Project Gutenberg's Nouvelles et Contes pour la jeunesse, by Pauline Guizot

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Title: Nouvelles et Contes pour la jeunesse

Author: Pauline Guizot

Release Date: December 9, 2004 [EBook #14309]

Language: French

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                       MADAME GUIZOT

            NOUVELLES ET CONTES POUR LA JEUNESSE


                Marie.--La vieille Genevive.
         Agla et Lontine.--Hlne ou le but manqu.
                 Le petit Garon indpendant.
         Julie ou la morale de madame Croque-Mitaine.
                     Les petits Brigands.



                            MARIE
                             OU
                        LA FTE-DIEU

Aprs avoir, dans les commencements de la rvolution, suivi son mari en
pays tranger, madame d'Aubecourt tait revenue en France, en 1796, avec
ses deux enfants, Alphonse et Lucie; comme elle n'tait point sur la
liste des migrs, elle pouvait s'y montrer sans danger, et s'occuper
d'obtenir pour son mari la permission de revenir. Elle demeura deux ans
 Paris dans cette esprance: enfin, ne pouvant russir  ce qu'elle
dsirait, et ses amis l'assurant que le moment n'tait pas favorable
pour solliciter, elle se dcida  quitter Paris et  se rendre dans
la terre de son beau-pre, le vieux M. d'Aubecourt, chez qui son mari
dsirait qu'elle habitt en attendant qu'il pt se runir  elle;
d'ailleurs, madame d'Aubecourt n'ayant d'autre ressource que l'argent
que lui envoyait son beau-pre, elle tait bien aise de diminuer la
dpense qu'elle lui causait, en allant vivre prs de lui. Toutes les
lettres de M. d'Aubecourt le pre  sa belle-fille taient remplies
de plaintes sur la duret des temps, sur son obstination  suivre des
dmarches inutiles,  quoi il ne manquait jamais d'ajouter que, pour
lui, il lui serait bien impossible de vivre  Paris, ayant dj assez
de peine  se tirer d'affaire chez lui, o il mangeait ses choux et ses
pommes de terre. Ce n'tait pas qu'il ne ft assez riche; mais il tait
dispos  se tourmenter sur sa dpense; et madame d'Aubecourt, quelle
que ft l'extrme conomie avec laquelle elle vivait  Paris, vit bien
qu'elle ne pourrait le tranquilliser qu'en allant vivre sous ses yeux.

Elle partit avec ses enfants au mois de janvier 1799, pour se rendre
 Guicheville; c'tait le nom de la terre de M. d'Aubecourt. Alphonse
avait alors quatorze ans, et Lucie prs de douze: renferms depuis
deux ans  Paris, o leur mre, accable d'affaires, ne pouvait gure
s'occuper d'eux, ils furent enchants de partir pour la campagne, et
s'inquitrent fort peu de ce que leur dit madame d'Aubecourt sur
les prcautions qu'ils auraient  prendre pour ne pas importuner et
impatienter leur grand-pre, que l'ge et la goutte portaient assez
habituellement au mcontentement et  la tristesse. Ils montrent pleins
de joie dans la diligence; cependant,  mesure que le froid les gagnait,
leurs ides se rembrunissaient. Une nuit passe en voiture acheva de les
abattre; et quand ils arrivrent le lendemain au soir  l'endroit o ils
devaient quitter la diligence, ils se sentaient le coeur serr comme si
depuis la veille il leur tait arriv un grand malheur. Il fallait faire
encore une lieue pour arriver  Guicheville; il fallait la faire  pied,
 travers une campagne couverte de neige, car M. d'Aubecourt n'avait
envoy au-devant d'eux qu'un paysan accompagn d'un ne pour porter
leurs paquets. Quand il proposa de partir, Lucie, d'un air effray,
regarda sa mre comme pour lui demander si cela tait possible. Madame
d'Aubecourt lui fit observer que puisque leur conducteur tait bien venu
de Guicheville  l'endroit o elles taient, rien ne s'opposait  ce que
de l'endroit o elles taient elles allassent  Guicheville.

Pour Alphonse, du moment o il avait retrouv la libert de ses jambes,
il avait repris toute sa gaiet. Il se mit  marcher devant pour
clairer, disait-il, le chemin, sondant les ornires, qu'il appelait des
_prcipices_; causant avec l'ne, qu'il tchait d'engager  hennir, et
faisant un tel bruit de _gare  vous! gare la fondrire!_ qu'on l'aurait
pris  lui tout seul pour une caravane; il parvint  gayer tellement
Lucie, qu'en arrivant elle avait oubli le froid, la nuit, la neige.
Leurs rires, en traversant la cour du chteau, attirrent deux ou trois
vieux domestiques qui, de temps immmorial, n'avaient pas entendu rire
 Guicheville; le gros chien en aboya avec des hurlements, comme
d'un bruit qui lui tait tout--fait inconnu. Ils continuaient dans
l'antichambre, lorsqu'on vit paratre M. d'Aubecourt  la porte du
salon. Quel train! dit-il. Ce mot rtablit le calme, et les voyant
tous les trois mouills et crotts de la tte aux pieds:

--Si vous aviez voulu venir il y a six mois, comme je vous en pressais
continuellement... dit-il  madame d'Aubecourt; mais il n'y a pas eu
moyen de vous faire entendre raison.

Madame d'Aubecourt s'excusa doucement, et M. d'Aubecourt les mena dans
un grand salon  boiseries jaunes et  meubles rouges, o, auprs d'un
petit feu et d'une seule chandelle, ses enfants eurent le temps de
reprendra toute leur tristesse. Au bout d'un instant ils entendirent
mademoiselle Raymond, la femme de charge, qui se fchait contre le
paysan qui les avait amens de ce qu'il avait plac leurs paquets sur
une chaise au lieu de les mettre sur une table.

--Voila dj, disait-elle avec humeur, qu'on commence  mettre ma maison
en dsordre.

L'instant d'aprs, Alphonse, altr par le violent exercice qu'il avait
donn  sa poitrine, sortit pour boire un verre d'eau, et peut-tre
aussi pour se dsennuyer un instant en quittant le salon. Il eut le
malheur de boire dans le gobelet de son grand-pre; mademoiselle
Raymond, qui s'en aperut, accourut comme si le feu et t  la maison.

--On ne boit pas, dit-elle, dans le gobelet de Monsieur.

Alphonse s'excusa sur ce qu'il ne le savait pas. Mademoiselle Raymond
voulut lui prouver qu'il devait le savoir; Alphonse rpliqua.
Mademoiselle Raymond continua  se fcher, et Alphonse, se fchant  son
tour, rpondit  mademoiselle Raymond quelques mots assez peu polis, et
rentra dans le salon en fermant la porte trs-fort. Mademoiselle Raymond
y entra l'instant d'aprs, et ferma la porte avec une prcaution
marque, et d'une voix encore toute agite par la colre, elle dit  M.
d'Aubecourt:

--Comme vous n'aimez pas qu'on ferme les portes fort, vous aurez la
bont de le dire vous-mme  monsieur votre petit-fils, car moi, il ne
me permet pas de lui parler.

--Que voulez-vous! mademoiselle Raymond, rpondit M. d'Aubecourt, c'est
comme cela qu'on lve les enfants aujourd'hui; c'est  nous  plier
devant eux.

Heureusement que madame d'Aubecourt se trouva  ct de son fils; elle
lui serra le bras pour l'empcher de rpondre  son grand-pre; mais il
trpigna d'impatience et garda le silence jusqu' l'heure du souper: 
table, on ne mangea gure, et l'on parla moins encore; et aussitt aprs
madame d'Aubecourt demanda la permission de s'aller reposer. Lorsqu'ils
furent dans la chambre que devaient habiter madame d'Aubecourt et sa
fille, Lucie, qui s'tait contenue jusqu'alors, se mit  pleurer; et
Alphonse, se promenant dans la chambre avec agitation, disait:

--Cela commence joliment! puis il reprenait:

--Que mademoiselle Raymond s'avise de me parler encore sur ce ton-l!

--Alphonse, lui dit sa mre avec un peu de svrit, songez que vous
tes chez votre grand-pre.

--Oui, mais je ne suis pas chez mademoiselle Raymond.

--Vous tes dans un lieu o la volont de votre grand-pre est qu'on la
traite avec gard.

--A la bonne heure, quand elle ne viendra pas crier aux oreilles.

--Je le crois bien, vraiment, que vous ne manqueriez pas d'gards envers
elle si elle tait avec vous ce qu'elle doit tre.

--Autrement, je ne lui dois rien.

--Vous lui devez tout ce que vous devez aux volonts de votre
grand-pre,  qui vous manqueriez essentiellement en maltraitant une
femme qui a sa confiance. Il y a des personnes, Alphonse, dont il nous
est ordonn de respecter jusqu'aux caprices, car nous devons leur
pargner mme les mcontentements injustes; puis elle ajouta plus
tendrement: Mes enfants, vous ne connaissez pas encore l'humeur et
l'injustice; ni votre pre ni moi ne vous y avons accoutums; mais vous
auriez tort d'imaginer que vous puissiez passer votre vie, ainsi que
vous l'avez passe jusqu' prsent, sans que rien blesse vos droits, ou
que rien vous oblige  contraindre vos mouvements quand ils n'ont rien
da condamnable. Il faut que vous commenciez  apprendre, toi, Alphonse,
 rprimer ta vivacit, qui pourrait te faire commettre des fautes
graves; et toi, Lucie,  surmonter ta faiblesse, qui te rendrait
malheureuse. Elle ajouta en souriant: Nous ferons ensemble notre
apprentissage de patience et de courage.

Ses enfante l'embrassrent tendrement: ils taient remplis de confiance
en elle, et elle avait, d'ailleurs, dans le caractre, une douceur 
laquelle il tait impossible de rsister. Lucie fut toute console par
ses paroles. Alphonse s'alla coucher, en l'assurant cependant qu'il
tait si agit, qu'il tait bien sr de ne pas dormir de la nuit; et il
n'eut pas plus tt la tte sur le chevet qu'il s'endormit pour jusqu'au
lendemain matin.

En s'veillant, il fut tout tonn d'entendre le ramage des oiseaux.
Il s'tait persuad, depuis la veille, que les oiseau ne devaient pas
chanter  Guicheville. Pour eux, tromps par un beau soleil et un temps
doux qui fondaient la neige, ils s'taient persuads qu'ils entraient au
printemps. Cette ide les avait mis en gaiet. Alphonse se mit en gaiet
comme eux. Il alla parcourir le parc avec des sabots que sa mre lui
avait achets la veille. Il revint ensuite chercher sa soeur, la
conduisit, un peu malgr elle, dans les boues du parc, d'o elle ne
se tirait pas aussi bien que lui. Elle trouva d'abord les sabots bien
lourds, bien incommodes; elle pensa en laisser un dans un trou, et
fut deux ou trois fois au moment de se dsesprer. Alphonse, tantt
l'aidant, tantt se moquant, lui promettait de l'aguerrir; il revint
content de tout et dispos  passer beaucoup de choses  mademoiselle
Raymond. Il la trouva de moins mauvaise humeur que la veille. Madame
d'Aubecourt n'avait point amen de femme de chambre, en sorte que
mademoiselle Raymond lui avait propos, pour la servir, une jeune
paysanne nomme _Gothon_, dont elle tait la marraine, et que madame
d'Aubecourt avait accepte avec sa grce et son amabilit ordinaires,
disant que de la main de mademoiselle Raymond elle tait sre qu'elle
lui conviendrait. Mademoiselle Raymond, enchante, s'tait redresse,
s'tait perdue dans quelques phrases de compliments, et avait fini par
assurer que mademoiselle Lucie avait l'air doux comme madame sa mre, et
que M. Alphonse, quoiqu'un peu vif, tait extrmement aimable.

Les dispositions de M. d'Aubecourt se ressentirent de ce retour de
bienveillance. Quand mademoiselle Raymond avait de l'humeur, tout le
monde en avait dans la maison, car tout le monde tait grond. C'tait
au fond une assez bonne fille, mais facile  fcher, sujette aux
prventions, et qui, accoutume  tre la matresse, craignait tout ce
qui pouvait gner son autorit. Quand elle vit que madame d'Aubecourt ne
se mlait de rien dans la maison, elle perdit toute l'aigreur que lui
avait cause son arrive. Monsieur d'Aubecourt, qui avait t balanc
entre le dsir de dpenser moins d'argent et la crainte du drangement
que devait faire l'tablissement de sa belle-fille dans le chteau, se
rassura lorsqu'il sut que madame d'Aubecourt avait refus de faire des
visites dans le voisinage, disant que sa situation et celle de son mari
ne lui permettaient pas de voir personne. Elle prenait d'ailleurs le
plus grand soin de se conformer  toutes ses habitudes; ainsi tout
allait assez bien, pourvu qu'Alphonse et Lucie ne parlassent gure
pendant le dner, parce que M. d'Aubecourt, accoutum  manger seul,
assurait que le bruit le gnait; pourvu qu'ils eussent soin de ne rira
jamais que des lvres, car un clat de rire faisait tressaillir M.
d'Aubecourt comme un coup de pistolet; et pourvu qu'ils n'entrassent
jamais dans son jardin particulier, qu'il soignait lui-mme, et dont il
comptait chaque jour les branches et bourgeons; il n'aurait pu, sans
frissonner de crainte, y voir entrer Alphonse, toujours turbulent, et
remuant de ct et d'autre; et Lucie, dont le schall pendant pouvait, en
passant, accrocher et casser quelques branches.

Madame d'Aubecourt tait depuis six semaines environ  Guicheville quand
elle reut une lettre de son mari, qui lui apprenait qu'une de leurs
parentes, la petite Adlade d'Orly, habitait un village  deux lieues
de l. Adlade devait tre alors  peu prs de l'ge de Lucie: elle
avait perdu sa mre en venant au monde, on l'avait mise en nourrice chez
une paysanne de la terre de M. d'Orly; comme elle tait extrmement
dlicate et que l'air du pays lui tait bon, on l'y avait laisse fort
longtemps. La rvolution tait arrive, son pre avait quitt la France,
et ne pouvant emmener avec lui un enfant de trois ans, ge qu'elle avait
alors, il avait pens que le plus sage tait de la laisser encore chez
sa nourrice, o il esprait la venir bientt reprendre. Les choses
avaient tourn autrement; M. d'Orly tait mort peu de temps aprs son
arrive en pays tranger, ses biens avaient t vendus, et la nourrice
d'Adlade, devenue veuve, s'tait remarie et avait quitt le pays,
emmenant Adlade, qui n'avait plus qu'elle pour appui. On avait
t longtemps sans savoir o elle tait alle: enfin on venait de
l'apprendre. M. d'Aubecourt, qui l'avait su par un autre parent,
recommandait  sa femme d'aller voir Adlade.

M. d'Orly tait le neveu de M. d'Aubecourt le pre, et avait t ami
intime de son fils; il lui avait demand en mourant de prendre soin de
sa fille. M. d'Aubecourt en avait parl plusieurs fois  son pre dans
ses lettres, celui-ci n'avait jamais rpondu sur ce point; d'o M.
d'Aubecourt avait conclu qu'il ignorait totalement ce qu'elle tait
devenue. M. d'Aubecourt le pre en savait pourtant quelque chose. La
nourrice ayant appris, un an auparavant, qu'il tait le grand-oncle
d'Adlade, tait venue le voir. M. d'Aubecourt, qui craignait tout
ce qui pouvait le dranger et lui coter de l'argent, avait cherch 
croire qu'elle lui faisait un conte et qu'Adlade tait morte comme
il l'avait entendu dire. Mademoiselle Raymond, qui n'aimait pas les
enfants, l'avait confirm dans cette opinion, qu'elle croyait peut-tre
fonde, parce qu'on est port  croire ce que l'on dsire. La nourrice,
assez mal reue, et d'ailleurs ne se souciant pas qu'on lui tt
Adlade, qu'elle aimait comme son enfant, n'avait pas insist, et
Adlade tait toujours avec elle.

Aussitt que madame d'Aubecourt eut reu cette nouvelle, elle en parla 
son beau-pre, en lui annonant le projet d'aller voir Adlade.

M. d'Aubecourt parut assez embarrass, et mademoiselle Raymond, qui se
trouvait l, assura madame d'Aubecourt que le chemin tait trs mauvais
et qu'il lui serait impossible d'y arriver. Madame d'Aubecourt vit bien
qu'ils savaient dj ce qu'elle avait cru leur apprendre, et que son
projet ne plaisait pas beaucoup  M. d'Aubecourt. Cependant, quel
que ft son dsir de l'obliger, elle ne crut pas devoir y renoncer.
L'extrme douceur de madame d'Aubecourt ne l'empchait pas d'tre d'une
grande fermet sur ce qu'elle regardait comme son devoir. Elle partit
donc un matin avec Lucie, enchante de faire connaissance avec sa
cousine, et avec Alphonse, ravi de faire quatre lieues  pied.

En approchant du village, ils se demandaient quelle tournure devait
avoir leur cousine, leve parmi les paysans.

--Peut-tre cette tournure-l, dit Alphonse en montrant une jeune fille
qui accourait avec deux ou trois petits garons pour les voir passer. Il
y avait une mare le long du chemin qu'ils suivaient; les enfants,
pour les voir de plus prs, se mirent  courir dans la mare en les
claboussant. Alphonse voulut prendre des pierres pour les leur jeter;
sa mre l'en empcha.

--Cela serait pourtant plaisant, dit-il, si c'tait  ma cousine que
j'eusse voulu jeter des pierres.

Lucie se rcria contre cette ide, et l'un des petits garons ayant
nomm la jeune fille _Marie_, elle fut toute soulage de ce que ce
n'tait pas sa cousine Adlade d'Orly qu'elle avait vu barboter de
cette sorte avec une troupe de petits polissons.

Ils arrivrent  la maison qu'habitait la nourrice d'Adlade; ils la
trouvrent accable d'une maladie de langueur qui la minait depuis six
mois. Madame d'Aubecourt s'tant nomme, cette pauvre femme, qui la
connaissait, lui dit qu'elle tait bien heureuse de la voir avant
de mourir; que, comme elle ne pouvait plus sortir, elle avait eu
l'intention de faire crire par le maire  monsieur d'Aubecourt, car,
disait-elle, not'fille (c'tait ainsi qu'elle appelait Adlade) n'aura
plus personne quand elle ne m'aura plus. Elle avait perdu son second
mari, elle n'avait pas d'enfants, et elle ne doutait pas que ses
beaux-frres ne vinssent, aussitt aprs sa mort, s'emparer de tout, et
chasser son enfant, qui alors n'aurait seulement pas de pain, car
elle n'avait rien  lui laisser; et cette pauvre bonne femme se mit 
pleurer. Elle ajouta qu'elle avait t voir M. d'Aubecourt, qui n'avait
pas voulu l'couter, et elle commenait  se rpandre en plaintes sur
la duret des parents d'Adlade, qui la laissaient  la charge d'une
pauvre femme comme elle. Madame d'Aubecourt l'interrompit pour lui
demander si elle avait des papiers. La fermire lui montra une
attestation du maire et de douze des principaux habitants de la commune
qu'elle avait quitte, certifiant que l'enfant qu'elle emmenait avec
elle tait bien rellement la fille de M. d'Orly, baptise sous le nom
de _Marie-Adlade_, et un autre du maire de la commune o elle se
trouvait, certifiant que la jeune fille qui vivait avec elle sous le nom
de _Marie_ tait bien la mme que celle qu'elle avait amene dans sa
commune, et dont l'ge et le signalement se rapportaient exactement 
ceux de Marie-Adlade d'Orly.

--Marie! s'cria Lucie lorsqu'elle entendit ce nom.

--Oui, vraiment, dit la fermire, la bonne Vierge est sa vraie patronne,
elle l'a sauve d'une grande maladie; on ne l'appelle que comme cela
dans le village.

Lucie et son frre se regardrent, et Alphonse se mit  rire de l'ide
qu'il avait pens jeter des pierres  sa cousine. Marie arriva dans ce
moment en chantant  pleine voix; elle portait une bourre qu'elle avait
t ramasser, elle la jeta  terre en entrant, et parut un peu tonne
de voir chez sa nourrice les dames qu'elle avait clabousses et le
petit monsieur qui avait voulu lui jeter des pierres.

--Embrasse mademoiselle ta cousine, Marie, lui dit sa nourrice, si
toutefois elle veut bien le permettre.

Marie n'avanait pas, ni Lucie non plus.

--Elle tait faite pour avoir aussi de beaux habits, dit la nourrice
d'un air un peu piqu; mais que pouvait de plus une pauvre femme comme
moi! Madame d'Aubecourt se hta de rpondre  la nourrice que toute la
famille lui avait beaucoup d'obligations. Lucie, sur un signe de sa
mre, avait t, en rougissant, embrasser sa cousine. Ce n'tait pas par
hauteur qu'elle avait tard d'abord; mais l'ide d'avoir une cousine
paysanne l'tonnait beaucoup, et tout ce qui l'tonnait l'embarrassait.
Marie, aussi tonne qu'elle, s'tait laiss embrasser sans remuer et
sans le lui rendre. Madame d'Aubecourt la prit par la main, l'attira
vers elle avec bont, et remarqua combien elle ressemblait  son pre.
La ressemblance, en effet, tait frappante. Marie tait fort jolie, elle
avait de beaux yeux noirs trs-vifs, et en mme temps trs-doux, quoique
les habitudes de son ducation donnassent de la brusquerie  ses
manires; elle avait des dents charmantes, et aurait eu un joli sourire
s'il n'et t gt par la gaucherie, l'embarras et l'habitude des
mouvements forts; son teint un peu hl tait anim et brillant de
sant; elle tait bien faite, grande pour son ge; et si elle ne
s'tait pas tenue si mal, elle aurait eu de la noblesse sous ses habits
grossiers. Il fut impossible de lui faire lever la tte ni rpondre un
mot aux questions de madame d'Aubecourt. La nourrice se dsolait:

--Elle est comme a, disait-elle; si elle s'est fourr quelque chose
dans la tte, vous ne l'en feriez pas sortir; et elle se mit  crier
pour gronder Marie,  qui cela ne parut pas faire la moindre impression.
Madame d'Aubecourt excusa Marie sur son embarras, et dit qu'elle avait
l'air doux; alors la nourrice se mit  faire son loge avec autant de
chaleur qu'elle en avait apport  se fcher contre elle. Marie souriait
et la regardait avec amiti, mais toujours sans rien dire et sans remuer
de sa place.

Madame d'Aubecourt promit  la nourrice qu'elle entendrait bientt
parler d'elle, et emporta les papiers de Marie, qu'elle lui confia avec
un peu de peine. Madame d'Aubecourt tait bien sre qu'elle parviendrait
 engager son beau-pre  la recevoir chez lui; il tait le plus proche
parent qu'elle et en France, et il tait bien impossible qu'il ne
sentt pas ce que le devoir lui prescrivait  son gard; mais elle
savait quelle contrarit cela lui causerait. Ses enfants ne parlrent
d'autre chose pendant leur retour  Guicheville. M. d'Aubecourt
attendait avec quelqu'inquitude le rsultat de la visite: il n'y avait
rien  opposer aux preuves qu'on lui apportait; cependant il dit qu'il
lui fallait encore des renseignements. Madame d'Aubecourt crivit 
tous ceux qui pouvaient lui en donner: ils furent tous conformes aux
premiers; il n'y eut plus moyen de douter que Marie ne ft vritablement
Adlade d'Orly. Alors M. d'Aubecourt dit:

--Je verrai.

Mais la nourrice s'tant sentie plus mal et n'entendant pas parler de
madame d'Aubecourt, qu'un gros rhume avait empch de l'aller voir, fit
crire  M. d'Aubecourt par le maire; on avait su aussi, depuis qu'on
parlait de Marie dans le chteau, combien dans le pays on murmurait de
ce que M. d'Aubecourt avait abandonn sa petite-nice. La visite de
madame d'Aubecourt chez la nourrice avait rpandu le bruit qu'il allait
enfin la recueillir. M. d'Aubecourt en entendait parler au rgisseur,
au cur, et surtout  mademoiselle Raymond,  qui cela donnait beaucoup
d'humeur, et qui par cette raison en parlait tous les jours. M.
d'Aubecourt, pour se dbarrasser d'une chose qui le tourmentait, donna
son consentement dans un moment d'impatience, et madame d'Aubecourt se
hta d'en profiter. La situation de Marie l'inquitait vritablement,
et elle s'affligeait de tout ce temps non-seulement perdu pour son
ducation, mais employ  en recevoir une mauvaise.

Aprs avoir fait prvenir la nourrice du jour o elle viendrait chercher
Marie, ils partirent un matin, elle et ses enfants, monts sur des nes.
Celui qui devait emmener Marie tait mont par une paysanne que madame
d'Aubecourt avait loue pour servir la nourrice dans sa maladie, que
malheureusement elle prvoyait ne pouvoir tre longue; n'ayant pas les
moyens de la rcompenser de ce qu'elle avait fait pour Marie, elle
voulait au moins s'acquitter de la manire qui tait en son pouvoir:
elle lui avait dj envoy quelques mdicaments propres  son tat, et
quelques provisions un peu plus dlicates que celles auxquelles elle
tait accoutume. Au reste, madame d'Aubecourt avait appris, avec une
extrme satisfaction, que cette bonne femme jouissait d'une sorte
d'aisance.

En arrivant  la porte, ils la trouvrent ferme; ils frapprent,
et furent quelque temps sans qu'on leur ouvrt. Madame d'Aubecourt
prouvait une excessive inquitude, elle craignait que la nourrice ne
ft morte, et alors qu'tait devenue Marie? La nourrice elle-mme vint
enfin leur ouvrir malgr sa faiblesse, et leur dit qu'elle avait ferm
sa porte, parce que Marie, la veille, croyait que c'tait ce jour-l
qu'on devait venir la chercher, s'tait sauve de la maison, et n'y
tait rentre qu' la nuit, et qu'elle avait voulu l'empcher d'en
faire autant ce jour-l. Marie, les yeux gros et rouges  force d'avoir
pleur, tait debout dans un coin; elle ne pleurait plus, mais elle
demeurait immobile et ne disait mot. Madame d'Aubecourt alla  elle pour
l'engager doucement  la suivre, lui promettant qu'on la ramnerait voir
sa nourrice, Lucie et Alphonse allrent l'embrasser. A tout cela elle ne
rpondit rien et ne fit pas un mouvement. Sa nourrice l'exhortait, la
grondait, puis se mettait  pleurer et  se dsoler de ce qu'elle allait
la perdre; tout cela n'obtenait pas un mot de Marie; seulement, quand la
nourrice pleurait, les larmes de cette pauvre enfant recommenaient 
couler le long de ses joues. Enfin madame d'Aubecourt voyant qu'on n'en
pouvait venir  bout, s'approcha d'elle, et prenant un de ses bras sous
le sien, lui dit d'un ton ferme:

--Allons, Marie, il faut que tout cela finisse; ayez la bont de venir
avec moi sur-le-champ. tonne de ce ton d'autorit auquel elle n'tait
pas accoutume, Marie se laissa conduire; Alphonse prit son autre bras
en lui disant:

--Allons, ma petite cousine. Mais en passant auprs de sa nourrice, elle
se jeta sur elle pour l'embrasser en pleurant et en sanglotant de
toutes ses forces; la nourrice pleura et sanglota comme elle, et madame
d'Aubecourt, toute mue, fut cependant encore oblige d'employer son
autorit pour les sparer.

Enfin Marie est sur son ne, elle va sans rien dire, et quelquefois
laissant chapper de ses yeux de grosses larmes. Cependant, au bout de
quelque temps elle commence  sourire des caracoles qu'Alphonse essaie
de faire faire  sa monture. Tout d'un coup l'ne de Lucie rue et menace
de s'abattre. Marie est saute  bas du sien avant tous les autres; elle
court au secours de Lucie, qui criait et ne pouvait plus se tenir; elle
parle  l'ne, de la voix et du bton, le fait rentrer dans le devoir;
mais voyant qu'il est prt  recommencer, elle oblige Lucie  prendre
le sien, qui est plus doux, disant qu'elle saura bien venir  bout de
l'autre. Ce petit incident tablit tout--fait la bonne intelligence
entre les deux cousines. Marie commence  s'gayer,  dfier Alphonse 
la course, et oublie tout--fait ses chagrins et son embarras, lorsqu'en
arrivant  Guicheville, la vue de mademoiselle Raymond et de M.
d'Aubecourt la fait rentrer dans le silence et l'immobilit. Elle en
est bientt tire par le chien de mademoiselle Raymond, qui arrive en
aboyant de toutes ses forces: comme la plupart des chiens levs dans
la chambre, il n'aimait pas les gens mal mis: l'habillement de Marie le
choquait: il s'lance sur elle comme pour la mordre; Marie lui donne
un grand coup de pied qui le renvoie au milieu de la chambre; le chien
jette les hauts cris. Mademoiselle Raymond accourt, prend son chien dans
ses bras avec un air de colre qui annonce tout ce qu'elle va dire et ce
qu'elle dirait sans tarder, si la prsence de madame d'Aubecourt ne la
forait un peu  chercher ses expressions. Alphonse la prvient en lui
disant que si son chien tait mieux lev, il ne se serait pas attir un
traitement pareil. Alors mademoiselle Raymond ne peut plus se contenir.
Madame d'Aubecourt d'un signe impose silence  son fils, qui voudrait
rpondre; mademoiselle Raymond, que ce signe, quoiqu'il ne lui soit pas
adress, oblige aussi  se contenir, s'en va emportant son chien et tout
son ressentiment.

De ce moment la guerre fut dclare. Zizi, qui se souvenait du coup
de pied, ne rencontrait pas Marie sans lui montrer les dents; et
s'il s'approchait un peu trop, un autre coup de pied l'cartait sans
l'adoucir. Alphonse ne rencontrait pas Zizi sans le menacer du doigt ou
d'une baguette; et mademoiselle Raymond, toujours occupe  courir aprs
son chien,  le dfendre de ses ennemis, n'avait plus un moment de repos
entre ses craintes pour la sret de Zizi et son aversion pour Marie,
don't elle piait avec avidit toutes les sottises; et les sottises de
Marie taient presque aussi frquentes que ses mouvements.

Elle n'en fit pourtant pas d'abord beaucoup devant M. d'Aubecourt; elle
osait  peine lever la voix ou remuer en sa prsence;  table, pendant
les premiers jours, il tait impossible de la faire manger; mais
aussitt qu'on tait sorti de table, elle s'emparait d'un gros morceau
de pain qu'elle allait manger en courant dans le jardin, o Alphonse
allait bientt la rejoindre; c'tait celui de la maison avec qui elle
s'entendait le mieux. Tous deux gais, vifs, tourdis, entreprenants, ils
se le disputaient de folies. Marie, extrmement adroite, apprenait 
Alphonse  viser, avec des pierres, les chats qui passaient dans les
gouttires; et dans l'apprentissage, il arriva deux fois  Alphonse de
casser des vitres, dont l'une appartenait  la fentre de mademoiselle
Raymond. En revanche, il apprenait  sa cousine  faire des armes, et
ils rentraient souvent tous deux le visage gratign. Marie savait,
avec des pingles, arranger ses jupons de manire  pouvoir grimper aux
arbres et aux murs. Madame d'Aubecourt la surprenait quelquefois dans
cet exercice, et alors elle la grondait svrement. Marie rentrait
aussitt dans la tranquillit et dans la modestie: elle respectait
beaucoup madame d'Aubecourt et n'aurait jamais eu l'ide de lui dsobir
en face; mais aussitt qu'elle n'tait plus avec elle, soit tourderie,
soit qu'elle ne comprt pas la ncessit d'obir, parce qu'on ne l'y
avait jamais accoutume, elle semblait oublier tout qu'on lui avait
dit. Alphonse quelquefois le lui rappelait, et elle coutait volontiers
Alphonse, car elle avait confiance en lui; elle n'tait pas opinitre;
mais comme on ne lui avait point appris  rflchir, ses ides ne
s'tendaient jamais au-del du moment, et quand une fantaisie la
dominait, elle ne pensait pas  autre chose. Elle parlait fort peu et
remuait presque toujours: le mouvement tait sa vie. Quand la timidit
la forait  se tenir tranquille, cette tranquillit ne tournait pas
pour elle au profit de la rflexion; la contrainte o elle se trouvait
absorbait tout son esprit, et elle ne songeait qu'aux moyens de s'en
dlivrer le plus tt qu'il lui serait possible. Elle ne faisait point,
comme les autres jeunes filles de son ge, des remarques sur ce qu'elle
voyait autour d'elle. On lui avait demand si elle ne trouvait pas le
chteau de Guicheville plus beau que la maison de sa nourrice; elle
avait rpondu qu'elle le trouvait plus beau; mais elle ne songeait pas
 jouir des agrments et des commodits qui s'y trouvaient, et elle
s'asseyait plus volontiers sur les tables que sur les chaises. Madame
d'Aubecourt lui avait fait faire une robe semblable  celle que Lucie
portait tous les jours: elle avait t enchante de se voir mise comme
une dame; mais la robe tait toujours de travers, le cordon de la
coulisse d'en haut nou le plus souvent avec celui de la coulisse du bas
de la taille. Elle oubliait la moiti du temps de mettre ses bas; et
ses cheveux, qu'on avait fait couper et arranger, taient toujours
bouriffs d'un ct ou de l'autre. On lui avait fait faire un corset,
elle se l'tait laiss mettre sans rien dire, car elle ne rsistait
jamais; mais l'instant d'aprs le lacet avait t rompu et les baleines
brises; on l'avait raccommod deux ou trois fois, enfin il avait fallu
y renoncer. Une fois madame d'Aubecourt avait envoy Marie voir sa
nourrice, accompagne de Gothon: tandis que cette fille tait alle
faire une course dans le village, Marie s'tait sauve dans les champs
pour qu'on ne la remment pas. Il avait fallu la chercher une partie
de la journe, et tout avait t en moi  Guicheville, o l'on
s'inquitait de ne pas la voir revenir.

Tous ces faits taient recueillis avec soin par mademoiselle Raymond, et
elle n'avait pas de peine  en tre informe; c'tait un sujet perptuel
de conversation entre Lucie et Gothon. Lucie ne pouvait s'accoutumer aux
manires de sa cousine. Elle tirait d'ailleurs fort peu d'amusement de
son arrive  Guicheville; car madame d'Aubecourt, dans la crainte que
Marie ne donnt  Lucie quelques-unes de ses mauvaises habitudes, les
laissait trs-peu seules ensemble. Lucie voyait mme beaucoup moins son
frre, qui, ds qu'il avait fini ses leons, courait chercher Marie pour
partager avec elle des exercices qui ne convenaient gure  Lucie; en
sorte qu'un peu par dsoeuvrement, celle-ci cherchait son divertissement
dans les nouveaux sujets de blme ou d'tonnement que lui fournissait
perptuellement la conduite de Marie. Gothon, sa confidente, en causait
 son tour avec sa marraine mademoiselle Raymond, qui en entretenait M.
d'Aubecourt. Il y avait mis peu d'importance tant qu'il ne s'en tait
pas directement ressenti; mais au bout de quelque temps, lorsque
Marie avait commenc  s'accoutumer aux objets et aux personnes qui
l'entouraient, le cercle de ses sottises s'tait tendu et tait parvenu
jusqu' lui. Depuis qu'elle osait parler et remuer  table, elle n'y
parlait gure sans crier; et si elle se tournait pour voir quelque
chose, c'tait d'un mouvement si brusque, que d'un coup de son coude
elle jetait son assiette  terre ou branlait toute la table. Si elle
grimpait sur un fauteuil du salon pour atteindre quelque chose, elle
renversait le fauteuil et tombait avec: un des bras se brisait, et
l'un des pieds dchirait les tapis d'une table qui se trouvait  ct.
Alphonse avait bien averti Marie de ne pas entrer dans le jardin de son
grand-pre; mais cet avis tait oubli ds que le jardin se trouvait
tre le chemin le plus court pour aller d'un endroit  un autre, que le
volant y tait tomb, ou bien qu'il s'agissait d'y poursuivre un chat
ou un papillon. Dans ces cas-l, M. d'Aubecourt trouvait toujours
une branche de rosier casse, une plate-bande enfonce; et toujours
mademoiselle Raymond, dont la fentre donnait sur le jardin, avait vu
Marie entrer ou sortir. Ces griefs multiplis aigrissaient d'autant plus
M. d'Aubecourt, qu'il ne s'en plaignait pas ouvertement, mais par des
phrases dtournes; tantt disant qu' son ge on ne pouvait gure
esprer d'tre matre chez soi, et qu'il tait bien simple qu'on
s'embarrasst fort peu des vieilles gens et de ce qui leur dplaisait;
tantt assurant qu'on pouvait faire de son jardin tout ce qu'on
voudrait, et qu'il ne s'en souciait plus. Madame d'Aubecourt entendait
tout cela, et s'en dsolait; et comme elle voyait la prsence de
Marie causer  M. d'Aubecourt une agitation toujours croissante, elle
l'cartait du salon le plus qu'il lui tait possible.

