The Project Gutenberg EBook of Les misres de Londres
by Pierre Alexis de Ponson du Terrail

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Title: Les misres de Londres
       2. L'enfant perdu

Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail

Release Date: October 7, 2005 [EBook #16817]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISRES DE LONDRES ***




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LES MISRES
DE LONDRES

II

L'ENFANT PERDU


PAR

PONSON DU TERRAIL




PREMIRE PARTIE

LE QUARTIER DES VOLEURS




I


L'homme gris avait dit vrai. Ni lui, ni Shoking, ni l'Irlandais en
guenilles n'avaient pu retrouver Ralph.

Qu'tait donc devenu le petit Irlandais?

L'enfant, aprs avoir saut dans le jardin, n'avait pas hsit une
minute.

Il avait couru  cet arbre qui, durant toute la journe, avait t
l'objet de sa proccupation et qui montait au long du mur; puis il
s'tait mis  grimper autour du tronc jusqu' ce qu'il ft parvenu aux
branches.

L, il s'tait arrt un moment pour s'orienter.

Il voyait par-dessus le mur.

De l'autre ct de ce mur, il y avait un terrain vague entour d'une
palissade en planches.

A gauche et  droite, il y avait des toits de maisons.

Montant d'une branche dans l'autre, l'enfant gagna le mur et s'y tablit
 califourchon.

Puis il mesura le saut qu'il avait  faire pour arriver dans le terrain
vague.

Le mur tait lev  une vingtaine de pieds du sol, et de l'autre ct,
il n'y avait ni arbre ni rien qui put lui permettre d'amortir sa chute.

Ralph eut un moment de dsespoir. Lui faudrait-il donc reprendre le
chemin qu'il avait dj pris, et rentrer dans sa prison?

Tout  coup, il entendit du bruit. Son effroi redoubla.

De l'endroit o il tait, il voyait par-dessus le toit de mistress
Fanoche, et, par consquent, le devant du jardin.

Malgr l'obscurit, Ralph aperut trois hommes qui entraient par la
grille. Il en vit deux qui renversaient le troisime  terre, et ce
spectacle, on le pense bien, n'tait pas de nature  calmer sa frayeur.

C'taient l'homme gris et son complice qui appliquaient un masque de
poix sur le visage de lord Palmure et se dbarrassaient de lui.

Ralph eut envie de sauter dans le terrain vague; mais l'instinct du
danger l'en empcha encore.

Le couronnement du mur tait  plat. L'enfant se dressa et se mit 
marcher dessus. Il arriva ainsi  l'un des deux toits.

Un saltimbanque ne se ft pas mieux tir de ce prilleux voyage.

Parvenu au bout du mur, il monta sur le toit.

Mais ses yeux ne perdaient pas de vue la maison de mistress Fanoche dans
laquelle les deux hommes taient entrs.

A force de rder sur le toit, il dcouvrit une ouverture. C'tait une de
ces croises dites  tabatire qu'on perce dans les mansardes.

Il eut bonne envie de se glisser par cette fentre et de pntrer dans
la maison; mais la peur d'tre dcouvert, arrt par les habitants et
reconduit  mistress Fanoche le fit hsiter encore.

Soudain un nouveau bruit se fit dans le jardin de cette dernire; en
mme temps une lumire apparut  la fentre de l chambre que Ralph
venait d'abandonner et l'enfant entendit des cris auxquels se mlait la
voix aigre de mistress Fanoche.

On venait de s'apercevoir de sa fuite.

Cette fois le petit Irlandais n'hsita plus et il se laissa couler par
la croise de la mansarde.

Il se trouva alors dans une troite chambrette, dpourvue de tous
meubles et dont la porte tait ouverte.

Ralph franchit le seuil de cette porte et trouva un escalier. Ses
petites mains s'accrochaient  la rampe et il descendit.

O allait-il? peu lui importait, pourvu qu'il chappt  mistress
Fanoche et  la terrible Ecossaise.

La maison paraissait dserte.

On n'y voyait pas de lumire, on n'entendait aucun bruit.

L'enfant descendait avec une telle prcipitation qu'il fit un faux pas
et se heurta  la rampe.

C'tait faire assez de bruit pour amener dans l'escalier les htes de la
maison.

Ralph s'arrta tout tremblant et durant quelques minutes, il n'osa
bouger.

Mais personne ne vint.

Hampsteadt, nous l'avons dit dj, est peupl de maisons de campagne qui
demeurent inhabites en hiver.

Celle-l tait de ce nombre.

Rassur, l'enfant continua  descendre dans l'obscurit.

Quand il fut au bout de l'escalier, il devina plutt qu'il ne vit, un
vestibule, et au bout de ce vestibule une porte sous laquelle passait un
rayon de clart blafarde.

Il alla vers cette porte; mais elle tait ferme.

Alors l'enfant se mit  tourner dans tous les sens; ses yeux
s'habituaient peu  peu aux tnbres, et il voyait assez distinctement
les objets qui l'entouraient.

Aprs la porte, il trouva une croise.

La terreur qu'il prouvait en pensant que mistress Fanoche et des hommes
qu'il ne connaissait pas taient  sa recherche, doubla sa force et son
nergie.

Aprs bien des efforts et des ttonnements, il parvint  ouvrir la
croise.

Elle donnait sur une petite cour.

Cette cour tait ferme par une grille; mais cette grille n'tait pas
leve, et Ralph, ayant saut dans la cour, rsolut de l'escalader.

De l'autre ct de la grille, il y avait une rue.

L'enfant se mit  grimper le long des barreaux qui se terminaient en
fer de lance. Il parvint au couronnement, non sans se blesser et sans
ensanglanter ses petites mains.

Il pronona le nom de sa mre pour se donner du courage, et sauta dans
la rue.

Il tomba sur les genoux et se meurtrit.

Mais que lui faisait maintenant la douleur? Il tait libre!

Et il se mit  courir droit devant lui.

Dsert ou non, un faubourg de Londres est clair au gaz avec une rare
munificence.

De six heures du soir au matin, c'est la fte de l'hydrogne qui tient
ses assises sur un parcours de vingt-cinq lieues carres.

On avait amen Ralph endormi  Hampsteadt. Il lui tait donc impossible
de savoir qu'il se trouvait  plus de trois milles de distance de cette
maison dans Dudley street o Shoking l'avait conduit avec sa mre.

Au bout de la rue qu'il venait de suivre, il trouva une grande artre
qu'il crut reconnatre pour une de celles qu'il avait parcourues avec
elle.

A Londres, toutes les rues se ressemblent.

Il enfila donc cette grande voie o les passants et les voitures taient
plus rares que les becs de gaz.

C'tait Hampsteadt road.

Il marcha longtemps, sans s'apercevoir que ses mains et ses genoux
saignaient.

Au bout d'une heure, il crut voir sur sa gauche une rue qui ressemblait
 Dudley street, et il y entra.

Celle-l tait plus troite que Hampsteadt road, mais elle tait plus
claire, plus anime et il y avait une longue file de boutiques.

Comme l'enfant ne savait pas le nom de la rue o on l'avait conduit avec
sa mre, il ne pouvait pas demander son chemin.

A la morne solitude d'Hampstead road avait peu  peu succd la vie
bruyante de Londres.

Maintenant il tait sur Kings street, Camdentown.

Il marcha encore, il marcha toujours, tantt mourant sur ses pieds,
tantt ayant une lueur d'espoir et croyant reconnatre le square
Saint-Gilles ou la place des Sept-Cadrans; puis entrant dans les rues
adjacentes,  droite et  gauche, et tournant souvent sur lui-mme.

Cela dura quatre heures.

Au bout de ce temps, le pauvre enfant n'tait pas plus avanc qu'au
moment o il avait quitt le jardin de mistress Fanoche.

Alors le dsespoir le prit et vint en aide  la lassitude.

Il s'assit sur la marche d'une porte  demi-perdue dans l'ombre et se
mit  pleurer.

La foule est indiffrente partout, mais plus encore  Londres.

Cent personnes passrent devant ce petit malheureux qui sanglotait et ne
le regardrent mme pas.

Cependant une femme passa  son tour.

Elle s'arrta, contempla Ralph, lui mit la main sur l'paule et lui dit:

--Qu'as-tu donc, mon cher mignon?

L'enfant leva la tte et envisagea celle qui lui adressait la parole
d'une voix douce et compatissante.

Elle tait jeune; elle tait mise simplement, comme une fille du peuple.
Elle tait belle, et il sembla  l'enfant qu'elle ressemblait  sa mre.

Il redoubla ses sanglots.

--Tu es perdu, n'est-ce pas? dit-elle.

--Je cherche maman, dit l'enfant.

--Comment s'appelle-t-elle, ta mre?

--Jenny.

--Tu es Irlandais?

--Oui, madame.

Et l'enfant pleurait toujours.

--Moi aussi, dit-elle, et je me nomme Suzannah.

--Veux-tu venir avec moi, je t'aiderai  retrouver ta mre?

Il la regarda encore, et son oeil exprimait une certaine dfiance.

--Viens donc, mon mignon, reprit-elle; il ne sera pas dit que Suzannah
l'Irlandaise, la plus belle fille de Broke street, aura laiss un enfant
de sa nation mourir de froid et peut-tre de faim.

Et elle prit l'enfant par la main avec une douce insistance.




II


Il n'y a pas de fortifications  Londres comme  Paris, pas de portes,
pas de grilles affectes  l'octroi.

L'octroi n'existe pas.

Londres ne finit pas, comme disent les gens du peuple. A part la cit
proprement dite, tout le reste est ce qu'on appelle l'_agglomration_.

Cela explique comment le petit Irlandais avait quitt Hampsteadt et
tait revenu dans Londres sans s'en douter.

Aprs avoir err dans Kings street, il avait fini par tomber dans Niegh
street, et c'tait sous le porche d'une maison de Gloucester place que
l'Irlandaise Suzannah l'avait trouv.

Il fit bien un peu de rsistance, tout d'abord; mais la jeune femme
le regardait avec des yeux si doux, elle lui parlait d'un ton si
affectueux, qu'il finit par cder.

--Vrai, dit-il? vous tes Irlandaise?

--Je suis ne  Cork, mon mignon.

--Et vous m'aiderez  retrouver ma mre?

--Si elle est Irlandaise, ce sera facile...

--Ah! fit-il en la regardant encore.

Elle eut un sourire triste.

--Tous les Irlandais sont malheureux, dit-elle, et, mme  Londres, tous
les malheureux se connaissent.

--Bien sr, madame, vous ne me trompez pas?

--Non, mon enfant.

Et elle l'embrassa; puis elle lui dit encore:

--Mais o demeure-t-elle, ta mre? dans quelle rue?

L'enfant n'avait retenu qu'un nom _Saint-Gilles._

--Ce n'est pas une rue, dit-elle, c'est une glise.

--C'est toujours par l, dit Ralph.

--Eh bien! nous irons  Saint-Gilles; si tu cherches ta mre, dit-elle,
il est probable que ta mre te cherche aussi.

Cette pense illumina l'esprit de l'enfant.

--Oh! oui, dit-il.

--Et, poursuivit Suzannah, elle ira demain  Saint-Gilles.

--Demain? fit l'enfant, pourquoi pas ce soir?

--Mais, mon mignon, dit Suzannah, parce que les glises sont ferms 
cette heure.

Les enfants raisonnent avec une logique rigoureuse, ce que lui disait
cette femme lui parut juste.

Il essuya ses larmes, mais il poussa un profond soupir en murmurant:

--Demain... comme c'est long!

--Mais non, dit-elle en souriant, tu ne sais donc pas qu'il est minuit?

Tout en parlant, ils avaient fait un bout de chemin, se dirigeant
toujours vers le Sud.

Les rues devenaient plus claires, plus bruyantes.

Dans certains quartiers excentriques, Londres est plus anim la nuit que
le jour.

Suzannah marchait doucement pour mnager les petites jambes de Ralph.

Arrive devant un marchand de comestibles, elle lui dit:

--As-tu faim? veux-tu manger?

--Non, dit l'enfant.

Ils continurent leur route.

Ils taient maintenant dans une large rue qu'on nomme Graysam road.

La foule nocturne devenait plus compacte.

Plusieurs hommes abordrent Suzannah et lui tinrent des propos que
l'enfant ne comprit pas.

Elle les repoussa.

Un autre lui dit:

--Tu fais bien la fire, aujourd'hui.

Suzannah rpondit:

--Aujourd'hui je suis mre de famille.

Et elle continua son chemin.

Quelques pas plus loin, elle fut aborde par un autre, un homme d'assez
mauvaise mine, qui l'appela par son nom.

--Quoi de nouveau, Suzannah? lui dit-il.

--Rien.

--Comment va Bulton?

--Je ne sais pas... voici deux jours que je ne l'ai vu, dit-elle.

Et sa voix subit une lgre altration.

--Serait-il bloqu?

--Je ne sais pas... mais j'en tremble.

--Tiens! qu'est-ce que ce mioche?

--Un pauvre enfant perdu qui pleurait sous une porte.

L'homme regarda Ralph, et Ralph prouva un sentiment de rpulsion
instinctive.

--Il est gentil, dit cet homme, une jolie graine de pick-pocket.

--Merci, dit Suzannah; j'espre bien que a ne lui arrivera pas.

--Et pourquoi donc?

--Parce que demain je le ramnerai  sa mre.

L'homme haussa les paules.

--Tu serais joliment battue, si Bulton t'entendait parler comme a,
dit-il. Bonsoir, Suzannah.

--Bonsoir, Craven.

--Oh! madame, dit Ralph, comme ils s'loignaient, quel vilain homme! et
comme il a l'air mchant!

Suzannah ne lui rpondit pas.

Ils marchrent encore et arrivrent ainsi au bout de Graysiens lane,
qui est perpendiculaire  une autre grande artre appele Holborne, qui
n'est elle-mme que la continuation d'Oxford street.

L, Suzannah s'arrta un moment.

Elle paraissait inquite et jetait autour d'elle des regards furtifs.

On et dit qu'elle cherchait quelqu'un.

Enfin un homme, qu'elle reconnut sans doute, vint  passer.

Suzannah, tenant toujours l'enfant par la main, s'avana vivement vers
lui.

--Tiens, dit celui-ci en s'arrtant, c'est toi, Suzannah?

--Oui. As-tu vu Bulton? Voici trois jours et trois nuits que je suis
sans nouvelles.

--Il a nourri une bonne affaire, et je crois que c'est pour cette nuit.

--Ah! dit la jeune femme. Alors il n'est pas pris?

--Il ne l'tait pas ce matin, toujours.

Suzannah respira.

--Merci, William, dit-elle. Bonsoir!

--Tu rentres?

--Oui.

--Les affaires sont-elles bonnes?

--Comme a, dit Suzannah. Les gentlemen font coudre leurs poches
maintenant.

--Tiens, tu as donc un mioche,  prsent?

--C'est un petit Irlandais qui ne sait o coucher. Je l'emmne chez moi
et je le rendrai demain  sa mre.

Ces derniers mots rassurrent Ralph.

Il ne rsista pas  la douce pression de la main de Suzannah qui
continua son chemin en l'entranant.

Aprs avoir fait quelques pas dans Holborne, Suzannah prit tout  coup
 gauche et entra dans une rue troite, borde de misrables maisons et
qui tait encombre d'une foule de gens  mine patibulaire.

Mais l'enfant tombait de fatigue et de lassitude et il ne remarqua plus
rien  partir de ce moment.

Sa conductrice s'arrta devant une des plus chtives maisons de la rue,
tira une clef de sa poche, ouvrit la porte et l'enfant se vit au seuil
d'une alle noire.

--N'aie pas peur, lui dit Suzannah, et viens avec moi.

Au bout de l'alle, ils trouvrent un escalier, montrent au second et
Suzannah ouvrit une nouvelle porte.

Puis elle se procura de la lumire.

Alors Ralph vit un rduit assez misrable dans lequel il n'y avait que
deux chaises et un lit.

Sur une table, il y avait une assiette, couverte encore des dbris d'un
jambonneau, auprs d'un morceau de pain et d'une carafe dans laquelle se
trouvait un reste de bire brune.

--Vrai? dit Suzannah, tu n'as pas faim.

--Non, madame.

--Veux-tu dormir?

--Je veux bien, rpondit-il, si vous me promettez que demain vous me
reconduirez  ma mre.

--Je te le promets.

Alors l'enfant s'tendit de lui-mme sur le lit et s'endormit.

Mais si profond que ft son sommeil, il en fut tout  coup tir par un
grand bruit.

Un pas lourd, avin, s'tait fait entendre sur l'escalier, puis la porte
s'tait ouverte et Suzannah avait jet un cri de joie.

