The Project Gutenberg EBook of L'ingnieux hidalgo Don Quichotte de la
Manche - Tome I, by Miguel de Cervants Saavedra

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Title: L'ingnieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome I

Author: Miguel de Cervants Saavedra

Translator: Louis Viardot

Release Date: June 14, 2005 [EBook #16066]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Miguel de Cervants Saavedra



L'ingnieux hidalgo
DON QUICHOTTE
de la Manche


Tome I



Premire publication en 1605
Traduction et notes de Louis Viardot



Table des matires

Prologue
LIVRE PREMIER
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
LIVRE DEUXIME
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
LIVRE TROISIME
Chapitre XV
Chapitre XVI
Chapitre XVII
Chapitre XVIII
Chapitre XIX
Chapitre XX
Chapitre XXI
Chapitre XXII
Chapitre XXIII
Chapitre XXIV
Chapitre XXV
Chapitre XXVI
Chapitre XXVII
LIVRE QUATRIME
Chapitre XXVIII
Chapitre XXIX
Chapitre XXX
Chapitre XXXI
Chapitre XXXII
Chapitre XXXIII
Chapitre XXXIV
Chapitre XXXV
Chapitre XXXVI
Chapitre XXXVII
Chapitre XXXVIII
Chapitre XXXIX
Chapitre XL
Chapitre XLI
Chapitre XLII
Chapitre XLIII
Chapitre XLIV
Chapitre XLV
Chapitre XLVI
Chapitre XLVII
Chapitre XLVIII
Chapitre XLIX
Chapitre L
Chapitre LI
Chapitre LII



Prologue

Lecteur inoccup, tu me croiras bien, sans exiger de serment, si
je te dis que je voudrais que ce livre, comme enfant de mon
intelligence[1], ft le plus beau, le plus lgant et le plus
spirituel qui se pt imaginer; mais, hlas! je n'ai pu contrevenir
aux lois de la nature, qui veut que chaque tre engendre son
semblable. Ainsi, que pouvait engendrer un esprit strile et mal
cultiv comme le mien, sinon l'histoire d'un fils sec, maigre,
rabougri, fantasque, plein de penses tranges et que nul autre
n'avait conues, tel enfin qu'il pouvait s'engendrer dans une
prison, o toute incommodit a son sige, o tout bruit sinistre
fait sa demeure? Le loisir et le repos, la paix du sjour,
l'amnit des champs, la srnit des cieux, le murmure des
fontaines, le calme de l'esprit, toutes ces choses concourent  ce
que les muses les plus striles se montrent fcondes, et offrent
au monde ravi des fruits merveilleux qui le comblent de
satisfaction. Arrive-t-il qu'un pre ait un fils laid et sans
aucune grce, l'amour qu'il porte  cet enfant lui met un bandeau
sur les yeux pour qu'il ne voie pas ses dfauts; au contraire, il
les prend pour des saillies, des gentillesses, et les conte  ses
amis pour des traits charmants d'esprit et de malice. Mais moi,
qui ne suis, quoique j'en paraisse le pre vritable, que le pre
putatif[2] de don Quichotte, je ne veux pas suivre le courant de
l'usage, ni te supplier, presque les larmes aux yeux, comme
d'autres font, trs-cher lecteur, de pardonner ou d'excuser les
dfauts que tu verras en cet enfant, que je te prsente pour le
mien. Puisque tu n'es ni son parent ni son ami; puisque tu as ton
me dans ton corps avec son libre arbitre, autant que le plus
hupp; puisque tu habites ta maison, dont tu es seigneur autant
que le roi de ses tributs, et que tu sais bien le commun proverbe:
Sous mon manteau je tue le roi, toutes choses qui t'exemptent 
mon gard d'obligation et de respect, tu peux dire de l'histoire
tout ce qui te semblera bon, sans crainte qu'on te punisse pour le
mal, sans espoir qu'on te rcompense pour le bien qu'il te plaira
d'en dire.

Seulement, j'aurais voulu te la donner toute nue, sans l'ornement
du prologue, sans l'accompagnement ordinaire de cet innombrable
catalogue de sonnets, d'pigrammes, d'loges, qu'on a l'habitude
d'imprimer en tte des livres[3].

Car je dois te dire que, bien que cette histoire m'ait cot
quelque travail  la composer, aucun ne m'a sembl plus grand que
celui de faire cette prface que tu es  lire. Bien souvent j'ai
pris la plume pour l'crire, et je l'ai toujours pose, ne sachant
ce que j'crirais. Mais un jour que j'tais indcis, le papier
devant moi, la plume sur l'oreille, le coude sur la table et la
main sur la joue, pensant  ce que j'allais dire, voil que tout 
coup entre un de mes amis, homme d'intelligence et d'enjouement,
lequel, me voyant si sombre et si rveur, m'en demanda la cause.
Comme je ne voulais pas la lui cacher, je lui rpondis que je
pensais au prologue qu'il fallait crire pour l'histoire de don
Quichotte, et que j'tais si dcourag que j'avais rsolu de ne
pas le faire, et ds lors de ne pas mettre au jour les exploits
d'un si noble chevalier.

Car enfin, lui dis-je, comment voudriez-vous que je ne fusse pas
en souci de ce que va dire cet antique lgislateur qu'on appelle
le public, quand il verra qu'au bout de tant d'annes o je
dormais dans l'oubli, je viens aujourd'hui me montrer au grand
jour portant toute la charge de mon ge[4], avec une lgende sche
comme du jonc, pauvre d'invention et de style, dpourvue de jeux
d'esprit et de toute rudition, sans annotations en marge et sans
commentaires  la fin du livre; tandis que je vois d'autres
ouvrages, mme fabuleux et profanes, si remplis de sentences
d'Aristote, de Platon et de toute la troupe des philosophes,
qu'ils font l'admiration des lecteurs, lesquels en tiennent les
auteurs pour hommes de grande lecture, rudits et loquents? Et
qu'est-ce, bon Dieu! quand ils citent la sainte criture? ne
dirait-on pas que ce sont autant de saints Thomas et de docteurs
de l'glise, gardant en cela une si ingnieuse biensance,
qu'aprs avoir dpeint, dans une ligne, un amoureux dprav, ils
font, dans la ligne suivante, un petit sermon chrtien, si joli
que c'est une joie de le lire ou de l'entendre? De tout cela mon
livre va manquer: car je n'ai rien  annoter en marge, rien 
commenter  la fin, et je ne sais pas davantage quels auteurs j'y
ai suivis, afin de citer leurs noms en tte du livre, comme font
tous les autres, par les lettres de l'A B C, en commenant par
Aristote et en finissant par Xnophon, ou par Zole ou Zeuxis,
bien que l'un soit un critique envieux et le second un peintre.
Mon livre va manquer encore de sonnets en guise d'introduction, au
moins de sonnets dont les auteurs soient des ducs, des comtes, des
marquis, des vques, de grandes dames ou de clbres potes; bien
que, si j'en demandais quelques-uns  deux ou trois amis, gens du
mtier, je sais qu'ils me les donneraient, et tels que ne les
galeraient point ceux des plus renomms en notre Espagne. Enfin,
mon ami et seigneur, poursuivis-je, j'ai rsolu que le seigneur
don Quichotte restt enseveli dans ses archives de la Manche,
jusqu' ce que le ciel lui envoie quelqu'un qui l'orne de tant de
choses dont il est dpourvu; car je me sens incapable de les lui
fournir,  cause de mon insuffisance et de ma chtive rudition,
et parce que je suis naturellement paresseux d'aller  la qute
d'auteurs qui disent pour moi ce que je sais bien dire sans eux.
C'est de l que viennent l'indcision et la rverie o vous me
trouvtes, cause bien suffisante, comme vous venez de l'entendre,
pour m'y tenir plong.

Quand mon ami eut cout cette harangue, il se frappa le front du
creux de la main, et, partant d'un grand clat de rire:

Par Dieu, frre, s'cria-t-il, vous venez de me tirer d'une
erreur o j'tais rest depuis le longtemps que je vous connais.
Je vous avais toujours tenu pour un homme d'esprit sens, et sage
dans toutes vos actions; mais je vois  prsent que vous tes
aussi loin de cet homme que la terre l'est du ciel. Comment est-il
possible que de semblables bagatelles, et de si facile rencontre,
aient la force d'interdire et d'absorber un esprit aussi mr que
le vtre, aussi accoutum  aborder et  vaincre des difficults
bien autrement grandes? En vrit, cela ne vient pas d'un manque
de talent, mais d'un excs de paresse et d'une absence de
rflexion. Voulez-vous prouver si ce que je dis est vrai? Eh
bien! soyez attentif, et vous allez voir comment, en un clin
d'oeil, je dissipe toutes ces difficults et remdie  tous ces
dfauts qui vous embarrassent, dites-vous, et vous effrayent au
point de vous faire renoncer  mettre au jour l'histoire de votre
fameux don Quichotte, miroir et lumire de toute la chevalerie
errante.

-- Voyons, rpliquai-je  son offre; de quelle manire pensez-vous
remplir le vide qui fait mon effroi, et tirer  clair le chaos de
ma confusion?

Il me rpondit:

 la premire chose qui vous chagrine, c'est--dire le manque de
sonnets, pigrammes et loges  mettre en tte du livre, voici le
remde que je propose: prenez la peine de les faire vous-mme;
ensuite vous les pourrez baptiser et nommer comme il vous plaira,
leur donnant pour parrains le Preste-Jean des Indes[5] ou
l'empereur de Trbizonde, desquels je sais que le bruit a couru
qu'ils taient d'excellents potes; mais quand mme ils ne
l'eussent pas t, et que des pdants de bacheliers s'aviseraient
de mordre sur vous par derrire  propos de cette assertion, n'en
faites pas cas pour deux maravdis; car, le mensonge ft-il avr,
on ne vous coupera pas la main qui l'aura crit.

Quant  citer en marge les livres et les auteurs o vous auriez
pris les sentences et les maximes que vous placerez dans votre
histoire[6], vous n'avez qu' vous arranger de faon qu'il y vienne
 propos quelque dicton latin, de ceux que vous saurez par coeur,
ou qui ne vous coteront pas grande peine  trouver. Par exemple,
en parlant de libert et d'esclavage, vous pourriez mettre:

_Non bene pro toto libertas venditur aura,_

et citer en marge Horace, ou celui qui l'a dit[7]. S'il est
question du pouvoir de la mort, vous recourrez aussitt au
distique:

_Pallida mors aequo pulsat pede pauperum tabernas_
_Regumque turres._

S'il s'agit de l'affection et de l'amour que Dieu commande d'avoir
pour son ennemi, entrez aussitt dans la divine criture, ce que
vous pouvez faire avec tant soit peu d'attention, et citez pour le
moins les paroles de Dieu mme: Ego autem dico vobis: Diligite
inimicos vestros. Si vous traitez des mauvaises penses, invoquez
l'vangile: De corde exeunt cogitationes malae; si de
l'instabilit des amis, voil Caton[8] qui vous prtera son
distique:

_Donec eris felix, multos numerabis amicos;_
_Tempora si fuerint nubila, solus eris._

Avec ces bouts de latin, et quelques autres de mme toffe, on
vous tiendra du moins pour grammairien, ce qui,  l'heure qu'il
est, n'est pas d'un petit honneur ni d'un mince profit.

Pour ce qui est de mettre des notes et commentaires  la fin du
livre, vous pouvez en toute sret le faire de cette faon: si
vous avez  nommer quelque gant dans votre livre, faites en sorte
que ce soit le gant Goliath, et vous avez, sans qu'il vous en
cote rien, une longue annotation toute prte; car vous pourrez
dire: Le gant Golias, ou Goliath, fut un Philistin que le berger
David tua d'un grand coup de fronde dans la valle de Trbinthe,
ainsi qu'il est cont dans le _livre des Rois, _au chapitre o
vous en trouverez l'histoire. Aprs cela, pour vous montrer homme
rudit, vers dans les lettres humaines et la cosmographie,
arrangez-vous de manire que le fleuve du Tage soit mentionn en
quelque passage de votre livre, et vous voil en possession d'un
autre magnifique commentaire. Vous n'avez qu' mettre: Le fleuve
du Tage fut ainsi appel du nom d'un ancien roi des Espagnes; il a
sa source en tel endroit, et son embouchure dans l'Ocan, o il se
jette, aprs avoir baign les murs de la fameuse cit de Lisbonne.
Il passe pour rouler des sables d'or, etc. Si vous avez  parler
de larrons, je vous fournirai l'histoire de Cacus, que je sais par
coeur; si de femmes perdues, voil l'vque de Mondoedo[9] qui
vous prtera Lamia, Layda et Flora, et la matire d'une note de
grand crdit; si de cruelles, Ovide vous fournira Mde; si
d'enchanteresses, Homre a Calypso, et Virgile, Circ; si de
vaillants capitaines, Jules Csar se prtera lui-mme dans ses
_Commentaires, _et Plutarque vous donnera mille Alexandres. Avez-
vous  parler d'amours? pour peu que vous sachiez quatre mots de
la langue italienne, vous trouverez dans Leone Hebreo[10] de quoi
remplir la mesure toute comble; et s'il vous dplat d'aller  la
qute en pays trangers, vous avez chez vous Fonseca et son _Amour
de Dieu, _qui renferme tout ce que vous et le plus ingnieux
puissiez dsirer en semblable matire. En un mot, vous n'avez qu'
faire en sorte de citer les noms que je viens de dire, ou de
mentionner ces histoires dans la vtre, et laissez-moi le soin
d'ajouter des notes marginales et finales: je m'engage, parbleu, 
vous remplir les marges du livre et quatre feuilles  la fin.

Venons, maintenant,  la citation d'auteurs qu'ont les autres
livres et dont le vtre est dpourvu. Le remde est vraiment trs-
facile, car vous n'avez autre chose  faire que de chercher un
ouvrage qui les ait tous cits depuis l'_a _jusqu'au _z__[11]_,
comme vous dites fort bien; et ce mme abcdaire, vous le mettrez
tout fait dans votre livre. Vt-on clairement le mensonge,  cause
du peu d'utilit que ces auteurs pouvaient vous offrir, que vous
importe? il se trouvera peut-tre encore quelque homme assez
simple pour croire que vous les avez tous mis  contribution dans
votre histoire ingnue et tout unie. Et, ne ft-il bon qu' cela,
ce long catalogue doit tout d'abord donner au livre quelque
autorit. D'ailleurs, qui s'avisera, n'ayant  cela nul intrt,
de vrifier si vous y avez ou non suivi ces auteurs? Mais il y a
plus, et, si je ne me trompe, votre livre n'a pas le moindre
besoin d'aucune de ces choses que vous dites lui manquer; car
enfin, il n'est tout au long qu'une invective contre les livres de
chevalerie, dont Aristote n'entendit jamais parler, dont Cicron
n'eut pas la moindre ide, et dont saint Basile n'a pas dit un
mot. Et, d'ailleurs, ses fabuleuses et extravagantes inventions
ont-elles  dmler quelque chose avec les ponctuelles exigences
de la vrit, ou les observations de l'astronomie? Que lui
importent les mesures gomtriques ou l'observance des rgles et
arguments de la rhtorique? A-t-il, enfin,  prcher quelqu'un, en
mlant les choses humaines et divines, ce qui est une sorte de
mlange que doit rprouver tout entendement chrtien? L'imitation
doit seulement lui servir pour le style, et plus celle-l sera
parfaite, plus celui-ci s'approchera de la perfection. Ainsi donc,
puisque votre ouvrage n'a d'autre but que de fermer l'accs et de
dtruire l'autorit qu'ont dans le monde et parmi le vulgaire les
livres de chevalerie, qu'est-il besoin que vous alliez mendiant
des sentences de philosophes, des conseils de la sainte criture,
des fictions de potes, des oraisons de rhtoriciens et des
miracles de bienheureux? Mais tchez que, tout uniment, et avec
des paroles claires, honntes, bien disposes, votre priode soit
sonore et votre rcit amusant, que vous peigniez tout ce que votre
imagination conoit, et que vous fassiez comprendre vos penses
sans les obscurcir et les embrouiller. Tchez aussi qu'en lisant
votre histoire, le mlancolique s'excite  rire, que le rieur
augmente sa gaiet, que le simple ne se fche pas, que l'habile
admire l'invention, que le grave ne la mprise point, et que le
sage se croie tenu de la louer. Surtout, visez continuellement 
renverser de fond en comble cette machine mal assure des livres
de chevalerie, rprouvs de tant de gens, et vants d'un bien plus
grand nombre. Si vous en venez  bout, vous n'aurez pas fait une
mince besogne.

J'avais cout dans un grand silence tout ce que me disait mon
ami, et ses propos se gravrent si bien dans mon esprit, que, sans
vouloir leur opposer la moindre dispute, je les tins pour senss,
leur donnai mon approbation, et voulus mme en composer ce
prologue, dans lequel tu verras, lecteur bnvole, la prudence et
l'habilet de mon ami, le bonheur que j'eus de rencontrer en temps
si opportun un tel conseiller, enfin le soulagement que tu
goteras toi-mme en trouvant dans toute son ingnuit, sans
mlange et sans dtours, l'histoire du fameux don Quichotte de la
Manche, duquel tous les habitants du district de la plaine de
Montiel ont l'opinion qu'il fut le plus chaste amoureux et le plus
vaillant chevalier que, de longues annes, on ait vu dans ces
parages. Je ne veux pas trop te vanter le service que je te rends
en te faisant connatre un si digne et si notable chevalier; mais
je veux que tu me saches gr pourtant de la connaissance que je te
ferai faire avec le clbre Sancho Panza, son cuyer, dans lequel,
 mon avis, je te donne rassembles toutes les grces du mtier
qui sont parses  travers la foule innombrable et vaine des
livres de chevalerie. Aprs cela, que Dieu te donne bonne sant,
et qu'il ne m'oublie pas non plus. _Vale._


LIVRE PREMIER

Chapitre I

_Qui traite de la qualit et des occupations du fameux hidalgo
don Quichotte de la Manche._


Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le
nom, vivait, il n'y a pas longtemps, un hidalgo, de ceux qui ont
lance au rtelier, rondache antique, bidet maigre et lvrier de
chasse. Un pot-au-feu, plus souvent de mouton que de boeuf, une
vinaigrette presque tous les soirs, des abatis de btail[12] le
samedi, le vendredi des lentilles, et le dimanche quelque
pigeonneau outre l'ordinaire, consumaient les trois quarts de son
revenu. Le reste se dpensait en un pourpoint de drap fin et des
chausses de panne avec leurs pantoufles de mme toffe, pour les
jours de fte, et un habit de la meilleure serge du pays, dont il
se faisait honneur les jours de la semaine. Il avait chez lui une
gouvernante qui passait les quarante ans, une nice qui
n'atteignait pas les vingt, et de plus un garon de ville et de
campagne, qui sellait le bidet aussi bien qu'il maniait la
serpette. L'ge de notre hidalgo frisait la cinquantaine; il tait
de complexion robuste, maigre de corps, sec de visage, fort
matineux et grand ami de la chasse. On a dit qu'il avait le surnom
de Quixada ou Quesada, car il y a sur ce point quelque divergence
entre les auteurs qui en ont crit, bien que les conjectures les
plus vraisemblables fassent entendre qu'il s'appelait Quijana.
Mais cela importe peu  notre histoire; il suffit que, dans le
rcit des faits, on ne s'carte pas d'un atome de la vrit.

Or, il faut savoir que cet hidalgo, dans les moments o il restait
oisif, c'est--dire  peu prs toute l'anne, s'adonnait  lire
des livres de chevalerie, avec tant de got et de plaisir, qu'il
en oublia presque entirement l'exercice de la chasse et mme
l'administration de son bien. Sa curiosit et son extravagance
arrivrent  ce point qu'il vendit plusieurs arpents de bonnes
terres  labourer pour acheter des livres de chevalerie  lire.
Aussi en amassa-t-il dans sa maison autant qu'il put s'en
procurer. Mais, de tous ces livres, nul ne lui paraissait aussi
parfait que ceux composs par le fameux Feliciano de Silva[13]. En
effet, l'extrme clart de sa prose le ravissait, et ses propos si
bien entortills lui semblaient d'or; surtout quand il venait 
lire ces lettres de galanterie et de dfi, o il trouvait crit en
plus d'un endroit: La raison de la draison qu' ma raison vous
faites, affaiblit tellement ma raison, qu'avec raison je me plains
de votre beaut; et de mme quand il lisait: Les hauts cieux qui
de votre divinit divinement par le secours des toiles vous
fortifient, et vous font mritante des mrites que mrite votre
grandeur.

Avec ces propos et d'autres semblables, le pauvre gentilhomme
perdait le jugement. Il passait les nuits et se donnait la torture
pour les comprendre, pour les approfondir, pour leur tirer le sens
des entrailles, ce qu'Aristote lui-mme n'aurait pu faire, s'il
ft ressuscit tout exprs pour cela. Il ne s'accommodait pas
autant des blessures que don Blianis donnait ou recevait, se
figurant que, par quelques excellents docteurs qu'il ft pans, il
ne pouvait manquer d'avoir le corps couvert de cicatrices, et le
visage de balafres. Mais, nanmoins, il louait dans l'auteur cette
faon galante de terminer son livre par la promesse de cette
interminable aventure; souvent mme il lui vint envie de prendre
la plume, et de le finir au pied de la lettre, comme il y est
annonc[14]. Sans doute il l'aurait fait, et s'en serait mme tir
 son honneur, si d'autres penses, plus continuelles et plus
grandes, ne l'en eussent dtourn. Maintes fois il avait discut
avec le cur du pays, homme docte et gradu  Sigenza[15], sur la
question de savoir lequel avait t meilleur chevalier, de
Palmrin d'Angleterre ou d'Amadis de Gaule. Pour matre Nicolas,
barbier du mme village, il assurait que nul n'approchait du
chevalier de Phbus, et que si quelqu'un pouvait lui tre compar,
c'tait le seul don Galaor, frre d'Amadis de Gaule; car celui-l
tait propre  tout, sans minauderie, sans grimaces, non point un
pleurnicheur comme son frre, et pour le courage, ne lui cdant
pas d'un pouce.

Enfin, notre hidalgo s'acharna tellement  sa lecture, que ses
nuits se passaient en lisant du soir au matin, et ses jours, du
matin au soir. Si bien qu' force de dormir peu et de lire
beaucoup, il se desscha le cerveau, de manire qu'il vint 
perdre l'esprit. Son imagination se remplit de tout ce qu'il avait
lu dans les livres, enchantements, querelles, dfis, batailles,
blessures, galanteries, amours, temptes et extravagances
impossibles; et il se fourra si bien dans la tte que tout ce
magasin d'inventions rves tait la vrit pure, qu'il n'y eut
pour lui nulle autre histoire plus certaine dans le monde. Il
disait que le Cid Ruy Diaz avait sans doute t bon chevalier,
mais qu'il n'approchait pas du chevalier de l'Ardente-pe,
lequel, d'un seul revers, avait coup par la moiti deux farouches
et dmesurs gants. Il faisait plus de cas de Bernard del Carpio,
parce que, dans la gorge de Roncevaux, il avait mis  mort Roland
l'enchant, s'aidant de l'adresse d'Hercule quand il touffa
Ante, le fils de la Terre, entre ses bras. Il disait grand bien
du gant Morgant, qui, bien qu'issu de cette race gante, o tous
sont arrogants et discourtois, tait lui seul affable et bien
lev. Mais celui qu'il prfrait  tous les autres, c'tait
Renaud de Montauban, surtout quand il le voyait sortir de son
chteau, et dtrousser autant de gens qu'il en rencontrait, ou
voler, par del le dtroit, cette idole de Mahomet, qui tait
toute d'or,  ce que dit son histoire[16]_. _Quant au tratre
Ganelon[17], pour lui administrer une vole de coups de pied dans
les ctes, il aurait volontiers donn sa gouvernante et mme sa
nice pardessus le march.

Finalement, ayant perdu l'esprit sans ressource, il vint  donner
dans la plus trange pense dont jamais fou se ft avis dans le
monde. Il lui parut convenable et ncessaire, aussi bien pour
l'clat de sa gloire que pour le service de son pays, de se faire
chevalier errant, de s'en aller par le monde, avec son cheval et
ses armes, chercher les aventures, et de pratiquer tout ce qu'il
avait lu que pratiquaient les chevaliers errants, redressant
toutes sortes de torts, et s'exposant  tant de rencontres,  tant
de prils, qu'il acqut, en les surmontant, une ternelle
renomme. Il s'imaginait dj, le pauvre rveur, voir couronner la
valeur de son bras au moins par l'empire de Trbizonde. Ainsi
emport par de si douces penses et par l'ineffable attrait qu'il
y trouvait, il se hta de mettre son dsir en pratique. La
premire chose qu'il fit fut de nettoyer les pices d'une armure
qui avait appartenu  ses bisaeux, et qui, moisie et ronge de
rouille, gisait depuis des sicles oublie dans un coin. Il les
lava, les frotta, les raccommoda du mieux qu'il put. Mais il
s'aperut qu'il manquait  cette armure une chose importante, et
qu'au lieu d'un heaume complet elle n'avait qu'un simple morion.
Alors son industrie suppla  ce dfaut: avec du carton, il fit
une manire de demi-salade, qui, embote avec le morion, formait
une apparence de salade entire. Il est vrai que, pour essayer si
elle tait forte et  l'preuve d'estoc et de taille, il tira son
pe, et lui porta deux coups du tranchant, dont le premier
dtruisit en un instant l'ouvrage d'une semaine. Cette facilit de
la mettre en pices ne laissa pas de lui dplaire, et, pour
s'assurer contre un tel pril il se mit  refaire son armet, le
garnissant en dedans de lgres bandes de fer, de faon qu'il
demeurt satisfait de sa solidit; et, sans vouloir faire sur lui
de nouvelles expriences, il le tint pour un casque  visire de
la plus fine trempe.

Cela fait, il alla visiter sa monture; et quoique l'animal et
plus de tares que de membres, et plus triste apparence que le
cheval de Gonla, qui _tantum pellis et ossa fuit__[18]_, il lui
sembla que ni le Bucphale d'Alexandre, ni le Babica du Cid, ne
lui taient comparables. Quatre jours se passrent  ruminer dans
sa tte quel nom il lui donnerait: Car, se disait-il, il n'est
pas juste que cheval d'aussi fameux chevalier, et si bon par lui-
mme, reste sans nom connu. Aussi essayait-il de lui en
accommoder un qui dsignt ce qu'il avait t avant d'entrer dans
la chevalerie errante, et ce qu'il tait alors. La raison voulait
d'ailleurs que son matre changeant d'tat, il changet aussi de
nom, et qu'il en prt un pompeux et clatant, tel que l'exigeaient
le nouvel ordre et la nouvelle profession qu'il embrassait. Ainsi,
aprs une quantit de noms qu'il composa, effaa, rogna, augmenta,
dfit et refit dans sa mmoire et son imagination,  la fin il
vint  l'appeler _Rossinante__[19]__, _nom,  son ide,
majestueux et sonore, qui signifiait ce qu'il avait t et ce
qu'il tait devenu, la premire de toutes les rosses du monde.

Ayant donn  son cheval un nom, et si  sa fantaisie, il voulut
s'en donner un  lui-mme; et cette pense lui prit huit autres
jours, au bout desquels il dcida de s'appeler _don Quichotte.
_C'est de l, comme on l'a dit, que les auteurs de cette vridique
histoire prirent occasion d'affirmer qu'il devait se nommer
Quixada, et non Quesada[20] comme d'autres ont voulu le faire
accroire. Se rappelant alors que le valeureux Amadis ne s'tait
pas content de s'appeler Amadis tout court, mais qu'il avait
ajout  son nom celui de sa patrie, pour la rendre fameuse, et
s'tait appel Amadis de Gaule, il voulut aussi, en bon chevalier,
ajouter au sien le nom de la sienne, et s'appeler _don Quichotte
de la Manche, _s'imaginant qu'il dsignait clairement par l sa
race et sa patrie, et qu'il honorait celle-ci en prenant d'elle
son surnom.

Ayant donc nettoy ses armes, fait du morion une salade, donn un
nom  son bidet et  lui-mme la confirmation[21], il se persuada
qu'il ne lui manquait plus rien, sinon de chercher une dame de qui
tomber amoureux, car, pour lui, le chevalier errant sans amour
tait un arbre sans feuilles et sans fruits, un corps sans me. Il
se disait: Si, pour la punition de mes pchs, ou plutt par
faveur de ma bonne toile, je rencontre par l quelque gant,
comme il arrive d'ordinaire aux chevaliers errants, que je le
renverse du premier choc ou que je le fende par le milieu du
corps, qu'enfin je le vainque et le rduise  merci, ne serait-il
pas bon d'avoir  qui l'envoyer en prsent, pour qu'il entre et se
mette  genoux devant ma douce matresse, et lui dise d'une voix
humble et soumise: Je suis, madame, le gant Caraculiambro,
seigneur de l'le Malindrania, qu'a vaincu en combat singulier le
jamais dignement lou chevalier don Quichotte de la Manche, lequel
m'a ordonn de me prsenter devant Votre Grce, pour que Votre
Grandeur dispose de moi tout  son aise? Oh! combien se rjouit
notre bon chevalier quand il eut fait ce discours, et surtout
quand il eut trouv  qui donner le nom de sa dame! Ce fut,  ce
que l'on croit, une jeune paysanne de bonne mine, qui demeurait
dans un village voisin du sien, et dont il avait t quelque temps
amoureux, bien que la belle n'en et jamais rien su, et ne s'en
ft pas soucie davantage. Elle s'appelait Aldonza Lorenzo, et ce
fut  elle qu'il lui sembla bon d'accorder le titre de dame
suzeraine de ses penses. Lui cherchant alors un nom qui ne
s'cartt pas trop du sien, qui sentt et reprsentt la grande
dame et la princesse, il vint  l'appeler _Dulcine du Toboso,
_parce qu'elle tait native de ce village: nom harmonieux  son
avis, rare et distingu, et non moins expressif que tous ceux
qu'il avait donns  son quipage et  lui-mme.

Chapitre II

_Qui traite de la premire sortie que fit de son pays l'ingnieux
don Quichotte._


Ayant donc achev ses prparatifs, il ne voulut pas attendre
davantage pour mettre  excution son projet. Ce qui le pressait
de la sorte, c'tait la privation qu'il croyait faire au monde par
son retard, tant il esprait venger d'offenses, redresser de
torts, rparer d'injustices, corriger d'abus, acquitter de dettes.
Ainsi, sans mettre me qui vive dans la confidence de son
intention, et sans que personne le vt, un beau matin, avant le
jour, qui tait un des plus brlants du mois de juillet, il s'arma
de toutes pices, monta sur Rossinante, coiffa son espce de
salade, embrassa son cu, saisit sa lance, et, par la fausse porte
d'une basse-cour, sortit dans la campagne, ne se sentant pas
d'aise de voir avec quelle facilit il avait donn carrire  son
noble dsir. Mais  peine se vit-il en chemin qu'une pense
terrible l'assaillit, et telle, que peu s'en fallut qu'elle ne lui
ft abandonner l'entreprise commence. Il lui vint  la mmoire
qu'il n'tait pas arm chevalier; qu'ainsi, d'aprs les lois de la
chevalerie, il ne pouvait ni ne devait entrer en lice avec aucun
chevalier; et que, mme le ft-il, il devait porter des armes
blanches, comme chevalier novice, sans devise sur l'cu, jusqu'
ce qu'il l'et gagne par sa valeur. Ces penses le firent hsiter
dans son propos; mais, sa folie l'emportant sur toute raison, il
rsolut de se faire armer chevalier par le premier qu'il
rencontrerait,  l'imitation de beaucoup d'autres qui en agirent
ainsi, comme il l'avait lu dans les livres qui l'avaient mis en
cet tat. Quant aux armes blanches, il pensait frotter si bien les
siennes,  la premire occasion, qu'elles devinssent plus blanches
qu'une hermine. De cette manire, il se tranquillisa l'esprit, et
continua son chemin, qui n'tait autre que celui que voulait son
cheval, car il croyait qu'en cela consistait l'essence des
aventures.

En cheminant ainsi, notre tout neuf aventurier se parlait  lui-
mme, et disait:

Qui peut douter que dans les temps  venir, quand se publiera la
vridique histoire de mes exploits, le sage qui les crira, venant
 conter cette premire sortie que je fais si matin, ne s'exprime
de la sorte:  peine le blond Phbus avait-il tendu sur la
spacieuse face de la terre immense les tresses dores de sa belle
chevelure;  peine les petits oiseaux nuancs de mille couleurs
avaient-ils salu des harpes de leurs langues, dans une douce et
mielleuse harmonie, la venue de l'aurore au teint de rose, qui,
laissant la molle couche de son jaloux mari, se montre aux mortels
du haut des balcons de l'horizon castillan, que le fameux
chevalier don Quichotte de la Manche, abandonnant le duvet oisif,
monta sur son fameux cheval Rossinante, et prit sa route  travers
l'antique et clbre plaine de Montiel.

En effet, c'tait l qu'il cheminait; puis il ajouta:

Heureux ge et sicle heureux, celui o paratront  la clart du
jour mes fameuses prouesses dignes d'tre graves dans le bronze,
sculptes en marbre, et peintes sur bois, pour vivre ternellement
dans la mmoire des ges futurs!  toi, qui que tu sois, sage
enchanteur, destin  devenir le chroniqueur de cette merveilleuse
histoire, je t'en prie, n'oublie pas mon bon Rossinante, ternel
compagnon de toutes mes courses et de tous mes voyages.

Puis, se reprenant, il disait, comme s'il et t rellement
amoureux:

 princesse Dulcine, dame de ce coeur captif! une grande injure
vous m'avez faite en me donnant cong, en m'imposant, par votre
ordre, la rigoureuse contrainte de ne plus paratre en prsence de
votre beaut. Daignez,  ma dame, avoir souvenance de ce coeur,
votre sujet, qui souffre tant d'angoisses pour l'amour de
vous.[22]

 ces sottises, il en ajoutait cent autres, toutes  la manire de
celles que ses livres lui avaient apprises, imitant de son mieux
leur langage. Et cependant, il cheminait avec tant de lenteur, et
le soleil, qui s'levait, dardait des rayons si brlants, que la
chaleur aurait suffi pour lui fondre la cervelle s'il en et
conserv quelque peu.

Il marcha presque tout le jour sans qu'il lui arrivt rien qui ft
digne d'tre cont; et il s'en dsesprait, car il aurait voulu
rencontrer tout aussitt quelqu'un avec qui faire l'exprience de
la valeur de son robuste bras.

Des auteurs disent que la premire aventure qui lui arriva fut
celle du Port-Lapice[23]; d'autres, celle des moulins  vent. Mais
ce que j'ai pu vrifier  ce sujet, et ce que j'ai trouv consign
dans les annales de la Manche, c'est qu'il alla devant lui toute
cette journe, et qu'au coucher du soleil, son bidet et lui se
trouvrent harasss et morts de faim.

Alors regardant de toutes parts pour voir s'il ne dcouvrirait pas
quelque chteau, quelque hutte de bergers, o il pt chercher un
gte et un remde  son extrme besoin, il aperut non loin du
chemin o il marchait une htellerie[24], ce fut comme s'il et vu
l'toile qui le guidait aux portiques, si ce n'est au palais de sa
rdemption. Il pressa le pas, si bien qu'il y arriva  la tombe
de la nuit. Par hasard, il y avait sur la porte deux jeunes
filles, de celles-l qu'on appelle _de joie, _lesquelles s'en
allaient  Sville avec quelques muletiers qui s'taient dcids 
faire halte cette nuit dans l'htellerie. Et comme tout ce qui
arrivait  notre aventurier, tout ce qu'il voyait ou pensait, lui
semblait se faire ou venir  la manire de ce qu'il avait lu, ds
qu'il vit l'htellerie, il s'imagina que c'tait un chteau, avec
ses quatre tourelles et ses chapiteaux d'argent bruni, auquel ne
manquaient ni le pont-levis, ni les fosss, ni aucun des
accessoires que de semblables chteaux ont toujours dans les
descriptions. Il s'approcha de l'htellerie, qu'il prenait pour un
chteau, et,  quelque distance, il retint la bride  Rossinante,
attendant qu'un nain part entre les crneaux pour donner avec son
cor le signal qu'un chevalier arrivait au chteau. Mais voyant
qu'on tardait, et que Rossinante avait hte d'arriver  l'curie,
il s'approcha de la porte, et vit les deux filles perdues qui s'y
trouvaient, lesquelles lui parurent deux belles damoiselles ou
deux gracieuses dames qui, devant la porte du chteau, foltraient
et prenaient leurs bats.

En ce moment il arriva, par hasard, qu'un porcher, qui rassemblait
dans des chaumes un troupeau de cochons (sans pardon ils
s'appellent ainsi), souffla dans une corne au son de laquelle ces
animaux se runissent. Aussitt don Quichotte s'imagina, comme il
le dsirait, qu'un nain donnait le signal de sa venue. Ainsi donc,
transport de joie, il s'approcha de l'htellerie et des dames,
lesquelles voyant venir un homme arm de la sorte, avec lance et
bouclier, allaient, pleines d'effroi, rentrer dans la maison. Mais
don Quichotte comprit  leur fuite la peur qu'elles avaient. Il
leva sa visire de carton, et, dcouvrant son sec et poudreux
visage, d'un air aimable et d'une voix pose, il leur dit:


Que Vos Grces ne prennent point la fuite, et ne craignent nulle
discourtoise offense; car, dans l'ordre de chevalerie que je
professe, il n'appartient ni ne convient d'en faire  personne, et
surtout  des damoiselles d'aussi haut parage que le dmontrent
vos prsences.

Les filles le regardaient et cherchaient de tous leurs yeux son
visage sous la mauvaise visire qui le couvrait. Mais quand elles
s'entendirent appeler demoiselles, chose tellement hors de leur
profession, elles ne purent s'empcher d'clater de rire, et ce
fut de telle sorte que don Quichotte vint  se fcher. Il leur dit
gravement:

La politesse sied  la beaut, et le rire qui procde d'une cause
lgre est une inconvenance; mais je ne vous dis point cela pour
vous causer de la peine, ni troubler votre belle humeur, la mienne
n'tant autre que de vous servir.

Ce langage, que ne comprenaient point les dames, et la mauvaise
mine de notre chevalier augmentaient en elles le rire, et en lui
le courroux, tellement que la chose et mal tourn, si, dans ce
moment mme, n'et paru l'htelier, gros homme que son embonpoint
rendait pacifique; lequel, voyant cette bizarre figure, accoutre
d'armes si dpareilles, comme taient la bride, la lance, la
rondache et le corselet, fut tout prs d'accompagner les
demoiselles dans l'effusion de leur joie. Mais cependant, effray
de ce fantme arm en guerre, il se ravisa et rsolut de lui
parler poliment:

Si Votre Grce, seigneur chevalier, lui dit-il, vient chercher un
gte, sauf le lit, car il n'y en a pas un seul dans cette
htellerie, tout le reste s'y trouvera en grande abondance.

Don Quichotte voyant l'humilit du commandant de la forteresse,
puisque tels lui paraissaient l'hte et l'htellerie, lui
rpondit:

Pour moi, seigneur chtelain, quoi que ce soit me suffit. _Mes
parures, ce sont les armes; mon repos, c'est le combat, _etc.[25]

L'hte pensa que l'tranger l'avait appel chtelain parce qu'il
lui semblait un chapp de Castille[26], quoiqu'il ft Andalous, et
de la plage de San-Lucar, aussi voleur que Cacus, aussi goguenard
qu'un tudiant ou un page. Il lui rpondit donc:

 ce train-l, _les lits de Votre Grce sont des rochers durs, et
son sommeil est toujours veiller__[27]__. _S'il en est ainsi,
vous pouvez mettre pied  terre, bien assur de trouver dans cette
masure l'occasion et les occasions de ne pas dormir, non de la
nuit, mais de l'anne entire.

En disant cela, il fut tenir l'trier  don Quichotte, lequel
descendit de cheval avec beaucoup de peine et d'efforts, comme un
homme qui n'avait pas rompu le jene de toute la journe.

Il dit aussitt  l'htelier d'avoir grand soin de son cheval,
parce que c'tait la meilleure bte qui portt selle au monde.
L'autre la regarda, et ne la trouva pas si bonne que disait don
Quichotte, pas mme de moiti. Il l'arrangea pourtant dans
l'curie, et revint voir ce que voulait son hte, que les
demoiselles s'occupaient  dsarmer, s'tant dj rconcilies
avec lui. Elles lui avaient bien t la cuirasse de poitrine et
celle d'paules; mais jamais elles ne purent venir  bout de lui
dboter le hausse-col, ni de lui ter l'informe salade que
tenaient attache des rubans verts. Il fallait couper ces rubans,
dont on ne pouvait dfaire les noeuds; mais don Quichotte ne
voulut y consentir en aucune faon, et prfra rester toute cette
nuit la salade en tte, ce qui faisait la plus trange et la plus
gracieuse figure qui se pt imaginer; et, pendant cette crmonie,
se persuadant que les coureuses qui le dsarmaient taient de
grandes dames du chteau, il leur dit, avec une grce parfaite,
ces vers d'un vieux _romance:_

Jamais ne fut chevalier si bien servi des dames que don Quichotte
quand il vint de son village; les damoiselles prenaient soin de
lui, et les princesses de son rossin, ou Rossinante, car tel est,
Mesdames, le nom de mon cheval, comme don Quichotte de la Manche
est le mien; et, bien que je ne voulusse pas me dcouvrir jusqu'
ce que m'eussent dcouvert les exploits faits en votre service et
profit, leur besoin d'ajuster  l'occasion prsente ce vieux
_romance _de Lancelot a t cause que vous avez su mon nom avant
la juste poque. Mais un temps viendra pour que Vos Seigneuries
commandent et que j'obisse, et pour que la valeur de mon bras
tmoigne du dsir que j'ai de vous servir.

Les donzelles, qui n'taient pas faites  de semblables
rhtoriques, ne rpondaient mot. Elles lui demandrent s'il
voulait manger quelque chose.

Quoi que ce ft, je m'en accommoderais, rpondit don Quichotte;
car, si je ne me trompe, toute chose viendrait fort  point.

Par bonheur, ce jour-l tombait un vendredi, et il n'y avait dans
toute l'htellerie que des tronons d'un poisson sch qu'on
appelle, selon le pays, morue, merluche ou truitelle. On lui
demanda si, par hasard, Sa Grce mangerait de la truitelle,
puisqu'il n'y avait pas d'autre poisson  lui servir.

Pourvu qu'il y ait plusieurs truitelles, rpondit don Quichotte,
elles pourront servir de truites, car il m'est gal qu'on me donne
huit raux en monnaie ou bien une pice de huit raux. D'ailleurs,
il se pourrait qu'il en ft de ces truitelles comme du veau, qui
est plus tendre que le boeuf, ou comme du chevreau, qui est plus
tendre que le bouc. Mais, quoi que ce soit, apportez-le vite; car
la fatigue et le poids des armes ne se peuvent supporter sans
l'assistance de l'estomac.

On lui dressa la table  la porte de l'htellerie, pour qu'il y
ft au frais, et l'hte lui apporta une ration de cette merluche
mal dtrempe et plus mal assaisonne, avec du pain aussi noir et
moisi que ses armes. C'tait  mourir de rire que de le voir
manger; car, comme il avait la salade mise et la visire leve, il
ne pouvait rien porter  la bouche avec ses mains. Il fallait
qu'un autre l'embecqut; si bien qu'une de ces dames servit  cet
office. Quant  lui donner  boire, ce ne fut pas possible, et ce
ne l'aurait jamais t si l'hte ne se ft avis de percer de part
en part un jonc dont il lui mit l'un des bouts dans la bouche,
tandis que par l'autre il lui versait du vin.  tout cela, le
pauvre chevalier prenait patience, plutt que de couper les rubans
de son morion.

Sur ces entrefaites, un chtreur de porcs vint par hasard 
l'htellerie, et se mit, en arrivant,  souffler cinq ou six fois
dans son sifflet de jonc. Cela suffit pour confirmer don Quichotte
dans la pense qu'il tait en quelque fameux chteau, qu'on lui
servait un repas en musique, que la merluche tait de la truite,
le pain bis du pain blanc, les drlesses des dames, et l'htelier
le chtelain du chteau. Aussi donnait-il pour bien employes sa
rsolution et sa sortie. Pourtant, ce qui l'inquitait le plus,
c'tait de ne pas se voir arm chevalier; car il lui semblait
qu'il ne pouvait lgitimement s'engager dans aucune aventure sans
avoir reu l'ordre de chevalerie.

Chapitre III

_O l'on raconte de quelle gracieuse manire don Quichotte se fit
armer chevalier._


Ainsi tourment de cette pense, il dpcha son maigre souper
d'auberge; puis, ds qu'il l'eut achev, il appela l'hte, et, le
menant dans l'curie, dont il ferma la porte, il se mit  genoux
devant lui en disant:

Jamais je ne me lverai d'o je suis, valeureux chevalier, avant
que Votre Courtoisie m'octroie un don que je veux lui demander,
lequel tournera  votre gloire et au service du genre humain.

Quand il vit son hte  ses pieds, et qu'il entendit de semblables
raisons, l'htelier le regardait tout surpris, sans savoir que
faire ni que dire, et s'opinitrait  le relever. Mais il ne put y
parvenir, si ce n'est en lui disant qu'il lui octroyait le don
demand.

Je n'attendais pas moins, seigneur, de votre grande magnificence,
rpondit don Quichotte; ainsi, je vous le dclare, ce don que je
vous demande, et que votre libralit m'octroie, c'est que demain
matin vous m'armiez chevalier. Cette nuit, dans la chapelle de
votre chteau, je passerai la veille des armes, et demain, ainsi
que je l'ai dit, s'accomplira ce que tant je dsire, afin de
pouvoir, comme il se doit, courir les quatre parties du monde,
cherchant les aventures au profit des ncessiteux, selon le devoir
de la chevalerie et des chevaliers errants comme moi, qu' de
semblables exploits porte leur inclination.

L'htelier, qui tait passablement matois, comme on l'a dit, et
qui avait dj quelque soupon du jugement fl de son hte,
acheva de s'en convaincre quand il lui entendit tenir de tels
propos; mais, pour s'apprter de quoi rire cette nuit, il rsolut
de suivre son humeur, et lui rpondit qu'il avait parfaitement
raison d'avoir ce dsir; qu'une telle rsolution tait propre et
naturelle aux gentilshommes de haute vole, comme il semblait
tre, et comme l'annonait sa bonne mine.

Moi-mme, ajouta-t-il, dans les annes de ma jeunesse, je me suis
adonn  cet honorable exercice; j'ai parcouru diverses parties du
monde, cherchant mes aventures, sans manquer  visiter le faubourg
aux Perches de Malaga, les les de Riaran, le compas de Sville,
l'aqueduc de Sgovie, l'oliverie de Valence, les rondes de
Grenade, la plage de San-Lucar, le haras de Cordoue, les
guinguettes de Tolde[28], et d'autres endroits o j'ai pu exercer
aussi bien la vitesse de mes pieds que la subtilit de mes mains,
causant une foule de torts, courtisant des veuves, dfaisant
quelques demoiselles, et trompant beaucoup d'orphelins, finalement
me rendant clbre dans presque tous les tribunaux et cours que
possde l'Espagne.  la fin je suis venu me retirer dans ce mien
chteau, o je vis de ma fortune et de celle d'autrui, y recevant
tous les chevaliers errants de quelque condition et qualit qu'ils
soient, seulement pour la grande affection que je leur porte, et
pourvu qu'ils partagent avec moi leurs finances en retour de mes
bonnes intentions.

L'htelier lui dit aussi qu'il n'y avait dans son chteau aucune
chapelle o passer la veille des armes, parce qu'on l'avait
abattue pour en btir une neuve; mais qu'il savait qu'en cas de
ncessit, on pouvait passer cette veille partout o bon
semblait, et qu'il pourrait fort bien veiller cette nuit dans la
cour du chteau; que, le matin venu, s'il plaisait  Dieu, on
ferait toutes les crmonies voulues, de manire qu'il se trouvt
arm chevalier, et aussi chevalier qu'on pt l'tre au monde.

Il lui demanda de plus s'il portait de l'argent. Don Quichotte
rpondit qu'il n'avait pas une obole, parce qu'il n'avait jamais
lu dans les histoires des chevaliers errants qu'aucun d'eux s'en
ft muni.  cela l'hte rpliqua qu'il se trompait: car, bien que
les histoires n'en fissent pas mention, leurs auteurs n'ayant pas
cru ncessaire d'crire une chose aussi simple et naturelle que
celle de porter de l'argent et des chemises blanches, il ne
fallait pas croire pour cela que les chevaliers errants n'en
portassent point avec eux; qu'ainsi il tnt pour sr et dment
vrifi que tous ceux dont tant de livres sont pleins et rendent
tmoignage portaient,  tout vnement, la bourse bien garnie,
ainsi que des chemises et un petit coffret plein d'onguents pour
panser les blessures qu'ils recevaient.

En effet, ajoutait l'hte, il ne se trouvait pas toujours dans
les plaines et les dserts o se livraient leurs combats, o
s'attrapaient leurs blessures, quelqu'un tout  point pour les
panser,  moins qu'ils n'eussent pour ami quelque sage enchanteur
qui vnt incontinent  leurs secours, amenant dans quelque nue, 
travers les airs, quelque damoiselle ou nain avec quelque fiole
d'une eau de telle vertu, que d'en avaler quelques gouttes les
gurissait tout aussitt de leurs blessures, comme s'ils n'eussent
jamais eu le moindre mal; mais,  dfaut d'une telle assistance,
les anciens chevaliers tinrent pour chose fort bien avise que
leurs cuyers fussent pourvus d'argent et d'autres provisions
indispensables, comme de la charpie et des onguents pour les
panser; et s'il arrivait, par hasard, que les chevaliers n'eussent
point d'cuyer, ce qui se voyait rarement, eux-mmes portaient
tout cela sur la croupe de leurs chevaux, dans une toute petite
besace, comme si c'et t autre chose de plus d'importance; car,
 moins de ce cas particulier, cet usage de porter besace ne fut
pas trs-suivi par les chevaliers errants.

En consquence, il lui donnait le conseil, et l'ordre mme au
besoin, comme  son filleul d'armes, ou devant bientt l'tre, de
ne plus se mettre dsormais en route sans argent et sans
provisions, et qu'il verrait, quand il y penserait le moins, comme
il se trouverait bien de sa prvoyance. Don Quichotte lui promit
d'accomplir ponctuellement ce qu'il lui conseillait.

Aussitt tout fut mis en ordre pour qu'il ft la veille des armes
dans une grande basse-cour  ct de l'htellerie. Don Quichotte,
ramassant toutes les siennes, les plaa sur une auge,  ct d'un
puits; ensuite il embrassa son cu, saisit sa lance, et, d'une
contenance dgage, se mit  passer et repasser devant
l'abreuvoir. Quand il commena cette promenade, la nuit commenait
 tomber. L'htelier avait cont  tous ceux qui se trouvaient
dans l'htellerie la folie de son hte, sa veille des armes et la
crmonie qui devait se faire pour l'armer chevalier. tonns
d'une si bizarre espce de folie, ils allrent le regarder de
loin. Tantt il se promenait d'un pas lent et mesur; tantt,
appuy sur sa lance, il tenait fixement les yeux sur ses armes, et
ne les en tait d'une heure entire. La nuit se ferma tout  fait;
mais la lune jetait tant de clart, qu'elle pouvait le disputer 
l'astre qui la lui prtait, de faon que tout ce que faisait le
chevalier novice tait parfaitement vu de tout le monde.

En ce moment, il prit fantaisie  l'un des muletiers qui s'taient
hbergs dans la maison d'aller donner de l'eau  ses btes, et
pour cela il fallait enlever de dessus l'auge les armes de don
Quichotte; lequel, voyant venir cet homme, lui dit  haute voix:

 toi, qui que tu sois, tmraire chevalier, qui viens toucher
les armes du plus valeureux chevalier errant qui ait jamais ceint
l'pe, prends garde  ce que tu fais, et ne les touche point, si
tu ne veux laisser ta vie pour prix de ton audace.

Le muletier n'eut cure de ces propos, et mal lui en prit, car il
se ft pargn celle de sa sant; au contraire, empoignant les
courroies, il jeta le paquet loin de lui; ce que voyant, don
Quichotte tourna les yeux au ciel, et, levant son me,  ce qu'il
parut, vers sa souveraine Dulcine, il s'cria:

Secourez-moi, ma dame, en cette premire offense qu'essuie ce
coeur, votre vassal; que votre aide et faveur ne me manquent point
dans ce premier pril.

Et tandis qu'il tenait ces propos et d'autres semblables, jetant
sa rondache, il leva sa lance  deux mains, et en dchargea un si
furieux coup sur la tte du muletier, qu'il le renversa par terre
en si piteux tat, qu'un second coup lui et t tout besoin
d'appeler un chirurgien. Cela fait, il ramassa ses armes, et se
remit  marcher de long en large avec autant de calme
qu'auparavant.

Peu de temps aprs, et sans savoir ce qui s'tait pass, car le
muletier gisait encore sans connaissance, un de ses camarades
s'approcha dans la mme intention d'abreuver ses mules. Mais, au
moment o il enlevait les armes pour dbarrasser l'auge, voil
que, sans dire mot et sans demander faveur  personne, don
Quichotte jette de nouveau son cu, lve de nouveau sa lance, et,
sans la mettre en pices, en fait plus de trois de la tte du
second muletier, car il la lui fend en quatre. Tous les gens de la
maison accoururent au bruit, et l'htelier parmi eux. En les
voyant, don Quichotte embrassa son cu, et, mettant l'pe  la
main, il s'cria:

 dame de beaut, aide et rconfort de mon coeur dfaillant,
voici le moment de tourner les yeux de ta grandeur sur ce
chevalier, ton esclave, que menace une si formidable aventure.

Ces mots lui rendirent tant d'assurance, que, si tous les
muletiers du monde l'eussent assailli, il n'aurait pas recul d'un
pas. Les camarades des blesss, qui les virent en cet tat,
commencrent  faire pleuvoir de loin des pierres sur don
Quichotte, lequel, du mieux qu'il pouvait, se couvrait avec son
cu, et n'osait s'loigner de l'auge, pour ne point abandonner ses
armes. L'htelier criait qu'on le laisst tranquille, qu'il leur
avait bien dit que c'tait un fou, et qu'en qualit de fou il en
sortirait quitte, les et-il tus tous. De son ct, don Quichotte
criait plus fort, les appelant tratres et mcrants, et disant
que le seigneur du chteau tait un chevalier flon et malappris,
puisqu'il permettait qu'on traitt de cette manire les chevaliers
errants.

Si j'avais reu, ajoutait-il, l'ordre de chevalerie, je lui
ferais bien voir qu'il est un tratre; mais de vous, impure et
vile canaille, je ne fais aucun cas. Jetez, approchez, venez et
attaquez-moi de tout votre pouvoir, et vous verrez quel prix
emportera votre folle audace.

Il disait cela d'un air si rsolu et d'un ton si hautain, qu'il
glaa d'effroi les assaillants, tellement que, cdant  la peur et
aux remontrances de l'htelier, ils cessrent de lui jeter des
pierres. Alors don Quichotte laissa emporter les deux blesss, et
se remit  la veille des armes avec le mme calme et la mme
gravit qu'auparavant.

L'htelier cessa de trouver bonnes les plaisanteries de son hte,
et, pour y mettre fin, il rsolut de lui donner bien vite son
malencontreux ordre de chevalerie, avant qu'un autre malheur
arrivt. S'approchant donc humblement, il s'excusa de l'insolence
qu'avaient montre ces gens de rien, sans qu'il en et la moindre
connaissance, lesquels, au surplus, taient assez chtis de leur
audace. Il lui rpta qu'il n'y avait point de chapelle dans ce
chteau; mais que, pour ce qui restait  faire, elle n'tait pas
non plus indispensable, ajoutant que le point capital pour tre
arm chevalier consistait dans les deux coups sur la nuque et sur
l'paule, suivant la connaissance qu'il avait du crmonial de
l'ordre, et que cela pouvait se faire au milieu des champs; qu'en
ce qui touchait  la veille des armes, il tait bien en rgle,
puisque deux heures de veille suffisaient, et qu'il en avait
pass plus de quatre.

Don Quichotte crut aisment tout cela; il dit  l'htelier qu'il
tait prt  lui obir, et le pria d'achever avec toute la
clrit possible.

Car, ajouta-t-il, si l'on m'attaquait une seconde fois, et que je
me visse arm chevalier, je ne laisserais pas me vivante dans le
chteau, except toutefois celle qu'il vous plairait, et que
j'pargnerais par amour de vous.

Peu rassur d'un tel avis, le chtelain s'en alla qurir un livre
o il tenait note de la paille et de l'orge qu'il donnait aux
muletiers. Bientt, accompagn d'un petit garon qui portait un
bout de chandelle, et des deux demoiselles en question, il revint
o l'attendait don Quichotte, auquel il ordonna de se mettre 
genoux; puis, lisant dans son manuel comme s'il et rcit quelque
dvote oraison, au milieu de sa lecture, il leva la main, et lui
en donna un grand coup sur le chignon; ensuite, de sa propre pe,
un autre coup sur l'paule, toujours marmottant entre ses dents
comme s'il et dit des patentres. Cela fait, il commanda  l'une
de ces dames de lui ceindre l'pe, ce qu'elle fit avec beaucoup
de grce et de retenue, car il n'en fallait pas une faible dose
pour s'empcher d'clater de rire  chaque point des crmonies.
Mais les prouesses qu'on avait dj vu faire au chevalier novice
tenaient le rire en respect. En lui ceignant l'pe, la bonne dame
lui dit:

Que Dieu rende Votre Grce trs-heureux chevalier, et lui donne
bonne chance dans les combats.

Don Quichotte lui demanda comment elle s'appelait, afin qu'il st
dsormais  qui rester oblig de la faveur qu'elle lui avait
faite; car il pensait lui donner part  l'honneur qu'il acquerrait
par la valeur de son bras. Elle rpondit avec beaucoup d'humilit
qu'elle s'appelait la Tolosa, qu'elle tait fille d'un ravaudeur
de Tolde, qui demeurait dans les choppes de Sancho-Bienaya, et
que, en quelque part qu'elle se trouvt, elle s'empresserait de le
servir, et le tiendrait pour son seigneur. Don Quichotte,
rpliquant, la pria, par amour de lui, de vouloir bien dsormais
prendre le _don, _et s'appeler doa Tolosa: ce qu'elle promit de
faire. L'autre lui chaussa l'peron, et il eut avec elle presque
le mme dialogue qu'avec celle qui avait ceint l'pe: quand il
lui demanda son nom, elle rpondit qu'elle s'appelait la Meunire,
et qu'elle tait fille d'un honnte meunier d'Antqura.  celle-
ci don Quichotte demanda de mme qu'elle prt le _don _et
s'appelt doa Molinera, lui rptant ses offres de service et de
faveurs. Ces crmonies, comme on n'en avait jamais vu, ainsi
faites au galop et en toute hte, don Quichotte brlait
d'impatience de se voir  cheval, et de partir  la qute des
aventures; il sella Rossinante au plus vite, l'enfourcha, et,
embrassant son hte, il lui dit des choses si tranges, pour le
remercier de la faveur qu'il lui avait faite en l'armant
chevalier, qu'il est impossible de russir  les rapporter
fidlement. Pour le voir au plus tt hors de sa maison, l'htelier
lui rendit, quoique en moins de paroles, la monnaie de ses
compliments, et sans lui demander son cot, le laissa partir  la
grce de Dieu.

Chapitre IV

_De ce qui arriva  notre chevalier quand il quitta
l'htellerie_


L'aube du jour commenait  poindre quand don Quichotte sortit de
l'htellerie, si content, si glorieux, si plein de ravissement de
se voir arm chevalier, que sa joie en faisait tressaillir
jusqu'aux sangles de son cheval. Toutefois, venant  se rappeler
les conseils de son hte au sujet des provisions si ncessaires
dont il devait tre pourvu, entre autres l'argent et les chemises,
il rsolut de s'en retourner chez lui pour s'y accommoder de tout
ce bagage, et encore d'un cuyer, comptant prendre  son service
un paysan, son voisin, pauvre et charg d'enfants, mais trs-
propre  l'office d'cuyer dans la chevalerie errante. Cette
rsolution prise, il tourna Rossinante du ct de son village, et
celui-ci, comme s'il et reconnu le chemin de son gte, se mit 
dtaler de si bon coeur, qu'il semblait que ses pieds ne
touchaient pas  terre.

Don Quichotte n'avait pas fait encore grand trajet, quand il crut
s'apercevoir que, de l'paisseur d'un bois qui se trouvait  sa
droite, s'chappaient des cris plaintifs comme d'une personne qui
se plaignait.  peine les eut-il entendus qu'il s'cria:

Grces soient rendues au ciel pour la faveur qu'il m'accorde,
puisqu'il m'envoie si promptement des occasions de remplir les
devoirs de mon tat et de recueillir le fruit de mes bons
desseins. Ces cris, sans doute, sont ceux d'un ncessiteux ou
d'une ncessiteuse qui ncessite mon secours et ma protection.

Aussitt, tournant bride, il dirigea Rossinante vers l'endroit
d'o les cris lui semblaient partir. Il n'avait pas fait vingt pas
dans le bois, qu'il vit une jument attache  un chne, et,  un
autre chne, galement attach un jeune garon de quinze ans au
plus, nu de la tte  la ceinture. C'tait lui qui jetait ces cris
plaintifs, et non sans cause vraiment, car un vigoureux paysan lui
administrait une correction  grand coups d'une ceinture de cuir,
accompagnant chaque dcharge d'une remontrance et d'un conseil.

La bouche close, lui disait-il, et les yeux veills!

Le jeune garon rpondait:

Je ne le ferai plus, mon seigneur; par la passion de Dieu, je ne
le ferai plus, et je promets d'avoir  l'avenir plus grand soin du
troupeau.

En apercevant cette scne, don Quichotte s'cria d'une voix
courrouce:

Discourtois chevalier, il vous sied mal de vous attaquer  qui ne
peut se dfendre; montez sur votre cheval, et prenez votre lance
(car une lance[29] tait aussi appuye contre l'arbre o la jument
se trouvait attache), et je vous ferai voir qu'il est d'un lche
de faire ce que vous faites  prsent.

Le paysan, voyant tout  coup fondre sur lui ce fantme couvert
d'armes, qui lui brandissait sa lance sur la poitrine, se tint
pour mort, et d'un ton patelin rpondit:

Seigneur chevalier, ce garon que vous me voyez chtier est un
mien valet qui me sert  garder un troupeau de brebis dans ces
environs; mais il est si ngligent, que chaque jour il en manque
quelqu'une; et parce que je chtie sa paresse, ou peut-tre sa
friponnerie, il dit que c'est par vilenie, et pour ne pas lui
payer les gages que je lui dois. Mais, sur mon Dieu et sur mon
me, il en a menti.

-- Menti devant moi, mchant vilain! reprit don Quichotte. Par le
soleil qui nous claire, je ne sais qui me retient de vous passer
ma lance  travers le corps. Payez-le sur-le-champ, et sans
rplique; sinon, je jure Dieu, que je vous extermine et vous
anantis sur le coup. Qu'on le dtache.

Le paysan baissa la tte, et, sans rpondre mot, dtacha son
berger, auquel don Quichotte demanda combien lui devait son
matre.

Neuf mois, dit-il,  sept raux chaque.

Don Quichotte fit le compte, et, trouvant que la somme montait 
soixante-trois raux, il dit au laboureur de les dbourser sur-le-
champ, s'il ne voulait mourir. Le vilain rpondit, tout tremblant,
que, par le mauvais pas o il se trouvait, et, par le serment
qu'il avait fait dj (il n'avait encore rien jur), il affirmait
que la somme n'tait pas si forte; qu'il fallait en rabattre et
porter en ligne de compte trois paires de souliers qu'il avait
fournies  son valet, et un ral pour deux saignes qu'on lui
avait faites tant malade.

Tout cela est bel et bon, rpliqua don Quichotte; mais que les
souliers et la saigne restent pour les coups que vous lui avez
donns sans motif. S'il a dchir le cuir des souliers que vous
avez pays, vous avez dchir celui de son corps; et si le barbier
lui a tir du sang tant malade, vous lui en avez tir en bonne
sant. Partant, il ne vous doit rien.

-- Le malheur est, seigneur chevalier, que je n'ai pas d'argent
ici; mais qu'Andr s'en retourne  la maison avec moi, et je lui
payerai son d, un ral sur l'autre.

-- Que je m'en aille avec lui! s'cria le jeune garon; ah bien
oui, seigneur; Dieu m'en prserve d'y penser! S'il me tenait seul
 seul, il m'corcherait vif comme un saint Barthlemi.

-- Non, non, il n'en fera rien, reprit don Quichotte. Il suffit
que je le lui ordonne pour qu'il me garde respect; et, pourvu
qu'il me le jure par la loi de la chevalerie qu'il a reue, je le
laisse aller libre, et je rponds du payement.

-- Que Votre Grce, seigneur, prenne garde  ce qu'elle dit,
reprit le jeune garon; mon matre que voici n'est point
chevalier, et n'a jamais reu d'ordre de chevalerie; c'est Juan
Haldudo le riche, bourgeois de Quintanar.

-- Qu'importe? rpondit don Quichotte; il peut y avoir des Haldudo
chevaliers; et d'ailleurs chacun est fils de ses oeuvres.

-- C'est bien vrai, reprit Andr; mais de quelles oeuvres ce
matre-l est-il fils, lui qui me refuse mes gages, le prix de ma
sueur et de mon travail?

-- Je ne refuse pas, Andr, mon ami, rpondit le laboureur;
faites-moi le plaisir de venir avec moi, et je jure par tous les
ordres de chevalerie qui existent dans le monde de vous payer,
comme je l'ai dit, un ral sur l'autre, et mme avec les intrts.

-- Des intrts je vous fais grce, reprit don Quichotte; payez-le
en bons deniers comptants, c'est tout ce que j'exige. Et prenez
garde d'accomplir ce que vous venez de jurer; sinon, et par le
mme serment, je jure de revenir vous chercher et vous chtier; je
saurai bien vous dcouvrir, fussiez-vous mieux cach qu'un lzard
de muraille. Et si vous voulez savoir qui vous donne cet ordre,
pour tre plus srieusement tenu de l'accomplir, sachez que je
suis le valeureux don Quichotte de la Manche, le dfaiseur de
torts et le rparateur d'iniquits. Maintenant, que Dieu vous
bnisse! mais n'oubliez pas ce qui est promis et jur, sous peine
de la peine prononce.

Disant cela, il piqua des deux  Rossinante, et disparut en un
instant.

Le laboureur le suivit des yeux, et quand il vit que don Quichotte
avait travers le bois et ne paraissait plus, il revint  son
valet Andr:

Or , lui dit-il, venez ici, mon fils, je veux vous payer ce que
je vous dois, comme ce dfaiseur de torts m'en a laiss l'ordre.

-- Je le jure bien, reprit Andr, et Votre Grce fera sagement
d'excuter l'ordonnance de ce bon chevalier, auquel Dieu donne
mille annes de vie pour sa vaillance et sa bonne justice, et qui
reviendra, par la vie de saint Roch, si vous ne me payez, excuter
ce qu'il a dit.

-- Moi aussi, je le jure, reprit le laboureur; mais, par le grand
amour que je vous porte, je veux accrotre la dette pour accrotre
le payement.

Et le prenant par le bras, il revint l'attacher au mme chne, o
il lui donna tant de coups, qu'il le laissa pour mort.

Appelez maintenant, seigneur Andr, disait le laboureur, appelez
le dfaiseur de torts; vous verrez s'il dfait celui-ci; quoique
je croie pourtant qu'il n'est pas encore compltement fait, car il
me prend envie de vous corcher tout vif, comme vous en aviez
peur.

 la fin, il le dtacha, et lui donna permission d'aller chercher
son juge pour qu'il excutt la sentence rendue. Andr partit tout
plor, jurant qu'il irait chercher le valeureux don Quichotte de
la Manche, qu'il lui conterait de point en point ce qui s'tait
pass, et que son matre le lui payerait au quadruple. Mais avec
tout cela, le pauvre garon s'en alla pleurant, et son matre
resta  rire; et c'est ainsi que le tort fut redress par le
valeureux don Quichotte.

Celui-ci, enchant de l'aventure, qui lui semblait donner un
heureux et magnifique dbut  ses prouesses de chevalerie,
cheminait du ct de son village, disant  mi-voix:

Tu peux bien te nommer heureuse par-dessus toutes les femmes qui
vivent aujourd'hui dans ce monde,  par-dessus toutes les belles
belle Dulcine du Toboso, puisque le sort t'a fait la faveur
d'avoir pour sujet et pour esclave de tes volonts un chevalier
aussi vaillant et aussi renomm que l'est et le sera don Quichotte
de la Manche, lequel, comme tout le monde le sait, reut hier
l'ordre de chevalerie, et ds aujourd'hui a redress le plus
norme tort qu'ait invent l'injustice et commis la cruaut, en
tant le fouet de la main  cet impitoyable bourreau qui dchirait
avec si peu de raison le corps de ce dlicat enfant.

En disant cela, il arrivait  un chemin qui se divisait en quatre,
et tout aussitt lui vint  l'esprit le souvenir des carrefours o
les chevaliers errants se mettaient  penser quel chemin ils
choisiraient. Et, pour les imiter, il resta un moment immobile;
puis, aprs avoir bien rflchi, il lcha la bride  Rossinante,
remettant sa volont  celle du bidet, lequel suivit sa premire
ide, qui tait de prendre le chemin de son curie. Aprs avoir
march environ deux milles, don Quichotte dcouvrit une grande
troupe de gens, que depuis l'on sut tre des marchands de Tolde,
qui allaient acheter de la soie  Murcie. Ils taient six, portant
leurs parasols, avec quatre valets  cheval et trois garons de
mules  pied.  peine don Quichotte les aperut-il, qu'il
s'imagina faire rencontre d'une nouvelle aventure, et, pour imiter
autant qu'il lui semblait possible les passes d'armes qu'il avait
lues dans ses livres, il crut trouver tout  propos l'occasion
d'en faire une  laquelle il songeait. Ainsi, prenant l'air fier
et la contenance assure, il s'affermit bien sur ses triers,
empoigna sa lance, se couvrit la poitrine de son cu, et, camp au
beau milieu du chemin, il attendit l'approche de ces chevaliers
errants, puisqu'il les tenait et jugeait pour tels. Ds qu'ils
furent arrivs  porte de voir et d'entendre, don Quichotte leva
la voix, et d'un ton arrogant leur cria:

Que tout le monde s'arrte, si tout le monde ne confesse qu'il
n'y a dans le monde entier demoiselle plus belle que l'impratrice
de la Manche, la sans pareille Dulcine du Toboso.

Les marchands s'arrtrent, au bruit de ces paroles, pour
considrer l'trange figure de celui qui les disait, et, par la
figure et par les paroles, ils reconnurent aisment la folie du
pauvre diable. Mais ils voulurent voir plus au long o pouvait
tendre cette confession qu'il leur demandait, et l'un d'eux, qui
tait quelque peu goguenard et savait fort discrtement railler,
lui rpondit:

Seigneur chevalier, nous ne connaissons pas cette belle dame dont
vous parlez; faites-nous-la voir, et, si elle est d'une beaut
aussi incomparable que vous nous le signifiez, de bon coeur et
sans nulle contrainte nous confesserons la vrit que votre bouche
demande.

-- Si je vous la faisais voir, rpliqua don Quichotte, quel beau
mrite auriez-vous  confesser une vrit si manifeste?
L'important, c'est que, sans la voir, vous le croyiez, confessiez,
affirmiez, juriez et souteniez les armes  la main. Sinon, en
garde et en bataille, gens orgueilleux et dmesurs; que vous
veniez un  un, comme l'exige l'ordre de chevalerie, ou bien tous
ensemble, comme c'est l'usage et la vile habitude des gens de
votre trempe, je vous attends ici, et je vous dfie, confiant dans
la raison que j'ai de mon ct.

-- Seigneur chevalier, reprit le marchand, je supplie Votre Grce,
au nom de tous tant que nous sommes de princes ici, qu'afin de ne
pas charger nos consciences en confessant une chose que nous
n'avons jamais vue ni entendue, et qui est en outre si fort au
dtriment des impratrices et reines de la Castille et de
l'Estrmadure, vous vouliez bien nous montrer quelque portrait de
cette dame; ne ft-il pas plus gros qu'un grain d'orge, par
l'chantillon nous jugerons de la pice, et tandis que nous
garderons l'esprit en repos, Votre Grce recevra pleine
satisfaction. Et je crois mme, tant nous sommes dj ports en sa
faveur, que son portrait nous ft-il voir qu'elle est borgne d'un
oeil, et que l'autre distille du soufre et du vermillon, malgr
cela, pour complaire  Votre Grce, nous dirions  sa louange tout
ce qu'il vous plaira.

-- Elle ne distille rien, canaille infme, s'cria don Quichotte
enflamm de colre; elle ne distille rien, je le rpte, de ce que
vous venez de dire, mais bien du musc et de l'ambre; elle n'est ni
tordue, ni bossue, mais plus droite qu'un fuseau de Guadarrama. Et
vous allez payer le blasphme norme que vous avez profr contre
une beaut du calibre de celle de ma dame.

En disant cela, il se prcipite, la lance baisse, contre celui
qui avait port la parole, avec tant d'ardeur et de furie, que, si
quelque bonne toile n'et fait trbucher et tomber Rossinante au
milieu de la course, mal en aurait pris  l'audacieux marchand.
Rossinante tomba donc, et envoya rouler son matre  dix pas plus
loin, lequel s'efforait de se relever, sans en pouvoir venir 
bout, tant le chargeaient et l'embarrassaient la lance, l'cu, les
perons, la salade et le poids de sa vieille armure; et, au milieu
des incroyables efforts qu'il faisait vainement pour se remettre
sur pied, il ne cessait de dire:

Ne fuyez pas, race de poltrons, race d'esclaves; ne fuyez pas.
Prenez garde que ce n'est point par ma faute, mais par celle de
mon cheval, que je suis tendu sur la terre.

Un garon muletier, de la suite des marchands, qui sans doute
n'avait pas l'humeur fort endurante, ne put entendre profrer au
pauvre chevalier tomb tant d'arrogances et de bravades, sans
avoir envie de lui en donner la rponse sur les ctes.
S'approchant de lui, il lui arracha sa lance, en fit trois ou
quatre morceaux, et de l'un d'eux se mit  frapper si fort et si
dru sur notre don Quichotte, qu'en dpit de ses armes il le moulut
comme pltre. Ses matres avaient beau lui crier de ne pas tant
frapper, et de le laisser tranquille, le muletier avait pris got
au jeu, et ne voulut quitter la partie qu'aprs avoir pont tout
le reste de sa colre. Il ramassa les autres clats de la lance,
et acheva de les briser l'un aprs l'autre sur le corps du
misrable abattu, lequel, tandis que cette grle de coups lui
pleuvait sur les paules, ne cessait d'ouvrir la bouche pour
menacer le ciel et la terre et les voleurs de grand chemin qui le
traitaient ainsi. Enfin le muletier se fatigua, et les marchands
continurent leur chemin, emportant de quoi conter pendant tout le
voyage sur l'aventure du pauvre fou btonn.

Celui-ci, ds qu'il se vit seul, essaya de nouveau de se relever;
mais s'il n'avait pu en venir  bout lorsqu'il tait sain et bien
portant, comment aurait-il mieux russi tant moulu et presque
ananti? Et pourtant il faisait contre fortune bon coeur,
regardant sa disgrce comme propre et commune aux chevaliers
errants, et l'attribuant d'ailleurs tout entire  la faute de son
cheval. Mais, quant  se lever, ce n'tait pas possible, tant il
avait le corps meurtri et disloqu.

Chapitre V

_O se continue le rcit de la disgrce de notre chevalier_


Voyant donc qu'en effet il ne pouvait remuer, don Quichotte prit
le parti de recourir  son remde ordinaire, qui tait de songer 
quelque passage de ses livres; et sa folie lui remit aussitt en
mmoire l'aventure de Baudouin et du marquis de Mantoue, lorsque
Charlot abandonna le premier, bless dans la montagne: histoire
sue des enfants, comme des jeunes gens, vante et mme crue des
vieillards, et vritable avec tout cela, comme les miracles de
Mahomet. Celle-l donc lui sembla venir tout exprs pour sa
situation; et, donnant les signes de la plus vive douleur, il
commena  se rouler par terre, et  dire d'une voix affaiblie,
justement ce que disait, disait-on, le chevalier bless:  ma
dame, o es-tu, que mon mal te touche si peu? ou tu ne le sais
pas, ou tu es fausse et dloyale. De la mme manire, il continua
de rciter le romance, et quand il fut aux vers qui disent: 
noble marquis de Mantoue, mon oncle et seigneur par le sang, le
hasard fit passer par l un laboureur de son propre village et
demeurant tout prs de sa maison, lequel venait de conduire une
charge de bl au moulin. Voyant cet homme tendu, il s'approcha,
et lui demanda qui il tait, et quel mal il ressentait pour se
plaindre si tristement. Don Quichotte crut sans doute que c'tait
son oncle le marquis de Mantoue; aussi ne lui rpondit-il pas
autre chose que de continuer son romance, o Baudouin lui rendait
compte de sa disgrce, et des amours du fils de l'empereur avec sa
femme, tout cela mot pour mot, comme on le chante dans le
romance[30]. Le laboureur coutait tout surpris ces sottises, et
lui ayant t la visire, que les coups de bton avaient mise en
pices, il lui essuya le visage, qui tait plein de poussire; et
ds qu'il l'eut un peu dbarbouill, il le reconnut.

Eh, bon Dieu! s'cria-t-il, seigneur Quijada (tel devait tre son
nom quand il tait en bon sens, et qu'il ne s'tait pas encore
transform, d'hidalgo paisible, en chevalier errant), qui vous a
mis en cet tat?

Mais l'autre continuait son romance  toutes les questions qui lui
taient faites.

Le pauvre homme, voyant cela, lui ta du mieux qu'il put le
corselet et l'paulire, pour voir s'il n'avait pas quelque
blessure; mais il n'aperut pas trace de sang. Alors il essaya de
le lever de terre, et, non sans grande peine, il le hissa sur son
ne, qui lui semblait une plus tranquille monture. Ensuite il
ramassa les armes jusqu'aux clats de la lance, et les mit en
paquet sur Rossinante. Puis, prenant celui-ci par la bride, et
l'ne par le licou, il s'achemina du ct de son village, tout
proccup des mille extravagances que dbitait don Quichotte. Et
don Quichotte ne l'tait pas moins, lui qui, bris et moulu, ne
pouvait se tenir sur la bourrique, et poussait de temps en temps
des soupirs jusqu'au ciel. Si bien que le laboureur se vit oblig
de lui demander encore quel mal il prouvait. Mais le diable,  ce
qu'il parat, lui rappelait  la mmoire toutes les histoires
accommodes  la sienne; car, en cet instant, oubliant tout  coup
Baudouin, il se souvint du More Aben-Darraez, quand le gouverneur
d'Antqura, Rodrigo de Narvaez, le fit prisonnier et l'emmena
dans son chteau fort. De sorte que, le laboureur lui ayant
redemand comment il se trouvait et ce qu'il avait, il lui
rpondit les mmes paroles et les mmes propos que l'Abencerrage
captif  Rodrigo de Narvaez, tout comme il en avait lu l'histoire
dans _Diane _de Montemayor, se l'appliquant si bien  propos, que
le laboureur se donnait au diable d'entendre un tel fracas
d'extravagances. Par l il reconnut que son voisin tait
dcidment fou; et il avait hte d'arriver au village pour se
dlivrer du dpit que lui donnait don Quichotte avec son
interminable harangue. Mais celui-ci ne l'eut pas acheve, qu'il
ajouta:

Il faut que vous sachiez, don Rodrigo de Narvaez, que cette
Xarifa, dont je viens de parler, est maintenant la charmante
Dulcine du Toboso, pour qui j'ai fait, je fais et je ferai les
plus fameux exploits de chevalerie qu'on ait vus, qu'on voie et
qu'on verra dans le monde.

-- Ah! pcheur que je suis! rpondit le paysan; mais voyez donc,
seigneur, que je ne suis ni Rodrigo de Narvaez, ni le marquis de
Mantoue, mais bien Pierre Alonzo, votre voisin; et que Votre Grce
n'est pas davantage Baudouin, ni Aben-Darraez, mais bien l'honnte
hidalgo seigneur Quijada.

-- Je sais qui je suis, reprit don Quichotte, et je sais qui je
puis tre, non-seulement ceux que j'ai dits, mais encore les douze
pairs de France, et les neuf chevaliers de la Renomme[31], puisque
les exploits qu'ils ont faits, tous ensemble et chacun en
particulier, n'approcheront jamais des miens.

Ce dialogue et d'autres semblables les menrent jusqu'au pays, o
ils arrivrent  la chute du jour. Mais le laboureur attendit que
la nuit ft close, pour qu'on ne vt pas le disloqu gentilhomme
si mal mont.

L'heure venue, il entra au village et gagna la maison de don
Quichotte, qu'il trouva pleine de trouble et de confusion, Le cur
et le barbier du lieu, tous deux grands amis de don Quichotte, s'y
taient runis, et la gouvernante leur disait, en se lamentant:

Que vous en semble, seigneur licenci Pero Perez (ainsi
s'appelait le cur), et que pensez-vous de la disgrce de mon
seigneur? Voil six jours qu'il ne parat plus, ni lui, ni le
bidet, ni la rondache, ni la lance, ni les armes. Ah! malheureuse
que je suis! je gagerais ma tte, et c'est aussi vrai que je suis
ne pour mourir, que ces maudits livres de chevalerie, qu'il a
ramasss et qu'il lit du matin au soir, lui ont tourn l'esprit.
Je me souviens maintenant de lui avoir entendu dire bien des fois,
se parlant  lui-mme, qu'il voulait se faire chevalier errant, et
s'en aller par le monde chercher les aventures. Que Satan et
Barabbas emportent tous ces livres, qui ont ainsi gt le plus
dlicat entendement qui ft dans toute la Manche!

La nice, de son ct, disait la mme chose, et plus encore:

Sachez, seigneur matre Nicolas, car c'tait le nom du barbier,
qu'il est souvent arriv  mon seigneur oncle de passer  lire
dans ces abominables livres de malheur deux jours avec leurs
nuits, au bout desquels il jetait le livre tout  coup, empoignait
son pe, et se mettait  escrimer contre les murailles. Et quand
il tait rendu de fatigue, il disait qu'il avait tu quatre gants
grands comme quatre tours, et la sueur qui lui coulait de
lassitude, il disait que c'tait le sang des blessures qu'il avait
reues dans la bataille. Puis ensuite il buvait un grand pot d'eau
froide, et il se trouvait guri et repos, disant que cette eau
tait un prcieux breuvage que lui avait apport le sage
Esquife[32], un grand enchanteur, son ami. Mais c'est  moi qu'en
est toute la faute;  moi, qui ne vous ai pas aviss des
extravagances de mon seigneur oncle, pour que vous y portiez
remde avant que le mal arrivt jusqu'o il est arriv, pour que
vous brliez tous ces excommunis de livres, et il en a beaucoup,
qui mritent bien d'tre grills comme autant d'hrtiques.

-- Ma foi, j'en dis autant, reprit le cur, et le jour de demain
ne se passera pas sans qu'on en fasse un _auto-da-f _et qu'ils
soient condamns au feu, pour qu'ils ne donnent plus envie  ceux
qui les liraient de faire ce qu'a fait mon pauvre ami.

Tous ces propos, don Quichotte et le laboureur les entendaient
hors de la porte, si bien que celui-ci acheva de connatre la
maladie de son voisin. Et il se mit  crier  tue-tte:

Ouvrez, s'il vous plat, au seigneur Baudouin, et au seigneur
marquis de Mantoue, qui vient grivement bless, et au seigneur
More Aben-Darraez, qu'amne prisonnier le valeureux Rodrigo de
Narvaez, gouverneur d'Antqura.

Ils sortirent tous  ces cris, et, reconnaissant aussitt, les uns
leur ami, les autres leur oncle et leur matre, qui n'tait pas
encore descendu de l'ne, faute de le pouvoir, ils coururent 
l'envi l'embrasser. Mais il leur dit:

Arrtez-vous tous. Je viens grivement bless par la faute de mon
cheval; qu'on me porte  mon lit, et qu'on appelle, si c'est
possible, la sage Urgande, pour qu'elle vienne panser mes
blessures.

-- Hein! s'cria aussitt la gouvernante, qu'est-ce que j'ai dit?
est-ce que le coeur ne me disait pas bien de quel pied boitait mon
matre? Allons, montez, seigneur, et soyez le bienvenu, et, sans
qu'on appelle cette Urgande, nous saurons bien vous panser.
Maudits soient-ils, dis-je une autre et cent autres fois, ces
livres de chevalerie qui ont mis Sa Grce en si bel tat!

On porta bien vite don Quichotte dans son lit; mais quand on
examina ses blessures, on n'en trouva aucune. Il leur dit alors:

Je n'ai que les contusions d'une chute, parce que Rossinante, mon
cheval, s'est abattu sous moi tandis que je combattais contre dix
gants, les plus dmesurs et les plus formidables qui se puissent
rencontrer sur la moiti de la terre.

-- Bah! bah! dit le cur, voici des gants en danse! Par le saint
dont je porte le nom, la nuit ne viendra pas demain que je ne les
aie brls.

Ils firent ensuite mille questions  don Quichotte; mais celui-ci
ne voulut rien rpondre, sinon qu'on lui donnt  manger, et qu'on
le laisst dormir, deux choses dont il avait le plus besoin, On
lui obit. Le cur s'informa tout au long, prs du paysan, de
quelle manire il avait rencontr don Quichotte. L'autre raconta
toute l'histoire, sans omettre les extravagances qu'en le trouvant
et en le ramenant il lui avait entendu dire. C'tait donner au
licenci plus de dsir encore de faire ce qu'en effet il fit le
lendemain,  savoir: d'aller appeler son ami le barbier matre
Nicolas, et de s'en venir avec lui  la maison de don Quichotte...

Chapitre VI

_De la grande et gracieuse enqute que firent le cur et le
barbier dans la bibliothque de notre ingnieux hidalgo_


...Lequel dormait encore. Le cur demanda  la nice les clefs de
la chambre o se trouvaient les livres auteurs du dommage, et de
bon coeur elle les lui donna.

Ils entrrent tous, la gouvernante  leur suite, et ils trouvrent
plus de cent gros volumes fort bien relis et quantit d'autres
petits. Ds que la gouvernante les aperut, elle sortit de la
chambre en grande hte, et revint bientt, apportant une cuelle
d'eau bnite avec un goupillon.

Tenez, seigneur licenci, dit-elle, arrosez cette chambre, de
peur qu'il n'y ait ici quelque enchanteur, de ceux dont les livres
sont pleins, et qu'il ne nous enchante en punition de la peine que
nous voulons leur infliger en les chassant de ce monde.

Le cur se mit  rire de la simplicit de la gouvernante, et dit
au barbier de lui prsenter ces livres un  un pour voir de quoi
ils traitaient, parce qu'il pouvait s'en rencontrer quelques-uns,
dans le nombre, qui ne mritassent pas le supplice du feu.

Non, non, s'cria la nice, il n'en faut pargner aucun, car tous
ont fait le mal. Il vaut mieux les jeter par la fentre dans la
cour, en faire une pile, et y mettre le feu, ou bien les emporter
dans la basse-cour, et l nous ferons le bcher, pour que la fume
n'incommode point.

La gouvernante fut du mme avis, tant elles dsiraient toutes deux
la mort de ces pauvres innocents. Mais le cur ne voulut pas y
consentir sans en avoir au moins lu les titres: et le premier
ouvrage que matre Nicolas lui remit dans les mains fut les quatre
volumes d'_Amadis de Gaule._

Il semble, dit le cur, qu'il y ait l-dessous quelque mystre;
car, selon ce que j'ai ou dire, c'est l le premier livre de
chevalerie qu'on ait imprim en Espagne; tous les autres ont pris
de celui-l naissance et origine. Il me semble donc que, comme
fondateur d'une si dtestable secte, nous devons sans rmission le
condamner au feu.

-- Non pas, seigneur, rpondit le barbier; car j'ai ou dire aussi
que c'est le meilleur de tous les livres de cette espce qu'on ait
composs, et, comme unique en son genre, il mrite qu'on lui
pardonne.

-- C'est galement vrai, dit le cur; pour cette raison, nous lui
faisons, quant  prsent, grce de la vie[33]. Voyons cet autre qui
est  ct de lui.

-- Ce sont, rpondit le barbier, les _Prouesses d'Esplandian, fils
lgitime d'Amadis de Gaule__[34]__._

_-- _Pardieu! dit le cur, il ne faut pas tenir compte au fils
des mrites du pre. Tenez, dame gouvernante, ouvrez la fentre,
et jetez-le  la cour: c'est lui qui commencera la pile du feu de
joie que nous allons allumer.

La gouvernante ne se fit pas prier, et le brave Esplandian s'en
alla, en volant, dans la cour, attendre avec rsignation le feu
qui le menaait.

 un autre, dit le cur.

-- Celui qui vient aprs, dit le barbier, c'est _Amadis de Grce,
_et tous ceux du mme ct sont,  ce que je crois bien, du mme
lignage des Amadis[35].

-- Eh bien! dit le cur, qu'ils aillent tous  la basse-cour; car,
plutt que de ne pas brler la reine Pintiquinestra et le berger
Darinel, et ses glogues, et les propos alambiqus de leur auteur,
je brlerais avec eux le pre qui m'a mis au monde, s'il
apparaissait sous la figure du chevalier errant.

-- C'est bien mon avis, dit le barbier.

-- Et le mien aussi, reprit la nice.

-- Ainsi donc, dit la gouvernante, passez-les, et qu'ils aillent 
la basse-cour.

On lui donna le paquet, car ils taient nombreux, et, pour
pargner la descente de l'escalier, elle les envoya par la fentre
du haut en bas.

Quel est ce gros volume? demanda le cur.

-- C'est, rpondit le barbier, _Don Olivante de Laura._

_-- _L'auteur de ce livre, reprit le cur, est le mme qui a
compos le _Jardin des fleurs; _et, en vrit, je ne saurais gure
dcider lequel des deux livres est le plus vridique, ou plutt le
moins menteur. Mais ce que je sais dire, c'est que celui-ci ira 
la basse-cour comme un extravagant et un prsomptueux[36].

-- Le suivant, dit le barbier, est _Florismars d'Hircanie.__[37]_

_-- _Ah! ah! rpliqua le cur, le seigneur Florismars se trouve
ici? Par ma foi, qu'il se dpche de suivre les autres, en dpit
de son trange naissance[38] et de ses aventures rves; car la
scheresse et la duret de son style ne mritent pas une autre
fin:  la basse-cour celui-l et cet autre encore, dame
gouvernante.

-- Trs-volontiers, seigneur, rpondit-elle.

Et dj elle se mettait gaiement en devoir d'excuter cet ordre.

Celui-ci est le _Chevalier Platir__[39]__, _dit le barbier.

-- C'est un vieux livre, reprit le cur, mais je n'y trouve rien
qui mrite grce. Qu'il accompagne donc les autres sans rplique.

Ainsi fut fait. On ouvrit un autre livre, et l'on vit qu'il avait
pour titre le _Chevalier de la Croix__[40]__._

Un nom aussi saint que ce livre le porte, dit le cur, mriterait
qu'on ft grce  son ignorance. Mais il ne faut pas oublier le
proverbe: derrire la croix se tient le diable. Qu'il aille au
feu!

Prenant un autre livre:

Voici, dit le barbier, le _Miroir de Chevalerie.__[41]_

_-- _Ah! je connais dj Sa Seigneurie, dit le cur. On y
rencontre le seigneur Renaud de Montauban, avec ses amis et
compagnons, tous plus voleurs que Cacus, et les douze pairs de
France, et leur vridique historien Turpin. Je suis, par ma foi,
d'avis de ne les condamner qu' un bannissement perptuel, et cela
parce qu'ils ont eu quelque part dans l'invention du fameux Mateo
Boyardo, d'o a tiss sa toile le pote chrtien Ludovic
Arioste[42]. Quant  ce dernier, si je le rencontre ici, et qu'il
parle une autre langue que la sienne, je ne lui porterai nul
respect; mais s'il parle en sa langue, je l'lverai, par
vnration, au-dessus de ma tte.

-- Moi, je l'ai en italien, dit le barbier, mais je ne l'entends
pas.

-- Il ne serait pas bon non plus que vous l'entendissiez, rpondit
le cur; et mieux aurait valu que ne l'entendt pas davantage un
certain capitaine[43], qui ne nous l'aurait pas apport en Espagne
pour le faire castillan, car il lui a bien enlev de son prix.
C'est au reste, ce que feront tous ceux qui voudront faire passer
les ouvrages en vers dans une autre langue; quelque soin qu'ils
mettent, et quelque habilet qu'ils dploient, jamais ils ne les
conduiront au point de leur premire naissance. Mon avis est que
ce livre et tous ceux qu'on trouvera parlant de ces affaires de
France soient descendus et dposs dans un puits sec, jusqu' ce
qu'on dcide, avec plus de rflexion, ce qu'il faut faire d'eux.
J'excepte, toutefois, un certain _Bernard del Carpio__[44]_, qui
doit se trouver par ici, et un autre encore appel
_Roncevaux__[45]_,_ _lesquels, s'ils tombent dans mes mains,
passeront aussitt dans celles de la gouvernante, et de l, sans
aucune rmission, dans celles du feu.

De tout cela, le barbier demeura d'accord, et trouva la sentence
parfaitement juste, tenant son cur pour si bon chrtien et si
amant de la vrit, qu'il n'aurait pas dit autre chose qu'elle
pour toutes les richesses du monde. En ouvrant un autre volume, il
vit que c'tait _Palmerin d'Olive, _et, prs de celui-l, s'en
trouvait un autre qui s'appelait _Palmerin d'Angleterre. _ cette
vue, le licenci s'cria:

Cette olive, qu'on la broie et qu'on la brle, et qu'il n'en
reste pas mme de cendres; mais cette palme d'Angleterre, qu'on la
conserve comme chose unique, et qu'on fasse pour elle une cassette
aussi prcieuse que celle qu'Alexandre trouva dans les dpouilles
de Darius, et qu'il destina  renfermer les oeuvres du pote
Homre. Ce livre-ci, seigneur compre, est considrable  deux
titres: d'abord parce qu'il est trs-bon en lui-mme; ensuite,
parce qu'il passe pour tre l'ouvrage d'un spirituel et savant roi
du Portugal. Toutes les aventures du chteau de Miraguarda sont
excellentes et d'un heureux enlacement; les propos sont clairs,
senss, de bon got, et toujours appropris au caractre de celui
qui parle, avec beaucoup de justesse et d'intelligence[46]. Je dis
donc, sauf votre meilleur avis, seigneur matre Nicolas, que ce
livre et l'_Amadis de Gaule _soient exempts du feu, mais que tous
les autres, sans plus de demandes et de rponses, prissent 
l'instant.

-- Non, non, seigneur compre, rpliqua le barbier, car celui que
je tiens est le fameux _Don Blianis._

_-- _Quant  celui-l, reprit le cur, ses deuxime, troisime
et quatrime parties auraient besoin d'un peu de rhubarbe pour
purger leur trop grande bile; il faudrait en ter aussi toute
cette histoire du chteau de la Renomme, et quelques autres
impertinences de mme toffe[47]._ _Pour cela, on peut lui donner
le dlai d'outre-mer[48], et, s'il se corrige ou non, l'on usera
envers lui de misricorde ou de justice. En attendant, gardez-les
chez vous, compre, et ne les laissez lire  personne.

-- J'y consens, rpondit le barbier.

Et, sans se fatiguer davantage  feuilleter des livres de
chevalerie, le cur dit  la gouvernante de prendre tous les
grands volumes et de les jeter  la basse-cour. Il ne parlait ni 
sot ni  sourd, mais bien  quelqu'un qui avait plus envie de les
brler que de donner une pice de toile  faire au tisserand,
quelque grande et fine qu'elle pt tre. Elle en prit donc sept ou
huit d'une seule brasse, et les lana par la fentre; mais
voulant trop en prendre  la fois, un d'eux tait tomb aux pieds
du barbier, qui le ramassa par envie de savoir ce que c'tait, et
lui trouva pour titre _Histoire du fameux chevalier Tirant le
Blanc._

Bndiction! dit le cur en jetant un grand cri; vous avez l
_Tirant le Blanc! _Donnez-le vite, compre, car je rponds bien
d'avoir trouv en lui un trsor d'allgresse et une mine de
divertissements. C'est l que se rencontrent don Kyrie-Eleison de
Montalban, un valeureux chevalier, et son frre Thomas de
Montalban, et le chevalier de Fonsca, et la bataille que livra au
dogue le valeureux Tirant, et les finesses de la demoiselle
Plaisir-de-ma-vie, avec les amours et les ruses de la veuve
Repose[49], et Madame l'impratrice amoureuse d'Hippolyte, son
cuyer. Je vous le dis en vrit, seigneur compre, pour le style,
ce livre est le meilleur du monde. Les chevaliers y mangent, y
dorment, y meurent dans leurs lits, y font leurs testaments avant
de mourir, et l'on y conte mille autres choses qui manquent  tous
les livres de la mme espce. Et pourtant je vous assure que celui
qui l'a compos mritait, pour avoir dit tant de sottises sans y
tre forc, qu'on l'envoyt ramer aux galres tout le reste de ses
jours[50]. Emportez le livre chez vous, et lisez-le, et vous verrez
si tout ce que j'en dis n'est pas vrai.

-- Vous serez obi, rpondit le barbier; mais que ferons-nous de
tous ces petits volumes qui restent?

-- Ceux-l, dit le cur, ne doivent pas tre des livres de
chevalerie, mais de posie.

Il en ouvrit un, et vit que c'tait la _Diane _de Jorge de
Montemayor[51]. Croyant qu'ils taient tous de la mme espce:

Ceux-ci, dit-il, ne mritent pas d'tre brls avec les autres;
car ils ne font ni ne feront jamais le mal qu'ont fait ceux de la
chevalerie. Ce sont des livres d'innocente rcration, sans danger
pour le prochain.

-- Ah! bon Dieu! monsieur le cur, s'cria la nice, vous pouvez
bien les envoyer rtir avec le reste; car si mon oncle gurit de
la maladie de chevalerie errante, en lisant ceux-l il n'aurait
qu' s'imaginer de se faire berger, et de s'en aller par les prs
et les bois, chantant et jouant de la musette; ou bien de se faire
pote, ce qui serait pis encore, car c'est,  ce qu'on dit, une
maladie incurable et contagieuse.

-- Cette jeune fille a raison, dit le cur, et nous ferons bien
d'ter  notre ami, si facile  broncher, cette occasion de
rechute. Puisque nous commenons par la _Diane _de Montemayor, je
suis d'avis qu'on ne la brle point, mais qu'on en te tout ce qui
traite de la sage Flicie et de l'Onde enchante et presque tous
les grands vers. Qu'elle reste, j'y consens de bon coeur, avec sa
prose et l'honneur d'tre le premier de ces sortes de livres.

-- Celui qui vient aprs, dit le barbier, est la _Diane _appele
la _seconde du Salmantin; _puis un autre portant le mme titre,
mais dont l'auteur est Gil Polo.

-- Pour celle du Salmantin[52], rpondit le cur, qu'elle aille
augmenter le nombre des condamns de la basse-cour; et qu'on garde
celle de Gil Polo[53] comme si elle tait d'Apollon lui-mme. Mais
passons outre, seigneur compre, et dpchons-nous, car il se fait
tard.

-- Celui-ci, dit le barbier, qui en ouvrait un autre, renferme les
_Dix livres de Fortune d'amour, _composs par Antonio de Lofraso,
pote de Sardaigne[54].

-- Par les ordres que j'ai reus, s'cria le cur, depuis
qu'Apollon est Apollon, les muses des muses et les potes des
potes, jamais on n'a compos livre si gracieux et si extravagant.
Dans son espce, c'est le meilleur et l'unique de tous ceux qui
ont paru  la clart du jour, et qui ne l'a pas lu peut se vanter
de n'avoir jamais rien lu d'amusant. Amenez ici, compre, car je
fais plus de cas de l'avoir trouv que d'avoir reu en cadeau une
soutane de taffetas de Florence.

Et il le mit  part avec une grande joie.

Ceux qui suivent, continua le barbier, sont le _Pasteur
d'Ibrie__[55]__, _les _Nymphes de Hnars__[56]__, _et les
_Remdes  la jalousie__[57]__._

_-- _Il n'y a rien de mieux  faire, dit le cur, que de les
livrer au bras sculier de la gouvernante, et qu'on ne me demande
pas le pourquoi, car je n'aurais jamais fini.

-- Voici maintenant le _Berger de Philida__[58]__._

_-- _Ce n'est pas un berger, dit le cur, mais bien un sage et
ingnieux courtisan. Qu'on le garde comme une relique.

-- Ce grand-l qui vient ensuite, dit le barbier, s'intitule
_Trsor de posies varies__[59]__._

_-- _Si elles taient moins nombreuses, reprit le cur, elles
n'en vaudraient que mieux. Il faut que ce livre soit sarcl,
chardonn et dbarrass de quelques bassesses qui nuisent  ses
grandeurs. Qu'on le garde pourtant, parce que son auteur est mon
ami, et par respect pour ses autres oeuvres, plus releves et plus
hroques.

-- Celui-ci, continua le barbier, est le _Chansonnier de Lopez
Maldonado__[60]__._

_-- _L'auteur de ce livre, rpondit le cur, est encore un de
mes bons amis. Dans sa bouche, ses vers ravissent ceux qui les
entendent, et telle est la suavit de sa voix, que, lorsqu'il les
chante, il enchante. Il est un peu long dans les glogues; mais ce
qui est bon n'est jamais de trop. Qu'on le mette avec les
rservs. Mais quel est le livre qui est tout prs?

-- C'est la _Galate _de Miguel de Cervants, rpondit le barbier.

-- Il y a bien des annes, reprit le cur, que ce Cervants est un
de mes amis, et je sais qu'il est plus vers dans la connaissance
des infortunes que dans celle de la posie. Son livre ne manque
pas d'heureuse invention; mais il propose et ne conclut rien.
Attendons la seconde partie qu'il promet[61]; peut-tre qu'en se
corrigeant il obtiendra tout  fait la misricorde qu'on lui
refuse aujourd'hui. En attendant, seigneur compre, gardez-le
reclus en votre logis.

-- Trs-volontiers, rpondit matre Nicolas. En voici trois autres
qui viennent ensemble. Ce sont l'_Araucana _de don Alonzo de
Ercilla, l'_Austriada _de Juan Rufo, jur de Cordoue, et le
_Monserrate _de Cristoval de Virus, pote valencien.

-- Tous les trois, dit le cur, sont les meilleurs qu'on ait
crits en vers hroques dans la langue espagnole, et ils peuvent
le disputer aux plus fameux d'Italie. Qu'on les garde comme les
plus prcieux bijoux de posie que possde l'Espagne.[62]

Enfin le cur se lassa de manier tant de livres et voulut que,
sans plus d'interrogatoire, on jett tout le reste au feu. Mais le
barbier en tenait dj un ouvert qui s'appelait _les Larmes
d'Anglique.__[63]_

Ah! je verserais les miennes, dit le cur, si j'avais fait brler
un tel livre, car son auteur fut un des fameux potes, non-
seulement de l'Espagne, mais du monde entier, et il a
merveilleusement russi dans la traduction de quelques fables
d'Ovide.

Chapitre VII

_De la seconde sortie de notre bon chevalier don Quichotte de la
Manche_


On en tait l, quand don Quichotte se mit  jeter de grands cris.

Ici, disait-il, ici, valeureux chevaliers, c'est ici qu'il faut
montrer la force de vos bras invincibles, car les gens de la cour
emportent tout l'avantage du tournoi.

Pour accourir  ce tapage, on laissa l l'inventaire des livres
qui restaient. Aussi croit-on que sans tre entendus ni
confronts, la _Carola__[64]__ _et _Lon d'Espagne__[65]__
_s'en allrent au feu avec les _Gestes de l'empereur, _composs
par don Luis de Avila[66], car sans doute ils se trouvaient dans la
bibliothque; et peut-tre, si le cur les et vus, n'auraient-ils
point subi ce rigoureux arrt.

Quand ils arrivrent auprs de don Quichotte, il avait quitt son
lit, et continuait  la fois ses cris et ses extravagances,
frappant de tous cts, d'estoc et de taille, mais aussi veill
que s'il n'et jamais dormi. On le prit  bras-le-corps, et par
force on le recoucha. Quand il se fut un peu calm, il se tourna
vers le cur pour lui adresser la parole, et lui dit:

En vrit, seigneur archevque Turpin, c'est une grande honte que
ceux de nous qui nous appelons les douze pairs, nous laissions si
bonnement remporter la victoire de ce tournoi aux chevaliers de la
cour, aprs que nous autres, les chevaliers errants, en avons
enlev les prix ces trois jours passs[67].

-- Faites silence, seigneur compre, rpondit le cur; s'il plat
 Dieu, la chance tournera, et ce qu'on perd aujourd'hui se peut
gagner demain; ne vous occupez, pour le moment, que de votre
sant, car il me semble que vous devez tre harass et peut-tre
bless grivement.

-- Bless, non, reprit don Quichotte; mais moulu et rompu, cela ne
fait pas doute: car ce btard de Roland m'a rou de coups avec le
tronc d'un chne, et tout cela de pure jalousie, parce qu'il voit
que je suis le seul pour tenir tte  ses fanfaronnades. Mais je
ne m'appellerais pas Renaud de Montauban, s'il ne me le payait,
quand je sortirai de ce lit, en dpit de tous les enchantements
qui le protgent. Quant  prsent, qu'on me donne  manger; car
c'est ce qui peut me venir de plus  propos, et qu'on laisse  ma
charge le soin de ma vengeance.

On s'empressa d'obir et de lui apporter  manger; aprs quoi ils
restrent, lui, encore une fois endormi, et les autres,
merveills de sa folie.

Cette mme nuit, la gouvernante brla et calcina autant de livres
qu'il s'en trouvait dans la basse-cour et dans toute la maison, et
tels d'entre eux souffrirent la peine du feu, qui mritaient
d'tre conservs dans d'ternelles archives. Mais leur mauvais
sort et la paresse de l'examinateur ne permirent point qu'ils en
chappassent, et ainsi s'accomplit pour eux le proverbe, que
souvent le juste paye pour le pcheur.

Un des remdes qu'imaginrent pour le moment le cur et le barbier
contre la maladie de leur ami, ce fut qu'on murt la porte du
cabinet des livres, afin qu'il ne les trouvt plus quand il se
lverait (esprant qu'en tant la cause, l'effet cesserait aussi),
et qu'on lui dt qu'un enchanteur les avaient emports, le cabinet
et tout ce qu'il y avait dedans; ce qui fut excut avec beaucoup
de diligence. Deux jours aprs, don Quichotte se leva, et la
premire chose qu'il fit fut d'aller voir ses livres. Mais ne
trouvant plus le cabinet o il l'avait laiss, il s'en allait le
cherchant  droite et  gauche, revenait sans cesse o il avait
coutume de rencontrer la porte, en ttait la place avec les mains,
et, sans mot dire, tournait et retournait les yeux de tous cts.
Enfin, au bout d'un long espace de temps, il demanda  la
gouvernante o se trouvait le cabinet des livres. La gouvernante,
qui tait bien style sur ce qu'elle devait rpondre, lui dit:

Quel cabinet ou quel rien du tout cherche Votre Grce? Il n'y a
plus de cabinet ni de livres dans cette maison, car le diable lui-
mme a tout emport.

-- Ce n'tait pas le diable, reprit la nice, mais bien un
enchanteur qui est venu sur une nue, la nuit aprs que Votre
Grce est partie d'ici, et, mettant pied  terre d'un serpent sur
lequel il tait  cheval, il entra dans le cabinet, et je ne sais
ce qu'il y fit, mais au bout d'un instant il sortit en s'envolant
par la toiture, et laissa la maison toute pleine de fume; et
quand nous voulmes voir ce qu'il laissait de fait, nous ne vmes
plus ni livres, ni chambre. Seulement, nous nous souvenons bien,
la gouvernante et moi, qu'au moment de s'envoler, ce mchant
vieillard nous cria d'en haut que c'tait par une secrte inimiti
qu'il portait au matre des livres et du cabinet qu'il faisait
dans cette maison le dgt qu'on verrait ensuite. Il ajouta aussi
qu'il s'appelait le sage Mugnaton.

-- Freston, il a d dire[68], reprit don Quichotte.

-- Je ne sais, rpliqua la gouvernante, s'il s'appelait Freston ou
Friton, mais, en tout cas, c'est en _ton _que finit son nom.

-- En effet, continua don Quichotte, c'est un savant enchanteur,
mon ennemi mortel, qui m'en veut parce qu'il sait, au moyen de son
art et de son grimoire, que je dois, dans la suite des temps, me
rencontrer en combat singulier avec un chevalier qu'il favorise,
et que je dois aussi le vaincre, sans que sa science puisse en
empcher: c'est pour cela qu'il s'efforce de me causer tous les
dplaisirs qu'il peut; mais je l'informe, moi, qu'il ne pourra ni
contredire ni viter ce qu'a ordonn le ciel.

-- Qui peut en douter? dit la nice. Mais, mon seigneur oncle,
pourquoi vous mlez-vous  toutes ces querelles? Ne vaudrait-il
pas mieux rester pacifiquement dans sa maison que d'aller par le
monde chercher du meilleur pain que celui de froment, sans
considrer que bien des gens vont qurir de la laine qui
reviennent tondus?

--  ma nice! rpondit don Quichotte, que vous tes peu au
courant des choses! avant qu'on me tonde, moi, j'aurai ras et
arrach la barbe  tous ceux qui s'imagineraient me toucher  la
pointe d'un seul cheveu.

Toutes deux se turent, ne voulant pas rpliquer davantage, car
elles virent que la colre lui montait  la tte.

Le fait est qu'il resta quinze jours dans sa maison, trscalme et
sans donner le moindre indice qu'il voult recommencer ses
premires escapades; pendant lequel temps il eut de fort gracieux
entretiens avec ses deux compres, le cur et le barbier, sur ce
qu'il prtendait que la chose dont le monde avait le plus besoin
c'tait de chevaliers errants, et qu'il fallait y ressusciter la
chevalerie errante. Quelquefois le cur le contredisait,
quelquefois lui cdait aussi; car,  moins d'employer cet
artifice, il et t impossible d'en avoir raison.

Dans ce temps-l, don Quichotte sollicita secrtement un paysan,
son voisin, homme de bien (si toutefois on peut donner ce titre 
celui qui est pauvre), mais, comme on dit, de peu de plomb dans la
cervelle. Finalement il lui conta, lui persuada et lui promit tant
de choses, que le pauvre homme se dcida  partir avec lui, et 
lui servir d'cuyer. Entre autres choses, don Quichotte lui disait
qu'il se dispost  le suivre de bonne volont, parce qu'il
pourrait lui arriver telle aventure qu'en un tour de main il
gagnt quelque le, dont il le ferait gouverneur sa vie durant.
Sduit par ces promesses et d'autres semblables, Sancho Panza
(c'tait le nom du paysan) planta l sa femme et ses enfants, et
s'enrla pour cuyer de son voisin. Don Quichotte se mit aussitt
en mesure de chercher de l'argent, et, vendant une chose,
engageant l'autre, et gaspillant toutes ses affaires, il ramassa
une raisonnable somme. Il se pourvut aussi d'une rondache de fer
qu'il emprunta d'un de ses amis, et raccommoda du mieux qu'il put
sa mauvaise salade brise; puis il avisa son cuyer Sancho du jour
et de l'heure o il pensait se mettre en route, pour que celui-ci
se munt galement de ce qu'il jugerait le plus ncessaire.
Surtout il lui recommanda d'emporter un bissac. L'autre promit
qu'il n'y manquerait pas, et ajouta qu'il pensait aussi emmener un
trs-bon ne qu'il avait, parce qu'il ne se sentait pas fort
habile sur l'exercice de la marche  pied.  ce propos de l'ne,
don Quichotte rflchit un peu, cherchant  se rappeler si, par
hasard, quelque chevalier errant s'tait fait suivre d'un cuyer
mont comme au moulin. Mais jamais sa mmoire ne put lui en
fournir un seul. Cependant il consentit  lui laisser emmener la
bte, se proposant de l'accommoder d'une plus honorable monture
ds qu'une occasion se prsenterait, c'est--dire en enlevant le
cheval au premier chevalier discourtois qui se trouverait sur son
chemin. Il se pourvut aussi de chemises, et des autres choses
qu'il put se procurer, suivant le conseil que lui avait donn
l'htelier, son parrain.

Tout cela fait et accompli, et, ne prenant cong, ni Panza de sa
femme et de ses enfants, ni don Quichotte de sa gouvernante et de
sa nice, un beau soir ils sortirent du pays sans tre vus de
personne, et ils cheminrent si bien toute la nuit, qu'au point du
jour ils se tinrent pour certains de n'tre plus attraps, quand
mme on se mettrait  leurs trousses. Sancho Panza s'en allait sur
son ne, comme un patriarche, avec son bissac, son outre, et, de
plus, une grande envie de se voir dj gouverneur de l'le que son
matre lui avait promise. Don Quichotte prit justement la mme
direction et le mme chemin qu' sa premire sortie, c'est--dire
 travers la plaine de Montiel, o il cheminait avec moins
d'incommodit que la fois passe, car il tait fort grand matin,
et les rayons du soleil, ne frappant que de biais, ne le gnaient
point encore. Sancho Panza dit alors  son matre:

Que Votre Grce fasse bien attention, seigneur chevalier errant,
de ne point oublier ce que vous m'avez promis au sujet d'une le,
car, si grande qu'elle soit, je saurai bien la gouverner.

 quoi rpondit don Quichotte:

Il faut que tu saches, ami Sancho Panza, que ce fut un usage
trs-suivi par les anciens chevaliers errants de faire leurs
cuyers gouverneurs des les ou royaumes qu'ils gagnaient, et je
suis bien dcid  ce qu'une si louable coutume ne se perde point
par ma faute. Je pense au contraire y surpasser tous les autres:
car maintes fois, et mme le plus souvent, ces chevaliers
attendaient que leurs cuyers fussent vieux; c'est quand ceux-ci
taient rassasis de servir et las de passer de mauvais jours et
de plus mauvaises nuits, qu'on leur donnait quelque titre de comte
ou pour le moins de marquis[69], avec quelque valle ou quelque
province  l'avenant; mais si nous vivons, toi et moi, il peut
bien se faire qu'avant six jours je gagne un royaume fait de telle
sorte qu'il en dpende quelques autres, ce qui viendrait tout 
point pour te couronner roi d'un de ceux-ci. Et que cela ne
t'tonne pas, car il arrive  ces chevaliers des aventures si
tranges, d'une faon si peu vue et si peu prvue, que je pourrais
facilement te donner encore plus que je ne te promets.

--  ce train-l, rpondit Sancho Panza, si, par un de ces
miracles que raconte Votre Grce, j'allais devenir roi, Juana
Gutierrez, ma mnagre, ne deviendrait rien moins que reine, et
mes enfants infants.

-- Qui en doute? rpondit don Quichotte.

-- Moi, j'en doute, rpliqua Sancho; car j'imagine que, quand mme
Dieu ferait pleuvoir des royaumes sur la terre, aucun ne
s'ajusterait bien  la tte de Mari-Gutierrez. Sachez, seigneur,
qu'elle ne vaut pas deux deniers pour tre reine. Comtesse lui
irait mieux; encore serait-ce avec l'aide de Dieu.

-- Eh bien! laisses-en le soin  Dieu, Sancho, rpondit don
Quichotte; il lui donnera ce qui sera le plus  sa convenance, et
ne te rapetisse pas l'esprit au point de venir  te contenter
d'tre moins que gouverneur de province.

-- Non, vraiment, mon seigneur, rpondit Sancho, surtout ayant en
Votre Grce un si bon et si puissant matre, qui saura me donner
ce qui me convient le mieux et ce que mes paules pourront
porter.

Chapitre VIII

_Du beau succs qu'eut le valeureux don Quichotte dans
l'pouvantable et inimaginable aventure des moulins  vent, avec
d'autres vnements dignes d'heureuse souvenance_


En ce moment ils dcouvrirent trente ou quarante moulins  vent
qu'il y a dans cette plaine, et, ds que don Quichotte les vit, il
dit  son cuyer:

La fortune conduit nos affaires mieux que ne pourrait y russir
notre dsir mme. Regarde, ami Sancho; voil devant nous au moins
trente dmesurs gants, auxquels je pense livrer bataille et ter
la vie  tous tant qu'ils sont. Avec leurs dpouilles, nous
commencerons  nous enrichir; car c'est prise de bonne guerre, et
c'est grandement servir Dieu que de faire disparatre si mauvaise
engeance de la face de la terre.

-- Quels gants? demanda Sancho Panza.

-- Ceux que tu vois l-bas, lui rpondit son matre, avec leurs
grands bras, car il y en a qui les ont de presque deux lieues de
long.

-- Prenez donc garde, rpliqua Sancho; ce que nous voyons l-bas
ne sont pas des gants, mais des moulins  vent, et ce qui parat
leurs bras, ce sont leurs ailes, qui, tournes par le vent, font
tourner  leur tour la meule du moulin.

-- On voit bien, rpondit don Quichotte, que tu n'es pas expert en
fait d'aventures: ce sont des gants, te dis-je; si tu as peur,
te-toi de l, et va te mettre en oraison pendant que je leur
livrerai une ingale et terrible bataille.

En parlant ainsi, il donne de l'peron  son cheval Rossinante,
sans prendre garde aux avis de son cuyer Sancho, qui lui criait
qu' coup sr c'taient des moulins  vent et non des gants qu'il
allait attaquer. Pour lui, il s'tait si bien mis dans la tte que
c'taient des gants, que non-seulement il n'entendait point les
cris de son cuyer Sancho, mais qu'il ne parvenait pas, mme en
approchant tout prs,  reconnatre la vrit. Au contraire, et
tout en courant, il disait  grands cris:

Ne fuyez pas, lches et viles cratures, c'est un seul chevalier
qui vous attaque.

Un peu de vent s'tant alors lev, les grandes ailes commencrent
 se mouvoir; ce que voyant don Quichotte, il s'cria:

Quand mme vous remueriez plus de bras que le gant Briare, vous
allez me le payer.

En disant ces mots, il se recommande du profond de son coeur  sa
dame Dulcine, la priant de le secourir en un tel pril; puis,
bien couvert de son cu, et la lance en arrt, il se prcipite, au
plus grand galop de Rossinante, contre le premier moulin qui se
trouvait devant lui; mais, au moment o il perait l'aile d'un
grand coup de lance, le vent la chasse avec tant de furie qu'elle
met la lance en pices, et qu'elle emporte aprs elle le cheval et
le chevalier, qui s'en alla rouler sur la poussire en fort
mauvais tat.

Sancho Panza accourut  son secours de tout le trot de son ne, et
trouva, en arrivant prs de lui, qu'il ne pouvait plus remuer,
tant le coup et la chute avaient t rudes.

Misricorde! s'cria Sancho, n'avais-je pas bien dit  Votre
Grce qu'elle prt garde  ce qu'elle faisait, que ce n'tait pas
autre chose que des moulins  vent, et qu'il fallait, pour s'y
tromper, en avoir d'autres dans la tte?

-- Paix, paix! ami Sancho, rpondit don Quichotte: les choses de
la guerre sont plus que toute autre sujettes  des chances
continuelles; d'autant plus que je pense, et ce doit tre la
vrit, que ce sage Freston, qui m'a vol les livres et le
cabinet, a chang ces gants en moulins pour m'enlever la gloire
de les vaincre: tant est grande l'inimiti qu'il me porte! Mais en
fin de compte son art maudit ne prvaudra pas contre la bont de
mon pe.

-- Dieu le veuille, comme il le peut, rpondit Sancho Panza.

Et il aida son matre  remonter sur Rossinante, qui avait les
paules  demi dbotes.

En conversant sur l'aventure, ils suivirent le chemin du Port-
Lapice, parce que, disait don Quichotte, comme c'est un lieu de
grand passage, on ne pouvait manquer d'y rencontrer toutes sortes
d'aventures. Seulement, il s'en allait tout chagrin de ce que sa
lance lui manqut et, faisant part de ce regret  son cuyer, il
lui dit:

Je me souviens d'avoir lu qu'un chevalier espagnol nomm Diego
Perez de Vargas, ayant eu son pe brise dans une bataille,
arracha d'un chne une forte branche, ou peut-tre le tronc, et,
avec cette arme, fit de tels exploits, et assomma tant de Mores,
qu'on lui donna le surnom d'_assommoir, _que lui et ses
descendants ajoutrent depuis au nom de Vargas[70]. Je t'ai dit
cela, parce que je pense arracher du premier chne, gris ou vert,
que je rencontre, une branche aussi forte que celle-l, avec
laquelle j'imagine faire de telles prouesses, que tu te tiennes
pour heureux d'en avoir mrit le spectacle et d'tre tmoin de
merveilles qu'on aura peine  croire.

--  la volont de Dieu, rpondit Sancho; je le crois tout comme
vous le dites. Mais Votre Grce ferait bien de se redresser un
peu, car il me semble qu'elle se tient quelque peu de travers, et
ce doit tre l'effet des secousses de sa chute.

-- Aussi vrai que tu le dis, reprit don Quichotte; et si je ne me
plains pas de la douleur que j'endure, c'est parce qu'il est
interdit aux chevaliers errants de se plaindre d'aucune blessure,
quand mme les entrailles leur sortiraient de la plaie[71].

-- S'il en est ainsi, je n'ai rien  rpondre, rpliqua Sancho;
mais Dieu sait si je ne serais pas ravi de vous entendre plaindre,
ds que quelque chose vous ferait mal. Pour moi, je puis dire que
je me plaindrais au plus petit bobo,  moins toutefois que cette
dfense de se plaindre ne s'tende aux cuyers des chevaliers
errants.

Don Quichotte ne put s'empcher de rire de la simplicit de son
cuyer, et lui dclara qu'il pouvait fort bien se plaindre, quand
et comme il lui plairait, avec ou sans envie, n'ayant jusque-l
rien lu de contraire dans les lois de la chevalerie.

Sancho lui fit remarquer alors qu'il tait l'heure du dner. Don
Quichotte rpondit qu'il ne se sentait point d'apptit pour le
moment, mais que lui pouvait manger tout  sa fantaisie. Avec
cette permission, Sancho s'arrangea du mieux qu'il put sur son
ne, et, tirant de son bissac des provisions qu'il y avait mises,
il s'en allait mangeant et cheminant au petit pas derrire son
matre. De temps en temps il portait l'outre  sa bouche de si
bonne grce, qu'il aurait fait envie au plus galant cabaretier de
Malaga. Et tandis qu'il marchait ainsi, avalant un coup sur
l'autre, il ne se rappelait aucune des promesses que son matre
lui avait faites, et regardait, non comme un rude mtier, mais
comme un vrai dlassement, de s'en aller cherchant des aventures,
si prilleuses qu'elles pussent tre.

Finalement, ils passrent cette nuit sous un massif d'arbres, de
l'un desquels don Quichotte rompit une branche sche qui pouvait
au besoin lui servir de lance, et y ajusta le fer de celle qui
s'tait brise. Don Quichotte ne dormit pas de toute la nuit,
pensant  sa dame Dulcine, pour se conformer  ce qu'il avait lu
dans ses livres, que les chevaliers errants passaient bien des
nuits sans dormir au milieu des forts et des dserts,
s'entretenant du souvenir de leurs dames. Sancho Panza ne la passa
point de mme; car, comme il avait l'estomac plein, et non d'eau
de chicore, il n'en fit d'un bout  l'autre qu'un somme. Au
matin, il fallut la voix de son matre pour l'veiller, ce que ne
pouvaient faire ni les rayons du soleil, qui lui donnaient en
plein sur le visage, ni le chant de mille oiseaux qui saluaient
joyeusement la venue du nouveau jour. En se frottant les yeux,
Sancho fit une caresse  son outre, et, la trouvant un peu plus
maigre que la nuit d'avant, son coeur s'affligea, car il lui
sembla qu'ils ne prenaient pas le chemin de remdier sitt  sa
disette. Don Quichotte ne se soucia point non plus de djeuner,
prfrant, comme on l'a dit, se repatre de succulents souvenirs.

Ils reprirent le chemin du Port-Lapice, et, vers trois heures de
l'aprs-midi, ils en dcouvrirent l'entre:

C'est ici, dit  cette vue don Quichotte, que nous pouvons, ami
Sancho, mettre les mains jusqu'aux coudes dans ce qu'on appelle
aventures. Mais prends bien garde que, me visses-tu dans le plus
grand pril du monde, tu ne dois pas mettre l'pe  la main pour
me dfendre,  moins que tu ne t'aperoives que ceux qui
m'attaquent sont de la canaille et des gens de rien, auquel cas tu
peux me secourir; mais si c'taient des chevaliers, il ne t'est
nullement permis ni concd par les lois de la chevalerie de me
porter secours, jusqu' ce que tu sois toi-mme arm chevalier.

-- Par ma foi, seigneur, rpondit Sancho, Votre Grce en cela sera
bien obie, d'autant plus que de ma nature je suis pacifique, et
fort ennemi de me fourrer dans le tapage et les querelles. Mais, 
vrai dire, quand il s'agira de dfendre ma personne, je ne
tiendrai pas compte de ces lois; car celles de Dieu et des hommes
permettent  chacun de se dfendre contre quiconque voudrait
l'offenser.

-- Je ne dis pas le contraire, rpondit don Quichotte; seulement,
pour ce qui est de me secourir contre les chevaliers, tiens en
bride tes mouvements naturels.

-- Je rpte que je n'y manquerai pas, rpondit Sancho, et que je
garderai ce commandement aussi bien que celui de chmer le
dimanche.

En devisant ainsi, ils dcouvrirent deux moines de l'ordre de
Saint-Benot,  cheval sur deux dromadaires, car les mules qu'ils
montaient en avaient la taille, et portant leurs lunettes de
voyage et leurs parasols. Derrire eux venait un carrosse entour
de quatre ou cinq hommes  cheval, et suivi de deux garons de
mules  pied. Dans ce carrosse tait, comme on le sut depuis, une
dame de Biscaye qui allait  Sville, o se trouvait son mari prt
 passer aux Indes avec un emploi considrable. Les moines ne
venaient pas avec elle, mais suivaient le mme chemin.  peine don
Quichotte les eut-il aperus, qu'il dit  son cuyer:

Ou je suis bien tromp, ou nous tenons la plus fameuse aventure
qui se soit jamais vue. Car ces masses noires qui se montrent l-
bas doivent tre, et sont, sans nul doute, des enchanteurs qui
emmnent dans ce carrosse quelque princesse qu'ils ont enleve; il
faut que je dfasse ce tort  tout risque et de toute ma
puissance.

-- Ceci, rpondit Sancho, m'a l'air d'tre pire que les moulins 
vent. Prenez garde, seigneur; ce sont l des moines de Saint-
Benot, et le carrosse doit tre  des gens qui voyagent. Prenez
garde, je le rpte,  ce que vous allez faire, et que le diable
ne vous tente pas.

-- Je t'ai dj dit, Sancho, rpliqua don Quichotte, que tu ne
sais pas grand-chose en matire d'aventures. Ce que je te dis est
la vrit, et tu le verras dans un instant.

Tout en disant cela, il partit en avant, et alla se placer au
milieu du chemin par o venaient les moines; et ds que ceux-ci
furent arrivs assez prs pour qu'il crt pouvoir se faire
entendre d'eux, il leur cria de toute sa voix:

Gens de l'autre monde, gens diaboliques, mettez sur-le-champ en
libert les hautes princesses que vous enlevez et gardez
violemment dans ce carrosse; sinon prparez-vous  recevoir
prompte mort pour juste chtiment de vos mauvaises oeuvres.

Les moines retinrent la bride et s'arrtrent, aussi merveills
de la figure de don Quichotte que de ses propos, auxquels ils
rpondirent:

Seigneur chevalier, nous ne sommes ni diaboliques ni de l'autre
monde, mais bien des religieux de Saint-Benot, qui suivons notre
chemin, et nous ne savons si ce carrosse renferme ou non des
princesses enleves.

-- Je ne me paye point de belles paroles, reprit don Quichotte, et
je vous connais dj, dloyale canaille.

Puis, sans attendre d'autre rponse, il pique Rossinante, et se
prcipite, la lance basse, contre le premier moine, avec tant de
furie et d'intrpidit, que, si le bon pre ne se ft laiss
tomber de sa mule, il l'aurait envoy malgr lui par terre, ou
grivement bless, ou mort peut-tre. Le second religieux, voyant
traiter ainsi son compagnon, prit ses jambes au cou de sa bonne
mule, et enfila la venelle, aussi lger que le vent. Sancho Panza,
qui vit l'autre moine par terre, sauta lgrement de sa monture,
et se jetant sur lui, se mit  lui ter son froc et son capuce.
Alors, deux valets qu'avaient les moines accoururent, et lui
demandrent pourquoi il dshabillait leur matre. Sancho leur
rpondit que ses habits lui appartenaient lgitimement, comme
dpouilles de la bataille qu'avait gagne son seigneur don
Quichotte. Les valets, qui n'entendaient pas raillerie et ne
comprenaient rien  ces histoires de dpouilles et de bataille,
voyant que don Quichotte s'tait loign pour aller parler aux
gens du carrosse, tombrent sur Sancho, le jetrent  la renverse,
et, sans lui laisser poil de barbe au menton, le rourent si bien
de coups, qu'ils le laissrent tendu par terre, sans haleine et
sans connaissance. Le religieux ne perdit pas un moment pour
remonter sur sa mule, tremblant, pouvant, et le visage tout
blme de frayeur. Ds qu'il se vit  cheval, il piqua du ct de
son compagnon, qui l'attendait assez loin de l, regardant comment
finirait cette alarme; et tous deux, sans vouloir attendre la fin
de toute cette aventure, continurent en hte leur chemin, faisant
plus de signes de croix que s'ils eussent eu le diable lui-mme 
leurs trousses.

Pour don Quichotte, il tait all, comme on l'a vu, parler  la
dame du carrosse, et il lui disait:

Votre Beaut, madame, peut dsormais faire de sa personne tout ce
qui sera le plus de son got; car la superbe de vos ravisseurs gt
maintenant  terre, abattue par ce bras redoutable. Afin que vous
ne soyez pas en peine du nom de votre librateur, sachez que je
m'appelle don Quichotte de la Manche, chevalier errant, et captif
de la belle sans pareille doa Dulcine du Toboso. Et, pour prix
du bienfait que vous avez reu de moi, je ne vous demande qu'une
chose: c'est de retourner au Toboso, de vous prsenter de ma part
devant cette dame, et de lui raconter ce que j'ai fait pour votre
libert.

Tout ce que disait don Quichotte tait entendu par un des cuyers
qui accompagnaient la voiture, lequel tait Biscayen; et celui-ci,
voyant qu'il ne voulait pas laisser partir la voiture, mais qu'il
prtendait, au contraire, la faire retourner au Toboso, s'approcha
de don Quichotte, empoigna sa lance, et, dans une langue qui
n'tait pas plus du castillan que du biscayen, lui parla de la
sorte:

Va, chevalier, que mal ailles-tu; par le Dieu qui cra moi, si le
carrosse ne laisses, aussi bien mort tu es que Biscayen suis-je.

Don Quichotte le comprit trs-bien, et lui rpondit avec un
merveilleux sang-froid:

Si tu tais chevalier, aussi bien que tu ne l'es pas, chtive
crature, j'aurais dj chti ton audace et ton insolence.

 quoi le Biscayen rpliqua:

Pas chevalier, moi! je jure  Dieu, tant tu as menti comme
chrtien. Si lance jettes et pe tires,  l'eau tu verras comme
ton chat vite s'en va. Biscayen par terre, hidalgo par mer,
hidalgo par le diable, et menti tu as si autre chose dis.

-- C'est ce que nous allons voir, rpondit don Quichotte; et,
jetant sa lance  terre, il tire son pe, embrasse son cu, et
s'lance avec fureur sur le Biscayen, rsolu  lui ter la vie.

Le Biscayen, qui le vit ainsi venir, aurait bien dsir sauter en
bas de sa mule, mauvaise bte de louage sur laquelle on ne pouvait
compter; mais il n'eut que le temps de tirer son pe, et bien lui
prit de se trouver prs du carrosse, d'o il saisit un coussin
pour s'en faire un bouclier. Aussitt ils se jetrent l'un sur
l'autre, comme s'ils eussent t de mortels ennemis. Les
assistants auraient voulu mettre le hol; mais ils ne purent en
venir  bout, parce que le Biscayen jurait en son mauvais jargon
que, si on ne lui laissait achever la bataille, il tuerait lui-
mme sa matresse et tous ceux qui s'y opposeraient. La dame du
carrosse, surprise et effraye de ce qu'elle voyait, fit signe au
cocher de se dtourner un peu, et, de quelque distance, se mit 
regarder la formidable rencontre.

En s'abordant, le Biscayen dchargea un si vigoureux coup de
taille sur l'paule de don Quichotte, que, si l'pe n'et
rencontr la rondache, elle ouvrait en deux notre chevalier
jusqu' la ceinture. Don Quichotte, qui ressentit la pesanteur de
ce coup prodigieux, jeta un grand cri en disant:

 dame de mon me, Dulcine, fleur de beaut, secourez votre
chevalier, qui, pour satisfaire  la bont de votre coeur, se
trouve en cette dure extrmit.

Dire ces mots, serrer son pe, se couvrir de son cu, et
assaillir le Biscayen, tout cela fut l'affaire d'un moment; il
s'lana, dtermin  tout aventurer  la chance d'un seul coup.
Le Biscayen, le voyant ainsi venir  sa rencontre, jugea de son
emportement par sa contenance, et rsolut de jouer le mme jeu que
don Quichotte. Il l'attendait de pied ferme, bien couvert de son
coussin, mais sans pouvoir tourner ni bouger sa mule, qui,
harasse de fatigue et peu faite  de pareils jeux d'enfants, ne
voulait avancer ni reculer d'un pas. Ainsi donc, comme on l'a dit,
don Quichotte s'lanait, l'pe haute, contre le prudent
Biscayen, dans le dessein de le fendre par moiti, et le Biscayen
l'attendait de mme, l'pe en l'air, et abrit sous son coussin.
Tous les assistants pouvants attendaient avec anxit l'issue
des effroyables coups dont ils se menaaient. La dame du carrosse
offrait, avec ses femmes, mille voeux  tous les saints du paradis
et mille cierges  toutes les chapelles d'Espagne, pour que Dieu
dlivrt leur cuyer et elles-mmes du pril extrme qu'ils
couraient. Mais le mal de tout cela, c'est qu'en cet endroit mme
l'auteur de cette histoire laisse la bataille indcise et
pendante, donnant pour excuse qu'il n'a rien trouv d'crit sur
les exploits de don Quichotte, de plus qu'il n'en a dj racont.
Il est vrai que le second auteur de cet ouvrage ne voulut pas
croire qu'une si curieuse histoire ft ensevelie dans l'oubli, et
que les beaux esprits de la Manche se fussent montrs si peu
jaloux de sa gloire, qu'ils n'eussent conserv dans leurs archives
ou leurs bibliothques quelques manuscrits qui traitassent de ce
fameux chevalier. Ainsi donc, dans cette supposition, il ne
dsespra point de rencontrer la fin de cette intressante
histoire, qu'en effet, par la faveur du ciel, il trouva de la
manire qui sera rapporte dans la seconde partie.


LIVRE DEUXIME[72]

Chapitre IX

_O se conclut et termine l'pouvantable bataille que se
livrrent le gaillard Biscayen et le vaillant Manchois_


Nous avons laiss, dans la premire partie de cette histoire, le
valeureux Biscayen et le fameux don Quichotte, les pes nues et
hautes, prts  se dcharger deux furieux coups de tranchant, tels
que, s'ils eussent frapp en plein, ils ne se fussent rien moins
que pourfendus de haut en bas, et ouverts en deux comme une
grenade; mais justement  cet endroit critique, on a vu cette
savoureuse histoire rester en l'air et dmembre, sans que
l'auteur nous ft connatre o l'on pourrait en trouver la suite.
Cela me causa beaucoup de dpit, car le plaisir d'en avoir lu si
peu se changeait en dplaisir, quand je songeais quelle faible
chance s'offrait de trouver tout ce qui me semblait manquer d'un
conte si dlectable. Toutefois il me parut vraiment impossible, et
hors de toute bonne coutume, qu'un si bon chevalier et manqu de
quelque sage qui prt  son compte le soin d'crire ses prouesses
inoues, chose qui n'avait manqu  aucun de ces chevaliers
errants desquels les gens disent qu'ils vont  leurs aventures;
car chacun d'eux avait toujours  point nomm un ou deux sages,
qui non-seulement crivaient leurs faits et gestes, mais qui
enregistraient leurs plus petites et plus enfantines penses, si
caches qu'elles pussent tre[73]. Et vraiment un si bon chevalier
ne mritait pas d'tre  ce point malheureux, qu'il manqut tout 
fait de ce qu'un Platir et d'autres semblables avaient eu de
reste. Aussi ne pouvais-je me dcider  croire qu'une histoire si
piquante ft reste incomplte et estropie; j'en attribuais la
faute  la malignit du temps, qui dvore et consume toutes
choses, supposant qu'il la tenait cache, s'il ne l'avait
dtruite. D'un autre ct, je me disais:

Puisque, parmi les livres de notre hros, il s'en est trouv
d'aussi modernes que les _Remdes  la jalousie _et les _Nymphes
de Hnars, _son histoire ne peut pas tre fort ancienne, et, si
elle n'a point t crite, elle doit se retrouver encore dans la
mmoire des gens de son village et des pays circonvoisins.

Cette imagination m'chauffait la tte et me donnait un grand
dsir de connatre d'un bout  l'autre la vie et les miracles de
notre fameux Espagnol don Quichotte de la Manche, lumire et
miroir de la chevalerie manchoise, et le premier qui, dans les
temps calamiteux de notre ge, ait embrass la profession des
armes errantes; le premier qui se soit mis  la besogne de dfaire
les torts, de secourir les veuves, de protger les demoiselles,
pauvres filles qui s'en allaient, le fouet  la main, sur leur
palefrois, par monts et par vaux, portant la charge et l'embarras
de leur virginit, avec si peu de souci, que si quelque chevalier
flon, quelque vilain arm en guerre, ou quelque dmesur gant ne
leur faisait violence, il s'est trouv telle de ces demoiselles,
dans les temps passs, qui, au bout de quatre-vingts ans, durant
lesquels elle n'avait pas couch une nuit sous toiture de maison,
s'en est alle  la spulture aussi vierge que la mre qui l'avait
mise au monde[74]. Je dis donc que, sous ce rapport et sous bien
d'autres, notre don Quichotte est digne de perptuelles et
mmorables louanges; et vraiment, on ne doit pas me les refuser 
moi-mme pour la peine que j'ai prise et la diligence que j'ai
faite dans le but de trouver la fin de cette histoire. Cependant
je sais bien que si le ciel, le hasard et la fortune ne m'eussent
aid, le monde restait priv du passe-temps exquis que pourra
goter, presque deux heures durant, celui qui mettra quelque
attention  la lire. Voici donc de quelle manire j'en fis la
dcouverte:

Me trouvant un jour  Tolde, au march d'Alcana, je vis un jeune
garon qui venait vendre  un marchand de soieries de vieux
cahiers de papier. Comme je me plais beaucoup  lire, et jusqu'aux
bribes de papier qu'on jette  la rue, pouss par mon inclination
naturelle, je pris un des cahiers que vendait l'enfant, et je vis
que les caractres en taient arabes. Et comme, bien que je les
reconnusse, je ne les savais pas lire, je me mis  regarder si je
n'apercevais point quelque Morisque espagnolis qui pt les lire
pour moi, et je n'eus pas grande peine  trouver un tel
interprte; car si je l'eusse cherch pour une langue plus sainte
et plus ancienne, je l'aurais galement trouv[75]. Enfin, le
hasard m'en ayant amen un, je lui expliquai mon dsir, et lui
remis le livre entre les mains. Il l'ouvrit au milieu, et n'eut
pas plutt lu quelques lignes qu'il se mit  rire. Je lui demandai
pourquoi il riait:

C'est, me dit-il, d'une annotation qu'on a mise en marge de ce
livre.

Je le priai de me la faire connatre, et lui, sans cesser de rire:

Voil, reprit-il, ce qui se trouve crit en marge: Cette
Dulcine du Toboso, dont il est si souvent fait mention dans la
prsente histoire, eut, dit-on, pour saler les porcs, meilleure
main qu'aucune autre femme de la Manche.

Quand j'entendis prononcer le nom de Dulcine du Toboso, je
demeurai surpris et stupfait, parce qu'aussitt je m'imaginai que
ces paperasses contenaient l'histoire de don Quichotte. Dans cette
pense, je le pressai de lire l'intitul, et le Morisque[76],
traduisant aussitt l'arabe en castillan, me dit qu'il tait ainsi
conu: _Histoire de don Quichotte de la Manche, crite par Cid
Hamed Ben-Engli, historien arabe._

Il ne me fallut pas peu de discrtion pour dissimuler la joie que
j'prouvai quand le titre du livre parvint  mon oreille.
L'arrachant des mains du marchand de soie, j'achetai au jeune
garon tous ces vieux cahiers pour un demi-ral; mais s'il et eu
l'esprit de deviner quelle envie j'en avais, il pouvait bien se
promettre d'emporter plus de six raux du march.

M'loignant bien vite avec le Morisque, je l'emmenai dans le
clotre de la cathdrale, et le priai de me traduire en Castillan
tous ces cahiers, du moins ceux qui traitaient de don Quichotte,
sans rien mettre ni rien omettre, lui offrant d'avance le prix
qu'il exigerait. Il se contenta de cinquante livres de raisin sec
et de quatre boisseaux de froment, et me promit de les traduire
avec autant de promptitude que de fidlit. Mais moi, pour
faciliter encore l'affaire, et ne pas me dessaisir d'une si belle
trouvaille, j'emmenai le Morisque chez moi, o, dans l'espace d'un
peu plus de six semaines, il traduisit toute l'histoire de la
manire dont elle est ici rapporte[77].

Dans le premier cahier on voyait, peinte au naturel, la bataille
de don Quichotte avec le Biscayen; tous deux dans la posture o
l'histoire les avait laisss, les pes hautes, l'un couvert de sa
redoutable rondache, l'autre de son coussin. La mule du Biscayen
tait si frappante qu'on reconnaissait qu'elle tait de louage 
une porte de mousquet. Le Biscayen avait  ses pieds un criteau
o on lisait: _Don Sancho de Azpeitia, _c'tait sans doute son
nom; et aux pieds de Rossinante il y en avait un autre qui disait:
_Don Quichotte. _Rossinante tait merveilleusement reprsent, si
long et si roide, si mince et si maigre, avec une chine si
saillante et un corps si tique, qu'il tmoignait bien hautement
avec quelle justesse et quel -propos on lui avait donn le nom de
Rossinante. Prs de lui tait Sancho Panza, qui tenait son ne par
le licou, et au pied duquel on lisait sur un autre criteau:
_Sancho Zancas. _Ce nom venait sans doute de ce qu'il avait, comme
le montrait la peinture, le ventre gros, la taille courte, les
jambes grles et cagneuses. C'est de l que durent lui venir les
surnoms de Panza et de Zancas, que l'histoire lui donne
indiffremment, tantt l'un, tantt l'autre[78].

Il y avait bien encore quelques menus dtails  remarquer; mais
ils sont de peu d'importance et n'ajoutent rien  la vrit de
cette histoire, de laquelle on peut dire que nulle n'est mauvaise,
pourvu qu'elle soit vritable. Si l'on pouvait lever quelque
objection contre la sincrit de celle-ci, ce serait uniquement
que son auteur ft de race arabe, et qu'il est fort commun aux
gens de cette nation d'tre menteurs. Mais, d'une autre part, ils
sont tellement nos ennemis, qu'on pourrait plutt l'accuser d'tre
rest en de du vrai que d'avoir t au del. C'est mon opinion:
car, lorsqu'il pourrait et devrait s'tendre en louanges sur le
compte d'un si bon chevalier, on dirait qu'il les passe exprs
sous silence, chose mal faite et plus mal pense, puisque les
historiens doivent tre vridiques, ponctuels, jamais passionns,
sans que l'intrt ni la crainte, la rancune ni l'affection, les
fassent carter du chemin de la vrit, dont la mre est
l'histoire, mule du temps, dpt des actions humaines, tmoin du
pass, exemple du prsent, enseignement de l'avenir. Dans celle-
ci, je sais qu'on trouvera tout ce que peut offrir la plus
attrayante; et s'il y manque quelque bonne chose, je crois,  part
moi, que ce fut plutt la faute du chien de l'auteur que celle du
sujet[79]. Enfin, suivant la traduction, la seconde partie
commenait de la sorte:

 voir lever en l'air les tranchantes pes des deux braves et
courroucs combattants,  voir leur contenance et leur rsolution,
on et dit qu'ils menaaient le ciel, la terre et l'abme. Le
premier qui dchargea son coup fut le colrique Biscayen, et ce
fut avec tant de force et de fureur, que, si l'pe en tombant ne
lui et tourn dans la main, ce seul coup suffisait pour mettre
fin au terrible combat et  toutes les aventures de notre
chevalier. Mais sa bonne toile, qui le rservait pour de plus
grandes choses, fit tourner l'pe de son ennemi de manire que,
bien qu'elle lui frappt en plein sur l'paule gauche, elle ne lui
fit d'autre mal que de lui dsarmer tout ce ct-l, lui emportant
de compagnie la moiti de la salade et la moiti de l'oreille; et
tout cela s'croula par terre avec un pouvantable fracas. Vive
Dieu! qui pourrait  cette heure bonnement raconter de quelle rage
fut saisi le coeur de notre Manchois, quand il se vit traiter de
la sorte? On ne peut rien dire de plus, sinon qu'il se hissa de
nouveau sur ses triers, et, serrant son pe dans ses deux mains,
il la dchargea sur le Biscayen avec une telle furie, en
l'attrapant en plein sur le coussin et sur la tte, que, malgr
cette bonne dfense, et comme si une montagne se ft croule sur
lui, celui-ci commena  jeter le sang par le nez, par la bouche
et par les oreilles, faisant mine de tomber de la mule en bas, ce
qui tait infaillible s'il ne se ft accroch par les bras  son
cou. Mais cependant ses pieds quittrent les triers, bientt
aprs ses bras s'tendirent, et la mule, pouvante de ce terrible
coup, se mettant  courir  travers les champs, en trois ou quatre
bonds jeta son cavalier par terre.

Don Quichotte le regardait avec un merveilleux sang-froid: ds
qu'il le vit tomber, il sauta de cheval, accourut lgrement, et,
lui mettant la pointe de l'pe entre les deux yeux, il lui cria
de se rendre ou qu'il lui couperait la tte. Le Biscayen tait
trop tourdi pour pouvoir rpondre un seul mot; et son affaire
tait faite, tant la colre aveuglait don Quichotte, si les dames
du carrosse, qui jusqu'alors avaient regard le combat tout
perdues, ne fussent accourues auprs de lui, et ne l'eussent
suppli de faire, par faveur insigne, grce de la vie  leur
cuyer.  cela, don Quichotte rpondit avec beaucoup de gravit et
de hauteur:

Assurment, mes belles dames, je suis ravi de faire ce que vous
me demandez; mais c'est  une condition, et moyennant
l'arrangement que voici: que ce chevalier me promette d'aller au
village du Toboso, et de se prsenter de ma part devant la sans
pareille Dulcine, pour qu'elle dispose de lui tout  sa guise.

Tremblantes et larmoyantes, ces dames promirent bien vite, sans se
faire expliquer ce que demandait don Quichotte, et sans s'informer
mme de ce qu'tait Dulcine, que leur cuyer ferait
ponctuellement tout ce qui lui serait ordonn.

Eh bien! reprit don Quichotte, sur la foi de cette parole, je
consens  lui laisser la vie, bien qu'il ait mrit la mort.

Chapitre X

_Du gracieux entretien qu'eurent don Quichotte et Sancho Panza,
son cuyer_


Il y avait dj quelque temps que Sancho Panza s'tait relev, un
peu maltrait par les valets des moines, et, spectateur attentif
de la bataille que livrait son seigneur don Quichotte, il priait
Dieu du fond de son coeur de vouloir bien donner  celui-ci la
victoire pour qu'il y gagnt quelque le et l'en ft gouverneur
suivant sa promesse formelle. Voyant donc le combat termin, et
son matre prt  remonter sur Rossinante, il accourut lui tenir
l'trier; mais avant de le laisser monter  cheval, il se mit 
genoux devant lui, lui prit la main, la baisa, et lui dit:

Que Votre Grce, mon bon seigneur don Quichotte, veuille bien me
donner le gouvernement de l'le que vous avez gagne dans cette
formidable bataille; car, si grande qu'elle puisse tre, je me
sens de force  la savoir gouverner aussi bien que quiconque s'est
jamais ml de gouverner des les en ce monde.

 cela don Quichotte rpondit:

Prenez garde, mon frre Sancho, que cette aventure et celles qui
lui ressemblent ne sont pas aventures d'les, mais de croisires
de grandes routes, o l'on ne gagne gure autre chose que s'en
aller la tte casse, ou avec une oreille de moins. Mais prenez
patience, et d'autres aventures s'offriront o je pourrai vous
faire non-seulement gouverneur, mais quelque chose de mieux
encore.

Sancho se confondit en remerciements, et, aprs avoir encore une
fois bais la main de don Quichotte et le pan de sa cotte de
mailles, il l'aida  monter sur Rossinante, puis il enjamba son
ne, et se mit  suivre son matre, lequel, s'loignant  grands
pas, sans prendre cong des dames du carrosse, entra dans un bois
qui se trouvait prs de l.

Sancho le suivait de tout le trot de sa bte; mais Rossinante
cheminait si lestement, que, se voyant en arrire, force lui fut
de crier  son matre de l'attendre. Don Quichotte retint la bride
 Rossinante, et s'arrta jusqu' ce que son tranard d'cuyer
l'et rejoint.

Il me semble, seigneur, dit ce dernier en arrivant, que nous
ferions bien d'aller prendre asile dans quelque glise; car ces
hommes contre qui vous avez combattu sont rests en si piteux
tat, qu'on pourrait bien donner vent de l'affaire  la Sainte-
Hermandad[80], et nous mettre dedans. Et, par ma foi, s'il en tait
ainsi, avant de sortir de prison, nous aurions  faire feu des
quatre pieds.

-- Tais-toi, reprit don Quichotte; o donc as-tu jamais vu ou lu
qu'un chevalier errant ait t traduit devant la justice, quelque
nombre d'homicides qu'il et commis?

-- Je ne sais rien en fait d'_homciles, _rpondit Sancho et de ma
vie ne l'ai essay sur personne; mais je sais bien que ceux qui se
battent au milieu des champs ont affaire  la Sainte-Hermandad, et
c'est de cela que je ne veux pas me mler.

-- Eh bien! ne te mets pas en peine, mon ami, rpondit don
Quichotte; je te tirerai, s'il le faut, des mains des Philistins,
 plus forte raison de celles de la Sainte-Hermandad. Mais, dis-
moi, par ta vie! as-tu vu plus vaillant chevalier que moi sur
toute la surface de la terre? As-tu lu dans les histoires qu'un
autre ait eu plus d'intrpidit dans l'attaque, plus de rsolution
dans la dfense, plus d'adresse  porter les coups, plus de
promptitude  culbuter l'ennemi?

-- La vrit est, rpliqua Sancho, que je n'ai jamais lu
d'histoire, car je ne sais ni lire ni crire; mais ce que j'oserai
bien gager, c'est qu'en tous les jours de ma vie, je n'ai pas
servi un matre plus hardi que Votre Grce; et Dieu veuille que
ces hardiesses ne se payent pas comme j'ai dj dit. Mais ce que
je prie Votre Grce de faire  cette heure, c'est de se panser,
car elle perd bien du sang par cette oreille. J'ai dans le bissac
de la charpie et un peu d'onguent blanc.

-- Tout cela serait bien inutile, rpondit don Quichotte, si je
m'tais souvenu de faire une fiole du baume de Fierabras[81]; il
n'en faudrait qu'une goutte pour pargner le temps et les remdes.

-- Quelle fiole et quel baume est-ce l? demanda Sancho.

-- C'est un baume, rpondit don Quichotte, dont je sais la recette
par coeur, avec lequel il ne faut plus avoir peur de la mort, ni
craindre de mourir d'aucune blessure. Aussi, quand je l'aurai
compos et que je te le donnerai  tenir, tu n'auras rien de mieux
 faire, si tu vois que, dans quelque bataille, on m'a fendu par
le milieu du corps, comme il nous arrive maintes et maintes fois,
que de ramasser bien proprement la partie du corps qui sera tombe
par terre; puis, avant que le sang soit gel, tu la replaceras
avec adresse sur l'autre moiti qui sera reste en selle, mais en
prenant soin de les ajuster et de les emboter bien exactement;
ensuite tu me donneras  boire seulement deux gorges du baume, et
tu me verras revenir plus sain et plus frais qu'une pomme de
reinette.

-- S'il en est ainsi, reprit Sancho, je renonce ds maintenant au
gouvernement de l'le promise, et je ne veux pas autre chose pour
payement de mes bons et nombreux services, sinon que Votre Grce
me donne la recette de cette merveilleuse liqueur; car je
m'imagine qu'en tout pays elle vaudra bien deux raux l'once, et
c'est tout ce qu'il me faut pour passer cette vie en repos et en
joie. Mais il reste  savoir si la faon en est bien chre.

-- Pour moins de trois raux, reprit don Quichotte, on en peut
faire plus de trois pintes.

-- Par la vie du Christ! s'cria Sancho, qu'attend donc Votre
Grce, pour le faire et pour me l'apprendre?

-- Paix, paix, ami! rpondit don Quichotte; je t'enseignerai,
j'espre, de bien plus grands secrets, et te ferai de bien plus
grandes faveurs; mais pansons maintenant mon oreille, car elle me
fait plus de mal que je ne voudrais.

Sancho tira du bissac de la charpie et de l'onguent. Mais quand
don Quichotte vint  s'apercevoir que sa salade tait brise, peu
s'en fallut qu'il ne perdt l'esprit. Portant la main  son pe
et levant les yeux au ciel, il s'cria:

Je fais serment au Crateur de toutes choses, et sur les quatre
saints vangiles, de mener la vie que mena le grand marquis de
Mantoue, lorsqu'il jura de venger la mort de son neveu Baudouin,
c'est--dire de ne pas manger pain sur table, de ne pas foltrer
avec sa femme et de s'abstenir d'autres choses (lesquelles, bien
que je ne m'en souvienne pas, je tiens pour comprises dans mon
serment), jusqu' ce que j'aie tir pleine vengeance de celui qui
m'a fait un tel prjudice.

Sancho, entendant cela, l'interrompit:

Que Votre Grce fasse attention, dit-il, seigneur don Quichotte,
que si le chevalier vaincu s'est acquitt de l'ordre qu'il a reu,
en allant se prsenter devant ma dame Dulcine du Toboso, il doit
tre quitte et dcharg, et ne mrite plus d'autre peine qu'il ne
commette d'autre dlit.

-- Tu as parl comme un oracle et touch le vrai point, rpondit
don Quichotte; ainsi j'annule mon serment en ce qui touche la
vengeance  tirer du coupable; mais je le refais, le rpte et le
confirme de nouveau, quant  mener la vie que j'ai dite, jusqu'
ce que j'enlve par force,  quelque chevalier, une salade aussi
belle et aussi bonne que celle-ci. Et ne t'avise pas de croire,
Sancho, que je parle  l'tourdie; car je ne suis pas sans modle
en ce que je fais, et c'est ce qui se passa au pied de la lettre 
propos de l'armet de Mambrin, qui cota si cher  Sacripant[82].

-- Croyez-moi, monseigneur, rpliqua Sancho, que Votre Grce donne
au diable de tels serments, qui nuisent  la sant autant qu'ils
troublent la conscience. Sinon, dites-moi: nous n'avons, par
hasard, qu' passer plusieurs jours sans rencontrer d'homme arm
et coiff de salade, que ferons-nous dans ce cas? Faudra-t-il
accomplir le serment malgr tant d'inconvnients et
d'incommodits, comme de dormir tout vtu, de ne pas coucher en
lieu habit, et mille autres pnitences que contenait le serment
de ce vieux fou de marquis de Mantoue, que Votre Grce veut
ratifier  prsent[83]? Prenez donc garde qu'il ne passe pas
d'hommes arms par ces chemins-ci, mais bien des muletiers et des
charretiers, qui non-seulement ne portent pas de salades, mais
peut-tre n'en ont pas entendu seulement le nom en tous les jours
de leur vie.

-- C'est en cela que tu te trompes, reprit don Quichotte; car nous
n'aurons pas chemin deux heures par ces croisires de routes que
nous y verrons plus de gens arms qu'il n'en vint devant la
citadelle d'Albraque,  la conqute d'Anglique la Belle[84].

-- Paix donc, et ainsi soit-il! rpondit Sancho; Dieu permette que
tout aille bien, et que le temps vienne de gagner cette le qui me
cote dj si cher, duss-je en mourir de joie!

-- Je t'ai dj dit, Sancho, reprit don Quichotte, de ne pas te
mettre en souci de cela. Si nous manquons d'les, voici le royaume
de Dinamarque ou celui de Sobradise[85], qui t'iront comme une
bague au doigt, d'autant mieux qu'tant en terre ferme, ils
doivent te convenir davantage. Mais laissons chaque chose  son
temps, et regarde dans ce bissac si tu n'aurais rien  manger,
afin d'aller ensuite  la recherche de quelque chteau o nous
puissions loger cette nuit, et faire le baume dont je t'ai parl;
car je jure Dieu que l'oreille me cuit cruellement.

-- J'ai bien ici, rpondit Sancho, un oignon, un peu de fromage,
et je ne sais combien de vieilles crotes de pain; mais ce ne sont
pas des mets  l'usage d'un aussi vaillant chevalier que Votre
Grce.

-- Que tu entends mal les choses! rpondit don Quichotte. Apprends
donc, Sancho, que c'est la gloire des chevaliers errants de ne pas
manger d'un mois; et, s'ils mangent, de prendre tout ce qui se
trouve sous la main. De cela tu ne ferais aucun doute, si tu avais
lu autant d'histoires que moi. Quel qu'en ait t le nombre, je
n'y ai pas trouv la moindre mention que les chevaliers errants
mangeassent, si ce n'est par hasard et dans quelques somptueux
banquets qu'on leur offrait; mais, le reste du temps, ils vivaient
de l'air qui court. Et, bien qu'il faille entendre qu'ils ne
pouvaient passer la vie sans manger et sans satisfaire les autres
ncessits naturelles, car, en effet, ils taient hommes comme
nous, il faut entendre aussi que, passant la vie presque entire
dans les dserts et les forts, sans cuisinier, bien entendu,
leurs repas ordinaires devaient tre des mets rustiques, comme
ceux que tu m'offres  prsent. Ainsi donc, ami Sancho, ne
t'afflige pas de ce qui me fait plaisir, et n'essaye pas de rendre
le monde neuf, ni d'ter de ses gonds la chevalerie errante.

-- Excusez-moi, reprit Sancho; car, ne sachant ni lire ni crire,
comme je l'ai dj dit  Votre Grce, je n'ai pas eu connaissance
des rgles de la profession chevaleresque; mais, dornavant, je
pourvoirai le bissac de toutes espces de fruits secs pour Votre
Grce, qui est chevalier; et pour moi, qui ne le suis pas, je le
pourvoirai d'autres objets volatiles et plus nourrissants.

-- Je ne dis pas, Sancho, rpliqua don Quichotte, qu'il soit
obligatoire aux chevaliers errants de ne manger autre chose que
les fruits dont tu parles; mais que leurs aliments les plus
ordinaires devaient tre ces fruits et quelques herbes qu'ils
trouvaient au milieu des champs, lesquelles herbes ils savaient
reconnatre, ce que je sais aussi bien qu'eux.

-- C'est une grande vertu, rpondit Sancho, que de connatre ces
herbes; car,  ce que je vais m'imaginant, nous aurons besoin
quelque jour de mettre cette connaissance  profit.

Et, tirant en mme temps du bissac ce qu'il avait dit y porter,
ils se mirent  dner tous deux en paisible et bonne compagnie.
Mais dsirant trouver un gte pour la nuit, ils dpchrent
promptement leur sec et pauvre repas. Ils remontrent ensuite 
cheval, et se donnrent hte pour arriver  quelque habitation
avant la chute du jour; mais le soleil leur manqua, et avec lui
l'esprance d'atteindre ce qu'ils cherchaient, prs de quelques
huttes de chevriers. Ils se dcidrent donc  y passer la nuit; et
autant Sancho s'affligea de n'avoir pas trouv l'abri d'une
maison, autant son matre se rjouit de dormir  la belle toile,
parce qu'il lui semblait, chaque fois qu'il lui arrivait pareille
chose, qu'il faisait un nouvel acte de possession, et justifiait
d'une nouvelle preuve dans l'ordre de sa chevalerie.

Chapitre XI

_De ce qui arriva  don Quichotte avec des chevriers_


Notre hros reut des chevriers un bon accueil; et Sancho, ayant
accommod du mieux qu'il put pour la nuit Rossinante et son ne,
flaira et dcouvrit, au fumet qu'ils rpandaient, certains
quartiers de chevreau qui bouillaient devant le feu dans une
marmite.

