The Project Gutenberg EBook of Le vieux muet, by Jean-Baptiste Caouette

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Title: Le vieux muet

Author: Jean-Baptiste Caouette

Release Date: November 25, 2004 [EBook #14151]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VIEUX MUET ***




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(Bibliothque Nationale du Qubec).





[Illustration: Couverture]

PRFACE


Un roman n'a gure besoin de prface; et, quand il en a une, ce n'est
pas d'ordinaire un prtre qui la signe. On sait pourquoi. Depuis
soixante ans le roman est un des plus excrables dissolvants de la
morale publique. Son nom mme est devenu presque synonyme de mauvais
livre. Quiconque s'intresse aux bonnes moeurs est oblig de dnoncer ce
sduisant corrupteur. On lui ferme l'entre des maisons honntes, et les
jeunes filles qui se commettent en sa compagnie risquent d'y perdre et
la pudeur et le sens chrtien.

Il faut donc au roman, pour se faire agrer de tous et n'veiller aucun
soupon, un passe-port srieux, qui tablisse ses titres  la confiance
publique, et lui ouvre les portes, gnralement closes  tout visiteur
suspect. Voil pourquoi l'auteur du Vieux Muet s'est adress  un
prtre, et l'a pri de prsenter son livre au public.

Pareille prcaution tait-elle ncessaire, dans le cas prsent? Je ne le
crois pas. Mr J. B. Caouette est suffisamment connu du public pour que
ses livres, fussent-ils des romans, aient leur libre entre partout.
Mais l'auteur a sans doute pens que l'excs de prudence ne saurait
nuire en la matire; et je n'ai pas cru devoir refuser le service que sa
modestie rclamait.

Ma tche, au reste, est bien simple. Je n'ai pas  faire l'loge du
livre, ni  dicter au lecteur le jugement qu'il devra porter. Une
prface n'est pas une critique. Je veux seulement me porter garant de
la moralit impeccable du Vieux Muet. On peut le mettre en toutes les
mains sans aucun danger.

La lecture de ce roman ne produira que de bonnes impressions sur
l'esprit et le coeur. Il se dgage de l'ensemble du rcit une morale
douce, pure et fortifiante. La vertu y tient le premier et le beau rle.
On y a fait une place  l'amour, mais  un amour purifi par le devoir,
la religion et le sacrifice. Les personnages que l'auteur met en
scne ne sont pas simplement des sujets  dissection mtaphysique ou
anatomique, mais des tres bien vivants, et surtout des chrtiens de
bonne race, des catholiques qui agissent et parlent en catholiques. La
religion entre dans ce livre, comme elle doit entrer dans notre vie;
elle y est la source des nobles actions, et la rgle de bonne conduite.

Les hros de Mr Caouette ne sont pas seulement de bons chrtiens, ce
sont aussi de vrais canadiens-franais. Il me fait plaisir de signaler
ici le beau souffle patriotique qui circule  travers toutes les pages
de cet ouvrage, et qui en constitue,  mes yeux, le premier mrite et le
plus grand attrait. On ne pourra se dfendre d'un lgitime orgueil en
lisant tels passages o clatent,  la lumire des faits, la loyaut et
la bravoure de nos anctres. Certains points de nos glorieuses annales y
sont mis dans leur vrai jour. Plus d'un lecteur apprendra peut-tre, en
parcourant ce roman,  juger plus sainement les hommes et les choses du
pass. L'auteur a trouv moyen de donner, sous une forme agrable, une
bonne et solide leon d'histoire.

Mr Caouette en est  son coup d'essai. Le Vieux Muet est,
croyons-nous, le premier livre en prose qu'il prsente au public. Nous
lui souhaitons tout le succs que mritent ses gnreux efforts. Il lui
a fallu bien du courage et un travail hroque pour se mettre en mesure
d'crire cet ouvrage. L'exemple est bon  suivre, et nous le signalons 
tous les jeunes compatriotes qui ont de la culture et des loisirs.

La gnration nouvelle n'est peut-tre pas assez incline aux travaux
intellectuels. Les nations pas plus que les individus ne vivent
seulement de pain. Il faut que les esprits se tiennent haut pour que les
coeurs ne dfaillent point; et l'on aurait bien tort de penser que
la prosprit matrielle est le dernier mot du progrs et de la
civilisation.

Puisse le livre, que nous prsentons au public, russir  allumer chez
quelques-uns la flamme d'une noble mulation, et les porter vers les
travaux de l'esprit! L'auteur pourra alors se fliciter d'avoir atteint
son but, qui est d'tre utile  ses jeunes compatriotes. En crivant Le
Vieux Muet, il n'aura pas fait seulement un bon livre, il aura en mme
temps accompli une bonne action.

P. E. ROY, Ptre.



AVANT-PROPOS

Glorifier la religion, la patrie, la vertu, et tre utile et agrable 
la jeunesse canadienne-franaise: tel a t mon unique but en crivant
ce modeste ouvrage, que je ddie  mes jeunes compatriotes.

J.-B. C.




LE

VIEUX MUET

OU

UN HROS DE CHTEAUGAY



PROLOGUE

Il y a trente-cinq ans, vivait,  Saint-Sauveur de Qubec, dans une
pauvre hutte situe sur la rive sud de la rivire Saint-Charles, un
vieillard lgrement vot, mais qui avait encore l'aspect d'un gant
par la hauteur de sa taille et la largeur de ses paules.

Une longue chevelure blanche et une barbe vnrable encadraient sa
figure au teint d'bne.

On l'et pris, de prime abord, pour un descendant de la fire tribu
huronne.

Il habitait, avec un chien terre-neuve, son seul et insparable
compagnon, cette masure qui n'tait claire que par deux petits
carreaux. Elle avait servi autrefois de forge aux ouvriers travaillant 
la construction des navires dans le chantier de feu Jean-Elie Gingras:
c'tait l'un des derniers vestiges de ce temps qu'on appelle encore, 
Qubec, l'ge d'or.

D'o venait ce vieillard? quel tait son nom?  quelle nationalit
appartenait-il?

Nul ne paraissait le savoir.

Un jour de printemps, en revenant de la pche, deux jeunes gens
l'avaient rencontr sur la grve, portant un fusil sur l'paule, et
suivi d'un chien  la mine peu rassurante.

Les jeunes pcheurs, sans doute effrays par les grognements du chien,
et aussi par la taille imposante de l'inconnu, s'taient hts de
reprendre le chemin de leur demeure. Ils rpandirent partout la nouvelle
de la rencontre qu'ils avaient faite.

Saint-Sauveur, il y a un demi-sicle, n'tait pas cette belle et
populeuse paroisse que nous admirons aujourd'hui; tous ses habitants se
connaissaient aussi intimement que s'ils eussent t les membres d'une
mme famille.

L'apparition soudaine d'un tel colosse arpentant la grve, l'arme 
l'paule, ne pouvait manquer d'y crer une vritable sensation. Mais,
disons-le  la louange des pionniers de cette paroisse, l'ide ne vint
 personne que cet hte de la grve pouvait tre un loup-garou ou un
croque-mitaine! Car il y avait longtemps, alors, que la sorcellerie
ne faisait plus de dupes dans la bonne ville de Qubec. Nanmoins, la
curiosit publique tait pique; et, ds le mme soir, quelques-uns des
principaux paroissiens rsolurent de se rendre  la grve, le lendemain,
pour rencontrer cet tranger.

Les jeunes pcheurs avaient ajout que le colosse devait habiter
l'ancienne forge, d'o ils avaient vu une paisse fume s'lever en
spirale.

Le lendemain donc, sans autre arme qu'un sac rempli de provisions,
quatre citoyens partirent en claireur pour aller sonder le mystre.

Rendus au pied de la route qui conduisait au chantier-Gingras, et qu'on
nomme aujourd'hui la rue Saint-Ambroise, ils aperurent le vieillard
assis sur le seuil de la cabane, les coudes appuys sur les genoux et le
front plong dans ses larges mains.

Au bruit de leurs pas, le cerbre, qui tait couch devant son matre,
se leva en aboyant; mais le colosse saisit l'animal qu'il musela
solidement, puis, redressant sa haute taille, il attendit les visiteurs.

Ceux-ci, aprs avoir salu l'inconnu, qui leur rendit la politesse, lui
adressrent tour  tour la parole; mais,  la surprise gnrale, le
vieillard, pour toute rponse, mit un doigt sur sa bouche et secoua
tristement la tte.

A toutes les questions qui lui furent poses, il rpondit par les
mmes gestes; ce qui fit croire  ses interlocuteurs qu'ils taient en
prsence d'un muet.

Cette infirmit apparente lui gagna d'emble la sympathie des nouveaux
venus, qui le considraient maintenant avec le plus grand respect.

Sa figure exprimait la douceur et la franchise, et ses manires polies
annonaient une bonne ducation.

Il n'en fallut pas davantage pour rassurer et charmer nos curieux.

D'un geste affable, l'tranger indiqua la porte C'tait une invitation 
entrer. Les visiteurs se rendirent  cette muette prire et franchirent
le seuil.

En entrant dans la forge, ils furent frapps de la propret qui y
rgnait.

Il tait vident que le vieillard rsidait l depuis plusieurs jours,
car le plancher avait t rpar, et l'on y voyait quelques meubles
grossiers, mais solides, rangs dans un ordre parfait.

Au centre, une table; dans l'angle gauche de l'unique pice, un lit fait
avec des branches de sapin; en face de la porte, le long du pan, un banc
et deux chaises; au-dessus, accrochs  de longues fiches, un fusil; une
gibecire, une perche de ligne enferme dans un tui, un filet, etc.
Plus loin, une armoire sans porte contenant quelques assiettes et autres
vaisseaux de grs. Le large fourneau de la forge faisait, pour le
moment, l'office de pole de cuisine.

Bref, la propret et l'ordre rendaient presque agrable le sjour de ce
logis pauvre et isol.

Cette cabane ne portait qu' l'extrieur les marques de son usage
primitif;  l'intrieur, les traces de fume avaient disparu sous une
couche de chaux.

On l'et dite l'image de ce vieillard inconnu et mystrieux, dont la
figure tait noire, mais dont l'me semblait aussi blanche que la neige.

Le colosse tira de dessous la table un panier plein de poissons et de
gibiers, pris ou abattus par lui la veille, et en distribua la plus
grande partie  ses htes. Ces derniers furent heureux d'avoir
l'occasion de lui offrir, en retour, leurs provisions, que l'tranger
accepta gracieusement.

Mais les quatre visiteurs crurent devoir abrger leur visite qui
commenait  devenir embarrassante pour tout le monde. Car bien que le
vieillard semblt comprendre leur conversation, il n'y rpondait que par
signes!

Aprs avoir serr la main du malheureux, ils se retirrent le coeur mu.

Le dimanche suivant, les fidles de Saint-Sauveur, qui allaient  la
messe de cinq heures, ne furent pas peu surpris de voir arriver 
l'glise notre gant, toujours suivi de son compagnon.

Ayant attach le chien au tronc d'un arbre, il entra dans le temple, se
prosterna pieusement devant l'autel de la Vierge-Immacule, et y demeura
 genoux tout le temps que dura le saint sacrifice de la messe. Son
humble attitude et son recueillement firent l'dification de tous.

Et chaque dimanche, dans la suite, beau temps mauvais temps, les
paroissiens le virent entendre la premire messe avec la mme dvotion.
Sa place de prdilection, dans l'glise, tait l'autel de Marie. C'est
vers cette bonne mre qu'il levait ses regards suppliants, et c'est par
elle que ses soupirs et ses prires ardentes montaient, comme un pur
encens, jusqu'au trne de Dieu!

Aussi bien, sa conduite irrprochable et exemplaire lui mrita bientt
l'estime et la considration de la brave population de Saint-Sauveur.

Le gant aimait la solitude. Il ne visitait personne, et ne sortait que
pour vendre du poisson et du gibier.

La pche et la chasse taient ses seuls moyens de subsistance, et ils
paraissaient suffire  ses gots fort modestes.

Mais si le vieillard ne visitait personne, il avait l'honneur de
recevoir souvent la visite du rvrend Pre Durocher, de pieuse mmoire,
suprieur de la communaut des Oblats de Marie.

Que se passait-il entre le bon Pre et le vieux muet, dans le cours de
leurs longues et frquentes entrevues? Nul n'osait le leur demander; et
ceux qui interrogeaient le saint missionnaire au sujet de l'tranger,
n'en recevaient pour toute rponse que ces mots: Aimez-le, il est digne
de votre affection....

Quoi qu'il en ft, aprs chacune de ses entrevues avec le rvrend Pre
Durocher, le solitaire semblait moins malheureux, et parfois mme son
visage, d'ordinaire triste, s'clairait d'un doux sourire.

Le vieux muet avait acquis son droit de cit. A la curiosit qu'avait
fait natre la venue de cet trange colosse, succda une bienveillante
sympathie. Sa figure devint familire  tous. C'tait un membre de la
grande famille.



UN SAUVETAGE MOUVANT

C'tait en 18..., par un de ces chauds dimanches de juillet o les
citadins, aprs les offices religieux aiment  s'loigner un peu de
la ville, afin de respirer un air plus pur, tout en se reposant des
fatigues de la semaine.

Les privilgis de la fortune se payent le luxe d'une promenade en
voiture  travers les jolies paroisses qui environnent Qubec. Ils n'ont
que l'embarras du choix, car Beauport, Charlesbourg, Lorette, Cap-Rouge,
Sainte-Foye, Sillery, sont des lieux charmants qui invitent au repos et
 la rverie.

Mais les pauvres, dont les jambes sont aussi solides que le coeur est
joyeux, se rendent  pied en dehors des barrires, et vont passer le
reste de l'aprs-midi  l'ombre des grands arbres.

Des familles entires descendent  la rivire Saint-Charles. L, sous
les regards des parents, les enfant prennent leurs joyeux bats.

Plusieurs bambins, jambes nues, courent au bord de l'onde, en dirigeant
des bateaux minuscules qui dansent sur l'eau, au bout de leur ficelle,
et dont les oscillations causent des motions  ces marins en herbe.

Ailleurs, de gentils mioches, lgers comme des papillons, se
poursuivent, s'empoignent, se bousculent et roulent, ple-mle, sur le
sable fin de la grve.

Leurs rires argentins rsonnent et leurs petits cris clatent parfois
comme une dcharge de ptards.

Les parents, tmoins de ce gracieux spectacle, partagent les joies
des enfants. Et ces joies si pures leur font oublier les soucis de la
veille, et retrempent leur courage et leurs vertus.

D'autres enfin--les amateurs de l'art nautique--prennent place dans une
barque lgre et battent les flots en cadence en faisant retentir l'air
de mille refrains.

Bref, tous les gots peuvent se satisfaire, et l'homme est libre de
choisir les amusements qui lui plaisent le mieux, pourvu qu'il sache
respecter toujours les rgles de la morale et de la prudence.

Or, ce dimanche-l, pour chapper  l'intensit d'une chaleur torride,
un grand nombre de personnes taient venues se reposer sur la rive sud
de la rivire Saint-Charles,  l'endroit connu sous le nom de _l'ancien
chantier-Gingras_.

                               *
                              * *


La mare est haute, et l'onde perfide que dore la lumire clatante du
soleil, droule mollement ses plis en modulant sa chanson monotone et
reposante.

Quelques jeunes gens bien dlurs s'agitent sur le rivage. Ils
gesticulent et parlent tous  la fois. On les dirait sur des charbons
ardents.

--Tiens! voil Joachim Bdard! s'crie l'un d'eux, en jetant son chapeau
en l'air.

--Hourra! hourra! font les autres, en entourant le nouveau venu.

--Que me voulez-vous donc? demande Joachim Bdard, tonn et ahuri.

--Ce que nous te voulons, cher petit Joachim, reprend Pitre Verret, le
plus bavard de la bande, c'est que tu nous prtes ta chaloupe pour aller
faire un tour sur cette charmante nappe d'eau, et, va sans dire, que tu
viennes avec nous, mon petit coeur! Puis, sans lui donner le temps de
rpondre, il continue: Vois ta barque onduler et parfois bondir, comme
si elle voulait briser sa chane. Vite! sors ta clef, et rends la
libert  cette gentille prisonnire!

--Oui, oui! approuvent las autres lurons, dsireux de se signaler aux
regards, autant que de naviguer.

--C'est bien! fait Joachim Bdard; allons-y!

--Moi, je vous conseille de ne pas y aller! dit, sur un ton autoritaire
et prtentieux, un petit vieillard nerveux qui interrogeait le
firmament.

--Pourquoi cela, pre Latourelle? demande Joachim Bdard.

--Parce que nous allons avoir un grain accompagn d'clairs et de
tonnerre, et je vous assure qu'il est dangereux de s'aventurer sur
l'eau.

--N'ayez pas peur, pre Latourelle, rpond Joachim Bdard, nous ne nous
exposerons point. Du reste, nous avons bon bras et bon oeil, que diable!

--Jeunes gens! rplique le vieillard, en levant la voix, je vous rpte
que vous feriez mieux de rester ici. Je suis un vieux marin, moi, et je
vous dis que nous allons avoir une bourrasque terrible.

--Nous serons prudents, pre Latourelle, reprennent les jeunes tourdis
en sautant dans l'embarcation.

Un! deux! trois! commande celui qui parait le chef de la bande. Et les
rames, manies par douze bras vigoureux, impriment  la chaloupe un lan
qui l'loign rapidement da rivage.

Lorsqu'ils ont atteint le milieu de la rivire, Joachim Bdard, le
commandant, invite Pitre Verret, le premier tnor du choeur de l'orgue,
 chanter une chanson.

Pitre Verret, sans se faire prier, entonne de sa plus belle voix le
chant du _Napolitain_:

  Le doux printemps se lve,
  Riche comme un beau rve:
  Partons, amis, partons, (Bis)
  L'hirondelle lgre
  Ne rase pas la terre:
  Les vents nous seront bons. (Bis)

           Refrain

  Vogue, (Bis) vogue, ma balancelle;
  Chantez, gais matelots;
  Que votre voix se mle
  Aux murmures des flots (Bis).

             II

  A l'horizon de brume.
  Le Vsuve qui fume
  Promet Naple aujourd'hui (Bis).
  Dans cette ville heureuse,
  La vie est gracieuse
  Comme un jardin fleuri (Bis)

           Refrain

  Vogue (Bis) vogue ma balancelle;
  Chantez, gais matelots;
  Que votre voix se mle
  Aux murmures des flots (Bis).

            III

  Quand la nuit tend ses voiles
  Sous ce beau ciel d'toiles,
  Le gai Napolitain (Bis).
  Chante la srnade,
  Puis sous la colonnade
  S'endort priant un saint (Bis).

           Refrain

  Vogue (Bis) vogue, ma balancelle;
  Chantez, gais matelots;
  Que votre voix se mle
  Aux murmures des flots (Bis).

Des applaudissements frntiques, s'levant du rivage, saluent les
dernires notes grenes dans l'air par la voix superbe et sonore de
Pitre Verret.

Le pre Latourelle, en secouant la cendre de sa pipe, dit  ses voisins:
Il chante comme un rossignol, ce gaillard-l, mais c'est dommage que
lui et ses amis n'aient pas suivi mon conseil, car le grain approche, et
je redoute pour eux un malheur.

En parlant, le pre Latourelle, montrait du doigt un gros nuage noir,
qui, pareil  un drap mortuaire, droulait  l'horizon ses plis frangs.

Le vent, un vent brlant, commenait  agiter faiblement la surface de
l'eau; et l'oreille percevait dj un bruit vague qui ressemblait  un
roulement de tambour: c'tait le tonnerre qui mettait d'accord les sons
de sa sinistre et mle voix.

Mais notre artiste, gris par les applaudissements, chante, chante
toujours. Et ses compagnons, ivres de joie et de libert, continuent 
jouer de la pagaie et de la rame, sans mme souponner l'approche de la
tempte. Pourtant, s'ils dirigeaient leurs regards vers le nord, ils
verraient maintenant plusieurs nuages se rapprocher pour ne former
bientt qu'un seul et immense rideau dont l'un des coins menace
d'obscurcir le soleil!

Verret en est  sa dixime chanson, et il chante avec une verve
endiable:

  C'est l'aviron
  Qui nous mne,
  Qui nous monte!
  C'est l'aviron
  Qui nous monte
  En haut!

quand, soudain, le vent s'lve avec une rage pouvantable; un long
serpent de feu dchire la nue et la foudre clate!

--Au rivage! s'crient tous les rameurs.

Un nouvel clair sillonne le firmament et la pluie, une pluie
torrentielle, se met  tomber!

Les rameurs essayent, mais vainement, de diriger leur embarcation vers
la ville.

La frayeur s'ajoutant  l'inexprience, paralyse leurs membres, et la
chaloupe, mal gouverne, danse comme une coquille au gr du vent et des
flots!

De la rive, les gens suivent cette scne avec effroi; les parents des
jeunes rameurs crient  fendre l'me, et, cependant, personne n'ose
aller au secours des malheureux!...

Le pre Latourelle, plus nerv que jamais, casse sa pipe en maugrant:

--Ah! les imprudents! les tourdis! je leur ai bien dit qu'il leur
arriverait malheur...

Au mme moment, et comme si le ciel voulait raliser ce sombre prsage,
un coup de vent terrible fait chavirer la chaloupe, et les six jeunes
gens sont lancs dans les flots!

Quatre des malheureux russissent  se cramponner  l'embarcation, mais
Bdard et Verret en sont trop loigns pour pouvoir la saisir.

Bdard, qui est un habile nageur, se maintient  la surface de l'eau,
tandis que Verret, ignorant la natation, disparait pour ne plus
reparatre....

Tout  coup, du rivage, retentit cette clameur presque joyeuse:

Le vieux muet! le vieux muet!

En effet, notre hros, sortant on ne sait d'o, accoure, suivi de son
chien.

Avec la souplesse d'un jeune homme, il saute dans un canot, et, aprs
s'tre sign, rame dans la direction des naufrags.

Il est vraiment beau de voir s'lancer, tte nue, sous le feu des
clairs, ce brave colosse qui risque sa vie pour sauver celle de ses
semblables!

Mais c'est une tche d'une excution quasi impossible que cet homme
vient de s'imposer! Car le vent, soufflant dans la direction du sud,
repousse le canot  mesure qu'il avance!

Les vagues s'lvent  une hauteur effrayante, et quand le canot arrive
 leur crte, on dirait qu'il va sombrer dans le gouffre!

La distance  franchir est d'environ quatre Arpents.

A la puissance et  la fureur des lments, le rameur oppose la force
et l'adresse. Tenant son canot nez au vent, il lui fait couper la vague
cumante, et le force  courir vers le lieu du danger.

Malgr le bruit des flots et les clats de la foudre, il entend 
prsent les cris et les appels dsesprs des naufrags.

Alors, redoublant de courage et rassemblant toutes ses forces, il
imprime  l'embarcation des lans qui la font bondir de vague en vague
avec l'agilit d'un coursier. Quelques pieds seulement le sparent des
malheureux. Encore un effort, et il est auprs d'eux!

Il jette l'ancre, et tend d'abord une rame  Joachim Bdard, qui lutte
toujours contre les flots. Mais ce dernier, en voulant saisir la rame,
disparat dans l'abme!

Sans hsiter, le vieillard plonge dans l'onde amre; le chien suit son
exemple, et tous les deux reparaissent presque aussitt, l'homme tenant
Bdard, et le chien soutenant l'infortun Verret!

S'approcher du canot et y monter avec son fardeau, est pour le sauveteur
l'affaire d'un instant.

Le ciel, videmment, lui prte force et courage.

Il arrache Perret de la gueule du chien et le dpose au fond du canot.
Puis, tendant tour  tour la rame  ceux qui se tiennent cramponns
 leur chaloupe renverse, il a le bonheur de les recueillir dans sa
barque.

Cependant, il ne peut compter sur l'aide de ceux qu'il vient d'arracher
 la mort, car tous sont extnus par les efforts qu'ils ont faits pour
sauver leur vie.

Aussi, comprenant toute la difficult de la situation, le vieillard se
recommande  la sainte Vierge et se met  ramer vaillamment.

Les spectateurs, agenouills sur le rivage, adressent au ciel les
prires les plus ferventes.

Peu  peu, le vent s'apaise, les nuages se dispersent et la mer devient
plus calme.

Maintenant que la bourrasque a rentr ses fureurs, le canotier sent ses
forces revenir, et le canot obit aux vigoureuses pousses qu'il lui
donne en frappant l'onde de ses rames.

Enfin, il touche au rivage, et la foule se lve en poussant des
acclamations dlirantes!

Mais  ces acclamations se mlent tout  coup des cris dchirants. Une
femme fend la foule et se jette sur le corps inanim de Verret, que le
vieux muet a tendu sur le sable de la grve.

Mon enfant! mon enfant! s'crie-t-elle, en baignant de larmes la figure
du jeune homme....

Notre hros fait signe  la mre de se calmer, puis, se penchant sur
le corps du malheureux, il se met  pratiquer sur lui la respiration
artificielle.

Pendant qu'il opre ainsi, la mre ne cesse de crier: Sauvez mon
enfant, mon Dieu! sauvez mon enfant!

Et le vieillard, impassible, continue sa nouvelle tache avec un
dvouement admirable.

Soudain, il tressaille de joie en voyant la poitrine du jeune homme se
soulever, et en entendant un faible soupir s'exhaler de ses lvres.

--Il vit! il est sauv! s'crie la mre avec transport.

Le colosse reprend son travail avec plus d'ardeur, et, au bout de cinq
minutes, Verret restitue  la mer le breuvage mortel.

Il est sauv.

A la demande de la mre, le gant prend le jeune homme dans ses bras,
comme il et fait d'un petit enfant, et le place sur un matelas qu'on a
mis dans une voiture pour transporter Verret  sa demeure.

Le vieux muet veut rentrer dans sa cabane; mais il est entour, retenu,
press par la foule enthousiaste et reconnaissante.

Joachim Bdard et ses compagnons se dmnent comme des gens qui ont
perdu la raison. Ils sautent, chantent, rient et pleurent tour  tour!

Prenant les mains du colosse, ils les couvrent de baisers, et lui
expriment leur profonde gratitude. Ils s'en loignent, puis s'en
rapprochent pour lui tmoigner maintenant leur admiration, et l'assurer
de leur dvouement.

--Monsieur! s'crie Joachim Bdard: vous vous tes jet dans l'eau pour
nous sauver la vie; eh bien, nous, tonnerre! si jamais a se prsente,
nous nous jetterons dans le feu par dessus la tte pour vous sauver ou
pour vous dfendre!

--Oui! oui!... hourra! hurlent les autres naufrags; nous donnerons
volontiers notre vie pour sauver la vtre!

Et tout le rivage retentit des acclamations joyeuses de la multitude!

Le vieillard, un peu confus, mais tout rayonnant, montre  la foule le
ciel, voulant exprimer par ce geste que les actions de grces doivent
s'adresser  Dieu!

Oui, un sourire rayonne sur le bon visage de notre hros; ce sourire est
le reflet du vrai bonheur que procure toujours  l'me la satisfaction
du devoir accompli. Et il se flicite, non pas de ses exploits, mais
d'avoir eu le grand privilge d'tre choisi par Dieu pour faire des
heureux...

Ce soir-l, il eut pour son chien des caresses plus tendres, et il lui
fit partager en commun son modeste repas, comme le chien avait partag
avec lui les dangers et les honneurs de la journe!

Puis, malgr la fatigue qui paralysait ses membres, il s'agenouilla
devant l'image de la sainte Vierge et y resta longtemps, le front
courb, l'me dbordante, remerciant Marie de lui avoir procur ce
bonheur. Un moment, des larmes jaillirent de ses paupires:

         Ici, c'est le pass qui parle au souvenir!

Enfin, ne pouvant plus se tenir  genoux, il se jeta sur son lit de
sapin et dormit comme un bienheureux.



LA TIREUSE DE CARTES

Le lendemain soir, en face de la maison servant de poste aux
sapeurs-pompiers, un groupe nombreux et anim parlait de l'vnement
de la veille, qui avait cr tant d'moi au sein de la paroisse. Tous
faisaient l'loge du vieux muet,  l'exception du pre Latourelle, qui
fumait nerveusement sa pipe, en rprimant, tantt un geste et tantt une
parole menaant de lui chapper.

--L'as-tu remarqu, Etienne, demande Jonas Grosselin, quand il a tran
son canot  l'eau? On et dit qu'il tranait une latte!

--Oui, rpond Etienne Corriveau: c'tait un tour de force, mais c'est
surtout sur l'eau que j'ai admir sa force et son adresse.

--Moi aussi, approuve Frdric Patry: je croyais,  chaque instant,
qu'il allait tre englouti; mais j'ai remarqu qu'il prsentait toujours
aux vagues la pince et jamais le flanc du canot.

--C'est justement cela qui prouve sa force et son adresse, reprend
Etienne Corriveau. Car un homme faible et inhabile aurait coul au fond
tout de suite.

--Moi, dit Flix Bigaouette, ce que j'admire encore plus que sa force et
son adresse, c'est son courage et son dvouement.

--Vous avez la note juste! fait Jean-Baptiste Dufresne. Cet homme a
brav la mort pour sauver la vie  des gens qu'il ne connaissait pas.
C'est du dvouement pouss jusqu' l'hrosme!

Bref, chacun avait une bonne parole  dire  l'adresse de notre hros.

--C'est malheureux qu'il soit muet! oui, immanquablement, c'est
malheureux! dit Flix Fortin, politicien incurable.

--Et, s'il parlait, Flix? interroge en riant Lon Saucier, tu en ferais
sans doute un candidat?

--Immanquablement! je le prierais de poser sa candidature, aux
prochaines lections, pour l'Assemble lgislative; et il serait lu
immanquablement...

--Bah! reprend un farceur, Franois Kirouac, parmi nos dputs, j'en
connais plusieurs qui sont,  la Chambre, plus muets que lui...

--Vous avez raison! glapit le pre Latourelle,--sans saisir le trait
d'esprit de Franois Kirouac,--car ce sauvage-l n'est pas plus muet que
vous et moi!

--Hein! que dites-vous? interrogent toutes les voix.

--Je dis, bougonne, cette fois, le pre Latourelle, qu'il fait le muet
pour se moquer de nous. Tenez, hier, j'tais  ses cts quand il
donnait des soins  Pitre Verret, et lorsque le pauvre diable, qui avait
bu plus d'eau que de raison, s'est mis  dgobiller, j'ai entendu le
sauvage dire: Sauv!

--Ta! ta! ta! vous radotez, vieil oiseau de mauvais augure! interrompt
Joachim Bdard. J'y tais moi aussi, je suppose! et ce n'est pas le
vieux muet qui a prononc ces paroles, c'est la mre de mon ami Verret!

Tout le monde applaudit  la riposte.

Ce fut le signal de dispersion. Chacun reprit le chemin du logis.

Le pre Latourelle, tout confus, se retira en marmottant entre ses
dents:

La tireuse de cartes me le dira bien, elle, si le sauvage parle!

Cependant, l'affirmation catgorique de Joachim Bdard, avait
impressionn le pre Latourelle et jet le doute dans son esprit. Aprs
tout, se disait-il, je peux bien m'tre tromp;  vrai dire, l'accident
m'avait mis un peu  l'envers! En tout cas, je vas aller consulter la
_Chtigny_, qui passe pour avoir le don de faire parler les cartes.

Attends un peu, mon p'tit Joachim Bdard: tu auras bientt de mes
nouvelles...

                                  *
                                 * *


Il y avait  la Canardire, petit village situ sur la rive nord de la
rivire Saint-Charles, et qu'on nomme aujourd'hui Limoilou, une
vieille femme qui pratiquait, l'art de la cartomancie. On l'appelait
familirement la _Chtigny_.

Sa clientle se composait principalement de jeunes filles et de jeunes
gens, dont elle savait exploiter la navet, car c'tait une madre
commre que la _Chtigny_! Mais les revenus de cet art ne suffisant pas
 sa subsistance, la cartomancienne blanchissait le linge, tricotait des
bas, des mitaines, des cache-nez, etc., et avec ces divers mtiers, elle
trouvait le moyen de vivre assez bien.

Un soir de juillet, elle tricotait, en attendant la clientle, quand
elle entendit gratter  la porte. Croyant que c'tait son chat, elle
cria, sans se dranger: Va te coucher, animal!

Au bout de quelques secondes, le mme bruit ayant recommenc, la
_Chtigny_, impatiente, s'arme d'un torchon avec lequel elle veut
corriger son chat importun. Elle entre-baille la porte et donne un
grand coup de torchon sur la tte de... d'un vieillard, qui recule,
pouvant!

--Oh pardon! mille excuses! monsieur, s'crie-t-elle; je croyais que
c'tait mon chat qui grattait  la porte!

--Moi, dit le pre Latourelle--car c'tait bien lui--je cherchais la
sonnette!

--Vous l'auriez cherche longtemps, car il n'y en a pas! Je vous prie,
encore une fois, de m'excuser, monsieur, et veuillez entrer.

--Vous tes madame Chtigny, n'est-ce pas?

--Oui monsieur, pour vous servir. Prenez une chaise.

--On me dit que vous tirez aux cartes?

--Oh! oui, monsieur; la cartomancie est un art que je pratique depuis
quarante ans,  la satisfaction de tous ceux qui me font l'honneur de
me consulter. Je possde aussi, sur le bout du doigt, la gomancie, la
chiromancie, la physiognomonie...

--Pas possible! s'crie le pre Latourelle, tout bahi d'entendre
prononcer ces grands mots, dont il ne comprend pas la signification.
Alors, madame, vous tes une savante?

--Sans me vanter, monsieur, je crois pouvoir dire, sur le pass, le
prsent et l'avenir, tout ce qui peut intresser mes honorables clients.

--Eh bien! parlez sur ce qui m'intresse dans le moment.

--Avec plaisir, monsieur, mais ma rgle est d'exiger d'avance la minime
rtribution de cinquante cents.

--Cinquante cents! gmit le pre Latourelle, en faisant une grimace;
vous n'y pensez pas! Je vas vous donner vingt-cinq cents.

--Je n'ai qu'un seul prix, monsieur!

Il fallait donc s'excuter. Le pre Latourelle prsenta deux pices de
vingt-cinq cents, que la Chtigny fit glisser prestement dans sa bourse.
Puis, prenant un paquet de cartes, la sorcire se met  les aligner
lentement sur la table.

Aprs les avoir examines attentivement, elle risque ces mots: Une
femme brune vous aime tendrement.

--Oui, je le crois, soupire le bonhomme, en pensant  sa vieille pouse!

--J'y suis, se dit en elle-mme la tireuse de cartes; c'est un veuf qui
songe  convoler en secondes noces. Et tout haut, elle ajoute; Vous
allez l'pouser prochainement.

--Mais! vous tes une sorcire! s'crie le pre Latourelle, pensant
toujours  sa femme, car je dois fter mes noces d'or dans deux
semaines!

--Ha! se dit la Chtigny, il n'est pas veuf... Il faut chercher autre
chose.

--Monsieur, vous avez un ennemi!

--a, c'est encore vrai! cet ennemi n'est autre que Joachim Bdard, qui
m'en veut parce que je lui ai conseill de ne pas se risquer sur l'eau,
dimanche dernier,  l'approche de la tempte.

Ces dernires paroles jettent la tireuse de cartes dans le ravissement.
Car elle avait entendu raconter, par le menu, le sauvetage mouvant que
le vieux muet avait opr sur la rivire Saint-Charles, et elle supposa
que la visite du bonhomme n'tait pas trangre  cet vnement.

Touchant plusieurs cartes avec le bout d'une plume d'oie, elle se met
a compter  haute voix: un, deux, trois, quatre, cinq, six. Puis, d'un
accent tragique: Ciel! que vois-je? six jeunes gens qui vont se noyer
sous les yeux de leurs parents et amis et nul ne cherche  les secourir!
Que vois-je encore? un homme, un sauvage saute dans un canot et vole au
secours des malheureux...

Ici, la Chtigny fait une pause et regarde,  la drobe, le pre
Latourelle, qui parait en proie  la plus vive agitation. Et elle
continue: Ce sauvage est accompagn d'un chien; je les vois plonger
et retirer deux hommes du fond de l'eau! Ce sauvage sauve ensuite les
quatre autres jeunes gens qui s'taient accrochs  leur chaloupe
renverse!

La cartomancienne fait une nouvelle pause, et le pre Latourelle en
profite pour lui adresser, d'une voix tremblante, cette question:

--Ce sauvage, madame, parle-t-il?

La tireuse, aprs avoir regard  plusieurs reprises trois diffrentes
cartes, en les frappant chaque fois de sa plume magique, rpond:

--Non, il ne parle point, puisqu'il est muet!

--Quoi! madame, vous affirmez qu'il est muet?

--Je l'affirme! rpond la cartomancienne, d'une voix solennelle.

--Hlas! je vois bien que je ne suis pas chanceux! fait mlancoliquement
le bonhomme...

--Est-ce que vous n'tes pas satisfait de la consultation, monsieur?

--Oh! oui, madame! trs satisfait! Tenez, par chez-nous, 
Saint-Sauveur, personne ne veut croire  la sorcellerie, et je
commenais moi aussi  en douter; mais, maintenant, j'y crois plus que
jamais, et je proclamerai partout que vous tes une sorcire, une vraie!

--Je ne suis pas une sorcire, monsieur; je connais mon art, voil tout!

Et le pre Latourelle reprit, tout penaud, le chemin de sa paroisse, se
promettant d'tre,  son tour, aussi muet qu'une carpe!



LA MAISON BLEUE

Tous les Qubcois ont connu la _Maison bleue_, ou en ont entendu
parler.

Elle n'avait rien de remarquable, cependant si ce n'est sa couleur
d'azur qu'elle a conserve jusqu'au jour de sa dmolition, c'est--dire
durant un sicle environ.

C'tait une modeste construction en bois,  un tage, situe sur la
rue Saint-Vallier, au sud-ouest de l'hpital du Sacr-Coeur, 
Saint-Sauveur.

Il y a un demi-sicle, la solitude la plus complte rgnait aux
alentours de cette demeure.

Elle paraissait alors trs loigne de la ville, probablement parce
qu'elle tait isole dans un champ et qu'on y parvenait par un chemin
impraticable. Aussi, quand les gens de Qubec parlaient d'aller  la
_Maison bleue_, ils avaient le soin de choisir un bon cheval et une
voiture solide...

Mais que de changements depuis!

La rue Saint-Vallier, qui tait autrefois un vritable bourbier, est
maintenant pave en asphalte! Toutes les autres rues de Saint-Sauveur
sont macadamises et entretenues avec la plus grande vigilance.

Cette paroisse est aujourd'hui annexe  la, cit de Qubec, et la
superbe rsidence du maire actuel de cette ville--l'honorable S. N.
Parent--s'lve  quelques pas du terrain occup nagure par la _Maison
bleue_.

Cette maison tait alors le rendez-vous des honntes gens qui aimaient
 se livrer au plaisir de la table, de la conversation et de la danse.
Elle tait, en particulier, le rendez-vous des gens des noces.

La mode ne condamnait pas, comme  prsent, les nouveaux maris  un
voyage, et la lune de miel n'tait pas force de courir en chemin de
fer...

Non! et les noces, qui duraient deux ou trois jours, taient couronnes
par de joyeuses agapes sous le toit de cette maison si populaire.

Elle tait tenue par un Franais--type courtois et jovial--que tout le
monde appelait _Paschal_.

Le 8 septembre au soir de l'anne, 18..., il y avait fte de gala chez
_Paschal_, en l'honneur d'un jeune couple de Saint-Roch, appartenant 
des familles  l'aise.

Rien n'avait t pargn pour donner de l'clat  la fte et du plaisir
aux invits.

L'htellerie tait resplendissante de lumires. De jolis bouquets de
fleurs en ornaient toutes les chambres. La salle  dner, surtout,
offrait un coup d'oeil charmant; le propritaire l'avait dcore avec
beaucoup de got.

Une socit en verve et en apptit avait pris place autour d'une table
garnie des mets les plus dlicats.

On mangea fermement, on but modrment, et, au dessert, on chanta
joyeusement!

La mode des discours indigestes et souvent ridicules, au dessert,
n'tait pas encore invente... et les estomacs n'en digraient que
mieux!

Chaque convive y alla de sa chanson, et tout le rpertoire national y
passa!

--Mes amis, dit le pre de la marie, la danse tant un fameux digestif,
je prie toute la compagnie de passer dans l'autre salle, o les
musiciens sont  leur poste.

L'invitation fut chaleureusement accepte, et, cinq minutes plus tard,
les maris et leurs amis mlaient le bruit cadenc de leurs semelles aux
accords du violon et de la clarinette...

Vers onze heures, la danse battait son plein. Un fiacre, portant six
matelots en goguette, s'arrta en face de la _Maison bleue_.

Les sons de la musique et les bruyants clats de rire avaient attir
l'attention des marins, et la table toute servie, qu'ils voyaient du
dehors, excitait maintenant chez-eux le dsir de manger et de s'amuser
aux dpends des _French Canadians!_

Le cocher leur fait observer que cette maison est l'htellerie la mieux
tenue de Qubec et que les gens avins n'y sont pas admis. a m'a
l'air de gens des noces, ajoute-t-il, et je vous assure qu'ils ne vous
laisseront pas entrer.

--Avec cette clef-l, nous entrerons bien! dit l'un des matelots, en
faisant briller  la lueur de la lune la lame d'un poignard!

--Si vous descendez de ma voiture, je vous quitte! menace le cocher, en
s'apprtant  fouetter son cheval!

--Nous t'avons pay, n'est-ce pas? eh bien, attends-nous!

Mais les matelots ont  peine mis pied  terre, que le cocher, sans
songer qu'il risque d'embourber sa voiture, lance son cheval au galop!

--Bah! fait l'un des marins, en ricanant, nous nous rendrons au
btiment, demain matin, dans la voiture des maris...

Ils s'approchent de la maison, dont la porte et les fentres sont
ouvertes comme en t, car la temprature est splendide.

Sans se donner la peine de frapper, ils entrent dans la salle  dner et
se placent  table.

--Mangeons et buvons! commande le plus audacieux de la clique...

La gaiet tait si gnrale et si bruyante en ce moment dans la salle de
danse, que l'entre des matelots ne fut pas tout d'abord remarque.
Et quant Paschal aperut les intrus, ceux-ci avaient dj dvor deux
poulets et vid trois bouteilles de vin!

--Que faites-vous ici? leur demande-t-il  brle-pourpoint.

--Tu le vois, camarade, nous mangeons et buvons  ta sant!

--Sortez d'ici au plus vite!

--Pour toute rponse, l'un des bandits se lve et frappe le propritaire
en pleine figure!

Une servante fait irruption dans la salle de danse en criant: Venez
vite! venez vite! le bourgeois a t assomm par des bandits...

Tous les hommes s'lancent au secours de Paschal, mais ils sont mal
reus par les matelots qui les attendent de pied ferme.

Une bagarre terrible s'ensuit, au milieu des cris d'effroi que poussent
les femmes, en courant d'une chambre  l'autre!

Tout  coup, des hurlements de chien retentissent au dehors, et l'on
voit apparatre dans la porte la haute stature du vieux muet.

D'un coup d'oeil, le colosse comprend tout. Il empoigne un des matelots
et le jette comme une mitaine par la fentre! Un autre matelot va
frapper le vieux muet dans le dos avec son poignard, quand l'norme
chien saute  la gorge du brigand et le renverse par terre.

Notre hros lui arrache le poignard, et le saisissant par une jambe, lui
fait prendre le mme chemin qu' son compagnon! Un troisime s'avance,
le poignard  la main, mais le colosse lui applique sur la main un coup
de pied formidable qui le dsarme et lance le poignard au plafond...

Alors, se voyant vaincus, les quatre marins se jettent aux genoux du
terrible lutteur et lui demandent grce!

Se plaant prs de la porte, le gant leur fait signe de sortir, et, 
tour de rle, il leur administre,  l'endroit o le dos perd son nom, un
matre coup de pied qui les envoie rouler au milieu de la rue...

Le chien ne parait pas satisfait de la part qu'il a prise  la lutte,
car il poursuit les matelots en leur mordant les jarrets!

Le vieux muet est oblig de siffler l'animal pour lui faire abandonner
ses victimes!

Personne, heureusement, n'avait t bless srieusement. Paschal tait
le plus maltrait: il avait les lvres fendues et l'oeil droit au beurre
noir; mais il se flicitait d'avoir chapp, lui et ses htes, aux
poignards des matelots.

--Ce n'est rien, dit-il, buvons maintenant  la sant de notre sauveur!

Tous les convives emplissent leur verre et boivent avec enthousiasme 
la sant du vieux muet.

Aprs avoir vid une larme de vin, notre hros veut se retirer, mais les
convives, et surtout les dames, le supplient avec tant d'insistance de
rester, qu'il se rend  leurs prires.

Il dcline l'offre de danser, mais accepte celle de faire la partie de
whist avec les doyens de la socit.

La prsence du colosse et du chien, qui, semblable  une sentinelle, se
tenait sur le seuil de la porte, rassura tout  fait les gens des noces,
qui se remirent  danser avec plus d'entrain que jamais!

                                *
                               * *

Le lecteur est certainement curieux de savoir quel heureux hasard avait
conduit le vieux muet, ce soir-l, chez Paschal. Nous allons satisfaire
sa lgitime curiosit.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, le temps tait serein et la lune
brillait au ciel comme un vaste ostensoir.

La mare tait basse, et le vieillard venait de tendre ses filets.

En revenant  sa cabane, il crut entendre, dans le lointain, des flots
d'harmonie que la brise lui apportait. Il prta l'oreille, et perut
distinctement les sons de la clarinette et du violon.

Charm par cette musique, qu'il n'avait pas l'avantage d'entendre
souvent, il s'approcha de l'htellerie.

Blotti sous un arbre, il coutait depuis quelques instants, quand,
subitement, la musique cessa et des cris lamentables arrivrent jusqu'
lui.

Il se redressa, comme m par un ressort, et, pressentant quelque
malheur, il courut vers la _Maison bleue_, o se droulait la scne que
nous venons de raconter.

                                *
                               * *

A cinq heures du matin, les gens des noces se sparrent, bien  regret,
de ce nouvel ami, qu'ils appelaient leur sauveur, et lui tmoignrent la
plus vive reconnaissance.

Bien des annes ont pass depuis cette joyeuse poque, et bien des
habitus de l'htellerie lgendaire sont disparus pour toujours...

Disparue, elle aussi, cette chre _Maison bleue_, dont la vue seule
faisait natre dans l'esprit des passants tout un monde de bien doux
souvenirs!




PREMIRE PARTIE.



LA FAMILLE LORMIER

Avec la bienveillante permission du lecteur, nous remonterons  la
source de cette histoire et ferons connatre l'origine, la jeunesse
et les antcdents de ce personnage mystrieux que la population de
Saint-Sauveur avait surnomm le _Vieux muet_ ou le _Bon sauvage de la
grve_.

Dans une de nos belles paroisses du district de Montral qui bordent le
majestueux Saint-Laurent, vivait, en 1812, une famille de cultivateurs
compose du pre, de la mre, de deux garons et de deux filles.

Pour ne pas blesser les susceptibilits des allis de cette famille,
dont plusieurs demeurent encore au Canada, nous la dsignerons sous le
nom fictif de Lormier.

Habitant la paroisse Sainte-R..., depuis son enfance, le pre de notre
hros y avait acquis  cinq arpents de l'glise, un lopin de terre sur
lequel il levait modestement sa famille.

L'an de ses garons, Victor, avait atteint sa dix-neuvime anne. Il
venait de terminer, dans un collge de Montral, un cours classique trs
mdiocre.

Disons que le pre Lormier et son pouse avaient accord la plus grande
part de leur affection  ce fils, dont ils voulaient faire un homme de
profession, un _mesieu_.

La meilleure place au foyer et le meilleur morceau  table avaient
toujours t donns  cet enfant privilgi. Celui-ci ne manquait pas de
talents; mais, gt par la tendresse aveugle de ses parents, il tait
devenu orgueilleux, exigeant et paresseux.

Au physique, il ressemblait beaucoup  sa mre, qui tait maigre et
dlicate, niais au moral, on ne lui voyait pas de ressemblance dans sa
famille.

Le cadet Jean-Charles, g de seize ans, tait l'antipode de son
frre; et, au moral comme au physique, il tait le portrait de son
pre--vritable colosse--qui passait pour tre un des hommes les plus
forts del province de Qubec.

Jean-Charles sortit de l'cole le lendemain de sa premire communion.

Il aimait l'tude passionnment; mais, en fils soumis et obissant, il
s'inclina devant la volont de ses parents, qui voulaient faire de lui
un _habitant_.

D'ailleurs, un gnreux dsir lui tait venu de se sacrifier pour son
frre.

Certes, l'an ne faisait rien pour s'attirer les bonnes grces
du cadet. Au contraire, il l'abreuvait sans cesse d'injures. Mais
Jean-Charles acceptait tout pour l'amour de Dieu et par respect pour ses
parents.

Cependant, il n'avait pas renonc  l'tude compltement. Il tudiait
sous la direction du cur de la paroisse, M. l'abb Faguy, qui avait
pour lui l'affection d'un vritable pre.

L'enfant travaillait le jour aux travaux de la ferme, et, le soir,
pendant que les camarades se livraient aux jeux, lui, s'enfermait dans
sa chambre o il peinait jusqu' minuit et une heure du matin. Il
faisait de rapides et rels progrs.

Durant les vacances, Victor, qui voyait dans cet excs de travail un
reproche  son adresse, cherchait  humilier Jean-Charles et  le
tourner en ridicule aux yeux de la famille. Mais ces humiliations
ne semblaient pas produire d'effet sur l'esprit de Jean-Charles. Il
laissait dire son frre, et continuait son travail. Cependant, trois ou
quatre fois par mois, il fermait ses livres pour aller faire une partie
de chasse en compagnie de son vnrable prcepteur.

Jean-Charles maniait le fusil avec une grande dextrit, et il revenait
presque toujours de la chasse la gibecire bien garnie.

A seize ans, il tait dj un homme, car sa taille mesurait cinq pieds
et onze pouces! Il promettait de devenir un colosse comme son pre.

Chevelure d'bne, peau basane, front large, oeil brillant
d'intelligence et d'nergie: tel tait le portrait de Jean-Charles
Lormier.

Tout le monde, except son malheureux frre, l'aimait et le respectait.

On l'aimait, parce qu'il tait affable et laborieux; on le respectait,
parce qu'il remplissait tous ses devoirs envers Dieu et envers ses
parents.

Le cur de Sainte-R... avait observ depuis longtemps chez cet
adolescent les plus rares qualits du coeur et de l'esprit. Mais celles
qu'il admirait le plus, taient la pit, la modestie et la charit.

Sa pit, vive et constante, difiait les grands comme les petits; sa
modestie l'empchait de voir ses propres mrites; sa charit s'exerait
envers tous les enfants de son ge, mais elle semblait tre plus
vigilante envers ceux d'entre eux qui avaient le malheur de s'loigner
des sacrements.

Dans cette poitrine d'enfant battait dj un coeur d'aptre!

Le cur Faguy cultivait soigneusement ces belles qualits natives. Et
l'lve subissait avec bonheur la douce influence du matre qui se
dvouait sans cesse pour lui.

En voil un qui fera son chemin! disaient de Jean-Charles les braves
habitants de Sainte-E....



LA LOYAUT DES CANADIENS-FRANAIS.

Nous sommes toujours surpris, et avec raison, de voir certains
fanatiques mettre en doute la loyaut des Canadiens-franais.

Pour faire disparatre ce doute de leur esprit malade, il nous faudrait,
ni plus ni moins, renoncer  notre belle langue et  notre sublime
religion. Car,  maintes reprises, sur le champ de bataille, nos
compatriotes ont prouv que l'Angleterre n'avait pas, au Canada, de
sujets plus braves et plus loyaux qu'eux.

Quinze ans  peine aprs la cession de notre pays  l'Angleterre,
c'est--dire en 1775, lors du sige de Qubec par les Amricains, qui
donc repoussa l'envahisseur? L'histoire nous dit que ce fut une poigne
de Canadiens-franais, ayant  leur tte le capitaine Dumas.

Et, c'est en cette mmorable journe (31 dcembre 1775), que les chefs
de l'arme amricaine, Montgomery et Arnold, trouvrent la, mort en
voulant prendre d'assaut la vieille cit de Champlain.

Pourtant, avant de parvenir jusqu' Qubec, l'arme amricaine s'tait
mesure avec la milice anglaise, et elle s'tait empare de Carillon,
de Saint-Frdric, de l'Ile-aux-noix, de Chambly, de Montral et de
Trois-Rivires... Mais il appartenait  des Canadiens-franais de
rparer, ici, les checs successifs des Anglais et de sauver l'honneur
de l'Angleterre!

Cependant, ds l'anne suivante, les Anglais se voyant dbarrasss des
Amricains, recommencrent  perscuter nos compatriotes.

Ce qui humiliait probablement ces grandes mes, c'tait de penser que le
salut du Canada tait d  la vaillance canadienne-franaise!

En 1778, le gouverneur Carleton, que les ultra-loyaux avaient accus
d'avoir eu trop d'gards pour nos compatriotes, fut rappel en
Angleterre et remplac par le gnral Haldimand, qui se fit cordialement
dtester.

Haldimand ne semblait avoir qu'un seul dsir: angliciser et
protestantiser, par la violence, les Canadiens-franais.

L'Angleterre en dbarrassa le Canada en 1785.

Et que dire du rgne de ces autres gouverneurs: sir Robert Prescott
et sir James Henry Craig? Ce dernier, surtout, fut le plus grand
perscuteur de notre race. Malheur aux Canadiens-franais qui osaient
revendiquer leurs droits! Pour ce crime, il fit jeter dans les cachots:
Papineau, Bdard, Taschereau, Blanchet, Laforce et plusieurs autres.

L'histoire a donn  l'administration despotique de Craig le nom de
_Rgne de la terreur_.

Ce stupide tyran quitta le Canada en juin 1811.

Saluez avec respect, lecteur, le nom de son successeur: sir George
Prvost!

Au dbut de son administration, il se montra courtois, libral et
gnreux envers nos compatriotes, et s'effora de rparer les injustices
commises sous le rgne de Craig.

De tels procds lui attirrent bientt l'estime et le respect des
Canadiens-franais, qui ne demandaient qu' tre traits comme des
hommes libres et non comme des esclaves!

L'Angleterre, d'ailleurs, avait plus besoin que jamais de compter sur
l'appui des Canadiens-franais. Car, tant en guerre avec la France et
les tats-Unis, elle redoutait une nouvelle invasion amricaine.

Les Amricains, eux, se dirent qu'ils pouvaient maintenant compter sur
le concours des Canadiens-franais, d'abord parce que ceux-ci avaient
souffert de la tyrannie de Craig, et ensuite parce que leur mre-patrie,
la France, faisait cause commune avec les tats-Unis. Et, convaincus
que les circonstances se prtaient bien  une nouvelle tentative de
conqute, ils lancrent sur notre pays, en juin 1812, sous les ordres du
gnral Dearborn, trois armes diffrentes.

Leur dessein tait d'arriver du premier coup au coeur du pays, 
Montral. Mais ce joli plan fut djou par la milice canadienne; et
les soldats de _l'Oncle Sam_, aprs avoir essuy de grands revers, se
retirrent, l'humiliation et la rage dans l'me!

Cependant, ils n'avaient pas abandonn l'ide de s'annexer le Canada,
mais ils en remettaient l'excution  plus tard.

Sir George Prvost, de son ct, ne ngligea rien pour organiser la
dfense de la colonie. Il invita tous les hommes de bonne volont 
prendre les armes afin de repousser pour toujours les envahisseurs.

L'appel du gouverneur gnral fut entendu. Dans plusieurs paroisses,
exclusivement canadiennes-franaises, on fit de nombreuses recrues.

Le capitaine M. L. Juchereau-Duchesnay, un des amis les plus dvous du
lieutenant-colonel de Salaberry, avait accept la tche de faire une
leve de soldats.

Un dimanche du mois de mai 1813, il arrive  Sainte-R...

Aprs la messe, le maire le prsente aux paroissiens, et leur dit que le
brave capitaine va leur expliquer le but de sa visite.

La haute stature de l'tranger, sa figure sympathique, et le bel
uniforme qu'il porte, lui attirent la bienveillance des auditeurs. D'une
voix forte et vibrante, il dit:

Messieurs,

Je viens remplir auprs de vous une mission qui m'a t confie par son
excellence le gouverneur-gnral.

Permettez-moi de vous dire, d'abord, que notre pays est menac d'une
nouvelle invasion. En effet, nos voisins se prparent  franchir la
frontire pour venir planter le drapeau toil sur le sol canadien.

Ils savent que ce sont les Canadiens-franais qui les ont repousss
en 1775. Et parce que la France est aujourd'hui en guerre avec
l'Angleterre, les Amricains croient que nos compatriotes les aideront
 conqurir le Canada. Mais ils se font illusion; la voix de la loyaut
doit parler plus haut dans nos coeurs que la voix du sang qui coule dans
nos veines.

Notre devoir est de prouvera ces ambitieux que leur esprance constitue
une insulte pour nous, puisque c'est  la faveur de notre trahison
qu'ils veulent raliser leur rve... Nous sommes Franais, c'est vrai,
mais nous ne sommes pas des tratres!

Faisons donc comprendre  ces gens que nous sommes avant tout
Canadiens, c'est--dire loyaux  l'autorit tablie ici, et loyaux au
drapeau qui abrite et protge nos destines!

En 1775, la paroisse de Sainte-R... a fourni  la milice canadienne un
bon nombre de vaillants soldats. Eh bien! messieurs, je suis convaincu
que, cette fois-ci encore, votre paroisse ambitionne l'honneur d'tre
au premier rang pour combattre les ennemis de notre pays, quels qu'ils
soient!

Oui, le chaleureux accueil que vous me faites, le patriotisme qui
rayonne sur les traits de l'ardente jeunesse que je vois devant moi, et
l'enthousiasme qui fait battre vos coeurs, me prouvent que ce n'est pas
en vain que je viens faire appel  votre dvouement pour la patrie!

J'aurai le plaisir de passer quelques jours au milieu de vous; et, ds
maintenant, je crois pouvoir dire avec assurance que je quitterai votre
paroisse  la tte de plusieurs soldats, qui sauront faire refleurir sur
le champ de bataille les traditions de vaillance que nous ont lgues
nos glorieux anctres!

Ces dernires paroles surtout sont salues par de longs
applaudissements.

De vigoureux jeunes gens entourent le capitaine, l'acclament bruyamment
et lui offrent leurs services.

Le capitaine les remercie cordialement, mais leur conseille de consulter
leurs parents avant de prendre une dcision.

Le mme jour, au souper, Jean-Charles amena la conversation sur la
visite du capitaine Juchereau-Duchesnay, et il exprima  ses parents le
dsir d'offrir ses services au brave militaire.

--Tu n'es pas srieux! lui dit sa mre.

--Oui, je suis trs srieux, ma mre! rpondit respectueusement mais
fermement Jean-Charles.

Le pre ne parla pas tout d'abord, mais il tait visiblement mu, car
une larme perla au coin de ses paupires.

Le pre Lormier tait un patriote dans le vrai sens du mot, et, en 1775,
il avait combattu contre les Amricains.

Jean-Charles reprit:

--Notre pays a besoin de soldats pour le dfendre contre les attaques
d'un ennemi nombreux et puissant, et il me semble que c'est le devoir de
tous les jeunes gens de coeur de voler  sa dfense!

--Mais tu n'es encore qu'un enfant! interrompit la mre; que feras-tu
sur un champ de bataille?

--Je ne suis qu'un enfant, peut-tre, ma mre; mais je suis capable de
porter un fusil, et je saurai m'en servir, Dieu merci!

La mre n'ajouta plus rien. Elle lisait dans les yeux de Jean-Charles
une rsolution inbranlable; et d'ailleurs elle avait sur cette question
de la guerre les mmes principes que son mari et son enfant.

--Voyons, fit Jean-Charles, en s'adressant  Victor, j'espre que tu
ambitionnes comme moi l'honneur de servir le pays?

--Moi? moi? riposta Victor, sur un ton ironique; allons donc! Je suis
trop patriote pour prter le concours de mes bras aux Anglais... Va te
faire casser la tte pour eux, si cela te plat, mais n'insulte pas 
mon patriotisme!

Le pre Lormier, indign d'entendre cet insolent langage, dit 
Jean-Charles: Va, mon enfant! et que Dieu te protge!

Victor comprit la bvue qu'il venait de commettre, et voulut la rparer
par ces paroles: J'ai mes opinions l-dessus, mon cher Jean-Charles,
mais je respecte les tiennes, et j'admire le zle qui t'anime!

Un triste silence fut la seule rponse que Victor reut... Voyant que
personne ne daignait relever ses remarques, il se remit  manger avec un
apptit vorace, tout en lanant,  la drobe,  son vaillant frre, un
regard charg de haine.

Quel dbarras pour moi, pensait-il, si cet imbcile-l pouvait se faire
casser la caboche par les Amricains...

                                *
                               * *

Ah! depuis quelques mois, Victor avait, baiss l'esprit de son pre et
de sa mre! Ils se reprochaient d'avoir eu pour lui trop d'indulgence et
pour Jean-Charles trop de svrit.

Quand Jean-Charles et. Victor furent sortis, le pre et la mre Lormier
changrent un triste et long regard.

