The Project Gutenberg EBook of Lucrezia Floriani, by George Sand

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Title: Lucrezia Floriani

Author: George Sand

Release Date: July 13, 2005 [EBook #16286]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LIBRAIRIE BLANCHARD RUE RICHELIEU, 78


DITION J. HETZEL


LIBRAIRIE MARESCO ET Cie 6, RUE DU PONT-DE-LODI

[Illustration]

LUCREZIA FLORIANI




NOTICE


Je n'ai point  dire ici sous l'empire de quelles ides littraires j'ai
crit ce roman, puisqu'il est accompagn d'une prface qui rsume mes
opinions d'alors, et que ces opinions n'ont pas chang. Mais je tiens 
bien dire ce que j'ai seulement indiqu dans cette prface  l'gard
des productions contemporaines dont j'ai critiqu la forme et rejet
l'exemple.

Ce n'est point par fausse modestie, encore moins par pusillanimit de
caractre, que je dclare aimer beaucoup les vnements romanesques,
l'imprvu, l'intrigue, l'_action_ dans le roman. Pour le roman comme
pour le thtre, je voudrais que l'on trouvt le moyen d'allier le
mouvement dramatique  l'analyse vraie des caractres et des sentiments
humains. Sans vouloir faire ici la critique ni l'loge de personne,
je dis que ce problme n'est encore rsolu d'une manire gnrale et
absolue, ni pour le roman, ni pour le thtre. Depuis vingt ans, on
flotte entre les deux extrmes, et, pour ma part, aimant les motions
fortes dans la fiction, j'ai march cependant dans l'extrme oppos,
non point tant par got que par conscience, parce que je voyais ce ct
nglig et abandonn par la mode. J'ai fait tous mes efforts, sans
m'exagrer leur faiblesse ni leur importance, pour retenir la
littrature de mon temps dans un chemin praticable entre le lac paisible
et le torrent fougueux. Mon instinct m'et pouss vers les abmes, je
le sens encore  l'intrt et  l'avidit irrflchie avec lesquels mes
yeux et mes oreilles cherchent le drame; mais quand je me retrouve avec
ma pense apaise et rassasie, je fais comme tous les lecteurs, comme
tous les spectateurs, je reviens sur ce que j'ai vu et entendu, et je me
demande le pourquoi et le comment de l'action qui m'a mu et emport. Je
m'aperois alors des brusques invraisemblances ou des mauvaises raisons
de ces faits que le torrent de l'imagination a pousss devant lui, au
mpris des obstacles de la raison ou de la vrit morale, et de l le
mouvement rtrograde qui me repousse, comme tant d'autres, vers le lac
uni et monotone de l'analyse.

Pourtant, je ne voudrais pas voir la gnration  laquelle j'appartiens
s'oublier trop longtemps sur ces eaux dormantes et mconnatre le
progrs qui l'appelle sans cesse vers des horizons nouveaux. Lucrezia
Floriani, ce livre tout d'analyse et de mditation, n'est donc qu'une
protestation relative contre l'abus de ces formes  la mode d'alors,
vritables machines  surprises, dont il me semblait voir le public
confondre avec peu de discernement les qualits et les dfauts.

Dirai-je maintenant un mot sur mon oeuvre mme, non pas quant 
la forme, qui a tous les dfauts (accepts d'avance) que mon plan
comportait, mais quant au fond, cette inalinable question de libert
intellectuelle que chaque lecteur s'est toujours arrog et s'arrogera
toujours le droit de contester? Je ne demande pas mieux. Victor Hugo,
dniant au public, dans la prface des _Orientales_, le droit d'adresser
au pote son insolent _pourquoi_, et dcrtant qu'en fait de choix dans
le sujet, l'auteur ne relevait que de lui-mme, avait certainement
raison devant la puissance surhumaine qui envoie au pote l'inspiration,
sans consulter le got, les habitudes ou les opinions du sicle. Mais le
public ne se rend pas  de si hautes considrations; il va son train, et
continue  dire aux grands comme aux petits: Pourquoi nous servez-vous
ce mets? De quoi se compose-t-il? O l'avez-vous pris? Avec quoi est-il
assaisonn? etc., etc.

De telles questions sont assez oiseuses, et surtout elles sont
embarrassantes; car cet instinct qui porte un crivain  choisir
aujourd'hui tel ou tel sujet qui ne l'et peut-tre pas frapp hier, est
insaisissable de sa nature. Et si l'on y rpondait ingnument, le public
serait-il beaucoup plus avanc?

Si je vous disais, par exemple, ce qu'un trs-grand pote me disait un
jour, sans aucune affectation, et mme avec une navet enjoue:  toute
heure, mille sujets flottent et se succdent dans ma cervelle: tous me
plaisent un instant, mais je ne m'y arrte point, sachant que celui
que je suis capable de traiter _m'empoignera_ d'une manire toute
particulire et me fera sentir son autorit sur ma volont par des
signes irrcusables?--Quels sont-ils? lui demandai-je, vivement
intress.--Une sorte d'blouissement, me rpondit-il, et un battement
de coeur comme si j'allais m'vanouir. Quand une pense, une image,
un fait quelconque, traversent mon esprit en agitant ainsi mon tre
physique, quelque vague qu'ils soient, je me sens averti par cette sorte
de vertige, d'avoir  m'y arrter afin d'y chercher mon pome.

Eh bien, qu'auriez-vous  rpondre  ce pote? Et-il mieux fait de vous
consulter, que d'couter cette voix intrieure qui le sommait de lui
obir?

Dans un ordre d'ides et de productions moins leves, il y a un
attrait mystrieux que je n'aurai pas, quant  moi, l'orgueil d'appeler
_l'inspiration_, mais que je subis sans vouloir m'en dfendre quand il
se prsente. Les gens qui ne font pas d'ouvrages d'imagination croient
que cela ne se fait qu'avec des souvenirs, et vous demandent toujours:
Qui donc avez-vous voulu peindre? Ils se trompent beaucoup s'ils
croient qu'il soit possible de faire d'un personnage rel un type de
roman, mme dans un roman aussi peu romanesque que celui de Lucrezia
Floriani. Il faudrait toujours tellement aider  la ralit de cet tre,
pour le rendre logique et soutenu, dans un fait fictif, ne ft-ce que
pendant vingt pages, qu' la vingt et unime vous seriez dj sorti de
la ressemblance, et  la trentime, le type que vous auriez prtendu
retracer aurait entirement disparu. Ce qui est possible  faire, c'est
l'analyse d'un sentiment. Pour qu'il ait un sens  l'intelligence, en
passant  travers le prisme des imaginations, il faut donc crer les
personnages pour le sentiment qu'on veut dcrire, et non le sentiment
pour les personnages.

Du moins c'est l mon procd, et je n'en ai jamais pu trouver d'autre.
Cent fois, on m'a propos des _sujets_  traiter. On me racontait une
histoire intressante, on me dcrivait les hros, on me les montrait
mme. Jamais il ne m'a t possible de faire usage de ces prcieux
matriaux. J'tais de suite frapp d'une chose que tous, vous avez
d observer plus d'une fois. C'est qu'il y a un dsaccord apparent,
inexplicable, mais trs-complet, entre la conduite des personnes dans
les circonstances romanesques de la vie, et le caractre, les habitudes,
l'extrieur de ces personnes mmes. De l, ce premier mouvement qui nous
fait dire  tous,  l'aspect d'une personne dont les oeuvres ou les
actions ont frapp notre esprit: _Je ne me la figurais pas comme cela!_

D'o vient? Je ne sais, ni vous non plus, lecteurs amis. Mais, c'est
ainsi, et nous pourrons le chercher ensemble quand nous en aurons le
temps. Quant  prsent, pour abrger cet avant-propos dj trop long, je
n'ai qu'un mot  rpondre  vos questions accoutumes. Examinez si la
peinture de la passion qui fait le sujet de ce livre a quelque vrit,
quelque profondeur, je ne dirai pas quelque enseignement, c'est  vous
de trouver les conclusions, et tout l'office de l'crivain consiste 
vous faire rflchir. Quant aux deux types sacrifis (tous deux)  cette
passion terrible, refaites-les mieux en vous-mmes si la fantaisie
de l'auteur les a mal appropris au genre d'exemple qu'ils devaient
fournir.

GEORGE SAND.

Nohant, 16 janvier 1853.




AVANT-PROPOS.


Mon cher lecteur (c'est la vieille formule et c'est la seule bonne), je
viens t'apporter un nouvel essai dont la forme est renouvele des Grecs
tout au moins, et qui te plaira peut-tre mdiocrement. Le temps n'est
plus o

  ... A genoux dans une humble prface.
  Un auteur au public semblait demander grce.

On s'est beaucoup corrig de celle fausse modestie depuis que Boileau
l'a signale au mpris des grands hommes. Aujourd'hui, on procde tout 
fait cavalirement, et si l'on fait une prface, on y prouve au lecteur
constern qu'il doit lire chapeau bas, admirer et se taire.

On fait fort bien d'agir ainsi avec toi, lecteur bnvole, puisque cela
russit. Tu n'en es pas moins satisfait, parce que tu sais fort bien que
l'auteur n'est pas si mauvaise tte qu'il veut bien le paratre, que
c'est un genre, une mode, une manire de porter le costume de son rle,
et qu'au fond, il va te donner ce qu'il a de plus fort et te servir
selon ton got.

Or, tu as souvent fort mauvais got, mon bon lecteur. Depuis que tu n'es
plus Franais, tu aimes tout ce qui est contraire  l'esprit franais,
 la logique franaise, aux vieilles habitudes de la langue et de la
dduction claire et simple des faits et des caractres. Il faut, pour
te plaire, qu'un auteur soit  la fois aussi dramatique que Shakspeare,
aussi romantique que Byron, aussi fantastique qu'Hoffmann, aussi
effrayant que Lewis et Anne Radcliffe, aussi hroque que Calderon et
tout le thtre espagnol; et, s'il se contente d'imiter seulement un de
ces modles, tu trouves que c'est bien pauvre de couleur.

Il est rsult de tes apptits dsordonns, que l'cole du roman s'est
prcipite dans un tissu d'horreurs, de meurtres, de trahisons, de
surprises, de terreurs, de passions bizarres, d'vnements stupfiants;
enfin, dans un mouvement  donner le vertige aux bonnes gens qui n'ont
pas le pied assez sr ni le coup d'oeil assez prompt pour marcher de ce
train-l.

Voil donc ce que l'on fait pour te plaire, et si tu as reu quelques
soufflets pour la forme, c'tait une manire de fixer ton attention,
afin de te combler ensuite des satisfactions auxquelles tu aspires.
Ainsi, je dis que jamais public ne fut plus caress, plus adul, plus
gt que tu ne l'es, par le temps qui court et les oeuvres qui pleuvent.

Tu as pardonn tant d'impertinences que tu m'en passeras bien une
petite; c'est de te dire que tu dtriores ton estomac  manger tant
d'pices, que tu uses tes motions et que tu puises tes romanciers. Tu
les forces  un abus de moyens et  des fatigues d'imagination aprs
lesquelles rien ne sera plus possible,  moins qu'on n'invente une
nouvelle langue et qu'on ne dcouvre une nouvelle race d'hommes. Tu
ne permets plus au talent de se mnager, et il se prodigue. Un de ces
matins, il aura tout dit et sera forc de se rpter. Cela t'ennuiera,
et, ingrat envers tes amis comme tu l'as toujours t, et comme tu le
seras toujours, tu oublieras les prodiges d'imagination et de fcondit
qu'ils ont faits pour toi et les plaisirs qu'ils t'ont donns.

Puisqu'il en est ainsi, sauve qui peut! Demain, le mouvement rtrograde
va se faire, la raction va commencer. Mes confrres sont sur les dents,
je parie, et vont se coaliser pour demander un autre genre de travail,
et des salaires moins pniblement achets. Je sens venir cet orage dans
l'air qui se plombe et s'alourdit, et je commence prudemment par tourner
le dos au mouvement de rotation dlirante qu'il t'a plu d'imprimer  la
littrature. Je m'assieds au bord du chemin et je regarde passer les
brigands, les tratres, les fossoyeurs, les trangleurs, les corcheurs,
les empoisonneurs, les cavaliers arms jusqu'aux dents, les femmes
cheveles, toute la troupe sanglante et furibonde du drame moderne. Je
les vois, emportant leurs poignards, leurs couronnes, leurs guenilles
de mendiants, leurs manteaux de pourpre, t'envoyant des maldictions et
cherchant d'autres emplois dans le monde que ceux de chevaux de course.

Mais comment vais-je m'y prendre, moi, pauvre diable, qui n'avais jamais
cherch ni russi  faire d'innovation dans la forme, pour ne pas tre
emport dans ce tourbillon, et pour ne pas me trouver, cependant, trop
en retard, quand la mode nouvelle, encore inconnue, mais imminente, va
lever la tte?

Je vais me reposer d'abord et faire un petit travail tranquille, aprs
quoi nous verrons bien! Si la nouvelle mode est bonne, nous la suivrons.
Mais celle du jour est trop fantasque, trop riche; je suis trop vieux
pour m'y mettre, et mes moyens ne me le permettent pas. Je vais
continuera porter les habits de mon grand-pre; ils sont commodes,
simples et solides.

Ainsi, lecteur, pour procder  la franaise, comme nos bons aeux, je
te prviens que je retrancherai du rcit que je vais avoir l'honneur de
te prsenter, l'lment principal, l'pice la plus forte qui ait cours
sur la place: c'est--dire l'imprvu, la surprise. Au lieu de te
conduire d'tonnements en tonnements, de te faire tomber  chaque
chapitre de fivre en chaud mal, je te mnerai pas  pas par un petit
chemin tout droit, en te faisant regarder devant toi, derrire toi, 
droite,  gauche, les buissons du foss, les nuages de l'horizon, tout
ce qui s'offrira  ta vue, dans les plaines tranquilles que nous aurons
 parcourir. Si, par hasard, il se prsente un ravin, je te dirai:
Prends garde, il y a ici un ravin; si c'est un torrent, je t'aiderai 
passer ce torrent, je ne t'y pousserai pas la tte la premire, pour me
donner le plaisir de dire aux autres: Voil un lecteur bien attrap,
et pour celui de t'entendre crier: Ouf! je me suis cass le cou, je ne
m'y attendais gure; cet auteur-l m'a jou un bon tour.

Enfin, je ne me moquerai pas de toi; je crois qu'il est impossible
d'avoir de meilleurs procds... Et pourtant, il est fort probable que
tu m'accuseras d'tre le plus insolent et le plus prsomptueux de tous
les romanciers, que tu te fcheras  moiti chemin et que tu refuseras
de me suivre.

A ton aise! Va o ton penchant te pousse. Je ne suis pas irrit contre
ceux qui te captivent, en faisant le contraire de ce que je veux faire.
Je n'ai pas de haine contre la mode. Toute mode est bonne tant qu'elle
dure et qu'elle est bien porte; il n'est possible de la juger que quand
son rgne est fini. Elle a le droit divin pour elle; elle est fille du
gnie des temps: mais le monde est si grand qu'il y a place pour tous,
et les liberts dont nous jouissons s'tendent bien jusqu' nous
permettre de faire un mauvais roman.




I.


Le jeune prince Karol de Roswald venait de perdre sa mre lorsqu'il fit
connaissance avec la Floriani.

Il tait plong encore dans une tristesse profonde, et rien ne pouvait
le distraire. La princesse de Roswald avait t pour lui une mre tendre
et parfaite. Elle avait prodigu  son enfance dbile et souffreteuse
les soins les plus assidus et le dvouement le plus entier. lev sous
les yeux de cette digne et noble femme, le jeune homme n'avait eu qu'une
passion relle dans toute sa vie: l'amour filial. Cet amour rciproque
du fils et de la mre les avait rendus exclusifs, et peut-tre un peu
trop absolus dans leur manire de voir et de sentir. La princesse tait
d'un esprit suprieur et d'une grande instruction, il est vrai; son
entretien et ses enseignements semblaient pouvoir tenir lieu de tout au
jeune Karol. La frle sant de celui-ci s'tait oppose  ces tudes
classiques, pnibles, schement tenaces, qui ne valent pas toujours par
elles-mmes les leons d'une mre claire, mais qui ont cet avantage
indispensable de nous apprendre  travailler, parce qu'elles sont comme
la clef de la science de la vie. La princesse de Roswald ayant cart
les pdagogues et les livres, par ordonnance des mdecins, s'tait
attache  former l'esprit et le coeur de son fils, par sa conversation,
par ses rcits, par une sorte d'_insufflation_ de son tre moral, que le
jeune homme avait aspire avec dlices. Il tait donc arriv  savoir
beaucoup sans avoir rien appris.

Mais rien ne remplace l'exprience; et le soufflet que, dans mon
enfance, on donnait encore aux marmots pour leur graver dans la mmoire
le souvenir d'une grande motion, d'un fait historique, d'un crime
clbre, ou de tout autre _exemple_  suivre ou  viter, n'tait pas
chose si niaise que cela nous parait aujourd'hui. Nous ne donnons plus
ce soufflet  nos enfants; mais ils vont le chercher ailleurs, et la
lourde main de l'exprience l'applique plus rudement que ne ferait la
ntre.

Le jeune Karol de Roswald connut donc le monde et la vie de bonne
heure, de trop bonne heure peut-tre, mais par la thorie et non par la
pratique. Dans le louable dessein d'lever son me, sa mre ne laissa
approcher de lui que des personnes distingues, dont les prceptes et
l'exemple devaient lui tre salutaires. Il sut bien que _dehors_ il
y avait des mchants et des fous, mais il n'apprit qu' les viter,
nullement  les connatre. On lui enseigna bien  secourir les
malheureux; les portes du palais o s'coula son enfance taient
toujours ouvertes aux ncessiteux; mais, tout en les assistant, il
s'habitua  mpriser la cause de leur dtresse et  regarder cette plaie
comme irrmdiable dans l'humanit. Le dsordre, la paresse, l'ignorance
ou le manque de jugement, sources fatales d'garement et de misre, lui
parurent, avec raison, incurables chez les individus. On ne lui apprit
point  croire que les masses doivent et peuvent insensiblement s'en
affranchir, et qu'en prenant l'humanit corps  corps, en discutant avec
elle, en la gourmandent, et la caressant tour  tour, comme un enfant
qu'on aime, en lui pardonnant beaucoup de rechutes pour en obtenir
quelques progrs, on fait plus pour elle qu'en jetant  ses membres
perclus ou gangrens le secours restreint de la compassion.

Il n'en fut pas ainsi. Karol apprit que l'aumne tait un devoir; et
c'en est un  remplir sans doute, tant que, par l'arrangement social,
l'aumne sera ncessaire. Mais ce n'est qu'un des devoirs que l'amour de
notre immense famille humaine nous impose. Il y en a bien d'autres, et
le principal n'est pas de plaindre, c'est d'aimer. Il embrassa avec
ardeur la maxime qu'il fallait har le mal; mais il s'attacha  la
lettre, qu'il faut plaindre ceux qui le font; et, encore une fois,
_plaindre_ n'est pas assez. Il faut _aimer_ surtout pour tre juste et
pour ne pas dsesprer de l'avenir. Il faut n'tre pas trop dlicat pour
soi-mme, et ne pas s'endormir dans le sybaritisme d'une conscience pure
et satisfaite d'elle-mme. Il tait assez gnreux, ce bon jeune homme,
pour ne pas jouir sans remords de son luxe, en songeant que la plupart
des hommes manquent du ncessaire; mais il n'appliquait pas cette
commisration  la misre morale de ses semblables. Il n'avait pas
assez de lumire dans la pense pour se dire que la perversit humaine
rejaillit sur ceux qui en sont exempts, et que faire la guerre au mal
gnral est le premier devoir de ceux qui n'en sont pas atteints.

Il voyait, d'un ct, l'aristocratie morale, la distinction de
l'intelligence, la puret des moeurs, la noblesse des instincts, et il
se disait: Soyons avec ceux-l. De l'autre, il voyait l'abrutissement,
la bassesse, la folie, la dbauche, et il ne se disait pas: Allons 
ceux-ci pour les ramener, s'il est possible.--Non! lui avait-on appris
 dire, ils sont perdus! Donnons-leur du pain et des vtements, mais ne
compromettons pas notre me au contact de la leur. Ils sont endurcis et
souills, abandonnons leur esprit  la clmence de Dieu.

Cette habitude de se prserver devient,  la longue, une sorte
d'gosme, et il y avait un peu de cette scheresse au fond du coeur de
la princesse. Il y en avait chez elle pour son fils encore plus que
pour elle-mme. Elle l'isolait avec art des jeunes gens de son ge,
ds qu'elle les souponnait de folie ou seulement de lgret. Elle
craignait pour lui ce frottement avec des natures diffrentes de la
sienne; et c'est pourtant ce contact qui nous rend hommes, qui nous
donne de la force, et qui fait qu'au lieu d'tre entrans  la premire
occasion, nous pouvons rsister  l'exemple du mal et garder de
l'influence pour faire prvaloir celui du bien.

Sans tre d'une dvotion troite et farouche, la princesse tait d'une
pit assez rigide. Catholique sincre et fidle, elle voyait bien les
abus, mais elle n'y savait pas d'autre remde que de les tolrer
en faveur de la grande cause de l'glise. Le pape peut s'garer,
disait-elle, c'est un homme; mais la papaut ne peut faillir: c'est une
institution divine. Ds lors, les ides de progrs n'entraient point
facilement dans sa tte, et son fils apprit de bonne heure  les
rvoquer en doute et  ne point esprer que le salut du genre humain pt
s'accomplir sur la terre. Sans tre aussi rgulier que sa mre dans les
pratiques religieuses (car en dpit de tout, au temps o nous sommes, la
jeunesse se dgage vite de tels liens), il resta dans cette doctrine
qui sauve les hommes de bonne volont et ne sait pas briser la mauvaise
volont des autres; qui se contente de quelques _lus_ et se rsigne
 voir les nombreux _appels_ tomber dans la ghenne du mal ternel:
triste et lugubre croyance qui s'accorde parfaitement avec les ides de
la noblesse et les privilges de la fortune. Au ciel comme sur la terre,
le paradis pour quelques-uns, l'enfer pour le plus grand nombre. La
gloire, le bonheur et les rcompenses pour les exceptions: la honte,
l'abjection et le chtiment pour presque tous.

Les mes naturellement bonnes et gnreuses, qui tombent dans cette
erreur, en sont punies par une ternelle tristesse. Il n'appartient
qu'aux insensibles ou aux stupides d'en prendre leur parti. La princesse
de Roswald souffrait de ce fatalisme catholique, dont elle ne pouvait
secouer les arrts farouches. Elle avait pris une habitude de gravit
solennelle et sentencieuse qu'elle communiqua peu  peu  son fils, pour
le fond sinon pour la forme. Le jeune Karol ne connut donc point la
gaiet, l'abandon, la confiance aveugle et salutaire de l'enfance.
A vrai dire, il n'eut point d'enfance: ses penses tournrent  la
mlancolie, et lors mme que vint l'ge d'tre romanesque, ce ne furent
que des romans sombres et douloureux qui remplirent son imagination.

Et malgr cette fausse route que suivait l'esprit de Karol, c'tait une
adorable nature d'esprit que la sienne. Doux, sensible, exquis en toutes
choses, il avait  quinze ans toutes les grces de l'adolescence runies
 la gravit de l'ge mur. Il resta dlicat de corps comme d'esprit.
Mais cette absence de dveloppement musculaire lui valut de conserver
une beaut charmante, une physionomie exceptionnelle qui n'avait, pour
ainsi dire, ni ge ni sexe. Ce n'tait point l'air mle et hardi d'un
descendant de cette race d'antiques magnats, qui ne savaient que boire,
chasser et guerroyer; ce n'tait point non plus la gentillesse effmine
d'un chrubin couleur de rose. C'tait quelque chose comme ces cratures
idales, que la posie du moyen ge faisait servir  l'ornement des
temples chrtiens; un ange, beau de visage, comme une grande femme
triste, pur et svelte de forme comme un jeune dieu de l'Olympe, et pour
couronner cet assemblage, une expression  la fois tendre et svre,
chaste et passionne.

C'tait l le fond de son tre. Rien n'tait plus pur et plus exalt en
mme temps que ses penses; rien n'tait plus tenace, plus exclusif et
plus minutieusement dvou que ses affections. Si l'on et pu oublier
l'existence du genre humain, et croire qu'il s'tait concentr et
personnifi dans un seul tre, c'est lui qu'on aurait ador sur les
ruines du monde. Mais cet tre n'avait pas assez de relations avec ses
semblables. Il ne comprenait que ce qui tait identique  lui-mme, sa
mre, dont il tait un reflet pur et brillant; Dieu, dont il se faisait
une ide trange, approprie  sa nature d'esprit; et enfin une chimre
de femme qu'il crait  son image, et qu'il aimait dans l'avenir sans la
connatre.

Le reste n'existait pour lui que comme une sorte de rve fcheux auquel
il essayait de se soustraire en vivant seul au milieu du monde. Toujours
perdu dans ses rveries, il n'avait point le sens de la ralit. Enfant,
il ne pouvait toucher  un instrument tranchant sans se blesser; homme,
il ne pouvait se trouver en face d'un homme diffrent de lui, sans se
heurter douloureusement contre cette contradiction vivante.

Ce qui le prservait d'un antagonisme perptuel, c'tait l'habitude
volontaire et bientt invtre de ne point voir et de ne pas entendre
ce qui lui dplaisait en gnral, sans toucher  ses affections
personnelles. Les tres qui ne pensaient pas comme lui devenaient  ses
yeux comme des espces de fantmes, et, comme il tait d'une politesse
charmante, on pouvait prendre pour une bienveillance courtoise ce qui
n'tait chez lui qu'un froid ddain, voire une aversion insurmontable.

Il est fort trange qu'avec un semblable caractre le jeune prince pt
avoir des amis. Il en avait pourtant, non-seulement ceux de sa mre,
qui estimaient en lui le digne fils d'une noble femme, mais encore des
jeunes gens de son ge, qui l'aimaient ardemment, et qui se croyaient
aims de lui. Lui-mme pensait les aimer beaucoup, mais c'tait avec
l'imagination plutt qu'avec le coeur. Il se faisait une haute ide de
l'amiti, et, dans l'ge des premires illusions, il croyait volontiers
que ses amis et lui, levs  peu prs de la mme manire et dans les
mmes principes, ne changeraient jamais d'opinion et ne viendraient
point  se trouver en dsaccord formel.

Cela arriva pourtant, et,  vingt-quatre ans, qu'il avait lorsque sa
mre mourut, il s'tait dgot dj de presque tous. Un seul lui resta
trs-fidle. C'tait un jeune Italien, un peu plus g que lui, d'une
noble figure et d'un grand coeur; ardent, enthousiaste; fort diffrent,
 tous autres gards, de Karol, il avait du moins avec lui ce rapport
qu'il aimait avec passion la beaut dans les arts, et qu'il professait
le culte de la loyaut chevaleresque. Ce fut lui qui l'arracha de
la tombe de sa mre, et qui, l'entranant sous le ciel vivifiant de
l'Italie, le conduisit pour la premire fois chez la Floriani.




II.


Mais qu'est-ce donc que la Floriani, deux fois nomme au chapitre
prcdent, sans que nous ayons fait un pas vers elle?

Patience, ami lecteur. Je m'aperois, au moment de frapper  la porte de
mon hrone, que je ne vous ai pas assez fait connatre mon hros, et
qu'il me reste encore certaines longueurs  vous faire agrer.

Il n'y a rien de plus imprieux et de plus press qu'un lecteur de
romans; mais je ne m'en soucie gure. J'ai  vous rvler un homme tout
entier, c'est--dire un monde, un ocan sans bornes de contradictions,
de diversits, de misres et de grandeurs, de logique et
d'inconsquences, et vous voulez qu'un petit chapitre me suffise! Oh!
non pas, je ne saurais m'en tirer sans entrer dans quelques dtails, et
je prendrai mon temps. Si cela vous fatigue, passez, et si, plus tard,
vous ne comprenez rien  sa conduite, ce sera votre faute et non la
mienne.

L'homme que je vous prsente est _lui_ et non un autre. Je ne puis vous
le faire comprendre en vous disant qu'il tait jeune, beau, bien fait et
de belles manires. Tous les jeunes premiers de romans sont ainsi, et le
mien est un tre que je connais dans ma pense, puisque, rel ou fictif,
j'essaie de le peindre. Il a un caractre trs-dtermin, et l'on ne
peut pas appliquer aux instincts d'un homme les mots sacramentels
qu'emploient les naturalistes pour dsigner le parfum d'une plante ou
d'un minral, en disant que ce corps exhale une odeur _sui generis_.

Ce _sui generis_ n'explique rien, et je prtends que le prince Karol de
Roswald avait un caractre _sui generis_ qu'il est possible d'expliquer.

Il tait extrieurement si affectueux, par suite de sa bonne ducation
et de sa grce naturelle, qu'il avait le don de plaire, mme  ceux qui
ne le connaissaient pas. Sa ravissante figure prvenait en sa faveur; la
faiblesse de sa constitution le rendait intressant aux yeux des femmes;
la culture abondante et facile de son esprit, l'originalit douce et
flatteuse de sa conversation lui gagnaient l'attention des hommes
clairs. Quant  ceux d'une trempe moins fine, ils aimaient son
exquise politesse, et ils y taient d'autant plus sensibles, qu'ils ne
concevaient pas, dans leur franche bonhomie, que ce ft l'exercice d'un
devoir, et que la sympathie y entrt pour rien.

Ceux-l, s'ils eussent pu le pntrer, auraient dit qu'il tait plus
aimable qu'aimant; et, en ce qui les concernait, c'et t vrai. Mais
comment eussent-ils devin cela, lorsque ses rares attachements taient
si vifs, si profonds et si peu rcusables?

Ainsi donc, on l'aimait toujours, sinon avec la certitude, du moins avec
l'espoir d'tre pay de quelque retour. Ses jeunes compagnons, le voyant
faible et paresseux dans les exercices du corps ne songeaient pas 
ddaigner cette nature un peu infirme, parce que Karol ne s'en faisait
point accroire sous ce rapport. Lorsque, s'asseyant doucement sur
l'herbe, au milieu de leurs jeux, il leur disait avec un triste sourire:
Amusez-vous, chers compagnons; je ne puis ni lutter, ni courir; vous
viendrez vous reposer prs de moi. Comme la force est naturellement
protectrice de la faiblesse, il arrivait que, parfois, les plus robustes
renonaient gnreusement  leur ardente gymnastique, et venaient lui
faire compagnie.

Parmi tous ceux qui taient charms et comme fascins par la couleur
potique de ses penses et la grce de son esprit, Salvator Albani fut
toujours le plus assidu. Ce bon jeune homme tait la franchise mme; et,
pourtant, Karol exerait sur lui un tel empire qu'il n'osait jamais le
contredire ouvertement, lors mme qu'il remarquait de l'exagration dans
ses principes et de la bizarrerie dans ses habitudes. Il craignait de
lui dplaire et de le voir se refroidir  son gard, comme cela tait
arriv pour tant d'autres. Il le soignait comme un enfant, lorsque
Karol, plus nerveux et impressionnable que rellement malade, se
retirait dans sa chambre pour drober aux yeux de sa mre son malaise,
dont elle se tourmentait trop. Salvator Albani tait donc devenu
ncessaire au jeune prince. Il le sentait, et lorsqu'une ardente
jeunesse le sollicitait de se distraire ailleurs, il sacrifiait ses
plaisirs ou il les cachait avec une gnreuse hypocrisie, se disant 
lui-mme que si Karol venait  ne plus l'aimer, il ne souffrirait plus
ses soins, et tomberait dans une solitude volontaire et funeste. Ainsi
Salvator aimait Karol pour le besoin que ce dernier avait de lui, et il
se faisait, par une trange misricorde, le complaisant de ses thories
opinitres et sublimes. Il admirait avec lui le stocisme, et, au fond,
il tait ce qu'on appelle un picurien. Fatigu d'une folie de la
veille, il lisait  son chevet un livre asctique. Il s'enthousiasmait
navement  la peinture de l'amour unique, exclusif, sans dfaillance
et sans bornes, qui devait remplir la vie de son jeune ami. Il trouvait
rellement cela superbe, et pourtant il ne pouvait se passer d'intrigues
amoureuses, et il lui cachait le chiffre de ses aventures.

Cette innocente dissimulation ne pouvait durer qu'un certain temps, et
peu  peu Karol dcouvrit avec douleur que son ami n'tait pas un saint.
Mais lorsque arriva cette preuve redoutable, Salvator lui tait devenu
si ncessaire, et il avait t forc de lui reconnatre tant d'minentes
qualits de coeur et d'esprit, qu'il lui fallut bien continuer a
l'aimer; beaucoup moins,  la vrit, qu'auparavant, mais encore assez
pour ne pouvoir se passer de lui. Nanmoins il ne put jamais prendre son
parti sur ses escapades de jeunesse, et cette affection, au lieu d'tre
un adoucissement  sa tristesse habituelle, devint douloureuse comme une
blessure.

Salvator, qui redoutait la svrit de la princesse de Roswald encore
plus que celle de Karol, lui cacha le plus longtemps possible ce que
Karol avait dcouvert avec tant d'effroi. Une longue et douloureuse
maladie  laquelle elle succomba, contribua aussi  la rendre moins
clairvoyante dans ses dernires annes; et lorsque Karol la vit froide
sur son lit de mort, il tomba dans un tel accablement de dsespoir, que
Salvator reprit sur lui tout son empire, et fut seul capable de le faire
renoncer au dessein de se laisser mourir.

C'tait la seconde fois que Karol voyait la mort frapper  ses cts
l'objet de ses affections. Il avait aim une jeune personne qui lui
tait destine. C'tait l'unique roman de sa vie, et nous en parlerons
en temps et lieu. Il n'avait plus rien  aimer sur la terre que
Salvator. Il l'aima; mais toujours avec des restrictions, de la
souffrance, et une sorte d'amertume, en songeant que son ami n'tait pas
susceptible d'tre aussi malheureux que lui.

Six mois aprs cette dernire catastrophe, la plus sensible et la plus
relle des deux,  coup sr, le prince de Roswald parcourait l'Italie,
en chaise de poste, emport malgr lui, dans un tourbillon de poussire
embrase, par son courageux ami. Salvator avait besoin de plaisirs et de
gaiet; pourtant il sacrifia tout  celui qu'on appelait devant lui
son enfant gt. Quand on lui disait cela, dites mon enfant chri,
rpondait-il; mais tout choy que Roswald ait t par sa mre et par
moi, son coeur ni son caractre ne se sont gts. Il n'est devenu ni
exigeant, ni despote, ni ingrat, ni maniaque. Il est sensible aux
moindres attentions, et reconnaissant plus qu'il ne faut de mon
dvouement.

Cela tait gnreux  reconnatre, mais cela tait vrai. Karol n'avait
point de petits dfauts. Il en avait un seul, grand, involontaire et
funeste, l'intolrance de l'esprit. Il ne dpendait pas de lui d'ouvrir
ses entrailles  un sentiment de charit gnrale pour largir son
jugement  l'endroit des choses humaines. Il tait de ceux qui croient
que la vertu est de s'abstenir du mal, et qui ne comprennent pas ce que
l'vangile, qu'ils professent strictement d'ailleurs, a de plus sublime,
cet amour du pcheur repentant qui fait clater plus de joie au ciel que
la persvrance de cent justes, cette confiance au retour de la brebis
gare; en un mot, cet esprit mme de Jsus, qui ressort de toute sa
doctrine et qui plane sur toutes ses paroles:  savoir que celui qui
aime est plus grand, lors mme qu'il s'gare, que celui qui va droit,
par un chemin solitaire et froid.

Dans le dtail de la vie, Karol tait d'un commerce plein de charmes.
Toutes les formes de la bienveillance prenaient chez lui une grce
inusite, et quand il exprimait sa gratitude, c'tait avec une motion
profonde qui payait l'amiti avec usure. Mme dans sa douleur, qui
semblait ternelle, et dont il ne voulait pas prvoir la fin, il portait
un semblant de rsignation, comme s'il et cd au dsir que Salvator
prouvait de le conserver  la vie.

Par le fait, sa sant dlicate n'tait pas altre profondment, et sa
vie n'tait menace par aucune dsorganisation srieuse; mais l'habitude
de languir et de ne jamais essayer ses forces, lui avait donn la
croyance qu'il ne survivrait pas longtemps  sa mre. Il s'imaginait
volontiers qu'il se sentait mourir chaque jour, et, dans cette pense,
il acceptait les soins de Salvator et lui cachait le peu de temps qu'il
jugeait devoir en profiter. Il avait un grand courage extrieur, et s'il
n'acceptait pas, avec l'insouciance hroque de la jeunesse, l'ide
d'une mort prochaine, il en caressait du moins l'attente avec une sorte
d'amre volupt.

Dans cette persuasion, il se dtachait chaque jour de l'humanit, dont
il croyait dj ne plus faire partie. Tout le mal d'ici-bas lui devenait
tranger. Apparemment, pensait-il, Dieu ne lui avait pas donn mission
de s'en inquiter et de le combattre, puisqu'il lui avait compt si
peu de jours  passer sur la terre. Il regardait cela comme une faveur
accorde aux vertus de sa mre, et, quand il voyait la souffrance
attache comme un chtiment aux vices des hommes, il remerciait le ciel
de lui avoir donn la souffrance sans la chute, comme une preuve
qui devait le purifier de toute la souillure du pch originel. Il
s'lanait alors en imagination vers l'autre vie, et se perdait dans des
rves mystrieux. Au fond de tout cela, il y avait la synthse du dogme
catholique; mais, dans les dtails, son cerveau de pote se donnait
carrire. Car il faut bien le dire, si ses instincts et ses principes de
conduite taient absolus, ses croyances religieuses taient fort
vagues; et c'tait l l'effet d'une ducation toute de sentiment et
d'inspiration, o le travail aride de l'examen, les droits de la raison
et le fil conducteur de la logique n'taient entrs pour rien.

Comme il n'avait suivi et approfondi par lui-mme aucune tude, il
s'tait fait dans son esprit de grandes lacunes, que sa mre avait
combles, comme elle l'avait pu, en invoquant la sagesse impntrable de
Dieu et l'insuffisance de la lumire accorde aux hommes. C'tait encore
l le catholicisme. Plus jeune et plus artiste que sa mre, Karol avait
idalis sa propre ignorance; il avait meubl, pour ainsi dire, ce vide
effrayant avec des ides romanesques; des anges, des toiles, un vol
sublime  travers l'espace, un lieu inconnu o son me se reposerait 
cot de celles de sa mre et de sa fiance: voil pour le paradis. Quant
 l'enfer, il n'y pouvait pas croire; mais, ne voulant pas le nier,
il n'y songeait pas. Il se sentait pur et plein de confiance pour son
propre compte. S'il lui avait fallu absolument dire o il relguait les
mes coupables, il et plac leurs tourments dans les flots agits de la
mer, dans la tourmente des hautes rgions, dans les bruits sinistres
des nuits d'automne, dans l'inquitude ternelle. La posie nuageuse et
sduisante d'Ossian avait pass par l,  ct du dogme romain.

La main ferme et franche de Salvator n'osait interroger toutes les
cordes de cet instrument subtil et compliqu. Il ne se rendait donc pas
bien compte de tout ce qu'il y avait de fort et de faible, d'immense et
d'incomplet, de terrible et d'exquis, de tenace et de mobile dans cette
organisation exceptionnelle. Si, pour l'aimer, il lui et fallu le
connatre  fond, il y et renonc bien vite: car il faut toute la vie
pour comprendre de tels tres: et encore n'arrive-t-on qu' constater, 
force d'examen et de patience, le mcanisme de leur vie intime. La cause
de leurs contradictions nous chappe toujours.

Un jour qu'ils allaient de Milan  Venise, ils se trouvrent non loin
d'un lac qui brillait au soleil couchant comme un diamant dans la
verdure.

--N'allons pas plus loin aujourd'hui, dit Salvator, qui remarquait sur
le visage de son jeune ami une fatigue profonde. Nous faisons de
trop longues journes, et nous nous sommes puiss hier, de corps et
d'esprit,  admirer le grand lac de Cme.

--Ah! je ne le regrette pas, rpondit Karol, c'est le plus beau
spectacle que j'aie vu de ma vie. Mais couchons o tu voudras, peu
m'importe.

--Cela dpend de l'tat o tu te trouves. Pousserons-nous jusqu'au
prochain relais, ou bien ferons-nous un petit dtour pour aller jusqu'
Iseo, au bord du petit lac? Comment te sens-tu?

--Vraiment, je n'en sais rien!

--Tu n'en sais jamais rien! C'est dsesprant! Voyons, souffres-tu?

--Je ne crois pas.

--Mais, tu es fatigu?

--Oui, mais pas plus que je ne le suis toujours.

--Alors, gagnons Iseo; l'air y sera plus doux que sur ces hauteurs.

Ils se dirigrent donc vers le petit port d'Iseo. Il y avait eu une fte
aux environs. Des charrettes, atteles de petits chevaux maigres et
vigoureux, ramenaient les jeunes filles endimanches, avec leur jolie
coiffure de statues antiques, le chignon travers par de longues
pingles d'argent, et des fleurs naturelles dans les cheveux. Les hommes
venaient  cheval,  ne ou  pied. Toute la route tait couverte de
cette population enjoue, de ces filles triomphantes, de ces hommes un
peu excits par le vin et l'amour, qui changeaient  pleine voix avec
elles des rires et des propos fort joyeux, trop joyeux certainement pour
les chastes oreilles du prince Karol.

En tout pays, le paysan qui ne se contraint pas et ne change pas sa
manire nave de dire, a de l'esprit et de l'originalit. Salvator, qui
ne perdait pas un jeu de mots du dialecte, ne pouvait s'empcher de
sourire aux brusques saillies qui s'entre-croisaient sur le chemin,
autour de lui, tandis que la chaise de poste descendait au pas une pente
rapide incline vers le lac. Ces belles filles, dans leurs carrioles
enrubannes, ces yeux noirs, ces fichus flottants, ces parfums de
fleurs, les feux du couchant sur tout cela, et les paroles hardies
prononces avec des voix fraches et retentissantes, le mettaient en
belle humeur italienne. S'il et t seul, il ne lui et pas fallu
beaucoup de temps pour prendre la bride d'un de ces petits chevaux, et
pour se glisser dans la carriole la mieux garnie de jolies femmes. Mais
la prsence de son ami le forait d'tre grave, et, pour se distraire de
ses tentations, il se mit  chantonner entre ses dents. Cet expdient ne
lui russit point, car il s'aperut bientt qu'il rptait, malgr lui,
un air de danse qu'il avait saisi au vol d'un essaim de villageoises qui
le fredonnaient en souvenir de la fte.




III.


Salvator avait russi  garder son sang-froid, jusqu' ce qu'une grande
brune, passant  cheval, non loin de la calche, jambe de , jambe de
l, lui montra avec un peu trop de confiance son muscle rebondi surmont
d'une jarretire lgante. Il lui fut impossible de retenir une
exclamation et de ne pas pencher la tte hors de la voiture, pour suivre
de l'oeil cette jambe nerveuse et bien tourne.

--Est-elle donc tombe? lui dit le prince, apercevant sa proccupation.

--Tombe quoi? rpondit le jeune fou; la jarretire?

--Quelle jarretire? Je parle de la femme qui passait  cheval. Que
regardes-tu?

--Rien, rien, rpliqua Salvator, qui n'avait pu s'empcher de soulever
son bonnet de voyage pour saluer cette jambe. Dans ce pays de
courtoisie, il faudrait toujours avoir la tte nue. Et il ajouta, en se
rejetant au fond de la voiture: C'est fort coquet, une jarretire rose
vif borde de bleu-lapis.

Karol n'tait point pdant en paroles; il ne fit aucune rflexion, et
regarda le lac tincelant o brillaient, certes, de plus splendides
couleurs que celles des jarretires de la villageoise.

Salvator comprit son silence et lui demanda, comme pour s'excuser  ses
yeux, s'il n'tait pas frapp de la beaut de la race humaine dans cette
contre.

--Oui, rpondit Karol avec une intention complaisante: j'ai remarqu
qu'il y avait par ici beaucoup de statuaire dans les formes. Mais tu
sais que je ne m'y connais pas beaucoup.

--Je le nie; tu comprends admirablement le beau, et je t'ai vu en extase
devant des chantillons de la statuaire antique.

--Un instant! il y a antique et antique; j'aime le bel art pur, lgant,
idal du Parthnon. Mais je n'aime pas, ou du moins je ne comprends
pas la lourde musculature de l'art romain et les formes accuses de la
dcadence. Ce pays-ci est tourn au matrialisme, la race s'en ressent.
Cela ne m'intresse point.

--Quoi! franchement, la vue d'une belle femme ne charme pas tes regards,
ne ft-ce qu'un instant... quand elle passe?

--Tu sais bien que non. Pourquoi t'en tonner? Moi, j'ai accept ton
admiration facile et banale pour toutes les femmes tant soit peu belles
qui passent devant toi. Tu es press d'aimer, et cependant, celle qui
doit s'emparer de ton tre ne s'est pas encore prsente  tes regards.
Elle existe, sans doute, celle que Dieu a cre pour toi; elle t'attend,
et toi tu la cherches. C'est ainsi que je m'explique tes amours
insenss, tes brusques dgots, et toutes ces tortures de l'me que
tu appelles tes plaisirs. Mais, quant  moi, tu sais bien que j'avais
rencontr la compagne de ma vie. Tu sais bien que je l'ai connue, tu
sais bien que je l'aimerai toujours dans la tombe, comme je l'ai aime
sur la terre. Comme rien ne peut lui ressembler, comme personne ne me la
rappellerait, je ne regarde pas, je ne cherche pas: je n'ai pas besoin
d'admirer ce qui existe en dehors du type que je porte ternellement
parfait, ternellement vivant dans ma pense.

Salvator eut envie de contredire son ami; mais il craignit de le voir
s'animer sur un pareil sujet, et retrouver, pour la discussion, une
force fbrile qu'il redoutait plus pour lui que la langueur de la
fatigue. Il se contenta de lui demander s'il tait bien sr de ne jamais
aimer une autre femme.

--Comme Dieu lui-mme ne saurait crer un second tre aussi parfait que
celui qu'il m'avait destin dans sa misricorde infinie, il ne permettra
pas que je m'gare jusqu' tenter d'aimer une seconde fois.

--La vie est longue, pourtant! dit Salvator d'un ton de doute
involontaire, et ce n'est pas  vingt-quatre ans qu'on peut faire un
pareil serment.

--On n'est pas toujours jeune  vingt-quatre ans! rpondit Karol. Puis
il soupira et tomba dans le silence de la mditation. Salvator vit
qu'il avait rveill cette ide d'une mort prmature, dont son ami se
nourrissait comme d'un poison. Il feignit de ne pas le deviner sur ce
point, et il essaya de le distraire en lui montrant la jolie valle dont
le lac occupe le fond.

Le petit lac d'Iseo n'a rien de grandiose dans son aspect, et ses abords
sont doux et frais comme une glogue de Virgile. Entre les montagnes qui
forment ses horizons et les rides molles et lentes que la brise trace
sur ses bords, il y a une zone de charmantes prairies, littralement
mailles des plus belles fleurs champtres que produise la Lombardie.
Des tapis de safran d'un rose pur jonchent ses rives, o l'orage ne
pousse jamais avec fracas la vague irrite. De lgres et rustiques
embarcations glissent sur des ondes paisibles, o s'effeuillent les
fleurs du pcher et de l'amandier.

Au moment o les deux jeunes voyageurs descendirent de voiture,
plusieurs bateaux levaient leurs amarres, et les habitants des paroisses
riveraines, que leurs chevaux et leurs charrettes avaient ramens de
la fte, s'lanaient, en riant et en chantant, sur ces esquifs qui
devaient faire le tour du lac et descendre chaque groupe  son domicile.
On poussait les charrettes toutes charges d'enfants et de jeunes filles
bruyantes sur les grosses barques; de jeunes couples sautaient sur
les nacelles et se dfiaient _alla regata_. Suivant l'habitude de la
localit, pour empcher les chevaux, fumants de sueur, de s'enrhumer
durant la traverse, on les plongeait pralablement dans les eaux
glaciales de la plage, et ces animaux courageux paraissaient prendre
grand plaisir  cette immersion.

Karol s'assit sur une souche au bord de l'eau, pour contempler, non
cette scne anime et pittoresque, mais les vagues horizons bleutres de
la chane Alpestre. Salvator tait entr dans la _locanda_ pour choisir
les chambres.

Mais il revint bientt avec une figure contrarie: le gte tait
abominable, brlant, infect, encombr d'ivrognes et d'animaux qui se
querellaient. Il n'y avait pas moyen de se reposer l des fatigues d'une
journe de voyage.

Le prince, quoiqu'il souffrt plus que personne de l'angoisse d'une
mauvaise nuit, prenait ordinairement ces sortes de contrarits avec une
insouciance stoque. Cependant, cette fois, il dit  son jeune ami, avec
un air d'inquitude trange: J'avais un pressentiment que nous ferions
mieux de ne pas venir coucher ici.

--Un pressentiment  propos d'une mauvaise auberge? s'cria Salvator,
que le fcheux succs de son ide irritait un peu contre lui-mme et
par consquent contre le prochain; ma foi, quand il s'agit d'viter la
vermine d'une sale locanda et la puanteur d'une laide cuisine, j'avoue
que je n'ai point de ces subtiles perceptions et de ces avertissements
mystrieux.

--Ne te moque pas de moi, Salvator, reprit le prince avec douceur, il ne
s'agit point de ces purilits-l, et tu sais fort bien que j'en prends
mon parti mieux que toi-mme.

--Eh! c'est peut-tre  cause de toi que je n'en prends pas mon parti!

--Je le sais, mon bon Salvator; ne te tourmente donc pas, et partons!

--Comment, partons! nous avons faim, et il y a l du moins des truites
superbes qui sautent dans la friture. Je ne me laisse pas dcourager si
vite, soupons d'abord, faisons-nous servir l, en plein air, sous ces
caroubiers. Et puis je courrai tout le village et je trouverai bien une
maison un peu plus propre que l'auberge, une chambre pour toi, au moins;
ft-ce chez le mdecin ou l'avocat de la contre! Il y a bien un cur,
ici!

--Ami, tu ne veux pas me comprendre, tu t'occupes d'enfantillages... Tu
sais que je n'ai pas de caprices, n'est-il pas vrai? Eh bien! une
seule fois, pardonne-m'en un bizarre... Je me sens mal ici; cet air
m'inquite, ce lac m'blouit. Il y crot peut-tre quelque herbe
vnneuse mortelle pour moi... Allons coucher ailleurs. J'ai un
pressentiment srieux que je ne devais pas venir ici. Quand les chevaux
ont quitt la route de Venise et pris sur la gauche, il m'a sembl
qu'ils rsistaient: ne l'as-tu pas remarqu?--Enfin, ne me crois pas
atteint de folie, ne me regarde pas d'un air effray; je suis calme, je
suis rsign, si tu le veux,  de nouveaux malheurs... mais  quoi bon
les braver, quand il est temps encore de les fuir?

Salvator Albani tait effray, en effet, du ton srieux et pntr avec
lequel Karol disait ces paroles tranges. Comme il le croyait plus
faible qu'il ne l'tait rellement, il s'imagina qu'il allait tomber
gravement malade, et qu'un secret malaise l'en avertissait. Mais il ne
pensait pas que le lieu y ft pour quelque chose, lorsque la nature, la
race humaine, le ciel et la vgtation taient luxuriants autour de lui.
Il ne voulait pourtant pas heurter son caprice, mais il se demandait
si un nouveau relais, fourni  jeun et aprs une longue journe, ne
hterait pas l'explosion du mal.

Le prince vit son hsitation et se rappela ce que le bon Salvator avait
dj oubli, c'est qu'il mourait de faim. Ds lors, sacrifiant toute sa
rpugnance, et imposant silence  son imagination, il prtendit qu'il
avait faim lui-mme, et qu'avant de quitter Iseo, il fallait pourtant
souper.

Cet accommodement rassura un peu Salvator. S'il a faim, pensa-t-il, il
n'est pas sous le coup d'une maladie imminente, et peut-tre que cette
pense de dtresse qui s'est empare de lui est le rsultat d'une faim
excessive dont il ne se rendait pas compte, une sorte de dfaillance
morale et physique. Mangeons, et puis nous verrons!

Le souper tait meilleur que l'auberge ne semblait l'annoncer, et on
le servit dans le jardin de l'htelier, sous une frache tonnelle, qui
masquait un peu l'clat du lac, et o Karol se sentit rellement plus
calme. Grce  la mobilit de son temprament et de son humeur, il
mangea avec plaisir et oublia l'inexplicable effroi qui l'avait saisi
quelques instants auparavant.

[Illustration: Il y avait eu une fte aux environs. (Page 6)]

Pendant que l'hte leur servait le caf, Salvator l'interrogea sur les
habitants de la ville, et reconnut avec chagrin qu'il n'en connaissait
pas un seul, et qu'il n'y avait gure moyen d'aller demander
l'hospitalit dans une maison plus propre et plus paisible que la
locanda.

--Ah! dit-il, en soupirant, j'ai eu une bien bonne amie, qui tait de ce
pays-ci, et qui m'en avait tant parl que cela m'a peut-tre influenc
 mon insu, lorsque la fantaisie d'y venir coucher m'est venue. Mais je
vois bien que ma pauvre Floriani en avait gard un souvenir potique
tout  fait dnu de ralit. Il en est ainsi de tous nos souvenirs
d'enfance.

--Sans doute que Votre Excellence, dit l'hte, qui avait cout les
paroles de Salvator, veut parler de la fameuse Floriani, celle qui, de
pauvre paysanne qu'elle tait, est devenue riche et clbre dans toute
l'Italie?

--Vraiment oui, s'cria Salvator; vous l'avez peut-tre connue autrefois
ici, car je ne sache pas qu'elle soit revenue dans son pays depuis
qu'elle l'a quitt toute jeune?

--Pardon, seigneurie. Elle est revenue il y a environ un an et elle
y est  cette heure. Sa famille lui a tout pardonn, et ils vivent
trs-bien ensemble maintenant... Tenez, l-bas, sur l'autre rive du lac,
vous pouvez voir d'ici la chaumire o elle a t leve, et la jolie
villa qu'elle a achete tout  ct. Cela ne fait plus qu'une seule
dpendance avec le parc et les prairies. Oh! c'est une bonne proprit,
et elle l'a paye  beaux deniers comptants, au vieux Ranieri, vous
savez... l'avare? le pre de celui qui l'avait enleve, de son premier
amant?

--Vous en savez ou vous en supposez plus long que moi sur les aventures
de sa jeunesse, rpondit Salvator; moi je ne sais d'elle qu'une chose:
c'est qu'elle est la femme la plus intelligente, la meilleure et la plus
digne que j'ai rencontre. Vive Dieu! elle est donc ici? Ah! la bonne
nouvelle! Nous sommes sauvs, Karol; nous allons lui demander asile, et
si tu veux tre aimable pour moi, tu feras connaissance, de bonne grce,
avec ma chre Floriani. Mais on ne sait pas  Milan qu'elle habite ce
pays-ci! On m'a dit que je la trouverais  Venise ou aux environs...

[Illustration: Il tait assis  sa porte... (Page 14.)]

--Oh! elle vit comme cache, dit l'hte, c'est sa fantaisie du moment.
Cependant, on la connat bien ici, car elle fait du bien; elle est
trs-bonne, la signora!

--Eh vite, eh vite, une barque! s'cria Salvator, sautant de joie. Ah!
l'agrable surprise! Et moi qui n'avais pas l'heureux pressentiment de
la retrouver ici!

Ce mot fit tressaillir Karol.--Les pressentiments, dit-il, agissent sur
nous  notre insu, et nous poussent o ils veulent.

Mais le ptulant Albani ne l'coutait pas. Il s'agitait, il criait, il
faisait approcher une barque, il y jetait une valise, il recommandait la
voiture et les paquets  son domestique, qui devait rester  l'auberge
d'Iseo, et il entranait le jeune prince sur le plancher vacillant de la
nacelle.

Il tait si press d'arriver, et la vivacit de son caractre dominait
si fort, en cet instant, la contrainte qu'il s'imposait souvent pour
ne pas froisser la tristesse de son ami, qu'il prit un aviron et rama
lui-mme avec le batelier, chantant comme un oiseau, et menaant, par le
dchanement de sa gaiet imptueuse, de faire chavirer le bateau.




IV.


Ce ne fut qu' la moiti du lac qu'il remarqua un redoublement de pleur
sur le visage de Karol. Il quitta le gouvernail, et s'asseyant auprs de
lui:--Cher prince, lui dit-il, tu es mcontent de moi, je le crains!
Tu n'aurais pas voulu faire cette nouvelle connaissance... mais que
veux-tu? en voyage, il faut bien un peu droger  ses habitudes.
Je t'avais promis de ne pas te tourmenter  cet gard... J'ai tout
oubli... j'tais si content!

--Je te pardonne tout, j'accepte tout, rpondit le prince avec calme.
L'amiti vit de sacrifices. Tu m'en as tant fait, que je t'en dois bien
quelques-uns... Quoique pourtant... J'esprais que tu ne me mnerais
jamais chez une femme de mauvaise vie!

--Tais-toi, tais-toi, s'cria Salvator en lui saisissant la main avec
force; ne te sers pas de ces mots qui froissent et qui blessent! Si un
autre que toi parlait d'elle ainsi...

--Pardonne-moi, reprit Karol; je ne songeais pas qu'elle tait.....
qu'elle avait d tre ta matresse!

--Ma matresse,  moi! repartit Salvator avec vivacit; ah! je l'aurais
bien voulu! mais elle en aimait un autre alors, et qui sait, d'ailleurs,
si je lui aurais plu, quand mme je l'aurais connue libre? Non, Karol,
je n'ai pas t son amant; et, comme j'tais l'ami de celui qu'elle
avait quand nous nous sommes connus (c'tait un Foscari, un brave jeune
homme!), comme je la savais loyale et fidle, je n'ai jamais song  la
dsirer. Oh! si elle vivait seule aujourd'hui, comme on me l'a dit 
Milan... et si elle voulait m'aimer!... Mais non! Tiens, ne fronce pas
le sourcil: je ne crois pas qu'il m'arrive de m'enflammer pour elle.
Il y a bien longtemps que je ne l'ai vue. Elle n'est peut-tre plus
belle... Et d'ailleurs mon coeur et mes sens avaient pris l'habitude
d'tre calmes auprs d'elle. Mon imagination aurait un grand effort 
faire pour passer de l'estime et du respect... Pourtant je ne suis pas
hypocrite, je n'en voudrais pas jurer!... Quand l'amiti est immense,
d'un homme  une femme... Mais probablement si elle vit seule, elle aime
un absent. Il est impossible que cette gnreuse crature vive sans
amour; et, alors, je n'aurai pas une mauvaise pense auprs d'elle. Je
ne voudrais pour rien au monde perdre son amiti!...

--D'aprs toutes ces tergiversations, dit le prince avec un sourire
mlancolique, je vois que je risque de te perdre, et que mon
pressentiment de malheur pourrait bien n'tre pas un rve.

--Ton pressentiment! ah! tu y reviens! je l'avais oubli. Eh bien! s'il
t'annonce que je vais m'arrter chez une enchanteresse et que je te
laisserai partir seul, il ment avec impudence. Non, non, Karol, ta
sant, ton dsir, notre voyage avant tout! Si ton pressentiment avait
une figure, je lui donnerais un soufflet!

Les deux amis s'entretinrent encore quelques instants de la Floriani. Le
prince, venant en Italie pour la premire fois, ne l'avait jamais vue,
et ne connaissait d'elle que la renomme de son talent et l'clat de ses
aventures. Salvator parlait d'elle avec enthousiasme; mais comme il ne
faut pas toujours s'en rapporter aux amis, nous dirons nous-mme au
lecteur ce qu'il doit savoir, pour le moment, de notre hrone.

Lucrezia Floriani tait une actrice d'un talent pur, lev, suffisamment
tragique, toujours mouvant et sympathique quand elle jouait un rle
bien fait, exquis, admirable, dans tous les dtails de pantomime,
crations ingnieuses  l'aide desquelles l'acteur fait souvent valoir
le vrai pote, et trouve grce pour le faux. Elle avait eu de grands
succs, non-seulement comme actrice, mais encore comme auteur; car elle
avait port la passion de son art jusqu' oser faire des pices de
thtre; d'abord en collaboration avec quelques amis lettrs, et enfin
seule et sous sa propre inspiration. Ses pices avaient russi, non
qu'elles fussent des chefs-d'oeuvre, mais parce qu'elles taient
simples, d'un sentiment vrai, bien dialogues, et qu'elle les jouait
elle-mme. Elle ne s'tait jamais fait nommer aprs les reprsentations;
mais son secret, pour le coup, tait celui de la comdie, et le public
la nommait lui-mme au milieu des couronnes et des applaudissements
qu'il lui prodiguait.

A cette poque, et dans ce pays-l, la critique des journaux n'avait
pas un grand dveloppement. La Floriani avait beaucoup d'amis, on tait
indulgent pour elle. Le parterre des villes d'Italie lui dcernait de
bruyantes ovations de famille. On l'aimait; et s'il est probable que sa
gloire d'auteur lui ait t trs-bnvolement accorde, il est certain
du moins que, par son caractre, elle mritait cette indulgence et
cette affection. Il n'y eut jamais de personne plus dsintresse, plus
sincre, plus modeste et plus librale. Je ne sais plus si c'est 
Vrone ou  Pavie qu'elle eut la direction d'un thtre et forma une
troupe. Elle se fit estimer de tous ceux qui traitrent avec elle,
adorer de ceux qui eurent besoin de son assistance, et le public l'en
rcompensa. Elle fit l d'assez bonnes affaires, et ds qu'elle se vit
en possession d'une aisance assure, elle quitta le thtre, quoique
dans tout l'clat de son talent et de ses charmes. Elle vcut quelques
annes  Milan, dans un monde d'artistes et de littrateurs. Sa maison
tait agrable, et sa conduite tellement honorable et digne (ce qui ne
veut pas dire qu'elle ft trs-rgulire), que des femmes du monde
la frquentrent avec sympathie et mme avec un certain sentiment de
dfrence.

Mais tout  coup elle quitta le monde et la ville, et se retira au bord
du lac d'Iseo, o nous la retrouvons maintenant.