Alors,  la lueur de la chandelle qui brlait toujours sur la table,
l'enfant veill en sursaut vit Suzannah se jeter au cou d'un homme de
haute taille portant une barbe paisse.

--Ah! te voil, disait-elle, te voil, mon bien-aim! je t'ai cru
mort...

L'homme eut un rire sinistre et embrassa Suzannah.

En mme temps, le petit Irlandais se prit  frissonner, car il s'aperut
que cet homme avait les bras nus et que l'un de ses bras tait couvert
de sang.




III


L'homme aux bras rouges de sang n'avait pas encore aperu Ralph.

Quant  Suzannah, elle paraissait l'avoir compltement oubli.

L'enfant tout tremblant, n'osait bouger et retenait son haleine.

--Mon Dieu! disait Suzannah, comme j'ai eu peur pour toi, mon bien-aim!

Bulton, car c'tait bien l'homme dont la jeune femme avait parl dans la
soire, Bulton s'essuya le front.

--Ah! dit-il, l'affaire a t rude. Un moment nous avons failli tre
pincs, et je me suis dit: Je ne reverrai plus ma petite Suzannah.

Mais ce n'a t qu'une alerte.

--Et le coup a russi?

--Regarde.

En mme temps, cet homme tira de sa poche un gros sac, qu'il jeta sur la
table et qui s'ouvrit en tombant.

Une profusion de pices d'or s'en chappa.

--Oh! que de guines! dit Suzannah.

Puis, tout  coup, elle plit et touffa un cri.

--Du sang! dit-elle, du sang!

--J'en ai plein ma veste et ma chemise, rpondit tranquillement Bulton.

--Vous avez assassin le vieillard, malheureux! fit Suzannah avec une
expression d'horreur.

--Non, dit Bulton. Je t'avais promis de ne pas verser de sang, et quand
je promets quelque chose  ma petite Suzannah, je tiens toujours ma
parole, sauf le cas de force majeure, bien entendu.

Et Bulton embrassa de nouveau Suzannah.

--Mais quel est donc ce sang? demanda-t-elle toute frissonnante.

--Voici ce qui s'est pass, rpondit Bulton. La maison que nous avons
dvalise est, comme tu le sais, au milieu des champs. Nous avions
garrott le vieux qui y vit seul, aprs lui avoir mis le bonnet de
laine, afin qu'il ne pt pas nous reconnatre. Nous avions trouv l'or
et nous le partagions tranquillement, lorsque nous entendons du bruit.

C'tait une ronde de police.

Tandis qu'elle arrivait par la cour, nous avons pris la porte du ct du
jardin.

J'ai escalad le mur le dernier.

En ce moment, je me suis senti saisi par les jambes et il m'a fallu
retomber dans le jardin.

Un policeman plus grand et plus fort que les autres avait devanc ses
camarades, et il me serrait au cou en criant:

--A moi!  moi! j'en tiens un!

Il fallait tre pris ou verser du sang. Les autres policemen arrivaient.

Je lui ai plant mon couteau dans la poitrine, il est tomb, et je me
suis sauv.

Ralph, frmissant d'horreur, avait entendu tout cela, mais il ne
comprenait que vaguement.

Seulement, l'aspect de Bulton avait quelque chose d'effrayant pour lui.

Cet homme tait jeune cependant, et d'une beaut mle et farouche;
on comprenait qu'il et subjugu le coeur d'une femme tombe comme
l'Irlandaise Suzannah.

Mais, pour cet enfant de dix ans, avec sa barbe inculte, son oeil
froce, sa voix retentissante, il tait rellement effrayant.

Ralph eut si peur mme, qu'il regretta le fouet de Mary l'Ecossaise et
la maison de mistress Fanoche.

Suzannah regardait Bulton et, tout en le regardant, elle comptait l'or
rpandu sur la table.

Tout  coup le bandit se retourna, vit l'enfant sur le lit et s'cria:

--Tonnerre! qu'est-ce que c'est que a?

L'pouvante de Ralph tait si grande qu'il ferma les yeux et fut assez
matre de lui-mme pour faire semblant de dormir.

--a, dit Suzannah, qui eut tout  coup un accent suppliant, c'est un
pauvre enfant que j'ai trouv dans la rue.

--Ah! ah!

--Il avait froid, il pleurait...

--Et tu l'as embauch? ricana Bulton.

--C'est un petit Irlandais, je suis Irlandaise aussi, moi, et j'ai eu
piti de lui.

--En vrit! tu es une fille de coeur, ma chre, ricana Bulton.

Et il fit un pas vers le lit.

Suzannah le prit par le bras:

--Ne lui fais pas de mal, dit-elle. Vois comme il est gentil... Il
dort...

--Il est gentil, en effet, dit le bandit; et qu'en comptes-tu faire?

--Je l'emmnerai demain avec moi dans le quartier irlandais, aux
environs de Saint-Gilles.

--Bon!

--Et nous tcherons de retrouver sa mre.

--Ah! fit encore Bulton.

Suzannah respira. Elle avait craint sans doute d'tre battue, car elle
sauta de nouveau au cou du bandit et lui dit:

--Oh! tu es bon! vois-tu, et je t'aime...

--Mais nous n'allons pas dormir tous les trois dans le mme lit, dit
Bulton.

--Non, certes, rpondit Suzannah; et il va falloir rveiller le pauvre
petit.

Elle s'approcha du lit et toucha Ralph.

Ralph ne dormait pas. Cependant il avait un peu moins peur depuis que
Bulton n'avait point paru s'opposer  ce que Suzannah le reconduisit 
sa mre.

Il ouvrit les yeux et fit semblant de s'veiller.

--Ce monsieur que tu vois l, dit Suzannah, est mon mari; il ne te fera
pas de mal; n'aie pas peur, mon enfant.

Ralph leva ses grands yeux sur Bulton.

--Il est gentil, en effet, ce mme-l, dit le bandit. Et tu veux le
reconduire  sa mre?

--Certainement.

--Nous ferions bien mieux de le garder.

L'enfant frissonna des pieds  la tte.

--Non, non, dit Suzannah avec nergie, il doit tre honnte, il ne sera
pas dit que ce sera moi qui l'aurai jet dans la fange o nous sommes.

Bulton eut un clat de rire.

--Tu es vertueuse ce soir, Suzannah, dit-il.

Elle baissa les yeux et ne rpondit pas.

--Pourtant, continua Bulton, ce petit-l pourrait nous rendre de fameux
services.

--Jamais! dit Suzannah.

Une colre subite s'empara du bandit.

--Ah! tu me rsistes! dit-il.

--Oui, rpta Suzannah.

--Tu me rsistes, malheureuse?

Et il leva la main.

--Bats-moi, dit Suzannah, si cela te plat, mais je ne veux pas faire de
cet enfant un homme comme toi.

Bulton eut un ricanement de bte fauve.

--Par saint George! dit-il, je crois qu'elle ose me mpriser.

Il se passa alors une chose inattendue.

Comme le bandit allait frapper Suzannah, Ralph, qui se tenait immobile
et tremblant au pied du lit, qu'il avait quitt sur un signe de
l'Irlandaise, Ralph vint se placer rsolument devant elle, et la couvrit
de son corps.

Le sang du lion avait parl; l'enfant s'tait senti subitement le
courage d'un homme.

Or, le courage aura toujours une action directe, exercera toujours un
prestige instantan sur les natures  demi-sauvages.

En prsence de cet enfant qui osait le regarder en face, Bulton se calma
tout  coup.

--Par saint George! exclama-t-il, voil un hardi petit compagnon; tu es
gentil, mon mignon, et je ne battrai pas Suzannah, puisque tu veux la
dfendre.

En mme temps, il voulut embrasser l'enfant qui recula.

--Il est fier, dit Bulton en riant, c'est bien a.....

Puis il embrassa Suzannah.

La jeune femme le regarda avec cet oeil soumis et passionn de la
crature qui redoute son matre.

--Tu te fais toujours plus mchant que tu n'es, dit-elle.

--Mon mignon, dit Bulton qui passa ses doigts robustes dans les cheveux
blonds de Ralph, nous ferons ce que tu veux et ce que veut Suzannah,
nous te ramnerons demain  ta mre.

Et la voix du bandit tait devenue presque caressante.

L'enfant le regarda avec dfiance.

--Je te le promets, moi, dit Suzannah.

Puis elle retira un matelas de son lit et le porta dans un coin de la
chambre.

--Viens te coucher l, dit-elle.

* * * * *

Quand l'enfant fut endormi, Bulton dit  Suzannah, en lui parlant 
l'oreille:

--C'est le diable qui nous envoie cet enfant.

--Que veux-tu dire? fit-elle.

--Grce  lui, demain,  pareille heure, nous aurons dix fois plus d'or
que tu n'en as eu ce soir.

--Bulton, Bulton, dit Suzannah d'un ton de reproche, je t'ai dit que je
ne voulais pas perdre cet enfant...

--Ne te fche pas, dit le bandit, et coute-moi... tu verras.....

Cette fois, Ralph dormait tout de bon, et le bandit put  loisir faire
ses confidences  Suzannah l'Irlandaise.




IV


Bulton colla ses lvres  l'oreille de Suzannah.

Ils taient cte  cte et l'obscurit la plus profonde rgnait dans la
chambre.

On n'entendait que le bruit paisible et rgulier de la respiration du
petit Irlandais qui dormait.

--Vois-tu, dit alors Bulton, j'ai ide d'en finir d'un coup.

--Que veux-tu dire?

--Un jour ou l'autre on me prendra et j'irai danser les pieds dans le
vide devant Newgate ou devant Clarkenweid.

--Tais-toi, ne parle pas ainsi... tu me fais mourir par avance, murmura
Suzannah qui l'treignit avec passion.

--Cela arrivera tt ou tard, te dis-je.

--Tais-toi!... au nom du ciel!

Le bandit eut un ricanement.

--C'est prcisment parce que le ciel existe que cela arrivera, te
dis-je. Cependant si nous avions seulement mille livres sterling...

--Eh bien?

--Peut-tre chapperais-je  mon sort, peut tre pourrions-nous tre
heureux?

--Heureux! murmura Suzannah avec extase.

--Tu ne ferais plus ton honteux mtier, tu ne volerais plus, et nous
quitterions l'Angleterre.

--O irions-nous?

--En France. Nous nous marierions et je tcherais de vivre honntement.

Suzannah pressa Bulton dans ses bras.

--Tu ferais cela? dit-elle.

--Oui.

Elle soupira.

--Mais, hlas! fit-elle, nous n'aurons jamais mille livres.

--Qui sait?

Et, comme elle attendait qu'il s'expliqut:

--Cet enfant, poursuivit-il, pourrait nous rendre un grand service.

--Oh! Bulton! Bulton! mon bien-aim, dit Suzannah d'un ton de reproche,
pourquoi veux-tu faire de ce malheureux enfant un voleur? N'as-tu pas
vu comme il tait beau... comme il ressemblait  un petit ange?... ne
frissonnes-tu donc pas en pensant que nous pourrions envoyer au moulin
cette innocente crature?

Le bandit eut un rire moqueur:

--Tu es vraiment mouvante, ma chre; quand tu parles ainsi. Cependant,
je ne veux pas te faire de peine, ma Suzannah, et je te promets que je
ne m'opposerai pas  ce que tu le ramnes  sa mre, mais quand il nous
aura rendu le service dont j'ai besoin.

--Quel est donc ce service? demanda Suzannah.

--coute-moi bien.

Et Bulton baissa la voix plus encore.

--Je nourris une affaire depuis longtemps, dit-il, une affaire superbe.

--Ah!

--Je n'en ai parl  aucun des camarades, car il faudrait partager, et
ce n'est pas mille livres, c'est deux mille, peut-tre trois ou quatre
que nous aurions.

--Quatre mille livres! murmura Suzannah. Et  qui donc veux-tu voler a?

--A un homme qui a vol tout le monde, les pauvres et les riches, dont
le nom est excr dans Londres, et qui, lorsqu'il passe dans une rue,
est poursuivi par les maldictions du peuple.

--Quel est donc cet homme?

--On l'appelle Thomas Elgin.

--L'usurier?

--Justement.

--Et c'est cet homme que tu veux voler toi?

--Mon plan est fait. J'ai l'empreinte de toutes les serrures, depuis
celle de la grille de son petit jardin sur le square jusqu' celle de
son bureau o est sa caisse. Ayant les empreintes, j'ai fabriqu les
clefs.

--Mais o demeure-t-il, ce Thomas Elgin?

--Dans Kilburne square, tout auprs de la station de Western-Railway,
il vit seul et n'a mme pas de servante. Il prend ses repas dans un
boarding de la Cit et ne rentre chez lui que le soir assez tard.

--Mais, dit Suzannah, il n'a probablement jamais d'argent chez lui.

--Dans la semaine, jamais. Il a tout son argent  la Banque. Mais Thomas
Elgin n'est pas homme  perdre un jour par semaine, et il estime qu'on
doit travailler le dimanche aussi bien que les autres jours.

--Ah! fit Suzannah.

--Il y a des gens qui ont besoin d'argent le dimanche tout aussi bien
que dans la semaine, et c'est mme ce jour-l qu'il fait les meilleures
affaires.

Donc, continua Bulton, le samedi, Thomas Elgin passe  la Banque et y
prend quelquefois mille, quelquefois deux et mme quatre mille, livres
en or et en banknotes, et il les emporte chez lui.

--Ah! fit Suzannah.

--Il a une caisse chez lui, une caisse qui est un chef-d'oeuvre et que
personne que moi ne saurait forcer. Mais j'ai trouv le secret, moi.

--Comment?

--Avant d'tre voleur, j'ai tenu une boutique, poursuivit Bulton.
Nous ne nous connaissions pas alors, ma Suzannah, et j'avais une femme
lgitime. C'est Thomas Elgin qui m'a ruin, et ma femme en est morte de
chagrin.

--Continue, dit Suzannah avec motion.

--Thomas Elgin m'a prt,  trois cents pour cent, douze livres pour
lesquelles il m'a envoy  White-cross, et c'est un dimanche qu'il m'a
remis cette somme.

La caisse de l'usurier est dans une petite salle qui n'a qu'une porte.

Dans le milieu de cette porte est perc un judas qui a deux pouces
carrs de largeur.

Quand un homme  qui Thomas Elgin a affaire se prsente, il regarde par
ce guichet avant d'ouvrir.

Si j'avais pu passer la main, il y a longtemps que j'aurais dvalis
l'usurier.

--Tu n'as donc pas l'empreinte de la serrure.

--Si, mais si j'essayais d'ouvrir cette porte, je serais mort.

--Comment cela?

--C'est un homme ingnieux que M. Thomas Elgin, poursuivit Bulton.

--Qu'a-t-il donc imagin?

--Il y a derrire la porte un pistolet dispos de telle manire que
la porte, en s'ouvrant, le ferait partir et qu'il tuerait celui qui
voudrait entrer.

--Mais enfin, dit Suzannah, quand M. Thomas Elgin entre chez lui et
qu'il ouvre cette porte, comment fait-il pour empcher le pistolet de
partir.

--Voil, dit Bulton, la seule chose que je n'aie pu trouver. Je me suis
bien cass la tte, mais je n'ai pu y parvenir.

--Alors, le vol est impossible.

--Oui et non.

--Comment cela?

--Suppose un moment que le guichet est assez large pour que j'y puisse
passer le bras.

--Bon.

--Je promne ma main le long de la porte, en dedans, jusqu' ce que
j'aie trouv une corde.

--Qu'est-ce que cette corde?

--Celle qui, tire violemment par une poulie, si la porte s'ouvrait, et
attache  la dtente du pistolet qui est plac sur un afft, le ferait
partir.

--Aprs? dit Suzannah.

--La corde est lche, comme tu le penses bien il faut que la porte
s'ouvre  moiti pour qu'elle se tende et pse sur la dtente, sans cela
la balle, chasse trop vite, rencontrerait la porte et non le le corps
du voleur.

--Je comprends.

--Ma main rencontre donc la corde et comme elle est munie d'une paire de
ciseaux, elle la coupe.

--Ah! j'y suis.

--Mais, dit Bulton, j'ai la main trop grosse, et toi aussi; et il n'y a
qu'une main d'enfant, celle du petit, par exemple, qui puisse...

--coute, dit Suzannah, si tu me jures que, ce vol accompli, nous
rendrons l'enfant  sa mre, je ne m'opposerai pas  ton projet.

--Je te le promets.

--Mais, dit encore Suzannah, probablement en rentrant chez lui avec de
l'argent, le samedi soir, M. Thomas Elgin ne sort plus.