Mais cette ncessit lui tait extrmement pnible, elle sentait bien
que le seul moyen d'obtenir quelque chose de Marie tait de gagner sa
confiance, ce qui ne pouvait se faire qu' la longue, en la quittant
fort peu, en s'intressant d'abord aux choses qui l'amusaient et lui
plaisaient; en tchant de lui faire prendre du plaisir  celles qu'elle
ne connaissait pas encore; en causant avec elle pour tcher de l'obliger
 rflchir, et pour conduire  quelques ides son esprit naturellement
vif, mais dpourvu de toute culture. Si elle en et t la matresse,
elle lui aurait pass d'abord toutes les fautes d'tourderie,
d'irrflexion et d'ignorance, rservant sa svrit pour les choses
graves; on plutt, sans user de svrit, elle serait parvenue 
conduire Marie par le seul dsir de la satisfaire. Au lieu de cela,
oblige de gronder sons cesse pour des fautes lgres, mais qui
indisposaient srieusement M. d'Aubecourt, elle ne se conservait plus
de moyens d'appuyer d'une manire particulire sur les choses plus
importantes. D'ailleurs il arriva que, pour la premire fois de sa vie,
M. d'Aubecourt eut une violente attaque de goutte; comme il ne pouvait
plus se promener dans sa maison et dans son jardin, la socit de sa
belle-fille lui devint ncessaire, en sorte qu'elle ne quitta presque
pas sa chambre, et que Marie demeura bien plus souvent livre 
elle-mme, sans autre surveillant ni prcepteur qu'Alphonse.

Il ne lui tait pas tout--fait inutile. La draison de Marie le rendait
raisonnable; son dfaut d'ducation lui faisait mieux sentir les
avantages de celle qu'il avait reue; il la reprenait des mots grossiers
qui lui chappaient quelquefois; il lui apprenait  parler franais, la
grondait quand il lui arrivait de redire une phrase qu'il lui avait dj
reproche, et par les conseils de sa mre il lui faisait rpter la
leon de lecture qu'elle lui donnait tous les matins. Elle faisait avec
plaisir ce que voulait Alphonse, qui l'aimait et se trouvait bien avec
elle, et dont la prsence ne l'embarrassait jamais, parce qu'il avait
les mmes gots qu'elle. Aussi, quand elle avait bien pris sa leon de
lecture, quand il voyait qu'elle avait soin de prononcer les mots comme
il les lui enseignait, il ne souffrait pas patiemment qu'on l'accust;
il aimait  vanter son adresse et son intelligence dans leurs jeux, la
vivacit et en mme temps la douceur de son caractre.

En effet, comme il le faisait remarquer  sa mre, on n'avait jamais vu
Marie en colre, jamais on ne l'avait vue s'impatienter d'attendre, ni
se fcher d'une contrarit. Toujours prte  obliger, le peloton de
laine n'tait pas plus tt  terre qu'elle l'avait ramass, et elle
tait toujours arrive la premire pour aller chercher le mouchoir de
madame d'Aubecourt  l'autre bout de la chambre. Si en djeunant elle
voyait un pauvre, elle ne manquait pas de lui donner presque tout son
pain; et un jour qu'un chat s'tait jet sur Zizi et le maltraitait,
Marie, malgr les gratignures et la colre du chat, l'arracha de dessus
le dos de Zizi, qu'il avait dj mis en sang, et le jeta bien loin, en
se fchant pour la premire fois de sa vie contre Alphonse de ce qu'il
riait de l'embarras de Zizi au lieu de le dlivrer. Alphonse rit encore
davantage de la colre de sa cousine, mais il la raconta  sa mre.
Lucie, qui avait vu aussi l'action de Marie, la raconta  Gothon, et
celle-ci  mademoiselle Raymond; mais mademoiselle Raymond tait si
anime contre Marie, que, pour qu'elle ft touche d'une chose qui
venait d'elle, il aurait fallu que Zizi la racontt lui-mme.

Cependant ces diffrents traits de la bont de Marie commenaient 
donner  sa cousine plus d'affection pour elle. La Fte-Dieu approchait,
Lucie avait travaill plusieurs jours avec beaucoup d'activit  un
ornement destin au reposoir qui devait tre lev dans la cour du
chteau; Marie l'avait vue travailler avec beaucoup de plaisir. Elle
avait un grand respect pour les crmonies de l'glise; c'tait l 
peu prs toute l'ducation religieuse qu'avait pu lui donner sa pauvre
nourrice. Prive longtemps de cur et de messes, elle les avait
infiniment regretts; lorsque les pratiques de la religion avaient
recommenc, cela avait t pour elle une grande joie, et Marie l'avait
partage, quoique sans en bien connatre la raison, car sa doctrine ne
s'tendait pas fort loin; mais elle sa fchait toujours quand les petits
garons de son village profraient quelqu'impit, et elle leur disait
que le bon Dieu les punirait. Elle avait appris les prires pour chanter
 l'glise avec les prtres, ce qui embarrassait un peu Lucie, parce que
cela faisait regarder de leur ct; mais madame d'Aubecourt laissait
faire Marie, parce qu'elle chantait de bon coeur: c'tait d'ailleurs un
moyen d'tre sre qu'elle se tiendrait tranquille  l'glise. Elle y
allait volontiers parce que sa nourrice lui avait dit de prier Dieu pour
elle; et elle avait cru faire une oeuvre mritoire en se tenant auprs
du mtier de Lucie, tandis qu'elle travaillait  l'ornement du reposoir,
pour lui couper ses soies, lui enfiler ses aiguilles et lui prsenter
ses ciseaux.

Depuis le jour o elle s'tait sauve dans les champs pour ne pas
retourner  Guicheville, on ne l'avait pas renvoye chez sa nourrice,
sous prtexte de la punir, mais en effet parce que la pauvre femme tait
si mal qu'elle ne paraissait plus sensible  rien. Madame d'Aubecourt y
avait t plusieurs fois sans en tre reconnue: elle veillait avec soin
 ce que rien ne lui manqut de ce qui pouvait adoucir son tat, mais
elle dsirait pargner ce spectacle  Marie: celle-ci, distraite par
une foule d'objets, n'y pensait que de temps en temps, et alors elle
manifestait une grande impatience de revoir sa nourrice; elle tait
loin de la croire en danger, et se flattait, comme on le lui avait fait
esprer, que lorsqu'elle serait rtablie elle viendrait  Guicheville.
La veille de la Fte-Dieu, tant dans la cour, elle voit arriver un
paysan du village de sa nourrice; elle court  lui, lui demande comment
elle se porte, et si elle sera bientt en tat de venir  Guicheville.

--Ah! la pauvre femme, dit le paysan en secouant la tte, elle n'ira
plus que dans l'autre monde; ils disent tous que ce ne sera pas long.

Marie est frappe comme d'un coup de foudre; cette ide ne lui tait
jamais venue. Ple et tremblante, elle demande au paysan si sa nourrice
est donc devenue plus malade, comment, et depuis quand.

--Ah! mademoiselle Marie, dit le paysan, depuis que vous l'avez quitte
elle a toujours t dclinant, c'est ce qui l'a acheve.

Le paysan se trompait, car dans le peu de moments de connaissance dont
elle avait joui depuis ce dpart, elle s'tait beaucoup flicite d'tre
tranquille sur le sort de Marie; mais ce qu'il disait tait le bruit du
village. Marie, pleurant et sanglotant, court trouver Alphonse, car elle
n'osait s'adresser  madame d'Aubecourt, et elle le supplie de demander
 sa mre de lui permettre d'aller voir sa nourrice.

--Je reviendrai, disait-elle en joignant les mains; dites que je lui
promets de revenir, de revenir aussitt que Gothon me l'aura dit.

Alphonse tout mu courait demander  sa mre la permission que
sollicitait Marie; il rencontre sa soeur, qui lui apprend tout bas qu'on
vient d'annoncer que la nourrice est morte de la veille au soir. Le
paysan avait couch  la ville, et ainsi il n'en savait rien. Marie, qui
suit de loin Alphonse, le voit s'arrter  parler avec Lucie.

--Ah! dit-elle, ne l'empchez pas de demander que j'aille la voir, je
vous promets que je reviendrai! Et son air tait si suppliant, ses
sanglots si profonds, que Lucie eut de la peine  s'empcher de pleurer
en l'coutant. Tous deux lui firent un signe pour la tranquilliser, et
coururent vers leur mre pour l'instruire du dsir de Marie.

Madame d'Aubecourt ne voulait pas lui apprendre en ce moment la mort de
sa nourrice. Quoique la sant de Marie ft en gnral trs bonne,
elle avait eu depuis quelques jours deux ou trois accs de fivre qui
tenaient  ce qu'elle grandissait beaucoup, et elle craignait que cette
nouvelle ne lui fit mal. Elle vient donc trouver Marie, cherche les
moyens de la calmer, lui promet que dans quelques jours elle fera
ce qu'elle voudra; mais elle lui dit que dans ce moment cela est
impossible; que Gothon, Lucie et elle-mme sont occupes  travailler
pour la fte du lendemain; elle l'assure qu'on se trompe en croyant que
c'est son dpart qui a fait mal  sa nourrice; enfin elle parvient  la
rendre un peu plus tranquille. Mais Marie, pour la premire fois de sa
vie, sent un chagrin qui s'est fix sur son coeur et qui ne la quitte
pas; elle pense  sa pauvre nourrice,  la dernire fois qu'elle l'a
embrasse, au chagrin qu'elle avait de la voir partir, et alors elle
jette des cris de douleur; elle prie Dieu, et plusieurs fois dans la
nuit elle rveille Lucie en disant  demi-voix,  genoux sur son lit,
tout ce qu'elle sait de prires. Elle pense que c'est le lendemain une
grande fte, et que ce sera le moment de demander  Dieu qu'il rende la
sant  sa nourrice. Comme sa dvotion n'est pas fort raisonnable, elle
s'imagine que pour mriter cette grce il n'y a rien de mieux que de
contribuer de tout son pouvoir  orner le reposoir qu'on va dresser dans
la cour du chteau: en consquence, elle se lve avant le jour, et sort
de la chambre sans qu'on l'entende, pour aller chercher dans un certain
endroit du parc qu'elle a remarqu des fleurs qu'elle y a vues, et dont
elle veut faire des bouquets et des guirlandes; mais en arrivant, elle
voit avec chagrin qu'une forte pluie qu'il a fait la veille a dfleuri
tous les arbres, elle ne peut trouver une branche frache, et dans tout
le reste du parc, presque tout est bois de haute futaie; il n'y a pas
moyen d'esprer de rencontrer de quoi faire un bouquet. En cherchant,
cependant, elle passe auprs du jardin de M. d'Aubecourt, qui au point
du jour exhalait une odeur charmante; elle pense que si elle en prend
quelques fleurs on ne s'en apercevra pas: elle commence par en cueillir
avec prcaution en diffrents endroits; puis, lorsqu'elle en a pris une
belle, il en faut une pareille pour faire le pendant de l'autre ct
du reposoir; son zle et son got de la symtrie l'entranent  chaque
instant dans de nouvelles tentations; et puis elle vient  songer que
M. d'Aubecourt a la goutte, qu'il ne verra pas ses fleurs, que personne
n'en profiterait, et que personne ne saura ce qu'elle a fait; alors elle
oublie toute prudence, et le jardin est presqu'entirement dpouill.

Au moment o elle achevait sa rcolte, elle voit de la terrasse passer
sur le chemin qui se trouve au-dessous du parc le paysan qui lui avait
parl la veille; elle l'appelle, et le prie de dire  sa nourrice qu'il
ne faut pas qu'elle ait trop de chagrin, qu'elle ira bientt la voir,
qu'on le lui a promis.

--Ah! la pauvre femme! dit le paysan, vous ne la reverrez plus,
mademoiselle Marie: on vous trompe, mais cela ne me regarde pas.

En disant ces mots, il donne un coup de talon  son cheval et s'en va.
Marie, dans le plus grand trouble, jette ses fleurs, et va voir dans la
cour si elle ne trouvera pas quelqu'un qui lui explique les paroles du
paysan. Elle trouve la fille de cuisine qui tirait un seau d'eau au
puits; elle lui demande si madame d'Aubecourt n'a pas envoy la veille
savoir des nouvelles de sa nourrice.

--Ah! vraiment, envoy! dit cette fille, ce n'tait pas la peine. Marie
s'inquite, la questionne; elle refuse de lui rpondre.

--Mais pourquoi, dit Marie, Pierre m'a-t-il dit que je ne la verrais
plus?

--Apparemment, rpond la servante, qu'il a ses raisons pour cela; et
elle s'en va en disant qu'il faut qu'elle fasse son ouvrage. Marie,
quoiqu'il ne lui vienne pas encore dans l'ide que sa nourrice soit
morte, s'inquite pourtant, parce qu'elle voit qu'on lui cache quelque
chose. Timide  questionner, elle ne sait comment elle apprendra ce
qu'elle veut savoir. Elle voit une petite porte de la cour ouverte.
Marie avait si longtemps couru seule dans les champs, qu'elle ne peut
croire qu'il y ait un grand mal  cela; accoutume  cder  tous ses
mouvements et  ne pas rflchir sur les suites de ses actions, tandis
que la servante a le dos tourn, elle sort, dtermine  aller savoir
elle-mme des nouvelles de sa nourrice.

Elle marche le plus vite qu'elle peut, agite d'inquitude tantt pour
sa nourrice, tantt pour elle-mme. Elle sait bien qu'elle fait une
faute; mais une fois qu'elle a commenc, elle continue. Elle pense  ce
que dira Alphonse, qui, toujours prt  l'excuser auprs des autres,
revient ensuite la gronder, quelquefois mme assez svrement, et  qui
elle a promis, quelques jours auparavant, d'tre plus docile et plus
attentive  ce que lui dirait madame d'Aubecourt. Elle pense que c'est
peut-tre parce qu'elle ne s'est soumise  rien de ce qu'on voulait
d'elle que le bon Dieu l'a punie, car Marie ne sait pas encore que ce
n'est pas toujours dans ce monde que Dieu manifeste ses jugements.
Cependant elle ne songe pas  revenir, elle ne saurait plus comment
rentrer; et puis l'ide de revoir sa nourrice, de la consoler, lui cause
un plaisir auquel elle ne peut pas renoncer. Pauvre Marie!  mesure
qu'elle approche, elle s'en occupe plus vivement et avec plus de joie.
Les inquitudes qui l'avaient tourmente se dissipent; elle se hte,
elle arrive au village, court  la porte de sa nourrice et la trouve
ferme; elle plit, mais cependant sans oser deviner la vrit.

--Est-ce que ma nourrice est sortie? Voil tout ce qu'elle peut demander
 une voisine qu'elle voit sur sa porte et qui la regarde d'un air
triste.

--Sortie pour ne plus revenir, rpond la voisine. Marie, tremblante et
les mains jointes, s'appuie contre le mur.

--On l'a porte en terre hier au soir, ajoute la voisine.

--En terre... hier... comment... o l'a-t-on porte?

--A Guicheville, c'est l qu'est le cimetire.

Marie prouve un mouvement impossible  rendre en apprenant que la
veille, si prs d'elle, le convoi funbre se faisait sans qu'elle en st
rien. Elle se rappelle les cloches qu'elle a entendues; il lui semble
que d'avoir ignor que c'tait pour sa pauvre nourrice, c'est comme si
elle l'avait perdue une seconde fois; elle pense qu'elle ne la reverra
plus, elle s'assied  terre contre la porte et se met  pleurer bien
fort. Pendant ce temps la voisine lui raconte que cette pauvre femme a
repris sa connaissance quelque temps avant sa mort et qu'elle a
pri Dieu pour sa petite Marie; qu'elle en a mme parl au cur de
Guicheville, que madame d'Aubecourt avait engag  venir la voir.
Marie pleure encore davantage. La voisine veut l'engager  retourner
 Guicheville; mais Marie n'coute rien. Enfin, lorsqu'elle a bien
longtemps pleur, la voisine l'emmne chez elle, parvient  lui faire
boire un peu de lait et manger un morceau de pain; ensuite, quand elle
la voit plus calme elle recommence  vouloir lui persuader de retourner
 Guicheville; mais Marie, qui est alors en tat de rflchir, ne peut
supporter l'ide de revoir madame d'Aubecourt,  qui elle a dsobi.
Cependant, que deviendra-t-elle? Ses regrets pour sa nourrice
redoublent. Si elle n'tait pas morte, dit Marie en sanglotant, je
resterais avec elle! Mais ses regrets ne servent  rien. C'est ce que
la voisine veut lui faire entendre, c'est ce que Marie sent bien; mais
comme la raison ne l'a pas arrte au moment o il lui est venu dans
l'ide de quitter Guicheville, la raison ne la dtermine pas  y
retourner, quoiqu'elle sache que cela est ncessaire, car Marie n'a
jamais appris  faire usage de la raison pour gouverner ses penchants,
ses dsirs ou ses rpugnances.

Enfin la voisine voyant, aprs deux heures de sollicitations, qu'elle
n'en peut rien obtenir, et que Marie reste l, ou pensive ou pleurant,
sans rien dire et sans se dcider  rien, elle prend le parti d'envoyer
 Guicheville avertir madame d'Aubecourt; mais quand elle revient
des champs, o elle a t chercher son fils pour le charger de la
commission, elle ne retrouve plus Marie. Elle la cherche inutilement
dans tout le village; enfin on lui dit qu'on l'a vue passer par un
chemin qui conduit  Guicheville: alors elle souponne qu'elle a pu se
rendre au cimetire. Elle y tait alle en effet, mais non pas par le
chemin direct, de peur de rencontrer quelqu'un des habitants du chteau.
Comme le fils de la voisine n'tait pas encore parti, sa mre lui dit
d'aller bien vite par le chemin le plus court avertir au chteau qu'on
doit la chercher de ce ct-l.

Il s'y tait pass, pendant l'absence de Marie, une terrible scne. M.
d'Aubecourt, qu'elle croyait retenu dans sa chambre encore pour huit
jours, s'tant senti beaucoup mieux, avait voulu profiter d'une belle
matine pour aller voir ses fleurs.

En approchant de son jardin, appuy sur le bras de mademoiselle Raymond,
il aperoit le chapeau de Marie  moiti rempli des fleurs qu'elle y
avait ramasses, et dont une partie est parpille tout autour. C'tait
l qu'elle les avait laiss tomber aprs avoir parl au paysan; il
reconnat ses roses panaches, ses granium tricolores; il les ramasse
avec anxit, les examine, regarde mademoiselle Raymond, qui secoue la
tte et dit:

--C'est le chapeau de mademoiselle Marie!

Il double le pas pour arriver  son jardin; il semble que l'ennemi y ait
pass, des branches sont brises, des buissons ont t entr'ouverts pour
aller chercher une fleur qui se trouvait au milieu; une plate-bande est
toute bouleverse, parce que Marie y est tombe tout de son long, et en
tombant elle a cass une jeune pine-rose nouvellement greffe.

M. d'Aubecourt, dont ses fleurs faisaient toute l'occupation et tout le
plaisir, et qui tait accoutum  les voir respecter de tout le monde,
est si boulevers de l'tat o il a trouv son jardin, que, soit aussi
que l'air l'ait frapp ou qu'il ait march trop vite, il plit, et
s'appuie sur le bras de mademoiselle Raymond en lui disant qu'il se
trouve mal. Trs-effraye, elle appelle au secours.

En ce moment arrive madame d'Aubecourt, appelant de son ct Marie,
qu'elle est trs-inquite de ne trouver nulle part.

--Mademoiselle Marie! dit mademoiselle Raymond, voyez ce qu'elle a fait;
et elle lui montre M. d'Aubecourt, le jardin dvast, le chapeau rempli
de fleurs. Madame d'Aubecourt ne comprend rien  tout cela; mais elle
court  son beau-pre, qui lui dit d'une voix faible:

--Elle me fera mourir. On le transporte sur son lit, o il demeure
longtemps dans le mme tat. Il prouve des touffements qui lui coupent
la respiration, la goutte lui est remonte dans la poitrine, on craint
 chaque instant qu'il ne suffoque. Madame d'Aubecourt ne sait comment
imposer silence  mademoiselle Raymond, qui rpte  chaque instant:

--C'est pourtant mademoiselle Marie qui l'a mis dans cet tat-l! Elle
voit que ce nom redouble l'agitation de M. d'Aubecourt. Lucie, qui ne
sait encore rien de tout cela, vient dire  sa mre qu'il est impossible
de retrouver Marie, et qu'il faudrait peut-tre envoyer au village de sa
nourrice.

--Oui, cherche-la bien, dit M. d'Aubecourt d'une voix basse et
interrompue par les touffements, cherche-la bien, pour qu'elle achve
de me faire mourir. Madame d'Aubecourt le conjure de se calmer, lui dit
qu'il est bien sr qu'on ne fera que ce qu'il voudra, et que Marie ne se
prsentera pas devant lui sans sa permission.

Cependant, la nouvelle de ce que mademoiselle Raymond appelle la
mchancet de Marie s'est bientt rpandue dans le chteau. Alphonse est
constern, non pas qu'il croie  aucune mauvaise intention de sa part;
mais accoutum  un grand respect pour ses devoirs, il ne conoit
pas qu'on s'oublie  ce point. Lucie, qui commenait  prendre de
l'affection pour Marie, s'afflige et s'inquite. Les domestiques parlent
entre eux de tout cela, sans beaucoup regretter Marie, qui ne s'est pas
fait aimer d'eux; car il ne suffit pas de la bont du cour, il faut
rflchir assez pour la bien employer et la rendra aimable et utile aux
autres. Marie, quelquefois familire avec les domestiques, trs-souvent
ne les coutait pas quand ils lui parlaient, ou se moquait de leurs
remontrances. Elle ne manquait pas de rire quand elle voyait passer le
cuisinier, qui tait bossu, et avait dit plusieurs fois  la fille de
cuisine qu'elle tait louche. Marie ne s'tait jamais demand si ces
choses-l faisaient peine ou plaisir  ceux  qui on les disait.

Presque toute la matine s'tait passe dans les inquitudes, et l'homme
qu'on avait envoy au village de la nourrice n'tait pas encore revenu,
lorsque le cur vint au chteau et fit demander madame d'Aubecourt.
Comme il sortait de l'glise aprs avoir fini l'office, il avait
rencontr le fils de la voisine; et comme il le connaissait, il lui
avait demand s'il savait ce qu'tait devenue Marie, car il avait appris
sa disparition. Le paysan lui dit ce qui tait arriv, et il ajouta
qu'il croyait que Marie devait tre dans le cimetire. Ils y allrent,
et en effet ils la virent, par-dessus la haie, assise  terre en
pleurant; ils la virent se mettre  genoux, les mains jointes, puis
baiser la terre, et ensuite se rasseoir et se remettre  pleurer avec un
air de tristesse qui les pntra jusqu'au fond de l'me. Il tait clair
qu'en ce moment Marie pensait qu'elle tait seule sur la terre et que
personne ne prenait plus intrt  elle; elle demandait  sa nourrice de
prier pour elle.

Ils n'entrrent pas pour ne pas l'effrayer; mais le cur, laissant le
paysan en sentinelle  l'entre, alla avertir madame d'Aubecourt. Elle
se trouva fort embarrasse; elle ne pouvait quitter son beau-pre, qui
commenait  tre mieux, mais que la moindre agitation pouvait faire
retomber dans l'tat d'o il sortait, et elle savait bien que ni
mademoiselle Raymond ni personne de la maison ne parviendrait  ramener
Marie. Elle espra que le cur en viendrait  bout; et comme elle ne
voulait pas qu'elle rentrt dans ce moment au chteau, de peur que le
bruit n'en vnt aux oreilles de M. d'Aubecourt, elle le pria de vouloir
bien la conduire chez lui, o il avait avec lui sa soeur, ancienne
religieuse.

Le cur retourna donc au cimetire: il y retrouva Marie toujours dans la
mme attitude. Quand elle le vit entrer, elle plit et rougit; quelque
crainte qu'il lui inspirt, elle se sentait si abandonne depuis qu'elle
n'osait plus retourner au chteau, qu'elle prouva une certaine joie 
voir quelqu'un qu'elle connaissait.

--Marie, qu'avez-vous fait? lui dit le cur en l'abordant d'un air
un peu svre. Elle cacha son visage dans ses mains en sanglotant,
Savez-vous, continua-t-il, ce qui se passe au chteau? M. d'Aubecourt a
t si frapp de l'ingratitude que vous lui avez montre en dvastant
le jardin que vous savez qui fait toute sa joie, qu'il en est retomb
malade, et madame d'Aubecourt a pass la matine entre les angoisses que
lui donnait l'tat de son beau-pre, l'inquitude de votre fuite, et la
douleur de votre mchancet.

--Oh! monsieur le cur, s'crie la pauvre Marie, ce n'tait pas
mchancet, je vous assure bien, je voulais parer le reposoir pour que
Dieu m'accordt la grce de gurir ma nourrice, et elle tait dj l!
dit-elle en montrant la terre et en redoublant ses sanglots. Le cur,
profondment touch de sa douleur et de sa simplicit, s'assied prs
d'elle sur un banc de gazon, et lui dit avec plus de douceur:

--Croyez-vous, Marie, que ce soit une manire de plaire  Dieu et d'en
obtenir des grces, que d'affliger votre oncle, qui vous reoit chez
lui, de dsobir  madame d'Aubecourt, qui partage avec vous le peu
qu'elle rserve pour ses enfants? Si quelque chose peut affliger l'me
des justes, vous avez contrist celle de votre nourrice, qui vous voit,
j'espre, du haut du ciel, car c'tait une digne femme. Elle avait
repris sa connaissance quelques heures avant sa mort, j'allai la voir
 la prire de madame d'Aubecourt; elle me parla de vous, et me dit:
J'espre que Dieu ne me punira pas de n'avoir pas fait tout ce qu'il
fallait pour la faire rentrer plus tt chez ses parents; je l'aimais
tant, que je n'avais pas le courage de m'en sparer. Je sais bien qu'une
pauvre femme comme moi n'a pas pu lui donner l'ducation. Elle m'a bien
souvent chagrine aussi, parce qu'elle ne voulait pas aller  l'cole,
et que je n'avais pas le coeur de la contrarier. M. le cur, priez-la,
pour l'amour de moi, de bien apprendre, d'tre bien obissante avec
madame d'Aubecourt, afin que je n'aie pas  rpondre devant Dieu de son
ignorance et de ses dfauts.

Marie pleurait toujours, mais moins amrement. Elle s'tait remise 
genoux, les mains jointes; il semblait qu'elle entendit sa nourrice
elle-mme, et qu'elle la prit de lui pardonner les chagrins qu'elle lui
avait donns. Aprs que le cur l'eut exhorte encore quelque temps,
elle lui dit  voix basse:

--M. le cur, je vous en prie, demandez pardon pour moi  madame
d'Aubecourt, demandez pardon  Alphonse et  Lucie, dites-leur que je
ferai tout ce qu'ils me diront, j'apprendrai tout ce qu'ils voudront.

--Je ne sais, mon enfant, dit le cur, s'il vous sera dornavant permis
de les voir. M. d'Aubecourt est si indign contre vous, que votre nom
seul redouble son mal, et j'ai peur que vous ne puissiez pas rentrer au
chteau.

Cette nouvelle frappa Marie comme un coup de foudre: elle venait de
s'attacher  l'ide de faire tout ce qu'il lui serait possible pour
plaire  ses parents, et ils l'abandonnaient, la rejetaient. Elle jeta
presque des cris de dsespoir. Le cur eut beaucoup de peine  la
calmer, en l'assurant qu'il travaillerait  obtenir son pardon, et que,
si elle voulait l'aider par sa bonne conduite, il esprait bien russir.
Elle se laissa emmener sans rsistance; il la conduisit chez lui, et la
remit  sa soeur, personne de mrite, seulement un peu svre, et dont
la premire intention avait t de rprimander Marie; mais quand elle la
vit si malheureuse et si soumise, elle ne put songer qu' la consoler.

Le cur retourna au chteau dire  madame d'Aubecourt ce qu'il avait
fait; elle et Lucie furent touches, comme il l'avait t, des
sentiments de la pauvre Marie; et Alphonse, les yeux mouills de larmes
et brillants de joie, s'cria:

--Je l'avais bien dit! Il n'avait pourtant rien dit, mais il avait bien
pens que Marie ne pouvait pas tre tout--fait coupable. Il fut convenu
que, comme on ne pouvait pas songer pour le moment  faire rentrer Marie
au chteau, elle resterait en pension chez le cur. Madame d'Aubecourt,
en quittant Paris, avait vendu quelques bijoux qui lui restaient, et
dont elle avait destin le prix  servir  l'entretien de ses enfants et
au sien. Ce fut sur cette petite somme qu'elle paya d'avance un quartier
de la pension de Marie, car elle savait bien que ce n'tait pas le
moment de rien demander  M. d'Aubecourt.

Les enfants de madame d'Aubecourt se rjouirent de cet arrangement,
qui n'loignait pas Marie, et Alphonse se promettait bien d'aller lui
continuer ses leons de lecture; mais le lendemain, le cur vint leur
annoncer que sa soeur avait reu une lettre de sa suprieure, qui
l'engageait  venir se runir avec elle et quelques autres religieuses
du mme couvent qu'elle avait rassembles. Il ajouta que sa soeur
comptait partir sur-le-champ, et que, si on y consentait, elle
emmnerait Marie, qui passerait ainsi avec elle quelque temps. Alphonse
fut prt  se rvolter contre cette proposition; mais sa mre lui fit
sentir la ncessit de l'accepter, et tous trois allrent prendre cong
de Marie, qui devait partir le lendemain. Elle avait t extrmement
afflige en apprenant la manire dont on disposait d'elle. Elle sentait
bien mieux son attachement pour ses parents depuis qu'elle tait oblige
de s'en sparer; il lui semblait qu'elle ne devait plus les revoir, et
elle disait en pleurant:

--On m'a fait quitter aussi ma nourrice, et elle est morte. Mais elle
tait devenue docile; et d'ailleurs madame Sainte-Thrse, c'tait le
nom de la soeur du cur, avait quelque chose qui lui imposait beaucoup.
Quand elle entendit arriver madame d'Aubecourt et ses enfants, elle
commena  trembler bien fort, et si elle et t la Marie d'autrefois,
elle se serait enfuie; mais un regard de madame Sainte-Thrse l'arrta.
Lucie, en arrivant, alla se jeter  son cou. Marie fut si touche de
cette marque d'affection, quand elle attendait de la svrit, qu'elle
embrassa Lucie de tout son cour et se mit  pleurer. Alphonse tait tout
triste, elle n'osait trop lui parler ni le regarder; il lui dit:

--Marie, nous sommes tous bien tristes de ce que vous nous quittez. Il
n'en dit pas davantage, car il avait le cour gros, et il savait qu'un
homme ne doit pas se laisser trop aller  montrer sa tristesse; mais
Marie vit bien qu'il n'tait pas fch contre elle. Madame d'Aubecourt
lui dit:

--Mon enfant, vous nous avez caus  tous un grand chagrin, en nous
forant  nous sparer de vous; mais j'espre que tout se rparera, et
que par votre bonne conduite vous nous donnerez les moyens de vous faire
revenir.

Marie lui baisa tendrement les mains, et l'assura qu'elle se conduirait
bien; elle lui dit qu'elle l'avait promis  Dieu et  sa pauvre
nourrice.

On fut tonn du changement qu'avaient produit en elle deux jours de
malheur et de rflexion. Elle rpondait raisonnablement  ce qu'on lui
disait, elle se tenait tranquille sur sa chaise, et dj regardait de
temps en temps madame Sainte-Thrse, dans la crainte de faire ou de
dire quelque chose qui lui dplt. L'air austre de celle-ci effrayait
un peu Alphonse et Lucie pour leur cousine; mais ils savaient que
c'tait une personne trs-vertueuse, et qu'on n'a point  craindre
vritablement de la svrit des personnes vertueuses, parce qu'elle
n'est jamais injuste, et qu'en se conduisant bien on peut toujours
l'viter. Alphonse donna  Marie un livre o il la pria de lire tous les
jours une page pour l'amour de lui, et Marie le lui promit; il lui donna
aussi une petite critoire d'argent pour quand elle saurait crire.
Lucie lui donna son d d'argent, ses ciseaux damasquins, un tui
d'ivoire rempli d'aiguilles, et une mnagre garnie de fil, parce que
Marie promit d'apprendre  travailler. Madame d'Aubecourt lui donna une
robe de toile qu'elle et Lucie avaient faite pour elle en deux jours.
Marie fut console par tant de bonts. Ils se sparrent tous fort
tristes, mais s'aimant bien plus vritablement que pendant les deux
mois qu'ils avaient passs ensemble, parce qu'ils taient bien plus
raisonnables.

Marie partit, M. d'Aubecourt se rtablit, et le calme rentra dans le
chteau; mais on fut trs-tonn dans le village de ce qu'on avait
renvoy Marie. Comme mademoiselle Raymond avait laiss voir qu'elle ne
l'aimait pas, on prtendit que c'tait elle qui l'avait fait renvoyer.
Mademoiselle Raymond elle-mme n'tait pas aime, en sorte que cela
intressa davantage pour Marie. Philippe, le fils du jardinier, qui
regrettait Marie parce qu'elle jouait avec lui, dit aux autres petits
garons du village que c'tait Zizi qui tait la cause de l'aversion de
mademoiselle Raymond pour Marie; et quand elle passait dans les rues
avec Zizi, elle entendait dire:

--Voil le chien qui a fait renvoyer mademoiselle Marie. Elle n'osait
plus l'emmener que dans les champs, ce qui augmentait son humeur contre
Marie.

Quant  M. d'Aubecourt, au contraire, comme il tait bon, quoiqu'il et
des manies et de l'humeur, depuis que Marie n'y tait plus il avait
cess d'en avoir contre elle; il permettait que madame d'Aubecourt lui
en parlt et lui lt les lettres o madame Sainte-Thrse lui rendait
compte de la bonne conduite de Marie; enfin, comme madame d'Aubecourt
tait la personne du monde qui savait le mieux persuader les choses
raisonnables, parce qu'on tait gagn par sa douceur infinie, et que
sa raison inspirait la confiance, elle le dtermina  payer la petite
pension de Marie, et mme il lui envoya une robe. Ce fut Alphonse qui
manda toutes ces bonnes nouvelles  Marie, en lui ajoutant que sa soeur
et lui s'appliquaient  faire tout ce qui pouvait tre agrable  leur
grand-pre, afin que, lorsqu'il serait bien content d'eux, il leur
accordt la chose qui pouvait leur faire le plus de plaisir au monde,
qui tait de reprendre Marie. Il lui mandait qu'il avait entrepris, pour
le jour de la fte de M. d'Aubecourt, qui tait la Saint-Louis, un joli
paysage, et que Lucie lui faisait un tabouret de tapisserie pour mettre
son pied malade.

Marie fut enchante en recevant cette lettre, qu'elle tait dj assez
avance pour lire elle-mme. Le frre d'une des religieuses, qui avait
un jardin dans les environs de l'endroit qu'elle habitait, et qui aimait
beaucoup Marie, lui avait donn deux arbres rares: elle aurait eu bien
envie de pouvoir les envoyer  M. d'Aubecourt pour sa fte, mais elle
n'osait pas trop; et puis, comment les envoyer?