Au fond des motifs qui la poussrent dans ces directions diverses, vers
cet panouissement de talent dramatique et littraire, et vers ce
dgot subit du monde et du bruit, vers cette activit d'administration
thtrale, et vers cette paresse d'une vie champtre; il y y avait, n'en
doutez pas, une succession ininterrompue d'histoires d'amour. Je ne
vous les raconterai pas maintenant, ce serait trop long et sans intrt
direct. Je ne perdrai pas de temps non plus  vous faire saisir les
nuances d'un caractre aussi clair et aussi ais  connatre que celui
du prince Karol tait chatoyant et indfinissable. Vous apprcierez,
comme vous l'entendrez, ce naturel lmentaire, limpide dans ses travers
comme dans ses qualits. Il est certain que je ne vous cacherai rien de
la Floriani, par pruderie et crainte de vous dplaire. Ce qu'elle avait
t, ce qu'elle tait, elle le disait  qui le lui demandait avec
amiti. Et, si quelqu'un l'interrogeait par curiosit pure, avec
des mnagements ironiques, pour se venger de cette impertinente
bienveillance, elle prenait plaisir  le scandaliser par sa franchise.

Nous ne saurions la mieux dfinir qu'elle ne le fit elle-mme un jour,
en rpondant en bon franais  un vieux marquis:

--Vous tes un peu embarrass, lui disait-elle, pour savoir de quel
terme, reu dans votre langue, vous pourriez qualifier une femme comme
moi. Diriez-vous que je suis une _courtisane_? Je ne crois pas, puisque
j'ai toujours donn  mes amants, et que je n'ai jamais rien reu, mme
de mes amis. Je ne dois mon aisance qu' mon travail, et la vanit ne
m'a pas plus blouie que la cupidit ne m'a gare. Je n'ai eu que des
amants, non-seulement pauvres, mais encore obscurs.

Diriez-vous que je suis une _femme galante_? Les sens ne m'ont jamais
emporte avant le coeur, et je ne comprends seulement pas le plaisir
sans une affection enthousiaste.

Enfin, suis-je une femme de _mauvaise vie_, de _moeurs relches_?
Il faut savoir ce que vous entendez par l. Je n'ai jamais cherch le
scandale. J'en ai peut-tre fait sans le vouloir et sans le savoir. Je
n'ai jamais aim deux hommes  la fois; je n'ai jamais appartenu de fait
et d'intention qu' un seul pendant un temps donn, suivant la dure de
ma passion. Quand je ne l'aimais plus, je ne le trompais pas. Je rompais
avec lui d'une manire absolue. Je lui avais jur, il est vrai, dans mon
enthousiasme, de l'aimer toujours; j'tais de la meilleure foi du monde
en le jurant. Toutes les fois que j'ai aim, 'a t de si grand coeur,
que j'ai cru que c'tait la premire et la dernire fois de ma vie.

Vous ne pouvez pas dire pourtant que je sois une femme honnte. Moi,
j'ai la certitude de l'tre. Je prtends mme, devant Dieu, tre une
femme vertueuse; mais je sais que, dans vos ides et devant l'opinion,
c'est un blasphme de ma part. Je ne m'en soucie point; j'abandonne ma
vie au jugement du monde, sans me rvolter contre lui, sans trouver
qu'il ait tort dans ses lois gnrales, mais sans reconnatre qu'il ait
raison contre moi.

Vous trouvez sans doute que je me traite fort bien, et que j'ai une
belle dose d'orgueil? D'accord. J'ai un grand orgueil pour moi-mme,
mais je n'ai point de vanit; et on peut dire de moi tout le mal
possible, sans m'offenser, sans m'affliger le moins du monde. Je n'ai
pas combattu mes passions. Si j'ai bien ou mal fait, j'en ai t, et
punie, et rcompense, par ces passions mme. J'y devais perdre ma
rputation, je m'y attendais, j'en ai fait le sacrifice  l'amour, cela
ne regarde que moi. De quel droit les gens qui condamnent disent-ils que
l'exemple est dangereux? Du moment que le coupable est condamn, il est
excut. Il ne peut donc plus nuire, et ceux qui seraient tents de
l'imiter, sont suffisamment avertis par sa punition.

Karol de Roswald et Salvator Albani dbarqurent  l'entre du parc,
auprs de la chaumire que l'aubergiste d'Iseo leur avait montre. C'est
dans cette cabane que la Floriani tait ne, et son pre, un vieux
pcheur  cheveux blancs, l'occupait encore. Rien n'avait pu le
dcider  quitter cette pauvre demeure, o il avait pass sa vie et o
l'habitude le retenait; mais il avait consenti  ce qu'elle ft rpare,
assainie, solidifie et mise  l'abri du flot par une jolie terrasse
rustique tout orne de fleurs et d'arbustes. Il tait assis  sa porte
parmi les iris et les glaeuls, et occupait les derniers instants du
jour  raccommoder ses filets; car, bien que son existence ft dsormais
assure, et que sa fille veillt pieusement, non-seulement  tous ses
besoins, mais encore  surprendre les rares fantaisies de superflu qu'il
pouvait avoir, il gardait les habitudes et les gots parcimonieux du
paysan, et ne rformait aucun instrument de son travail, tant qu'il
pouvait en faire encore le moindre usage.




V.


Karol remarqua la belle figure un peu dure de ce vieillard, et, ne
songeant point que ce pt tre le pre de _la signora_, il le salua et
se disposa  passer outre. Mais Salvator s'tait arrt  contempler la
pittoresque chaumire et le vieux pcheur qui, avec sa barbe blanche
un peu jaunie par le soleil, ressemblait  une divinit limoneuse
des rivages. Les souvenirs que, maintes fois, la Floriani lui avait
retracs, les larmes aux yeux, et avec l'loquence du repentir,
repassrent confusment dans son esprit; les traits austres du
vieillard lui semblaient aussi conserver quelque ressemblance avec ceux
de la belle jeune femme; il le salua par deux fois et alla essayer
d'ouvrir la grille du parc, situe  dix pas de l, non sans tourner
plusieurs fois la tte vers le pcheur, qui le suivait des yeux avec un
air d'attention et de mfiance.

Quand celui-ci vit que les deux jeunes seigneurs tentaient rellement de
pntrer dans la demeure de la Floriani, il se leva et leur cria, d'un
ton peu accueillant, qu'on n'entrait point l, et que ce n'tait pas une
promenade publique.

--Je le sais fort bien, mon brave, rpondit Salvator; mais je suis un
ami intime de la signora Floriani, et je viens pour la voir.

Le vieillard approcha et le regarda avec attention. Puis il reprit:--Je
ne vous connais pas. Vous n'tes pas du pays?

--Je suis de Milan, et je vous dis que j'ai l'honneur d'tre li avec la
signora. Voyons, par o faut-il entrer?

--Vous n'entrerez pas comme cela! Vous attend-on? Savez-vous si on
voudra vous recevoir? Comment vous nommez-vous?

--Le comte Albani. Et vous, mon brave, voulez-vous me dire votre nom?
Ne seriez-vous pas, par hasard, un certain honnte homme, qu'on appelle
Renzo..., ou Beppo..., ou Checco Menapace?

--Renzo Menapace, oui, c'est moi, en vrit, dit le vieillard on se
dcouvrant, par suite de l'habitude qu'ont les gens du peuple de
s'incliner, en Italie, devant les titres. D'o me connaissez-vous,
signor? Je ne vous ai jamais vu.

--Ni moi non plus; mais votre fille vous ressemble, et je savais bien
son vritable nom.

--Un meilleur nom que celui qu'ils lui donnent maintenant! mais enfin le
pli en est pris, et ils l'appellent tous d'un nom de guerre! Ah a! vous
voulez donc la voir? Vous venez exprs?

--Mais, sans aucun doute, avec votre permission, J'espre qu'elle voudra
bien nous recommander  vous, et que vous ne vous repentirez pas de nous
avoir ouvert la porte. Je prsume que vous en avez la clef?

--Oui, j'en ai la clef, et pourtant, Seigneuries, je ne peux vous
ouvrir. Ce jeune seigneur est avec vous?...

--Oui, c'est le prince de Roswald, dit Salvator, qui n'ignorait pas
l'ascendant des titres.

Le vieux Menapace salua plus profondment encore, quoique sa figure
restt froide et triste.--Seigneurs, dit-il, ayez la bont de venir chez
moi et d'y attendre que j'aie envoy mon serviteur prvenir ma fille,
car je ne peux pas vous promettre qu'elle soit dispose  vous voir.

--Allons, dit Salvator au prince, il faut nous rsigner  attendre. Il
parat que la Floriani a maintenant la manie de se clotrer; mais, comme
je ne doute pas que nous ne soyons bien reus, allons un peu voir sa
chaumire natale. Ce doit tre assez curieux.

--Il est fort curieux, en effet, qu'elle habite un palais, aujourd'hui,
et qu'elle laisse son pre sous le chaume, rpondit Karol.

--Plat-il, seigneur prince? dit le vieillard, qui se retourna, d'un air
mcontent,  la grande surprise des deux jeunes gens; car ils avaient
l'habitude de parler allemand ensemble, et Karol s'tait exprim dans
cette langue.

--Pardonnez-moi, reprit Menapace, si je vous ai entendu; j'ai toujours
eu l'oreille fine, et c'est pour cela que j'tais le meilleur pcheur
du lac, sans parler de la vue, qui tait excellente, et qui n'est pas
encore trop mauvaise.

--Vous entendez donc l'allemand? dit le prince.

--J'ai servi longtemps comme soldat, et j'ai pass des annes dans votre
pays. Je ne pourrais pas bien parler votre langue, mais je l'entends
encore un peu, et vous me permettrez de vous rpondre dans la mienne. Si
je n'habite pas le palais de ma fille, c'est que j'aime ma chaumire, et
si elle n'habite pas ma chaumire avec moi, c'est que le local est
trop petit, et que nous nous gnerions l'un l'autre. D'ailleurs, j'ai
l'habitude de demeurer seul, et c'est  mon corps dfendant que je
souffre auprs de moi le serviteur qu'elle a voulu me donner, sous
prtexte qu' mon ge, on peut avoir besoin d'un aide. Heureusement
c'est un bon garon; je l'ai choisi moi-mme, et je lui apprends l'tat
de pcheur. Allons, Biffi, quitte un moment ton souper, mon enfant,
et va dire  la signora que deux seigneurs trangers demandent  la
voir.--Vos noms encore une fois, s'il vous plat, Seigneuries?

--Le mien suffira, rpondit Albani, qui avait suivi avec Karol le vieux
Menapace jusqu' l'entre de sa cabane. Il tira de son portefeuille une
carte de visite qu'il remit au jeune gars, charg du service du pcheur.
Biffi partit  toutes jambes, aprs que son matre lui eut remis une
clef qu'il tenait cache dans sa ceinture.

--Voyez-vous, Seigneuries, dit Menapace  ses htes en leur prsentant
des chaises rustiques qu'il avait garnies et tresses lui-mme avec les
herbes aquatiques du rivage, il ne faut pas croire que je ne sois pas
bien trait par ma fille. Sous le rapport de l'assistance, de l'amiti
et des soins, je n'ai qu' me louer d'elle. Seulement, vous comprenez?
je ne peux pas changer de manire de vivre  mon ge, et tout l'argent
quelle m'envoyait, lorsqu'elle tait au thtre, je l'ai employ un
peu plus utilement qu' me bien loger,  me bien habiller et  me bien
nourrir. Ces choses-l ne sont pas dans mes gots. J'ai achet de la
terre, parce que cela est bon; cela reste, et cela lui reviendra quand
je n'y serai plus. Je n'ai pas d'autre enfant qu'elle. Elle n'aura donc
pas  se repentir de tout ce qu'elle a fait pour moi. Son devoir tait
de me faire part de sa richesse; elle l'a toujours rempli; le mien
est de faire prosprer cet argent-l, de le bien placer et de le lui
restituer en mourant. J'ai toujours t l'esclave du devoir.

Cette faon troite et intresse du vieillard d'envisager ses rapports
avec sa fille, fit sourire Salvator.

--Je suis bien sr, dit-il, que votre fille ne compte pas de cette sorte
avec vous, et qu'elle ne comprend rien  votre systme d'conomie.

--Il n'est que trop vrai qu'elle n'y comprend rien, la pauvre tte,
rpondit Menapace avec un soupir, et si je l'coutais, je mangerais
tout, je mnerais une vie de prince, comme elle, avec elle, et avec tous
ceux  qui elle jette l'argent  pleines mains. Que voulez-vous? nous ne
pouvons pas nous entendre l-dessus. Elle est bonne, elle m'aime, elle
vient me voir dix fois le jour, elle m'apporte tout ce qu'elle peut
imaginer pour me faire plaisir. Si je tousse ou si j'ai mal  la tte,
elle passe les nuits auprs de moi. Mais tout cela n'empche pas qu'elle
n'ait un grand dfaut et qu'elle ne soit pas bonne mre, comme je le
voudrais!

--Comment! elle n'est pas bonne mre? s'cria Salvator, qui avait bien
de la peine  garder son srieux devant la morale parcimonieuse du
paysan. Je l'ai vue au sein de sa famille, et je pense que vous vous
trompez, signor Menapace!

--Oh! si vous trouvez qu'une bonne mre de famille doive caresser,
soigner, amuser, gter ses enfants, et pas davantage, soit; mais je ne
suis pas content de voir qu'on ne leur refuse jamais rien, qu'on habille
les petites filles comme des princesses, avec des robes de soie, qu'on
permette au garon d'avoir dj des chiens, des chevaux, une barque,
un fusil, comme  un homme! Ce sont de bons enfants, j'en conviens, et
trs-jolis; mais ce n'est pas une raison pour leur donner tout ce qu'ils
veulent, comme si cela ne cotait rien! Je vois bien qu'on va manger au
moins trente mille francs par an dans la maison, tant en plaisirs et en
matres aux enfants qu'en livres, en musique, en promenades, en cadeaux,
en folies de tout genre. Et les aumnes donc! C'est scandaleux! Tous les
estropis, tous les vagabonds du pays ont appris le chemin de la maison,
qu'ils ne connaissaient gure, certes, du temps du vieux Ranieri,
l'ancien propritaire! Voil un homme qui entendait bien ses intrts,
et qui faisait des conomies dans sa terre, tandis que ma fille s'y
ruinera si elle ne m'coute!

L'avarice du vieillard causait un profond dgot au prince; mais
Salvator s'en amusait plus qu'il n'en tait indign. Il connaissait
bien la nature du paysan, cette pret  conserver, cette duret envers
soi-mme, cette soif d'acqurir des fonds sans jamais jouir des revenus,
cette crainte de l'avenir qui s'tend pour les vieillards laborieux et
pauvres au del du tombeau. Il ne put cependant se dfendre d'un peu
de mcontentement en entendant Menapace invoquer le souvenir du vieux
Ranieri, qui avait jou un si vilain rle dans l'histoire de la
Floriani.

--Ce Ranieri, si je me souviens bien de ce que m'a racont Lucrezia,
dit-il, tait un ignoble ladre. Il avait maudit, et voulait dshriter
son fils, parce que celui-ci voulait pouser votre fille!

--Il nous a caus du chagrin, c'est vrai, reprit le vieillard sans
s'mouvoir; mais  qui la faute? A ce jeune fou, qui voulait pouser une
pauvre paysanne. Dans ce temps-l, la Lucrezia n'avait rien; elle avait
appris de sa marraine, madame Ranieri, bien des choses inutiles, la
musique, les langues, la dclamation....

--.... Choses qui lui ont assez bien servi depuis, pourtant! dit
Salvator en l'interrompant.

--Choses qui l'ont perdue! reprit l'inflexible vieillard. Il et mieux
valu que la vieille Ranieri, qui ne pouvait rien lui donner pour
l'tablir, ne l'et pas prise en si grande amiti, et qu'elle l'et
laisse paysanne, raccommodeuse de filets, fille de pcheur, comme elle
l'tait, et femme de pcheur, comme elle pouvait le devenir. Car j'en
savais un bon, qui avait une bonne maison, deux grandes barques, un joli
pr, des vaches... Oui! oui! un excellent parti, Pietro Mangiafoco, qui
l'aurait pouse si elle avait voulu entendre raison. Au lieu qu'en
l'instruisant et en la rendant si belle et si savante, sa marraine a t
cause de tout le mal qui s'en est suivi. Memmo Ranieri, son fils, est
devenu fou de Lucrezia, et, ne pouvant pas l'pouser, il l'a enleve.
C'est comme cela que ma fille a t spare de moi, et c'est pour cela
que, pendant douze ans, je n'ai pas voulu entendre parler d'elle.

--Si ce n'est pour recevoir l'argent qu'elle lui envoyait! dit Salvator
 Karol, oubliant que le pcheur entendait l'allemand.

Mais cette rflexion ne blessa nullement le vieillard.

--Sans doute, je le recevais, je le plaais et je le faisais valoir,
reprit-il. Je savais qu'elle menait grand train et qu'elle serait
peut-tre fort aise, un jour, de trouver de quoi vivre, aprs avoir
mang tout ce qu'elle gagnait. Car, que n'a-t-elle pas gagn? Des
millions,  ce qu'on dit! Et que n'a-t-elle pas donn, gaspill? Ah!
c'est une maldiction d'avoir un pareil caractre!

--Oui, oui, c'est un monstre! s'cria Salvator en riant: mais, en
attendant, il me semble que le vieux Ranieri a t bien mal avis de
ne pas vouloir la marier avec son fils; il l'aurait fait s'il et pu
deviner que cette petite paysanne gagnerait des millions avec son
talent!

--Oui! il l'et fait, dit Menapace avec le plus grand calme, mais il ne
pouvait le deviner; et, en se refusant  un mariage si disproportionn,
il tait dans son droit: il avait raison, tout autre et fait comme lui,
et moi-mme  sa place!

--De sorte que vous ne le blmez pas, et que peut-tre vous tes rest
en fort bons termes avec lui, tandis que son fils sduisait votre fille,
faute de pouvoir arracher le consentement du vieux ladre?

--Le vieux ladre, l'_avarone_, comme on l'appelait, tait dur, j'en
conviens; mais enfin il tait juste, et ce n'tait pas un mauvais
voisin. Il ne m'a jamais fait de bien ni de mal. En voyant que je ne
pardonnais point  ma fille, il m'avait pardonn d'tre son pre. Et,
quant  son fils, il lui a pardonn aussi, quand il a abandonn Lucrezia
pour faire un bon mariage.

--Et vous, lui avez-vous pardonn,  ce fils, digne de son pre?

--Je ne devais pas lui pardonner, quoique, aprs tout, il ft dans son
droit; il n'avait rien promis par crit  ma fille; c'est elle qui eut
tort de se fier  son amour, et quand il l'a quitte, ils avaient des
dettes; elle avait fait de mauvaises affaires dans son entreprise de
thtre, au commencement... D'ailleurs, il est mort, et Dieu est son
juge! Mais, pardon! Excellences, j'ai laiss mes filets au bord de
l'eau, et s'il venait de l'orage, cette nuit, ils pourraient bien s'en
aller. Il faut que je les retire. Ce sont encore de bons filets, et qui
prennent du poisson. J'en fournis la table de ma fille, mais elle le
paie, da! je ne donne rien pour rien! et je lui dis... Mange, mange...
fais manger tes enfants; heureusement pour eux, ils retrouveront ce
poisson-l dans ma bourse!




VI.


--Quelle ignoble nature! dit Karol quand Menapace se fut loign.

--C'est la nature humaine dans sa nudit, rpondit Salvator. C'est le
vrai type de l'homme de peine. Prvoyance sans lumire, probit sans
dlicatesse, bon sens dpourvu d'idal, cupidit honnte, mais laide et
triste.

--C'est trop peu dire, reprit le prince. Il y a l une immoralit
odieuse, et je ne comprends pas que la signora Floriani puisse vivre
avec ce spectacle sous les yeux.

--Je prsume que lorsqu'elle est venue le chercher, elle ne s'attendait
pas  y trouver tant de vile prose. La noble femme, dans son souvenir
potique du vieux pre et de la cabane de roseaux, aspirait sans doute 
la vie champtre, au retour de l'innocence patriarcale,  une touchante
rconciliation avec ce vieillard qui l'avait maudite, et qu'elle ne
nommait qu'en pleurant. Mais il y a peut-tre plus de vertu encore 
rester ici qu' y tre venue, et, sans doute, elle comprend, elle tolre
et elle aime quand mme.

--Comprendre et tolrer, cela n'est pas d'une me dlicate;  sa place,
je comblerais bien ce vieil avare de bienfaits, mais je ne saurais vivre
 ses cts sans une mortelle souffrance; l'ide seule d'un tel malheur
me rvolte et me navre.

--Et o vois-tu donc tant de perversit? Cet homme ne comprend pas le
luxe, et la libralit qui vient avec l'aisance dans les bonnes mes.
Il est trop vieux pour sentir que possder et donner vont ensemble.
Il amasse ce qu'il reoit de sa fille pour le conserver  ses
petits-enfants.

--Elle a donc des enfants?

--Elle en avait deux, peut-tre en a-t-elle davantage maintenant.

--Et son mari?... dit Karol avec hsitation, ou est-il?

--Elle n'a jamais t marie que je sache, rpondit tranquillement
Salvator.

Le prince garda le silence, et Salvator, devinant ce qu'il pensait, ne
sut que dire pour l'en distraire. Certes, il n'y avait pas de bonnes
excuses  donner pour ce fait.

--Ce qui explique une conduite abandonne aux hasards de la vie, reprit
Karol au bout d'un instant, c'est l'absence de notions honntes dans la
premire jeunesse. Pouvait-elle en recevoir d'un pre qui n'a pas mme
le sentiment du point d'honneur, et qui, dans tous les dsordres de sa
fille, n'a vu que l'argent qu'elle gagnait et qu'elle dpensait?

--Tels sont les hommes vus de prs, telle est la vie dpouille de
prestige! rpondit philosophiquement Salvator. Quand la bonne Floriani
me parlait de sa premire faute, elle s'accusait seule, et ne se
souvenait pas des travers, probablement insupportables, de son pre, qui
eussent pu cependant lui servir d'excuse. Quand elle parlait de lui,
elle vantait, en la dplorant, l'obstination de son courroux. Elle
l'attribuait  une vertu antique,  des prjugs respectables. Elle
disait, je m'en souviens, que lorsqu'elle serait dgage de tous les
liens du sicle et de toutes les chanes de l'amour, elle irait se jeter
 ses pieds et se purifier auprs de lui. Eh bien! la pauvre pcheresse!
elle aura trouv un sauveur bien indigne d'un si beau repentir, et cette
dception n'a pas d tre une des moindres de sa vie. Les grands coeurs
voient toujours en beau. Ils sont condamns  se tromper sans cesse.

--Les grands coeurs peuvent-ils rsister  beaucoup d'expriences
fcheuses? dit Karol.

--Le plus ou moins de dommage qu'ils y reoivent prouve leur plus ou
moins de grandeur.

--La nature humaine est faible. Je crois donc que les mes vritablement
attaches aux principes ne devraient pas chercher le pril. Es-tu bien
dcid, Salvator,  passer quelques jours ici?

--Je n'ai point parl de cela; nous n'y resterons qu'une heure, si tu
veux.

En cdant toujours, Salvator gouvernait Karol, du moins quant aux choses
extrieures, car le prince tait gnreux et immolait ses rpugnances
par un principe de savoir-vivre qu'il portait jusque dans l'intimit la
plus troite.

--Je veux ne te contrarier en rien, rpondit-il, et t'imposer une
privation, te causer un regret me serait insupportable; mais promets-moi
du moins, Salvator, de faire un effort sur toi-mme pour ne pas devenir
amoureux de cette femme?

--Je te le promets, rpondit Albani en riant; mais autant en emportera
le vent, si ma destine est de devenir son amant aprs avoir t son
ami.

--Tu invoques la destine, reprit Karol, lorsqu'elle est entre tes
mains! Ici ta conscience et ta volont doivent seules te prserver.

--Tu parles des couleurs comme un aveugle, Karol. L'amour rompt tous les
obstacles qu'on lui prsente, comme la mer rompt ses digues. Je puis te
jurer de ne pas rester ici plus d'une nuit, mais je ne puis tre certain
de n'y pas laisser mon coeur et ma pense.

--Voil donc pourquoi je me sens si faible et si abattu, ce soir! dit le
prince. Oui, ami, j'en reviens toujours  cette terreur superstitieuse
qui s'est empare de moi lorsque j'ai jet les yeux sur ce lac, mme
de loin! Quand nous sommes descendus dans le bateau qui vient de nous
transporter ici, il m'a sembl que nous allions nous noyer, et tu sais
pourtant que je n'ai pas la faiblesse de craindre les dangers
physiques, que je n'ai pas de rpugnance pour l'eau et que j'ai vogu
tranquillement hier avec toi pendant tout le jour, et mme par un bel
orage, sur le lac de Cme. Eh bien! je me suis aventur sur la surface
tranquille de celui-ci avec la timidit d'une femme nerveuse. Je ne suis
que rarement sujet  ces sortes de superstitions, je ne m'y abandonne
pas, et la preuve que je sais y rsister, c'est que je ne t'en ai rien
dit; mais la mme inquitude vague d'un danger inconnu, d'un malheur
imminent pour toi ou pour moi me poursuit jusqu' cette heure. J'ai cru
voir passer dans ces flots des fantmes bien connus, qui me faisaient
signe de rtrograder. Les reflets d'or du couchant prenaient, dans le
sillage de la barque, tantt la forme de ma mre, tantt les traits
de Lucie. Les spectres de toutes mes affections perdues se plaaient
obstinment entre nous et ce rivage. Je ne me sens pas malade, je me
mfie de mon imagination... et, pourtant, je ne suis pas tranquille;
cela n'est pas naturel.

Salvator allait essayer de prouver que cette inquitude tait un
phnomne tout nerveux, rsultant de l'agitation du voyage, lorsqu'une
voix forte et vibrante fit entendre ces mots derrire la chaumire: O
est-il, o est-il, Biffi?

Salvator fit un cri de joie, s'lana sur la terrasse, et Karol le vit
recevoir dans ses bras une femme qui lui rendait avec effusion une
embrassade toute fraternelle.

Ils se parlrent en s'interrogeant et en se rpondant avec vivacit
dans ce dialecte lombard que Karol n'entendait pas aussi rapidement que
l'italien vritable. Le rsultat de cet change de paroles serres et
contractes fut que la Floriani se retourna vers le prince, lui tendit
la main, et, sans s'apercevoir qu'il ne s'y prtait pas de bien bonne
grce, elle la lui pressa cordialement, en lui disant qu'il tait le
bienvenu, et qu'elle se ferait un grand plaisir de le recevoir.

--Je te demande pardon, mon bon Salvator, dit-elle en riant, de t'avoir
laiss faire antichambre dans le manoir de mes anctres; mais je suis
expose ici  la curiosit des oisifs, et, comme j'ai toujours quelque
grand projet de travail en tte, je suis force de m'enfermer comme une
nonne.

--Mais c'est qu'on dit que vous avez presque pris le voile et prononc
des voeux depuis quelque temps, dit Salvator en baisant  plusieurs
reprises la main qu'elle lui abandonnait. Ce n'est qu'en tremblant que
j'ai os venir vous relancer dans votre ermitage.

--Bien, bien, reprit-elle, tu te moques de moi et de mes beaux projets.
C'est parce que je ne veux pas recevoir de mauvais conseils que je me
cache, et que j'ai fui tous mes amis. Mais puisque la fortune t'amne
auprs de moi, je n'ai pas encore assez de vertu pour te renvoyer.
Viens, et amne ton ami. J'aurai au moins le plaisir de vous offrir un
gte plus confortable que la locanda d'Iseo.--Est-ce que tu ne reconnais
pas mon fils, que tu ne l'embrasses pas?

--Eh non! je n'osais pas le reconnatre, dit Salvator en se retournant
vers un bel enfant de douze ans qui gambadait autour de lui avec un
chien de chasse. Comme il a grandi, comme il est beau! Et il pressa
dans ses bras l'enfant qui ne savait plus son nom. Et l'autre? ajouta
Salvator, la petite fille?

--Vous la verrez tout  l'heure, ainsi que sa petite soeur et mon
dernier garon.

--Quatre enfants! s'cria Salvator.

--Oui, quatre beaux enfants, et tous avec moi, malgr ce qu'on peut en
dire. Vous avez fait connaissance avec mon pre pendant qu'on venait
m'appeler? Vous voyez, c'est lui qui est mon gardien de ce cte.
Personne n'entre sans sa permission. Bonsoir, pre, pour la seconde
fois. Venez-vous djeuner demain avec nous?

--Je n'en sais rien, je n'en sais rien, dit le vieillard. Vous serez
assez de monde sans moi.

La Floriani insista, mais son pre ne s'engagea  rien, et il la tira 
l'cart pour lui demander s'il lui fallait du poisson. Comme elle savait
que c'tait sa monomanie de lui vendre le produit de sa pche, et mme
de le lui vendre cher, elle lui fit une belle commande et le laissa
enchant. Salvator les observait  la drobe; il vit que la Floriani
prenait trs-philosophiquement son parti et mme gaiement, de ces
travers prosaques.

La nuit tait venue, et Karol, ni mme son ami ( qui les traits de la
Floriani taient cependant assez connus), ne pouvaient bien distinguer
son visage. Elle ne parut au prince ni majestueuse dans sa taille, ni
lgante dans ses manires, comme on et pu l'attendre d'une femme qui
avait reprsent si bien les grandes dames et les reines de thtre.
Elle tait plutt petite et un peu grasse. Sa voix avait beaucoup de
sonorit, mais c'tait une voix trop vibrante pour les oreilles du
prince. Si une femme et parl ainsi dans un salon, tous les yeux se
fussent ports sur elle, et c'et t de fort mauvais got.

Ils traversrent le parc et le jardin avec Biffi, qui portait la valise,
et ils pntrrent dans une grande salle d'un style simple et noble,
soutenue par des colonnes doriques et revtue de stuc blanc. Il y avait
beaucoup de lumires et de fleurs aux quatre angles, d'o s'lanaient
de brillants filets d'eau, amens  peu de frais du lac voisin.

--Vous tes tonns peut-tre de tant de clart inutile, dit la Floriani
en voyant l'agrable surprise que ce beau salon causait  Salvator:
mais c'est la seule fantaisie que j'aie garde du thtre. Mme dans la
solitude, j'aime un local vaste et brillant de lumires. J'aime aussi la
clart des toiles; mais un appartement sombre m'attriste.

La Floriani,  qui cette maison rappelait des souvenirs  la fois doux
et cruels, y avait fait beaucoup de changements et d'embellissements.
Elle n'y avait laiss intacts que la chambre habite jadis par sa
marraine, madame Ranieri, et un parterre rserv, o cette excellente
femme cultivait des fleurs et lui avait enseign  les aimer. La Ranieri
avait tendrement aim Lucrezia; elle avait fait son possible pour
obtenir que le vieux procureur avare, dont elle avait le malheur d'tre
la femme et l'esclave, unt son fils  la jeune paysanne instruite.
Mais elle avait chou; toute cette famille avait disparu. La Floriani
chrissait la mmoire des uns, pardonnait  celle des autres, et, aprs
beaucoup d'motion, elle s'tait habitue  vivre l, sans trop
se rappeler le pass. C'est parce qu'elle avait fait plusieurs
amliorations de ncessit et de got  cette rsidence, d'ailleurs
fort simple, que le vieux Menapace, qui ne concevait pas ses besoins
d'lgance, d'harmonie et de propret, l'accusait de s'y ruiner.
L'aspect de ce salon plut aussi  Karol. Cette sorte de luxe italien
qui s'attache  la satisfaction des yeux,  la beaut des lignes et 
l'lgance monumentale plus qu' la profusion,  la commodit et  la
richesse des meubles, tait prcisment dans ses gots et rpondait
 l'ide qu'il se faisait d'une existence  la fois fire et simple.
Suivant son habitude de ne pas vouloir sonder trop avant l'me d'autrui,
et de regarder le cadre plutt que d'tudier l'image, il chercha, dans
les habitudes extrieures de la Floriani, de quoi se consoler de ce
qu'il jugeait devoir tre scandaleux et coupable dans ses moeurs
intimes. Mais tandis qu'il admirait les murailles claires et brillantes,
les fontaines limpides et les fleurs exotiques, Salvator avait une bien
autre proccupation. Il regardait la Floriani avec inquitude et avec
avidit. Il craignait de ne plus la trouver belle, et peut-tre aussi,
en songeant au serment qu'il avait fait de partir le lendemain, le
dsirait-il un peu.

Ds qu'il la vit suffisamment claire, il s'aperut, en effet, d'une
notable altration dans sa fracheur et dans sa beaut. Elle avait pris
quelque embonpoint; le coloris dlicat de ses joues avait fait place 
une pleur unie; ses yeux avaient perdu une partie de leur clat, ses
traits avaient chang d'expression; en un mot, elle tait moins vivante,
moins anime, quoiqu'elle part plus active et mieux portante que
jamais. Elle n'aimait plus: c'tait une autre femme, et il fallait
quelques instants pour refaire connaissance avec elle.

La Floriani avait alors trente ans: il y en avait quatre ou cinq que
Salvator ne l'avait vue. Il l'avait laisse au milieu des motions
du travail, de la passion et de la gloire. Il la retrouvait mre de
famille, campagnarde, gnie retrait, toile plie.

Elle s'aperut vite de l'impression que ce changement faisait sur lui;
car ils s'taient pris par la main et se regardaient attentivement,
elle, avec un sourire calme et radieux, lui, avec un sourire inquiet et
mlancolique.

--Eh bien, lui dit-elle d'un ton de franchise et de rsolution sans
arrire-pense, nous sommes changs tous les deux, n'est-ce pas? et nous
avons quelque chose  corriger dans nos souvenirs? Ce changement est
tout  ton avantage, cher comte. Tu as beaucoup gagn. Tu tais un
aimable et intressant jeune homme: te voil jeune homme encore, mais
homme fait; plus brun, plus fort, avec une belle barbe noire, des yeux
superbes, une chevelure de lion, un air de puissance et de triomphe. Tu
es dans le plus beau moment d'panouissement de ta vie, et tu en jouis
grandement, cela se voit dans ton regard plus assur et plus brillant
qu'il ne l'tait autrefois. Tu t'tonnes d'tre plus beau que moi
aujourd'hui; tu te rappelles le temps o tu croyais que c'tait
le contraire. Il y a deux raisons  cela: c'est que tu es moins
enthousiaste, et que je suis moins jeune. Je vais descendre la pente que
tu n'as pas fini de gravir. Tu levais la tte pour me regarder, et, 
prsent, tu te courbes pour me chercher au-dessous de toi, sur le revers
de la vie. Ne me plains pas pourtant! je crois que je suis plus heureuse
dans mon nuage que tu ne l'es dans ton soleil.




VII.


La Floriani avait dans la voix un charme particulier. C'tait,  la
vrit, une voix trop forte pour une femme du monde, mais parfaitement
frache encore, et on ne sentait rien, dans le timbre, de l'abus de la
parole en public. Il y avait surtout, dans son accent, une franchise
qui ne laissait jamais l'ombre du doute sur la sincrit du sentiment
qu'elle exprimait, et dans sa diction, qui avait toujours t aussi
naturelle sur la scne que dans l'intimit, rien ne rappelait la
dclamation et l'emphase des planches. Pourtant, cela tait accentu
et empreint d'une forte vitalit. A la justesse des intonations, Karol
sentit qu'elle avait d tre une actrice parfaite et d'un sympathique
irrsistible. Ce fut dans ce sens qu'il exera son approbation, bien
dcid qu'il tait  ne voir d'intressant en elle que l'artiste.

Salvator la savait trop sincre par nature pour affecter le dtachement
d'elle-mme. Il pensa seulement qu'elle se faisait illusion, et il
chercha ce qu'il pourrait lui dire pour attnuer l'effet un peu cruel
de son premier regard. Mais, dans ces cas-l, on ne peut rien trouver
d'assez dlicat pour consoler une femme de sa dfaite, et il ne sut rien
faire de mieux que de l'embrasser, en lui disant qu'elle aurait encore
des amants  cent ans, s'il lui plaisait d'en avoir.

--Non, dit-elle en riant; je ne recommencerai pas Ninon de Lenclos. Pour
ne pas vieillir, il faut tre oisive et froide. L'amour et le travail ne
permettent pas de se conserver ainsi. J'espre garder mes amis, voil
tout. C'est bien assez.

En ce moment, deux petites filles charmantes s'lancrent dans le salon,
en criant que le souper tait servi. Les deux voyageurs, ayant pris le
leur  Iseo, exigrent que la Floriani se mit  table avec ses enfants.
Salvator prit dans ses bras la petite fille qu'il connaissait et celle
qu'il ne connaissait pas, et les porta dans la salle  manger. Karol,
qui craignait d'tre gnant, resta dans le salon. Mais ces deux pices
taient contigus; la porte resta ouverte, et les murs de stuc taient
sonores. Quoiqu'il dsirt rester plong dans son monde intrieur, et
ne prendre aucune part  ce qui se passerait autour de lui dans cette
maison, il voyait et entendait tout, et mme il coutait, quoiqu'il en
et une sorte de dpit contre lui-mme.

--Ah a! disait Salvator en s'asseyant  table  ct des enfants (et
Karol remarqua que, lorsqu'il n'tait pas dans sa prsence immdiate, il
ne se gnait plus pour tutoyer la Floriani), permets-moi de servir
tes enfants et toi; voil dj que je les adore, ces marmots, comme
autrefois, et mme cette charmante petite fe blonde qui n'tait pas ne
de mon temps. Il n'y a que toi, Lucrezia, pour faire tout mieux que tout
le monde, mme les enfants!

--Tu pourrais bien dire _surtout_ les enfants! rpondit-elle; Dieu m'a
bnie sous ce rapport: ils sont aussi bons et aimables et faciles 
lever qu'ils sont frais et bien portants. Ah! tiens, en voici encore un
qui vient nous dire bonsoir. Encore une connaissance  faire, Salvator!

Karol qui, aprs avoir essay de parcourir une gazette, s'tait mis 
marcher dans le salon, jeta involontairement les yeux vers la salle 
manger, et y vit entrer une belle villageoise qui portait dans ses bras
un enfant endormi.

--Voil une superbe nourrice! s'cria Salvator ingnument.

--Tu la calomnies, dit la Floriani; dis plutt une vierge du Corrge
portant _il divino bambino_. Mes enfants n'ont pas eu d'autre nourrice
que moi, et les deux premiers ont souvent press mon sein dans la
coulisse, entre deux scnes. Je me souviens qu'une fois le public me
rappelait avec tant de despotisme aprs la premire pice, que j'ai
t force de venir le saluer avec mon enfant sous mon chle. Les deux
derniers ont t levs plus paisiblement. Ce petit-l est sevr depuis
longtemps. Vois! c'est un enfant de deux ans.

--Ma foi, le dernier que je vois me semble toujours le plus beau, dit
Salvator en prenant le _bambino_ des mains de la servante. C'est un
vrai chrubin! j'ai bien envie de l'embrasser, mais j'ai peur de le
rveiller.

--Ne crains rien: les enfants qui se portent bien et qui jouent toute la
journe au grand air ont le sommeil dur. Il ne faut pas les priver d'une
bonne caresse; quand cela ne leur fait pas plaisir, cela leur porte
bonheur.

--Ah! oui, c'est la superstition,  toi! dit Salvator. Je m'en souviens!
Elle est tendre, et je l'aime, cette ide-l. Tu l'tends jusqu'aux
morts, et je me rappelle ce pauvre machiniste que la chute d'un dcor
avait tu pendant une de tes reprsentations...

--Ah! oui, le pauvre homme! Tu tais l... C'est du temps de ma
direction.

--Et toi, courageuse, excellente, tu l'avais fait porter dans ta loge,
o il rendit le dernier soupir. Quelle scne!

--Oui, certes, plus terrible que celle que je venais de jouer devant le
public. Mon costume fut couvert du sang de ce malheureux!

--Quelle vie que la tienne! Tu n'eus pas le temps de changer, la pice
marchait, tu reparus sur le thtre, et on crut que ce sang faisait
partie du drame.

--C'tait un pauvre pre de famille. Sa femme tait l, et de la scne
je l'entendais crier et gmir dans ma loge. Il faut tre de fer pour
rsister  la vie de comdienne.

--Tu es de fer, en apparence, mais je ne connais pas d'entrailles plus
humaines et plus compatissantes que les tiennes. Je me souviens qu'aprs
la reprsentation, lorsqu'on emporta ce cadavre, tu t'approchas de lui
et tu lui donnas un baiser au front, disant que cela aiderait son me 
entrer dans le repos. Les autres actrices, entranes par ton exemple,
en firent autant, et moi-mme, pour te plaire, j'eus ce courage, bien
que les hommes en aient moins en pareil cas que les femmes. Eh bien!
cela tait bizarre et ressemblait  une folie; mais les choses de coeur
vont au coeur. Sa femme,  qui tu assurais une pension, fut encore plus
sensible  ce baiser de toi, belle reine, donn au cadavre sanglant d'un
affreux ouvrier... (car il tait affreux!) qu' tous tes bienfaits; elle
embrassa tes genoux, elle sentit que tu venais d'illustrer son mari, et
qu'il ne pouvait pas aller en enfer avec un baiser de toi sur le front.

Les yeux du fils an de la Floriani brillrent comme des escarboucles
pendant ce rcit.

--Oui, oui, s'cria ce bel enfant, qui avait les traits purs et la
physionomie intelligente de sa mre, j'tais l aussi, moi, et je n'ai
rien oubli. Cela s'est pass comme tu le dis, Signor; et moi aussi,
j'ai embrass le pauvre Giananton!

--C'est bien, Clio, dit la Floriani en embrassant son fils, il ne faut
pas trop se rappeler ces motions-l; elles taient bien fortes pour ton
ge; mais il ne faut pas non plus les oublier. Dieu nous dfend d'viter
le malheur et la souffrance des autres; il faut toujours tre tout prt
 y courir, et ne jamais croire qu'il n'y ait rien  faire. Tu vois,
quand ce ne serait que bnir les morts et consoler un peu ceux qui
pleurent! C'est ta manire de voir, n'est-ce pas, Clio?

--Oui! dit l'enfant avec l'accent de franchise et de fermet qu'il
tenait de sa mre; et il l'embrassa si fort et de si grand coeur, qu'il
laissa un instant, sur son cou rond et puissant, la marque de ses
vigoureuses petites mains.

La Floriani ne fit pas attention  la rudesse de cette treinte, et ne
lui en sut pas mauvais gr. Elle continua de souper avec grand apptit;
mais toujours occupe de ses enfants, tout en parlant avec animation 
Salvator, elle veillait  ce qu'il mesurt avec sagesse les mets et le
vin  chacun, suivant son ge et son temprament.

C'tait une nature active dans le calme, distraite pour elle-mme et
attentive et vigilante pour les autres; ardente dans ses affections,
mais sans purile inquitude, toujours occupe de faire rflchir ses
enfants sans entraver leur gaiet, selon la porte de leur ge et
la disposition de leur naturel; jouant avec eux, et, en ce point,
extrmement enfant elle-mme, gaie par instinct et par habitude, et
surprenante par un srieux de jugement et une fermet d'opinions qui
n'empchaient pas une tolrance maternelle, tendue encore au del du
cercle de la famille. Elle avait un esprit net, profond et enjou. Elle
disait des choses plaisantes d'un air tranquille, et faisait rire sans
rire elle-mme. Elle avait pour systme d'entretenir la bonne humeur,
et de prendre le ct plaisant des contrarits, le ct acceptable des
souffrances, le ct salutaire des malheurs. Sa manire d'tre, sa vie
entire, son tre lui-mme, taient une ducation incessante pour les
enfants, les amis, les serviteurs et les pauvres. Elle existait, elle
pensait, elle respirait en quelque sorte pour le bien-tre moral et
physique d'autrui, et ne paraissait pas se souvenir, au milieu de ce
travail, facile en apparence, qu'il y et pour elle des regrets ou des
dsirs quelconques.

Cependant, aucune femme n'avait autant souffert, et Salvator le savait
bien.

Vers la fin du souper, les petites filles se disposrent  aller
rejoindre leur petit frre, dj endormi, dans la chambre de leur mre.
Le beau Clio qui, en raison de ses douze ans, avait le privilge de ne
se coucher qu' dix heures, alla courir avec son chien sur la terrasse
qui dominait la vue du lac.

Ce fut un beau spectacle que de voir la Floriani recevoir au dessert
les dernires caresses de ses enfants, en mme temps que ces superbes
marmots se disaient bonsoir et s'embrassaient les uns les autres avec un
crmonial ptulant, et des accolades moiti tendresse, moiti combat.
Avec son profil de came antique, ses cheveux rouls sans art et sans
coquetterie autour de sa tte puissante, sa robe lche et sans luxe,
sous laquelle on avait peine  deviner une statue d'impratrice romaine,
sa pleur calme, marbre par les baisers violents de ses marmots, ses
yeux fatigus, mais sereins, ses beaux bras, dont les muscles ronds et
fermes se dessinaient gracieusement lorsqu'elle y enfermait toute sa
couve, elle devint tout  coup plus belle et plus vivante que
Salvator ne l'avait encore vue. A peine les enfants furent-ils sortis,
qu'oubliant le spectre de Karol qui passait avec agitation sur le fond
de la muraille, il laissa dborder son coeur.

--Lucrezia! s'cria-t-il en couvrant de baisers ses bras fatigus par
tant de jeux et d'treintes maternelles, je ne sais pas o j'avais
l'esprit, le coeur et les yeux, quand je me suis imagin que tu avais
vieilli et enlaidi. Jamais tu n'as t plus jeune, plus frache, plus
suave, plus capable de rendre fou. Si tu veux que je le sois, tu n'as
qu'un mot  dire, et peut-tre que tu serais oblige d'en dire beaucoup
pour m'en empcher. Tiens, je t'ai toujours aime d'amiti, d'amour, de
respect, d'estime, d'admiration, de passion... et  prsent...

--Et  prsent, mon ami, tu te moques ou tu draisonnes, dit la Floriani
avec la tranquille modestie que donne l'habitude de rgner. Ne parlons
pas lgrement de choses srieuses, je t'en prie.

[Illustration: Voil une superbe nourrice, s'cria Salvator. (Page 15)]

--Mais rien n'est plus srieux que ce que je dis...... Voyons! dit-il en
baissant un peu la voix par instinct plus que par vritable prudence,
car le prince ne perdit pas un mot; dis-moi,  cette heure, es-tu libre?

--Pas le moins du monde, et moins que jamais! J'appartiens dsormais
tout entire  ma famille et  mes enfants. Ce sont l des chanes plus
sacres que toutes les autres, et je ne les romprai plus.

--Bien! bien! qui voudrait te les faire rompre? Mais l'amour, dis?
Est-il vrai que, depuis un an, tu y aies renonc?

--C'est trs-vrai.

--Quoi! pas d'amant? Le pre de Clio et de Stella?

--Il est mort. C'tait Memmo Ranieri.

--Ah! c'est vrai; mais celui de la petite?...

--De ma Batrice? Il m'a quitte avant qu'elle ft ne.

--Celui-l n'est donc pas le pre du dernier?

--De Salvator? non.

--Ton dernier enfant s'appelle Salvator?

--En mmoire de toi, et par reconnaissance de ce que tu ne m'avais
jamais fait la cour.

--Divine et mchante femme! Mais enfin, o est le pre de mon filleul?

--Je l'ai quitt l'anne dernire.

--Quitt! Toi, quitter la premire?

--Oui, en vrit! j'tais lasse de l'amour. Je n'y avais trouv que
tourments et injustices. Il fallait, ou mourir de chagrin sous le joug,
ou vivre pour mes enfants en leur sacrifiant un homme qui ne pouvait pas
les aimer tous galement. J'ai pris ce dernier parti. J'ai souffert,
mais je ne m'en repens pas.

--Mais on m'avait dit que tu avais eu une liaison avec un de mes amis,
un Franais, un homme de quelque talent, un peintre...

--Saint-Gly? Nous nous sommes aims huit jours.

--Votre aventure a fait du bruit.

--Peut-tre! Il fut impertinent avec moi, je le priai de ne plus revenir
dans ma maison.

--Est-ce lui le pre de Salvator?

--Non, le pre de Salvator est Vandoni, un pauvre comdien, le meilleur,
le plus honnte peut-tre de tous les hommes. Mais une jalousie purile,
misrable, le dvorait. Une jalousie rtroactive, le croirais-tu? Ne
pouvant me souponner dans le prsent, il m'accablait dans le pass.
C'tait facile: ma vie donne prise au rigorisme; aussi n'tait-ce
pas gnreux. Je n'ai pu supporter ses querelles, ses reproches, ses
emportements, qui menaaient d'clater bientt devant mes enfants. J'ai
fui, je me suis tenue cache ici pendant quelque temps, et quand j'ai
su qu'il avait pris son parti, j'ai achet cette maison et je m'y suis
tablie. Cependant, je suis encore un peu sur le qui-vive, car il
m'aimait beaucoup, et si sa nouvelle matresse n'a pas le talent de le
retenir, il est capable de me retomber sur les bras; c'est ce que je ne
veux  aucun prix.

[Illustration: Tu ne dors pas, mon bon Karol? (Page 2l.)]

--Eh bien, dit Salvator en riant et en lui prenant encore les mains,
garde-moi ici pour ton chevalier; je le pourfendrai s'il se prsente.

--Merci, je me garderai bien sans toi.

--Tu ne veux donc pas que je reste? dit Salvator qui s'tait un
peu anim avec quelques verres de marasquin de Zara, et qui avait
compltement oubli son ami et ses serments.

--Si fait, tant que tu voudras! rpondit la Floriani en lui donnant une
petite tape sur la joue, mais sur l'ancien pied.

--Permets que ce soit le pied de guerre, et que je m'insurge.

--Prends garde, dit-elle en se dgageant de ses bras. Si tu n'es plus
mon ami comme autrefois, je te renverrai. Allons retrouver ton compagnon
de voyage qui doit s'ennuyer l, tout seul, au salon!

Karol qui, appuy contre une colonne, entendait tout ce dialogue, sortit
comme d'un rve, et s'loigna pour n'tre pas surpris aux coutes, o
il s'tait oubli. Il passa sa main sur son front comme pour en chasser
l'impression d'un cauchemar. L'effort involontaire qu'il avait fait pour
pntrer dans la pense d'une existence si orageuse, si dsordonne,
si mle de choses superbes et dplorables, avait bris son me. Il ne
concevait pas que Salvator s'enflammt,  mesure que cette femme lui
dvoilait audacieusement ses erreurs successives, et que ce qui l'et
repouss, lui, attirt ce jeune homme insens comme la lumire attire le
papillon de nuit.

Il ne se sentit point capable d'affronter leur prsence. Il craignait de
ne pouvoir cacher son mcontentement  Salvator, sa piti  la Floriani.
Il sortit prcipitamment par une autre porte, et, rencontrant le jeune
Clio, il lui demanda o tait la chambre qu'on avait bien voulu lui
destiner. L'enfant le conduisit  l'tage suprieur, dans un bel
appartement o deux lits, d'une fracheur et d'un moelleux recherchs,
avaient t dj prpars pour Salvator et pour lui. Le prince pria
l'enfant de dire  sa mre que, se sentant fatigu, il s'tait retir,
et qu'il la priait d'agrer ses respects et ses excuses.

Demeur seul, il essaya de se recueillir et de se calmer. Mais il ne put
retrouver la placidit de ses penses habituelles. Il semblait qu'une
influence brutale en et profondment troubl la source. Il rsolut de
se coucher et de s'endormir; mais il soupira et s'agita en vain dans ce
lit dlicieux. Le sommeil ne vint pas, et il entendit sonner minuit sans
avoir ferm l'oeil. Salvator ne venait pas non plus.




VIII.


Salvator Albani tait cependant un grand dormeur. Comme tous les hommes
dispos, robustes, actifs et insouciants, il mangeait comme quatre, se
fatiguait tout le jour, et ne se faisait pas prier pour s'endormir aussi
vite que le prince,  qui des habitudes rgulires et une petite sant
imposaient l'obligation de ne pas veiller.

Si par hasard pourtant, depuis qu'ils taient en voyage tte  tte,
Salvator prolongeait un peu sa soire, il ne manquait point d'aller deux
ou trois fois s'assurer que _son enfant_ (comme il l'appelait) dormait
tranquillement. Il avait l'instinct paternel, et quoiqu'il n'et que
quatre ou cinq ans de plus que Karol, il le soignait comme il et fait
pour un fils, tant il avait besoin de servir et d'aider aux tres
plus faibles que lui. En cela, il avait quelque ressemblance avec la
Floriani, et pouvait apprcier mieux que personne l'amour profond
qu'elle portait  sa progniture.

Malgr tout, Salvator oublia, cette fois, sa sollicitude accoutume, et
la Floriani, qui ne savait pas  quels mnagements et  quels soins le
prince tait habitu de sa part, ne lui fit pas songer  le rejoindre.

--Ton ami nous a dj quitts, lui dit-elle aprs que Clio eut rempli
son message. Il parat souffrant. Comment l'appelles-tu? Depuis quand
voyagez-vous ensemble? On dirait qu'il a du chagrin?...

Quand Salvator eut rpondu  toutes ces questions:

--Pauvre enfant! reprit la Floriani, il m'intresse. C'est beau d'aimer
ainsi sa mre et de la pleurer si longtemps! Sa figure et ses manires
m'ont t au coeur. Ah! si mon pauvre Clio me perdait, il serait bien 
plaindre! Qui l'aimerait comme moi?

--Il faut adorer ses enfants et vivre pour eux comme tu le fais, dit
Salvator; mais il ne faut pas trop les habituer  vivre pour eux-mmes
ou pour la tendre mre qui se consacre  eux. Il y a des dangers et des
inconvnients graves  ne pas donner  leur esprit tout le dveloppement
dont il est susceptible, et mon ami en est un exemple: c'est un tre
adorable, mais malheureux.

--Comment cela? pourquoi? explique-moi cela? Quand il s'agit d'enfants,
de caractres, d'ducation, je suis toujours prte  couter et 
rflchir.

--Oh! mon ami est un trange caractre, et je ne saurais te le dfinir;
mais, en deux mots, je te dirai qu'il prend tout avec excs, l'affection
et l'loignement, le bonheur et la peine.

--Eh bien, c'est une nature d'artiste.

--Tu l'as dit; mais on ne l'a pas assez dvelopp dans ce sens; il a une
passion vive, mais trop gnrale pour l'art. Il est exclusif dans ses
gots, mais il n'est pas domin par une spcialit qui l'occupe et le
contraigne  se distraire de la vie relle.

--Eh bien, c'est une nature de femme.

--Oui; mais pas comme la tienne, ma Floriani. Quoiqu'il soit capable
d'autant de passion, de dvouement, de dlicatesse, d'enthousiasme, que
la femme la plus tendre...

--En ce cas, il est bien  plaindre, car il cherchera toute sa vie sans
trouver un coeur qui lui rponde parfaitement.

--Ah! c'est que tu n'as pas bien cherch, Lucrezia; si tu voulais, tu
trouverais sans aller bien loin!

--Parle-moi de ton ami...

--Non, ce n'est pas de lui, c'est de moi que je te parle.

--J'entends bien, je te rpondrai tout  l'heure; mais je n'aime pas 
changer de propos  chaque instant. Rponds-moi d'abord: pourquoi dis-tu
qu'il est si diffrent de moi, ton ami, malgr les rapports que tu
prtends tablir?

--C'est qu'il y a mille nuances dans ton esprit et qu'il n'y en a pas
dans le sien. Le travail, les enfants, l'amiti, la campagne, les
fleurs, la musique, tout ce qui est bon et beau, tu le sens si vivement
que tu peux toujours te distraire et te consoler.

--C'est vrai. Et lui?

--Il aime tout cela par rapport  l'tre qu'il aime, mais rien de tout
cela par soi-mme. L'objet de son amour mort ou absent, rien n'existe
plus pour lui. Le dsespoir et l'ennui l'accablent, et son me n'a pas
assez de vigueur pour recommencer la vie  cause d'un nouvel amour.

--C'est beau, cela! dit la Floriani saisie d'une nave admiration. Si
j'avais rencontr une me pareille quand j'ai aim pour la premire
fois, je n'aurais eu qu'un amour dans ma vie.

--Tu me fais peur, Lucrezia. Est-ce que tu vas aimer mon petit prince?

--Je n'aime pas les princes, rpondit-elle d'un air ingnu. Je n'ai
jamais pu aimer que de pauvres diables. D'ailleurs, ton petit prince
serait mon fils!

--Folle que tu es! tu as trente ans, et il en a vingt-quatre!

--Ah! J'aurais cru qu'il n'en avait que seize ou dix-huit; il a l'air
d'un adolescent! Et quant  moi, je me sens si vieille et si sage, que
je me figure que j'en ai cinquante.

--C'est gal, je ne suis pas tranquille; il faut que j'emmne mon prince
demain.

--Tu peux tre fort tranquille, Salvator, je n'aurai plus d'amour.
Tiens, dit-elle en lui prenant la main et en la plaant sur son coeur,
il y a l une pierre dsormais. Mais non, ajouta-t-elle en plaant
la main de Salvator sur son front, l'amour des enfants et la charit
habitent encore dans le coeur; mais le principal sige de l'amour est
l, vois-tu, dans la tte, et ma tte est ptrifie. Je sais qu'on le
place dans les sens; ce n'est pas vrai pour les femmes intelligentes. Il
suit chez elles une marche progressive; il s'empare du cerveau d'abord,
il frappe  la porte de l'imagination. Sans cette clef d'or, il n'entre
point. Quand il s'en est rendu matre, il descend dans les entrailles,
il s'insinue dans toutes nos facults, et nous aimons alors l'homme qui
nous domine comme un Dieu, comme un enfant, comme un frre, comme un
mari, comme tout ce que la femme peut aimer. Il excite et subjugue
toutes nos fibres vitales, j'en conviens, et les sens y jouent un grand
rle  leur tour. Mais la femme qui peut connatre le plaisir sans
l'enthousiasme est une brute, et je te dclare que l'enthousiasme est
mort en moi. J'ai eu trop de dceptions, j'ai trop d'exprience, et
par-dessus tout cela, je suis trop fatigue. Tu sais comme je me suis
dgote du thtre tout  coup, par lassitude, quoique je fusse dans
toute ma force physique. Mon imagination tait rassasie, puise. Je
ne trouvais plus dans le rpertoire universel un seul rle qui me part
vrai, et quand j'essayais d'en faire un  mon gr, je m'apercevais,
aprs l'avoir jou une seule fois, que je n'avais pas rendu mon
sentiment en l'crivant. Je ne le disais pas bien, parce qu'il n'tait
pas bon, ce rle, et je n'tais pas dupe de moi-mme quand le public
essayait de me tromper en applaudissant. Eh bien, je suis arrive au
mme point pour l'amour: j'ai us trop vite les cordes de l'illusion.

L'amour est un prisme, continua la Floriani. C'est un soleil que nous
portons au front et par lequel notre tre intrieur s'illumine. Qu'il
s'teigne, et tout retombe dans la nuit! Maintenant, je vois la vie et
les hommes tels qu'ils sont. Je ne peux plus aimer que par charit;
c'est ce que j'ai fait pour Vandoni, mon dernier amant. Je n'avais plus
d'enthousiasme, j'tais reconnaissante de son affection, touche de sa
souffrance, je me dvouais; je n'tais pas heureuse, je n'avais pas mme
d'ivresse. C'tait une immolation perptuelle, insense, contre nature.
Tout  coup, cette situation me fit horreur, je me trouvai avilie. Je ne
pus supporter le reproche de mes amours passs, parce que, de tous
ces amours o je m'tais jete navement et aveuglment, aucun ne me
paraissait aussi coupable que celui que j'essayais de faire durer en
dpit de moi-mme... Oh! que de choses j'aurais  vous dire l-dessus,
mon ami! mais vous tes encore trop jeune, vous ne me comprendriez pas.

--Parle! parle! s'cria Salvator, qui tait devenu pensif; et, retenant
fortement la main de Lucrezia dans la sienne: Fais que je te connaisse
bien, lui dit-il, afin que je continue  t'aimer comme ma soeur, ou que
j'aie le courage de t'aimer autrement. Vois, je suis calme, parce que je
suis attentif.

--Aime-moi comme ta soeur, et non autrement, reprit-elle; car moi je
ne puis voir en toi qu'un frre. C'est ainsi que j'aimais Vandoni, et
depuis des annes. Je l'avais connu au thtre, o il ne brillait pas
par son talent, mais o il se rendait utile par son activit, son
dvouement et sa bont. Un soir...  la campagne, prs de Milan, un beau
soir d't, comme celui-ci! il me faisait raconter l'histoire de ma
rupture avec le chanteur Tealdo Soavi, le pre de ma chre petite
Batrice. Celui-l, je l'avais aim avec passion; mais c'tait une me
lche et perverse. Il prtendait vouloir m'pouser, et il tait mari!
Je ne tenais point au mariage; mais,  la vrit, je ne pus apprendre
sans horreur qu'il savait mentir si longtemps et si habilement. Je fus
amre et emporte dans mes reproches; il me quitta au moment o j'allais
devenir mre. Je n'aurais pas eu le courage de le chasser, mais j'eus
celui de ne pas le rappeler.

Batrice n'avait encore qu'un an lorsque le pauvre Vandoni, qui s'tait
fait mon serviteur, mon cavalier-servant, mon me damne, et qui
m'aimait depuis bien longtemps sans oser me le dire, en coutant le
rcit de mes chagrins, se jeta  mes pieds:--Aime-moi, me dit-il, et je
te consolerai de tout. Je rparerai, j'effacerai tout le mal qu'on t'a
fait. Je sais bien que tu n'auras pas de passion pour moi; mais cde 
la mienne, et peut-tre que l'amour qui me consume se communiquera  ton
coeur. D'ailleurs, avec ton amiti et ta confiance, je serai encore le
plus heureux, le plus reconnaissant des hommes.

Je rsistai longtemps. J'avais tant d'amiti pour lui, en effet, que
l'amour m'tait impossible. Je voulus l'loigner; il voulut srieusement
se tuer. J'essayai de vivre chastement prs de lui; il devint comme fou.
Je cdai; je crus que je commettais un inceste, tant j'eus de honte, de
douleur et de larmes, au lieu d'ivresse, dans ses bras.

Ses transports pourtant m'attendrirent, et, pendant quelque temps,
j'eus avec lui une existence assez douce. Mais il avait compt que son
exaltation serait  la fin partage. Quand il vit qu'il s'tait tromp
et que je n'tais pour lui qu'une compagne douce et dvoue, il n'eut
pas la modestie de se dire que je le connaissais trop pour avoir de
l'enthousiasme, et que, plus je le connatrais, moins l'enthousiasme
pourrait venir. Il tait jeune, beau, plein de coeur; il ne manquait ni
d'esprit ni d'instruction; il ne concevait pas qu'il ne pt exercer sur
moi aucun prestige... Ni toi non plus, peut-tre, Salvator? Je vais te
dire pourquoi il n'en exerait point.

Ce n'est pas au mrite de l'tre aim qu'il faut mesurer la puissance
de l'amour que nous prouvons. L'amour vit de sa propre flamme pendant
un certain temps, et mme il s'allume en nous sans consulter notre
exprience et notre raison. Ce que je te dis l est banal dans
l'exemple, et tous les jours on voit des tres sublimes ne rencontrer
qu'ingratitude et trahison, tandis que des mes perverses ou misrables
inspirent des passions violentes et tenaces.