Il aurait voulu,  l'instant mme, voir s'ils taient cuits assez
 point pour les transvaser de la marmite en son estomac; mais les
chevriers lui en pargnrent la peine. Ils les tirrent du feu;
puis, tendant sur la terre quelques peaux de moutons, ils
dressrent en diligence leur table rustique, et convirent de bon
coeur les deux trangers  partager leurs provisions. Six d'entre
eux, qui se trouvaient dans la bergerie, s'accroupirent  l'entour
des peaux, aprs avoir pri don Quichotte, avec de grossires
crmonies, de s'asseoir sur une auge en bois qu'ils avaient
renverses pour lui servir de sige.

Don Quichotte s'assit, et Sancho resta debout pour lui servir 
boire dans une coupe qui n'tait pas de cristal, mais de corne.
Son matre, le voyant debout, lui dit:

Pour que tu voies, Sancho, tout le bien qu'enferme en soi la
chevalerie errante, et combien ceux qui en exercent quelque
ministre que ce soit sont toujours sur le point d'tre honors et
estims dans le monde, je veux qu'ici,  mon ct, et en compagnie
de ces braves gens, tu viennes t'asseoir, et que tu ne fasses
qu'un avec moi, qui suis ton matre et seigneur naturel, que tu
manges dans mon assiette, que tu boives dans ma coupe; car on peut
dire de la chevalerie errante prcisment ce qu'on dit de l'amour,
qu'elle galise toutes choses.

-- Grand merci! rpondit Sancho. Mais je puis dire  Votre Grce
que pourvu que j'aie de quoi bien manger, je m'en rassasie, debout
et  part moi, aussi bien et mieux qu'assis de pair avec un
empereur. Et mme, s'il faut dire toute la vrit, je trouve bien
plus de got  ce que je mange dans mon coin, sans contrainte et
sans faons, ne ft-ce qu'un oignon sur du pain, qu'aux dindons
gras des autres tables o il faut mcher doucement, boire  petits
coups, s'essuyer  toute minute; o l'on ne peut ni tousser, ni
ternuer, quand l'envie vous en prend, ni faire autre chose enfin
que permettent la solitude et la libert. Ainsi donc, mon
seigneur, ces honneurs que Votre Grce veut me faire comme membre
adhrent de la chevalerie errante, ayez la bont de les changer en
autres choses qui me soient plus  profit et  commodit; car ces
honneurs, quoique je les tienne pour bien reus, j'y renonce pour
d'ici  la fin du monde.

-- Avec tout cela, reprit don Quichotte, il faut que tu t'assoies,
car celui qui s'humilie, Dieu l'lve.

Et, le prenant par le bras, il le fit asseoir, par force,  ct
de lui.

Les chevriers n'entendaient rien  ce jargon d'cuyers et de
chevaliers errants, et ne faisaient autre chose que se taire,
manger et regarder leurs htes, qui, d'aussi bonne grce que de
bon apptit, avalaient des morceaux gros comme le poing.

Quand le service des viandes fut achev, ils talrent sur les
nappes de peaux une grande quantit de glands doux, et mirent au
milieu un demi-fromage, aussi dur que s'il et t fait de
mortier. Pendant ce temps, la corne ne restait pas oisive; car
elle tournait si vite  la ronde, tantt pleine, tantt vide,
comme les pots d'une roue  chapelet, qu'elle eut bientt dessch
une outre, de deux qui taient en vidence.

Aprs que don Quichotte eut pleinement satisfait son estomac, il
prit une poigne de glands dans sa main, et, les regardant avec
attention, il se mit  parler de la sorte:

Heureux ge, dit-il, et sicles heureux, ceux auxquels les
anciens donnrent le nom d'ge d'or, non point parce que ce mtal,
qui s'estime tant dans notre ge de fer, se recueillit sans aucune
peine  cette poque fortune, mais parce qu'alors ceux qui
vivaient ignoraient ces deux mots, _tien _et _mien! _En ce saint
ge, toutes choses taient communes. Pour se procurer l'ordinaire
soutien de la vie, personne, parmi les hommes, n'avait d'autre
peine  prendre que celle d'tendre la main, et de cueillir sa
nourriture aux branches des robustes chnes, qui les conviaient
libralement au festin de leurs fruits doux et mrs. Les claires
fontaines et les fleuves rapides leur offraient en magnifique
abondance des eaux limpides et dlicieuses. Dans les fentes des
rochers, et dans le creux des arbres, les diligentes abeilles
tablissaient leurs rpubliques, offrant sans nul intrt,  la
main du premier venu, la fertile moisson de leur doux labeur. Les
liges vigoureux se dpouillaient d'eux-mmes, et par pure
courtoisie, des larges corces dont on commenait  couvrir les
cabanes, leves sur des poteaux rustiques, et seulement pour se
garantir de l'inclmence du ciel. Tout alors tait paix, amiti,
concorde. Le soc aigu de la pesante charrue n'osait point encore
ouvrir et dchirer les pieuses entrailles de notre premire mre;
car, sans y tre force, elle offrait, sur tous les points de son
sein spacieux et fertile, ce qui pouvait alimenter, satisfaire et
rjouir les enfants qu'elle y portait alors[86]. Alors aussi les
simples et foltres bergerettes s'en allaient de valle en valle
et de colline en colline, la tte nue, les cheveux tresss, sans
autres vtements que ceux qui sont ncessaires pour couvrir
pudiquement ce que la pudeur veut et voulut toujours tenir
couvert; et leurs atours n'taient pas de ceux dont on use 
prsent, o la soie de mille faons martyrise se rehausse et
s'enrichit de la pourpre de Tyr; c'taient des feuilles
entrelaces de bardane et de lierre, avec lesquelles, peut-tre,
elles allaient aussi pompeuses et pares que le sont aujourd'hui
nos dames de la cour avec les tranges et galantes inventions que
leur a enseignes l'oisive curiosit. Alors les amoureux
mouvements de l'me se montraient avec ingnuit, comme elle les
ressentait, et ne cherchaient pas, pour se faire valoir,
d'artificieux dtours de paroles. Il n'y avait point de fraude,
point de mensonge, point de malice qui vinssent se mler  la
franchise,  la bonne foi. La justice seule faisait entendre sa
voix, sans qu'ost la troubler celle de la faveur ou de l'intrt,
qui l'touffent maintenant et l'oppriment. La loi du bon plaisir
ne s'tait pas encore empare de l'esprit du juge, car il n'y
avait alors ni chose ni personne  juger. Les jeunes filles et
l'innocence marchaient de compagnie, comme je l'ai dj dit, sans
guide et sans dfense, et sans avoir  craindre qu'une langue
effronte ou de criminels desseins les souillassent de leurs
atteintes; leur perdition naissait de leur seule et propre
volont. Et maintenant, en ces sicles dtestables, aucune d'elles
n'est en sret, ft-elle enferme et cache dans un nouveau
labyrinthe de Crte: car,  travers les moindres fentes, la
sollicitude et la galanterie se font jour; avec l'air pntre la
peste amoureuse, et tous les bons principes s'en vont  vau-l'eau.
C'est pour remdier  ce mal que, dans la suite des temps, et la
corruption croissant avec eux, on institua l'ordre des chevaliers
errants, pour dfendre les filles, protger les veuves, favoriser
les orphelins et secourir les malheureux[87]. De cet ordre-l, je
suis membre, mes frres chevriers, et je vous remercie du bon
accueil que vous avez fait  moi et  mon cuyer; car, bien que,
par la loi naturelle, tous ceux qui vivent sur la terre soient
tenus d'assister les chevaliers errants, toutefois, voyant que,
sans connatre cette obligation, vous m'avez bien accueilli et
bien trait, il est juste que ma bonne volont rponde autant que
possible  la vtre.

Toute cette longue harangue, dont il pouvait fort bien faire
l'conomie, notre chevalier l'avait dbite parce que les glands
qu'on lui servit lui remirent l'ge d'or en mmoire, et lui
donnrent la fantaisie d'adresser ce beau discours aux chevriers,
lesquels, sans lui rpondre un mot, s'taient tenus tout bahis 
l'couter. Sancho se taisait aussi; mais il avalait des glands
doux, et faisait de frquentes visites  la seconde outre, qu'on
avait suspendue  un lige pour que le vin se tnt frais.

Don Quichotte avait t plus long  parler que le souper  finir,
et ds qu'il eut cess, un des chevriers lui dit:

Pour que Votre Grce, seigneur chevalier errant, puisse dire avec
plus de raison que nous l'avons rgale de notre mieux, nous
voulons lui donner encore plaisir et divertissement, en faisant
chanter un de nos compagnons, qui ne peut tarder  revenir. C'est
un garon trs-entendu et trs-amoureux, qui sait lire et crire
par-dessus le march, et de plus est musicien, jouant d'une viole
 ravir les gens.

 peine le chevrier achevait ces mots, qu'on entendit le son de la
viole[88], et bientt on vit paratre celui qui en jouait, lequel
tait un jeune homme d'environ vingt-deux ans, et de fort bonne
mine.

Ses compagnons lui demandrent s'il avait soup; il rpondit que
oui. Alors celui qui l'avait annonc lui dit:

De cette manire, Antonio, tu pourras bien nous faire le plaisir
de chanter un peu, afin que ce seigneur, notre hte, voie que,
dans les montagnes et les forts, on trouve aussi des gens qui
savent la musique. Nous lui avons racont tes talents, et nous
dsirons que tu les montres, afin de ne point passer pour
menteurs. Ainsi, assieds-toi, je t'en prie, et chante-nous la
chanson de tes amours, celle qu'a versifie ton oncle le
bnficier, et que le village a trouve si jolie.

-- Trs-volontiers, rpondit Antonio.

Et, sans se faire prier davantage, il s'assit sur une souche de
chne, accorda sa viole, et, un moment aprs, chanta de fort bonne
grce les couplets suivants:


Je sais, Olalla, que tu m'adores, bien que tu ne m'en aies rien
dit, mme avec les yeux, ces langues muettes des amours.

Parce que je sais que tu m'as compris, je me persuade que tu
m'aimes, car jamais l'amour qui fut connu n'est rest malheureux.

Il est vrai que maintes fois, Olalla, tu m'as fait croire que tu
as l'me de bronze, et que ton sein blanc couvre un coeur de
rocher.

Mais,  travers l'honntet de tes refus et de tes reproches,
l'esprance laisse peut-tre voir le pan de sa robe.

Ma foi se jette sur l'amorce, n'ayant jamais eu de motif, ni de
diminuer parce que j'tais refus, ni de grandir parce que j'tais
choisi.

Si l'amour est courtoisie, de celle que tu montres je conclus que
la fin de mes esprances sera telle que je l'imagine.

Et si de bons offices sont capables d'adoucir un coeur, ceux que
j'ai pu te rendre fortifient mon espoir.

Car, pour peu que tu aies pris garde, tu auras vu plus d'une fois
que je me suis vtu le lundi de ce qui me faisait honneur le
dimanche.

Comme l'amour et la parure suivent toujours le mme chemin, en
tout temps  tes yeux j'ai voulu me montrer galant.

Je laisse la danse  cause de toi, et je n'ai pas besoin de te
rappeler les musiques que tu as entendues,  la nuit close ou au
premier chant du coq.

Je ne compte pas toutes les louanges que j'ai faites de ta beaut,
lesquelles, si vraies qu'elles soient, m'ont mis trs-mal avec
quelques-unes de tes compagnes.

Teresa del Berrocal me dit un jour que je te vantais:

Tel pense adorer un ange qui n'adore qu'un singe. Grce  de
nombreux joyaux,  des cheveux postiches, et  d'hypocrites
beauts qui trompent l'amour mme.

Je lui donnai un dmenti; elle se fcha; son cousin prit sa
dfense, il me dfia, et tu sais bien ce qu'il a fait et ce que
j'ai fait.

Je ne t'aime pas  l'tourdie, et ne te fais pas une cour assidue
pour que tu deviennes ma matresse; mon intention est plus
honnte.

L'glise a de saints noeuds qui sont des liens de soie; mets ta
tte sous le joug, tu verras comme j'y mettrai la mienne.

Si tu refuses, je jure ici, par le saint le plus rvr, de ne
plus sortir de ces montagnes, sinon pour me faire capucin.


En cet endroit, le chevrier cessa de chanter; et, quoique don
Quichotte le prit de chanter encore quelque chose, Sancho Panza
ne voulut pas y consentir, lui qui avait plus d'envie de dormir
que d'entendre des chansons.

Votre Grce, dit-il  son matre, peut bien s'arranger ds 
prsent un gte pour la nuit; car le travail que se donnent ces
bonnes gens toute la journe ne permet pas qu'ils passent la nuit
 chanter.

-- Je te comprends, Sancho, lui rpondit don Quichotte, et je
m'aperois bien que tes visites  l'outre exigent en retour plus
de sommeil que de musique.

-- Dieu soit lou! rpondit Sancho, personne n'en a fait le
dgot.

-- J'en conviens, reprit don Quichotte, permis  toi de t'arranger
 ta fantaisie; mais aux gens de ma profession, il sied mieux de
veiller que de dormir. Cependant, il sera bien, Sancho, que tu me
panses encore une fois cette oreille, qui me fait vraiment plus de
mal qu'il n'est besoin.

Sancho se mit en devoir d'obir; mais un des chevriers, voyant la
blessure, dit  don Quichotte de ne pas s'inquiter, et qu'il
allait employer un remde qui l'aurait bientt guri. Cueillant
aussitt quelques feuilles de romarin, qui tait trs-abondant en
cet endroit, il les mcha, les mla d'un peu de sel, et lui
appliquant cet empltre sur l'oreille, qu'il banda fortement, il
l'assura qu'il n'tait pas besoin d'un second mdecin; ce qui fut
vrai.

Chapitre XII

_De ce que raconta un chevrier  ceux qui taient avec don
Quichotte_


Sur ces entrefaites, arriva un autre garon, de ceux qui
apportaient les provisions du village.

Compagnons, leur dit-il, savez-vous ce qui se passe au pays?

-- Et comment pourrions-nous le savoir? rpondit l'un d'eux.

-- Eh bien! sachez, reprit le nouveau venu, que, ce matin, est
mort ce fameux Chrysostome, l'tudiant berger, et l'on murmure
qu'il est mort d'amour pour cette endiable de Marcelle, la fille
de Guillaume le riche, celle qui se promne en habits de bergre 
travers ces landes.

-- Pour Marcelle, dis-tu? interrompit un chevrier.

-- Pour elle-mme, te dis-je; et ce qu'il y a de bon, c'est qu'il
a ordonn par son testament qu'on l'enterrt au milieu des champs,
comme s'il tait More, et prcisment au pied de la roche d'o
coule la fontaine du Lige; car,  ce qu'on rapporte qu'il a dit,
ce fut en cet endroit qu'il la vit pour la premire fois. Et il a
aussi ordonn d'autres choses telles que les marguilliers du pays
disent qu'il ne faut pas les excuter et que ce serait trs-mal
fait, parce qu'elles sentent le paen.  tout cela son grand ami
Ambroise l'tudiant, qui s'est aussi dguis en berger comme lui,
rpond qu'il faut tout accomplir, sans que rien y manque, de ce
qu'a ordonn Chrysostome, et c'est l-dessus que le village s'est
mis en moi. Mais enfin, dit-on, il faudra faire ce que veulent
Ambroise et tous les autres bergers ses amis. Demain on vient
l'enterrer en grande pompe o je viens de vous dire; et m'est avis
que ce sera une belle chose  voir; du moins je ne manquerais pas
d'aller m'en rgaler, si je savais n'avoir pas besoin de retourner
au pays.

-- Nous ferons tous de mme, rpondirent les chevriers, et nous
tirerons au sort  qui gardera les chvres des autres.

-- Tu as raison, Pdro, reprit l'un d'eux; mais il ne sera pas
besoin de se donner cette peine, car je resterai pour tous; et ne
crois pas que ce soit vertu de ma part, ou manque de curiosit:
c'est que l'pine qui me traversa le pied l'autre jour ne me
laisse pas faire un pas.

-- Nous ne t'en sommes pas moins obligs, rpondit Pdro.

Alors, don Quichotte pria celui-ci de lui dire quel tait ce mort
et quelle tait cette bergre.  quoi Pdro rpondit que tout ce
qu'il savait, c'est que ce mort tait un fils d'hidalgo, fort
riche, qui habitait un bourg de ces montagnes; qu'il avait pass
plusieurs annes tudiant  Salamanque, au bout desquelles il
tait revenu dans son pays, avec la rputation d'tre trs-savant
et grand liseur de livres.

On dit, ajouta Pdro, qu'il savait principalement la science des
toiles, et tout ce que font l-haut dans le ciel le soleil et la
lune: car il nous annonait ponctuellement les _clisses _de la
lune et du soleil.

-- C'est clipses, mon ami, et non clisses, interrompit don
Quichotte, que s'appelle l'obscurcissement momentan de ces deux
grandes lumires clestes.

Mais Pdro, qui ne regardait pas  ces bagatelles, poursuivit son
conte en disant:

Il devinait tout de mme quand l'anne devait tre abondante ou
_strile._

-- Strile, vous voulez dire, mon ami, interrompit de nouveau don
Quichotte.

-- Strile ou strile, reprit Pdro, c'est tout un, et je dis donc
que de ce qu'il leur disait, ses parents et ses amis
s'enrichirent, ceux du moins qui avaient confiance en lui, et qui
suivaient ses conseils. Cette anne, leur disait-il, semez de
l'orge et non du froment; celle-ci, vous pouvez semer des pois,
mais pas d'orge; celle qui vient sera d'une grande abondance en
huile, et les trois suivantes on n'en rcoltera pas une goutte.

-- Cette science s'appelle _astrologie, _dit don Quichotte.

-- Je ne sais comment elle s'appelle, rpliqua Pdro, mais je sais
qu'il savait tout cela, et bien d'autres choses. Finalement, il ne
s'tait pas encore pass bien des mois depuis son retour de
Salamanque, quand, un beau matin, il s'veilla vtu en berger avec
sa houlette et sa veste de peau, ayant jet aux orties le long
manteau d'tudiant. Et en mme temps, son grand ami Ambroise, qui
avait t son camarade d'tude, s'habilla aussi en berger.
J'oubliais de dire que Chrysostome le dfunt fut un fameux homme
pour composer des chansons, tellement qu'il faisait les nols qui
se chantent pour la naissance du Seigneur, et les comdies de la
Fte-Dieu, que reprsentaient les garons de notre village, et
tout le monde disait que c'tait d'un beau achev. Quand ceux du
village virent tout  coup en bergers les deux tudiants, ils
restrent bien tonns, et personne ne pouvait deviner pour quelle
raison ils avaient fait une si drle de transformation. Dans ce
temps-l, le pre de notre Chrysostome venait de mourir; de
manire qu'il resta hritier d'une bien jolie fortune, tant en
meubles qu'en biens-fonds, sans compter bon nombre de ttes de
btail gros et menu, et une grande quantit d'argent comptant. De
tout cela, le jeune homme resta matre absolu et dissolu; et il le
mritait bien, en vrit; car c'tait un bon compagnon,
charitable, ami des braves gens, et il avait une figure de
bndiction. Ensuite, on vint  reconnatre que ce changement
d'habit ne s'tait fait que pour courir dans les dserts de ces
montagnes aprs cette bergre Marcelle que notre camarade a nomme
tout  l'heure, et de qui s'tait amourach le pauvre dfunt
Chrysostome.

Et je veux vous dire  prsent, parce qu'il faut que vous le
sachiez, quelle est cette crature; peut-tre, et mme sans peut-
tre, vous n'aurez rien entendu de pareil dans tous les jours de
votre vie, dussiez-vous vivre plus d'annes que Mathieu Sal[89].

-- Dites Mathusalem, interrompit don Quichotte, qui ne pouvait
souffrir les quivoques du chevrier.

-- Salem ou Sal, la distance n'est pas grande, rpliqua Pdro, et
si vous vous mettez, seigneur,  plucher toutes mes paroles, nous
n'aurons pas fini au bout de l'anne.

-- Pardon, mon ami, reprit don Quichotte, la distance est plus
grande que vous ne pensez; mais continuez votre histoire, et je ne
vous reprendrai plus sur rien.

-- Je disais donc, seigneur de mon me, reprit le chevrier, qu'il
y eut dans notre village un laboureur encore plus riche que le
pre de Chrysostome, qui s'appelait Guillaume, et auquel Dieu
donna, par-dessus toutes ses grandes richesses, une fille dont la
mre mourut en la mettant au monde. Cette mre tait bien la plus
respectable femme qu'il y et dans tous les environs. Il me semble
que je la vois encore, avec cette figure qui tait la moiti du
soleil et la moiti de la lune; et surtout elle tait bonne
mnagre et bonne amie des pauvres, si bien que je crois qu'au
jour d'aujourd'hui son me est dans la gloire de Dieu. Du chagrin
de la mort d'une si brave femme, son mari Guillaume en mourut,
laissant sa fille Marcelle toute petite, mais grandement riche, au
pouvoir d'un sien oncle, prtre et bnficier dans le pays.
L'enfant grandit en ge, et grandit en beaut, tellement qu'elle
nous rappelait sa mre, qui en avait eu beaucoup, et l'on jugeait
mme que la fille passerait un jour la mre. Et il en fut ainsi,
car ds qu'elle eut atteint quatorze  quinze ans, personne ne
pouvait la voir sans bnir Dieu de l'avoir cre si belle, et la
plupart s'en retournaient fous d'amour. Son oncle la gardait dans
la retraite et le recueillement; mais nanmoins la renomme de sa
grande beaut s'tendit de telle faon qu' cause d'elle et de sa
richesse, non-seulement les jeunes gens du pays, mais ceux de
plusieurs lieues  la ronde, et les plus hupps, sollicitaient et
importunaient l'oncle afin qu'il la leur donnt pour femme. Mais
lui, qui va droit son chemin comme un bon chrtien, quoiqu'il et
voulu la marier ds qu'il la vit en ge de l'tre, il ne voulut
pas pourtant forcer son consentement, et cela, sans prendre garde
au bnfice qu'il trouvait  garder la fortune de la petite tant
qu'il diffrait son mariage. Et, par ma foi, c'est ce qu'on a dit
 plus d'une veille du village  la louange du bon prtre. Et je
veux que vous sachiez, seigneur errant, que, dans ces petits pays,
on parle de tout et on mord sur tout; et vous pouvez bien vous
mettre dans la tte comme je me le suis mis, qu'un cur doit tre
bon hors de toute mesure pour obliger ses paroissiens  dire du
bien de lui, surtout dans les villages.

-- C'est bien la vrit, s'cria don Quichotte; mais continuez, je
vous prie, car l'histoire est bonne, et vous la contez, bon Pdro,
avec fort bonne grce.

-- Que celle du Seigneur ne me manque pas, reprit Pdro, c'est
celle qui importe le plus.

Et vous saurez, du reste, que l'oncle proposait bien exactement 
la nice chacun des partis qui se prsentaient, en lui vantant
leurs qualits et en la pressant de choisir un mari de son got;
elle, jamais ne lui rpondit autre chose, sinon qu'alors elle ne
voulait pas se marier, et qu'tant si jeune, elle se sentait trop
faible pour porter le fardeau d'un mnage. Avec ces excuses, qui
lui semblaient raisonnables, l'oncle cessait de l'importuner, et
attendait qu'elle et pris un peu d'ge, et qu'elle st choisir
une compagnie de son got:

Car, disait-il, et il disait fort bien, il ne faut pas que les
parents engagent les enfants contre leur gr.

Mais ne voil-t-il pas qu'un beau matin, sans que personne s'y
ft attendu, la ddaigneuse Marcelle se fait et se montre bergre;
et, sans que son oncle et tous les gens du pays pussent l'en
dissuader, la voil qui s'en va aux champs avec les autres filles
du village, et garde elle-mme son troupeau; et, par ma foi, ds
qu'elle se fit voir en public et que sa beaut parut au grand
jour, je ne saurais plus vous dire combien de riches jeunes gens,
hidalgos ou laboureurs, ont pris le costume de Chrysostome, et
s'en vont lui faire la cour  travers les champs.

Un d'eux, comme vous le savez dj, tait notre dfunt, duquel on
disait qu'il ne l'aimait pas, mais qu'il l'adorait. Et qu'on ne
pense pas que, pour s'tre mise en cette vie si libre et si
relche, Marcelle ait rien fait, mme en apparence, qui ft au
dtriment de sa chastet; au contraire, elle garde son honneur
avec tant de vigilance, que, de tous ceux qui la servent et la
sollicitent, aucun n'a pu ni ne pourra se flatter qu'elle lui ait
laiss la plus petite esprance d'agrer ses dsirs, et, bien
qu'elle ne fuie ni la compagnie ni la conversation des bergers, et
qu'elle les traite fort amicalement, ds que l'un d'eux s'avise de
lui dcouvrir son intention, quoique juste et sainte autant que
l'est celle du mariage, elle le chasse bien loin d'elle comme avec
un mousquet. De manire qu'avec cette humeur et cette faon
d'tre, elle fait plus de mal dans ce pays que si une contagion de
peste s'y tait dclare, car sa douceur et sa beaut attirent les
coeurs de tous ceux qui la voient: ils s'empressent de la servir,
de l'aimer, et bientt son indiffrence et sa rigueur les mnent
au dsespoir. Aussi ne savent-ils faire autre chose que de
l'appeler  grands cris ingrate et cruelle, et de lui donner
d'autres noms semblables qui peignent bien son genre de caractre,
et si vous deviez rester ici quelques jours, vous entendriez,
seigneur, rsonner ces montagnes et ces valles des plaintes de
ces amants rebuts qui la suivent.

Prs de ces huttes est un endroit o sont runis presque deux
douzaines de grands htres, et il n'y en a pas un qui n'ait sur sa
lisse corce le nom de Marcelle crit et grav; quelquefois une
couronne est grave au-dessus du nom, comme si son amant avait
voulu dire qu'elle mrite et porte la couronne de la beaut. Ici
soupire un berger, l se plaint un autre; par ici on entend des
chants d'amour; par l, des stances de tristesse et de dsespoir.
Tel passe toutes les heures de la nuit assis au pied d'un chne ou
d'un rocher, et le soleil le trouve, au matin, absorb dans ses
penses, sans qu'il ait ferm ses paupires humides; tel autre,
pendant la plus insupportable ardeur de l't, reste tendu sur la
poussire brlante pour envoyer ses plaintes au ciel compatissant.
De l'un, de l'autre et de tous ensemble se moque et triomphe la
belle Marcelle. Nous tous qui la connaissons, nous sommes curieux
de voir o aboutira sa fiert, et quel sera l'heureux prtendant
qui doit venir  bout de dompter une humeur si farouche, de
possder une beaut si parfaite. Et, comme tout ce que j'ai dit
est la vrit la plus avre, je me figure qu'il en est de mme de
ce qu'a cont notre compagnon sur la mort de Chrysostome. Je vous
conseille donc, seigneur, de ne pas manquer de vous trouver  son
enterrement: c'est une chose  voir, car Chrysostome a bien des
amis, et d'ici  l'endroit o il a ordonn qu'on l'enterrt, il
n'y a pas une demi-lieue.

-- J'en fais mon affaire, rpondit don Quichotte, et je vous
remercie du plaisir que vous m'avez fait en me contant une si
intressante histoire.

-- Oh! ma foi, rpliqua le chevrier, je ne sais pas la moiti des
aventures arrives aux amants de Marcelle; mais il se pourrait
que, chemin faisant, nous rencontrassions demain quelque berger
qui nous contt le reste. Quant  prsent, vous ferez bien d'aller
dormir sous l'abri d'un toit; car le serein pourrait faire mal 
votre blessure, bien que le remde qu'on y a mis soit tel qu'il
n'y ait plus d'accident  craindre.

Sancho Panza, qui donnait au diable le chevrier et ses bavardages,
pressa son matre d'aller se coucher dans la cabane de Pdro. Don
Quichotte  la fin cda; mais ce fut pour donner le reste de la
nuit au souvenir de sa dame Dulcine,  l'imitation des amants de
Marcelle. Quant  Sancho, il s'arrangea sur la paille, entre
Rossinante et son ne, et dormit, non comme un amant rebut, mais
comme un homme qui a l'estomac plein et le dos rou de coups.

Chapitre XIII

_O se termine l'histoire de la bergre Marcelle avec d'autres
vnements_


Mais  peine l'aurore commenait  se montrer, comme disent les
potes, sur les balcons de l'Orient, que cinq des six chevriers se
levrent, furent appeler don Quichotte, et lui dirent, s'il avait
toujours l'intention d'aller voir l'enterrement de Chrysostome,
qu'ils taient prts  lui tenir compagnie. Don Quichotte, qui ne
dsirait pas autre chose, se leva, et ordonna  Sancho de mettre 
leurs btes la selle et le bt. Sancho obit en diligence, et,
sans plus de retard, toute la troupe se mit en chemin.

Ils n'eurent pas fait un quart de lieue, qu' la croisire du
sentier ils virent venir de leur ct six  sept bergers vtus de
vestes de peaux noires, la tte couronne de guirlandes de cyprs
et de laurier-rose, et tenant chacun  la main un fort bton de
houx. Aprs eux venaient deux gentilshommes  cheval, en bel
quipage de route, avec trois valets qui les accompagnaient. En
s'abordant, les deux troupes se salurent avec courtoisie, et
s'tant demand les uns aux autres o ils allaient, ils surent que
tous se rendaient au lieu de l'enterrement; ils se mirent donc 
cheminer tous de compagnie. Un des cavaliers, s'adressant  son
compagnon:

Il me semble, seigneur Vivaldo, lui dit-il, que nous n'aurons
point  regretter le retard que nous cotera le spectacle de cette
fameuse crmonie, qui ne pourra manquer d'tre fameuse, d'aprs
les choses tranges que nous ont contes ces bonnes gens, aussi
bien du berger dfunt que de la bergre homicide.

-- C'est ce que je pense aussi, rpondit Vivaldo, et j'aurais
retard mon voyage, non d'un jour, mais de quatre, pour en tre
tmoin.

Don Quichotte alors leur demanda ce qu'ils avaient ou dire de
Marcelle et de Chrysostome. Le voyageur rpondit que, ce matin
mme, ils avaient rencontr ces bergers, et que, les voyant en ce
triste quipage, ils leur avaient demand pour quelle cause ils
allaient ainsi costums; que l'un d'eux la leur conta, ainsi que
la beaut et l'trange humeur d'une bergre appele Marcelle, la
multitude d'amoureux qui la recherchaient, et la mort de ce
Chrysostome  l'enterrement duquel ils allaient assister.
Finalement, il rpta tout ce qu'avait cont Pdro  Don
Quichotte.

Cet entretien fini, un autre commena, le cavalier qui se nommait
Vivaldo ayant demand  don Quichotte quel tait le motif qui le
faisait voyager arm de la sorte, en pleine paix et dans un pays
si tranquille.  cela, don Quichotte rpondit:

La profession que j'exerce et les voeux que j'ai faits ne me
permettent point d'aller d'une autre manire. Le repos, la bonne
chre, les divertissements furent invents pour d'effmins gens
de cour; mais les fatigues, les veilles et les armes ne furent
inventes que pour ceux que le monde appelle chevaliers errants,
desquels, quoique indigne et le moindre de tous, j'ai l'honneur de
faire partie.

Ds qu'on entendit sa rponse, tout le monde le tint pour fou;
mais, afin de s'en assurer davantage, et de voir jusqu'au bout de
quelle espce tait sa folie, Vivaldo, revenant  la charge, lui
demanda ce qu'on entendait par chevaliers errants.

Vos Grces n'ont-elles jamais lu, rpondit don Quichotte, les
chroniques et les annales d'Angleterre, o il est question des
fameux exploits du roi Arthur, que dans notre idiome castillan
nous appelons le roi Artus, et duquel une antique tradition, reue
dans tout le royaume de la Grande-Bretagne, raconte qu'il ne
mourut pas, mais qu'il fut, par art d'enchantement, chang en
corbeau, et que, dans la suite des temps, il doit venir reprendre
sa couronne et son sceptre; ce qui fait que, depuis cette poque
jusqu' nos jours, on ne saurait prouver qu'aucun Anglais ait tu
un corbeau[90]. Eh bien! c'est dans le temps de ce bon roi que fut
institu ce fameux ordre de chevalerie appel la _Table
Ronde__[91]__, _et que se passrent de point en point, comme on
les conte, les amours de don Lancelot du Lac et de la reine
Genivre, amours dont la confidente et la mdiatrice tait cette
respectable dugne Quintagnonne, pour laquelle fut fait ce romance
si connu et si rpt dans notre Espagne:

_Onc chevalier ne fut sur terre_
_Des dames si bien accueilli,_
_Qu' son retour de l'Angleterre_
_Don Lancelot n'en ft servi__[92]_

ainsi que cette progression si douce et si charmante de ses hauts
faits amoureux et guerriers. Depuis lors, et de main en main, cet
ordre de chevalerie alla toujours croissant et s'tendant aux
diverses parties du monde. Ce fut en son sein que se rendirent
fameux et clbres par leurs actions le vaillant Amadis de Gaule,
avec tous ses fils et petits-fils, jusqu' la cinquime
gnration, et le valeureux Flix-Mars d'Hyrcanie, et cet autre
qu'on ne peut jamais louer assez, Tirant le Blanc; et qu'enfin,
presque de nos jours, nous avons vu, entendu et connu l'invincible
chevalier don Blianis de Grce. Voil, seigneur, ce que c'est que
d'tre chevalier errant; voil de quel ordre de chevalerie je vous
ai parl, ordre dans lequel, quoique pcheur, j'ai fait
profession, professant tout ce qu'ont profess les chevaliers dont
je viens de faire mention. Voil pourquoi je vais par ces
solitudes et ces dserts, cherchant les aventures, bien dtermin
 risquer mon bras et ma vie dans la plus prilleuse que puisse
m'envoyer le sort, si c'est au secours des faibles et des
affligs.

Il n'en fallut pas davantage pour achever de convaincre les
voyageurs que don Quichotte avait le jugement  l'envers, et pour
leur apprendre de quelle espce de folie il tait possd; ce qui
leur causa le mme tonnement qu' tous ceux qui, pour la premire
fois, en prenaient connaissance. Vivaldo, qui avait l'esprit vif
et l'humeur enjoue, dsirant passer sans ennui le peu de chemin
qui leur restait  faire pour arriver  la colline de
l'enterrement, voulut lui offrir l'occasion de poursuivre ses
extravagants propos:

Il me semble, seigneur chevalier errant, lui dit-il, que Votre
Grce a fait profession dans un des ordres les plus rigoureux
qu'il y ait sur la terre; et, si je ne m'abuse, la rgle mme des
frres chartreux n'est pas si troite.

-- Aussi troite, c'est possible, rpondit notre don Quichotte;
mais aussi ncessaire au monde, c'est une chose que je suis  deux
doigts de mettre en doute; car, s'il faut parler vrai, le soldat
qui excute ce que lui ordonne son capitaine ne fait pas moins que
le capitaine qui a command. Je veux dire que les religieux, en
tout repos et en toute paix, demandent au ciel le bien de la
terre; mais nous, soldats et chevaliers, nous mettons en pratique
ce qu'ils mettent en prire, faisant ce bien par la valeur de nos
bras et le tranchant de nos pes, non point  l'abri des injures
du temps, mais  ciel dcouvert, en butte aux insupportables
rayons du soleil d't, et aux glaces hrisses de l'hiver. Ainsi,
nous sommes les ministres de Dieu sur la terre, et les bras par
qui s'y exerce sa justice. Et, comme les choses de la guerre et
toutes celles qui s'y rattachent ne peuvent tre mises  excution
que par le travail excessif, la sueur et le sang, il suit de l
que ceux qui en font profession accomplissent, sans aucun doute,
une oeuvre plus grande que ceux qui, dans le calme et la scurit,
se contentent d'invoquer Dieu pour qu'il prte son aide  ceux qui
en ont besoin. Je ne veux pas dire pour cela (rien n'est plus loin
de ma pense) que l'tat de chevalier errant soit aussi saint que
celui de moine clotr; je veux seulement infrer des fatigues et
des privations que j'endure, qu'il est plus pnible, plus
laborieux, plus misrable, plus sujet  la faim,  la soif,  la
nudit,  la vermine. Il n'est pas douteux, en effet, que les
chevaliers errants des sicles passs n'aient prouv bien des
souffrances dans le cours de leur vie; et si quelques-uns
s'levrent par la valeur de leur bras jusqu' devenir
empereurs[93], il leur en a cot, par ma foi, un bon prix pay en
sueur et en sang; encore, si ceux qui montrent jusqu' ce haut
degr eussent manqu d'enchanteurs et de sages qui les
protgeassent, ils seraient rests bien dus dans leurs
esprances et bien frustrs dans leurs voeux.

-- C'est assurment mon avis, rpliqua le voyageur; mais une chose
qui, parmi beaucoup d'autres, me choque de la part des chevaliers
errants, c'est que, lorsqu'ils se trouvent en occasion d'affronter
quelque grande et prilleuse aventure, o ils courent
manifestement risque de la vie, jamais, en ce moment critique, ils
ne se souviennent de recommander leur me  Dieu, comme tout bon
chrtien est tenu de le faire en semblable danger; au contraire,
ils se recommandent  leurs dames avec autant d'ardeur et de
dvotion que s'ils en eussent fait leur Dieu; et cela, si je ne me
trompe, sent quelque peu le paen[94].

-- Seigneur, rpondit don Quichotte, il n'y a pas moyen de faire
autrement; et le chevalier qui ferait autre chose se mettrait dans
un mauvais cas. Il est reu en usage et pass en coutume dans la
chevalerie errante, que le chevalier errant qui est en prsence de
sa dame au moment d'entreprendre quelque grand fait d'armes,
tourne vers elle amoureusement les yeux, comme pour lui demander
par son regard qu'elle le secoure et le favorise dans le pril qui
le presse; et mme lorsque personne ne peut l'entendre, il est
tenu de murmurer quelques mots entre les dents pour se recommander
 elle de tout son coeur; et de cela nous avons dans les histoires
d'innombrables exemples. Mais il ne faut pas croire cependant que
les chevaliers s'abstiennent de recommander leur me  Dieu; ils
trouveront temps et lieu pour le faire pendant la besogne[95].

-- Avec tout cela, rpliqua le voyageur, il me reste un scrupule.
J'ai lu bien des fois que deux chevaliers errants en viennent aux
gros mots, et, de parole en parole, voil que leur colre
s'enflamme, qu'ils font tourner leurs chevaux pour prendre du
champ, et que tout aussitt, sans autre forme de procs, ils
reviennent se heurter  bride abattue, se recommandant  leurs
dames au milieu de la carrire. Et ce qui arrive le plus
ordinairement de ces rencontres, c'est que l'un des chevaliers
tombe  bas de son cheval, perc d'outre en outre par la lance de
son ennemi, et que l'autre,  moins de s'empoigner aux crins,
descendrait aussi par terre. Or comment le mort a-t-il eu le temps
de recommander son me  Dieu dans le cours d'une besogne si vite
expdie? Ne vaudrait-il pas mieux que les paroles qu'il emploie
pendant la course  se recommander  sa dame fussent employes 
ce qu'il est tenu de faire comme bon chrtien? d'autant plus que
j'imagine,  part moi, que les chevaliers errants n'ont pas tous
des dames  qui se recommander, car enfin ils ne sont pas tous
amoureux.

-- Cela ne peut tre, s'cria don Quichotte; je dis que cela ne
peut tre, et qu'il est impossible qu'il y ait un chevalier errant
sans dame: pour eux tous, il est aussi bien de nature et d'essence
d'tre amoureux, que pour le ciel d'avoir des toiles.  coup sr
vous n'avez jamais vu d'histoires o se rencontre un chevalier
errant sans amours, car, par la raison mme qu'il n'en aurait
point, il ne serait pas tenu pour lgitime chevalier, mais pour
btard, et l'on dirait qu'il est entr dans la forteresse de
l'ordre, non par la grande porte, mais par-dessus les murs, comme
un larron et un brigand[96].

-- Nanmoins, reprit le voyageur, il me semble, si j'ai bonne
mmoire, avoir lu que don Galaor, frre du valeureux Amadis de
Gaule, n'eut jamais de dame attitre, de laquelle il pt se
rclamer dans les prils; et pourtant il n'en fut pas moins tenu
pour un vaillant et fameux chevalier.

 cela notre don Quichotte rpondit:

Seigneur, une seule hirondelle ne fait pas le printemps;
d'ailleurs, je sais de bonne source qu'en secret ce chevalier
tait rellement amoureux. En outre, cette manie d'en conter 
toutes celles qu'il trouvait  son gr, c'tait une complexion
naturelle et particulire qu'il ne pouvait tenir en bride. Mais
nanmoins, il est parfaitement avr qu'il n'avait qu'une seule
dame matresse de sa volont et de ses penses,  laquelle il se
recommandait mainte et mainte fois, mais trs-secrtement, car il
se piquait d'tre amant discret[97].

-- Puisqu'il est de l'essence de tout chevalier errant d'tre
amoureux, reprit le voyageur, on peut bien croire que Votre Grce
n'a point drog  cette rgle de l'tat qu'elle professe, et si
Votre Grce ne se pique pas d'tre aussi discret que don Galaor,
je vous supplie ardemment, au nom de toute cette compagnie et au
mien propre, de nous apprendre le nom, la patrie, la qualit et
les charmes de votre dame. Elle ne peut manquer de tenir  grand
bonheur que tout le monde sache qu'elle est aime et servie par un
chevalier tel que nous parat Votre Grce.

 ces mots don Quichotte poussa un grand soupir:

Je ne pourrais affirmer, dit-il, si ma douce ennemie dsire ou
craint que le monde sache que je suis son serviteur; seulement je
puis dire, en rpondant  la prire qui m'est faite avec tant de
civilit, que son nom est Dulcine; sa patrie, le Toboso, village
de la Manche; sa qualit, au moins celle de princesse, puisqu'elle
est ma reine et ma dame; et ses charmes, surhumains, car en elle
viennent se raliser et se runir tous les chimriques attributs
de la beaut que les potes donnent  leurs matresses. Ses
cheveux sont des tresses d'or, son front des champs lysens, ses
sourcils des arcs-en-ciel, ses yeux des soleils, ses joues des
roses, ses lvres du corail, ses dents des perles, son cou de
l'albtre, son sein du marbre, ses mains de l'ivoire, sa blancheur
celle de la neige, et ce que la pudeur cache aux regards des
hommes est tel, je m'imagine, que le plus judicieux examen
pourrait seul en reconnatre le prix, mais non pas y trouver des
termes de comparaison.

-- Maintenant, reprit Vivaldo, nous voudrions savoir son lignage,
sa souche et sa gnalogie.

-- Elle ne descend pas, rpondit don Quichotte, des Curtius, Caus
et Scipion de l'ancienne Rome, ni des Colonna et Ursini de la
moderne, ni des Moncada et Rqusen de Catalogne, ni des Rbella
et Villanova de Valence, ni des Palafox, Nuza, Rocaberti, Corella,
Luna, Alagon, Urra, Foz et Gurra d'Aragon; ni des Cerda,
Manrique, Mendoza et Guzman de Castille; ni des Alencastro, Palha
et Mness de Portugal; elle est de la famille du Toboso de la
Manche, race nouvelle, il est vrai, mais telle qu'elle peut tre
le gnreux berceau des plus illustres races des sicles  venir.
Et qu' cela l'on ne rplique rien, si ce n'est aux conditions que
Zerbin crivit au pied du trophe des armes de Roland:

Que nul de les toucher ne soit si tmraire,
S'il ne veut de Roland affronter la colre[98].

_-- _Quoique ma famille, rpondit le voyageur, soit des Cachopin
de Lardo, je n'oserais point la mettre en parallle avec celle du
Toboso de la Manche; et pourtant,  vrai dire, ce nom et ce titre
n'taient pas encore arrivs jusqu' mes oreilles.

-- C'est pour cela qu'ils n'y sont point arrivs[99], rpondit don
Quichotte.

Cet entretien des deux interlocuteurs, tous les autres
l'coutaient avec une grande attention, si bien que les chevriers
et les bergers eux-mmes reconnurent le vide qu'il y avait dans la
cervelle de notre hros. Le seul Sancho Panza s'imaginait que tout
ce que disait son matre tait pure vrit, et cela parce qu'il
savait de longue main quel homme c'tait, l'ayant connu depuis sa
premire enfance. Si pourtant quelque chose veillait ses doutes
et lui semblait difficile  croire, c'tait cette invention de la
charmante Dulcine du Toboso; car, demeurant si prs de ce
village, jamais il n'avait eu connaissance de tel nom ni de telle
princesse.

Ils cheminaient discourant ainsi, quand ils virent descendre, par
un ravin creus entre deux hautes montagnes, une vingtaine de
bergers, tous vtus de longues vestes de laine noire, et couronns
de guirlandes, qu'ensuite on reconnut tre, les unes d'if, les
autres de cyprs. Six d'entre eux portaient un brancard couvert
d'une infinit de fleurs et de branches vertes. En les apercevant,
un des chevriers s'cria:

Voici venir ceux qui apportent le corps de Chrysostome, et c'est
au pied de cette montagne qu'il a ordonn qu'on l'enterrt.

Cela fit hter la marche, et toute la troupe arriva au moment o
les autres avaient dj dpos leur brancard  terre, et o quatre
d'entre eux s'occupaient, avec des pieux aigus,  creuser la
spulture au pied d'une roche vive. Ils s'abordrent courtoisement
les uns les autres; puis, les saluts changs, don Quichotte et
ceux qui l'accompagnaient se mirent  considrer le brancard, sur
lequel tait tendu, tout couvert de fleurs, un cadavre vtu en
berger[100] auquel on pouvait donner trente ans d'ge. Quoique mort,
il montrait avoir t, pendant la vie, de belle tournure et de
beau visage. Autour de lui, et sur le brancard mme, on avait
plac quelques livres et plusieurs papiers ouverts ou plis.

Ceux qui l'examinaient, comme ceux qui creusaient la fosse, et
tous les autres assistants, gardaient un merveilleux silence;
enfin un de ceux qui l'avaient apport dit  l'un de ses
compagnons:

Regarde, Ambroise, si c'est bien l l'endroit qu'a dsign
Chrysostome, puisque tu veux si ponctuellement accomplir ce qu'il
a ordonn dans son testament.

-- C'est bien l, rpondit Ambroise; car mon malheureux ami cent
fois m'y a cont sa dplorable histoire. C'est l, m'a-t-il dit,
qu'il vit pour la premire fois cette mortelle ennemie du genre
humain; l que, pour la premire fois, il lui dclara son amour
aussi pur que passionn; l, enfin, que Marcelle acheva de le
dsesprer par son indiffrence et ses ddains, et l'obligea de
mettre une fin tragique au misrable drame de sa vie; c'est l
qu'en souvenir de tant d'infortunes, il a voulu qu'on le dpost
dans le sein d'un ternel oubli.

Se tournant alors vers don Quichotte et les voyageurs, il continua
de la sorte:

Ce corps, seigneurs, que vous regardez avec des yeux attendris,
fut le dpositaire d'une me en qui le ciel avait mis une grande
partie de ses plus riches dons. C'est le corps de Chrysostome, qui
fut unique pour l'esprit et pour la courtoisie, extrme pour la
grce et la noblesse, phnix en amiti, gnreux et magnifique
sans calcul, grave sans prsomption, joyeux sans bassesse;
finalement, le premier en tout ce qui s'appelle tre bon, et sans
second en tout ce qui s'appelle tre malheureux. Il aima, et fut
ha; il adora, et fut ddaign; il voulut adoucir une bte froce,
attendrir un marbre, poursuivre le vent, se faire entendre du
dsert; il servit enfin l'ingratitude, et le prix qu'il en reut,
ce fut d'tre la proie de la mort au milieu du cours de sa vie, 
laquelle mit fin une bergre qu'il voulait faire vivre
ternellement dans la mmoire des hommes. C'est ce que
prouveraient au besoin ces papiers sur lesquels vous portez les
regards, s'il ne m'avait enjoint de les livrer au feu ds que
j'aurais livr son corps  la terre.

-- Mais, seigneur, reprit Vivaldo, ce serait les traiter avec plus
de rigueur et de cruaut que leur auteur lui-mme. Il n'est ni
juste ni raisonnable d'excuter  la lettre la volont de celui
qui commande des choses hors de toute raison. Qu'aurait fait
Auguste s'il et consenti qu'on excutt ce qu'ordonnait par son
testament le divin chantre de Mantoue? Ainsi donc, seigneur
Ambroise, c'est assez de donner le corps de votre ami  la terre;
ne donnez pas encore ses oeuvres  l'oubli. Ce qu'il ordonna en
homme outrag, ne l'accomplissez pas en instrument aveugle. Au
contraire, en rendant la vie  ses crits, rendez-la de mme pour
toujours  la cruaut de Marcelle, afin que, dans les temps 
venir, elle serve d'exemple aux hommes, pour qu'ils vitent de
tomber dans de semblables abmes. Nous savons, en effet, nous tous
qui vous entourons, l'histoire des amours et du dsespoir de votre
ami; nous savons l'affection que vous lui portiez, la raison de sa
mort, et ce qu'il ordonna en mettant fin  sa vie; et de cette
lamentable histoire nous pouvons infrer combien furent grands
l'amour de Chrysostome, la cruaut de Marcelle, la foi de votre
amiti, et quel terme fatal attend ceux qui, sduits par l'amour,
se prcipitent sans frein dans le sentier de perdition o il les
entrane. Hier au soir, en apprenant la mort de Chrysostome, nous
avons su que son enterrement devait se faire en cet endroit; et
non moins remplis de compassion que de curiosit, nous avons
rsolu de quitter notre droit chemin pour venir voir de nos
propres yeux ce dont le seul rcit nous avait si vivement touchs.
Pour prix de cette compassion, et du dsir que nous avons form de
remdier, si nous avions pu,  cette infortune, nous vous prions,
 discret Ambroise, et moi, du moins, je vous supplie que
renonant  brler ses crits, vous m'en laissiez enlever
quelques-uns.

Sans attendre la rponse du berger, Vivaldo tendit la main et
saisit quelques papiers, de ceux qui se trouvaient le plus  sa
porte. Voyant cela, Ambroise lui dit:

Par courtoisie, je consentirai, seigneur,  ce que vous gardiez
ceux que vous avez pris; mais esprer que je renonce  jeter le
reste au feu, c'est une esprance vaine.

Vivaldo, qui brlait de savoir ce que contenaient ces papiers, en
ouvrit un prcipitamment, et il vit qu'il avait pour titre _Chant
de dsespoir. _Quand Ambroise l'entendit citer:

Voil, s'cria-t-il, les derniers vers qu'crivit l'infortun;
et, pour que vous voyiez, seigneur, en quelle situation l'avait
rduit sa disgrce, lisez-les de manire que vous soyez entendu:
vous en aurez bien le temps pendant qu'on achvera de creuser la
tombe.

-- C'est ce que je ferai de bon coeur, rpondit Vivaldo; et comme
tous les assistants partageaient son envie, ils se mirent en
cercle autour de lui, et voici ce qu'il leur lut d'une voix haute
et sonore.

Chapitre XIV

_O sont rapports les vers dsesprs du berger dfunt, avec
d'autres vnements inesprs_


Chant de Chrysostome[101]

Puisque tu veux, cruelle, que l'on publie de bouche en bouche et
de pays en pays l'pre violence de ta rigueur, je ferai en sorte
que l'enfer lui-mme communique  ma triste poitrine un accent
lamentable qui change l'ordinaire accent de ma voix. Et, au gr de
mon dsir, qui s'efforce de raconter ma douleur et tes prouesses,
il en sortira un effroyable cri, auquel seront mls, pour plus de
tourment, des morceaux de mes misrables entrailles. coute donc,
et prte une oreille attentive, non pas au son harmonieux, mais au
bruit confus qui, pour ma satisfaction et pour ton dpit, s'exhale
du fond de ma poitrine amre:

Que le rugissement du lion, le froce hurlement du loup, le
sifflement horrible du serpent cailleux, l'effroyable cri de
quelque monstre, le croassement augural de la corneille, le
vacarme du vent qui agite la mer, l'implacable mugissement du
taureau vaincu, le plaintif roucoulement de la tourterelle veuve,
le chant sinistre du hibou, et les gmissements de toute la noire
troupe de l'enfer accompagnent la plainte de mon me, et se mlent
en un son qui trouble tous les sens; car la peine qui me dchire a
besoin, pour tre conte, de moyens nouveaux.

Ce ne sont point les sables dors du Tage, ni les oliviers du
fameux Btis, qui entendront les chos de cette trange confusion:
c'est sur le sommet des rochers et dans la profondeur des abmes
que, d'une langue morte, mais de paroles toujours vivantes, se
rpandront mes dchirantes peines; ou dans d'obscurs vallons, ou
sur des plages arides, ou dans des lieux que le soleil n'claira
jamais de sa lumire, ou parmi la multitude de btes venimeuses
que nourrit le limon du Nil. Et, tandis que, dans les dserts
sauvages, les chos sourds et incertains rsonneront de mon mal et
de ta rigueur sans pareille, par privilge de mon misrable
destin, ils seront ports dans l'immensit du monde.

Un ddain donne la mort; un soupon faux ou vrai met  bout la
patience; la jalousie tue d'une pointe cruelle; une longue absence
trouble la vie, et  la crainte de l'oubli ne rsiste nulle
esprance d'un sort heureux; en tout se montre la mort invitable.
Mais moi, prodige inou! je vis jaloux, absent, ddaign, et
certain des soupons qui me tuent. Dans l'oubli o mon feu
s'avive, et parmi tant de tourments, ma vue ne peut atteindre
l'ombre de l'esprance, et, dans mon dsespoir, je ne la dsire
pas; au contraire, pour me plonger et m'opinitrer dans ma
plainte, je jure de la fuir ternellement.

Peut-on, par hasard, dans le mme instant, esprer et craindre?
ou est-ce bien de le faire, quand les raisons de craindre sont les
plus certaines? Dois-je, si la cruelle jalousie se prsente  moi,
dois-je fermer les yeux, quand je ne peux manquer de la voir 
travers les mille blessures dont mon me est perce? Qui
n'ouvrirait toutes grandes les portes  la mfiance et  la
crainte, quand il voit l'indiffrence  dcouvert, ses soupons
devenus, par une amre conviction, des vrits palpables, et la
vrit nue dguise en mensonge?  jalousie, tyran du royaume
d'Amour, mets-moi des fers  ces deux mains! Donne-moi, Ddain, la
corde du supplice! Mais, hlas! par une cruelle victoire, la
Souffrance touffe votre souvenir!

Je meurs enfin, et pour n'esprer jamais aucun bon succs, ni
dans la vie, ni dans la mort, je m'obstinerai et resterai ferme en
ma pense; je dirai qu'on a toujours raison de bien aimer, et que
l'me la plus libre est celle qui est le plus esclave de la
tyrannie de l'amour; je dirai que celle qui fut toujours mon
ennemie a l'me aussi belle que le corps, que son indiffrence
nat de ma faute, et que c'est par les maux qu'il nous fait
qu'Amour maintient en paix son empire. Cette opinion et un lacet
misrable, acclrant le terme fatal o m'ont conduit tes ddains,
j'offrirai aux vents le corps et l'me sans laurier, sans palme de
gloire  venir.

Toi qui fais voir, par tant de traitements cruels, la raison qui
m'oblige  traiter de mme la vie qui me lasse et que j'abhorre;
puisque cette profonde blessure de mon coeur te donne d'clatantes
preuves de la joie qu'il sent  s'offrir aux coups de ta rigueur,
si, par bonheur, tu me reconnais digne que le pur ciel de tes
beaux yeux soit troubl par la mort, n'en fais rien: je ne veux
pas que tu me donnes un regret en change des dpouilles de mon
me. Au contraire, que ton rire, dans le moment funeste, prouve
que ma fin est une fte pour toi. Mais c'est une grande simplicit
de te donner cet avis, sachant que tu mets ta gloire  ce que ma
vie arrive si promptement  son terme.

Viennent donc, puisque l'heure a sonn, viennent du profond de
l'abme, Tantale avec sa soif, Sisyphe avec le poids de son
rocher; que Promthe amne son vautour, qu'Ixion n'arrte point
sa roue, ni les cinquante Soeurs leur interminable travail; que
tous ensemble transportent dans mon coeur leur mortel supplice, et
qu' voix basse (si l'on en doit  celui qui meurt de sa main) ils
chantent de tristes obsques  ce corps auquel on refusera un
saint linceul; que le portier de l'enfer, aux trois ttes, que
mille autres chimres et mille autres monstres fassent  ce
concert un douloureux contre-point: il me semble que nulle autre
pompe ne peut mieux convenir aux funrailles d'un homme mort
d'amour.

Chant de dsespoir, n'clate pas en plaintes quand tu
abandonneras ma triste compagnie; au contraire, puisque la cause
qui t'a fait natre augmente de mon malheur son bonheur, garde-
toi, mme en la spulture, de montrer ta tristesse.

Bons furent trouvs les vers de Chrysostome par ceux qui en
avaient entendu la lecture. Toutefois Vivaldo fit remarquer qu'ils
ne paraissaient pas d'accord avec ce qu'on lui avait racont de la
modestie et de la vertu de Marcelle; Chrysostome, en effet, s'y
plaignait de jalousie, de soupons, d'absences, toutes choses fort
au dtriment de la bonne et pure renomme de son amante. Mais
Ambroise, comme un homme qui avait su les plus secrtes penses de
son ami, rpondit aussitt:

Il faut que vous sachiez, seigneur, pour claircir votre doute,
qu'au moment o cet infortun crivit les vers que vous venez de
lire, il tait loin de Marcelle, qu'il avait volontairement
quitte pour essayer si l'absence userait avec lui de son
ordinaire pouvoir, et comme, pour l'amant absent, il n'est soupon
qui ne le poursuive ni crainte qui ne l'assige, de mme
Chrysostome souffrait les tourments trop rels d'une jalousie
imaginaire. Ainsi demeure hors de toute atteinte la vrit que
publie la renomme sur la vertu de Marcelle,  laquelle, au dfaut
prs d'tre cruelle, un peu arrogante et trs-ddaigneuse, l'envie
mme ne pourrait reprocher ni dcouvrir la moindre tache.

Vivaldo lui rpondit qu'il avait raison; et, comme il voulait lire
un autre papier de ceux qu'il avait sauvs du feu, il en fut
empch par une merveilleuse vision (tel en paraissait du moins
l'objet) qui tout  coup s'offrit  leurs yeux. Sur la roche au
pied de laquelle se creusait la spulture apparut la bergre
Marcelle, si belle, que sa beaut passait sa renomme. Ceux qui ne
l'avaient point encore vue la regardaient dans le silence de
l'admiration, et ceux qui avaient l'habitude de la voir ne
restrent pas moins tonns que les autres. Mais ds qu'Ambroise
l'eut aperue, il s'cria avec l'accent d'une me indigne:

Viens-tu par hasard, sauvage basilic de ces montagnes, dont le
seul regard empoisonne, viens-tu voir si ta prsence fera couler
le sang des blessures de ce malheureux que ta cruaut a priv de
la vie? Viens-tu t'applaudir et te glorifier des cruelles
prouesses de ta bizarre humeur? ou bien voir, du haut de cette
colline, comme un autre impitoyable Nron, l'incendie de sa Rome
en flammes, ou fouler aux pieds ce misrable cadavre, comme la
fille dnature de Tarquin foula celui de son pre[102]? Dis-nous
vite ce qui t'amne, et ce que tu souhaites de nous; car, sachant
que jamais la volont de Chrysostome ne cessa de t'obir durant sa
vie, je ferai en sorte, aprs sa mort, que tu sois galement obie
par les volonts de tous ceux qui s'appelrent ses amis.

-- Je ne viens,  Ambroise, rpondit Marcelle, pour aucune des
choses que tu as dites; je viens prendre moi-mme ma dfense, et
prouver combien ont tort ceux qui m'accusent de leurs peines et de
la mort de Chrysostome. Je vous prie donc, vous tous qui tes ici
prsents, de m'couter avec attention; il ne faut dpenser ni
beaucoup de temps ni beaucoup de paroles pour dmontrer une vrit
aux esprits intelligents.

Le ciel,  ce que vous dites, m'a faite belle, de telle sorte
que, sans pouvoir vous en dfendre, ma beaut vous force de
m'aimer; et, en retour de l'amour que vous avez pour moi, vous
dites et vous prtendez que je suis tenue de vous aimer. Je
reconnais bien, par l'intelligence naturelle que Dieu m'a donne,
que tout ce qui est beau est aimable; mais je ne puis comprendre
que, par la raison qu'il est aimable, ce qui est aim comme beau
soit tenu d'aimer ce qui l'aime, d'autant mieux qu'il pourrait
arriver que ce qui aime le beau ft laid: or le laid tant digne
de haine, il vient mal  propos de dire: Je t'aime parce que tu es
belle; tu dois m'aimer quoique je sois laid. Mais supposons que
les beauts soient gales: ce n'est pas une raison pour que les
dsirs soient gaux, car de toutes les beauts ne nat pas
l'amour: il y en a qui rjouissent la vue sans soumettre la
volont. Si toutes les beauts touchaient et foraient les coeurs,
le monde serait une confusion o les volonts se croiseraient et
s'entrechoqueraient sans savoir o se prendre et se fixer; car,
rencontrant des beauts en nombre infini, les dsirs seraient
galement infinis; et l'amour vritable,  ce que j'ai ou dire,
ne se divise point: il doit tre volontaire et non forc. S'il en
est ainsi, comme je le crois, pourquoi voulez-vous que mon coeur
cde  la contrainte, et seulement parce que vous dites que vous
m'aimez bien? Mais, dites-moi, si le ciel, au lieu de me faire
belle, m'et faite laide, serait-il juste que je me plaignisse de
vous parce que vous ne m'aimeriez pas? D'ailleurs, vous devez
considrer que la beaut que j'ai, je ne l'ai pas choisie; telle
qu'elle est, le ciel me l'a donne par pure grce, sans prire,
sans choix de ma part; et, de mme que la vipre ne mrite pas
d'tre accuse du venin qu'elle porte dans sa bouche, bien que ce
venin cause la mort, parce que la nature le lui a donn, de mme
je ne mrite pas de reproches pour tre ne belle. La beaut, dans
la femme honnte, est comme le feu loign, comme l'pe immobile;
ni l'un ne brle, ni l'autre ne blesse ceux qui ne s'en approchent
point. L'honneur et la vertu sont des ornements de l'me, sans
lesquels le corps peut, mais ne doit point paratre beau. Eh bien,
si l'honntet est un des mrites qui ornent et embellissent le
plus le corps et l'me, pourquoi la femme qu'on aime pour ses
charmes devrait-elle la perdre, afin de correspondre aux dsirs de
l'homme qui, pour son plaisir seul, essaye, par tous les moyens,
de la lui enlever? Libre je suis ne, et, pour pouvoir mener une
vie libre, j'ai choisi la solitude des champs. Les arbres de ces
montagnes sont ma compagnie, les eaux claires de ces ruisseaux,
mes miroirs; c'est aux arbres et aux ruisseaux que je communique
mes penses et mes charmes. Je suis un feu loign, une pe mise
hors de tout contact. Ceux que j'ai rendus amoureux par ma vue, je
les ai dtromps par mes paroles; et si les dsirs ne s'alimentent
que d'esprance, n'en ayant jamais donn la moindre ni 
Chrysostome ni  nul autre, on peut dire que c'est plutt son
obstination que ma cruaut qui lui a donn la mort. Si l'on
m'objecte que ses dsirs taient honntes, et que, pour cela,
j'tais oblige de m'y rendre, je rpondrai que quand, dans ce
mme endroit o l'on creuse  prsent sa fosse, il me dcouvrit
l'honntet de son intention, je lui dis que la mienne tait de
vivre en perptuelle solitude, et que la terre seule possdt les
dpouilles intactes de ma beaut; que si, malgr cet avis qui
devait lui dessiller les yeux, il voulut s'obstiner contre
l'esprance et naviguer contre le vent, est-il tonnant qu'il ait
fait naufrage au milieu du golfe de son imprudence? Si je l'avais
abus, j'aurais t fausse; si je l'avais satisfait, j'aurais
manqu  ma sainte rsolution. Il s'opinitra, quoique dtromp;
il se dsespra, sans tre ha. Voyez maintenant s'il est juste
qu'on m'accuse de ses tourments. Ai-je tromp quelqu'un, qu'il se
plaigne; ai-je manqu  mes promesses, qu'il se dsespre; l'ai-je
appel, qu'il prenne confiance; l'ai-je admis  mes faveurs, qu'il
se glorifie. Mais doit-il me nommer cruelle et homicide, celui que
je n'ai point tromp, point appel, point choisi? Le ciel, jusqu'
prsent, n'a pas voulu que j'aimasse par fatalit; croire que
j'aimerai par choix, c'est une erreur. Que cet avertissement
gnral serve  tous ceux qui me sollicitent pour leur got
particulier, et que l'on sache dornavant que, si quelqu'un meurt
pour moi, ce ne sera ni de jalousie ni de ddain; car celle qui
n'aime personne ne peut donner de jalousie  personne, et
dtromper les gens n'est pas les ddaigner. Celui qui m'appelle
basilic et bte froce, qu'il me fuie comme une chose hassable et
dangereuse; celui qui m'appelle ingrate, qu'il ne me serve pas;
trange et impntrable, qu'il ne cherche point  me connatre;
cruelle, qu'il cesse de me poursuivre. Cette bte, ce basilic,
cette ingrate, cette cruelle, cette impntrable, ne veut les
chercher, les suivre, les servir et les connatre en aucune faon.
Si ses impatiences et ses ardents dsirs ont fait prir
Chrysostome, la faute en est-elle  ma conduite honnte et  ma
circonspection? Si je conserve ma vertu parmi les arbres de ces
solitudes, pourquoi veut-il me la faire perdre, celui qui veut que
je la garde parmi les hommes? J'ai, comme vous le savez, des biens
 moi; je ne convoite pas ceux des autres; ma situation me rend
libre, et il ne me plat pas de me faire esclave. Je n'aime ni ne
hais personne. On ne peut dire que je trompe celui-ci, que je
flatte celui-l, que je me raille de l'un et m'adoucis avec
l'autre. L'honnte compagnie des bergres de ces villages et le
soin de mes chvres suffisent  mes plaisirs. Ces montagnes
forment tout le domaine de mes dsirs, et si parfois ils en
franchissent les limites, c'est pour contempler la beaut du ciel,
o l'me doit diriger ses pas, comme  son premier et dernier
sjour.

En achevant ces mots, et sans attendre aucune rponse, la bergre
se retourna, et disparut dans le plus pais d'un bois qui couvrait
la montagne, laissant dans l'admiration, aussi bien de son esprit
que de sa beaut, tous ceux qui l'avaient entendue. Quelques-uns
de ceux qu'avait blesss la puissante flche des rayons de ses
beaux yeux firent mine de vouloir la suivre, sans mettre  profit
l'avertissement qu'elle venait de leur donner. Mais aussitt que
don Quichotte s'aperut de leur intention, il lui sembla que
l'occasion tait belle d'exercer sa chevalerie, en portant secours
aux demoiselles qui en avaient besoin. Mettant la main  la garde
de son pe, d'une voix haute et intelligible, il s'cria:

Que personne, de quelque tat et condition que ce soit, ne
s'avise de suivre la belle Marcelle, sous peine d'veiller mon
indignation et d'encourir ma colre. Elle a prouv, par
d'clatantes raisons, qu'elle est  peu prs, ou plutt tout 
fait innocente de la mort de Chrysostome; elle a prouv combien
elle est loigne de condescendre aux voeux d'aucun de ses amants.
Au lieu donc d'tre suivie et poursuivie, il est juste qu'elle
soit estime et honore de toutes les mes honntes qui peuplent
le monde; car elle y est sans doute la seule femme qui passe sa
vie en de si pures intentions.

Soit que les menaces de don Quichotte leur imposassent, soit
qu'Ambroise les prit de remplir jusqu'au bout leur devoir envers
son ami, aucun des bergers ne fit un pas pour s'loigner jusqu'
ce que, la fosse creuse, et les papiers de Chrysostome brls,
ils eussent dpos son corps dans la tombe: ce qui ne s'acheva
point sans arracher des larmes  tous les assistants. On couvrit
la fosse d'un large clat de rocher, en attendant qu'on et achev
une pierre tumulaire sur laquelle,  ce que dit Ambroise, il
pensait faire graver ces vers pour pitaphe:

Ci-gt le corps glac d'un amant malheureux, qui fut un berger de
troupeaux, et que perdit un refus d'amour[103].

Il mourut sous les coups de la rigueur d'une ingrate beaut par
qui l'Amour tend la tyrannie de son empire.

On rpandit ensuite sur la spulture une infinit de fleurs et de
branchages, et tous les bergers, ayant tmoign  leur ami
Ambroise la part qu'ils prenaient  sa douleur, lui dirent
successivement adieu. Vivaldo et son compagnon en firent autant,
et, de son ct, don Quichotte prit cong de ses htes et des
voyageurs, lesquels le conviaient  les accompagner  Sville,
lieu si fcond en aventures, lui disaient-ils, qu'on en trouve
plus au coin de chaque rue qu'en nulle autre ville du monde. Don
Quichotte les remercia de leur conseil et de la bonne grce qu'ils
montraient  lui rendre service; mais il ajouta qu'il ne voulait
ni ne devait aller  Sville avant qu'il et purg toutes ces
montagnes des bandits dont elles passaient pour tre infestes.

Les voyageurs, le voyant en cette bonne rsolution, ne voulurent
pas l'importuner davantage. Au contraire, aprs lui avoir dit une
autre fois adieu, ils poursuivirent leur chemin, pendant lequel
les sujets d'entretien ne leur manqurent pas, ayant  converser
sur l'histoire de Marcelle et de Chrysostome, et sur les folies de
don Quichotte. Celui-ci rsolut d'aller  la recherche de la
bergre Marcelle, et de s'offrir  son service. Mais les choses
n'arrivrent point comme il l'imaginait, ainsi qu'on le verra dans
la suite de cette vridique histoire, dont la seconde partie se
termine en cet endroit.


LIVRE TROISIME

Chapitre XV

_O l'on raconte la disgracieuse aventure que rencontra don
Quichotte en rencontrant quelque Yangois__[104]__ dnaturs_


Le sage Cid Hamet Ben-Engeli raconte qu'aussitt que don Quichotte
eut pris cong de ses htes et de tous ceux qui s'taient trouvs
 l'enterrement de Chrysostome, il entra, suivi de son cuyer,
dans le bois o ils avaient vu disparatre la bergre Marcelle;
mais, aprs avoir err  et l pendant deux heures, la cherchant
de toutes parts, sans avoir pu la rencontrer, ils arrivrent  une
prairie couverte d'herbe frache, au milieu de laquelle coulait un
doux et limpide ruisseau. Convis par la beaut du lieu, ils
rsolurent d'y passer les heures de la sieste; car l'ardeur de
midi commenait  se faire rudement sentir.

Don Quichotte et Sancho mirent pied  terre, et, laissant l'ne et
Rossinante patre tout  leur aise l'herbe abondante que le pr
leur offrait, ils donnrent l'assaut au bissac, et, sans
crmonie, en paix et en bonne socit, matre et valet se mirent
 manger ensemble ce qu'ils y trouvrent.

Sancho n'avait pas song  mettre des entraves  Rossinante; car
il le connaissait pour si bonne personne et si peu enclin au pch
de la chair, que toutes les juments des herbages de Cordoue ne lui
auraient pas donn la moindre tentation. Mais le sort ordonna, et
le diable aussi, qui ne dort pas toujours, que justement dans ce
vallon se trouvassent  patre un troupeau de juments galiciennes
que menaient des muletiers yangois, lesquels ont coutume de faire
la sieste avec leurs btes dans les endroits o se trouvent
l'herbe et l'eau. Celui o s'tait arrt don Quichotte tait donc
fort  leur convenance. Or, il arriva que Rossinante sentit tout 
coup le dsir d'aller foltrer avec mesdames les juments, et
sortant, ds qu'il les eut flaires, de ses habitudes et de ses
allures naturelles, sans demander permission  son matre, il prit
un petit trot coquet, et s'en alla leur communiquer son amoureuse
envie. Mais les juments, qui avaient sans doute plus besoin de
patre que d'autre chose, le reurent  coups de pieds et  coups
de dents, si bien qu'en un moment elles rompirent les sangles de
la selle, et le laissrent tout nu sur le pr. Mais une autre
disgrce l'attendait, plus cuisante encore: les muletiers, voyant
qu'il voulait faire violence  leurs juments, recoururent aux
pieux qui servaient  les attacher, et lui assenrent une telle
bastonnade, qu'ils l'eurent bientt jet les quatre fers en l'air.

Cependant don Quichotte et Sancho, qui voyaient la dconfiture de
Rossinante, accouraient tout haletants, et don Quichotte dit  son
cuyer:

 ce que je vois, ami Sancho, ces gens-l ne sont pas des
chevaliers, mais de la vile et basse canaille. Ainsi, tu peux, en
toute sret de conscience, m'aider  tirer une vengeance lgitime
de l'outrage qu'ils ont fait devant nos yeux  Rossinante.

-- Quelle diable de vengeance avons-nous  tirer, rpondit Sancho,
s'ils sont plus de vingt, et nous seulement deux, ou plutt un et
demi?

-- Moi, j'en vaux cent, rpliqua don Quichotte; et, sans plus de
discours, il mit l'pe  la main et fondit sur les Yangois.
Sancho fit de mme, excit par l'exemple de son matre.

 la premire attaque, don Quichotte porta  l'un des muletiers un
si grand coup d'pe, qu'il lui fendit un pourpoint de cuir, dont
il tait vtu, et, de compagnie, un bon morceau de l'paule. Les
Yangois, qui se virent malmener par deux hommes seuls, tant si
nombreux, accoururent avec leurs gourdins, et, enfermant au milieu
de la troupe les deux tmraires, se mirent  jouer du bton sur
leurs reins avec une merveilleuse diligence. Il est vrai qu' la
seconde dcharge ils avaient jet Sancho sur le carreau, et que
don Quichotte, en dpit de son adresse et de son courage, n'avait
pas t quitte  meilleur march. Son toile voulut mme qu'il
allt tomber aux pieds de Rossinante, qui ne s'tait pas encore
relev: tableau qui dmontre bien avec quelle fureur officie le
bton entre des mains grossires et courrouces. Les Yangois,
voyant donc la mchante besogne qu'ils avaient faite, se
dpchrent de charger leurs btes, et s'loignrent en toute
hte, laissant les deux aventuriers en mauvaise mine et en pire
tat.

Le premier qui reprit ses sens fut Sancho Panza, lequel, se
trouvant tout auprs de son matre, lui dit d'une voix plaintive
et dolente:

Seigneur don Quichotte, ae! ae! seigneur don Quichotte!

-- Que veux-tu, mon frre Sancho? rpondit le chevalier d'un
accent aussi lamentable.

-- Je voudrais bien, si c'tait possible, rpondit Sancho, que
Votre Grce me donnt deux gorges de ce breuvage du _Fier-Blas,
_si elle en a par hasard sous la main; peut-tre sera-t-il aussi
bon pour les os rompus que pour la chair ouverte.

-- Ah! si j'en avais, malheureux que je suis, rpondit don
Quichotte, que nous manquerait-il? Mais je te jure, Sancho Panza,
foi de chevalier errant, que deux jours ne se passeront pas, si la
fortune n'ordonne autre chose, sans que j'aie ce baume en mon
pouvoir, ou j'aurai perdu l'usage des mains.

-- Deux jours! rpliqua Sancho; mais en combien donc Votre Grce
croit-elle que nous aurons recouvr l'usage des pieds?

-- Pour mon compte, reprit le moulu chevalier, je ne pourrais trop
en dire le nombre. Mais je crois que de ce malheur toute la faute
est  moi: je ne devais pas tirer l'pe contre des hommes qui ne
fussent pas arms chevaliers; et c'est pour avoir viol les lois
de la chevalerie que le Dieu des batailles a permis que je reusse
ce chtiment. C'est pourquoi, mon frre Sancho, il est bon que je
t'avertisse d'une chose qui importe beaucoup au salut de tous
deux;  savoir, que, ds que tu verras qu'une semblable canaille
nous fait insulte, tu n'attendes pas que je tire l'pe pour les
chtier, ce que je ne ferai plus d'aucune faon; mais toi, mets
l'pe  la main, et chtie-les tout  ton aise; et si des
chevaliers accourent  leur aide et dfense, alors je saurai bien
te dfendre et les repousser de la bonne manire, car tu as vu
dj, par mille preuves et expriences, jusqu'o s'tendent la
force et la valeur de ce bras invincible.

Tant le pauvre gentilhomme avait conserv d'arrogance depuis sa
victoire sur le vaillant Biscayen!

Mais Sancho ne trouva pas tellement bon l'avis de son matre,
qu'il ne crt devoir y rpondre:

Seigneur, dit-il, je suis un homme doux, calme et pacifique, et
je sais dissimuler toute espce d'injures, parce que j'ai une
femme  nourrir et des enfants  lever. Ainsi, que Votre Grce
reoive galement cet avis, puisque je ne peux dire cet ordre, que
je ne mettrai d'aucune manire l'pe  la main, ni contre vilain,
ni contre chevalier, et que, ds  prsent jusqu'au jugement
dernier, je pardonne toutes les offenses qu'on m'a faites ou qu'on
pourra me faire, qu'elles soient venues, viennent ou doivent venir
de personne haute ou basse, de riche ou de pauvre, d'hidalgo ou de
manant, sans excepter aucun tat ni condition.

Quand il entendit cela, son matre rpondit:

Je voudrais avoir assez d'haleine pour parler posment, et que la
douleur dont je souffre  cette cte brise se calmt un peu, pour
te faire comprendre,  Panza! dans quelle erreur tu es. Or ,
pcheur impnitent, si le vent de la fortune, jusqu' prsent si
contraire, tourne en notre faveur et remplit les voiles de notre
dsir, pour nous faire, sans plus de temptes, prendre port en
quelqu'une des les que je t'ai promises, qu'arrivera-t-il de toi,
si, quand j'aurai conquis cette le, je veux t'en faire seigneur?
Tu vas m'en empcher, parce que tu ne seras pas chevalier, et que
tu ne veux pas l'tre, et que tu n'as ni courage ni point
d'honneur pour venger tes injures et dfendre ta seigneurie: car
il faut que tu saches que, dans les provinces ou royaumes
nouvellement conquis, les esprits des naturels ne sont pas
tellement tranquilles, ni tellement dans le parti de leur nouveau
matre, qu'on ne doive craindre qu'ils ne veuillent encore
brouiller les affaires, et, comme on dit, tenter fortune. Il faut
donc que le nouveau possesseur ait assez d'entendement pour savoir
se gouverner, et assez de valeur pour prendre, en tout vnement,
l'offensive et la dfensive.

-- Dans celui qui vient de nous arriver, rpondit Sancho, j'aurais
bien voulu avoir cet entendement et cette valeur que vous dites.
Mais je vous jure, foi de pauvre homme, qu' cette heure j'ai plus
besoin d'empltres que de sermons. Voyons, que Votre Grce essaye
de se lever, et nous aiderons ensuite Rossinante, bien qu'il ne le
mrite gure, car c'est lui qui est la cause principale de toute
cette pluie de coups. Jamais je n'aurais cru cela de Rossinante,
que je tenais pour une personne chaste et pacifique autant que
moi. Enfin, on a bien raison de dire qu'il faut bien du temps pour
connatre les gens, et que rien n'est sr en cette vie. Qui aurait
dit qu'aprs les grands coups d'pe que Votre Grce a donns  ce
malheureux errant, viendrait si vite  leur suite cette grande
tempte de coups de bton qui est venue fondre sur nos paules?

-- Encore les tiennes, Sancho, rpliqua don Quichotte, sont-elles
faites  de semblables averses; mais pour les miennes, leves
dans la fine toile de Hollande, il est clair qu'elles sentiront
bien plus longtemps la douleur de cette triste aventure; et si je
n'imaginais, que dis-je, imaginer! si je n'tais certain que
toutes ces incommodits sont attaches forcment  la profession
des armes, je me laisserais mourir  cette place de honte et de
dpit.

 cela l'cuyer rpondit:

Seigneur, puisque ces disgrces sont dans les revenus de la
chevalerie, pourriez-vous me dire si elles arrivent tout le long
de l'anne, ou si elles ont des poques fixes, comme les moissons?
car il me semble que si nous faisons deux rcoltes comme celle-ci,
nous ne serons gure en tat d'en faire une troisime,  moins que
Dieu ne nous prte le secours de son infinie misricorde.

-- Sache donc, ami Sancho, rpondit don Quichotte, que la vie des
chevaliers errants est sujette  mille dangers et  mille
infortunes; mais aussi qu'ils sont incessamment en passe de
devenir rois et empereurs, comme l'a prouv l'exprience en divers
chevaliers, dont je sais parfaitement les histoires; et je
pourrais maintenant, si la douleur me le permettait, te conter
celles de quelques-uns d'entre eux qui, par la seule valeur de
leur bras, sont monts jusqu'au trne. Eh bien! ces mmes
chevaliers s'taient vus avant et se virent depuis plongs dans
les malheurs et les misres. Ainsi le valeureux Amadis de Gaule se
vit au pouvoir de son mortel ennemi, l'enchanteur Archalas, et
l'on tient pour avr que celui-ci, le tenant prisonnier, lui
donna plus de deux cents coups de fouet avec les rnes de son
cheval, aprs l'avoir attach  une colonne de la cour de son
chteau[105]. Il y a mme un auteur secret et fort accrdit qui
raconte que le chevalier de Phbus, ayant t pris dans une
certaine trappe qui s'enfona sous ses pieds dans un certain
chteau, se trouva en tombant dans un profond souterrain, les
pieds et les mains attachs; que l, on lui administra un remde
d'eau de neige et de sable, qui le mit  deux doigts de la mort;
et que s'il n'et t secouru dans cette transe par un sage, son
grand ami, c'en tait fait du pauvre chevalier. Ainsi je puis bien
passer par les mmes preuves que de si nobles personnages; car
ils eurent  souffrir de plus grands affronts que celui que nous
essuyons  cette heure. Et je veux en effet t'apprendre, Sancho,
que les blessures faites avec les instruments qui se trouvent sous
la main ne causent point d'affront, et cela se trouve crit en
termes exprs dans la loi du duel. Si le cordonnier, y est-il
dit, en frappe un autre avec la forme qu'il tient  la main, bien
que vritablement cette forme soit de bois, on ne dira pas que
celui qui a reu le coup soit btonn. Je te dis cela pour que tu
ne t'avises pas de penser qu'ayant t moulus dans cette
rencontre, nous ayons aussi t outrags; car les armes que
portaient ces hommes, et avec lesquelles ils nous ont assomms,
n'taient autre chose que leurs pieux, et nul d'entre eux, si j'ai
bonne mmoire, ne portait pe, poignard ou coutelas.

-- Ma foi, rpondit Sancho, ils ne m'ont pas donn le temps d'y
regarder de si prs; car  peine eus-je mis ma tisonne[106] au vent,
qu'ils me chatouillrent les paules avec leurs rondins, tellement
qu'ils m'trent la vue des yeux et la force des pieds, et qu'ils
me jetrent juste  l'endroit o je suis encore gisant; et ce qui
m'y donne de la peine, ce n'est pas de penser si les coups de
pieux m'ont ou non caus d'outrage, mais bien la douleur que m'ont
laisse ces coups, qui resteront aussi longtemps gravs dans ma
mmoire que sur mes paules.

-- Avec tout cela, rpondit don Quichotte, je dois te rappeler,
mon frre Panza, qu'il n'y a point de ressentiment que le temps
n'efface, ni de douleur que la mort ne gurisse.

-- Oui-da, rpliqua Sancho; mais quel plus grand mal peut-il y
avoir que celui qui doit attendre le temps pour s'effacer et la
mort pour se gurir? Si du moins notre mal d'aujourd'hui tait de
ceux que gurit une paire d'empltres, patience; mais je commence
 croire que tous les cataplasmes d'un hpital ne suffiraient pas
seulement pour nous remettre sur pied.

-- Allons, Sancho, reprit don Quichotte, cesse de te plaindre, et
fais contre fortune bon coeur; je te donnerai l'exemple. Et voyons
un peu comment se porte Rossinante; car il me semble que le pauvre
animal a reu sa bonne part de l'orage.

-- Il n'y a pas de quoi s'en tonner, rpondit Sancho, puisqu'il
est aussi chevalier errant. Mais ce qui m'tonne, c'est que mon
ne en soit sorti sain et sauf, et qu'il n'ait pas perdu un poil
o nous avons, comme on dit, laiss la toison.

-- Dans le malheur, reprit don Quichotte, la fortune laisse
toujours une porte ouverte pour en sortir. Je dis cela, parce que
cette bonne bte pourra suppler au dfaut de Rossinante, et me
porter d'ici  quelque chteau o je sois pans de mes blessures.
D'autant plus que je ne tiendrai pas une telle monture 
dshonneur; car je me rappelle avoir lu que ce bon vieux Silne,
le pre nourricier du dieu de la joie, se prlassait  cheval sur
un bel ne quand il fit son entre dans la ville aux cent portes.

-- Il devait tre  cheval, en effet, comme dit Votre Grce,
rpondit Sancho; mais il y a bien de la diffrence entre aller de
cette manire, jambe de , jambe de l, ou bien tre tendu de
travers comme un sac de farine.

-- Les blessures qui se reoivent dans les batailles, repartit
gravement don Quichotte, donnent de l'honneur loin de l'ter.
Ainsi donc, ami Panza, ne rplique pas davantage; mais, au
contraire, comme je te l'ai dit, lve-toi du mieux qu'il te sera
possible, mets-moi sur ton ne de la manire qu'il te conviendra
le plus, et partons d'ici, avant que la nuit nous surprenne dans
cette solitude.

-- Mais j'ai souvent ou dire  Votre Grce, rpondit Sancho,
qu'il est trs-habituel aux chevaliers errants de coucher dans les
dserts  la belle toile, et qu'ils s'en font un vrai plaisir.

-- Cela arrive, reprit don Quichotte, quand ils ne peuvent faire
autrement, ou quand ils sont amoureux. Et tu as si bien dit vrai,
qu'il y a eu tel chevalier qui est rest sur une roche, expos au
soleil,  l'ombre et  toutes les inclmences du ciel, pendant
deux annes entires, sans que sa dame le st. Et l'un de ceux-l
fut Amadis, lorsque s'tant appel Beau-Tnbreux[107], il se gta
sur la Roche-Pauvre, et y passa je ne sais pas trop si ce fut huit
ans ou huit mois, car le compte m'en est chapp; il suffit de
savoir qu'il y resta en pnitence pour je ne sais quelle rebuffade
qu'il avait essuye de sa dame Oriane. Mais laissons tout cela,
Sancho, et finissons-en, avant qu'une autre disgrce arrive 
l'ne comme  Rossinante.

-- Ce serait bien le diable, rpliqua Sancho; puis, poussant
trente soupirs, soixante ae! ae! et cent vingt jurons ou
maldictions contre qui l'avait amen l, il finit par se mettre
sur pied; mais, s'arrtant  mi-chemin de la besogne, il resta
ploy comme un arc, sans pouvoir achever de se redresser.

Dans cette douloureuse posture, il lui fallut rattraper et
harnacher l'ne, qui avait pris aussi quelque distraction,  la
faveur des liberts de cette journe. Ensuite il releva
Rossinante, lequel, s'il et eu une langue pour se plaindre,
aurait bien tenu tte au matre et au valet. Finalement, Sancho
accommoda don Quichotte sur la bourrique, attacha Rossinante en
arrire-garde, et, tirant sa bte par le licou, il s'achemina du
ct o il lui semblait que pouvait se trouver le grand chemin. En
effet, au bout d'une petite heure de marche, la fortune, qui
menait de mieux en mieux ses affaires, lui prsenta tout  coup la
grande route, sur laquelle il dcouvrit une htellerie, qui,
malgr lui, mais au gr de don Quichotte, devait tre un chteau.
Sancho soutenait que c'tait une htellerie, et don Quichotte un
chteau; et la querelle dura si longtemps, qu'avant de l'avoir
termine, ils taient  la porte de la maison, o Sancho entra,
sans autre vrification, avec toute sa caravane.

Chapitre XVI

_De ce qui arriva  l'ingnieux hidalgo dans l'htellerie qu'il
prenait pour un chteau_


L'htelier qui vit don Quichotte mis en travers sur un ne,
demanda  Sancho quel mal s'tait fait cet homme. Sancho rpondit
que ce n'tait rien; qu'il avait roul du haut d'une roche en bas,
et qu'il venait avec les reins tant soit peu meurtris. Cet
htelier avait une femme qui, bien au rebours de celles d'un
semblable mtier, tait naturellement charitable et s'apitoyait
sur les afflictions du prochain. Aussi elle accourut bien vite
pour panser don Quichotte, et se fit aider par une fille qu'elle
avait, jeune personne avenante et de fort bonne mine.

Il y avait encore, dans la mme htellerie, une servante
asturienne, large de face, plate du chignon, camuse du nez, borgne
d'un oeil et peu saine de l'autre.  la vrit, l'lgance du
corps supplait aux dfauts du visage. Elle n'avait pas sept
palmes des pieds  la tte, et ses paules, qui chargeaient et
votaient quelque peu son dos, lui faisaient baisser les yeux 
terre plus souvent qu'elle n'aurait voulu. Cette gentille personne
vint aider la fille de la maison, et toutes deux dressrent un
mchant lit  don Quichotte dans un galetas qui, selon toutes les
apparences, avait servi de longues annes de grenier  paille.
Dans la mme pice logeait aussi un muletier, qui avait son lit un
peu plus loin que celui de notre don Quichotte; et, quoique le lit
du manant ft fait des bts et des couvertures de ses mules, il
valait cent fois mieux que celui du chevalier: car c'taient tout
bonnement quatre planches mal rabotes poses sur deux bancs
ingaux; un matelas, si mince qu'il avait l'air d'une
courtepointe, tout couvert d'asprits qu'on aurait prises au
toucher pour des cailloux, si l'on n'et vu, par quelques troues,
que c'taient des tapons de laine; deux draps en cuir de buffle,
et une couverture dont on aurait compt les fils, sans en chapper
un seul. Ce fut dans ce mchant grabat que s'tendit don
Quichotte; et tout aussitt l'htesse et sa fille vinrent l'oindre
d'onguent des pieds  la tte,  la lueur d'une lampe que tenait
Maritornes, car c'est ainsi que s'appelait l'Asturienne.

Pendant l'opration, l'htesse, voyant don Quichotte noir et
meurtri en tant d'endroits:

Ceci, dit-elle, ressemble plus  des coups qu' une chute.

-- Ce ne sont pourtant pas des coups, rpondit Sancho; mais la
roche o il est tomb avait beaucoup de pointes, et chacune a
marqu sa place.

Puis il ajouta:

Faites en sorte, madame, s'il plat  Votre Grce, qu'il reste
quelques toupes; je sais quelqu'un qui saura bien en tirer parti,
car les reins me cuisent aussi quelque peu.

-- Vous tes donc aussi tomb? demanda l'htesse.

-- Non vraiment, rpliqua Sancho; mais de la frayeur et de la
secousse que j'ai eues en voyant tomber mon matre, le corps me
fait si mal qu'on dirait que j'ai reu cent coups de bton.

-- Cela pourrait bien tre, interrompit la jeune fille; car il
m'est arriv souvent de rver que je tombais du haut d'une tour en
bas, et que je ne finissais jamais d'arriver jusqu' terre; et,
quand je me rveillais, j'tais aussi lasse et aussi brise que si
je fusse tombe rellement.

-- Voil justement l'affaire, mademoiselle, s'cria Sancho; et
moi, sans rien rver du tout, et plus veill que je ne le suis 
prsent, je me trouve presque autant de marques noires et bleues
sur le corps que mon seigneur don Quichotte.

-- Comment appelez-vous ce cavalier? demanda l'Asturienne
Maritornes.

-- Don Quichotte de la Manche, rpondit Sancho Panza; c'est un
chevalier errant, l'un des plus braves et des plus dignes qu'on
ait vus de longtemps sur la terre.

-- Qu'est-ce qu'un chevalier errant? rpliqua la gracieuse
servante.

-- Quoi! reprit Sancho, vous tes si neuve en ce monde que vous ne
le sachiez pas? Eh bien! sachez, ma soeur, qu'un chevalier errant
est quelque chose qui, en un tour de main, est btonn ou
empereur; aujourd'hui, c'est la plus malheureuse crature du
monde, et la plus affame; demain, il aura trois ou quatre
couronnes de royaumes  donner  son cuyer.

-- Comment alors, interrompit l'htesse, puisque vous tes celui
de ce bon seigneur, n'avez-vous pas au moins quelque comt?

-- Il est de bonne heure encore, rpondit Sancho; car il n'y a pas
plus d'un mois que nous sommes  chercher les aventures, et,
jusqu' prsent, nous n'en avons pas encore rencontr qui valt la
peine de s'appeler ainsi. Il arrive quelquefois de chercher une
chose et d'en trouver une autre. Mais que mon seigneur don
Quichotte gurisse de cette blessure, ou de cette chute, et que je
n'en reste pas moi-mme estropi, et je ne troquerais pas mes
esprances pour la meilleure seigneurie d'Espagne.

Tout cet entretien, don Quichotte l'coutait de son lit avec
grande attention; se mettant comme il put sur son sant, il prit
tendrement la main de l'htesse, et lui dit:

Croyez-moi, belle et noble dame, vous pouvez vous appeler
heureuse pour avoir recueilli dans votre chteau ma personne, qui
est telle que, si je ne la loue pas, c'est parce qu'on a coutume
de dire que la louange propre avilit; mais mon cuyer vous dira
qui je suis. Je veux seulement vous dire que j'aurai ternellement
grav dans la mmoire le service que vous m'avez rendu, pour vous
en garder reconnaissance autant que durera ma vie. Et plt au ciel
que l'amour ne me tnt pas assujetti  ses lois, et ne m'et pas
fait l'esclave des yeux de cette belle ingrate que je nomme entre
mes dents; car ceux de cette aimable damoiselle seraient
maintenant les matres de ma libert.

L'htesse, sa fille et la bonne Maritornes restaient toutes
confuses aux propos du chevalier errant, qu'elles n'entendaient
pas plus que s'il et parl grec. Elles devinaient bien pourtant
que tout cela tirait  des remercments et  des galanteries;
mais, peu faites  semblable langage, elles le regardaient et se
regardaient, et don Quichotte leur semblait un tout autre homme
que les autres. Aprs l'avoir remerci de ses politesses en propos
d'htellerie, elles le quittrent, et Maritornes alla panser
Sancho, qui n'en avait pas moindre besoin que son matre.

Or il faut savoir que le muletier et l'Asturienne avaient complot
de prendre ensemble cette nuit leurs bats. Celle-ci lui avait
donn sa parole qu'aussitt que les htes seraient retirs et ses
matres endormis, elle irait le trouver pour lui faire plaisir en
tout ce qu'il lui commanderait. Et l'on raconte de cette bonne
fille que jamais elle ne donna semblable parole sans la tenir,
l'et-elle donne au fond d'un bois, et sans aucun tmoin; car
elle se piquait d'avoir du sang d'hidalgo dans les veines, et ne
se tenait pas pour avilie d'tre servante d'auberge, disant que
des malheurs et des revers de fortune l'avaient jete dans cet
tat.

Le lit dur, troit, chtif et tratre sur lequel reposait don
Quichotte, se trouvait le premier au milieu de cet appartement
d'o l'on voyait les toiles. Auprs de lui, Sancho fit le sien,
tout bonnement avec une natte de jonc et une couverture qui
semblait plutt de crin que de laine.  ces deux lits succdait
celui du muletier, fabriqu, comme on l'a dit, avec les bts et
tout l'attirail de ses deux meilleurs mulets; et il en menait
douze, tous gras, brillants et vigoureux, car c'tait un des
riches muletiers d'Arevalo,  ce que dit l'auteur de cette
histoire, lequel fait dudit muletier mention particulire, parce
qu'il le connaissait trs-intimement, et l'on assure mme qu'il
tait tant soit peu son parent[108]. Cid Hamet Ben-Engeli fut, en
effet, un historien trs-curieux et trs-ponctuel en toutes
choses, ce que prouvent assez celles qu'il a rapportes jusqu'
prsent, puisque, si communes et chtives qu'elles soient, il n'a
pas voulu les passer sous silence. De lui pourront prendre exemple
les historiens srieux et graves, qui nous racontent les actions
de leurs personnages d'une faon si courte et si succincte, qu'
peine le got nous en touche les lvres, et qui laissent dans
l'encrier, par ngligence, ignorance ou malice, le plus
substantiel de l'ouvrage. Lou soit mille fois l'auteur de
_Tablante de Ricamonte, _et celui du livre qui rapporte les faits
et gestes du _Comte Tomillas! _Avec quelle exactitude tout est
dcrit par eux!

Je dis donc, pour en revenir  notre histoire, que le muletier,
aprs avoir visit ses btes et leur avoir donn la seconde ration
d'orge, s'tendit sur ses harnais, et se mit  attendre sa
ponctuelle Maritornes. Sancho Panza tait bien graiss et couch;
mais, quoiqu'il ft tout ce qu'il put pour dormir, la douleur de
ses ctes l'en tenait empch, et quant  don Quichotte, avec la
douleur des siennes, il avait les yeux ouverts comme un livre.
Toute l'htellerie tait ensevelie dans le silence, et il n'y
avait pas, dans la maison entire, d'autre lumire que celle d'une
lampe qui brlait suspendue sous le portail. Cette merveilleuse
tranquillit, et les penses qu'entretenait toujours en l'esprit
de notre chevalier le souvenir des vnements qui se lisent 
chaque page dans les livres auteurs de sa disgrce, lui firent
natre en l'imagination l'une des plus tranges folies que de
sang-froid l'on pt imaginer. Il se persuada qu'il tait arriv 
un fameux chteau, puisque toutes les htelleries o il logeait
taient autant de chteaux  ses yeux, et que la fille de
l'htelier tait la fille du chtelain, laquelle, vaincue par sa
bonne grce, s'tait prise d'amour pour lui, et rsolue  venir
cette nuit mme, en cachette de ses parents, le visiter dans son
alcve.

Prenant toute cette chimre, qu'il avait fabrique, pour relle et
vritable, il commena  se troubler et  s'affliger, en pensant 
l'imminent pril que sa chastet courait; mais il rsolut au fond
de son coeur de ne commettre aucune dloyaut contre sa dame
Dulcine du Toboso, quand la reine Genivre elle-mme, assiste de
sa dugne Quintagnonne, viendrait l'en solliciter.

En continuant de rver  ces extravagances, le temps passa, et
l'heure arriva, pour lui fatale, o devait venir l'Asturienne,
laquelle, en chemise et pieds nus, les cheveux retenus dans une
coiffe de futaine, se glissa  pas de loup dans l'appartement o
logeaient les trois htes,  la qute de son muletier. Mais 
peine eut-elle pass la porte, que don Quichotte l'entendit, et,
s'asseyant sur son lit, en dpit de ses empltres et de son mal de
reins, il tendit les bras pour recevoir sa charmante damoiselle
l'Asturienne, qui, toute ramasse et retenant son haleine, allait
les mains en avant, cherchant  ttons son cher ami. Elle vint
donner dans les bras de don Quichotte, qui la saisit fortement par
un poignet, et, la tirant vers lui sans qu'elle ost souffler mot,
la fit asseoir sur son lit. Il tta sa chemise, qui lui sembla,
bien qu'elle ft de toile  faire des sacs, de la plus fine
percale de lin. Elle portait aux bras des espces de bracelets en
boules de verre qui lui parurent avoir le reflet des perles
orientales; ses cheveux, qui tiraient un peu sur la nature et la
couleur du crin, il les prit pour des tresses d'or fin d'Arabie,
dont l'clat obscurcissait celui du soleil, et son haleine, qui
sentait assurment la salade  l'ail marine de la veille, lui
parut rpandre une odeur suave et parfume. Finalement, il se la
peignit dans son imagination avec les mmes charmes et les mmes
atours que cette autre princesse qu'il avait lu dans ses livres
tre venue visiter de nuit le chevalier bless, vaincue par
l'amour dont elle s'tait prise. Tel tait l'aveuglement du
pauvre hidalgo, que rien ne pouvait le dtromper, ni le toucher,
ni l'haleine, ni certaines autres choses qui distinguaient la
pauvre fille, lesquelles auraient pourtant fait vomir les
entrailles  tout autre qu'un muletier; au contraire, il croyait
serrer dans ses bras la desse des amours, et, la tenant
amoureusement embrasse, il lui dit d'une voix douce et tendre:

Je voudrais bien, haute et charmante dame, me trouver en passe de
payer une faveur infinie comme celle que, par la vue de votre
extrme beaut, vous m'avez octroye; mais la fortune, qui ne se
lasse pas de perscuter les bons, a voulu me jeter dans ce lit, o
je gis moulu et bris, tellement que si ma volont voulait
correspondre  la vtre, elle n'en aurait pas le pouvoir. Mais 
cette impossibilit s'en ajoute une plus grande: c'est la foi que
j'ai promise et donne  la sans pareille Dulcine du Toboso,
unique dame de mes plus secrtes penses. Certes, si ces obstacles
ne venaient pas  la traverse, je ne serais pas un assez niais
chevalier pour laisser passer en fume l'heureuse occasion que
m'offre votre infinie bont.

Maritornes tait dans une mortelle angoisse de se voir retenue si
fortement par don Quichotte, et, ne prtant nulle attention aux
propos qu'il lui tenait, elle faisait, sans dire mot, tous les
efforts possibles pour se dgager.

Le bon muletier, que tenaient veill ses mchants dsirs, avait
aussi entendu sa nymphe ds qu'elle eut pass le seuil de la
porte. Il couta trs-attentivement tout ce que disait don
Quichotte, et, jaloux de ce que l'Asturienne lui et manqu de
parole pour un autre, il se leva, s'approcha davantage du lit de
don Quichotte, et se tint coi pour voir o aboutiraient ces propos
qu'il ne pouvait entendre. Mais quand il vit que la pauvre fille
travaillait  se dptrer, tandis que don Quichotte s'efforait de
la retenir, le jeu lui dplut; il leva le bras tout de son long,
et dchargea un si terrible coup de poing sur les troites
mchoires de l'amoureux chevalier, qu'il lui mit la bouche tout en
sang; et, non content de cette vengeance, il lui monta sur la
poitrine, et, d'un pas un peu plus vite que le trot, il lui
parcourut toutes les ctes du haut en bas. Le lit, qui tait de
faible complexion et de fondements peu solides, ne pouvant
supporter la surcharge du muletier, s'enfona et tomba par terre.
Au bruit de ses craquements, l'htelier s'veilla, et bientt il
s'imagina que ce devait tre quelque dml de Maritornes, car,
quoiqu'il l'appelt  tue-tte, elle ne rpondait pas. Dans ce
soupon, il se leva, alluma sa lampe  bec, et s'avana du ct
d'o venait le tapage. La servante, entendant venir son matre,
dont elle connaissait l'humeur terrible, toute trouble et
tremblante, alla se rfugier dans le lit de Sancho Panza, qui
dormait encore, et s'y tapit, recoquille comme un peloton.
L'htelier entra en disant:

O es-tu, carogne? car,  coup sr, ce sont ici de tes quipes.

En ce moment, Sancho entr'ouvrit les yeux, et, sentant cette masse
sur son estomac, il crut qu'il avait le cauchemar; il se mit donc
 allonger des coups de poing de droite et de gauche dont la
meilleure partie attraprent Maritornes, laquelle, excite par la
douleur, et perdant avec la patience toute retenue, rendit 
Sancho la monnaie de sa pice, et si dru, qu'elle eut bientt
achev de l'veiller. Sancho, se voyant traiter ainsi, sans savoir
par qui ni pourquoi, se releva du mieux qu'il put, et, prenant
Maritornes  bras le corps, ils commencrent entre eux la plus
acharne et la plus gracieuse escarmouche qu'on ait jamais vue.
Cependant le muletier, voyant  la lueur de la lampe la transe o
se trouvait sa dame, laissant enfin don Quichotte, accourut lui
porter le secours dont elle avait tant besoin. L'htelier fit de
mme, mais dans une intention diffrente, car il voulait chtier
l'Asturienne, croyant bien qu'elle tait l'unique cause de cette
diabolique harmonie. Et de mme qu'on a coutume de dire le chien
au chat, et le chat au rat, le muletier tapait sur Sancho, Sancho
sur la fille, la fille sur Sancho et l'hte sur la fille; et tous
les quatre y allaient de si bon coeur et de si bon jeu, qu'ils ne
se donnaient pas un instant de rpit. Le meilleur de l'affaire,
c'est que la lampe de l'htelier s'teignit, et, comme ils se
trouvrent tout  coup dans les tnbres, les coups donns 
ttons roulaient si impitoyablement  tort et  travers, que,
partout o portaient leurs mains, ils ne laissaient ni chair saine
ni morceau de chemise.

Par hasard logeait cette nuit dans l'htellerie un archer de ceux
qu'on appelle de la Sainte-Hermandad vieille de Tolde[109]. Quand
il entendit l'trange vacarme de la bataille, il empoigna sa verge
noire et la bote de fer-blanc qui contenait ses titres; puis,
entrant  ttons dans la pice o se livrait le combat:

Hol! s'cria-t-il, arrtez au nom de la justice, au nom de la
Sainte-Hermandad!

Le premier qu'il rencontra sous sa main fut le dplorable don
Quichotte, qui tait encore sur les dbris de sa couche, tendu la
bouche en l'air, et sans aucune connaissance. L'archer,
l'empoignant par la barbe, ne cessait de crier:

Main-forte  la justice!

Mais, voyant que celui qu'il tenait  poigne ne bougeait ni ne
remuait le moins du monde, il s'imagina qu'il tait mort et que
les autres taient ses meurtriers. Dans cette croyance, il haussa
encore la voix, et s'cria:

Qu'on ferme la porte de la maison, et qu'on ait soin que personne
ne s'chappe. On vient de tuer un homme ici.

Ce cri effraya tous les combattants; chacun d'eux laissa la
bataille indcise, et justement au point o l'avait trouve la
voix de l'archer. L'htelier se retira dans sa chambre, la
servante dans son taudis, le muletier sur ses harnais entasss;
les deux malheureux don Quichotte et Sancho furent les seuls qui
ne purent bouger de la place. L'archer, lchant enfin la barbe de
don Quichotte, sortit pour aller chercher de la lumire et revenir
arrter les coupables; mais il n'en trouva pas une tincelle,
l'htelier ayant exprs teint la lampe du portail en se retirant.
L'archer fut donc oblig de recourir  la chemine, o ce ne fut
qu' force de patience et de temps perdu qu'il trouva moyen de
rallumer une autre mche.

Chapitre XVII

_O se poursuit l'histoire des innombrables travaux qu'eut 
supporter le brave don Quichotte avec son bon cuyer Sancho Panza,
dans l'htellerie qu'il avait crue, pour son malheur, tre un
chteau_


Dans cet intervalle, don Quichotte tait enfin revenu de son
vanouissement; et, de ce mme accent plaintif avec lequel il
avait appel la veille son cuyer, quand il tait tendu dans la
valle des Gourdins, il se mit  l'appeler de nouveau:

Sancho, mon ami, dors-tu? Dors-tu, mon ami Sancho?

-- Que diable voulez-vous que je dorme, rpondit Sancho, plein de
dsespoir et de dpit, si tous les dmons de l'enfer se sont
dchans cette nuit contre moi?

-- Ah! tu peux bien le croire en effet, reprit don Quichotte; car,
ou je ne sais pas grand'chose, ou ce chteau est enchant. Il faut
que tu saches... Mais, avant de parler, je veux que tu me jures
que tu tiendras secret ce que je vais te dire, jusqu'aprs ma
mort.

-- Oui, je le jure, rpondit Sancho.

-- Je te demande ce serment, reprit don Quichotte, parce que je
hais de faire tort  l'honneur de personne.

-- Puisque je vous dis que je le jure, rpta Sancho, et que je
tairai la chose jusqu' la fin de vos jours! Mais plt  Dieu que
je pusse la dcouvrir ds demain!

-- Est-ce que je me conduis si mal envers toi, Sancho, rpondit
don Quichotte, que tu veuilles me voir sitt trpass?

-- Ce n'est pas pour cela, rpliqua Sancho, c'est que je n'aime
pas garder beaucoup les secrets: je craindrais qu'ils ne se
pourrissent dans mon estomac d'tre trop gards.

-- Que ce soit pour une raison ou pour une autre, reprit don
Quichotte, je me confierai plus encore  ton affection et  ta
courtoisie. Eh bien! sache donc qu'il m'est arriv cette nuit une
des plus tranges aventures dont je puisse tirer gloire; et, pour
te la conter le plus brivement possible, tu sauras qu'il y a peu
d'instants je vis venir prs de moi la fille du seigneur de ce
chteau, qui est bien la plus accorte et la plus ravissante
damoiselle qu'on puisse trouver sur une grande partie de la terre.
Que pourrais-je te dire des charmes de sa personne, des grces de
son esprit, et d'autres attraits cachs que, pour garder la foi
que je dois  ma dame Dulcine du Toboso, je laisserai passer sans
y toucher, et sans en rien dire! Je veux te dire seulement que, le
ciel se trouvant envieux du bonheur extrme que m'envoyait la
fortune, ou peut-tre, ce qui est plus certain, ce chteau, comme
je viens de dire, tant enchant, au moment o j'tais avec elle
dans le plus doux, le plus tendre et le plus amoureux entretien,
voil que, sans que je la visse, ou sans que susse d'o elle
venait, une main qui pendait au bras de quelque gant dmesur
m'assena un si grand coup de poing sur les mchoires, qu'elles
sont encore toutes baignes de sang; puis ensuite le gant me
battit et me moulut de telle sorte, que je suis en pire tat
qu'hier, lorsque les muletiers,  propos de l'incontinence de
Rossinante, nous firent l'affront que tu sais bien. D'o je
conjecture que le trsor de la beaut de cette damoiselle doit
tre confi  la garde de quelque More enchant, et qu'il n'est
pas rserv pour moi.

-- Ni pour moi non plus, s'cria Sancho; car plus de quatre cents
Mores m'ont tann la peau de telle manire que la mouture d'hier
sous les gourdins n'tait que pain bnit en comparaison. Mais
dites-moi, seigneur, comment appelez-vous belle et rare cette
aventure qui nous laisse dans l'tat o nous sommes? Encore, pour
Votre Grce, le mal n'a pas t si grand, puisqu'elle a tenu dans
ses bras cette incomparable beaut. Mais moi, qu'ai-je attrap,
bon Dieu, sinon les plus effroyables gourmades que je pense
recevoir en toute ma vie? Malheur  moi et  la mre qui m'a mis
au monde! Je ne suis pas chevalier errant, et je n'espre jamais
le devenir; et de toutes les mauvaises rencontres j'attrape la
meilleure part!

-- Comment, on t'a donc aussi gourm? demanda don Quichotte.

-- Qu'il en cuise  ma race! s'cria Sancho; qu'est-ce que je
viens donc de vous dire?

-- Ne te mets pas en peine, ami, reprit don Quichotte; je vais
prparer tout  l'heure le baume prcieux avec lequel nous
gurirons en un clin d'oeil.

En ce moment, l'archer de la Sainte-Hermandad, qui venait
d'allumer sa lampe, rentra pour visiter celui qu'il pensait avoir
t tu. Quand Sancho le vit entrer, en chemise, un mouchoir roul
sur la tte, sa lampe  la main, et, pardessus le march, ayant
une figure d'hrtique, il demanda  son matre:

Seigneur, ne serait-ce pas l, par hasard, le More enchant qui
revient achever la danse, si les mains et les pieds lui dmangent
encore?

-- Non, rpondit don Quichotte, ce ne peut tre le More, car les
enchants ne se font voir de personne.

-- Ma foi, reprit Sancho, s'ils ne se font pas voir, ils se font
bien sentir; sinon, qu'on en demande des nouvelles  mes paules.

-- Les miennes pourraient en donner aussi, rpondit don Quichotte;
mais ce n'est pas un indice suffisant pour croire que celui que
nous voyons soit le More enchant.

L'archer s'approcha, et, le trouvant en si tranquille
conversation, s'arrta tout surpris. Il est vrai que don Quichotte
tait encore la bouche en l'air, sans pouvoir bouger, de ses coups
et de ses empltres. L'archer vint  lui.

Eh bien, dit-il, comment vous va, bonhomme?

-- Je parlerais plus courtoisement, reprit don Quichotte, si
j'tais  votre place. Est-il d'usage, dans ce pays, de parler
ainsi aux chevaliers errants, malotru?

L'archer, qui s'entendit traiter de la sorte par un homme de si
pauvre mine, ne put souffrir son arrogance; et, levant la lampe
qu'il tenait  la main, il l'envoya avec toute son huile sur la
tte de don Quichotte, qui en fut  demi trpan; puis, laissant
tout dans les tnbres, il s'enfuit aussitt.

Sans aucun doute, seigneur, dit Sancho Panza, c'est bien l le
More enchant: il doit garder le trsor pour d'autres; mais pour
nous, il ne garde que les coups de poing et les coups de lampe.

-- Ce doit tre ainsi, rpondit don Quichotte; mais il ne faut
faire aucun cas de tous ces enchantements, ni prendre contre eux
dpit ou colre: comme ce sont des tres invisibles et
fantastiques, nous chercherions vainement de qui nous venger.
Lve-toi, Sancho, si tu peux; appelle le commandant de cette
forteresse, et fais en sorte qu'il me donne un peu d'huile, de
vin, de sel et de romarin, pour en composer le baume salutaire. En
vrit, je crois que j'en ai grand besoin maintenant, car je perds
beaucoup de sang par la blessure que m'a faite ce fantme.

Sancho se leva, non sans douleur de la moelle de ses os, et s'en
fut  ttons chercher l'hte; et, rencontrant sur son chemin
l'archer, qui s'tait arrt prs de la porte, inquiet de savoir
ce que devenait son ennemi bless:

Seigneur, lui dit-il, qui que vous soyez, faites-nous la grce et
la charit de nous donner un peu de romarin, d'huile, de vin et de
sel, dont nous avons besoin pour panser un des meilleurs
chevaliers errants qu'il y ait sur toute la surface de la terre,
lequel gt  prsent dans ce lit, grivement bless par les mains
du More enchant qui habite cette htellerie.

Quand l'archer entendit de semblables propos, il prit Sancho pour
un cerveau timbr; mais, le jour commenant  poindre, il alla
ouvrir la porte de l'htellerie, et appela l'hte pour lui dire ce
que ce bonhomme voulait. L'hte pourvut Sancho de toutes les
provisions qu'il tait venu chercher, et celui-ci les porta bien
vite  don Quichotte, qu'il trouva la tte dans ses deux mains, se
plaignant du mal que lui avait caus le coup de lampe, qui ne lui
en avait caus d'autre pourtant que de lui faire pousser au front
deux bosses assez renfles; car ce qu'il prenait pour du sang
n'tait que l'huile de la lampe mle  la sueur qu'avaient fait
couler de son front les angoisses de la tempte passe.
Finalement, il prit ses drogues, les mla dans une marmite et les
fit bouillir sur le feu jusqu' ce qu'il lui semblt qu'elles
fussent  leur point de cuisson. Il demanda ensuite quelque fiole
pour y verser cette liqueur; mais, comme on n'en trouva point dans
toute l'htellerie, il se dcida  la mettre dans une burette
d'huile en fer-blanc, dont l'hte lui fit libralement donation.
Puis il rcita sur la burette plus de quatre-vingts _Pater noster,
_autant d'_Ave Maria, _de _Salve _et de _Credo, _accompagnant
chaque parole d'un signe de croix en manire de bndiction. 
cette crmonie se trouvaient prsents Sancho, l'hte et l'archer,
car le muletier avait repris paisiblement le soin et le
gouvernement de ses mulets.

Cela fait, don Quichotte voulut aussitt exprimenter par lui-mme
la vertu de ce baume, qu'il s'imaginait si prcieux. Il en but
donc, de ce qui n'avait pu tenir dans la burette et qui restait
encore dans la marmite o il avait bouilli, plus d'une bonne demi-
pinte. Mais  peine eut-il fini de boire qu'il commena de vomir,
de telle manire qu'il ne lui resta rien au fond de l'estomac; et
les angoisses du vomissement lui causant, en outre, une sueur
abondante, il demanda qu'on le couvrt bien dans son lit et qu'on
le laisst seul. On lui obit, et il dormit paisiblement plus de
trois grandes heures, au bout desquelles il se sentit, en
s'veillant, le corps tellement soulag et les reins si bien remis
de leur foulure, qu'il se crut entirement guri; ce qui, pour le
coup, lui fit penser qu'il avait vraiment trouv la recette du
baume de Fierabras, et qu'avec un tel remde il pouvait dsormais
affronter sans crainte toute espce de rencontres, de querelles et
de batailles, quelque prilleuses qu'elles fussent. Sancho Panza,
tenant aussi  miracle le soulagement de son matre, le pria de
lui laisser prendre ce qui restait dans la marmite, et qui n'tait
pas une faible dose. Don Quichotte le lui abandonna, et Sancho,
prenant le pot  deux anses de la meilleure foi du monde, comme de
la meilleure grce, s'en versa dans le gosier presque autant que
son matre.

Or, il arriva que l'estomac du pauvre Sancho n'avait pas sans
doute toute la dlicatesse de celui de son seigneur; car, avant de
vomir, il fut tellement pris de sueurs froides, de nauses,
d'angoisses et de haut-le-coeur, qu'il pensa bien vritablement
que sa dernire heure tait venue; et, dans son affliction, il
maudissait, non-seulement le baume, mais le gredin qui le lui
avait fait prendre. Don Quichotte, le voyant en cet tat, lui dit
gravement:

Je crois, Sancho, que tout ce mal te vient de ce que tu n'es pas
arm chevalier, car j'ai l'opinion que cette liqueur ne doit pas
servir  ceux qui ne le sont pas.

-- Maldiction sur moi et sur toute ma race! s'cria Sancho; si
Votre Grce savait cela d'avance, pourquoi donc me l'a-t-elle
seulement laiss goter?

En ce moment, le breuvage fit enfin son opration, et le pauvre
cuyer commena  se vider par les deux bouts, avec tant de hte
et si peu de relche, que la natte de jonc sur laquelle il s'tait
recouch, et la couverture de toile  sac qui le couvrait furent 
tout jamais mises hors de service. Il faisait, cependant, de tels
efforts et souffrait de telles convulsions, que non-seulement lui,
mais tous les assistants, crurent qu'il y laisserait la vie. Cette
bourrasque et ce danger durrent presque deux heures, au bout
desquelles il ne se trouva pas soulag comme son matre, mais, au
contraire, si fatigu et si rompu, qu'il ne pouvait plus se
soutenir.

Mais don Quichotte, qui se sentait, comme on l'a dit, guri
radicalement, voulut aussitt se remettre en route  la recherche
des aventures; car il lui semblait que tout le temps qu'il perdait
en cet endroit, c'tait le faire perdre au monde et aux malheureux
qui attendaient son secours, surtout joignant  cette habituelle
pense la confiance qu'il mettait dsormais en son baume. Aussi,
dans son impatient dsir, il mit lui-mme la selle  Rossinante,
le bt  l'ne de Sancho; puis aida Sancho  se hisser sur l'ne,
aprs l'avoir aid  se vtir. Ayant ensuite enfourch son cheval,
il s'avana dans un coin de la cour de l'htellerie, et prit une
pique de messier qui tait l pour qu'elle lui servt de lance.
Tous les gens qui se trouvaient dans l'htellerie, et leur nombre
passait vingt personnes, s'taient mis  le regarder. La fille de
l'hte le regardait aussi, et lui ne cessait de tenir les yeux sur
elle, jetant de temps  autre un soupir qu'il tirait du fond de
ses entrailles; mais tout le monde croyait que c'tait la douleur
qui le lui arrachait, ceux du moins qui l'avaient vu graisser et
empltrer la veille.

Ds qu'ils furent tous deux  cheval, don Quichotte, s'arrtant 
la porte de la maison, appela l'htelier, et lui dit d'une voix
grave et pose:

Grandes et nombreuses, seigneur chtelain, sont les grces que
j'ai reues dans votre chteau, et je suis troitement oblig 
vous en tre reconnaissant tous les jours de ma vie. Si je puis
les reconnatre et les payer en tirant pour vous vengeance de
quelque orgueilleux qui vous ait fait quelque outrage, sachez que
ma profession n'est pas autre que de secourir ceux qui sont
faibles, de venger ceux qui reoivent des offenses, et de chtier
les flonies. Consultez donc votre mmoire, et, si vous trouvez
quelque chose de cette espce  me recommander, vous n'avez qu'
le dire, et je vous promets, par l'ordre de chevalerie que j'ai
reu, que vous serez pleinement quitte et satisfait.

L'hte lui rpondit avec le mme calme et la mme gravit:

Je n'ai nul besoin, seigneur chevalier, que Votre Grce me venge
d'aucun affront; car, lorsque j'en reois, je sais bien moi-mme
en tirer vengeance. J'ai seulement besoin que Votre Grce me paye
la dpense qu'elle a faite cette nuit dans l'htellerie, aussi
bien de la paille et de l'orge donnes  ses deux btes que des
lits et du souper.

-- Comment! c'est donc une htellerie? s'cria don Quichotte.

-- Et de trs-bon renom, rpondit l'htelier.

-- En ce cas, reprit don Quichotte, j'ai vcu jusqu'ici dans
l'erreur; car, en vrit, j'ai pens que c'tait un chteau, et
non des plus mauvais. Mais, puisque c'est une htellerie et non
point un chteau, ce qu'il y a de mieux  faire pour le moment,
c'est que vous renonciez au payement de l'cot; car je ne puis
contrevenir  la rgle des chevaliers errants, desquels je sais de
science certaine, sans avoir jusqu' ce jour lu chose contraire,
que jamais aucun d'eux ne paya logement, nourriture, ni dpense
d'auberge. En effet, on leur doit, par droit et privilge spcial,
bon accueil partout o ils se prsentent, en rcompense des peines
insupportables qu'ils se donnent pour chercher les aventures de
nuit et de jour, en hiver et en t,  pied et  cheval, avec la
soif et la faim, sous le chaud et le froid, sujets enfin  toutes
les inclmences du ciel et  toutes les incommodits de la terre.

-- Je n'ai rien  voir l dedans, rpondit l'htelier: qu'on me
paye ce qu'on me doit, et trve de chansons: tout ce qui
m'importe, c'est de faire mon mtier et de recouvrer mon bien.

-- Vous tes un sot et un mchant gargotier, repartit don
Quichotte; puis, piquant des deux  Rossinante, et croisant sa
pique, il sortit de l'htellerie sans que personne le suivt; et,
sans voir davantage si son cuyer le suivait, il gagna champ 
quelque distance.

L'htelier, voyant qu'il s'en allait et ne le payait point, vint
rclamer son d  Sancho Panza, lequel rpondit que, puisque son
matre n'avait pas voulu payer, il ne le voulait pas davantage; et
qu'tant cuyer de chevalier errant, il devait jouir du mme
bnfice que son matre pour ne payer aucune dpense dans les
auberges et htelleries. L'hte eut beau se fcher, clater, et
menacer, s'il ne le payait pas, de lui faire rendre gorge d'une
faon qui lui en cuirait, Sancho jura, par la loi de chevalerie
qu'avait reue son matre, qu'il ne payerait pas un maravdi, dt-
il lui en coter la vie.

Car, disait-il, ce n'est point par mon fait que doit se perdre
cette antique et excellente coutume des chevaliers errants, et je
ne veux pas que les cuyers de ceux qui sont  venir au monde
aient  se plaindre de moi pour me reprocher la violation d'un si
juste privilge

La mauvaise toile de l'infortun Sancho voulut que, parmi les
gens qui avaient couch dans l'htellerie, se trouvassent quatre
drapiers de Sgovie, trois merciers de Cordoue et deux marchands
forains de Sville, tous bons diables et bons vivants, aimant les
niches et la plaisanterie. Ces neuf gaillards, comme pousss d'un
mme esprit, s'approchrent de Sancho, le firent descendre de son
ne, et, l'un d'eux ayant couru chercher la couverture du lit de
l'htesse, on jeta dedans le pauvre cuyer. Mais, en levant les
yeux, ils s'aperurent que le plancher du portail tait trop bas
pour leur besogne. Ils rsolurent donc de sortir dans la basse-
cour, qui n'avait d'autre toit que le ciel; et l, ayant bien
tendu Sancho sur la couverture, ils commencrent  l'envoyer
voltiger dans les airs, se jouant de lui comme on fait d'un chien
dans le temps du carnaval[110].

Les cris que poussait le malheureux bern taient si perants,
qu'ils arrivrent jusqu'aux oreilles de son matre, lequel,
s'arrtant pour couter avec attention, crut d'abord qu'il lui
arrivait quelque nouvelle aventure; mais il reconnut bientt que
c'tait son cuyer qui jetait ces cris affreux. Tournant bride
aussitt, il revint de tout le pesant galop de son cheval 
l'htellerie, et, la trouvant ferme, il en fit le tour pour voir
s'il ne rencontrerait pas quelque passage. Mais il ne fut pas
plutt arriv devant les murs de la cour, qui n'taient pas fort
levs, qu'il aperut le mauvais jeu qu'on faisait jouer  son
cuyer. Il le vit monter et descendre  travers les airs, avec
tant de grce et d'agilit, que, si la colre ne l'et suffoqu,
je suis sr qu'il aurait clat de rire. Il essaya de grimper de
son cheval sur le mur; mais il tait si moulu et si harass, qu'il
ne put pas seulement mettre pied  terre. Ainsi, du haut de son
cheval, il commena  profrer tant d'injures et de dfis  ceux
qui bernaient Sancho, qu'il n'est pas possible de parvenir  les
rapporter. Mais, en dpit de ses maldictions, les berneurs ne
cessaient ni leur besogne ni leurs clats de rire, et le voltigeur
Sancho ne cessait pas non plus ses lamentations, qu'il entremlait
tantt de menaces et tantt de prires; rien n'y faisait, et rien
n'y fit, jusqu' ce qu'ils l'eussent laiss de pure lassitude.

On lui ramena son ne, et l'ayant remis dessus, on le couvrit bien
de son petit manteau. Le voyant si harass, la compatissante
Maritornes crut lui devoir le secours d'une cruche d'eau, et
l'alla tirer du puits pour qu'elle ft plus frache. Sancho prit
la cruche, et l'approcha de ses lvres; mais il s'arrta aux cris
de son matre, qui lui disait:

Sancho, mon fils, ne bois pas de cette eau; n'en bois pas, mon
enfant, elle te tuera. Vois-tu, j'ai ici le trs-saint baume (et
il lui montrait sa burette); avec deux gouttes que tu boiras, tu
seras guri sans faute.

 ces cris, Sancho tourna les yeux tant soit peu de travers, et
rpondit en criant plus fort:

Est-ce que, par hasard, Votre Grce oublie dj que je ne suis
pas chevalier, et veut-elle que j'achve de vomir le peu
d'entrailles qui me restent d'hier soir? Gardez votre liqueur, de
par tous les diables! et laissez-moi tranquille.

Achever de dire ces mots et commencer de boire, ce fut tout un;
mais voyant,  la premire gorge, que c'tait de l'eau, il ne
voulut pas continuer, et pria Maritornes de lui apporter du vin,
ce qu'elle fit aussitt de trs-bonne grce, et mme elle le paya
de sa poche; car on dit d'elle, en effet, que quoiqu'elle ft
rduite  cet tat, elle avait encore quelque ombre loigne de
vertu chrtienne.

Ds que Sancho eut achev de boire, il donna du talon  son ne,
et, lui faisant ouvrir toute grande la porte de l'htellerie, il
sortit, enchant de n'avoir rien pay du tout, et d'tre venu 
bout de sa rsolution, bien que c'et t aux dpens de ses
cautions ordinaires, c'est--dire de ses paules. Il est vrai que
l'htelier garda son bissac en payement de ce qui lui tait d;
mais Sancho s'tait enfui si troubl qu'il ne s'aperut pas de
cette perte. Ds qu'il le vit dehors, l'htelier voulut barricader
la porte, mais les berneurs l'en empchrent; car c'taient de
telles gens que, si don Quichotte et t rellement un des
chevaliers de la Table-Ronde, ils n'en auraient pas fait cas pour
deux liards de plus.

Chapitre XVIII

_O l'on raconte l'entretien qu'eurent Sancho Panza et son
seigneur don Quichotte, avec d'autres aventures bien dignes d'tre
rapportes_


Sancho rejoignit son matre, si abattu, si affaiss, qu'il ne
pouvait plus seulement talonner son ne. Quand don Quichotte le
vit en cet tat:

Pour le coup, bon Sancho, lui dit-il, j'achve de croire que ce
chteau, ou htellerie si tu veux, est enchant sans aucun doute.
Car enfin ceux qui se sont si atrocement jous de toi, que
pouvaient-ils tre, sinon des fantmes et des gens de l'autre
monde? Ce qui me confirme dans cette pense, c'est que, tandis que
je regardais les actes de ta dplorable tragdie par-dessus
l'enceinte de la cour, il ne me fut possible ni de monter sur les
murs, ni de les franchir, ni mme de descendre de cheval. Sans
doute ils me tenaient moi-mme enchant; car je te jure, par la
foi d'un homme tel que je suis, que si j'avais pu monter au mur ou
mettre pied  terre, je t'aurais si bien veng de ces flons et
mauvais garnements, qu'ils auraient  tout jamais gard le
souvenir de leur mchant tour, quand bien mme j'eusse d, pour
les chtier, contrevenir aux lois de la chevalerie, qui ne
permettent pas, comme je te l'ai dj dit maintes fois, qu'un
chevalier porte la main sur celui qui ne l'est pas, sinon pour la
dfense de sa propre vie et en cas d'urgente ncessit.

-- Chevalier ou non, rpondit Sancho, je me serais, pardieu! bien
veng moi-mme, si j'avais pu, mais le mal est que je ne pouvais
pas. Et pourtant je jurerais bien que ces gens-l qui se sont
divertis  mes dpens n'taient ni fantmes ni hommes enchants,
comme dit Votre Grce, mais bien de vrais hommes de chair et d'os
tout comme nous; et je le sais bien, puisque je les entendais
s'appeler l'un l'autre pendant qu'ils me faisaient voltiger, et
que chacun d'eux avait son nom. L'un s'appelait Pedro Martinez;
l'autre, Tenorio Fernandez, et l'htelier, Jean Palomque le
gaucher. Ainsi donc, seigneur, si vous n'avez pu sauter la
muraille, ni seulement mettre pied  terre, cela venait d'autre
chose que d'un enchantement. Quant  moi, ce que je tire au clair
de tout ceci, c'est que ces aventures que nous allons cherchant
nous mneront  la fin des fins  de telles msaventures, que nous
ne saurons plus reconnatre quel est notre pied droit. Ce qu'il y
a de mieux  faire et de plus raisonnable, selon mon faible
entendement, ce serait de nous en retourner au pays, maintenant
que c'est le temps de la moisson, et de nous occuper de nos
affaires, au lieu de nous en aller, comme on dit, de fivre en
chaud mal, et de l'alguazil au corregidor.

-- Que tu sais peu de chose, Sancho, rpondit don Quichotte, en
fait de chevalerie errante! Tais-toi, et prends patience: un jour
viendra o tu verras par la vue de tes yeux quelle grande et noble
chose est l'exercice de cette profession. Sinon, dis-moi, quelle
plus grande joie, quel plus doux ravissement peut-il y avoir dans
ce monde, que celui de remporter une victoire et de triompher de
son ennemi? Aucun, sans doute.

-- Cela peut bien tre, repartit Sancho, encore que je n'en sache
rien; mais tout ce que je sais, c'est que, depuis que nous sommes
chevaliers errants, ou Votre Grce du moins, car je ne mrite pas
de me compter en si honorable confrrie, nous n'avons jamais
remport de victoire, si ce n'est pourtant contre le Biscayen:
encore Votre Grce en est-elle sortie en y laissant une moiti
d'oreille et une moiti de salade. Depuis lors, tout a t pour
nous coups de poing sur coups de bton, et coups de bton sur
coups de poing; mais j'ai reu, pardessus le march, les honneurs
du bernement, et encore de gens enchants, dont je ne pourrais
tirer vengeance pour savoir jusqu'o s'tend, comme dit Votre
Grce, le plaisir de vaincre son ennemi.

-- C'est bien la peine que je ressens, rpondit don Quichotte, et
celle que tu dois ressentir aussi. Mais sois tranquille; je vais
dornavant faire en sorte d'avoir aux mains une pe forge avec
tant d'art, que celui qui la porte soit  l'abri de toute espce
d'enchantement. Il se pourrait mme bien que la fortune me ft
prsent de celle que portait Amadis quand il s'appelait le
_chevalier de l'Ardente-pe__[111]__, _laquelle fut une des
meilleures lames que chevalier possda jamais au monde; car, outre
qu'elle avait la vertu dont je viens de parler, elle coupait comme
un rasoir, et nulle armure, quelque forte ou enchante qu'elle
ft, ne rsistait  son tranchant.

-- Je suis si chanceux, moi, reprit l'cuyer, que, quand mme ce
bonheur vous arriverait, et qu'une semblable pe tomberait en vos
mains, elle ne pourrait servir et profiter qu'aux chevaliers
dment arms tels, tout de mme que le baume; et quant aux
cuyers, bernique.

-- N'aie pas cette crainte, Sancho, reprit don Quichotte; le ciel
en agira mieux avec toi.

Les deux aventuriers s'entretenaient ainsi, quand, sur le chemin
qu'ils suivaient, don Quichotte aperut un pais nuage de
poussire qui se dirigeait de leur ct. Ds qu'il le vit, il se
tourna vers Sancho, et lui dit:

Voici le jour,  Sancho, o l'on va voir enfin la haute destine
que me rserve la fortune; voici le jour, dis-je encore, o doit
se montrer, autant qu'en nul autre, la valeur de mon bras; o je
dois faire des prouesses qui demeureront crites dans le livre de
la Renomme pour l'admiration de tous les sicles  venir. Tu vois
bien, Sancho, ce tourbillon de poussire? eh bien! il est soulev
par une immense arme qui s'avance de ce ct, forme
d'innombrables et diverses nations.

-- En ce cas, reprit Sancho, il doit y en avoir deux; car voil
que, du ct oppos, s'lve un autre tourbillon.

Don Quichotte se retourna tout empress, et, voyant que Sancho
disait vrai, il sentit une joie extrme, car il s'imagina sur-le-
champ que c'taient deux armes qui venaient se rencontrer et se
livrer bataille au milieu de cette plaine tendue. Il avait, en
effet,  toute heure et  tout moment, la fantaisie pleine de
batailles, d'enchantements, d'aventures, d'amours, de dfis, et de
toutes les impertinences que dbitent les livres de chevalerie
errante, et rien de ce qu'il faisait, disait ou pensait, ne
manquait de tendre  de semblables rveries.

Ces tourbillons de poussire qu'il avait vus taient soulevs par
deux grands troupeaux de moutons qui venaient sur le mme chemin
de deux endroits diffrents, mais si bien cachs par la poussire,
qu'on ne put les distinguer que lorsqu'ils furent arrivs tout
prs. Don Quichotte affirmait avec tant d'insistance que c'taient
des armes, que Sancho finit par le croire.

Eh bien! seigneur, lui dit-il, qu'allons-nous faire, nous autres?

-- Qu'allons-nous faire? reprit don Quichotte: porter notre aide
et notre secours aux faibles et aux abandonns. Or, il faut que tu
saches, Sancho, que cette arme que nous avons en face est
conduite et commande par le grand empereur Alifanfaron, seigneur
de la grande le Taprobana[112], et que cette autre arme qui vient
par derrire nous est celle de son ennemi le roi des
Garamantes[113], Pentapolin au bras retrouss, qu'on appelle ainsi
parce qu'il entre toujours dans les batailles avec le bras droit
nu jusqu' l'paule.

-- Et pourquoi, demanda Sancho, ces deux seigneurs-l s'en
veulent-ils ainsi?

-- Ils s'en veulent, rpondit don Quichotte, parce que cet
Alifanfaron est un furieux paen qui est tomb amoureux de la
fille de Pentapolin, trs-belle et trs-accorte dame, laquelle est
chrtienne, et son pre ne la veut pas donner au roi paen, 
moins que celui-ci ne renonce d'abord  la loi de son faux
prophte Mahomet pour embrasser celle de sa fiance.

-- Par ma barbe! s'cria Sancho, je jure que Pentapolin a bien
raison, et que je l'aiderai de bon coeur du mieux que je pourrai.

-- Tu ne feras en cela que ce que tu dois, Sancho, reprit don
Quichotte; car pour prendre part  de semblables batailles, il
n'est pas requis et ncessaire d'tre arm chevalier.

-- J'entends bien cela, rpondit Sancho; mais o mettrons-nous cet
ne, pour tre srs de le retrouver aprs la fin de la mle? car
s'y fourrer sur une telle monture, je ne crois pas que cela se
soit vu jusqu' prsent.

-- C'est vrai, reprit don Quichotte; mais ce que tu peux faire de
lui, c'est de le laisser aller  la bonne aventure, qu'il se perde
ou se retrouve; car, aprs la victoire, nous aurons tant et tant
de chevaux  choisir, que Rossinante lui-mme court grand risque
d'tre troqu pour un autre. Mais fais silence, regarde, et prte-
moi toute ton attention. Je veux te dsigner et te dpeindre les
principaux chevaliers qui viennent dans les deux armes; et pour
que tu les voies et distingues plus facilement, retirons-nous sur
cette minence, d'o l'on doit aisment dcouvrir l'une et
l'autre.

Ils quittrent le chemin, et gravirent une petite hauteur, de
laquelle on aurait, en effet, parfaitement distingu les deux
troupeaux que don Quichotte prenait pour des armes, si les nuages
de poussire qui se levaient sous leurs pieds n'en eussent
absolument cach la vue. Mais enfin, voyant dans son imagination
ce qu'il ne pouvait voir de ses yeux et ce qui n'existait pas, don
Quichotte commena d'une voix leve:

Ce chevalier que tu vois l-bas, avec des armes dores, qui porte
sur son cu un lion couronn, rendu aux pieds d'une jeune
damoiselle, c'est le valeureux Laurcalco, seigneur du Pont-
d'Argent. Cet autre, aux armes  fleurs d'or, qui porte sur son
cu trois couronnes d'argent en champ d'azur, c'est le redoutable
Micocolembo, grand-duc de Quirocie. Cet autre, aux membres
gigantesques, qui se trouve  sa main droite, c'est le toujours
intrpide Brandabarbaran de Boliche, seigneur des trois Arabies;
il a pour cuirasse une peau de serpent, et pour cu une porte,
qu'on dit tre une de celles du temple que renversa Samson de fond
en comble, quand, au prix de sa vie, il se vengea des Philistins
ses ennemis[114]. Mais tourne maintenant les yeux de ce ct, et tu
verras,  la tte de cette autre arme, le toujours vainqueur et
jamais vaincu Timonel de Carcaxona, prince de la Nouvelle-Biscaye;
il est couvert d'armes carteles d'azur, de sinople, d'argent et
d'or, et porte sur son cu un chat d'or, en champ lionn, avec ces
quatre lettres: _Miou, _qui forment le commencement du nom de sa
dame, laquelle est,  ce qu'on assure, l'incomparable Mioulina,
fille du duc Alfgniquen des Algarves. Cet autre, qui charge et
fait plier les reins de cette puissante cavale, dont les armes
sont blanches comme la neige et l'cu sans aucune devise, c'est un
chevalier novice, Franais de nation, qu'on appelle Pierre Papin,
seigneur des baronnies d'Utrique. Cet autre, qui de ses larges
triers bat les flancs mouchets de ce zbre rapide, et porte des
armes parsemes de coupes d'azur, c'est le puissant duc de Nerbie,
Espartafilardo du Boccage, dont l'emblme, peint sur son cu, est
un champ d'asperges, avec cette devise espagnole: _Rastrea mi
suerte__[115]__._

Don Quichotte continua de la mme manire  nommer une foule de
chevaliers qu'il s'imaginait voir dans l'une et l'autre arme,
leur donnant  chacun, sans hsiter, les armes, les couleurs et
les devises que lui fournissait son intarissable folie; puis, sans
s'arrter un instant, il poursuivit de la sorte:

Ces escadrons que tu vois en face de nous sont forms d'une
infinit de nations diverses. Voici ceux qui boivent les douces
eaux du fleuve appel Xante par les dieux, et par les hommes
Scamandre; ici sont les montagnards qui foulent les champs
massyliens; l, ceux qui criblent la fine poudre d'or de
l'heureuse Arabie; l, ceux qui jouissent des fraches rives du
limpide Thermodon; l, ceux qui puisent, par mille saignes, le
Pactole au sable dor; l, les Numides, de foi douteuse et
inconstante; les Perses, fameux par leur adresse  tirer de l'arc;
les Parthes et les Mdes, qui combattent en fuyant; les Arabes,
aux tentes nomades; les Scythes, aussi cruels de coeur que blancs
de peau; les thiopiens, qui s'attachent des anneaux aux lvres;
et enfin cent autres nations dont je vois bien et reconnais les
visages, mais dont les noms m'ont chapp. Dans cette autre arme,
voici venir ceux qui s'abreuvent au liquide cristal du Btis, pre
des oliviers; ceux qui lavent et polissent leurs visages dans les
ondes dores que le Tage roule toujours  pleins bords; ceux qui
jouissent des eaux fertilisantes du divin Gnil[116]; ceux qui
foulent les champs tartsiens[117] aux gras pturages; ceux qui
foltrent dans les prs lysens de Xrs; les riches Manchois
couronns de blonds pis; ceux qui se couvrent de fer, antiques
restes du sang des Gots[118]; ceux qui se baignent dans la Pisuerga,
fameuse par la douceur de ses courants; ceux qui paissent
d'innombrables troupeaux dans les vastes pturages qu'enserre en
ses dtours le tortueux Guadiana, clbre par son cours
souterrain; ceux qui tremblent de froid sous les vents qui
sifflent dans les vallons des Pyrnes, ou sous les flocons de
neige qui blanchissent le sommet de l'Apennin; finalement, toutes
les nations diverses que l'Europe renferme en son sein populeux.

Qui pourrait redire toutes les provinces que cita don Quichotte et
tous les peuples qu'il nomma, en donnant  chacun d'eux, avec une
merveilleuse clrit, ses attributs les plus caractristiques,
tout absorb qu'il tait par le souvenir de ses livres mensongers?
Sancho Panza restait, comme on dit, pendu  ses paroles, sans
trouver moyen d'en placer une seule; seulement, de temps  autre,
il tournait la tte pour voir s'il apercevait les gants et les
chevaliers que dsignait son matre; et comme il ne pouvait en
dcouvrir aucun:

Par ma foi! seigneur, s'cria-t-il enfin, je me donne au diable,
si homme, gant ou chevalier parat de tous ceux que vous avez
nomms l; du moins, je n'en vois pas la queue d'un, et tout cela
doit tre des enchantements comme les fantmes d'hier soir.

-- Comment peux-tu parler ainsi? rpondit don Quichotte;
n'entends-tu pas les hennissements des chevaux, le son des
trompettes, le bruit des tambours?

-- Je n'entends rien autre chose, rpliqua Sancho, sinon des
blements d'agneaux et de brebis.

Ce qui tait parfaitement vrai, car les deux troupeaux s'taient
approchs assez prs pour tre entendus.

C'est la peur que tu as, reprit don Quichotte, qui te fait,
Sancho, voir et entendre tout de travers; car l'un des effets de
cette triste passion est de troubler les sens, et de faire
paratre les choses autrement qu'elles ne sont. Mais, si ta
frayeur est si grande, retire-toi  l'cart, et laisse-moi seul;
seul, je donnerai la victoire au parti o je porterai le secours
de mon bras.

En disant ces mots, il enfonce les perons  Rossinante, et, la
lance en arrt, descend comme un foudre du haut de la colline.
Sancho lui criait de toutes ses forces:

Arrtez! seigneur don Quichotte, arrtez! Je jure Dieu que ce
sont des moutons et des brebis que vous allez attaquer. Revenez
donc, par la vie du pre qui m'a engendr. Quelle folie est-ce l?
Mais regardez qu'il n'y a ni gant, ni chevalier, ni chat, ni
asperges, ni champ, ni cu d'azur, ni quartier d'cu, ni diable,
ni rien. Par les pchs que je dois  Dieu, qu'est-ce que vous
allez faire?

Ces cris n'arrtaient point don Quichotte, lequel, au contraire,
criait encore plus haut:

Courage! chevaliers qui combattez sous la bannire du valeureux
empereur Pentapolin au bras retrouss; courage! suivez-moi tous,
et vous verrez avec quelle facilit je tirerai pour lui vengeance
de son ennemi, Alifanfaron de Taprobana.

En disant cela, il se jette  travers l'escadron des brebis, et
commence  les larder  coups de lance, avec autant d'ardeur et de
rage que s'il et rellement frapp ses plus mortels ennemis. Les
ptres qui menaient le troupeau lui crirent d'abord de laisser
ces pauvres btes; mais, voyant que leurs avis ne servaient de
rien, ils dlirent leurs frondes, et se mirent  lui saluer les
oreilles avec des cailloux gros comme le poing. Don Quichotte,
sans se soucier des pierres qui pleuvaient sur lui, courait  et
l, et disait:

O donc es-tu, superbe Alifanfaron? Viens  moi, c'est un seul
chevalier qui veut prouver tes forces corps  corps, et t'ter la
vie en peine de la peine que tu causes au valeureux Garamante
Pentapolin.

En cet instant arrive une amande de rivire qui, lui donnant droit
dans le ct, lui ensevelit deux ctes au fond de l'estomac.  ce
coup, il se crut mort ou grivement bless; et, se rappelant
aussitt son baume, il tire la burette, la porte  ses lvres, et
commence  se verser dans le corps la prcieuse liqueur. Mais,
avant qu'il et fini d'avaler ce qui lui en semblait ncessaire,
voil qu'une seconde drage lui arrive, qui frappe si en plein sur
sa main et sur sa burette, qu'elle fait voler celle-ci en clats,
lui crase deux doigts horriblement, et lui emporte, chemin
faisant, trois ou quatre dents de la bouche. Telle fut la roideur
du premier coup, et telle celle du second, que force fut au pauvre
chevalier de se laisser tomber de son cheval en bas. Les ptres
s'approchrent de lui, et, croyant qu'ils l'avaient tu, ils se
dpchrent de rassembler leurs troupeaux, chargrent sur leurs
paules les brebis mortes, dont le nombre passait six  huit, et,
sans autre enqute, s'loignrent prcipitamment.

Sancho tait rest tout ce temps sur la hauteur, d'o il
contemplait les folies que faisait son matre, s'arrachant la
barbe  pleines mains et maudissant l'heure o la fortune avait
permis qu'il en ft la connaissance. Quand il le vit par terre et
les bergers loin, il descendit de la colline, s'approcha de lui,
et le trouva dans un piteux tat, quoiqu'il n'et pas perdu le
sentiment.

Eh bien, seigneur don Quichotte, lui dit-il, ne vous disais-je
pas bien de revenir, et que vous alliez attaquer, non pas des
armes, mais des troupeaux de moutons?

-- C'est ainsi, rpondit don Quichotte, qu'a fait disparatre et
changer les choses ce larron de sage enchanteur, mon ennemi. Car
apprends,  Sancho, qu'il est trs-facile  ces gens-l de nous
faire apparatre ce qu'ils veulent; et ce malin ncromant qui me
perscute, envieux de la gloire qu'il a bien vu que j'allais
recueillir dans cette bataille, a chang les escadrons de soldats
en troupeaux de brebis. Sinon, Sancho, fais une chose, par ma vie!
Pour que tu te dtrompes et que tu voies la vrit de ce que je
dis, monte sur ton ne, et suis-les, sans faire semblant de rien;
ds qu'ils se seront loigns quelque peu, ils reprendront leur
forme naturelle, et, cessant d'tre moutons, redeviendront hommes
faits et parfaits, tout comme je te les ai dpeints d'abord. Mais
non, n'y va pas  prsent: j'ai trop besoin de ton secours et de
tes services. Approche et regarde combien il me manque de dents;
car je crois, en vrit, qu'il ne m'en reste pas une seule dans la
bouche.

Sancho s'approcha de son matre, et si prs, qu'il lui mettait
presque les yeux dans le gosier. C'tait alors que le baume venait
d'oprer dans l'estomac de don Quichotte; au moment o Sancho se
mettait  regarder l'tat de ses mchoires, l'autre leva le coeur,
et, plus violemment que n'aurait fait une arquebuse, lana tout ce
qu'il avait dans le corps  la barbe du compatissant cuyer.

Sainte Vierge! s'cria Sancho, qu'est-ce qui vient de m'arriver
l? Sans doute que ce pcheur est bless  mort, puisqu'il vomit
le sang par la bouche.

Mais ds qu'il eut regard de plus prs, il reconnut,  la
couleur, odeur et saveur, que ce n'tait pas du sang, mais bien le
baume de la burette qu'il lui avait vu boire. Alors il fut pris
d'une horrible nause, que, le coeur aussi lui tournant, il vomit
ses tripes au nez de son seigneur, et qu'ils restrent tous deux
galamment accoutrs.

Sancho courut  son ne pour prendre de quoi s'essuyer et panser
son matre; mais, ne trouvant plus le bissac, il fut sur le point
d'en perdre l'esprit. Il se donna de nouveau mille maldictions,
et rsolut, dans le fond de son coeur, d'abandonner son matre
pour regagner le pays, dt-il perdre ses gages et les esprances
du gouvernement de l'le tant promise. Don Quichotte se leva
cependant, et, tenant ses mchoires de la main droite pour
empcher de tomber le reste de ses dents, il prit la bride de
Rossinante, lequel n'avait pas boug des cts de son matre, tant
il tait fidle et loyal serviteur; puis il s'en alla trouver son
cuyer qui, la poitrine appuye sur son ne et la joue sur sa
main, se tenait comme un homme accabl de tristesse.

En voyant sa posture et ses marques de profond chagrin, don
Quichotte lui dit:

Apprends,  Sancho, qu'un homme n'est pas plus qu'un autre, s'il
ne fait plus qu'un autre. Tous ces orages dont nous sommes
assaillis sont autant de signes que le temps va enfin reprendre sa
srnit, et nos affaires un meilleur cours; car il est impossible
que le bien ou le mal soient durables: d'o il suit que le mal
ayant beaucoup dur, le bien doit tre proche. Ainsi tu ne dois
pas t'affliger outre mesure des disgrces qui m'arrivent, puisque
tu n'en prends aucune part.

-- Comment non? rpondit Sancho; est-ce que par hasard celui qu'on
faisait danser hier sur la couverture tait un autre que le fils
de mon pre? Et le bissac qui me manque aujourd'hui, avec tout mon
bagage, tait-il  d'autres qu'au mme?

-- Quoi! tu n'as plus le bissac? s'cria douloureusement don
Quichotte.

-- Non, je ne l'ai plus, rpliqua Sancho.

-- En ce cas nous n'avons rien  manger aujourd'hui, reprit don
Quichotte.

-- Ce serait vrai, rpondit Sancho, si ces prs manquaient des
plantes que Votre Grce dit connatre si bien, et avec lesquelles
ont coutume de suppler  de telles privations d'aussi
malencontreux chevaliers errants que vous l'tes.

-- Avec tout cela, reprit don Quichotte, j'aimerais mieux, 
l'heure qu'il est, un quartier de pain bis avec deux ttes de
harengs, que toutes les plantes que dcrit Dioscorides, ft-il
comment par le docteur Laguna[119]. Mais allons, bon Sancho, monte
sur ton ne, et viens-t'en derrire moi; Dieu, qui pourvoit 
toutes choses, ne nous manquera pas, surtout travaillant, comme
nous le faisons, si fort  son service: car il ne manque ni aux
moucherons de l'air, ni aux vermisseaux de la terre, ni aux
insectes de l'eau; il est si misricordieux, qu'il fait luire son
soleil sur les bons et les mchants, et tomber sa pluie sur le
juste et l'injuste.

-- En vrit, rpondit Sancho, vous tiez plus fait pour devenir
prdicateur que chevalier errant.

-- Les chevaliers errants, Sancho, reprit don Quichotte, savaient
et doivent savoir de tout; et tel d'entre eux, dans les sicles
passs, s'arrtait  faire un sermon au milieu du grand chemin,
comme s'il et pris ses licences  l'universit de Paris. Tant il
est vrai que jamais l'pe n'moussa la plume, ni la plume l'pe.

--  la bonne heure, rpondit Sancho, qu'il en soit comme veut
Votre Grce. Allons-nous-en de l, et tchons de trouver un gte
pour la nuit; mais que Dieu veuille que ce soit en tel lieu qu'il
n'y ait ni berne, ni berneur, ni fantmes, ni Mores enchants:
car, si j'en retrouve, j'envoie  tous les diables le manche aprs
la cogne.

-- Demandes-en la grce  Dieu, mon fils, rpliqua don Quichotte,
et mne-nous o tu voudras; je veux, cette fois-ci, laisser  ton
choix le soin de notre logement. Mais, avant tout, donne voir ta
main, et tte avec le doigt pour savoir combien de dents me
manquent de ce ct droit de la mchoire suprieure; car c'est l
que je sens le plus de mal.

Sancho lui mit la main dans la bouche, et ttant de haut en bas:

Combien de dents, lui demanda-t-il, aviez-vous l'habitude d'avoir
de ce ct?

-- Quatre, rpondit don Quichotte, sans compter l'oeillre, toutes
bien entires et bien saines.

-- Faites attention  ce que vous dites, seigneur, reprit Sancho.

-- Je dis que j'en avais quatre, si ce n'est mme cinq, rpondit
don Quichotte; car en toute ma vie, on ne m'a pas tir une dent de
la bouche, et je n'en ai perdu ni de carie ni de pituite.

-- Eh bien!  ce ct d'en bas, di Sancho, Votre Grce n'a plus
que deux dents et demie, et,  celui d'en haut, ni demie ni
entire: tout est ras et plat comme la paume de la main.

-- Oh! malheureux que je suis! s'cria don Quichotte aux tristes
nouvelles que lui donnait son cuyer; j'aimerais mieux qu'ils
m'eussent enlev un bras, pourvu que ce ne ft pas celui de
l'pe: car il faut que tu saches, Sancho, qu'une bouche sans
dents est comme un moulin sans meule, et qu'on doit mille fois
plus estimer une dent qu'un diamant. Mais enfin, ce sont des
disgrces auxquelles nous sommes sujets, nous tous qui avons fait
profession dans l'ordre austre de la chevalerie errante. Allons,
monte sur ton ne, ami, et conduis-nous; je te suivrai au train
que tu voudras.

Sancho fit ce qu'ordonnait son matre, et s'achemina du ct o il
lui parut plus sr de trouver un gte, sans s'carter toutefois du
grand chemin, qui, l, se dirigeait en ligne droite. Comme ils
s'en allaient ainsi l'un devant l'autre et pas  pas, parce que la
douleur des mchoires ne laissait  don Quichotte ni repos ni
envie de se hter beaucoup, Sancho, voulant endormir son mal et le
divertir en lui contant quelque chose, lui dit ce qu'on verra dans
le chapitre suivant.

Chapitre XIX

_Des ingnieux propos que Sancho tint  son matre, et de
l'aventure arrive  celui-ci avec un corps mort, ainsi que
d'autres vnements fameux_


Il me semble, seigneur, que toutes ces msaventures qui nous sont
arrives depuis quelques jours doivent tre la peine du pch que
Votre Grce a commis contre l'ordre de sa chevalerie, en manquant
d'accomplir le serment que vous aviez fait de ne pas manger pain
sur nappe, ni badiner avec la reine, ni tout ce qui s'ensuit, et
que vous aviez jur d'accomplir jusqu' ce que vous ayez enlev
cet armet de Malandrin, ou comme s'appelle le More, car je ne me
souviens pas trs-bien de son nom.

-- Tu as vraiment raison, Sancho, rpondit don Quichotte; mais, 
vrai dire, cela m'tait tout  fait sorti de la mmoire. Et tu
peux bien tre assur de mme que c'est pour la faute que tu as
commise en manquant de m'en faire ressouvenir  temps, que tu as
attrap l'aventure de la berne. Mais je vais rparer la mienne;
car il y a aussi, dans l'ordre de la chevalerie, des compositions
sur toutes sortes de pchs.

-- Est-ce que, par hasard, j'ai jur quelque chose, moi? reprit
Sancho.

-- Peu importe que tu n'aies pas jur, rpliqua don Quichotte: il
suffit que tu ne sois pas trs  l'abri du reproche de complicit.
Ainsi, pour oui ou pour non, il vaut mieux nous pourvoir de
dispenses.

-- Ma foi, s'il en est ainsi, reprit Sancho, que Votre Grce
prenne garde  ne pas oublier ce nouveau serment comme l'autre;
car les fantmes pourraient bien reprendre l'envie de se divertir
encore avec moi, et mme avec Votre Grce, s'ils la voient en
rechute.

Durant ces entretiens et d'autres semblables, la nuit les surprit
au milieu du chemin, sans qu'ils sussent comment avoir ni comment
dcouvrir o se mettre  l'abri; et le pis de l'affaire, c'est
qu'ils mouraient de faim, car avec le bissac s'tait envole toute
la provision.

Pour achever pleinement leur disgrce, il leur arriva une aventure
qui cette fois, et sans artifice, pouvait bien s'appeler ainsi. La
nuit tait venue, et fort obscure; cependant ils cheminaient
toujours, Sancho croyant que, de bon compte, on ne pouvait faire
plus d'une  deux lieues sur la grande route sans rencontrer
quelque htellerie.

Or donc, pendant qu'ils marchaient ainsi par la nuit noire,
l'cuyer mourant de faim, et le chevalier avec grand apptit,
voil qu'ils aperurent venir, sur le chemin qu'ils suivaient, une
grande multitude de lumires qui semblaient autant d'toiles
mouvantes.  cette vue, Sancho perdit la carte, et son matre
sentit un peu la chair de poule. L'un tira son ne par le licou,
l'autre son bidet par la bride, et tous deux se tinrent cois,
regardant avec grande attention ce que ce pouvait tre. Ils virent
que les lumires venaient droit de leur ct, et que plus elles
s'approchaient, plus elles semblaient grandes.

Pour le coup, Sancho se mit  trembler de tous ses membres, comme
un pileptique, et les cheveux se dressrent sur la tte de don
Quichotte, lequel, s'animant nanmoins un peu:

Voici sans doute, dit-il, une grande et prilleuse aventure, o
il va falloir, Sancho, que je montre toute ma force et tout mon
courage.

-- Malheureux que je suis! rpondit Sancho, si c'est une aventure
de fantmes, comme elle m'en a tout l'air, o trouver des ctes
pour y suffire?

-- Tout fantmes qu'ils puissent tre, s'cria don Quichotte, je
ne permettrai pas qu'ils te touchent seulement au poil du
pourpoint. S'ils t'ont fait un mauvais tour l'autre fois, c'est
que je n'ai pu sauter les murs de la basse-cour; mais nous sommes
maintenant en rase campagne, o je pourrai jouer de l'pe tout 
mon aise.

-- Mais s'ils vous enchantent et vous engourdissent comme la fois
passe, rpliqua Sancho, que vous servira-t-il d'avoir ou non la
clef des champs?

-- En tout cas, reprit don Quichotte, je te supplie, Sancho, de
reprendre courage; l'exprience te fera voir quel est le mien.

-- Eh bien! oui, j'en aurai, s'il plat  Dieu, rpondit Sancho.

Et tous deux, se dtournant un peu du chemin, se remirent 
considrer attentivement ce que pouvaient tre ces lumires qui
marchaient.

Ils aperurent bientt un grand nombre d'hommes enchemiss dans
des robes blanches[120], et cette effrayante vision acheva si bien
d'abattre le courage de Sancho Panza, qu'il commena  claquer des
dents comme dans un accs de fivre tierce; mais la peur et le
claquement augmentrent encore quand ils virent enfin
distinctement ce que c'tait. Ils dcouvrirent au moins une
vingtaine de ces gens en chemise, tous  cheval, tenant  la main
des torches allumes, derrire lesquels venait une litire tendue
en deuil, que suivaient six autres cavaliers habills de noir
jusqu'aux pieds de leurs mules, car on voyait bien, au calme de
l'allure de ces btes, que ce n'taient pas des chevaux. Ces
fantmes blancs cheminaient en murmurant d'inintelligibles paroles
d'une voix basse et plaintive.

Cette trange apparition,  une telle heure et dans un tel lieu
dsert, suffisait bien pour faire pntrer l'effroi jusqu'au coeur
de Sancho, et mme jusqu' celui de son matre. Nanmoins, tandis
que toute la rsolution de Sancho faisait naufrage, le contraire
arriva pour don Quichotte, auquel sa folle imagination reprsenta
sur-le-champ que c'tait une des aventures de ses livres. Il se
figura que la litire tait un brancard o l'on portait quelque
chevalier mort ou grivement bless, dont la vengeance tait
rserve  lui seul. Sans plus de rflexion, il s'affermit bien
sur la selle, met en arrt sa pique de messier, et, d'une
contenance assure, va se planter au beau milieu du chemin o
devaient forcment passer les gens aux blancs manteaux. Ds qu'il
les vit s'approcher, il leur cria d'une voix terrible:

Halte-l, chevaliers! qui que vous soyez, halte-l! Dites-moi qui
vous tes, d'o vous venez, o vous allez, et ce que vous menez
sur ce brancard. Selon toutes les apparences, ou vous avez fait,
ou l'on vous a fait quelque tort et grief; il convient donc et il
est ncessaire que j'en sois instruit, soit pour vous chtier du
mal que vous avez fait, soit pour vous venger de celui qu'on vous
a fait.