--Au contraire. Quand il a referm sa caisse, dispos son pistolet
et pris toutes ses prcautions, il s'en retourne passer sa soire 
Londres, tantt dans les galeries de l'Alhambra, dans Leicester square,
tantt  Argyll-Rooms, ou bien encore au thtre du Lycum. C'est donc
entre neuf et dix heures du soir qu'il faudrait faire le coup, car c'est
demain samedi.

--Mais que ferons-nous de l'enfant, d'ici-l?

--Je me charge de le faire patienter, dit Bulton.

--Tu le battras? demanda Suzannah d'une voix tremblante.

--Pas du tout.

--Tu me le promets?

--Je te le jure.

--Mais comment feras-tu?

--Tu le verras...

Et le bandit et la femme perdue s'endormirent  leur tour.




V


Un de ces ples rayons de jour, qui se dgageait pniblement du
brouillard, pntrait dans la chambre de Suzannah l'Irlandaise,
lorsqu'elle s'veilla.

Bulton tait dj lev.

L'enfant dormait encore, bris qu'il tait par la fatigue de la veille.

Bulton tait assis auprs de la fentre et paraissait fort occup.

Son occupation consistait  limer et  polir un trousseau de clefs, dont
chacune portait une petite ficelle de couleur diffrente, tiquettes
mystrieuses, intelligibles pour lui seul.

Malgr le grincement de la lime, Ralph tait immobile sur son lit
improvis.

--Pauvre petit! dit Suzannah en le regardant.

Et elle avisa ses chaussures, couvertes de cette boue noire qui est
particulire  Londres.

--Comme il a d marcher! dit-elle.

Bulton se mit  rire.

--Tu serais une bien bonne mre de famille, ma chre, dit-il.

--Et toi, rpondit Suzannah, qui vint entourer de ses bras blancs le cou
musculeux du bandit, tu es meilleur que tu n'en as l'air. Je parie que
tu prendrais cet enfant en affection.

--La preuve en est, rpondit Bulton, que je voudrais le garder.

--Oh! non, rpondit Suzannah, il ne faut pas faire cela... D'ailleurs,
tu me l'a promis, n'est-ce pas?

--Je te le promets encore, mais quand il aura coup la corde.

--Soit, dit Suzannah. Cependant j'ai envie de faire une chose.

--Laquelle?

--De m'en aller errer, toute seule, aux environs de Saint-Gilles.

--Pourquoi faire?

--Et de m'enqurir adroitement si on n'a pas perdu un enfant... si on ne
connat pas quelque pauvre mre en pleurs... si...

--Il sera toujours temps de faire cela demain.

--Pourquoi pas aujourd'hui?

--Je te le rpte, parce que nous avons besoin de l'enfant ce soir.
Ensuite, suppose qu'en ton absence il s'veille...

--Bon!

--Ne te voyant plus, il se mettra  pleurer et voudra s'en aller. Tu
sais que je ne suis pas patient.

--Non, certes, rpondit Suzannah, et tu le battras. Oui, tu as raison,
il vaut mieux que je reste, mais comment le faire patienter jusqu'
demain?

--Quand il s'veillera, il aura faim.

--Soit.

--Il aura soif...

--Eh bien?

--Tu sais bien que lorsque, nous autres voleurs, nous voulons griser
et endormir les gens, c'est trs-facile: deux gouttes de gin mlang de
bitter dans un pot de bire brune, et le tour est fait.

--Tais-toi, dit Suzannah.

Et elle jeta un regard rapide sur Ralph, qui venait de s'agiter
lgrement.

En effet peu aprs, l'enfant ouvrit les yeux et pronona un mot:
Maman.

Suzannah s'approcha de lui et le prit dans ses bras.

--Ta mre, mon enfant, dit-elle, je t'ai promis que nous la
chercherions.

--Tout de suite, n'est-ce pas? dit-il.

Il se leva et, ayant aperu Bulton, il prouva un nouveau mouvement
d'effroi.

Mais le bandit lui sourit, adoucit sa voix et son regard et lui dit:

--N'aie donc pas peur de moi, mon chrubin, je suis le mari de madame et
je ne veux pas te faire du mal.

--Cela est bien vrai, fit Suzannah qui embrassa le petit Irlandais.

Celui-ci tait dj prt  partir, mais il aperut sur la table les
restes du souper de Suzannah, et son regard trahit le vide de son
estomac.

--Tu as faim, n'est-ce pas? dit-elle.

L'enfant ne rpondit rien, mais il rougit.

Il mourait de faim en effet.

--C'est loin d'ici l'glise Saint-Gilles, poursuivit Suzannah et il te
faudra beaucoup marcher encore. Par consquent il faut que tu aies de la
force. Allons, mange, mange, mon mignon, nous allons djener.

--Je vais aller chercher du jambon et de la bire, dit Bulton, qui se
leva  son tour et sortit.

Son dpart fit sur Ralph un effet tout semblable  celui qui se
produirait pour une personne oppresse, si une fentre venait  s'ouvrir
et laissait pntrer une bouffe de grand air.

Il lui sembla qu'il tait plus en sret, et que Suzannah lui parlait
avec plus de douceur.

Alors celle-ci se mit, pour tromper son impatience,  lui faire mille
questions sur sa mre, sur l'endroit o il l'avait laisse et sur ce qui
lui tait arriv.

Ralph se souvenait exactement des diffrentes circonstances de son
arrive  Londres, de son entre chez mistress Fanoche.

Il parla des petites filles qui lui avaient prdit qu'il serait battu;
et comme il en tait au milieu de son rcit, Bulton revint avec des
provisions et un pot de bire.

L'enfant voulut s'arrter encore, mais Suzannah lui dit:

--Puisque monsieur est mon mari, pourquoi ne parles-tu pas devant lui?

Ralph s'enhardit; et il rpta devant le bandit ce qu'il avait dit dj.

Un fait se dgagea, pour ce dernier et pour Suzannah, des paroles de
l'enfant, c'est qu'il n'avait que des souvenirs trs-vagues du quartier
o on l'avait conduit et que par consquent, on pourrait, sous prtexte
de le mener  Saint-Gilles, l'entraner dans un autre quartier de
Londres sans qu'il s'en aperut.

Les voleurs de Londres, tout comme ceux de Paris, ont un argot, une
sorte de langue verte qui n'est comprhensible que d'eux seuls.

Bulton se mit  parler cette langue et il dit  Suzannah:

--Je renonce  griser l'enfant.

--Ah!

--Tu vas t'en aller avec lui, tous les squares se ressemblent, 
Londres, et en place de le mener  Saint-Gilles, tu le mneras  Kilburn
square.

--Bon!

--Tu le promneras dans tous les environs jusqu' ce qu'il soit rompu
de fatigue. Il n'aura pas  souponner la vrit et  mettre en doute ta
bonne foi, et quand il sera bien las, tu entreras dans un public-house
qui est dans le Kursalt Pince Lane,  l'angle d'Edward road, et tu m'y
attendras, cela vaut mieux.

--Je prfre cela aussi, dit Suzannah.

--J'aurai les clefs toutes prtes, je serais mis comme un gentleman, et
j'arriverai eu cab: fie-t'en  moi pour le reste.

--C'est bien, dit Suzannah.

Ralph mangea avec avidit, et on lui donna  boire de la bire sans
addition de gin et de bitter. Puis Suzannah prit son chle et son
chapeau et lui dit:

--Maintenant, allons chercher ta mre.

Et l'enfant partit avec elle, plein de confiance et consentit 
embrasser Bulton.

Le programme de ce dernier fut suivi  la lettre.

Suzannah tenait l'enfant par la main, descendit le Brok street et tourna
dans le Holborne.

Un des nombreux omnibus qui vont  Regent's parck passait en ce moment.

Suzannah fit signe au cocher qui s'arrta.

Ralph ne fit aucune difficult de monter avec l'Irlandaise, et une
demi-heure aprs, ils descendaient dans Albert road.

Alors Suzannah se mit  lui faire parcourir les rues environnantes, en
lui disant:

--Regarde-bien, est-ce l?

--Non, disait l'enfant.

Et ils se remettaient en route.

Elle le trana ainsi tout le jour, avec une patience qui acheva de lui
gagner la confiance du pauvre enfant.

Et la nuit vint, et Ralph n'avait ni reconnu la rue de mistress Fanoche,
ni retrouv sa mre.

Il tait si las que Suzannah le prit dans ses bras et le porta.

Elle le porta jusqu' ce public-house dont avait, parl Bulton.

Et l'enfant, docile dsormais, consentit  s'asseoir et  souper avec
l'Irlandaise.

La nuit tait venue.

--Nous allons nous en retourner chez nous, dit Suzannah, et demain nous
chercherons encore...

L'enfant tait triste, mais il avait cess de pleurer.

L'me d'un homme tait en lui.

Tout  coup la porte du public-house s'ouvrit et Bulton entra.

--Je crois bien, dit-il, que j'ai retrouv ta mre.

L'enfant jeta un cri de joie et tendit les bras au bandit.




VI


Suzannah regarda Bulton, au cou de qui sautait l'enfant.

Bulton lui fit un signe imperceptible qui voulait dire:

--Tais-toi donc, c'est pour qu'il fasse ce que nous voudrons.

Le bandit avait arrang une petite histoire propre  frapper
l'imagination de Ralph, et il en avait pris les premiers lments dans
le rcit mme du pauvre enfant.

Au cri de joie pouss par le petit Irlandais, quelques personnes qui se
trouvaient dans le public-house s'taient retournes.

--Ne fais pas de bruit, lui dit Bulton, ne crie pas, et coute-moi bien.

Il avait su trouver une voix sympathique et se faire un visage
affectueux.

L'enfant qui, le matin encore, avait peur de lui, se sentit pris d'une
sorte de tendresse subite pour cet homme qui lui promettait de lui
rendre sa mre.

Bulton fit un nouveau signe  Suzannah, et tous trois passrent dans le
parloir du public-house, o il n'y avait personne.

L, Bulton dit:

--Nous avons le temps... il ne faut pas nous presser... coute-moi bien,
mon mignon.

Ralph le regardait avec anxit.

--Ta mre est en prison, dit Bulton.

L'enfant joignit les mains et leva un regard douloureux.

Bulton continua:

--Elle est en prison, comme tu l'tais toi-mme, nous as-tu dit,
dans une maison particulire. Ceux qui t'ont emmen d'un ct et te
battaient, ont emmen ta mre de l'autre.

L'enfant eut un geste de colre.

--Oh! dit-il, est-ce qu'ils ont os la battre?

--Non, mais ils la battront si nous ne la dlivrons pas. Heureusement je
suis l, moi.

Et Bulton prit un air de matamore qui acheva de convaincre le petit
Irlandais.

--Et o est-elle? demanda Suzannah  son tour.

Cette question faite avec une grande navet et achev de convaincre
Ralph.

--Elle n'est pas bien loin d'ici, dans une maison o on l'a enferme,
continua Bulton.

--Allons vite la dlivrer! dit l'enfant.

Bulton sourit.

--Tu n'es plus un enfant, dit-il, tu es un homme et tu comprendras
pourquoi nous ne partons pas de suite.

--Ah! dit Ralph en le regardant. Eh bien! pourquoi?

--Parce qu'il faut attendre que ses gardiens soient couchs et que les
rues soient dsertes.

Ralph ne fit pas d'objection. Il comprenait vaguement que Bulton devait
avoir raison.

Suzannah se remit  parler cette langue verte des voleurs de Londres qui
ne pouvait tre intelligible pour le petit Irlandais.

--As-tu donc tout prpar? dit-elle  Bulton.

--Oui. J'ai les fausses clefs. De plus je suis venu en cab et j'ai
laiss le cocher  la porte.

--Pourquoi avoir pris un cab?

--Pour ne pas veiller de soupons d'abord.

Quand on verra une voiture  la porte, les passants ne feront nullement
attention  nous, ils croiront que nous sommes des clients de Thomas
Elgin. Ensuite, une fois que nous aurons l'argent, nous filerons plus
vite.

--Es-tu donc bien sur qu'il ait de l'argent aujourd'hui?

--J'en suis certain.

--Comment?

--Je l'ai vu entrer  la Banque  trois heures et demie.

--Et il ne t'a pas vu, lui?

--Non. D'ailleurs, je suis bien chang depuis le temps o j'tais son
client; il ne me reconnatrait pas.

Bulton regarda la pendule du public-house.

Elle marquait huit heures et demie.

--Nous n'avons plus qu'une demi-heure  attendre, dit-il.

--Ah! dit Suzannah.

--Comme Thomas Elgin sortait de la banque, poursuivit Bulton, je l'ai
entendu qui donnait rendez-vous  une personne pour dix heures dans
Leicester square. Il ira donc prendre le train de neuf heures  la
station.

Quand le sifflet de la locomotive se fera entendre, nous partirons.

--Mais, dit Suzannah, quand nous aurons fait le coup, que ferons-nous de
l'enfant?

--Nous le conduirons  Saint-Gilles, au work-house. Il est  peu prs
certain que ses parents viendront l'y rclamer.

--Et nous.

--Nous filerons ds demain matin par le South-Eastern-Railway...

--Tu es donc toujours dcid  aller en France?

--Toujours.

Suzannah sauta au cou de Bulton.

Ils causrent ainsi quelques minutes encore; puis le bandit se leva,
jeta une demi-couronne sur le comptoir pour payer la dpense et sortit
le premier.

Suzannah reprit l'enfant par la main:

--Viens, dit-elle.

--Madame, demanda Ralph, bien sr, n'est-ce pas, que nous allons revoir
maman?

--Oui, mon mignon.

Le cab dont avait parl Bulton tait, en effet,  la porte du
public-house.

Suzannah y monta la premire, fit asseoir Ralph auprs d'elle et Bulton
monta  ct du cocher.

--O allons-nous? demanda le cabman.

--Kilburn square, je t'arrterai  la porte, dit Bulton; mais
auparavant, passe devant la station du railway.

On entendait dans le lointain le sifflet du train et Bulton n'tait pas
fch de voir partir Thomas Elgin.

Sur son ordre, le cocher alla lentement, et, comme il arrivait devant la
station, Bulton aperut un homme qui se dirigeait en toute hte vers le
guichet.

Cet homme, envelopp dans un chaud _impermable_, marchait le nez au
vent, les mains dans les poches, avec un petit air de satisfaction.

C'tait M. Thomas Elgin.

Bulton vit l'usurier monter les marches de la station, s'approcher du
guichet et demander un ticket.

--A prsent, pensa le bandit, nous sommes tranquilles, et tout ira bien.
Kilburn square, et rondement.

Le cocher anglais est l'homme discret par excellence. Il voit tout et ne
regarde rien, entend tout et ne cherche pas mme  comprendre.

Il serait tmoin d'un assassinat que l'ide d'appeler le policeman ne
lui viendrait mme pas.

Celui qui conduisait Bulton ne se demanda seulement pas pourquoi on
l'avait fait passer par la gare du chemin de fer, ce qui tait, en
partant du public-house, le chemin le plus long, et fouettant son
cheval, il arriva  Kilburn square.

--Vois-tu cette maison blanche, l,  droite? dit Bulton. C'est l.

Le cab s'arrta.

Suzannah descendit, donnant toujours la main  l'enfant.

La soire tait brumeuse, le square dsert, et la lueur des rverbres
ne perait qu'imparfaitement le brouillard.

Bulton tait fort proprement vtu, et il avait l'air d'un parfait
gentleman.

Il y aurait eu du monde dans le square, que nul n'aurait trouv
extraordinaire que cet homme s'arrtt devant la grille de la maison,
tirt une petite clef de sa poche et l'ouvrit.

A Londres, dans les quartiers excentriques et non commerants, il y a
devant chaque maison un petit jardin de six  huit mtres de profondeur.

Bulton, Suzannah et l'enfant traversrent ce jardin et arrivrent  la
porte d'entre.

L, le bandit fit usage d'une nouvelle, clef qui tourna dans la serrure
aussi facilement que la premire, et les deux voleurs et leur innocent
complice se trouvrent dans la maison.

Ils avaient devant eux un vestibule dall en marbre avec des murs peints
et vernis, quelques siges d'acajou et un dressoir.

Bulton avait tir de sa poche une de ces bougies minces et replies sur
elles-mmes comme un cheveau, auxquelles on a donn le nom de rats de
cave, puis il l'avait allume  l'aide d'un briquet phosphorique.

--Et c'est ici qu'est maman? dit l'enfant joyeux.

--Oui, silence! rpondit Bulton.

Au fond du vestibule, il y avait une porte compltement ferme au pne.

Bulton, qui marchait le premier, l'ouvrit, et Ralph aperut un parloir
qui ressemblait vaguement  celui de mistress Fanoche.