Le pre prit le premier la parole:

--Quelle leon le bon Dieu nous donne tous les jours dans la conduite
si diffrente de nos deux garons! Jean-Charles--toujours mconnu et
sacrifi,--n'a eu pour nous que de la tendresse et du respect, tandis
que Victor,--sans cesse choy et prfr,--ne nous a tmoign que de
l'ingratitude!

--Hlas! soupira la mre Lormier, nous avons peut-tre gt Victor en le
choyant trop...

--C'est justement ce que me disait l'autre jour le cur de Saint-Denis,
reprit le pre Lormier.

Comment! tu as os te plaindre de Victor au cur de Saint-Denis?...

--Non. Sans mentionner le nom de notre fils, je plaignais les familles
qui ont dans leur sein des enfants gts, et ma remarque a inspir au
prtre les rflexions suivantes:

--L'enfant gt devient souvent un tre paresseux, ingrat, orgueilleux
et mchant. Il ne peut en tre autrement, puisque ses parents, sans
le vouloir, flattent ses passions et ses vices... Ils prennent ses
mauvaises actions pour des espigleries et, ses vices pour des caprices
passagers... Ce cher enfant! disent-ils, parfois, il est trop jeune pour
comprendre qu'il fait mal; l'ge et la raison lui feront, bien discerner
plus tard le bien du mal! Et, l'enfant marche, s'avance, s'enfonce
dans cette voie tortueuse qui le mne, o?  l'invitable perdition...
Habitu, ds l'enfance,  agir selon ses caprices et sa volont, il se
moque bientt des conseils de ses parents et, n'coute que la voix de
ses passions!

--Mais, interrompit la mre Lormier, Victor, heureusement, ne ressemble
pas  l'enfant que tu viens de peindre!

--Au contraire, je trouve entre les deux bien des traits de
ressemblance! Et c'est notre oeuvre... Nous sommes d'autant plus 
blmer, ajouta le pre Lormier, que nous connaissions, par les sermons
de M. l'abb Faguy, les devoirs des parents envers les enfants; et
d'autant plus  plaindre que nous avions la lgitime ambition de donner
 la socit des enfants modles...

-La mre Lormier ne rpondit pas.

--Mieux vaut tard que jamais, s'cria nergiquement le pre Lormier. en
se levant de table; je vais, ds ce jour, recommencer l'ducation de
Victor; je serai aussi svre pour lui, dans l'avenir, que j'ai t
tendre dans le pass!

--Cependant, dit la mre Lormier, il ne faut pas trop le brusquer, ce
pauvre enfant! Il vaut mieux agir avec douceur et prudence!

La faiblesse naturelle de la nave mre reprenait le dessus...

Quatre jours plus tard, Jean-Charles, aprs avoir reu le Dieu des
forts, quittait Sainte-R... pour une destination inconnue. Car lui et
ses compagnons avaient renonc  leur propre volont pour se conformer 
celle du brave capitaine Duchesnay, qui leur dit en partant: Soldats!
suivez-moi, et je vous conduirai  la victoire!

                                *
                               * *

Dans le cours de l'hiver de 1813, le cabinet de Washington se prpara
soigneusement  la guerre. Il tait dtermin, cette fois-ci, 
remporter la victoire,  n'importe quel prix! Aussi, pour atteindre
son but, choisit-il des officiers tris sur le volet, et des soldats
prouvs.

Ds les premiers jours du printemps, les Amricains firent leur
apparition sur le sol canadien. Ils taient dirigs par les gnraux
Hampton et Wilkinson.

Durant cinq mois conscutifs, ils eurent  lutter contre les
Hauts-Canadiens, qui voulaient non seulement entraver la marche de nos
ennemis, mais les craser et les mettre en fuite.

Malheureusement, c'est le contraire qui arriva, et les soldats du
Haut-Canada essuyrent dfaites sur dfaites!

Allons planter notre drapeau sur Montral et Qubec! s'crirent les
Amricains avec transport; dans quelques jours, nous serons les matres
du pays...

Ils avalent la mmoire courte, puisqu'ils paraissaient avoir oubli les
souvenirs de 1775. Mais les soldats canadiens-franais devaient les leur
rappeler d'une manire sanglante.



UN HROS DE SEIZE ANS

Nous sommes au matin du 26 octobre 1813. Le gnral Hampton a dploy sa
nombreuse arme sur la rive gauche de la rivire Chteauguay,  quelques
cents pieds de l'endroit choisi par le lieutenant-colonel de Salaberry.

Les deux armes ne sont spares que par le ravin Bryson.

A dix heures, un officier s'avance  cheval vers l'arme du colonel de
Salaberry et crie d'une voix de stentor: Braves Canadiens, rendez-vous,
nous ne voulons pas vous faire de mal!

Pour toute rponse, il reoit une balle qui le jette en bas de sa
monture!

C'est de Salaberry lui-mme qui vient de donner, par ce premier coup, le
signal de la bataille!

De la position qu'il occupe, de Salaberry peut parfaitement voir les
Amricains, qui sont au nombre de plusieurs mille, tandis que le gnral
Hampton ne peut, aucunement se rendre compte du nombre de ses ennemis;
car de Salaberry a eu le soin de dissimuler ses soldats derrire
d'normes abattis.

Les Canadiens ne sont qu'une poigne, mais ils font un tel vacarme,
qu'on les croirait deux fois plus nombreux que leurs ennemis!

Durant une heure, la fusillade est terrible de part et d'autre. Puis,
elle cesse soudain du ct des Canadiens.

L'ennemi croyant  une retraite, se met  avancer en poussant des cris
joyeux!

Court espoir qui dtermine une fausse manoeuvre...

C'est ce que voulait le colonel de Salaberry. Sur son ordre, une
dcharge formidable a lieu presque  bout portant et jette la
consternation parmi les Amricains. Ils tombent sous les coups de nos
soldats comme les pis de bl sous la faulx du moissonneur!

Les Canadiens font des prodiges de valeur: Jean-Charles Lormier se
distingue entre tous les autres par une bravoure pousse jusqu' la
tmrit, car il combat presque toujours  dcouvert.

Tout  coup, son fusil clate entre ses mains et lui enlve un doigt!
Il ramasse son arme, la prend par le canon et s'lance sous le feu de
l'ennemi!

Ce gaillard-l est devenu fou! pensent les combattants...

Une balle lui transperce l'oreille droite et une autre l'atteint  la
joue! Le sang ruisselle sur sa figure, mais il continue sa course 
travers le ravin!

O va-t-il? que va-t-il faire?

Rendu  deux pas des ennemis, il lve son bras arm des dbris de sa
carabine et en assne un coup sur la tte d'un officier, qui s'affaisse
sur le sol comme une masse inerte!

Jean-Charles le dsarme, et, avec l'agilit du lvrier, il court
reprendre sa place d'honneur aux cts de son capitaine!

Puis, sans perdre une seconde, il loge dans la tte d'un soldat
amricain la balle qui tait destine  un soldat canadien...

Ce coup d'audace si imprvu semble paralyser un instant les ennemis. Les
Canadiens, au contraire, plus confiants que jamais, lancent aux soldats
de Hampton une vritable pluie de balles, pendant qu'une vingtaine de
sauvages, dirigs par le capitaine La Mothe, font, sous les arbres, un
tapage d'enfer pour effrayer les Amricains. Ce stratagme russit 
merveille. De plus en plus convaincus qu'ils ont affaire  des milliers
de combattants, les envahisseurs commencent  reculer.

Aussitt de Salaberry ordonne  ses braves de tirer tous ensemble, et
cette dcharge gnrale sme la mort et la terreur parmi les ennemis,
qui se mettent  fuir dans toutes les directions!

Le colonel de Salaberry venait de remporter l'une des plus brillantes
victoires que mentionnent nos annales.

La bataille avait dur quatre heures et demie.

Les Amricains taient au nombre de sept mille, et les Canadiens environ
trois cent-cinquante...

La perte du ct des Amricains fut de cinq cents, tant tus que
blesss.

Les Canadiens perdirent trois prisonniers et eurent quatre blesss!

Ces chiffres sont plus loquents que les discours et les crits, et nous
prions le lecteur de les graver dans sa mmoire afin de ne jamais les
oublier.

Aprs la bataille, le lieutenant-colonel de Salaberry rassembla sa
petite arme sur la crte du ravin Bryson; puis ayant compliment ses
soldats en gnral, il s'adressa en ces termes  Jean-Charles Lormier:

Jeune homme, je suis heureux de vous fliciter et de vous dire, en
prsence de vos camarades, que vous avez bien mrit du pays! Je
me ferai un devoir de signaler votre bravoure  son excellence le
gouverneur-gnral.

Ces nobles paroles furent salues par des vivats chaleureux; car tous
les soldats admiraient le courage que, depuis la reprise des hostilits,
notre jeune hros avait montr en maintes circonstances, et tous
l'aimaient et le respectaient.

                                *
                               * *

D'aprs les ordres de sir George Prvost, les soldats devaient encore
rester sous les armes, en prvision de nouvelles attaques. Mais
Jean-Charles, vu les blessures qu'il avait reues, tait contraint de
retourner dans sa famille.

Il avait, hte sans doute de revoir ses parents, son vnr pasteur, le
clocher de son village; mais il lui rpugnait, d'abandonner son poste
avant que la guerre fut compltement termine..

Il tait all, les larmes aux yeux, supplier le lieutenant-colonel de
Salaberry de bien vouloir le garder dans ses rangs.

Le lieutenant-colonel, tout mu, lui avait rpondu:

--Impossible, mon brave! le mdecin s'y oppose formellement, et mon
autorit doit s'effacer ici devant la sienne!

Habitu  respecter l'autorit. Jean-Charles reprit, sans murmurer, le
chemin de sa paroisse.

La nouvelle de la glorieuse bataille de Chteauguay s'tait rpandue
comme une trane de poudre dans toutes les parties du Canada. Les
noms des hros de cette bataille; de Salaberry, Jean-Charles Lormier,
Juchereau-Duchesnay, Ferguson, La Mothe, Daly, Bruyre, l'cuyer,
Debartzeh. Longtin, Lvesque, O'Sullivaa, Johnson, Pinguet, Hebden.
Schiller et Guy. volaient de bouche fin bouche et soulevaient des
acclamations patriotiques.

A Sainte-R..., on connaissait les exploits de Jean-Charles Lormier. On
savait dj que, sur l'ordre du mdecin, le jeune hros revenait dans
sa famille, et l'on se prparait  le recevoir avec de grandes
dmonstrations de joie.

Le bon cur avait appris par une lettre du lieutenant-colonel de
Salaberry que Jean-Charles arriverait  Sainte-R..., le 30 octobre au
matin. Or, pour ce matin-la, il avait convi  son presbytre le pre et
le frre de Jean-Charles et tous les notables de la paroisse.

La maison de la famille Lormier tait btie sur le chemin du roi, et,
pour s'y rendre, notre hros devait passer devant le presbytre, o, sur
la vaste vranda, le cur et ses convives l'attendaient.

Vers onze heures et demie, un cabriolet, tran par un petit cheval
vigoureux, allait passer comme une flche devant le presbytre, quand le
cur fit signe au conducteur d'arrter.

Jean-Charles tait dans cette voiture.

Il est agrablement surpris de rencontrer ceux qui lui sont chers et qui
l'acclament avec enthousiasme. Il se jette dans les bras de son pre,
de son frre, du cur Faguy, et distribue  tous de chaudes poignes de
main.

Tout le monde est heureux de le revoir et de fter son retour.

Victor semble rayonnant, mais son coeur ne bat pas  l'unisson des
autres. Cependant en hypocrite qu'il est, il prend une part bruyante 
ce concert de louanges et d'allgresse.

Tout  coup, dominant les joyeux clats de voix, la petite cloche de
l'glise sonne l'anglus.

Les convives se lvent, chapeau bas, et le pasteur rcite _l'angelus_
auquel toutes les voix rpondent.

L'angelus, dit le cur, c'est une invitation  la prire, mais c'est
aussi une invitation  la table; et comme ma vieille mnagre m'annonce
que le dner est servi, je vous prie de venir manger le veau gras en
l'honneur de notre ami Jean-Charles!

Aprs le repas, le cur conduit ses convives sur la vranda, et leur
distribue des cigares. Quelques-uns--les grands fumeurs--dclinent la
politesse et demandent la permission de fumer la pipe.

Lorsque cigares et pipes sont allums, le cur prie Jean-Charles de
raconter les vnements auxquels il a t ml depuis six mois.

Jean-Charles n'avait pas l'habitude de parler devant un cercle aussi
nombreux, et il se sent quelque peu intimid; mais comme il est
trs. intelligent et qu'il a une excellente mmoire, il raconte avec
simplicit les diffrentes escarmouches que la milice canadienne a eu 
soutenir avant la bataille de Chteauguay. Il parle, avec la plus
grande admiration de la science, de l'habilet et de la bravoure
du lieutenant-colonel de Salaberry, et il rend justice  tous les
officiers, anglais ou canadiens-franais, qui ont partag, avec
l'intrpide de Salaberry, les dangers et la gloire des combats. Mais de
lui-mme, pas un mot. Il ne fait seulement pas allusion  ses blessures.

L'imbcile! se dit Victor: il ne parle pas de lui! Moi, si j'tais 
sa place, je ferais sonner haut mes exploits, et j'en inventerais pour
pater les badauds...

Mais les autres auditeurs ne pensent pas comme Victor. Ils connaissent,
par des courriers, la part glorieuse que Jean-Charles a prise dans tous
les engagements, et ils admirent la grande modestie du jeune hros.

Enfin, l'heure de la sparation sonne.

M. Robidoux, maire de Sainte-R..., se fait l'interprte des invits en
remerciant le cur de sa charmante hospitalit.

Je veux,  mon tour, dimanche prochain, fter notre ami Jean-Charles, et
je vous invite tous ensemble pour le souper et la soire.

--Je m'y oppose de toutes mes forces, M. le maire! dit fermement un
jeune homme qui vient d'arriver.

Tous les regards se dirigent sur le nouveau venu.

--Tiens! bonjour, docteur! fait le cur, en s'adressant  celui qui
vient de parler. Vous arrivez bien en retard, mon ami!

--Je vous en demande pardon, M. le cur, mais j'ai t appel auprs de
Louis Fournel, qui est dangereusement malade, et il m'a t impossible
de venir plus tt.

Le Dr Chapais s'avance vers Jean-Charles  qui il donne l'accolade la
plus amicale.

--Oui, M. le maire, reprend-il, en ma qualit de mdecin, je m'oppose 
votre aimable proposition. D'ici  quelques temps, Jean-Charles a besoin
d'un repos absolu. D'ailleurs, chose diffre n'est pas abandonne. Vous
vous reprendrez plus tard, n'est-ce pas?

Le maire s'inclina devant la dcision du Dr. Chapais, dont il savait
apprcier le talent et le tact. Du reste, il n'aurait pas voulu retarder
le rtablissement de notre hros ni mme lui causer la moindre fatigue.

                                *
                               * *

Le Dr Chapais accompagna Jean-Charles  la maison paternelle.

Nous renonons  dcrire la scne qui eut lieu quand le jeune hros
arriva chez lui. Sa mre lui sauta au cou et le couvrit de baisers et de
caresses. Elle riait et pleurait  la fois! Oui, elle pleurait, cette
pauvre mre! car, bien des fois, depuis le dpart de son enfant, elle
s'tait adress d'amres reproches au sujet des injustices qu'elle
comprenait avoir commises envers ce fils si bon, si tendre et si
gnreux! En mme temps elle se reprochait d'avoir trop choy Victor,
qui la payait d'ingratitude. Je suis peut-tre la cause du dpart de
Jean-Charles pour la guerre, se disait-elle encore: il a fui ce toit o
la tendresse lui manquait!

Parfois, elle s'criait: Mon Dieu, faites que mon enfant revienne; s'il
lui arrivait quelque malheur, j'en mourrais! S'il revient,  mon Dieu,
je vous fais la promesse de l'aimer comme il mrite de l'tre, et de lui
donner tous les soins qu'une bonne mre doit donner, sans prfrence, 
tous ses enfants!

Maintenant, elle le voyait, cet enfant trop longtemps mconnu; elle
l'treignait sur son coeur et aurait voulu, en une minute, rparer les
fautes de plusieurs annes!

Le Dr. Chapais mit fin  ces transports en faisant observer dlicatement
 Mme Lormier que son fils tait bien fatigu et qu'il avait besoin d'un
repos du corps et de l'esprit.

--Sous nos bons soins, chre madame, ajouta-t-il, notre bless se
rtablira promptement.

Puis le mdecin fit un examen minutieux des blessures de Jean-Charles,
et lui dclara que sa blessure  la joue tait assez srieuse, surtout 
cause du froid qui s'y tait introduit durant les deux nuits qu'il avait
passes sur la terre humide, sans couverture, aprs la bataille de
Chteauguay.

Il pansa soigneusement le bless et le fora  prendre le lit.

--Je reviendrai te voir demain matin, lui dit-il en prenant cong.



CONVALESCENCE ET TUDE

L'histoire devra fltrir comme elle le mrite la conduite inhumaine
tenue par le gnral de Watteville (bras droit du gouverneur Prvost),
 l'gard de la milice canadienne, durant l'automne 1813. Il avait
en rserve mille soldats sur les bords de la rivire Chteauguay, et,
cependant, il laissa le colonel de Salaberry combattre avec une petite
arme de trois cent-cinquante hommes contre sept mille Amricains!

Plus que cela, pendant que ce _vaillant_ gnral se reposait sur un lit
moelleux, dans une maison trs confortable, il oubliait que les soldats
canadiens n'avaient pas de couvertures de laine par cette froide et
humide temprature d'automne!

Jean-Charles, comme nous l'avons dit, tait rest deux nuits expos 
l'inclmence de la temprature, et le froid avait ncessairement aggrav
son tat.

Mais depuis qu'il gotait les douceurs du foyer domestique, et qu'il
suivait le traitement du Dr Chapais, il prouvait un mieux sensible. Ses
blessures se cicatrisaient  vue d'oeil, et il sentait que ses forces
lui revenaient de jour en jour.

Cependant, au bout d'un mois, il tait encore condamn au repos, et
c'est le repos qui le faisait souffrir le plus.

Quand il voyait son vieux pre travailler seul comme un mercenaire pour
gagner le pain de toute la famille, tandis que lui tait confin dans sa
chambre, il en ressentait un chagrin insupportable.

Un matin, il dit au mdecin: Est-ce que j'en ai pour longtemps  rester
ainsi les bras croiss? Ne puis-je pas travailler une couple d'heures
par jour aux travaux de la ferme? Il me semble qu'un peu d'exercice me
ferait du bien?

--Non, mon ami, rpondit le mdecin; ce n'est pas avant deux semaines
que tu pourras reprendre les travaux manuels. Tout ce que je puis te
permettre, pour le moment, c'est une petite promenade au grand air, par
une journe ensoleille.

--Quoi! je dois mener cette vie de fainant durant deux semaines encore!
mais vous n'tes pas srieux, srement! J'aimerais cent fois mieux
tre expos aux balles des Amricains que de rester, ici, inactif;
l'inactivit me tue!

--Que veux-tu, mon cher? Il faut laisser 

Dieu et... un peu au mdecin aussi le soin de ces choses...

Enfin, l'heure de la dlivrance arriva pour Jean-Charles.

Le matin du seizime jour.  4 heures, il se rendit  la grange. Ayant
allum une lanterne, il s'arma d'un flau et se mit  battre le grain.
Sous ses coups mesurs, les pis gmissaient et rendaient leurs grains
qui volaient comme une poussire d'or.

A midi, aux sons de la cloche, il s'arrta pour rciter la sublime
prire de l'anglus, puis se remit  l'ouvrage jusqu' ce que sa soeur
vnt lui dire qu'on l'attendait depuis longtemps pour dner.

Il tait prs d'une heure. Son pre venait d'arriver avec une charge de
bois.

Le pre et la mre Lormier grondrent leur fils d'avoir travaill toute
la matine sans venir se reposer.

--Bah! rpondit le jeune hercule, je n'ai pris qu'un petit exercice pour
me mettre en apptit. D'ailleurs, je ne me suis jamais senti aussi bien
que depuis que j'ai repris le travail.

--Tu te fais peut-tre illusion, dit la mre; en tout cas, il ne faut
pas abuser de ses forces; tu n'iras pas travailler cette aprs-midi.

--Voyons, ma mre! je vous prie de me laisser travailler; si vous saviez
comme le travail me fait du bien!

Et voulant convaincre sa mre qu'il avait raison: Voyez-vous ce baril
de lard qui pse trois cents livres; eh bien! il y a deux jours, je n'ai
pas t capable de le remuer, et, maintenant, il me semble que je puis
le soulever de terre.

Il prit le baril, le leva au bout de ses bras et le plaa sur un coin de
la table!

La mre tait convaincue...

--C'est bien! c'est bien! dit-elle. Mais d'abord mangeons!

Si j'avais la force de cet lphant-l. pensa Victor, je lui en
flanquerais une tripote.... mais je suis la faiblesse mme!

Victor n'avait pas attendu Jean-Charles pour dner. Oh non!

Je ne me fais jamais attendre, moi, avait-il dit navement  sa mre, et
je n'aime pas attendre les autres...

L'exactitude aux repas, selon Victor, tait le _nec plus ultra_ de
la biensance! Et, rendons-lui cette justice, il pratiquait cette
biensance mieux que personne, car il tait toujours le premier  se
mettre  table et le dernier  en sortir...

Aprs le dner, Jean-Charles et son pre se rendirent  la grange pour
continuer  battre le grain.

Dans les mains du jeune homme le flau faisait merveille.

--Pas si vite! lui fit observer son pre;  te voir travailler, on
dirait que tu veux rattraper le temps perdu par la maladie! Prends donc
ton temps, rien ne presse!

--Pourtant, mon pre, il me semble que je travaille plus lentement que
vous!

Le fait est que le pre Lormier n'tait pas non plus un manchot 
l'ouvrage!

Pas un ne pouvait dpiquer plus promptement que lui un minot de grains.
Mais n'coutant que sa bonne nature, il mnageait plus les autres que
lui-mme.

Le lendemain soir, Jean-Charles alla faire visite au bon cur, qui fut
heureux de le revoir.

--Comment va la sant, mon brave?

--Bonne, M. le cur. Dieu merci! Je suis tellement bien que j'oublie
parfois que j'ai t malade.

--A la bonne heure! mais prenez garde de commettre des imprudences...
tes-vous encore dispos  reprendre l'tude?

--Certainement, M. le cur, et je vous avouerai que c'est le but
principal de ma visite ce soir. Je viens vous prier de bien vouloir me
donner trois leons par semaine.

--Mais, oui; avec le plus grand plaisir! Vous avez sans doute oubli
un peu, dans le cours des derniers mois, les leons que je vous avais
donnes?

--Je ne crois pas, M. le cur, car le soldat a souvent des loisirs, et
j'ai employ tous les miens  l'tude.

--Alors, tant mieux! et je vous en flicite cordialement. Les loisirs
consacrs  l'tude, mon enfant, sont des loisirs que Dieu bnit. Car la
vraie science claire l'esprit, lve l'me et met au coeur de celui qui
la possde le dsir et le courage de combattre les ennemis de Dieu et
de la religion. Mais de nos jours, hlas! peu de nos compatriotes, en
dehors des villes, ont l'avantage d'acqurir cette science. Il y a bien,
il est vrai, depuis 1801, une loi pourvoyant  l'tablissement d'une
corporation connue sous le nom de l'Institution Royale qui a pour
mission de crer des coles publiques. Mais comme ces coles sont
administres par des protestants, vous comprenez que les enfants
catholiques ne peuvent pas les frquenter sans danger pour leur foi.

--Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen, M. le cur, de faire modifier cette
loi de faon  obtenir pour les catholiques un enseignement conforme 
leur foi?

--Ah! mon ami, voil ce que le clerg demande depuis longtemps, mais,
jusqu' prsent, il a t oblig de se contenter des belles promesses
qui lui ont t faites. En attendant qu'une loi plus quitable soit
adopte, le clerg s'impose mille sacrifices pour rpandre un peu
partout les bienfaits de l'instruction et de l'ducation. Cependant il
lui est impossible de tout faire, et, malgr son dvouement, la plupart
des enfants catholiques grandissent dans l'ignorance. C'est un tat de
choses dplorable et dsastreux pour notre religion, notre langue et nos
liberts!

--Le clerg ne doit pas tre seul  lutter je suppose que les dputs
qui nous reprsentent rclament aussi justice pour les catholiques?

--D'abord je vous dirai que les reprsentants de notre race, au
Parlement, sont encore peu nombreux, et ils forment deux catgories bien
distinctes: les vaillants et les pusillanimes. Les premiers, possdant
la vraie science, luttent courageusement pour des principes et
sacrifient leurs intrts au bien public. Les derniers, manquant de
lumire et de patriotisme, abandonnent souvent les principes afin de
pouvoir obtenir,--prix de leur trahison,--quelques miettes du gteau
ministriel!

C'est ignoble, c'est honteux, mais c'est cela!

Tenez, il n'y a pas trs longtemps, nous avons eu dans la personne du
dput X... un triste exemple de ces hommes sans valeur. Il avait fait
un joli discours  la Chambre sur la question de l'instruction publique,
et rclam, avec vigueur, les rformes que les catholiques demandent
depuis des annes. En un mot, il avait fait son devoir.

Quelques jours plus tard,  la surprise de toute la dputation, M. X...
dclara de son sige que les catholiques devaient, en attendant mieux,
envoyer leurs enfants aux coles publiques diriges par la corporation
appele l'Institution Royale... Le jour du vote, M. X... tait absent de
la Chambre... et, le surlendemain, il acceptait une haute position dans
le service civil...

Quels secours pouvons-nous attendre de pareils reprsentants! Ils sont
plus  craindre que des ennemis dclars...

Ce qu'il nous faut aujourd'hui,  la Chambre, ce sont des hommes de foi,
de science et de caractre; des hommes capables d'aider notre race 
remplir sur ce coin de terre de l'Amrique sa mission providentielle,
qui peut se rsumer ainsi:

_Gesta Dei per Canadae Francos!_

--Ce dput, M. le cur, n'est-il pas un catholique et un homme de
science?

--Du catholique, il a le nom sans les vertus. De la science, il a les
ombres sans les beauts.

Ah! mon ami, plaignons le sort de ce malheureux, et de ses pareils, qui
se croient pourtant des esprits forts, et travaillons  acqurir la
vritable science qui rend l'homme vertueux et vaillant. L'homme
vertueux, c'est l'aigle qui regarde en face le soleil; l'homme vicieux,
c'est le hibou qui recherche l'ombre et la nuit...

--Si je recherche la science, M. le cur, c'est parce que j'y vois le
moyen d'apprendre  mieux connatre mes devoirs de fils, de chrtien et
de citoyen. Si la science ne pouvait me procurer ces connaissances, je
n'en voudrais pas!

--C'est bien, c'est trs bien, cela! La vraie science, en effet, apprend
 l'homme  connatre ses devoirs, et elle offre de plus  son esprit
des jouissances inexprimables qu'il ne peut trouver dans les plaisirs
dsenchanteurs et dshonntes que tant de gens achtent au prix de leur
fortune et de leur salut.

Quelques esprits borns prtendent que la religion catholique est
l'ennemi de la science et du progrs matriel. Rien de plus faux. La
religion et la science, il est vrai, sont deux choses bien distinctes,
mais qui savent s'unir pour le bien commun, le progrs et la grandeur de
l'humanit.

Les tudes que vous poursuivez avec tant d'ardeur vous convaincront de
ces vrits; et, j'en ai la certitude, vous serez plus tard un dfenseur
clair des solides principes qui sauvent les socits.

--C'est mon plus grand dsir, M. le cur.

--Trs bien! demain soir, mon cher, nous nous mettrons srieusement 
l'oeuvre.



UN CLERC NOTAIRE QUI S'AMUSE

Il y avait dj plusieurs mois que Victor avait termin ce qu'il
appelait emphatiquement ses tudes, et il ne paraissait pas songer  son
avenir.

Il savait friser ses moustaches, s'habiller et porter la badine comme un
gommeux... et c'tait tout! Mais le pre Lormier, qui n'tait pas riche,
commenait  murmurer contre les dpenses de son fils an.

Le jour des Rois au soir, profitant d'un moment qu'il tait seul avec
Victor, il lui demanda ce qu'il se proposait de faire, plus tard, dans
le monde.

Cette question parut surprendre le jeune homme, qui baissa la tte sans
rpondre.

--Voyons, insista son pre, rponds-moi: as-tu dj pens  ton avenir?

--Oui... non... oui, j'y pense quelquefois.

--Eh bien?

--Je voudrais prendre... je voudrais... je voudrais tudier le... la...
le notariat.

--Le notariat?  la bonne heure! c'est une profession que j'aimerais te
voir embrasser. Ds ce soir, je vais crire  mon vieil ami, le notaire
Archambault, de Montral, et  ma cousine Franoise, de la mme ville,
qui te traitera, j'en suis certain, comme son propre enfant.

--Je vous remercie infiniment, mon pre, dit Victor.

Le pre fut surpris et charm d'entendre cette parole courtoise sortir
des lvres de son fils; car c'tait la premire fois, peut-tre, que
Victor lui adressait des remerciements...

Pauvre pre! s'il avait pu lire en ce moment dans la pense de son fils,
il aurait recul d'horreur!

                                *
                               * *

Depuis le commencement du carnaval, la jeunesse de Sainte-R... s'amusait
trs bien, mais d'une faon toujours conforme aux rgles de la morale,
que le vigilant cur savait faire respecter dans toutes les familles. Et
la conscience des jeunes gens ne s'en trouvait que mieux, parce qu'elle
n'avait que des peccadilles  se reprocher quand venait le saint temps
du carme. Mais ces plaisirs innocents n'allaient pas du tout au got
dprav et  la conscience lastique de Victor Lormier. Il lui fallait
des amusements plus en harmonie avec les dsirs malsains qui trnaient
dans son coeur; et il savait que la paroisse de Sainte-R... ne pouvait
pas lui fournir les plaisirs qu'il rvait.

Il tait  se demander comment il pourrait; faire, sans argent, pour
atteindre son but ignoble, quand son pre vint lui dire qu'il devait
choisir une carrire.

Le pre Lormier, en proposant  son fils, d'aller  Montral, donnait
donc  celui-ci le moyen et l'occasion de raliser le rve infme: qu'il
caressait depuis quelques jours! Le misrable jubilait intrieurement.

Il prit sa canne ut sortit en sifflant un motif d'opra.

Il rentra au logis vers onze heures, et vit de la lumire dans la
chambre de son frre.

Tiens! se dit-il, mon fou de Jean-Charles qui jongle encore avec ses
livres? Je vais entrer le taquiner un tantinet avant de me coucher...

--Bonsoir, Jean-Charles! lui dit-il joyeusement, en lui tapant sur
l'paule.

--Bonsoir, Victor!

--Qu'est-ce que tu lis l: l'A. B. C., sans doute?

Et en disant cette sottise, il jette un coup d'oeil sur le livre ouvert
et les feuillets crits que Jean-Charles a devant lui.

--Quoi! s'crie-t-il, tu traduis le latin maintenant?... Parbleu! elle
est bonne celle-l!

Et il clate de rire.

Jean-Charles ne rpondant pas, Victor continue sur le mme ton:

--Ah! c'est pour apprendre le latin que, depuis plusieurs semaines,
tu suis rgulirement, tous les deux soirs, les leons du cur! C'est
encore dans les jardins de Virgile et d'Horace que tu pioches jusqu'
minuit et une heure du matin!

Franchement, je ne te comprends pas! Laisse-moi donc voir un peu ce que
tu as barbouill sur ces feuillets...

Aprs avoir lu, il dit:

Vraiment, tu m'pates! Je ne te croyais pas aussi savant que cela! Quoi!
tu ne te contentes pas de faire une traduction libre de l'nde et
des Gorgiques de Virgile, mais tu ambitionnes de rendre fidlement
la pense du prince des potes latins! Pourquoi ne mets-tu pas ton
chef-d'oeuvre en vers... Plaisanterie  part, ce n'est pas mal,
assurment, ajoute-t-il, en remettant les feuillets sur la table.
J'avoue mme que je ne suis pas capable d'en faire autant. Mais  quoi
va te servir toute cette science? Tu devrais comprendre que a n'a pas
plus de bon sens pour un habitant d'apprendre le latin, que pour un
lphant d'apprendre la valse!

Le latin pour un habitant: ha! ha! hi! hi!

Puis il reprend: Ce n'est pas ncessaire de connatre la langue de
Virgile pour tenir le manchon de la charrue ou traire les vaches... Il
ne te manquait que cela pour ressembler  Cincinnatus!... Ecoute! je te
conseille de travailler plutt  rformer ton criture afin de pouvoir
copier convenablement mes actes quand je pratiquerai le notariat 
Sainte-R...

--Hein! es-tu enfin srieux? lui demande Jean-Charles avec un rel
intrt.

--Certainement! je suis srieux comme il convient  un futur notaire de
l'tre! C'est la profession que j'ai choisie, au grand plaisir de notre
pre. Dans quelques jours, je partirai pour Montral, et j'entrerai, je
crois,  l'tude de matre Archambault.

--Si tu dis vrai, je t'approuve moi aussi, mon cher Victor, et, tu peux
compter sur mes humbles ressources pour t'aider  payer les frais de ta
clricature.

--Merci, Jean-Charles, et bonne nuit!

Le futur notaire alla se mettre au lit en disant: en voil encore un
naf que je vais plumer  mon aise... Puis, sans rciter aucune prire,
il s'endormit.

Jean-Charles, ainsi que le lecteur l'a remarqu, subissait toujours avec
patience les balivernes et les injures de Victor.

C'est par le silence de la piti, du reste, qu'un homme sage doit
rpondre aux injures d'un manant, surtout quand ce manant est un frre.

                                *
                               * *

Le soir des Rois, le pre Lormier avait crit au notaire Archambault et
 sa cousine Franoise, et le surlendemain, il recevait des rponses
favorables  ses deux lettres.

Le notaire Archambault lui disait: C'est avec le plus grand plaisir que
j'accepte pour clerc le fils de mon bon et vieil ami Lormier. Je n'ai
pas l'avantage de le connatre, mais s'il possde les qualits de son
pre, il fera, grandement honneur  la profession du notariat.

Tu m'as demand une rponse par le premier courrier: tu l'as! A mon
tour, je te demande de m'envoyer ton fils par la premire diligence!

La cousine Franoise terminait ainsi sa lettre:

La mort m'a enlev, il y a deux ans, mon fils unique. Eh bien! le tien
prendra la place du dfunt dans ma maison et dans mon coeur... Qu'il
vienne, je l'attends.

Le pre Lormier tait si content du changement apparent qu'il remarquait
depuis quelques jours chez son fils, qu'il oublia tout ce qu'il avait
souffert de sa part dans le pass.

La mre, avec ce sentiment de bont qui se retrouve dans le coeur de
toutes les mres, disait  son mari: Aprs tout, nous ne devons pas
regretter les sacrifices que nous avons faits pour ce cher enfant! Il
s'est oubli c'est vrai, mais il tait si jeune! Maintenant qu'il est
dispos  mieux faire, aidons-le de toutes nos forces.

Toute la famille allait s'ennuyer de l'absent; mais celui-ci promettait
d'crire, d'crire souvent, et de tenir sa famille au courant de ses
affaires... de ses succs! Enfin, on se saigna a blanc pour acheter de
beaux habits  Victor.

Jean-Charles, au dpart, lui glissa dans la main le fruit de ses
pargnes; et le clerc notaire quitta Sainte-R... en versant une larme
hypocrite sur les mains de sa mre dfaillante...

J'ai de l'argent... et je suis libre! pensa Victor, en s'tendant sur
le sige moelleux de la diligence.... Et il se prit  savourer par
anticipation tous les plaisirs que l'argent et la libert peuvent
procurer  un coeur corrompu!

Il arriva  Montral le mme jour, vers 5 heures de l'aprs-midi, il
appela un cocher et se fit conduire chez la cousine Franoise, Mme
veuve de Courcy, qui habitait une assez jolie maison situe sur la rue
Saint-Denis.

Mme de Courcy tait une femme de soixante ans, aux manires affables et
au coeur trs charitable. Elle vivait seule avec une vieille fille, qui
tait  son service depuis trente ans.

Dans l'espace de dix-huit mois, un double deuil tait venu la frapper
dans ses plus chres affections.

Son mari, homme probe, intelligent et laborieux, avait ralis, dans le
commerce de grains, une fortune de trente mille dollars, qu'il avait
lgue  sa femme.

La veuve reut Victor le coeur et les bras ouverts.

Elle s'informa de son pre, de sa mre, de ses soeurs et en particulier
de son frre, dont elle avait souvent entendu parler.

--Vous devez tre fier de lui, n'est-ce pas? demanda-t-elle  Victor.

--Oh oui! rpondit laconiquement celui-ci.

--Certes, vous avez bien raison, car il t'ait non seulement honneur 
notre famille, mais  tous les Canadiens-franais. J'ai bien hte de
faire la connaissance de ce jeune hros, J'espre que vous me ferez le
plaisir de me l'amener bientt?

--Oh oui!

--On le dit bon, gnreux et fort comme six hommes?

--Oh oui!

Victor, videmment, ne partageait pas  l'gard de son frre
l'enthousiasme de la cousine Franoise; mais celle-ci ne parut pas s'en
apercevoir, tant elle tait heureuse de donner l'hospitalit  un membre
de la famille Lormier, qu'elle affectionnait vivement.

--Justine! portez, s'il vous plat, le bagage de monsieur dans la
chambre que mon pauvre fils occupait.

Et elle ajouta: M. Victor Lormier doit demeurer ici, et je dsire qu'il
soit trait comme l'enfant de la maison.

Puis, s'adressant au jeune homme: J'apprends que vous entrez  l'tude
de M. le notaire Archambault?

--Oui, madame; je me sentais attir depuis longtemps vers le notariat,
et je crois qu'il tait difficile de me choisir un meilleur patron que
M. Archambault.

--En effet, mon cher, M. Archambault est un savant et un saint homme.

--Ah! un saint homme! ft Victor, d'un ton plutt moqueur que
sympathique. J'en suis fort aise!

Aprs une pause, il reprit: savez-vous  quelle heure cet excellent M.
Archambault se rend  son bureau, le matin?

--On me dit qu'il y est toujours rendu avant sept heures.

--Sapristi! il parait qu'il est matinal, le saint homme! Et  quelle
heure, s'il vous plait, va-t-il prendre son dner?

--Il ne va pas dner, il prend le lunch au bureau.

--Sapristi! Et il sort du bureau  quatre heures, je suppose?

--Pardon! jamais avant six heures.

--Sapristi! a lui fait des journes de onze heures! C'est donc un
bourreau de travail que ce M. Archambault?

Il a une forte clientle, voyez-vous, et puis c'est un homme trs
minutieux; mais il n'est pas exigeant du tout, et il n'impose  ses
clercs qu'un travail raisonnable. S'il se tient aussi longtemps  son
tude, c'est probablement aussi parce que sa demeure ne lui offre plus
les attraits qu'elle avait autrefois. Il est veuf, et ses deux fils, qui
sont maris, rsident  Ottawa.

Ces dernires paroles rassurrent un peu Victor. Dcidment, il y aurait
moyen de s'amuser avec un si brave homme pour patron.

--Je vous remercie, madame, de vos bons renseignements, et vous demande
pardon si je me suis permis de vous poser des questions, peut-tre
indiscrtes, au sujet de M. Archambault.

--Mais pas du tout, mon cher Victor! c'est tout naturel que vous
dsiriez connatre, avant de le voir, celui qui est charg de vous
diriger dans votre nouvelle carrire.

Justine vint dire  sa matresse que le souper tait servi.

La salle  dner tait, comme les autres pices de cette maison, d'une
propret remarquable. Peu de luxe, mais du got et de l'ordre partout.

La vue de la table veilla les convoitises gastronomiques du clerc
notaire. Il fit royalement honneur aux mets dlicieux qu'on lui servit,
et complimenta dlicatement et Mme de Courcy et Mlle Justine.

Bref, il se montra poli, aimable et reconnaissant. Cette reconnaissance
partait plutt du ventre que du coeur!

Vers sept heures et demie, il manifesta poliment  la matresse de cans
l'intention d'aller voir un ancien confrre de classe.

--Allez, mon cher Victor; vous tes libre! Ce confrre de classe, qui se
nommait Urbain Chevanel, avait fait, de tout temps, le dsespoir de ses
matres et la dsolation de ses parents. Il tait clerc notaire. Qui
se ressemble, se rassemble, dit le proverbe. Or, Urbain et Victor
justifiaient pleinement cette sentence morale. Ils s'taient connus
et lis d'amiti au collge, et saisirent la premire occasion de se
rassembler dans le monde interlope.

Nous ferons grce au lecteur de l'entrevue qui eut lieu entre ces deux
jeunes misrables et des projets qu'ils formrent pour l'avenir...

Victor rentra chez Mm. de Courcy  dix heures. Celle-ci lui indiqua la
chambre qui lui tait destine, et lui souhaita une bonne nuit.

Rest seul, le jeune homme fit une rapide inspection de son nouveau
logis. C'tait une chambre vaste et bien meuble. Plusieurs tableaux et
images en ornaient les murs. Les tableaux reprsentaient les principales
scnes, de la vie de Ntre-Seigneur; et les images, l'auguste
Vierge-Marie, puis la mort du juste et celle du pcheur.

A la tte du lit, pendait un joli bnitier support par deux anges,
et au pied du lit, adoss au mur, tait plac un prie-dieu, au-dessus
duquel brillait un grand crucifix dor.

Victor se dshabilla  la hte, et allait se mettre au lit, quand ses
yeux rencontrrent le prie-dieu et le crucifix dor qui semblait lui
dire: Mon enfant, viens prier!

Il eut peur... Et s'approchant d'un large fauteuil, il s'y laissa choir.

Minuit sonna, et il tait encore assis dans le fauteuil!

Allons! se dit-il, je ne suis plus un enfant!

Il se leva, teignit la lumire et se jeta dans le lit en se cachant la
tte sous les couvertures... Le sommeil vint bientt le soustraire  la
frayeur passagre que la vue de ces pieux objets lui avait inspire...

A six heures et demie, le lendemain matin, il se leva, fit sa toilette
et sortit pour chapper aux obsessions qui l'avaient nerv et effray
la veille. Il rentra au bout de trois quarts d'heure.

Ce cher enfant! pensa la bonne Mme de Courcy, en le voyant revenir, il a
sans doute t entendre la messe!

--Eh bien! mon cher tudiant, comment avez-vous pass la nuit?

--J'ai dormi comme un enfant, madame!

--Tant mieux! tant mieux! Allons djeuner maintenant.

                                *
                               * *

En sortant de table, Victor prit cong de Mme de Courcy, en lui disant
qu'il se rendait  l'tude de matre Archambault.

Il tait neuf heures prcises, lorsqu'il se prsenta chez son futur
patron, qui lui fit l'accueil le plus sympathique.

Aprs avoir caus quelques instants avec Victor, le notaire lui dit: Je
vous donnerai dix dollars par mois pour la premire anne, et dans la
suite je vous rtribuerai selon vos mrites. Ce que j'attends de vous,
c'est une bonne conduite et beaucoup de ponctualit, Vos heures de
bureau seront de neuf heures du matin  quatre heures de l'aprs-midi.
Vous prendrez une heure pour le lunch. Acceptez-vous ces conditions!

--Certainement, monsieur, et avec reconnaissance!

--Trs bien! Faites-moi le plaisir de copier cette longue obligation,
que je veux prsenter au bureau d'enregistrement ce matin.

Victor se dbarrassa de sa badine et de son chapeau haute forme, et se
mit  l'ouvrage.

Il avait une trs belle criture. A onze heures et quart, l'obligation
tait copie et collationne.

Le notaire lui tailla de la besogne, et sortit pour aller faire
enregistrer l'obligation.

--Ouf! fit Victor, en s'pongeant le front, il faut que a marche
rondement avec lui!

Le notaire revint  midi et dix minutes, et son clerc crivait encore.

--Comment! vous n'tes pas all dner?

--Je n'ai plus qu'une douzaine de lignes  crire pour terminer cet acte
de vente.

--Vous le terminerez  votre retour; allez?

Victor n'tait pas fch d'interrompre l'ouvrage, car, n'ayant pas
l'habitude du travail, il avait la main et le bras engourdis.

Il arriva chez Mme de Courcy, le sourire sur les lvres. Je suis en
retard, chre madame, dit-il.

--Mais non, mon enfant! J'espre que vous tes content et de votre
patron et de votre matine?

--Oui, madame, je suis enchant du patron, et j'ai fait de mon mieux
pour lui donner satisfaction.

Il parla de ses heures de travail, mais ne souffla pas un mot des
appointements que le notaire lui avait promis.

Comme toujours, il mangea consciencieusement et retourna au bureau pour
une heure.

Le notaire tint Victor en baleine jusqu' quatre heures, puis il le
congdia en lui disant, pour l'encourager, qu'il tait trs satisfait de
lui.

En sortant de l'tude de matre Archambault, notre tudiant lit la
rencontre de son ami Urbain Chevanel, qui lui proposa de l'amener au
restaurant du _Saumon d'or_.

--Ecoute, mon ami, lui dit Victor, je vais te suivre avec plaisir, mais
je ne veux faire usage d'aucune liqueur enivrante, car il ne faut pas
que ma matresse de pension s'aperoive que je prends de la boisson.

--Viens toujours, et tu verras que dans cette maison, on peut s'amuser
sans boire.

Ces paroles dcidrent le faible Victor.

Chevanel conduisit son ami au restaurant du _Saumon d'or_, tenu par une
jeune femme de rputation douteuse. Cette maison tait le rendez-vous de
plusieurs jeunes libertins qui avaient adopt cette maxime: Il faut que
jeunesse se passe!

C'tait le milieu souhait par Victor. Ds la premire visite, il fit
quelques liaisons, se mit au courant, se montra gnreux, dpensa cinq
dollars, et prit pied. Il se crut conqurant, mais il tait surtout
conquis. Tous ses instincts mauvais s'unirent pour le lier, l'enchaner!
Il eut bien quelques vagues remords, puis il s'abandonna lchement,
btement  l'ternel ennemi de notre salut...

Oh! qu'elle est profonde cette chute du jeune homme dans le premier
enivrement de la passion, o sa tte tourne avec son coeur, o son
jugement et sa conscience battent en retraite; et o se forme la chane
qui le tient esclave, peut-tre pour toujours!

--Vers cinq heures et demie, Victor prit cong, en promettant d'tre de
retour  huit heures.

--Au souper, il tint  Mme de Courcy ce langage: J'ai renouvel
connaissance, hier, avec un ancien confrre de classe qui tudie le
notariat depuis un an et qui possde une bibliothque renfermant les
meilleurs ouvrages sur le droit. Cet ami, garon charmant et trs
laborieux, m'a fait l'offre d'aller tudier avec lui tous les soirs. Or,
comme je dsire acqurir le plus de science lgale possible, je serais
heureux d'accepter l'offre qu'il me fait; mais j'hsite, parce que nous
pourrions tudier trs tard parfois, et ce serait ennuyeux pour vous ou
pour Mlle Justine de m'ouvrir la porte  onze heures ou minuit.

--N'allez-pas, pour cette raison, mon enfant, refuser une offre aussi
avantageuse. D'ailleurs, j'ai deux clefs, et, si vous le dsirez,
je vous en donnerai une, et vous pourrez revenir  l'heure que vous
voudrez.

Inutile de dire que Victor accepta la clef. C'tait son intention d'en
demander une, et, pour atteindre son but, il avait invent une histoire,
que Mme de Courcy avait gobe comme un verre de lait.

Le misrable ayant gagn son point, se leva de table, salua
respectueusement la brave femme, et... se rendit tout droit au _Saumon
d'or_...

C'est dans ce lieu et dans d'autres semblables que, dsormais, au sortir
de son bureau, le clerc notaire dpensera sa jeunesse, ses facults, son
honneur, et l'argent qu'il obtiendra sous de faux prtextes...

Ce jour-l, il se vautra dans la fange et l'orgie jusqu' deux heures le
lendemain matin.

Sr qu'il tait de pouvoir rentrer au logis sans tre remarqu, il ne
s'tait pas gn de vider plusieurs verres de liqueur forte, afin, le
misrable! de ne plus tre effray, comme la veille, par la prsence des
pieux objets qui dcoraient sa chambre!

Il dormit d'un sommeil de plomb, comme dort le pourceau aprs s'tre
roul dans la boue...

                                *
                               * *

Trois mois s'coulrent sans amener de changement dans la vie honteuse
de Victor. Il avait dpens les cinquante dollars que Jean-Charles lui
avait donns et tout l'argent qu'il avait gagn chez son patron. Puis
se trouvant pris au dpourvu, il n'avait pas recul devant un infme
mensonge pour arracher trente dollars  Mme de Courcy.

Voici le subterfuge qu'il avait employ.

Un jour, il dit  la bonne veuve: Depuis longtemps, nous consacrons, mon
ami et moi, la plus grande partie de nos loisirs  la prparation d'un
ouvrage sur le droit canadien, que nous voudrions publier en brochure.
Le cot de l'impression s'lverait  cent-cinquante dollars, mais si
nous pouvions donnera prsent le tiers de cette somme  l'diteur,
celui-ci se mettrait immdiatement  l'oeuvre, et dans un mois nous
pourrions mettre notre ouvrage en vente chez tous les libraires de la
province. De plus, nous avons l'assurance de sir George Prvost que
l'tat en achtera cent exemplaires. De sorte que nous sommes srs de
raliser un joli bnfice. Mon ami possde vingt-cinq dollars, mais,
malheureusement, je ne suis pas en mesure de fournir la mme somme, et,
si je l'osais, je vous prierais de me la prter.

--C'est vingt-cinq dollars qu'il vous faut?

--Oui, chre madame.

--Mais avec plaisir, mon enfant! Je vous en
prterai bien trente, si vous aimez.

--C'est bien, chre madame; j'emploierai le surplus  des bonnes
oeuvres...

Et la nave et trop confiante dame versa les trente dollars dans la main
de l'hypocrite!

                                *
                               * *

Chose tonnante, malgr l'existence orageuse qu'il menait, Victor
tait toujours  son poste, aux heures rglementaires, chez matre
Archambault; car il avait l'ambition maintenant de se faire admettre
 la pratique du notariat. Il travaillait bien et avait mme acquis
l'esprit d'ordre que possdait  un rare degr son patron.

Aussi le notaire en tait satisfait, et il s'tait fait un devoir de le
dclarer dans une lettre au pre Lormier.

Grce  l'hypocrisie, dont il tait l'incarnation mme, Victor avait
russi  capter entirement la confiance de Mme de Courcy.

La brave femme crivait  Mme Lormier que son fils tait le modle des
tudiants de Montral!

Et de son ct, Victor, comme il l'avait promis, adressait souvent 
ses parents des ptres qui les attendrissaient jusqu'aux larmes... Mme
Lormier lisait et relisait si souvent ces ptres, qu'elle les savait
par coeur!

--Ce tendre enfant! ce cher ange! disait-elle parfois  son mari; quand
on pense qu'on se permettait de lui faire des reproches...

Jean-Charles se rjouissait sincrement des bonnes nouvelles que sa
famille apprenait sur le compte de Victor.

Je l'ai condamn sans le bien connatre, pensait-il. Et il demandait
pardon  Dieu du jugement tmraire dont il croyait s'tre rendu
coupable  l'gard de son frre...



UNE PARTIE DE CHASSE

Le printemps de 1814 brillait dans toute sa splendeur. L'homme, les
oiseaux, les insectes, la brise et les ruisseaux semblaient unir leurs
voix pour clbrer la rsurrection de la nature.

La paix qui rgnait enfin dans notre pays et le retour des beaux jours
faisaient renatre l'esprance dans tous les coeurs.

Les habitants des villes et ceux des campagnes avaient repris leurs
travaux respectifs avec une ardeur fbrile, voulant rparer les dommages
considrables causs  l'industrie, au commerce et  l'agriculture par
les soldats amricains. Mais, hlas! cette paix n'tait que le calme qui
prcde la tempte. Les Amricains se prparaient  frapper un nouveau
coup pour s'emparer du Canada.

Aussi, vers la fin de mai, ils traversrent la frontire et
recommencrent leurs attaques contre la milice canadienne.

Le lieutenant-colonel de Salaberry, rest sur la brche, voyait sa
petite arme s'accrotre de jour en jour de recrues, qui lui arrivaient
de toutes parts.

Jean-Charles Lormier, aprs avoir obtenu le consentement de ses parents,
offrit ses services, qui furent agrs avec bonheur. Mais ce n'est
pas avec le mme bonheur que ses bons parents lui accordrent leur
consentement. Au contraire, ils ne voulurent pas d'abord entendre parler
de son dpart pour la guerre.

--Non, non, tu n'iras pas! lui dit son pre.

--Mais pourquoi donc, mon pre, ne voulez vous pas que j'y aille?

--A cause des dangers auxquels tu seras sans cesse expos. Tu risques de
perdre la vie ou au moins la sant dans cette guerre.

--C'est vrai, mon pre. Mais n'est-il pas du devoir des citoyens de
risquer leur sant et mme leur vie pour combattre les ennemis de leur
pays?

--Nous avons assez de patriotisme au coeur pour le comprendre ainsi,
reprit la mre; mais tu as dj fait ta part  la bataille de
Chteauguay, puisque tu y a perdu un doigt. Il me semble que, sur le
seuil de notre vieillesse, la patrie ne doit pas exiger, de nous, deux
fois le mme sacrifice dans l'espace de quelques mois...

--Hlas! il m'est bien pnible, chers parents, de me sparer de vous,
et de penser que mon dpart va vous causer de la peine et de cruelles
angoisses; mais ne croyez-vous pas comme moi qu'il nous faille toujours
sacrifier l'amour de la famille  l'amour de la patrie? D'ailleurs,
cher pre, je veux marcher sur vos traces. En 1775, vous avez combattu
vaillamment les ennemis de notre pays, et vous tes sorti sain et
sauf de tous les combats. Eh bien! j'espre que Dieu me donnera votre
vaillance et m'accordera le bonheur de vous embrasser aprs la victoire!

Un long silence suivit ces dernires paroles. Puis le pre et la mre
Lormier, aprs avoir press Jean-Charles sur leur coeur, lui dirent:

--Pars, enfant! nous prierons Dieu pour toi!

                                *
                               * *

Jean-Charles devait partir dans deux jours. Il mettait la dernire
main  ses prparatifs, lorsqu'il entendit frapper  la porte. Il alla
ouvrir, et se trouva en prsence de l'abb Faguy. Le cur portait un
fusil sous le bras.

--Bonjour, M. le cur! Est-ce que vous venez  la guerre, vous aussi?
lui demanda le jeune homme en riant.

--Oui, mon brave, je vais faire la guerre aux gibiers, et je viens vous
prier de me servir de capitaine.

--Je vous servirai plutt de lieutenant; et je vous remercie de me
fournir l'occasion de m'exercer la main avant de me trouver en face des
Amricains!

Il dcrocha son fusil, et partit avec son aimable prcepteur et ami.

Neuf heures venaient de sonner.

Jean-Charles dit  sa mre qu'il serait de retour pour le dner.

Les chasseurs suivirent d'abord le rivage en tuant, par ci par l,
quelques bcassines, puis, aprs avoir march l'espace d'une vingtaine
d'arpents, ils entrrent dans le bois.

Le but du cur, en entrant dans la fort, tait de faire la chasse aux
insectes plutt qu'aux gibiers, car l'abb Faguy tait un entomologiste
distingu.

--Pendant que je poursuivrai les infiniment petits, dit-il 
Jean-Charles, tchez d'attraper les infiniment gros...

Il accrocha son fusil  la branche d'un arbre et se mit  examiner
soigneusement l'pais tapis de mousse qu'il avait sous les pieds, et qui
lui promettait une ample moisson d'insectes!

Jean-Charles s'enfona dans la fort et chassa jusqu' onze heures avec
beaucoup de succs, puis il revint  l'endroit o il avait laiss le
prtre. Mais l'entomologiste n'tait pas revenu, car son fusil pendait
encore  la branche de l'arbre.

Jean-Charles se disposait  s'asseoir sur la mousse, quand, tout  coup,
il entend un rugissement suivi d'un cri de dtresse. S'emparant de son
fusil, il s'lance dans la direction d'o vient le bruit Mais  peine
a-t-il fait quelques pas, qu'il s'arrte, glac de terreur, devant le
spectacle qui s'offre  ses regards.. Il aperoit d'abord deux oursons
qui gambadent follement autour d'un arbre, et, plus loin, une ourse
d'une taille norme tenant l'abb Faguy entre ses pattes, et s'apprtant
 le dvorer...

Notre hros paule son fusil, et lance une balle  l'ourse qui roule sur
le corps du cur. Il jette son arme  terre et bondit sur l'animal, Mais
celui-ci, qui n'est qu'tourdi, se dresse soudain de toute sa hauteur
devant le jeune homme et lui pose ses terribles griffes sur les paules.

Jean-Charles est un instant branl parle choc. Cependant, il garde son
sang froid et se remet solidement sur pied. Puis de la main gauche
il treint l'ourse  la gorge, et de la droite il le frappe  coups
redoubls sur l'a tte!

Une lutte pouvantable s'engage entre l'homme et l'animal. Mais l'ourse,
dj affaiblie par la blessure de la balle, ne peut rsister longtemps
aux coups que le poing formidable de notre hros lui applique toujours
au mme endroit, et elle tombe lourdement sur le sol.

Le lutteur prend son fusil et se dbarrasse compltement de la bte en
lui logeant une balle dans l'oreille.

Il se penche sur le corps inanim du prtre et constate, avec pouvante,
que celui-ci ne donne aucun signe de vie, bien qu'il ne paraisse pas
avoir t bless.

Le prtre est-il mort on simplement vanoui?

Jean-Charles tente de le ranimer en lui mouillant les tempes, mais ses
soins et ses efforts sont inutiles. Alors, sans songer  son puisement
et  ses blessures, d'o le sang s'chappe abondamment, il prend l'abb
Faguy dans ses bras et se dirige vers le village.

La distance  franchir n'est que de vingt-cinq arpents, mais le chemin
est trs troit et rocailleux, et notre, hros marche avec beaucoup
de lenteur pour ne pas perdre l'quilibre et tomber avec son prcieux
fardeau.

Il arrive au presbytre  midi et demi.

En l'apercevant, tout couvert de sang, et portant le cur dans ses bras,
la vieille mnagre pousse des cris de paon!

--Allons, calmez-vous, mademoiselle, et envoyez chercher immdiatement
le Dr Chapais.

Il entre en titubant, comme un homme ivre, et dpose son vnrable ami
sur un canap.

Cinq minutes plus tard, le serviteur du cur arrivait avec le Dr
Chapais.

Ayant fait un examen rapide, le mdecin constata qu'il n'y avait rien de
grave. Un simple vanouissement, dit-il.

En effet, sous ses soins le prtre reprit bientt connaissance.

En ouvrant les yeux, il aperut Jean-Charles tout couvert de sang et
les vtements en lambeaux. Il se souvint de la scne du bois Panet, et
frmit en se rappelant l'attaque de l'ourse. Il ignorait le reste, mais
il devinait tout maintenant et comprenait que le jeune homme lui avait
sauv la vie, au pril de la sienne! Et, dans un lan de reconnaissance,
il lui saisit les mains ensanglantes et les couvrit de baisers et de
larmes.

Jean-Charles tait dans un tat qui faisait piti  voir.

Le Dr Chapais lui dit: Vite! mon ami, monte dans la voiture avec moi et
je vais t'accompagner chez ton pre!

--Non! protesta le cur; je ne veux pas que ses parents le voient dans
cet tat. Placez-le dans ma meilleure chambre, et je veux qu'il y reste
jusqu' ce qu'il soit compltement rtabli. Nous avertirons sa famille
ce soir.

--Dans ce cas, dit le mdecin, en prenant le bras da bless, obissons 
M, le cur, et suis-moi!

Il le conduisit dans la chambre mme du cur.

Aprs avoir tanch le sang qui coulait encore  flots des blessures du
jeune homme, le mdecin alla chercher  sa pharmacie ce dont il avait
besoin pour faire les premiers pansements.

Avant de sortir du presbytre, il dit  l'abb Faguy: Notre ami porte
sur les paules et sur la poitrine des blessures trs srieuses, et il
faut vraiment qu'il soit dou d'une force merveilleuse pour n'y avoir
pas dj succomb.

J'espre pouvoir le sauver, car les blessures  la tte qui
m'inspiraient de vives inquitudes, ne sont pas graves du tout. Mais je
vous recommande de bien veiller sur lui pour l'empcher de commettre des
imprudences.

--Oh! docteur, vous pouvez tre sr que je ne le quitterai presque pas.
Je me rends  l'instant auprs de lui.

--Pardon, M. le cur, je vous dfends bien de vous lever avant ce soir.
Je vais vous prparer un mdicament qui vous remettra parfaitement. A
bientt.

                                *
                               * *

A une heure et demie, voyant que Jean-Charles n'tait pas revenu, le
pre et, la mre Lormier commencrent  avoir des inquitudes  son
sujet.

--C'est trange, dit la mre Lormier, qu'il ne soit pas dj arriv.
Il m'a promis qu'il serait ici pour midi. J'ai le pressentiment d'un
malheur, ajouta-t-elle, en se portant une main au front.