-- Nous sommes presss, et l'htellerie est loin, rpondit un des
hommes en chemise; nous n'avons pas le temps de vous rendre tous
les comptes que vous demandez; et, piquant sa mule, il voulut
passer outre.

Mais don Quichotte s'tait grandement irrit de cette rponse;
saisissant la mule par le mors:

Halte-l! vous dis-je, et soyez plus poli. Qu'on rponde  ce que
j'ai demand, ou sinon je vous dclare la guerre  tous, et vous
livre bataille.

La mule tait ombrageuse: se sentant prise au mors, elle se cabra
et se renversa par terre sur son cavalier. Un valet, qui marchait
 pied, voyant tomber son matre, se mit  injurier don Quichotte,
lequel, dj enflamm de colre, baisse sa lance sans attendre
davantage, et fondant sur un des habills de noir, l'envoie rouler
sur la poussire atteint d'un mauvais coup; puis, se ruant 
travers la troupe, c'tait merveille de voir avec quelle
promptitude il les attaquait et les culbutait l'un aprs l'autre;
l'on et dit qu'il avait en cet instant pouss des ailes 
Rossinante, tant il se montrait fier et lger.

Tous ces manteaux blancs taient des gens timides et sans armes;
ds les premiers coups, ils lchrent pied, et se mirent  courir
 travers champs avec leurs torches allumes, si bien qu'on les
aurait pris pour une des mascarades qui courent les nuits de
carnaval. Quant aux manteaux noirs, ils taient si emptrs dans
leurs longues jupes qu'ils ne pouvaient remuer. Don Quichotte put
donc les btonner et les chasser tout devant lui, restant  bon
march matre du champ de bataille; car ils imaginaient tous que
ce n'tait pas un homme, mais bien le diable en personne qui tait
venu de l'enfer les attendre au passage, pour leur enlever le
corps mort qu'ils menaient dans la litire. Sancho, cependant,
regardait tout cela, admirant l'intrpidit de son seigneur, et il
disait dans sa barbe:

Sans aucun doute, ce mien matre-l est aussi brave et vaillant
qu'il le dit.

Une torche tait reste, brlant par terre, auprs du premier
qu'avait renvers la mule. Don Quichotte, l'apercevant  cette
lueur, s'approcha de lui, et, lui posant la pointe de sa lance sur
la gorge, il lui cria de se rendre, ou, sinon, qu'il le tuerait.

Je ne suis que trop rendu, rpondit l'homme  terre, puisque je
ne puis bouger, et que j'ai, je crois, la jambe casse. Mais, si
vous tes gentilhomme et chrtien, je supplie Votre Grce de ne
pas me tuer; elle commettrait un sacrilge, car je suis licenci
et j'ai reu les premiers ordres.

-- Et qui diable, tant homme d'glise, vous a conduit ici?
s'cria don Quichotte.

-- Qui, seigneur? rpondit l'autre; mon malheur.

-- Eh bien! rpliqua don Quichotte, un autre plus grand vous
menace, si vous ne rpondez sur-le-champ  toutes les questions
que je vous ai faites.

-- Vous allez tre aisment satisfait, reprit le licenci; et
d'abord Votre Grce saura que, bien que j'aie dit tout  l'heure
que j'avais les licences, je ne suis encore que bachelier. Je
m'appelle Alonzo Lopez, et suis natif d'Alcovendas. Je viens de la
ville de Baza, en compagnie d'onze autres prtres, ceux qui
fuyaient avec des torches. Nous allons  Sgovie, accompagnant un
corps mort qui est dans cette litire: ce corps mort est celui
d'un gentilhomme qui mourut  Baza, o il a t quelque temps
dpos au cimetire; mais, comme je vous ai dit, nous portons ses
os  Sgovie, o est la spulture de sa famille.

-- Et qui l'a tu? demanda don Quichotte.

-- Dieu, par le moyen d'une fivre maligne qu'il lui a envoye,
rpondit le bachelier.

-- En ce cas, reprit don Quichotte, le Seigneur m'a dispens de la
peine que j'aurais prise de venger sa mort, si tout autre l'et
tu. Mais, tant frapp de telle main, je n'ai plus qu' me taire
et  plier les paules, ce que je ferais s'il m'et frapp moi-
mme. Mais je veux apprendre  Votre Rvrence que je suis un
chevalier de la Manche, appel don Quichotte, et que ma profession
est d'aller par le monde redressant les torts et rparant les
injustices.

-- Je ne sais trop, rpondit le bachelier, comment vous entendez
le redressement des torts, car de droit que j'tais, vous m'avez
fait tordu, me laissant avec une jambe casse, qui ne se verra
plus droite en tous les jours de sa vie; et l'injustice que vous
avez rpare en moi, 'a t de m'en faire une irrparable, et
nulle plus grande msaventure ne pouvait m'arriver que de vous
rencontrer cherchant des aventures.

-- Toutes les choses ne se passent point de la mme faon,
rpliqua don Quichotte; le mal est venu, seigneur bachelier Alonzo
Lopez, de ce que vous cheminiez la nuit, vtus de surplis blancs,
des torches  la main, marmottant entre vos lvres et couverts de
deuil, tels enfin que vous ressembliez  des fantmes et  des
gens de l'autre monde. Aussi je n'ai pu me dispenser de remplir
mon devoir en vous attaquant, et je n'aurais pas manqu de le
faire, quand bien mme vous auriez t rellement, comme je n'ai
cess de le croire, une troupe de dmons chapps de l'enfer.

-- Puisque ainsi l'a voulu ma mauvaise fortune, reprit le
bachelier, je vous supplie, seigneur chevalier errant, qui
m'empcherez pour longtemps d'errer, de m'aider  me dgager de
cette mule, sous laquelle ma jambe est prise entre la selle et
l'trier.

-- Vous parliez donc pour demain,  ce qu'il parat? rpondit don
Quichotte. Et que diable attendiez-vous pour me conter votre
souci?

Il cria aussitt  Sancho de venir; mais celui-ci n'avait garde de
se presser, parce qu'il s'occupait  dvaliser un mulet de bt que
ces bons prtres menaient charg d'excellentes provisions de
bouche. Sancho fit de son manteau une manire de havre-sac, et
l'ayant farci de tout ce qu'il put y faire entrer, il en chargea
son ne, puis il accourut aux cris de son matre, auquel il prta
la main pour tirer le seigneur bachelier de dessous sa mule. Ils
parvinrent  le remettre en selle, lui rendirent sa torche, et don
Quichotte lui dit de suivre le chemin qu'avaient pris ses
compagnons, en le chargeant de leur demander de sa part pardon de
l'offense qu'il n'avait pu s'empcher de leur faire. Sancho lui
dit encore:

Si par hasard ces messieurs veulent savoir quel est le brave qui
les a mis en droute, vous n'avez qu' leur dire que c'est le
fameux don Quichotte de la Manche, autrement appel _le chevalier
de la Triste-Figure._

Le bachelier s'loigna sans demander son reste, et don Quichotte
alors s'informa de Sancho pour quel motif il l'avait appel _le
chevalier de la Triste-Figure, _plutt  cette heure qu' toute
autre.

Je vais vous le dire, rpondit Sancho: c'est que je vous ai un
moment considr  la lueur de cette torche que porte ce pauvre
boiteux; et vritablement Votre Grce a bien la plus mauvaise mine
que j'aie vue depuis longues annes: ce qui doit venir sans doute,
ou des fatigues de ce combat, ou de la perte de vos dents.

-- Ce n'est pas cela, rpondit don Quichotte; mais le sage auquel
est confi le soin d'crire un jour l'histoire de mes prouesses
aura trouv bon que je prenne quelque surnom significatif, comme
en prenaient tous les chevaliers du temps pass. L'un s'appelait
_le chevalier de l'Ardente-pe; _l'autre, _de la Licorne; _celui-
ci, _des Demoiselles; _celui-l, _du Phnix; _cet autre, _du
Griffon; _et cet autre, _de la Mort; _et c'est par ces surnoms et
ces insignes qu'ils taient connus sur toute la surface de la
terre. Ainsi donc, dis-je, le sage dont je viens de parler t'aura
mis dans la pense et sur la langue ce nom de _chevalier de la
Triste-Figure__[121]__, _que je pense bien porter dsormais; et
pour que ce nom m'aille mieux encore, je veux faire peindre sur
mon cu, ds que j'en trouverai l'occasion, une triste et horrible
figure.

-- Par ma foi, seigneur, reprit Sancho, il est bien inutile de
dpenser du temps et de l'argent  faire peindre cette figure-l.
Votre Grce n'a qu' montrer la sienne, et  regarder en face ceux
qui la regarderont, et je vous rponds que, sans autre image et
sans nul cu, ils vous appelleront tout de suite _le chevalier de
la Triste-Figure. _Et croyez bien que je vous dis vrai; car je
vous assure, soit dit en badinage, que la faim et le manque de
dents vous donnent une si piteuse mine qu'on peut, comme je l'ai
dit, trs-aisment pargner la peinture.

Don Quichotte se mit  rire de la saillie de son cuyer, mais
pourtant n'en rsolut pas moins de prendre ce surnom, en faisant
peindre son bouclier comme il l'entendait.

Sais-tu bien, Sancho, lui dit-il ensuite, que me voil excommuni
pour avoir violemment port les mains sur une chose sainte,
suivant le texte: _Si quis, suadente diabolo__[122]__, _etc.? Et
cependant,  vrai dire, je n'ai pas port les mains, mais cette
pique; et d'ailleurs je ne pensais gure offenser des prtres et
des choses de l'glise, que je respecte et que j'adore comme
fidle chrtien catholique que je suis, mais au contraire des
fantmes et des spectres de l'autre monde. Et quand il en serait
ainsi, je n'ai pas oubli ce qui arriva au Cid Ruy-Diaz quand il
brisa la chaise de l'ambassadeur d'un certain roi devant Sa
Saintet le pape, qui l'excommunia pour ce fait; ce qui n'empcha
pas que le bon Rodrigo de Vivar n'et agi ce jour-l en loyal et
vaillant chevalier.[123]

Le bachelier s'tant loign sur ces entrefaites, don Quichotte
avait envie de voir si le corps qui venait dans la litire tait
de chair ou d'os; mais Sancho ne voulut jamais y consentir.

Seigneur, lui dit-il, Votre Grce a mis fin  cette aventure 
moins de frais que toutes celles que j'ai vues jusqu' prsent. Il
ne faut pas tenter le diable. Ces gens, quoique vaincus et mis en
droute, pourraient bien cependant s'apercevoir qu'une seule
personne les a battus; la honte et le dpit pourraient bien les
ramener sur nous prendre leur revanche, et ils nous donneraient du
fil  retordre. Croyez-moi, l'ne est pourvu, la montagne est
prs, la faim nous talonne: il n'y a rien de mieux  faire que de
nous en aller bravement les pieds l'un devant l'autre; et, comme
on dit, que le mort aille  la spulture et le vivant  la
pture.

L-dessus, prenant son ne par le licou, il pria son matre de le
suivre, lequel obit, voyant que Sancho avait la raison de son
ct.

Aprs avoir chemin quelque temps entre deux coteaux, ils
arrivrent dans un large et frais vallon, o ils mirent pied 
terre. Sancho soulagea bien vite son ne; puis, matre et valet,
tendus sur l'herbe verte, ayant toute la sauce de leur apptit,
djeunrent, dnrent, gotrent et souprent tout  la fois,
pchant dans plus d'un panier de viandes froides que messieurs les
prtres du dfunt, gens qui rarement oublient les soins d'ici-bas,
avaient eu l'attention de charger sur les paules du mulet. Mais
il leur arriva une autre disgrce, que Sancho trouva la pire de
toutes: c'est qu'ils n'avaient pas de vin  boire, pas mme une
goutte d'eau pour se rafrachir la bouche. La soif  son tour les
tourmentait, et Sancho, voyant que le pr sur lequel ils taient
assis avait beaucoup d'herbe frache et menue, dit  son matre ce
qui se dira dans le chapitre suivant.

Chapitre XX

_De l'aventure inoue que mit  fin le valeureux don Quichotte,
avec moins de pril que n'en courut en nulle autre nul fameux
chevalier_


Il est impossible, mon seigneur, que ce gazon vert ne rende pas
tmoignage qu'ici prs coule quelque fontaine ou ruisseau qui le
mouille et le rafrachit. Nous ferons donc bien d'avancer un peu,
car nous trouverons sans doute de quoi calmer cette terrible soif
qui nous obsde, et dont le tourment est pire encore que celui de
la faim.

Don Quichotte approuva cet avis: il prit Rossinante par la bride,
et Sancho son ne par le licou, aprs lui avoir mis sur le dos les
dbris du souper; puis ils commencrent  cheminer en remontant la
prairie  ttons, car l'obscurit de la nuit ne laissait pas
apercevoir le moindre objet. Ils n'eurent pas fait deux cents pas
que leurs oreilles furent frappes par un grand bruit d'eau, comme
serait celui d'une cascade qui tomberait du haut d'un rocher. Ils
sentirent  ce bruit une joie infinie, et s'tant arrts pour
couter attentivement d'o il partait, ils entendirent tout  coup
un autre vacarme qui calma tout  la fois leur joie et leur soif,
surtout pour Sancho, naturellement poltron. Ils entendirent de
grands coups sourds, frapps en cadence, et accompagns d'un
certain cliquetis de fer et de chanes, qui, joint au bruit du
torrent, aurait jet l'effroi dans tout autre coeur que celui de
don Quichotte. La nuit, comme je viens de le dire, tait trs-
obscure, et le hasard les avait amens sous un bouquet de grands
arbres, dont les feuilles, agites par la brise, faisaient un
autre bruit  la fois doux et effrayant; si bien que la solitude,
le site, l'obscurit, le bruit de l'eau et le murmure des
feuilles, tout rpandait l'horreur et l'pouvante. Ce fut pis
encore quand ils virent que les coups ne cessaient de frapper, ni
le vent de souffler, et que le jour tardait  poindre pour leur
apprendre du moins o ils se trouvaient.

Mais don Quichotte, soutenu par son coeur intrpide, sauta sur
Rossinante, embrassa son cu, et, croisant sa lance:

Ami Sancho, s'cria-t-il, apprends que je suis n, par la volont
du ciel, dans notre ge de fer, pour y ressusciter l'ge d'or.
C'est  moi que sont rservs les prils redoutables, les
prouesses clatantes et les vaillants exploits. C'est moi, dis-je
encore une fois, qui dois ressusciter les vingt-cinq de la Table-
Ronde, les douze de France et les neuf de la Renomme; qui dois
mettre en oubli les Platir, les Phbus, les Blianis, les Tablant,
Olivant et Tirant, et la foule innombrable des fameux chevaliers
errants des sicles passs, faisant en ce sicle o je me trouve
de si grands et de si merveilleux faits d'armes, qu'ils
obscurcissent les plus brillants dont les autres aient  se
vanter. Remarque bien, cuyer loyal et fidle, les tnbres de
cette nuit et son profond silence, le bruit sourd et confus de ces
arbres, l'effroyable tapage de cette eau que nous tions venus
chercher, et qui semble se prcipiter du haut des montagnes de la
Lune[124]; enfin le vacarme incessant de ces coups redoubls qui
nous dchirent les oreilles; toutes choses qui, non-seulement
ensemble, mais chacune en particulier, sont capables de jeter la
surprise, la peur et l'effroi dans l'me mme du dieu Mars,  plus
forte raison de celui qui n'est pas fait  de tels vnements. Eh
bien! toutes ces choses que je viens de te peindre sont autant
d'aiguillons qui rveillent mon courage, et dj le coeur me
bondit dans la poitrine du dsir que j'prouve d'affronter cette
aventure, toute prilleuse qu'elle s'annonce. Ainsi donc, Sancho,
serre un peu les sangles de Rossinante, et reste  la garde de
Dieu. Tu m'attendras ici l'espace de trois jours, au bout
desquels, si je ne reviens pas, tu pourras t'en retourner  notre
village, et de l, pour faire une bonne oeuvre et me rendre
service, tu iras au Toboso, o tu diras  Dulcine, mon
incomparable dame, que son captif chevalier est mort pour
accomplir des choses mmorables qui le rendissent digne de se
nommer ainsi.

Lorsque Sancho entendit son matre parler de la sorte, il se prit
 pleurer avec le plus profond attendrissement.

Seigneur, lui dit-il, je ne sais pourquoi Votre Grce veut
absolument s'engager dans une si prilleuse aventure. Il est nuit
 cette heure, personne ne nous voit; nous pouvons bien changer de
route et chapper au danger, dussions-nous ne pas boire de trois
jours; et puisqu'il n'y a personne pour nous voir, il n'y en aura
pas davantage pour nous traiter de poltrons. Et d'ailleurs, j'ai
souvent entendu prcher au cur de notre endroit, ce cur que
Votre Grce connat bien, que quiconque cherche le pril y
succombe. Ainsi donc il ne serait pas bien de tenter Dieu, en se
jetant dans une si effroyable affaire qu'on ne pt s'en tirer que
par miracle. C'est bien assez de ceux qu'a faits le ciel en votre
faveur, lorsqu'il vous a prserv d'tre bern comme moi, et qu'il
vous a donn pleine victoire sans qu'il vous en cott la moindre
gratignure, sur tous ces ennemis qui accompagnaient le corps du
dfunt. Mais si tout cela ne peut toucher ni attendrir ce coeur de
rocher, qu'il s'attendrisse du moins en pensant qu' peine Votre
Grce aura fait un pas pour s'loigner d'ici, je rendrai de
frayeur mon me  qui voudra la prendre. J'ai quitt mon pays,
j'ai laiss ma femme et mes enfants pour suivre et servir Votre
Grce, croyant valoir plutt plus que moins. Mais, comme on dit,
l'envie d'y trop mettre rompt le sac: elle a dtruit mes
esprances; car, au moment o je comptais le plus attraper enfin
cette le malencontreuse que Votre Grce m'a tant de fois promise,
voil qu'en change et en payement de mes services, vous voulez
maintenant me laisser tout seul dans un lieu si loign du
commerce des hommes. Ah! par un seul Dieu, mon seigneur, n'ayez
pas  mon gard tant de cruaut. Et si Votre Grce ne veut pas
absolument renoncer  courir cette aventure, attendez au moins
jusqu'au matin; car,  ce que m'apprend la science que j'ai
apprise quand j'tais berger, il ne doit pas y avoir trois heures
d'ici  l'aube du jour: en effet, la bouche de la petite Ourse est
par-dessus la tte de la Croix, tandis que minuit se marque  la
ligne du bras gauche[125].

-- Mais, Sancho, rpondit don Quichotte, comment peux-tu voir
cette ligne, ni o sont la bouche et la tte, puisque la nuit est
si obscure qu'on ne distingue pas une seule toile?

-- C'est bien vrai, rpliqua Sancho; mais la peur a de bons yeux,
et puisqu'elle voit,  ce qu'on dit, sous la terre, elle peut bien
voir en haut dans le ciel; d'ailleurs il est ais de conjecturer
qu'il n'y a pas loin d'ici au jour.

-- Qu'il vienne tt ou qu'il vienne tard, reprit don Quichotte, il
ne sera pas dit,  cette heure ni dans aucun temps, que des larmes
ou des prires m'aient empch de faire ce que je dois en qualit
de chevalier. Je te prie donc, Sancho, de te taire. Dieu, qui m'a
mis dans le coeur l'envie d'affronter cette aventure inoue et
formidable, aura soin de veiller  mon salut et de consoler ton
affliction. Ce que tu as  faire, c'est de bien serrer les sangles
de Rossinante, et de te tenir ici; je te promets d'tre bientt de
retour, mort ou vif.

Sancho, voyant l'inbranlable rsolution de son matre et le peu
d'influence qu'avaient sur lui ses conseils, ses prires et ses
larmes, rsolut de recourir  son adresse, et de lui faire, s'il
tait possible, attendre le jour bon gr mal gr. Pour cela,
tandis qu'il serrait les sangles du cheval, sans faire semblant de
rien et sans tre aperu, il attacha avec le licou de l'ne les
deux pieds de Rossinante, de faon que, lorsque don Quichotte
voulut partir, il n'en put venir  bout, car le cheval ne pouvait
bouger, si ce n'est par sauts et par bonds. Voyant le succs de sa
ruse, Sancho Panza lui dit aussitt:

Eh bien! seigneur, vous le voyez: le ciel, touch de mes pleurs
et de mes supplications, ordonne que Rossinante ne puisse bouger
de l, et si vous vous opinitrez, si vous tourmentez cette pauvre
bte, ce sera vouloir fcher la fortune, et donner, comme on dit,
du poing contre l'aiguillon.

Cependant don Quichotte se dsesprait; mais, plus il frappait son
cheval de l'peron, moins il le faisait avancer. Enfin, sans se
douter de la ligature, il trouva bon de se calmer et d'attendre,
ou que le jour vnt, ou que Rossinante remut. Toutefois,
attribuant son refus de marcher  toute autre cause que
l'industrie de Sancho:

Puisqu'il en est ainsi, lui dit-il, et que Rossinante ne veut pas
avancer, il faut bien me rsigner  attendre que l'aube nous rie,
quoique j'aie  pleurer tout le temps qu'elle va tarder  poindre.

-- Il n'y a pas de quoi pleurer, rpondit Sancho; j'amuserai Votre
Grce en lui contant des contes jusqu'au jour;  moins pourtant
que vous n'aimiez mieux descendre de cheval, et dormir un peu sur
le gazon,  la mode des chevaliers errants, pour vous trouver
demain mieux repos, et plus en tat d'entreprendre cette furieuse
aventure qui vous attend.

-- Qu'appelles-tu descendre, qu'appelles-tu dormir? s'cria don
Quichotte. Suis-je par hasard de ces chevaliers musqus qui
prennent du repos dans les prils? Dors, toi qui es n pour
dormir, et fais tout ce que tu voudras; mais je ferai, moi, ce qui
convient le plus  mes desseins.

-- Que votre Grce ne se fche pas, mon cher seigneur, rpondit
Sancho; j'ai dit cela pour rire.

Et, s'approchant de lui, il mit une main sur l'aron de devant,
passa l'autre sur l'aron de derrire, de sorte qu'il se tint
embrass  la cuisse gauche de son matre, sans oser s'en loigner
d'une seule ligne, tant sa frayeur tait grande au bruit des coups
qui continuaient  frapper alternativement.

Don Quichotte dit alors  Sancho de lui conter un conte, comme il
le lui avait promis.

Je le ferais de bon coeur, rpondit l'cuyer, si la peur me
laissait la parole; et cependant je vais m'efforcer de vous dire
une histoire telle, que, si je parviens  la conter et si je n'en
oublie rien, ce sera la meilleure de toutes les histoires. Que
Votre Grce soit donc attentive, je vais commencer.

Il y avait un jour ce qu'il y avait... que le bien qui vient soit
pour tout le monde, et le mal pour celui qui l'est all
chercher[126]... Et je vous prie de remarquer, mon seigneur, le
commencement que les anciens donnaient  leurs contes de la
veille; ce n'tait pas le premier venu, mais bien une sentence de
Caton, l'encenseur romain, qui dit: Et le mal pour celui qui
l'est all chercher. Laquelle sentence vient ici comme une bague
au doigt, pour que Votre Grce reste tranquille, et pour qu'elle
n'aille chercher le mal d'aucun ct; mais bien plutt pour que
nous prenions un autre chemin, puisque personne ne nous force 
continuer celui o nous assaillent tant de frayeurs.

-- Continue ton conte, Sancho, dit don Quichotte; et du chemin que
nous devons prendre, laisse-m'en le souci.

-- Je dis donc, continua Sancho, que, dans un endroit de
l'Estrmadure, il y avait un ptre chevrier, c'est--dire qui
gardait les chvres, lequel ptre ou chevrier, comme dit mon
histoire, s'appelait Lope Ruiz, et ce Lope Ruiz tait amoureux
d'une bergre qui s'appelait Torralva, laquelle bergre appele
Torralva tait fille d'un riche propritaire de troupeaux, et ce
riche propritaire de troupeaux...

-- Mais si c'est ainsi que tu contes ton histoire, Sancho,
interrompit don Quichotte, rptant deux fois ce que tu as  dire,
tu ne finiras pas en deux jours. Conte-la tout uniment, de suite,
et comme un homme d'intelligence; sinon, tais-toi, et n'en dis pas
davantage.

-- De la manire que je la conte, rpondit Sancho, se content dans
mon pays toutes les histoires de veilles; je ne sais pas la
conter autrement, et il n'est pas juste que Votre Grce exige que
je fasse des modes nouvelles.

-- Conte donc comme tu voudras, s'cria don Quichotte, et, puisque
le sort m'a rduit  t'couter, continue.

-- Vous saurez donc, seigneur de mon me, poursuivit Sancho, que,
comme j'ai dj dit, ce berger tait amoureux de Torralva la
bergre, laquelle tait une fille joufflue et rebondie, assez
farouche et mme un peu hommasse, car elle avait quelques poils de
moustache, si bien que je crois la voir d'ici.

-- Tu l'as donc connue quelque part? demanda don Quichotte.

-- Non, je ne l'ai pas connue, reprit Sancho; mais celui qui m'a
cont l'histoire m'a dit qu'elle tait si vritable et si
certaine, que, quand je la raconterais  un autre, je pourrais
bien jurer et affirmer que j'avais vu tout ce qui s'y passe. Or
donc, les jours allant et venant, comme on dit, le diable qui ne
s'endort pas et qui se fourre partout pour tout embrouiller, fit
si bien, que l'amour qu'avait le berger pour la bergre se changea
en haine et en mauvais vouloir; et la cause en fut, selon les
mauvaises langues, une certaine quantit de petites jalousies
qu'elle lui donna les unes sur les autres, et telles, ma foi,
qu'elles passaient la plaisanterie. Depuis ce temps, la haine du
berger devint si forte, que, pour ne plus voir la bergre, il
rsolut de quitter son pays, et d'aller jusqu'o ses yeux ne
pussent jamais la revoir. La Torralva, tout aussitt qu'elle se
vit ddaigne de Lope, l'aima bien plus fort que lui ne l'avait
jamais aime.

-- C'est la condition naturelle des femmes, interrompit don
Quichotte, de ddaigner qui les aime, et d'aimer qui les ddaigne.
Continue, Sancho.

-- Il arriva donc, reprit Sancho, que le berger mit en oeuvre son
projet, et, poussant ses chvres devant lui, il s'achemina dans
les champs de l'Estrmadure, pour passer au royaume de Portugal.
La Torralva, qui eut vent de sa fuite, se mit aussitt  ses
trousses; elle le suivait de loin,  pied, ses souliers dans une
main, un bourdon dans l'autre, et portant  son cou un petit
bissac qui contenait,  ce qu'on prtend, un morceau de miroir, la
moiti d'un peigne, et je ne sais quelle petite bote de fard 
farder pour le visage. Mais, qu'elle portt ces choses ou
d'autres, ce que je n'ai pas envie de vrifier  prsent, toujours
est-il que le berger arriva avec son troupeau pour passer le
Guadiana, dans le temps o les eaux avaient tellement cr, que la
rivire sortait presque de son lit; et du ct o il arriva, il
n'y avait ni barque, ni bateau, ni batelier, pour le passer lui et
ses chvres, ce qui le fit bien enrager, parce qu'il voyait dj
la Torralva sur ses talons, et qu'elle allait lui faire passer un
mauvais quart d'heure avec ses pleurs et ses criailleries. Mais il
regarda tant de ct et d'autre, qu' la fin il aperut un pcheur
qui avait auprs de lui un petit bateau, mais si petit qu'il ne
pouvait y tenir qu'une chvre et une personne. Et pourtant il
l'appela, et fit march pour qu'il le passt  l'autre bord, lui
et trois cents chvres qu'il conduisait. Le pcheur se met dans la
barque, vient prendre une chvre et la passe; puis revient et en
passe une autre, puis revient encore et en passe encore une
autre... Ah ! que Votre Grce fasse bien attention de compter
les chvres que passe le pcheur; car si vous en chappez une
seule, le conte finira sans qu'on puisse en dire un mot de plus.
Je continue donc, et je dis que la rive de l'autre ct tait
escarpe, argileuse et glissante, de sorte que le pcheur tardait
beaucoup pour aller et venir. Il revint pourtant chercher une
autre chvre, puis une autre, puis une autre encore.

-- Eh, pardieu! suppose qu'il les a toutes passes! s'cria don
Quichotte, et ne te mets pas  aller et venir de cette manire,
car tu ne finirais pas de les passer en un an.

-- Combien y en a-t-il de passes jusqu' cette heure? demanda
Sancho.

-- Et qui diable le sait? rpondit don Quichotte.

-- Je vous le disais bien, pourtant, d'en tenir bon compte, reprit
Sancho. Eh bien! voil que l'histoire est finie, et qu'il n'y a
plus moyen de la continuer.

-- Comment cela peut-il tre? s'cria don Quichotte; est-il donc
si essentiel  ton histoire de savoir par le menu le nombre de
chvres qui ont pass, que, si l'on se trompe d'une seule, tu ne
puisses en dire un mot de plus?

-- Non, seigneur, en aucune faon, rpondit Sancho; car, au moment
o je demandais  Votre Grce combien de chvres avaient pass, et
que vous m'avez rpondu que vous n'en saviez rien, tout aussitt
ce qui me restait  dire s'en est all de ma mmoire, et c'tait,
par ma foi, le meilleur et le plus divertissant.

-- De faon, reprit don Quichotte, que l'histoire est finie?

-- Comme la vie de ma mre, rpondit Sancho.

-- Je t'assure, en vrit, rpliqua don Quichotte, que tu viens de
conter l l'un des plus merveilleux contes, histoires ou
historiettes, qu'on puisse inventer dans ce monde[127], et qu'une
telle manire de le conter et de le finir ne s'est vue et ne se
verra jamais. Je ne devais pas, au surplus, attendre autre chose
de ta haute raison. Mais pourquoi m'tonner? Peut-tre que ces
coups, dont le bruit ne cesse pas, t'ont quelque peu troubl la
cervelle?

-- Tout est possible, rpondit Sancho; mais,  propos de mon
histoire, je sais qu'il n'y a plus rien  dire, et qu'elle finit
juste o commence l'erreur du compte des chvres qui passent.

--  la bonne heure, rpondit don Quichotte, qu'elle finisse o tu
voudras. Mais voyons si maintenant Rossinante peut remuer.

En disant cela, il se remit  lui donner de l'peron, et le cheval
se remit  faire un saut de mouton, sans bouger de place, tant il
tait bien attach.

En ce moment il arriva, soit  cause de la fracheur du matin qui
commenait  se faire sentir, soit parce que Sancho avait mang la
veille au soir quelque chose de laxatif, soit enfin, ce qui est le
plus probable, que la nature oprt en lui, il arriva qu'il se
sentit envie de dposer une charge dont personne ne pouvait le
soulager. Mais telle tait la peur qui s'tait empare de son me,
qu'il n'osait pas s'loigner de son matre de l'paisseur d'un
ongle. D'une autre part, essayer de remettre ce qu'il avait 
faire tait impossible. Dans cette perplexit, il imagina de
lcher la main droite avec laquelle il se tenait accroch 
l'aron de derrire; puis, sans faire ni bruit ni mouvement, il
dtacha l'aiguillette qui soutenait ses chausses, lesquelles lui
tombrent aussitt sur les talons, et lui restrent aux pieds
comme des entraves; ensuite il releva doucement le pan de sa
chemise, et mit  l'air les deux moitis d'un postrieur qui
n'tait pas de mince encolure. Cela fait, et lorsqu'il croyait
avoir achev le plus difficile pour sortir de cette horrible
angoisse, un autre embarras lui survint, plus cruel encore; il lui
sembla qu'il ne pouvait commencer sa besogne sans laisser chapper
quelque bruit, et le voil, serrant les dents et pliant les
paules, qui retient son souffle de toute la force de ses poumons.
Mais en dpit de tant de prcautions, il fut si peu chanceux, qu'
la fin il fit un lger bruit, fort diffrent de celui qui causait
sa frayeur. Don Quichotte l'entendit.

Quel est ce bruit? demanda-t-il aussitt.

-- Je ne sais, seigneur, rpondit l'autre; mais ce doit tre
quelque chose de nouveau, car les aventures et msaventures ne
commencent jamais pour un peu.

Puis il se remit  tenter la fortune, et cette fois avec tant de
succs, que, sans plus de scandale ni d'alarme, il se trouva
dlivr du fardeau qui l'avait si fort mis  la gne.

Mais, comme don Quichotte avait le sens de l'odorat tout aussi fin
que celui de l'oue, et comme Sancho tait si prs et si bien
cousu  ses cts que les vapeurs lui montaient  la tte presque
en ligne droite, il ne put viter que quelques-unes n'arrivassent
jusqu' ses narines. Ds qu'il les eut senties, il appela ses
doigts au secours de son nez, qu'il serra troitement entre le
pouce et l'index.

Il me semble, Sancho, dit-il alors d'un ton nasillard, que tu as
grand'peur en ce moment.

-- C'est vrai, rpondit Sancho; mais  quoi Votre Grce
s'aperoit-elle que ma peur est plus grande  prsent que tout 
l'heure?

-- C'est qu' prsent tu sens plus fort que tout  l'heure, reprit
don Quichotte, et ce n'est pas l'ambre, en vrit.

-- C'est encore possible, rpliqua Sancho; mais la faute n'en est
pas  moi: elle est  Votre Grce, qui m'amne  ces heures indues
dans ces parages abandonns.

-- Retire-toi deux ou trois pas, mon ami, reprit don Quichotte
sans lcher les doigts qui lui tenaient le nez; et dsormais
prends un peu plus garde  ta personne et  ce que tu dois  la
mienne; c'est sans doute de la grande libert que je te laisse
prendre avec moi qu'est ne cette irrvrence.

-- Je gagerais, rpliqua Sancho, que Votre Grce s'imagine que
j'ai fait de ma personne quelque chose que je ne devais point
faire.

-- Laisse, laisse, ami Sancho, s'cria don Quichotte: ce sont
matires qu'il vaut mieux ne pas agiter.

Ce fut en ces entretiens et d'autres semblables que le matre et
le valet passrent le reste de la nuit. Ds que Sancho vit que
l'aube allait poindre, il dtacha tout doucement les liens de
Rossinante et releva ses chausses. Se voyant libre, Rossinante se
sentit,  ce qu'il parut, un peu de coeur au ventre. Quoiqu'il ne
ft nullement fougueux de sa nature, il se mit  pitiner du
devant, car, quant  faire des courbettes, je lui en demande bien
pardon, mais il n'en tait pas capable. Don Quichotte, voyant
qu'enfin Rossinante remuait, en tira bon augure, et vit l le
signal d'entreprendre cette aventure redoutable.

Pendant ce temps, le jour achevait de venir, et les objets se
montraient distinctement. Don Quichotte vit qu'il tait sous un
groupe de hauts chtaigniers, arbres qui donnent une ombre trs-
paisse; mais, quant au bruit des coups, qui ne cessaient pas un
instant, il ne put en dcouvrir la cause. Ainsi donc, sans
attendre davantage, il fit sentir l'peron  Rossinante, et,
prenant encore une fois cong de son cuyer, il lui ordonna de
l'attendre en cet endroit trois jours au plus, comme il lui avait
dit prcdemment, au bout desquels, si Sancho ne le voyait pas
revenir, il pourrait tenir pour certain qu'il avait plu  Dieu de
lui faire laisser la vie dans cette prilleuse aventure. Il lui
rappela ensuite l'ambassade qu'il devait prsenter de sa part  sa
dame Dulcine; enfin il ajouta que Sancho ne prt aucun souci du
payement de ses gages, parce que lui don Quichotte, avant de
quitter le pays, avait laiss son testament, o se trouvait
l'ordre de lui payer gages et gratifications au prorata du temps
qu'il l'avait servi.

Mais, continua-t-il, s'il plat  Dieu de me tirer de ce pril
sain et sauf et sans encombre, tu peux regarder comme bien plus
que certaine la possession de l'le que je t'ai promise.

Quand Sancho entendit les touchants propos de son bon seigneur, il
se remit  pleurer, et rsolut de ne plus le quitter jusqu'
l'entire et complte solution de l'affaire. De ces pleurs et de
cette honorable dtermination, l'auteur de notre histoire tire la
consquence que Sancho Panza devait tre bien n, et tout au moins
vieux chrtien[128]. Son affliction attendrit quelque peu son
matre, mais pas assez pour qu'il montrt la moindre faiblesse. Au
contraire, dissimulant du mieux qu'il put, il s'achemina sans
retard du ct d'o semblait venir le bruit continuel de l'eau et
des coups frapps.

Sancho le suivit  pied, selon sa coutume, menant par le licou son
ne, ternel compagnon de sa bonne et de sa mauvaise fortune.
Quand ils eurent march quelque temps sous le feuillage de ces
sombres chtaigniers, ils arrivrent dans une petite prairie, au
pied de quelques roches leves, d'o tombait avec grand bruit une
belle chute d'eau. Au bas de ces roches taient quelques mauvaises
baraques, plus semblables  des ruines qu' des maisons, du milieu
desquelles ils s'aperurent que partait le bruit de ces coups
redoubls qui continuaient toujours. Rossinante s'effraya du bruit
que faisaient les coups et la chute de l'eau. Mais don Quichotte,
aprs l'avoir calm de la voix et de la main, s'approcha peu  peu
des masures, se recommandant du profond de son coeur  sa dame,
qu'il suppliait de lui accorder faveur en cette formidable
entreprise, et, chemin faisant, invoquant aussi l'aide de Dieu.
Pour Sancho, qui ne s'loignait pas des cts de son matre, il
tendait tant qu'il pouvait le cou et la vue par-dessous le ventre
de Rossinante, pour voir s'il apercevrait ce qui le tenait depuis
si longtemps en doute et en moi. Ils avaient fait encore une
centaine de pas dans cette posture, lorsqu'enfin, au dtour d'un
rocher, se dcouvrit manifestement  leurs yeux la cause de cet
infernal tapage qui, pendant la nuit tout entire, leur avait
caus de si mortelles alarmes. Et c'tait tout bonnement, si cette
dcouverte,  lecteur, ne te donne ni regret ni dpit, six
marteaux de moulin  foulon, qui, de leurs coups alternatifs,
faisaient tout ce vacarme.

 cette vue, don Quichotte devint muet; il plit et dfaillit du
haut en bas. Sancho le regarda, et vit qu'il avait la tte baisse
sur sa poitrine, comme un homme confus et constern. Don Quichotte
aussi regarda Sancho: il le vit les deux joues enfles, et la
bouche tellement pleine d'envie de rire qu'il semblait vouloir en
touffer; et toute sa mlancolie ne pouvant tenir contre la
comique grimace de Sancho, il se laissa lui-mme aller  sourire.
Ds que Sancho vit que son matre commenait, il lcha la bonde,
et s'en donna de si bon coeur, qu'il fut oblig de se serrer les
rognons avec les poings pour ne pas crever de rire. Quatre fois il
se calma, et quatre fois il se reprit avec la mme imptuosit que
la premire. Don Quichotte s'en donnait au diable, surtout quand
il l'entendit s'crier, par manire de figue, et contrefaisant sa
voix et ses gestes:

Apprends, ami Sancho, que je suis n, par la volont du ciel,
dans notre ge de fer pour y ressusciter l'ge d'or: c'est  moi
que sont rservs les prils redoutables, les prouesses clatantes
et les vaillants exploits; continuant de rpter ainsi les propos
que lui avait tenus son matre lorsqu'il entendit pour la premire
fois le bruit des coups de marteau. Voyant donc que Sancho se
moquait de lui dcidment, don Quichotte fut saisi d'une telle
colre, qu'il leva le manche de sa pique, et lui en assena deux
coups si violents, que, s'ils eussent frapp sur la tte aussi
bien que sur les paules, son matre tait quitte de lui payer ses
gages,  moins que ce ne ft  ses hritiers. Quand Sancho vit que
ses plaisanteries taient payes de cette monnaie, craignant que
son matre ne doublt la rcompense, il prit une contenance humble
et un ton contrit:

Que Votre Grce s'apaise! lui dit-il; ne voyez-vous pas que je
plaisante?

-- Et c'est justement parce que vous plaisantez que je ne
plaisante pas, rpondit don Quichotte. Venez ici, monsieur le
rieur, et rpondez. Vous semble-t-il, par hasard, que si ces
marteaux  foulon eussent t aussi bien une prilleuse aventure,
je n'avais pas montr assez de courage pour l'entreprendre et la
mettre  fin? et suis-je oblig, par hasard, chevalier que je
suis,  distinguer les sons, et  reconnatre si le bruit que
j'entends vient de marteaux  foulon ou d'autre chose? et ne
pourrait-il pas arriver, comme c'est la vrit toute pure, que je
n'en aie jamais entendu de ma vie, comme vous les avez vus et
entendus, vous, rustre et vilain que vous tes, n et lev dans
leur voisinage? Sinon, faites voir un peu que ces six marteaux se
changent en six gants, et jetez les-moi  la barbe l'un aprs
l'autre, ou tous ensemble; et si je ne les mets pas tous les six
les quatre fers en l'air, alors je vous permets de vous moquer de
moi tout  votre aise.

-- En voil bien assez, mon cher seigneur, rpliqua Sancho; je
confesse que j'ai trop lch la bride  ma bonne humeur. Mais,
dites-moi, maintenant que nous sommes quittes et que la paix est
faite (que Dieu vous tire de toutes les aventures aussi sain et
aussi sauf que de celle-ci!), dites-moi, n'y a-t-il pas de quoi
rire, et aussi de quoi conter, dans cette grande frayeur que nous
avons eue? dans la mienne, je veux dire, car je sais bien que
Votre Grce n'a jamais connu le nom mme de la peur.

-- Je ne nie pas, rpondit don Quichotte, que dans ce qui nous est
arriv, il n'y ait rellement matire  rire; mais je ne pense pas
qu'il y ait matire  conter, car tous les gens qui vous coutent
n'ont pas assez de sens et d'esprit pour mettre les choses  leur
vrai point.

-- Tout au moins, reprit Sancho, vous avez su mettre  son vrai
point le manche de la lance; car, en me visant sur la tte, vous
m'avez donn sur les paules, grce  Dieu et au soin que j'ai
pris de gauchir  droite. Mais passe: tout s'en va, comme on dit,
dans la lessive, et j'ai souvent ou dire encore: Celui-l t'aime
bien qui te fait pleurer; et d'autant plus que les grands
seigneurs, aprs une mauvaise parole dite  leurs valets, ont
coutume de leur donner une nippe. Je ne sais trop ce qu'ils leur
donnent quand ils leur ont donn des coups de bton; mais
j'imagine que les chevaliers errants donnent aprs le bton des
les ou des royaumes en terre ferme.

-- La chance pourrait tourner de telle sorte, rpondit don
Quichotte, que tout ce que tu dis vnt  se vrifier. Et d'abord,
pardonne le pass: tu es raisonnable, et tu sais que les premiers
mouvements ne sont pas dans la main de l'homme. Mais je veux aussi
que tu sois dsormais inform d'une chose, afin que tu te
contiennes et t'abstiennes de trop parler avec moi: c'est que,
dans tous les livres de chevalerie que j'ai lus, et le nombre en
est infini, jamais je n'ai vu qu'aucun cuyer bavardt avec son
seigneur aussi hardiment que tu bavardes avec le tien. Et,  vrai
dire, nous avons aussi grand tort l'un que l'autre: toi, parce que
tu ne me respectes pas assez; moi, parce que je ne me fais pas
assez respecter. Voil Gandalin, l'cuyer d'Amadis, qui devint
comte de l'le-Ferme; eh bien! on dit de lui que jamais il ne
parlait  son seigneur, sinon le bonnet  la main, la tte penche
et le corps inclin, _more turquesco. _Mais que dirons-nous de
Gasabal, l'cuyer de don Galaor, lequel fut si discret, que, pour
nous instruire de son merveilleux talent  garder le silence, son
nom n'est cit qu'une fois dans tout le cours de cette grande et
vridique histoire? De tout ce que je viens de dire tu dois
infrer, Sancho, qu'il est ncessaire de faire la diffrence du
matre au valet, du seigneur au vassal, du chevalier  l'cuyer.
Ainsi donc dsormais nous devrons nous traiter avec plus de
respect, sans prendre trop de corde et nous permettre trop de
badinage. Car enfin, de quelque manire que je vienne  me fcher
contre vous, ce sera toujours tant pis pour la cruche[129]. Les
rcompenses et les bienfaits que je vous ai promis viendront 
leur temps, et s'ils ne viennent pas, du moins, comme je vous l'ai
dit, votre salaire ne se perdra point.

-- Tout ce que dit Votre Grce est parfaitement bien, rpondit
Sancho; mais je voudrais savoir, si le temps des rcompenses ne
devait jamais venir, et qu'il fallt s'en tenir aux gages, combien
gagnait dans ce temps-l un cuyer de chevalier errant, et s'il
faisait march au mois ou  la journe, comme les goujats des
maons.

--  ce que je crois, rpliqua don Quichotte, les cuyers de ce
temps-l n'taient pas  gages, mais  merci; et si je t'ai
assign des gages dans le testament clos que j'ai laiss chez moi,
c'est en vue de ce qui pourrait arriver. Car, en vrit, je ne
sais pas encore comment prendra la chevalerie dans les sicles
calamiteux o nous sommes, et je ne voudrais pas que, pour si peu
de chose, mon me ft en peine dans l'autre monde. Il faut en
effet que tu saches, ami Sancho, qu'en celui-ci, il n'est pas
d'tat plus scabreux et plus prilleux que celui des coureurs
d'aventures.

-- Je le crois bien, reprit Sancho, puisque le seul bruit des
marteaux  foulon a pu troubler et dsaronner le coeur d'un
errant aussi valeureux que Votre Grce. Au reste, vous pouvez tre
bien certain que dsormais je ne desserrerai plus les dents pour
badiner sur vos affaires, mais seulement pour vous honorer comme
mon matre et seigneur naturel.

-- En ce cas, rpliqua don Quichotte, tu vivras, comme on dit, sur
la face de la terre; car, aprs les parents, ce sont les matres
qu'on doit respecter le plus, et comme s'ils avaient les mmes
droits et la mme qualit.

Chapitre XXI

_Qui traite de la haute aventure et de la riche conqute de
l'armet de Mambrin__[130]__ ainsi que d'autres choses arrives 
notre invincible chevalier_


En ce moment, il commena de tomber un peu de pluie, et Sancho
aurait bien voulu se mettre  l'abri en entrant dans les moulins 
foulon. Mais don Quichotte les avait pris en telle aversion pour
le mauvais tour qu'ils venaient de lui jouer, qu'il ne voulut en
aucune faon consentir  y mettre le pied. Il tourna bride
brusquement  main droite, et tous deux arrivrent  un chemin
pareil  celui qu'ils avaient suivi la veille.

 peu de distance, don Quichotte dcouvrit de loin un homme 
cheval, portant sur sa tte quelque chose qui luisait et brillait
comme si c'et t de l'or.  peine l'avait-il aperu qu'il se
tourna vers Sancho, et lui dit:

Il me semble, Sancho, qu'il n'y a point de proverbe qui n'ait un
sens vritable; car que sont-ils, sinon des sentences tires de
l'exprience mme, qui est la commune mre de toutes les sciences?
Cela est vrai spcialement du proverbe qui dit: Quand une porte se
ferme, une autre s'ouvre. En effet, si la fortune hier soir nous a
ferm la porte de l'aventure que nous cherchions, en nous abusant
sur le bruit des marteaux  foulon, voil maintenant qu'elle nous
ouvre  deux battants la porte d'une autre aventure meilleure et
plus certaine; et cette fois, si je ne russis pas  en trouver
l'entre, ce sera ma faute, sans que je puisse m'excuser sur mon
ignorance des moulins  foulon, ni sur l'obscurit de la nuit. Je
dis tout cela, parce que, si je ne me trompe, voil quelqu'un qui
vient de notre ct portant coiff sur sa tte cet armet de
Mambrin  propos duquel j'ai fait le serment que tu n'as pas
oubli.

-- Pour Dieu! seigneur, rpondit Sancho, prenez bien garde  ce
que vous dites, et plus encore  ce que vous faites; je ne
voudrais pas que ce fussent d'autres marteaux  foulon qui
achevassent de nous fouler et de nous marteler le bon sens.

-- Que le diable soit de l'homme! s'cria don Quichotte. Qu'a de
commun l'armet avec les marteaux?

-- Je n'en sais rien, rpondit Sancho; mais, par ma foi, si je
pouvais parler comme j'en avais l'habitude, je vous donnerais de
telles raisons, que Votre Grce verrait bien qu'elle se trompe en
ce qu'elle dit.

-- Comment puis-je me tromper en ce que je dis, tratre
mticuleux? reprit don Quichotte. Dis-moi, ne vois-tu pas ce
chevalier qui vient  nous, mont sur un cheval gris pommel, et
qui porte sur la tte un armet d'or?

-- Ce que j'avise et ce que je vois, rpondit Sancho, ce n'est
rien autre qu'un homme mont sur un ne gris comme le mien, et
portant sur la tte quelque chose qui reluit.

-- Eh bien! ce quelque chose, c'est l'armet de Mambrin, reprit don
Quichotte. Range-toi de ct, et laisse-moi seul avec lui. Tu vas
voir comment, sans dire un mot, pour mnager le temps, j'achve
cette aventure, et m'empare de cet armet que j'ai tant souhait.

-- De me ranger  l'cart, c'est mon affaire, rpondit Sancho;
mais Dieu veuille, dis-je encore, que ce soit de la fougre et non
des foulons.

-- Je vous ai dj dit, frre, s'cria don Quichotte, que vous
cessiez de me rebattre les oreilles de ces foulons; car je jure de
par tous les..., vous m'entendez bien, que je vous foulerai l'me
au fond du corps.

Sancho se tut aussitt, craignant que son matre n'accomplt son
serment, car il l'avait assaisonn  se dchirer la bouche.

Or, voici ce qu'taient cet armet, ce cheval et ce chevalier que
voyait don Quichotte. Il y avait dans ces environs deux villages
voisins: l'un si petit qu'il n'avait ni pharmacie ni barbier; et
l'autre plus grand, ayant l'une et l'autre. Le barbier du grand
village desservait le petit, dans lequel un malade avait besoin
d'une saigne, et un autre habitant de se faire la barbe. Le
barbier s'y rendait pour ces deux offices, portant un plat  barbe
en cuivre rouge; le sort ayant voulu que la pluie le prt en
chemin, pour ne pas tacher son chapeau qui tait neuf sans doute,
il mit par-dessus son plat  barbe, lequel, tant bien cur,
reluisait d'une demi-lieue. Il montait un ne gris, comme avait
dit Sancho; et voil pourquoi don Quichotte crut voir un cheval
pommel, un chevalier et un armet d'or: car toutes les choses qui
frappaient sa vue, il les arrangeait aisment  son dlire
chevaleresque et  ses mal-errantes penses.

Ds qu'il vit que le pauvre chevalier s'approchait, sans entrer en
pourparlers, il fondit sur lui, la lance basse, de tout le galop
de Rossinante, bien rsolu  le traverser d'outre en outre; mais,
au moment de l'atteindre, et sans ralentir l'imptuosit de sa
course, il lui cria:

Dfends-toi, chtive crature, ou livre-moi de bonne grce ce qui
m'est d si justement.

Le barbier, qui, sans y penser ni le prvoir, vit tout  coup
fondre sur lui ce fantme, ne trouva d'autre moyen de se garer du
coup de lance que de se laisser choir en bas de son ne; puis, ds
qu'il eut touch la terre, il se releva plus agile qu'un daim, et
se mit  courir si lgrement  travers la plaine, que le vent
mme n'et pu l'attraper. Il laissa son bassin par terre, et c'est
tout ce que demandait don Quichotte, lequel s'cria que le paen
n'tait pas bte, et qu'il avait imit le castor, qui, se voyant
press par les chasseurs, coupe de ses propres dents ce que son
instinct naturel lui apprend tre l'objet de leurs poursuites.

Il ordonna ensuite  Sancho de ramasser l'armet, et celui-ci, le
pesant dans la main:

Pardieu! dit-il, ce plat  barbe est bon, et vaut une piastre
comme un maravdi.

Puis il le donna  son matre, qui le mit aussitt sur sa tte, le
tournant et le retournant de tous cts pour en trouver
l'enchssure; et comme il ne pouvait en venir  bout:

Il faut, s'cria-t-il, que ce paen,  la mesure duquel on a
forg pour la premire fois cette fameuse salade, ait eu la tte
bien grosse; et le pis, c'est qu'il en manque la moiti.

Quand Sancho entendit appeler salade un plat  barbe, il ne put
retenir un grand clat de rire; mais la colre de son matre lui
revenant en mmoire, il fit halte  mi-chemin.

De quoi ris-tu, Sancho? lui demanda don Quichotte.

-- Je ris, rpondit-il, en considrant quelle grosse tte devait
avoir le paen, premier matre de cet armet, qui ressemble  un
bassin de barbier comme une mouche  l'autre.

-- Sais-tu ce que j'imagine, Sancho? reprit don Quichotte: que
cette pice fameuse, cet armet enchant, a d, par quelque trange
accident, tomber aux mains de quelqu'un qui ne sut ni connatre ni
estimer sa valeur, et que ce nouveau matre, sans savoir ce qu'il
faisait, et le voyant de l'or le plus pur, s'imagina d'en fondre
la moiti pour en faire argent; de sorte que l'autre moiti est
reste sous cette forme, qui ne ressemble pas mal, comme tu dis, 
un plat de barbier. Mais qu'il en soit ce qu'il en est; pour moi
qui le connais, sa mtamorphose m'importe peu; je le remettrai en
tat au premier village o je rencontrerai un forgeron, et de
telle faon qu'il n'ait rien  envier au casque mme que fourbit
le dieu des fournaises pour le dieu des batailles. En attendant,
je le porterai comme je pourrai, car mieux vaut quelque chose que
rien du tout, et d'ailleurs il sera bien suffisant pour me
dfendre d'un coup de pierre.

-- Oui, rpondit Sancho, pourvu qu'on ne les lance pas avec une
fronde, comme dans la bataille des deux armes, quand on vous
rabota si bien les mchoires, et qu'on mit en morceaux la burette
o vous portiez ce bienheureux breuvage qui m'a fait vomir la
fressure.

-- Je n'ai pas grand regret de l'avoir perdu, reprit don
Quichotte; car tu sais bien, Sancho, que j'en ai la recette dans
la mmoire.

-- Moi aussi, je la sais par coeur, rpondit Sancho; mais si je le
fais ou si je le gote une autre fois en ma vie, que ma dernire
heure soit venue. Et d'ailleurs, je ne pense pas me mettre
davantage en occasion d'en avoir besoin; au contraire, je pense me
garer, avec toute la force de mes cinq sens, d'tre bless et de
blesser personne. Quant  tre une autre fois bern, je n'en dis
rien: ce sont de ces malheurs qu'on ne peut gure prvenir; et
quand ils arrivent, il n'y a rien de mieux  faire que de plier
les paules, de retenir son souffle, de fermer les yeux, et de se
laisser aller o le sort et la couverture vous envoient.

-- Tu es un mauvais chrtien, Sancho, dit don Quichotte lorsqu'il
entendit ces dernires paroles; car jamais tu n'oublies l'injure
qu'on t'a faite. Apprends donc qu'il est d'un coeur noble et
gnreux de ne faire aucun cas de tels enfantillages. Dis-moi, de
quel pied boites-tu? Quelle cte enfonce, ou quelle tte rompue
as-tu tire de la bagarre, pour ne pouvoir oublier cette
plaisanterie? Car enfin, en examinant la chose, il est clair que
ce ne fut qu'une plaisanterie et un passe-temps. Si je ne
l'entendais pas ainsi, je serais dj retourn l-bas, et j'aurais
fait pour te venger plus de ravage que n'en firent les Grecs pour
venger l'enlvement d'Hlne; laquelle, si elle ft venue dans
cette poque, ou ma Dulcine dans la sienne, pourrait bien tre
sre de n'avoir pas une si grande rputation de beaut.

En disant cela, il poussa un profond soupir, qu'il envoya
jusqu'aux nuages.

Eh bien! reprit Sancho, que ce soit donc pour rire, puisqu'il n'y
a pas moyen de les en faire pleurer; mais je sais bien, quant 
moi, ce qu'il y avait pour rire et pour pleurer, et a ne s'en ira
pas plus de ma mmoire que de la peau de mes paules. Mais
laissons cela de ct, et dites-moi, s'il vous plat, seigneur, ce
que nous ferons de ce cheval gris pommel, qui semble un ne gris,
et qu'a laiss  l'abandon ce Martin que Votre Grce a si joliment
flanqu par terre. Au train dont il a pendu ses jambes  son cou,
pour prendre la poudre d'escampette, il n'a pas la mine de revenir
jamais le chercher; et, par ma barbe, le grison n'a pas l'air
mauvais.

-- Je n'ai jamais coutume, rpondit don Quichotte, de dpouiller
ceux que j'ai vaincus; et ce n'est pas non plus l'usage de la
chevalerie de leur enlever les chevaux et de les laisser  pied, 
moins pourtant que le vainqueur n'ait perdu le sien dans la
bataille; car alors il lui est permis de prendre celui du vaincu,
comme gagn de bonne guerre. Ainsi donc, Sancho, laisse ce cheval,
ou ne, ou ce que tu voudras qu'il soit, car ds que son matre
nous verra loin d'ici, il viendra le reprendre.

-- Dieu sait pourtant si je voudrais l'emmener, rpliqua Sancho,
ou tout au moins le troquer contre le mien, qui ne me semble pas
si bon. Et vritablement les lois de votre chevalerie sont bien
troites, puisqu'elles ne s'tendent pas seulement  laisser
troquer un ne contre un autre. Mais je voudrais savoir si je
pourrais tout au moins troquer les harnais.

-- C'est un cas dont je ne suis pas trs-sr, rpondit don
Quichotte; de faon que, dans le doute, et jusqu' une plus ample
information, je permets que tu les changes, si tu en as un
extrme besoin.

-- Si extrme, rpliqua Sancho, que si ces harnais taient pour ma
propre personne, je n'en aurais pas un besoin plus grand.

Aussitt, profitant de la licence, il fit _mutatio capparum,
_comme disent les tudiants, et para si galamment son ne, qu'il
lui en parut avantag du quart et du tiers.

Cela fait, ils djeunrent avec les restes des dpouilles prises
sur le mulet des bons pres, et burent de l'eau du ruisseau des
moulins  foulon, mais sans tourner la tte pour les regarder,
tant ils les avaient pris en aversion pour la peur qu'ils en
avaient eue. Enfin, la colre tant passe avec l'apptit, et mme
la mauvaise humeur, ils montrent  cheval, et, sans prendre aucun
chemin dtermin, pour se mieux mettre  l'unisson des chevaliers
errants, ils commencrent  marcher par o les menait la volont
de Rossinante; car celle du matre se laissait entraner, et mme
celle de l'ne, qui le suivait toujours en bon camarade quelque
part que l'autre voult le conduire. De cette manire, ils
revinrent sur le grand chemin, qu'ils suivirent  l'aventure, et
sans aucun parti pris.

Tandis qu'ils cheminaient ainsi tout droit devant eux, Sancho dit
 son matre:

Seigneur, Votre Grce veut-elle me donner permission de deviser
un peu avec elle? Depuis que vous m'avez impos ce rude
commandement du silence, plus de quatre bonnes choses m'ont pourri
dans l'estomac, et j'en ai maintenant une sur le bout de la
langue, une seule, que je ne voudrais pas voir perdre ainsi.

-- Dis-la, rpondit don Quichotte; et sois bref dans tes propos;
aucun n'est agrable s'il est long.

-- Je dis donc, seigneur, reprit Sancho, que, depuis quelques
jours, j'ai considr combien peu l'on gagne et l'on amasse 
chercher ces aventures que Votre Grce cherche par ces dserts et
ces croisires de grands chemins, o, quels que soient les dangers
qu'on affronte et les victoires qu'on remporte, comme il n'y a
personne pour les voir et les savoir, vos exploits restent enfouis
dans un oubli perptuel, au grand dtriment des bonnes intentions
de Votre Grce et de leur propre mrite. Il me semble donc qu'il
vaudrait mieux, sauf le meilleur avis de Votre Grce, que nous
allassions servir un empereur, ou quelque autre grand prince, qui
et quelque guerre  soutenir, au service duquel Votre Grce pt
montrer la valeur de son bras, ses grandes forces et son
intelligence plus grande encore. Cela vu du seigneur que nous
servirons, force sera qu'il nous rcompense, chacun selon ses
mrites. Et l se trouveront aussi des clercs pour coucher par
crit les prouesses de Votre Grce, et pour en garder mmoire. Des
miennes je ne dis rien, parce qu'elles ne doivent pas sortir des
limites de la gloire cuyre; et pourtant j'ose dire que, s'il
tait d'usage dans la chevalerie d'crire les prouesses des
cuyers, je crois bien que les miennes ne resteraient pas entre
les lignes.

-- Tu n'as pas mal parl, Sancho, rpondit don Quichotte; mais
avant que d'en arriver l, il faut d'abord aller par le monde,
comme en preuves, cherchant les aventures, afin de gagner par ces
hauts faits nom et renom, tellement que, ds qu'il se prsente 
la cour d'un grand monarque, le chevalier soit dj connu par ses
oeuvres, et qu' peine il ait franchi les portes de la ville, tous
les petits garons le suivent et l'entourent, criant aprs lui:

Voici le chevalier du Soleil[131], ou bien du Serpent[132], ou de
quelque autre marque distinctive sous laquelle il sera connu pour
avoir fait de grandes prouesses; voici, diront-ils, celui qui a
vaincu en combat singulier l'effroyable gant Brocabruno de la
grande force, celui qui a dsenchant le grand Mameluk de Perse
d'un long enchantement o il tait retenu depuis bientt neuf
cents annes.

Ainsi, de proche en proche, ils iront publiant ses hauts faits; et
bientt, au tapage que feront les enfants et le peuple tout
entier, le roi de ce royaume se mettra aux balcons de son royal
palais; et, ds qu'il aura vu le chevalier, qu'il reconnatra par
la couleur des armes et la devise de l'cu, il devra forcment
s'crier:

Or sus, que tous les chevaliers qui se trouvent  ma cour sortent
pour recevoir la fleur de la chevalerie qui s'avance!

 cet ordre, ils sortiront tous, et lui-mme descendra jusqu' la
moiti de l'escalier, puis il embrassera troitement son hte, et
lui donnera le baiser de paix au milieu du visage[133]; aussitt il
le conduira par la main dans l'appartement de la reine, o le
chevalier la trouvera avec l'infante sa fille, qui ne peut manquer
d'tre une des plus belles et des plus parfaites jeunes personnes
qu' grand'peine on pourrait trouver sur une bonne partie de la
face de la terre. Aprs cela, il arrivera tout aussitt que
l'infante jettera les yeux sur le chevalier, et le chevalier sur
l'infante, et chacun d'eux paratra  l'autre plutt une chose
divine qu'humaine; et, sans savoir pourquoi ni comment, ils
resteront enlacs et pris dans les lacs inextricables de l'amour,
et le coeur perc d'affliction de ne savoir comment se parler pour
se dcouvrir leurs sentiments, leurs dsirs et leurs peines. De
l, sans doute, on conduira le chevalier dans quelque salle du
palais richement meuble, o, aprs lui avoir t ses armes, on
lui prsentera une riche tunique d'carlate pour se vtir; et s'il
avait bonne mine sous ses armes, il l'aura meilleure encore sous
un habit de cour. La nuit venue, il soupera avec le roi, la reine
et l'infante, et n'tera pas les yeux de celle-ci, la regardant en
cachette des assistants, ce qu'elle fera de mme et avec autant de
sagacit; car c'est, comme je l'ai dit, une trs-discrte
personne. Le repas desservi, on verra tout  coup entrer par la
porte de la salle un petit vilain nain, et, derrire lui, une
belle dame entre deux gants, laquelle vient proposer une certaine
aventure prpare par un ancien sage, et telle que celui qui en
viendra  bout sera tenu pour le meilleur chevalier du monde[134].
Aussitt le roi ordonnera que tous les chevaliers de sa cour en
fassent l'preuve; mais personne ne pourra la mettre  fin, si ce
n'est le chevalier tranger, au grand accroissement de sa gloire,
et au grand contentement de l'infante, qui se tiendra satisfaite
et mme rcompense d'avoir plac en si haut lieu les penses de
son me. Le bon de l'affaire, c'est que ce roi, ou prince, ou ce
qu'il est enfin, soutient une guerre acharne contre un autre
prince aussi puissant que lui, et le chevalier, son hte, aprs
avoir pass quelques jours dans son palais, lui demandera
permission d'aller le servir dans cette guerre. Le roi la lui
donnera de trs-bonne grce, et le chevalier lui baisera
courtoisement les mains pour la faveur qui lui est octroye. Et
cette nuit mme, il ira prendre cong de l'infante sa matresse, 
travers le grillage d'un jardin sur lequel donne sa chambre 
coucher. Il l'a dj entretenue plusieurs fois en cet endroit, par
l'entremise d'une demoiselle, leur confidente,  qui l'infante
confie tous ses secrets[135]. Il soupire, elle s'vanouit; la
damoiselle apporte de l'eau, et s'afflige de voir venir le jour,
ne voulant pas, pour l'honneur de sa matresse, qu'ils soient
dcouverts. Finalement, l'infante reprend connaissance, et tend 
travers la grille ses blanches mains au chevalier, qui les couvre
de mille baisers et les baigne de ses larmes; ils se concertent
sur la manire de se faire savoir leurs bonnes ou mauvaises
fortunes, et la princesse le supplie d'tre absent le moins
longtemps possible; il lui en fait la promesse avec mille
serments, et, aprs lui avoir encore une fois bais les mains, il
s'arrache d'auprs d'elle avec de si amers regrets, qu'il est prs
de laisser l sa vie; il regagne son appartement, se jette sur son
lit, mais ne peut dormir du chagrin que lui cause son dpart; il
se lve de grand matin, va prendre cong du roi, de la reine et de
l'infante; mais les deux premiers, en recevant ces adieux, lui
disent que l'infante est indispose et ne peut recevoir de visite.
Le chevalier pense alors que c'est de la peine de son loignement;
son coeur est navr, et peu s'en faut qu'il ne laisse clater
ouvertement son affliction. La confidente est tmoin de la scne,
elle remarque tout, et va le conter  sa matresse, qui l'coute
en pleurant, et lui dit qu'un des plus grands chagrins qu'elle
prouve, c'est de ne savoir qui est son chevalier, s'il est ou non
de sang royal. La damoiselle affirme que tant de grce, de
courtoisie, de vaillance ne peuvent se trouver ailleurs que dans
une personne royale et de qualit. La princesse afflige accepte
cette consolation; elle essaye de cacher sa tristesse pour ne pas
donner une mauvaise opinion d'elle  ses parents, et au bout de
deux jours elle reparat en public. Cependant le chevalier est
parti; il prend part  la guerre, combat et dfait l'ennemi du
roi, emporte plusieurs villes, gagne plusieurs victoires. Il
revient  la cour, voit sa matresse  leur rendez-vous
d'habitude, et convient avec elle qu'il la demandera pour femme 
son pre, en rcompense de ses services; le roi ne le veut pas
accepter pour gendre, ne sachant qui il est; et pourtant, soit par
enlvement, soit d'autre manire, l'infante devient l'pouse du
chevalier, et son pre finit par tenir cette union  grand
honneur, parce qu'on vient  dcouvrir que ce chevalier est fils
d'un vaillant roi de je ne sais quel royaume, car il ne doit pas
se trouver sur la carte. Le pre meurt, l'infante hrite, et voil
le chevalier roi[136]. C'est alors le moment de faire largesse  son
cuyer et  tous ceux qui l'ont aid  s'lever si haut. Il marie
son cuyer avec une damoiselle de l'infante, qui sera sans doute
la confidente de ses amours, laquelle est fille d'un duc de
premire qualit.

-- C'est cela! s'cria Sancho; voil ce que je demande, et vogue
la galre! Oui, je m'en tiens  cela, et tout va nous arriver au
pied de la lettre, pourvu que Votre Grce s'appelle le _chevalier
de la Triste-Figure_.

-- N'en doute pas, Sancho, rpondit don Quichotte, car c'est par
les mmes degrs et de la mme manire que je viens de te conter
que montaient et que montent encore les chevaliers errants
jusqu'au rang de rois ou d'empereurs[137]. Il ne manque plus
maintenant que d'examiner quel roi des chrtiens ou des paens a
sur les bras une bonne guerre et une belle fille. Mais nous avons
le temps de penser  cela; car, ainsi, que je te l'ai dit, il faut
d'abord acqurir ailleurs de la renomme avant de se prsenter 
la cour. Pourtant, il y a bien encore une chose qui me manque: en
supposant que nous trouvions un roi avec une guerre et une fille,
et que j'aie gagn une incroyable renomme dans l'univers entier
je ne sais pas trop comment il pourrait se faire que je me
trouvasse issu de roi, ou pour le moins cousin issu de germain
d'un empereur. Car enfin, avant d'en tre bien assur, le roi ne
voudra pas me donner sa fille pour femme, quelque prix que
mritent mes clatants exploits; et voil que, par ce manque de
parent royale, je vais perdre ce que mon bras a bien mrit. Il
est vrai que je suis fils d'hidalgo, de souche connue, ayant
possession et proprit, et bon pour exiger cinq cents sous de
rparation[138]. Il pourrait mme se faire que le sage qui crira
mon histoire dbrouillt et arranget si bien ma gnalogie, que
je me trouvasse arrire-petit-fils de roi,  la cinquime ou
sixime gnration. Car il est bon, Sancho, que je t'apprenne une
chose: il y a deux espces de descendances et de noblesses. Les
uns tirent leur origine de princes et de monarques; mais le temps,
peu  peu, les a fait dchoir, et ils finissent en pointe comme
les pyramides; les autres ont pris naissance en basse extraction,
et vont montant de degr en degr jusqu' devenir de grands
seigneurs. De manire qu'entre eux il y a cette diffrence, que
les uns ont t ce qu'ils ne sont plus, et que les autres sont ce
qu'ils n'avaient pas t; et, comme je pourrais tre de ceux-l,
quand il serait bien avr que mon origine est grande et
glorieuse, il faudrait  toute force que cela satisft le roi mon
futur beau-pre: sinon l'infante m'aimerait si perdument, qu'en
dpit de son pre, et st-il  n'en pouvoir douter que je suis
fils d'un porteur d'eau, elle me prendrait encore pour son poux
et seigneur. Sinon, enfin, ce serait le cas de l'enlever et de
l'emmener o bon me semblerait, jusqu' ce que le temps ou la mort
et apais le courroux de ses parents.

-- C'est aussi le cas de dire, reprit Sancho, ce que disent
certains vauriens: Ne demande pas de bon gr ce que tu peux
prendre de force. Quoique cependant cet autre dicton vienne plus 
propos: Mieux vaut le saut de la haie que la prire des braves
gens. Je dis cela parce que si le seigneur roi, beau-pre de Votre
Grce, ne veut pas se laisser flchir jusqu' vous donner Madame
l'infante, il n'y a pas autre chose  faire, comme dit Votre
Grce, que de l'enlever et de la mettre en lieu sr. Mais le mal
est qu'en attendant que la paix soit faite, et que vous jouissiez
paisiblement du royaume, le pauvre cuyer pourra bien rester avec
ses dents au crochet dans l'attente des faveurs promises;  moins
pourtant que la damoiselle confidente, qui doit devenir sa femme,
ne soit partie  la suite de l'infante, et qu'il ne passe avec
elle sa pauvre vie, jusqu' ce que le ciel en ordonne autrement;
car,  ce que je crois, son seigneur peut bien la lui donner tout
de suite pour lgitime pouse.

-- Et qui l'en empcherait? rpondit don Quichotte.

-- En ce cas, reprit Sancho, nous n'avons qu' nous recommander 
Dieu, et laisser courir le sort comme soufflera le vent.

-- Oui, rpliqua don Quichotte, que Dieu fasse ce qui convient 
mon dsir et  ton besoin, Sancho, et que celui-l ne soit rien
qui ne s'estime pour rien.

--  la main de Dieu! s'cria Sancho; je suis vieux chrtien, et
pour tre comte, c'est tout assez.

-- Et c'est mme trop, reprit don Quichotte; tu ne le serais pas
que cela ne ferait rien  l'affaire. Une fois que je serai roi, je
puis bien te donner la noblesse, sans que tu l'achtes ou que tu
la gagnes par tes services; car, si je te fais comte, te voil du
coup gentilhomme, et, quoi que disent les mauvaises langues, par
ma foi, ils seront bien obligs, malgr tout leur dpit, de te
donner de la seigneurie.

-- Et quand mme! s'cria Sancho, croit-on que je ne saurais pas
faire valoir mon litre?

-- Titre il faut dire, et non litre, reprit son matre.

-- Volontiers, dit Sancho; et je dis que je saurais bien m'en
affubler, car j'ai t, dans un temps, bedeau d'une confrrie, et,
par ma vie, la robe de bedeau m'allait si bien, que tout le monde
disait que j'avais bonne mine pour tre marguillier. Que sera-ce,
bon Dieu, quand je me mettrai un manteau ducal sur le dos, et que
je serai tout habill d'or et de perles,  la mode d'un comte
tranger! J'ai dans l'ide qu'on me viendra voir de cent lieues.

-- Assurment tu auras bonne mine, rpondit don Quichotte, mais il
sera bon que tu te rpes souvent la barbe; car tu l'as si paisse,
si emmle et si crasseuse, que, si tu n'y mets pas le rasoir au
moins tous les deux jours, on reconnatra qui tu es  une porte
d'arquebuse.

-- Eh bien! rpliqua Sancho, il n'y a qu' prendre un barbier et
l'avoir  gages  la maison; et mme, si c'est ncessaire, je le
ferai marcher derrire moi comme l'cuyer d'un grand seigneur.

-- Et comment sais-tu, demanda don Quichotte, que les grands
seigneurs mnent derrire eux leurs cuyers?

-- Je vais vous le dire, rpondit Sancho. Il y a des annes que
j'ai t passer un mois  la cour; et l, je vis  la promenade un
seigneur qui tait trs-petit, et tout le monde disait qu'il tait
trs-grand[139]. Un homme le suivait  cheval  tous les tours qu'il
faisait, si bien qu'on aurait dit que c'tait sa queue. Je
demandai pourquoi cet homme ne rejoignait pas l'autre et restait
toujours derrire lui. On me rpondit que c'tait son cuyer, et
que les grands avaient coutume de se faire suivre ainsi de ces
gens[140]. Voil comment je le sais depuis ce temps-l, car je n'ai
jamais oubli l'aventure.

-- Je dis que tu as pardieu raison, reprit don Quichotte, et que
tu peux fort bien mener ton barbier  ta suite. Les modes ne sont
pas venues toutes  la fois; elles s'inventent l'une aprs
l'autre, et tu peux bien tre le premier comte qui se fasse suivre
de son barbier. D'ailleurs c'est plutt un office de confiance,
celui de faire la barbe, que celui de seller le cheval.

-- Pour ce qui est du barbier, dit Sancho, laissez-m'en le souci;
et gardez celui de faire en sorte d'arriver  tre roi et  me
faire comte.

-- C'est ce qui sera, avec l'aide de Dieu, rpondit don
Quichotte; et, levant les yeux, il aperut ce qu'on dira dans le
chapitre suivant.
Chapitre XXII

_De la libert que rendit don Quichotte  quantit de malheureux
que l'on conduisait, contre leur gr, o ils eussent t bien
aises de ne pas aller_


Cid Hamet Ben-Engeli, auteur arabe et manchois, raconte, dans
cette grave, douce, pompeuse, humble et ingnieuse histoire,
qu'aprs que le fameux don Quichotte de la Manche et Sancho Panza,
son cuyer, eurent chang les propos qui sont rapports  la fin
du chapitre XXI, don Quichotte leva les yeux, et vit venir, sur le
chemin qu'il suivait, une douzaine d'hommes  pied, enfils par le
cou  une longue chane de fer, comme les grains d'un chapelet, et
portant tous des menottes aux bras. Ils taient accompagns de
deux hommes  cheval et de deux hommes  pied, ceux  cheval
portant des arquebuses  rouet, ceux  pied, des piques et des
pes. Ds que Sancho les aperut, il s'cria:

Voil la chane des galriens, forats du roi, qu'on mne ramer
aux galres.

-- Comment! forats? rpondit don Quichotte. Est-il possible que
le roi fasse violence  personne?

-- Je ne dis pas cela, reprit Sancho; je dis que ce sont des gens
condamns, pour leurs dlits,  servir par force le roi dans les
galres.

-- Finalement, rpliqua don Quichotte, et quoi qu'il en soit, ces
gens que l'on conduit vont par force et non de leur plein gr?

-- Rien de plus sr, rpondit Sancho.

-- Eh bien! alors, reprit son matre, c'est ici que se prsente
l'excution de mon office, qui est d'empcher les violences et de
secourir les malheureux.

-- Faites attention, dit Sancho, que la justice, qui est la mme
chose que le roi, ne fait ni violence ni outrage  de semblables
gens, mais qu'elle les punit en peine de leurs crimes.

Sur ces entrefaites, la chane des galriens arriva prs d'eux, et
don Quichotte, du ton le plus honnte, pria les gardiens de
l'informer de la cause ou des causes pour lesquelles ils menaient
de la sorte ces pauvres gens.

Ce sont des forats, rpondit un des gardiens  cheval, qui vont
servir Sa Majest sur les galres. Je n'ai rien de plus  vous
dire, et vous rien de plus  demander.

-- Cependant, rpliqua don Quichotte, je voudrais bien savoir sur
chacun d'eux en particulier la cause de leur disgrce.

 cela il ajouta d'autres propos si polis pour les engager 
l'informer de ce qu'il dsirait tant savoir, que l'autre gardien
lui dit enfin:

Nous avons bien ici le registre o sont consignes les
condamnations de chacun de ces misrables; mais ce n'est pas le
moment de nous arrter pour l'ouvrir et en faire lecture.
Approchez-vous, et questionnez-les eux-mmes; ils vous rpondront
s'ils en ont envie, et bien certainement ils l'auront, car ce sont
des gens qui prennent galement plaisir  faire et  raconter des
tours de coquins.

Avec cette permission, que don Quichotte aurait bien prise si on
ne la lui et accorde, il s'approcha de la chane, et demanda au
premier venu pour quels pchs il allait en si triste quipage.

Pour avoir t amoureux, rpondit l'autre.

-- Quoi! pas davantage? s'cria don Quichotte. Par ma foi! si l'on
condamne les gens aux galres pour tre amoureux, il y a longtemps
que je devrais y ramer.

-- Oh! mes amours ne sont pas de ceux qu'imagine Votre Grce,
rpondit le galrien. Quant  moi, j'aimai si perdument une
corbeille de lessive remplie de linge blanc, et je la serrai si
troitement dans mes bras, que, si la justice ne me l'et arrache
par force, je n'aurais pas encore,  l'heure qu'il est, cess mes
caresses. Je fus pris en flagrant; il n'tait pas besoin de
question; la cause fut bcle: on me chatouilla les paules de
cent coups de fouet, et quand j'aurai, de surcrot, fauch le
grand pr pendant trois ans, l'affaire sera faite.

-- Qu'est-ce que cela, faucher le grand pr? demanda don
Quichotte.

-- C'est ramer aux galres, rpondit le forat, qui tait un
jeune homme d'environ vingt-quatre ans, natif,  ce qu'il dit, de
Pidrata.

Don Quichotte fit la mme demande au second, qui ne voulut pas
rpondre un mot, tant il marchait triste et mlancolique. Mais le
premier rpondit pour lui:

Celui-l, seigneur, va aux galres en qualit de serin de
Canarie, je veux dire de musicien et de chanteur.

-- Comment donc! s'cria don Quichotte, envoie-t-on aussi les
musiciens et les chanteurs aux galres?

-- Oui, seigneur, rpondit le forat; il n'y a rien de pire au
monde que de chanter dans le tourment.

-- Mais, au contraire, reprit don Quichotte; j'avais toujours
entendu dire, avec le proverbe: Qui chante, ses maux enchante.

-- Eh bien! c'est tout au rebours ici, repartit le galrien; qui
chante une fois pleure toute sa vie.

-- Je n'y comprends rien, dit don Quichotte.

Mais un des gardiens lui dit:

Seigneur cavalier, parmi ces gens de bien, chanter dans le
tourment veut dire confesser  la torture. Ce drle a t mis  la
question, et a fait l'aveu de son crime, qui est d'avoir t
voleur de bestiaux; et, sur son aveu, on l'a condamn  six ans de
galres, sans compter deux cents coups de fouet qu'il porte dj
sur les paules. Il marche toujours triste et honteux,  cause que
les autres voleurs, aussi bien ceux qu'il laisse l-bas que ceux
qui l'accompagnent ici, le mprisent, le bafouent et le
maltraitent, parce qu'il a confess le dlit, et n'a pas eu le
courage de tenir bon pour le nier; car ils disent qu'il n'y a pas
plus de lettres dans un _non _que dans un _oui, _et que c'est trop
de bonheur pour un accus d'avoir sur sa langue sa vie ou sa mort,
et non pas sur la langue des tmoins et des preuves; et, quant 
cela, je trouve que tout le tort n'est pas de leur ct.

-- C'est bien aussi ce que je pense, rpondit don Quichotte,
lequel, passant au troisime, lui fit la mme question qu'aux
autres; et celui-ci, sans se faire tirer l'oreille, rpondit d'un
ton dgag:

Moi, je vais faire une visite de cinq ans  mesdames les galres
faute de dix ducats.

-- J'en donnerais bien vingt de bon coeur pour vous prserver de
cette peine, s'cria don Quichotte.

-- Cela ressemble, reprit le galrien,  celui qui a sa bourse
pleine au milieu de la mer, et qui meurt de faim, ne pouvant
acheter ce qui lui manque. Je dis cela, parce que, si j'avais eu
en temps opportun les vingt ducats que m'offre  prsent Votre
Grce, j'aurais graiss la patte du greffier, aviv l'esprit et la
langue de mon avocat, de manire que je me verrais aujourd'hui au
beau milieu de la place de Zocodover  Tolde, et non le long de
ce chemin, accoupl comme un chien de chasse. Mais Dieu est grand,
la patience est bonne, et tout est dit.

Don Quichotte passa au quatrime. C'tait un homme de vnrable
aspect, avec une longue barbe blanche qui lui couvrait toute la
poitrine; lequel, s'entendant demander pour quel motif il se
trouvait  la chane, se mit  pleurer sans rpondre un mot; mais
le cinquime condamn lui servit de truchement.

Cet honnte barbon, dit-il, va pour quatre ans aux galres, aprs
avoir t promen en triomphe dans les rues,  cheval et
magnifiquement vtu.

-- Cela veut dire, si je ne me trompe, interrompit Sancho, qu'il a
fait amende honorable, et qu'il est mont au pilori.

-- Tout justement, reprit le galrien; et le dlit qui lui a valu
cette peine, c'est d'avoir t courtier d'oreille, et mme du
corps tout entier; je veux dire que ce gentilhomme est ici en
qualit de Mercure galant, et parce qu'il avait aussi quelques
pointes et quelques grains de sorcellerie.

-- De ces pointes et de ces grains, je n'ai rien  dire, rpondit
don Quichotte; mais, quant  la qualit de Mercure galant tout
court, je dis que cet homme ne mrite pas d'aller aux galres, si
ce n'est pour y commander et pour en tre le gnral. Car l'office
d'entremetteur d'amour n'est pas comme le premier venu; c'est un
office de gens habiles et discrets, trs-ncessaire dans une
rpublique bien organise, et qui ne devrait tre exerc que par
des gens de bonne naissance et de bonne ducation. On devrait mme
crer des inspecteurs et examinateurs pour cette charge comme pour
les autres, et fixer le nombre des membres en exercice, ainsi que
pour les courtiers de commerce. De cette manire on viterait bien
des maux, dont la seule cause est que trop de gens se mlent du
mtier; gens sans tenue et sans intelligence, femmelettes, petits
pages, drles de peu d'annes et de nulle exprience, qui, dans
l'occasion la plus pressante, et quand il faut prendre un parti,
ne savent plus reconnatre leur main droite de la gauche, et
laissent geler leur soupe de l'assiette  la bouche. Je voudrais
pouvoir continuer ce propos, et dmontrer pourquoi il conviendrait
de faire choix des personnes qui exerceraient dans l'tat cet
office si ncessaire; mais ce n'est ici ni le lieu ni le temps.
Quelque jour j'en parlerai  quelqu'un qui puisse y pourvoir. Je
dis seulement aujourd'hui que la peine que m'a cause la vue de
ces cheveux blancs et de ce vnrable visage, mis  si rude
preuve pour quelques messages d'amour, s'est calme  cette autre
accusation de sorcellerie. Je sais bien pourtant qu'il n'y a dans
le monde ni charmes ni sortilges qui puissent contraindre ou
dtourner la volont, comme le pensent quelques simples. Nous
avons parfaitement notre libre arbitre: ni plantes ni
enchantements ne peuvent lui faire violence. Ce que font quelques
femmelettes par simplicit, ou quelques fripons par fourberie, ce
sont des breuvages, des mixtures, de vrais poisons avec lesquels
ils rendent les hommes fous, faisant accroire qu'ils ont le
pouvoir de les rendre amoureux, tandis qu'il est, comme je le dis,
impossible de contraindre la volont[141].

-- Cela est bien vrai, s'cria le bon vieillard. Et en vrit,
seigneur, quant  la sorcellerie, je n'ai point de faute  me
reprocher: je ne puis nier quant aux entremises d'amour; mais
jamais je n'ai cru mal faire en cela. Ma seule intention tait que
tout le monde se divertt, et vct en paix et en repos, sans
querelles comme sans chagrins. Mais ce dsir charitable ne m'a pas
empch d'aller l d'o je pense bien ne plus revenir, tant je
suis charg d'annes, et tant je souffre d'une rtention d'urine
qui ne me laisse pas un instant de rpit.

 ces mots, le bonhomme se remit  pleurer de plus belle, et
Sancho en prit tant de piti, qu'il tira de sa poche une pice de
quatre raux, et lui en fit l'aumne.

Don Quichotte, continuant son interrogatoire, demanda au suivant
quel tait son crime; celui-ci, d'un ton non moins vif et dgag
que le prcdent, rpondit:

Je suis ici pour avoir trop foltr avec deux de mes cousines
germaines, et avec deux autres cousines qui n'taient pas les
miennes. Finalement, nous avons si bien jou tous ensemble aux
petits jeux innocents, qu'il en est arriv un accroissement de
famille tel et tellement embrouill, qu'un faiseur d'arbres
gnalogiques n'aurait pu s'y reconnatre. Je fus convaincu par
preuves et tmoignages; la faveur me manqua, l'argent aussi, et je
fus mis en danger de prir par la gorge. On m'a condamn  six ans
de galres; je n'ai point appel: c'est la peine de ma faute. Mais
je suis jeune, la vie est longue, et tant qu'elle dure, il y a
remde  tout. Si Votre Grce, seigneur chevalier, a de quoi
secourir ces pauvres gens, Dieu vous le payera dans le ciel, et
nous aurons grand soin sur la terre de prier Dieu dans nos
oraisons pour la sant et la vie de Votre Grce, afin qu'il vous
les donne aussi bonne et longue que le mrite votre respectable
personne.

Celui-ci portait l'habit d'tudiant, et l'un des gardiens dit
qu'il tait trs-lgant discoureur, et fort avanc dans le latin.

Derrire tous ceux-l venait un homme d'environ trente ans, bien
fait et de bonne mine, si ce n'est cependant que lorsqu'il
regardait il mettait l'un de ses yeux dans l'autre. Il tait
attach bien diffremment de ses compagnons; car il portait au
pied une chane si longue, qu'elle lui faisait, en remontant, le
tour du corps, puis deux forts anneaux  la gorge, l'un riv  la
chane, l'autre comme une espce de carcan duquel partaient deux
barres de fer qui descendaient jusqu' la ceinture et
aboutissaient  deux menottes o il avait les mains attaches par
de gros cadenas; de manire qu'il ne pouvait ni lever ses mains 
sa tte, ni baisser sa tte  ses mains. Don Quichotte demanda
pourquoi cet homme portait ainsi bien plus de fers que les autres.
Le gardien rpondit que c'tait parce qu'il avait commis plus de
crimes  lui seul que tous les autres ensemble, et que c'tait un
si hardi et si rus coquin, que, mme en le gardant de cette
manire, ils n'taient pas trs-srs de le tenir, et qu'ils
avaient toujours peur qu'il ne vnt  leur chapper.

Mais quels grands crimes a-t-il donc faits, demanda don
Quichotte, s'ils ne mritent pas plus que les galres?

-- Il y est pour dix ans, rpondit le gardien, ce qui emporte la
mort civile. Mais il n'y a rien de plus  dire, sinon que c'est le
fameux Gins de Passamont, autrement dit Ginsille de Parapilla.

-- Hol! seigneur commissaire, dit alors le galrien, tout
doucement, s'il vous plat, et ne nous amusons pas  piloguer sur
les noms et surnoms. Je m'appelle Gins et non Ginsille; et
Passamont est mon nom de famille, non point Parapilla, comme vous
dites. Et que chacun  la ronde se tourne et s'examine, et ce ne
sera pas mal fait.

-- Parlez un peu moins haut, seigneur larron de la grande espce,
rpliqua le commissaire, si vous n'avez envie que je vous fasse
taire par les paules.

-- On voit bien, reprit le galrien, que l'homme va comme il plat
 Dieu; mais, quelque jour, quelqu'un saura si je m'appelle ou non
Ginsille de Parapilla.

-- N'est-ce pas ainsi qu'on t'appelle, imposteur? s'cria le
gardien.

-- Oui, je le sais bien, reprit le forat; mais je ferai en sorte
qu'on ne me donne plus ce nom, ou bien je m'arracherai la barbe,
comme je le dis entre mes dents. Seigneur chevalier, si vous avez
quelque chose  nous donner, donnez-nous-le vite, et allez  la
garde de Dieu, car tant de questions sur la vie du prochain
commencent  nous ennuyer; et si vous voulez connatre la mienne,
sachez que je suis Gins de Passamont, dont l'histoire est crite
par les cinq doigts de cette main.

-- Il dit vrai, reprit le commissaire; lui-mme a crit sa vie, et
si bien, qu'on ne peut rien dsirer de mieux. Mais il a laiss le
livre en gage dans la prison pour deux cents raux.

-- Et je pense bien le retirer, s'cria Gins, ft-il engag pour
deux cents ducats.

-- Est-il donc si bon? demanda don Quichotte.

-- Si bon, reprit le galrien, qu'il fera la barbe  _Lazarille de
Torms__[142]__, _et  tous ceux du mme genre crits ou 
crire. Ce que je puis dire  Votre Grce, c'est qu'il rapporte
des vrits, mais des vrits si gracieuses et si divertissantes,
qu'aucun mensonge ne peut en approcher.

-- Et quel est le titre du livre? demanda don Quichotte.

-- _La vie de Gins de Passamont, _rpondit l'autre.

-- Est-il fini? reprit don Quichotte.

-- Comment peut-il tre fini, rpliqua Gins, puisque ma vie ne
l'est pas? Ce qui est crit comprend depuis le jour de ma
naissance jusqu'au moment o l'on m'a condamn cette dernire fois
aux galres.

-- Vous y aviez donc t dj? reprit don Quichotte.

-- Pour servir Dieu et le roi, rpondit Gins, j'y ai dj fait
quatre ans une autre fois, et je connais le got du biscuit et du
nerf de boeuf, et je n'ai pas grand regret d'y retourner encore,
car j'aurai le temps d'y finir mon livre; il me reste une foule de
bonnes choses  dire, et, dans les galres d'Espagne, on a plus de
loisir que je n'en ai besoin, d'autant plus qu'il ne m'en faut pas
beaucoup pour ce qui me reste  crire, car je le sais dj par
coeur[143].

-- Tu as de l'esprit, lui dit don Quichotte.

-- Et du malheur, rpondit Gins, car le malheur poursuit toujours
l'esprit.

-- Poursuit toujours la sclratesse! s'cria le gardien.

-- Je vous ai dj dit, seigneur commissaire, rpliqua Passamont,
de parler plus doux. Ces messieurs de la chancellerie ne vous ont
pas mis cette verge noire en main pour maltraiter les pauvres gens
qui sont ici, mais pour nous conduire o l'ordonne Sa Majest.
Sinon, et par la vie de... Mais suffit. Quelque jour les taches
faites dans l'htellerie pourraient bien s'en aller  la lessive;
que chacun se taise, et vive bien, et parle mieux encore; et
suivons notre chemin, car c'est bien assez de fadaises comme
cela.

Le commissaire leva sa baguette pour donner  Passamont la rponse
 ses menaces; mais don Quichotte, se jetant au-devant du coup, le
pria de ne point le frapper:

Ce n'est pas tonnant, lui dit-il, que celui qui a les mains si
bien attaches ait du moins la langue un peu libre.

Puis, s'adressant  tous les forats de la chane, il ajouta:

De tout ce que vous venez de me dire, mes trs-chers frres, je
dcouvre clairement que, bien qu'on vous ait punis pour vos
fautes, les chtiments que vous allez subir ne sont pas fort 
votre got, et qu'enfin vous allez aux galres tout  fait contre
votre gr. Je dcouvre aussi que le peu de courage qu'a montr
l'un dans la question, le manque d'argent pour celui-ci, pour
celui-l le manque de faveur, et, finalement, l'erreur ou la
passion du juge, ont t les causes de votre perdition, et vous
ont privs de la justice qui vous tait due. Tout cela maintenant
s'offre  ma mmoire pour me dire, me persuader et me certifier
que je dois montrer  votre gard pourquoi le ciel m'a mis au
monde, pourquoi il a voulu que je fisse profession dans l'ordre de
chevalerie dont je suis membre, et pourquoi j'ai fait voeu de
porter secours aux malheureux et aux faibles qu'oppriment les
forts. Mais, comme je sais qu'une des qualits de la prudence est
de ne pas faire par la violence ce qui peut se faire par la
douceur, je veux prier messieurs les gardiens et monsieur le
commissaire de vouloir bien vous dtacher et vous laisser aller en
paix; d'autres ne manqueront pas pour servir le roi en meilleures
occasions, et c'est,  vrai dire, une chose monstrueuse de rendre
esclaves ceux que Dieu et la nature ont faits libres. Et
d'ailleurs, seigneurs gardiens, continua don Quichotte, ces
pauvres diables ne vous ont fait nulle offense; eh bien! que
chacun d'eux reste avec son pch: Dieu est l-haut dans le ciel,
qui n'oublie ni de chtier le mchant ni de rcompenser le bon, et
il n'est pas bien que des hommes d'honneur se fassent les
bourreaux d'autres hommes, quand ils n'ont nul intrt  cela. Je
vous prie avec ce calme et cette douceur, afin d'avoir, si vous
accdez  ma demande,  vous remercier de quelque chose. Mais, si
vous ne le faites de bonne grce, cette lance et cette pe, avec
la valeur de mon bras, vous feront bien obir par force.

-- Voil, pardieu, une gracieuse plaisanterie! s'cria le
commissaire; c'tait bien la peine de tant lanterner pour
accoucher de cette belle ide. Tiens! ne veut-il pas que nous
laissions aller les forats du roi, comme si nous avions le
pouvoir de les lcher, ou qu'il et celui de nous en donner
l'ordre! Allons donc, seigneur, passez votre chemin, et redressez
un peu le bassin que vous avez sur la tte, sans vous mler de
chercher cinq pattes  notre chat.

-- C'est vous qui tes le chat, le rat et le goujat! s'cria don
Quichotte.

Et sans dire gare, il s'lance sur lui avec tant de furie,
qu'avant que l'autre ait eu le temps de se mettre en garde, il le
jette sur le carreau grivement bless d'un coup de lance. Le
bonheur voulut que ce ft justement l'homme  l'arquebuse. Les
autres gardes restrent d'abord tonns et stupfaits  cette
attaque inattendue; mais, reprenant bientt leurs esprits, ils
empoignrent, ceux  cheval leurs pes, ceux  pied leurs piques,
et assaillirent tous ensemble don Quichotte, qui les attendait
avec un merveilleux sang-froid. Et sans doute il et pass un
mauvais quart d'heure, si les galriens, voyant cette belle
occasion de recouvrer la libert, n'eussent fait tous leurs
efforts pour rompre la chane o ils taient attachs cte  cte.
La confusion devint alors si grande, que les gardiens, tantt
accourant aux forats qui se dtachaient, tantt attaquant don
Quichotte, dont ils taient attaqus, ne firent enfin rien qui
vaille. Sancho aidait de son ct  dlivrer Gins de Passamont,
qui prit le premier la clef des champs; et celui-ci, ds qu'il se
vit libre, sauta sur le commissaire abattu, lui prit son pe et
son arquebuse, avec laquelle, visant l'un, visant l'autre, sans
tirer jamais, il eut bientt fait vider le champ de bataille 
tous les gardes, qui chapprent, en fuyant, aussi bien 
l'arquebuse de Passamont qu'aux pierres que leur lanaient sans
relche les autres galriens dlivrs.

Sancho s'affligea beaucoup de ce bel exploit, se doutant bien que
ceux qui se sauvaient  toutes jambes allaient rendre compte de
l'affaire  la Sainte-Hermandad, laquelle se mettrait, au son des
cloches et des tambours,  la poursuite des coupables. Il
communiqua cette crainte  son matre, le priant de s'loigner
bien vite du chemin et de s'enfoncer dans la montagne qui tait
proche.

C'est fort bien, rpondit don Quichotte, mais je sais ce qu'il
convient de faire avant tout.

Appelant alors tous les galriens qui couraient ple-mle, et qui
avaient dpouill le commissaire jusqu' la peau, ces honntes
gens se mirent en rond autour de lui pour voir ce qu'il leur
voulait. Don Quichotte leur tint ce discours:

Il est d'un homme bien n d'tre reconnaissant des bienfaits
qu'il reoit, et l'un des pchs qui offensent Dieu davantage,
c'est l'ingratitude. Je dis cela, parce que vous avez vu,
seigneurs, par manifeste exprience, le bienfait que vous avez
reu de moi en payement duquel je dsire, ou plutt telle est ma
volont, que, chargs de cette chane dont j'ai dlivr vos
paules, vous vous mettiez immdiatement en chemin pour vous
rendre  la cit du Toboso; que l vous vous prsentiez devant ma
dame, Dulcine du Toboso,  laquelle vous direz que son chevalier,
celui de la Triste-Figure, lui envoie ses compliments, et vous lui
conterez mot pour mot tous les dtails de cette fameuse aventure,
jusqu'au moment o je vous ai rendu la libert si dsire. Aprs
quoi vous pourrez vous retirer, et vous en aller chacun  la bonne
aventure.[144]

Gins de Passamont, se chargeant de rpondre pour tous, dit  don
Quichotte:

Ce que Votre Grce nous ordonne, seigneur chevalier notre
librateur, est impossible  faire, de toute impossibilit; car
nous ne pouvons aller tous ensemble le long de ces grands chemins,
mais, au contraire, seuls, isols, chacun tirant  part soi, et
s'efforant de se cacher dans les entrailles de la terre, pour
n'tre pas rencontrs par la Sainte-Hermandad, qui va sans aucun
doute lcher ses limiers  nos trousses. Ce que Votre Grce peut
faire, et ce qu'il est juste qu'elle fasse, c'est de commuer ce
service et cette obligation de passage devant cette dame Dulcine
du Toboso en quelques douzaines de _Credo _et d'_Ave Maria, _que
nous dirons en votre intention. C'est du moins une pnitence qu'on
peut faire, de nuit et de jour, pendant la fuite comme pendant le
repos, en paix comme en guerre. Mais penser que nous allons
maintenant retourner en terre d'gypte, je veux dire que nous
allons reprendre notre chane et suivre le chemin du Toboso, c'est
penser qu'il fait nuit  prsent, quoiqu'il ne soit pas dix heures
du matin; et nous demander une telle folie, c'est demander des
poires  l'ormeau.

-- Eh bien! je jure Dieu, s'cria don Quichotte, s'enflammant de
colre, don fils de mauvaise maison, don Ginsille de Paropillo,
ou comme on vous appelle, que vous irez tout seul, l'oreille basse
et la queue entre les jambes, avec toute la chane sur le dos.

Passamont, qui n'tait pas fort endurant de sa nature, et qui
n'tait plus  s'apercevoir que la cervelle de don Quichotte avait
un faux pli, puisqu'il avait commis une aussi grande extravagance
que celle de leur rendre la libert, se voyant traiter si
cavalirement, cligna de l'oeil  ses compagnons, lesquels,
s'loignant tout d'une vole, firent pleuvoir sur don Quichotte
une telle grle de pierres, qu'il n'avait pas assez de mains pour
se couvrir de sa rondache; et quant au pauvre Rossinante, il ne
faisait pas plus de cas de l'peron que s'il et t coul en
bronze.

Sancho se jeta derrire son ne, et se dfendit avec cet cu du
nuage de pierres qui crevait sur tous les deux. Mais don Quichotte
ne put pas si bien s'abriter, que je ne sais combien de cailloux
ne l'atteignissent dans le milieu du corps, et si violemment,
qu'ils l'emmenrent avec eux par terre. Ds qu'il fut tomb,
l'tudiant lui sauta dessus, et lui ta de la tte son plat 
barbe, dont il lui donna trois ou quatre coups sur les paules,
qu'il frappa ensuite autant de fois sur la terre, et qu'il mit
presque en morceaux. Ces vauriens prirent ensuite au pauvre
chevalier un pourpoint  doubles manches qu'il portait par-dessus
ses armes, et lui auraient enlev jusqu' ses bas, si l'armure des
grves n'en et empch. Ils dbarrassrent aussi Sancho de son
manteau court, et le laissrent en justaucorps; puis, ayant
partag entre eux tout le butin de la bataille, ils s'chapprent
chacun de son ct, ayant plus de soin d'viter la Sainte-
Hermandad, dont ils avaient grand'peur, que de se mettre la chane
au cou, et de se prsenter en cet tat devant madame Dulcine du
Toboso. Il ne resta plus sur la place que l'ne, Rossinante,
Sancho et don Quichotte: l'ne, pensif et tte basse, secouant de
temps en temps les oreilles, comme si l'averse de pierres n'et
pas encore cess; Rossinante, tendu le long de son matre, car
une autre dcharge l'avait aussi jet sur le carreau; Sancho, en
manches de chemise, et tremblant  l'ide de la Sainte-Hermandad;
enfin don Quichotte, l'me navre de se voir ainsi maltrait par
ceux-l mmes qui lui devaient un si grand bienfait.

Chapitre XXIII

_De ce qui arriva au fameux don Quichotte dans la Sierra
Morna__[145]__, l'une des plus rares aventures que rapporte
cette vridique histoire_


Don Quichotte, se voyant en si triste tat, dit  son cuyer:

Toujours, Sancho, j'ai entendu dire que faire du bien  de la
canaille, c'est jeter de l'eau dans la mer. Si j'avais cru ce que
tu m'as dit, j'aurais vit ce dboire; mais la chose est faite,
prenons patience pour le moment, et tirons exprience pour
l'avenir.

-- Vous tirerez exprience, rpondit Sancho, tout comme je suis
Turc. Mais, puisque vous dites que, si vous m'aviez cru, vous
eussiez vit ce malheur, croyez-moi maintenant, et vous en
viterez un bien plus grand encore. Car je vous dclare qu'avec la
Sainte-Hermandad il n'y a pas de chevalerie qui tienne, et qu'elle
ne fait pas cas de tous les chevaliers errants du monde pour deux
maravdis. Tenez, il me semble dj que ses flches me sifflent
aux oreilles[146].

-- Tu es naturellement poltron, Sancho, reprit don Quichotte;
mais, afin que tu ne dises pas que je suis entt, et que je ne
fais jamais ce que tu me conseilles, pour cette fois, je veux
suivre ton avis, et me mettre  l'abri de ce courroux qui te fait
si peur. Mais c'est  une condition: que jamais, en la vie ou en
la mort, tu ne diras  personne que je me suis loign et retir
de ce pril par frayeur, mais bien pour complaire  tes
supplications. Si tu dis autre chose, tu en auras menti, et ds 
prsent pour alors, comme alors pour ds  prsent, je te donne un
dmenti, et dis que tu mens et mentiras toutes les fois que tu
diras ou penseras pareille chose. Et ne me rplique rien, car, de
penser seulement que je m'loigne d'un pril, de celui-ci
principalement, o il me semble que je montre je ne sais quelle
ombre de peur, il me prend envie de rester l, et d'y attendre
seul, non-seulement cette Sainte-Hermandad ou confrrie qui
t'pouvante, mais encore les frres des douze tribus d'Isral, et
les sept frres Macchabes, et les jumeaux Castor et Pollux, et
tous les frres, confrres et confrries qu'il y ait au monde.

-- Seigneur, rpondit Sancho, se retirer n'est pas fuir, et
attendre n'est pas sagesse quand le pril surpasse l'esprance et
les forces. Il est d'un homme sage de se garder aujourd'hui pour
demain, et de ne pas s'aventurer tout entier en un jour. Et sachez
que, tout rustre et vilain que je suis, j'ai bien quelque ide
pourtant de ce qu'on appelle se bien gouverner. Ainsi, ne vous
repentez pas d'avoir suivi mon conseil; montez plutt sur
Rossinante, si vous pouvez, ou sinon je vous aiderai; et suivez-
moi, car le coeur me dit que nous avons plus besoin maintenant de
nos pieds que de nos mains.

Don Quichotte monta sur sa bte, sans rpliquer un mot; et, Sancho
prenant les devants sur son ne, ils entrrent dans une gorge de
la Sierra-Morna, dont ils taient proches. L'intention de Sancho
tait de traverser toute cette chane de montagnes, et d'aller
dboucher au Viso ou bien  Almodovar del Campo, aprs s'tre
cachs quelques jours dans ces solitudes, pour chapper  la
Sainte-Hermandad, si elle se mettait  leur piste. Ce qui
l'encouragea dans ce dessein, ce fut de voir que le sac aux
provisions qu'il portait sur son ne avait chapp au pillage des
galriens, chose qu'il tint  miracle, tant ces honntes gens
avaient bien furet, et pris tout ce qui leur convenait.

Les deux voyageurs arrivrent cette nuit mme au coeur de la
Sierra-Morna, o Sancho trouva bon de faire halte, et mme de
passer quelques jours, au moins tant que dureraient les vivres.
Ils s'arrangrent donc pour la nuit entre deux roches et quantit
de grands liges. Mais la destine, qui, selon l'opinion de ceux
que n'claire point la vraie foi, ordonne et rgle tout  sa
fantaisie, voulut que Gins de Passamont, cet insigne voleur
qu'avaient dlivr de la chane la vertu et la folie de don
Quichotte, pouss par la crainte de la Sainte-Hermandad, qu'il
redoutait avec juste raison, et aussi song  se cacher dans ces
montagnes. Elle voulut de plus que sa frayeur et son toile
l'eussent conduit prcisment o s'taient arrts don Quichotte
et Sancho Panza, qu'il reconnut aussitt, et qu'il laissa
paisiblement s'endormir. Comme les mchants sont toujours ingrats,
comme la ncessit est l'occasion qui fait le larron, et que le
prsent fait oublier l'avenir, Gins, qui n'avait pas plus de
reconnaissance que de bonnes intentions, rsolut de voler l'ne de
Sancho Panza, se souciant peu de Rossinante, qui lui parut un
aussi mauvais meuble  vendre qu' mettre en gage. Sancho dormait;
Gins lui vola son ne, et, avant que le jour vnt, il tait trop
loin pour qu'on pt le rattraper.

L'aurore parut, rjouissant la terre, et attristant le bon Sancho
Panza; car, ne trouvant plus son ne, et se voyant sans lui, il se
mit  faire les plus tristes et les plus douloureuses
lamentations, tellement que don Quichotte s'veilla au bruit de
ses plaintes, et l'entendit qui disait en pleurant:

 fils de mes entrailles, n dans ma propre maison, jouet de mes
enfants, dlices de ma femme, envie de mes voisins, soulagement de
mes charges, et finalement nourricier de la moiti de ma personne,
car, avec vingt-six maravdis que tu gagnais par jour, tu
fournissais  la moiti de ma dpense!

Don Quichotte, qui vit les pleurs de Sancho et en apprit la cause,
le consola par les meilleurs raisonnements qu'il put trouver, et
lui promit de lui donner une lettre de change de trois nons sur
cinq qu'il avait laisss dans son curie.  cette promesse, Sancho
se consola, scha ses larmes, calma ses sanglots, et remercia son
matre de la faveur qu'il lui faisait.

Celui-ci, ds qu'il eut pntr dans ces montagnes, qui lui
semblaient des lieux tout  fait propres aux aventures qu'il
cherchait, s'tait senti le coeur bondir de joie. Il repassait en
sa mmoire ces merveilleux vnements qui, dans de semblables
lieux, pres et solitaires, taient arrivs  des chevaliers
errants, et ces penses l'absorbaient et le transportaient au
point qu'il oubliait toute autre chose. Quant  Sancho, il n'avait
d'autre souci, depuis qu'il croyait cheminer en lieu sr, que de
restaurer son estomac avec les dbris qui restaient du butin fait
sur les prtres du convoi. Il s'en allait donc derrire son
matre, charg de tout ce qu'aurait d porter le grison[147], et
tirant du sac pour mettre en son ventre; et il se trouvait si bien
de cette manire d'aller, qu'il n'aurait pas donn une obole pour
rencontrer toute autre aventure. En ce moment il leva les yeux, et
vit que son matre, s'tant arrt, essayait de soulever avec la
pointe de sa lance je ne sais quel paquet qui gisait par terre. Se
htant alors d'aller lui aider, s'il en tait besoin, il arriva au
moment o don Quichotte soulevait sur le bout de sa pique un
coussin et une valise attachs ensemble, tous deux en lambeaux et
 demi pourris. Mais le paquet pesait tant que Sancho fut oblig
de l'aller prendre  la main, et son matre lui dit de voir ce
qu'il y avait dans la valise. Sancho s'empressa d'obir, et,
quoiqu'elle ft ferme avec une chane et son cadenas, il lui fut
facile, par les trous qu'avait faits la pourriture, de voir ce
qu'elle contenait. C'taient quatre chemises de fine toile de
Hollande, et d'autres hardes aussi lgantes que propres; et de
plus, Sancho trouva dans un mouchoir un bon petit tas d'cus d'or.
Ds qu'il les vit:

Bni soit le ciel tout entier, s'cria-t-il, qui nous envoie
enfin une aventure  gagner quelque chose.

Il se remit  chercher, et trouva un petit livre de poche
richement reli.

Donne-moi ce livre, lui dit don Quichotte; quant  l'argent,
garde-le, je t'en fais cadeau.

Sancho lui baisa les mains pour le remercier de cette faveur, et,
dvalisant la valise, il mit la lingerie dans le sac aux
provisions.  la vue de toutes ces circonstances, don Quichotte
dit  son cuyer:

Il me semble, Sancho, et ce ne peut tre autre chose, que quelque
voyageur gar aura voulu traverser ces montagnes, et que des
brigands, l'ayant surpris au passage, l'auront assassin, et
seront venus l'enterrer dans cet endroit dsert.

-- Cela ne peut pas tre, rpondit Sancho; car des voleurs
n'auraient point laiss l'argent.

-- Tu as raison, reprit don Quichotte, et je ne devine vraiment
pas ce que ce peut tre. Mais attends, nous allons voir s'il n'y a
pas dans ces tablettes quelque note d'o nous puissions dpister
et dcouvrir ce que nous dsirons savoir.

Il ouvrit le petit livre, et la premire chose qu'il vit crite,
comme en brouillon, quoique d'une belle criture, fut un sonnet
qu'il lut  haute voix pour que Sancho l'entendt. Ce sonnet
disait:

Ou l'amour n'a point assez de discernement, ou il a trop de
cruaut, ou bien ma peine n'est point en rapport avec la faute qui
me condamne  la plus dure espce de tourment.

Mais, si l'amour est un dieu, personne n'ignore, et la raison le
veut ainsi, qu'un dieu ne peut tre cruel. Qui donc ordonne
l'amre douleur que j'endure et que j'adore?

Si je dis que c'est vous, Philis, je me trompe; car tant de mal
ne peut sortir de tant de bien, et ce n'est pas du ciel que me
vient cet enfer.

Il faut donc mourir, voil le plus certain: car au mal dont la
cause est inconnue, ce serait miracle de trouver le remde.

Cette chanson-l ne nous apprend rien, dit Sancho;  moins
pourtant que, par ce fil dont il y est question, nous ne tirions
le peloton de toute l'aventure.

-- De quel fil parles-tu? demanda don Quichotte.

-- Il me semble, rpondit Sancho, que Votre Grce a parl de fil.

-- De Philis j'ai parl, reprit don Quichotte, et c'est sans doute
le nom de la dame dont se plaint l'auteur de ce sonnet; et, par ma
foi! ce doit tre un pote passable, ou je n'entends rien au
mtier.

-- Comment donc! s'cria Sancho; est-ce que Votre Grce s'entend
aussi  composer des vers?

-- Et plus que tu ne penses, rpondit don Quichotte. C'est ce que
tu verras bientt, quand tu porteras  madame Dulcine du Toboso
une lettre crite en vers du haut en bas. Il faut que tu saches,
Sancho, que tous, ou du moins la plupart des chevaliers errants
des temps passs, taient de grands troubadours, c'est--dire de
grands potes et de grands musiciens: car ces deux talents, ou ces
deux grces, pour les mieux nommer, sont essentielles aux amoureux
errants. Il est vrai que les strophes des anciens chevaliers ont
plus de vigueur que de dlicatesse[148].

-- Lisez autre chose, dit Sancho; peut-tre trouverez-vous de quoi
nous satisfaire.

Don Quichotte tourna la page.

Ceci est de la prose, dit-il, et ressemble  une lettre.

--  une lettre missive[149]? demanda Sancho.

-- Elle ne me semble, au commencement, qu'une lettre d'amour,
rpondit don Quichotte.

-- Eh bien! que Votre Grce ait la bont de lire tout haut, reprit
Sancho; j'aime infiniment ces histoires d'amour.

-- Volontiers, dit don Quichotte; et, lisant  haute voix, comme
Sancho l'en avait pri, il trouva ce qui suit:

La fausset de tes promesses et la certitude de mon malheur me
conduisent en un lieu d'o arriveront plus tt  tes oreilles les
nouvelles de ma mort que les expressions de mes plaintes. Tu m'as
trahi, ingrate, pour un homme qui a plus, mais qui ne vaut pas
plus que moi. Si la vertu tait estime une richesse, je
n'envierais pas le bonheur d'autrui, je ne pleurerais pas mon
propre malheur. Ce qu'avait difi ta beaut, tes actions l'ont
dtruit. Par l'une, je te crus un ange; par les autres, j'ai
reconnu que tu tais une femme. Reste en paix, toi qui me fais la
guerre; et fasse le ciel que les perfidies de ton poux demeurent
toujours caches, afin que tu ne te repentes point de ce que tu as
fait, et que je ne tire pas vengeance de ce que je ne dsire
plus.

Quand don Quichotte eut achev de lire cette lettre:

Elle nous en apprend encore moins que les vers, dit-il, si ce
n'est pourtant que celui qui l'a crite est quelque amant rebut.

Feuilletant ensuite le livre entier, il y trouva d'autres posies
et d'autres lettres, tantt lisibles, tantt effaces. Mais elles
ne contenaient autre chose que des plaintes, des lamentations, des
reproches, des plaisirs et des peines, des faveurs et des mpris,
clbrant les unes et dplorant les autres.

Pendant que don Quichotte faisait l'examen des tablettes, Sancho
faisait celui de la valise, sans y laisser, non plus que dans le
coussin, un coin qu'il ne visitt, un repli qu'il ne furett, une
couture qu'il ne rompt, un flocon de laine qu'il ne trit
soigneusement, pour que rien ne se perdt faute de diligence et
d'attention: tant lui avaient veill l'apptit les cus d'or dj
trouvs, et dont le nombre passait la centaine! Bien qu'il ne
rencontrt rien de plus que cette trouvaille, il donna pour bien
employs les sauts sur la couverture, les vomissements du baume de
Fierabras, les caresses des gourdins, les coups de poing du
muletier, l'enlvement du bissac, le vol du manteau, et toute la
faim, la soif et la fatigue qu'il avait souffertes au service de
son bon seigneur, trouvant qu'il en tait plus que pay et
rcompens par l'abandon du trsor dcouvert.

Le chevalier de la Triste-Figure conservait un grand dsir de
savoir quel tait le matre de la valise, conjecturant par le
sonnet et la lettre, par la monnaie d'or et par les chemises
fines, qu'elle devait avoir appartenu  quelque amoureux de haut
tage, que les ddains et les perfidies de sa dame avaient conduit
 quelque fin dsespre. Mais, comme en cet endroit pre et
sauvage il ne se trouvait personne dont il pt recueillir des
informations, il ne pensa qu' passer outre, sans prendre d'autre
chemin que celui qui convenait  Rossinante, c'est--dire o la
pauvre bte pouvait mettre un pied devant l'autre, et s'imaginant
toujours qu'au travers de ces broussailles devait enfin s'offrir
quelque trange aventure. Tandis qu'il cheminait dans ces penses,
il aperut tout  coup,  la cime d'un monticule qui se trouvait
en face de lui, un homme qui allait sautant de roche en roche et
de buisson en buisson avec une tonnante lgret. Il crut
reconnatre qu'il tait  demi-nu, la barbe noire et touffue, les
cheveux longs et en dsordre, la tte dcouverte, les pieds sans
chaussures, et les jambes sans aucun vtement. Des chausses, qui
semblaient de velours jaune, lui couvraient les cuisses, mais
tellement en lambeaux, qu'elles laissaient voir la chair en
plusieurs endroits. Bien qu'il et pass avec la rapidit de
l'clair, cependant tous ces dtails furent remarqus et retenus
par le chevalier de la Triste-Figure. Celui-ci aurait bien voulu
le suivre; mais il n'tait pas donn aux faibles jarrets de
Rossinante de courir  travers ces pierrailles, ayant d'ailleurs
de sa nature le pas court et l'humeur flegmatique. Don Quichotte
s'imagina aussitt que ce devait tre le matre de la valise, et
il rsolut  part soi de se mettre  sa poursuite, d-t-il, pour
le trouver, courir toute une anne par ces montagnes. Il ordonna
donc  Sancho de prendre par un ct du monticule, tandis qu'il
prendrait par l'autre, esprant,  la faveur d'une telle
manoeuvre, rencontrer cet homme qui avait disparu si vite  leurs
yeux.

Je ne puis faire ce que vous commandez, rpondit Sancho; car, ds
que je quitte Votre Grce, la peur est avec moi, qui m'assaille de
mille espces d'alarmes et de visions. Et ce que je dis l doit
vous servir d'avis pour que dornavant vous ne m'loigniez pas
d'un doigt de votre prsence.

-- J'y consens, reprit le chevalier de la Triste-Figure, et je
suis ravi que tu aies ainsi confiance en mon courage, qui ne te
manquera pas, quand mme l'me te manquerait au corps. Viens donc
derrire moi, pas  pas, ou comme tu pourras, et fais de tes yeux
des lanternes. Nous ferons le tour de ces collines, et peut-tre
tomberons-nous sur cet homme que nous venons d'entrevoir, et qui
sans aucun doute n'est autre que le matre de notre trouvaille.

-- En ce cas, rpondit Sancho, il vaut bien mieux ne pas le
chercher; car si nous le trouvons, et s'il est par hasard le
matre de l'argent, il est clair que me voil contraint de le lui
restituer. Mieux vaut, dis-je, sans faire ces inutiles dmarches,
que je reste en possession de bonne foi, jusqu' ce que, sans tant
de curiosit et de diligence, le vritable propritaire vienne 
se dcouvrir. Ce sera peut-tre aprs que j'aurai dpens
l'argent, et alors le roi m'en fera quitte.

-- Tu te trompes en cela, Sancho, rpondit don Quichotte. Ds que
nous souponnons que c'est le matre de cet argent que nous avons
eu devant les yeux, nous sommes obligs de le chercher et de lui
faire restitution; et si nous ne le cherchions pas, la seule
puissante prsomption qu'il en est le matre nous mettrait dans la
mme faute que s'il l'tait rellement. Ainsi donc, ami Sancho,
n'aie pas de peine de le chercher, car ce sera m'en ter une
grande si je le trouve.

Cela dit, il donna de l'peron  Rossinante, et Sancho le suivit 
pied, portant la charge de l'ne, grce  Gins de Passamont.

Quand ils eurent presque achev le tour de la montagne, ils
trouvrent, au bord d'un ruisseau, le cadavre d'une mule portant
encore la selle et la bride,  demi dvor par les loups et les
corbeaux: ce qui confirma davantage leur soupon que ce fuyard
tait le matre de la valise et de la mule. Pendant qu'ils la
considraient, ils entendirent un coup de sifflet, comme ceux des
ptres qui appellent leurs troupeaux; puis tout  coup,  leur
main gauche, ils virent paratre une grande quantit de chvres,
et derrire elles parut, sur le haut de la montagne, le chevrier
qui les gardait, lequel tait un homme d'ge. Don Quichotte
l'appela aussitt  grands cris, et le pria de descendre auprs
d'eux. L'autre rpondit en criant de mme, et leur demanda comment
ils taient venus dans un lieu qui n'tait gure foul que par le
pied des chvres, ou des loups et d'autres btes sauvages. Sancho
lui rpliqua qu'il n'avait qu' descendre, et qu'on lui rendrait
bon compte de toute chose. Le chevrier descendit donc, et en
arrivant auprs de don Quichotte, il lui dit:

Je parie que vous tes  regarder la mule de louage qui est morte
dans ce ravin. Eh bien! de bonne foi, il y a bien six mois qu'elle
est  la mme place. Mais, dites-moi, avez-vous rencontr par l
son matre?

-- Nous n'avons rencontr personne, rpondit don Quichotte, mais
seulement un coussin et une valise que nous avons trouvs prs
d'ici.

-- Je l'ai bien aussi trouve, moi, cette valise, repartit le
chevrier; mais je n'ai voulu ni la relever ni m'en approcher tant
seulement, craignant quelque malheur, et qu'on ne m'accust de
l'avoir eue par vol, car le diable est fin, et il jette aux jambes
de l'homme de quoi le faire trbucher et tomber, sans savoir
pourquoi ni comment.

-- C'est justement ce que je disais, rpondit Sancho; moi aussi,
je l'ai trouve, mais je n'ai pas voulu m'en approcher d'un jet de
pierre. Je l'ai laisse l-bas, o elle est comme elle tait, car
je n'aime pas attacher des grelots aux chiens.

-- Dites-moi, bonhomme, reprit don Quichotte, savez-vous, par
hasard, quel est le matre de ces objets?

-- Ce que je saurai vous dire, rpondit le chevrier, c'est qu'il y
a au pied de six mois environ qu' des huttes de bergers, qui sont
comme  trois lieues d'ici, arriva un jeune homme de belle taille
et de bonne faon, mont sur cette mme mule qui est morte par l,
et avec cette mme valise que vous dites avoir trouve et n'avoir
pas touche. Il nous demanda quel tait l'endroit de la montagne
le plus pre et le plus dsert. Nous lui dmes que c'tait celui
o nous sommes  prsent; et c'est bien la vrit, car si vous
entriez une demi-lieue plus avant, peut-tre ne trouveriez-vous
plus moyen d'en sortir, et je m'merveille que vous ayez pu
pntrer jusqu'ici, car il n'y a ni chemin ni sentier qui conduise
en cet endroit. Je dis donc qu'en coutant notre rponse, le jeune
homme tourna bride et s'achemina vers le lieu que nous lui avions
indiqu, nous laissant tous ravis de sa bonne mine et de la hte
qu'il se donnait  s'enfoncer dans le plus profond de la montagne.
Et depuis lors nous ne le vmes plus jamais, jusqu' ce que,
quelques jours aprs, il coupa le chemin  un de nos ptres; et,
sans lui rien dire, il s'approcha de lui, et lui donna une
quantit de coups de pied et de coups de poing. Ensuite, il s'en
fut  la bourrique aux provisions, prit tout le pain et le fromage
qu'elle portait, et, cela fait, il s'enfuit et rentra dans la
montagne plus vite qu'un cerf. Quand nous apprmes cette aventure,
nous nous mmes, quelques chevriers et moi,  le chercher, presque
pendant deux jours, dans le plus pais des bois de la montagne, au
bout desquels nous le trouvmes blotti dans le creux d'un gros
lige. Il vint  nous avec beaucoup de douceur, mais les habits
dj en pices, et le visage si dfigur, si brl du soleil, qu'
peine nous le reconnaissions; si bien que ce furent ses habits,
tout dchirs qu'ils taient, qui, par le souvenir que nous en
avions gard, nous firent entendre que c'tait bien l celui que
nous cherchions. Il nous salua trs-poliment; puis, en de courtes
mais bonnes raisons, il nous dit de ne pas nous tonner de le voir
aller et vivre de la sorte, que c'tait pour accomplir certaine
pnitence que lui avaient fait imposer ses nombreux pchs. Nous
le primes de nous dire qui il tait; mais nous ne pmes jamais
l'y dcider. Nous lui dmes aussi, quand il aurait besoin de
nourriture et de provisions, de nous indiquer o nous le
trouverions, parce que nous lui en porterions de bon coeur et
trs-exactement; et, si cela n'tait pas plus de son got, qu'il
vnt les demander, mais non les prendre de force aux bergers. Il
nous remercia beaucoup de nos offres, nous demanda pardon des
violences passes, et nous promit de demander dornavant sa
nourriture pour l'amour de Dieu, sans faire aucun mal  personne.
Quant  son habitation, il nous dit qu'il n'en avait pas d'autre
que celle qu'il pouvait rencontrer o la nuit le surprenait;
enfin, aprs ces demandes et ces rponses, il se mit  pleurer si
tendrement, que nous aurions t de pierre, nous tous qui tions 
l'couter, si nous n'eussions fondu en larmes. Il suffisait de
considrer comment nous l'avions vu la premire fois, et comment
nous le voyions alors; car, ainsi que je vous l'ai dit, c'tait un
gentil et gracieux jeune homme, et qui montrait bien, dans la
politesse de ses propos, qu'il tait de bonne naissance et
richement lev, si bien que nous tions tous des rustres, et que,
pourtant, sa gentillesse tait si grande, qu'elle se faisait
reconnatre mme par la rusticit. Et tout  coup pendant qu'il
tait au milieu de sa conversation, le voil qui s'arrte, qui
devient muet, qui cloue ses yeux en terre un bon morceau de temps,
et nous voil tous tonns, inquiets, attendant comment allait
finir cette extase, et prenant de lui grande piti; en effet,
comme tantt il ouvrait de grands yeux, tantt les fermait, tantt
regardait  terre sans ciller, puis serrait les lvres et fronait
les sourcils, nous reconnmes facilement qu'il tait pris de
quelque accident de folie. Mais il nous fit bien vite voir que
nous pensions vrai; car il se releva tout  coup, furieux, de la
terre o il s'tait couch, et se jeta sur le premier qu'il trouva
prs de lui, avec tant de vigueur et de rage, que si nous ne le
lui eussions arrach des mains, il le tuait  coups de poing et 
coups de dents. Et tout en le frappant il disait:

Ah! tratre de Fernand! c'est ici, c'est ici que tu me payeras le
tour infme que tu m'as jou; ces mains vont t'arracher le coeur
o logent et trouvent asile toutes les perversits runies,
principalement la fraude et la trahison; et il ajoutait  cela
d'autres propos qui tendaient tous  mal parler de ce Fernand, et
 l'appeler tratre et perfide. Enfin, nous lui tmes, non sans
peine, notre pauvre camarade, et alors, sans dire un mot, il
s'loigna de nous  toutes jambes, et disparut si vite entre les
roches et les broussailles qu'il nous fut impossible de le suivre.
Nous avons de l conjectur que la folie le prenait par accs, et
qu'un particulier nomm Fernand a d lui faire quelque mchant
tour, aussi cruel que le montre l'tat o il l'a rduit. Et tout
cela s'est confirm depuis par le nombre de fois qu'il est venu 
notre rencontre, tantt pour demander aux bergers de lui donner
une part de leurs provisions, tantt pour la leur prendre de
force; car, quand il est dans ses accidents de folie, les bergers
ont beau lui offrir de bon coeur ce qu'ils ont, il ne veut rien
recevoir, mais il prend  coups de poing. Au contraire, quand il
est dans son bon sens, il demande pour l'amour de Dieu, avec
beaucoup de politesse; et quand il a reu, il fait tout plein de
remerciements, sans manquer de pleurer aussi. Et je puis vous
dire, en toute vrit, seigneurs, continua le chevrier, qu'hier
nous avons rsolu, moi et quatre bergers, dont deux sont mes
ptres et deux mes amis, de le chercher jusqu' ce que nous le
trouvions, et, quand nous l'aurons trouv, de le conduire, de gr
ou de force,  la ville d'Almodovar, qui est  huit lieues d'ici;
et l nous le ferons gurir si son mal peut tre guri, ou du
moins nous saurons qui il est, quand il aura son bon sens, et s'il
a des parents auxquels nous puissions donner avis de son malheur.
Voil, seigneurs, tout ce que je puis vous dire touchant ce que
vous m'avez demand, et comptez bien que le matre des effets que
vous avez trouvs est justement le mme homme que vous avez vu
passer avec d'autant plus de lgret que ses habits ne le gnent
gure.

Don Quichotte, qui avait dit, en effet, au chevrier comment il
avait vu courir cet homme  travers les broussailles, resta tout
surpris de ce qu'il venait d'entendre; et, sentant s'accrotre son
dsir de savoir qui tait ce malheureux fou, il rsolut de
poursuivre sa premire pense, et de le chercher par toute la
montagne, sans y laisser une caverne, une fente, un trou qu'il ne
visitt jusqu' ce qu'il l'et trouv. Mais la fortune arrangea
mieux les choses qu'il ne l'esprait; car, en ce mme instant,
parut dans une gorge de la montagne qui dbouchait sur eux, le
jeune homme qu'il voulait chercher. Celui-ci s'avanait en
marmottant dans ses lvres des paroles qu'il n'et pas mme t
possible d'entendre de prs. Son costume tait tel qu'on l'a
dpeint; seulement, lorsqu'il fut proche, don Quichotte s'aperut
qu'un pourpoint en lambeaux qu'il portait sur les paules tait de
peau de daim parfume d'ambre[150]: ce qui acheva de le convaincre
qu'une personne qui portait de tels habits ne pouvait tre de
basse condition. Quand le jeune homme arriva prs d'eux, il les
salua d'une voix rauque et brusque, mais avec beaucoup de
courtoisie. Don Quichotte lui rendit ses saluts avec non moins de
civilit, et, mettant pied  terre, il alla l'embrasser avec une
grce affectueuse, et le tint quelques minutes troitement serr
sur sa poitrine, comme s'il l'et connu depuis longues annes.
L'autre, que nous pouvons appeler _le Dguenill de la mauvaise
mine, _comme don Quichotte _le chevalier de la Triste-Figure,
_aprs s'tre laiss donner l'embrassade, l'carta un peu de lui,
et, posant ses deux mains sur les paules de don Quichotte, il se
mit  le regarder comme s'il et voulu chercher  le reconnatre,
n'tant peut-tre pas moins surpris de voir la figure, l'air et
les armes de don Quichotte, que don Quichotte ne l'tait de le
voir lui-mme en cet tat. Finalement le premier qui parla, aprs
leur longue accolade, ce fut le Dguenill, qui dit ce que nous
rapporterons plus loin.

Chapitre XXIV

_O se continue l'histoire de la Sierra-Morna_


L'histoire rapporte que don Quichotte coutait avec une extrme
attention le misrable chevalier de la Montagne, lequel,
poursuivant l'entretien, lui dit:

Assurment, seigneur, qui que vous soyez, car je ne vous connais
pas, je vous rends grce des marques de courtoisie et d'affection
que vous me donnez; et je voudrais me trouver en position de
rpondre autrement que par ma bonne volont  celle que vous me
tmoignez dans l'aimable accueil que je reois de vous. Mais ma
triste destine ne me donne rien autre chose, pour correspondre
aux bons offices qui me sont rendus, que de bons dsirs de les
reconnatre.

-- Les miens, repartit don Quichotte, sont de vous servir,
tellement que j'avais rsolu de ne pas sortir de ces montagnes
jusqu' ce que je vous eusse dcouvert, et que j'eusse appris de
votre bouche si la douleur dont l'tranget de votre vie montre
que vous tes atteint peut trouver quelque espce de remde, pour
le chercher, dans ce cas, avec toute la diligence possible. Et si
votre malheur est de ceux qui tiennent la porte ferme  toute
espce de consolation, je voulais du moins vous aider  le
supporter, en mlant aux vtres mes gmissements et mes pleurs;
car, enfin, c'est un soulagement dans les peines que de trouver
quelqu'un qui s'y montre sensible. Si donc mes bonnes intentions
mritent d'tre rcompenses par quelque preuve de courtoisie, je
vous supplie, seigneur, par celle que je vois briller en vous, et
je vous conjure aussi par l'objet que vous avez aim, ou que vous
aimez le plus au monde, de me dire qui vous tes, et quel motif
vous a pouss  vivre et  mourir comme une bte brute au milieu
de ces solitudes, o vous sjournez si diffrent de vous-mme,
ainsi que le prouvent les dehors de votre personne. Je jure,
continua don Quichotte, par l'ordre de chevalerie que j'ai reu,
quoique pcheur indigne, et par la profession de chevalier errant,
que si vous consentez, seigneur,  me complaire en cela, je vous
servirai avec toute l'ardeur et le dvouement auxquels je suis
tenu, tant ce que je suis, soit en soulageant votre disgrce,
s'il s'y trouve quelque remde, soit, comme je vous l'ai promis,
en vous aidant  la pleurer.

Le chevalier de la Fort, qui entendait parler de cette faon
celui de la Triste-Figure, ne faisait autre chose que le regarder,
l'examiner, le considrer du haut en bas, et quand il l'eut
contempl tout  son aise:

Si l'on a, dit-il, quelque chose  me donner  manger, qu'on me
le donne pour l'amour de Dieu; et quand j'aurai mang, je ferai et
je dirai tout ce qu'on voudra, en reconnaissance des bonnes
intentions qui me sont tmoignes.

Aussitt Sancho tira de son bissac et le chevrier de sa panetire
ce qu'il fallait au Dguenill pour apaiser sa faim. Celui-ci se
jeta sur ce qu'on lui offrit, comme un tre abruti et stupide, et
se mit  manger avec tant de voracit, qu'une bouche n'attendait
pas l'autre, et qu'il semblait plutt les engloutir que les
avaler.

Tant qu'il mangea, ni lui ni ceux qui le regardaient ne
soufflrent mot; mais ds qu'il eut fini son repas, il leur fit
signe de le suivre, et les conduisit dans une petite prairie verte
et frache, qui se trouvait prs de l au dtour d'un rocher. En
arrivant  cet endroit, il s'tendit sur l'herbe, les autres
firent de mme, et tout cela sans rien dire, jusqu' ce qu'enfin
le chevalier Dguenill, s'tant bien arrang dans sa place, leur
parla de la sorte:

Si vous voulez, seigneur, que je vous conte en peu de mots
l'immensit de mes malheurs, il faut que vous me promettiez que,
par aucune question, par aucun geste, vous n'interromprez le fil
de ma triste histoire; car,  l'instant o vous le feriez, ce que
je raconterais en resterait l.

Ce prambule du chevalier Dguenill rappela aussitt  la mmoire
de don Quichotte l'histoire que lui avait conte son cuyer, et
qui resta suspendue faute d'avoir trouv le nombre de chvres qui
avaient pass la rivire. Cependant le Dguenill poursuivit:

Si je prends cette prcaution, dit-il, c'est parce que je
voudrais passer rapidement sur l'histoire de mes infortunes; car
les rappeler  ma mmoire ne peut servir  rien qu' m'en causer
de nouvelles; et moins vous m'interrogerez, plus tt j'aurai fait
de les dire: mais je n'omettrai rien toutefois de ce qui a quelque
importance pour satisfaire pleinement votre curiosit.

Don Quichotte lui fit, au nom de tous, la promesse qu'il ne serait
point interrompu; et lui, sur cette assurance, commena de la
sorte:

Mon nom est Cardnio, mon pays une des principales villes de
l'Andalousie, ma famille noble, mes parents riches, et mon malheur
si grand, que mes parents l'auront pleur et que ma famille l'aura
ressenti, sans que leur richesse puisse l'adoucir; car pour
remdier aux maux que le ciel envoie, les biens de la fortune ont
peu de puissance. Dans ce mme pays vivait un ange du ciel, en qui
l'amour avait plac toutes les perfections, toutes les gloires
qu'il me ft possible d'ambitionner. Telle tait la beaut de
Luscinde, demoiselle aussi noble, aussi riche que moi, mais plus
heureuse, et moins constante que ne mritaient mes honntes
sentiments. Cette Luscinde, je l'aimai, je l'adorai ds mes plus
tendres annes. Elle aussi, elle m'aima avec cette innocence et
cette navet que permettait son jeune ge. Nos parents s'taient
aperus de notre mutuelle affection, mais sans regret, car ils
voyaient bien qu'en continuant au del de l'enfance, elle ne
pouvait avoir d'autre fin que le mariage, chose que semblait
arranger d'avance l'galit de notre noblesse et de nos fortunes.

Pour tous deux, en effet, l'amour grandit avec l'ge, et le pre
de Luscinde crut devoir, par biensance, me refuser l'entre de sa
maison, imitant ainsi les parents de cette Thisb, tant de fois
clbre par les potes. Cette dfense de nous voir ne fit
qu'ajouter un dsir au dsir, une flamme  la flamme; car, bien
qu'elle impost silence  nos lvres, elle ne put l'imposer  nos
plumes, lesquelles savent, plus librement que la langue, faire
entendre  qui l'on veut les sentiments que l'me renferme,
puisque souvent la prsence de l'objet aim trouble la rsolution
la mieux arrte, et rend muette la langue la plus hardie.  ciel!
combien de billets je lui crivis! combien de rponses je reus,
honntes et tendres! combien de chansons je composai, et de vers
amoureux, o mon me dclarait ses sentiments secrets, peignait
ses dsirs brlants, entretenait ses souvenirs, et se dlassait de
ses transports!

 la fin, me voyant rduit au dsespoir, et sentant que mon me
se consumait dans l'envie de revoir Luscinde, je rsolus de tenter
et de mettre en oeuvre ce qui me semblait le plus convenable pour
atteindre le prix si dsir et si mrit de mon amour, c'est--
dire de la demander  son pre pour lgitime pouse. Je le fis en
effet; il me rpondit qu'il tait sensible  l'intention que je
montrais de vouloir l'honorer de mon alliance et m'honorer de la
sienne; mais que mon pre vivant encore, c'tait  lui qu'il
appartenait  juste droit de faire cette demande; car, si cette
union n'tait pleinement de son agrment et de son got, Luscinde
n'tait point une femme  prendre un mari et  se donner pour
pouse  la drobe. Comme il me parut avoir raison en tout ce
qu'il disait, je lui rendis grce de ses bonnes intentions, et
j'esprai que mon pre donnerait son consentement ds que je le
lui demanderais.

Dans cet espoir, j'allai  l'instant mme dire  mon pre quel
tait mon dsir. Mais, au moment o j'entrai dans son appartement,
je le trouvai tenant  la main une lettre ouverte, qu'il me remit
avant que je lui eusse dit une parole. Cardnio, me dit-il, tu
verras par cette lettre que le duc Ricardo te veut du bien. Le
duc Ricardo, comme vous devez le savoir, seigneurs, est un grand
d'Espagne qui a ses terres dans la plus belle contre de
l'Andalousie. Je pris la lettre, je la lus, et je vis qu'elle
tait conue en termes tels, qu' moi-mme il me parut impossible
que mon pre manqut de condescendre  ce qui lui tait demand.
Le duc le priait de m'envoyer aussitt o il rsidait, disant
qu'il voulait que je fusse, non point attach  la personne de son
fils an, mais son compagnon, et qu'il se chargeait de me placer
en une situation qui rpondt  l'estime qu'il avait pour moi. Je
devins muet  la lecture de cette lettre, et surtout quand
j'entendis mon pre ajouter: D'ici  deux jours, Cardnio, tu
partiras pour obir  la volont du duc, et rends grces  Dieu,
qui t'ouvre un chemin par lequel tu dois atteindre  ce que tu
mrites.  ces propos, il ajouta les conseils que donne un pre
en cette occasion.

Le moment de mon dpart arriva. J'avais entretenu Luscinde la
nuit prcdente, et lui avais cont tout ce qui se passait. J'en
avais galement rendu compte  son pre, en le suppliant de me
garder quelque temps sa parole, et de diffrer de prendre un parti
pour sa fille, au moins jusqu' ce que je susse ce que Ricardo
voulait de moi. Il m'en fit la promesse, et Luscinde la confirma
par mille serments, par mille dfaillances. Je me rendis enfin
auprs du duc Ricardo, et je reus de lui un accueil si
bienveillant, qu'aussitt l'envie s'veilla parmi les gens de sa
maison, car il leur sembla que les marques d'intrt dont me
comblait le duc taient  leur prjudice. Mais celui de tous qui
tmoigna le plus de joie de mon arrive, ce fut son second fils,
appel don Fernand, beau jeune homme, de nobles manires, libral,
et facile  s'prendre, lequel voulut bientt que je fusse  tel
point son ami, que notre liaison fit gloser tout le monde. L'an
m'aimait sans doute, et me traitait avec distinction, mais sans
avoir pour moi, nanmoins, l'affection et l'intimit de don
Fernand. Or il arriva que, comme entre amis rien n'est secret, et
que la privaut dont je jouissais auprs de don Fernand avait
cess de s'appeler ainsi pour devenir amiti, il me confiait
toutes ses penses, entre autres un sentiment amoureux qui lui
causait quelque souci. Il aimait une jeune paysanne, vassale de
son pre, dont les parents taient trs-riches, et si belle, si
spirituelle, si sage, que ceux qui la connaissaient ne savaient en
laquelle de ces qualits elle excellait davantage. Tant d'attraits
runis en la belle paysanne enflammrent  tel point les dsirs de
don Fernand, qu'il rsolut, pour faire sa conqute, et tout autre
moyen demeurant sans succs, de lui donner parole de l'pouser.
Pour rpondre  l'amiti qu'il me portait, je me crus oblig de
chercher, par les plus puissantes raisons et les exemples les plus
frappants que je pus trouver,  le dtourner d'un tel dessein; et,
voyant que mes remontrances taient vaines, je rsolus de tout
dcouvrir au duc son pre. Mais don Fernand, adroit et fin, se
douta que je prendrais ce parti: car il vit bien qu'en serviteur
loyal je ne pouvais tenir cache une chose si dshonorante pour le
duc mon seigneur. Aussi, voulant me distraire et me tromper, il me
dit qu'il ne trouvait pas de meilleur remde pour carter de son
souvenir la beaut qui l'avait soumis que de s'absenter quelques
mois, et qu'il voulait en consquence que nous vinssions tous deux
chez mon pre, en donnant au duc le prtexte d'aller acheter
quelques bons chevaux dans ma ville natale, o s'lvent les
meilleurs de l'univers. Quand je l'entendis ainsi parler, pouss
par ma tendresse, j'aurais approuv sa rsolution, ft-elle moins
sage, comme la plus judicieuse qui se pt imaginer, en voyant
quelle occasion elle m'offrait de revoir ma Luscinde. Dans cette
pense et dans ce dsir, j'approuvai son avis, je l'affermis en
son dessein, et lui conseillai de le mettre en pratique sans
retard, disant que l'absence, en dpit des plus fermes sentiments,
a d'infaillibles effets. Mais, comme je l'appris ensuite, don
Fernand ne m'avait fait cette proposition qu'aprs avoir abus de
la jeune paysanne sous le faux titre de son poux, et il cherchait
une occasion de se mettre en sret avant d'tre dcouvert,
craignant le courroux que ferait clater son pre en apprenant sa
faute. Comme, chez la plupart des jeunes gens, l'amour ne mrite
pas ce nom, que c'est un dsir passager qui n'a d'autre but que le
plaisir, et qu'une fois celui-ci obtenu l'autre s'teint, ce qui
n'arrive point  l'amour vritable, aussitt que don Fernand eut
possd la paysanne, ses dsirs s'apaisrent, et sa flamme
s'teignit; tellement que, s'il avait d'abord feint de vouloir
s'loigner pour viter de prendre un engagement, il voulait
s'loigner alors pour viter de le tenir. Le duc lui donna la
permission de partir, et me chargea de l'accompagner.

Nous arrivmes dans ma ville, o mon pre le reut comme
l'exigeait la qualit d'un tel hte. Je revis bientt Luscinde, et
mes feux renaquirent, sans avoir t ni morts ni refroidis. Pour
mon malheur, je les fis connatre  don Fernand, car il me
semblait que la loi de notre amiti m'obligeait  ne lui garder
aucun secret. Je lui vantai les charmes, les grces et l'esprit de
Luscinde, avec une telle passion, que mes louanges lui donnrent
l'envie de voir une personne orne de tant d'attraits. Mon triste
sort voulut que je satisfisse son dsir; une nuit, je la lui fis
voir  la lumire d'une bougie, par une fentre o nous avions
coutume de nous entretenir. Il la vit, et toutes les beauts qu'il
avait vues jusqu'alors furent mises en oubli. Il resta muet,
absorb, insensible, et, finalement, pris d'amour au point o
vous le verrez dans le cours de ma triste histoire. Pour enflammer
davantage son dsir, qu'il me cachait  moi, et ne dcouvrait
qu'au ciel, la destine voulut qu'il trouvt un jour un billet
qu'elle m'crivait pour m'engager  demander sa main  son pre,
billet si plein de grce, de pudeur et d'amour, qu'aprs l'avoir
lu il me dit qu'en la seule Luscinde se trouvaient runis tous les
charmes de l'esprit et de la beaut rpartis dans le reste des
femmes. Il est bien vrai, et je veux l'avouer  prsent, que, tout
en voyant avec quels justes motifs don Fernand faisait l'loge de
Luscinde, j'tais fch d'entendre de telles louanges dans sa
bouche, et je commenai justement  me dfier de lui. En effet, 
tous moments il voulait que nous parlassions de Luscinde, et sans
cesse il ramenait l'entretien sur son compte, dt-il le tirer par
les cheveux. Tout cela veillait en mon me quelque soupon de
jalousie, non que je craignisse aucun revers de la constance et de
la loyaut de Luscinde, et pourtant ma destine me faisait
craindre prcisment ce qu'elle me prparait. Don Fernand
cherchait toujours  lire les billets que j'envoyais  Luscinde et
ceux qu'elle me rpondait, sous le motif qu'il prenait un grand
plaisir  l'ingnieuse expression de notre tendresse.

Un jour, il arriva que Luscinde m'ayant demand  lire un livre
de chevalerie pour lequel elle avait beaucoup de got, l'_Amadis
de Gaule_...

 peine don Quichotte eut-il entendu prononcer le mot de livre de
chevalerie, qu'il s'cria:

Si Votre Grce m'et dit, au commencement de son histoire, que Sa
Grce Mlle Luscinde avait du got pour les livres de chevalerie,
vous n'auriez eu nul besoin d'autre loge pour me faire apprcier
l'lvation de son intelligence, qui ne pouvait tre orne
d'autant de mrite que vous, seigneur, nous l'avez dpeinte, si
elle et manqu de got pour une si exquise et si savoureuse
lecture. Aussi, quant  moi, n'est-il plus besoin d'entrer en
dpense de paroles pour me vanter ses charmes, son mrite et son
esprit; il m'a suffi d'apprendre o se dirigent ses gots pour la
dclarer la plus belle et la plus spirituelle des femmes de ce
monde. Seulement j'aurais voulu, seigneur, que Votre Grce lui et
envoy, en mme temps qu'_Amadis de Gaule, _ce bon _don Rugel de
Grce, _car je suis sr que Mlle Luscinde se ft beaucoup divertie
de Darada et Garaya, et des lgants propos du pasteur
Darinel[151], et des admirables vers de ses bucoliques, qu'il
chantait et jouait avec tant de grce, d'esprit et d'enjouement;
mais le temps viendra de rparer facilement cette faute; et ce
sera ds que Votre Grce voudra bien s'en venir avec moi dans mon
village: car l, je pourrai lui donner plus de trois cents volumes
qui font les dlices de mon me et les dlassements de ma vie,
bien que je croie me rappeler que je n'en ai plus aucun, grce 
la malice et  l'envie des mchants enchanteurs. Et que Votre
Grce me pardonne si j'ai contrevenu  la promesse que nous lui
avions faite de ne point interrompre son rcit; mais ds que
j'entends parler de chevalerie et de chevaliers errants, il n'est
pas plus en mon pouvoir de m'empcher d'y joindre mon mot qu'il
n'est possible aux rayons du soleil de cesser de rpandre la
chaleur, ou  ceux de la lune, l'humidit. Ainsi donc, excusez, et
poursuivez, ce qui viendra maintenant le plus  propos.

Pendant que don Quichotte dbitait le discours qui vient d'tre
rapport, Cardnio avait laiss tomber sa tte sur sa poitrine,
dans l'attitude d'un homme qui rve profondment. Et, bien que,
par deux fois, don Quichotte l'et pri de continuer son histoire,
il ne voulait ni relever la tte ni rpondre un mot. Mais enfin,
aprs un long silence, il se redressa et dit:

Je ne puis m'ter une chose de la pense, et personne au monde ne
me l'en tera, et celui-l serait un grand maraud qui croirait ou
ferait croire le contraire: c'est que ce bltre insigne de matre
lisabad[152] vivait en concubinage avec la reine Madasime.

-- Oh! pour cela non, de par tous les diables! s'cria don
Quichotte enflamm de colre, et donnant un dmenti assaisonn
comme de coutume; c'est une grande malignit, ou plutt une grande
coquinerie de parler ainsi. La reine Madasime fut une noble et
vertueuse dame, et l'on ne peut supposer qu'une si haute princesse
s'avist de faire l'amour avec un gurisseur de hernies. Et qui
dira le contraire en a menti comme un misrable coquin; et c'est
ce que je lui ferai voir  pied ou  cheval, arm ou dsarm, de
jour ou de nuit, et de telle manire qu'il lui fera plaisir.

Cependant Cardnio le regardait fixement, car il venait d'tre
repris d'un accs de folie, et n'tait pas plus en tat de
continuer son histoire que don Quichotte de l'entendre, tant
celui-ci s'tait piqu de l'injure faite  Madasime. Chose
trange! il avait pris parti pour elle, tout comme si elle et t
rellement sa vritable et lgitime souveraine: tellement il
s'tait entt de ses excommunis de livres!

Or donc, Cardnio tant redevenu fou, ds qu'il s'entendit donner
un dmenti et traiter de coquin, avec d'autres gentillesses
semblables, il prit mal la plaisanterie, et, ramassant un gros
caillou qui se trouvait  ses pieds, il en donna un tel coup dans
la poitrine  don Quichotte, qu'il le culbuta sur le dos. Sancho
Panza, qui vit ainsi traiter son seigneur, se jeta sur le fou le
poing ferm; mais le fou le reut de telle sorte que, d'une
gourmade, il l'envoya par terre; et, lui montant sur l'estomac, il
lui foula les ctes tout  plaisir. Le chevrier, qui voulut
dfendre Sancho, courut la mme chance, et aprs les avoir tous
trois moulus et rendus, le fou les laissa, et s'en fut, avec un
merveilleux sang-froid, regagner les bois de la montagne.

Sancho se releva; mais, dans la rage qu'il avait de se voir ainsi
ross sans raison, il s'en prit au chevrier, lui disant que
c'tait sa faute, puisqu'il ne les avait pas avertis que cet homme
avait de temps en temps des accs de folie, et que, s'ils
l'eussent su, ils se seraient tenus sur leurs gardes. Le chevrier
rpondit qu'il avait dit cela prcisment, et que, si l'autre ne
l'avait pas entendu, ce n'tait pas sa faute. Sancho repartit, le
chevrier rpliqua, et la fin des reparties et des rpliques fut de
s'empoigner  la barbe, et de se donner de telles gourmades, que
si don Quichotte ne les et spars, ils se mettaient en pices.
Sancho disait, tenant le chevrier  la poigne:

Laisse-moi faire, seigneur chevalier de la Triste-Figure; celui-
ci est vilain comme moi, et n'est pas arm chevalier; et je puis
bien tout  mon aise me venger du tort qu'il m'a fait, en
combattant avec lui main  main, comme un homme d'honneur.

-- C'est vrai, rpondit don Quichotte; mais je sais qu'il n'y a
nullement de sa faute dans ce qui nous est arriv.

En disant cela, il leur fit faire la paix; puis il demanda de
nouveau au chevrier s'il serait possible de trouver Cardnio, car
il mourait d'envie de savoir la fin de son histoire. Le chevrier
lui rpta ce qu'il lui avait dj dit, qu'il ne savait au juste
o Cardnio faisait sa demeure, mais que, s'il parcourait avec
soin ces alentours, il ne manquerait pas de le rencontrer, ou
raisonnable ou fou.

Chapitre XXV

_Qui traite des choses tranges qui arrivrent dans la
SierraMorna au vaillant chevalier de la Manche, et de la
pnitence qu'il fit  l'imitation du Beau-Tnbreux_


Don Quichotte, ayant fait ses adieux au chevrier, remonta sur
Rossinante, et donna ordre  Sancho de le suivre; lequel obit,
mais de mauvaise grce, forc qu'il tait d'aller  pied. Ils
pntraient peu  peu dans le plus pre de la montagne, et Sancho
mourait d'envie de deviser, tout en marchant, avec son matre,
mais il aurait voulu que celui-ci engaget la conversation, pour
ne pas contrevenir aux ordres qu'il en avait reus.  la fin, ne
pouvant supporter un aussi long silence, il lui dit:

Seigneur don Quichotte, que Votre Grce veuille bien me donner sa
bndiction et mon cong; je veux m'en aller d'ici, et retourner 
ma maison pour y trouver ma femme et mes enfants, avec lesquels je
pourrai du moins parler et converser tout  mon aise; car enfin,
prtendre que j'aille avec Votre Grce  travers ces solitudes, de
jour et de nuit, sans que je puisse lui parler quand l'envie m'en
prend, c'est m'enterrer tout vif. Encore, si le sort voulait que
les animaux parlassent, comme au temps d'Isope, le mal ne serait
pas si grand, car je causerais avec mon ne[153] de tout ce qui me
passerait par l'esprit, et je prendrais ainsi mon mal en patience.
Mais c'est une rude chose, et qu'on ne peut bonnement supporter,
que de s'en aller cherchant des aventures toute sa vie, sans
trouver autre chose que des coups de poing, des coups de pied, des
coups de pierre et des sauts de couverture; et avec tout cela, il
faut se coudre la bouche, sans oser lcher ce qu'on a sur le
coeur, comme si l'on tait muet.

-- Je t'entends, Sancho, rpondit don Quichotte: tu meurs d'envie
que je lve l'interdit que j'ai jet sur ta langue. Eh bien!
tiens-le pour lev, et dis tout ce que tu voudras, mais 
condition que cette suspension de l'interdit ne durera pas au del
du temps que nous passerons dans ces montagnes.

-- Soit, dit Sancho; pourvu que je parle maintenant, Dieu sait ce
qui viendra plus tard. Et pour commencer  jouir de ce sauf-
conduit, je vous demanderai  quel propos Votre Grce s'avisait de
prendre le parti de cette reine Marcassine, ou comme elle
s'appelle? Et que diable vous importait que cet lie l'abb ft ou
non son bon ami? Je crois que si vous aviez laiss passer ce
point, dont vous n'tiez pas juge, le fou aurait pass plus avant
dans son histoire, et nous aurions vit, vous le caillou dans
l'estomac, moi plus de dix soufflets sur la face et autant de
coups de pied sur le ventre.

-- Par ma foi, Sancho, rpondit don Quichotte, si tu savais aussi
bien que je le sais quelle noble et respectable dame fut cette
reine Madasime, je sais que tu dirais que ma patience a t grande
de ne pas briser la bouche d'o taient sortis de tels blasphmes,
et c'est un grand blasphme de dire ou de penser qu'une reine vive
en concubinage avec un chirurgien. La vrit de l'histoire est que
ce matre lisabad dont le fou a parl tait un homme trs-prudent
et de bon conseil, et qu'il servit autant de gouverneur que de
mdecin  la reine; mais s'imaginer qu'elle tait sa bonne amie,
c'est une insolence digne du plus svre chtiment. Et d'ailleurs,
pour que tu conviennes que Cardnio ne savait ce qu'il disait, tu
dois observer que, lorsqu'il parlait ainsi, il tait dj retomb
dans ses accs.

-- C'est justement ce que je dis, reprit Sancho, et qu'il ne
fallait faire aucun cas des paroles d'un fou: car enfin, si votre
bonne toile ne vous et secouru, et si le caillou, au lieu de
s'acheminer  l'estomac, et pris la route de la tte, nous
serions frais maintenant pour avoir voulu dfendre cette belle
dame que Dieu a mise en pourriture.

-- Eh bien! Sancho, rpliqua don Quichotte, mets-toi dans la tte
que sa folie mme ne pouvait absoudre Cardnio. Contre les sages
et contre les fous, tout chevalier errant est oblig de prendre
parti pour l'honneur des femmes, quelles qu'elles puissent tre; 
plus forte raison des princesses de haut tage, comme le fut la
reine Madasime,  laquelle je porte une affection toute
particulire pour ses rares qualits; car, outre qu'elle tait
prodigieusement belle, elle se montra prudente, patiente et
courageuse dans les nombreux malheurs qui l'accablrent. C'est
alors que les conseils et la socit de matre lisabad lui furent
d'un grand secours pour l'aider  supporter ses peines avec
prudence et fermet. De l le vulgaire ignorant et malintentionn
prit occasion de dire et de croire qu'elle tait sa matresse.
Mais ils en ont menti, dis-je encore, et ils en auront encore
menti deux cents autres fois, tous ceux qui oseront dire ou penser
telle chose.

-- Je ne le dis ni ne le pense, moi, rpondit Sancho; et que ceux
qui mordent  ce conte le mangent avec leur pain. S'ils ont ou non
couch ensemble, c'est  Dieu qu'ils en auront rendu compte. Moi,
je viens de nos vignes, je ne sais rien de rien; et je n'aime pas
 m'enqurir de la vie d'autrui; et celui qui achte et ment, dans
sa bourse le sent. D'ailleurs, nu je suis n, nu je me trouve; je
ne perds ni ne gagne. Mais eussent-ils t bons amis, que
n'importe  moi? Bien des gens croient qu'il y a des quartiers de
lard o il n'y a pas seulement de crochets pour les pendre. Mais
qui peut mettre des portes aux champs? n'a-t-on pas glos de Dieu
lui-mme?

-- Ah! sainte Vierge, s'cria don Quichotte, combien de niaiseries
enfiles-tu, Sancho, les unes au bout des autres! Eh! quel rapport
y a-t-il entre l'objet qui nous occupe et les proverbes que tu
fais ainsi dfiler? Par ta vie, Sancho, tais-toi une fois pour
toutes, et ne t'occupe dsormais que de talonner ton ne, sans te
mler de ce qui ne te regarde pas, et mets-toi bien dans la tte,
avec l'aide de chacun de tes cinq sens, que tout ce que je fis,
fais et ferai, est d'accord avec la droite raison, et parfaitement
conforme aux lois de la chevalerie, que je connais mieux que tous
les chevaliers qui en ont fait profession dans le monde.

-- Mais, seigneur, rpondit Sancho, est-ce une bonne rgle de
chevalerie que nous allions ainsi par ces montagnes comme des
enfants perdus, sans chemin ni sentier, et cherchant un fou,
auquel, ds que nous l'aurons trouv, il pourrait bien prendre
envie de finir ce qu'il a commenc, non de son histoire, mais de
la tte de Votre Grce et de mes ctes  moi, je veux dire
d'achever de nous les rompre?

-- Tais-toi, Sancho, je te le rpte, reprit don Quichotte; car il
faut que tu saches que ce qui m'amne dans ces lieux dserts, ce
n'est pas seulement le dsir de rencontrer le fou, mais bien aussi
celui que j'ai d'y faire une prouesse capable d'terniser mon nom
et de rpandre ma renomme sur toute la surface de la terre, telle
enfin qu'elle doit mettre le sceau  tous les mrites qui rendent
parfait et fameux un chevalier errant.

-- Et cette prouesse est-elle bien prilleuse? demanda Sancho.

-- Non, rpondit le chevalier de la Triste-Figure, bien que le d
puisse tourner de manire que nous ayons, au lieu de chance, du
guignon. Mais tout dpendra de ta diligence.

-- Comment, de ma diligence? reprit Sancho.