Il en conclut que Bulton lui avait dit vrai et que sa mre devait se
trouver dans cette maison.

En face de la porte d'entre du parloir, il y en avait une autre qui
tait masque par un rideau.

Celle-l donnait sur un corridor et,  l'extrmit de ce corridor, on en
voyait une troisime.

--C'est l, dit Bulton.

Et il montra  Suzannah une petite moulure carre perce dans le milieu.




VII


Occupons-nous maintenant un moment de M. Thomas Elgin, et pntrons dans
le bureau qu'il avait  Londres, en rtrogradant de quelques heures.

M. Thomas Elgin sortait de la banque o il avait pris une somme de deux
mille livres, pour les ventualits de son petit commerce, lequel allait
aussi bien le dimanche que les autres jours.

Puis, avant de prendre l'omnibus qui devait le conduire  Kilburn
square, il avait donn rendez-vous  un petit bourgeois de ses amis,
avec lequel il passait volontiers ses soires, soit  Argyll-rooms, soit
 l'Alhambra.

Enfin, il s'tait souvenu qu'il avait oubli de rpondre  deux de ses
correspondants de Dublin et, au lieu de retourner  son domicile priv,
il avait pass par son bureau, une sorte d'choppe situe au fond d'un
passage dans Oxford street.

--Je dnerai une demi-heure plus tard, s'tait-il dit; mais il faut que
j'crive ce soir, car la poste ne part pas le dimanche.

Tandis qu'aprs avoir mis, en homme soigneux qu'il tait, ses manches
de lustrine, il taillait sa plume auprs d'un petit pole o brlait un
maigre feu de coke, il entendit frapper  la porte.

--Entrez! dit-il sans se dranger.

Mais  peine la porte se fut-elle ouverte, que M. Thomas Elgin se leva
vivement, perdit son air arrogant et hautain, ta vivement son chapeau
et salua avec une politesse obsquieuse.

Le personnage qui venait de franchir le seuil de l'ignoble boutique de
l'usurier, tait un homme de haute mine, entirement vtu de noir,
jeune encore, mais compltement chauve, et dont l'oeil bleu accusait une
nergique volont.

--Vous ne m'attendiez peut-tre pas, M. Elgin? dit-il.

--En effet, Votre Honneur, j'tais loin de supposer... Je ne croyais
pas...

--M. Thomas Elgin, dit l'inconnu, je n'ai pas le temps de causer
longuement avec vous. Nous irons donc vite en besogne, si vous le voulez
bien.

--J'attends que Votre Honneur daigne m'expliquer...

--Vous avez fait arrter l'abb Samuel?

--Oui, Votre Honneur.

--C'est bien, mais ce n'est pas assez...

Thomas Elgin regarda son visiteur.

--L'abb Samuel n'a pu clbrer la messe  Saint-Gilles le 26 octobre.

--Il a t arrt  six heures du matin.

--Et un grand danger qui menaait la cause que je sers et que vous
servez, par cela mme, a t vit, poursuivit l'homme vtu de
noir. Quatre hommes dangereux pour l'Angleterre, que cette crmonie
religieuse devait runir, le cherchent inutilement dans Londres et ne
peuvent le retrouver.

Nous, au contraire, nous avons les yeux sur eux et ils ne nous
chapperont pas.

--Ah! fit Thomas Elgin.

--L'un d'eux, reprit le visiteur, a t vol en dbarquant  Liverpool.
Il venait d'Amrique et tait muni d'une lettre de crdit sur la maison
de banque Davis-Humphrey et Co.

La lettre de crdit ayant disparu avec son portefeuille, il se trouve
sans ressources. Un de nos missaires, qui le suit nuit et jour, lui a
persuad de s'adresser  vous; et demain, dimanche, il ira frapper 
la porte de votre maison, dans Kilburn square. Il vous demandera mille
livres pour un mois, vous lui en offrirez trois mille.

--Trois mille livres! exclama M. Thomas Elgin; mais, Votre Honneur,
cette somme...

--Vous ne l'avez pas sur vous?

--Non, mon argent est  la Banque, et la Banque est ferme jusqu'
lundi.

--Aussi, dit l'inconnu en souriant, je vous l'apporte.

Il dboutonna sa redingote noire, tira de sa poche un portefeuille et de
ce portefeuille une poigne de bank-notes qu'il tala devant M. Thomas
Elgin en lui disant:

--Comptez.

L'usurier prit l'argent et le mit,  son tour, dans sa poche.

--C'est l tout ce que j'avais  vous dire pour le moment, dit
l'inconnu, M. Elgin.

--Je suis votre serviteur trs-humble, Votre Honneur, dit l'usurier, qui
reconduisit son visiteur avec une politesse servile.

--H! h! se dit M. Thomas Elgin, jamais je n'aurai eu cinq mille livres
chez moi, dans Kilburn square; il faudra, ce soir, prendre quelques
petites prcautions. Et il sauta dans un cab et se rendit chez lui, o
il arriva vers dix heures.

La description que Bulton avait faite  Suzannah, de la pice o M.
Thomas Elgin avait sa caisse, tait parfaitement exacte.

La porte avait un petit guichet, par lequel M. Elgin voyait, avant
d'ouvrir,  qui il avait affaire.

L'usurier, qui tait toujours seul dans la semaine, vivait chez lui le
dimanche, et gardait tout le jour sa femme de mnage, qui introduisait
les visiteurs.

Il rentra donc chez lui, s'enferma dans son bureau, ouvrit sa caisse
et y mit les deux mille livres, qu'il avait prises  la Banque, et les
trois mille que lui avait apportes l'homme vtu de noir.

--Il faut tout prvoir, se dit-il alors.

Le canon de pistolet pos sur un afft, dont avait parl Bulton,
existait rellement.

Le mcanisme tait d'une simplicit formidable.

L'afft tait un morceau de bois enfonc dans une large rondelle de
plomb.

Le pistolet, qui tait  deux coups, tait pos sur ce morceau de bois,
en face de la porte, et une ficelle attache  la dtente, passait
dans un anneau enfonc dans le mur et venait se rattacher  la porte,
au-dessous du guichet.

La porte, en s'ouvrant, pesait sur la ficelle, la tendait et faisait
partir le pistolet, qui tuait le voleur.

Bulton avait parfaitement tudi et compris ce mcanisme, qu'il avait
observ en s'introduisant un jour dans le jardin de la maison, sous
l'habit d'un des jardiniers du square, et en regardant dans la pice par
la fentre, qui tait garnie d'normes barreaux de fer.

Le bandit avait mme song un moment  tourner la difficult en sciant
l'un des barreaux, mais il avait calcul que ce travail dans lequel il
pouvait tre surpris, ne durerait pas moins de sept ou huit heures, et
l'ide de se servir des petites mains de Ralph pour couper la corde, lui
avait paru meilleure.

Seulement, Bulton croyait tout savoir, et ne savait pas tout.

M. Thomas Elgin avait un luxe de prcaution pour les grandes
circonstances.

Quand il n'avait dans sa caisse que mille ou quinze cents livres, le
pistolet suffisait.

Dans les grandes occasions, il employait le canon.

Ce canon tait une espce de tromblon vas qu'il fixait sur sa caisse,
charg  mitraille, la gueule incline de haut en bas vers la porte
et qu'une deuxime ficelle place diffremment mettait en contact avec
elle.

Cinq mille livres sterling, c'est--dire cent vingt-cinq mille francs ne
sont point une bagatelle.

Quand il eut donc referm sa caisse, M. Thomas Elgin, l'usurier, disposa
son tromblon, le pointa, fit passer la ficelle dans l'anneau du mur et
la rattacha, non  la serrure, mais  un verrou qui se trouvait tout en
haut de la porte,  droite du guichet.

En atteignant celui-ci, en regardant de haut en bas, on pouvait
apercevoir la corde du pistolet, mais il tait impossible de voir celle
du tromblon.

Cela fait, M. Thomas Elgin ne songea point, comme on le pense,  sortir
par la porte.

Il carta un peu son lit, car c'tait dans cette pice qu'il couchait,
pressa une feuille du parquet et cette feuille s'ouvrit et laissa voir
un petit escalier qui descendait dans le sous-sol.

Cette issue secrte tait si habilement mnage que Bulton ne l'avait
point devine, et qu'il se creusait encore la tte, le matin mme,
pour savoir comment M. Thomas Elgin sortait de sa chambre, une fois le
pistolet plac sur son afft. M. Thomas Elgin sortit donc de chez lui
par le sous-sol, ferma la grille du jardin comme  l'ordinaire, et s'en
alla au chemin de fer, ne se doutant pas que le cab qui traversait la
station au moment o il rentrait, renfermait des gens qui s'apprtaient
 le dvaliser.




VIII


M. Thomas Elgin s'approcha donc du guichet et demanda son billet.

En mme temps, un autre train qui venait de Londres entra en gare, et
comme l'usurier s'apprtait  descendre, il aperut un homme qui montait
l'escalier et qui le salua.

Cet homme n'tait autre que notre ancienne connaissance, le recors du
commerce surnomm _l'homme sensible_, et appel de son vrai nom John
Clavery.

Aprs lui avoir rendu son salut, M. Thomas Elgin allait passer outre,
mais John Clavery l'aborda et lui dit:

--J'allais prcisment chez vous.

--Chez moi?

--Oui, et vous ne serez pas fch de ma visite.

M. Thomas Elgin remonta l'escalier et revint, suivi de l'homme sensible,
dans la salle d'attente, en disant:

--De quoi s'agit-il?

--Je vous apporte de l'argent, et, ce n'est pas pour dire, mais vous
avez une fire chance.

--Vous m'apportez de l'argent?

--Oui.

--De qui donc?

--Du prtre irlandais.

M. Thomas Elgin ne put se dfendre de plir.

--Comment, dit-il, le prtre irlandais a pay?

--Oui.

--Quand?

--Il y a deux jours.

--C'est impossible! s'cria l'usurier que cette nouvelle tait loin de
combler de joie.

--C'est pourtant la vrit pure.

--Ainsi, il est sorti de White-cross?

--Avant-hier matin.

--Ah! dit M. Thomas Elgin, qui contint de son mieux l'motion qu'il
prouva.

--Voil vos deux cents livres, ajouta John Clavery, en tirant de la
poche de sa redingote use un portefeuille plus us encore.

Et il en tira huit bank-notes qu'il tendit  M. Thomas Elgin.

Celui-ci tait si boulevers qu'il s'appuya au mur de la salle
d'attente, et laissa partir le train.

L'homme sensible ne put s'empcher de murmurer:

--Par exemple, voici la premire fois que M. Thomas Elgin fait une
semblable grimace en recevant de l'argent. C'est  n'y rien comprendre.

Mais l'usurier ne songea nullement  donner des explications  M. John
Clavery et, ayant en poche l'argent, il se contenta de lui dire:

--Merci bien, monsieur Clavery, merci mille fois, et au revoir!

Et il s'loigna brusquement.

--Drle d'homme, murmura John Clavery, qui le vit reprendre le chemin de
Kilburn square, drle d'homme en vrit!

En effet, M. Thomas Elgin, qui avait une grande demi-heure devant lui
avant de pouvoir prendre le train suivant pour s'en retourner  Londres,
fit cette rflexion qu'un homme prudent qui a l'intention de passer
sa soire joviablement, dans un tablissement comme Argill-rooms ou
l'Alhambra, d'offrir des verres de sherry-cotler aux dames et de tenir
conversation avec elles, ne saurait avoir sur lui que deux ou trois
guines et et une poigne de shillings.

Mais deux cents livres!... pour tre vol!... Allons donc!

M. Thomas Elgin faisait ce raisonnement plein de sagesse, et marchait
d'un pas rapide en se disant:

--Que diable vont-ils dire, les autres, quand je leur apprendrai
que l'abb Samuel a pay? C'est bien extraordinaire, en vrit, bien
extraordinaire!

Et il allongeait toujours le pas, et bientt il entra dans Kilburn
square.

Mais tout  coup il s'arrta net et comme s'il et reu quelque choc
violent sur la tte.

A travers le brouillard, les petits yeux de M. Thomas Elgin avaient fort
nettement distingu une voiture devant sa porte.

--Oh! oh! dit-il, qu'est-ce que cela? Qui peut me venir voir  cette
heure?

Et aprs s'tre arrt, il se mit  courir.

Le cabman dormait sur son sige.

La grille du jardin tait ferme, on ne voyait pas de lumire.

-M. Thomas Elgin crut que le cabman s'tait arrt l par hasard, et ses
terreurs s'vanouirent.

Il tira de sa poche une clef et pntra dans le jardin.

* * * * *

Pendant ce temps, Bulton, Suzannah et l'enfant taient dans la maison.

Nous les avons vus traverser le parloir, longer le corridor qui menait 
la chambre de M. Thomas Elgin, et s'arrter devant le guichet.

Alors Bulton dit au petit Irlandais:

--Si tu veux revoir ta mre, il faut faire ce que je vais te dire.

--Oui, dit l'enfant avec soumission.

Bulton le prit dans ses bras et l'leva jusqu'au guichet:

--Essaye de passer ta main l, dit-il.

Non-seulement la main, mais encore le bras, passrent.

--Retire ta main, dit alors Bulton.

L'enfant obit encore.

Il ne savait pas ce qu'on attendait de lui, mais ne lui avait-on pas
promis qu'il allait revoir sa mre?

Bulton avait, avec sa trousse de clefs, une paire de petits ciseaux
repasss avec soin et qui devaient couper comme un rasoir.

--Prends cela, dit-il encore. Bien. Maintenant repasse ta main et
cherche au long de la porte si tu ne trouve pas une corde.

L'enfant excuta cette manoeuvre et dit tout  coup:

--Oui... j'ai une corde sous la main.

--Alors, dit Bulton, coupe-l.

Ralph obit. Un petit bruit presque imperceptible, arriva aux oreilles
de Bulton: c'tait la corde coupe qui tombait  terre.

Alors il laissa l'enfant retirer son bras, puis il le mit  terre, et il
dit  Suzannah:

--A prsent nous n'avons plus peur du pistolet.

Et il chercha dans son trousseau de clefs celle qui devait ouvrir la
porte.

--Et maman est l derrire? demanda l'enfant.

--Oui, certes, rpondit Bulton.

La clef tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit et Bulton la poussa.

Mais soudain une dtonation pouvantable se fit entendre. C'tait le
tromblon qui venait de partir.

Deux cris de douleur retentirent, l'un pouss par l'enfant, qui tomba
baign dans son sang; l'autre par Suzannah, atteinte galement  la tte
et  la poitrine.

Par une sorte de miracle, Bulton n'avait pas t frapp.

En ce moment une clef tournait dans la serrure de la porte d'entre.

C'tait M. Thomas Elgin, qui accourait en jetant des cris, lui aussi.

Bulton ne s'occupait pas du petit Irlandais, qui se tordait dans une
mare de sang. Il se pencha sur Suzannah et l'appela.

Suzannah ne lui rpondit point.

--Au voleur! au voleur! criait au dehors la voix de Thomas Elgin.

Bulton prit Suzannah dans ses bras, la chargea sur son paule et
s'lana dans le corridor.

En route, il rencontra M. Thomas Elgin qui criait de plus belle et
voulait lui barrer le passage.

--Place! place! dit-il.

--Ah! misrable! ah! bandit! exclama l'usurier qui le prit  la gorge et
engagea avec lui une lutte dans l'obscurit.

--Place! rpta Bulton.

Et M. Thomas Elgin s'affaissa en poussant un gmissement sourd.

Le bandit l'avait frapp d'un coup de couteau dans le bas-ventre et il
s'enfuyait, emportant sur ses paules Suzannah vanouie, et laissant
aux mains de ceux que la dtonation du tromblon allait attirer le petit
Irlandais, qu'une balle avait frapp  l'paule gauche.




IX


La dtonation avait veill le cabman qui tait  la porte de la maison
de M. Thomas Elgin.

Il ne s'coula pas cinq minutes entre cette dtonation et la sortie de
Bulton, qui portait Suzannah dans ses bras.

Ce qui fit que le cabman, qui, n'avait pas vu M. Thomas Elgin rentrer
chez lui, n'tait pas encore revenu de sa surprise, lorsque Bulton
reparut.

Il ne fit qu'un bon  travers le jardin, ouvrit la portire du cab et y
jeta Suzannah, criant au cocher:

--Mari jaloux, homme bless... file, file! il y a deux couronnes pour
toi, si tu marches bien.

Le cabman ne demanda pas d'autre explication, il fit siffler son fouet
et le cab partit.

Le flegme britannique n'est pas une exagration franaise.