Madame Sainte-Thrse l'encouragea, et il se trouva qu'un parent de
la suprieure devait aller prcisment dans ce temps-l du ct de
Guicheville. Il eut la complaisance de prendre les arbres sur sa
voiture, et les fit bien attacher et appuyer de tous cts pour qu'ils
ne fussent pas trop secous dans la route. Les arbres arrivrent en bon
tat, ils furent remis secrtement  madame d'Aubecourt; et le matin
de la Saint-Louis, M. d'Aubecourt les trouva  la porte de son jardin,
comme s'ils n'osaient pas y entrer, avec cette inscription: _Marie
repentante,  son bienfaiteur_, crite en gros caractres, de la main de
Marie, qui ne savait encore crire qu'en gros. M. d'Aubecourt en fut si
touch, qu'il crivit une lettre  Marie, o il lui dit qu'il tait bien
content du compte qu'on lui rendait de sa conduite, et que, si elle
persvrait, il serait fort aise de la ravoir au chteau. Ce fut une
bien grande joie pour madame d'Aubecourt et ses enfants,  qui M.
d'Aubecourt lut sa lettre. Ils crivirent tous  Marie. Elle avait fait
dire  Alphonse, par le voyageur, que madame Sainte-Thrse lui avait
dfendu de lire dans le livre qu'il lui avait donn, parce que c'taient
des contes, que cela lui avait fait bien de la peine, et qu'elle priait
Alphonse, parmi les livres que lui permettait madame Sainte-Thrse, de
lui en indiquer un o elle pt lire tous les jours plus d'une page pour
l'amour de lui. Elle demandait  Lucie de lui envoyer une bande de
mousseline qu'elle voulait lui festonner, parce qu'elle commenait 
bien travailler, et elle faisait dire  madame d'Aubecourt qu'elle
gardait pour les dimanches la robe qu'elle lui avait donne le jour de
son dpart. Ces commissions furent faites fidlement. Alphonse, par le
conseil de sa mre, lui indiqua l'_Histoire sainte_; Lucie lui envoya,
par une occasion, deux garnitures de fichus  festonner, l'une pour
Marie, l'autre pour elle, et madame d'Aubecourt y joignit une ceinture
anglaise pour mettre tous les dimanches avec sa robe.

De ce moment, les enfants redoublrent de soins et d'attentions pour
leur grand-pre. Lucie crivait ses lettres sous sa dicte; Alphonse,
qui avait trouv moyen de se constituer le gouverneur des arbres de
Marie, parce qu'il avait reu les instructions de celui qui les avait
apports, entrait tous les jours dans le jardin pour les soigner, et
par occasion arrosait les fleurs de M. d'Aubecourt, qui bientt s'en
rapporta tellement  lui pour le soin de son jardin, que souvent il le
consultait sur ce qu'il y avait  y faire: Lucie tait aussi appele au
conseil, madame d'Aubecourt donnait son avis dans l'occasion. Le jardin
tait devenu l'occupation de toute la famille, et M. d'Aubecourt en
tait bien plus heureux que lorsqu'il s'en occupait tout seul.

Un jour qu'ils taient tous, l'un  arroser, l'autre  ter les
mauvaises herbes, un autre  cheniller:

--Je suis sr, dit Alphonse, rpondant  sa pense, que Marie les
soignerait  prsent avec autant de plaisir et d'attention que nous.

Lucie rougit et regarda son frre, n'osant regarder M. d'Aubecourt.

--Pauvre Marie! dit tendrement madame d'Aubecourt. Son ton n'tait pas
triste, car elle commenait  tre bien sre que Marie reviendrait.

--Nous la reverrons, nous la reverrons, dit M. d'Aubecourt. On ne
poursuivit pas la conversation pour le moment; mais deux jours aprs,
comme ils taient tous dans le salon, madame d'Aubecourt reut une
lettre de madame Sainte-Thrse, qui lui mandait que vers le printemps
de l'anne suivante elle comptait aller passer trois ou quatre mois
avec son frre avant de s'tablir dfinitivement dans l'endroit o elle
tait, et que, comme elle dsirait que Marie difit le village de
Guicheville, o elle avait donn mauvais exemple, elle l'y mnerait
faire sa premire communion. Lucie poussa un cri de joie.

--Oh! maman, dit-elle, nous la ferons ensemble.

C'tait aussi l'anne d'aprs qu'elle devait faire sa premire
communion. Alphonse, tout mu, regardait son grand-pre.

--Oui, mais, dit-il aprs un instant de silence, ensuite Marie s'en ira.

--Aprs sa premire communion, dit M. d'Aubecourt, on pourra voir.

Lucie, assise auprs de son grand-pre, se laissa glisser  genoux sur
le tabouret qu'il avait  ses pieds, et baissant doucement sa tte sur
les mains de M. d'Aubecourt, comme elle les baisait, il y sentit couler
deux larmes de joie. Alphonse tremblant ne disait rien, mais ses mains
taient fortement serres l'une contre l'autre, et l'expression du
bonheur tait sur sa physionomie.

--Si c'est une aussi bonne enfant que vous deux, dit M. d'Aubecourt
attendri, je serai enchant qu'elle revienne avec nous.

--Oh! elle le sera, elle le sera, dirent les deux enfants de madame
d'Aubecourt, le coeur gros de satisfaction. Ils n'en dirent pas
davantage, dans la crainte d'importuner M. d'Aubecourt, qui aimait la
tranquillit, et les avait accoutums  contenir leurs mouvements; mais
ils taient bien heureux.

La satisfaction fut grande dans tout le chteau; on avait oubli les
dfauts de Marie, et on avait plaint sa disgrce. Mademoiselle Raymond
seule eut un peu d'humeur: ce n'tait pas qu'elle ft mchante; mais
quand elle avait une fois des prventions, elle n'en revenait gure.
D'ailleurs,  force de lui reprocher son loignement pour Marie, on
l'avait augment; et comme les autres domestiques se firent un
petit triomphe de son retour, il lui dplut encore davantage. Mais
insensiblement mademoiselle Raymond avait perdu beaucoup de son empire
sur l'esprit de M. d'Aubecourt, qui avait moins besoin d'elle depuis
qu'il tait environn d'une socit plus aimable, et qui craignait moins
son humeur, parce que madame d'Aubecourt lui pargnait la peine de
donner lui-mme des ordres, et le dlivrait de mille petits soins qui
lui dplaisaient. Elle ne tmoigna donc rien de son dplaisir  ses
matres, et l'on attendit avec une grande impatience la fin de fvrier,
o devait arriver Marie.

Elle arriva dans les premiers jours de mars. Depuis plus d'une semaine,
Alphonse et Lucie allaient tous les jours attendre la diligence qui
passait devant le chteau. Enfin elle arrta, et ils en virent descendre
Marie, qu'ils pensrent d'abord ne pas reconnatre, tant elle tait
grandie, tant elle tait bien tenue, tant elle avait pris l'air modeste
et sage. Elle se jeta dans les bras de Lucie: elle embrassa aussi
Alphonse. Madame d'Aubecourt, qui l'avait vue de sa fentre, accourut;
tous les domestiques accoururent, Zizi accourut aussi, aboyant,
parce que tout ce mouvement lui dplaisait, et que d'ailleurs il se
ressouvenait de son ancienne aversion pour Marie. Philippe lui donna
un coup de houssine qui lui fit faire des cris affreux. Mademoiselle
Raymond, qui arrivait lentement, se prcipita vers lui, le prit dans ses
bras, et l'emporta en s'criant:

--Pauvre bte! tu peux compter  prsent que tu n'as pas longtemps 
vivre.

Les domestiques l'entendirent, et regardrent de travers mademoiselle
Raymond et Zizi.

On conduisit Marie au chteau, o madame Sainte-Thrse, qui s'tait
rendue chez son frre, avait dit qu'elle la viendrait reprendre. M.
d'Aubecourt avait permis qu'on la lui ament. Il tait dans son jardin;
elle s'arrta  la porte avec timidit et embarras.

--Entrez, entrez, Marie, lui dit Alphonse, nous y entrons tous 
prsent; vous y entrerez et vous le soignerez comme nous.

Marie entra, marchant avec une grande prcaution, de peur de gter
quelque chose en passant. M. d'Aubecourt parut bien aise de la voir:
elle lui baisa la main, il l'embrassa; ils se trouvaient auprs des
petits arbres qu'elle avait donns  M. d'Aubecourt. Alphonse lui montra
comme ils avaient prospr par ses soins; il lui montra aussi les arbres
du jardin qui bourgeonnaient, les premires fleurs qui commenaient 
paratre. Marie regardait tout cela avec un bien grand intrt, trouvait
tout bien joli.

--Oui, mais gare la Fte-Dieu, dit en riant M. d'Aubecourt.

Marie rougit, mais l'air de son oncle prouvait qu'il n'tait plus fch;
elle lui baisa encore la main avec une vivacit charmante, car on voyait
bien que Marie tait toujours vive, mais qu'elle se contenait par
raison. Elle parlait peu, elle n'avait jamais t bavarde, mais elle
rpondait  merveille, et seulement toujours en rougissant. Elle tait
timide comme une personne qui a connu les inconvniens d'une trop grande
vivacit. Madame Sainte-Thrse revint; Marie paraissait prouver prs
d'elle la crainte qu'inspire le respect; cependant elle l'aimait et
avait confiance en elle. Madame Sainte-Thrse dit qu'elle venait
chercher Marie. Cela affligea beaucoup les enfants de madame
d'Aubecourt; ils avaient espr que Marie resterait au chteau toute
la journe, et que mme, peut-tre  la fin de cette journe, ils
obtiendraient davantage; mais madame Sainte-Thrse dclara que Marie
ayant commenc les exercices de sa premire communion, il fallait
qu'elle demeurt dans la retraite jusqu'au moment o elle l'aurait
faite; qu'elle ne sortirait point, except pour s'aller promener, et
mme que son cousin et sa cousine ne la pourraient venir voir qu'une
fois par semaine. Il fallut bien se soumettre  cet arrangement. Quoique
madame d'Aubecourt n'approuvt pas cette excessive austrit, qui tenait
aux habitudes du couvent o madame Sainte-Thrse avait pass la plus
grande partie de sa vie, c'tait une personne si vertueuse, et on lui
avait tant d'obligations pour les soins et les services qu'elle avait
rendus  Marie, qu'on ne crut pas devoir la contrarier. Lorsque Marie
fut partie, Alphonse et Lucie se rcrirent sur son maintien, sur la
grce de ses manires; leur mre se joignit  eux, M. d'Aubecourt les
approuva, et consentit positivement  ce qu'aussitt aprs sa premire
communion Marie revnt habiter le chteau.

Il fut dcid que les premires communions du village se feraient  la
Fte-Dieu, et que jusque-l madame d'Aubecourt et ses enfants iraient
tous les jeudis passer l'aprs-midi chez le cur, o Marie les attendait
avec bien de la joie. Elle les voyait aussi tous les dimanches 
l'glise, o, comme de raison, elle ne leur parlait pas; mais elle leur
disait quelques mots en sortant de l'glise, et quelquefois aussi,
quoique rarement, on se rencontrait  la promenade. Ainsi on ne se
perdait point de vue, on se parlait mutuellement de ses occupations.
Marie avait lu toute son _Histoire sainte_, Alphonse lui indiqua
d'autres livres d'histoire, et elle lui rendait compte de ses lectures.
Lucie n'apprenait pas un point nouveau, ne s'occupait pas d'un ouvrage
particulier sans dire:

--Je le montrerai  Marie.

Tout le monde tait heureux  Guicheville, et on esprait de l'tre
bientt davantage.

La Fte-Dieu approchait; les deux jeunes personnes, galement pleines de
pit et de ferveur, la voyaient arriver avec une joie mle de crainte.
Alphonse songeait au beau jour qui devait ramener Marie, qui devait la
donner, ainsi que sa soeur, pour exemple aux jeunes filles du village.
Il aurait voulu le signaler par quelque fte; mais le srieux et la
saintet d'un semblable jour ne souffraient aucun divertissement, ni
mme aucune distraction. Il voulut du moins contribuer, autant qu'il lui
tait possible, aux soins qui lui taient permis. Madame d'Aubecourt
avait fait faire  Lucie et  Marie deux robes blanches pareilles;
Alphonse voulut qu'elles eussent aussi les voiles et les ceintures
semblables. Sur l'argent que lui avait donn son grand-pre pour ses
trennes, et qu'il avait gard avec soin pour cette occasion, il les
envoya acheter  la ville voisine, sans en parler  Lucie, qui ne
croyait pas devoir s'occuper de ces soins, et laissait tout faire 
sa mre. Il ne mit dans son secret que madame d'Aubecourt, et avec sa
permission, l'avant-veille de la Fte-Dieu, il envoya  Marie, par
Philippe, le voile et la ceinture, en la priant par un petit billet, de
les mettre le jour de sa premire communion.

Philippe tait fort attach  Alphonse et  Marie, c'tait presque son
seul mrite; du reste, brutal, querelleur, insolent, il avait pris
surtout en aversion mademoiselle Raymond; et comme il tait, avec son
pre, le seul des gens de la maison qui ne dpendt que trs-peu d'elle,
il se divertissait  la contrarier tant qu'il en trouvait l'occasion. Il
ne la rencontrait pas avec Zizi, qu'il ne s'adresst  celui-ci pour lui
dire quelque chose de dsobligeant,  quoi il ajoutait toujours:

--C'est bien dommage qu'on ne vous laisse pas manger mademoiselle Marie,
et il le menaait de la main, Mademoiselle Raymond se fchait, et
Philippe s'en allait en riant. S'il le rencontrait dans un coin, ce qui
n'arrivait gure, parce que mademoiselle Raymond n'osait plus le laisser
aller tout seul, il lui attachait des branches d'pines  la queue, un
bton dans les jambes, ou une papillote au museau; enfin il imaginait
tout ce qui pouvait dplaire  mademoiselle Raymond, qui vivait dans des
transes perptuelles.

Comme Alphonse tenait beaucoup  ce que Lucie et tout la surprise de
voir Marie mise absolument comme elle, il avait recommand  Philippe
d'entrer sans qu'on le vt au presbytre; et Philippe, qui aimait
beaucoup  faire ce qu'il ne fallait pas faire, avait imagin d'arriver
par dessus le mur du jardin, qui tait assez bas. Lorsqu'il y fut
grimp, il aperut Marie qui lisait sur une petite minence qu'on avait
faite fort prs du mur, pour jouir de la vue, qui tait trs-belle. Il
l'appela  voix basse, lui jeta le paquet d'Alphonse, et se prparait 
descendre, lorsqu'il vit mademoiselle Raymond qui arrivait le long du
mur avec Zizi, qui piaffait devant elle. Comme elle approchait, Philippe
trouve sous sa main un des gravois du mur, le jette  Zizi, et se cache
dans les arbres qui garnissaient le mur  cet endroit. La pierre arrive:
mademoiselle Raymond, qui se baissait en ce moment pour ter  Zizi
quelque chose qu'il avait dans la gueule, la reoit au front, o elle
lui fait une assez large blessure. Elle jette un cri et lve la tte.
Voyant Marie sur l'minence, qui s'tant leve, la regardait parce
qu'elle avait entendu son cri, elle ne doute pas que la pierre ne vienne
d'elle; et htant le pas, elle accourt se plaindre au presbytre, sans
voir Philippe, qui n'tait pas bien cach, mais qu'elle ne supposait pas
devoir tre l. Pour lui, sitt qu'elle est passe, il saute  bas du
mur et s'enfuit  toutes jambes. Mademoiselle Raymond ne trouve que
madame Sainte-Thrse; le cur tait pour affaire  la ville voisine, et
ne devait revenir que le lendemain au soir. Elle raconte ce qui lui est
arriv, lui montre son front sanglant, quoique la blessure ne ft pas
profonde; elle montre aussi la pierre qu'elle avait ramasse, et qui
aurait pu la tuer; elle dit que c'est Marie qui l'a jete, et madame
Sainte-Thrse ne peut le croire; elle va cependant avec mademoiselle
Raymond trouver Marie dans le jardin.

Marie, en les voyant arriver, cache son paquet sous une touffe de
rosiers, car sans savoir encore ce qui tait arriv, elle se doutait
bien que Philippe avait fait quelque chose de mal; et pour ne pas tre
oblige de dire qu'il tait venu, elle ne voulait pas montrer ce qu'il
avait apport. Cependant elle rougissait, plissait, car elle craignait
qu'on ne lui ft des questions, et elle ne voulait pas mentir. Madame
Sainte-Thrse, en arrivant, est frappe de son air embarrass, et
mademoiselle Raymond lui dit:

--Voil donc, mademoiselle Marie, comme vous employez l'avant-veille de
votre premire communion! On dira aprs cela, dans le village, que vous
tes une sainte; je n'aurai qu' montrer mon front. En disant cela elle
le montrait, et Marie rougissait encore plus de l'ide que Philippe
avait fait une si mauvaise action.

--Est-il possible, Marie, lui dit madame Sainte-Thrse, que ce soit
vous qui ayez jet une pierre  mademoiselle Raymond? Et comme Marie
hsitait en cherchant sa rponse, elle ajouta:

--Vous l'avez srement attrape sans le vouloir; mais ce serait encore
un divertissement bien indigne de votre ge et de l'action  laquelle
vous vous prparez.

--Madame, dit Marie, je puis vous assurer que je n'ai pas jet de
pierre.

--Elle est apparemment venue toute seule, dit mademoiselle Raymond avec
aigreur; et montrant l'endroit o elle tait lorsqu'elle a reu la
pierre, elle prouve clairement qu'elle n'a pu lui venir que du jardin et
d'un endroit lev. Madame Sainte-Thrse interroge Marie avec plus de
svrit, et Marie tremblante ne sait rpondre autre chose, sinon:

--Je vous assure, Madame, que je n'ai pas jet de pierre.

--Tout ce que je vois  cela, dit mademoiselle Raymond, c'est qu'il y
a  parier que mademoiselle Marie ne fera pas sa premire communion
aprs-demain.

--Je crains beaucoup qu'elle ne s'en soit rendue indigne, rpondit
madame Sainte-Thrse. Marie se met  pleurer, et mademoiselle Raymond
s'en va raconter au chteau son aventure et dire que probablement Marie
ne fera pas sa premire communion. Elle rappelle le talent qu'avait
Marie pour attraper  coups de pierre les chats qui passaient sous les
gouttires, et elle ajoute:

--Elle en fait un bel usage!

Lucie est consterne; Alphonse, tout perdu, court interroger Philippe,
pour savoir si, quand il a fait sa commission, il s'est aperu de
quelque chose dans la maison du cur, si Marie avait l'air triste.
Philippe l'assure que non, se garde bien de lui dire comment il lui a
fait passer le paquet, et arrange les choses de manire  ce qu'Alphonse
ne se doute de rien. Madame d'Aubecourt, inquite, crit  madame
Sainte-Thrse, qui lui rpond qu'elle ne conoit rien  ce qui est
arriv, mais qu'il lui parat impossible que Marie ne soit pas bien
coupable; et dans la journe du lendemain, on apprend par Gothon, qui
l'a su de la servante du cur, que Marie a pleur presque tout le jour,
que madame Sainte-Thrse la traite trs-svrement, et la fait mme
jener le matin au pain et  l'eau. Le soir, Lucie va  confesse au
cur, qui tait revenu; elle voit Marie sortir du confessionnal en
pleurant avec des sanglots. Madame d'Aubecourt s'approche de madame
Sainte-Thrse en lui demandant si Marie ne fera pas sa premire
communion le lendemain. Madame Sainte-Thrse, d'un ton assez triste et
assez svre, lui rpond:

--Je l'ignore.

Comme elles taient dans l'glise, elles ne se disent rien de plus,
Marie, en passant, jette sur sa cousine un regard qui, malgr ses
larmes, exprimait cependant un sentiment doux. Elle dit tout bas un
mot  madame Sainte-Thrse, qui l'emmne, et Lucie entre dans le
confessionnal. Aprs avoir fini sa confession, elle se prparait 
demander timidement au cur ce qu'elle dsirait tant de savoir; mais
avant qu'elle ait os commencer sa phrase, on vint chercher le cur pour
un malade, et il s'en va prcipitamment sans qu'elle ait pu lui parler.

Elle passa toute la soire et la nuit dans une anxit inexprimable,
d'autant qu'elle se reprochait toutes les penses qu'elle drobait 
la sainte action du lendemain. Alors elle priait Dieu pour sa cousine,
unissant ainsi sa dvotion  ses dsirs, et l'ide du bonheur qui se
prparait pour elle, aux voeux qu'elle formait pour sa chre Marie. Le
matin arriv, elle s'habilla sans parler, recueillant toutes ses penses
pour n'en pas laisser chapper une seule qui pt l'inquiter; elle
embrassa son frre, demanda  M. d'Aubecourt et  sa mre leur
bndiction, qu'ils lui donnrent avec bien de la joie. M. d'Aubecourt
dit qu'il la lui donnait pour lui et pour son fils. Tous soupirrent de
ce qu'il n'tait pas prsent  cette crmonie; et aprs un moment de
silence ils se rendirent  l'glise.

Les jeunes filles qui devaient faire leur premire communion y taient
dj, rassembles. Lucie, malgr son recueillement, les parcourut des
yeux en un instant: Marie n'y tait pas. Lucie plit, s'appuie sur le
bras de sa mre, qui la soutient, l'encourage, lui dit d'offrir ses
peines  Dieu, la conduit dans le rang des jeunes filles, et passe avec
M. d'Aubecourt dans la chapelle  ct. Derrire les jeunes filles
taient mademoiselle Raymond, Gothon et les premires du village.

--Je savais bien qu'elle n'y serait pas, disait mademoiselle Raymond.
On ne lui rpondait pas, car on s'intressait  Marie, qu'on avait vue
plusieurs fois, depuis quelques mois, dans le cimetire, prier avec
ferveur au pied de la croix qu'elle avait demand qu'on mt sur la
fosse de sa pauvre nourrice. Lucie entendit mademoiselle Raymond, et,
violemment mue, elle priait Dieu de toutes ses forces, lui demandant de
la prserver de tout sentiment coupable; mais l'agitation, la contrainte
qu'elle imposait  ses penses, la mettaient dans un tat qu'elle ne
pouvait presque plus supporter. Enfin on ouvre la porte de la sacristie.
Marie parait, conduite par le cur et madame Sainte-Thrse, le voile
blanc sur la tte, belle comme les anges, et pure comme eux. Un murmure
de satisfaction s'lve dans l'glise. Marie traverse le choeur en
s'inclinant devant l'autel, et va se mettre  genoux devant monsieur et
madame d'Aubecourt, pour leur demander leur bndiction.

--Ma fille, lui dit le cur assez haut pour tre entendu, soyez toujours
aussi vertueuse, et Dieu aussi vous bnira.

Oh! quelle joie sentit Lucie! elle leva les yeux au ciel, des yeux
mouills de larmes, et crut recevoir, dans le bonheur qu'elle prouvait,
le gage de la protection cleste sur toutes les actions de sa vie.
Monsieur et madame d'Aubecourt, attendris, bnirent Marie,  genoux
devant eux, tandis qu'Alphonse, plac derrire eux, le visage rayonnant
de triomphe et de joie, regardait Marie avec autant de respect que
d'affection. Madame d'Aubecourt conduisit elle-mme Marie auprs de
Lucie. Les deux cousines ne se dirent pas un mot, ne se jetrent qu'un
regard; mais ce regard, report, avant de se baisser, sur madame
d'Aubecourt, exprimait un bonheur que les paroles n'auraient pu faire
comprendre, et les yeux de madame d'Aubecourt rpondirent  ceux de
ses filles. Le moment tant souhait arriva enfin; les deux cousines
s'approchrent ensemble de l'autel. Lucie, plus faible, agite de tant
d'motions qu'il avait fallu contraindre, tait prs de se trouver mal;
Marie la soutint: ses regards brillaient d'une joie anglique.

La communion reue, les deux cousines retournrent  leurs places,
prirent ensemble, et aprs avoir pass une partie de la matine dans
l'glise, allrent dner au chteau, o l'on avait invit le cur et
madame Sainte-Thrse. Marie et Lucie parlrent peu, mais on voyait
qu'elles taient bien heureuses. Alphonse, ses parents, les domestiques,
paraissaient heureux; mais cette joie tait silencieuse, il semblait
qu'on craignit de troubler le calme parfait dont devaient jouir ces
jeunes mes pures et sanctifies. Tous les gards s'adressaient, sans
qu'on le voult, aux deux jeunes cousines. On les servait avec une sorte
de respect dont elles ne pouvaient concevoir aucun orgueil.

Aprs tre retourne dans l'aprs-midi  l'glise avec Lucie, Marie
revint avec elle s'tablir au chteau. La soire fut bien douce et mme
un peu gaie. Alphonse commenait  oser rire, et les deux cousines 
sourire. Marie trouva dans la chambre o elles couchaient, auprs de
celle de madame d'Aubecourt, un lit pareil  celui de Lucie; tous ses
meubles taient semblables, c'taient dsormais deux soeurs. Marie, ds
le lendemain, partagea les occupations de Lucie et surtout ses soins
pour M. d'Aubecourt, qui l'aima bientt autant que ses petits-enfants.
Mademoiselle Raymond tant tombe malade quelque temps aprs, Marie, qui
tait forte, active, et qui avait eu l'habitude de soigner sa pauvre
nourrice, lui rendit tant de services, alla si souvent dans sa chambre
lui donner de la tisane, eut tant de soin chaque fois de caresser Zizi,
et mme quelquefois de lui porter du sucre pour l'adoucir, que tous les
deux changrent de sentiment  son gard; et si Zizi, qui tait le plus
rancunier, la grognait encore quelquefois, alors mademoiselle Raymond le
grondait et demandait pardon pour lui  Marie.

Elle avait cont, mais sous le plus grand secret,  Alphonse et  Lucie,
ce qui s'tait pass; elle leur avait dit que madame Sainte-Thrse
l'ayant interroge inutilement, l'avait traite avec beaucoup de
svrit; qu'elle n'avait rien dit, de peur que, si on savait la vrit,
cela ne ft chasser Philippe de la maison, mais qu'elle avait t bien
malheureuse pendant ces deux jours; qu'enfin M. le cur tant revenu,
elle avait pris le parti de le consulter en confession, bien sre alors
qu'il n'en dirait rien; qu'il lui avait conseill de se confier 
madame Sainte-Thrse, ce qu'elle avait fait, en sorte qu'elles taient
rconcilies. Elle dit, de plus,  Lucie que ce qui l'avait fait pleurer
si fort en sortant du confessionnal, c'est que le cur l'avait exhorte
trs-pathtiquement, en lui rappelant sa pauvre nourrice, porte en
terre prcisment le mme jour et au mme moment l'anne prcdente.
Alphonse gronda trs-fort Philippe et lui dfendit de faire jamais aucun
mal  Zizi ni rien qui pt dplaire  mademoiselle Raymond: celle-ci,
devenue tranquille de ce ct, se console de n'tre plus si matresse au
chteau, parce que madame d'Aubecourt et ses enfants, en la dbarrassant
de beaucoup de soins, lui laissent plus de libert, et que d'ailleurs
les gards qu'ils ont pour elle comme une personne fidle et attache
flattent son amour-propre; en sorte que son humeur s'adoucit
sensiblement, et qu'on entend chanter et rire  Guicheville autant qu'on
y avait entendu gronder pendant quelques annes.

M. d'Aubecourt est rentr en France, il n'y a retrouv que peu de chose
de ses biens, mais cependant assez pour faire vivre sa femme et ses
enfants. Marie, au contraire, s'est retrouve riche, parce qu'on a
reconnu ses droits  la fortune de sa mre, et mme  celle de son pre,
qui tait mort avant les lois contre les migrs. M. d'Aubecourt le
pre est son tuteur; et comme elle jouit, quoique mineure, d'un
revenu considrable, elle trouve mille moyens d'en faire partager les
jouissances  cette famille qui lui est si chre; enfin, pour s'y unir
tout--fait, elle va pouser Alphonse, qui l'aime tous les jours avec
plus d'affection, parce qu'elle est tous les jours plus aimable. Lucie
est transporte de joie de devenir rellement la soeur de Marie. Madame
d'Aubecourt est bien heureuse; et Marie trouve qu'il ne manque rien 
son bonheur que d'en pouvoir faire jouir sa pauvre nourrice; elle fait
clbrer tous les ans un service  Guicheville, et toute la famille
regarde comme un devoir d'y venir assister, pour honorer la personne qui
a si gnreusement pris soin de l'enfance de Marie.



                        LA VIEILLE GENEVIVE

--Vous ne savez faire que des btises! Comme vous attachez ridiculement
cette pingle! Vous me serrez tout de travers: je serai horriblement
habille; cela est insupportable; je n'ai jamais rien vu de si
maladroit.

C'tait  peu prs de cette manire qu'Emmeline parlait  la vieille
Genevive, qui, depuis qu'elle avait perdu sa bonne, tait charge de
la servir, et qui, aprs avoir vu Emmeline toute enfant, ne s'attendait
gure  en tre un jour traite de cette manire; mais on remarquait que
depuis quelque temps Emmeline, naturellement douce et bonne, et mme
assez timide, prenait avec les domestiques des airs de hauteur auxquels
on ne l'avait point accoutume; elle ne les remerciait plus lorsqu'
table ils lui donnaient une assiette; elle se faisait servir sans leur
dire jamais _je vous prie_. Jusqu' ce moment Emmeline, lorsqu'elle
traversait,  la suite de sa mre, une antichambre o tous les
domestiques se levaient sur leur passage, n'avait jamais pu s'empcher
de rpondre par un lger signe de tte  cette marque de leur dfrence;
mais alors elle semblait croire qu'il tait de sa dignit de passer au
milieu d'eux la tte plus haute qu' l'ordinaire: on aurait pu remarquer
cependant qu'elle rougissait un peu, et qu'il lui fallait un effort pour
prendre ces manires qui ne lui taient pas naturelles. Sa mre, madame
d'Altier, qui commenait  s'en apercevoir, l'en avait plus d'une fois
reprise; aussi Emmeline n'osait-elle pas trop s'y livrer en sa prsence.
Elle les affectait surtout lorsqu'elle tait avec sa cousine, madame
de Serres, jeune femme de dix-sept ans, marie depuis dix-huit mois,
trs-gte durant toute son enfance, parce qu'elle tait fort riche et
n'avait point de parents; gte actuellement par sa belle-mre, qui
avait fort dsir qu'elle poust son fils, et gte aussi par son mari,
qui, presque aussi jeune qu'elle, lui laissait faire tout ce qu'elle
voulait. Accoutume  ne se gner pour personne, elle se gnait encore
bien moins pour ses domestiques que pour les autres; aussi disait-elle
sans cesse qu'il n'y avait rien de si insolent, parce que les tons durs
et imprieux qu'elle prenait avec eux les entranaient quelquefois  lui
manquer de respect, et que la bizarrerie de ses caprices leur faisait
perdre patience.

Emmeline, qui avait alors quatorze ans et voulait faire la grande
personne, s'imaginait qu'il n'y avait rien de mieux que d'imiter les
manires de sa cousine, qu'elle voyait presque tous les jours, parce
qu' Paris madame de Serres logeait dans la mme rue que madame
d'Altier, et qu'elle habitait  la campagne un chteau voisin. Elle
n'avait pourtant pas os dployer toute son impertinence avec les gens
de sa mre, tous vieux domestique accoutums  tre bien traits, et
qui, la premire fois qu'Emmeline aurait voulu prendre avec eux ses airs
impertinents ou arrogants, auraient bien pu se mettre  rire sans en
faire ni plus ni moins. Elle se contentait de n'tre avec eux ni bonne
ni polie; ils ne l'en servaient pas moins, parce qu'ils savaient que
c'tait leur devoir; mais en la comparant avec sa mre, qui tait si peu
empresse d'user du droit qu'elle avait de commander, ils la trouvaient
bien ridicule.

Emmeline s'en apercevait bien quelquefois, et s'impatientait en
elle-mme de n'oser les soumettre  sa domination; mais elle s'en
ddommageait sur Genevive, qui, ne dans la terre de M. d'Altier, tait
accoutume  regarder avec un grand respect jusqu'aux petits enfants de
la famille de ses seigneurs; elle n'avait d'ailleurs jamais eu jusque-l
l'honneur d'tre entirement attache au chteau, o seulement on tait
depuis vingt ans dans l'habitude de l'employer journellement  quelques
offices subalternes; en sorte que lorsqu'en arrivant cette anne  la
campagne, madame d'Altier, qui connaissait son honntet, l'avait prise
chez elle pour aider Emmeline  s'habiller et faire le service de sa
chambre, elle s'tait crue monte en grade, mais sans en tre plus
fire, et elle avait regard mademoiselle Emmeline, qu'elle n'avait pas
vue depuis deux ans, tout-a-fait comme une personne  qui elle devait
porter respect, et de qui elle devait tout souffrir. Aussi, quand
Emmeline se plaisait  exercer son empire sur elle, en lui disant
toutes les durets qu'elle pouvait imaginer (et elle lui en aurait dit
davantage si elle n'avait pas t trop bien leve pour les savoir),
Genevive ne rpondait rien, seulement elle se dpchait le plus
qu'elle pouvait, ou pour se dbarrasser d'Emmeline, ou pour ne
pas l'impatienter, et elle n'en tait que plus maladroite et plus
maltraite.

Un jour que, pendant qu'elle rangeait la chambre d'Emmeline, celle-ci
voulut l'envoyer faire une commission dans le village, comme Genevive
continuait ce qu'elle avait commenc, Emmeline se fcha, trouvant
trs-trange qu'on ne fit pas tout de suite ce qu'elle disait. Genevive
lui reprsenta que si, lorsqu'elle reviendrait aprs son djeuner pour
dessiner, elle ne trouvait pas sa chambre en ordre, elle la gronderait,
et qu'il fallait cependant du temps pour tout. Comme elle avait raison,
Emmeline lui dit de se taire et qu'elle l'ennuyait. Madame d'Altier, qui
de la pice voisine avait tout entendu, appela sa fille et lui dit:

--tes-vous bien sre, Emmeline, d'avoir eu raison dans votre discussion
avec Genevive? C'est que lorsqu'on a pris ce ton-l avec un domestique,
ce serait une chose terriblement fcheuse qu'il se trouvt ensuite que
l'on et tort.

--Mais, maman, rpondit Emmeline un peu honteuse, quand, au lieu de
faire ce que je lui dis, Genevive s'amuse  me rpondre, il faut bien
la faire finir.

--Vous tes donc certaine, mme avant d'avoir entendu ses raisons ou de
les avoir examines, qu'elles ne peuvent pas tre bonnes?

--Il me semble, maman, qu'un domestique a toujours tort de raisonner au
lien de faire ce qu'on lui dit.

--C'est--dire qu'il a tort mme quand il a raison et qu'on lui commande
une chose impossible.

--Oh! maman, ces gens-l trouvent toujours les choses impossibles, parce
qu'il ne veulent pas les faire.

--Je reconnais les propos de votre cousine: je voudrais bien, Emmeline,
que vous eussiez assez d'esprit pour garder vos ridicules  vous et ne
pas prendre ceux des autres.

--Je n'ai pas besoin de ma cousine, reprit Emmeline pique, pour savoir
que Genevive ne fait jamais la moiti de ce qu'on lui dit.

--Si vous n'avez d'autres moyens pour vous en faire servir que ceux que
vous avez employs tout--l'heure, j'en suis fche, il faudra que
je vous l'te, car je la paye pour vous servir, et non pas pour tre
maltraite; je n'ai jamais pay personne pour cela.

Madame d'Altier dit ces mots d'un ton si ferme que sa fille n'osa
rpliquer. Elle s'en consola avec sa cousine, qui vint la voir une
heure, et toutes deux convinrent que madame d'Altier ne savait pas se
faire servir. Emmeline tait en malheur ce jour-l; c'tait dans une
alle du jardin qu'elle avait cette conversation avec sa cousine; en la
finissant elle vit sortir sa mre d'une alle voisine. Madame d'Altier
se mit  rire du babil de ces deux petites personnes, qui prtendaient
juger sa conduite. Elle haussa un peu les paules en regardant sa fille,
qui rougit prodigieusement, et voyant passer Genevive, elle l'appela
pour ranger quelques branches qui gnaient le passage. Genevive
rpondit qu'elle viendrait aussi-tt qu'elle aurait port la pte aux
dindons, qui criaient parce qu'ils avaient faim.

--En effet, dit madame d'Altier, il est clair, comme vous le disiez fort
bien, que je ne sais pas me faire servir avant mes dindons; il faut
apparemment qu'on me croie plus raisonnable et moins presse qu'eux.
Mais dans ce moment elles virent Genevive qui, posant  terre, jetant
presque ce qu'elle tenait dans ses mains, se mit  courir tant qu'elle
put du ct de la maison.

--Ah! bon Dieu, disait-elle en courant, j'ai oubli de fermer la fentre
de la chambre de mademoiselle Emmeline, comme elle me l'avait ordonn.
Ah! bon Dieu, que je me dpche! rptait-elle tout essouffle.