--Allons! chasse cette sombre pense. M. le cur l'a probablement retenu
chez-lui pour dner.

Mme Lormier branla la tte en signe de doute, et dit: Va toujours t'en
assurer.

Le pre Lormier partit aussitt pour aller au presbytre. C'est le
serviteur Franois qui lui ouvrit la porte.

Le pre Lormier lui demanda si M. le cur tait de retour.

Franois allait rpondre, quand l'abb Faguy, qui avait reconnu la voix
du visiteur, dit: Oui, M. Lormier, entrez!

Le pre Lormier entra, et en voyant le prtre couch sur le canap, la
figure triste et ple, il lui demanda, d'une voix tremblante:

--Et mon fils?

--Il est ici, rpondit le cur; venez vous asseoir prs de moi.

--Mais, M. le cur, dites-moi tout: il est arriv malheur  mon fils,
n'est-ce pas?

--Oui, mon ami, mais il est mieux maintenant.

--O est-il? je veux le voir!

--Il est dans ma chambre, et le mdecin est justement  panser ses
blessures.

--Ses blessures, dites-vous? Grand Dieu! que lui est-il donc arriv?

--N'eus tions depuis environ une heure dans le bois Panet. Votre
fils s'tait loign pour chasser, et moi je m'amusais  chercher des
insectes pour ma collection. Devant mes yeux passa un lpidoptre d'une
rare espce; je voulus le saisir au vol, mais il disparut dans un
buisson. Je m'lanai  sa poursuite et j'allais l'attraper, quand, du
milieu du buisson, surgit une ourse qui se jeta sur moi et me renversa 
terre. Je m'vanouis.

Que se passa-t-il ensuite? Dieu et votre brave, fils seuls le savent!
lorsque je repris mes sens, j'tais tendu sur mon canap, et j'avais 
mes cts Jean-Charles. Le cher enfant vous contera, le reste.

Tout ce que je sais, c'est que je dois la vie  l'hrosme de votre
fils... Son dvouement lui a valu plusieurs blessures, mais aucune n'est
grave; et la meilleure preuve, c'est que mon sauveur, aprs avoir tu
l'ourse, m'a port dans ses bras depuis le bois-Panet jusqu'ici... Mais,
comme ses vtements taient en dsordre, et que le sang s'chappait de
ses blessures, je n'ai pas voulu le laisser partir sans lui faire donner
les soins que son tat requrait.

A ce moment, le Dr Chapais entra, et le pre Lormier le supplia de lui
laisser voir Jean-Charles.

--Oui, je vous permets de le voir, mais ne lui parlez pas, car il repose
sous l'influence d'un narcotique.

Le mdecin conduisit le pre Lormier dans la chambre o son fils
reposait, la tte presque entirement enveloppe de bandages.

Debout comme une statue, et la tristesse peinte sur la figure, le
vieillard, muet, regardait ce spectacle navrant. Tout  coup, il
s'approcha du lit et mit son oreille prs de la bouche du malade, afin
de s'assurer s'il vivait encore; puis ayant entendu sa respiration, il
se releva un peu tranquillis. Revenu auprs du docteur, il le pria de
lui dire franchement toute la vrit.

--Votre fils n'est pas en danger, rpondit le Dr Chapais, et je vous
assure qu'il gurira compltement; mais je ne crois pas qu'il puisse
quitter la chambre avant cinq ou six semaines. Et, d'ailleurs, c'est le
dsir de M. le cur que Jean-Charles se rtablisse ici.

--Eh! soupira le pre Lormier, comment vais-je m'y prendre pour annoncer
cette triste nouvelle  ma femme et  mes pauvres filles...

--Tenez, mon ami, dit l'abb Faguy, voici ce que vous devez faire
D'abord, vous tes trop bon chrtien pour ignorer que rien ne peut
arriver sans la permission de Dieu. Eh bien! allez dire franchement
 votre famille: Notre pauvre Jean-Charles a reu des blessures en
luttant contre une ourse pour sauver la vie du cur, mais ses blessures
ne sont point graves. Cependant, il n'est pas revenu avec moi, parce que
le cur, qui l'aime autant qu'un pre aime son enfant, et qui est la
cause de l'accident, a voulu absolument garder notre fils chez-lui, afin
de le soigner lui-mme. C'est un malheur, c'est vrai, qui nous arrive,
mais  quelque chose malheur est bon. Grce  cet accident, Jean-Charles
ne pourra pas partir pour le champ de bataille, o sa bravoure l'aurait
peut-tre conduit  la mort.

Ces dernires paroles parurent frapper l'esprit du pre Lormier. Il
rpondit avec calme: Vous avez raison, M. le cur, et je comprends
qu'au lieu de murmurer, nous devons plutt remercier le bon Dieu d'avoir
permis ce malheur pour nous laisser notre fils!



UN TRAIT D'HONNTET ET DE DVOUEMENT

Le serviteur du cur, Franois Latour, en vaquant dans le presbytre aux
occupations de sa charge, avait saisi assez de bribes des conversations
pour comprendre tout ce qui s'tait pass, ce jour-l, dans le
bois-Panet.

Le mme soir, vers six heures, et sans dire o il allait, il prit un
long couteau bien aiguis et se rendit  l'endroit o son matre et
Jean-Charles avaient failli perdre la vie.

Il trouva les deux fusils, l'un accroch  la branche d'un arbre et
l'autre  demi enterr dans la mousse.

A quelques pas plus loin, il aperut le cadavre de l'ourse sur lequel
dormaient les deux oursons.

Ah! mes gueux! se dit-il, vous tes la cause que votre mre a voulu
dvorer mon matre et son ami Jean-Charles...Attendez un peu, mes petits
gueux!

Il prit son couteau et le plongea jusqu'au manche dans la gorge de
chaque ourson. Les pauvres petits ne semblrent seulement pas se
rveiller; ils firent entendre un lger rle, et ce fut tout... C'est
bon pour vous, mes gueux! grommela le pre Franois, en leur donnant 
chacun un coup de pied.

Et toi, ma vieille gueuse! dit-il, en apostrophant l'ourse: c'est
dommage que tu ne vives plus! Je te ferais promptement ton biscuit, 
toi aussi!

Tiens, vieille gueuse! attrape a toujours... Et il lui appliqua un coup
de talon de botte sur le museau...

Bon! maintenant,  l'ouvrage!

Il se mit en devoir d'enlever la peau  l'ourse et aux oursons. Ce fut
le travail d'une heure.

Il fit des trois peaux un paquet qu'il s'attacha en bretelle sur les
paules, prit les deux fusils et retourna au presbytre.

Le lendemain matin, ayant obtenu un cong de quelques jours, il partit,
 pied et sac au dos, pour Montral.

Il fit le trajet en deux jours.

                                *
                               * *

Franois Latour avait t en service, autrefois  Montral, chez un
homme trs riche, qui s'appliquait  l'tude de l'histoire naturelle, et
qui possdait un vaste muse d'oiseaux et d'animaux.

Je sais, se disait Franois, que mon ancien matre a dj des ours dans
son muse; mais quand je lui aurai montr la peau de l'ourse qui a
failli dvorer son ami, M. l'abb Faguy, je suis sr qu'il voudra se la
procurer, et... il ne l'aura pas pour des prunes... Et je suis sr aussi
qu'il achtera les peaux des petits gueux pour les faire empailler et
les mettre aux cts de leur mre.

Franois arriva chez son ancien matre, M. Normandeau dit Deslauriers,
qu'il trouva dans son muse, o il passait la plus grande partie de son
temps.

Comme il connaissait bien les tres, il entra sans se faire annoncer, et
dit: Salut, M. Normandeau! comment vous portez-vous?

--Salut! salut! mon bon Franois! Je suis trs bien, Dieu merci! et toi,
comment va la sant?

--Trs bonne, M. Normandeau. J'ai toujours bon pied et bon oeil! et la
preuve, c'est que je suis venu de Sainte-R...  pied et sans lunettes...

--Pas possible! Et avec ce paquet-l sur le dos?

--Oui, M. Normandeau.

--Tu viens sans doute rsider  Montral, pour enseigner, comme
autrefois, le catchisme et la grammaire aux enfants pauvres de la
ville. Et c'est ton bagage que tu as l?

--Non, M. Normandeau, j'ai renonc pour toujours  l'enseignement. Du
reste, je suis trs bien chez M. l'abb Faguy, et je ne voudrais pas
quitter ce bon matre pour tout l'or du monde!

--Oh! c'est beau cela! J'aime  t'entendre parler ainsi. A propos,
comment est-il, ce cher M. Faguy?

--Pas trop bien, allez! M, Normandeau!

Mardi dernier, il a t sur le point d'tre charp par une ourse.

--Hein! qu'est-ce que tu baragouines l, Franois?

Le vieux serviteur raconta tout ce qu'il avait appris au sujet de cette
tragique affaire.

--Mais! c'est effrayant ce que tu viens de me raconter! s'exclama M.
Normandeau. Quel est donc le nom de ce valeureux jeune homme qui a ainsi
risqu sa vie pour sauver celle de ton matre?

--Jean-Charles Lormier, monsieur.

--Jean-Charles Lormier, dis-tu? N'est-ce pas ce mme jeune homme qui
s'est tant distingu  la bataille de Chteauguay?

--Oui, monsieur.

--Oh! alors, je ne suis pas surpris d'une telle bravoure et d'un pareil
tour de force de sa part, car on le dit aussi fort que brave.

--Oui, monsieur, et, de plus, il est sobre, honnte, pieux, instruit,
laborieux et pas fier. Enfin, je ne lui connais que des qualits.

--Je te crois, mon cher Franois. Est-ce que le mdecin espre le
rchapper?

--Oui, monsieur. Le Dr Chapais a dclar au pre Lormier que son fils
n'est pas gravement bless et qu'il sera compltement rtabli dans.
quelques semaines.

--Tant mieux! Et ton paquet? Je parie que c'est la peau de l'ourse?

--Tout juste, monsieur, et celle des oursons. Comme Jean-Charles n'est
pas riche et que sa maladie va tre pour lui et sa famille une occasion
de dpenses, j'ai pris sur moi de vendre les trois peaux et d'en
remettre le produit  ce jeune homme que j'aime et que j'admire. J'ai
cru bien faire en venant vous prier d'acheter ces peaux.

--Certes! oui, tu as bien fait, et laisse-moi te dire que je trouve
vraiment noble le motif qui t'anime! Je ne t'offrirai pas le prix que
l'on offre ordinairement pour des peaux d'ours, parce que les peaux que
tu me prsentes ont une histoire intressante pour moi et une valeur
inestimable.

Viens avec moi, dit-il, en passant dans la pice voisine, qui lui
servait d'office et de cabinet d'tude.

Il ouvrit un coffre de sret et en retira quatre cents dollars qu'il
remit  Franois, en lui disant: Tu donneras cette somme  notre jeune
hros. Puis, lui remettant un billet de cent dollars, il ajouta: Tu
garderas cet argent pour toi.

Maintenant, je te dfends de retourner  Sainte-R...  pied! Mais comme
je sais que tu es entt, vieux Breton que tu es! et que tu pourrais
bien enfreindre la dfense, je vais te faire mener  Sainte-R... en
voiture, par mon cocher Philippe...

Franois accepta avec plaisir le prix libral que M. Normandeau lui
offrit pour les trois peaux, mais il voulut refuser le cadeau personnel
que son ancien matre lui faisait en mme temps.

M. Normandeau lui dit svrement: Si tu n'acceptes pas cette
gratification, je serai bien fch contre toi.

Franois accepta. Il remercia le gnreux donateur, le salua et se
dirigea vers la porte.

-Arrte! mon vieux! lui cria M, Normandeau. T'imagines-tu que je vais te
laisser partir sans dner... Nenni, suis-moi!

Il appela Jacqueline, sa cuisinire, et lui recommanda de bien servir
le vieux Franois, et donna ordre  son cocher d'aller, aprs le repas,
mener son ancien serviteur  Sainte-R...

M. Normandeau parut sur le seuil de sa porte au moment o Franois
allait partir, et il lui dit:

--Prsente  M. le cur mes respects et  Jean-Charles Lormier le
tmoignage de ma sincre admiration! Bon voyage, mon cher Franois!

--Merci! M. Normandeau.

                                *
                               * *

Franois tait tout rayonnant de bonheur en songeant  l'agrable
surprise qu'il allait causer  M. le cur et  Jean-Charles, et il
fredonnait sans cesse.

--Vous tes bien joyeux, pre Franois, aujourd'hui! fit remarquer le
cocher.

--Oui, mon fiston; tu ne sais pas le bonheur qui m'arrive, toi?

--Non, je ne le sais pas, bien sr!

--D'abord, je dois te dire que mon bon matre, M. le cur Faguy, a
manqu de laisser sa vie dans la gueule d'une ourse...

--Ah! et c'est pour cela que vous tes si joyeux!

--Mais non, gros bta! si tu m'avais donn le temps de finir, tu aurais
compris la raison de ma joie.

--Excusez-moi de vous avoir coup la parole, pre Franois. Parlez,
bourgeois, votre serviteur vous coute!

Et le vieillard, qui connaissait l'honntet du cocher Philippe Trudel,
mit celui-ci au courant de la tragdie qui s'tait droule dans le
bois-Panet. Il lui expliqua le but de son voyage,  Montral, et lui en
fit connatre l'heureux rsultat. Puis il conclut: voil pourquoi...

Votre fille est muette! lui crirent en riant deux jeunes gens ivres
qui passaient, bras dessus, bras dessous.

Le pre Franois dvisagea les deux compres et tressaillit en
reconnaissant, dans l'un des deux, Victor, le clerc notaire... Le vieux
serviteur courba la tte et resta rveur.

--Qu'est-ce que vous alliez dire, pre Franois, lui demanda Philippe,
quand ces deux polissons vous ont coup le sifflet?

--Ah! j'allais dire... j'allais dire: voil pourquoi je suis si...
joyeux aujourd'hui!

--Oui, vous tiez joyeux tantt, mais pas  prsent, pre Franois...
Votre fille est muette, ont-ils dit... Allez-vous vous offenser de
cette folle remarque? Je ne connais pas ces jeunes gens par leurs noms,
mais je les connais bien de vue, et je sais que le plus petit des deux
est apprenti notaire chez M. Archambault. C'est un dpensier et une fine
canaille que ce gaillard-l!

Le pre Franois avait perdu sa belle humeur et ne rpondait que par un
triste sourire aux plaisanteries intarissables de Philippe.

A la fin, le cocher cessa de lui parler et se dit en lui-mme: C'est
peut-tre vrai que sa fille est muette... J'avais toujours cru pourtant
que le bonhomme n'tait pas mari... Enfin a ne me regarde pas!

--Hue! marche donc, paresseux! cria-t-il, en lanant un vigoureux coup
de fouet au cheval, qui prit un train rapide.

Victor est un dpensier et une fine canaille, se rptait le vieux
serviteur... mais o prend-il l'argent? Est-ce que son pre et
Jean-Charles seraient assez nafs pour se laisser exploiter par lui?

Et le bonhomme reprenait son monologue: C'est bon  savoir que Victor
est un dpensier; mais je te promets, mon petit clerc notaire, que tu ne
dpenseras pas  boire l'argent que j'ai dans ma poche! J'aurai l'oeil
sur toi...

                                *
                               * *

Il est environ une heure.

Dans la nuit devenue sombre, le cheval va son train rgulier, monotone.
L'air plus vif, le cabotage du cabriolet, le bruit des sabots; tout
cela engourdit l'esprit et le corps, paralyse la langue et favorise les
rflexions ou le sommeil.

Tout  coup, comme on vient de s'engager dans un petit bois, le pre
Franois aperoit deux hommes masqus qui s'approchent de la voiture, le
pistolet  la main. L'un dcharge son arme sur Philippe, qui culbute
et va rouler, tte la premire, dans la boue! L'autre forban dit 
Franois: Donne-moi ta bourse ou je te tue!

Le vieillard se met  crier: Au voleur!  mon secours! Jean-Charles, 
mon secours!

--Quoi! qu'est-ce qui vous prend, pre Franois? demande Philippe, en se
rveillant.

Et Franois se dbat dans la voiture en continuant  crier: A mon
secours, Jean-Charles!

--Aie! aie! rveillez-vous donc, pre Franois! dit Philippe, en
secouant le vieux serviteur; pourquoi criez-vous donc au secours?

--Ouf! fait le bonhomme, en se frottant les yeux; je te dis que je l'ai
chapp belle...

--chapp  quoi?

--Je rvais que deux voleurs masqus nous avaient attaqus; l'un t'avait
dj tu, mon pauvre Philippe... et l'autre se prparait  m'en faire
autant... mais il voulait d'abord avoir ma bourse, le brigand! Ah! quand
j'y pense! brrr...

--Mais remettez-vous, pre Franois; je ne suis pas mort, Dieu merci! et
votre bourse est encore  la mme place, je suppose!

--Oui, mon ami, rpond Franois, aprs avoir palp la bourse qui repose
sur son coeur. Mais tout de mme, ce n'est pas prudent de dormir, la
nuit, en traversant des bois qui peuvent tre infests d'Amricains...

--Mais, babiche!  qui la faute, pre Franois?

Il y a quatre heures que vous tes muet comme une cruche de sirop, et
trois heures que vous dormez comme une marmotte!

A la fin des fins, a m'embtait de veiller et de parler tout seul, et
je me suis endormi  mon tour... Vous tiez pourtant bien joyeux et bien
jaseur en partant de Montral; puis, crac! vous avez ferm votre bote
parce que deux p'tits polissons vous ont dit que votre fille tait
muette... Mais dites donc, pre Franois, est-ce vrai, a, que votre
fille est muette? Je vous croyais encore garon comme moi, par
exemple...

--Mais je n'ai ni fille ni garon, mon cher Philippe, puisque je suis
clibataire.

--Ha bien! c'est ce que je pensais. Mais, alors, pourquoi avez-vous paru
mcontent en entendant dire  ces muscadins: votre fille est muette?
S'ils avaient dit a  mon adresse, je leur aurais rpondu qu'ils
mentaient comme des arracheurs de dents, car je sais bien que ma
fille--je veux dire celle que je vas voir--n'a pas la langue dans sa
poche...

En effet, vous ne savez pas a, vous, pre Franois, que je frquente
Melle Jacqueline, la cuisinire de M. Normandeau?

Oui-da! tu n'as pas mauvais got!

Non, n'est-ce pas? Eh bien, puisque a parait vous intresser, je vas
vous faire connatre comment je m'y suis pris pour la demander en
mariage.

D'abord, je dois vous dire que ce que je recherche, moi, c'est une fille
sage, rserve, pieuse et, qui sait, faire usage de ses dix doigts! Eh
bien! Melle Jacqueline possde toutes ces qualits-l. Elle est belle
comme un coeur, bonne comme un ange, douce comme un agneau et vive
comme un taon,  l'ouvrage! Elle va  confesse tous les mois, et elle
n'hsiterait pas  y aller plus souvent, la chre crature, si elle
commettait le mal! Mais je suis sr qu'elle dteste trop les pchs pour
en commettre!

Tenez! elle me fait si bien penser  moi: chaque fois que je vas 
confesse, je ne trouve rien de srieux  dire, mais j'y vas quand mme
et souvent parce que je sais que le dmon nous guette partout, le
venimeux qu'il est! Mais je sers le bon Dieu du mieux que je peux, je
remplis fidlement les devoirs de mon tat, et j'espre que le ciel ne
m'abandonnera pas...

Pardon, excusez-moi, pre Franois, si je me suis loign un brin de mon
sujet. J'y reviens. Donc, un jour, je dis  Melle Jacqueline: Je gage
que vous n'aimez pas les garon, vous?

Elle baissa la tte et devint aussi ronge qu'une cerise mre!

J'ajoutai: Si un honnte garon, que vous connaissez bien, vous
demandait en mariage, que lui rpondriez-vous?

Cette fois, par exemple, elle releva la tte, et, devenant ros, elle
rpondit: Je lui dirais que je vas penser srieusement  sa demande.

--C'est bien! Melle Jacqueline, lui dis-je; j'aime votre rponse autant
que votre personne, et c'est moi qui vous demande en mariage! Je vous
donne le temps d'y penser, car je ne suis pas press, moi! Je vous en
reparlerai dans quinze jours, si a vous plait.

--C'est bien! _mesieu_, me dit elle. Et elle se retira, la figure encore
couleur de ros!

Durant les quinze jours, je ne la reluquai seulement pas une seule fois
du coin de l'oeil; mais le seizime jour, l'ayant rencontre dans la
cuisine,  six heures du matin, je lui dis carrment; Eh bien, Melle
Jacqueline, qu'est-ce que vous faites de ma demande en mariage?

--Je la garde! dit-elle, en souriant.

Ce fut tout, mais ce fut assez pour ce jour-l...

Le lendemain matin, l'ayant encore rencontre, je lui demandai:
Consentez-vous  devenir ma femme?

--Oui, M. Philippe, avec plaisir, rpondit-elle de sa voix si douce, si
douce!

--Merci! lui dis-je; j'en parlerai  M. Normandeau.

Je ne sais pas si vous tes comme moi, pre Franois, j'ai pour habitude
de remettre rarement  demain ce que je peux faire aujourd'hui. Or, ce
mme jour, j'allai trouver M. Normandeau dans son cabinet d'tude. Il se
promenait les mains derrire le dos, et semblait penser  ses btes...

--Que veux-tu, Philippe? me demanda-t-il, en s'arrtant.

--a vous dplairait-il, M. Normandeau, si je courtisais Melle
Jacqueline, votre cuisinire, pour la marier  Pques?

Oh! pre Franois, le bourgeois tait de bonne humeur ce jour-l, car je
ne l'avais jamais encore entendu rire de si bon coeur... Il se jeta dans
son fauteuil, et se tint les ctes cinq minutes de temps... Et moi je
riais rien que de le voir rire! La bonne humeur de mon bourgeois me
donna de la hardiesse, et je repris: J'ai parl de l'affaire  Melle
Jacqueline, et elle a accept ma demande en mariage; mais comme je ne
voudrais pas la frquenter sans votre permission, c'est pour a que je
vous en parle.

M. Normandeau devint srieux et me dit:

--C'est bien! Philippe, je t'accorde cette permission; mais si je
m'aperois que tu abuses de ma tolrance, je te flanquerai  la porte!

--N'ayez pas peur, M. Normandeau, je suis un honnte garon, et Melle
Jacqueline est une fille qui sait tenir sa place...

--Va! Philippe, ajouta M. Normandeau; je paierai le violon le jour de
tes noces!

--Avez-vous compris ces paroles, pre Franois: Je paierai le violon le
jour de tes noces! Dans la bouche de M. Normandeau, ces paroles veulent
dire: C'est moi qui paierai toutes les dpenses...

--Sais-tu bien que tu as de l'esprit, Philippe? dit en riant le pre
Franois.

--En voil une demande! beau dommage que je le sais! C'est vrai que
l'autre jour, s'tant fch contre moi, M. Normandeau m'a dit: Mon
pauvre Philippe! je vois bien que tu n'as pas invent les manches de
pelle ni les poignes de portes!

Mais je lui ai rpondu:Ce n'est pas de ma faute, M. Normandeau, car
quand je suis venu au monde, les manches de pelle et les poignes de
ports taient dj invents!

--C'est pas bte, cela, m'a dit M. Normandeau, en me tapant sur
l'paule. Si tu n'as pas invent les manches de pelle ni les poignes de
porte, je crois, par exemple, que tu as in vent la belle humeur!

--Pour a, M. Normandeau, c'est possible! mais c'est une invention qui
ne m'a pas encore enrichi!

--Console-toi, mon cher Philippe, car les qualits et les vertus cl ta
Jacqueline valent cent fois mieux que la richesse...

--Je crois que M. Normandeau disait vrai. Qu'en pensez-vous, pre
Franois?

--Il a raison. L'homme perd tout s'il perd son me; et la richesse,
c'est souvent du bois qui sert  attiser le feu de l'enfer...

--Tiens! qu'est-ce qu'on voit l-bas, dans _l'opuscule_? s'cria
Philippe...

--Dans _l'opuscule_, dis-tu? tu veux dire sans doute dans le
_crpuscule_?

--Crpuscule ou opuscule, reprit Philippe, a m'est bien gal; mais
qu'est-ce qu'on voit la-bas? On dirait que c'est un clocher?

--Mais, oui! rpondit Franois: c'est le clocher de l'glise de
Sainte-R...

--Quoi! dj? Eh babiche! que le temps a pass vite depuis trois heures!
s'exclama Philippe...

--C'est parce que tu as sans cesse parl de Jacqueline, mon fiston!

--Bien, oui! pre Franois; a me ragaillardit quand j'en parle...

--Tu as bien de la chance, toi, d'tre toujours joyeux! soupira
Franois.

--De la chance, dites-vous? mais il me semble que tout le monde peut
avoir cette chance-l. On n'a qu' la prendre, et, quand on l'a prise,
la tenir! Vous l'aviez comme moi cette chance-l, pre Franois, quand
nous avons quitt Montral, hier l'aprs-midi, puis tout d'un coup,
patata! vous l'avez lche en entendant les deux malotrus dire: votre
fille est muette. Tenez, pre Franois, j'ai dans la caboche, l'ide que
vous pensez toujours  ces deux muscadins, et que c'est  eux que vous
rviez quand vous criiez: Au voleur! Jean-Charles  mon secours! Pas
vrai, a, pre Franois?

--Oui, c'est vrai, Philippe!

--Alors, babiche! vous me cachez quelque chose! Vous n'avez donc pas
confiance en moi? Je vous ai bien fait mes confidences, moi, au sujet de
Jacqueline; pourquoi ne me feriez-vous pas les vtres an sujet de ces
deux gaillards?

--Es-tu capable de garder un secret, Philippe?

--Eh babiche! Je crois bien! Je me crois capable de garder un secret
comme la statue _Nallason_...

--Tu veux dire la statue Nelson?

--Oui. C'est a qu'est pas bavarde, la statue _Melson_! Elle n'a jamais
dit  personne pour quoi ils l'ont perche si haut...

--Eh bien, coute! Philippe. Tu m'as dit que le clerc du notaire
Archambault est un dpensier et une fine canaille; comment sais-tu cela?

--Vous savez que je passe presque tout mon temps dans les curies de M.
Normandeau. Je soigne les chevaux et je veille  l'entretien des harnais
et des voitures. C'est pas pour me vanter, mais, babiche! je vous
certifie que tout a est  l'ordre. Or, en face de l'curie qui touche 
la rue, il y a, depuis deux ans, un restaurant appel le _Saumon d'or_,
qui sert de rendez-vous  la jeunesse crapuleuse de la ville. Ce
restaurant est tenu par une femme  l'me malpropre,  ce qu'on dit,
mais, moi, je ne la connais que de figure, et a m'en dit assez!

Souvent, le soir, le clerc notaire arrive au restaurant dans un carrosse
tran par deux chevaux. Souvent aussi je l'entends dire,  la porte du
_Saumon d'or_,  ses amis: C'est moi qui paye toutes les dpenses a
soir! Une fois mme, il y a deux ou trois mois de a, je lui ai entendu
dire: Il me reste encore dix dollars sur les cinquante que mon imbcile
de frre m'a donns! nous allons les boire  sa sant ce soir!

Le pre Franois, dans la voiture, trpignait de colre et
d'indignation...

--Le gueux! ah! le gueux! rptait-il... Et dire que sa famille
s'imagine que ce gueux-l est le modle des tudiants!

--Vous connaissez donc sa famille? interrogea Philippe.

--Oui, mon cher; ce gueux, ce misrable est le frre de Jean-Charles qui
a arrach l'autre jour, M. le cur Faguy des griffes de l'ourse...

--Vous ne me dites pas a?...

--Oui, c'est incroyable, mais c'est pourtant vrai! Tu comprends
maintenant pourquoi je suis devenu si triste et si sombre en voyant ce
sans-coeur sous l'influence de la maudite boisson... Ce misrable a jet
dans l'orgie et la dbauche l'argent que Jean-Charles a gagn sur le
champ de bataille,  Chteauguay... Et dpenser ainsi le prix du sang
d'un hros, c'est un crime qui crie vengeance au ciel! Eh bien! notre
devoir  nous, Philippe, c'est de dmasquer ce misrable, afin de
l'empcher au moins d'extorquer d'autre argent  sa pauvre famille.
Tu peux m'aider  atteindre le but que je me propose, en me tenant au
courant des alles et venues de Victor Lormier, car tel est le nom de ce
chenapan! cris-moi, et garde le secret de la confidence que je viens de
te faire!

--Ne craignez pas de coups de langue de ma part, pre Franois; sur ce
chapitre-l, je serai aussi muet que la tombe!

--Merci! mon cher Philippe. Dans tous les cas, je t'assure que ce
vaurien de Victor ne mettra pas la patte sur l'argent que m'a donn M.
Normandeau...

--Puis moi, dit Philippe, en faisant claquer son fouet, je vous assure
qu'avec cet archet-ci, je vas faire danser  Victor un rigodon 
la porte du _Saumon d'or_... Et en travaillant d'accord, vous 
Sainte-R..., moi  Montral, nous allons peut-tre russir  arracher
aux griffes du diable ce gredin-l!

--Je le souhaite de tout mon coeur, dit le pre Franois. Prions Dieu de
nous aider et de nous clairer.

--Nous y voici! nous y voila! fit Philippe. en arrtant la voiture  la
porte du presbytre.

--Fais le tour, dit Franois, et entre le cheval dans la cour.

--Non, merci! je prends un verre d'eau, et je tourne bride tout de
suite, car il est trois heures, et je veux coucher  Montral ce soir.

--Si tu crois, mon fiston, que je vas te laisser partir comme a, tu te
trompes grandement reprit le pre Franois, en prenant le cheval par la
bride et le faisant entrer dans la cour. Aide-moi  dteler, et vite!
Bon! tu ne repartiras que lorsque tu auras mang et que tu te seras
repos comme il faut, et ton cheval aussi.

D'ailleurs, tu n'as pas besoin de te gner, car le presbytre, ici,
n'est pas seulement la maison du bon Dieu et du prtre, c'est la maison
de tout le monde! La maison est petite, mais le coeur du cur qui
l'habite est grand!

--Si j'accepte, pre Franois, ce n'est pas pour moi, mais plutt pour
le pauvre cheval qui  le ventre vide et les _bquilles_ fatigues...

Franois mit le cheval dans l'table, changea la litire et donna 
l'animal une bonne portion d'avoine, de l'eau et une botte du foin.

Maintenant, pensons  nous, dit-il  Philippe.

Le vieux serviteur, qui paraissait avoir ses coudes franches au
presbytre, dit  la mnagre: Prparez-nous un bon djeuner, et, aprs
le repas, vous donnerez une chambre  mon ami, M. Philippe Trudel, qui a
bien besoin de repos, car nous avons pass la nuit sur la route.

A quatre heures, bien repu, mais insuffisamment repos, Philippe reprit
le chemin de Montral, malgr les instances que Franois avait faites
pour le retenir plus longtemps.

--Merci! pre Franois, avait rpondu Philippe, je tiens  tre chez le
bourgeois ce soir.

--Oui, je comprends, mon drle! tu as hte de revoir Jacqueline, hein?

--Eh babiche! vous avez devin juste, pre Franois!

--N'oublie pas de m'crire au sujet de l'affaire, tu sais!

--N'ayez pas peur! mais ne faites pas encadrer mes lettres, par exemple!
je ne suis pas comme vous un ancien matre d'cole, moi! et je mets plus
souvent la main au fouet qu' la plume!

--Bonne sant! Philippe.

--Vous pareillement, pre Franois... Hue! marche donc, blond...

Quel honnte et joyeux garon! pensait le vieillard, en regardant s'en
aller son jeune ami. Jacqueline sera srement heureuse avec lui!

                                *
                               * *

Pendant que Philippe se reposait, Franois avait demand des nouvelles
du cur et de Jean-Charles  la vieille mnagre. Sachant celle-ci trs
curieuse, il supposait qu'elle devait tre bien renseigne. Il ne se
trompait pas, car la vieille s'tait tenue au courant.

--M. le cur, rpondit-elle, est parfaitement remis de son choc nerveux;
mais il en est bien autrement de ce pauvre M. Jean-Charles, qui n'est
pas prs de gurir de ses blessures. Il a eu, avant-hier, des faiblesses
telles que M. le cur a cru prudent de lui administrer les derniers
sacrements.

Ces faiblesses, parait-il, taient dues  la quantit de sang qu'il a
perdu et aux efforts surhumains que, dans son tat, il a d faire pour
transporter M. le cur jusqu'ici.

Mais hier, il a pass une assez bonne journe, et dans la soire le Dr
Chapais paraissait trs confiant. Je vous ai dit, Franois, que M. le
cur tait parfaitement remis, mais je suis sre que, au moral, il
souffre le martyre. Hier soir je l'ai entendu dire au mdecin: Je
vous recommande de ne rien pargner, et je vous supplie mme de faire
l'impossible pour sauver Jean-Charles. Puis, les yeux pleins de larmes,
il ajouta: Si ce jeune homme venait  mourir, je ne pourrais jamais me
consoler d'avoir t la cause de sa mort.

--La mre et les soeurs de Jean-Charles interrogea Franois, comment
ont-elles pris ce malheur?

--Oh! en courageuses et saintes femmes qu'elles sont! C'est M. Lormier,
pre, qui leur a annonc la triste nouvelle. Il leur a rpt, mot pour
mot, les consolations que M. le cur lui avait dictes. D'abord, il
leur a certifi que Jean-Charles n'tait pas en danger et leur a fait
comprendre que Dieu avait permis ce malheur pour empcher leur fils
de retourner sur le champ de bataille, o il aurait t probablement
victime de son hrosme. En un mot, il leur a fait accepter ce malheur
comme une chose invitable et qui devait tourner  l'avantage de la
famille et  la gloire de Dieu.

--Ont-elles vu Jean-Charles?

--Oui, deux fois. Hier encore, elles ont eu avec lui une longue et bien
touchante entrevue.

--Esprons, dit Franois, que le ciel, sensible  nos prires, rendra
bientt la sant  notre cher malade et le bonheur  sa famille.



IL FAUT SAUVEGARDER L'HONNEUR DE SA FAMILLE!

Franois Latour--le lecteur s'en est dj convaincu--tait le prototype
du serviteur fidle et dvou. Il appartenait  cette race de serviteurs
d'lite qui menace de s'teindre dans notre pays. Sa fidlit et son
dvouement ne se restreignaient pas  celui qu'il tait, par devoir,
oblig de servir, mais ils s'tendaient  tous les parents et amis de
son bon matre; et parmi les amis, Jean-Charles avait une place de choix
dans le coeur du brave serviteur.

Il se trompe singulirement le lecteur qui pense que le vieux Franois
s'tait mis au lit le matin de son retour de Montral. Non, certes!
Aussitt aprs le dpart de Philippe, il tait accouru auprs de notre
hros, qu'il avait trouv en la compagnie du prtre.

Le bon cur n'avait pas voulu, mme pour une seule nuit, confier 
d'autre la garde du malade. Le jour, il prenait deux ou trois heures de
repos, mais, le soir, il s'installait au chevet du jeune homme, qu'il
soignait avec la tendresse et le dvouement d'un pre.

L'abb Faguy et Jean-Charles firent au vieux

Franois l'accueil le plus cordial. On et dit qu'ils recevaient un ami
plutt qu'un serviteur!

Franois remarqua, avec surprise, que Jean-Charles parut trs mu
lorsqu'il lui serra la main. Mais il attribua cette motion  la
faiblesse du malade.

--Je suis bien content de vous revoir, dit le cur, mais je ne vous
attendais pas si tt. Vous m'aviez laiss sons l'impression que vous
seriez absent une huitaine de jours.

--J'ai eu la chance, rpondit le vieillard, de rencontrer tout mon monde
le mme jour, ce qui m'a permis d'abrger de moiti la dure de mon
voyage.

--J'ai, cependant, un reproche  vous faire, mon bon Franois; ma
mnagre m'a dit qu'elle vous avait vu partir  pied avec un paquet sur
le dos. Pourquoi n'avez-vous pas pris le cheval?

--Oh! je n'aurais pas voulu, pour beaucoup, surtout de ce temps-ci, vous
priver des services de votre cheval D'ailleurs, bredouilla-t-il, en
rougissant, je n'avais qu'un petit trajet  faire, et le paquet que je
portais tait lger.

--Vous considrez comme un petit trajet vous la distance qui spare
Sainte-R... de Montral! et vous appelez cela lger, un paquet form de
trois peau d'ours...

Le bonhomme resta tout interloqu en entendant les remarques du cur.

Je suis trahi! se dit-il, en pensant  Philippe... Ce bavard-l a tout
dit  la mnagre, pendant que je soignais le cheval; et la mnagre,
cette pie! a tout rapport  mon matre!

L'abb Faguy, voyant l'embarras du vieux serviteur, lui dit en souriant:
M. Normandeau, dans une lettre qu'il m'a fait remettre par son cocher,
me raconte le but de votre voyage  Montral et la longue entrevue qu'il
a eue avec vous. Il exalte votre honntet et votre dvouement, puis il
termine ainsi sa lettre: Je suis heureux d'avoir pu me procurer les
peaux de ces trois btes qui occuperont la meilleure place dans mon
muse. Je placerai la mre entre les oursons, et au-dessus d'elle je
mettrai l'inscription suivante: _Tue dans le bois-Panet, le 30 mai
1814, par le poing formidable de Jean-Charles Lormier, l'un des hros de
Chteauguay, au moment ou elle allait dvorer M. l'abb Frs. X. Faguy,
cur de Sainte-R..., qui tait alors sans arme_.

Le cur et Jean-Charles remercirent tour  tour Franois pour le
tmoignage de dvouement qu'il leur avait donn en cette pnible
circonstance.

Le vieux serviteur rpondit qu'il ne croyait pas mriter autant de
bienveillance de leur part, et qu'il n'avait fait que son devoir. Mais,
ajouta-t-il, il y a un dtail--et c'est le plus important--que M.
Normandeau ne mentionne pas dans sa lettre, c'est le prix qu'il m'a pay
pour avoir les trois peaux.

--Comment! dit le cur, est-ce que M. Normandeau vous a pay ces peaux?

--Certainement, M. le cur! et je vous prie de croire que je n'avais pas
l'intention non plus de les lui donner. Je savais que M. Lormier tait
trop srieusement bless pour pouvoir aller  la guerre, et que, par ce
fait, il perdait l'occasion de raliser une centaine de piastres. Je
pensais aussi que sa maladie allait tre pour vous, pour lui et pour sa
famille une cause de grandes dpenses; et, alors, pardonnez-moi-le, j'ai
voulu en quelque sorte arracher  ces trois animaux la rparation des
torts qu'ils vous avaient causs, et j'ai vendu leurs peaux!

--Non seulement je vous pardonne, dit le cur, en plaisantant, mais
j'admire votre talent pour le commerce... Vous avez, je suppose, obtenu
une trentaine de dollars pour ces peaux?

Franois tira de la poche de son veston les quatre cents dollars qu'il
dposa sur la table en disant: Voici le produit des trois peaux!

--Quatre cents dollars! s'crirent  la fois le cur et Jean-Charles!

--Oui! M. Normandeau m'a dit que ces peaux avaient  ses yeux une valeur
inestimable.

Mais ce n'est pas tout. M. Normandeau m'a donn cent dollars, et comme
je ne voulais pas les accepter, il m'a menac de se fcher montre moi.
J'avais bien raison, n'est-ce pas? de vous dire tantt, que je ne
mritais pas vos remerciements, puisque j'ai t rcompens au centuple
pour des dmarches que le devoir m'obligeait de faire.

--Vous tes le plus gnreux des hommes! dit Jean-Charles.

--Certes, oui! confirma le cur; et le serviteur le plus dvou et le
plus honnte que je connaisse!

En voyant l'argent sur la table, Franois pensa tout  coup au clerc
notaire, et un frisson agita tout son tre. Alors il prit les billets et
les remit au cur en disant: Cet argent, il est vrai, appartient  M.
Lormier, mais comme sa maladie le rend incapable d'en disposer lui-mme,
pour le moment, je vous prierais, M. le cur, de bien vouloir placer les
quatre cents dollars  la banque au nom de notre malade.

--Bien volontiers, dit l'abb Faguy, en serrant les billets dans son
portefeuille.

Et le vieux serviteur respira librement...

--Il est cinq heures, maintenant, dit Franois, en s'adressant au cur:
allez donc vous reposer pendant que je resterai auprs de M. Lormier.

--J'accepte votre offre non pas pour me reposer, car je ne suis pas
fatigu, mais d'abord pour dire ma messe, et ensuite pour aller porter
les secours de la religion  Gabriel Landry, qui demeure  l'extrmit
de la paroisse.

--Dans ce cas, M. le cur, je dirai  Flix d'atteler le cheval pour six
heures.

--Non, mon ami, merci! Par le temps ravissant que nous avons ce matin,
je prfre marcher.

--Mais, M. le cur, y songez-vous? c'est une marche de six milles que
vous ferez?

--Pourtant, mon cher Franois, cette marche n'est qu'une bagatelle
compare  celle que vous avez faite, l'autre jour, avec un lourd paquet
sur le dos! Puis je n'ai pas encore trente ans, et vous en comptez
soixante! Au revoir, mes amis!

                                *
                               * *

--Savez-vous bien, M. Latour. dit Jean-Charles au vieux serviteur, que
c'est une fortune que vous mettez  ma disposition!

--En tout cas, M. Lormier, personne ne contestera les droits que vous
y avez. En tuant  coups de poing, comme vous l'avez, fait, le plus
puissant ennemi de l'homme, vous avez mrit l'admiration de tout le
monde; et puis avec votre vie, vous avez sauv celle de notre vnrable
cur.

--Mon mrite, dans cette affaire, n'est pas aussi grand, allez! que vous
paraissez le croire; j'ai t plus gauche que brave. Aprs avoir log
une balle dans la tte de l'ourse, j'ai commis l'imprudence de jeter mon
arme. La bte que je croyais morte, et qui n'tait qu'tourdie, s'est
prcipite sur moi...et je me suis dfendu, voila tout!

--Mais ne comptez-vous pour rien la force extraordinaire et l'endurance
merveilleuse que vous avez dployes dans le combat?

--Durant tout le combat, j'ai pri la Sainte-Vierge, et je crois
fermement que c'est cette puissante protectrice qui m'a donn et la
force et l'endurance dont vous parlez.

Le vieux Franois, tout en admirant ce bel esprit d'humilit et de foi,
et en admettant l'intervention divine dans ce combat, n'en restait pas
moins convaincu que Jean-Charles, en cette occurrence, s'tait conduit
comme un hros.

C'est aussi notre conviction.

--Quoi que vous en pensiez, M. Lormier, reprit le vieillard, vous
pouvez, sans scrupule, accepter cette somme que M. Normandeau m'a charg
de vous transmettre, avec l'expression de sa plus grande admiration.

--Je l'accepte avec reconnaissance, d'abord parce qu'elle me vient d'un
coeur noble et, gnreux, et ensuite parce que j'en aurai bientt besoin
pour aider mon frre qui tudie avec succs le notariat  Montral...

Comme s'il venait d'tre piqu par un serpent, Franois fit un bond
prodigieux, et retomba lourdement sur le plancher...

Juste  ce moment, le Dr Chapais, qui venait d'assister  la messe,
entra et aperut le vieillard gisant, inanim, sur le plancher. Aid
de la mnagre, il transporta le serviteur dans la chambre voisine, et
retendit sur un lit.

Ce n'est qu'au bout d'une demi-heure que le bonhomme recouvra sa
connaissance.

La mnagre tait alle chercher le cur, qui taisait alors son action
de grces dans la sacristie.

Quand Franois reprit ses sens, le prtre et le mdecin taient auprs
de lui.

--Ou suis-je? demanda-t-il, en promenant des regards effars autour de
lui; puis, tout  coup, il se mit  crier: Au voleur! A mon secours,
Jean-Charles!  mon secours!

--Voyons, mon ami, dit le cur, en prenant la main du vieillard,
tranquillisez-vous, car il n'y a pas de voleur ici!

Franois regarda le prtre et sourit tristement.

--Qu'avez-vous? reprit l'abb Faguy.

--Rien, monsieur! un peu de fatigue seulement...

Non! pensait le mdecin, en consultant le pouls du vieux serviteur: la
fatigue ne produit jamais de commotion aussi violente!

--Qu'en pensez-vous, docteur? interrogea le cur.

Le mdecin luda la question en demandant  la mnagre, qui venait de
rentrer, d'ouvrir le carreau d'un chssis, afin de renouveler l'air de
la chambre. Et il ajouta: Je vais aller voir Jean-Charles un instant et
ensuite je courrai chercher des remdes pour Franois.

Lorsqu'il fut seul avec notre hros, il lui demanda, en le regardant
fixement: Que s'est-il donc pass entre toi et le vieux serviteur?

--Nous parlions de choses et d'autres, quand, soudain, il s'est lev et
est retomb comme une masse sur le plancher...

--Tu sais que le vieux est sensible et nerveux; ne lui as-tu pas adress
des paroles qui auraient pu lui causer de la peine ou de la frayeur?
En reprenant ses sens, il s'est cri: Au voleur! A mon secours,
Jean-Charles! A mon secours!

--Mais, mon Dieu, non! Au contraire, je lui exprimais ma reconnaissance
pour un grand service qu'il venait de me rendre, et c'est prcisment 
ce moment-l que l'attaque a eu lieu.

--Je n'y comprends plus rien! murmura le mdecin.

Il examina les blessures de Jean-Charles, s'informa comment il avait
pass la nuit, et, lui ayant recommand de ne manger encore que des
choses trs lgres, il sortit.

Pendant ce temps, le cur, rest seul avec Franois, l'interrogeait pour
tcher de savoir rellement ce qui avait pu provoquer chez lui ce choc
terrible.

--Mon Dieu! mon Dieu! fit le vieillard en sanglotant, ayez piti de
nous!

Habitu  consoler les affligs, le prtre dit: Oui, mon cher Franois,
Dieu vient toujours en aide  ceux qui l'implorent dans les heures
douloureuses; adressez-vous  lui en toute confiance. Mais comme je
suis, par tat, le reprsentant de Dieu auprs de mes ouailles, j'ai le
droit de connatre tous leurs chagrins. Parlez sans crainte, mon vieil
et bon ami!

--Eh bien! M. le cur, je vais vous dire, en peu de mots, ce qui
m'afflige aujourd'hui.

Et le vieux serviteur raconta la rencontre qu'il avait faite  Montral,
et tout ce que Philippe lui avait appris sur le compte du clerc notaire.
Puis il rpta ces paroles de Jean-Charles qui l'avaient foudroy:

_Je l'accepte (cette somme) avec reconnaissance, d'abord parce qu'elle
me vient d'un coeur noble et gnreux, et ensuite parce que j'en aurai
bientt besoin pour aider mon frre qui tudie avec succs le notariat 
Montral._

Le saint prtre, comme si le dshonneur l'et atteint personnellement,
courba la tte sous le poids de ces rvlations, et resta longtemps
pensif. Puis, paraissant avoir pris une rsolution, il se leva et dit:
C'est grave, mon ami, ce que vous venez de m'apprendre; mais, avec
la grce de Dieu, nous triompherons de l'esprit du mal qui inspire le
malheureux Victor.

--Vous allez, M. le cur, avertir vous-mme M. Jean-Charles, n'est-ce
pas? afin qu'il soit sur ses gardes?

--Non, mon bon Franois; notre ami apprendra toujours assez tt ce
nouveau malheur, que, d'ailleurs, je vais m'efforcer de dtourner.
J'cris immdiatement  Victor.

--Et l'argent? demanda Franois.

--L'argent est en lieu sr, rpondit le cur, et j'en disposerai pour le
plus grand bien de Jean-Charles. N'ayez pas d'inquitude l-dessus. Pour
le moment, mon ami, il faut sauvegarder l'honneur de sa famille.



LE COCHER PHILIPPE DANS SON NOUVEAU RLE

Le soir mme de son retour  Montral. Philippe avait commenc  remplir
le rle que le pre Franois lui avait assign. Mais il s'tait rserv
la premire partie de la soire, de huit  neuf heures, pour aller faire
la cour  sa dulcine. Puis, aprs avoir soign ses chevaux et tout mis
en ordre dans l'curie, il s'tait plac, en observation, derrire les
persiennes de la fentre qui faisait face au _Saumon d'or_.

Avant tout, s'tait-il dit, il faut que je sache o demeure le muscadin;
et lorsqu'il sortira, du restaurant, je le suivrai de loin.

Vers minuit, il vit sortir Victor avec quelques amis, et il se mit  le
filer.

La bande tait joyeuse. videmment on s'tait amus, ce soir-l! Le
clerc notaire avait d payer royalement; son nom tait souvent rpt
et acclam. Il tait le hros de la soire. En le quittant, pour se
disperser, ses amis lui ritrrent leurs flatteries intresses, et
Victor, tout gonfl de son importance, continua seul par les rues
sombres et dsertes.

Il parat, pensa Philippe, que notre muscadin loge loin du _Saumon
d'or_... Et dire que, tous les soirs, ce fou-l s'impose une aussi
longue marche pour se damner... quand ce serait si facile pour lui de
se sauver en restant tranquillement chez lui  servir le bon Dieu et 
tudier...

Mon Dieu, que les mchants sont btes!

Moi si j'tais tudiant en loi, je sais bien ce que je ferais:
j'tudierais la loi, babiche!

Mais!--et il s'arrta comme saisi de frayeur--j'y pense tout d'un coup,
si j'tais tudiant en loi, je ne frquenterais que le grand monde, et
je n'aurais peut-tre jamais connu Jacqueline, qui ne va pas, elle, dans
le grand monde... Eh bien, bonsoir, l'tude de la loi! bonsoir, le grand
monde! J'aime mieux garder et mon tat et ma Jacqueline....

Mais, voyons! qu'est-ce que je fais, ici, plant comme un champignon?...
Il ne faut pas que je perde le muscadin de vue, car il ne m'attendra
pas, bien sr, ce polisson-l!

Il pressa le pas pour reprendre le terrain perdu et se mettre en bonne
posture d'observation. Puis continuant son monologue: Nous sommes sur la
rue Saint-Denis, je crois.

Tiens! voil Victor qui s'arrte! Alors, il faut que je m'arrte moi
aussi, je suppose! Il monte l'escalier de cette grande maison!

Eh. babiche! il ne couche pas  la belle toile, le muscadin! Quoi! il a
une clef!

C'est commode d'avoir une clef: on peut rentrer  l'heure qu'on veut!
J'en ai une clef, moi aussi, mais c'est celle de l'curie...

J'ai hte de connatra le particulier qui loge cette canaille de Victor.
a doit tre du propre, car qui se ressemble s'assemble... Maintenant
que l'oiseau est entr, approchons-nous et allumons une allumette pour
voir le numro de son nid. Bon, a y est! ce numro-l est grav dans
ma caboche pour longtemps! Il ne me reste plus qu' savoir le nom du
personnage qui donne asile au muscadin. Je prendrai mes renseignements
de mon confrre tienne qui connat par coeur toute la rue Saint-Denis.

Philippe retourna sur ses pas en faisant les rflexions suivantes: J'ai
accept l une tche qui ne me dplairait pas trop si je pouvais la
remplir le jour... mais a me chiffonne de veiller aussi tard que le
muscadin! Je n'aime pas  me coucher aprs dix heures, moi! et mme
aprs neuf heures, les soirs que je ne vas pas voir ma blonde...

Ah! me disait dernirement mon grand pre, les parents lvent mal les
enfants aujourd'hui! Dans le bon vieux temps, les jeunes gens partaient
 sept heures pour aller veiller et ils revenaient  neuf heures et
demie. De nos jours, tout cela est chang: les jeunes gens soupent  la
vapeur, partent de la maison  six heures et demie, se promnent avec
les filles dans les rues jusqu' neuf heures, puis, alors, ils vont
veiller et ne rentrent au logis qu' minuit! Ils font de mme,
parat-il, parce que c'est la mode... A-t-on jamais entendu parler d'une
mode plus stupide! C'est la faute des parents, bien sr!

Moi, quand je serai pre de famille, (et a viendra avant longtemps,
puisque je me marie  Pques), oui, quand je serai pre de famille, je
dirai aux miens sur un ton terrible: Aie! l, vous autres, coutez!
allez veiller, si vous voulez, chez des gens respectables; mais, ici, il
faut rentrer  neuf heures et demie, et la porte se barre  neuf heures
et trois quarts juste,--c'est un quart d'heure de grce que vous accorde
ma bont paternelle--, mais si,  cette heure-l, vous n'tes pas
arrivs: bonsoir, mes fistons! couchez dehors... Puis quand ils
rentreront, le lendemain matin, je leur donnerai une racle qui leur
fera passer le got de veiller tard...

Oui, babiche! c'est comme a que je ferai quand je serai pre de
famille... Et si ceux qui aiment  suivre la mode viennent me corner
dans les oreilles que tout cela est chang de nos jours, je leur
rpondrai que ce qui avait du bon sens autrefois doit en avoir encore
aujourd'hui...

Je sais bien que les gens instruits ont coutume de dire que plus a
change, plus c'est la mme chose; mais moi je trouve que quand a
change, a n'est pas la mme chose...

Sont-ils drles un peu, parfois, ces gens instruits! Ainsi, par exemple,
les deux muscadins qui ont coup la parole au pre Franois, l'autre
jour, par ces mots: Votre fille est muette, savaient-ils ce qu'ils
voulaient dire? Mais, babiche! quel rapport ces mots-l votre fille est
muette pouvaient-ils avoir avec les paroles du pre Franois: Voil
pourquoi?... Aucun rapport, ce me semble! On ne dira pourtant pas que
ces deux muscadins ne sont pas instruits, puisqu'ils ont peut-tre us
chacun cinquante fonds de culotte sur les bancs du collge...

Je donnerais bien deux sous, par exemple,  celui qui pourrait
m'expliquer comment il se fait que l'ignorant, lui, quand il parle, est
compris de tout le monde, tandis que l'homme instruit, avec sa fricasse
de grands mot? et de proverbes, n'est compris que de ses pareils...

A quoi sert donc l'instruction, babiche! si c'est l'ignorance qui rend
le langage comprhensible!

L'anne dernire, encore par exemple, je souffrais d'un mal d'yeux
pouvantable. Je m'en vas chez le vieux Dr Buller, qui fait le mtier
spcial de soigner les maladies des yeux.

Il me regarde longtemps--je veux dire mes yeux.

--Bon! Je lui demande s'il connat ma maladie..

--Oui, rpond-il, en me jetant par la tte sept ou huit mots longs comme
le bras...

--Pardon, docteur, lui dis-je: voulez-vous avoir la bont de me mettre
a par crit, et je l'tudierai quand je serai rendu chez-moi.

Il me donna par crit les noms de mes maladies--car il parait que j'en
avais plusieurs--...Une fois rendu chez-moi, je me mis.  peler les
mots suivants: _Conjacquetuvite_ chronique; Hyp... hyp...--Ma
foi! j'aime mieux dire: hip! hip! hourra!--Hypros...resthsie...
ratatine...--non, c'est pas a--rtinienne,--oui c'est a!--_Obstruc...
obstrucstation_ du conduit lacry...--non, pas encore a--_sacremal;
Ratracissement_ des canaux ex... excr...--non--_excrotteurs_.

Bon! je les ai!

J'ai toujours de la misre  enfiler ces babiches de mots-l...

Je ne les comprenais pas, comme de raison! Alors, j'ai pris le plus gros
dictionnaire de M. Normandeau, et j'ai tch de faire avec ces grands
mots une phrase qui pouvait avoir du bon sens, et je n'en suis pas venu
 bout! A la fin des fins, j'y ai renonc, car, ma foi d'honneur! je
crois que je serais devenu fou!

Eh, babiche! on ne dira toujours pas que le vieux Dr Buller n'est pas un
homme instruit, puisqu'il a tudi  Paris et  Londres...

Bon, me voila, rendu. O est ma clef,  cette heure? Ah! la voil...

Il ouvrit la porte de l'curie en disant: Comme Victor, j'ai l'avantage
de rentrer  l'heure que a me plait; mais, par exemple, j'ai assez
d'esprit dans la caboche pour ne pas abuser de cet avantage! D'ailleurs,
a ne ferait pas longtemps avec M, Normandeau! babiche, non!

M. Normandeau! a, c'est un p'tit homme qui sait se tenir! On ne peut
pas lui ter un cheveu de la tte! Mais, j'y pense; a ne serait pas
facile non plus de lui en ter des cheveux,  ce bon M. Normandeau, car
il est chauve comme une citrouille!

N'importe! ce que je veux dire, c'est qu'il peut marcher la tte haute,
mme avec une perruque...

                                *
                               * *

En partant de Sainte-R..., Philippe avait conu l'ide de faire danser 
Victor un rigodon d'un nouveau genre. Mais le deuxime soir, il n'avait
pas os mettre son ide  excution, parce que Victor se trouvait eu
compagnie de plusieurs amis.

Le troisime soir, le clerc notaire tait entr seul au _Saumon d'or_,
et ses amis ne semblaient pas tre venus l'y rejoindre.

Philippe tait  son poste.

Il est minuit, pensa-t-il; c'est l'heure de sortie de notre muscadin.

Moi, je me contente de frquenter Jacqueline trois soirs par semaine, et
je ne fais qu'une heure de jasette avec elle. Le muscadin, lui, va
voir les filles tous les soirs, et encore il ne dmnage jamais avant
minuit...

Arrte un peu, mon fiston! comme dit le pre Franois, je vas stopper
tes frquentations!

Mais! il ne sort toujours pas, l'animal...

Oui, le voil!

Victor avait d prendre un verre de trop, car il marchait en titubant.

Philippe, qui avait l'agilit du singe, s'tait costum en fantme, et,
mont sur des chasses qui lui donnaient une taille de dix pieds, il
attendait Victor, dans l'obscurit, un fouet  la main.

Quand Victor voulut tourner l'angle de la rue Sainte-C..., le fantme se
plaa devant lui, en disant d'une voix spulcrale: Misrable qu'as-tu
fait de l'argent que ton frre a gagn, au prix de son sang,  la
bataille de Chteauguay?

Et, vlan! vlan! il lui cingla les jambes avec la corde  noeuds de son
fouet!

--Pardon! piti! misricorde! supplia Victor, en retrouvant subitement
toutes ses facults.

--Marche! commanda le fantme, en se rangeant pour laisser passer
Victor.

Celui-ci profita de ce mouvement pour se sauver  toute vitesse; mais en
quatre enjambes, le fantme fut sur ses talons et lui administra des
coups de fouet pouvantables, en criant:

--Danse le rigodon du diable! danse plus fort que a, misrable!
canaille! voleur! toi qui as dpens dans la dbauche le pur argent de
ta famille!

Vlan! vlan! vlan!

Et,  chaque coup de fouet, Victor criait et sautait comme un chat
enrag.

Pardon! misricorde! hurlait-il!

--Danse maintenant le rigodon, du _Saumon d'or_! commanda l'impitoyable
fantme.

--Et les coups redoublrent sur les maigres jambes du clerc notaire, qui
perdit l'quilibre et roula sur la chausse...

Puis le fantme disparut en apercevant, dans le lointain, la binette
d'un constable, que les cris du danseur avaient attir.

Dbrouille-toi comme tu pourras! pensa

Philippe, en regagnant l'curie. Je ne veux pas avoir de dmls avec la
police, moi! Bonsoir, Victor! Bonsoir, la compagnie!

Victor, soutenu par le constable qui l'avait ramass dans la rue, se
rendit  son logis en boitant et en gmissant. Aux questions que lui
posa le policier, il rpondit d'une manire vasive. Il n'aimait pas
du tout  mettre la police au courant de ses petites affaires; et s'il
avait accept l'aide du constable, c'est parce qu'il s'tait senti
incapable de se rendre seul chez-lui. D'ailleurs, il redoutait encore
l'apparition du terrible fantme...

C'est avec la plus grande difficult qu'il russit  gravir l'escalier
qui conduisait  sa chambre.

La douleur tait affreuse: il aurait cri, hurl! mais il fallait que
personne, dans la maison, n'et connaissance de son odysse!

Si, demain, pensa-t-il, il m'est impossible de sortir, je dirai  Mme
de Courcy que l'excs de travail me force  prendre quelques jours de
repos...

Ses jambes taient enfles comme des traversins et barioles comme
des arcs-en-ciel! Il les lava, les frotta avec de la glycrine et les
enveloppa du mieux qu'il pt avec des bandelettes de toile.

Malgr le besoin qu'il ressentait de se mettre au lit, il resta assis
dans son fauteuil, les yeux grands et fixes comme ceux d'un hallucin...

Il lui semblait voir encore le fantme s'approcher, le fouet  la main!
Il lui semblait aussi entendre ces paroles: Danse le rigodon du diable!
Misrable! qu'as-tu fait de l'argent que ton frre a gagn, au prix de
son sang,  la bataille de Chteauguay!

Parfois, il lui prenait des envies d'appeler  son secours, mais la
crainte de laisser deviner la cause de ses souffrances, lui fermait la
bouche...

Pauvre malheureux! il ne dpendait que de lui pourtant d'adoucir ses
souffrances!

La prire lui aurait fait du bien; le crucifix dor l'y invitait, mais
il en dtournait les yeux! Ce jeune libertin n'avait qu'un regret: celui
de ne pouvoir retourner le lendemain  ses plaisirs immondes...

Alors, sembla lui dire le divin crucifi, puisqu'il en est ainsi,
souffre donc, misrable!