-- Oui, reprit don Quichotte: car si tu reviens vite d'o je vais
t'envoyer, vite finira ma peine et vite commencera ma gloire. Mais
comme il n'est pas juste que je te tienne davantage en suspens et
dans l'attente du sujet de mes propos, je veux que tu saches, 
Sancho, que le fameux Amadis de Gaule fut un des plus parfaits
chevaliers errants: que dis-je? un des plus parfaits! le seul,
l'unique, le premier, le seigneur de tous les chevaliers qui
taient au monde de son temps. J'en suis bien fch pour don
Blianis, et pour tous ceux qui disent qu'il l'gala en quelque
chose, car ils se trompent, sur ma foi. Je dis, d'un autre ct,
que, lorsqu'un peintre veut devenir clbre dans son art, il
essaye d'imiter les originaux des meilleurs peintres qu'il
connaisse; et la mme rgle doit courir pour tous les mtiers,
pour toutes les professions qui servent  la splendeur des
rpubliques. C'est encore ce que doit faire et ce que fait celui
qui veut gagner une rputation de prudence et de patience: il
imite Ulysse, dans la personne et les travaux duquel Homre nous a
trac un portrait vivant de l'homme prudent et ferme dans le
malheur, de mme que Virgile nous a montr, dans la personne
d'ne, la valeur d'un fils pieux et la sagacit d'un vaillant
capitaine; les peignant tous deux, non tels qu'ils furent, mais
tels qu'ils devaient tre, afin de laisser aux hommes  venir un
modle achev de leurs vertus. De la mme manire, Amadis fut le
nord, l'toile et le soleil des chevaliers vaillants et amoureux,
et c'est lui que nous devons imiter, nous tous qui sommes engags
sous les bannires de l'amour et de la chevalerie. Cela donc tant
ainsi, il me parat, Sancho, que le chevalier errant qui l'imitera
le mieux sera le plus prs d'atteindre  la perfection de la
chevalerie. Or, l'une des choses o ce chevalier fit le plus
clater sa prudence, sa valeur, sa fermet, sa patience et son
amour, ce fut quand il se retira, ddaign par sa dame Oriane,
pour faire pnitence sur la Roche-Pauvre, aprs avoir chang son
nom en celui du Beau-Tnbreux, nom significatif,  coup sr, et
bien propre  la vie qu'il s'tait volontairement impose[154].
Ainsi, comme il m'est plus facile de l'imiter en cela qu'
pourfendre des gants,  dcapiter des andriaques[155],  dfaire
des armes,  disperser des flottes et  dtruire des
enchantements; comme, d'ailleurs, ces lieux sauvages sont
admirablement propres  de tels desseins, je n'ai pas envie de
laisser passer sans la saisir l'occasion qui m'offre si
commodment les mches de ses cheveux.

-- En fin de compte, demanda Sancho, qu'est-ce que Votre Grce
prtend faire dans cet endroit si cart?

-- Ne t'ai-je pas dit, rpondit don Quichotte, que je veux imiter
Amadis, faisant le dsespr, l'insens, le furieux, afin d'imiter
en mme temps le valeureux don Roland, quand il trouva sur les
arbres d'une fontaine les indices qu'Anglique la belle s'tait
avilie dans les bras de Mdor, ce qui lui donna tant de chagrin
qu'il en devint fou, et qu'il arracha des arbres, troubla l'eau
des claires fontaines, tua des bergers, dtruisit des troupeaux,
incendia des chaumires, renversa des maisons, trana sa jument,
et fit cent mille autres extravagances dignes d'ternelle
renomme[156]? Il est vrai que je ne pense pas imiter Roland, ou
Orland, ou Rotoland (car il avait ces trois noms  la fois) de
point en point, dans toutes les folies qu'il fit, dit ou pensa.
Mais j'baucherai du moins de mon mieux celles qui me sembleront
les plus essentielles. Peut-tre mme viendrai-je  me contenter
tout simplement de l'imitation d'Amadis, qui, sans faire de folies
d'clat et de mal, mais seulement de pleurs et de dsespoir,
obtint autant de gloire que personne.

-- Quant  moi, dit Sancho, il me semble que les chevaliers qui en
agirent de la sorte y furent provoqus, et qu'ils avaient des
raisons pour faire ces sottises et ces pnitences. Mais vous, mon
seigneur, quelle raison avez-vous de devenir fou? quelle dame vous
a rebut? ou quels indices avez-vous trouvs qui fissent entendre
que ma dame Dulcine du Toboso ait fait quelque enfantillage avec
More ou chrtien?

-- Eh! par Dieu, voil le point, rpondit don Quichotte; et c'est
l justement qu'est le fin de mon affaire. Qu'un chevalier errant
devienne fou quand il en a le motif, il n'y a l ni gr ni grce;
le mrite est de perdre le jugement sans sujet, et de faire dire 
ma dame: S'il fait de telles choses  froid, que ferait-il donc 
chaud? D'ailleurs, n'ai-je pas un motif bien suffisant dans la
longue absence qui me spare de ma dame et toujours matresse
Dulcine du Toboso? car, ainsi que tu l'as entendu dire  ce
berger de l'autre jour, Ambroise: Qui est absent, tous les maux
craint ou ressent. Ainsi donc, ami Sancho, ne perds pas en vain le
temps  me conseiller que j'abandonne une imitation si rare, si
heureuse, si inoue. Fou je suis, et fou je dois tre jusqu' ce
que tu reviennes avec la rponse d'une lettre que je pense te
faire porter  ma dame Dulcine. Si cette rponse est telle que la
mrite ma foi, aussitt cesseront ma folie et ma pnitence; si le
contraire arrive, alors je deviendrai fou tout de bon, et,
l'tant, je n'aurai plus nul sentiment. Ainsi, de quelque manire
qu'elle rponde, je sortirai de la confusion et du tourment o tu
m'auras laiss, jouissant du bien que tu m'apporteras,  la faveur
de ma raison, ou cessant de sentir le mal,  la faveur de ma
folie. Mais, dis-moi, Sancho, as-tu bien prcieusement gard
l'armet de Mambrin? J'ai vu que tu l'as relev de terre quand cet
ingrat voulut le mettre en pices, et ne put en venir  bout; ce
qui dmontre bien clairement toute la finesse de sa trempe.

 cela Sancho rpondit:

Vive Dieu! seigneur chevalier de la Triste-Figure, je ne puis
souffrir ni porter en patience certaines choses que dit Votre
Grce. Elles me font imaginer  la fin que tout ce que vous me
dites d'aventures de chevalerie, de gagner des royaumes et des
empires, de donner des les et de faire d'autres faveurs et
gnrosits  la mode des chevaliers errants, que tout cela, dis-
je, n'est que vent et mensonge, et autant de contes  dormir
debout. Car, enfin, quiconque entendrait dire  Votre Grce qu'un
plat  barbe de barbier est l'armet de Mambrin, et ne vous verrait
pas sortir de cette erreur en plus de quatre jours, qu'est-ce
qu'il devrait penser, sinon que celui qui dit et affirme une telle
chose doit avoir le cerveau timbr? Le plat  barbe, je l'ai dans
mon bissac, tout aplati et tout bossu, et je l'emporte pour le
redresser  la maison, et m'y faire la barbe, si Dieu me fait
assez de grce pour que je me retrouve un jour avec ma femme et
mes enfants.

-- Vois-tu, Sancho, reprit don Quichotte, par le mme Dieu au nom
duquel tu viens de jurer, je te jure que tu as le plus troit
entendement qu'cuyer eut jamais au monde. Est-il possible que,
depuis le temps que tu marches  ma suite, tu ne te sois pas
encore aperu que toutes les choses des chevaliers errants
semblent autant de chimres, de billeveses et d'extravagances, et
qu'elles vont sans cesse au rebours des autres? Ce n'est point
parce qu'il en est ainsi, mais parce qu'au milieu de nous s'agite
incessamment une tourbe d'enchanteurs qui changent nos affaires,
les troquent, les dnaturent et les bouleversent  leur gr, selon
qu'ils ont envie de nous nuire ou de nous prter faveur. Voil
pourquoi cet objet, qui te parat  toi un plat  barbe de
barbier, me parat  moi l'armet de Mambrin, et  un autre
paratra toute autre chose. Et ce fut vraiment une rare prcaution
du sage qui est de mon parti, de faire que tout le monde prt pour
un plat  barbe ce qui est bien rellement l'armet de Mambrin, car
cet objet tant de si grande valeur, tout le monde me poursuivrait
pour me l'enlever. Mais, comme on voit que ce n'est rien autre
chose qu'un bassin de barbier, personne ne s'en met en souci.
C'est ce qu'a bien prouv celui qui voulait le rompre, et qui l'a
laiss par terre sans l'emporter; car, ma foi, s'il et connu ce
que c'tait, il ne serait pas parti les mains vides. Garde-le,
ami;  prsent je n'en ai nul besoin, car je dois au contraire me
dpouiller de toutes ces armes, et rester nu comme lorsque je
sortis du ventre de ma mre, s'il me prend fantaisie d'imiter dans
ma pnitence plutt Roland qu'Amadis.

Ils arrivrent, tout en causant ainsi, au pied d'une haute
montagne qui s'levait seule, comme une roche taille  pic, au
milieu de plusieurs autres dont elle tait entoure. Sur son flanc
courait un ruisseau limpide, et tout alentour s'tendait une
prairie si verte et si molle qu'elle faisait plaisir aux yeux qui
la regardaient. Beaucoup d'arbres disperss  et l et quelques
fleurs des champs embellissaient encore cette douce retraite. Ce
fut le lieu que choisit le chevalier de la Triste-Figure pour
faire sa pnitence. Ds qu'il l'eut aperu, il se mit  s'crier 
haute voix comme s'il et dj perdu la raison:

Voici l'endroit,  ciel! que j'adopte et choisis pour pleurer
l'infortune o vous-mme m'avez fait descendre; voici l'endroit o
les pleurs de mes yeux augmenteront les eaux de ce petit
ruisselet, o mes profonds et continuels soupirs agiteront
incessamment les feuilles de ces arbres sauvages, en signe et en
tmoignage de l'affliction qui dchire mon coeur outrag.  vous,
qui que vous soyez, dieux rustiques, qui faites votre sjour dans
ces lieux inhabits, coutez les plaintes de ce misrable amant
qu'une longue absence et d'imaginaires motifs de jalousie ont
rduit  venir se lamenter dans ces dserts, et  se plaindre des
rigueurs de cette belle ingrate, modle et dernier terme de
l'humaine beaut.  vous! napes et dryades, qui habitez
d'ordinaire dans les profondeurs des montagnes, puissent les
lgers et lascifs satyres dont vous tes vainement adores ne
troubler jamais votre doux repos, pourvu que vous m'aidiez 
dplorer mes infortunes, ou du moins que vous ne vous lassiez pas
d'entendre mes plaintes!  Dulcine du Toboso, jour de mes nuits,
gloire de mes peines, nord de mes voyages, toile de ma bonne
fortune, puisse le ciel te la donner toujours heureuse en tout ce
qu'il te plaira de lui demander, si tu daignes considrer en quels
lieux et en quel tat m'a conduit ton absence, et rpondre par un
heureux dnoment  la constance de ma foi!  vous, arbres
solitaires, qui allez dsormais tenir compagnie  ma solitude,
faites connatre par le doux bruissement de votre feuillage que ma
prsence ne vous dplat pas[157]. Et toi,  mon cuyer, agrable et
fidle compagnon de ma bonne et mauvaise fortune, retiens bien
dans ta mmoire ce qu'ici tu me verras faire, pour que tu le
transmettes et le racontes  celle qui en est la cause unique.

En disant ces derniers mots, il mit pied  terre, se hta d'ter
le mors et la selle  Rossinante, et, le frappant doucement sur la
croupe avec la paume de la main:

Reois la libert, lui dit-il, de celui qui l'a perdue, 
coursier aussi excellent par tes oeuvres que malheureux par ton
sort; va-t'en, prends le chemin que tu voudras, car tu portes
crit sur le front que nul ne t'a gal en lgret et en vigueur,
ni l'hippogriffe d'Astolphe, ni le renomm Frontin, qui cota si
cher  Bradamante.[158]

Sancho, voyant cela:

Pardieu! s'cria-t-il, bien en a pris vraiment  celui qui nous a
t la peine de dbter le grison; on ne manquerait, par ma foi,
ni de caresses  lui faire, ni de belles choses  dire  sa
louange. Mais s'il tait ici, je ne permettrais point que personne
le dbtt; car,  quoi bon? Il n'avait que voir aux noms
d'amoureux et de dsespr, puisque son matre n'tait ni l'un ni
l'autre, lequel matre tait moi, quand il plaisait  Dieu. En
vrit, seigneur chevalier de la Triste-Figure, si mon dpart et
votre folie ne sont pas pour rire, mais tout de bon, il sera fort
 propos de resseller Rossinante, pour qu'il supple au dfaut du
grison; ce sera gagner du temps sur l'alle et le retour; car si
je fais  pied le chemin, je ne sais ni quand j'arriverai ni quand
je reviendrai, tant je suis pauvre marcheur.

-- Je dis, Sancho, rpondit don Quichotte, que tu fasses comme tu
voudras, et que ton ide ne me semble pas mauvaise. Et j'ajoute
que tu partiras dans trois jours, afin que tu voies d'ici l tout
ce que je fais et dis pour elle, et que tu puisses le lui rpter.

-- Et qu'est-ce que j'ai  voir, reprit Sancho, de plus que je
n'ai vu?

-- Tu n'es pas au bout du compte, rpondit don Quichotte. 
prsent ne faut-il pas que je dchire mes vtements, que je
disperse les pices de mon armure, et que je fasse des culbutes la
tte en bas sur ces rochers, ainsi que d'autres choses de mme
espce qui vont exciter ton admiration?

-- Pour l'amour de Dieu, reprit Sancho, que Votre Grce prenne
bien garde  la manire de faire ces culbutes; vous pourriez
tomber sur telle roche et en telle posture, qu'au premier saut se
terminerait toute la machine de cette pnitence. Moi, je suis
d'avis que, puisque Votre Grce trouve ces culbutes tout  fait
ncessaires, et que l'oeuvre ne peut s'en passer, vous vous
contentiez, tout cela n'tant qu'une chose feinte et pour rire,
vous vous contentiez, dis-je, de les faire dans l'eau, ou sur
quelque chose de doux, comme du coton; et laissez-moi me charger
du reste: je saurai bien dire  ma dame Dulcine que Votre Grce
faisait ces culbutes sur une pointe de rocher plus dure que celle
d'un diamant.

-- Je suis reconnaissant de ta bonne intention, ami Sancho,
rpondit don Quichotte; mais je veux te faire savoir que toutes
ces choses que je fais ici, loin d'tre pour rire, sont trs-
relles et trs-srieuses: car, d'une autre manire, ce serait
contrevenir aux rglements de la chevalerie, qui nous dfendent de
dire aucun mensonge, sous la peine des relaps; et faire une chose
pour une autre, c'est la mme chose que mentir. Ainsi donc mes
culbutes doivent tre franches, sincres et vritables, sans
mlange de sophistique ou de fantastique. Il sera mme ncessaire
que tu me laisses quelques brins de charpie pour me panser,
puisque le sort a voulu que nous perdissions le baume.

-- a t bien pis de perdre l'ne, reprit Sancho, car avec lui
s'en est alle la charpie et toute la boutique. Et je supplie
Votre Grce de ne plus se rappeler ce maudit breuvage; il suffit
que j'en entende le nom pour me mettre toute l'me  l'envers, et
l'estomac sens dessus dessous. Je vous supplie, en outre, de tenir
pour passs les trois jours de dlai que vous m'avez accords afin
de voir quelles folies vous faites; je les donne pour dment vues
et pour passes en force de chose juge. J'en dirai des merveilles
 ma dame; mais crivez la lettre, et dpchez-moi vite, car j'ai
la meilleure envie de revenir tirer Votre Grce de ce purgatoire
o je la laisse.

-- Purgatoire, dis-tu, Sancho? reprit don Quichotte. Tu ferais
mieux de l'appeler enfer, et pire encore s'il y a quelque chose de
pire.

-- Qui est en enfer, rpliqua Sancho, _nulla est retentio__[159]_,
 ce que j'ai ou dire.

-- Je n'entends pas ce que veut dire _retentio, _reprit don
Quichotte.

-- _Retentio _veut dire, repartit Sancho, que qui est en enfer
n'en sort plus jamais, et n'en peut plus sortir; ce qui sera tout
au rebours pour Votre Grce, ou ma foi, je ne saurais plus jouer
des talons, au cas que je porte des perons pour veiller
Rossinante. Et plantez-moi une bonne fois pour toutes dans le
Toboso, et en prsence de ma dame Dulcine; je lui ferai un tel
rcit des btises et des folies (c'est tout un) que Votre Grce a
faites et qui lui restent encore  faire, que je finirai par la
rendre plus souple qu'un gant, duss-je la trouver plus dure qu'un
tronc de lige. Avec cette rponse douce et mielleuse, je
reviendrai  travers les airs, comme un sorcier, et je tirerai
Votre Grce de ce purgatoire, qui parat un enfer, bien qu'il ne
le soit pas, puisqu'il y a grande esprance d'en sortir, ce que
n'ont pas, comme je l'ai dit, ceux qui sont en enfer; et je ne
crois pas que Votre Grce dise autre chose.

-- Oui, c'est la vrit, rpondit le chevalier de la Triste-
Figure; mais comment ferons-nous pour crire la lettre?

-- Et puis aussi la lettre de change des nons, ajouta Sancho.

-- Tout y sera compris, rpondit don Quichotte. Et, puisque le
papier manque, il serait bon que nous l'crivissions, comme
faisaient les anciens, sur des feuilles d'arbre, ou sur des
tablettes de cire, quoiqu' vrai dire il ne serait pas plus facile
de trouver de la cire que du papier. Mais voil qu'il me vient 
l'esprit o il sera bien et plus que bien de l'crire: c'est sur
le livre de poche qu'a perdu Cardnio. Tu auras soin de la faire
transcrire sur une feuille de papier en bonne criture, dans le
premier village o tu trouveras un matre d'cole, ou sinon, le
premier sacristain venu te la transcrira; mais ne t'avise pas de
la faire transcrire par un notaire: ces gens-l ont une criture
de chicane que Satan lui-mme ne dchiffrerait pas.

-- Et que faut-il faire de la signature? demanda Sancho.

-- Jamais Amadis n'a sign ses lettres, rpondit don Quichotte.

-- C'est trs-bien, rpliqua Sancho, mais la lettre de change doit
tre signe forcment. Si je la fais transcrire, on dira que la
signature est fausse, et je resterai sans nons.

-- La lettre de change, reprit don Quichotte, sera faite et signe
sur le livre de poche lui-mme, et quand ma nice la verra, elle
ne fera nulle difficult d'y faire honneur. Quant  la lettre
d'amour, tu mettras pour signature: _ vous jusqu' la mort, le
chevalier de la Triste-Figure._ Il importera peu qu'elle soit
crite d'une main trangre; car, si je m'en souviens bien,
Dulcine ne sait ni lire ni crire, et de toute sa vie n'a vu
lettre de ma main. En effet, mes amours et les siens ont toujours
t platoniques, sans s'tendre plus loin qu' une honnte
oeillade, et encore tellement de loin en loin, que j'oserais jurer
d'une chose en toute sret de conscience: c'est que, depuis douze
ans au moins que je l'aime plus que la prunelle de ces yeux que
doivent manger un jour les vers de la terre, je ne l'ai pas vue
quatre fois; encore, sur ces quatre fois, n'y en a-t-il peut-tre
pas une o elle ait remarqu que je la regardais, tant sont
grandes la rserve et la retraite o l'ont leve son pre Lorenzo
Corchuelo et sa mre Aldonza Nogals.

-- Comment, comment! s'cria Sancho, c'est la fille de Lorenzo
Corchuelo qui est  cette heure ma dame Dulcine du Toboso, celle
qu'on appelle, par autre nom, Aldonza Lorenzo?

-- C'est elle-mme, rpondit don Quichotte, celle qui mrite de
rgner sur tout l'univers.

-- Oh! je la connais bien, reprit Sancho, et je puis dire qu'elle
jette aussi bien la barre que le plus vigoureux gars de tout le
village. Tudieu! c'est une fille de tte, faite et parfaite, et de
poil  l'estomac, propre  faire la barbe et le toupet  tout
chevalier errant qui la prendra pour dame. Peste! quelle voix elle
a, et quel creux de poitrine! Je puis dire qu'un jour elle monta
au clocher du village pour appeler des valets de ferme qui
travaillaient dans un champ de son pre; et quoiqu'il y et de l
plus d'une demi-lieue, ils l'entendirent aussi bien que s'ils
eussent t au pied de la tour. Et ce qu'elle a de mieux, c'est
qu'elle n'est pas du tout bgueule; elle a des faons de grande
dame; elle badine avec tout le monde, et fait la nique  tout
propos.  prsent, seigneur chevalier de la Triste-Figure, je dis
que non-seulement Votre Grce peut et doit faire des folies pour
elle, mais que vous pouvez  juste titre vous dsesprer et vous
pendre, et que de ceux qui l'apprendront, il n'y a personne qui ne
dise que vous avez bien fait, dt le diable vous emporter. Oh! je
voudrais dj me trouver en chemin, seulement pour le plaisir de
la revoir, car il y a longtemps que je l'ai vue; et vraiment elle
doit tre bien change. Rien ne gte plus vite le teint des femmes
que d'tre toujours  travers les champs,  l'air et au soleil. Il
faut pourtant que je confesse  Votre Grce une vrit, seigneur
don Quichotte; car jusqu' prsent j'tais rest dans une grande
ignorance. Je pensais bien innocemment que ma dame Dulcine devait
tre quelque princesse dont Votre Grce s'tait prise, ou quelque
personne de haut rang, et telle qu'elle mritt les riches
prsents que vous lui avez envoys,  savoir: celui du Biscayen
vaincu, ou celui des galriens dlivrs, et beaucoup d'autres
encore, aussi nombreux que les victoires que doit avoir remportes
Votre Grce dans le temps que je n'tais pas encore son cuyer.
Mais, tout bien considr, que diable peut gagner ma dame Aldonza
Lorenzo, je veux dire ma dame Dulcine du Toboso,  voir venir
s'agenouiller devant elle les vaincus que Votre Grce lui envoie,
ou lui doit envoyer? Car il pourrait bien arriver qu'au moment o
ils paratraient, elle ft  peigner du chanvre ou  battre du bl
dans la grange, et qu'en la voyant, ces gens-l se missent en
colre, tandis qu'elle se moquerait ou se fcherait aussi du
cadeau.

-- Je t'ai dj dit bien des fois, Sancho, rpondit don Quichotte,
que tu es un grand bavard, et qu'avec un esprit obtus et lourd tu
te mles souvent de badiner et de faire des pointes. Mais pour que
tu reconnaisses combien tu es sot et combien je suis sage, je veux
que tu coutes une petite histoire. Apprends donc qu'une jeune
veuve, belle, libre et riche, et surtout fort amie de la joie,
s'amouracha d'un frre lai, gros garon, frais, rjoui et de large
encolure. Son an vint  le savoir, et dit un jour  la bonne
veuve, en manire de semonce fraternelle: Je suis tonn, madame,
et non sans raison, qu'une femme aussi noble, aussi belle, aussi
riche que Votre Grce, aille s'amouracher d'un homme d'aussi bas
tage et d'aussi pauvre esprit qu'un tel, tandis qu'il y a dans la
mme maison tant de docteurs, de matres et de thologiens, parmi
lesquels vous pourriez choisir comme au milieu d'un cent de
poires, et dire: Celui-ci me convient, celui-l me dplat. Mais
la dame lui rpondit avec beaucoup d'aisance et d'abandon: Vous
tes bien dans l'erreur, mon trs-cher seigneur et frre, et vous
pensez  la vieille mode, si vous imaginez que j'ai fait un
mauvais choix en prenant un tel, quelque idiot qu'il vous
paraisse; car, pour ce que j'ai  faire de lui, il sait autant et
plus de philosophie qu'Aristote. De la mme manire, Sancho, pour
ce que j'ai  faire de Dulcine, elle vaut autant que la plus
haute princesse de la terre. Il ne faut pas croire que tous les
potes qui chantent des dames sous des noms qu'ils leur donnent 
leur fantaisie les aient rellement pour matresses. Penses-tu que
les Amaryllis, les Philis, les Sylvies, les Dianes, les Galathes
et d'autres semblables, dont sont remplis les livres, les
romances, les boutiques de barbiers et les thtres de comdie,
fussent de vraies cratures en chair et en os, et les dames de
ceux qui les ont clbres? Non, vraiment; la plupart des potes
les imaginent pour donner un sujet  leurs vers, et pour qu'on les
croie amoureux, ou du moins capables de l'tre[160]. Ainsi donc, il
me suffit de penser et de croire que la bonne Aldonza Lorenzo est
belle et sage. Quant  la naissance, elle importe peu; nous n'en
sommes pas  faire une enqute pour lui confrer l'habit de
chanoinesse, et je me persuade, moi, qu'elle est la plus haute
princesse du monde. Car il faut que tu saches, Sancho, si tu ne le
sais pas encore, que deux choses par-dessus tout excitent 
l'amour: ce sont la beaut et la bonne renomme. Or, ces deux
choses se trouvent dans Dulcine au degr le plus minent, car en
beaut personne ne l'gale, et en bonne renomme bien peu lui sont
comparables. Et pour tout dire en un mot, j'imagine qu'il en est
ainsi, sans qu'il faille rien ter ni rien ajouter, et je la peins
dans mon imagination telle que je la dsire, aussi bien pour la
noblesse que pour les attraits;  ce point, que nulle femme
n'approche d'elle, ni les Hlnes, ni les Lucrces, ni toutes les
hrones des sicles passs, grecques, romaines ou barbares. Que
chacun en dise ce qu'il voudra; si je suis blm par les
ignorants, je ne serai pas du moins puni par les gens austres.

-- Et moi je dis, reprit Sancho, qu'en toutes choses Votre Grce a
raison, et que je ne suis qu'un ne. Et je ne sais pourquoi ce nom
me vient  la bouche, car il ne faut point parler de corde dans la
maison d'un pendu. Mais donnez-moi la lettre, et que je dmnage.

Don Quichotte prit les tablettes de Cardnio, et, se mettant 
l'cart, il commena d'un grand sang-froid  crire la lettre.
Quand il l'eut finie, il appela Sancho, et lui dit qu'il voulait
la lui lire pour qu'il l'apprt par coeur dans le cas o elle se
perdrait en route, car il fallait tout craindre de sa mauvaise
toile.

Votre Grce ferait mieux, rpondit Sancho, de l'crire deux ou
trois fois, l, dans le livre, et de me le donner aprs: je saurai
bien le garder; mais penser que j'apprenne la lettre par coeur,
c'est une sottise. J'ai la mmoire si mauvaise, que j'oublie
souvent comment je m'appelle. Toutefois, lisez-la-moi, je serai
bien aise de l'entendre, car elle doit tre faite comme en lettres
moules.

-- coute donc, reprit don Quichotte; voici comment elle est
conue:

LETTRE DE DON QUICHOTTE  DULCINE DU TOBOSO.

Haute et souveraine dame,

Le piqu au vif des pointes de l'absence, le bless dans l'intime
rgion du coeur, dulcissime Dulcine du Toboso, te souhaite la
bonne sant dont il ne jouit plus. Si ta beaut me ddaigne, si
tes mrites cessent d'tre ports en ma faveur, et si tes rigueurs
entretiennent mes angoisses, bien que je sois passablement rompu 
la souffrance, mal pourrai-je me maintenir en une transe
semblable, qui n'est pas seulement forte, mais durable 
l'avenant. Mon bon cuyer Sancho te fera une relation complte, 
belle ingrate,  ennemie adore, de l'tat o je me trouve en ton
intention. S'il te plat de me secourir, je suis  toi; sinon,
fais  ta fantaisie, car, en terminant mes jours, j'aurai
satisfait  mon dsir et  ta cruaut.

 toi jusqu' la mort,

Le chevalier de la TRISTE-FIGURE.

-- Par la vie de mon pre! s'cria Sancho, quand il eut entendu
lire cette lettre, voil bien la plus haute et la plus
merveilleuse pice que j'aie jamais entendue! Peste! comme Votre
Grce lui dit bien l tout ce qu'elle veut lui dire! et comme vous
avez joliment enchss dans le parafe _le chevalier de la Triste-
Figure! _Je le dis en vrit, vous tes le diable lui-mme, il n'y
a rien que vous ne sachiez.

-- Tout est ncessaire, reprit don Quichotte, pour la profession
que j'exerce.

-- Or , reprit Sancho, mettez maintenant au revers de la page la
cdule pour les trois nons, et signez-la trs-clairement, pour
qu'en la voyant on reconnaisse votre criture.

-- Volontiers, dit don Quichotte.

Et, l'ayant crite, il lui en lut ensuite le contenu:

Veuillez, madame ma nice, payer sur cette premire d'nons[161], 
Sancho Panza, mon cuyer, trois des cinq que j'ai laisss  la
maison, et qui sont confis aux soins de Votre Grce; lesquels
trois nons je lui fais payer et dlivrer pour un gal nombre
reus ici comptant, et qui, sur cette lettre et sur sa quittance,
seront dment acquitts. Fait dans les entrailles de la Sierra-
Morna, le 27 aot de la prsente anne.

C'est trs-bien! s'cria Sancho, Votre Grce n'a plus qu'
signer.

-- Il n'est pas besoin de signature, rpondit don Quichotte; je
vais mettre seulement mon parafe, ce qui vaudra tout autant que la
signature, non pour trois nes, mais pour trois cents.

-- Je me fie en Votre Grce, reprit Sancho. Laissez maintenant que
j'aille seller Rossinante, et prparez-vous  me donner votre
bndiction; car je veux me mettre en route tout  l'heure, sans
voir les extravagances que vous avez  faire, et je saurai bien
dire que je vous en ai vu faire  bouche que veux-tu.

-- Pour le moins, je veux, Sancho, repartit don Quichotte, et
c'est tout  fait ncessaire, je veux, dis-je, que tu me voies
tout nu, sans autre habit que la peau, faire une ou deux douzaines
de folies. Ce sera fini en moins d'une demi-heure; mais quand tu
auras vu celles-l de tes propres yeux, tu pourras jurer en
conscience pour toutes celles qu'il te plaira d'ajouter, et je
t'assure bien que tu n'en diras pas autant que je pense en faire.

-- Par l'amour de Dieu, mon bon seigneur, s'cria Sancho, que je
ne voie pas la peau de Votre Grce! j'en aurais trop de
compassion, et ne pourrais m'empcher de pleurer; et pour avoir
pleur hier soir le pauvre grison, j'ai la tte si malade que je
ne suis pas en tat de me remettre  de nouveaux pleurs. Si Votre
Grce veut  toute force que je voie quelques-unes de ses folies,
faites-les tout habill, courtes et les premires venues.
D'ailleurs, quant  moi, rien de cela n'est ncessaire, et, comme
je vous l'ai dit, ce serait abrger le voyage et hter mon retour,
qui doit vous rapporter d'aussi bonnes nouvelles que Votre Grce
les dsire et les mrite. Sinon, par ma foi, que ma dame Dulcine
se tienne bon! Si elle ne rpond pas comme la raison l'exige, je
fais voeu solennel  qui m'entend de lui arracher la bonne rponse
de l'estomac  coups de pied et  coups de poing. Car enfin qui
peut souffrir qu'un chevalier errant aussi fameux que Votre Grce
aille devenir fou sans rime ni raison pour une... Que la bonne
dame ne me le fasse pas dire, car, au nom de Dieu, je lche ma
langue et lui crache son fait  la figure. Ah! je suis bon,
vraiment, pour ces gentillesses! Elle ne me connat gure, et, si
elle me connaissait, elle me jenerait comme la veille d'un
saint[162].

-- Par ma foi, Sancho, interrompit don Quichotte,  ce qu'il
parat, tu n'es gure plus sage que moi.

-- Je ne suis pas si fou, reprit Sancho, mais je suis plus colre.
Maintenant, laissant cela de ct, qu'est-ce que Votre Grce va
manger en attendant que je revienne? Allez-vous, comme Cardnio,
vous mettre en embuscade et prendre de force votre nourriture aux
bergers?

-- Que cela ne te donne pas de souci, rpondit don Quichotte;
quand mme j'aurais des vivres en abondance, je ne mangerais pas
autre chose que les herbes et les fruits que me fourniront cette
prairie et ces arbres. La fin de mon affaire est de ne pas manger
du tout, et de souffrir bien d'autres austrits.

--  propos, dit Sancho, savez-vous ce que crains? c'est de ne
plus retrouver mon chemin pour revenir en cet endroit o je vous
laisse, tant il est dsert et cach.

-- Prends-en bien toutes les enseignes, rpondit don Quichotte; je
ferai en sorte de ne pas m'loigner de ces alentours, et mme
j'aurai soin de monter sur les plus hautes de ces roches, pour
voir si je te dcouvre quand tu reviendras. Mais, au reste, dans
la crainte que tu ne me manques et ne te perdes, ce qu'il y a de
mieux  faire, c'est que tu coupes des branches de ces gents,
dont nous sommes entours, et que tu les dposes de distance en
distance jusqu' ce que tu arrives  la plaine. Ces branches te
serviront d'indices et de guides pour que tu me retrouves  ton
retour,  l'imitation du fil qu'employa Perse dans le
labyrinthe[163].

-- C'est ce que je vais faire, rpondit Sancho.

Et ds qu'il eut coup quelques broussailles, il vint demander 
son seigneur sa bndiction, et, non sans avoir beaucoup pleur
tous deux, il prit cong de lui. Aprs tre mont sur Rossinante,
que don Quichotte lui recommanda tendrement, l'engageant d'en
prendre soin comme de sa propre personne, Sancho se mit en route
pour la plaine, semant de loin en loin des branches de gent,
comme son matre le lui avait conseill, et bientt s'loigna, au
grand dplaisir de don Quichotte, qui aurait voulu lui faire voir
au moins une couple de folies. Mais Sancho n'avait pas encore fait
cent pas qu'il revint, et dit  son matre:

Je dis, seigneur, que Votre Grce avait raison; pour que je
puisse jurer en repos de conscience que je lui ai vu faire des
folies, il sera bon que j'en voie pour le moins une, bien que,
Dieu merci, j'en aie vu une assez grosse dans votre envie de
rester l.

-- Ne te l'avais-je pas dit? s'cria don Quichotte. Attends,
Sancho; en moins d'un _credo, _ce sera fait.

Aussitt, tirant ses chausses en toute hte, il resta nu en pan de
chemise; puis, sans autre faon, il se donna du talon dans le
derrire, fit deux cabrioles en l'air et deux culbutes, la tte en
bas et les pieds en haut, dcouvrant de telles choses que, pour ne
les pas voir davantage, Sancho tourna bride, et se tint pour
satisfait de pouvoir jurer que son matre demeurait fou.
Maintenant nous le laisserons suivre son chemin jusqu'au retour,
qui ne fut pas long.

Chapitre XXVI

_O se continuent les fines prouesses d'amour que fit don
Quichotte dans la Sierra-Morna_


Et revenant  conter ce que fit le chevalier de la Triste-Figure
quand il se vit seul, l'histoire dit qu' peine don Quichotte eut
achev ses sauts et ses culbutes, nu de la ceinture en bas, et
vtu de la ceinture en haut, voyant que Sancho s'en tait all
sans vouloir attendre d'autres extravagances, il gravit jusqu' la
cime d'une roche leve, et l se remit  rflchir sur une chose
qui avait dj maintes fois occup sa pense, sans qu'il et
encore pu prendre une rsolution: c'tait de savoir lequel serait
le meilleur et lui conviendrait le mieux, d'imiter Roland dans ses
folies dvastatrices, ou bien Amadis dans ses folies
mlancoliques; et, se parlant  lui-mme, il disait:

Que Roland ait t aussi brave et vaillant chevalier que tout le
monde le dit, qu'y a-t-il  cela de merveilleux? car enfin, il
tait enchant, et personne ne pouvait lui ter la vie, si ce
n'est en lui enfonant une pingle noire sous la plante du pied.
Or, il portait toujours  ses souliers six semelles de fer[164]. Et
pourtant toute sa magie ne servit de rien contre Bernard del
Carpio, qui dcouvrit la feinte, et l'touffa entre ses bras dans
la gorge de Roncevaux. Mais, laissant  part la question de sa
vaillance, venons  celle de sa folie, car il est certain qu'il
perdit le jugement sur les indices qu'il trouva aux arbres de la
fontaine, et sur la nouvelle que lui donna le pasteur qu'Anglique
avait dormi plus de deux siestes avec Mdor, ce petit More aux
cheveux boucls, page d'Agramont[165]. Et certes, s'il s'imagina que
cette nouvelle tait vraie, et que la dame lui avait jou ce tour,
il n'eut pas grand mrite  devenir fou. Mais moi, comment puis-je
l'imiter dans les folies, ne l'ayant point imit dans le sujet qui
les fit natre? car, pour ma Dulcine du Toboso, j'oserais bien
jurer qu'en tous les jours de sa vie elle n'a pas vu l'ombre d'un
More, en chair et en costume, et qu'elle est encore aujourd'hui
comme la mre qui l'a mise au monde. Je lui ferais donc une
manifeste injure, si, croyant d'elle autre chose, j'allais devenir
fou du genre de folie qu'eut Roland le Furieux. D'un autre ct,
je vois qu'Amadis de Gaule, sans perdre l'esprit et sans faire
d'extravagances, acquit en amour autant et plus de renomme que
personne. Et pourtant, d'aprs son histoire, il ne fit rien de
plus, en se voyant ddaign de sa dame Oriane, qui lui avait
ordonn de ne plus paratre en sa prsence contre sa volont, que
de se retirer sur la Roche-Pauvre, en compagnie d'un ermite; et
l, il se rassasia de pleurer, jusqu' ce que le ciel le secourt
dans l'excs de son affliction et de ses angoisses. Si telle est
la vrit, et ce l'est  coup sr, pourquoi me donnerais-je 
prsent la peine de me dshabiller tout  fait, et de faire du mal
 ces pauvres arbres qui ne m'en ont fait aucun? Et qu'ai-je
besoin de troubler l'eau claire de ces ruisseaux, qui doivent me
donner  boire quand l'envie m'en prendra? Vive, vive la mmoire
d'Amadis, et qu'il soit imit en tout ce qui est possible par don
Quichotte de la Manche, duquel on dira ce qu'on a dit d'un autre,
que, s'il ne fit pas de grandes choses, il prit pour les avoir
entreprises[166]! Et si je ne suis ni outrag ni ddaign par ma
Dulcine, ne me suffit-il pas, comme je l'ai dj dit, d'tre
spar d'elle par l'absence? Courage donc, les mains  la besogne!
venez  mon souvenir, belles actions d'Amadis, enseignez-moi par
o je dois commencer  vous imiter. Mais je sais que ce qu'il fit
la plupart du temps, ce fut de rciter ses prires, et c'est ce
que je vais faire aussi.

Alors, pour lui servir de chapelet, don Quichotte prit de grosses
pommes de lige, qu'il enfila, et dont il fit un rosaire  dix
grains. Mais ce qui le contrariait beaucoup, c'tait de ne pas
avoir sous la main un ermite qui le confesst et lui donnt des
consolations. Aussi passait-il le temps, soit  se promener dans
la prairie, soit  crire et  tracer sur l'corce des arbres ou
sur le sable menu une foule de vers, tous accommods  sa
tristesse, et quelques-uns  la louange de Dulcine.

Mais les seuls qu'on put retrouver entiers, et qui fussent encore
lisibles quand on vint  sa recherche, furent les strophes
suivantes[167]:

Arbres, plantes et fleurs, qui vous montrez en cet endroit si
hauts, si verts et si brillants, coutez, si vous ne prenez
plaisir  mon malheur, coutez mes plaintes respectables. Que ma
douleur ne vous trouble point, quelque terrible qu'elle clate;
car, pour vous payer sa bienvenue, ici pleura don Quichotte
l'absence de Dulcine
du Toboso.

Voici le lieu o l'amant le plus loyal se cache loin de sa dame,
arriv  tant d'infortune sans savoir ni comment ni pourquoi. Un
amour de mauvaise engeance le ballotte et se joue de lui: aussi,
jusqu' remplir un baril, ici pleura don Quichotte l'absence de
Dulcine
du Toboso.

Cherchant les aventures  travers de durs rochers, et maudissant
de plus dures entrailles, sans trouver parmi les broussailles et
les rocs autre chose que des msaventures, l'Amour le frappa de
son fouet acr, non de sa douce bandelette, et, bless sur le
chignon, ici pleura don Quichotte l'absence de Dulcine
du Toboso.

Ce ne fut pas un petit sujet de rire, pour ceux qui firent la
trouvaille des vers qu'on vient de citer, que cette addition _du
Toboso _faite hors ligne au nom de Dulcine; car ils pensrent que
don Quichotte s'tait imagin que si, en nommant Dulcine, il
n'ajoutait aussi _du Toboso, _la strophe ne pourrait tre
comprise; et c'est, en effet, ce qu'il avoua depuis lui-mme, il
crivit bien d'autres posies; mais, comme on l'a dit, ces trois
strophes furent les seules qu'on put dchiffrer.

Tantt l'amoureux chevalier occupait ainsi ses loisirs, tantt il
soupirait, appelait les faunes et les sylvains de ces bois, les
nymphes de ces fontaines, la plaintive et vaporeuse cho, les
conjurant de l'entendre, de lui rpondre et de le consoler; tantt
il cherchait quelques herbes nourrissantes pour soutenir sa vie en
attendant le retour de Sancho. Et si, au lieu de tarder trois
jours  revenir, celui-ci et tard trois semaines, le chevalier
de la Triste-Figure serait rest si dfigur, qu'il n'et pas t
reconnu mme de la mre qui l'avait mis au monde. Mais il convient
de le laisser absorb dans ses soupirs et ses posies, pour conter
ce que devint Sancho, et ce qui lui arriva dans son ambassade.

Ds qu'il eut gagn la grand'route, il se mit en qute du Toboso,
et atteignit le lendemain l'htellerie o lui tait arrive la
disgrce des sauts sur la couverture.  peine l'eut-il aperue,
qu'il s'imagina voltiger une seconde fois par les airs, et il
rsolut bien de ne pas y entrer, quoiqu'il ft justement l'heure
de le faire, c'est--dire l'heure du dner, et qu'il et grande
envie de goter quelque chose de chaud, n'ayant depuis bien des
jours rien mang que des provisions froides. Son estomac le fora
donc  s'approcher de l'htellerie, encore incertain s'il
entrerait ou brlerait l'tape. Tandis qu'il tait en suspens,
deux hommes sortirent de la maison, et, ds qu'ils l'eurent
aperu, l'un d'eux dit  l'autre:

Dites-moi, seigneur licenci, cet homme  cheval, n'est-ce pas
Sancho Panza, celui que la gouvernante de notre aventurier prtend
avoir suivi son matre en guise d'cuyer?

-- C'est lui-mme, rpondit le licenci, et voil le cheval de
notre don Quichotte.

Ils avaient, en effet, reconnu facilement l'homme et sa monture;
car c'taient le cur et le barbier du village, ceux qui avaient
fait le procs et l'_auto-da-f _des livres de chevalerie.
Aussitt qu'ils eurent achev de reconnatre Sancho et Rossinante,
dsirant savoir des nouvelles de don Quichotte, ils s'approchrent
du cavalier, et le cur, l'appelant par son nom:

Ami Sancho Panza, lui dit-il, qu'est-ce que fait votre matre?

Sancho les reconnut aussitt, mais il rsolut de leur cacher le
lieu et l'tat o il avait laiss son seigneur; il leur rpondit
donc que celui-ci tait occup en un certain endroit,  une
certaine chose qui lui tait d'une extrme importance, mais qu'il
ne pouvait dcouvrir, au prix des yeux qu'il avait dans sa tte.

Non, non, Sancho Panza, s'cria le barbier, si vous ne nous dites
point o il est et ce qu'il fait, nous croirons, comme nous avons
dj droit de le croire, que vous l'avez assassin et vol, car
enfin vous voil mont sur son cheval. Et, par Dieu! vous nous
rendrez compte du matre de la bte, ou gare  votre gosier.

-- Oh! rpondit Sancho, il n'y a pas de menace  me faire, et je
ne suis pas homme  tuer ni voler personne. Que chacun meure de sa
belle mort,  la volont de Dieu qui l'a cr. Mon matre est au
beau milieu de ces montagnes,  faire pnitence tout  son aise.

Et sur-le-champ il leur conta, d'un seul trait et sans prendre
haleine, en quel tat il l'avait laiss, les aventures qui leur
taient arrives, et comment il portait une lettre  Mme Dulcine
du Toboso, qui tait la fille de Lorenzo Corchuelo, dont son
matre avait le coeur pris jusqu'au foie.

Les deux questionneurs restrent tout bahis de ce que leur
contait Sancho; et, bien qu'ils connussent dj la folie de don
Quichotte et l'trange nature de cette folie, leur tonnement
redoublait toutes les fois qu'ils en apprenaient des nouvelles.
Ils prirent Sancho Panza de leur montrer la lettre qu'il portait
 Mme Dulcine du Toboso. Celui-ci rpondit qu'elle tait crite
sur un livre de poche, et qu'il avait ordre de son seigneur de la
faire transcrire sur du papier dans le premier village qu'il
rencontrerait;  quoi le cur rpliqua que Sancho n'avait qu' la
lui faire voir, et qu'il la transcrirait lui-mme en belle
criture. Sancho Panza mit aussitt la main dans son sein pour y
chercher le livre de poche; mais il ne le trouva point, et n'avait
garde de le trouver, l'et-il cherch jusqu' cette heure, car don
Quichotte l'avait gard sans songer  le lui remettre, et sans que
Sancho songet davantage  le lui demander. Quand le bon cuyer
vit que le livre ne se trouvait point, il fut pris d'une sueur
froide et devint ple comme un mort; puis il se mit en grande hte
 se tter tout le corps de haut en bas, et, voyant qu'il ne
trouvait toujours rien, il s'empoigna, sans plus de faon, la
barbe  deux mains, s'en arracha la moiti, et tout d'une haleine
s'appliqua cinq  six coups de poing sur les mchoires et sur le
nez, si bien qu'il se mit tout le visage en sang. Voyant cela, le
cur et le barbier lui demandrent  la fois ce qui lui tait
arriv pour se traiter d'une si rude faon.

Ce qui m'est arriv! s'cria Sancho, que j'ai perdu de la main 
la main trois nons dont le moindre tait comme un chteau.

-- Comment cela? rpliqua le barbier.

-- C'est que j'ai perdu le livre de poche, reprit Sancho, o se
trouvait la lettre  Dulcine, et de plus une cdule signe de mon
seigneur, par laquelle il ordonnait  sa nice de me donner trois
nons sur quatre ou cinq qui sont  l'curie.

Et l-dessus Sancho leur conta la perte du grison. Le cur le
consola, en lui disant que, ds qu'il trouverait son matre, il
lui ferait renouveler la donation, et que cette fois le mandat
serait crit sur du papier, selon la loi et la coutume, attendu
que les mandats crits sur des livres de poche ne peuvent jamais
tre accepts ni pays. Sancho, sur ce propos, se sentit consol,
et dit qu'en ce cas il se souciait fort peu d'avoir perdu la
lettre  Dulcine, puisqu'il la savait presque par coeur, et qu'on
pourrait la transcrire de sa mmoire, o et quand on en prendrait
l'envie.

Eh bien! dites-la donc, Sancho, s'cria le barbier, et nous vous
la transcrirons.

Sancho s'arrta tout court, et se gratta la tte pour rappeler la
lettre  son souvenir; tantt il se tenait sur un pied, tantt sur
l'autre; tantt il regardait le ciel, tantt la terre; enfin,
aprs s'tre rong plus qu' la moiti l'ongle d'un doigt, tenant
en suspens ceux qui attendaient sa rponse, il s'cria, au bout
d'une longue pause:

Par le saint nom de Dieu, seigneur licenci, je veux bien que le
diable emporte ce que je me rappelle de la lettre! Pourtant, elle
disait pour commencer: _Haute et souterraine dame._

-- Oh! non, interrompit le barbier, il n'y avait pas souterraine,
mais surhumaine ou souveraine dame.

-- C'est cela mme, s'cria Sancho; ensuite, si je m'en souviens
bien, elle continuait en disant... si je ne m'en souviens pas
mal... _Le bless et manquant de sommeil... et le piqu baise 
Votre Grce les mains, ingrate et trs-mconnaissable beaut.
_Puis je ne sais trop ce qu'il disait de bonne sant et de maladie
qu'il lui envoyait; puis il s'en allait discourant jusqu' ce
qu'il vint  finir par: _ vous jusqu' la mort, le chevalier de
la Triste-Figure._

Les deux auditeurs s'amusrent beaucoup  voir quelle bonne
mmoire avait Sancho Panza; ils lui en firent compliment, et le
prirent de rpter la lettre encore deux fois, pour qu'ils
pussent eux-mmes l'apprendre par coeur, et la transcrire 
l'occasion. Sancho la rpta donc trois autres fois, et trois fois
rpta trois autres mille impertinences. Aprs cela, il se mit 
conter les aventures de son matre; mais il ne souffla mot de la
berne qu'il avait essuye dans cette htellerie o il refusait
toujours d'entrer. Il ajouta que son seigneur, ds qu'il aurait
reu de favorables dpches de sa dame Dulcine du Toboso, allait
se mettre en campagne pour tcher de devenir empereur, ou monarque
pour le moins, ainsi qu'ils en taient convenus entre eux; et que
c'tait une chose toute simple et trs-facile, tant taient
grandes la valeur de sa personne et la force de son bras; puis,
qu'aussitt qu'il serait mont sur le trne, il le marierait, lui
Sancho, qui serait alors veuf, parce qu'il ne pouvait en tre
autrement, et qu'il lui donnerait pour femme une suivante de
l'impratrice, hritire d'un riche et grand tat en terre ferme,
n'ayant pas plus d'les que d'lots, desquels il ne se souciait
plus.

Sancho dbitait tout cela d'un air si grave, en s'essuyant de
temps en temps le nez et la barbe, et d'un ton si dnu de bon
sens, que les deux autres tombaient de leur haut, considrant
quelle violence devait avoir eue la folie de don Quichotte,
puisqu'elle avait emport aprs elle le jugement de ce pauvre
homme. Ils ne voulurent pas se fatiguer  le tirer de l'erreur o
il tait, car il leur parut que, sa conscience n'tant point en
pril, le mieux tait de l'y laisser, et qu'il serait bien plus
divertissant pour eux d'entendre ses extravagances. Aussi lui
dirent-ils de prier Dieu pour la sant de son seigneur, et qu'il
tait dans les futurs contingents et les choses hypothtiques
qu'avec le cours du temps il devnt empereur ou pour le moins
archevque, ou dignitaire d'un ordre quivalent.

En ce cas, seigneur, rpondit Sancho, si la fortune embrouillait
les affaires de faon qu'il prt fantaisie  mon matre de ne plus
tre empereur, mais archevque, je voudrais bien savoir ds 
prsent ce qu'ont l'habitude de donner  leurs cuyers les
archevques errants[168].

-- Ils ont l'habitude, rpondit le cur, de leur donner, soit un
bnfice simple, soit un bnfice  charge d'mes, soit quelque
sacristie qui leur rapporte un bon revenu de rente fixe, sans
compter le casuel, qu'il faut estimer autant.

-- Mais pour cela, rpondit Sancho, il sera ncessaire que
l'cuyer ne soit pas mari, et qu'il sache tout au moins servir la
messe. S'il en est ainsi, malheur  moi qui suis mari pour mes
pchs, et qui ne sais pas la premire lettre de l'A B C! Que
sera-ce de moi, bon Dieu! si mon matre se fourre dans la tte
d'tre archevque et non pas empereur, comme c'est la mode et la
coutume des chevaliers errants?

-- Ne vous mettez pas en peine, ami Sancho, reprit le barbier;
nous aurons soin de prier votre matre, et nous lui en donnerons
le conseil, et nous lui en ferons au besoin un cas de conscience,
de devenir empereur, et non archevque, ce qui lui sera plus
facile, car il est plus brave que savant.

-- C'est bien aussi ce que j'ai toujours cru, rpondit Sancho,
quoique je puisse dire qu'il est propre  tout. Mais ce que je
pense faire de mon ct, c'est de prier Notre-Seigneur qu'il
l'envoie justement l o il trouvera le mieux son affaire, et le
moyen de m'accorder les plus grandes faveurs.

-- Vous parlez en homme sage, reprit le cur, et vous agirez en
bon chrtien. Mais ce qui importe  prsent, c'est de chercher 
tirer votre matre de cette utile pnitence qu'il s'amuse  faire
l-bas,  ce que vous dites. Et pour rflchir au moyen qu'il faut
prendre, aussi bien que pour dner, car il en est l'heure, nous
ferons bien d'entrer dans cette htellerie.

Sancho rpondit qu'ils y entrassent, que lui resterait dehors, et
qu'il leur dirait ensuite quelle raison l'empchait d'entrer; mais
qu'il les suppliait de lui faire apporter quelque chose  manger,
de chaud bien entendu, ainsi que de l'orge pour Rossinante. Les
deux amis entrrent, le laissant l, et, peu de moments aprs, le
barbier lui apporta de quoi dner.

Ensuite, ils se mirent  disserter ensemble sur les moyens qu'il
fallait employer pour russir dans leur projet, et le cur vint 
s'arrter  une ide parfaitement conforme au got de don
Quichotte, ainsi qu' leur intention.

Ce que j'ai pens, dit-il au barbier, c'est de prendre le costume
d'une damoiselle errante, tandis que vous vous arrangerez le mieux
possible en cuyer. Nous irons ensuite trouver don Quichotte; et
puis, feignant d'tre une damoiselle afflige et qutant du
secours, je lui demanderai un don, qu'il ne pourra manquer de
m'octroyer, en qualit de valeureux chevalier errant, et ce don
que je pense rclamer, c'est qu'il m'accompagne o il me plaira de
le conduire, pour dfaire un tort que m'a fait un chevalier flon.
Je le supplierai aussi de ne point me faire lever mon voile, ni de
m'interroger sur mes affaires, jusqu' ce qu'il m'ait rendu raison
de ce discourtois chevalier. Je ne doute point que don Quichotte
ne consente  tout ce qui lui sera demand sous cette forme, et
nous pourrons ainsi le tirer de l, pour le ramener au pays, o
nous essayerons de trouver quelque remde  son trange folie.

Chapitre XXVII

_Comment le cur et le barbier vinrent  bout de leur dessein,
avec d'autres choses dignes d'tre rapportes dans cette grande
histoire_


Le barbier ne trouva rien  redire  l'invention du cur; elle lui
parut si bonne, qu'ils la mirent en oeuvre sur-le-champ. Ils
demandrent  l'htesse de leur prter une jupe et des coiffes, en
lui laissant pour gages une soutane neuve du cur. Le barbier se
fit une grande barbe avec une queue de vache, toute rousse, aux
poils de laquelle l'hte accrochait son peigne. L'htesse les pria
de lui dire pour quoi faire ils demandaient ces nippes. Le cur
lui conta en peu de mots la folie de don Quichotte, et comment ils
avaient besoin de ce dguisement pour le tirer de la montagne o
il tait encore abandonn. L'htelier et sa femme devinrent
aussitt que ce fou tait leur hte, le faiseur de baume et le
matre de l'cuyer bern; aussi contrent-ils au cur tout ce qui
s'tait pass chez eux, sans taire ce que taisait si bien Sancho.
Finalement, l'htesse accoutra le cur de la plus divertissante
manire. Elle lui mit une jupe de drap chamarre de bandes de
velours noir d'un palme de large, et toute taillade, avec un
corsage de velours vert, garni d'une bordure de satin blanc,
corsage et jupe qui devaient avoir t faits du temps du bon roi
Wamba[169]. Le cur ne voulut pas permettre qu'on lui mt des
coiffes; mais il se couvrit la tte d'un petit bonnet de toile
pique, qu'il portait la nuit pour dormir; puis il se serra le
front avec une large jarretire de taffetas noir, et fit de
l'autre une espce de voile qui lui cachait fort bien la barbe et
tout le visage. Par-dessus le tout, il enfona son chapeau
clrical, qui tait assez grand pour lui servir de parasol, et se
couvrant les paules de son manteau, il monta sur sa mule  la
manire des femmes, tandis que le barbier enfourchait la sienne,
avec une barbe qui lui tombait sur la ceinture, moiti rousse et
moiti blanche, car elle tait faite de la queue d'une vache
rouane. Ils prirent cong de tout le monde, mme de la bonne
Maritornes, qui promit de rciter un chapelet, bien que
pcheresse, pour que Dieu leur donnt bonne chance dans une
entreprise si difficile et si chrtienne. Mais le cur n'eut pas
plutt pass le seuil de l'htellerie, qu'il lui vint un scrupule
 la pense. Il trouva que c'tait mal  lui de s'tre accoutr de
la sorte, et chose indcente pour un prtre, bien que ce ft 
bonne intention.

Mon compre, dit-il au barbier, en lui faisant part de sa
rflexion, changeons de costume, je vous prie; il est plus
convenable que vous fassiez la damoiselle quteuse; moi je ferai
l'cuyer, et je profanerai moins ainsi mon caractre; si vous
refusez, je suis rsolu  ne point passer outre, dt le diable
emporter don Quichotte.

Sancho arriva dans ce moment, et ne put s'empcher de rire en les
voyant tous deux en cet quipage. Le barbier consentit  tout ce
que voulut le cur, et celui-ci, changeant de rle, se mit 
instruire son compre sur la manire dont il fallait s'y prendre,
et sur les paroles qu'il fallait dire  don Quichotte, pour
l'engager et le contraindre  ce qu'il s'en vnt avec eux et
laisst le gte qu'il avait choisi pour sa vaine pnitence. Le
barbier rpondit que, sans recevoir de leon, il saurait bien
s'acquitter de son rle. Il ne voulut pas se dguiser pour le
moment, prfrant attendre qu'ils fussent arrivs prs de don
Quichotte; il plia donc ses habits, tandis que le cur ajustait sa
barbe, et ils se mirent en route, guids par Sancho Panza. Celui-
ci leur conta, chemin faisant, ce qui tait arriv  son matre et
 lui avec le fou qu'ils avaient rencontr dans la montagne, mais
en cachant toutefois la trouvaille de la valise et de ce qu'elle
renfermait; car, si bent qu'il ft, le jeune homme n'tait pas
mal intress.

Le jour suivant, ils arrivrent  l'endroit o Sancho avait sem
les branches de gent pour retrouver en quelle place son matre
tait rest. Ds qu'il l'eut reconnu, il leur dit qu'ils taient 
l'entre de la montagne, et qu'ils n'avaient qu' s'habiller, si
leur dguisement devait servir  quelque chose pour la dlivrance
de son seigneur. Ceux-ci, en effet, lui avaient dit auparavant,
que d'aller ainsi en compagnie et de se dguiser de la sorte,
tait de la plus haute importance, pour tirer son matre de la
mchante vie  laquelle il s'tait rduit. Ils lui avaient en
outre recommand de ne point dire  son matre qui ils taient, ni
qu'ils les connut, et que, si don Quichotte lui demandait, comme
c'tait invitable, s'il avait remis la lettre  Dulcine, il
rpondt que oui, mais que la dame, ne sachant pas lire, s'tait
contente de rpondre de vive voix qu'elle ordonnait, sous peine
d'encourir sa disgrce, de venir,  l'instant mme, se prsenter
devant elle, chose qui lui importait essentiellement. Enfin, ils
avaient ajout qu'avec cette rponse et ce qu'ils pensaient lui
dire de leur ct, ils avaient la certitude de le ramener 
meilleure vie, et de l'obliger  se mettre incontinent en route
pour devenir empereur ou monarque; car il n'y avait plus 
craindre qu'il voult se faire archevque.

Sancho couta trs-attentivement leurs propos, se les mit bien
dans la mmoire, et les remercia beaucoup de l'intention qu'ils
tmoignaient de conseiller  son matre qu'il se fit empereur et
non pas archevque, car il tenait, quant  lui, pour certain,
qu'en fait de rcompenses  leurs cuyers, les empereurs pouvaient
plus que les archevques errants.

Il sera bon, ajouta-t-il, que j'aille en avant retrouver mon
seigneur, et lui donner la rponse de sa dame: peut-tre suffira-
t-elle pour le tirer de l, sans que vous vous donniez tant de
peine.

L'avis de Sancho leur parut bon, et ils rsolurent de l'attendre
jusqu' ce qu'il rapportt la nouvelle de la dcouverte de son
matre. Sancho s'enfona dans les gorges de la montagne, laissant
ses deux compagnons au milieu d'une troite valle, o courait en
murmurant un petit ruisseau, et que couvraient d'une ombre
rafrachissante de hautes roches et quelques arbres qui
croissaient sur leurs flancs. On tait alors au mois d'aot, temps
o, dans ces parages, la chaleur est grande, et il pouvait tre
trois heures de l'aprs-midi. Tout cela rendait le site plus
agrable, et conviait nos voyageurs  y attendre le retour de
Sancho. Ce fut aussi le parti qu'ils prirent. Mais tandis qu'ils
taient tous deux assis paisiblement  l'ombre, tout  coup une
voix parvint  leurs oreilles, qui, sans s'accompagner d'aucun
instrument, faisait entendre un chant doux, pur et dlicat. Ils ne
furent pas peu surpris, n'ayant pu s'attendre  trouver dans ce
lieu quelqu'un qui chantt de la sorte. En effet, bien qu'on ait
coutume de dire qu'on rencontre au milieu des champs et des
forts, et parmi les bergers, de dlicieuses voix, ce sont plutt
des fictions de potes que des vrits. Leur tonnement redoubla
quand ils s'aperurent que ce qu'ils entendaient chanter taient
des vers, non de grossiers gardeurs de troupeaux, mais bien
d'ingnieux citadins. Voici, du reste, les vers tels qu'ils les
recueillirent[170]:

Qui cause le tourment de ma vie? le ddain. Et qui augmente mon
affliction? la jalousie. Et qui met ma patience  l'preuve?
l'absence. De cette manire, aucun remde ne peut tre apport au
mal qui me consume, puisque toute esprance est tue par le
ddain, la jalousie et l'absence.

Qui m'impose cette douleur? l'amour. Et qui s'oppose  ma
flicit? la fortune. Et qui permet mon affliction? le ciel. De
cette manire, je dois apprhender de mourir de ce mal trange,
puisqu' mon dtriment s'unissent l'amour, la fortune et le ciel.

Qui peut amliorer mon sort? la mort. Et le bonheur d'amour, qui
l'obtient? l'inconstance. Et ses maux, qui les gurit? la folie.
De cette manire, il n'est pas sage de vouloir gurir une passion,
quand les remdes sont la mort, l'inconstance et la folie.

L'heure, le temps, la solitude, la belle voix et l'habilet du
chanteur, tout causait  la fois  ses auditeurs de l'tonnement
et du plaisir. Ceux-ci se tinrent immobiles dans l'espoir qu'ils
entendraient encore autre chose. Enfin, voyant que le silence du
musicien durait assez longtemps, ils rsolurent de se mettre  sa
recherche, et de savoir qui chantait si bien. Mais, comme ils se
levaient, la mme voix les retint  leur place en se faisant
entendre de nouveau. Elle chantait le sonnet suivant:

Sainte amiti, qui, laissant ton apparence sur la terre, t'es
envole d'une aile lgre vers les mes bienheureuses du ciel, et
rsides, joyeuses, dans les demeures de l'empyre;

De l, quand il te plat, tu nous montres ton aimable visage
couvert d'un voile  travers lequel brille parfois l'ardeur des
bonnes oeuvres, qui deviennent mauvaises  la fin.

Quitte le ciel,  amiti, et ne permets pas que l'imposture
revte ta livre, pour dtruire l'intention sincre;

Si tu ne lui arraches tes apparences, bientt le monde se verra
dans la mle de la discorde et du chaos.

Ce chant fut termin par un profond soupir, et les auditeurs
coutaient toujours avec la mme attention si d'autres chants le
suivraient encore. Mais, voyant que la musique s'tait change en
plaintes et en sanglots, ils s'empressrent de savoir quel tait
le triste chanteur dont les gmissements taient aussi douloureux
que sa voix tait dlicieuse. Ils n'eurent pas  chercher
longtemps: au dtour d'une pointe de rocher, ils aperurent un
homme de la taille et de la figure que Sancho leur avait dpeintes
quand il leur conta l'histoire de Cardnio. Cet homme, en les
voyant, ne montra ni trouble ni surprise; il s'arrta, et laissa
tomber sa tte sur sa poitrine, dans la posture d'une personne qui
rve profondment, sans avoir lev les yeux pour les regarder, si
ce n'est la premire fois, lorsqu'ils parurent  l'improviste
devant lui. Le cur, qui tait un homme d'lgante et courtoise
parole, l'ayant reconnu au signalement qu'en avait donn Sancho,
s'approcha de lui, et, comme quelqu'un au fait de sa disgrce, il
le pria, en termes courts mais pressants, de quitter la vie si
misrable qu'il menait en ce dsert, crainte de l'y perdre enfin,
ce qui est, de tous les malheurs, le plus grand. Cardnio se
trouvait alors avec tout son bon sens, et libre de ces accs
furieux qui le mettaient si souvent hors de lui. Aussi, quand il
vit ces deux personnes dans un costume si peu  l'usage de ceux
qui frquentent ces pres solitudes, il ne laissa pas d'prouver
quelque surprise, surtout lorsqu'il les entendit lui parler de son
histoire comme d'une chose  leur connaissance; car les propos du
cur ne lui laissaient pas de doute  cet gard. Il leur rpondit
en ces termes:

Je vois bien, seigneurs, qui que vous soyez, que le ciel, dans le
soin qu'il prend de secourir les bons, et maintes fois aussi les
mchants, m'envoie sans que je mrite cette faveur, en ces lieux
si loigns du commerce des hommes, des personnes qui, retraant 
mes yeux, sous les plus vives images, quelle est ma dmence 
mener la vie que je mne, essayent de me tirer de cette triste
retraite pour me ramener en un meilleur sjour. Mais, comme elles
ne savent point ce que je sais, moi, qu'en sortant du mal prsent
j'aurais  tomber dans un pire, elles doivent sans doute me tenir
pour un homme de faible intelligence, et peut-tre mme priv de
tout jugement. Ce ne serait point une chose surprenante qu'il en
ft ainsi, car je m'aperois bien moi-mme que le souvenir de mes
malheurs est si continuel et si pesant, et qu'il a tant
d'influence pour ma perdition, que, sans pouvoir m'en dfendre, je
reste quelquefois comme une pierre, priv de tout sentiment et de
toute connaissance. Il faut bien que je reconnaisse cette vrit,
quand on me dit, en m'en montrant les preuves, ce que j'ai fait
pendant que ces terribles accs se sont empars de moi. Alors je
ne sais qu'clater en plaintes inutiles, que maudire sans profit
ma mauvaise toile, et, pour excuse de ma folie, j'en raconte
l'origine  tous ceux qui veulent l'entendre. De cette manire,
quand les gens senss apprennent la cause, ils ne s'tonnent plus
des effets; s'ils ne trouvent point de remde  m'offrir, du moins
ne trouvent-ils pas de faute  m'imputer, et l'horreur de mes
extravagances se change en piti de mes malheurs. Si vous venez
donc, seigneurs, dans la mme intention que d'autres sont venus,
je vous en supplie, avant de continuer vos sages et charitables
conseils, coutez ma fatale histoire. Peut-tre, aprs l'avoir
entendue, vous pargnerez-vous la peine que vous prendriez 
consoler une infortune  laquelle est ferme toute consolation.

Les deux amis, qui ne dsiraient autre chose que d'apprendre de sa
bouche mme la cause de son mal, le prirent instamment de la leur
conter, et lui promirent de ne faire rien de plus qu'il ne
voudrait pour le gurir ou le soulager. Le triste chevalier
commena donc sa dplorable histoire  peu prs dans les mmes
termes et avec les mmes dtails qu'il l'avait dj conte  don
Quichotte et au chevrier, peu de jours auparavant, lorsque, 
l'occasion de matre lisabad, et par la ponctualit de don
Quichotte  remplir les devoirs de la chevalerie, le rcit, comme
on l'a vu, en resta inachev. Mais  prsent un heureux hasard
permit que l'accs de furie ne reprt point Cardnio, et lui
laisst le temps de continuer jusqu'au bout.

Quand il fut arriv  l'endroit du billet que don Fernand trouva
dans un volume d'_Amadis de Gaule:_

J'en ai parfaitement conserv le souvenir, ajouta-t-il, et voici
comment il tait conu:

LUSCINDE  CARDNIO

Chaque jour je dcouvre en vous des mrites qui m'obligent  vous
estimer davantage. Si donc vous voulez que j'acquitte ma dette,
sans que ce soit aux dpens de l'honneur, vous pourrez facilement
russir. J'ai un pre qui vous connat et qui m'aime, lequel, sans
contraindre ma volont, satisfera celle qu'il est juste que vous
ayez, s'il est vrai que vous m'estimiez comme vous me le dites, et
comme je le crois.

C'est ce billet qui m'engagea  demander la main de Luscinde,
comme je vous l'ai cont; c'est ce billet qui la fit passer, dans
l'opinion de don Fernand, pour une des femmes les plus
spirituelles et les plus adroites de son temps, et qui fit natre
en lui l'envie de me perdre avant que mes dsirs fussent combls.
Je confiai  don Fernand que le pre de Luscinde exigeait que le
mien la lui demandt, et que je n'osais en prier mon pre, dans la
crainte qu'il ne voult pas y consentir, non qu'il ne connt
parfaitement la qualit, les vertus et les charmes de Luscinde,
bien capables d'anoblir toute autre maison d'Espagne, mais parce
que je supposais qu'il ne voudrait point me laisser marier avant
de savoir ce que le duc Ricardo voulait faire de moi. Finalement,
je lui dis que je ne me hasarderais point  m'ouvrir  mon pre,
tant  cause de cet obstacle que de plusieurs autres que
j'entrevoyais avec effroi, sans savoir quels ils fussent, et
seulement parce qu'il me semblait que jamais mes dsirs ne
seraient satisfaits.  tout cela don Fernand me rpondit qu'il se
chargeait, lui, de parler  mon pre, et de le dcider  parler
pour moi au pre de Luscinde[171]. Tratre ami, homme ingrat,
perfide et cruel, que t'avait fait cet infortun qui te dcouvrait
avec tant d'abandon les secrets et les joies de son coeur? Quelle
offense as-tu reue de moi? quelle parole t'ai-je dite, quel
conseil t'ai-je donn, qui n'eussent pour but unique ton intrt
et ton illustration? Mais pourquoi me plaindre, hlas! N'est-ce
point une chose avre que, lorsque le malheur nous vient d'une
fatale toile, comme il se prcipite de haut en bas avec une
irrsistible violence, il n'y a nulle force sur la terre qui
puisse l'arrter, nulle prudence humaine qui puisse le prvenir?
Qui aurait pu s'imaginer que don Fernand, cavalier de sang
illustre et d'esprit distingu, mon oblig par mes services, assez
puissant pour obtenir tout ce qu'un dsir amoureux lui faisait
souhaiter, quelque part qu'il s'adresst, irait se mettre en tte
de me ravir,  moi, ma seule brebis, que mme je ne possdais pas
encore[172]? Mais laissons de ct ces considrations inutiles, et
renouons le fil rompu de ma triste histoire.

Don Fernand, qui trouvait dans ma prsence un obstacle 
l'excution de son infme dessein, rsolut de m'envoyer auprs de
son frre an: ce fut sous le prtexte de demander quelque argent
 celui-ci, pour payer six chevaux qu' dessein, et dans le seul
but de m'loigner pour laisser le champ libre  sa perfidie, il
avait achets le jour mme qu'il s'offrit de parler  mon pre.
Pouvais-je, hlas! prvenir cette trahison? pouvait-elle seulement
tomber dans ma pense? Non, sans doute: au contraire, je m'offris
de bon coeur  partir aussitt, satisfait de ce march. Dans la
nuit, je parlai  Luscinde; je lui dis ce que nous avions
concert, don Fernand et moi, et j'ajoutai qu'elle et la ferme
esprance de voir combler bientt nos justes et saints dsirs.
Elle me rpondit, aussi peu dfiante que moi de la trahison de don
Fernand, que je fisse en sorte de revenir bien vite, parce qu'elle
croyait aussi que nos souhaits ne tarderaient  s'accomplir
qu'autant que mon pre tarderait  parler au sien. Je ne sais ce
qui lui prit en ce moment; mais, comme elle achevait de me dire ce
peu de mots, ses yeux se remplirent de larmes, sa voix s'teignit;
il sembla qu'un noeud qui lui serrait la gorge ne lui laissait
plus articuler les paroles qu'elle s'efforait de me dire encore.
Je restai stupfait de ce nouvel accident, qui jamais ne lui tait
arriv. En effet, chaque fois qu'un heureux hasard ou mon adresse
nous permettaient de nous entretenir, c'tait toujours avec
allgresse et contentement, sans que jamais nos entretiens fussent
mls de pleurs, de soupirs, de jalousie ou de soupons. Je ne
faisais, de mon ct, qu'exalter mon bonheur de ce que le ciel me
l'avait donne pour dame et matresse; je vantais les attraits de
sa personne et les charmes de son esprit. Elle, alors, me rendait
ingnument la pareille, louant en moi ce que son amour lui faisait
paratre digne d'loge. Au milieu de tout cela, nous nous contions
mille enfantillages, et les aventures de nos voisins ou de nos
connaissances; et jamais ma hardiesse n'allait plus loin qu'
prendre, presque de force, une de ses belles mains blanches, que
j'approchais de ma bouche autant que le permettaient les troits
barreaux d'une fentre basse par lesquels nous tions spars.
Mais la nuit qui prcda le fatal jour de mon dpart, elle pleura,
elle gmit, et s'en fut, me laissant plein de trouble et
d'alarmes, effray d'avoir vu chez Luscinde ces nouveaux et
tristes tmoignages de regret et d'affliction. Toutefois, pour ne
pas dtruire moi-mme mes esprances, j'attribuai tout  la force
de l'amour qu'elle me portait et  la douleur que cause toujours
l'absence  ceux qui s'aiment avec ardeur. Enfin je partis, triste
et pensif, l'me remplie de soupons et de frayeur, sans savoir ce
qu'il fallait souponner et craindre: manifestes indices du coup
affreux qui m'attendait.

J'arrivai au pays o j'tais envoy; je remis les lettres au
frre de don Fernand; je fus bien reu de lui, mais non pas bien
promptement dpch, car il me fit attendre,  mon grand
dplaisir, huit jours entiers, et dans un endroit o le duc ne pt
me voir, parce que don Fernand crivait qu'on lui envoyt de
l'argent sans que son pre en et connaissance. Tout cela fut une
ruse du perfide, puisque, l'argent ne manquant pas  son frre, il
pouvait m'expdier sur-le-champ. Cet ordre imprvu m'autorisait 
lui dsobir, car il me semblait impossible de supporter la vie
tant de jours en l'absence de Luscinde, surtout l'ayant laisse
dans la tristesse que je vous ai dpeinte. Cependant je me
rsignai  obir, en bon serviteur, bien que je visse que ce
serait aux dpens de mon repos et de ma sant. Au bout de quatre
jours, un homme arrive, me cherchant pour me remettre une lettre
que je reconnus tre de Luscinde  l'criture de l'adresse. Je
l'ouvre, tout saisi d'effroi, pensant bien que quelque grand motif
l'avait seul dcide  m'crire pendant l'absence, car, prsente,
elle le faisait rarement. Mais, avant de lire cette lettre, je
demande  l'homme quelle personne la lui avait donne et quel
temps il avait mis  faire le chemin. Il me rpond que, passant
par hasard dans une rue de la ville vers l'heure de midi, une
trs-belle dame l'avait appel d'une fentre, les yeux baigns de
larmes, et qu'elle lui avait dit en grande hte: Mon frre, si
vous tes chrtien comme vous le paraissez, je vous supplie, pour
l'amour de Dieu, de porter vite, vite, cette lettre au pays et 
la personne qu'indique l'adresse, et que tout le monde connat;
vous ferez une bonne oeuvre devant Notre-Seigneur. Et, pour que
vous puissiez commodment la faire, prenez ce que contient ce
mouchoir. En disant cela, ajouta le messager, elle jeta par la
fentre un mouchoir o se trouvaient envelopps cent raux, cette
bague d'or que je porte, et cette lettre que vous tenez; puis
aussitt, sans attendre ma rponse, elle s'loigna de la fentre,
aprs avoir vu pourtant que j'avais ramass le mouchoir et la
lettre, et quand je lui eus dit par signes que je ferais ce
qu'elle m'avait prescrit. Me voyant donc si bien pay de la peine
que j'allais prendre, et connaissant  l'adresse de la lettre
qu'on m'envoyait auprs de vous, seigneur, que je connais bien,
Dieu merci; touch surtout des larmes de cette belle dame, je
rsolus de ne me fier  personne, et de venir moi-mme vous
apporter la lettre: aussi, depuis seize heures qu'elle me l'a
donne, j'ai fait le chemin, qui est, comme vous savez, de dix-
huit lieues.

Tandis que le reconnaissant messager me donnait ces dtails,
j'tais, comme on dit, pendu  ses paroles, et les jambes me
tremblaient si fort que je pouvais  peine me soutenir. Enfin,
j'ouvris la lettre, et je vis qu'elle contenait ce peu de mots:

La parole que vous avait donne don Fernand de parler  votre
pre pour qu'il parlt au mien, il l'a remplie plus  son
contentement qu' votre profit. Sachez, seigneur, qu'il a demand
ma main; et mon pre, aveugl par les avantages qu'il pense qu'a
sur vous don Fernand, consent  la lui donner. La chose est
tellement srieuse, que, d'ici  deux jours, les fianailles
doivent se faire, mais si secrtement, qu'elles n'auront d'autres
tmoins que le ciel et quelques gens de la maison. En quel tat je
suis, imaginez-le; s'il vous importe d'accourir, jugez-en; et si
je vous aime ou non, l'vnement vous le fera connatre. Plaise 
Dieu que ce billet arrive en vos mains avant que la mienne se voie
contrainte de s'unir  celle d'un homme qui sait si mal garder la
foi qu'il engage!

Telles furent en substance les expressions de la lettre.  peine
eus-je achev de la lire, que je partis  l'instant mme, sans
attendre ni argent ni rponse  ma mission, car je reconnus bien
alors que ce n'tait pas pour acheter des chevaux, mais pour
laisser le champ libre  ses dsirs, que don Fernand m'avait
envoy  son frre. La juste fureur que je conus contre cet ami
dloyal, et la crainte de perdre un coeur que j'avais gagn par
tant d'annes d'amour et de soumission, me donnrent des ailes.
J'arrivai le lendemain dans ma ville, juste  l'heure convenable
pour entretenir Luscinde. J'y entrai secrtement, et je laissai la
mule que j'avais monte chez le brave homme qui m'avait apport la
lettre. Un heureux hasard permit que je trouvasse Luscinde  la
fentre basse si longtemps tmoin de nos amours. Elle me reconnut
aussitt, et moi je la reconnus aussi; mais non point comme elle
devait me revoir, ni moi la retrouver. Y a-t-il, hlas! quelqu'un
au monde qui puisse se flatter d'avoir sond l'abme des confuses
penses et de la changeante condition d'une femme? personne
assurment. Ds que Luscinde me vit: Cardnio, me dit-elle, je
suis vtue de mes habits de noces; dj m'attendent dans le salon
don Fernand le tratre et mon pre l'ambitieux, avec d'autres
tmoins qui seront plutt ceux de ma mort que de mes fianailles.
Ne te trouble point, ami, mais tche de te trouver prsent  ce
sacrifice; si mes paroles n'ont pas le pouvoir de l'empcher, un
poignard est cach l, qui saura me soustraire  toute violence,
qui empchera que mes forces ne succombent, et qui, en mettant fin
 ma vie, mettra le sceau  l'amour que je t'ai vou. Je lui
rpondis, plein de trouble et de prcipitation, craignant de
n'avoir plus le temps de me faire entendre: Que tes oeuvres, 
Luscinde, justifient tes paroles; si tu portes un poignard pour
accomplir ta promesse, j'ai l une pe pour te dfendre, ou pour
me tuer si le sort nous est contraire. Je ne crois pas qu'elle
pt entendre tous mes propos, car on vint l'appeler en grande hte
pour la mener o le fianc l'attendait. Alors, je puis le dire
ainsi, le soleil de ma joie se coucha, et la nuit de ma tristesse
acheva de se fermer; je demeurai les yeux sans vue et
l'intelligence sans raison, ne pouvant ni trouver l'entre de sa
demeure ni me mouvoir d'aucun ct. Mais enfin, considrant
combien ma prsence importait dans une circonstance si critique et
si solennelle, je me ranimai du mieux que je pus, et j'entrai dans
la maison. Comme j'en connaissais ds longtemps toutes les issues,
j'y pntrai, sans que personne me vt,  la faveur du trouble et
de la confusion qui rgnaient; je parvins  me glisser jusque dans
un recoin que formait une fentre du salon mme, et que couvraient
de leurs plis deux rideaux en tapisserie,  travers lesquels je
pouvais voir, sans tre vu, tout ce qui se passait dans
l'appartement. Qui pourrait dire  prsent quelles alarmes firent
battre mon coeur tout le temps que je passai dans cette retraite!
quelles penses m'assaillirent! quelles rsolutions je formai!
Elles furent telles qu'il est impossible et qu'il serait mal de
les redire. Il suffit que vous sachiez que le fianc entra dans la
salle, sans autre parure que ses habits ordinaires. Il avait pour
parrain de mariage le cousin germain de Luscinde, et, dans tout
l'appartement, il n'y avait personne que les serviteurs de la
maison. Un peu aprs, Luscinde sortit d'un cabinet de toilette,
accompagne de sa mre et de deux suivantes, vtue et pare comme
l'exigeaient sa naissance et sa beaut, et comme l'avait pu faire
la perfection de son bon got. L'garement o j'tais ne me permit
pas de remarquer les dtails de son costume; j'en aperus
seulement les couleurs, qui taient le rouge et le blanc, et les
reflets que jetaient les riches bijoux dont sa coiffure et tous
ses habits taient orns. Mais rien n'galait la beaut singulire
de ses cheveux blonds, qui brillaient aux yeux d'un clat plus vif
que les pierres prcieuses, plus vif que les quatre torches qui
clairaient la salle.  souvenir, ennemi mortel de mon repos! 
quoi sert-il de me reprsenter maintenant les incomparables
attraits de cette ennemie adore? Ne vaut-il pas mieux, cruel
souvenir, que tu me rappelles et me reprsentes ce qu'elle fit
alors, afin qu'un si manifeste outrage me fasse chercher, sinon la
vengeance, au moins le terme de ma vie? Ne vous lassez point,
seigneurs, d'entendre les digressions auxquelles je me laisse
aller; mais ma douloureuse histoire n'est pas de celles qui se
peuvent conter succinctement,  la hte; et chacune de ses
circonstances me semble,  moi, digne d'un long discours.

Le cur lui rpondit que non-seulement ils ne se lassaient point
de l'entendre, mais qu'ils prenaient au contraire grand intrt 
tous ces dtails, qui mritaient la mme attention que le fond
mme du rcit.

Cardnio continua donc:

Aussitt, dit-il, que tout le monde fut runi dans la salle, on
fit entrer le cur de la paroisse, lequel prit les deux fiancs
par la main, pour faire ce qu'exige une telle crmonie. Lorsqu'il
pronona ces mots sacramentels: Voulez-vous, madame, prendre le
seigneur don Fernand, ici prsent, pour votre lgitime poux,
comme l'ordonne la sainte mre glise? je passai toute la tte et
le cou hors de la tapisserie, et me mis, d'une oreille attentive
et d'une me trouble,  couter ce que rpondrait Luscinde,
attendant de sa rponse l'arrt de ma mort ou la confirmation de
ma vie. Oh! pourquoi n'ai-je pas alors quitt ma retraite?
pourquoi ne me suis-je pas cri: Luscinde! Luscinde! vois ce que
tu fais, vois ce que tu me dois; considre que tu es  moi et ne
peux tre  un autre; que prononcer le _oui _et m'ter la vie, ce
sera l'affaire du mme instant. Et toi, tratre don Fernand,
ravisseur de mon bien, meurtrier de ma vie, que veux-tu? que
prtends-tu? ne vois-tu pas que tu ne peux chrtiennement
satisfaire tes dsirs, puisque Luscinde est ma femme, et que je
suis son poux? Malheureux insens!  prsent que je suis loin du
pril, je dis bien ce que je devais faire et ce que je ne fis pas;
 prsent que j'ai laiss ravir mon plus cher trsor, je maudis
vainement le ravisseur, dont j'aurais pu me venger, si j'avais eu
autant de coeur pour frapper que j'en ai maintenant pour me
plaindre! Enfin, puisque je fus alors imbcile et lche, il est
juste que je meure maintenant honteux, repentant et insens. Le
cur attendait toujours la rponse de Luscinde, qui resta fort
longtemps  la faire; et, lorsque je pensais qu'elle allait tirer
son poignard pour tenir sa promesse, ou dlier sa langue pour
dclarer la vrit et parler dans mes intrts, j'entends qu'elle
prononce, d'une voix faible et tremblante: _Oui, je le prends.
_Don Fernand dit la mme parole, lui mit au doigt l'anneau de
mariage, et ils furent unis d'un indissoluble noeud. Le mari
s'approcha pour embrasser son pouse; mais elle, posant la main
sur son coeur, tomba vanouie dans les bras de sa mre.

Il me reste  dire maintenant en quel tat je me trouvai lorsque,
dans ce _oui _fatal que j'avais entendu, je vis la perte de mes
esprances, la fausset des promesses et de la parole de Luscinde,
et l'impossibilit de recouvrer, en aucun temps, le bien que cet
instant venait de me faire perdre. Je restai priv de sens, me
croyant abandonn du ciel et devenu pour la terre un objet
d'inimiti; car l'air ne fournissait plus d'haleine  mes soupirs,
ni l'eau de matire  mes larmes; le feu seul s'tait accru, et
tout mon coeur brlait de jalousie et de rage. L'vanouissement de
Luscinde avait mis en moi toute l'assemble; et sa mre l'ayant
dlace pour lui donner de l'air, on dcouvrit sur son sein un
papier cachet que don Fernand saisit aussitt, et qu'il se mit 
lire  la lueur d'une des torches. Ds qu'il eut achev cette
lecture, il se jeta sur une chaise, et resta la tte appuye sur
sa main, dans la posture d'un homme rveur, sans se mler aux
soins qu'on prodiguait  sa femme pour la faire revenir de son
vanouissement. Pour moi, quand je vis toute la maison dans cette
confusion et ce trouble, je me hasardai  sortir, sans me soucier
d'tre vu, et bien dtermin, dans ce cas,  faire un si sanglant
clat, que tout le monde connt la juste indignation qui poussait
mon coeur au chtiment du tratre, et mme  celui de
l'inconstante, encore vanouie. Mais mon toile, qui me rservait
sans doute pour de plus grands maux, s'il est possible qu'il y en
ait, ordonna que j'eusse alors trop de jugement, elle qui, depuis,
m'en a compltement priv. Ainsi, sans vouloir tirer vengeance de
mes plus grands ennemis, ce qui m'tait facile, puisque nul ne
pensait  moi, j'imaginai de la tirer de moi-mme, et de
m'infliger la peine qu'ils avaient mrite; et sans doute avec
plus de rigueur que je n'en aurais exerc contre eux, si je leur
eusse en ce moment donn la mort, car celle qui frappe 
l'improviste a bientt termin le supplice, tandis que celle qui
se prolonge en tourments interminables tue perptuellement sans
ter la vie. Enfin, je m'chappai de cette maison, et me rendis
chez l'homme o j'avais laiss ma mule. Je la fis aussitt seller;
et, sans prendre cong de lui, je quittai la ville, n'osant pas,
comme un autre Loth, tourner la tte pour la regarder. Quand je me
vis seul, au milieu de la campagne, couvert par l'obscurit de la
nuit, et invit par son silence  donner cours  mes plaintes,
sans crainte d'tre cout ou reconnu, je dliai ma langue et
j'clatai en maldictions contre Luscinde et Fernand, comme si
j'eusse ainsi veng l'outrage que j'avais reu d'eux. Je
m'attachais surtout  elle, lui donnant les noms de cruelle,
d'ingrate, de fausse et de parjure, mais par-dessus tout
d'intresse et d'avaricieuse, puisque c'tait la richesse de mon
ennemi qui avait bloui ses yeux, et lui avait fait prfrer celui
envers qui la fortune s'tait montre plus librale de ses dons;
puis au milieu de la fougue de ces emportements et de ces
maldictions, je l'excusais en disant: Peut-on s'tonner qu'une
jeune fille, leve dans la retraite, auprs de ses parents,
accoutume  leur obir toujours, ait voulu condescendre  leur
dsir, lorsqu'ils lui donnaient pour poux un gentilhomme si
noble, si riche, si bien fait de sa personne, qu'en le refusant
elle aurait fait croire ou qu'elle avait perdu l'esprit, ou
qu'elle avait dj donn son coeur, ce qui et port une grave
atteinte  sa bonne rputation? Puis, je revenais au premier
sentiment, et me disais: Pourquoi n'a-t-elle pas dit que j'tais
son poux? on aurait vu qu'elle n'avait pas fait un choix si
indigne qu'elle ne pt s'en justifier; car, avant que don Fernand
s'offrt, ses parents eux-mmes ne pouvaient, s'ils eussent mesur
leur dsir sur la raison souhaiter mieux que moi pour poux de
leur fille. Ne pouvait-elle donc, avant de s'engager dans ce
dernier et terrible pas, avant de donner sa main, dire qu'elle
avait dj reu la mienne, puisque je me serais prt, dans ce
cas,  tout ce qu'elle et voulu feindre? Enfin, je me
convainquis que peu d'amour, peu de jugement, beaucoup d'ambition
et de dsir de grandeur, lui avaient fait oublier les promesses
dont elle m'avait berc, tromp et entretenu dans mon honnte et
fidle espoir. Pendant cette agitation et ces entretiens avec moi-
mme, je cheminai tout le reste de la nuit, et me trouvai, au
point du jour,  l'une des entres de ces montagnes. J'y pntrai,
et continuai de marcher devant moi trois jours entiers, sans
suivre aucun chemin; enfin, j'arrivai  une prairie, dont je ne
sais trop la situation, et je demandai  des bergers qui s'y
trouvaient o tait l'endroit le plus dsert et le plus pre de
ces montagnes. Ils m'indiqurent celui-ci; je m'y acheminai
aussitt avec le dessein d'y finir ma vie. En entrant dans cette
affreuse solitude, ma mule tomba morte de faim et de fatigue, ou
plutt,  ce que je crois, pour se dbarrasser d'une charge aussi
inutile que celle qu'elle portait en ma personne. Je restai 
pied, accabl de lassitude, extnu de besoin, sans avoir et sans
vouloir chercher personne qui me secourt. Aprs tre demeur de
la sorte je ne sais combien de temps, tendu par terre, je me
levai, n'ayant plus faim, et je vis auprs de moi quelques
chevriers, ceux qui avaient sans doute pourvu  mes extrmes
besoins. Ils me racontrent, en effet, comment ils m'avaient
trouv, et comment je leur avais dit tant de niaiseries et
d'extravagances que j'annonais clairement avoir perdu l'esprit.
Hlas! j'ai bien senti moi-mme, depuis ce moment, que je ne l'ai
pas toujours libre et sain; mais, au contraire, si affaibli, si
troubl, que je fais mille folies, dchirant mes habits, parlant
tout haut au milieu de ces solitudes, maudissant ma fatale toile,
et rptant sans cesse le nom chri de mon ennemie, sans avoir
alors d'autre intention que celle de laisser exhaler ma vie avec
mes cris. Quand je reviens  moi, je me trouve si fatigu, si
rendu, qu' peine puis-je me soutenir. Ma plus commune habitation
est le creux d'un lige, capable de couvrir ce misrable corps.
Les ptres et les chevriers qui parcourent ces montagnes avec
leurs troupeaux, mus de piti, me donnent ma nourriture, en
plaant des vivres sur les chemins et sur les rochers o ils
pensent que je pourrai les trouver en passant; car, mme dans mes
accs de dmence, la ncessit parle, et l'instinct naturel me
donne le dsir de chercher  manger, et la volont de satisfaire
ma faim. D'autres fois,  ce qu'ils me disent quand ils me
rencontrent en mon bon sens, je m'embusque sur les chemins, et
j'enlve de force, quoiqu'ils me les offrent de bon coeur, les
provisions que des bergers apportent du village  leurs cabanes.
C'est ainsi que je passe le reste de ma misrable vie, jusqu' ce
qu'il plaise au ciel de la conduire  son dernier terme, ou de
m'ter la mmoire, afin que je perde tout souvenir des charmes et
du parjure de Luscinde, et des outrages de don Fernand. S'il me
faisait cette grce sans m'ter la vie, je ramnerais sans doute
mes penses vers la droite raison; sinon je n'ai plus qu' le
prier de traiter mon me avec misricorde, car je ne sens en moi
ni le courage ni la force de tirer mon corps des austrits o l'a
condamn mon propre choix. Voil, seigneurs, l'amre histoire de
mes infortunes. Dites-moi s'il est possible de la conter avec
moins de regret et d'affliction que je ne vous en ai montr;
surtout, ne vous fatiguez point  me vouloir persuader, par vos
conseils, ce que la raison vous suggrera pour remdier  mes
maux; ils ne me seraient pas plus utiles que n'est le breuvage
ordonn par un savant mdecin au malade qui ne veut pas le
prendre. Je ne veux point de gurison sans Luscinde; et, puisqu'il
lui a plu d'appartenir  un autre, tant ou devant tre  moi, il
me plat d'appartenir  l'infortune, ayant pu tre au bonheur.
Elle a voulu, par son inconstance, rendre stable ma perdition; eh
bien! je voudrai, en me perdant, contenter ses dsirs. Et l'on
dira dsormais qu' moi seul a manqu ce qu'ont pour dernire
ressource tous les malheureux, auxquels sert de consolation
l'impossibilit mme d'tre consols[173]; c'est au contraire, pour
moi, la cause de plus vifs regrets et de plus cruelles douleurs,
car j'imagine qu'ils doivent durer mme au-del de la mort.

Ici, Cardnio termina le long rcit de sa triste et amoureuse
histoire; et, comme le cur se prparait  lui adresser quelques
mots de consolation, il fut retenu par une voix qui frappa tout 
coup leurs oreilles, et qui disait, en plaintifs accents, ce que
dira la quatrime partie de cette narration; car c'est ici que mit
fin  la troisime le sage et diligent historien Cid Hamed Ben-
Engeli.


LIVRE QUATRIME

Chapitre XXVIII

_Qui traite de la nouvelle et agrable aventure qu'eurent le cur
et le barbier dans la Sierra-Morna_


Heureux, trois fois heureux furent les temps o vint au monde
l'audacieux chevalier don Quichotte de la Manche! En effet, parce
qu'il prit l'honorable dtermination de ressusciter l'ordre teint
et presque mort de la chevalerie errante, nous jouissons
maintenant, dans notre ge si ncessiteux de divertissements et de
gaiet, non-seulement des douceurs de son histoire vridique, mais
encore des contes et des pisodes qu'elle renferme, non moins
agrables, pour la plupart, non moins ingnieux et vritables que
l'histoire elle-mme[174]. Celle-ci, poursuivant le fil peign,
retors et dvid de son rcit, raconte qu'au moment o le cur se
disposait  consoler de son mieux Cardnio, une voix l'en empcha,
en frappant leurs oreilles de ses tristes accents.

 mon Dieu, disait cette voix, est-il possible qu'enfin j'aie
trouv un lieu qui puisse servir de spulture cache  ce corps
dont je porte si fort contre mon gr la charge pesante? Oui, je le
crois,  moins que la solitude que promettent ces montagnes ne
viennent  mentir aussi. Hlas! combien ces rochers et ces
broussailles, qui me laissent confier par mes plaintes mes
malheurs au ciel, me tiendront une plus agrable compagnie que
celle d'aucun homme de ce monde, car il n'en est aucun sur la
terre de qui l'on puisse attendre un conseil dans les perplexits,
un soulagement dans la tristesse, un remde dans les maux!

Ces tristes propos furent entendus par le cur et ceux qui se
trouvaient avec lui; et, comme il leur parut qu'on les avait
prononcs tout prs d'eux, ils se levrent aussitt pour chercher
qui se plaignait de la sorte. Ils n'eurent pas fait vingt pas,
qu'au dtour du rocher ils aperurent, assis au pied d'un frne,
un jeune garon, vtu en paysan, dont ils ne purent voir alors le
visage, parce qu'il l'inclinait en se baignant les pieds dans un
ruisseau qui coulait en cet endroit. Ils taient arrivs avec tant
de silence que le jeune garon ne les entendit point; celui-ci,
d'ailleurs, n'tait attentif qu' se laver les pieds, qu'il avait
tels, qu'on aurait dit des morceaux de blanc cristal de roche
mls parmi les autres pierres du ruisseau. Tant de beaut et tant
de blancheur les surprit trangement, car ces pieds ne leur
semblaient pas faits pour fouler les mottes de terre derrire une
charrue et des boeufs, comme l'indiquaient les vtements de
l'inconnu. Voyant qu'ils ne s'taient pas fait entendre, le cur,
qui marchait devant, fit signe aux deux autres de se blottir
derrire des quartiers de roche qui se trouvaient l. Ils s'y
cachrent tous trois, piant curieusement le jeune garon. Celui-
ci portait un mantelet  deux pans, serr autour des reins par une
paisse ceinture blanche. Il avait aussi de larges chausses en
drap brun, et, sur la tte, une _montera__[175]__ _de mme
toffe. Ses chausses taient retrousses jusqu' la moiti des
jambes, qui semblaient, assurment, faites de blanc albtre. Quand
il eut fini de laver ses beaux pieds, il prit, pour se les
essuyer, un mouchoir sous sa _montera, _et, voulant soulever sa
coiffure, il releva la tte; alors ceux qui l'observaient eurent
occasion de voir une beaut si incomparable, que Cardnio dit 
voix basse au cur:

Puisque ce n'est pas Luscinde, ce n'est pas non plus une crature
humaine.

Le jeune homme ta sa _montera, _et, secouant la tte d'un et
d'autre ct, il fit tomber et dployer des cheveux dont ceux du
soleil mme devaient tre jaloux. Alors nos trois curieux
reconnurent que celui qu'ils avaient pris pour un paysan tait une
femme, jeune et dlicate, la plus belle qu'eussent encore vue les
yeux des deux amis de don Quichotte, et mme ceux de Cardnio,
s'il n'et pas connu Luscinde, car il affirma depuis que la seule
beaut de Luscinde pouvait le disputer  celle-l. Ces longs et
blonds cheveux, non-seulement lui couvrirent les paules, mais la
cachrent tout entire sous leurs tresses paisses, tellement que
de tout son corps on n'apercevait plus que ses pieds. Pour les
dmler, elle n'employa d'autre peigne que les doigts des deux
mains, telles que, si les pieds avaient paru dans l'eau des
morceaux de cristal, les mains ressemblaient dans les cheveux 
des flocons de neige. Tout cela redoublant l'admiration des trois
spectateurs et leur dsir de savoir qui elle tait, ils rsolurent
enfin de se montrer. Mais, au mouvement qu'ils firent en se
levant, la belle jeune fille tourna la tte, et, sparant avec ses
deux mains les cheveux qui lui couvraient le visage, elle regarda
d'o partait le bruit. Ds qu'elle eut aperu ces trois hommes,
elle se leva prcipitamment; puis, sans prendre le temps de se
chausser et de rassembler ses cheveux, elle saisit un petit paquet
de hardes qui se trouvait prs d'elle, et se mit  fuir, pleine de
trouble et d'effroi. Mais elle n'eut pas fait quatre pas que, ses
pieds dlicats ne pouvant souffrir les asprits des rocailles,
elle se laissa tomber par terre.  cette vue, les trois amis
accoururent auprs d'elle, et le cur, prenant le premier la
parole:

Arrtez-vous, madame, lui dit-il; qui que vous soyez, sachez que
nous n'avons d'autre intention que de vous servir. Ainsi n'essayez
pas vainement de prendre la fuite; vos pieds ne sauraient vous le
permettre, et nous ne pouvons nous-mmes y consentir.

 ces propos elle ne rpondait mot, stupfaite et confuse. Ils
s'approchrent, et le cur, la prenant par la main, continua de la
sorte:

Ce que nous cachent vos habits, madame, vos cheveux nous l'ont
dcouvert: clairs indices que ce ne sont pas de faibles motifs qui
ont travesti votre beaut sous ce dguisement indigne d'elle, et
qui vous ont amene au fond de cette solitude, o nous sommes
heureux de vous trouver, sinon pour donner un remde  vos maux,
au moins pour vous offrir des conseils. Aucun mal, en effet, ne
peut, tant que la vie dure, arriver  cette extrmit que celui
qui l'prouve ne veuille pas mme couter l'avis qui lui est
offert avec bonne intention. Ainsi donc, ma chre dame, ou mon
cher monsieur, ou ce qu'il vous plaira d'tre, remettez-vous de
l'effroi que vous a caus notre vue, et contez-nous votre bonne ou
mauvaise fortune, sre qu'en nous tous ensemble, et en chacun de
nous, vous trouverez qui vous aide  supporter vos malheurs en les
partageant.

Pendant que le cur parlait ainsi, la belle travestie demeurait
interdite et comme frappe d'un charme; elle les regardait tour 
tour, sans remuer les lvres et sans dire une parole, semblable 
un jeune paysan auquel on montre  l'improviste des choses rares
et qu'il n'a jamais vues. Enfin, le cur continuant ses propos
affectueux, elle laissa chapper un profond soupir et rompit le
silence:

Puisque la solitude de ces montagnes, dit-elle, n'a pu me cacher
aux regards, et que mes cheveux en s'chappant ne permettent plus
 ma langue de mentir, en vain voudrais-je feindre  prsent, et
dire ce qu'on ne croirait plus que par courtoisie. Cela pos, je
dis, seigneurs, que je vous suis trs-oblige des offres de
service que vous m'avez faites, et qu'elles m'ont mise dans
l'obligation de vous satisfaire en tout ce que vous m'avez
demand. Je crains bien,  vrai dire, que la relation de mes
infortunes, telle que je vous la ferai, ne vous cause autant de
contrarit que de compassion, car vous ne trouverez ni remde
pour les gurir, ni consolation pour en adoucir l'amertume. Mais
nanmoins, pour que mon honneur ne soit pas compromis dans votre
pense, aprs que vous m'avez reconnue pour femme, que vous m'avez
vue jeune, seule et dans cet quipage, toutes choses qui peuvent,
ensemble ou sparment, dtruire tout crdit d'honntet, je me
dcide  vous dire ce que j'aurais voulu qu'il me ft possible de
taire.

Ce petit discours fut adress tout d'une haleine par cette
charmante fille aux trois amis, avec une voix si douce et tant
d'aisance de langage, que la grce de son esprit ne leur causa pas
moins de surprise que sa beaut. Ils rptrent leurs offres de
service, et lui firent de nouvelles instances pour qu'elle remplt
ses promesses; elle alors, sans se faire prier davantage, aprs
avoir dcemment remis sa chaussure et relev ses cheveux, prit
pour sige une grosse pierre, autour de laquelle s'assirent les
trois auditeurs, puis, se faisant violence pour retenir quelques
larmes qui lui venaient aux yeux, d'une voix sonore et pose, elle
commena ainsi l'histoire de sa vie:

Dans cette Andalousie qui nous avoisine, est une petite ville
dont un duc prend son titre, et qui le met au rang de ceux qu'on
appelle grands d'Espagne[176]. Ce duc a deux fils: l'an, hritier
de ses tats, l'est aussi, selon toute apparence, de ses belles
qualits; quant au cadet, je ne sais de quoi il est hritier, si
ce n'est des ruses de Ganelon ou des trahisons de Vellido[177]. De
ce seigneur mes parents sont vassaux, humbles de naissance, mais
tellement pourvus de richesses que, si les biens de la nature
eussent gal pour eux ceux de la fortune, ils n'auraient pu rien
dsirer davantage, et moi, je n'aurais pas eu non plus  craindre
de tomber dans la dtresse o je me vois rduite, car tout mon
malheur nat peut-tre de ce qu'ils n'ont pas eu le bonheur de
natre illustres. Il est vrai qu'ils ne sont pas d'extraction si
basse qu'ils aient  rougir de leur condition; mais elle n'est pas
si haute non plus qu'on ne puisse m'ter de la pense que de leur
humble naissance viennent toutes mes infortunes. Ils sont
laboureurs enfin, mais de sang pur, sans aucun mlange de race
malsonnante, et, comme on dit, vieux chrtiens de la vieille
roche, et si vieux, en effet, que leurs richesses et leur
somptueux train de vie leur acquirent peu  peu le nom d'hidalgos
et mme de gentilshommes. Cependant la plus grande richesse et la
plus grande noblesse dont ils se fissent gloire, c'tait de
m'avoir pour fille. Aussi, comme ils n'ont pas d'autres enfants
pour hriter d'eux, et qu'ils m'ont toujours tendrement chrie,
j'tais bien une des filles les plus doucement choyes que jamais
choyrent de bons parents. J'tais le miroir o ils se miraient,
le bton o s'appuyait leur vieillesse, le but unique o tendaient
tous leurs dsirs, qu'ils mesuraient sur la volont du ciel, et
dont les miens, en retour de leur bont, ne s'cartaient sur aucun
point. Et de la mme manire que j'tais matresse de leurs
coeurs, je l'tais aussi de leurs biens. C'est moi qui admettais
ou congdiais les domestiques, et le compte de tout ce qui tait
sem ou rcolt passait par mes mains. Les moulins d'huile, les
pressoirs de vin, les troupeaux de grand et de petit btail, les
ruches d'abeilles, finalement tout ce que peut avoir un riche
laboureur comme mon pre, tait remis  mes soins. J'tais le
majordome et la dame, et j'en remplissais les fonctions avec tant
de sollicitude et tant  leur satisfaction, que je ne saurais
parvenir  vous l'exprimer. Les moments de la journe qui me
restaient, aprs avoir donn les ordres aux contrematres, aux
valets de ferme et aux journaliers, je les employais aux exercices
permis et commands  mon sexe, l'aiguille, le tambour  broder,
et le rouet bien souvent. Si, pour me rcrer, je laissais ces
travaux, je me donnais le divertissement de lire quelque bon
livre, ou de jouer de la harpe, car l'exprience m'a fait voir que
la musique repose les esprits fatigus et soulage du travail de
l'intelligence. Voil quelle tait la vie que je menais dans la
maison paternelle; et si je vous l'ai conte avec tant de dtails,
ce n'est point par ostentation, pour vous faire entendre que je
suis riche, mais pour que vous jugiez combien c'est sans ma faute
que je suis tombe de cette heureuse situation au triste tat o
je me trouve  prsent rduite. En vain je passais ma vie au
milieu de tant d'occupations, et dans une retraite si svre
qu'elle pourrait se comparer  celle d'un couvent, n'tant vue de
personne,  ce que j'imaginais, si ce n'est des gens de la maison,
car les jours que j'allais  la messe, c'tait de si grand matin,
accompagne de ma mre et de mes femmes, si bien voile d'ailleurs
et si timide, qu' peine mes yeux voyaient plus de terre que n'en
foulaient mes pieds. Et nanmoins les yeux de l'amour, ou de
l'oisivet, pour mieux dire, plus perants que ceux du lynx, me
livrrent aux poursuites de don Fernand. C'est le nom du second
fils de ce duc dont je vous ai parl.

 peine ce nom de don Fernand fut-il sorti de la bouche de celle
qui racontait son histoire, que Cardnio changea de visage et se
mit  frmir de tout son corps avec une si visible altration, que
le cur et le barbier, ayant jet les yeux sur lui, craignirent
qu'il ne ft pris de ces accs de folies dont ils avaient ou dire
qu'il tait de temps en temps attaqu. Mais Cardnio, pourtant, ne
fit pas autre chose que de suer et de trembler, sans bouger de
place, et d'attacher fixement ses regards sur la belle paysanne,
imaginant bien qui elle tait. Celle-ci, sans prendre garde aux
mouvements convulsifs de Cardnio, continua de la sorte son rcit:

Ses yeux ne m'eurent pas plutt aperue, qu'il se sentit, comme
il le dit ensuite, enflamm de ce violent amour dont il donna
bientt des preuves. Mais, pour arriver plus vite au terme de
l'histoire de mes malheurs, je veux passer sous silence les
dmarches que fit don Fernand pour me dclarer ses dsirs. Il
suborna tous les gens de ma maison, il fit mille cadeaux et offrit
mille faveurs  mes parents; les jours taient de perptuelles
ftes dans la rue que j'habitais, et, pendant la nuit, les
srnades ne laissaient dormir personne; les billets en nombre
infini qui, sans que je susse comment, parvenaient en mes mains,
taient remplis d'amoureux propos, et contenaient moins de
syllabes que de promesses et de serments. Tout cela, cependant,
loin de m'attendrir, m'endurcissait, comme s'il et t mon plus
mortel ennemi, et que tous les efforts qu'il faisait pour me
sduire, il les et faits pour m'irriter. Ce n'est pas que je ne
reconnusse tout le mrite personnel de don Fernand, et que je
tinsse  outrage les soins qu'il me rendait; j'prouvais, au
contraire, je ne sais quel contentement  me voir estime et
chrie par un si noble cavalier, et je n'avais nul dplaisir 
lire mes louanges dans ses lettres: car il me semble qu' nous
autres femmes, quelque laides que nous soyons, il est toujours
doux de nous entendre appeler jolies. Mais ce qui m'empchait de
flchir, c'tait le soin de mon honneur, c'taient les continuels
conseils que me donnaient mes parents, lesquels avaient bien
facilement dcouvert l'intention de don Fernand, qui ne se mettait
d'ailleurs point en peine que tout le monde la connt. Ils me
disaient qu'en ma vertu seule reposaient leur honneur et leur
considration; que je n'avais qu' mesurer la distance qui me
sparait de don Fernand, pour reconnatre que ses vues, bien qu'il
dt le contraire, se dirigeaient plutt vers son plaisir que vers
mon intrt; ils ajoutaient que si je voulais y mettre un obstacle
et l'obliger  cesser ses offensantes poursuites, ils taient
prts  me marier sur-le-champ avec qui je voudrais choisir non-
seulement dans notre ville, mais dans celles des environs,
puisqu'on pouvait tout esprer de leur grande fortune et de ma
bonne renomme. Ces promesses et leurs avis, dont je sentais la
justesse, fortifiaient si bien ma rsolution, que jamais je ne
voulus rpondre  don Fernand un mot qui pt lui montrer, mme au
loin, l'esprance de voir ses prtentions satisfaites. Toutes ces
prcautions de ma vigilance, qu'il prenait sans doute pour des
ddains, durent enflammer davantage ses coupables dsirs; c'est le
seul nom que je puisse donner  l'amour qu'il me tmoignait, car,
s'il et t ce qu'il devait tre, je n'aurais pas eu l'occasion
de vous en parler  cette heure. Finalement, don Fernand apprit
que mes parents cherchaient  m'tablir, afin de lui ter l'espoir
de me possder, ou du moins que j'eusse plus de gardiens pour me
dfendre. Cette nouvelle ou ce soupon suffit pour lui faire
entreprendre ce que je vais vous raconter.

Une nuit, j'tais seule dans mon appartement, sans autre
compagnie que celle d'une femme de chambre, ayant eu soin de bien
fermer les portes, dans la crainte que la moindre ngligence ne
mt mon honneur en pril. Tout  coup, sans pouvoir imaginer
comment cela se fit, au milieu de tant de prcautions, dans la
solitude et le silence de ma retraite, tout  coup il parut devant
moi. Cette vue me troubla de manire qu'elle m'ta la lumire des
yeux et la parole de la langue; je ne pus pas mme jeter des cris
pour appeler au secours, et je crois qu'il ne m'aurait pas laiss
le temps de crier, car aussitt il s'approcha de moi, et me
prenant dans ses bras, puisque je n'avais pas la force de me
dfendre, tant j'tais trouble, il se mit  tenir de tels propos,
que je ne sais comment le mensonge peut tre assez habile pour les
arranger de manire  les faire croire des vrits. Le tratre
faisait d'ailleurs en sorte que les larmes donnassent crdit  ses
paroles, et les soupirs  ses intentions. Moi, pauvre enfant,
seule parmi les miens, et sans exprience de semblables
rencontres, je commenai, ne sachant comment,  tenir pour vraies
toutes ces faussets, non de faon, cependant, qu'elles me
donnassent plus qu'une simple compassion pour ses soupirs et ses
pleurs. Aussi, revenant un peu de ma premire alarme, je retrouvai
mes esprits perdus, et je lui dis avec plus de courage que je
n'avais cru pouvoir en conserver: Si, comme je suis dans vos
bras, seigneur, j'tais entre les griffes d'un lion furieux, et
qu'il fallt, pour m'en dlivrer avec certitude, faire ou dire
quelque chose au dtriment de ma vertu, il ne me serait pas plus
possible de le faire ou de le dire qu'il n'est possible que ce qui
a t ne ft pas. Ainsi donc, si vous tenez mon corps enserr dans
vos bras, moi, je tiens mon me retenue par mes bons sentiments,
qui sont aussi diffrents des vtres que vous le verriez, s'il
vous convenait d'user de violence pour les satisfaire. Je suis
votre vassale, mais non votre esclave; la noblesse de votre sang
ne vous donne pas le droit de mpriser, de dshonorer l'humilit
du mien; et je m'estime autant, moi paysanne et vilaine, que vous
gentilhomme et seigneur. Vos forces n'ont aucune prise sur moi, ni
vos richesses aucune influence; vos paroles ne peuvent me tromper,
ni vos soupirs et vos larmes m'attendrir. Mais, si je voyais
quelqu'une des choses que je viens d'numrer dans celui que mes
parents ne donneraient pour poux, alors ma volont se plierait 
la sienne, et lui serait voue  jamais. De manire que, mme 
contre-coeur, pourvu que mon honneur ft intact, je vous livrerais
volontairement, seigneur, ce que vous voulez maintenant m'arracher
par la violence. C'est vous dire que jamais personne n'obtiendra
de moi la moindre faveur qu'il ne soit mon lgitime poux. -- S'il
ne faut que cela pour te satisfaire, me rpondit le dloyal
chevalier, vois, charmante Dorothe (c'est le nom de l'infortune
qui vous parle), je t'offre ma main, et je jure d'tre ton poux,
prenant pour tmoins de mon serment les cieux, auxquels rien n'est
cach, et cette sainte image de la mre de Dieu, que voil devant
nous.

Au moment o Cardnio l'entendit se nommer Dorothe, il fut repris
de ses mouvements convulsifs, et acheva de se confirmer dans la
premire opinion qu'il avait eue d'elle. Mais, ne voulant pas
interrompre l'histoire dont il prvoyait et savait presque la fin,
il lui dit seulement:

Quoi! madame, Dorothe est votre nom? J'ai ou parler d'une
personne qui le portait, et dont les malheurs vont de pair avec
les vtres. Mais continuez votre rcit: un temps viendra o je
vous dirai des choses qui ne vous causeront pas moins d'tonnement
que de piti.

 ces propos de Cardnio, Dorothe jeta les yeux sur lui,
considra son trange et misrable accoutrement, puis le pria,
s'il savait quelque chose qui la concernt, de le dire aussitt.

Tout ce que la fortune m'a laiss, ajouta-t-elle, c'est le
courage de souffrir et de rsister  quelque dsastre qui
m'atteigne, bien assure qu'il n'en est aucun dont mon infortune
puisse s'accrotre.

-- Je n'aurais pas perdu un instant, madame,  vous dire ce que je
pense, rpondit Cardnio, si j'tais sr de ne pas me tromper dans
mes suppositions; mais l'occasion de les dire n'est pas venue, et
il ne vous importe nullement encore de les connatre.

-- Comme il vous plaira, reprit Dorothe; je reviens  mon
histoire.

Don Fernand, saisissant une image de la Vierge, qui se trouvait
dans ma chambre, la plaa devant nous pour tmoin de nos
fianailles, et m'engagea, sous les serments les plus solennels et
les plus formidables, sa parole d'tre mon mari. Cependant, avant
qu'il achevt de les prononcer, je lui dis qu'il prt bien garde 
ce qu'il allait faire; qu'il considrt le courroux que son pre
ne manquerait pas de ressentir en le voyant pouser une paysanne,
sa vassale; qu'il ne se laisst point aveugler par la beaut que
je pouvais avoir, puisqu'il n'y trouverait pas une excuse
suffisante de sa faute, et que, si son amour le portait  me
vouloir quelque bien, il laisst plutt mon sort se modeler sur ma
naissance: car jamais des unions si disproportionnes ne
russissent, et le bonheur qu'elles donnent au commencement n'est
pas de longue dure. Je lui exposai toutes ces raisons que vous
venez d'entendre, et bien d'autres encore dont je ne me souviens
plus; mais elles ne purent l'empcher de poursuivre son dessein,
de la mme manire que celui qui emprunte, pensant ne pas payer,
ne regarde gure aux conditions du contrat. Dans ce moment, je
fis,  part moi, un rapide discours, et je me dis  moi-mme:
Non, je ne serai pas la premire que le mariage lve d'une
humble  une haute condition; et don Fernand ne sera pas le
premier auquel les charmes de la beaut, ou plutt une aveugle
passion, aient fait prendre une compagne disproportionne  la
grandeur de sa naissance.

Puisque je ne veux ni changer le monde, ni faire de nouveaux
usages, j'aurai raison de saisir cet honneur que m'offre la
fortune: car, dt l'affection qu'il me tmoigne ne pas durer au
del de l'accomplissement de ses dsirs, enfin je serai son pouse
devant Dieu. Au contraire, si je veux l'loigner par mes ddains
et mes rigueurs, je le vois en un tel tat, qu'oubliant toute
espce de devoir, il usera de violence, et je resterai, non-
seulement sans honneur, mais sans excuse de la faute que pourra me
reprocher quiconque ne saura pas combien j'en suis exempte.
Quelles raisons auraient, en effet, le pouvoir de persuader  mes
parents et aux autres que ce gentilhomme est entr dans ma chambre
sans mon consentement? Toutes ces demandes et ces rponses, mon
imagination se les fit en un instant; mais ce qui commena surtout
 m'branler et  me pousser, sans que je le susse,  ma
perdition, ce furent les serments et les imprcations de don
Fernand, les tmoins qu'il invoquait, les larmes qu'il rpandait
en abondance, et finalement les charmes de sa bonne mine, qui,
soutenus par tant de vritable amour, auraient pu vaincre tout
autre coeur aussi libre, aussi sage que le mien. J'appelai la
fille qui me servait, pour qu'elle se joignt sur la terre aux
tmoins invoqus dans le ciel; don Fernand renouvela et confirma
ses premiers serments; il prit de nouveaux saints  tmoin; il se
donna mille maldictions s'il ne remplissait point sa promesse;
ses yeux se mouillrent encore de larmes, sa bouche s'enflamma de
soupirs; il me serra davantage entre ses bras, dont je n'avais pu
me dgager un seul instant; enfin, quand ma servante eut de
nouveau quitt l'appartement, il mit le comble  mon dshonneur et
 sa trahison.

Le jour qui succda  la nuit de ma perte ne venait point,  ce
que je crois, aussi vite que le souhaitait don Fernand: car, aprs
avoir assouvi un dsir criminel, il n'en est pas de plus vif que
celui de s'loigner des lieux o on l'a satisfait. C'est du moins
ce que je pensai quand je vis don Fernand mettre tant de hte 
partir. Cette mme servante qui l'avait amen jusqu'en ma chambre
le conduisit hors de la maison avant que le jour parut. Quand il
me fit ses adieux, il me rpta, quoique avec moins d'empressement
et d'ardeur qu' son arrive, que je fusse tranquille sur sa foi,
que je crusse ses serments aussi valables que sincres; et, pour
donner plus de poids  ses paroles, il tira de son doigt un riche
anneau qu'il mit au mien. Enfin, il me quitta, et moi, je restai,
je ne sais trop si ce fut triste ou gaie. Ce que je puis dire,
c'est que je demeurai confuse et rveuse, et presque hors de moi
d'un tel vnement, sans avoir le courage ou mme la pense de
gronder ma fille de compagnie pour la trahison qu'elle avait
commise en cachant don Fernand dans ma propre chambre; car je ne
pouvais encore dcider si ce qui venait de m'arriver tait un bien
ou un mal. J'avais dit  don Fernand, au moment de son dpart,
qu'il pourrait employer la mme voie pour me visiter d'autres
nuits secrtement, puisque j'tais  lui, jusqu' ce qu'il lui
convnt de publier notre mariage. Mais il ne revint plus, si ce
n'est la nuit suivante, et je ne pus plus le voir, ni dans la rue,
ni  l'glise, pendant tout un mois que je me fatiguai vainement 
le chercher, bien que je susse qu'il n'avait pas quitt la ville,
et qu'il se livrait la plupart du temps  l'exercice de la chasse,
qu'il aimait avec passion. Je sais, hlas! combien ces jours me
parurent longs et ces heures amres; je sais que je commenai 
douter de sa bonne foi, et mme  cesser d'y croire; je sais aussi
que ma servante entendit alors les reproches que je ne lui avais
pas faits auparavant pour me plaindre de son audace; je sais enfin
qu'il me fallut me faire violence pour retenir mes pleurs et
composer mon visage, afin de ne pas obliger mes parents  me
demander le sujet de mon affliction, et de ne pas tre oblige
moi-mme de recourir avec eux au mensonge. Mais cet tat forc
dura peu. Le moment vint bientt o je perdis toute patience, o
je foulai aux pieds toute considration et toute retenue, o je
fis enfin clater mon courroux au grand jour. Ce fut lorsque, au
bout de quelque temps, on rpandit chez nous la nouvelle que, dans
une ville voisine, don Fernand s'tait mari avec une jeune
personne d'une beaut merveilleuse et de noble famille, mais pas
assez riche, nanmoins, pour avoir pu prtendre, avec sa seule
dot,  si haute union. On disait qu'elle se nommait Luscinde, et
l'on racontait aussi des choses tranges arrives pendant la
crmonie des fianailles.

Quand il entendit le nom de Luscinde, Cardnio ne fit autre chose
que de plier les paules, froncer le sourcil, se mordre les
lvres, et laisser bientt couler sur ses joues deux ruisseaux de
larmes. Dorothe n'interrompit point pour cela le fil de son
histoire, et continua de la sorte:

Cette triste nouvelle arriva promptement jusqu' moi; mais, au
lieu de se glacer en l'apprenant, mon coeur s'enflamma d'une telle
rage, qu'il s'en fallut peu que je ne sortisse de la maison, et ne
parcourusse  grands cris les rues de la ville pour publier
l'infme trahison dont j'tais victime. Mais cette fureur se calma
par la pense qui me vint d'un projet que je mis en oeuvre ds la
nuit suivante. Je m'habillai de ces vtements, que me donna un
domestique de mon pre, de ceux qu'on appelle _zagals _chez les
laboureurs, auquel j'avais dcouvert toute ma funeste aventure, et
que j'avais pri de m'accompagner jusqu' la ville, o j'esprais
rencontrer mon ennemi. Ce zagal, aprs m'avoir fait des
remontrances sur l'audace et l'inconvenance de ma rsolution, m'y
voyant bien dtermine, s'offrit, comme il le dit,  me tenir
compagnie jusqu'au bout du monde. Aussitt j'enfermai dans un sac
de toile un habillement de femme, ainsi que de l'argent et des
bijoux pour me servir au besoin, et, dans le silence de la nuit,
sans rien dire de mon dpart  la perfide servante, je quittai la
maison, accompagne du zagal, et assaillie de mille penses
confuses. Je pris  pied le chemin de la ville; mais le dsir
d'arriver me donnait des ailes, afin de pouvoir, sinon empcher ce
que je croyais achev sans retour, au moins demander  don Fernand
de quel front il en avait agi de la sorte. J'arrivai en deux jours
et demi au but de mon voyage, et, tout en entrant dans la ville,
je m'informai de la maison des parents de Luscinde. Le premier
auquel j'adressai cette question me rpondit plus que je n'aurais
voulu en apprendre. Il m'indiqua leur maison, et me raconta tout
ce qui s'tait pass aux fianailles de leur fille, chose
tellement publique dans la ville, qu'elle faisait la matire de
tous les entretiens et de tous les caquets. Il me dit que la nuit
o fut clbr le mariage de don Fernand avec Luscinde, celle-ci,
aprs avoir prononc le _oui _de le prendre pour poux, avait t
saisie d'un long vanouissement, et que son poux, l'ayant voulu
dlacer pour lui donner de l'air, trouva un billet crit de la
main mme de Luscinde, o elle dclarait qu'elle ne pouvait tre
l'pouse de don Fernand, parce qu'elle tait celle de Cardnio (un
noble cavalier de la mme ville,  ce que me dit cet homme), et
que, si elle avait donn  don Fernand le _oui _conjugal, c'tait
pour ne point dsobir  ses parents. Enfin, ce billet faisait
entendre, dans le reste de son contenu, qu'elle avait pris la
rsolution de se tuer  la fin des pousailles, et donnait les
raisons qui l'obligeaient  s'ter la vie. Cette intention tait,
dit-on, clairement confirme d'ailleurs par un poignard qu'on
trouva cach sous ses habits de noce.  cette vue, don Fernand, se
croyant jou et outrag par Luscinde, se jeta sur elle avant
qu'elle ft revenue de son vanouissement, et voulut la percer de
ce mme poignard qu'on avait trouv dans son sein; ce qu'il aurait
fait, si les parents et les assistants ne l'eussent retenu. On
ajoute que don Fernand sortit aussitt, et que Luscinde ne revint
 elle que le lendemain; qu'alors elle conta  ses parents comment
elle tait la vritable pouse de ce Cardnio dont je viens de
parler. J'appris encore, d'aprs les bruits qui couraient, que
Cardnio s'tait trouv prsent aux fianailles, et que, voyant sa
matresse marie, ce qu'il n'avait jamais cru possible, il avait
quitt la ville en dsespr, aprs avoir crit une lettre o, se
plaignant de l'affront que Luscinde lui faisait, il annonait
qu'on ne le verrait plus. Tout cela tait de notorit publique
dans la ville, et l'on n'y parlait pas d'autre chose. Mais on
parla bien davantage encore, quand on sut que Luscinde avait
disparu de la maison de son pre, et mme de la ville, car on l'y
chercha vainement; et ses malheureux parents en perdaient
l'esprit, ne sachant quel moyen prendre pour la retrouver. Toutes
ces nouvelles ranimrent un peu mes esprances, et je me crus plus
heureuse de n'avoir pas trouv don Fernand que de l'avoir trouv
mari. Il me sembla, en effet, que mon malheur n'tait pas sans
remde, et je m'efforais de me persuader que peut-tre le ciel
avait mis cet obstacle imprvu au second mariage pour lui rappeler
les engagements pris au premier, pour le faire rflchir  ce
qu'il tait chrtien, et plus intress au salut de son me qu'
toutes les considrations humaines. Je roulais toutes ces penses
dans ma tte, me consolant sans sujet de consolation, et rvant de
lointaines esprances, pour soutenir une vie que j'ai prise en
haine  prsent.

Tandis que je parcourais la ville sans savoir que rsoudre,
puisque je n'avais pas rencontr don Fernand, j'entendis le crieur
public annoncer dans les rues une grande rcompense pour qui me
trouverait, donnant le signalement de mon ge, de ma taille, des
habits dont j'tais vtue. J'entendis galement rapporter, comme
un ou-dire, que le valet qui m'accompagnait m'avait enleve de la
maison paternelle. Ce nouveau coup m'alla jusqu' l'me; je vis
avec dsespoir  quel degr de fltrissure tait tombe ma
rputation, puisqu'il ne suffisait pas que je l'eusse perdue par
ma fuite, et qu'on me donnait pour complice un tre si vil et si
indigne de fixer mes penses. Aussitt que j'entendis publier ce
ban, je quittai la ville, suivie de mon domestique, qui commenait
 montrer quelque hsitation dans la fidlit  toute preuve
qu'il m'avait promise. La mme nuit, dans la crainte d'tre
dcouverts, nous pntrmes jusqu'au plus profond de ces
montagnes; mais, comme on dit, un malheur en appelle un autre, et
la fin d'une infortune est d'ordinaire le commencement d'une plus
grande. C'est ce qui m'arriva; car ds que mon bon serviteur,
jusque-l si sr et si fidle, se vit seul avec moi dans ce
dsert, pouss de sa perversit plutt que de mes attraits, il
voulut saisir l'occasion que semblait lui offrir notre solitude
absolue. Sans respect pour moi et sans crainte de Dieu, il osa me
tenir d'insolents discours; et, voyant avec quel juste mpris je
repoussais ses imprudentes propositions, il cessa les prires dont
il avait d'abord essay, et se mit en devoir d'employer la
violence. Mais le ciel, juste et secourable, qui manque rarement
d'accorder son regard et son aide aux bonnes intentions, favorisa
si bien les miennes, que, malgr l'insuffisance de mes forces, je
le fis, sans grand peine, rouler dans un prcipice, o je le
laissai, mort ou vif. Aussitt, et plus rapidement que ma fatigue
et mon effroi ne semblaient le permettre, je m'enfonai dans ces
montagnes, sans autre dessein que de m'y cacher, et d'chapper 
mes parents ou  ceux qu'ils enverraient  ma poursuite. Il y a de
cela je ne sais combien de mois. Je rencontrai presque aussitt un
gardien de troupeaux, qui me prit pour berger, et m'emmena dans un
hameau, au coeur de la montagne. Je l'ai servi depuis ce temps,
faisant en sorte d'tre aux champs tout le jour, pour cacher ces
cheveux qui viennent, bien  mon insu, de me dcouvrir. Mais toute
mon adresse et toute ma sollicitude furent vaines  la fin. Mon
matre vint  s'apercevoir que je n'tais pas homme, et ressentit
les mmes dsirs coupables que mon valet. Comme la fortune ne
donne pas toujours la ressource  ct du danger, et que je ne
trouvais point de prcipice pour y jeter le matre aprs le
serviteur, je crus plus prudent de fuir encore et de me cacher une
seconde fois dans ces pres retraites, que d'essayer avec lui mes
forces ou mes remontrances. Je revins donc chercher, parmi ces
rochers et ces bois, un endroit o je pusse sans obstacle offrir
au ciel mes soupirs et mes larmes, o je pusse le prier de prendre
en piti mes infortunes, et de me faire la grce, ou d'en trouver
le terme, ou de laisser ma vie dans ces solitudes, et d'y
ensevelir la mmoire d'une infortune qui a donn si innocemment
sujet  la malignit de la poursuivre et de la dchirer.

Chapitre XXIX

_Qui traite du gracieux artifice qu'on employa pour tirer notre
amoureux chevalier de la rude pnitence qu'il accomplissait_


Telle est, seigneurs, la vritable histoire de mes tragiques
aventures. Voyez et jugez maintenant si les soupirs que vous avez
entendus s'chapper avec mes paroles, si les larmes que vous avez
vues couler de mes yeux, n'avaient pas de suffisants motifs pour
clater avec plus d'abondance. En considrant la nature de mes
disgrces, vous reconnatrez que toute consolation est superflue,
puisque tout remde est impossible. Je ne vous demande qu'une
chose, qu'il vous sera facile de m'accorder: apprenez-moi o je
pourrai passer ma vie sans tre expose  la perdre  tout instant
par la crainte et les alarmes, tant je redoute que ceux qui me
cherchent ne me dcouvrent  la fin. Je sais bien que l'extrme
tendresse qu'ont pour moi mes parents me promet d'eux un bon
accueil; mais j'prouve une telle honte, seulement  penser que je
paratrais en leur prsence autrement qu'ils ne devaient
l'esprer, que j'aime mieux m'exiler pour jamais de leur vue
plutt que de lire sur leur visage la pense qu'ils ne trouvent
plus sur le mien la puret et l'innocence qu'ils attendaient de
leur fille.

Elle se tut en achevant ces paroles, et la rougeur qui couvrit
alors son visage fit clairement connatre les regrets et la
confusion dont son me tait remplie. Ce fut au fond des leurs que
ceux qui avaient cout le rcit de ses infortunes ressentirent
l'tonnement et la compassion qu'elle inspirait. Le cur voulait
aussitt lui donner des consolations et des avis, mais Cardnio le
prvint:

Quoi! madame, s'cria-t-il, vous tes la belle Dorothe, la fille
unique du riche Clenardo!

Dorothe resta toute surprise quand elle entendit le nom de son
pre, et qu'elle vit la chtive apparence de celui qui le nommait,
car on sait dj de quelle manire tait vtu Cardnio.

Qui tes-vous, mon ami, lui dit-elle, pour savoir ainsi le nom de
mon pre? Jusqu' prsent, si j'ai bonne mmoire, je ne l'ai pas
nomm une seule fois dans le cours de mon rcit.

-- Je suis, rpondit Cardnio, cet infortun, que, suivant vous,
madame, Luscinde a dit tre son poux; je suis le malheureux
Cardnio, que la perfidie du mme homme qui vous a mise en l'tat
o vous tes, a rduit  l'tat o vous me voyez, nu, dchir,
priv de toute consolation sur la terre, et, ce qui est pire
encore, priv de raison, car je n'en ai plus l'usage que lorsqu'il
plat au ciel de me l'accorder pour quelques instants. Oui,
Dorothe, c'est moi qui fus le tmoin et la victime des
perversits de don Fernand; c'est moi qui attendis jusqu' ce que
Luscinde, le prenant pour poux, et prononc le _oui _fatal; mais
qui n'eus pas assez de courage pour voir o aboutirait son
vanouissement et la dcouverte du billet cach dans son sein, car
mon me n'eut pas assez de force pour supporter tant de malheurs 
la fois. Je quittai la maison quand je perdis patience, et,
laissant  mon hte une lettre que je le priai de remettre aux
mains de Luscinde, je m'en vins dans ce dsert avec l'intention
d'y finir ma vie, que j'ai dteste depuis lors comme mon ennemie
mortelle. Mais le ciel n'a pas voulu me l'ter, se bornant 
m'ter la raison, et me gardant peut-tre pour le bonheur qui
m'arrive de vous rencontrer aujourd'hui. Car, si tout ce que vous
avez racont est vrai, comme je le crois, il est possible que le
ciel ait rserv pour tous deux une meilleure fin que nous ne
pensons  nos dsastres. S'il est vrai que Luscinde ne peut
pouser don Fernand, parce qu'elle est  moi, comme elle l'a
hautement dclar, ni don Fernand l'pouser, parce qu'il est 
vous, nous pouvons encore esprer que le ciel nous restitue ce qui
nous appartient, puisque ces objets existent, et qu'ils ne sont ni
alins ni dtruits. Maintenant que cette consolation nous reste,
non fonde sur de folles rveries et de chimriques esprances, je
vous supplie, madame, de prendre, en vos honntes penses, une
rsolution nouvelle, telle que je pense la prendre moi-mme, et de
vous rsigner  l'espoir d'un meilleur avenir. Quant  moi, je
vous jure, foi de gentilhomme et de chrtien, de ne plus vous
abandonner que vous ne soyez rendue  don Fernand. Si je ne
pouvais, par le raisonnement, l'amener  reconnatre vos droits,
j'userais alors de celui que me donne ma qualit de gentilhomme,
pour le provoquer  juste titre au combat, en raison du tort qu'il
vous cause, mais sans me rappeler mes propres offenses, dont je
laisserai la vengeance au ciel, pour ne m'occuper que de celle des
vtres sur la terre.

Ce que venait de dire Cardnio accrut tellement la surprise de
Dorothe, que, ne sachant quelles grces rendre  de telles offres
de service, elle voulut se jeter  ses genoux et les embrasser,
mais Cardnio l'en empcha. Le bon licenci prit la parole pour
tous deux, approuva le sage projet de Cardnio, et leur persuada
par ses conseils et ses prires de l'accompagner  son village, o
ils pourraient se fournir des choses qui leur manquaient, et
prendre un parti pour chercher don Fernand, ramener Dorothe  la
maison paternelle, ou faire enfin ce qui semblerait le plus
convenable. Cardnio et Dorothe acceptrent son offre avec des
tmoignages de reconnaissance. Le barbier, qui jusqu'alors avait
cout sans rien dire, fit aussi son petit discours, et s'offrit
d'aussi bonne grce que le cur  les servir autant qu'il en tait
capable. Par la mme occasion, il conta brivement le motif qui
les avait amens en cet endroit, ainsi que l'trange folie de don
Quichotte, dont ils attendaient l'cuyer, qu'ils avaient envoy 
sa recherche. Cardnio se ressouvint alors, mais comme en un
songe, du dml qu'il avait eu avec don Quichotte, et raconta
cette aventure, sans pouvoir toutefois indiquer le motif de la
querelle. En ce moment, des cris se firent entendre; le cur et le
barbier reconnurent aussitt la voix de Sancho Panza, qui, ne les
trouvant point dans l'endroit o il les avait laisss, les
appelait  tue-tte. Ils allrent tous  sa rencontre, et, comme
ils lui demandaient avec empressement des nouvelles de don
Quichotte, Sancho leur conta comment il l'avait trouv, nu, en
chemise, sec, maigre, jaune et mort de faim, mais soupirant
toujours pour sa dame Dulcine.

Je lui ai bien dit, ajouta-t-il, qu'elle lui ordonnait de quitter
cet endroit et de s'en aller au Toboso, o elle restait 
l'attendre; il m'a rpondu qu'il tait dcid  ne point paratre
en prsence de ses charmes, jusqu' ce qu'il et fait des
prouesses qui le rendissent mritant de ses bonnes grces. Mais,
en vrit, si cela dure encore un peu, mon matre court grand
risque de ne pas devenir empereur, comme il s'y est oblig, ni
mme archevque, ce qui est bien le moins qu'il puisse faire.
Voyez donc, au nom du ciel, comment il faut s'y prendre pour le
tirer de l.

Le licenci rpondit  Sancho qu'il ne se mt pas en peine, et
qu'on saurait bien l'arracher  sa pnitence, quelque dpit qu'il
en et. Aussitt il conta  Cardnio et  Dorothe le moyen qu'ils
avaient imagin pour la gurison de don Quichotte, ou du moins
pour le ramener  sa maison. Dorothe s'offrit alors de bonne
grce  jouer elle-mme le rle de la damoiselle afflige, qu'elle
remplirait, dit-elle, mieux que le barbier, puisqu'elle avait
justement des habits de femme qui lui permettaient de le faire au
naturel, ajoutant qu'on pouvait se reposer sur elle du soin de
reprsenter ce personnage comme il convenait au succs de leur
dessein, parce qu'elle avait lu assez de livres de chevalerie pour
savoir en quel style les damoiselles dsoles demandaient un don
aux chevaliers errants.

 la bonne heure, donc, s'cria le cur; il n'est plus besoin que
de se mettre  l'oeuvre. En vrit, la fortune se dclare en notre
faveur; car, sans penser  vous le moins du monde, madame et
seigneur, voil qu'elle commence par notre moyen  rouvrir une
porte  votre esprance, et qu'elle nous fait trouver en vous
l'aide et le secours dont nous avions besoin.

Dorothe tira sur-le-champ de son paquet une jupe entire de fine
et riche toffe, ainsi qu'un mantelet de brocart vert, et, d'un
crin, un collier de perles avec d'autres bijoux. En un instant,
elle fut pare de manire  passer pour une riche et grande dame.
Tous ces ajustements, elle les avait, dit-elle, emports de la
maison de ses parents pour s'en servir au besoin; mais elle
n'avait encore eu nulle occasion d'en faire usage. Ils furent tous
enchants de sa grce parfaite et de sa beaut singulire, et
achevrent de tenir don Fernand pour un homme de peu de sens,
puisqu'il ddaignait tant d'attraits. Mais celui qui prouvait le
plus de surprise et d'admiration, c'tait Sancho Panza. Jamais, en
tous les jours de sa vie, il n'avait vu une si belle crature.
Aussi demanda-t-il avec empressement au cur qui tait cette si
charmante dame, et qu'est-ce qu'elle cherchait  travers ces
montagnes.

Cette belle dame, mon ami Sancho, rpondit le cur, est tout
bonnement, sans que cela paraisse, l'hritire en droite ligne, et
de mle en mle, du grand royaume de Micomicon: elle vient  la
recherche de votre matre pour le prier de lui octroyer un don,
lequel consiste  dfaire un tort que lui a fait un dloyal gant;
et c'est au bruit de la renomme de bon chevalier qu'a votre
matre sur toute la surface de la terre, que cette princesse s'est
mise en qute de lui depuis les ctes de la Guine.

-- Heureuse qute et heureuse trouvaille! s'cria Sancho
transport, surtout si mon matre est assez chanceux pour venger
cette offense et redresser ce tort, en tuant ce mchant drle de
gant que Votre Grce vient de dire. Et oui, pardieu, il le tuera
s'il le rencontre,  moins pourtant que ce ne soit un fantme;
car, contre les fantmes, mon seigneur est sans pouvoir. Mais,
seigneur licenci, je veux, entre autres choses, vous demander une
grce. Pour qu'il ne prenne pas fantaisie  mon matre de se faire
archevque, car c'est l tout ce que je crains, vous feriez bien
de lui conseiller de se marier tout de suite avec cette princesse:
il se trouvera ainsi dans l'impossibilit de recevoir les ordres
piscopaux, et se dcidera facilement  s'en tenir au titre
d'empereur, ce qui sera le comble de mes souhaits. Franchement,
j'y ai bien rflchi, et je trouve, tout compt, qu'il ne me
convient pas que mon matre soit archevque; car enfin, je ne suis
bon  rien pour l'glise, puisque je suis mari; et m'en aller
maintenant courir aprs des dispenses pour que je puisse toucher
le revenu d'une prbende, ayant, comme je les ai, femme et
enfants, ce serait  n'en jamais finir. Ainsi donc, seigneur, tout
le joint de l'affaire, c'est que mon matre se marie tout de suite
avec cette dame, que je ne peux nommer par son nom, ne sachant pas
encore comment elle s'appelle.

-- Elle s'appelle, rpondit le cur, la princesse Micomicona, car,
son royaume s'appelant Micomicon, il est clair qu'elle doit
s'appeler ainsi.

-- Sans aucun doute, reprit Sancho, et j'ai vu bien des gens
prendre pour nom de famille et de terre celui du lieu o ils sont
ns, s'appelant Pedro de Alcala, ou Juan de Ubda, ou Digo de
Valladolid; et ce doit tre aussi l'usage, par l en Guine, que
les reines prennent le nom de leur royaume.

-- C'est probable, rpondit le cur; et, quant au mariage de votre
matre, croyez que j'y emploierai toutes les ressources de mon
loquence.

Sancho demeura aussi satisfait de cette promesse que le cur
surpris de sa simplicit, en voyant que les contagieuses
extravagances de son matre s'taient si bien niches dans sa
cervelle, qu'il croyait trs-srieusement le voir devenir empereur
quelque beau jour.

Pendant cet entretien, Dorothe s'tait mise  cheval sur la mule
du cur, et le barbier avait ajust  son menton la barbe de queue
de vache. Ils dirent alors  Sancho de les conduire o se trouvait
don Quichotte, mais en l'avertissant bien qu'il ne ft pas
semblant de connatre le cur et le barbier, car c'tait en cela
que consistait tout le prestige pour faire devenir son matre
empereur. Pour le cur et Cardnio, ils ne voulurent pas les
accompagner, Cardnio dans la crainte que don Quichotte ne se
rappelt leur querelle, et le cur parce que sa prsence n'tait
alors d'aucune utilit. Ils les laissrent prendre les devants, et
les suivirent  pied sans presser leur marche. Le cur avait cru
prudent d'enseigner  Dorothe comment elle devait s'y prendre;
mais celle-ci lui avait rpondu d'tre sans crainte  cet gard,
et que tout se ferait exactement comme l'exigeaient les
descriptions et les rcits des livres de chevalerie.

Aprs avoir fait environ trois quarts de lieue, elle et ses deux
compagnons dcouvrirent don Quichotte au milieu d'un groupe de
roches amonceles, habill dj, mais non point arm. Ds que
Dorothe l'eut aperu, et qu'elle eut appris de Sancho que c'tait
don Quichotte, elle pressa son palefroi, suivi du barbu barbier.
En arrivant prs de lui, l'cuyer sauta de sa mule et prit
Dorothe dans ses bras, laquelle ayant mis pied  terre avec
beaucoup d'aisance, alla se jeter  genoux aux pieds de don
Quichotte, et, bien que celui-ci ft tous ses efforts pour la
relever, elle, sans vouloir y consentir, lui parla de la sorte:

D'ici je ne me lverai plus,  valeureux et redoutable chevalier,
que votre magnanime courtoisie ne m'ait octroy un don, lequel
tournera  l'honneur et gloire de votre personne et au profit de
la plus offense et plus inconsolable damoiselle que le soleil ait
claire jusqu' prsent. Et, s'il est vrai que la valeur de votre
invincible bras rponde  la voix de votre immortelle renomme,
vous tes oblig de prter aide et faveur  l'infortune qui vient
de si lointaines rgions,  la trace de votre nom clbre, vous
chercher pour remde  ses malheurs.

-- Je ne vous rpondrai pas un mot, belle et noble dame, rpondit
don Quichotte, et n'couterai rien de vos aventures que vous ne
soyez releve de terre.

-- Et moi, je ne me relverai point, seigneur, rpliqua la
damoiselle afflige, avant que, par votre courtoisie, me soit
octroy le don que j'implore.

-- Je vous l'octroie et concde, rpondit don Quichotte, pourvu
qu'il ne doive pas s'accomplir au prjudice et au dshonneur de
mon roi, de ma patrie et de celle qui tient la clef de mon coeur
et de ma libert.

-- Ce ne sera ni au prjudice ni au dshonneur de ceux que vous
venez de nommer, mon bon seigneur, reprit la dolente damoiselle.

Mais, comme elle allait continuer, Sancho s'approcha de l'oreille
de son matre, et lui dit tout bas:

Par ma foi, seigneur, Votre Grce peut bien lui accorder le don
qu'elle rclame; c'est l'affaire de rien; il ne s'agit que de tuer
un gros lourdaud de gant; et celle qui vous demande ce petit
service est la haute princesse Micomicona, reine du grand royaume
de Micomicon en thiopie.

-- Qui qu'elle soit, rpondit don Quichotte, je ferai ce que je
suis oblig de faire et ce que me dicte ma conscience, d'accord
avec les lois de ma profession.

Puis se tournant vers la damoiselle:

Que votre extrme beaut se lve, lui dit-il; je lui octroie le
don qu'il lui plaira de me demander.

-- Eh bien donc, s'cria la damoiselle, celui que je vous demande,
c'est que votre magnanime personne s'en vienne sur-le-champ avec
moi o je la conduirai, et qu'elle me promette de ne s'engager en
aucune aventure, de ne s'engager en aucune querelle jusqu' ce
qu'elle m'ait venge d'un tratre qui, contre tout droit du ciel
et des hommes, tient mon royaume usurp.

-- Je rpte que je vous l'octroie, reprit don Quichotte; ainsi
vous pouvez ds aujourd'hui, madame, chasser la mlancolie qui
vous oppresse, et faire reprendre courage  votre esprance
vanouie. Avec l'aide de Dieu et celle de mon bras, vous vous
verrez bientt de retour dans votre royaume, et rassise sur le
trne des grands tats de vos anctres, en dpit de tous les
flons qui voudraient y trouver  redire. Allons donc, la main 
la besogne! car c'est, comme on dit, dans le retard que gt le
pril.

La ncessiteuse damoiselle fit alors mine de vouloir lui baiser
les mains; mais don Quichotte, qui tait en toute chose un galant
et courtois chevalier, ne voulut jamais y consentir. Au contraire,
il la fit relever et l'embrassa respectueusement; puis il ordonna
 Sancho de bien serrer les sangles  Rossinante, et de l'armer
lui-mme sans dlai. L'cuyer dtacha les armes, qui pendaient
comme un trophe aux branches d'un chne, et, aprs avoir ajust
la selle du bidet, il arma son matre en un tour de main. Celui-
ci, se voyant en quipage de guerre, s'cria:

Allons maintenant, avec l'aide de Dieu, prter la ntre  cette
grande princesse. Le barbier se tenait encore  genoux, prenant
grand soin de ne pas clater de rire ni de laisser tomber sa
barbe, dont la chute aurait pu ruiner de fond en comble leur bonne
intention. Quand il vit que le don tait octroy, et avec quelle
diligence don Quichotte s'apprtait  l'aller accomplir, il se
leva, prit sa matresse de la main qui n'tait pas occupe, et la
mit sur sa mule, avec l'aide du chevalier. Celui-ci enfourcha
lgrement Rossinante, et le barbier s'arrangea sur sa monture;
mais le pauvre Sancho resta sur ses pieds, ce qui renouvela ses
regrets et lui fit de nouveau sentir la perte du grison.
Toutefois, il prenait son mal en patience, parce qu'il lui
semblait que son matre tait en bonne voie de se faire empereur,
n'ayant plus aucun doute qu'il ne se marit avec cette princesse,
et qu'il ne devnt ainsi pour le moins roi de Micomicon. Une seule
chose le chagrinait: c'tait de penser que ce royaume tait en
terre de ngres, et que les gens qu'on lui donnerait pour vassaux
seraient tout noirs. Mais son imagination lui fournit bientt une
ressource, et il se dit  lui-mme:

Eh! que m'importe, aprs tout, que mes vassaux soient des ngres?
Qu'ai-je  faire, sinon de les emballer et de les charrier en
Espagne, o je les pourrai vendre  bon argent comptant? et de cet
argent je pourrai m'acheter quelque titre ou quelque office qui me
fera vivre sans souci tout le reste de ma vie et de mes jours.
C'est cela; croyez-vous donc qu'on dorme des deux yeux, et qu'on
n'ait ni talent, ni esprit pour tirer parti des choses, et pour
vendre trente ou dix mille vassaux comme on brle un fagot de
paille? Ah! pardieu, petit ou grand, je saurai bien en venir 
bout, et les rendre blancs ou jaunes dans ma poche, fussent-ils
noirs comme l'me du diable. Venez, venez, et vous verrez si je
suce mon pouce.

Plein de ces beaux rves, Sancho marchait si occup et si content
qu'il oubliait le dsagrment d'aller  pied.

Toute cette trange scne, Cardnio et le cur l'avaient regarde
 travers les broussailles, et ne savaient quel moyen prendre pour
se runir au reste de la troupe. Mais le cur, qui tait grand
trameur d'expdients, imagina bientt ce qu'il fallait faire pour
sortir d'embarras. Avec une paire de ciseaux qu'il portait dans un
tui, il coupa fort habilement la barbe  Cardnio, puis il lui
mit un mantelet brun dont il tait vtu, ainsi qu'un collet noir,
ne gardant pour lui que ses hauts-de-chausses et son pourpoint.
Cardnio fut si chang par cette toilette qu'il ne se serait pas
reconnu lui-mme, se ft-il regard dans un miroir. Cela fait, et
bien que les autres eussent pris les devants pendant qu'ils se
dguisaient, les deux amis purent atteindre avant eux le grand
chemin, car les roches et les broussailles qui embarrassaient le
passage ne permettaient pas aux cavaliers d'aller aussi vite que
les pitons. Ceux-ci, ayant une fois gagn la plaine, s'arrtrent
 la sortie de la montagne; et, ds que le cur vit venir don
Quichotte suivi de ses compagnons, il se mit  le regarder
fixement, montrant par ses gestes qu'il cherchait  le
reconnatre; puis, aprs l'avoir longtemps examin, il s'en fut 
lui, les bras ouverts, et s'criant de toute la force de ses
poumons:

Qu'il soit le bienvenu et le bien trouv, le miroir de la
chevalerie, mon brave compatriote don Quichotte de la Manche, la
fleur et la crme de la galanterie, le rempart et l'appui des
affligs, la quintessence des chevaliers errants!

En disant ces mots, il se tenait embrass au genou de la jambe
gauche de don Quichotte, lequel, stupfait de ce qu'il voyait
faire et entendait dire  cet homme, se mit  le considrer avec
attention, et le reconnut  la fin. trangement surpris de le
rencontrer l, don Quichotte fit aussitt tous ses efforts pour
mettre pied  terre; mais le cur ne voulait pas y consentir.

Eh! seigneur licenci, s'cria-t-il alors, que Votre Grce me
laisse faire; il n'est pas juste que je reste  cheval, tandis que
Votre Rvrence est  pied.

-- Je ne le souffrirai en aucune manire, rpondit le cur; que
Votre Grandeur reste  cheval, puisque c'est  cheval qu'elle
affronte les plus grandes aventures et fait les plus merveilleuses
prouesses dont notre ge ait eu le spectacle. Pour moi, prtre
indigne, il me suffira de monter en croupe d'une des mules de ces
gentilshommes qui cheminent en compagnie de Votre Grce, s'ils le
veulent bien permettre, et je croirai tout au moins avoir pour
monture le cheval Pgase, ou le zbre sur lequel chevauchait ce
fameux More Musaraque, qui, maintenant encore, gt enchant dans
la grande caverne Zulma, auprs de la grande ville de
Compluto[178].

-- Je ne m'en avisais pas, en effet, seigneur licenci, reprit don
Quichotte; mais je suis sr que madame la princesse voudra bien,
pour l'amour de moi, ordonner  son cuyer qu'il cde  Votre
Grce la selle de sa mule, et qu'il s'accommode de la croupe, si
tant est que la bte souffre un second cavalier.

-- Oui, vraiment,  ce que je crois, rpondit la princesse; mais
je sais bien aussi qu'il ne sera pas ncessaire que je donne des
ordres au seigneur mon cuyer, car il est si courtois et si fait
aux beaux usages de la cour, qu'il ne souffrira pas qu'un
ecclsiastique aille  pied, pouvant aller  cheval.

-- Assurment non, ajouta le barbier; et, mettant aussitt pied 
terre, il offrit la selle au cur, qui l'accepta sans beaucoup de
faons.

Mais le mal est que c'tait une mule de louage, ce qui veut assez
dire une mchante bte; et, quand le barbier voulut monter en
croupe, elle leva le train de derrire, et lana en l'air deux
ruades, telles que, si elle les et appliques sur l'estomac ou
sur la tte de matre Nicolas, il aurait bien pu donner au diable
la venue de don Quichotte en ce monde. Ces ruades toutefois
l'branlrent si bien qu'il tomba par terre assez rudement, et
avec si peu de souci de sa barbe qu'elle tomba d'un autre ct.
S'apercevant alors qu'il l'avait perdue, il ne trouva rien de
mieux  faire que de se cacher le visage dans les deux mains et de
se plaindre que la maudite bte lui et cass les mchoires. Quand
don Quichotte vit ce paquet de poils, n'ayant aprs eux ni chair
ni sang, loin du visage de l'cuyer tomb:

Vive Dieu, s'cria-t-il, voici bien un grand miracle! elle lui a
enlev et arrach la barbe du menton comme on l'aurait tranche
d'un revers.

Le cur, qui vit le danger que son invention courait d'tre
dcouverte, se hta de ramasser la barbe, et la porta o gisait
encore matre Nicolas, qui continuait  jeter des cris touffs;
puis, lui prenant la tte contre son estomac, il la lui rajusta
d'un seul noeud, en marmottant sur lui quelques paroles qu'il dit
tre un certain charme[179] trs-propre  faire reprendre une barbe,
comme on allait le voir. En effet, ds qu'il eut attach la queue,
il s'loigna, et l'cuyer se trouva aussi bien portant et aussi
bien barbu qu'auparavant. Don Quichotte fut merveill d'une telle
gurison, et pria le cur de lui apprendre, ds qu'il en
trouverait le temps, les paroles de ce charme, dont la vertu lui
semblait devoir s'tendre plus loin qu' recoller des barbes; car
il tait clair que, dans les occasions o les barbes sont
arraches, la chair aussi doit tre meurtrie, et que, si le charme
gurissait le tout  la fois, il devait servir  la chair comme au
poil. Le cur en convint, et promit de lui enseigner le charme 
la premire occasion.

Il fut alors arrt que le cur monterait sur la mule, et que, de
loin en loin, le barbier et Cardnio se relayeraient pour prendre
sa place, jusqu' ce qu'on ft arriv  l'htellerie, qui pouvait
tre  deux lieues de l. Trois tant donc  cheval,  savoir, don
Quichotte, le cur et la princesse, et trois  pied, Cardnio, le
barbier et Sancho Panza, le chevalier dit  la damoiselle:

Que Votre Grandeur, madame, nous guide maintenant o il lui
plaira.

Mais, avant qu'elle rpondt, le licenci prit la parole:

Vers quel royaume veut nous guider Votre Seigneurie? Est-ce, par
hasard, vers celui de Micomicon? C'est bien ce que j'imagine, ou,
par ma foi, j'entends peu de chose en fait de royaumes.

Dorothe, dont l'esprit tait prt  tout, comprit bien ce qu'elle
devait rpondre:

Justement, seigneur, lui dit-elle, c'est vers ce royaume que je
me dirige.

-- En ce cas, reprit le cur, il faut que nous passions au beau
milieu de mon village; de l, Votre Grce prendra le chemin de
Carthagne, o elle pourra s'embarquer  la garde de Dieu; si le
vent est bon, la mer tranquille et le ciel sans temptes, en un
peu moins de neuf ans vous serez en vue du grand lac Mona, je
veux dire des Palus-Motides, qui sont encore  cent journes de
route en de du royaume de Votre Grandeur.

-- Votre Grce, seigneur, me semble se tromper, rpondit-elle, car
il n'y a pas deux ans que j'en suis partie, sans avoir eu jamais
le temps favorable, et cependant je suis parvenue  rencontrer
l'objet de mes dsirs, le seigneur don Quichotte de la Manche,
dont la renomme a frapp mon oreille ds que j'eus mis le pied
sur la terre d'Espagne. C'est le bruit de ses exploits qui m'a
dcide  me mettre  sa recherche, pour me recommander  sa
courtoisie, et confier la justice de ma cause  la valeur de son
bras invincible.

-- Assez, assez, madame, s'cria don Quichotte; faites trve  mes
louanges; je suis ennemi de toute espce de flatterie, et,
n'eussiez-vous pas cette intention, de tels discours nanmoins
offensent mes chastes oreilles. Ce que je puis vous dire, madame,
que j'aie ou non du courage, c'est que celui que j'ai ou que je
n'ai pas, je l'emploierai  votre service jusqu' perdre la vie.
Et maintenant, laissant cela pour son temps, je prie le seigneur
licenci de vouloir bien me dire quel motif l'a conduit en cet
endroit, seul, sans valet, et vtu tellement  la lgre que j'en
suis effray.

--  cette question, je rpondrai brivement, repartit le cur.
Vous saurez donc, seigneur don Quichotte, que moi et matre
Nicolas, notre ami et notre barbier, nous allions  Sville
toucher certaine somme d'argent que vient de m'envoyer un mien
parent qui est pass aux Indes, il y a bien des annes; et
vraiment la somme n'est pas  ddaigner, car elle monte  soixante
mille piastres de bon aloi; et, comme nous passions hier dans ces
lieux carts, nous avons t surpris par quatre voleurs de grands
chemins, qui nous ont enlev jusqu' la barbe, et si bien jusqu'
la barbe, que le barbier a trouv bon de s'en mettre une postiche;
et, quant  ce jeune homme qui nous suit (montrant Cardnio), ils
l'ont mis comme s'il venait de natre. Ce qu'il y a de curieux,
c'est que le bruit court dans tous les environs, que ces gens qui
nous ont dvaliss sont des galriens qu'a mis en libert, presque
au mme endroit, un homme si valeureux, qu'en dpit du commissaire
et des gardiens, il leur a donn  tous la clef des champs. Sans
nul doute cet homme avait perdu l'esprit, ou ce doit tre un aussi
grand sclrat que ceux qu'il a dlivrs, un homme, enfin, sans
me et sans conscience, puisqu'il a voulu lcher le loup au milieu
des brebis, le renard parmi les poules et le frelon sur le miel;
il a voulu frustrer la justice, se rvolter contre son roi et
seigneur naturel, dont il a viol les justes commandements; il a
voulu, dis-je, ter aux galres les bras qui les font mouvoir, et
mettre sur pied la Sainte-Hermandad, qui reposait en paix depuis
longues annes; il a voulu finalement faire un exploit o se
perdt son me sans que son corps et rien  gagner.

Sancho avait racont au cur et au barbier l'aventure des
galriens dont son matre s'tait tir avec tant de gloire, et
c'est pour cela que le cur appuyait si fort en la rapportant,
afin de voir ce que ferait ou dirait don Quichotte. Le pauvre
chevalier changeait de visage  chaque parole, et n'osait avouer
qu'il tait le librateur de cette honnte engeance.

Voil, continua le cur, quelles gens nous ont dtrousss et mis
en cet tat. Dieu veuille, en son infinie misricorde, pardonner 
celui qui ne les a pas laiss conduire au supplice qu'ils avaient
mrit!

Chapitre XXX

_Qui traite de la finesse d'esprit que montra la belle Dorothe,
ainsi que d'autres choses singulirement divertissantes_


Le cur n'avait pas fini de parler, que Sancho lui dit:

Par ma foi, seigneur licenci, savez-vous qui a fait cette belle
prouesse? c'est mon matre. Et pourtant je ne m'tais pas fait
faute de lui dire, par avance, qu'il prt garde  ce qu'il allait
faire, et que c'tait un pch mortel que de leur rendre la
libert, puisqu'on les envoyait tous aux galres comme de fieffs
coquins.

-- Imbcile, s'cria don Quichotte, est-ce, par hasard, aux
chevaliers errants  vrifier si les affligs, les enchans et
les opprims qu'ils trouvent sur les grands chemins, vont en cet
tat et dans ces tourments pour leurs fautes ou pour leurs
mrites? Ils n'ont rien  faire qu' les secourir  titre de
malheureux, n'ayant gard qu' leurs misres et non point  leurs
mfaits. J'ai rencontr un chapelet de pauvres diables, tristes et
souffrants, et j'ai fait pour eux ce qu'exige le serment de mon
ordre: advienne que pourra. Quiconque y trouverait  redire, sauf
toutefois le saint caractre du seigneur licenci et sa vnrable
personne, je lui dirai qu'il n'entend rien aux affaires de la
chevalerie, et qu'il ment comme un rustre mal-appris; je le lui
ferai bien voir avec la lance ou l'pe,  pied ou  cheval, ou de
telle manire qu'il lui plaira.