--Je vous flicite, ma fille, dit madame d'Altier; je vois que vous
avez, pour vous faire servir, encore plus de talent que mes dindons.

Emmeline ne dit rien, mais elle regarda sa cousine en dessous, comme
c'tait sa coutume lorsqu'on lui disait une chose qui lui dplaisait.
Madame de Serres, qui se croyait interrompue dans ses importantes
confrences avec Emmeline, et qui n'osait trop dployer toutes ses
belles ides devant sa tante, dont elle craignait la raison et les
plaisanteries, remonta en voiture pour aller dans le voisinage faire
une visite, accompagn de sa femme de chambre, qui la suivait dans ses
courses, parce qu'elle tait encore trop jeune pour aller seule. Elle
promit de revenir pour dner, et Emmeline alla soigner ses fleurs.

--Ah ciel! s'cria-t-elle en arrivant prs de la terrasse o taient
rangs les vases qui servaient  parer sa chambre, la pluie de cette
nuit a effeuill toutes mes roses, il n'y a plus une fleur sur mon
jasmin; Genevive aurait bien pu les rentrer hier au soir, mais elle ne
sait rien faire, elle ne pense  rien.

--Dam! Mademoiselle, dit la vieille Genevive, qui se trouvait prs de
l, je n'ose pas toucher  vos pots, de peur de les casser.

--Vous aviez rentr les miens, Genevive? dit madame d'Altier.

--Oh! oui, Madame.

--Je suis bien aise, dit madame d'Altier en regardant sa fille, de voir
que je puis tre servie sans me _faire servir_.

--Mais, maman, reprit Emmeline, je ne lui avais pas dit de ne pas
toucher  mes vases.

--Non; mais probablement,  la moindre chose qu'elle vous casse, vous la
grondez tellement qu'elle n'ose plus s'y exposer.

--Il le faut bien, maman, dit Emmeline en montant l'escalier pour
rentrer ses fleurs, Genevive est si maladroite, si peu attentive,
que... Comme elle prononait ce mot, un des vases lui chappe, tombe sur
l'escalier, et se brise en mille pices.

--Elle est si maladroite, reprend madame d'Altier, qu'il lui arrive
quelquefois ce qui vous arriverait tout comme  elle si vous tiez
charge des mmes soins.

--En vrit, maman, dit Emmeline impatiente, ce qui m'arrive est bien
assez dsagrable, sans encore...

--Eh bien! quoi, ma fille?

Emmeline s'tait arrte, honteuse de son impatience; madame d'Altier la
prit par la main, la fit asseoir prs d'elle et lui dit:

--Quand votre humeur sera passe, ma fille, nous raisonnerons. Emmeline
baisa en silence les mains de sa mre, qui lui dit:

--Cela est donc bien fcheux, mon enfant, ce qui vous est arriv, de
casser ce vase de terre peinte qui va tre remplac sur-le-champ par un
de ceux qui sont dans la serre, et parmi lesquels vous savez que vous
pouvez choisir!

--Non, maman, mais...

--Ce s'est pas pour votre anmone qui ne porte plus de fleurs, et que
vous m'avez dit que vous vouliez remettre dans les plates-bandes; vous
vous tes pargn la peine de la dpoter. Emmeline sourit.

--Oui, maman, dit-elle; mais dans ces moments-l on prouve toujours
quelque chose de dsagrable qui fait qu'on n'aime pas...

--A tre tourment, n'est-ce pas, ma fille? Et c'est cependant ce
moment-l que vous prenez pour gronder et maltraiter Genevive quand il
lui arrive quelque malheur de ce genre, comme pour ajouter  son chagrin
et  sa confusion.

--Mais, maman, elle est oblige de prendre garde  ce qu'elle fait.

--Plus que vous, Emmeline, quand vous vous occupez de vos affaires? Vous
voulez qu'elle prenne de vos intrts plus de soin que vous n'en pouvez
prendre, et que son application  vous servir lui fasse viter des
maladresses que vous n'auriez pas vites pour vous-mme?

--Mais enfin, ce que je casse est  moi, je suis bien assez punie; au
lieu qu'elle...

--Ne saurait l'tre assez, je le vois bien, pour, vous avoir causer un
moment d'impatience. Et non-seulement c'est l votre opinion, mais vous
voulez que ce soit aussi la sienne; car vous trouveriez trs-mauvais
qu'elle voult vous prouver que vous avez tort.

--Srement, maman, il serait trs-ridicule que Genevive s'avist de me
raisonner quand je lui dis quelque chose.

--Cela s'entend: quand vous avez de l'humeur, Genevive doit se dire: Je
suis domestique, ainsi mon devoir est de conserver de la raison, de la
patience pour mademoiselle Emmeline, qui n'est pas capable d'en avoir.
Si mon ge, mes infirmits, ou enfin quelque faiblesse de ma nature
rendaient en certains moments mes devoirs plus difficiles, je dois tout
surmonter avec courage, de peur de causer  mademoiselle Emmeline un
moment d'attente ou de contrarit qu'elle n'aurait pas la force de
supporter. Si l'injustice me blesse, si l'humeur me rvolte, si les
fantaisies me paraissent une chose ridicule et insupportable, je dois
cependant m'y soumettre en considrant que mademoiselle Emmeline est une
pauvre petite personne  qui on ne peut pas demander mieux.

--Il faudrait, reprit Emmeline extrmement pique, que Genevive et
bien peu d'attachement pour penser ces choses-l.

En ce moment arriva madame de Serres, trs-agite et en colre; elle
n'avait pas fait sa visite.

--Imaginez, ma tante, dit-elle en arrivant,  madame d'Altier, que ma
femme de chambre me quitte: elle a choisi le moment o elle tait en
voiture avec moi pour me l'annoncer. Ainsi je l'ai fait mettre  terre
dans le chemin, elle s'en retournera comme elle voudra; vous voudrez
bien me prter la vtre pour m'en retourner chez moi. Je l'avais bien
longtemps avant mon mariage; elle me quitte pour une place, qui,
dit-elle, lui convient mieux. Comptez sur l'attachement de ces gens-l!

--Lui tiez-vous fort attache? demanda ngligement madame d'Altier.

--Oh! pas du tout: elle est lente, dsagrable; j'en aurais pris une
autre si je l'avais trouve.

Madame d'Altier se mit  rire. Rien ne lui paraissait plus ridicule que
ces plaintes et cet tonnement continuel de ce qu'un domestique n'est
pas plus attach au matre qu'il a servi plusieurs annes, quand le
matre trouve tout simple de ne se pas soucier du domestique qui l'a
servi tout ce temps. Madame de Serres ne vit pas que sa tante se moquait
d'elle, mais Emmeline s'en aperut. Il lui arrivait bien quelquefois
de trouver sa cousine assez ridicule. Madame de Serres se consola,
en plaisantant sur le plaisir qu'elle aurait de se retrouver sous
la tutelle de mademoiselle Brogniard, la femme de chambre de madame
d'Altier, qui prenait si gravement sa prise de tabac, et qui, en
pleine campagne, marchait aussi droite et faisait la rvrence aussi
rgulirement que si elle et t dans un salon au milieu de cinquante
personnes. Il fut convenu que, comme il faisait beau et que le chemin
tait assez court  travers la campagne, elle s'en irait  pied,
qu'Emmeline l'accompagnerait avec mademoiselle Brogniard, et qu'en
passant elles iraient prendre du lait  une ferme qui se trouvait
presque sur le chemin. Elles partirent peu de temps aprs le dner;
mais  peine taient-elles arrives  la ferme, que le temps, serein
jusqu'alors, se chargea tout d'un coup, et qu'il commena  pleuvoir par
torrents. Lorsqu'au bout d'une heure la pluie eut cess fit qu'elles
rsolurent de se mettre en route, la campagne tait pleine d'eau et de
boue, elles y enfonaient jusqu' mi-jambe. Madame de Serres se dsolait
de n'tre pas revenue en voiture; Emmeline, un peu choque de ce qu'elle
ne songeait qu' elle, dit en voyant de loin arriver Genevive avec un
paquet:

--Ah! pour moi, voil srement Genevive qui m'apporte ma redingote et
mes brodequins.

--Non, dit-elle; mais j'apporte les souliers fourrs et la robe ouate
de mademoiselle Brogniard; j'ai pens qu'avec son rhumatisme, cette
humidit pourrait lui faire beaucoup de mal.

--Vous auriez pu au moins, par la mme occasion, reprit Emmeline avec
humeur, m'apporter mes brodequins.

--Mademoiselle ne me l'avait pas dit.

--Mademoiselle Brogniard ne vous avait rien dit non plus.

--Mais elle savait, Mademoiselle, reprit mademoiselle Brogniard en
appuyant d'un ton sentencieux sur toutes ses paroles, que je lui en
aurais beaucoup d'obligations: en effet, Genevive, je vous en remercie
infiniment.

--Je n'ai fait que mon devoir, disait Genevive, en aidant mademoiselle
Brogniard  passer sa robe; et elle s'en alla, laissant Emmeline
extrmement pique de ce que Genevive se croyait plus de devoirs
envers mademoiselle Brogniard qu'envers elle. Madame de Serres tcha de
plaisanter sur ce que mademoiselle Brogniard tait la mieux vtue et la
mieux servie des trois; mais comme mademoiselle Brogniard rpondait fort
peu, les plaisanteries finirent, et les lamentations sur la voiture
recommencrent. Enfin, en approchant du grand chemin, madame de Serres
aperut avec un transport de joie sa voiture qui revenait au petit pas.
Elle s'y lana.

--Mademoiselle Brogniard, dit-elle, me voil au chteau, il n'est
pas ncessaire que vous m'accompagniez plus loin. Adieu, ma petite,
cria-t-elle  Emmeline, je suis enchante de vous pargner ce reste de
chemin. Et elle partit sans songer qu'elle pourrait tirer Emmeline de
ces boues en la ramenant au moins jusqu' l'avenue du chteau de sa
mre. Emmeline y pensa, et vit bien que le systme de sa cousine, de
ne pas s'occuper du bonheur de ceux qui la servaient, rentrait dans un
systme beaucoup plus gnral, qui tait de ne s'occuper de personne.

Ces rflexions et les reprsentations de sa mre pargnrent  la
vieille Genevive quelques hauteurs et quelques caprices; mais Emmeline
ne savait pas la traiter avec bont. Elle ne lui commandait jamais que
d'un ton sec et bref, et lui commandait toujours. Elle ne s'informait
pas si la chose qu'elle lui ordonnait lui tait plus facile ou plus
commode  faire d'une autre manire ou bien  une autre heure; elle ne
s'intressait jamais  rien de ce qui la regardait: Emmeline avait pens
que cette espce de familiarit lui donnait l'air d'une enfant.

A la fin de l't, madame d'Altier et sa fille allrent avec madame de
Serres passer quelques jours dans un chteau du voisinage. Madame de
Lignville, matresse de ce chteau, tait une jeune femme de vingt-deux
ans, d'une douceur charmante, et remarquable surtout par sa bont envers
ses domestiques, dont la plupart l'entouraient depuis son enfance;
sa concierge tait son ancienne gouvernante, et madame de Lignville
n'avait pas craint de donner de l'autorit dans sa maison  celle qui en
avait eu autrefois sur sa personne; car  mesure qu'elle tait devenue
raisonnable, sa gouvernante tait devenue aussi soumise qu'elle tait
autrefois exacte  se faire obir. Sa femme de chambre tait la fille
de cette gouvernante, qui avait t leve avec elle, et n'en tait pas
pour cela moins zle et moins respectueuse. Son valet de chambre avait
appartenu  son pre; son jardinier l'avait vue natre, et lui racontait
encore quelquefois comme quoi, dans son enfance, elle mettait en
terre des morceaux d'abricot pour faire venir des abricotiers. Tous
l'aimaient, il semblait que dans la maison tout se ft par un ressort
qu'on n'apercevait pas, et sans qu'on et jamais rien  dire; un ordre
avait l'air d'un avertissement auquel on s'empressait de se rendre: on
ne se doutait pas que madame de Lignville et jamais grond ses gens,
et ils ne le croyaient pas eux-mmes; car, s'il lui arrivait d'avoir
quelque reproche  leur faire, ils s'apercevaient de leur tort plutt
que de la rprimande de leur matresse. Emmeline voyait avec tonnement
que cette bont de madame de Ligneville ne lui donnait ni moins
d'lgance ni moins de dignit. Il lui semblait mme qu'elle avait l'air
bien plus matresse en n'ordonnant jamais, que madame de Serres, qui
semblait ne pouvoir se faire obir qu' force de dire, de tracasser et
de gronder. Elle voyait aussi que, bien qu'on s'amust quelquefois des
petits airs hautains et capricieux de sa cousine, on traitait madame de
Ligneville avec bien plus de respect et d'amiti.

Elles taient chez elle depuis deux jours, quand toute la socit du
chteau fut invite pour le lendemain  une fte qui se donnait 
quelques lieues de l. Mesdames de Serres et de Ligneville eurent envie
d'y aller en costume de paysannes du pays: Emmeline en avait un qu'on
envoya chercher, et qui devait servir de modle; mais madame de
Ligneville, en le voyant, le trouva assez compliqu, et dit qu'elle
craignait que sa femme de chambre n'et pas le temps de le finir pour le
lendemain, parce qu'on devait partir de bonne heure.

--Oh! il faudra bien, dit madame de Serres, que la mienne le fasse; je
ne lui passe pas ainsi ses fantaisies. Vous gtez vos gens, ma chre,
dit-elle  madame de Ligneville; je le sais par Justine, qui est, je
crois, la cousine de votre Sophie, mais que j'ai prvenue qu'elle ne
devait pas s'attendre  tre traite de mme: croyez-moi, c'est le moyen
de n'en rien obtenir.

Madame de Ligneville ne rpondit point; elle s'inquitait fort peu de
faire partager ses sentiments aux autres. Madame de Serres alla vite
donner ses ordres, et Justine se mit  travailler. Le soir, quand madame
de Serres remonta chez elle, le costume tait assez avanc; mais il
n'tait pas  sa fantaisie; elle se fcha, dit qu'elle ne porterait
jamais une horreur pareille, et qu'il fallait recommencer. Justine dit
que cela tait impossible,  moins de passer la nuit. Madame de Serres
rpondit qu'elle n'avait qu' la passer, et que ce n'tait pas un si
grand malheur. Justine dit qu'elle ne le pouvait pas, parce qu'elle
tait fatigue d'avoir travaill toute la soire. Madame de Serres
lui dit qu'elle tait une impertinente, et de s'arranger pour le lui
apporter le lendemain  son rveil, ou pour ne plus se prsenter devant
elle.

Le lendemain,  son rveil, la robe tait absolument au point o elle
l'avait laisse en se couchant. Justine lui dit que comme Madame
paraissait avoir l'intention de la renvoyer, elle venait lui demander
son cong. Madame de Serres s'emporta, lui dit de sortir de sa chambre,
qu'elle ne voulait plus la voir, et fit demander mademoiselle Brogniard
pour la lever; enfin elle fit tant de bruit de ce qu'elle appelait
l'insolence de Justine, elle fut si draisonnable, que toute la maison
sut ce qui lui arrivait et s'en divertit beaucoup, parce qu'on avait
dj entendu rapporter sur son compte plusieurs aventures pareilles. A
djeuner, elle affecta un air plus dgag qu' l'ordinaire, pour cacher
l'humeur qu'on voyait percer. Elle ne parla point du tout de son habit;
madame, de Ligneville n'en parla pas non plus, comptant bien ne pas
mettre le sien, quand mme il serait fait; et Emmeline, fort triste,
parce que sa mre lui avait dit que pour ne pas fcher sa cousine il
ne fallait pas mettre le sien, qui lui allait trs-bien, commenait 
trouver que madame de Serres avait eu grand tort de traiter Justine de
cette manire.

Aprs le djeuner on allait se sparer pour les toilettes, lorsqu'on
voulut entrer dans la chambre de madame de Ligneville, pour voir une
fleur singulire que lui avait apporte son jardinier. Comme on y
tait, Sophie entra aussi par une des petites portes de l'intrieur de
l'appartement, tenant sur ses mains l'habit de madame de Ligneville
entirement fini, et le plus joli du monde; tout le monde le regarda,
et fut tent de regarder madame de Serres, qui, bien qu'en rougissant,
s'empressa de le louer.

--En vrit, Sophie, dit madame de Ligneville trs-embarrasse, j'y
avais renonc, car je n'aurais jamais cru que vous pussiez le finir.

--Oh! Madame, dit tourdiment Sophie, ma cousine m'a aide, et nous nous
sommes leves de bonne heure.

Cette cousine, c'tait Justine. Madame de Serres rougit encore
davantage, et madame de Ligneville rougit aussi; mais les autres
personnes eurent envie de rire. Emmeline le vit, et ds ce moment sa
cousine lui parut aussi ridicule qu'elle l'tait en effet. On insista
pour que madame de Ligneville mit son habit; en sorte qu'Emmeline mit
le sien. Comme madame de Ligneville prtendit qu'elle serait sa soeur
ane, elles passrent presque toute la journe l'une prs de l'autre,
ce que madame d'Altier trouva trs-bon, parce que madame de Ligneville
tait extrmement raisonnable; et Emmeline la trouva si bonne, si
charmante, qu'elle s'y attacha beaucoup. Deux ou trois fois madame de
Ligneville dit en regardant sa robe:

--Il y a vraiment bien de l'ouvrage, il faut que cette pauvre Sophie
ait terriblement travaill. Et Emmeline, comme madame de Ligneville lui
plaisait, trouva charmant de sa part ce que peu de temps auparavant elle
aurait regard comme au-dessous de sa dignit; mais elle sentait en mme
temps qu'il pouvait tre doux de recevoir des preuves d'affection et
d'en jouir. Elle s'amusa beaucoup  la fte. Cependant, lorsqu'elle
revint, la fatigue et la chaleur qu'elle avait prouves lui donnrent
une petite maladie qui la retint assez longtemps dans son lit. Un jour,
pendant qu'elle avait la fivre, elle entendit Genevive, qui se donnait
beaucoup de soins autour d'elle, dire:

--Il faut bien la soigner, cette pauvre petite, quoique je sois sre que
quand elle se portera bien elle me fera bien souffrir. Elle se sentit
humilie d'avoir besoin de la gnrosit de Genevive. Pendant sa
convalescence elle eut aussi besoin bien souvent de ses secours. Comme
elle tait trs-faible, Genevive lui tait ncessaire presque pour
tous les mouvements qu'elle voulait faire. Il fallut bien devenir moins
fire, et comprendre que c'est bien peu de chose que la dignit et
l'autorit d'un tre qui ne peut rien par lui-mme. Elle sentit que,
si les domestiques ont besoin des matres pour le soutien de leur
existence, les matres, que l'habitude de l'aisance a accoutums 
une foule de dlicatesses, ont sans cesse besoin des domestiques pour
l'agrment et la commodit de leur vie. Elle vit aussi dans la suite
qu'un domestique laborieux et honnte trouve toujours un matre qui le
paye, au lieu qu'un matre qui paye n'est pas toujours sr de trouver un
domestique qui le serve avec zle et affection; qu'ainsi c'est au matre
surtout qu'il importe que les domestiques soient contents. Elle revint 
son caractre naturel, qui tait de desirer que l'on ft content d'elle,
et trouva que c'tait ce qu'il y avait de plus doux et de plus commode.



                         AGLA ET LONTINE
                                ou
                         LES TRACASSERIES.

Agla vivait dans une ville de province avec sa grand'mre, madame
Lacour, veuve d'un notaire. Comme madame Lacour avait de l'aisance,
et d'ailleurs beaucoup d'ordre et d'conomie, elle vivait fort
agrablement, ne frquentant que les personnes de sa classe, sans
rechercher celles qui se distinguaient par un rang plus lev ou par de
plus grandes richesses. Elle avait tous les jeudis son assemble, et
passait les autres soires chez des personnes de ses amies. Agla, qui
l'accompagnait toujours, y retrouvait nombre de jeunes filles et de
jeunes gens de son ge qui accompagnaient aussi leurs parents, le jeudi,
chez madame Lacour. L't, on faisait des parties hors de la ville, on
allait passer la journe au jardin de l'une ou de l'autre des personnes
de la socit. Ces jardins taient fort prs, les jeunes gens y allaient
 pied, les personnes plus ges sur des nes; on allait courir dans
les champs, on revenait le soir bien las, main bien content, et on
recommenait quelques jours aprs.

Agla, qui tait douce et bonne, tait trs-aime de ses camarades, mais
elle avait particulirement pour amis Hortense Guimont et Gustave son
frre, enfants du mdecin de la ville. Hortense avait quatorze ans, et
Agla un an de moins; Gustave en avait seize. Quoique Agla ft moins
familire avec lui qu'avec Hortense, elle l'aimait beaucoup; elle avait
mme pour lui une sorte de respect, parce que Gustave tait un jeune
homme fort avanc pour son ge, trs-estim dans la manire dont il
faisait ses tudes, et qu'on regardait comme destin  faire son chemin
d'une manire trs-honorable. Les gens mme qui l'avaient vu enfant
commenaient  ne plus dire _le petit Guimont_, mais _le jeune Guimont_,
quelques-uns mme _monsieur Guimont_. Les parents le donnaient pour
modle  leurs fils; les jeunes gens taient fiers de Gustave et ne lui
parlaient qu'avec dfrence.

Sa soeur Hortense tait aussi une personne aimable et raisonnable.
M. Guimont, leur pre, les avait trs-bien levs. Quoiqu'il ft
trs-recherch par tout ce qu'il y avait de plus distingu dans la
ville, non-seulement  cause de ses talents comme mdecin, mais  cause
de son esprit et de son amabilit, il n'avait jamais voulu mener ses
enfants dans les socits qu'il frquentait lui-mme quelquefois.

--Il faut, disait-il, que ma fille reste parmi les gens avec qui elle
est destine  passer sa vie. Quant  mon fils, si ses talents lui
donnent un jour les moyens d'tre reu dans le monde d'une manire
agrable, j'en serai enchant, mais je ne veux pas lui en donner le got
avant d'tre sr qu'il pourra s'y maintenir honorablement.

On lui disait quelquefois:

--Avec les connaissances que vous avez, vous pourriez pousser votre
fils.

Il rpondait:

--Si mon fils a du mrite, il se poussera de lui-mme; s'il n'en a pas,
je ne veux pas le pousser  quelque place o il ne ferait que dcouvrir
son incapacit; et il ajoutait:

--Gustave est beaucoup plus avanc que je ne l'tais quand j'ai
commenc, car je crois qu'on pourra tre dispos  l'estimer  cause de
moi; c'est  lui  faire le reste, et il fera beaucoup mieux que moi,
car je ne puis faire qu'on l'estime  cause de lui. Cependant M. Guimont
n'avait pu rsister entirement aux importunits de quelques personnes
qui l'aimaient beaucoup et qui l'avaient extrmement press de leur
amener son fils. Gustave, qui tait fier, s'tait trouv trs-mal  son
aise au milieu des personnes dont il n'tait pas l'gal, qui pensaient
lui faire honneur en le recevant, et avec des jeunes gens qu'il ne
pouvait traiter comme camarades. Il craignait d'tre trop froid, et ne
voulait pas cependant tre trop poli, parce qu'un excs de politesse
aurait pu passer pour flatterie, ou trop prvenant, parce qu'il sentait
que ces prvenances n'avaient pas de quoi flatter. Il pria donc son pre
de ne l'y plus conduire, et songea seulement  acqurir tant de mrite
personnel, qu'il pt esprer un jour d'tre recherch pour lui-mme,
de faire honneur  son tour  ceux qui le recevraient, et de les voir
attacher du prix  ses prvenances.

Il se plaisait beaucoup chez madame Lacour, qui tait une femme fort
raisonnable et amie de son pre; il aimait fort Agla, que sa grand'mre
avait leve aussi bien que peut l'tre une jeune personne en province,
qui marquait assez de dsir de s'instruire, et dont madame Lacour
l'avait pri de revoir les extraits. Gustave tait un matre
trs-svre, et Agla craignait beaucoup plus sa dsapprobation que
celle de sa grand'mre: quand Gustave tait mcontent, c'tait Hortense
qui les remettait bien ensemble; et mme, comme elle tait un peu plus
ge et plus habile qu'Agla, elle revoyait ordinairement ses extraits
avant que celle-ci les montrt  Gustave, tant elle avait peur qu'il
ne la trouvt en faute. Malgr cela ils vivaient en trs-bonne
intelligence, et, aprs sa soeur, Agla tait la personne en qui Gustave
avait le plus de confiance: elle en tait trs-fire, car tous les
jeunes gens et les jeunes personnes qu'elle voyait faisaient grand cas
de l'amiti de Gustave. Les gens riches et la noblesse qui habitaient
la ville n'y passaient ordinairement que l'hiver; l't, tout le monde
allait dans ses terres: la ville n'en tait pas moins gaie alors pour
Agla et les socits de madame Lacour; mais comme elle tait plus
tranquille, le moindre mouvement y faisait impression. On fut donc
extrmement occup de M. d'Armilly, qui y arriva avec sa fille Lontine.
M. d'Armilly venait d'acheter une terre dans les environs: le chteau
tait inhabitable, et il faisait rebtir; et pour tre plus  porte
d'en diriger les travaux, il tait venu s'tablir  la ville, mais il
n'y habitait que trs-peu, couchant presque toujours dans une ferme
voisine pour tre plus prs de ses ouvriers. Il laissait sa fille avec
une personne de confiance qui lui servait de gouvernante, et qui aurait
t capable de la bien lever, parce qu'elle avait t bien leve
elle-mme, si, pour plaire  M. d'Armilly, qui gtait excessivement sa
fille, elle ne lui et laiss faire absolument sa volont.

Lontine, sotte comme un enfant gt, tait d'une hauteur excessive.
Elle avait quinze ans: c'est l'ge o il entre le plus d'ides ridicules
dans la tte d'une jeune fille. Comme elle avait quelques parents d'un
assez grand nom, elle avait vcu  Paris dans les socits les plus
recherches et avait pris quelques-uns des airs d'une femme en y
joignant toutes les sottises d'une enfant. Reue, en arrivant, ainsi que
son pre, avec tout le respect qu'inspirait  un matre de poste un des
plus grands propritaires des environs, elle avait cru devoir soutenir
sa dignit par des tons convenables. Elle avait demand s'il y avait en
ce moment dans la ville quelqu'un  voir. On lui avait indiqu madame
Lacour, M. Guimont, M. Andr, fabricant de toiles, M. Dufour, gros
marchand de vin, etc. Elle avait nomm quelques-unes des personnes plus
connues qu'elle savait y habiter, personne n'y tait alors; et Lontine,
contente d'avoir au moins fait connatre par ses questions quelles
taient les socits qui lui convenaient, n'avait os, quelqu'envie
qu'elle et d'tre impertinente, dployer que la moiti des airs
ridicules qu'elle avait prpars pour montrer le ddain que lui
inspiraient les autres noms.

Rduite  la socit de sa gouvernante et  quelques courses qu'elle
faisait avec son pre au chteau que l'on btissait, Lontine n'avait
trouv d'autre divertissement que de choisir dans ses robes ce qu'il y
avait de plus nouveau, ce qu'elle imaginait devoir faire un effet plus
extraordinaire en province, et aller tous les jours  la promenade de la
ville taler ses grces mprisantes. Tout le monde la regardait, c'tait
ce qu'elle dsirait: tout le monde se moquait d'elle sans qu'elle s'en
doutt, mais en secret toutes les jeunes filles commenaient  l'imiter.
On remarquait dj qu'elles portaient la tte beaucoup plus haute,
et qu'il s'tait fait une innovation dans la manire d'attacher les
ceintures. Agla avait dj tourn et retourn son chapeau de deux
ou trois manires pour lui donner quelque chose de l'air de celui de
Lontine, et elle avait essay deux ou trois faons d'arranger les plis
de son chle.

Gustave s'en tait aperu, et s'tait moqu d'Agla, qui n'en tait pas
convenue, mais qui avait en secret pris beaucoup d'humeur contre Gustave
de ce qu'il n'avait pas senti le mrite d'un noeud qu'elle avait trouv
moyen de placer prcisment comme l'tait celui de Lontine la veille.

L'agitation tait gnrale: Hortense mme, si accoutume  dfrer aux
opinions de son frre, s'tait dj dispute deux fois avec lui,
parce qu'elle soutenait que, de ce qu'une mode avait t apporte par
Lontine, ce n'tait pas une raison pour qu'elle ne fut pas jolie, et
que, si elle tait jolie, il tait raisonnable de la prendre. Gustave,
presqu'aussi enfant dans son genre qu'Agla dans le sien, ne voulait pas
qu'on imitt en rien Lontine, tant il avait d'humeur de l'importance
qu'on mettait  tout ce qui venait d'elle. En effet, elle ne faisait pas
un pas qui ne ft su; on tait instruit de ce que le cuisinier de son
pre avait achet pour son dner, et l'on intriguait sourdement pour
savoir ce qu'elle mangeait  son djeuner. On savait si elle avait bien
ou mal entendu la messe, ce qui prouvait que les observateurs l'avaient
entendue avec peu d'attention. Enfin, quand elle passait dans la rue, on
s'appelait  la fentre.

Qu'on juge du mouvement qui se fit dans la maison de madame Lacour
lorsqu'un matin Lontine vint avec sa gouvernante, mademoiselle Champr,
lui rendre visite. Le mari de madame Lacour, longtemps notaire dans une
autre province, avait rendu de grands services  M. d'Armilly dans
ses affaires: celui-ci ayant su que sa veuve habitait la ville, avait
recommand  sa fille de l'aller voir, en attendant que ses affaires lui
permissent d'y aller lui-mme; et Lontine, qui commenait  s'ennuyer,
ne fut pas fche d'avoir un prtexte pour droger  sa dignit. Madame
Lacour, qui n'avait pas beaucoup partag l'extrme intrt qu'on prenait
 tout ce que faisait Lontine, ne fut que mdiocrement mue de sa
visite; mais Agla rougit dix fois avant qu'elle lui adresst la parole,
et dix fois encore en lui rpondant.

Il n'est pas si ais qu'on le croirait bien de prendre de certains airs
avec les gens qui ne sont pas accoutums  ces airs-la, et dont la
simplicit les drange  chaque instant. Lorsqu'on n'est pas soutenu par
la concurrence, et l'exemple des autres, par l'affectation de ceux qui
nous entourent, on retombe malgr soi dans le naturel, et les tons
tudis de l'impertinence ne reviennent que par instants et comme par
souvenir. Lontine fut beaucoup moins ridicule qu'on n'aurait pu le
penser. Madame Lacour, avec son indulgence ordinaire, la trouva bien, et
Agla dclara qu'elle tait charmante.

C'tait le jeudi: le soir,  l'assemble de madame Lacour, on ne parla
d'autre chose que de la visite du matin.

--Elle s'est donc enfin dcide, disaient les unes; il faut croire
qu'elle nous fera aussi l'honneur de venir nous voir; et elles taient
choques de ce que Lontine avait commenc par madame Lacour. D'autres
se retranchaient dans leur dignit et disaient qu'elles s'en souciaient
fort peu. Les autres, moins rserves, demandaient ce qu'elle avait
dit, calculaient le jour o elle irait voir ou madame Andr, ou madame
Dufour, se disaient  l'oreille qu'elle pourrait bien ne pas aller voir
madame Simon, qu'elles ne jugeaient pas tre d'aussi bonne compagnie
qu'elles, et commenaient  convenir que cela serait tout simple. Les
jeunes filles rptaient dans leur coin  peu prs les mmes choses
que leurs mres, et avec plus de volubilit encore. Pour Agla, elle
racontait, expliquait, recommenait du ton le plus important et le plus
anim, lorsqu'elle s'aperut que Gustave, dans son coin, haussait
les paules en souriant d'un air ironique: cela la dconcerta
prodigieusement; mais comme elle vit qu'Hortense l'coutait avec plus
d'intrt que son frre, elle se remit, et aurait volontiers continu
toute la soire cette conversation. Ce ne fut qu' son grand dplaisir
qu'on parla d'autre chose; aussi avait-elle soin de ramener ce sujet 
chaque instant.

--C'est prcisment, disait-elle, ce que me racontait ce matin
mademoiselle Lontine d'Armilly. Si on parlait d'un site des environs:

--Mademoiselle Lontine d'Armilly ne l'a pas encore vu, reprenait Agla.
On se plaignait du chaud qu'il avait fait dans la journe.

--Mademoiselle Lontine d'Armilly, observait Agla, a t bien tonne
de trouver l'appartement de ma bonne-maman si frais.

En ce moment elle se balanait sur sa chaise; les deux pieds de devant
de la chaise glissrent en arrire, Agla et la chaise tombrent chacune
de leur ct. Tout le monde accourut pour relever Agla, Gustave comme
les autres; mais quand il vit qu'elle ne s'tait point fait de mal:

--Apparemment, dit-il, que c'est comme cela que fait mademoiselle
Lontine d'Armilly. Tout le monde se mit  rire. Agla, honteuse et en
colre, ne pronona plus le nom de Lontine, mais elle ne parla pas 
Gustave de la soire. Quoiqu'elle n'ost pas trop le bouder, il est
certain qu'elle commenait  perdre toute sa confiance en lui, car
elle voyait qu'elle ne pouvait pas lui parler de ce qui, en ce moment,
l'occupait le plus. Elle craignait aussi un peu Hortense, et se trouvait
mal  son aise avec ceux qu'elle aimait le mieux, parce qu'ils ne
partageaient pas les ridicules plaisirs de sa vanit.

Les autres, tout en se moquant de l'importance qu'elle avait mise  la
visite de Lontine, en mirent autant  l'attendre: pendant trois ou
quatre jours,  l'heure o elle tait venue chez madame Lacour, les
jeunes filles eurent soin de se mettre sur leur propre, de tenir
l'oreille au guet, et Lontine ne vint point, mais on apprit qu'elle
avait pri Agla  djeuner; et le soir,  l'assemble, Agla, qui
n'osa pas trop parler de son djeuner, parce que Gustave tait l,
dit seulement que le lendemain Lontine devait venir la prendre pour
qu'elles allassent ensemble  la promenade. Toutes les camarades d'Agla
se redressrent d'un air piqu; on voyait toute l'humeur que leur
donnait cette prfrence; une d'elles, nomme _Laurette_, moins fire et
plus tourdie que les autres, dit  Agla:

--Eh bien! je demanderai  maman la permission d'aller  cette heure-l
chez toi; de cette manire je serai aussi de la promenade. Agla,
fort embarrasse, balbutia quelques excuses; elle dit que Lontine
ne connaissait pas Laurette, qu'elle ne savait pas si cela lui
conviendrait. Laurette dit que cela lui tait bien gal, qu'elle
trouverait de reste avec qui se promener, et proposa sur-le-champ la
partie  deux ou trois autres jeunes personnes, qui l'acceptrent en
disant:

--Oh! pour nous, il ne nous sirait pas d'tre si fires. Une des mres
entendit tout cela: heureusement que ce n'tait pas celle de Laurette,
car elle aurait fait une scne; mais elle n'en dit pas moins quelques
mots sur l'importance qu'il y avait  s'exposer  des affronts, et tint
plusieurs autres propos pleins d'aigreur qui furent rpts par les
jeunes personnes. La soire se passa de la manire la plus dsagrable.
Madame Lacour, qui tait incommode, tait reste chez elle. Le soir,
ce M. Guimont qui, en venant chercher ses enfants pour les ramener,
reconduisit aussi Agla. Elle se tint constamment auprs de monsieur
Guimont pour viter de parler  Hortense et  Gustave, dont elle avait
bien vu le mcontentement, quoiqu'ils n'eussent rien dit, et que mme
Hortense, avec sa bont ordinaire, et essay plusieurs fois de rompre
les propos qui pouvaient tre dsagrables  Agla. Si elle y et
rflchi, elle et senti que le plaisir d'tre prfre pour tenir
compagnie  Lontine ne valait pas ce qu'il lui faisait souffrir
d'embarras avec ses amies; mais la vanit l'aveuglait, et elle ne
sentait pas combien c'est s'abaisser que de se croire honore d'une
pareille distinction. Le lendemain, Agla, aussi pare qu'il lui avait
t possible, se rendit, avec Lontine  la promenade. On voyait dans
son maintien l'orgueil qu'elle prouvait d'tre l'objet de l'attention,
et en mme temps son embarras envers Lontine, avec qui elle n'tait pas
 son aise, craignant toujours de dire quelque chose qui ne lui part
pas convenable: car ce qu'il y avait de singulier, c'est qu'elle se
rendait ridicule, sans s'en inquiter, aux yeux d'un grand nombre de
personnes avec qui elle tait destine  vivre, tandis que l'ide de
paratre ridicule  une seule qu'elle connaissait  peine, et qu'elle
devait peut-tre voir pendant deux mois tout au plus, lui aurait caus
un chagrin inexprimable. Tout le monde s'tait rendu  la promenade.
Les mres passaient auprs d'Agla d'un air digne et mcontent,
quelques-unes en disant un mot d'humeur qu'elle mourait de peur que
Lontine n'entendit. Quelques jeunes personnes se redressrent aussi:
tous les jeunes gens la salurent, mais elle trouva  quelques-uns, ce
jour-l, l'air si commun et une si mauvaise tournure, qu'ils furent
extrmement mcontents de la manire dont elle leur rendit leur salut,
piant pour ainsi dire le moment o Lontine ne la verrait pas. Celle-ci
lui avait dj demand le nom et la profession de plusieurs, et Agla
avait rpondu avec un peu de peine, parce qu'elle ne trouvait pas leurs
titres fort brillants  prsenter; quand elle prvoyait quelque critique
 faire sur leur personne ou leur tournure, elle se htait de la faire,
de peur que Lontine ne la souponnt de ne s'en pas apercevoir;
jamais elle n'avait dcouvert tant de dfauts  ses amis et  ses
connaissances. Enfin elle aperut de loin Hortense et son frre.