On le voit, on le constate et l'on s'en tonne toujours, parce qu'on
n'en recherche pas la cause, parce que l'amour est un sentiment de
nature mystrieuse, que tout le monde subit sans le comprendre. Ce
sujet est si profond qu'il est effrayant d'y penser, et pourtant, ne
pourrait-on essayer srieusement ce qui n'a t qu'aperu d'une manire
vague? Ne pourrait-on l'tudier, l'analyser, le comprendre et le
connatre jusqu' un certain point, ce sentiment dlicieux et terrible,
le plus grand que l'espce humaine ressente, celui auquel nul ne se
soustrait, et qui, pourtant, prend autant de formes et d'aspects
diffrents qu'il existe d'individualits sur la terre? Ne pourrait-on du
moins saisir son essence mtaphysique, dcouvrir la loi de son idal, et
savoir ensuite, en s'interrogeant soi-mme, si c'est un amour noble et
juste, ou bien un amour funeste et insens qu'on porte en soi?

--Voil de grandes proccupations, Lucrezia! dit Salvator, et, puisque
tu en es  ce point de mditation, je vois bien que tu n'es plus sous
l'empire des passions.

--Ce ne serait pas une raison, reprit-elle. On peut prouver de grandes
motions et s'en rendre compte. C'est peut-tre un malheur; mais j'ai
cette facult, je l'ai toujours eue; et, au milieu des plus grands
orages de ma jeunesse, ma pense se dvorait elle-mme pour voir clair
dans la tempte qui la bouleversait; je ne conois mme pas que, dans la
passion, on ait une autre contention d'esprit que celle-l. Je sais bien
qu'elle n'aboutit pas; que, plus on cherche  voir clair en soi, plus la
vue se trouble; mais cela vient, comme je te l'ai dit, de ce que la
loi de l'amour n'est pas connue, et de ce que le catchisme de nos
affections est encore  faire.

--Ainsi, dit Salvator, tu as beaucoup cherch, toi, et tu n'as pas
trouv le mot de l'nigme!

--Non, mais je pressens quelque chose, c'est qu'il est dans l'vangile.

--L'amour dont nous parlons ici n'est pas dans l'vangile, ma pauvre
amie. Jsus l'a proscrit, il l'a ignor. Celui qu'il nous enseigne
s'tend  l'humanit collective, et ne se concentre pas sur un seul
tre.

--Je n'en sais rien, rpondit-elle; mais il me semble que tout ce que
Jsus a dit et pens n'est pas assez compris dans l'vangile, et je
jurerais qu'il n'tait pas aussi ignorant sur l'amour qu'on veut bien le
dire. Qu'il ait vcu vierge, je le veux bien, il n'en a que mieux saisi
le ct mtaphysique de l'amour. Qu'il soit Dieu, je le veux bien
encore; je vois alors, dans son incarnation, un mariage avec la matire,
une alliance avec la femme, qui ne me laisse pas de doutes sur la pense
divine. Ne te moque donc pas de moi quand je te dis que Jsus a mieux
compris l'amour que qui que ce soit; remarque bien sa conduite avec
la femme adultre, avec la Samaritaine, avec Marthe et Marie, avec
Madeleine; sa parabole des ouvriers de la douzime heure, si sublime et
si profonde! Tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, tout ce qu'il pense,
tend  nous montrer l'amour plus grand dans sa cause que dans son objet,
faisant bon march de l'imperfection des tres, et s'excitant  tre
d'autant plus vaste et plus ardent que l'humanit est plus coupable,
plus faible et moins digne de ce gnreux amour.

--Oui, tu fais l la peinture de la charit chrtienne.

--Eh bien, l'amour, le grand, le vritable amour, n'est-il pas la
charit chrtienne applique et comme concentre sur un seul tre?

--Utopie! l'amour est le plus goste des sentiments, le plus
inconciliable avec la charit chrtienne.

--L'amour, tel que vous l'avez fait, misrables hommes! s'cria la
Lucrezia avec feu; mais l'amour que Dieu nous avait donn, celui qui, de
son sein, aurait d passer, pur et brlant, dans le ntre, celui que je
comprends, moi, que j'ai rv, que j'ai cherch, que j'ai cru saisir et
possder quelquefois dans ma vie (hlas! le temps de faire un rve et
de s'veiller en sursaut), celui pourtant auquel je crois comme  une
religion, bien que j'en sois peut-tre le seul adepte et que je sois
morte  la peine de le poursuivre... celui-l est calqu sur l'amour que
Jsus-Christ a ressenti et manifest pour les hommes. C'est un reflet de
la charit divine, il obit aux mmes lois; il est calme, doux, et juste
avec les justes. Il n'est inquiet, ardent, imptueux, passionn en un
mot, que pour les pcheurs. Quand tu verras deux poux, excellents l'un
pour l'autre, s'aimer d'une manire paisible, tendre et fidle, dis que
c'est de l'amiti; mais quand tu te sentiras, toi, noble et honnte
homme, violemment pris d'une misrable courtisane, sois certain que ce
sera de l'amour, et n'en rougis pas! C'est ainsi que le Christ a chri
ceux qui l'ont sacrifi!

C'est ainsi que, moi, j'ai aim Tealdo Soavi. Je le savais bien
goste, vaniteux, ambitieux, ingrat, mais j'en tais folle! Quand je
le connus infme, je le maudis, mais je l'aimais encore. Je l'ai pleur
avec une amertume si cre que, depuis ce temps-l, j'ai perdu la facult
d'aimer un autre homme. J'ai paru vite console, et, maintenant, je
le suis certainement; mais le coup a t si violent, la blessure si
profonde, que je n'aimerai plus!

La Floriani essuya une larme qui coulait lentement sur sa joue ple et
calme. Sa figure n'exprimait aucune irritation, mais sa tranquillit
avait quelque chose d'effrayant.




IX.


--Ainsi, c'est  cause d'un sclrat que tu n'as pu aimer un honnte
homme? dit Salvator mu: tu es une trange femme, Lucrezia!

--Et quel besoin cet homme avait-il de mon amour? reprit-elle.
N'tait-il pas assez heureux par lui-mme, de se sentir juste, bien
organis, sage, en paix avec sa conscience et avec les autres? Il
demandait mon amiti pour rcompense d'une bonne vie et d'un long
dvouement. Il l'eut, et ne voulut pas s'en contenter. Il demanda de la
passion; il lui fallait de l'inquitude, des tourments. Il ne dpendait
pas de moi d'tre malheureuse  cause de lui. Il ne put me pardonner de
vouloir le rendre heureux.

--Voil bien des paradoxes, mon amie, j'en suis pouvant! Tu dis
de fort belles choses, mais si l'on voulait te rsumer, ce serait
difficile. L'amour, dis-tu, est gnreux, sublime et divin. Le Christ
lui-mme nous l'a enseign indirectement en nous enseignant la charit.
C'est la compassion pousse jusqu' l'emportement, le dvouement
jusqu'au dlire. Cela, par consquent, n'entre que dans les grands
coeurs. Alors les grands coeurs sont condamns  l'enfer ds cette vie,
puisqu'ils ne brlent de ce feu sacr que pour les mchants et les
ingrats.

--Mais cela est certain! s'cria la Floriani, l'nigme de la vie n'a pas
d'autre mot: sacrifice, torture et lassitude. Voil pour la jeunesse,
pour la force de l'ge et pour la vieillesse.

--Et les justes ne connatront pas le bonheur d'tre aims, par
consquent?

--Non, tant que le monde ne changera pas, et avec lui le coeur humain.
Si Jsus revient dans d'autres temps, comme il l'a promis, il donnera,
j'espre, de plus douces lois  une nouvelle race d'hommes; mais aussi
cette race vaudra mieux que nous.

--Ainsi, point d'amour partag, point d'ivresse pure pour nos
gnrations?

--Non, non, trois fois non!

--Tu me fais peur, me dsespre!

--C'est que tu veux voir le bonheur dans l'amour: il n'y est point. Le
bonheur, c'est le calme, c'est l'amiti; l'amour, c'est la tempte,
c'est le combat.

--Eh bien! moi, je vais te dfinir un autre amour: l'amiti, par
consquent le calme, uni  la volupt; c'est--dire, la jouissance, le
bonheur.

--Oui, c'est l l'idal du mariage. Je ne le connais pas, bien que je
l'aie rv et poursuivi.

--- Et de ce que tu l'ignores, tu le nies?

--Salvator, as-tu jamais rencontr deux amants ou deux poux qui
s'aimassent absolument de la mme manire, avec autant de force ou de
calme l'un que l'autre?

--Je ne sais pas... je ne crois pas!

--Moi, je suis bien sre que non. Ds que la passion s'empare de l'un
des deux (et c'est invitable!) l'autre s'attidit, la souffrance
arrive, et le bonheur est troubl, sinon perdu. Dans la jeunesse, on
cherche  s'aimer, dans l'ge fait, on s'aime en se torturant, dans
l'ge mr, on s'aime, mais l'amour est parti!

--Eh bien, dans l'ge mr, tu te marieras, je le vois; tu feras un
mariage de raison, de douce sympathie, et tu vivras heureuse par
l'amiti conjugale. C'est l ton rve, n'est-ce pas?

--Non, Salvator, l'ge mr est venu pour moi. Mon coeur a cinquante
ans, mon cerveau en a le double, et je ne crois pas que l'avenir me
rajeunisse. Il aurait fallu n'aimer qu'un seul homme, traverser avec lui
toutes les vicissitudes, souffrir avec lui, pour lui, et lui conserver
le dvouement anglique que le Christ nous a enseign. Cette vertu
aurait pu alors compter sur sa rcompense. La vieillesse serait venue
tout gurir, et je me serais endormie doucement auprs du compagnon de
ma vie, sre d'avoir accompli mon devoir jusqu'au bout, et de lui avoir
consacr un dvouement utile.

--Que ne l'as-tu fait? Tu avais tant pardonn  ton premier amant! Quand
je t'ai connue, tu semblais rsolue  pardonner ternellement au second!

--J'ai manqu de patience, la foi m'a abandonne; j'ai obi  la
faiblesse de la nature humaine, au dcouragement,  la folle esprance
d'tre heureuse par un autre. Je me suis trompe. Les hommes ne peuvent
nous savoir gr de l'hrosme que nous avons eu pour d'autres que pour
eux; ils nous en font un crime et un reproche, au contraire, et plus
nous nous sommes dvoues avant de les connatre, plus ils nous jugent
incapables de nous dvouer pour eux.

--N'est-ce pas vrai?

--Cela devient vrai aprs un certain nombre d'erreurs et
d'entranements. L'me s'puise, l'imagination se glace, le courage s'en
va, les forces nous abandonnent. C'est l o j'en suis! Si je disais
maintenant  un homme que je suis capable d'aimer, je mentirais
effrontment.

--Ah! tu n'as jamais t coquette, ma pauvre Floriani, et je vois que tu
ne pourrais devenir galante!

--Tu me plains donc  cause de cela?

--Je me plains, moi! car, malgr tout ce que tu me dis l, et peut-tre
 cause de cela mme, je me sens perdument amoureux de toi.

--En ce cas, bon soir, mon bon Salvator, tu partiras demain.

--Tu le veux? Ah! si tu pouvais le vouloir!

--Qu'est-ce  dire?

--Que je resterais malgr toi, et que j'aurais de l'espoir.

--Tu t'imaginerais que je te crains? Tu n'tais pas fat, et tu l'es
devenu.

--Non, je ne suis pas devenu fat; mais je ne sais pourquoi tu veux
me faire croire que tu es devenue invulnrable. N'as-tu jamais eu de
caprices?

--Jamais!

--Ah! par exemple!

--Ecoute, j'ai eu des entranements violents, aveugles, coupables! je
ne le nie pas; mais ce n'taient pas des caprices. On appelle ainsi
une intrigue de plaisir qui dure huit jours..... Mais il y a aussi des
passions de huit jours!....

--Il y a mme des passions d'une heure! s'cria Salvator avec
emportement.

--Oui, rpondit-elle, des illusions si soudaines et si puissantes
qu'elles font place  l'aversion et  l'pouvante en se dissipant. Les
passions les plus courtes ont pu tre les mieux senties; on les pleure
et on en rougit toute la vie.

--Pourquoi donc en rougir si elles sont sincres? On peut tre bien sr
au moins que celles-l sont partages.

--On n'en est pas plus sr que des autres.

--Ce qui est spontan, irrsistible, est lgitime et de droit divin.

--Le droit du plus fort n'est pas le droit divin, rpondit la Floriani
en se dgageant des bras de Salvator. Mon ami, pourquoi viens-tu
m'outrager dans ma demeure? Je n'ai pas d'enthousiasme pour toi.

--Lucrce! Lucrce! tu ne te tuerais pas demain matin?

--Lucrce eut tort de se tuer. Sextus ne l'avait point possde!
Celui-l mme qui a surpris les sens d'une femme n'a pas t son amant.

--Ah! tu as raison, ma chre Floriani, dit Salvator en se mettant  ses
genoux. Veux-tu me pardonner?

--Oui, sans doute, dit-elle en souriant. Nous sommes seuls et il est
minuit. Je n'ai pas d'amant, et je t'ai reu. Ce qui se passe en toi
n'est pas ta faute, mais la mienne. Il faudra donc que je renonce,
pendant dix ans encore,  voir mes amis! c'est triste.

--Oh! ma chre Floriani, vous pleurez, je vous ai offense!

--Non, pas offense. Ma vie n'a pas t assez chaste pour que j'aie le
droit de m'offenser d'un dsir exprim brutalement.

--Ne parle pas ainsi, je te respecte et je t'adore.

--C'est impossible. Tu es homme et tu es jeune, voil tout.

--Foule-moi aux pieds, mais ne dis pas que je n'ai que des sens auprs
de toi. Mon coeur est mu, ma tte exalte, et ton refus, loin de
m'irriter, augmente encore mon respect et mon affection. Oublie que
je t'ai fait de la peine. Mon Dieu! comme te voil ple et triste!
Malheureux fou que je suis, j'ai rveill le souvenir de toutes tes
douleurs! Ah! tu pleures, tu pleures amrement! Tu me donnes envie de me
tuer, tant je me mprise!

--Pardonne-toi, comme je te pardonne, dit la Floriani avec douceur, en
se levant et en lui tendant la main. J'ai tort de m'affecter d'un hasard
que j'aurais d prvoir. J'en aurais ri autrefois! Si j'en pleure
aujourd'hui, c'est que je croyais tre dj entre pour toujours dans
une vie de calme et de dignit. Mais il n'y a pas assez longtemps que
j'ai rompu avec la faiblesse et la folie pour qu'on me croie sage et
forte. Ces entretiens sur l'amour, ces panchements, ces confidences
entre un homme et une femme, la nuit, sont dangereux, et si tu as eu de
mauvaises penses, tout le tort en est  mon imprudence. Mais ne prenons
pas cela trop au srieux, dit-elle en essuyant ses yeux et en souriant
 son ami avec une admirable mansutude. Je dois accepter cette
mortification en expiation de mes fautes passes, quoique je n'en aie
jamais commis de ce genre. Peut-tre aurais-je mieux fait d'tre galante
que d'tre passionne! Je n'aurais nui qu' moi-mme, au lieu que ma
passion a bris d'autres coeurs que le mien. Mais que veux-tu, Salvator?
Je n'tais pas ne pour les moeurs _philosophiques_, comme on les
appelait autrefois.... ni toi non plus, mon ami, tu vaux mieux que cela.
Ah! par respect pour toi-mme, ne demande pas aux femmes du plaisir sans
amour! autrement, tu cesseras d'tre jeune avant d'tre vieux, et c'est
la pire de toutes les existences morales.

--Lucrezia, tu es un ange, dit Salvator; je t'ai outrage, et tu me
parles comme une mre  son fils... Laisse-moi embrasser tes pieds, je
ne suis plus digne d'embrasser ton front. Je ne l'oserai plus jamais, je
crois!

--Viens embrasser des fronts plus purs, lui dit-elle en passant son bras
sous celui de Salvator. Viens dans ma chambre.

--Dans ta chambre! dit-il tout tremblant.

--Oui, dans ma chambre, reprit-elle avec un rire franc o il ne restait
plus aucune amertume; et, lui faisant traverser un boudoir, elle
l'entrana dans une pice tendue de blanc, o quatre petits lits couleur
de rose entouraient une sorte de hamac piqu suspendu par des cordons de
soie. Les quatre enfants de la Floriani reposaient dans ce sanctuaire et
formaient comme un rempart autour de sa couche volante.

--J'tais trs-voluptueuse pour mon sommeil autrefois, lui dit-elle, et
j'avais de la peine  me rveiller dans la nuit pour soigner mes enfants
aprs les fatigues du thtre et du monde. Depuis que je gote le
bonheur de vivre pour eux et avec eux,  toutes les heures du jour et
de la nuit, je me suis faite  des habitudes plus vigilantes; je perche
comme un oiseau sur la branche  ct de son nid, et mes enfants ne font
pas un mouvement que je n'entende et que je ne surveille. Tu vois! pour
deux heures que je les ai quitts, j'ai t punie, j'ai eu du chagrin.
Si je m'tais couche  dix heures avec eux, comme de coutume, je ne me
serais pas souvenue du pass..... Ah! le pass, c'est mon ennemi!

--Ton pass, ton prsent, ton avenir sont adorables, Lucrezia, et je
donnerais toute ma vie pour avoir t toi un seul jour. J'en serais
fier, et ce jour ferait l'orgueil et le bonheur de ma mmoire. Adieu!
nous partirons, mon ami et moi,  la pointe du jour. Permets que
j'embrasse tous tes enfants, et donne-moi ta bndiction. Elle me
sanctifiera, et quand nous nous reverrons, je serai digne de toi.

Quand Salvator Albani entra dans sa chambre, il tait prs d'une heure
du matin. Il y pntra avec prcaution, et s'approcha de son lit sur la
pointe du pied, dans la crainte de rveiller son ami, dont le silence et
l'immobilit lui faisaient croire qu'il dormait.

Cependant, avant d'teindre sa lumire, le jeune comte alla doucement,
selon son habitude, entr'ouvrir un peu le rideau du prince, afin de
s'assurer qu'il dormait paisiblement. Il fut surpris de lui voir
les yeux ouverts et fixs sur lui, comme s'il interrogeait tous ses
mouvements.

--Tu ne dors pas, mon bon Karol? Je t'ai veill, lui dit-il.

--Je n'ai pas dormi, rpondit le prince d'un ton o perait une sorte de
tristesse et de reproche. J'tais inquiet de toi.

--Inquiet! dit Salvator, feignant de ne pas comprendre: sommes-nous dans
un repaire de brigands? Tu oublies que nous avons fait halte dans une
bonne villa, chez des personnes amies.

--Nous avons fait _halte_! dit Karol avec un soupir trange: c'est ce
que je craignais!

--Oh! oh! ton pressentiment n'est pas dissip? Eh bien, tu en seras
bientt dlivr. La halte ne sera pas longue. Je vais me jeter pendant
deux heures sur mon lit, et nous partirons encore avant le lever du
soleil.

--Se retrouver et se quitter ainsi! reprit le prince en s'agitant sur
son chevet avec angoisse: c'est trange.... c'est affreux!

--Comment! comment! que dis-tu l? Tu dsires que nous restions!

--Non, certes, pas pour moi; mais pour toi, je suis effray d'une telle
facilit de sparation, aprs une telle facilit de rapprochement.

--Voyons, mon bon Karol, tu divagues, s'cria Salvator en s'efforant de
rire; je comprends tes soupons et tes accusations un peu hasardes...
un peu dures... Tu t'imagines que je sors d'un tte--tte enivrant, et
que, satisfait d'une agrable et facile aventure, je m'apprte  partir
sans saluer la compagnie, sans regrets, sans amour, en un mot? Grand
merci!

--Salvator, je n'ai rien dit de tout cela; tu me fais parler pour me
chercher querelle.

--Non, non, ne nous querellons pas; ce n'est pas le moment, dormons.
Bonsoir!

Et en gagnant son lit, o il se jeta avec un peu d'humeur, Salvator
murmura entre ses dents: Comme tu y vas, toi! Que ces gens vertueux sont
donc charitables! Ah! ah! c'est trs-plaisant, cela!

Mais il ne riait pas de bien bon coeur. Il sentait qu'il tait coupable,
et que si la Floriani et voulu tre aussi folle que lui, l'accusation
du prince n'et port que trop juste.




X.


Karol tait d'une finesse prodigieuse; les tempraments dlicats et
concentrs ont une sorte de divination, qui les trompe souvent parce
qu'elle va au del de la vrit, mais qui ne reste jamais en de, et
qui, par consquent, semble magique quand elle tombe juste.

--Ami, lui dit-il en essayant de se remettre sur son oreiller sans
agitation, ce qui ne lui tait pas facile, vu qu'il tremblait comme un
homme pris de fivre; tu es cruel! Dieu sait pourtant que j'ai bien
souffert pour toi depuis trois heures, et qu'on souffre en proportion
de l'affection qu'on porte aux gens. Je ne puis supporter l'ide d'une
faute de ta part. Elle m'est plus cruelle, elle me cause plus de honte
et de regret que si je la commettais moi-mme.

--Je n'en crois rien, reprit Salvator avec scheresse. Tu te brlerais
la cervelle, si tu avais seulement une pense lgre. Aussi tu es
implacable pour celles des autres!

--Je ne me suis donc pas tromp! dit Karol, tu as fait commettre  cette
malheureuse crature une erreur de plus, et toi....

--Moi, je suis un vaurien, un drle, tout ce que tu voudras, s'cria
Salvator en s'asseyant sur son lit, et en cartant son rideau pour
parler en face  Karol; mais cette femme, vois-tu, c'est un ange, et
tant pis pour toi si tu n'as pas assez de coeur et d'esprit pour la
comprendre.

C'tait la premire fois que Salvator disait une parole dure et
outrageante  son ami. Il tait vivement excit par les motions de la
soire, et il ne pouvait supporter ce blme, qu'il n'avait pas mrit
d'une manire agrable.

Il n'eut pas plus tt exhal son dpit, qu'il s'en repentit amrement;
car il vit la figure expressive de Karol plir, se dcomposer, et trahir
une douleur profonde.

--Ecoute, Karol, dit-il en donnant un grand coup de pied  la muraille
pour faire rouler son lit auprs de celui de son ami, ne te fche pas,
n'aie pas de chagrin! c'est bien assez pour moi d'en avoir caus dj,
ce soir,  un tre que j'aime presque autant que toi.... autant que
toi, s'il est possible! Plains-moi, gronde-moi, je le veux bien, je le
mrite; mais n'accuse pas cette excellente et admirable amie.... je vais
tout te raconter.

Et Salvator, incapable de rsister  la muette domination de son ami,
lui rapporta de point en point, avec la plus grande vracit, et en
entrant dans les moindres dtails, tout ce qui s'tait pass entre leur
htesse et lui.

Karol l'couta avec une grande motion intrieure, que Salvator, troubl
par sa propre confession, ne remarqua pas assez. Cette peinture des
instincts sublimes et de la vie insense de la Floriani lui porta le
dernier coup, et son imagination en fut fortement impressionne. Il
crut la voir aux bras du misrable Tealdo Soavi, puis la compagne d'un
comdien vulgaire, complaisante par bont, avilie par grandeur d'me.
Outrage bientt par les dsirs aveugles de ce bon Salvator, qui, selon
lui, aurait aussi bien courtis la servante de l'auberge d'Iseo, s'il
et pass la nuit sur l'autre rive du lac. Puis il vit Lucrezia dans sa
chambre, au milieu de ses enfants endormis. Il la vit partout grande par
nature et dgrade par le fait. Il se sentit transir et brler, bondir
vers elle et dfaillir  son approche. Quand Salvator eut cess de
parler, une sueur froide baignait le front de Karol.

Pourquoi t'en tonnerais-tu, lecteur perspicace? Tu as bien dj devin
que le prince de Roswald tait tomb perdument amoureux  la premire
vue et pour toute sa vie, de la Lucrezia Floriani?

Je t'ai promis, ou plutt je t'ai menac de n'avoir pas le plaisir de la
plus petite surprise, dans tout le cours de ce rcit. Il et t assez
facile de te dissimuler les angoisses de mon hros, avant l'explosion
d'un sentiment de plus en plus invraisemblable et difficile  prvoir.
Mais tu n'es pas si simple qu'on le croit, mon bon lecteur, et,
connaissant le coeur humain tout aussi bien que ceux qui s'en font les
historiens, sachant fort bien, d'aprs ta propre exprience, peut-tre,
que les amours rputs impossibles sont prcisment ceux qui clatent
avec le plus de violence, tu n'aurais pas t la dupe de ce prtendu
stratagme de romancier. A quoi bon, ds lors, t'impatienter par de
savantes manoeuvres et de perfides mnagements? Tu lis tant de romans,
que tu en connais bien toutes les _ficelles_, et, quant  moi, j'ai
rsolu de ne point me jouer de toi, dusses-tu me tenir pour un niais et
m'en savoir mauvais gr.

Pourquoi cette femme, qui n'tait plus ni trs-jeune, ni trs-belle,
dont le caractre tait prcisment l'oppos du sien, dont les moeurs
imprudentes, les dvouements effrns, la faiblesse du coeur et l'audace
d'esprit semblaient une violente protestation contre tous les principes
du monde et de la religion officielle: pourquoi enfin la comdienne
Floriani avait-elle, sans le vouloir, et sans mme y songer, exerc un
tel prestige sur le prince de Roswald? Comment cet homme, si beau, si
jeune, si chaste, si pieux, si potique, si fervent et si recherch dans
toutes ses penses, dans toutes ses affections, dans toute sa conduite,
tomba-t-il inopinment et presque sans combat, sous l'empire d'une femme
use par tant de passions, dsabuse de tant de choses, sceptique et
rebelle  l'gard de celles qu'il respectait le plus, crdule jusqu'au
fanatisme  l'gard de celles qu'il avait toujours nies, et qu'il
devait nier toujours? Ceci, et je ne me charge point de vous le dire,
c'est ce qu'il y a de plus inexplicable au moyen de la logique; c'est ce
qu'il y a de plus vraisemblable dans mon roman, puisque la vie de tous
les pauvres coeurs humains offre pour chacun une page, sinon un volume,
de cette exprience funeste.

Ne serait-ce point que la Floriani, au milieu de ses paradoxes, avait
touch  vif quelque point de la vrit, lorsqu'en parlant de l'amour
avec Salvator Albani, elle avait dit que les mes gnreuses ou tendres
sont condamnes  n'aimer que ce qu'elles plaignent et redoutent?

Il y a longtemps qu'on a dit que l'amour attirait les lments les plus
contraires, et lorsque Salvator rapporta  son jeune ami les thories un
peu confuses, un peu folles, mais enthousiastes et peut-tre sublimes
de la Lucrezia, il est certain que Karol se sentit tomb sous la loi de
cette pouvantable fatalit. L'effroi et l'horreur qu'il en ressentit
furent si violents, et, en mme temps, la fascination que son
pressentiment lui avait vaguement annonce livrrent de tels combats 
sa pauvre me, qu'il n'eut pas la force de faire la moindre rflexion 
son ami.--Nous partirons donc dans une heure, lui dit-il: repose-toi
au moins un instant, Salvator; je ne me sens point assoupi: je te
rveillerai quand le jour sera venu.

Salvator, cdant  la puissance de la jeunesse, s'endormit profondment,
soulag, sans doute, d'avoir ouvert son coeur et rsum ses motions. Il
n'tait point honteux d'avoir fait auprs de Lucrezia ce qu'un rou et
appel un _pas de clerc_. Il s'en repentait sincrement; mais la sachant
bonne et vraie, il comptait sur son pardon et ne prononait pas le voeu
tmraire de ne jamais recommencer la mme tentative auprs des autres
femmes.

Karol ne s'endormit pas: une fivre relle, assez forte, s'empara de
lui, et, en se sentant malade de corps, il essaya de se rassurer un peu
sur l'invasion de cette maladie morale qu'il regarda comme un symptme
de maladie physique. Ce sont des hallucinations, se disait-il. La
dernire figure nouvelle que j'ai rencontre dans ce voyage s'est fixe
dans mon cerveau, et elle m'assige maintenant comme un fantme de la
fivre. Ce pourrait tre toute autre personne, dont l'image et ainsi
tourment mon insomnie.

Le jour naissant blanchit l'horizon, et Karol se leva, afin de
s'habiller lentement avant de rveiller son compagnon; car il se sentait
extrmement faible, et,  diverses reprises, il fut forc de s'asseoir.
Lorsque Salvator, remarquant l'animation de ses joues et quelques
frissons convulsifs, lui demanda s'il souffrait, il le nia, bien dcid
qu'il tait  ne point se laisser retenir. Au moment o ils sortaient
de leur chambre, ils entendirent du bruit en bas. On tait dj veill
dans la maison. Il fallait traverser l'tage infrieur pour gagner le
jardin et le rivage, o ils comptaient profiter de quelque barque de
pcheur. Au moment o ils mettaient le pied dehors, ils se trouvrent en
face de la Floriani.

--O allez-vous si vite? leur dit-elle en prenant la main  l'un et 
l'autre; on met les chevaux  ma voiture, et Clio, qui mne  ravir, se
fait grande fte d'tre votre cocher jusqu' Iseo. Je ne veux pas que
vous traversiez le lac  cette heure; il y a encore une petite brume
frache et trs-malfaisante, non pas pour toi, Salvator, mais pour ton
ami qui ne se porte pas trs-bien. Non! vous n'tes pas bien, monsieur
de Roswald! ajouta-t-elle en reprenant la main de Karol, et en la
retenant dans les siennes avec la candeur d'un instinct maternel. J'ai
t frappe, tout  l'heure, de la chaleur de votre main, et je crains
que vous n'ayez un peu de fivre. Les nuits et les matines sont
froides, ici; rentrez, rentrez, je le veux! Pendant que vous prendrez le
chocolat, la voiture sera prte, vous vous y renfermerez bien, et vous
aurez,  Iseo, le premier rayon du soleil, qui dissipera la mauvaise
influence du lac.

--Il est donc vrai que votre miroir, chre sirne, a une influence un
peu perfide? dit Salvator en se laissant ramener dans l'intrieur de la
maison. Mon ami prtendait, ds hier, s'en apercevoir, et moi je n'y
croyais point.

--Si c'est le lac que tu appelles mon miroir, cher Ulysse, rpondit
Lucrezia en riant, je te dirai qu'il est comme tous les lacs du monde,
et que quand on n'est pas n sur ses rives, il faut s'en mfier un peu.
Mais je n'aime pas la scheresse de cette main, dit-elle en interrogeant
le pouls de Karol, de cette petite main, car c'est la main d'une
femme... _Che manina!_ ajouta-t-elle en se tournant vers Salvator avec
navet: mais prends-y garde! ton ami n'est pas bien. Je m'y connais,
moi, mes enfants n'ont jamais eu d'autre mdecin que moi.

Salvator voulut  son tour tter le pouls du prince: mais celui-ci
affecta de prendre un peu d'humeur de cette inquitude. Il retira
brusquement des mains du comte, celle qu'il avait abandonne en
tremblant  la Floriani.--Je t'en prie, mon bon Salvator, dit-il,
n'essaie pas de me persuader que je suis malade, et ne me rappelle pas
trop que je ne suis jamais en bonne sant. J'ai assez mal dormi; je suis
un peu agit, et voil tout. Le mouvement de la voiture me remettra. La
signora est trop bonne, ajouta-t-il du bout des dents et d'un ton un peu
sec, qui semblait dire: Je vous serais fort oblig de me laisser partir
au plus vite.

La Floriani fut frappe de son accent: elle le regarda avec surprise, et
crut voir dans la brivet de sa parole un nouvel indice de fivre. Il
avait une forte fivre, en effet, mais la bonne Lucrezia tait  cent
lieues de s'imaginer que le sige du mal tait dans l'me, et qu'elle en
tait la cause.

Une collation tait servie. Pendant que Salvator se laissait aller 
son bon apptit ordinaire, Karol prit du caf  la drobe. Rien ne lui
tait plus contraire dans ce moment-l, et il n'en prenait jamais. Mais
il se sentait dfaillir si rapidement qu'il voulait absolument se donner
une force factice pour s'en aller sans laisser voir son profond malaise.

En effet, il crut se sentir mieux aprs avoir pris cet excitant, et,
en voyant Salvator qui s'oubliait  dire une foule de tendresses  la
Floriani, il prouva une vive impatience; il eut bien de la peine, mme,
 ne pas l'interrompre par des paroles de dpit. Enfin, la voiture roula
sur le sable devant la maison, et le beau Clio, bondissant de plaisir,
prit les guides de deux jolis petits chevaux corses qui tranaient une
calche lgre. Un domestique, attentif et dvou, tait assis  ses
cts, sur le sige.

Au moment de quitter Lucrezia, le comte Albani, qui l'aimait
vritablement, prouva un chagrin et un redoublement d'affection qui se
manifestrent en caresses expansives, suivant son habitude. Aprs lui
avoir mille fois demand pardon tout bas, il s'arracha  une motion
qui rveillait, malgr lui, la pense de ses torts, car il prenait un
singulier plaisir  embrasser les joues calmes, les douces mains et
le cou velout de sa belle amie. Elle, sans pruderie, comme sans
coquetterie, souffrait ces adieux voluptueux et tendres, avec un peu
trop d'obligeance ou de distraction au gr de Karol, et, en ce
moment, il lui sembla qu'il la hassait. Pour ne pas voir la dernire
embrassade, qui fut presque passionne de la part de son ami, il se jeta
au fond de la voiture et dtourna la tte. Mais, au moment o la voiture
partait, il rencontra le visage de Lucrezia tout auprs de la portire.
Elle lui adressait un adieu amical, et lui tendait une bote de chocolat
qu'il prit machinalement avec un profond salut glac, et qu'il jeta
ensuite avec humeur sur la banquette devant lui.

Salvator ne vit point ce mouvement. A moiti hors de la voiture, il
envoyait encore des baisers  la Floriani et  ses petites-filles, qui,
sortant de leurs lits, et  demi vtues, lui faisaient de gracieux
signes avec leurs jolis bras nus.

Quand il ne vit plus que les arbres et les murs de la villa, il sentit
son bon coeur italien, volage mais sincre, se gonfler et se fendre.
Il couvrit sa figure de son mouchoir et versa quelques larmes. Puis,
honteux de cette faiblesse, et craignant qu'elle ne semblt ridicule au
prince, il essuya ses yeux et se tourna vers lui avec un peu d'embarras,
pour lui dire:

--N'est-ce pas, voyons, que la Floriani n'est pas ce que tu croyais?

Mais la parole expira sur ses lvres, lorsqu'il vit la figure contracte
et la pleur livide de son ami. Karol avait les lvres blanches comme
ses joues, les yeux fixes et ternes, les dents serres. Salvator
l'appela et le secoua en vain; il ne sentait et n'entendait rien: il
avait perdu connaissance. Pendant quelques instants, Salvator espra le
ranimer en lui frottant les mains. Mais, voyant qu'il tait glac et
comme mort, il fut pris d'une grande terreur. Il appela Clio, fit
arrter la voiture, ouvrit toutes les portires pour donner de l'air.
Tout fut inutile; Karol ne donnait d'autre signe de vie que des frissons
tranges et des soupirs oppresss.

Le petit Clio, qui avait le courage et la prsence d'esprit de sa mre,
remonta sur le sige, fouetta les chevaux, et ramena le prince Karol
dans cette maison o la fatalit avait dcid qu'il connatrait une
existence nouvelle.




XI.


Vous avez bien prvu,  la fin du chapitre prcdent, chers lecteurs,
que le prince de Roswald allait faire une maladie qui le forcerait de
rester  la villa Floriani. L'incident n'est pas neuf, j'espre, et
c'est pour cela que je ne le passe point sous silence.

Et si je vous en faisais mystre, comment la suite de cette histoire
serait-elle vraisemblable? Il est bien vident que, s'il y a quelque
chose de fatal dans les grandes passions, l'accomplissement de cette
fatalit s'explique et s'appuie toujours sur des circonstances
trs-naturelles. Si, par des symptmes prcurseurs de la maladie, si,
par l'accablement et le dsordre de la maladie elle-mme, Karol n'et
t prdispos et contraint  subir l'influence de la passion, il est
probable qu'il et rsist aux atteintes de cette passion bizarre et
insense.

Il n'y rsista pas, parce qu'il fut en effet trs-malade, et que,
pendant plusieurs semaines, la Floriani ne quitta presque pas son
chevet. Cette excellente femme, autant par amiti pour Salvator Albani
que pour obir  un sentiment de religieuse hospitalit, se fit un
devoir de soigner le prince, comme elle l'et fait pour son meilleur ami
ou pour un de ses propres enfants.

La Providence envoyait rellement  Karol, dans cette preuve, la
personne la plus capable de l'assister et de le sauver. Lucrezia
Floriani avait un instinct presque merveilleux pour juger de l'tat
des malades et des soins  leur donner. Cet instinct tait peut-tre
seulement de la mmoire. Elle avait t, dans cette mme maison dont
elle tait maintenant la chtelaine, servante, oui, simple servante,
 dix ans, de sa marraine, madame Ranieri, femme dbile et nerveuse
qu'elle avait soigne avec un amour, un dvouement et une intelligence
au-dessus de son ge. C'tait l la premire cause de l'amiti que cette
dame avait prise pour elle, jusqu'au point de lui faire donner une
ducation en dehors de sa condition, et de vouloir ensuite la marier
avec son fils.

[Illustration: Et ce petit-l? lui dit Lucrezia... (Page 26.)]

Lucrezia avait donc appris de bonne heure  tre garde-malade et quasi
mdecin dans l'occasion. Elle avait eu ensuite des amis, des enfants et
des serviteurs malades, comme tout le monde peut en avoir, et elle les
avait soigns elle-mme comme tout le monde ne le fait pas. A force
de chercher ardemment ce qui pouvait les soulager, et d'observer
attentivement et dlicatement dans les prescriptions des mdecins, le
bon ou le mauvais effet du traitement, elle avait acquis des notions
assez justes sur ce qui convient aux organisations diverses, et une
grande mmoire des moindres dtails. Elle se rappela le mal que la
mdecine empirique des Italiens avait fait  sa chre Ranieri; elle
tait persuade qu'ils l'avaient tue, aprs qu'elle-mme avait quitt
le pays. Elle ne voulut donc pas les appeler auprs du prince, et elle
se chargea de le traiter.

Salvator fut trs-effray de la responsabilit qu'elle voulait prendre,
et qui pesait galement sur lui. Mais le caractre confiant et brave de
la Floriani l'emporta. Elle fit sortir de la chambre du malade ce bon
Salvator, qui la fatiguait par ses anxits et ses irrsolutions. Va
surveiller les enfants, lui dit-elle, amuse-les, promne-toi avec eux,
oublie que ton ami est malade; car je te jure que tu n'es bon  rien
avec ta sollicitude purile et inquite. Je me charge de lui et je t'en
rponds. Je ne le quitterai pas d'un instant.

Salvator eut bien de la peine  se tenir tranquille. La prostration
de Karol tait effrayante et semblait appeler des secours prompts et
actifs. Mais la Floriani avait vu de ces phnomnes nerveux, et il lui
suffisait de regarder les mains dlicates du prince, sa peau blanche et
transparente, ses cheveux fins et souples, un ensemble et des dtails
frappants, pour tablir, entre lui et la maladie de madame Ranieri, des
rapports qui ne trompent point le coeur d'une femme.

Elle s'attacha  le calmer sans l'affaiblir, et, certaine qu'il y a pour
des organisations aussi exquises, des influences magntiques d'un ordre
lev, qui chappent  l'observation vulgaire, elle appela souvent ses
enfants autour du lit du prince, aprs s'tre bien assure que son tat
n'avait rien de contagieux. Elle pensait que la prsence de ces tres
forts, jeunes et sains, aurait, au moral comme au physique, un pouvoir
mystrieux et bienfaisant pour ranimer la flamme plissante de la vie
chez le jeune malade...

[Illustration: Elle tressaillait en se trouvant en face d'un spectre.
(Page 29.)]

Et qui pourrait assurer qu'elle se ft illusion  cet gard? Ne ft-ce
que l'imagination qui joue un si grand rle dans les maladies nerveuses,
il est certain que Karol respirait plus  l'aise, lorsque les enfants
taient l, et que leur pure haleine, mle  celle de leur mre,
rendait l'air plus souple et plus suave  sa poitrine ardente. On tient
assez compte de la rpugnance que doivent prouver les malades 
tre approchs par des personnes qui leur inspirent du dgot et de
l'impatience: on en doit tenir aussi du bien-tre physique que leur
procure la satisfaction d'tre soigns ou seulement entours par des
tres sympathiques et d'un extrieur agrable. Si,  notre heure
dernire, au lieu du sinistre appareil de la mort, on pouvait faire
descendre des formes clestes autour de notre chevet, et nous bercer de
la musique des sraphins, nous subirions sans effort et sans angoisse ce
rude moment de l'agonie.

Karol, agit de rves pnibles, se rveillait parfois sous le coup de la
terreur et du dsespoir. Alors il cherchait instinctivement un refuge
contre les fantmes dont il tait assig. Il trouvait alors les bras
maternels de la Floriani pour l'entourer comme d'un rempart, et son sein
pour y reposer sa tte brise. Puis, en ouvrant les yeux, et en les
promenant avec garement autour de lui, il voyait les belles ttes
intelligentes et affectueuses de Clio et de Stella qui lui souriaient.
Il leur souriait aussi machinalement, comme par un effort de
complaisance, mais son rve tait dissip et son pouvante oublie. Son
cerveau, affaibli encore, entrait dans un autre ordre de divagations. Il
regardait le petit Salvator dont on approchait le visage rose du sien,
et il croyait lui voir des ailes; il s'imaginait que ce beau chrubin
voltigeait autour de sa tte pour la rafrachir. La voix de Batrice
tait d'une douceur incomparable, et, lorsqu'elle causait doucement avec
ses frres, il croyait l'entendre chanter. Il attribuait  ce timbre
frais et flatteur des intonations musicales qui n'taient perceptibles
que pour lui seul; et un jour que la petite discutait  demi-voix pour
un jouet avec sa soeur, la Floriani fut surprise d'entendre le prince
lui dire que cet enfant chantait Mozart comme personne au monde n'tait
capable de le chanter.--C'est une belle nature, ajouta-t-il en faisant
un grand effort pour rendre sa pense. Elle a sans doute entendu
beaucoup de musique; mais elle n'a de mmoire que pour Mozart. C'est
toujours quelque phrase de Mozart qu'elle chante, et jamais rien d'un
autre matre.

--Et Stella, ne chante-t-elle pas aussi? lui dit Lucrezia, qui cherchait
 le comprendre.

--Elle chante quelquefois du Beethoven, dit-il, mais c'est moins
constant, moins suivi, et il n'y a pas la mme unit.

--Mais Celio ne chante jamais?

--Celio, je ne l'entends que quand il marche. Il y a tant de grce et
d'harmonie dans ses formes et dans ses mouvements, que la terre rsonne
sous ses pieds, et que la chambre se remplit de sons vibrants et
prolongs.

--Et ce petit-l? lui dit la Lucrezia en lui prsentant la joue de son
_bambino_, c'est le plus bruyant; il crie quelquefois. Ne vous fait-il
pas de mal?

--Il ne me fait jamais de mal, je ne l'entends pas. Je crois que je
suis devenu sourd pour le bruit; mais ce qui est mlodie ou rhythme me
pntre encore. Quand le chrubin est devant moi, dit-il en dsignant le
petit Salvator, je vois comme une pluie de couleurs vives et douces qui
danse autour de mon lit, sans prendre de formes, mais qui chasse les
visions mauvaises. Ah! n'emmenez pas les enfants. Je ne souffrirai pas,
tant que les enfants seront l!

Karol avait vcu, jusqu' cette heure, de la pense de la mort. Il
s'tait familiaris tellement avec elle, qu'il en tait arriv, jusqu'
l'invasion de sa maladie,  croire qu'il lui appartenait, et que chaque
jour de rpit lui tait accord comme par hasard. Il en plaisantait
volontiers; mais quand nous concevons cette ide au milieu de la sant,
nous pouvons l'accepter avec un calme philosophique; tandis qu'il est
rare qu'elle ne nous pouvante pas, lorsqu'elle s'empare d'un cerveau
affaibli par la maladie. C'est la seule chose triste qu'il y ait dans
la mort, selon moi; c'est qu'elle nous prend si accabls et tellement
tombs au-dessous de nous-mmes, que nous ne la voyons plus telle
qu'elle est, et qu'elle fait peur alors  des mes calmes et fortes par
elles-mmes. Il arriva donc au prince ce qui arrive  la plupart des
malades; quand il lui fallut se mesurer de prs avec cette ide de
mourir  la fleur de l'ge, la douce mlancolie dont il s'tait nourri
jusqu'alors dgnra en sombre tristesse.

Si sa mre et t sa garde-malade en cette circonstance, elle et
relev son courage d'une manire tout oppose  celle qu'employa la
Floriani. Elle lui et parl de l'autre vie, elle l'et entour des
austres secours extrieurs de la religion. Le prtre lui ft venu en
aide, et Karol, frapp de cet appareil solennel, et accept et subi
son destin. Mais la Lucrezia procdait autrement. Elle cartait de lui
l'ide de la mort, et lorsqu'il lui laissait voir qu'il la croyait
prochaine et invitable, elle le plaisantait tendrement, et affectait
une tranquillit d'esprit  cet gard qu'elle n'avait pas toujours.

Elle y mit tant de prudence et de calme apparent, qu'elle russit 
s'emparer de sa confiance. Elle le tranquillisa, non en lui apprenant ce
qu'il est trop tard pour apprendre aux malades,  mpriser la vie (c'est
un courage auquel il ne faut gure se fier de leur part, car ce courage
les achve souvent); mais elle le ranima en lui faisant croire  la vie,
et elle s'aperut vite qu'il l'aimait encore, et avec acharnement,
cette vie physique qu'il avait tant ddaigne lorsqu'elle n'tait point
menace.

Salvator s'effrayait, parce qu'il croyait que son ami n'aurait pas
la force morale de rsister  son mal.--Comment espres-tu que tu le
sauveras? disait-il  la Floriani, lorsque depuis si longtemps, depuis
la mort de sa mre surtout, il est dgot de vivre et se laisse aller
tout doucement  la consomption? L'espce de plaisir qu'il trouvait 
cette ide me faisait bien prsager qu'il tait dj frapp, et que
quand il tomberait, il ne se relverait pas.

--Tu t'es tromp et tu te trompes encore, lui rpondait la Lucrezia.
Personne n'a le got de mourir  moins d'tre monomane, et ton ami ne
l'est point. Il est bien organis, et cet branlement nerveux, qui
le rendait si sombre, va se dissiper avec la crise qui l'accable
maintenant. Il veut vivre, je t'assure, et il vivra.

Karol voulut vivre en effet, il voulut vivre pour la Floriani. Certes,
il ne s'en rendit pas compte, et, pendant quinze jours qu'il fut sous le
coup du plus grand mal, il oublia la commotion qui l'avait caus. Mais
cet amour continua et augmenta sans qu'il en et conscience, comme celui
de l'enfant au berceau pour la femme qui l'allaite. Un attachement
d'instinct, indissoluble et imprieux, s'empara de sa pauvre me en
dtresse et l'arracha aux froides treintes de la mort. Il tomba sous
l'ascendant de cette femme qui ne voyait en lui qu'un malade  soigner,
et sur laquelle se reporta tout l'amour qu'il avait eu pour sa mre, et
tout celui qu'il avait cru avoir pour sa fiance.

Dans les divagations de la fivre, il commena par cette ide fixe que
sa mre tait sortie du tombeau, par un miracle de l'amour maternel,
pour venir l'aider  mourir, et il ne cessa de prendre la Floriani pour
elle. C'est  cette illusion qu'elle dut de le trouver soumis  toutes
ses ordonnances, attentif  ses moindres paroles, oublieux de toutes les
mfiances que son caractre lui avait inspires d'abord. Lorsqu'il tait
oppress au point de ne pouvoir respirer, il cherchait son paule pour y
reposer sa tte, et quelquefois, il sommeilla une heure, appuy ainsi,
sans se douter de son erreur.

Un jour enfin, il retrouva sa raison, et le sommeil ayant t plus
complet et plus salutaire, il ouvrit les yeux et les fixa avec
tonnement sur le visage de cette femme, plie par la fatigue des soins
et des veilles qu'elle lui avait consacres. Il sortit alors comme d'un
long rve et lui demanda s'il tait malade depuis bien des jours, et
si c'tait elle qu'il avait toujours vue  ses cts.--Mon Dieu! lui
dit-il, lorsqu'elle lui eut rpondu, vous ressemblez donc bien  ma
mre? Salvator, dit-il, en reconnaissant aussi son ami, qui s'approchait
de son lit, n'est-ce pas qu'elle ressemble  ma mre? J'en ai t
boulevers la premire fois que je l'ai vue.

Salvator ne jugea pas  propos de le contredire, bien qu'il ne trouvt
pas le moindre rapport entre la belle et forte Lucrezia, et la grande,
maigre et austre princesse de Roswald.

Un autre jour, Karol, encore appuy sur le bras de la Floriani, essaya
de se soutenir seul.--Je me sens mieux, dit-il, j'ai plus de force: je
vous ai trop fatigue; je ne comprends pas que j'aie abus ainsi de
votre bont!

--Non, non, appuie-toi, mon enfant, rpondit gaiement la Floriani, qui
prenait aisment l'habitude de tutoyer ceux auxquels elle s'intressait,
et qui, insensiblement, s'tait persuad que Karol tait quelque chose
comme son fils.

--Vous tes donc ma mre? tes-vous vraiment ma mre? reprit Karol, dont
les ides recommenaient  se troubler.

--Oui, oui, je suis ta mre, rpondit-elle, sans songer que, dans la
pense de Karol, c'tait peut-tre une profanation; sois certain que,
dans ce moment-ci, c'est absolument la mme chose.

Karol garda le silence: puis ses yeux se remplirent de larmes, et il se
prit  pleurer comme un enfant, en pressant contre ses lvres les mains
de la Floriani.

--Mon cher fils, lui dit-elle en l'embrassant au front  plusieurs
reprises, il ne faut pas pleurer, cela peut vous fatiguer beaucoup. Si
vous pensez  votre mre, pensez donc que, du ciel, elle vous voit et
bnit votre gurison prochaine.

--Vous vous trompez, reprit Karol; du haut des cieux, ma mre m'appelle
depuis longtemps et me crie d'aller la rejoindre. Je l'entends bien;
mais moi, ingrat, je n'ai pas le courage de quitter la vie.

--Comment pouvez-vous raisonner si mal, enfant que vous tes? dit la
Floriani avec le calme et le srieux caressant qu'elle aurait eus en
gourmandant Celio. Quand la volont de Dieu est que nous vivions, nos
parents ne peuvent nous rappeler  eux dans l'autre vie. Ils ne le
veulent ni ne le doivent. Vous avez donc rv cela; quand on est malade
on fait beaucoup de rves. Si votre mre pouvait se faire entendre de
vous, elle vous dirait que vous n'avez pas assez vcu pour mriter
d'aller la rejoindre.

Karol se retourna avec effort, surpris peut-tre d'entendre la Floriani
lui faire des sermons. Il la regarda encore; puis, comme s'il n'et pas
entendu, ou point compris ce qu'elle venait de lui dire:

--Non! s'cria-t-il, je n'ai pas la force de mourir. Tu me retiens si
bien, toi! que je ne peux pas te quitter! Que ma mre me le pardonne, je
veux rester avec toi!

Et, comme puis par son motion, il retomba dans les bras de la
Floriani, et s'y assoupit encore.

XII.

Un soir que le prince, alors en pleine convalescence, s'tait endormi
trs-paisiblement en apparence, et qu'aprs avoir couch ses enfants,
la Floriani respirait le frais sur la terrasse avec Salvator:--Ma bonne
Lucrezia, lui dit celui-ci, il faut que nous parlions enfin de la vie
relle; car depuis prs de trois semaines nous traversons un cauchemar
qui se dissipe enfin, grce  Dieu! je devrais dire grce  toi, car
tu as sauv mon ami, et tu as ajout  mon affection pour toi une
reconnaissance qui ne peut s'exprimer. Mais, dis-moi, maintenant,
qu'allons-nous faire, aussitt que notre cher malade sera en tat de
voyager?

--Nous n'y sommes point! rpondit la Floriani. Ce n'est pas encore dans
quinze jours qu'il pourra se remettre en route. C'est  peine s'il peut
faire le tour du jardin maintenant, et tu sais bien que les forces
reviennent moins vite qu'elles ne tombent.

--Supposons que cette convalescence dure encore un mois! il y a une fin
 tout; nous ne pouvons pas rester ternellement  ta charge, et il
faudra bien se sparer!

--Sans aucun doute; mais je dsire que ce soit le plus tard possible.
Vous ne m'tes point  charge; je suis bien paye des soins que j'ai
donns  ton ami par le bonheur que j'prouve de le voir sauv; et,
d'ailleurs, sa reconnaissance est si grande, si bonne, si tendre, que je
me suis mise  l'aimer, presque autant que tu l'aimes toi-mme. Il est
naturel de soigner et de consoler ceux qu'on aime. Je ne vois donc pas
que tu aies lieu de me tant remercier.

--Tu ne veux pas m'entendre, mon excellente amie; l'avenir m'inquite!

--Quoi? la vie du prince? elle n'est point du tout compromise par cette
maladie. Je l'ai assez tudi; il est parfaitement bien organis. Il
vivra plus que toi et moi, peut-tre!

--J'en suis presque certain aussi; j'ai bien vu, cette fois, quelles
ressources il y a dans ces tempraments nerveux; mais son avenir moral,
y songes-tu, Lucrezia?

--Mais il me semble que je n'en suis pas charge... Pourquoi me
demandes-tu cela?

--Je ne devrais pas tre surpris qu'une nature aussi loyale et aussi
gnreuse que la tienne portt la navet jusqu' l'aveuglement;
pourtant il est bien trange que tu ne me comprennes pas.

--Eh bien, non, je ne te comprends pas; parle clairement, voyons.

--Parler clairement d'une chose aussi dlicate,  quelqu'un qui ne vous
aide pas du tout, c'est brutal! Et pourtant, il le faut. Eh bien, Karol
t'aime!

--Je l'espre! Je l'aime aussi; mais si tu veux me faire entendre qu'il
m'aime d'amour, je ne pourrai pas prendre ta crainte au srieux.

--Oh! ma chre Lucrezia, ne plaisante pas l-dessus! Tout est srieux
avec une nature profonde et entire comme celle de mon pauvre ami; cela
est d'un srieux effrayant, au contraire!

--Non, non, Salvator, tu divagues. Que ton ami ait pour moi une amiti
srieuse, une reconnaissance vive, enthousiaste, si tu veux; cela est
possible de la part d'un tre aussi tendre et aussi noble. Mais que cet
enfant soit amoureux de ta vieille amie, c'est impossible! Tu le vois
mu outre mesure  chaque mot qu'il nous dit: c'est l'effet de sa
faiblesse et d'un reste d'exaltation nerveuse. Tu l'entends me remercier
dans des termes qui ne sont pas proportionns aux services que je lui ai
rendus: c'est l'effet du beau langage qui part d'une belle me, d'une
noble habitude de bien penser et de bien dire, qui lui est propre et 
laquelle sa grande ducation et ses belles manires aident naturellement
beaucoup. Mais de l'amour pour moi? Quelle folie! il ne me connat pas,
et s'il me connaissait, s'il savait ma vie, il aurait peur de moi, le
pauvre enfant! Le feu et l'eau, le ciel et la terre ne sont pas plus
dissemblables.

--Le ciel et la terre, le feu et l'eau, sont des lments opposs,
mais toujours unis ou prts  s'unir dans la nature. Les nuages et les
rochers, les volcans et les mers s'treignent en se rencontrant; ils se
brisent et se fondent ensemble dans les mmes dsastres ternels. Ta
comparaison confirme mon assertion et doit t'expliquer mes craintes.

--Tu fais de la posie bien gratuitement! Je te dis qu'il me mpriserait
et me harait, peut-tre, s'il savait quelle pcheresse lui a servi de
soeur de charit. Je connais ses principes et ses ides d'aprs ce que
tu m'en dis tous les jours; car, quant  lui, je dois avouer qu'il ne
m'a jamais fait de morale. Mais enfin, toi qui sais si bien ses opinions
et son caractre, comment peux-tu supposer des relations possibles entre
nous dans l'avenir? Va, je sais bien ce qu'il pensera de moi quand sa
sant et la force de son jugement seront revenus. Je ne me fais point
d'illusion! Dans six mois d'ici,  Venise, ou  Naples, ou  Florence,
quelqu'un racontera devant lui les tristes aventures qui me sont
arrives, et celles plus tristes encore qu'on m'attribue; car, que ne
prte-t-on pas aux riches? Alors!... souviens-toi de ce que je te dis
maintenant! Tu verras ton ami me dfendre un peu, soupirer beaucoup, et
te dire ensuite: Quel malheur qu'une si bonne femme, pour laquelle j'ai
tant d'amiti et de gratitude, soit dcrie  ce point! Voil tout
le souvenir que la Floriani aura de ce fier jeune homme. Ce sera un
souvenir doux, mais triste, et je ne prtends pas  autre chose.
Qu'ai-je besoin d'autre chose que de la vrit? Tu sais bien, Salvator,
que je suis de force  accepter toutes les consquences de mon pass,
qu'elles ne me troublent ni ne m'offensent, et que tout cela n'a rien 
faire avec la srnit dont je sais jouir au fond de ma conscience.

--Tout ce que tu dis l m'accable de tristesse, ma chre Lucrezia,
rpondit Salvator en lui prenant la main avec attendrissement; car tout
cela est vrai, sauf un point! Oui, mon ami te quittera, il te fuira
ds qu'il en aura la force et qu'il aura vu clair en lui-mme; oui, il
entendra des sots raconter ta vie sans la comprendre, et des lches la
calomnier; oui, il en souffrira et en soupirera amrement! Mais que ce
soit tout, que sa douleur se dissipe avec quelques paroles, et que ton
souvenir s'efface par un effort de sa raison et de sa volont, voil
ce que je nie. Karol est, ds  prsent, plus malheureux qu'il ne l'a
jamais t, et malheureux pour toujours, quoiqu'il ne s'en aperoive pas
encore et qu'il s'endorme dans l'ivresse d'un premier amour!

--Je t'arrte  ce mot, dit Lucrezia qui l'coutait attentivement: un
premier amour! C'est parce que je sais par toi-mme que je ne serais
pas son premier amour, que je ne peux pas m'effrayer de celui-ci, en
supposant, avec toi, qu'il existe. Ne m'as-tu pas dit qu'il avait t
fianc avec une belle jeune fille de sa condition, qu'il avait t
inconsolable de sa mort, et qu'il n'aimerait peut-tre jamais une autre
femme?... Voil ce que tu m'as racont dans les premiers jours; et si
cela est vrai, il ne m'aime pas; ou s'il peut m'aimer, il n'est pas
impossible qu'une autre m'efface de sa pense.

--Et si cela doit durer cinq ou six ans encore! Car il avait dix-huit
ans lorsque Lucie mourut, et, jusqu' toi, il n'avait pas mme regard
une autre femme.

--Il n'y a pas de comparaison possible entre deux amours si diffrents!
Il a pu regretter six ans une crature anglique toute semblable  lui,
que le devoir et l'inclination lui prescrivaient de prfrer  tout!
Mais pour une pauvre vieille fille de thtre comme moi.... veuve de...
plusieurs amants (je n'ai jamais eu la pense d'en revoir le compte!...)
Bah! il ne faudra pas six semaines pour qu'il rentre en lui-mme, si
tant est qu'il en soit sorti. Tiens, Salvator, ne parlons pas davantage
de cela! Ton ide me chagrine et me blesse un peu. Pourquoi faut-il
que ta pauvre Floriani,  laquelle tu tmoignes pourtant, depuis trois
semaines, la confiance et l'affection prcieuse d'un frre, soit
ncessairement, pour tout le monde, l'objet de dsirs grossiers, mme
pour le plus chaste et le plus malade de tes amis? Ne puis-je, aprs
toutes mes fautes, quand je les ai expies par tant de souffrances et
rpares peut-tre par quelques bonnes actions, tre traite comme une
maternelle amie par les jeunes gens de bonnes moeurs? Faut-il absolument
que je fasse auprs d'eux le rle de Satan, quand j'y mets aussi peu de
malice que Stella ou Batrice? Suis-je coquette? suis-je encore belle
seulement? _Corpo di Dio!_ comme dit mon vieux pre, je fais tout mon
possible pour ne faire peur ni envie  personne, tant je souhaite qu'on
me laisse en paix. Le repos, l'oubli, mon Dieu! voil ce que je demande,
ce aprs quoi je soupire et brame quelquefois comme le cerf aprs la
fontaine. Quand donc n'entendrai-je plus le mot d'amour sonner  mon
oreille comme une note fausse?

--Ma pauvre soeur chrie, dit Salvator, tu te dbats en vain, tu auras
encore longtemps  rsister, sinon  toi-mme, du moins aux hommes qui
te verront; j'ai beau faire pour tre absolument calme auprs de toi; je
ne le suis pas toujours, moi, qui pourtant...

--Allons! s'cria la Floriani avec un dsespoir naf et presque comique;
toi aussi, tu vas recommencer! _Et tu, Brute?_ Tue-moi tout de suite,
j'aime mieux cela. Au moins, je serai dlivre de cet ternel refrain!

--Non! non!... moi, c'est fini, dit Salvator, qui craignait de voir la
tristesse succder  cet clair d'enjouement. Je ne te dirai jamais
rien; je ne parlerai jamais de moi, quand mme j'en devrais mourir. Je
te l'ai promis, je te le jure. Mais il n'en sera pas ainsi de tous les
hommes; tu auras beau dire que tu es vieille, on te regardera, et on
verra le feu de la vie circuler dans tes veines gnreuses. Tu auras
beau relever les cheveux avec cette ngligence, et te cacher dans cette
ternelle robe de chambre, qui ressemble  un sac de pnitent plus
qu' un vtement de femme, tu seras encore belle malgr toi, et plus
qu'aucune femme au monde! Quelle autre que toi pourrait se montrer au
grand jour sans toilette, se brunir le cou et les bras au grand soleil,
se fatiguer le teint et les yeux  veiller un malade, aprs avoir nourri
une demi-douzaine d'enfants, travaill, pleur, souffert... (oh! que
n'as-tu pas support!), et enflammer encore l'imagination des hommes,
qu'ils soient vierges comme mon ami Karol ou expriments comme ton ami
Salvator?

--Tiens, s'cria la Floriani impatiente, si tu continues sur ce ton, et
si tu arrives  me persuader que je vais encore faire une passion, je
suis capable de me mettre sur la figure, ce soir, un acide, un corrosif
quelconque pour tre affreuse demain matin.