En disant cela, don Quichotte s'affermit sur ses triers, et
enfona son morion jusqu'aux yeux; car, pour le plat  barbe, qui
tait  son compte l'armet de Mambrin, il le portait pendu 
l'aron de sa selle, en attendant qu'il le remt des mauvais
traitements que lui avaient fait essuyer les galriens.

Dorothe, qui tait pleine de discrtion et d'esprit, connaissant
dj l'humeur timbre de don Quichotte, dont elle savait bien que
tout le monde se raillait, hormis Sancho Panza, ne voulut point
demeurer en reste; et, le voyant si courrouc:

Seigneur chevalier, lui dit-elle, que Votre Grce ne perde pas
souvenance du don qu'elle m'a promis sur sa parole, en vertu de
laquelle vous ne pouvez vous entremettre en aucune aventure,
quelque pressante qu'elle puisse tre. Calmez votre coeur irrit;
car, assurment, si le seigneur licenci et su que c'tait  ce
bras invincible que les galriens devaient leur dlivrance, il
aurait mis trois fois le doigt sur sa bouche, et se serait mme
mordu trois fois la langue, plutt que de lcher une parole qui
pt causer  Votre Grce le moindre dplaisir.

-- Oh! je le jure, sur ma foi, s'cria le cur, et je me serais
plutt arrach la moustache.

-- Je me tairai donc, madame, rpondit don Quichotte; je
rprimerai la juste colre qui s'tait allume dans mon me, et me
tiendrai tranquille et pacifique, jusqu' ce que j'aie satisfait 
la promesse que vous avez reue de moi. Mais, en change de ces
bonnes intentions, je vous supplie de me dire, si toutefois vous
n'y trouvez nul dplaisir, quel est le sujet de votre affliction,
quels et combien sont les gens de qui je dois vous donner une
lgitime, satisfaisante et complte vengeance.

-- C'est ce que je ferai de bien bon coeur, rpondit Dorothe,
s'il ne vous dplat pas d'entendre des malheurs et des plaintes.

-- Non, sans doute, rpliqua don Quichotte.

-- En ce cas, reprit Dorothe, que Vos Grces me prtent leur
attention.

 peine eut-elle ainsi parl, que Cardnio et le barbier se
placrent  ct d'elle, dsireux de voir comment la discrte
Dorothe conterait sa feinte histoire; et Sancho fit de mme,
aussi abus que son matre sur le compte de la princesse. Pour
elle, aprs s'tre bien affermie sur sa selle, aprs avoir touss
et pris les prcautions d'un orateur  son dbut, elle commena de
la sorte, avec beaucoup d'aisance et de grce:

Avant tout, mes seigneurs, je veux faire savoir  Vos Grces
qu'on m'appelle...

Ici, elle hsita un moment, ne se souvenant plus du nom que le
cur lui avait donn; mais celui-ci, comprenant d'o partait cette
hsitation, vint  son aide et lui dit:

Il n'est pas trange, madame, que Votre Grandeur se trouble et
s'embarrasse dans le rcit de ses infortunes. C'est l'effet
ordinaire du malheur d'ter parfois la mmoire  ceux qu'il a
frapps, tellement qu'ils oublient jusqu' leurs propres noms,
comme il vient d'arriver  Votre Seigneurie, qui semble ne plus se
souvenir qu'elle s'appelle la princesse Micomicona, lgitime
hritire du grand royaume de Micomicon. Avec cette simple
indication, Votre Grandeur peut maintenant rappeler  sa triste
mmoire tout ce qu'il lui plaira de nous raconter.

-- Ce que vous dites est bien vrai, rpondit la damoiselle; mais
je crois qu'il ne sera plus dsormais ncessaire de me rien
indiquer ni souffler, et que je mnerai  bon port ma vridique
histoire. La voici donc:

Le roi mon pre, qui se nommait Tinacrio le Sage, fut trs-vers
dans la science qu'on appelle magie. Il dcouvrit,  l'aide de son
art, que ma mre, nomme la reine Xaramilla, devait mourir avant
lui, et que lui-mme, peu de temps aprs, passerait de cette vie
dans l'autre, de sorte que je resterais orpheline de pre et de
mre. Il disait toutefois que cette pense ne l'affligeait pas
autant que de savoir, de science certaine, qu'un effroyable gant,
seigneur d'une grande le qui touche presque  notre royaume,
nomm Pantafilando de la Sombre-Vue (car il est avr que, bien
qu'il ait les yeux  leur place, et droits l'un et l'autre, il
regarde toujours de travers, comme s'il tait louche, ce qu'il
fait par malice, pour faire peur  ceux qu'il regarde); mon pre,
dis-je, sut que ce gant, ds qu'il apprendrait que j'tais
orpheline, devait venir fondre avec une grande arme sur mon
royaume, et me l'enlever tout entier pice  pice, sans me
laisser le moindre village o je pusse trouver asile; mais que je
pourrais viter ce malheur et cette ruine si je consentais  me
marier avec lui. Du reste, mon pre voyait bien que jamais je ne
pourrais me rsoudre  un mariage si disproportionn; et c'tait
bien la vrit qu'il annonait: car jamais il ne m'est venu dans
la pense d'pouser ce gant, ni aucun autre, si grand et si
colossal qu'il pt tre. Mon pre dit aussi qu'aprs qu'il serait
mort, et que je verrais Pantafilando commencer  envahir mon
royaume, je ne songeasse aucunement  me mettre en dfense, ce qui
serait courir  ma perte; mais que je lui abandonnasse librement
la possession du royaume, si je voulais viter la mort et la
destruction totale de mes bons et fidles vassaux, puisqu'il
m'tait impossible de rsister  la force diabolique de ce gant.
Il ajouta que je devais sur-le-champ prendre avec quelques-uns des
miens le chemin des Espagnes, o je trouverais le remde  mes
maux dans la personne d'un chevalier errant, dont la renomme
s'tendrait alors dans tout ce royaume, et qui s'appellerait, si
j'ai bonne mmoire, don Fricote, ou don Gigote...

-- C'est don Quichotte qu'il aura dit, madame, interrompit en ce
moment Sancho Panza, autrement dit le chevalier de la Triste-
Figure.

-- Justement, reprit Dorothe; il ajouta qu'il devait tre haut de
stature, sec de visage, et que, du ct droit, sous l'paule
gauche, ou prs de l, il devait avoir une envie de couleur brune,
avec quelques poils en manire de soies de sanglier.

-- Approche ici, mon fils Sancho, dit aussitt don Quichotte  son
cuyer; viens m'aider  me dshabiller, car je veux voir si je
suis le chevalier qu'annonce la prophtie de ce sage roi.

-- Et pourquoi Votre Grce veut-elle se dshabiller ainsi? demanda
Dorothe.

-- Pour voir si j'ai bien cette envie dont votre pre a parl,
rpondit don Quichotte.

-- Il n'est pas besoin de vous dshabiller pour cela, interrompit
Sancho; je sais que Votre Grce a justement une envie de cette
espce au beau milieu de l'pine du dos, ce qui est un signe de
force dans l'homme.

-- Cela suffit, reprit Dorothe; entre amis, il ne faut pas y
regarder de si prs. Qu'elle soit sur l'paule, qu'elle soit sur
l'chine, qu'elle soit o bon lui semble, qu'importe, pourvu que
l'envie s'y trouve? aprs tout, c'est la mme chair. Sans aucun
doute, mon bon pre a rencontr juste; et moi aussi, j'ai bien
rencontr en m'adressant au seigneur don Quichotte, qui est celui
dont mon pre a parl, car le signalement de son visage concorde
avec celui de la grande renomme dont jouit ce chevalier, non-
seulement en Espagne, mais dans toute la Manche. En effet, j'tais
 peine dbarque  Osuna, que j'entendis raconter de lui tant de
prouesses, qu'aussitt le coeur me dit que c'tait bien celui que
je venais chercher.

-- Mais comment Votre Grce est-elle dbarque  Osuna,
interrompit don Quichotte, puisque cette ville n'est pas un port
de mer?

Avant que Dorothe rpondt, le cur prit la parole:

Madame la princesse, dit-il, a srement voulu dire qu'aprs tre
dbarque  Malaga, le premier endroit o elle entendit raconter
de vos nouvelles, ce fut Osuna.

-- C'est bien cela que j'ai voulu dire, reprit Dorothe.

-- Et maintenant rien n'est plus clair, ajouta le cur. Votre
Majest peut poursuivre son rcit.

-- Je n'ai plus rien  poursuivre, rpondit Dorothe, sinon qu'
la fin 'a t une si bonne fortune de rencontrer le seigneur don
Quichotte, que dj je me regarde et me tiens pour reine et
matresse de tout mon royaume; car, dans sa courtoisie et sa
munificence, il m'a octroy le don de me suivre o il me plairait
de le mener, ce qui ne sera pas ailleurs qu'en face de
Pantafilando de la Sombre-Vue, pour qu'il lui te la vie et me
fasse restituer ce que ce tratre a usurp contre tout droit et
toute raison. Tout cela doit arriver au pied de la lettre, comme
l'a prophtis Tinacrio le Sage, mon bon pre, lequel a galement
laiss par crit, en lettres grecques ou chaldennes (je n'y sais
pas lire), que si le chevalier de la prophtie, aprs avoir coup
la tte au gant, voulait se marier avec moi, je devais, sans
rplique, me livrer  lui pour sa lgitime pouse, et lui donner
la possession de mon royaume en mme temps que celle de ma
personne.

-- Eh bien! que t'en semble, ami Sancho! dit  cet instant don
Quichotte; ne vois-tu pas ce qui se passe? ne te l'avais-je pas
dit? Regarde si nous n'avons pas maintenant royaume  gouverner et
reine  pouser?

-- J'en jure par ma barbe, s'cria Sancho, et nargue du btard qui
ne se marierait pas ds qu'il aurait ouvert le gosier au seigneur
Pend-au-fil-en-dos. La reine est peut-tre un laideron, hein! Que
toutes les puces de mon lit ne sont-elles ainsi faites!

En disant cela, il fit en l'air deux gambades, se frappant le
derrire du talon, avec tous les signes d'une grande joie; puis il
s'en fut prendre par la bride la mule de Dorothe, la fit arrter,
et se mettant  genoux devant la princesse, il la supplia de lui
donner ses mains  baiser, en signe qu'il la prenait pour sa reine
et matresse.

Qui des assistants aurait pu s'empcher de rire, en voyant la
folie du matre et la simplicit du valet? Dorothe, en effet,
prsenta sa main  Sancho, et lui promit de le faire grand
seigneur dans son royaume, ds que le ciel lui aurait accord la
grce d'en recouvrer la paisible possession. Sancho lui offrit ses
remercments en termes tels qu'il fit clater de nouveaux rires.

Voil, seigneur, poursuivit Dorothe, ma fidle histoire. Je n'ai
plus rien  vous dire, si ce n'est que de tous les gens venus de
mon royaume  ma suite, il ne me reste que ce bon cuyer barbu:
tous les autres se sont noys dans une grande tempte que nous
essuymes en vue du port. Lui et moi, nous arrivmes  terre sur
deux planches, et comme par miracle, car tout est miracle et
mystre dans le cours de ma vie, ainsi que vous l'aurez observ.
Si j'ai dit des choses superflues, si je n'ai pas toujours
rencontr aussi juste que je le devais, il faut vous en prendre 
ce qu'a dit le seigneur licenci au commencement de mon rcit, que
les peines extraordinaires et continuelles tent la mmoire  ceux
qui les endurent.

-- Elles ne me l'teront point  moi, haute et valeureuse
princesse, s'cria don Quichotte, quelque grandes et inoues que
soient celles que je doive endurer  votre service. Ainsi, je
confirme de nouveau le don que je vous ai octroy, et je jure de
vous suivre au bout du monde, jusqu' ce que je me voie en face de
votre farouche ennemi, auquel j'espre bien, avec l'aide de Dieu
et de mon bras, trancher la tte orgueilleuse sous le fil de
cette... je n'ose dire bonne pe, grce  Gins de Passamont, qui
m'a emport la mienne.

Don Quichotte dit ces derniers mots entre ses dents, et continua
de la sorte:

Aprs que je lui aurai tranch la tte, et que je vous aurai
remise en paisible possession de vos tats, vous resterez avec
pleine libert de faire de votre personne tout ce que bon vous
semblera; car, tant que j'aurai la mmoire occupe, la volont
captive et l'entendement assujetti par celle... Je ne dis rien de
plus, et ne saurais envisager, mme en pense, le projet de me
marier, ft-ce avec l'oiseau phnix.

Sancho se trouva si choqu des dernires paroles de son matre, et
de son refus de mariage, que, plein de courroux, il s'cria en
levant la voix:

Je jure Dieu, et je jure diable, seigneur don Quichotte, que
Votre Grce n'a pas maintenant le sens commun! Comment est-il
possible que vous hsitiez  pouser une aussi haute princesse que
celle-l? Pensez-vous que la fortune va vous offrir  chaque bout
de champ une bonne aventure comme celle qui se prsente? est-ce
que par hasard Mme Dulcine est plus belle? Non, par ma foi, pas
mme de moiti, et j'ai envie de dire qu'elle n'est pas digne de
dnouer les souliers de celle qui est devant nous. J'attraperai,
pardieu, bien le comt que j'attends, si Votre Grce se met 
chercher des perles dans les vignes! Mariez-vous, mariez-vous
vite, de par tous les diables, et prenez ce royaume qui vous tombe
dans la main comme _vobis, vobis; _et quand vous serez roi,
faites-moi marquis, ou gouverneur, et qu'ensuite Satan emporte
tout le reste.

Don Quichotte, qui entendit profrer de tels blasphmes contre sa
Dulcine, ne put se contenir. Il leva sa pique par le manche, et
sans adresser une parole  Sancho, sans crier gare, il lui
dchargea sur les reins deux coups de bton tels qu'il le jeta par
terre, et que, si Dorothe ne lui et cri de finir, il l'aurait
assurment tu sur la place.

Pensez-vous, lui dit-il au bout d'un instant, misrable vilain,
qu'il soit toujours temps pour vous de me mettre la main dans
l'enfourchure, et que nous n'ayons d'autre chose  faire que vous
de pcher et moi de pardonner? N'en croyez rien, coquin
excommuni; et sans doute tu dois l'tre, puisque tu as port la
langue sur la sans pareille Dulcine. Et ne savez-vous plus,
maraud, bltre, vaurien, que si ce n'tait la valeur qu'elle
prte  mon bras, je n'aurais pas la force de tuer une puce?
Dites-moi, railleur  langue de vipre, qui donc pensez-vous qui
ait gagn ce royaume, et coup la tte au gant, et fait de vous
un marquis (car tout cela je le donne pour accompli et pass en
force de chose juge), si ce n'est la valeur de Dulcine, laquelle
a pris mon bras pour instrument de ses prouesses? C'est elle qui
combat et qui triomphe en moi; et moi, je vis et je respire en
elle, et j'y puise l'tre et la vie.  rustre mal n et malappris,
que vous tes ingrat! On vous lve de la poussire des champs pour
vous faire seigneur titr, et vous rpondez  cette bonne oeuvre
en disant du mal de qui vous fait du bien!

Sancho n'tait pas si maltrait qu'il n'et fort bien entendu tout
ce que son matre lui disait. Il se releva le plus promptement
qu'il put, alla se cacher derrire le palefroi de Dorothe, et, de
l, rpondit  son matre:

Dites-moi, seigneur, si Votre Grce est bien dcide  ne pas se
marier avec cette grande princesse, il est clair que le royaume ne
sera point  vous, et, s'il n'est pas  vous, quelle faveur
pouvez-vous me faire? C'est de cela que je me plains. Croyez-moi,
mariez-vous une bonne fois pour toutes avec cette reine, que nous
avons ici comme tombe du ciel; ensuite vous pourrez retourner 
Mme Dulcine; car il doit s'tre trouv des rois dans le monde qui
aient eu, outre leur femme, des matresses. Quant  la beaut, je
ne m'en mle pas; et s'il faut dire la vrit, toutes deux me
paraissent assez bien, quoique je n'aie jamais vu Mme Dulcine.

-- Comment? tu ne l'as jamais vue, tratre blasphmateur! s'cria
don Quichotte. Ne viens-tu pas  prsent de me rapporter une
commission de sa part?

-- Je veux dire, rpondit Sancho, que je ne l'ai pas vue assez 
mon aise pour avoir observ ses attraits en dtail et l'un aprs
l'autre; mais comme cela, en masse, elle me semble bien.

--  prsent, je te pardonne, reprit don Quichotte, et pardonne-
moi aussi le petit dplaisir que je t'ai caus: les premiers
mouvements ne sont pas dans la main de l'homme.

-- Je le vois bien, rpondit Sancho; mais chez moi le premier
mouvement est toujours une envie de parler, et je ne peux
m'empcher de dire une bonne fois ce qui me vient sur la langue.

-- Avec tout cela, rpliqua don Quichotte, prends garde, Sancho,
aux paroles que tu dis, car, tant va la cruche  l'eau... je ne
t'en dis pas davantage.

-- C'est trs-bien, reprit Sancho, Dieu est dans le ciel qui voit
les tricheries, et il jugera entre nous qui fait le plus de mal,
ou de moi en ne parlant pas bien, ou de Votre Grce en n'agissant
pas mieux.

-- Que ce soit fini, interrompit Dorothe; courez, Sancho, allez
baiser la main de votre seigneur, et demandez-lui pardon; et
dsormais soyez plus circonspect dans vos loges et dans vos
critiques, et surtout ne parlez jamais mal de cette dame Tobosa,
que je ne connais point, si ce n'est pour la servir, et prenez
confiance en Dieu, qui ne vous laissera pas manquer d'une
seigneurie o vous puissiez vivre comme un prince.

Sancho s'en alla, humble et tte basse, demander la main  son
seigneur, qui la lui prsenta d'un air grave et pos. Quand
l'cuyer lui eut bais la main, don Quichotte lui donna sa
bndiction, et lui dit de le suivre un peu  l'cart, qu'il avait
des questions  lui faire et qu'il dsirait causer de choses fort
importantes. Sancho obit, et quand ils eurent tous deux pris les
devants, don Quichotte lui dit:

Depuis que tu es de retour, je n'ai eu ni le temps ni l'occasion
de t'interroger en dtail sur l'ambassade que tu as remplie et sur
la rponse que tu m'as apporte. Maintenant que la fortune nous
accorde cette occasion et ce loisir, ne me refuse pas la
satisfaction que tu peux me donner par de si heureuses nouvelles.

-- Votre Grce peut demander ce qu'il lui plaira, rpondit Sancho;
tout sortira de ma bouche comme il sera entr par mon oreille.
Mais, je vous en supplie, ne soyez pas  l'avenir si vindicatif.

-- Pourquoi dis-tu cela, Sancho? rpliqua don Quichotte.

-- Je dis cela, reprit-il, parce que les coups de bton de tout 
l'heure me viennent bien plutt de la querelle que le diable
alluma l'autre nuit entre nous deux, que de mes propos sur
Mme Dulcine, laquelle j'aime et rvre comme une relique, quand
mme elle ne serait pas bonne  en faire, et seulement parce
qu'elle appartient  Votre Grce.

-- Ne reprends pas ce sujet, Sancho, par ta vie, rpondit don
Quichotte; il me dplat et me chagrine. Je t'ai pardonn tout 
l'heure, et tu sais bien ce qu'on a coutume de dire:  pch
nouveau, pnitence nouvelle.

Tandis qu'ils en taient l de leur entretien, ils virent venir,
le long du chemin qu'ils suivaient, un homme mont sur un ne,
lequel, en s'approchant, leur parut tre un bohmien. Mais Sancho
Panza, qui ne pouvait voir un ne sans que son me s'y portt tout
entire avec ses yeux, n'eut pas plutt aperu l'homme, qu'il
reconnut Gins de Passamont, et par le fil du bohmien il tira le
peloton de son ne, et c'tait bien, en effet, le grison que
Passamont avait pour monture. Celui-ci, pour n'tre point reconnu,
et pour vendre l'ne  son aise, s'tait dguis sous le costume
des bohmiens, gens dont le jargon lui tait familier, aussi bien
que d'autres langues qu'il parlait comme la sienne propre. Sancho
le vit et le reconnut; il se mit  lui crier  plein gosier:

Ah! voleur de Ginsille, laisse mon bien, lche ma vie, descends
de mon lit de repos, rends-moi mon ne, rends-moi ma joie et mon
orgueil; fuis, garnement; dcampe, larron, et restitue ce qui
n'est pas  toi.

Il ne fallait ni tant de paroles, ni tant d'injures; car, au
premier mot, Gins sauta par terre, et prenant un trot qui
ressemblait fort au galop de course, il fut bientt loin de la
compagnie. Sancho courut  son ne, l'embrassa et lui dit:

Eh bien! comment t'es-tu port, mon enfant, mon compagnon, cher
grison de mes yeux et de mes entrailles?

Et, tout en disant cela, il le baisait et le caressait comme si
c'et t une personne raisonnable. L'ne se taisait, ne sachant
que dire, et se laissait baiser et caresser par Sancho, sans lui
rpondre une seule parole. Toute la compagnie arriva, et chacun
fit compliment  Sancho de ce qu'il avait retrouv le grison; don
Quichotte, entre autres, qui lui dit qu'il n'annulerait pas pour
cela la lettre de change des trois nons: gnrosit dont Sancho
lui tmoigna sa gratitude.

Pendant que le chevalier et l'cuyer s'entretenaient  part, le
cur avait compliment Dorothe sur le tact et l'esprit qu'elle
avait montrs, aussi bien dans l'invention de son conte que dans
sa brivet, et dans la ressemblance qu'elle avait su lui donner
avec les livres de chevalerie. Elle rpondit qu'elle s'tait fort
souvent amuse  en lire, mais que, ne sachant pas aussi bien o
taient les provinces et les ports de mer, elle avait dit  tout
hasard qu'elle avait dbarqu  Osuna.

Je m'en suis aperu, reprit le cur, et c'est pour cela que je me
suis empress de dire ce que j'ai dit, et qui a tout rpar. Mais
n'est-ce pas une chose trange que de voir avec quelle facilit ce
malheureux gentilhomme donne tte baisse dans toutes ces
inventions et dans tous ces mensonges, seulement parce qu'ils ont
l'air et le style des niaiseries de ses livres?

-- Oui, certes, ajouta Cardnio, c'est une folie tellement
bizarre, tellement inoue, que je ne sais si, voulant l'inventer
et la fabriquer  plaisir, on trouverait un esprit assez ingnieux
pour l'imaginer.

-- Mais il y a, reprit le cur, une autre chose encore plus
trange: c'est que hors des extravagances que dit ce bon
gentilhomme  propos de sa monomanie, on n'a qu' traiter un autre
sujet, il va discourir trs-pertinemment, et montrera une
intelligence claire et sense en toutes choses. De sorte que, si
l'on ne touche  la corde de la chevalerie errante, il n'y aura
personne qui ne le prenne pour un homme de bon sens et de droite
raison.

Chapitre XXXI

_De l'exquise conversation qu'eut don Quichotte avec Sancho
Panza, son cuyer, ainsi que d'autres aventures_


Tandis que ceux-ci s'entretenaient de la sorte, don Quichotte
continuait sa conversation avec Sancho.

Ami Panza, lui dit-il, oublions nos querelles, faisons la paix,
et dis-moi maintenant, sans garder ni dpit ni rancune, o, quand
et comment tu as trouv Dulcine. Que faisait-elle? que lui as-tu
dit? que t'a-t-elle rpondu? quelle mine a-t-elle faite  la
lecture de ma lettre? qui te l'avait transcrite? enfin, tout ce
qui te semblera digne, en cette aventure, d'tre demand et d'tre
su, dis-le-moi sans faire de mensonges, sans rien allonger pour
augmenter mon plaisir, mais aussi sans rien accourcir pour me le
diminuer.

-- Seigneur, s'il faut dire la vrit, personne ne m'a transcrit
la lettre, car je n'en ai pas port du tout.

-- C'est comme tu le dis, reprit don Quichotte; car, deux jours
aprs ton dpart, j'ai trouv le livre de poche o je l'avais
crite, ce qui me causa une peine extrme, ne sachant ce que tu
allais faire quand tu te verrais sans la lettre; et je croyais
toujours que tu reviendrais la chercher ds que tu te serais
aperu qu'elle te manquait.

-- C'est bien ce que j'aurais fait, rpondit Sancho, si je ne
l'avais apprise par coeur quand Votre Grce m'en fit la lecture,
de manire que je la rcitai  un sacristain, qui me la
transcrivit de mmoire sur le papier, si bien mot pour mot, qu'il
me dit qu'en tous les jours de sa vie, et bien qu'il et vu force
billets d'enterrement, il n'avait jamais lu si gentille lettre que
celle-l.

-- Et la sais-tu encore par coeur, Sancho? demanda don Quichotte.

-- Non, seigneur, rpondit Sancho; car, ds que je l'eus donne au
sacristain, comme je vis qu'il ne me servait  rien de la retenir,
je me mis  l'oublier. Si quelque chose m'en est rest dans la
mmoire, c'est le commencement, la _souterraine, _je veux dire la
_souveraine dame, _et la fin, _ vous jusqu' la mort, le
chevalier de la Triste-Figure. _Et, entre ces deux choses, j'ai
mis plus de trois cents mes, vies et beaux yeux.

-- Tout ceci ne me dplat pas, reprit don Quichotte; continue ton
rcit. Quand tu es arriv prs d'elle, que faisait cette reine de
beaut?  coup sr, tu l'auras trouve enfilant un collier de
perles, ou brodant avec un fil d'or quelque devise amoureuse, pour
ce chevalier son captif.

-- Je l'ai trouve, rpondit Sancho, qui vannait deux setiers de
bl dans sa basse-cour.

-- Eh bien! reprit don Quichotte, tu peux compter que, touchs par
ses mains, les grains de ce bl se convertissaient en grains de
perles. Mais as-tu fait attention si c'tait du pur froment, bien
lourd et bien brun?

-- Ce n'tait que du seigle blond, rpliqua Sancho.

-- Je t'assure pourtant, reprit don Quichotte, qu'aprs avoir t
vann par ses mains, ce seigle aura fait du pain de fine fleur de
froment. Mais passons outre. Quand tu lui as donn ma lettre, l'a-
t-elle baise? l'a-t-elle leve sur sa tte? a-t-elle fait
quelque crmonie digne d'une telle ptre? Qu'a-t-elle fait
enfin?

-- Au moment o j'allais la lui remettre, rpondit Sancho, elle
tait dans toute la fougue de son opration, et secouant une bonne
poigne de bl qui remplissait son van; alors elle me dit:

Mon garon, mettez cette lettre sur ce sac; je ne pense pas la
lire que je n'aie fini de vanner tout ce qui est l.

--  discrte personne! s'cria don Quichotte, c'tait pour la
lire  son aise, et en savourer toutes les expressions. Continue,
Sancho. Pendant qu'elle achevait sa tche, quel entretien etes-
vous ensemble? quelles questions te fit-elle  mon sujet? et que
lui rpondis-tu? achve, enfin, conte-moi tout, sans me faire tort
d'une syllabe.

-- Elle ne m'a rien demand, rpliqua Sancho; mais moi, je lui ai
dit de quelle manire Votre Grce tait reste  faire pnitence
pour son service, que vous tiez nu de la ceinture au cou, perdu
au fond des montagnes et des rochers, comme un vrai sauvage,
couchant sur la terre, sans manger pain sur table, et sans vous
peigner la barbe, mais pleurant, soupirant et maudissant votre
fortune.

-- En disant que je maudissais ma fortune, tu as mal dit, reprit
don Quichotte; car, au contraire, je la bnis et la bnirai tous
les jours de ma vie, de ce qu'elle m'a rendu digne de mriter
d'aimer une aussi grande dame que Dulcine du Toboso.

-- Elle est si grande, en effet, rpondit Sancho, qu'en bonne
conscience elle me passe la tte de trois doigts.

-- Mais comment le sais-tu, Sancho! reprit don Quichotte; tu t'es
donc mesur avec elle?

-- Je me suis mesur de cette faon, rpondit Sancho, qu'en
m'approchant pour l'aider  charger un sac de bl sur un ne, nous
nous trouvmes si prs l'un de l'autre que je pus bien voir
qu'elle avait la tte de plus que moi.

-- Mais n'est-il pas vrai, ajouta don Quichotte, qu'elle
accompagne et pare cette grandeur du corps par un million de
grces de l'esprit? Il est une chose, du moins, que tu ne me
nieras pas, Sancho: quand tu t'es approch tout prs d'elle, n'as-
tu pas senti une odeur exquise, un parfum d'aromates, je ne sais
quoi de doux et d'embaum, une exhalaison dlicieuse, comme si tu
eusses t dans la boutique d'un lgant parfumeur?

-- Tout ce que je puis dire, rpondit Sancho, c'est que j'ai senti
une petite odeur un peu hommasse, et c'tait sans doute parce qu'
force d'exercice elle suait  grosses gouttes.

-- Ce n'est pas cela, rpliqua don Quichotte: c'est que tu tais
enrhum du cerveau, ou bien tu te sentais toi-mme; car je sais,
Dieu merci, ce que sent cette rose parmi les pines, ce lis des
champs, cet ambre dlay.

-- a peut bien tre, rpondit Sancho, car souvent je sens sortir
de moi cette mme odeur qui me semblait s'chapper de Sa Grce
Mme Dulcine. Mais il n'y a pas de quoi s'tonner, un diable et un
diable se ressemblent.

-- Eh bien, continua don Quichotte, maintenant qu'elle a fini de
nettoyer son bl et qu'elle l'a envoy au moulin, que fit-elle
quand elle lut ma lettre?

-- La lettre, rpondit Sancho, elle ne l'a pas lue, parce qu'elle
a dit, dit-elle, qu'elle ne savait ni lire ni crire; mais, au
contraire, elle la dchira et la mit en petits morceaux, disant
qu'elle ne voulait pas que personne pt la lire, afin qu'on ne st
pas ses secrets dans le pays, et que c'tait bien assez de ce que
je lui avais dit verbalement touchant l'amour que Votre Grce a
pour elle, et la pnitence exorbitante que vous faites  son
intention. Et finalement, elle me dit de dire  Votre Grce
qu'elle lui baise les mains, et qu'elle a plus envie de vous voir
que de vous crire; et qu'ainsi elle vous supplie et vous ordonne
qu'au reu de la prsente vous quittiez ces broussailles, et que
vous cessiez de faire des sottises, et que vous preniez sur-le-
champ le chemin du Toboso, si quelque affaire plus importante ne
vous en empche, car elle meurt d'envie de vous voir. Elle a ri de
bon coeur quand je lui ai cont comme quoi Votre Grce s'appelait
_le chevalier de la Triste-Figure. _Je lui ai demand si elle
avait reu la visite du Biscayen de l'autre fois; elle m'a dit que
oui et que c'tait un fort galant homme. Je lui ai fait aussi la
mme question  propos des galriens, mais elle m'a dit qu'aucun
d'eux n'avait encore paru.

-- Tout va bien jusqu'ici, continua don Quichotte; mais dis-moi,
quand tu pris cong d'elle, de quel bijou te fit-elle prsent pour
les nouvelles que tu lui portais de son chevalier? car c'est une
ancienne et inviolable coutume parmi les errants et leurs dames de
donner aux cuyers, damoiselles ou nains, qui portent des
nouvelles aux chevaliers de leurs dames et aux dames de leurs
chevaliers, quelque riche bijou en trennes, pour rcompense du
message.

-- Cela peut bien tre, rpondit Sancho, et je tiens, quant  moi,
la coutume pour bonne; mais sans doute elle ne se pratiquait que
dans les temps passs, et l'usage doit tre aujourd'hui de donner
tout bonnement un morceau de pain et de fromage, car c'est cela
que m'a donn Mme Dulcine, par-dessus le mur de la basse-cour,
quand j'ai pris cong d'elle,  telles enseignes que c'tait du
fromage de brebis.

-- Elle est librale au plus haut degr, dit don Quichotte, et, si
tu n'as pas reu d'elle quelque joyau d'or, c'est qu'elle n'en
avait point l sous la main pour t'en faire cadeau. Mais ce qui
est diffr n'est pas perdu; je la verrai et tout s'arrangera.
Sais-tu de quoi je suis merveill, Sancho? c'est qu'il me semble
que tu as fait par les airs ton voyage d'alle et de venue, car tu
n'as mis gure plus de trois jours pour aller et venir de ces
montagnes au Toboso, et, d'ici l, il y a trente bonnes lieues au
moins. Cela me fait penser que ce sage magicien qui prend soin de
mes affaires, et qui est mon ami, car il faut bien qu' toute
force j'en aie un, sous peine de ne point tre un bon et vrai
chevalier errant, ce magicien, dis-je, a d t'aider  cheminer
sans que tu t'en aperusses. En effet, il y a de ces sages qui
vous prennent un chevalier errant au chaud du lit, et, sans savoir
comment la chose s'est faite, celui-ci s'veille le lendemain 
mille lieues de l'endroit o il s'tait couch. S'il n'en tait
pas ainsi, jamais les chevaliers errants ne pourraient se secourir
les uns les autres dans leurs prils, comme ils se secourent 
tout propos. Il arrivera que l'un d'eux est  combattre dans les
montagnes de l'Armnie contre quelque vampire ou quelque
andriaque, ou bien contre un autre chevalier, et que dans la
bataille il court danger de mort, et voil que tout  coup, quand
il y pense le moins, arrive sur un nuage ou sur un char de feu
quelque autre chevalier de ses amis, qui se trouvait peu d'heures
auparavant en Angleterre; celui-ci prend sa dfense, lui sauve la
vie, et,  la nuit venue, se retrouve en son logis, assis  table
et soupant tout  son aise; et pourtant, d'un endroit  l'autre,
il y a bien deux ou trois mille lieues. Tout cela se fait par la
science et l'adresse de ces sages enchanteurs, qui veillent sur
ces valeureux chevaliers. Aussi, ami Sancho, ne fais-je aucune
difficult de croire que tu sois rellement all et venu d'ici au
Toboso; ainsi que je te le disais, quelque sage de mes amis t'aura
port  vol d'oiseau sans que tu t'en sois aperu.

-- C'est bien possible, rpondit Sancho, car Rossinante allait,
par ma foi, d'un tel train qu'on aurait dit un ne de bohmien
avec du vif-argent dans les oreilles[180].

-- Que dis-tu? du vif-argent! s'cria don Quichotte; c'tait bien
une lgion de diables, gens qui cheminent et font cheminer les
autres, sans jamais se lasser, autant qu'ils en ont fantaisie.
Mais, laissant cela de ct, dis-moi, qu'est-ce qu'il te semble
que je doive faire maintenant touchant l'ordre que m'envoie ma
dame d'aller lui rendre visite? Je vois bien que je suis dans
l'obligation d'obir  son commandement; mais alors je me vois
aussi dans l'impossibilit d'accomplir le don que j'ai octroy 
la princesse qui nous accompagne, et les lois de la chevalerie
m'obligent  satisfaire plutt  ma parole qu' mon plaisir. D'une
part, me presse et me sollicite le dsir de revoir ma dame; d'une
autre part, m'excitent et m'appellent la foi promise et la gloire
dont cette entreprise doit me combler. Mais voici ce que je pense
faire: je vais cheminer en toute hte et me rendre bien vite o se
trouve ce gant; en arrivant, je lui couperai la tte, et je
rtablirai paisiblement la princesse dans ses tats; cela fait, je
pars et viens revoir cet astre, dont la lumire illumine mes sens.
Alors je lui donnerai de telles excuses que, loin de s'irriter,
elle s'applaudira de mon retard, voyant qu'il tourne au profit de
sa gloire et de sa renomme, car toute celle que j'ai acquise, que
j'acquiers et que j'acquerrai par les armes dans le cours de cette
vie, vient de la faveur qu'elle m'accorde et de ce que je lui
appartiens.

-- Sainte Vierge! s'cria Sancho, que Votre Grce est faible de
cervelle! Mais dites-moi, seigneur, est-ce que vous pensez faire
tout ce chemin-l pour prendre l'air? est-ce que vous laisserez
passer et perdre l'occasion d'un si haut mariage, o la dot est un
royaume qui a plus de vingt mille lieues de tour,  ce que je me
suis laiss dire, qui regorge de toutes les choses ncessaires au
soutien de la vie humaine, et qui est enfin plus grand que le
Portugal et la Castille ensemble? Ah! taisez-vous, pour l'amour de
Dieu, et rougissez de ce que vous avez dit, et suivez mon conseil,
et pardonnez-moi, et mariez-vous dans le premier village o nous
trouverons un cur; et sinon, voici notre licenci qui en fera
l'office  merveille; et prenez garde que je suis d'ge  donner
des avis, et que celui que je vous donne vous va comme un gant,
car mieux vaut le passereau dans la main que la grue qui vole au
loin, et quand on te donne l'anneau, tends le doigt.

-- Prends garde toi-mme, Sancho, rpondit don Quichotte: si tu me
donnes le conseil de me marier, pour que je sois roi ds que
j'aurai tu le gant, et que j'aie alors toutes mes aises pour te
faire des grces et te donner ce que je t'ai promis, je t'avertis
que, sans me marier, je puis trs-facilement accomplir ton
souhait. Avant de commencer la bataille, je ferai la clause et
condition que, si j'en sors vainqueur, on devra, que je me marie
ou non, me donner une partie du royaume, pour que je puisse la
donner  qui me conviendra; et quand on me l'aura donne,  qui
veux-tu que je la donne, si ce n'est  toi?

-- Voil qui est clair, reprit Sancho; mais que Votre Grce fasse
bien attention de choisir ce morceau de royaume du ct de la mer,
afin que, si le sjour ne m'en plat pas, je puisse embarquer mes
vaisseaux ngres, et faire d'eux ce que j'ai dj dit. Et ne
prenez pas souci d'aller faire pour le moment visite 
Mme Dulcine; mais allez vite tuer le gant, et finissons cette
affaire, qui me semble, en bonne foi de Dieu, de grand honneur et
de grand profit.

-- Je te dis, Sancho, rpondit don Quichotte, que tu es dans le
vrai de la chose, et je suivrai ton conseil quant  ce qui est
d'aller plutt avec la princesse qu'auprs de Dulcine; mais je
t'avertis de ne rien dire  personne, pas mme  ceux qui viennent
avec nous, de ce dont nous venons de jaser et de convenir: car,
puisque Dulcine a tant de modestie et de rserve qu'elle ne veut
pas qu'on sache rien de ses secrets, il serait fort mal qu'on les
st par moi ou par un autre  ma place.

-- Mais s'il en est ainsi, rpliqua Sancho, comment Votre Grce
s'avise-t-elle d'envoyer tous ceux que son bras a vaincus se
prsenter devant Mme Dulcine? N'est-ce pas signer de votre nom
que vous l'aimez bien, et que vous tes son amoureux? et puisque
vous obligez tous ces gens-l  s'aller jeter  deux genoux devant
elle, et  lui dire qu'ils viennent de votre part lui prter
obissance, comment seront gards vos secrets  tous deux?

-- Oh! que tu es simple et bent! s'cria don Quichotte; ne vois-
tu pas, Sancho, que tout cela tourne  sa gloire,  son lvation?
Sache donc que, dans notre style de chevalerie, c'est un grand
honneur pour une dame d'avoir plusieurs chevaliers errants  son
service, sans que leurs penses aillent plus loin que le plaisir
de la servir, seulement parce que c'est elle, et sans esprer
d'autre rcompense de leurs voeux et de leurs bons offices, sinon
qu'elle veuille bien les admettre pour ses chevaliers.

-- Mais, reprit Sancho, c'est de cette faon d'amour que j'ai
entendu prcher qu'il fallait aimer Notre-Seigneur, pour lui-mme,
sans que nous y fussions pousss par l'esprance du paradis ou par
la crainte de l'enfer, bien que je me contentasse, quant  moi, de
l'aimer et de le servir pour quelque raison que ce ft.

-- Diable soit du vilain! s'cria don Quichotte; quelles heureuses
saillies il a parfois! on dirait vraiment que tu as tudi 
Salamanque.

-- Eh bien! ma foi, je ne sais pas seulement lire, rpondit
Sancho.

En ce moment, matre Nicolas leur cria d'attendre un peu, parce
que ses compagnons voulaient se dsaltrer  une fontaine qui se
trouvait sur le bord du chemin. Don Quichotte s'arrta, au grand
plaisir de Sancho, qui se sentait dj las de tant mentir, et qui
avait grand'peur que son matre ne le prt sur le fait; car, bien
qu'il st que Dulcine tait une paysanne du Toboso, il ne l'avait
vue de sa vie. Pendant cet intervalle, Cardnio s'tait vtu des
habits que portait Dorothe quand ils la rencontrrent; lesquels,
quoiqu'ils ne fussent pas fort bons, valaient dix fois mieux que
ceux qu'il tait. Ils mirent tous pied  terre auprs de la
fontaine, et des provisions que le cur avait prises 
l'htellerie ils apaisrent quelque peu le grand apptit qui les
talonnait.

Pendant leur collation, un jeune garon vint  passer sur le
chemin. Il s'arrta pour regarder attentivement ceux qui taient
assis  la fontaine, puis accourut tout  coup vers don Quichotte,
et, lui embrassant les jambes, il se mit  pleurer  chaudes
larmes.

Ah! mon bon seigneur, s'cria-t-il, est-ce que Votre Grce ne me
reconnat pas? Regardez-moi bien: je suis ce pauvre Andr que
Votre Grce dlia du chne o il tait attach.

 ces mots don Quichotte le reconnut, et, le prenant par la main,
se tourna gravement vers la compagnie.

Afin que Vos Grces, leur dit-il, voient clairement de quelle
importance il est qu'il y ait au monde des chevaliers errants,
pour redresser les torts et les griefs qu'y commettent les hommes
insolents et pervers, il faut que vous sachiez qu'il y a quelques
jours, passant auprs d'un bois, j'entendis des cris et des
accents plaintifs, comme d'une personne afflige et souffrante.
J'accourus aussitt, pouss par mon devoir, vers l'endroit d'o
partaient ces plaintes lamentables, et je trouvai, attach  un
chne, ce jeune garon qui est maintenant devant nous; ce dont je
me rjouis au fond de l'me, car c'est un tmoin qui ne me
laissera pas accuser de mensonge. Je dis donc qu'il tait attach
 un chne, nu de la tte  la ceinture, et qu'un rustre, que je
sus, depuis, tre son matre, lui dchirait la peau  coups
d'trivires avec les sangles d'une jument. Ds que ce spectacle
frappa mes yeux, je demandai au paysan la cause d'un traitement
aussi atroce. Le vilain me rpondit que c'tait son valet, et
qu'il le fouettait ainsi parce que certaines ngligences qu'il
avait  lui reprocher sentaient plus le larron que l'imbcile. 
cela cet enfant s'cria: Seigneur, il ne me fouette que parce que
je lui demande mes gages. Le matre rpliqua par je ne sais
quelles harangues et quelles excuses, que je voulus bien entendre,
mais non pas accepter.  la fin, je fis dtacher le pauvre garon
et jurer par serment au vilain qu'il l'emmnerait chez lui et lui
payerait ses gages un ral sur l'autre, mme avec intrts. N'est-
ce pas vrai, tout ce que je viens de dire, Andr, mon enfant?
N'as-tu pas remarqu avec quel empire je commandai  ton matre,
avec quelle humilit il me promit de faire tout ce que lui
imposait et notifiait ma volont? Rponds sans te troubler, sans
hsiter en rien; dis  ces seigneurs comment la chose s'est
passe, afin qu'on voie bien s'il n'est pas utile, comme je le
dis, qu'il y ait des chevalier errants sur les grands chemins.

-- Tout ce que Votre Grce a dit est la pure vrit, rpondit le
jeune garon; mais la fin de l'affaire a tourn bien au rebours de
ce que vous imaginez.

-- Comment au rebours? s'cria don Quichotte; est-ce que ce vilain
ne t'a pas pay?

-- Non-seulement il ne m'a pas pay, rpliqua le jeune homme;
mais, ds que Votre Grce fut sortie du bois et que nous fmes
rests seuls, il me prit, me rattacha au mme chne, et me donna
de nouveau tant de coups d'trivires, qu'il me laissa corch
comme un saint Barthlemi; et chaque coup qu'il m'appliquait, il
l'assaisonnait d'un badinage ou d'une raillerie, pour se moquer de
Votre Grce, tellement que, sans la douleur de mes ctes, j'aurais
ri de bon coeur de ce qu'il disait. Enfin, il me mit en tel tat
que, depuis ce temps, je suis rest  l'hpital pour me gurir du
mal que ce mchant homme me fit alors. Et de tout cela, c'est
Votre Grce qui en a la faute; car, si vous aviez suivi votre
chemin, sans venir o l'on ne vous appelait pas, et sans vous
mler des affaires d'autrui, mon matre se serait content de me
donner une ou deux douzaines de coups de fouet, puis il m'aurait
lch et m'aurait pay tout ce qu'il me devait. Mais Votre Grce
vint l'insulter si mal  propos, et lui dire tant d'impertinences,
que la colre lui monta au nez, et, comme il ne put se venger sur
vous, c'est sur moi que le nuage a crev, si bien qu' ce que je
crois je ne deviendrai homme en toute ma vie.

-- Le mal fut, dit don Quichotte, que je m'loignai trop tt, et
que je ne restai pas jusqu' ce que tu fusses pay. J'aurais d
savoir, en effet, par longue exprience, que jamais vilain ne
garde sa promesse,  moins qu'il ne trouve son compte  la garder.
Mais tu te rappelles bien, Andr, que j'ai jur, s'il ne te payait
pas, de revenir le chercher, et que je le trouverais, se ft-il
cach dans le ventre de la baleine.

-- Oui, c'est vrai, rpondit Andr, mais a n'a servi de rien.

-- Maintenant tu vas voir si a sert  quelque chose, s'cria don
Quichotte; et, disant cela, il se leva brusquement, appela Sancho,
et lui commanda de seller Rossinante, qui s'tait mise  patre
pendant que les autres mangeaient.

Dorothe demanda alors  don Quichotte ce qu'il pensait faire.
Celui-ci rpondit qu'il pensait aller chercher le vilain, le
chtier de sa brutalit, et faire payer Andr jusqu'au dernier
maravdi, en dpit de tous les vilains du monde qui voudraient y
trouver  redire. Mais elle lui rpliqua qu'il prt garde que,
d'aprs le don promis, il ne pouvait s'entremettre en aucune
entreprise avant qu'il et mis la sienne  fin, et que, sachant
cela mieux que personne, il devait calmer cette juste indignation
jusqu'au retour de son royaume.

J'en conviens, rpondit don Quichotte; il faut bien qu'Andr
prenne patience jusqu' mon retour, comme vous dites, madame; mais
je jure de nouveau et promets par serment de ne plus reposer alors
qu'il ne soit dment veng et pay.

-- Je me soucie peu de ces jurements, reprit Andr, et j'aimerais
mieux tenir maintenant de quoi me rendre  Sville que toutes les
vengeances du monde. Donnez-moi, si vous en avez l, quelque chose
 manger ou  mettre dans ma poche, et que Dieu vous conserve,
ainsi que tous les chevaliers errants, auxquels je souhaite aussi
bonne chance pour eux-mmes qu'ils l'ont eue pour moi.

Sancho tira de son bissac un quartier de pain et un morceau de
fromage, et les prsentant au jeune homme:

Tenez, lui dit-il, mon frre Andr; de cette manire chacun de
nous attrapera une part de votre disgrce.

-- Et quelle part attrapez-vous? demanda Andr.

-- Cette part de fromage et de pain que je vous donne, rpondit
Sancho. Dieu sait si elle doit ou non me faire faute, car il faut
que vous sachiez, mon ami, que nous autres cuyers de chevaliers
errants nous sommes sujets  endurer la faim et la misre, et
d'autres choses encore qui se sentent mieux qu'elles ne se
disent.

Andr prit le pain et le fromage; et, voyant que personne ne se
disposait  lui donner autre chose, il baissa la tte, tourna le
dos, et, comme on dit, pendit ses jambes  son cou. Toutefois il
se retourna en partant, et dit  don Quichotte:

Pour l'amour de Dieu, seigneur chevalier errant, si vous me
rencontrez une autre fois, bien que vous me voyiez mettre en
morceaux, ne prenez pas l'envie de me secourir, mais laissez-moi
dans ma disgrce, qui ne pourra jamais tre pire que celle qui me
viendrait du secours de Votre Seigneurie, que je prie Dieu de
confondre et de maudire avec tous les chevaliers errants que le
monde ait vus natre.

Don Quichotte se levait pour chtier ce petit insolent; mais
l'autre se mit  courir de faon que personne n'et l'ide de le
suivre. Notre chevalier resta donc sur la place, tout honteux de
l'histoire d'Andr, et les autres eurent besoin de faire grande
attention  ne point clater de rire, pour ne pas achever de le
fcher tout de bon.

Chapitre XXXII

_Qui traite de ce qui arriva dans l'htellerie  toute la
quadrille de don Quichotte_


Le splendide festin termin, on remit bien vite les selles aux
montures, et, sans qu'il se passt aucun vnement digne d'tre
cont, toute la troupe arriva le lendemain  l'htellerie,
pouvante de Sancho Panza. Celui-ci aurait bien voulu n'y pas
mettre les pieds; mais il ne put viter ce mauvais pas. L'hte,
l'htesse, leur fille et Maritornes, qui virent de loin venir don
Quichotte et Sancho, sortirent  leur rencontre, et les
accueillirent avec de grands tmoignages d'allgresse. Notre
chevalier les reut d'un air grave et solennel, et leur dit de lui
prparer un lit meilleur que la premire fois. L'htesse rpondit
que, pourvu qu'il payt mieux, il trouverait une couche de prince.
Don Quichotte l'ayant promis, on lui dressa un lit passable dans
ce mme galetas qui lui avait dj servi d'appartement, et sur-le-
champ il alla se coucher, car il avait le corps en aussi mauvais
tat que l'esprit.

Ds qu'il eut ferm sa porte, l'htesse s'approcha du barbier, lui
sauta au visage, et prenant sa barbe  deux mains:

Par ma foi, dit-elle, vous ne ferez pas plus longtemps une barbe
de ma queue, et vous allez me la rendre sur l'heure. Depuis
qu'elle est partie, les salets de mon mari tranent par terre que
c'est une honte, je veux dire le peigne que j'accrochais  ma
bonne queue.

Mais l'htesse avait beau tirer, le barbier ne voulait pas se
laisser arracher la barbe; enfin le cur lui dit qu'il pouvait la
rendre, qu'il n'avait plus besoin de continuer la ruse, et qu'il
pouvait se montrer sous sa forme ordinaire:

Vous direz  don Quichotte, ajouta-t-il, qu'aprs avoir t
dpouill par les galriens, vous tes venu en fuyant vous
rfugier dans cette htellerie, et, s'il s'informe de ce qu'est
devenu l'cuyer de la princesse, on lui dira qu'elle lui a fait
prendre les devants pour annoncer aux gens de son royaume qu'elle
s'y rendait accompagne de leur commun librateur.

Sur cela, le barbier rendit de bon coeur la queue  l'htesse, et
on lui restitua de mme toutes les nippes qu'elle avait prtes
pour la dlivrance de don Quichotte.

Tous les gens de la maison taient rests merveills de la beaut
de Dorothe, et mme de la bonne mine du berger Cardnio. Le cur
fit prparer  dner avec ce qui se trouvait  l'htellerie, et,
dans l'espoir d'tre grassement pay, l'hte leur servit en
diligence un passable repas. Cependant don Quichotte continuait de
dormir, et l'on fut d'avis de ne point l'veiller, le lit devant
lui faire plus de bien que la table. Au dessert, on s'entretint
devant l'htelier, sa femme, sa fille, Maritornes et tous les
voyageurs, de l'trange folie du pauvre don Quichotte, et de
l'tat o on l'avait trouv dans la montagne. L'htesse raconta ce
qui lui tait arriv avec le muletier galant, et, voyant que
Sancho n'tait pas l pour l'entendre, elle conta aussi l'aventure
de sa berne, ce qui divertit fort toute la compagnie. Le cur
prenant occasion de dire que c'taient les livres de chevalerie
qu'avait lus don Quichotte qui lui avaient tourn la tte:

Je ne sais comment cela peut se faire, s'cria l'htelier; car,
pour mon compte, en vrit, je ne connais pas de meilleure lecture
au monde. J'ai l deux ou trois de ces livres qui m'ont souvent
rendu la vie, non-seulement  moi, mais  bien d'autres. Dans le
temps de la moisson, quantit de moissonneurs viennent se runir
ici les jours de fte, et, parmi eux, il s'en trouve toujours
quelqu'un qui sait lire, et celui-l prend un de ces livres  la
main, et nous nous mettons plus de trente autour de lui, et nous
restons  l'couter avec tant de plaisir, qu'il nous te plus de
mille cheveux blancs. Du moins, je puis dire de moi que, quand
j'entends raconter ces furieux et terribles coups d'pe que vous
dtachent les chevaliers, il me prend grande envie d'en faire
autant, et je voudrais entendre lire les jours et les nuits.

-- Et moi tout de mme, ajouta l'htesse, puisque je n'ai de bons
moments dans ma maison que ceux que vous passez  entendre lire,
car vous tes alors si occup, si bahi, que vous ne vous souvenez
pas seulement de gronder.

-- Oh! c'est bien vrai, continua Maritornes, et, en bonne foi de
Dieu, j'ai grand plaisir aussi  couter ces choses, qui sont fort
jolies; surtout quand on raconte que l'autre dame est sous des
orangers, embrassant son chevalier tout  l'aise, tandis qu'une
dugne monte la garde, morte d'envie et pleine d'effroi. Je dis
que tout cela est doux comme miel.

-- Et  vous, que vous en semble, ma belle demoiselle? dit le
cur, s'adressant  la fille de l'htesse.

-- Sur mon me, seigneur, je ne sais trop, rpondit-elle; mais
j'coute comme les autres, et, bien que je ne comprenne gure, en
vrit, je me divertis aussi d'entendre. Mais ce ne sont pas les
coups dont mon pre s'amuse tant, qui m'amusent, moi; ce sont les
lamentations que font les chevaliers quand ils sont loin de leurs
dames, et vraiment j'en pleure quelquefois de la piti qu'ils me
donnent.

-- Ainsi, mademoiselle, reprit Dorothe, vous ne les laisseriez
pas se lamenter longtemps, si c'tait pour vous qu'ils fussent 
pleurer?

-- Je ne sais trop ce que je ferais, rpondit la jeune fille; mais
je sais bien qu'il y en a parmi ces dames de si cruelles, que
leurs chevaliers les appellent tigres, panthres et autres
immondices. Ah! Jsus! quelle espce de gens est-ce donc, sans me
et sans conscience, qui, pour ne pas regarder un honnte homme, le
laissent mourir ou devenir fou? Je ne sais pas pourquoi tant de
faons; si elles font tout cela par sagesse, que ne se marient-
elles avec eux, puisqu'ils ne demandent pas autre chose?

-- Taisez-vous, petite fille, s'cria l'htesse; on dirait que
vous en savez long sur ce sujet, et il ne convient pas  votre ge
de tant savoir et de tant babiller.

-- Puisque ce seigneur m'interrogeait, rpondit-elle, il fallait
bien lui rpondre.

-- Maintenant, dit le cur, apportez-moi ces livres, seigneur
htelier, je voudrais les voir.

-- Trs-volontiers, rpliqua celui-ci; et, passant dans sa
chambre, il en rapporta une vieille malle ferme d'un cadenas,
qu'il ouvrit, et de laquelle il tira trois gros volumes, avec
quelques papiers crits  la main d'une belle criture.

Le cur prit les volumes, et vit en les ouvrant que le premier
tait _Don Cirongilio de Thrace__[181]_, l'autre, _Flix-Mars
d'Hyrcanie__[182]_, et le troisime, l'_Histoire du grand
capitaine Gonzalve de Cordoue__[183]__, _avec la _Vie de Digo
Garcia de Pards. _Aprs avoir lu le titre des deux premiers
ouvrages, le cur se tourna vers le barbier:

Compre, lui dit-il, la gouvernante et la nice de notre ami nous
font faute en ce moment.

-- Oh! que non, rpondit le barbier; je saurai aussi bien qu'elles
les porter  la basse-cour, ou, sans aller plus loin, les jeter
dans la chemine, car il y a vraiment un bon feu.

-- Est-ce que Votre Grce veut brler mes livres? s'cria
l'htelier.

-- Seulement ces deux-ci, rpondit le cur: le _Don Cirongilio _et
le _Flix-Mars._

_-- _Allons donc, reprit l'hte, est-ce que mes livres sont
hrtiques ou _flegmatiques, _que vous voulez les jeter au feu?

-- Schismatiques, vous voulez dire, mon ami, interrompit le
barbier, et non flegmatiques.

-- Comme il vous plaira, rpondit l'htelier; mais si vous voulez
en brler quelqu'un, que ce soit du moins celui de ce grand
capitaine, et de ce Digo Garcia; car je laisserais plutt brler
ma femme et mes enfants qu'aucun des deux autres.

-- Mais, frre, rpondit le cur, ces deux livres sont des contes
mensongers, tous farcis de sottises et d'extravagances; l'autre,
au contraire, est une histoire vritable. Il rapporte les faits et
gestes de Gonzalve de Cordoue, qui, par ses grands et nombreux
exploits, mrita d'tre appel dans tout l'univers le _Grand
Capitaine, _surnom illustre, clair, et que lui seul a mrit.
Quant  ce Digo Garcia de Pards, ce fut un noble chevalier,
natif de la ville de Truxillo en Estrmadure[184], guerrier de haute
valeur, et de si grande force corporelle, qu'avec un doigt il
arrtait une roue de moulin dans sa plus grande furie. Un jour,
s'tant plac  l'entre d'un pont avec une pe  deux mains, il
ferma le passage  toute une arme innombrable[185], et fit d'autres
exploits tels, que si, au lieu de les crire et de les raconter
lui-mme avec la modestie d'un chevalier qui est son propre
chroniqueur[186], il les et laiss crire plus librement par un
autre, ces exploits mettraient en oubli ceux des Hector, des
Achille et des Roland.

-- Ah! pardieu! vous me la donnez belle! s'cria l'htelier. Voil
bien de quoi s'tonner, que d'arrter une roue de moulin! Faites-
moi donc le plaisir de lire maintenant ce que j'ai ou dire de
Flix-Mars d'Hyrcanie, qui, d'un seul revers, coupait cinq gants
par le milieu du corps, tout de mme que s'ils eussent t faits
de chair de rave, comme les petits moinillons que font les
enfants; et, une autre fois, il attaqua tout seul une trs-grande
et trs-puissante arme, o l'on comptait plus d'un million six
cent mille soldats, tous arms de pied en cap, et il vous les
tailla en pices comme si c'et t des troupeaux de moutons. Et
que me direz-vous de ce brave don Cirongilio de Thrace, qui fut si
vaillant et si tmraire, comme vous le verrez dans son livre, o
l'on raconte qu'un jour, tandis qu'il naviguait sur une rivire,
voil que du milieu de l'eau sort un dragon de feu, et, ds qu'il
le voit, don Cirongilio lui saute dessus, et se met  califourchon
sur ses paules cailleuses, et lui serre des deux mains la gorge
avec tant de force, que le dragon voyant qu'il allait l'trangler,
n'eut d'autre ressource que de se laisser aller au fond de la
rivire, emmenant avec lui le chevalier, qui ne voulut jamais
lcher prise? et, quand ils furent arrivs l-bas au fond, il se
trouva dans un grand palais, et dans des jardins si jolis que
c'tait un dlice; et le dragon se changea en un beau vieillard,
qui lui dit tant de choses qu'il ne faut qu'ouvrir les oreilles.
Allez, allez, seigneur, si vous entendiez lire tout cela, vous
deviendriez fou de plaisir; et deux figues, par ma foi, pour ce
grand capitaine que vous dites, et pour ce Digo Garcia.

Quand Dorothe entendit ce beau discours, elle se pencha vers
Cardnio, et lui dit tout bas:

Il s'en faut peu que notre hte ne fasse la paire avec don
Quichotte.

-- C'est ce qui me semble, rpondit Cardnio: car,  l'entendre,
il tient pour article de foi que tout ce que disent ses livres est
arriv au pied de la lettre, comme ils le racontent, et je dfie
tous les carmes dchausss de lui faire croire autre chose.

-- Mais prenez garde, frre, rptait cependant le cur, qu'il n'y
a jamais eu au monde de Flix-Mars d'Hyrcanie, ni de Cirongilio de
Thrace, ni d'autres chevaliers de mme trempe, tels que les
dpeignent les livres de chevalerie. Tout cela n'est que mensonge
et fiction; ce ne sont que des fables inventes par des esprits
oisifs, qui les composrent dans le but que vous dites, celui de
faire passer le temps, comme le passent, en les lisant, vos
moissonneurs; et je vous jure, en vrit, que jamais il n'y eut de
tels chevaliers dans ce monde, et que jamais ils n'y firent de
tels exploits ni de telles extravagances.

--  d'autres, s'cria l'htelier; trouvez un autre chien pour
ronger votre os: est-ce que je ne sais pas o le soulier me
blesse, et combien il y a de doigts dans la main? Ne pensez pas me
faire avaler de la bouillie, car je ne suis plus au maillot. Vous
me la donnez belle, encore une fois, de vouloir me faire accroire
que tout ce que disent ces bons livres en lettres moules n'est
qu'extravagance et mensonge, tandis qu'ils sont imprims avec
licence et permission de messieurs du conseil royal! comme si
c'taient des gens capables de laisser imprimer tant de mensonges
 la douzaine, tant de batailles et d'enchantements qu'on en perd
la tte!

-- Mais je vous ai dj dit, mon ami, rpliqua le cur, que tout
cela s'crit pour amuser nos moments perdus; et, de mme que, dans
les rpubliques bien organises, on permet les jeux d'checs, de
paume, de billard, pour occuper ceux qui ne veulent, ne peuvent ou
ne doivent point travailler, de mme on permet d'imprimer et de
vendre de tels livres, parce qu'on suppose qu'il ne se trouvera
personne d'assez ignorant et d'assez simple pour croire vritable
aucune des histoires qui s'y racontent. Si j'en avais le temps
aujourd'hui et un auditoire  propos, je dirais de telles choses
sur les romans de chevalerie et ce qui leur manque pour tre bons,
qu'elles ne seraient peut-tre ni sans profit ni mme sans
plaisir; mais un temps viendra, je l'espre, o je pourrai m'en
entendre avec ceux qui peuvent y mettre ordre. En attendant,
seigneur htelier, croyez  ce que je viens de dire; reprenez vos
livres; arrangez-vous de leurs vrits ou de leurs mensonges; et
grand bien vous en fasse; Dieu veuille que vous ne clochiez pas du
mme pied que votre hte don Quichotte!

-- Oh! pour cela, non, rpondit l'htelier, je ne serai pas assez
fou pour me faire chevalier errant; je vois bien que les choses ne
se passent point  prsent comme elles se passaient alors, quand
ces fameux chevaliers couraient,  ce qu'on dit, par le monde.

Sancho, qui s'tait trouv prsent  la dernire partie de cet
entretien, demeura tout surpris et tout pensif d'entendre dire que
les chevaliers errants n'taient plus de mode, et que tous les
livres de chevalerie n'taient que sottises et mensonges; aussi se
proposa-t-il, au fond de son coeur, d'attendre seulement  quoi
aboutirait le voyage actuel de son matre, bien dcid, si l'issue
n'en tait point aussi heureuse qu'il l'avait imagin, de
retourner  sa femme et  ses enfants, et de reprendre avec eux
ses travaux habituels.

Cependant l'htelier emportait sa malle et ses livres. Mais le
cur lui dit:

Attendez un peu; je veux voir ce que sont ces papiers crits
d'une si belle main.

L'htelier les tira du coffre, et, les donnant  lire au cur,
celui-ci vit qu'ils formaient un cahier de huit feuilles
manuscrites, et que, sur la premire page, tait crit en grandes
lettres le titre suivant: _Nouvelle du curieux malavis. _Le cur
ayant lu tout bas trois ou quatre lignes:

En vrit, s'cria-t-il, le titre de cette nouvelle me tente, et
j'ai envie de la lire tout entire.

-- Votre Rvrence fera bien, rpondit l'htelier, car il faut que
vous sachiez que quelques-uns de mes htes, qui l'ont lue ici,
l'ont trouve trs-agrable, et me l'ont instamment demande; mais
je n'ai jamais voulu la cder, pensant la rendre  celui qui a
oubli chez moi cette malle avec les livres et les papiers. Il
pourrait se faire que leur matre revnt un beau jour par ici, et,
bien qu'assurment les livres me fissent faute, par ma foi, je les
lui rendrais, car enfin, quoique htelier, je suis chrtien.

-- Vous avez grandement raison, mon ami, reprit le cur; mais
pourtant si la nouvelle me plat, vous me la laisserez bien
copier?

-- Oh! trs-volontiers, rpliqua l'hte.

Pendant cette conversation, Cardnio avait pris la nouvelle, et
s'tant mis  lire quelques phrases, il en eut la mme opinion que
le cur, et le pria de la lire  haute voix pour que tout le monde
l'entendt.

Je la lirais de bon coeur, rpondit le cur, s'il ne valait pas
mieux employer le temps au sommeil qu' la lecture.

-- Pour moi, dit Dorothe, ce sera bien assez de repos que de
passer une heure ou deux  couter quelque histoire, car je n'ai
pas encore l'esprit assez calme pour dormir  mon gr.

-- S'il en est ainsi, reprit le cur, je veux bien la lire, ne
ft-ce que par curiosit; peut-tre la ntre ne sera-t-elle pas
trompe.

Matre Nicolas, et jusqu' Sancho, vinrent aussi lui adresser la
mme prire; alors le cur voyant qu'il ferait plaisir  tous les
assistants, et pensant d'ailleurs ne point perdre sa peine:

Eh bien donc! s'cria-t-il, soyez tous attentifs; voici de quelle
manire commence la nouvelle:

Chapitre XXXIII

_O l'on raconte l'aventure du curieux malavis_


 Florence, riche et fameuse ville d'Italie, dans la province
qu'on appelle Toscane, vivaient deux gentilshommes d'illustre
famille, Anselme et Lothaire, lis ensemble d'une si troite
amiti, que tous ceux dont ils taient connus les appelaient, par
excellence, _les deux amis. _Tous deux taient jeunes et garons;
tous deux avaient le mme ge et les mmes gots, ce qui suffisait
pour qu'ils rpondissent l'un  l'autre par une mutuelle
affection. Il est bien vrai qu'Anselme tait plus enclin aux
passe-temps amoureux, et Lothaire plus emport par les plaisirs de
la chasse; mais,  l'occasion, Anselme sacrifiait ses gots pour
suivre ceux de Lothaire, et Lothaire,  son tour, renonait aux
siens pour se livrer  ceux d'Anselme: de cette faon, leurs
volonts marchaient si parfaitement d'accord, qu'une horloge bien
rgle n'offrait pas la mme harmonie.

Anselme tait perdument pris d'une noble et belle personne de la
mme ville, fille de parents si recommandables, et si digne elle-
mme d'estime, qu'il rsolut, avec l'approbation de son ami
Lothaire, sans l'avis duquel il ne faisait rien, de la demander en
mariage. Ce projet fut aussitt mis  excution, et celui qui
porta l'ambassade fut Lothaire, lequel conduisit la ngociation
tellement au gr de son ami, qu'en peu de temps Anselme se vit en
possession de l'objet de ses dsirs, et Camille si satisfaite de
l'avoir obtenu pour poux, qu'elle ne cessait de rendre grce au
ciel, ainsi qu' Lothaire, par l'entremise duquel lui tait venu
tant de bonheur.

Dans les premiers jours (ceux des noces sont toujours brillants et
joyeux), Lothaire continua, comme d'habitude,  frquenter la
maison de son ami, pour l'honorer et le fter de son mieux; mais
ds qu'on eut achev les noces, ds que les visites et les
flicitations se furent calmes, Lothaire commena  ralentir peu
 peu, par rflexion, ses alles et venues dans la maison de son
ami. Il lui semblait, et ce doit tre l'opinion de tous les hommes
sages et prudents, qu'il ne faut plus visiter un ami mari de la
mme manire qu'un ami garon: car, bien que la bonne et franche
amiti ne puisse et ne doive concevoir aucun soupon, l'honneur
d'un mari est une chose si dlicate, qu'il peut tre bless mme
par les frres,  plus forte raison par les amis.

Anselme s'aperut bientt du refroidissement de Lothaire. Il lui
en fit les plaintes les plus vives, disant que, s'il et su que
son mariage pouvait rompre leur habitude de se voir chaque jour,
jamais il ne l'aurait conclu, et que, si la mutuelle affection
qu'ils avaient l'un pour l'autre, tant qu'il tait rest garon,
leur avait mrit ce doux surnom des _deux amis, _il ne fallait
point permettre, par une circonspection mal entendue et sans
objet, qu'un nom si rare et si prcieux vnt  se perdre; qu'il le
suppliait donc, si ce mot pouvait s'employer entre eux, de
redevenir matre de sa maison, d'y entrer et d'en sortir sans gne
comme auparavant, l'assurant que son pouse Camille n'avait
d'autre volont que celle qu'il voulait qu'elle et, et que,
sachant quelle tendre amiti les avait unis, elle tait surprise
et peine de voir maintenant rgner entre eux tant de froideur. 
toutes ces raisons et d'autres encore que fit valoir Anselme pour
persuader  Lothaire de reprendre ses anciennes habitudes,
Lothaire rpondit avec tant de prudence et de discrtion,
qu'Anselme demeura satisfait des bonnes intentions de son ami. Ils
convinrent que, deux fois par semaine et les jours de fte,
Lothaire irait dner chez lui. Mais, bien qu'il s'y ft engag,
Lothaire se proposa de ne rien faire de plus que ce qu'autorisait
l'honneur de son ami, dont la rputation lui tait plus chre que
la sienne propre. Il disait, et il disait bien, que le mari  qui
le ciel a donn une femme belle, doit tre aussi prudent sur le
choix des amis qu'il reoit dans sa maison, que sur celui des
amies que frquente sa femme; car ce qui ne peut ni se faire ni se
comploter dans les promenades, dans les temples, dans les stations
dvotes et les ftes publiques (chose que les maris ne doivent pas
toujours refuser  leurs femmes), se complote et se facilite chez
l'amie ou la parente dont on se croit le mieux assur. Lothaire
disait aussi que les maris auraient besoin d'avoir chacun quelque
ami qui les avertt des ngligences qu'ils pourraient commettre;
car il arrive d'habitude que le grand amour qu'un mari porte  sa
femme l'empche, soit par aveuglement, soit par crainte de
l'affliger, de lui recommander qu'elle fasse ou cesse de faire
certaines choses qui mritent l'loge ou le blme: dfaut que
corrigeraient aisment les conseils d'un ami. Mais o se trouvera-
t-il, cet ami, aussi discret, aussi loyal, aussi dvou que le
demande Lothaire? Pour moi, je n'en sais rien assurment. Lothaire
seul pouvait l'tre, lui qui veillait avec tous les soins de sa
prudence sur l'honneur de son ami, lui qui s'efforait d'loigner
par toutes sortes de prtextes les jours convenus pour ses
visites, afin que les yeux oisifs et les langues malicieuses ne
trouvassent point  redire sur la trop frquente admission d'un
jeune et riche gentilhomme, dou de toutes les qualits qu'il
savait avoir, dans la maison d'une aussi belle personne que
Camille; car, bien que la vertu de celle-ci pt mettre un frein 
toute mdisance, il ne voulait exposer ni sa bonne renomme ni
l'honneur de son mari. En consquence, la plupart des jours
convenus, il les employait  d'autres choses qu'il disait tre
indispensables; aussi les plaintes de l'un, les excuses de
l'autre, prenaient-elles une grande partie de leur temps.

Un jour qu'ils se promenaient tous deux dans une prairie hors de
la ville, Anselme prit Lothaire  part, et lui parla de la sorte:

N'aurais-tu point pens, ami Lothaire, que je dusse rpondre par
une gratitude sans bornes aux grces que Dieu m'a faites en me
faisant natre de parents tels que les miens, en me prodiguant
d'une main librale les biens de la nature et ceux de la fortune,
surtout  la grce plus grande encore qu'il a ajoute en me
donnant toi pour ami, et Camille pour femme, deux bonheurs que
j'estime, sinon autant qu'ils le mritent, du moins autant que je
le puis? Eh bien! avec tous ces avantages dont se forme l'ensemble
de satisfactions qui peuvent et doivent rendre les hommes heureux,
je passe la vie de l'homme le plus triste, le plus abattu, le plus
dsespr qu'il y ait dans l'univers. Depuis je ne sais combien de
jours, un dsir me presse et me tourmente, si trange, si bizarre,
si hors de l'usage commun, que je m'tonne de moi-mme, que je
m'accuse et me gronde, que je voudrais le taire et le cacher  mes
propres penses. Mais, ne pouvant plus contenir ce secret, je veux
du moins le confier en dpt  ta discrtion, dans l'espoir que,
par les soins que tu mettras  me gurir, en ami vritable, je me
verrai bientt dlivr des angoisses qu'il me cause, et que ma
joie reviendra par ta sollicitude au point o ma tristesse est
arrive par ma folie.

Lothaire coutait avec tonnement les paroles d'Anselme, ne
sachant  quoi tendait un si long prambule; et, bien qu'il
chercht et roult dans son imagination quel dsir pouvait tre
celui qui tourmentait  ce point son ami, les coups portaient
toujours loin du blanc de la vrit. Enfin, pour sortir
promptement de l'agonie o le tenait cette incertitude, il lui dit
que c'tait faire outrage  sa vive amiti que de chercher tant de
dtours pour lui exposer ses plus secrtes penses, puisqu'il
pouvait se promettre de trouver en lui, ou des conseils pour les
diriger, ou des ressources pour les accomplir.

Tu as raison, rpondit Anselme, et, dans cette confiance, je veux
t'apprendre, ami Lothaire, que le dsir qui me poursuit, c'est de
savoir si Camille, mon pouse, est aussi vertueuse, aussi parfaite
que je me l'imagine. Or, je ne peux m'assurer de la vrit sur ce
point qu'en l'prouvant de manire que l'preuve dmontre la
puret de sa vertu, comme le feu prouve celle de l'or. Je pense en
effet,  mon ami, qu'une femme n'est vertueuse que selon qu'elle
est ou n'est pas sollicite, et que celle-l seulement peut
s'appeler forte, qui ne plie ni aux promesses, ni aux dons, ni aux
larmes, ni aux continuelles importunits d'un amant empress. Quel
mrite y a-t-il  ce qu'une femme reste sage, si personne ne
l'engage  cesser de l'tre? est-il trange qu'elle soit rserve
et craintive, celle  qui l'on ne laisse aucune occasion de
s'chapper, celle qui connat assez son mari pour savoir qu'elle
payera de sa vie la premire faute o il la surprendra? Aussi la
femme vertueuse par crainte ou faute d'occasion, je ne veux pas la
tenir en mme estime que celle qui est sollicite, poursuivie, et
qui sort des tentations avec la couronne de la victoire. Enfin,
par toutes ces raisons, et beaucoup d'autres que je pourrais
ajouter  l'appui de mon opinion, je dsire que mon pouse Camille
passe par ces difficults, et qu'elle soit mise au creuset des
poursuites et des adorations d'un homme digne de prtendre  ses
faveurs. Si, comme je l'espre, elle sort de cette bataille avec
la palme du triomphe, alors je tiendrai mon bonheur pour sans
gal, je pourrai dire que le vide de mes dsirs est combl, et que
j'ai reu en partage la femme forte, celle dont le sage a dit:
_Qui la trouvera__[187]__?_ Mais, quand mme l'vnement serait
au rebours de ce que j'imagine, le plaisir de voir que je ne
m'tais pas tromp dans mon opinion me fera supporter la peine que
pourra me causer  bon droit une si coteuse exprience. Il y a
plus: comme rien de ce que tu pourras me dire  l'encontre de
cette fantaisie ne saurait me dtourner de la mettre en oeuvre, je
veux,  mon ami Lothaire, que tu te disposes  tre l'instrument
qui lvera l'difice de ma satisfaction. Je te donnerai les
occasions d'agir, et rien ne te manquera de ce qui me semblera
ncessaire pour branler une femme honnte, modeste, chaste et
dsintresse. Ce qui me dcide, entre autres choses,  te confier
plutt qu' tout autre une entreprise si pineuse, c'est de savoir
que, si Camille est vaincue par toi, la victoire n'ira pas jusqu'
ses dernires exigences, mais seulement  tenir pour fait ce qu'il
tait possible de faire. De cette manire, je ne serai offens que
par l'intention, et mon outrage restera enseveli dans le secret de
ton silence, qui, je le sais, sera, pour ce qui me regarde,
ternel comme celui de la mort. Ainsi donc, si tu veux que je
gote une vie qui se puisse appeler de ce nom, il faut que tu
ouvres sans dlai cette campagne amoureuse, non point avec lenteur
et timidit, mais avec autant d'empressement et de zle qu'en
exige mon dsir et qu'en attend ma confiance en ton amiti.

Tels furent les propos que tint Anselme  Lothaire, et celui-ci
les coutait avec tant d'attention et de surprise, qu'il n'ouvrit
pas les lvres avant que son ami et cess de parler. S'apercevant
qu'il gardait le silence, il se mit d'abord  le regarder
fixement, comme il aurait regard quelque autre chose inconnue
pour lui jusqu'alors, et dont la vue exciterait son tonnement et
son effroi. Enfin, au bout d'une longue pause, il lui dit:

Je ne peux me persuader, ami Anselme, que tout ce que tu viens de
dire ne soit pas une plaisanterie; certes, si j'avais pens que tu
parlais srieusement, je ne t'aurais pas laiss finir; en cessant
de t'couter, j'aurais coup court  ta longue harangue.
J'imagine, ou que tu ne me connais point, ou que je ne te connais
point. Mais non: je sais bien que tu es Anselme, et tu sais bien
que je suis Lothaire. Par malheur, je pense que tu n'es plus le
mme Anselme, et que tu dois avoir aussi pens que je ne suis pas
non plus le mme Lothaire; car, ni les choses que tu m'as dites ne
sont de cet Anselme, mon ami, ni celles que tu me demandes ne
s'adressent  ce Lothaire que tu connais. Les bons amis, en effet,
doivent mettre leurs amis  l'preuve _usque ad aras, _comme a dit
un pote, c'est--dire qu'ils ne doivent pas exiger de leur amiti
des choses qui soient contre les prceptes de Dieu. Mais si un
gentil[188] a pens cela de l'amiti,  combien plus forte raison
doit le penser un chrtien, qui sait que, pour nulle affection
humaine, on ne doit perdre l'affection divine! et si l'ami pousse
les choses au point d'oublier ses devoirs envers le ciel pour ses
devoirs envers l'amiti, ce ne doit pas tre sur de frivoles
motifs, mais uniquement quand il y va de l'honneur ou de la vie de
son ami. Or, dis-moi, Anselme, laquelle de ces deux choses est en
danger chez toi, pour que je me hasarde  te complaire et  faire
une action dtestable comme celle que tu me demandes? Aucune,
assurment. Tu me demandes, au contraire,  ce que j'aperois, que
j'essaye, que je m'efforce de t'ter l'honneur et la vie, et de me
les ter en mme temps; car enfin, si je t'te l'honneur, il est
clair que je t'te la vie, puisqu'un homme dshonor est pire
qu'un homme mort; et si je suis, comme tu le veux, l'instrument de
ton malheur, je deviens galement dshonor, et partant sans vie.
coute, ami Anselme, prends patience, et ne m'interromps point,
jusqu' ce que j'aie fini de te dire tout ce qui me viendra dans
la pense  l'gard de ta fantaisie. Le temps ne nous manquera
point ensuite,  toi pour me rpondre,  moi pour t'couter.

-- Trs-volontiers, reprit Anselme, dis ce que tu voudras.

Lothaire, alors, poursuivit de la sorte:

Il me semble,  Anselme, que tu as  prsent l'esprit comme l'ont
toujours eu les musulmans, auxquels on ne peut faire entendre la
fausset de leur secte, ni par des citations de la sainte
criture, ni par des dductions tires des raisonnements de
l'intelligence ou fondes sur des articles de foi; il faut leur
apporter des exemples palpables, intelligibles, indubitables; des
dmonstrations mathmatiques qui ne se puissent nier, comme
lorsqu'on dit: Si de deux parties gales nous tons des parties
gales, celles qui restent sont encore gales; et, comme ils
n'entendent mme pas cela sur de simples paroles, il faut le leur
mettre sous les yeux, le leur dmontrer avec les mains; et
pourtant personne ne peut venir  bout de les convaincre des
vrits de notre sainte religion. C'est prcisment ce moyen que
je suis oblig d'employer avec toi; car le dsir qui est n dans
ton coeur s'loigne tellement du chemin de tout ce qui a une ombre
de raison, que ce serait assurment du temps perdu, celui que je
dpenserais  te faire connatre ta simplicit,  laquelle je veux
bien, quant  prsent, ne pas donner d'autre nom. Et j'ai mme
envie de te laisser, pour t'en punir, dans ton extravagance; mais
l'amiti que je te porte ne me permet point d'user de tant de
rigueur  ton gard: elle m'oblige, au contraire,  te tirer du
pril imminent que tu cours. Et pour que tu le voies bien 
dcouvert, rponds-moi, Anselme: ne m'as-tu pas dit qu'il me
fallait solliciter une femme vivant dans la retraite? mouvoir une
femme honnte? offrir des dons  une femme dsintresse? rendre
de bons offices  une femme prudente? Oui, tu m'as dit tout cela.
Eh bien, si tu sais que tu as une femme retire, honnte,
dsintresse et prudente, que cherches-tu donc? Si tu penses
qu'elle sortira victorieuse de tous les assauts que je lui
livrerai, quels noms, quels titres espres-tu lui donner aprs,
plus grands et plus prcieux que ceux qu'elle a ds maintenant?
Sera-t-elle meilleure, enfin, alors qu'aujourd'hui? Ou tu ne la
tiens pas pour ce que tu dis, ou tu ne sais pas ce que tu
demandes: dans le premier cas, pourquoi veux-tu l'prouver? Il
vaut mieux la traiter en mauvaise femme, et comme il te plaira.
Mais si elle est aussi bonne, aussi sre que tu le crois, ce
serait tre malavis que d'prouver la vrit mme, puisque,
l'preuve faite, elle aurait tout juste la mme estime et le mme
prix qu'auparavant. Il est donc de stricte conclusion que vouloir
tenter les choses desquelles il doit rsulter plutt du mal que du
profit, c'est d'un esprit tourdi et tmraire, surtout lorsque
rien n'y force ou n'y engage, surtout lorsqu'il apparat
clairement que la tentative est une manifeste folie. Les choses
difficiles s'entreprennent pour Dieu, pour le monde, ou pour tous
deux  la fois. Celles qu'on entreprend pour Dieu sont ce qu'ont
fait les saints, qui ont voulu vivre de la vie des anges avec des
corps d'hommes; celles qu'on entreprend pour le monde sont ce que
font ces gens qui traversent tant de mers immenses, tant de
climats divers, tant de pays trangers, pour acqurir ce qu'on
appelle les biens de la fortune; enfin celles qui s'entreprennent
pour Dieu et pour le monde  la fois sont les actions de ces
vaillants soldats qui, en voyant aux murailles de l'ennemi un
espace ouvert, grand comme a pu le faire un boulet d'artillerie,
secouant toute crainte, sans raisonner, sans voir le pril vident
qui les menace, et emports sur les ailes du dsir de bien mriter
de leur foi, de leur nation et de leur roi, s'lancent
intrpidement au milieu de mille morts qui les attendent en face.
Voil les choses qu'on a coutume d'entreprendre avec honneur,
gloire et profit, bien qu'offrant tant d'inconvnients et de
prils. Mais celle que tu veux tenter et mettre en pratique ne
saurait te faire acqurir ni mrite aux yeux de Dieu, ni biens de
la fortune, ni renomme parmi les hommes. Car enfin, si le succs
rpond  ton dsir, tu n'en seras ni plus glorieux, ni plus riche,
ni plus honor qu' prsent, et, si l'issue tait autre, tu te
verrais dans la plus profonde affliction qui se puisse imaginer.
Rien ne te servirait, en effet, de penser que personne ne connat
ta disgrce; il suffirait pour te dchirer le coeur, que tu la
connusses toi-mme. En preuve de cette vrit, je veux te citer
une strophe du fameux pote Luigi Tansilo,  la fin de la premire
partie des _Larmes de saint Pierre__[189]_. Elle est ainsi conue:

La douleur augmente, et avec elle augmente la honte dans l'me de
Pierre, quand le jour a paru. Et, bien qu'il ne soit aperu de
personne, il a honte de lui-mme en voyant qu'il a pch: car,
pour un coeur magnanime, ce ne sont pas seulement les yeux
d'autrui qui excitent la honte; ne serait-il vu que du ciel et de
la terre, il a honte de lui ds qu'il est en faute.

Ainsi, le secret ne saurait t'pargner la douleur: au contraire,
tu auras  pleurer sans cesse, non les larmes qui coulent des
yeux, mais les larmes de sang qui coulent du coeur, comme les
pleurait ce crdule docteur que notre pote nous raconte avoir
fait l'preuve du vase qu'avec plus de sagesse le prudent Renaud
s'abstint de tenter[190]; et, bien que ce soit une fiction potique,
encore renferme-t-elle des secrets moraux dignes d'tre compris et
imits. Mais d'ailleurs ce que je vais te dire  prsent achvera
de te faire connatre la grande faute que tu veux commettre. Dis-
moi, Anselme, si le ciel, ou une faveur de la fortune, t'avait
fait matre et possesseur lgitime d'un diamant le plus fin, d'un
diamant dont les qualits satisfissent tous les lapidaires qui
l'auraient vu; si, d'une voix unanime, tous dclaraient que, pour
l'clat et la puret de l'eau, il est aussi parfait que permet de
l'tre la nature de cette pierre prcieuse, et que tu en eusses
toi-mme une opinion semblable, sans rien savoir qui pt te
l'ter; dis-moi, serait-il raisonnable qu'il te prt fantaisie
d'apporter ce diamant, de le mettre entre une enclume et un
marteau, et l, d'essayer  tour de bras s'il est aussi dur et
aussi fin qu'on le dit? serait-il plus raisonnable que tu misses
en oeuvre cette fantaisie? Si la pierre rsistait  une si sotte
preuve, elle n'y gagnerait ni valeur, ni clbrit; et si elle se
brisait, chose qui pourrait arriver, n'aurait-on pas tout perdu?
oui, certes, et de plus son matre passerait dans l'esprit de
chacun pour un niais imprudent. Eh bien, mon cher Anselme, sache
que Camille est ce fin diamant, dans ton estime et dans celle
d'autrui, et qu'il n'est pas raisonnable de l'exposer au hasard de
se briser, puisque, restt-elle intacte, elle ne peut hausser de
prix; mais si elle ne rsistait point, et venait  cder,
considre ds  prsent ce qu'elle deviendrait aprs avoir perdu
sa puret, et comme tu pourrais  bon droit te plaindre toi-mme,
pour avoir t cause de sa perdition et de la tienne. Fais bien
attention qu'il n'y a point en ce monde de bijou qui vaille autant
qu'une femme chaste et vertueuse, et que tout l'honneur des femmes
consiste dans la bonne opinion qu'on a d'elles; et, puisque ton
pouse possde l'extrme degr de sagesse que tu lui connais,
pourquoi veux-tu mettre en doute cette vrit? Prends garde, ami,
que la femme est un tre imparfait; que, loin de lui susciter des
obstacles qui la fassent trbucher et tomber, il faut, au
contraire, les loigner avec soin, et dbarrasser son chemin de
tout encombre, pour qu'elle marche d'un pas sr et facile vers la
perfection qui lui manque, et qui consiste dans la vertu. Les
naturalistes racontent que l'hermine est un petit animal qui a la
peau d'une clatante blancheur, et que les chasseurs emploient
pour la prendre un artifice assur. Quand ils connaissent les
endroits o elle a coutume de passer, ils les ferment avec de la
boue; puis, la poussant devant eux, ils la dirigent sur ces
endroits; ds que l'hermine arrive auprs de la boue, elle
s'arrte et se laisse prendre, plutt que de passer dans la fange,
plutt que de souiller sa blancheur, qu'elle estime plus que la
libert et la vie. La femme honnte et chaste est une hermine, sa
vertu est plus blanche que la neige; celui donc qui veut qu'elle
ne la perde pas, mais qu'elle la garde et la conserve
prcieusement, ne doit point agir avec elle comme les chasseurs
avec l'hermine: qu'il se garde bien de mettre sur son passage la
fange des cadeaux et des galanteries d'amants empresss, car peut-
tre, et mme sans peut-tre, elle n'a point en elle-mme assez de
force et de vertu naturelle pour renverser tous ces obstacles. On
doit les aplanir, et ne placer devant elle que la puret de la
vertu, que la beaut qu'enferme la bonne renomme. La femme
vertueuse est comme un miroir de cristal, clair et brillant, mais
qui se tache et s'obscurcit au moindre souffle qui l'atteint. Il
faut en user avec la femme vertueuse comme avec les reliques,
l'adorer sans la toucher; il faut la garder comme un beau jardin
rempli de roses et de toutes sortes de fleurs, o le matre ne
permet de porter ni les pas ni la main: c'est assez que les
passants puissent, de loin et par une grille de fer, jouir de sa
vue et de ses parfums. Finalement, je veux te citer des vers qui
me reviennent  la mmoire, et que j'entendis rciter dans une
comdie moderne; ils viennent tout  point pour le sujet qui nous
occupe. Un prudent vieillard conseille  un autre, pre d'une
jeune fille, de la tenir dans la retraite et de la garder
soigneusement sous clef; entre autres propos, il lui dit:

La femme est fragile comme le verre; mais il ne faut pas prouver
si elle peut se briser ou non, car tout pourrait bien arriver.

Et comme la brisure est probable, il y aurait folie de s'exposer
au pril de rompre ce qui ne peut plus se souder.

Telle est l'opinion commune, et bien fonde en raison; car s'il y
a des Dana dans le monde, il y a aussi des pluies d'or.

Tout ce que je t'ai dit jusqu' prsent,  Anselme! n'a eu trait
qu' ce qui te touche; il est bon maintenant de te faire entendre
quelque chose de ce qui me regarde; et, si je suis long, excuse-
moi; c'est ce qu'exige le labyrinthe o tu t'es engag et d'o tu
veux que je te tire. Tu me tiens pour ton ami, et cependant tu
veux m'ter l'honneur, chose contraire  toute amiti; ce n'est
pas tout: tu veux encore que je te l'te  toi-mme. Que tu
veuilles me l'ter, rien de plus clair: car, ds que Camille verra
que je la courtise comme tu me le demandes, elle devra certes me
tenir pour un homme sans honneur et sans pudeur, puisque je ferais
une chose si loigne de ce qu'exigent et ce que je suis et ce que
tu es pour moi. Que tu veuilles que je te l'te, il n'y a pas plus
de doute, puisque en voyant que je la sollicite, Camille doit
penser que j'ai dcouvert en elle quelque faiblesse qui m'a donn
l'audace de lui rvler mes dsirs coupables; et, si elle se tient
pour dshonore, son dshonneur te touche, toi  qui elle
appartient. C'est de l que nat cette commune opinion sur le mari
de la femme adultre: il a beau ne point le savoir, ou n'avoir
donn nulle occasion, nul prtexte pour que sa femme lui manque,
on ne l'appelle pas moins d'un nom bas et injurieux, et ceux qui
connaissent la mauvaise conduite de sa femme le regardent avec des
yeux de mpris plutt qu'avec des yeux de piti, tout en voyant
que ce n'est point par sa faute, mais par le caprice de sa
coupable compagne, que ce malheur l'a frapp. Mais je veux te dire
pourquoi le mari de la femme infidle est  bon droit dshonor,
bien qu'il n'en sache rien, bien qu'il n'y ait de sa part aucune
faute, et qu'il n'ait donn aucune occasion pour qu'elle ait
pch. Et ne te lasse pas de m'entendre, car tout cela doit
tourner  ton profit. Quand Dieu cra notre premier pre dans le
paradis terrestre, la divine criture dit qu'il le jeta dans un
profond sommeil, et que, tandis qu'Adam dormait, il lui enleva une
cte du ct gauche, dont il forma notre mre ve. Ds qu'Adam se
rveilla et l'eut aperue, il s'cria: Voil la chair de ma chair
et les os de mes os. Et Dieu dit: Pour cette femme, l'homme
quittera son pre et sa mre, et ils seront deux dans la mme
chair. C'est alors que fut institu le divin sacrement du
mariage, dont les liens sont si forts, que la mort seule peut les
rompre. Telle est la force et la vertu de ce miraculeux sacrement,
que par lui deux personnes distinctes ne font plus qu'une seule et
mme chair. Il fait plus encore dans les bons mnages, o les
poux, bien qu'ils aient deux mes, n'ont qu'une seule volont. De
l vient que, comme la chair de l'pouse ne fait qu'une mme chose
avec celle de l'poux, les taches qui la souillent ou les dfauts
qui la dparent retombent sur la chair du mari, bien qu'il n'ait
donn, comme je le disais, aucune occasion, aucun prtexte  ce
grief: car, de mme que la douleur du pied, ou de tout autre
membre du corps humain, est ressentie par le corps tout entier,
parce que c'est une seule et mme chair; de mme que la tte sent
le mal de la cheville, quoiqu'elle ne l'ait pas caus; de mme le
mari participe au dshonneur de la femme, parce qu'il ne fait
qu'une mme chose avec elle. Or, comme tous les honneurs et les
dshonneurs du monde naissent de la chair et du sang, et que ceux
de la femme infidle sont de cette espce, force est au mari d'en
prendre sa part, et, sans mme qu'il le sache, d'tre tenu pour
dshonor[191]. Vois donc,  Anselme! vois le pril auquel tu
t'exposes en voulant troubler le calme o vit ta vertueuse
compagne; vois pour quelle vaine et imprudente curiosit tu veux
veiller les passions endormies dans son chaste coeur. Fais
attention que ce que tu hasardes de gagner est bien petit, et ce
que tu hasardes de perdre, si grand que je n'en dis rien de plus,
car les paroles me manquent pour l'exprimer. Mais, si tout ce que
je viens de dire ne suffit pas pour te dtourner de ce mauvais
dessein, tu peux chercher un autre instrument de ton dshonneur et
de ton infortune; car, pour moi, je ne veux point l'tre, duss-je
perdre ton affection, ce qui est la plus grande perte et que je
puisse imaginer.

Le prudent et vertueux Lothaire se tut aprs avoir ainsi parl, et
Anselme demeura si troubl, si rveur, que de longtemps il ne put
rpondre un mot. Enfin s'tant remis:

Tu as vu, dit-il, ami Lothaire, avec quelle attention j'ai cout
tout ce qu'il t'a plu de me dire; dans tes raisonnements, tes
exemples et tes comparaisons, j'ai reconnu l'esprit judicieux dont
le ciel t'a dou, et le comble de la vritable amiti o tu es
parvenu. Je reconnais encore et je confesse que, si je m'loigne
de ton avis pour continuer  suivre le mien, je fuis le bien et
cours aprs le mal. Cela convenu, tu dois me regarder comme
attaqu d'une de ces maladies qu'prouvent quelquefois les femmes
enceintes, lorsqu'elles prennent fantaisie de manger de la terre,
du pltre, du charbon, et des choses pires encore, rpugnantes 
la seule vue,  plus forte raison au got. Il faut donc employer
quelque artifice pour me gurir, et cela n'est pas difficile. Que
tu commences seulement, mme avec mollesse, mme avec
dissimulation  solliciter Camille, laquelle n'est pas si tendre
aux tentations que sa vertu succombe au premier choc: de ce seul
essai je serai satisfait, et tu auras ainsi tenu ce que tu dois 
notre amiti, non-seulement en me rendant la vie, mais en me
convainquant que je ne perdrai point l'honneur. Tu es forc de te
rendre par une seule raison: c'est qu'tant dtermin comme je le
suis  mettre en oeuvre cette preuve, tu ne peux pas consentir 
ce que je rvle mon extravagant projet  une autre personne, ce
qui me ferait risquer cet honneur que tu veux m'empcher de
perdre. Quant  ce que le tien peut tre compromis dans l'opinion
de Camille pendant que tu la solliciteras, peu importe vraiment,
puisque, bientt aprs, trouvant chez elle la rsistance que nous
esprons, tu pourras lui dire notre artifice et la vrit, ce qui
te rendra sa premire estime. Ainsi donc, puisque tu hasardes si
peu, et qu'en le hasardant tu peux me donner tant de satisfaction,
ne refuse plus de le faire, quelques obstacles que tu y trouves,
certain, comme je te l'ai dit, qu' peine commenceras-tu, je
tiendrai le procs pour gagn.

Lothaire, voyant le parti pris d'Anselme, et ne sachant plus quels
exemples rappeler, ni quels raisonnements faire valoir pour l'en
dtourner; voyant aussi que son ami le menaait de confier  un
autre sa mauvaise pense, rsolut, pour viter un plus grand mal,
de le contenter et de lui obir, avec la ferme intention de
conduire cette affaire de faon que, sans troubler l'me de
Camille, Anselme restt satisfait. Il lui rpondit donc de ne
communiquer  nul autre son dessein, qu'il se chargeait, lui, de
cette entreprise, et la commencerait ds qu'il le trouverait bon.
Anselme le serra tendrement dans ses bras, et le remercia de son
offre comme s'il lui et fait une faveur insigne. Ils convinrent
tous deux ensuite de se mettre  l'oeuvre ds le lendemain.
Anselme promit  Lothaire de lui fournir le temps et l'occasion
d'entretenir Camille tte  tte, ainsi que l'argent et les bijoux
qu'il emploierait en moyens de sduction; il lui conseilla de
donner des srnades  sa femme, et d'crire des vers  sa
louange, s'offrant, s'il ne voulait prendre cette peine, de les
composer lui-mme. Lothaire consentit  tout, mais avec une
intention bien diffrente de celle que lui supposait Anselme.

Aprs ces arrangements, ils retournrent chez ce dernier, o ils
trouvrent Camille attendant avec inquitude le retour de son
poux, qui avait, ce jour-l, plus tard que de coutume.

Lothaire regagna sa maison, et Anselme demeura dans la sienne,
celui-ci aussi satisfait que l'autre s'en allait pensif, ne
sachant quel parti prendre pour sortir honorablement de cette
impertinente affaire. Dans la nuit, toutefois, il imagina un moyen
de tromper Anselme sans offenser Camille. Le lendemain, il alla
dner chez son ami, et fut bien reu de sa femme, qui
l'accueillait toujours affectueusement, en considration de
l'amiti que lui portait son mari. Le repas achev, on desservit,
et Anselme pria Lothaire de rester  l'attendre avec Camille
tandis qu'il sortirait pour une affaire pressante qui le tiendrait
dehors une heure ou deux. Camille voulut retenir son mari, et
Lothaire s'offrit  l'accompagner; mais Anselme n'couta ni l'un
ni l'autre: au contraire, il exigea de Lothaire qu'il restt et
l'attendt, voulant plus tard traiter avec lui d'une chose de
haute importance. Il recommanda galement  Camille de ne point
laisser Lothaire seul jusqu' son retour. Enfin, il sut feindre si
bien la ncessit de son absence, que personne n'aurait pu croire
qu'elle tait feinte. Anselme sortit, Camille et Lothaire
restrent seuls  table, car tous les gens de la maison avaient
t dner. Voil donc Lothaire entr dans le champ clos o son ami
dsirait le voir aux prises; voil l'ennemi en prsence: un ennemi
dont la beaut seule aurait pu vaincre un escadron de chevaliers
arms. Qu'on juge si Lothaire le craignait  bon droit! Ce qui fit
alors, ce fut d'appuyer le coude sur le bras de son fauteuil, puis
sa joue sur sa main ouverte, et, demandant pardon  Camille d'une
telle impolitesse, il lui dit qu'il voulait reposer un peu en
attendant le retour d'Anselme. Camille lui rpondit qu'il
dormirait plus  son aise sur des coussins que sur une chaise, et
l'engagea  passer dans son estrade. Mais Lothaire ne voulut point
y consentir, et resta endormi  sa place jusqu' ce qu'Anselme
revnt. Quand celui-ci trouva Camille dans sa chambre et Lothaire
dormant, croyant qu'il avait assez tard pour leur laisser  tous
deux le temps de parler, et mme de dormir, il attendit
impatiemment que Lothaire s'veillt pour sortir avec lui et
l'interroger sur la situation des choses. Tout arriva comme il le
dsirait. Lothaire s'veilla, et tous deux aussitt quittrent la
maison. Anselme alors le questionna, et Lothaire rpondit qu'il
lui avait paru peu convenable de se dcouvrir entirement ds la
premire entrevue; qu'ainsi il n'avait rien fait de plus que de
louer Camille sur ses attraits, lui disant que, dans toute la
ville, on ne parlait que de son esprit et de sa beaut.

Cela m'a sembl, ajouta-t-il, un heureux dbut pour gagner peu 
peu ses bonnes grces et la disposer  m'entendre volontiers; j'ai
us de l'artifice qu'emploie le dmon quand il veut tromper une
me qui est sur ses gardes: il se transforme en ange de lumire,
lui, esprit des tnbres, et se cache derrire de belles
apparences; puis,  la fin, il dcouvre qui il est, et triomphe,
si, ds le principe, sa supercherie n'a point t reconnue.

Tout cela satisfit pleinement Anselme, qui promit  Lothaire de
lui donner chaque jour la mme occasion d'entretenir sa femme,
quand bien mme il ne sortirait pas de la maison, o il saurait
s'occuper de faon que Camille ne s'apert point de la ruse.

Plusieurs jours se passrent ainsi, sans que Lothaire adresst une
parole  Camille; et cependant il assurait Anselme que, chaque
fois, il lui parlait d'une manire plus pressante, mais qu'il
n'avait pu obtenir d'elle ni la plus lgre faveur, ni la moindre
ombre d'esprance, et qu'elle le menaait, au contraire, s'il ne
chassait ces mauvaises penses, de tout rvler  son mari.

Cela va bien, dit Anselme; jusqu'ici Camille a rsist aux
paroles, il faut voir comment elle rsistera aux oeuvres. Je te
donnerai demain deux mille cus d'or, que tu lui offriras en
cadeau, et deux autres mille pour acheter des joyaux et des
pierreries dont l'appt puisse l'attirer: car toutes les femmes,
surtout quand elles sont belles, et si chastes qu'elles soient,
aiment avec passion  se parer et  se montrer dans leurs atours.
Si elle rsiste  cette nouvelle tentation, je serai satisfait, et
ne te causerai plus d'ennui.

Lothaire rpondit que, puisqu'il avait commenc, il mnerait
jusqu'au bout son entreprise, bien qu'il ft certain d'en sortir
puis et vaincu.

Le lendemain, il reut les quatre mille cus d'or, et avec eux
quatre mille confusions, car il ne savait plus quelle invention
trouver pour soutenir son mensonge. Toutefois, il rsolut de dire
 son ami que Camille tait aussi inaccessible aux promesses et
aux prsents qu'aux paroles, et qu'il tait inutile de pousser
plus loin l'preuve, puisque c'tait perdre son temps. Mais le
sort, qui menait les choses d'une autre faon, voulut qu'un jour
Anselme, ayant laiss comme d'habitude Lothaire seul avec Camille,
s'enfermt dans une chambre voisine, et se mt  regarder par le
trou de la serrure ce qui se passait entre eux. Or, il vit qu'en
plus d'une demi-heure Lothaire ne dit pas un mot  Camille, et
qu'il ne lui en aurait pas dit davantage, ft-il demeur un sicle
auprs d'elle. Il comprit donc que tout ce que lui rapportait son
ami des rponses de Camille n'tait que fictions et mensonges.
Pour s'en assurer, il sortit de la chambre, et, prenant Lothaire 
part, il lui demanda quelles nouvelles il avait  lui donner, et
de quelle humeur se montrait Camille. Lothaire rpondit qu'il ne
voulait plus faire un pas dans cette affaire, parce qu'elle venait
de le traiter avec tant d'aigreur et de duret qu'il n'aurait plus
le courage de lui adresser dsormais la parole.

Ah! Lothaire, Lothaire, s'cria Anselme, que tu tiens mal ta
promesse, et que tu rponds mal  l'extrme confiance que j'ai
mise en toi! Je viens de te regarder par le jour que me livrait
cette clef, et j'ai vu que tu n'as pas dit une seule parole 
Camille, d'o je dois conclure que tu es encore  lui dire le
premier mot. S'il en est ainsi, comme je ne puis en douter,
pourquoi donc me trompes-tu, ou pourquoi veux-tu m'ter par ta
ruse les moyens que je pourrais trouver de satisfaire mon dsir?

Anselme n'en dit pas davantage; mais ce peu de mots suffirent pour
rendre Lothaire honteux et confus. Se faisant comme un point
d'honneur d'avoir t surpris en mensonge, il jura  Anselme que,
ds cet instant, il prenait  sa charge le soin de le contenter,
et sans plus lui mentir.

Tu pourras t'en assurer, lui dit-il, si tu m'pies avec
curiosit; mais, au reste, toute diligence de ta part est inutile,
et celle que je vais mettre  te satisfaire aura bientt dissip
tes soupons.

Anselme le crut, et, pour lui laisser le champ libre avec plein
repos et pleine commodit, il rsolut de faire une absence de huit
jours, et d'aller passer ce temps chez un de ses amis qui
demeurait  la campagne, non loin de la ville. Il se fit mme
inviter formellement par cet ami, pour avoir auprs de Camille un
motif  son dpart. Imprudent et malheureux Anselme! qu'est-ce que
tu fais, qu'est-ce que tu trames, qu'est-ce que tu prpares?
Prends garde que tu agis contre toi-mme en tramant ton dshonneur
et en prparant ta perdition. Ton pouse Camille est vertueuse, tu
la possdes en paix; personne ne te cause d'alarmes; ses penses
ne vont point au del des murs de sa maison; tu es son ciel sur la
terre, le but de ses dsirs, l'accomplissement de ses joies, la
mesure o se rgle sa volont, qu'elle ajuste en toutes choses sur
la tienne et sur celle du ciel: eh bien! si la mine de son
honneur, de sa beaut, de sa vertu, te donne, sans aucun travail,
toutes les richesses qu'elle renferme et que tu puisses dsirer,
pourquoi veux-tu creuser encore la terre, et chercher de nouveaux
filons d'un trsor inconnu, en courant le risque de la faire
crouler tout entire, puisque enfin elle ne repose que sur les
faibles tais de sa fragile nature? Prends garde que celui qui
cherche l'impossible se voit  bon droit refuser le possible,
comme l'a mieux exprim un pote lorsqu'il a dit:

Je cherche dans la mort la vie, dans la maladie la sant, dans la
prison la libert, dans l'enferm une issue, dans le tratre la
loyaut.

Mais ma destine, de qui je n'espre jamais aucun bien, a rgl
d'accord avec le ciel, que, puisque je demande l'impossible, le
possible mme me sera refus.

Anselme partit le lendemain pour la campagne, aprs avoir dit 
Camille que, pendant son absence, Lothaire viendrait prendre soin
de ses affaires et dner avec elle, et aprs lui avoir recommand
de le traiter comme lui-mme. Camille, en femme honnte et
prudente, s'affligea de l'ordre que lui donnait son mari; elle le
pria de remarquer qu'il n'tait pas convenable que, lui absent,
personne occupt son fauteuil  table; que s'il en agissait ainsi
par manque de confiance, et dans la crainte qu'elle ne gouvernt
pas bien sa maison, il n'avait qu' la mettre cette fois 
l'preuve, et qu'il verrait par exprience qu'elle pouvait suffire
 des soins plus graves. Anselme rpliqua que tel tait son bon
plaisir, et qu'elle n'avait rien de mieux  faire que de courber
la tte et d'obir, ce que Camille promit de faire, bien que
contre son gr.

Anselme partit: Lothaire vint ds le lendemain s'installer dans sa
maison, o il reut de Camille un affectueux et honnte accueil.
Mais elle s'arrangea de faon  n'tre jamais en tte--tte avec
Lothaire, car elle marchait toujours accompagne de ses gens, et
surtout d'une camriste appele Lonella, qu'elle affectionnait
beaucoup, parce qu'elles avaient t leves ensemble depuis l'ge
le plus tendre dans la maison paternelle, et qu'elle l'avait
amene avec elle lors de son mariage. Pendant les trois premiers
jours, Lothaire ne lui dit rien, bien qu'il et pu parler
lorsqu'on desservait la table, et que les gens allaient manger en
toute hte, comme l'exigeait leur matresse. Lonella avait mme
reu l'ordre de dner avant Camille, afin d'tre toujours  ses
cts; mais la camriste, qui avait la tte occupe d'autres
choses plus de son got, et qui avait justement besoin de ces
heures-l pour les employer  sa guise, ne remplissait pas
toujours le commandement de sa matresse. Au contraire, elle la
laissait le plus souvent seule avec son hte, comme si ce ft l
ce qu'elle lui avait ordonn. Mais le chaste maintien de Camille,
la gravit de son visage, la modestie de toute sa personne,
taient tels, qu'ils mettaient un frein  la langue de Lothaire.
Toutefois, cet avantage que donnaient  tous deux les vertus de
Camille, en imposant silence  Lothaire, finit par tourner  leur
dtriment: car, si la langue se taisait, l'imagination avait le
champ libre; elle pouvait contempler  loisir tous les charmes
dont Camille tait pourvue, capables de toucher une statue de
marbre, et non-seulement un coeur de chair. Lothaire la regardait,
pendant le temps qu'il aurait pu lui parler, et considrait  quel
point elle tait digne d'tre aime. Cette rflexion commena peu
 peu  donner l'assaut aux gards qu'il devait  son ami; cent
fois il voulut s'loigner de la ville, et fuir si loin qu'Anselme
ne le vt plus, et qu'il ne vt plus Camille; mais dj il se
sentait comme arrt et retenu par le plaisir qu'il trouvait  la
regarder. Il combattait contre lui-mme, il se faisait violence
pour repousser et ne point sentir la joie que lui causait la vue
de Camille. Il s'accusait, dans la solitude, de sa folle
inclination, il s'appelait mauvais ami et mme mauvais chrtien;
puis la rflexion le ramenait  faire des comparaisons entre
Anselme et lui, qui toutes se terminaient par dire qu'il fallait
moins accuser son manque de fidlit que la folie et l'aveugle
confiance de son ami, et que, s'il avait auprs de Dieu les mmes
excuses qu'auprs des hommes, il n'aurait  craindre aucun
chtiment pour sa faute. Bref, le mrite et les attraits de
Camille, en mme temps que l'occasion que lui avait fournie
l'imprudent mari, triomphrent enfin de la loyaut de Lothaire.
Trois jours aprs le dpart d'Anselme, pendant lesquels il fut en
lutte continuelle pour rsister  ses dsirs, ne voyant plus que
l'objet vers qui l'entranait sa passion, il la dcouvrit 
Camille, et lui fit une dclaration d'amour avec tant de trouble,
avec de si vives instances, que Camille resta confondue, et ne sut
faire autre chose que se lever de la place qu'elle occupait et
rentrer dans sa chambre sans lui rpondre un seul mot. Mais ce
froid ddain n'ta pas  Lothaire l'esprance, qui nat en mme
temps que l'amour; au contraire, il en estima davantage la
conqute de Camille. Celle-ci, quand elle vit cette action de
Lothaire,  laquelle elle s'attendait si peu, ne savait  quoi se
rsoudre. Enfin, comme il lui parut qu'il n'tait ni sr ni
convenable de laisser  l'infidle ami le temps et l'occasion de
l'entretenir une seconde fois, elle rsolut d'envoyer cette nuit
mme un de ses gens  Anselme, avec un billet ainsi conu:

Chapitre XXXIV

_O se continue la nouvelle du curieux malavis_


Comme on a coutume de dire que mal sied l'arme sans son gnral,
et le chteau sans son chtelain, je dis que plus mal encore sied
la femme marie et jeune sans son mari, quand de justes motifs ne
les tiennent pas spars. Je me trouve si mal loin de vous, et
tellement hors d'tat de supporter votre absence, que, si vous ne
revenez au plus tt, je serai force de me rfugier dans la maison
de mes parents, duss-je laisser la vtre sans gardien; car celui
que vous m'avez laiss, si toutefois il mrite ce nom, vise,  ce
que je crois, plus  son plaisir qu' vos intrts. Vous tes
intelligent: je ne vous dis rien de plus, et mme il ne convient
pas que j'en dise davantage[192].

En recevant cette lettre, Anselme comprit que Lothaire avait enfin
commenc l'entreprise, et que Camille devait l'avoir reu comme il
dsirait qu'elle le ft. Ravi de semblable nouvelle, il fit
rpondre verbalement  Camille qu'elle ne quittt sa maison pour
aucun motif, et qu'il reviendrait trs-promptement. Camille fut
fort tonne de cette rponse d'Anselme, qui la mit dans un plus
grand embarras qu'auparavant, car elle n'osait ni rester dans sa
maison, ni moins encore s'en aller chez ses parents.  rester,
elle voyait sa vertu en pril;  s'en aller, elle dsobissait aux
ordres de son mari. Enfin, dans le doute, elle prit le plus
mauvais parti, celui de rester, et de plus la rsolution de ne
point fuir la prsence de Lothaire, afin de ne point donner  ses
gens matire  causer. Dj mme elle se repentait d'avoir crit 
son poux, dans la crainte qu'il n'imagint que Lothaire avait vu
chez elle quelque hardiesse qui l'avait pouss  manquer au
respect qu'il lui devait. Mais, confiante en la solidit de sa
vertu, elle se mit sous la garde de Dieu et de sa ferme intention,
esprant bien rsister, par le silence,  tout ce qu'il plairait 
Lothaire de lui dire, sans rien rvler de plus  son mari, pour
ne pas le jeter dans les embarras d'une querelle. Elle chercha
mme un moyen de disculper Lothaire auprs d'Anselme, quand ce
dernier lui demanderait le motif qui lui avait fait crire son
billet. Dans ces penses, plus honntes que sages, elle resta le
lendemain  couter Lothaire, lequel pressa tellement son attaque,
que le fermet de Camille commena  flchir, et que sa vertu eut
assez  faire de veiller sur ses yeux, pour qu'ils ne donnassent
pas quelque indice de l'amoureuse compassion qu'avaient veille
dans son sein les propos et les pleurs de Lothaire. Rien
n'chappait  celui-ci, qui s'en enflammait davantage. Finalement,
il lui sembla ncessaire, pendant le temps que laissait encore
l'absence d'Anselme, de pousser vivement le sige de cette
forteresse. Il attaqua le ct de sa prsomption par des louanges
 sa beaut; car rien ne bat mieux en brche, et ne renverse plus
vite les tours de la vanit d'une belle, que cette mme vanit
employe par la langue de l'adulation. En effet, il sut si
adroitement miner le roc de sa chastet, et faire jouer de telles
machines de guerre, que Camille, ft-elle toute de bronze, ne
pouvait manquer de succomber. Lothaire pria, supplia, pleura,
adula, pressa, tmoigna tant d'ardeur et de sincrit, qu' la fin
il renversa les remparts de la vertu de Camille, et conquit ce
qu'il esprait le moins et dsirait le plus. Camille se rendit,
Camille fut vaincue. Mais qu'y a-t-il d'trange? l'amiti de
Lothaire avait-elle tenu bon? exemple frappant qui nous montre que
l'unique manire de vaincre l'amour, c'est de le fuir, et que
personne ne doit se prendre corps  corps avec un si puissant
ennemi; car, pour rsister  ses efforts humains, il faudrait des
forces divines.

Lonella connut seule la faute de sa matresse, parce que les deux
mauvais amis et nouveaux amants ne purent la lui cacher. Lothaire
se garda bien de rvler  Camille le projet qu'avait eu Anselme,
et de lui dire que c'tait de son mari lui-mme qu'il avait tenu
les moyens de russir auprs d'elle, de peur qu'elle ne cesst
d'estimer autant son amour, et qu'elle ne vnt  penser que
c'tait par hasard, par occasion et sans dessein qu'il l'avait
sollicite. Au bout de quelques jours, Anselme revint dans sa
maison; mais il ne vit pas ce qui y manquait, bien que ce ft ce
qu'il estimait et ce qu'il devait regretter le plus. Il alla sans
dlai voir Lothaire, qu'il trouva chez lui. Les deux amis
s'embrassrent, et le nouveau venu demanda aussitt  l'autre des
nouvelles de sa vie ou de sa mort.

Les nouvelles que j'ai  te donner,  mon ami! rpondit Lothaire,
sont que tu as une femme qui peut tre, avec justice, l'exemple et
la gloire de toutes les femmes vertueuses. Les paroles que je lui
ai dites, le vent les a emportes; les offres, elle les a
repousses; les prsents, elle ne les a point admis; mes larmes
feintes, elle en a fait l'objet de ses railleries. En un mot, de
mme que Camille est le sommaire de toute beaut, c'est le temple
o l'honntet a son autel, o rsident  la fois la politesse et
la pudeur, et toutes les vertus qui peuvent parer une femme de
bien. Reprends, ami, reprends ton argent et tes bijoux; ils sont
l sans que j'aie eu besoin d'y toucher, car l'intgrit de
Camille ne se rend pas  d'aussi vils objets que les cadeaux et
les promesses. Sois satisfait, Anselme, et ne pense plus  tenter
d'autre preuve. Puisque tu as pass  pied sec la mer des
embarras et des soupons que les femmes ont coutume de donner, ne
t'embarque plus sur l'ocan de nouvelles temptes; ne fais plus,
avec un autre pilote, l'exprience de la solidit du navire que le
ciel t'a donn en partage pour faire la traverse de ce monde:
mais persuade-toi, tout au contraire, que tu es arriv  bon port;
affermis-toi bien sur les ancres de la bonne considration, et
reste en panne jusqu' ce qu'on vienne te rclamer la dette dont
aucune noblesse humaine n'a le privilge d'viter le payement.

Anselme fut ravi des paroles de Lothaire, et les crut comme si
quelque oracle les et prononces. Cependant il le pria de ne pas
abandonner compltement l'entreprise, quand mme il ne la suivrait
que par curiosit et passe-temps, sans faire d'aussi pressantes
dmarches que par le pass.

Je veux seulement, lui dit-il, que tu crives quelques vers  sa
louange, sous le nom de Chloris, et je ferai croire  Camille que
tu es amoureux d'une dame  laquelle tu as donn ce nom, afin de
pouvoir clbrer ses attraits sans manquer aux gards qui lui sont
dus. Et si tu ne veux pas te donner la peine d'crire ces vers, je
me charge de les composer.

-- Cela est inutile, reprit Lothaire; les Muses ne me sont pas
tellement ennemies qu'elles ne me fassent quelques visites dans le
cours de l'anne. Parle  Camille de mes feintes amours; mais
quant aux vers, je les ferai, sinon tels que le mrite leur sujet,
au moins du mieux que je pourrai.

Les deux amis, l'imprudent et le tratre, ainsi tombs d'accord,
Anselme, de retour  sa maison, fit  Camille la question qu'elle
s'tonnait de ne point avoir reue dj:  savoir, quel motif lui
avait fait crire ce billet qu'elle lui avait adress. Camille
rpondit qu'il lui avait sembl que Lothaire la regardait un peu
moins respectueusement que lorsque son mari tait  la maison;
mais qu'elle tait dj dtrompe, et voyait bien que c'tait pure
imagination de sa part, puisque Lothaire fuyait sa prsence et les
occasions de se trouver seul avec elle. Anselme lui dit qu'elle
pouvait tre bien remise de ce soupon; car il savait que Lothaire
tait violemment pris d'une noble demoiselle de la ville, qu'il
clbrait sous le nom de Chloris; mais que, dans le cas mme o
son coeur ft libre, il n'y avait rien  craindre de sa loyale
amiti. Si Camille n'et pas t avise par Lothaire que cet amour
pour Chloris tait simul, et qu'il ne l'avait dit  Anselme
qu'afin de pouvoir s'occuper quelques instants  clbrer les
louanges de Camille elle-mme, sans aucun doute elle serait tombe
dans les filets cuisants de la jalousie; mais, tant prvenue,
elle reut cette confidence sans alarme.

Le lendemain, comme ils taient tous trois  table, aprs le
dessert, Anselme pria Lothaire de rciter quelqu'une des posies
qu'il avait composes pour sa bien-aime Chloris, lui faisant
observer que, puisque Camille ne la connaissait pas, il pouvait en
dire tout ce qu'il lui plairait.

Encore qu'elle la connt, reprit Lothaire, je n'aurais rien 
cacher; car, lorsqu'un amant loue sa dame de ses attraits et lui
reproche sa cruaut, il ne fait nulle injure  sa bonne renomme.
Mais, quoi qu'il en soit, voici le sonnet que j'ai fait hier sur
l'ingratitude de Chloris.

SONNET

Dans le silence de la nuit, quand le doux sommeil rgne sur les
mortels, je rends au ciel et  Chloris le pauvre compte de mes
riches douleurs;

Ds que le soleil commence  se montrer aux portes roses de
l'orient, avec des soupirs et des accents entrecoups, je
renouvelle mon ancienne plainte;

Et quand le soleil, du haut de son trne toil, lance sur la
terre de perpendiculaires rayons, mes pleurs augmentent et mes
gmissements redoublent.

La nuit revient, et je reviens  ma triste lamentation; mais
toujours, dans cette lutte mortelle, je trouve le ciel sourd et
Chloris insensible.[193]

Le sonnet plut  Camille, et plus encore  Anselme, qui le loua,
et dit que la dame tait trop cruelle, puisqu'elle ne rpondait
point  de si sincres aveux.

En ce cas, s'cria Camille, tout ce que disent les potes
amoureux est donc la vrit?

-- Comme potes, ils ne la disent pas, rpondit Lothaire; mais
comme amoureux, ils sont toujours aussi insuffisants que
vridiques.

-- Cela ne fait pas le moindre doute, reprit Anselme, qui
semblait vouloir expliquer la pense de Lothaire  Camille, aussi
peu soucieuse de l'artifice d'Anselme qu'perdument prise de
Lothaire.

Camille, sachant bien que les voeux et les vers de son amant
s'adressaient  elle, et qu'elle tait la vritable Chloris, le
pria, s'il savait quelque autre sonnet, de le dire encore.

Oui, j'en sais bien un, rpondit Lothaire; mais je le crois moins
bon que le premier, ou, pour mieux dire, plus mauvais. Au reste,
vous allez en juger.

SONNET

Je sais bien que je meurs; et si je ne suis pas cout, ma mort
est aussi certaine qu'il est certain que je me verrais plutt mort
 tes pieds,  belle ingrate! que repentant de t'adorer.

Je pourrai me voir dans la rgion de l'oubli, dsert par la vie,
la gloire et la faveur; alors on pourra voir, dans mon coeur
ouvert, comment ton beau visage y est grav.

C'est une relique que je garde pour la crise terrible dont me
menace ma constance, qui se fortifie de ta rigueur mme.

Malheur  qui navigue, par un ciel obscur, sur une mer inconnue
et dangereuse, o nulle toile, nul port ne s'offrent  sa vue!

Anselme loua ce second sonnet, comme il avait fait du premier,
ajoutant, de cette manire, un anneau sur l'autre  la chane avec
laquelle il enlaait et serrait son dshonneur. En effet, plus
Lothaire le dshonorait, plus il lui disait qu'il tait honor, et
chacun des degrs que descendait Camille vers le fond de son
avilissement, elle le montait, dans l'opinion de son mari, vers le
fate de la vertu et de la bonne renomme.

Un jour que Camille se trouvait seule avec sa camriste, elle lui
dit:

Je suis confuse, amie Lonella, de voir combien peu j'ai su
m'estimer, puisque je n'ai pas mme fait acheter par le temps 
Lothaire l'entire possession que je lui ai si vite donne de ma
volont. Je crains qu'il n'accuse ma prcipitation ou ma lgret,
sans voir que je n'ai pu rsister  sa pressante ardeur.

-- Que cela ne vous cause point de peine, ma chre dame, rpondit
Lonella; la chose que l'on donne n'est pas dprcie pour tre
donne vite, si elle est par elle-mme prcieuse et digne d'tre
estime. On a mme coutume de dire que celui qui donne vite donne
deux fois.

-- Oui, reprit Camille; mais on dit aussi que ce qui cote peu
s'estime encore moins.

-- Ce n'est pas  vous que s'adresse ce dicton, repartit Lonella:
car l'amour,  ce que j'ai ou dire, tantt vole, tantt marche;
il court avec celui-l, se trane avec celui-ci, refroidit l'un,
enflamme l'autre, blesse  gauche, tue  droite. Quelquefois il
entreprend la carrire de ses dsirs, et au mme instant il arrive
au bout; le matin, il met le sige  une forteresse, et le soir la
fait capituler, car aucune force ne rsiste  la sienne. S'il en
est ainsi, pourquoi craindre? Lothaire a d se dire la mme chose,
puisque l'amour a pris pour instrument de votre dfaite l'absence
de notre seigneur. Il fallait que, pendant cette absence, l'amour
achevt ce qu'il avait rsolu, sans donner, comme on dit, le temps
au temps, pour qu'Anselme n'et pas celui de revenir, et de
laisser par sa prsence l'ouvrage imparfait: car l'amour n'a pas,
pour accomplir ses volonts, de meilleur ministre que l'occasion;
c'est de l'occasion qu'il se sert pour tous ses exploits, et
surtout dans le dbut. Tout cela, je le sais fort bien, et plus
encore par exprience que par ou-dire, ainsi que je vous le
conterai quelque jour, car je suis de chair aussi, et j'ai du sang
jeune dans les veines. Et d'ailleurs, madame, vous ne vous tes
pas rendue sitt, que vous n'ayez d'abord vu toute l'me de
Lothaire dans ses regards, dans ses soupirs, dans ses propos, dans
ses prsents; que vous n'ayez enfin reconnu combien il tait digne
d'tre aim. S'il en est ainsi, ne vous laissez pas assaillir
l'imagination par ces scrupules et ces penses de prude; mais
soyez assure que Lothaire vous estime autant que vous l'estimez,
et vivez joyeuse et satisfaite de ce qu'tant tombe dans les lacs
de l'amour, celui qui vous y retient mrite son triomphe. En
effet, il n'a pas seulement les quatre S S S S que doivent avoir,
 ce qu'on, dit, tous les amants parfaits[194], mais mme un
alphabet tout entier. coutez-moi, et vous allez voir comme je le
sais par coeur. Il est,  ce que je vois et ce que j'imagine:

AIMANT
BON -- COURAGEUX
DISCRET -- EMPRESS -- FIDLE
GNREUX
HABILE -- ILLUSTRE
JEUNE -- LOYAL -- MODESTE
NOBLE
ONNTE[195] -- PRUDENT -- QUALIFI
RICHE
puis les quatre
S -- S -- S -- S
que nous venons de dire, puis
TENDRE -- et -- VRIDIQUE;
l'X ne lui va, c'est une lettre rude;
l'Y n'a rien qui lui convienne; enfin
ZL
pour votre bonheur.

Camille rit beaucoup de l'alphabet de sa suivante, et la tint pour
plus verse dans les choses d'amour qu'elle ne voulait le
paratre. L'autre en fit l'aveu, et dcouvrit  sa matresse
qu'elle tait engage dans une intrigue amoureuse avec un jeune
homme bien n de la mme ville.  cette confidence, Camille se
troubla, craignant que ce ne ft une voie ouverte  son
dshonneur. Elle pressa de questions Lonella, pour savoir si ces
entrevues allaient plus loin que la conversation. Celle-ci,
perdant toute retenue, lui rpondit effrontment qu'elle ne
s'amusait plus aux paroles. Il est, en effet, certain que les
fautes des dames tent jusqu' la honte aux suivantes, lesquelles,
en voyant leurs matresses faire un faux pas, ne s'inquitent plus
de boiter des deux pieds, ni mme qu'on s'en aperoive. Camille ne
put faire autre chose que prier Lonella de ne rien rvler de son
aventure  celui qu'elle disait tre son amant, et de conduire sa
propre intrigue dans le plus grand secret, pour qu'il n'en vnt
rien  la connaissance d'Anselme ou de Lothaire. Lonella le lui
promit bien; mais elle tint parole de manire  confirmer Camille
dans la crainte que, par elle, sa rputation ne se perdt.

La coupable et audacieuse Lonella ne vit pas plutt que sa
matresse avait succomb, qu'elle eut l'effronterie d'introduire
son amant dans la maison, bien assure que sa matresse, le vt-
elle, n'oserait pas le dcouvrir. Telle est, avec beaucoup
d'autres, la triste suite qu'ont les faiblesses des dames: elles
deviennent esclaves de leurs propres servantes, et se voient
forces de couvrir jusqu'aux mfaits de ces cratures. C'est ce
qu'prouva Camille, qui, bien qu'elle st maintes fois que sa
Lonella s'tait enferme en compagnie dans un appartement de la
maison, non-seulement n'osait pas l'en gronder, mais, au
contraire, prtait les mains  l'arrive du galant, et veillait 
ce qu'il ne ft pas dcouvert par son mari.

Toutefois elle ne sut pas si bien faire la garde, que Lothaire, un
jour, ne vt sortir l'amant  l'aube du matin. Ne sachant qui ce
pouvait tre, il le prit d'abord pour quelque fantme; mais quand
il le vit marcher, s'envelopper dans son manteau et s'chapper
avec prcaution, il rejeta bien vite cette pense d'enfant pour
s'arrter  une autre qui devait les perdre tous, si Camille n'et
rpar le mal. Lothaire s'imagina que cet homme qu'il venait de
voir sortir  une heure si indue de la maison d'Anselme n'y tait
pas entr pour Lonella; se rappelait-il mme qu'il y et une
Lonella dans le monde? Il crut seulement que, de la mme manire
qu'elle avait t facile et inconstante pour lui, Camille l'tait
devenue pour un autre; car c'est encore une des consquences
qu'entrane la mauvaise conduite de la femme adultre: elle perd
le crdit de son honneur aux yeux de celui-l mme  qui elle l'a
livr, vaincue par ses poursuites; il croit,  son tour, qu'elle
le livre  d'autres avec encore plus de facilit, et donne
infailliblement croyance  tout soupon de cette espce qui vient
l'assaillir. Il sembla qu'en ce moment Lothaire et perdu tout son
bon sens, et que toutes ses prudentes rsolutions lui fussent
sorties de la mmoire. Sans raisonner, sans rflchir, impatient,
fougueux, aveugl par la rage de jalousie qui lui rongeait les
entrailles, et brlant de se venger de Camille, qui ne l'avait
nullement offens, il courut chez Anselme avant l'heure de son
lever.

Apprends, lui dit-il, apprends, Anselme, que depuis plusieurs
jours je lutte avec moi-mme, me faisant violence pour ne point
t'avouer ce qu'il n'est ni possible ni juste de te cacher
davantage; apprends que la forteresse de Camille a capitul,
qu'elle est rendue et prte  faire tout ce qu'il me plaira. Si
j'ai tard  te dcouvrir cette vrit fatale, c'est que je
voulais voir si c'tait de sa part un coupable caprice, ou bien si
elle ne feignait de se rendre que pour m'prouver et s'assurer que
je menais srieusement l'attaque amoureuse commence avec ta
permission. J'ai cru galement que, si elle et t ce qu'elle
devait tre, et ce que nous pensions tous deux, elle t'aurait dj
rvl mes poursuites. Mais, voyant qu'elle tarde  t'en faire
l'aveu, je dois tenir pour sincre la promesse qu'elle m'a faite
de me recevoir, la premire fois que tu t'absenterais de chez toi,
dans le cabinet qui te sert de garde-robe (et c'tait l, en
effet, que se rencontraient Camille et Lothaire). Toutefois, je ne
veux pas que tu coures prcipitamment tirer quelque vengeance de
l'infidle, puisque le pch n'est encore commis que par pense,
et qu'il pourrait arriver que, d'ici au moment de le commettre par
action, cette pense de Camille vnt  changer et qu' sa place
naqut le repentir; ainsi, comme jusqu' prsent tu as
ponctuellement suivi mes conseils, hors en un point, suis encore
un avis que je veux te donner maintenant pour que tu lves tes
doutes sans erreur possible, et que tu puisses agir en pleine
connaissance de cause. Feins de t'absenter pour deux ou trois
jours, comme cela t'est maintes fois arriv, et fais en sorte de
rester enferm dans ta garde-robe, o les tapisseries et les
meubles t'offriront un commode moyen de te cacher. Alors, tu
verras par tes propres yeux, ainsi que moi par les miens, ce que
veut Camille. Si son intention est coupable, comme c'est 
craindre plus que le contraire  esprer, sans bruit, avec
discrtion et sagacit, tu pourras tre le vengeur de ton
outrage.

Le pauvre Anselme resta stupfait et comme ananti  cette
confidence de Lothaire. Elle venait, en effet, le surprendre au
moment o il s'y attendait le moins, car il croyait pieusement
Camille victorieuse des feintes attaques de Lothaire, et
commenait lui-mme  goter les joies du triomphe. Il demeura
longtemps les yeux fixs  terre, immobile et silencieux; enfin il
s'cria:

Tu as agi, Lothaire, comme je l'attendais de ton amiti; en
toutes choses j'ai suivi ton conseil; fais maintenant ce qui te
semblera bon et surtout garde le secret qu'exige un vnement si
inattendu.

Lothaire le lui promit, et, ds qu'il se fut loign, il se
repentit amrement de tout ce qu'il venait de dire, voyant avec
quelle impardonnable tourderie il avait agi, puisqu'il aurait pu
se venger lui-mme de Camille, sans prendre une voie si cruelle et
si dshonorante. Il maudissait son peu de jugement, se reprochait
sa prcipitation, et ne savait quel moyen prendre pour dfaire ce
qu'il avait fait, ou trouver au moins  sa sottise une raisonnable
issue.  la fin il rsolut de tout rvler  Camille, et, comme
les occasions ne lui manquaient pas de la voir en secret, il alla
ce jour mme la trouver. Ds qu'elle l'aperut, elle lui dit:

Sachez, ami Lothaire, que j'ai au fond du coeur un chagrin qui me
le dchire et le fera quelque jour clater dans ma poitrine.
L'effronterie de Lonella en est venue  ce point que, toutes les
nuits, elle fait entrer un galant dans cette maison, et le garde
auprs d'elle jusqu'au jour; jugez quel danger court ma
rputation, et quel champ libre aurait pour m'accuser celui qui le
verrait sortir de chez moi  ces heures indues. Mais ce qui
m'afflige le plus, c'est que je ne peux ni la chasser ni la
rprimander; car de ce qu'elle est la confidente de notre
intrigue, j'ai la bouche ferme sur la sienne, et je crains bien
que cela n'amne quelque catastrophe.

Aux premires paroles de Camille, Lothaire crut que c'tait un
artifice pour lui persuader que l'homme qu'il avait vu sortir
tait venu pour Lonella et non pour elle; mais quand il la vit
pleurer, se dsoler, et lui demander son secours pour la tirer
d'embarras, il reconnut enfin la vrit, ce qui accrut encore son
repentir et sa confusion. Cependant il rpondit  Camille qu'elle
cesst de s'affliger, et qu'il trouverait bien moyen de mettre
ordre  l'impudence de Lonella. Ensuite il lui confia tout ce
que, dans le transport d'une fureur jalouse, il avait rvl 
Anselme, et le complot qu'ils avaient tram pour que celui-ci se
cacht dans sa garde-robe et pt voir clairement de quelle
dloyaut sa tendresse tait paye. Il lui demanda pardon de cette
folie, puis conseil pour la rparer et sortir de l'inextricable
labyrinthe o les avait jets sa fatale irrflexion. Camille fut
pouvante  l'aveu que faisait Lothaire, et commena par lui
reprocher, avec un tendre dpit, et sa mauvaise pense, et la
rsolution plus mauvaise encore qu'elle lui avait fait prendre.
Mais, comme naturellement la femme a l'esprit plus tt prt que
l'homme pour le bien et pour le mal, esprit qui lui chappe
lorsqu'elle veut rflchir mrement, Camille trouva sur-le-champ
le moyen de remdier  une faute si irrmdiable en apparence.
Elle dit  Lothaire de faire en sorte qu'Anselme se cacht le
lendemain, comme ils en taient convenus, parce qu'elle esprait
tirer de cette preuve mme une facilit pour que leur amour pt
dsormais se satisfaire sans alarme et sans effroi. Quoiqu'elle
refust de lui rvler entirement son dessein, elle l'avertit
qu'il ne manqut pas, lorsque Anselme serait dans sa cachette,
d'entrer ds que Lonella l'appellerait, et qu'il prt garde de
rpondre  tout ce qu'elle pourrait lui dire, comme il ferait s'il
ne savait pas qu'Anselme tait cach prs d'eux. Lothaire la
pressa vainement d'achever de lui expliquer son intention, pour
qu'il pt agir avec plus de prudence et de sret; Camille se
borna seulement  lui rpter qu'il n'avait autre chose  faire
qu' rpondre aux questions qui lui seraient adresses. Elle ne
voulait pas le mettre plus au courant de ce qu'elle pensait faire,
dans la crainte qu'il ne refust d'excuter un projet qu'elle
trouvait excellent, et qu'il n'en chercht d'autres beaucoup moins
profitables.

Lothaire s'loigna; et, le lendemain, sous prtexte d'aller  la
maison de campagne de son ami, Anselme partit et revint aussitt
se cacher, ce qu'il put faire aisment, Camille et Lonella lui en
ayant avec adresse prpar les moyens. Anselme donc, tabli dans
sa cachette, avec ces angoisses qu'on peut supposer  l'homme qui
va voir de ses propres yeux faire la dissection des entrailles de
son honneur, se croyait sur le point de perdre le souverain bien,
qu'il plaait en sa chre Camille. Une fois que celle-ci et
Lonella furent bien assures qu'Anselme tait cach, elles
entrrent toutes deux dans le cabinet, et, ds qu'elle y eut mis
le pied, Camille s'cria, en laissant chapper un grand soupir:

Hlas! amie Lonella, ne vaudrait-il pas mieux, avant que je me
dcide  mettre en oeuvre ce que je ne veux pas te dire, de peur
que tu ne m'empches de le faire, que tu prisses cette pe
d'Anselme que je t'ai demande, pour percer le coeur infme qui
bat dans ma poitrine? Mais non, il ne serait pas juste que je
portasse la peine de la faute d'autrui. Je veux d'abord savoir
qu'est-ce qu'ont vu en moi les yeux effronts de Lothaire pour lui
donner l'audace de me dcouvrir un dsir aussi coupable que celui
qu'il n'a pas eu honte de me tmoigner, au mpris de mon honneur
et de son amiti pour Anselme. Ouvre cette fentre, Lonella, et
donne-lui le signal: sans doute il est dans la rue, esprant bien
satisfaire sa perverse intention; mais auparavant, je satisferai
la mienne, cruelle autant qu'honorable.

-- Ah! ma chre dame! rpondit aussitt l'habile Lonella, qui
savait bien son rle; que pensez-vous faire de cette pe? Voulez-
vous, par hasard, vous tuer ou tuer Lothaire? mais l'une ou
l'autre de ces extrmits doit galement compromettre votre bonne
rputation. Il vaut bien mieux dissimuler votre outrage, et ne pas
permettre que ce mchant homme entre  prsent et nous trouve
seules dans la maison. Faites attention que nous sommes de faibles
femmes, qu'il est homme et dtermin, et que, venant pouss par
son aveugle passion, il pourrait bien, avant que vous missiez
votre projet en oeuvre, vous faire pis que vous ter la vie.
Maudite soit la confiance de mon seigneur Anselme, qui a laiss
prendre pied dans sa maison  ce fat dbauch! Mais, madame, si
vous le tuez, comme je vois que vous en avez l'envie, qu'est-ce
que nous ferons de lui quand il sera mort?

-- Ce que nous ferons? reprit Camille, nous le laisserons l pour
qu'Anselme l'enterre: car il est juste qu'il tienne  rcration
la peine qu'il prendra pour ensevelir sous terre son propre
dshonneur. Appelons ce tratre, enfin; tout le temps que je tarde
 tirer de mon outrage une lgitime vengeance, il me semble que
j'offense la loyaut que je dois  mon poux.

Anselme coutait toute cette conversation, et chaque parole que
disait Camille renversait toutes ses penses. Mais quand il
entendit qu'elle tait rsolue  tuer Lothaire, il voulut sortir
de sa retraite et se montrer, pour l'empcher de commettre une
telle action. Toutefois il fut retenu par le dsir de voir o
aboutirait une rsolution si nergique et si vertueuse, prt 
paratre  temps pour prvenir toute catastrophe. En cet instant,
Camille parut atteinte d'un vanouissement profond, et sa
camriste, l'ayant jete sur un lit qui se trouvait l, se mit 
pleurer amrement.

Ah! malheureuse! s'criait-elle; est-ce que je suis destine 
voir mourir entre mes bras cette fleur de chastet, cet exemple de
vertu, ce modle des femmes! continuant sur le mme ton, de
manire  faire croire qu'elle tait la plus afflige et la plus
loyale des suivantes, et que sa matresse tait une autre
Pnlope.

Camille revint bientt de sa pmoison, et s'cria tout en ouvrant
les yeux:

Pourquoi, Lonella, ne vas-tu pas appeler le plus dloyal ami
d'ami vritable que le soleil ait clair et que la nuit ait
couvert? Cours, vole, hte-toi, pour que le retard n'teigne pas
le feu de la colre qui m'enflamme, et que ma juste vengeance ne
se passe point en menaces et en maldictions.

-- Je vais l'appeler, madame, reprit Lonella; mais auparavant
donnez-moi cette pe, pour qu'en mon absence vous ne fassiez pas
une chose qui laisserait  pleurer toute la vie  ceux qui vous
aiment.

-- Sois sans crainte, amie Lonella, rpondit Camille; quelque
simple et quelque hardie que je te paraisse  prendre ainsi la
dfense de mon honneur, je ne le serai pas autant que cette
Lucrce qui se tua, dit-on, sans avoir commis aucune faute, et
sans avoir tu d'abord celui qui causa son infortune. Je mourrai,
si je meurs, bien venge de celui qui m'a fait en ce lieu pleurer
sur ses hardiesses, dont je suis si peu coupable.

Lonella se fit encore prier avant de sortir pour appeler
Lothaire; mais enfin elle quitta l'appartement; et, en attendant
son retour, Camille, reste seule, disait, comme se parlant 
elle-mme:

Dieu me pardonne! n'aurait-il pas t plus prudent de congdier
comme j'ai fait tant d'autres fois, plutt que de lui donner le
droit de me tenir pour une femme lgre et impudique, ne ft-ce
que le temps que je dois mettre  le dsabuser? Oui, 'aurait t
mieux, sans doute; mais serais-je venge, et l'honneur de mon mari
satisfait, si le tratre sortait ainsi, en s'en lavant les mains,
du pas o l'ont engag ses penses infmes? Non; qu'il paye de sa
vie l'audace de ses dsirs, et que le monde apprenne, s'il doit le
savoir, que non-seulement Camille a gard la foi due  son poux,
mais qu'elle l'a veng de celui qui osait lui faire outrage.
Cependant, ne vaudrait-il pas mieux tout rvler  Anselme? Mais,
dj, je lui ai bien assez clairement parl dans la lettre qu'il a
reue  la campagne, et je crois que, s'il n'a sur-le-champ mis
ordre au mal que je lui signalais, c'est que, par excs de
confiance et de bont, il n'a pu croire que le coeur de son
indigne ami renfermt la moindre pense tourne contre son
honneur; moi-mme je n'ai pu le croire de longtemps aprs, et
jamais je ne l'aurais cru, si son insolence n'en ft venue au
point d'clater par les riches cadeaux, les promesses sans bornes
et les larmes continuelles. Mais  quoi bon faire ces rflexions
maintenant? Est-ce qu'une nergique rsolution a besoin d'tre si
mrement pese? Non, certes. Eh bien donc! hors d'ici, trahison! 
moi, vengeance! Vienne le tratre; qu'il entre, qu'il meure, puis
advienne que pourra. Pure je suis entre au pouvoir de celui que
le ciel m'a donn pour poux, et pure je dois en sortir; duss-je
le faire baigner dans mon chaste sang et dans le sang impur du
plus dloyal ami qui ait jamais profan dans le monde le nom de
l'amiti.

Tandis qu'elle parlait ainsi, Camille parcourait l'appartement,
l'pe nue  la main, d'un pas si brusque, et faisant des gestes
si furieux, qu'elle semblait avoir perdu l'esprit et s'tre
change de femme dlicate en bravache dsespr.

Anselme, couvert par une tapisserie derrire laquelle il s'tait
blotti, voyait et entendait tout cela. Surpris, merveill, il lui
semblait que ce qu'il avait vu et entendu tait bien suffisant
pour dtruire des soupons plus grands mme que les siens; aussi
dsirait-il dj que l'preuve de l'arrive de Lothaire vnt 
manquer, dans la crainte de quelque fcheux accident. Comme il se
disposait  quitter sa retraite pour embrasser et dsabuser son
pouse, il fut retenu par le retour de Lonella, qu'il vit entrer
amenant Lothaire par la main. Aussitt que Camille l'aperut, elle
fit avec la pointe de l'pe une grande raie devant elle sur le
plancher, et lui parla de la sorte:

Lothaire, prends bien garde  ce que je vais te dire. Si par
malheur tu as l'audace de passer cette raie que tu vois  terre,
ou mme de t'en approcher,  l'instant je me perce le coeur avec
cette pe que je tiens  la main. Avant qu' cette injonction tu
rpondes une seule parole, je veux t'en dire quelques-unes, et je
veux que tu m'coutes en silence. Aprs, tu rpondras ce qui te
semblera bon. Avant tout, je veux, Lothaire, que tu me dises si tu
connais Anselme, mon poux, et quelle opinion tu as de lui; puis
ensuite, je veux galement savoir si tu me connais, moi qui te
parle. Rponds d'abord  cela sans te troubler, sans hsiter, car
ce ne sont pas, j'imagine, des difficults que je te propose 
rsoudre.

Lothaire n'tait pas si simple que, ds le premier instant o
Camille lui avait dit de faire cacher Anselme, il n'et compris le
tour qu'elle pensait jouer. Aussi se trouva-t-il prt  rpondre 
son intention avec tant d'adresse et d'-propos qu'ils auraient
pu, entre eux deux, faire passer ce mensonge pour la plus vidente
vrit. Voici de quelle manire il rpondit:

Je ne pensais pas, belle Camille, que tu me ferais appeler pour
m'adresser des questions si trangres  l'intention qui m'amne
ici. Si tu le fais pour loigner encore la rcompense promise 
mes feux, tu aurais bien pu t'y prendre de plus loin; car le dsir
du bonheur me presse et me tourmente d'autant plus que l'esprance
de l'atteindre est plus proche. Mais pour que tu ne dises pas que
je refuse de rpondre  tes questions, je rponds que je connais
ton poux Anselme, que nous nous connaissons tous deux depuis
notre tendre enfance; mais je ne veux rien dire de plus de notre
amiti, que tu connais aussi bien que nous-mmes, pour ne pas
rendre tmoignage de l'offense que l'amour me force  lui faire,
l'amour, puissante excuse pour de plus grandes fautes. Je te
connais galement, et je regarde ta possession comme aussi
prcieuse qu'il la voit lui-mme; s'il n'en tait pas ainsi,
irais-je, pour de moindres attraits que les tiens, manquer  ce
que je me dois  moi-mme, tant qui je suis, et trahir les
saintes lois de l'amiti, aujourd'hui violes en moi et foules
aux pieds par un aussi redoutable ennemi que l'amour?

-- Si c'est l ce que tu confesses, reprit Camille, mortel ennemi
de tout ce qui mrite justement d'tre aim, de quel front oses-tu
te montrer devant celle que tu sais bien tre le miroir o se mire
celui sur qui tu aurais d porter tes regards pour voir avec
quelle injustice tu l'outrages! Mais, hlas! malheureuse que je
suis! je me rends compte  prsent de ce qui t'a fait perdre le
respect que tu te dois  toi-mme. Ce doit tre quelque trop
grande libert de ma part, que je ne veux pas appeler indcence,
puisqu'elle ne provient pas de propos dlibr, mais de ces
tourderies auxquelles se laissent aller les femmes lorsqu'elles
pensent n'avoir  se tenir en garde contre personne: sinon, dis-
moi, tratre, quand est-ce que j'ai rpondu  tes prires par un
mot, par un geste, qui pt veiller en toi la moindre esprance de
voir exaucer tes infmes dsirs? Quand est-ce que tes propos
d'amour n'ont pas t repousss, rprimands par les miens avec
rigueur et duret? Quand est-ce que j'ai donn croyance  tes
mille promesses, ou accept tes dons sduisants? Mais, comme je ne
peux croire qu'on s'obstine longtemps dans une poursuite amoureuse
sans tre soutenu par quelque espoir, il faut bien que je rejette
sur moi la faute de ton impertinence; sans doute quelque
involontaire ngligence de ma part aura soutenu si longtemps ton
volontaire projet de sduction. Aussi, je veux me punir et faire
tomber sur moi le chtiment que mrite ta faute. Mais, afin que tu
voies qu'tant si cruelle avec moi-mme, je ne peux manquer de
l'tre galement avec toi, j'ai voulu t'amener ici pour tre
tmoin du sacrifice que je pense faire  l'honneur offens de mon
digne poux, outrag par toi aussi profondment qu'il t'a t
possible; et par moi aussi, qui n'ai pas mis assez de soin  fuir
toute occasion d'veiller et d'encourager tes criminelles
intentions. C'est ce soupon, je le rpte, que quelque
inadvertance de ma part a pu faire natre en toi de si odieuses
penses, qui m'afflige et me tourmente le plus; c'est lui que je
veux punir de mes propres mains: car, si je cherchais un autre
bourreau que moi-mme, peut-tre ma faute en serait-elle plus
publique. Mais je n'entends pas mourir seule; je veux emmener avec
moi celui dont la mort compltera ma vengeance, et qui apprendra,
quelque part qu'il aille, que la justice atteint toujours la
perversit.

En achevant ces mots, Camille, avec une force et une lgret
incroyables, se prcipita, l'pe nue, sur Lothaire; elle
paraissait si rsolue  lui percer le coeur, qu'il fut presque 
douter si ces dmonstrations taient feintes ou vritables, et
qu'il se vit contraint d'employer son adresse et sa force pour
viter les coups qu'elle lui portait. Camille mettait tant
d'ardeur dans son trange artifice, que, pour lui donner encore
davantage la couleur de la vrit, elle voulut le teindre de son
propre sang. Voyant qu'elle ne pouvait atteindre Lothaire, ou
plutt feignant qu'elle ne le pouvait point:

Puisque le sort, s'cria-t-elle, ne veut pas que je satisfasse
entirement mon juste dsir, il ne sera pas du moins assez
puissant pour m'empcher de le satisfaire  demi.

Faisant effort pour dgager des mains de Lothaire l'pe qu'il
avait saisie, elle la tourna contre elle, et la dirigeant  une
place o l'arme ne pouvait entrer profondment, elle en enfona la
pointe au-dessus du sein gauche, prs de l'paule; puis elle se
laissa tomber par terre, comme sans connaissance. Lothaire et
Lonella taient galement frapps de surprise et de crainte  la
vue d'une telle aventure, et ne savaient qu'en croire, lorsqu'ils
virent Camille tendue  terre, baigne dans son sang. Hors de
lui, sans haleine, Lothaire se prcipita pour arracher l'pe;
mais quand il vit combien la blessure tait lgre, il perdit tout
effroi, et admira de nouveau l'adresse et la sagacit de la belle
Camille. Du reste, pour remplir galement son rle, il se mit 
faire une longue et triste lamentation sur le corps de Camille,
comme si elle ft trpasse, s'accablant de maldictions, et non-
seulement lui, mais encore celui qui tait la premire cause de la
catastrophe. Et comme il savait que son ami Anselme tait 
l'couter, il disait de telles choses, que quiconque les aurait
entendues aurait eu plus piti de lui que de Camille, mme la
croyant morte. Lonella, qui la prit dans ses bras, la posa sur le
lit, en suppliant Lothaire d'aller chercher quelqu'un pour la
panser en secret. Elle lui demandait aussi conseil sur ce qu'il
fallait dire  son matre de la blessure de sa matresse, s'il
tait de retour avant qu'elle ft gurie. Lothaire lui rpondit de
dire tout ce qu'il lui plairait, car il n'tait gure en tat de
donner un conseil profitable; il ajouta seulement qu'elle essayt
d'arrter le sang qui coulait, et que, pour lui, il allait o
personne ne pourrait le voir. Alors, avec de grands tmoignages de
douleur, il quitta prcipitamment la maison. Ds qu'il se vit
seul, et que personne ne put l'apercevoir, il se mit  faire des
signes de croix par douzaines, merveill qu'il tait de l'adresse
de Camille et du jeu parfait de Lonella. Il considrait combien
Anselme devait tre persuad qu'il avait pour femme une seconde
Porcia, et brlait de le trouver pour clbrer avec lui la vrit
la mieux dissimule et le mensonge le mieux ourdi que jamais on
pt imaginer.

Lonella, cependant, tanchait le sang de sa matresse, qui
n'avait coul que justement assez pour donner crdit  sa ruse.
Aprs avoir lav la blessure avec un peu de vin, elle la banda le
mieux qu'elle put, en rptant de tels propos, tant que dura le
pansement, qu'ils auraient suffi, sans que d'autres les eussent
prcds, pour faire croire  Anselme qu'il possdait dans Camille
l'image vivante de la vertu. Aux paroles de Lonella vinrent se
joindre celles de Camille, qui s'accusait de lchet, puisqu'elle
avait manqu de coeur au moment o il lui tait le plus ncessaire
d'en avoir pour s'ter une vie qu'elle avait en horreur. Elle
demandait conseil  sa suivante pour savoir s'il fallait ou non
rvler toute l'aventure  son cher poux; mais Lonella lui dit
de s'en bien garder, parce qu'elle le mettrait dans l'obligation
de se venger de Lothaire, ce qu'il ne pouvait faire qu'au pril de
sa vie; et que la bonne pouse, loin de donner  son mari des
occasions de querelle, doit l'en prserver autant qu'elle le peut.
Camille rpondit que cet avis lui semblait bon, et qu'elle le
suivrait; mais qu'il fallait, en tout cas, chercher que dire 
Anselme sur la cause de cette blessure qu'il ne pouvait manquer de
voir.  cela Lonella rpondit que, mme  bonne intention, elle
ne savait pas mentir.

Et moi, s'cria Camille, le sais-je davantage? Je n'oserais pas
forger ni soutenir un mensonge, quand il s'agirait de ma vie. Si
nous ne savons trouver une issue  ces embarras, il vaut mieux lui
dire la vrit toute nue que de nous laisser prendre en dlit de
mensonge.

-- Allons, madame, reprit Lonella, ne vous affligez pas ainsi;
d'ici  demain je penserai  ce qu'il convient de lui dire: peut-
tre,  cause de la place o elle est, pourrons-nous cacher la
blessure sans qu'il l'aperoive, et le ciel daignera favoriser nos
honntes desseins. Calmez-vous, madame, et tchez de vous
remettre, afin que mon seigneur ne vous retrouve pas dans cette
agitation. Pour le reste, laissez-le  mes soins et  la bont de
Dieu, qui vient toujours en aide aux bonnes intentions.

Anselme, comme on le pense bien, avait mis une attention extrme 
entendre  voir reprsenter la tragdie de la mort de son honneur,
tragdie dont les personnages avaient jou leurs rles avec tant
de naturel et de vrit, qu'on aurait dit qu'ils s'taient
transforms rellement en ce qu'ils feignaient d'tre. Il
attendait impatiemment la nuit, afin de trouver l'occasion de
quitter sa retraite et d'aller visiter Lothaire, son excellent
ami, pour qu'ils pussent se fliciter mutuellement de la pierre
prcieuse qu'il avait trouve dans l'preuve de la vertu de sa
femme. Les deux comdiennes ne manqurent pas de lui offrir un
moyen commode de s'chapper, et lui, saisissant l'occasion, courut
aussitt  la demeure de Lothaire; il le trouva chez lui, et l'on
ne saurait convenablement raconter et les embrassements qu'il lui
donna, et les choses qu'il dit sur son bonheur, et les louanges
dont il accabla Camille. Lothaire coutait tout cela sans pouvoir
donner aucun signe de joie, car sa conscience lui reprsentait
dans quelle erreur tait son ami, et lui reprochait de l'avoir
offens. Anselme voyait bien que Lothaire ne rpondait point  son
allgresse; mais il attribuait cette froideur  ce que son ami
avait laiss Camille grivement blesse, et qu'il tait la cause
de son mal. Aussi, parmi tous ces propos, il lui dit de n'avoir
aucune inquitude sur l'accident de Camille, et que sa blessure
sans doute tait lgre, puisqu'elle tait convenue avec sa
suivante de la lui cacher.

Ainsi donc, ajouta-t-il, n'aie rien  craindre sur ce point; il
ne te reste plus qu' te rjouir avec moi, puisque c'est par ton
entremise et ton adresse que je me vois lev au comble de la plus
haute flicit dont j'aie pu concevoir le dsir. Je veux dsormais
que tous mes passe-temps ne soient plus occups qu' faire des
vers  la louange de Camille, pour lui donner une ternelle
renomme dans la mmoire des sicles  venir.

Lothaire loua beaucoup l'heureuse dtermination de son ami, et lui
promit de l'aider, pour sa part,  construire cet illustre difice
 la gloire de sa femme.

Aprs cette aventure, Anselme resta le mari le plus dlicieusement
tromp qu'on pt rencontrer dans le monde; lui-mme conduisait par
la main  sa maison, croyant y mener l'instrument de sa gloire,
celui qui tait l'instrument de son dshonneur, et Camille
recevait celui-ci avec un visage courrouc, mais avec une me
riante et gracieuse. Cette supercherie russit encore quelque
temps; enfin, au bout de peu de mois, la fortune tourna sa roue;
l'infamie, jusque-l si bien dissimule, parut au grand jour, et
Anselme paya de sa vie son imprudente curiosit.

Chapitre XXXV

_Qui traite de l'effroyable bataille que livra don Quichotte 
des outres de vin rouge, et o se termine la nouvelle du curieux
malavis_


Il ne restait que peu de pages  lire de la nouvelle, lorsque tout
 coup, du gatelas o couchait don Quichotte, Sancho Panza sortit
tout effar, en criant  pleine gorge:

Au secours, seigneurs, au secours! venez  l'aide de mon
seigneur, qui est engag dans la plus formidable et la plus
sanglante bataille que mes yeux aient jamais vue. Vive Dieu! il a
port un tel revers au gant ennemi de madame la princesse
Micomicona, qu'il lui a tranch la tte  rasibus des paules,
comme si c'et t un navet.

-- Que dites-vous l, frre? s'cria le cur, interrompant sa
lecture. Avez-vous perdu l'esprit? comment diable serait-ce
possible, puisque le gant est  plus de deux mille lieues d'ici?

En ce moment, un grand bruit se fit entendre dans le taudis de don
Quichotte, et sa voix par-dessus le bruit.

Arrte, larron! s'criait-il; arrte, flon, bandit, dtrousseur
de passants; je te tiens ici, et ton cimeterre ne te sera bon 
rien.

Puis on entendait rsonner les coups d'pe qui tombaient sur les
murailles.

Il ne s'agit pas, reprit Sancho, de rester l les bras croiss et
l'oreille au guet; entrez bien vite sparer les combattants, ou
secourir mon matre; encore n'en est-il pas grand besoin, et sans
doute le gant est mort  l'heure qu'il est, et rend compte  Dieu
de sa mauvaise vie passe: car j'ai vu le sang couler par terre,
et la tte coupe qui roulait dans un coin, grosse, par ma foi,
comme une grosse outre de vin.

-- Que je sois pendu, s'cria aussitt l'htelier, si don
Quichotte ou don diable m'a donn quelque coup d'estoc au travers
d'une des outres de vin rouge qui sont ranges toutes pleines  la
tte de son lit! et c'est le vin qui en coule que ce bonhomme aura
pris pour du sang.

Tout en disant cela, l'hte courait au galetas, o le suivit toute
la compagnie; et ils y trouvrent don Quichotte dans le plus
trange accoutrement du monde. Il n'avait que sa chemise, dont les
pans n'taient pas assez longs pour lui couvrir les cuisses plus
qu' la moiti par devant, tandis que, par derrire, elle avait
six doigts de moins. Ses jambes taient longues, sches, velues,
et de propret douteuse; il portait sur la tte un petit bonnet de
couleur rouge, qui avait longtemps ramass la graisse sur celle de
l'htelier;  son bras gauche tait roule cette couverture de lit
 laquelle Sancho gardait rancune, pour des raisons  lui connues,
et de la main droite il tenait une pe nue, avec laquelle il s'en
allait frappant de tous cts d'estoc et de taille, tout en
prononant des paroles, comme s'il et rellement combattu quelque
gant ennemi. Le bon de l'affaire, c'est qu'il avait les yeux
ferms, car il dormait, et c'tait en dormant qu'il livrait
bataille au gant. Son imagination avait t tellement frappe de
l'aventure qu'il allait entreprendre, qu'elle lui fit rver qu'il
tait arriv au royaume de Micomicon, et qu'il se mesurait avec
son ennemi. Aussi avait-il donn tant de coups d'pe dans les
outres, croyant frapper le gant, que toute la chambre tait
pleine de vin.