La frayeur de Victor se dissipa un peu quand l'aurore vint clairer sa
chambre.

Il souffla sa bougie et se mit au lit avec l'espoir de trouver bientt
dans le sommeil l'oubli de ses tortures. Mais le sommeil s'obstina
longtemps  fuir ses paupires, et ce n'est que vers les six heures
qu'il pt s'endormir.

Notre tudiant avait l'habitude de se lever

 sept heures, et de djeuner  sept heures et demie. Mais, ce matin-l,
 huit heures, Mme de Courcy constatant que le jeune homme n'tait pas
encore descendu, alla frapper  la porte de sa chambre. Ne recevant de
lui, pour toute rponse, que des ronflements capables de rveiller les
sourds, elle se retira discrtement, et recommanda  la servante de ne
faire aucun bruit, afin de ne pas dranger ce cher enfant, qui mritait
bien de prendre un petit cong...

Victor dormit jusqu' onze heures.

Alors, il voulut se lever, mais le mouvement qu'il fit, eut l'effet de
raviver toutes les douleurs de la veille, et il retomba sur son lit en
poussant un gmissement!

En entendant ce bruit plaintif, Mme de Courcy accourut, ouvrit la porte
et recula de surprise en voyant la figure ple et souffrante du jeune
homme.

--Mon Dieu! qu'avez-vous? s'cria-t-elle.

--Je suis un peu souffrant, madame, mais ce ne sera rien...

Je cours chercher un mdecin!

--Merci! madame. Donnez-moi un crayon et une feuille de papier, s'il
vous plait; je vais crire  un mdecin de mes amis.

Le jeune homme traa quelques lignes qu'il mit sous enveloppe, 
l'adresse d'un jeune mdecin qui recrutait sa clientle parmi les
habitus du _Saumon d'or_, et il remit ce pli  la brave femme, en la
priant de le faire parvenir  son adresse.

A midi, le Dr Lamouche tait auprs de Victor, qu'il trouva dans un
piteux tat. Le mdecin resta longtemps en tte  tte avec son malade.

Leur entretien roula sur des choses qu'une plume honnte ne doit pas
rpter.

--Tu es condamn, lui dit le Dr Lamouche, en se levant pour partir, 
garder la chambre durant deux semaines. Je viendrai te voir souvent avec
les amis pour te dsennuyer.

--Merci. Rpte bien  Mme de Gourcy et au notaire Archambault ce que
je viens de te dire: ces bonnes mes vont mordre tout de suite  cette
blague-l!

Mme de Courcy, qui tait trs inquite, guettait la sortie du jeune
disciple d'Esculape.

--Eh bien! docteur, est-ce que notre cher Victor est srieusement
malade?

--Non, madame; il souffre de cette maladie qu'on appelle vulgairement le
surmenage intellectuel, et qu'on rencontre frquemment chez les jeunes
gens qui sont, comme Victor, passionns pour l'tude. Il en sera quitte
pour un repos de quinze jours.

--N'pargnez rien, docteur, et c'est moi qui paierai la note.

--Oh, madame! Victor est mon ami, et je lui suis entirement dvou; je
le visiterai souvent et lui prodiguerai tous mes soins.

En se rendant chez le notaire Archambault, le Dr Lamouche se disait, en
pensant  Mme de Courcy: Oui, ma vieille, tu peux tre certaine de la
payer, la note, et dans les grands prix, s'il vous plait...

Le Dr Lamouche trouva le notaire  son tude. Il dclina ses titres et
expliqua l'objet de sa visite.

--Ce cher jeune homme! dit le lion notaire; il y a longtemps que je
remarque sur sa figure une pleur trange, que j'attribuais  l'ennui:
il aime tant sa famille!

Mais si, comme vous le dites, il consacre toutes ses soires  l'tude,
je ne suis pas surpris de l'altration de sa sant. Je lui impose
peut-tre aussi trop d'ouvrage: je le mnagerai plus  l'avenir.

Soignez-le bien, docteur, et, comme ce garon n'est pas riche, vous
pourrez m'envoyer votre compte.

--Mais, vous n'y pensez pas, notaire! Victor est un de mes amis, et je
n'entends pas me faire payer pour les soins que je lui donnerai!

--coutez, docteur, reprit le notaire; j'insiste pour que vous me
prsentiez votre compte.

--Enfin, puisque vous le voulez! Je me rendrai  votre dsir! dit le Dr
Lamouche, en prenant cong du gnreux notaire.

En voil encore un qui s'obstine  vouloir payer la note! Tant mieux!
pas de refus, mon bonhomme! J'accepte avec d'autant plus de plaisir
que je n'esprais rien de mon client Victor, except la politesse de
quelques petits verres qu'il m'aurait pays par ci par la. Mais je
compte toujours sur la politesse des petits verres... car je ne ferai
jamais connatre  mon ami la gnrosit de Mme de Courcy et du notaire
 mon gard. Je parle dj de leur gnrosit, et je maintiens le
mot. Il faudra bien qu'ils se montrent gnreux, ou sinon.... je leur
servirai du papier timbr!

Ces rflexions caractrisent suffisamment le Dr Lamouche et montrent
qu'il tait le digne mule de Victor Lormier!

                                *
                               * *

Le cocher Philippe se trompait grandement s'il s'imaginait que le
clerc notaire l'avait pris pour un fantme. Car Victor n'tait pas un
superstitieux, mais un tre excessivement nerveux et craintif.

Et si ou l'a vu trembler et se jeter aux pieds du fantme, en implorant
sa piti, ce n'tait pas parce qu'il croyait avoir affaire  un
revenant, mais plutt parce qu'il esprait, par ses lamentations, se
soustraire aux coups du fouet qui sifflait  ses oreilles, aprs lui
avoir dj pinc les jambes! Mais comme toutes les personnes nerveuses,
il avait l'esprit trs impressionnable, et l'impression durait chez lui
aussi longtemps que l'agitation des nerfs. Voila pourquoi il avait pass
toute la nuit du rigodon  trembler. Mais, le lendemain, ses nerfs
s'tant apaiss, il avait repris sa lucidit et son aplomb habituel. Il
ne lui restait plus qu' faire disparatre les ecchymoses qu'il portait
sur les jambes.

Le clerc notaire, qui n'avait pas de secret pour le Dr Lamouche, avait
cont  celui-ci la racle que le pseudo-fantme lui avait administre,
la veille, et tous les deux cherchrent  dcouvrir quel pouvait tre
l'auteur de cette brusque et brutale attaque.

--Ne te connais-tu pas d'ennemis,  Montral? lui avait demand le Dr
Lamouche.

--Ma foi, non! je n'ai que des relations amicales avec tous ceux que
j'ai rencontrs au _Saumon d'or_ ou ailleurs...

--Pourrais-tu reconnatre ton agresseur?

--Non. Sa figure tait cache sous un masque effrayant.

--Sa voix ne t'a-t-elle pas frapp?

--Non; c'est son fouet seulement qui m'a frapp...Sa, voix m'est
compltement inconnue.

--Eh bien! mon cher, j'y perds mon latin.

Et tu ne veux pas confier cette affaire-l  la police?

--Non, certes! Je suis trop modeste, vois-tu, pour me mettre ainsi en
vidence! Et d'ailleurs, je t'avouerai que je crains et les constables
et leurs services: _Timeo danaos et dona ferentes_... Je prfre diriger
moi-mme mon enqute, et je compte sur ton prcieux concours pour la
mener  bonne fin.

--Tu peux y compter, mon cher ami; nous aviserons.

Quelques instants aprs le dpart du Dr Lamouche, Victor reut une
lettre du cur de Sainte-R...

La lecture de cette ptre agaa ses nerfs et lui mit la rage au coeur.
Dans son mouvement de colre, il froissa le papier, et il allait le
dchirer, lorsqu'il parut se raviser. Il ferma les yeux et rflchit
longtemps. Puis, devenu plus calme, il relut la lettre une seconde fois,
et murmura: Ce calotin! qui se permet de me donner des conseils! J'ai
bonne envie de lui rpondre de se mler de ses affaires! Mais, pourtant,
si je veux atteindre le but que j'ai en vue, j'ai besoin de ne pas
perdre la confiance de mon cur. Je dois, au contraire, convaincre ce
petit saint que je mrite son estime. Et quand j'aurai ralis le rve
qui m'apportera la fortune, je me moquerai pas mal de l'estime du cur
Faguy et de l'argent de Jean-Charles... Il me faut donc bien rflchir
avant de lui rpondre.

Le lecteur saura, plus tard, pourquoi le clerc notaire tenait tant 
mriter la confiance de son cur, et pourquoi aussi il dsirait obtenir
le titre de notaire.

Le cur, pensa Victor, doit tenir ses renseignements du pseudo-fantme,
puisqu'il parle de mes frquente? visites au _Saumon d'or_ et de
l'argent de Jean-Charles que j'y ai dpens.

Je vois que j'ai une forte partie  jouer, si je veux mnager le diable
et le cur... La partie est d'autant plus forte et difficile que j'ai
 combattre, ici, des ennemis invisibles. Si encore je connaissais ce
vengeur de la morale qui simule le fantme, je pourrais peut-tre lui
tailler des croupires; mais... je ne le connais pas, l'animal!

N'importe! chaque chose viendra en son temps; et l'essentiel, pour le
prsent, c'est d'amadouer l'abb Faguy. Je m'occuperai du fantme une
autre fois!

Il s'assit confortablement dans son lit, plaa un carton sur ses genoux,
prit une plume et crivit ce qui suit:

    Vnrable et cher monsieur,

    J'ai l'honneur d'accuser la rception de votre lettre du 7 du
    courant; et, en rponse, de vous dire que sa lecture m'a caus
    autant de surprise que de chagrin. Oui, je suis surpris qu'on
    m'accuse de mener,  Montral, une vie de Sardanapale, quand, en
    ralit, je mne plutt une existence d'anachorte, m'efforant de
    remplir  la lettre mes devoirs de chrtien et d'tudiant.

    J'ai bien quelques lgres peccadilles  me reprocher, comme, par
    exemple, de m'tre laiss entraner deux fois, par de prtendus
    amis, au restaurant du _Saumon d'or_, que je ne connaissais pas, et
    d'y avoir vid quelques verres de vin.

    Mais, Dieu merci! J'ai eu la force de briser promptement les liens
    qui m'unissaient  ces amis d'un jour, et je ne suis plus retourn
    dans ce lieu infme.

    J'ai trait rudement ces misrables, et je crois que ce sont eux,
    qui, par vengeance, vous ont fait de faux rapports sur mon compte.
    Je leur pardonne ces calomnies, et je prie le bon Dieu de les leur
    pardonner aussi. Mais, comme je tiens  mriter la confiance que
    vous m'avez toujours tmoigne, je vous supplie, avant d'ajouter
    crance  des accusations aussi graves, de bien vouloir vous
    adresser  des personnes dignes de foi pour obtenir des
    renseignements complets relativement  ma conduite. Et,  cette fin,
    je prends la libert de vous mentionner Mme de Courcy, chez qui je
    demeure, et mon patron, M. le notaire Archambault. Je ne crains pas
    le verdict que rendront ces personnes si minemment respectables,
    et qui sont, depuis plusieurs mois, les tmoins quotidiens de ma
    conduite.

    Quant  l'argent que j'ai reu de mon bien-aim frre et de ma
    famille, je vous certifie que j'en ai fait un usage honorable.

    Je sais que j'ai des dfauts (eh, mon Dieu! qui peut se vanter de
    n'en pas avoir!) mais je vous donne ma parole de gentilhomme que je
    mets en pratique, ici, les principes d'honneur et d'quit que vous
    proclamez avec tant d'loquence du haut de la chaire de vrit, et
    de plus que je suis les bons exemples que n'ont cess de me donner
    mes parents chris.

    Je souffre d'tre oblig de vivre loign de ma famille et de ma
    paroisse natale; mais je m'impose ce cruel sacrifice pour tudier
    une profession que j'aime et que j'ai le dsir d'exercer dans ma
    belle paroisse. Car, aussitt que je serai admis  la pratique du
    notariat, je m'empresserai de fuir Montral pour aller goter, dans
    le travail, les ineffables joies de cette vie si paisible et si
    heureuse que l'on coule  l'ombre du clocher de Sainte-R...

    Je vous remercie de l'intrt que vous me portez, et je me
    recommande  vos bonnes prires et  celles de mes pieux parents.

    Veuillez croire, vnrable et cher monsieur,  l'affection bien
    sincre et  la vive gratitude de votre paroissien toujours dvou.

    VICTOR LORMIER.

Hum! fit-il, aprs avoir relu sa lettre; je crois que le saint homme va
mordre  l'hameon...

                                *
                               * *

La veille au soir, avant de se mettre au lit, Philippe voulut crire au
vieux serviteur Franois, et il le fit dans les termes suivants:

    Cher pre Franois,

    Je mets la main  la plume pour vous dire que je viens de laisser
    le muscadin dans la rue, les quatre fers en l'air! Je lui ai fait
    danser, avec mon meilleur fouet, un rigodon qui a dur un quart
    d'heure. Je lui ai trill les jambes comme je fais  un poulain
    malpropre et fringuant!

    J'aurais donn deux sous pour vous avoir comme tmoin!

    Le rigodon a eu lieu,  minuit,  quelques pas du _Saumon d'or_,
    d'o Victor venait de sortir seul et un peu gris.

    Le muscadin tait venu au restaurant la veille et l'avant-veille,
    mais je n'ai pas os lui prsenter mes saluts ces soirs-l, parce
    qu'il tait avec d'autres gars qui devaient sentir le musc et le
    whiskey...

    Pendant que je graissais mon archet--je veux dire mon fouet--pour
    faire danser encore le muscadin, j'ai vu venir un homme avec des
    boutons jaunes sur le ventre, et je me suis cach pour voir ce qui
    allait se passer. Le nouveau venu tait un constable que je connais
    bien. Il a t oblig de relever notre danseur, qui tait hors
    d'haleine, et d'aller le reconduire chez lui, car il ne pouvait plus
    se porter sur les bquilles, et il geignait  faire pleurer les
    cailloux!

    A propos, je sais o niche l'oiseau et j'irai rder autour de son
    nid, de temps  autre.

    Mais je pense qu'il ne sortira pas d'ici  quelques jours...

    C'est toujours autant de pris contre le diable et peut-tre pour le
    bon Dieu... car qui sait si les noeuds de mon fouet n'auraient pas,
    par hasard, touch en passant le coeur du muscadin...

    Je vous crirai encore quand j'aurai des nouvelles fraches.

    J'ai retrouv Jacqueline plus joyeuse et plus aimable que jamais.
    J'ai bien hte que Pques arrive! Je m'aperois,  cette heure,
    que j'ai fait une sottise en fixant mon mariage  une date aussi
    loigne...

    Si c'tait  recomm... mais c'est fait, n'en parlons plus!

    Je suis pour la vie votre ami fidle,

    PHILIPPE.



UN TRIO DE NOBLES COEURS

Jean-Charles tait toujours l'objet des soins empresss du Dr Chapais,
de l'abb Faguy et du vieux Franois. Tous rivalisaient de zle et de
dlicatesse pour hter son rtablissement, et tromper les ennuis de sa
rclusion.

Tout danger avait disparu, et mme le mdecin assurait que, dans
quelques jours, le bless serait en pleine convalescence.

Les longues veilles au chevet du malade, les inquitudes que lui avait
inspires son tat, avaient lourdement pes sur l'me et le corps de
l'excellent prtre. Il s'tait produit chez-lui une dpression grave, et
un moment, on avait craint pour sa sant. Mais le repos du corps et la
tranquillit de l'esprit eurent raison de ces dfaillances, et bientt,
aux devoirs de son ministre, il put ajouter l'tude, qu'il avait
nglige depuis quelque temps.

Le vieux serviteur, lui, bien que souvent proccup de l'inconduite de
Victor, se montrait joyeux et assidu auprs de Jean-Charles.

Un matin, notre hros lui dit: Je vous ai caus involontairement de
la peine, l'autre jour, mon bon M. Latour, et je vous en demande bien
pardon.

--Mais non, M. Lormier, pas que je sache!

--coutez, mon bon ami; je sais tout. Ce sont les dernires paroles que
je vous ai adresses, au sujet de mon malheureux frre, qui ont provoqu
votre syncope. Du reste, je connais mon pauvre frre, et je vous avoue
que je tremble pour son salut, si Dieu ne fait un miracle en sa faveur!
Voyons, M. Latour, dites-moi franchement ce que vous avez appris, 
Montral, sur le compte de Victor.

Le vieillard baissa la tte, et une grosse larme, semblable  une perle,
tomba de ses paupires.

--Ne craignez pas de m'offenser, reprit Jean-Charles, car je suis prt 
tout. Parlez!

Le vieux serviteur, d'une voix mue, mit le malade au courant de la vie
dsordonne du clerc notaire.

--Est-ce que M. le cur sait comment mon frre se conduit  Montral?

--Oui. Aprs mon indisposition, M. le cur m'a tellement press de
questions, que j'ai t oblig de tout lui avouer. M. l'abb Faguy a
crit  votre frre une lettre qui devra lui toucher le coeur.

--Vous avez bien fait d'en parler  M. le cur. Je crois que son
concours nous permettra d'arrter mon frre sur la pente de l'abme. Je
me reproche amrement d'avoir donn de l'argent  Victor, et, par l, de
lui avoir fourni l'occasion d'offenser le bon Dieu. Mais je me propose,
 l'avenir, avant de dbourser un sou pour lui, d'exiger la production
des comptes, et je ne payer que les dettes d'une provenance honorable.

--Bonjour, bonjour, mes bons amis! dit le cur, en entrant dans la
chambre du malade.

Mais remarquant la tristesse qui tait peinte sur les figures de
Jean-Charles et de Franois, il ajouta: Ne dirait-on pas que vous vous
amusez  broyer du noir!...

En effet, M. le cur, reprit notre hros, nous nous livrions  des
penses bien sombres, puisqu'il tait question de Victor! J'ai suppli
mon vieil ami de me dire la vrit, toute la vrit, et maintenant je
sais tout. Il m'est impossible d'abandonner mon frre, mme au milieu
de ses garements; mais, voulant mettre un frein  ses passions, j'ai
dcid de ne payer que les dettes qu'il aura contractes pour des
fins utiles et honorables, et encore sur la production de comptes
authentiques. D'ailleurs. je sens que j'ai besoin d'conomiser si je
veux aider mon pre  payer la pension de mes deux soeurs qui entreront,
aprs les vacances, au couvent des religieuses de la Congrgation de
Notre Dame,  Montral, Si Victor aime nos soeurs, comme je le crois,
il les visitera souvent, et ses entrevues devront lui faire beaucoup de
bien. C'est dans l'espoir d'obtenir cet heureux rsultat que j'ai fait
consentir mon pre  envoyer mes soeurs  Montral.

--Mon cher Jean-Charles, dit l'abb Faguy, vous agissez avec sagesse, et
je ne saurais trop approuver la dcision que vous avez prise  l'gard
de Victor. Mais savez-vous que je commence  croire qu'on a exagr les
torts de votre frre? A une lettre svre que je lui ai adresse, ces
jours-ci, je viens de recevoir une rponse aussi digne que rassurante.
coutez en la lecture, ajouta le cur, d'un air triomphant.

Et il lut la lettre que nous avons cite plus haut.

--Quel tissu de mensonges et d'hypocrisies! ne put s'empcher de
s'crier Franois, dans un moment de noble indignation.

--Que dites-vous? interrogea le cur, surpris de la hardiesse
inaccoutume de son serviteur.

--Pardon, M. le cur! ces mots m'ont chapp, et je les retire en vous
offrant toutes mes excuses ainsi qu' M. Lormier.

--Sur quoi vous basez-vous, insista le cur, pour dire que cette lettre
est un tissu de mensonges et d'hypocrisie; voyons, parlez!

--Sur de nouveaux renseignements que je viens de recevoir de mon ami
Philippe.

--Et ces renseignements?

--Les voici! fit simplement Franois, en tendant la lettre de Philippe.

La lecture de cette ptre aussi franche que originale, parut convaincre
l'abb Faguy, et il la communiqua  Jean-Charles sans faire une seule
remarque.

Le bon cur avait videmment pris ses dsirs gnreux pour la ralit;
et d'ailleurs il tait si indulgent et si droit, qu'il croyait
difficilement  l'hypocrisie et  la mchancet chez les autres. C'tait
un optimiste dans le sens chrtien du mot.

--Peut-on ajouter foi aux paroles de ce Philippe? demanda Jean-Charles,
en s'adressant au cur.

--Oui, rpondit le cur; je connais le cocher de M. Normandeau depuis
plusieurs annes, et je le tiens pour un garon de la plus grande
respectabilit; et, du reste, je ne vois pas quel intrt il aurait 
nous tromper.

--Alors, que dois-je faire, M. le cur?

--Mettre en pratique la dcision que vous avez prise, et prier beaucoup.
Quelque chose me dit que Victor se convertira. Sera-ce tt? sera-ce
tard? c'est le secret de Dieu; mais nous pouvons, par nos prires, hter
sa conversion.

--Je vous demande mille pardons, M. Lormier, dit Franois, d'avoir
augment votre chagrin, mais vous m'avez exprim le dsir de connatre
toute la vrit, et je me suis conform, avec regret,  votre dsir.

--Merci, mon bon M. Latour; j'aime les positions nettes. Pour combattre
un mal, il est essentiel de le bien connatre.

--Maintenant, Jean-Charles, interrompit le cur, j'ai une offre  vous
faire, mais je veux que vous me promettiez tout de suite de l'accepter
sans discussion.

--J'hsite grandement  vous faire cette promesse. Je redoute de votre
part un nouveau sacrifice, et je sais que j'ai dj trop abus de votre
gnrosit...

--Que dites-vous l, Jean-Charles! Oubliez-vous que vous m'avez sauv la
vie au pril de la vtre, et que je ne pourrai jamais acquitter ma dette
de reconnaissance?

D'ailleurs, soyez tranquille; il ne s'agit pas de sacrifice, mais d'un
simple devoir. coutez-moi. Vous voulez aider votre frre, autant que
l'honneur vous permettra de le faire: trs bien! Vous voulez aussi
contribuer aux frais de l'instruction et de la pension de vos soeurs:
trs bien encore! Mais avez-vous calcul la somme d'argent que toutes
ces dpenses reprsenteront, d'ici  quelques annes? Avez-vous song
que votre bon pre se fait vieux,--trs vieux mme depuis sa dernire
maladie--, et que tt ou tard, vous serez le seul soutien de la famille?
A toutes ces questions, je rponds: non! Je sais que vous ne tenez pas
registre de vos bonnes actions, et que votre main gauche ignore ce que
donne votre droite... Mais permettez-moi de compter pour vous et de
m'associer  vos oeuvres. Dites-moi, n'est-ce pas? que vous acceptez,
d'avance mon offre.

--Eh bien! M. le cur, je l'accepte, en priant Dieu de vous rendre au
centuple le bien que vous me faites!

--Voila ce qui s'appelle parler en chrtien! Vous connaissez
l'entranement irrsistible qui m'attirait vers l'entomologie. Vous
savez aussi que je possdais la collection d'insectes la plus complte
peut-tre qu'il y et dans le pays. Eh bien! la tragdie du bois-Panet
m'a guri de cette passion, et je me suis dbarrass de ma collection en
la vendant au Dr Provencher, de Qubec, pour la somme de quinze cents
dollars. Et c'est cette contribution que je vous offre de grand coeur.

--Mais! vous n'y pensez pas, M. le cur! se rcria Jean-Charles.

--Oui. j'y pense, et l'affaire est bcle, puisque vous m'avez promis
d'accepter sans discussion...

Le produit des insectes et celui des peaux d'ours forment un capital
de dix-neuf-cents dollars, que j'ai dposs  votre crdit  la caisse
d'conomie de N... Voici votre livret de banque.

--Mais, fit observer le vieux Franois, dix-neuf cents dollars ne
forment pas une somme ronde, et je vous demande la permission de
complter les deux mille dollars en y ajoutant l'argent que M.
Normandeau m'a donn, et dont je n'ai pas besoin  mon ge...

--Amen! dit le cur.

--Ha bien! je proteste de toutes mes forces! s'cria Jean-Charles. Non,
mille fois non! mon bon M. Latour! Je ne peux pas et je ne dois pas
accepter un pareil sacrifice de votre part...

--Pourquoi donc, M. Lormier? Je ne suis qu'un serviteur, c'est vrai,
mais je n'ai pas besoin de cet argent, moi! J'ai, ici, le gte, le
vtement, la nourriture et mes gages par dessus le march. Puis je suis
 la veille de mourir, et je n'ai pas d'hritiers naturels. Pourquoi
refuseriez-vous  un vieillard, qui a dj un pied dans la tombe, la
satisfaction et l'honneur de contribuer  une bonne oeuvre?...

--Acceptez! acceptez! insista le cur. Je suis sr que cette
contribution portera bonheur et au donateur et au donataire!

Jean-Charles voulut parler, mais l'motion qu'il ressentait le rendait
incapable d'exprimer une seule parole.

Prenant les mains bienfaitrices du prtre et du vieillard, il y dposa
un baiser respectueux et une larme de reconnaissance.

Maintenant, dit le cur, mettons notre entreprise sous la protection de
la Sainte-Vierge, et tout ira bien!



UN DOUBLE COMPTE DE MDECIN

Depuis trois semaines, Victor gardait sa chambre.

Une dsolante solitude s'tait faite autour de lui. Seul le Dr Lamouche
tait venu chaque jour lui apporter des soins et des distractions. Notre
tudiant s'indignait de cet abandon des amis.

Les lches! se disait-il; moi qui ai jet l'argent  pleines mains pour
leur procurer toutes sortes de plaisirs! Moi qui me suis sacrifi pour
eux en mille circonstances! Ah! les lches! les ingrats!

Pauvre malheureux! C'tait plutt un service que ses amis lui rendaient
en ne le compromettant pas par leurs visites suspectes! Et puis cette
abstention intelligente prouvait qu'il restait un fond de pudeur au
coeur de ces jeunes compagnons de dbauche.

Du reste, l'ami vrai, le seul qui n'abandonne personne, qui console et
soutient toujours, tait l, clou au crucifix, les bras et le coeur
ouverts!

Si Victor s'y tait jet, il aurait trouv, avec la consolation,
la force de dompter ses passions et de rgner sur lui-mme. Mais,
l'insens! au lieu de lever ses regards vers Dieu, il les abaissait
sur les pages des romans les plus immoraux, dont il nourrissait son
esprit...

Ce jeune homme, bien qu'il ne prit plus, n'tait pourtant pas un
incroyant. Il y avait encore dans un pli de son me une parcelle de foi;
mais les mauvaises lectures avaient paralys sa conscience, fauss son
jugement et contamin son coeur...

                                *
                               * *

Le premier matin que Victor alla  l'tude de matre Archambault,
celui-ci le reut avec la plus grande bont.

--tes-vous rellement assez fort pour reprendre l'ouvrage? lui
demanda-t-il.

--Je suis encore faible, rpondit le jeune homme, mais je m'ennuyais
trop pour rester plus longtemps  la maison!

--Je comprends cela parfaitement, mais je vous conseille de ne pas
tudier autant que vous l'avez fait dans le cours des derniers mois.
Pour ma part, je me reproche de vous avoir parfois accabl de travail,
et je me propose de vous mnager plus  l'avenir.

--Vous tes vraiment bien bon, mais je vous prie de ne pas vous gner,
car je m'aperois que le travail me va  merveille.

                                *
                               * *

Victor ne sortait pas du tout le soir, car il avait une peur terrible du
fouet du pseudo-fantme, et, au reste, il boudait encore ses amis qui
l'avaient dlaiss durant sa maladie.

Il n'avait pas revu non plus le Dr Lamouche  qui il avait tmoign sa
reconnaissance et promis, pour plus tard, une gnreuse rmunration.

--Allons donc! avait rpondu le docteur, crois-tu, mon cher Victor, que
je voudrais accepter une rmunration pour des soins donns  un ami tel
que toi? tu badines!

--Non. je ne badine pas, et c'est mon intention de te payer aussitt que
je toucherai de l'argent.

--Tiens, mon cher ami, si tu veux m'tre agrable, ne me parle pins
jamais de cela...

Un matin, pendant l'absence du notaire, Victor cherchait, parmi les
papiers privs de M. Archambault, des notes dont il avait besoin pour
dresser un contrat de mariage, lorsque, tout  coup, au bas d'un
feuillet, il aperut la signature du Dr Lamouche. Il jeta un coup d'oeil
rapide sur le chiffon, et cette lecture le mit dans une colre folle.
Voici quel tait la teneur de cet crit:

    Reu de M. le notaire Archambault la somme de cent dollars pour
    soins professionnels donns  son clerc, M. Victor Lormier.

    J. A. LAMOUCHE, M. D.

--Le misrable! l'hypocrite! le voleur! vocifra Victor, en lanant un
affreux juron. Tu vas avoir de mes nouvelles, mon brigand de docteur!...

Puis, ayant trouv les notes qu'il cherchait, il se mit  rdiger le
contrat, et, tout en travaillant, il pensait au Dr Lamouche: Puisque
ce misrable-l a eu l'effronterie de se faire payer par le notaire
Archambault, je ne serais pas surpris qu'il et pouss l'impudence
jusqu' rclamer de l'argent de Mme de Courcy! Je m'en assurerai
aujourd'hui mme.

En effet, au dner, il amena la conversation sur le Dr Lamouche.

--Comment trouvez-vous ce jeune mdecin? demanda-t-il  Mme de Courcy.

--Il me parait bien habile.

--Oui, mais il a la rputation de se faire payer promptement et
grassement. Vous en savez peut-tre quelque chose, chre madame?

Mme de Courcy se contenta de sourire.

--Pardon, madame, reprit Victor; voulez-vous avoir la bout de me dire
si vous avez reu un compte du Dr Lamouche pour les soins qu'il m'a
donns, et si vous avez acquitt ce compte?

--Oui. mon cher Victor, il m'a rclam cent. dollars, que je lui ai
pays avant-hier.

Victor jeta sa serviette sur la table, s'excusa, prit son chapeau et
se rendit tout droit chez le Dr Lamouche, qu'il trouva seul devant une
table somptueusement garnie.

--Comme tu arrives bien! dit le docteur en approchant de la table un
sige pour Victor.

--Oui, j'arrive pour te prendre  festoyer aux dpens du notaire
Archambault, misrable que tu es!

--Mais, mon cher ami, si tu es srieux, je ne comprends pas ce que tu
veux dire!

--Je veux dire que tu as eu l'effronterie, pour ne pas dire plus, de te
faire payer cent dollars par le notaire Archambault pour les soins que
tu m'as donns...

--C'est faux! dit le docteur, en jouant l'indignation.

--Quoi! tu as l'audace de nier! Eh bien, vas-tu me dire que ce reu n'a
pas t crit et sign par toi?

La production du reu dsarma le docteur, qui se mit  ricaner
cyniquement. Puis il dit: Oui, c'est vrai; mais il a le moyen de payer,
ce bonhomme-l!

--Ne t'avais-je pas promis que je te paierais? alors, pourquoi ne
m'as-tu pas attendu quelque temps?

--C'est que j'avais besoin d'argent, et je supposais, sans doute avec
raison, que tu me ferais attendre trop longtemps... et tu sais que la
patience n'est pas au nombre de mes vertus!

--D'ailleurs, est-ce que cent dollars n'est pas une somme exorbitante
pour le gallon d'eau borique et l'onguent fait avec la graisse du
diable que tu m'as donns?

--Et mes soins, et les trente-cinq visites que je t'ai faites, ne
comptent donc pas avec toi?

--Dans tous les cas, tu admettras que cette somme tait plus que
suffisante.

--Je conviens qu'elle est suffisante.

--Alors, comment se fait-il, lche! voleur! que tu as rclam la mme
somme de Mme de Courcy?...

Le docteur ne s'attendait pas  celle-l, videmment, car il devint
rouge comme un homard cuit, et resta coi!

--Ah! tu ne parles pas, brigand! mais coute bien ce que je vais te
dire. Si tu ne me remets pas l'argent que tu as filout au notaire
Archambault, je te dnoncerai partout comme un voleur! Quant  l'argent
que tu as eu l'impudence de demander  Mme de Courcy, je m'engage  le
lui remettre d'ici  quelque temps.

--A tes injures et  tes menaces aussi imprudentes que ridicules, je
rponds ceci: tu n'auras pas un sou! entends-tu? pas un sou! Fais ce que
tu voudras; je me moque de toi comme de ma premire culotte... Comment!
me crois-tu assez naf pour te jeter cet argent avec lequel tu irais
boire et rigoler au _Saumon d'or_?... alors, tu te trompes d'enseigne,
mon vieux... Et, maintenant, houp! sors d'ici, et vite, ou je te lance
par la fentre, crevisse que tu es!

Victor, qui avait peur de son ombre, sortit en maugrant: Ah! si
j'avais la force de mon frre, tu ne me ferais pas sortir ainsi,
misrable canaille!

--Va danser le rigodon du diable! lui cria le docteur, en lui faisant
claquer la porte sur les talons!

--Eh! babiche! il parait qu'il se fait sortir rondement, notre clerc
notaire! pensa Philippe, qui passait en voiture juste au moment o
Victor, frapp par la porte, descendait prcipitamment l'escalier de la
rsidence du Dr Lamouche. Pourtant, quand j'ai rencontr Victor tantt,
il avait l'air d'un lion furieux! C'est bien le cas de lui appliquer le
dicton de mon grand pre:

  Qui part comme un lion,
  Revient comme un mouton!

Pas chanceux, le muscadin! non, pas chanceux! Il n'aura pas voulu payer
le docteur je suppose, et, de plus, il l'aura insult; puis le Dr
Lamouche. qui est prompt comme un taon, l'aura flanqu  la porte!

Mais qu'il s'arrange! le pre Franois ne m'a pas charg de m'occuper
de ces dtails-l... Il me suffit de savoir que, depuis la scne du
rigodon, le muscadin est sage comme un ermite; les noeuds de mon fouet
ont sans doute rencontr en chemin son tout petit coeur...

Bonjour, le muscadin!

Blond! marche donc, blond!

                                *
                               * *

Victor s'en revenait la tte basse, en effet, et il croyait avoir l'air
si piteux, qu'il n'osa pas rentrer chez Mme de Courcy pour terminer son
repas. D'ailleurs, la rage qui l'animait lui tait le got du dessert!

Il se rendit  l'tude de son patron tout en faisant ces rflexions; Et
dire que je ne pourrai rien faire pour forcer le voleur  me rembourser
cet argent... car si je dis un mot contre lui, il est capable de se
venger, soit en me donnant la vole ou en dnonant ma conduite  Mme de
Courcy,  M. Archambault et mme  mes parents... et je crains ses coups
de langue autant que ses coups de poing... Ah! si j'avais le courage
et la force de Jean-Charles, je lui en ferais danser un cotillon  ce
bandit de docteur! Mais, hlas, je suis peureux comme une poule et
faible comme un poulet!

Dans les conditions o la nature et le sort m'ont plac, ce que j'ai de
mieux  faire, je crois, c'est de _sortir le moins possible eh d'tudier
le plus possible!_

J'aime beaucoup la vie qu'on coule au _Saumon d'or_, mais elle peut
nuire  mes affaires temporelles... Je pourrai la reprendre  grandes
guides, plus tard, quand j'aurai ralis mon rve d'or!



UNE FTE PATRIOTIQUE

C'tait le 23 juin au matin. L'animation la plus grande rgnait dans la
paroisse de Sainte-R..., d'ordinaire trs paisible.

Le cur Faguy avait invit les jeunes gens  une corve patriotique.

L'glise et le presbytre taient btis  quelques cents pas du rivage
que baignaient mollement les flots du Saint-Laurent.

Sur le sable de la grve, s'levait dj un immense bcher en forme
de pyramide; le temple et le presbytre taient pavoiss de drapeaux
franais et anglais, et les jeunes gens semblaient mettre la dernire
main aux prparatifs, en plantant de beaux rables de chaque ct d'un
large chemin qu'ils avaient trac, depuis l'glise jusqu'au bcher.

Jean-Charles Lormier paraissait tre l'me dirigeante de l'organisation;
il voyait  tout et corrigeait, dans les dcorations, ce qui choquait le
regard.

Notre hros, bien que trs faible encore et incapable de travailler,
avait obtenu du Dr Chapais la permission de prendre un peu d'exercice et
de se crer des distractions.

Depuis environ deux semaines, un vieux prtre franais, l'abb Failloux,
qui voyageait pour sa sant, tait venu se reposer au presbytre de
Sainte-R...

C'tait un patriote dont le coeur tait rempli du noble dsir
d'implanter sur cette terre canadienne les vieilles coutumes de la
patrie franaise.

Un soir, il dit  l'abb Faguy: Dans ma paroisse, M. le cur, et dans
plusieurs paroisses de la France, nous ftons, le 23 juin au soir, les
feux de la Saint-Jean. Mes paroissiens prparent un bcher auprs duquel
nous nous rendons en procession; je bnis le bcher et j'y mets le feu.
C'est le signal de la fte qui dure deux heures. D'abord les assistants
viennent tour  tour se plonger la tte dans la fume pour recevoir le
baptme du feu. Ensuite, les jeunes gens dansent autour du bcher
tandis que les hommes d'ge mr et les vieillards entonnent des chants
patriotiques.

C'est tout  fait charmant.

Puis, quand le feu est teint, chacun prend un tison qu'il conserve
prcieusement au foyer domestique jusqu' la fte suivante. Mais les
feux de la Saint-Jean ne sont que le prlude de la fte religieuse et
nationale qui a lieu le lendemain, et dont le programme se compose d'une
messe solennelle avec sermon et musique, et d'une procession en plein
air, quand la temprature le permet.

Ces manifestations ravivent dans les coeurs l'amour de la religion et de
la patrie.

Pourquoi, M. le cur, n'implanteriez-vous pas ici ces belles coutumes de
la France?

--Je le voudrais bien, rpondit l'abb Faguy, mais il ne faut pas
oublier que la situation est encore tendue entre la France et
l'Angleterre; et, en faisant ces manifestations, je craindrais de
blesser certains Anglais qui y verraient peut-tre une provocation.

--Allons donc! les Anglais d'aujourd'hui sont trop intelligents et
trop gnreux pour dfendre aux Canadiens-franais de manifester leur
patriotisme... Du reste, rien ne vous empche de donner  ces ftes
un caractre de loyaut, en dployant les drapeaux anglais  ct des
drapeaux franais, et, dans votre sermon, en exhortant vos paroissiens 
respecter l'autorit britannique.

--J'y penserai, j'y penserai, dit le cur. Et, aprs y avoir
srieusement pens, il dcida de clbrer les ftes dont l'abb Failloux
lui avait fait la description.

Donc, le 23 juin au soir, aux sons joyeux de la cloche de l'glise, tous
les habitants de Sainte-R..., prcds de leur vnrable cur, de l'abb
Failloux et des enfants de choeur, suivaient avec recueillement le
chemin qui conduisait au bcher.

La bndiction fut faite par le prtre franais, et le bcher fut allum
par l'abb Faguy.

La temprature se prtait admirablement  une fte de nuit. Le firmament
tait parsem d'toiles, et une brise lgre et frache animait le
bcher d'o s'levaient des gerbes d'tincelles qui scintillaient comme
des diamants.

Alors, les jeunes gens se mirent  danser autour du feu, et bientt ils
dansrent avec une telle frnsie, que les vieillards, stimuls par
l'exemple, se prirent  danser comme  l'ge de vingt ans!

Ce fut une farandole, une furie, quoi!

Les hommes seuls dansaient.

Et pendant que la danse battait son plein, les cornets, les fltes,
les violons et les clarinettes jouaient nos airs nationaux. Puis des
centaines de voix chantrent en choeur, avec beaucoup d'ensemble, les
refrains chris de la vieille France!

Enfin, quand le feu fut teint, chaque assistant ramassa un tison, qui
avait  ses yeux la valeur d'une pierre prcieuse, et l'on reprit
le chemin du logis, emportant le plus doux souvenir de cette fte
inoubliable.

Le lendemain matin,  huit heures, toute la population tait runie dans
la jolie petite glise qui avait t dcore avec autant de tact que de
got.

Des drapeaux franais et anglais, disposs en un superbe faisceau,
taient lis  la croix du matre autel. Les colonnes du temple
disparaissaient sous des guirlandes de fleurs et de verdure; et de la
vote s'chappaient des banderoles aux couleurs de la France et de
l'Angleterre.

Le saint sacrifice de la messe fut clbr par l'abb Failloux, et c'est
le cur Faguy qui pronona le sermon, que nous regrettons de ne pouvoir
reproduire in extenso. En voici un bien faible rsum.

Le prdicateur fit d'abord l'historique des feux de la Saint-Jean, dont
il expliqua le sens mystique, et dit que ces feux n'taient qu'une
prparation  la fte du saint qui eut le privilge de baptiser Notre
Seigneur. Il esquissa la vie si difiante de Saint-Jean-Baptiste et dit
que les Canadiens-franais devraient choisir ce grand saint pour
leur patron. Il exhorta ses paroissiens  prier Saint-Jean-Baptiste
d'accorder au peuple du Canada des jours de prosprit, de paix et de
bonheur. Et, remontant  la source de notre histoire, il retraa les
luttes hroques que les prtres, les soldats et les laboureurs eurent 
soutenir pour conserver leur religion, leur langue et leurs traditions.
Il parla de la cession du Canada  l'Angleterre et dit que les
Canadiens-franais avaient aujourd'hui, comme avant la cession, le
devoir de rester catholiques et franais, mais qu'ils devaient aussi
rester loyaux  l'Angleterre et la dfendre contre tous ceux qui
voudraient porter atteinte  son prestige sur le sol du Canada. Voyez
au-dessus de l'autel de ce temple, ajouta-t-il, ce faisceau de drapeaux
franais et anglais lis  la croix du Christ: eh bien, ce faisceau est
le symbole des devoirs que vous avez  remplir envers Dieu, envers la
France et envers l'Angleterre!

A l'offertoire, Jean-Charles, qui possdait une belle voix de baryton,
chanta, avec accompagnement d'orgue et de violon, un cantique appropri
 la fte du jour.

Aprs la messe, toute la foule, bannire en tte, se forma en
procession. Elle alla d'abord prsenter ses hommages  son pasteur, et
ensuite se rendit sur la place publique o une estrade avait t rige
pour les orateurs du jour.

Le maire parla le premier, et dans un discours familier et concis, il
engagea ses compatriotes  resserrer de plus en plus les liens qui les
unissaient dj et  clbrer, chaque anne, avec un clat grandissant,
la fte nationale.

Le maire invita le Dr Chapais  lui succder, et aussitt le nom
populaire du docteur fut salu par les applaudissements de la foule.

Le Dr Chapais, qui maniait aussi bien la parole que le scalpel et le
bistouri, fit un discours tout vibrant de foi, de patriotisme et de
loyaut. Durant trois quarts d'heure, il tint l'assistance sous le
charme d'une loquence lectrisante.

Le docteur possdait  un rare degr _l'art de bien dire ce qu'il faut,
tout ce qu'il faut, et rien que ce qu'il faut_.

Il avait cess de parler depuis deux ou trois minutes, et les vivats
retentissaient encore en son honneur.

L'assistance commenait  se disperser, lorsqu'un homme, jeune encore,
et portant l'uniforme militaire, gravit les degrs de la tribune.
Les spectateurs se rapprochrent de l'estrade, et le silence se fit
aussitt.

L'orateur inconnu prit la parole en ces termes:

Mesdames et messieurs,

Vous tes sans doute surpris de me voir  cette tribune, et je vous
avoue que je suis surpris moi-mme de l'audace dont je fais preuve
en osant prendre la parole aprs l'orateur minent que nous venons
d'entendre et qui nous a tant charms.

Mais je n'ai pas l'intention de vous entretenir longtemps, je ne dirai
que quelques mots, et je rclame une part de votre bienveillante'
indulgence.

Laissez-moi vous dire, en toute franchise, ce que je suis venu faire 
ces ftes qui ont obtenu un si beau succs.

Quand le chef parle, le soldat doit obir. Or, mon uniforme vous dit
que je suis soldat, et mon accent que je suis Anglais; eh bien, c'est
pour obir aux ordres de mon chef que je suis venu au milieu de vous.

Le bruit des prparatifs de vos ftes est parvenu aux oreilles de son
excellence le gouverneur-gnral. Or, comme sir George Prvost sait que
les Canadiens-franais ont t traits injustement, et mme tyranniss,
par plusieurs des gouverneurs qui l'ont prcd, et que son plus grand
dsir est de rparer les injustices qui ont t commises, il m'a charg
de m'enqurir du caractre des dmonstrations que vous organisiez et
de lui en faire un rapport. Car sachant que les Amricains, depuis
le commencement de la guerre, cherchent sans cesse  soulever les
Canadiens-franais contre les Anglais, son excellence a pu penser
que l'ide de vos ftes avait t inspire par nos ennemis comme une
manifestation anti-anglaise.

Eh bien, mesdames et messieurs, j'ai t le tmoin oculaire et
auriculaire de votre fte d'hier et de celle d'aujourd'hui, et j'en
suis tellement enthousiasm que je n'ai pu rsister au dsir de vous en
adresser publiquement mes compliments, et de vous faire connatre
la conclusion du rapport que j'aurai l'honneur de soumettre  son
excellence le gouverneur gnral.

Je dirai  son excellence que l'Angleterre ne compte certainement pas
dans tout l'empire britannique de sujets plus fidles et plus loyaux que
les Canadiens-franais de Sainte-R...

Oui, tout ce que j'ai vu et entendu ici fait l'loge de votre loyaut.
Les dcorations, le sermon pathtique de votre digne cur, le discours
de M. le maire et la pice de haute loquence que vient de prononcer
M. le Dr Chapais; toutes ces choses, dis-je, proclament hautement la
noblesse de votre patriotisme et de votre loyaut.

Du reste, mesdames et messieurs, pour convaincre son excellence que vos
ftes ont t inspires par un patriotisme de bon aloi, il me suffirait,
je crois, de lui dire que celui qui les a organises, est un des
principaux hros de Chteauguay. Car j'ai pris part  la mmorable
bataille de Chteauguay, et je puis vous assurer que les honneurs
de cette glorieuse journe reviennent au colonel de Salaberry et au
valeureux soldat, Jean-Charles Lormier...

Je termine, mesdames et messieurs, en proposant trois hourras pour
l'Angleterre, pour la brave population de Sainte-R... et pour le hros
de Chteauguay!

La foule, aprs avoir cri trois hourra?, appela,  grands cris,
Jean-Charles Lormier. Celui-ci, qui n'avait jamais fait de discours,
chercha  se drober, mais plusieurs vigoureux jeunes gens le hissrent
sur leurs paules et le portrent en triomphe sur l'estrade.

Jean-Charles paraissait plus mu  la tribune qu'il l'avait t sur le
champ de bataille. Mais, rprimant son motion, il dit:

Mesdames et messieurs,

J'avais prpar avec soin le programme do nos ftes, et je le croyais
complet, mais j'tais dans l'erreur; car mon distingu ami, le brave
capitaine Johnson, est venu le complter en nous gratinant d'un discours
qui a remu les fibres les plus intimes de nos coeurs! Et je le remercie
au nom de toute la population de Sainte-R...., dont je cros tre en ce
moment le fidle interprte.

Je ne vous ferai pas un discours, d'abord parce que je n'ai pas reu
de Dieu le don de l'loquence, et ensuite parce que je me sens trop mu
pour pouvoir exprimer, comme je le dsirerais, les nombreux sentiments
qui se pressent dans mon me. Cependant je ne veux pas descendre de
cette tribune sans vous remercier pour le bienveillant concours que vous
m'avez accord dans l'organisation de nos ftes et pour les sacrifices
que vous vous tes imposs, afin d'en assurer le succs.

Le capitaine Johnson ne m'en voudra pas, je l'espre, si je me permets
de protester contre les paroles trop flatteuses qu'il a prononces  mon
adresse, en parlant de la bataille de Chteauguay. S'il est un homme qui
s'est conduit en hros,  cette bataille, ce n'est pas moi, mais c'est
plutt ce noble et modeste capitaine, qui, par un heureux hasard, est
venu couronner, par sa mle loquence, la premire fte nationale que
les Canadiens-franais clbrent en ce pays!

Oui, capitaine, vous aurez raison de parler  son excellence le
gouverneur-gnral de la loyaut des Canadiens-franais de notre
paroisse; et vous pourrez lui dire que cette loyaut nous a t
inculque par notre vnrable et dvou cur!

Vous pourrez dire aussi  sir George Prvost que si, par impossible,
la loyaut venait  disparatre un jour des autres paroisses du Canada,
l'Angleterre la retrouverait toujours vivace dans le coeur de la
population catholique et franaise de Sainte-R...



UNE BOMBE QUI CLATE

Depuis un mois Victor ne sortait plus le soir. Il avait peur du fouet du
pseudo-fantme; et la peur tait sans doute pour lui le commencement de
la sagesse.

Il se montrait pour Mme de Courcy de plus en plus aimable, et chaque
soir, de huit  neuf heures, il descendait causer ou faire la partie
d'checs avec elle.

La brave femme tait tout simplement enchante de ce jeune homme.

Dans une lettre qu'elle avait rcemment, crite au pre Lormier, aprs
avoir fait de Victor; l'loge le plus pompeux, elle terminait par ces
mots: Vous pouvez remercier le bon Dieu, mon cher cousin, de vous
avoir donn un fils qui vous fait dj tant d'honneur et qui fera avant
longtemps honneur  la profession du notariat.

La lecture de cette lettre avait mis la famille Lormier dans la
jubilation; et Jean-Charles se surprenait encore  douter de
l'exactitude des renseignements fournis sur le compte de son frre par
Philippe et mme par le vieux Franois. Aprs tout, se disait-il, Mme
de Courcy et le notaire Archambault ne sont pas des imbciles ni des
aveugles, et ils s'accordent  dire constamment du bien de Victor...

Le lendemain de l'affront qu'il avait essuy chez le Dr Lamouche, le
clerc notaire, qui tait sans le sou, avait crit  son pre pour
lui demander de bien vouloir lui envoyer cent dollars. Je voudrais,
disait-il, acheter des livres pour me former une petite bibliothque.

Il avait toujours recours au mensonge.

En recevant la lettre, le pre Lormier consulta sa femme, et tous les
deux, sans en parler  Jean-Charles, dcidrent d'envoyer  leur cher
enfant la somme qu'il demandait.

Ds qu'il eut cet argent, Victor s'empressa de l'offrir  Mme de Courcy
en remboursement de la somme qu'elle avait paye au Dr Lamouche.

Mme de Courcy ne voulut pas l'accepter.

--Au moins, madame, faites-moi le plaisir de prendre les trente dollars
que vous avez eu l'obligeance de me prter, il y a dj quelques mois.

Il esprait que cette offre ne serait pas plus agre que la premire,
mais,  son grand dsappointement, Mme de Courcy, sans doute pour lui
faire plaisir, accepta les trente dollars...

--N'importe! je suis encore riche de soixante-dix dollars! Si je ne sors
pas le soir, rien ne peut m'empcher de m'amuser un peu le jour, entre
quatre et six heures...

Mais o irai-je maintenant? Je ne veux plus retourner au _Saumon d'or_,
car cette canaille de Lamouche y est toujours, et je n'aime pas a le
rencontrer... puis je pourrais tre vu par le pseudo-fantme, qui
crirait encore  mon cur...

Bah! je n'ai que l'embarras du choix! Dans une grande ville comme
Montral, les amusements foisonnent...

                                *
                               * *

Rien ne semblait manquer au bonheur des Lormier; leurs jeunes filles
taient des anges de pit, de douceur et de dvouement, Victor les
difiait toujours, et Jean-Charles se portait maintenant comme un
charme.

Notre hros, une fois rtabli, avait voulu retourner sur le champ de
bataille, mais le cur et le Dr Chapais avaient, de concert, conspir
contre lui auprs du lieutenant-colonel de Salaberry.

Cette conspiration portait l'empreinte de la vritable amiti.

A la lettre qu'il avait adresse au colonel de Salaberry. Jean-Charles
reut la rponse suivante:

    Mon cher ami,

    C'est avec le plus vif regret que je me vois dans l'obligation de
    dcliner vos prcieux services.

    Avant de vous rpondre, j'ai cru devoir consulter votre mdecin sur
    l'tat actuel de votre sant, et l'homme de l'art m'a dclar qu'il
    vous jugeait incapable, d'ici  quelques mois, de reprendre le
    service militaire.

    Le Dr Chapais m'a racont la lutte que vous avez soutenue contre un
    ours dans le bois-Panet.

    Je vous flicite d'avoir chapp vivant aux griffes de cet animal
    froce, et, par la mme occasion, d'avoir sauv la vie  votre bon
    cur.

    Vous avez, dans cette circonstance, dploy autant de force et
    d'hrosme que sur le champ de bataille,  Chteauguay. J'espre que
    vous recouvrerez, bientt la sant. Je serai heureux, plus tard, si
    nous sommes encore taquins par les Amricains, d'accepter votre
    valeureux concours.

    Je vous prie de croire que je garde de vous le meilleur souvenir.

    Cordialement  vous,

    CHARLES-MICHEL DE SALABERRY.

Jean-Charles fut trs attrist de cette dcision; mais il se rsigna 
son sort, et prit, ds ce jour, la rsolution de se livrer avec courage
 la culture de la terre.

Il choisissait toujours le labeur le plus pnible, afin de mnager son
vieux pre, dont la sant tait chancelante. Puis, le soir, pendant que
les jeunes gens de son age s'adonnaient aux plaisirs, lui, pench sur
ses livres, cherchait dans l'tude le dveloppement de l'intelligence et
le perfectionnement de la raison.

                                *
                               * *

C'tait par une belle journe du mois d'aot.

Jean-Charles et son pre travaillaient aux foins, Marie-Louise et
Antoinette (les deux soeurs de notre hros) taient alles prier a
l'glise, et Mme Lormier, reste seule  la maison, filait en fredonnant
un joyeux refrain.

Elle pensait au cher absent, qui, suivant les paroles de Mme de Courcy,
ferait avant longtemps honneur  la profession du notariat...

Elle avait rv que Victor serait, un jour, un _mesieu_, et elle
entrevoyait dj, avec orgueil, la ralisation de ce doux rve... Donc,
elle tait heureuse, la mre Lormier, et elle chantait!

Oui, elle chantait  la brise qui lui versait, en passant, les suaves
senteurs du bon foin vert; elle chantait aux oiseaux qui la saluaient
de leurs mlodieux trmolos! elle chantait  l'astre du jour qui
remplissait la maison de ses rayons dors: enfin, elle chantait  tout,
et,  tous le bonheur dont, son me dbordait...

Mais, son chant, fut interrompu par la voix d'une fillette qui lui dit:
Le matre de poste m'a remis cette lettre pour vous, madame Lormier.

--Merci, ma belle, fit, l'heureuse femme: viens t'asseoir.

Elle brisa le cachet de la lettre, et en lut tout d'un trait, le
contenu, que nous mettons sous les yeux du lecteur:


    Montral, 20 aot, 1814.

    A Madame Louis-Victor Lormier, Sainte-R...

    Madame,

    Pardonnez-moi si je me permets de vous crire. Je viens, par la
    prsente, vous prier de me faire parvenir le plus tt possible la
    somme de $ 150.00 que votre fils, M. Victor, me doit, pour des
    dners, bas, etc., qu'il a donns ici  ses amis. Si je m'adresse 
    vous, c'est parce que je n'ai pas revu votre fils depuis plus d'un
    mois, et qu'il n'a pas mme daign rpondre  deux lettres que je
    lui ai crites!

    Avouez que c'est choquant...

    J'avais le droit de m'attendre  plus de gentillesse de sa part, car
     dater du jour de son arrive  Montral jusqu'au mois dernier, il
    a pass presque toutes ses soires ici, et il a t trait avec les
    plus grands gards par moi, par ma fille et par le personnel de mon
    htel.

    J'espre que vous prendrez toutes ces choses en considration, et
    que vous me ferez parvenir la somme qui m'est due.

    Veuillez agrer, madame, mes excuses et me croire votre dvoue
    servante,

    LOUISE-ANGELE DODRIDGE, Propritaire du Saumon d'or, 128 rue B...,
    Montral.

Mme Lormier devint pale comme une morte.

Une douleur infinie lui traversa le coeur: sa tte s'inclina sur sa
poitrine, et des larmes silencieuses et brlantes roulrent sur le
plancher.

Elle tait effrayante  voir dans cette douleur muette! Aussi, la
fillette qui lui avait remis le pli fatal, fut saisie d'pouvante,
et elle courut donner l'alarme  M. Lormier qui travaillait avec
Jean-Charles  trois arpents de la maison.

Quand ceux-ci arrivrent, Mme Lormier, tait toujours assise, la tte
incline, et le visage baign de larmes.

--Voyons, femme! qu'as-tu donc? lui demanda le pre Lormier, en lui
relevant doucement la tte.

Mme Lormier fit un haut-le-corps, comme une personne qui s'veille en
sursaut, et dit: O est-elle, cette femme?... o est sa lettre?...

--Quelle femme, et quelle lettre? interrogea le pre Lormier. Mais, en
disant cela, il aperut une feuille de papier dans un pli du tablier de
sa femme. Il la parcourut rapidement, puis la jeta sur le plancher en
s'criant: Mon Dieu, est-il possible!...

Jean-Charles,  son tour, lut la lettre et ne put retenir ce cri
d'indignation et de colre: Le misrable! encore lui... Mais il se
calma aussitt, et glissa le papier dans sa poche.

--Allons, femme! reprit le pre Lormier: du courage, et remettons tout
entre les mains de Dieu...

--Oui, ma mre, ajouta Jean-Charles, soyez courageuse, et je vous
certifie, qu'avec l'aide de Dieu, tout va s'arranger pour le mieux.

D'abord, il ne faut pas ajouter entirement foi aux paroles de cette
femme; et qui nous assure que cette lettre n'a pas t forge par un
ennemi de Victor? Je sais que Victor s'est oubli parfois, mais je sais
aussi que, depuis quelques semaines, il ne sort plus le soir et consacre
tous ses loisirs  l'tude. Un ami m'a fourni ces renseignements qui, au
reste, sont confirms par la femme Dodridge. Elle nous dit, en effet,
qu'elle n'a pas vu Victor depuis plus d'un mois.

Ainsi, la situation est loin d'tre dsespre. D'ailleurs Marie-Louise
et Antoinette doivent entrer au couvent dans quelques jours, n'est-ce
pas? et bien! je les accompagnerai  Montral, et je saurai bien
faire la lumire sur toute cette affaire. Je paierai cette femme, si
rellement Victor lui doit.

Il ne faut pas perdre de vue non plus que Victor se trouve au milieu
d'trangers et qu'il a d rudement s'ennuyer parfois. Mais quand
Marie-Louise et Antoinette seront prs de lui, il ira les voir souvent,
et les entrevues qu'il aura avec elles le rappelleront  ses devoirs et
le ramneront dans le droit sentier.

Allons, bonne mre! schez vos larmes. Tachons de faire en sorte que
Marie-Louise et Antoinette ne s'aperoivent de rien. Tenez, appuyez-vous
sur mon bras, et venez vous reposer un peu... Bon, comme cela, mre
chrie!

--Tendre et gnreux enfant! dit la pauvre mre, tes paroles m'ont
sauve... oui, je serai forte; viens!

Elle s'endormit en priant, et retrouva, dans la prire et le sommeil, ce
calme et cette srnit d'me que la religion seule peut donner dans les
jours malheureux...

                                *
                               * *

Le premier septembre, Jean-Charles arriva avec ses deux soeurs 
Montral. Il les mena d'abord chez Mme de Courcy. qui leur fit la
rception la plus cordiale.

Victor parut, fort content de voir son frre et ses soeurs, et il les
accueillit avec la plus grande tendresse.

Ils prirent une partie de la journe pour visiter la mtropole, et, 
cinq heures, Marie-Louise et Antoinette entrrent au couvent.

En se sparant d'elles, Victor leur promit d'aller les voir souvent.

Lorsque les deux frres furent seuls, Jean-Charles montra  Victor la
lettre de la femme Dodridge.

Victor refusa d'abord de reconnatre qu'il devait  cette femme. C'est
du chantage, dit-il. voil tout!

A la bonne heure! reprit Jean-Charles; viens avec moi chez cette
malheureuse, et nous allons la confondre et la faire chtier svrement!

Mais ainsi pouss au pied du mur, Victor s'excusa de ne pas accompagner
son frre, en disant qu'il avait jur de ne plus remettre les pieds dans
cette maison... puis, finalement, il avoua qu'il devait  cette femme la
somme qu'elle rclamait...

--Je suis content de la rsolution que tu as prise de ne plus retourner
chez cette malheureuse. J'irai seul.

--Pourquoi donc veux-tu absolument te rendre chez la Dodridge?

--Mais pour rgler ton compte, parbleu! Tu dois savoir que lorsqu'on a
contract des dettes, il faut les payer ou aller en prison!

--Ha! fit navement Victor: j'avais oubli cela,...

Jean-Charles se rendit au _Saumon d'or_.

--Est ce que je pourrais voir madame Dodridge? demanda-t-il  la jeune
fille qui lui ouvrit la porte.

--Entrez! monsieur.

La jeune fille alla prvenir Mme Dodridge qu'un monsieur la demandait.