--Ah! dit-elle, ceux-l sont bien aimables. Elle mourait d'envie de leur
faire faire connaissance avec Lontine, car elle imaginait que cela leur
ferait plaisir comme  elle; et malgr ses mcontentements, elle les
aimait vritablement. D'ailleurs elle tait fire de Gustave, de son
esprit, de sa rputation, et elle tait bien aise de s'en parer auprs
de Lontine; aussi se mit-elle  lui faire son loge avec beaucoup de
chaleur, disant qu'il faisait des vers charmants, et que tout le monde
assurait qu'il tait fait pour figurer  Paris dans la _meilleure_
socit.

--Il faudrait pour cela, ma chre, rpondit Lontine d'un air capable,
qu'il prt un peu de tournure, car il a bien l'air d'un colier. En
disant ces mots, elle jeta sur Hortense et Gustave un coup d'oeil
distrait et parla d'autre chose.

Agla rougit, moiti pour Gustave, moiti pour elle, qui s'tait ainsi
compromise: ils arrivaient en ce moment prs d'elle; elle aurait bien
voulu s'arrter  leur parler; elle ralentit son pas; mais Lontine, qui
avait la tte tourne d'un autre ct, continua  marcher, et Agla
la suivit, jetant sur Hortense, car elle n'osait regarder Gustave, un
regard honteux et triste qui semblait dire:

--Voyez, je ne sais que faire. Et Gustave haussa les paules de
l'asservissement o s'tait rduite sa fiable petite amie.

Le lendemain, il ne fut question dans la ville que des impertinences
d'Agla. L'une disait qu'elle ne l'avait pas salue, une autre
prtendait qu'elle avait fait semblant de ne pas la voir; une troisime,
qu'elle l'avait regarde en riant et en se moquant d'elle avec Lontine.
Les jeunes gens taient les uns pour, les autres contre. Gustave tait
le seul qui ne dt rien, mais il avait l'air triste, et Hortense tchait
d'attnuer les torts d'Agla.

Deux jours aprs, celle-ci mena Lontine se promener au jardin de madame
Lacour. Comme elle ne savait quelle fte lui faire, elle avait engag la
servante  lui porter du lait et des chauds, mais elle n'avait os le
dire  sa grand'mre, de peur que madame Lacour ne lui dit qu'il fallait
engager ses amies  y venir aussi. Agla aurait srement trouv cela
plus amusant que le tte--tte avec Lontine, mais elle ne savait
pas si cela lui conviendrait, et elle tait si enfant, qu'elle osait
beaucoup moins hasarder avec Lontine qu'elle n'aurait hasard avec une
personne respectable. Tandis qu'elles taient dans le jardin, Laurette
passa devant la porte; elle la vit ouverte et entra. Elle revenait avec
la servante de la maison de chercher des fruits et de la salade du
jardin de son pre; elle portait son panier  son bras; elle avait sa
robe de tous les jours, qui n'tait pas trop propre, parce que Laurette
tait peu soigneuse. La servante avait la tournure et le ton grossier
d'une paysanne; elle rapportait dans un torchon un jambon qu'elle avait
enterr plusieurs jours dans le jardin pour l'attendrir et qu'elle avait
t y chercher. Qu'on juge de l'embarras d'Agla  une pareille visite.
Si elle et t une personne raisonnable, si elle et eu quelque
dignit, elle et, sans affectation, accoutum Lontine, ds les
premiers jours,  lui voir les habitudes simples d'une petite fortune,
et par consquent  les retrouver dans les personnes de sa connaissance.
Il n'aurait pas t ncessaire pour cela de s'entretenir des soins du
mnage, ce qui est toujours ennuyeux, mais seulement ne s'en pas cacher
comme d'une chose humiliante; et, par exemple, elle n'aurait pas pris
cent mille dtours pour viter de laisser connatre  Lontine que
c'taient elle et sa grand'mre qui faisaient elles-mmes leurs
confitures, prparaient pour l'hiver les cornichons, les lgumes et les
fruits secs. Lontine, si elle l'avait su, aurait pu trouver qu'il tait
plus agrable de n'avoir pas la peine de prendre ces soins-l soi-mme,
mais elle n'aurait certainement jamais os en faire un motif de ddain,
car il y a dans les actions raisonnables, lorsqu'on les fait d'une
manire naturelle, sans honte et sans ostentation, quelque chose qui
impose aux personnes mme qui ne le sont pas. Agla, si elle et pris
ce parti, n'aurait pas t embarrasse de voir arriver Laurette avec
la salade, et la servante avec son jambon; mais tous les airs de dame
qu'elle avait voulu prendre se trouvaient drangs par l'apparition de
Laurette: aussi la reut-elle assez mal; et sans mademoiselle Champr,
qui lui fit faire une place sur le gazon o elles taient assises,
elle l'aurait laisse debout. Laurette, qui tait fort mal leve, dit
plusieurs choses ridicules. La servante se mla aussi plusieurs fois
de la conversation. Agla tait au supplice; enfin Laurette s'en alla,
parce que la servante, assez mcontente de ce qu'elle la faisait
attendre, lui dtailla, pour la presser, tout ce qu'il y avait  faire
dans la maison. Le soir,  l'assemble de madame Dufour, o Laurette se
rendit avec sa mre, on raconta qu'Agla avait donn  goter  Lontine
dans le jardin de sa grand'mre et n'avait invit personne, que Laurette
y tait venue par hasard, et qu'elle ne lui avait seulement rien offert.
On s'chauffa beaucoup l-dessus, et il fut convenu que puisque madame
Lacour souffrait que sa petite-fille ft de pareilles _malhonntets_,
on n'irait pas le lendemain jeudi  son assemble.

Madame Lacour ne savait rien de tout cela: malade depuis huit jours,
elle n'avait vu que M. Guimont, qui s'occupait fort peu de tous ces
caquetages, et trouvait que les sottises d'une enfant ne valaient pas
la peine qu'on y ft attention. Elle recevait le jeudi pour la premire
fois, et fut tonne de ne voir arriver personne; elle s'imagina qu'on
la croyait encore malade, et voyant avancer l'heure, envoya sa servante
chez deux ou trois de ses voisines leur faire dire qu'elle les
attendait. Elles rpondirent qu'elles ne pouvaient venir. On rendit
cette rponse  madame Lacour devant une vieille dame qui, n'ayant pas
de fille, n'avait pas cru devoir partager le ressentiment qu'inspirait
la conduite d'Agla: d'ailleurs, comme elle aimait les nouvelles et les
commrages, elle tait bien aise de savoir ce qui se passerait chez
madame Lacour, si on tiendrait la parole qu'on s'tait donne, ce qu'en
penserait madame Lacour et ce qu'elle dirait  Agla. En consquence,
lorsque madame Lacour marqua son tonnement de se voir ainsi abandonne:

--Cela n'est pas tonnant, dit la vieille dame, aprs ce qui s'est
pass.

--Que s'est-il donc pass? demanda madame Lacour. Alors la vieille dame
lui raconta, avec toutes les amplifications ordinaires en pareil cas,
les torts d'Agla et l'indignation de tout le monde. Pendant ce rcit,
Agla, dans l'tat le plus pnible, s'excusait, tchait de se justifier,
niait quelques faits, en expliquait d'autres, ce qui n'empcha pas
madame Lacour d'tre extrmement fche contre elle, et de lui dire
d'un ton svre qu'elle ne savait  quoi il tenait qu'elle ne l'envoyt
sur-le-champ faire des excuses  toutes ces dames, mais que cela ne lui
manquerait pas. M. Guimont et ses enfants, qui entrrent en ce moment,
la trouvrent toute en larmes.

--J'espre, au moins, dit madame Lacour, que vos impertinences ne se
sont pas tendues jusqu'aux enfants de mon ami Guimont, car je ne vous
le pardonnerais de ma vie.

Hortense rougit un peu et courut embrasser Agla. Gustave ne dit
rien; mais madame Lacour lui ayant demand si ce n'tait pas par
mcontentement contre Agla qu'il n'tait pas venu corriger ses extraits
depuis plusieurs jours, il assura qu'il avait eu beaucoup d'ouvrage, ce
que confirma son pre, et il proposa de les revoir sur-le-champ. Agla,
tremblante, alla chercher son papier, et le remit  Gustave sans lever
les yeux: il corrigea les extraits, mais sans causer avec Agla comme il
avait coutume de faire; et lorsqu'il eut fini, il alla se placer auprs
de la partie que faisait M. Guimont avec madame Lacour et la vieille
dame. Agla avait le coeur bien serr; Hortense la consola du mieux
qu'elle put, et lui dit:

--Nous allons avoir bien d'autres caquets; une dame allemande, la
princesse de Schwamberg, vient d'arriver il y a deux heures; elle est
oblige de s'arrter ici quelques jours, parce que la gouvernante de
ses filles, qu'elle aime beaucoup et qui est comme son amie, est tombe
malade. Il se trouve que cette gouvernante, qui est Franaise, est
parente de mademoiselle Champr: c'est mon pre qui lui a appris qu'elle
tait ici avec mademoiselle d'Armilly; et la princesse compte, avec la
permission de M. d'Armilly, envoyer ses filles passer une partie de
leurs journes chez mademoiselle Lontine.

Agla, malgr son chagrin, pensa avec une certaine satisfaction qu'elle
verrait les princesses d'Allemagne; sa vanit jouissait extrmement
de l'ide de se voir admise dans une socit si releve: elle fit 
Hortense beaucoup de questions auxquelles celle-ci ne put rpondre; son
pre ne l'entretenait pas de ces niaiseries; d'ailleurs la partie ayant
fini et Gustave s'tant approch, Agla se tut.

Le lendemain, madame Lacour tait trop fche pour qu'Agla ost lui
demander la permission d'aller chez Lontine, mais elle esprait qu'elle
enverrait peut-tre pour l'engager  venir: elle n'en entendit pas
parler, ni le lendemain non plus. Il avait t convenu que le dimanche
Lontine mnerait Agla se promener dans la calche de son pre. Madame
Lacour, quand elle l'avait su, avait eu de la peine  y consentir; mais
enfin elle n'avait pas voulu rompre un arrangement dj fait. Elle
rprimanda encore trs-svrement Agla de sa conduite, et lui ordonna
la plus grande politesse pour les personnes de sa connaissance qu'elle
rencontrerait. Agla ce rendit  l'heure indique chez Lontine: on lui
dit qu'elle tait avec mesdemoiselles Schwamberg  la promenade, o la
calche devait les prendre: elle court  la promenade, et se dpche en
voyant de loin la calche, et arrive toute essouffle, disant qu'elle a
bien craint de faire attendre. Elle arrive au moment o Lontine montait
dans la calche.

--Oh! non, dit-elle, nous ne vous attendions pas, car il n'y a pas de
place.

--Comment, dit Agla tonne, ne m'aviez-vous pas dit...

--Vous voyez bien, ma chre, reprend Lontine d'un ton d'impatience,
qu'il n'y a pas de place: mesdemoiselles de Schwamberg, mademoiselle
Champr et moi, cela fait quatre.

Mademoiselle Champr veut dire un mot, une des jeunes princesses propose
de se serrer.

--Non, non, dit Lontine, nous toufferions; ce sera pour une autre
fois.

En ce moment le cocher tait mont sur son sige. Lontine fait  Agla
un signe de tte protecteur, et la voiture part. Agla reste stupfaite.
Toutes les personnes qui taient  la promenade, et qui s'taient
approches pendant la contestation, avaient t tmoins de l'humiliation
d'Agla. Elle entendit les ricanements et les chuchotements de
quelques-unes; elle leva les yeux, et vit plusieurs des personnes de sa
connaissance la regarder d'un air moqueur: quelques autres s'en allaient
en levant les paules. Elle se sauva, le coeur gros de dpit et de
honte. Quelques jeunes gens mal levs la suivirent en se moquant d'elle
et en tenant derrire elle mille propos qu'elle entendait: l'un d'eux se
dtacha, et, passant devant elle, lui ta son chapeau en disant:

--C'est comme cela que fait mademoiselle Lontine d'Armilly. La servante
qui accompagnait Agla se fcha contre les jeunes gens, disant que leurs
parents en seraient instruits. Cela ne fit que redoubler leurs rires et
leurs moqueries. Agla marchait le plus vite qu'elle pouvait pour les
viter: elle arriva chez elle toute en nage et en larmes. Questionne
par sa grand'mre, il fallut bien lui avouer ce qui s'tait pass: elle
eut encore le chagrin de s'entendre dire que cela tait bien fait, et
qu'elle n'avait que ce qu'elle mritait. Cependant, madame Lacour se
promit, sans rien en dire  sa petite-fille, de faire faire une leon 
ces jeunes gens mal appris par M. Guimont, qui avait une grande autorit
dans toutes les socits de la ville.

Agla passa deux jours bien tristes; elle ne serait pas sortie si sa
grand'mre ne le lui avait ordonn absolument, tant elle avait peur de
trouver sur son chemin ceux qui s'taient moqus d'elle. Deux fois
elle avait rencontr Lontine causant et riant avec mesdemoiselles de
Schwamberg, et qui l'avait  peine regarde: elle n'avait vu personne,
pas mme Hortense; elle savait que le mercredi toute la socit devait
aller au jardin de madame Dufour, et on ne l'avait pas invite: elle
s'affligeait de se voir ainsi abandonne de tout le monde, quand le
mercredi elle vit arriver Hortense; elle en ft trs-tonne, elle
la croyait au jardin avec les autres. Hortense lui dit qu'avec la
permission de leur pre, elle et son frre avaient refus. Agla lui
demanda bien timidement pourquoi.

--J'ai mieux aim passer la journe avec vous.

--Et Gustave? demanda Agla plus timidement encore.

--Gustave, reprit Hortense un peu embarrasse, il n'a pas voulu y aller,
parce que vous n'tiez pas prie, et l'a bien dit, afin qu'on ne crt
pas qu'il tait brouill avec vous; mais il dit qu'il ne reviendra plus
que le moins qu'il pourra; car, dit-il, je ne peux plus compter sur
Agla, qui abandonne d'anciens amis pour se faire la complaisante de
mademoiselle d'Armilly.

Agla pleurait amrement. Hortense tcha de la consoler; mais elle
n'osait trop lui promettre que son frre pt s'apaiser, car il lui avait
paru bien dcid, et Agla sentait mieux que jamais que l'amiti de
Gustave tait plus honorable que le got de fantaisie qu'avait pris pour
elle un instant mademoiselle d'Armilly. Pendant qu'Hortense et elle
taient assez tristement ensemble, Gustave arrive; il avait l'air
toujours un peu srieux, mais moins froid; Hortense et Agla rougissent
d'tonnement et de plaisir de le voir.

--Il faut, dit-il, qu'Agla vienne  la promenade avec nous. J'ai
demand  mon pre de nous y mener, il s'habille, il va venir. On vient
de me dire, poursuivit-il d'un ton trs-vif, qu'Agla n'oserait plus se
montrer  la promenade aprs ce qui lui est arriv; il faut faire voir
le contraire: tout le monde doit s'y rendre en revenant du jardin de
madame Dufour, il faut qu'on voie qu'elle a toujours ses... anciens amis
pour la soutenir.

Il avait hsit, car il ne savait comment dire; Agla, extrmement mue,
se jeta dans les bras d'Hortense, comme pour remercier Gustave; mais
elle tait afflige de ce qu'il avait hsit, de ce qu'il n'avait parl
que d'_anciens amis_.

--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle en appuyant sa tte sur l'paule
d'Hortense, n'tes-vous donc plus mes amis? Hortense l'embrassa, la
rassura: Gustave ne dit rien; mais Agla, en levant un instant les yeux
sur lui, vit qu'il avait l'air plus doux et moins srieux. Madame Lacour
n'tait pas en ce moment dans la chambre, c'tait pour cela que Gustave
avait rpt ce qu'on venait de lui dire; car, comme elle tait encore
incommode, on lui parlait le moins qu'on pouvait de toutes ces
tracasseries qui commenaient  la chagriner, et qui auraient pu
d'ailleurs la fcher srieusement contre les personnes de sa socit,
avec qui M. Guimont dsirait de la raccommoder. On lui demanda
simplement de permettre qu'Agla s'allt promener avec M. Guimont et ses
enfants; elle y consentit, volontiers, car elle tait enchante de la
voir en si bonne compagnie. M. Guimont arriva, Hortense prit le bras de
son pre, et Gustave donna le sien  Agla. Elle tremblait un peu et
n'osait lui rien dire; enfin une pierre lui ayant accroch le pied de
manire qu'elle serait tombe s'il ne l'et soutenue, il lui demanda
avec tant d'intrt si elle s'tait fait mal, que cela commena 
l'enhardir. Elle lui parla de ses extraits, lui dit ce qu'elle avait
fait, lui demanda des conseils; ensuite elle se hasarda  lui demander:

--Est-ce que vous serez toujours fch contre moi?

Gustave ne rpondit rien. Les larmes vinrent aux yeux d'Agla; elle les
tenait baisss; Gustave vit pourtant qu'il lui avait fait de la peine.

--Nous ne sommes pas fchs, dit-il d'un ton un peu mu; mais ce qui
nous afflige, c'est de voir que vous ayez t si prompte  oublier vos
amis pour une trangre.

Alors les larmes d'Agla coulrent tout--fait.

--Je ne vous avais point oublis, dit-elle  voix basse, car tout mon
dsir tait de vous faire faire connaissance avec Lontine.

Gustave rougit et reprit un peu vivement:

--Nous n'aurions pas fait connaissance avec mademoiselle d'Armilly, ce
n'est point l une socit pour nous; nous ne voulons vivre qu'avec des
gens qui nous traitent en gaux.

Agla sentit bien, par cette rponse de Gustave, combien il avait d
tre humili pour elle de l'espce de respect avec lequel elle se tenait
devant Lontine; elle y avait beaucoup rflchi depuis deux jours, et en
ce moment la fiert de Gustave l'en faisait rougir encore davantage.

--Eh bien! dit-elle aprs un moment de silence, que dois-je faire avec
Lontine, car elle voudra peut-tre me revoir, peut-tre mme vais-je la
rencontrer  la promenade?

--Demandez-le  mon pre, dit Gustave; car il tait trop raisonnable
pour croire qu'il pt se fier  ses propres ides. Ils se rapprochrent
de M. Guimont, et Gustave lui rpta la question d'Agla.

--Ma chre enfant, lui dit M. Guimont, comment vous conduiriez-vous si
c'tait Laurette ou mademoiselle Dufour qui vous et fait l'impolitesse
que vous a faite mademoiselle d'Armilly? vous ne vous brouilleriez pas
pour cela avec elle, car c'est mettre trop d'importance  ces choses-l;
mais comme il vous serait prouv qu'elle ne tient pas beaucoup  votre
socit, puisqu'elle ngligerait d'avoir pour vous les gards qui
peuvent vous rendre la sienne agrable, vous ne vous y livreriez qu'avec
beaucoup de rserve, froidement et sans rien faire qui pt lui prouver
que vous avez envie d'entretenir sa connaissance. C'est de mme qu'il
faut vous conduire avec mademoiselle d'Armilly. Selon les usages du
monde, vous n'tes pas son gale, puisqu'elle est plus riche et de
plus grande naissance que vous; ces usages ont des raisons bonnes ou
mauvaises auxquelles il faut bien se soumettre: ainsi l'on doit trouver
tout simple que des gens qui vivent dans une situation suprieure  la
vtre ne recherchent pas votre socit, et il faut supporter sans humeur
les petites distinctions qu'ils se croient en droit d'obtenir.

Mais personne n'est oblig de vivre avec des gens qui ne vous traitent
pas comme il vous convient; ainsi il ne faut consentir  vivre avec une
personne qui n'est pas votre gale que quand elle oublie absolument
cette ingalit et vous traite comme ses autres connaissances. Gustave
coutait avec un grand plaisir ce discours de son pre, en qui il avait
beaucoup de confiance, et qui modrait quelquefois ses ides de fiert
un peu exagres. Agla le remercia, et lui promit de se conduire envers
Lontine avec toute la rserve convenable.

--Ah! si vous la revoyez, dit Gustave, elle vous reprendra, et ce sera
toute la mme chose. Agla assurait que non; Gustave avait l'air de ne
pas le croire.

--Agla ne courrait aucun risque, dit M. Guimont, si elle avait toujours
avec elle une personne raisonnable, mais sa digne grand'mre ne peut
toujours l'accompagner.

--Eh bien! dit Agla en prenant le bras d'Hortense, tandis que de
l'autre elle tenait celui de Gustave, pour avoir toujours avec moi
quelqu'un qui me soutienne, si M. Guimont le permet, si ma bonne-maman
le veut bien, quand je ne serai pas avec elle, je n'irai jamais nulle
part o Hortense et Gustave ne puissent tre avec moi.

--Cela pourra vous gner quelquefois, dit Gustave,  qui cet engagement
faisait pourtant un bien grand plaisir.

--Non, non, s'cria Agla. Elle sentait bien en ce moment que tout ce
qu'il pouvait y avoir de plus heureux et de plus honorable pour elle,
c'tait d'tre entoure de ses bons et dignes amis. Ils arrivrent  la
promenade; tout le monde y tait dj. Agla tenait le bras d'Hortense,
Gustave marchait prs d'elle d'un air fier et content; les jeunes gens
qui s'taient moqus d'Agla la salurent d'un air assez dcontenanc;
car monsieur Guimont, qui les avait dj rprimands, leur jeta un
regard svre qui leur fit baisser les yeux. Agla rougit un peu; mais
elle se sentait protge, et jouissait de sa nouvelle situation. Madame
et mademoiselle Dufour passrent: M. Guimont et Gustave leur prirent, en
riant, le bras, et les obligrent, aprs quelques petites faons,  se
promener avec eux; les autres personnes qui taient avec madame Dufour
la suivirent, et Agla se trouva au milieu de toute cette socit, qui
avait t si mcontente d'elle. On ne lui parla pas d'abord, et on
laissa mme chapper quelques allusions assez peu agrables; mais la
prsence de M. Guimont retenait, d'autant qu'il avait dj parl 
plusieurs du ridicule de toutes ces tracasseries.

Cependant Agla se sentait bien gne; mais  chaque mot dsobligeant,
Hortense pressait plus tendrement son bras, et Gustave se rapprochait
d'elle pour lui tmoigner une attention ou lui dire un mot aimable, et
cette amiti consolait bien Agla. Enfin on cessa de la tourmenter; mais
elle trembla quand elle vit arriver Lontine avec mesdemoiselles de
Schwamberg. Lontine s'approcha d'elle, et lui dit quelques mots sur ce
qu'elle avait t fche de ne pouvoir l'emmener deux jours auparavant.
Mademoiselle Champr avait enfin pris sur elle de lui faire sentir
combien sa conduite avait t ridicule; et comme mesdemoiselles de
Schwamberg, qui taient trs-polies, avaient t extrmement fches du
dsagrment qu'avait prouv Agla  cause d'elles, Lontine avait pens
que, pour conserver leur bonne opinion, il fallait qu'elle rpart un
peu un tort qu'elle disait n'avoir eu que par tourderie. Elle fit ses
excuses d'un air assez gauche qu'elle voulait rendre dgag. Agla
ne rpondit rien. Ce silence, et tout le monde qui tait avec elle,
embarrassrent encore Lontine, qui lui dit brusquement:

--Voulez-vous faire un tour avec nous?

--Non, dit Agla, montrant des yeux les personnes qui l'entouraient,
je suis avec ces dames. Lontine rougit, et faisant un signe de tte,
s'loigna d'un air assez piqu. Le refus d'Agla fit un trs-bon effet;
on ne s'occupa plus que de Lontine, qu'on se mit  examiner  chaque
tour de promenade avec une attention qui finit par l'embarrasser
beaucoup, quoiqu'elle affectt un air de hauteur qui ne dconcertait
personne. Le lendemain jeudi, la plupart des connaissances de madame
Lacour revinrent chez elle; il y eut bien quelques petites explications,
mais les gens qui aimaient la paix les interrompirent et les firent
cesser le plus tt qu'il leur fut possible. Tout rentra bientt dans
l'ordre accoutum. Mesdemoiselles de Schwamberg parties, Lontine voulut
ravoir Agla, mais celle-ci lui fit dire qu'elle ne pouvait sortir, et
avec le consentement de sa grand'mre, elle l'engagea  venir  leur
assemble. Lontine, pour charmer son dsoeuvrement, y vint deux fois,
et elle ne s'y plut pas. Au milieu d'une socit si absolument trangre
 ses manires habituelles, elle ne savait quel air elle devait prendre
et se trouvait continuellement hors de propos. Quinze jours plus tt,
Agla aurait fait faire silence pour qu'on l'coutt; mais maintenant
elle savait que ce n'tait pas d'elle qu'il lui tait important
d'obtenir le suffrage. Lontine, mcontente, cessa de la rechercher, et
finit par s'ennuyer tellement, qu'elle obtint de son pre d'aller
passer le reste de l't chez une de ses tantes. Les compagnes d'Agla
conservrent encore quelque temps un peu d'humeur contre elle; mais
soutenue par l'amiti d'Hortense et de Gustave, elle s'attacha  eux
de plus en plus, et finit par ne pas concevoir comment elle avait pu
prfrer un instant, au bonheur qu'elle trouvait dans leur socit, la
gne et la contrainte auxquelles elle se soumettait auprs de Lontine.



                              HLNE
                                OU
                          LE BUT MANQU.

--Prends garde, Hlne, disait madame d'Aubigny  sa fille, quand tu
vas d'un ct tu regardes de l'autre; c'est le moyen de n'arriver droit
nulle part.

Et cela tait exactement vrai, Hlne, dans la rue,  la promenade, en
courant mme dans les champs, songeait beaucoup moins  regarder devant
elle ou  ses pieds qu' examiner de ct ou d'autres les personnes
dont elle pouvait tre remarque, et  redoubler de grces et de mines
lorsqu'elle voyait qu'on la regardait. Souvent aux Tuileries, tout
occupe de tourner la tte sur ses paules d'une manire gracieuse, de
baisser les yeux si cela lui paraissait convenable, ou de regarder les
feuilles d'un air de distraction, selon que ces diffrentes manires lui
paraissaient plus propres  la faire remarquer avec avantage, il lui
arrivait d'aller donner du nez contre un arbre, ou contre une personne
qui venait devant elle. Plusieurs fois, voulant sauter lestement un
ruisseau pour montrer sa lgret, au lieu de le passer d'une manire
sre, elle tait tombe au milieu et s'tait couverte de boue. Enfin,
Hlne ne faisait rien simplement comme une autre et pour que la chose
ft faite; elle ne marchait, ni ne mangeait, ni ne buvait pour marcher,
manger et boire, mais pour qu'on vt la grce qu'elle mettait  ses
actions; et il est trs-certain que si on avait pu la voir dormir, elle
aurait trouv moyen d'arranger son sommeil.

Elle ne savait pas  quel point cet arrangement nuisait  l'effet
qu'elle voulait produire. Il aurait t pourtant bien facile de
comprendre que lorsqu'on faisant une chose elle pensait  une autre,
il tait impossible de bien faire, et par consquent d'tre remarque
avantageusement. Si, voyant entrer dans la chambre quelqu'un  qui elle
voulait paratre aimable, elle se mettait  causer d'une manire plus
anime avec la personne qui se trouvait  ct d'elle, si elle donnait
plus de vivacit  ses gestes, plus d'clat  sa gaiet, comme cependant
elle ne s'amusait pas vritablement, mais qu'elle pensait seulement 
avoir l'air de s'amuser, son rire n'tait pas celui d'une personne qui
rit de bon coeur, ses gestes n'avaient rien de naturel, et sa gaiet
paraissait si force, que personne ne pouvait imaginer qu'elle ft
vritablement gaie lorsqu'aucune prtention ne venait l'occuper. A la
voir donner  un pauvre, on n'aurait jamais imagin non plus qu'elle ft
bonne. Cependant Hlne donnait aussi quand personne ne la voyait, et
donnait de bon coeur; mais s'il y avait l quelqu'un pour la remarquer,
ce n'tait plus au pauvre qu'elle songeait, mais au plaisir d'tre
vue faisant l'aumne. Sa piti prenait alors un air d'exagration et
d'empressement qui faisait bien voir qu'elle avait pour but de la
montrer. Elle donnait  ses yeux l'expression de la sensibilit; mais au
lieu de les arrter sur le pauvre, elle les tournait sur les personnes
prsentes, en sorte qu'on aurait dit que c'taient elles, et non le
pauvre, qui causaient son attendrissement.

Madame d'Aubigny avait continuellement repris sa fille de cette
disposition qu'elle voyait en elle depuis son enfance, et l'avait ainsi
corrige de ses affectations les plus ridicules et les plus grossires.
Hlne, en grandissant, devenait aussi un peu plus habile  discerner
celles qui pourraient paratre trop choquantes; mais comme aussi ses
prtentions augmentaient, elle ne faisait que s'tudier un peu plus 
les cacher, sans pouvoir se persuader que tant qu'elle les aurait il
faudrait bien qu'elles parussent.

--Mon enfant, lui disait quelquefois sa mre, il n'y a qu'un moyen
d'tre loue, c'est de bien faire; et comme il n'y a rien de louable
dans une action que tu fais pour obtenir des loges, il est impossible
qu'on t'en loue; ainsi, sois bien srs que de prendre les loges et la
rputation pour son but est la manire de n'en obtenir jamais. Hlne
sentait bien un peu la vrit de ce que lui disait madame d'Aubigny,
elle se promettait de cacher mieux son amour-propre, mais il revenait la
saisir  la premire occasion; et d'ailleurs, quelle est la jeune fille
qui croit tout--fait sa mre?

Dans la mme maison que madame d'Aubigny logeait une de ses parentes,
madame de Villemontier, qu'elle voyait habituellement, et dont la fille,
Ccile, tait l'amie d'Hlne. Ccile tait tellement pleine de bont
et de simplicit, qu'elle ne s'apercevait mme pas de l'affectation
d'Hlne, et se disputait continuellement  ce sujet avec le vieil abb
Rivire, ancien prcepteur de M. de Villemontier, le pre de Ccile, et
qui, aprs avoir lev le fils et avoir habit avec lui le collge o il
avait achev ses tudes, tait revenu s'tablir dans la maison, o on le
respectait comme un pre, et o il s'occupait de l'ducation de Ccile,
qu'il aimait comme son enfant. Il ne se querellaient jamais qu' propos
d'Hlne, dont l'abb Rivire trouvait l'affectation si ridicule,
qu'il ne pouvait cesser de s'en moquer. Accoutum  dire tout ce qu'il
pensait, il ne s'en gnait pas devant elle, et en avait d'autant plus
d'occasion, que comme Hlne en avait toujours entendu parler avec une
grande considration chez madame de Villemontier, qu'elle avait vu le
plaisir qu'avait caus son retour et la dfrence avec laquelle on le
traitait, elle avait senti on grand dsir de gagner son estime. Ce dsir
tait encore augment par les loges continuels qu'il faisait de Ccile.
Ce n'tait pas qu'elle en ft jalouse; malgr son amour-propre, elle
n'tait pas capable d'un sentiment bas; elle pensait seulement qu'elle
mritait les mmes loges que Ccile, et elle les aurait mrits en
effet si elle ne les avait pas cherchs. Mais son attention  se faire
remarquer de l'abb Rivire gtait tous les moyens qu'elle aurait eus de
s'en faire estimer; aussi la tourmentait-il par des plaisanteries un peu
malignes qui ne lui donnaient que plus d'envie de parvenir  obtenir
ses loges, et la faisaient redoubler d'efforts toujours gauches et mal
dirigs. L'abb tait un homme trs-instruit: Hlne n'aurait pas t
assez sotte pour aller taler devant lui le peu de science que peut
possder une jeune fille; mais elle ne laissait pas passer un jour sans
trouver quelque occasion dtourne de rappeler son got pour l'tude. On
parlait de la promenade: elle disait qu'elle ne l'aimait gure qu'avec
un livre; on de ses grands chagrins tait que sa mre ne lui permit pas
de lire avant de se coucher; et puis elle racontait qu'elle s'tait
oublie le matin  son travail, si bien qu'elle y avait pass trois
heures sans s'en apercevoir. L'abb n'avait pas l'air de l'entendre;
c'tait l une de ses malices; alors elle appuyait, retournait sa
phrase.

--Oui, disait-elle, comme sa parlant  elle-mme, je m'y suis mise  une
heure moins un quart; il tait quatre heures quand j'ai regard pour la
premire fois  la pendule, cela fait plus de trois heures de passes
sans que je m'en aperusse.

--Il n'y a rien eu de perdu, rpondait l'abb, car vous les avez bien
remarques ensuite.

Hlne alors se taisait, mais elle n'en recommenait pas moins le
lendemain.

Ce que l'abb louait surtout dans Ccile, c'taient ses soins pour sa
mre, qui tait d'une sant fort dlicate. Il arriva qu'un soir madame
d'Aubigny se trouva mal. Hlne, qui portait ordinairement tous les
soirs son ouvrage chez madame de Villemontier, n'y descendit ce jour-l
qu'un moment, quand l'accident fut pass, pour en rendre compte et
avoir le plaisir de parler de l'inquitude qu'il lui avait donne. Elle
commena par s'tendre tellement sur la frayeur qu'elle avait prouve
lorsqu'elle avait vu sa mre ple et presque sans connaissance, que
l'abb ne put s'empcher de dire:

--Je vois bien tout ce que mademoiselle Hlne a souffert de l'accident
de madame sa mre; mais je voudrais bien savoir ce qu'a souffert madame
d'Aubigny.

Le lendemain, madame d'Aubigny, quoiqu'un peu malade encore, voulut
absolument que sa fille allt passer, comme  l'ordinaire, la soire
chez madame de Villemontier. Elle y vint d'un, air languissant, fatigu,
disant qu'elle avait envie de dormir, pour qu'on devint qu'elle avait
pass une mauvaise nuit. Comme on ne lui faisait pas les questions
auxquelles elle voulait rpondre, elle parla du beau temps qu'il faisait
 cinq heures du matin, dit que sa mre avait t agite jusqu' deux,
mais qu' trois elle, dormait bien paisiblement; d'o il tait clair
qu'Hlne s'tait leve  ces diffrentes heures pour voir comment tait
sa mre. Plusieurs fois elle demanda l'heure qu'il tait, disant que
quoique sa mre lui et permis de rester jusqu' dix heures, elle
voulait absolument l'aller retrouver  neuf. Elle demanda l'heure  huit
heures et demie, elle la demanda  neuf heures moins un quart. Pendant
ce temps-l Ccile avait deux ou trois fois lev les yeux sur la pendule
sans que personne s'en apert. A neuf heures moins une minute elle alla
sonner; sa mre lui demanda pourquoi.

--Vous savez bien, maman, dit Ccile, que c'est l'heure  laquelle vous
devez prendre votre bouillon.

Alors Hlne se leva avec un grand cri, serra son ouvrage avec une
grande prcipitation, dans la crainte de manquer l'heure.