Quand l'htelier vit ce dgt, il entra dans une telle fureur,
qu'il se jeta sur don Quichotte, les poings ferms, et commena 
son tour  lui donner tant de gourmades que, si Cardnio et le
cur ne le lui eussent t des mains, il mettait fin  la guerre
du gant. Et cependant, malgr cette pluie de coups, le pauvre
chevalier ne se rveillait pas. Il fallut que le barbier apportt
du puits un grand chaudron d'eau froide, qu'il lui lana d'un seul
jet sur le corps. Alors don Quichotte s'veilla, mais non
toutefois si compltement qu'il s'apert de l'tat o il tait.
Dorothe, qui le vit si lgrement et si court vtu, ne voulut
point entrer pour assister  la bataille entre son dfenseur et
son ennemi. Quant  Sancho, il marchait  quatre pattes, cherchant
dans tous les coins la tte du gant, et comme il ne la trouvait
pas:

Je savais dj bien, s'cria-t-il, que dans cette maudite maison
tout est enchantement; l'autre fois, au mme endroit o je me
trouve  prsent, on m'a rou de coups de poing et de coups de
pied, sans que j'aie su qui me les donnait, et sans que j'aie pu
voir personne; et voil que maintenant cette tte ne parat pas,
moi qui l'ai vu couper de mes propres yeux, si bien que le sang
coulait du corps comme d'une fontaine.

-- De quel sang et de quelle fontaine parles-tu, ennemi de Dieu et
des saints? s'cria l'htelier; ne vois-tu pas, larron, que le
sang et la fontaine ne sont autre chose que ces outres cribles de
trous et le vin rouge qui nage dans la chambre? Puiss-je voir
nager dans l'enfer l'me de celui qui les a creves!

-- Je n'y entends plus rien, rpondit Sancho; tout ce que je sais,
c'est que, faute de trouver cette tte, mon comt va se fondre
comme le sel dans l'eau.

Sancho tait pire, veill, que son matre dormant, tant les
promesses de don Quichotte lui avaient troubl la cervelle.

L'htelier se dsesprait en voyant le sang-froid de l'cuyer,
aprs les dgts du seigneur; il jurait bien qu'il n'en serait pas
de cette fois-ci comme de l'autre, o ils taient partis sans
payer l'cot, et que maintenant les privilges de leur chevalerie
ne leur serviraient  rien pour se dispenser de payer le tout  la
fois, mme les coutures et les rapiages qu'il faudrait faire aux
peaux de bouc. Le cur tenait par la main don Quichotte, lequel,
croyant qu'il avait achev l'aventure et qu'il se trouvait en
prsence de la princesse Micomicona, se mit  genoux devant le
cur, et lui dit:

De ce jour, Votre Grandeur, haute et charmante dame, peut vivre
en scurit, sans craindre aucun mal de cette crature mal ne, et
de ce jour aussi je suis quitte de la parole que je vous donnai,
puisque avec l'aide de Dieu et la faveur de celle pour qui je vis
et respire, je l'ai si heureusement accomplie.

-- Ne l'avais-je pas dit? s'cria Sancho, ds qu'il entendit ces
paroles. Hein! j'tais ivre peut-tre? Voyez! est-ce que mon
matre n'a pas mis le gant dans le sel? Pardieu, l'enfant est au
monde, et mon comt dans son moule.

Qui n'aurait clat de rire  toutes les extravagances de cette
paire de fous, matre et valet? Aussi tout le monde riait, sauf
l'htelier, qui se donnait au diable.  la fin, tant firent le
barbier, le cur et Cardnio, qu'ils parvinrent, non sans grand
travail,  remettre en son lit don Quichotte, qui se rendormit
aussitt, comme un homme accabl de fatigue. Ils le laissrent
dormir, et revinrent sous le portail de l'htellerie consoler
Sancho Panza de ce qu'il n'avait pas trouv la tte du gant. Mais
ils eurent plus de peine encore  calmer l'hte, dsespr de la
mort subite de ses outres. L'htesse disait aussi, criant et
gesticulant:

 la male heure est entr chez moi ce maudit chevalier errant,
qui me cote si cher. L'autre fois, il s'en est all emportant la
dpense d'une nuit, souper, lit, paille et orge, pour lui, son
cuyer, un bidet et un ne, disant qu'il tait chevalier
aventurier (Dieu lui donne mauvaise aventure,  lui et  tous les
aventuriers qui soient au monde!), qu'ainsi il n'tait tenu  rien
payer, parce que c'est crit dans les tarifs de sa chevalerie
errante. Et voil maintenant qu' propos de lui, cet autre beau
monsieur vient, qui m'emporte ma queue, et me la rend diminue de
moiti, toute pele qu'elle est, et qui ne peut plus servir  ce
qu'en faisait mon mari. Puis, pour couronner l'oeuvre, il me crve
mes outres et me rpand mon vin. Que ne vois-je aussi rpandre mon
sang! Mais par les os de mon pre et l'ternit de ma grand'mre!
qu'il ne pense pas s'en aller cette fois sans me payer tout ce
qu'il doit, un denier sur l'autre, ou, pardieu, je ne
m'appellerais pas comme je m'appelle, et je ne serais pas la fille
de qui m'a mise au monde.

 ces propos, que dbitait l'htesse avec emportement, sa bonne
servante Maritornes faisait l'cho; la fille seule ne disait rien,
et souriait de temps en temps.

Enfin, le cur calma cette tempte en promettant de rembourser
tout le dgt, tant des outres creves que du vin rpandu, et
surtout le dchet de la queue, dont l'htesse faisait si grand
bruit. Dorothe consola Sancho Panza, en lui disant que, puisqu'il
paraissait vrai que son matre avait coup la tte au gant, elle
lui promettait de lui donner, ds qu'elle se verrait pacifiquement
rtablie dans son royaume, le meilleur comt qui s'y trouvt.
Cette promesse consola Sancho, qui supplia la princesse de tenir
pour certain qu'il avait vu la tte du gant,  telles enseignes
qu'elle avait une barbe qui lui descendait jusqu' la ceinture, et
que, si on ne la retrouvait pas, c'est que tout se faisait dans
cette maison par voie d'enchantement, comme il en avait fait
l'preuve  ses dpens la dernire fois qu'il y avait log.
Dorothe rpondit qu'elle n'avait pas de peine  le croire: qu'il
cesst donc de s'affliger, et que tout s'arrangerait  bouche que
veux-tu.

La paix rtablie et tout le monde content, le cur voulut achever
le peu qui restait  lire de la nouvelle. C'est ce que lui
demandrent Cardnio, Dorothe et le reste de la compagnie.
Voulant donc leur faire plaisir, et satisfaire aussi celui qu'il
trouvait  cette lecture, il continua l'histoire en ces termes:

Ce qui arriva de l'aventure, c'est qu'Anselme, rassur dsormais
sur la vertu de sa femme, passait une vie heureuse et tranquille.
Camille faisait avec intention mauvaise mine  Lothaire, afin
qu'Anselme comprt au rebours les sentiments qu'elle lui portait;
et, pour accrditer la ruse de sa complice, Lothaire pria son ami
de trouver bon qu'il ne revnt plus chez elle, parce qu'il voyait
clairement le dplaisir qu'prouvait Camille  sa vue. Mais,
toujours dupe, Anselme ne voulut aucunement y consentir, se
faisant ainsi de mille faons l'artisan de son dshonneur, tandis
qu'il croyait l'tre de sa flicit. Cependant Lonella, dans la
joie que lui donnaient ses amours de qualit, s'y livrait chaque
jour avec moins de mesure, confiante en sa matresse, qui fermait
les yeux sur ses dportements, et prtait mme la main  cette
intrigue. Une nuit enfin, Anselme entendit marcher dans la chambre
de Lonella, et, voulant entrer pour savoir qui faisait ce bruit,
il s'aperut qu'on retenait la porte. Irrit de cette rsistance,
il fit tant d'efforts qu'il parvint  ouvrir, et il entra
justement lorsqu'un homme sautait par la fentre dans la rue.
Anselme s'lana pour le saisir, ou du moins le reconnatre; mais
il en fut empch par Lonella, qui, se jetant au devant de lui,
le tenait embrass.

Calmez-vous, mon seigneur, disait-elle, ne faites pas de bruit,
et ne suivez pas celui qui vient de s'chapper. Il me touche de
prs, et de si prs que c'est mon poux.

Anselme ne voulut pas croire  cette dfaite: au contraire,
transport de fureur, il tira sa dague, et fit mine d'en frapper
Lonella, en lui disant que, si elle ne dclarait la vrit, il la
tuait sur place. L'autre, pouvante, et ne sachant ce qu'elle
disait:

Oh! ne me tuez pas, seigneur, s'cria-t-elle; je vous dirai des
choses plus importantes que vous ne pouvez l'imaginer.

-- Dis-les sur-le-champ, rpondit Anselme, ou sinon tu es morte.

--  prsent, ce serait impossible, reprit Lonella, tant je suis
trouble. Mais laissez-moi jusqu' demain, et je vous apprendrai
des choses qui vous tonneront. Et soyez assur que celui qui a
saut par la fentre est un jeune homme de la ville qui m'a donn
parole d'tre mon mari.

Ce peu de mots apaisrent Anselme, qui voulut bien accorder le
dlai que demandait Lonella, ne pensant gure entendre des
rvlations contre Camille, dont il ne pouvait plus suspecter la
vertu. Il quitta la chambre, o il laissa Lonella bien enferme
sous clef, aprs lui avoir dit qu'elle n'en sortirait plus qu'il
n'et reu les confidences qu'elle avait  lui faire. Puis il se
rendit en toute hte auprs de Camille, pour lui conter tout ce
qui venait de lui arriver avec sa camriste, ajoutant qu'elle lui
avait donn sa parole de lui rvler des choses de grande
importance. Si Camille fut ou non trouble  ce coup inattendu, il
est superflu de le dire. L'pouvante qu'elle ressentit fut telle,
en s'imaginant, comme c'tait  croire, que Lonella dcouvrirait
 Anselme tout ce qu'elle savait de sa trahison, qu'elle ne se
sentit mme pas assez de courage pour attendre que ce soupon ft
confirm. Cette nuit mme, ds qu'elle crut qu'Anselme dormait,
elle rassembla ses bijoux les plus prcieux, prit quelque argent,
puis, sans tre entendue de personne, elle sortit de la maison, et
courut chez Lothaire. Arriv l, elle lui conta ce qui venait de
se passer, et lui demanda de la mettre en lieu sr, ou de partir
avec elle pour chapper tous deux au courroux d'Anselme. La
confusion o la visite de Camille jeta Lothaire fut si grande
qu'il ne savait que rpondre, ni moins encore quel parti prendre.
Enfin il proposa de conduire Camille dans un couvent dont sa soeur
tait abbesse. Camille y consentit, et Lothaire, avec toute la
clrit qu'exigeait la circonstance, conduisit sa complice  ce
couvent, o il la laissa. Quant  lui, il s'loigna sur-le-champ
de la ville, sans avertir personne de son dpart.

Ds que le jour parut, Anselme, sans s'apercevoir que Camille
n'tait plus  ses cts, se leva, press par le dsir d'apprendre
ce qu'avait  lui confier Lonella, et courut  la chambre o il
l'avait enferme. Il ouvrit, entra, mais ne trouva plus la
camriste; seulement des draps de lit nous  la fentre lui
apprirent qu'elle s'tait chappe par ce chemin. Il revint
tristement raconter  Camille sa msaventure; mais, ne la trouvant
plus, ni dans le lit ni dans toute la maison, il resta stupfait,
ananti. Vainement il questionna tous les gens de la maison,
personne ne put lui donner de ses nouvelles. Tandis qu'il
cherchait Camille de chambre en chambre, le hasard fit qu'il
s'aperut que ses coffres taient ouverts et que la plupart de ses
bijoux ne s'y trouvaient plus. Alors la fatale vrit lui apparut
tout entire, et ce ne fut plus Lonella qu'il accusa de son
infortune. Sans achever mme de se vtir, il courut, triste et
pensif, confier ses chagrins  son ami Lothaire; mais, ne le
trouvant pas, et apprenant de ses domestiques qu'il tait parti
dans la nuit avec tout l'argent qu'il possdait, Anselme pensa
perdre l'esprit.

Pour achever de le rendre fou, lorsqu'il revint chez lui, il ne
trouva plus aucun des valets et des servantes qu'il y avait
laisss: la maison tait abandonne et dserte. Pour le coup, il
ne sut plus que penser, ni que dire, ni que faire; et peu  peu il
sentait sa tte s'en aller. Il contemplait sa situation, et se
voyait, en un instant, sans femme, sans ami, sans domestiques,
abandonn du ciel et de la nature entire, et pardessus tout
dshonor; car, dans la fuite de Camille, il vit bien sa
perdition. Enfin, aprs une longue incertitude, il rsolut d'aller
 la maison de campagne de cet ami, chez lequel il avait pass le
temps que lui-mme avait donn pour la machination de son
infortune. Il ferma les portes de sa maison, monta  cheval, et se
mit en route, pouvant  peine respirer. Mais il n'eut pas fait la
moiti du chemin, qu'assailli et vaincu par ses tristes penses,
force lui fut de mettre pied  terre et d'attacher son cheval  un
arbre, au pied duquel il se laissa tomber, en poussant de
plaintifs et douloureux soupirs. Il resta l jusqu' la chute du
jour. Alors vint  passer un homme  cheval qui venait de la
ville, et, aprs l'avoir salu, Anselme lui demanda quelles
nouvelles on disait  Florence.

Les plus tranges, rpondit le passant, qu'on y ait depuis
longtemps entendues. On dit publiquement que Lothaire, cet intime
ami d'Anselme le riche, qui demeure auprs de Saint-Jean, a enlev
cette nuit Camille, la femme d'Anselme, et que celui-ci a
galement disparu. C'est ce qu'a racont une servante de Camille,
que le gouverneur a trouve hier soir se glissant avec des draps
de lit d'une fentre de la maison d'Anselme. Je ne sais pas
exactement comment s'est passe l'affaire; mais je sais bien que
toute la ville est tonne d'un tel vnement, car on ne pouvait
gure l'attendre de l'troite amiti qui unissait Anselme et
Lothaire, si grande qu'on les appelait, dit-on, _les deux amis._

_-- _Savez-vous par hasard, demanda Anselme, quel chemin ont
pris Lothaire et Camille?

-- Pas le moins du monde, rpondit le Florentin, bien que le
gouverneur ait mis toute la diligence possible  dcouvrir leurs
traces.

-- Allez avec Dieu, seigneur, reprit Anselme.

-- Restez avec lui, rpliqua le passant; et il piqua des deux.

 de si terribles nouvelles, le pauvre Anselme fut sur le point de
perdre non-seulement l'esprit, mais encore la vie. Il se leva
comme il put, et se trana jusqu' la maison de son ami, qui ne
savait point encore son malheur. Quand celui-ci le vit arriver
ple, effar, tremblant, il le crut atteint de quelque mal
dangereux. Anselme aussitt pria qu'on le mt au lit, et qu'on lui
donnt de quoi crire. On s'empressa de faire ce qu'il demandait;
puis on le laissa couch et seul en sa chambre, dont il avait mme
exig qu'on fermt les portes. Ds qu'il se vit seul, la pense de
son infortune l'accabla de telle sorte, qu'il reconnut clairement,
aux angoisses mortelles qui brisaient son coeur, que la vie allait
lui chapper. Voulant laisser une explication de sa mort
prmature, il se hta de prendre la plume; mais avant d'avoir
crit tout ce qu'il voulait, le souffle lui manqua, et il expira
sous les coups de la douleur que lui avait cause son imprudente
curiosit.

Le lendemain, voyant qu'il tait tard, et qu'Anselme n'appelait
point, le matre de la maison se dcida  entrer dans sa chambre,
pour savoir si son indisposition continuait. Il le trouva tendu
sans mouvement, la moiti du corps dans le lit, et l'autre moiti
sur le bureau, ayant devant lui un papier ouvert, et tenant encore
 la main la plume avec laquelle il avait crit. Son hte
s'approcha, l'appela d'abord, et, ne recevant point de rponse, le
prit par la main, qu'il trouva froide, et reconnut enfin qu'il
tait mort. Surpris et dsespr, il appela les gens de sa maison
pour qu'ils fussent tmoins de la catastrophe. Finalement, il lut
le papier, qu'il reconnut bien crit de la main d'Anselme, et qui
contenait ce peu de mots:

Un sot et impertinent dsir m'te la vie. Si la nouvelle de ma
mort arrive aux oreilles de Camille, qu'elle sache que je lui
pardonne: elle n'tait pas tenue de faire un miracle, et je ne
devais pas exiger qu'elle le ft. Ainsi, puisque j'ai t moi-mme
l'artisan de mon dshonneur, il ne serait pas juste...

Anselme n'en avait pas crit davantage, ce qui fit voir qu'en cet
endroit, sans pouvoir terminer sa phrase, il avait termin sa vie.
Le lendemain, son ami informa de sa mort les parents d'Anselme,
lesquels savaient dj son infortune; ils connaissaient aussi le
monastre o Camille tait prs de suivre son mari dans
l'invitable voyage, par suite des nouvelles qu'elle avait reues,
non de l'poux mort, mais de l'ami absent. On dit que, bien que
veuve, elle ne voulut pas quitter le monastre, mais qu'elle ne
voulut pas davantage y faire ses voeux, jusqu' ce que, peu de
temps aprs, elle eut appris que Lothaire avait t tu dans une
bataille que livra M. de Lautrec au grand capitaine Gonzalve de
Cordoue[196], dans le royaume de Naples, o s'tait rendu l'ami trop
tard repentant.  cette nouvelle, Camille se fit religieuse, et
termina bientt sa vie dans les regrets et les larmes. Telle fut
la fin dplorable qu'eut pour tous trois un commencement insens.

Cette nouvelle, dit le cur, ne me semble pas mal; mais je ne
puis me persuader qu'elle ait un fond vritable. Si c'est une
invention, l'auteur a mal invent, car on ne peut croire qu'il se
trouve un mari assez sot pour faire une aussi prilleuse
exprience que celle d'Anselme. Que l'aventure ait t suppose
entre un galant et sa belle, passe encore; mais entre mari et
femme, elle a quelque chose d'impossible; quant  la faon de la
raconter, je n'en suis pas mcontent.

Chapitre XXXVI

_Qui traite d'autres tranges aventures, arrives dans
l'htellerie_


En ce moment, l'htelier, qui tait sur le seuil de sa porte,
s'cria:

Vive Dieu! voici venir une belle troupe d'htes; s'ils s'arrtent
ici, nous aurons du _gaudeamus._

_-- _Quels sont ces voyageurs? demanda Cardnio.

-- Ce sont, rpondit l'htelier, quatre hommes monts  cheval 
l'cuyre, avec des lances et des boucliers, et portant tous
quatre des masques noirs[197]; au milieu d'eux se trouve une dame
vtue de blanc, assise sur une selle en fauteuil, et le visage
pareillement masqu; puis deux valets de pied par derrire.

-- Et sont-ils bien prs? demanda le cur.

-- Si prs, rpondit l'htelier, qu'ils arrivent  la porte.

Quand Dorothe entendit cela, elle se couvrit aussitt le visage,
et Cardnio s'empressa d'entrer dans la chambre o dormait don
Quichotte.  peine avaient-ils eu le temps de prendre l'un et
l'autre ces prcautions, que toute la troupe qu'avait annonce
l'htelier entra dans l'htellerie. Les quatre cavaliers, gens de
bonne mine et de riche apparence, ayant mis pied  terre, allrent
descendre la dame de la selle o elle tait assise, et l'un d'eux,
la prenant dans ses bras, la porta sur une chaise qui se trouvait
 l'entre de la chambre o Cardnio s'tait cach. Pendant tout
ce temps, ni elle ni eux n'avaient quitt leurs masques, ni
prononc le moindre mot; seulement, lorsqu'on la posa sur sa
chaise, la dame poussant un profond soupir, laissa tomber ses
bras, comme une personne malade et dfaillante. Les valets de pied
menrent les chevaux  l'curie.  la vue de ce qui se passait, le
cur, dsireux de savoir quels taient ces gens qui gardaient si
soigneusement le silence et l'incognito, s'en alla trouver les
valets de pied, et questionna l'un d'eux sur ce qu'il avait envie
de savoir.

Pardine, seigneur, rpondit celui-ci, je serais bien embarrass
de vous dire qui sont ces cavaliers; seulement a m'a l'air de
gens de distinction, principalement celui qui est venu prendre
dans ses bras cette dame que vous avez vue, et si je le dis, c'est
parce que tous les autres lui portent respect, et ne font rien que
ce qu'il ordonne.

-- Et la dame, qui est-elle? demanda le cur.

-- Je ne vous le dirai pas davantage, rpondit le valet; car, en
toute la route, je ne lui ai pas vu un coin de la figure. Pour ce
qui est de soupirer, oh! a, je l'ai entendue bien des fois, et
pousser des gmissements si tristes, qu'on dirait qu'avec chacun
d'eux elle veut rendre l'me. Mais il n'est pas tonnant que nous
n'en sachions, mon camarade et moi, pas plus long que je ne vous
en dis, car il n'y a pas plus de deux jours que nous les
accompagnons. Ils nous ont rencontrs sur le chemin, et nous ont
pris et persuads de les suivre jusqu'en Andalousie, en nous
promettant de nous bien payer.

-- Avez-vous entendu nommer quelqu'un d'entre eux? demanda le
cur.

-- Non, par ma foi, rpondit l'autre; ils cheminent tous en si
grand silence, qu'on dirait qu'ils en ont fait voeu. On n'entend
rien autre chose que les soupirs et les sanglots de cette pauvre
dame, que c'est  vous fendre le coeur, et nous croyons sans aucun
doute qu'elle va contre son gr et par violence, en quelque part
qu'on la mne. Autant qu'on peut en juger par sa robe monastique,
elle est religieuse, ou va bientt le devenir, ce qui est le plus
probable, et peut-tre est-elle triste parce qu'elle n'a pas de
got pour le couvent.

-- Tout cela peut bien tre, reprit le cur; et, quittant
l'curie, il revint trouver Dorothe.

Celle-ci, ds qu'elle eut entendu soupirer la dame voile, mue de
la compassion naturelle  son sexe, s'approcha d'elle et lui dit:

Qu'avez-vous, madame? quel mal sentez-vous? Si c'tait quelqu'un
de ceux que les femmes ont l'habitude et l'exprience de soigner,
je me mets de bien grand coeur  votre service.

 tout cela, la plaintive dame se taisait et ne rpondait mot, et,
bien que Dorothe renouvelt ses offres avec plus d'empressement,
elle continuait de garder le silence. Enfin, le cavalier masqu,
auquel, d'aprs le dire du valet de pied, obissaient tous les
autres, revint auprs d'elle, et dit  Dorothe:

Ne perdez pas votre temps, madame,  faire des offres de service
 cette femme: elle est habitue  n'avoir nulle reconnaissance de
ce qu'on fait pour elle, et n'essayez pas davantage d'obtenir
d'elle une rponse,  moins que vous ne vouliez entendre sortir de
sa bouche un mensonge.

-- Jamais je n'en ai dit, s'cria vivement celle qui s'tait tue
jusqu'alors; au contraire, c'est pour avoir t trop sincre, trop
ennemie de tout artifice, que je me vois aujourd'hui si
cruellement malheureuse; et s'il faut en prendre quelqu'un 
tmoin, je veux vous choisir vous-mme, puisque c'est mon pur
amour de la vrit qui vous a rendu, vous, faux et menteur.

Cardnio entendit clairement et distinctement ces propos, car il
tait si prs de celle qui venait de parler, que la seule porte de
la chambre de don Quichotte les sparait. Aussitt jetant un cri
perant:

 mon Dieu! s'cria-t-il, que viens-je d'entendre? quelle est
cette voix qui a frapp mon oreille?

 ces cris, la dame tourna la tte, pleine de surprise et de
trouble; et, ne voyant personne, elle se leva pour entrer dans la
chambre voisine; mais le cavalier, qui piait ses mouvements,
l'arrta sans lui laisser faire un pas de plus. Dans son
agitation, elle fit tomber le masque de taffetas qui lui cachait
la figure, et dcouvrit une incomparable beaut, un visage
cleste, bien que dcolor et presque hagard, car ses yeux se
portaient tour  tour et sans relche sur tous les endroits o sa
vue pouvait atteindre. Elle avait le regard si inquiet, si
troubl, qu'elle semblait prive de raison, et ces signes de
folie, quoiqu'on en ignort la cause, excitrent la piti dans
l'me de Dorothe et de tous ceux qui la regardaient. Le cavalier
la tenait fortement des deux mains par les paules, et, tout
occup de la retenir, il ne put relever son masque, qui se
dtachait et finit par tomber entirement.

Levant alors les yeux, Dorothe, qui soutenait la dame dans ses
bras, vit que celui qui la tenait galement embrasse tait son
poux don Fernand. Ds qu'elle l'eut reconnu, poussant du fond de
ses entrailles un long et douloureux soupir, elle se laissa tomber
 la renverse, compltement vanouie; et, si le barbier ne se ft
trouv prs d'elle pour la retenir dans ses bras, elle aurait
frapp la terre. Le cur, accourant aussitt, lui ta son voile
pour lui jeter de l'eau sur le visage; don Fernand la reconnut
alors, car c'tait bien lui qui tenait l'autre femme embrasse, et
il resta comme mort  cette vue. Cependant il ne lchait point
prise, et continuait  retenir Luscinde (c'tait elle qui
s'efforait de s'chapper de ses bras), laquelle avait reconnu
Cardnio  ses cris, lorsqu'il la reconnaissait lui-mme. Cardnio
entendit aussi le gmissement que poussa Dorothe en tombant
vanouie; et, croyant que c'tait sa Luscinde, il s'lana de la
chambre tout hors de lui. La premire chose qu'il vit fut don
Fernand, qui tenait encore Luscinde embrasse. Don Fernand
reconnut aussi sur-le-champ Cardnio, et tous quatre restrent
muets de surprise, ne pouvant comprendre ce qui leur arrivait.
Tous se taisaient, et tous se regardaient: Dorothe avait les yeux
sur don Fernand, don Fernand sur Cardnio, Cardnio sur Luscinde,
et Luscinde sur Cardnio. La premire personne qui rompit le
silence fut Luscinde, laquelle, s'adressant  don Fernand, lui
parla de la sorte:

Laissez-moi, seigneur don Fernand, au nom de ce que vous devez 
ce que vous tes, si nul autre motif ne vous y dcide; laissez-moi
retourner au chne dont je suis le lierre,  celui duquel n'ont pu
me sparer vos importunits, vos menaces, vos promesses et vos
dons. Voyez par quels chemins tranges, et pour nous inconnus, le
ciel m'a ramene devant mon vritable poux. Vous savez dj, par
mille preuves pnibles, que la mort seule aurait la puissance de
l'effacer de ma mmoire. Eh bien! que vos illusions si clairement
dtruites changent votre amour en haine, votre bienveillance en
fureur. tez-moi la vie; pourvu que je rende le dernier soupir aux
yeux de mon poux bien-aim, je tiendrai ma mort pour heureuse et
bien employe. Peut-tre y verra-t-il la preuve de la fidlit que
je lui ai garde jusqu'au dernier souffle de ma vie.

Dorothe, cependant, ayant repris connaissance, avait entendu ces
paroles de Luscinde, dont le sens lui avait fait deviner qui elle
tait. Voyant que don Fernand ne la laissait pas chapper de ses
bras et ne rpondait rien  de si touchantes prires, elle fit un
effort, se leva, alla se jeter  genoux devant les pieds de son
sducteur, et, versant de ses beaux yeux deux ruisseaux de larmes,
elle lui dit d'une voix entrecoupe:

Si les rayons de ce soleil, que tu tiens clips dans tes bras,
ne t'tent plus,  mon seigneur, la lumire des yeux, tu auras
reconnu que celle qui s'agenouille  tes pieds est l'infortune,
tant qu'il te plaira qu'elle le soit, et la triste Dorothe. Oui,
c'est moi qui suis cette humble paysanne que, par ta bont, ou
pour ton plaisir, tu as voulu lever assez haut pour qu'elle pt
se dire  toi; je suis cette jeune fille qui passait, dans les
limites de l'innocence, une vie heureuse et paisible, jusqu'au
moment o,  la voix de tes importunits, de tes propos d'amour,
si sincres en apparence, elle ouvrit les portes  toute retenue
et te livra les clefs de sa libert: prsent bien mal agr par
toi, puisque tu m'as rduite  me trouver en ce lieu o tu me
trouves  prsent, et  t'y voir dans l'tat o je te vois. Mais
avant tout, je ne voudrais pas qu'il te vnt  l'imagination que
je suis venue ici sur les pas de mon dshonneur, tandis que je n'y
ai t conduite que par ma douleur et le regret de me voir oublie
de toi. Tu as voulu que je fusse  toi, et tu l'as voulu de telle
sorte, qu'en dpit du dsir que tu peux en avoir  prsent, il ne
t'est plus possible de cesser d'tre  moi. Prends garde, mon
seigneur, que l'incomparable affection que je te porte peut bien
compenser la beaut et la noblesse pour lesquelles tu
m'abandonnes. Tu ne peux tre  la belle Luscinde, puisque tu es 
moi; ni elle  toi, puisqu'elle est  Cardnio. Fais-y bien
attention: il te sera plus facile de te rduire  aimer celle qui
t'adore que de rduire  t'aimer celle qui te dteste. Tu as
surpris mon innocence, tu as triomph de ma vertu; ma naissance
t'tais connue, et tu sais bien  quelles conditions je me suis
livre  tes voeux; il ne te reste donc aucune issue, aucun moyen
d'invoquer l'erreur et de te prtendre abus. S'il en est ainsi,
et si tu n'es pas moins chrtien que gentilhomme, pourquoi
cherches-tu tant de dtours pour viter de me rendre aussi
heureuse  la fin que tu l'avais fait au commencement? Si tu ne
veux pas de moi pour ce que je suis, ta vritable et lgitime
pouse, prends-moi du moins pour ton esclave; pourvu que je sois
en ton pouvoir, je me tiendrai pour heureuse et bien rcompense.
Ne permets pas, en m'abandonnant, que mon honneur prisse sous
d'injurieux propos; ne donne pas une si triste vieillesse  mes
parents, car ce n'est pas ce que mritent les loyaux services
qu'en bons vassaux ils ont toujours rendus aux tiens. S'il te
semble que tu vas avilir ton sang en le mlant au mien, considre
qu'il y a peu de noblesse au monde qui n'aient pass par ce
chemin, et que ce n'est pas celle des femmes qui sert  relever
les illustres races. Et d'ailleurs, c'est dans la vertu que
consiste la vraie noblesse; si celle-l vient  te manquer, par
ton refus de me rendre ce qui m'appartient, je resterai plus noble
que toi. Enfin, seigneur, ce qui me reste  te dire, c'est que,
bon gr, mal gr, je suis ton pouse. J'en ai pour garant tes
paroles, qui ne peuvent tre menteuses, si tu te vantes encore de
ce pour quoi tu me mprises, la signature que tu m'as donne, le
ciel que tu as pris  tmoin de tes promesses; et quand mme tout
cela me manquerait, ce qui ne me manquera pas, c'est ta propre
conscience, qui lvera ses cris silencieux au milieu de tes
coupables joies, qui prendra la dfense de cette vrit que je
proclame, et troublera dsormais toutes tes jouissances.

Ces paroles, et d'autres encore, la plaintive Dorothe les
pronona d'un ton si touchant, et en versant tant de larmes, que
tous ceux qui taient prsents  cette scne, mme les cavaliers
de la suite de Fernand, sentirent aussi se mouiller leurs yeux.
Don Fernand l'couta sans rpondre un seul mot, jusqu' ce qu'elle
et fini de parler, et que sa voix ft touffe par tant de
soupirs et de sanglots, qu'il aurait fallu un coeur de bronze pour
n'tre point attendri des tmoignages d'une si profonde douleur.
Luscinde aussi la regardait, non moins touche de son affliction
qu'tonne de son esprit et de sa beaut. Elle aurait voulu
s'approcher d'elle et lui dire quelques paroles de consolation;
mais les bras de don Fernand la retenaient encore. Celui-ci, plein
de trouble et de confusion, aprs avoir quelque temps fix ses
regards en silence sur Dorothe, ouvrit enfin les bras, et rendant
la libert  Luscinde:

Tu as vaincu, s'cria-t-il, belle Dorothe, tu as vaincu! Comment
aurait-on le courage de rsister  tant de vrits runies?

Encore mal remise de son vanouissement, Luscinde ne se fut pas
plutt dgage, qu'elle dfaillit et fut sur le point de tomber 
terre; mais prs d'elle tait Cardnio, qui se tenait derrire don
Fernand pour n'tre pas reconnu de lui. Oubliant toute crainte, et
se hasardant  tout risque, il s'lana pour soutenir Luscinde; et
la recevant dans ses bras:

Si le ciel misricordieux, lui dit-il, permet que tu retrouves
quelque repos, belle, constante et loyale dame, nulle part tu ne
l'auras plus sr et plus tranquille que dans les bras qui te
reoivent aujourd'hui et qui te reurent dans un autre temps,
alors que la fortune me permettait de te croire  moi.

 ces mots, Luscinde jeta les yeux sur Cardnio; elle avait
commenc  le reconnatre par la voix; par la vue elle s'assura
que c'tait bien lui. Hors d'elle-mme, et foulant aux pieds toute
convenance, elle jeta ses deux bras au cou de Cardnio; et,
collant son visage au sien:

C'est vous, mon seigneur, s'cria-t-elle; oh! oui, c'est bien
vous qui tes le vritable matre de cette esclave qui vous
appartient, en dpit du destin contraire, en dpit des menaces
faites  une vie qui dpend de la vtre.

Ce fut un spectacle trange pour don Fernand, et pour tous les
assistants, qu'tonnait un vnement si nouveau. Dorothe
s'aperut que don Fernand changeait de couleur et qu'il semblait
vouloir tirer vengeance de Cardnio, car elle lui vit avancer la
main vers la garde de son pe. Aussitt, rapide comme l'clair,
elle se jeta  ses genoux, les embrassa, les couvrit de baisers et
de pleurs, et, le tenant si troitement serr qu'elle ne le
laissait pas mouvoir:

Que penses-tu faire, lui disait-elle,  mon unique refuge, dans
cette rencontre inattendue? Tu as  tes pieds ton pouse, et celle
que tu veux qui le soit est dans les bras de son mari. Vois: te
sera-t-il possible de dfaire ce que le ciel a fait? Ne vaut-il
pas mieux que tu consentes  lever jusqu' la rendre ton gale
celle qui, malgr tant d'obstacles, et soutenue par sa constance,
a les yeux sur tes yeux, et baigne de larmes amoureuses le visage
de son vritable poux? Je t'en conjure, au nom de ce qu'est Dieu,
au nom de ce que tu es toi-mme, que cette vue, qui te dsabuse,
n'excite point ta colre; qu'elle la calme au contraire  tel
point, que tu laisses ces deux amants jouir en paix de leur
bonheur, tout le temps que leur en accordera le ciel. Tu montreras
ainsi la gnrosit de ton noble coeur, et le monde verra que la
raison a sur toi plus d'empire que tes passions.

Tandis que Dorothe parlait ainsi, Cardnio, sans cesser de tenir
Luscinde troitement embrasse, ne quittait par Fernand des yeux,
bien rsolu, s'il lui voyait faire quelque geste menaant,  se
dfendre de son mieux contre lui et contre tous ceux qui
voudraient l'attaquer, dt-il lui en coter la vie. Mais, en ce
mme instant, les amis de don Fernand accoururent d'un ct; de
l'autre, le cur et le barbier, qui s'taient trouvs prsents 
toute la scne, sans qu'il y manqut le bon Sancho Panza: tous
entouraient don Fernand, le suppliant de prendre piti des larmes
de Dorothe, et de ne point permettre, si, comme ils en taient
convaincus, elle avait dit la vrit, que ses justes esprances
fussent dues.

Considrez, seigneur, ajouta le cur, que ce n'est point le
hasard, ainsi que cela parat tre, mais une disposition
particulire de la providence, qui vous a tous runis dans un
endroit o, certes, chacun de vous y pensait le moins; considrez
que la mort seule peut enlever Luscinde  Cardnio, et que, dt-on
les sparer avec le tranchant d'une pe, la mort leur semblerait
douce en mourant ensemble. Dans les cas dsesprs, irrmdiables,
c'est le comble de la raison de se vaincre soi-mme, et de montrer
un coeur gnreux. Permettez donc, par votre propre volont, que
ces deux poux jouissent d'un bonheur que le ciel leur accorde
dj. D'ailleurs, jetez aussi les yeux sur la beaut de Dorothe;
voyez-vous beaucoup de femmes qui puissent, non la surpasser en
attraits, mais seulement l'galer?  sa beaut se joignent encore
son humilit touchante et l'extrme amour qu'elle vous porte.
Enfin, considrez surtout que, si vous vous piquez d'tre
gentilhomme et chrtien, vous ne pouvez faire autre chose que
tenir la parole engage. C'est ainsi que vous apaiserez Dieu et
que vous satisferez les gens clairs, qui savent trs-bien
reconnatre que c'est une prrogative de la beaut, lorsque la
vertu l'accompagne, de pouvoir s'lever au niveau de toute
noblesse, sans faire droger celui qui l'lve  sa hauteur, et
qui savent aussi qu'en cdant  l'empire de la passion, lorsqu'on
ne pche point pour la satisfaire, on demeure  l'abri de tout
reproche.

 ces raisons, chacun ajouta la sienne, si bien que le noble coeur
de don Fernand, o battait enfin un sang illustre, se calma,
s'attendrit, se laissa vaincre par la puissance de la vrit. Pour
tmoigner qu'il s'tait rendu et qu'il cdait aux bons avis, il se
baissa, prit Dorothe dans ses bras, et lui dit:

Levez-vous, madame; il n'est pas juste que je laisse agenouiller
 mes pieds celle que je porte en mon me; et si, jusqu' prsent,
je ne vous ai pas prouv ce que je viens de dire, c'est peut-tre
par un ordre exprs du ciel, qui a voulu qu'en voyant avec quelle
constance vous m'aimiez, je susse vous estimer autant que vous en
tes digne. Je vous demande une chose: c'est de ne pas me
reprocher l'abandon et l'oubli dont vous avez t victime; car la
mme force qui me contraignit  faire en sorte que vous fussiez 
moi, m'a pouss ensuite  tcher de n'tre plus  vous. Si vous en
doutez, tournez les yeux et regardez ceux de Luscinde, maintenant
satisfaite; vous y trouverez l'excuse de toutes mes fautes.
Puisqu'elle a trouv ce qu'elle dsirait, et moi ce qui
m'appartient, qu'elle vive, tranquille et contente, de longues
annes avec son Cardnio; moi, je prierai le ciel  genoux qu'il
m'en laisse vivre autant avec ma Dorothe.

En disant ces mots, il la serra de nouveau dans ses bras, et
joignit son visage au sien avec un si tendre transport, qu'il lui
fallut se faire violence pour que les larmes ne vinssent pas aussi
donner leur tmoignage de son amour et de son repentir. Luscinde
et Cardnio ne retinrent point les leurs, non plus que ceux qui se
trouvaient prsents, et tout le monde se mit  bien pleurer, les
uns de leur propre joie, les autres de la joie d'autrui, qu'on
aurait dit que quelque grave et subit accident les avait tous
frapps. Sancho lui-mme fondait en larmes, mais il avoua depuis
qu'il n'avait pleur que parce que Dorothe n'tait pas, comme il
l'avait cru, la reine Micomicona, de laquelle il attendait tant de
faveurs.

Pendant quelque temps, les pleurs durrent, ainsi que la surprise
et l'admiration. Enfin Luscinde et Cardnio allrent se jeter aux
genoux de don Fernand, et lui rendirent grce de la faveur qu'il
leur accordait, en termes si touchants, que don Fernand ne savait
que rpondre, et que, les ayant fait relever, il les embrassa avec
les plus vifs tmoignages de courtoisie et d'affection. Ensuite il
pria Dorothe de lui dire comment elle tait venue en un endroit
si loign de son pays natal. Dorothe lui conta, en termes
succincts et lgants, tout ce qu'elle avait prcdemment racont
 Cardnio; et don Fernand, ainsi que les cavaliers qui
l'accompagnaient, furent si charms de son rcit, qu'ils auraient
voulu qu'il durt davantage, tant la belle paysanne avait de grce
 conter ses infortunes. Ds qu'elle eut fini, don Fernand raconta
 son tour ce qui lui tait arriv dans la ville aprs avoir
trouv sur le sein de Luscinde le papier o elle dclarait qu'elle
tait l'pouse de Cardnio et ne pouvait tre la sienne.

Je voulus la tuer, dit-il, et je l'aurais fait si ses parents ne
m'eussent retenu; alors je quittai sa maison, confus et courrouc,
avec le dessein de me venger d'une manire clatante. Le
lendemain, j'appris que Luscinde s'tait chappe de chez ses
parents, sans que personne pt dire o elle tait alle. Enfin, au
bout de plusieurs mois, je sus qu'elle s'tait retire dans un
couvent, tmoignant la volont d'y rester toute sa vie, si elle ne
pouvait la passer avec Cardnio. Ds que je sus cela, je choisis
pour m'accompagner ces trois gentilshommes, et je me rendis au
monastre o elle s'tait rfugie. Sans vouloir lui parler, dans
la crainte que, sachant mon arrive, on ne ft bonne garde au
couvent, j'attendis qu'un jour le parloir ft ouvert; alors,
laissant deux de mes compagnons garder la porte, j'entrai avec
l'autre pour chercher Luscinde dans la maison. Nous la trouvmes
au clotre, causant avec une religieuse, et, l'enlevant par force,
sans lui donner le temps d'appeler au secours, nous la conduismes
au premier village o nous pmes nous munir de ce qui tait
ncessaire pour l'emmener. Tout cela s'tait fait aisment, le
couvent tant isol au milieu de la campagne et loin des
habitations. Quand Luscinde se vit en mon pouvoir, elle perdit
d'abord connaissance; et depuis qu'elle fut revenue de cet
vanouissement, elle n'a fait autre chose que verser des larmes et
pousser des soupirs, sans vouloir prononcer un mot. C'est ainsi,
dans le silence et les larmes, que nous sommes arrivs  cette
htellerie, qui est pour moi comme si je fusse arriv au ciel, o
se terminent et s'oublient toutes les disgrces de la terre.

Chapitre XXXVII

_O se poursuit l'histoire de la fameuse infante Micomicona, avec
d'autres gracieuses aventures_


Sancho coutait tous ces propos, non sans avoir l'me navre, car
il voyait s'en aller en fume les esprances de sa dignit, depuis
que la charmante princesse Micomicona s'tait change en Dorothe
et le gant Pantafilando en don Fernand; et cela, tandis que son
matre dormait comme un bienheureux, sans se douter de tout ce qui
se passait. Dorothe ne pouvait se persuader que son bonheur ne
ft pas un songe; Cardnio avait la mme pense, que Luscinde
partageait aussi. Pour don Fernand, il rendait grce au ciel de la
faveur qu'il lui avait faite, en le tirant de ce labyrinthe
inextricable, o il courait si grand risque de son honneur et de
son salut. Finalement, tous ceux qui se trouvaient dans
l'htellerie faisaient clater leur joie de l'heureux dnoment
qu'avaient eu  la fois tant d'aventures enlaces ensemble, et qui
paraissaient dsespres. Le cur, en homme d'esprit, faisait
ressortir ce miraculeux enchanement, et flicitait chacun de la
part qu'il avait acquise dans ce bonheur gnral. Mais c'tait
encore l'htesse qui se rjouissait le plus haut,  cause de la
promesse que lui avaient faite le cur et Cardnio de lui payer
tous les dommages et intrts auxquels don Quichotte lui avait
donn droit.

Seul, comme on l'a dit, Sancho s'affligeait; seul il tait triste
et dsol. Aussi, avec un visage long d'une aune, il entra prs de
son matre, qui venait enfin de s'veiller, et lui dit:

Votre Grce, seigneur Triste-Figure, peut bien dormir tant qu'il
lui plaira, sans se mettre en peine de tuer le gant, ni de rendre
 la princesse son royaume, car tout est fait et conclu.

-- Je le crois pardieu bien, rpondit don Quichotte, puisque j'ai
livr au gant la plus dmesure et la plus pouvantable bataille
que je pense jamais avoir  soutenir en tous les jours de ma vie;
et d'un revers, crac, je lui ai fait voler la tte, et le sang a
jailli en telle abondance, que des ruisseaux en coulaient par
terre comme si c'et t de l'eau.

-- Vous feriez mieux de dire comme si c'et t du vin, repartit
Sancho; car il faut que Votre Grce apprenne, si elle ne le sait
pas encore, que le gant mort est une outre creve, que le sang
rpandu sont les trente pintes de vin rouge qu'elle avait dans le
ventre, et que la tte coupe est la gueuse qui m'a mis au monde;
et maintenant, que la machine s'en aille  tous les diables!

-- Que dis-tu l, fou! s'cria don Quichotte; as-tu perdu
l'esprit?

-- Levez-vous, seigneur, rpondit Sancho, vous verrez la belle
besogne que vous avez faite, et que nous avons  payer. Et vous
verrez aussi la reine Micomicona change en une simple dame qui
s'appelle Dorothe, et d'autres aventures encore qui vous
tonneront, si vous y comprenez quelque chose.

-- Rien de cela ne m'tonnerait, reprit don Quichotte; car, si tu
as bonne mmoire, l'autre fois que nous nous sommes arrts dans
ce logis, ne t'ai-je pas dit que tout ce qui s'y passait tait
chose de magie et d'enchantement? Il ne serait pas tonnant qu'il
en ft de mme cette fois.

-- Je pourrais croire  tout cela, rpondit Sancho, si ma berne
avait t de la mme espce; mais elle fut, par ma foi, bien
relle et bien vritable. J'ai vu, de mes deux yeux, que
l'htelier, le mme qui est l au jour d'aujourd'hui, tenait un
coin de la couverture, et qu'il me faisait sauter vers le ciel,
riant et se gaussant de moi, avec autant de gaiet que de vigueur.
Et je m'imagine, tout simple et pcheur que je suis, qu'o l'on
reconnat les gens il n'y a pas plus d'enchantement que sur ma
main, mais seulement des coups  recevoir et des marques  garder.

-- Allons, mon enfant, dit don Quichotte, Dieu saura bien y
remdier; mais donne que je m'habille, et laisse-moi sortir d'ici
pour aller voir ces aventures et ces transformations dont tu
parles.

Sancho lui donna ses habits, et pendant qu'il lui aidait  les
mettre, le cur conta  don Fernand et  ses compagnons les folies
de don Quichotte, ainsi que la ruse qu'on avait employe pour le
tirer de la Roche-Pauvre, o il s'imaginait avoir t conduit par
les rigueurs de sa dame. Il leur conta aussi presque toutes les
aventures qu'il avait apprises de Sancho, ce qui les surprit et
les amusa beaucoup, car il leur sembla, comme il semblait  tout
le monde, que c'tait la plus trange espce de folie qui pt
entrer dans une cervelle drange. Le cur ajouta que l'heureuse
mtamorphose de la princesse ne permettant plus de mener  bout
leur dessein, il fallait chercher et inventer quelque autre
artifice pour pouvoir ramener don Quichotte jusque chez lui.
Cardnio s'offrit  continuer la pice commence, dans laquelle
Luscinde pourrait convenablement jouer le personnage de Dorothe.

Non, non, s'cria don Fernand, il n'en sera point ainsi; je veux
que Dorothe continue son rle, et, si le pays de ce bon
gentilhomme n'est pas trop loin, je serai ravi de servir  sa
gurison.

-- Il n'y a pas d'ici plus de deux journes de marche, dit le
cur.

-- Quand mme il y en aurait davantage, reprit don Fernand, je les
ferais volontiers en change de cette bonne oeuvre.

En cet instant, don Quichotte parut arm de toutes pices, l'armet
de Mambrin sur sa tte, bien que tout bossu, sa rondache au bras,
et dans la main sa pique de messier. Cette trange apparition
frappa de surprise don Fernand et tous les nouveaux venus. Ils
regardaient avec tonnement ce visage d'une demi-lieue de long,
sec et jaune, l'assemblage de ces armes dpareilles, cette
contenance calme et fire, et ils attendaient en silence ce qu'il
allait leur dire. Don Quichotte, d'un air grave et d'une voix
lente, fixant les yeux sur Dorothe, lui parla de la sorte:

Je viens d'apprendre, belle et noble dame, par mon cuyer ici
prsent, que Votre Grandeur s'est annihile, que votre tre s'est
ananti, puisque, de reine et grande dame que vous aviez coutume
d'tre, vous vous tes change en une simple damoiselle. Si cela
s'est fait par ordre du roi ncromant votre pre, dans la crainte
que je ne vous donnasse pas l'assistance convenable, je dis qu'il
n'a jamais su et ne sait pas encore la moiti de la messe, et
qu'il fut peu vers dans la connaissance des histoires de
chevalerie: car, s'il les avait lues et relues avec autant
d'attention et aussi souvent que j'ai eu le soin de les lire et de
les relire, il aurait vu,  chaque pas, comment les chevaliers
d'un renom moindre que le mien avaient mis fin  des entreprises
plus difficiles. Ce n'est pas grand'chose, en effet, que de tuer
un petit bout de gant, quelque arrogant qu'il soit; il n'y a pas
bien des heures que je me suis vu tte  tte avec lui, et... Je
ne veux rien dire de plus, pour qu'on ne dise pas que j'en ai
menti; mais le temps, qui dcouvre toutes choses, le dira pour
moi, quand nous y penserons le moins.

-- C'est avec deux outres, et non un gant, que vous vous tes vu
tte  tte, s'cria l'htelier, auquel don Fernand ordonna
aussitt de se taire et de ne plus interrompre le discours de don
Quichotte.

Je dis enfin, dit-il, haute dame dshrite, que si c'est pour
une telle raison que votre pre a fait cette mtamorphose en votre
personne, vous ne devez lui prter aucune croyance, car il n'y a
nul pril sur la terre  travers lequel cette pe ne s'ouvre un
chemin, cette pe qui, mettant  vos pieds la tte de votre
ennemi, vous remettra en mme temps votre couronne sur la tte.

Don Quichotte n'en dit pas davantage, et attendit la rponse de la
princesse. Dorothe, qui savait la rsolution qu'avait prise don
Fernand de continuer la ruse jusqu' ce qu'on et ramen don
Quichotte dans son pays, lui rpondit avec beaucoup d'aisance, et
non moins de gravit:

Qui que ce soit, valeureux chevalier de la Triste-Figure, qui
vous ait dit que j'avais chang d'tre, ne vous a pas dit la
vrit; car ce que j'tais hier, je le suis encore aujourd'hui. Il
est vrai que quelque changement s'est fait en moi,  la faveur de
certains vnements d'heureuse conjoncture, qui m'ont donn tout
le bonheur que je pouvais souhaiter. Mais, toutefois, je n'ai pas
cess d'tre celle que j'tais auparavant, ni d'avoir la pense
que j'ai toujours eue de recourir  la valeur de votre invincible
bras. Ainsi donc, mon seigneur, ayez la bont de faire rparation
d'honneur au pre qui m'engendra, et tenez-le dsormais pour un
homme prudent et avis, puisqu'il a trouv, par sa science, un
moyen si facile et si sr de remdier  mes malheurs; car je
crois, en vrit, seigneur, qu' moins d'avoir fait votre
rencontre, jamais je n'aurais atteint le bonheur o je suis
parvenue. Je dis si vrai, que je prends  tmoin de mes paroles la
plupart des seigneurs que voici prsents. Ce qui reste  faire,
c'est de nous mettre en route demain matin: aujourd'hui l'tape
serait trop courte, et, pour l'heureuse issue de l'entreprise, je
l'abandonne  Dieu et  la vaillance de votre noble coeur.

La gentille Dorothe cessa de parler, et don Quichotte, se
tournant vers Sancho avec un visage courrouc:

Maintenant, mon petit Sancho, lui dit-il, j'affirme que vous tes
le plus grand maraud qu'il y ait dans toute l'Espagne. Dis-moi,
larron vagabond, ne viens-tu pas de me dire que cette princesse
s'tait change en une damoiselle du nom de Dorothe, et que la
tte que j'imagine bien avoir coupe au gant tait la gueuse qui
t'a mis au monde, avec cent autres extravagances qui m'ont jet
dans la plus horrible confusion o je me sois vu en tous les jours
de ma vie? Par le Dieu!... (et il regardait le ciel en grinant
des dents) je ne sais qui me tient de faire sur toi un tel ravage
que le souvenir en mette du plomb dans la tte  tout autant
d'cuyers menteurs qu'il y en aura dsormais par le monde au
service des chevaliers errants.

-- Que Votre Grce s'apaise, mon cher seigneur, rpondit Sancho;
il se pourrait bien que je me fusse tromp quant  ce qui regarde
la transformation de madame la princesse Micomicona; mais quant 
ce qui regarde la tte du gant, ou plutt la dcollation des
outres, et  dire que le sang tait du vin rouge, oh! vive Dieu!
je ne me trompe pas, car les peaux de bouc sont encore au chevet
de votre lit, perces de part en part, et la chambre est un lac de
vin. Sinon, vous le verrez quand il faudra faire frire les oeufs,
je veux dire quand Sa Grce le seigneur htelier viendra vous
demander le payement de tout le dgt. Du reste, je me rjouis au
fond de l'me de ce que madame la reine soit reste ce qu'elle
tait; car j'ai ma part du profit comme chaque enfant de la
commune.

-- Eh bien! Sancho, reprit don Quichotte, je dis seulement que tu
es un imbcile: pardonne-moi et n'en parlons plus.

-- C'est cela, s'cria don Fernand; qu'il n'en soit plus question;
et, puisque madame la princesse veut qu'on ne se mette en marche
que demain, parce qu'il est trop tard aujourd'hui, faisons ce
qu'elle ordonne. Nous pourrons passer la nuit en agrable
conversation, jusqu' l'arrive du jour. Alors nous accompagnerons
tous le seigneur don Quichotte, parce que nous voulons tre
tmoins des exploits inous qu'accomplira sa valeur dans le cours
de cette grande entreprise dont il a bien voulu prendre le
fardeau.

-- C'est moi qui dois vous accompagner et vous servir, rpondit
don Quichotte; et je suis trs-sensible  la grce qui m'est
faite, et trs-oblig de la bonne opinion qu'on a de moi, laquelle
je m'efforcerai de ne pas dmentir, dt-il m'en coter la vie, et
plus encore, s'il est possible.

Don Quichotte et don Fernand continuaient  changer des
politesses et des offres de service, lorsqu'ils furent interrompus
par l'arrive d'un voyageur qui entra tout  coup dans
l'htellerie, et dont la vue fit taire tout le monde. Son costume
annonait un chrtien nouvellement revenu du pays des Mores. Il
portait un justaucorps de drap bleu, avec des pans trs-courts et
des demi-manches, mais sans collet; les hauts-de-chausse taient
galement de drap bleu, et le bonnet de la mme toffe. Il portait
aussi des brodequins jaunes, et un cimeterre moresque pendu  un
baudrier de cuir qui lui passait sur la poitrine. Derrire lui
entra, assise sur un ne, une femme vtue  la moresque, le visage
voil, et la tte enveloppe d'une large coiffe. Elle portait,
par-dessous, une petite toque de brocart, et une longue robe arabe
la couvrait des paules jusqu'aux pieds. L'homme tait d'une
taille robuste et bien prise; son ge semblait dpasser un peu
quarante ans; il avait le visage brun, la moustache longue et la
barbe lgamment dispose. En somme, il montrait dans toute sa
tenue qu'avec de meilleurs vtements on l'et pris pour un homme
de qualit. Il demanda, en entrant, une chambre particulire, et
parut fort contrari quand on lui dit qu'il n'en restait aucune
dans l'htellerie. S'approchant nanmoins de celle qui semblait 
son costume une femme arabe, il la prit dans ses bras, et la mit 
terre. Aussitt Luscinde, Dorothe, l'htesse, sa fille et
Maritornes, attires par ce nouveau costume qu'elles n'avaient
jamais vu, entourrent la Moresque; et Dorothe, qui tait
toujours accorte et prvenante, s'apercevant qu'elle semblait
partager le dplaisir qu'avait son compagnon de ne point trouver
une chambre, lui dit avec bont:

Ne vous affligez point, madame, du peu de commodit qu'offre
cette maison: c'est le propre des htelleries de n'en avoir
aucune. Mais, cependant, s'il vous plaisait de partager notre gte
(montrant du doigt Luscinde), peut-tre que, dans le cours de
votre voyage, vous n'auriez pas souvent trouv meilleur accueil.

L'trangre, toujours voile, ne rpondit rien; mais elle se leva
du sige o on avait assise, et, croisant ses deux mains sur sa
poitrine, elle baissa la tte et plia le corps, en signe de
remercment. Son silence acheva de faire croire qu'elle tait
Moresque, et qu'elle ne savait pas la langue des chrtiens. En ce
moment revint le captif, qui s'tait jusqu'alors occup d'autres
choses. Voyant que toutes ces femmes entouraient celle qu'il avait
amene avec lui, et que celle-ci ne rpondait mot  tout ce qu'on
lui disait:

Mesdames, leur dit-il, cette jeune fille entend  peine notre
langue, et ne sait parler que celle de son pays: c'est pour cela
qu'elle n'a pas pu rpondre  ce que vous lui avez demand.

-- Nous ne lui demandons rien autre chose, rpondit Luscinde, que
de vouloir bien accepter notre compagnie pour cette nuit, et de
partager la chambre o nous la passerons. Elle y sera reue aussi
bien que le permet un tel lieu, et avec tous les gards qu'on doit
 des trangers, surtout lorsque c'est une femme qui en est
l'objet.

-- Pour elle et pour moi, madame, rpliqua le captif, je vous
baise les mains, et j'estime  son prix la faveur que vous
m'offrez; dans une telle occasion, et de personnes telles que
vous, elle ne peut manquer d'tre grande.

-- Dites-moi, seigneur, interrompit Dorothe, cette dame est-elle
chrtienne ou musulmane? Son costume et son silence nous font
penser qu'elle est ce que nous ne voudrions pas qu'elle ft.

-- Par le costume et par le corps, rpondit le captif, elle est
musulmane; mais dans l'me elle est grandement chrtienne, car
elle a grand dsir de l'tre.

-- Elle n'est donc pas baptise? reprit Luscinde.

-- Pas encore, rpliqua le captif; elle n'a pas eu l'occasion de
l'tre depuis notre dpart d'Alger, sa patrie; et jusqu' prsent
elle ne s'est pas trouve en pril de mort si imminent qu'il ait
fallu la baptiser avant qu'elle et appris les crmonies qu'exige
notre sainte mre l'glise. Mais Dieu permettra qu'elle soit
bientt baptise avec toute la dcence que mrite la qualit de sa
personne, plus grande que ne l'annoncent son costume et le mien.

Ces propos donnrent  tous ceux qui les avaient entendus le dsir
de savoir qui taient la Moresque et le captif; mais personne
n'osa le demander pour l'instant, voyant bien qu'il tait plus
opportun de leur procurer du repos que de les questionner sur leur
histoire. Dorothe prit l'trangre par la main, et, la faisant
asseoir auprs d'elle, elle la pria d'ter son voile. Celle-ci
regarda le captif, comme pour lui demander ce qu'on venait de lui
dire et ce qu'il fallait faire. Il rpondit en langue arabe qu'on
la priait d'ter son voile, et qu'elle ferait bien d'obir.
Aussitt elle le dtacha, et dcouvrit un visage si ravissant, que
Dorothe la trouva plus belle que Luscinde, et Luscinde plus belle
que Dorothe; et tous les assistants convinrent que, si quelque
femme pouvait galer l'une et l'autre par ses attraits, c'tait la
Moresque; il y en eut mme qui lui donnrent sur quelques points
la prfrence. Et, comme la beaut a toujours le privilge de se
concilier les esprits et de s'attirer les sympathies, tout le
monde s'empressa de servir et de fter la belle Arabe. Don Fernand
demanda au captif comment elle s'appelait, et il rpondit: Lella
Zorada[198]; mais, ds qu'elle entendit son nom, elle comprit ce
qu'avait demand le chrtien, et s'cria sur-le-champ, pleine  la
fois de dpit et de grce: _No, no, Zorada; Maria, Maria,
_voulant faire entendre qu'elle s'appelait Marie, et non Zorade.
Ces paroles, et l'accent pntr avec lequel la Moresque les
pronona, firent rpandre plus d'une larme  quelques-uns de ceux
qui l'coutaient, surtout parmi les femmes, qui sont de leur
nature plus tendres et plus compatissantes. Luscinde l'embrassa
avec transport, en lui disant: Oui, oui, Marie, Marie; et la
Moresque rpondit: Si, si, _Maria. Zorada macang__[199]_; c'est-
-dire _plus de Zorade._

Cependant la nuit approchait, et, sur l'ordre des compagnons de
don Fernand, l'htelier avait mis tous ses soins et toute sa
diligence  prparer le souper de ses htes le mieux qu'il lui fut
possible. L'heure venue, ils s'assirent tous alentour d'une longue
table troite, faite comme pour un rfectoire, car il n'y en avait
ni ronde ni carre dans toute la maison. On offrit le haut bout 
don Quichotte, qui essaya vainement de refuser cet honneur, et
voulut qu'on mt  ses cts la princesse Micomicona, puisqu'il
tait son chevalier gardien. Ensuite s'assirent Luscinde et
Zorade, et, en face d'elles, don Fernand et Cardnio; au-dessous
d'eux, le captif et les autres gentilshommes; puis,  la suite des
dames, le cur et le barbier. Ils souprent ainsi avec apptit et
gaiet, et leur joie s'accrut quand ils virent que don Quichotte,
cessant de manger, et pouss du mme esprit qui lui fit autrefois
adresser aux chevriers un si long discours, s'apprtait  parler:

En vrit, dit-il, mes seigneurs, il faut convenir que ceux qui
ont fait profession dans l'ordre de la chevalerie errante voient
des choses tranges, merveilleuses, inoues. Sinon, dites-moi,
quel tre vivant y a-t-il au monde, qui, entrant  l'heure qu'il
est par la porte de ce chteau, et nous voyant attabls de la
sorte, pourrait juger et croire que nous sommes qui nous sommes?
Qui dirait que cette dame assise  mes cts est la grande reine
que nous connaissons tous, et que je suis ce chevalier de la
Triste-Figure, dont la bouche de la Renomme rpand le nom sur la
terre?  prsent, il n'en faut plus douter, cet exercice, ou
plutt cette profession surpasse toutes celles qu'ont jamais
inventes les hommes, et il faut lui porter d'autant plus d'estime
qu'elle est sujette  plus de dangers. Qu'on te de ma prsence
ceux qui prtendraient que les lettres l'emportent sur les armes;
car je leur dirais, quels qu'ils fussent, qu'ils ne savent ce
qu'ils disent[200]. En effet, la raison que ces gens ont coutume de
donner, et dont ils ne sortent jamais, c'est que les travaux de
l'esprit surpassent ceux du corps, et que, dans les armes, le
corps seul fonctionne: comme si cet exercice tait un vrai mtier
de portefaix qui n'exiget que de bonnes paules; ou comme si,
dans ce que nous appelons les armes, nous dont c'est la
profession, n'taient pas comprises les actions de l'art
militaire, lesquelles demandent la plus haute intelligence; ou
comme si le guerrier qui commande une arme en campagne, et celui
qui dfend une place assige, ne travaillaient point de l'esprit
comme du corps. Est-ce, par hasard, avec les forces corporelles
qu'on parvient  pntrer les intentions de l'ennemi,  deviner
ses projets, ses stratagmes, ses embarras,  prvenir le mal
qu'on redoute, toutes choses qui sont du ressort de l'entendement,
et o le corps n'a, certes, rien  voir? Maintenant, s'il est vrai
que les armes exigent, comme les lettres, la coopration de
l'esprit, voyons lequel des deux esprits a le plus  faire, celui
de l'homme de lettres, ou celui de l'homme de guerre. Cela sera
facile  connatre par la fin et le but que se proposent l'un et
l'autre, car l'intention qui se doit le plus estimer est celle qui
a le plus noble objet. La fin et le but des lettres (je ne parle
point  prsent des lettres divines, dont la mission est de
conduire et d'acheminer les mes au ciel; car,  une fin sans fin
comme celle-l, nulle autre ne peut se comparer; je parle des
lettres humaines[201]), c'est, dis-je, de faire triompher la justice
distributive, de rendre  chacun ce qui lui appartient,
d'appliquer et de faire observer les bonnes lois. Cette fin,
assurment, est grande, gnreuse et digne d'loge; mais non pas
autant, toutefois, que celle des armes, lesquelles ont pour objet
et pour but la paix, c'est--dire le plus grand bien que puissent
dsirer les hommes en cette vie. Ainsi, les premires bonnes
nouvelles que reut le monde furent celles que donnrent les
anges, dans cette nuit qui devint notre jour, lorsqu'ils
chantaient au milieu des airs: _Gloire soit  Dieu dans les
hauteurs clestes, et paix sur la terre aux hommes de bonne
volont! _De mme, le meilleur salut qu'enseigna  ses disciples
bien-aims le plus grand matre de la terre et du ciel, ce fut de
dire, lorsqu'ils entreraient chez quelqu'un: _Que la paix soit en
cette maison! _Et maintes fois encore il leur a dit: _Je vous
donne ma paix, je vous laisse ma paix, que la paix soit avec
vous__[202]__, _comme le plus prcieux bijou que pt donner et
laisser une telle main, bijou sans lequel, ni sur la terre, ni
dans le ciel, il ne peut exister aucun bonheur. Or, cette paix est
la vritable fin de la guerre, et la guerre est la mme chose que
les armes. Une fois cette vrit admise, que la fin de la guerre
c'est la paix, et qu'en cela elle l'emporte sur la fin des
lettres, venons maintenant aux travaux de corps du lettr et 
ceux de l'homme qui fait profession des armes, et voyons quels
sont les plus rudes.

Don Quichotte poursuivait son discours avec tant de mthode et en
si bons termes, qu'il forait alors tous ceux qui l'entendaient 
ne plus le prendre pour un fou; au contraire, comme ils taient,
pour la plupart, des gentilshommes destins par leur naissance 
l'tat des armes, ils l'coutaient avec beaucoup de plaisir.

Je dis donc, continua-t-il, que voici les travaux et les peines
de l'tudiant[203]: d'abord, et par-dessus tout, la pauvret, non
pas que tous les tudiants soient pauvres, mais pour prendre leur
condition dans tout ce qu'elle a de pire. Quand j'ai dit que
l'tudiant souffre la pauvret, il me semble que je n'ai rien de
plus  dire de son triste sort: car qui est pauvre n'a rien de bon
au monde. Cette pauvret, il la souffre quelquefois par parties;
tantt c'est la faim, tantt le froid, tantt la nudit,
quelquefois aussi ces trois choses  la fois. Cependant il n'est
jamais si pauvre qu'il ne trouve  la fin quelque chose  manger,
bien que ce soit un peu plus tard que l'heure; bien que ce ne
soient que les restes des riches; et c'est l la plus grande
misre de l'tudiant, ce qu'ils appellent entre eux _aller  la
soupe__[204]__. _D'une autre part, ils ne manquent pas de
quelque chemine de cuisine, de quelque _brasero _dans la chambre
d'autrui, o ils puissent, sinon se rchauffer, au moins se
dgourdir un peu; et enfin, la nuit venue, ils dorment tous sous
des toits de maisons. Je ne veux pas descendre jusqu' d'autres
menus dtails,  savoir, le manque de chemises et la non-abondance
de souliers, la vtust et la maigreur de l'habit, et ce got pour
s'empiffrer jusqu' la gorge quand la bonne fortune leur envoie
quelque banquet.

 C'est par ce chemin que je viens de peindre, pre et difficile,
qu'en bronchant par-ci et tombant par-l, se relevant d'un ct
pour retomber de l'autre, ils arrivent aux degrs qu'ils
ambitionnent. Une fois ce but atteint, nous en avons vu beaucoup
qui, aprs avoir pass  travers ces cueils, entre ces Charybde
et ces Scylla, arrivent, comme emports par le vol de la fortune
favorable,  gouverner le monde du haut d'un fauteuil, ayant
chang leur faim en satit, leur froid en douce fracheur, leur
nudit en habits de parade, et leur natte de jonc en draps de
toile de Hollande et en rideaux de damas: prix justement mrit de
leur science et de leur vertu. Mais si l'on compare et si l'on
balance leurs travaux avec ceux du guerrier, de combien ils
restent en arrire! C'est ce que je vais facilement dmontrer.

Chapitre XXXVIII

_O se continue le curieux discours que fit don Quichotte sur les
armes et les lettres__[205]_


Don Quichotte prit haleine un moment, et continua de la sorte:

Puisque nous avons commenc,  propos de l'tudiant, par la
pauvret et ses diverses parties, examinons si le soldat est plus
riche, et nous verrons qu'il n'y a personne de plus pauvre que lui
dans la pauvret mme. En effet, il est toujours rduit, ou  la
misre de sa solde, qui arrive tard ou jamais, ou  ce qu'il pille
de ses mains, au notable pril de sa vie et de son me.
Quelquefois son dnment arrive  ce point qu'un justaucorps de
peau taillad lui sert  la fois d'uniforme et de chemise; et, au
beau milieu de l'hiver, tant en rase campagne, qu'a-t-il pour se
dfendre de l'inclmence du ciel? Uniquement le souffle de sa
bouche, lequel, sortant d'un lieu vide, doit infailliblement en
sortir froid, selon toutes les rgles de la nature. Maintenant,
que la nuit vienne, pour qu'il puisse rparer les souffrances du
jour dans le lit qui l'attend. Par ma foi, ce sera bien sa faute
si ce lit pche par dfaut de largeur, car il peut mesurer sur la
terre autant de pieds qu'il lui en faut, puis s'y tourner et
retourner tout  son aise, sans crainte de chiffonner les draps.
Vienne  prsent le jour et l'heure de recevoir les degrs de sa
profession, c'est--dire vienne un jour de bataille; on lui mettra
sur la tte, en guise de bonnet de docteur, une compresse de
charpie pour lui panser quelques blessures de balle qui lui aura
peut-tre travers les deux tempes, ou bien qui le laissera
estropi d'une jambe ou d'un bras. Si cela n'arrive point; si le
ciel, en sa misricorde, le conserve vivant et sain de tous ses
membres, il pourra bien se faire qu'il reste dans la mme pauvret
qu'auparavant; il faudra que d'autres rencontres se prsentent,
que d'autres batailles se livrent, et qu'il en sorte toujours
vainqueur pour arriver  quelque chose: ce sont des miracles qui
ne se voient pas souvent. Mais, dites-moi, seigneurs, si vous y
avez jamais fait attention, combien sont moins nombreux ceux qu'a
rcompenss la guerre, que ceux qui ont pri dans ses hasards!
Sans doute vous allez me rpondre qu'il n'y a point de comparaison
 faire, que les morts sont innombrables, et que les vivants
rcompenss peuvent se compter avec trois chiffres. Tout cela est
au rebours chez les lettrs; car, avec le pan de leur robe, je ne
veux pas dire avec leurs manches[206], ils trouvent toujours de quoi
vivre; ainsi, bien que la peine du soldat soit beaucoup plus
grande, la rcompense l'est beaucoup moins.  cela, l'on ne
manquera pas de rpondre qu'il est plus facile de rmunrer
convenablement deux mille lettrs que trente mille soldats, car on
rcompense les premiers en leur confrant des offices qui doivent
 toute force appartenir aux gens de leur profession, tandis que
les autres ne peuvent tre rcompenss qu'aux dpens du seigneur
qu'ils servent; mais cette impossibilit fortifie d'autant plus la
raison que j'ai pour moi. Au reste, laissons cela de ct, car
c'est un labyrinthe de fort difficile issue, et revenons  la
prminence des armes sur les lettres. La question est encore 
dcider, entre les raisons que chacune des parties allgue en sa
faveur. Les lettres disent, pour leur part, que, sans elles, les
armes ne pourraient subsister, car la guerre aussi a ses lois,
auxquelles elle est soumise, et toutes les lois tombent dans le
domaine des lettres et des lettrs.  cela les armes rpondent
que, sans elles, les lois ne pourraient pas subsister davantage,
car c'est avec les armes que les rpubliques se dfendent, que les
royaumes se conservent, que les villes se gardent, que les chemins
deviennent srs, que les mers sont purges de pirates; finalement,
sans leur secours, les rpubliques, les royaumes, les monarchies,
les cits, les chemins de terre et de mer seraient perptuellement
en butte aux excs et  la confusion qu'entrane la guerre, tout
le temps qu'elle dure et qu'elle use de ses privilges et de ses
violences. C'est un fait reconnu que, plus une chose cote, plus
elle s'estime et doit s'estimer. Or, pour qu'on devienne minent
dans les lettres, qu'en cote-t-il? du temps, des veilles, la
faim, la nudit, des maux de tte, des indigestions d'estomac, et
d'autres choses de mme espce que j'ai dj rapportes en partie.
Mais  celui qui veut devenir au mme degr bon soldat, il en
cote autant de souffrances qu' l'tudiant, sauf qu'elles sont
incomparablement plus grandes, puisqu' chaque pas il court risque
de la vie. Quelle crainte du dnment ou de la pauvret peut
tourmenter un tudiant, qui approche de celle que ressent un
soldat, lorsque, se trouvant enferm dans une place assige, et
faisant sentinelle  l'angle de quelque ravelin, il entend que
l'ennemi creuse une mine dans la direction de son poste, et qu'il
ne peut remuer de l pour rien au monde, ni fuir le pril qui le
menace de si prs? Tout ce qu'il peut faire, c'est d'avertir son
capitaine de ce qui se passe, pour qu'on remdie au danger par une
contre-mine; et lui reste l, attendant que tout  coup
l'explosion le fasse voler aux nues sans ailes, et retomber dans
l'abme sans sa volont. Si ce pril ne semble pas encore assez
formidable, voyons s'il n'est pas surpass dans l'abordage de deux
galres qui s'accrochent par leurs proues au milieu du vaste
Ocan, ne laissant, dans leur enlacement mutuel, d'autre espace au
soldat que les deux pieds de la planche d'peron. Il voit devant
lui autant de ministres de la mort qu'il y a de bouches de canon
et d'arquebuses braques sur le pont ennemi,  la longueur d'une
lance; il voit qu'au premier faux pas, il ira visiter les
profondeurs de l'empire de Neptune; et cependant, d'un coeur
intrpide, emport par l'honneur qui l'excite, il s'offre pour but
 toute cette mousqueterie, et tche de s'lancer par cet troit
passage sur la galre oppose. Et ce qu'il faut le plus admirer,
c'est qu'un soldat n'est pas plutt tomb l d'o il ne se
relvera plus qu' la fin du monde, qu'un autre aussitt le
remplace; si celui-l tombe aussi  la mer, qui l'attend comme une
proie, un autre lui succde, puis un autre encore, sans leur
laisser le temps de mourir: audace et vaillance que rien ne peut
surpasser dans les chances de la guerre. Oh! bienheureux les
sicles qui ne connaissaient point la furie pouvantable de ces
instruments de l'artillerie, dont je tiens l'inventeur pour damn
au fond des enfers, o il reoit le prix de sa diabolique
invention! C'est elle qui est cause qu'un bras infme et lche te
la vie au plus valeureux chevalier; que, sans savoir ni d'o, ni
comment, au milieu de l'ardeur et du transport qui enflamment un
coeur magnanime, arrive une balle gare, tire peut-tre par tel
qui s'est enfui, pouvant du feu de sa maudite machine: et voil
qu'elle dtruit les penses et tranche la vie de tel autre qui
mritait d'en jouir de longues annes[207]. Aussi, quand j'y fais
rflexion, il me prend envie de dire que je regrette au fond de
l'me d'avoir embrass cette profession de chevalier errant, dans
un ge aussi dtestable que celui o nous avons le malheur de
vivre. Certes, aucun pril ne me fait sourciller; mais cependant
il me chagrine de penser qu'un peu de poudre et de plomb va m'ter
l'occasion de me rendre clbre sur toute la face de la terre par
la valeur de mon bras et le tranchant de mon pe. Mais que le
ciel fasse ce qu'il lui plaira; si j'arrive o je prtends, je
serai d'autant plus digne d'estime, que j'aurai affront de plus
grands prils que ceux qu'affrontrent les chevaliers errants des
sicles passs.

Toute cette longue harangue, don Quichotte la dbita pendant que
les autres soupaient, oubliant lui-mme de porter, comme on dit,
bouche  la bouche, bien que Sancho Panza lui et rappel 
plusieurs reprises de souper aussi, et qu'ensuite il aurait le
temps de prcher autant qu'il lui plairait. Quant  ceux qui
l'avaient cout, ils prouvrent une nouvelle compassion en
voyant qu'un homme d'une si saine intelligence, et qui discourait
si bien sur tous les sujets, et perdu l'esprit sans ressource 
propos de sa maudite et fatale chevalerie. Le cur lui dit qu'il
avait eu parfaitement raison en tout ce qu'il avait avanc 
l'avantage des armes, et que lui-mme, quoique lettr et gradu,
tait prcisment du mme avis. Le souper fini, on leva la nappe,
et pendant que l'htesse, sa fille et Maritornes arrangeaient le
galetas de don Quichotte, o l'on avait dcid que les dames se
rfugieraient ensemble pour la nuit, don Fernand pria le captif de
raconter l'histoire de sa vie. Elle ne pouvait, disait-il, manquer
d'tre intressante et curieuse,  en juger par l'chantillon
qu'en donnait la compagne qu'il ramenait avec lui. Le captif
rpondit qu'il ferait de bon coeur ce qu'on lui demandait; qu'il
craignait seulement que son histoire ne leur caust point autant
de plaisir qu'il souhaitait; mais qu'aprs tout, pour ne point
leur dsobir, il tait prt  la conter. Le cur et les autres
assistants le remercirent et le prirent de nouveau. Alors, se
voyant sollicit par tant de monde:

Il n'est pas besoin de prires, dit le captif,  qui peut donner
des ordres. Que Vos Grces me prtent leur attention; vous
entendrez une relation vritable, dont n'approchent pas peut-tre
les fables que l'on compose avec des efforts tudis
d'imagination.

 ces mots tous les assistants s'arrangrent sur leurs siges, et
firent bientt un grand silence. Quand le captif vit que tout le
monde se taisait, attendant qu'il parlt, d'un son de voix
agrable et mesur, il commena de la sorte:

Chapitre XXXIX

_O le captif raconte sa vie et ses aventures_


C'est dans une bourgade des montagnes de Lon qu'est la souche de
ma famille, pour qui la nature se montra plus librale que la
fortune. Nanmoins, au milieu de ces pays pauvres, mon pre avait
acquis la rputation d'tre riche, et rellement il l'aurait t,
s'il et mis autant de diligence  conserver son patrimoine qu'il
en mettait  le dissiper. Cette humeur gnreuse et dpensire, il
l'avait prise tant soldat, pendant les annes de sa jeunesse: car
l'tat militaire est une cole o le chiche devient libral, et le
libral prodigue; et si quelque soldat se montre avare, c'est
comme un de ces phnomnes qui se voient bien rarement. Pour mon
pre, il passait les limites de la libralit, et touchait 
celles de la profusion, ce qui ne peut que nuire  un homme mari,
qui a des enfants pour lui succder dans son nom et dans son
existence. Mon pre en avait trois, tous garons, et tous d'ge 
prendre un tat. Voyant donc, comme il le disait lui-mme, qu'il
ne pouvait rsister  son penchant, il voulut se priver de la
cause qui le rendait si prompt  la dpense et aux largesses; il
voulut se dpouiller de son bien, chose sans laquelle Alexandre
lui-mme ne semblerait qu'un ladre. Un jour donc, nous ayant
appels tous trois et enferms dans sa chambre, il nous tint  peu
prs le discours que je vais rapporter:

Mes chers fils, pour comprendre que je veux votre bien, il suffit
de dire et de savoir que vous tes mes enfants; d'un autre ct,
pour croire que je veux votre mal, il suffit de voir que je ne
sais pas tenir la main  la conservation de votre patrimoine. Eh
bien! pour que vous soyez dsormais persuads que je vous aime
comme un pre, et ne peux dsirer votre ruine, je veux faire 
votre gard une chose  laquelle il y a longtemps que je pense, et
que j'ai mrement prpare. Vous voil tous trois en ge de
prendre un tat dans le monde, ou du moins de choisir une
profession qui vous donne, lorsque vous serez tout  fait hommes,
honneur et profit. Ce que j'ai pens, c'est de faire quatre parts
de mon bien. Je vous en donnerai trois,  chacun la sienne
parfaitement gale, et je garderai l'autre pour vivre le reste des
jours qu'il plaira au ciel de m'accorder. Seulement, je voudrais
que chacun de vous, aprs avoir reu la part de fortune qui lui
reviendra, suivt une des carrires que je vais dire. Il y a dans
notre Espagne un vieux proverbe,  mon avis sage et vridique,
comme ils le sont tous, puisque ce sont de courtes maximes tires
d'une longue exprience; celui-l dit: _glise, ou mer, ou maison
du roi__[208]_, ce qui signifie plus clairement: qui veut russir
et devenir riche doit entrer dans l'glise, ou naviguer pour faire
le commerce, ou se mettre au service des rois dans leurs palais;
car on dit encore: _Mieux vaut miette de roi que grce de
seigneur. _Je voudrais donc, et telle est ma volont, que l'un de
vous suivt les lettres, un autre le ngoce, et que le troisime
servt le roi dans ses armes, puisqu'il est fort difficile de le
servir dans sa maison, et que si la guerre ne donne pas beaucoup
de richesse, en revanche elle procure beaucoup de lustre et de
renomme. D'ici  huit jours, je vous donnerai toutes vos parts en
argent comptant, sans vous faire tort d'un maravdi, comme les
comptes vous le prouveront; maintenant, dites-moi si vous
consentez  suivre mon opinion et mon conseil au sujet de la
proposition que je vous ai faite.

Mon pre, alors, m'ordonna de rpondre, comme tant l'an. Aprs
l'avoir engag  ne pas se dfaire de son bien et  en dpenser
tout ce qu'il lui plairait; aprs lui avoir dit que nous tions
assez jeunes pour avoir le temps d'en gagner, j'ajoutai que
j'obirais  son dsir, et que le mien tait de suivre le mtier
des armes, pour y servir Dieu et le roi. Mon second frre fit les
mmes offres, et choisit d'aller aux Indes pour y porter en
marchandises la somme qui formerait son lot. Le plus jeune, et, je
le crois aussi, le mieux avis, rpondit qu'il voulait suivre la
carrire de l'glise, ou du moins aller terminer ses tudes 
Salamanque. Ds que nous emes fini de nous mettre d'accord et de
choisir nos professions, mon pre nous embrassa tendrement, et mit
en oeuvre, avec autant de clrit qu'il l'avait dit, tout ce
qu'il venait de nous promettre. Il donna  chacun sa part, qui fut
(je ne l'ai pas oubli) de trois mille ducats, et en argent, parce
qu'un de nos oncles, ayant achet tout le patrimoine pour qu'il ne
sortt pas de la famille, le paya comptant. Nous prmes tous trois
ensemble cong de notre bon pre, et, ce mme jour, trouvant qu'il
y aurait de l'inhumanit  laisser mon pre avec si peu de bien
pour ses vieux jours, je lui fis prendre deux mille ducats sur mes
trois mille, le reste suffisant pour me munir de tout ce qui est
ncessaire  un soldat. Mes deux frres, pousss par mon exemple,
lui donnrent chacun mille ducats, de faon qu'il resta quatre
mille ducats en argent  mon pre, outre les trois mille que
valait la portion de patrimoine qu'il avait voulu conserver en
biens-fonds; enfin nous prmes cong de lui et de cet oncle dont
j'ai parl, non sans regrets et sans larmes mutuelles. Ils nous
engagrent, surtout,  leur faire connatre, chaque fois que nous
en aurions l'occasion, notre bonne ou mauvaise fortune. Nous le
prommes, et, quand ils nous eurent donn le baiser d'adieu et
leur bndiction, l'un de nous prit le chemin de Salamanque,
l'autre celui de Sville, et moi celui d'Alicante, o j'avais
appris que se trouvait un vaisseau gnois faisant un chargement de
laine pour retourner en Italie. Il y a, cette anne, vingt-deux
ans que j'ai quitt la maison de mon pre, et pendant tout ce long
intervalle, bien que j'aie crit plusieurs lettres, je n'ai reu
aucune nouvelle de lui ni de mes frres.

Maintenant, je vais brivement raconter ce qui m'est arriv depuis
cette poque. Je m'embarquai au port d'Alicante; j'arrivai 
Gnes, aprs une heureuse traverse; de l, je me rendis  Milan,
o j'achetai des armes et quelques quipements de soldat, et je
voulus aller faire mon enrlement dans les troupes du Pimont;
mais, tandis que j'tais en route pour Alexandrie, j'appris que le
grand-duc d'Albe passait en Flandre. Aussitt, changeant d'avis,
je partis  sa suite; je le servis dans les batailles qu'il livra,
j'assistai  la mort des comtes de Horn et d'Egmont, et parvins 
tre nomm enseigne d'un fameux capitaine, natif de Guadalaxara,
qu'on appelait Digo de Urbina[209]. Quelque temps aprs mon arrive
en Flandre, on y apprit la ligue forme par Sa Saintet le pape
Pie V, d'heureuse mmoire, avec Venise et l'Espagne, contre
l'ennemi commun de la chrtient, le Turc, qui venait d'enlever
avec sa flotte la fameuse le de Chypre, appartenant aux
Vnitiens, perte fatale et lamentable. On eut la certitude que le
gnral de cette ligue serait le srnissime infant don Juan
d'Autriche, frre naturel de notre grand roi Philippe II. La
nouvelle se rpandit aussi des immenses prparatifs de guerre qui
se faisaient. Tout cela me donna une si extrme envie de prendre
part  la campagne navale qui allait s'ouvrir, que, bien que
j'eusse l'espoir et l'assurance d'tre promu au grade de capitaine
 la premire occasion, j'aimai mieux tout abandonner et m'en
aller en Italie; ce que je fis en effet. Ma bonne toile permit
que j'y arrivasse au moment o le seigneur don Juan d'Autriche,
ayant dbarqu  Gnes, se rendait  Naples pour s'y runir  la
flotte de Venise, jonction qui eut lieu plus tard  Messine. Que
dirai-je enfin? Devenu capitaine d'infanterie, honorable emploi
que me valut mon bonheur plutt que mes mrites, je me trouvai 
cette grande et mmorable journe de Lpante[210]. Mais en ce jour,
si heureux pour la chrtient, puisque toutes les nations du monde
furent dsabuses de l'erreur qui leur faisait croire les Turcs
invincibles sur mer; en ce jour o fut bris l'orgueil ottoman,
parmi tant d'heureux qu'il fit (car les chrtiens qui y prirent
eurent plus de bonheur encore que ceux qui restrent vivants et
vainqueurs), moi seul je fus malheureux. Au lieu de recevoir,
comme au sicle de Rome, une couronne navale, je me vis, dans la
nuit qui suivit cette fameuse journe, avec des fers aux pieds et
des menottes aux mains. Voici comment m'arriva cette cruelle
disgrce; Uchali[211], roi d'Alger, heureux et hardi corsaire, ayant
attaqu et pris  l'abordage la galre capitane de Malte, o trois
chevaliers restrent seuls vivants, et tous trois grivement
blesss[212], la capitane de Jean-Andr Doria vint  son secours. Je
montais cette galre avec ma compagnie, et, faisant ce que je
devais en semblable occasion, je sautai sur le pont de la galre
ennemie; mais elle s'loigna brusquement de celle qui l'attaquait,
et mes soldats ne purent me suivre. Je restai seul, au milieu des
ennemis, dans l'impuissance de rsister longtemps  leur nombre.
Ils me prirent,  la fin, couvert de blessures, et comme vous
savez, seigneurs, qu'Uchali parvint  s'chapper avec toute son
escadre, je restai son prisonnier. Ainsi, je fus le seul triste
parmi tant d'heureux, et le seul captif parmi tant de dlivrs,
puisqu'en ce jour quinze mille chrtiens qui ramaient sur les
bancs des galres turques recouvrrent leur chre libert.

On me conduisit  Constantinople, o le Grand Seigneur Slim fit
mon matre gnral de la mer[213], parce qu'il avait fait son devoir
dans la bataille, ayant remport pour trophe de sa valeur
l'tendard de l'ordre de Malte. Je me trouvai l'anne suivante,
qui tait 1572[214],  Navarin, ramant dans la capitane appele _les
Trois-Fanaux. _L, je fus tmoin de l'occasion qu'on perdit de
prendre dans le port toute la flotte turque, puisque les
Levantins[215] et les janissaires qui se trouvaient l sur les
btiments, croyant tre attaqus dans l'intrieur mme du port,
prparrent leurs hardes et leurs babouches pour s'enfuir  terre,
sans attendre le combat, tant tait grande la peur qu'ils avaient
de notre flotte. Mais le ciel en ordonna d'une autre faon, non
par la faiblesse ou la ngligence du gnral qui commandait les
ntres, mais  cause des pchs de la chrtient, et parce que
Dieu permet que nous ayons toujours des bourreaux prts  nous
punir. En effet, Uchali se rfugia  Modon, qui est une le prs
de Navarin; puis, ayant jet ses troupes  terre, il fit fortifier
l'entre du port, et se tint en repos jusqu' ce que Don Juan se
ft loign[216]. C'est dans cette campagne que tomba au pouvoir des
chrtiens la galre qu'on nommait _la Prise, _dont le capitaine
tait un fils du fameux corsaire Barberousse. Elle fut emporte
par la capitane de Naples appele _la Louve, _que commandait ce
foudre de guerre, ce pre des soldats, cet heureux et invincible
capitaine don Alvaro de Bazan, marquis de SantaCruz[217]. Je ne veux
pas manquer de vous dire ce qui se passa  cette prise de _la
Prise. _Le fils de Barberousse tait si cruel et traitait si mal
ses captifs, que ceux qui occupaient les bancs de sa chiourme ne
virent pas plutt la galre _la Louve _se diriger sur eux et
prendre de l'avance, qu'ils lchrent tous  la fois les rames, et
saisirent leur capitaine, qui leur criait du gaillard d'arrire de
ramer plus vite; puis se le passant de banc en banc, de la poupe 
la proue, ils lui donnrent tant de coups de dents, qu'avant
d'avoir atteint le mt, il avait rendu son me aux enfers, tant
taient grandes la cruaut de ses traitements et la haine qu'il
inspirait[218].

Nous retournmes  Constantinople, et l'anne suivante, 1573, on y
apprit que le seigneur don Juan d'Autriche avait emport Tunis
d'assaut, et qu'il avait livr cette ville  Muley-Hamet, tant
ainsi toute esprance d'y recouvrer le trne  Muley-Hamida, le
More le plus cruel et le plus vaillant qu'ait vu le monde[219]. Le
Grand Turc sentit vivement cette perte, et avec la sagacit
naturelle  tous les gens de sa famille, il demanda la paix aux
Vnitiens, qui la dsiraient plus que lui. L'anne suivante, 1574,
il attaqua la Goulette et le fort que don Juan avait lev auprs
de Tunis, le laissant  demi construit[220]. Pendant tous ces
vnements de la guerre, je restai attach  la rame sans nul
espoir de recouvrer la libert, du moins par ma ranon, car
j'tais bien rsolu de ne pas crire  mon pre la nouvelle de mes
malheurs. Enfin, la Goulette fut prise, puis le fort. On compta 
l'attaque de ces deux places jusqu' 65 000 soldats turcs pays,
et plus de 400 000 Mores et Arabes, venus de toute l'Afrique.
Cette foule innombrable de combattants tranaient tant de
munitions et de matriel de guerre, ils taient suivis de tant de
maraudeurs, qu'avec leurs seules mains et des poignes de terre
ils auraient pu couvrir la Goulette et le fort. Ce fut la Goulette
qui tomba la premire au pouvoir de l'ennemi, elle qu'on avait
crue jusqu'alors imprenable, et non par la faute de sa garnison,
qui fit pour la dfendre tout ce qu'elle devait et pouvait faire,
mais parce que l'exprience montra combien il tait facile
d'lever des tranches dans ce dsert de sable, o l'on prtendait
que l'eau se trouvait  deux pieds du sol, tandis que les Turcs
n'en trouvrent pas  deux aunes. Aussi, avec une immense quantit
de sacs de sable, ils levrent des tranches tellement hautes,
qu'elles dominaient les murailles de la forteresse, et, comme ils
tiraient du terre-plein, personne ne pouvait se montrer ni veiller
 sa dfense. L'opinion commune fut que les ntres n'auraient pas
d s'enfermer dans la Goulette, mais attendre l'ennemi en rase
campagne et au dbarquement. Ceux qui parlent ainsi parlent de
loin, et n'ont gure l'exprience de semblables vnements,
puisque, dans la Goulette et dans le fort, il y avait  peine sept
mille soldats. Comment, en si faible nombre, eussent-ils t plus
braves encore, pouvaient-ils s'aventurer en plaine, et en venir
aux mains avec une foule comme celle de l'ennemi? et comment est-
il possible de conserver une forteresse qui n'est point secourue,
quand elle est enveloppe de tant d'ennemis acharns, et dans leur
propre pays? Mais il parut  bien d'autres, et  moi tout le
premier, que ce fut une grce particulire que fit le ciel 
l'Espagne, en permettant la destruction totale de ce rceptacle de
perversits, de ce ver rongeur, de cette insatiable ponge qui
dvorait tant d'argent dpens sans fruit, rien que pour servir 
conserver la mmoire de sa prise par l'invincible Charles-Quint,
comme s'il tait besoin, pour la rendre ternelle, que ces pierres
la rappelassent.

On perdit aussi le fort; mais du moins les Turcs ne l'emportrent
que pied  pied. Les soldats qui le dfendaient combattirent avec
tant de valeur et de constance, qu'ils turent plus de vingt-cinq
mille ennemis, en vingt-deux assauts gnraux qui leur furent
livrs. Aucun ne fut pris sain et sauf des trois cents qui
restrent en vie: preuve claire et manifeste de leur indomptable
vaillance, et de la belle dfense qu'ils firent pour conserver ces
places. Un autre petit fort capitula: c'tait une tour btie au
milieu de l'le de l'Estagno[221], o commandait don Juan Zanoguera,
gentilhomme valencien et soldat de grand mrite. Les Turcs firent
prisonnier don Pedro Puertocarrero, gnral de la Goulette, qui
fit tout ce qui tait possible pour dfendre cette place forte, et
regretta tellement de l'avoir laiss prendre, qu'il mourut de
chagrin dans le trajet de Constantinople, o on le menait captif.
Ils prirent aussi le gnral du fort, appel Gabrio Cervellon,
gentilhomme milanais, clbre ingnieur et vaillant guerrier[222].
Bien des gens de marque prirent dans ces deux places, entre
autres Pagano Doria, chevalier de Saint-Jean, homme de caractre
gnreux, comme le montra l'extrme libralit dont il usa envers
son frre, le fameux Jean-Andr Doria. Ce qui rendit sa mort plus
douloureuse encore, c'est qu'il prit sous les coups de quelques
Arabes, auxquels il s'tait confi, voyant le fort perdu sans
ressource, et qui s'taient offerts pour le conduire, sous un
habit moresque,  Tabarca, petit port qu'ont les Gnois sur ce
rivage pour la pche du corail. Ces Arabes lui tranchrent la tte
et la portrent au gnral de la flotte turque. Mais celui-ci
accomplit sur eux notre proverbe castillan, _bien que la trahison
plaise, le tratre dplat, _car on dit qu'il fit pendre tous ceux
qui lui prsentrent ce cadeau, pour les punir de ne lui avoir pas
amen le prisonnier vivant.

Parmi les chrtiens qui furent pris dans le fort, il s'en trouva
un, nomm don Pedro de Aguilar, natif de je ne sais quelle ville
d'Andalousie, qui avait t porte-enseigne du fort: c'tait un
soldat de grande bravoure et de rare intelligence, dou surtout
d'un talent particulier pour ce qu'on appelle la posie. Je puis
le dire, car son mauvais sort l'amena dans ma galre et sur mon
banc, esclave du mme patron que moi; et, avant que nous
quittassions ce port, il composa deux sonnets en manire
d'pitaphes, l'un sur la Goulette et l'autre sur le fort. En
vrit, j'ai mme envie de vous les dire, car je les sais par
coeur, et je crois qu'ils vous donneront plus de plaisir que
d'ennui.

Au moment o le captif pronona le nom de don Pedro de Aguilar,
don Fernand regarda ses compagnons, qui, tous trois, se mirent 
sourire, et quand il vint  parler des sonnets, l'un d'eux lui
dit:

Avant que Votre Grce continue, je vous supplie de me dire ce
qu'est devenu ce don Pedro de Aguilar, dont vous parlez.

-- Tout ce que je sais, rpondit le captif, c'est qu'aprs avoir
pass deux ans  Constantinople, il s'enfuit en costume
d'Arnaute[223], avec un espion grec; mais j'ignore s'il parvint 
recouvrer sa libert, bien que je le suppose: car, moins d'un an
aprs, je revis ce Grec  Constantinople, mais sans pouvoir lui
demander des nouvelles de leur voyage.

-- Eh bien! je puis vous en donner, rpliqua le gentilhomme, car
ce don Pedro est mon frre; il est maintenant dans notre pays,
bien portant, riche, mari et pre de trois enfants.

-- Grces soient rendues  Dieu, reprit le captif, pour tant de
faveurs qu'il lui a faites! car,  mon avis, il n'y a pas sur la
terre de contentement gal  celui de recouvrer la libert perdue.

-- Au reste, continua le gentilhomme, je sais galement les
sonnets qu'a faits mon frre.

-- Alors, rpondit le captif, je les laisserai dire  Votre Grce,
qui saura les citer mieux que moi.

-- Volontiers, rpondit le gentilhomme; voici celui de la
Goulette:

Chapitre XL

_O se continue l'histoire du captif_


SONNET

mes heureuses, qui, libres, par vos belles actions, de
l'enveloppe mortelle, vous tes leves de la bassesse de la terre
 la hauteur du ciel;

Vous qui, brlant de zle et de noble colre, avez exerc la
force de vos corps; qui de votre sang et du sang d'autrui avez
rougi les flots de la mer et le sable du sol;

La vie a manqu avant la valeur  vos bras fatigus, qui, en
mourant, tout vaincus qu'ils sont, remportent la victoire;

Et, dans cette triste chute mortelle, vous avez acquis, entre la
muraille et le fer, la renomme que donne le monde, et la gloire
ternelle des cieux.

-- C'est prcisment ainsi que je le sais, dit le captif.

-- Quant  celui du fort, reprit le gentilhomme, si j'ai bonne
mmoire, voici comment il est conu:

SONNET

Du milieu de cette terre strile et bouleverse, du milieu de ces
bastions renverss  terre, les saintes mes de trois mille
soldats montrent vivantes  un meilleur sjour;

Ils avaient d'abord vainement exerc la force de leurs bras
courageux, jusqu' ce qu'enfin, de lassitude et de petit nombre,
ils rendirent la vie au fil de l'pe.

Voil le sol qu'ont incessamment rempli mille souvenirs
lamentables, dans les sicles passs et dans le temps prsent.

Mais jamais, dans son pre sein, de plus pures mes n'auront
mont au ciel, et jamais il n'aura port des corps plus
vaillants.

Les sonnets ne furent pas trouvs mauvais, et le captif, aprs
s'tre rjoui des bonnes nouvelles qu'on lui donnait de son
compagnon, reprit le fil de son histoire.

Aprs la reddition de la Goulette et du fort, dit-il, les Turcs
ordonnrent que la Goulette ft dmantele; car pour le fort, il
n'en restait plus rien  jeter par terre. Afin d'aller plus vite
en besogne, on la mina par trois cts; mais on ne put en aucun
endroit faire sauter ce qui semblait le moins solide, c'est--dire
les murailles antiques, tandis que toutes les nouvelles
fortifications qu'avait leves le Fratin[224] furent aisment
abattues. Finalement, la flotte, victorieuse et triomphante,
regagna Constantinople, o, peu de temps aprs, mourut mon matre
Uchali. On l'appelait _Uchali Fartax, _qui veut dire, en langue
turque, le _rengat teigneux__[225]_, parce qu'il l'tait
effectivement, et c'est l'usage parmi les Turcs de donner aux gens
les noms des dfauts ou des qualits qu'ils peuvent avoir. Chez
eux, en effet, il n'y a que quatre noms de famille, qui viennent
galement de la maison ottomane; les autres, comme je l'ai dit,
prennent leurs noms des vices du corps ou des vertus de l'me. Ce
teigneux, tant esclave, avait ram quatorze ans sur les galres
du Grand Seigneur, et, quand il eut trente-quatre ans passs, il
se fit rengat, de dpit de ce qu'un Turc lui avait donn un
soufflet pendant qu'il ramait; et, pour s'en pouvoir venger, il
renia sa foi. Sa valeur fut si grande que, sans passer par les
routes viles et basses que prennent pour s'lever la plupart des
favoris du Grand Seigneur, il devint roi d'Alger[226], et ensuite
gnral de la mer, ce qui est la troisime charge de l'empire. Il
tait Calabrais de nation, et fut moralement homme de bien; il
traitait avec beaucoup d'humanit ses captifs, dont le nombre
s'leva jusqu' trois mille. Aprs sa mort, et suivant l'ordre
qu'il en donna dans son testament, ceux-ci furent rpartis entre
ses rengats et le Grand Seigneur (qui est aussi l'hritier de
tous ceux qui meurent, et qui prend part comme tous les autres
enfants  la succession du dfunt). Je tombai en partage  un
rengat vnitien, qu'Uchali avait fait prisonnier tant mousse sur
un vaisseau chrtien, et qu'il aima tant, qu'il en fit un de ses
plus chers mignons. Celui-ci, le plus cruel rengat qu'on vt
jamais, s'appelait Hassan-Aga[227]: il devint trs-riche, et fut
fait roi d'Alger. Je le suivis de Constantinople  cette ville,
satisfait d'tre si prs de l'Espagne; non que je pensasse 
crire  personne ma douloureuse situation, mais pour voir si la
fortune ne me serait pas plus favorable  Alger qu'
Constantinople, o j'avais, de mille manires, essay de m'enfuir,
sans qu'aucune et russi. Je pensais, dans Alger, chercher
d'autres moyens d'arriver  ce que je dsirais tant, car jamais
l'espoir de recouvrer ma libert ne m'abandonna; et quand, en ce
que j'imaginais ou mettais en oeuvre, le succs ne rpondait pas 
l'intention, aussitt, sans m'abandonner  la douleur, je me
forgeais une autre esprance qui, si faible qu'elle ft, soutnt
mon courage.

C'est ainsi que j'occupais ma vie, enferm dans la prison que les
Turcs appellent _bagne__[228]__, _o ils gardent tous les
captifs chrtiens, aussi bien ceux du roi que ceux des
particuliers, et ceux encore qu'on appelle de l'_almacen, _comme
on dirait de la municipalit, parce qu'ils appartiennent  la
ville, et servent aux travaux publics. Pour ces derniers, il est
difficile que la libert leur soit rendue; car, tant  tout le
monde et n'ayant point de matre particulier, ils ne savent avec
qui traiter de leur ranon, mme quand ils en auraient une. Dans
ces bagnes, comme je l'ai dit, beaucoup de particuliers conduisent
leurs captifs, surtout lorsque ceux-ci sont pour tre rachets,
parce qu'ils les y tiennent en repos et en sret jusqu'au rachat.
Il en est de mme des captifs du roi quand ils traitent de leur
ranon; ils ne vont point au travail de la chiourme,  moins que
la ranon ne tarde  venir, parce qu'alors, pour les forcer
d'crire d'une manire plus pressante, on les fait travailler, et
on les envoie comme les autres chercher du bois, ce qui n'est pas
une petite besogne. J'tais donc parmi les captifs du rachat; car,
lorsqu'on sut que j'tais capitaine, j'eus beau dclarer que je
n'avais ni ressources ni fortune, cela n'empcha point qu'on ne me
ranget parmi les gentilshommes et les gens  ranon. On me mit
une chane, plutt en signe de rachat que pour me tenir en
esclavage, et je passais ma vie dans ce bagne, avec une foule
d'hommes de qualit dsigns aussi pour le rachat. Bien que la
faim et le dnment nous tourmentassent quelquefois, et mme  peu
prs toujours, rien ne nous causait autant de tourment que d'tre
tmoins des cruauts inoues que mon matre exerait sur les
chrtiens. Chaque jour il en faisait pendre quelqu'un; on empalait
celui-l, on coupait les oreilles  celui-ci, et cela pour si peu
de chose, ou plutt tellement sans motif, que les Turcs eux-mmes
reconnaissaient qu'il ne faisait le mal que pour le faire, et
parce que son humeur naturelle le portait  tre le meurtrier de
tout le genre humain[229]. Un seul captif s'en tira bien avec lui:
c'tait un soldat espagnol, nomm un tel de Saavedra, lequel fit
des choses qui resteront de longues annes dans la mmoire des
gens de ce pays, et toutes pour recouvrer sa libert. Cependant
jamais Hassan-Aga ne lui donna un coup de bton, ni ne lui en fit
donner, ni ne lui adressa une parole injurieuse, tandis qu'
chacune des nombreuses tentatives que faisait ce captif pour
s'enfuir, nous craignions tous qu'il ne ft empal, et lui-mme en
eut la peur plus d'une fois. Si le temps me le permettait, je vous
dirais  prsent quelqu'une des choses que fit ce soldat; cela
suffirait pour vous intresser et pour vous surprendre bien plus
assurment que le rcit de mon histoire[230]. Mais il faut y
revenir.

Au-dessus de la cour de notre prison donnaient les fentres de la
maison d'un More riche et de haute naissance. Selon l'usage du
pays, c'taient plutt des lucarnes rondes que des fentres;
encore taient-elles couvertes par des jalousies paisses et
serres. Un jour je me trouvais sur une terrasse de notre prison
avec trois de mes camarades, essayant, pour passer le temps, de
sauter avec nos chanes, et seuls alors, car tous les autres
chrtiens taient alls au travail. Je levai les yeux par hasard,
et je vis sortir, par l'une de ces lucarnes si bien fermes, une
canne de jonc au bout de laquelle pendait un petit paquet; et le
jonc s'agitait de haut en bas, comme si l'on nous et fait signe
de venir le prendre. Nous regardmes attentivement, et l'un de
ceux qui se trouvaient avec moi alla se mettre sous la canne, pour
voir ce que l'on ferait, et si on la laisserait tomber. Mais ds
qu'il fut prs de la muraille, on releva la canne, et on la remua
de droite  gauche, comme si l'on et dit _non _par un signe de
tte. Le chrtien s'en revint prs de nous, et l'on recommena 
baisser la canne avec les mmes mouvements que d'abord. Un autre
de mes compagnons alla tenter l'preuve, et il lui arriva comme au
premier; le troisime ensuite, qui ne fut pas plus heureux que les
deux autres. Quand je vis cela, je voulus  mon tour courir la
chance, et je ne fus pas plutt arriv sous la canne de jonc,
qu'on la laissa tomber  mes pieds dans le bagne. Je courus
aussitt dtacher le petit paquet, et j'y trouvai un mouchoir nou
qui contenait dix _cianis_, monnaie d'or de bas aloi dont les
Mores font usage, et qui valent chacun dix de nos raux. Combien
me rjouit la trouvaille, il est inutile de le dire; car ma joie
fut gale  la surprise que j'prouvai en pensant d'o pouvait
nous venir cette bonne fortune, ou plutt  moi, puisqu'en ne
voulant lcher la canne qu' mon approche, on avait clairement
fait entendre que c'tait  moi que s'adressait le bienfait. Je
pris mon prcieux argent, je brisai le jonc, je retournai sur la
terrasse pour regarder de nouveau la fentre, et j'en vis sortir
une trs-blanche main, qui l'ouvrit et la ferma prcipitamment.
Cela nous fit comprendre, ou du moins imaginer, que c'tait de
quelque femme habitant cette maison que nous avions reu cette
aumne, et en signe de reconnaissance nous fmes des rvrences[231]
 la manire moresque, en inclinant la tte, pliant le corps, et
croisant les bras sur la poitrine. Un moment aprs, on fit
paratre par la mme lucarne une petite croix faite de morceaux de
jonc, que l'on retira aussitt. Ce signe nous confirma dans la
pense que quelque chrtienne devait tre esclave en cette maison,
et que c'tait elle qui nous faisait ce bien. Mais la blancheur de
la main et les bracelets dont elle tait orne dtruisirent cette
supposition. Alors nous imaginmes que ce devait tre une
chrtienne rengate, de celles que leurs matres eux-mmes ont
coutume de prendre pour pouses lgitimes, chose qu'ils tiennent 
grand bonheur, car ils les estiment plus que les femmes de leur
nation.

Dans toutes nos conjectures, nous donnions bien loin de la vrit;
et, depuis lors, notre unique occupation tait de regarder la
fentre, ce ple o nous tait apparue l'toile de la canne de
roseau. Mais il se passa bien quinze jours sans que nous la
revissions, ni la main non plus, ni signal d'aucune espce. Et
bien que, dans cet intervalle, nous eussions mis tous nos soins,
toute notre sollicitude  savoir qui habitait cette maison, et
s'il s'y trouvait quelque chrtienne rengate, nous ne pmes
rencontrer personne qui nous dt autre chose, sinon que l
demeurait un More riche et de qualit, appel Agi-Morato, qui
avait t kayd du fort de Bata, emploi de haute importance dans le
pays[232]. Mais, quand nous tions le plus loin de croire que
d'autres cianis viendraient  pleuvoir par l, nous vmes tout 
coup reparatre la canne de jonc, avec un autre paquet au bout,
plus gros que le premier. C'tait un jour que le bagne se
trouvait, comme la fois prcdente, compltement vide. Nous fmes
l'preuve accoutume, chacun de mes trois compagnons allant se
prsenter avant moi; mais le jonc ne se rendit  aucun d'eux, et
ce fut seulement quand j'approchai qu'on le laissa tomber  terre.
Je trouvai dans le mouchoir quarante cus d'or espagnols, et un
billet crit en arabe,  la fin duquel on avait fait une grande
croix. Je baisai la croix, je pris les cus, je revins  la
terrasse; nous fmes tous nos rvrences, la main se montra de
nouveau, puis je fis signe que je lirais le billet, et l'on ferma
la fentre. Nous restmes tous tonns et ravis de l'vnement;
mais comme aucun de nous n'entendait l'arabe, si notre dsir tait
grand de savoir ce que contenait le papier, plus grande encore
tait la difficult de trouver quelqu'un qui pt le lire. Enfin je
rsolus de me confier  un rengat, natif de Murcie[233], qui
s'tait donn pour mon grand ami, et duquel j'avais pris des
garanties qui l'obligeassent  garder le secret que je lui
confierais. Il y a des rengats, en effet, qui ont coutume,
lorsqu'ils ont l'intention de retourner en pays de chrtiens,
d'emporter avec eux quelques attestations des captifs de qualit,
o ceux-ci certifient, dans la forme qu'ils peuvent employer, que
ce rengat est homme de bien, qu'il a rendu service aux chrtiens,
et qu'il a l'intention de s'enfuir  la premire occasion
favorable. Il y en a qui recherchent ces certificats avec bonne
intention; d'autres, par adresse et pour en tirer parti. Ils
viennent voler en pays chrtiens; et, s'ils font naufrage, ou
s'ils sont arrts, ils tirent leurs certificats, et disent qu'on
verra par ces papiers qu'ils avaient le dessein de revenir  la
foi chrtienne, et que c'est pour cela qu'ils taient venus en
course avec les autres Turcs. Ils se prservent ainsi du premier
mouvement d'horreur, se rconcilient avec l'glise, sans qu'il
leur en cote rien; et, ds qu'ils trouvent leur belle, ils
retournent en Berbrie faire le mme mtier qu'auparavant.
D'autres font rellement usage de ces papiers, les recherchent 
bonne intention, et restent dans les pays chrtiens. Un de ces
rengats tait l'ami dont je viens de parler, lequel avait des
attestations de tous nos camarades, o nous rendions de lui le
meilleur tmoignage qu'il ft possible. Si les Mores eussent
trouv sur lui ces papiers, ils l'auraient brl tout vif.
J'appris qu'il savait assez bien l'arabe, non-seulement pour le
parler, mais pour l'crire. Toutefois, avant de m'ouvrir
entirement  lui, je le priai de me lire ce papier que j'avais
par hasard trouv dans une fente de mon hangar. Il l'ouvrit, le
regarda quelque temps avec soin, et se mit  l'peler entre ses
dents; je lui demandai s'il le comprenait. Trs-bien, me dit-il,
et, si vous voulez que je vous le traduise mot pour mot, donnez-
moi une plume et de l'encre, ce me sera plus facile. Nous lui
donnmes aussitt ce qu'il demandait, et il se mit  traduire peu
 peu. Quand il eut fini: Tout ce qui est ici en espagnol, dit-
il, c'est ce que contient le papier, sans qu'il y manque une
lettre. Il faut seulement prendre garde qu'o il y a _Lella
Maryem, _cela veut dire _Notre-Dame la vierge Marie._ Nous lmes
alors le billet, qui tait ainsi conu:

Quand j'tais enfant, mon pre avait une esclave[234] qui m'apprit
dans ma langue l'_azala__[235]__ _chrtienne, et qui me dit bien
des choses de Lella Maryem; la chrtienne mourut, et je sais
qu'elle n'est point alle au feu, mais auprs d'Allah, car depuis
je l'ai vue deux fois, et elle m'a dit d'aller en pays de
chrtiens pour voir Lella Maryem, qui m'aime beaucoup. Je ne sais
comment y aller. J'ai vu bien des chrtiens par cette fentre,
mais aucun ne m'a paru gentilhomme, si ce n'est toi. Je suis belle
et jeune, et j'ai beaucoup d'argent  emporter avec moi. Vois si
tu peux faire en sorte que nous nous en allions; l tu seras mon
mari, si tu veux l'tre; et, si tu ne veux pas, cela me sera gal,
car Lella Maryem me donnera bien quelqu'un avec qui me marier.
C'est moi qui cris cela, mais prends garde  qui tu le feras
lire, et ne te fie  aucun More, car ils sont tous trompeurs. Cela
me fait grand'peine, et je voudrais que tu ne te dcouvrisses 
personne; car, si mon pre le sait, il me jettera sur-le-champ
dans un puits et me couvrira de pierres. Je mettrai un fil au
jonc, attaches-y ta rponse, et si tu n'as personne qui te
l'crive en arabe, fais-la-moi par signes: Lella Maryem fera que
je t'entendrai. Qu'elle et Allah te conservent, ainsi que cette
croix, que je baise souvent, comme me l'a recommand la captive.

Maintenant, seigneurs, voyez s'il tait juste que le contenu de ce
billet surprt et nous enchantt. Notre tonnement et notre joie
clatrent de faon que le rengat s'apert bien que ce papier
n'avait pas t trouv par hasard, mais qu'il avait t rellement
crit  l'un de nous. Il nous conjura donc, si ce qu'il
souponnait tait la vrit, de nous fier et de nous ouvrir  lui,
nous promettant de hasarder sa vie pour notre dlivrance. En
parlant ainsi, il tira de son sein un petit crucifix de mtal, et,
versant d'abondantes larmes, il nous jura, par le Dieu que
reprsentait cette image, et auquel, bien que pcheur et mchant,
il avait fidlement conserv sa croyance, de nous garder le plus
loyal secret sur tout ce qu'il nous plairait de lui dcouvrir. Il
lui semblait,  ce qu'il nous dit, ou plutt il pressentait que,
par le moyen de celle qui avait crit ce billet, nous devions tous
obtenir notre libert, et lui, l'objet de ses ardents dsirs, qui
tait de rentrer dans le giron de la sainte glise sa mre, dont
il s'tait spar comme un membre pourri, par son ignorance et son
pch. C'tait avec tant de larmes et avec de telles marques de
repentir que le rengat parlait de la sorte, que tous, d'un commun
avis, nous consentmes  lui rvler la vrit de l'aventure, et
nous lui en rendmes en effet un compte exact, sans lui rien
cacher. Nous lui fmes voir la petite fentre par o se montrait
le bton de roseau, et lui, remarquant bien la maison, promit
qu'il mettrait tous ses soins  s'informer des gens qui
l'habitaient. Nous pensmes aussi qu'il serait bon de rpondre
sur-le-champ au billet de la Moresque, et, comme nous avions
maintenant quelqu'un qui savait le faire, le rengat crivit
aussitt la rponse que je lui dictai, et dont je vais vous dire
ponctuellement les propres expressions: car, de tous les dtails
importants de cette aventure, aucun ne m'est sorti de la mmoire,
ni ne m'en sortira tant qu'il me restera un souffle de vie. Voici
donc ce que je rpondis  la Moresque:

Que le vritable Allah te conserve, madame, ainsi que cette
bienheureuse Maryem, qui est la vritable mre de Dieu, et celle
qui t'a mis dans le coeur de t'en aller en pays de chrtiens,
parce qu'elle t'aime tendrement. Prie-la de vouloir bien te
rvler comment tu pourras mettre en oeuvre ce qu'elle t'ordonne;
elle est si bonne, qu'elle le fera. De ma part, et de celle de
tous les chrtiens qui se trouvent avec moi, je t'offre de faire
pour toi tout ce que nous pourrons jusqu' mourir. Ne manque pas
de m'crire pour m'informer de ce que tu penses faire; je te
rpondrai toujours. Le grand Allah nous a donn un chrtien captif
qui sait parler et crire ta langue aussi bien que tu le verras
par ce billet. Ainsi, sans avoir aucune inquitude, tu peux nous
informer de tout ce que tu voudras. Quant  ce que tu dis que, si
tu arrives en pays de chrtiens, tu dois tre ma femme, je te le
promets comme bon chrtien, et tu sais que les chrtiens tiennent
mieux que les Mores ce qu'ils promettent. Qu'Allah et Maryem, sa
mre, t'aient en leur sainte garde.

Quand ce billet fut crit et cachet, j'attendis deux jours que le
bagne ft vide, comme d'habitude, et j'allai aussitt  la
promenade ordinaire de la terrasse, pour voir si la canne de jonc
paratrait; elle ne tarda pas beaucoup  se montrer. Ds que je la
vis, bien que je ne pusse voir qui la tenait, je montrai le
papier, comme pour faire entendre qu'on attacht le fil. Mais dj
il pendait au bton. J'y liai le billet, et peu de moments aprs
nous vmes paratre de nouveau notre toile, avec sa blanche
bannire de paix, le petit mouchoir. On le laissa tomber; j'allai
le ramasser aussitt, et nous y trouvmes, en toutes sortes de
monnaies d'or et d'argent, plus de cinquante cus, lesquels
doublrent cinquante fois notre allgresse, et nous affermirent
dans l'espoir de la dlivrance. Cette mme nuit, notre rengat
revint au bagne. Il nous dit qu'il avait appris que, dans cette
maison, vivait en effet le More qu'on nous avait indiqu, nomm
Agi-Morato; qu'il tait prodigieusement riche; qu'il avait une
fille unique, hritire de tous ses biens, qui passait unanimement
dans la ville pour la plus belle femme de toute la Berbrie, et
que plusieurs des vice-rois qui taient venus dans la province
l'avaient demande pour femme[236], mais qu'elle n'avait jamais
voulu se marier; enfin, qu'elle avait eu longtemps une esclave
chrtienne, morte depuis peu. Tout cela se rapportait parfaitement
au contenu du billet. Nous tnmes ensuite conseil avec le rengat
sur le parti qu'il fallait prendre pour enlever de chez elle la
Moresque, et venir tous en pays chrtien. Il fut d'abord rsolu
qu'on attendrait le second avis de Zorade (c'est ainsi que
s'appelait celle qui veut  prsent s'appeler Marie), car nous
reconnmes bien qu'elle seule, et personne autre, pouvait trouver
une issue  ces difficults. Aprs nous tre arrts  cela, le
rengat nous dit de prendre courage, et qu'il perdrait la vie ou
nous rendrait la libert.

Pendant quatre jours entiers le bagne resta plein de monde, ce qui
fut cause que le bton de jonc tarda quatre jours  paratre. Au
bout de ce temps, et dans la solitude accoutume, il se montra
enfin, avec un paquet si gros, qu'il promettait une heureuse
porte. Le jonc s'inclina devant moi, et je trouvai dans le
mouchoir un autre billet avec cent cus d'or, sans aucune monnaie.
Le rengat se trouvait prsent; nous lui donnmes  lire le papier
dans notre chambre. Voici ce qu'il contenait:

Je ne sais, mon seigneur, quel parti prendre pour que nous
allions en Espagne, et Lella Maryem ne me l'a pas dit, bien que je
le lui eusse demand. Ce qui pourra se faire, c'est que je vous
donne par cette fentre beaucoup de pices d'or. Rachetez-vous
avec cet argent, toi et tes amis, et qu'un de vous s'en aille en
pays de chrtiens, qu'il y achte une barque, et qu'il revienne
chercher les autres. On me trouvera, moi, dans le jardin de mon
pre, qui est  la porte de Bab-Azoun[237], prs du bord de la mer.
o je passerai tout l't avec mon pre et mes serviteurs. De l,
pendant la nuit, vous pourrez m'enlever facilement et me conduire
 la barque[238]. Et fais bien attention que tu dois tre mon mari;
car sinon, je prierai Mayrem qu'elle te punisse. Si tu ne te fies
 personne assez pour l'envoyer chercher la barque, rachte-toi,
et vas-y; je sais que tu reviendras plutt qu'un autre, puisque tu
es gentilhomme et chrtien. Tche de savoir o est le jardin;
quand tu viendras te promener par l, je saurai qu'il n'y a
personne au bagne, et je te donnerai beaucoup d'argent. Qu'Allah
te conserve, mon seigneur.

Tel tait le contenu du second billet; et, ds que nous en emes
tous pris connaissance, chacun s'offrit pour tre rachet et
remplir la mission, promettant d'aller et de revenir avec la plus
grande ponctualit. Moi-mme je m'offris comme les autres. Mais le
rengat s'opposa  toutes ces propositions, disant qu'il ne
permettrait pas qu'aucun de nous ft mis en libert avant que tous
les autres le fussent en mme temps, parce que l'exprience lui
avait appris combien, une fois libre, on tenait mal les paroles
donnes dans l'esclavage. Trs-souvent, disait-il, des captifs de
grande naissance avaient employ ce moyen, rachetant quelqu'un de
leurs compagnons pour qu'il allt, avec de l'argent,  Valence ou
 Mayorque, armer une barque et revenir chercher ceux qui lui
avaient fourni sa ranon; mais jamais on ne les avait revus, parce
que le bonheur d'avoir recouvr la libert et la crainte de la
perdre encore effaaient de leur souvenir toutes les obligations
du monde. Pour preuve de cette vrit, il nous raconta brivement
une aventure qui tait arrive depuis peu  des gentilshommes
chrtiens, la plus trange qu'on ait ou conter dans ces parages,
o chaque jour se passent des choses tonnantes[239]. Enfin il finit
par nous dire que ce qu'il fallait faire c'tait de lui donner, 
lui, l'argent destin  la ranon du chrtien, pour acheter une
barque  Alger mme, sous prtexte de se faire marchand et de
ngocier avec Ttouan et les villes de la cte; et que, lorsqu'il
serait matre de la barque, il trouverait facilement le moyen de
nous tirer du bagne et de nous mettre tous  bord[240].

D'ailleurs, ajoutait-il, si la Moresque, ainsi qu'elle le promet,
donne assez d'argent pour vous racheter tous, rien ne sera plus
facile, une fois libres, que de vous embarquer au beau milieu du
jour. La plus grande difficult qui s'offre, c'est que les Mores
ne permettent  aucun rengat d'acheter ou d'avoir une barque en
sa possession, mais seulement de grands navires pour aller en
course, parce qu'ils craignent que celui qui achte une barque,
surtout s'il est Espagnol, ne la veuille avoir uniquement pour se
sauver en pays chrtien. Mais je lverai cet obstacle en mettant
un More tagarin[241] de moiti dans l'acquisition de la barque et
les bnfices du ngoce. Sous l'ombre de son nom, je deviendrai
matre de la barque, et je tiens ds lors tout le reste pour
accompli.

Bien qu'il nous et paru prfrable,  mes compagnons et  moi,
d'envoyer chercher la barque  Mayorque, ainsi que le disait la
Moresque, nous n'osmes point contredire le rengat, dans la
crainte que, si nous ne faisions pas ce qu'il demandait, il ne
nous dcouvrt, et ne mt en danger de mort nous et Zorade, pour
la vie de qui nous aurions donn toutes les ntres. Ainsi nous
rsolmes de remettre notre sort dans les mains de Dieu et dans
celles du rengat. On rpondit  l'instant mme  Zorade, en lui
disant que nous ferions tout ce qu'elle nous conseillait, parce
que son ide tait aussi bonne que si Lella Maryem la lui et
communique, et que c'tait  elle seule qu'il appartenait
d'ajourner ce projet ou de le mettre immdiatement en oeuvre. Je
renouvelai enfin,  la suite de cette lettre, la promesse d'tre
son poux; et, un autre jour que le bagne se trouvait solitaire,
elle nous descendit, en diffrentes fois, avec la canne et le
mouchoir, jusqu' deux mille cus d'or. Elle disait, dans un
billet, que le prochain _dgiuma, _qui est le vendredi, elle allait
au jardin de son pre; mais qu'avant de partir elle nous donnerait
encore de l'argent; que, si cela ne suffisait pas, nous n'avions
qu' l'en avertir, qu'elle nous en donnerait autant que nous lui
en demanderions, parce que son pre en avait tant qu'il n'y ferait
pas attention, et que d'ailleurs elle tenait les clefs de toutes
choses. Nous remmes aussitt cinq cents cus au rengat pour
l'achat de la barque. Avec huit cents cus je me rachetai. J'avais
donn l'argent  un marchand valencien qui se trouvait en ce
moment  Alger[242]. Celui-ci me racheta du roi, mais sur parole, et
en s'engageant  payer ma ranon  l'arrive du premier vaisseau
qui viendrait de Valence: car, s'il et aussitt dbours
l'argent, 'aurait t donner au roi le soupon que ma ranon
tait depuis plusieurs jours  Alger, et que, pour faire un
bnfice, le marchand n'en avait rien dit. Finalement, mon matre
tait si madr que je n'osai point lui faire compter l'argent tout
d'abord.

La veille du vendredi o la belle Zorade devait aller au jardin
d't, elle nous donna encore mille cus d'or, et nous informa de
son prochain dpart, en me priant, ds que je serais rachet, de
me faire indiquer le jardin de son pre, et de chercher, en tout
cas, l'occasion d'y aller et de la voir. Je lui rpondis en peu de
mots que je ne manquerais pas de faire ainsi, et qu'elle et bien
soin de nous recommander  Lella Maryem, avec toutes les oraisons
que l'esclave lui avait enseignes. Cela fait, on prit des mesures
pour que nos trois compagnons se rachetassent aussi, afin de
faciliter leur sortie du bagne, et que, me voyant rachet et eux
non, tandis qu'il y avait de l'argent pour le faire, le diable
n'allt pas leur monter la tte, et leur persuader de faire
quelque sottise au dtriment de Zorade. Bien que leur qualit pt
me prserver de cette crainte, cependant je ne voulus pas laisser
courir une telle chance  l'affaire. Je les fis donc racheter par
le mme moyen que j'avais pris pour moi, en remettant d'avance
l'argent de la ranon au marchand, pour qu'il pt s'engager en
toute scurit; mais jamais nous ne lui dcouvrmes notre secret
complot: cette confidence et t trop dangereuse.

Chapitre XLI

_O le captif continue son histoire_


Quinze jours ne se passrent point sans que notre rengat et
achet une bonne barque, capable de tenir trente personnes. Pour
colorer la chose et prvenir tout soupon, il rsolut de faire, et
fit en effet le voyage d'un pays appel Sargel, qui est  vingt
lieues d'Alger, du ct d'Oran, o il se fait un grand commerce de
figues sches[243]. Il recommena deux ou trois fois ce voyage, en
compagnie du Tagarin dont il nous avait parl. On appelle
_Tagarins, _en Berbrie, les Mores de l'Aragon, et _Mudejars
_ceux de Grenade[244]. Ces derniers se nomment _Elchs _dans le
royaume de Fez, et ce sont eux que le roi de ce pays emploie le
plus volontiers  la guerre. Chaque fois que le rengat passait
avec sa barque, il jetait l'ancre dans une petite cale qui n'tait
pas  deux portes d'arquebuse du jardin o demeurait Zorade. L,
avec les jeunes Mores qui ramaient dans son btiment, il se
mettait  dessein, tantt  dire l'_azala, _tantt  essayer,
comme pour rire, ce qu'il pensait faire tout de bon. Ainsi, il
allait au jardin de Zorade demander des fruits, et le pre lui en
donnait sans le connatre. Il aurait bien voulu parler  Zorade,
comme il me le confia depuis, pour lui dire que c'tait lui qui
devait, par mon ordre, la mener en pays chrtien, et qu'elle
attendt patiemment, en toute confiance; mais il ne put jamais y
parvenir, parce que les femmes moresques ne se laissent voir
d'aucun More, ni Turc,  moins que ce ne soit par ordre de leur
pre ou de leur mari. Quant aux captifs chrtiens, elles se
laissent voir et entretenir par eux peut-tre plus qu'il ne serait
raisonnable. Pour moi, j'aurais t fch qu'il lui et parl, car
elle se serait effraye sans doute en voyant son sort confi  la
langue d'un rengat. Mais Dieu, qui ordonnait les choses d'autre
faon, ne donna point au dsir du rengat l'occasion de se
satisfaire. Celui-ci, voyant qu'il allait et venait en toute
sret, dans ses voyages  Sargel; qu'il jetait l'ancre o, quand
et comme il lui plaisait; que son associ le Tagarin n'avait
d'autre volont que la sienne; qu'enfin j'tais rachet, et qu'il
ne manquait plus que de trouver des chrtiens pour le service des
rames, me dit de choisir ceux que je voulais emmener avec moi,
outre les gentilshommes rachets, et de les tenir prvenus pour le
premier vendredi, jour o il avait dcid qu'aurait lieu notre
dpart. En consquence, je parlai  douze Espagnols, tous
vigoureux rameurs, et de ceux qui pouvaient le plus librement
sortir de la ville. Ce n'tait pas facile d'en trouver autant 
cette poque, car vingt btiments taient sortis en course, et
l'on avait emmen tous les hommes des chiourmes. Ceux-ci ne se
rencontrrent que parce que leur matre ne s'tait pas mis en
course de toute la saison, ayant  terminer une galiote qui tait
sur le chantier. Je ne leur dis rien autre chose, sinon que, le
premier vendredi, dans le tantt, ils sortissent secrtement un 
un, et qu'ils prissent le chemin du jardin d'Agi-Morato, o ils
m'attendraient jusqu' ce que j'arrivasse. Je donnai  chacun cet
avis en particulier, en leur recommandant, s'ils voyaient l
d'autres chrtiens, de leur dire simplement que je leur avais
command de m'attendre en cet endroit.

Cette dmarche faite, il m'en restait une autre  faire qui me
convenait encore davantage: c'tait d'informer Zorade de l'tat
o se trouvaient nos affaires, pour qu'elle ft prte et sur le
qui-vive, et qu'elle ne s'effrayt point si nous l'enlevions 
l'improviste avant le temps que, dans sa pense, devait mettre 
revenir la barque des chrtiens. Je rsolus donc d'aller au
jardin, et de voir si je pourrais lui parler. Sous prtexte
d'aller cueillir quelques herbages, j'y entrai la veille de mon
dpart, et la premire personne que j'y rencontrai fut son pre,
lequel s'adressa  moi dans cette langue qu'on parle entre captifs
et Mores, sur toutes les ctes de Berbrie, et mme 
Constantinople, qui n'est ni l'arabe, ni le castillan, ni la
langue d'aucune nation, mais un mlange de toutes les langues,
avec lequel nous parvenions  nous entendre tous[245]. Il me demanda
donc, en cette manire de langage, qui j'tais, et ce que je
cherchais dans son jardin. Je lui rpondis que j'tais esclave
d'Arnaute Mami[246] (et cela, parce que je savais que c'tait un de
ses amis les plus intimes), et que je cherchais des herbes pour
faire une salade. Il me demanda ensuite si j'tais ou non un homme
de rachat, et combien mon matre exigeait pour ma ranon. Pendant
ces questions et ces rponses, la belle Zorade sortit de la
maison du jardin. Il y avait dj longtemps qu'elle ne m'avait vu,
et, comme les Moresques, ainsi que je l'ai dit, ne font aucune
faon de se montrer aux chrtiens, et ne cherchent pas davantage 
les viter, rien ne l'empcha de s'avancer auprs de nous. Au
contraire, voyant qu'elle venait  petits pas, son pre l'appela
et la fit approcher. Ce serait chose impossible que de vous dire 
prsent avec quelle extrme beaut, quelle grce parfaite et quels
riches atours parut  mes yeux ma bien-aime Zorade. Je dirai
seulement que plus de perles pendaient  son beau cou,  ses
oreilles,  ses boucles de cheveux, qu'elle n'avait de cheveux sur
la tte. Au-dessus des cous-de-pied, qu'elle avait nus et
dcouverts  la mode de son pays, elle portait deux _carcadj
_(c'est ainsi qu'on appelle en arabe les anneaux ou bracelets des
pieds), d'or pur, avec tant de diamants incrusts, que son pre, 
ce qu'elle m'a dit depuis, les estimait dix mille doublons, et les
bracelets qu'elle portait aux poignets des mains valaient une
somme gale. Les perles taient trs-fines et trs-nombreuses, car
la plus grande parure des femmes moresques est de se couvrir de
perles en grains ou en semence. Aussi y a-t-il plus de perles chez
les Mores que chez toutes les autres nations. Le pre de Zorade
avait la rputation d'en possder un grand nombre, et des plus
belles qui fussent  Alger. Il passait aussi pour avoir dans son
trsor plus de deux cent mille cus espagnols, et c'est de tout
cela qu'tait matresse celle qui l'est  prsent de moi. Si elle
se montrait belle avec tous ses ornements, on peut se faire ide,
par les restes de beaut que lui ont laisss tant de souffrances
et de fatigues, de ce qu'elle devait tre en ces temps de
prosprit. On sait que la beaut de la plupart des femmes a ses
jours et ses poques; que les accidents de leur vie la diminuent
ou l'augmentent, et qu'il est naturel que les passions de l'me
l'lvent ou l'abaissent, bien que d'ordinaire elles la
fltrissent. Enfin, elle se montra pare et belle au dernier
point; du moins elle me parut la plus riche et la plus ravissante
femme qu'eussent encore vue mes yeux. Et, joignant  cela les
sentiments de la reconnaissance que m'avaient inspirs ses
bienfaits, je crus avoir devant moi une divinit du ciel descendue
sur la terre pour mon plaisir et mon salut. Ds qu'elle approcha,
son pre lui dit dans sa langue que j'tais esclave de son ami
Arnaute Mami, et que je venais chercher une salade. Elle prit
alors la parole, et, dans cette langue mle dont je vous ai
parl, elle me demanda si j'tais gentilhomme, et pourquoi je ne
m'tais pas encore rachet; je lui rpondis que je venais de
l'tre et qu'elle pouvait voir, par le prix de ma ranon, combien
mon matre m'estimait, puisqu'il avait exig et touch quinze
cents zoltanis[247].

En vrit, dit-elle, si tu avais appartenu  mon pre, j'aurais
fait en sorte qu'il ne te donnt pas pour deux fois autant; car
vous autres chrtiens, vous mentez en tout ce que vous dites, et
vous vous faites pauvres pour tromper les Mores.

-- Cela peut bien tre, madame, rpondis-je; mais je proteste que
j'ai dit  mon matre la vrit, que je la dis et la dirai 
toutes les personnes que je rencontre en ce monde.

-- Et quand t'en vas-tu? demanda Zorade.

-- Demain,  ce que je crois, lui dis-je. Il y a ici un vaisseau
de France qui met demain  la voile, et je pense partir avec lui.

-- Ne vaudrait-il pas mieux, rpliqua Zorade, attendre qu'il
arrivt des vaisseaux d'Espagne pour t'en aller avec eux, plutt
qu'avec des Franais, qui ne sont pas vos amis?

-- Non, rpondis-je; si toutefois il y avait des nouvelles
certaines qu'un btiment arrive d'Espagne, je me dciderais 
l'attendre; mais il est plus sr de m'en aller ds demain: car le
dsir que j'ai de me voir en mon pays, auprs des personnes que
j'aime, est si fort, qu'il ne me laissera pas attendre une autre
occasion, pour peu qu'elle tarde, quelque bonne qu'elle puisse
tre.

-- Tu dois sans doute tre mari dans ton pays? demanda Zorade;
et c'est pour cela que tu dsires tant aller revoir ta femme.

-- Non, rpondis-je, je ne suis pas mari: mais j'ai donn ma
parole de me marier en arrivant.

-- Est-elle belle, la dame  qui tu l'as donne? demanda Zorade.

-- Si belle, rpliquai-je, que, pour la louer dignement et te dire
la vrit, j'affirme qu'elle te ressemble beaucoup.

 ces mots, le pre de Zorade se mit  rire de bon coeur, et me
dit: Par Allah, chrtien, elle doit tre bien belle, en effet, si
elle ressemble  ma fille, qui est la plus belle personne de tout
ce royaume; si tu en doutes, regarde-la bien, et tu verras que je
t'ai dit la vrit.

C'tait Agi-Morato qui nous servait d'interprte dans le cours de
cet entretien, comme plus habile  parler cette langue btarde
dont on fait usage en ce pays; car Zorade, quoiqu'elle l'entendt
galement, exprimait plutt ses penses par signes que par
paroles.

Tandis que la conversation continuait ainsi, arrive un More tout
essouffl, disant  grands cris que quatre Turcs ont saut par-
dessus les murs du jardin, et qu'ils cueillent les fruits, bien
que tout verts encore.  cette nouvelle, le vieillard tressaillit
de crainte, et sa fille aussi, car les Mores ont une peur gnrale
et presque naturelle des Turcs, surtout des soldats de cette
nation, qui sont si insolents et exercent un tel empire sur les
Mores leurs sujets, qu'ils les traitent plus mal que s'ils taient
leurs esclaves. Agi-Morato dit aussitt  Zorade:

Fille, retourne vite  la maison, et renferme-toi pendant que je
vais parler  ces chiens; toi, chrtien, cherche tes herbes  ton
aise, et qu'Allah te ramne heureusement en ton pays.

Je m'inclinai, et il alla chercher les Turcs, me laissant seul
avec Zorade, qui fit mine d'abord d'obir  son pre; mais, ds
qu'il eut disparu derrire les arbres du jardin, elle revint
auprs de moi et me dit, les yeux pleins de larmes:

_Atamji, _chrtien, _atamji? _ce qui veut dire: Tu t'en vas,
chrtien, tu t'en vas?

-- Oui, madame, lui rpondis-je; mais jamais sans toi. Attends-moi
le premier _dgiuma; _et ne t'effraye pas de nous voir, car, sans
aucun doute, nous t'emmnerons en pays de chrtiens.

Je lui dis ce peu de mots de faon qu'elle me comprt trsbien,
ainsi que d'autres propos que nous changemes. Alors, jetant un
bras autour de mon cou, elle commena d'un pas tremblant 
cheminer vers la maison. Le sort voulut, et ce pouvait tre pour
notre perte, si le ciel n'en et ordonn autrement, que, tandis
que nous marchions ainsi embrasss, son pre, qui venait dj de
renvoyer les Turcs, nous vt dans cette posture, et nous vmes
bien aussi qu'il nous avait aperus. Mais Zorade, adroite et
prudente, ne voulut pas ter les bras de mon cou; au contraire,
elle s'approcha de plus prs encore, et posa sa tte sur ma
poitrine, en pliant un peu les genoux, et donnant tous les signes
d'un vanouissement complet. Moi, de mon ct, je feignis de la
soutenir contre mon gr. Son pre vint en courant  notre
rencontre, et voyant sa fille en cet tat, il lui demanda ce
qu'elle avait; mais comme elle ne rpondait pas:

Sans doute, s'cria-t-il, que l'effroi que lui a donn l'arrive
de ces chiens l'aura fait vanouir.

Alors, l'tant de dessus ma poitrine, il la pressa contre la
sienne. Elle jeta un soupir, et, les yeux encore mouills de
larmes, se tourna de mon ct et me dit:

_Amji, _chrtien, _amji,_ c'est--dire: Va-t'en, chrtien,
va-t'en.

 quoi son pre rpondit:

Peu importe, fille, que le chrtien s'en aille, car il ne t'
point fait de mal; et les Turcs sont partis. Que rien ne t'effraye
maintenant, et que rien ne te chagrine, puisque les Turcs, ainsi
que je te l'ai dit, se sont,  ma prire, en alls par o ils
taient venus.

-- Ce sont eux, seigneur, dis-je  son pre, qui l'ont effraye,
comme tu l'as pens. Mais puisqu'elle dit que je m'en aille, je ne
veux pas lui causer de peine. Reste en paix, et, avec ta
permission, je reviendrai, au besoin, cueillir des herbes dans le
jardin; car,  ce que dit mon matre, on n'en saurait trouver en
aucun autre de meilleures pour la salade.

-- Tu pourras revenir toutes les fois qu'il te plaira, rpondit
Agi-Morato; ma fille ne dit pas cela parce que ta vue ou celle des
autres chrtiens la fche; c'tait pour dire que les Turcs s'en
allassent qu'elle t'a dit de t'en aller, ou bien parce qu'il tait
temps de chercher tes herbes.

 ces mots, je pris sur-le-champ cong de tous les deux, et
Zorade, qui semblait  chaque pas se sentir arracher l'me,
s'loigna avec son pre. Moi, sous prtexte de chercher les herbes
de ma salade, je parcourus  mon aise tout le jardin; je remarquai
bien les entres et les sorties, le fort et le faible de la
maison, et les facilits qui se pouvaient offrir pour le succs de
notre entreprise. Cela fait, je revins, et rendis compte de tout
ce qui s'tait pass au rengat et  mes compagnons, soupirant
aprs l'heure o je me verrais en paisible jouissance du bonheur
que m'offrait le ciel dans la belle et charmante Zorade.

Enfin, le temps s'coula, et amena le jour par nous si dsir.
Nous suivmes ponctuellement tous ensemble l'ordre arrt dans nos
conciliabules aprs de mres rflexions, et le succs rpondit
pleinement  notre espoir. Le vendredi qui suivit le jour o
j'avais entretenu Zorade dans le jardin, le rengat vint, 
l'entre de la nuit, jeter l'ancre avec sa barque presque en face
de la demeure o nous attendait l'aimable fille d'Agi-Morato. Dj
les chrtiens qui devaient occuper les bancs des rameurs taient
avertis et cachs dans divers endroits des environs. Ils taient
tous vigilants et joyeux dans l'attente de mon arrive, et
impatients d'attaquer le navire qu'ils avaient devant les yeux;
car, ne sachant point la convention faite avec le rengat, ils
croyaient que c'tait par la force de leurs bras qu'il fallait
gagner la libert, en tant la vie aux Mores qui occupaient la
barque. Il arriva donc qu' peine je me fus montr avec mes
compagnons, tous les autres qui taient cachs, guettant notre
arrive, accoururent auprs de nous. C'tait l'heure o les portes
de la ville venaient d'tre fermes, et personne n'apparaissait
dans toute cette campagne. Quand nous fmes runis, nous hsitmes
pour savoir s'il valait mieux aller d'abord chercher Zorade, ou
faire, avant tout, prisonniers les Mores bagarins[248] qui ramaient
dans la barque. Pendant que nous tions encore  balancer, arriva
notre rengat, qui nous demanda  quoi nous perdions le temps,
ajoutant que l'heure tait venue d'agir, et que tous ses Mores, la
plupart endormis, ne songeaient gure  se tenir sur leurs gardes.
Nous lui dmes ce qui causait notre hsitation; mais il rpondit
que ce qui importait le plus, c'tait d'abord de s'emparer de la
barque, chose trs-facile et sans nul danger, puis qu'ensuite nous
pourrions aller enlever Zorade. Son avis fut unanimement
approuv, et, sans tarder davantage, guids par lui, nous
arrivmes au petit navire. Il sauta le premier  bord, saisit son
cimeterre, et s'cria en langue arabe:

Que personne de vous ne bouge, s'il ne veut qu'il lui en cote la
vie.

En ce moment, presque tous les chrtiens taient entrs  sa
suite. Les Mores, qui n'taient pas gens de rsolution, furent
frapps d'effroi en coutant ainsi parler leur _arraez__[249]__,
_et, sans qu'aucun d'eux tendt la main sur le peu d'armes
qu'ils avaient, ils se laissrent en silence garrotter par les
chrtiens. Ceux-ci firent leur besogne avec clrit, menaant les
Mores, si l'un d'eux levait la voix, de les passer au fil de
l'pe. Quand cela fut fait, la moiti de nos gens restrent pour
les garder, et je revins avec les autres, ayant toujours le
rengat pour guide, au jardin d'Agi-Morato. Le bonheur voulut
qu'en arrivant  la porte nous l'ouvrissions avec autant de
facilit que si elle n'et pas t ferme. Nous approchmes donc
en grand silence jusque auprs de la maison, sans donner l'veil 
personne. La belle Zorade nous attendait  une fentre, et, ds
qu'elle entendit que quelqu'un tait l, elle demanda d'une voix
basse si nous tions _nazarani__[250]__, _c'est--dire
chrtiens. Je lui rpondis que oui, et qu'elle n'avait qu'
descendre. Quand elle me reconnut, elle n'hsita pas un moment;
sans rpliquer un mot, elle descendit en toute hte, ouvrit la
porte et se fit voir  tous les yeux, si belle et si richement
vtue, que je ne pourrais l'exprimer. Ds que je la vis, je lui
pris une main, et je la baisai; le rengat fit de mme, ainsi que
mes deux compagnons, et les autres aussi, qui, sans rien savoir de
l'aventure, firent ce qu'ils nous virent faire, si bien qu'il
semblait que tous nous lui rendissions grce, et la reconnussions
pour matresse de notre libert. Le rengat lui demanda en langue
moresque si son pre tait dans le jardin. Elle rpondit que oui
et qu'il dormait.

Alors il faudra l'veiller, reprit le rengat, et l'emmener avec
nous, ainsi que tout ce qu'il y a de prcieux dans ce beau jardin.

-- Non, s'cria-t-elle, on ne touchera point  un cheveu de mon
pre; et dans cette maison il n'y a rien de plus que ce que
j'emporte, et c'est bien assez pour que vous soyez tous riches et
contents. Attendez un peu, et vous allez voir.

 ces mots, elle rentra chez elle, en disant qu'elle reviendrait
aussitt, et que nous restassions tranquilles, sans faire aucun
bruit. Je questionnai le rengat sur ce qui venait de se passer
entre eux, et quand il me l'eut cont, je lui dis qu'il fallait ne
faire en toute chose que la volont de Zorade. Celle-ci revenait
dj, charge d'un coffret si plein d'cus d'or, qu'elle pouvait 
peine le soutenir. La fatalit voulut que son pre s'veillt en
ce moment, et qu'il entendt le bruit qui se faisait dans le
jardin. Il s'approcha de la fentre, et reconnut sur-le-champ que
tous ceux qui entouraient sa maison taient chrtiens. Aussitt,
jetant des cris perants, il se mit  dire en arabe:

Aux chrtiens, aux chrtiens! aux voleurs, aux voleurs!

Ces cris nous mirent tous dans une affreuse confusion. Mais le
rengat, voyant le pril que nous courions, et combien il lui
importait de terminer l'entreprise avant que l'veil ft donn,
monta, en courant  toutes jambes,  l'appartement d'Agi-Morato.
Quelques-uns des ntres le suivirent, car je n'osais, quant  moi,
abandonner Zorade, qui tait tombe comme vanouie dans mes bras.
Finalement, ceux qui taient monts mirent si bien le temps 
profit, qu'un moment aprs ils descendirent, amenant Agi-Morato,
les mains lies et un mouchoir attach sur la bouche, et le
menaant de lui faire payer un seul mot de la vie. Quand sa fille
l'aperut, elle se couvrit les yeux pour ne point le voir, et lui
resta frapp de stupeur, ne sachant pas avec quelle bonne volont
elle s'tait remise en nos mains. Mais comme alors les pieds
taient le plus ncessaires, nous regagnmes en toute hte notre
barque, o ceux qui taient rests nous attendaient, fort inquiets
qu'il ne nous ft arriv quelque malheur.

 peine deux heures de la nuit s'taient coules que nous tions
tous runis dans la barque. On ta au pre de Zorade les liens
des mains et le mouchoir de la bouche; mais le rengat lui rpta
encore que, s'il disait un mot, c'en tait fait de lui. Ds qu'il
aperut l sa fille, Agi-Morato commena  pousser de plaintifs
sanglots, surtout quand il vit que je la tenais troitement
embrasse, et qu'elle, sans se plaindre, sans se dfendre, sans
chercher  s'chapper, demeurait tranquille entre mes bras; mais
toutefois il gardait le silence, dans la crainte que le rengat ne
mt ses menaces  effet. Au moment o nous allions jeter les rames
 l'eau, Zorade, voyant dans la barque son pre et les autres
Mores qui taient attachs, dit au rengat de me demander que je
lui fisse la grce de relcher ces Mores, et de rendre  son pre
la libert, parce qu'elle se prcipiterait plutt dans la mer, que
de voir devant ses yeux, et par rapport  elle, emmener captif un
pre qui l'avait si tendrement aime. Le rengat me transmit sa
prire, et je rpondis que j'tais prt  la contenter. Mais il
rpliqua que cela n'tait pas possible.

Si nous les laissons ici, me dit-il, ils vont appeler au secours,
mettre la ville en rumeur, et ils seront cause qu'on enverra de
lgres frgates  notre poursuite, qu'on nous cernera par terre
et par mer, et que nous ne pourrons nous chapper. Ce qu'on peut
faire, c'est de leur donner la libert en arrivant au premier pays
chrtien.

Nous nous rendmes tous  cet avis, et Zorade,  laquelle on
expliqua les motifs qui nous obligeaient  ne point faire sur-le-
champ ce qu'elle dsirait, s'en montra satisfaite.

Aussitt, en grand silence, mais avec une joyeuse clrit, chacun
de nos vigoureux rameurs saisit son aviron, et nous commenmes,
en nous recommandant  Dieu du profond de nos coeurs,  voguer
dans la direction des les Balares, qui sont le pays chrtien le
plus voisin. Mais comme le vent d'est soufflait assez fort et que
la mer tait un peu houleuse, il devint impossible de suivre la
route de Mayorque, et nous fmes obligs de longer le rivage du
ct d'Oran, non sans grande inquitude d'tre dcouverts de la
petite ville de Sargel, qui, sur cette cte, n'est pas  plus de
soixante milles d'Alger. Nous craignions aussi de rencontrer dans
ces parages quelque galiote de celles qui amnent des marchandises
de Ttouan, bien que chacun de nous comptt assez sur lui et sur
les autres pour esprer, si nous rencontrions une galiote de
commerce qui ne ft point arme en course, non-seulement de ne pas
tre pris, mais, au contraire, de prendre un btiment o nous
pourrions achever plus srement notre voyage. Tandis qu'on
naviguait ainsi, Zorade restait  mes cts, la tte cache dans
mes mains pour ne pas voir son pre, et j'entendais qu'elle
appelait tout bas Lella Maryem, en la priant de nous assister.

Nous avions fait environ trente milles quand le jour commena de
poindre; mais nous tions  peine  trois portes d'arquebuse de
la terre, que nous vmes entirement dserte et sans personne qui
pt nous dcouvrir. Cependant,  force de rames, nous gagnmes la
pleine mer, qui s'tait un peu calme, et, quand nous fmes  deux
lieues environ de la cte, on donna l'ordre de ramer de quart
pendant que nous prendrions quelque nourriture, car la barque
tait abondamment pourvue. Mais les rameurs rpondirent qu'il
n'tait pas encore temps de prendre du repos, qu'on pouvait donner
 manger  ceux qui n'avaient point affaire, et qu'ils ne
voulaient pour rien au monde dposer les rames. On leur obit, et,
presque au mme instant, un grand vent s'leva, qui nous fora
d'ouvrir les voiles et de laisser la rame, en mettant le cap sur
Oran, car il n'tait pas possible de suivre une autre direction.
Cette manoeuvre se fit avec rapidit, et nous navigumes  la
voile, faisant plus de huit milles  l'heure, sans autre crainte
que celle de rencontrer un btiment arm en course. Nous donnmes
 manger aux Mores bagarins, que le rengat consola en leur disant
qu'ils n'taient point captifs, et qu' la premire occasion la
libert leur serait rendue. Il tint le mme langage au pre de
Zorade; mais le vieillard rpondit:

Je pourrais,  chrtiens, attendre tout autre chose de votre
gnrosit et de votre courtoisie; mais ne me croyez pas assez
simple pour imaginer que vous allez me donner la libert. Vous ne
vous tes pas exposs assurment aux prils qu'il y avait  me
l'enlever pour me la rendre si libralement, surtout sachant qui
je suis et quels avantages vous pouvez retirer en m'imposant une
ranon. S'il vous plat d'en fixer le prix, je vous offre ds
maintenant tout ce que vous voudrez pour moi et pour cette pauvre
enfant, qui est la meilleure et la plus chre partie de mon me.

En achevant ces mots, il se mit  pleurer si amrement, qu'il nous
fit  tous compassion, et qu'il fora Zorade  jeter la vue sur
lui. Quand elle le vit ainsi pleurer, elle s'attendrit, se leva de
mes genoux pour aller embrasser son pre, et, collant son visage
au sien, ils commencrent tous deux  fondre en larmes d'une
manire si touchante, que la plupart d'entre nous sentaient aussi
leurs yeux se mouiller de pleurs. Mais lorsque Agi-Morato la vit
en habit de fte et charge de tant de bijoux, il lui dit dans sa
langue: Qu'est-ce que cela, ma fille? hier,  l'entre de la
nuit, avant que ce terrible malheur nous arrivt, je t'ai vue avec
tes habits ordinaires de la maison; et maintenant, sans que tu
aies eu le temps de te vtir, et sans que je t'aie donn aucune
nouvelle joyeuse  clbrer en pompe et en crmonie, je te vois
pare des plus riches atours dont j'aie pu te faire prsent
pendant notre plus grande prosprit? Rponds  cela, car j'en
suis plus surpris et plus inquiet que du malheur mme o je me
trouve.

Tout ce que le More disait  sa fille, le rengat nous le
transmettait, et Zorade ne rpondait pas un mot. Mais quand Agi-
Morato vit dans un coin de la barque le coffret o elle avait
coutume d'enfermer ses bijoux, et qu'il savait bien avoir laiss
dans sa maison d'Alger, ne voulant pas l'apporter au jardin, il
fut bien plus surpris encore, et lui demanda comment ce coffre
tait tomb en nos mains, et qu'est-ce qu'il y avait dedans. Alors
le rengat, sans attendre la rponse de Zorade, rpondit au
vieillard:

Ne te fatigue pas, seigneur,  demander tant de choses  ta fille
Zorade; je vais t'en rpondre une seule, qui pourra satisfaire 
toutes tes questions. Sache donc qu'elle est chrtienne, que c'est
elle qui a t la lime de nos chanes et la dlivrance de notre
captivit. Elle est venue ici de son plein gr, aussi contente, 
ce que je suppose, de se voir en cette situation, que celui qui
passe des tnbres  la lumire, de la mort  la vie, et de
l'enfer au paradis.

-- Est-ce vrai, ma fille, ce que dit celui-l? s'cria le More.

-- Il en est ainsi, rpondit Zorade.

-- Quoi! rpliqua le vieillard, tu es chrtienne, et c'est toi qui
as mis ton pre au pouvoir de ses ennemis?

-- Chrtienne, oui, je le suis, reprit Zorade, mais non celle qui
t'a mis en cet tat, car jamais mon dsir n'a t de t'abandonner,
ni de te faire du mal, mais seulement de faire mon bien.

-- Et quel bien t'es-tu fait, ma fille?

-- Pour cela, rpondit-elle, demande-le  Lella Maryem; elle saura
te le dire mieux que moi.

 peine le More eut-il entendu cette rponse, qu'avec une
incroyable clrit il se jeta dans l'eau la tte la premire, et
il se serait infailliblement noy si le long vtement qu'il
portait ne l'et un peu soutenu sur les flots. Aux cris de Zorade
nous accourmes tous, et, le saisissant par son cafetan, nous le
retirmes  demi noy et sans connaissance; ce qui causa une si
vive douleur  Zorade qu'elle se mit, comme s'il et t sans
vie,  pousser sur son corps les plus tendres et les plus
douloureux sanglots. Nous le pendmes la tte en bas; il rendit
beaucoup d'eau, et revint  lui au bout de deux heures. Pendant ce
temps le vent ayant chang, nous fmes obligs de nous rapprocher
de terre, et de faire force de rames pour ne pas tre jets  la
cte. Mais notre bonne toile permit que nous arrivassions  une
cale que forme un petit promontoire appel par les Mores cap de la
_Cava rhoumia, _qui veut dire en notre langue de la _Mauvaise
femme chrtienne. _C'est une tradition parmi eux qu'en cet endroit
est enterre cette Cava qui causa la perte de l'Espagne, parce
qu'en leur langue _cava _veut dire _mauvaise femme__[251]__, _et
_rhoumia, chrtienne. _Ils tiennent mme  mauvais augure de jeter
l'ancre dans cette cale quand la ncessit les y force, car ce
n'est jamais sans ncessit qu'ils y abordent. Pour nous, ce ne
fut pas un gte de mauvaise femme, mais bien un heureux port de
salut, tant la mer tait furieuse. Nous plames nos sentinelles 
terre, et, sans quitter un moment les rames, nous mangemes des
provisions qu'avait faites le rengat: aprs quoi nous primes, du
fond de nos coeurs, Dieu et Notre-Dame de nous prter leur
assistance et leur faveur pour mener  bonne fin un si heureux
commencement.

On se prpara, pour cder aux supplications de Zorade,  mettre 
terre son pre et les autres Mores qui taient encore attachs;
car le coeur lui manquait, et ses tendres entrailles taient
dchires  la vue de son pre li comme un malfaiteur, et de ses
compatriotes prisonniers. Nous prommes de lui obir au moment du
dpart, puisqu'il n'y avait nul danger  les laisser en cet
endroit, qui tait compltement dsert. Nos prires ne furent pas
si vaines que le ciel ne les entendt; en notre faveur, le vent
changea, la mer devint tranquille, et tout nous invita  continuer
joyeusement notre voyage. Voyant l'instant favorable, nous
dlimes les Mores, et,  leur grand tonnement, nous les mmes 
terre un  un. Mais quand on descendit le pre de Zorade, qui
avait repris toute sa connaissance, il nous dit:

Pourquoi pensez-vous, chrtiens, que cette mchante femelle se
rjouisse de ce que vous me rendez la libert? croyez-vous que
c'est parce qu'elle a piti de moi? Non, certes; c'est pour se
dlivrer de la gne que lui causerait ma prsence quand elle
voudra satisfaire ses dsirs criminels. N'allez pas imaginer que
ce qui l'a fait changer de religion, c'est d'avoir cru que la
vtre vaut mieux que la ntre; non, c'est d'avoir appris que chez
vous on se livre  l'impudicit plus librement que dans notre
pays.

Puis, se tournant vers Zorade, tandis qu'avec un autre chrtien
je le retenais par les deux bras, pour qu'il ne ft pas quelque
extravagance:

 jeune fille infme et pervertie! s'cria-t-il, o vas-tu,
aveugle et dnature, au pouvoir de ces chiens, nos ennemis
naturels? Maudite soit l'heure o je t'ai engendre, et maudits
soient les tendres soins que j'ai pris de ton enfance!

Quand je vis qu'il prenait le chemin de n'en pas finir de sitt,
je me htai de le descendre  terre, et l il continuait  grands
cris ses maldictions et ses plaintes, suppliant Mahomet de prier
Allah de nous dtruire et de nous abmer. Lorsque, aprs avoir mis
 la voile, nous ne pmes plus entendre ses paroles, nous vmes
encore ses actions; il s'arrachait les cheveux, se frappait le
visage et se roulait par terre. Mais, dans un moment, il leva si
fort la voix, que nous pmes distinctement l'entendre:

Reviens, ma fille bien-aime, disait-il, descends  terre; je te
pardonne tout. Donne  ces hommes ton argent, qui est dj le
leur, et reviens consoler ton triste pre, qui, si tu le laisses,
laissera la vie sur cette plage dserte.

Zorade entendait tout cela, et, le coeur bris, pleurait
amrement. Elle ne sut rien trouver de mieux  lui rpondre que ce
peu de paroles:

Allah veuille,  mon pre, que Lella Maryem, qui m'a rendue
chrtienne, te console dans ta tristesse. Allah sait bien que je
n'ai pu m'empcher de faire ce que j'ai fait, et que ces chrtiens
ne doivent rien  ma volont. Quand mme j'aurais voulu les
laisser partir et les laisser  la maison, cela ne m'aurait pas
t possible, tant mon me avait hte de mettre en oeuvre cette
rsolution, qui me semble aussi sainte qu' toi, mon bon pre,
elle parat coupable.