--Comment s'appelle-t-il?

--Il ne m'a pas dit son nom.

--Comment est-il?

--C'est un jeune homme trs robuste et fort bien mis.

--Est-il joli?

--Il est assez joli, mais sa figure est trs brune.

--C'est bien! fais-le entrer au salon.

La jeune fille introduisit Jean-Charles dans une pice longue et troite
qui faisait songer au vestibule de l'enfer. Elle lui prsenta un sige,
mais Jean-Charles refusa de s'asseoir. Il avait hte de sortir de ce
mauvais lieu.

--La matresse du _Saumon d'or_ parut presque aussitt.

--Vous dsirez me voir? dit-elle, en saluant familirement, trop
familirement.

--tes-vous madame Dodridge?

--Eh, oui, mon cher monsieur, eh, oui! Et vous, qui tes-vous?

--Je suis le frre de Victor Lormier, et je viens vous voir au sujet de
la rclamation que vous avez os adresser  ma mre...

--Quoi! vous tes M. Jean-Charles? Que je suis donc contente de faire
votre connaissance! J'ai entendu souvent, parler de vos exploits...
et...

--Trve de compliments, madame! Je suis venu ici pour rgler le compte
de mon frre, et voici le rglement que je vous propose. Vous demandez
cent-cinquante dollars; je vous en offre soixante-quinze.

--Soixante-quinze dollars! Y pensez-vous? Cela ne paie seulement pas la
musique...

--C'est  prendre ou  laisser, madame! Si vous refusez, vous n'aurez
pas un sou, car mon frre n'a rien et ma famille est trs pauvre!

--Voyons, mon cher M. Jean-Charles, mettez au moins jusqu' cent
dollars.

--Pas un sou de plus! dit Jean-Charles, en se dirigeant vers la porte.

--Arrtez donc, M. Jean-Charles! vous tes bien farouche... C'est bon,
j'accepte!

--Alors, signez-moi cette quittance.

Elle alla chercher une plume, et signa la quittance que Jean-Charles
avait prpare.

--Maintenant, madame, je vous prie de me remettre le portrait de mon
frre que je vois ici, en compagnie d'une jeune tille.

--Ha! vous n'y pensez pas, mon cher ami C'est ma fille qui a pos avec
Victor et elle tient  conserver un souvenir de son...

--Combien le vendez-vous?

--Vingt-cinq dollars, au moins!

--Je vous en donne cinq.

--C'est bon, prenez-le!

Elle dcrocha le portrait qu'elle remit  Jean-Charles.

Au moment de partir, Jean-Charles dit  la femme Dodridge: Vous avez
commis une lche action en crivant  ma mre; votre lettre insolente
a failli la tuer; mais elle se vengera de vous en priant le bon Dieu
d'avoir piti de votre pauvre me...

--Vraiment, vous me surprenez, monsieur! car c'est la premire fois que
j'entends dire qu'on peut tuer une femme en lui demandant poliment de
payer ce qui est d...

Jean-Charles sortit en levant les paules de dgot.

Il alla rejoindre Victor qui l'attendait chez, Mme de Courcy.

--Regarde! dit-il, en lui mettant sous les yeux la quittance signe
par la propritaire du _Saumon d'or_. J'ai pay cette dette pour deux
raisons, d'abord pour sauver ton honneur et celui de la famille, et
ensuite pour tranquilliser la conscience si dlicate de notre mre;
mais je te prviens que c'est la premire et la dernire dette de cette
nature que je paye! Si tu as le malheur d'en contracter d'autres, tu les
paieras ou tu iras les acquitter en prison!

C'est la dtermination formelle que mon pre et moi avons prise. Nous
sommes prts  t'aider, mais nous ne voulons pas que l'argent que nous
gagnons pniblement,  la sueur de notre front, contribue au maintien
des auberges et des sentines de vices...

A l'avenir, nous ne te donnerons de l'argent que pour payer les choses
de premire ncessit, et encore il faudra que tu nous produises des
comptes authentiques, authentiques, comprends-tu?

Regarde encore ceci! ajouta-t-il en lui montrant le portrait qu'il avait
obtenu de la femme Dodridge. Quand j'ai vu ton portrait dans le salon de
cette femme, j'ai senti la honte me monter au front, et j'ai achet ce
portrait pour avoir la satisfaction de le dtruire moi-mme...

Allons, Victor! j'espre que tu regrettes la vie honteuse et insense
que tu as mene ici, depuis quelques mois, et qui a dj caus  nos
parents tant de chagrins et  toi tant de dsagrments! Tu as pu tromper
Mme de Courcy, le notaire Archambault et nos bons parents avec tes
mensonges et ton hypocrisie, mais j'aime  te dire qu'il y a longtemps
que je suis an courant de tes faits et gestes: et je t'avertis qu'il n'y
a pas que le fantme qui a l'oeil sur toi; non! car la police aussi te
surveille et se prpare  te loger au violon,  la premire fredaine que
tu feras...

Victor trembla comme une feuille en entendant parler du fantme et de
la police, car il prouvait une grande rpugnance pour le cachot et une
frayeur non moins grande pour le fouet du fantme...

Jean-Charles reprit:

--Allons, mon cher Victor, redeviens un homme! Songe  nos bons parents
qui t'aiment tant, tu le sais, et  qui tu as eu la faiblesse de causer
de la peine...

Promets-moi que, dsormais, tu ne frquenteras plus ces lieux ignobles,
dgotants, infmes, qui sont le tombeau de la foi, de la vertu, de la
sant et de l'honneur!

Victor releva la tte, qu'il tenait baisse depuis quelques instants, et
dit d'une voix ferme; Oui, frre, je te le promets!

--C'est bien! fit Jean-Charles en serrant  la broyer la main de Victor;
oublions le pass et regardons l'avenir avec confiance!



UNE DERNIRE PTRE DE PHILIPPE

    Montral, 1er octobre 1814.

    Cher pre Franois,

    Je dpose le fouet pour prendre encore une fois la plume. Mais je
    sais que je russis mieux avec mon arme qu'avec celle des crivains.
    Que voulez-vous! chacun son mtier, et les...

    Ce n'est pas pour me vanter que je dis a, mais je crois du fond du
    coeur que la conversion du muscadin est due  la racle que je lui
    ai donne, il y a deux mois! car, depuis ce temps-l, il n'a pas
    mis le pied au _Saumon d'or_, et j'ai appris qu'il passe toutes ses
    soires le nez dans les livres... Voici comment j'ai appris la
    chose.

    J'tais tann de faire le guet  la fentre de mon office (je veux
    dire  la fentre de mon curie), et, pour me dgourdir, j'ai t,
    cinq ou six soirs de suite, faire les cent pas comme disent les
    gens instruits, en face de la demeure du muscadin, pour pier ses
    simagres. Mais chaque soir je revenais bredouille, n'ayant
    seulement pas aperu le museau du clerc notaire! Le dernier
    soir, vers neuf heures, je vis quelqu'un sortir de la maison;
    j'carquillai les yeux et allongeai les oreilles, et voici ce que je
    vis et entendis.

    C'est la matresse de la maison qui parlait.

    --Eh bien, notaire, tes-vous toujours satisfait de votre clerc?

    --Certainement, madame! Depuis deux mois, surtout, il semble
    s'appliquer  faire  la perfection tous les ouvrages du bureau.
    Je serai heureux de me l'associer aussitt qu'il sera admis  la
    pratique du notariat.

    --Je m'en rjouis pour lui-mme et pour sa famille, dit la matresse
    de la maison. Je puis vous assurer qu'il parle avec respect de vous
    et avec enthousiasme de votre belle profession. Il ne sort plus le
    soir et il tudie constamment. Je suis convaincue que ce jeune homme
    fera son chemin.

    --C'est aussi mon opinion. Bonsoir, madame!

    --Bonsoir, notaire!

    Je crois quasiment, pre Franois, que le veuf Archambault se pousse
    pour la veuve de Courcy! Mais c'est entre-nous, a! Je peux bien me
    tromper aussi. D'ailleurs, ce n'est pas de mon affaire!

    Aprs avoir entendu ce bout de conversation entre les deux amou...
    pardon, entre les deux veufs, je dis  mon tour: bonsoir, la coin
    pallie! et j'allai me coucher...

    J'ai compris que mon rle tait fini... ni... ni! je remercie mon
    fouet, pardon! je vous remercie, pardon encore! je remercie la
    Providence (oui, c'est, a!) je remercie la Providence, dis-je,
    d'avoir fait, germer dans ma caboche l'ide de me costumer en
    fantme et de m'armer d'un fouet pour faire danser le muscadin! Je
    ne sais pas si c'est mon apparence de fantme ou les coups de fouet
    qui l'ont effray, mais dans tous les cas, je suis certain que c'est
    l'un on l'autre, et peut-tre les deux!

    A dire la vrit, a me faisait de la peine de le fouetter comme je
    l'ai fait--moi qui ne voudrais pas faire de mal  une mouche!--mais
    j'avais souvent entendu dire qu'aux grands maux il fallait employer
    les grands remdes; et, comme je ne tiens pas dans mon curie une
    boutique de remdes, j'ai pris celui que j'avais sous la main,
    c'est--dire mon plus grand fouet, et j'ai tap, babiche! oui, j'ai
    tap!

    Mais remarquez bien que je n'ai frapp le muscadin que sur les
    jambes, car si je l'avais frapp sur le cou, je lui aurais tranch
    la tte comme  un pissenlit... et si je lui avais cingl le corps,
    je l'aurais coup en plusieurs bouts comme une anguille...

    Avant de me mettre  la besogne, je m'tais dit: Ce gaillard-l
    a pch par les pieds et par les jambes surtout en courant la
    prtantaine, eh bien, tonnerre! c'est par les jambes qu'il faut le
    punir! Et, encore une fois, j'ai tap au meilleur de ma connaissance
    et de ma conscience...

    N'allez pas vous imaginer que je me servirai encore de ce fouet-l
    pour mes chevaux. Non, non! c'est un fouet _historiche_ (je ne sais
    pas au juste comment les gens instruits crivent ce mot) mais ce
    que je veux dire, c'est que ce fouet a une histoire, et je ne le
    donnerais pas pour tout l'or du monde... Il m'appartient ce
    fouet-l, savez-vous? Non, peut-tre? Eh bien, voici comment j'en
    suis devenu le matre, l'ai t voir M. Normandeau, l'autre jour, et
    je lui ai dit: Je viens vous demander une faveur, M. Normandeau.

    --Tiens! tu vas sans doute me parler de Jacqueline?

    --Non, monsieur, pas de Jacqueline,  cette heure, mais de votre
    grand fouet  manche rouge.

    --Quoi! dj? s'est cri M. Normandeau; pauvre Jacqueline, je la
    plains...

    --Mais, monsieur, ce n'est pas pour fouetter ma petite Jacqueline
    que je veux avoir ce fouet, c'est pour le garder comme un souvenir
    de... de vous.

    --Oh! je comprends, comme un cadeau de noce?

    --Non, monsieur, pas  prsent, puisque les noces n'auront lieu qu'
    Pques... malheureusement!

    --C'est bon, mon drle, garde-le! a dit M. Normandeau en riant.

    Il rit toujours. M. Normandeau, quand je lui parle; quelle belle
    humeur il a, cet homme-l!

    Puis, je le garde, ce fouet, avec autant de soin qu'un avare garde
    un trsor. Sa vue me fait du bien au coeur...

    Je l'ai accroch dans une armoire-vitre qui ferme avec une clef.
    Souvent je me place devant cette armoire, et, en fumant la pipe, je
    regarde longtemps le fouet qui me dit toutes sortes de choses. Je
    n'aurais jamais cru qu'un fouet pouvait tant jaser...

    Il me disait que celui qui l'a fabriqu serait bien surpris
    d'apprendre que le bon Dieu m'a inspir l'ide de m'en servir (pas
    du fabricant, du fouet) pour chasser le dmon que le muscadin avait
    dans les jambes, et ailleurs itou, j'imagine... car cet animal-l,
    quand on le laisse faire, il se fourre partout!...

    Le fouet me disait que le muscadin en avait une telle peur, qu'il
    n'osait plus sortir, le soir, pour aller voir les filles! (c'est pas
    dommage!)

    Le fouet me reprsentait le muscadin, assis devant des gros livres,
    et tudiant tout ce qu'il faut savoir (gnralement quelconque) pour
    tre n'en notaire...

    Le fouet me montrait le muscadin, dans deux ans, tout  fait
    corrig, et se promenant sans crainte, le soir comme le jour, avec
    une jolie Jacqueline devenue sa femme. (Oh! la! la!)

    Eh! que d'autres choses intressantes me disait encore mon grand
    fouet  manche rouge! ce fouet que je ne donnerais pas pour une
    terre _dchiffre_, pardon! dfriche...

    Pourtant, pre Franois, c'est mon rve  moi de possder un jour,
    dans un coin de notre belle province, une terre dfriche! mais je
    crains bien d'tre oblig de la dfricher moi-mme.

    N'importe! babiche! J'aime la vie du colon, pourvu que j'aie une
    _colonne_ avec moi! car n'avoir que des pinettes pour compagnes,
    bonsoir! c'est trop embtant! J'aimerais encore mieux rester au
    derrire... pardon... excusez! par derrire mes chevaux... et sur le
    devant de ma voiture!

    Pour revenir  mon rle, pre Franois, j'aime  vous dclarer que
    c'est en tremblant que je l'ai accept, parce que (ceci est entre
    nous) je ne me croyais pas assez fut pour le remplir comme il faut.

    Mais maintenant qu'il est fini, je suis content de l'avoir accept,
    puisque j'ai t un instrument dont le bon Dieu a bien voulu se
    servir pour punir le muscadin et, peut-tre, le ramener dans le bon
    chemin...

    Je vous remercie de m'avoir confi ce rle, car je crois que le peu
    de bien qu'il m'a donn l'occasion de faire me portera toujours
    bonheur...

    Je suis pour la vie votre dvou ami.

    PHILIPPE.




DEUXIME PARTIE.



LES FIANAILLES DE JEAN-CHARLES

Trois ans ont, fui depuis les vnements que nous venons de raconter.

De terribles preuves sont venues visiter le foyer des Lormier.

Le chef est disparu, emport par une syncope du coeur, au moment o il
faisait la conversation avec des amis.

Cette mort foudroyante a affect Mme Lormier au point d'inspirer des
craintes srieuses pour sa vie. Elle a gard longtemps le lit.

L'incorrigible Victor, de son ct, tenait les siens dans l'angoisse par
ses nombreuses incartades. Il n'avait pas termin sa clricature.

Un chec,  l'examen dcisif, le forait  continuer son stage.

Pendant plusieurs mois, le clerc notaire s'tait bien conduit; mais,
s'obstinant  vivre loign des sacrements, il avait repris peu  peu
ses anciennes habitudes. Cependant, il fut assez diplomate, nous voulons
dire assez hypocrite, pour conserver les apparences du gentilhomme.

Bref, il avait trompe tout If inonde, except Jean-Charles et le cur
Faguy qui le surveillaient, afin de rparer ses folies et d'viter le
scandale.

Victor tenait normment  conqurir le titre de notaire, et il se
prparait, avec ardeur cette fois,  subir l'examen qui devait avoir
lieu dans quatre mois.

Jean-Charles venait d'avoir vingt ans, et,  cet ge encore si tendre,
il tait dj le seul soutien de sa mre, de ses soeurs et de son frre.

                                *
                               * *

Il y avait  cette poque, dans la paroisse de Sainte-R..., une famille
du nom de LaRue qui se composait du pre, de la mre et d'une jeune
fille de dix-neuf ans.

Ce M. LaRue. qui avait fait fortune,  Montral, dans la quincaillerie,
tait venu vivre de ses rentes  Sainte-R..., sa paroisse natale.
C'tait un homme dpourvu d'instruction, mais orgueilleux  l'excs,
comme le sont ordinairement les parvenus.

Il avait ajout  son nom la particule _de_, et lorsque quelqu'un
l'appelait M. LaRue, tout court, il s'empressait de le reprendre en
disant: mon vritable nom est M. _de_ LaRue, ainsi que je puis le
prouver par l'arbre gnalogique de ma famille que j'ai obtenu du maire
de Marseille, d'o mes anctres taient originaires... Mais il ne
montra jamais son fameux arbre gnalogique... et ses co-paroissiens, un
peu pour flatter sa vanit et beaucoup pour rire de lui, dcidrent,
 l'unanimit, de l'appeler M. de LaRue, gros comme le bras! Ce brave
rentier aspirait aux charges honorifiques, et,  force d'intrigues et
d'argent, il tait parvenu aux postes de prfet de son comt et de
prsident de la commission scolaire de sa paroisse.

Mais il est ncessaire d'avoir de l'instruction pour remplir
convenablement les devoirs de ces deux charges, et, M. de LaRue savait
 peine lire et crire. Le rentier se trouvait quelquefois dans
l'embarras. Alors, il avait recours  la science de Jean-Charles.

C'est celui-ci qui rdigeait les lettres officielles, les annonces, les
adresses, et les _improvisations_ de M. de LaRue, car ce personnage
aimait,  prendre la parole dans les occasions solennelles...

Jean-Charles, en un mot, tait son inspirateur, son souffleur et son
scribe: il faisait cuire les marrons et le rentier les mangeait! Au
reste, M. de LaRue tait le plus intgre des citoyens, et le plus dvou
des prfets.

Pntrons dans le cabinet de ce personnage la veille au soir des
vacances de 1817.

Jean Charles s'est clips dans un coin et joue le rle de souffleur.

Il s'agit d'un discoure que le prsident doit prononcer le lendemain
dans les deux coles de la paroisse.

L'orateur se promne majestueusement, fait des efforts de mmoire, se
donne de l'importance. Mais, tout  coup, au beau milieu d'une priode,
il se perd, attend le mot, se retourne et... au lieu du mot qui reste
dans la gorge de Jean-Charles, il entend une joyeuse voix qui lui jette
ce cri: Bonjour, cher papa!

--Bonjour, ma petite Corinne! dit le bourgeois, en rendant  la jeune
fille baisers et caresses; ta saut est bonne, j'espre?

--Oui, cher papa, excellente!

--Tu dois tre bien fatigue, et de l'tude et du voyage, ma petite
Corinne?

--Non, cher papa, pas trop! Le voyage a t charmant; je suis revenue de
Montral avec mes deux aimables compagnes, Antoinette et Marie-Louise
Lormier.

--Ah! avec les soeurs de M. Lormier que ta vois ici, et que tu connais
sans doute?

La jeune fille resta un peu confuse en prsence de Jean-Charles qu'elle
n'avait pas remarqu.

--Oui, dit-elle, j'ai eu l'honneur de connatre M. Lormier autrefois.

Jean-Charles s'tait lev, et, ayant salu la jeune fille, il lui dit:

--Je suis heureux, mademoiselle, de renouveler votre connaissance. Je me
rappelle fort bien avoir frquent la mme cole que vous il y a douze
ans, et je n'ai pas oubli non plus que vous tiez toujours la premire
de la classe!

--C'est par un heureux hasard, reprit Melle de LaRue, que j'occupais ce
rang.

--Mais, rpliqua Jean-Charles en souriant, je vois que ce hasard vous a
suivi  Montral, puisque vous avez obtenu cette anne la mdaille d'or
qui brille  votre cou et les jolis prix que vous venez de dposer sur
la table! Je vous prie d'accepter mes respectueuses flicitations.

--Merci, monsieur! Ces prix m'ont t accords sans doute en
reconnaissance des bienfaits dont les religieuses sont redevables  mes
bons parents.

Cette persistance que la jeune fille mettait  faire oublier ses
mrites, charma vivement Jean-Charles. Cependant, voulant laisser la
famille de LaRue  cette joie du retour, il manifesta le dsir de se
retirer.

Mais le vaniteux prsident, qui pensait  son boniment, ne voulait pas
sacrifier la gloire aux joies de la famille: sa renomme avant tout, et
son discours avant sa fille!

--Pardon, M. Lormier, dit-il, ne partez pas maintenant. Je veux terminer
ce soir mon... notre affaire... vous savez?

La jeune fille comprit que sa prsence gnait son pre et Jean-Charles.
Elle s'excusa de les avoir si brusquement drangs, et sortit en saluant
notre hros avec une grce parfaite.

Le jeune homme reprit son rle de souffleur au milieu des plus grandes
distractions.

                                *
                               * *

Quelle gracieuse et aimable jeune fille! pensait Jean-Charles, en
regagnant, tout rveur, son humble logis...

Corinne, nous l'avons dit, avait dix-neuf ans. Elle tait, en effet,
gracieuse et aimable, et, de plus, trs jolie.

Il y avait beaucoup de modestie dans son langage et de distinction dans
ses manires. Elle tait aussi humble que son pre tait orgueilleux.

Doue d'heureux talents et d'un noble caractre, elle avait conquis tous
les honneurs du couvent et mrit l'affection de ses matresses et de
ses compagnes.

En se sparant d'elle, la suprieure du couvent lui avait dit: Vous
tes libre maintenant de choisir entre la vie du monde et la vie
religieuse. Mais que vous restiez dans le monde ou que vous reveniez
vivre parmi nous, vous serez toujours utile et heureuse, parce que vous
possdez l'esprit de pit et l'amour du devoir... Allez, ma chre
enfant! et que Dieu vous ait sous sa sainte garde...

Le dimanche suivant, Jean-Charles alla, avec ses deux soeurs, passer la
soire chez M. de LaRue.

Ils furent accueillis tous les trois avec la mme affabilit.

Mme de LaRue tait une femme sans instruction, mais sans prtention, et
qui ne paraissait pas tre offense quand on oubliait la particule _de_
en prononant son nom.

Pour fuir la chaleur accablante, Mme de LaRue invita ses htes  passer
une partie de la soire sur le balcon.

Notre hros fut d'abord un peu intimid en se trouvant assis en face de
cette jeune fille, qui lui apparaissait couronne de la triple aurole
de la science, de la grce et de la beaut!

Mais cette timidit, qui n'tait pas d'ailleurs sans charme, ne
l'empcha pas, comme  l'entrevue qu'il avait eue, quelques jours avant,
avec Corinne, de paratre trs aimable. Il sut intresser tout le monde
par sa conversation agrable et instructive.

A neuf heures, ils rentrrent au salon, et Jean-Charles invita Melle de
LaRue  faire de la musique.

Corinne ne chantait pas du tout, mais, en revanche, elle jouait du piano
d'une faon ravissante. Elle excuta d'abord, seule, un morceau de
matre, puis joua un duo avec Marie-Louise Lormier, duo que toutes deux
avaient pratiqu au couvent.

Corinne, qui avait dj entendu Jean-Charles,  l'glise, et admir sa
belle vois de baryton, le pria de chanter.

Jean-Charles ne se fit pas rpter l'invitation et il rendit, avec
beaucoup d'me, un chant patriotique que le clbre juge Bdard venait
de composer.

Bref, notre hros cra une bonne impression sur l'esprit de la jeune
fille et gagna aussi l'estime de Mme de LaRue.

                                *
                               * *

La rencontre de cette jeune fille fut un rayon de soleil dans la vie
depuis longtemps si triste de Jean-Charles.

Aussi une mtamorphose complte s'opra en lui.

Les relations entre les deux jeunes gens avaient pris un caractre
intime qui n'chappait pas  la curiosit si vigilante de nos braves
paysans. Ils avaient remarqu les visites rgulires que Jean-Charles
faisait  la famille de LaRue; et, le dimanche, aprs chaque office,
ils voyaient Jean-Charles et Corinne revenir ensemble de l'glise. Il
y avait de quoi mettre les langues en mouvement; mais si on parlait
beaucoup de Corinne et de Jean-Charles, ce n'tait que pour en dire du
bien.

La race des commres n'avait probablement pas encore fait son apparition
sous le ciel du Canada...

Mais continuons.

Jean-Charles tait ce que les gens appellent familirement un parti
avantageux.

La maison qu'il habitait et la terre qu'il cultivait appartenaient, il
est vrai,  sa mre, mais il en tait virtuellement le matre, et
Mme Lormier ne cessait de le rpter chaque fois que l'occasion s'en
prsentait. D'ailleurs, il avait su faire fructifier les deux mille
dollars qu'il avait, reus du cur Fagny et du vieux Franois, comme un
tmoignage de reconnaissance ou d'admiration. De plus, ayant la lgitime
ambition de russir dans la carrire que ses parents lui avaient
ouverte, il travaillait sans relche pour atteindre son but.

Il tudiait l'agriculture et savait tirer tous les avantages possibles
des expriences faites par des agronomes intelligents.

Depuis quelques semaines, Jean-Charles tait encore plus ardent 
l'ouvrage.

Du matin au soir, sons la pluie comme sous les rayons brlants du
soleil, il travaillait sans s'accorder aucun repos et sans ressentir la
moindre fatigue; car la belle figure de Corinne souriait toujours 
son imagination, et lui faisait paratre les heures bien rapides et le
travail ben doux!

Il l'aimait, cette jeune fille, et il savait qu'il en tait aim.

Il l'aimait, non pas parce qu'elle tait jolie car il savait que la
beaut extrieure ne dure que l'espace de quelques annes, mais il
l'aimait, parce qu'elle tait bonne, tendre et pieuse.

Certes! il n'tait paa insensible  l'clat de ses grands yeux d'azur,
ni aux charmes de son esprit, mais ce qu'il admirait le plus chez elle,
c'tait la candeur qui rayonnait aur son front et qui tait le sublime
reflet de la puret de son me.

                                *
                               * *

Les vacances taient termines, et les soeurs de Jean-Charles se
prparaient  partir pour le couvent, o elles devaient passer encore
deux ans. Le jour du dpart, elles allrent faire leurs adieux  leur
bonne amie, Comme de LaRue, qui remit  l'une d'elles une lettre 
l'adresse de la suprieure du couvent. Cette lettre tait ainsi conue:

    Chre madame la suprieure,

    Je profite du dpart des demoiselles Lormier, et de leur obligeance,
    pour vous faire parvenir encore de mes nouvelles. Vous me demandiez,
    dans votre honore du 25 ultime, de vous dire comment j'avais pass
    les vacances, et si je me proposais d'entrer, cet automne,  votre
    noviciat.

    Eh bien! je vous dirai que j'ai pass les plus heureuses vacances de
    ma vie, et que je n'ai nullement l'intention d'entrer au noviciat,
    malgr le respect et l'admiration que je porte  cette vnrable
    institution.

    La vie de communaut est belle, sans doute, mais je suis persuade
    que la vie de famille l'est bien davantage.

    Du reste, j'ai pri longtemps la Sainte-Vierge avant de prendre
    une dcision, et je crois sincrement que celle que je viens vous
    annoncer aujourd'hui m'a t inspire par cette divine mre  qui je
    suis dj redevable de tant de faveurs!

    Je m'efforcerai de mettre toujours en pratique les bons
    enseignements que j'ai reus de vous et de vos dignes auxiliaires.

    Je me recommande  vos prires, et vous prie de croire que le pieux
    souvenir de mes annes du couvent restera  jamais grav dans ma
    mmoire!

    Veuillez agrer,

    chre madame la suprieure,

    l'hommage des sentiments les plus respectueux de votre affectionne
    et dvoue servante..

    CORINNE DE LARUE.

Le lecteur devine aisment que notre ami Jean-Charles n'tait pas
tranger  la dcision que Corinne avait prise et qu'elle annonait  la
suprieure.

La haute perspicacit de Corinne lui avait permis de reconnatre
promptement les qualits de coeur et d'esprit dont notre hros tait
dou.

Elle ne s'attachait pas, elle non plus,  la beaut du visage, mais elle
ajoutait un grand prix  cette beaut de l'me qui inspire  tous un
respect irrsistible.

Jean-Charles, d'ailleurs, avait une physionomie imposante. C'tait un
colosse de six pieds et quatre pouces,  la figure douce, expressive et
affable.

Corinne et, Jean-Charles taient dignes l'un de l'autre, et leur pur
amour s'tait exhal naturellement de leurs coeurs, comme le parfum
s'exhale du calice des fleurs.

Et, ils formaient des rves d'or en songeant  l'avenir.

--Eh! bonjour, Jean-Charles! O allez-vous donc de ce pas? Vous tes
bien joyeux ce matin: vous sifflez connue un merle!...

--Bonjour! M. le cur. Je m'en allais justement au presbytre.

--Alors, nous ferons route ensemble, car je m'y rends.

--En effet, M. le cur, reprit Jean-Charles, je suis joyeux, et je crois
que j'ai raison de l'tre.

--Vraiment? interrogea le cur, en souriant avec malice.

--Oui, M. le cur, et j'espre que vous penserez comme moi.

--Peut-tre... entrons! dit le cur en ouvrant la porte du presbytre.

--Permettez-moi, M. le cur, d'aller droit au but.

--C'est, du reste, votre louable habitude, mon cher. Parlez, je ne vous
interromprai plus.

--J'ai vingt ans: j'aime Melle de LaRue; j'en suis aim, et j'ai
l'intention de la demander en mariage. Que me conseillez-vous. M. le
cur?

--Sans hsiter, je vous conseille de l'pouser; c'est une jeune fille
qui possde de rares qualits, et je suis certain qu'elle saura vous
rendre heureux.

--Merci, M. le cur.

--A quand les noces, mon ami?

--Dans deux mois; est-ce trop tt, M. le cur?

--Je ne crois pas; mais c'est un dtail secondaire que vous rglerez
facilement avec vtre future pouse et ses parents.

Avant de faire la demande en mariage, je voulais vous consulter
pour savoir si vous approuviez mon choix. Maintenant que j'ai votre
approbation et celle de ma mre, je me sens plus  l'aise; et, ds ce
soir, je parlerai  Corinne et  ses bons parents.

Encore une fois, M. le cur, merci! et au revoir!

--Au revoir, mon ami, et bonne chance!



UNE PNIBLE PREUVE

Enfin, je le tiens! s'exclama Victor Lormier, en examinant un diplme
imprim sur peau de vlin et muni du sceau de la chambre des notaires.
Oui, je le tiens, ce diplme tant dsir!

Je suis notaire! c'est--dire que j'ai le pouvoir de passer des
contrats, des obligations, des transactions, etc.

Je le tiens, ce titre qui va me permettre d'pouser la...dot... je veux;
dire la fille de cet imbcile et vaniteux de... Quand j'aurai mis la
main sur le magot, je lui en ferai des niches au bonhomme... C'est moi
qui rdigerai le contrat de mariage, et je te promets, mon bonhomme
de futur beau-pre, que j'y mettrai toute la science d'un notaire
intress!

Je veux m'affranchir de l'humiliante tutelle de cet lphant de
Jean-Charles et devenir libre comme l'oiseau de l'air!

Vive l'or! vive la libert! Mais! je ne sais seulement pas ai elle est
jolie, la fille de mon futur beau-pre... Bah! que m'importent sa figure
et sa tournure: c'est sa dot qu'il me faut!

Vive donc mon futur beau-pre! et vive la dot de sa fille!

La chambre des notaires, involontairement, venait de diplmer un fripon
fieff.

  Il n'est rien de plus beau qu'un notaire honnte homme,
  Mais dans tous les grands corps on a vu, de tout temps,
  Se glisser des fripons parmi d'honntes gens;
  Quand mme on trouverait dans le corps un faussaire,
  Cela ne blesserait aucun autre notaire...

Maintenant, s'cria Victor, en proie  une vritable dmence, en route
pour Sainte-R...

Le lendemain, vers midi, il arrivait  Sainte-R..., armes et bagages, et
se rendait dans sa famille.

--C'est le _notaire Victor Lormier_ qui vous fait sa premire visite!
dit-il, en embrassant sa mre et en serrant la main de son frre. Voyez
mon diplme! ajouta-t-il, avec orgueil... Sa mre et Jean-Charles le
flicitrent et lui firent leurs souhaits de bonheur et de prosprit.

Jean-Charles alla aussitt lui acheter un joli pupitre, surmont d'un
casier, qu'il fit placer dans la meilleure pice de la maison et qui
devait, dsormais, servir d'tude au jeune notaire. Puis sur une feuille
de mtal, fixe au centre de la porte, il fit peindre en lettres d'or;
_Victor Lormier, notaire_.

Enfin, Jean-Charles fit l'impossible pour rendre la maison paternelle
agrable au jeune notaire et lui offrit toutes les facilits de gagner
sa vie avec sa profession.

Aprs avoir pris un copieux dner, (car il avait toujours bon apptit)
le jeune notaire fit sa plus belle toilette, puis, le diplme d'une main
et la badine de l'autre, il alla faire ce qu'il appelait les visites
officielles de la paroisse.

Le cur Faguy fut le premier qui eut l'honneur de recevoir M. le notaire
Lormier; le maire vint en deuxime lieu, et, _the last, but not the
least_, M. de LaRue ferma, pour ce jour, la liste des heureux mortels de
Sainte-R....

--J'ai bien l'honneur de vous saluer et de vous prsenter mes plus
respectueux hommages, M. le prfet, dit Victor, en prsentant sa main
gante  M. de LaRue, qui se prlassait dans son fauteuil en lisant un
journal.

--Vous tes bien aimable, M. Lormier.. rpondit le prfet en pressant la
main  Victor, Comment va la sant?

--Trs bonne, je vous remercie, et la vtre, M. le prfet?

--Excellente, mon jeune ami, excellente! Vous ne venez pas souvent vous
promener , Sainte-R...?

--Non, mais je viens aujourd'hui y fixer mes pnates pour exercer ma
profession de notaire.

--Comment! vous tes notaire! glapit le vaniteux prfet, en se levant de
son fauteuil pour l'offrir  Victor.

--Oui, M. le prfet, j'ai l'honneur d'appartenir  ce corps minent qui
compte dans son sein tant d'hommes de gnie... Et il droula sous les
veux bahis du prfet le parchemin portant le grand sceau de la chambre
des notaires!

--Oh! Oh! je vous flicite! et je vous prie de croire. M. le notaire,
que je suis trs honor de recevoir votre visite.

--Merci, M. le prfet; je vous offre mes humbles services. Les
pouvoirs du notaire, vous le savez, sont trs tendus. Je puis servir
d'intermdiaire entre les parties pour prter et emprunter des capitaux,
pour accorder les intrts respectifs et amener des conciliations entre
les personnes divises par des prtentions ou des droits mal entendus,
pour procurer la vente ou l'acquisition des immeubles, pour recevoir les
inventaires aprs dcs ou faillite, etc. Et, le fait d'avoir tudi
chez matre Archambault, le plus savant notaire du pays, me vaudra, je
crois, la confiance du public.

--Certainement, M. le notaire! Vous pouvez me compter pour un de vos
clients.

--Merci, M. le prfet. Maintenant, comme un service en attire un autre,
voici le service que je me propose de vous rendre.

Tout en tudiant le notariat, je me suis occup un peu de politique.
J'ai eu l'occasion d'crire des articles pour le _Canadien_ et de
prononcer plusieurs discours. Je me suis fait de la popularit parmi les
politiciens les plus influents. Quelques-uns de ces messieurs sont venus
oe'offrir la candidature pour notre comt, qui, vous le savez, est
actuellement sans reprsentant depuis la mort de ce pauvre X... J'ai t
trs flatt et trs touch de cette marque d'estime et de confiance,
mais, dans l'intrt de ma profession, j'ai cru devoir refuser. Mais
comme je sais que votre haute position de prfet vous met dj en
vidence et que votre connaissance des affaires et votre fortune vous
donnent des droits  la reprsentation nationale, j'ai pris la libert
de proposer votre nom aux principaux hommes de notre parti qui doivent
choisir le candidat.

--Comment! vous avez fait cela, M. le notaire? mais vous tes d'une
amabilit incomparable!...

--Pas du tout, M. le prfet; je n'ai en vue que les intrts de notre
cher pays. Votre grande exprience dans les affaires vous mettra plus en
position que tout autre de nous reprsenter pratiquement. Voyez-voua,
il y a en chambre trop d'hommes de profession et pas assez d'hommes
d'affaires. Ce sont des hommes pratiques qu'il nous faut  l'heure
actuelle. Et si vous acceptez, la candidature, votre lection est
assure.

--Si je l'accepte! Avec le plus grand plaisir. M. le notaire!...
Mais connue je n'ai pas encore le don de la parole, je vous prierai
peut-tre, parfois, de me prparer des discours, des petits, vous savez!
car il y a longtemps que je ne cultive pas ma mmoire, et elle est,
devenue rebelle... Votre frre... Jean-Charles, m'en compose de bien
beaux, mais il est si occup, de ce temps-ci, le cher homme! a me gne
de m'adresser toujours  lui...

--Certainement, M. le prfet: ne vous gnez pas avec moi. Vous pouvez
compter sur mon concours et sur mon entier dvouement.

Victor se leva, prit son chapeau, sa canne et son diplme, et s'inclina
en disant: M. le prfet, j'ai l'honneur de vous saluer.

--Dj, M. le notaire? Promettez-moi de revenir et de revenir souvent.

--Certes, oui, M. le prfet! En attendant, je vais m'occuper de votre
candidature, et, demain on aprs demain, je viendrai vous en donner des
nouvelles...

a prend, se disait, le notaire, en retournant  son bureau. La
prochaine fois, je tcherai de faire la connaissance de l'hritire...
et le reste marchera comme sur des roulettes... Je l'blouirai avec mon
titre de notaire; car doit doit tre aussi vaniteuse et stupide que son
Pre, cette petite drlesse-l...

Victor ignorait la nature des relations que Jean-Charles entretenait
avec la famille de LaRue, et il tait  cent lieues de se douter que
la jeune fille, dont il convoitait la fortune, tait fiance 
Jean-Charles! Mais trois ou quatre jours aprs son arrive 
Sainte-R...., en furetant parmi les papiers de son frre, il mit la main
sur un document qui fut pour lui toute une rvlation. Comment! quoi!
est-ce possible! ne cessait-il de s'exclamer, en regardant fixement le
papier rvlateur! Quoi! Jean-Charles va pouser dans quelques semaines
Corinne de LaRue!...

Ho! ho! il tait temps que j'arrive!... Arrte un peu, mon lphant, tu
ne la tiens pas encore... Si tu t'imagines, m... habitant, que je vais
me laisser souffler par toi cette fortune qui fait depuis trois ans
l'objet de mes plus chers dsirs, tu vas te tromper! A nous deux
maintenant!... Il se leva en faisant un geste menaant pendant que ses
yeux lanaient des clairs sinistres! Il tait hideux  voir...

La mre Lormier, ayant entendu les clats de voix de son fils, crut
qu'il l'appelait, et elle entra en ce moment dans le bureau, mais elle
recula, pouvante, en voyant, cette figure de rprouv...

Victor, avec cette souplesse de caractre que possdent les hypocrites,
se radoucit aussitt et dit  sa mre, en souriant: Qu'avez-vous donc,
bonne maman?

--Je croyais, dit la vieille en tremblant, que tu m'avais appele.

--Mais, non, bonne maman! Je dclamais un discours politique une je dois
prononcer prochainement et j'apostrophais, avec colre et indignation,
les ennemis de nos droits...

--Mon Dieu! que tu m'as fait peur! fit la vieille, en se retirant.

Bte que je suis! murmura sourdement Victor. Il faudra que je rprime
ma colre si je veux russir. Ah! c'est une rude partie que
j'entreprends... N'importe! je risquerai tout, tout, tout, pour la
gagner! Allons voir le futur beau-pre...

                                *
                               * *

--J'ai bien l'honneur de vous saluer, M. le candidat! dit Victor, en
s'inclinant respectueusement devant M. de LaRue.

--Moi pareillement, M. le notaire, rpondit le vaniteux rentier en
s'enflant comme la grenouille de la fable... Avez-vous du nouveau?

--Mais, oui, mais, oui! M. le candidat. J'ai si bien jou mes cartes,
que tous les aspirants  la candidature ont consenti  s'effacer devant
vous...

--Alors, je serai lu par acclamation?

--Je le crois sincrement. M. le candidat.

--Comment pourrais-je jamais rcompenser votre dvouement, mon cher M.
le notaire!

--Simplement, en m'accordant votre bienveillant patronage et en
conseillant,  vos amis de s'adresser  moi lorsqu'ils auront, besoin
des services d'un notaire.

--Rien que cela! certes, je n'y manquerai pas, soyez-en sr!--Savez-vous
si l'lection aura lien bientt?

--Dans cinq on six semaines, je crois.

--Vraiment? Cette lection arrive dans un bien mauvais temps pour moi,
car c'est dans cinq ou six semaines que doit tre clbr le mariage
de ma fille, et je dsire m'occuper un peu de son trousseau, des
prparatifs de la noce, du contrat de mariage, etc.

--Quoi! mademoiselle de LaRue se marie?

--Mais, oui! Est-ce que vous ne savez pas qu'elle se marie avec votre
frre?

--Grand Dieu! que dites-vous l! avec mon frre?

--Eh bien, oui, M le notaire!

--Que c'est donc malheureux! M. le candidat...

--Comment cela? demanda M. de LaRue avec la plus grande surprise.

--Pardon! j'aurais d retenir cette parole, car toute vrit n'est pas
bonne  dire.

--Voyons. M. le notaire, expliquez-vous, je vous en prie...

--Je veux dire que mon frre sera plus chanceux que vous et mademoiselle
de LaRue.

--Je comprends de moins en moins, M. le notaire!

--coutez M. le prfet. En laissant chapper ces mots: Que c'est
donc malheureux! J'ai voulu exprimer qu'en permettant  votre fille
d'pouser un _habitant_, vous portiez atteinte  votre dignit de
candidat et que cette msalliance pourrait vous susciter de l'opposition
et vous conduire  une dfaite... En supposant mme que, malgr cela,
vous remportiez la victoire, croyez-vous que les ministres et vos
collgues, qui viendront vous visiter dans votre splendide villa, seront
bien flatts de presser la main calleuse de votre unique gendre... Que
dis-je? ces grands personnages briseront votre coeur en ridiculisant
votre chre enfant... Vous perdrez, d'emble: bonheur, prestige,
influence!

--Vous avez mille fois raison, M. le notaire! et dire que j'ai t trop
sot pour penser  cela!...

--Quant  moi, reprit Victor, je suis trs heureux de ce mariage; mais
c'est dans l'intrt de votre candidature que je fais ces remarques.
Si vous tenez  ce mariage, je vous conseille de renoncer  la
candidature...

--Hlas! il est trop tard, trop tard, M. le notaire, pour empcher ce
mariage, dit le bonhomme en larmoyant...

--Comment, trop tard? Y avez-vous donn votre consentement?

--Pas tout  fait, mais quasiment. Quand Jean-Charles m'a fait la
demande en mariage, je lui ai rpondu en riant: Obtenez d'abord le
consentement de ma fille et celui de ma femme, et, aprs cela je
verrai...

Alors, il n'y a rien de fait!

--Mais, M. le notaire, ce n'est pas facile pour moi de dranger un
mariage qui est du got de ma fille, du got de ma femme et qui tait
bien aussi du mien jusqu' ce que... Ah! si je vous avais connu plus
tt, ce n'est pas  un _habitant_ que j'aurais donn la main de
ma fille, mais c'est  un homme de profession, ...  un notaire
intelligent comme vous, par exemple! Et dire que j'ai t assez stupide
pour ne pas penser  cela...

--J'aurais t trs fier, probablement, d'accepter la main de
Mademoiselle de LaRue; mais il n'est pas question de moi... D'ailleurs,
il ne manque pas de jeunes gens haut placs qui se disputeraient
l'honneur de devenir le gendre d'un prfet et d'un futur dput...
Nanmoins, si je connaissais Melle de LaRue, je me flatte de croire que
j'aurais la bonne fortune de lui plaire, et que je serais assez habile
pour faire renoncer mon frre  sa sotte ambition...

--Dans ce cas, M. le notaire, je vais vous prsenter nia fille, et
ensuite je vous laisserai seul avec elle.

--Trs bien! M. le candidat, dit Victor, en ajustant le noeud de sa
cravate blanche et en se tirant la moustache.

Aprs les prsentations d'usage, qu'il fit de la manire la plus
solennelle, M. de LaRue s'clipsa, en priant M. le notaire de bien
vouloir l'excuser.

Victor. qui s'tait fait de mademoiselle de LaRue un portrait vulgaire,
fut surpris de se trouver en prsence d'une personne qui runissait en
elle la beaut, la grce et la distinction.

Il perdit un instant, son audace ordinaire et ne sut que bredouiller des
mots incohrents aux paroles que lui adressa Corinne. Cependant, grce
 la bienveillante courtoisie de Melle de LaRue, et  la bonne opinion
qu'il avait de lui-mme, il reprit un peu d'aplomb et risqua les
rflexions suivantes:

--Oui, mademoiselle, j'ai t admis  la pratique du notariat avec la
plus grande distinction, et c'est un honneur dont j'ai bien le droit de
me glorifier; mais  quoi sert la gloire sans le bonheur...

--Mais le bonheur est partout, monsieur! il est surtout dans
l'accomplissement des devoirs envers Dieu, envers la famille et envers
la socit.

--Peut-tre... mais, mademoiselle, pour le. moment, je voudrais le
trouver dans le coeur d'une jeune personne que j'aime,... et si j'tais
assez heureux pour me faire aimer d'elle, je lui donnerais volontiers,
en change de son amour, mon beau titre de notaire avec les esprances
d'un brillant avenir.

Ce garon-la est fou! pensa Corinne, sans rpondre.

Victor prenant ce silence pour une motion que ses paroles avaient
fait natre dans le coeur de la jeune fille, reprit sur un ton qu'il
cherchait  rendre persuasif: Vous ne me rpondez pas, mademoiselle
Corinne,... pourtant, un seul mot de votre bouche me donnerait ce
bonheur aprs lequel je soupire depuis trois ans...

--Eh! que voulez-vous que je vous dise monsieur?...

Victor, perdant la tte, se jeta  genoux en s'criant: Je vous aime,
Corinne! Dites que vous m'aimez, et je dpose  vos pieds mon beau titre
de notaire avec les esprances d'un radieux avenir!...

--Monsieur! veuillez reprendre votre sige, s'il vous plait, et causons
srieusement.

Victor, semblable  un enfant qu'on relve de pnitence, reprit aussitt
son sige, en s'essuyant le front et en redressant le noeud de sa
cravate blanche...

Il tait d'une stupidit  faire lever le coeur!

Corinne parut le prendre en piti.

--Votre dclaration, M. Lormier, dit-elle, me prouve que vous ignorez
que je dois pouser prochainement monsieur votre frre.

--Non, mademoiselle, je sais tout...

--Ah!

--Mais j'ai pens que... qui... qu'on... j'ai pens que vous prfreriez
un homme de profession  un simple habitant...

--C'est ce qui vous trompe, monsieur! je prfre un simple habitant  un
notaire simple!

Victor, dans son excitation, ne parut pas saisir le sens de la
transposition du mot simple, car il continua:

--Ne savez-vous pas, mademoiselle, que votre pre doit poser sa
candidature pour la prochaine lection du parlement, et que votre
mariage avec un simple habitant pourrait faire perdre  M. de LaRue son
prestige et son influence auprs des ministres? Eh bien! si vous dsirez
que votre pre russisse dans la carrire politique, aidez-le en
pousant un homme de profession qui pourra figurer dignement avec vous
dans les grandes occasions...

--Monsieur, je ne m'amuserai pas  discuter ces questions avec vous;
mais permettez-moi de vous dire seulement que les honneurs que vous avez
fait miroiter aux yeux de mon pre, me laissent bien indiffrente, et
que, si mon pre tait lu, personne n'aurait  rougir de votre frre;
car, tout simple habitant qu'il est, il jouit de l'estime, de
la confiance, du respect et de l'admiration de tous ceux qui le
connaissent.

--C'est bien le cas de dire, mademoiselle, que l'amour aveugle... Libre
 vous d'exagrer les mrites et les qualits d'un homme qui ressemble 
un lphant et que votre pre n'acceptera point pour gendre. Car c'est
sur moi qu'il a jet les yeux, c'est  moi qu'il vient de donner son
consentement, et aujourd'hui mme il fera connatre sa dcision 
Jean-Charles. J'espre que la nuit vous portera conseil et que demain
vous serez mieux dispose  couter ma voix, qui est celle de la raison
et de _l'amour pratique_... Mademoiselle, j'ai bien l'honneur de vous
saluer!

Victor ne voulait pas quitter la villa de LaRue sans faire connatre
au vaniteux prfet le rsultat de l'entrevue qu'il venait d'avoir avec
Corinne.

--Eh bien? demanda M. de LaRue au notaire, en voyant celui-ci revenir,
la mine un peu renfrogne.

--J'ai obtenu un demi-succs, M. le candidat.

--Ma fille consent-elle  vous ponger, M. le notaire?

--Pas tout  fait... D'ailleurs, je n'esprais pas non plus triompher 
la premire attaque. Mais je crois que mes dernires paroles ont produit
beaucoup d'effet sur l'esprit de mademoiselle de LaRue, car elle n'y
a pas rpliqu du tout. Je suis persuad que la rflexion et vos bons
conseils lui ouvriront compltement les yeux et lui feront regretter ses
erreurs... Mais le moyen le plus sr pour atteindre notre but, c'est,
d'abord, de refuser  mon frre votre consentement, et, ensuite, s'il
regimbe, de lui dire carrment qu'il vous insulte en osant,--simple
habitant qu'il est,--aspirer  la main d'une personne aussi
aristocratique et aussi distingue que votre fille... Cette rebuffade va
l'assommer net!

--Je serai clair et impitoyable, M. le notaire!

--De mon cot, M. le candidat, je vais tcher de convaincre mon frre
qu'il doit renoncer au fol et audacieux amour qu'il a laiss germer et
grandir clans son coeur...

--A bientt, M. le candidat!

--Au revoir, mon futur gendre!

Tout en marchant, Victor se promettait bien de se montrer nergique
et courageux en prsence de Jean-Charles; mais lorsqu'il fut rendu
chez-lui, il vit le naturel, c'est--dire la peur, revenir an galop...
Alors, pour se donner du courage, ou plutt de l'audace, il lampa une
roquille d'une liqueur forte qu'il cachait dans un placard de son tude.

Je suis bon maintenant! se dit-il, en lanant un pouvantable juron 
l'adresse de son frre! Je vais aller rencontrer l'lphant au champ,
afin que notre mre ne s'aperoive de rien, car elle a encore l'oreille
fine et l'oeil clair, la vieille sorcire!

La liqueur commenait dj  lui monter au cerveau!

Il aborda Jean-Charles par ces mots:

--Je viens t'annoncer une nouvelle qui va te surprendre, peut-tre,
mais dans le monde il faut s'attendre  tout... Je vais me marier
prochainement, et devine avec qui...

--Dj? Il faut que tu aies bien confiance en ton toile pour oser te
marier si tt...

--Je n'ai gure besoin, pour le moment, de m'occuper de la question
du pain quotidien, car ma future est une riche hritire et son pre
l'homme le plus gnreux de la cration...

--Tontes mes flicitations, mon cher! Quel est donc le nom de ma future
belle-soeur?

--Mademoiselle Corinne de LaRue, pronona, emphatiquement le notaire.

--Farceur, va! fit Jean-Charles on riant. On a commis l'indiscrtion
de te dire que je devais pouser Corinne prochainement. Eh bien, c'est
vrai, Victor; si je ne te l'ai pas dit, c'est parce que je voulais te
surprendre.

--Tu as en tort de ne pas me le dire; car, moi, ignorant tes prtentions
et tes dmarches, j'ai voulu connatre cette jeune fille, qui, entre
parenthse, est charmante, et je l'ai demande en mariage. De plus, j'ai
obtenu le consentement de son pre... je ne fais pas les choses  demi,
moi!

--Ce que tu me dis l, mon cher Victor, me prouve que tu es content du
choix que j'ai fait, et je te remercie de la bonne opinion que tu as de
mademoiselle de LaRue; c'est en effet, une personne trs charmante.

--Laisse-moi te dire, mon cher Jean-Charles, que je te trouve bien
prtentieux de croire que tu pouvais faire le choix d'une personne aussi
distingue que Melle de LaRue! N'as-tu jamais mesur la distance qu'il
y a entre elle et toi? c'est--dire entre la fille unique d'un riche
prfet et un pauvre et simple habitant tel que toi?...

--Allons, mon cher Victor, je vois que tu as pris un verre de trop, car
tu commences  perdre la carte! Je me moque bien de tes injures, mon
petit...

--Je n'ai pas l'intention de te dire des injures, et d'ailleurs ce n'est
pas de ma faute si la vrit ressemble parfois  des injures... mais
c'est la vrit que je te dis; et je viens charitablement t'avertir que
tu ferais mieux de ne plus remettre les pieds chez M. de LaRue, car ce
monsieur veut donner la main de sa fille  un professionnel, entends-tu?
et non  un habitant, et c'est le notaire Lormier qui est aujourd'hui le
fianc de Corinne!

--Victor, j'espre que tu n'es pas srieux! mais, dans tous les cas, je
te dfends de profaner ainsi le nom de Melle de LaRue!

--Je suis trs srieux, an contraire! J'aime cette jeune fille; et le
rang lev qne j'occupe dans la socit, en ma qualit seule de notaire
public, me donne le droit d'aspirer  l'honneur de devenir son poux,
tandis que ta condition infrieure d'habitant te dfend mme d'oser
parler  cette jeune fille, dont le pre, grce  mon travail, occupera
bientt un sige au parlement... Vas-tu comprendre enfin la distance
qu'il y a entre elle et toi?...

Je comprends que tu dlires, et je te conseille d'aller te coucher...
demain, tu penseras  autre chose... oui, va te coucher, mon petit!

--Demain comme aujourd'hui, vocifra Victor, je penserai  Corinne de
LaRue, ma future pouse; et je te conseille, espce d'lphant, de
penser  Josephte Bouliane: c'est une grosse habitante comme a qu'il te
faut pour pouse...

Jean-Charles leva les paules de piti et se remit  l'ouvrage en
soupirant: Pauvre frre! le voila encore sous l'influence de la
boisson...

Victor tait joliment gris, en effet, car il chancelait en s'loignant.

                                *
                               * *

Le soir, aprs souper, Jean-Charles sortit et se dirigea vers la demeure
de M. de LaRue.

La concierge entrebillant seulement la porte, lui dit que Melle de
LaRue tait malade.

--Alors, je veux voir madame de LaRue.

--Elle est malade aussi! rpondit la concierge, en fermant rudement la
porte...

Surpris et indign de la conduite grossire et inexplicable de la
concierge, Jean-Charles alla frapper  la porte du cabinet de M. de
LaRue. C'est le prfet lui mme qui vint ouvrir.

--Que me voulez-vous? demanda-t-il  Jean-Charles, sans lui offrir 
entrer.

Notre hros, de plus en plus tonn, garda cependant son calme ordinaire
et dit sur un ton respectueux: Je sollicite l'honneur d'avoir avec vous
un moment d'entretien.

--Entrez! mais soyez bref, car j'attends de la visite...

--Votre concierge vient de me fermer la porte au nez; dois-je comprendre
qu'elle a t autorise  agir ainsi  mon gard?

--Oui, c'est moi qui lui avais donn l'ordre de ne pas vous recevoir!

--Me permettez-vous de vous en demander la raison?

La raison? elle est bien simple: je ne veux pas que vous veniez ici avec
l'intention de faire la cour  ma fille.

--Mais, pourtant, vous avez consenti tacitement  mon mariage avec
mademoiselle de LaRue, puisque la date en a t fixe, en votre
prsence, par madame de LaRue.

--Oui... peut-tre... mais je n'ai jamais donn mon consentement  ce
mariage.

--Vous me considrez donc indigne de l'honneur d'pouser mademoiselle de
LaRue?

--J'admets que vous tes un brave et honnte garon, mais je vous
avouerai qu'il me rpugne d'avoir pour gendre un simple habitant comme
vous...

Trois petits coups secs,  ce moment, furent frapps  la porte.

M. de LaRue, visiblement embarrass, se leva, se rassit, se leva de
nouveau et cria: entrez!

Et Victor entra en disant: J'ai l'honneur de vous saluer, M. le futur
dput! Mais en apercevant Jean-Charles, qu'il ne s'attendait pas de
rencontrer, il devint blanc comme un suaire... Car il tait dgris
maintenant, et la peur, dans son tout petit coeur, revenait encore au
galop...

--Veuillez vous asseoir, mon cher M. le notaire, dit M. de LaRue.

--Me permettez-vous, M. de LaRue, dit Jean-Charles, de reprendre la
conversation au point o elle tait tantt?

--Oui, sans doute, mais soyez bref, car... c'est bon... parlez!

--Il vous rpugne, disiez-vous, d'avoir pour gendre un simple habitant
comme moi. Mais ne sommes-nous pas tous des fils d'habitants?

--Vous savez que je n'ai pas assez d'instruction pour pouvoir discuter
avec vous ces histoires-l; mais je vous dirai que la fille d'un
futur dput ne doit pas et ne peut pas pouser un homme qui est sans
profession... et de plus, pour en finir, j'ajouterai que j'ai donn mon
consentement  votre frre, M. le notaire Victor, qui m'a fait l'honneur
de me demander ma fille en mariage...

--Et moi je refuse formellement de donner mon consentement au mariage
de ma fille avec ce chercheur d'aventures! dit Mme de LaRue, en entrant
avec Corinne dans le cabinet du futur dput...

--Et moi, ajouta Corinne, permettez-moi de dire, mon cher papa, que
j'prouve pour ce petit notaire le plus souverain mpris!

--Venez avec nous, dit de Mme LaRue, en prenant le bras de
Jean-Charles.............. .............................................

--Il ne me reste plus qu' me retirer, je suppose? fit le notaire, en
prenant sa canne, ses gants et son chapeau de soie...

--Pardon, M. le notaire, pardon! Il ne faut pas abandonner la partie
si vite que cela! Je vous ai dit que je serais impitoyable, et je vous
rpte que je le serai jusqu' la fin... Je ne donnerai jamais mon
consentement  ce mariage, et je sais que ma fille respecte trop ma
volont pour se marier contre mon gr. Veuillez vous rappeler que tout
vient  point  qui sait attendre; avec le temps et la patience, nous
viendrons  bout de tout...

--Oh! si j'tais sr de russir, je me rsignerais facilement 
attendre; mais quelque chose me dit que, sans une action prompte et
violente de votre part, je perdrai compltement la partie...

--Et que me conseillez-vous donc de faire, M. le notaire?

-A votre place, je dirais  mademoiselle

Corinne: Je suis absolument oppos  ton mariage avec Jean-Charles,
et je te dfends de revoir ce garon! Mon dsir est que tu pouses le
notaire, et je veux que, d'ici  deux semaines, tu prennes une dcision.
Telle est ma volont de pre!

D'ailleurs, quand Jean-Charles ne sera plus admis ici, j'aurai mes
coudes franches auprs de Melle de LaRue, et je saurai bien triompher
de ses scrupules et de son prtendu mpris.

--C'est bien, M. le notaire! Ds demain, je parlerai nergiquement  ma
fille...

--Je reviendrai aprs-demain, M. le candidat, et, en attendant, je
m'occuperai activement de votre lection...

Le lendemain, en effet, le vaniteux rentier dit  sa fille: Je suis
absolument oppos  ton mariage avec Jean-Charles, et je te dfends de
recevoir ce garon! Mon dsir est que tu pouses le notaire, et je veux
que d'ici  deux semaines, tu prennes une dcision! Telle est ma volont
de pre!

--Mais, mon pre, observa respectueusement Corinne, n'avez-vous pas
approuv mon mariage avec Jean-Charles?

--C'est--dire que j'ai eu un instant la faiblesse de le tolrer, mais
aujourd'hui, je le rpte, j'y suis absolument oppos, et je ne veux
plus on entendre parler!

Cette msalliance me couvrirait de ridicule aux yeux des chefs de mon
parti et pourrait me faire perdre mon lection... que je veux gagner 
tout prix, entends-tu?  tout prix!

--C'est bien! mon pre, fit simplement Corinne. D'ici , deux semaines,
j'aurai pria une dcision!

Et elle se retira, la mort dans l'me...

Mme de LaRue, en femme sage et modeste qu'elle tait, tenta l'impossible
pour soustraire son mari  l'influence pernicieuse du jeune notaire.

En empchant le mariage de Corinne et de Jean-Charles lui dit-elle, tu
empoisonnes l'existence de ces deux coeurs si bien faits pour tre unis;
en recherchant l'amiti de ce misrable notaire, tu t'exposes  perdre
ta rputation; puis en entrant dans la politique, tu risques de dpenser
dans les luttes une partie de ta fortune, et, par ton ignorance, d'tre
la rise de la dputation et du peuple...

Mais elle eut beau tourmenter et supplier son mari, celui-ci resta
impitoyable, tel qu'il l'avait promis  Victor...

                                *
                               * *

Le mme jour, l'abb Faguy reut la visite de mademoiselle de LaRue.

--Asseyez-vous, mademoiselle, dit le bon prtre, en dsignant son
meilleur fauteuil  la visiteuse. Vous venez, sans doute, me donner des
nouvelles de nos chers pauvres, que vous visitez avec une rgularit qui
vous fait grandement honneur.

--Non, M. le cur, car la pnible preuve que je subis depuis quelques
jours m'a fait ngliger ces chers clients.

--Quelle est donc cette preuve, mademoiselle?

--Oh! la plus douloureuse que le coeur d'une fiance puisse recevoir de
la part d'un pre bien-aim...

--Expliquez-vous, je vous prie, mademoiselle!

--Vous aviez sans doute entendu parler de mon prochain mariage avec M.
Jean-Charles Lormier?