--Vraiment, dit Salvator stupfait, aurais-tu cette frocit envers
toi-mme?

--Non, c'est une manire de dire, rpondit-elle ingnument. J'ai assez
souffert pour n'avoir nulle envie de chercher des souffrances nouvelles.

--Mais, en supposant qu'on pt se dfigurer sans se rendre aveugle, sans
se faire aucun mal... tu ne le ferais pas.

--Je ne le ferais pas de gaiet de coeur, car je suis artiste, j'aime le
beau, et je tche de prserver les yeux de mes enfants du spectacle de
la laideur. Je m'effraierais moi-mme si je devenais un objet d'horreur
et de dgot. Et cependant, je t'assure que si l'on mettait pour moi,
dans une balance, les tourments d'une passion nouvelle et le dsagrment
de devenir affreuse, je n'hsiterais pas.

--Tu dis cela d'un ton de sincrit qui m'effraie. Un tre tel que toi
est capable de tout! Ne va pas t'aviser d'une pareille folie, Lucrezia!
comme une certaine princesse de Prusse, soeur de Frdric le Grand, qui
se dfigura de la sorte,  ce qu'on dit, pour n'tre pas recherche en
mariage et se conserver  son amant.

--C'est sublime, cela, dit la Floriani, car c'est le plus grand
sacrifice qu'une femme puisse faire.

--Oui, mais l'histoire ajoute qu'en dtruisant sa beaut, elle dtruisit
sa sant, et qu'elle devint bizarre et mchante. Reste donc belle,
puisque tu risquerais de perdre ta bont, qui n'est pas un moindre
trsor.

--Ami, dit la Floriani, le temps mettra ordre  tout. Peu  peu je
deviendrai laide sans y songer, sans m'en apercevoir peut-tre, et alors
je crois que je serai enfin heureuse; car, si j'ai acquis la funeste
exprience qu'il n'est point de bonheur dans la passion, j'ai encore la
chimre d'un certain tat de calme et d'innocence que je crois ressentir
ds  prsent, et qui me semble plein de dlices. Ne me dis donc pas que
ton ami viendra le troubler par sa souffrance. Je ferai en sorte qu'il
ne m'aime pas.

--Et comment t'y prendras-tu?

--En lui disant la vrit sur mon compte. Aide-moi, ne la lui pargne
pas!... Mais quoi! je suis bien folle de te croire! Il ne peut pas
m'aimer! Ne porte-t-il pas toujours sur son sein le portrait de sa
fiance!

--Crois-tu donc rellement qu'il l'ait aime? dit Salvator aprs un
moment de silence.

--Tu me l'as dit, rpondit Lucrezia.

--Oui, je l'ai cru, reprit-il, parce qu'il le croyait lui-mme, et,
qu'il le disait avec loquence. Mais, voyons, entre nous, mon amie,
on n'aime que fort incompltement la femme qu'on n'a point possde.
L'amour vritable ne se nourrit pas ternellement de dsirs et de
regrets. Et, quand je me rappelle maintenant les rapports qui existaient
entre le prince Karol et la princesse Lucie, je me confirme dans l'ide
que cet amour n'a jamais exist que dans leurs imaginations. Ils
s'taient vus cinq ou six fois peut-tre, et, encore, sous les yeux de
leurs parents!

--Pas davantage?

--Non, Karol me l'a dit lui-mme. Ils se connaissaient  peine,
lorsqu'ils furent fiancs, et elle mourut si peu de temps aprs, qu'ils
n'eurent pas le temps de se connatre.

--L'as-tu vue, toi, cette princesse Lucie?

--Je l'ai vue une fois. C'tait une jolie personne, fluette, ple,
phtisique.... Je m'en suis aperu tout de suite, quoique personne n'y
songet. Elle avait beaucoup d'lgance, de grce; une toilette exquise,
de grands airs un peu trop prcieux,  mon sens; des yeux bleus, des
cheveux comme un nuage, un teint de clair de lune, une rputation
d'ange, une manire potique de se poser. Elle ne me plaisait pas. Elle
tait trop romanesque et trop ddaigneuse; c'tait un de ces tres
auxquels j'ai toujours envie de dire: Ouvre donc la bouche quand tu
parles, pose donc les pieds quand tu marches, mange donc avec les dents,
pleure donc avec les yeux, joue donc du piano avec les doigts, ris donc
de la poitrine et non des sourcils, salue donc avec le corps et non avec
le bout du menton. Si tu es un papillon ou une fleur, envole-toi au
vent, et ne viens pas nous chatouiller l'oeil ou l'oreille. Si tu es
morte, dis-le tout de suite! Enfin elle m'impatientait comme quelque
chose qui ressemble  une femme, mais qui n'en est que l'ombre. Elle
avait la manie de se couvrir de fleurs et de parfums, qui me donnrent
la migraine le jour que j'eus l'honneur de dner auprs d'elle. Elle
tait embaume comme un cadavre, et j'aurais mieux aim un sachet dans
mon armoire qu'une telle femme  mes cts; je n'aurais pas t forc de
le respirer toujours.

--Je ne peux pas m'empcher de rire de ce portrait, dit la Floriani, et
pourtant je sens qu'il est exagr et que tu y portes un peu de dpit.
Tu n'as pas plu  cette princesse, je le vois bien. Tu lui auras fait
quelque compliment trop peu recherch. Laissons les morts en paix et
respectons ce souvenir dans l'me pure du prince Karol. Je veux, au
contraire, le faire parler d'elle et raviver en lui cet amour qui lui
est salutaire pour le moment. Bonsoir, ami! Sois tranquille, Karol
n'aimera jamais qu'une sylphide!




XIII.


La Lucrezia se persuadait de trs-bonne foi que Salvator se trompait.
Elle sentait bien qu'il avait, lui-mme, pour elle un gros amour bon
enfant, si l'on peut parler ainsi, amour bien sincre, mais bien
positif, qui n'et impos aucune chane et qui n'en et pas accept non
plus; en un mot, une solide et gnreuse amiti, avec quelques plaisirs
en passant, et autant d'infidlits qu'on pourrait ou qu'on voudrait
s'en permettre de part et d'autre.

La Floriani ne voulait plus de chanes, et se croyait  l'abri de toute
passion; mais elle s'tait fait une trop grande ide de l'amour, elle
l'avait ressenti avec trop d'nergie, enfin c'tait une nature trop
franche et trop passionne pour qu'un pareil contrat ne lui part pas
rvoltant. Elle ne savait rien tre  demi, et si,  son insu, elle
avait encore des sens, elle aimait mieux les vaincre et leur imposer
silence que de les satisfaire sans enthousiasme, sans la conviction,
peut-tre illusoire chez elle, mais sincre, d'une vie commune et d'une
fidlit ternelle. C'est ainsi qu'elle avait longtemps aim, et quand
elle avait eu des passions de huit jours, ou peut-tre mme d'une heure,
comme disait Salvator, 'avait t avec la ferme croyance qu'elle y
mettait toute sa vie. Une grande facilit d'illusions, une aveugle
bienveillance de jugement, une tendresse de coeur inpuisable, par
consquent beaucoup de prcipitation, d'erreurs et de faiblesse, des
dvouements hroques pour d'indignes objets, une force inoue applique
 un but misrable dans le fait, sublime dans sa pense; telle tait
l'oeuvre gnreuse, insense et dplorable de toute son existence.

Aussi prompte et aussi absolue dans le renoncement que dans le dsir,
elle croyait, depuis un an, qu'elle tait dlivre de l'amour, que
rien ne pourrait l'y ramener. Elle se persuadait mme, tant son esprit
embrassait vite une rsolution et s'habituait  une manire d'tre, que
la victoire tait  jamais remporte, et si elle et mesur la dure du
temps  l'intensit de sa conviction, elle et fait serment que vingt
ans s'taient dj couls depuis qu'elle n'aimait plus.

Et pourtant, la dernire blessure tait  peine cicatrise, et, comme un
brave soldat qui se remet en campagne lorsque ses jambes peuvent 
peine le soutenir sur le seuil de l'ambulance, la Floriani affrontait
courageusement le contact journalier de deux hommes pris d'elle, chacun
 sa manire. Elle se rassurait en se disant qu'elle n'avait jamais eu
d'amour pour l'un, qu'elle n'en pourrait jamais avoir pour l'autre, et
que, la Providence ayant voulu qu'elle leur ft ncessaire, il n'y avait
point  se tourmenter des dangers possibles de cette situation.

Puis, en songeant  tout ce que Salvator Albani venait de lui dire, elle
s'assit dans son boudoir avant d'entrer dans sa chambre, et se mit 
drouler ses cheveux et  les arranger pour la nuit avec une admirable
insouciance. Peut-tre, se disait-elle, est-ce une ruse nave de
Salvator pour savoir ce que je pense de son ami, et si c'est par
l'impertinence ou par le sentiment qu'il faut m'attaquer? Il invente cet
amour de Karol pour ramener des panchements que je lui ai interdits!

Bien des mots chapps au prince, de simples exclamations, certains
regards eussent d pourtant clairer une femme de l'ge et de
l'exprience de la Floriani. Mais elle avait conserv une modestie et
une candeur d'enfant, en dpit de tout ce qui et d les lui faire
perdre, et cette particularit de son caractre n'en tait pas un des
moindres charmes. C'est peut-tre l ce qui la faisait paratre toujours
jeune, et ce qui la faisait plaire si soudainement.

En arrangeant ses cheveux devant une glace,  la clart d'une seule
bougie, elle se regarda un instant avec attention, comme elle ne s'tait
pas regarde depuis un an; mais elle avait si peu l'instinct de vivre
pour elle-mme, qu'elle ne vit dans sa propre figure que le souvenir des
hommes qui l'avaient aime. Bah! se dit-elle, ceux l ne m'aimeraient
plus s'ils me voyaient maintenant. Comment donc pourrais-je plaire
rellement  d'autres, quand ceux qui avaient, pour m'tre attachs,
tant d'autres motifs plus importants que ma jeunesse et ma beaut, ne
se soucient plus de moi? Elle n'avait pas t heureuse en amour, et
pourtant elle avait allum des passions si violentes, qu'elle ne pouvait
pas tre flatte d'inspirer des caprices, et, aprs avoir t une idole,
de devenir un amusement.

Elle se sentit donc bien forte lorsqu'elle rabattit les rideaux de gaze
sur la glace de sa toilette, en se disant que personne n'aurait plus
de droit sur elle; mais, comme elle reprenait sa bougie pour retourner
auprs de ses enfants, elle tressaillit en se trouvant en face d'un
spectre.

--Quoi! mon cher prince, dit-elle aprs un instant d'effroi
involontaire, vous voil relev quand on vous croyait si bien endormi!
Qu'y a-t-il? vous tes donc souffrant? et vous tiez seul! Salvator
vient de me quitter, et il n'est pas retourn auprs de vous? Parlez
donc, vous m'inquitez beaucoup!

Le prince tait si ple, si tremblant, si agit, qu'il y avait de quoi
s'inquiter en effet. Il eut de la peine  rpondre; enfin il s'y
dcida.

--N'ayez pas peur de moi, ni pour moi, dit-il, je suis bien,
trs-bien.... Seulement, je ne dormais pas, je me suis mis  la fentre.
J'ai entendu parler... j'tais bien tent de descendre et de me mler 
votre conversation. Je ne l'osais pas... j'ai longtemps hsit! Enfin,
n'entendant plus rien, et voyant Salvator errer seul dans le fond du
jardin, j'ai pris une grande rsolution... je suis venu vous trouver...
Pardonnez-moi, je suis si troubl que je ne sais pas ce que je fais, ni
o je suis, ni comment j'ai eu l'audace de pntrer jusque dans votre
appartement...

--Rassurez-vous, dit la Floriani en le faisant asseoir sur son divan, je
ne suis pas offense, je vois bien que vous tes souffrant, vous vous
soutenez  peine. Voyons, mon cher prince, vous avez eu quelque mauvais
rve. J'avais laiss Antonia auprs de vous. Pourquoi cette jeune
tourdie vous a-t-elle quitt?

--C'est moi qui l'ai prie de me laisser seul. Je m'en vais... Pardon
encore, je suis fou, ce soir, je le crains!

--Non, non, restez ici et remettez-vous. Je vais chercher Salvator;
 nous deux, nous vous distrairons, vous oublierez votre malaise en
causant avec nous, et quand vous vous sentirez bien, Salvator vous
emmnera. Vous dormirez tranquille quand il sera prs de vous.

--N'allez pas chercher Salvator, dit le prince en saisissant d'un
mouvement imptueux les deux mains de la Floriani. Il ne peut rien pour
moi, vous seule pouvez tout. coutez, coutez-moi, et que je meure
aprs, si le peu de force que j'ai recouvre s'exhale dans l'effort
suprme qu'il me faut faire pour vous parler. J'ai entendu tout ce que
Salvator vous a dit ce soir et tout ce que vous lui avez rpondu. Ma
fentre tait ouverte, vous tiez au-dessous: la nuit, la voix porte
dans ce silence solennel. Je sais donc tout, vous ne m'aimez pas, vous
ne croyez seulement pas que je vous aime!

Nous y voici donc, pensa la Floriani saisie de chagrin et fatigue
d'avance de tout ce qu'il lui faudrait dire pour se dfendre sans
blesser ce triste coeur.--Mon cher enfant, dit-elle, coutez...

--Non, non, s'cria-t-il avec une nergie dont il ne semblait pas
capable, je n'ai rien  couter. Je sais tout ce que vous me direz, je
n'ai pas besoin de l'entendre, et il n'est pas certain que j'en eusse la
force. C'est moi qui dois parler. Je ne vous demande rien. Vous ai-je
jamais rien demand? Connatriez-vous ma pense, si Salvator ne l'et
devine et trahie? Mais il y a quelque chose, dans tout cela, qui m'est
insupportable, quelque chose qui m'a perc le coeur, parce que c'est
vous qui l'avez dit. Vous prtendez que je ne peux pas aimer une femme
comme vous. Vous dites du mal de vous-mme pour prouver que j'en dois
penser. Vous croyez enfin que je vous oublierai, et que, quand on dira
du mal de vous en ma prsence, je soupirerai lchement en regrettant
d'tre li  vous par la reconnaissance... Ces penses-l sont
affreuses, elles me tuent! Dites-moi que vous les abjurez, ou je ne sais
ce que je ferai dans mon dsespoir.

--Ne vous affectez pas ainsi pour quelques paroles irrflchies, et
dont je ne me souviens mme pas, dit Lucrezia effraye de l'motion
croissante du prince; je ne songe pas  vous accuser de morgue, et je
vous sais incapable d'ingratitude. Quoi! n'ai-je pas dit plutt que
votre reconnaissance pour moi tait bien plus grande que les services si
naturels que je vous ai rendus? Oubliez les mots qui vous ont bless,
je vous en supplie; je les rtracte et je suis prte  vous en demander
pardon. Calmez-vous, et prouvez-moi la sincrit de votre amiti en ne
vous faisant pas gratuitement souffrir vous-mme!

--Oui, oui, vous tes bonne, parfaitement bonne, reprit Karol en
s'attachant convulsivement  elle; car il voyait qu'elle avait hte de
rompre ce tte  tte; mais une seule fois, la premire et la dernire
fois de ma vie, sans doute, il faut que je parle... Sachez bien que
si quelqu'un... que ce soit Salvator lui-mme ou tout autre!... si
quelqu'un vous dit jamais que je n'ai pas pour vous du respect, de
l'adoration... un culte!... le mme culte que je rendis  la mmoire
de ma mre... celui-l aura menti lchement, ce sera mon ennemi, je le
tuerai si je le rencontre... Moi qui suis doux, faible, rserv, je
deviendrai haineux, violent, implacable, et plus fort pour le punir
que tous ces hommes robustes et batailleurs. Je sais bien que j'ai
l'apparence d'un enfant, les traits d'une femme... mais ils ne savent
pas ce qu'il y a en moi. Ils ne peuvent le savoir, je ne parle jamais de
moi!... Je ne prtends pas tre remarqu, je ne sais pas chercher  me
faire aimer. Je ne le suis pas, je ne le serai jamais. Je ne demande
mme pas qu'on me croie capable d'aimer beaucoup... que m'importe? Mais
_vous_? mais _vous_?... Ah! vous, du moins, il faut que vous sachiez que
ce moribond vous appartient, comme l'esclave appartient  son matre,
comme le sang au coeur, comme le corps  l'me. Ce que que je ne peux
pas accepter, c'est que vous ne soyez pas sre de cela, c'est que vous
disiez que je ne peux aimer un tre semblable  moi. Je ne suis donc
pas un homme? Tous les hommes aiment Dieu, et moi, je vous aime comme
l'idal, comme la perfection; je vous crains comme je crains Dieu, je
vous vnre au point que je mourrais  vos pieds plutt que de vous
exprimer un dsir outrageant.

Et ce n'est pas que je voie en vous un fantme comme celui que j'ai
port en moi si longtemps. Je sais fort bien que vous tes une femme,
que vous avez aim, que vous pouvez aimer encore... tout autre que moi?
Eh bien! soit! j'accepte tout cela, et je n'ai pas besoin de comprendre
les mystres de votre coeur et de votre vie pour vous adorer. Soyez tout
ce que vous voudrez, abandonnez vos enfants, reniez Dieu, chassez-moi,
aimez l'homme qui vous en semblera digne... Si Salvator vous plat, s'il
peut vous donner un instant de bonheur, coutez-le, rendez-le heureux;
j'en mourrai certainement, mais sans qu'une pense de blme puisse
entrer dans mon esprit, sans qu'un sentiment de vengeance puisse
approcher de mon coeur. Je mourrai en vous bnissant, en proclamant que
vous avez le droit de faire tout ce qui est dfendu aux autres, que
ce qui est crime et reproche chez eux, est vertu et gloire chez vous.
Tenez, je suis tellement malheureux en ce monde, et l'amour que je vous
porte me ronge tellement les entrailles, que j'ai, en ce moment, un
dsir, un besoin effrn de mourir. Mais si vous voulez que je m'en
aille demain, que je ne vous revoie jamais et que je vive, je vivrai
et je serai content de vivre dans les tourments pour vous obir. Vous
croyez que j'ai aim quelqu'un plus que vous? c'est faux! je n'ai jamais
aim personne. Je le sens maintenant, j'avais rv l'amour; car, comme
vous l'a dit Salvator, il tait dans mon cerveau, je ne l'avais pas
senti dvorer mon coeur. C'tait une femme pure, et je respecte
tellement son souvenir, que je ne veux plus lui faire un mensonge en
portant son image sur ma poitrine. Prenez-le, cachez-le, gardez-le, ce
portrait que je ne comprends plus, et o je vois toujours vos traits
maintenant  la place des siens! je vous le donne et vous prie de
l'accepter, parce qu'il ne doit pas tre profan, et qu'il n'y a que
deux endroits o il puisse tre sanctifi dsormais. Votre main, ou
la tombe de ma mre... Ne croyez pas que je parle dans le dlire. Si
j'tais calme, je n'aurais pas le courage de parler; mais ce courage
trahit la vrit et proclame ce que je pense  toute heure depuis que je
vous connais. Et je le dirais  la face du monde, j'en ferais le serment
sur la tte de vos enfants... je le dirai  Salvator lui-mme: qu'il
m'entende, qu'il le sache, et qu'il n'ait jamais la folie de le nier.
Je vous aime,  vous!  toi, qui n'as pas de nom pour moi, et que je ne
pourrais qualifier dans aucune langue... je t'aime!... j'ai du feu dans
la poitrine... je meurs!

Et Karol, puis par cette ardente protestation, tomba aux pieds de la
Floriani et s'y roula en tordant ses mains avec tant de violence qu'il
les dchira et en fit jaillir le sang.

--Aime-le! aime-le! prends piti de lui! s'cria Salvator qui, aprs
avoir cherch vainement le prince dans sa chambre et dans toute la
maison, venait d'entrer, effray, et d'entendre ses dernires paroles.
Aime-le, Floriani, ou tu n'es plus toi-mme, ou un affreux gosme a
dessch ton sein gnreux. Il se meurt, sauve-le! Il n'a jamais aim,
fais-le vivre, ou je te maudis!

Et cet homme trangement gnreux et enthousiaste, au milieu de son
pret personnelle aux jouissances de la vie, cet inapprciable ami,
qui prfrait Karol  tout,  la Floriani et  lui-mme, le releva du
parquet o il se tordait dans une sorte d'agonie, et le jetant, pour
ainsi dire, dans les bras de la Lucrezia, il s'lana vers la porte,
comme pour ne pas entendre la rponse et ne pas assister  un bonheur
auquel il ne renonait pas sans effort.

La Floriani, perdue, reut Karol contre son coeur et l'y pressa avec
tendresse; mais, plus effraye encore que vaincue, elle fit  Salvator
un geste absolu pour qu'il et  rester.--Je l'aimerai, dit-elle, en
couvrant d'un long et puissant baiser le front ple du jeune prince,
mais ce sera comme sa mre l'aimait! aussi ardemment, aussi constamment
qu'elle, je le jure! Je vois bien qu'il a besoin d'tre aim ainsi, et
je sais qu'il le mrite. Cette tendresse maternelle, dont je m'tais
prise pour lui, d'instinct, et sans songer  la prolonger au del de sa
gurison, je la lui voue pour toujours, et  l'exclusion de tout autre
homme. Je renouvelle pour toi, mon fils, le voeu de chastet et de
dvouement que j'ai fait pour Clio et pour mes autres enfants. Je
garderai saintement et respectueusement le portrait de ta fiance,
et quand tu voudras le voir, nous parlerons d'elle ensemble. Nous
pleurerons ensemble ta mre chrie, et tu ne l'oublieras pas en
retrouvant son coeur dans le mien. J'accepte ton amour  ce prix, et j'y
crois, quelque dsabuse que je sois de tout le reste. Voil la plus
grande preuve d'affection que je puisse te donner!

Cet engagement parut  Salvator un remde bien incomplet, et plus
dangereux qu'utile. Il allait demander davantage, lorsque le prince,
retrouvant la force avec la parole, s'cria, fondant en larmes:

--Bnie sois-tu, femme adore! je ne te demanderai jamais rien de
plus, et mon bonheur est si grand que je n'ai pas de parole pour t'en
remercier.

Il se prosterna devant elle et embrassa ses genoux avec transport. Puis,
s'arrachant de ses bras, il suivit Salvator et alla dormir avec un calme
dont il n'avait jamais joui jusqu' cette heure.

--tranges et impossibles amours! se disait Salvator en essayant de
dormir aussi.




XIV.


J'espre, lecteur, que tu sais d'avance ce qui va se passer dans ce
chapitre, et que rien de tout ce qui est arriv jusqu'ici, dans le cours
monotone de cette histoire, ne t'a caus le plus lger tonnement. Je
voudrais tre auprs de toi quand tu approches du dnouement de chaque
phase d'un roman quelconque, et, d'aprs tes prvisions je saurais si
l'oeuvre est dans le chemin de la logique et de la vrit; je me mfie
beaucoup d'un dnouement impossible  prvoir pour tout autre que pour
l'auteur parce qu'il n'y a pas plusieurs partis  prendre pour des
caractres donns. Il n'y en a qu'un, et si personne ne s'en doute,
c'est que les caractres sont faux et impossibles.

Tu me diras peut-tre que voil le prince Karol se livrant  une
explosion de sentiment et  un abandon de passion bien en dehors des
habitudes que je t'ai rvles de lui jusqu'ici. Mais non, tu ne me
feras pas une observation aussi niaise; car je te renverrais encore 
toi-mme et je te demanderais si, en matire d'amour, ce qui nous semble
le plus oppos  nos gots et  nos facults n'est pas prcisment ce
que nous embrassons avec le plus d'ardeur; et si, dans ces cas-l,
l'impossible n'est pas justement l'invitable.

Vraiment, la vie, telle qu'elle se passe sous nos yeux, est bien assez
folle et assez fantasque, le coeur humain, tel que Dieu l'a fait, est
bien assez mobile et assez inconsquent; il y a, dans le cours naturel
des choses, bien assez de dsordres, de cataclysmes, d'orages, de
dsastres et d'imprvu, pour qu'il soit inutile de se torturer la
cervelle  inventer des faits tranges et des caractres d'exception.
Il suffirait de raconter. Et puis, qu'est-ce que les caractres
exceptionnels que le roman va toujours chercher pour surprendre et
intresser le public? Est-ce que nous ne sommes pas tous des exceptions
par rapport aux autres, dans le dtail infini de nos organisations? Si
certaines lois communes font de l'humanit un seul tre, n'y a-t-il pas,
dans l'analyse de cette grande synthse, autant d'tres distincts et
dissemblables que nous sommes d'individualits? La Gense nous dit que
Dieu fit l'homme d'un peu de terre et d'eau, pour nous montrer que
la mme matire lmentaire servit  notre formation. Mais, dans la
combinaison des parties constituantes de cette matire, reste la
diversit ternelle et infinie, et, de l, ces deux feuilles identiques
impossibles  rencontrer dans le rgne vgtal, ces deux coeurs
identiques inutiles  rver dans la race humaine. Sachons donc bien ce
lieu commun: que chacun de nous est un monde inconnu  ses semblables,
et pourrait raconter de soi une histoire ressemblant  celle de tout le
monde, semblable  celle de personne.

Le roman n'a pas autre chose  faire que de raconter fidlement une de
ces histoires personnelles, et de la rendre aussi claire que possible;
qu'on y ajoute beaucoup de faits extrieurs, qu'on y mle beaucoup
d'individualits diverses, je le veux bien: mais c'est compliquer
beaucoup la besogne sans beaucoup de profit pour notre instruction
morale. Et puis, c'est trs-fatigant pour le lecteur, qui est paresseux!
Rjouis-toi donc, paresseux de lecteur, de trouver aujourd'hui un auteur
plus paresseux que toi.

Tu pressens dj que la Floriani, en faisant la transaction, s'engageait
plus qu'elle ne pensait, et qu'un amour maternel platonique, et pourtant
passionn, ne pouvait durer ternellement entre un homme de vingt-quatre
ans et une femme de trente, beaux tous les deux, et tous deux
enthousiastes et avides de tendresse. Cela dura six semaines, peut-tre
deux mois, avec une srnit anglique de part et d'autre, et ce fut, il
faut bien le dire, le plus beau temps de leur amour. Puis vint l'orage,
et c'est dans l'me du jeune homme qu'il s'alluma d'abord; puis vinrent
quelques heures d'ivresse, o, pour tous deux, le ciel sembla descendre
sur la terre. Mais quand la flicit humaine est arrive  son apoge,
elle touche  sa fin. L'inexorable loi qui prside  notre destine l'a
rgl ainsi, et la plus folle des sagesses serait celle qui exhorterait
l'homme  se dvelopper pour le bonheur absolu, sans lui dire que ce
bonheur doit tre dans sa vie le passage d'un clair, et qu'il faut
s'arranger pour vgter le reste du temps, assez satisfait d'une
esprance ou d'un souvenir. Il en est de la vie comme du roman: pour
qu'elle ft complte, il faudrait mourir le lendemain de certains jours.
Pour que le roman flatte l'imagination, on le termine ordinairement le
jour de l'hymne; c'est--dire qu'on aspire, pendant un nombre plus ou
moins savant de volumes,  voir luire un rayon, dont aucun art ne peut
exprimer l'clat et la beaut, et que le lecteur colore  sa guise, car
c'est l que l'auteur renonce  peindre et lui souhaite le bonsoir.

Eh bien! pour essayer un peu de sortir du chemin trac, nous ne
fermerons pas le livre  cette page fatale. Nous nous arrterons un
instant au sommet de cette pente que nous avons vu gravir, et nous la
redescendrons dans un second volume, que le lecteur est dispens de lire
s'il n'aime pas les histoires tristes et les vrits chagrines.

Te voil bien averti, cher lecteur, tu sais tout ce qui doit arriver
dsormais. Je poursuis, arrte-toi l si tu veux. Tu connais la synthse
de ces deux existences qui se sont rapproches des deux bouts opposs de
l'horizon social. Le dtail me regarde, et si tu ne t'en soucies point,
laisse-moi l'crire en paix. Crois-tu donc que l'on soit toujours forc
de penser  toi, et que l'on n'crive jamais pour soi-mme, en se
donnant le plaisir de t'oublier? Tu n'es gure embarrass de le rendre,
et alors nous sommes quittes.

En renonant  l'amour, en cherchant la retraite, la Floriani s'tait
trompe de date dans sa vie. Il est bien certain qu'elle s'tait
persuad, dans ce moment-l, que le calme de la vieillesse, auquel elle
aspirait, tait venu, par miracle, lui apporter ses bienfaits avant le
temps. Les quinze annes de passion et de tourments qu'elle venait de
fournir lui semblaient si lourdes et si cruelles qu'elle se flattait
de se les faire compter doubles par le Dispensateur suprme de nos
preuves. Mais l'implacable destine n'tait pas satisfaite. Pour s'tre
trompe dans ses choix, pour avoir donn une affection sublime  des
tres qui lui plaisaient sans le mriter, pour n'avoir pas su aimer
ceux qui le mritaient sans lui plaire, pour avoir trop aim ceux que
Jsus-Christ a voulu racheter, et n'avoir pas cherch la quitude,
la scurit et le triomphe paisible des lus, de ces insupportables
_justes_, qui du haut de leurs chaises d'or, narguent les misres et les
souffrances de l'humanit, la pauvre pcheresse devait expier encore les
malheurs passs par de nouveaux malheurs. Faites-vous soeur de charit,
allez ramasser les membres pars sur le champ de bataille, et chasser
les mouches immondes des plaies du moribond abandonn; vous serez
emporte par un boulet, ou traite comme une vivandire par le vainqueur
brutal. Mais vivez avec les parfaits, n'aimez que les beaux, les riches,
les sages, les heureux de ce monde, parfumez votre me dlicate dans
une atmosphre thre; soyez comme une fleur dans son jardin, comme la
princesse Lucie dans son nuage, et vous serez canonise.

La Floriani se faisait donc de grandes illusions, en s'imaginant qu'elle
en serait quitte  si bon march, et que, dsormais, elle pourrait vivre
pour ses enfants, pour son vieux pre, et pour elle-mme. Un coeur qui
a pass par d'aussi terribles maladies que celles dont elle sortait 
peine n'est pas guri par quelques mois de repos et de solitude. Cette
solitude mme et cette inaction ne sont peut-tre pas ce qui lui
convient. La transition s'tait faite trop brusquement, et, en acceptant
sa gurison comme un fait accompli, la bonne Lucrezia n'avait pas assez
veill sur elle-mme. Lorsqu'au lieu de cet amour exigeant et personnel
qui avait fait tout le mal de sa vie, le noble et romanesque prince de
Roswald lui offrit un dvouement absolu, un respect digne d'une sainte,
et qu'il accepta mme avec transport le voeu d'une amiti chaste de sa
part, elle se crut sauve. tait-il permis  une femme charge de tant
de fautes de s'abuser  ce point, et de s'imaginer bonnement que la
Providence allait la rcompenser de ses erreurs au lieu de l'en punir?
Non, cela n'tait point permis, et pourtant la Lucrezia s'en accommoda
avec sa navet habituelle.

[Illustration: Le prince Karol de Roswald]

Elle y trouva d'abord un bonheur extrme, des joies sans mlange. Karol
tait si domin, si soumis, il s'tait abjur si compltement, il
subissait une telle fascination, qu'un mot, un regard, une innocente
caresse, le jetaient dans une ivresse inapprciable. Il y avait  la
surface de son tre une puret anglique, et les cres passions qui
fermentaient inconnues et oisives encore au fond de son me, ne
s'veillrent pas tout de suite. Il n'avait jamais brl du feu de
l'amour, il n'avait jamais senti battre contre son coeur le coeur d'une
femme, et les premires motions de ce genre furent pour lui plus vives
et plus profondes qu'elles ne le sont chez un adolescent aux prises avec
le premier veil des sens.

Il y avait longtemps dj que ces dsirs germaient en lui sans qu'il
voult s'en rendre compte. Il les avait tromps  l'aide de la posie et
de ce religieux sentiment pour une fiance, dont il avait  peine senti
la main effleurer la sienne. Ses rves arrivaient donc tout frais, tout
craintifs et tout palpitants  la ralit. Il avait encore les terreurs
d'un enfant et dj l'nergie d'un homme. Ce mlange de pudeur et
d'emportement lui donnait un charme irrsistible que la Floriani n'avait
encore jamais rencontr. Aussi, chaque jour l'enflamma-t-il d'une
sympathie, d'une admiration, et enfin d'un enthousiasme dont elle ne
mesura pas les progrs.

Toujours tmraire par bravoure, et insouciante pour elle-mme  cause
de ceux qu'elle aimait, elle ne vit pas venir l'orage. Pouvait-elle
croire autre chose que ce qu'il lui disait, et s'inquiter d'un avenir
qui semblait devoir tre la continuation indfinie de cet amour cleste?

Il se trompait lui-mme en trompant sa matresse, ce doux et terrible
enfant, qui, tout vaincu et tout dvor par la passion, n'y croyait pas
encore, qui avait vcu d'illusions et se fiait  la puissance des mots
sans apprcier les nuances d'ides et de faits qu'ils reprsentent.
Quand il avait appel la Floriani _ma mre_, quand il avait press le
bord de son vtement contre ses lvres ardentes, quand il avait dit en
s'endormant: plutt mourir que de la profaner dans ma pense, il se
jugeait plus fort que la nature humaine, et mprisait encore la tempte
qui grondait dans son sein.

Et elle, l'aveugle enfant, car c'tait un enfant encore plus ingnu et
plus crdule que Karol, cette femme que, dans la langue reue, on aurait
bien pu appeler une femme perdue; elle croyait  ce calme qui lui
semblait si beau, si neuf, si salutaire. Elle l'prouvait en elle-mme,
parce que la lassitude et le dgot avaient calm son sang, et la
prservaient d'un entranement subit.

[Illustration: C'tait la Floriani. (Page 38.)]

Et, dans cette confiance rciproque, si absolue et si sincre, que la
prsence de Salvator ne les gnait point, et que leurs chastes baisers
craignaient  peine les regards des enfants, chaque jour pourtant
creusait un abme. Karol n'existait plus par lui-mme. Sa race,
sa croyance, sa mre, sa fiance, ses instincts, ses gots et ses
relations, il avait tout perdu de vue. Il ne respirait que par le
souffle de la Floriani, il ne respirait pas et ne voyait pas, il ne
comprenait ni ne pensait, quand elle ne se mettait pas entre lui et le
monde extrieur. L'ivresse tait si complte qu'il ne pouvait plus faire
un pas de lui-mme dans la vie. L'avenir ne lui pesait pas plus que
le pass. L'ide de se sparer d'elle n'avait aucun sens pour lui. Il
semblait que cet tre diaphane et fragile se ft consum et absorb dans
le foyer de l'amour.

Peu  peu pourtant la flamme se dgagea des nuages de parfums qui la
voilaient. L'clair traversa le ciel, la voix de la passion retentit
comme un cri de dtresse, comme une question de vie ou de mort. Un
insensible abandon de toute crainte et de toute prudence avait amen
jour par jour l'imminente dfaite de cette suprme raison dont se
piquait la Floriani. Un invincible attrait, une progression de volupts
dlicates et dvorantes, les dlices d'une ivresse inconnue et
souveraine avaient endormi et ananti une  une les saintes terreurs
de Karol, et cette victoire des sens, qu'il avait cru devoir tre
avilissante pour tous deux, donna  son amour une exaltation et une
intensit nouvelles.

Il avait pass sa vie  se battre en duel au nom de l'esprit contre la
matire, il avait vu dans la sanctification du mariage et dans l'union
bnie de deux virginits, la seule rhabilitation possible de cet acte
qui n'tait divin selon lui que parce qu'il tait ncessaire. Il avait
cru longtemps que demander la rvlation de l'amour  une femme prodigue
de ce bienfait, ou seulement  une femme qui ne lui en apporterait pas
les prmices, serait pour lui une chute sans remde et sans pardon  ses
propres yeux. Il fut fort surpris de se sentir inond de tant de joie
que sa conscience tait muette; et quand il interrogea cette conscience,
il la trouva ivre. Elle lui rpondit qu'elle n'avait rien eu  dmler
avec son pch, qu'elle se sentait lgre, qu'elle ne savait pourquoi il
avait toujours voulu l'empcher de faire cause commune avec son coeur,
enfin qu'elle avait soif de volupts nouvelles, et qu'elle lui parlerait
morale et sagesse quand elle serait rassasie.

La Floriani, qui n'avait jamais fait ces distinctions mtaphysiques
entre ses penchants et ses intrts personnels, et qui n'avait renonc 
l'amour que parce que le sien avait caus le malheur d'autrui, se
sentit trs-calme et trs-fire lorsque, l'illusion de son amant se
communiquant  elle, elle crut qu'il tait pour toujours le plus heureux
des hommes. Elle ne regretta pas seulement son beau rve de force et de
vieillesse anticipe; son orgueil ne lui fit pas de reproches, et elle
ne pleura point sur sa chute. Toujours nave et confiante, elle ne
rpondit aux craintes de Salvator qu'en lui demandant si Karol se
repentait et se trouvait  plaindre. Et comme la flicit de Karol
touchait aux nues en ce moment, comme Salvator lui-mme en tait
stupfait d'tonnement, de jalousie et d'admiration, il ne trouva rien 
rpondre.

Il souffrit passablement de l'aventure, lui, ce brave comte Albani, qui
n'et pas senti ce bonheur avec la mme puissance que son jeune ami,
mais qui ne l'et pas fait expier si cruellement par la suite. Il en fut
si agit qu'il en perdit le sommeil, et presque l'apptit et la gaiet.
Mais son me tait si belle et son amiti si loyale, qu'il remporta la
victoire. Il remercia la Floriani avec effusion, d'avoir, sinon guri 
jamais l'esprit et le coeur de Karol (ce qu'il ne croyait pas possible
dans de telles conditions), du moins de l'avoir initi  un bonheur que
nulle autre femme ne lui et jamais fait connatre. Puis, prtextant des
affaires indispensables  Venise, il partit sans vouloir faire avec eux
aucun plan d'avenir. Je reviendrai dans quinze jours, leur dit-il, et
vous me direz alors ce que vous aurez rsolu.

Le fait est qu'il ne pouvait supporter plus longtemps le spectacle d'un
bonheur qu'il approuvait et qu'il encourageait cependant de toute
son me. Il se mit en route sans leur dire qu'il allait chercher des
distractions philosophiques auprs d'une certaine danseuse, qui lui
avait fait un signe  Milan, dans la coulisse du thtre de la Scala.

Je n'aurais jamais cru, se disait-il, chemin faisant, que mon jeune
puritain mordrait au fruit dfendu avec cette violence et cet oubli du
pass. Cette Floriani est donc un tre plus enchanteur que le serpent,
car Adam pleura aussitt sa faute, et Karol fait gloire de la sienne, au
contraire!... Allons! veuille le ciel que cela dure, et qu' mon retour
je ne le trouve pas honteux et dsespr!

Tu sauras bientt ce qu'il en advint, lecteur, si tu ne le sais dj, et
si tu ne prfres rester entre la porte du ciel et celle de l'enfer.




XV.


Malgr l'affection que le prince portait au comte, malgr la
reconnaissance que lui inspiraient son dvouement, ses tendres soins, et
l'espce de sanction qu'il venait de donner  son bonheur, le bonheur
est si goste, que Karol vit partir Albani avec une sorte de joie. La
prsence d'un ami gne toujours un peu les continuels panchements
d'une me enivre, et bien que le prince et mis beaucoup d'abandon 
proclamer devant Salvator la force de sa passion, il n'en est pas moins
vrai qu'il tait un peu mcontent quand il ne le voyait pas accueillir
avec une confiance absolue la conviction o il tait que ce bonheur
devait durer toujours et n'tre troubl par aucun nuage.

Une me moins pure et moins loyale que la sienne et t humilie,
peut-tre, de se montrer si diffrente d'elle-mme devant un ami qui
pouvait comparer le prsent avec le pass, et l'accuser d'inconsquence,
ou seulement sourire de son entranement subit, comme il avait souri
auparavant de sa rserve exagre. Mais si Karol avait certaines
petitesses d'esprit, ce n'taient jamais des petitesses mesquines, et
l'on et pu dire que c'taient plutt des purilits charmantes. Lui
aussi avait ses navets moins frappantes, moins compltes que celles
de la Floriani; mais plus fines et rellement intressantes par leur
contraste avec le fond de son caractre. Ainsi, il ne niait pas qu'il
et t rigoriste dans le pass, et qu'il ft aveugl dans le prsent;
mais il lui tait impossible de l'avouer. Il ne s'en souvenait pas, et
ne se rendait presque pas compte de sa transformation. Il persistait 
croire qu'il hassait les emportements d'un esprit sans rgle et sans
retenue, et si on lui et parl d'une autre femme, toute semblable  la
Floriani par sa conduite et ses aventures, mais n'ayant pas en elle ce
charme mystrieux qu'il subissait, il en et dtourn ses regards avec
effroi et aversion. Enfin, il avait littralement sur les yeux ce
bandeau que les potes antiques, ces matres dans l'art de symboliser
les passions, ont plac sur ceux de Cupidon. Son esprit n'avait point
chang, mais son coeur et son imagination paraient l'idole de toutes les
vertus qu'il souhaitait d'adorer.

La Floriani s'habitua facilement, comme on peut croire,  recevoir un
culte dont elle n'avait jamais eu l'ide. Certes, elle avait t aime,
et elle avait aim aussi trs-ardemment. Mais les organisations aussi
exquises que celle de Karol sont bien rares, et elle n'en avait point
rencontr. Ainsi qu'elle l'avait dit  Salvator, elle n'avait aim que
de pauvres diables, c'est--dire des hommes sans nom, sans fortune et
sans gloire. Une fiert craintive lui avait toujours fait repousser
l'hommage des gens haut placs dans le monde. Tout ce qui et pu
ressembler  une liaison fonde sur un intrt personnel de fortune,
de succs ou de vanit, l'avait toujours trouve dfiante et presque
hautaine. Avec l'excessive bienveillance de son caractre, ce soin de
fuir et de repousser les grands seigneurs ou les grands artistes avait
t bizarre en apparence; mais c'tait, en effet, une consquence de son
caractre indpendant et brave, peut-tre aussi de cet instinct
maternel qu'elle portait dans tout. L'ide d'tre protge lui tait
insupportable; elle prfrait tre domine par les travers d'un amant
sans dlicatesse que de subir la discipline majestueuse d'un pdagogue
parfum. Au fond, c'tait toujours elle qui avait protg et rhabilit,
sauv ou tent de sauver les hommes qu'elle avait chris. Gourmandant
leurs vices avec tendresse, rparant leurs fautes avec dvouement, elle
avait failli faire des dieux de ces simples mortels. Mais elle s'tait
sacrifie trop compltement pour russir. Depuis le Christ, mis en croix
pour avoir trop aim, jusqu' nos jours, c'est l'histoire de tous les
dvouements. Celui qui se les impose en est l'invitable victime, et
comme la Lucrezia n'tait, aprs tout, qu'une femme, elle n'avait pas
pouss la patience jusqu' mourir. D'ailleurs, elle avait log trop
d'amours  la fois dans son me, c'est--dire qu'elle avait voulu tre
la mre de ses amants sans cesser d'tre celle de ses enfants, et ces
deux affections, toujours aux prises l'une contre l'autre, avaient d
rsoudre leur combat par l'extinction de la moins obstine. Les enfants
l'avaient emport toujours, et, pour parler par mtaphore, les amants,
pris aux _Enfants-Trouvs_ de la civilisation, avaient d y retourner
tt ou tard.

Il en rsulta qu'elle fut hae et maudite souvent, par ces hommes qui
lui devaient tout, et qui, aprs avoir t gts par elle, ne purent
comprendre qu'elle se reprenait, lorsqu'elle tait lasse et dcourage.
Ils l'accusrent d'tre capricieuse, impitoyable, folle dans sa
prcipitation  se livrer et  se retirer, et ce dernier grief tait un
peu fond. La Floriani ne doit donc pas te sembler bien parfaite, cher
lecteur, et mon intention n'a jamais t de te montrer en elle l'tre
divin que rvait Karol. C'est un personnage humain que j'analyse ici
sous tes yeux, avec ses grands instincts et sa faiblesse d'excution,
ses vastes entreprises et ses moyens borns ou errons.

Beaucoup d'hommes charmants pensrent que la Floriani tait une
impertinente, une personne distraite, fantasque et sans jugement, parce
qu'elle n'accueillait pas leurs fadeurs. Avait-elle le droit de se faire
respecter de ces gens-l, elle qui choisissait si mal les objets de
sa prfrence, et qui rompait bientt avec eux pour choisir plus mal
encore?

Elle eut donc des ennemis et ne s'en aperut pas beaucoup ayant plus
d'amis encore, et comptant pour rien ce qu'on disait d'elle, quand son
coeur tait proccup par tant de vives affections. Mais elle ne s'en
habitua pas moins  regarder les grands seigneurs et les personnages
privilgis comme ses ennemis naturels. Elle tait reste fille du
peuple jusqu' la moelle des os, au milieu de sa carrire de reine de
thtre; et, tout en acqurant l'usage du monde, elle conserva contre le
monde un fond d'orgueil un peu sauvage. Elle savait y porter une grande
distinction de manires, et quand elle jouait la comdie, ou quand elle
crivait pour le thtre, on et dit qu'elle tait ne sur le trne.
Mais elle ne pouvait souffrir qu'on suppost qu'elle devait cet air
noble et ce langage lev  la frquentation des gens titrs. Elle
sentait bien qu'elle puisait sa noblesse dans son propre sentiment des
hautes convenances de l'art, dans son instinct de la vritable lgance,
et dans la fiert inne de son esprit. Elle riait aux clats, lorsqu'un
marquis  figure basse et  tournure absurde venait lui dire, dans sa
loge, que ce qu'on admirait le plus en elle, c'est qu'elle et devin
la bonne compagnie. Un jour qu'une grande dame (laquelle avait
malheureusement la voix rauque, les mains violettes et le menton barbu),
lui faisait compliment sur ses airs de duchesse, elle lui rpondait d'un
ton pntr: Quand on a des modles comme Votre Seigneurie sous les
yeux, on ne peut pas se tromper sur ce qui convient  un rle noble.
Mais quand la grande dame fut sortie, la comdienne clata de rire avec
ses camarades. Pauvre duchesse, qui avait cru lui faire beaucoup de
plaisir et d'honneur avec ses loges!

Toutes ces digressions sont l pour vous dire qu'il ne fallait pas
moins qu'un miracle pour que la railleuse et fire plbienne se prit
d'engouement et de tendresse pour un prince. On a vu comment ce miracle
se fit par degrs, et se trouva accompli comme par surprise. Alors la
Floriani, n'tant plus occupe  se dfendre, mais  admirer, dcouvrit
dans celui qu'elle aimait des charmes qu'elle n'avait jamais voulu
apprcier dans ceux de sa caste. Fidle  ses prventions, elle ne
voulut point faire honneur de tant de grces et de courtoisie dlicate 
l'ducation qu'il avait reue et aux habitudes qu'il avait contractes.
A ce point de vue, elle les et plutt critiques; mais, en supposant
qu'il ne les devait qu' la perfection de son caractre naturel,  la
douceur de son me et  la tendresse de ses sentiments pour elle, elle
en fut enivre. Il lui semblait que toutes ses amours avaient t des
orgies, au prix de ce festin d'ambroisie et de miel que lui servaient
les chastes lvres, les paroles suaves et les extases clestes de son
jeune amant.

--Je ne mrite point de telles adorations, lui disait-elle, mais je
t'aime d'tre capable de les ressentir et de les exprimer ainsi. Je ne
m'aimais point, je ne me suis jamais aime jusqu'ici. Mais il me semble
que je commence  m'aimer en toi, et que je suis force de respecter
l'tre que tu vnres de la sorte.

Non, non! je n'avais jamais t aime et tu es mon premier amour!
s'criait-elle dans la sincrit de son coeur. Je cherchais, avec une
soif ardente, ce que j'ai enfin trouv aujourd'hui. Va, mon me que je
croyais puise, tait aussi vierge que la tienne, j'en suis certaine 
prsent, et je puis le jurer devant Dieu!

L'amour est plein de ces blasphmes de bonne foi. Le dernier semble
toujours le premier chez les natures puissantes, et il est certain que
si l'affection se mesure  l'enthousiasme, jamais la Floriani n'avait
autant aim. Cet enthousiasme qu'elle avait eu pour d'autres hommes
avait t de courte dure. Ils n'avaient pas su l'entretenir ou
le renouveler. L'affection avait survcu un certain temps au
dsenchantement; puis taient venus la gnrosit, la sollicitude, la
compassion, le dvouement, le sentiment maternel, en un mot, et c'tait
merveille que des passions si follement conues eussent pu vivre aussi
longtemps, quoique le monde, ne jugeant que de l'apparence, se ft
tonn et scandalis de les lui voir rompre si vite et si absolument.
Dans toutes ces passions elle avait t heureuse et aveugle huit jours
 peine, et quand un ou deux ans de dvouement absolu survit  un
amour reconnu absurde et mal plac, n'est-ce pas une grande dpense
d'hrosme, plus coteuse que ne le serait le sacrifice d'une vie
entire pour un tre qu'on en sentirait toujours digne?

Oh! dans ce cas-l, est-ce bien difficile et bien mritoire de se
soumettre et de s'immoler? Coriolan est plus grand en pardonnant  la
patrie ingrate, que Rgulus en souffrant le martyre pour la patrie
reconnaissante.

Aussi la Floriani fut-elle tourdie, cette fois, de son bonheur. Elle
avait bien commenc, cette fois encore, par le dvouement, puisqu'elle
avait soign, veill et sauv cet enfant malade, au prix d'une grande
anxit morale et d'une grande fatigue physique. Mais qu'tait-ce que
cela en comparaison de ce qu'elle avait souffert pour sauver des mes
perverses ou des esprits gars?

Rien, en vrit, moins que rien! N'avait-elle pas prodigu des soins
et des veilles  des pauvres,  des inconnus? Et pour ce peu qu'il me
doit, se disait-elle, le voil qui m'aime comme si je lui avais ouvert
les cieux! Maintenant je ne me dirai plus que je suis aime parce que je
suis ncessaire, ou bien parce qu'un peu d'clat m'environne. Il m'aime
pour moi-mme, pour moi seule. Il est riche, il est prince, il est
vertueux, il n'a pas de dettes  payer, il ne se sent pas faible
d'esprit et entran par des passions nuisibles. Il n'est ni libertin,
ni joueur, ni prodigue, ni vaniteux. Il n'a qu'une ambition, celle
d'tre aim, et n'attend de moi aucun service, aucun appui, mais
seulement le bonheur que l'amour peut donner. Il ne m'a point vue dans
ma gloire. Ce n'est pas cette beaut artificielle que donnent les
costumes, l'exercice des talents, le triomphe, l'engouement de la foule
et la rivalit des hommages qui l'ont attir vers moi. Il ne m'a vue que
dans la retraite et dpouille de tout prestige. C'est mon tre, c'est
moi, oh! oui, c'est bien moi qu'il aime!

Elle ne se disait pas ce qui, en effet, tait plus difficile  concevoir
et  expliquer, que ce jeune homme, dvor du besoin d'une affection
exclusive, et rcemment priv de celle sa mre, tait arriv  l'heure
de sa vie o il lui fallait s'attacher ou mourir; que le hasard ou la
_fatalit_ (comme nous disons aujourd'hui dans les romans), lui ayant
fait rencontrer des soins, de la tendresse et de la bont chez une
femme encore belle et trs-aimable, sa vie intrieure, trop longtemps
comprime, avait fait explosion; qu'enfin, il aimait passionnment,
parce qu'il ne pouvait pas aimer autrement.

L'absence de Salvator, qui ne devait durer que quinze jours, dura
plus d'un mois. Qui le retint aussi longtemps loin de ses amis? C'est
peut-tre quelqu'un qui ne vaut point la peine qu'on en parle; aussi je
n'en parlerai pas. Il en jugea de mme, car il n'en parla jamais  Karol
ni  la Lucrezia. Il vint les rejoindre quand il se fut bien convaincu
qu'il et mieux fait de ne pas les quitter.

Pendant ce tte--tte d'un mois, le paradis demeura clair, serein,
inond de soleil et prodigue de richesses pour nos deux amants. La
possession absolue et continuelle de l'tre qu'il aimait tait la seule
existence que Karol pt supporter. Plus il tait aim, plus il voulait
l'tre; plus son bonheur le possdait, plus il s'acharnait  possder
son bonheur.

Mais il ne pouvait le possder qu' une condition: c'est que rien ne se
placerait jamais entre lui et l'objet de sa passion, et ce miracle
fut fait en sa faveur pendant plus d'un mois, grce  un concours de
circonstances tout  fait exceptionnelles dans la vie. Les quatre
enfants de la Floriani furent en parfaite sant, et pas un seul
n'prouva la plus lgre indisposition pendant cinq semaines. Si Clio
avait pris un coup de soleil ou que le petit Salvator et perc quelque
grosse dent, la Floriani et t ncessairement absorbe par les soins
 leur donner, et distraite, quelques jours, de son cher prince; mais,
comme les deux garons et les deux filles se portrent  merveille, il
n'y eut ni colres, ni larmes, ni querelles entre eux; du moins, s'il y
en eut, Karol ne s'en aperut pas, car il ne s'apercevait point encore
des petits dtails, des rares interruptions de sa flicit, et Lucrezia
n'eut que de trs-courts instants  consacrer  ses actes de rpression
ou d'intervention maternelle. Elle exera paisiblement sur eux sa police
assidue et clairvoyante; mais ils la lui rendirent si facile et si
douce, que le prince ne vit que le ct adorable de ces fonctions
sacres.

Le pre Menapace prit beaucoup de poisson et le vendit fort bien, tant
 sa fille qu' l'aubergiste d'Iseo; ce qui le mit de bonne humeur et
l'empcha de venir faire aucune rprimande fcheuse  la Lucrezia. Elle
alla le voir plusieurs fois par jour, comme  l'ordinaire, mais sans que
Karol songet  l'accompagner; de sorte qu'il oublia l'loignement et le
dgot que ce sordide vieillard lui avait inspirs d'abord. Enfin, il
ne vint personne  la villa Floriani, et rien ne troubla le divin
tte--tte.




XVI.


Il faut dire aussi que le prince aida la destine par l'heureuse
disposition de son esprit, et qu'il ne fit rien pour s'apercevoir de
l'tranget de sa situation. Habile  se torturer, dans l'habitude de
ses sombres et taciturnes rveries, il laissa le facile caractre
et l'aimable srnit de la Floriani chasser ses tristes penses et
entretenir son bien-tre intellectuel.

Ils ne causrent presque point ensemble: admirable et unique moyen de
s'entendre toujours et sur tous les points! leur amour tant  son
znith, ne s'exprima gure qu'en brlantes divagations, en caresses
changes, en contemplations muettes ou en apostrophes passionnes, en
regards extatiques, en douces rveries  deux.

Si l'on et pu lire dans ces deux mes ainsi plonges dans les rves de
l'idal, on et pourtant signal une grande absence de similitude et
d'unit entre elles. Tandis que la Floriani, prise de la nature,
associait  son ivresse le ciel et la terre, la lune et le lac, les
fleurs et la brise, ses enfants surtout, et souvent aussi le souvenir
de ses douleurs passes, Karol, insensible  la beaut extrieure des
choses et aux ralits de sa propre vie, noyait son imagination plus
exquise ou plus libre dans un monologue exalt avec Dieu mme. Il
n'tait plus sur la terre, il tait dans un empyre de nuages d'or et de
parfums, aux pieds de l'ternel, entre sa mre chrie et sa matresse
adore. Si un rayon embrasait la campagne, si un parfum de plantes
traversait les airs, et que la Lucrezia en ft la remarque, il voyait
cette splendeur et respirait ces dlices dans son rve; mais il n'avait,
en ralit, rien vu et rien senti. Quelquefois, quand elle lui disait:
Vois comme la terre est belle! il lui rpondait: Je ne vois pas
la terre, je ne vois que le ciel. Et elle admirait la profondeur
passionne de cette rponse sans la bien comprendre. Elle regardait les
nuages de pourpre du couchant, et ne songeait pas que l'me de Karol
voyait, bien au-dessus des nuages, un den fantastique o il croyait se
promener avec elle, mais o il tait vritablement seul. Enfin, on peut
dire que la Floriani voyait la ralit avec le sentiment potique de
l'auteur de _Waverley_, tandis que son amant, idalisant la posie mme,
peuplait l'infini de ses propres crations,  la manire de Manfred.

Malgr ces diffrences, leur vol s'tait lev aussi haut que possible,
et les choses d'ici-bas ne trouvaient point de place dans leurs
panchements. Ceci tait tout  fait oppos aux instincts actifs,
secourables, et pour ainsi dire militants de Lucrezia; elle voyageait
dans ces espaces comme un aveugle-n qui recouvrerait tout  coup la
vue, et qui s'essaierait en vain  comprendre tous ces objets nouveaux
et inconnus. Le prince ne pouvait lui donner qu'un aperu vague de sa
propre vision. Il et cru lui faire injure en pensant qu'elle n'avait
pas la vue plus longue que lui, et qu'elle ne s'expliquait pas le
prodige  elle-mme mille fois mieux qu'il n'et pu le lui expliquer.
Quant  elle, perdue dans cette immensit, mais ravie de cette course
aventureuse  travers un nouveau monde, elle ne songeait gure 
l'interroger sur ce qu'il prouvait. Elle sentait l'insuffisance de la
parole humaine pour la premire fois, elle qui l'avait tant tudie et
qui s'en tait si bien servie! Mais, humble comme on l'est quand on
idoltre un autre que soi-mme, elle croyait que tout ce qu'elle et pu
dire ou entendre n'tait rien auprs de ce que pensait et sentait son
amant.

Elle n'avait pas encore prouv la fatigue attache  cette tension
de l'me au-dessus de la rgion qu'elle habite naturellement, lorsque
Salvator vint rompre le tte--tte, et, cependant, elle le vit arriver
avec une satisfaction instinctive, et le reut  bras ouverts. Il
tombait  l'improviste, il n'avait point crit depuis huit jours; on
tait un peu inquiet de lui, la Floriani plus que Karol pourtant, bien
qu'elle ne l'aimt pas autant que le prince devait l'aimer, mais par
suite de cette sollicitude naturelle qui trouvait moins de place dans le
ravissement surhumain du jeune prince.

Ce dernier avait paru et cru dsirer sans doute le retour de son fidle
ami; mais quand il entendit les grelots des chevaux de poste s'arrter 
la grille de la villa, sans qu'il st de quoi il s'agissait, son coeur
se serra. L'ancien pressentiment effac et oubli se rveilla tout 
coup. Mon Dieu! s'cria-t-il en pressant convulsivement le bras de la
Lucrezia, nous ne sommes plus seuls; je suis perdu! Ah! je voudrais
mourir maintenant!

--Mais non! rpondit-elle; si c'est un tranger, je ne le reois pas;
mais ce ne peut tre que Salvator, mon coeur me l'annonce, et c'est le
complment de notre bonheur.

Le coeur de Karol ne l'avertissait pas, et, malgr lui, il souhaitait
que ce ft un tranger, afin qu'on le renvoyt. Il reut pourtant son
ami avec un profond attendrissement; mais une tristesse involontaire
s'tait dj empare de lui. C'tait un changement dans cette existence
qu'il savourait si complte, et qui ne pouvait que perdre  une
modification quelconque.

Salvator lui sembla plus bruyant, plus vivant que jamais, dans le sens
matriel du mot. Il ne s'tait point trouv heureux loin d'eux, mais il
s'tait distrait et amus, en dpit des contrarits et des mcomptes
que l'on trouve dans la vie de plaisir. Il raconta tout ce qu'il pouvait
raconter de son sjour  Venise. Il parla de bals dans les vieux palais,
de promenades sur les lagunes, de musique dans les glises, et de
processions autour de la place Saint-Marc; puis de rencontres
fortuites et agrables, d'un ami Franais, d'une belle Anglaise de sa
connaissance, de hauts personnages allemands et slaves, parents de
Karol; enfin, il fit passer, sur le prisme radieux o Karol s'tait
oubli, la petite lanterne magique du monde.

Dans tout ce qu'il disait, il n'y avait rien de dsagrable ni
d'mouvant en aucune sorte. Mais Karol sentit pourtant un affreux
malaise, comme si, au milieu d'un concert sublime, une vielle criarde
venait mler des sons aigus et un motif musical vulgaire, aux penses
divines des grands matres. On ne pouvait lui parler de personne qui
l'intresst dsormais, ni de rien qui ne lui semblt au-dessous de
sa situation morale et indigne d'tre mentionn. Il essaya de ne pas
couter; mais, malgr lui, il entendit Salvator dire  la Floriani: Ah
, que je te donne donc des nouvelles qui t'intressent  ton tour!
J'ai rencontr beaucoup de tes amis, je devrais dire tout le monde, car
tout le monde t'adore, et aucun de ceux qui t'ont vue, ne ft-ce qu'un
soir et sur le thtre, ne peut t'oublier. J'ai vu Lamberti, ton ancien
associ de direction, qui pleure ta retraite et dit que le thtre est
maintenant perdu en Italie. J'ai vu le comte Montanari, de Bergame, qui
ne parlera jusqu' son dernier soupir, que de la journe que tu as bien
voulu passer dans sa villa; et le petit Santorelli qui est toujours
amoureux de toi!... et la comtesse Corsini qui t'a connue  Rome, et
chez laquelle tu as bien voulu lire, un soir, un drame de son ami l'abb
Varini! une mauvaise pice,  ce qu'il parat, mais que tu as si bien
dite, que tout le monde l'a crue bonne et que tous les yeux ont t
baigns de pleurs.

--Ne me rappelle pas mes vieux pchs, rpondit la Lucrezia. C'en est
un mortel, peut-tre, que de dclamer avec soin et conscience une
platitude. C'est tromper l'auteur et l'auditoire. Dieu merci, je ne suis
plus expose  commettre de pareilles fautes! Et dis-moi, qui as-tu
rencontr encore?

Le prince soupira. Il ne concevait pas que tout cela pt intresser sa
matresse. Salvator nomma encore une demi-douzaine de personnes, et la
Floriani, qui n'y mettait rellement aucun intrt marqu, l'couta
cependant avec cette obligeance qu'on doit  ses amis. Mais il y eut un
nom qu'elle recueillit pourtant avec une certaine sollicitude. C'tait
celui de Boccaferri, un pauvre artiste qu'elle avait sauv plusieurs
fois des dsastres de la misre, quoiqu'elle n'et jamais eu pour lui le
moindre amour, ni la plus lgre vellit d'engouement.

--Quoi! encore une fois endett  ce point? dit-elle, lorsque Salvator
lui eut donn de ses nouvelles avec un certain dtail; il est donc
impossible de le sauver de son dsordre et de son imprvoyance, ce
malheureux!

