur!...
Athanase tait revenu sur le banc de pierre!

Alors Ivana se laissa aller tout  fait  une pouvante galopante... Elle
cria, comme une folle, comme une vraie dmente.

--Sauvons-nous! Sauvons-nous! Ne restons pas ici!...

Et ce cri de folie, Rouletabille le trouva tout  fait sage. Le mieux
tait de partir, certes!... Que cet Athanase ft une personne vraiment
vivante ou l'ombre de leur imagination en dlire, il fallait s'en aller,
s'en aller!...

--Oui, oui... oui, partons!

--Tout de suite!...

--Tout de suite!... Nous irons  l'htel... au premier htel venu...

--Oui, oui, fit-elle... un htel avec des voyageurs, des voyageurs qui
nous dfendront... contre lui... contre Athanase!... Ah! il tait crit
qu'il me poursuivrait toujours!... _parce que j'avais prononc cette
phrase  propos de cette tte!_... Depuis l'enfance il me poursuit, il
m'entranera avec lui dans la terre!

--Non, tu peux tre sre que non, fit Rouletabille farouche. C'est un
misrable et je n'aurai aucune piti de lui!... Allons!... allons!...

Ils rouvrirent la porte... avec des prcautions infinies... mais ils se
retrouvrent en face du banc de pierre sans Athanase!

Ils marchrent au banc de pierre, mais ils n'appelrent plus Athanase,
l'cho de leurs voix dans la nuit leur faisant sans doute trop peur... Ils
prirent l'alle qui conduisait, en descendant, de terrasse en terrasse,
jusqu' la porte ouvrant sur le boulevard Maritime.

Maintenant ils allaient plus vite... ils couraient presque en se tenant
par la main... Ils couraient tout  fait en apercevant la porte... ils
croyaient dj l'atteindre quand Ivana poussa un grand cri.

_Son front venait de se heurter  quelque chose qui se balanait._

Et tous deux, Rouletabille et Ivana, reculrent en laissant chapper une
exclamation d'horreur.

_La chose qui se balanait, c'tait Athanase pendu!_

Athanase dont la figure effroyable tirait la langue sous la lune!...

Ils revinrent sur leurs pas en courant, courant, courant... et ils ne
s'arrtrent qu'au banc de pierre sur lequel ils se laissrent tomber...

--Nous sommes fous!... finit par dire Rouletabille, nous sommes fous de
courir ainsi... Il n'y a pas de doute  avoir... Nous avons vu tous deux
Athanase sur ce banc de pierre... qu'il a quitt pour aller se pendre...
Il n'y a pas de quoi se sauver ainsi... Cet homme a jug qu'il t'avait
assez torture, mon Ivana! Il s'est puni lui-mme! Que Dieu lui
pardonne!...

--Y a-t-il une autre porte pour sortir de la proprit? demanda Ivana.

--Oui, rpondit Rouletabille, qui connaissait trs bien les atres; oui,
il y en a une autre du ct du boulevard de Garavan.

--Eh bien, allons-nous-en par cette porte-l! rpliqua Ivana en se
levant... Tu penses que nous n'allons pas passer la nuit ici, avec ce
pendu!

--Allons-nous-en! fit Rouletabille...

Et, se reprenant par la main ils s'en furent par un chemin oppos
aboutissant  l'autre ct de la proprit,  la porte du boulevard de
Garavan.

Et comme ils allaient atteindre cette autre porte, ils reculrent encore,
tous deux, devant _la chose formidable_ et Ivana tomba  genoux en hurlant
vritablement comme une bte... comme une bte...

_Athanase tait encore pendu  cette porte-l!_...

Rouletabille, dont la cervelle, si solide fut-elle, commenait rellement
 dmnager, ne vit plus qu' Ivana  genoux, en proie  la folie.

Il la saisit, l'emporta toute hurlante encore... _loin du second cadavre
d'Athanase_, loin de toutes ces portes o Athanase avait pendu ses
cadavres!...

Et il l'enferma dans la villa, dans une chambre de la villa o il se
barricada contre l'pouvante du dehors, tirant les meubles contre les
issues, et tirant les rideaux sur le jardin abominable... Et il passa sa
nuit  la soigner...

Enfin, elle finit par s'endormir... et lui aussi s'endormit...
s'abandonnant, extnu, las de lutter, aux bras mystrieux de la mort qui
dressait contre eux, pour qu'ils ne s'vadassent point d'elle... tant de
cadavres pour un seul homme!...

Quand Rouletabille se rveilla, il alla ouvrir les rideaux...

Les jardins de Babylone resplendissaient sous un soleil ardent. Il n'y
avait plus de mystre autour d'eux... rien que de la vie et de la
beaut...

Ivana se rveilla bientt, elle aussi, dans la merveilleuse clart du
jour.

Et ils cherchrent  se souvenir des cauchemars qui les avaient jets au
fond de cette chambre, comme des btes traques...

Ils se souvinrent et, tout en riant d'eux-mmes, ils dcidrent, un peu
ples, de quitter cette villa magique.