--Oui, c'est mon ami Jean-Charles lui-mme qui me l'a annonc.

--Eh bien! mon pre s'oppose formellement  ce mariage.

--Que me dites-vous l, mademoiselle?...

--Oui, M. le cur, mon pre s'oppose  ce mariage parce que, dit-il, M.
Jean-Charles Lormier n'est qu'un habitant; et il veut que j'pouse M.
Victor Lormier, parce que ce dernier est un professionnel...

Ces mots blessrent profondment le coeur si dlicat du prtre; mais,
voulant cacher l'motion qu'il prouvait et se donner un peu de
contenance, il se leva et fit semblant d'ternuer. Ce petit exercice
lui permit de dissimuler le dgot que le nom de Victor lui avait
probablement inspir.

--Je viens vous prier de me dire, M. le cur, reprit Corinne, si je puis
pouser M. Jean-Charles contre la volont de mon pre?

--Non! mademoiselle; un enfant doit respecter l'autorit paternelle!

--Mais suis-je oblige de faire la volont de mon pre quand il me dit
d'pouser Victor?

Le prtre resta silencieux.

--Je comprends, M. le cur, votre hsitation  me rpondre, car vous ne
connaissez peut-tre pas ce Victor; mais je le connais, moi! J'ai pris,
ce matin, des renseignements  son sujet auprs de deux personnes dignes
de foi, et j'ai la preuve que ce garon est un libertin de la pire
espce... Si Victor tait un jeune homme respectable, je n'hsiterais
pas  accepter le sacrifice que mon pre veut m'imposer. Mais, M. le
cur, sachant que le notaire Lormier est un misrable, suis-je oblige
de l'pouser?

--Non, mademoiselle. Mais, je vous le rpte, vous ne pouvez pas non
plus en pouser un autre sans le consentement de votre pre.

--Alors, M. le cur, ma dcision est prise: je resterai dans le clibat,
et je prierai Dieu de me faire oublier Jean-Charles!

--Tenez, mademoiselle, vous allez avoir l'occasion de vous expliquer
avec Jean-Charles, car le voil!

--Oh! M. le cur, je me sauve... Mon pre m'a mme dfendu de revoir
Jean-Charles...

--Dans ce cas, mademoiselle, obissez  votre pre, et que Dieu et la
Sainte-vierge vous protgent!

--Merci! M. le cur.

Les deux fiancs ne se rencontrrent pas. Corinne sortit par une porte
et Jean-Charles entra par une autre.

La figure de notre hros portait l'expression de la douleur la plus
intense.

Il avait bu, pendant quelques jours,  la coupe d'un bonheur
parfait,--trop parfait pour tre durable,--et la coupe enchanteresse
venait de se briser...

Il serra silencieusement la main tremblante du prtre, et se laissa
choir sur un sige en exhalant cette plainte: Mon Dieu, que je
souffre!

--Oui, mon ami, je le sais, et je vous prie de croire que je ressens
autant que vous le malheur qui vous frappe. Mais attendons tout de la
bont infinie de Dieu!

--Il n'y a donc pas de bonheur, ici-bas, M. le cur?...

--Oui, mon ami! Mais il ne faut pas croire que le bonheur rside
toujours dans la ralisation de nos dsirs les plus chers; Dieu le fait
natre parfois du sein de nos malheurs! Le bonheur? il est partout,
quand on le cherche avec les yeux de la foi; il est mme dans la
souffrance, si seulement on offre cette souffrance  Dieu en lui disant,
comme autrefois Jsus avant de monter sur le calvaire: Mon Pre, s'il
est possible, faites que ce calice s'loigne de moi; nanmoins que ma
volont ne s'accomplisse pas, mais la vtre! Ah! si nous avions, la
foi vritable, mon ami, que de maux, de peines et de misres nous nous
pargnerions! Car la foi nous ferait accepter avec rsignation toutes
les preuves, en nous faisant entrevoir, aprs cette vie, un bonheur
parfait et ternel!

--J'admets volontiers, dit Jean-Charles, que ce n'est pas ainsi que nous
agissons dans le monde pour mriter d'obtenir ce trsor qu'on nomme
le bonheur, et aprs lequel tant de gens soupirent sans pouvoir
l'atteindre...

--Pourtant, mon ami, je vous assure que c'est l'unique moyen de
l'obtenir. Et quoi qu'il arrive, ne laissez jamais le dcouragement
entrer dans votre coeur!

Priez! et si c'est la volont de Dieu que vous pousiez mademoiselle de
LaRue, il saura bien faire disparatre les obstacles qui s'lvent en ce
moment entre vous et elle.

Ah! mon cher enfant, secouez cette faiblesse qui s'est empare de vous
un instant; reprenez avec courage vos travaux manuels et intellectuels;
et, encore une fois, attendez tout de la bont infinie de Dieu, qui
connat mieux que nous ce dont nous avons besoin!

--Je comprends maintenant, M. le cur, que si nous sommes si souvent
malheureux, c'est parce que nous ne prions pas assez. Et, advienne que
pourra, je suivrai dsormais la ligne de conduite que vous venez de me
tracer!

                                *
                               * *

  Notre me est une lyre
  Aux sons mlodieux,
  Mais qui ne doit redire
  Que des accorda pieux!
  Laissons chanter notre me:
  La prire est un chant
  Que le Seigneur rclame
  Du juste et du mchant!



L'OR VAINCU PAR L'LOQUENCE

Victor avait cru prudent de dmnager le soir mme du jour, o, excit
par la boisson, il tait all provoquer Jean-Charles aux champs.

Il avait lou deux chambres dans une maison, occupe par un vieux
couple, et qui tait situe presque en face de la villa de LaRue. C'est
une ide gniale que j'ai eue, pensait-il, de transporter mes pnates
ici. De ma chambre, et sans me dranger, je pourrai voir aller et venir
ma fiance.

Elle est encore un peu farouche, ma fiance! mais avec le temps je
finirai bien par l'apprivoiser...

Pour faire l'assaut de son coeur, je commencerai par lui sourire, sans
lui parler; puis, dans deux ou trois jours, je lui dcocherai, en
passant, des compliments sur sa beaut, sa grce, sa taille, etc. Ces
sortes de compliments chatouillent toujours agrablement l'oreille des
jeunes filles...

Enfin, je me ferai si gentil, si insinuant, si spirituel, que, bientt,
elle raffolera de moi! Ce n'est plus moi qui courrai aprs elle, c'est
elle qui courra aprs moi... Il en est de mme de toutes les jeunes
filles.... du moins de celles que j'ai connues  Montral... Ici, je
suis  l'abri des indiscrtions de ma bonne femme de mre et... des
taloches de Jean-Charles!

Maintenant, si je veux conserver les bonnes grces de mon futur
beau-pre et voir la couleur de son argent, il faut que je m'occupe
srieusement de sa candidature, car l'lection aura lieu avant les
ftes du nouvel an.

Victor rdigea un manifeste destin  voir le jour dans les colonnes du
_Canadien_, sous la signature de M. de LaRue, et il crivit un petit
discours mielleux que le candidat apprendrait par coeur et irait dbiter
dans toutes les paroisses du comt.

Aprs avoir labor soigneusement ces deux formidables pices, il alla
les soumettre  M, de LaRue, qui s'en dclara enchant. L'appel nominal
fut fix au 15 dcembre et le scrutin au 22 du mme mois.

M. de LaRue lana son manifeste. Il le publia d'abord dans le _Canadien_
et en fit tirer une impression sur des milliers de feuilles volantes que
Victor se chargea de faire parvenir, le dimanche suivant,  tous les
lecteurs.

Puis le candidat, en compagnie de Victor, se mit  parcourir toutes les
paroisses du comt, lisant partout son manifeste et rcitant son petit
boniment.

Victor, qui excellait dans le genre populacier, terminait chaque
assemble par une philippique chevele, qui, dans l'esprit de son
auteur, devait produire autant d'effet que les harangues de Dmosthne
contre Philippe de Macdoine... Le Macdoine, ici, tait un avocat
pauvre, mais dou de grands talents, qui venait d'entrer dans l'arne
contre M. de LaRue.

M. de LaRue et Victor vitaient, naturellement, de se mesurer  la
tribune avec leur loquent adversaire...

Celui-ci jouissait d'une grande popularit, et il tait vident pour
tout le monde qu'il allait faire mordre la poussire au vaniteux
rentier.

M. de LaRue, qui commenait  avoir des craintes srieuses, dit un jour
 Victor qu'il regrettait de s'tre embarqu dans cette galre, car il
avait compt sur une lection par acclamation...

--Je comprends, dit Victor, que cette opposition imprvue est bien
dsagrable pour vous, et j'admets que votre adversaire est un lutteur
bien difficile  terrasser, mais, _A vaincre sans pril, on triomphe
sans gloire!_ Et si vous triomphez contre lui, vous aurez certainement
la chance de devenir ministre!

--Vous croyez, M. le notaire?

--Oui, franchement, je le crois! Cependant je regrette de constater que
vous perdez du terrain tous les jour, mais par votre faute, et votre
trs grande faute! car jusqu' prsent vous n'avez presque pas dpens
d'argent.

--Mais, fit observer M. de LaRue, mon adversaire n'a pas dpens
d'argent, lui non plus, et il est incapable d'en dpenser, puisqu'il est
pauvre comme un moine!

--Oui, c'est vrai, mais il possde cette puissance de la parole qui
fascine le peuple...

--Vous le fascinez bien, le peuple, vous aussi, M. le notaire, par vos
discours!

--Peut-tre... mais ce n'est pas moi qui suis le candidat!

--Alors, que faut-il que je fasse, M. le notaire?

--Pour gagner une lection, sans le secours d'une forte loquence
personnelle, comme dans votre cas, par exemple, un candidat doit
dpenser de l'argent, encore de l'argent et beaucoup d'argent! L'argent,
voyez-vous, c'est le nerf de la guerre... En d'autres termes, pour tout
dire, si vous mettez peu d'argent dans la lutte, vous serez battu; et si
vous en mettez beaucoup, vous battrez votre adversaire! Choisissez entre
la dfaite, c'est--dire l'humiliation; et la victoire, c'est--dire la
gloire et la renomme...

--Je veux craser mon adversaire! s'cria le belliqueux rentier, avide
de gloire et de renomme! M. le notaire, ajouta-t-il, je vous choisis
pour mon agent et, mon trsorier; allez-y largement!

--Je vous remercie, M. le futur ministre, de ce tmoignage de confiance.
Je prendrai vos intrts avec le mme soin que je les prendrais si
j'tais dj votre gendre...

--A propos, M. le notaire, vous savez sans doute que ma fille est partie
hier soir, avec son oncle Ulric, pour Montral.

--Comment voulez-vous que je le sache, si vous ne me l'avez pas dit? Ce
n'est pas Melle Corinne, bien sr, qui m'aurait annonc la nouvelle de
son dpart: car, depuis quelques jours, je me suis souvent plac sur
son chemin, tantt pour lui sourire, tantt pour lui adresser des
compliments dlicats, et elle n'a pas fait plus de cas de moi que si
j'eusse t un mannequin... A la fin, j'ai pens qu'elle tait myope et
un peu sourde...

--Ma tille est trs gne, voyez-vous!

Oui, elle est partie pour Montral, et voici dans quel but.
Dernirement, je lui ai dfendu de revoir Jean-Charles, et je lui ai dit
en mme temps que je dsirais vous avoir pour gendre. De plus, je lui
ai dclar que, d'ici  deux semaines, je voulais avoir une dcision
dfinitive au sujet de son avenir.

Or, hier matin, elle m'a tenu ce langage:

--Mon pre, ma dcision est prise pour ce qui concerne Jean-Charles: je
ne l'pouserai pas! mais pour ce qui concerne son frre, j'ai besoin de
rflchir et de prier avant de me prononcer. Cette semaine, les lves
du couvent de la congrgation Notre Dame,  Montral, font leur retraite
annuelle, et je vous demande la permission de la suivre avec elles.
J'espre que, aprs la retraite, je pourrai vous faire connatre la
dcision que vous attendez de moi.

Donc, M. le notaire, nous avons gagn le prin cipal point: ma fille
renonce  Jean-Charles. J'ai confiance qu'elle va prendre maintenant une
dcision favorable  nos projets.

--Oui, M. le futur ministre, je partage entirem... un peu... votre
confiance. Mais dans le cas o cette dcision me serait dfavorable,
vous pourriez forcer la main  Melle Corinne, en lui faisant un devoir
de conscience de m'pouser; car elle me parait trs scrupuleuse, votre
charmante fille!

--Nous aviserons dans le temps, M. le notaire. En attendant, n'est-ce
pas? ne ngligeons rien pour assurer le succs de mon lection. Il faut
que j'crase mon adversaire...

--Tous mes instants vous appartiennent, M. le futur ministre; je sais
qu'en m'absentant de mon bureau, comme je le fais depuis quelque temps,
je perdrai un bon nombre de clients, mais n'importe! Je n'ai pour le
moment qu'une seule ambition, celle de battre votre adversaire  plate
couture...

--Merci, M. le notaire; je saurai reconnatre gnreusement vos prcieux
services. Ha! tenez, pendant que j'y pense, je veux vous demander encore
une faveur.

--Ne vous gnez pas, M. le futur ministre!

--Voulez-vous avoir la bont de me prparer un autre petit discours que
je pourrai prononcer dans les paroisses o j'ai dj port la parole?
car je n'aime pas rpter toujours la mme chose, vous savez!

Comme je veux capter le vote anglais je vous prie d'introduire dans ce
discours quelques compliments bien tourns  l'adresse des Anglais,...
sans sacrifier les principes, par exemple!... je tiens aux principes,
vous savez!

--Je comprends; un discours assaisonn de bon sens, de patriotisme et de
loyaut. Vous serez servi  souhait, M. le futur ministre!

                                *
                               * *

Victor, qui ne se croyait heureux que lorsqu'il avait bien mang et bien
bu, se dit: Je vais organiser dans toutes les paroisses de notre comt,
au nom et avec l'or de M. de LaRue, des festins publics qui auront le
double effet de rendre les gens heureux et d'assurer l'lection de mon
candidat...

Et il se mit  l'oeuvre avec une ardeur digne d'une meilleure cause.

Ce cabaleur sans vergogne inonda les paroisses de boisson, et y ouvrit
un vritable march de votes.

En un mot, il inaugura ouvertement, avec l'orgie et la dbauche, ce mode
d'intimidation et d'achat des consciences qui s'est rpandu depuis,
d'une manire alarmante, d'un bout  l'autre du pays!

Les ftes--vritables bacchanales--duraient depuis environ un mois,
quand, effray des dsordres affreux qui rgnaient par tout le comt, le
dimanche comme la semaine, le clerg leva la voix, pour rappeler les
fidles  leurs devoirs de chrtiens et de citoyens.

Les lecteurs finirent par se ressaisir, puis la dbandade se dclara
parmi les partisans du candidat trop prodigue.

Le jour du scrutin--si ardemment attendu par M. de LaRue--arriva enfin,
et le vaniteux rentier fut battu par une grande majorit!

L'or avait t vaincu par l'loquence!

Les malins disaient: Le bon Dieu s'est fch et il a donn une bonne
racle au diable!

Cette lection avait cot  M. de LaRue la somme fabuleuse de dix mille
dollars... Le rus notaire--va sans dire--avait eu le soin d'empocher
une partie de cette somme: la bagatelle de deux mille cinq cents
dollars...

                                *
                               * *

Oh! les ingrats! les ingrats! me trahir de la pareille faon! s'criait
M. de LaRue, le lendemain de sa dfaite, en pleurant comme un enfant!
Oh! les ingrats! moi qui les ai empiffrs de victuailles, moi qui...
moi... Oh!

--Pour l'amour de Dieu! lui dit Mme de LaRue, tche de te calmer et de
cesser tes ridicules lamentations! Je comprends que c'est humiliant pour
un homme de ton ge d'avoir t la dupe et la victime d'un blanc-bec tel
que Victor Lormier... mais, enfin, c'est fait! et cela te prouve qu'il
n'est pas toujours bon de mpriser les conseils de sa femme pour suivre
aveuglement ceux du premier godelureau venu! Ton chauffoure te cote
dix mille dollars! C'est une grosse somme, j'en conviens; mais, pour ma
part, je ne regretterais pas la perte de cette somme si elle pouvait
avoir l'effet de corriger ta sotte vanit et ton ambition... Que dis-je?
pour atteindre ce but, je sacrifierais volontiers toute notre fortune!

--Tu as une singulire manire de me consoler, toi! reprit M. de LaRue,
en cessant de pleurer...

--Si mes consolations ne te plaisent pas, va en demander d'autres  ton
charmant conseiller et ami, Victor Lormier!

M. de LaRue, que le lecteur a vu nagure si imprieux, si _impitoyable_,
ne put rpondre un seul mot aux reproches sanglants de sa femme. Il
se retira dans son cabinet pour y faire d'amres, mais srieuses
rflexions.

Ma femme a raison, cent fois, mille fois raison! Si j'avais suivi
ses conseils, je n'aurais pas aujourd'hui la conscience bourrele de
remords! Que d'erreurs regrettables, et peut-tre irrparables, la
vanit et l'ambition m'ont fait commettre depuis quelques semaines...
J'ai scandalis mes concitoyens, tripl le nombre de mes ennemis, perdu
une partie de ma fortune, prfr le misrable notaire Lormier  son
frre si doux et si honnte! J'ai oblig ma fille  aller s'enfermer
dans un couvent; j'ai banni pour toujours de ma demeure la paix et le
bonheur...

Oui, ma femme a raison, cent fois et mille fois raison!... A quoi, en
effet, peuvent servir mes lamentations, sinon  me rendre plus ridicule
encore! J'ai eu la faiblesse de commettre le mal,--et j'en demande bien
pardon au bon Dieu,--mais il me reste le devoir de le rparer, dans la
mesure du possible.

D'abord, je vais crire  ma fille pour la prier la supplier mme, de
renoncer  la vie religieuse, qu'elle me dit vouloir embrasser, et de
venir reprendre sa place  mon foyer. Et ensuite, je tcherai de me
rconcilier avec Jean-Charles en lui offrant,--gage de rparation et
d'amiti,--la main de ma fille bien-aime!

Ce qui fut pens, fut fait. M. de LaRue n'tait pas instruit, mais il
savait lire et crire passablement.

Il crivit donc  sa fille une longue lettre dans laquelle il s'accusait
de l'avoir contrainte, par ses durets,  briser les doux liens qui
l'unissaient  Jean-Charles, puis  fuir le foyer domestique pour
aller ensevelir sa jeunesse et son bonheur entre les murs sombres du
couvent... Il la priait de lui pardonner la peine qu'il lui avait cause
et tous les torts qu'il avait eus envers elle. Il lui assurait que,
si elle voulait revenir sous le toit paternel, elle aurait la libert
d'pouser Jean-Charles, qu'il regrettait d'avoir trait si durement.

Il lui annonait sa dfaite, et, au lieu de la dplorer, il remerciait
Dieu de la lui avoir inflige, comme moyen de le gurir de sa vanit et
de son ambition...

Par le retour du courrier, M. de LaRue reut de sa fille une lettre dont
voici la teneur:


    Trs cher et bien-aim pre,

    Quoi! vous daignez vous accuser devant moi des torts et de la peine
    que vous croyez m'avoir causs! Quoi! vous me faites des excuses et
    vous me demandez de vous pardonner! Oh! pre chri, au lieu de vous
    accuser et de vous excuser, vous devriez plutt remercier Dieu,
    comme je le remercie moi-mme, d'avoir fait jaillir la lumire des
    ombres passagres qui ont envelopp et attrist un instant notre
    chre famille.

    Oui, pre chri, vous avez t pour moi le gnie bienfaisant,
    l'heureux intermdiaire dont le ciel s'est servi pour me remettre
    dans la voie sre o je suis maintenant et o je dsire rester
    jusqu'au terme de ma vie!

    Ne pleurez pas sur mon sort, pre bien-aim, car je suis heureuse
    autant, ce me semble, qu'il est possible de l'tre ici-bas.

    Et c'est aujourd'hui que je comprends tout ce qu'il y a de vrai dans
    ces paroles d'une sainte me: Mon coeur surabonde de joie et de
    consolation! Le couvent est pour moi la porte du paradis, le palais
    o le Roi des rois veut bien recevoir son indigne pouse.

    Que les desseins de Dieu sont grands et impntrables!

    Il y a quelques semaines  peine, je me croyais appele  rester
    dans le monde, et j'crivais  la rvrende mre suprieure de notre
    couvent: La vie de communaut est belle, sans doute, mais je suis
    persuade que la vie de famille l'est bien davantage!

    C'tait alors ma conviction. Je me prparais mme  recevoir le
    sacrement de mariage! Mais tout cela n'tait qu'un rve que le bon
    Dieu s'est charg de dissiper.

    Je renonce sans regret, croyez-le,  l'union que vous me proposez
    avec M. Jean-Charles Lormier. Je ne veux pour poux que l'immortel
    et divin crucifi...

    Oh! ne me plaignez pas, cher pre et bien tendre mre, mais unissez
    vos prires aux miennes afin que Jsus affermisse de plus en plus le
    dsir que j'ai de me sacrifier  lui pour toujours.

    Ce saint dsir, bien chers parents, est le fruit de vos bons
    exemples et de l'instruction religieuse que vous m'avez fait donner.

    Pour vous rcompenser de l'indicible bonheur que je ressens
    maintenant, et dont je vous suis redevable, je prierai Dieu de voua
    combler de ses faveurs et d'adoucir dans votre me et dans la mienne
    l'amertume de notre sparation terrestre!

    Veuillez agrer, cher pre et bien tendre mre, l'assurance de mon
    profond respect et de ma vive affection, et me croire,

    Votre fille tout aimante,

    CORINNE DE LARUE.


La lecture de cette lettre plongea M. et Mme de LaRue dans une profonde
tristesse. Ils aimaient tendrement leur fille, leur unique enfant, et il
leur en cotait de s'en sparer pour toujours...

Cependant, ils taient trop bons chrtiens pour vouloir s'opposer aux
desseins de la Providence.

M. de LaRue tait un brave homme; il n'avait qu'un seul dfaut--dfaut
bien dtestable, il est vrai--la vanit. Mais il ne parlait plus
maintenant de la noblesse de son origine; et s'il n'et craint d'attiser
contre lui les pigrammes de ses ennemis, il aurait biff la particule
_de_ qu'il avait si amoureusement accole  son nom...

Mais, hlas! il tait condamn  la garder jusqu' la mort, cette
cruelle particule!

--Qu'allons-nous faire? demanda M. de LaRue, en s'adressant  sa femme.

A prsent, il aimait  prendre conseil de sa femme.

--Ce que nous allons faire? Nous allons retourner  Montral le plus tt
possible, afin d'tre plus prs de notre fille et d'avoir l'avantage de
la visiter souvent. Puis, lorsqu'elle aura prononc ses derniers voeux,
si ses suprieures l'envoient  l'tranger, eh bien! nous reviendrons 
Sainte-R... pour y finir nos jours.

--Trs bien! ma femme; je vais mettre mes affaires en ordre, et nous
partirons la semaine prochaine.

M. de LaRue voulait, avant son dpart, revoir Jean-Charles, lui faire
ses excuses, implorer son pardon et se rconcilier avec lui.

Il fallait aussi lui apprendre la dcision de Corinne. Le malheureux
pre avait peine  s'y rsoudre. Quel coup terrible cette nouvelle
allait porter au coeur du brave garon!

Un moment, il eut la pense d'crire pour viter un entretien qui
l'effrayait.

Mais comprenant que ce serait manquer de courage et de courtoisie, il
se dcida  aller trouver Jean-Charles, pour lui tout avouer, avec
franchise et simplicit.

Dans l'entrevue qu'il eut avec notre hros, celui-ci se montra courtois,
gnreux, clment et courageux. Il considrait la dcision de Corinne
comme une inspiration du ciel, et, en bon chrtien qu'il tait, il
l'accepta avec une entire soumission  la volont de Dieu.

                                *
                               * *

Victor Lormier, qui avait entendu parler du prochain dpart de M.
de LaRue pour Montral, rsolut d'aller lui faire ses adieux et lui
demander en mme temps des nouvelles de Corinne, car il n'avait pas os
revoir M. de LaRue depuis l'lection.

Mme de LaRue ayant vu venir le notaire, voulut le recevoir elle-mme.

--Bonjour, chre madame! dit Victor, en se mettant la bouche en coeur;
comment est votre prcieuse sant?

--Que vouiez-vous, monsieur?

--Est-ce que vous avez reu, chre madame, des nouvelle de mademoiselle
Corinne?

--Retirez-vous, monsieur!

--M. de LaRue est-il ici, madame?

--Oui, monsieur!

--Est-ce que je pourrais le voir, madame?

--Non, monsieur!

--Est-il malade, madame, ce cher M. de LaRue?

--Mon, monsieur!

--Alors, madame, je dsirerais le voir pour une affaire trs importante
concernant son lection.

--Retirez-vous, monsieur, vous dis-je!

--Pardon, chre madame, si j'insiste pour voir M. de LaRue, mais je suis
certain qu'il sera... content de me recevoir...

--Vous vous trompez! dit M. de LaRue, en se montrant; je ne tiens pas du
tout  vous recevoir et vous prie de dguerpir, oiseau de malheur que
vous tes!

--Mais, M. le candidat... pardon! M. le prfet; vous savez...

Pan!

La porte ferme avec violence par M. de LaRue coupa la parole 
l'obsquieux notaire, qui se retira, la rage au coeur...

Mais, avec cette faiblesse de caractre et ce cynisme que le lecteur lui
connat, Victor se consola presque aussitt en faisant les rflexions
qui suivent:

Si je perds le gteau (il voulait dire la dot de Corinne) j'en ai
toujours bien pris une tranche de deux mille cinq cents dollars! Avec
cette somme je pourrai m'amuser un brin, en attendant les clients... qui
ne viennent pas vite, les imbciles!

Mais, j'y pense, il n'y a aucun amusement pour moi, ici... Si j'allais
vivre  Montral? oh! oui, par exemple, c'est l qu'on s'amuse... Mais
je n'attendrai pas mes ex-futurs beau-pre et belle-mre, car je prsume
qu'ils aimeront autant ne pas m'avoir pour compagnon de voyage!

Il fit ses prparatifs promptement et partit, le lendemain, sans daigner
seulement aller voir sa vieille mre, que le chagrin conduisait au
tombeau!

Jean-Charles n'avait pas revu son malheureux frre depuis qu'il l'avait
rencontr chez M. de LaRue; mais il lui pardonnait du fond du coeur tout
ce qu'il avait souffert  cause de lui..



VINGT ANS APRS

Nous sommes en 1837.

Jean-Charles vient d'atteindre sa quarantime anne, et il est encore
clibataire. Il a connu pourtant, dans le cours des vingt dernires
annes, de bonnes et charmantes filles qui auraient t heureuses d'unir
leur destine  la sienne. Pour toutes, indistinctement, il a t
courtois, aimable, et trs rserv.

Aux amis qui lui ont conseill de se marier, Jean-Charles a rpondu
qu'il se croyait vou au clibat.

Corinne est maintenant soeur Sainte-Agns de Jsus.

Jean-Charles, tout en bnissant les desseins de la Providence, garde au
coeur, avec le souvenir de cette pieuse jeune fille, la blessure qu'y
a faite un amour profond. Et sur cette plaie toujours saignante, il
ne veut mettre le baume d'aucun autre amour terrestre. Ce serait,
pense-t-il, une sorte de profanation. Son sacrifice est donc bien fait,
et sa dtermination inbranlable.

A ce premier sacrifice. Dieu en a ajout d'autres. Les liens qui
rattachaient notre hros  la terre se sont presque tous rompus. Depuis
longtemps, sa mre est alle recevoir au ciel la rcompense de ses
vertus. Les deux soeurs qui lui restaient, ont toutes deux embrass la
vie religieuse...

Il parait donc bien seul sur la terre, cet homme, si jeune encore, si
plein de vie, si digne d'tre aim, et si capable de rendre les autres
heureux!

Cependant, au lieu de se renfermer dans une solitude goste et strile,
il emploie au bien de ses concitoyens et au soulagement des pauvres,
l'activit dbordante de sa grande me.

Malgr sa modestie, il a d accepter par dvouement et patriotisme des
charges civiles qu'il remplit avec autant de zle que de prudence.

Pour combler le vide fait  son foyer, il a donn l'hospitalit  une
nombreuse famille, tombe dans le malheur.

Prosper Larose avait t l'ami d'enfance de Jean-Charles. Devenu
infirme, et incapable de supporter les siens, il fut recueilli dans
la demeure des Lormier, et y fut trait comme un frre par son ami
d'autrefois.

Victor, lui, avait dissip en peu de temps les deux milles cinq cents
dollars que,  titre de rmunration, il s'tait cru justifiable de
soutirer  M. de LaRue, pendant la lutte lectorale.

Il avait d'abord exerc sa profession sur une des principales rues
commerciales de Montral, mais sa conduite dsordonne lui ayant fait
perdre la confiance du public, il dut fermer son tude, et fut bientt
rduit  travailler en qualit de copiste chez le notaire Archambault.
Puis, quand il tait  bout de ressources, il venait passer quelque
temps chez Jean-Charles, dont la maison et le coeur lui taient toujours
ouverts. Mais Victor se lassait vite de la vie honnte et paisible qu'on
menait  Sainte-R..., et, malgr la franche hospitalit de son frre, il
reprenait le chemin de la mtropole pour retourner  ses plaisirs...

                                *
                               * *

Depuis environ deux ans, les Canadiens-franais les plus en vue, et
en particulier ceux... qui occupaient des siges dans la Chambre
d'assemble du Bas-Canada, s'agitaient contre le gouverneur-gnral et
ses ministres, qu'ils accusaient de bien des mfaits politiques.

Tous les historiens admettent que les griefs de nos compatriotes taient
fonds, mais plusieurs condamnent les chefs qui eurent recours,  la
violence pour obtenir la rparation des injustices et des torts dont ils
souffraient.

Des assembles tumultueuses, et souvent provocatrices, avaient eu lieu
dans les grandes paroisses des districts de Montral et de Qubec.

Les choses allaient de mal en pis. Et les hommes, bien intentionns
sans doute, qui s'taient mis  la tte du mouvement, et qui voyaient
maintenant la foule se livrer  des carts regrettables, se crurent
obligs, sous peine de trahison, de suivre ceux qu'ils avaient
involontairement lancs dans une voie malheureuse.

La paroisse de Sainte-R... avait, jusque-l, chapp  cette agitation.

--Comment se fait-il, dit  ses amis le Dr Chnier, un des principaux
agitateurs, que la paroisse de Sainte-R... n'ait pas encore suivi
l'exemple des paroisses de Saint-Ours, de Saint-Denis, de Saint-Charles,
etc., qui ont tenu des assembles pour protester contre la tyrannie
de ceux qui nous gouvernent? Le maire de cette paroisse, Jean-Charles
Lormier, est pourtant un patriote ardent et le plus brave parmi les
braves...

--C'est tonnant, en effet, remarqua le chevalier de Lorimier. Vous le
connaissez bien, docteur; pourquoi n'allez-vous pas le voir pour vous
entendre et organiser avec lui une assemble monstre dans sa paroisse?

--J'irai bien, rpondit le Dr Chnier

--Oui, allez-y! allez-y! approuvrent plusieurs patriotes, qui
connaissaient la rputation de bravoure que Jean-Charles Lormier s'tait
acquise.

                                *
                               * *

C'tait le 30 octobre au matin.

Le Dr Chnier n'tait pas homme  remettre au lendemain ce qu'il pouvait
faire plus tt...

Il se mit en route et, le soir du mme jour, vers huit heures, il
arrivait chez le maire de Sainte-R... Il le trouva entour de ses chers
livres.

L'tude tait devenue la passion dominante de notre hros.

--Je suis bien fch de vous dranger, dit le Dr Chnier, en donnant 
Jean-Charles une chaude poigne de main.

--Vous tes le bien venu, mon cher docteur; asseyez-vous, et lisez ce
journal pendant que j'irai dire  la servante de prparer le souper.

--Pas pour moi, dans tous les cas, M. le maire, car j'ai soup au
village voisin. D'ailleurs il faut que je reparte dans quelques minutes.

--Ah! vraiment! Vous tes donc bien press, docteur?

--En effet, je suis venu vous voir pour une affaire de la plus haute
importance.

--De quoi s'agit-il donc, docteur?

--Vous connaissez la campagne que nous avons entreprise d'un bout
 l'autre de la province, pour obtenir du gouvernement imprial le
redressement de nos griefs. Tous les patriotes des paroisses les plus
importantes de la province ont adopt des rsolutions dnonant l'tat
de choses actuel et revendiquant les droits, les privilges et
les liberts qui nous sont dus. Or,  ce concert enthousiaste de
revendications nationales, il manque une voix puissante: celle de votre
patriotique paroisse! Et je suis en ce moment l'interprte d'un grand
nombre de patriotes en vous priant de convoquer une assemble dans
le genre de celles qui ont eu lieu dans les autres paroisses. Vous
pourriez, par exemple, soumettre  cette assemble les rsolutions
que les patriotes de Saint-Ours ont adoptes,  l'unanimit, le 7 mai
dernier. Voici le texte exact de ces rsolutions:

    1 Propos par le Dr W. Nelson, second par M. J. Auger, et rsolu:

    --Que nous avons vu avec les sentiments de la plus vive indignation
    les rsolutions proposes  l'adoption de la Chambre des Communes,
    le 6 mars dernier, rsolutions dont l'effet ncessaire est de nous
    enlever toute garantie de libert et de bon gouvernement pour
    l'avenir de cette province.

    2 Propos par L. F. Deschambault, cuyer second par le capitaine
    Jalbert, et rsolu:

    --Que l'adoption de ces rsolutions sera une violation flagrante de
    la part des Communes et du gouvernement qui les a proposes, de la
    capitulation des traits, des actes constitutionnels qui ont
    t octroys au pays. Que ces actes, ces traits, portant des
    obligations rciproques, savoir: de notre part, amour et
    obissance; de la part de l'Angleterre, protection et garantie de
    libert,--seraient virtuellement annuls par la violation des
    promesses d'une des parties contractantes.

    3 Propos par M. O. Chamard, second par M. O. Mignault, et rsolu:

    --Que, dans ces circonstances, nous ne pouvons regarder le
    gouvernement qui avait recours  l'injustice,  la force et  une
    violation du contrat social que comme un pouvoir oppresseur, un
    gouvernement de force pour lequel la mesure de notre soumission
    ne devrait tre dsormais que la mesure de notre force numrique,
    jointe aux sympathies que nous trouverions ailleurs.

    4 Propos par M. Moyen, second par M. Marchesseau, et rsolu:

    --Que le machiavlisme qui, depuis la session, a accompagn tous
    les actes du gouvernement, la mauvaise foi qui les a caractriss
    jusqu'ici, la faiblesse qui perce  chaque page du rapport des
    commissaires et dans les discours des ministres o on ne rougit pas
    d'allguer notre division et notre petit nombre, comme motif de nous
    refuser justice, ne nous inspirent que le plus profond dgot, et
    le mpris le plus prononc pour les hommes qui commandent  un des
    peuples les plus grands, les plus nobles de la terre ou qui sont
    attachs  un tel gouvernement.

    5 Propos par M. E. Durocher. Second par le capitaine Ct et
    rsolu:

    --Que le peuple de ce pays a longtemps attendu justice de
    l'administration coloniale d'abord, du gouvernement mtropolitain
    ensuite, et toujours inutilement. Que pendant trente ans la crainte
    a bris quelques-unes de nos chanes, pendant que l'amour dsordonn
    du pouvoir nous en imposait de plus pesantes. La haute ide que nous
    avons de la justice et du l'honneur du peuple anglais nous a fait
    esprer que le parlement qui le reprsente apporterait un remde 
    nos griefs. Ce dernier espoir du, nous a fait renoncer  jamais
     l'ide de chercher justice de l'autre ct de la mer, et de
    reconnatre enfin combien le pays a t abus par les promesses
    mensongres qui l'ont port  combattre contre un peuple qui
    lui offrit la libert, des droits gaux, pour un peuple qui lui
    prparait l'esclavage. Une triste exprience nous oblige de
    reconnatre que de l'autre ct de la ligne 45 taient nos amis et
    nos allis naturels.

    6 Propos par le capitaine Beaulac, second par le capitaine
    Chappedelaine, et rsolu:

    --Que nous nions au parlement anglais le droit de lgislater sur les
    affaires intrieures de cette colonie contre notre consentement, et
    sans notre participation et nos demandes, comme le non-exercice de
    ce droit par l'Angleterre nous a t garanti par la constitution
    et reconnu par la mtropole, lorsqu'elle a craint que nous
    n'acceptassions les offres de libert et d'indpendance que nous
    faisait la rpublique voisine. Qu'en consquence, nous regardons nul
    et non avenu l'acte de tenure, l'acte de commerce du Canada, l'acte
    qui incorpore la socit dite Compagnie des terres, et enfin
    l'acte qui sera sans doute bas sur les rsolutions qui viennent
    d'tre adoptes par les Communes.

    7 Propos par M. Ducharme, second par M. Ttreau, et rsolu:

    --Que nous ne nous regardant plus lis que par la force au
    gouvernement anglais, attendant de Dieu, de notre bon droit et des
    circonstances, un sort meilleur, les bienfaits de la libert et un
    gouvernement plus juste. Que, cependant, comme notre argent public
    dont ose disposer sans aucun contrle le gouvernement mtropolitain
    va devenir entre ses mains un nouveau moyen de pression contre nous,
    et que nous regardons comme notre devoir comme de notre honneur de
    rsister par tous les moyens actuellement en notre possession 
    un pouvoir tyrannique, pour diminuer autant qu'il est en nous ces
    moyens d'oppression, nous rsolvons:

    8 Sur la proposition du capitaine Doyen, second par M. L.
    Mtivier, il est rsolu:

    --Que nous nous abstiendrons autant qu'il sera en notre pouvoir de
    consommer les articles imports, particulirement ceux qui paient
    des droits plus levs, tels que le th, le tabac, les vins, le
    rhum, etc. Que nous consommerons, de prfrence, les produits
    manufacturs dans notre pays; que nous regarderons comme bien
    mritant de la patrie quiconque tablira des manufactures de soie,
    de drap, de sucre, de spiritueux, etc. Que, considrant l'acte de
    commerce comme non avenu, nous regarderons comme trs licite le
    commerce dsign sous le nom de contrebande, jugerons ce trafic
    trs honorable, tcherons de le favoriser de tout notre pouvoir,
    regardant ceux qui s'y livreront comme mritant bien du pays; et
    comme infme quiconque se porterait dnonciateur contre eux.

    9 Sur motion de M. Olivier, second par M. Charles Lebeau, il est
    rsolu:

    --Que pour rendre ces rsolutions plus efficaces, cette assemble
    est d'avis qu'on devrait faire dans le paya une association dont le
    centre serait  Qubec o  Montral, dans le but de s'engager  ne
    consommer que des produits manufacturs en ce pays, ou imports,
    sans avoir pay de droits.

    10 Sur motion de M. Labarre, second par M. Joseph Dudevoir, il est
    rsolu:

    --Que pour oprer plus suffisamment la rgnration de ce pays, il
    convient,  l'exemple de l'Irlande, de se rallier tous autour d'un
    seul homme. Que cet homme, Dieu l'a marqu comme O'Connell, pour
    tre le chef politique, le rgnrateur d'un peuple; qu'il lui a
    donn pour cela une force de penses et de paroles qui n'est pas
    surpasse, une haine d'oppression, un amour du pays, qu'aucune
    promesse, aucune menace du pouvoir ne peut fausser. Que cet homme,
    dj dsign par le pays, est L. J. Papineau. Que cette assemble
    considrant les heureux rsultats obtenus en Irlande du tribut
    appel Tribut O'Connell, est d'avis qu'un semblable tribut, appel
    Tribut Papineau, devrait exister en ce pays; les comits de
    l'association contre l'importation seraient chargs de le prlever.

    11 Sur proposition de M. Marchesseau, second par M. A. Lorendeau,
    il est rsolu:

    --Que cette assemble ne saurait se sparer sans offrir ses plus
    sincres remerciements aux orateurs peu nombreux, mais zls et
    habiles, qui ont fait valoir la justice de notre cause dans la
    Chambre des Communes, ainsi qu'aux hommes honntes et vertueux qui
    ont vot avec eux; que pareillement les industriels de Londres, qui
    ont prsent une requte  la Chambre des Communes, en faveur de ce
    malheureux pays, ont droit  notre plus profonde reconnaissance.

    12 Sur proposition de S. Cherrier, cuyer, second par M. Godfroi
    Cormier, il est rsolu:

    --Que cotte assemble entretient la conviction que dans une lection
    gnrale dont le pays est menac,  l'instigation d'hommes faibles
    et pervers, aussi ignorants de l'opinion publique dans la crise
    actuelle qu'ils sont dpourvus d'influence, les lecteurs
    tmoigneront leur reconnaissance  leurs fidles mandataires en les
    rlisant et en repoussant ceux qui ont forfait  leurs promesses, 
    leurs devoirs, et qui ont trahi le pays, soit en se rangeant du ct
    de nos adversaires, soit en s'abstenant lchement, lorsque le pays
    attendait d'eux l'expression honnte de leurs sentiments.

--Comment trouvez-vous ces rsolutions, M. Lormier? demanda le Dr
Chnier.

--J'aurai la franchise de vous dire, mon cher docteur, que je les trouve
diffuses, mal rdiges, illogiques, violentes et immorales; je les crois
de nature  faire un tort immense  notre belle cause, et, de plus, 
nous couvrir de ridicule aux yeux de tous les hommes srieux.

--Mais, M. Lormier, il me semble que vous les jugez avec trop de
svrit!

--Non! mon cher docteur. Examinons-en quelques-unes ensemble.

Elles nous blment d'avoir t soumis  l'autorit tablie en 1775 et en
1812, et, par consquent, nous reprochent d'avoir repouss l'invasion
amricaine; c'est--dire qu'elles dchirent deux pages de notre histoire
o l'hrosme et la loyaut de notre race brillent, d'un pur clat.

Elles menacent l'Angleterre de demander aujourd'hui contre elle la
protection des Amricains!... Vous savez bien que cette menace est
purile, puisque les tats-Unis et l'Angleterre ont fait la paix depuis
longtemps, et qu'ils sont lis maintenant par des intrts commerciaux,
et ne peuvent rompre leurs liens, sans se causer mutuellement des torts
dsastreux.

Vous savez, de plus, que les tats-Unis traversent actuellement une
crise commerciale terrible qui requiert leur attention, leur nergie et
leur travail. Il est donc impossible pour les Amricains de s'occuper de
nous dans ce moment-ci.

Ces rsolutions _regardent comme trs licite et trs honorable le
commerce dsign sous le nom ile contrebande, et comme infme quiconque
se porterait dnonciateur contre les contrebandiers..._

En d'autres termes, elles rigent le vol en principe et dclarent dignes
de mpris les citoyens qui voudraient dnoncer les voleurs!...

Jolie morale, n'est-ce pas?

Tenez, docteur! nul ne dsire plus que moi voir notre peuple libre,
heureux et prospre; mais je crois que nous travaillons  reculer
cette re de libert, de bonheur et de prosprit aprs laquelle nous
soupirons si ardemment!

--Que convient-il donc de faire, M. Lormier, suivant vous?

--Recommencer sur d'autres bases le travail qui a t fait. Organiser
des assembles publiques et y faire adopter des rsolutions  la fois
courtoises et fermes; car en employant les menaces et la violence, nous
perdons notre droit et notre force. En un mot, je suis prt  vous
suivre partout, si vous voulez combattre avec des armes lgales et
constitutionnelles!

Permettez-moi de vous citer,  mon tour, quelques extraits du mandement
que Mgr Lartigue, vque-coadjuteur de Mgr Signa,  Montral, a adress
 ses diocsains, le 24 octobre courant, et dans lequel il prchait
l'obissance au pouvoir tabli:

    Depuis longtemps, N. T. C. F. nous n'entendons parler que
    d'agitation, de rvolte mme, dans un pays toujours renomm jusqu'
    prsent pour sa loyaut, son esprit de paix, et son amour pour la
    religion de ses pres.

    On voit partout les frres s'lever contre leurs frres, les amis
    contre leurs amis, les citoyens contre leurs concitoyens, et la
    discorde d'un bout  l'autre de la province, semble avoir bris les
    liens de la charit qui unissait entre eux les membres d'un mme
    corps, les enfants d'une mme glise, du catholicisme qui est une
    religion d'unit.

    Encore une fois, nous ne vous donnerons pas notre sentiment
    politique, qui a droit ou tort entre les diverses branches du
    pouvoir souverain. Ce sont de ces choses que Dieu a laisses aux
    disputes des hommes; mais la question morale, savoir, quels sont les
    devoirs d'un catholique  l'gard de la puissance civile tablie et
    constitue dans chaque tat; cette question religieuse, dis-je, est
    de notre ressort et de notre comptence...

    Ne vous laissez donc pas sduire, si quelqu'un voulait vous engager
     la rbellion contre le gouvernement tabli, sous prtexte que
    vous faites partie du peuple souverain; la trop fameuse convention
    nationale de France, quoique force d'admettre la souverainet du
    peuple, puisqu'elle lui devait son existence, eut soin de condamner
    elle-mme les insurrections populaires, en insrant dans la
    dclaration des droits, en tte de la constitution de 1795, que la
    souverainet rside non dans une partie, ni mme dans la majorit du
    peuple, mais dans l'universalit des citoyens.

    Or, qui oserait dire que, dans ce pays, la totalit des citoyens
    veut la destruction de son gouvernement?...

Ce mandement, vous le voyez, mon cher docteur, est une condamnation
formelle des rsolutions que vous venez de me soumettre..

--Hlas! gmit le Dr Chnier, nous sommes donc condamns  subir
toujours la partialit injuste de ceux qui nous gouvernent,  sacrifier
nos droits, nos liberts, et  baiser la main qui nous soufflette?...

--Non, mon cher docteur, tout n'est pas dsespr! J'ai foi dans
l'avenir de notre cher pays et je suis persuad qu'il n'est pas loign
le jour o justice nous sera compltement rendue; mais, je le rpte,
ce n'est que par les moyens lgaux et constitutionnels que nous
l'obtiendrons, et de Dieu et des hommes!

--Nos intentions sont pures! s'cria avec exaltation le Dr Chnier, et
Dieu ne nous abandonnera pas! D'ailleurs, eussiez-vous cent fois raison,
il m'est impossible maintenant de reculer, car je passerais pour un
lche et un tratre! Quoi qu'il advienne, j'irai jusqu'au bout!

--Mais, mon cher docteur, c'est la guerre civile que vous prparez!

--Peut-tre!

--Vous allez au combat, et vous tes sans armes!... c'est donc
l'crasement de notre peuple que vous voulez?

--Nous voulons la libert! s'cria le Dr Chnier; et, pour l'obtenir,
nous verserons, s'il le faut, jusqu' la dernire goutte de notre
sang...

Et le Dr Chnier enfourcha son cheval qu'il lana, ventre  terre, dans
la direction de Saint-Charles...

                                *
                               * *

Quelques jours plus tard, la guerre civile clata dans toute son
horreur, et l'infortun Chnier fut tu  la bataille de Saint-Eustache,
aprs avoir combattu vaillamment!

Jetons un voile sur les sombres vnements de 1837-38, et admirons
en silence l'hrosme de ces Canadiens qui furent les victimes d'un
patriotisme sincre, mais mal clair...

On ne peut, dit notre grand historien, F. X. Garneau, lire sans tre
mu les dernires lettres du chevalier de Lorimier (une des victimes de
l'insurrection de 1837-38)  sa famille et  ses amis, dans lesquelles
il proteste de la sincrit de ses convictions. Il signa, avant de
marcher au supplice, une dclaration de ses principes qui tmoignent
de sa bonne foi, et qui prouvent le danger qu'il y a de rpandre des
doctrines qui peuvent entraner des consquences aussi dsastreuses.

                                *
                               * *

Jean-Charles Lormier agrandissait graduellement, en travaillant le soir,
le cercle des connaissances qu'il avait acquises sous l'habile direction
de l'abb Faguy.

Dj, en 1826,  la demande de son digne prcepteur, Jean-Charles avait
subi un examen particulier en prsence du juge P. S. Bdard et du
Dr Chapais. Les questions--soigneusement prpares par le juge
Bdard--comprenaient les matires suivantes: la gographie, l'histoire,
les prceptes de littrature et de rhtorique, un thme latin, une
version latine, une version grecque, une composition, un thme
anglais et une version anglaise; la chimie, l'histoire naturelle et
l'astronomie, la philosophie, les mathmatiques et la physique.

Jean-Charles tait sorti triomphant de cette rude preuve.

Un soir du mois de mai 1838, l'abb Faguy entra, sans se faire annoncer,
dans la chambre de Jean-Charles, qu'il surprit  lire un ouvrage du
prince des thologiens, St-Thomas d'Aquin, traitant de la saintet du
prtre.

--Ah! ah! dit l'abb Faguy, je vous surprends encore en tte  tte avec
l'ange de l'cole! Si je n'ai pu jusqu' prsent vous convertir aux
ides sacerdotales, j'espre que Saint-Thomas oprera en vous cette
conversion...

--Non, M. le cur! car plus je rflchis, plus je me reconnais indigne
d'embrasser le sacerdoce! coutez, ajouta-t-il, en prenant un autre
livre qui se trouvait sur sa table, en quels termes un pieux religieux
parle du sacerdoce:

Saint-Ambroise l'appelle une profession difique, et il ajoute qu'elle
surpasse infiniment toutes les grandeurs de ce monde. Il la met
au-dessus non seulement de celle des rois et des empereurs, mais mme
au-dessus de celle des anges.

Le pape Innocent III, considrant les immenses pouvoirs du prtre, ne
balance pas  le placer, en ce point, au-dessus de la trs-Sainte-Vierge
elle-mme; et Saint-Bernardin de Sienne, si renomm pour sa tendre
pit envers la divine mre, ose s'adresser  elle et lui dire: _Virgo,
benedicta, excusa me, quia non loquor contra te, sacerdotiun proetulit
super te_.

--Quand, M. le cur, les plus grands saints ont exalt ainsi la grandeur
de votre auguste profession, comment puis-je croire, faible et misrable
crature qne je suis, que Dieu daigne m'appeler au sacerdoce!...

--Permettez-moi, mon cher ami, de vous rpondre par ces rassurantes
paroles que je trouve dans l'ouvrage mme que vous venez de citer:

Une bonne et lgitime vocation  quelque profession que ce soit,
obtient toujours de la bont divine les grces ncessaires pour la bien
remplir, si le sujet est d'ailleurs bien dispos; et ces grces sont
plus ou moins considrables selon que l'tat auquel on est appel exige
des secours plus ou moins abondants pour tre dignement rempli.

Or, d'aprs ce principe, avou de tout le monde, de quelles grces n'a
pas besoin ce jeune ordinand qui, faible et sans exprience, va gravir
la montagne de Dieu, devenir son confident particulier, l'excuteur
de ses grands desseins, le sacrificateur de son fils, le mdiateur
perptuel entre la terre coupable et le ciel irrit? Oblig, par tat,
de travailler avec ardeur non seulement  son propre salut, mais encore
au salut des milliers d'mes qui lui seront confies, n'est-il pas
certain qu'il recevra, s'il n'y met obstacle, la plnitude de grces
dont il aura besoin pour lui et pour ses frres?

Aussi, qui pourrait savoir l'infusion de dons spirituels qui s'opre
dans l'me de ce jeune homme au moment on on peut lui dire avec vrit:
_Tu es sacerdos in aeternum_? Il se passe en ce moment des mystres
ineffables dont Dieu seul a le secret, mais qui, du reste, se traduisent
souvent chez le nouveau prtre en un saint frmissement d'abord, puis en
soupirs et en larmes, puis enfin en des actes minents de vertu et de
saintet.

Oui, quand il est bien appel, quand il rpond fidlement  sa
vocation, quand il prend rellement Dieu pour son partage et qu'il
renonce  tout jamais et de grand coeur aux frivolits de la terre et
aux vains plaisirs du monde, le sang de Jsus-Christ dont il s'abreuve
chaque jour, retombe en pluie de grces sur son me et lui communique
cette foi qui fait des prodiges, ces vertus qui difient, cette charit
qui embrase, et ces transports de zle qui touchent les pcheurs les
plus endurcis.

Ne dirait-on pas, mon cher Jean-Charles, que ces paroles ont t crites
expressment pour rfuter vos objections? Du reste, je vous connais
assez pour pouvoir vous dire en toute certitude que le bon Dieu vous
appelle  la vie religieuse. Vous faites du bien dans le monde, c'est
vrai, mais vous auriez l'occasion d'en faire mille fois plus si
vous tiez prtre, car le prtre est le continuateur des oeuvres
bienfaisantes que Jsus-Christ est venu accomplir sur la terre.

Ecoutez bien ces autres paroles: Partout o il y a une misre
spirituelle ou corporelle, le prtre doit se trouver l pour la
soulager.

Le pauvre endure les rigueurs de la pauvret: quel est, dans une
paroisse, le vrai pre des pauvres, si ce n'est le prtre?

La souffrance diversifie de mille manires, torture sans relche une
multitude d'infortuns: quel est le consolateur des affligs? si ce
n'est le prtre?

Les passions tyrannisent le coeur des hommes et les exposent 
d'effroyables dangers: qui s'oppose  leurs ravages? qui fait voir la
fausset de leurs promesses? qui met  nue l'illusion et le vide de
leurs grossires jouissances, si ce n'est le prtre?

Le pch entrane tous les jours des milliers d'mes au fond des
enfers: quel est l'ennemi dclar du pch? quel est l'homme oblig
pendant toute sa vie de combattre le pch par tons les actes de son
ministre, si ce n'est le prtre?

Et ailleurs le mme auteur dit:

Le prtre est, par la nature de ses fonctions, l'homme de la charit.
Quand il assiste les pauvres par ses propres aumnes et par celles que
les riches lui confient; quand il rcite son office au nom de l'glise,
quand il instruit les enfants, quand il menace les pcheurs, quand il
perfectionne les justes, quand il visite les affligs, quand il se
penche sur la couche des mourants; partout et toujours il est l'ange de
la charit, il s'efface, il s'oublie en quelque sorte pour pancher sur
les autres les trsors de la charit; tout ce qu'il pense, tout ce
qu'il dit, tout ce qu'il fait n'a qu'un principe et qu'un but: la
charit, la charit, toujours et en tout la charit!

Tout, dans votre vie, mon cher Jean-Charles, me prouve que Dieu vous
appelle aux fonctions du sacerdoce. Car, dans des conditions tout  fait
anormales, vous avez acquis la science qui claire l'intelligence, le
zle et, la charit qui font le vritable aptre. Vous avez voulu vous
marier, et Dieu, par une complication soudaine qui surpasse toutes les
conceptions de l'esprit humain, vous a spar pour toujours de celle que
vous aimiez et qui vous avait promis son coeur et sa main.... Vous
avez perdu votre pre et votre mre. Vous aviez deux soeurs que vous
chrissiez tendrement, et le ciel les a ravies  votre affection en les
ensevelissant dans le mme clotre. Il ne vous reste qu'un frre, et il
vit loin de vous...

--Hlas! oui, M. le cur, il ne me reste qu'un frre... et ce malheureux
semble m'avoir vou une haine implacable: car la dernire fois qu'il
est venu me voir, il m'a abreuv d'injures et m'a dit, en me quittant:
Quand je reviendrai, ce sera pour te brler la cervelle!

--Ne vous occupez, mon cher ami, ni de ses injures ni de ses menaces, et
continuez  prier pour lui. Je suis persuad qu'il ne mourra pas dans
l'impnitence!

Vous dsirez la conversion de votre frre; eh bien, ce seul motif doit
tre suffisant pour vous engager  devenir prtre; car lorsque vous
monterez  l'autel pour immoler le Fils de Dieu sur la pierre du
sacrifice, c'est alors que vous aurez le pouvoir d'obtenir la conversion
de votre pauvre frre!



TROISIME PARTIE.



LA FUITE

Je serai prtre! Je convertirai mon frre! Voil ce que Jean-Charles se
rptait  tous les instants du jour, depuis sa touchante entrevue avec
l'abb Faguy.

Il avait mme crit  Mgr Signa pour lui demander l'autorisation
d'entrer au grand sminaire de Saint-Sulpice,  Montral, et il avait
accompagn sa lettre des documents suivants: un certificat de baptme et
de confirmation, un certificat de bonne sant, et une lettre de l'abb
Faguy numrant les qualits et les marques de vocation qu'il avait
observes chez son lve.

Mgr Signa, qui connaissait de rputation le hros de Chteauguay,
s'tait empress de lui accorder l'autorisation demande; et il
lui disait que, vu son ge (41 ans) et les tudes particulirement
remarquables qu'il avait faites sous la direction de l'abb Faguy, il
pourrait, probablement avant deux ans, recevoir le sacrement de l'ordre.

Cette nouvelle avait fait renatre la joie et le bonheur dans le coeur
de Jean-Charles.

Maintenant il se croyait rellement appel  la vie religieuse, et il
s'y prparait par la prire et l'aumne.

Il donna aux pauvres une partie de ses biens et laissa  son frre une
rente viagre de trois cents dollars par anne.

                                *
                               * *

Prosper Larose, le vieil ami d'enfance que Jean-Charles hberge et
soutient, est all avec sa famille passer quelques jours de rcration 
Saint-Denis.

C'est le soir. Notre hros est occup  tudier, mais parfois il
s'arrte pour livrer son me aux esprances de la vie nouvelle.

A le voir, le front rayonnant de bonheur, on dirait qu'il ne souffre
plus, et mme qu'il a perdu la souvenir du pass... Que de choses
consolantes lui montre l'avenir!

Son coeur est dj enflamm d'amour et de zle pour les pauvres, les
riches, les vieux, les jeunes, pour tous ceux enfin qui souffrent ou
jouissent sans songer  l'unique chose ncessaire: le salut de leur me!

Et parmi ces malheureux qui ont t ou consols par ses paroles ou
convertis par son dvouement, il voit son frre, marchant dans le
sentier du devoir et de la vertu... Puis Jean-Charles se remet au
travail avec plus d'ardeur.

Cependant, vers minuit, l'esprit fatigu, il se jette sur un sofa pour
se reposer une heure ou deux, car, depuis quelque temps, il travaille du
soir au matin.

Il s'endort... et rve qu'il est prtre!

Il a revtu les saints habits et va monter  l'autel. Il tremble et
pleure de joie en pensant que tantt ses mains toucheront au corps et au
sang de Jsus-Christ... Soudain, une flamme monte, enveloppe l'autel et
le consume....

Jean-Charles fait un effort, se rveille... et voit que la maison est en
feu!

L'incendie, allum au dehors, envahit tout, et dj les appartements
sont pleins de fume.

Jean-Charles ne voit rien, il touffe!

Impossible d'approcher des fentres, le feu y fait rage! Reste la
porte, mais elle est solidement barricade... Sa maison est devenue une
prison...

Alors, dans un lan dsespr, le prisonnier donne un coup de pied dans
la porte, et tout vole en clats!

La flamme entre, et notre hros traverse un mur feu.

--Ah! ah! mon lphant! hurle Victor, en braquant, sur Jean-Charles le
canon d'un pistolet: tu as chapp au bcher que je t'avais prpar,
mais tu n'chapperas pas  mes balles!

En prononant ces mots, le misrable presse la dtente de son arme, et
une balle siffle aux oreilles de Jean-Charles!

Prompt comme l'clair, celui-ci arrache le pistolet de la main du
meurtrier; dans ce mouvement rapide, son doigt rencontre la gchette de
l'arme, une dtonation terrible clate, et Victor roule sur le sol, la
poitrine perce par une balle...

Fou de douleur, Jean-Charles se penche sur son frre, l'appelle, le
couvre de baisers et de larmes, mais Victor ne donne aucun signe de
vie...

An feu! au feu! crient plusieurs personnes qui viennent en courant vers
le lieu du sinistre.

--Mon Dieu! j'ai tu mon frre! s'crie Jean-Charles... Je suis perdu...
Ils vont m'arrter, me conduire en prison, et me condamner  mort...

Cette dernire pense: Je suis le meurtrier de mon frre, se fixe
dans son cerveau! Il ne peut plus raisonner; il voit dj l'chafaud si
dresser devant ses yeux! Un seul instinct lui reste: fuir bien loin pour
se soustraire  la poursuite des hommes...

Au feu! au feu! rptent les mmes personnes en se rapprochant.

Jean-Charles se sauve et renverse, en chemin, un de ses amis, qui lui
demande, en se relevant: O vas-tu donc ainsi, Jean-Charles?

Je suis reconnu! pense le malheureux...

Un peu plus loin, il s'arrte, prte l'oreille un instant, et reprend sa
course rapide dans une autre direction...

Au cri de _au feu! au feu!_ se mlent bientt les sons lugubres du
tocsin.

Les gens accourent de toutes parts pour travailler  teindre les
flammes, mais il est trop tard, car l'lment destructeur achve son
oeuvre; la maison n'est plus bientt qu'un amas de cendres...

--O est donc M. Lormier! demande  la foule, d'une voix tremblante, le
cur Fagny.

--Il se sauve par l-bas! rpond Paul Normand, en montrant le bois.

--En tes-vous sr? interroge le prtre.