Zorade parlait ainsi quand son pre ne pouvait plus l'entendre,
et que dj nous le perdions de vue. Tandis que je la consolais,
tout le monde se remit  l'ouvrage, et nous recommenmes  voguer
avec un vent si favorable, que nous tions persuads de nous voir,
au point du jour, sur les ctes d'Espagne. Mais comme rarement, ou
plutt jamais, le bien ne vient pur et complet, sans qu'il soit
accompagn ou suivi de quelque mal qui le trouble et l'altre,
notre mauvaise toile, ou peut-tre les maldictions que le More
avait donnes  sa fille (car il faut les craindre de quelque pre
que ce soit), vinrent troubler notre allgresse. Nous tions en
pleine mer,  plus de trois heures de la nuit, marchant voile
dploye et les rames au crochet, car le vent prospre nous
dispensait du travail de la chiourme, quand tout  coup,  la
clart de la lune, nous apermes un vaisseau rond, qui, toutes
voiles dehors et pench sur le flanc, traversait devant nous. Il
tait si proche, que nous fmes obligs de carguer  la hte pour
ne point le heurter, et lui, de son ct, fit force de timon pour
nous laisser le chemin libre. On se mit alors, du tillac de ce
vaisseau,  nous demander qui nous tions, o nous allions et d'o
nous venions. Mais comme ces questions nous taient faites en
langue franaise, le rengat s'cria bien vite:

Que personne ne rponde: ce sont sans doute des corsaires
franais, qui font prise de tout.

Sur cet avis, personne ne dit mot, et, prenant un peu d'avance,
nous laissmes le vaisseau sous le vent. Mais aussitt on nous
lcha deux coups de canon, sans doute  boulets enchans, car la
premire vole coupa par la moiti notre mt, qui tomba dans la
mer avec sa voile; et le second coup, tir presque au mme
instant, porta dans le corps de notre barque, qu'il pera de part
en part, sans atteindre personne. Mais, nous sentant couler 
fond, nous nous mmes tous  demander secours  grands cris, et 
prier les gens du vaisseau de nous recueillir, s'ils ne voulaient
nous voir sombrer. Ils mirent alors en panne, et jetant la
chaloupe en mer, douze Franais, arms de leurs arquebuses,
s'approchrent, mches allumes, de notre btiment. Quand ils
virent notre petit nombre, et que rellement nous coulions bas,
ils nous prirent  leur bord, disant que c'tait l'impolitesse que
nous leur avions faite en refusant de rpondre qui nous valait
cette leon. Notre rengat prit alors le coffre qui contenait les
richesses de Zorade, et le jeta dans la mer, sans que personne
prt garde  ce qu'il faisait. Finalement, tous nous passmes sur
le navire des Franais, qui s'informrent d'abord de tout ce qu'il
leur plut de savoir de nous; puis, comme s'ils eussent t nos
ennemis mortels, ils nous dpouillrent de tout ce que nous
portions; ils prirent  Zorade jusqu'aux anneaux qu'elle avait
aux jambes. Mais j'tais bien moins tourment des pertes dont
s'affligeait Zorade que de la crainte de voir ces pirates passer
 d'autres violences, et lui enlever, aprs ces riches et prcieux
bijoux, celui qui valait plus encore et qu'elle estimait
davantage. Mais, par bonheur, les dsirs de ces gens ne vont pas
plus loin que l'argent et le butin, dont ne peut jamais se
rassasier leur avarice, qui se montra, en effet, si insatiable,
qu'ils nous auraient enlev jusqu' nos habits de captifs, s'ils
eussent pu en tirer parti.

Quelques-uns d'entre eux furent d'avis de nous jeter tous  la
mer, envelopps dans une voile, parce qu'ils avaient l'intention
de trafiquer dans quelques ports d'Espagne sous pavillon breton,
et que, s'ils nous eussent emmens vivants, on aurait dcouvert et
puni leur vol. Mais le capitaine, qui avait dpouill ma chre
Zorade, dit qu'il se contentait de sa prise, et qu'il ne voulait
toucher  aucun port d'Espagne, mais continuer sa route au plus
vite, passer le dtroit de Gibraltar, de nuit et comme il
pourrait, et regagner la Rochelle, d'o il tait parti. Ils
rsolurent en consquence, de nous donner la chaloupe de leur
vaisseau, et tout ce qu'il fallait pour la courte navigation qui
nous restait  faire; ce qu'ils excutrent le lendemain, en vue
de la terre d'Espagne: douce et joyeuse vue, qui nous fit oublier
tous nos malheurs, toutes nos misres, comme si d'autres que nous
les eussent essuys: tant est grand le bonheur de recouvrer la
libert perdue!

Il pouvait tre  peu prs midi quand ils nous mirent dans la
chaloupe, en nous donnant deux barils d'eau et quelques biscuits;
le capitaine, touch de je ne sais quelle compassion, donna mme 
la belle Zorade, au moment de l'embarquer, quarante cus d'or, et
ne permit point que ses soldats lui tassent les vtements qu'elle
porte aujourd'hui. Nous descendmes dans la barque, et nous leur
rendmes grce du bien qu'ils nous faisaient, montrant plus de
reconnaissance que de rancune. Ils prirent aussitt le large, dans
la direction du dtroit; et nous, sans regarder d'autre boussole
que la terre qui s'offrait  nos yeux, nous nous mmes  ramer
avec tant d'ardeur, qu'au coucher du soleil nous tions assez
prs,  ce qu'il nous sembla, pour aborder avant que la nuit ft
bien avance. Mais la lune tait cache et le ciel obscur; et,
comme nous ignorions en quels parages nous tions arrivs, il ne
nous parut pas prudent de prendre terre. Cependant plusieurs
d'entre nous taient de cet avis; ils voulaient que nous
abordassions, ft-ce sur des rochers et loin de toute habitation,
parce que, disaient-ils, c'tait le seul moyen d'tre  l'abri de
la crainte que nous devions avoir de rencontrer quelques navires
des corsaires de Ttouan, lesquels quittent la Berbrie  l'entre
de la nuit, arrivent au point du jour sur les ctes d'Espagne,
font quelque prise, et retournent dormir chez eux. Enfin, parmi
les avis contraires, on s'arrta  celui d'approcher peu  peu,
et, si le calme de la mer le permettait, de dbarquer o nous
pourrions. C'est ce que nous fmes, et il n'tait pas encore
minuit quand nous arrivmes au pied d'une haute montagne, non si
voisine de la mer qu'il n'y et un peu d'espace o l'on pt
commodment aborder. Nous choumes notre barque sur le sable, et,
sautant  terre, nous baismes  genoux le sol de la patrie; puis,
les yeux baigns des douces larmes de la joie, nous rendmes
grces  Dieu, notre Seigneur, du bien incomparable qu'il nous
avait fait pendant notre voyage. Nous tmes ensuite de la barque
les provisions qu'elle contenait, et l'ayant tire sur le rivage,
nous gravmes une grande partie du flanc de la montagne; car, mme
arrivs l, nous ne pouvions calmer l'agitation de nos coeurs, ni
nous persuader que cette terre qui nous portait ft bien une terre
de chrtiens.

Le jour parut plus tard que nous ne l'eussions dsir, et nous
achevmes de gagner le sommet de la montagne pour voir si de l on
dcouvrirait un village ou des cabanes de bergers. Mais, quelque
loin que nous tendissions la vue, nous n'apermes ni habitation,
ni sentier, ni tre vivant. Toutefois, nous rsolmes de pntrer
plus avant dans le pays, certains de rencontrer bientt quelqu'un
qui nous ft connatre o nous tions. Ce qui me tourmentait le
plus, c'tait de voir Zorade marcher  pied sur cet pre terrain;
je la pris bien un moment sur mes paules, mais ma fatigue la
fatiguait plus que son repos ne la reposait: aussi ne voulut-elle
plus me laisser prendre cette peine, et elle cheminait, en me
donnant la main, avec patience et gaiet. Nous avions  peine fait
un quart de lieue, que le bruit d'une clochette frappa nos
oreilles.  ce bruit qui annonait le voisinage d'un troupeau,
nous regardmes attentivement si quelqu'un se montrait, et nous
apermes, au pied d'un lige, un jeune ptre qui s'amusait
paisiblement  tailler un bton avec son couteau. Nous
l'appelmes, et lui, tournant la tte, se leva d'un bond. Mais, 
ce que nous smes depuis, les premiers qu'il aperut furent
Zorade et le rengat, et, comme il les vit en habit moresque, il
crut que tous les Mores de la Berbrie taient  ses trousses. Se
sauvant donc de toute la vitesse de ses jambes  travers le bois,
il se mit  crier  tue-tte:

Aux Mores! aux Mores! Les Mores sont dans le pays! Aux Mores! aux
armes! aux armes!

 ces cris, nous demeurmes tous fort dconcerts, et nous ne
savions que faire; mais, considrant que le ptre, en criant de la
sorte, allait rpandre l'alarme dans le pays, et que la cavalerie
garde-cte viendrait bientt nous reconnatre, nous fmes ter au
rengat ses vtements turcs, et il mit une veste ou casaque de
captif, qu'un des ntres lui donna, restant les bras en chemise;
puis, aprs nous tre recommands  Dieu, nous suivmes le mme
chemin qu'avait pris le berger, attendant que la cavalerie de la
cte vnt fondre sur nous. Notre pense ne nous trompa point: deux
heures ne s'taient pas coules, lorsqu'en dbouchant des
broussailles dans la plaine, nous dcouvrmes une cinquantaine de
cavaliers qui venaient au grand trot  notre rencontre. Ds que
nous les apermes, nous fmes halte pour les attendre. Quand ils
furent arrivs, et qu'au lieu de Mores qu'ils cherchaient, ils
virent tant de pauvres chrtiens, ils s'arrtrent tout surpris,
et l'un d'eux nous demanda si c'tait par hasard  propos de nous
qu'un ptre avait appel aux armes.

Oui, lui rpondis-je; et, comme je voulais commencer  lui
raconter mon aventure,  lui dire d'o nous venions et qui nous
tions, un chrtien de ceux qui venaient avec nous reconnut le
cavalier qui m'avait fait la question; et, sans me laisser dire un
mot de plus, il s'cria:

Grces soient rendues  Dieu, qui nous a conduits en si bon port!
car, si je ne me trompe, la terre que nous foulons est celle de
Velez-Malaga,  moins que les longues annes de ma captivit ne
m'aient t la mmoire au point de ne plus me rappeler que vous,
seigneur, qui nous demandez qui nous sommes, vous tes mon oncle
don Pedro de Bustamante.

 peine le captif chrtien eut-il dit ces mots, que le cavalier
sauta de son cheval, et vint serrer le jeune homme dans ses bras.

Ah! s'cria-t-il, je te reconnais, neveu de mon me et de ma vie,
toi que j'ai pleur pour mort, ainsi que ma soeur, ta mre, et
tous les tiens, qui sont encore vivants. Dieu leur a fait la grce
de leur conserver la vie pour qu'ils jouissent du plaisir de te
revoir. Nous venions d'apprendre que tu tais  Alger, et je
comprends,  tes habits et  ceux de toute cette compagnie, que
vous avez miraculeusement recouvr la libert.

-- Rien de plus vrai, reprit le jeune homme, et le temps ne nous
manquera pas pour vous conter toutes nos aventures.

Quand les cavaliers entendirent que nous tions des captifs
chrtiens, ils mirent tous pied  terre, et chacun nous offrit son
cheval pour nous mener  la ville de Velez-Malaga, qui tait  une
lieue et demie. Quelques-uns d'entre eux, auxquels nous dmes o
nous avions laiss notre barque, retournrent la chercher pour la
porter  la ville. Les autres nous firent monter en croupe, et
Zorade s'assit sur le cheval de l'oncle de notre compagnon. Toute
la population de la ville, ayant appris notre arrive par
quelqu'un qui avait pris les devants, sortit  notre rencontre.
Ces gens ne s'tonnaient pas de voir des captifs dlivrs, ni des
Mores captifs, puisque sur tout ce rivage ils sont habitus  voir
des uns et des autres; mais ils s'tonnaient de la beaut de
Zorade, qui tait alors dans tout son clat: car la fatigue de la
marche et la joie de se voir enfin, sans crainte de disgrce, en
pays de chrtiens, animaient son visage de si vives couleurs, que,
si la tendresse ne m'aveuglait point, j'aurais os dire qu'il n'y
avait pas dans le monde entier une plus belle crature. Nous
allmes tout droit  l'glise, rendre grces  Dieu de la faveur
qu'il nous avait faite, et Zorade, en entrant dans le temple,
s'cria qu'il y avait l des figures qui ressemblaient  celle de
Lella Maryem. Nous lui dmes que c'taient ses images, et le
rengat lui fit comprendre du mieux qu'il put ce que ces images
signifiaient, afin qu'elle les adort, comme si rellement chacune
d'elles et t la mme Lella Maryem qui lui tait apparue.
Zorade, qui a l'intelligence vive et un esprit naturel pntrant,
comprit aussitt tout ce qu'on lui dit  propos des images[252]. De
l nous fmes ramens dans la ville, et distribus tous en
diffrentes maisons. Mais le chrtien qui tait du pays nous
conduisit, le rengat, Zorade et moi, dans celle de ses parents,
qui jouissaient d'une honnte aisance, et qui nous accueillirent
avec autant d'amour que leur propre fils.

Nous restmes six jours  Velez, au bout desquels le rengat,
ayant fait dresser une enqute, se rendit  Grenade pour rentrer,
par le moyen de la sainte Inquisition, dans le saint giron de
l'glise. Les autres chrtiens dlivrs s'en allrent chacun o il
leur plut. Nous restmes seuls, Zorade et moi, n'ayant que les
cus qu'elle devait  la courtoisie du capitaine franais. J'en
achetai cet animal qui fait sa monture, et, lui servant jusqu'
cette heure de pre et d'cuyer, mais non d'poux, je la mne 
mon pays, dans l'intention de savoir si mon pre est encore
vivant, ou si quelqu'un de mes frres a trouv plus que moi la
fortune favorable, bien que le ciel, en me donnant Zorade pour
compagne, ait rendu mon sort tel, que nul autre, quelque heureux
qu'il pt tre, ne me semblerait aussi dsirable. La patience avec
laquelle Zorade supporte toutes les incommodits, toutes les
privations qu'entrane aprs soi la pauvret, et le dsir qu'elle
montre de se voir enfin chrtienne, sont si grands, si admirables,
que j'en suis merveill et que je me consacre  la servir tout le
reste de ma vie. Cependant le bonheur que j'prouve  penser que
je suis  elle et qu'elle est  moi est troubl par une autre
pense: je ne sais si je trouverai dans mon pays quelque humble
asile o la recueillir, si le temps et la mort n'auront pas fait
tant de ravages dans la fortune et la vie de mon pre et de mes
frres, que je ne trouve,  leur place, personne qui daigne
seulement me reconnatre. Voil, seigneurs, tout ce que j'avais 
vous dire de mon histoire; si elle est agrable et curieuse, c'est
 vos intelligences claires qu'il appartient d'en juger. Quant 
moi, j'aurais voulu la conter plus brivement, bien que la crainte
de vous fatiguer m'ait fait taire plus d'une circonstance et plus
d'un dtail[253].

Chapitre XLII

_Qui traite de ce qui arriva encore dans l'htellerie, et de
plusieurs autres choses dignes d'tre connues_


Aprs ces dernires paroles, le captif se tut, et don Fernand lui
dit:

En vrit, seigneur capitaine, la manire dont vous avez racont
ces tranges aventures a t telle, qu'elle gale la nouveaut et
l'intrt des aventures mmes. Tout y est curieux, extraordinaire,
plein d'incidents qui surprennent et ravissent ceux qui les
entendent; et nous avons eu tant de plaisir  vous couter, que,
dt le jour de demain nous trouver encore occups  la mme
histoire, nous nous rjouirions de l'entendre conter une seconde
fois.

Cela dit, Cardnio et tous les autres convives se mirent au
service du capitaine captif avec des propos si affectueux et si
sincres, qu'il n'eut qu' s'applaudir de leur bienveillance. Don
Fernand lui offrit, entre autres choses, s'il voulait revenir avec
lui, de faire en sorte que son frre le marquis ft parrain de
Zorade; il lui offrit galement de le mettre en tat d'arriver
dans son pays avec les commodits et la considration que mritait
sa personne. Le captif le remercia courtoisement, mais ne voulut
accepter aucune de ses offres librales.

Cependant le jour baissait, et quand la nuit fut venue, un
carrosse s'arrta devant la porte de l'htellerie, entour de
quelques hommes  cheval, qui demandrent  loger. L'htesse
rpondit qu'il n'y avait pas un pied carr de libre dans toute la
maison.

Parbleu! s'cria l'un des cavaliers qui avait dj mis pied 
terre, quoi qu'il en soit, il y aura bien place pour monsieur
l'auditeur[254], qui vient dans cette voiture.

 ce nom, l'htesse se troubla:

Seigneur, reprit-elle, ce qu'il y a, c'est que je n'ai pas de
lits. Si Sa Grce monsieur l'auditeur en apporte un, comme je le
suppose, qu'il soit le bienvenu. Mon mari et moi nous quitterons
notre chambre, pour que Sa Grce s'y tablisse.

--  la bonne heure! dit l'cuyer.

En ce moment descendait du carrosse un homme dont le costume
annonait de quel emploi il tait revtu. Sa longue robe aux
manches taillades faisait assez connatre qu'il tait auditeur,
comme l'avait dit son valet. Il conduisait par la main une jeune
fille d'environ seize ans, en habit de voyage, si lgante, si
frache et si belle, que sa vue excita l'admiration de tout le
monde, au point que, si l'on n'et pas eu sous les yeux Dorothe,
Luscinde et Zorade, qui se trouvaient ensemble dans l'htellerie,
on aurait cru qu'il tait difficile de rencontrer une beaut
comparable  celle de cette jeune personne. Don Quichotte se
trouvait prsent  l'arrive de l'auditeur. Ds qu'il le vit
entrer avec la demoiselle, il lui dit:

C'est en toute assurance que Votre Grce peut entrer et prendre
ses bats dans ce chteau. Il est troit et assez mal fourni; mais
il n'y a ni gne ni incommodit dans ce monde qui ne cdent aux
armes et aux lettres, surtout quand les armes et les lettres ont
la beaut pour compagne et pour guide, comme l'ont justement les
lettres de Votre Grce dans cette belle damoiselle, devant qui
non-seulement les chteaux doivent ouvrir leurs portes, mais les
rochers se fendre et les montagnes s'aplanir pour lui livrer
passage. Que Votre Grce, dis-je, entre dans ce paradis: elle y
trouvera des toiles et des astres dignes de faire compagnie au
soleil que Votre Grce conduit par la main; elle y trouvera les
armes  leur poste, et la beaut dans toute son excellence.

L'auditeur demeura tout interdit de la harangue de don Quichotte,
qu'il se mit  considrer des pieds  la tte, aussi tonn de son
aspect que de ses paroles; et, sans en trouver une seule  lui
rpondre, il tomba dans une autre surprise quand il vit paratre
Luscinde, Dorothe et Zorade, qui,  la nouvelle de l'arrive de
nouveaux htes, et au rcit que leur avait fait l'htesse des
attraits de la jeune fille, taient accourues pour la voir et lui
faire accueil. Don Fernand, Cardnio et le cur firent au seigneur
auditeur de plus simples politesses et des offres de meilleur ton.
Aprs quoi il entra dans l'htellerie, aussi confondu de ce qu'il
voyait que de ce qu'il avait entendu, et les beauts de la maison
souhaitrent la bienvenue  la belle voyageuse. Finalement,
l'auditeur reconnut aussitt qu'il n'y avait l que des gens de
qualit; mais l'aspect, le visage et le maintien de don Quichotte
le dconcertaient. Quand ils eurent tous chang des courtoisies
et des offres de service, quand ils eurent reconnu et mesur les
commodits que prsentait l'htellerie, on s'arrta au parti dj
pris prcdemment de faire entrer toutes les dames dans le galetas
tant de fois mentionn, tandis que les hommes resteraient dehors
pour leur faire garde. L'auditeur consentit volontiers  ce que sa
fille (car la jeune personne l'tait en effet) s'en allt avec ces
dames, ce qu'elle fit de trs-bon coeur. Avec une partie du chtif
lit de l'htelier et de celui qu'apportait l'auditeur; elles
s'arrangrent pour la nuit mieux qu'elles ne l'avaient espr.

Pour le captif, ds le premier regard jet sur l'auditeur, le
coeur lui avait dit, par de secrets mouvements, que c'tait son
frre. Il alla questionner l'un des cuyers qui l'accompagnaient,
et lui demanda comment s'appelait ce magistrat, et s'il savait
quel tait son pays. L'cuyer rpondit que son matre s'appelait
le licenci Juan Perez de Viedma, natif,  ce qu'il avait ou
dire, d'un bourg des montagnes de Lon. Ce rcit, joint  ce qu'il
voyait, acheva de confirmer le captif dans la pense que
l'auditeur tait celui de ses frres qui, par le conseil de leur
pre, avait suivi la carrire des lettres. mu et ravi de cette
rencontre, il prit  part don Fernand, Cardnio et le cur, pour
leur conter ce qui lui arrivait, en les assurant que cet auditeur
tait bien son frre. L'cuyer lui avait dit galement qu'il
allait  Mexico, revtu d'une charge d'auditeur des Indes 
l'audience de cette capitale. Enfin, il avait appris que la jeune
personne qui l'accompagnait tait sa fille, dont la mre, morte en
la mettant au monde, avait laiss son mari fort riche par la dot
reste en hritage  la fille. Le captif leur demanda conseil sur
la manire de se dcouvrir, ou plutt d'prouver d'abord si,
lorsqu'il se serait dcouvert, son frre le repousserait, en le
voyant pauvre, ou l'accueillerait avec des entrailles
fraternelles.

Laissez-moi, dit le cur, le soin de faire cette exprience.
D'ailleurs, il n'y a point  douter, seigneur capitaine, que vous
ne soyez bien accueilli, car le mrite et la prudence que montre
votre frre dans ses manires et son maintien n'indiquent point
qu'il soit arrogant ou ingrat, et qu'il ne sache pas apprcier les
coups de la fortune.

-- Cependant, reprit le capitaine, je voudrais me faire connatre,
non pas brusquement, mais par un dtour.

-- Je vous rpte, rpliqua le cur, que j'arrangerai les choses
de faon que nous soyons tous satisfaits.

En ce moment, le souper venait d'tre servi. Tous les htes
s'assirent  la table commune, except le captif, et les dames,
qui souprent seules dans leur appartement. Au milieu du repas, le
cur prit la parole:

Du mme nom que Votre Grce, seigneur auditeur, dit-il, j'ai eu
un camarade  Constantinople, o je suis rest captif quelques
annes. Ce camarade tait un des plus vaillants soldats, un des
meilleurs capitaines qu'il y et dans toute l'infanterie
espagnole; mais, autant il tait brave et plein de coeur, autant
il tait malheureux.

-- Et comment s'appelait ce capitaine, seigneur licenci? demanda
l'auditeur.

-- Il s'appelait, reprit le cur, Rui[255] Perez de Viedma, et il
tait natif d'un bourg des montagnes de Lon. Il me raconta une
aventure qui lui tait arrive avec son pre et ses frres, telle
que, si elle m'et t rapporte par un homme moins sincre et
moins digne de foi, je l'aurais prise pour une de ces histoires
que les vieilles femmes content l'hiver au coin du feu. Il me dit,
en effet, que son pre avait divis sa fortune entre trois fils
qu'il avait, en leur donnant certains conseils meilleurs que ceux
de Caton. Ce que je puis dire, c'est que le choix qu'avait fait ce
gentilhomme de la carrire des armes lui avait si bien russi,
qu'en peu d'annes, par sa valeur et sa belle conduite, et sans
autre appui que son mrite clatant, il parvint au grade de
capitaine d'infanterie, et se vit en passe d'tre promu bientt 
celui de mestre de camp. Mais alors la fortune lui devint
contraire; car, justement comme il devait attendre toutes ses
faveurs, il prouva ses rigueurs les plus cruelles. En un mot, il
perdit la libert dans l'heureuse et clbre journe o tant
d'autres la recouvrrent,  la bataille de Lpante. Moi, je la
perdis  la Goulette, et depuis, par une srie d'vnements
divers, nous fmes camarades  Constantinople. De l il fut
conduit  Alger, o je sais qu'il lui arriva une des plus tranges
aventures qui se soient jamais passes au monde.

Le cur, continuant de la sorte, raconta succinctement l'histoire
de Zorade et du capitaine.  tout ce rcit, l'auditeur tait si
attentif que jamais il n'avait t aussi auditeur qu'en ce moment.
Le cur, toutefois, n'alla pas plus loin que le jour o les
pirates franais dpouillrent les chrtiens qui montaient la
barque; il s'arrta  la pauvre et triste condition o son
camarade et la belle Moresque taient rests rduits, ajoutant
qu'il ignorait ce qu'ils taient devenus; s'ils avaient pu aborder
en Espagne, ou si les Franais les avaient emmens avec eux.

Ce que disait le cur tait cout fort attentivement par le
capitaine, qui, d'un lieu  l'cart, examinait tous les mouvements
que faisait son frre. Celui-ci, quand il vit que le cur avait
achev son histoire, poussa un profond soupir et s'cria, les yeux
mouills de larmes:

Oh! seigneur, si vous saviez  qui s'adressent les nouvelles que
vous venez de me conter, et comment elles me touchent dans un
endroit tellement sensible, qu'en dpit de toute ma rserve et
toute ma prudence, elles m'arrachent les pleurs dont vous voyez
mes yeux se remplir! Ce capitaine si valeureux, c'est mon frre
an, lequel, comme dou d'une me plus forte et de plus hautes
penses que moi et mon autre cadet, choisit le glorieux exercice
de la guerre, l'une des trois carrires que notre pre nous
proposa, ainsi que vous le rapporta votre camarade, dans cette
histoire qui vous semblait un conte de bonne femme. Moi j'ai suivi
la carrire des lettres, o Dieu et ma diligence m'ont fait
arriver  l'emploi dont vous me voyez revtu. Mon frre cadet est
au Prou, si riche que, de ce qu'il nous a envoy  mon pre et 
moi, non-seulement il a bien rendu la part de fortune qu'il avait
emporte, mais qu'il a donn aux mains de mon pre le moyen de
rassasier leur libralit naturelle; et j'ai pu moi-mme suivre
mes tudes avec plus de dcence et de considration, et parvenir
plus aisment au poste o je me vois. Mon pre vit encore, mais
mourant du dsir de savoir ce qu'est devenu son fils an, et
suppliant Dieu, dans de continuelles prires, que la mort ne ferme
pas ses yeux qu'il n'ait vu vivants ceux de son fils. Ce qui
m'tonne, c'est que mon frre, sage et avis comme il est, n'ait
point song, au milieu de tant de traverses, d'afflictions et
d'vnements heureux,  donner de ses nouvelles  sa famille.
Certes, si mon pre ou quelqu'un de nous et connu son sort, il
n'aurait pas eu besoin d'attendre le miracle de la canne de jonc
pour obtenir son rachat. Maintenant, ce qui cause ma crainte,
c'est de savoir si ces Franais lui auront rendu la libert, ou
s'ils l'auront mis  mort pour cacher leur vol. Cela sera cause
que je continuerai mon voyage, non plus joyeusement comme je l'ai
commenc, mais plein de mlancolie et de tristesse.  mon bon
frre, qui pourrait me dire o tu es  prsent, pour que j'aille
te chercher et te dlivrer de tes peines, ft-ce mme au prix des
miennes? Oh! qui portera  notre vieux pre la nouvelle que tu es
encore vivant, fusses-tu dans les cachots souterrains les plus
profonds de la Berbrie! car ses richesses, celles de mon frre et
les miennes, sauront bien t'en tirer. Et toi, belle et gnreuse
Zorade, que ne puis-je te rendre le bien que tu as fait  mon
frre! que ne puis-je assister  la renaissance de ton me, et 
ces noces qui nous combleraient tous de bonheur!

C'tait par ces propos et d'autres semblables que l'auditeur
exprimait ses sentiments aux nouvelles qu'il recevait de son
frre, avec une tendresse si touchante, que ceux qui l'coutaient
montraient aussi la part qu'ils prenaient  son affliction.

Le cur, voyant quelle heureuse issue avaient eue sa ruse et le
dsir du capitaine, ne voulut pas les tenir plus longtemps dans la
tristesse. Il se leva de table, et entra dans l'appartement o se
trouvait Zorade, qu'il ramena par la main, suivie de Luscinde, de
Dorothe et de la fille de l'auditeur. Le capitaine attendait
encore ce qu'allait faire le cur. Celui-ci le prit de l'autre
main, et, les conduisant tous deux  ses cts, il revint dans la
chambre o taient l'auditeur et les autres convives.

Schez vos larmes, seigneur auditeur, lui dit-il, et que vos
dsirs soient pleinement combls. Voici devant vous votre digne
frre et votre aimable belle-soeur. Celui-ci, c'est le capitaine
Viedma; celle-l, c'est la belle Moresque dont il a reu tant de
bienfaits; et les pirates franais les ont mis dans la pauvret o
vous les voyez, pour que vous montriez  leur gard la gnrosit
de votre noble coeur.

Le capitaine accourut aussitt embrasser son frre, qui, dans sa
surprise, lui mit d'abord les deux mains sur l'estomac pour
l'examiner  distance; mais, ds qu'il eut achev de le
reconnatre, il le serra si troitement dans ses bras, en versant
des larmes de joie et de tendresse, que la plupart des assistants
ne purent retenir les leurs. Quant aux paroles que se dirent les
deux frres et aux sentiments qu'ils se tmoignrent,  peine, je
crois, peut-on les imaginer,  plus forte raison les crire.
Tantt ils se racontaient brivement leurs aventures, tantt ils
faisaient clater la bonne amiti de deux frres; l'auditeur
embrassait Zorade, puis il lui offrait sa fortune, puis il la
faisait embrasser par sa fille; puis la jolie chrtienne et la
belle Moresque arrachaient de nouveau, par leurs transports, des
larmes  tout le monde. D'un ct, don Quichotte considrait avec
attention, et sans mot dire, ces vnements tranges, qu'il
attribuait tous aux chimres de sa chevalerie errante; de l'autre,
on dcidait que le capitaine et Zorade retourneraient avec leur
frre  Sville, et qu'ils informeraient leur pre de la
dlivrance et de la rencontre de son fils, pour qu'il accourt,
comme il pourrait, aux noces et au baptme de Zorade. Il n'tait
pas possible  l'auditeur de changer de route ou de retarder son
voyage, parce qu'il avait appris qu' un mois de l une flotte
partait de Sville pour la Nouvelle-Espagne, et qu'il lui aurait
t fort prjudiciable de perdre cette occasion.

Finalement, tout le monde fut ravi et joyeux de l'heureuse
aventure du captif, et, comme la nuit avait presque fait les deux
tiers de son chemin, chacun rsolut d'aller reposer le peu de
temps qui restait jusqu'au jour.

Don Quichotte s'offrit  faire la garde du chteau, afin que
quelque gant, ou quelque autre flon malintentionn, attir par
l'appt du trsor de beauts que ce chteau renfermait, ne vnt
les y troubler. Ceux qui le connaissaient lui rendirent grce de
son offre, et apprirent  l'auditeur l'trange humeur de don
Quichotte, ce qui le divertit beaucoup. Le seul Sancho Panza se
dsesprait de veiller si tard, et seul il s'arrangea pour la nuit
mieux que tous les autres, en se couchant sur les harnais de son
ne, qui faillirent lui coter si cher, comme on le verra dans la
suite.

Les dames rentres dans leur appartement, et les hommes
s'arrangeant du moins mal qu'il leur fut possible, don Quichotte
sortit de l'htellerie pour se mettre en sentinelle, et faire,
comme il l'avait promis, la garde du chteau.

Or, il arriva qu'au moment o l'aube du jour allait poindre, les
dames entendirent tout  coup une voix si douce et si mlodieuse,
qu'elles se mirent toutes  l'couter attentivement, surtout
Dorothe, qui s'tait veille la premire, tandis que doa Clara
de Viedma, la fille de l'auditeur, dormait  ses cts. Aucune
d'elles ne pouvait imaginer quelle tait la personne qui chantait
si bien; c'tait une voix seule, que n'accompagnait aucun
instrument. Il leur semblait qu'on chantait, tantt dans la cour,
tantt dans l'curie. Pendant qu'elles taient ainsi non moins
tonnes qu'attentives, Cardnio s'approcha de la porte de leur
appartement:

Si l'on ne dort pas, dit-il, qu'on coute, et l'on entendra la
voix d'un garon muletier qui de telle sorte chante, qu'il
enchante.

-- Nous sommes  l'couter, seigneur, rpondit Dorothe, et
Cardnio s'loigna.

Alors Dorothe, prtant de plus en plus toute son attention,
entendit qu'on chantait les couplets suivants:

Chapitre XLIII

_O l'on raconte l'agrable histoire du garon muletier, avec
d'autres tranges vnements, arrivs dans l'htellerie_


Je suis marinier de l'Amour, et, sur son ocan profond, je
navigue sans esprance de rencontrer aucun port.

Je vais  la suite d'une toile que je dcouvre de loin, plus
belle et plus resplendissante qu'aucune de celles qu'aperut
Palinure.[256]

Je ne sais point o elle me conduit; aussi navigu-je incertain,
ayant l'me attentive  la regarder, soucieuse et sans autre
souci.

D'importunes prcautions, une honntet contre l'usage, sont les
nuages qui me la cachent, quand je fais le plus d'efforts pour la
voir.

 claire[257] et brillante toile, dont je me consume  suivre la
lumire, l'instant o je te perdrai de vue sera l'instant de ma
mort.

Le chanteur en tait arriv l, quand Dorothe vint  penser qu'il
serait mal que Clara ft prive d'entendre une si belle voix. Elle
la secoua lgrement d'un et d'autre ct, et lui dit en
l'veillant:

Pardonne-moi, jeune fille, si je t'veille, car je le fais pour
que tu aies le plaisir d'entendre la plus charmante voix que tu
aies peut-tre entendue dans toute ta vie.

Clara,  demi veille, se frotta les yeux, et, n'ayant pas
compris la premire fois ce que lui disait Dorothe, elle la pria
de le lui rpter. Celle-ci lui redit la mme chose, ce qui rendit
aussitt Clara fort attentive; mais  peine eut-elle entendu deux
ou trois des vers que continuait  chanter le jeune homme, qu'elle
fut prise tout  coup d'un tremblement de tous ses membres, comme
si elle et prouv un accs de violente fivre quarte; et, se
jetant au cou de Dorothe:

Ah! dame de mon me et de ma vie, s'cria-t-elle, pourquoi m'as-
tu rveille? Le plus grand bien que pouvait me faire la fortune
en ce moment, c'tait de me tenir les yeux et les oreilles ferms
pour m'empcher de voir et d'entendre cet infortun musicien.

-- Que dis-tu l, jeune fille? rpondit Dorothe. Pense donc que
le chanteur est,  ce qu'on dit, un garon muletier.

-- C'est un seigneur de terres et d'mes, reprit Clara, et si bien
seigneur de la mienne, que, s'il ne veut pas s'en dfaire, elle
lui restera toute l'ternit.

Dorothe demeura toute surprise des propos passionns de la jeune
personne, trouvant qu'ils surpassaient de beaucoup la porte
d'intelligence qu'on devait attendre de son ge.

Vous parlez de telle sorte, lui dit-elle, que je ne puis vous
comprendre. Expliquez-vous plus clairement: que voulez-vous dire
de ces mes et de ces terres, et de ce musicien dont la voix vous
a caus tant d'motion? Mais non, ne me dites rien  prsent; je
ne veux pas, pour m'occuper de vos alarmes, perdre le plaisir que
j'prouve  couter le chanteur, qui commence,  ce qu'il me
semble, de nouveaux vers et un nouvel air.

-- Comme il vous plaira, rpondit la fille de l'auditeur; et,
pour ne point entendre, elle se boucha les oreilles avec les deux
mains.

Dorothe s'tonna de nouveau; mais prtant toute son attention 
la voix du chanteur, elle entendit qu'il continuait de la sorte:

 ma douce esprance, qui, surmontant les obstacles et les
impossibilits, suis avec constance la route que tu te traces et
t'ouvres toi-mme, ne t'vanouis point en te voyant  chaque pas
prs du pas de ta mort.

Ce ne sont point des indolents qui remportent d'honorables
triomphes, d'clatantes victoires; et ceux-l ne parviennent point
au bonheur, qui, sans faire face  la fortune, livrent
nonchalamment tous leurs sens  la molle oisivet.

Que l'amour vende cher ses gloires, c'est grande raison et grande
justice, car il n'est pas de plus prcieux bijou que celui qui se
contrle au titre de son plaisir; et c'est une chose vidente, que
ce qui cote peu ne s'estime pas beaucoup.

L'opinitret de l'amour parvient quelquefois  des choses
impossibles; ainsi, bien que la mienne poursuive les plus
difficiles, toutefois je ne perds pas l'espoir de m'lever de la
terre au ciel.

En cet endroit, la voix mit fin  son chant, et Clara recommena
ses soupirs. Tout cela enflammait le dsir de Dorothe, qui
voulait savoir la cause de chants si doux et de pleurs si amers.
Aussi s'empressa-t-elle de lui demander une autre fois ce qu'elle
avait voulu dire. Alors Clara, dans la crainte que Luscinde ne
l'entendt, serrant troitement Dorothe dans ses bras, mit sa
bouche si prs de l'oreille de sa compagne, qu'elle pouvait parler
avec toute confiance, sans tre entendue de nulle autre.

Celui qui chante, ma chre dame, lui dit-elle, est fils d'un
gentilhomme du royaume d'Aragon, seigneur de deux seigneuries. Il
demeurait en face de la maison de mon pre,  Madrid, et, bien que
mon pre et soin de fermer les fentres de sa maison avec des
rideaux de toile en hiver, et des jalousies en t[258], je ne sais
comment cela se fit, mais ce jeune gentilhomme, qui faisait ses
tudes, m'aperut,  l'glise ou autre part. Finalement, il devint
amoureux de moi, et me le fit comprendre des fentres de sa
maison, avec tant de signes et tant de larmes, que je fus bien
oblige de le croire, et mme de l'aimer, sans savoir ce qu'il me
voulait. Parmi les signes qu'il me faisait, l'un des plus
frquents tait de joindre une de ses mains avec l'autre, pour me
faire entendre qu'il se marierait avec moi. Et moi j'aurais t
bien contente qu'il en ft ainsi; mais, seule et sans mre, je ne
savais  qui confier mon aventure. Aussi, je le laissais
continuer, sans lui accorder aucune faveur, si ce n'est, quand mon
pre et le sien taient hors de la maison, de soulever un peu les
rideaux ou la jalousie, et de me laisser voir tout entire, ce qui
lui faisait tellement fte, qu'il paraissait en devenir fou. Dans
ce temps arriva l'ordre du dpart de mon pre, que ce jeune homme
apprit, mais non de moi, car je ne pus jamais le lui dire. Il
tomba malade de chagrin,  ce que j'imagine, et, le jour que nous
partmes, je ne pus parvenir  le voir pour lui dire adieu, au
moins avec les yeux. Mais, au bout de deux jours que nous faisions
route, en entrant dans l'auberge d'un village qui est  une
journe d'ici, je le vis sur la porte de cette auberge, en habits
de garon muletier, et si bien dguis que, si je n'avais eu son
portrait grav dans l'me, il ne m'et pas t possible de le
reconnatre. Je le reconnus, je m'tonnai et je me rjouis. Lui me
regarde en cachette de mon pre, dont il vite les regards, chaque
fois qu'il passe devant moi dans les chemins ou dans les auberges
o nous arrivons. Comme je sais qui il est, et que je considre
que c'est pour l'amour de moi qu'il fait la route  pied, avec
tant de fatigue, je meurs de chagrin, et, partout o il met les
pieds, moi je mets les yeux. Je ne sais pas quelle est son
intention en venant de la sorte, ni comment il a pu s'chapper de
la maison de son pre, qui l'aime passionnment, parce que c'est
son unique hritier, et qu'il mrite d'ailleurs d'tre aim, comme
Votre Grce en jugera ds qu'elle pourra le voir. Je puis vous
dire encore que toutes ces choses qu'il chante, il les tire de sa
tte, car j'ai ou dire qu'il est grand pote et tudiant. Et de
plus, chaque fois que je le vois ou que je l'entends, je tremble
de la tte aux pieds, dans la crainte que mon pre ne le
reconnaisse et ne vienne  deviner nos dsirs. De ma vie je ne lui
ai dit une parole, et pourtant je l'aime de telle sorte que je ne
peux vivre sans lui. Voil, ma chre dame, tout ce que je puis
vous dire de ce musicien, dont la voix vous a si fort satisfaite,
et par laquelle vous reconnatrez bien qu'il n'est pas garon
muletier, comme vous dites, mais seigneur d'mes et de terres,
comme je vous ai dit.

-- C'est assez, doa Clara, s'cria Dorothe en lui donnant mille
baisers, c'est assez, dis-je. Attendez que le nouveau jour
paraisse, car j'espre, avec l'aide de Dieu, conduire vos affaires
de telle sorte qu'elles aient une aussi heureuse fin que le
mritent de si honntes commencements.

-- Hlas! ma bonne dame, reprit doa Clara, quelle fin se peut-il
esprer, quand son pre est si noble et si riche qu'il lui
semblera que je ne suis pas digne, je ne dis pas d'tre femme,
mais servante de son fils? et quant  me marier en cachette de mon
pre, je ne le ferais pas pour tout ce que renferme le monde. Je
voudrais seulement que ce jeune homme me laisst et s'en retournt
chez lui; peut-tre qu'en ne le voyant plus, et lorsque nous
serons spars par la grande distance du chemin qui me reste 
faire, la peine que j'prouve maintenant s'adoucira quelque peu,
bien que je puisse dire que ce remde ne me fera pas grand effet.
Et pourtant, je ne sais comment le diable s'en est ml, ni par o
m'est entr cet amour que j'ai pour lui, tant, moi, si jeune
fille, et lui, si jeune garon: car, en vrit, je crois que nous
sommes du mme ge, et je n'ai pas encore mes seize ans accomplis;
du moins,  ce que dit mon pre, je ne les aurai que le jour de la
Saint-Michel.

Dorothe ne put s'empcher de rire en voyant combien doa Clara
parlait encore en enfant.

Reposons, lui dit-elle, pendant le peu qui reste de la nuit; Dieu
nous enverra le jour, et nous en profiterons, ou je n'aurais ni
mains ni langue  mon service.

Elles s'endormirent aprs cet entretien, et dans toute
l'htellerie rgnait le plus profond silence. Il n'y avait
d'veill que la fille de l'htesse et sa servante Maritornes,
lesquelles sachant dj de quel pied clochait don Quichotte, et
qu'il tait  faire sentinelle autour de la maison, arm de pied
en cap et  cheval, rsolurent entre elles de lui jouer quelque
tour, ou du moins de passer un peu le temps  couter ses
extravagances.

Or, il faut savoir qu'il n'y avait pas, dans toute l'htellerie,
une seule fentre qui donnt sur les champs, mais uniquement une
lucarne de grenier par laquelle on jetait la paille dehors. C'est
 cette lucarne que vinrent se mettre les deux semi-demoiselles.
Elles virent que don Quichotte tait  cheval, immobile et appuy
sur le bois de sa lance, poussant de temps  autre de si profonds
et de si lamentables soupirs, qu'on et dit qu' chacun d'eux son
me allait s'arracher. Elles entendirent aussi qu'il disait d'une
voix douce, tendre et amoureuse:

 ma dame Dulcine du Toboso, extrme de toute beaut, comble de
l'esprit, fate de la raison, archives des grces, dpt des
vertus, et finalement, abrg de tout ce qu'il y a dans le monde
de bon, d'honnte et de dlectable, que fait en ce moment Ta
Grce? Aurais-tu, par hasard, souvenance de ton chevalier captif,
qui, seulement pour te servir,  tant de prils s'est
volontairement expos? Oh! donne-moi de ses nouvelles, astre aux
trois visages[259], qui peut-tre, envieux du sien, t'occupes 
prsent  la regarder, soit qu'elle se promne en quelque galerie
de ses palais somptueux, soit qu'appuye sur quelque balcon, elle
considre quel moyen s'offre d'adoucir, sans pril pour sa
grandeur et sa chastet, la tempte qu'prouve  cause d'elle mon
coeur afflig, ou quelle flicit elle doit  mes peines, quel
repos  mes fatigues, quelle rcompense  mes services, et,
finalement, quelle vie  ma mort. Et toi, soleil qui te htes sans
doute de seller tes coursiers pour te lever de bon matin et venir
revoir ma dame, je t'en supplie, ds que tu la verras, salue-la de
ma part; mais garde-toi bien, en la saluant, de lui donner un
baiser de paix sur le visage; je serais plus jaloux de toi que tu
ne le fus de cette lgre ingrate qui te fit tant courir et tant
suer dans les plaines de Thessalie, ou sur les rives du Pne[260],
car je ne me rappelle pas bien o tu courus alors, amoureux et
jaloux.

Don Quichotte en tait l de son touchant monologue, quand la
fille de l'htesse se mit  l'appeler du bout des lvres, et lui
dit enfin:

Mon bon seigneur, ayez la bont, s'il vous plat, de vous
approcher d'ici.

 ces signes et  ces paroles, don Quichotte tourna la tte, et
vit,  la clart de la lune, qui brillait alors de tout son clat,
qu'on l'appelait  la lucarne, qui lui semblait une fentre, et
mme avec des barreaux dors, comme devait les avoir un aussi
riche chteau que lui paraissait l'htellerie; puis, au mme
instant, il se persuada, dans sa folle imagination, que la jolie
damoiselle, fille de la dame de ce chteau, vaincue par l'amour
dont elle s'tait prise pour lui, venait, comme l'autre fois, le
tenter et le solliciter.

Dans cette pense, pour ne pas se montrer ingrat et discourtois,
il tourna la bride  Rossinante, et s'approcha de la lucarne. Ds
qu'il eut aperu les deux jeunes filles:

Je vous plains sincrement, dit-il,  charmante dame, d'avoir
plac vos penses amoureuses en un lieu o l'on ne peut rpondre
comme le mritent votre grce et vos attraits. Mais vous ne devez
pas en imputer la faute  ce misrable chevalier errant, que
l'amour tient dans l'impossibilit de rendre les armes  nulle
autre qu' celle qu'il a faite, au moment o ses yeux la virent,
matresse absolue de son me. Pardonnez-moi donc, aimable
damoiselle, et retirez-vous dans vos appartements, sans vouloir,
en me tmoignant plus clairement vos dsirs, que je me montre
encore plus ingrat; et, si l'amour que vous me portez vous fait
trouver en moi quelque chose en quoi je puisse vous satisfaire,
pourvu que ce ne soit pas l'amour lui-mme, demandez-la-moi; et je
jure, par cette douce ennemie dont je pleure l'absence, de vous la
donner incontinent, dussiez-vous me demander une mche des cheveux
de Mduse, qui n'taient que des couleuvres, ou mme des rayons du
soleil enferms dans une fiole[261].

-- Ce n'est pas de tout cela qu'a besoin ma matresse, seigneur
chevalier, dit alors Maritornes.

-- Eh bien, discrte dugne, rpondit don Quichotte, de quoi donc
votre matresse a-t-elle besoin?

-- Seulement d'une de vos belles mains, rpondit Maritornes, afin
de pouvoir rassasier sur elle l'extrme dsir qui l'a conduite 
cette lucarne, tellement au pril de son honneur, que si le
seigneur son pre l'et entendue, il en aurait fait un tel hachis
que la plus grosse tranche de toute sa personne et t l'oreille.

-- Je voudrais bien voir cela, reprit don Quichotte; mais il s'en
gardera bien, s'il ne veut faire la fin la plus dsastreuse que
ft jamais pre au monde, pour avoir port la main sur les membres
dlicats de son amoureuse fille.

Maritornes pensa bien que, sans nulle doute, don Quichotte
donnerait la main qui lui tait demande, et rflchissant  ce
qu'elle devait faire, elle quitta la lucarne et descendit 
l'curie, o elle prit le licou de l'ne de Sancho; puis elle
remonta rapidement au grenier, dans l'instant o don Quichotte
s'tait lev tout debout sur la selle de Rossinante pour atteindre
 la fentre grille o il s'imaginait qu'tait la demoiselle au
coeur bless. En lui tendant la main:

Prenez, madame, lui dit-il, prenez cette main, ou plutt ce
bourreau des malfaiteurs du monde; prenez cette main, dis-je,
qu'aucune main de femme n'a touche, pas mme celle de la beaut
qui a pris de tout mon corps entire possession. Je ne vous la
donne pas pour que vous la baisiez, mais pour que vous regardiez
la contexture des nerfs, l'entrelacement des muscles, la largeur
et l'paisseur des veines, d'o vous jugerez quelle doit tre la
force du bras auquel appartient une telle main.

-- C'est ce que nous allons voir, dit Maritornes; et faisant du
licou un noeud coulant, elle le lui passa autour du poignet; puis
quittant aussitt la lucarne, elle attacha solidement l'autre bout
au verrou de la porte du grenier.

Don Quichotte sentit  son poignet la duret du cordeau.

Il me semble, dit-il, que Votre Grce m'gratigne plutt qu'elle
ne me caresse la main; ne la traitez pas si durement, car elle
n'est point coupable du mal que vous fait ma volont, et il ne
serait pas bien non plus que vous vengeassiez sur un si petite
partie de ma personne toute la grandeur de votre dpit. Faites
attention d'ailleurs que qui aime bien ne se venge pas si
mchamment.

Mais tous ces propos de don Quichotte, personne ne les coutait
plus; car ds que Maritornes l'eut attach, elle et l'autre fille
se sauvrent mourant de rire, et le laissrent si bien pris au
pige, qu'il lui fut impossible de se dgager. Il tait donc,
comme on l'a dit, tout debout sur le dos de Rossinante, le bras
pass dans la lucarne, et attach par le poignet au verrou de la
porte; ayant une frayeur extrme que son cheval, en s'cartant
d'un ct ou de l'autre, ne le laisst pendu par le bras. Aussi
n'osait-il faire aucun mouvement, bien que le calme et la patience
de Rossinante lui promissent qu'il serait tout un sicle sans
remuer. Finalement, quand don Quichotte se vit bien attach, et
que les dames taient parties, il se mit  imaginer que tout cela
se faisait par voie d'enchantement, comme la fois passe, lorsque,
dans ce mme chteau, ce More enchant de muletier le roua de
coups. Il maudissait donc tout bas son peu de prudence et de
rflexion, puisque, aprs tre sorti si mal, la premire fois, des
preuves de ce chteau, il s'tait aventur  y entrer encore,
tandis qu'il est de notorit parmi les chevaliers errants que,
lorsqu'ils ont prouv une aventure et qu'ils n'y ont pas russi,
c'est signe qu'elle n'est point garde pour eux, mais pour
d'autres; et ds lors ils ne sont nullement tenus de l'prouver
une seconde fois.

Nanmoins, il tirait son bras pour voir s'il pourrait le dgager;
mais le noeud tait si bien fait, que toutes ses tentatives furent
vaines. Il est vrai qu'il tirait avec mnagement, de peur que
Rossinante ne remut, et, bien qu'il et voulu se rasseoir en
selle, il fallait rester debout ou s'arracher la main. C'est alors
qu'il se mit  dsirer l'pe d'Amadis, contre laquelle ne
prvalait aucun enchantement; c'est alors qu'il maudit son toile,
qu'il mesura dans toute son tendue la faute que ferait au monde
son absence tout le temps qu'il demeurerait enchant, car il
croyait l'tre bien rellement; c'est alors qu'il se souvint plus
que jamais de sa bien-aime Dulcine du Toboso; qu'il appela son
bon cuyer Sancho Panza, lequel, tendu sur le bt de son ne et
enseveli dans le sommeil, ne se rappelait gure en ce moment la
mre qui l'avait enfant; c'est alors qu'il appela  son aide les
sages Alquife et Lirgande; qu'il invoqua sa bonne amie Urgande,
pour qu'elle vnt le secourir. Finalement, l'aube du jour le
surprit, si confondu, si dsespr, qu'il mugissait comme un
taureau, n'esprant plus que le jour remdit  son affliction,
car il la tenait pour ternelle, se tenant pour enchant. Ce qui
lui donnait surtout cette pense, c'tait de voir que Rossinante
ne remuait ni peu ni beaucoup. Aussi croyait-il que de la sorte,
sans manger, sans boire, sans dormir, ils allaient rester, lui et
son cheval, jusqu' ce que cette mchante influence des toiles se
ft passe, ou qu'un autre plus savant enchanteur le dsenchantt.

Mais il se trompa grandement dans sa croyance. En effet,  peine
le jour commenait-il  poindre, que quatre hommes  cheval
arrivrent  l'htellerie, bien tenus, bien quips, et portant
leurs escopettes pendues  l'aron. Ils frapprent  grands coups
 la porte de l'htellerie, qui n'tait pas encore ouverte. Mais
don Quichotte, les apercevant de la place o il ne cessait de
faire sentinelle, leur cria d'une voix haute et arrogante:

Chevaliers, ou cuyers, ou qui que vous soyez, vous avez tort de
frapper aux portes de ce chteau, car il est clair qu' de telles
heures ceux qui l'habitent sont endormis; et d'ailleurs on n'a pas
coutume d'ouvrir les forteresses avant que le soleil tende ses
rayons sur la terre entire. loignez-vous un peu, et attendez que
le jour ait paru; nous verrons alors s'il convient ou non de vous
ouvrir.

-- Quelle diable de forteresse ou de chteau y a-t-il ici, dit
l'un des cavaliers, pour nous obliger  tant de crmonies? Si
vous tes l'aubergiste, faites-nous ouvrir; nous sommes des
voyageurs, et nous ne demandons qu' donner de l'orge  nos
montures pour continuer notre chemin, car nous sommes presss.

-- Vous semble-t-il, chevalier, que j'aie la mine d'un aubergiste?
rpondit don Quichotte.

-- Je ne sais de quoi vous avez la mine, reprit l'autre; mais je
sais que vous dites une sottise en appelant chteau cette
htellerie.

-- C'est un chteau, rpliqua don Quichotte, et mme des meilleurs
de cette province, et il y a dedans telle personne qui a port
sceptre  la main et couronne sur la tte.

-- Ce serait mieux au rebours, reprit le voyageur, le sceptre sur
la tte et la couronne  la main. Sans doute, si nous venons au
fait, il y aura l dedans quelque troupe de comdiens, parmi
lesquels sont communs ces sceptres et ces couronnes que vous
dites; car, dans une htellerie si chtive et o l'on garde un si
grand silence, je ne crois gure qu'il s'y hberge des gens 
sceptre et  couronne.

-- Vous savez peu des choses de ce monde, rpliqua don Quichotte,
puisque vous ignorez les vnements qui se passent dans la
chevalerie errante.

Mais les compagnons du questionneur, s'ennuyant du dialogue qu'il
continuait avec don Quichotte, se remirent  frapper  la porte
avec tant de furie, que l'htelier s'veilla, ainsi que tous les
gens de sa maison, et qu'il se leva pour demander qui frappait.

En ce moment, il arriva qu'un des chevaux qu'amenaient les quatre
cavaliers vint flairer Rossinante, qui, tout triste et les
oreilles basses, soutenait sans bouger le corps allong de son
matre; et, comme enfin il tait de chair, bien qu'il part de
bois, il ne laissa pas de se ravigoter, et flaira  son tour
l'animal qui venait lui faire des caresses. Mais  peine eut-il
fait le moindre mouvement que les deux pieds manqurent  don
Quichotte, qui, glissant de la selle, ft tomb  terre s'il n'et
t pendu par le bras. Sa chute lui causa une si vive douleur
qu'il crut, ou qu'on lui coupait le poignet, ou que son bras
s'arrachait. Il tait, en effet, rest si prs de terre, qu'avec
la pointe des pieds il baisait celle des herbes; et c'tait pour
son mal, car, en voyant le peu qui lui manquait pour mettre les
pieds  plat, il s'allongeait et se tourmentait de toutes ses
forces pour atteindre la terre. Ainsi les malheureux qui souffrent
la torture de la poulie[262] accroissent eux-mmes leur supplice en
s'efforant de s'allonger, tromps par l'esprance de toucher
enfin le sol.

Chapitre XLIV

_O se poursuivent encore les vnements inous de l'htellerie_


Enfin, aux cris perants que jetait don Quichotte, l'hte, ouvrant
 la hte les portes de l'htellerie, sortit tout effar pour voir
qui criait de la sorte, et ceux qui taient dehors accoururent
aussi. Maritornes, que le mme bruit avait veille, imaginant
aussitt ce que ce pouvait tre, monta au grenier, et dtacha,
sans que personne la vt, le licou qui tenait don Quichotte. Le
chevalier tomba par terre  la vue de l'hte et des voyageurs,
qui, s'approchant de lui tous ensemble, lui demandrent ce qu'il
avait pour jeter de semblables cris. Don Quichotte, sans rpondre
un mot, s'ta le cordeau du poignet, se releva, monta sur
Rossinante, embrassa son cu, mit sa lance en arrt, et s'tant
loign pour prendre du champ, revint au petit galop, en disant:

Quiconque dira que j'ai t  juste titre enchant, pourvu que
madame la princesse Micomicona m'en accorde la permission, je lui
donne un dmenti, et je le dfie en combat singulier.

Les nouveaux venus restrent tout bahis  ces paroles; mais
l'htelier les tira de cette surprise en leur disant qui tait don
Quichotte, et qu'il ne fallait faire aucun cas de lui, puisqu'il
avait perdu le jugement.

Ils demandrent  l'htelier si par hasard il ne serait pas arriv
dans sa maison un jeune homme de quinze  seize ans, vtu en
garon muletier, de telle taille et de tel visage, donnant enfin
tout le signalement de l'amant de doa Clara, L'htelier rpondit
qu'il y avait tant de monde dans l'htellerie, qu'il n'avait pas
pris garde au jeune homme qu'on demandait. Mais l'un des
cavaliers, ayant aperu le carrosse de l'auditeur, s'cria:

Il est ici, sans aucun doute, car voil le carrosse qu'on dit
qu'il accompagne. Qu'un de nous reste  la porte, et que les
autres entrent pour le chercher. Encore sera-t-il bon qu'un de
nous fasse aussi la ronde autour de l'htellerie, afin qu'il ne se
sauve point par-dessus les murs de la cour.

-- C'est ce qu'on va faire, rpondit un des cavaliers; et, tandis
que deux d'entre eux pntraient dans la maison, un autre resta 
la porte, et le dernier alla faire le tour de l'htellerie.

L'htelier voyait tout cela sans pouvoir deviner  quel propos se
prenaient ces mesures, bien qu'il crt que ces gens cherchaient le
jeune homme dont ils lui avaient donn le signalement.

Cependant le jour arrivait, et,  sa venue, ainsi qu'au tapage
qu'avait fait don Quichotte, tout le monde s'tait veill,
surtout doa Clara et Dorothe, qui, l'une par l'motion d'avoir
son amant si prs d'elle, l'autre par le dsir de le voir,
n'avaient gure pu dormir de toute la nuit. Don Quichotte, voyant
qu'aucun des voyageurs ne faisait cas de lui et ne daignait
seulement rpondre  son dfi, se sentait suffoqu de dpit et de
rage; et certes, s'il et trouv, dans les rglements de sa
chevalerie, qu'un chevalier pt entreprendre une autre entreprise,
ayant donn sa parole et sa foi de ne se mler d'aucune autre
jusqu' ce qu'il et achev celle qu'il avait promis de mettre 
fin, il les aurait attaqus tous, et les aurait bien fait
rpondre, bon gr mal gr. Mais comme il lui semblait tout  fait
inconvenant de se jeter dans une entreprise nouvelle avant d'avoir
replac Micomicona sur son trne, il lui fallut se taire et se
tenir tranquille, attendant, les bras croiss, o aboutiraient les
dmarches de ces voyageurs.

Un de ceux-ci trouva le jeune homme qu'il cherchait, dormant 
ct d'un garon de mules, et ne songeant gure, ni qu'on le
chercht, ni surtout qu'on dt le trouver. L'homme le secoua par
le bras, et lui dit:

Assurment, seigneur don Luis, l'habit que vous portez sied bien
 qui vous tes! et le lit o je vous trouve ne rpond pas moins 
la faon dont vous a choy votre mre!

Le jeune homme frotta ses yeux endormis, et, regardant avec
attention celui qui le secouait, il reconnut aussitt que c'tait
un serviteur de son pre. Cette vue le troubla de telle sorte
qu'il ne put de quelque temps parvenir  rpondre un mot. Le
domestique continua:

Ce qui vous reste  faire, seigneur don Luis, c'est de vous
rsigner patiemment, et de reprendre le chemin de la maison, si
Votre Grce ne veut pas que son pre, mon seigneur, prenne celui
de l'autre monde; car on ne peut attendre autre chose de la peine
que lui cause votre absence.

-- Mais comment mon pre a-t-il su, interrompit don Luis, que
j'avais pris ce chemin, et en cet quipage?

-- C'est un tudiant, rpondit le valet,  qui vous avez confi
votre dessein, qui a tout dcouvert, mu de piti  la vue du
chagrin que montra votre pre quand il ne vous trouva plus. Il
dpcha aussitt quatre de ses domestiques  votre recherche, et
nous sommes tous quatre ici  votre service, plus contents qu'on
ne peut l'imaginer de la bonne oeuvre que nous aurons faite en
vous ramenant aux yeux qui vous aiment si tendrement.

-- Ce sera, rpondit don Luis, comme je voudrai, ou comme en
ordonnera le ciel.

-- Que pouvez-vous vouloir, rpliqua l'autre, ou que peut ordonner
le ciel, si ce n'est de consentir  ce que vous reveniez? Toute
autre chose est impossible.

Le garon muletier auprs duquel tait couch don Luis avait
entendu tout cet entretien; et, s'tant lev, il alla dire ce qui
se passait  don Fernand,  Cardnio et aux autres, qui venaient
de s'habiller. Il leur conta comment cet homme appelait ce jeune
garon par le titre de _don, _comment il voulait le ramener  la
maison de son pre et comment l'autre ne le voulait pas.  cette
nouvelle, et sachant dj du jeune homme ce qu'en annonait la
belle voix que le ciel lui avait donne, ils eurent tous un grand
dsir de savoir plus en dtail qui il tait, et mme de l'assister
si on voulait lui faire quelque violence. Ils se dirigrent donc
du ct o il tait encore, parlant et disputant avec son
domestique.

En ce moment, Dorothe sortit de sa chambre, et derrire elle doa
Clara toute trouble. Prenant  part Cardnio, Dorothe lui conta
brivement l'histoire du musicien et de doa Clara.  son tour,
Cardnio lui annona l'arrive des gens de son pre qui venaient
le chercher; mais il ne dit pas cette nouvelle  voix si basse que
doa Clara ne pt l'entendre, ce qui la mit tellement hors d'elle-
mme, que, si Dorothe ne l'et soutenue, elle se laissait tomber
 terre. Cardnio engagea Dorothe  la ramener dans sa chambre,
ajoutant qu'il allait faire en sorte d'arranger tout cela, et les
deux amies suivirent son conseil.

Au mme instant, les quatre cavaliers venus  la recherche de don
Luis taient entrs dans l'htellerie, et, le tenant au milieu
d'eux, essayaient de lui persuader de revenir sur-le-champ
consoler son pre. Il rpondit qu'il ne pouvait en aucune faon
suivre leur avis avant d'avoir termin une affaire o il y allait
de sa vie, de son honneur et de son me. Les domestiques le
pressrent alors davantage, disant qu'ils ne reviendraient pas
sans lui, et qu'ils le ramneraient, mme contre son gr.

Vous ne me ramnerez que mort, rpliqua don Luis; aussi bien, de
quelque manire que vous m'emmeniez, ce sera toujours m'emmener
sans vie.

Cependant le bruit de la querelle avait attir la plupart de ceux
qui se trouvaient dans l'htellerie, notamment Cardnio, don
Fernand, ses compagnons, l'auditeur, le cur, le barbier et don
Quichotte, auquel il avait sembl qu'il n'tait pas ncessaire de
garder plus longtemps le chteau. Cardnio, qui connaissait dj
l'histoire du garon muletier, demanda  ceux qui voulaient
l'entraner de force quel motif ils avaient d'emmener ce jeune
homme contre sa volont.

Notre motif, rpondit l'un des quatre, c'est de rendre la vie au
pre de ce gentilhomme, que son absence met en pril de la perdre.

-- Il est inutile, interrompit don Luis, de rendre ici compte de
mes affaires. Je suis libre, et je m'en irai s'il me plat; sinon,
aucun de vous ne me fera violence.

-- C'est la raison qui vous la fera, rpondit l'homme; et si elle
ne suffit pas  Votre Grce, elle nous suffira  nous, pour faire
ce pour quoi nous sommes venus, et  quoi nous sommes tenus.

-- Sachons la chose  fond, dit l'auditeur.

Mais l'homme, qui le reconnut pour un voisin de sa maison,
rpondit aussitt:

Est-ce que Votre Grce, seigneur auditeur, ne reconnat pas ce
gentilhomme? c'est le fils de votre voisin, qui s'est chapp de
la maison de son pre, dans ce costume si peu convenable  sa
naissance, comme Votre Grce peut s'en assurer.

L'auditeur se mit alors  le considrer plus attentivement, et
l'ayant reconnu, il le prit dans ses bras:

Quel enfantillage est-ce l, seigneur don Luis, lui dit-il, ou
quels motifs si puissants vous ont fait partir de la sorte, dans
cet quipage qui sied si mal  votre qualit?

Le jeune homme sentit les larmes lui venir aux yeux; il ne put
rpondre un seul mot  l'auditeur, qui dit aux quatre domestiques
de se calmer, et qu'il arrangerait l'affaire; puis, prenant don
Luis par la main, il le conduisit  part pour l'interroger sur son
escapade.

Tandis qu'il lui faisait cette question et d'autres encore, on
entendit de grands cris  la porte de l'htellerie. Voici quelle
en tait la cause: deux htes qui s'taient hbergs cette nuit
dans la maison, voyant que tout le monde tait occup  savoir ce
que cherchaient les quatre cavaliers, avaient tent de dguerpir
sans payer ce qu'ils devaient. Mais l'htelier, qui tait plus
attentif  ses affaires qu' celles d'autrui, les arrta au seuil
de la porte, et leur demanda l'cot, en gourmandant leur
malhonnte intention avec de telles paroles qu'il finit par les
exciter  lui rpondre avec les poings ferms. Ils commencrent
donc  le gourmer de telle sorte que le pauvre htelier fut
contraint de crier au secours. L'htesse et sa fille ne virent
personne plus inoccup et plus  porte de le secourir que don
Quichotte, auquel la fille de l'htesse accourut dire:

Secourez vite, seigneur chevalier, par la vertu que Dieu vous a
donne, secourez vite mon pauvre pre, que ces deux mchants
hommes sont  battre comme pltre.

 cela don Quichotte rpondit d'une voix lente et du plus grand
sang-froid:

Votre ptition, belle damoiselle, ne peut tre accueillie en ce
moment: je suis dans l'impossibilit de m'entremettre en aucune
autre aventure jusqu' ce que j'aie mis fin  celle o m'a engag
ma parole. Mais ce que je puis faire pour votre service, le voici:
courez, et dites  votre pre qu'il se soutienne dans cette
bataille le mieux qu'il pourra, et qu'il ne se laisse vaincre en
aucune faon, tandis que j'irai demander  la princesse Micomicona
la permission de le secourir en son angoisse; si elle me la donne,
soyez certaine que je saurai bien l'en tirer.

-- Ah! pcheresse que je suis, s'cria Maritornes, qui se trouvait
l; avant que Votre Grce ait obtenu cette permission, mon matre
sera dans l'autre monde.

-- Eh bien! madame, reprit don Quichotte, faites que j'obtienne
cette permission dont j'ai besoin. Ds que je l'aurai, il
importera peu qu'il soit dans l'autre monde; car je l'en tirerai,
en dpit de ce monde-ci, qui voudrait y trouver  redire, ou du
moins je tirerai telle vengeance de ceux qui l'y auront envoy,
que vous en serez plus que mdiocrement satisfaite.

Et, sans parler davantage, il alla se mettre  deux genoux devant
Dorothe, pour lui demander, avec des expressions chevaleresques
et errantes, que Sa Grandeur daignt lui donner permission de
courir et de secourir le chtelain de ce chteau qui se trouvait
en une grave extrmit. La princesse la lui donna de bon coeur, et
aussitt embrassant son cu et mettant l'pe  la main, il
accourut  la porte de l'htellerie, o les deux htes taient
encore  malmener l'htelier. Mais, ds qu'il arriva, il s'arrta
tout court et se tint immobile, malgr les reproches de Maritornes
et de l'htesse, qui lui demandaient qu'est-ce qui le retenait en
place, au lieu de secourir leur matre et mari.

Ce qui me retient? rpondit don Quichotte; c'est qu'il ne m'est
pas permis de mettre l'pe  la main contre des gens de bas
tage; mais appelez mon cuyer Sancho, c'est lui que regarde cette
dfense et cette vengeance.

Voil ce qui se passait  la porte de l'htellerie, o roulaient
les coups de poing et les gourmades, le tout au prjudice de
l'htelier et  la rage de Maritornes, de l'htesse et de sa
fille, qui se dsespraient de la lchet de don Quichotte et du
mauvais quart d'heure que passait leur matre, pre et mari. Mais
laissons-le en cet tat, car sans doute quelqu'un viendra le
secourir; sinon, tant pis pour celui qui se hasarde  plus que ses
forces ne permettent: qu'il souffre et ne dise mot. Revenons
maintenant,  cinquante pas en arrire, voir ce que don Luis
rpondit  l'auditeur, que nous avons laiss l'ayant pris  part
pour lui demander la cause de son voyage,  pied et dans un si vil
quipage. Le jeune homme, lui saisissant les mains avec force,
comme si quelque grande affliction lui et serr le coeur, et
versant un torrent de larmes, lui rpondit:

Je ne sais, mon seigneur, vous dire autre chose, si ce n'est que,
le jour o le ciel a voulu et o notre voisinage a permis que je
visse doa Clara, votre fille et ma dame, ds cet instant je l'ai
faite matresse de ma volont; et si la vtre, mon vritable
seigneur et pre, n'y met obstacle, aujourd'hui mme elle sera mon
pouse. C'est pour elle que j'ai abandonn la maison de mon pre,
pour elle que j'ai pris ce costume, afin de la suivre partout o
elle irait comme la flche suit le but, et le marinier l'toile
polaire. Elle ne sait de mes dsirs rien de plus que n'ont pu lui
faire entendre les pleurs qu'elle a vus de loin couler de mes
yeux. Vous connaissez dj, seigneur, la fortune et la noblesse de
mes parents, vous savez que je suis leur unique hritier. Si ces
avantages vous semblent suffisants pour que vous vous hasardiez 
me rendre compltement heureux, agrez-moi ds maintenant pour
votre fils. Que si mon pre, occup d'autres vues personnelles,
n'tait point satisfait du bien que j'ai su trouver pour moi, le
temps n'a pas moins de force pour changer les volonts humaines
que les choses de ce monde.

 ces mots, l'amoureux jeune homme cessa de parler, et l'auditeur
demeura non moins surpris de la manire dlicate et touchante dont
il lui avait dcouvert ses penses, qu'indcis sur le parti qu'il
devait prendre dans une affaire si soudaine et si grave. Tout ce
qu'il put lui rpondre, ce fut qu'il se calmt pour le moment, et
qu'il obtnt que ses domestiques ne l'emmenassent pas ce jour
mme, afin d'avoir le temps de considrer ce qui conviendrait le
mieux  chacun. Don Luis voulut par force lui baiser les mains, et
mme les baigna de ses larmes, chose qui aurait attendri un coeur
de pierre, et non pas seulement celui de l'auditeur, qui, en homme
habile, avait vu du premier coup d'oeil combien ce mariage tait
avantageux  sa fille. Toutefois, il aurait voulu, si c'et t
possible, l'effectuer avec le consentement du pre de don Luis,
qu'il savait prtendre  faire de son fils un seigneur titr.

En ce moment, les htes querelleurs avaient fait la paix avec
l'htelier, aprs avoir consenti, plutt par la persuasion et les
bons propos de don Quichotte que par ses menaces,  lui payer ce
qu'il demandait; d'un autre ct, les domestiques de don Luis
attendaient patiemment la fin de son entretien avec l'auditeur et
la rsolution de leur matre, quand le diable, qui ne dort jamais,
fit entrer  cette heure mme dans l'htellerie le barbier auquel
don Quichotte avait enlev l'armet de Mambrin, et Sancho Panza les
harnais de son ne, pour les troquer contre ceux du sien. Ce
barbier, menant son ne  l'curie, vit Sancho qui raccommodait je
ne sais quoi de son bt. Ds qu'il vit ce bt, il le reconnut, et,
prenant bravement Sancho par le collet, il lui dit:

Ah! don larron, je vous tiens ici; rendez-moi vite mon plat 
barbe, et mon bt, et tous les harnais que vous m'avez vols.

Sancho, qui se vit prendre  la gorge si  l'improviste, et qui
entendit les injures qu'on lui disait, saisit le bt d'une main,
et de l'autre donna une telle gourmade au barbier, qu'il lui mit
les mchoires en sang. Mais, nanmoins, le barbier ne lchait pas
prise et tenait bon son bt; au contraire, il leva la voix de
telle sorte, que tous les gens de l'htellerie accoururent au
bruit et  la bataille.

Au nom du roi et de la justice, criait-il, parce que je reprends
mon bien, il veut me tuer, ce larron, voleur de grands chemins.

-- Tu en as menti, rpondit Sancho, je ne suis pas voleur de
grands chemins; et c'est de bonne guerre que mon seigneur don
Quichotte a gagn ces dpouilles.

Celui-ci, qui tait promptement accouru, se trouvait dj prsent
 la querelle, enchant de voir avec quelle vigueur son cuyer
prenait la dfensive et l'offensive. Il le tint mme dsormais
pour homme de coeur, et se proposa, dans le fond de son me, de
l'armer chevalier  la premire occasion qui s'offrirait, pensant
que l'ordre de chevalerie serait fort bien plac sur sa tte.
Parmi toutes les choses que le barbier dbitait dans le courant de
la dispute, il vint  dire:

Ce bt est  moi, comme la mort que je dois  Dieu, et je le
connais comme si je l'avais mis au monde; et voil mon ne qui est
dans l'table, qui ne me laissera pas mentir. Sinon, qu'on lui
essaye le bt, et, s'il ne lui va pas comme un gant, je passerai
pour infme. Et il y a plus, c'est que le mme jour qu'ils me
l'ont pris, ils m'ont enlev aussi un plat  barbe de rosette,
tout neuf, qui n'avait pas encore t trenn de sa vie, et qui
m'avait cot un bel et bon cu.

En cet endroit don Quichotte ne put se retenir; il se mit entre
les deux combattants, les spara, et, dposant le bt par terre
pour que tout le monde le vt jusqu' ce que la vrit ft
reconnue, il s'cria:

Vos Grces vont voir clairement et manifestement l'erreur o est
ce bon cuyer quand il appelle plat  barbe ce qui est, fut et
sera l'armet de Mambrin, que je lui ai enlev de bonne guerre, et
dont je me suis rendu matre en tout bien tout honneur. Quant au
bt, je ne m'en mle point; et tout ce que je peux dire, c'est que
mon cuyer Sancho me demanda permission pour ter les
harnachements du cheval de ce poltron vaincu, et pour en parer le
sien. Je lui donnai la permission, il prit les harnais, et de ce
que la selle s'est change en bt, je ne puis donner d'autre
raison que l'ordinaire, c'est--dire que ces mtamorphoses se
voient dans les vnements de la chevalerie. Pour preuve et
confirmation de ce que j'avance, cours vite, mon fils Sancho,
apporte ici l'armet que ce brave homme dit tre un plat  barbe.

-- Pardine, seigneur, rpliqua Sancho, si nous n'avons pas d'autre
preuve  faire valoir pour nous justifier que celle qu'offre Votre
Grce, nous voil frais. Aussi plat  barbe est l'armet de Mambrin
que la selle de ce bon homme est bt.

-- Fais ce que je te commande, reprit don Quichotte; peut-tre que
toutes les choses qui arrivent en ce chteau ne doivent pas se
passer par voie d'enchantement.

Sancho alla chercher le plat  barbe, l'apporta, et, ds que don
Quichotte le lui et pris des mains, il s'cria:

Regardez un peu, seigneurs: de quel front cet cuyer pourra-t-il
dire que ceci est un plat  barbe, et non l'armet que j'ai nomm?
Et je jure, par l'ordre de chevalerie dont je fais profession, que
cet armet est tel que je l'ai pris, sans en avoir t, sans y
avoir ajout la moindre chose.

-- En cela, interrompit Sancho, il n'y a pas le plus petit doute:
car, depuis que mon seigneur l'a gagn jusqu' cette heure, il n'a
livr avec lui qu'une seule bataille, lorsqu'il dlivra ces
malheureux enchans; et, ma foi, sans l'assistance de ce plat-
armet, il aurait pass un mauvais moment, car, dans cette mle,
les pierres pleuvaient  verse.

Chapitre XLV

_O l'on achve d'claircir les doutes  propos du bt et de
l'armet de mambrin, avec d'autres aventures arrives en toute
vrit_


Que vous semble, seigneurs, s'cria le barbier, de ce
qu'affirment ces gentilshommes, puisqu'ils s'opinitrent  dire
que ceci n'est pas un plat  barbe, mais un armet?

-- Et qui dira le contraire, interrompit don Quichotte, je lui
ferai savoir qu'il ment, s'il est chevalier, et, s'il est cuyer,
qu'il en a menti mille fois.

Notre barbier, matre Nicolas, qui se trouvait prsent  la
bagarre, connaissant si bien l'humeur de don Quichotte, voulut
exciter encore son extravagance, et pousser plus loin la
plaisanterie, pour donner de quoi rire  tout le monde. Il dit
donc, parlant  l'autre barbier:

Seigneur barbier, ou qui que vous soyez, sachez que je suis du
mme tat que vous; que j'ai reu, il y a plus de vingt ans, mon
diplme d'examen, et que je connais parfaitement tous les
instruments et ustensiles du mtier de la barbe, sans en excepter
un seul; sachez de plus que, dans le temps de ma jeunesse, j'ai
t soldat, et que je ne connais pas moins bien ce que c'est qu'un
armet, un morion, une salade, et autres choses relatives  la
milice, c'est--dire aux espces d'armes que portent les soldats.
Et je dis maintenant, sauf meilleur avis, car je m'en remets
toujours  celui d'un meilleur entendement, que cette pice qui
est ici devant nous, et que ce bon seigneur tient  la main, non-
seulement n'est pas un plat  barbe de barbier, mais qu'elle est
aussi loin de l'tre que le blanc est loin du noir, et la vrit
du mensonge. Et je dis aussi que bien que ce soit un armet, ce
n'est pas un armet entier.

-- Non certes, s'cria don Quichotte, car il lui manque une
moiti, qui est la mentonnire.

-- C'est cela justement, ajouta le cur, qui avait compris
l'intention de son ami, matre Nicolas; et leur avis fut aussitt
confirm par Cardnio, don Fernand et ses compagnons. L'auditeur
lui-mme, s'il n'et t si proccup de l'aventure de don Luis,
aurait aid, pour sa part,  la plaisanterie; mais les choses
srieuses auxquelles il pensait l'avaient tellement absorb, qu'il
ne faisait gure attention  ces badinages.

Sainte Vierge! s'cria en ce moment le barbier mystifi, est-il
possible que tant d'honntes gens disent que ceci n'est pas un
plat  barbe, mais un armet! Voil de quoi jeter dans l'tonnement
toute une universit, si savante qu'elle soit.  ce train-l, si
ce plat  barbe est un armet, ce bt d'ne doit tre aussi une
selle de cheval, comme ce seigneur l'a prtendu.

--  moi, il me parat un bt, reprit don Quichotte; mais j'ai
dj dit que je ne me mlais point de cela.

-- Que ce soit un bt ou une selle, dit le cur, c'est au seigneur
don Quichotte  le dcider; car, en affaire de chevalerie, ces
seigneurs et moi nous lui cdons la palme.

-- Pardieu, mes seigneurs, s'cria don Quichotte, de si tranges
aventures me sont arrives dans ce chteau, en deux fois que j'y
fus hberg, que je n'ose plus rien dcider affirmativement sur
les questions qu'on me ferait  propos de ce qu'il renferme; car
je m'imagine que tout ce qui s'y passe se rgle par voie
d'enchantement. La premire fois, je fus fort ennuy des visites
d'un More enchant qui se promne en ce chteau, et Sancho n'eut
gure plus  se louer des gens de sa suite; puis, hier soir, je
suis rest pendu par ce bras presque deux heures entires sans
savoir pourquoi ni comment j'tais tomb dans cette disgrce.
Ainsi, me mettre  prsent, au milieu d'une telle confusion, 
donner mon avis, ce serait m'exposer  un jugement tmraire. En
ce qui touche cette singulire prtention de vouloir que ceci soit
un plat  barbe et non un armet, j'ai dj rpondu; mais quant 
dclarer si cela est un bt ou une selle, je n'ose point rendre
une sentence dfinitive, et j'aime mieux laisser la question au
bon sens de Vos Grces. Peut-tre que, n'tant point arms
chevaliers comme moi, vous n'aurez rien  dmler avec les
enchantements de cans, et qu'ayant les intelligences parfaitement
libres, vous pourrez juger des choses de ce chteau comme elles
sont en ralit, et non comme elles me paraissent.

-- Il n'y a pas de doute, rpondit  cela don Fernand; le seigneur
don Quichotte a parl comme un oracle, et c'est  nous
qu'appartient la solution de cette difficult; et, pour qu'elle
soit rendue avec plus de certitude, je vais recueillir en secret
les voix de ces seigneurs, et du rsultat de ce vote je rendrai un
compte exact et fidle.

Pour ceux qui connaissaient l'humeur de don Quichotte, toute cette
comdie tait une intarissable matire  rire; mais ceux qui
n'taient pas au fait n'y voyaient que la plus grande btise du
monde, surtout les quatre domestiques de don Luis, et don Luis
lui-mme, ainsi que trois autres voyageurs qui venaient par hasard
d'arriver  l'htellerie, et qui paraissaient des archers de la
Sainte-Hermandad, comme ils l'taient en effet. Mais celui qui se
dsesprait le plus, c'tait le barbier, dont le plat  barbe
s'tait chang, devant ses yeux, en armet de Mambrin, et dont le
bt,  ce qu'il pensait bien, allait sans aucun doute se changer
aussi en un riche harnais de cheval. Tous les autres spectateurs
riaient de voir don Fernand qui allait prendre les voix de l'un 
l'autre, leur parlant tout bas  l'oreille, pour qu'ils
dclarassent en secret si ce beau bijou sur lequel on avait tant
disput tait un bt ou une selle.

Aprs qu'il eut recueilli les votes de tous ceux qui connaissaient
don Quichotte, il dit  haute voix:

Le cas est, brave homme, que je suis vraiment fatigu de prendre
tant d'avis, car je ne demande  personne ce que je dsire savoir,
qu'on ne me rponde aussitt qu'il y a folie  dire que ce soit un
bt d'ne, et que c'est une selle de cheval, et mme d'un cheval
de race. Ainsi, prenez patience, car en dpit de vous et de votre
ne, ceci est une selle, et non un bt, et vous avez fort mal
prouv votre allgation.

-- Que je perde ma place en paradis, s'cria le pauvre barbier, si
toutes Vos Grces ne se trompent pas; et que mon me paraisse
aussi bien devant Dieu que ce bt me parat un bt, et non une
selle! Mais, ainsi vont les lois[263]... et je ne dis rien de plus.
Et pourtant je ne suis pas ivre, en vrit, car je n'ai pas mme
rompu le jene aujourd'hui, si ce n'est par mes pchs.

Les navets que dbitait le barbier ne faisaient pas moins rire
que les extravagances de don Quichotte, lequel dit en ce moment:

Ce qu'il y a de mieux  faire ici, c'est que chacun reprenne son
bien; et, comme on dit: ce que Dieu t'a donn, que saint Pierre le
bnisse.

Alors, un des quatre domestiques s'approchant:

Si ce n'est pas, dit-il, un tour fait  plaisir, je ne puis me
persuader que des hommes d'aussi sage entendement que le sont ou
le paraissent tous ceux qui se trouvent ici, osent bien dire et
affirmer que cela n'est point un bt ni ceci un plat  barbe. Mais
comme je vois qu'on l'affirme et qu'on le prtend, je m'imagine
qu'il y a quelque mystre dans cet enttement  dire une chose si
oppose  ce que nous dmontrent la vrit et l'exprience mme.
Car je jure bien (et son jurement tait  pleine bouche) que tous
ceux qui vivent dans le monde  l'heure qu'il est ne me feraient
pas confesser que cela est autre chose qu'un plat  barbe de
barbier, et ceci un bt d'ne.

-- Ce pourrait tre un bt de bourrique, interrompit le cur.

-- Tout de mme, reprit le domestique; ce n'est pas l qu'est la
question, mais  savoir si c'est un bt, oui ou non, comme Vos
Grces le prtendent.

 ces propos, un des archers nouveaux venus dans l'htellerie, qui
avait entendu la fin de la querelle, ne put retenir son dpit et
sa mauvaise humeur.

C'est un bt, s'cria-t-il, comme mon pre est un homme, et qui a
dit ou dira le contraire doit tre avin comme une grappe de
raisin.

-- Tu en as menti comme un maraud de vilain, rpondit don
Quichotte.

Et levant sa lance, qu'il ne quittait jamais, il lui en dchargea
un tel coup sur la tte, que, si l'archer ne se ft dtourn, il
l'tendait tout de son long. La lance se brisa par terre, et les
autres archers, voyant maltraiter leur camarade, levrent la voix
pour demander main-forte  la Sainte-Hermandad. L'htelier, qui
tait de la confrrie, courut chercher sa verge et son pe, et se
rangea aux cts de ses compagnons; les domestiques de don Luis
entourrent leur matre, pour qu'il ne pt s'chapper  la faveur
du tumulte: le barbier, voyant la maison sens dessus dessous, alla
reprendre son bt, que Sancho ne lchait pas d'un ongle; don
Quichotte mit l'pe  la main, et fondit sur les archers; don
Luis criait  ses valets de le laisser, et d'aller secourir don
Quichotte, ainsi que don Fernand et Cardnio, qui avaient pris sa
dfense; le cur haranguait de tous ses poumons, l'htesse jetait
des cris, sa fille soupirait, Maritornes pleurait, Dorothe tait
interdite, Luscinde pouvante, et doa Clara vanouie. Le barbier
gourmait Sancho, Sancho rossait le barbier; don Luis, qu'un de ses
valets osa saisir par le bras pour qu'il ne se sauvt pas, lui
donna un coup de poing qui lui mit les mchoires en sang;
l'auditeur le dfendait; don Fernand tenait un des archers sous
ses talons, et lui mesurait le corps avec les pieds tout  son
aise; l'htelier criait de nouveau pour demander main-forte  la
Sainte-Hermandad; enfin, l'htellerie n'tait que pleurs,
sanglots, cris, terreurs, alarmes, disgrces, coups d'pe, coups
de poing, coups de pied, coups de bton, meurtrissures et effusion
de sang. Tout  coup, au milieu de cette confusion, de ce
labyrinthe, de ce chaos, une ide frappe l'imagination de don
Quichotte: il se croit, de but en blanc, transport au camp
d'Agramant[264]; et, d'une voix de tonnerre qui branlait
l'htellerie:

Que tout le monde s'arrte, s'crie-t-il, que tout le monde
dpose les armes, que tout le monde s'apaise, que tout le monde
m'coute, si tout le monde veut rester en vie.

 ces cris, en effet, tout le monde s'arrta, et lui poursuivit de
la sorte:

Ne vous ai-je pas dit, seigneurs, que ce chteau tait enchant,
et qu'une lgion de diables l'habitait? En preuve de cela, je veux
que vous voyiez par vos propres yeux comment est passe et s'est
transporte parmi nous la discorde du camp d'Agramant. Regardez:
ici on combat pour l'pe, l pour le cheval, de ce ct pour
l'aigle blanche, de celui-ci pour l'armet, et tous nous nous
battons, et tous sans nous entendre. Venez ici, seigneur auditeur,
et vous aussi, seigneur cur; que l'un serve de roi Agramant, et
l'autre de roi Sobrin, et mettez-nous en paix: car, au nom du Dieu
tout-puissant, c'est une grande vilenie que tant de gens de
qualit, comme nous sommes ici, s'entre-tuent pour de si pitres
motifs.

Les archers, qui n'entendaient rien  la rhtorique de don
Quichotte et qui se voyaient fort malmens par don Fernand,
Cardnio et leurs compagnons, ne voulaient pas se calmer. Le
barbier, oui, car, dans la bataille, on lui avait mis en pices
aussi bien la barbe que le bt. Sancho, en bon serviteur, obit au
premier mot de son matre; les quatre domestiques de don Luis se
tinrent galement tranquilles, voyant combien peu ils gagnaient 
ne pas l'tre; le seul htelier s'obstinait  prtendre qu'il
fallait chtier les impertinences de ce fou, qui,  chaque pas,
troublait et bouleversait la maison. En dfinitive, le tapage
s'apaisa pour le moment, le bt resta selle jusqu'au jour du
jugement dernier, le plat  barbe armet, et l'htellerie chteau,
dans l'imagination de don Quichotte.

Le calme enfin rtabli, et la paix faite  l'instigation
persuasive de l'auditeur et du cur, les domestiques de don Luis
revinrent  la charge pour l'emmener  l'instant mme; et, tandis
qu'il se dbattait avec eux, l'auditeur consulta don Fernand,
Cardnio et le cur sur le parti qu'il devait prendre en une telle
occurrence, aprs leur avoir cont la confidence que don Luis
venait de lui faire.  la fin, on dcida que don Fernand se ft
connatre aux domestiques de don Luis, et qu'il leur dt que
c'tait son plaisir d'emmener ce jeune homme en Andalousie, o son
frre le marquis le recevrait comme il mritait de l'tre, parce
qu'il tait facile de voir,  l'intention de don Luis, qu'il se
laisserait plutt mettre en morceaux que de retourner cette fois
auprs de son pre. Quand les quatre domestiques connurent la
qualit de don Fernand et la rsolution de don Luis, ils
rsolurent que trois d'entre eux retourneraient conter  son pre
ce qui s'tait pass, tandis que l'autre resterait avec don Luis
pour le servir, et qu'il ne le perdrait point de vue que les
autres ne fussent revenus le chercher, ou qu'on ne st ce
qu'ordonnerait son pre.

C'est ainsi que s'apaisrent ce monceau de querelles par
l'autorit d'Agramant et la prudence du roi Sobrin. Mais quand le
dmon, ennemi de la concorde et rival de la paix, se vit mpris
et bafou; quand il reconnut le peu de fruit qu'il avait retir de
les avoir enferms tous dans ce labyrinthe inextricable, il
rsolut de tenter encore une fois la fortune en suscitant de
nouveaux troubles et de nouvelles disputes.

Or, il arriva que les archers avaient quitt la partie parce
qu'ils eurent vent de la qualit de ceux contre lesquels ils
combattaient, et qu'ils s'taient retirs de la mle,
reconnaissant bien que, quoi qu'il arrivt, ils auraient  porter
les coups; mais l'un d'eux, celui-l mme que don Fernand avait si
bien moulu sous ses talons, vint  se rappeler que, parmi divers
mandats dont il tait porteur pour arrter des dlinquants, il
s'en trouvait un contre don Quichotte, que la Sainte-Hermandad
avait ordonn de saisir par corps,  propos de la dlivrance des
galriens, comme Sancho l'avait craint avec tant de raison. Frapp
de cette ide, l'archer voulut vrifier si le signalement donn
dans le mandat d'arrt cadrait bien avec celui de don Quichotte.
Il tira de son sein un rouleau de parchemin, trouva le papier
qu'il cherchait; et, se mettant  lire trs-posment, car il
n'tait pas fort lecteur,  chaque mot qu'il pelait, il jetait
les yeux sur don Quichotte, et comparait le signalement du mandat
avec le visage du chevalier. Il reconnut que, sans nul doute,
c'tait bien lui que dsignait le mandat.  peine s'en fut-il
assur que, serrant son rouleau de parchemin, il prit le mandat de
la main gauche, et de la droite empoigna don Quichotte au
collet[265], si fortement qu'il ne lui laissait pas prendre haleine.
En mme temps il criait  haute voix:

Main-forte  la Sainte-Hermandad! et, pour qu'on voie que cette
fois-ci je la demande srieusement, on n'a qu' lire ce mandat, o
il est ordonn d'arrter ce voleur de grands chemins.

Le cur prit le mandat, et reconnut qu'effectivement l'archer
disait vrai, et que le signalement s'appliquait  don Quichotte.
Quand celui-ci se vit maltraiter par ce coquin de manant, enflamm
de colre au point que les os du corps lui craquaient, il saisit
du mieux qu'il put, avec ses deux mains, l'archer  la gorge,
lequel, si ses camarades ne l'eussent secouru, aurait plutt
laiss la vie que don Quichotte n'et lch prise.

L'htelier, qui devait forcment donner assistance  ceux de son
office, accourut aussitt leur prter main-forte. L'htesse, en
voyant de nouveau son mari fourr dans les querelles, jeta de
nouveau les hauts cris, et ce bruit lui amena Maritornes et sa
fille, qui l'aidrent  demander le secours du ciel et de tous
ceux qui se trouvaient l. Sancho s'cria,  la vue de ce qui se
passait:

Vive le seigneur! rien de plus vrai que ce que dit mon matre des
enchantements de ce chteau, car il est impossible d'y vivre une
heure en paix.

Don Fernand spara l'archer de don Quichotte, et, fort  la
satisfaction de tous deux, il leur fit mutuellement lcher prise,
car ils accrochaient les ongles de toute leur force, l'un dans le
collet du pourpoint de l'autre, et l'autre  la gorge du premier.
Mais toutefois la quadrille des archers ne cessait de rclamer
leur dtenu; ils criaient qu'on le leur livrt pieds et poings
lis, puisque ainsi l'exigeait le service du roi et de la Sainte-
Hermandad, au nom desquels ils demandaient secours et main-forte
pour arrter ce brigand, ce voleur de grands chemins et de petits
sentiers. Don Quichotte souriait ddaigneusement  ces propos, et,
gardant toute sa gravit, il se contenta de rpondre:

Approchez, venez ici, canaille mal ne et mal-apprise. Rendre la
libert  ceux qu'on tient  la chane, dlivrer les prisonniers,
relever ceux qui sont  terre, secourir les misrables et soulager
les ncessiteux, c'est l ce que vous appelez voler sur les grands
chemins! Ah! race infme, race indigne, par la bassesse de votre
intelligence, que le ciel vous rvle la valeur que renferme en
soi la chevalerie errante, et vous laisse seulement comprendre le
pch que vous commettez en refusant votre respect  la prsence,
que dis-je,  l'ombre de tout chevalier errant! Venez ici, larrons
en quadrilles plutt qu'archers de marchausse, dtrousseurs de
passants avec licence de la Sainte-Hermandad; dites-moi, quel est
donc l'ignorant qui a sign un mandat d'arrt contre un chevalier
tel que moi? Qui ne sait pas que les chevaliers errants sont hors
de toute juridiction criminelle, qu'ils n'ont de loi que leur
pe, de rglements que leurs prouesses, de code souverain que
leur volont? Quel est donc l'imbcile, dis-je encore, qui peut
ignorer qu'aucunes lettres de noblesse ne confrent autant
d'immunits et de privilges que n'en acquiert un chevalier errant
le jour o il est arm chevalier et s'adonne au dur exercice de la
chevalerie? Quel chevalier errant a jamais pay gabelle, corves,
dmes, octrois, douanes, chane de route ou bac de rivire? Quel
tailleur lui a demand la faon d'un habit? Quel chtelain,
l'ayant recueilli dans son chteau, lui a fait payer l'cot de la
couche? Quel roi ne l'a fait asseoir  sa table? Quelle
demoiselle ne s'est prise de lui, et ne lui a livr, avec
soumission, le trsor de ses charmes? Enfin, quel chevalier errant
vit-on, voit-on et verra-t-on jamais dans le monde, qui n'ait
assez de force et de courage pour donner  lui seul quatre cents
coups de bton  quatre cents archers en quadrilles qui oseraient
lui tenir tte?

Chapitre XLVI

_De la notable aventure des archers de la Sainte-Hermandad, et de
la grande frocit de notre bon ami don Quichotte__[266]_


Tandis que don Quichotte dbitait cette harangue, le cur
s'occupait  faire entendre aux archers que don Quichotte avait
l'esprit  l'envers, comme ils le voyaient bien  ses paroles et 
ses oeuvres, et qu'ainsi rien ne les obligeait  pousser plus loin
l'affaire, puisque, parvinssent-ils  le prendre et  l'emmener,
il faudrait bien incontinent le relcher en qualit de fou. Mais
l'homme au mandat rpondit que ce n'tait point  lui  juger de
la folie de don Quichotte; qu'il devait seulement excuter ce que
lui commandaient ses suprieurs, et que, le fou une fois arrt,
on pourrait le relcher trois cents autres fois.

Nanmoins, reprit le cur, ce n'est pas cette fois-ci que vous
devez l'emmener, et, si je ne me trompe, il n'est pas d'humeur 
se laisser faire.

Finalement, le cur sut leur parler et les persuader si bien, et
don Quichotte sut faire tant d'extravagances, que les archers
auraient t plus fous que lui s'ils n'eussent reconnu sa folie.
Ils prirent donc le parti de s'apaiser, et se firent mme
mdiateurs entre le barbier et Sancho Panza, qui continuaient
encore leur querelle avec une implacable rancune.  la fin, comme
membres de la justice, ils arrangrent le procs en amiables
compositeurs, de telle faon que les deux parties restrent
satisfaites, sinon compltement, du moins en quelque chose, car il
fut dcid que l'change des bts aurait lieu, mais non celui des
sangles et des licous. Quant  l'affaire de l'armet de Mambrin, le
cur, en grande cachette et sans que don Quichotte s'en apert,
donna huit raux du plat  barbe, et le barbier lui en fit un
rcpiss en bonne forme, par lequel il promettait de renoncer 
toute rclamation, pour le prsent et dans les sicles des
sicles, amen.

Une fois ces deux querelles apaises (c'taient les plus
envenimes et les plus importantes), il ne restait plus qu'
obtenir des valets de don Luis que trois d'entre eux s'en
retournassent, et que l'autre demeurt pour accompagner leur
matre o don Fernand voudrait l'emmener. Mais le destin moins
rigoureux et la fortune plus propice, ayant commenc de prendre
parti pour les amants et les braves de l'htellerie, voulurent
mener la chose  bonne fin. Les valets de don Luis se rsignrent
 tout ce qu'il voulut, ce qui donna tant de joie  doa Clara,
que personne ne l'aurait alors regarde au visage sans y lire
l'allgresse de son me. Zorade, sans comprendre parfaitement
tous les vnements qui se passaient sous ses yeux, s'attristait
ou se rjouissait suivant ce qu'elle observait sur les traits de
chacun, et notamment de son capitaine espagnol, sur qui elle avait
les yeux fixs et l'me attache. Pour l'htelier, auquel
n'avaient point chapp le cadeau et la rcompense qu'avait reus
le barbier, il rclama l'cot de don Quichotte, ainsi que le
dommage de ses outres et la perte de son vin, jurant que ni
Rossinante ni l'ne de Sancho ne sortiraient de l'htellerie qu'on
ne lui et tout pay, jusqu' la dernire obole. Tout cela fut
encore arrang par le cur, et pay par don Fernand, bien que
l'auditeur en et aussi offert le payement de fort bonne grce.
Enfin la paix et la tranquillit furent si compltement rtablies,
que l'htellerie ne ressemblait plus, comme l'avait dit don
Quichotte,  la discorde du camp d'Agramant, mais  la paix
universelle du rgne d'Octavien, et la commune opinion fut qu'il
fallait en rendre grces aux bonnes intentions du cur, secondes
par sa haute loquence, ainsi qu' l'incomparable libralit de
don Fernand.

Quand don Quichotte se vit ainsi libre et dbarrass de toutes ces
querelles, tant de son cuyer que des siennes propres, il lui
sembla qu'il tait temps de poursuivre son voyage et de mettre fin
 cette grande aventure, pour laquelle il fut appel et lu. Il
alla donc, avec une ferme rsolution, plier les genoux devant
Dorothe, qui ne voulut pas lui laisser dire un mot jusqu' ce
qu'il se ft relev. Pour lui obir, il se tint debout et lui dit:

C'est un commun adage,  belle princesse, que la diligence est la
mre de la bonne fortune; et l'exprience a montr, en des cas
nombreux et graves, que l'empressement du plaideur mne  bonne
fin le procs douteux. Mais en aucune chose cette vrit n'clate
mieux que dans celle de la guerre, o la clrit et la
promptitude, prvenant les desseins de l'ennemi, remportent la
victoire, avant mme qu'il se soit mis en dfense. Tout ce que je
dis l, haute et prcieuse dame, c'est parce qu'il me semble que
notre sjour dans ce chteau n'est plus d'aucune utilit, tandis
qu'il pourrait nous devenir si nuisible, que nous eussions quelque
jour  nous en repentir; car, enfin, qui sait si, par le moyen
d'habiles espions, votre ennemi le gant n'aura point appris que
je vais l'exterminer, et s'il n'aura pu, favoris par le temps que
nous lui laissons, se fortifier dans quelque citadelle
inexpugnable, contre laquelle ne prvaudront ni mes poursuites ni
la force de mon infatigable bras? Ainsi donc, princesse,
prvenons, comme je l'ai dit, ses desseins par notre diligence, et
partons incontinent  la bonne aventure, car Votre Grandeur ne
tardera pas plus  l'avoir telle qu'elle la dsire, que je ne
tarderai  me trouver en face de votre ennemi.

Don Quichotte se tut  ces mots, et attendit gravement la rponse
de la belle infante. Celle-ci, prenant des airs de princesse
accommods au style de don Quichotte, lui rpondit en ces termes:

Je vous rends grces, seigneur chevalier, du dsir que vous
montrez de me prter faveur en ma grande affliction; c'est agir en
chevalier auquel il appartient de protger les orphelins et de
secourir les ncessiteux. Et plaise au ciel que notre commun
souhait s'accomplisse, pour que vous confessiez qu'il y a dans le
monde des femmes reconnaissantes! Quant  mon dpart, qu'il ait
lieu, sur-le-champ, car je n'ai de volont que la vtre. Disposez
de moi selon votre bon plaisir; celle qui vous a remis une fois la
dfense de sa personne, et qui a confi  votre bras la
restauration de ses droits royaux, ne peut vouloir aller contre ce
qu'ordonne votre prudence.

--  la main de Dieu! s'cria don Quichotte; puisqu'une princesse
s'humilie devant moi, je ne veux pas perdre l'occasion de la
relever, et de la remettre sur son trne hrditaire. Partons sur-
le-champ, car le dsir et l'loignement m'peronnent, et, comme on
dit, le pril est dans le retard. Et puisque le ciel n'a pu crer,
ni l'enfer vomir aucun tre qui m'pouvante ou m'intimide, selle
vite, Sancho, selle Rossinante, ton ne et le palefroi de la
reine; prenons cong du chtelain et de ces seigneurs, et quittons
ces lieux au plus vite.

Sancho, qui tait prsent  toute la scne, s'cria, en hochant la
tte de droite et de gauche:

Ah! seigneur, seigneur, il y a plus de mal au hameau que n'en
imagine le bedeau, soit dit sans offenser les honntes coiffes.

-- Quel mal, interrompit don Quichotte, peut-il y avoir en aucun
hameau et dans toutes les villes du monde runies, qui puisse
atteindre ma rputation, manant que tu es?

-- Si Votre Grce se fche, dit Sancho, je me tairai et me
dispenserai de dire ce que je dois lui rvler en bon cuyer, ce
que tout bon serviteur doit dire  son matre.

-- Dis ce que tu voudras, rpondit don Quichotte, pourvu que tes
paroles n'aient point pour objet de m'intimider; si tu as peur,
fais comme qui tu es: moi, qui suis sans crainte, je ferai comme
qui je suis.

-- Ce n'est pas cela, par les pchs que j'ai commis devant Dieu!
repartit Sancho; ce qu'il y a, c'est que je tiens pour certain et
pour dment vrifi que cette dame, qui se dit tre reine du grand
royaume de Micomicon, ne l'est pas plus que ma mre. Car si elle
tait ce qu'elle dit, elle n'irait pas se becquetant avec
quelqu'un de la compagnie ds qu'on tourne la tte, et  chaque
coin de mur.

 ce propos de Sancho, Dorothe rougit jusqu'au blanc des yeux:
car il tait bien vrai que, maintes fois en cachette, son poux
don Fernand avait touch avec les lvres un acompte sur le prix
que mritaient ses dsirs. Sancho l'avait surprise, et il lui
avait paru qu'une telle familiarit tait plutt d'une courtisane
que de la reine d'un si grand royaume. Dorothe ne trouva pas un
mot  lui rpondre, et le laissa continuer:

Je vous dis cela, seigneur, ajouta-t-il, parce que,  la fin des
fins, quand nous aurons fait tant de voyages, quand nous aurons
pass de mauvaises nuits et de pires journes, si ce gaillard qui
se divertit dans cette htellerie vient cueillir le fruit de nos
travaux, pour quoi faire, ma foi, me tant dpcher  seller
Rossinante,  bter le grison et  brider le palefroi? Il vaut
mieux rester tranquilles, et que chaque femelle file sa
quenouille, et allons-nous-en dner.

Misricorde! quelle effroyable colre ressentit don Quichotte
quand il entendit les insolentes paroles de son cuyer! elle fut
telle que, lanant des flammes par les yeux, il s'cria d'une voix
prcipite et d'une langue que faisait bgayer la rage:

 manant,  brutal, effront, impudent, tmraire, calomniateur
et blasphmateur! Comment oses-tu prononcer de telles paroles en
ma prsence et devant ces illustres dames? Comment oses-tu mettre
de telles infamies dans ta stupide imagination? Va-t'en loin de
moi, monstre de nature, dpositaire de mensonges, rceptacle de
fourberies, inventeur de mchancets, publicateur de sottises,
ennemi du respect qu'on doit aux royales personnes; va-t'en, ne
parais plus devant moi, sous peine de ma colre.

En disant cela, il frona les sourcils, enfla les joues, regarda
de travers, frappa la terre du pied droit, signes vidents de la
rage qui lui rongeait les entrailles.  ces paroles,  ces gestes
furieux, Sancho demeura si atterr, si tremblant, qu'il aurait
voulu qu'en cet instant mme la terre se ft ouverte sous ses
pieds pour l'engloutir. Il ne sut faire autre chose que se
retourner bien vite, et s'loigner de la prsence de son courrouc
seigneur. Mais la discrte Dorothe, qui connaissait si bien
maintenant l'humeur de don Quichotte, dit aussitt pour calmer sa
colre:

Ne vous fchez point, seigneur chevalier de la Triste-Figure, des
impertinences qu'a dites votre bon cuyer; peut-tre ne les a-t-il
pas dites sans motif, et l'on ne peut souponner sa conscience
chrtienne d'avoir port faux tmoignage contre personne. Il faut
donc croire, sans conserver le moindre doute  ce sujet, que,
puisqu'en ce chteau, comme vous le dites, seigneur chevalier,
toutes choses vont et se passent  la faon des enchantements, il
peut bien arriver que Sancho ait vu par cette voie diabolique ce
qu'il dit avoir vu de si contraire et de si offensant  ma vertu.

-- Par le Dieu tout-puissant! s'cria don Quichotte, je jure que
Votre Grandeur a touch le but. Oui, c'est quelque mauvaise vision
qui est arrive  ce pcheur de Sancho, pour lui faire voir ce
qu'il tait impossible qu'il vt autrement que par des sortilges.
Je connais trop bien la bont et l'innocence de ce malheureux pour
croire qu'il sache porter faux tmoignage contre personne.

-- Voil ce qui est et ce qui sera, reprit don Fernand; ds lors,
seigneur don Quichotte, vous devez lui pardonner et le rappeler au
giron de Votre Grce, _sicut erat in principio, _avant que ses
maudites visions lui eussent tourn l'esprit.

Don Quichotte ayant rpondu qu'il lui pardonnait, le cur alla
qurir Sancho, lequel vint humblement se mettre  genoux devant
son matre et lui demander sa main. L'autre se la laissa prendre
et baiser, puis il lui donna sa bndiction, et lui dit:

Maintenant, mon fils Sancho, tu achveras de reconnatre  quel
point tait vrai ce que je t'ai dit mainte et mainte fois, que
toutes les choses de ce chteau arrivent par voie d'enchantement.

-- Je le crois sans peine, rpondit Sancho, except toutefois
l'histoire de la couverture, qui est rellement arrive par voie
ordinaire.

-- N'en crois rien, rpliqua don Quichotte; s'il en tait ainsi,
je t'aurais alors veng et je te vengerais encore  prsent. Mais
ni alors, ni  prsent, je n'ai pu voir sur qui tirer vengeance de
ton outrage.

Tous les assistants voulurent savoir ce que c'tait que cette
histoire de la couverture, et l'htelier leur conta de point en
point les voyages ariens de Sancho Panza, ce qui les fit beaucoup
rire, et ce qui n'aurait pas moins fch Sancho, si son matre ne
lui et affirm de nouveau que c'tait un pur enchantement.
Toutefois la simplicit de Sancho n'alla jamais jusqu'au point de
douter que ce ne ft une vrit dmontre, sans mlange d'aucune
supercherie, qu'il avait t bien et dment bern par des
personnages de chair et d'os, et non par des fantmes de rve et
d'imagination, comme le croyait et l'affirmait son seigneur.

Il y avait dj deux jours que tous les membres de cette illustre
socit habitaient l'htellerie, et, comme il leur parut qu'il
tait bien temps de partir, ils cherchrent un moyen pour que,
sans que Dorothe et don Fernand prissent la peine d'accompagner
don Quichotte jusqu' son village en continuant la dlivrance de
la reine Micomicona, le cur et le barbier pussent l'y conduire,
comme ils le dsiraient, et tenter la gurison de sa folie. Ce
qu'on arrta d'un commun accord, ce fut de faire prix avec le
charretier d'une charrette  boeufs, que le hasard fit passer par
l, pour qu'il l'emment de la manire suivante: On fit une espce
de cage avec des btons entrelacs, o don Quichotte pt tenir 
l'aise; puis aussitt, sur l'avis du cur, don Fernand avec ses
compagnons, les valets de don Luis, et les archers runis 
l'hte, se couvrirent tous le visage, et se dguisrent, celui-ci
d'une faon, celui-l d'une autre, de manire qu'ils parussent 
don Quichotte d'autres gens que ceux qu'il avait vus dans ce
chteau. Cela fait, ils entrrent en grand silence dans la chambre
o il tait couch, se reposant des alertes passes. Ils
s'approchrent du pauvre chevalier, qui dormait paisiblement, sans
mfiance d'une telle aventure, et, le saisissant tous ensemble,
ils lui lirent si bien les mains et les pieds, que, lorsqu'il
s'veilla en sursaut, il ne put ni remuer, ni faire autre chose
que de s'tonner et de s'extasier en voyant devant lui de si
tranges figures. Il tomba sur-le-champ dans la croyance que son
extravagante imagination lui rappelait sans cesse: il se persuada
que tous ces personnages taient des fantmes de ce chteau
enchant, et que, sans nul doute, il tait enchant lui-mme,
puisqu'il ne pouvait ni bouger ni se dfendre. C'tait justement
ainsi que le cur, inventeur de la ruse et de la machination,
avait pens que la chose arriverait.

De tous les assistants, le seul Sancho avait conserv son mme bon
sens et sa mme figure; et, quoiqu'il s'en fallt de fort peu
qu'il ne partaget la maladie de son matre, il ne laissa pourtant
pas de reconnatre qui taient tous ces personnages contrefaits.
Mais il n'osa pas dcoudre les lvres avant d'avoir vu comment se
termineraient cet assaut et cette arrestation de son seigneur,
lequel n'avait pas plus envie de dire mot, dans l'attente du
rsultat qu'aurait sa disgrce. Ce rsultat fut qu'on apporta la
cage auprs de son lit, qu'on l'enferma dedans, et qu'on cloua les
madriers si solidement qu'il aurait fallu plus de deux tours de
reins pour les briser. On le prit ensuite  dos d'homme, et,
lorsqu'il sortait de l'appartement, on entendit une voix
effroyable, autant du moins que put la faire le barbier, non celui
du bt, mais l'autre, qui parlait de la sorte:

 chevalier de la Triste-Figure, n'prouve aucun dconfort de la
prison o l'on t'emporte; il doit en tre ainsi pour que tu
achves plus promptement l'aventure que ton grand coeur t'a fait
entreprendre, laquelle aventure se terminera quand le terrible
lion manchois et la blanche colombe tobosine gteront dans le mme
nid, aprs avoir courb leurs fronts superbes sous le joug lger
d'un doux hymne. De cette union inoue sortiront, aux regards du
monde tonn, les vaillants lionceaux qui hriteront des griffes
rapaces d'un pre valeureux. Cela doit arriver avant que le dieu
qui poursuit la nymphe fugitive ait, dans son cours rapide et
naturel, rendu deux fois visite aux brillantes images du Zodiaque.
Et toi,  le plus noble et le plus obissant cuyer qui et jamais
l'pe  la ceinture, la barbe au menton et l'odorat aux narines,
ne te laisse pas troubler et vanouir en voyant enlever sous tes
yeux mmes la fleur de la chevalerie errante. Bientt, s'il plat
au grand harmonisateur des mondes, tu te verras emport si haut,
que tu ne pourras plus te reconnatre, et qu'ainsi seront
accomplies les promesses de ton bon seigneur. Je t'assure mme, au
nom de la sage Mentironiana, que tes gages te seront pays, comme
tu le verras  l'oeuvre. Suis donc les traces du vaillant et
enchant chevalier, car il convient que tu ailles jusqu'
l'endroit o vous ferez halte ensemble, et, puisqu'il ne m'est pas
permis d'en dire davantage, que la grce de Dieu reste avec vous;
je m'en retourne o seul je le sais.

 la fin de la prdiction, le prophte leva la voix en fausset,
puis la baissa peu  peu avec une si touchante modulation, que
ceux mme qui taient au fait de la plaisanterie furent sur le
point de croire  ce qu'ils avaient entendu.

Don Quichotte se sentit consol en coutant la prophtie, car il
en dmla de point en point le sens et la porte. Il comprit qu'on
lui promettait de se voir engag dans les liens d'un saint et
lgitime mariage avec sa bien-aime Dulcine du Toboso, dont les
flancs heureux mettraient bas les lionceaux, ses fils, pour
l'ternelle gloire de la Manche. Plein d'une ferme croyance  ce
qu'il venait d'entendre, il s'cria en poussant un profond soupir:

 toi, qui que tu sois, qui m'as prdit tant de bonheur, je t'en
supplie, demande de ma part au sage enchanteur qui s'est charg du
soin de mes affaires, qu'il ne me laisse point prir en cette
prison o l'on m'emporte  prsent, jusqu' ce que je voie
s'accomplir d'aussi joyeuses, d'aussi incomparables promesses.
Qu'il en soit ainsi, et je tiendrai pour clestes jouissances les
peines de ma prison, pour soulagement les chanes qui
m'enveloppent, et ce lit de planches sur lequel on m'tend, loin
de me sembler un dur champ de bataille, sera pour moi la plus
douce et la plus heureuse couche nuptiale. Quant  la consolation
que doit m'offrir la compagnie de Sancho Panza, mon cuyer, j'ai
trop de confiance en sa droiture et en sa bont pour craindre
qu'il ne m'abandonne en la bonne ou en la mauvaise fortune; car,
s'il arrivait, par la faute de son toile ou de la mienne, que je
ne pusse lui donner cette le tant promise, ou autre chose
quivalente, ses gages, du moins, ne seront pas perdus, puisque,
dans mon testament, qui est dj fait, j'ai dclar par crit ce
qu'on doit lui donner, non suivant ses nombreux et loyaux
services, mais suivant mes faibles moyens.

 ces mots, Sancho Panza lui fit une rvrence fort courtoise, et
lui baisa les deux mains, car lui en baiser une n'tait pas
possible, puisqu'elles taient attaches ensemble. Ensuite les
fantmes prirent la cage sur leurs paules, et la chargrent sur
la charrette  boeufs[267].

Chapitre XLVII

_De l'trange manire dont fut enchant don Quichotte de la
Manche, avec d'autres fameux vnements__[268]_


Lorsque don Quichotte se vit engag de cette faon et hiss sur la
charrette, il se mit  dire:

J'ai lu bien des histoires de chevaliers errants, de bien graves
et de bien authentiques; mais jamais je n'ai lu, ni vu, ni ou
dire qu'on emment ainsi les chevaliers enchants, avec la lenteur
que promet le pas de ces paresseux et tardifs animaux. En effet,
on a toujours coutume de les emporter par les airs avec une
excessive rapidit, enferms dans quelque nuage obscur, ou ports
sur un char de feu, ou monts sur quelque hippogriffe. Mais me
voir maintenant emmen sur une charrette  boeufs, vive Dieu! j'en
suis tout confus. Nanmoins, peut-tre que la chevalerie et les
enchantements de nos temps modernes suivent une autre voie que
ceux des temps anciens; peut-tre aussi, comme je suis nouveau
chevalier dans le monde, et le premier qui ait ressuscit la
profession dj oublie de la chevalerie aventurire, a-t-on
nouvellement invent d'autres espces d'enchantements et d'autres
manires de conduire les enchants. Que t'en semble, mon fils
Sancho?

-- Je ne sais trop ce qu'il m'en semble, rpondit Sancho, car je
n'ai pas tant lu que Votre Grce dans les critures errantes;
mais, cependant, j'oserais affirmer et jurer que toutes ces
visions qui vont et viennent ici autour ne sont pas entirement
catholiques.

-- Catholiques, bon Dieu! s'cria don Quichotte; comment seraient-
elles catholiques, puisque ce sont autant de dmons qui ont pris
des corps fantastiques pour venir faire cette belle oeuvre, et me
mettre dans ce bel tat? Et si tu veux t'assurer de cette vrit,
touche-les, palpe-les, et tu verras qu'ils n'ont d'autres corps
que l'air, et qu'ils ne consistent qu'en l'apparence.

-- Pardieu, seigneur, repartit Sancho, je les ai dj touchs;
tenez, ce diable-l, qui se trmousse tant, a le teint frais comme
une rose, et une autre proprit bien diffrente de celle qu'ont
les dmons: car,  ce que j'ai ou dire, ils sentent tous la
pierre de soufre et d'autres mauvaises odeurs; mais celui-ci sent
l'ambre  une demi-lieue.

Sancho disait cela de don Fernand, qui, en qualit de grand
seigneur, devait sentir comme il le disait.

Que cela ne t'tonne point, ami Sancho, rpondit don Quichotte,
car je t'avertis que les diables en savent long, et, bien qu'ils
portent des odeurs avec eux, par eux-mmes ils ne sentent rien,
car ce sont des esprits, et s'ils sentent, ce ne peut tre que de
puantes exhalaisons. La raison en est simple: comme, quelque part
qu'ils aillent, ils portent l'enfer avec eux, et ne peuvent
trouver aucun soulagement  leur supplice; comme, d'un autre ct,
une bonne odeur dlecte et satisfait, il est impossible qu'ils
sentent jamais bon. Et s'il semble,  toi, que ce dmon dont tu
parles sent l'ambre, c'est que tu te trompes, ou qu'il veut te
tromper pour que tu ne le croies pas un dmon.

Tout cet entretien se passait entre le matre et le serviteur.
Mais don Fernand et Cardnio, craignant que Sancho ne fint par
dpister entirement leur invention, qu'il flairait dj de fort
prs, rsolurent de hter le dpart. Appelant  part l'htelier,
ils lui ordonnrent de seller Rossinante et de bter le grison, ce
qu'il fit avec diligence. En mme temps, le cur faisait march
avec les archers de la Sainte-Hermandad pour qu'ils
l'accompagnassent jusqu' son village, en leur donnant tant par
jour. Cardnio attacha aux arons de la selle de Rossinante, d'un
ct l'cu de don Quichotte, et de l'autre son plat  barbe; il
ordonna par signes  Sancho de monter sur son ne et de prendre
Rossinante par la bride, puis il plaa de chaque ct de la
charrette les deux archers avec leurs arquebuses. Mais avant que
la charrette se mt en mouvement, l'htesse sortit du logis, avec
sa fille et Maritornes, pour prendre cong de don Quichotte, dont
elles feignaient de pleurer amrement la disgrce. Don Quichotte
leur dit:

Ne pleurez pas, mes excellentes dames; tous ces malheurs sont
attachs  la profession que j'exerce, et si telles calamits ne
m'arrivaient point, je ne me tiendrais pas pour un fameux
chevalier errant. En effet, aux chevaliers de faible renom, jamais
rien de semblable n'arrive, et il n'y a personne au monde qui se
souvienne d'eux; c'est le lot des plus renomms, dont la vertu et
la vaillance excitent l'envie de beaucoup de princes et d'autres
chevaliers qui s'efforcent, par de mauvaises voies, de perdre les
bons. Et cependant la vertu est si puissante, que, par elle seule,
et malgr toute la magie qu'a pu savoir son premier inventeur
Zoroastre, elle sortira victorieuse de la lutte, et rpandra sa
lumire dans le monde, comme le soleil la rpand dans les cieux.
Pardonnez-moi, tout aimables dames, si, par ngligence ou par
oubli, je vous ai fait quelque offense; car, volontairement et en
connaissance de cause, jamais je n'offensai personne. Priez Dieu
qu'il me tire de cette prison o m'a enferm quelque enchanteur
malintentionn. Si je me vois libre un jour, je ne laisserai pas
sortir de ma mmoire les grces que vous m'avez faites dans ce
chteau, voulant les reconnatre et les payer de retour comme
elles le mritent.

Pendant que cette scne se passait entre don Quichotte et les
dames du chteau, le cur et le barbier prirent cong de don
Fernand et de ses compagnons, du capitaine et de son frre
auditeur, et de toutes ces dames,  prsent si contentes,
notamment de Dorothe et de Luscinde. Ils s'embrassrent tous, et
promirent de se donner mutuellement de leurs nouvelles. Don
Fernand indiqua au cur o il devait lui crire pour l'informer de
ce que deviendrait don Quichotte, affirmant que rien ne lui ferait
plus de plaisir que de le savoir. Il s'engagea, de son ct,  le
tenir au courant de tout ce qu'il croirait devoir lui tre
agrable, tant de son mariage que du baptme de Zorade, de
l'aventure de don Luis et du retour de Luscinde chez ses parents.
Le cur s'offrit  faire tout ce qui lui tait demand, avec une
ponctuelle exactitude. Ils s'embrassrent de nouveau, et de
nouveau changrent des offres et des promesses de service.

L'hte s'approcha du cur, et lui remit quelques papiers qu'il
avait, disait-il, trouvs dans la doublure de la malle o s'tait
rencontre la nouvelle du _Curieux malavis._

Leur matre, ajouta-t-il, n'ayant plus reparu, vous pouvez les
emporter tous; puisque je ne sais pas lire, ils ne me servent 
rien.

Le cur le remercia, et les ayant aussitt drouls, il vit qu'en
tte se trouvait crit le titre suivant: _Nouvelle de Rincont et
Cortadillo, _d'o il comprit que ce devrait tre quelque nouvelle;
et, comme celle du _Curieux malavis _lui avait sembl bonne, il
imagina que celle-ci ne le serait pas moins, car il se pouvait
qu'elle ft du mme auteur[269]. Il la conserva donc dans le dessein
de la lire ds qu'il en aurait l'occasion.

Montant  cheval, ainsi que son ami le barbier, tous deux avec
leur masque sur la figure, pour n'tre point immdiatement
reconnus de don Quichotte, ils se mirent en route  la suite du
char  boeufs, dans l'ordre suivant: au premier rang marchait la
charrette, conduite par le charretier; de chaque ct, comme on
l'a dit, les archers avec leurs arquebuses; Sancho suivait, mont
sur son ne, et tirant Rossinante par la bride; enfin, derrire le
cortge, venaient le cur et le barbier sur leurs puissantes
mules, le visage masqu, la dmarche lente et grave, ne cheminant
pas plus vite que ne le permettait la tardive allure des boeufs.
Don Quichotte se laissait aller, assis dans la cage, les pieds
tendus, le dos appuy sur les barreaux, gardant le mme silence
et la mme immobilit que s'il et t, non point un homme de
chair et d'os, mais une statue de pierre.

Ayant fait environ deux lieues de chemin, avec cette lenteur et
dans ce silence ininterrompu, ils arrivrent  un vallon qui parut
au bouvier un endroit convenable pour donner  ses boeufs un peu
de repos et de pture. Il en avertit le cur; mais le barbier fut
d'avis qu'on allt un peu plus loin, parce qu'il savait qu'au
dtour d'une colline qui s'offrait  leurs yeux, il y avait un
autre vallon plus frais et mieux pourvu d'herbe que celui o l'on
voulait faire halte. On suivit le conseil du barbier, et toute la
caravane se remit en marche.  ce moment le cur tourna la tte et
vit venir, derrire eux, six  sept hommes  cheval, fort bien
quips. Ceux-ci les eurent bientt rejoints, car ils cheminaient,
non point avec le flegme et la lenteur des boeufs, mais comme gens
monts sur des mules de chanoines, et talonns par le dsir
d'aller promptement faire la sieste dans une htellerie qui se
montrait  moins d'une lieue de l.

Les diligents rattraprent donc les paresseux, et, en s'abordant,
ils se salurent avec courtoisie. Mais un des nouveaux venus, qui
tait finalement chanoine de Tolde, et le matre de ceux qui
l'accompagnaient, ne put voir cette rgulire procession de la
charrette, des archers, de Sancho, de Rossinante, du cur et du
barbier, et surtout don Quichotte emprisonn dans sa cage, sans
demander ce que cela signifiait, et pourquoi l'on emmenait cet
homme d'une telle faon. Cependant il s'tait imagin dj, en
voyant les insignes des archers, que ce devait tre quelque
brigand de grands chemins, ou quelque autre criminel dont le
chtiment appartenait  la Sainte-Hermandad. Un des archers,  qui
la question fut faite, rpondit de la sorte:

Seigneur, ce que signifie la manire dont voyage ce gentilhomme,
qu'il vous le dise lui-mme, car nous ne le savons pas.

Don Quichotte entendit la conversation:

Est-ce que par hasard, dit-il, Vos Grces sont instruites et
verses dans ce qu'on appelle la chevalerie errante? En ce cas, je
vous confierai mes disgrces; sinon, il est inutile que je me
fatigue  les conter.

En ce moment, le cur et le barbier taient accourus, voyant que
la conversation s'engageait entre les voyageurs et don Quichotte,
pour rpondre de faon que leur artifice ne ft pas dcouvert. Le
chanoine avait rpondu  don Quichotte:

En vrit, frre, je sais un peu plus des livres de chevalerie
que des lments de logique du docteur Villalpando[270]. Si donc il
ne faut pas autre chose, vous pouvez me confier tout ce qu'il vous
plaira.

--  la grce de Dieu, rpliqua don Quichotte. Eh bien! sachez
donc, seigneur chevalier, que je suis enchant dans cette cage par
envie et par surprise de mchants enchanteurs; car la vertu est
encore plus perscute des mchants que chrie des bons. Je suis
chevalier errant, et non pas de ceux dont jamais la renomme ne
s'est rappel les noms pour les terniser dans sa mmoire, mais
bien de ceux desquels, en dpit de l'envie mme, en dpit de tous
les mages de la Perse, de tous les brahmanes de l'Inde, de tous
les gymnosophistes de l'thiopie[271], elle doit graver les noms
dans le temple de l'immortalit, afin qu'ils servent d'exemples et
de modles aux sicles futurs, et que les chevaliers errants des
ges  venir y voient le chemin qu'ils doivent suivre pour arriver
au fate de la gloire militaire.

-- Le seigneur don Quichotte dit parfaitement vrai, interrompit en
ce moment le cur. Il marche enchant sur cette charrette, non par
sa faute et ses pchs, mais par la mauvaise intention de ceux
qu'offusque la vertu et que fche la vaillance. C'est en un mot,
seigneur, le _chevalier de la Triste-Figure, _si dj vous ne
l'avez entendu nommer quelque part, dont les valeureuses prouesses
et les grands exploits seront gravs sur le bronze imprissable et
sur le marbre d'ternelle dure, quelques efforts que fassent
l'envie pour les obscurcir et la malice pour les cacher.

Quand le chanoine entendit parler en un semblable style l'homme en
prison et l'homme en libert, il fut sur le point de se signer de
surprise; il ne pouvait deviner ce qui lui arrivait, et tous ceux
dont il tait accompagn tombrent dans le mme tonnement. En cet
instant, Sancho Panza, qui s'tait approch pour entendre la
conversation, ajouta pour tout raccommoder:

Ma foi, seigneur, qu'on me veuille bien, qu'on me veuille mal
pour ce que je vais dire, le cas est que mon seigneur don
Quichotte est enchant comme ma mre. Il a tout son jugement, il
boit, il mange, il fait ses ncessits aussi bien que les autres
hommes, et comme il les faisait hier avant qu'on le mt en cage.
Et puisqu'il en est ainsi, comment veut-on me faire croire  moi
qu'il est enchant? J'ai ou dire  bien des personnes que les
enchants ne peuvent ni manger, ni dormir, ni parler, et mon
matre, si on ne lui ferme la bouche, parlera plus que trente
procureurs.

Puis, tournant les yeux sur le cur, Sancho ajouta:

Ah! monsieur le cur, monsieur le cur, est-ce que Votre Grce
s'imagine que je ne la connais pas? Est-ce que vous pensez que je
ne dmle et ne devine pas fort bien o tendent ces nouveaux
enchantements? Eh bien! sachez que je vous connais, si bien que
vous vous cachiez le visage, et sachez que je vous comprends, si
bien que vous dissimuliez vos fourberies. Enfin, o rgne l'envie,
la vertu ne peut vivre, ni la libralit  ct de l'avarice. En
dpit du diable, si Votre Rvrence ne s'tait mise  la traverse,
 cette heure-ci mon matre serait dj mari avec l'infante
Micomicona, et je serais comte pour le moins, puisqu'on ne pouvait
attendre autre chose, tant de la bont de mon seigneur _de la
Triste-Figure, _que de la grandeur de mes services. Mais je vois
bien qu'il n'y a rien de plus vrai que ce qu'on dit dans mon pays,
que la roue de la fortune tourne plus vite qu'une roue de moulin,
et que ceux qui taient hier sur le pinacle sont aujourd'hui dans
la poussire. Ce qui me fche, ce sont ma femme et mes enfants:
car, lorsqu'ils pouvaient et devaient esprer de voir entrer leur
pre par les portes de sa maison, devenu gouverneur de quelque le
ou vice-roi de quelque royaume, ils le verront revenir
palefrenier. Tout ce que je viens de dire, seigneur cur, c'est
seulement pour faire entendre  Votre Paternit qu'elle se fasse
conscience des mauvais traitements qu'endure mon bon seigneur.
Prenez garde qu'un jour, dans l'autre vie, Dieu ne vous demande
compte de cet emprisonnement de mon matre, et qu'il ne mette 
votre charge tous les secours et tous les bienfaits que mon
seigneur don Quichotte manque de donner aux malheureux, tout le
temps qu'il est en prison.

-- Allons, remettez-moi cette jambe! s'cria en ce moment le
barbier. Comment, Sancho, vous tes aussi de la confrrie de votre
matre? Vive Dieu! je vois que vous avez besoin de lui faire
compagnie dans la cage, et qu'il faut vous tenir enchant comme
lui, puisque vous tenez aussi de son humeur chevaleresque.  la
male heure vous vous tes laiss engrosser de ses promesses, et
fourrer dans la cervelle cette le que vous convoitez, et qui doit
avorter.

-- Je ne suis gros de personne, rpondit Sancho, et ne suis pas
homme  me laisser engrosser, mme par un roi; et quoique pauvre,
je suis vieux chrtien; et je ne dois rien  me qui vive; et si
je convoite des les, d'autres convoitent de pires choses; et
chacun est fils de ses oeuvres; et puisque je suis un homme, je
peux devenir pape,  plus forte raison gouverneur d'une le, et
surtout lorsque mon seigneur en peut gagner tant qu'il ne sache 
qui les donner. Prenez garde comment vous parlez, seigneur
barbier; il y a quelque diffrence de pierre  Pierre. Je dis cela
parce que nous nous connaissons tous, et ce n'est pas  moi qu'il
faut jeter un d pip. Quant  l'enchantement de mon matre, Dieu
sait ce qui en est; et laissons l'ordure en son coin, car il ne
fait pas bon la remuer.

Le barbier ne voulut plus rpondre  Sancho, de peur que celui-ci
ne dcouvrt par ses balourdises ce que le cur et lui faisaient
tant d'efforts pour tenir cach.

Dans ce mme sentiment de crainte, le cur avait dit au chanoine
de marcher un peu en avant, et qu'il lui dirait le mystre de cet
homme en cage, avec d'autres choses qui le divertiraient. Le
chanoine, en effet, prit les devants avec lui, suivi de ses
serviteurs, et couta fort attentivement tout ce qu'il plut au
cur de lui dire sur la qualit, la vie, les moeurs et la folie de
don Quichotte. Le cur conta succinctement le principe et la cause
de sa dmence, et tout le cours de ses aventures jusqu' sa mise
en cage, ainsi que le dessein qu'ils avaient de l'emmener de force
dans son pays, pour essayer de trouver l quelque remde  sa
folie.

Le chanoine et ses domestiques redoublrent de surprise en
coutant l'trange histoire de don Quichotte, et quand il eut
achev d'en entendre le rcit:

Vritablement, seigneur cur, dit le chanoine, je trouve, pour
mon compte, que ces livres qu'on appelle de chevalerie sont un
vrai flau dans l'tat. Bien que l'oisivet et leur faux attrait
m'aient fait lire le commencement de presque tous ceux qui ont t
jusqu' ce jour imprims, jamais je n'ai pu me dcider  en lire
un seul d'un bout  l'autre, parce qu'il me semble que, tantt
plus, tantt moins, ils sont tous la mme chose; que celui-ci n'a
rien de plus que celui-l, ni le dernier que le premier. Il me
semble encore que cette espce d'crit et de composition rentre
dans le genre des anciennes fables milsiennes, c'est--dire de
contes extravagants, qui avaient pour objet d'amuser et non
d'instruire, au rebours des fables apologues, qui devaient amuser
et instruire tout  la fois. Maintenant, si le but principal de
semblables livres est d'amuser, je ne sais, en vrit, comment ils
peuvent y parvenir, remplis comme ils le sont de si nombreuses et
si normes extravagances. La satisfaction, le dlice que l'me
prouve doivent provenir de la beaut et de l'harmonie qu'elle
voit, qu'elle admire, dans les choses que lui prsente la vue ou
l'imagination, et toute autre chose qui runit en soi laideur et
drglement ne peut causer aucun plaisir. Eh bien! quelle beaut
peut-il y avoir, ou quelle proportion de l'ensemble aux parties et
des parties  l'ensemble, dans un livre, ou bien dans une fable,
si l'on veut, o un damoiseau de seize ans donne un coup d'pe 
un gant haut comme une tour, et le coupe en deux comme s'il tait
fait de pte  massepains? Et qu'arrive-t-il quand on veut nous
dcrire une bataille, aprs avoir dit qu'il y a dans l'arme
ennemie un million de combattants? Pourvu que le hros du livre
soit contre eux, il faut, bon gr, mal gr, nous rsigner  ce que
ce chevalier remporte la victoire par la seule valeur et la seule
force de son bras. Que dirons-nous de la facilit avec laquelle
une reine ou une impratrice hrditaire se laisse aller dans les
bras d'un chevalier errant et inconnu? Quel esprit, s'il n'est
entirement inculte et barbare, peut s'amuser en lisant qu'une
grande tour pleine de chevaliers glisse et chemine sur la mer
comme un navire avec le bon vent; que le soir elle quitte les
ctes de Lombardie, et que le matin elle aborde aux terres du
Preste-Jean des Indes ou en d'autres pays que n'a jamais dcrits
Ptolome, ni vus Marco-Polo[272]? Si l'on me rpondait que ceux qui
composent de tels livres les crivent comme des choses d'invention
et de mensonge, et que ds lors ils ne sont pas obligs de
regarder de si prs aux dlicatesses de la vrit, je
rpliquerais, moi, que le mensonge est d'autant meilleur qu'il
semble moins mensonger, et qu'il plat d'autant plus qu'il
s'approche davantage du vraisemblable et du possible. Il faut que
les fables inventes pousent en quelque sorte l'entendement de
ceux qui les lisent; il faut qu'elles soient crites de telle
faon que, rendant l'impossible croyable, et aplanissant les
monstruosits, elles tiennent l'esprit en suspens, qu'elles
l'tonnent, l'meuvent, le ravissent, et lui donnent  la fois la
surprise et la satisfaction. Or, toutes ces choses ne pourront se
trouver sous la plume de celui qui fuit la vraisemblance et
l'imitation de la nature, en quoi consiste la perfection d'un
rcit. Je n'ai jamais vu de livre de chevalerie qui formt un
corps de fable entier, avec tous ses membres, de manire que le
milieu rpondt au commencement, et la fin au commencement et au
milieu. Les auteurs les composent, au contraire, de tant de
membres dpareills, qu'on dirait qu'ils ont eu plutt l'intention
de fabriquer une chimre, un monstre, que de faire une figure
proportionne. Outre cela, ils sont durs et grossiers dans le
style, incroyables dans les prouesses, impudiques dans les amours,
malsants dans les courtoisies, longs et lourds dans les
batailles, niais dans les dialogues, extravagants dans les
voyages, finalement dpourvus de tact, d'art et d'intelligente
invention, et dignes, par tous ces motifs, d'tre exils de la
rpublique chrtienne comme gens dsoeuvrs et dangereux.

Notre cur, qui avait cout fort attentivement le chanoine, le
tint pour homme de bon entendement, et trouva qu'il avait raison
en tout ce qu'il disait. Aussi lui rpondit-il qu'ayant la mme
opinion, et portant la mme haine aux livres de chevalerie, il
avait brl tous ceux de don Quichotte, dont le nombre tait
grand. Alors il lui raconta l'enqute qu'il avait faite contre
eux, ceux qu'il avait condamns au feu, ceux auxquels il avait
fait grce de la vie, ce qui divertit singulirement le chanoine.

Celui-ci, reprenant son propos, ajouta que, malgr tout le mal
qu'il avait dit de ces livres, il y trouvait pourtant une bonne
chose,  savoir, le canevas qu'ils offraient pour qu'une bonne
intelligence pt se montrer et se dployer tout  l'aise.

En effet, dit-il, il ouvre une longue et spacieuse carrire, o,
sans nul obstacle, la plume peut librement courir, peut dcrire
des naufrages, des temptes, des rencontres, des batailles; peut
peindre un vaillant capitaine, avec toutes les qualits qu'exige
une telle renomme, habile et prudent, djouant les ruses de
l'ennemi, loquent orateur pour persuader ou dissuader ses
soldats, mr dans le conseil, rapide dans l'excution, aussi
patient dans l'attente que brave dans l'attaque. L'auteur
racontera, tantt une lamentable et tragique aventure, tantt un
vnement joyeux et imprvu: l, il peindra une noble dame, belle,
honnte, spirituelle; ici, un gentilhomme, chrtien, vaillant et
de belles manires; d'un ct, un impertinent et barbare fanfaron;
de l'autre, un prince courtois, affable et valeureux; il
reprsentera la loyaut de fidles vassaux, les largesses de
gnreux seigneurs; il peut se montrer tantt astronome, tantt
gographe, tantt homme d'tat, et mme, s'il en a l'envie,
l'occasion ne lui manquera pas de se montrer ncromant[273]. Il peut
successivement offrir les ruses d'Ulysse, la pit d'ne, la
valeur d'Achille, les infortunes d'Hector, les trahisons de Sinon,
l'amiti d'Euryale, la libralit d'Alexandre, la bravoure de
Csar, la clmence de Trajan, la fidlit de Zopire, la prudence
de Caton, et finalement toutes les actions qui peuvent faire un
hros parfait, soit qu'il les runisse sur un seul homme, soit
qu'il les divise sur plusieurs. Si cela est crit d'un style pur,
facile, agrable, et compos avec un art ingnieux, qui rapproche
autant que possible l'invention de la vrit, alors l'auteur aura
tiss sa toile de fils varis et prcieux, et son ouvrage, une
fois achev, offrira tant de beaut, tant de perfection, qu'il
atteindra le dernier terme auquel puissent tendre les crits,
celui d'instruire en amusant. En effet, la libre allure de ces
livres permet  l'auteur de s'y montrer tour  tour pique,
lyrique, tragique, comique, et d'y runir toutes les qualits que
renferment en soi les douces et agrables sciences de l'loquence
et de la posie, car l'pope peut aussi bien s'crire en prose
qu'en vers.[274]

Chapitre XLVIII

_O le chanoine continue  discourir sur les livres de chevalerie
avec d'autres choses dignes de son esprit_


Votre Grce, seigneur chanoine, reprit le cur, a parfaitement
raison, et c'est l ce qui rend plus dignes de blme ceux qui ont
jusqu' prsent compos de semblables livres, sans rflexion, sans
jugement, sans s'attacher  l'art et aux rgles qui auraient pu,
en les guidant, les rendre aussi fameux en prose que l'ont t en
vers les deux princes de la posie grecque et latine.

-- Pour moi, du moins, rpliqua le chanoine, j'ai eu certaine
tentation d'crire un livre de chevalerie, en y gardant toutes les
conditions dont je viens de faire l'analyse. S'il faut mme
confesser la vrit, je dois dire qu'il y en a bien cent feuilles
d'crites; et, pour m'assurer par exprience si elles mritaient
la bonne opinion que j'en ai, je les ai communiques  des hommes
passionns pour cette lecture, mais doctes et spirituels, et 
d'autres, ignorants, qui ne cherchent que le plaisir d'entendre
conter des extravagances. Chez les uns comme chez les autres, j'ai
trouv une agrable approbation. Nanmoins, je n'ai pas pouss
plus loin ce travail: d'abord, parce qu'il m'a paru que je faisais
une chose trangre  ma profession; ensuite, parce que le nombre
des gens simples est plus grand que celui des gens clairs, et
que, bien qu'il vaille mieux tre lou du petit nombre des sages
que moqu du grand nombre des sots, je ne veux pas me soumettre au
jugement capricieux de l'impertinent vulgaire, auquel appartient
principalement la lecture de semblables livres. Mais ce qui me
l'ta surtout des mains, et m'enleva jusqu' la pense de le
terminer, ce fut un raisonnement que je fis en moi-mme,  propos
des comdies qu'on reprsente aujourd'hui. Si ces comdies  la
mode, me dis-je, aussi bien celles d'invention que celles tires
de l'histoire, ne sont, pour la plupart, que d'videntes
extravagances, qui n'ont rellement ni pieds ni tte; si pourtant
le vulgaire les coute avec plaisir, les approuve et les tient
pour bonnes, quand elles sont si loin de l'tre; si les auteurs
qui les composent et les acteurs qui les jouent disent qu'elles
doivent tre ainsi, parce qu'ainsi le veut le public; que celles
qui respectent et suivent les rgles de l'art ne sont bonnes que
pour quatre hommes d'esprit qui les entendent, quand tous les
autres ne comprennent rien  leur mrite, et qu'il leur convient
mieux de gagner de quoi vivre avec la multitude, que de la
rputation avec le petit nombre; la mme chose arrivera  mon
livre, quand je me serai brl les sourcils pour garder les
prceptes, et je deviendrai, comme on dit, le tailleur de
Campillo, qui fournissait le fil et la faon. J'ai tch
quelquefois de persuader aux auteurs qu'ils se trompent dans leur
opinion, qu'ils attireraient plus de monde et gagneraient plus de
renomme en reprsentant des comdies rgulires que des pices
extravagantes; mais ils sont si obstins, si profondment ancrs
dans leur avis, qu'il n'y a plus ni raisonnement ni vidence qui
puisse les en faire revenir. Je me rappelle qu'un jour je dis 
l'un de ces entts: Ne vous souvient-il pas qu'il y a peu
d'annes, l'on reprsenta en Espagne trois tragdies composes par
un clbre pote de ces royaumes, telles toutes les trois qu'elles
tonnrent et ravirent tous ceux qui les virent jouer, les simples
comme les sages, et qu'elles rapportrent  elles seules plus
d'argent aux comdiens que trente des meilleures qu'on ait faites
depuis? -- Sans doute, rpondit l'auteur dont je parle, que Votre
Grce veut faire allusion  l'_Isabelle, _ la _Philis _et 
l'_Alexandra__[275]_? -- Justement, rpliquai-je, c'est d'elles
qu'il s'agit. Elles suivaient assurment les prceptes de l'art;
eh bien! voyez: pour les avoir suivis, ont-elles manqu de
paratre ce qu'elles taient, et de plaire  tout le monde? La
faute n'est donc pas au public, qui demande des sottises, mais 
ceux qui ne savent pas lui servir autre chose. On ne trouve pas
plus d'extravagance dans _l'Ingratitude venge, _dans la
_Numancia, _dans le _Marchand amoureux, _moins encore dans
_l'Ennemie favorable__[276]__, _ni dans quelques autres que
composrent des potes habiles au profit de leur renomme et de la
bourse des acteurs qui les jourent. J'ajoutai encore d'autres
choses qui le laissrent un peu confus, un peu branl, mais non
pas assez convaincu pour le tirer de son erreur.

-- Votre Grce, seigneur chanoine, reprit alors le cur, vient de
toucher un sujet qui a rveill chez moi l'ancienne rancune que je
porte aux comdies  la mode aujourd'hui, et non moins forte que
celle qui m'anime contre les livres de chevalerie. Lorsque la
comdie, au dire de Cicron, doit tre le miroir de la vie
humaine, l'exemple des moeurs et l'image de la vrit, celles
qu'on joue  prsent ne sont que des miroirs d'extravagance, des
exemples de sottise et des images d'impudicit. En effet, quelle
plus grande extravagance peut-il y avoir dans la matire qui nous
occupe que de faire paratre un enfant au maillot  la premire
scne du premier acte, et de le ramener,  la seconde, homme fait
avec de la barbe au menton[277]? Quelle plus grande sottise que de
nous peindre un vieillard bravache, un jeune homme poltron, un
laquais rhtoricien, un page conseiller, un roi crocheteur, et une
princesse laveuse de vaisselle? Que dirai-je ensuite de
l'observation du temps pendant lequel pouvaient arriver les
vnements que l'on reprsente? N'ai-je pas vu telle comdie dont
le premier acte commence en Europe, le second se continue en Asie,
le troisime finit en Afrique; et, s'il y avait quatre actes, le
quatrime se terminerait en Amrique, de faon que la pice se
serait passe dans les quatre parties du monde[278]? Si l'imitation
historique est la principale qualit de la comdie, comment la
plus mdiocre intelligence pourrait-elle tre satisfaite lorsque,
dans une action qui arrive au temps de Ppin ou de Charlemagne, on
attribue au personnage principal d'avoir port, comme l'empereur
Hraclius, la croix  Jrusalem, et d'avoir conquis le saint
spulcre sur les Sarrasins, comme Godefroy de Bouillon, tandis
qu'un si grand nombre d'annes sparent ces personnages[279]? Si, au
contraire, la comdie est toute de fiction, comment lui prter
certaines vrits de l'histoire, comment y mler des vnements
arrivs  diffrentes personnes et  diffrentes poques, et cela,
non point avec l'art d'un arrangement vraisemblable, mais avec des
erreurs inexcusables de tous points? Ce qu'il y a de pis, c'est
qu'il se trouve des ignorants qui prtendent que cela seul est
parfait, et que vouloir toute autre chose, c'est avoir des envies
de femme grosse. Que sera-ce, bon Dieu! si nous arrivons aux
comdies divines[280]? Que de faux miracles, que de faits
apocryphes, que d'actions d'un saint attribues  un autre! Mme
dans les comdies humaines, on ose faire des miracles, sans autre
excuse, sans autre motif que de dire: en cet endroit viendrait
bien un miracle, ou un coup de thtre, comme ils disent, pour que
les imbciles s'tonnent et accourent voir la comdie. Tout cela,
certes, est au prjudice de la vrit, au dtriment de l'histoire,
et mme  la honte des crivains espagnols; car les trangers, qui
gardent ponctuellement les lois de la comdie, nous appellent des
barbares et des ignorants en voyant les absurdits de celles que
nous crivons[281]. Ce ne serait pas une suffisante excuse de dire
que le principal objet qu'ont les gouvernements bien organiss, en
permettant la reprsentation des comdies, c'est de divertir le
public par quelque honnte rcration, et de le prserver des
mauvaises humeurs qu'engendre habituellement l'oisivet; qu'ainsi,
cet objet tant rempli par la premire comdie venue, bonne ou
mauvaise, il n'y a point de raison pour tablir des lois, pour
contraindre ceux qui les composent et les jouent  les faire comme
elles devraient tre faites, puisque toute comdie accomplit ce
qu'on attend d'elle.  cela, je rpondrais que ce but serait sans
comparaison bien mieux atteint par les bonnes comdies que par
celles qui ne le sont pas: car, aprs avoir assist  une comdie
rgulire et ingnieuse, le spectateur sortirait amus par les
choses plaisantes, instruit par les choses srieuses, tonn par
les vnements, rform par le bon langage, mieux avis par les
fourberies, plus intelligent par les exemples, courrouc contre le
vice et passionn pour la vertu. Tous ces sentiments, la bonne
comdie doit les veiller dans l'me de l'auditeur, si rustique et
si lourdaud qu'il soit. De mme, il est impossible qu'une comdie
runissant toutes ces qualits ne plaise, ne rjouisse et ne
satisfasse bien plus que celle qui en sera dpourvue, comme le
sont la plupart des pices qu'on reprsente aujourd'hui. La faute
n'en est pas aux potes qui les composent, car plusieurs d'entre
eux connaissent fort bien en quoi ils pchent, et ne savent pas
moins ce qu'ils devraient faire. Mais, comme les comdies sont
devenues une marchandise  vendre, ils disent, et avec raison, que
les acteurs ne les achteraient pas si elles n'taient tailles 
la mode. Ainsi le pote est contraint de se plier  ce qu'exige le
comdien, qui doit lui payer son ouvrage. Veut-on une preuve de
cette vrit? qu'on voie les comdies en nombre infini qu'a
composes un heureux gnie de ces royaumes, avec tant de
fcondit, tant d'esprit et de grce, un vers si lgant, un
dialogue si bien assaisonn de saillies plaisantes et de graves
maximes, qu'il remplit le monde de sa renomme[282]. Eh bien, parce
qu'il cde aux exigences des comdiens, elles ne sont pas arrives
toutes, comme quelques-unes d'entre elles, au degr de perfection
qu'elles devaient atteindre. D'autres auteurs crivent leurs
pices tellement  l'tourdie, qu'aprs les avoir joues, les
comdiens sont obligs de fuir et de s'expatrier, dans la crainte
d'tre punis, comme cela est arriv mainte et mainte fois, pour
avoir reprsent des choses irrvrencieuses pour quelques
souverains, ou dshonorantes pour quelques nobles lignages. Tous
ces inconvnients cesseraient, et bien d'autres encore que je
passe sous silence, s'il y avait  la cour une personne claire,
habile et discrte, charge d'examiner toutes les comdies avant
leur reprsentation, non-seulement celles qu'on jouerait dans la
capitale, mais toutes celles qu'on aurait envie de jouer dans le
reste de l'Espagne. Il faudrait que, sans l'approbation, la
signature et le sceau de cet examinateur, aucune autorit locale
ne laisst reprsenter aucune comdie dans son pays. De cette
manire, les comdiens auraient soin d'envoyer leurs pices  la
cour, et pourraient ensuite les reprsenter en toute sret. Ceux
qui les composent y mettraient aussi plus de soin, de travail et
d'tude, dans la crainte de l'examen rigoureux et clair que
devraient subir leurs ouvrages. Enfin, l'on ferait de bonnes
comdies, et l'on atteindrait heureusement le but qu'on se
propose, aussi bien le divertissement du public que la gloire des
crivains de l'Espagne et l'intrt bien entendu des comdiens,
qu'on serait dispens de surveiller et de punir. Si, de plus, on
chargeait une autre personne, ou la mme, d'examiner les livres de
chevalerie qui seraient composs dsormais, sans doute il en
paratrait quelques-uns qui auraient toute la perfection dont
parle Votre Grce. Ils enrichiraient notre langue d'un agrable et
prcieux trsor d'loquence; ils permettraient enfin que les
livres anciens s'obscurcissent  la lumire des livres nouveaux,
qui se publieraient pour l'honnte passe-temps, non-seulement des
oisifs, mais encore des hommes les plus occups: car il est
impossible que l'arc soit toujours tendu, et l'humaine faiblesse a
besoin de se retremper dans des rcrations permises.

Le chanoine et le cur en taient l de leur entretien, quand le
barbier, prenant les devants, s'approcha d'eux, et dit au cur:

Voici, seigneur licenci, l'endroit o j'ai dit que nous serions
bien pour faire la sieste, tandis que les boeufs trouveraient une
frache et abondante pture.

-- C'est aussi ce qu'il me semble, rpondit le cur.

Et, ds qu'il eut fait part de son projet au chanoine, celui-ci
rsolut de s'arrter avec eux, convi par le charme d'un joli
vallon qui s'offrait  leur vue. Pour jouir de ce beau paysage,
ainsi que de la conversation du cur, qu'il commenait  prendre
en affection, et pour savoir plus en dtail les prouesses de don
Quichotte, il ordonna  quelques-uns de ses domestiques d'aller 
l'htellerie, qui n'tait pas fort loigne, et d'en rapporter ce
qu'ils y trouveraient pour le dner de toute la compagnie, parce
qu'il se dcidait  passer la sieste en cet endroit. L'un des
domestiques rpondit que le mulet aux provisions, qui devait tre
dj dans l'htellerie, tait assez bien charg pour qu'on n'et
rien  y prendre que l'orge.

En ce cas, reprit le chanoine, conduisez-y toutes nos montures,
et faites revenir le mulet.

Pendant que cet ordre s'excutait, Sancho, voyant qu'il pouvait
enfin parler  son matre sans la continuelle surveillance du cur
et du barbier, qu'il tenait pour suspects, s'approcha de la cage
o gisait don Quichotte, et lui dit:

Seigneur, pour la dcharge de ma conscience, je veux vous dire ce
qui se passe au sujet de votre enchantement. D'abord ces deux
hommes qui vous accompagnent, avec des masques sur la figure, sont
le cur et le barbier de notre village; et j'imagine qu'ils ont
ourdi la trame de vous emmener de cette faon, par pure envie, et
parce qu'ils sont jaloux de ce que vous les surpassez  faire de
fameux exploits. Cette vrit une fois admise, il s'ensuit que
vous n'tes pas enchant dans cette cage, mais mystifi comme un
bent. En preuve de ce que je vous dis, je veux vous faire une
question, et, si vous me rpondez comme je crois que vous allez me
rpondre, vous toucherez du doigt cette fourberie, et vous
reconnatrez que vous n'tes pas enchant, mais que vous avez
l'esprit  l'envers.

-- Voyons, rpondit don Quichotte, demande ce que tu voudras, mon
fils Sancho; je suis prt  te donner toute satisfaction. Quant 
ce que tu dis que ceux qui vont et viennent autour de nous sont le
cur et le barbier, nos compatriotes et nos connaissances, il est
bien possible qu'il te semble que ce soit eux-mmes; mais que ce
soit eux rellement et en effet, ne t'avise de le croire en aucune
faon. Ce que tu dois croire et comprendre, c'est que, s'ils leur
ressemblent, comme tu le dis, ceux qui m'ont enchant auront pris
cette forme et cette ressemblance. En effet, il est facile aux
enchanteurs de prendre la figure qui leur convient, et ils auront
revtu celle de nos amis pour te donner occasion de penser ce que
tu penses, et pour te jeter dans un labyrinthe de doutes et
d'incertitudes dont le fil de Thse ne parviendrait pas  te
faire sortir. Ils auront galement pris cette apparence pour que
j'hsite dans ma conviction, et que je ne puisse deviner d'o me
vient ce grief. Car enfin, si, d'une part, on me dit que ceux qui
nous accompagnent sont le barbier et le cur de notre pays; si,
d'une autre part, je me vois encag, sachant fort bien qu'aucune
force humaine,  moins d'tre surnaturelle, ne serait capable de
me mettre en cage, que veux-tu que je dise ou que je pense, si ce
n'est que la faon de mon enchantement surpasse toutes celles que
j'ai lues dans toutes les histoires qui traitent des chevaliers
errants qu'on a jusqu' prsent enchants? Ainsi, tu peux bien te
calmer et te rendre le repos en ce qui est de croire que ces gens
sont ce que tu dis, car ils ne le sont pas plus que je ne suis
Turc; et quant  me demander quelque chose, parle, je te
rpondrai, dusses-tu me faire des questions jusqu' demain matin.

-- Par le nom de Notre-Dame, s'cria Sancho en jetant un grand
cri, est-il possible que Votre Grce soit assez dure de cervelle,
assez dpourvue de moelle sous le crne, pour ne pas reconnatre
que ce que je dis est la vrit pure, et que, dans cet
emprisonnement qu'on vous fait subir, il entre plus de malice que
d'enchantement? Mais, puisqu'il en est ainsi, je veux vous prouver
avec la dernire vidence que vous n'tes pas enchant. Dites-moi
voir un peu... Puisse Dieu vous tirer de ce tourment, et puissiez-
vous tomber dans les bras de madame Dulcine quand vous y penserez
le moins!...

-- Achve tes exorcismes, s'cria don Quichotte, et demande ce qui
te fera plaisir; je t'ai dj dit que je suis prt  rpondre avec
toute ponctualit!

-- Voil justement ce que je veux, rpondit Sancho. Or, ce que je
dsire savoir, c'est que vous me disiez, sans mettre ni omettre la
moindre chose, mais en toute vrit, comme on doit l'attendre de
la bouche de tous ceux qui font, comme Votre Grce, profession des
armes sous le titre de chevaliers errants...

-- Je te rpte, reprit don Quichotte, que je ne mentirai en quoi
que ce soit. Mais voyons, parle, demande; car, en vrit, Sancho,
tu me fatigues avec tant de prambules, d'ambages et de
circonlocutions.

-- Je dis, rpliqua Sancho, que je suis parfaitement sr de la
franchise et de la vracit de mon matre; et ds lors, comme cela
vient fort  point pour notre histoire, j'oserai lui faire une
question, parlant par respect. Depuis que Votre Grce est encage,
ou plutt enchante dans cette cage, est-ce que, par hasard, il
lui serait venu l'envie de faire, comme on dit, le petit ou le
gros?

-- Je n'entends rien, Sancho, rpondit don Quichotte,  ces
paroles de petit et de gros. Explique-toi plus clairement, si tu
veux que je te rponde avec prcision.

-- Est-il possible, reprit Sancho, que Votre Grce n'entende pas
ce que c'est que le gros et le petit? Mais c'est avec cela qu'on
svre les enfants  l'cole. Eh bien! sachez donc que je veux dire
s'il vous est venu quelque envie de faire ce que personne ne peut
faire  votre place.

-- J'y suis, j'y suis, Sancho, s'cria don Quichotte. Oh! oui,
bien des fois, et maintenant encore. Tire-moi de ce pril, si tu
ne veux que je me trouve dans de beaux draps.

Chapitre XLIX

_Qui traite du gracieux entretien qu'eut Sancho Panza avec son
seigneur don Quichotte_


Ah! par ma foi, vous voil pris, s'cria Sancho; c'est justement
l ce que je voulais savoir, aux dpens de mon me et de ma vie.
Dites donc, seigneur, pourrez-vous nier ce qu'on dit communment
dans le pays, lorsque quelqu'un est de mauvaise humeur: Je ne sais
ce qu'a un tel, il ne mange, ni ne boit, ni ne dort; il rpond de
travers  ce qu'on lui demande; on dirait qu'il est enchant. D'o
il faut conclure que ceux qui ne mangent, ni ne boivent, ni ne
dorment, ni ne font les oeuvres naturelles dont je viens de
parler, ceux-l sont enchants vritablement; mais non pas ceux
qui ont les envies qu'a Votre Grce, qui boivent quand on leur
donne  boire, qui mangent quand ils ont  manger, et qui
rpondent  tout ce qu'on leur demande.

-- Tu dis vrai, Sancho, rpondit don Quichotte; mais je t'ai dj
dit qu'il y avait bien des faons d'enchantement: il se pourrait
faire qu'avec le temps la mode et chang, et qu'il ft maintenant
d'usage que les enchants fassent tout ce que je fais ou veux
faire, bien qu'ils ne l'eussent pas fait auparavant. Or, contre la
mode des temps, il n'y a pas  argumenter, ni  tirer de
consquences. Je sais et je tiens pour certain que je suis
enchant; cela suffit pour mettre ma conscience en repos: car je
me ferais, je t'assure, un grand cas de conscience, si je doutais
que je fusse enchant, de rester en cette cage, lche et fainant,
frustrant du secours de mon bras une foule d'affligs et de
malheureux qui doivent,  l'heure qu'il est, avoir le plus
pressant besoin de mon aide et de ma faveur.

-- Avec tout cela, rpliqua Sancho, je rpte que, pour plus de
satisfaction et de sret, il serait bon que Votre Grce essayt
de sortir de cette prison. Moi, je m'oblige  vous seconder de
tout mon pouvoir, et mme  vous en tirer; vous essayerez ensuite
de remonter sur ce bon Rossinante, qui a l'air aussi d'tre
enchant, tant il marche triste et mlancolique; et puis nous
courrons encore une fois la chance de chercher des aventures. Si
elles tournent mal, nous aurons toujours le temps de nous en
revenir  la cage; alors je promets, foi de bon et loyal cuyer,
de m'y enfermer avec Votre Grce, si vous tes, par hasard, assez
malheureux, ou moi assez imbcile, pour que nous ne parvenions pas
 faire ce que je dis.