L'effroyable dtonation avait veill tout ce quartier paisible de
petits rentiers et d'honntes commerants de la cit, qui observaient,
ds le samedi soir, le pieux isolement du dimanche.

Les fentres s'ouvrirent lentement, les portes plus lentement encore,
deux ou trois policemen finirent par arriver; mais le cab qui emportait
Bulton et Suzannah avait disparu depuis longtemps dans le brouillard.

Allch par la promesse des deux couronnes, le cabman marchait un train
d'enfer.

Bulton, au dsespoir, appelait Suzannah et la couvrait de caresses.

Suzannah tait vanouie, et Bulton pouvant la crut morte.

--O malheur! malheur! murmurait-il. J'ai caus la mort du seul tre que
j'aimais en ce monde.

Le cab descendit vers Kinsington garden, gagna Hyde park, entra dans
Oxford, tout cela en moins d'une demi-heure.

En homme intelligent, le cabman avait fait plusieurs tours dans les
rues transversales, sr de faire perdre sa trace, si par hasard il tait
poursuivi.

Quand il fut dans Oxford street, il se retourna et frappa au carreau.

Bulton baissa la glace.

--O allons-nous? demanda le cabman.

--Dans Holborne, au coin du Brook street, rpondit Bulton.

Le cab continua sa course rapide, et bientt il arriva  l'endroit
dsign.

Alors Bulton mit pied  terre, paya le cabman, reprit Suzannah dans ses
bras, et l'emporta.

Le Brook street est dsert entre neuf et dix heures du soir.

Les voleurs, y habitant, se sont rpandus dans Londres pour aller
chercher leur besogne ordinaire, et il n'y a gure,  et l, au seuil
des portes et des tavernes que des femmes et des enfants.

Cependant, comme il allait s'engouffrer dans l'alle noire de cette
maison qu'il habitait avec Suzannah, Bulton, qui pleurait en portant son
cher fardeau, sentit une main s'appuyer sur son paule.

En mme temps une voix d'homme lui dit:

--Qu'est-ce qui arrive donc  Suzannah? Est-ce qu'elle a bu trop de gin?

Le Brook street est une rue noire, la robe de Suzannah tait de couleur
brune et celui qui parlait n'avait pas vu le sang qui la couvrait.

Bulton reconnut cette voix, et il ne se retourna point.

--Craven, dit-il, viens avec moi, il est arriv un grand malheur, mon
Dieu!

--Quoi donc! fit Craven, ce mme homme que Suzannah avait abord la
veille, dans Holborne en lui demandant s'il avait vu Bulton.

--Je crois qu'ils me l'ont tue!

--Qui? Suzannah?

--Oui...

Et la voix de Bulton tait pleine de sanglots.

Il monta prcipitamment l'escalier, entra dans la chambre, dont il
enfona la porte d'un coup de pied et dposa Suzannah sur le lit.

En mme temps, Craven tirait des allumettes de sa poche et se procurait
de la lumire.

--J'ai t domestique chez un chirurgien, disait-il, je m'y connais...

Et tandis que Bulton s'arrachait les cheveux et appelait, en versant des
larmes, la jeune femme, qui ne lui rpondait pas, Craven la dshabillait
et examinait sa blessure.

Suzannah avait t, frappe en deux endroits par les projectiles du
tromblon, au-dessous du sein droit et au cou.

Cette dernire blessure, qui n'avait rien de dangereux, tait celle qui
saignait en abondance et avait dtermin l'vanouissement.

--Morte! elle est morte! disait Bulton en se tordant les mains.

--Elle est vanouie, rpondit Craven qui se mit  ausculter les deux
blessures avec une certaine exprience.

Elle n'est pas mme blesse grivement: vois, la balle a glisse sur une
cte, ici; l, elle n'a fait que dchirer les chairs.

Alors ces deux hommes grossiers, voleurs et assassins  leurs heures, se
mirent  dchirer leur propre linge pour panser Suzannah, et arrter son
sang qui coulait toujours.

Puis Craven descendit et se procura du vinaigre dans le public-house
voisin, remonta et se mit  en frotter les tempes et les narines de
Suzannah.

La jeune femme poussa un soupir, puis deux, et Bulton jeta un cri de
joie.

Enfin elle rouvrit les yeux, aperut Bulton et un sourire vint sur ses
lvres.

--Suzannah! ma bien-aime! s'cria Bulton en se prcipitant sur elle et
la couvrant du baisers.

--Ah! tu es vivant, dit-elle.

Bulton pleurait.

--Je crois que je vais mourir, dit encore Suzannah.

--Non, non, fit Craven avec conviction. Ce n'est rien... ne t'effraye
pas, ma petite Suzannah.

Tout  coup un souvenir traversa le cerveau de l'Irlandaise:

--Mon Dieu! dit-elle, et l'enfant?

--Mort, dit Bulton, mort ou bless... je ne sais pas au juste, car je ne
me suis occup que de toi.

--Ah! malheureux! dit Suzannah, s'il est mort, son sang retombera sur ta
tte.

Et elle se mit  fondre en larmes.

--J'aimerais mieux qu'il soit mort, dit Bulton d'un air sombre.

--Pourquoi? fit Craven qui ignorait ce qui s'tait pass.

--Parce qu'il nous dnoncera, dit le bandit.

--Bulton, Bulton, dit Suzannah, vous avez beau dire, toi et Craven, je
crois que je vais mourir... Laisse-moi... dis-moi adieu... et fuis...
car on nous recherchera.

--Fuir! t'abandonner! s'cria le bandit, tu es folle, ma Suzannah!

--Avant de mourir, dit-elle encore, je voudrais voir mon frre.

--Ton frre?

--Oui, dit-elle, j'ai un frre... un pauvre diable qui est rest honnte
et qui gagne pniblement sa vie. Ne me refuse pas, Bulton, je voudrais
lui dire adieu.

--Mais o est-il ton frre?

--Il demeure dans Dudley street. Il est cordonnier de son tat.

--Comment s'appelle-t-il? demanda Craven.

--John Colden.

--Et il est cordonnier?

--Oui.

--Au numro 37 de Dudley street? dit Craven.

--Oui, c'est cela, dit Suzannah.

--Je le connais, dit Craven.

--Eh bien! va le chercher, dit Bulton qui continuait  s'abandonner au
plus profond dsespoir.

Et tandis que Craven s'en allait, Suzannah murmurait:

--Ah! Bulton, mon bien-aim, pourquoi n'avons-nous pas rendu le pauvre
petit  sa mre?

--La fatalit est contre nous! rpondit Bulton d'un air sombre.

Et il s'agenouilla au chevet de Suzannah et tomba dans un silence
farouche.




X


Craven s'en alla dans Dudley street.

Cette rue o se sont accomplis les premiers vnements de ce rcit, est
la plus aristocratique, sans contredit, du misrable quartier Irlandais.

Craven s'en alla tout droit au numro 37.

Chaque maison a un sous-sol, et la plupart du temps ce sous-sol est
ouvert sur la rue.

On y descend par quatre ou cinq marches qui viennent aboutir au
trottoir.

C'est dans ces sortes de caves que travaillent les cordonniers.

A dix heures du soir, leur journe n'est point finie, et Craven se
croyait sr de trouver John Colden dans l'atelier o il tait ouvrier.

Il entra et jeta un coup d'oeil dans la cave.

Le matre cordonnier, qui tait assis tout au fond, regarda Craven de
travers et lui dit:

--Que veux-tu? cherches-tu quelqu'un?

--Je cherche John Colden.

--Il n'est plus ici, rpondit doucement cet homme qui tait Anglais
et qui, bien que donnant du travail aux Irlandais, avait pour eux un
profond mpris.

--O est-il donc maintenant? demanda Craven.

--Est-ce ton ami?

--Non, mais j'ai une commission pour lui.

Les ouvriers, en entendant prononcer le nom de John Colden, s'taient
mis  parler bas entre eux, d'un air de mystre.

Le matre ouvrier se leva, vint  Craven et lui dit:

--Je ne te connais pas, mais je vois que tu es Anglais.

--N dans le Borough, dit Craven.

--Les Anglais se doivent aide et protection, continua le matre ouvrier;
par consquent, je te dois donner un bon conseil.

Et il poussa Craven hors de la cave, lui fit remonter les marches et se
trouva sur le trottoir avec lui.

--Mon garon, reprit-il alors, si tu n'es pas ami avec John Colden, tu
feras bien de ne pas le frquenter.

--Pourquoi donc a?

--Parce qu'il a mal tourn.

--Plat-il?

--Il est dans les fenians maintenant, comme tous ces misrables
Irlandais qui ont jur la perte et la ruine de la trop libre Angleterre.

--Ah! il est fenian?

--Je le crois.

--Cela m'est bien gal, dit Craven. J'ai une commission pour lui; quand
je l'aurai faite, je lui tournerai le dos, et si les policemen ont
besoin de moi pour l'arrter, je leur donnerai volontiers un coup de
main.

--Voil qui est parler en bon Anglais, aussi vrai que je m'appelle
Colcrane, dit le matre cordonnier.

--Mais cela n'empche pas que j'aurai absolument besoin de le voir.

Colcrane repondit:

--Quand j'ai vu qu'il tait dans le fenianisme, je l'ai chass de
l'atelier. Je veux bien faire travailler les Irlandais, parce qu'ils
sont bons ouvriers et qu'on les paye moins que les autres, mais  la
condition qu'ils ne conspireront pas contre la libre Angleterre.

--En sorte que vous ne savez pas dans quel atelier il travaille
maintenant?

--Il ne travaille plus.

--Ni o je pourrais le rencontrer?

--Je crois bien qu'il va dans le public-house d'en face.

--Ah!

--Tous les soirs entre dix et onze heures, et qu'il y a des rendez-vous
avec un tas de misrables comme lui: que l'Angleterre les confonde!

--Merci, dit Craven.

Il donna une poigne de main au matre ouvrier, et se dirigea vers le
public-house, se disant:

--Je ne suis pas si bon Anglais que matre Colcrane, moi, et je ne suis
pas du tout fach qu'il y ait des fenians, attendu que depuis qu'on
s'occupe d'eux, la police s'occupe beaucoup moins des voleurs et que
nous vivons tranquilles.

Il entra dans le public-house.

Il y avait peu de monde et du premier coup d'oeil, Craven constata que
John Colden ne s'y trouvait pas.

Cependant il demanda un verre de gin et de bitter mlang, et il
s'apprtait  demander  Marie-Ann, la jolie fille du public-house, si
elle ne connaissait pas l'Irlandais, lorsqu'un homme tout de noir vtu,
qui buvait seul dans le box des gentlemen, frappa son attention.

--H! par saint Georges! murmura-t-il, je crois que je connais a.

Et il passa dans le box des gentlemen.

L'homme vtu de noir, cravat de blanc, grave et digne comme un
solicitor, buvait  petites gorges un verre de gin.

--Ma parole! dit Craven, c'est bien lui. Il a un habit neuf... et des
bottes... et une chemise... et des bords  son chapeau... Tu as douc
fait fortune, camarade?

Et il lui frappa sur l'paule.

L'homme se retourna et fit la grimace.

--C'est pourtant bien  mossieu Shoking que j'ai l'honneur de parler?
dit Craven.

--Oui, dit Shoking, car c'tait lui.

Et il parut visiblement contrari de la reconnaissance.

--L'ami du Hak-Horse?

--Certainement, certainement, dit Shoking embarrass.

--Nous sommes donc riche, que nous passons maintenant dans le box des
gentlemen?

Shoking jeta sur ses beaux habits un coup d'oeil orgueilleux.

--Heu! heu! fit-il nonchalamment, on est  son aise, pour le moins.

--Ce qui ne parat pas te rendre plus gai, mon camarade, dit encore
Craven; car tu as les yeux rouges et la mine d'un homme qu'on va pendre.

Ces mots rveillrent sans doute dans l'me de Shoking des douleurs
qu'il tait en train de calmer, car il poussa un profond soupir.

--Nous avons donc des peines de coeur? dit Craven.

Shoking ne rpondit pas.

Seulement il jeta un regard anxieux sur la pendule qui tait accroche
au mur, dans le fond du public-house.

--Tu attends quelqu'un?

--Oui.

--Moi de mme, dit Craven, j'attends un certain John Colden.

--Plat-il? fit Shoking.

--John Colden, rpta Craven.

--C'est lui que j'attends, moi aussi, dit Shoking.

Craven n'eut pas le temps de le questionner, car la porte du box
s'ouvrit et John Colden entra.

Ce John Colden n'tait autre que l'Irlandais en guenilles qui s'tait
attach au service de l'homme gris, aussitt que celui-ci eut fait le
signe mystrieux.

D'abord cet homme ne fit pas attention  Craven.

Il aborda vivement Shoking.

--Eh bien? dit celui-ci.

--Nous sommes sur la trace.

--Ah! dit Shoking dont le visage s'claira.

--L'enfant, poursuivit John Colden, a t aperu dans _Gloucester
place_, assis sous une porte et pleurant.

--Ah! fit Shoking.

--Une femme l'a pris par la main et l'a emmen.

Craven intervint en ce moment:

--Vous cherchez un enfant? dit-il.

John Colden reconnut Craven.

--Tiens, dit-il, c'est toi?

--Oui, et je te cherche. Mais quel est l'enfant dont vous parlez?

--Un petit Irlandais perdu.

--Quel ge?

--Environ dix ans, dit Shoking, blond et joli comme un amour.

--Eh bien! dit Craven, je puis vous en donner des nouvelles.

--Toi?

--Vous dites qu'il pleurait?

--Oui.

--Eh bien! dit Craven, cette femme, tu la connais aussi bien que moi,
John Colden, et c'est elle qui m'envoie vers toi,--c'est ta soeur
Suzannah.

--Ah! dit John Colden, Dieu protge l'Irlande!

--Et nous allons retrouver l'enfant, ajouta joyeusement Shoking, qui ne
s'aperut pas que Craven secouait tristement la tte!




XI


Craven se disait, en sortant du public-house, tandis que Shoking et John
Colden le suivaient:

--Je me suis charg de venir chercher le frre de Suzannah et non point
de leur expliquer  tous deux ce qui est arriv. J'ai mme eu tort de
leur parler de l'enfant.

Ils s'arrangeront entre eux, a ne me regarde pas!

Comme ils marchaient tous trois d'un pas rapide, ils arrivrent dans le
Brook street en moins d'un quart d'heure.

En route, Shoking s'tait adress un petit monologue dont voici la
substance:

--Jenny s'tait sauve parce qu'elle n'avait pas confiance en moi, et de
fait elle avait bien un peu raison, puisque j'tais en partie la cause
de son entre chez mistress Fanoche.

Mais, tout  l'heure, je vais lui ramener son enfant, et elle me sautera
au cou.

Sans compter que l'homme pris, qui m'a trait d'imbcile pas plus tard
qu'hier, me rendra toute sa confiance.

--Qu'est-ce qu'elle me veut donc, ma soeur Suzannah? demandait John
Colden, tandis qu'ils entraient dans le Brook street.

--Ma foi! tant pis, pensa Craven, autant le lui dire tout de suite.

Et prenant le bras de l'Irlandais:

--Est-ce que tu la vois souvent, ta soeur? dit-il.

--Jamais. Elle a mal tourn, je ne suis qu'un pauvre cordonnier, mais
le fils de mon pre ne mange pas du pain mal gagn. Depuis que Suzannah
porte des robes de soie, elle n'est plus ma soeur, et si j'ai consenti 
te suivre, c'est que tu m'as dit qu'elle avait trouv un enfant, et que
je crois que c'est celui que nous cherchons.

--coute, dit Craven en baissant la voix, tu sais peut-tre que ta soeur
vit avec un homme nomm Bulton?

--Un voleur! fit l'Irlandais avec mpris.

--Soit, dit Craven.

--Eh bien?

--Eh bien, il est arriv un malheur.

John Colden tressaillit.

--Elle et Bulton ont voulu faire un coup, je ne sais pas lequel, et le
coup a rat.

--Alors...

--Suzannah est blesse...

--Blesse! s'cria John Colden qui oublia en ce moment les torts et
la honteuse vie de Suzannah pour ne se souvenir que d'une chose, c'est
qu'elle tait sa soeur.

Et il se mit  gravir en courant l'escalier tortueux et sombre dans
lequel Craven le prcdait.

Shoking, plein d'espoir, montait derrire eux et se rptait:

--Enfin! je vais donc avoir l'enfant!

John Colden, en entrant dans la chambre, se prcipita vers le lit sur
lequel Suzannah tait couche.

Elle tait ple et la courtine du lit tait couverte de sang.

L'Irlandaise jeta un cri.