--Je le crains.

--C'est gal, il faudra l'essayer encore.

--J'ai prvenu ton dsir, je lui ai donn quelques secours.

--Oh! je t'en remercie, c'est bien de ta part! Je te restituerai cela,
Salvator.

--Quelle folie! tu veux m'empcher de faire la charit?

--Non, mais celle-ci n'est peut-tre pas trs-bien place, et c'est  ma
considration que tu l'as faite, car tu connaissais trs-peu Boccaferri,
et je suis sre qu'il s'est servi de mon nom pour t'intresser  son
sort.

--Qu'importe! Une pouvait invoquer une patronne plus puissante.
D'ailleurs, je l'aime, ce drle-l, il m'amuse: il a tant d'esprit!

--Et tant de talent! ajouta la Floriani, s'il voulait et s'il savait en
faire usage! Pauvre Boccaferri!...

Karol n'en entendit pas davantage; il tait rest un peu en arrire,
dans l'alle du parc o l'on se promenait en causant ainsi. Puis,
il s'arrta, et regarda si, au dtour de cette alle, Lucrezia se
retournerait pour le regarder. Mais elle ne se retourna pas; elle tait
occupe  chercher avec Salvator un moyen d'employer le savoir-faire de
Boccaferri, comme peintre de dcorations  tout autre thtre que Milan,
Naples, Florence, Rome, Venise, etc., tous lieux d'o son inconduite et
son humeur fantasque l'avaient fait chasser successivement.

--Tu dis que trois cents francs de plus le dcideraient peut-tre 
entreprendre le voyage de Sinigaglia o il trouverait de l'occupation,
du moins pendant le temps des ftes? Eh bien! je vais les lui envoyer,
car je comprends bien le dgot qu'il prouve  arriver, press
d'argent, et forc de se mettre  la discrtion de ceux qui l'emploient.
C'est ainsi que la misre engendre et dcuple la misre!

En parlant ainsi, la Lucrezia ne songeait qu' remplir un devoir de
piti et de charit; et mme, par un de ces instincts de pudeur qui sont
propres  la bienfaisance, elle avait baiss la voix, et ht un peu le
pas pour n'tre point entendue de Karol, peut-tre aussi parce qu'elle
pressentait que c'tait l un sujet trop vulgaire pour l'intresser.

Mais, par malheur, elle se trompa, pour la premire fois, dans ce qui
convenait  la disposition de son esprit. Il ne s'intressait que trop 
ce qu'elle disait; il et voulu n'en pas perdre un mot, et cependant il
et rougi d'essayer de l'entendre malgr elle. Il s'arrta, hsita un
instant, et quand il l'eut perdue de vue un vertige le saisit, et il
s'imagina qu'un abme venait de se creuser entre eux.

Que s'tait-il donc pass, et qu'y avait-il l qui dt faire souffrir?
Rien! mais il faut moins que rien pour faire tomber, du sommet de
l'empyre au fond des gouffres de l'enfer, celui qui aspire  la gloire
des dieux. Ces vieux classiques, dont nous nous sommes si sottement
moqus, imaginrent qu'une mouche avait suffi pour prcipiter dans les
abmes de l'espace l'audacieux mortel qui voulait guider le char de
Phoebus dans sa route cleste. Trouvons donc aujourd'hui une mtaphore
plus juste et plus ingnieuse pour exprimer le peu que nous sommes, et
le peu qu'il faut pour troubler nos ravissements sublimes! mais je ne
m'en charge pas; je ne puis que dire en vile prose: le prince Karol
avait pris trop haut son essor pour redescendre peu  peu. Il fallut
tomber tout  coup et sans cause apparente. Ils taient sans doute bien
fougueux et bien robustes, les coursiers-gants du soleil; et le taon
qui leur fit prendre le mors aux dents est un bien pauvre et bien petit
insecte!

Karol quitta le jardin, courut s'enfermer dans sa chambre, et s'y
promena, poursuivi par les Furies. Cette me, tout  l'heure si
magnanime et si forte, n'tait plus que le jouet des plus misrables
illusions. Qu'tait-ce donc que ce Boccaferri si intressant aux yeux de
Lucrezia? Quelque ancien amant peut-tre! Il se rappelait ce que, depuis
le premier jour de leur rencontre, il avait totalement oubli,  savoir
qu'elle avait eu beaucoup d'amants.--Et pourquoi revenait-elle avec tant
de sollicitude  un souvenir indigne d'elle, lorsque lui, le fianc de
Lucie, il avait sacrifi jusqu'au portrait de cette chaste vierge, pour
n'avoir pas seulement l'image d'une autre que Lucrezia en sa possession?

Plus il s'efforait d'expliquer naturellement un fait si simple, plus
il y trouvait de mystre et de complications dsesprantes. Elle avait
baiss la voix, elle avait doubl le pas en parlant avec Salvator. Cela
tait bien certain. Elle ne s'tait pas retourne au bout de l'alle
pour voir s'il la suivait; elle qui, depuis un mois, n'avait pas perdu
une seconde du temps qu'elle pouvait lui consacrer sans ngliger ses
devoirs de famille! Et maintenant elle marchait encore, appuye sur le
bras du comte, parlant avec chaleur sans doute de ce terrible souvenir,
de ce mystrieux personnage dont elle ne lui avait jamais dit un mot!
Il s'tonnait de cela, comme si la Floriani ne lui avait jamais rien
racont de sa vie, comme s'il ne l'avait pas cent fois conjure, au
contraire, de ne jamais s'accuser devant lui, et d'oublier en masse
toutes les motions du pass, pour se concentrer dans la jouissance du
prsent.

Enfin elle ne revenait pas, elle ne se demandait pas o il pouvait
tre, pourquoi il l'avait quitte. Les minutes duraient des heures, des
annes! Et Salvator, cet ami sans dlicatesse, qui venait la distraire
par de pareils soucis et jeter des noms empoisonns dans la coupe de
leur bonheur! Karol souffrit tant dans l'espace d'un quart d'heure,
qu'il lui sembla avoir vieilli d'un sicle, quand il entendit, en
frissonnant, les voix de la Floriani et du comte passer sous sa
fentre. Elle riait! Salvator lui rappelait des bons mots, des traits
d'originalit de Boccaferri. Vraiment elle en riait, et son amant
subissait la torture sans qu'elle daignt s'en douter!

Certainement, elle tait bien loin de s'en douter, la pauvre Lucrezia!
elle n'tait gure inquite de ne pas le voir  ses cts, et se disait
seulement que, ce sujet de conversation lui tant tranger, il avait
prfr s'ensevelir dans ses rveries accoutumes. Combien de fois,
lorsqu'elle approchait de la chaumire de Menapace, ne lui avait-il pas
dit qu'il aimait mieux ne pas y entrer, et attendre sous les acacias
roses, au bord du lac, pour continuer  s'entretenir avec elle en
imagination!

Cependant l'instinct du coeur la ramenait vers lui plus vite que
Salvator ne l'et souhait. Il et voulu la retenir dans le parc et la
faire parler de son amour. Mais elle avait fait assez de pas dans la
voie d'exclusion que Karol lui avait ouverte, pour n'tre pas aussi
presse qu'elle l'tait ordinairement de s'abandonner avec franchise 
la confiance et  l'amiti. Elle craignait, cette fois, de mal exprimer
l'immensit de son bonheur, ou de n'tre pas assez compltement
comprise. Elle rpondit en peu de mots; et, avec plus de finesse qu'elle
n'en avait de son propre mouvement, elle ramena la conversation sur
Boccaferri et la promenade vers la maison, car elle cherchait en vain
Karol dans le jardin. Ses regards ne l'y dcouvraient point.

A peine rentre au salon, elle prit le premier prtexte, et monta 
l'appartement du prince. Il tait dans un tat si violent, que sa figure
en tait bouleverse. Il sentait, d'ailleurs, une sourde fureur gronder
au fond de sa poitrine. Craignant de ne pouvoir feindre, ne voulant pas
se montrer ainsi et perdant la tte, ds qu'il entendit marcher dans
la galerie, il se prcipita dans l'escalier par une autre porte, et,
laissant la Floriani le chercher et l'appeler, il s'enfuit sur la grve
du lac.

Mais bientt, voyant sortir des bosquets voisins le nuage de tabac que
Salvator promenait toujours comme une aurole autour de sa tte, il
pensa que son ami allait le rejoindre, et, craignant ses regards encore
plus que ceux de Lucrezia, il se jeta dans la cabane de roseaux du
vieux Menapace, certain qu'on ne viendrait pas le chercher l o il ne
pntrait jamais. Il venait de voir le vieillard quitter le rivage sur
sa barque, avec Biffi, et Karol se flattait de pouvoir rester seul
encore le temps ncessaire pour retrouver l'empire de sa volont et
l'apparence du calme.




XVII


Il ne tarda pas  se tranquilliser, en effet, et  se reprocher d'avoir
fait un rve monstrueux. L'aspect de cette chaumire dans laquelle il
n'tait jamais entr encore depuis le jour de son arrive, et qu'
ce moment-l il n'avait nullement examine, le remplit d'une motion
trange lorsqu'il s'y trouva seul et sous l'empire de la passion.

L'intrieur de cette maison rustique, entretenu avec la propret dont
Biffi tait dou, n'avait subi aucun changement depuis l'enfance de la
Floriani, et si le vieux pcheur avait consenti  grand'peine  des
rparations ncessaires concernant la solidit et l'assainissement,
il n'avait pas voulu permettre qu'on renouvelt ses meubles, et qu'on
rajeunt l'toffe grossire de ses rideaux. Le seul objet qui sentt
la civilisation, c'tait une grande gravure encadre de palissandre
et place dans le fond du lit du vieillard. Karol se pencha pour la
regarder; c'tait la Floriani, dans toute sa beaut, dans toute sa
gloire, en costume de Melpomne, avec le diadme antique, l'paule nue,
le sceptre  la main. Une belle vignette encadrait cette noble figure,
et portait dans ses ornements les divers attributs de plusieurs muses:
le masque de Thalie, le brodequin  ct du cothurne, la trompette, les
livres, les perles, les myrtes de Calliope, d'Erato et de Polymnie. Un
distique, en vers italiens d'un got acadmique, exprimait l'ide
que, comme tragdienne, comdienne, pote hroque et historique,
_letterata_, etc., etc., Lucrezia Floriani runissait en elle tous les
talents et toutes les sciences qui font la gloire du thtre et des
lettres.

Cette gravure tait un hommage des dilettanti de Rome que la Floriani
n'avait pas voulu placer dans sa villa, et dont son pre s'tait empar,
parce qu'il avait ou dire  un domestique qu'une aussi belle preuve
valait deux cents francs.

Il l'avait place au-dessus d'un petit pastel qui intressa Karol bien
davantage et qui reprsentait une petite fille de dix  douze ans, en
costume de paysanne, avec une rose sur l'oreille, une grande pingle
d'argent dans les cheveux, une fine chemisette blanche et un corset
rouge-brique. Ce portrait, sans tre d'une excution habile, tait d'une
navet charmante. C'tait bien l l'air franc et candide d'un enfant,
intelligent par la pense, simple par le coeur et l'ducation.
Au-dessous, on lisait: _Antonietta Menapace, dessine d'aprs nature 
l'ge de dix ans par sa marraine Lucrezia Ranieri_.

En voyant ces deux portraits qui prsentaient l, sous le chaume natal,
un si trange contraste, la petite fille des champs et la grande
artiste, l'enfant obscur et heureux, et la femme clbre et infortune,
la premire si jolie, si paisible, avec son sourire d'innocence et
d'abandon enjou, sa forte poitrine de garon chastement couverte d'une
paisse et rude chemise; la seconde, si belle, si svre, avec son
regard expressif, son attitude superbe, son sein de desse  peine
voil par la draperie classique, Karol eut un sentiment d'effroi et
de douleur. Il ne pouvait nier que les deux portraits ne fussent
ressemblants, et que Lucrezia n'et conserv ou recouvr dans le calme
de sa vie actuelle, beaucoup de l'expression suave et touchante de
l'innocente Antonietta Menapace. Mais ce qu'elle avait acquis de
noblesse, de grce et de sduction en devenant la Floriani, avait laiss
aussi une empreinte qui, pour la premire fois, lui fit peur, lorsqu'il
vit son image aussi orne et _rvle_ par l'admiration des artistes.
Cette aurole lui brlait les yeux, et il avait besoin de les reporter
sur la rose des champs qui parait le front de la petite fille. Il lui
semblait que la muse chappait par le pass  sa jalouse possession,
tandis que l'enfant, n'appartenant qu' Dieu, ne lui tait point
dispute.

Il eut pourtant le courage d'examiner minutieusement la muse; mais quel
fut son trouble lorsqu'il lut en petits caractres, au-dessous de la
vignette, que cet ornement avait t compos et dessin par _Jacopo
Boccaferri_?

Il l'avait oubli, et il le retrouvait l, ce nom maudit, qui, bien
 tort sans doute, bouleversait son imagination depuis une heure.
Boccaferri n'tait pas l'auteur du portrait; c'tait la signature d'un
artiste plus clbre, mais enfin il avait travaill  cet ouvrage;
il avait peut-tre vu la Floriani poser devant le peintre avec cette
tunique transparente, et dans cet clat de jeunesse, de force et de
beaut, dont lui, Karol, ne possdait plus que le dclin. Enfin, il
l'avait beaucoup connue, et bien intimement, ce Boccaferri, puisqu'il
acceptait d'elle des secours sans rougir! A quel point,  moins d'tre
un misrable, faut-il tre li avec une femme pour recevoir l'aumne de
sa main? et si c'tait, en effet, un artiste avili par le dsordre et
la dbauche jusqu' mendier, comment Lucrezia, cette sainte que Karol
adorait, avait-elle de semblables amis?

Quand on est la matresse du prince Karol, comment peut-on se rappeler
de pareils camarades!

L'orgueil insens, qui nat de l'amour et engendre la jalousie, ne
formule pas clairement de pareilles sottises dans la conscience de
l'homme qu'il possde. Mais il les lui souffle si bas  l'oreille, qu'il
en est transport de colre, sans pouvoir se rendre compte de ce qui
produit en lui cette rage et cette douleur.

Karol prit sa tte  deux mains et fut tent de se la frapper contre les
murs. Si les actes de violence n'eussent t en dehors de ses habitudes
et de ses principes d'ducation, il et ananti cette image fatale. Mais
il se calma peu  peu en contemplant la fire srnit de ce regard
attach sur lui. Le regard d'un portrait bien rendu a en soi quelque
chose d'effrayant par cette fixit rveuse qui semble vous interroger
sur ce que vous pensez de lui. Karol en subit le prestige. La
tragdienne semblait lui dire: De quel droit m'interroges-tu? Est-ce
que je t'appartiens? Est-ce toi qui m'as donn mon sceptre et ma
couronne? Baisse tes yeux curieux et insolents, car je ne baisse jamais
les miens, et ma fiert brisera la tienne.

Le cerveau de Karol, affaibli dj par cette lutte violente contre
lui-mme, passa par diverses hallucinations. Il dtourna ses yeux avec
un sentiment de terreur purile, et les reporta sur le charmant pastel.
Il y dcouvrit des grces nouvelles, et, vaincu peu  peu par la puret
de son regard doux et profond, il fondit en larmes, croyant presser sur
son coeur la tte brune de l'anglique Antonietta.

La Lucrezia, qui l'avait cherch partout et qui venait demander  son
pre ou  Biffi, s'ils ne l'avaient point rencontr, entra en cet
instant, et, tout effraye de le voir pleurer ainsi, elle s'lana vers
lui et le serra dans ses bras avec anxit, en lui prodiguant les plus
doux noms et les questions les plus inquites.

Il ne pouvait ni ne voulait rpondre. Comment lui et-il avou et fait
comprendre tout ce qui venait de se passer en lui? Il en rougissait,
et il faut dire,  la gloire de l'amour, que si Karol avait eu la
prcipitation et l'injustice d'un enfant gt, il eut aussitt
l'effusion de reconnaissance et d'amour d'un enfant qu'on a bien sujet
d'adorer. A peine eut-il senti l'treinte de ces bras puissants, qui
lui avaient servi de refuge contre les terreurs de la mort,  peine son
coeur, paralys par la souffrance, se fut-il ranim au contact de ce
coeur maternel, qu'il oublia sa folie et se sentit encore le plus
heureux, le plus soumis, le plus confiant des mortels.

Il et mieux aim mourir en cet instant que d'outrager sa chre
matresse par l'aveu d'un soupon. Il avait sous la main un prtexte
bien touchant et bien simple pour lui expliquer son motion et ses
larmes; ce fut de lui montrer le petit pastel, et la Floriani,
attendrie de cette dlicatesse de coeur, pressa contre ses lvres avec
enthousiasme les belles mains et les beaux cheveux de son jeune amant.
Jamais elle ne s'tait sentie si heureuse et si fire d'inspirer un
grand amour. Elle ne se doutait gure, la pauvre femme, que, peu de
minutes auparavant, elle lui tait presque un objet d'horreur.

--Cher ange, lui dit-elle, je n'aurais jamais os vaincre la rpugnance
que tu prouvais  entrer ici. J'avais bien devin, quoique tu ne m'en
eusses jamais parl, que les bizarreries de mon vieux pre ne pouvaient
te sembler aimables; mais, puisque le hasard, ou je ne sais quel
instinct de coeur, t'a amen dans ma chaumire natale, et puisque nous
sommes seuls, je veux te la montrer en dtail. Viens!

Elle le prit par la main, et le conduisit au fond de la pice o ils se
trouvaient, et qui, avec celle o ils entrrent et une sorte de cellier
encombr de vieux meubles briss et hors de service, dont Menapace ne
voulait pas perdre les morceaux, composait tout ce local rustique.

La chambre que la Lucrezia ouvrait au prince tait celle qu'elle avait
habite durant son enfance; c'tait une espce de soupente, claire
d'une seule lucarne troite, toute tapisse  l'extrieur de vignes
sauvages et de folles clmatites. Un grabat, avec une paillasse de
roseaux, couverte d'indienne raccommode en mille endroits, des
figurines de saints en pltre grossirement colories, quelques dessins
colls  la muraille et tellement noircis par le temps et l'humidit,
qu'on n'y distinguait plus rien, un pav raboteux et ingal, une chaise,
un coffre et une petite table en bois de sapin, tel tait l'intrieur
misrable o la fille du pcheur avait pass ses premires annes et
senti couver en elle les dons de la force et du gnie.

--C'est l que mon enfance s'est coule, dit-elle au prince, et mon
pre, soit par esprit de conservation, soit par un reste de tendresse
mal touffe sous ses ressentiments austres, n'y a rien chang, rien
drang pendant ma longue et dure prgrination  travers le monde.
Voil mon lit de petite fille, o je me souviens d'avoir dormi, les
jambes plies et douloureuses  mesure que je devenais trop grande pour
l'occuper. Voil,  mon chevet, une branche de buis bnit qui tombe en
poussire, et que j'y ai attache le jour des Rameaux, la veille de mon
dpart... de ma fuite avec Ranieri! Voil le portrait de Joachim Murat,
cette grossire statuette de pltre, qu'un colporteur m'avait vendue
pour l'effigie de mon patron saint Antoine, et devant laquelle j'ai fait
si longtemps mes prires de la meilleure foi du monde. Tiens, voici
encore un dvidoir, des moules et des navettes qui m'ont servi  faire
des filets pour les poissons. Ah! que de mailles j'ai sautes ou
rompues, quand ma tte m'emportait loin de ce travail monotone, le
seul que mon pre me permt, en dehors des soins du mnage! Comme j'ai
souffert du froid, du chaud, des cousins, des scorpions, de la solitude
et de l'ennui, dans cette chre petite prison! comme je l'ai quitte
avec joie, et sans mme songer  lui dire un adieu, le jour o ma chre
marraine me dit: Tu deviendrais malade ou contrefaite si tu restais
dans cette chambre et dans ce lit. Viens demeurer chez moi. Tu n'y seras
pas aussi bien que je le voudrais et que tu pourrais l'tre, car mon
mari, pour tre plus riche que ton pre, n'est pas moins conome. Mais
je veillerai  tes besoins en cachette, je t'apprendrai tout ce que
tu as soif d'apprendre, tu me soigneras dans mes souffrances, tu me
tiendras compagnie. Tu passeras pour ma servante, car M. Ranieri ne me
permettrait pas de te prendre pour amie. Mais nous ne le serons pas
moins dans cet change de services. Admirable et excellente femme, qui
devina mes facults et me les fit dcouvrir  moi-mme! Hlas! c'est
elle aussi qui m'a fait cueillir le fruit du bien et du mal  l'arbre de
la science!

Et puis, quand son fils m'aima, et que le vieux Ranieri me chassa de sa
maison, je revins habiter encore une fois ma petite chambre misrable,
j'avais alors quinze ans. Mon pre voulait me forcer  pouser un
rustre de ses amis, trop vieux pour moi, dur, laborieux, avide de gain,
violent, et bien surnomm _Mangiafoco_. J'en avais peur. Je me cachais
dans les buissons du rivage pour l'viter; et quand mon pre allait
pcher, la nuit, aux flambeaux, je me barricadais dans cette pauvre
soupente, dans la crainte de ce Mangiafoco que je voyais rder autour de
la maison. Mon jeune amant voulait le tuer. Je vivais dans des transes
affreuses, car Mangiafoco tait capable de l'assassiner le premier.

Cette existence n'tait pas supportable. Quand je suppliais mon pre
de me protger contre ce bandit, il me rpondait: Il ne te veut pas
de mal, il t'aime  la folie. pouse-le, il est riche; ce sera ton
bonheur. Et, quand j'essayais de me rvolter, il me reprochait mon
amour insens pour le fils de mes matres, et me menaait de me livrer
 la passion brutale de Mangiafoco, qui saurait bien ainsi me forcer 
devenir sa femme. Mon pre ne l'et pas fait, je le savais bien, car
je l'avais entendu dire  cet homme qu'il le tuerait s'il cherchait
seulement  m'effrayer. Mais si mon pre tait capable de venger ainsi
l'honneur de sa famille, il n'avait pas assez de dlicatesse pour ne pas
essayer de violenter mon penchant par la terreur. En outre, l'ennui me
dvorait. Je m'tais fait, auprs de ma bienfaitrice, une douce habitude
des occupations de l'intelligence. Le travail fastidieux du filet
laissait trop libre carrire  mon imagination. J'tais dvore du rve
et du dsir d'une existence toute contraire  celle qu'on m'imposait.
J'acceptai donc les offres longtemps repousses de Ranieri. Notre amour
tait chaste encore: il me jurait qu'il le serait toujours, et qu'en le
voyant fuir, son pre consentirait  notre mariage. Enfin, il m'enleva,
et c'est par cette petite fentre, qu' l'aide d'une planche jete sur
l'eau qui en baigne le pied, je me sauvai au milieu de la nuit.

Eh bien, cette fois, je ne quittai pas ma chaumire avec joie. Outre
l'effroi et le remords de la faute que je commettais, j'prouvais,  me
sparer de tous ces vieux meubles, tmoins paisibles et muets des jeux
de mon enfance et des agitations de ma pubert, un regret incroyable,
comme si j'avais la rvlation soudaine des chagrins et des malheurs que
j'allais chercher, ou bien plutt par suite de cet attachement que nous
contractons pour les lieux mmes o nous avons le plus souffert.

La Floriani avait tort de raconter ainsi une partie de sa vie au prince
Karol. Elle se plaisait  lui ouvrir son coeur, et, comme il l'coutait
avec motion, elle croyait accomplir un devoir envers lui et le trouver
reconnaissant. Mais il n'avait pas assez de force en ce moment pour
recevoir des confidences de ce genre et pour entendre seulement
prononcer le nom d'un ancien amant. Il tait trop oppress pour
l'interrompre par la moindre rflexion, mais une sueur froide lui venait
au front, et son cerveau, s'emparant des images qu'elle lui prsentait,
en tait assig de la manire la plus pnible.

Cependant, ce rcit tait une justification vridique de la Floriani
et de cette premire faute, source fatale de toutes les autres. Karol
sentait qu'il n'avait pas le droit de se refuser  l'couter, et qu'il y
avait, dans ce lieu et dans ce moment, une sorte de solennit qu'il ne
pouvait fuir.

--Je n'avais pas besoin d'entendre tout cela, lui dit-il enfin avec
effort, pour savoir que vous n'avez jamais obi  de mauvais instincts.
Je vous l'ai dit une fois: ce qui serait mal de la part des autres est
lgitime pour vous. Une fille qui dlaisse son vieux pre est coupable;
mais toi, Lucrezia, tu tais peut-tre autorise  te soustraire 
sa loi brutale et impie! Mon Dieu! j'avais bien raison de ne pouvoir
regarder ce vieillard sans un mortel dplaisir!

[Illustration: Je me cachais dans les buissons du rivage... (Page 39.)]

--Ne te hte pas de le condamner pour attnuer mes torts, reprit la
Floriani. Tu ne le juges pas bien et tu ne le connais pas. Laisse-moi,
aprs l'avoir accus devant toi, te montrer le beau ct de son
caractre. C'est un devoir pour moi, n'est-il pas vrai?

Karol soupira en faisant un signe d'assentiment, ses principes lui
commandant de respecter la pit filiale de Lucrezia; mais son instinct
ne pouvait accepter l'avarice et le despotisme troit d'un pareil
pre. Il tait pourtant lui-mme bien plus avare de Lucrezia, dans
ses instincts de jalousie, que Menapace ne l'avait jamais t de son
autorit paternelle et de son argent.




XVIII.


Les hommes ne sont jamais logiques et complets dans leurs meilleures ni
dans leurs plus mauvaises qualits, dit la Floriani; et, pour ne point
passer, envers eux, d'un excs d'estime  un excs de blme, pour
conserver de l'affection et de la confiance  ceux que le devoir nous
prescrit d'aimer, il faut se faire d'eux une juste ide, voir avec un
certain calme le bien et le mal, et ne pas oublier surtout que, chez la
plupart des hommes, un vice est parfois l'excs d'une vertu.

Le vice de mon pre, c'est la parcimonie; je veux le dire bien vite,
puisqu'il le faut pour reconnatre que sa vertu, c'est l'esprit d'quit
et le respect fanatique de la rgle tablie. Aimant l'argent avec
passion, comme tous les paysans, il se distingue d'eux en ce que le vol
d'un ftu lui parat un crime. Sa petitesse, c'est l'ternelle crainte
du gaspillage qui amne la misre. Sa grandeur, c'est ce mme instinct
d'avarice mis au service de ceux qu'il aime, au dtriment de son
bien-tre, de sa sant, et presque de sa vie.

Ainsi il amasse mesquinement et vilainement, je l'avoue, je ne sais
quel misrable trsor enfoui, je gage, dans quelque recoin de cette
chaumire. De temps en temps il achte de petits morceaux de terrain,
croyant placer l l'honneur et la dignit future de ses petits-enfants.
Essayer de lui persuader qu'une bonne ducation, un noble caractre et
des talents sont un meilleur fonds  leur assurer, c'est chose fort
inutile. Rest paysan de corps et d'me, il ne comprend que ce qu'il
voit. Il sait comment l'herbe crot et comment le bl germe, et, ne
se doutant pas qu'il y a l un plus grand miracle que dans toutes les
oeuvres humaines, il dit tranquillement que c'est un _fait naturel_.
Parlez-lui de ces choses qui peuvent se dmontrer et s'expliquer, d'un
bateau  vapeur, par exemple, ou d'un chemin de fer, il sourit et ne
rpond pas. Il ne croit pas  l'existence de ce qu'il n'a pas vu, et si
on lui disait d'aller  l'autre rive du lac pour s'en convaincre par ses
yeux, il n'irait pas, dans la crainte d'une mystification.

[Illustration: A ton ge je gagnais dj cela. (Page 42.)]

Ma vie ne lui a rien appris du monde, des arts, de la puissance des
dons intellectuels, de l'change des ides. Il n'a jamais fait de
questions l-dessus, et n'entendrait pas parler sans dplaisir de ce qui
lui est absolument tranger. Il pense que si j'ai fait fortune dans la
carrire de l'art, c'est grce  des circonstances fortuites qu'il ne
me conseillerait pas de tenter une seconde fois. Et puis, il fait
ce raisonnement trs-spcieux et trs-naf  la fois: Vous autres
artistes, vous gagnez beaucoup d'argent, mais vous avez besoin d'en
dpenser encore plus. Ce got-l vous vient en vous frquentant les
uns les autres et en courant le monde. De sorte que vous travaillez 
outrance pour arriver  vous amuser un peu. Moi, qui ne dpense rien,
qui n'ai pas le got du plaisir, je gagne moins, mais ce que j'ai
acquis, je le conserve. Ma profession est donc plus agrable et plus
lucrative que la vtre; vous tes pauvres, et je suis riche; vous tes
esclaves, et je suis libre.

De l son peu d'estime et d'admiration pour la gloire que j'ai acquise.
Il n'en est point flatt, et si vous voulez que je vous le dise, cette
sorte de ddain pour la fume de mes triomphes me parat un des cts
les plus intressants et les plus respectables de son caractre. La
carrire que j'ai fournie a trop contrari ses ides d'ordre lmentaire
pour qu'il m'ait conserv une grande tendresse; d'ailleurs, la tendresse
proprement dite n'a jamais habit son coeur. Tout se traduit chez lui en
principes d'quit rigide et froide. Quand ma mre mourut en me donnant
le jour, il fit serment de ne jamais se remarier si je vivais, persuad
qu'une belle-mre ne pouvait aimer les enfants d'un premier lit. Et il
tint son serment, non par amour pour la mmoire de sa femme, mais par
sentiment de son devoir envers moi. Il m'a leve avec toutes sortes
de soins et une surveillance dont peu d'hommes sont capables envers un
petit enfant: mais je ne crois pas qu'il m'ait jamais donn un baiser.
Il n'y a jamais pens. Il n'a jamais senti le besoin de me presser
contre son coeur, et il trouve que je gte mes enfants parce que je les
caresse. Il demande quel bien cela leur fait, et quels avantages ils en
retirent. Quand, aprs quinze ans d'absence, je suis venue me jeter
 ses pieds, en me confessant  lui avec ferveur, et en tchant de
justifier ma conduite: Tout cela ne me regarde pas, m'a-t-il rpondu,
je n'entends rien  ce qui est permis ou dfendu dans le monde dont tu
me parles. Tu as refus le mari que je te destinais, tu m'as dsobi:
voil ce que j'ai  te reprocher. Tu as aim le fils de ton matre, et
tu l'as dtourn de l'obissance qu'il devait  son pre, cela est mal
et pouvait me faire du tort. Ces gens-l n'y sont plus, tu reviens, et
tu m'as fait beaucoup de cadeaux. Je sais comment je dois me conduire
avec toi. Ne parlons jamais du pass, il y a une fin  tout, et je te
pardonne,  condition que tu lveras tes enfants dans des ides d'ordre
et de sagesse. L-dessus, il me donna une poigne de main, et tout fut
dit.

Eh bien, mon ami, j'ai vu, dans ma vie de thtre, l'intrieur de bien
des familles d'artistes, et je vais vous dire ce qui s'y passe dix fois
sur douze. L'artiste, surtout l'artiste dramatique, est toujours sorti
des rangs les plus pauvres et les plus obscurs de la socit. Soit que
ses parents l'aient destin  leur servir de gagne-pain, soit que
le hasard et des protections trangres aient rvl et utilis ses
aptitudes, ds son premier succs, ft-il encore enfant, le voil charg
de soutenir, de transporter, de vtir, de nourrir et mme d'amuser sa
famille. C'est lui qui paiera les dettes de ses frres, c'est lui qui
tablira ses soeurs, c'est lui qui placera en rentes tout le fruit de
son travail pour assurer une belle pension  ses pre et mre, le jour
o il voudra leur acheter sa libert.

Ce sont les femmes surtout qui subissent ces dures ncessits, et ce
serait juste et bien, si on n'abusait pas indignement de leurs forces,
de leur sant, et pis encore, hlas! de leur honneur, pour rendre le
gain plus rapide, et les mettre, par la prostitution,  l'abri d'une
chute devant le public. Le thtre, dans ce cas-l, sert encore
d'talage de vente, et telle fille stupide et belle paie pour se
montrer, ne ft-ce qu'un instant, sur les trteaux, dans un costume
quivoque, afin de se faire connatre et de trouver des chalands.

Quand, par hasard, cette fille, cette dupe, cette victime a du
caractre et de la fiert, soit qu'elle ait su prserver son innocence,
soit qu'elle ait le juste ressentiment d'avoir cd  d'infmes
suggestions, ds qu'elle menace de rompre avec sa famille, la famille
plie, tremble, adule et rampe. Je les ai vus, ces pres honts, ces
mres odieuses, tenir le cachemire et le vitchoura dans la coulisse,
baiser presque les pieds qui avaient dans  mille francs par soire,
remplir,  la maison, l'office de laquais, faire un nid d'ouate  la
poule aux oeufs d'or, enfin descendre  une servilit sans exemple, aux
plus lches complaisances, aux flatteries les plus viles, pour conserver
l'honneur et le profit d'tre attachs  la grande coquette,  la prima
dona, ou seulement  la courtisane  la mode.

Ces familles-l m'auraient fait pleurer de honte, et, quand je songeais
 mon vieux pre, le paysan, qui n'avait pas voulu quitter ses filets
pour venir partager mon luxe, qui refusait de rpondre  mes lettres,
qui recevait mes envois d'argent pour faire une dot  mes filles, mais
qui persistait  se lever devant le jour,  dormir sous le chaume et 
vivre avec deux sous de riz par jour, il me semblait que j'tais d'une
naissance illustre, et que je me sentais encore fire du sang plbien
qui coulait dans mes veines.

Il est bien vrai que, comme dans toutes les choses humaines, il y a des
misres et des ridicules mls  tout cela. Il est vrai que mon pre
refusait mes lettres, quand j'oubliais de les affranchir; il est vrai
qu'aujourd'hui il dplore ce qu'il appelle ma prodigalit, et que, quand
il a vendu son poisson, il montre une pice d'argent  Clio d'un air de
triomphe, en lui disant: A ton ge, je gagnais dj cela, et,  l'ge
que j'ai maintenant, je le gagne encore. Je te donnerai cela pour
t'aider, quand tu commenceras  avoir un tat et  vouloir gagner
aussi. Il est vrai encore que, s'il me voyait donner cent francs  un
malheureux camarade sans ressources, il m'accablerait presque de sa
maldiction. Je suis force de tolrer souvent ses travers, mais je
suis toujours force aussi de respecter son orgueil et sa rustique
opinitret. S'il est dur aux autres, c'est qu'il l'est  lui-mme
encore plus. Il travaille avec l'ardeur d'un jeune homme, il n'est
jamais indiscret ni importun, il vit dans son stocisme, sans jamais
contrler ce qu'il ne comprend pas. Combien d'autres,  sa place,
eussent rempli mon existence de tracasseries, tout en s'enivrant  ma
table et en me faisant rougir de leur grossiret ou de leur bassesse!
La situation de mon pre vis--vis de moi tait bien dlicate, et,
sans rien raisonner ni calculer  cet gard, il l'a conserve digne,
indpendante, et gnreuse  son sens. Combl de mes dons, il peut
encore se considrer comme chef de famille et protecteur, puisqu'il
travaille et amasse pour faire le bonheur de ses enfants. Je souris
de ses moyens, mais non de ses intentions. Et maintenant, Karol, ne
comprends-tu pas que j'aime et bnisse encore mon vieux pre? N'as-tu
pas remarqu que je lui ressemble de figure, et crois-tu que je n'aie
rien de son caractre?

--Vous? s'cria Karol: oh ciel! rien!

--Oui, moi. Je dois quelque chose  la fiert du sang qu'il m'a
transmis, reprit Lucrezia. Je me suis trouve dans des situations
difficiles; j'ai t aime par des hommes riches; j'ai eu des amis
dont j'aurais pu accepter l'aide sans manquer  l'honneur. Mais l'ide
d'imposer aux autres des privations ou un surcrot de travail, lorsque
je me sentais jeune, forte et laborieuse, m'et t insupportable. On
m'a accuse de bien des fautes, on a exagr cruellement celles que j'ai
commises; mais jamais l'ombre d'un soupon pour mon indpendance et ma
probit n'a pu se prsenter  l'esprit des gens les plus malveillants
pour moi. J'ai t directrice de thtre, j'ai mani des intrts
matriels, et fait ce qu'on appelle des affaires. Elles taient
mme compliques, difficiles et dlicates. Aux prises avec tant de
prtentions, de vanits et d'exigences, j'ai toujours eu pour principe
de donner plutt le double de ce que je devais, que de contester dans
un cas douteux; sans tre conome, j'ai eu de l'ordre, et, en faisant
beaucoup de bien, je ne me suis pas ruine et compromise. C'est que je
n'ai point fait de folies par complaisance pour moi-mme. Elle est plus
range et plus sage, la femme qui donne aux malheureux ce qu'elle a, que
celle qui engage ce qu'elle n'a pas pour se procurer des bijoux et des
quipages. Je n'ai jamais eu le got d'un vain luxe. La possession d'un
petit objet sans valeur, o se rvlent l'intelligence et le got de
l'ouvrier, m'est plus chre que celle d'une parure de diamants. J'aime
ce qui est bon et vrai plus que ce qui est clatant et envi. Sans
m'astreindre  vivre aussi frugalement que mon pre, j'ai port de la
sobrit dans tous mes instincts. Il n'y a que l'affection que je ne
gouverne pas par la temprance de l'esprit, et, en cela seulement, je
diffre de lui: mais si je n'ai pas t une fille entretenue, si les
prsents de la corruption ne m'ont pas tente, lorsque,  seize ans, je
me suis trouve aux prises avec les difficults de l'existence, si je
peux commander encore le respect  ceux qui me blment, c'est, sois-en
bien sr, parce que je suis la fille du vieux Menapace. Conviens donc
que l'apparence trompe, et que la nature tablit des liens solides et
des rapports profonds entre les tres qui diffrent le plus au premier
coup d'oeil.

--Tout ce que vous dites est admirable, rpondit le prince, accabl de
tristesse, et vous devez avoir raison en tout. Mais allons rejoindre
Salvator qui nous cherche sans doute.

--Non, non! dit la Floriani; il tait fatigu de son voyage, il s'est
endormi  l'ombre des myrtes du jardin. Allons rejoindre les enfants,
que je n'ai pas vus depuis une heure. Elle avait beaucoup parl  Karol
de choses relles pour la premire fois, et elle se flattait d'avoir
profit d'une bonne occasion pour rhabiliter dans son esprit ce pre
qu'elle aimait sincrement. Mais il est des thses que l'esprit accepte
sans qu'elles s'emparent du coeur. Karol sentait que la Floriani venait
de faire un sage plaidoyer en faveur de la tolrance et en vue de la
rhabilitation de la nature humaine. Il n'en tait pas moins rvolt de
la ralit, et incapable d'accepter les travers humains avec un autre
sentiment que celui de la politesse, cette gnrosit perfide qui laisse
le coeur froid et les rpugnances victorieuses.

Il et fallu  la Floriani, selon lui, un milieu plus digne d'elle,
c'est--dire un milieu tel qu'il n'en existe pour personne; un lac plus
vaste sans cesser d'tre aussi paisible, une demeure plus pittoresque
sans cesser d'tre aussi commode et aussi saine, une gloire moins
chrement acquise sans cesser d'tre aussi brillante, et surtout un pre
plus distingu, plus potique, sans cesser d'tre un pcheur de truites.
Il n'avait point le sens aristocratique troit: il aimait cette origine
rustique, cette chaumire natale, ces filets suspendus aux saules du
rivage; mais un paysan de pome ou de thtre, un montagnard de Schiller
ou de Byron, lui et t ncessaire pour mettre  cet gard son esprit
 l'aise. Il n'aimait pas Shakspeare sans de fortes restrictions: il
trouvait ses caractres trop tudis sur le vif, et parlant un langage
trop vrai. Il aimait mieux les synthses piques et lyriques, qui
laissent dans l'ombre les pauvres dtails de l'humanit: c'est pourquoi
il parlait peu et n'coutait gure, ne voulant formuler ses penses ou
recueillir celles des autres que quand elles taient arrives  une
certaine lvation. Fouiller le sein de la terre pour analyser les sucs
gnreux et malfaisants qu'elle contient, afin de planter  propos et de
tirer parti de ce qu'elle peut produire, et t pour lui oeuvre vile et
rvoltante. Mais cueillir de belles fleurs, admirer leur clat et leur
parfum, sans se soucier de la peine et de la science du jardinier, tel
tait le doux emploi qu'il se rservait dans la vie.

La Floriani avait donc parl dans le dsert en croyant le convaincre. Il
l'avait coute avec recueillement, et, dans tout ce qu'elle avait dit,
il avait admir la rdaction, la partie ingnieuse de son systme de
tolrance, la beaut de son instinct. Mais il ne trouvait pas qu'elle
et raison d'accepter le mal pour ne pas mconnatre le bien. C'tait
l'antipode de sa manire de sentir les rapports humains. Il avait
pourtant une haute ide du devoir filial; mais il savait faire, entre
le devoir et le sentiment, entre les actions et les sympathies, une
distinction qui tait tout  fait inconnue  la Floriani. Ainsi,  sa
place, il n'et pas cherch  justifier l'avarice de Menapace, parce
que, pour trouver  ce vice un ct estimable, il fallait commencer par
avouer qu'il existait en lui. Il l'et ni, au contraire, ou il et
gard un profond silence, ce qui est bien plus facile, il faut en
convenir.

Et puis, la Floriani, en parlant d'elle-mme, lui avait fait encore
beaucoup de mal. Elle avait prononc des mots qui l'avaient brl comme
un fer rouge. Elle avait dit qu'elle n'avait jamais t une _fille
entretenue_, elle avait peint les moeurs de ses pareilles avec une
terrible vrit. Elle avait racont ses premires amours et nomm
elle-mme son premier amant. Karol aurait voulu qu'elle n'en et pas
seulement l'ide, qu'elle ignort que le mal existe ici-bas, ou qu'elle
ne s'en souvnt pas en lui parlant. Enfin, il aurait voulu, pour
complter la somme de ses exigences fantastiques, que, sans cesser
d'tre la bonne, la tendre, la dvoue, la voluptueuse et la maternelle
Lucrezia, elle ft la ple, l'innocente, la svre et la virginale
Lucie. Il n'et demand que cela, ce pauvre amant de l'impossible!




XIX.


Salvator, endormi sous l'ombrage, venait de se rveiller plein de
bien-tre et de gaiet. Quand nous nous sentons dispos et pleins
d'exubrance, nous n'avons pas le sens aussi dlicat que de coutume pour
observer ou deviner les peines d'autrui. La pleur et l'abattement
de Karol chapprent donc au regard de son ami; et la Floriani, les
attribuant  la fatigue des larmes que l'amour et l'attendrissement
lui avaient fait verser  la vue de son portrait, ne songea pas  s'en
inquiter.

Lorsque, dans l'enfance, nous souffrons d'une secrte douleur, nous
voudrions que tout ce que nous faisons pour la cacher devnt inutile
devant la pntration subtile et bienfaisante des tres qui nous aiment;
et comme, en mme temps, nous nous taisons avec fiert, nous avons
l'injustice de croire qu'ils sont indiffrents, parce qu'ils ne sont
pas importuns. Beaucoup d'hommes restent enfants en ce point, et Karol
l'tait rest particulirement. La gaiet active et bruyante de Salvator
le rendit donc de plus en plus chagrin, et la srnit de la Lucrezia,
qui, jusque-l, s'tait communique  lui par attraction, perdit pour la
premire fois sa bnigne influence.

Pour la premire fois aussi, le bruit et le mouvement perptuel des
enfants le fatigurent. Ils taient habituellement calmes sous l'oeil de
leur mre; mais, pendant le dner, ils furent tellement excits et ravis
par les taquineries amicales, les caresses et les rires de Salvator,
qu'ils menrent grand tapage, rpandirent leurs verres sur la nappe et
chantrent  tue-tte, rptant toujours le mme refrain, comme ces
pinsons que les Hollandais font lutter, et pour lesquels ils engagent
des paris. Clio cassa son assiette, et son chien se mit  aboyer si
fort qu'on ne s'entendait plus.

La Floriani ne s'interposait pas bien svrement; elle riait malgr elle
des enfantillages de Salvator et des plaisantes reparties de ses marmots
ivres de plaisir, et hors d'eux-mmes, comme le deviennent si aisment
ces petits tres nerveux quand on les excite.

Karol admirait chaque jour, depuis deux mois, les grces et les
gentillesses de cette couve d'anges, et il les aimait tendrement 
cause de celle qui leur avait donn le jour. Il ne se rappelait pas
qu'ils eussent des pres, et quels pres, peut-tre! Il les croyait ns
du Saint-Esprit, tant ils lui semblaient pars des dons clestes de leur
mre. La Floriani lui savait un gr infini de cette tendresse qu'il
exprimait avec tant d'effusion, et qui se traduisait en observations si
fines et si potiques sur leurs divers genres de beaut et d'aptitude.

Pourtant, les enfants ne l'aimaient point.

Ils avaient comme peur de lui, et il tait difficile de s'expliquer
pourquoi ses doux sourires et ses dlicates complaisances les trouvaient
irrsolus et timides. Le chien de Clio lui-mme couchait les oreilles
et ne remuait point la queue quand le prince le nommait en le regardant.
Cet animal savait bien qu'il parlait de lui avec bienveillance, mais
qu'il ne le touchait jamais, et qu'une secrte aversion physique lui
faisait craindre d'effleurer seulement un animal quelconque. Si les
chiens ont un merveilleux instinct pour se mfier des gens qui se
mfient d'eux, il ne faut pas s'tonner que les enfants aient le mme
avertissement intrieur  l'approche de ceux qui ne les aiment pas.
Karol n'aimait pas les enfants en gnral, quoiqu'il ne l'et jamais
dit, quoiqu'il ne se le dt pas  lui-mme. Au contraire, il croyait
les aimer beaucoup, parce que la vue d'un bel enfant le jetait dans un
attendrissement de pote et dans un ravissement d'artiste. Mais il avait
peur d'un enfant laid ou contrefait. La piti qu'il ressentait  son
approche tait si douloureuse, qu'il en tait rellement malade. Il ne
pouvait accepter dans l'enfant le moindre dfaut physique, pas plus que
chez l'homme il ne pouvait tolrer une difformit morale.

Les enfants de la Floriani tant parfaitement beaux et sains, charmaient
ses regards; mais si l'un d'eux ft devenu estropi, outre la douleur
qu'il en et ressenti dans son me, il et t saisi d'un malaise
insurmontable. Il n'et jamais os le toucher, le porter dans ses bras,
le caresser. Un enfant stupide ou mchant, sous ses yeux, lui et t un
flau  le dgoter de la vie; et, loin d'entreprendre de l'amender, il
se ft enferm dans sa chambre pour ne pas le voir ou l'entendre. Enfin,
il aimait les enfants avec son imagination, et non avec ses entrailles;
et, tandis que Salvator disait qu'il subirait l'ennui du mariage rien
que pour avoir les joies de la paternit, Karol ne pensait pas sans
frissonner aux consquences possibles de sa liaison avec la Floriani.

Au dessert, la gaiet de Clio tant arrive  son paroxysme, il se
blessa assez profondment en coupant un fruit. En voyant son sang
jaillir avec abondance, l'enfant eut peur et grande envie de pleurer;
mais sa mre, avec beaucoup de prsence d'esprit et de sang-froid, lui
prit la main, l'enveloppa dans sa serviette, et lui dit en souriant: Eh
bien! ce n'est rien du tout; ce n'est pas la premire ni la dernire de
tes blessures; continue la belle histoire que tu nous racontais; je te
panserai quand tu auras fini.

Une si bonne leon de fermet ne fut pas perdue pour Clio, qui se prit
 rire; mais Karol qui,  la vue du sang, avait failli s'vanouir,
ne comprit pas que la mre et le courage de ne point vouloir s'en
inquiter.

Ce fut bien pis quand, au sortir de table, la Floriani lava les chairs,
rapprocha les lvres de la blessure, et fit une ligature solide, le tout
d'une main qui ne tremblait pas. Il ne concevait pas qu'une femme pt
tre le chirurgien de son enfant, et il fut effray d'une nergie dont
il ne se sentait pas capable. Tandis que Salvator aidait Lucrezia dans
cette petite opration, Karol s'tait loign et se tenait sur le
perron, ne voulant pas regarder, et voyant, malgr lui, cette scne
si simple et si vulgaire, qui prenait  ses yeux les proportions d'un
drame.

C'est que l, comme partout, dans les petites choses comme dans les
grandes, il ne voulait point prendre la vie corps  corps; et tandis que
la Floriani, prompte et vaillante, treignait le monstre sans terreur et
sans dgot, il ne pouvait se rsoudre, lui,  le toucher du bout des
doigts.

Clio tait fort calm par cette petite saigne fortuite, mais les
autres enfants ne l'taient gure. Les petites filles, Batrice surtout,
taient encore comme folles, et le petit Salvator, passant rapidement de
la joie  la colre, puis  la douleur, se montra si volontaire, et jeta
de tels cris de domination et de dsespoir, que Lucrezia fut force
d'intervenir, de le menacer, et enfin de le prendre dans ses bras pour
le mener coucher malgr lui. C'tait la premire fois qu'il criait de
la sorte aux oreilles de Karol, ou plutt c'tait la premire fois que
Karol se trouvait dispos  s'apercevoir qu'un marmot, quelque charmant
qu'il soit, a toujours des instincts tyranniques, d'pres volonts, des
obstinations insenses, et, pour ressource ou manifestation, des cris
aigus. La rage et le chagrin de Salvator, ses sanglots, ses larmes
vritables qui ruisselaient comme une pluie d'orage sur ses joues roses,
ses beaux petits bras qui se dbattaient et s'en prenaient aux cheveux
de sa mre, la lutte de Lucrezia avec lui, sa voix forte qui le
gourmandait, ses mains souples et nerveuses qui le contenaient avec la
puissance d'un tau, sans perdre ce moelleux qu'ont toujours les mains
d'une mre pour ne pas froisser des membres dlicats, c'tait l un
tableau qui avait sa couleur pour le comte Albani, et qu'il regardait
avec un sourire, mais que Karol vit avec autant d'effroi et de
souffrance que la blessure et le pansement de Clio.

--Mon Dieu! s'cria-t-il involontairement, que l'enfance est
malheureuse, et qu'il est cruel d'avoir  rprimer les apptits violents
de la faiblesse!

--Bah! rpondit Salvator Albani en riant, dans cinq minutes il sera
profondment endormi, et, aprs lui avoir donn le fouet pour amener la
raction, sa mre le couvrira de baisers durant son sommeil.

--Tu crois qu'elle le frappera? reprit Karol pouvant.

--Oh! je n'en sais rien, je dis cela par induction, parce que ce serait
le meilleur calmant.

--Ma mre ne m'a jamais frapp ni menac, j'en suis certain.

--Tu ne t'en souviens pas, Karol. D'ailleurs, a ne serait pas une
raison pour prouver qu'il n'est pas ncessaire, parfois, d'employer les
grands moyens. Je n'ai pas de thories sur l'ducation, moi, et dans
celle qui convient au premier ge, tu vois que j'ai plutt l'art de
rendre les enfants terribles que de les rprimer. Je ne sais pas comment
la Floriani s'y prend pour se faire craindre, mais je crois que la
meilleure mthode doit tre celle qui russit. J'ignore s'il y a parfois
ncessit de battre un peu les marmots, je saurai cela quand j'en aurai,
mais je ne m'en chargerai pas. J'ai la main trop lourde, ce sera la
fonction de leur mre.

--Et moi, si j'avais le malheur d'tre pre, reprit Karol avec une sorte
de raideur douloureuse, je ne pourrais souffrir ce bruit discordant de
rvoltes et de menaces, ce combat avec l'enfance, ces larmes amres d'un
pauvre tre qui ne comprend pas la loi de l'impossible, ces emportements
 froid de la pdagogie paternelle, ce bouleversement subit et affreux
de la paix intrieure, ces temptes dans un verre d'eau, qui ne sont
rien, je le sais, mais qui troubleraient mon me comme des vnements
srieux.

--En ce cas, cher ami, il ne faut pas perptuer ta noble race, car ces
orages-l sont invitables. Crois-tu donc srieusement que tu n'as
jamais demand la lune avec des rugissements de fureur, avant de
comprendre que ta mre ne pouvait pas te la donner?

--Non, je ne le crois pas, je n'ai aucune ide de cela.

--C'est une mtaphore que j'emploie, mais je serais fort tonn que
quelque chose d'quivalent ne te ft jamais arriv, car il me semble que
tu as conserv de ces prtentions  l'impossible, et que tu demandes
encore  Dieu, quelquefois, de mettre les astres dans le creux de ta
main.

Karol ne rpondit rien, et la Floriani ayant russi  apaiser son
marmot, revint proposer une promenade en nacelle sur le lac. Le petit
Salvator n'avait point subi la loi antique, la peine consacre du fouet.
Sa mre savait bien que la fracheur de sa chambre, l'obscurit et le
moelleux de sa couchette, le tte--tte avec elle, et le son de sa voix
lorsqu'elle lui chanterait l'air destin  l'endormir, le calmeraient
presque instantanment; elle devinait aussi, sans savoir quelle gravit
ces misres prenaient aux yeux de Karol, que ce bruit avait d le
contrarier un peu.

Pour faire diversion, elle l'emmena sur le lac avec Salvator Albani,
Clio, Stella et Batrice. Mais,  quelques brasses de la rive, on
rencontra le vieux Menapace qui partait pour aller tendre ses filets.
Les enfants voulurent sauter dans sa barque, et leur mre voyant que le
vieux pcheur dsirait leur dmontrer _ex professo_ un art qui tait, 
ses yeux, le premier de tous, consentit  les lui confier.

Karol fut effray de voir ces trois enfants encore excits et fbriles,
s'en aller avec un vieillard si goste, si froid, et qu'il jugeait si
peu capable de les retirer de l'eau ou de les empcher d'y tomber.

Il en fit l'observation  Lucrezia, qui ne partagea pas son inquitude.

Les enfants levs au milieu d'un danger le connaissent fort bien,
rpondit-elle; et quand il en tombe quelqu'un dans notre lac, c'est
toujours un enfant tranger, qui y est venu en promenade, et qui ne sait
pas se prserver. Clio nage comme un poisson, et Stella, toute folle
qu'elle est ce soir, veillera comme une mre sur sa petite soeur.
D'ailleurs, nous les suivrons et ne les perdrons pas de vue.

Karol ne put venir  bout de se tranquilliser. Il ressentait l'angoisse
des sollicitudes paternelles malgr lui, et, depuis qu'il avait vu
Clio se faire une blessure, il avait la tte remplie de catastrophes
imprvues. Enfin, sa paix tait trouble au moral et au physique, 
partir de ce jour nfaste, o il ne s'tait pourtant rien pass de
marquant pour les autres, mais o l'habitude et le besoin de souffrir
s'taient rveills en lui.

La promenade fut pourtant trs-paisible. Le lac tait superbe aux
reflets du couchant; les enfants s'taient calms et prenaient un
plaisir srieux  voir tendre les filets du grand-pre dans une petite
anse fleurie et embaume. Salvator ne parlait plus de Venise, et, par un
heureux hasard, le nom de Boccaferri ne venait plus sur ses lvres. La
Floriani cueillit des nnuphars, et, sautant d'une barque dans l'autre,
avec une lgret et une adresse qu'on n'et pas attendues d'une
personne un peu lourde en apparence dans ses formes, mais qui
rappelaient ses habitudes de jeunesse, elle orna de ces belles fleurs la
tte de ses filles.

Karol commenait  se radoucir intrieurement. Le vieux Menapace guidait
la barque avec un aplomb et une exprience consomms  travers les
rochers et les troncs d'arbres entasss au rivage. Aucun enfant ne se
noyait, et Karol s'habituait  les voir courir d'un bord  l'autre,
diriger le gouvernail et se pencher sur l'eau, sans tressaillir  chacun
de leurs mouvements.

La brise du soir s'levait suave et charmante, apportant le parfum de la
vigne en fleurs et de la fve  odeur de vanille.

Mais il tait crit que cette journe finirait l'extase tranquille de
Karol et marquerait pour lui le commencement d'une srie de petites
souffrances inexprimables. Salvator trouva que les nnuphars taient si
beaux que la Floriani devait en mettre aussi dans ses cheveux noirs.
Elle s'y refusa, disant qu'elle avait assez subi au thtre le poids des
coiffures et des ornements, et qu'elle tait heureuse de ne plus sentir
sur sa tte la gne d'une seule pingle. Mais Karol partageait le dsir
de son ami, et elle consentit  ce qu'il passt quelques fleurs dans ses
tresses splendides.

Tout allait bien, except la coiffure que Karol arrangeait sans art et
sans adresse, tant il craignait de faire tomber un seul cheveu de cette
tte chrie. Salvator eut la malheureuse ide de s'en mler. Il dfit
l'ouvrage du prince, et, prenant  deux mains la riche chevelure de la
Floriani, il la roula sans faon et l'entremla de roseaux et de fleurs,
selon son got. Il russit fort bien, car il avait de l'habilet pour ce
qu'on appelle trivialement le _tripotage_, expression trop familire,
mais difficile  remplacer. Il entendait bien la statuaire au point de
vue de l'ornementation.

Il fit  la Floriani une coiffure digne d'une naade antique, en lui
disant: Est-ce que tu ne te souviens pas qu' Milan, quand je me
trouvais dans ta loge pendant ta toilette, j'y mettais toujours la
dernire main?

--C'est vrai, rpondit-elle, je l'avais oubli; tu avais un don
particulier pour donner du caractre aux ornements, pour trouver
l'assortiment heureux des couleurs, et je t'ai souvent consult pour mes
costumes.

--Tu n'y crois pas, Karol? repris Salvator en s'adressant  son ami,
qui avait fait le mouvement d'un homme qui reoit un coup d'pingle;
regarde-la, comme elle est belle! Tu n'aurais jamais trouv comme moi
ce qui convenait  la ligne de son front, au volume de sa tte et  la
puissance de sa nuque. Tu ne la dgageais pas assez. Elle avait l'air
d'une madone avec ta coiffure, et ce n'est point l le caractre de sa
beaut. Elle est desse maintenant. Prosternons-nous, faibles mortels,
et adorons la nymphe du lac!

En parlant ainsi, Salvator pressa d'un lourd baiser les genoux de la
Floriani, et Karol tressaillit comme un homme qui reoit un coup de
poignard.




XX.


Le pauvre enfant avait oubli que Salvator tait aussi amoureux que lui,
dans un sens, de la Floriani; qu'il lui avait sacrifi de grand coeur
ses prtentions, mais non sans effort et sans regret. Comme Karol ne
comprenait rien  ce genre d'amour, il ne s'tait pas rendu compte de
ce que son ami avait pu souffrir en le voyant devenir matre des biens
qu'il convoitait. Il s'tait dit que la premire belle femme que
Salvator rencontrerait lui ferait oublier ce dsir insens.

Ou plutt, il ne s'tait rien dit du tout, il n'aurait pas eu le courage
d'examiner le ct scabreux d'une telle situation. Il avait cart le
souvenir de la premire nuit passe  la villa Floriani, des tentations
et des tentatives de Salvator, et mme des embrassades du lendemain
matin, lorsqu'il avait cru dire  Lucrezia un long adieu. La crise de
la maladie et le miracle du bonheur avaient tout effac de l'esprit du
prince. Il s'tait habitu en un jour, en un instant,  ne plus rien
juger,  ne plus rien comprendre; et de mme, en un jour, en un instant,
il recommenait  trop juger,  trop comprendre, c'est--dire  tout
commenter avec excs et  souffrir de tout.

Certes, Salvator Albani avait renonc de bonne foi  voir la Floriani
avec d'autres yeux que ceux d'un frre. Mais il y avait en lui un fonds
de sensualit italienne qui l'empchait d'arriver jusqu' la chastet
d'un moine. S'il et eu deux soeurs, une belle et une laide, il et,
sans nul doute, et sans se rendre compte de son propre instinct, prfr
la belle, et-elle t moins aimable et moins bonne que l'autre. Enfin,
entre deux soeurs galement belles, mais dont l'une aurait connu
l'amour, et l'autre la vertu seulement, il aurait t bien plus l'ami de
celle qui et compris le mieux ses faiblesses et ses passions.

L'amour tait son Dieu, et toute belle femme au coeur tendre en tait la
prtresse. Il pouvait l'aimer avec dsintressement, mais non la voir
sans motion. L'amour de la Floriani pour son ami ne le drangeait donc
point dans son admiration et dans son plaisir, lorsqu'il la contemplait
et respirait son haleine. Il aimait tout autant qu'auparavant  toucher
ses bras, ses cheveux, et jusqu' son vtement, et l'on comprend bien
que Karol tait jaloux de ces choses-l, presque autant que du coeur de
sa matresse.

La Floriani, qui le croirait? tait d'une nature aussi chaste que l'me
d'un petit enfant. C'est fort trange, j'en conviens, de la part d'une
femme qui avait beaucoup aim, et dont la spontanit n'avait pas su
faire plusieurs parts de son tre pour les objets de sa passion. C'tait
probablement une organisation trs-puissante par les sens, quoiqu'elle
part glace aux regards des hommes qui ne lui plaisaient point. C'est
qu'en dehors de son amour, o elle se plongeait tout entire, elle
ne voyait pas, n'imaginait pas et ne sentait pas. Dans les rares
intervalles o son coeur avait t calme, son cerveau avait t oisif;
et si on l'et spare ternellement de la vue de l'autre sexe, elle et
t une excellente religieuse, tranquille et frache. C'est dire qu'il
n'y avait rien de plus pur que ses penses dans la solitude, et, quand
elle aimait, tout ce qui n'tait pas son amant tait pour elle, sous le
rapport des sens, la solitude, le vide, le nant.

Salvator pouvait bien l'embrasser, lui dire qu'elle tait belle, et
frmir un peu en pressant son bras contre le sien: elle s'en apercevait
encore moins que le jour o, ne prvoyant pas que Karol l'aimait dj,
il avait t forc de lui parler clairement et hardiment pour lui faire
comprendre ses dsirs.

Toute femme comprend pourtant bien le regard et l'inflexion de voix qui
lui parlent d'amour d'une manire dtourne. Les femmes du monde ont,
 cet gard, une pntration qui va souvent au del de la vrit, et,
souvent aussi, leur empressement  se dfendre, avant qu'on les attaque
srieusement, est une provocation de leur part et un encouragement 
l'audace. La Floriani, au contraire, dans son expressive bienveillance,
mettait tout sur le compte de la sympathie qu'elle avait excite comme
artiste, ou de l'amiti qu'elle inspirait comme femme. Elle tait
brusque et ennuye avec les hommes qui lui inspiraient de la dfiance et
de l'loignement; mais, avec ceux qu'elle estimait, elle avait le coeur
sur la main; elle et cru manquer  la saintet de l'amiti en se tenant
trop sur ses gardes. Elle savait bien que quelque mauvaise pense
pouvait leur passer par la tte. Mais elle avait pour rgle de ne pas
paratre s'en apercevoir, et, tant qu'on ne la forait point  se
montrer svre, elle tait douce et abandonne. Elle pensait que les
hommes sont comme des enfants, avec lesquels il faut plus souvent
dtourner la conversation et distraire l'imagination que rpondre et
discuter sur des sujets dlicats et dangereux.