--Voila, dit quelqu'un, deux jeunes personnes bien ponctuelles et bien
soigneuses.

--Oui, reprit l'abb entre ses dents et en regardant Hlne avec un
souris malin, mademoiselle Ccile soigne  merveille sa mre, et
mademoiselle Hlne sa rputation.

Hlne rougit et se hta de s'en aller, dans la crainte de quelque
nouveau sarcasme; mais madame de Villemontier ayant pri l'abb
d'accompagner Hlne pour revenir lui dire ensuite des nouvelles de
madame d'Aubigny, il prt le bougeoir et la suivit; elle marchait si
vite qu'il ne pouvait la joindre.

--Attendez-moi donc, lui dit-il en arrivant prs d'elle tout essouffl,
vous allez vous casser le cou.

--Je suis si presse de savoir comment se trouve maman!

--Que vous tes heureuse, dit l'abb en prenant son bras, de pouvoir, au
milieu de votre inquitude, penser  tant d'autres choses! Pour moi, si
quelqu'un que j'aimasse beaucoup tait malade, je serais si occup de
sa maladie, qu'il me serait bien impossible de remarquer ce que je fais
pour lui, encore moins de penser  le faire remarquer aux autres; mais
les femmes ont la tte si forte!

--Mon Dieu, monsieur l'abb, dit Hlne, que cette remarque
embarrassait, vous ne pouvez donc passer un moment sans me tourmenter?

--C'est--dire sans vous admirer. On admire les autres sur l'ensemble de
leur vie et de leurs actions; on les aime, on les estime, parce qu'elles
se sont bien conduites longtemps de suite et en diverses occasions; mais
pour mademoiselle Hlne, c'est  chaque occasion qu'il faut l'admirer;
chacune de ses actions, de ses penses, chacun de ses mouvements exige
un loge.

Et le malin abb, les yeux fixs sur Hlne et le bougeoir plac comme
s'il voulait lui bien montrer sa figure moqueuse, appuyait sur chaque
marche et sur chaque mot, et ne finissait ni de parler ni d'arriver. Ils
arrivrent enfin, et Hlne s'chappa de son bras, bien contente d'en
tre quitte. Les plaisanteries de l'abb la dsolaient; cependant elle y
voyait un fonds de bonne amiti qui l'empchait de lui en savoir mauvais
gr.

Lui, de son ct, touch de la douceur avec laquelle elle les prenait
et du dsir qu'elle montrait d'obtenir son estime, aurait bien voulu la
corriger, d'autant qu'il voyait que malgr son affectation elle tait
rellement bonne et sensible.

Madame d'Aubigny avait un vieux domestique assez brutal, quoiqu'il lt
toute la journe des livres de morale et de dvotion; elle lui avait
permis de prendre avec lui un petit neveu  qui il prtendait donner
une belle ducation. Tous les talents de cet homme pour enseigner se
bornaient  battre le petit Franois quand il ne savait pas sa leon
d'histoire ou de catchisme, et Franois,  qui cette mthode ne donnait
pas le got du travail, n'en savait jamais un mot et tait battu tous
les jours. Un matin Hlne le vit descendre l'escalier en pleurant tout
haut; il venait de recevoir sa correction ordinaire, et il en devait
recevoir deux fois autant s'il ne savait pas sa leon au retour de son
oncle, qui tait all faire une commission. Hlne lui conseilla de se
dpcher de l'apprendre; le petit garon prtendit qu'il ne le pouvait
pas.

--Viens, dit Hlne, nous l'apprendrons ensemble; et elle l'emmena dans
l'appartement, o elle se mit  le faire tudier et rpter avec
tant d'application, que l'abb Rivire, qui venait pour voir madame
d'Aubigny, entra sans qu'elle l'entendit.

--Dpche-toi donc, disait-elle  Franois, pour qu'on ne sache pas que
c'est moi qui t'ai fait rpter.

--Ah! je vous y prends donc enfin, dit l'abb,  faire quelque chose de
bien pour vous toute seule!

Hlne rougit de plaisir; c'tait la premire fois qu'elle s'entendait
louer sincrement par lui. Mais au mme instant l'amour-propre prit la
place du bon sentiment qui l'avait anime; ses manires cessrent d'tre
naturelles; et quoi qu'elle continut absolument la mme action, il
tait facile de voir qu'elle ne la faisait plus par le mme principe.

--Allons, allons, je m'en vais, dit l'abb; redevenez bonne tout
simplement, personne n'y regarde plus.

Le soir, chez madame de Villemontier, Hlne trouva moyen de venir 
parler de Franois; l'abb secoua la tte; il voyait bien ce qui allait
suivre; et Hlne, qui ne le perdait pas de vue, le comprit et s'arrta;
mais le caractre l'emportant, une demi-heure aprs elle revint au mme
sujet par une voie dtourne. L'abb se trouvait prs d'elle.

--Tenez, lui dit-il tout bas en lui poussant la coude, je vois bien que
vous voulez que je le raconte; en effet, cela vaudra mieux; et le voil
qui commence:

--Ce matin, Franois... et cela d'un ton si emphatique et si plaisant,
qu'Hlne fait tous ses efforts pour l'engager  se taire.

--Laissez-moi faire, lui disait-il tout bas; et lorsqu'il y aura quelque
chose que vous voudrez qu'on sache ou qu'on remarque, avertissez-moi
seulement par un signe. Hlne dcontenance faisait semblant de ne pas
entendre, et cependant ne pouvait s'empcher de rire. On juge bien que
de la soire elle n'eut pas envie de reparler de Franois; et ds ce
moment l'abb prit, comme il le lui avait annonc, le rle de compre;
ds qu'elle ouvrait la bouche pour insinuer quelque chose  son
avantage, aussitt prenant la parole, il entamait un pompeux loge. Si
dans ses mouvements elle laissait apercevoir l'intention de se faire
remarquer:

--Regardez donc, disait-il, quelle grce mademoiselle Hlne met  tout
ce qu'elle fait. Lorsqu'elle clatait d'un rire bruyant et forc:

--Je vous pria de remarquer, disait-il  tout le monde, combien
mademoiselle Hlne est gaie aujourd'hui; ensuite il s'approchait d'elle
et lui demandait tout bas:

--Est-ce que je ne m'acquitte pas bien de mes fonctions? Ce sera mieux
une autre fois, ajoutait-il; mais vous ne m'avertissez pas, je ne puis
parler que de ce que j'aperois; et rien ne lui chappait; mais en mme
temps il mlait  tout cela quelque chose de si comique, et cependant de
si bon, qu'Hlne  la fois fche, embarrasse et oblige de rire, se
corrigeait insensiblement, et par la crainte que lui inspiraient
les remarques de l'abb, et parce qu'il lui prsentait ses manires
affectes sous un jour si ridicule, qu'elle-mme ne pouvait s'empcher
de le sentir.

Elle est enfin parvenue  s'en dfaire entirement,  chercher pour son
amour-propre des plaisirs plus solides et plus raisonnables que celui
d'occuper d'elle  tous les instants du jour et de faire remarquer ses
actions les plus insignifiantes. Elle convient qu'elle le doit  l'abb
Rivire, et dit que si toutes les jeunes personnes disposes  la
minauderie et  l'affectation avaient de mme,  ct d'elles, un abb
Rivire pour leur apprendre  chaque mine l'effet qu'elle produit sur
ceux qui en sont tmoins, elles ne prendraient pas longtemps la peine de
se rendre si ridicules.




                              ARMAND
                                ou
                    LE PETIT GARON INDPENDANT.

Monsieur de Saint-Marsin, entrant un jour dans la chambre de son fils
Armand, le trouva dans un violent accs de colre, et l'entendit qui
disait  son prcepteur, l'abb Durand:

--Eh bien! oui, je vous obirai: il faut bien que je vous obisse,
puisque vous tes le plus fort; mais je vous avertis que je ne reconnais
pas que vous ayez le droit de me forcer, et que je vous dtesterai comme
un homme injuste et comme on tyran.

Aprs ce discours, Armand, en se retournant avec un vif mouvement de
dpit, aperut son pre arrt  la porte, qu'il avait trouve ouverte.
et le regardant d'un air calme et attentif. Armand plit et rougit; il
craignait et respectait extrmement son pre, qui, bien que trs-bon,
avait dans la figure et dans les manires quelque chose de fort
imposant, en sorte qu'Armand n'avait jamais os lui rsister en face,
ni se mettre en colre devant lui: constern, les yeux baisss, il
attendait ce qu'allait dire M. de Saint-Marsin, quand celui-ci s'tant
approch, s'assit auprs de la table sur laquelle crivait Armand, et
qui faisait le sujet de la querelle, parce que l'abb Durand avait voulu
l'obliger  l'loigner de la fentre, qui lui donnait des distractions.

--Armand, dit M. de Saint-Marsin d'un ton srieux, mais tranquille, vous
pensez donc qu'on n'a pas le droit de vous faire obir?

--Papa, dit Armand confus, ce n'est pas  vous que je disais cela.

--C'est prcisment  moi, puisque le pouvoir qu'a M. l'abb il le
tient de moi, que ses droits sont fonds sur les miens, que je lui ai
transmis. Ne le savez-vous pas?

Armand le savait bien; mais il ne pouvait se rsoudre  obir  l'abb
Durand comme  son pre, ou plutt l'obissance lui tait toujours
extrmement dsagrable, et la crainte seule l'empchait de manifester
ses sentiments  M. de Saint-Marsin; car Armand, qui, parce qu'il avait
treize ans et quelqu'intelligence, se croyait un trs-grand personnage,
tait habituellement bless qu'on ne lui laisst pas faire sa volont,
et s'indignait contre les choses qu'on lui commandait, non pas qu'il les
trouvt draisonnables, mais parce qu'on les lui commandait; et il
avait quelquefois laiss entendre  l'abb Durand que si les parents
commandaient  leurs enfants, c'tait uniquement parce qu'ils taient
les plus forts, et sans aucun droit lgitime. M. de Saint-Marsin, qui
savait cela, tait bien aise de trouver une occasion de s'expliquer avec
lui.

--Dites-moi, reprit-il, en quoi je fais une injustice en vous obligeant
 m'obir? je suis prt  la rparer. Armand tait embarrass; mais son
pre l'ayant encourag  rpondre:

--Je ne dis pas, mon papa, reprit-il, que vous me fassiez une injustice,
seulement je ne comprends pas trop comment il peut tre juste que les
parents fassent faire leur volont aux enfants; car enfin les enfants
ont leur volont aussi, et ils ont autant que les parents le droit de la
faire.

--Apparemment que les enfants n'tant pas raisonnables, ont besoin que
leurs parents le soient pour eux et les obligent  l'tre.

--Mais, dit Armand en hsitant, s'ils ne veulent pas tre raisonnables,
il me semble que c'est eux que cela regarde, et je ne comprends pas
comment on peut avoir le droit de les obliger  l'tre.

--Vous trouvez donc, Armand, que si un enfant de deux ans avait la
fantaisie de mettre sa main dans le feu, ou de monter sur une fentre,
au risque de tomber en bas, on n'aurait pas le droit de l'en empcher?

--Oh! papa, quelle diffrence!

--Je n'en vois aucune: les droits d'un enfant de deux ans me paraissent
tout aussi sacrs que ceux d'un enfant de treize; ou si vous admettez
que l'ge fasse quelque diffrence, alors vous conviendrez bien qu'un
enfant de treize ans doit en avoir moins qu'un homme de vingt.

Armand secoua la tte, et n'tait pas convaincu: son pre l'ayant engag
 dire ce qu'il pensait:

--Il faut croire, rpondit-il, qu'il y a  dire contre cela quelque
bonne raison que je ne trouve pas; mais quand il serait avantageux pour
les enfants qu'on les fort d'obir, je ne comprends pas qu'on puisse
avoir le droit de faire du bien  quelqu'un quand il ne le veut pas.

--Eh bien! Armand, vous ne voulez donc pas que je vous oblige  tre
raisonnable en m'obissant?

--Oh! papa, je ne dis pas cela; mais...

--Mais, moi, je le comprends fort bien; et comme je ne veux pas que vous
puissiez me croire injuste, je vous promets de ne plus vous obliger 
m'obir, que vous ne m'ayez dit que vous le dsirez.

--Que je dsire que vous m'obligiez  vous obir, papa! dit Armand,
moiti riant et moiti boudeur, comme s'il et cru que son pre se
moquait de lui, vous savez bien qu'il est impossible que je dsire
jamais cela.

--C'est ce que nous verrons, mon fils; j'en veux avoir le plaisir; et
ds ce moment je me dmets de mon autorit jusqu'au moment o vous me
demanderez de la reprendre. Il faut vous rsoudre  en faire autant, mon
cher abb, dit M. de Saint-Marsin  l'abb Durand, vos droits cessent en
mme temps que les miens.

L'abb, qui comprenait les intentions de M. de Saint-Marsin, lui promit,
en souriant, de s'y conformer; pour celui-ci, il conservait toujours
son air grave, et Armand promenait ses yeux de l'un  l'autre d'un air
incertain, comme pour voir si la chose tait srieuse.

--Je ne sais, reprit M. de Saint-Marsin, quel tait l'acte d'obissance
qui dplaisait si fort  Armand; mais d'aprs nos nouvelles conventions,
il doit en tre dispens.

--Cela va sans dire, reprit l'abb.

--Allons, mon fils, dit en se levant M. de Saint-Marsin, usez sans vous
gner de votre libert, et songez bien  n'y renoncer que quand vous
serez sr de n'en vouloir plus; car je vous prviens qu'alors,  mon
tour, j'userai de mon autorit sans scrupule.

Armand le regardait partir d'un air stupfait, et ne pouvait croire ce
qu'il lui disait. Pour premier essai de sa libert, il remit auprs de
la fentre la table qu'il avait commenc  en ter; et l'abb Durand,
qui s'tait remis  lire, le laissa faire sans avoir l'air d'y prendre
garde. Seulement, lorsqu'Armand alla s'y asseoir pour faire son thme:

--Je ne sais pas, lui dit l'abb, pourquoi vous prenez la peine de vous
tablir si bien, car je suppose qu' prsent que vous tes matre de vos
notions, nous ne prendrons plus beaucoup de leons.

--Je ne sais pas, M. l'abb, reprit Armand d'un air trs-piqu, o vous
avez pu imaginer cela: je ne suis apparemment pas assez enfant pour
qu'il soit ncessaire de me conduire  la lisire, et vous pouvez tre
sr que pour faire les choses que je sais tre raisonnables, je n'aurai
nullement besoin d'tre contraint.

--A la bonne heure, dit l'abb, qui se remit  sa lecture; et Armand,
pour prouver son dire, ne regarda pas une seule fois du ct de la
fentre, et fit son thme deux fois plus vite et deux fois mieux qu'
l'ordinaire. L'abb Durand lui en ft compliment, et lui dit:

--Je souhaite que la libert vous russisse toujours aussi bien.

Armand tait enchant; cependant son plaisir diminua un peu le soir,
parce que, lorsqu'il demanda  l'abb Durand s'ils iraient se promener:

--Non, en vrit, dit l'abb, il n'a qu' vous prendre envie de marcher
plus vite que moi, de courir, d'enfiler une autre rue que celle par o
je voudrais passer, je ne puis vous en empcher, et je suis trop vieux
pour courir aprs vous. Je ne peux pas me charger de conduire dans la
rue un tourdi sur lequel je n'ai aucune autorit. Armand se fcha
d'abord, et dit que cela n'avait pas de raison; puis il dit  l'abb:

--Eh bien! je vous promets de ne pas marcher plus vite que vous et
d'aller o vous irez.

--Cela est fort bien, reprit l'abb; mais il peut vous prendre quelque
fantaisie  laquelle il faudrait que je m'opposasse, et comme je n'en
aurais aucun moyen, vous pourriez m'attirer une mauvaise affaire.

--Je veux bien, dit Armand, m'engager  vous obir le temps de la
promenade.

--A la bonne heure, je vais dire  M. de Saint-Marsin que vous renoncez
 la convention, et que vous rentrez sous l'autorit.

--Non pas, non pas, ce n'est que pour le temps de la promenade.

--Ainsi, reprit l'abb, vous voulez non-seulement faire votre volont,
mais me la faire faire  moi; vous voulez que je reprenne l'autorit
quand cela vous est commode, et que j'y renonce quand vous n'en voulez
plus. Je vous dirai  mon tour: Non pas, non pas. Si je consens 
reprendre l'autorit, ce sera pour la garder: ainsi, mon cher Armand,
il faut vous dcider ou  renoncer  la convention, ou  vous passer
dsormais de promenade.

--Papa veut que je me promne, reprit Armand d'un ton assez sec.

--Oui; mais il n'exige pas que je me promne pour vous quand je ne puis
vous tre bon  rien: il n'avait de droit sur mes actions que par celui
qu'il me donnait sur les vtres; quand il me confiait une partie de son
autorit, il tait bien simple qu'il rglt la manire dont il voulait
que j'en usasse;  prsent qu'il ne me confie plus rien, de quoi
aurais-je  lui rendre compte?

--Au fait, dit Armand, je ne sais pas ce qui m'empcherait de sortir
seul.

--Personne au monde ne s'y opposera, vous tes libre comme l'air.

--La preuve que non, reprit tourdiment Armand, la preuve que ce sont l
des contes, c'est qu'on me laisse encore avec vous, M. l'abb.

--Point du tout, dit tranquillement l'abb; monsieur votre pre dsire
que je vous donne des leons tant que vous en voudrez prendre; mais cela
ne vous oblige  rien: il dsire aussi que tant que je resterai chez
lui, je partage la chambre qu'il vous donne: il en est bien le matre,
et moi, je suis bien le matre de faire ce qu'il dsire; mais,
d'ailleurs, vous pouvez y faire tout ce qu'il vous plaira, pourvu que
vous ne m'importuniez pas; car alors j'userais du droit du plus fort
pour vous en empcher. Aprs cela, sortez-en, rentrez-y, cela m'est
gal: je vous verrai faire les choses que je vous ai dfendues
autrefois, sans m'en soucier le moins du monde; et si vous voulez que
nous convenions aussi de ne nous parler ni nous regarder, je ne demande
pas mieux, cela me sera infiniment commode.

--Mon Dieu! M. l'abb, comme vous poussez les choses!...

--Je ne les pousse pas, elles vont ainsi tout naturellement. Quel
intrt voulez-vous que je prenne  votre conduite, quand je n'en
rponds plus?

--Je vous croyais plus d'amiti pour moi.

--J'en ai ce que j'en puis avoir. M'tes-vous de quelqu'utilit? puis-je
causer avec vous, comme avec un de mes amis, des livres que je lis
et que vous ne comprendriez pas? puis-je vous parler des ides qui
m'intressent,  vous qu'un livre de morale endort, et qui n'aimez de
l'histoire que les batailles? pouvez-vous me rendre quelque service?
puis-je compter sur vous dans quelques occasions o j'aurais besoin d'un
bon conseil ou d'un secours utile?

--Ainsi je vois qu'on n'aime les gens que quand ils nous sont utiles;
voil une belle morale et une belle amiti!

--Je vous demande pardon, on les aime aussi parce qu'on peut leur tre
utile; on s'attache  eux quand ils ont besoin de vous, et c'est comme
cela qu'on s'attache aux enfants: on s'intresse  ce qu'ils font, par
l'esprance qu'on a de leur apprendre  bien faire; on les aime malgr
leurs dfauts,  cause du pouvoir qu'on croit avoir de corriger ces
dfauts; mais du moment o vous m'tez toute influence sur votre
conduite, o je ne vous suis plus bon  rien, quel intrt ai-je 
m'occuper de vous?

--Mais enfin, nous avons pass plusieurs annes ensemble, vous m'avez vu
tous les jours.

--Si on s'attachait  un enfant pour le voir tous les jours, pourquoi ne
me serais-je pas attach galement  Henri, le fils du portier, qui nous
sert? Je le vois depuis aussi longtemps, il n'a jamais refus de faire
ce que je lui disais, il ne m'a donn aucune peine; je le vois toujours
de bonne humeur, il me rend mille services, et m'est utile beaucoup plus
que vous ne pouvez l'tre.

--Il serait pourtant singulier que vous aimassiez Henri plus que moi.

--Si jusqu' prsent je vous ai aim plus que lui, cela vient
apparemment de ce que, comme j'tais charg de vous, la soumission
que vous tiez oblig d'avoir envers moi vous donnait un dsir de me
satisfaire qui vous mritait mon amiti; de ce que vos intrts m'tant
confis, j'agissais pour vous comme pour moi, et avec plus d'affection
encore que pour moi. Maintenant vous vous tes charg de penser pour
vous, je n'ai plus  penser qu' moi.

Armand n'avait rien  rpondre: il se disait bien que le moyen de forcer
les personnes dont il dpendait  avoir tout autant d'affection pour
lui que lorsqu'il leur tait soumis, c'tait de se conduire aussi
parfaitement que s'il tait oblig de faire leur volont, et il se
promit bien de prendre ce moyen; mais Armand n'avait encore ni assez de
raison ni assez de constance dans le caractre pour tenir  de pareilles
rsolutions, et c'est prcisment ce qui faisait qu'il avait besoin
d'tre conduit et contenu par la volont des autres;  lui tout seul il
n'tait pas encore capable de mriter leur affection.

Beaucoup d'enfants s'tonneront sans doute de ce qu'Armand ne profitait
pas de sa libert pour abandonner toutes ses tudes, courir seul et
faire mille sottises; mais Armand avait t bien lev, son caractre
tait bon, malgr les caprices qui lui passaient quelquefois par la
tte; et  treize ans, quoiqu'on n'ait pas encore la force de faire
toujours ce qui est bien, on commence du moins  le savoir, et  avoir
le dsir d'tre regard comme raisonnable: d'ailleurs, malgr ces beaux
raisonnements contre l'obissance, il en avait l'habitude, et aurait t
fort embarrass de faire ouvertement une chose que lui avait dfendue
son pre ou son prcepteur, de manire qu'elle pt parvenir  leur
connaissance. Il pensa cependant, le lendemain matin, que sa libert
pouvait bien s'tendre  envoyer acheter pour son djeuner une tranche
de jambon, chose qu'il aimait beaucoup et qu'on ne lui permettait pas
souvent. Il voulait y envoyer Henri; mais Henri, qui dans ce moment
avait quelqu'autre chose  faire, dit qu'il ne pouvait pas y aller. Il
tait en gnral assez insolent avec Armand, qui se mettait souvent fort
en colre contre lui de ce qu'il ne lui obissait pas comme  M. de
Saint-Marsin ou  l'abb Durand. Dans ce moment, tout gonfl de la
nouvelle importance qu'il croyait avoir acquise, Armand prit un
ton beaucoup plus imprieux; il se fcha beaucoup plus haut qu'
l'ordinaire, et Henri s'en moqua davantage; il prtendit mme faire des
leons  Armand, en lui disant que M. de Saint-Marsin ne voulait pas
qu'il envoyt chercher des choses  manger hors de la maison, et lui
rappelant qu'il avait t grond une fois que cela lui tait arriv.

--Qu'est-ce que cela vous fait, dit Armand encore plus en colre; ne
suis-je pas le matre de vous envoyer o il me plat?

--Non, mon fils, dit M. de Saint-Marsin, qui passait en ce moment; Henri
n'est point  vos ordres, il est aux miens.

--Mais, mon papa, ne voulez-vous pas qu'il me serve?

--Assurment, mon fils, il a mes ordres pour cela, et j'espre bien
qu'il n'y manquera pas; mais il vous servira d'aprs les ordres que je
lui donnerai, et non pas d'aprs ceux qu'il recevra de vous.

--Cependant, mon papa, il faut bien que je lui demande ce dont j'aurai
besoin.

--Vous n'avez qu' me le dire  moi; et ce que je lui dirai de faire
pour vous, il le fera.

--Il me semble, mon papa, que vous m'aviez souvent permis de lui donner
mes commissions moi-mme?

--C'tait dans un temps o j'avais des choses  vous permettre, parce
que j'en avais  vous dfendre. Je pouvais alors sans risque vous
laisser quelqu'autorit chez moi, parce que, comme vous ne pouviez faire
que ce que je voulais, votre autorit tait subordonne  la mienne. Je
ne craignais pas que vous donnassiez  mes gens des ordres contraires
 ma volont, puisque j'avais le droit de vous dfendre ce qui ne me
plaisait pas; mais  prsent que vous tes le matre de faire tout ce
qui vous convient, si je vous donnais le droit de commander  mes gens,
il pourrait vous convenir de les envoyer courir aux quatre coins de
Paris pendant que j'en aurais besoin ici, et je n'aurais aucun moyen de
vous en empcher. Vous leur diriez d'aller  droite, tandis que je leur
dirais d'aller  gauche; il y aurait deux matres dans la maison, et
cela ne se peut pas. Mettez-vous dans la tte, mon fils, que vous ne
pouvez avoir d'autorit sur personne, sans que je vous la donne, et que
je ne puis vous en donner que lorsque j'en ai sur vous pour vous obliger
 en faire un usage raisonnable. Puis, se tournant vers le petit garon,
qui, tout en faisant semblant d'tre bien occup  nettoyer les souliers
d'Armand, se divertissait beaucoup d'entendre tout cela:

--Entendez-vous, Henri, vous ferez bien exactement, pour le service
d'Armand, tout ce que je vous dirai, mais jamais ce qu'il vous dira.

--Il vaut bien la peine d'tre libre! dit Armand avec dpit.

--Mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, je ne vous empche de rien, pas
mme de donner des ordres  Henri, si cela vous fait plaisir: seulement
vous voudrez bien me laisser le matre  mon tour de lui dfendre de les
excuter.

Il s'en alla en disant ces mots; et quand il fut un peu loin, Henri se
mit  rire en disant:

--C'est bien joli de commander  ses gens quand on en a.

Armand tait outr: il voulut donner un coup de pied  Henri, qui
s'esquiva en disant:

--On ne m'a pas donn ordre de me laisser battre, ainsi prenez garde!
Et il prenait une botte avec laquelle il se prparait  se dfendre.
Armand, qui ne voulait pas se compromettre avec lui, s'loigna en lui
disant qu'il tait un insolent, et qu'il le lui payerait quelque jour;
mais Henri n'en fit que rire et lui cria:

--Oui, oui, je vous le payerai quand vous me payerez le jambon que j'ai
t vous chercher ce matin.

Ce souvenir redoubla l'humeur d'Armand; il eut quelque envie de l'aller
chercher lui-mme; mais outre qu'Armand n'tait pas encore accoutum 
l'ide de sortir seul, il tait fier, et ne pouvait se rsoudre  entrer
chez le charcutier, qui d'ailleurs le connaissait pour l'avoir vu
souvent passer avec l'abb Durand, et  qui il aurait t fort
embarrass de dire pourquoi il venait lui-mme et tout seul. Pour
pouvoir profiter de sa libert, il aurait fallu qu'Armand st mieux se
tirer d'affaire, et se vaincre sur mille petites choses, qu'il n'tait
capable de le faire. Il commenait  trouver qu'on lui faisait payer
bien cher cette libert, dont il ne savait gure comment tirer quelque
profit. Cependant il n'avait rien  dire, on ne contraignait aucune de
ses actions, et il ne pouvait s'empcher de convenir que l'abb Durand
ne ft bien le matre de ne le pas mener  la promenade, et son pre de
dfendre  ses gens de lui obir: il sentait bien que les complaisances
qu'ils avaient pour lui ne pouvaient tre le fruit que de leur
soumission pour eux; seulement il se persuadait qu'en se conduisant
ainsi, son pre et son prcepteur abusaient du besoin qu'il avait d'eux;
il ne songeait pas que quand on a besoin des gens, il faut se rsoudre 
en dpendre.

Comme il tait de mauvaise humeur ce jour-l, il prit mal ses leons,
les interrompit et ne les acheva pas. La manire dont il les avait
prises le matin, le dgota d'en prendre le soir. Il passa toute
l'aprs-midi  jouer au volant dans la cour avec Henri, qu'il fut fort
aise de retrouver; mais, quand il vit entrer son pre, il se cacha. Tout
le reste de la journe, il craignit de le rencontrer, de peur qu'il ne
lui demandt s'il avait travaill; le soir il rentra tout embarrass
dans sa chambre, osant  peine regarder l'abb, qui cependant ne lui dit
rien, et fut avec lui comme  l'ordinaire. Armand avait beau se dire
qu'on n'avait plus le droit de le gronder, qu'il tait libre de faire ce
qu'il voulait, il tait honteux de vouloir et de faire des choses qui
n'taient pas raisonnables; car l'homme le plus matre de ses actions
n'est pas plus libre de manquer  ses devoirs qu'un enfant qu'on oblige
 les remplir: mais toute la diffrence, c'est qu'un homme a la raison
et la force de faire ce qu'il doit, et que c'est parce qu'un enfant
n'a pas encore cette force-l, qu'il faut qu'il soit soutenu par la
ncessit de l'obissance. Rien ne serait plus malheureux qu'un enfant
livr  lui-mme: il ne saurait la moiti du temps ce qu'il veut; il
commencerait cent choses et n'en achverait aucune, et passerait sa vie
sans savoir comment. Celui mme qui se croit raisonnable et pense qu'
cause de cela on n'a pas besoin de lui rien commander, ne s'aperoit
pas que toute sa raison vient de ce qu'il fait sans rpugnance et sans
humeur tout ce qu'on lui commande, et que s'il n'avait personne pour le
diriger, il ne saurait jamais se conduire lui-mme. Armand sentait un
peu tout cela, mais confusment; il n'y rflchissait pas beaucoup, et
trouvait seulement qu'il n'y avait pas grand plaisir  tre libre.

Le lendemain, qui tait un dimanche, deux de ses camarades vinrent le
voir: c'taient les fils d'un ancien ami de M. de Saint-Marsin, deux
jeunes gens de quinze et seize ans, francs tourdis, qui amusaient
souvent Armand en lui racontant des histoires de leur lyce, et les
tours des coliers, mais qui le choquaient aussi quelquefois par des
manires grossires et peu convenables. Eux, de leur ct, se moquaient
souvent d'Armand, qu'ils trouvaient trop rang, trop propre, trop
lgant. Comme leur pre tait peu riche, il ne les avait pas mis au
lyce, mais il les y envoyait tous les jours; et comme ils y allaient
seuls, ils riaient beaucoup de ce qu'Armand ne pouvait faire un pas sans
son prcepteur. Il fut enchant de pouvoir leur dire qu'il tait libre
de faite tout ce qu'il voulait.

--C'est bon, dirent-ils, nous allons nous bien divertir; nous irons  un
endroit o nous avons t dimanche dernier: on y joue  la balle avec
tous les gens du quartier, qui sont endimanchs; ils crient, ils se
battent, cela est tout--fait amusant. Jules a pens se faire rosser,
dit l'un, par un des joueurs, dont il s'tait moqu parce qu'il ne
renvoyait jamais la balle; et Hippolyte, dit l'autre, a eu le nez et les
lvres enfls trois jours d'une balle qu'il avait reue dans le visage;
et puis on boit de la bire. Quoiqu'on nous ait envoys pour rester ici
toute la matine, nous comptions bien y aller, tu viendras avec nous.

--Non, en vrit, dit Armand, je n'irai pas. Cette partie lui semblait
trs-peu divertissante; il ne se souciait ni de se mesurer avec un
portefaix, ni d'attraper des coups de balle, ni de boire de la bire au
cabaret.

--Tu viendras, reprirent ses camarades; ah! nous te dgourdirons, nous
t'apprendrons  te divertir.

--Je veux me divertir  ma manire, disait Armand; et il tchait
inutilement de retirer ses bras qu'ils avaient pris, chacun d'un ct,
pour l'emmener malgr lui hors de la cour o ils se trouvaient alors.
Armand criait et se dbattait; et voyant son pre  la fentre:

--Papa, lui dit-il, empchez-les donc de m'emmener de force.

--Moi! mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, pourquoi voulez-vous que
j'empche ces Messieurs de quelque chose? Vous savez bien qu'on est
libre ici. Mes amis, divertissez-vous tout  votre fantaisie; Armand,
faites toutes vos volonts, je ne veux vous gner en rien. Et il se
retira de la fentre. Les deux jeunes gens riaient de toutes leurs
forces, en rptant  Armand, qu'ils tenaient serr par les deux bras:

--Armand, faites toutes vos volonts; et voyant bien que M. de
Saint-Marsin leur laissait le champ libre, ils se mirent  le faire
courir dans la rue, malgr ses cris et ses efforts. On disait, en les
voyant passer:

--Voyez donc ces polissons qui se battent! Armand avait en effet tout
l'air d'un polisson; il tait sans cravate, sans chapeau, avec une
redingote sale et des bas mal attachs, et c'tait ce qui divertissait
davantage ses malins camarades, parce qu'ils savaient qu'Armand n'aimait
 se montrer que bien arrang, et que quelquefois, lorsqu'ils se
promenaient ensemble, ils avaient cru lui voir un air un peu fier de ce
qu'il tait mieux mis qu'eux. Les remarques qu'il entendait augmentaient
son chagrin et sa colre.

--Laissez-moi, disait-il, vous n'avez pas le droit de me retenir malgr
moi.

--Empche-nous-en, lui rpondaient les autres. Armand n'tait fort qu'en
raisonnements; et pour obtenir qu'on ne l'entrant pas malgr lui,
il fut oblig de promettre qu'il irait de bonne grce; mais il tait
indign; et malgr sa promesse, il aurait peut-tre bien tent de
s'enfuir, si ses deux perscuteurs ne l'avaient surveill avec soin.

--Ne fais donc pas l'enfant, lui disaient-ils; tu vas voir comme tu
t'amuseras.

Ils arrivrent bientt dans une espce de jardin de cabaret, o
plusieurs hommes du peuple jouaient  la balle. La premire plaisanterie
de Jules fut de pousser Armand au milieu des joueurs. Il reut une balle
dans l'oreille gauche; et un coup de poing que lui donna dans l'paule
droite, pour le repousser, celui dont il avait drang le coup, le jeta
sur les pieds d'un autre qui le renvoya d'un second coup, en lui disant
de prendre garde  ce qu'il faisait: il n'avait pas encore rpondu 
celui-ci, que la balle venant  rebondir auprs de lui, un de ceux qui
couraient aprs pour la renvoyer, le jeta par terre et tomba avec lui.
Tout le monde riait, surtout Jules et Hippolyte. Armand ne s'tait
jamais senti dans une pareille colre; mais en voyant combien cette
colre tait impuissante, son coeur se gonflait; et si sa fiert ne
l'et retenu, il se ft mis  pleurer: il se contint cependant; et
s'loignant des joueurs, il saisit le moment o Jules et Hippolyte, qui
apparemment commenaient  trouver la plaisanterie assez longue, ne
prenaient plus garde  lui; et sortant du jardin, il se mit  marcher de
toutes ses forces, pour arriver le plus vite qu'il pourrait  la maison.
Il tremblait de crainte de voir arriver aprs lui Jules et Hippolyte:
il avait le coeur gros de colre et d'humiliation de n'avoir pu ni se
dfendre ni se venger de ceux qui avaient si indignement abus de leur
force contre lui. Il arriva enfin, et trouva son pre qui sortait comme
il rentrait, et qui lui demanda d'un air assez moqueur s'il s'tait bien
diverti  la promenade. Armand ne pouvait plus se contenir; il lui dit
que c'tait une indignit que d'avoir encourag Jules et Hippolyte 
l'emmener de force.

--Si c'est pour me punir, dit-il, de la convention que vous avez eu
l'air de faire avec moi, il fallait me le dire, ce n'est pas moi qui
vous l'ai demand.

--Mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, je n'ai voulu vous punir de rien,
je n'ai  vous punir de rien, je n'en ai pas le droit; mais quel droit
avais-je aussi d'empcher vos camarades de faire de vous ce qui leur
plaisait? Quand vous dpendiez de moi, je pouvais dire: Je ne veux pas
qu'il fasse telle chose, par consquent je ne veux pas qu'on le force
 la faire; je pouvais user de mon autorit et mme de ma force,
s'il tait ncessaire, pour vous dfendre de ceux qui voulaient vous
contraindre; je ne pouvais pas permettre qu'en vous forant  leur
obir, d'autres entreprissent sur mes droits; mais  prsent vous ne
dpendez que de vous-mme, c'est  vous  vous dfendre,  dire: Je
ne veux pas, et  voir ce que vaudra votre volont. Quand on veut ne
dpendre de personne, personne n'est oblig de vous secourir.