-- Soit, rpliqua don Quichotte, j'y consens et j'y donne les
mains. Ds que tu saisiras quelque heureuse conjoncture pour
mettre en oeuvre ma dlivrance, je t'obirai en tout et pour tout.
Mais tu verras, Sancho, combien tu te trompes dans l'apprciation
de mon infortune.

Cet entretien conduisit le chevalier errant et son maugrant
cuyer jusqu' l'endroit o les attendaient, ayant dj mis pied 
terre, le cur, le chanoine et le barbier.

Le bouvier dtela aussitt les boeufs de sa charrette, et les
laissa prendre leurs bats dans cette vaste prairie, dont la
fracheur et le calme invitaient  jouir de ses attraits, non-
seulement les gens aussi enchants que don Quichotte, mais aussi
fins et aviss que son cuyer. Celui-ci pria le cur de permettre
que son seigneur sortt un moment de la cage, parce qu'autrement
cette prison courrait grand risque de ne pas rester aussi propre
que l'exigeaient la dcence et la dignit d'un chevalier tel que
lui. Le cur comprit la chose, et rpondit  Sancho que de bon
coeur il consentirait  ce qui lui tait demand, s'il ne
craignait qu'en se voyant libre, son seigneur ne ft des siennes,
et ne se sauvt o personne ne le reverrait.

Je me rends caution de sa fuite, rpliqua Sancho.

-- Moi de mme, ajouta le chanoine, et de tout ce qui en peut
rsulter, surtout s'il m'engage sa parole de chevalier qu'il ne
s'loignera point de nous sans notre permission.

-- Oui, je la donne, s'cria don Quichotte, qui avait cout tout
ce dialogue. Et d'ailleurs, celui qui est enchant comme moi n'est
pas libre de faire ce qu'il veut de sa personne, car le magicien
qui l'a enchant peut vouloir qu'il ne bouge de la mme place
trois sicles durant; et si l'enchant s'enfuyait, l'enchanteur le
ferait revenir  tire-d'aile. Puisqu'il en est ainsi, vous pouvez
bien me lcher; ce sera profit pour tout le monde: car, si vous ne
me lchez pas, je vous proteste qu' moins de vous tenir 
l'cart, je ne saurais m'empcher de vous chatouiller
dsagrablement l'odorat.

Le chanoine lui fit tendre la main, bien qu'il et les deux
poignets attachs, et, sous la foi de sa parole, on lui ouvrit la
porte de sa cage, ce qui lui causa le plus vif plaisir.

La premire chose qu'il fit ds qu'il se vit hors de la cage, fut
d'tirer, l'un aprs l'autre, tous les membres de son corps; puis
il s'approcha de Rossinante, et, lui donnant sur la croupe deux
petits coups du plat de la main, il lui dit tendrement:

J'espre toujours en Dieu et en sa sainte mre, fleur et miroir
des coursiers, que bientt nous nous reverrons comme nous dsirons
tre, toi, portant ton seigneur, et moi, mont sur tes flancs,
exerant ensemble la profession pour laquelle Dieu m'a jet dans
le monde.

Aprs avoir ainsi parl, don Quichotte gagna, suivi de Sancho, un
lieu bien  l'cart, d'o il revint fort soulag, et plus dsireux
qu'auparavant de mettre en oeuvre le projet de Sancho.

Le chanoine le regardait et s'merveillait de la grande tranget
de sa folie. Il tait tonn surtout que ce pauvre gentilhomme
montrt, en tout ce qu'il disait ou rpondait, une intelligence
parfaite, et qu'il ne perdt les triers, comme on l'a dit mainte
autre fois, que sur le chapitre de la chevalerie. mu de
compassion, il lui adressa la parole quand tout le monde se fut
assis sur l'herbe verte pour attendre les provisions:

Est-il possible, seigneur hidalgo, lui dit-il, que cette oiseuse
et lecture des livres de chevalerie ait eu sur Votre Grce assez
de puissance pour vous tourner l'esprit au point que vous veniez 
croire que vous tes enchant, ainsi que d'autres choses du mme
calibre, aussi loin d'tre vraies que le mensonge l'est de la
vrit mme? Comment peut-il exister un entendement humain capable
de se persuader qu'il y ait eu dans le monde cette multitude
d'Amadis et cette tourbe infinie de fameux chevaliers? qu'il y ait
eu tant d'empereurs de Trbisonde, tant de Flix-Mars d'Hyrcanie,
tant de coursiers et de palefrois, tant de damoiselles errantes,
tant de serpents et de dragons, tant d'andriaques, tant de gants,
tant d'aventures inoues, tant d'espces d'enchantements, tant de
batailles, tant d'effroyables rencontres, tant de costumes et de
parures, tant de princesses amoureuses, tant d'cuyers devenus
comtes, tant de nains beaux parleurs, tant de billets doux, tant
de galanteries, tant de femmes guerrires, et finalement tant de
choses extravagantes comme en contiennent les livres de
chevalerie? Pour moi, je peux dire que, quand je les lis, tant que
mon imagination ne s'arrte pas  la pense que tout cela n'est
que mensonge et drglement d'esprit, ils me donnent, je l'avoue,
quelque plaisir; mais, ds que je rflchis  ce qu'ils sont,
j'envoie le meilleur d'entre eux contre la muraille, et je le
jetterais au feu si j'avais l des tisons. Oui, car ils mritent
tous cette peine, pour tre faux et menteurs, et hors des lois de
la commune nature; ils la mritent comme fauteurs de nouvelles
sectes, et inventeurs de nouvelles faons de vivre, comme donnant
occasion au vulgaire ignorant de croire et de tenir pour vraies
toutes les rveries qu'ils renferment. Ils ont mme assez d'audace
pour oser troubler les esprits d'hidalgos bien ns et bien levs,
comme on le voit par ce qu'ils ont fait sur Votre Grce,
puisqu'ils vous ont conduit  ce point qu'il a fallu vous enfermer
dans une cage et vous mener sur une charrette  boeufs, comme on
mne de village en village un lion ou un tigre, pour gagner de
quoi vivre en le faisant voir. Allons, seigneur don Quichotte,
prenez piti de vous-mme, et revenez au giron du bon sens. Faites
usage de celui que le ciel a bien voulu vous dpartir, en
employant l'heureuse tendue de votre esprit  d'autres lectures
qui tournent au profit de votre conscience et de votre bonne
renomme. Si toutefois, pouss par votre inclination naturelle,
vous persistez  lire des histoires d'exploits chevaleresques,
lisez, dans la sainte criture, le livre des Juges: vous y
trouverez de pompeuses vrits, et des hauts faits non moins
certains qu'clatants. La Lusitanie eut un Viriats, Rome un
Csar, Carthage un Annibal, la Grce un Alexandre, la Castille un
comte Fernan-Gonzalez[283], Valence un Cid[284], l'Andalousie un
Gonzalve de Cordoue, l'Estrmadure un Diego Garcia de Pards,
Xers un Garci-Perez de Vargas[285], Tolde un Garcilaso[286],
Sville un don Manuel Ponce de Lon[287]; le rcit de leurs
vaillants exploits suffit pour amuser, pour instruire, pour ravir
et pour tonner les plus hauts gnies qui en fassent la lecture.
Voil celle qui est digne de votre intelligence, mon bon seigneur
don Quichotte; elle vous laissera, quand vous l'aurez faite,
rudit dans l'histoire, amoureux de la vertu, instruit aux bonnes
choses, fortifi dans les bonnes moeurs, vaillant sans tmrit,
prudent sans faiblesse; et tout cela pour la gloire de Dieu, pour
votre propre intrt et pour l'honneur de la Manche, d'o je sais
que Votre Grce tire son origine.

Don Quichotte avait cout avec la plus scrupuleuse attention les
propos du chanoine. Quand il s'aperut que celui-ci cessait de
parler, aprs l'avoir d'abord regard fixement et en silence, il
lui rpondit:

Si je ne me trompe, seigneur hidalgo, le discours que vient de
m'adresser Votre Grce avait pour objet de vouloir me faire
entendre qu'il n'y a jamais eu de chevaliers errants dans le
monde; que tous les livres de chevalerie sont faux, menteurs,
inutiles et nuisibles  la rpublique; qu'enfin j'ai mal fait de
les lire, plus mal de les croire, et plus mal encore de les
imiter, en me dcidant  suivre la dure profession de chevalier
errant qu'ils enseignent, parce que vous niez qu'il ait jamais
exist des Amadis de Gaule et de Grce, ni cette multitude
d'autres chevaliers dont les livres sont pleins.

-- Tout est au pied de la lettre, comme Votre Grce l'numre,
reprit en ce moment le chanoine.

Don Quichotte continua:

Votre Grce a, de plus, ajout que ces livres m'avaient fait un
grand tort, puisque, aprs m'avoir drang l'esprit, ils ont fini
par me mettre en cage; et que je ferais beaucoup mieux de
m'amender, de changer de lecture, et d'en lire d'autres plus
vridiques, plus faits pour amuser et pour instruire.

-- C'est cela mme, rpondit le chanoine.

-- Eh bien! moi, rpliqua don Quichotte, je trouve,  mon compte,
que l'insens et l'enchant c'est vous-mme, puisque vous n'avez
pas craint de profrer tant de blasphmes contre une chose
tellement reue dans le monde, tellement admise pour vritable,
que celui qui la nie, comme le fait Votre Grce, mriterait la
mme peine que vous infligez aux livres dont la lecture vous
ennuie et vous fche. En effet, vouloir faire accroire  personne
qu'Amadis n'a pas t de ce monde, pas plus que tous les autres
chevaliers d'aventure dont les histoires sont remplies toutes
combles, c'est vouloir persuader que le soleil n'claire pas, que
la gele ne refroidit pas, que la terre ne nous porte pas. Quel
esprit peut-il y avoir en ce monde capable de persuader  un autre
que l'histoire de l'infante Floripe avec Guy de Bourgogne n'est
pas vraie[288], non plus que l'aventure de Firabras au pont de
Mantible, qui arriva du temps de Charlemagne[289]? Je jure Dieu que
c'est aussi bien la vrit qu'il est maintenant jour. Si c'est un
mensonge, alors il doit tre de mme d'Hector et d'Achille, et de
la guerre de Troie, et des douze pairs de France, et du roi Arthus
d'Angleterre, qui est encore  prsent transform en corbeau, et
que ses sujets attendent d'heure en heure[290]. Osera-t-on dire
aussi que l'histoire de Guarino Mezquino[291] est mensongre, ainsi
que celle de la conqute du Saint-Grial[292]; que les amours de
Tristan et de la reine Iseult sont apocryphes, aussi bien que ceux
de la reine Genevive et de Lancelot[293], tandis qu'il y a des gens
qui se rappellent presque d'avoir vu la dugne Quintagnone,
laquelle fut le meilleur chanson de vin qu'eut la grande-
Bretagne. Cela est si vrai que je me souviens qu'une de mes
grand'mres, celle du ct de mon pre, me disait, quand elle
rencontrait quelque dugne avec de respectables coiffes: Celle-
ci, mon enfant, ressemble  la dugne Quintagnone; d'o je
conclus qu'elle dut la connatre elle-mme, ou du moins en avoir
vu quelque portrait. Qui pourra nier que l'histoire de Pierre et
de la jolie Magalone[294] ne soit parfaitement exacte, puisqu'on
voit encore aujourd'hui, dans la galerie d'armes de nos rois, la
cheville qui faisait tourner et mouvoir le cheval de bois sur
lequel le vaillant Pierre de Provence traversait les airs,
cheville qui est un peu plus grosse qu'un timon de charrette 
boeufs?  ct d'elle est la selle de Babica, la jument du Cid,
et, dans la gorge de Roncevaux, on voit encore la trompe de
Roland, aussi longue qu'une grande poutre[295]. D'o l'on doit
infrer qu'il y eut douze pairs de France, qu'il y eut un Pierre,
qu'il y eut un Cid, et d'autres chevaliers de la mme espce, de
ceux dont les gens disent qu'ils vont  leurs aventures. Sinon il
faut nier aussi que le vaillant Portugais Juan de Merlo ait t
chevalier errant, qu'il soit all en Bourgogne, qu'il ait combattu
dans la ville de Ras contre le fameux seigneur de Charny, appel
Mose-Pierre[296]; puis, dans la ville de Ble, contre Mose-Henri
de Remestan[297], et qu'il soit sorti deux fois de la lice vainqueur
et couvert de gloire. Il faut nier encore les aventures et les
combats que livrrent galement en Bourgogne les braves Espagnols
Pedro Barba et Gutierre Quixada (duquel je descends en ligne
droite de mle en mle), qui vainquirent les fils du comte de
Saint-Pol. Que l'on nie donc aussi que don Fernando de Guevara
soit all chercher des aventures en Allemagne, o il combattit
messire Georges, chevalier de la maison du duc d'Autriche[298];
qu'on dise enfin que ce sont des contes pour rire, les joutes de
Suro de Quiones, celui du pas de l'Orbigo[299], les dfis de
Mosen-Luis de Falcs  don Gonzalo de Guzman, chevalier
castillan[300], et tant d'autres exploits faits par des chevaliers
chrtiens de ces royaumes et des pays trangers, si authentiques,
si vritables, que celui qui les nie, je le rpte, est dpourvu
de toute intelligence et de toute raison.

Le chanoine fut trangement surpris d'entendre le singulier
mlange de vrits et de mensonges que faisait don Quichotte, et
de voir quelle connaissance complte il avait de toutes les choses
relatives  sa chevalerie errante. Il lui rpondit donc:

Je ne puis nier, seigneur don Quichotte, qu'il n'y ait quelque
chose de vrai dans ce qu'a dit Votre Grce, principalement en ce
qui touche les chevaliers errants espagnols. Je veux bien concder
encore qu'il y eut douze pairs de France; mais je me garderai bien
de croire qu'ils firent tout ce que raconte d'eux l'archevque
Turpin[301]. Ce qu'il y a de vrai, c'est que ce furent des
chevaliers choisis par les rois de France, qu'on appela _pairs,
_parce qu'ils taient tous gaux en valeur et en qualit; du
moins, s'ils ne l'taient pas, il tait  dsirer qu'ils le
fussent. C'tait un ordre militaire,  la faon de ceux qui
existent  prsent, comme les ordres de Saint-Jacques et de
Calatrava, o l'on suppose que ceux qui font profession sont tous
des chevaliers braves et bien ns; et, comme on dit  cette heure
chevalier de Saint-Jean ou d'Alcantara, on disait alors chevalier
des Douze Pairs, parce qu'on en choisissait douze, gaux en
mrite, pour cet ordre militaire. Qu'il y ait eu un Cid et un
Bernard del Carpio[302], nul doute; mais qu'ils aient fait toutes
les prouesses qu'on leur prte, c'est autre chose. Quant  la
cheville du comte Pierre, dont Votre Grce a parl, et qui est
auprs de la selle de Babica, dans la galerie royale, je confesse
mon pch: je suis si gauche, ou j'ai la vue si courte, que, bien
que j'aie vu distinctement la selle, je n'ai pu apercevoir la
cheville, quoiqu'elle soit aussi grosse que l'a dit Votre Grce.

-- Elle y est pourtant, sans aucun doute, rpliqua don Quichotte;
 telles enseignes qu'on la tient enferme dans un fourreau de
cuir pour qu'elle ne prenne pas le moisi.

-- C'est bien possible, reprit le chanoine; mais, par les ordres
sacrs que j'ai reus, je ne me rappelle pas l'avoir vue. Et,
quand je concderais qu'elle est en cet endroit, serais-je oblig
de croire aux histoires de tous ces Amadis, et de cette multitude
de chevaliers sur lesquels on nous fait tant de contes? et serait-
ce une raison pour qu'un homme comme Votre Grce, si plein
d'honneur et de qualits, et dou d'un si bon entendement,
s'avist de prendre pour autant de vrits tant de folies tranges
qui sont crites dans ces extravagants livres de chevalerie?

Chapitre L

_De la spirituelle altercation qu'eurent don Quichotte et le
chanoine, ainsi que d'autres vnements__[303]_


Voil, parbleu, qui est bon! rpondit don Quichotte. Comment! les
livres qui sont imprims avec la licence des rois et l'approbation
des examinateurs; ces livres, qui,  la satisfaction gnrale,
sont lus et vants des grands et des petits, des riches et des
pauvres, des lettrs et des ignorants, des vilains et des
gentilshommes, enfin de toute espce de gens, de quelque tat et
condition que ce soit; ces livres, dis-je, seraient pur mensonge,
tandis qu'ils ont si bien le cachet de la vrit, qu'on y dsigne
le pre, la mre, le pays, les parents, l'ge, le lieu et les
exploits, point pour point et jour par jour, que firent tels ou
tels chevaliers? Allons donc, taisez-vous, seigneur; ne dites pas
un si grand blasphme, et croyez-moi, car je vous donne  cet
gard le meilleur conseil que puisse suivre un homme d'esprit.
Sinon, lisez-les, et vous verrez quel plaisir vous en donnera la
lecture. Dites-moi donc un peu: y a-t-il un plus grand ravissement
que de voir, comme qui dirait l, devant nous, un grand lac de
poix-rsine bouillant  gros bouillons, dans lequel nagent et
s'agitent une infinit de serpents, de couleuvres, de lzards, et
mille autres espces d'animaux froces et pouvantables? Tout 
coup, du fond de ce lac, sort une lamentable voix qui dit: Toi,
chevalier, qui que tu sois, qui es  regarder ce lac effroyable,
si tu veux obtenir le trsor qu'il cache sous ses noires eaux,
montre la valeur de ton coeur invincible, jette-toi au milieu de
ce liquide enflamm. Si tu ne le fais pas, tu ne seras pas digne
de voir les hautes et prodigieuses merveilles que renferment les
sept chteaux des sept fes qui gisent sous cette noire
paisseur. Le chevalier n'a pas encore achev d'entendre la voix
redoutable, que dj, sans entrer en calcul avec lui-mme, sans
considrer le pril qu'il affronte, sans mme se dpouiller de ses
armes pesantes, mais en se recommandant  Dieu et  sa dame, il se
prcipite tte baisse au milieu du lac bouillonnant; et, quand il
se doute le moins de ce qu'il va devenir, le voil qui se trouve
au milieu d'une campagne fleurie,  laquelle les Champs-lyses
n'ont rien de comparable. L, il lui semble que l'air est plus
transparent, que le soleil brille d'une clart nouvelle[304]. Un
bois paisible s'offre  sa vue; il est plant d'arbres si verts et
si touffus que leur feuillage rjouit les yeux, tandis que
l'oreille est doucement frappe des chants suaves et naturels
d'une infinit de petits oiselets aux nuances brillantes, qui
voltigent gaiement sous les rameaux entrelacs. Ici se dcouvre un
ruisseau, dont les eaux fraches, semblables  un liquide cristal,
courent sur une fine arne et de blancs cailloux, qui paraissent
un lit d'or cribl de perles orientales. L il aperoit une
lgante fontaine artiste ment forme de jaspe aux mille couleurs
et de marbre poli; plus loin il en voit une autre, leve  la
faon rustique, o les fins coquillages de la moule et les
tortueuses maisons blanches et jaunes de l'escargot, ordonns sans
ordre et mls de brillants morceaux de cristal, forment un
ouvrage vari, o l'art, imitant la nature, semble la vaincre
cette fois. De ce ct parat tout  coup un formidable chteau
fort ou un lgant palais, dont les murailles sont d'or massif,
les crneaux de diamants, les portes de hyacinthes, et finalement
dont l'architecture est si admirable que, bien qu'il ne soit form
que d'or, de diamants, d'escarboucles, de rubis, de perles et
d'meraudes, la faon, toutefois, est plus prcieuse que la
matire. Et que peut-on dsirer de plus, quand on a vu cela, que
de voir sortir par la porte du chteau un grand nombre de
damoiselles, dont les riches et galantes parures sont telles, que,
si je me mettais  les dcrire, comme font les histoires, je
n'aurais jamais fini? Aussitt, celle qui parat la principale de
la troupe, vient prendre par la main l'audacieux chevalier qui
s'est jet dans les flots bouillants du lac, et le conduit, sans
dire un mot, dans l'intrieur de la forteresse ou du palais. Aprs
l'avoir dshabill, nu comme sa mre l'a mis au monde, elle le
baigne dans des eaux tides, le frotte d'onguents de senteur, et
le revt d'une chemise de fine percale, toute parfume d'odeurs
exquises; puis une autre damoiselle survient, qui lui jette sur
les paules une tunique qui vaut au moins,  ce qu'on dit, une
ville tout entire, et mme davantage. Quoi de plus charmant,
quand on nous conte ensuite qu'aprs cela ces dames le mnent dans
une autre salle, o il trouve la table mise avec tant de
magnificence qu'il en reste tout bahi! quand on lui verse sur les
mains une eau toute distille d'ambre et de fleurs odorantes!
quand on lui offre un fauteuil d'ivoire! quand toutes les
damoiselles le servent en gardant un merveilleux silence! quand on
lui apporte tant de mets varis et succulents que l'apptit ne
sait o choisir et tendre la main! quand on entend la musique, qui
joue tant qu'il mange, sans qu'on sache ni qui la fait ni d'o
elle vient! et quand enfin, lorsque le repas est fini et le
couvert enlev, lorsque le chevalier, nonchalamment pench sur le
dos de son fauteuil, est peut-tre  se curer les dents, selon
l'usage, voil que tout  coup la porte s'ouvre et laisse entrer
une autre damoiselle plus belle que toutes les autres, qui vient
s'asseoir auprs du chevalier, et commence  lui raconter quel est
ce chteau, et comment elle y est enchante; avec une foule
d'autres choses qui tonnent le chevalier, et ravissent les
lecteurs qui sont  lire son histoire! Je ne veux pas m'tendre
davantage sur ce sujet; mais de ce que j'ai dit on peut infrer
que, quelque page qu'on ouvre de quelque histoire de chevalier
errant que ce soit, elle causera srement plaisir et surprise 
quiconque la lira. Que Votre Grce m'en croie: lisez ces livres,
ainsi que je vous l'ai dit, et vous verrez comme ils chasseront la
mlancolie dont vous pourriez tre atteint, et comme ils guriront
votre mauvaise humeur, si par hasard vous l'avez mauvaise. Quant 
moi, je peux dire que, depuis que je suis chevalier errant, je me
trouve valeureux, libral, poli, bien lev, gnreux, affable,
intrpide, doux, patient, souffrant avec rsignation les fatigues,
les douleurs, les prisons, les enchantements; et, quoiqu'il y ait
si peu de temps que je me suis vu enferm dans une cage comme un
fou, je pense bien que, par la valeur de mon bras, si le ciel me
favorise et que la fortune ne me soit pas contraire, je me verrai
sous peu de jours roi de quelque royaume, o je pourrai montrer la
gratitude et la libralit dont mon coeur est pourvu. Car, par ma
foi, seigneur, le pauvre est hors d'tat de faire voir sa vertu de
libralit, en quelque degr qu'il la possde; et la
reconnaissance qui ne consiste que dans le dsir est chose morte,
comme la foi sans les oeuvres. Voil pourquoi je voudrais que la
fortune m'offrt bientt quelque occasion de devenir empereur,
pour que mon coeur se montrt tel qu'il est par le bien que je
ferais  mes amis, surtout  ce pauvre Sancho Panza, mon cuyer,
qui est le meilleur homme du monde; oui, je voudrais lui donner un
comt, que je lui ai promis il y a plusieurs jours; mais je crains
seulement qu'il n'ait pas toute l'habilet ncessaire pour bien
gouverner ses tats.

Sancho entendit ces dernires paroles de son matre, et lui
rpondit sur-le-champ:

Travaillez, seigneur don Quichotte,  me donner ce comt, autant
promis par Votre Grce qu'attendu par moi, et je vous promets que
l'habilet ne me manquera pas pour le gouverner. Si elle me
manque, j'ai ou dire qu'il y a des gens qui prennent en fermage
les seigneuries des seigneurs; ils leur donnent tant par an de
revenu, et se chargent des soins du gouvernement; et le seigneur
reste les bras croiss, touchant et dpensant la rente qu'on lui
paye, sans prendre souci d'autre chose. C'est justement ce que je
ferai: au lieu de me rompre la cervelle, je me dsisterai de
l'emploi, et je jouirai de mes rentes comme un duc, sans me
soucier du qu'en dira-t-on.

-- Ceci, mon frre Sancho, dit le chanoine, s'entend fort bien
quant  la jouissance du revenu, mais non quant  l'administration
de la justice, qui n'appartient qu'au seigneur de la seigneurie.
C'est l que sont ncessaires l'habilet et le droit jugement, et
surtout la bonne intention de rencontrer juste; car, si celle-l
manque dans le principe, les moyens et la fin iront tout de
travers. Aussi Dieu a-t-il coutume de donner son aide au bon dsir
de l'homme simple, et de le retirer au mchant dsir de l'homme
habile.

-- Je n'entends rien  toutes ces philosophies, reprit Sancho;
mais ce que je sais, c'est que je voudrais avoir le comt aussitt
que je serais capable de le gouverner; car enfin j'ai autant d'me
qu'un autre, et autant de corps que celui qui en a le plus; et je
serais aussi bien roi de mes tats qu'un autre l'est des siens; et
l'tant, je ferais tout ce que je voudrais; et faisant ce que je
voudrais, je ferais  mon got; et faisant  mon got, je serais
content; et quand on est content, on n'a plus rien  dsirer; et
quand on n'a plus rien  dsirer, tout est fini. Adieu donc; que
le comt vienne, et que Dieu vous bnisse, et au revoir, bonsoir,
comme dit un aveugle  son camarade.

-- Ce ne sont pas l de mauvaises philosophies, comme vous dites,
Sancho, reprit le chanoine; mais cependant il y a bien des choses
 dire sur ce chapitre des comts.

-- Je ne sais trop ce qui reste  dire, interrompit don Quichotte;
seulement je me guide sur l'exemple que m'a donn le grand Amadis
de Gaule, lequel fit son cuyer comte de l'le-Ferme; ainsi je
puis bien, sans scrupule de conscience, faire comte Sancho Panza,
qui est un des meilleurs cuyers qu'ait jamais eus chevalier
errant.

Le chanoine resta confondu des extravagances raisonnables (si
l'extravagance admet la raison) qu'avait dites don Quichotte, de
la manire dont il avait dpeint l'aventure du chevalier du Lac,
de l'impression profonde qu'avaient faite sur son esprit les
rveries mensongres des livres qu'il avait lus, et finalement de
la crdulit de Sancho, qui soupirait avec tant d'ardeur aprs le
comt que son matre lui avait promis.

En ce moment, les valets du chanoine, revenant de l'htellerie,
amenaient le mulet aux provisions. Ils dressrent la table avec un
tapis tendu sur l'herbe de la prairie, et tous les convives,
s'tant assis  l'ombre de quelques arbres, dnrent en cet
endroit, pour que le bouvier ne perdt pas, comme on l'a dit, la
commodit du pturage. Tandis qu'ils taient paisiblement 
manger, ils entendirent tout  coup le bruit aigu d'un sifflet qui
partait d'un massif de ronces et de broussailles dont ils taient
proches, et presque au mme instant ils virent sortir de ces
broussailles une jolie chvre, qui avait la peau toute mouchete
de noir, de blanc et de fauve. Derrire elle venait un chevrier
qui l'appelait de loin, en lui disant les mots  leur usage, pour
qu'elle s'arrtt et rejoignt le troupeau. La bte fugitive
accourut tout effraye vers les voyageurs, comme pour leur
demander protection, et s'arrta prs d'eux. Le chevrier arriva,
la prit par les cornes, et, comme si elle et t doue
d'intelligence et de rflexion, il lui dit:

Ah! montagnarde! ah! bariole! et qu'avez-vous donc depuis
quelques jours  ne plus marcher qu' cloche-pied? quelle mouche
vous pique, ou quel loup vous fait peur, ma fille? ne me direz-
vous pas ce que c'est, mignonne? Mais qu'est-ce que ce peut tre,
sinon que vous tes femelle, et que vous ne pouvez rester en
repos? Maudite soit votre humeur et l'humeur de toutes celles que
vous imitez! Revenez, revenez, ma mie; si vous n'tes pas aussi
joyeuse, au moins vous serez plus en sret dans la bergerie et
parmi vos compagnes; car si vous, qui devez les guider et les
diriger, vous allez ainsi sans guide et sans direction, qu'est-ce
qu'il arrivera d'elles?

Les paroles du chevrier rjouirent fort ceux qui les entendirent,
notamment le chanoine, qui lui dit:

Par votre vie, frre, calmez-vous un peu, et ne vous htez pas
tant de ramener cette chvre au troupeau. Puisqu'elle est femelle,
comme vous dites, il faut bien qu'elle suive son instinct naturel,
quelques efforts que vous fassiez pour l'en empcher. Tenez,
prenez ce morceau, et buvez un coup; vous apaiserez votre colre,
et la chvre s'en reposera d'autant.

En disant cela, il lui tendait avec la pointe du couteau un rble
de lapin froid. Le chevrier prit, remercia, but, s'adoucit, et dit
ensuite:

Je ne voudrais pas vraiment que, pour m'avoir entendu parler avec
tant de srieux  ce petit animal, Vos Grces me prissent pour un
imbcile; car, en vrit, il y a bien quelque mystre sous les
paroles que j'ai dites. Je suis un rustre, mais pas tant nanmoins
que je ne sache comment il faut s'y prendre avec les gens et avec
les btes.

-- Je le crois bien vraiment, rpondit le cur; car je sais dj,
par exprience, que les bois nourrissent des pote, et que les
cabanes de bergers abritent des philosophes.

-- Du moins, seigneur, rpliqua le chevrier, elles recueillent des
hommes devenus sages  leurs dpens. Pour que vous croyiez  cette
vrit, et que vous la touchiez du doigt, je veux, bien qu'il
semble que je m'invite sans tre pri, si cela toutefois ne vous
ennuie pas et que vous consentiez  me prter un moment
d'attention, je veux, dis-je, vous conter une aventure vritable,
et qui viendra en preuve de ce qu'a dit ce seigneur (montrant le
cur), et de ce que j'ai dit moi-mme.

Don Quichotte rpondit sur-le-champ:

Comme ceci m'a l'air d'avoir je ne sais quelle ombre d'aventure
de chevalerie, pour ma part, frre, je vous couterai de grand
coeur, et c'est ce que feront aussi ces messieurs, parce qu'ils
sont gens d'esprit et fort amis des nouveauts curieuses qui
tonnent, amusent et ravissent les sens, comme je ne doute pas que
va faire votre histoire. Commencez donc, mon ami, nous vous
coutons tous.

-- Je retire mon enjeu, s'cria Sancho; pour moi, je vais au
ruisseau avec ce pt, dont je pense me soler pour trois jours,
car j'ai ou dire  mon seigneur don Quichotte qu'un cuyer de
chevalier errant doit manger, quand il en trouve l'occasion,
jusqu' n'en pouvoir plus, parce qu'il pourrait bien lui arriver
d'entrer par hasard dans une fort si inextricable, qu'il ne
puisse trouver de six jours  en sortir; et, ma foi, si le pauvre
homme ne va pas bien repu, ou le bissac bien rempli, il pourrait
fort bien rester l, comme il lui arrive mainte et mainte fois,
devenu chair de momie.

-- Tu es toujours pour le positif, Sancho, lui dit don Quichotte;
va t'en o tu voudras, et mange ce que tu pourras; moi, j'ai dj
l'estomac satisfait, et il ne me manque plus que de donner  l'me
sa collation, comme je me la donnerai en coutant l'histoire de ce
brave homme.

-- Nous la donnerons aussi  toutes nos mes, ajouta le chanoine.

Et il pria sur-le-champ le chevrier de commencer le rcit qu'il
venait de leur promettre. Le chevrier donna deux petits coups de
la main sur les flancs de la chvre, qu'il tenait toujours par les
cornes, en lui disant:

Couche-toi prs de moi, bariole, nous avons du temps de reste
pour retourner  la bergerie.

On aurait dit que la chvre l'et entendu; car, ds que son matre
se fut assis, elle se coucha fort paisiblement  ses cts, et, le
regardant au visage, elle faisait croire qu'elle tait attentive 
ce que disait le chevrier, lequel commena son histoire de la
sorte:

Chapitre LI

_Qui traite de ce que raconta le chevrier  tous ceux qui
emmenaient don Quichotte_


 trois lieues de ce vallon est un hameau, qui, bien que fort
petit, est un des plus riches qu'il y ait dans tous ces environs.
L demeurait un laboureur, homme trs-honorable, et tellement que,
bien qu'il soit comme inhrent au riche d'tre honor, celui-l
l'tait plus encore pour sa vertu que pour ses richesses. Mais ce
qui le rendait surtout heureux,  ce qu'il disait lui-mme,
c'tait d'avoir une fille de beaut si parfaite, de si rare
intelligence, de tant de grce et de vertu, que tous ceux qui la
voyaient s'tonnaient de voir de quelles merveilleuses qualits le
ciel et la nature l'avaient enrichie. Toute petite, elle tait
belle; et, grandissant toujours en attraits,  seize ans c'tait
un prodige de beaut. La renomme de ses charmes commena 
s'tendre dans les villages voisins; que dis-je, dans les
villages? elle arriva jusqu'aux villes loignes; elle pntra
jusque dans le palais des rois, et dans l'oreille de toutes sortes
de gens, qui venaient de tous cts la voir comme une chose
surprenante, ou comme une image miraculeuse. Son pre la gardait
soigneusement, et elle se gardait elle-mme, car il n'y a ni
serrures, ni cadenas, ni verrous, qui puissent garder une jeune
fille mieux que sa propre sagesse. La richesse du pre et la
beaut de la fille engagrent bien des jeunes gens, tant du
village que d'autres pays,  la lui demander pour femme. Mais lui,
auquel il appartenait de disposer d'un si riche bijou, demeurait
irrsolu, sans pouvoir dcider  qui des nombreux prtendants qui
le sollicitaient il en ferait le cadeau. J'tais du nombre, et
vraiment, pour avoir de grandes esprances d'un bon succs, il me
suffisait de savoir que le pre savait qui j'tais, c'est--dire
n dans le mme pays, de pur sang chrtien,  la fleur de l'ge,
riche en patrimoine, et non moins bien partag du ct de
l'esprit.

Un autre jeune homme du mme village, et dou des mmes qualits,
fit aussi la demande de sa main, ce qui tint en suspens la volont
du pre, auquel il semblait qu'avec l'un ou l'autre de nous deux,
sa fille serait galement bien tablie. Pour sortir de cette
incertitude, il rsolut de tout confier  Landra (c'est ainsi que
s'appelle la riche beaut qui m'a rduit  la misre), faisant
rflexion que, puisque nous tions gaux, il ferait bien de
laisser  sa fille chrie le droit de choisir  son got: chose
digne d'tre imite de tous les parents qui ont des enfants 
marier. Je ne dis pas qu'ils doivent les laisser choisir entre de
mauvais partis, mais leur en proposer de bons et de sortables, et
les laisser ensuite prendre  leur gr. Je ne sais quel choix fit
Landra; je sais seulement que le pre nous amusa tous les deux
avec la grande jeunesse de sa fille, et d'autres paroles gnrales
qui, sans l'obliger, ne nous dsobligeaient pas non plus. Mon
rival se nomme Anselme, et moi je m'appelle Eugne, afin que vous
preniez connaissance des noms des personnages qui figurent dans
cette tragdie, dont le dnoment n'est pas encore venu, mais qui
ne peut manquer d'tre sanglant et dsastreux.

 cette poque, il arriva dans notre village un certain Vincent de
la Roca, fils d'un pauvre paysan de l'endroit, lequel Vincent
revenait des Italies et d'autres pays o il avait servi  la
guerre. Il n'avait pas plus d'une douzaine d'annes quand il fut
emmen du village par un capitaine qui vint  passer avec sa
compagnie, et, douze ans plus tard, le jeune homme revint au pays,
habill  la militaire, chamarr de mille couleurs, et tout
histori de joyaux de verroteries et de chanettes d'acier.
Aujourd'hui il mettait une parure, demain une autre; mais
c'taient toujours des fanfreluches de faible poids et de moindre
valeur. Les gens de la campagne, qui sont naturellement malicieux,
et plus que la malice mme quand le loisir ne leur manque pas,
notrent et comptrent point  point ses hardes et ses bijoux: ils
trouvrent que, de compte fait, il avait trois habillements de
diffrentes couleurs, avec les bas et les jarretires; mais il en
faisant tant de mlanges et de combinaisons, que, si on ne les et
pas compts, on aurait bien jur qu'il avait tal  la file au
moins dix paires d'habits et plus de vingt panaches. Et n'allez
pas croire qu'il y ait de l'indiscrtion et du bavardage en ce que
je vous conte de ses habits, car ils jouent un grand rle dans
cette histoire. Il s'asseyait sur un banc de pierre qui est sous
le grand peuplier de la place, et il nous tenait tous la bouche
ouverte, au rcit des exploits qu'il se mettait  nous raconter.
Il n'y avait pas de pays sur la terre entire qu'il n'et vu, pas
de bataille o il ne se ft trouv. Il avait tu plus de Mores, 
ce qu'il disait, que n'en contiennent Maroc et Tunis, et livr
plus de combats singuliers que Gante y Luna, plus que Digo Garcia
de Pards, plus que mille autres guerriers qu'il nommait; et de
tous ces combats il tait sorti victorieux, sans qu'on lui et
tir une seule goutte de sang. D'un autre ct, il nous montrait
des marques de blessures auxquelles personne ne voyait rien, mais
qu'il disait tre des coups d'arquebuse reus en diverses
rencontres. Finalement, avec une arrogance inoue, il tutoyait ses
gaux et ceux mme qui le connaissaient; il disait que son bras
tait son pre, et ses oeuvres sa noblesse, et qu'en qualit de
soldat il ne devait rien au roi lui-mme. Il faut ajouter  ces
impertinences qu'il tait un peu musicien, et qu'il raclait d'une
guitare, de faon qu'aucuns disaient qu'il la faisait parler. Mais
ce n'est pas encore la fin de ses mrites: il tait pote par-
dessus le march, et de chaque enfantillage qui se passait au
pays, il composait une complainte qui avait une lieue et demie
d'criture. Enfin donc, ce soldat que je viens de vous dpeindre,
ce Vincent de la Roca, ce brave, ce galant, ce musicien, ce pote,
fut maintes fois aperu et regard par Landra, d'une fentre de
sa maison qui donnait sur la place. Voil que les oripeaux de ses
riches uniformes la sduisent, que ses complaintes l'enchantent,
et qu'elle donne pleine croyance aux prouesses qu'il rapportait de
lui-mme. Finalement, puisque le diable, sans doute, l'ordonnait
de la sorte, elle s'amouracha de lui avant qu'il et seulement
senti natre la prsomptueuse envie de la courtiser. Et comme,
dans les affaires d'amour, il n'en est point qui s'arrange plus
facilement que celle o provoque le dsir de la dame, Landra et
Vincent se mirent bientt d'accord. Avant qu'aucun des nombreux
prtendants de la belle pt avoir vent de son projet, il tait
dj ralis; elle avait quitt la maison de son cher et bien-aim
pre (sa mre n'existe plus), et s'tait enfuie du village avec le
soldat, qui sortit plus triomphant de cette entreprise que de
toutes celles dont il s'appliquait la gloire.

L'vnement surprit tout le village, et mme tous ceux qui en
eurent ailleurs connaissance. Je restai stupfait, Anselme
confondu, le pre triste, les parents outrags, la justice
veille, et les archers en campagne. On battit les chemins, on
fouilla les bois; et enfin, au bout de trois jours, on trouva la
capricieuse Landra dans le fond d'une caverne de la montagne, nue
en chemise, et dpouille de la somme d'argent et des prcieux
bijoux qu'elle avait emports de chez elle. On la ramena devant
son dplorable pre, et l elle fut interroge sur sa disgrce.
Elle avoua sans contrainte que Vincent de la Roca l'avait trompe;
que, sous le serment d'tre son mari, il lui avait persuad
d'abandonner la maison de son pre, lui promettant de la conduire
 la plus riche et  la plus dlicieuse ville de tout l'univers,
qui est Naples; qu'elle alors, imprudente et sduite, crut  ses
paroles, et qu'aprs avoir vol son pre, elle se livra au pouvoir
du soldat la nuit mme o elle avait disparu; que celui-ci la mena
au plus pre de la montagne, et qu'il l'enferma o on l'avait
trouve. Elle conta alors comment le soldat, sans lui ter
l'honneur, l'avait dpouille de tout ce qu'elle possdait, et, la
laissant dans la caverne, avait disparu: vnement qui redoubla la
surprise de tout le monde.

Certes, seigneurs, il n'tait pas facile de croire  la continence
du jeune homme; mais elle affirma et jura si solennellement qu'il
ne s'tait livr  nulle violence, que cela suffit pour consoler
le dsol pre, lequel ne regretta plus les richesses qu'on lui
emportait, puisqu'on avait laiss  sa fille le bijou qui, une
fois perdu, ne se retrouve jamais. Le mme jour que Landra fut
ramene, son pre la fit disparatre  tous les regards; il alla
l'enfermer dans un couvent d'une ville qui est prs d'ici,
esprant que le temps affaiblirait la mauvaise opinion que sa
fille avait fait natre sur son compte. La jeunesse de Landra
servit d'excuse  sa faute, du moins aux yeux des gens qui n'ont
nul intrt  la trouver bonne ou mauvaise; pour ceux qui
connaissaient son esprit et son intelligence veille, ils
n'attriburent point son pch  l'ignorance, mais  sa lgret
et  l'inclination naturelle des femmes, qui est, la plupart du
temps, au rebours de la sagesse et du bon sens.

Landra une fois enferme, les yeux d'Anselme devinrent aveugles,
ou du moins n'eurent plus rien  voir qui leur caust du plaisir.
Les miens restrent aussi dans les tnbres, sans aucune lumire
qui leur montrt quelque chose d'agrable. En l'absence de
Landra, notre tristesse s'augmentait  mesure que s'puisait
notre patience; nous maudissions les parures du soldat, nous
dtestions l'imprudence et l'aveuglement du pre. Finalement,
Anselme et moi nous tombmes d'accord de quitter le village et de
nous en venir  ce vallon. Il y fait patre une grande quantit de
moutons qui sont  lui, et moi, un nombreux troupeau de chvres
qui m'appartient galement, et nous passons la vie au milieu de
ces arbres, tantt donnant carrire  notre amoureuse passion,
tantt chantant ensemble les louanges ou le blme de la belle
Landra, tantt soupirant dans la solitude, et confiant nos
plaintes au ciel insensible.

 notre imitation, beaucoup d'autres amants de Landra sont venus
se rfugier en ces pres montagnes, et s'y adonner au mme
exercice que nous; ils sont tellement nombreux, qu'on dirait que
cet endroit est devenu la pastorale Arcadie[305], tant il est rempli
de bergers et d'tables, et nulle part on ne cesse d'y entendre le
nom de la belle Landra. Celui-ci la charge de maldictions,
l'appelle capricieuse, lgre, vapore; celui-l lui reproche sa
coupable facilit; tel l'absout et lui pardonne; tel la blme et
la condamne; l'un clbre sa beaut, l'autre maudit son humeur; en
un mot, tous la fltrissent de leurs injures et tous l'adorent, et
leur folie s'tend si loin, que tel se plaint de ses ddains, sans
lui avoir jamais parl, et tel autre se lamente en prouvant la
poignante rage de la jalousie, sans que jamais elle en et donn 
personne, puisque son pch, comme je l'ai dit, fut connu avant
son dsir de le commettre. Il n'y a pas une grotte, pas un trou de
rocher, pas un bord de ruisseau, pas une ombre d'arbre, o l'on ne
trouve quelque berger qui raconte aux vents ses infortunes.
L'cho, partout o il se forme, redit le nom de Landra; Landra,
rptent les montagnes; Landra, murmurent les ruisseaux[306], et
Landra nous tient tous indcis, tous enchants, tous esprant
sans esprance, et craignant sans savoir ce que nous avons 
craindre. Parmi tous ces hommes en dmence, celui qui montre  la
fois le plus et le moins de jugement, c'est mon rival Anselme:
ayant  se plaindre de tant de choses, il ne se plaint que de
l'absence; et, au son d'une viole dont il joue  ravir, en des
vers o se dploient les grces de son esprit, il se plaint en
chantant. Moi, je suis un chemin plus commode et plus sage,  mon
avis: celui de mdire hautement de la lgret des femmes, de leur
inconstance, de leur duplicit, de leurs promesses trompeuses, de
leur foi viole, enfin du peu de got et de tact qu'elles montrent
en plaant leurs penses et leurs affections. Voil, seigneurs, 
quels propos me sont venues  la bouche les paroles que j'ai
dites, en arrivant,  cette chvre, qu'en sa qualit de femelle
j'estime peu, bien que ce soit la meilleure de tout mon troupeau.
Voil l'histoire que j'ai promis de vous raconter. Si j'ai t
trop long  la dire, je ne serai pas court  vous offrir mes
services. Ici prs est ma bergerie; j'y ai du lait frais, du
fromage exquis et des fruits divers non moins agrables  la vue
que savoureux au got[307].

Chapitre LII

_Du dml qu'eut don Quichotte avec le chevrier, et de la
surprenante aventure des pnitents blancs, qu'il termina
glorieusement  la sueur de son front_


L'histoire du chevrier fit grand plaisir  ceux qui l'avaient
entendue. Le chanoine surtout en parut ravi. Il avait curieusement
remarqu la manire dont s'tait exprim le conteur, beaucoup plus
loin de paratre en son rcit un rustique chevrier, que prs de
s'y montrer un lgant homme de cour. Aussi s'cria-t-il que le
cur avait dit  bon droit que les bois et les montagnes
nourrissent aussi des gens lettrs. Tout le monde fit compliment 
Eugne. Mais celui qui se montra le plus libral en offres de
service, ce fut don Quichotte:

Certes, lui dit-il, frre chevrier, si je me trouvais en position
de pouvoir entreprendre quelque aventure, je me mettrais bien vite
 l'oeuvre pour vous en donner une bonne. J'irais tirer du couvent
(o sans doute elle est contre son gr) votre belle Landra, en
dpit de l'abbesse et de tous ceux qui voudraient s'y opposer;
puis je la remettrais en vos mains, pour que vous fissiez d'elle
tout ce qui vous semblerait bon, en gardant toutefois les lois de
la chevalerie, qui ordonnent qu' aucune damoiselle il ne soit
fait aucune violence. Mais j'espre, avec l'aide de Dieu Notre
Seigneur, que la force d'un enchanteur malicieux ne prvaudra pas
toujours contre celle d'un autre enchanteur mieux intentionn. Je
vous promets pour lors ma faveur et mon appui, comme l'exige ma
profession, qui n'est autre que de prter secours aux ncessiteux
et aux abandonns.

Le chevrier regarda don Quichotte, et, comme il le vit de si
pauvre pelage et de si triste carrure, il se tourna, tout surpris,
vers le barbier, qui tait  son ct:

Seigneur, lui dit-il, quel est cet homme qui a une si trange
mine et qui parle d'une si trange faon?

-- Qui pourrait-ce tre, rpondit le barbier, sinon le fameux don
Quichotte de la Manche, le dfaiseur de griefs, le redresseurs de
torts, le soutien des damoiselles, l'effroi des gants et le
vainqueur des batailles?

-- Cela ressemble fort, reprit le chevrier,  ce qu'on lit dans
les livres des chevaliers errants, qui faisaient, ma foi, tout ce
que vous me dites que fait celui-ci; mais cependant je m'imagine,
 part moi, ou que Votre Grce s'amuse et raille, ou que ce galant
homme a des chambres vides dans la tte.

-- Vous tes un grandissime faquin! s'cria don Quichotte: c'est
vous qui tes le vide et le timbr; et j'ai la tte plus pleine
que ne le fut jamais le ventre de la carogne qui vous a mis au
monde.

Puis, sans plus de faon, il sauta sur un pain qui se trouvait
auprs de lui, et le lana au visage du chevrier avec tant de
furie, qu'il lui aplatit le nez sous le coup. Le chevrier, qui
n'entendait rien  la plaisanterie, voyant avec quel srieux on le
maltraitait, sans respecter ni le tapis, ni la nappe, ni tous ceux
qui dnaient alentour, se jeta sur don Quichotte, et le saisit 
la gorge avec les deux mains. Il l'tranglait, sans aucun doute,
si Sancho Panza, arrivant sur ces entrefaites, n'et pris le
chevrier par les paules et ne l'et jet  la renverse sur la
table, cassant les assiettes, brisant les verres, et bouleversant
tout ce qui s'y trouvait. Don Quichotte, se voyant libre, accourut
grimper sur l'estomac du chevrier, qui, le visage plein de sang,
et moulu de coups par Sancho, cherchait  ttons un couteau sur la
table pour tirer quelque sanglante vengeance. Mais le chanoine et
le cur l'en empchrent. Pour le barbier, il fit en sorte que le
chevrier mt  son tour sous lui don Quichotte, sur lequel il fit
pleuvoir un tel dluge de coups de poing, que le visage du pauvre
chevalier n'tait pas moins baign de sang que le sien. Le
chanoine et le cur riaient  se tenir les ctes, les archers
dansaient de joie, et les uns comme les autres criaient _xi, xi,
_comme on fait aux chiens qui se battent[308]. Le seul Sancho Panza
se dsesprait, parce qu'il ne pouvait se dbarrasser d'un valet
du chanoine qui l'empchait d'aller secourir son matre.

Enfin, pendant qu'ils taient tous dans ces ravissements de joie,
hormis les deux athltes qui se gourmaient, ils entendirent tout 
coup le son d'une trompette, si triste et si lugubre, qu'il leur
fit tourner la tte du ct d'o venait le bruit. Mais celui qui
s'mut le plus en l'entendant, ce fut don Quichotte, lequel, bien
qu'il ft encore gisant sous le chevrier, fort contre son gr et
plus qu' demi moulu, lui dit aussitt:

Frre dmon, car il n'est pas possible que tu sois autre chose,
puisque tu as eu assez de forces pour dompter les miennes, je t'en
prie, faisons trve, seulement pour une heure; il me semble que le
son douloureux de cette trompette qui vient de frapper mes
oreilles m'appelle  quelque aventure.

Le chevrier, qui se lassait de battre et d'tre battu, le lcha
bien vite, et don Quichotte, se remettant sur pied, tourna les
yeux vers l'endroit o le bruit s'entendait. Il vit descendre sur
la pente d'une colline un grand nombre d'hommes vtus de robes
blanches  la manire des pnitents[309]. Le cas est que, cette
anne, les nuages avaient refus leur rose  la terre, et dans
tous les villages de la banlieue on faisait des processions et des
rogations, pour demander  Dieu qu'il ouvrt les mains de sa
misricorde et les trsors de ses pluies. Dans cet objet, les
habitants d'un hameau voisin venaient en procession  un saint
ermitage qu'il y avait au sommet de l'un des coteaux de ce vallon.

Don Quichotte, qui vit les tranges costumes des pnitents, sans
se rappeler les mille et une fois qu'il devait en avoir vu de
semblables, s'imagina que c'tait matire d'aventure, et qu' lui
seul, comme chevalier errant, il appartenait de l'entreprendre. Ce
qui le confirma dans cette rverie, ce fut de penser qu'une sainte
image qu'on portait couverte de deuil tait quelque haute et
puissante dame qu'emmenaient par force ces flons discourtois. Ds
que cette ide lui fut tombe dans l'esprit, il courut  toutes
jambes rattraper Rossinante, qui tait  patre, et, dtachant de
l'aron le mors et la rondache, il le brida en un clin d'oeil;
puis, ayant demand son pe  Sancho, il sauta sur Rossinante,
embrassa son cu, et dit d'une voix haute  tous ceux qui le
regardaient faire:

 prsent, vaillante compagnie, vous allez voir combien il
importe qu'il y ait dans le monde des chevaliers professant
l'ordre de la chevalerie errante;  prsent, dis-je, vous allez
voir, par la dlivrance de cette bonne dame que l'on emmne
captive, si l'on doit faire estime des chevaliers errants.

En disant ces mots, il serra les genoux aux flancs de Rossinante,
puisqu'il n'avait pas d'perons, et prenant le grand trot (car,
pour le galop, on ne voit pas, dans tout le cours de cette
vridique histoire, que Rossinante l'ait pris une seule fois), il
marcha  la rencontre des pnitents. Le cur, le chanoine, le
barbier essayrent bien de le retenir, mais ce fut en vain. Il ne
s'arrtait pas davantage  la voix de Sancho, qui lui criait de
toutes ses forces:

O allez-vous, seigneur don Quichotte? Quels diables avez-vous
donc dans le corps, qui vous excitent  vous rvolter contre notre
foi catholique? Prenez garde, malheur  moi! que c'est une
procession de pnitents, et que cette dame qu'on porte sur un
pidestal est la trs-sainte image de la Vierge sans tache. Voyez,
seigneur, ce que vous allez faire; car, pour cette fois, on peut
bien dire que vous n'en savez rien.

Sancho se fatiguait vainement; son matre s'tait si bien mis dans
la tte d'aborder les blancs fantmes et de dlivrer la dame en
deuil, qu'il n'entendit pas une parole, et, l'et-il entendue, il
n'en serait pas davantage retourn sur ses pas, mme  l'ordre du
roi. Il atteignit donc la procession, retint Rossinante, qui avait
dj grand dsir de se calmer un peu, et, d'une voix rauque et
tremblante, il s'cria:

 vous qui, peut-tre  cause de vos mfaits, vous couvrez le
visage, faites halte, et coutez ce que je veux vous dire.

Les premiers qui s'arrtrent furent ceux qui portaient l'image,
et l'un des quatre prtres qui chantaient les litanies, voyant la
mine trange de don Quichotte, la maigreur de Rossinante, et tant
d'autres circonstances risibles qu'il dcouvrit dans le chevalier,
lui rpondit:

Seigneur frre, si vous voulez nous dire quelque chose, dites-le
vite, car ces pauvres gens ont les paules rompues, et nous ne
pouvons nous arrter pour rien entendre,  moins que ce ne soit si
court qu'on puisse le dire en deux paroles.

-- En une seule je le dirai, rpliqua don Quichotte, et la voici:
rendez  l'instant mme la libert  cette dame, dont les larmes
et le triste aspect font clairement connatre que vous l'emmenez
contre son gr, et que vous lui avez fait quelque notable outrage.
Et moi, qui suis venu au monde pour redresser de semblables torts,
je ne souffrirai pas que vous fassiez un pas de plus, avant de lui
avoir rendu la libert qu'elle dsire et mrite.

 ces propos, tous ceux qui les entendirent conurent l'ide que
don Quichotte devait tre quelque fou chapp, et commencrent 
rire aux clats. Mais ces rires mirent le feu  la colre de don
Quichotte, lequel, sans dire un mot, tira son pe, et assaillit
le brancard de la Vierge. Un de ceux qui le portaient, laissant la
charge  ses compagnons, vint  la rencontre de don Quichotte,
tenant  deux mains une fourche qui servait  soutenir le brancard
dans les temps de repos. Il reut sur le manche un grand coup de
taille que lui porta don Quichotte et qui trancha la fourche en
deux; mais avec le tronon qui lui restait dans la main, il assena
un tel coup  don Quichotte sur l'paule du ct de l'pe, ct
que la rondache ne pouvait couvrir contre la force du manant, que
le pauvre gentilhomme roula par terre en fort mauvais tat.

Sancho Panza, qui, tout haletant, lui courait sur les talons, le
voyant tomber, cria  l'assommeur de ne pas relever son gourdin,
parce que c'tait un pauvre chevalier enchant qui n'avait fait de
mal  personne en tous les jours de sa vie. Mais ce qui retint la
main du manant, ce ne furent pas les cris de Sancho; ce fut de
voir que don Quichotte ne remuait plus ni pied ni patte. Croyant
donc qu'il l'avait tu, il retroussa le pan de sa robe dans sa
ceinture, et se mit  fuir  travers champs aussi vite qu'un daim.
En cet instant, tous les gens de la compagnie de don Quichotte
accouraient auprs de lui. Mais ceux de la procession, qui les
virent approcher en courant, et derrire eux les archers avec
leurs arbaltes, craignant quelque mchante affaire, formrent
tous le carr autour de la sainte image. Les chaperons bas, et
empoignant, ceux-ci les disciplines, ceux-l les chandeliers, ils
attendaient l'assaut, bien rsolus  se dfendre, et mme, s'ils
le pouvaient,  prendre l'offensive contre les assaillants. Mais
la fortune arrangea mieux les affaires qu'on ne le pensait; car
Sancho ne fit autre chose que de se jeter sur le corps de son
seigneur, et, le croyant mort, de commencer la plus douloureuse et
la plus riante lamentation du monde. Le cur fut reconnu par un de
ses confrres qui se trouvait dans la procession, et cette
reconnaissance apaisa l'effroi rciproque des deux escadrons. Le
premier cur fit en deux mots au second l'histoire de don
Quichotte, et aussitt toute la foule des pnitents accourut pour
voir si le pauvre gentilhomme tait mort. Ils entendirent que
Sancho, les larmes aux yeux, lui parlait ainsi:

 fleur de la chevalerie, qui as vu trancher d'un seul coup de
bton la carrire de tes ans si bien employs!  honneur de ton
lignage, gloire de la Manche et mme du monde entier, lequel, toi
lui manquant, va rester plein de malfaiteurs qui ne craindront
plus le chtiment de leurs mfaits!  libral par-dessus tous les
Alexandres, puisque, pour huit mois de service et pas davantage,
tu m'avais donn la meilleure le que la mer entoure de ses flots!
 toi, humble avec les superbes et arrogant avec les humbles,
affronteur de prils, endureur d'outrages, amoureux sans objet,
imitateur des bons, flau des mchants, ennemi des pervers, enfin,
chevalier errant, ce qui est tout ce qu'on peut dire!...

Aux cris et aux gmissements de Sancho, don Quichotte rouvrit les
yeux, et la premire parole qu'il pronona fut celle-ci:

Celui qui vit loin de vous, dulcissime Dulcine, est sujet  de
plus grandes misres. Aide-moi, ami Sancho,  me remettre sur le
char enchant; je ne suis pas en tat d'treindre la selle de
Rossinante, car j'ai cette paule en morceaux.

-- C'est ce que je ferai bien volontiers, mon cher seigneur,
rpondit Sancho; et retournons  notre village, en compagnie de
ces messieurs, qui veulent votre bien; l, nous nous prparerons 
faire une troisime sortie qui nous donne plus de profit et de
rputation.

-- Tu parles d'or, Sancho, rpliqua don Quichotte: ce sera grande
prudence  nous de laisser passer la mchante influence des
toiles qui court en ce moment.

Le chanoine, le cur et le barbier lui rptrent  l'envi qu'il
ferait trs-sagement d'excuter ce qu'il disait. Quand ils se
furent amuss des simplicits de Sancho, ils placrent don
Quichotte sur la charrette, comme il y tait auparavant. La
procession se remit en ordre, et poursuivit sa marche 
l'ermitage; le chevrier prit cong de tout le monde; les archers
ne voulurent pas aller plus loin, et le cur leur paya ce qui leur
tait d; le chanoine pria le cur de lui faire savoir ce qui
arriverait de don Quichotte, s'il gurissait de sa folie, ou s'il
y persistait, et, quand il en eut reu la promesse, il demanda la
permission de continuer son voyage. Enfin, toute la troupe se
divisa, et chacun s'en alla de son ct, laissant seuls le cur et
le barbier, don Quichotte et Sancho Panza, ainsi que le bon
Rossinante, qui gardait,  tout ce qu'il voyait faire, la mme
patience que son matre. Le bouvier attela ses boeufs, arrangea
don Quichotte sur une botte de foin, et suivit avec son flegme
accoutum la route que le cur dsigna.

Au bout de six jours, ils arrivrent au village de don Quichotte.
C'tait au beau milieu de la journe, qui se trouva justement un
dimanche, et tous les habitants taient runis sur la place que
devait traverser la charrette de don Quichotte. Ils accoururent
pour voir ce qu'elle renfermait, et, quand ils reconnurent leur
compatriote, ils furent trangement surpris. Un petit garon
courut  toutes jambes porter cette nouvelle  la gouvernante et 
la nice. Il leur dit que leur oncle et seigneur arrivait, maigre,
jaune, extnu, tendu sur un tas de foin, dans une charrette 
boeufs. Ce fut une piti d'entendre les cris que jetrent les deux
bonnes dames, les soufflets qu'elles se donnrent, et les
maldictions qu'elles lancrent de nouveau sur tous ces maudits
livres de chevalerie, dsespoir qui redoubla quand elles virent
entrer don Quichotte par les portes de sa maison.

 la nouvelle du retour de don Quichotte, la femme de Sancho Panza
accourut bien vite, car elle savait que son mari tait parti pour
lui servir d'cuyer. Ds qu'elle vit Sancho, la premire question
qu'elle lui fit, ce fut si l'ne se portait bien. Sancho rpondit
que l'ne tait mieux portant que le matre.

Grces soient rendues  Dieu, s'cria-t-elle, qui m'a fait une si
grande faveur! Mais maintenant, ami, contez-moi quelle bonne
fortune vous avez tire de vos fonctions cuyres; quelle jupe 
la savoyarde m'apportez-vous? et quels souliers mignons  vos
enfants?

-- Je n'apporte rien de tout cela, femme, rpondit Sancho; mais
j'apporte d'autres choses de plus de poids et de considration.

-- J'en suis toute ravie, rpliqua la femme; montrez-moi vite,
cher ami, ces choses de plus de considration et de poids; je les
veux voir pour qu'elles rjouissent ce pauvre coeur, qui est rest
si triste et si inconsolable tous les sicles de votre absence.

-- Vous les verrez  la maison, femme, reprit Panza, et quant 
prsent, soyez contente: car, si Dieu permet que nous nous
mettions une autre fois en voyage pour chercher des aventures,
vous me verrez bientt revenir comte, ou gouverneur d'une le, et
non de la premire venue, mais de la meilleure qui se puisse
rencontrer.

-- Que le ciel y consente, mari, rpondit la femme, car nous en
avons grand besoin. Mais, dites-moi, qu'est-ce que c'est que a,
des les? Je n'y entends rien.

-- Le miel n'est pas pour la bouche de l'ne, rpliqua Sancho; au
temps venu, tu le verras, femme, et mme tu seras bien tonne de
t'entendre appeler _Votre Seigneurie _par tous tes vassaux.

-- Que dites-vous l, Sancho, de vassaux, d'les et de
seigneuries? reprit Juana Panza (ainsi s'appelait la femme de
Sancho, non qu'ils fussent parents, mais parce qu'il est d'usage
dans la Manche que les femmes prennent le nom de leurs maris[310]).

-- Ne te presse pas tant, Juana, de savoir tout cela d'un seul
coup. Il suffit que je te dise la vrit, et bouche close.
Seulement je veux bien te dire, comme en passant, qu'il n'y a rien
pour un homme de plus dlectable au monde que d'tre l'honnte
cuyer d'un chevalier errant chercheur d'aventures. Il est bien
vrai que la plupart de celles qu'on trouve ne tournent pas si
plaisamment que l'homme voudrait; car, sur un cent que l'on
rencontre en chemin, il y en a rgulirement quatre-vingt-dix-neuf
qui tournent tout de travers. Je le sais par exprience, puisque,
de quelques-unes, je me suis tir bern, et d'autres moulu; mais,
avec tout cela, c'est une jolie chose que d'attendre les
aventures, en traversant les montagnes, en fouillant les forts,
en grimpant sur les rochers, en visitant les chteaux, en
s'hbergeant dans les htelleries,  discrtion, sans payer un
maravdi d'cot, pas seulement l'aumne du diable.

Pendant que ces entretiens occupaient Sancho Panza et Juana Panza
sa femme, la gouvernante et la nice de don Quichotte reurent le
chevalier, le dshabillrent et l'tendirent dans son antique lit
 ramages. Il les regardait avec des yeux hagards, et ne pouvait
parvenir  se reconnatre. Le cur chargea la nice d'avoir grand
soin de choyer son oncle; et, lui recommandant d'tre sur le qui-
vive, de peur qu'il ne leur chappt une autre fois, il lui conta
tout ce qu'il avait fallu faire pour le ramener  la maison. Ce
fut alors une nouvelle scne. Les deux femmes se remirent  jeter
les hauts cris,  rpter leurs maldictions contre les livres de
chevalerie,  prier le ciel de confondre au fond de l'abme les
auteurs de tant de mensonges et d'impertinences. Finalement, elles
demeurrent fort inquites et fort troubles par la crainte de se
voir encore prives de leur oncle et seigneur ds que sa sant
serait un peu rtablie; et c'est ce qui arriva justement comme
elles l'avaient imagin.

Mais l'auteur de cette histoire, malgr toute la diligence qu'il a
mise  rechercher curieusement les exploits que fit don Quichotte
 sa troisime sortie, n'a pu en trouver nulle part le moindre
vestige, du moins en des critures authentiques. Seulement la
renomme a conserv dans la mmoire des habitants de la Manche une
tradition qui rapporte que, la troisime fois qu'il quitta sa
maison, don Quichotte se rendit  Saragosse, o il assista aux
ftes d'un clbre tournoi qui eut lieu dans cette ville[311], et
qu'il lui arriva, en cette occasion, des choses dignes de sa haute
valeur et de sa parfaite intelligence. Quant  la manire dont il
termina sa vie, l'historien n'en put rien dcouvrir, et jamais il
n'en aurait rien su, si le plus heureux hasard ne lui et fait
rencontrer un vieux mdecin qui avait en son pouvoir une caisse de
plomb, trouve,  ce qu'il disait, sous les fondations d'un
antique ermitage qu'on abattait pour le rebtir[312]. Dans cette
caisse on avait trouv quelques parchemins crits en lettres
gothiques, mais en vers castillans, qui rapportaient plusieurs des
prouesses de notre chevalier, qui rendaient tmoignage de la
beaut de Dulcine du Toboso, de la tournure de Rossinante, de la
fidlit de Sancho Panza, et qui faisaient connatre la spulture
de don Quichotte lui-mme, avec diverses pitaphes et plusieurs
loges de sa vie et ses moeurs. Les vers qu'on put lire et mettre
au net sont ceux que rapporte ici le vridique auteur de cette
nouvelle et surprenante histoire. Cet auteur ne demande  ceux qui
la liront, en ddommagement de l'immense travail qu'il lui a fallu
prendre pour compulser toutes les archives de la Manche avant de
la livrer au grand jour de la publicit, rien de plus que de lui
accorder autant de crdit que les gens d'esprit en accordent
d'habitude aux livres de chevalerie, qui circulent dans ce monde
avec tant de faveur. Moyennant ce prix, il se tiendra pour dment
pay et satisfait, tellement qu'il s'enhardira  chercher et 
publier d'autres histoires, sinon aussi vritables, au moins
d'gale invention et d'aussi gracieux passe-temps[313].

Voici les premires paroles crites en tte du parchemin qui se
trouva dans la caisse de plomb[314]:

LES ACADMICIENS D'ARGAMASILLA[315], BOURG DE LA
MANCHE, SUR LA VIE ET LA MORT DU VALEUREUX
DON QUICHOTTE DE LA MANCHE,
HOC SCRIPSERUNT.
LE MONICONGO[316], ACADMICIEN D'ARGAMASILLA,
SUR LA SPULTURE DE DON QUICHOTTE

pitaphe

Le cerveau brl qui para la Manche de plus de dpouilles que
Jason de Crte; le jugement qui eut la girouette pointue, quand
elle aurait mieux fait d'tre plate;

Le bras qui tendit sa force tellement au loin, qu'il atteignit
du Catay  Gate; la muse la plus effroyable et la plus discrte
qui grava jamais des vers sur une table d'airain;

Celui qui laissa les Amadis  l'arrire-garde, et se soucia fort
peu des Galaors, appuy sur les triers de l'amour et de la
valeur;

Celui qui fit taire tous les Blianis; qui, sur Rossinante, erra
 l'aventure, celui-l gt sous cette froide pierre.

LE PANIAGUADO[317], ACADMICIEN D'ARGAMASILLA,
IN LAUDEM DULCINAE DU TOBOSO

Sonnet

Celle que vous voyez au visage hommasse, aux fortes paules,  la
posture fire, c'est Dulcine, reine du Toboso, dont le grand don
Quichotte fut pris.

Pour elle, il foula l'un et l'autre flanc de la grande Montagne
Noire, et la fameuse campagne de Montiel, jusqu' la plaine herbue
d'Aranjuez,  pied et fatigu,

Par la faute de Rossinante. Oh! quelle toile influa sur cette
dame manchoise et cet invincible chevalier errant! Dans ses jeunes
annes,

Elle cessa en mourant d'tre belle, et lui, bien qu'il reste
grav sur le marbre, il ne put chapper  l'amour, aux
ressentiments, aux fourberies.

LE CAPRICHOSO[318], TRS-SPIRITUEL ACADMICIEN
D'ARGAMASILLA,  LA LOUANGE DE ROSSINANTE,
CHEVAL DE DON QUICHOTTE DE LA MANCHE

Sonnet

Sur le superbe tronc diamant que Mars foule de ses pieds
sanglants, le frntique Manchois arbore son tendard avec une
vaillance inoue.

Il suspend les armes et le fin acier avec lequel il taille, il
tranche, il ventre, il dcapite. Nouvelles prouesses! mais l'art
invente un nouveau style pour le nouveau paladin.

Si la Gaule vante son Amadis, dont les braves descendants firent
mille fois triompher la Grce, et tendirent sa gloire,

Aujourd'hui, la cour o Bellone prside couronne don Quichotte,
et la Manche insigne se glorifie plus que lui que la Grce et la
Gaule.

Jamais l'oubli ne souillera ses gloires, car Rossinante mme
excde en gaillardise Brillador et Bayard.

LE BURLADOR[319], ACADMICIEN ARGAMASILLESQUE,
 SANCHO PANZA

Sonnet

Voil Sancho Panza, petit de corps, mais grand en valeur. Miracle
trange! ce fut bien l'cuyer le plus simple et sans artifice que
vit le monde, je vous le jure et certifie.

Il fut  deux doigts d'tre comte, et il l'aurait t, si pour sa
ruine, ne se fussent conjures les impertinences du sicle
vaurien, qui ne pardonnent pas mme  un ne.

C'est sur un ne (parlant par respect) que marchait ce doux
cuyer, derrire le doux cheval Rossinante et derrire son matre.

 vaines esprances des humains! vous passez en promettant le
repos, et vous vous perdez  la fin en ombre, en fume, en songe.

LE CACHIDIABLO[320], ACADMICIEN D'ARGAMASILLA,
SUR LA SPULTURE DE DON QUICHOTTE.

pitaphe

Ci-gt le chevalier bien moulu et mal errant que porta Rossinante
par voies et par chemins.

Gt galement prs de lui Sancho Panza le nigaud, cuyer le plus
fidle que vit le mtier d'cuyer.

DU TIQUITOC, ACADMICIEN D'ARGAMASILLA,
SUR LA SPULTURE DE DULCINE DU TOBOSO

pitaphe

Ici repose Dulcine, que, bien que frache et dodue, la laide et
pouvantable mort a change en poussire et en cendre.

Elle naquit de chaste race et se donna quelques airs de grande
dame; elle fut la flamme du grand don Quichotte, et la gloire de
son village.

Ces vers taient les seuls qu'on pt lire. Les autres, dont
l'criture tait ronge des vers, furent remis  un acadmicien
pour qu'il les expliqut par conjectures. On croit savoir qu'il y
est parvenu  force de veilles et de travail, et qu'il a
l'intention de publier ces vers, dans l'espoir de la troisime
sortie de don Quichotte.

Forse altri canter con miglior plettro[321].




     [1] Ces mots expliquent,  ce que je crois, le vritable
sens du titre _l'Ingnieux hidalgo, _titre fort obscur, surtout
en espagnol, o le mot _ingenioso _a plusieurs significations.
Cervants a probablement voulu faire entendre que don
Quichotte tait un personnage de son invention, un fils de son
esprit (_ingenio_).
     [2] Il y a, dans l'original, _padrastro, _le masculin de
_martre._
     [3] Cette coutume, alors gnrale, tait trs-suivie en
Espagne. Chaque livre dbutait par une srie d'loges donns
 son auteur, et, presque toujours, le nombre de ces loges
tait en proportion inverse du mrite de l'ouvrage. Ainsi,
tandis que l'_Araucana _d'Alonzo de Ercilla n'avait que six
pices de posie pour recommandations, le _Cancionero _de
Lopez Maldonado en avait douze, le pome des _Amantes de
Teruel _de Juan Yagu, seize, le _Viage Entretenido
_d'Agustin de Rojas, vingt-quatre, et les _Rimas _de Lope de
Vega, vingt-huit. C'est surtout contre ce dernier que sont
diriges les railleries de Cervants, dans tout le cours de son
prologue.

     Au reste, la mode de ces ornements trangers ne rgnait
pas moins en France : qu'on ouvre _la Henriade _et _la
Loysse _de Sbastien Garnier (Blois, 1594), ces deux chefs-
d'oeuvre rimprims  Paris en 1770, sans doute pour jouer
pice  Voltaire, on n'y trouvera pas moins de vingt-huit
morceaux de posie franaise et latine, par tous les beaux
esprits de la Touraine, entre autres un merveilleux sonnet o
l'on compare le premier chantre d'Henri IV  un bastion :

     Muni, pour tout foss, de profonde science...
     Qui pour mare a Maron, pour terrasse Trence.
     [4] Cervants avait cinquante-sept ans et demi lorsqu'il
publia la premire partie du _Don Quichotte._
     [5] Personnage proverbial, comme le Juif errant. Dans le
moyen ge, on croyait que c'tait un prince chrtien,  la fois
roi et prtre, qui rgnait dans la partie orientale du Thibet,
sur les confins de la Chine. Ce qui a peut-tre donn naissance
 cette croyance populaire, c'est qu'il y avait dans les Indes, 
la fin du douzime sicle, un petit prince nestorien, dont les
tats furent engloutis dans l'empire de Gengis-Khan.
     [6] C'est ce qu'avait fait Lope de Vega dans son pome
_El Isidro._
     [7] En effet, ce n'est point Horace, mais l'auteur
anonyme des fables appeles _sopiques. (Canis et Lupus,
_lib. III, fabula XIV.)
     [8] Ces vers ne se trouvent point parmi ceux qu'on
appelle _Distiques de Caton; _ils sont d'Ovide. _(Tristes,
_elegia VI.)
     [9] Don Antonio de Guvara, qui crivit, dans une de ses
_Lettres, _la _Notable histoire de trois amoureuses. _ Cette
Lamia, dit-il, cette Layda et cette Flora furent les trois plus
belles et plus fameuses courtisanes qui aient vcu, celles de
qui le plus d'crivains parlrent, et pour qui le plus de princes
se perdirent. 
     [10] Rabbin portugais, puis mdecin  Venise, o il
crivit,  la fin du quinzime sicle, les _Dialoghi d'amore.
_Montaigne dit aussi de cet auteur :  Mon page fait l'amour,
et l'entend. Lisez-lui Lon Hbreu... On parle de lui, de ses
penses, de ses actions; et si, n'y entend rien.  (Livre III,
chap. v.)
     [11] Cet ouvrage est justement le _Peregrino _ou
l'_Isidro _de Lope de Vega, termins l'un et l'autre par une
table alphabtique des auteurs cits, et qui contient, dans le
dernier de ces pomes, jusqu' cent cinquante-cinq noms. Un
autre Espagnol, don Jos Pellicer de Salas, fit bien mieux
encore dans la suite. Son livre, intitul _Lecciones solemnes a
las obras de Don Luis de Gongora _(1630), est prcd d'un
_index _des crivains cits par lui, par ordre alphabtique, et
diviss en 74 classes, 2165 articles.
     [12] Il y a dans le texte _duelos y quebrantos ;
_littralement _des deuils et des brisures. _Les traducteurs,
ne comprenant point ces mots, ont tous mis, les uns aprs les
autres, _des oeufs au lard  la manire d'Espagne. _En voici
l'explication : il tait d'usage, dans les bourgs de la Manche,
que, chaque semaine, les bergers vinssent rendre compte 
leurs matres de l'tat de leurs troupeaux. Ils apportaient les
pices de btail qui taient mortes dans l'intervalle, et dont la
chair dsosse tait employe en salaisons. Des abatis et des
os briss se faisait le pot-au-feu les samedis, car c'tait alors la
seule viande dont l'usage ft permis ce jour-l, par dispense,
dans le royaume de Castille, depuis la bataille de Las Navas
(1212)_. _On conoit comment, de son origine et de sa forme,
ce mets avait pris le nom de _duelos _y _quebrantos._
     [13] Voici le titre littral de ces livres : _La Chronique
des trs-vaillants chevaliers don Florisel de Niqua, et le
vigoureux Anaxartes, corrige du style antique, selon que
l'crivit Zirpha, reine d'Agines, par le noble chevalier
Feliciano de Silva. - Saragosse, _1584. Par une rencontre
singulire, cette _Chronique _tait ddie  un duc de Bejar,
bisaeul de celui  qui Cervants ddia son _Don Quichotte._
     [14]  Que j'achve par des inventions une histoire si
estime, ce serait une offense. Aussi la laisserai-je en cette
partie, donnant licence  quiconque au pouvoir duquel l'autre
partie tomberait, de la joindre  celle-ci, car j'ai grand dsir
de la voir.  _(Blianis, _livre VI, chap. LXXV.)
     [15] Gradu  Sigenza est une ironie. Du temps de
Cervants, on se moquait beaucoup des petites universits et
de leurs lves. Cristoval Suarez de Figueroa, dans son livre
intitul _el Pasagero, _fait dire  un matre d'cole :  Pour ce
qui est des degrs, tu trouveras bien quelque universit
champtre, o ils disent d'une voix unanime : _Accipiamus
pecuniam, et mittamus asinum in patriam suam _(Prenons
l'argent, et renvoyons l'ne dans son pays). 
     [16]   bastard ! rpliqua Renaud  Roland, qui lui
reprochait ses vols,  fils de mchante femelle! tu mens en tout
ce que tu as dit; car voler les paens d'Espagne ce n'est pas
voler. Et moi seul, en dpit de quarante mille Mores et plus, je
leur ai pris un Mahomet d'or, dont j'avais besoin pour payer
mes soldats.  _(Miroir de chevalerie, _partie I, chap. XLVI.)
     [17] Ou Galadon, l'un des douze pairs de Charlemagne,
surnomm _le Tratre, _pour avoir livr l'arme chrtienne
aux Sarrasins, dans la gorge de Roncevaux.
     [18] Pietro Gonla tait le bouffon du duc Borso de
Ferrare, qui vivait au quinzime sicle. Luigi Domenichi a fait
un recueil de ses pasquinades. Un jour, ayant gag que son
cheval, vieux et tique, sauterait plus haut que celui de son
matre, il le fit jeter du haut d'un balcon, et gagna le pari. - La
citation latine est emprunte  Plaute _(Aulularia, _acte III,
scne VI).
     [19] Ce nom est un compos et un augmentatif de
_rocin, _petit cheval, bidet, haridelle. Cervants a voulu faire,
en outre, un jeu de mots. Le cheval qui tait rosse auparavant
_(rocin-antes) _est devenu la premire rosse _(ante-rocin)._
     [20] _Quixote _signifie cuissard, armure de la cuisse;
_quixada, _mchoire, et _quesada, _tarte au fromage.
Cervants a choisi pour le nom de son hros cette pice de
l'armure, parce que la terminaison _ote _dsigne
ordinairement en espagnol des choses ridicules.
     [21] Quelquefois, en recevant la confirmation, on change
le nom donn au baptme.
     [22] Allusion  un passage d'_Amadis, _lorsque Oriane
lui ordonne de ne plus se prsenter devant elle. (Livre II, chap.
XLIV.)
     [23] En Espagne, on appelle port, _puerto, _un col, un
passage dans les montagnes.
     [24] Je conserve, faute d'autre, le mot consacr
d'htellerie ; mais il traduit bien mal celui de _venta. _On
appelle ainsi ces misrables auberges isoles qui servent de
station entre les bourgs trop loigns, et dans lesquelles on ne
trouve gure d'autre gte qu'une curie, d'autres provisions
que de l'orge pour les mulets.
     [25] Vers d'un ancien romance :

Mis arreos son las armas, Mi descanso el pelear.
     (Canc. de Rom.)
     [26] Il y a ici un double jeu de mots : _Castellano
_signifie galement chtelain et Castillan; mais Cervants
emploie l'expression de _sano de Castilla, _qui, dans l'argot de
prison, signifie un voleur dguis.
     [27] C'est la continuation du romance cit par don
Quichotte :

_Mi cama las duras peas,_
_Mi dormir siempre velar._
     [28] L'htelier trace ici une espce de carte gographique
des quartiers connus pour tre exploits de prfrence par les
vagabonds et les voleurs.
     [29] Il doit paratre trange qu'un laboureur porte une
lance avec lui. Mais c'tait alors l'usage, chez toutes les classes
d'Espagnols, d'tre arms partout de l'pe ou de la lance et du
bouclier, comme aujourd'hui de porter une escopette. Dans le
_Dialogue des chiens Scipion et Berganza, _Cervants fait
mention d'un bourgeois de campagne qui allait voir ses brebis
dans les champs, _mont sur une jument  l'cuyre, avec la
lance et le bouclier, si bien qu'il semblait plutt un cavalier
garde-cte qu'un seigneur de troupeaux._
     [30] Ce _romance, _en trois parties, dont l'auteur est
inconnu, se trouve dans le _Cancionero, _imprim  Anvers
en 1555. On y rapporte que Charlot (Carloto), fils de
Charlemagne, attira Baudouin dans _le bocage de malheur (la
foresta sin ventura), _avec le dessein de lui ter la vie et
d'pouser sa veuve. Il lui fit, en effet, vingt-deux blessures
mortelles, et le laissa sur la place. Le marquis de Mantoue, son
oncle, qui chassait dans les environs, entendit les plaintes du
bless, et le reconnut. Il envoya une ambassade  Paris pour
demander justice  l'empereur, et Charlemagne fit dcapiter
son fils.
     [31] _Les Neuf de la Renomme (los Nueve de la Fama)
_sont trois Hbreux, Josu, David et Judas Machabe ; trois
gentils, Hector, Alexandre et Csar ; et trois chrtiens, Arthur,
Charlemagne et Godefroi de Bouillon.
     [32] C'est Alquife, mari d'Urgande la Dconnue, qui
crivit la _Chronique d'Amadis de Grce. _La nice de don
Quichotte estropie son nom.
     [33] On ne sait pas prcisment ni quel fut l'auteur
primitif d'_Amadis de Gaule, _ni mme en quel pays parut
originairement ce livre clbre.  coup sr, ce n'est point en
Espagne. Les uns disent qu'il venait de Flandre; d'autres, de
France; d'autres, de Portugal. Cette dernire opinion parat la
plus fonde. On peut croire, jusqu' preuve contraire, que
l'auteur original de l'_Amadis _est le Portugais Vasco de
Lobeira, qui vivait, selon Nicolas Antonio, sous le roi Denis
(Dionis),  la fin du treizime sicle, et, selon Clemencin, sous
le roi Jean Ier,  la fin du quatorzime. Des versions espagnoles
circulrent d'abord par fragments; sur ces fragments
manuscrits se firent les ditions partielles du quinzime sicle,
et l'arrangeur Garcia Ordoez de Montalvo forma, en les
compilant, son dition complte de 1525. D'Herberay donna,
en 1540, une traduction franaise de l'_Amadis, _fort gote
en son temps, mais oublie depuis l'imitation libre du comte
de Tressan, que tout le monde connat.
     [34] Ce livre est intitul : _Le Rameau qui sort des
quatre livres d'Amadis de Gaule, appel les Prouesses du trs-
vaillant chevalier Esplandian, fils de l'excellent roi Amadis de
Gaule, _Alcala, 1588. Son auteur est Garcia Ordoez de
Montalvo, l'diteur de l'_Amadis. _Il annonce, au
commencement, que ces _Prouesses _furent crites en grec
par matre Hlisabad, chirurgien d'Amadis, et qui les a
traduites. C'est pour cela qu'il donne  son livre le titre
trange de _las Sergas, _mot mal forg du grec  . Il
voulait dire _las Ergas._
     [35] L'histoire d'Amadis de Grce a pour titre :
_Chronique du trs-vaillant prince et chevalier de l'Ardente-
pe Amadis de Grce, _etc., Lisbonne, 1596. L'auteur dit
aussi qu'elle fut crite en grec par le sage Alquife, puis
traduite en latin, puis en romance. Nicolas Antonio, dans sa
_Bibliothque espagnole, _t. XI, 394, compte jusqu' vingt
livres de chevalerie crits sur les aventures des descendants
d'Amadis.
     [36] L'auteur de ces deux ouvrages est Antonio de
Torqumada.
     [37] Ou _Flix-Mars d'Hircanie, _publi par Melchior de
Ortga, chevalier d'Ubda, Valladolid, 1556.
     [38] Sa mre Marcelina, femme du prince Florasan de
Misia, le mit au jour dans un bois, et le confia  une femme
sauvage, appele Balsagina, qui, des noms runis de ses
parents, le nomma Florismars, puis Flix-Mars.
     [39] _Chronique du trs-vaillant chevalier Platir, fils de
l'empereur Primalon, _Valladolid, 1533. L'auteur de cet
ouvrage est inconnu, comme le sont la plupart de ceux qui ont
crit des livres de chevalerie.
     [40] _Livre de l'invincible chevalier Lepolemo, et des
exploits qu'il fit, s'appelant le chevalier de la Croix, _Tolde,
1562 et 1563. Ce livre a deux parties, dont l'une, au dire de
l'auteur, fut crite en arabe, sur l'ordre du sultan Zulma, par
un More nomm Zarton, et traduite par un captif de Tunis ;
l'autre en grec, par le roi Artidore.
     [41] Cet ouvrage est form de quatre parties : la
premire, compose par Diego Ordoez de Calahorra, fut
imprime en 1502, et ddie  Martin Cortez, fils de Fernand
Cortez ; la seconde, crite par Pedro de la Sierra, fut imprime
 Saragosse, en 1586 ; les deux dernires, composes par le
licenci Marcos Martinez, parurent aussi  Saragosse, en
1603.
     [42] Tout le monde sait que Boyardo est auteur de
_Roland amoureux, _et l'Arioste de _Roland furieux._
     [43] Ce capitaine est don Geronimo Ximenez de Urrea,
qui fit imprimer sa traduction  Lyon, en 1556. Don Diego de
Mendoza avait dit de lui :  Et don Geronimo de Urrea n'a-t-il
pas gagn renom de noble crivain et beaucoup d'argent, ce
qui importe plus, pour avoir traduit le _Roland furieux,
_c'est--dire pour avoir mis, o l'auteur disait _cavaglieri,
_cavalleros ; _arme, _armas ; _amori, _amores ? De cette
faon, j'crirais plus de livres que n'en fit Mathusalem. 
     [44] Ce pome, crit en octaves, est celui d'Agustin
Alonzo, de Salamanque, Tolde, 1585. Il ne faut pas le
confondre avec celui de l'vque Balbuna, qui ne parut
qu'aprs la mort de Cervants.
     [45] De Francisco Garrido de Villena. Tolde, 1585.
     [46] Le premier des _Palmerins _est intitul : _Livre du
fameux chevalier Palmerin d'Olive, qui fit par le monde de
grands exploits d'armes, sans savoir de qui il tait fils,
_Mdina del Campo, 1563. Son auteur est une femme
portugaise,  ce qu'on suppose, dont le nom est rest inconnu.
L'autre _Palmerin (Chronica do famoso  muito esforzado
cavaleiro Palmeirim da Ingalaterra, _etc.), est form de six
parties. Les deux premires sont attribues, par les uns, au roi
Jean II, par d'autres,  l'infant don Louis, pre du prieur de
Ocrato, qui disputa la couronne de Portugal  Philippe II ; par
d'autres encore,  Francisco de Moraes. Les troisime et
quatrime parties furent composes par Diego Fernandez ; les
cinquime et sixime, par Balthazar Gonzalez Lobato, tous
Portugais.
     [47] Ce roman est intitul : _Livre du valeureux et
invincible prince don Blianis de Grce, fils de l'empereur don
Bliano et de l'impratrice Clorinda ; traduit de la langue
grecque, dans laquelle l'crivit le sage Friston, par un fils du
vertueux Torribio Fernandez, _Burgos, 1579. Ce fils du
vertueux Torribio tait le licenci Geronimo Fernandez,
avocat  Madrid.
     [48] C'est--dire le dlai ncessaire pour assigner en
justice ceux qui rsident aux colonies, six mois au moins.
     [49] L'une tait suivante et l'autre dugne de la princesse
Carmsina, prtendue de Tirant le Blanc.
     [50] Cet auteur inconnu, qui mritait les galres, au dire
du cur, intitula son ouvrage : _Tirant le Blanc, de Roche-
Sale, chevalier de la Jarretire, qui, par ses hauts faits de
chevalerie, devint prince et csar de l'empire grec. _Le hros
se nomme Tirant, parce que son pre tait seigneur de la
marche de Tirania, et Blanco, parce que sa mre s'appelait
Blanche ; on ajouta de Roche-Sale, parce qu'il tait seigneur
d'un chteau fort bti sur une montagne de sel. Ce livre, l'un
des plus anciens du genre, fut probablement crit en portugais
par un Valencien nomm Juannot Martorell. Une traduction
en langue limousine, faite par celui-ci et termine, aprs sa
mort, par Juan de Galba, fut imprime  Valence en 1490. Les
exemplaires de la traduction espagnole publie  Valladolid,
en 1516, sont devenus d'une extrme raret. Ce livre manque
dans la collection de romans originaux de chevalerie que
possde la bibliothque impriale de Paris. On l'a mme
vainement cherch dans toute l'Espagne, pour la bibliothque
de Madrid, et les commentateurs sont obligs de le citer en
italien ou en franais.
     [51] Portugais : il tait pote, musicien et soldat. Il fut
tu dans le Pimont, en 1561.
     [52] Salmantin veut dire de Salamanque. C'tait un
mdecin de cette ville, nomm Alonzo Perez.
     [53] Pote valencien, qui continua l'oeuvre de
Montemayor, sous le titre de _Diana enamorada._
     [54] Voici le titre de l'ouvrage : _Les dix livres de
Fortune d'amour, o l'on trouvera les honntes et paisibles
amours du berger Frexano et de la belle bergre Fortune,
_Barcelone, 1573.
     [55] Par don Bernardo de la Vega, chanoine de
Tucuman, Sville, 1591.
     [56] Par Bernardo Gonzalez de Bobadilla, Alcala, 1587.
     [57] Par Bartolome Lopez de Enciso, Madrid, 1586.
     [58] Par Luis Galvez de Montalvo, Madrid, 1582.
     [59] Par don Pedro Padilla, Madrid, 1575.
     [60] Imprim  Madrid en 1586.
     [61] Cervants renouvela, dans la ddicace de _Persils y
Sigismunda, _peu de jours avant sa mort, la promesse de
donner cette seconde partie de la _Galate. _Mais elle ne fut
point trouve parmi ses crits.
     [62] Le grand pome pique de l'_Araucana _est le rcit
de la conqute de l'_Arauco, _province du Chili, par les
Espagnols. Alonzo de Ecilla faisait partie de l'expdition.
L'_Austriada _est l'histoire hroque de don Juan d'Autriche,
depuis la rvolte des Morisques de Grenade jusqu' la bataille
de Lpante. Enfin le _Monserrate _dcrit la pnitence de saint
Garin et la fondation du monastre de Monserrat, en
Catalogne, dans le neuvime sicle.
     [63] Pome en douze chants, de Luis Barahona de Soto,
1586.
     [64] Il y avait,  l'poque de Cervants, deux pomes de
ce nom sur les victoires de Charles-Quint : l'un de Geronimo
Sampere, Valence, 1560 ; l'autre de Juan Ochoa de la Salde,
Lisbonne, 1585.
     [65] _El Len de Espaa, _pome en octaves, de Pedro
de la Vecilla Castellanos, sur les hros et les martyrs de
l'ancien royaume de Lon. Salamanque, 1586.
     [66] _Los hechos del imperador. _C'est un autre pome
_(Carlo famoso), _en cinquante chants et en l'honneur de
Charles-Quint, compos, non par don Luis de Avila, mais par
don Luis Zapata. Il y a dans le texte une faute de l'auteur ou de
l'imprimeur.
     [67] Allusion au tournoi de Perspolis, dans le roman de
_Blianis de Grce._
     [68] Cervants aura sans doute crit Friston, nom de
l'enchanteur, auteur suppos de _Blianis, _qui habitait la
_fort de la Mort._
     [69] En Espagne, dans la hirarchie nobiliaire, le titre de
marquis est infrieur  celui de comte. C'est le contraire en
Angleterre et en France.
     [70] Cette aventure de Diego Perez de Vargas, surnomm
_Machuca, _arriva  la prise de Xrs, sous saint Ferdinand.
Elle est devenue le sujet de plusieurs _romances._
     [71] Rgle neuvime :  Qu'aucun chevalier ne se plaigne
d'aucune blessure qu'il ait reue.  (MARQUEZ, _Tesoro
militar de cavalleria)._
     [72] Cervants divisa la premire partie du _Don
Quichotte _en quatre livres fort ingaux entre eux, car le
troisime est plus long que les deux premiers, et le quatrime
plus long que les trois autres. Il abandonna cette division dans
la seconde partie, pour s'en tenir  celle des chapitres.
     [73] Ainsi ce fut le sage Alquife qui crivit la chronique
d'Amadis de Grce ; le sage Friston, l'histoire de don Blianis ;
les sages Artmidore et Lirgando, celle du chevalier de
Phoebus ; le sage Galtnor, celle de Platir, etc.
     [74] Ou cette plaisanterie, fort heureusement place par
Cervants en cet endroit, avait cours de son temps, mme hors
de l'Espagne, ou Shakespeare et lui l'ont imagine  la fois. On
lit, dans _les Joyeuses bourgeoises de Windsor _(acte II, scne
II) :

     FALSTAF
     Bonjour, ma bonne femme.
     QUICKLY
     Plaise  Votre Seigneurie, ce nom ne m'appartient pas.

     FALSTAF
     Ma bonne fille, donc.

     QUICKLY
     J'en puis jurer ; comme l'tait ma mre quand je suis
venue au monde.
     [75] Cervants veut parler de l'hbreu, et dire qu'il aurait
bien trouv quelque juif  Tolde.
     [76] On a donn le nom de _Morisques _aux
descendants des Arabes et des Mores rests en Espagne aprs
la prise de Grenade, et convertis par force au christianisme.
Voyez,  ce sujet, mon _Histoire des Arabes et des Mores
d'Espagne, _t. I, chap. VII.
     [77] Pour accommoder son livre  la mode des romans
de chevalerie, Cervants suppose qu'il fut crit par un More, et
ne se rserve  lui-mme que le titre d'diteur. Avant lui, le
licenci Pedro de Lujan avait fait passer son histoire du
chevalier de la Croix pour l'oeuvre du More Xarton, traduite
par un captif de Tunis.

     L'orientaliste don Jos Conde a rcemment dcouvert la
signification du nom de ce More, auteur suppos du _Don
Quichotte. _Ben-Engli est un compos arabe dont la racine,
_iggel _ou _eggel, _veut dire cerf, comme Cervants est un
compos espagnol dont la racine est _ciervo. Engli _est
l'adjectif arabe correspondant aux adjectifs espagnols _cerval
_ou _cervanteo. _Cervants, longtemps captif parmi les
Mores d'Alger, dont il avait appris quelque peu la langue, a
donc cach son nom sous un homonyme arabe.
     [78] Au contraire, c'est la seule fois que Sancho soit
nomm Zancas. Il est presque superflu de dire que _Panza
_signifie panse, et _Zancas, _jambes longues et cagneuses.
     [79] Cervants fait sans doute allusion au nom de _chien
_que se donnaient rciproquement les chrtiens et les Mores.
On disait en Espagne : _Perro moro._
     [80] La _Santa Hermandad, _ou _Sainte Confrrie,
_tait une juridiction ayant ses tribunaux et sa marchausse,
spcialement charge de la poursuite et du chtiment des
malfaiteurs. Elle avait pris naissance ds le commencement du
treizime sicle, en Navarre, et par des associations
volontaires ; elle pntra depuis en Castille et en Aragon, et fut
compltement organise sous les rois catholiques.
     [81] Ou _Fier--Bras. _ C'tait, dit l'_Histoire de
Charlemagne, _un gant, roi d'Alexandrie, fils de l'amiral
Balan, conqurant de Rome et de Jrusalem, et paen ou
Sarrasin. Il tait grand ennemi d'Olivier, qui lui faisait des
blessures mortelles ; mais il en gurissait aussitt en buvant
d'un baume qu'il portait dans deux petits barils gagns  la
conqute de Jrusalem. Ce baume tait,  ce qu'on croit, une
partie de celui de Joseph d'Arimathie (qui servit  embaumer
le Sauveur). Mais Olivier, ayant russi  submerger les deux
barils au passage d'une profonde rivire, vainquit Fier--Bras,
qui reut ensuite le baptme et mourut converti, comme le
rapporte Nicolas de Piamonte.  _(Historia de Carlo Magno,
_cap. VIII et XII.)
     [82] _Orlando furioso, _canto XVIII, CLXI, etc.
     [83] Voici le serment du marquis de Mantoue, tel que le
rapportent les anciens _romances _composs sur son
aventure :  Je jure de ne jamais peigner mes cheveux blancs
ni couper ma barbe, de ne point changer d'habits ni
renouveler ma chaussure, de ne point entrer en lieux habits
ni ter mes armes, si ce n'est pour une heure, afin de me laver
le corps, de ne point manger sur nappe ni m'asseoir  table,
jusqu' ce que j'aie tu Charlot, ou que je sois mort dans le
combat... 
     [84] Dans le pome de Boyardo, le roi de Tartarie,
Agrican, vient faire le sige d'Albraque avec une arme de
deux millions de soldats, qui couvrait quatre lieues d'tendue.
Dans le pome de l'Arioste, le roi Marsilio assige la mme
forteresse avec les trente-deux rois ses tributaires et tous leurs
gens d'armes.
     [85] Royaumes imaginaires cits dans l'_Amadis de
Gaule._
     [86] Il peut tre curieux de comparer cette description
de l'ge d'or avec celles qu'en ont faites Virgile, dans le
premier livre des _Gorgiques, _Ovide, dans le premier livre
des _Mtamorphoses, _et le Tasse, dans le choeur de bergers
qui termine le premier acte de l'_Aminta._
     [87] Presque tous les instituts de chevalerie adoptrent la
mme devise. Dans l'ordre de Malte, on demandait au
rcipiendaire :  Promettez-vous de donner aide et faveur aux
veuves, aux mineurs, aux orphelins et  toutes les personnes
affliges ou malheureuses ?  Le novice rpondait :  Je
promets de le faire avec l'aide de Dieu. 
     [88] _Rabel, _espce de violon  trois cordes, que l'on
connaissait en Espagne ds les premires annes du
quatorzime sicle, car l'archiprtre de Hita en fait mention
dans ses posies.
     [89] Il y a dans l'original  ... Plus que _sarna _(la gale) 
pour Sara, femme d'Abraham. Don Quichotte rpond ensuite :
 _Sarna _vit plus que Sara.  Ces jeux de mots ne pouvaient
tre traduits.
     [90] Il est dit, au chapitre XCIX du roman d'Esplandian,
que l'enchanteresse Morgana, soeur du roi Artus, le tenait
enchant, mais qu'il reviendrait sans faute reprendre un jour
le trne de la Grande-Bretagne. Sur son spulcre, au dire de
don Digo de Vra _(Epitome de los imperios), _on avait
grav ce vers pour pitaphe :

HIC JACET ARTURUS, REX QUONDAM, REXQUE
FUTURUS,

     qu'on pourrait traduire ainsi :

CI-GT ARTHUR, ROI PASS, ROI FUTUR.

     Julian del Castillo a recueilli dans un ouvrage grave
_(Historia de los reyes godos) _un conte populaire qui courait
 son poque : Philippe II, disait-on, en pousant la reine
Marie, hritire du royaume d'Angleterre, avait jur _que, si
le roi Artus revenait de son temps, il lui rendrait le trne._

     Le docteur John Bowle, dans ses annotations sur le _Don
Quichotte, _rapporte une loi d'Holius le Bon, roi de Galles,
promulgue en 998, qui dfend de tuer des corbeaux sur le
champ d'autrui. De cette dfense, mle  la croyance
populaire qu'Artus fut chang en corbeau, a pu natre l'autre
croyance que les Anglais s'abstenaient de tuer ces oiseaux
dans la crainte de frapper leur ancien roi.
     [91] L'ordre de la _Table-Ronde, _fond par Artus, se
composait de vingt-quatre chevaliers et du roi prsident. On y
admettait les trangers : Roland en fut membre, ainsi que
d'autres _pairs de France. _Le conteur don Digo de Vra, qui
recueillait dans son livre _(Epitome de los imperios) _toutes
les fables populaires, rapporte que, lors du mariage de
Philippe II avec la reine Marie, on montrait encore, 
Hunscrit, la _table ronde _fabrique par Merlin ; qu'elle se
composait de vingt-cinq compartiments, teints en blanc et en
vert, lesquels se terminaient en pointe au milieu, et allaient
s'largissant jusqu' la circonfrence, et que dans chaque
division taient crits le nom du chevalier et celui du roi. L'un
de ces compartiments, appel _place de Judas, _ou _sige
prilleux, _restait toujours vide.
     [92] Le romance entier est dans le _Cancionero, _p. 242
de l'dition d'Anvers. _Lancelot du Lac _fut originairement
crit par Arnault Daniel, pote provenal.
     [93] Renaud de Montauban devint empereur de
Trbisonde ; Bernard del Carpio, roi d'Irlande ; Palmerin
d'Olive, empereur de Constantinople ; Tirant le Blanc, csar de
l'empire de Grce, etc.
     [94]  Tirant le Blanc n'invoquait aucun saint, mais
seulement le nom de Carmsine ; et, quand on lui demandait
pourquoi il n'invoquait pas aussi le nom de quelque saint, il
rpondait :  Celui qui sert plusieurs ne sert personne. 
(Livre III, chap. XXVIII.)
     [95] Ainsi, lorsque Tristan de Lonais se prcipite d'une
tour dans la mer, _il se recommande  l'amie Iseult et  son
doux Rdempteur._
     [96] L'article 31 des statuts de l'ordre de l'charpe _(la
Banda) _tait ainsi conu :  Qu'aucun chevalier de l'charpe
ne soit sans servir quelque dame, non pour la dshonorer,
mais pour lui faire la cour et pour l'pouser. Et quand elle
sortira, qu'il l'accompagne  pied ou  cheval, tenant  la main
son bonnet, et faisant la rvrence avec le genou. 
     [97] Don Quichotte veut parler sans doute de la princesse
Briolange, choisie par Amadis pour son frre Galaor.  Il
s'prit tellement d'elle, et elle lui parut si bien, que, quoiqu'il
et vu et trait beaucoup de femmes, comme cette histoire le
raconte, jamais son coeur ne fut octroy en amour vritable 
aucune autre qu' cette belle reine.  _(Amadis, _lib. IV, cap.
CXXI).
     [98] Nessun la muova !
     Que star non possa con Orlando a prova.
     _(Ariosto, _canto XXIV, oct. 57.)
     [99] On donnait alors dans le peuple le nom de
_cachopin _ou _gachupin _ l'Espagnol qui migrait aux
Grandes-Indes par pauvret ou vagabondage.
     [100] Chrysostome tant mort _dsespr, _comme
disent les Espagnols, c'est--dire par un suicide, son
enterrement se fait sans aucune crmonie religieuse. Ainsi il
est encore vtu en berger, et ne porte point la _mortaja,
_habit religieux qui sert de linceul  tous les morts.
     [101] Les stances de ce chant _(cancin) _se composent
de seize vers de onze syllabes _(endecasilabos), _dont les
rimes sont disposes d'une faon singulire, inusite jusqu'
Cervants, et qu'on n'a pas imite depuis. Dans cet
arrangement, le pnultime vers, ne trouvant point de
consonance dans les autres, rime avec le premier hmistiche
du dernier.

Mas gran simpleza es avisarte desto,
Pues se que esta tu gloria conocida
En que mi _vida _llegue al fin tan presto.

     Comme ces singularits, et mme les principales beauts
de la pice (o elles sont rares) se trouvent perdues dans la
traduction, je l'aurais volontiers supprime, pour abrger
l'pisode un peu long, un peu mtaphysique, de Chrysostome
et de Marcelle, s'il tait permis  un traducteur de _corriger
_son modle, surtout quand ce modle est Cervants.
     [102] L'rudition de l'tudiant Ambroise est ici en dfaut.
Tarquin tait le second mari de Tullia, et c'est le corps de son
pre Servius Tullius qu'elle foula sous les roues de son char.
[103] Que fu pastor de ganado
Perdido por desamor.

     Il y a dans cette strophe un insipide jeu de mots entre les
paroles voisines _ganado _et _perdido ;_ celle-ci veut dire
_perdu ; _l'autre, qui signifie _troupeau, _veut dire aussi
_gagn._
     [104] Habitants du district de Yanguas, dans la Rioja.
     [105] Amadis tomba deux fois au pouvoir d'Archalas.
La premire, celui-ci le tint enchant ; la seconde, il le jeta
dans une espce de souterrain, par le moyen d'une trappe. Le
roman ne dit pas qu'il lui ait donn des coups de fouet ; mais
il lui fit souffrir la faim et la soif. Amadis fut secouru dans
cette extrmit par une nice d'Archalas, la demoiselle
muette, qui lui descendit dans un panier un pt au lard et
deux barils de vin et d'eau. (Chap. XIX et XLIX.)
     [106] _Tizona, _nom de l'une des pes du Cid. L'autre
s'appelait _Colada._
     [107] _Beltenebros._
     [108] Avant leur expulsion de l'Espagne, les Morisques s'y
occupaient de l'agriculture, des arts mcaniques et surtout de
la conduite des btes de somme. La vie errante des muletiers
les dispensait de frquenter les glises, et les drobait  la
surveillance de l'Inquisition.
     [109] Voyez la note 80 chap. X.
     [110] Le supplice de Sancho tait ds longtemps connu.
Sutone rapporte que l'empereur Othon, lorsqu'il rencontrait,
pendant ses rondes de nuit, quelques ivrognes dans les rues de
Rome, les faisait berner... _distento sagulo in sublime jactare.
_Et Martial, parlant  son livre, lui dit de ne pas trop se fier
aux louanges :  Car, par derrire, ajoute-t-il : Ibis ab excusso
missus in astra sago. 

     Les tudiants des universits espagnoles s'amusaient, au
temps du carnaval,  faire aux chiens qu'ils trouvaient dans
les rues ce que l'empereur Othon faisait aux ivrognes.
     [111] C'est Amadis de Grce qui fut appel le _chevalier
de l'Ardente-pe, _parce qu'en naissant il en avait une
marque sur le corps, _depuis le genou gauche jusqu' la
pointe droite du coeur, aussi rouge que le feu. _(partie I, chap.
XLVI.)

     Comme don Quichotte dit seulement Amadis, ce qui
s'entend toujours d'Amadis de Gaule, et qu'il parle d'une pe
vritable, il voulait dire, sans doute, le _chevalier de la Verte-
pe. _Amadis reut ce nom, sous lequel il tait connu dans
l'Allemagne, parce que,  l'preuve des amants fidles, et sous
les yeux de sa matresse Oriane, il tira cette merveilleuse pe
de son fourreau, fait d'une arte de poisson, verte et si
transparente qu'on voyait la lame au travers. (Chap. LVI, LXX
et LXXIII.)
     [112] Nom de l'le de Ceylan dans l'antiquit.
     [113] Peuples de l'intrieur de l'Afrique.
     [114] Ce ne sont pas les portes du temple o il prit
qu'emporta Samson, mais celles de la ville de Gaza. _(Juges,
_chap. XVI.)
     [115] Littralement : _cherche mon sort  la piste,
dpiste mon sort._
     [116] On croit que ce nom, donn par les Arabes  la
rivire de Grenade, signifie _semblable au Nil._
     [117] De Tarifa.
     [118] Les Biscayens.
     [119] Andrs de Laguna, n  Sgovie, mdecin de
Charles-Quint et du pape Jules III, traducteur et
commentateur de Dioscorides.
     [120] Le texte dit simplement _encamisados, _nom qui
conviendrait parfaitement aux soldats employs dans une de
ces attaques nocturnes o les assaillants mettaient leurs
chemises par-dessus leurs armes, pour se reconnatre dans les
tnbres, et que par cette raison on appelait _camisades _(en
espagnol _encamisadas). _J'ai cru pouvoir,  la faveur de ce
vieux mot, forger celui _d'enchemis._
     [121] Don Blianis de Grce s'tait appel le _chevalier
de la Riche-Figure. _Il faut remarquer que le mot _figura, _en
espagnol, ne s'applique pas seulement au visage, mais  la
personne entire.
     [122] Concile de Trente (chap. LV).
     [123] Cette prtendue aventure du Cid est raconte avec
une navet charmante dans le vingt et unime romance de
son _Romancero._
     [124] C'est sans doute une allusion au Nil, dont les
anciens plaaient la source au sommet des montagnes de la
Lune, dans la haute thiopie, du haut desquelles il se
prcipitait par deux immenses cataractes. (Ptolme,
_Gogr., _livre V.)
     [125] Les bergers espagnols appellent la constellation de
la _petite Ourse _le _cor de chasse (la bocina). _Cette
constellation se compose de l'toile polaire, qui est immobile,
et de sept autres toiles qui tournent autour, et qui forment
une grossire image de cor de chasse. Pour connatre l'heure,
les bergers figurent une croix ou un homme tendu, ayant la
tte, les pieds, le bras droit et le bras gauche.

     Au centre de cette croix est l'toile polaire, et c'est le
passage de l'toile formant l'embouchure du cor de chasse _(la
boca de la bocina) _par ces quatre points principaux, qui
dtermine les heures de la nuit. Au mois d'aot, poque de
cette aventure, la ligne de minuit est en effet au bras gauche
de la croix, de sorte qu'au moment o _la boca de la bocina
_arrive au-dessus de la tte, il n'y a plus que deux ou trois
heures jusqu'au jour. Le calcul de Sancho est  peu prs juste.
     [126] Quelquefois les contes de bonne femme
commenaient ainsi :  ... Le bien pour tout le monde, et le
mal pour la matresse du cur. 
     [127] L'histoire de la Torralva et des chvres  passer
n'tait pas nouvelle. On la trouve, au moins en substance, dans
la XXXIe des _Cento Novelle antiche _de Francesco
Sansovino, imprimes en 1575. Mais l'auteur italien l'avait
emprunte lui-mme  un vieux fabliau provenal du
treizime sicle _(le Fableor, _collection de Barbazan, 1756),
qui n'tait qu'une traduction en vers d'un conte latin de Pedro
Alfonso, juif converti, mdecin d'Alphonse le Batailleur, roi
d'Aragon (vers 1100).
     [128] On appelle _vieux chrtiens, _en Espagne, ceux qui
ne comptent parmi leurs anctres ni Juifs ni Mores convertis.
     [129] Allusion au proverbe espagnol :  Si la pierre donne
sur la cruche, tant pis pour la cruche ; et si la cruche donne
sur la pierre, tant pis pour la cruche. 
     [130] Armet enchant appartenant au roi more
Mambrin, et qui rendait invulnrable celui qui le portait.
_(Boyardo _et l'_Arioste.)_
     [131] _Palmrin d'Olive, _chap. XLIII.
     [132] _Esplandian, _chap. CXLVII et CXLVIII.
     [133] _Amadis _de _Gaule, _chap. CXVII.
     [134] _Amadis de Gaule, _chap. LXVI, part. II, etc.
     [135] _Amadis _de _Gaule, _chap. XIV ; _le Chevalier
de la Croix, _chap. CXLIV.
     [136] Bernard del Carpio, canto XXXVIII ; Primalon,
chap. CLVII.
     [137] _Tirant le Blanc, _part. I, chap. XL, etc. ; _le
Chevalier de la Croix_, livre I, chap. LXV et suiv., etc.
     [138] Suivant les anciennes lois du _Fuero Juzgo _et les
_Fueros _de Castille, le noble qui recevait un grief dans sa
personne ou ses biens pouvait rclamer une satisfaction de
500 _sueldos. _Le vilain n'en pouvait demander que 300
_(Garibay, _lib. XII, cap. XX).
     [139] On croit que Cervants a voulu dsigner don Pedro
Giron, duc d'Osuna, vice-roi de Naples et de Sicile. Dans son
_Thtre du gouvernement des vice-rois de Naples,
_Domenicho Antonio Parrino dit que ce fut un des grands
hommes du sicle, et qu'il n'avait de petit que la taille : _di
picciolo non avea altro que la statura._
     [140]  Quand le seigneur sort de sa maison pour aller 
la promenade ou faire quelque visite, l'cuyer doit le suivre 
cheval.  (Miguel Yelgo, _Estilo _de _servir a principes,
_1614.)
     [141] On trouve dans le vieux code du treizime sicle,
appel _Fuero Juzgo, _des peines contre ceux qui _font
tomber la grle sur les vignes et les moissons, ou ceux qui
parlent avec les diables, et qui font tourner les volonts aux
hommes et aux femmes. _(Lib. VI, tit. II, ley 4.) Les _Partidas
_punissent galement ceux qui _font des images ou autres
sortilges, et donnent des herbes pour l'amourachement des
hommes et des femmes. _(Part. VII, tit. XXIII, ley 2 y 3.)
     [142] Ce clbre petit livre, qui parut en 1539, et qu'on
croit l'ouvrage de don Diego Hurtado de Mendoza, ministre et
ambassadeur de Charles-Quint, mais qui a peut-tre pour
auteur le moine Fray Juan de Ortega, est le premier de tous
les romans qui composent ce que l'on nomme en Espagne la
_littrature picaresque. _J'en ai publi l'histoire et la
traduction dans l'dition illustre de _Gil Blas, _comme
introduction naturelle au roman de Lesage.
     [143] L'auteur de _Guzman d'Alfarache, _Mateo Aleman,
dit de son hros :  ... Il crit lui-mme son histoire aux
galres, o il est forat  la rame, pour les crimes qu'il a
commis... 
     [144] Amadis de Gaule, ayant vaincu le gant Madraque,
lui accorde la vie,  condition qu'il se fera chrtien, lui et tous
ses vassaux, qu'il fondera des glises et des monastres, et
qu'enfin il mettra en libert tous les prisonniers qu'il gardait
dans ses cachots, lesquels taient plus de cent, dont trente
chevaliers et quarante dugnes ou damoiselles.

     Amadis leur dit, quand ils vinrent lui baiser les mains en
signe de reconnaissance :  Allez trouver la reine Brisena,
dites-lui comment vous envoie devant elle son chevalier de
l'le-Ferme, et baisez-lui la main pour moi.  _(Amadis de
Gaule, _livre III, chap. LXV.)
     [145] On appelle en Espagne _sierra _(scie) une
cordillre, une chane de montagnes. La _Sierra-Morena
_(montagnes brunes), qui s'tend presque depuis
l'embouchure de l'bre jusqu'au cap Saint-Vincent, en
Portugal, spare la Manche de l'Andalousie. Les Romains
l'appelaient _Mons Marianus._
     [146] La Sainte-Hermandad faisait tuer  coups de
flches les criminels qu'elle condamnait, et laissait leurs
cadavres exposs sur le gibet.
     [147] Il parat que Cervants ajouta aprs coup, dans ce
chapitre, et lorsqu'il avait crit dj les deux suivants, le vol de
l'ne de Sancho par Gins de Passamont. Dans la premire
dition du _Don Quichotte, _il continuait, aprs le rcit du
vol,  parler de l'ne comme s'il n'avait pas cess d'tre en la
possession de Sancho, et il disait ici :  Sancho s'en allait
derrire son matre, assis sur son ne  la manire des
femmes...  Dans la seconde dition, il corrigea cette
inadvertance, mais incompltement, et la laissa subsister en
plusieurs endroits. Les Espagnols ont religieusement conserv
son texte, et jusqu'aux disparates que forme cette correction
partielle. J'ai cru devoir les faire disparatre, en gardant
toutefois une seule mention de l'ne, au chapitre XXV. L'on
verra, dans la seconde partie du _Don Quichotte, _que
Cervants se moque lui-mme fort gaiement de son
tourderie, et des contradictions qu'elle amne dans le rcit.
     [148] Tmoin celle d'_Amadis de Gaule_ :

_Leonoreta sin roseta_
_Blanca sobre toda flor,_
_Sin roseta no me meta_
_En tal culpa vuestro amor, _etc.
     (Livre II, chap. LIV.)
     [149] _Carta _signifie galement _lettre _et _charte ;
_de l la question de Sancho.
     [150] _Coleto de ambar. _Ce pourpoint parfum se
nommait en France, au seizime sicle, _collet de senteur, _ou
_collet de fleurs. _(Voy. Montaigne, livre I, chap. XXII, et les
notes.)
     [151] Personnages de la _Chronique de don Florisel de
Niquea, _par Fliciano de Silva.
     [152] Chirurgien d'Amadis de Gaule.
     [153] Voyez la note 146 du chap. XXIII.
     [154] _Amadis de Gaule, _chap. XXI, XL et suivants.
     [155] On peut voir, dans l'_Amadis de Gaule _(chap.
LXXIII), la description d'un andriaque n des amours
incestueux du gant Bandaguido et de sa fille.
     [156] _Orlando furioso, _chants XXIII et suivants.
     [157] Imitation burlesque de l'invocation d'Albanio dans
la seconde glogue de Garcilaso de la Vega.
     [158] _Orlando furioso, _chant IV, etc.
     [159] In inferno nulla est redemptio.
     [160] Les potes, cependant, n'ont pas toujours clbr
d'imaginaires beauts, et, sans recourir  la Batrix du Dante
ou  la Laure de Ptrarque, on peut citer, en Espagne, la Diane
de Montemayor et la Galathe de Cervants lui-mme.
     [161] Il est sans doute inutile de faire observer que, pour
augmenter le burlesque de cette lettre de change, don
Quichotte y emploie la forme commerciale.
     [162] Expression espagnole pour dire : Elle me porterait
respect.
     [163] C'est Thse que voulait dire don Quichotte.
     [164] C'tait Ferragus, qui portait sept lames de fer sur le
nombril. _(Orlando furioso, _canto XII.)
     [165] _Orlando furioso, _canto XXIII.
     [166] Phaton.

... Currus auriga paterni,
Quem si non tenuit, magnis tamen excidit ausis.
(Ovid., _Met., _lib. II.)
     [167] Ces strophes sont remarquables, dans l'original,
par une coupe trange et par la bizarrerie des expressions
qu'il fallait employer pour trouver des rimes au nom de don
Quichotte : singularits entirement perdues dans la
traduction.
     [168]  la manire de l'archevque Turpin, dans le
_Morgante maggiore _de Luigi Pulci.
     [169] Roi goth, dtrn en 680, et dont le nom est rest
populaire en Espagne.
     [170] Comme le plus grand charme des trois strophes qui
suivent est dans la coupe des vers et dans l'ingnieux
arrangement des mots, je vais, pour les faire comprendre,
transcrire une de ces strophes en original :

_ Quien menoscaba mis bienes ?_
_Desdenes._
_ Yquien aumenta mis duelos ?_
_Los zelos._
_ Y quien prueba mi paciencia ?_
_Ausencia._
_De ese modo en mi dolencia_
_Ningun remedio se alcanza,_
_Pues me matan la esperanza_
_Desdenes, zelos y ausencia._
     [171] Malgr mon respect pour le texte de Cervants, j'ai
cru devoir supprimer ici une longue et inutile srie
d'imprcations, o Cardnio donne  Fernand les noms de
Marius, de Sylla, de Catilina, de Julien, de Judas, etc., en les
accompagnant de leurs pithtes classiques. Cette rudition
de collge aurait fait tache dans un rcit habituellement
simple et toujours touchant.
     [172] Parabole du prophte Nathan, pour reprocher 
David l'enlvement de la femme d'Urie. _(Rois, _livre II, chap.
XII.)
     [173] Pellicer croit voir ici une allusion  cette sentence
de Virgile :

Una salus victis, nullam sperare salutem.
     [174] Malgr cet loge des pisodes introduits dans la
premire partie du _Don Quichotte, _Cervants en fait lui-
mme la critique, par la bouche du bachelier Samson
Carrasco, dans la seconde partie, beaucoup plus sobre
d'incidents trangers.
     [175] Espce de casquette sans visire, dont se coiffent
les paysans de la Manche et des Andalousies.
     [176] Cervants voulait probablement dsigner le duc
d'Osuna, et peut-tre y avait-il un fond vritable  l'histoire de
Dorothe.
     [177] Pour Ganelon, voyez la note 17 du chap. I. Vellido
est un chevalier castillan qui assassina le roi Sanche II au
sige de Zamora, en 1073.
     [178] Zulema est le nom d'une montagne au sud-ouest
d'Alcala de Hnars, au sommet de laquelle on a trouv
quelques ruines qu'on croit tre celles de l'ancien Complutum.
Cervants consacre ici un souvenir  sa ville natale.
     [179] En Espagne, on appelait _ensalmo _une manire
miraculeuse de gurir les maladies, en rcitant sur le malade
certaines prires. Ce charme s'appelait ainsi _(ensalmo),
_parce que les paroles sacramentelles taient ordinairement
prises dans les psaumes.
     [180] Allusion  l'un des tours de maquignonnage des
Bohmiens, qui, pour donner du train au mulet le plus lourd
ou  l'ne le plus paresseux, leur versaient un peu de vif-argent
dans les oreilles.
     [181] Ce roman fut compos par Bernardo de Vargas ; il
est intitul : _Les livres de don Cirongilio de Thrace, fils du
noble roi lesphron de Macdoine, tels que les crivit
Novarcus en grec, et Promusis en latin, _Sville, 1545, in-folio.
     [182] Voyez la note 37 du chap. VI.
     [183] Gonzalo Fernandez de Cordova. Son histoire, sans
nom d'auteur, fut imprime  Saragosse en 1559.
     [184] En 1469. Il mourut  Bologne en 1533.
     [185] Voici comment la _Chronique du Grand Capitaine
_raconte cette aventure :  Digo Garcia de Pards prit une
pe  deux mains sur l'paule... et se mit sur le pont du
Garellano, que les Franais avaient jet peu auparavant, et,
combattant contre eux, il commena  faire de telles preuves
de sa personne, que jamais n'en firent de plus grandes en leur
temps Hector, Jules Csar, Alexandre le Grand, ni d'autres
anciens valeureux capitaines, paraissant rellement un autre
Horatius Cocls, par sa rsolution et son intrpidit.  (Chap.
CVI.)
     [186]  la fin de la _Chronique du Grand Capitaine, _se
trouve un _Abrg de la vie et des actions de Digo Garcia de
Pards _(Breve suma de la vida y hechos de Diego Garcia de
Paredes), crit par lui-mme, et qu'il signa de son nom.
     [187] _Mulierem fortem quis inveniet ? _(Prov., cap.
XXXI.)
     [188] Pricls. (Voy. Plutarque, _de la Mauvaise
Honte.)_
     [189] Luigi Tansilo, de Nola, dans le royaume de Naples,
crivit le pome des _Larmes de saint Pierre _(le Lagrime di
San Pietro), pour rparer le scandale qu'avait caus son autre
pome licencieux intitul : _le Vendangeur _(il
Vendemmiatore). Le premier fut traduit en espagnol, d'abord
partiellement, par le licenci Gregorio Hernandez de Velasco,
clbre traducteur de Virgile ; puis, compltement, par Fray
Damian Alvarez. Toutefois, la version de la stance cite est de
Cervants.
     [190] Allusion  l'allgorie que rapporte Arioste dans le
XLIIe chant de son _Orlando furioso, _o Cervants a pris
l'ide de la prsente nouvelle. Arioste avait emprunt lui-
mme l'histoire du vase d'preuve au livre premier de Tristan
de Lonais.
     [191] Guzman d'Alfarache rduit tout ce raisonnement 
peu de paroles :  Ma femme seule pourra m'ter l'honneur,
suivant l'opinion d'Espagne, en se l'tant  elle-mme : car,
puisqu'elle ne fait qu'une chose avec moi, mon honneur et le
sien font un et non deux, comme nous ne faisons qu'une mme
chair.  (Livre II, chap. II.)
     [192] Ce billet est littralement conserv dans la comdie
compose par don Guillen de Castro, sur le mme sujet et sous
le mme titre que cette nouvelle.
     [193] Cervants a rpt ce sonnet dans sa comdie
intitule _la Casa de los zelos _(la Maison de jalousie), au
commencement de la seconde _jornada ; _ou plutt c'est de
cette comdie qu'il l'a pris pour l'introduire dans sa nouvelle.
     [194] Voici, d'aprs un vers de Luis Barahona, dans son
pome des _Larmes d'Anglique _(Lagrimas de Anglica,
canto IV), ce que signifient ces quatre SSSS :

Sabio, Solo, Solicito y Secreto,

     qu'on peut traduire ainsi :

Spirituel, Seul, Soigneux et Sr.
     [195] Je laisse cette faute d'orthographe, qui se trouve
aussi dans l'original _(onesto _pour _honesto) ;_ une
camriste n'y regarde pas de si prs.
     [196] Cervants commet un anachronisme. Le _Grand
Capitaine, _aprs avoir quitt l'Italie en 1507, mourut 
Grenade en 1515. Lautrec ne parut  la tte de l'arme
franaise qu'en 1527, lorsque le prince d'Orange commandait
celle de Charles-Quint.
     [197] On portait alors, surtout en voyage, des masques
(_antifaces_) faits d'toffe lgre, et le plus souvent de taffetas
noir.
     [198] Lella, ou plutt tella, veut dire en arabe, d'aprs
l'Acadmie espagnole, l'adorable, la divine, la bienheureuse
par excellence. Ce nom ne se donne qu' Marie, mre de Jsus.
Zorada est un diminutif de _zorath, _fleur.
     [199] _Macange _est un mot turc corrompu _(ang
mac), _qui veut dire _nullement, en aucune faon._
     [200] Ainsi, au dire de don Quichotte, Cicron, avec son
adage _cedant arma togoe, _ne savait ce qu'il disait.
     [201] Le mot _letras, _transport de l'espagnol au
franais, produit une quivoque invitable. Dans la pense de
Cervants, les _lettres divines _sont la thologie, et les _lettres
humaines, _la jurisprudence, ce que l'on apprend dans les
universits. Le mot _letrado, _qu'il met toujours en
opposition du mot _guerrero, _signifie, non point un homme
de lettres, dans le sens actuel de cette expression, mais un
homme de robe. En un mot, c'est la magistrature et ses
dpendances qu'il oppose  l'arme.
     [202] Don Quichotte, qui emprunte des textes  saint
Luc,  saint Jean,  saint Matthieu, oublie ces paroles de
_l'Ecclsiaste _(chap. IX) _Et dicebam ego meliorem esse
sapientiam fortitudine... Melior est sapientia quam arma
bellica._
     [203] _Estudiante. _C'est le nom qu'on donne
indistinctement aux lves des universits qui se destinent 
l'glise,  la magistrature, au barreau, et  toutes les
professions lettres.
     [204] _Aller  la soupe (andar a la sopa), _se dit des
mendiants qui allaient recevoir  heure fixe, aux portes des
couvents dots, du bouillon et des bribes de pain. La condition
des tudiants a peu chang en Espagne depuis Cervants. On
en voit un grand nombre, encore aujourd'hui, faire mieux que
d'_aller  la soupe : _ la faveur du chapeau  cornes et du
long manteau noir, ils mendient dans les maisons, dans les
cafs et dans les rues.
     [205] Don Quichotte n'est pas le premier qui ait trait
cette matire. L'Italien Francesco Bocchi avait publi 
Florence, en 1580, un discours _Sopra la lire delle armi e delle
lettere ; _et, prcdemment, en 1549, l'Espagnol Juan Angel
Gonzalez avait publi  Valence un livre latin sous ce titre :
_Pro equite contra litteras declamatio. Alia vice versa pro
litteris contra equitem._
     [206] On sait ce que veut dire _avoir la manche large._
     [207] Cervants rpte ici les imprcations de l'Arioste,
dans le onzime chant de l'_Orlando furioso_ :

Come trovasti, o scelerata e brutta
Invenzion, mai loco in uman core !
Per te la militar gloria  distrutta ;
Per te il mestier dell' armi  senza honore ;
Per te  il valore e la virt ridutta,
Che spesso par dei buono il rio migliore...
Che ben fu il pi crudele, e il pi di quanti
Mai furo al mondo ingegni empi e maligni
Chi immagino si abbominosi ordigni.
E creder che Dio, perche vendetta
Ne sia in eterno, nel profondo chiuda
Del cieco abisso quella maladetta
Anima appresso al maladetto Giuda...
     [208] Lope de Vega cite ainsi ce vieil adage, dans une de
ses comdies _(Dorotea, _jorn. I, escena CLI) : _Trois choses
font prosprer l'homme : science, mer et maison du roi._
     [209] Ce Digo de Urbina tait capitaine de la
compagnie o Cervants combattit  la bataille de Lpante.
     [210] Cervants parle de cette bataille en tmoin
oculaire, et l'on conoit qu'il prenne plaisir  rapporter
quelques dtails de ses campagnes.
     [211] Il s'appelait Aluch-Ali, dont les chrtiens ont fait
par corruption Uchali.  Aluch, dit le P. Haedo, signifie, en
turc, _nouveau musulman, _nouveau converti ou rengat ;
ainsi ce n'est pas un nom, mais un surnom. Le nom est Ali, et
les deux ensemble veulent dire le rengat Ali.  _(Epitome de
los reyes de Argel.)_
     [212] Uchali, dit Arroyo, attaqua cette capitane avec sept
galres, et les ntres ne purent la secourir, parce qu'elle s'tait
trop avance au del de la ligne de combat. Des trois
chevaliers blesss, l'un tait F. Pitro Giustiniano, prieur de
Messine et gnral de Malte ; un autre, Espagnol, et un autre,
Sicilien. On les trouva encore vivants, enterrs parmi la foule
des morts. _(Relacin de la santa Liga, _fol. 67, etc.)
     [213] Capitan-Pacha.
     [214] Cervants fit galement cette campagne et celle de
l'anne 1573.
     [215] On appelait ainsi les marins de l'Archipel grec.
     [216]  Don Juan d'Autriche, dit Arroyo, marcha toute la
nuit du 16 septembre 1572, pour tomber au point du jour sur
le port de Navarin, o se trouvait toute la flotte turque, ainsi
que l'en avaient inform les capitaines Luis de Acosta et Pero
Pardo de Villamarin. Mais le chef de la chiourme, ajoute
Aguilera, et les pilotes se tromprent dans le calcul de
l'horloge de sable, et donnrent au matin contre une le
appele Prodano,  trois lieues environ de Navarin. De sorte
qu'Uchali eut le temps de faire sortir sa flotte du port, et de la
mettre sous le canon de la forteresse de Modon. 
     [217] Au retour de leur captivit, Cervants et son frre
Rodrigo servirent sous les ordres du marquis de Santa-Cruz, 
la prise de l'le de Terceira sur les Portugais.
     [218] Marco-Antonio Arroyo dit que ce capitan, appel
Hamet-Bey, petit-fils et non fils de Barberousse,  fut tu par
un de ses esclaves chrtiens, et que les autres le mirent en
pices  coups de dents.  Geronimo Torrs de Aguilera, qui
se trouva, comme Cervants et comme Arroyo,  la bataille de
Lpante, dit que  la galre d'Hamet-Bey fut conduite 
Naples, et qu'en mmoire de cet vnement, on la nomma _la
Prise.  (Cronica de varios sucesos.) _Le P. Haedo ajoute que
ce More impitoyable fouettait les chrtiens de sa chiourme
avec un bras qu'il avait coup  l'un d'eux. _(Historia de
Argel, _fol. 123.)
     [219] Muley-Hamida et Muley-Hamet taient fils de
Muley-Hassan, roi de Tunis. Hamida dpouilla son pre du
trne, et le fit aveugler en lui brlant les yeux avec un bassin
de cuivre ardent. Hamet, fuyant la cruaut de son frre, se
rfugia  Palerme, en Sicile. Uchali et les Turcs chassrent de
Tunis Hamida, qui se fortifia dans la Goulette. Don Juan
d'Autriche,  son tour, chassa les Turcs de Tunis, rappela
Hamet de Palerme, le fit gouverneur de ce royaume, et remit
le cruel Hamida entre les mains de don Carlos de Aragon, duc
de Sesa, vice-roi de Sicile. Hamida fut conduit  Naples, o
l'un de ses fils se convertit au christianisme. Il eut pour
parrain don Juan d'Autriche lui-mme, et pour marraine
doa Violante de Moscoso, qui lui donnrent le nom de don
Carlos d'Autriche. Hamida en mourut de chagrin. _(Torrs de
Aguilera, _p. 105 y sig. _Bibliot. real, _cod. 45, f. 531 y 558.)
     [220] Don Juan d'Autriche fit lever ce fort, capable de
contenir huit mille soldats, hors des murs de la ville, et prs de
l'le de l'Estagno, dont il dominait le canal. Il en donna le
commandement  Gabrio Cervellon, clbre ingnieur, qui
l'avait construit. Ce fort fut lev contre les ordres formels de
Philippe II, qui avait ordonn la dmolition de Tunis. Mais
don Juan d'Autriche, abus par les flatteries de ses secrtaires,
Juan de Soto et Juan de Escovedo, eut l'ide de se faire
couronner roi de Tunis, et s'obstina  conserver cette ville. Ce
fut sans doute une des causes de la mort d'Escovedo,
qu'Antonio Perez, le ministre de Philippe II, fit prir _par
ordre suprieur, _comme il le confessa depuis dans la torture,
et sans doute aussi de la disgrce d'Antonio Perez, que ses
ennemis accablrent  la fin. _(Torrs de Aguilera, _f. 107 ;
_don Lorenzo Van-der-Hemmen, _dans son livre intitul
_Don Felipe el Prudente, _f. 98 et 152.)
     [221] Cette petite le de l'Estagno formait, d'aprs
Ferreras, l'ancien port de Carthage. L'ingnieur Cervellon y
trouva une tour antique, dont il fit une forteresse, en y
ajoutant des courtines et des boulevards. _(Aguilera, _f. 122.)
     [222] Gabrio Cervellon fut gnral de l'artillerie et de la
flotte de Philippe II, grand prince de Hongrie, etc. Lorsqu'il
fut pris  la Goulette, Sinan-Pacha le traita
ignominieusement, lui donna un soufflet, et, malgr ses
cheveux blancs, le fit marcher  pied devant son cheval
jusqu'au rivage de la mer. Cervellon recouvra la libert dans
l'change qui eut lieu entre les prisonniers chrtiens de la
Goulette et de Tunis et les prisonniers musulmans de Lpante.
Il mourut  Milan, en 1580.
     [223] C'est le nom qu'on donnait alors aux Albanais.
     [224] Le petit moine. - Le vritable nom de cet
ingnieur, qui servit Charles-Quint et Philippe II, tait
Giacomo Paleazzo. Outre les constructions militaires dont
parle ici Cervants, il rpara, en 1573, les murailles de
Gibraltar, et leva des ouvrages de dfense au pont de Zuaro,
en avant de Cadix. Ce fut son frre, Giorgio Paleazzo, qui traa
le plan des fortifications de Mayorque, en 1583, et dirigea les
travaux de la citadelle de Pampelune, en 1592.
     [225] Le P. Haedo donne la mme tymologie  son nom.
     [226] Dans sa _Topografia de Argel _(chap. XXI), le P.
Haedo lui donne le titre de _Capitan des corsaires. _ C'est,
dit-il, une charge que confre le Grand Turc. Il y a un capitan
des corsaires  Alger, un autre  Tripoli, et un troisime 
Tunis.  Cet Uchali Fartax tait natif de Licastelli, en Calabre.
Devenu musulman, il se trouva, en 1560,  la droute de
Gelvs, o plus de 10 000 Espagnols restrent prisonniers.
Plus tard, tant roi ou dey d'Alger, il porta secours aux
Morisques de Grenade, rvolts contre Philippe II. Nomm
gnral de la flotte turque, en 1571, aprs la bataille de
Lpante, il se trouva l'anne suivante  Navarin, et mourut
empoisonn en 1580.
     [227] Les Espagnols le nomment Azanaga.
     [228] Bagne _(balio) _signifie, d'aprs la racine arabe
dont les Espagnols ont fait _albail _(maon), un difice en
pltre. - La vie que menaient les captifs dans ces bagnes
n'tait pas aussi pnible qu'on le croit communment. Ils
avaient des oratoires o leurs prtres disaient la messe ; on y
clbrait les offices divins avec pompe et en musique ; on y
baptisait les enfants, et tous les sacrements y taient
administrs ; on y prchait, on y faisait des processions, on y
instituait des confrries, on y reprsentait des _autos
sacramentales, _la nuit de Nol et les jours de la Passion ;
enfin, comme le remarque Clmencin, les prisonniers
musulmans n'avaient certes pas autant de libert en Espagne,
ni dans le reste de la chrtient. (Gomez de Losada, _Escuela
de trabajos y cautiverio de Argel, _lib. II, cap. XLVI y sig.)
     [229] Ce matre du captif tait Vnitien, et s'appelait
Andreta. Il fut pris tant clerc du greffier d'un navire de
Raguse. S'tant fait Turc, il prit le nom d'Hassan-Aga, devint
lamir, ou trsorier d'Uchali, lui succda dans le
gouvernement d'Alger, puis dans l'emploi de gnral de la
mer, et mourut, comme lui, empoisonn par un rival qui le
remplaa. (Haedo, _Historia de Argel, _fol. 89.)
     [230] Ce _tel _de Saavedra est Cervants lui-mme.
Voici comment le P. Haedo s'exprime sur son compte :  Des
choses qui se passrent dans ce souterrain pendant l'espace de
sept mois que ces chrtiens y demeurrent, ainsi que de la
captivit et des exploits de Miguel de Cervants, on pourrait
crire une histoire particulire.  _(Topografia, _fol. 184.)
Quant au captif qui raconte ici sa propre histoire, c'est le
capitaine Ruy Perez de Viedma, esclave, comme Cervants,
d'Hassan-Aga, et l'un de ses compagnons de captivit.
     [231] _Zalemas._
     [232] Le P. Haedo, dans sa _Topografia _et dans son
_Epitome de los reyes de Argel, _cite souvent cet Agi-Morato,
rengat slave, comme un des plus riches habitants d'Alger.
     [233] Il se nommait Morato Raez Maltrapillo. Ce fut ce
rengat, ami de Cervants, qui le sauva du chtiment et peut-
tre de la mort, quand il tenta de s'enfuir, en 1579. Haedo cite
 plusieurs reprises ce Maltrapillo.
     [234] Cette esclave s'appelait Juana de Renteria.
Cervants parle d'elle dans sa comdie _los Baos de Argel,
_dont le sujet est aussi l'histoire de Zorade. Le captif don
Lope demande au rengat Hassem :  Y a-t-il par hasard, dans
cette maison, quelque rengate ou esclave chrtienne ? 
_Hassem. _ Il y en avait une, les annes passes, qui
s'appelait Juana, et dont le nom de famille tait,  ce que je
crois bien, de Renteria.  _Lope. _ Qu'est-elle devenue ? 
_Hassem. _ Elle est morte. C'est elle qui a lev cette
Moresque dont je vous parlais. C'tait une rare matrone,
archive de foi chrtienne, etc.  _(Jornada I.)_
     [235] Prire, oraison.
     [236] Cervants dit, dans sa comdie de _los Baos de
Argel _(jornada III), que cette fille unique d'Agi-Morato
pousa Muley-Maluch, qui fut fait roi de Fez en 1576. C'est ce
que confirment le P. Haedo, dans son _Epitome, _et Antonio
de Herrera, dans son _Historia de Portugal._
     [237] _Bab-Azoun _veut dire _porte des troupeaux de
brebis. _Le P. Haedo, dans sa _Topografia, _dit au chapitre
VI :  En descendant quatre cents pas plus bas, est une autre
porte principale, appele Bab-Azoun, qui regarde entre le midi
et le levant. C'est par l que sortent tous les gens qui vont aux
champs, aux villages et aux _douars (aduares) _des Mores. 
Alger, comme on voit, n'avait point chang depuis la captivit
de Cervants.
     [238] Ce projet de Zorade est prcisment celui
qu'imagina Cervants, quand son frre Rodrigo se racheta
pour lui envoyer ensuite une barque sur laquelle il s'enfuirait
avec les autres chrtiens : ce qu'il tenta vainement de faire en
1577.
     [239] Ceci est une allusion  l'aventure de la barque qui
vint chercher, en 1577, Cervants et les autres gentilshommes
chrtiens qui taient rests cachs dans un souterrain pour
s'enfuir en Espagne.
     [240] Cet arrangement de l'achat d'une barque fut
prcisment celui que fit Cervants, en 1579, non pas avec
Maltrapillo, mais avec un autre rengat nomm le licenci
Giron.
     [241] _Tagarin _veut dire _de la frontire. _On donnait
ce nom aux Mores venus de l'Aragon et de Valence. On
appelait, au contraire, _Mudejares, _qui signifie _de
l'intrieur, _les Mores venus de l'Andalousie. (Haedo,
_Topografia, _etc. Luis del Marmol, _Descripcion de Africa,
_etc.)
     [242] Ce marchand s'appelait Onofre Exarque. Ce fut lui
qui procura l'argent pour acheter la barque o Cervants
devait s'enfuir avec les autres chrtiens, en 1579.
     [243] Sargel, ou Cherchel, est situ sur les ruines d'une
cit romaine qui s'appelait,  ce qu'on suppose, Julia
Caesarea. C'tait, au commencement du seizime sicle, une
petite ville d'environ trois cents feux, qui fut presque
dpeuple lorsque Barberousse se rendit matre d'Alger. Les
Morisques, chasss d'Espagne en 1610, s'y rfugirent en
grand nombre, attirs par la fertilit des champs, et y
tablirent un commerce assez considrable, non-seulement de
figues sches, mais de faence, d'acier et de bois de
construction. Le port de Sargel, qui pouvait contenir alors
vingt galres abrites, fut combl par le sable et les dbris
d'difices, dans le tremblement de terre de 1738.
     [244] Voyez la note 239 du chap. XL.
     [245] C'est la langue franque. Le P. Haedo s'exprime
ainsi dans la _Topografia _(chap. XXIX) :  La troisime
langue qu'on parle  Alger est celle que les Mores et les Turcs
appellent _franque. _C'est un mlange de diverses langues
chrtiennes, et d'expressions qui sont, pour la plupart,
italiennes ou espagnoles, et quelquefois portugaises, depuis
peu. Comme  cette confusion de toutes sortes d'idiomes se
joint la mauvaise prononciation des Mores et des Turcs, qui
ne connaissent ni les modes, ni les temps, ni les cas, la langue
franque d'Alger n'est plus qu'un jargon semblable au parler
d'un ngre novice nouvellement amen en Espagne. 
     [246] C'est--dire de l'Albanais Mami. Il tait capitan de
la flotte o servait le corsaire qui fit Cervants prisonnier, et
 si cruelle bte, dit Haedo, que sa maison et ses vaisseaux
taient remplis de nez et d'oreilles qu'il coupait, pour le
moindre motif, aux pauvres chrtiens captifs.  Cervants fait
encore mention de lui dans la _Galate _et d'autres ouvrages.
     [247] Le _zoltani _valant 40 aspres d'argent, ou presque
2 piastres fortes d'Espagne, c'tait environ 15 000 francs.
     [248] Bagarins, de _bahar, _mer, signifie matelots.  Les
Mores des montagnes, dit Haedo, qui vivent dans Alger,
gagnent leur vie, les uns en servant les Turcs ou de riches
Mores ; les autres, en travaillant aux jardins ou aux vignes, et
quelques-uns en ramant sur les galres et les galiotes ; ceux-ci,
qui louent leurs services, sont appels _bagarins. 
(Topografia, _cap. II.)
     [249] Commandant d'un btiment algrien.
     [250] Nazarens.
     [251] _Kava _est le nom que donnent les Arabes 
Florinde, fille du comte Julien. Voici ce que dit, sur ce
promontoire, Luis del Marmol, dans sa _Description general
de Africa _(lib. IV, cap. XLIII), aprs avoir parl des ruines de
Csare :  L sont encore debout les dbris des deux temples
antiques..., dans l'un desquels est un dme trs-lev, que les
Mores appellent _Cobor rhoumi, _ce qui veut dire _spulcre
romain ; _mais les chrtiens, peu verss dans l'arabe,
l'appellent _Cava rhouma, _et disent fabuleusement que l est
enterre la Cava, fille du comte Julien...  l'est de cette ville,
est une grande montagne boise, que les chrtiens appellent
_de la mauvaise femme, _d'o l'on tire, pour Alger, tout le
bois de construction des navires.  Cette montagne est
probablement le cap Cajins.
     [252] On sait que les musulmans sont iconoclastes, et
qu'ils proscrivent, comme une idoltrie, toute espce de
reprsentation d'tres anims.
     [253] L'aventure du captif est rpte dans la comdie
_los Baos de Argel, _et Lope de Vega l'a introduite galement
dans celle intitule _los Cautivos de Argel. _Cervants la
donne comme une histoire vritable, et termine ainsi la
premire de ces pices :  Ce conte d'amour et de doux
souvenir se conserve toujours  Alger, et l'on y montrerait
encore aujourd'hui la fentre et le jardin... 
     [254] La charge d'auditeur aux chancelleries et
audiences, en Espagne, rpondait  celle de conseiller au
parlement parmi nous.
     [255] _Rui, _abrvation, pour Rodrigo.
     [256] Pilote d'ne.

Surgit Palinurus, et omnes
Explorat ventos...,
Sidera cuncta notat tacito labentia coelo.
_(_A_En., _lib. III.)
     [257] _Clara _y _luciente estrella ;_ jeu de mots sur le
nom de Clara.
     [258] Il n'y avait point encore de vitres en verre 
Madrid, mme dans la maison d'un auditeur.
     [259] Tergeminamque Hecaten, tria virginis ora Dianae.
     (VIRGILE.)
     [260] Le Pne tait prcisment un fleuve de Thessalie ;
il arrosait la valle de Temp.
     [261] Comme le bon sens de Roland, qu'Astolphe
rapporta de la lune.
     [262] _La garrucha. _On suspendait le patient, en le
chargeant de fers et de poids considrables, jusqu' ce qu'il
et avou son crime.
     [263] _All van leyes do quieren reyes. _ Ainsi vont les
lois, comme le veulent les rois.  Cet ancien proverbe espagnol
prit naissance, au dire de l'archevque Rodrigo Ximens de
Rada (lib. VI, cap. XXV), lors de la querelle entre le rituel
gothique et le rituel romain, qui fut vide, sous Alphonse VI,
par les diverses preuves du _jugement de Dieu, _mme par le
combat en champ clos.
     [264] _Orlando furioso, _canto XXVII.
     [265] Les rglements de la Sainte-Hermandad, rendus 
Torrelaguna, en 1485, accordaient  ses archers
_(cuadrilleros) _une rcompense de trois mille maravdis
quand ils arrtaient un malfaiteur dont le crime emportait
peine de mort ; deux mille, quand celui-ci devait tre
condamn  des peines afflictives, et mille, quand il ne pouvait
encourir que des peines pcuniaires.
     [266] L'aventure des archers s'est passe dans le chapitre
prcdent, et le chapitre suivant porte le titre qui conviendrait
 celui-ci : _De l'trange manire dont fut enchant don
Quichotte, _etc. Cette coupe des chapitres, trs-souvent
inexacte et fautive, et ces interversions de titres que
l'Acadmie espagnole a corriges quelquefois, proviennent
sans doute de ce que la premire dition de la premire partie
du _Don Quichotte _se fit en l'absence de l'auteur, et sur des
manuscrits en dsordre.
     [267] La comdie que composa don Guillen de Castro,
l'auteur original du _Cid, _sur les aventures de don Quichotte,
et qui parut entre la premire et la seconde partie du roman
de Cervants, se termine par cet enchantement et cette
prophtie.

     Dans sa comdie, Guillen de Castro introduisait les
principaux pisodes du roman, mais avec une lgre
altration. Don Fernand tait fils an du duc, et Cardnio un
simple paysan ; puis,  la fin, on dcouvrait qu'ils avaient t
changs en nourrice, ce qui rendait le dnoment plus
vraisemblable, car don Fernand, devenu paysan, pousait la
paysanne Dorothe, et la grande dame Luscinde pousait
Cardnio, devenu grand seigneur.
     [268] Voir la note 264 mise au titre du chapitre
prcdent.
     [269] Elle est, en effet, de Cervants, et parut, pour la
premire fois, dans le recueil de ses _Nouvelles exemplaires,
_en 1613. On la trouvera parmi les _Nouvelles de Cervants
_dont j'ai publi la traduction.
     [270] Gaspar Cardillo de Villalpando, qui se distingua au
concile de Trente, est l'auteur d'un livre de scolastique, fort
estim dans son temps, qui a pour titre : _Sumas de las
smulas. _Alcala, 1557.
     [271] Pline, Apule, toute l'antiquit, ont plac les
gymnosophistes dans l'Inde. Mais don Quichotte pouvait se
permettre quelque tourderie.
     [272] On sait que ce fameux voyageur vnitien, de retour
en Italie, et prisonnier des Gnois en 1298, fit crire la relation
de ses voyages par Eustache de Pise, son compagnon de
captivit. Cette relation fut traduite en espagnol par le
_maestre _Rodrigo de Santaella. _Sville, _1518.
     [273] Comme Le Tasse, dans la description des
enchantements d'Ismne et d'Armide.
     [274] Cervants donnait son opinion sur ce dernier point
bien avant la querelle que fit natre _Tlmaque._
     [275] Ces trois pices sont de Lupercio Leonardo de
Argensola, qui a mieux russi, comme son frre Bartolom,
dans la posie lyrique que sur le thtre. L'_Isabella _et
l'_Alexandra _ont t publies dans le sixime volume du
_Parnaso espaol _de don Juan Lopez Sedano. La _Filis _est
perdue.
     [276] _L'Ingratitude venge (la Ingratitud vengada) _est
de Lope de Vega ; la _Numancia, _de Cervants lui-mme ;
_le Marchand amoureux (el Mercador amante), _de Gaspard
de Aguilar, et _l'Ennemie favorable (la Enemiga favorable),
_du chanoine Francisco Tarraga.
[277] Enfant au premier acte et barbon au dernier,
     (BOILEAU.)

     comme cela se voit dans plusieurs pices de Lope de
Vega, _Urson _y _Valentin, los Porceles de Murcia, el primer
Rey de Castilla, _etc.
     [278] Peu s'en faut qu'il n'en soit ainsi dans plusieurs
comdies du mme Lope de Vega, _el nuevo mundo
descubierto por Cristo val Colon, el rey Bamba, las Cuentas del
grand Capitan, la Doncella Teodor, _etc.
     [279] Lope de Vega fit mieux encore dans la comdie _la
Limpieza no manchada (la Puret sans tache). _On y voit le
roi David, le saint homme Job, le prophte Jrmie, saint
Jean-Baptiste, sainte Brigitte, et l'universit de Salamanque.
     [280] Ou _Autos sacramentales. _Lope de Vega en a fait
environ quatre cents : _San Francisco, san Nicolas, san
Agustin, san Roque, san Antonio, _etc.
     [281] Je ne sais trop sur quoi Cervants fonde son loge
des thtres trangers.  son poque, les Italiens n'avaient
gure que _la Mandragore _et les pices du Trissin ; la scne
franaise tait encore dans les langes, Corneille n'avait point
paru ; la scne allemande tait  natre, et Shakespeare, le seul
grand auteur dramatique de l'poque, ne se piquait
assurment gure de cette rgularit classique qui permettait
aux trangers d'appeler barbares les admirateurs de Lope de
Vega.
     [282] Cet heureux et fcond gnie est Lope de Vega,
contre lequel Cervants a principalement dirig sa critique du
thtre espagnol.  l'poque o parut la premire partie du
_Don Quichotte, _Lope de Vega n'avait pas encore compos le
quart des dix-huit cents comdies _de capa y espada _qu'a
crites sa plume infatigable.

     Il faut observer aussi qu' la mme poque le thtre
espagnol ne comptait encore qu'un seul grand crivain. C'est
depuis qu'ont paru Calderon, Moreto, Alarcon, Tirso de
Molina, Rojas, Solis, etc., lesquels ont laiss bien loin derrire
eux les contemporains de Cervants.
     [283] Premier comte de Castille, dans le dixime sicle.
     [284] Le Cid n'tait pas de Valence, mais des environs de
Burgos, en Castille. Cervants le nomme ainsi parce qu'il prit
Valence sur les Almoravides, en 1094.
     [285] Guerrier qui se distingua  la prise de Sville par
saint Ferdinand, en 1248.
     [286] Ce n'est point du pote que Cervants veut parler,
quoiqu'il ft galement de Tolde, et qu'il et pass sa vie
dans les camps : c'est d'un autre Garcilaso de la Vega, qui se
rendit clbre au sige de Grenade par les rois catholiques, en
1491. On appela celui-ci Garcilaso de _l'Ave Maria, _parce
qu'il tua en combat singulier un chevalier more qui portait,
par moquerie, le nom d'_Ave Maria _sur la queue de son
cheval.
     [287] Autre clbre guerrier de la mme poque.
     [288] L'histoire de Floripe et de sa tour flottante, o l'on
donna asile  Guy de Bourgogne et aux autres pairs, est
rapporte dans les _Chroniques des douze pairs de France._
     [289] Le pont de Mantible, sur la rivire Flagor (sans
doute le Tage), tait form de trente arches de marbre blanc,
et dfendu par deux tours carres. Le gant Galafre, aid de
cent Turcs, exigeait des chrtiens, pour droit de passage, et
sous peine de laisser leurs ttes aux crneaux du pont, _trente
couples de chiens de chasse, cent jeunes vierges, cent faucons
dresss, et cent chevaux enharnachs ayant  chaque pied un
marc d'or fin. _Firabras vainquit le gant. _(Histoire de
Charlemagne, _chap. XXX et suiv.)
     [290] Comme les Juifs le Messie, ou les Portugais le roi
don Sbastien.
     [291] L'histoire de ce cavalier fut crite d'abord en
italien, dans le cours du treizime sicle, par le _maestro
_Andra, de Florence ; elle fut traduite en espagnol par Alonzo
Fernandez Aleman, Sville, 1548.
     [292] Le Saint-Grial, ou Saint-Graal, est le plat o
Joseph d'Arimathie reut le sang de Jsus-Christ, quand il le
descendit de la croix pour lui donner la spulture. La conqute
du Saint-Grial par le roi Artus et les chevaliers de la Table-
Ronde est le sujet d'un livre de chevalerie, crit en latin, dans
le douzime sicle, et traduit depuis en espagnol, Sville, 1500.
     [293] Les histoires si connues de Tristan de Lonais et de
Lancelot du Lac furent galement crites en latin, avant d'tre
traduites en franais par ordre du Normand Henri II, roi
d'Angleterre, vers la fin du douzime sicle. Ce fut peu de
temps aprs que le pote Chrtien de Troyes fit une imitation
en vers de ces deux romans.
     [294] crite  la fin du douzime sicle par le troubadour
provenal Bernard Treviez, et traduite en espagnol par Flipe
Camus, Tolde, 1526.
     [295] Cette trompe fameuse s'entendait, au rapport de
Dante et de Boyardo,  deux lieues de distance.
     [296] Pierre de Beaufremont, seigneur de Chabot-
Charny.
     [297] Ou plutt Ravestein.
     [298] Juan de Merlo, Pedro Barba, Gutierre Quixada,
Fernando de Quevara, et plusieurs autres chevaliers de la cour
du roi de Castille Jean II, quittrent en effet l'Espagne, en
1434, 35 et 36, pour aller dans les cours trangres _rompre
des lances en l'honneur des dames. _On peut consulter sur ces
plerinages chevaleresques la _Cronica del rey don Juan el IIe,
_cap. CCLV  CCLXVII.
     [299] Suero de Quiones, chevalier lonais, fils du grand
bailli _(merinomayor) _des Asturies, clbra, en 1434, sur le
pont de l'Orbigo,  trois lieues d'Astorga, des joutes fameuses
qui durrent trente jours. Accompagn de neuf autres
_mantenedores, _ou champions, il soutint la lice contre
soixante-huit _conquistadores, _ou aventuriers, venus pour
leur disputer le prix du tournoi. La relation de ces joutes
forme la matire d'un livre de chevalerie, crit par Fray Juan
de Pineda, sous le titre de _Paso honroso, _et publi 
Salamanque en 1588.
     [300] _Cronica del rey don Juan el IIe, _cap. CM.
     [301] La _Historia Caroli Magni, _attribue 
l'archevque Turpin, et dont on ignore le vritable auteur, fut
traduite en espagnol et considrablement augmente par
Nicolas de Piamonte, qui fit imprimer la sienne  Sville, en
1528.
     [302] Malgr l'affirmation du chanoine, rien n'est moins
sr que l'existence de Bernard del Carpio ; elle est nie, entre
autres, par l'exact historien Juan de Ferreras.
     [303] L'altercation a commenc dans le chapitre
prcdent, de mme que l'entretien entre don Quichotte et
Sancho, qui lui sert de titre, avait commenc dans le chapitre
antrieur. Faut-il attribuer ces transpositions  la ngligence
du premier diteur, ou bien  un caprice bizarre de
Cervants ?  voir la mme faute tant de fois rpte, je serais
volontiers de ce dernier avis.
     [304] Virgile avait dit des Champs-lyses :

Largior hic campos aether et lumine vestit
Purpureo.
     _(_A_En., _lib. VI.)
     [305] Allusion au pome de Giacobo Sannazaro, qui
vivait  Naples vers 1500. L'_Arcadia _fut clbre en Espagne,
o l'on en fit plusieurs traductions.
     [306] On ne s'attendait gure  trouver dans le conte du
chevrier une imitation de Virgile :

Formosam resonare doces Amaryllida silvas.
     [307] Autre imitation de Virgile, qui termine ainsi sa
premire glogue :

Sunt nobis mitia poma,
Castaneae molles, et pressi copia lactis.
     [308] Voil un passage tout  fait indigne de Cervants,
qui se montre toujours si doux et si humain ; il y fait jouer au
cur et au chanoine un rle malsant  leur caractre, et il
tombe justement dans le dfaut qu'il a reproch depuis  son
plagiaire Fernandez de Avellaneda. Il n'y a point de semblable
tache dans la seconde partie du Don _Quichotte._
     [309] Les processions de pnitents _(disciplinantes),
_qui donnaient lieu  toutes sortes d'excs, furent dfendues,
en Espagne,  la fin du rgne de Charles III.
     [310] Dans le reste de l'Espagne, les femmes maries
conservaient et conservent encore leurs noms de filles.

     Cervants, dans le cours du Don _Quichotte, _donne
plusieurs noms  la femme de Sancho. Il l'appelle, au
commencement de la premire partie, Mari-Gutierrez ; 
prsent, Juana Panza ; dans la seconde partie, il l'appellera
Teresa Cascajo ; puis une autre fois, Mari-Gutierrez, puis
Teresa Panza. C'est, en dfinitive, ce dernier nom qu'il lui
donne.
     [311] Il y avait alors  Saragosse une confrrie, sous le
patronage de saint Georges, qui clbrait, trois fois par an,
des joutes qu'on appelait _justas dei arnes. _(Ger. de Urrea,
_Dialogo de la verdadera honra militar.)_
     [312] Garcia Ordoez de Montalvo, l'auteur de _Las
sergas de Esplandian, _dit, en parlant de son livre :  Par
grand bonheur il se retrouva dans une tombe de pierre, qu'on
trouva sur la terre dans un ermitage prs de Constantinople,
et fut port en Espagne par un marchand hongrois, dans une
criture et un parchemin si vieux, que ce fut  grand'peine
que purent le lire ceux qui entendaient la langue grecque.  La
Chronique d'Amadis de Grce fut galement trouve  dans
une caverne qu'on appelle les _palais d'Hercule, _enferme
dans une caisse d'un bois qui ne se corrompt point, parce que,
quand l'Espagne fut prise par les Mores, on l'avait cache en
cet endroit .
     [313] Cervants ne pensait point alors  publier une
seconde partie du _Don Quichotte._
     [314] Je demande pardon pour la traduction des sonnets
et des pitaphes qui suivent. Que pouvait-on faire d'une posie
ridicule  dessein ?
     [315] Au temps de Cervants, on commenait  peine 
instituer des acadmies dans les plus grandes villes de
l'Espagne, Madrid, Sville, Valence. En placer une 
Argamasilla, c'tait une autre moquerie contre ce pauvre
village dont _il ne voulait pas se rappeler le nom. _Cervants
donne aux acadmiciens d'Argamasilla des surnoms ou
sobriquets, comme c'tait l'usage dans les acadmies
italiennes.
     [316] Issu du Congo.
     [317] Mot form de _pan y agua, _pain et eau ; c'est de
ce nom qu'on appelle les commensaux, les parasites, les gens
auxquels on fait l'aumne de la nourriture.
     [318] Le capricieux.
     [319] Le moqueur.
     [320] Nom de guerre d'un fameux rengat, corsaire
d'Alger, et l'un des officiers de Barberousse, qui, sous le rgne
de Charles-Quint, fit plusieurs descentes sur les ctes de
Valence.
     [321] _Orlando furioso, _canto XXX. - Cervants rpte
et traduit ce vers  la fin du premier chapitre de la seconde
partie :

Y como del Catay recibio el cetro,
Quiza otro cantar con mejor plectro.





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la Manche - Tome I, by Miguel de Cervants Saavedra

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