--Certainement, M. le cur; et il courait avec tant de vitesse qu'il a
failli m'craser en passant! Je lui ai demand o il allait, mais il ne
m'a pas rpondu!

--C'est trange! pense le cur, le coeur rempli d'inquitude.

--Mais, bonne Sainte-Anne! qu'est-ce que c'est que a?... s'crie une
vieille femme, en reculant, pouvante: on dirait que c'est un homme qui
est tendu dans l'herbe!

Plusieurs spectateurs s'avancent, et un mme cri de surprise s'chappe
de leur bouche; Le notaire Lormier!

Ils relvent le malheureux, et,  la lueur du brasier, on voit qu'il est
couvert de sang...

--Tiens! un pistolet! fait Jos. Blanger, en montrant  la foule
terrifie l'arme qu'il vient de ramasser...

--Un meurtre a t commis, disent quelques-uns!

--Et le meurtrier se sauve! ajoute, d'une voix mchante, la vieille
femme...

--Silence! commande le cur: attendez avant de vous prononcer!

--Il n'est pas mort, dit Paul Normand; il a remu le bras droit...

--Non, il n'est pas mort! rpte le Dr Chapais, aprs avoir consult le
pouls du bless; transportez-le avec prcaution chez Paul Normand.

Quatre solides gaillards placent le bless sur une civire improvise et
le portent chez Paul Normand, dont la maison n'est qu' deux arpents de
distance.

Le Dr Chapais sonde la plaie, et dit au cur, qui l'interroge du regard,
que la blessure est mortelle.

La balle avait travers la poitrine de part en part.

Au moment o le mdecin allait achever les pansements, le bless parut
faire un effort pour articuler quelques mots.

--Victor! prononce le Dr Chapais d'une voix forte, me reconnais-tu?

Le bless tressaille en entendant ces mots, puis il ouvre les yeux et
murmure: Allez chercher le prtre, pour l'amour de Dieu! allez chercher
le prtre!

--Me voici, mon cher enfant! dit l'abb Faguy.

--Mille pardons! M. le cur, interrompt le Dr Chapais; permettez-moi de
faire avaler ceci au bless.

Aid du prtre, le Dr Chapais soulve la tte du malheureux et lui
verse dans le gosier quelques gouttes d'un cordial qui produit un effet
merveilleux.

--Merci, docteur! fait Victor, avec la plus grande lucidit. Veuillez me
laisser seul avec M. le cur.

--M. le cur, dit le bless en fondant en larmes, je sens que je vais
mourir et je veux me confesser avant de paratre devant Dieu, que j'ai
si souvent offens! Croyez-vous que puisse encore tre pardonn?

--Oui. mon cher enfant, je vous l'assure!

Alors Victor fit sa confession qui dura prs d'une heure.

--Courage, mon enfant, dit le prtre; je vais aller chercher la
sainte hostie; prparez-vous par la prire  recevoir le corps de
Notre-Seigneur Jsus-Christ.

--Hlas! M. le cur; je ne sais plus une seule prire! murmure
tristement le moribond...

--Prenez ce crucifix, mon enfant, et, en le regardant, dites, du fond de
votre coeur: Doux coeur de Jsus, misricorde!

Le cur, en sortant, souffle quelques mots  l'oreille du Dr Chapais, et
prend sa course vers l'glise.

Le docteur vient s'asseoir auprs du bless, et, tout en lui prodiguant
des soins, il crit  la hte quelques lignes sur une feuille de papier.

Au bout d'un quart d'heure, les sons argentins, d'une clochette
annoncrent que le prtre entrait dans cette demeure. Tous les
assistants se jetrent  genoux en s'inclinant respectueusement sur le
passage du prtre qui portait le corps sacr du divin consolateur.

A ce moment, le bless fut saisi d'un tremblement convulsif, puis il eut
un vanouissement qui inspira au prtre et au mdecin les plus grandes
craintes; mais il reprit presque aussitt ses sens et on l'entendit
rciter d'une voix sifflante cette belle invocation: Doux coeur de
Jsus, misricorde!

Il reut le saint viatique avec une pit touchante.

Aprs avoir administr au moribond tous les secours de notre sublime
religion, le cur lui dit: Mon enfant, avant de quitter ce monde,
il vous reste un devoir  remplir envers votre frre. Certaines gens
supposent qu'un meurtre a t commis sur votre personne, et que le
meurtrier est votre frre, Jean-Charles.

Vous m'avez dit, avant de faire votre confession, que vous avez t
victime d'un simple accident, et que votre frre vous a bless en
vous arrachant l'arme avec laquelle vous vouliez le tuer. Eh bien!
voulez-vous signer cette dclaration que j'ai fait prparer par le Dr
Chapais, et qui me parait tre l'expression de votre pense? Je vais
vous la lire:

    Sainte-R..., 26 juin 1838.

    Je, soussign, dclare que la blessure dont je souffre en ce moment
    m'a t faite accidentellement par mon frre, Jean-Charles, alors
    qu'il venait de m'enlever un pistolet que, sous l'influence de la
    boisson, j'avais dirig contre lui, avec l'intention de le tuer.

    Je dclare de plus que mon frre m'a toujours tmoign la plus
    vive affection et que j'ai t sans cesse l'objet de sa plus grande
    sollicitude.

    En foi de quoi j'ai sign.

--Oui, M. le cur, je vais signer cette dclaration avec bonheur, et je
vous prie de demander  mon frre de bien vouloir me pardonner tout le
mal que je lui ai fait, et de m'accorder l'aumne de ses bonnes prires.

Victor prit la plume que le cur lui prsenta, mais elle lui chappa des
mains; il tait trop faible pour la tenir. Cependant, soutenu d'un ct
par le cur et de l'autre par le Dr Chapais, il russit enfin 
crire trs lisiblement son nom au bas de ce prcieux document, qui
rhabilitait Jean-Charles dans l'opinion publique et lui ouvrait en mme
temps les portes du sacerdoce...

puis par les efforts qu'il avait faits, le bless ne pouvait plus
prononcer une seule parole; mais au mouvement de ses lvres et  la
fixit de ses regards sur le petit crucifix, on devinait qu'il priait.

Le cur rcita les prires des agonisants, auxquelles tous les
assistants, mus, rpondirent avec ferveur.

Puis avec les dernires paroles du prtre, le mourant exhala le dernier
soupir en disant, cette fois, d'une voix entre-coupe: Doux... coeur...
de Jsus..., mi... s... ricorde!

                                *
                               * *

L'incendie, la fuite de Jean-Charles et la mort si tragique de Victor,
avaient jet l'moi, la douleur et la tristesse parmi l'honnte et
paisible population de Sainte-R...

Aussi, le lendemain matin, des centaines de personnes assistrent  la
messe qui fut dite  cinq heures par le cur Faguy. Il y avait presque
autant de monde que le dimanche.

Aprs la messe, plusieurs groupes se formrent  la porte de l'glise,
et chacun commenta  sa manire les tristes vnements de la nuit.

Tous savaient que le notaire Lormier avait t bless par une balle et
qu'il tait mort de sa blessure; mais la plupart, ignorant encore les
dtails de la tragdie, croyaient tout bonnement que Jean-Charles, dans
un moment de colre et de dcouragement, avait tu son misrable frre
afin de s'en dbarrasser...

Avouons que la fuite prcipite de Jean-Charles tait bien propre 
accrditer cette croyance.

Cependant, les sympathies de la foule penchaient plutt du ct du
meurtrier que du ct de la victime...

Les propos et les suppositions allaient grand train, quand le cur parut
sur le perron de l'glise, tenant un papier  la main.

--Mes amis, dit-il, je crois de mon devoir de vous rappeler qu'il ne
faut jamais juger les choses simplement sur les apparences.

Du fait que le notaire Lormier a t mortellement bless, et que son
frre a disparu, plusieurs personnes ont conclu qu'il y avait eu
assassinat et que l'assassin tait M. Jean-Charles Lormier.

C'tait une conclusion aussi fausse que prmature.

Dieu, heureusement, a permis que la lumire ft faite sur le sombre
drame de la nuit dernire, et nous devons l'en remercier de tout notre
coeur!

M. Jean-Charles Lormier est aussi innocent que vous et moi de la mort de
son frre, et en voici la preuve.

Puis le cur donna communication  la foule de la dclaration que le
lecteur connat, et qui avait t signe par le mourant et contresigne
par le cur, le Dr Chapais et Paul Normand.

L'assistance ne pouvant retenir la joie, fit entendre de frntiques
applaudissements.

--Ce n'est pas l'occasion d'applaudir, mes amis, reprit le cur d'une
voix grave. Tout nous invite au calme,  la prire et  la tristesse.
Oui, chacun de nous doit prier pour le repos de l'me du compatriote
que Dieu vient d'appeler  lui, et chacun de nous aussi doit dplorer
amrement le dpart subit de notre bon ami, M. Jean-Charles Lormier.

Mes devoirs de pasteur m'ont empoch de vous faire connatre plus tt
les faits que je viens de vous exposer. Mais je comprends, et vous
devez comprendre comme moi, que nous avons une autre tche importante 
remplir: celle de rechercher l'innocent, de le rassurer, de le consoler
et de le ramener au milieu de nous.

Pour ma part, je n'aurai de tranquillit et de repos, que lorsque nous
aurons retrouv cet honorable citoyen.

Donc, mes amis,  l'oeuvre immdiatement!

Divisons-nous par groupes, et faisons toutes les recherches qu'il sera
en notre pouvoir de faire...

                                *
                               * *

Pour drouter les recherches, Jean-Charles avait travers le
Saint-Laurent en se servant d'un radeau qu'il prenait autrefois pour
faire la pche. Puis arriv de l'autre ct, il avait dfait son radeau
et en avait jet  la mer les diffrentes pices, pour ne pas veiller
de soupons. Rassur, il avait pris sa course en suivant le bord de
l'eau.

Au point, du jour, il s'enfona dans la fort, dont il connaissait
tous les coins et recoins, et continua  marcher jusqu' ce qu'il ft
compltement extnu.

Il tait trois heures de l'aprs-midi.

Dans la fort, il y avait une petite caverne que Jean-Charles avait
dcouverte, un jour, en chassant le gibier. Un buisson touffu en
drobait l'ouverture. Cette caverne lui avait dj servi d'abri pendant
l'orage. Il y entra et se coucha sur des branches de sapin qu'il avait
tendues sur le roc vif qui formait le plancher de ce logis d'un nouveau
genre.

Il n'esprait pas pouvoir dormir de sitt, mais il voulait reposer
ses membres endoloris, secouer le trouble qui agitait son esprit, et
envisager la situation sous toutes ses faces.

Sa foi et son exprience lui avaient appris que la prire est un moyen
puissant d'lever l'me, et de la consoler dans les preuves; or, ayant
une dvotion toute particulire  la Sainte-Vierge, il se mit  rciter
pieusement son chapelet.

Comme il disait le dernier Ave Maria, il prouva cet engourdissement qui
est le signe prcurseur du sommeil; ses paupires s'appesantirent et
bientt il gota les douceurs d'un long et paisible repos.

Quand il s'veilla, le jour commenait  paratre. Il avait dormi douze
heures... Le fugitif ne se sentait plus fatigu du tout, mais la faim et
la soif lui causaient maintenant des douleurs insupportables.

Il sortit de sa cachette, et, aprs de longues recherches, ne put
trouver rien autre chose  se mettre sous la dent que des fraises.

L'eau pure, dans ces parages, tait presque aussi rare que les
substances nutritives.

Enfin, il trouva un large et clair ruisseau on il tancha sa soif
dvorante. Tout  coup, il aperut son image dans le cristal de l'onde,
et recula en poussant un cri de surprise et de douleur: il venait de
constater que ses cheveux taient devenus aussi blancs que la neige!

Dans deux jours, le malheur l'avait vieilli de vingt-cinq ans...

Il s'assit sur le bord du ruisseau en faisant cette amre rflexion; Je
n'ai que quarante-un ans et j'ai dj l'apparence d'un vieillard!

L'infortun tait l depuis longtemps, l'oeil perdu dans l'espace,
lorsqu'il fut tir de sa rverie par un bruit vague, lointain, qui
ressemblait  l'aboiement du chien.

Voil mes ennemis qui me poursuivent!

A cette pense, il se leva, comme m pur un ressort, et se mit  courir
de toutes ses forces vers sa caverne.

Son oreille ne l'avait pas tromp; l'cho lui apportait maintenant des
aboiements distincts et frquents.

Il se blottit, tout tremblant, dans l'troite tanire qui lui avait
servi de logis, et attendit, l'angoisse dans l'me.

Le chien, surtout, l'effrayait. Connaissant l'intelligence et le flair
exerc de cet animal. Jean-Charles tait convaincu qu'il viendrait tout
droit  la caverne et y attirerait ses matres.

Soudain, les branches du buisson s'cartrent sous les griffes d'un
norme chien noir  l'oeil enflamm qui s'avana, en flairant le sol,
jusqu' l'ouverture de la caverne! Puis, apercevant Jean-Charles, le
matin poussa un hurlement terrible et s'lana la gueule ouverte. Mais
notre hros, qui guettait l'animal, le saisit  la gorge et l'trangla
avec ses doigts qui avaient la puissance d'une tenaille!

Il prit ensuite le chien par une patte et le lana au fond de la
caverne.

Aussitt, il entendit au dehors un bruit confus de pas, de sabres et
de voix, et,  travers le feuillage, il vit six soldats anglais qui
s'arrtrent en disant que le fuyard ne devait pas tre loin, puisqu'ils
venaient d'entendre aboyer le chien. Ils se mirent  siffler et 
appeler: Jack! Jack! come here!

--C'est singulier! dirent-ils, le chien n'aboie plus et ne revient pas!

Et ils se mirent  fouiller partout; ils cartrent mme les premires
branches de l'pais buisson qui masquait la caverne...

--C'est tout  fait singulier! o l'animal peut-il donc tre all?...

--Qu'il aille chez le diable! dit l'un des soldats, en s'asseyant au
pied d'un arbre. Pour moi, je suis peu dispos  le suivre; mangeons
et prenons un coup, en attendant que Jack revienne, car il va revenir,
c'est sr!

Les autres soldats suivirent son exemple, en prenant place au pied de
l'arbre.

--Allons, William, sors les vivres et les bouteilles, surtout les
bouteilles...

Et William se mit en frais de dboucler un gros sac qu'il portait en
bandoulire.

--Servez-vous, mes petits coeurs, dit-il, en dposant le sac sur le sol.
John! ajouta-t-il, je te confie les bouteilles.

John sortit du sac deux bouteilles de genivre, et dit:

--Un coup d'apptit, pour ouvrir le chemin; quand nous aurons bien
mang, nous en prendrons un autre pour le refermer!

--Bravo, John! s'cria un grand gaillard, que ses camarades appelaient
Ned Smith; verse-nous une bonne rasade!

--Voil, mes boys!  votre sant, et  la, sant de Sir John Colborne!

--A la mort de Papineau! vocifra Ned Smith!

--Papineau! interrompit Herbert Thompson. nous ne le tenons pas
encore... je crois qu'il est rendu aux tats-Unis, et je ne serais pas
surpris que Pierre-Rmi Narbonne, que nous poursuivons ce matin, serait
all rejoindre son chef.

--C'est impossible, reprit William, puisqu'il a t vu avant-hier, 
Saint-Charles, avec Cardinal et Davignon.

--Ta! ta! ta! c'est le sergent Darlington qui t'a dit cela, mais il ne
faut pas croire tout ce que Darlington dit, car depuis six jours il est
plein comme un oeuf...

--C'est vrai que ce gueux-l n'a pas drougi depuis longtemps!

--Dis donc, John! fit Ned Smith, d'un air railleur, si le chien ne
revient pas, que vas-tu dire  son matre, sir John Colborne?

--Je lui dirai: Excellence! ton chien est mort!

--Mais il pourrait bien te faire pendre avec les Canadiens-franais
qu'il a enferms dans les cachots, pour avoir soulev le peuple ou pris
part  la rbellion...

--Si je meurs avec eux, rpondit John, je ne mourrai pas avec des
lches; car j'ai combattu contre eux  Saint-Denis, et je vous jure que,
dans toute ma carrire de soldat, je n'ai jamais vu d'hommes plus braves
et plus adroits que ces Canadiens-franais! Ils n'taient qu'une poigne
et n'avaient pour armes que des vieux fusils  pierre, des faulx, des
fourches, des btons, et cependant ils nous ont battus, archibattus...

--Est-ce pour te vanter que tu dis cela! demanda Ned Smith.

--Non, mais c'est pour rendre justice  qui justice est due!

--Badinage  part, fit observer William, nous allons tre envoys tous
les six au _black-hole_, par sir John Colborne...

--Pourquoi cela? interrogea Ned.

--Primo, parce que nous avons laiss chapper Narbonne; seconde, parce
que nous avons perdu le chien qui nous a t confi et qui tait le
toutou de sir John Colborne.

--Eh bien! riposta John, nous dirons  sir John Colborne, primo, que
Narbonne s'est sauv aux tats-Unis par la voie de Mgantic, que
personne n'a encore t charg de surveiller; secondo, que le chien
s'est tu sur les rochers en dgringolant de la cime d'une montagne, et
voil!

--Tu es bien sot, mon cher, si tu t'imagines que sir John va avaler a
comme il avale un verre de brandy...

--Eh bien! il le prendra comme il voudra, je me fiche pas mal de ce
brlot-l, moi!

--Chut! dit William en riant; la discipline nous oblige  respecter nos
chefs! Puis il ajouta, en levant son verre: A la sant de Lord Gosford,
notre estimable gouverneur-gnral!

--Oui! avec plaisir, dit John. J'aime et respecte Lord Gosford: c'est un
gentilhomme; et si les Canadiens-franais et les Irlandais n'obtiennent
pas justice, nous ne pouvons pas en imputer la faute  Lord Gosford.

--Est-ce que nous retournons au camp, maintenant? demanda William.

--Oui, allons-y! rpondirent les autres.

Ils taient tous  moiti ivres!

Cinq minutes plus tard, ils s'en allaient en chantant: For he's a jolly
good fellow.

Les soldats taient plutt altrs qu'affams, car ils avaient vid
leurs deux bouteilles de liqueur, et avaient laiss intactes au pied de
l'arbre trois boites de conserves.

Chaque bote contenait quatre livres de langues sales.

Cet oubli, dans les circonstances, tait pour Jean-Charles le salut; il
souffrait horriblement de la faim. Aussi, lorsque les soldats furent
partis, s'empressa-t-il d'aller chercher le trsor.

Les langues sales taient dlicieuses, et notre hros aurait pu
facilement en manger trois ou quatre, mais il n'en mangea que juste
assez pour apaiser les douleurs de la faim. Car le voyage qu'il avait
entrepris, et qu'il voulait faire seulement de nuit, afin de ne pas tre
reconnu, serait peut-tre long; et dans les autres forts o il avait
l'intention de se cacher, le jour, il ne trouverait gure de nourriture.
Il lui fallait donc veiller sur ses vivres aussi soigneusement que
l'avare sur son argent.

C'est vers les tats-Unis que le fugitif dirigeait sa course
aventureuse.

Il avait eu d'abord l'intention d'aller  Plattsburg, dans l'tat de
New York, mais la conversation qu'il venait d'entendre, l'engageait 
modifier son plan; il irait maintenant dans l'tat du New Hampshire, en
suivant la voie de Mgantic qui n'tait pas encore surveille, avaient
dit les soldats.

La journe lui parut affreusement longue. Enfin les dernires lueurs du
crpuscule s'teignirent et la nuit vint. La lune brillait au ciel d'un
vif clat. Le fugitif reprit sa marche, ou plutt sa course, car il
courait presque continuellement, dans le but de rattraper le temps;
perdu.

Le lendemain,  cinq heures, il rentra sous bois et choisit son gte
au milieu d'un bouquet d'arbres entrelacs et inextricables. Il cassa.
quelques branches autour de lui et se coucha sur la mousse. Comme il.
tait fatigu, il s'endormit bientt.

Sa nouvelle cachette lui avait sembl aussi sre que la caverne qu'il
avait habite le jour prcdent.

En effet, nul n'aurait pu supposer qu'un tre humain se ft introduit
dans ce labyrinthe apparemment sans issue.

Vers deux heures de l'aprs-midi, Jean-Charles fut rveill par un
vacarme pouvantable. Sans remuer, il prta l'oreille, et il entendit
siffler une balle au-dessus de lui!

J'tais plus en sret dans ma caverne! pensa le fugitif.

Pif! paf!

Et deux autres halles lui brlrent les cheveux!

Croyant sa dernire heure venue, Jean-Charles fit le signe de la croix
et leva son me  Dieu.

--Nous le tenons, cette fois, crirent trois hommes qui se
rapprochaient, le fusil  la main!

--Tiens, le voil! dit l'un d'eux; laisse-moi tirer.

Psitt!...

--Je l'ai! il est mort!...

Hourra! crirent ensemble les trois disciples de Nemrod, en ramassant
un livre qui gisait dans l'herbe, les quatre pattes en l'air!

Je l'ai chapp belle! pensa notre hros, en se frottant le cuir chevelu
que les balles avaient effleur... Aussi, quelle sottise de ma part
d'tre venu me gter au beau milieu d'un bois pour servir de cible aux
chasseurs maladroits! Dcidment, je crois que j'ai perdu la tte.... Si
encore ces chasseurs ne peuvent pas voir un autre livre rder autour de
moi...

Mais non, ils s'loignaient, portant sur leurs paules une longue perche
 laquelle tait suspendu leur unique trophe, nous voulons dire leur
livre...

--Tas d'imbciles! murmura Jean-Charles, en les regardant marcher: ne
dirait-on pas,  les voir, qu'ils ont tu un lion!

Notre hros avait eu la prcaution, avant de s'enfermer dans le bosquet,
de puiser de l'eau pure dans une sorte de rcipient qu'il avait fabriqu
avec de l'corce de bouleau. Il but pour se dsaltrer et se rafrachir,
car il faisait une chaleur atroce, mme  l'ombre, et il mangea  son
apptit, afin de pouvoir supporter les fatigues de la longue course
qu'il se proposait de faire dans la nuit.

Il avait hte d'arriver aux tats-Unis.

Ce pays lui offrait un abri certain contre toutes les perquisitions.
Perdu dans cette agglomration humaine, o viennent se fondre tant de
races diverses, il pourrait vivre, ignor, et s'arranger une existence
tranquille et sre.

Le soir, , huit heures, il se mit en route et marcha toute la nuit.

Il en fut de mme la, nuit suivante.

Enfin, la cinquime nuit, il s'en allait  grands pas par un chemin que
les arbres rendaient trs obscur, quand, soudain, deux hommes d'une
haute taille se placrent devant lui, le pistolet au poing, eu lui
disant en anglais: Vous tes, notre prisonnier!

--Pourquoi cela? leur demanda Jean-Charles.

--Parce que vous dsertez le pays, aprs avoir pris une part active 
l'insurrection.

--Vous vous trompez!

--Non! nous vous reconnaissons, d'ailleurs: vous tes Pierre-Rmi
Narbonne!

--Vous vous trompez! vous dia-je.

--Suivez-nous toujours; vous vous expliquerez avec la justice.

--Trs bien! dit Jean-Charles.

Les soldats taient placs cte  cte devant lui.

Tout  coup, Jean-Charles fit un bond de travers et donna un coup de
poing au premier soldat qui assomma l'autre avec sa tte, et tous les
deux roulrent dans la poussire!

Jean-Charles les dsarma et les lia ensemble avec la corde qui devait
sans doute servir  l'attacher lui-mme; puis il prit ses jambes  son
cou, sans leur laisser son adresse...

Le lendemain matin, il arrivait  Berlin, New Hampshire.

Il avait franchi, en cinq nuit, une distance de cent soixante-quatre
milles!

                                *
                               * *

Les beaux jours de l't avaient fui, et les habitants de Sainte-R...
pleuraient encore la disparition de Jean-Charles.

Pendant plusieurs semaines, le cur et ses paroissiens avaient fait les
plus actives recherches sans avoir pu dcouvrir les traces du malheureux
fugitif.

Quelques-uns croyaient que notre hros s'tait noy en voulant traverser
le fleuve; car la mare montante avait ramen, le lendemain, au rivage,
les pices parses du radeau dont le malheureux s'tait servi.

Quoi qu'il en soit, des prires publiques furent dites  l'intention du
cher disparu, et tous les habitants de Sainte-R... prirent le deuil en
son honneur.

L'abb Faguy, ce coeur pourtant si fort et qui savait si bien consoler
les autres dans leurs afflictions, se montrait inconsolable de la
disparition de son ami.

L'hypothse de la noyade lui paraissait absurde: Jean-Charles tait trop
habile nageur; et d'ailleurs on aurait retrouv son corps.

Il se reprsentait nettement la situation: Jean-Charles a d croire que
la balle avait tu son frre instantanment, et, craignant d'tre arrt
et condamn comme assassin, il aura fui  l'tranger pour se soustraire
 la justice.

Que d'innocents, hlas! ont t condamns simplement sur des preuves de
circonstances...

L'abb Faguy esprait, cependant, que Dieu lui permettrait de retrouver
bientt le fugitif, afin de le rassurer et de le consoler.

Mais Dieu, dont les desseins sont aussi justes qu'impntrables, en
avait dcid autrement.

Jean-Charles devait boire jusqu' la lie le calice de douleur...



L'EXIL

  Que de fois appuy sur sa bche immobile,
  Fixant sur l'horizon son oeil doux et tranquille,
  Il semblait contempler tout un monda idal.
  Oh! sa jeunesse alors, avec sa sve ardente,
  Droulant les anneaux de cette vie errante,
  Lui montrait le pays natal.

                                   OCTAVE CRMAZIE.

On dirait que le barde canadien pensait  Jean-Charles Lormier--qu'il
connaissait, sans doute--quand il a crit ces beaux vers; car il est
difficile de mieux peindre l'attitude que prenait parfois notre hros,
quand, appuy sur sa bche, il revoyait, comme dans un rve: sa paroisse
natale o il comptait tant d'amis sincres, le Saint-Laurent dont il
avait si souvent admir le majestueux cours, son pre, sa mre, ses
soeurs, son cur si bon et si dvou, l'anglique figure de Corinne,
le vieux Franois, les heures consacres  l'tude et au service des.
pauvres, les flicits et les consolations que lui laissaient entrevoir
les fonctions sacerdotales. .........................................

Puis la scne changeait.

Il se voyait emprisonn dans sa maison que le feu dvorait, et, par
la fentre,  travers la flamme, lui apparaissait la figure de Victor
exprimant une joie infernale! Il voyait son frre, la poitrine perce
d'une balle, gisant inanim  ses pieds!

Il lui semblait entendre la foule, indigne, lui jeter  la face cette
terrible accusation: Tu n'es qu'un fratricide!

Il tait condamn  vivre loin du sol aim de la patrie, et  porter
toute sa vie une honte et un dshonneur immrits... Et des larmes
coulaient lentement  travers sa barbe devenue aussi blanche que ses
cheveux.

Mais, se rappelant les conseils et les consolations que lui avait
prodigus l'abb Faguy, il disait, en levant les yeux au ciel: O mon
Dieu! faites-moi souffrir davantage, si vous le dsirez, mais, je vous
en supplie, soulagez l'me de mon pauvre frre!

Jean-Charles croyait, avec un pieux auteur, que _entre la mort apparente
et relle, du corps, il y a place  la misricorde divine._ Et il
esprait que son frre,  ce moment suprme, avait reconnu ses fautes
et avait eu le bonheur d'en obtenir le pardon. Alors, rconfort par
l'esprance que Victor avait trouv grce devant Dieu, l'exil reprenait
sa bche et se remettait au travail avec un courage nouveau.

                                *
                               * *

Dans le chapitre prcdent, nous avons laiss Jean-Charles au moment o
il arrivait  Berlin, petite ville situe dans l'tat du New-Hampshire.

Berlin, qui est aujourd'hui un centre industriel important, avec une
population assez considrable, n'tait pour ainsi dire  cette poque
qu'un village peu remarquable et peu remarqu. Ses habitants taient
presque tous des catholiques qui avaient quitt l'Irlande pour chapper
 la perscution.

Notre hros connaissait cela par les diffrents ouvrages amricains
qu'il avait lus. Berlin convenait bien  la vie ignore qu'il se
proposait de mener dsormais; l il pourrait librement remplir ses
devoirs religieux. C'tait l'essentiel pour lui.

Mais le malheureux craignait de se compromettre en rpondant franchement
aux questions qui lui seraient poses. Il ne voulait avoir jamais
recours au mensonge. Comment s'y prendre pour sortir d'embarras? Il
rsolut, en mettant le pied sur le sol amricain, de faire le muet.

Il s'assignait l un rle excessivement difficile  jouer. La moindre
distraction pouvait le trahir. Pour ne pas tre expos  oublier son
rle, il prit l'habitude de garder toujours dans sa bouche un petit
caillou, qui devait lui servir de moniteur au besoin.

C'est donc avec un petit caillou dans la bouche, que Jean-Charles, le
2 juillet au midi, se prsenta,  Berlin, chez un nomm Patrick Kelly,
fermier assez  l'aise, qui habitait, avec sa femme et deux grands
garons, une jolie maison blanchie  la chaux.

En voyant arriver cet homme, ce gant, sale, couvert de poussire et les
habits en lambeaux, les membres de la famille Kelly prouvrent de la
surprise et de la frayeur.

L'tranger les salua, et, par des signes qu'il avait longtemps
pratiqus, leur fit comprendre qu'il ne parlait pas et qu'il dsirait,
en payant, avoir quelque chose  manger.

Douze dollars, qu'il avait pu soustraire aux flammes, composaient toute
sa fortune.

Le vieux fermier lui rpondit qu'il ne voulait pas accepter d'argent,
et lui offrit de bon coeur de partager le modeste repas de famille. Il
approcha de la table une chaise et invita l'tranger  s'y asseoir.

Mais celui-ci dclina la politesse et exprima, toujours par signes,
qu'il mangerait quelques bouches sur le perron de la maison.

La vieille fermire joignit ses instances  celles de son mari, mais
sans plus de succs.

Le visiteur paraissait tenir  manger seul et  l'cart.

On lui servit de la bonne soupe, du lard, des pommes de terre, du pain
de mnage trs bien cuit, des crpes, du lait et des brioches.

Le muet fit un excellent repas.

C'tait le temps de la fenaison, et le vieux fermier avait une abondante
rcolte  faire.

Le matin mme de ce jour, on avait commenc  faucher dans un vaste
champ qui se trouvait  deux arpents de la maison.

Les faucheurs y avaient laiss les instruments de travail.

Jean-Charles se leva, se rendit au champ, prit une des faulx et se mit 
abattre le foin.

La faulx, dans ses mains habiles, allait de droite  gauche avec un
bruit clair et cadenc, et le foin tombait aussi dru que s'il et t
ras par une faucheuse!

Le pre Kelly, sa femme et les deux garons s'taient avancs sur
le seuil de la porte et regardaient le faucheur avec une sincre
admiration.

--Je n'ai jamais vu, dit le vieillard, un homme manier la faulx avec
autant d'adresse et d'aisance; malgr la chaleur, il ne parait pas
sentir la fatigue! Voyez donc, ajouta-t-il, en s'adressant  ses
garons, la large troue qu'il a dj faite dans le champ... de ce
train-l, il ne mettrait pas de temps  faire nos foins!

--Vous avez raison, pre, rpondit l'an des garons, cet homme est
aussi adroit que fort, et ce serait un plaisir pour nous de travailler
sous sa direction. Pourquoi ne l'engagez-vous pas?

--Oui, oui... dit le bonhomme, en se grattant l'oreille, mais on ne
connat pas ce gant-l, et je vous avoue qu'il me fait peur...

--Allons, allons! interrompit la mre Kelly, pourquoi aurais-tu peur de
cet homme? Il a une figure trs respectable, et il a l'air si bon et si
malheureux!

C'est sans doute un chef de la rbellion canadienne qui a fui son pays
pour ne pas tomber au pouvoir des tyrans...

Puis il est catholique, car il a fait dvotement le signe de la croix
avant et aprs le repas; et je le crois Irlandais, vu qu'il comprend
parfaite ment notre langue.

A ta place, bonhomme, je lui proposerais de l'engager.

--C'est bien, ma vieille, je verrai a ce soir, rpondit le fermier; et
il sortit avec ses garons pour aller rejoindre le faucheur.

Le vieillard flicita Jean-Charles sur son habilet  manier la faulx et
lui dit: Je n'ai pas voulu accepter d'argent pour le dner, mais vous
avez dj trouv moyen de le payer trois fois par votre travail... Allez
maintenant vous reposer  la maison pendant que nous travaillerons.

Le pseudo-muet se contenta de sourire  ces aimables paroles et
continua,  faucher avec la mme ardeur jusqu'au soir, ne s'arrtant que
pour boire ou aiguiser sa faulx.

Sans exagration, il avait, fait  lui seul une fois plus d'ouvrage que
le vieillard et ses garons ensemble!

C'tait vraiment un homme extraordinaire que Jean-Charles Lormier!

Il avait march toute la nuit et toute la matine, ne s'tait arrt
qu'une demi-heure pour dner, et cependant il paraissait encore plus
alerte que les garons du pre Kelly.

A sept heures, le vieux fermier invita l'tranger  venir prendre le
souper.

Il accepta l'invitation, mais s'obstina encore  vouloir manger sur le
perron.

Aprs le souper, Mme Kelley dsigna  Jean-Charles la chambre qu'elle
lui avait, prpare; mais celui-ci fit comprendre  la brave femme, par
des gestes, qu'il ne devait pas occuper cette chambre,  cause de la
malpropret de ses vtements, et qu'il irait passer la nuit dans la
grange.

Toute la famille voulut le retenir  la maison, mais leur insistance fut
inutile.

Le colosse se dirigea vers la grange et monta au fenil, o l'on avait
dj serr quelques bottes de foin.

Il fit sa prire, et, selon la pieuse habitude de toute sa vie, rcita
le chapelet; puis, s'tendant sur le foin parfum, il s'endormit
profondment.

Le lendemain matin,  trois heures, l'intrpide faucheur tait debout,
frais et dispos. Il alla d'abord faire une marche sur la grve d'une
jolie petite rivire qui traversait les terres du pre Kelly. Puis, 
quatre heures, arm de la faulx, il reprenait sa besogne aux champs.

C'est le travail qu'il fallait  cette nature pleine de sve; et depuis
qu'il avait repris l'ouvrage, il sentait ses forces se dcupler et le
calme revenir dans son esprit.

Le vieux fermier tait matinal, mais il ne se rendait jamais aux champs
avec ses garons avant cinq heures; aussi fut-il surpris d'entendre,
vers quatre heures, le rythme cadenc de la faulx, il courut  la
croise et vit le gant  l'ouvrage.

Dj  l'oeuvre! pensa-t-il. Oh! oui, ma bonne femme--qui est une
physionomiste--avait bien raison de dire que ce colosse serait pour moi
un homme prcieux. Mais j'hsite  le prendre  mon service, car il me
semble qu'il va me demander des gages trop levs pour mes moyens...

Quel homme!

--Bonne femme! cria, le vieillard, viens donc voir, par curiosit,
travailler le muet; regarde ce long rang de foin qu'il a dj align sur
le champ!

--Mais, mais, mais! fit la vieille, en s'extasiant  son tour; cet
homme-l va plus vite qu'une machine! Engage-le, bonhomme, engage-le, au
plus tt: c'est le conseil que je te donne!

--Je le veux bien! mais je suis sr qu'il va me demander un prix fou!

--C'est encore drle! parle-lui en au djeuner.

--Oui, je lui en parlerai.

Quelques instants aprs, le fermier et ses garons jouaient de la faulx
avec le gant: et c'tait beau d'entendre le bruit sonore et rythm de
l'acier que rptaient les chos d'alentour!

A huit heures, la vieille fermire alla avertir les travailleurs que le
djeuner tait prt, et tous revinrent  la maison avec elle.

Cette fois-ci, bon gr mal gr, Jean-Charles fut oblig de s'asseoir 
la table de famille.

Il dut, naturellement, ter le caillou qu'il avait dans sa bouche, ce
qu'il fit avant d'entrer dans la maison; mais il se promit bien d'tre
sur ses gardes et d'ouvrir la bouche seulement pour manger.

Vers la fin du repas, le pre Kelly dit  Jean-Charles: Aimeriez-vous 
rester ici pour nous aider aux travaux de la ferme?

Notre hros fit un signe affirmatif.

--Combien me demandez-vous par mois?

Jean-Charles fit comprendre par des signes que la nourriture et le
vtement lui suffiraient.

--Oh! alors, repartit le vieillard en riant, vous pouvez, dsormais,
considrer ma maison comme la vtre, et je saurai me montrer aussi
gnreux que vous tes peu exigeant...

                                *
                               * *

La mre Kelly tait une femme de talent, d'ordre et de conduite; une de
ces pouses et de ces mres qui sont l'honneur et assurent la prosprit
d'une nation.

Elle tait l'me dirigeante de sa maison en mme temps que l'idole de
son mari et de ses enfants. Non contente de faire  la perfection tous
les travaux du mnage, elle se livrait encore aux utiles industries qui
savent tirer parti de tout et sont une source d'pargne au foyer du
paysan.

Elle tissait la toile, la laine, taillait et confectionnait tous les
vtements et la lingerie de la famille.

Gardienne vigilante de la maison, toujours occupe  un travail
intelligent et profitable, elle ne trouvait de temps ni pour les
promenades futiles et dissipantes, ni pour les commrages fielleux et
malsains.

Et le soir, en fermant ses paupires, elle pouvait dire, avec la
satisfaction du devoir accompli: Ma journe a t bien remplie, et je
la prsente devant vous,  mon Dieu!

Grce  ses talents et  son travail, Mme Kelly donnait aux siens tout
ce dont ils avaient besoin, et augmentait chaque anne le joli pcule
que son mari possdait dj et qu'il avait plac  la banque.

                                *
                               * *

Jean-Charles, le lecteur s'en souvient, tait, arriv  Berlin, les
habits en lambeaux; il avait dchir ses vtements dans ses longues
courses, la nuit,  travers les bois.

La mre Kelly lui confectionna deux habillements.

Notre hros tait fier d'tre convenablement vtu, non pas parce qu'il
avait le dsir de plaire, mais parce qu'il comprenait qu'un bon chrtien
doit observer rigoureusement dans sa tenue les lois de la propret et de
la dcence.

La propret sur soi, a dit une belle me, est comme une seconde pudeur.

Et comme Jean-Charles avait la noble habitude de s'approcher, chaque
dimanche, de la sainte table pour y recevoir le corps adorable de
Jsus-Christ, il lui semblait que, pour se prsenter devant le Roi des
rois, il devait se vtir aussi proprement, sinon plus, qu'il convient de
le faire, quand on se prsente devant un roi ou un grand du monde.

Il n'est pas ncessaire d'apporter de la toilette au banquet de
l'eucharistie, non! mais de la propret et de la dcence, oui!

Ce serait outrager Dieu que d'agir autrement.

Jean-Charles demeurait  plus d'un mille du village, et il n'y allait
que le dimanche.

S'il fuyait la socit, c'est parce qu'il craignait d'y rencontrer des
compatriotes qui l'auraient reconnu et peut-tre dnonc  la justice
comme assassin!

Pourtant, bien habile et t celui qui aurait reconnu le jeune hros de
Chteauguay dans cet homme,  la barbe et  la chevelure blanches, qu'on
voyait passer, appuy sur une canne comme un vieillard, portant le
costume du paysan et coiff d'un chapeau de paille  larges bord!

Mme une fois, en sortant de l'glise, il s'tait trouv face  face
avec un de ses plus intimes amis de Saint-Denis, qui l'avait regard
sans le reconnatre.

Ce fait avait quelque peu calm ses apprhensions, mais il ne voulait
pas s'exposer.

                                *
                               * *

Jean-Charles tait  Berlin depuis un an.

Il ignorait absolument ce qui s'tait pass au Canada dans le cours de
ces douze longs mois.

L'exil recherchait la solitude; cependant--curiosit bien lgitime--il
dsirait ardemment tre renseign sur les dispositions de ses amis  son
gard, sur le sort des malheureuses victimes de l'insurrection et sur
les affaires gnrales de son cher pays.

S'il avait pu seulement lire les journaux!

Mais il tait priv de cette prcieuse source de renseignements, caria
famille Kelly ne recevait aucun journal...

L'exil lui aurait peut-tre paru supportable s'il et pu, au moins,
satisfaire son got pour l'tude; mais il n'avait pas de livres, et
n'osait pas aller en acheter au village!

Un dimanche l'aprs-midi, Jean-Charles tait mont au grenier de
son logis pour chercher une mdaille--souvenir de la bataille de
Chteauguay--qu'il portait toujours dans une de ses poches, et qu'il
avait perdue depuis quelque temps.

Il la trouva dans un coin, en arrire d'un vieux coffre poussireux.

En voulant remettre ce coffre  sa place, le chercheur en dtacha le
couvercle qui glissa sur le plancher.

Un cri ml de surprise et de joie, s'chappa, de la bouche de notre
hros.

Que contenait donc ce coffre mystrieux?

Des livres... oui, un grand nombre de livres!

Jean-Charles, assis sur ses talons, restait bahi en face de cette
bibliothque d'un nouveau genre!

Enfin, il se dcida  faire l'examen de son trsor.

Le premier volume--grand format qu'il sortit, tait un recueil des
principales productions de Shakspeare: _Othello, Hamlet, Macbeth,
Henri VI, et la Mort de Richard III_; puis un dictionnaire anglais
et franais; un volume renfermant le _Paradis perdu_ et les posies
choisies de Milton; une grammaire anglaise; une histoire universelle;
les principaux pomes et drames de Byron.

Bref, il y avait dans ce coffre, entasss ple-mle, une centaine de
volumes classiques et religieux, et plusieurs cahiers remplis de notes
relatives  l'enseignement de la langue anglaise.

L'heure du souper tait passe depuis longtemps et la famille Kelly
attendait encore Jean-Charles pour se mettre  table.

--Que fait donc le gant? dit le vieux fermier.

--Il me semble que j'entends des pas, en haut, rpondit sa femme. Va
donc voir s'il est l.

Le vieillard se rendit au grenier et trouva notre hros, tout couvert de
poussire, occup  placer soigneusement les livres sur des tablettes.

En voyant le vieux fermier, Jean-Charles lui montra les livres avec une
joie enfantine!

--Ces livres, fit le bonhomme, sont un hritage de mon frre an,
ancien professeur, dcd  Cork, en Irlande, il y a quarante ans.

Venez-vous souper? ajouta-t-il.

Jean-Charles regarda  sa montre et constata, avec tonnement, qu'il
tait sept heures et quart!

Il descendit avec le pre Kelly.

Les quelques heures qu'il venait de passer en tte  tte avec les
livres, lui avaient paru bien courtes. Et cette trouvaille lui procurait
autant de bonheur que la dcouverte d'un trsor en procure au mineur.

Il sentit se rveiller sa passion pour l'tude.

Sa connaissance de l'anglais tait assez grande: il lisait et crivait
avec facilit en cette langue; mais il voulut en pntrer les secrets et
le gnie, et se mit  l'oeuvre avec courage.

De temps  autre, quand les travaux de la ferme ne pressaient pas, et
qu'il avait besoin de distraction, notre hros allait  la chasse ou
 la pche. Il pouvait aisment contenter ces gots, car la rivire
Wilson, qui traversait les terres du pre Kelly, tait trs
poissonneuse, et le gibier foisonnait dans les bois d'alentour.

En somme, pour un homme comme lui qui se croyait dchu de ses droits, de
sa dignit, et exclu pour toujours de la socit des honntes gens, une
telle vie ne manquait pas d'agrment et d'utilit, et il en remerciait
tous les jours le bon Dieu.

La maison du vieux fermier tait fort habitable, et l'exil maintenant
n'y pesait pas trop. Elle tait petite, mais le coeur de son
propritaire tait grand. On et pu crire sur le seuil de ce logis les
mots du philosophe latin: _Parva domus, magna quies!_

Dans l'esprit des membres de la famille Kelly, le gant--comme ils
appelaient notre hros--tait un grand perscut, un saint, et tous lui
tmoignaient la plus sincre vnration.

Ils le croyaient rellement muet.

Jean-Charles pouvait, depuis longtemps, se dispenser du caillou:  force
de rester silencieux, il avait pour ainsi dire perdu l'usage de la
parole.

Au milieu de ses preuves, Jean-Charles avait reu du ciel une
consolation, la plus grande qu'il pt dsirer: celle de croire que son
frre tait sauv!

Une nuit, il vit, en songe, son frre s'approcher de lui, la figure
toute rayonnante d'esprance, et lui dire: Frre, console-toi, car j'ai
reconnu mes fautes quelques instants avant de mourir, et Dieu a eu piti
de moi! Prie pour le soulagement de mes peines...

C'tait dans la premire nuit de mai.

Chaque nuit de ce mois consacr  la Sainte-Vierge, le mme songe revint
flotter dans son imagination et la mme figure lui apparut.

La dernire unit, l'ombre mystrieuse laissa tomber, en disparaissant,
ces paroles qui allrent droit au coeur du pauvre exil: Au revoir dans
le ciel!

Le matin, en s'agenouillant pour sa prire, Jean-Charles ft monter vers
Dieu de vives actions de grces!

Que m'importent, se dit-il, les jugements des hommes, le mpris de mes
concitoyens et l'exil, si mon frre est sauv!

Il ne me reste plus qu' attendre, ici, l'heure o Dieu daignera
m'appeler  lui.



L'ORPHELIN O'NEIL

Vers la fin de la quatrime anne de son exil, Jean-Charles, en revenant
un soir  la maison, aprs sa journe de travail, aperut le corps d'un
petit garon qui gisait inanim sur le bord d'un ruisseau. L'enfant
portait  la tte une blessure d'o le sang coulait encore faiblement.
Notre hros trempa son mouchoir dans l'eau glace et,  plusieurs
reprises, l'appliqua sur la figure du petit bless, qui revint
promptement  la vie.

En recouvrant ses sens, le bambin tressaillit de frayeur en sentant
sur son visage le contact des larges mains du gant. Mais celui-ci lui
adressa les paroles les plus tendres et russit  le rassurer tout 
fait.

L'enfant paraissait avoir une dizaine d'annes. Ses grands yeux bleus
exprimaient  la fois l'intelligence et la bont.

--Veux-tu venir te reposer chez-moi; j'irai te reconduire chez tes
parents, aprs le souper?

L'entant, pour toute rponse, se contenta de sourire.

Jean-Charles prit ce sourire pour un consentement, et il se dirigea avec
son protg vers la maison du vieux fermier.

--Tiens! vous nous amen le petit muet de Frank U'Neil! s'cria la mre
Kelly.

Le gant expliqua par des signes qu'il l'avait trouv vanoui sue le
bord d'un ruisseau, le visage ensanglant.

--Pauvre misrable! soupira la vieille fermire, c'est sans doute
son pre qui l'aura, encore battu. Et elle ajouta que l'enfant tait
orphelin de mre, et que son pre--un ivrogne et un paresseux--lui
faisait, subir les plus mauvais traitements.

En entendant ces paroles, notre hros prit l'orphelin dans ses bras et
lui fit comprendre qu'il voulait tre pour lui dsormais un ami, un
second pre, un dfenseur!

C'est Dieu, pensa-t-il, qui a mis cet infortun sur mon chemin. Je
m'efforcerai d'en faire un bon chrtien et un citoyen utile.

Toute la famille Kelly s'associa de grand coeur  un tel acte de charit
et de dvouement.

La vieille fermire s'empressa de donner  l'enfant les soins que
requrait son tat. Elle lava la blessure qu'il portait  la tempe
gauche et y appliqua une compresse: puis, aprs lui avoir fait prendre
un bon souper, elle le fit coucher sur un lit bien moelleux. Le
lendemain, qui tait un dimanche, Jean-Charles, impatient de savoir si
l'enfant avait fait sa premire communion, se rendit au presbytre de
Berlin.

Le cur lui apprit que le petit muet ne frquentait aucune cole depuis
trois ans, c'est--dire depuis la mort de sa mre, et qu'il ignorait les
vrits les plus lmentaires de la religion.

Alors notre hros rsolut d'instruire l'orphelin et de le prparer du
mieux qu'il le pourrait au sacrement de l'eucharistie.

Il se procura quelques livres pdagogiques  l'usage des muets.

Jean-Charles comptait un peu sur sa longue pratique du mutisme, pour se
dbrouiller dans les mthodes assez compliques qu'il allait tre oblig
d'enseigner. Son illusion fut de courte dure. Des difficults presque
insurmontables se dressrent devant lui ds les premiers pas.

L'intelligence de l'lve restait ferme, malgr les efforts du matre
pour y introduire un peu de lumire.

videmment le matre s'y prenait mal; car l'lve paraissait apporter
toute la bonne volont dsirable.

Il fallait donc tudier la mthode, en approfondir tous les secrets;
il fallait aussi se bien mettre au niveau du pauvre enfant, savoir par
quelles lentes et pnibles oprations il tait possible d'clairer cette
raison, qui ne s'ouvrait sur le monde extrieur que par le sens de la
vue!

Le professeur improvis n'avait pas prvu tous ces obstacles. Mais
avec son nergie et sa patience habituelles, il se mit srieusement a
l'oeuvre pour les surmonter.

Tous les soirs, on pouvait le voir, pendant deux ou trois heures, pench
sur ses livres, apprenant tous les signes de l'alphabet, s'exerant 
les bien reproduire, et cherchant les moyens de les rendre intelligibles
 son lve. Une pense le soutenait dans ce travail ingrat et fatigant:
sauver le corps et l'me du cher orphelin!

Il y avait deux semaines que l'enfant vivait sous le toit de la famille
Kelly, et son pre ne semblait pas s'en occuper.

Un jour, Jean-Charles travaillait dans la grange, pendant que son
protg s'amusait au bord du chemin. Soudain des cris dchirants
retentirent.

Prompt comme l'clair, notre hros s'lance dehors et aperoit un homme,
ou plutt une brute, qui tient le petit muet par les cheveux et le
frappe  coup de pied dans le ventre!

Il bondit sur l'inconnu, le saisit par les flancs et le serre avec tant
de force, que le misrable lche prise et se met  crier  son tour
comme un possd!

Jean-Charles desserre ses tenailles, puis mettant son terrible poing
sous le nez du pre dnatur, il lui fait comprendre qu'il l'assommera
s'il maltraite encore son enfant.

Sur la promesse qu'il ne recommencera plus, l'ivrogne est remis en
libert, et s'loigne en se tenant les ctes...

Le surlendemain au midi, Frank O'Neil se prsentait chez le pre Kelly
pendant que toute la maisonne tait  table.

En l'apercevant, le petit muet se pressa contre le gant comme pour se
mettre sous sa protection.

Le misrable tait sobre. Il entra, le chapeau sous le bras, et demanda
au vieux fermier s'il voulait bien lui donner de l'ouvrage.

--Non! rpondit schement celui-ci.

--Pourquoi donc, monsieur, refusez-vous de m'employer?

--Parce que tu es un ivrogne, un paresseux et un pre dnatur!

--J'admets, monsieur, que j'ai t tout cela; mais j'ai bien rflchi
depuis deux jours, et j'ai pris la rsolution de ne plus boire, de
travailler comme un homme de coeur, et de bien traiter mon enfant.

--Bah! ce sont des promesses d'ivrogne que tu fais l...

--Je vous assure, monsieur, que je tiendrai mes promesses. Veuillez me
mettre  l'preuve.

La pre Kelly interrogea Jean-Charles du regard, et celui-ci lui fit un
signe qui voulait dire: donnez-lui une chance.

C'est bien, c'est bien! dit le fermier. Viens dner. Mais je t'avertis
que si tu recommences  boire ou si tu maltraites ton enfant, je te
mettrai  la porte pour toujours!

--Ne craignez rien, M. Kelly, je n'ai qu'une parole, et je vous l'ai
donne...

                                *
                               * *

L'ivrogne demeurait chez le vieux fermier depuis cinq semaines, et il
avait tenu parole.

Mais il n'avait pas assist une seule fois  la messe, ce qui chagrinait
beaucoup Jean-Charles.

Le sixime dimanche, en entrant dans l'glise avec l'orphelin, notre
hros vit Frank O'Neil qui se tenait  genoux,  l'ombre d'un pilier, le
front dans les deux mains.

Sa prsence dans le temple causa  Jean-Charles et au petit muet
une joie indicible. Ils avaient pri pour obtenir la conversion du
malheureux, et ils voyaient que le ciel n'tait pas rest insensible 
leurs prires. Ce matin-la ils prirent avec plus de ferveur que jamais.

Le dimanche suivant, l'ivrogne, aprs avoir fait une confession
gnrale, eut le bonheur de s'approcher de la sainte table. Dieu venait
de faire un miracle en faveur de cette victime de l'ivrognerie; car,
 dater de ce jour, Frank O'Neil devint un fervent chrtien, un homme
laborieux et un pre au coeur tendre et aimant.

                                *
                               * *

Jean-Charles tait parvenu  se familiariser avec la mthode si
ingnieuse de l'abb de l'Epe, qui permet aux muets de se faire
comprendre par des signes aussi bien que s'ils s'exprimaient par la
langue. Et son lve, James O'Neil, aprs deux ans d'tude, lisait,
crivait et savait son catchisme  la perfection. C'tait un enfant
excessivement intelligent.

Un jour, notre hros proposa au cur de Berlin d'interroger le petit
muet par crit.

L'preuve eut lien en prsence d'une centaine d'lves de la paroisse.

Le cur crivait des questions sur un tableau, et l'orphelin y rpondait
aussi par crit.

L'preuve dura une heure.

Elle fut un triomphe pour le petit muet et une belle leon pour tous les
lves!

Puis le cur traa sur le tableau les mots suivants:

James O'Neil, vous avez trs bien rpondu  toutes mes questions, et je
vous en flicite. Vous ferez votre premire communion dans un mois.

L'enfant, ne pouvant contenir sa joie, sauta au cou du prtre et
l'embrassa avec effusion!

Un mois plus tard l'me encore vierge de toute souillure, il eut
l'ineffable bonheur de recevoir l'auguste sacrement de l'eucharistie.

Faire sa premire communion!

Que de foi, d'amour et de grandeur dans ce premier acte de l'enfant! et
que d'influence il exerce sur la vie entire de celui qui l'accomplit
selon les vues de l'Eglise!

James se rendait parfaitement compte de l'importance de cet acte, et,
sous le regard de Dieu, il formait la rsolution d'en garder jusqu' la
mort le salutaire souvenir.

                                *
                               * *

Le jeune muet venait d'atteindre sa vingt-unime anne.

La moiti de sa courte existence s'tait coule sous la sage direction
de notre hros.

L'lve avait reu une instruction saine et forte qui le rendait capable
d'occuper une bonne situation dans le monde des affaires.

Il crivait correctement les langues anglaise et franaise, et
connaissait suffisamment les sciences exactes.

Le commerce avait pour son jeune esprit des attrait sduisants. Mais
n'ayant pu se caser  Berlin, il rsolut, aprs avoir consult son
protecteur, d'aller tenter fortune ailleurs.

Le maire de Berlin russit  lui obtenir une position de sous-comptable
dans le clbre magasin des MM. Stewart,  New-York. Ses nouveaux
matres lui demandaient de venir incessamment.

Ce fut bien pnible pour notre hros de consentir  cette sparation;
mais il offrit  Dieu ce nouveau sacrifice.

Au moment de se sparer, peut-tre pour toujours, de l'homme qui lui
avait donn les bienfaits de l'instruction, le jeune muet se sentit
accabl de douleur.

Il voulut exprimer, clans son langage mystrieux, toute la
reconnaissance dont son coeur dbordait, mais ses larmes seules
parlrent...

Il partit avec son pre pour la mtropole commerciale des tats-Unis.

Jean-Charles s'tait montr fort devant la faiblesse et la douleur de
son protg; mais, rest seul, il sentit un vide immense se faire autour
de lui!

Depuis longtemps, il s'tait rsign  son sort. La bonheur du jeune
homme faisait son bonheur. Car James O'Neil n'tait pas seulement son
lve, il tait son ami, son compagnon de tous les instants.

Ensemble--le matin au rveil et le soir au coucher--ils adressaient 
Dieu leurs prires d'amour et de reconnaissance; ensemble ils avaient
travaill pour soustraire Frank O'Neil  l'ivrognerie et en faire
un catholique fervent, et un bon pre; ensemble, parfois, pour se
distraire, ils couraient les bois et les grves pour chasser ou pcher;
ensemble, enfin, chaque dimanche, ils allaient s'agenouiller  la table.
sainte pour recevoir le divin consolateur!



LE RETOUR AU PAYS

Jean-Charles habitait Berlin depuis quinze ans.

Sa vie tait maintenant monotone et, languissante.

Un matin, il prouva les atteintes d'un mal qui l'avait fait souffrir
pendant plusieurs annes, mais dont il s'tait cru guri pour toujours.

C'tait le mal du pays. Il sentait de nouveau s'allumer en son coeur
le dsir intense de revoir le pays natal. Dsir mystrieux, dvorant,
incontrlable, qui s'enfonce dans le coeur comme la lame d'une pe, y
pratique une blessure profonde, lancinante, insondable!

Pour combattre ce mal cruel, Jean-Charles eut recours  la prire, au
travail,  l'tude,  la pche,  la chasse,  tous les moyens enfin que
la foi et la raison purent lui suggrer. Ce fut inutile. La blessure
tait l, se creusant tous les jours, et; tous les jours causant des
douleurs plus intolrables.

L'image de la patrie lointaine se fixait dans son imagination et devant
ses yeux; il la portait en tous lieux et  tous les instants.

Le jour, elle se mlait  tous ses travaux et  toutes ses penses; la
nuit, elle lui souriait, en des rves gracieux, ou l'pouvantait en
d'affreux cauchemars..

Plus de repos pour le pauvre exil!

Peu  peu, l'apptit et le sommeil l'abandonnrent; il prouva du dgot
pour le travail et l'tude, les deux choses qu'il aimait le plus an
monde; son nergie de fer s'teignit et un dprissement lent, mais
visible de sa sant lui fit comprendre que la mort serait le rsultat
invitable du mal qui le minait.

Il se rsolut  mourir.. Mais au-dessus, bien au-dessus de cette
rsolution flottait toujours cette pense: revoir la patrie!

  Que de fois appuy sur sa bche immobile,
  Fixant sur l'horizon son oeil doux et tranquille,
  Il semblait contempler tout un monde idal.
  Oh! sa jeunesse alors, avec sa sve ardente,
  Droulant les anneaux de cette vie errante,
  Lui montrait le pays natal!

Mon Dieu! qu'il souffrait le pauvre exil!

Il faut que je parte! se dit-il; car je sens que je mourrai bientt si
je reste sur cette terre d'exil, et je n'ai pas le droit d'abrger ainsi
mes jours.

J'irai me livrer  la justice de mon pays, laissant  mes amis le soin
de faire reconnatre mon innocence... et, avant de partir, j'crirai 
l'abb Faguy pour lui annoncer mon prochain retour.. crire  M. l'abb
Faguy?... Pauvre insens que je suis! se reprocha-t-il. Que de lettres,
depuis quinze ana, n'ai-je pas crites  ce vnrable ami, sans
jamais oser les confier  la poste, de crainte qu'elles ne fussent
interceptes! M. l'abb Faguy doit tre mort aujourd'hui, car le cher
homme avait une sant si dlicate...

Puis, s'exaltant, il s'cria: non, je n'crirai pas! non, je n'irai pas
me livrer  la justice aveugle des hommes! J'irai dans mon pays, soit!
mais pour y continuer, dans l'obscurit, la vie que je mne ici...

J'irai finir mes jours sur les bords de la rivire Saint-Charles, 
Qubec; sur ce coin de terre qui rappelle  tout Canadien-franais de
si touchants souvenirs! C'est l, au fond de la riante valle, dit
l'historien, qu'est le berceau de la colonie; c'est l que se trouve
l'empreinte des pas du dcouvreur, du premier colon, du premier
missionnaire; c'est l qu'est le site de la premire croix, du premier
fort, du premier couvent; en un mot, c'est l'unique centre d'o
rayonnrent longtemps sur le reste du pays, les lumires de l'Evangile
et de la civilisation!

Oui, j'irai  Qubec; car Qubec, c'est plus que Sainte-R..., plus
que Montral: c'est  la fois la tte et le coeur de la patrie
canadienne-franaise!

Il planta sa bche dans la terre et se rendit  la maison pour y faire
ses prparatifs de dpart.

Le soir, au souper, le pre Kelly ayant remarqu que Jean-Charles
paraissait plus triste que d'habitude, lui demanda s'il tait malade.

--Non, mon bon ami, rpondit Jean-Charles, d'une voix mue, mais je dois
vous quitter ce soir, et j'en suis grandement pein...

La foudre tombant sur la maison n'aurait pas caus plus de surprise et
d'moi que ces premires paroles sorties des lvres de Jean-Charles.

--Comment! vous parlez! Quoi! vous nous quittez! s'crirent  la fois
tous les membres de cette brave famille...