Karol, qui aurait d comprendre la solidit de ce caractre simple et
droit, ne le connaissait pourtant pas. Sa folie avait commis l'erreur
gigantesque de se figurer qu'elle devait avoir l'austrit de manires
et le maintien glacial d'une vierge, avec tout autre qu'avec lui. Il
n'en voulut pas dmordre, comprendre la ralit de cette nature, et
l'aimer pour ce qu'elle tait. Pour l'avoir place trop haut dans les
fantaisies de son cerveau, voil qu'il tait tout prt  la placer trop
bas, et  croire qu'entre le sensualisme invincible de Salvator et les
instincts secrets de la Floriani, il y avait de funestes rapprochements
 craindre.

Ils revenaient  la villa avec le lever de Vesper, qui montait blanc
comme un gros diamant dans le ciel encore rose. Ils glissaient sur la
surface limpide de ce lac que la Floriani aimait tant, et que Karol
recommenait  dtester. Il gardait le silence; Batrice s'tait
endormie dans les bras de sa mre; Clio gouvernait la barque de
Menapace, qui s'tait assis, dans une muette contemplation; Stella,
svelte et blanche, rvait aux toiles, ses patronnes, et Salvator Albani
chantait d'une belle voix frache, que la sonorit de l'onde portait au
loin. Personne autre que Karol, le plus pur et le plus irrprochable de
tous, peut-tre, ne songeait  mal. Il leur tournait le dos,  tous,
pour ne point voir ce qui n'existait pas, ce  quoi personne ne
songeait; et, au lieu des Ondines du lac, il se sentait pouss par les
Eumnides.

Ne l'avait-on pas tromp? Salvator ne s'tait-il pas grossirement jou
de lui en lui disant que jamais il n'avait t l'amant de la Floriani?
Avec tous les beaux raisonnements spcieux qu'il lui avait maintes fois
entendu faire sur l'amiti qu'on peut avoir pour les femmes, et dans
laquelle il entrait toujours, selon Salvator, un peu d'amour, touff
ou dguis; avec les mnagements dont il le supposait capable pour lui
laisser goter le bonheur sans se faire conscience d'un mensonge, il
pouvait bien avoir t heureux la nuit de leur arrive, et l'avoir ni
avec aplomb l'instant d'aprs. La Floriani ne lui devait rien alors,
et Karol s'imaginait tre bien gnreux en prenant la rsolution de ne
jamais l'interroger  cet gard.

Et puis, en supposant qu'elle et rsist cette fois-l, tait-il
probable que, dans cette vie abandonne  toutes les motions, lorsque
Salvator assistait  sa toilette dans sa loge, et portait mme les mains
sur sa parure, lorsque, toute palpitante des fatigues ou des triomphes
de la scne, elle venait se jeter prs de lui sur un sofa, seule avec
lui peut-tre... tait-il possible qu'il n'et pas cherch  profiter
d'un instant de dsordre dans son esprit et d'excitation dans ses nerfs?
Salvator tait si ardent et si audacieux avec les femmes! N'avait-il
pas encouru la disgrce de la princesse Lucie pour avoir os lui dire
qu'elle avait une belle main? Et de quoi n'tait pas capable, avec la
Lucrezia, un homme qui n'tait pas demeur tremblant et muet auprs de
Lucie?

Alors le terrible parallle, si longtemps cart, commena  s'tablir
dans l'esprit du prince: une princesse, une vierge, un ange!--Une
comdienne, une femme sans moeurs, une mre qui pouvait compter trois
pres  ses quatre enfants, sans jamais avoir t marie, et sans savoir
o taient maintenant ces hommes-l!

L'horrible ralit se levait devant ses yeux effars, comme une Gorgone
prte  le dvorer. Un tremblement convulsif agitait ses membres, sa
tte clatait. Il croyait voir des serpents venimeux ramper  ses pieds,
sur le plancher de la barque, et sa mre remonter vers les toiles, en
se dtournant de lui avec horreur.

La Floriani sommeillait dans son rve d'ternel bonheur; et quand elle
lui prit la main pour descendre sur le rivage, sans rveiller sa fille,
elle remarqua seulement qu'il avait froid, quoique la soire ft tide.

Elle s'inquita un peu de sa physionomie lorsqu'elle le revit aux
lumires; mais il fit de grands efforts pour paratre gai. La Floriani
ne l'avait jamais vu gai, elle ne savait mme pas si, avec cette haute
et potique intelligence, il avait de l'esprit. Elle s'aperut qu'il
en avait prodigieusement; c'tait une finesse subtile, moqueuse, point
enjoue au fond; mais, comme il n'y avait place en elle que pour
l'engouement, elle s'merveilla de lui dcouvrir un charme de plus.
Salvator savait bien que cette petite gaiet mignarde et persifleuse de
son ami n'tait pas le signe d'un grand contentement. Mais, dans cette
circonstance, il ne savait que penser. Peut-tre l'amour avait-il
renouvel entirement le caractre du prince; peut-tre prenait-il
dsormais la vie sous un aspect moins austre et moins sombre. Salvator
profita de l'occasion pour tre gai tout  son aise avec lui, et crut
pourtant apercevoir de temps en temps quelque chose d'amer et de sec au
fond de ses heureuses reparties.

Karol ne dormit pas; cependant il ne fut point malade. Il reconnut
dans cette longue et cruelle insomnie, qu'il avait plus de forces pour
souffrir qu'il ne s'en tait jamais attribu. L'engourdissement d'une
fivre lente ne vint pas, comme autrefois, amortir l'inquitude de ses
penses. Il se leva comme il s'tait couch, en proie  une lucidit
affreuse, sans prouver aucun malaise physique, et obsd de l'ide fixe
que Salvator le trahissait, l'avait trahi, ou songeait  le trahir.

Il faut pourtant prendre un parti, se dit-il. Il faut rompre ou
dominer, abandonner la partie ou chasser l'ennemi. Serai-je assez fort
pour la lutte? Non, non, c'est horrible! Il vaut mieux fuir.

Il sortit avec le jour, ne sachant o il allait, mais ne pouvant
rsister au besoin de marcher d'un pas rapide. Le sentier du parc
le plus direct et le mieux battu, celui qu'il suivit machinalement,
conduisait  la chaumire du pcheur.

Il allait s'en dtourner lorsqu'il entendit prononcer son nom. Il
s'arrta; on rpta le mot _prince_  plusieurs reprises. Karol
s'approcha, perdu sous les branches plores des vieux saules, et il
couta.

--Bah! un prince! un prince! disait le vieux Menapace dans son dialecte,
que le prince tait arriv  trs-bien comprendre. Il n'en a pas la
mine! J'ai vu le prince Murat dans ma jeunesse; il tait gros, fort, de
bonne mine, et portait des habits superbes, de l'or, des plumes. C'tait
l un prince! Mais celui-ci, il n'a l'air de rien du tout, et je n'en
voudrais pas pour tenir mes avirons.

--Je vous assure que c'est un vrai prince, pre Menapace, rpondait
Biffi. J'ai entendu son domestique qui appelait _mon prince_, sans voir
que j'tais l tout auprs.

--Je te dis que c'est un prince comme ma fille tait une princesse
l-bas. Ils s'appellent tous comme cela au thtre. L'autre, l'Albani,
est celui qui faisait les comtes dans la comdie; mais c'est un
chanteur, voil tout!

--C'est vrai qu'il chante toute la journe, dit Biffi. Alors ce sont
d'anciens camarades  la signora. Est-ce qu'ils vont rester longtemps
ici?

--Voil ce que je me demande. Il me semble que le prince, comme ils
l'appellent, se trouve bien de la _locanda gratis_. Et si l'autre reste
aussi deux mois  ne rien faire que manger, dormir et marcher tout
doucement au bord de l'eau, nous ne sommes pas au bout!

--Bah, cela ne nous gne pas. Qu'est-ce que cela nous fait?

--Cela me gne, moi! dit Menapace en levant la voix. Je n'aime pas
 voir des paresseux et des indiscrets manger le bien de mes
petits-enfants. Tu vois bien que ce sont des histrions sans coeur et
sans ouvrage, qui sont venus l se refaire. Ma fille, qui est bonne, en
a piti: mais si elle recueille comme cela tous ses anciens amis, nous
verrons de belles affaires! Ah! pauvre petit Clio! pauvres enfants!
si je ne songeais pas  eux, ils auraient un jour le mme sort que ces
prtendus seigneurs-l! Allons, Biffi, es-tu prt? Partons, va dtacher
la barque.

Si Salvator avait entendu cette ridicule conversation, il en et ri
aux clats pendant huit jours. Il et mme imagin quelque folle
mystification pour aggraver les soupons charitables du vieux pcheur.
Mais Karol fut navr. L'ide de rien de semblable ne lui et paru
possible dans sa vie. tre pris pour un histrion, pour un mendiant, et
mpris par ce vieil avare! C'tait marcher dans la boue, lui qui ne
trouvait que les nuages assez moelleux et assez purs pour le porter. Il
faut tre trs-fort ou trs-insouciant pour ne pas se trouver accabl
d'un rle absurde et pour n'en voir que le ct risible. D'ailleurs, on
ne rit peut-tre jamais de bien bon coeur de soi-mme, et Karol fut si
outr, qu'il sortit du parc, n'emportant pas mme de l'argent sur lui,
et fuyant au hasard dans la campagne, rsolu, du moins il le croyait, 
ne jamais remettre les pieds chez la Floriani.

Quoique sa sant et pris, depuis sa maladie, un dveloppement qu'elle
n'avait jamais eu, il n'tait pas encore trs-bon marcheur, et au bout
d'une demi-lieue, il fut forc de ralentir le pas. Alors le poids de
ses penses l'accabla, et il ne se trana plus qu'avec effort dans la
direction sans but qu'il avait prise.

Si j'entendais le roman suivant les rgles modernes, en coupant ici
ce chapitre, je te laisserais jusqu' demain, cher lecteur, dans
l'incertitude, prsumant que tu te demanderais toute la nuit prochaine,
au lieu de dormir: Le prince Karol partira-t-il ou ne partira-t-il
pas? Mais la haute ide que j'ai toujours de ta pntration m'interdit
cette ruse savante, et t'pargnera ces tourments. Tu sais fort bien
que mon roman n'est pas assez avanc pour que mon hros le tranche
ici brusquement et malgr moi. D'ailleurs, sa fuite serait fort
invraisemblable, et tu ne croirais point qu'on puisse rompre, du premier
coup, les chanes d'un violent amour.

Sois donc tranquille, vaque  tes occupations, et que le sommeil te
verse ses pavots blancs et rouges. Nous ne sommes point encore au
dnouement.




XXI.


Karol en tait  s'adresser la mme question: Partirai-je? Est-ce que
je pourrai partir? Dans un quart d'heure, ne serai-je pas forc de
revenir sur mes pas? S'il en doit tre ainsi, pourquoi me fatiguer 
faire un chemin inutile?

Je partirai, s'cria-t-il en se jetant sur le gazon encore humide de
rose. L, son indignation se ralluma et ses forces revinrent. Il se
remit en route, mais bientt la fatigue ramena encore le doute et le
dcouragement.

Des regrets amers remplissaient de larmes ses yeux fatigus de l'clat
du soleil levant, qui semblait venir  sa rencontre, et lui dire: Nous
marchons en sens inverse; tu vas donc me fuir et entrer dans la nuit
ternelle? Il se rappelait son bonheur de la veille, lorsqu' pareille
heure, il avait vu la Floriani entrer dans sa chambre, ouvrir elle-mme
sa fentre pour lui faire entendre le chant des oiseaux et respirer le
parfum des chvrefeuilles, s'arrter prs de son lit pour lui sourire,
et, avant de lui donner le premier baiser, l'envelopper de cet ineffable
regard d'amour et d'adoration plus loquent que toutes les paroles, plus
ardent que toutes les caresses. Oh! qu'il tait heureux encore,  ce
moment-l! Rien que le trajet du soleil autour des horizons, et tout
tait dtruit! Il ne verrait plus jamais cette femme si tendre l'enivrer
de son regard profond, et mettre,  la place des visions de la nuit,
son image tranquille et radieuse devant lui! Cette main qui, en passant
doucement  travers ses cheveux, semblait lui donner une vie nouvelle,
ce coeur, dont le feu ne s'tait jamais puis en fcondant le sien, ce
souffle, dont la puissance entretenait en lui une srnit jusque-l
inconnue, ces douces attentions de tous les instants, cette constante
sollicitude, plus assidue et plus ingnieuse encore que ne l'avait
t celle de sa mre; cette maison claire et riante, o l'atmosphre
semblait assouplie et rchauffe par une influence magntique, ce
silence du parc, ces fleurs du jardin, ces enfants  la voix mlodieuse
qui chantaient avec les oiseaux, tout, jusqu'au chien de Clio, qui
courait si gracieusement dans les herbes, poursuivant les papillons
pour imiter son jeune ami: enfin, cet ensemble de choses qu'il se
reprsentait et se dtaillait pour la premire fois, au moment de s'en
sparer, tout cela tait donc fini pour lui!

Et justement, comme il pensait au chien de Clio, ce bel animal s'lana
vers lui, et, pour la premire fois, le caressa avec tendresse. Il
n'avait pourtant pas suivi Karol, et celui-ci crut d'abord que Clio
n'tait pas loin. Mais, ne le voyant pas paratre, il se rappela que la
veille, _Lartes_ (c'tait le nom du chien) avait fait une pointe sur la
rive o les barques s'taient arrtes; qu'on l'avait rappel en vain,
et qu'en rentrant  la maison, Clio s'tait inquit de ne pas l'y
trouver. On l'avait siffl et appel encore, pensant qu'il aurait ctoy
le lac et serait revenu par les prs; mais on s'tait couch sans le
retrouver; Lucrezia avait consol son fils en lui disant que le chien
avait dj pass plusieurs fois la nuit dehors, et qu'il tait trop
intelligent pour ne pas retrouver, ds qu'il le voudrait, le chemin de
sa demeure.

Le jeune et beau Lartes, entran par l'ardeur de la chasse, avait donc
guett et poursuivi quelque livre pour son propre compte, jusqu'au
point du jour, et soit qu'il et perdu sa piste, ou qu'il et russi 
l'atteindre et  le dvorer, il songeait  ce moment  Clio, qui le
faisait jouer,  la Floriani qui lui donnait elle-mme sa nourriture, au
petit Salvator qui lui tirait les oreilles,  son frais coussin et  son
djeuner. Il se rendait trs-bien compte de l'heure et se disait qu'il
fallait rentrer pour n'tre point grond de sa trop longue absence. Il
est bien possible mme qu'il pousst la finesse jusqu' se flatter qu'on
ne s'en serait pas aperu.

En voyant Karol, il s'imagina que celui-ci n'tait venu aussi loin que
pour le chercher; et, se sentant coupable, ne voulant pas aggraver ses
torts, il vint  sa rencontre d'un air affectueux et modeste, balayant
la terre de sa longue queue soyeuse, et se donnant toutes sortes de
grces, pour se faire pardonner son escapade.

Le prince ne put rsister  ses avances, et se dcida  le toucher un
peu sur la tte: Et toi aussi, pensait-il, tu as voulu rompre ta chane
et essayer de ta libert! Et voil que tu hsites entre la servitude
d'hier et l'effroi d'aujourd'hui!

Karol ne pouvait plus envisager qu'avec terreur la solitude de son
pass. Il se disait qu'il valait mieux souffrir les tortures d'un amour
troubl par le doute et la honte, que de ne vivre d'aucune faon.
Qu'allait-il retrouver, en se replongeant dans l'isolement? L'image de
sa mre et celle de Lucie ne viendraient plus le visiter que pour lui
faire d'amers reproches. Il essaya de les voquer, elles n'obissaient
plus  son appel. Il n'avait jamais pu se persuader que sa mre ft
morte, il le sentait  prsent, la tombe ne rendait plus sa proie.
Les traits de Lucie taient tellement effacs de sa mmoire, qu'il
s'efforait en vain de se les reprsenter. Ils taient couverts d'un
pais nuage. Maintenant que Karol avait bu  la coupe de la vie, la
socit de ces ombres l'pouvantait au lieu de le charmer. Vivre! il
faut donc vivre malgr soi, il faut donc aimer la vie en la mprisant,
et s'y plonger en dpit de la peur et du dgot qu'elle inspire?
pensait-il en se dbattant contre lui-mme. Est-ce la volont de Dieu?
Est-ce la tentation d'un esprit de vertige et de tnbres?

Mais trouverai-je la vie dsormais auprs de Lucrezia? Ne sera-ce point
la mort, que cet attachement dont les circonstances me font rougir, et
que le doute va empoisonner? Nant pour nant, ne vaudrait-il pas mieux
languir et dprir, avec le sentiment de son propre courage, que dans
celui de son indignit?

Il ne trouvait point d'issue  ses incertitudes. Il se levait, faisait
un pas vers l'exil, et regardait derrire lui. Son coeur se dchirait et
se brisait  la pense de ne plus voir sa matresse, et il le sentait
physiquement s'teindre, comme si cette femme en tait le moteur unique.

Il tait presque vaincu dj, et cherchait dans quelque augure, dans
quelque hasard providentiel, dernire ressource de la faiblesse,
l'indice du chemin qu'il devait suivre. Lartes vint  son secours.
Lartes tait dcid  rentrer. Lorsque Karol tournait le dos  la
villa, le chien s'arrtait et le regardait d'un air tonn; puis,
lorsque le prince revenait vers lui, il bondissait d'un air joyeux,
et lui disait avec ses yeux brillants d'expression et d'intelligence:
C'est par ici, en effet, vous vous trompiez, suivez-moi donc!

[Illustration: Ils revenaient  la villa... (Page 46.)]

Karol trouva un faux-fuyant digne d'un enfant. Il se dit que la Floriani
tenait beaucoup  ce chien, que Clio tait capable de pleurer un jour
entier, s'il ne le retrouvait point; que l'animal tait bien jeune, bien
fou, et se laisserait peut-tre tenter par quelque nouvelle proie avant
de rentrer; qu'enfin il pouvait se perdre ou se laisser emmener par
quelque chasseur, et que son devoir,  lui, tait de le ramener  la
maison.

Il appela donc Lartes, veilla purilement sur lui, et regagna la villa
Floriani sans le perdre de vue. Pourtant, l'on peut dire que jamais
aveugle ne fut plus littralement conduit par un chien.

En voyant la porte du parc ouverte, Lartes prit sa course, et, enchant
de rentrer, il devana Karol et gagna la maison, la chambre de Clio, o
il se blottit sous le lit, en attendant son rveil. Le prtexte du chien
manquait ds lors  Karol, il n'tait pas oblig de franchir la
grille du parc, et il allait nanmoins la franchir, lorsque ses yeux
rencontrrent une inscription trace au pinceau sur une pierre latrale.
C'taient les fameux vers du Dante:

  Per me si va nella citt dolente,
  Per me si va nell'eterno dolore,
  Per me si va tra la perduta gente...
  ... Lasciate ogni speranza, voi, ch'entrate!

Et plus bas:

_Avis aux voyageurs!_ CLIO FLORIANI.

Karol se souvint que, peu de jours auparavant, Clio, qui venait
d'apprendre par coeur ce passage classique de la _Divine Comdie_, et
qui le rptait  tout propos avec ce mlange d'admiration et de parodie
qui est propre aux enfants, s'tait amus  l'crire sur le montant de
la porte du parc, en l'accompagnant d'un avertissement factieux aux
passants. Comme la villa n'tait situe sur aucune route de passage, il
y avait peu d'inconvnients  laisser subsister l'inscription de Clio
jusqu' la premire pluie; la Floriani n'avait fait qu'en rire, et Karol
 qui ces vers lugubres n'offraient aucun sens,  ce moment-l, ne s'en
tait point alarm. Il tait repass plusieurs fois par cette porte sans
y prendre garde; il n'y aurait plus jamais song, sans la rvolution qui
s'tait opre en lui. Au premier abord, les mots de _perduta gente_ lui
parurent offrir une allusion affreuse et peut-tre quelque peu vraie,
car il se hta de l'effacer. Puis, en relisant, malgr lui, le dernier
vers, il fut saisi d'une terreur superstitieuse, en songeant que
les enfants prophtisent souvent sans le savoir, et disent en riant
d'effroyables vrits. Il cueillit une poigne d'herbe et en frotta la
muraille; mais, par un hasard fort simple, le dernier vers, portant sur
une pierre moins polie que les autres, ne s'effaa pas entirement et
resta visible malgr tous les efforts de Karol.

[Illustration: Jusqu'au chien de Clio qui courait. (Page 47.)]

--Eh bien! dit-il en s'lanant dans le parc, cela est crit ainsi au
livre de ma destine. Pourquoi mes yeux en seraient-ils offenss? O
Lucrezia, tu ne m'avais donn que du bonheur;  prsent que je vais
souffrir par toi et pour toi, je vois  quel point je t'aime!

La Floriani tait dj trs-inquite, elle avait cherch Karol dans tout
le parc, ne concevant pas que, contrairement  ses habitudes, il se ft
lev avant elle et qu'il et t se promener sans elle. Elle tait dans
la chaumire du pcheur lorsqu'elle vit le prince effacer l'inscription
et rentrer prcipitamment comme si, de mme que Lartes, il et craint
d'tre grond. Elle courut aprs lui, et, l'enlaant dans ses bras:
Vous trouvez donc, lui dit-elle, que ce serait un grave mensonge?

Karol n'avait gure l'esprit prsent; il ne songeait pas qu'elle et pu
le voir effacer les vers du Dante; il ne pensait dj plus  ces vers,
mais bien  la trahison possible de Salvator. Il crut qu'elle rpondait
 ses secrtes penses, qu'elle avait devin ses angoisses, pi
son essai de fuite; que sais-je? tout ce qu'il y avait de plus
invraisemblable lui vint  l'esprit, et il rpondit d'un air effar:
Soyez-en juge vous-mme, il ne m'appartient pas de rpondre pour vous.

Lucrezia fut un peu tonne et commena  redouter quelque accs
d'excentricit. Salvator l'en avait prvenue  diverses reprises avant
qu'elle donnt son coeur au prince. Mais elle n'avait pu y croire, parce
que, depuis sa maladie, Karol tait toujours t ravi au septime ciel
et ne lui avait jamais caus un instant d'effroi. Elle se demanda s'il
tait bien guri, s'il n'tait pas menac d'une rechute imminente, ou
bien si, rellement, son cerveau tait faible et tourment d'ides
fantasques. Elle l'interrogea. Il ne voulut point rpondre, et lui baisa
la main  plusieurs reprises, en lui demandant pardon. Mais pardon de
quoi? Voil ce qu'elle ne put jamais savoir, malgr les investigations
de sa tendresse. Ses manires taient aussi changes que sa figure et
son langage. Il s'tait dit que, s'il se dcidait  rentrer chez elle,
il devait prendre avec lui-mme l'engagement de ne lui faire aucune
question, aucun reproche, de ne point avilir son propre amour par des
paroles blessantes de part ou d'autre; enfin, il se raidissait pour
ainsi dire dans une sorte de religion chevaleresque et dans un
redoublement de respect extrieur, comme s'il et cru rparer par l le
tort qu'il lui avait fait dans son me en la souponnant.

La Floriani avait toujours t vivement touche de ce respect qu'il lui
tmoignait devant ses enfants et ses serviteurs. Rien, chez lui, ne lui
rappelait le sans-gne blessant et l'espce d'abandon impertinent des
amants heureux. Mais, dans le tte--tte, elle n'tait pas habitue 
lui voir dtourner son front de ses lvres et se rejeter sur ses mains
en saluant comme un abb qui rend hommage  une douairire. Elle essaya
de rompre cette glace, elle lui fit de tendres reproches, elle le railla
amicalement: tout fut inutile. Il se htait de retourner vers la maison,
car il sentait que sa souffrance n'tait pas assez calme pour lui
permettre de paratre heureux.

Salvator ne fut point tonn de voir, ce jour-l, son ami silencieux et
sombre; il l'avait vu si souvent ainsi! Je suis inquite ce matin,
lui dit tout bas Lucrezia; Karol est ple et triste.--Tu devrais tre
habitue  le voir s'veiller tout diffrent de ce qu'il tait en
s'endormant, rpondit Salvator. N'est-il pas mobile et changeant comme
les nuages?

--Non, Salvator, il n'est point ainsi. Depuis deux mois, c'est un ciel
pur et brlant, sans un seul nuage, sans la moindre vapeur.

--En vrit! quelle merveille tu me contes l? Je peux  peine te
croire.

--Je te le jure. Que peut-il donc avoir aujourd'hui?

--Mais rien! il aura fait un mauvais rve.

--Il n'en faisait plus que de beaux!

--C'tait un grand hasard ou un grand prodige; moi, je ne l'ai jamais
vu une semaine... que dis-je? un jour entier, sans tomber dans quelque
accs de mlancolie.

--Et  propos de quoi y tombait-il si souvent?

--Tu me demandes l ce que je n'ai jamais pu lui faire dire. Karol
n'est-il pas un hiroglyphe ambulant, un mythe personnifi?

--Il ne l'a pas t pour moi jusqu' cette heure; et, puisque, j'avais
trouv,  mon insu, le moyen de le rendre heureux et confiant, il faut
bien que je lui aie dplu en quelque chose depuis hier.

--Vous tes-vous querells cette nuit?

--Querells? quel mot!

--Oh! tu es devenue _sublime_ comme lui, je le vois bien, et il faut
se faire un vocabulaire choisi exprs pour vous deux. Eh bien, voyons,
n'avez-vous pas touch  quelque point douloureux de votre existence 
l'un ou  l'autre, en causant ensemble la nuit dernire?

--La nuit dernire, comme toutes les autres nuits, je n'ai pas quitt
mes enfants. Nous nous retirons de bonne heure, je me lve avec le jour,
et, tandis que les petits sommeillent encore ou babillent avec leur
bonne en se levant, je vais veiller doucement Karol, et nous causons
ensemble; le plus souvent, nous nous regardons et nous nous adorons
sans nous rien dire. Ce sont deux heures de dlices, o jamais un mot
pnible, une rflexion positive, un souvenir quelconque des ennuis et
des maux de la vie relle, n'ont trouv place. Ce matin, j'ai t ouvrir
ses fentres comme  l'ordinaire, comme j'en ai pris l'habitude durant
sa maladie.

Il tait dj sorti, ce qui ne lui tait encore jamais arriv. Il est
rest deux heures absent. Il avait l'air gar en rentrant, il disait
des paroles que je ne comprends pas, ses manires taient bizarres. Il
m'a fait presque peur, et, maintenant, son abattement, le soin qu'il
prend de ne pas rester avec nous, me font mal. Toi, qui le connais,
tche de lui faire dire ce qu'il a!

--Moi, qui le connais, je ne puis rien te dire, sinon qu'il a t gai
hier soir, ce qui tait un signe certain qu'il serait triste ce matin.
Il n'a jamais eu une heure d'expansion dans sa vie, sans la racheter par
plusieurs heures de rserve et de taciturnit. Il y a certainement 
cela des causes morales, mais trop lgres ou trop subtiles pour tre
apprciables  l'oeil nu. Il faudrait un microscope pour lire dans une
me o pntre si peu de la lumire que consomment les vivants.

--Salvator, tu ne connais pas ton ami, dit la Lucrezia: ce n'est point
l son organisation. Un soleil plus pur et plus clatant que le ntre
rayonne dans son me ardente et gnreuse.

--Comme tu voudras, rpondit Salvator en souriant; alors, tche d'y voir
clair, et ne m'appelle pas pour tenir le flambeau.

--Tu railles, mon ami! reprit la Floriani avec tristesse, et pourtant
je souffre! Je m'interroge en vain, je ne vois pas en quoi j'ai pu
contrister le coeur de mon bien-aim. Mais la froideur de son regard me
glace jusqu' la moelle des os, et, quand je le vois ainsi, il me semble
que je vais mourir.




XXII.


Quelques mots de franche explication eussent guri les souffrances de la
Floriani et de son amant; mais il et fallu qu'en demandant  connatre
la vrit, Karol pt avoir confiance dans la loyaut de la rponse; et,
quand on s'est laiss dominer par un soupon injuste, on perd trop de
sa propre franchise pour se reposer sur celle d'autrui. D'ailleurs, ce
malheureux enfant n'avait pas sa raison, et il n'en conservait que juste
assez pour savoir que la raison ne le persuaderait pas.

Heureusement ces natures promptes  se troubler et folles dans leurs
alarmes, se relvent vite et oublient. Elles sentent elles-mmes que
leur angoisse chappe aux secours de l'affection, et qu'elle ne peut
cesser qu'en s'puisant d'elle-mme. C'est ce qui arriva  Karol. Le
soir de cette sombre journe, il tait dj fatigu de souffrir, il
s'ennuyait de la solitude; la nuit, comme il y avait longtemps qu'il
n'avait dormi, il subit un accablement qui lui procura du repos. Le
lendemain il retrouva le bonheur dans les bras de la Floriani; mais il
ne s'expliqua pas sur ce qui l'avait rendu si diffrent de lui-mme la
veille, et elle fut force de se contenter de rponses vasives. Cela
resta en lui comme une plaie qui se ferme, mais qui doit se rouvrir,
parce que le germe du mal n'a pas t dtruit.

Lucrezia n'oublia pas aussi vite ce que son amant avait souffert.
Quoiqu'elle ft loin d'en pntrer le motif, elle en ressentit le
contre-coup. Ce ne fut pas chez elle une douleur soudaine, violente et
passagre. Ce fut une inquitude sourde, profonde et continuelle. Elle
persista, en dpit de Salvator,  croire qu'il n'y a pas de souffrance
sans cause; mais elle eut beau chercher, sa conscience ne lui reprochant
rien, elle fut rduite  croire que Karol avait senti se rveiller en
lui, ou le souvenir de sa mre, ou le regret d'avoir t infidle  la
mmoire de Lucie.

Karol tait donc redevenu calme et confiant, avant que la Floriani
se ft console de l'avoir vu malheureux; mais, au moment o elle se
rassurait enfin et commenait  oublier l'effroi que lui avait caus
ce nuage, une circonstance rveilla la souffrance de Karol. Et quelle
circonstance? nous osons  peine la rapporter, tant elle est absurde et
purile. En jouant avec Lartes, la Floriani, touche de sa grce et de
son regard tendre, lui donna un baiser sur la tte. Karol trouva que
c'tait une profanation, et que la bouche de Lucrezia ne devait pas
effleurer la tte d'un chien. Il ne put s'empcher d'en faire la
remarque avec une certaine vivacit qui trahit sa rpugnance pour les
animaux. La Floriani, tonne de le voir prendre au srieux une pareille
chose, ne put se dfendre d'en rire, et Karol fut profondment bless.

--Mais quoi, mon enfant, lui dit-elle, aimeriez-vous mieux une
discussion en rgle  propos d'un baiser donn  mon chien? Pour moi, je
n'aimerais pas  me mettre en dsaccord avec vous sur quoi que ce soit,
et, ne trouvant pas le sujet digne d'tre comment et pes, je n'prouve
que le besoin de m'gayer un peu sur la bizarrerie de ce sujet mme.

--Ah! je suis ridicule, je le sais, dit Karol: et c'est une chose
funeste pour moi, que vous commenciez  vous en apercevoir! Ne
pouviez-vous me rpondre autrement que par un clat de rire?

--Je ne trouvais rien  rpondre l-dessus, vous dis-je, reprit
Lucrezia, un peu impatiente. Faut-il donc, quand vous me faites une
observation, que je baisse la tte en silence, quand mme je ne suis
point persuade qu'elle vaille la peine d'tre faite?

--Il faut donc devenir tranger l'un  l'autre sur tout ce qui touche au
monde rel, dit Karol avec un soupir. Nous nous entendrions si peu sur
ce point, que je dois apparemment me taire ou n'ouvrir la bouche que
pour faire rire!

Il bouda deux heures pour ce fait, aprs quoi il n'y songea plus et
redevint aussi aimable que de coutume; mais la Floriani fut triste
pendant quatre heures, sans bouder et sans montrer sa tristesse.

Le lendemain, ce fut autre chose, je ne sais quoi, moins encore; et, le
surlendemain, on fut triste de part et d'autre, sans cause apparente.

Salvator n'avait pas vu la puret clatante du bonheur de ces deux
amants en son absence. A peine arriv, il ne voyait, au contraire, que
le retour de Karol  ses anciennes susceptibilits. Il le trouvait,
tantt plein d'affection, tantt plein de froideur pour lui. Il ne s'en
tonnait pas, l'ayant toujours vu ainsi; mais il se disait avec chagrin
que la cure n'tait point radicale, et il revenait  la conviction que
ces deux tres n'taient point faits l'un pour l'autre.

Aprs plusieurs jours d'observations et de rflexions sur ce sujet, il
rsolut de s'en expliquer avec son ami et de l'amener, malgr lui,  se
rvler. Il savait que ce n'tait point facile, mais il savait aussi
comment il devait s'y prendre.

--Cher enfant, lui dit-il, environ une semaine aprs son retour  la
villa Floriani, je voudrais, s'il est possible, obtenir de toi une
rponse  la question suivante: Sommes-nous encore pour longtemps ici?

--Je ne sais pas, je ne sais pas, rpondit Karol d'un ton sec, et, comme
si cette demande l'et fort importun; mais, un instant aprs, ses yeux
se remplirent de larmes, et il parut prvoir, par la manire dont il
regarda Salvator, que leur sparation lui semblait invitable.

--Je t'en prie, Karol, reprit le comte Albani, en lui prenant la main,
une fois, en ta vie, essaie de te faire une ide de l'avenir par
complaisance pour moi, qui ne puis rester dans une ternelle attente
des vnements. Autrefois, c'est--dire avant de venir ici, tu te
retranchais toujours sur l'tat de ta sant, qui ne te permettait de
faire aucun projet. Fais de moi tout ce que tu voudras, disais-tu; je
n'ai aucune volont, aucun dsir. A prsent, les rles sont changs, et
ta sant ne peut plus te servir de prtexte; tu te portes fort bien, tu
as pris de la force... Ne secoue pas la tte; je ne sais o en est ton
moral, mais je vois fort bien que ton physique va au mieux. Tu ne te
ressembles plus, ta figure a chang de ton et d'expression, tu marches,
tu manges, tu dors comme tout le monde. L'amour et Lucrezia ont fait ce
miracle; tu ne t'ennuies plus de la vie, tu te sens fix apparemment.
C'est  mon tour d'tre incertain et de ne plus voir clair devant moi.
Voyons, tu veux rester ici n'est-ce pas?

--Je ne sais pas si je pourrais partir, quand mme je le voudrais,
rpondit Karol, extrmement malheureux d'avoir  rpondre clairement: je
crois que je n'en aurais pas la force, et pourtant je le devrais.

--Tu le devrais, parce que...?

--Ne me le demande pas. Tu peux bien le deviner toi-mme.

--Tu es donc toujours aussi paresseux d'esprit quand il faut arriver 
traiter l'insipide chapitre de la vie relle?

--Oui, d'autant plus paresseux, que j'en suis sorti davantage depuis
quelque temps.

--Alors, tu veux que je fasse comme  l'ordinaire; que je pense  ta
place, que je discute avec moi-mme, comme si c'tait avec toi, et que
je te prouve, par de bonnes raisons, ce que tu as envie de faire.

--Eh bien, oui, rpondit le prince avec le srieux d'un enfant gt. Ce
n'est pas qu'en cette circonstance il et besoin de l'avis d'un autre
pour connatre la force de son amour; mais il tait bien aise d'entendre
juger sa situation par Salvator, pour tcher de lire dans les sentiments
secrets de celui-ci.

--Voyons! reprit gaiement Salvator, qui redoutait d'autant moins un
pige qu'il n'avait pas d'arrire-pense; je vais essayer. Ce n'est
pas facile maintenant; tout est chang en toi, et il ne s'agit plus
de savoir si l'air de ce pays est bon, si le sjour est agrable, si
l'auberge est bien tenue, et si la chaleur ou le froid ne doivent point
nous chasser. L't de la passion te rchaufferait quand mme le soleil
de juin ne darderait pas ses rayons sur ta tte. Cette maison de
campagne est belle, et l'htesse n'est point dsagrable.... Allons! tu
ne veux pas mme sourire de mon esprit?

--Non, ami, je ne puis. Parle srieusement.

--Volontiers. Alors je serai bref. Tu es heureux ici, et tu te sens
ivre d'amour. Tu ne peux prvoir combien de temps cela durera sans se
troubler et s'obscurcir. Tu veux jouir de ton bonheur, tant que Dieu le
permettra, et aprs.... Voyons, aprs? Rponds. Jusqu'ici j'ai constat
ce qui est, c'est ce qui sera ensuite que je tiens  savoir.

--Aprs! aprs, Salvator? Aprs la lumire, il n'y a que les tnbres.

--Pardon! il y a le crpuscule. Tu me diras que c'est encore la lumire,
et que tu en jouiras jusqu' extinction finale. Mais quand viendra la
nuit, il faudra pourtant bien se tourner vers un autre soleil? Que ce
soit l'art, la politique, les voyages ou l'hymne, nous verrons! Mais,
dis-moi, quand nous en serons l, o nous retrouverons-nous? Dans quelle
le de l'Ocan de la vie faut-il que j'aille t'attendre?

--Salvator! s'cria le prince effray et oubliant les tristes soupons
qui l'obsdaient, ne me parle pas d'avenir. Tiens, moins que jamais,
je puis prvoir quelque chose. Tu me prdis la fin de mon amour ou _du
sien_, n'est-ce pas? Eh bien, parle-moi de la mort, c'est la seule
pense que je puisse associer  celle que tu me suggres.

--Oui, oui, je comprends. Eh bien n'en parlons plus, puisque tu es
encore dans ce paroxysme o l'on ne peut songer ni  faire cesser, ni 
faire durer le bonheur. Il est fcheux, peut-tre, qu'un peu d'attention
et de prvoyance ne soient pas admissibles dans ces moments-l; car tout
idal s'appuie sur des bases terrestres, et un peu d'arrangement dans
les choses de la vie pourrait contribuer  la stabilit, ou du moins, 
la prolongation du bonheur!

--Tu as raison, ami, aide-moi donc! Que dois-je faire? Y a-t-il quelque
chose de possible dans la situation trange o je me vois plac? J'ai
cru que cette femme m'aimerait toujours!

--Et tu ne le crois plus?

--Je ne sais plus rien, je ne vois plus clair.

--Il faut donc que je voie  ta place. La Floriani t'aimera toujours, si
vous pouvez parvenir  aller demeurer dans Jupiter ou dans Saturne.

--O ciel! tu railles?

--Non, je parle raison. Je ne connais pas de coeur plus ardent, plus
fidle, plus dvou que celui de Lucrezia; mais je ne connais pas
d'amour qui puisse conserver son intensit et son exaltation au del
d'un certain temps, sur la terre o nous vivons.

--Laisse-moi, laisse-moi! dit Karol avec amertume, tu ne me fais que du
mal!

--Ce n'est pas le procs de l'amour que je viens faire, reprit Salvator
avec calme. Je ne prtends pas prouver non plus que votre amour soit
vulgaire, et qu'il ne puisse rsister, plus que tout autre, aux lois de
sa propre destruction. Sur ce chapitre, tu en sais plus que moi, et tu
connais la Floriani sous un aspect que je n'ai jamais pu que pressentir
et deviner. Mais ce que je connais mieux que vous deux, peut-tre,
malgr toute l'exprience de cette adorable folle de Lucrezia, c'est que
le milieu o se trouve place la vie positive des amants agit, malgr
eux et malgr tout, sur leur passion. Vous aurez en vain le ciel dans le
coeur, si un arbre vous tombe sur la tte, je vous dfie de ne pas vous
en ressentir. Eh bien, si les circonstances extrieures vous aident et
vous protgent, vous pouvez vous aimer longtemps, toujours peut-tre!
jusqu' ce que la vieillesse vienne vous apprendre que le _toujours_
des amants n'est pas le sien. Si, au contraire, en ne prvoyant et
n'examinant rien, vous laissez de mauvaises influences pntrer jusqu'
vous, il vous arrivera de subir le sort commun, c'est--dire de voir des
misres vous troubler et vous anantir.

--Je t'coute, ami; continue, dit Karol, que faut-il craindre et
prvoir? Que puis-je empcher?

--La Floriani est libre comme l'air, j'en conviens, elle est riche,
indpendante de toute ancienne relation, et il semble qu'elle ait eu la
rvlation de ce qui convenait  votre bonheur, en rompant d'avance
avec le monde, et en venant s'enfermer dans cette solitude. Voil
d'excellentes conditions pour le prsent; mais sont-elles  jamais
durables?

--Crois-tu qu'elle prouve le besoin de retourner dans le monde? Mon
Dieu! si cela peut arriver... Malheureux, malheureux que je suis!

--Non, non, cher enfant, dit Salvator, frapp du dsespoir et de
l'pouvante de son ami. Je ne dis point cela, je n'y crois pas. Mais
le monde peut venir la chercher ici, et l'y obsder malgr elle. Si je
n'avais pas t muet comme la tombe,  Venise, avec tous ceux qui m'ont
parl d'elle, si je n'avais pas rpondu d'une manire vasive  ceux qui
savaient bien qu'elle tait ici: Elle a le projet de s'y installer,
peut-tre, mais elle n'est pas fixe, elle va faire un voyage, elle ira
peut-tre en France... que sais-je? tout ce que Lucrezia elle-mme
m'avait suggr de rpondre aux questions indiscrtes... dj, sois-en
sr, vous seriez inonds de visites. Mais ce qui est diffr n'est
peut-tre pas perdu. Un jour peut venir o vous ne serez plus seuls ici:
quelle sera ton attitude vis--vis des anciens amis de ta matresse?

--Horrible! horrible! rpondit Karol en frappant sa poitrine.

--Tu prends tout d'une manire trop tragique, mon cher prince! Il n'est
pas question de se dsesprer pour cela, mais de s'y attendre et d'tre
prt  lever sa tente dans l'occasion. Ainsi ce mal ne serait pas sans
remde. Vous pourriez partir et aller chercher quelque autre solitude
temporaire. Il y a un certain art  dgoter les visiteurs, c'est de ne
jamais les rendre certains de vous rencontrer. La Floriani entend cela
fort bien. Elle t'aiderait  sortir d'embarras... Calme-toi donc!

--Eh bien, alors, n'y a-t-il pas d'autres dangers? dit Karol, qui
passait, avec sa mobilit ordinaire, de l'pouvante exagre  la
confiance paresseuse.

--Oui, mon enfant, il y a d'autres dangers, rpondit Salvator; mais tu
vas t'mouvoir encore, plus que je ne veux, et peut-tre m'envoyer au
diable.

--Parle toujours.

--Il y a, quand vous aurez fait la solitude autour de vous, le danger de
la satit.

--Il est vrai, dit Karol, accabl de cette pense, peut-tre dj le
pressens-tu avec raison, de sa part. Oh oui! j'ai t souffrant et
morose ces jours-ci. Elle a d tre lasse et ennuye de moi. Elle te l'a
dit?

--Non, elle ne me l'a pas dit; elle ne l'a point pens, et je ne crois
pas qu'elle se lasse la premire. C'est pour toi bien plus que pour
elle, que je crains la fatigue de l'me.

--Pour moi, pour moi, dis-tu?

--Oui, je sais que tu es un tre d'exception, je sais ta persvrance 
aimer une femme que tu n'avais point connue (qu'il me soit permis de le
dire  prsent). Je sais aussi de quelle manire exclusive et admirable
tu as aim ta mre. Mais tout cela n'tait pas de l'amour. L'amour
s'use, et le tien, sachant moins que tout autre supporter les atteintes
de la ralit, s'usera vite.

--Tu mens! s'cria Karol avec un sourire d'exaltation,  la fois superbe
et naf.

--Mon enfant, je t'admire, mais je te plains, reprit Salvator. Le
prsent est radieux, mais l'avenir est voil.

--Fais-moi grce de lieux communs!

--Fais moi la grce d'en couter un seul. Ta noble famille, tes anciens
amis, ce grand monde trs-restreint, mais d'autant plus choisi et
svre, que tu as eu jusqu'ici pour milieu, pour air vital, si je puis
parler ainsi, quel rle vas-tu y jouer?

--J'y renonce pour jamais! J'y ai song,  cela, Salvator, et cette
considration a pes moins qu'une paille dans la balance de mon amour.

--Trs-bien; quand tu retourneras  tes grands parents, ils
t'absoudront,  coup sr; mais ils ne diront pas moins qu'il est
indigne de toi d'avoir t l'amant d'une comdienne, si longtemps et si
srieusement. Ils te pardonneraient plus aisment, ces vertueux amis,
d'avoir eu cent caprices de ce genre qu'une passion.

--Je ne te crois point; mais s'il en tait ainsi, raison de plus pour
que je rompe sans regret avec ma famille et toutes nos anciennes
relations.

--A la bonne heure, ce sont gens admirables, mais fort ennuyeux, que les
grands parents; il y a longtemps que je laisse gronder les miens sans
les interrompre. Si tu veux tre mauvaise tte, aussi... c'est fort
inattendu, fort plaisant, mais, vive Dieu! je m'en rjouis! Cependant,
cher Karol, il y a une autre famille  laquelle tu ne penses pas, c'est
celle de la Floriani, et tu l'as pour tmoin de vos amours.

--Ah! tu touches enfin le point douloureux, s'cria le prince,
frissonnant comme  la morsure d'un serpent. Son pre, oui, ce
misrable, qui nous prend pour des histrions mourant de faim et recevant
ici l'aumne du logement et de la nourriture! C'est hideux, et j'ai
failli partir en lui entendant dire cela  Biffi.

--Le pre Menapace nous fait cet honneur? rpondit Salvator en clatant
de rire.... Mais voyant combien Karol prenait au srieux ce ridicule
incident, il essaya de le calmer.

--Si tu avais racont  la Lucrezia cette bouffonne aventure, lui
dit-il, elle t'et rpondu de manire  t'en consoler, et voici ce que
cette brave femme t'aurait dit: Mon enfant, je n'ai jamais eu que des
amants dans la dtresse, tant j'avais frayeur de passer pour une fille
entretenue. Vous avez des millions, on peut croire que vous me rendez de
grands services, et je vous aime tant, que je n'y ai pas song ou que je
m'en moque; oubliez donc les billeveses de mon pre et de Biffi, comme
j'oublie pour vous le monde entier. Tu vois donc bien, Karol, que tu
lui dois de n'tre pas si chatouilleux  l'endroit de l'opinion. Mais
parlons de ses enfants, mon ami, y as-tu song?

--Est-ce que je ne les aime pas? s'cria le prince. Est-ce que je
voudrais les loigner d'elle un seul instant?

--Mais est-ce qu'ils ne grandiront pas? Est-ce qu'ils ne comprendront
jamais? Je sais bien qu'ils sont tous enfants naturels, qu'ils ne se
souviennent pas de leurs pres, et qu'ils sont encore dans cet ge
heureux o ils peuvent se persuader qu'une mre suffit pour qu'on vienne
au monde. Comment elle sortira un jour de cet embarras vis--vis d'eux,
et ce qui se passera de sublime ou de dplorable dans le sein de
cette famille, cela ne nous regarde ni l'un ni l'autre. J'ai foi aux
merveilleux instincts de la Floriani pour s'en tirer avec honneur. Mais
ce n'est pas une raison pour que tu compliques sa situation par ta
prsence continuelle. Tu ne sauras ou tu ne voudras jamais mentir.
Comment cela pourra-t-il s'arranger?

Karol, qui ne connaissait pas l'expansion des paroles, lorsqu'il tait
au comble du chagrin, cacha son visage dans ses mains et ne rpondit
pas. Il avait dj pressenti cet affreux problme, depuis le jour o les
enfants de la Floriani, le faisant souffrir de leurs rires et de leurs
cris, la vision de l'avenir avait pass vaguement devant ses yeux.
L'ide de devenir un jour l'ennemi naturel et le flau involontaire
de ces enfants adors, s'tait lie naturellement au premier instant
d'ennui et de dplaisir qu'ils lui avaient caus.

--Tu dchires les entrailles de la vrit, dit-il enfin  son ami, et tu
me les jettes toutes sanglantes  la figure. Tu veux donc que je renonce
 mon amour, et que je meure? Tue-moi donc tout de suite. Partons!




XXIII.


Salvator fut tonn de la violence du sentiment qui dominait encore
Karol. Il tait loin de prvoir que cette violence, au lieu de diminuer,
irait toujours en grandissant avec la souffrance; Salvator cherchait le
bonheur dans l'amour, et quand il ne l'y trouvait plus, son amour s'en
allait tout doucement. En cela il tait comme tout le monde. Mais Karol
aimait pour aimer: aucune souffrance ne pouvait le rebuter. Il entrait
dans une nouvelle phase, dans celle de la douleur, aprs avoir puis
celle de l'ivresse. Mais la phase du refroidissement ne devait jamais
arriver pour lui. C'et t celle de l'agonie physique, car son amour
tait devenu sa vie, et, dlicieuse ou amre, il ne dpendait pas de lui
de s'y soustraire un seul instant.

Salvator, qui connaissait si bien son caractre, mais qui n'en
comprenait pas le fond, se persuada que la ralisation de sa prophtie
ne serait qu'une affaire de temps.

--Mon ami, lui dit-il, tu ne me comprends pas, ou plutt tu penses 
autre chose qu' ce dont nous parlons. A Dieu ne plaise que je veuille
t'arracher aux premiers moments d'une ivresse qui n'est point  la
veille de s'puiser! Mon avis, au contraire, c'est que tu ne te dfendes
pas d'tre heureux, et que tu te laisses aller entirement, pour la
premire fois, au doux caprice de la destine. Mais ce que j'ai  te
dire, ensuite, c'est qu'il ne faut pas s'obstiner  violer le bonheur
quand il se retire. Un jour viendra, tt ou tard, o quelque dfaillance
de lumire se fera remarquer dans l'astre qui te verse aujourd'hui ses
feux. C'est alors qu'il ne faudra pas attendre le dgot et l'ennui
pour quitter ton amie. Il faudra fuir rsolument..... pour revenir,
entends-moi bien, quand tu sentiras de nouveau le besoin de rallumer le
flambeau de ta vie  la sienne. J'admets, tu le vois, que ta constance
doive tre ternelle. Raison de plus pour rendre lger le joug qui vous
lie, en vitant l'accablement d'un tte--tte perptuel et absolu. Tout
ce qui te choque dj ici disparatra  distance, et quand tu reviendras
l'affronter, tu verras que les montagnes sont des grains de sable. Tous
les dangers rels d'une situation dont tu viens de te rendre compte,
s'vanouiront quand tu ne seras plus l'hte unique et exclusif de
la famille. Les enfants n'auront pas de reproche  te faire, car si
l'entourage souponne une prfrence de leur mre pour toi, il ne
pourra la constater. Vous n'aurez plus l'air de braver l'opinion, mais
d'entretenir une noble et durable amiti par de frquentes relations.
Tu pourrais n'tre que l'ami et le frre de la Floriani, comme moi, par
exemple, qu'il serait encore coupable et dangereux de fixer sans retour
ta vie auprs d'elle. A plus juste raison, tant rellement son amant,
dois-tu  sa dignit et  la tienne de voiler un peu cette passion aux
yeux d'autrui. Tu trouves peut-tre que je prends grand soin de la
rputation d'une femme qui n'en a pris aucun jusqu' prsent. Mais ce
n'est pas toi qui douterais de la sincrit avec laquelle elle avait
rsolu de se rhabiliter d'avance pour l'honneur futur de ses filles, en
quittant le monde et en rompant tous les liens antrieurs. Ce n'est pas
toi qui voudrais lui faire perdre le prix du sacrifice qu'elle venait
de consommer, des bonnes rsolutions dont elle se trouvait dj si
heureuse, et l'empcher d'tre, avant tout, une vertueuse mre de
famille, comme elle s'en piquait trs-srieusement, le jour o nous
avons frapp  sa porte. Cette porte tait ferme, souviens-toi!
j'aurais ternellement sur la conscience d'avoir forc la consigne et
de t'avoir presque jet ensuite dans les bras de cette pauvre femme
confiante et gnreuse, si, un jour, elle venait  maudire l'heure
fatale o j'ai dtruit son repos et fait chouer ses rves de calme et
de sagesse!

--Tu as raison! s'cria le prince en se jetant dans les bras de son ami,
et voil le langage qu'il aurait fallu me parler tout d'abord. De toutes
les choses relles, il n'en est qu'une seule que je puisse comprendre,
c'est le respect que je dois  l'objet de mon amour, c'est le soin que
je dois prendre de son honneur, de son repos, de son bonheur domestique.
Ah! si, pour lui prouver mon dvouement aveugle et mon idoltrie, il
faut que je la quitte ds  prsent, me voil prt. Sans doute, c'est
elle qui t'a charg de me suggrer ces rflexions que tu viens de me
faire faire. Voyant que je ne songeais  rien, que je m'endormais dans
les dlices, elle s'est dit qu'il fallait me rveiller. Elle a bien
fait. Va lui demander pardon pour mon imprvoyant gosme; qu'elle fixe
elle-mme la dure de mon absence, le jour de mon dpart... et ne lui
laisse pas oublier de fixer aussi celui de mon retour.

--Cher enfant, reprit Salvator en souriant, ce serait faire injure  la
Floriani que de la croire plus raisonnable et plus prudente que toi.
C'est de moi-mme et  son insu que je t'ai parl comme je viens de
le faire, au risque de te briser le coeur. Si j'en avais demand la
permission  Lucrezia, elle me l'aurait refuse, car une amante, comme
elle, a toutes les faiblesses d'une mre, et, quand nous parlerons
de dpart, bien loin qu'elle nous approuve, nous aurons une lutte 
soutenir. Mais nous lui parlerons de ses enfants, et elle cdera  son
tour. Elle comprendra qu'un amant ne doit pas se conduire comme un mari,
et s'installer chez elle comme le gardien d'une forteresse!

--Un mari! dit Karol en se rasseyant et en regardant fixement
Salvator...... Si elle se mariait!

--Oh! pour cela, sois tranquille, il n'y a pas de danger qu'elle te
fasse ce genre d'infidlit, rpondit Salvator, tonn de l'effet que ce
mot prononc au hasard, avait produit sur le prince.

--Tu as dit un mari! reprit Karol, s'acharnant  cette pense soudaine:
un mari serait la rhabilitation de sa vie entire. Au lieu d'tre
l'ennemi et le flau de ses enfants, s'il tait riche et digne, il
deviendrait leur appui naturel, leur meilleur ami, leur pre adoptif. Il
accepterait l un noble devoir; et comme il en serait rcompens! Il ne
la quitterait jamais, cette femme adore; il serait un rempart entre
elle et le monde, il repousserait la calomnie comme la diffamation, il
pourrait veiller sur son trsor, et ne pas distraire un seul jour de son
bonheur pour de cruelles et importunes convenances de position. Etre son
mari! oui, tu as raison! Sans toi, je n'y aurais jamais song. Vois si
je ne suis pas frapp d'une sorte d'idiotisme en tout ce qui tient  la
conduite de la vie sociale! Mais j'ouvre les yeux: l'amour et l'amiti
m'auront rendu le service de faire de moi un homme, au lieu d'un enfant
et d'un fou que j'tais. Oui, oui, Salvator, tre son mari, voil la
solution du problme! Avec ce titre sacr, je ne la quitterai plus, et
je la servirai au lieu de lui nuire.

--Eh bien, voil une heureuse ide! s'cria Salvator; j'en suis tourdi,
je tombe des nues! Songes-tu  ce que tu dis, Karol? toi, pouser la
Floriani!

--Ce doute m'offense, fais-moi grce de tes tonnements. J'y suis
rsolu, viens avec moi plaider ma cause et obtenir son consentement.

--Jamais! rpondit Salvator;  moins que, dans dix ans d'ici, jour
pour jour, tu ne viennes me faire la mme demande. O Karol! je ne te
connaissais pas encore, malgr tant de jours passs dans ton intimit!
Toi, qui te dfendais de vivre, par excs d'austrit, de mfiance et de
fiert, voil que tu te jettes dans un excs contraire, et que tu prends
la vie corps  corps comme un forcen! Moi, qui ai subi tant de sermons
et de remontrances de ta part, voil qu'il me faut jouer le rle de
mentor pour te prserver de toi-mme!

Salvator numra alors  son ami toutes les impossibilits d'une
semblable union. Il lui parla fortement et navement. Il confessa que la
Floriani tait digne, par elle-mme, de tant d'amour et de dvouement,
et que, quant  lui, s'il avait dix ans de plus, et qu'il pt se
rsoudre  l'enchanement du mariage, il la prfrerait  toutes les
duchesses de la terre. Mais il dmontra au jeune prince que cet accord
des gots, des opinions, des caractres et des tendances, qui sont le
fond du calme conjugal, ne pouvait jamais s'tablir entre un homme de
son ge, de son rang et de sa nature, et la fille d'un paysan, devenue
comdienne, plus ge que lui de six ans, mre de famille, dmocrate
dans ses instincts et ses souvenirs, etc., etc. Il n'est pas mme
ncessaire de rappeler au lecteur tout ce que Salvator lui dut dire
sur ce sujet. Mais l'influence qu'il avait prise sur son ami durant
la premire partie de cet entretien, choua compltement devant son
obstination. Karol avait compris de la vie tout ce qu'il en pouvait
comprendre, le dvouement absolu. Tout ce qui tait d'intrt personnel
et de prudence bien entendue pour sa propre existence, tait lettre
close pour lui.

Pardonne-lui, lecteur, ses purilits, ses jalousies et ses caprices.
Ceci n'en tait plus un de sa part, et c'est dans de telles occasions
que la grandeur et la force de son me rachetaient le dtail. Plus
Salvator lui dmontrait les inconvnients de son projet, plus il le lui
faisait aimer. S'il et pu assimiler ce mariage  un martyre incessant,
o Karol devait subir tous les genres de torture au profit de la
Floriani et de ses enfants, Karol l'et remerci de lui faire le tableau
d'une vie si conforme  son ambition et  son besoin de sacrifice. Il
l'et accompli avec transport, ce sacrifice. Il et pu encore faire un
crime  Lucrezia de prononcer devant lui un nom qui sonnait mal  son
oreille, de laisser Salvator lui embrasser les genoux, de menacer son
enfant du fouet, ou de trop caresser son chien, mais il n'et jamais
song  lui reprocher d'avoir accept l'immolation de toute sa vie.

Heureusement... ai-je raison de dire heureusement?... n'importe! la
Floriani, en recevant cette offre inattendue, fit triompher par son
refus tous les arguments du comte Albani. Elle fut attendrie jusqu'aux
larmes de l'amour du prince, mais elle n'en fut pas tonne, et Karol
lui sut gr d'y avoir compt. Quant  son consentement, elle lui
rpondit que, quand mme il irait de la vie de ses enfants, elle ne le
donnerait point.

Telle fut la conclusion d'un combat de dlicatesse et de gnrosit
qui dura plus de huit jours  la villa Floriani. L'ide de ce mariage
blessait l'invincible fiert de Lucrezia; peut-tre, dans l'intrt mme
de ses enfants, avait-elle tort. Mais cette rsistance tait conforme au
genre d'orgueil qui l'avait faite si grande, si bonne et si malheureuse.
Une seule fois, dans sa vie,  quinze ans, elle avait jug tout naturel
d'accepter l'offre nave d'un mariage disproportionn en apparence.
Ranieri n'tait pourtant ni noble, ni trs-riche, et la fille de
Menapace, dans ce temps-l, apportait en dot son innocence et sa beaut
dans toute leur splendeur. Mais il n'avait pu lui tenir parole, et la
Floriani elle-mme l'en avait vite dgag, en prenant une ide juste de
la socit, et, en voyant combien son amant et t condamn  souffrir
pour elle de la maldiction d'un pre et des perscutions d'une famille.
Depuis, elle avait fait le serment, non de renoncer au mariage, mais de
ne jamais pouser qu'un homme de sa condition et pour qui cette union
serait un honneur et non une honte.

Elle sentait cela si profondment, que rien ne put l'branler, et que la
persistance du prince l'affligea beaucoup. Ce que toute autre femme, 
sa place, et pris pour un hommage enivrant, lui semblait presque une
prtention humiliante, et, si elle n'et connu l'ignorance de Karol sur
tous les calculs vrais de l'existence sociale, elle lui et su mauvais
gr d'esprer la flchir.

Depuis qu'elle tait mre de quatre enfants, et qu'elle avait
expriment les accs de jalousie rtroactive que la vue de cette
famille causait  ses amants, elle avait rsolu de ne jamais se marier.
Elle ne craignait encore rien de semblable de la part de Karol, elle ne
prvoyait pas si tt qu'il subirait,  cet gard, les mmes tortures
que les autres; mais elle se disait qu'elle serait force de faire 
la position et aux intrts d'un poux quelconque des sacrifices qui
retomberaient sur son intimit avec ses enfants; que cet poux aurait
infailliblement  rougir devant le monde de les produire et de les
patroner; qu'enfin Karol perdrait sa considration et son titre d'homme
srieux, dans l'opinion cruelle et froide des hommes, en acceptant
toutes les consquences de son dvouement romanesque.

Elle n'eut donc aucun besoin de s'appuyer sur le sentiment du comte
Albani, pour rester inbranlable. Karol eut une patience enchanteresse,
tant qu'il espra la persuader. Mais la Floriani, voyant qu'en invoquant
toujours la considration du prince et les sentiments de sa noble
famille, elle risquait d'agir, en apparence, comme ces femmes qui
opposent une rsistance hypocrite pour mieux enlacer leur proie, elle
coupa court  ces instances par un refus net et un peu brusque.
Elle avait aussi une peur affreuse de se laisser attendrir; car, en
n'coutant que son dvouement maternel du moment, elle et cd  ses
prires et  ses larmes. Elle fut donc force de feindre un peu et de
proclamer une sorte de haine systmatique pour le mariage, quoiqu'elle
n'et jamais song  faire le procs de l'hymne en gnral.

Lorsque le prince se fut en vain convaincu de l'inutilit de ses
instances, il tomba dans une affliction profonde. Aux larmes tendrement
essuyes par la Floriani, succda un besoin de rver, d'tre seul, de se
perdre en conjectures sur cette vie relle dans laquelle il avait voulu
entrer, et o il ne pouvait russir  voir clair. Alors revinrent les
fantmes de l'imagination, les soupons d'un esprit qui ne pouvait
apprcier aucun fait matriel  sa juste valeur, la jalousie, tourment
invitable d'un amour dominateur tromp dans ses esprances de
possession absolue.