--Je crois bien que je vais mourir, dit Suzannah.

--Mais non, ma chre, lui dit Craven, je t'assure que tes blessures ne
sont pas mortelles.

Quant  Shoking, il s'tait arrt sur le seuil, et jetait un regard
perdu autour de lui.

--O est l'enfant? s'cria-t-il enfin.

Bulton se retourna, jeta vers cet homme un sombre regard, et dit:

--Qu'est-ce qu'il veut, celui-l?

--Ce que je veux? rpondit Shoking, je veux l'enfant.

--Quel enfant? ricana Bulton.

--L'enfant que cette femme a trouv.

--Tu ne l'auras pas, dit Bulton.

Shoking serra les poings.

--Oh! par exemple! dit-il.

--Il est mort! ajouta Bulton.

L'Irlandaise et Shoking poussrent un rugissement de douleur.

En mme temps John Colden saisit le bras de sa soeur et lui dit
brusquement:

--Je ne sais pas si tu vas mourir, mais, s'il en est ainsi, et si veux
que Dieu te pardonne, dis-nous o est l'enfant.

Suzannah eut un gmissement sourd.

--Ah! dit-elle, c'est Bulton qui l'a perdu.

--Perdu! perdu encore! exclama Shoking, qui se mprit au sens de ses
paroles.

Suzannah prit la main de son frre et lui dit:

--Tu le connais donc?

--Il s'appelait Ralph, n'est-ce pas, celui que tu as trouv?

--Oui.

--Qu'est-il devenu?

Et l'Irlandais eut un accent menaant.

--Peut-tre est-il mort, peut-tre n'est-il que bless comme moi.

Et Suzannah eut alors le courage de faire  ces deux hommes sa
confession tout entire, et Bulton, l'emport et le farouche, n'osa
l'interrompre.

Or, lorsqu'elle et fini, elle vit une grosse larme rouler sur la joue
de John Colden.

--Misrable! dit-il, savez-vous ce que vous avez fait? C'est l'Irlande
tout entire que vous avez frappe dans cet enfant.

--L'Irlande! s'cria Suzannah.

--Oui, malheureuse!... et il faut que tu nous dises, avant de mourir, o
vous l'avez laiss... peut-tre n'est-il que bless... peut-tre...

--Dans Kilburn square, et dans la maison de Thomas Elgin, dit Suzannah.

--Mais tu veux donc m'envoyer  Newgate? dit Bulton avec un accent de
fureur subite.

L'Irlandais John Colden tait aussi grand et aussi fort que Bulton.

Il se dressa menaant devant lui:

--Prends garde! dit-il, si l'enfant est mort, tu n'auras pas la peine
d'aller  Newgate, c'est moi qui te tuerai!

--John! Bulton! au nom du nom du ciel! fit Suzannah mourante et croyant
son frre et celui qu'elle aimait prts  se ruer l'un sur l'autre.

Mais soudain, Craven, qui tait descendu un moment, remonta tout
boulevers en disant:

--La police!

--Tonnerre et sang! s'cria Bulton.

--Il y a une dizaine de policemen dans la rue, dit Craven. Ils viennent
sans doute t'arrter. Sauve-toi, Bulton.

--Mille tonnerres! hurla Bulton, l'enfant n'est pas mort, et il aura
parl.

--L'enfant n'est pas mort! s'cria Shoking avec un lan de joie. Oh! si
tu pouvais dire vrai... je crois que je te pardonnerais, bandit!

Mais Bulton ne l'entendit pas.

Il s'tait lanc hors de la chambre et, au lieu de descendre
l'escalier, il avait grimp tout en haut de la maison, sachant qu'en cet
endroit, il y avait une ouverture qui donnait sur les toits.

Tandis que Bulton se sauvait, la police envahissait la maison d'abord et
ensuite le logement du Suzannah.

A sa tte tait un constable.

Celui-ci dit en entrant:

--Nous cherchons un homme appel Bulton.

--L'oiseau s'est envol, dit Craven.

--Et une fille appele Suzannah.

--C'est moi, dit l'Irlandaise d'une voix teinte.

On connaissait Craven pour un voleur de profession; mais la police
anglaise ne prend les gens que lorsqu'ils sont arrts en flagrant
dlit.

On n'avait rien  reprocher  Craven, ce jour-l; du reste, il n'y avait
pas huit jours qu'il tait sorti de la prison de _Cold Bath-fields_.

Le constable l'entendit donc  titre de simple tmoin.

Craven affirma que Shoking tait venu avec John Colden pour rclamer un
enfant, et le constable rpondit que cet enfant, en effet, n'avait t
que lgrement bless et qu'il tait bien vivant.

--Ah! monsieur, dit Suzannah en joignant les mains, Bulton et moi nous
sommes coupables, mais l'enfant est innocent.

Le constable haussa les paules.

--Innocent, fit-il, cela vous plat  dire, mais je puis vous rpondre,
ma chre, qu'il ira au _moulin_ attendre sa vingtime anne.

Shoking et John Colden frissonnrent  ce terrible mot:

_Le moulin._

C'est--dire le supplice le plus pouvantable qu'ait pu enfanter
l'imagination en dlire des justiciers. Une torture sans nom que
la libre et philantropique Angleterre applique  ceux qui ont voulu
s'approprier le bien d'autrui!

Et Shoking,  qui le constable dclarait qu'il tait libre de se
retirer, Shoking se mit  fondre en larmes, en murmurant:

--Pauvre petit! L'homme gris le laissera-t-il donc aller au moulin?




XII


Que s'tait-il pass chez M. Thomas Elgin aprs la fuite de Bulton, qui
emportait Suzannah vanouie?

C'est ce que nous allons raconter en peu de mots.

La dtonation du tromblon avait mis en rumeur ce paisible quartier
de Kilburn square, dans lequel il n'y avait ni un public-house ni un
magasin, et dont chaque petite maison tait habite par un ngociant qui
avait ses bureaux dans la Cit.

A Londres, le samedi soir prlude dignement  cette journe mortellement
ennuyeuse qu'on appelle le dimanche.

Les bonnes et les cuisinires ont fait toutes leurs provisions.
Les matres s'enferment aprs souper et lisent la Bible. Les pianos
eux-mmes sont muets, et Dieu sait si les pianos sont nombreux chez ce
peuple antimlomane qu'on appelle le peuple anglais!

Le coup de feu avait donc produit dans Kilburn square l'effet d'un
tremblement de terre.

Le plus proche voisin de M. Thomas Elgin tait un vieux libraire qui
lisait dvotement sa Bible auprs du pole.

La Bible lui chappa des mains et il appela ses servantes.

Les servantes, toutes tremblantes, n'osaient sortir.

--C'est une explosion de gaz! dit l'une.

--Non, rpondit l'autre, c'est un coup de canon.

Le vieux libraire ramassa sa Bible et la posa sur la chemine, mit sa
calotte de soie et sortit.

Les autres voisins en firent autant, un  un.

Au bout d'un quart d'heure,--Bulton tait dj loin,--il y avait une
douzaine de personnes assembles devant la grille de M. Thomas Elgin.

Cette grille tait ouverte; la porte de la maison l'tait pareillement,
et de cette maison sortaient des cris de douleur.

Cependant, personne n'osait entrer.

Enfin deux policemen, qui se trouvaient  l'autre extrmit du square,
accoururent.

Et comme les policemen entrrent, la foule pntra sur leurs pas dans la
maison.

On apporta des lumires et on trouva M. Thomas Elgin se roulant sur le
sol rougi de sang du vestibule et appelant au secours.

Le coup de couteau de Bulton avait gliss sur les ctes. La blessure,
quoique saignant en abondance, n'avait rien de dangereux.

Un mdecin qui logeait dans le square et qui tait accouru un des
premiers, le constata.

--Ah! les bandits! ah! les misrables! vocifrait M. Elgin, ils ont
voulu me voler!

On le porta sur un lit, puis tandis que le mdecin lui donnait des
soins, les policemen firent une perquisition dans la maison et ne
tardrent pas  trouver le petit Irlandais vanoui dans le couloir, au
milieu d'une mare de sang.

On apporta l'enfant dans la pice o tait dj M. Thomas Elgin.

Celui-ci s'cria:

--C'est un des voleurs!

La foule accueillit d'un cri de doute cette accusation.

L'enfant, couvert de sang, avait, une figure si anglique et si douce.

D'un autre ct, il tait assez difficile d'expliquer sa prsence dans
cette maison... M. Thomas Elgin avait toujours vcu seul.

Le mdecin le dshabilla et constata pareillement que la blessure
n'tait pas mortelle.

La bourre s'tait loge  fleur de chair, sans intresser ni un os ni un
muscle.

On fit revenir l'enfant  lui.

Il promena sur les assistants un long regard tonn et se mit  pleurer.

--Petit brigand, nomme tes complices! disait Thomas Elgin, qui s'tait
mis sur son sant.

L'enfant pleurait et ne rpondait pas.

L'usurier eut le courage de se relever et, tout sanglant, tout affaibli
qu'il tait, il se trana dans le corridor en disant:--Je vais vous
prouver qu'il tait avec les voleurs!

Et, en effet, il montra le guichet perc dans la porte, il dmontra le
systme infernal de tromblon, il montra la corde coupe du pistolet qui
n'tait pas parti.

Et Ralph, pouvant de tout ce monde, cherchant en vain autour de lui
une figure amie, avoua que, en effet, il avait pass la main par le
guichet et coup la corde sur l'ordre de Bulton.

Bulton!

Il se souvenait du nom du bandit.

Il parla de sa mre, il pronona le nom de Suzannah.

Ces deux noms furent un trait de lumire pour les policemen.

Ils conduisirent l'enfant  demi mort de peur et souffrant horriblement
de sa blessure,  la station de police voisine.

M. Thomas Elgin, affol de colre et de vengeance, s'y trana derrire
eux et plusieurs personnes le suivirent.

La station de police tait dans Oyware road, tout auprs du chemin de
fer.

Le magistrat qui y sigeait tait un gros homme rougeaud, ventru,
emport et brutal.

--Qu'est-ce que ce gibier de potence que vous m'amenez l? demanda-t-il
en regardant l'enfant d'un air terrible.

Ralph joignit les mains, il se mit  genoux, prouva qu'il n'tait pas un
voleur.

Le magistrat lui fit rpter sa dposition; un greffier crivit.

Ralph pronona de nouveau le nom de Suzannah et celui de Bulton.

Il parla du sa mre qu'il cherchait, de la dame qui l'avait retenu
prisonnier et qui le battait; il raconta sa lamentable histoire avec une
lucidit remarquable.

Le magistrat l'couta en haussant les paules.

Quant  M. Thomas Elgin, il vocifrait de plus belle en disant que
tout cela tait un conte, et que les voleurs taient d'une prcocit
d'intelligence merveilleuse.

Le magistrat, qui se nommait M. Booth, tira sa montre et dit:

--Il est prs de dix heures du soir. Demain dimanche, jour de repos, je
n'instruirai pas. Conduisez-moi cet enfant en prison, vous me l'amnerez
 mon audience de lundi matin.

Ralph eut beau prier et supplier, les policemen le prirent par le
bras, le poussrent rudement devant eux jusqu' la petite porte qui se
trouvait au fond du prtoire.

Cette porte donnait sur un escalier, au bas duquel se trouvait le cachot
dans lequel on enferme les prvenus jusqu' plus ample inform.

--Mais, monsieur, dit le mdecin qui avait accompagn Ralph, cet enfant
est bless, et il a besoin de soins.

--Bah! bah! rpondit le magistrat, il sera toujours guri trop tt pour
aller au moulin.

Et il ne voulut rien entendre.

En mme temps, il consultait une note qui lui avait t transmise de
Scotlan-Yard, qui est la mtropole de police.

Cette note disait que la veille un policeman avait t assassin, et
qu'on souponnait, comme l'auteur de ce meurtre, un nomm Bulton, homme
mal fam et voleur de profession, qui vivait dans Broock street.

Le magistrat ajouta en marge de cette note la dclaration de l'enfant,
et chargea un des policemen de la porter  Scotland-Yard.

Ce qui explique comment, moins d'une heure aprs, la police se
transportait dans le Broock street et envahissait la maison de Bulton.

Quant au malheureux petit Irlandais, on l'avait jet sur la paille du
cabanon infect de la station de police, sans se soucier autrement de
cette blessure par laquelle il continuait  perdre son sang.




XIII


Le lendemain matin, comme huit heures sonnaient, la foule tait compacte
en la pauvre glise, Saint-Gilles.

Les fidles taient pauvrement vtus, pour la plupart, et quelques-uns
taient nu-pieds.

Femmes, enfants, hommes et vieillards agenouills sur les dalles
froides, avaient les yeux tourns vers le matre autel dont l'officiant
n'avait pas encore mont les degrs.

En dpit de la sainte majest du lieu, il y avait de sourds
frmissements et de vagues murmures parmi cette foule.

Anxieuse, elle semblait attendre quelque grand vnement.

C'est qu'un bruit s'tait rpandu depuis trois jours dans le quartier
irlandais, un bruit qui avait mis l'inquitude et fait natre le doute
dans tous les coeurs.

On avait dit que ce jeune prtre au front mystrieux, et qui semblait
porter en lui les destines futures de la pauvre Irlande, avait t
arrt et jet en prison.

Tout  coup un frmissement parcourut l'glise, tous les fronts se
courbrent, tous les coeurs battirent.

La porte de la sacristie venait de s'ouvrir.

Le bedeau marchait le premier, faisant retentir les dalles de sa longue
canne.

Puis venaient les enfants de choeur vtus de rouge.

Enfin apparut le prtre officiant revtu de ses habits sacerdotaux.

Et le frmissement redoubla, et tous les coeurs battirent de joie.

Les fidles avaient reconnu l'abb Samuel.

Le jeune prtre monta  l'autel, clbra le service divin au milieu d'un
pieux recueillement; puis, quand il eut dit l'vangile, il se dpouilla
de son tole et monta en chaire.

On et entendu, sous les votes du temple, le vol d'une hirondelle.

--Mes frres, dit alors le jeune prtre, c'tait, il y a quatre jours,
le 26 octobre.

A cette heure mme, ce jour-l, je devais clbrer la messe, et des
frres que nous attendons de pays lointains, qui ne se connaissent pas
entre eux, mais qui ont au coeur le mme amour de Dieu et de la patrie
absente, ces frres, dis-je, devaient se trouver runis ici.

Sont-ils venus? Je l'ignore.

S'ils sont parmi vous, je les adjure de se prsenter,  l'issue de la
messe,  la sacristie.

Et l'abb Samuel ayant fait cet appel mystrieux, commena son sermon.

Il parla du peuple de Dieu rduit en esclavage et qu'un enfant expos
sur les eaux dans un berceau d'osier avait rendu  la libert.

Il raconta ce long voyage d'Isral  travers le dsert, disant que
ceux-l seuls qui avaient toujours eu confiance eu Dieu et dont la foi
n'avait point t branle avaient vu enfin la terre promise.

Et les fidles coutaient cette parole inspire, et ceux qui songeaient
 l'Irlande comprenaient que l'histoire du pass tait comme une
rvlation de l'avenir et que le Mose de ce nouveau peuple de Dieu
venait de natre.

Au pied de la chaire, courbe et sanglotante, il y avait une femme
jeune et belle, vtue de noir, qui coutait la grave parole du prtre et
attirait tous les regards par sa douloureuse attitude.

C'tait, on le devine, la pauvre Irlandaise, la mre de ce malheureux
enfant dont nous racontions nagure les poignantes aventures.

Auprs d'elle, il y avait un autre homme que l'on voyait  Saint-Gilles
pour la premire fois.

Il tait vtu comme tous les autres; rien, en lui, ne trahissait une
condition diffrente, et cependant tous les regards qui rencontraient
le sien se baissrent, et ceux qui le virent devinrent en lui,
sur-le-champ, un des chefs mystrieux  qui l'Irlande obissait.

Quand le sermon fut fini, lorsque le prtre fut remont  l'autel, cet
homme traversa la foule, qui s'ouvrit respectueusement devant lui.

Il conduisait l'Irlandaise par la main et il la mena au seuil du
sanctuaire, o elle s'agenouilla de nouveau et continua  pleurer.

Quelle tait cette femme?

Nul ne le savait.

Mais au moment de la communion, on vit l'abb Samuel descendre du
tabernacle, tenant dans ses mains l'ostensoir et s'approcher de cette
femme.

Alors elle cessa de pleurer, communia, demeura un moment courbe et
recueillie au bord de la sainte table; puis, se levant, elle reprit la
main de son guide inconnu et retourna s'agenouiller au bas de l'glise.