--Oui, je parle, mes bons amis! je parle! car il m'est impossible
de vous exprimer par des gestes tout le chagrin que me cause cette
sparation, et toute la gratitude que je vous dois! Sans savoir si je
n'tais pas un malfaiteur, un criminel, vous avez eu la charit de
m'accueillir sous votre toit si hospitalier, et vous m'avez tmoign
sans cesse des gards et une tendresse qui m'ont fait oublier parfois
les malheurs de mon existence... J'avais retrouv ici les douceurs et
les joies familiales, et j'esprais pouvoir finir mes jours au milieu
de vous; Mais, hlas! le mal du pays s'est empar de moi depuis quelque
temps et ne me laisse pas un instant de rpit, ni le jour ni la nuit...
J'ai lutt sans succs, et je sens que je mourrai si je rsiste  la
voix puissante qui m'appelle, et cette voix, mes bons amis, c'est celle
de la patrie!

Le pre et la mre Kelly pleuraient.

Ah! c'est qu'il connaissaient, eux aussi, pour l'avoir ressenti
autrefois, l'acuit de ce mal pouvantable... Ils s'taient exils de
leur pays pour fuir la perscution, mais l'Irlande, la verte Erin, tait
toujours la patrie de leur coeur! Et bien des fois, par la pense, ils
s'taient transports au village natal pour revivre les jours heureux de
leur jeunesse!

Mais Dieu, sur le sol amricain, avait adouci l'amertume de leur exil en
leur envoyant des enfants--ces doux anges du foyer--dont la vue seule
suffit  faire oublier la patrie absente! Et ils s'taient attachs 
leur patrie d'adoption, puisqu'elle tait le berceau et par consquent
la patrie relle de leurs chers enfants...

Mais Jean-Charles, lui, tait seul, seul avec ses douleurs, sur la terre
trangre! Et jamais cette terre, si hospitalire, ne pouvait remplacer
le sol natal...

La sparation fut cruelle.

--Aurons-nous le bonheur de vous revoir ou au moins de recevoir de vos
nouvelles? demanda, le vieux fermier.

--J'espre que nous nous reverrons; mais, dans tous les cas, je me ferai
un devoir et un plaisir de vous crire. Seulement, je vous prie de
garder le secret sur tout ce qui me concerne.

--Vous pouvez compter sur notre discrtion qui sera ternelle comme
l'affection que nous avons pour vous!

                                *
                               * *

Quels grands coeurs! pensait Jean-Charles, en revenant, en voiture cette
fois, par la longue route qu'il avait franchie  pied quinze annes
auparavant.

Il ne craignait plus d'tre reconnu, car le malheur l'avait chang et
vieilli au point de le rendre tout  fait mconnaissable!

Il n'avait que cinquante-six ans, mais paraissait en avoir
soixante-dix...

Le voyage fut heureux et rapide.

Le 27 mai au soir, l'exil arrivait  Lvis.

Il avait fait le trajet en vingt-deux heures.

Son plan tait de se rendre immdiatement  Saint-Sauveur en ctoyant le
fleuve et la rivire Saint-Charles, afin de ne pas tre remarqu.

Il connaissait bien la ville et ses alentours pour les avoir, autrefois,
parcourus en tous sens dans ses expditions de chasse et de pche, et
il se rappelait avoir camp, une nuit, dans une petite cabane qui avait
l'apparence d'une forge abandonne.

C'est cette cabane qu'il avait l'intention d'adopter pour demeure, si
elle existait encore; et si elle avait disparu, il se proposait d'en
btir une autre au mme endroit.

En passant prs des bureaux de la douane, il vit un individu, suintant
la misre, qui tranait vers le fleuve un gros chien noir attach par
le cou. Le chien, comme s'il et devin les desseins de son bourreau,
faisait des rsistances inoues pour chapper  son sort.

--O allez-vous avec ce chien? demanda Jean-Charles.

--Vous le voyez! Je m'en vas le jeter  l'eau.

--Pourquoi cela?

--Dame! parce que je n'ai pas le moyen de le nourrir. D'ailleurs, je
pars demain matin pour les tats-Unis, et je veux me dbarrasser de cet
animal.

--Quel ge a-t-il?

--Huit mois.

--Voulez-vous me le donner?

--Sans doute, avec plaisir!

Jean-Charles ouvrit son sac de voyage et en sortit une tranche de jambon
qu'il prsenta au chien, en le flattant. L'animal happa le morceau de
jambon dont il ne fit qu'une seule bouche, puis vint se coucher an pied
de l'tranger, comme pour implorer sa protection.

Notre hros, pris de piti pour le pauvre homme, lui donna deux dollars,
et, aprs lui avoir souhait bonne chance, s'loigna avec le chien, qui
parut fier de s'attacher  ses pas.

Il traversa la paroisse de Saint-Roch en suivant la rue du
Prince-Edouard dans toute sa longueur, contourna l'hpital gnral et se
rendit  la grve en passant par les rues Bdard et Saint-Ambroise.

La forge tait encore l,  peu prs dans le mme tat qu'il l'avait vue
autrefois.

Il y fit d'abord entrer son chien et alla couper des branches de sapin
qu'il jeta sur le plancher en guise de matelas.

Puis, voulant s'assurer des sympathies de la pauvre bte, il lui donna
une autre bonne tranche de viande.

Le terre-neuve, n'avait probablement pas fait pareil rgal depuis
longtemps, car il se mit  gambader autour de son nouveau matre avec
une gaiet folle.

Ds ce moment, le colosse pouvait compter sur la fidlit et le
dvouement du noble animal. Il avait en lui un ami et un compagnon de sa
solitude.

Aprs avoir tout mis en ordre, et s'tre fait un lit aussi confortable
que possible, notre hros s'endormit d'un profond sommeil.

Il avait besoin de repos.

Le lendemain matin, vers quatre heures, il fut veill par les
grognements de son chien, et aussitt il entendit la dtonation d'un
fusil...

Il regarda par le carreau et vit un homme, grand et sec, qui venait
d'abattre un canard.

Il s'habilla  la hte et alla rejoindre le chasseur, qui n'tait autre
que feu Pierre Portugais, de joyeuse mmoire, dont les exploits de
chasse ont si longtemps amus les lecteurs des diffrents journaux de
Qubec.

Chaque printemps, on s'en souvient, un journal annonait que Portugais
avait tu la premire bcassine. Le lendemain, un autre chasseur de
l'Ile d'Orlans--un sorcier, sans doute--rclamait cet honneur!

Portugais se fchait et affirmait que c'tait lui-mme il offrait
d'exhiber l'innocente victime de son coup de fusil, et dfiait son
antagoniste d'en faire autant!

Celui-ci se contentait de rpliquer que c'tait la mme bcassine que
Portugais conservait dans l'alcool depuis vingt ans...

Mais Portugais avait toujours le dernier mot, et, du reste, il tait
d'une telle habilet  la chasse, que tout le monde disait avec
conviction: C'est bien lui qui a tu la premire bcassine!

Jean-Charles s'approcha du chasseur, et, ayant repris son rle de muet,
lui fit comprendre, par des signes, qu'il dsirait acheter un fusil.

Portugais, qui tait un brocanteur de profession, passa son fusil au
colosse en lui disant qu'il tait  vendre.

Notre hros examina l'arme minutieusement et mme l'essaya sur un gibier
qu'il tua au vol.

Il acheta le fusil et le paya rubis sur ongle vingt dollars.

Il chargea Portugais de lui acheter les articles suivants qu'il avait
inscrits sur une feuille de papier: de la poudre, des balles, une
gibecire, une perche de ligne, des hameons, un filet, des ustensiles
de cuisine, un chandelier, des bougies et quelques outils.

Nous avons connu intimement ce pauvre Portugais,--ancien chantre au
choeur de la Congrgation,  Saint-Roch,--et nous nous plaisons 
rendre hommage  son honntet. C'tait aussi un coeur d'or, un homme
extrmement serviable.

Il remplit avec une fidlit scrupuleuse la commission qu'on lui avait
confie, et dans l'aprs-midi du mme jour, il arriva chez Jean-Charles
en criant de sa voix flte: H! bonjour, mon oncle! bonjour! (Car
lorsque Portugais ne connaissait pas le nom d'un homme, il l'appelait
toujours _mon oncle_.) H! bonjour, mon oncle! bonjour! cria-t-il 
Jean-Charles, en dposant sur le plancher tout le bataclan qu'il portait
dans ses bras et sur son dos.

Il tait charg comme un mulet...

Jean-Charles paya le prix que Portugais lui demanda, et, de plus, le
rcompensa gnreusement.

Le printemps suivant, ce fut Jean-Charles qui tua la premire
bcassine... mais les journaux--fidles  la vieille coutume,
annoncrent que c'tait Portugais qui l'avait tue... et Jean-Charles ne
rclama point!

Voil pourquoi... Portugais aima toujours _mon oncle le muet_, comme il
appelait notre hros.



PILOGUE

Dans le prologue de ce livre, nous avons dit qu'il y avait dj
plusieurs annes que le vieux muet (Jean-Charles Lormier) habitait la
grve sud de la rivire Saint-Charles, lorsque nous l'avons prsent au
lecteur.

Tout le monde l'aimait et l'admirait  cause de sa bont, de sa force et
de sa bravoure.

Il tait le bon gnie du rivage.

La grve sud de la rivire Saint-Charles tait, parfois,  cette poque,
surtout le dimanche l'aprs-midi, le thtre de bien des dsordres.

Les jeunes gens de toutes les parties de la ville s'y rendaient en
grand nombre. Aprs s'tre baigns, dans un costume trs primitif, ils
s'amusaient  boire, et leurs libations se terminaient, assez souvent,
par des rixes sanglantes.

Le vieux muet crut de son devoir de faire cesser ces scnes honteuses
qui le scandalisaient et empchaient les honntes gens d'aller se
reposer en cet endroit charmant.

Il inaugura une vraie campagne contre la licence de ces moeurs
grossires, et la mena avec une vigueur et une svrit impitoyables.

Les coupables, une fois pincs par lui, n'avaient nullement l'envie de
renouveler l'exprience. Quand la persuasion des conseils ne suffisait
pas, le colosse trouvait dans sa force musculaire des arguments
irrsistibles!

Un dimanche, le pire de la bande, qui tait connu sous le singulier
surnom de _Caillou Simard_, voulut se mesurer avec le vieux muet. Mais
le gant prit _Caillou_ par un bras et le jeta dans la rivire... Le
sale individu, qui ne savait pas nager, cala au fond de l'eau comme
un caillou... Mais le vieux muet, heureusement, plongea et retira le
misrable  moiti asphyxi!

Ce fut fini..

Les baigneurs indcents et les solards disparurent, et les gens
respectables purent, aprs les offices du dimanche, frquenter ces
parages, et y chercher le bon air et un repos vraiment honnte.

                                *
                               * *

Jean-Charles venait d'atteindre sa soixante-huitime anne.

Depuis qu'il tait revenu au Canada, il avait recouvr la sant et
conserv sa merveilleuse force. La vie rgulire, frugale et hyginique
qu'il, faisait tait le secret de sa vieillesse robuste et exempte
d'infirmits.

Sans tre heureux, il supportait avec une grande et aimable rsignation
la singulire situation que le malheur lui avait cre dans le monde; et
quand les douloureux souvenirs du pass lui revenaient  l'esprit, il
les chassait comme des mauvaises penses.

                                *
                               * *

Un dimanche matin du mois d'aot, le vieux muet tait all entendre la
premire messe selon son habitude. Il communiait tous les dimanches avec
une pit et une ferveur qui difiaient tout le monde.

Ce dimanche-l, il remarqua que le clbrant tait un prtre tranger
qui paraissait courb sous le poids des ans.

La vue de ce prtre produisit sur lui une impression, trange,
indfinissable; le son de sa voix lui alla au coeur, et y jeta un
trouble indicible. Cette figure, il l'avait vue dj... cette voix, il
l'avait entendue... Mais o, quand?...

A la communion, lorsque le clbrant dposa l'hostie sur la langue
du vieux muet, sa main tremblait comme une feuille, et les paroles
liturgiques semblaient s'attacher  son gosier.

Jean-Charles revint  sa place avec une lenteur inaccoutume et qui
surprit les fidles.

Sa figure tait devenue d'une pleur effrayante. Il fut oblig de
s'asseoir dans le banc pour ne pas s'affaisser, et resta longtemps
immobile comme une statue.

Enfin, le malheureux sortit de l'glise sans mme songer  prendre de
l'eau bnite, traversa un groupe de ses connaissances sans saluer, et
reprit, la tte basse, le chemin de sa cabane.

Le solitaire avait l'habitude, aprs la messe, de prparer son djeuner,
mais ce matin-la, il oublia de manger. En arrivant  la cabane, il
se laissa choir sur une chaise et y resta environ trois heures comme
immobilis! Que se passait-il en lui? Il ne pouvait s'en rendre compte,
car il prouvait une pesanteur qui le rendait incapable de penser et de
se mouvoir. Cependant, le chien, que la faim aiguillonnait vint lcher
les mains de son matre en faisant entendre quelques plaintes. Ces
plaintes tirrent Jean-Charles de sa torpeur. Il se leva en disant:
Quoi! il est dj neuf heures, et je n'ai encore rien donn  manger 
ce pauvre animal!

Il s'empressa de rassasier le molosse, mais se contenta, lui, d'un bol
de lait et d'une crote de pain. Puis il sortit et se mit  arpenter la
grve.

Cette promenade au grand air lui fit un bien considrable. Au bout d'une
heure, il put, suivant sa louable coutume, employer le temps de la
grand'messe  lire l'vangile du jour et l'office de la Sainte-Vierge.

A une heure, le Pre Durocher foulait le sable de la grve, en compagnie
du vieux prtre dont la figure et la voix avaient si vivement mu notre
hros.

Jean-Charles tait debout sur le seuil de sa cabane, et en voyant venir
les deux vnrables vieillards, il les salua respectueusement sans
prononcer un seul mot, car il jouait toujours le rle de muet.

Le Pre Durocher lui dit en souriant: M. Jean-Charles Lormier, j'ai
l'honneur de vous amener une vieille connaissance qui aura, je crois, le
pouvoir de vous dlier la langue...

--Une vieille connaissance?... fit Jean-Charles, en tremblant.

--Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, mon cher Jean-Charles? lui
demanda le visiteur.

--Oh! M. le cur Faguy! s'exclama Jean-Charles, en ouvrant ses deux
bras...

Le vieux prtre s'y prcipita comme un enfant et longtemps les deux amis
restrent enlacs, coeur  coeur, incapables de profrer une parole...

Le bon Pre Durocher se dtourna pour essuyer les larmes
d'attendrissement qui mouillaient son visage tout rid...

--Oui. mon cher ami, dit enfin l'abb Faguy. vous pouvez parler
librement et vous rjouir, car votre frre, avant de rendre le dernier
soupir, a proclam votre innocence et il est mort comme un saint! Lisez
ce document crit par le Dr Chapais et sign par Victor.

Jean-Charles, aprs avoir lu le document, leva les yeux vers le ciel et
s'cria: Merci, mon Dieu! mille fois merci!

--Hlas! reprit le vieux prtre, vous avez pay par vingt-sept annes de
cruelles souffrances la libert que vous recouvrez aujourd'hui, et que
vous n'aviez pas mrit de perdre: c'est  ce prix, mon ami, que Dieu
vous a accord la conversion de votre frre...

--La joie que je ressens en ce moment, M. le cur, vaut bien vingt-sept
annes de souffrances! Je remercie le ciel d'avoir sauv mon cher frre
et je le remercie aussi de m'avoir donn, avant de mourir, l'ineffable
bonheur de vous revoir!

Faites-moi le plaisir, ajouta-t-il, en s'adressant aux deux visiteurs,
d'entrer dans mon humble demeure o nous pourrons causer plus  l'aise.



UNE NOBLE INDISCRTION

Le Pre Durocher tait le directeur spirituel et le consolateur de
Jean-Charles, mais il lui et t difficile de dire qu'il en tait le
confident.

Notre hros lui avait racont son histoire, mais en omettant les dates
ainsi que les noms de personnes et de lieux. Il avait t impossible
d'obtenir le moindre renseignement qui et pu mettre sur la voie des
dcouvertes. Le bon Pre ignorait encore le vrai nom du vieux-muet.
Pourtant, il croyait  l'innocence de cet homme dont la conduite avait
toujours t irrprochable depuis qu'il le connaissait. Bien des fois
il avait demand au malheureux des renseignements plus prcis, lui
promettant de travailler discrtement  faire reconnatre son innocence;
mais Jean-Charlea tait rest inbranlable.

--Pardonnez-moi, mon rvrend Pre, avait rpondu notre hros, mais j'ai
fait le voeu d'emporter mon secret dans la tombe...

Cependant, il ne devait pas en tre ainsi, car Dieu avait choisi son
heure pour rvler ce secret et faire clater en mme temps l'innocence
de son fidle serviteur.

Un dimanche, Jean-Charles donna, par mprise, au sacristain qui faisait
la qute, une mdaille d'argent en guise d'une pice de monnaie.

Le sacristain s'aperut de l'erreur, mais n'osa, pas, en prsence des
assistants  la messe, en faire la remarque au donateur. Je la
donnerai, pensa-t-il, au rvrend Pre Durocher qui la remettra  son
propritaire.

En effet, le sacristain alla trouver le Pre Durocher et lui dit: Voici
ce que le _Vieux muet_ a dpos dans la _tasse_ par erreur.

Le Pre Durocher prit la mdaille sur laquelle il lut ces mots:

      A Jean-Charles Lormier
              de
       Sainte-R..., P. Q.
  l'un des hros de Chteauguay.
    Tmoignage d'admiration.
             1813.

Le bon missionnaire, le coeur rempli de joie, remercia Dieu d'avoir
permis cette mprise, et il crivit confidentiellement au cur de
Sainte-R... pour le prier de lui dire s'il avait dj entendu parler
d'un nomm Jean-Charles Lormier, l'un des hros de Chteauguay.

La cure de Sainte-R..., heureusement, tait encore occupe par l'abb
Faguy, qui allait avoir bientt soixante dix-neuf ans.

Nous renonons  dcrire la joie que ressentit ce vieux prtre en
recevant cette lettre.

Il tlgraphia immdiatement au Pre Durocher:

Jean-Charles Lormier tait mon meilleur ami. S'il vit encore, prire
de me dire o il est. Rpondez, s'il vous plat, par dpche
tlgraphique.

Le P. Durocher s'empressa de rpondre par la dpche suivante:

Votre ami Jean-Charles Lormier vit encore. Il est ici et en parfaite
sant.

Le surlendemain au soir--un samedi--l'abb Faguy arrivait au presbytre
de Saint-Sauveur.

Le P. Durocher raconta  son vieil hte ce qu'il connaissait de
Jean-Charles Lormier depuis que ce dernier habitait les bords de la
rivire Saint-Charles, c'est--dire depuis douze ans, mais il avoua
qu'il ignorait o notre hros avait vcu pendant les quinze annes qui
avaient prcd son arrive  Qubec.

L'abb Faguy, impatient qu'il tait de voir son ami, manifesta le dsir
de se rendre sur-le-champ auprs de lui.

--Permettez-moi, M. le cur, dit le Pre Durocher, de ne pas acquiescer
maintenant  votre lgitime dsir. D'abord, vous tes trop fatigu, et
ensuite, il fait trop noir pour aller  la grve ce soir.

Nous irons demain. Jean-Charles Lormier assiste  la premire messe et
il y communie toujours. Eh bien! vous direz cette messe et nous irons
voir votre ami aprs le dner.

--C'est bien! fit l'abb Faguy, en exhalant un long soupir... Pauvre
martyr! pauvre martyr! rpta-t-il plusieurs fois. Que j'ai donc hte
de le voir! qu'il me tarde de lui apprendre qu'il n'a jamais perdu
l'affection et le respect de ses concitoyens...

                                *
                               * *

Retournons  la cabane de la grve o nous avons laiss notre hros en
la douce compagnie de l'abb Faguy et du pre Durocher.

--Maintenant, dit le pre Durocher, en s'adressant  Jean-Charles, j'ai
 vous faire une restitution et  vous prsenter des excuses.

--Que dites-vous l, mon rvrend pre?....

--Oui, je vous restitue la mdaille que voici, et que vous avez donne
 la qute dimanche dernier; et je vous prie de me pardonner
l'indiscrtion que j'ai commise en me servant de l'inscription grave
sur cette mdaille pour vous dnoncer ... l'amiti de votre bon cur!

--Comment! j'ai donn cette mdaille  la qute?... Il faut que j'aie
bien peu de pit, pour tre capable de faire une aussi sotte mprise
dans le lieu saint! Ce n'est que le lendemain que je me suis aperu de
la disparition de ma mdaille; je l'ai cherche longtemps, et  la fin
je me suis persuad que je l'avais perdue en revenant de l'glise, et
je tremblais  l'ide que cet objet,--bien insignifiant en
lui-mme,--pouvait servir  me dnoncer  la justice... J'tais loin de
penser que la perte de cet objet serait la cause de mon bonheur. Oh! non
seulement je vous pardonne votre indiscrtion, mon rvrend Pre, mais
je bnis le ciel de vous avoir inspir la pense de la commettre...

--Tout est bien qui finit bien! ajouta le cur Faguy; il n'y a pas eu
d'indiscrtion de commise, car c'est le doigt de Dieu que je vois dans
toute cette affaire, dont le dnouement remplit nos coeurs d'une vive
allgresse.

--M. Lormier, dit le Pre Durocher, veuillez me faire le plaisir
de venir demeurer au presbytre jusqu'au jour de votre dpart pour
Sainte-R..

--Je vous remercie infiniment, mon rvrend pre, mais je tiens 
habiter ma cabane jusqu'au dernier moment.

--Pourquoi cela? Depuis une heure, vous avez abandonn le rle de muet
et vous devez renoncer aussi  celui de prisonnier; car, sans vouloir
vous offenser, permettez-moi de vous dire que votre cabane ressemble
 une prison; et tant que vous l'occuperez, il me semble que vous
raviverez sans cesse les souffrances que vous y avez endures. Allons,
mon ami, suivez-nous!

--Mais mon pauvre vieux chien ne consentira pas  se sparer de moi,
croyez-le!

--Amenez-le! vous le mettrez dans la cave du presbytre, au-dessous de
la chambre qne vous occuperez.

--Que vont dire vos paroissiens, mon rvrend pre, en voyant le _Vieux
muet_, comme ils m'appellent, habiter votre presbytre et surtout en
l'entendant parler? Ils auront de moi une mauvaise opinion, et ne
manqueront pas de dire que j'ai voulu les mystifier...

--Tout le monde,  Saint-Sauveur, connat les relations amicales qui
existent entre nous deux et nul ne sera surpris de vous voir passer
quelques jours au presbytre. Puis, si le coeur vous en dit, vous
continuerez  rester muet pour tous, except pour M. l'abb Faguy et
pour moi!

Jean-Charles ne trouva plus rien  rpondre, et, suivi de son fidle
terre-neuve, il partit avec ses nobles visiteurs.

Trois jours plus tard, aprs avoir distribu aux pauvres le peu
qu'il possdait, il quitta, le coeur mu, cette brave population de
Saint-Sauveur, qu'il avait appris  aimer et dont il n'avait reu que
des marques de bienveillance et de bont.

En se sparant du Pre Durocher, il lui dit:

--Je garderai de vous et de vos paroissiens un souvenir imprissable!

Comme il allait mettre le pied sur le bateau traversier, Jean-Charles
entendit une voix flte lui crier:

--H! bonjour, mon oncle! bonjour donc!

C'tait l'ami Portugais qui venait lui faire ses adieux.

Nous avons oubli de dire que Jean-Charles avait donn  notre chasseur
Qubcois, son fusil, sa gibecire, etc.

--Bonjour! mon cher M. Portugais! rpondit Jean-Charles.

--Quoi! mon oncle, vous parlez  c'tte heure eh bien! tonnerre! vous
allez toujours bien me dire votre nom avant de partir?...

Jean-Charles lui apprit son nom et lui dit:

--Je vous invite  venir me voir  Sainte-R... pour faire la chasse.

--Tonnerre! oui, mon oncle... pardon, je voulais dire: M. Lormier;
j'irai, je vous le promets!

--Au revoir! fit Jean-Charles, en serrant la main du brave Portugais.

                                *
                               * *

Le lendemain soir, plusieurs citoyens taient runis sur la grve de la
rivire Saint-Charles, devant la cabane dserte du _vieux muet_. Ils
parlaient naturellement de notre hros. C'est le pre Latourelle qui
avait la parole, et il paraissait se donner beaucoup d'importance, le
bonhomme!

--Ah! criait-il, je vous l'avais bien dit que ce sauvage-l parlait et
qu'il se moquait de nous autres... O est donc le p'tit Joachim Bdard?
Ah! il n'a pas le caquet bien haut aujourd'hui! Oui ce sauvage-l parle,
je l'ai entendu de mes deux oreilles, et je n'tais pas. seul: Louison
Lasonde tait avec moi. Pas vrai, Louison, que le _vieux muet_ parle?

--Oui, oui, oui! fit Louison Lasonde, en grognant  la faon d'un goret.
Il parle, c'est sr, sr, sr!

--C'est toi, Louison, qui es _sur_! riposta Joachim Bdard. Et si vous
n'avez pas d'autre tmoignage que celui de Louison, vous feriez mieux,
pre Latourelle, d'aller faire une nouvelle visite  la tireuse de
cartes; elle pourra vous laver encore une fois avec son torchon!

--Qui est-ce qui t'a dit cela? p'tit polisson?

--C'est mon petit doigt, pre Latourelle! mais quand je le consulte, il
ne me fait pas payer cinquante cents comme la _Chtigny_ vous a fait
payer pour vous laver la tte et rire de vous...

--Ce n'est pas de ton affaire, a! Dans tous les cas, je soutiens qu'il
parle, le vieux farceur!

--Tenez, pre Latourelle, si c'est vrai que le _vieux muet_ parle, je
vous conseille de faire le muet  votre tour; et alors on pourra dire
qu'il n'y a plus de mauvaise langue dans Saint-Sauveur...

Le pre Latourelle, rouge de colre, montra le poing  Joachim Bdard,
puis s'loigna en disant: Tu me paieras a tout ensemble, mon petit
malappris!



UNE RCEPTION ENTHOUSIASTE

Avant de partir pour Qubec, l'abb Faguy avait convoqu tous les
notables de sa paroisse pour leur apprendre l'heureuse nouvelle du
retour prochain de Jean-Charles Lormier et les inviter  prparer une
belle rception  leur distingu et si infortun compatriote. Nous
arriverons probablement jeudi matin, leur dit-il; d'ailleurs, je
tlgraphierai lundi  M. le maire.

Le jeudi suivant, en effet, vers neuf heures du matin, le cur Faguy et
Jean-Charles arrivrent  Sainte-R...

Tout le monde tait en liesse.

La population de Sainte-R... avait considrablement augment depuis
vingt-sept ans, et la paroisse avait march  grands pas dans la voie
des embellissements et du progrs.

A la place de la vieille glise, dtruite par la foudre, s'levait un
temple d'une belle architecture.

L'glise, le presbytre, la plupart des demeures et les rues avaient
t pavoiss, aux couleurs franaise et anglaise, en l'honneur de notre
hros.

On avait rig deux arcs de triomphe, un  l'entre du village, l'autre
en face du presbytre; et sur chacun de ces arcs brillaient, en lettres
d'or, des inscriptions comme celles-ci:

             _Bienvenue au Hros de Chteauguay
     -- Sainte-R... acclame son plus illustre enfant!--
          Il moissonne dans l'allgresse ce qu'il a
    sem dans les pleurs!--Reconnaissance, hommage et gloire
                M. Jean-Charles Lormier!_

La gaiet--une gaiet bruyante--clatait partout avec les dtonations
d'armes  feu et les fusillades de ptards.

La nature prtait son concours  la fte, et les rayons dors du soleil
se jouaient gracieusement dans le feuillage et dans les plis des
drapeaux.

A l'entre de la paroisse, un superbe carrosse attel de deux chevaux
attendait notre distingu compatriote.

Il y prit place avec l'abb Faguy, le maire de Sainte-R... et le dput
du comt. Et quand le carrosse, qui tait prcd d'une fanfare, arriva
sur la place de l'glise, o la foule joyeuse tait runie, le canon
fit entendre sa voix retentissante, puis les assistants agitrent leur
chapeaux ou leurs mouchoirs en criant:

Vive Jean-Charles Lormier! Vive le hros de Chteauguay!

Des centaines de personnes taient accourues des paroisses environnantes
pour assister  cette fte populaire et surtout pour acclamer
Jean-Charles Lormier.

Il avait t dcid, par le comit d'organisation, que le maire, en
arrivant sur la place publique, o une estrade avait t rige,
inviterait Jean-Charles  y monter et lui donnerait alors lecture
d'une adresse. Mais la foule, impatiente et enthousiaste, interrompit
longtemps l'ordre du programme; car ds que notre hros et mis le pied
 terre, il fut entour, embrass, flicit et questionn de mille
manires.

Chacun voulait le voir de prs, lui serrer la main, lui parler et
l'assurer qu'il avait toujours joui de l'amiti et du respect de tous.

On entendait autour de lui ces exclamations: Mon Dieu! qu'il est
chang! Sainte-Vierge! qu'il a d souffrir! etc.

Enfin, au bout d'une heure, on permit  M. le maire d'accompagner
Jean-Charles  l'estrade.

Nous citons quelques extraits de l'adresse que le maire lut  notre
hros:

    Monsieur et cher compatriote,

    Depuis vingt-sept ans, la paroisse de Sainte-R... a consign dans
    ses annales deux vnements bien mmorables: votre dpart et votre
    retour. Autant le premier avait mis de tristesse dans nos coeurs,
    autant le second les remplit de joie et de bonheur.

    Il serait puril de dire que nous vous avons cherch longtemps et
    regrett toujours.

    Vous le devinez, surtout depuis que vous connaissez le rsultat de
    l'accident qui a caus le malheur de votre vie.

    Pardonnez-nous si nous osons faire allusion au drame douloureux,
    mais historique, dans lequel vous avez tenu le second rle; car nous
    croyons que c'est Dieu qui en a t le principal acteur, et que
    c'est sa main qui a dirig l'arme que vous portiez...

    De ce sacrifice dpendait le salut d'une me qui vous tait chre.

    Mais il fallait, de plus, satisfaire  la justice divine... et
    Dieu, qui n'prouve que les nobles mes, vous a prsent le calice
    d'amertume. Vous l'avez accept, volontairement, et en avez bu
    jusqu' la lie...

    L'hrosme que vous aviez dploy sur le champ de bataille, 
    Chteauguay, vous avait dj valu notre admiration; mais le martyre
    que vous avez endur depuis vingt-sept ans, vous a mrit notre
    vnration.

    C'est, en effet, ce tribut que vous offre en ce moment la population
    de Sainte-R..., en vous souhaitant la plus cordiale bienvenue!

    Cette vnration, elle est dans les milliers de voix qui vous
    acclament, dans les arcs de triomphe, dans les inscriptions, dans
    les drapeaux qui flottent au-dessus de cette paroisse dont vous avez
    t le maire le plus dvou et qui se rappelle vos bienfaits et vos
    vertus.

Jean-Charles fut quelques secondes sans pouvoir parler; mais grce  la
fermet de son caractre, il surmonta la vive motion qu'il ressentait.
Il prit la parole en ces termes:

    M. le maire, mesdames et messieurs,

    Pardon! merci! voil les deux mots qui montent  cet instant de mon
    coeur  mes lvres!

    Avant de vous tmoigner ma reconnaissance, je dois vous demander
    pardon d'avoir dout,  l'heure de l'preuve, de votre loyale
    amiti. Oui, au lieu de quitter ma paroisse natale en dserteur,
    comme je l'ai fait, je comprends maintenant que j'aurais d rester 
    mon poste, et vous laisser le soin de faire clater mon innocence!
    Mais... mais, hlas! le malheur qui venait de m'atteindre tait si
    grand et si inattendu, que mon esprit, en fut affect autant, que
    mon coeur...

    Je n'essaierai pas de vous peindre mes souffrances; vous les
    comprenez et vous les exprimez dans votre adresse par ce mot: le
    martyre!

    Ah! oui, l'exil est vraiment un martyre! J'en ai senti toutes les
    tristesses et tous les ennuis pendant mon sjour de quinze ans aux
    tats-Unis. C'est pour m'y soustraire, que je revins, il y a douze
    ans,  Qubec, afin d'y continuer, sur les bords de la rivire
    Saint-Charles, ma vie obscure et ignore.

    Me croyant toujours l'objet des recherches de la justice, je n'osais
    revenir dans ma paroisse pour revoir ceux que j'aimais, et dont
    l'image tait sans cesse prsente  mon esprit.

    Je retrouvai  Qubec ce que le mal du pays m'avait fait perdre: le
    calme, la sant, l'amour du travail et la rsignation  la volont
    de Dieu.

    L'air que je respirais, dans ce boulevard de la religion et du
    patriotisme, tait bien, je le sentais, le mme que j'avais respir
     l'ombre du clocher natal! Cependant, pas plus  Qubec qu'aux
    tats-Unis, je n'ai pu retrouver ce que retrouve aujourd'hui: le
    bonheur!

    Mais si j'ai t priv du bonheur durant vingt-sept ans, je ne dois
    m'en prendre qu' moi-mme, puisque je me suis sans cesse drob 
    votre amiti qui pouvait me le donner...

    Aussi que de regrets me cause la conduite ingrate que j'ai tenue
     votre gard, et combien j'prouve le besoin de vous en demander
    pardon...

    Pardon,  vous, mesdames et messieurs!

    Pardon,  vous, vnrable pasteur! d'avoir agi comme si j'eusse
    dout de votre tendresse et de votre dvouement!

    J'espre que Dieu me permettra de rparer par mes actes bien plus
    que par mes paroles l'injure que j'ai faite  la noblesse de vos
    sentiments.

    Maintenant, merci! pour la rception si chaleureuse que vous me
    faites, et qui me touche profondment!

    Merci! d'avoir bien voulu rappeler les humbles services que j'ai pu
    rendre  ma paroisse lorsque j'avais l'honneur d'en tre le maire.

    Oh! que de changements ici depuis cette poque lointaine!

    Sous la sage et progressive administration de mes successeurs,
    notre paroisse s'est transforme compltement. Mais, mesdames et
    messieurs, le spectacle grandiose et touchant qui s'offre en ce
    moment  mes regards, dmontre que la population de Sainte-R...,
    tout en s'affranchissant de la vieille routine, est reste fidle
    aux saines et pures traditions du pass. Oui, dans tout ce que
    j'ai vu et entendu depuis une heure, j'ai reconnu les traits
    caractristiques des braves et anciens habitants de ma paroisse
    natale... Daigne le ciel vous les conserver, ces traits si beaux, et
    vous permettre de les transmettre comme un hritage  vos enfants!

    Encore une fois, et du fond du coeur, mesdames et messieurs: pardon!
    merci!

Aprs ce discours, qui produisit une douce motion dans l'me des
auditeurs, la procession se mit en marche, aux sons mlodieux de la
fanfare, et parcourut toute la paroisse.

Puis la fte, comme toutes les bonnes ftes canadiennes, fut couronne
dans le temple par un salut solennel.

C'est l, au pied de l'autel, que notre hros, si vivement mu en cette
belle journe, pancha son coeur dbordant d'amour et de reconnaissance.



LE VICAIRE DE SAINT-PATRICE

--Eh bien! mon cher Jean-Charles, lui dit un soir l'abb Faguy,
tes-vous content de l'accueil que vous font vos compatriotes?

--Certes, oui, M. le cur, j'en suis trs content et trs reconnaissant.

--Et vous vous amusez bien, n'est-ce pas?

--A cette question, j'hsite  rpondre affirmativement.

--Comment donc?

--Oui, M. le cur, je suis aussi flatt que touch de toutes ces
dmonstrations sympathiques, et je m'efforce d'y paratre heureux;
mais mon coeur soupire sans cesse aprs un bonheur qui, je le vois
maintenant, se trouve ailleurs que dans les ftes bruyantes du monde. Le
bonheur! je croyais pourtant l'avoir retrouv, l'autre jour, en revoyant
mon village natal...

--Que voulez-vous dire, mon cher ami?

--Je veux dire que, depuis mon retour, j'ai senti renatre le dsir de
me consacrer entirement  Dieu; mais, ce qui me chagrine, c'est de
penser que je suis trop vieux  prsent pour tre admis dans la sainte
milice du sacerdoce...

--Trop vieux, dites-vous? je ne suis pas de votre opinion: et si vous
voulez bien me le permettre, je vais soumettre votre cas exceptionnel 
notre vque, Mgr Bourget. Il me sera bien pnible, sur mes vieux jours,
de me sparer de vous, mais ce que je dsire avant tout, c'est votre
bonheur et non le mien!

--Merci, M. le cur, mais notre sparation ne sera pas de longue dure,
car aussitt que j'aurai reu les ordres sacrs, je demanderai la faveur
et j'espre que je l'obtiendrai--de venir exercer le ministre  vos
cts. L'avenir nous rserve encore des jours heureux.

--Hlas!  mon ge, on ne doit plus compter sur l'avenir, car l'avenir,
pour le vieillard, c'est la mort!

--Peut-tre, M. le cur; mais aprs la mort, c'est le ciel, c'est--dire
un avenir d'une ternelle flicit..

--Vous avez raison, mon cher ami, et j'espre en cet avenir glorieux et
consolant..

                                *
                               * *

Le lecteur se rappelle que Jean-Charles, en 1838, aprs avoir pris la
rsolution d'abandonner le monde, avait donn aux pauvres une partie de
ses biens et laiss  son frre une rente viagre de trois cents dollars
par anne. Or, son frre tant mort, cette rente annuelle contribua
 augmenter le capital que le notaire avait prt  la fabrique de
Saint-X... Et, maintenant, Jean-Charles possdait une fortune de
vingt-cinq mille dollars.

Il pouvait vivre en bourgeois, aspirer  tous les honneurs, avoir villa,
voitures et serviteurs; en un mot, couler une vieillesse douce et
heureuse au milieu de ses concitoyens dont il tait l'idole.

Mais de telles penses n'effleurrent seulement pas son esprit. Ses vues
et ses aspirations portaient plus haut: il voulait tre prtre, monter 
l'autel, sauver des mes!

Il y avait en cette nature d'lite une sve forte et abondante, que
le malheur avait longtemps comprime, et qui, aujourd'hui, voulait
dborder. Pour lui donner son cours, il ne fallait rien moins que les
sublimes labeurs de l'apostolat.

Ce coeur, sanctifi par la souffrance, ne pouvait plus prendre contact
avec les choses du monde: il ne s'ouvrait plus que du ct du ciel!

                                *
                               * *

Jean-C'harles obtint facilement son entre au grand sminaire de
Saiut-Sulpice,  Montral.

Il fit  l'hospice des soeurs de la charit de Sainte-R... un don de dix
mille dollars; en laissa quatorze mille  l'abb Faguy pour les pauvres
de sa paroisse et ne garda pour lui-mme que la minime somme de mille
dollars.

Le cinq septembre, ayant fait ses adieux a son bon cur et  ses
nombreux amis, il partit pour Montral, le coeur plein d'une sainte
allgresse.

Le lecteur connat assez les talents et la pit de notre hros, pour
deviner qu'il remporta au grand sminaire les succs les plus clatants
et que sa conduite y fut toujours exemplaire.

Aprs un sjour de vingt-deux mois dans cet asile de la science et de
la vertu, Jean-Charles Lormier fut ordonn prtre par sa grandeur Mgr
Bourget.

Le cur Faguy manifesta  monseigneur le dsir d'avoir le nouveau prtre
prs de lui, en qualit de vicaire.

--Je regrette vivement de ne pouvoir acquiescer  votre dsir, rpondit
le prlat. Vous savez que l'abb O'Brien, ex-vicaire  l'glise
Saint-Patrice, de cette ville, est mort depuis deux mois, et qu'il est
impossible au cur de desservir seul une paroisse aussi importante. Or
je n'ai, dans le moment, aucun prtre de langue anglaise dont je puisse
disposer. Sachant que M. Lormier possde parfaitement cette langue, j'ai
promis  M, le cur de Saint-Patrice de lui adjoindre votre protg
aussitt qu'il serait reu prtre. Et je dois maintenant m'acquitter de
ma promesse. Cependant, si vous le dsirez, je pourrai mettre un autre
prtre  votre disposition.

L'abb Faguy fit gnreusement le sacrifice qu'on lui demandait et
accepta volontiers de recevoir l'aide d'un vicaire.

Sa sant s'altrait de jour en jour, et il se sentait incapable de
pourvoir seul aux besoins spirituels de ses paroissiens.

Le jour mme de son ordination, l'abb Jean-Charles Lormier fut inform
qu'il avait t nomm vicaire  l'glise Saint-Patrice. Cette nouvelle
lui causa autant de peine que de surprise, car il connaissait les
dmarches que son protecteur devait faire auprs de Mgr Bourget, et il
avait espr qu'elles seraient couronnes de succs.

Il et t heureux de soulager le cur Faguy, de veiller sur sa
vieillesse... mais il se soumit sans hsiter  la volont de son
suprieur, et alla offrir ses services au cur de Saint-Patrice, l'abb
Foley, avec lequel il avait dj eu quelques relations.

Notre hros tait beaucoup plus g que l'abb Foley, mais jouissait
d'une sant plus robuste que celui-ci. Malgr ses soixante-dix ans, il
se sentait aussi vigoureux qu' l'ge de quarante ans.

L'tude et le travail ne paraissaient pas le fatiguer.

Pourtant, autrefois, le Dr Chapais lui avait dit qu'il le croyait
atteint d'une maladie de coeur, comme son pre, et lui avait recommand
d'viter l'excs de travail et les motions violentes.

Jean-Charles croyait  la science du Dr Chapais, mais les nombreux
malheurs qu'il avait supports depuis cette poque si loigne, l'avait
convaincu que le mdecin, cette fois-la, s'tait bien tromp...

Le nouveau vicaire apporta dans l'exercice de son ministre une pit,
un zle, un dvouement et une charit qui firent l'admiration des
fidles et la consolation de son cur.

La taille de ce prtre gant et seule suffi  en imposer  tous;
mais sa saintet  l'autel, son loquence en chaire, sa douceur au
confessionnal et sa patience au chevet des malades, lui gagnrent toutes
les sympathies et lui donnrent bientt une influence prodigieuse, dont
il sut se servir pour la cause du bien.

L'ivrognerie faisait alors d'affreux ravages; elle avait dj jet la
misre dans un grand nombre de familles et y soufflait maintenant la
discorde et l'oubli de Dieu.

L'abb Lormier rsolut de la combattre avec les armes de la charit et
de la parole.

Il fonda d'abord deux confrences de la socit Saint-Vincent de Paul,
et s'imposa la tche de visiter personnellement les familles que le vice
avait contamines. Il soulagea leurs misres, leur parla de Dieu, puis
les dcida  venir  l'glise pour prier et entendre ses sermons contre
l'ivrognerie.

De plus, il tablit une socit de temprance, et eut le bonheur, aprs
six mois d'un travail opinitre, d'y recevoir huit cents membres, parmi
lesquels figuraient les ivrognes les plus dgrads. C'tait un succs.
Mais l'aptre constatait avec peine que les jeunes gens n'avaient
pas rpondu en assez grand nombre  son appel, et il n'pargna aucun
sacrifice pour les gagner  la belle cause de la temprance.

Le jour de la fte nationale des Irlandais approchait.

L'abb Lormier voulut profiter de cette fte pour l'enrlement solennel
de nouveaux membres dans la socit. Il acheta, avec ses deniers, un
joli drapeau du Sacr-Coeur, et pria Mgr Bourget de venir en faire la
bndiction le jour de la Saint-Patrice.

Le 17 mars, une foule immense envahissait l'glise Saint-Patrice, que
des mains trs habiles avaient dcore de banderoles et de verdure.

Quinze cents hommes et jeunes gens taient groups prs d'un magnifique
drapeau du Sacr-Coeur qui semblait fasciner leurs regards.

Avant la bndiction, l'abb Lormier monta en chaire. Les fidles
taient toujours avides d'entendre la parole de cet aptre, dont la
voix sonore et le geste expressif impressionnaient fortement. Ce jour,
laissant parler son coeur, le saint vieillard fit un sermon  l'emporte
pice. Dans la proraison, s'adressant aux hommes, il pronona ces mots:
Soldats du Sacr-Coeur, debout! et, la main leve vers le drapeau que
notre vnrable vque va bnir, promettez de ne plus frquenter
les cabarets et d'observer partout et toujours la sainte vertu de
temprance!

Tous les hommes se levrent, et ce cri puissant fit retentir la vote du
temple: Nous promettons!

Cette fte mit le comble  l'enthousiasme des Irlandais. Quand ils
parlaient de leur vicaire, ils l'appelaient: _Holy father Lormier._

Et, dans leur pieuse navet, ils avaient trouv le mot juste: l'abb
Lormier tait un saint dans toute la force du terme.

                                *
                               * *

Une nuit, notre hros fut rveill par ce cri: au feu! au feu!

Il se leva, s'habilla  la hte et sortit du presbytre. En
l'apercevant, les Irlandais lui dirent que le feu tait  l'glise.

Le vicaire s'y rendit en courant et vit que l'lment destructeur
exerait ses ravages  L'interieur de l'glise...

Les membres de la socit de temprance devaient faire la communion
rparatrice le lendemain matin, et il y avait dans le tabernacle deux
ciboires remplis d'hosties consacres!

Que faire? L'abb Lormier allait-il permettre aux flammes de dvorer les
saintes espces sans tenter de les sauver?... Mais! il risquait d'tre
rti en pntrant dans le temple, qui ressemblait  une fournaise
ardente...

N'importe! il n'hsite pas un instant!

Plongeant son manteau dans l'eau, et s'en couvrant la tte, il s'lance
au milieu des flammes, court  l'autel, ouvre le tabernacle, saisit les
deux ciboires et revient sur ses pas.

La flamme faisait rage, surtout  l'entre de l'glise. Un vritable
mur de feu se dressait sur le passage du prtre, et semblait vouloir
le retenir captif. Sans perdre courage, l'abb Lormier lev son me 
Dieu, se dbarrasse du manteau qni gnait sa marche, et se prcipite 
travers le rempart brlant...

La foule attendait, haletante, muette d'angoisse.

Soudain un cri de joie s'chappe de toutes les lvres: le prtre vient
de paratre, envelopp de flammes, mais portant fermement les deux
ciboires!

L'abb Foley s'empresse au devant de son vicaire, reoit le prcieux
fardeau, qu'il transporte au presbytre, pendant que les pompiers.
dirigent sur le hros un puissant jet d'eau qui teint les flammes
attaches  tous ses habits...

Aprs un travail et des efforts hroques, on russit  contrler
l'incendie.

L'glise avait subi des dommages considrables, mais les pertes tait
couvertes par les assurances.

L'abb Lormier ne s'tait pas rendu compte tout d'abord de la gravit de
son tat. L'excitation avait paralys la douleur, mais elle se rveilla
d'une manire intense quand il enleva, ses vtements.

Son corps tait couvert de plaies... Il ne lui restait plus un seul
cheveu, et sa figure tait affreusement brle et tumfie...

Les brlures le faisaient terriblement souffrir, mais le coeur
paraissait tre le sige principal de ses souffrances.

Il en parla aux mdecins, qui lui dirent, aprs l'avoir examin, qu'il
tait atteint d'une hypertrophie du coeur; puis ils ajoutrent:

--Vous pouvez remercier Dieu, si vous n'avez pas t foudroy!

L'abb Lormier se rappela alors ce que lui avait dit le Dr Chapais,
autrefois, et il se reprocha, d'avoir dout de la science de son vieil
ami.

Notre hros inspira longtemps  ses mdecins et  l'abb Foley les
plus vives inquitudes; mais grce  leurs bons soins et aux prires
ferventes des fidles, il put, au bout de trois mois, quitter la chambre
et reprendre quelques unes de ses divines fonctions.

Mais il tait excessivement faible, et sentait que ses forces l'avaient
abandonn pour toujours!

De plus son oeil gauche avait tellement souffert  l'incendie, qu'il ne
pouvait plus s'en servir.

Bah! se dit-il, j'ai bien sacrifi un doigt  la patrie, au feu de
Chteauguay; je devais, au moins, sacrifier un oeil  Dieu, au feu de
notre glise...



LES NOCES D'OR

Un soir d'aot, l'abb Lormier reut de sa grandeur Mgr Bourget cette
courte missive:

    Mon cher M. Lormier,

    Je dsirerais causer quelques instants avec vous. Veuillez donc me
    faire le plaisir de venir prendre le dner avec moi, demain, sans
    crmonie.

L'abb Lormier se rendit  l'invitation de l'minent prlat, qui
l'accueillit avec cette courtoisie et cette bont qu'il tmoignait 
tous, et qui sont l'apanage des mes bien nes.

Le dner fut trs joyeux. Au dessert, Mgr Bourget dit  son hte: C'est
pour vous demander un service que je vous ai pri de venir me voir.

--Je suis entirement  votre disposition, monseigneur, rpondit l'abb.

--Merci! Voici ce dont il s'agit. La suprieure du couvent de
_Villa-Maria_ m'a confi, il y a huit jours, l'agrable tche de
prsider  une touchante crmonie: celle de la clbration des noces
d'or d'une vieille religieuse, arrive rcemment des tats-Unis. J'avais
accept la tche, mais je me vois maintenant dans l'impossibilit de la
remplir. Cette crmonie a lieu demain matin,  six heures, et je dois
partir ce soir pour Qubec, o m'appelle une affaire importante et
urgente. Vous me rendriez un grand service en voulant bien me remplacer
 cette fte.

--Quoi! monseigneur, vous remplacer  cette fte?... Mais il me semble
que je ne puis y songer! Les bonnes religieuses attendent votre
grandeur, et c'est le plus indigne de vos prtres qu'elles seront
obliges de recevoir... Je vous en prie, monseigneur, ne leur causez pas
un tel dsappointement!

--Elles n'prouveront aucun dsappointement, car je les prviendrai
avant mon dpart..

--Je n'ai jamais assist  pareille fte, monseigneur, et j'ignore
absolument le crmonial qui doit tre observ en cette occurrence.

--Rassurez-vous, mon ami, il est des plus simples: le _Veni Creator_
avant la messe, le renouvellement des voeux par la vieille religieuse
aprs la messe, puis le _Te Deum_. Lorsque vous aurez termin votre
action de grces, vous irez  la communaut, o les soeurs seront
runies, et vous leur adresserez la parole.

--Le programme serait simple en effet, monseigneur, si le discours en
tait supprim, mais, c'est justement le point qui m'embarrasse le
plus.

--L'anne dernire, cependant, vous avez, sans prparation, prch tous
les soirs aux exercices de la neuvaine de Saint-Franois-Xavier, et
tout le monde a t enchant de vos sermons. Ah! ah! vous rougissez
en entendant ce compliment... je vous assure pourtant qu'il est bien
mrit.

--Ne pourriez-vous pas, monseigneur, demander  la suprieure d'ajourner
cette fte  plus tard, c'est--dire jusqu' votre retour de Qubec?

--Non, mon ami, car la vieille religieuse... dont on doit clbrer les
noces d'or, est d'une faiblesse excessive, et mme elle a failli mourir,
la semaine dernire. Elle est relativement bien depuis deux jours et
le mdecin est d'opinion qu'elle peut vivre encore quelque temps, mais
aussi elle peut mourir d'un jour  l'autre. Cette bonne soeur, qui est
la modestie mme, s'est oppose fortement  la dmonstration qu'on
organise en son honneur, mais la suprieure et toutes les religieuses
de la communaut veulent lui donner, en ce grand jour, un tmoignage
d'affection, de respect et de reconnaissance. Cette bonne vieille digne
mule de Marguerite Bourgeois a rendu de prcieux services  son ordre,
et elle a tablie sur des bases solides, plusieurs couvents au Canada et
aux tats-Unis.

--Enfin, monseigneur, je n'ai qu' m'incliner devant votre volont qui
est et sera toujours la mienne. Et si j'ai mis peu d'empressement 
obir  votre grandeur, c'est parce que je me sens tout  fait indigne
de la remplacer  cette fte.

--Laissez-moi vous dire, mon ami, que je diffre d'opinion avec vous sur
ce point, et je suis persuad que les religieuses me sauront gr de vous
avoir choisi pour prsider  cette fte des noces d'or.

                                *
                               * *

Ainsi que l'abb Lormier l'avait prvu, les religieuses furent bien
dsappointes en recevant de Mgr Bourget une lettre par laquelle il leur
apprenait qu'une affaire urgente l'appelait le mme jour  Qubec, et
que M. l'abb Jean-Charles Lormier le remplacerait avantageusement 
leur fte.

Si les bonnes soeurs taient dues, c'est parce qu'elles avaient fait
de grands prparatifs pour recevoir le distingu prlat qui tait un
insigne bienfaiteur de leur communaut. Mais avec l'esprit de soumission
qui caractrise ces saintes femmes, elles acceptrent de bonne grce
cette contrarit et se disposrent  recevoir avec magnificence le
reprsentant de sa grandeur Mgr Bourget, et  clbrer leur fte avec
beaucoup d'clat.

La suprieure ne ft d'abord connatre  personne le nom du prtre
qui devait remplacer l'voque, car le nom de l'abb Lormier lui
tait compltement inconnu. Elle pensa mme que ce prtre tait un
missionnaire en visite  Montral.

D'ailleurs, elle se proposait de le prsenter  la communaut aprs la
crmonie religieuse.

C'est la suprieure qui avait crit la formule du renouvellement des
voeux qui devait tre lue par l'hrone de la fte; mais l'absence de
Mgr Bourget, l'obligea  en modifier comme suit la dernire partie:
Sous l'autorit de monseigneur l'illustrissime et rvrendissime Ignace
Bourget, vque de Montral, et en prsence de son officiant-dput, M.
l'abb Jean-Charles Lormier.

Le lendemain matin,  six heures prcises, l'abb Lormier, revtu
des habits sacerdotaux, fit son entre dans la petite chapelle de
Villa-Maria.

Les dcorations de la chapelle et de l'autel offraient un coup d'oeil
ravissant.

Un got vritablement artistique avait prsid  la disposition des
drapeaux, des fleura et des lumires. Rien de confus ni d'exagr nulle
part, mais partout la simplicit unie  la distinction.

Trois fauteuils avaient t placs  quelques pas du balustre; celui du
centre tait occup par la religieuse dont on clbrait les noces d'or,
celui de droite par la suprieure, et celui de gauche par une religieuse
trangre  la communaut.

Le recueillement de l'abb Lormier  l'autel, l'air de saintet rpandu
sur sa figure, sa haute stature et sa voix grave et sonore produisirent
sur les assistantes la plus salutaire impression.

Il tait vraiment le digne reprsentant de Jsus-Christ, le hros de
Chteauguay!

Lorsqu'il et termin la messe, le prtre s'approcha du balustre pour
entendre la lecture des voeux et bnir la religieuse qui devait les
renouveler.

Il se tint debout, les mains jointes sur la poitrine.

La suprieure prsenta  la vieille pouse du Christ la formule qu'elle
devait lire, mais qu'elle n'avait pas encore vue.

La pieuse jubilaire prit le document, mais en voulant se mettre  genoux
pour en faire la lecture, on crut qu'elle allait s'vanouir. Elle
n'avait pas dormi de la nuit, et elle tait si faible, que les
religieuses avaient t obliges de la transporter  la chapelle dans
une chaise roulante... Il lui fut permis de rester assise.

Alors, d'une voix faible, mais assez intelligible, elle lut:

Je, soeur Sainte-Agns de Jsus, ne Corinne de
LaRue....................................

En entendant prononcer ce nom, pour la premire fois depuis un
demi-sicle, et par celle qui le portait, l'abb Lormier tressaillit
et son coeur battit  se rompre; mais il ferma les yeux et leva ses
penses vers l'ternel.

La religieuse continuait sa lecture:

................dsire ardemment renouveler mes voeux.

Seigneur-Jsus, que j'ai choisi, il y a cinquante ans, pour mon cleste
poux, sous la protection de votre glorieuse et immacule mre, je
renouvelle les voeux que j'ai faits  votre divine majest, de garder
_pauvret, chastet et obissance_.

Ce joug de la vie religieuse que je porte depuis cinquante ans, est pour
moi plus doux, plus lger que jamais, et je n'ai,  Seigneur, qu'un
seul regret, c'est de ne pas avoir assez fait pour rpondre  la grande
faveur de ma sainte vocation.

Daignez me pardonner et me faire la grce de vous tre fidle jusqu'
la mort. Oui, je renouvelle mes voeux suivant les rgles de cette
congrgation et sous l'autorit de monseigneur l'illustrissime et
rvrendissime Ignace Bourget, vque de Montral, et en prsence de son
officiant-dput, M. l'abb Jean-Charles Lorm......

Elle ne put prononcer la dernire syllabe de ce nom, et la formule lui
chappa des mains, Elle jeta un cri de surprise, saisit son crucifix
qu'elle porta  ses lvres, et expira entre les bras de la suprieure...

L'abb Lormier, rest jusque-l impassible, leva la main et donna une
suprme bndiction  soeur Sainte-Agns de Jsus.

Puis, avec ce calme que l'homme de Dieu sait conserver dans les moments
les plus douloureux, il alla s'agenouiller devant le tabernacle et pria
longtemps pour l'me de celle dont les anges clbraient sans doute,
l-haut, les noces ternelles...



MORT AU CHAMP D'HONNEUR

Six mois s'taient couls depuis le sombre vnement que nous venons de
relater.

L'abb Lormier avait tout  fait recouvr la sant. Du moins il semblait
le croire. Car il avait repris les devoirs de son ministre avec une
ardeur qui ne se ralentissait pas.

Ayant vaincu l'hydre de l'intemprance et fait renatre l'accord,
le bonheur et la prosprit dans les familles, il voulut maintenir
celles-ci dans le droit chemin et loigner d'elles les dangers.

Pour arriver  son but, il transforma le rez-de-chausse de l'glise
en une vaste salle pourvue d'une bibliothque, de journaux et de jeux,
qu'il mit  la disposition des hommes maris et des jeunes gens de la
paroisse.

Tous les soirs, des hommes de tout ge et de toute condition se
runissaient dans cette salle, o ils passaient des heures charmantes.

L'abb Lormier assistait aussi rgulirement que possible  ces
runions, que sa science et sa franche gaiet rendaient instructives et
agrables.

Il apprenait  ces hommes  se mieux connatre,  s'aimer et  s'aider
les uns les autres dans le commerce de la vie.

L'abb Lormier, nous l'avons dj dit, soit qu'il ft  l'autel, au
confessionnal ou en chaire, difiait toujours. Mais c'est surtout par la
prdication qu'il touchait et convertissait les mes.

Dans l'automne de 18... il prchait, depuis huit jours, une neuvaine 
Saint-Patrice. On tait venu de partout pour l'entendre.

Dans la proraison de ses trois derniers sermons, le prdicateur avait
prouv de violentes palpitations du coeur. Mais ces accents plaintifs
de l'organe souffrant n'tait pas de nature  modrer le zle brlant
qui animait ce saint prtre. Et pour s'exciter  combattre avec plus
d'ardeur encore le vice, l'impit et les ennemis de la religion, il se
rptait souvent ce vers de Racine:

Le Dieu que nous servons est le Dieu des combats.

Le neuvime jour, il prcha sur la destine de l'homme dans l'ordre
surnaturel. Durant une heure il tint l'auditoire captif sous le charme
de sa parole.

Puis, s'inspirant d'un grand prdicateur italien, le Pre Ventura, il
conclut ainsi son admirable sermon:

La terre, songeons-y bien, est le lieu du combat; c'est au ciel qu'est
le lieu du triomphe.

La terre est le lieu du travail; c'est au ciel le lien du repos.

La terre est le lieu du mrite; c'est au ciel le lieu de la rcompense.

La terre est le lieu de l'exil; c'est le ciel qui est notre vritable
et ternelle patrie.

Habitons donc dans le ciel par la foi, l'esprance, le dsir, afin que
nous ayons le bonheur d'y habiter un jour par nos personnes.

--Ainsi soit-il! rpondit une voix mlodieuse qui parut sortir du
tabernacle...

L'abb Lormier, tonn et ravi, se tourna vers l'autel; mais soudain il
chancela et s'affaissa dans la chaire!

Il venait d'tre foudroy par une syncope du
coeur..................................

Le hros de Chteauguay, devenu un soldat du Christ, tait mort au champ
d'honneur!



FIN

  TABLE

  Prface.
  Avant-Propos.

      PROLOGUE
  Un sauvetage mouvant.
  La tireuse de cartes.
  La _Maison bleue_.

      PREMIRE PARTIE
  La famille Lormier.
  La loyaut des Canadiens-franais.
  Un hros de seize ans.
  Convalescence et tude.
  Un clerc notaire qui s'amuse.
  Une partie de chasse.
  Un trait d'honntet et de dvouement.
  Il faut sauvegarder l'honneur de sa famille.
  Le cocher Philippe dans son nouveau rle.
  Un trio de nobles coeurs.
  Un double compte de mdecin.
  Une fte patriotique.
  Une bombe qui clate.
  Une dernire ptre de Philippe.

      DEUXIME PARTIE
  Les fianailles de Jean-Charles.
  L'or vaincu par l'loquence.
  Vingt ans aprs.

      TROISIME PARTIE
  La fuite.
  L'exil.
  L'orphelin O'Neil.
  Le retour au pays.

      PILOGUE
  Une noble indiscrtion.
  Une rception enthousiaste.
  Le vicaire de Saint-Patrice.
  Les noces d'or.
  Mort au champ d'honneur.






End of the Project Gutenberg EBook of Le vieux muet, by Jean-Baptiste Caouette

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VIEUX MUET ***

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1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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