Il s'imagina que Salvator avait concert avec Lucrezia tout ce qu'il lui
avait dit d'inspiration, et tout ce qui s'tait pass naturellement et
spontanment entre eux dans ces longs entretiens o son me s'tait
puise. Il crut que Salvator n'avait pas renonc  tre  son tour
l'amant de Lucrezia, et que, le traitant comme un enfant gt, il lui
avait permis de passer avant lui, pour rclamer ses droits en secret
aussitt qu'il le verrait rassasi. C'tait, pour cela, pensait-il,
qu'il l'avait tant exhort  s'loigner de temps en temps, afin de ne
pas laisser devenir trop srieux l'amour de Lucrezia, et de pouvoir se
faire couter d'elle dans quelque intervalle.

Ou bien, supposition plus gratuite et plus folle encore! Karol se disait
que Salvator avait eu avant lui la pense d'pouser Lucrezia, et que,
d'un commun accord, elle et lui, lis d'une amiti conforme  leur
caractre, s'taient promis de s'unir quelque jour, quand ils
auraient joui encore un certain temps de leur mutuelle libert. Karol
reconnaissait bien que l'amour de Lucrezia pour lui avait t naf et
spontan, mais il redoutait de le voir cesser aussi vite qu'il s'tait
allum, et, comme tous les hommes, en pareil cas, il s'alarmait de cet
entranement qu'il avait tant admir et tant bni.

Et puis, quand la conscience intime de ce malheureux amant justifiait sa
matresse auprs des chimres de son cerveau malade, il se disait que la
Floriani avait en lui, pour la premire fois de sa vie, un amant digne
d'elle, et qu'elle s'y attacherait naturellement pour toujours, si des
artifices trangers et des suggestions funestes ne venaient pas l'en
dtourner. Alors il songeait au comte Albani, et il l'accusait de
vouloir sduire Lucrezia par les raisonnements d'une philosophie
picurienne et par la fascination impudique de ses dsirs mal touffs.
Il incriminait le moindre mot, le moindre regard. Salvator tait infme,
Lucrezia tait faible et abandonne.

Puis, il pleurait, quand ces deux amis, qui ne parlaient ensemble que de
lui et ne vivaient que de sollicitude et de tendresse pour lui, venaient
l'arracher  ses mditations solitaires et l'accabler de caresses
franches et de doux reproches. Il pleurait dans les bras de Salvator, il
pleurait aux pieds de Lucrezia. Il n'avouait pas sa folie, et, l'instant
d'aprs, il en tait plus que jamais possd.




XXIV.


--Elle ne m'aime pas, elle ne m'a jamais aim, disait-il  Salvator dans
les moments o son amiti pour lui redevenait lucide. Elle ne comprend
mme pas l'amour, cette me si froide et si forte, quand elle invoque,
pour me dgoter de l'pouser, des considrations  moi personnelles!
Elle ne sait donc pas que rien n'atteint la joie d'un coeur rempli
d'amour, quand il a tout sacrifi  la possession de ce qu'il aime? Que
parle-t-elle de me conserver ma libert? Je comprends bien que c'est
elle qui craint de perdre la sienne. Mais que signifie le mot de libert
dans l'amour? Peut-on en concevoir une autre que celle de s'appartenir
l'un  l'autre sans aucun obstacle? Si c'est, au contraire, une porte
laisse ouverte au refroidissement et aux distractions, c'est--dire 
l'infidlit, il n'y a pas, il n'y a jamais eu d'amour dans le coeur qui
se dfend ainsi!

Salvator essayait de justifier la Floriani de ces cruels soupons; mais
c'tait en vain, Karol tait trop malheureux pour tre juste. Tantt
il venait demander  son ami des consolations et des secours contre sa
propre faiblesse, tantt il le fuyait, persuad qu'il tait le principal
ennemi de son bonheur.

Cette situation devenait chaque jour plus sombre et plus douloureuse,
et le comte Albani, portant de bons conseils et de bonnes paroles
d'affection  ces deux amants, tour  tour, voyait pourtant la plaie
s'envenimer et leur bonheur devenir un supplice. Il et voulu couper
court en enlevant Karol. C'tait impossible. Sa vie,  lui, n'tait
point agrable dans ce conflit perptuel, et il et souhait partir. Il
n'osait abandonner son ami au milieu d'une pareille crise.

Lucrezia avait espr que Karol se calmerait et s'habituerait  l'ide
de n'tre que son amant. En voyant sa souffrance se prolonger et
s'exalter, elle fut tout  coup saisie d'une profonde lassitude.
Quand une mre voit son enfant condamn  la dite par le mdecin,
se tourmenter, pleurer, demander des aliments avec une insistance
dsespre, elle se trouble, elle hsite, elle se demande s'il faut
couter la rigueur de la science, ou se confier aux instincts de la
nature. Il advint que la Lucrezia procda un peu de mme  l'gard de
son amant. Elle se demanda s'il ne valait pas mieux lui administrer le
secours dangereux, mais souverain peut-tre, de cder  sa volont, que
le condamner, par sa prudence,  une lente agonie. Elle appela Salvator,
elle lui parla, elle s'avoua presque vaincue. Elle avoua aussi que ce
mariage lui paraissait sa propre perte, mais qu'elle ne pouvait tenir
plus longtemps au spectacle d'une douleur comme celle de Karol, et
qu'elle ne voulait point lui refuser cette preuve d'amour et de
dvouement.

Salvator se sentait presque aussi branl qu'elle. Nanmoins il se
raidit contre la compassion et lutta encore pour prserver ces deux
amants de la tentation d'une irrparable folie.

Karol, qui piait tous leurs mouvements plus qu'ils ne le pensaient, et
qui devinait, sans l'entendre, tout ce qui se disait autour de lui, vit
l'irrsolution de la Floriani et la persistance du comte. Ce dernier lui
sembla jouer un rle odieux. Il y eut des moments o il lui voua une
haine profonde.

Les choses en taient l, et Karol l'et emport sans un vnement qui
rveilla toute la force des arguments de la Lucrezia.

Karol se promenait sur le sable du rivage au bas du parc, et dans
l'enceinte mme de la proprit, ferme nuit et jour aux curieux.
Cependant, comme l'eau tait basse, par suite de la scheresse, il y
avait une langue de cte sablonneuse, mise  sec, qui permettait aux
gens du dehors de pntrer dans l'enclos, pour peu qu'ils en eussent la
fantaisie. La jalousie instinctive du prince lui avait fait remarquer
cette circonstance, et il avait hasard plusieurs fois, tout haut,
l'observation que quelques pieux entrelacs de branches feraient
une barrire bien vite tablie pour fermer quelques toises de grve
dcouverte. La Floriani lui avait promis de le faire faire; mais,
proccupe de penses bien autrement importantes, elle n'y avait pas
song. Retire dans son boudoir avec Salvator, elle lui disait, en ce
moment, qu'elle tait  bout de son courage, et que voir souffrir si
obstinment par sa faute l'tre pour lequel elle aurait voulu donner sa
vie, devenait une entreprise au-dessus de ses forces.

Pendant ce temps, Karol marchait sur la grve, en proie  ses agitations
accoutumes, et ne voyant des objets extrieurs que ce qui pouvait
irriter son mal et aggraver ses inquitudes. Ce passage si mal gard
l'impatientait particulirement chaque fois qu'il approchait de la
limite insuffisante.

Il ne voyait que cela, et pourtant la nature tait splendide; les rayons
du couchant empourpraient l'atmosphre, les rossignols chantaient, et,
dans une nacelle amarre  quelques pas du prince, la charmante Stella
berait le petit Salvator qui jouait avec des coquillages. C'tait un
groupe adorable que ces deux enfants, l'un absorb par cette mystrieuse
tension de l'esprit que les enfants portent dans leurs jeux, l'autre
perdu dans une rverie non moins mystrieuse, en balanant la barque
lgre avec ses petits pieds, et en chantant, d'une voix frle comme le
bruissement de l'eau, un refrain monotone et lent. Stella, en chantant
ainsi sur la barque attache  un saule, croyait faire une longue
navigation sur le lac. Elle tait lance dans un pome sans fin, tout
peupl des plus riantes fictions. Salvator, en examinant, en rangeant
et en drangeant ses coquilles et ses cailloux sur la banquette qui lui
servait d'appui, avait l'air srieux et profond d'un savant qui rsout
une quation.

Antonia, la belle paysanne qui les surveillait, tait assise  quelque
distance et filait avec grce. Karol ne voyait rien de tout cela. Il ne
se doutait seulement pas de la prsence des deux enfants. Il ne voyait
que Biffi occup  tailler des pieux, et bien lent  son gr, car la
nuit allait venir, et il n'aurait pas seulement commenc  les planter
dans une heure.

Tout  coup Biffi prit ses pieux, les chargea sur son paule, et parut
vouloir les emporter vers la chaumire du pcheur.

Le prince se ft fait un crime de jamais donner un ordre dans la maison
de la Floriani, car une indiscrtion sans importance, la plus lgre
infraction au savoir-vivre, est un vritable crime aux yeux des gens de
sa classe. Mais, en ce moment, domin par une impatience insurmontable,
il demanda  Biffi, d'un ton d'autorit, pourquoi il abandonnait son
ouvrage en emportant les matriaux.

Biffi tait d'un naturel doux et moqueur comme ceux de son pays. Il fit
d'abord la sourde oreille, pensant probablement que l'histrion jouait
au prince pour le tter. Puis, observant avec surprise l'emportement de
Karol, il s'arrta et daigna rpondre que ces pieux taient destins au
jardinet du pre Menapace et qu'il allait les y installer.

--La signora ne vous a-t-elle pas ordonn, au contraire, dit Karol tout
tremblant d'une inexplicable colre, de les placer ici pour fermer cette
grve?

--Elle ne m'en a rien dit, rpondit Biffi, et je ne vois rien  fermer
ici, puisqu' la premire pluie l'eau remontera jusqu'au mur de clture.

--Cela ne vous regarde pas, reprit Karol; ce que la signora commande, il
me semble qu'il faut le faire.

--Soit! rpondit Biffi, je ne demande pas mieux; mais si le pre
Menapace me voit employer  ceci les pieux qu'il voulait prendre pour
soutenir sa vigne, il se fchera.

--N'importe! dit Karol tout hors de lui, vous devez obir  la signora.

--J'en conviens, dit encore Biffi irrsolu et dchargeant  demi son
fardeau; c'est bien elle qui me paie, mais c'est son pre qui me gronde.

Karol insista; il voyait ou croyait voir errer au loin un homme qui
ctoyait le lac, et s'arrtait de temps en temps comme s'il et cherch
 s'orienter vers la villa Floriani. La lenteur indocile de Biffi
exasprait le prince. Il porta la main sur son paule d'un air de
commandement, et avec un regard d'indignation qui tait si tranger 
la douceur habituelle de sa physionomie, que Biffi eut peur et se hta
d'obir.

[Illustration: Dans une nacelle amarre  quelques pas. (Page 53.)]

--Ah ! seigneur prince, dit-il avec une clinerie un peu railleuse,
que le prince trouva plus outrageante qu'elle ne l'tait, montrez-moi la
place, et commandez-moi puisque vous savez ce qu'il faut faire; moi, je
n'en sais rien; on ne m'a averti de rien, je le jure!

Karol fit ce que de sa vie il ne s'tait cru capable de faire. Il
descendit  l'excution d'une chose matrielle, au point de dessiner
avec sa canne sur le sable la ligne de clture que Biffi devait suivre,
de lui indiquer la place o il fallait planter les piquets, et il le fit
avec d'autant plus de justesse et d'ardeur, que, cette fois, il ne
se trompait point: l'tranger qu'il avait aperu dans le lointain
s'approchait visiblement; et, marchant toujours sur la grve, se
dirigeait vers lui sans hsitation.

--Htez-vous, dit le prince  Biffi, si vous n'avez pas le temps
d'entrelacer ce soir les branches de la palissade, que vos pieux soient
du moins plants, afin que les promeneurs respectent cette indication.

--Je ferai ce que voudra Votre Excellence, rpondit Biffi avec son
humilit narquoise. Mais qu'elle ne s'inquite pas, il n'y a pas de
voleurs dans le pays, et jamais il n'en est entr par l.

--Allez toujours, dpchez-vous! dit le prince en proie  une anxit
dvorante et tout  fait maladive; et il roulait dans sa main une pice
d'or, pour faire voir  Biffi qu'il serait largement rcompens.

--- Votre Excellence va perdre un beau sequin, dit le malin paysan en
jetant un regard de convoitise sur la main tremblante et distraite de
Karol.

--Matre Biffi, rpondit le prince, je connais l'usage; j'ai touch par
mgarde  votre serpe, je vous dois un pour-boire. Il est tout prt pour
quand vous aurez fini.

--Votre Excellence a trop de bont! s'cria Biffi lectris tout d'un
coup. Oh! pardieu! pensa-t-il, c'est bien un vrai prince, je le vois
maintenant; mais je n'en dirai rien au pre Menapace, car il me
garderait mon sequin pour m'empcher, soi-disant, de le dpenser mal 
propos.

[Illustration: L'tranger s'tait appuy contre la nacelle. (Page 58.)]

Et il se mit  travailler avec une rapidit et une vigueur athltique,
bien rsolu, si le pcheur venait l'interrompre, de lui dire avec aplomb
qu'il agissait d'aprs l'ordre direct de la signora.

Tous les pieux taient plants lorsque l'obstin personnage, dont
l'approche causait une sueur froide au prince, arriva jusqu' cette
dmarcation, et s'y arrta, les bras croiss sur sa poitrine, les yeux
fixs devant lui, dans la direction du prolongement de la grve, et sans
paratre cependant faire aucune attention au prince ni  Biffi.

Cette proccupation tait au moins bizarre, car il n'tait spar d'eux
que par quelques piquets. Il ne semblait pourtant pas songer  franchir
cette limite frachement marque. C'tait un homme jeune, d'une taille
mdiocre et d'une mise assez recherche, sans tre de trop bon got;
sa figure tait admirablement belle, mais son regard fixe et son oeil
distrait annonaient une espce de fou, ou tout au moins de maniaque, 
moins que ce ne ft un genre qu'il jugeait  propos de se donner.

Le prince, rvolt d'abord de son audace, commenait  prendre de cet
homme l'opinion qu'il ne savait rellement ni o il tait, ni o il
voulait aller, lorsque l'tranger, s'adressant  Biffi, lui dit d'une
voix ronflante: Mon ami, n'est-ce point l la villa Floriani?

--Oui, Monsieur, rpondit le jeune homme sans se distraire de son
travail.

Le prince dardait sur l'tranger le regard du lion qui dfend sa proie.
L'tranger jeta sur lui un regard de curiosit  peu prs indiffrente,
et, sans s'inquiter le moins du monde de l'expression de cette
physionomie bouleverse, il se remit  contempler la grve  laquelle
Karol tournait le dos.

Karol se retourna vivement, en pensant que Lucrezia s'avanait peut-tre
de ce ct, et que c'tait son approche qui fascinait ainsi le voyageur;
mais il ne vit sur la grve que les enfants et leur bonne.

En ce moment Stella sortait de la barque, et, soulevant son petit frre
dans ses bras, elle lui disait: Allons, Salvator, laissez-vous aider,
Monsieur, ou bien vous tomberez dans l'eau.

A l'ide que l'enfant pouvait tomber dans l'eau avant que la bonne l'et
rejoint, Karol, dont l'esprit douloureux tait toujours aux aguets de
quelque malheur, oublia l'tranger et courut vers la barque pour aider
Stella; mais les deux enfants taient dj en sret sur le sable, et
Karol, entendant marcher sur ses talons, se retourna et vit l'tranger
derrire lui.

Il avait, sans faon, franchi la ligne fatale, et, sans daigner regarder
le prince, il passa prs de lui, fit un bond rapide vers les enfants, et
prit le petit Salvator dans ses bras, comme s'il et voulu l'enlever.

Par un mouvement spontan, le prince Karol et Antonia s'lancrent
sur l'tranger. Karol le saisit par le bras avec une vigueur dont
l'indignation dcuplait la porte naturelle, et Biffi, arm de sa serpe,
approcha de manire  prter main-forte, au besoin, contre l'tranger.

Celui-ci ne leur rpondit que par un sourire de ddain; mais Stella fut
la seule qui ne montra aucune terreur:

--Vous tes fous! s'cria-t-elle en riant. Je connais bien ce monsieur,
il ne veut faire aucun mal  Salvator, car il l'aime beaucoup. Je
vais avertir maman que vous tes l, ajouta-t-elle en s'adressant au
voyageur.

--Non, mon enfant, rpondit ce dernier, c'est fort inutile. Salvator ne
me reconnat pas, et je fais peur ici  tout le monde. On croit que je
veux l'enlever. Tiens, ajouta-t-il en lui rendant son jeune frre, ne te
drange pas. Je ne dsire qu'une chose, c'est de vous regarder encore un
instant, et puis je m'en irai.

--Maman ne vous laissera pas partir sans vous dire bonjour, reprit la
petite.

--Non, non, je n'ai pas le temps de m'arrter, dit l'tranger
visiblement troubl; tu diras  ta mre que je la salue... Elle se porte
bien, ta mre?

--Trs-bien, elle est  la maison. N'est-ce pas que Salvator a beaucoup
grandi?

--Et embelli! rpondit l'tranger. C'est un ange! Ah! s'il voulait me
laisser l'embrasser!... Mais il a peur de moi, et je ne veux pas le
faire pleurer.

--Salvator, dit la petite, embrassez donc monsieur. C'est votre bon ami,
que vous avez oubli! Allons, mettez vos petits bras  son cou. Vous
aurez du bonbon, et je dirai  maman que vous avez t trs-aimable.

L'enfant cda, et aprs avoir embrass l'tranger, il redemanda ses
coquillages et ses cailloux et se remit  jouer sur le sable.

L'tranger s'tait appuy contre la nacelle; il regardait l'enfant
avec des yeux pleins de larmes. Le prince, la bonne et Biffi, qui le
surveillaient attentivement, semblaient invisibles pour lui.

Cependant, au bout de quelques instants, il parut remarquer leur
prsence et sourit de l'anxit qui se peignait encore sur leurs
figures. Celle de Karol attira surtout son attention, et il fit un
mouvement pour se rapprocher de lui.

--Monsieur, lui dit-il, n'est-ce point au prince de Roswald que j'ai
l'honneur de parler?

Et, sur un signe affirmatif du prince, il ajouta: Vous commandez ici,
et moi, je ne connais dans cette maison, probablement, que les enfants
et leur mre; ayez l'obligeance de dire  ces braves serviteurs de
s'loigner un peu, afin que j'aie l'honneur de vous dire quelques mots.

--Monsieur, rpondit le prince en l'emmenant  quelques pas de l, il me
parat plus simple de nous loigner nous-mmes; car je ne commande point
ici, comme vous le prtendez, et je n'ai que les droits d'un ami. Mais
ils suffisent pour que je regarde comme un devoir de vous faire une
observation. Vous n'tes pas entr ici rgulirement, et vous n'y pouvez
rester davantage sans l'autorisation de la matresse du logis. Vous avez
franchi une palissade, non acheve, il est vrai, mais que la biensance
vous commandait de respecter. Veuillez vous retirer par o vous tes
venu et vous prsenter sous votre nom  la grille du parc. Si la signora
Floriani juge  propos de vous recevoir, vous ne risquerez plus de
rencontrer chez elle des personnes disposes  vous en faire sortir.

--pargnez-vous le rle que vous jouez, Monsieur, rpondit l'tranger
avec hauteur; il est ridicule. Et, voyant tinceler les yeux du prince,
il ajouta avec une douceur railleuse: Ce rle serait indigne d'un homme
gnreux comme vous, si vous saviez qui je suis; coutez-moi, vous allez
vous en convaincre par vous-mme.




XXV.


--Je m'appelle, poursuivit l'tranger en baissant la voix, Onorio
Vandoni, et je suis le pre de ce bel enfant dont vous voil dsormais
constitu le gardien. Mais vous n'avez pas le droit de m'empcher
d'embrasser mon fils, et vous le rclameriez en vain, ce droit que je
vous refuserais par la force si la persuasion ne suffisait point. Vous
pensez bien que, lorsque la signora Floriani a cru devoir rompre les
liens qui nous unissaient, il m'et t facile de rclamer, ou du moins
de lui contester la possession de mon enfant. Mais  Dieu ne plaise que
j'aie voulu le priver, dans un ge aussi tendre, des soins d'une femme
dont le dvouement maternel est incomparable! Je me suis soumis en
silence  l'arrt qui me sparait de lui, je n'ai consult que son
intrt et le soin de son bonheur. Mais ne pensez pas que j'aie consenti
 le perdre  jamais de vue. De loin, comme de prs, je l'ai toujours
surveill, je le surveillerai toujours. Tant qu'il vivra avec sa
mre, je sais qu'il sera heureux. Mais s'il la perdait, ou si quelque
circonstance imprvue engageait la signora  se sparer de lui, je
reparatrais avec le zle et l'autorit de mon rle de pre. Nous n'en
sommes point l. Je sais ce qui se passe ici. Le hasard et un peu
d'adresse de ma part m'ont appris que vous tiez l'heureux amant de
la Lucrezia. Je vous plains de votre bonheur, Monsieur! car elle n'est
point une femme qu'on puisse aimer  demi, et qu'on puisse se consoler
de perdre!... Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit. Il ne s'agit que
de l'enfant... je sais que je n'ai plus le droit de parler de la mre.
Je me suis donc assur de vos bons sentiments pour lui, de la douceur et
de la dignit de votre caractre. Je sais... ceci va vous tonner, car
vous croyez vos secrets bien enferms dans cette retraite que vous
gardez avec jalousie, et que vous tiez en train de palissader
vous-mme, quand j'ai os enjamber vos fortifications! Eh bien, apprenez
qu'il n'est point de secrets de famille qui chappent  l'observation
des valets... Je sais que vous voulez pouser Lucrezia Floriani, et que
Lucrezia Floriani n'accepte pas encore votre dvouement. Je sais que
vous auriez servi volontiers de pre  ses enfants. Je vous en remercie
pour mon compte, mais je vous aurais dlivr de ce soin en ce qui
concerne mon fils, et si la signora venait  se laisser flchir par vos
instances, vous pouvez compter toujours sur trois enfants et non sur
quatre.

Ce que je vous dis ici, Monsieur, ce n'est point pour que vous le
rptiez  Lucrezia. Cela ressemblerait  une menace de ma part,  une
lche tentative pour m'opposer au succs de votre entreprise. Mais
si j'vite ses regards, si je ne vais pas chercher le douloureux et
dangereux plaisir de la voir, je ne veux pas que vous vous mpreniez
sur les motifs de ma prudence. Il est bon, au contraire, que vous les
connaissiez. Vous voyez, qu'en dpit de vos retranchements, il m'tait
bien facile de pntrer ici, de voir mon fils et mme de l'enlever.
Si j'y tais venu avec une pareille rsolution, j'y aurais mis plus
d'audace ou plus d'habilet. Je ne comptais pas avoir le plaisir de
causer avec vous en approchant de cette maison, et en me laissant
fasciner par la vue de mon enfant... que j'ai reconnu... ah! presque
d'une lieue de distance, et lorsqu'il ne m'apparaissait que comme un
point noir sur la grve! Cher enfant!... Je ne dirai pas: Pauvre enfant!
il est heureux, il est aim... Mais je m'en vais en me disant: Pauvre
pre! pourquoi n'as-tu pas pu tre aim aussi? Adieu, Monsieur! je suis
charm d'avoir fait connaissance avec vous, et je vous laisse le soin de
raconter, comme il vous conviendra, cette bizarre entrevue. Je ne l'ai
point provoque, je ne la regrette pas. Je ne sens point de haine contre
vous; j'aime  croire que vous mritez mieux votre flicit que je n'ai
mrit mon infortune. La destine est une femme capricieuse qu'on maudit
parfois, mais qu'on invoque toujours!

Vandoni parla encore quelque temps avec plus de facilit que de suite,
et avec plus de franchise que de chaleur. Cependant, lorsqu'il
eut embrass son fils une dernire fois, sans rien dire, il parut
profondment mu.

Mais, tout aussitt, il salua le prince avec l'aplomb obsquieux et
railleur du comdien, et il s'loigna, sans se retourner, jusqu' la
palissade o Biffi s'tait remis  travailler. L, il s'arrta encore
assez longtemps pour regarder l'enfant, puis enfin il salua de nouveau
le prince, et se remit en marche.

Outre l'motion fcheuse et le dsagrment insupportable d'une pareille
rencontre, la figure, la voix, la tournure et le discours de cet homme,
quoique annonant une grande bont et une grande loyaut naturelles,
n'excitrent chez Karol qu'une antipathie prononce. Vandoni tait beau,
assez instruit, et d'une honntet  toute preuve; mais tout en lui
sentait le thtre, et il fallait l'habitude que la Floriani avait de
frquenter des comdiens encore plus affects et plus ampouls, pour
qu'elle ne se ft jamais aperue de ce qui choquait tant le prince  la
premire vue,  savoir cette affectation de solennit, qui trahissait
l'tude  chaque pas,  chaque mot. Vandoni tait un mlange d'emphase
et de navet assez difficile  dfinir. La nature l'avait fait ce qu'il
voulait paratre; mais, ainsi qu'il arrive aux artistes secondaires,
l'art lui tait devenu une seconde nature. Il tait sincrement gnreux
et dlicat, mais il ne pouvait plus se contenter de l'tre par le
fait; il avait besoin de le dire et de confier ses sentiments comme il
rcitait un monologue sur la scne. Tandis que les comdiens de premier
ordre portent leur me dans leur rle, ceux qui n'ont qu'une mdiocre
inspiration ramnent leur rle dans la vie prive et le jouent sans en
avoir conscience,  tous les instants du jour.

En raison de cette infirmit, le bon Vandoni avait l'extrieur moins
srieux que ses sentiments, et il tait  ses paroles le poids qu'elles
eussent eu par elles-mmes, s'il ne les et dbites avec un soin trop
consciencieux. Tandis que les inflexions justes et la prononciation
nette de la Floriani partaient d'elle-mme et d'elle seule, la
prononciation nette et les inflexions justes de Vandoni sentaient la
leon du professeur. Il en tait de mme de sa dmarche, de son geste et
de l'expression de sa physionomie. Tout cela sentait le miroir. Il est
bien vrai que l'tude avait pass dans son tre et dans son sang, et
qu'il disait d'abondance ce qu'en d'autres temps il s'tait pniblement
tudi  bien dire. Mais la convention premire de son dbit et de son
attitude reparaissait toujours, et tandis que le bon got de la causerie
est d'attnuer dans la forme ce qu'on peut apporter de force dans le
fond, son bon got,  lui, consistait  tout faire ressortir et  ne
rien laisser dans l'ombre.

Ainsi, en parlant de son amour paternel, il fit sentir trop
l'attendrissement; en revendiquant ses droits de pre et en parlant avec
gnrosit  son rival, il se posa trop en hros de drame; en voulant
paratre rsign  l'infidlit de sa matresse; il fora trop
l'intention et prit presque un air de rou qui tait bien au-dessus de
son courage. Joignez  tout cela une gne secrte dont les artistes
mdiocres ne se dbarrassent jamais moins que lorsqu'ils cherchent
l'aisance, et vous vous expliquerez ce sourire incertain, que Karol
prit pour le comble de l'impertinence, ce regard parfois troubl, qu'il
attribua  l'hbtement de la dbauche, enfin, ces gestes arrondis qu'il
fut tent de souffleter.

Pourtant, cette impression personnelle du prince Karol en contact avec
le comdien Vandoni, tait toute relative. Leurs dfauts  tous deux
taient si opposs, qu' les voir ensemble il et fallu condamner tour 
tour deux caractres qu'on et accepts isolment. Le prince pchait
par excs de rserve, et,  force de har tout ce qui, dans la forme,
pouvait tre tax de la plus lgre exagration, il avait, par moments,
une raideur glaciale un peu dsobligeante. Vandoni, au contraire, ne
voulait passer devant personne sans lui laisser une certaine opinion de
son mrite. Ses yeux ne cherchaient pas, comme ceux du prince, 
viter l'insulte d'un regard curieux, ils cherchaient ce regard et
l'interrogeaient pour juger de l'effet produit. Quand l'effet lui
paraissait manqu, il s'obstinait, afin d'en trouver un meilleur;
mais comme il n'avait pas cette vivacit d'esprit qu'ont les grands
comdiens, les grands avocats et les grands causeurs pour faire natre
l'occasion de se manifester et de se dvelopper, il restait souvent 
ct de son effet.

Il n'tait pourtant rien de tout ce que le prince voulut supposer,
d'aprs sa manire d'tre. Il n'tait ni born, ni hbleur, ni dbauch,
ni insolent. C'tait plutt une nature bienveillante, quoique assez
personnelle, sincre quoique un peu vaine, sobre et douce, bien que
porte, dans l'occasion,  se targuer du contraire. Il avait eu le
malheur d'aspirer toujours  plus de clbrit qu'il n'en pouvait avoir.
Sa passion tait de jouer les premiers rles; il n'y tait jamais
parvenu. Alors, voulant faire valoir les emplois effacs qui lui taient
confis, il avait jou trop en conscience les rles de pre noble, de
druide, de confident ou de capitaine des gardes. C'est un grand tort
que de vouloir attirer trop l'attention sur les parties d'un ouvrage
dramatique que l'auteur a places au second plan. S'il y avait un
endroit faible, voire une platitude dans son rle, Vandoni la faisait
impitoyablement ressortir, et il tait tout tonn d'avoir fait siffler
le pote qu'il avait cru servir de tout son zle et de tous ses moyens.

En outre, il tait petit et voulait paratre grand. Il avait une de ces
belles voix de basse-taille qui ne peuvent varier leurs inflexions et
que la nature a condamnes  une sonorit monotone. Il tirait vanit
d'avoir un plus beau timbre que tel ou tel acteur en renom et ne
se disait pas qu'une voix raille conduite par le gnie est plus
sympathique et plus puissante qu'un vigoureux instrument obissant  un
souffle vulgaire. Ce bon Vandoni! il s'en allait pensant avoir remis 
sa place, avec beaucoup de finesse, de mesure et de dignit, l'orgueil
jaloux du petit prince de Roswald, et le prince de Roswald haussait les
paules en le voyant partir, se demandant avec une profonde douleur
comment la Floriani avait pu souffrir un seul jour l'intimit d'un homme
si ridicule et mdiocre.

Hlas! Karol n'tait pas,  cet gard, au bout de ses peines, car
Vandoni ne se retirait pas pleinement satisfait de _son effet_. Il
regrettait de n'avoir pas rencontr Lucrezia pour lui montrer un
dtachement philosophique ou une fiert magnanime qu'il n'avait pu
feindre dans les premiers moments de leur rupture. Il regrettait d'avoir
laiss  cette femme si forte l'ide qu'il ne l'tait pas autant
qu'elle, et tout ce qu'il y avait eu de naf et de touchant dans ses
larmes et dans sa colre, il voulait l'effacer par quelque scne de
gloriole misricordieuse qui lui paraissait d'un plus beau style.

Il ralentissait donc le pas,  mesure qu'il s'loignait, sachant bien
qu'il faut aider le hasard, et le hasard le plus ais  prvoir aida sa
petite ruse. Il tait encore en vue lorsque la Floriani descendit sur la
grve.

Et que venait-elle faire sur cette grve, au lieu de rester dans son
boudoir  causer avec le comte Albani? C'est qu'elle avait fini de
causer, c'est qu'elle avait triomph de la rsistance de ce dernier,
c'est qu'elle venait dire au prince: Vous l'emportez; je vous aime trop
pour persister  vous faire souffrir. Soyez mon poux. J'expose mon
amour maternel  de rudes combats, je brave l'avenir, j'touffe le cri
de ma conscience, mais je me damnerai pour vous s'il le faut!

Mais, de mme qu'on se brise les mains et la tte en courant avec
transport vers une porte que l'on compte franchir et qui se trouve
ferme, de mme la Floriani se heurta et resta comme terrasse en
rencontrant la figure froide et chagrine de son amant. Il la salua avec
la courtoisie d'un respect pass  l'tat de systme; mais son regard
semblait lui dire: Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?

Jamais encore il ne s'tait montr  elle aussi triste; et comme, chez
les natures qui ne veulent pas se livrer, la tristesse prend l'apparence
du ddain, elle fut pouvante de l'expression de son visage. Elle
regarda autour d'elle comme pour demander aux objets extrieurs la cause
de cette rvolution funeste. Elle vit Vandoni  distance. Elle pensait
si peu  lui qu'elle ne le reconnut point; mais Stella courut  elle
pour le lui dsigner. M. Vandoni s'en va, il n'a pas voulu que je
t'appelle[1]; il dit qu'il n'a pas le temps de s'arrter. Sans doute il
reviendra; il a demand comment tu te portais; il a embrass Salvator,
il a pleur. On dirait qu'il a beaucoup de chagrin. Au reste, il a
caus avec le prince, qui te racontera tout cela. Moi, je n'en sais pas
davantage.

[Footnote 1: L'auteur sait trs-bien que l'enfant aurait d dire
_appelasse_, mais l'enfant ne l'a point dit.]

Et l'enfant retourna jouer avec son frre.

La Lucrezia regarda alternativement le prince et Vandoni. Vandoni
s'tait retourn, il la voyait; mais il affectait d'tre toujours
absorb par la vue de son fils. Le prince s'tait dtourn avec une
sorte de dgot  l'ide que la Floriani allait rappeler son ancien
amant et le lui prsenter peut-tre.

Elle comprit fort bien tout ce qui se passait, et ne s'tonna plus de
l'angoisse de Karol. Mais elle savait, ou du moins elle croyait que,
d'un mot, elle pouvait la faire cesser, tandis que Vandoni s'en allait
humili et bris, sans doute. Il s'en allait discrtement, sans avoir eu
le temps de reconnatre et de caresser son fils. Elle s'imagina qu'il
souffrait normment, tandis qu'il ne souffrait rellement pas beaucoup
dans ce moment-l. Il avait bien les entrailles paternelles, et quand il
tait seul et qu'il pensait  Salvator, il pleurait de bonne foi.
Mais, en prsence de son rival et de son infidle, il avait un rle 
soutenir, et, comme il arrive toujours aux acteurs sur la scne, le
monde rel disparaissait devant l'motion du monde fictif.

La Floriani tait trop vraie, trop aimante, trop gnreuse pour se
rendre compte de ce qu'il prouvait alors. Elle ne sentit qu'une immense
compassion, l'horreur d'imposer le malheur et la honte  un homme qui
l'avait beaucoup aime et qu'elle s'tait efforce d'aimer aussi. Elle
comprit bien que ce qu'elle allait faire irriterait profondment
Karol; mais elle se dit qu'avec la rflexion, non-seulement il lui
pardonnerait, mais encore il approuverait son mouvement. Le coeur
raisonne vite, et, quand il est pouss par la conscience, il sacrifie
sans hsiter toute rpugnance et tout intrt personnel. Elle courut
vers la palissade, appela Vandoni d'une voix assure, et, quand il se
fut retourn pour venir  elle, elle fit quelques pas au-devant lui, lui
tendit la main et l'embrassa cordialement.

Certes, Vandoni fut touch d'un lan si gnreux et si hardi. Il avait
espr trouver une petite vengeance dans la confusion de Lucrezia
en prsence de son nouvel amant. Il n'avait pas compt qu'elle le
rappellerait; c'est pourquoi il avait t bien aise de se faire voir le
plus longtemps possible pour prolonger la souffrance de son rival. Mais
le coeur de la Floriani tait bien au-dessus de toutes ces petitesses,
et l'on ne fait pas rougir une femme profondment sincre et vaillante.
Vandoni oublia son rle, et couvrit de baisers et de larmes les mains de
son infidle. Il ne jouait plus le drame, il tait vaincu.

--Je ne te permets pas de nous quitter ainsi, lui dit la Lucrezia avec
une fermet calme et affectueuse. Je ne sais d'o tu viens; mais fatigu
ou non, tu te reposeras ici, tu verras Salvator  ton aise. Nous
causerons de lui ensemble, et nous nous quitterons cette fois plus
tranquilles et meilleurs amis qu'auparavant. Tu le veux, n'est-ce pas,
mon ami? Nous avons t frres. Voici le moment de le redevenir.

--Mais le prince de Roswald?... dit Vandoni en baissant la voix.

--Tu crois qu'il sera jaloux? Pas de fatuit, Vandoni! il ne le sera
point. Mais tu verras qu'il n'a point entendu dire de mal de toi ici, et
que tu as droit  ses gards et  son estime.

--A sa place, je n'aurais jamais souffert qu'un ancien amant...

--Apparemment il vaut mieux que toi, mon ami! Il est plus confiant et
plus gnreux que tu ne l'tais  mon gard. Viens, je veux te prsenter
 lui.

--C'est inutile! dit Vandoni qui se sentait faible et attendri, et qui
ne pouvait se rsoudre  se montrer naturellement  son rival. Je me
suis dj prsent moi-mme. Il a t fort poli. Mais tu veux donc
absolument que j'entre chez toi? C'est insens!

Lucrezia ne lui rpondit qu'en lui montrant Salvator. Il cda, moiti
par tendresse, moiti par malice.




XXVI.


S'il n'est gure d'hommes qui puissent se rsigner  voir face  face
celui qui les remplace dans le cour d'une matresse, sans dsirer d'en
tirer un peu de vengeance, il n'est gure de femmes non plus qui se
hasardent, sans un peu de trouble,  mettre ces deux hommes en prsence.

Pourtant la Floriani n'prouva pas le secret malaise qui accompagne de
pareilles rencontres. Pourquoi l'et-elle prouv, lorsque, toute sa
vie, elle avait jou cartes sur table avec une franchise sans bornes? Il
ne s'agissait point l de payer d'audace ou d'habilet pour mnager deux
rivaux galement tromps. Il y avait un amant avou dans le prsent
et un amant avou dans le pass. Si la passion pouvait tre un peu
philosophe, l'amant heureux serait plein de courtoisie et de gnrosit
pour l'amant dlaiss; mais elle ne l'est pas du tout: elle voudrait
accaparer le pass comme le prsent et comme l'avenir. Elle s'alarme
d'un souvenir, et en cela elle raisonne fort mal; car, en amour,
rien n'est moins tentant que de retourner au pass, rien n'est moins
dangereux que la vue d'un tre qu'on a quitt volontairement et par
lassitude.

Malheureusement personne ne connaissait moins le coeur humain que le
prince Karol. Le sien tait unique en son genre, et chaque fois qu'il
voulait rapporter les penses d'autrui aux siennes propres, il tait
certain qu'il devait se tromper. Il essaya de se reprsenter l'motion
qu'il prouverait si la princesse Lucie venait  lui apparatre, et il
s'imagina que si elle se prsentait, comme le spectre de Banco,  la
table de la Floriani, il tomberait foudroy, non pas tant de frayeur que
de remords et de regret. De l, il partit pour supposer que la Floriani
ne pouvait pas revoir Vandoni en chair et en os sans prouver aussi le
regret violent de l'avoir bris, et le remord d'appartenir sous ses yeux
 un autre.

Or, il n'y avait pas de supposition plus injuste et plus absurde que
celle-l. Lucrezia revoyait tous les petits travers, tous les innocents
ridicules de Vandoni, avec des yeux qu'elle ne se faisait plus
conscience d'ouvrir tout grands. Elle comparait cet tre, dont elle
n'avait jamais t trs-enthousiasme, avec celui qui lui causait un
enthousiasme sans bornes. En ralit, d'ailleurs, la comparaison tait
tellement  l'avantage du prince, que, s'il et pu lire dans l'me de sa
matresse, il aurait vu clairement que la prsence de Vandoni redoublait
la passion de Lucrezia pour lui-mme.

Il ne sut pas comprendre le triomphe de sa position. Son inquitude
jalouse le rendit  cet gard trop modeste, tandis que, d'autre part, le
peu de cas qu'il croyait devoir faire de Vandoni le rendait hautain, au
point, qu'il se sentait humili de succder  un pareil homme. Il ne sut
pas cacher son dpit, son anxit, son mortel dplaisir. Pendant que
Vandoni soupait  ct de Lucrezia, il ne put tenir en place. Il sortit
pour ne point le voir et l'entendre. Puis il rentra pour l'empcher
d'tre entreprenant. Il ne fit qu'aller et venir, en proie  une
fivre terrible, vitant le regard tendre et rassurant de Lucrezia et
ddaignant les avances de ce bon Vandoni, qui, grce  lui, se croyait
charg du rle de gnreux.

Si c'est, comme je le crois, l'orgueil qui nous rend jaloux, il faut
avouer que c'est un orgueil bien maladroit et bien inconsquent. Vandoni
s'tait promis d'abord d'inquiter un peu son rival par un air de
confiance et de familiarit avec Lucrezia. Mais il n'avait point russi
 se donner cet air-l. Il y avait, dans la tranquille bont de la
Floriani, quelque chose de si franc et de si digne, que tout l'art du
comdien chouait devant cette absence d'art. Mais le prince prit si
bien  tche d'aider, par sa folie,  la dmangeaison d'impertinence de
Vandoni, que ce dernier se trouva veng sans y avoir contribu le moins
du monde. Il put se rjouir de voir les angoisses qu'il causait, et,
 la fin du souper, il dit  Lucrezia, en suivant des yeux Karol qui
sortait pour la dixime fois: Vous vous vantiez, ma belle amie, ou
plutt vous vantiez votre charmant prince, en me disant qu'il valait
mieux que moi, qu'il n'tait point jaloux du pass, et qu'il ne
souffrirait pas en me voyant. Il souffre au contraire, il souffre trop
pour que je reste davantage. Adieu donc! je m'en vais sur cette triste
vrit qu'il n'y a point d'amant sublime, et que les ennuis que vous
avez cru fuir en me quittant, vous les retrouvez avec un autre. Vous
n'avez fait que mettre un beau visage brun  la place d'un visage blond
qui n'tait pas mal. Le changement est toujours un plaisir pour les
femmes! Mais convenez,  prsent, que pour tre jaloux de vous, je
n'tais point un monstre, puisque voici votre nouveau Dieu, votre idole,
votre ange, tourment par le mme dmon qui me rongeait le coeur.

--Vandoni, rpondit Lucrezia, j'ignore si le prince est jaloux de toi.
J'espre que tu te trompes; mais, comme je ne veux pas que tu m'accuses
de feindre avec toi, supposons qu'il le soit en effet: qu'en veux-tu
conclure? Que j'ai eu tort de te quitter? Ai-je fait ici un plaidoyer
pour te prouver que j'avais eu raison? Non; je crois que le tort est
toujours  celui qui veut se soustraire  la souffrance. J'ai eu ce
tort: ne me l'as-tu point encore pardonn?

--Ah! qui pourrait garder du ressentiment contre toi? dit Vandoni en lui
baisant la main avec une motion sincre. Je t'aime toujours, je serais
toujours prt  te consacrer ma vie, si tu voulais revenir  moi, mme
en ne m'aimant pas plus que par le pass!... car je ne me fais point
illusion, tu ne m'as jamais aim que d'amiti!

--Je ne t'ai, du moins, jamais tromp  cet gard et j'ai fait mon
possible pour n'tre pas trop ingrate peut-tre avions-nous une trop
ancienne amiti l'un pour l'autre, peut-tre nous sentions-nous trop
frres pour tre amants!

--Parle pour toi, cruelle! moi...

--Toi, tu es un noble coeur, et, si tu crois faire souffrir en effet le
prince, tu vas te retirer. Mais je ne veux pour rien au monde renoncer
 ton amiti, et je compte la retrouver plus tard, quand les feux de
la jeunesse auront fait place, chez le prince, au calme d'une paisible
affection. La mienne pour toi, Vandoni, est fonde sur l'estime; elle
est  l'preuve du temps et de l'absence. Il existe entre nous un lien
indissoluble; ma tendresse pour ton fils est un garant pour toi de celle
que je te conserve.

--Mon fils! Ah! oui, parlons de mon fils, s'cria Vandoni redevenu tout
 fait srieux. Eh bien, Lucrezia, tes-vous contente de moi? Ai-je
laiss voir  vos autres enfants que celui-l m'appartenait? Ah! quelle
trange position vous m'avez faite! ne jamais entendre le nom de pre
sortir pour moi de la bouche de mon fils!

--Vandoni, votre fils sait  peine parler, et ne sait encore que mon
nom et celui de ses frres. Je ne savais pas si nous nous reverrions
jamais... Maintenant, si vous tes calme, si vous avez pris une dcision
importante, parlez! Sous quel nom et dans quelles ides dois-je
l'lever?

--Ah! Lucrezia, vous savez ma faiblesse pour vous mon dvouement
aveugle, ma lche soumission, devrais-je dire! Si vous ne devez pas vous
marier, que votre volont soit faite, que mon fils porte votre nom, et
qu'il me soit seulement permis de le voir et d'tre son meilleur ami,
aprs vous. Mais si vous devez devenir princesse de Roswald, j'exige que
mon enfant me soit rendu. J'aime mieux lui voir partager ma vie errante
et mon sort prcaire que d'abandonner mon autorit et mes devoirs  un
tranger.

--Mon ami, reprit Lucrezia, il y a plus d'orgueil que de tendresse
dans cette rsolution, et je n'emploierai qu'un seul argument pour la
combattre. En supposant que je me marie demain, Salvator est encore,
pour huit ou dix ans, au moins, un petit enfant, et les soins d'une
femme lui sont ncessaires. A quelle femme le confierez-vous donc?
Avez-vous une soeur, une mre? Non! vous ne pourrez le confier qu' une
matresse ou  une servante! Croyez-vous qu'il soit aussi bien soign,
aussi bien lev, aussi heureux qu'avec moi? Dormirez-vous tranquille,
quand, forc de vous rendre  la rptition tout le jour, et  la
reprsentation tout le soir, vous laisserez ce pauvre enfant  la merci
d'une servante infidle ou d'une martre haineuse?

--Non, sans doute! dit Vandoni en soupirant, vous avez raison. De ce que
vous tes riche, indpendante et clbre, vous avez tous les droits,
tous les pouvoirs, mme celui de chasser le pre et de garder l'enfant.

--Vandoni! tu me fais mal, rpondit Lucrezia, ne parle point ainsi.
Veux-tu que j'assure, ds  prsent,  notre enfant, une partie de ma
fortune, dont tu auras la tutelle et la direction? Veux-tu surveiller
son ducation, tre consult sur tous les dtails, rgler son avenir?
J'y consens avec joie, pourvu que tu le laisses prs de moi et que tu me
charges d'tre le pouvoir excutif de tes volonts. Je suis bien sre
que nous nous entendrons sur tous les points, dans l'intrt d'un tre
qui nous est plus cher que la vie.

--Non! non! Pas d'aumne! s'cria Vandoni; je ne suis point un lche, et
je mourrai  l'hpital avant d'accepter de toi un secours dguis sous
un nom, sous une forme quelconque. Garde l'enfant! garde-le tout entier.
Je sais bien qu'il ne connatra et n'aimera que toi! Ce serait
bien vainement qu'un jour je viendrais le rclamer, lui dire qu'il
m'appartient, qu'il est forc de me suivre. Il ne se sparera jamais
volontairement d'une mre telle que toi! Allons, le sort en est jet, je
vois que tu vas devenir princesse...

--Rien n'est dcid  cet gard, mon ami, je te le jure, et je te jure
surtout, par ce qu'il y a de plus sacr, par ton honneur et par ton
fils, que si tu mets  mon mariage la condition que je me sparerai de
cet enfant, je ne me marierai jamais!

--Tu es donc toujours la mme,  femme trange et admirable! s'cria
Vandoni exalt. Tu es donc toujours mre avant tout! Tu prfres donc
toujours tes enfants  la gloire,  la richesse,  l'amour mme!

--A la richesse et  la gloire, trs-certainement, rpondit-elle avec un
sourire calme. Quant  l'amour, dans ce moment-ci, je n'ose te rpondre;
mais ce qu'il y a de certain, c'est que je connais mon devoir, et que
mon premier devoir c'est celui de tout sacrifier, mme l'amour,  ces
enfants de l'amour. Le plus pris, le plus fidle des amants peut se
consoler, mais des enfants ne retrouvent jamais une mre.

--Eh bien, je pars tranquille, dit Vandoni en lui serrant la main, et
je n'exige plus de toi qu'une promesse. Jure-moi de ne point pouser ce
prince si charmant, mais si jaloux, avant un an d'ici! Je ne puis me
persuader qu'il soit meilleur que moi et qu'il voie toujours d'un oeil
calme ces gages de tes amours passes. Je connais ta clairvoyance, la
fermet et la promptitude de tes sacrifices quand le sort de tes enfants
te semble compromis. Je sais fort bien pourquoi tu n'as pu me supporter
longtemps! c'est que j'avais beau faire, je dtestais la ressemblance de
ta Batrice avec le misrable Tealdo Soavi. Eh bien, d'ici  un an,
le prince de Roswald dtestera Salvator, si ce n'est dj fait; si
aujourd'hui, peut-tre, la vue de cet enfant ne lui est pas dj
insupportable. Pas d'entranement trop subit, pas de coups de tte, je
t'en supplie, ma chre Lucrezia; et tu resteras toujours libre, car je
m'en rends bien compte, maintenant que je suis sage et dsintress dans
la question: la libert absolue est le seul tat qui te convienne, et la
tendre mre de quatre enfants de l'amour ne doit pas confier leur sort 
la vertu d'un mari, quelque assure qu'elle soit.

--Je crois que tu as raison, dit Lucrezia, et j'entends avec plaisir
la voix calme de mon ancien ami. Sois tranquille, frre! ta vieille
camarade, ta soeur fidle n'exposera pas, dans un moment d'enthousiasme,
l'avenir des enfants qu'elle adore.

--Maintenant, adieu! dit Vandoni en la pressant sur son coeur avec une
tendresse chaste et profonde. Adieu, l'tre que j'aime encore le
mieux sur la terre! Je ne te reverrai pas de si tt, peut-tre. Je ne
chercherai pas  te revoir; je vois que je troublerais tes amours, et je
t'avoue que je ne suis pas assez fort pour les voir sans souffrir. Quand
tu auras un intervalle de repos et de libert,  travers tes sublimes et
folles passions, appelle-moi un instant  tes pieds; j'y resterai docile
et soumis, heureux de te voir et d'embrasser mon fils, jusqu' ce que tu
me dises comme aujourd'hui: Va-t'en, j'aime, et ce n'est pas toi!

Si Vandoni tait brusquement parti sur ce noble panchement, il et t
ce que Dieu l'avait fait, un bon esprit et un bon coeur. Si, au lieu de
courir le monde d'motions factices que lui imposait son emploi, il et
pu demeurer quelque temps dans cette disposition chaleureuse et vraie,
il et reparu transform sur la scne, et le public et peut-tre t
fort surpris d'avoir  applaudir un excellent artiste, au lieu de
sourire patiemment aux froides et correctes dclamations d'un comdien
_utile_.

Mais on n'vite point sa destine, et le prince Karol reparaissant tout
 coup, Vandoni retrouva tout  coup son affectation. Il voulut lui
faire un discours d'adieux, dans lequel il s'efforait d'insinuer
dlicatement les ides et les sentiments sous l'empire desquels il
venait de se trouver. Il choua compltement; il ne dit que des choses
embrouilles, sans got, sans suite, et, passant du grave au doux, du
plaisant au svre, il fut tour  tour emphatique et trivial, pdant et
ridicule.

Il est vrai que l'air hautain et impatient du prince, ses rponses
sches et ses saluts ironiques taient faits pour dmonter un acteur
plus habile que Vandoni. Ce dernier vit bien qu'il manquait son effet;
et, se rejetant sur l'aplomb maladroit du comdien siffl, il se
retourna vers la Floriani, en lui disant d'un air un peu dbraill: Ma
foi, je crois que je _patauge_, et que je ferai bien d'en rester l, si
je ne veux m'_enfoncer_ tout  fait, et te faire rougir de ton pauvre
camarade. N'importe, tu parleras  ma place quand je serai parti, et
tu diras que ton ami est un bon diable, qui ne veut faire de peine 
personne. Quelle chute!

Salvator Albani, qui avait occup ces deux heures  tcher de distraire
Karol, s'empressa, avec sa bienveillance accoutume, de passer sur
toutes ces misres l'ponge de la politesse et de l'enjouement
affectueux. Il prit Vandoni sous le bras, en lui disant qu'il tait
charm d'avoir fait connaissance avec lui, qu'il irait le voir dans la
premire ville d'Italie o ils se retrouveraient ensemble; enfin, qu'il
allait lui tenir compagnie en se promenant avec lui jusqu' Iseo, o
Vandoni avait laiss son voiturin.

--Et le petit Salvator? dit Vandoni au moment de partir. Je ne le
reverrai donc pas?

--Il est endormi, rpondit Lucrezia. Viens lui dire bonsoir.

--Non, non! reprit-il  voix basse, mais de manire  tre entendu du
prince et du comte: cela m'terait le peu de courage que j'ai!

Il fut assez content de l'intonation de cette dernire parole et du
mouvement qu'il fit en s'arrachant de la maison. C'tait un petit effet,
mais il tait juste, et, pour tous les enfants du monde, il n'et pas
voulu ne pas sortir brusquement sur cet effet-l.

--A moins que le prince ne soit un ne, pensa-t-il, il ne pourra douter
que je n'aie dans le caractre un certain hrosme naturel, qui me rend
bien suprieur aux emplois secondaires o me rduisent l'injustice du
public et la jalousie des concurrents.

La faiblesse secrte du pauvre Vandoni tait de se croire n pour de
plus hautes destines, et, quand il commenait  se lier avec quelqu'un,
il ne manquait pas de lui raconter toutes les intrigues de coulisses
dont il se regardait comme victime. Il n'en fit point grce au comte
Albani durant le trajet  pied qu'ils parcoururent ensemble. Salvator
l'encourageant par sa complaisance et se dvouant  cet ennui capital
pour laisser  Karol et  Lucrezia le loisir de s'expliquer, Vandoni
lui exposa toutes les traverses de sa vie de thtre, et ne put mme
rsister au dsir de rciter  pleine voix, sur la grve, des fragments
d'Alfieri et de Goldoni, pour lui montrer de quelle manire il et pu
s'acquitter des premiers rles.

Pendant que Salvator subissait cette preuve, Karol, assis dans un coin
du salon, gardait un silence obstin, et la Floriani cherchait  entamer
une conversation qui les amnerait  de mutuels panchements. Elle
n'avait pas encore pntr le fond de son me  l'endroit de la
jalousie, et, malgr les avertissements de Vandoni, elle se refusait 
y croire. Comme il n'entrait pas dans ses instincts de franchise de
tourner longtemps autour du sujet qui l'intressait, elle se leva,
s'approcha du prince, et lui prenant la main avec force: Vous tes
mortellement triste ce soir, lui dit-elle, et j'en veux savoir la cause.
Vous tremblez! Vous tes malade ou vous souffrez d'un secret chagrin.
Karol, votre silence me fait mal, parlez! Je vous l'ordonne au nom
de l'amour, ou je vous le demande  genoux, rpondez-moi. Est-ce ma
persistance  refuser d'unir mon sort au vtre qui vous affecte ainsi,
et ne prendrez-vous jamais votre parti  cet gard?... Eh bien! Karol,
s'il en est ainsi, je cderai; je ne vous demande qu'une anne de
rflexions de votre part...

--Vous avez t trs-bien conseille par votre ami M. Vandoni, rpondit
le prince, et je dois lui savoir un gr infini de son intervention.
Mais vous me permettrez de ne pas me soumettre aux conditions que
vous daignez me faire de sa part. Je vous demande la permission de me
retirer. Je suis un peu fatigu des dclamations que j'ai entendues ce
soir. Peut-tre m'y habituerai-je si vos amis redeviennent assidus chez
vous. Mais ce n'est pas encore fait, et j'ai la tte brise. Quant aux
perscutions que je vous ai fait subir, et dont vous devez tre bien
lasse vous-mme, je vous supplie de les oublier, et de croire que je
respecterai assez votre repos dsormais pour ne plus les renouveler.

En parlant ainsi d'un ton glacial, Karol se leva, et, saluant
trs-profondment la Floriani, il alla s'enfermer dans sa chambre.




XXVII.


De toutes les colres, de toutes les vengeances, la plus noire, la plus
atroce, la plus poignante est celle qui reste froide et polie. Quand
vous verrez un tre se matriser  ce point, dites, si vous voulez,
qu'il est grand et fort, mais ne dites point qu'il est tendre et bon.
J'aime mieux la grossiret du paysan jaloux, qui bat sa femme, que la
dignit glace du prince qui dchire sans sourciller le coeur de sa
matresse. J'aime mieux l'enfant qui gratigne et mord, que celui qui
boude en silence. Soyons emports, violents, malappris, disons-nous des
injures, cassons les glaces et les pendules, je le veux bien: ce sera
absurde, mais cela ne prouvera point que nous nous hassons. Au lieu
que si nous nous tournons le dos fort poliment en nous sparant sur une
parole amre et ddaigneuse, nous sommes perdus, et tout ce que nous
ferons pour nous raccommoder nous brouillera davantage.

Voil ce que pensait la Floriani reste seule et stupfaite. Quoique
fort douce  l'habitude, elle avait eu de grands accs d'indignation
dans sa vie. Elle s'tait alors abandonne  la violence de son chagrin,
elle avait maudit, elle avait cass, elle avait peut-tre jur, je n'en
rpondrais pas; elle tait la fille d'un pcheur, et d'un pays o les
serments par le corps de Bacchus et celui de la madone, par le sang de
Diane et par celui du Christ, font  tout propos intervenir le ciel
chrtien et paen dans les agitations de la vie domestique. Mais ce
qu'il y a de certain, c'est qu'elle n'avait jamais cru repousser et
chasser de son coeur, d'une manire absolue et subite, les tres
qu'elle aimait assez pour s'irriter contre eux. Elle ne comprenait donc
absolument rien  ces colres froides et ples, qui ressemblent  un
dtachement anti-humain,  un stocisme odieux,  un abandon ternel.
Elle resta plus d'un quart d'heure, immobile, terrasse sous le coup des
paroles inoues de son amant.

Enfin elle se leva et marcha dans le salon, se demandant si elle venait
de faire un rve affreux, et si c'tait bien Karol, cet homme qui, le
matin encore, pleurait d'amour  ses pieds et semblait se consumer
dans une extase divine, qui venait de lui parler ce langage d'un dpit
guind, digne des ruses puriles de la comdie, mais indigne,  coup
sr, d'une affection relle, d'une passion sentie.

Incapable de supporter longtemps une angoisse de ce genre sans la
comprendre, elle monta  la chambre du prince, frappa d'abord avec
prcaution, puis avec autorit, et enfin, voyant qu'on ne lui rpondait
pas et que la porte rsistait, d'une main aussi forte que celle d'une
mre qui va chercher son enfant au milieu des flammes, elle fit sauter
le verrou et entra.

Karol tait assis sur le bord de son lit, la figure tourne et enfonce
dans les coussins en lambeaux; ses manchettes, son mouchoir avaient t
mis en pices par ses ongles crisps et frmissants comme ceux d'un
tigre; sa figure tait effrayante de pleur, ses yeux injects de sang.
Sa beaut avait disparu comme par un prestige infernal.

La souffrance extrme tournait chez lui  une rage d'autant plus
difficile  contenir, qu'il ne se connaissait pas cette facult
dplorable, et que, n'ayant jamais t contrari, il ne savait point
lutter contre lui-mme.

La Floriani avait pos son flambeau prs de lui. Elle avait cart ses
mains brlantes de son visage, elle le regardait avec stupeur. Elle
n'tait point tonne de voir un homme jaloux en proie  un accs de
furie. Ce n'tait pas un spectacle nouveau pour elle, et elle savait
bien qu'on n'en meurt point. Mais voir cet tre anglique rduit aux
mmes excs de violence et de faiblesse que Tealdo Soavi, ou tout autre
de mme trempe, c'tait un tel contre-sens, une telle invraisemblance,
qu'elle ne pouvait en croire ses yeux.

--Vous voulez m'humilier ou m'avilir jusqu'au bout! s'cria Karol en
la repoussant. Vous avez voulu voir jusqu' quel point vous pouviez me
faire descendre au-dessous de moi-mme! tes-vous contente  prsent?
Auquel de vos amants allez-vous me comparer?

--Voil des paroles bien amres, rpondit la Floriani avec une douceur
pleine de tristesse, je ne m'en offenserai point, parce que je
vois qu'en effet vous n'tes point vous-mme dans ce moment-ci. Je
m'attendais  vous trouver froid et mprisant comme tout  l'heure, et
je venais, au nom de l'amour et de la vrit, vous demander compte de
vos ddains, je suis consterne de vous trouver exaspr comme vous
l'tes, et je ne crois pas que le triomphe que vous m'attribuez soit
bien doux pour mon orgueil. Quel langage entre nous, Karol!  mon Dieu,
que s'est-il donc pass, pour que vous doutiez de la douleur effroyable
que j'prouve  vous voir souffrir ainsi? mais, sans doute, si j'en suis
la cause involontaire, je dois avoir en moi la puissance de la faire
cesser. Dites-m'en le moyen, et s'il faut ma vie, ma raison, ma dignit,
ma conscience, je les mettrai  vos pieds pour vous gurir et vous
calmer. Parlez-moi, expliquez-vous, faites que je vous comprenne, voil
tout ce que je vous demande. Rester dans le doute et vous laisser
subir ces tourments sans chercher  les adoucir, voil ce qui m'est
impossible, ce que vous n'obtiendrez jamais de moi. Ouvrez-moi donc ce
coeur meurtri et malade, et si, pour m'y faire lire, il faut que vous
m'accabliez de reproches et d'outrages, ne vous retenez pas, j'aime
mieux cela que le silence, je ne m'offenserai de rien, je me justifierai
avec douceur, avec soumission. Je vous demanderai pardon mme, s'il le
faut, quoique j'ignore absolument mes torts. Mais il faut qu'ils soient
bien graves pour vous faire tant de mal. Rpondez-moi, je vous le
demande  genoux.

Pour montrer tant de patience et de rsignation, il fallait que
la Floriani ft vaincue et terrasse par un amour immense, et tel
qu'elle-mme n'et jamais cru pouvoir le ressentir aprs tant d'orages
du mme genre, aprs de si nombreuses dceptions, tant de fatigues de
coeur et d'esprit, tant de dgots et de dboires. N'ayant jamais menti,
s'tant dvoue et sacrifie toujours, mais jamais avilie, ni mme
aventure pour un intrt personnel quelconque, elle avait une fiert
ombrageuse, un orgueil rel; descendre  se justifier lui avait toujours
paru au-dessus de ses forces, et le soupon lui tait une mortelle
injure.

Pourtant elle s'humilia longtemps avec une mansutude infinie devant ce
malheureux enfant, qui ne voulait point parler parce qu'il ne le pouvait
pas.