--Ainsi, dit Armand d'un ton piqu, je vois que, parce que je ne dpends
pas de vous, si vous me voyiez tuer, vous diriez que vous n'aviez pas le
droit de me dfendre.

--Oh! non, dit en souriant M. de Saint-Marsin, je ne crois pas que ma
rserve allt jusque-l; cependant j'y penserai: je n'ai pas encore
examin le cas, je ne sais pas bien jusqu'o vont les devoirs d'un pre
envers un enfant qui ne croit pas que son devoir l'oblige d'obir  son
pre. coutez donc, ce n'est pas ma faute, je n'avais pas encore vu
d'enfant qui et de ces ides-l.

Il s'en alla en disant ces paroles. Armand, qui voyait bien qu'on se
moquait de lui, commenait  s'ennuyer de toutes ces plaisanteries; mais
en mme temps il commenait  s'aguerrir et  s'enhardir dans l'ide de
faire sa volont. Auprs de l'endroit o l'on jouait  la balle, il en
avait vu un autre o l'on tirait au blanc; cette ide lui revint dans
la tte quand il fut rentr. Son pre,  la campagne, commenait  lui
apprendre  tirer, et mme  le mener quelquefois  la chasse, ce qui
l'amusait beaucoup; mais il ne voulait pas que dans Paris Armand se
servt d'armes  feu, quelques protestations qu'il et faites de s'en
servir avec prudence. C'tait une des choses qu'Armand dsirait le
plus, bien convaincu dans sa sagesse que cela ne pouvait avoir aucun
inconvnient. Comme il ne se souciait pas d'aller tirer avec les gens
qu'il avait vus l, il pensa au moins qu'il pouvait faire un blanc dans
le jardin de son pre, ou bien faire la chasse aux moineaux. Il alla
chercher dans le cabinet de son pre, o ils taient serrs, son fusil
et des pistolets que lui avait donns un de ses oncles: il pensa bien ne
les pas trouver, car depuis qu'Armand jouissait de sa libert, de peur
qu'il n'en abust d'une manire dangereuse, M. de Saint-Marsin avait
soin d'ter la clef de l'endroit o se trouvaient les armes; mais son
valet de chambre la lui ayant demande pour prendre quelque chose dans
cet endroit, avait, malgr ses ordres, oubli de la retirer; Armand
trouva donc le fusil, les pistolets, et de quoi les charger. En
descendant dans le jardin, il aperut un chat qui passait sur une
corniche d'une maison voisine: il l'ajusta, le manqua, continua son
chemin, et se rendit dans le jardin, o il tira  tort et  travers, et
fit un feu  alarmer tout le voisinage.

Aprs avoir us toutes ses munitions de guerre, comme il revenait et
traversait la cour, charg de tout son arsenal, un homme qui parlait
trs-vivement avec le portier, s'lance vers lui en disant:

--Ah! c'est lui! c'est lui! je le savais bien que cela venait d'ici.
C'est donc vous, Monsieur, qui cassez mes glaces, mes meubles, qui avez
pens tuer mon fils? Ah! vous me le payerez bien, il faudra bien qu'on
me paye; si on me refuse, j'irai chercher la garde, je vous mnerai chez
le juge de paix! Et il tait si en colre, que ses paroles s'enfilaient
sans qu'il se donnt le temps de reprendre sa respiration; en mme temps
il secouait Armand par le bras:

--Oui, oui, je le mnerai chez le juge de paix, disait-il aux commres
du quartier, qui commenaient  se rassembler  la porte et dans la
cour.

--Cela sera bien fait, disait l'une; avec ses coups de fusil et de
pistolet, on aurait dit que l'ennemi tait dans le quartier.

--Les balles venaient frapper contre notre mur, disait l'autre, je ne
savais o me fourrer.

--Notre pauvre Azor en aboyait comme un dsespr, disait une troisime,
et j'en suis encore toute tremblante.

--Il faudra bien qu'on me paye, reprenait l'homme. Et Armand stupfait,
ne sachant ce qui lui tait arriv, ce qu'on lui voulait, comprit enfin
que le coup de fusil qu'il avait adress au chat, et qu'il avait charg
 balles, de peur que le petit plomb ne suffit pas pour le tuer, tait
entr par la fentre au-dessous de laquelle rgnait la corniche qui
servait de promenade au chat; que cette fentre tait celle d'une des
plus belles pices d'un htel garni, o la balle avait t casser une
glace de deux mille francs, fracasser une pendule, et avait fait tomber
en passant le chapeau du fils du matre de l'htel, qui se trouvait
auprs de la chemine. Celui-ci,  chaque circonstance qu'il rapportait,
secouait le bras d'Armand, qui cherchait inutilement  se faire lcher
pour se sauver, et il disait:

--Vous me le payerez comme je m'appelle Bernard, et de plus l'amende,
pour vous apprendre  tirer dans les maisons.

--Il serait, je crois, bien embarrass de payer, disait l'une des
femmes.

--S'il paye, reprenait l'autre, ce sera sur autre chose que sur sa
bourse.

--Tout cela m'est gal, disait l'homme, il faut qu'on me paye, n'importe
qui. O est M. de Saint-Marsin? Je veux parler  M. de Saint-Marsin.

--Me voici, dit M. de Saint-Marsin, qui rentrait en ce moment, que me
veut-on? Armand plit, rougit en voyant arriver son pre, et cependant
il se sentait un peu rassur par sa prsence. Pendant qu'on expliquait 
M. de Saint-Marsin de quoi il s'agissait, il levait timidement les yeux
et les baissait aussitt, comme un coupable qui attend sa sentence.
Quand M. de Saint-Marsin eut compris la cause de tout ce trouble:

--M. Bernard, dit-il, je suis trs-fch de ce qui vous est arriv, mais
je n'y puis rien; si c'est effectivement mon fils qui a cass votre
glace, arrangez-vous avec lui, cela ne me regarde pas.

--Il faut bien, Monsieur, que cela vous regarde, reprenait M. Bernard;
qu'est-ce qui me payera!

--Je l'ignore, Monsieur; mais si mon fils l'a fait, c'est en mon
absence, sans qu'on puisse penser que j'y aie eu aucune part; je ne
rponds pas de ses actions. Et se tournant vers Armand:

--Vous sentez, Armand, que cela est juste, que je ne puis rpondre de
vos actions quand je n'ai aucun moyen de vous faire faire ma volont.
Armand, les yeux baisss, les mains jointes, ne pouvait rpondre; de
grosses larmes coulaient de ses yeux. M. Bernard, dans une colre
terrible, voulait mener M. de Saint-Marsin chez le juge de paix.

--Ce n'est point  moi  y aller, disait M. de Saint-Marsin, c'est  mon
fils.

--Oh! monsieur votre fils, il pourra bien aller en prison.

--Monsieur, j'en suis bien fch, mais je n'y puis que faire.

--A la police correctionnelle, reprenait M. Bernard.

--J'en suis au dsespoir; mais je ne puis l'empcher. Armand,  chaque
parole, laissait chapper un profond sanglot et levait vers son pre ses
yeux et ses mains jointes. Quelqu'un dit tout bas  M. Bernard:

--Voil le commissaire de police qui passe. Armand l'entendit, et jetant
un grand cri, s'arracha des mains de M. Bernard, et courut se rfugier
vers son pre, qu'il embrassait de toutes ses forces en lui disant:

--O mon papa! au nom de Dieu, empchez que le commissaire ne m'emmne,
ayez piti de moi... ne me laissez pas aller en prison!

--Quel droit, mon fils, ai-je de l'empcher, ou qu'est-ce qui m'y
oblige! N'avez-vous pas renonc  ma protection?

--Oh! rendez-la-moi, rendez-la-moi; je vous obirai, je ferai tout ce
que vous voudrez.

--Me le promettez-vous? dsirez-vous que je reprenne mon autorit?

--Oh! oui, oui; punissez-moi comme vous voudrez, mais que je n'aille pas
en prison.

--Suivez-moi, dit M. de Saint-Marsin; et se retournant vers M. Bernard:

--M. Bernard, dit-il, j'espre que cela pourra s'arranger sans le juge
de paix; faites-moi le plaisir de m'attendre ici un moment.

Quand il fut rentr dans la maison:

--Mon fils, dit-il  Armand, je ne veux pas abuser d'un moment de
trouble; pensez-y bien, tes-vous dtermin  m'obir, et croyez-vous
maintenant que j'aie le droit de l'exiger? Je ne vous dissimule pas
que si M. Bernard porte plainte, ce sera probablement contre moi, et
qu'aprs m'avoir fait payer le dommage, on m'enjoindra de vous empcher
de commettre  l'avenir de pareilles actions. Vous croirez-vous alors
oblig de vous soumettre  mon autorit, et voulez-vous attendre que le
juge de paix vous l'ordonne!

--Oh! non, non, mon papa, disait Armand confus en baisant la main de son
pre, qu'il couvrait de ses larmes; pardonnez-moi, je vous en prie.

--Mon fils, lui dit M. de Saint-Marsin, je n'ai rien  vous pardonner;
en vous donnant la libert, je savais bien que vous en abuseriez; je
savais bien qu'en vous laissant suivre vos ides, je vous exposais 
faire des fautes; mais c'est pourquoi vous devez sentir la ncessit de
vous soumettre quelquefois aux miennes.

Armand ne savait comment exprimer sa reconnaissance de tant d'indulgence
et de bont. M. de Saint-Marsin alla trouver M. Bernard, et lui dit
qu'il ferait estimer le dommage, qui ne se trouva pas heureusement aussi
considrable que M. Bernard l'avait dit d'abord. Cependant cela fut
encore assez cher; et Armand, qui se trouvait dans le cabinet de son
pre le jour o l'on vint chercher le paiement, n'osait lever les yeux,
tant il tait honteux de sa faute.

--Vous comprenez  prsent, mon fils, lui disait M. de Saint-Marsin,
que les parents peuvent avoir le droit d'empcher les sottises de leurs
enfants, puisqu'ils les payent; mais ce n'est pas seulement des fautes
qu'ils payent que les parents ont  rpondre, c'est de toutes les fautes
que font leurs enfants, quand ils ont pu les empcher.

--A qui donc en rpondre, mon papa?

--A Dieu et au monde. A Dieu, qui veut que les hommes soient bons,
raisonnables, clairs autant qu'il sera possible, et qui ne peut pas
exiger des enfants de devenir tout cela par eux-mmes. C'est donc les
parents qu'il a chargs de l'ducation et de l'instruction de leurs
enfants, et pour cela il leur a donn l'autorit ncessaire pour obliger
les enfants  se laisser instruire et se former au bien. D'un autre
ct, comme le monde veut aussi que les enfants soient levs d'une
manire  devenir d'honntes gens, quand ils se conduisent mal, qu'ils
annoncent de mauvaises inclinations, on le reproche aux pres: il faut
donc bien qu'ils aient les moyens et l'autorit de les corriger, et
qu'ils puissent diriger les actions de leurs enfants, jusqu' ce que
ceux-ci aient assez de force et de raison pour qu'on les en rende
eux-mmes responsables.

Armand convint de tout cela. Il lui arriva bien encore quelquefois de
trouver l'obissance fcheuse; mais il ne s'entta plus dans ses ides,
parce qu'il comprit qu'il y a des choses dont un enfant de treize ans ne
connat pas encore toutes les raisons.



                             JULIE
                               ou
               LA MORALE DE MADAME CROQUEMITAINE.

Il y avait deux ans que madame de Vallonay avait mis sa fille en
pension, pour aller soigner son mari, malade dans une place de guerre o
il commandait, et qu'il ne voulait pas abandonner parce qu'elle tait 
tout moment en danger d'tre attaque. Les circonstances ayant chang,
monsieur et madame de Vallonay taient revenus  Paris et avaient
retir leur fille de la pension. Julie avait treize ans, elle avait
de l'esprit, elle tait assez avance pour son ge; mais un enfant de
treize ans, quelque avanc qu'il soit, ne comprend jamais tout ce que
disent les personnes plus ges. Julie avait pris l'habitude de regarder
comme ridicules toutes les choses qu'elle ne comprenait pas. Accoutume
au caquetage des pensionnaires, qui, entre elles, parlaient, jugeaient,
dcidaient de tout, elle s'imaginait savoir une chose ds qu'on en avait
parl  la pension. Ainsi, racontait-on un fait, Julie soutenait qu'il
s'tait pass autrement; elle en tait bien sre, car mademoiselle
Josphine l'avait entendu dire dans ses vacances. Si on lui disait que
telle ou telle parure tait de mauvais got:

--Ah! il faut bien pourtant que cela soit  la mode, car trois de ces
demoiselles en ont fait faire pour cet hiver. Il en tait de mme sur
des choses plus srieuses. Ce qu'une des grandes avait dit pour l'avoir
entendu dire  ses parents, sur la paix ou sur la guerre, sur le
spectacle, o elle n'avait jamais t, devenait une opinion gnrale 
laquelle Julie, non plus que ses compagnes, ne pensait pas qu'on pt
rien avoir  opposer.

Aussi ne venait-il pas une visite chez ses parents, que Julie, aussitt
qu'elle tait sortie, ne dit:

--Mon Dieu, que monsieur ou madame _une telle_ a dit une chose ridicule!
Sa mre lui laissait exprimer ainsi ses opinions quand elle tait seule
avec elle, pour avoir occasion de lui prouver ou qu'elle n'avait pas
compris ce qu'on avait dit, ou qu'elle ne comprenait seulement pas
elle-mme ce qu'elle voulait dire; mais, lorsqu'il y avait du monde,
elle veillait soigneusement  ce que sa fille ne se laisst aller 
aucune inconvenance, comme de parler bas en riant, ou en regardant
quelqu'un, de faire des mines  une personne qui se trouvait de l'autre
ct de la chambre, ou de faire semblant de ne pouvoir s'empcher de
rire.

Julie, qui craignait sa mre, avait donc gnralement un assez bon
maintien dans le monde. Mais un jour que deux ou trois de ses amies de
pension taient venues dner chez madame de Vallonay, le cur de la
terre de Vallonay, qui tait  Paris pour quelques affaires, y vint
diner aussi. C'tait un excellent homme, plein de sens, qui disait de
trs-bonnes choses, seulement un peu plus longuement qu'un autre, et
qui entremlait tous ses discours de vieux adages tous trs-utiles 
retenir, mais qui paraissaient fort ridicules  Julie, parce qu'elle
n'tait pas accoutume  cette manire de parler. D'ailleurs, elle
n'avait jamais vu le cur, et c'tait l'habitude de Julie de trouver
toujours quelque chose d'extraordinaire aux gens qu'elle voyait pour la
premire fois. Ses compagnes n'taient pas plus raisonnables qu'elle.
Avant de dner, elles s'taient amuses  contrefaire les gestes du
cur, que d'une pice voisine elles voyaient se promener dans le
salon avec M. de Vallonay; cela les avait mises tellement en train
de moqueries, que pendant tout le dner ce furent des chuchotements
continuels, des rires auxquels elles cherchaient mille prtextes
ridicules. Tantt c'tait le chien qui se grattait d'une drle de
manire, ou bien qui, en posant sa patte sur les genoux de Julie pour
lui demander  manger, avait fait tomber sa serviette, ou bien Emilie
avait bu dans son verre, avait pris sa fourchette ou son pain. Madame de
Vallonay, extrmement impatiente, n'osait cependant le trop montrer, de
peur que le cur ne remarqut la cause de son mcontentement; mais le
soir, quand tout le monde fut parti, elle gronda trs-srieusement sa
fille, lui fit sentir l'indcence et mme la btise d'une pareille
conduite, et lui dclara que si elle y retombait elle ne lui permettrait
plus de revoir ses compagnes, qui l'entretenaient dans cette dlestable
habitude. Ensuite, comme elle voulait l'accoutumer  rflchir sur
les motifs de ses actions, elle lui demanda ce qu'avaient donc de si
extraordinaire les discours du cur de Vallonay.

--Oh! maman, il disait si singulirement les choses!

--Comme quoi, par exemple?

--Eh bien! maman, il est venu me dire qu'on prenait plus de mouches avec
une cuillere de miel qu'avec un baril de vinaigre.

--Eh bien! Julie, il me semble que cette maxime n'a jamais t mieux
applique, et qu'il aurait t trs-heureux qu'elle vous et rappel en
ce moment qu'on se fait aimer des gens par des choses qui leur plaisent,
et non par des moqueries et des choses dsagrables.

--Et puis il a cit  papa, qui le savait bien apparemment, ce vers de
La Fontaine:

  Plus fait douceur que violence.

--Qui veut dire?... demanda madame de Vallonay.

--Qui veut dire... qui veut dire... et Julie, probablement un peu
impatiente de la conversation, ne songeait en ce moment qu' tirer de
toute sa force le cordon de son sac qui s'tait entortill dans la chef
de sa boite  ouvrage.

--Qui veut dire, reprit madame de Vallonay, que vous feriez beaucoup
mieux de dfaire doucement le noeud de cordon que de le serrer en le
tirant ainsi avec humeur. Je vois, Julie, que vous auriez grand besoin
qu'on vous rappelt souvent les adages du cur.

--Mais, maman, ce n'en sont pas moins des choses que tout le monde sait,
et c'est ce qui fait que cela m'a ennuys et que je me suis mise  rire
avec ces demoiselles.

--Que tout le monde sait? que vous savez, vous, Julie?

--Je vous assure que oui, maman.

--Vous,  qui tout le monde peut apprendre quelque chose? vous, qui
trouveriez  vous instruire dans le conte de madame Croque-Mitaine, si
vous tiez bien en tat de le comprendre?

--Le conte de madame Croque-Mitaine! s'cria Julie trs-pique, ce conte
pour les tout petits enfants, que mon cousin a apport l'autre jour  ma
petite soeur?

--Prcisment, celui qu'il a fait pour elle  l'occasion de
cette mauvaise gravure que je lui ai donne, o l'on voit madame
Croque-Mitaine avec sa botte et son bton, et menaant les petits
enfants de les emporter s'ils ne sont pas sages.

--Comment! maman, et c'est ce conte-l o vous croyez que j'apprendrai
quelque chose?

--Non, parce que je ne suis pas bien sre que vous ayez assez d'esprit
pour en sentir l'utilit. Allons, voyons, voil le papier, lisez...
lissez donc.

--Ah! maman!

--Ah! ma fille, vous aurez la bont de me le lire tout haut: si ma
dignit n'est pas blesse de l'entendre, la vtre apparemment ne sera
pas blesse de le lire.

Julie, moiti riant, moiti boudant, prit le papier et lut tout haut le
conte qui suit:

    MADAME CROQUE-MITAINE

    CONTE.


    --Viens vite, viens vite, Paul, disait  son frre cadet la petite
    Louise, nous avons plus de temps qu'il ne nous en faut: la marchande
    de fleurs et de joujoux demeure au bout de la rue voisine; maman est
     s'habiller; avant qu'elle ait fini nous serons revenus, toi avec
    ton fouet, moi avec mon bouquet, et nous en rapporterons un  maman
    pour lui faire plaisir.

    Et prenant Paul par la main, elle se mit  marcher avec lui aussi
    vite que le permettaient leurs petites jambes. Louise avait neuf
    ans, et Paul n'en avait que sept: c'taient bien les deux plus jolis
    enfants que l'on puisse voir. Louise avait une robe de percale bien
    blanche, une ceinture couleur de rose dessinait sa petite taille,
    elle admirait, en marchant, ses souliers ronges, et ses beaux
    cheveux blonds tombaient en boucles sur ses paules: ceux de Paul
    n'taient ni moins blonds ni moins beaux; il portait un habit de
    nankin tout neuf, un gilet brod, une chemise  points  jour. Tout
    cela n'tait rien auprs du plaisir qui les attendait; leur mre
    leur avait promis de les mener  la foire de Saint-Cloud, et on
    devait partir dans une heure. A la campagne, o ils avaient habit
    jusque-l, on leur permettait de courir dans le parc, quelquefois
    mme dans le village. Depuis qu'ils taient  Paris, on leur avait
    bien dfendu de se hasarder jamais hors de la porte cochre; mais
    l'habitude de cette rserve n'tait pas encore prise: d'ailleurs,
    pour aller  Saint-Cloud, Louise avait envie d'un bouquet, Paul d'un
    fouet, avec lequel il voulait fouetter les chevaux de son papa, qui
    lui avait promis de l'asseoir auprs de lui sur le devant de la
    calche, et ils se pressaient d'aller les acheter  l'insu de leur
    mre, avec l'argent qu'elle venait de leur donner pour leur pension
    de semaine.

    Tous les passants s'arrtaient pour les regarder.

    --Les jolis enfants! disaient-ils, comment peut-on les laisser aller
    seuls dans la rue,  leur ge? Et Louise tirait Paul par la main
    pour marcher plus vite afin de ne pas entendre. Un cabriolet qui
    venait au grand trot derrire eux leur fit encore doubler le pas.

    --Courons vite, dit Louise, voila un cabriolet, Mais le cabriolet
    courait aussi; Louise, effraye, tourna  droite au lieu de tourner
     gauche, et dpassa, sans s'en apercevoir, la boutique de la
    marchande de fleurs: le cabriolet les suivait encore,  chaque
    instant il s'approchait davantage; le bruit des roues tourdissait
    Louise, qui le croyait sur son dos; elle se jeta dans une nouvelle
    rue; le cabriolet prend le mme chemin, et, au dtour, le cheval
    trottant au milieu du ruisseau, fait voler une pluie d'eau et de
    boue, et en couvre nos deux enfants tout effars.

    Paul fond en larmes  l'instant.

    --Mon gilet brod est abm, s'crie-t-il.

    --Tais-toi donc, lui dit Louise, on va nous regarder; et elle jetait
    des regards inquiets et douloureux tantt autour d'elle, tantt sur
    sa robe de percale encore plus abme que le gilet de Paul.

    --Serons-nous bientt chez la marchande de joujoux? demanda Paul en
    pleurant toujours, mais plus bas.

    --Nous n'avons qu' retourner sur nos pas, dit Louise, car je crois
    que nous avons t trop loin; en reprenant notre chemin nous y
    serons bientt. Et elle tirait Paul encore plus fort, en se serrant
    contre les maisons, dans l'espoir de n'tre pas vue: elle ne
    savait cependant pas comment elle pourrait entrer, d'abord chez la
    marchande de joujoux, et ensuite chez sa mre, avec sa robe ainsi
    arrange.

    Toutes les rues se ressemblent, et quand on est enfant on ne connat
    que celle o l'on demeure: Louise ne reprit point le chemin par
    o le cabriolet l'avait poursuivie; plus elle allait, plus elle
    s'inquitait de ne pas arriver, et plus elle secouait le bras de
    Paul, qui, ne pouvant marcher aussi vite, lui disait en pleurant:

    --Attends donc, tu me fais mal. Ils enfilrent une petite ruelle qui
    ressemblait assez  une rue voisine de leur maison, et par o Louise
    avait pass quelquefois; mais au bout ils ne trouvrent point
    d'issue, et au lieu de leur chemin, ils aperurent....... madame
    Croque-Mitaine, fouillant avec son croc dans un tas de haillons.

    Vous connaissez madame Croque-Mitaine, vous avez vu son dos vot,
    ses yeux rouges, son nez pointu, son visage rid et noir, ses mains
    sales et sches, son jupon de toutes couleurs, ses sabots, sa hotte,
    et ce long bton avec lequel elle tate, examine toutes les ordures
    qu'elle rencontre.

    Au bruit que faisaient les deux enfants en courant, elle lve la
    tte, les regarde, et devine sans peine,  leur air pouvant, aux
    larmes qui coulent encore sur les joues de Paul et  celles qui
    gonflent la poitrine de Louise, qu'ils ne devraient pas tre o ils
    sont.

    --Que faites-vous l? leur demande-t-elle.

    Et Louise, au lieu de rpondre, se tapissait contre une borne en
    serrant Paul encore plus fort.

    --N'avez-vous pas de langue? continue madame Croque-Mitaine; vous
    avez cependant de bien bonnes jambes pour courir; et elle prend
    Louise par la main en lui disant:

    --Lve donc le nez, ma petite; qu'est-ce qui t'est arriv?

    Louise tait si peu accoutume  parler  des gens qu'elle ne
    connaissait pas, les contes que sa bonne avait eu la sottise de lui
    faire sur les vieilles femmes qui emportent les enfants, les
    rides, l'air grognon, le costume et les premiers mots de madame
    Croque-Mitaine lui avaient fait une telle peur que, malgr le
    radoucissement de ton de celle-ci, elle n'osait ni lever les yeux ni
    rpondre.

    --Allons, dit la vieille, je vois bien que je n'en obtiendrai pas
    une parole. Je ne veux pour tant pas les laisser l, ces pauvres
    enfants. Dis moi donc, toi, demanda-t-elle  Paul, d'o vous venez
    et o vous allez; es-tu muet comme ta soeur?

    --Nous allons chez la marchande de joujoux, dit Paul.

    --Et nous nous sommes perdus en route, reprit Louise, qui commenait
     se rassurer un peu sur la rencontre qu'elle venait de faire.

    --Votre maman ne vous avait certainement pas permis de sortir,
    reprit la vieille.

    Et Louise baissa les yeux.

    --Allons, allons, venez d'abord chez moi, que je vous dbarbouille;
    vous tes presque aussi crotts que moi.

    --Non, non! s'cria Louise, qui recommenait  s'effrayer au
    souvenir des histoires de sa bonne.

    --Qu'est-ce que cela veut dire, _non_? crains-tu que je te mange?
    Ah! je vois qu'on vous a fait peur de madame Croque-Mitaine; mais
    soyez tranquilles, elle n'est pas si mchante qu'on voua l'a dit.

    Et en effet, cette madame Croque-Mitaine n'tait que ce qu'elles
    sont toutes, une pauvre vieille femme qui n'avait d'autre ressource
    pour gagner son pain que de ramasser a et l des haillons qu'elle
    vendait ensuite  des gens aussi pauvres qu'elle.

    Elle jeta son bton dans sa hotte, prit par la main les deux
    enfants, qui ne marchaient encore qu'avec hsitation, et s'achemina
    le long d'une grande rue.

    Tout le monde regardait avec tonnement et la conductrice et ceux
    qu'elle conduisait; leurs jolis habits, tout clabousss qu'ils
    taient, faisaient avec les siens un singulier contraste, et l'on
    voyait clairement,  leur air honteux, qu'ils avaient essuy par
    leur faute quelque msaventure.

    --Je crois, en vrit, disait un homme, que ce sont l les deux
    enfants que j'ai rencontrs tout--l'heure et qui s'en allaient si
    gaiement en se tenant par la main.

    --Que leur est-il arriv? demandait un autre.

    Louise, dsole, aurait voulu, malgr la peur dont elle n'tait pas
    encore bien gurie, presser la marche de madame Croque-Mitaine pour
    chapper aux regards des curieux.

    --Attendez donc, attendez donc, lui disait celle-ci; ne me tirez pas
    si fort; j'ai ma hotte  porter, moi, je ne peux pas aller si vite.

    Ils arrivent enfin devant une vilaine petite maison o l'on entrait
    par une porte  moiti pourrie. Madame Croque-Mitaine l'ouvre, fait
    passer les enfants devant elle, entre aprs eux, pose sa hotte et
    appelle une petite fille en lui disant:

    --Charlotte, apporte ici de l'eau et un torchon pour laver ces
    pauvres petits! Charlotte sort d'un coin o elle filait du gros
    chanvre; elle tait aussi dguenille que sa mre, et n'avait que
    deux ou trois ans de plus que Louise; mais celle-ci, en la voyant,
    se sentit un peu rassure. Charlotte la dbarbouilla elle-mme
    pendant que la vieille femme en faisait autant pour Paul: le torchon
    tait bien grossier, et les bonnes n'y allaient pas avec prcaution.
    Paul dit en pleurant qu'on frottait trop fort; mais Louise tait
    trop humilie pour oser s'en plaindre.

    Quand cette opration fut finie:

    --A prsent, dit la vieille, vous allez me dire o vous demeurez,
    pour que je vous y reconduise.

    --Dans la rue d'Anjou, rpondit aussitt Louise.

    --Ah! ah! vous parlez sans vous faire prier; allons donc, ce
    n'est pas loin d'ici; et elle sortit avec nos enfants tout--fait
    rassurs.

    Comme elle n'avait pas sa hotte, on marchait plus vite. Une fois
    arrive dans la rue d'Anjou, Louise alla droit  sa porte. Ils
    trouvrent, en y entrant, la maison toute en moi; on les cherchait
    depuis qu'ils taient partis. Tous les domestiques avaient parcouru
    diffrentes rues; leur mre elle-mme, fort inquite, tait sortie
    pour aller  leur poursuite. La portire, en les voyant, poussa un
    cri de joie et monta avec eux dans l'appartement.

    --Les voici! les voici! cria-t-elle de loin  la bonne, qui tait au
    dsespoir de les avoir si mal surveills; et Louise courut se jeter
    dans ses bras en pleurant de honte, de crainte et de plaisir.
    Dans ce moment mme rentra leur mre, en proie aux plus cruelles
    angoisses: transporte de bonheur en les retrouvant, elle ne
    songeait pas  les gronder comme ils le mritaient.

    --Qu'tes-vous donc devenus? qu'avez-vous fait? leur demanda-t-elle
    en les prenant sur ses genoux et en les couvrant de baisers et de
    larmes.

    --Ils se sont perdus, Madame, dit madame Croque-Mitaine, car Louise
    n'osait rpondre. Je les ai rencontrs dans un cul-de-sac assez loin
    d'ici; la petite m'a dit qu'elle allait acheter des bouquets pour
    elle et pour vous, et un fouet pour son frre, mais srement c'tait
    sans votre permission.

    --Mon Dieu, oui, dit la mre encore toute tremblante; et c'est vous,
    bonne femme, qui me les avez ramens?

    --Oui, Madame; mais j'ai d'abord t les dbarbouiller chez moi; ils
    ont sans doute t clabousss par quelque fiacre: si vous aviez vu
    comme ils taient faits! Et Louise, toute honteuse, aurait voulu
    cacher sa robe couverte de boue, tandis que Paul montrait son gilet
     sa mre, lui disant:

    --Mais, maman, pour aller  Saint-Cloud il me faudra un autre gilet.

    --Oh! mes enfants, dit la mre, point de Saint-Cloud; je suis encore
    toute tremblante de la peur que vous m'avez cause. Il est dj
    tard, votre papa vous cherche encore: si vous n'tiez pas sortis
    seuls et sans ma permission, vous ne vous seriez ni salis ni perdus,
    et nous serions  prsent sur la route de Saint-Cloud; il est juste
    que vous soyez punis de votre faute: allez changer d'habits.

    Paul avait grande envie de pleurer et de grogner, mais Louise
    sentait la justice de ce que venait de dire sa mre, le prit par la
    main et sortit de la chambre avec lui et sa bonne.

    Leur mre tait reste avec madame Croque-Mitaine.

    --Ces pauvres enfants avaient bien peur de moi, Madame, lui dit
    la vieille; ils ne voulaient pas se laisser emmener, et j'ai eu
    grand'peine  les faire entrer dans mon taudis.

    --Que je vous ai d'obligations! reprit la mre, sans vous ils ne
    seraient pas encore ici, et Dieu sait ce qui leur serait arriv! que
    je vous ai d'obligations!

    --Oh! de rien du tout, Madame; si ma fille s'tait perdue et que
    vous l'eussiez retrouve, vous en auriez fait autant.

    --Vous avez une fille, bonne femme?

    --Oui, Madame, de douze ans, sauf votre respect: ce n'est pas pour
    dire, mais Charlotte est bien gentille.

    Louise rentrait sur ces entrefaites.

    --Louise, demanda sa mre, as-tu vu la petite Charlotte?

    --Oui, maman; c'est elle qui m'a dbarbouille.

    --Eh bien! veux-tu que nous allions lui faire une visite?

    --Oh! oui, maman, cela me fera plaisir.

    --Viens avec moi, ma fille.

    Louise suivit sa mre dans sa chambre, et l, sur sa proposition,
    elle fit  la hte un paquet de leurs robes encore fort bonnes, de
    trois chemises, d'un bonnet, de deux fichus et de deux paires de
    bas.

    --Allons porter cela  Charlotte, lui dit sa mre; et Louise
    enchante dit:

    --Maman, je crois que tout lui ira bien; elle n'est gure plus
    grande que moi.

    --Conduisez-nous chez vous, bonne femme, dit la mre  madame
    Croque-Mitaine, qui se rjouissait beaucoup de cette visite.

    --Charlotte ne sera pas sortie, n'est-ce pas? lui demanda Louise en
    rougissant.

    --Non, certes, rpondit la vieille, elle ne sort pas sans ma
    permission; et elles descendirent bien vite.

    On ne resta pas longtemps en route. Louise courait presque. En
    entrant dans la maison, madame Croque-Mitaine se rpandit en excuses
    sur le palier sale, la porte pourrie. Louise avait dj t chercher
    Charlotte dans le coin o elle filait encore. La petite fille tait
    un peu honteuse de se montrer si mal vtue devant une belle dame.

    --Avancez donc, Mademoiselle, lui dit sa mre; faites la rvrence;
    Madame est la maman de mademoiselle Louise, que vous avez
    dbarbouille tout--l'heure. Ah! je vous assure, Madame, qu'elle
    l'a fait de bien bon coeur. Et Charlotte, n'osant regarder une belle
    dame, regardait Louise en souriant. Celle-ci et voulu lui mettre
    sur-le-champ une robe, des bas blancs, un bonnet, un fichu, pour
    avoir ensuite le plaisir de la contempler.

    --Laisse-la faire, lui dit sa mre; elle s'habillera quand elle
    voudra. Dites-moi, ma petite, seriez-vous bien aise de demeurer prs
    de Louise! Charlotte regardait sa mre comme pour lui demander ce
    qu'elle devait rpondre.

    --Rpondez donc, Mademoiselle, lui dit celle-ci.

    --Vous ne quitterez pas votre maman; j'ai une proposition  lui
    faire. Ma portire s'en va, je n'en ai encore retenu aucune  sa
    place: voulez-vous prendre la loge, bonne femme? Personne ne rentre
    tard chez moi, et vous n'aurez pas beaucoup de peine. Madame
    Croque-Mitaine se trouva trop heureuse de cette offre; c'tait
    une condition bonne et assure; elle accepta avec la plus vive
    reconnaissance. On convint que son tablissement se ferait le
    lendemain. Louise s'en retourna avec sa maman. Son pre, qui venait
    de rentrer, la gronda encore un peu d'une faute dont elle n'avait
    pas senti d'abord toute l'tendue; et Louise, en reconnaissant
    son tort, dit cependant que sa bonne n'aurait pas d lui faire de
    mauvais contes sur madame Croque-Mitaine, et qu'elle aimait bien
    mieux avoir eu l'occasion de faire plaisir  Charlotte qu'tre alle
     Saint-Cloud.


--Eh bien! ma fille, dit madame de Vallonay  Julie quand elle eut fini,
quelles sont les utiles rflexions que vous tirez du conte de madame
Croque-Mitaine? Julie riait et ne disait rien, comme si elle et cru que
sa mre se moquait d'elle; mais madame de Vallonay l'ayant presse de
rpondre:

--En vrit, maman, dit Julie d'un air mprisant, si vous me l'avez
fait lire pour m'apprendre qu'il ne faut pas avoir peur des femmes qui
ramassent des haillons dans les rues, je crois que je savais cela.

--Et vous n'y voyez pas autre chose?

--Quoi! maman, qu'il ne faut pas dsobir? c'est une chose qu'on n'a
plus gure besoin d'apprendre  mon ge.

--Je suis bien aise, dit madame de Vallonay en souriant d'un air un peu
moqueur, que cette leon vous soit devenue tout--fait inutile. Mais
vous n'en voyez pas d'autres?

--Que pourrait-il donc y avoir?

--Ah! vraiment, ma fille, je ne vous le dirai pas, vous pourriez trouver
que je vous apprends des choses que tout le monde sait; cherchez.

En disant ces mots, madame de Vallonay passa dans le cabinet de son
mari,  qui elle avait  parler, et laissa Julie dans le sien avec son
ouvrage, ses livres d'histoire et sa sonate  tudier. Lorsqu'elle
revint il tait dix heures. Au moment o elle ouvrit la porte, Julie fit
un cri et sauta sur sa chaise d'un air tout effray.

--Qu'avez-vous donc, ma fille? lui demanda sa mre.

--Oh! rien, maman, c'est que j'ai eu peur.

--Peur! et de quoi?