Et ils la quittrent sur-le-champ... Et ils n'taient pas trs fiers en
arrivant  la porte du boulevard Maritime, o ils avaient aperu le
_premier cadavre d'Athanase..._ Mais ils retrouvrent un peu leur
aplomb... en _constatant que ce cadavre n'tait pas l._

--coute, mon chri, dit Ivana... C'est bte, ce que je vais te dire...
Mais je ne serai tranquille que si je sais que le second cadavre
d'Athanase n'existe pas non plus...

Il cda  cette prire qu'il trouvait bien naturelle et qui rpondait, du
reste,  ses propres proccupations... Pas plus  la porte de Garavan qu'
celle du boulevard Maritime ils ne virent de cadavre...

--Ouf! fit Ivana...

--Ouf! fit Rouletabille...

--Tout de mme, dit Ivana, loue une auto... Je veux quitter ce pays
sur-le-champ... Quand la nuit reviendra, je recommencerais  avoir trop
peur...

Il la conduisit  l'htel des Anglais et la quittait pour s'occuper d'une
auto, quand il aperut justement une magnifique quarante chevaux qui
stoppait devant lui et d'o descendait... La Candeur!...

--Qu'est-ce que tu fais ici?...

La Candeur dit:

--Monte... il faut que je te parle.

Et quand il fut dans la voiture:

--Mon vieux, cette auto est pour toi. File vite o tu voudras avec ta
femme, mais ne reste pas ici et empche-la pendant quelque temps de lire
les journaux; _comme cela elle ne se doutera de rien._

Rouletabille le regardait, ne comprenait pas.

--Mais comment es-tu ici?... Qu'est-ce que tu veux dire?... Elle ne se
doutera pas de quoi?...

La Candeur, qui paraissait assez nerv, narra rapidement:

--Quand vous avez quitt Bellevue, je vous ai suivis en auto. Je pensais
qu'Athanase avait survcu  ses blessures et qu'il tait autour de vous 
vous guetter... et je ne me trompais pas!...

--Hein? s'exclama Rouletabille... en bondissant sur les coussins de la
voiture.

--Oui, il tait  vos trousses!

--Alors, c'est bien vrai qu'il n'est pas mort?...

--Si!... maintenant il est mort!...

--Mais tu dis qu'il tait  nos trousses!...

--Il n'tait pas mort, naturellement, quand il tait  vos trousses!...
mais maintenant il est mort... il s'est tu cette nuit!...

--Ah! rla Rouletabille... cette nuit?...

--Oui, dans les jardins de Babylone. Il s'est pendu!...

--Dieu du ciel!... Et Rouletabille ouvrait des yeux formidables...

_Ainsi, les deux cadavres pour un seul homme, a n'tait point de
l'imagination!_, pensait-il ou osait-il  peine penser, mais pensait-il
tout de mme, puisqu'il ne pouvait penser autrement!... Il les avait
vus!... touchs!... Alors?... Dieu du ciel!... Il s'effondra, la tte dans
les mains, hagard:

--_Explique!_ fit-il d'une voix rauque  La Candeur... moi, pour la
premire fois, j'y renonce!...

--Tu renonces  quoi? demanda La Candeur qui ne comprenait rien aux mines
tragiques de Rouletabille...

--Parle!...raconte!... dpche-toi!... Je sens que je me meurs!...

--Il n'y a pas de quoi!... coute; je vous ai donc suivis. Sur les quais
de la gare de Lyon j'ai tout de suite trouv notre homme... Mais il
arrivait en retard pour prendre votre train et il sautait dans le rapide
suivant qui partait dix minutes plus tard. Tu penses si je l'ai lch!...
Moi aussi, je suis mont dans le train... Il devait savoir o vous alliez,
tre renseign sur votre destination, car il tait assez tranquille. Ah!
je l'observais! Il n'tait pas beau  voir! Il devait manigancer quelque
sale coup... Je ne le lchai pas! Et puis, juste en arrivant  Menton, je
l'ai perdu!... Il y a eu une bousculade dans le souterrain du
dbarcadre... Quand je suis arriv au bout du couloir, sur la place...
plus d'Athanase!... Je demandai  des cochers s'ils l'avaient vu... Je
leur donnai son signalement... Je ne pus rien savoir... Alors l'ide me
vint que vous aviez d tous les deux passer moins inaperus. Et c'est
ainsi que j'ai appris par un cocher que vous vous tiez fait conduire au
jardin de Babylone  Garavan!... Je n'avais pas besoin d'en savoir plus
long... Et j'ai veill sur vous sans que vous vous en doutiez, tout
l'aprs-midi, toute la soire... J'tais content. Pas d'Athanase!...
J'esprais bien qu'il avait perdu votre piste... Je ne voulais pas vous
dranger... vous ennuyer... Je me disais: Demain, je prviendrai
Rouletabille et ils ficheront le camp!