Quand l'office fut fini, l'abb Samuel se retourna et dit:

--Mes frres, avant de nous sparer, prions Dieu pour ceux qui vont
mourir.

Et il rcita les prires des agonisants.

Qui donc allait mourir?

L'abb Samuel ne le dit point.

Seulement, quand la foule commena  sortir de l'glise, on vit deux
hommes se diriger vers le choeur de deux points opposs.

Ces deux hommes s'inclinrent ensemble devant l'autel, et entrrent
ensuite dans la sacristie.

Sur quatre, deux seulement avaient entendu l'appel mystrieux, et les
deux autres manquaient au rendez-vous.

L'glise se vida peu  peu; puis les portes se fermrent.

Alors, l'homme gris, car on a devin que c'tait lui, reprit la main
de l'Irlandaise et la conduisit  la sacristie, laquelle, ds lors, ne
renferma plus que cinq personnes: les deux hommes qui y taient entrs
ensemble, l'Irlandaise et son guide, et l'abb Samuel, demeur couvert
de son surplis.

Celui-ci regarda l'homme gris et dit avec tristesse:

--Il n'y en a que deux.

--Nous retrouverons les deux autres.

Alors l'abb Samuel s'adressa au premier des deux hommes et lui dit:

--D'o venez-vous?

--Du comt de Galles, rpondit-il.

--Et vous? demanda-t-il  l'autre.

--D'Ecosse.

--De combien d'hommes disposez-vous? demanda encore le prtre.

--De vingt mille, dit le premier.

--De trente mille, dit le second.

Le prtre regarda l'homme gris.

Celui-ci baissa la tte et dit:

--Ce n'est point encore assez, les temps ne sont pas venus.

--Ils viendront, dit le reprsentant du comt de Galles, avec un accent
de robuste confiance.

L'autre regarda le prtre:

--O est l'enfant que nous attendons? dit-il.

L'abb Samuel posa sa main sur l'paule de Jenny l'Irlandaise:

--Voil sa mre, dit-il.

Cet homme plit.

--Puisqu'elle pleure, dit-il, c'est donc qu'il est arriv malheur 
l'enfant?

--Oui, dit le prtre, il est aux mains de nos perscuteurs.

--Mais nous le leur arracherons, dit l'homme gris.

Les deux nouveaux venus tressaillirent sous ce regard.

--Qui donc tes-vous? fit l'un d'eux.

--Comme vous, rpondit-il, je suis chef dans la grande cause que nous
servons.

--Votre nom?

--Je n'en ai pas.

Et comme,  cette trange rponse, ils se regardaient tonns, l'homme
gris poursuivit:

--Je reprsente un homme qui est mort pour l'Irlande. J'ai reu ses
instructions et son dernier soupir, car j'tais au pied de son chafaud.

--Et... cet homme?

--Il s'appelait Falten, dit l'homme gris.

Les deux hommes s'inclinrent.

Alors l'homme gris se tourna vers l'abb Samuel et lui dit:

--Mon frre, vous avez bien fait de recommander  nos frres de prier
pour ceux qui mourront, car il y aura du sang vers...

Ils tressaillirent tous et la pauvre Irlandaise leva vers le ciel ses
yeux pleins de larmes.

--Ne faut-il pas arracher  nos ennemis le Mose que l'Irlande attend?
dit l'homme gris.

--Le sang des martyrs est fcond, rpondit gravement le prtre, et il
rgnrera le monde.




XIV


L'homme gris laissa l'Irlandaise  la garde du prtre et des deux-chefs
mystrieux, et il sortit de l'glise.

Shoking, le bon et naf Shoking, l'attendait  la porte.

C'tait par Shoking que l'homme gris avait su tout ce qui s'tait pass
la veille.

Shoking tait Anglais et non Irlandais; Shoking n'tait pas catholique.

Plein de respect pour ce culte qui n'tait pas le sien, Shoking tait
demeur  la porte du temple, et il avait attendu que l'homme gris
sortt.

Huit jours auparavant, la cause de l'Irlande tait plus qu'indiffrente
au mendiant;  prsent qu'il avait connu Jenny, l'abb Samuel, cherch
l'enfant, qu'il s'tait dvou  ce personnage mystrieux qui cachait
avec tant de soin son nom sous la dnomination bizarre de l'homme gris,
Shoking tait prt  verser pour l'Irlande la dernire goutte de son
sang.

L'homme gris alla droit  lui.

--As-tu suivi mes instructions? dit-il.

--Oui, Seigneurie.

Shoking, reconnaissant la supriorit de l'homme gris, avait absolument
voulu consacrer cette supriorit par un titre.

--Eh bien?

--Bulton est arrt. Je viens du Brook street.

--Comment cela?

--La nuit dernire, comme je vous l'ai dit, il s'est sauv par les toits
au moment o la police arrivait.

--Bon!

--Mais comme la rue tait pleine de policemen, il n'a pas os descendre
et il est demeur jusqu'au jour cach derrire un tuyau de chemine.

--Et quand le jour est venu?...

--Il y avait toujours des policemen dans la rue. Une fentre s'est
ouverte auprs du tuyau de chemine.

--Ah!

--Et par cette fentre lui est apparue la tte d'un voleur bien connu
qui sort de _Cold Bath-fields_, qu'on appelle Jak.

--Jak, dit l'_Oiseau Bleu_, n'est-ce pas?

--C'est cela mme, Seigneurie.

--Eh bien?

--Jak a dit  Bulton: Viens vite! J'ai trouv le moyen de te faire
filer.

Bulton a quitt sa chemine, et il est entr dans la maison par la
croise  tabatire.

Mais comme il descendait l'escalier, conduit par Jak, plusieurs portes
se sont ouvertes, et les policemen cachs dans la maison se sont montrs
tout  coup et, se ruant sur lui, l'ont terrass.

--Jak l'a donc trahi?

--Oui, Seigneurie.

--Mais pourquoi?

--D'abord, Seigneurie, reprit Shoking, le _metropolitan chief of
justice_ a promis une prime de cent guines  qui le livrerait.

--Ah! le misrable!

--Et puis, il parat que pendant une nuit, tandis que Bulton tait sur
les toits, le tribunal des voleurs s'est assembl dans une cave et l'a
jug.

--En vrit!

--Jug et condamn.

--Quel crime avait-il donc commis?

--Dans un vol rcent accompli avec d'autres, il a dtourn  son profit
une somme plus forte, de telle faon qu'il a vol les camarades; alors
le tribunal a dcid qu'au lieu de le sauver, on le laisserait prendre.
C'est pour cela que l'Oiseau Bleu l'a trahi.

--Et quand il s'est vu entour, Bulton ne s'est donc pas dfendu?

--Il s'est servi de son couteau et a bless deux policemen, ce qui fait
que son compte est bon, et qu'on l'a men tout droite  Newgate, o il
sera pendu dans dix ou douze jours.

--Et Suzannah?

--Suzannah est hors d'tat d'tre transporte, elle a perdu beaucoup de
sang.

--Mourra-t-elle?

--Non, le mdecin des pauvres jure qu'elle sera rtablie avant un mois.

La police a dcid qu'on la laisserait dans sa chambre surveille par
une escouade de policemen, jusqu' son rtablissement.

--Alors, on la conduira en prison?

--Oui, si les voleurs le veulent...

--Plat-il?

--C'est Craven qui m'a donn tous ces dtails, poursuivit Shoking. Les
voleurs qui ont jug et condamn Bulton doivent s'assembler de nouveau
la nuit prochaine et statuer sur le sort de Suzannah.

--Et comme elle vivait avec Bulton, ils l'abandonneront...

--Ce n'est pas l'avis de tous. Beaucoup disent, qu' leur point de vue,
Suzannah n'est point coupable.

--Et si cette opinion prvaut?

--On la sauvera.

--Malgr la police?

--La police ne fait dans le Brook street que ce que les voleurs veulent
bien.

Un sourire vint aux lvres de l'homme gris; son visage s'claira un
moment, comme si un lointain souvenir et travers son cerveau:

--Singulier peuple que ce peuple anglais! murmura-t-il.

Puis il ajouta:

--Et John Colden?

--Je ne l'ai pas revu, mais il doit tre en surveillance auprs de la
station de police de Kilburn square, o est le pauvre petit.

--coute-moi bien, dit alors l'homme gris.

--Parlez, Seigneurie.

--Peut-tre ne me reverras-tu par aujourd'hui, mais ne t'en inquite
pas.

Attends ici que l'abb sorte avec l'Irlandaise. Elle est plus calme,
maintenant qu'elle sait o est son enfant?

Nous lui avons cach qu'il tait bless, et elle a foi en nos promesses.

--Ces promesses se raliseront-elles, hlas! fit Shoking d'un ton
anxieux.

L'homme gris haussa les paules.

--Tu es naf, dit-il. Comment! tu veux que nous laissions l'enfant
tourner le moulin?

--De, quelle faon l'en empcher?

L'homme gris sourit et ne rpondit pas.

--J'ai bien une ide, moi, dit Shoking.

--Laquelle?

--On pourrait, se runir au nombre de quarante ou cinquante...

--Et puis?

--Aller, cette nuit, entourer la station de police et la prendre
d'assaut.

--Il n'y a qu'un malheur  cela, dit l'homme gris. A cent pas de la
station, il y a une caserne d'infanterie, et nous nous ferions tuer
inutilement.

Shoking baissa la tte.

--Ce sera bien autre chose quand l'enfant sera au moulin, dit-il.

--Bah! dit l'homme gris, je m'en charge.

Et il tendit la main  Shoking, ajoutant:

--Surtout veille bien sur l'Irlandaise.

--Oui, Seigneurie, rpondit Shoking, qui demeura en faction  la porte
de l'glise.

L'homme gris s'en alla.

Il remonta  pied vers Folio-square.

Il y avait l des cabs sur la place.

L'homme gris en prit un.

--O allons-nous? demanda le cabman.

--Dans Pall-Mall, rpondit l'homme gris.

Et, en montant en voiture, il murmura:

--Voici pourtant quatre jours pleins qu'on ne m'a pas vu chez moi: que
va dire mistress Clara, ma digne propritaire?

Une demi-heure aprs, le cab s'arrtait dans Pall-Mall, la rue
aristocratique par excellence, et cela devant une de ces jolies maisons
en carton pierre qui sont le dernier mot du haut got de l'architecture
anglaise.

Et comme il tait pitrement vtu de son habit gris, le cabman  qui il
mit une demi-couronne dans la main, se dit en s'en allant:

--Que peut donc aller faire ce rough dans ce palais de lord?

L'homme gris tira une clef de sa poche et entra.




XV


L'homme gris pntra dans la maison et la porte se referma sur lui.

Une heure s'coula.

Les passans sont rares dans Pall-Mall.

A Londres, rien n'est dsert, en hiver surtout, comme une rue
aristocratique.

Cependant, au bout d'une heure, un homme qui tait assis au seuil d'une
maison voisine, tait encore dans la mme position.

Cette maison tait celle d'un libraire.

Ce libraire, en bon chrtien qu'il tait, avait ferm sa boutique,
mais il avait laiss ouverte une petite porte dans la devanture, place
auprs d'une chaise sur laquelle il s'tait assis, et il s'tait mis 
lire la Bible.

Le dvot libraire n'tait pourtant pas dtach des choses de ce monde au
point de se rfugier compltement dans sa lecture.

Il tait quelque peu curieux.

Un passant lui donnait des distractions, une voiture qui roulait, une
porte voisine qui s'ouvrait, lui faisaient lever le nez.

Quand le cab qui amenait l'homme gris s'tait arrt, le libraire avait
pos sa Bible sur son genou et regard ce dernier.

Comme le cabman, il avait fait cette rflexion que c'tait un rough,
bien certainement, c'est--dire un homme de la lie du peuple, que cet
homme qui entrait ainsi dans cette somptueuse demeure.

Cette maison avait, du reste, deux portes, une petite et une grande: une
rserve aux pitons, une autre qui s'ouvrait dans le milieu pour livrer
passage aux voitures et aux chevaux.

Au bout d'une heure donc, cette dernire s'ouvrit  son tour, sous
l'effort de deux valets en livre rouge et argent, portant culotte
courte, bas de soie et perruque poudre.

Ce fut un nouveau prtexte pour le libraire de quitter la Bible et de
lever les yeux.

Il vit alors un lgant cavalier, irrprochablement vtu et montant un
cheval irlandais de pur sang, sortir de la maison.

Derrire lui, un groom, de quatre pieds de haut, enfourchait un robuste
double poney d'cosse, un _hunter_ ou cheval de chasse, comme on dit.

Le libraire regarda le cavalier et tressaillit.

--Par saint Georges! murmura-t-il, je crois que j'ai la berlue. Il
est impossible que ce soit l le mme homme que j'ai vu entrer tout 
l'heure.

Cependant l'lgant cavalier avait une telle ressemblance avec le pauvre
diable en habit gris que le libraire avait vu entrer par la petite
porte, que la curiosit de ce dernier ne connut plus de bornes.

Il quitta tout  fait sa Bible, sortit sur le pas de la porte et regarda
le cavalier, qui s'loignait au pas, suivi  distance respectueuse par
le petit groom.

--Voil qui est bien extraordinaire! murmura le pauvre libraire. Je
n'aurais jamais cru  de pareilles choses dans un quartier comme le
ntre.

Cependant le cavalier, qui n'tait autre d'ailleurs que l'homme gris
compltement mtamorphos, s'loignait. Il remonta Pall-Mall jusqu'
Saint-Jame street, prit cette dernire voie jusqu' Piccadilly et de l
se rendit  Hyde-Park. Il pouvait tre alors dix heures du matin.

Bien qu'on ft en hiver, le ciel tait d'un gris cendr, et  travers
le brouillard glissait un ple rayon de soleil. Les cavaliers et les
amazones, si nombreux en t dans les alles de Hyde-Park, taient plus
que rares ce jour-l.

Cependant l'homme gris croisa une jeune miss  cheval. Tous deux
allaient au petit trop en sens inverse; lui, jouant avec son stik, elle,
laissant fouetter au vent son voile bleu.

Ce fut comme un choc lectrique.

Leurs regards se rencontrrent et se heurtrent comme deux lames d'pe
au soleil.

--Miss Ellen! se dit l'homme gris.

--Lui! murmura la fille altire de lord Palmure.

Derrire miss Ellen galopait un vieux groom.

Elle se retourna vivement vers lui et lui fit un signe.

Le vieux groom pressa l'allure de son cheval; mais lorsqu'il arriva
auprs de sa matresse, l'homme gris tait loin.

Il avait pass auprs de miss Ellen et il avait eu l'impertinence de la
saluer.

--Paddy! fit miss Ellen, ple et frmissante de colre, tu vois ce
gentleman?

--Oui, miss.

--Tu vas le suivre...

Le groom s'inclina.

--Tu le suivras tout le jour et toute la nuit, s'il le faut, et tu ne
rentreras  l'htel que lorsque tu sauras son nom et sa demeure.

--Oui, miss.

Et le vieux groom tourna bride et se mit  trotter derrire l'homme
gris.

Celui-ci s'tait retourn  demi sur la selle.

--H! h! dit-il, je me doute de la mission qu'on vient de te donner...
mais tu ne l'accompliras pas, mon ami.

Et il poussa un peu son cheval.

En mme temps, il appela son groom qui vint ranger son double poney cte
 cte du pur sang.

Il dboutonna son habit, prit un mignon portefeuille dans la poche de
ct, en arracha un feuillet, et passant la bride  son bras, il se mit
 crire sur son genou les lignes suivantes:

    Miss Ellen, vous paraissez dsirer savoir qui je suis, d'o je
    viens et o je vais. J'aurai l'honneur de vous le dire moi-mme
    la nuit prochaine.

    Votre serviteur trs-humble,

    L'INCONNU.

Puis il plia la feuille du carnet, la remit au groom et lui dit:

--Mets ton cheval au galop, rejoins cette jeune lady que nous venons de
rencontrer et remets-lui ce billet.

--O retrouverai-je Votre Seigneurie? demanda le petit groom.

--Nulle part. Tu feras quelques dtours et tu rentreras.

Le groom de l'homme gris rendit la main  son poney et partit.

Quant  celui de miss Ellen, voyant que l'homme gris s'arrtait, il
avait continu son chemin au pas, prenant une attitude indiffrente,
comme il convient  un espion qui fait son mtier.

L'homme gris reprit sa promenade et remit son cheval au petit galop de
chasse.

Le groom Paddy en fit autant.

Alors l'homme gris s'amusa  parcourir une  une toutes les alles de
Hyde-Park.

Paddy le suivait toujours.

Il arriva ainsi jusqu' la rivire serpentine.