Qu'et-il pu dire, en effet? Le dsordre o sa raison tait tombe tait
trop douloureux pour tre volontaire. Suivre le conseil de Lucrezia,
l'injurier, lui faire de sanglants reproches, l'et soulag sans doute;
mais il n'avait pas la facult de rpandre ses tourments au dehors,
parce qu'il n'avait pas l'gosme de vouloir les faire partager. Et
puis, injurier sa matresse! il et prfr la tuer; il se ft tu avec
elle, emportant sa passion dans la tombe. Mais l'outrager en paroles, il
lui semblait que s'il et pu s'y rsoudre, il l'aurait condamne devant
Dieu et que Dieu les et spars dans l'ternit. Pour en venir l, il
et fallu ne plus l'aimer, et plus il souffrait par elle, plus il se
sentait l'esclave de la passion.

Elle ne put que deviner ce qui se passait en lui, car il ne se rvla
que par des rponses dtournes et des rticences douloureuses. Il se
dfendait faiblement en apparence, mais, au fond, sa retenue tait
invincible, et le nom de Vandoni ne pouvait venir sur ses lvres.

--Voyons, lui dit la Floriani lorsqu'elle fut au bout de sa patience
et qu'elle eut puis toutes les forces de son amour  lui arracher
quelques paroles vagues, d'une profondeur ou d'une obscurit
effrayantes: Voyons, mon pauvre ange, vous tes jaloux et vous n'en
voulez pas convenir? Vous, jaloux! Ah! qu'il m'est amer de le constater,
moi, que vous avez habitue  planer, sur les ailes d'un amour sublime,
au-dessus de toutes les misres humaines! Que vous me faites de mal, et
que j'tais loin de croire cela possible de votre part! Ah! laissez-moi
ne vous rpondre que par des reproches douloureux et francs. Vous ne
voulez pas m'en faire; je le prfrerais parce que je pourrais me
disculper, au lieu que je suis rduite  chercher de quoi j'ai  me
dfendre. Mais avant de vous parler _raison_, puisqu'il le faut,
laissez-moi me plaindre, laissez-moi pleurer! C'est le dernier cri de
l'amour heureux qui s'exhale vers le ciel d'o il tait descendu, et o
il va retourner maintenant pour toujours! Laissez-moi vous dire que vous
avez commis aujourd'hui un grand crime contre moi, contre vous-mme et
contre Dieu, qui avait bni notre confiance infinie l'un pour l'autre.
Hlas! vous avez souill par le soupon la passion la plus pure, la
plus complte, la plus dlicieuse de ma vie. Je n'avais jamais aim, je
n'avais jamais t heureuse; pourquoi m'arrachez-vous sitt ma joie,
mes dlices? Vous m'avez entrane dans le ciel, et vous me rejetez
brutalement sur la terre! Mon Dieu, mon Dieu! je ne le mritais pas,
je nageais avec toi dans l'empyre. Je croyais  l'ternit de cette
batitude. Tout ce qui est de ce monde ne me paraissait plus que rves
et fantmes; except mes enfants, que j'emportais dans mes bras vers ce
monde suprieur, je n'avais plus souci de rien... Et  prsent, il faut
descendre, il faut marcher sur les sentiers humains, se dchirer aux
pines, se froisser contre les rochers... Allons, vous l'avez voulu.
Parlons donc de ces choses-l, de Vandoni, de mon pass, et de ce que
l'avenir peut me rserver de devoirs, d'embarras et d'ennuis. J'esprais
les traverser seule, vous laissant calme et indiffrent  ces misres,
trangres  notre passion. Le fardeau du travail et des devoirs
d'ici-bas m'et t lger si j'avais pu vous prserver d'y toucher. Vous
ne vous en seriez pas seulement aperu, si vous tiez rest vous-mme,
et si vous aviez conserv la suprme confiance qui nous faisait si forts
et si purs!... Vous l'avez perdue, vous m'avez retir le talisman qui
m'et rendue invulnrable  la douleur et  l'inquitude. Je vais
maintenant vous dire quelles obligations psent sur ma vie relle, quels
mnagements je dois garder, quels devoirs ma conscience me trace. Mais,
pour les comprendre, il faut vous donner la peine de raisonner un peu,
de connatre mon pass, de le juger, et d'en tirer une conclusion
srieuse, une fois pour toutes!... Vandoni...

[Illustration: Vous tes mortellement triste ce soir. (Page 62.)]

--Ah! s'cria Karol, tremblant comme un enfant, ne prononcez plus ce
nom, et faites-moi grce de tout ce que vous voulez me dire. Je n'ai pas
encore, je n'aurai peut-tre jamais la force de l'entendre. Je hais ce
Vandoni, je hais tout ce qui dans votre vie n'est pas vous-mme. Que
vous importe! Il n'entre pas dans vos devoirs de me rconcilier avec ce
qui me froisse et me rvolte autour de vous. Laissez-moi, puisque cela
m'est possible et n'est possible qu' moi, voir en vous deux tres
distincts. L'un que je n'ai pas connu et que je ne veux pas connatre;
l'autre que je connais, que je possde, et que je ne veux pas voir ml
aux choses que je dteste. Oui, oui, Lucrezia, tu l'as dit, ce serait
descendre et retomber dans la fange des sentiers humains. Viens sur mon
coeur, oublions les atroces souffrances de cette journe et retournons 
Dieu. Que t'importe ce qui s'est pass en moi? Cela me regarde, et j'ai
la force de le subir, puisque j'ai celle de t'aimer autant que si rien
ne m'avait troubl! Non, non, pas d'explications, pas de rcits, pas
de confidences, pas de raisonnements. Prends-moi dans tes bras, et
emporte-moi loin de ce monde maudit o je ne vois pas clair, o je
ne respire pas, o je suis condamn  ramper plus bas que les autres
hommes, si j'y retombe sans ton amour et sans mon enthousiasme.

La Floriani se contenta de cette fausse rparation, ou, de guerre lasse,
elle feignit de s'en contenter; mais, en cela, elle eut grand tort, et
se prcipita d'elle-mme dans un abme de chagrins. Karol s'habitua,
ds ce jour,  croire que la jalousie n'est point une insulte et qu'une
femme aime, peut et doit la pardonner toujours.

[Illustration: Il prit sa mre dans ses bras. (Page 72.)]

Elle retrouva, au salon, vers minuit, Salvator qui venait de reconduire
Vandoni et qui eut la dlicatesse de ne pas lui dire combien il avait
trouv ce brave garon ridicule et ennuyeux. Elle n'eut pas le courage
de lui confier  quel point le prince avait t irrit de la prsence de
son ancien amant; mais elle ne put s'empcher d'admirer combien l'amiti
est plus indulgente, secourable et gnreuse que l'amour. Car elle ne
se dissimulait plus les travers de Vandoni, et elle voyait bien que
Salvator s'tait dvou pour l'en dbarrasser.

Lucrezia se retira auprs de ses enfants, rsolue  oublier les chagrins
de cette journe et  dormir, pour s'veiller, comme une mre vigilante
et active, au point du jour. Mais quoiqu'elle et acquis plus que
personne, dans sa vie de douleurs, la facult de laisser reposer ses
chagrins et de dormir avec, comme un pauvre soldat en campagne dort au
bivouac avec sa faim et ses blessures, elle ne put fermer l'oeil de la
nuit, et tous les souvenirs amers qui s'taient assoupis dans son sein,
depuis quelque temps, s'y ranimrent un  un, puis tous ensemble, pour
la torturer sans relche. Elle vit, comme autant de spectres railleurs
et menaants, ses erreurs et ses dceptions, les ingrats qu'elle avait
faits et les mchants qu'elle n'avait pas pu convertir. Elle lutta
vainement contre l'pouvante du pass, en se rfugiant dans le prsent.
Le prsent ne lui offrait plus de scurit, et les anciennes douleurs ne
se ranimaient ainsi que parce qu'une douleur nouvelle, plus profonde que
toutes les autres, venait leur donner carrire.

Quand elle se leva, ple et brise, le soleil brillant du matin, les
fleurs charges d'humides parfums, les rossignols enivrs de leurs
propres chants, ne ramenrent pas, comme les autres jours, le calme et
l'esprance dans son coeur. Elle ne se sentit pas vivre par le sens
potique de la nature, comme  l'ordinaire. Il lui semblait qu'entre
cette frache et riante nature et son pauvre sein bris, il y avait
dsormais un ennemi secret, un ver rongeur, qui empchait la sve de la
vie de venir jusqu' lui. Elle ne voulut pourtant pas se rendre compte
de l'tendue de son dsastre. Karol fut courb  ses pieds ce jour-l.
Il ne voulait pas faire oublier ses torts, il ne les connaissait pas,
puisque, selon sa coutume, il les avait dj oublis lui-mme: mais il
avait besoin de tendresse, d'effusion et de bonheur, aprs plusieurs
jours passs dans les larmes ou la colre. Jamais il n'tait plus
sduisant et plus adorable que quand le paroxysme de son amertume et de
son dpit l'avait dbarrass de sa souffrance. La Floriani eut encore
 lutter contre son projet de mariage, mais cette fois elle rsista
courageusement. Ce qui s'tait pass la veille l'avait claire, et elle
n'tait pas d'humeur  se laisser dire deux fois qu'on _la suppliait_ de
n'y plus songer. Si l'offre de son nom tait, de la part du prince,
un grand hommage rendu  l'amour qu'elle mritait, le fait de retirer
poliment ses offres, dans un moment de soupon jaloux, tait un outrage
dont la fire Lucrezia sentait la porte plus que lui-mme. Sans lui
dire quelle force nouvelle elle avait puise contre lui dans cette
circonstance, elle lui ta tout espoir, et, cette fois, il accepta
son arrt provisoirement, sans amertume, en avouant qu'il mritait le
chtiment d'tre soumis  quelque longue preuve.

Mais deux jours ne se passrent point sans ramener de nouveaux orages.
Un commis-voyageur russit  pntrer dans la maison pour proposer des
armes de chasse. Clio eut envie d'un nouveau fusil, sa mre le lui
refusa d'abord; puis, voulant lui en faire la surprise, elle eut un
_a-part_ avec le voyageur pour marchander et acheter l'objet de cette
convoitise enfantine. Le jeune homme tait d'une belle figure, un peu
familier et bavard. La beaut et la clbrit de sa nouvelle cliente
le rendaient plus _loquent_ que de coutume, sans toutefois lui faire
perdre la tte et l'empcher de bien vendre sa marchandise. C'tait la
veille de l'anniversaire de Clio, et sa mre voulut mettre le joli
et lger fusil de chasse sous le traversin de l'enfant, pour qu'il le
trouvt le soir au moment de se coucher. Le commis-voyageur s'empressa
de la suivre dans sa chambre, sans trop lui en demander la permission,
pour cacher lui-mme le fusil sous le chevet de Clio et recevoir le
paiement convenu. Karol, qui avait t faire la sieste, entra en cet
instant, et trouva la Floriani dans sa chambre, en tte--tte avec un
beau garon  gros favoris noirs, qui lui parlait d'un air anim, la
regardait avec des yeux hardis, et arrangeait la couverture d'un lit,
tandis qu'elle souriait avec bonhomie des hbleries qu'il dbitait, et
qu'elle songeait  l'ivresse de Clio lorsque la surprise ferait son
effet.

Il n'en fallait pas tant pour que l'imagination de Karol, prompte 
l'insulte, et s'emparant toujours du fait apparent sans le comprendre
et sans l'expliquer, prt un essor funeste. Il laissa chapper une
exclamation bizarre, outrageante, sur le seuil de la chambre de
Lucrezia, et s'enfuit comme un homme qui vient d'tre tmoin de son
dshonneur. Il lui fallut tout le reste du jour pour se calmer et
ouvrir les yeux. Il fallut que la Floriani descendt  une explication
avilissante pour elle et pour lui. Elle le traita, cette fois, comme un
malade qu'il faut persuader et gurir, sans prendre ses hallucinations
au srieux. Mais que devient l'enthousiasme, que devient l'amour, quand
celui qui en est l'objet se conduit comme un maniaque?

Un autre jour on vint dire  la Floriani que Mangiafoco, le pcheur qui
l'avait recherche autrefois en mariage, et qui lui avait caus tant de
frayeur et d'loignement, tait  l'article de la mort, et demandait 
la voir avant de rendre l'me. Cet homme n'avait jamais os se prsenter
devant elle depuis qu'elle tait revenue dans le pays, et ce n'tait pas
sans rpugnance qu'elle consentait  lui fermer les yeux. Mais c'tait
un devoir de religieuse misricorde  remplir, et elle partit sans
hsiter, pour l'autre rive du lac, avec son pre et Biffi. Elle trouva
un moribond qui lui demandait pardon des peines et des peurs qu'il lui
avait faites jadis, et qui la suppliait de prier pour le repos de son
me. Elle le consola avec bont, et sa compassion gnreuse adoucit les
dernires convulsions d'agonie de cet homme, ancien soldat, espce de
bandit dj vieux, mchant, brutal, avare, et cependant dou d'une
certaine intelligence et de quelques instincts patriotiques et
romanesques.

La Floriani revint assez mue, aprs avoir vu s'exhaler pniblement son
dernier soupir. Elle raconta simplement  Salvator, devant Karol, ce qui
s'tait pass, et les paroles tantt absurdes, tantt profondes, que cet
homme lui avait dites en se dbattant contre la mort. Salvator trouva
que, dans ce dvouement nouveau, sa chre Floriani avait t admirable
comme toujours; mais Karol garda le silence. Il avait t inquiet de
cette sortie soudaine, de cette absence qui avait dur depuis le coucher
du soleil jusqu' minuit. Il ne concevait pas que l'on pt porter tant
d'intrt  un misrable qui l'avait si peu mrit. Et comment avait-il
eu l'audace d'appeler  son lit de mort une femme  laquelle il s'tait
rendu si hassable? Il fallait qu'il et de la confiance dans sa bont
et dans sa facult d'oublier les outrages!

Ces rflexions furent faites d'un ton assez singulier. Lucrezia, qui
n'tait pas encore sur le _qui-vive_ de la jalousie  tout propos, et
qui ne s'tait pas encore doute que sa bonne action et paru criminelle
au prince, le regarda avec surprise et vit qu'il tait en colre. Il
avait les yeux rouges, il faisait claquer les articulations de ses
doigts; c'tait une sorte de tic nerveux, qui trahissait son dpit et
qu'elle commenait  comprendre.

Elle ne put se dfendre de hausser les paules.

Karol ne s'en aperut point et continua:

--Quel ge avait ce _Mangiafoco_?

--Soixante ans, au moins, rpondit-elle d'un ton froid et svre.

--Et, sans doute, reprit Karol au bout d'un instant, il avait une bien
belle figure, une barbe effrayante, des guenilles pittoresques? c'tait
un bandit de thtre ou de roman qu'on ne pouvait regarder sans frmir?
L'imagination des femmes se plat  ces dehors-l, et on est toujours
flatt d'avoir enchan un animal sauvage. Sans doute, en expirant, il
avait l'air du tigre bless qui jette sur la colombe un dernier regard
de convoitise et de regret?

--Karol, dit la Floriani en soupirant, un homme qui se meurt est
donc chose fort agrable  peindre? Vous devriez aller voir celui-l
maintenant qu'il est mort; cela ferait tomber tout de suite votre
ironie, et couperait court  vos mtaphores potiques. Mais vous n'irez
pas, vous qui parlez si bien, vous n'en aurez pas le courage; sa
chaumire est malpropre.

Comme elle est susceptible, ce soir! pensa Karol. Qui sait ce qui s'est
pass autrefois entre elle et ce misrable?




XXVIII.


Un autre jour, Karol fut jaloux du cur, qui venait faire une qute.
Un autre jour, il fut jaloux d'un mendiant qu'il prit pour un galant
dguis. Un autre jour, il fut jaloux d'un domestique qui, tant
fort gt, comme tous les serviteurs de la maison, rpondit avec
une hardiesse qui ne lui sembla pas naturelle. Et puis, ce fut un
colporteur, et puis le mdecin; et puis, un grand bent de cousin,
demi-bourgeois, demi-manant, qui vint apporter du gibier  la Lucrezia,
et que, bien naturellement, elle traita en bonne parente, au lieu de
l'envoyer  l'office. Les choses en arrivrent  ce point qu'il n'tait
plus permis de remarquer la figure d'un passant, l'adresse d'un
braconnier, l'encolure d'un cheval. Karol tait mme jaloux des enfants.
Que dis-je, _mme?_ il faudrait dire surtout.

C'tait bien l, en effet, les seuls rivaux qu'il et, les seuls tres
auxquels la Floriani penst autant qu' lui. Il ne se rendit pas compte
du sentiment qu'il prouvait en les voyant dvorer leur mre, de
caresses. Mais, comme, aprs l'imagination d'un bigot, il n'y en a pas
de plus impertinente que celle d'un jaloux, il prit bientt les enfants
en grippe, pour ne pas dire en excration. Il remarqua enfin qu'ils
taient gts, bruyants, entiers, fantasques, et il s'imagina que tous
les enfants n'taient pas de mme. Il s'ennuya de les voir presque
toujours entre leur mre et lui. Il trouva qu'elle leur cdait trop,
qu'elle se faisait leur esclave. En d'autres moments aussi, il
se scandalisa quand elle les mettait en pnitence. Ce systme de
gouvernement maternel, si simple, si bien indiqu par la nature, qui
consiste  adorer d'abord les enfants,  s'en occuper sans cesse,  leur
accorder tout ce qui peut les rendre heureux et aimables, sauf  les
morigner et les arrter ensuite quand ils en abusent,  les gronder
parfois avec nergie et chaleur pour les rcompenser tendrement quand
ils le mritent, tout cela se trouva l'oppos de sa manire de voir.
Selon lui, il ne fallait pas tant se familiariser avec eux, afin d'avoir
moins de peine  se faire craindre, au besoin. Il ne fallait pas les
tutoyer et les caresser, mais les tenir  distance, en faire, de bonne
heure, de petits hommes et de petites femmes bien sages, bien polis,
bien soumis, bien tranquilles. Il fallait leur enseigner prmaturment
beaucoup de choses qu'ils ne pouvaient croire ni comprendre, afin de les
habituer  respecter la rgle tablie, l'usage, la croyance gnrale,
sans s'occuper d'abord d'une chose qu'il regardait comme impossible,
c'est--dire de les convaincre de l'utilit et de l'excellence du
principe dont ces usages et ces rgles ne sont que la consquence. Enfin
il fallait oublier qu'ils taient des enfants, leur ter le charme, le
plaisir et la libert de cette premire existence qui leur revient
de droit divin, faire travailler leur mmoire pour teindre leur
imagination; dvelopper l'habitude de la forme et retarder l'explication
du fond; faire, en un mot, tout l'oppos de ce que faisait et voulait
faire la Floriani.

Il faut se hter de dire que cette manie de contrecarrer, et ce blme
fatigant, n'taient pas continuels et absolus chez le prince. Quand sa
jalousie ne l'obsdait point, c'est--dire dans ses moments lucides,
il disait et pensait tout le contraire. Il adorait les enfants, il les
admirait en toutes choses, mme l o il n'y avait rien  admirer.
Il les gtait plus que la Floriani, et se faisait leur esclave, sans
s'apercevoir, le moins du monde, de son inconsquence. C'est qu'alors
il tait heureux et se montrait sous le ct anglique et idal de sa
nature. Les accs d'ivresse que lui donnait l'amour de la Floriani
taient le thermomtre qui marquait l'apoge de sa douceur, de sa bont
et de sa tendresse. Ah! quel sraphin, quel archange il et t, s'il
avait pu rester toujours ainsi! Dans ces moments-l, qui duraient
parfois des heures, des jours entiers, il tait tout bienveillance,
tout charit, tout misricorde, tout dvouement pour tous les tres
qui l'approchaient. Il se dtournait du chemin pour ne pas craser
un insecte, il se serait jet dans le lac pour sauver le chien de la
maison. Il et fait le chien lui-mme pour entendre les clats de rire
du petit Salvator; il se ft fait livre ou perdrix pour donner  Clio
le plaisir de tirer un coup de fusil. Sa tendresse et son effusion
allaient jusqu' l'excs, jusqu' l'absurde. C'tait alors un de ces
enthousiastes sublimes qu'il faut enfermer comme des fous ou adorer
comme des dieux.

Mais aussi quelle chute, quel cataclysme pouvantable dans tout son
tre, quand,  l'accs de joie et de tendresse, succdait l'accs de
douleur, de soupon et de dpit! Alors, tout changeait de face dans la
nature. Le soleil d'Iseo tait arm de flches empoisonnes, la vapeur
du lac tait pestilentielle, la divine Lucrezia tait une Pasipha, les
enfants de petits monstres; Clio devait prir sur l'chafaud, Lartes
tait enrag, Salvator Albani tait le tratre Yago, et le vieux
Menapace le juif Shylock. Des nuages noirs s'amoncelaient  l'horizon,
tout pleins de Vandoni, de Boccaferri, de Mangiafoco, de rivaux dguiss
en mendiants, en commis-voyageurs, en curs, en laquais, en colporteurs
et en moines, ces nues allaient s'ouvrir et faire pleuvoir sur la villa
une arme d'anciens amis, d'anciens amants (ce qui tait pour lui la
mme race de vipres)! et la Floriani, souille de hideux embrassements,
l'appelait avec un rire infernal pour assister  cette orgie
fantastique!

Ne croyez pas que son imagination, prive de frein et sans cesse excite
par une disposition naturelle et par une passion insense, restt
au-dessous de ce tableau. Il me serait impossible de la suivre et de
vous la faire suivre dans les tourbillons dlirants qu'elle parcourait.
Jamais le Dante n'a rv de supplices semblables  ceux que se crait
cet infortun. Ils taient srieux  force d'tre absurdes, et il n'est
point d'apparition grotesque qui ne fasse peur aux enfants, aux malades
et aux jaloux.

Mais comme il tait souverainement poli et rserv, jamais personne ne
pouvait seulement souponner ce qui se passait en lui. Plus il tait
exaspr, plus il se montrait froid, et l'on ne pouvait juger du degr
de sa fureur qu' celui de sa courtoisie glace. C'est alors qu'il tait
vritablement insupportable, parce qu'il voulait raisonner et soumettre
la vie relle  laquelle il n'avait jamais rien compris,  des principes
qu'il ne pouvait dfinir. Alors il trouvait de l'esprit, un esprit
faux et brillant pour torturer ceux qu'il aimait. Il tait persifleur,
guind, prcieux, dgot de tout. Il avait l'air de mordre tout
doucement pour s'amuser, et la blessure qu'il faisait pntrait
jusqu'aux entrailles. Ou bien, s'il n'avait pas le courage de contredire
et de railler, il se renfermait dans un silence ddaigneux, dans une
bouderie navrante. Tout lui paraissait tranger et indiffrent. Il se
mettait  part de toutes choses, de toutes gens, de toute opinion et
de toute ide. Il ne _comprenait pas cela_. Quand il avait fait cette
rponse aux caressantes investigations d'une causerie qui s'efforait
en vain de le distraire, on pouvait tre certain qu'il mprisait
profondment tout ce qu'on avait dit et tout ce qu'on pourrait dire.

La Floriani craignait que sa famille, et le comte Albani lui-mme, ne
vinssent  pressentir cette jalousie qu'elle devinait enfin, et dont
elle se sentait humilie mortellement. Elle en cachait donc avec soin
les causes misrables et s'efforait d'en adoucir les dplorables
effets. Aprs s'tre beaucoup inquite d'abord pour la sant et pour la
vie du prince, elle put constater qu'il ne se portait jamais mieux que
quand il s'tait livr  des agitations et  des colres intrieures,
qui eussent tu tout autre que lui. Il est des organisations qui ne
puisent leur force que dans la souffrance, et qui semblent se renouveler
en se consumant, comme le phnix. Elle cessa donc de s'alarmer, mais
elle commena  souffrir trangement d'une intimit  laquelle l'enfer
des potes peut seul tre compar. Elle tait devenue, entre les mains
de ce terrible amant, la pierre que Sisyphe roule sans cesse au sommet
de la montagne et laisse choir au fond d'un abme; malheureuse pierre
qui ne se brise jamais!

Elle essaya de tout, de la douceur, de l'emportement, des prires, du
silence, des reproches. Tout choua. Si elle tait calme et gaie en
apparence, pour empcher les autres de voir clair dans son malheur, le
prince, ne comprenant rien  cette force de volont qui n'tait pas en
lui, s'irritait de la trouver vaillante et gnreuse. Il hassait alors
en elle, ce qu'il appelait, dans sa pense, un fonds d'insouciance
bohmienne, une certaine duret d'organisation populaire. Loin de
s'alarmer du mal qu'il lui faisait, il se disait qu'elle ne sentait
rien, qu'elle avait, par bont, certains moments de sollicitude, mais,
qu'en gnral, rien ne pouvait entamer une nature si rsistante, si
robuste et si facile  distraire et  consoler. On et dit qu'alors il
tait jaloux mme de la sant, si forte en apparence, de sa matresse,
et qu'il reprochait  Dieu le calme dont il l'avait doue. Si elle
respirait une fleur, si elle ramassait un caillou, si elle prenait un
papillon pour la collection de Clio, si elle apprenait une fable 
Batrice, si elle caressait le chien, si elle cueillait un fruit pour
le petit Salvator: Quelle nature tonnante!... se disait-il, tout lui
plat, tout l'amuse, tout l'enivre. Elle trouve de la beaut, du parfum,
de la grce, de l'utilit, du plaisir dans les moindres dtails de la
cration. Elle admire tout, elle aime tout!--Donc elle ne m'aime pas,
moi, qui ne vois, qui n'admire, qui ne chris, qui ne comprends qu'elle
au monde! Un abme nous spare!

C'tait vrai, au fond: une nature riche par exubrance et une nature
riche par exclusivet, ne peuvent se fondre l'une dans l'autre. L'une
des deux doit dvorer l'autre et n'en laisser que des cendres. C'est
ce qui arriva. Si, par hasard, la Floriani, accable de fatigue et de
chagrin, ne parvenait point  cacher ce qu'elle souffrait, Karol, rendu
tout  coup  sa tendresse pour elle, oubliait sa mauvaise humeur et
s'inquitait avec excs. Il la servait  genoux, il l'adorait dans ces
moments-l, plus encore qu'il ne l'avait adore dans leur lune de miel.
Que ne pouvait-elle dissimuler, ou manquer tout  fait de force et
de courage! si elle se ft montre constamment  lui, abattue et
languissante, ou si elle et pu affecter longtemps un air sombre et
mcontent, elle l'et guri peut-tre de sa personnalit maladive. Il
se ft oubli pour elle; car ce froce goste tait le plus dvou,
le plus tendre des amis, lorsqu'il voyait souffrir. Mais, comme il
souffrait alors lui-mme d'une douleur relle et fonde, la gnreuse
Floriani rougissait d'avoir cd  un moment de dfaillance. Elle se
htait de secouer sa langueur et de paratre tranquille et ferme. Quant
 feindre le ressentiment, elle en tait incapable; rarement elle se
sentait irrite contre lui; mais lorsque elle l'tait, elle ne se
contenait point et le gourmandait avec violence. Jamais elle n'avait
rien fard, ni rien dissimul; et, comme le plus souvent, elle
n'prouvait que chagrin et compassion en subissant l'injustice d'autrui,
le plus souvent aussi, elle souffrait sans tre en colre, et surtout
sans bouder. Elle mprisait ces ruses fminines, et elle avait grand
tort, dans son intrt, de les mpriser: on le lui fit bien voir! Il est
dans la nature humaine d'abuser et d'offenser toujours, quand on est sr
d'tre toujours pardonn, sans mme avoir la peine de demander pardon.

Salvator Albani avait toujours connu son ami ingal et fantasque,
exigeant  l'excs, ou dsintress  l'excs. Mais les bons moments,
jadis, avaient t les plus habituels, les plus durables; et, chaque
jour, au contraire, depuis qu'il tait revenu  la villa Floriani,
Salvator voyait le prince perdre ses heures de srnit, et tomber
dans une habitude de maussaderie trange; son caractre s'aigrissait
sensiblement. D'abord ce fut une heure mauvaise par semaine, puis une
mauvaise heure par jour. Peu  peu, ce ne fut plus qu'une bonne heure
par jour, et enfin une bonne heure par semaine. Quelque tolrant et
d'humeur facile que ft le comte, il en vint  trouver cette manire
d'tre intolrable. Il en fit la remarque d'abord  son ami, puis
 Lucrezia, puis  tous deux ensemble, et enfin il sentit que son
caractre  lui-mme allait s'aigrir et se transformer, s'il persistait
 vivre auprs d'eux.

Il prit la rsolution de s'en aller tout  fait. La Floriani fut
pouvante de l'ide de rester en tte--tte avec cet amant que, deux
mois auparavant, elle et voulu enlever et mener au bout du monde pour
vivre avec lui dans le dsert. Salvator, par sa gaiet douce, par
sa manire enjoue et philosophique d'envisager toutes les misres
domestiques, lui tait d'un immense secours. Sa prsence contenait
encore le prince et le forait  s'observer, du moins, devant les
enfants. Qu'allait-elle devenir? qu'allait devenir surtout Karol, quand
leur aimable compagnon ne serait plus entre eux, pour les prserver l'un
de l'autre?

Comme elle le retenait avec instances, son effroi et sa douleur se
trahirent; son secret lui chappa, ses larmes firent irruption. Albani
constern vit qu'elle tait profondment malheureuse, et que s'il ne
russissait  emmener Karol, du moins pour quelque temps, elle et lui
taient perdus.

Cette fois, il n'hsita plus. Il n'eut pour son ami ni piti, ni
faiblesse. Il ne mnagea aucune de ses susceptibilits. Il affronta sa
colre et son dsespoir. Il ne lui cacha point qu'il travaillerait de
toutes ses forces  dtacher la Floriani de lui, s'il ne s'excutait pas
de lui-mme en s'loignant d'elle.--Que ce soit pour six mois ou pour
toujours, peu m'importe, lui dit-il en finissant sa rude exhortation; je
ne peux prvoir l'avenir. J'ignore si tu oublieras la Floriani, ce qui
serait fort heureux pour toi, ou si elle te sera infidle, ce qui
serait fort sage de sa part; mais je sais qu'elle est brise, malade,
dsespre, et qu'elle a besoin de repos. C'est la mre de quatre
enfants; son devoir est de se conserver pour eux, et de se dlivrer
d'une souffrance intolrable. Nous allons partir ensemble, ou nous
battre ensemble; car je vois bien que plus je t'avertis, plus tu fermes
les yeux; plus je veux t'entraner, plus tu te cramponnes  cette pauvre
femme. Par la persuasion ou par la force, je t'emmnerai, Karol! J'en
ai fait le serment sur la tte de Clio et de ses frres. C'est moi
qui t'ai amen ici, c'est moi qui t'y ai fait rester. Je t'ai perdu en
croyant te sauver; mais il y a encore du remde, et maintenant que
je vois clair, je te sauverai malgr toi. Nous partons cette nuit,
entends-tu? Les chevaux sont  la porte.

Karol tait ple comme la mort. Il eut grand'peine  desserrer ses
dents contractes. Enfin il laissa chapper cette rponse laconique et
dcisive:

--Fort bien, vous me conduirez jusqu' Venise, et vous m'y laisserez
pour revenir ici toucher le prix de votre exploit. Cela tait arrang
entre vous deux. Il y a longtemps que j'attendais ce dnouement.

--Karol! s'cria Salvator, transport de la premire fureur srieuse
qu'il et prouve de sa vie, tu es bien heureux d'tre faible; car si
tu tais un homme, je te briserais sous mon poing. Mais je veux te dire
que cette pense est d'un tre mchant, cette parole d'un tre lche et
ingrat. Tu me fais horreur, et j'abjure ici toute l'amiti que j'ai eue
pour toi pendant si longtemps. Adieu, je te fuis, je ne veux jamais te
revoir, je deviendrais lche et mchant aussi avec toi.

--Bien, bien! reprit le prince, arriv au comble de la colre, et,
par consquent, de la scheresse amre et ddaigneuse. Continuez,
outragez-moi, frappez-moi, battons-nous, afin que je meure ou que je
parte; c'est l le plan, je le sais. Elle sera bien douce, la nuit de
plaisir qui rcompensera votre conduite chevaleresque!

Salvator tait au moment de s'lancer sur Karol. Il prit une chaise 
deux mains, incertain de ce qu'il allait faire. Il se sentait devenir
fou, il tremblait comme une femme nerveuse, et pourtant il aurait eu la
force, en ce moment, de faire crouler la maison sur sa tte.

Il y eut un moment de silence affreux, pendant lequel on entendit
monter, dans l'air calme du soir, une petite voix douce qui
disait:--Ecoute, maman, je sais ma leon de franais, et je vais te la
dire avant de m'endormir:

  Deux coqs vivaient en paix, une poule survint,
  Et voil la guerre allume!
  Amour, tu perdis Troie!

La fentre d'en bas se ferma, et la voix de Stella se perdit. Salvator
clata d'un rire amer, brisa sa chaise en la remettant sur ses pieds, et
sortit imptueusement de la chambre de Karol, en poussant la porte avec
fracas.

--Lucrezia, dit-il  la Floriani, en allant frapper chez elle, laisse un
peu tes enfants, appelle la bonne, je veux te parler tout de suite.

Il l'emmena au fond du parc: Ecoute, lui dit-il, Karol est un misrable
ou un malheureux, le plus lche ou le plus fou de tes amants, le plus
dangereux  coup sr, celui qui te tuera  coups d'pingles, si tu ne le
quittes sur l'heure. Il est jaloux de tout, il est jaloux de son ombre,
c'est une maladie; mais il est jaloux de moi, et cela c'est une infamie!
Jamais il ne se rsoudra  te quitter; il ne veut pas partir, il ne
partira pas. C'est  toi de fuir de ta propre maison. Il n'y a pas
un moment  perdre, saute dans une barque, gagne la prochaine poste,
va-t'en  Rome,  Milan, au bout du monde; ou tiens-toi cache, bien
cache dans quelque chaumire... Je draisonne peut-tre, je n'ai pas ma
tte, tant je suis indign; mais il faut trouver un moyen.... Tiens! en
voici un, pnible, mais certain. Fuyons ensemble. Nous n'irions qu'
deux lieues d'ici, nous n'y resterions que deux heures, c'est assez! Il
croira qu'il a devin juste, que je suis ton amant; il est trop fier
pour hsiter alors  prendre son parti, et tu en seras  jamais
dlivre.

--Tu es fou toi-mme, mon pauvre ami! rpondit la Lucrezia, ou tu veux
qu'il le devienne. Mais moi, je souffre assez d'tre souponne, je ne
me rsoudrai point  tre mprise!

--tre souponne, c'est tre mprise dj, malheureuse femme! Tu
tiens donc encore  l'estime d'un homme que tu ne peux plus prendre
au srieux? Quelle folie! Allons, viens avec moi, que crains-tu? Que
j'abuse de ton accablement et me rende digne, malgr toi, de la bonne
opinion que Karol a de mon caractre? Moi, je ne suis pas un lche, et
s'il faut te rassurer davantage, je puis te dire que je ne suis plus
amoureux de toi. Non, non; Dieu m'en prserve! Tu es trop faible, trop
crdule, trop absurde. Tu n'es pas la femme forte que je croyais; tu
n'es qu'un enfant sans cervelle et sans fiert. Ta passion pour Karol
m'a bien guri, je te le jure, de celle que j'aurais pu concevoir pour
toi. Allons, le temps presse. S'il venait, en ce moment, t'implorer, tu
lui ouvrirais tes bras et tu lui ferais serment de ne jamais le quitter.
Je te connais, fuyons donc! Sauvons-le et prsentons-lui son fantme
comme une ralit. Qu'il te croie menteuse et galante; qu'il te hasse,
qu'il parte en te maudissant, en secouant la poussire de ses pieds. Que
crains-tu? l'opinion d'un fou? Il ne te traduira pas devant celle du
monde; il gardera un ternel silence sur son dsastre. Si tu le veux,
d'ailleurs, tu te justifieras plus tard. Mais,  prsent, il faut couper
le mal dans sa racine. Il faut fuir.

--Tu n'oublies qu'une chose, Salvator, rpondit la Lucrezia, c'est que,
coupable ou malheureux, je l'aime et l'aimerai toujours. Je donnerais
mon sang pour allger sa souffrance, et tu crois que je pourrais lui
dchirer le coeur pour reconqurir mon repos! Ce serait un trange
moyen!

--En ce cas, tu es lche aussi, s'cria le comte, et je t'abandonne!
Souviens-toi de ce que je te dis ici: tu es perdue!

--Je le sais bien, rpondit-elle; mais, avant de partir, tu te
rconcilieras avec lui!

--Ne m'y pousse pas, je suis capable de le tuer. Je m'en vais de suite,
c'est le plus sr. Adieu, Lucrezia.

--Adieu, Salvator, lui dit-elle en se jetant dans ses bras, nous ne nous
reverrons peut-tre jamais!

Elle fondit en larmes, mais elle le laissa partir.




XXIX.


Le jour qui suivit le dpart de Salvator, avant que le prince ft sorti
de sa chambre, Lucrezia tait sortie de la maison. Elle s'tait jete
seule dans une barque, et retrouvant, pour se diriger elle-mme, la
vigueur de ses jeunes annes, elle avait travers le lac. En face de
la villa, sur la rive oppose, il y avait un petit bois d'oliviers qui
rappelait  la Floriani des souvenirs d'amour et de jeunesse. C'est l
qu'elle avait, quinze ans auparavant, donn de frquents rendez-vous 
son premier amant, Memmo Ranieri. C'est l qu'elle lui avait dit, pour
la premire fois, qu'elle l'aimait, c'est l qu'elle avait, plus tard,
concert avec lui sa fuite. C'est l aussi qu'elle s'tait mainte fois
cache pour viter la surveillance de son pre ou les poursuites de
Mangiafoco.

Depuis son retour au pays, elle n'avait pas voulu retourner dans ce
bosquet que son premier amant avait nomm, dans son jeune enthousiasme,
le _bois sacr_. On le voyait des fentres de la villa. Parfois, dans
les commencements, les regards de la Lucrezia s'y taient arrts par
mgarde; mais, ne voulant pas rveiller ses propres souvenirs, elle les
en avait dtourns aussitt qu'elle avait eu conscience de sa rverie.
Depuis qu'elle aimait Karol, elle avait souvent regard le bois et
admir le dveloppement des arbres, sans se souvenir de Memmo et de
l'ivresse de ses premires amours. Cependant, par un instinct de
dlicatesse, elle n'y avait jamais conduit les promenades de son nouvel
amant.

En quittant sa maison, quelques heures aprs le brusque dpart d'Albani,
en s'aventurant au hasard sur le lac, elle n'avait pas form le dessein
d'aller visiter le _bois sacr_. Elle souffrait, elle avait la fivre,
elle prouvait le besoin de se retremper dans l'air du matin, et de
fortifier son me dfaillante par le mouvement du corps. Ce fut un
instinct non raisonn, mais irrsistible qui la fora  faire glisser
sa nacelle dans cette petite crique ombrage. Elle l'y laissa dans les
broussailles, et, sautant sur la rive, elle s'enfona dans l'paisseur
mystrieuse du bois.

Les oliviers avaient grandi, les ronces avaient pouss, les sentiers
taient plus troits et plus sombres que par le pass. Plusieurs avaient
t envahis par la vgtation. Lucrezia eut peine  se reconnatre, 
retrouver les chemins o jadis elle et march les yeux ferms. Elle
chercha bien longtemps un gros arbre sous lequel son amant avait coutume
de l'attendre, et qui portait encore ses initiales creuses par lui
avec un couteau. Ces caractres taient dsormais bien difficiles 
reconnatre; elle les devina plutt qu'elle ne les vit. Enfin, elle
s'assit sur l'herbe, au pied de cet arbre, et se plongea dans ses
rflexions. Elle repassa dans sa mmoire les dtails et l'ensemble de
sa premire passion, et les compara avec ceux de la dernire, non pour
tablir un parallle entre deux hommes qu'elle ne songeait pas  juger
froidement, mais pour interroger son propre coeur sur ce qu'il pouvait
encore ressentir de passion et supporter de souffrances. Insensiblement
elle se reprsenta avec suite et lucidit toute l'histoire de sa vie,
tous ses essais de dvouement, tous ses rves de bonheur, toutes ses
dceptions et toutes ses amertumes. Elle fut effraye du rcit qu'elle
se faisait de sa propre existence, et se demanda si c'tait bien elle
qui avait pu se tromper tant de fois, et s'en apercevoir sans mourir ou
sans devenir folle.

Il est peu d'instants dans la vie o une personne de ce caractre ait
une facult aussi nette de se consulter et de se rsumer.

Les mes dpourvues d'gosme et d'orgueil n'ont pas une vision bien
nette d'elles-mmes. A force d'tre capables de tout, elles ne savent
pas bien de quoi elles sont capables. Toujours remplies de l'amour des
autres et proccupes du soin de les servir, elles arrivent  s'oublier
jusqu' s'ignorer. Il n'tait peut-tre pas arriv  la Floriani de
s'examiner et de se dfinir trois fois en sa vie.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle ne l'avait encore jamais fait
aussi compltement et avec une si entire certitude. Ce fut aussi
la dernire fois qu'elle le fit, tout le reste de sa vie tant la
consquence prvue et accepte de ce qu'elle put constater en ce moment
solennel.

--Voyons, se dit-elle, mon dernier amour est-il aussi ardent que le
premier? Il l'a t davantage, mais il ne l'est dj plus. Karol a
dtruit presque aussi vite que Memmo les illusions du bonheur.

Mais ce dernier amour, dj priv d'esprance, est-il moins profond
et moins durable? Je le sens encore si tendre, si dvou, si maternel,
qu'il ne m'est point possible d'en prvoir la fin, et en cela il diffre
du premier. Car je m'tais dit que si Memmo me trompait, je cesserais de
l'aimer, au lieu que je me sens dsabuse aujourd'hui sans pouvoir me
convaincre que je pourrai gurir. Il est vrai que j'ai pardonn beaucoup
et longtemps  Memmo; mais je me rendais compte, chaque fois, d'une
diminution sensible dans mon affection, au lieu qu'aujourd'hui
l'affection persiste et ne diminue point en raison de ma souffrance.

D'o vient cela? tait-ce la faute de Memmo ou la mienne, si, plus
jeune et plus forte, je me dtachais de lui plus aisment que je ne puis
le faire aujourd'hui de Karol? C'tait peut-tre un peu sa faute, mais
je pense que c'tait encore plus la mienne.

C'tait surtout la faute de la jeunesse. L'amour tait li alors en
nous au sentiment et au besoin d'tre heureux. Je me croyais aveuglment
dvoue, et dans toutes mes actions, je me sacrifiai; mais si l'amour ne
rsista point  des sacrifices trop grands et trop rpts, c'est qu'
mon insu j'avais un fonds de personnalit. N'est-ce point le fait et le
droit de la jeunesse? Oui, sans doute, elle aspire au bonheur, elle
se sent des forces pour le chercher, et croit qu'elle en aura pour le
retenir. Elle ne serait point l'ge de l'nergie, de l'inquitude et des
grands efforts, si elle n'tait mue par l'ambition des grandes victoires
et l'apptit des grandes flicits.

Aujourd'hui, que me reste-t-il de mes illusions successives! la
certitude qu'elles ne pouvaient pas et ne devaient pas se raliser.
C'est ce qu'on appelle la raison, triste conqute de l'exprience! Mais
comme il n'est pas plus facile de chasser la raison quand elle vient
habiter en nous, que de l'appeler quand nous ne sommes pas assez forts
pour la recevoir, il serait vain et coupable, peut-tre, de maudire ses
froids bienfaits, ses durs conseils. Allons, voici le jour de te saluer
et de t'accepter, sagesse sans piti, jugement sans appel!

Que veux-tu de moi? parle, claire; dois-je m'abstenir d'aimer? Ici tu
me renvoies  mon instinct; suis-je encore capable d'aimer? Oui, plus
que jamais, puisque c'est l'essence de ma vie, et que je me sens vivre
avec intensit par la douleur; si je ne pouvais plus aimer, je ne
pourrais plus souffrir. Je souffre, donc j'aime et j'existe.

Alors,  quoi faut-il renoncer?  l'esprance du bonheur? Sans doute;
il me semble que je ne peux plus esprer; et pourtant l'esprance, c'est
le dsir, et ne pas dsirer le bonheur, c'est contraire aux instincts et
aux droits de l'humanit. La raison ne peut rien prescrire qui soit en
dehors des lois de la nature!

Ici, Lucrezia fut embarrasse. Elle rva longtemps, se perdit dans des
divagations apparentes, dans des souvenirs qui semblaient n'avoir rien
de commun avec sa recherche laborieuse. Mais tout sert de fil conducteur
aux mes droites et simples. Elle se retrouva au milieu de ce ddale, et
reprit ainsi son raisonnement. Patience, lecteur, si tu es encore jeune,
il te servira peut-tre  toi-mme.

C'est, pensa-t-elle, qu'il s'agirait de dfinir le bonheur. Il y en a
de plusieurs sortes, il y en a pour tous les ges de la vie. L'enfance
songe  elle-mme, la jeunesse songe  se complter par un tre associ
 ses propres joies; l'ge mr doit songer que, bien ou mal fournie, sa
carrire personnelle va finir, et qu'il faut s'occuper exclusivement du
bonheur d'autrui. Je m'tais dit cela avant l'ge, je l'avais senti,
mais pas aussi compltement que je peux et que je dois le croire et
le sentir aujourd'hui. Mon bonheur, je ne le puiserai plus dans les
satisfactions qui auront mon _moi_ pour objet. Est-ce que j'aime mes
enfants  cause du plaisir que j'ai  les voir et  les caresser? Est-ce
que mon amour pour eux diminue quand ils me font souffrir? C'est quand
je les vois heureux que je le suis moi-mme. Non, vraiment,  un certain
ge, il n'y a plus de bonheur que celui qu'on donne. En chercher un
autre est insens. C'est vouloir violer la loi divine, qui ne nous
permet plus de rgner par la beaut et de charmer par la candeur.

J'essaierai donc plus que jamais de rendre heureux ceux que j'aime,
sans m'inquiter, sans seulement m'occuper de ce qu'ils me feront
souffrir. Par cette rsolution, j'obirai au besoin d'aimer que
j'prouve encore et aux instincts de bonheur que je puis satisfaire. Je
ne demanderai plus l'idal sur la terre, la confiance et l'enthousiasme
 l'amour, la justice et la raison  la nature humaine. J'accepterai
les erreurs et les fautes, non plus avec l'espoir de les corriger et
de jouir de ma conqute, mais avec le dsir de les attnuer et de
compenser, par ma tendresse, le mal qu'elles font  ceux qui s'y
abandonnent. Ce sera la conclusion logique de toute ma vie. J'aurai
enfin dgag cette solution bien nette des nuages o je la cherchais.

Avant de quitter le bois d'oliviers, la Floriani rva encore pour se
reposer d'avoir pens. Elle se reprsenta l'illusion rcente de son
bonheur avec Karol et de celui qu'elle avait cru pouvoir lui donner.
Elle se dit que c'tait une faute de sa part d'avoir caress un si beau
rve, aprs tant de dceptions et d'erreurs, et elle se demanda si
elle devait s'en humilier devant Dieu ou se plaindre  lui d'avoir t
soumise  une si dvorante preuve.

Elle avait t si brillante et si suave, cette courte phase de sa
dernire ivresse! c'tait la plus complte, la plus pure de sa vie,
et elle tait dj finie pour jamais! Elle sentait bien qu'il serait
inutile d'en chercher une semblable avec un autre amant, car il n'y
avait pas sur la terre une seconde nature aussi exclusive et aussi
passionne que celle de Karol, une me aussi riche en transports, aussi
puissante pour l'extase et le sentiment de l'adoration.

--Eh bien, n'est-il plus le mme? se disait-elle. Quand le dmon qui le
tourmente s'endort, ne redevient-il pas ce qu'il tait auparavant? Ne
semble-t-il pas, au contraire, qu'il soit plus ardent et plus enivr que
dans les premiers jours? Pourquoi ne m'habituerais-je pas  souffrir des
jours et des semaines, pour oublier tout, dans ces heures de clestes
ravissements?

Mais l elle tait arrte dans sa chimre par la lumire funeste qui
s'tait faite en elle. Elle sentait que son esprit, plus juste et plus
logique que celui de Karol, n'avait pas la facult d'oublier en un
instant ses propres tortures. Elle se rappelait, dans ses bras,
l'affront que sa jalousie venait de lui infliger, elle ne pouvait
comprendre ce don terrible et bizarre qu'ont certains tres de mpriser
ce qu'ils adorent et d'adorer ce qu'ils mprisent. Elle ne pouvait plus
croire au bonheur, elle ne le sentait plus. Elle en avait perdu la
puissance.

--Pardonne-moi, mon Dieu, s'cria-t-elle dans son coeur, de donner un
dernier regret  cette joie parfaite que tu m'as laiss connatre si
tard et que tu me retires si vite! Je ne blasphmerai point contre ton
bienfait; je ne dirai pas que tu t'es jou de moi. Tu as voulu briser ma
raison, je ne me suis pas dfendue. J'ai cd navement, comme toujours,
au dlire, et maintenant, dans ma dtresse, je n'oublie pas que cette
folie tait le bonheur. Sois donc bni,  mon Dieu! et, avec toi, la
main qui caresse et qui terrasse!

Alors la Floriani fut saisie d'une immense douleur en disant un ternel
adieu  ses chres illusions. Elle se roula par terre, noye de larmes.
Elle exhala les sanglots qui se pressaient dans sa poitrine en cris
touffs. Elle voulut donner cours  une faiblesse qu'elle sentait
devoir tre la dernire, et  des pleurs qui ne devaient plus couler.

Quand elle fut apaise par une fatigue accablante, elle dit adieu au
vieux olivier, tmoin de ses premires joies et de ses derniers combats.
Elle sortit du bois, et elle n'y revint jamais; mais elle souhaita
toujours d'exhaler son dernier soupir sous cet ombrage tutlaire; et,
chaque fois qu'elle se sentit faiblir, des fentres de sa villa elle
regarda le _bois sacr_, songeant au calice d'amertume qu'elle y avait
puis, et cherchant dans le souvenir de cette dernire crise un
instinct de force pour se dfendre et de l'esprance et du dsespoir.




XXX.


Me voici arriv, cher lecteur, au terme que je m'tais propos, et le
reste ne sera plus de ma part qu'un acte de complaisance pour ceux qui
veulent absolument un dnouement quelconque.

Toi, lecteur sens, je gage que tu es de mon avis, et que tu trouves les
dnouements fort inutiles. Si je suivais en ce point ma conviction et ma
fantaisie, aucun roman ne finirait, afin de mieux ressembler  la vie
relle. Quelles sont donc les histoires d'amour qui s'arrtant d'une
manire absolue par la rupture ou par le bonheur, par l'infidlit ou
par le sacrement? Quels sont les vnements qui fixent notre existence
dans des conditions durables? Je conviens qu'il n'y a rien de plus joli
au monde que l'antique formule de conclusion: Ils vcurent beaucoup
d'annes et furent toujours heureux. Cela se disait dans la littrature
anthistorique, dans les temps fabuleux. Heureux temps, si l'on croyait
 de si doux mensonges!

Mais aujourd'hui nous ne croyons plus  rien, nous rions quand nous
lisons cette ritournelle charmante.

Un roman n'est jamais qu'un pisode dans la vie. Je viens de vous
raconter ce qui pouvait offrir unit de temps et de lieu dans les amours
du prince de Roswald et de la comdienne Lucrezia. Maintenant, est-ce
que vous voulez savoir le reste? Est-ce que vous ne pourriez pas me le
raconter vous mmes? Est-ce que vous ne voyez pas mieux que moi o vont
les caractres de mes personnages? Est-ce que vous tenez  savoir les
faits?

Si vous l'exigez, je ne serai pas long, et je ne vous causerai aucune
surprise, puisque je m'y suis engag. Ils s'aimrent longtemps et
vcurent trs-malheureux. Leur amour fut une lutte acharne,  qui
absorberait l'autre. La seule diffrence entre eux, c'est que la
Floriani et voulu modifier le caractre et calmer l'esprit de Karol
pour le rendre heureux comme tout le monde, tandis que lui et voulu
renouveler entirement l'tre qu'il adorait pour se l'assimiler et
goter avec lui un bonheur impossible.

Certes, si l'on voulait tout suivre et tout analyser, il y aurait encore
dix volumes  faire, un pour chaque anne qu'ils subirent attachs
au mme boulet. Ces dix volumes pourraient tre instructifs, mais
risqueraient de devenir encore un peu plus monotones que les deux que
voici. En somme, la Floriani supporta toutes les injustices de son amant
avec une persvrance inoue, et Karol mconnut le dvouement et la
loyaut de sa matresse avec une obstination inconcevable. Rien ne put
le gurir de sa jalousie, parce qu'il n'tait pas dans la nature de
sa passion de s'clairer et de s'adoucir. Jamais femme ne fut plus
ardemment aime, et, en mme temps, plus calomnie et plus avilie dans
le coeur de son amant.

Elle avait toujours demand  Dieu de lui faire rencontrer une me
exclusivement livre  l'amour comme la sienne. Elle fut trop exauce;
celle de Karol lui versa des torrents d'amour et de fiel, intarissables.

Ce que Salvator leur avait prdit se ralisa  certains gards. Le monde
dcouvrit la retraite de la Floriani et vint l'y saluer. Ses anciens
amis accoururent; il y en eut de toutes sortes. Boccaferri eut son tour,
et, par parenthse, il se trouva que Boccaferri avait soixante-dix ans.
Aucun ne causa le plus lger motif de jalousie  Karol: tous furent
l'objet de sa mortelle jalousie et de son irrconciliable aversion. La
Floriani combattit avec bravoure pour prserver la dignit de ceux qui
mritaient des gards. Elle en abandonna, en riant, quelques-uns  la
frule de Karol, et se prserva du plus grand nombre. Elle ne voulut
pourtant pas tre lche, et chasser, pour lui complaire, des tres
malheureux et dignes d'intrt ou de piti. Il lui en fit des crimes
irrmissibles, et, dix ans aprs, quand leur nom revenait dans la
conversation, il s'criait avec une conviction qui et t comique si
elle n'et t dplorable: Je ne pourrai jamais oublier _le mal_ que
m'a fait cet homme-l! Et tout ce mal consistait  n'avoir pas t mis
 la porte, sans motif, par la Floriani.

Elle essaya de le distraire, de le faire voyager, de le quitter mme
pendant quelques moments de l'anne. Il tranait sa jalousie partout, il
abhorrait les postillons et les aubergistes, et ne fermait pas l'oeil en
voyage, pensant qu'on allait toujours lui drober son trsor. Il jetait
l'argent  pleines mains; mais, en amour, il tait avare jusqu' la
frnsie. Quand il tait spar de Lucrezia pendant quelques semaines,
dvor des mmes inquitudes, il tombait malade, parce qu'il ne voulait
les confier  personne et ne pouvait en faire retomber l'amertume sur
celle qui les causait innocemment. Elle tait force de le rappeler. Il
reprenait la sant et la vie ds qu'il pouvait la faire souffrir.

Il l'aimait tant, il tait si fidle, si absorb, si enchan, il
parlait d'elle avec tant de respect, que c'et t une gloire pour une
femme vaine. Mais la Floriani ne dtestait personne assez pour lui
souhaiter ce genre de bonheur.

Il finit par triompher, comme il arrive toujours aux volonts acharnes
 un but unique. Il ramena la Floriani  la villa, qui tait encore
le lieu le plus retir qu'ils pussent trouver, et l il russit  la
squestrer et  l'isoler si bien, qu'elle passa pour morte longtemps
avant de l'tre.

Elle s'teignit comme une flamme prive d'air. Son supplice fut lent,
mais sans relche. Il faut des annes pour dtruire  coups d'pingles
un tre robuste au moral et au physique. Elle s'habituait  tout;
personne ne savait renoncer comme elle aux satisfactions de la vie. Elle
cda toujours, tout en ayant l'air de se dfendre; elle n'et rsist
qu' des caprices qui eussent fait le malheur de ses enfants. Mais
Karol, malgr ce qu'il souffrait de ce partage, n'essaya jamais de
les loigner un seul instant de leur mre. Il employa tout ce qu'il
possdait d'empire sur lui-mme  ne leur jamais laisser voir qu'elle
tait sa victime et qu'il s'arrogeait sur elle un droit de proprit
absolue.

La comdie fut si bien joue, et Lucrezia fut si calme et si rsigne,
que personne ne se douta de son malheur; les enfants taient arrivs
 aimer le prince, except Clio, qui tait poli avec lui et ne lui
parlait jamais.

La Floriani, mise ainsi au secret, ne regrettait pas le monde et ses
amis. Elle les avait quitts volontairement, une premire fois, elle les
quittait encore, par complaisance il est vrai, mais sans amertume.
Elle aimait la retraite, le travail, la campagne. Elle se consacrait
exclusivement  l'ducation de ses enfants, et enseignait  Clio l'art
du thtre, pour lequel il montrait une vocation passionne.

Mais Karol, priv enfin de sujets de jalousie, trouva le moyen de lutter
contre les ides, les tudes et les opinions de la Floriani. Il la
perscutait poliment et gracieusement sur toutes choses; il n'tait
de son got et de son avis sur aucune. L'inaction le dvorait; ayant
consacr  la possession d'une femme toutes les puissances de sa volont
et toutes les minutes de son existence, il tait, au moral, le despote
le plus acharn, comme, au physique, il tait le gelier le plus
vigilant. La pauvre Floriani vit sa dernire consolation empoisonne,
lorsque l'esprit de contradiction et l'pret d'une controverse purile
et irritante la poursuivirent jusque dans le sanctuaire de sa vie le
plus respectable et le plus pur. Elle avait tort de consentir  ce
que Clio ft comdien; c'tait un mtier infme. Elle avait tort
d'enseigner le chant  Batrice, et la peinture  Stella; des femmes ne
doivent point tre trop artistes. Elle avait tort de laisser le
pre Menapace amasser de l'argent; enfin, elle avait tort de ne pas
contrarier la vocation et les instincts de tous les siens, outre qu'elle
avait tort d'aimer les animaux, de faire cas des scabieuses, de prfrer
le bleu au blanc, que sais-je! elle avait toujours tort.

Un beau jour, la Floriani eut quarante ans. Elle n'tait plus belle;
condamne  une inaction contraire  ses besoins d'activit, elle avait
pourtant perdu son embonpoint. Elle tait jaune, et, sans ses beaux yeux
calmes et profonds, sans sa distinction et sa grce tranquille, sans la
franchise de sa physionomie souriante, elle et fait peine  voir, aprs
avoir t la plus belle femme de l'Italie. Il est vrai que le prince la
trouvait toujours plus sduisante et plus dangereuse pour le repos des
humains,  mesure qu'il la faisait vieillir et enlaidir. Il tait aussi
amoureux que le premier jour; il ne pouvait se persuader que les jeunes
gens ne deviendraient pas pris d'elle jusqu' la folie, si par malheur
ils la voyaient.

Quant  elle, elle se sentit tout  coup lasse d'arriver aux souffrances
et aux infirmits d'une vieillesse prmature, sans en recueillir les
fruits, sans inspirer de confiance  son amant, sans avoir conquis son
estime, sans avoir cess d'tre aime de lui comme une matresse et non
comme une amie. Elle soupira, en se disant qu'elle avait travaill en
vain dans sa jeunesse pour inspirer l'amour, et dans son ge mr pour
inspirer le respect. Elle sentait pourtant qu' ces diffrents ges elle
avait mrit ce qu'elle cherchait. Elle embrassa ses enfants, un soir,
en leur disant avec un accent qui les fit tressaillir au milieu de leur
srnit habituelle: Vous tes tout pour moi, et si je dsire vivre
encore quelques annes, c'est pour vous seuls.

En effet, elle n'aimait plus Karol, il avait combl la mesure, avec une
goutte d'eau sans doute, mais la coupe dbordait; le vase trop plein et
comprim se brise. La Floriani garda le silence, mme avec Salvator, qui
tait venu enfin la voir, sans pouvoir toutefois se rconcilier bien
cordialement avec le prince. Elle sentit qu'elle se brisait, mais elle
tait brave et ne voulait point croire la mort prochaine. Elle voulait
au moins faire dbuter Clio, marier Stella; la veille de sa mort, elle
fit avec eux les plus beaux projets du monde; mais hlas! l'amour tait
sa vie: en cessant d'aimer, elle devait cesser de vivre.

Le matin, elle alla s'asseoir dans la chaumire de son pre. Clio
l'avait accompagne; elle paraissait mieux portante, parce que sa figure
tait gonfle; elle ne se plaignait jamais, de peur d'inquiter ses
enfants. Elle plaisanta Biffi sur sa toilette du dimanche. Puis, elle
se leva en entendant sonner le djeuner. Tout  coup, elle fit un grand
cri, treignit avec force le cou de son fils, et retomba en souriant sur
la mme chaise, o, petite paysanne, elle avait fil tant de fois sa
quenouille charge de lin.

Clio avait vingt deux ans alors, il tait grand, beau et robuste; il
prit sa mre dans ses bras la croyant vanouie. Il marcha ainsi vers le
parc; mais, au moment de franchir la grille, il se trouva en face de
Karol et de Salvator Albani, qui venaient de chercher la Lucrezia pour
djeuner. Karol ne comprit pas, et resta comme une statue. Salvator
comprit tout de suite, et sans piti pour lui, car il avait bien devin
que la mort de Lucrezia tait son oeuvre incessante, il lui dit 
voix basse en le poussant en arrire: Courez aux autres enfants,
emmenez-les, cela les tuerait. Leur mre est morte!

Ce dernier mot frappa au coeur de Clio. Il regarda le visage de sa
mre, il vit qu'elle tait morte en effet, quoiqu'elle et encore l'oeil
ouvert et tranquille et la bouche souriante. Il tomba vanoui avec le
cadavre sur le seuil du parc.

Karol ne vit rien de ce qui se passait. Une heure aprs, il tait seul,
toujours debout devant la grille, ptrifi, hbt. Il lisait sur une
pierre qui se trouvait en face de lui, un vers que le temps et la pluie
n'avaient jamais pu effacer:

    Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate!

Il le relisait et cherchait  se rappeler en quelle circonstance il
l'avait dj remarqu. Il avait perdu le sentiment de la douleur.

En mourut-il ou devint-il fou? Il serait trop facile d'en finir ainsi
avec lui; je n'en dirai plus rien.....  moins qu'il ne me prenne envie
de recommencer un roman o Clio, Stella, les deux Salvator, Batrice,
Menapace, Biffi, Tealdo Soavi, Vandoni et mme Boccaferri, joueront leur
rle autour du prince Karol. C'est bien assez de tuer le personnage
principal, sans tre forc de rcompenser, de punir ou de sacrifier un 
un tous les autres.




FIN DE LUCREZIA FLORIANI.





End of the Project Gutenberg EBook of Lucrezia Floriani, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCREZIA FLORIANI ***

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