... L-dessus, la nuit arriva... Oh! je veillais sur vous! comme un chien
de garde!... et puis, tu sais, prt  mordre!... J'tais entr dans le
jardin par la petite porte de Garavan que je n'ai eu qu' pousser... Le
commencement de la nuit s'est bien pass. Je faisais le tour de la
proprit et, mon vieux, si Athanase m'tait tomb sous la main!... Tout 
coup, mon vieux, figure-toi que je le rencontre!... Mais, tu sais, je
n'avais plus besoin de lui faire passer le got du pain!... coute,
Rouletabille, je ne te demande pas si je te fais plaisir... En tous cas,
nous n'y sommes pour rien! pas?... Eh bien, mais ne te trouve pas mal!...
Tu es l  me regarder avec des yeux!... T'as plus rien  craindre
d'Athanase, mon vieux!... Probable que votre mariage lui a tourn sur la
boussole!... Il s'est pendu cette nuit dans les jardins de la villa!...
Ah! parole, c'est comme j'ai l'honneur de te le dire... Tu penses le coup
que a m'a fait quand je l'ai trouv qui tirait la langue... juste devant
la porte qui donne sur le boulevard Maritime!... Eh bien, mon vieux, tu
sais, je ne l'ai pas plaint, ma foi, non!... et, tout de suite, je n'ai
pens qu' vous... Je sais que vous tiez passs par cette porte-l... Je
me suis dit: Je ne veux pas qu'ils rencontrent un pendu--et ce pendu-l!
au lendemain de leur nuit de noces! Mme Rouletabille serait dans le cas
d'en faire une maladie!... Et alors, mon vieux, eh bien voil! J'ai t
prvenir le maire, je lui ai dit de quoi il retournait et je l'ai pri de
faire faire en douceur le procs-verbal et de faire enlever le corps de
faon que vous ne vous aperceviez de rien!...Quand le maire a su qu'il
s'agissait de Rouletabille, il a fait tout ce que j'ai voulu!... Il m'a
dit qu'il s'arrangerait avec le procureur pour qu'on ne vienne pas
troubler votre premire matine de noces... Seulement, maintenant, fichez
le camp!... Ce soir, les journaux vont raconter l'histoire... Les
magistrats vont certainement vouloir vous interroger quand ils sauront que
vous avez pass la nuit dans la villa... Et, en ce moment, ta femme est
bien impressionnable...

Rouletabille coutait La Candeur... l'coutait... l'coutait...

Alors, vraiment, l'abominable cauchemar... le pendu... ils n'avaient pas
rv...

--La Candeur!... La Candeur!...

--Rouletabille!

--Moi aussi, je l'ai vu, le pendu!...

--Non!...

--Si!... Et Ivana aussi l'a vu  la porte du boulevard Maritime... et nous
avons t moins braves que toi!... Nous nous sommes sauvs!...

--Eh! mon vieux! je comprends a!... il n'tait pas rjouissant, tu
sais!...

--Nous nous sommes sauvs... La Candeur... et et nous sommes alls nous
jeter sur un banc, et quand nous avons eu retrouv quelques forces, nous
avons voulu fuir la villa par la porte de Garavan... Ici, Rouletabille
hsita, puis tout  coup, d'une voix casse, il lana sa phrase:

--_Mais comment se fait-il que l encore nous avons retrouv Athanase
pendu?_

La Candeur,  ces mots, se troubla un peu, toussa, sembla hsiter et finit
par dire:

--Tu vas voir comme c'est simple... j'aurais tout de mme prfr ne rien
te dire... mais entre nous!... je vois bien qu'il n'y a pas moyen de te
cacher quelque chose... quand j'ai vu le pendu... je ne savais pas que
vous veniez de le voir!... et, avant d'aller trouver le Maire, pour que
vous ne le voyiez point, vous, le pendu, je l'ai dpendu tout de suite; je
voulais le porter hors de la proprit, je l'ai charg sur mes paules...

Et comme La Candeur s'arrtait, en proie  une certaine motion qu'il ne
cherchait mme plus  dissimuler:

--Eh bien!... s'cria Rouletabille, je t'coute!... Va donc!... Pendant ce
temps-l, Ivana et moi, nous tions quasi anantis sur le banc de
pierre!... Et quand nous avons voulu ensuite fuir par la porte de
Garavan...

--Oui! oui! fit La Candeur agit... je comprends trs bien ce qui s'est
pass... _a c'est une guigne de vous faire voir deux fois un pendu que je
voulais vous cacher!_

--Mais qu'est-il arriv?

--Eh bien, voil... Pendant que je le transportais, au moment o j'tais
arriv devant la porte de Garavan, la seule qui ft ouverte et par
laquelle j'tais oblig de passer, figure-toi qu'il m'a bien sembl
qu'Athanase Khetew m'avait un peu remu sur le dos!. Mon vieux! mon sang
n'a fait qu'un tour... j'ai pens  tous les embtements que vous auriez
si le pendu vivait encore... je me suis souvenu qu'il avait voulu, moi, me
couper en deux... Et puis, je t'aime tant, Rouletabille... ma foi... _je
l'ai rependu!_

FIN.








End of the Project Gutenberg EBook of Les tranges noces de Rouletabille
by Gaston Leroux

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ETRANGES NOCES DE ROULETABILLE ***

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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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*** END: FULL LICENSE ***