--C'est que vous m'avez surprise!

--Quel enfantillage! Allons, il est tard, allez vous coucher.

--Maman, venez-vous!

--Non, j'ai une lettre  crire.

--Eh bien! maman, j'attendrai que vous ayez fini.

--Non, je veux que vous alliez vous coucher.

--Mais, maman, si vous le vouliez, en passant je porterais votre
critoire et la lampe dans votre chambre  coucher; vous y cririez bien
plus commodment.

--Non, ma fille, j'crirai plus commodment ici: ne pouvez-vous donc
vous aller coucher sans moi?

Julie ne remuait pas; elle regardait d'un air interdit, et sans
l'allumer, le bougeoir que sa mre lui avait ordonn de prendre. Elle
semblait de temps en temps couter avec inquitude du ct de la porte.
Sa mre ne concevait pas ce qu'il lui prenait.

--Je crois, en vrit, ma fille, dit-elle en riant, que vous avez peur
de rencontrer sur votre chemin madame Croque-Mitaine.

Julie, riant aussi, quoiqu'embarrasse, avoua  sa mre qu'elle avait
lu dans un livre qui tait sur la table une histoire de voleurs et
d'assassins qui lui avait fait une si terrible peur, qu'elle n'osait
plus aller seule dans sa chambre, qui tait spare du cabinet par le
salon et la chambre  coucher de sa mre.

--Nous tions convenues, Julie, que vous ne liriez rien sans ma
permission, et il me semble qu'il n'aurait pas t si inutile que madame
Croque-Mitaine vous apprt  ne pas dsobir.

--Maman, je n'ai pas cru faire un grand mal, parce que c'est un livre
pour les jeunes personnes o vous m'aviez dj permis de lire quelques
histoires.

--Il fallait attendre que je vous eusse permis de les lire toutes, et le
conte de madame Croque-Mitaine aurait d vous apprendre que les enfants
ne doivent pas interprter les volonts de leurs parents, parce que la
plupart du temps ils n'en peuvent pas sentir les raisons. Louise et Paul
croyaient comme vous ne pas faire un grand mal, et, comme vous, ils sont
tombs prcisment dans l'inconvnient qu'on voulait leur viter. Allez,
ma fille, allez vous coucher; et si la peur vous empche de dormir, vous
rflchirez sur la morale de madame Croque-Mitaine.

Julie vit bien qu'il fallait prendre son parti; elle alluma le bougeoir
le plus lentement qu'elle put, laissa en s'en allant la porte du cabinet
ouverte pour avoir un peu moins peur, mais sa mre la rappela pour la
fermer. Alors, se voyant seule, elle sa mit  marcher si vite qu' la
porte de sa chambre la bougie s'teignit; il fallut revenir sur ses pas;
le coeur lui battit bien fort quand elle arriva dans sa chambre pour
la seconde fois; elle n'entendait pas craquer une boiserie sans
tressaillir, et ne put s'endormir que quand sa mre fut rentre. Ces
ridicules frayeurs la troublrent deux ou trois jours, sans qu'elle ost
en parler, de peur qu'on ne lui rappelt encore madame Croque-Mitaine;
mais elle n'en tait pas quitte.

On avait donn  l'une des compagnes de Julie deux petites souris
blanches, les plus jolies du monde; elles taient renfermes dans un
grand bocal de verre  travers duquel on les voyait. On avait suspendu
au couvercle une espce de petite roue qu'elles faisaient tourner avec
leurs pattes, comme les cureuils, en essayant de grimper dessus, et
elles s'imaginaient ainsi faire beaucoup de chemin. Cette jeune personne
n'avait pu les emporter  sa pension, et comme elle y devait rester
encore un an, Julie l'avait prie de les lui prter pour ce temps-l,
promettant d'en avoir grand soin. En effet, Julie les soignait
elle-mme. Sa mre ne voulait pas qu'elle et des animaux pour en
charger les domestiques; car elle pensait que ces choses-l ne peuvent
amuser que quand on s'en occupe, et trouvait qu'il ne valait pas la
peine d'en avoir quand on ne s'en amusait pas. Julie leur donnait assez
rgulirement  manger, mais elle oubliait souvent de fermer le bocal;
alors elles s'chappaient. On les avait toujours rattrapes; mais un
jour qu'elles taient  prendre l'air, et que Julie avait eu, selon sa
coutume, la prcaution de laisser la porte de sa chambre ouverte, un
chat y entra, et Julie, qui arrivait dans ce moment, le vit, sans
pouvoir l'en empcher, manger une de ses souris. Elle se dsespra,
s'cria vingt fois:

--Le maudit chat! l'horrible chat! et elle assura bien que si elle avait
su cela elle ne s'en serait pas charge.

--Mon enfant, lui dit sa mre quand elle la vit un peu console, tout
votre malheur vient de ce qu'alors vous n'aviez pas encore lu le conte
de madame Croque-Mitaine.

--Comment! maman, dit Julie impatiente, qu'est-ce qu'il aurait fait 
cela?

--Vous y auriez vu qu'il ne faut jamais commencer une chose sans s'tre
assur de pouvoir la faire: car ce qui arriva  Louise et  Paul vint
de ce qu'avant de sortir pour aller chez la marchande de joujoux, ils
n'examinrent point s'ils seraient capables d'y arriver sans s'garer
et sans avoir peur des voitures; de mme que vous n'avez point examin,
avant de vous charger des souris, si vous seriez capable de les bien
soigner.

--Mais, maman, il fallait prvoir.

--Que vous seriez une tourdie, que les souris s'chapperaient d'un
bocal ouvert, et que, quand elles seraient dehors, le chat les
mangerait. C'est ne qu'il vous aurait t bien facile d'imaginer, si
vous aviez pu profiter de la morale de madame Croque-Mitaine.

--Mais, maman, dit Julie qui voulait dtourner la conversation, vous
trouvez donc tout dans madame Croque-Mitaine?

--J'y pourrais trouver encore beaucoup de choses, et si vous le voulez,
nous en avons pour longtemps.

--Oh! non, non, maman, je vous en prie.

--Je veux bien n'en plus parler, ma fille, mais c'est  une condition,
c'est que vous ne vous aviserez plus de croire que ce que disent des
personnes raisonnables peut tre un sujet de moquerie pour une petite
fille comme vous; et que quand leur conversation vous ennuiera, au lien
de prtendre que c'est parce qu'elle est ridicule, vous vous direz que
c'est parce que vous n'avez pas assez d'esprit pour la comprendre, ou
de raison pour en profiter. Prenez-y garde; si vous y manquez, je vous
remets, pour toute nourriture,  la morale de madame Croque-Mitaine.



                        LES PETITS BRIGANDS

--Pierre, Jacques, Louis, Simon, coutez donc, coutez donc! criait
Antoine  ses camarades, enfants du village de Macieux, qui jouaient
au petit palet sur la pelouse devant le village. Une voiture de poste
venait de passer; on avait jet par la portire un papier renfermant des
dbris d'un pt: Antoine avait couru s'en emparer; et comme il savait
lire, parce qu'il tait le fils du matre d'cole du village, en
mangeant les miettes du pt il avait lu dans le papier, qui tait le
_Journal de l'Empire_ du 2 fvrier 1812, le paragraphe suivant:

_Berne, le 26 janvier 1812_.--Un certain nombre d'coliers des deuxime
et troisime classes de notre collge, gs de douze  quatorze ans, qui
avaient lu, dans leurs heures de rcration, des histoires romanesques
de brigands, s'taient runis, avaient nomm un capitaine et des
officiers, et s'taient donn des noms de brigands. Ils tenaient des
assembles secrtes dans lesquelles ils mangeaient et buvaient, et
s'engageaient par serment  voler et  garder le secret sur toutes leurs
oprations, etc.

C'tait cela qu'il voulait lire  ses camarades.

--Ah! des brigands! des brigands! dirent-ils tous  la fois aprs
l'avoir entendu, que cela est joli! il faut nous faire brigands.
Charles, veux-tu en tre? crirent-ils au neveu du cur, qui arrivait en
ce moment.

--Qu'est-ce que c'est? je le veux bien, dit Charles sans savoir ce que
c'tait. Charles tait un bon garon, mais qui avait un grand tort,
c'tait de ne pas obir  son oncle, qui lui avait dfendu d'aller avec
les autres petits garons du village, presque tous trs-mauvais sujets.
Au lieu de se soumettre  cet ordre, il s'arrtait, toutes les fois
qu'il en trouvait l'occasion, avec l'un ou avec l'autre; il leur donnait
mme rendez-vous aux endroits par o il devait passer quand son oncle
l'envoyait quelque part. Quand il tait avec eux, ils lui faisaient
faire beaucoup de sottises qu'il n'aurait pas voulu faire, mais il ne
savait pas leur rsister. Il se fchait bien quand il les voyait jeter
des pierres dans les arbres pour abattre le fruit, marcher dans des
champs de bl mr ou gter des plants d'asperges; il disait alors qu'il
ne viendrait plus jouer, et il revenait toujours. Il dit qu'il voulait
bien tre brigand, parce qu'il s'imagina que c'tait un jeu.

On arrta d'abord qu'il fallait prendre des btons. Les petits garons
coururent  un tas de fagots et en tirrent les plus gros cotrets.
Charles eut beau dire que ces fagots appartenaient  son oncle le
cur, qui les avait achets le matin, on lui rpondit que les brigands
n'avaient pas peur des messieurs, et que les messieurs du monde
n'avaient qu' venir, qu'ils trouveraient  qui parler. Charles riait de
toutes ces sottises; et Simon, celui pour qui il avait le plus d'amiti,
parce qu'il tait gai et bon enfant, quoique bien mauvais sujet, ayant
choisi un bton pour lui, il le prit. Ils se mirent tous alors  remuer
leurs btons en levant la tte et en se donnant la figure la plus
mchante qu'il leur fut possible. Ils se demandrent aprs cela ce
qu'ils allaient faire.

--Il faut d'abord jurer que nous sommes des brigands, dit Antoine; et
puis aprs, ajouta-t-il en regardant comment on disait dans son journal,
nous volerons tout ce que nous trouverons.

--Nous volerons! dit Charles, qui commenait  trouver ce jeu fort
singulier.

--Srement, puisque nous sommes des brigands.

--Je ne volerai pas.

--Ah! tu voleras, tu voleras, crirent tous les petits garons; tu es un
brigand, tu voleras.

--Je ne volerai pas.

--Qu'est-ce que cela nous fait donc? dit Simon, qui voulait toujours
tout arranger; si tu ne voles pas, ce sera tant pis pour toi.

--Oui, si tu es une bte, dirent les autres, ce sera tant pis pour toi,
tu ne viendras pas boire.

--Mais qu'est-ce que c'est que boire? demanda l'un de la troupe. Charles
dit que c'tait de s'enivrer.

--Ah! oui, dit Antoine en regardant son journal; nous irons tous
ensemble au cabaret.

--On vous y laissera bien aller! dit Charles.

--Oh! des brigands n'ont peur de rien, et puis on ne le saura pas; nous
irons  Troux,  une lieue d'ici; des brigands n'ont pas besoin de
permission, ils font ce qu'ils veulent, et se moquent de tout le monde.
Et les petits garons se mirent  remuer leurs btons d'un air encore
plus fier.

--Allons, dit Antoine, il faut jurer que nous sommes brigands.

--Bah! dit Charles, laissons-l ce bte de jeu, et jouons au petit
palet. Simon, viens jouer au petit palet, tu sais bien que je te dois
une revanche. Et Simon tait assez dispos  aller prendre sa revanche;
mais les autres le retinrent, dirent qu'il fallait jurer; que Charles
pouvait bien s'en aller s'il voulait, puisqu'il tait une bte. Charles
aurait d s'en aller; cependant il resta. Antoine dit qu'il fallait
avoir du vin; et comme il avait lu l'histoire dans un vieux recueil
latin et franais o son pre apprenait aux enfants  lire le latin, il
dit qu'ils feraient comme les conjurs faisaient autrefois, qu'ils y
mettraient un peu de leur sang, qu'ils boiraient cela, et seraient
engags  tre brigands pour toute leur vie. Ils trouvrent cela
charmant.

--Mais comment aurons-nous du sang? dit l'un d'eux.

--On se piquera le doigt, reprit un autre; justement j'ai une grosse
pingle qui attache ma culotte.

Ils convinrent de se servir de l'pingle, chacun se promettant bien
intrieurement de ne pas piquer bien fort. Il fallait avoir du vin:
ce fut un grand embarras. On voulait que Louis, qui tait le fils du
marchand de vin, en allt voler chez son pre. Louis dit que ce ne
serait pas la premire fois, mais qu'il n'y allait pas le jour, de peur
d'tre vu et battu. On lui disait que pour un brigand il tait bien
poltron, mais cependant personne ne voulait y aller  sa place. Enfin
Simon, qui tait le plus hardi, en alla demander  la servante du
cabaretier, qui l'aimait assez, parce que, quand il la rencontrait dans
la rue, bien charge, il l'aidait  porter ses brocs. Elle lui en donna
un peu qui tait rest au fond d'une pinte; il l'apporta en triomphe
dans un vieux sabot cass o il l'avait mis. Antoine commena  se
piquer le doigt; comme il sentit que cela lui faisait mal, il dit que
cela saignait assez, quoique cela ne saignt pas du tout; les autres
firent semblant de se piquer; ils secourent le doigt bien fort dans le
sabot, comme s'il y avait eu beaucoup de sang. Il n'y eut que Charles
qui ne voulut pas se piquer,  qui Jacques donna un grand coup d'pingle
qui fit sortir le sang. Il se fcha, se battit avec Jacques. Simon prit
le parti de Charles, et battit Jacques. Charles, toujours en colre,
voulait jeter le vin qui tait dans le sabot; les autres l'en
empchrent, et dirent qu'il ne voulait pas boire et jurer avec eux,
parce qu'il tait un tratre qui voulait les dnoncer. Simon lui-mme
lui dit que s'il ne buvait pas avec eux, c'est qu'il tait un tratre.
Cela fit de la peine  Charles, d'autant que Simon venait de se battre
pour lui.

--Tu as promis d'tre un brigand, criaient-ils tous  la fois. Charles
disait qu'il n'avait pas envie de les dnoncer, mais qu'il ne voulait
pas tre un brigand. Ils criaient encore plus fort:

--Il faut que tu sois un brigand, tu l'as promis; et Simon lui portait
le sabot  la bouche. Charles se dbattait; ils prtendirent qu'il avait
bu et qu'il tait brigand. Charles s'en alla en disant que non, et fort
en colre.

Cependant sa colre ne tint pas contre Simon, qui le lendemain
l'attendit  son passage dans la rue, pour lui dire de venir voir un
gros saucisson qu'ils avaient trouv moyen de dcrocher de la boutique
du charcutier du village. Charles avait bien dit d'abord qu'il n'irait
pas; mais Simon lui avait tant dit que le saucisson tait bien gros,
que la curiosit lui prit de voir comment il tait. Il alla donc
l'aprs-midi sur la pelouse o ils mangeaient le saucisson; il le trouva
en effet bien gros; ils lui racontrent comment ils l'avaient pris, la
peur qu'ils avaient eue d'tre vus par le marchand, les contes que Simon
lui faisait pour l'amuser hors de sa boutique pendant qu'un autre s'y
glissait. Tout cela fit rire Charles, qui oublia si bien le mal qu'il
y avait  de pareilles actions, que quand on lui proposa de goter du
saucisson, il en prit un morceau qu'il mangea. Il ne l'eut pas plus tt
aval, qu'il se sentit inquiet de ce qu'il venait de faire. Il s'en alla
tout de suite sans rien dire, et  mesure qu'il y pensait il tait plus
tourment. Ce fut bien pis quand, lorsqu'il arriva  la maison, son
oncle lui fit rpter sa leon de catchisme, qui se trouvait tomber ce
jour-l sur le commandement de Dieu: _Le bien d'autrui tu ne prendras_.

Son oncle lui expliqua que ceux qui prenaient le bien d'autrui n'taient
pas seulement les voleurs, mais encore ceux qui achetaient sans payer,
ceux qui dpensaient plus qu'ils n'avaient, et empruntaient ce qu'ils ne
pouvaient pas rendre, mais surtout ceux qui profitaient de ce qu'avaient
pris les autres.

Charles plissait et rougissait tour  tour; heureusement il faisait
sombre, son oncle n'en vit rien; il ne rpondit point; et sitt qu'il
put s'chapper, il alla se cacher pour pleurer. A souper, il ne mangea
point; il dit qu'il avait mal  l'estomac; et en effet, le morceau de
saucisson qu'il avait mang lui faisait bien mal. Il ne dormit point. Sa
conscience lui reprochait d'avoir particip au vol, puisqu'il en avait
profit; il sentait bien qu'il ne pourrait plus leur dire que cela tait
mal, car ils lui diraient:

--Cela ne t'a pourtant pas empch de manger du saucisson.

Il savait, et son oncle le lui avait rpt, qu'on ne pouvait pas
esprer que Dieu vous pardonnt,  moins de rendre au moins la valeur
de ce qu'on avait pris. Charles aurait donn de bon coeur le peu qu'il
possdait pour se dlivrer d'un semblable poids; mais comment le faire
accepter au charcutier? Il faudrait donc tout lui dire, accuser ses
camarades? ce que Charles ne voulait pas faire, quand mme il ne s'y
serait pas cru engag par sa promesse. Il imagina d'aller placer
quatre sous, qui taient tout ce qu'il avait d'argent, sur la porte du
charcutier, imaginant qu'il les prendrait, les croyant  lui. Il passa
deux ou trois fois devant la porte sans oser les mettre; enfin, dans un
moment o on ne le voyait pas, il les plaa sur le seuil, et se sauva au
coin de la rue pour voir ce qui en arriverait. Il n'y fut pas plus tt
qu'il vit arriver Antoine, qui, furetant autour de la boutique, et
voyant que le marchand avait le dos tourn, se baissa pour les ramasser.
Charles sautant sur lui pour l'en empcher, Antoine se dbattit; le
marchand se retourna au bruit.

--Qu'est-ce que vous faites devant ma boutique? dit-il en colre, car
il se souvenait de ce qu'on lui avait pris; pourquoi monsieur Charles
rde-t-il autour depuis une heure? Allez-vous-en; ce n'est pas que je
vous accuse, monsieur Charles, mais je ne veux pas qu'on soit devant ma
boutique.

--Lui comme un autre, disait Antoine entre ses dents; et Charles, au
dsespoir, se voyait chasser sans oser se fcher, comme il aurait fait
dans une autre occasion. Il courut aprs Antoine pour lui reprendre ses
quatre sous, disant qu'ils taient  lui, mais Antoine se moqua de
lui; il n'osa le forcer  les lui rendre, car Antoine avait sur lui
l'avantage d'un mauvais sujet qui se moque de tout ce qu'on peut dire,
et Charles n'avait pas l'avantage d'un honnte homme, qui est de n'avoir
rien  cacher, car il ne l'avait pas toujours t.

Comme il tait l, triste et honteux, vinrent  passer Jacques et Simon.

--Ah! lui dit Simon  demi-voix, nous avons un beau panier de pches que
la mre Nicolas allait porter  la ville et que nous avons t de dessus
son ne pendant qu'elle tait  ramasser du bois auprs des murs du
parc; nous l'avons cach l, dans le foss; viens le voir.

--Non, dit Charles, je ne veux pas.

--Oui-d, ce n'est pas pour lui, reprit Jacques; il n'a pas eu la peine
de le prendre; c'est un poltron de brigand.

--Je ne suis pas un brigand, dit Charles en colre, et je ne me soucie
pas de vos pches.

--Tu n'as pas t si dgot du saucisson.

Charles, dans toute autre occasion, aurait rpondu par un coup de poing;
mais il tait humili, il se tut; et Jacques s'en alla en chantant de
toutes ses forces, sur l'air _c'est un enfant_:

  C'est un poltron,
  C'est un poltron.

--Pourquoi ne viens-tu pas? dit Simon.

--Simon, lui rpondit Charles, qui aurait voulu le convertir, c'est bien
mal de voler et de frquenter ceux qui volent.

--Bon! tu ne pensais pas cela hier.

--Aussi, depuis hier me suis-je bien repenti.

--Eh bien! tu te repentiras encore demain, viens. Et Simon, qui avait
l'habitude de lui faire faire assez ce qu'il voulait, l'entranait par
le bras.

--Non, non, je n'irai pas.

--Eh bien! ne viens pas; et il le repoussa brusquement. Je vois bien que
c'est que tu ne veux pas me donner ma revanche.

--Mais, Simon, comment le pourrais-je? je n'ai plus d'argent.

--Tu as toujours ces quatre sous que tu nous as gagns  Louis et  moi.

Charles lui raconta ce qu'il en avait fait et ce qui lui tait arriv.
Simon se mit  rire si fort, que Charles riait presque de voir rire
Simon; cependant il s'impatientait.

--Si je pouvais les lui faire rendre! disait-il.

--Oh! dit Simon, les brigands ne rendent rien. Mais viens tantt jouer
au petit palet sur la pelouse; puisque c'est ce coquin d'Antoine qui te
les a vols, nous trouverons bien moyen de les lui gagner.

--Non, dit Charles, je ne veux pas y aller.

--Eh bien! comme tu voudras; je les gagnerai pour moi tout seul.

Comme Charles, malgr ses malheurs, tait un peu plus content de lui, il
dna mieux qu'il n'avait soup la veille. Cependant il songeait qu'il
aurait t bien agrable de regagner  Antoine ses quatre sous. Le
lendemain tait dimanche; le cur lui donna la clef de son jardin, lui
disant de l'aller porter  madame Brossier, l'une de ses paroissiennes,
vieille et infirme, qui logeait  quatre ou cinq cents pas du village,
et qui, pour venir  la messe, avait beaucoup moins de chemin  faire en
traversant le jardin du cur qu'en faisant le tour par les rues.

Charles partit; il passait assez prs de la pelouse; en passant il
la regarda, et marcha plus lentement pour tcher d'apercevoir ce que
faisaient ses camarades qu'il y voyait rassembls, En regardant et en
marchant lentement, il approcha; il les vit jouant au petit palet, et
approcha davantage peur savoir si c'tait Simon qui gagnait. Simon le
vit, l'appela, et lui proposa d'tre de moiti. Charles ne rpondit rien
d'abord; Simon renouvela sa proposition: c'tait contre Antoine qu'il
jouait. Charles accepta, sans songer qu'il ne pouvait pas jouer,
puisqu'il n'avait pas d'argent pour payer s'il perdait. Cette ide lui
revint au milieu de la partie; alors il lui prit une telle peur de
perdre, qu'il ne respirait pas. Il examinait le jeu avec une attention
inquite; il crut deux fois s'apercevoir que Simon, avec qui il tait
de moiti, trouvait moyen, en s'approchant pour mesurer, de pousser son
palet de manire  faire croire qu'il avait gagn quand il avait perdu.
Il n'osa rien dire. tait-ce pour ne pas faire de tort  Simon? tait-ce
pour ne pas perdre! Il n'en savait rien lui-mme, tant il tait troubl.
Il gagna un sou, et s'en alla, s'il est possible, encore plus troubl
que la veille. Il pensait que Simon avait trich, et que c'tait de l
que venait son gain; que bien qu'Antoine l'et vol, ce n'tait pas
une raison pour le voler  son tour. Il aurait bien voulu demander 
quelqu'un s'il avait le droit de garder cet argent, si au contraire
il n'tait pas oblig  restituer mme celui qu'avait gagn Simon,
puisqu'il n'avait pas averti qu'il trichait. Mais  qui le demander? Le
malheur de ceux qui ont eu une mauvaise conduite, c'est de ne plus
oser demander conseil  personne, mme quand c'est pour la rparer. La
conscience de Charles le tourmentait si fort, qu'il commenait  tcher
de s'tourdir pour ne plus la sentir. Il se mit donc  courir de toute
sa force pour secouer ses ides; mais en arrivant  la porte de madame
Brossier, il s'aperut qu'il n'avait plus la clef du jardin. Il crut
d'abord l'avoir perdue en courant, et la chercha quelque temps; mais
il se ressouvint ensuite qu'il l'avait prte  Simon pour mesurer la
distance des palets. Il retourna pour la lui demander; Simon n'y tait
pas, non plus que Jacques, les autres dirent qu'ils n'avaient pas la
clef. Charles voulait courir aprs Simon.

--N'y va pas, dit Antoine; il va revenir, tu le manquerais. Jouons
plutt une partie.

Charles tait en train de faire des fautes; il ne savait plus d'ailleurs
si l'argent qu'il avait lui appartenait ou non; et il semble que les
gens qui ont eu le malheur de rendre leurs devoirs si difficiles et si
embrouills, qu'ils ne savent plus comment s'en tirer, abandonnent le
soin de leur conscience et ne se soucient plus de faire bien ou mal, en
sorte qu'ils vont toujours empirant, s'tant le moyen de rparer.

Charles joua et perdit non-seulement un sou, mais quatre autres qu'il
n'avait pas. Il voulait toujours sa revanche, Antoine ne voulait plus
jouer, et Simon ne revenait pas. Charles n'y pensait gure, parce qu'il
tait tout occup de sa partie; cependant il avait demand une fois:

--Est-ce que Simon ne reviendra pas?

--Oui, oui, quand les poules auront des dents, avait rpondu Antoine en
se moquant. Charles l'avait  peine entendu. Pendant qu'il sollicitait
une dernire partie qui lui aurait probablement encore fait perdre ce
qu'il n'avait pas, Jacques arrive en courant, et sans voir Charles,
parce qu'il commenait  faire sombre; il crie d'une certaine distance,
et cependant  demi-voix:

--C'est bien la clef du jardin, nous l'avons essaye; nous allons
chercher des paniers. Charles entend qu'on parle de sa clef, et voit
bien qu'on l'a retenu exprs pour que Jacques et Simon eussent le temps
de l'emporter. Il veut courir aprs Jacques, Antoine le retient:

--Paye-moi d'abord, dit-il, mes quatre sous.

--Je te les payerai demain; mais je veux ravoir ma clef.

--Ta clef, n'as-tu pas peur qu'on ne te la mange?

--Non, mais je ne veux pas qu'on aille voler les fruits du jardin de
mon oncle, comme le panier de pches et le saucisson; et Charles se
dbattait toujours, et Antoine le retenait.

--Le grand mal, disait Louis, quand on ramasserait les fruits qui sont
 terre  se pourrir! Et Charles, qui savait bien qu'on en prendrait
d'autres, se dbattait encore plus fort.

--Il faudra bien que vous me laissiez aller  la fin, disait Charles, et
alors j'irai dire  mon oncle de se faire rendre sa clef.

--Et moi je lui dirai, rpondit Antoine, de me faire rendre mes quatre
sous.

--Eh bien! laisse-moi aller; je ne dirai rien.

--Promets-le, foi de brigand.

--Je ne suis pas brigand.

--Tu l'es, tu l'es, dirent les petits garons en se prenant la main et
en se mettant  sauter autour de lui de manire  l'empcher de sortir.

--Promets foi de brigand. Charles trpignait, pleurait, faisait des
efforts inutiles. Il lui fallut promettre foi de brigand qu'il ne dirait
rien, et qu'il payerait les quatre sous le lendemain, c'est--dire qu'il
donnerait ce qu'il n'avait pas; mais Charles s'tait engag, par ses
premiers torts, dans une mauvaise route o il ne pouvait plus faire que
des fautes.

A peine libre, il se met  courir de toute sa force du ct de la
maison; mais  quelque distance il rencontra son oncle, qui l'arrta et
lui demande s'il a remis la clef  madame Brossier. Charles, interdit,
confus, bgaie et ne sait que rpter:

--La clef, la clef... mon oncle, la clef....

--L'as-tu perdue?

--Oui, mon oncle, dit Charles enchant de cette dfaite. Le cur tait
un homme bon et tranquille, il ne se fchait jamais.

--Eh bien! il faut la chercher.

--Quoi! mon oncle,  cette heure! il ne fait presque plus jour.

--Nous la trouverons encore bien moins quand il fera tout--fait nuit.
Et le voil  chercher avec Charles, qui du moins en fait semblant. Ils
rencontrent Antoine et ses camarades qui rentraient au village; le cur
leur demande sa clef, ils rpondent qu'ils ne l'ont pas trouve, et
Charles les entend avec indignation, en s'en allant, rire entre eux et
dire:

--Elle se retrouvera, monsieur le cur, elle se retrouvera. Il les voit
se mettre  courir, et pense qu'ils vont se dpcher de profiter de son
absence pour faire leur coup. Il tremble pour le bel abricotier de son
oncle, si charg de fruits, qu'on a t oblig d'en tayer quelques
branches. Il tremble surtout pour Bb, un charmant petit agneau
qu'lve la servante du cur, que Charles aime  la folie, qui le
reconnat, accourt  lui, quand il le voit, de toute la longueur de sa
corde, le caresse et mange de l'herbe dans sa main. Il est attach dans
le jardin; si ces garnements allaient l'emmener et lui faire mal; il
aurait beau bler, la servante ne l'entendrait pas, parce que le jardin
est assez loign de la maison,  laquelle il ne tient que par une
petite alle qui passe le long des derrires de l'glise. Il ne peut
tenir  cette pense.

--Mon oncle, dit-il avec agitation, laissez-moi aller; si quelqu'un a
trouv la clef, il pourrait entrer; je veux mettre quelque chose dans la
serrure pour les empcher d'ouvrir.

--Non pas, dit le cur, vous me gteriez ma serrure. Charles a dj pris
sa course. Le cur lui crie encore qu'il lui dfend de rien mettre dans
la serrure. Charles promet qu'il n'y touchera pas, et court toujours; et
le cur, voyant qu'il fait trop noir pour esprer de trouver sa clef, va
faire une visite dans le village.

Charles arrive essouffl; il trouve tout tranquille; Bb est  la mme
place et vient lui lcher la main. Il respire, mais il craint  tout
moment d'entendre arriver les petits brigands: que ferait-il alors?
Charles s'est mis dans la plus cruelle alternative o puisse tre
un homme: celle de manquer  sa parole, ou de laisser commettre une
mauvaise action qu'il pourrait prvenir. Son oncle lui a dfendu de
faire rien entrer dans la serrure; mais il pense que l'chelle qui sert
 monter aux arbres, mise en travers de la porte, pourra empcher de
l'ouvrir. Il commence  la traner avec beaucoup de peine, quand il
croit entendre plusieurs personnes parler bas le long du mur et prs de
la porte, alors il sent bien qu'il n'aura pas le temps d'y arriver avec
son chelle: il s'lance pour la retenir au moins de toute sa force;
mais en ce moment on vient de mettre la clef dans la serrure, la porte
s'ouvre brusquement; Charles est presque renvers. Il voit entrer les
cinq petits brigands.

--Sortez! sortez! leur dit-il en les repoussant, sortez! ou je vais
crier.

--Va crier dehors, lui dit Jacques, et il le jette hors du jardin, dont
il ferme la porte aprs en avoir retir la clef. Charles, en effet, crie
et frappe, mais on lui jette par-dessus le mur un pot  fleurs, qui lui
fait bien mal en lui tombant sur l'paule: il en voit arriver un autre
et juge qu'il ne peut pas rester l. Alors, forc de faire le tour, il
se hte le plus qu'il peut, malgr ses craintes qui rendent ses jambes
tremblantes, trouve la porte de la cour ouverte, passe par l'alle sans
avoir t vu de la maison, et entend de loin Bb bler d'une manire si
lamentable, que son coeur est transi d'effroi.

--Serre-lui le cou, disait Jacques, serre fort, Charles pousse un grand
cri. Simon saute sur lui, lui met les mains devant la bouche; et aid
d'Antoine, les y retient malgr les efforts de Charles, tandis que les
autres cherchent  serrer la corde qui attache le cou de l'agneau 
moiti touff. Le pauvre Bb pousse cependant encore un dernier et
faible blement: Charles l'entend; le dsespoir lui donne des forces, il
s'arrache des mains qui le retenaient, en criant:

--Au secours! au secours! On l'a entendu: le cur, qui le cherchait, la
servante, qui vient faire rentrer Bb, arrivent et pressent le pas. Les
petits brigands se voient dcouverts; ils se dispersent dans le jardin,
et veulent se sauver, mais ils ont ferm la porte. La servante en a
dj reconnu et soufflet deux ou trois, tandis que Charles, uniquement
occup de Bb, le dlie, le fait respirer, et  genoux prs de lui,
l'embrasse en pleurant et en essayant de l'engager  manger de l'herbe
qu'il lui prsente. Aprs avoir svrement tanc les petits brigands, et
les avoir mis  la porte, on revient auprs de Bb. Charles est tout
tonn d'entendre la servante dire qu'ils taient quatre, et ne pas
nommer Simon: il pense qu'il a trouv moyen de se sauver; mais dans la
petite alle o il marchait derrire les autres, conduisant Bb, qui,
encore tout effray, avait quelque peine  se laisser conduire, il
aperoit Simon tapi derrire un gros lilas. Il est d'abord prt  crier,
se souvenant que c'tait Simon qui lui avait mis les mains devant la
bouche pendant qu'on cherchait  trangler Bb; mais un mouvement de
gnrosit et le sentiment de ses propres fautes le retiennent. Il lui
fait signe de le suivre doucement; et pendant que les autres rentrent
dans la maison, il lui donne les moyens de s'chapper par la porte de la
cour.

Interrog par le cur, Charles prit le parti d'avouer humblement tous
ses torts, et de demander pardon  Dieu et  son oncle, qui le traita
avec bont, mais lui imposa cependant une pnitence. Charles lui demanda
de vouloir bien lui avancer la petite somme qu'il lui accordait tous les
mois, afin qu'il pt payer Antoine, lui rendre mme l'argent qu'il
avait gagn peu loyalement avec Simon, et rendre aussi quelque chose au
marchand de saucissons. Le cur y consentit, quoiqu'il et une grande
rpugnance  voir donner de l'argent  Antoine, qui ne pouvait
certainement s'en servir que pour de mauvais usages. Mais Charles le
devait, et son oncle lui fit observer que les inconvnients de la
mauvaise conduite avaient souvent des suites si longues, que, mme aprs
qu'on tait corrig, elles vous obligeaient encore  faire des choses
auxquelles on avait du regret. Quant  l'argent du marchand, Charles ne
voulait pas le donner lui-mme: son oncle trouva qu'il avait raison,
parce qu'il y a des fautes si honteuses, qu' moins d'tre forc de les
avouer pour viter un mensonge, on ne doit s'en accuser que devant Dieu;
son oncle lui promit de le rendre, comme une restitution dont on l'avait
charg. Charles craignait qu'on ne souponnt d'o cela venait; son
oncle lui dit qu'aprs avoir si peu craint le soupon en faisant le mal,
il fallait avoir le courage de s'y exposer pour le rparer, et qu'une
conduite irrprochable tait le seul moyen de rtablir sa rputation,
qui pourrait bien tre altre de cette aventure.

Elle le fut, en effet, pendant quelque temps. Le cur, le lendemain, au
prne, ayant parl contre le vol, sans nommer personne, et ayant averti
les parents de veiller sur leurs enfants, qui prenaient des habitudes
dangereuses, tous ceux du village qui avaient des enfants furent
inquiets, et cherchrent  savoir ce qu'il entendait par-l. Les petits
brigands furent terriblement maltraits par leurs parents; mais ceux-ci
dirent ensuite que le plus mauvais sujet c'tait Charles, qui leur avait
ouvert la porte et puis les avait fait dcouvrir. Les petits garons,
de leur ct, lui disaient des injures toutes les fois qu'ils le
rencontraient. Il n'y avait que Simon qui ne ft pas en colre. Charles,
quand il le voyait par hasard, car il ne le cherchait plus, tchait de
l'engager  prendre de meilleures habitudes. Simon promettait et n'en
faisait rien. Il devint enfin si mauvais sujet, que Charles fut oblig
de ne plus lui parler; il cessa mme d'en avoir envie. Simon ayant cess
bientt d'tre bon enfant et serviable, car il n'y a point de bonne
qualit qui tienne contre l'habitude de mal faire, et point de sentiment
que ne finisse par touffer le dfaut de religion.



                               FIN.


                TABLE.

  Marie ou la Fte-Dieu.
  La vieille Genevive.
  Agla et Lontine ou les Tracasseries.
  Hlne ou le but manqu.
  Armand ou le petit Garon indpendant.
  Julie ou la morale de madame Croque-Mitaine.
  Les petits Brigands.


            FIN DE LA TABLE.





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by Pauline Guizot

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Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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