--Il faudra bien que tu t'arrtes l et que tu reviennes au petit pas,
pensa le groom.

L'homme gris avait choisi un endroit o la rivire tait trs-troite.

Tout  coup, le groom stupfait, le vit rassembler son cheval, rejeter
ses jambes en arrire et _enlever_ le noble animal.

Le saut tait large de plusieurs mtres; mais l'homme gris tait un
cavalier consomm et son cheval une vaillante bte.

L'animal venait de franchir la rivire, au mpris des ordonnances de
police, au mpris des gardiens du parc confondus.

Alors Paddy n'hsita plus.

Il mit les perons dans le ventre de son cheval et voulut imiter l'homme
gris.

Mais le cheval refusa.

Une lutte s'engagea alors entre l'animal et le cavalier.

L'homme triompha et le cheval sauta.

Mais il ne put atteindre l'autre berge et tomba en pleine rivire,
tandis que Paddy jetait un cri de rage.

Pendant ce temps, l'homme gris s'loignait au galop, gagnait Kinsington
garden, en sortait par la porte de Lancastre et se perdait dans le
ddale des grandes rues qui avoisinent Exbridge road.

Paddy tait encore  barbotter dans la vase de la serpentine et
parlementait avec deux gardiens du parc, qui voulaient lui dclarer une
contravention.

--Maintenant, se dit l'homme gris, allons  Kilburn tudier le terrain
et voir s'il n'y a pas moyen d'enlever l'enfant de la cour de police
avant demain.

Et il prit le chemin d'Edgware road.




XVI


A Londres, une cour de police correspond  peu prs  un commissariat
chez nous.

Cependant il y a cette diffrence que le magistrat de police au lieu
d'en rfrer  l'autorit suprieure, est juge d'instruction en mme
temps.

Il a le pouvoir de mettre en libert le prisonnier amen  sa barre et
qui se fait souvent assister par un solicitor ou un avocat.

La cour de police de Kilburn avait, nous l'avons dit, pour chef un homme
assez brutal, assez mal lev, M. Booth, mais c'tait un homme habile,
en mme temps.

Depuis dix ans, qu'il tait magistrat de police, il avait purg son
district de bien des voleurs et rendu de si minents services que le
mtropolitan chief of police l'avait fait complimenter maintes fois.

Bien que ne relevant pas les unes des autres, mais directement de
Scotland-Yard, les cours de police des diffrents quartiers de Londres
ont coutume de correspondre entre elles et de se transmettre des
renseignements qui sont parfois assez prcieux.

M. Booth tait un religieux observateur du dimanche, c'est--dire qu'il
demeurait chez lui ce jour-l, occup  lire la Bible, et qu'on ne
le voyait pas se promener comme un tas d'Anglais sans religion qui
attendent avec impatience la clture des offices et la rouverture des
tavernes et des public-houses.

Mais la police est le dragon des socits modernes et il ne doit jamais
dormir que d'un oeil.

Aussi M. Booth, imbu de ce principe, s'tait-il enferm ce jour-l dans
un cabinet secret et compulsait-il avec un soin infini les diffrentes
notes qui lui avaient t transmises.

M. Booth tait veuf, et on disait mme qu'il n'avait gure pleur sa
femme; en revanche, il avait une fille qu'il adorait.

Cet homme brutal, incivil, qui avait presque toujours la menace  la
bouche, adoucissait sa voix et son regard quand la jolie Katt entrait
dans son bureau.

Katt avait seize ans; elle tait jolie comme une figure de keepsake;
elle riait  rendre jaloux les anges du paradis, et quand les voleurs
qu'on emmenait  la cour de police la rencontraient, d'aventure, dans
les corridors, ils se prenaient  esprer la libert.

Or donc, M. Booth, qui avait assist aux offices, travaillait en toute
libert de conscience maintenant, lorsque miss Katt entra.

Au bruit de la porte qui s'ouvrait, M. Booth dit d'un ton brutal:

--Qu'est-ce qu'on me veut donc?

Mais il se retourna, aperut sa fille et son visage s'claira.

--Ah! c'est toi, mon bijou? dit-il.

--Oui, petit pre.

--Que veux-tu, mon enfant?

--Comment, petit pre, vous travaillez, mme le dimanche?

--Il le faut bien. Ma correspondance est en retard.

--Ah!

--J'ai un rapport  faire sur les vnements de cette nuit.

--Je voulais justement vous parler de cela, petit pre.

--Hein! fit M. Booth.

--Vous ne me gronderez pas, petit pre? dit la jeune fille toute
tremblante.

--Est-ce que je te gronde jamais, mignonne?

Et M. Booth attira Katt sur ses genoux et l'embrassa.

--Ce matin, reprit Katt, le mdecin est venu....

--Ah! oui, pour ce petit gibier de potence...

--Il a eu besoin de moi pour le pansement du pauvre enfant, continua
miss Katt, et je l'ai aid.

--Eh bien!

--Mais je suis sre qu'il est innocent, le pauvre petit, poursuivit
Katt.

--Innocent!

--Oh! oui, petit pre, il nous a racont son histoire... elle est bien
touchante...

M. Booth haussa les paules; mais, au lieu de rudoyer sa fille, comme
il et certainement rudoy toute autre personne, il continua  compulser
les diffrentes notes qu'il avait sous les yeux.

Tout  coup, il tressaillit et frona lgrement le sourcil.

--Qu'est-ce que cela? fit-il.

Katt n'osa plus parler de l'enfant  qui, on le voit, elle s'intressait
vivement.

Tout  coup M. Booth lui dit:

--Alors, ce garnement vous a racont son histoire, Katt?

--Oui, petit pre.

--Que vous a-t-il donc dit?

--Qu'il tait arriv  Londres depuis quatre ou cinq jours seulement.

--Bon!

--Qu'il tait Irlandais et que sa mre s'appelait Jenny.

--Aprs?

--Qu'on l'en avait spar, et que deux femmes trs-mchantes l'avaient
enferm dans une maison o il y avait un jardin.

--Il m'a dit tout cela hier.

--Enfin, dit encore la jolie Katt, il s'est chapp de cette maison,
avec l'espoir de retrouver sa mre, et il s'est mis courir, courir, dans
les rues de Londres, jusqu'au moment o il a t rencontr par cette
femme du nom de Suzannah, qui l'a emmen chez elle en lui promettant de
le conduire  sa mre le lendemain.

--Voil qui est incroyable! dit M. Booth, qui tenait toujours  la main
la note qui avait attir son attention.

--Quoi donc, petit pre? dit miss Katt.

--Tenez, reprit le magistrat, voil une note qui mane de la cour
de police de Malborough et qui m'a t transmise par mon collgue.
Lisez-la, Katt, et vous verrez qu'elle me semble se rapporter
parfaitement  cet enfant.

Miss Katt prit la note et lut:

Ce matin, lord Palmure, membre de la chambre haute, s'est prsent
devant nous, magistrat de police, et nous a fait la dposition suivante:

Un enfant qui l'intresse au plus haut degr et qui rpond au nom de
Ralph, g de dix ans environ, tout rcemment arriv d'Irlande avec sa
mre, a t spar de cette dernire et vol par deux femmes qui l'ont
conduit  Hampsteadt.

L'enfant est parvenu  tromper la surveillance de ces femmes et 
prendre la fuite.

Il est hors de doute qu'aprs avoir err dans les rues de Londres,
il sera arrt comme vagabond et conduit devant une cour de police
quelconque.

Lord Palmure rclame cet enfant et dclare s'en charger. Il promet, en
outre, une prime de mille livres  qui le lui ramnera.

--Oh! s'cria miss Katt en rendant le document  son pre, c'est lui,
j'en suis certaine.

--Je le crois comme vous, Katt.

--Il faut remener l'enfant  ce lord, petit pre.

--Voil qui est impossible, mon enfant.

--Pourquoi donc?

--Mais parce que l'enfant a t associ  un vol, et qu'il faut que lord
Palmure vienne le rclamer  ma barre demain.

--Soit, dit la jolie fille, mais il faudrait le prvenir.

--Vous avez raison, Katt, et je vais aller moi-mme rendre visite  lord
Palmure.

En mme temps, M. Booth prit un _Indicateur_ sur son bureau, y chercha
le nom de lord Palmure, et trouva que le membre du Parlement habitait
Chester street, dans Belgrave square.

Le magistrat prit son chapeau et ses gants.

--Je vais sauter dans un cab, ma mignonne, dit-il, et je serai de retour
dans une heure.

--Si on venait faire quelque dclaration  mon bureau, vous appellerez
Toby, mon secrtaire, qui est l-haut dans sa chambre, mais vous
prendrez les notes vous-mme, Katt, car ce Toby est bien le plus ignare
imbcile que j'aie jamais connu.

Et M. Booth sortit en se disant:

--Une prime de mille livres! par saint George, c'est dix annes de mes
appointements, et ce serait une jolie dot pour Katt.

Il n'y avait pas cinq minutes que M. Booth tait parti, lorsque miss
Katt, qui tait retourne au parloir et avait repris sa Bible, entendit
dans la rue le pas d'un cheval.

Curieuse comme toutes les jeunes filles, elle souleva un peu le rideau
de la croise auprs de laquelle elle tait assise.

Un lgant cavalier, qui n'tait autre que l'homme gris, mettait pied
 terre  la porte de la cour de police, jetait un shilling  un petit
polisson qui l'avait suivi pieds nus, et lui donnait son cheval  tenir.




XVII


Avant de pntrer dans la cour de police avec l'homme gris, voyons d'o
il venait.

L'homme gris s'en tait all tout droit  Kilburn square.

Si l'Anglais est long  s'mouvoir, l'motion persiste, une fois venue.

L'vnement qui avait mis en rumeur le square pendant la nuit
prcdente, tait encore l'objet des conversations de toutes les maisons
voisines.

Il y avait du monde dans les jardins, du monde aux fentres, du monde
sur la promenade, tout cela au mpris de la saintet du dimanche.

Chacun causait et expliquait la chose  sa manire.

M. Thomas Elgin, qui tait bien connu pour ses habitudes infmes
d'usure, n'tait certes pas l'objet d'une compassion universelle;
quelques bonnes mes regrettaient mme que les voleurs n'eussent pas eu
le temps de forcer la caisse.

Plusieurs voisins avaient, non par piti, mais par curiosit, demand 
voir l'usurier.

La vieille femme de mnage, qui avait reu de son matre les ordres les
plus svres, avait refus d'ouvrir sa porte.

A midi, il y avait encore un rassemblement d'une douzaine de personnes
devant la porte de M. Thomas Elgin, et les deux policemen prposs  la
surveillance du square les avaient vainement invits  sa retirer.

Ce fut alors que l'homme gris arriva.

Sa haute mine, sa distinction parfaite et le magnifique cheval qu'il
montait, dsignrent tout de suite aux yeux de la foule un membre
considrable de l'aristocratie.

Il s'approcha d'un groupe au milieu duquel prorait le vieux libraire,
qui racontait pour la centime fois depuis le matin comment il avait
entendu l'explosion du tromblon, et le saluant d'un air protecteur, il
lui dit:

--Mon cher, je suis excentrique et curieux, et je note tous les crimes
qui se commettent dans Londres.

Le mot _excentrique_ est toujours parfaitement accueilli chez le peuple
anglais.

Le bourgeois, le commerant, l'ouvrier sont des gens positifs qui n'ont
ni les moyens, ni le loisir de faire preuve d'excentricit; au lord seul
appartient cette bizarrerie, et on la respecte, on l'admire mme,
comme on admire et on respecte, en Angleterre, tout ce que fait
l'aristocratie.

L'homme gris n'eut pas plutt prononc le mot excentrique qu'on
l'entoura avec un empressement respectueux.

--Oui, reprit-il, j'ai un album sur lequel j'inscris tous les vols,
tous les assassinats, et je ne recule devant aucune peine, devant aucun
sacrifice, pour avoir les dtails les plus minutieux et les plus exacts.

--Une fort belle occasion! murmura le libraire en saluant de nouveau.

A Paris, on rirait au nez d'un homme qui parlerait ainsi;  Londres,
on devait trouver tout naturel qu'un lord oisif fit une collection de
crimes curieux; comme on fait une collection de faences ou une galerie
de tableaux.

--Aoh! poursuivit l'homme gris, je dsirerais savoir comment tout s'est
pass.

Et il tira de sa poche son calepin, et s'apprta  prendre des notes.

--Voil la maison, dit le libraire.

--Et l'homme est-il mort?

--Non, bless.

--Qu'tait-ce que cet homme?

--Un banquier.

--Non, dit une voix dans la foule, un usurier!

--Oh! trs-bien! fit l'homme gris, excentrique! usurier. Je veux le
voir.

--Impossible!

--Pourquoi? fit-il, fronant le sourcil comme un homme  qui rien n'a
jamais rsist.

--La servante ne veut pas laisser entrer.

--Aoh!

Et l'homme gris descendit de cheval et dix personnes se disputrent
l'honneur de tenir sa monture.

Il sonna  la porte, la servante vint.

--Dites  votre matre, fit-il, que je donne dix guines  la seule fin
de voir sa maison.

La servante fut blouie par le chiffre, elle rentra dans la maison.

--Thomas Elgin, pensait l'homme gris, n'est pas homme  refuser dix
guines.

Les Anglais rests en dehors de la grille avaient profit de ce temps
pour engager des paris.

Les uns tenaient dix shillings que le mylord entrerait, les autres une
guine qu'il n'entrerait pas.

Enfin il y eut un murmure joyeux parmi les uns et un sourd grognement
parmi les autres.

La servante rouvrit la porte et s'effaa pour laisser passer le prtendu
lord excentrique.

On avait couch M. Thomas Elgin dans la premire pice  droite du
vestibule.

L'homme gris entra et renouvela tout d'une haleine au bless son petit
boniment.

--Excentrique et collectionneur de crimes curieux! dit-il en terminant.

Et en mme temps, il posa une bank-note de dix livres sur la chemine.

La colre de M. Thomas Elgin s'tait calme et la vue des dix livres le
mit en belle humeur.

Il s'empressa de donner  l'homme gris les dtails les plus minutieux.

--Oh! je voudrais voir le tromblon! dit ce dernier. Je payerais
volontiers dix livres de plus.

M. Thomas Elgin n'tait que lgrement bless; mais n'et-il plus eu que
le souffle, qu'il et fait un effort suprme pour se lever.

Il sauta donc  bas de son lit, s'enveloppa dans une vieille robe de
chambre et dit au prtendu lord:

--Votre Seigneurie peut me suivre.

Alors M. Thomas Elgin montra avec complaisance  l'homme gris le
corridor encore inond de sang, la porte perce d'un guichet, et la
chambre o avait eu lieu la dtonation.

--Oh! trs-curieux! trs-curieux! disait l'homme gris, qui avait mis son
pince-nez et examinait tout cela avec attention, puis prenait des notes,
et puis encore faisait mille questions.

M. Thomas Elgin fut d'une complaisance sans bornes, et il parla du petit
Irlandais.

--Aoh! fit encore l'homme gris, o est-il?

--En prison.

--O cela?

--A la cour de police de Kilburn.

--Je voudrais le voir, et je donnerais bien cinq livres de plus.

--M. Booth ne vous refusera pas sur ma recommandation.

--All reigth! dit l'homme gris.

Et M. Thomas Elgin crivit la lettre suivante  M. Booth:

    Mon cher monsieur,

    Lord Cornhill--c'tait le nom que s'tait donn l'homme
    gris dans cette circonstance--me prie de lui donner un mot
    d'introduction auprs de vous.

    C'est un gentilhomme accompli et excentrique, qui travaille 
    une collection des plus curieuses, et je ne doute pas que vous
    ne satisfassiez  sa demande.

    Votre obissant serviteur.

    THOMAS ELGIN.

L'homme gris posa trois autres billets de cinq livres sur la chemine,
remercia M. Thomas Elgin avec effusion, et sortit avec la lettre de
recommandation.

Comme il arrivait  la porte extrieure, il trouva la servante qui
parlementait avec un homme d'aspect misrable, lequel voulait absolument
voir M. Thomas Elgin.

--Je viens pour affaires, disait-il.

--M. Thomas Elgin est malade.

--Dites-lui que je suis tranger, que j'arrive d'Amrique.

A ces mots qui le firent tressaillir, l'homme gris regarda attentivement
cet homme.

--Parlez-vous franais? lui demanda-t-il.

--Oui, dit l'Amricain.

Alors l'homme gris lui fit un signe mystrieux et rapide.

Un signe qui fit faire  l'Amricain un pas en arrire, et auquel il
rpondit.

--C'est bien, dit l'homme gris, vous tes un de ceux que nous cherchons
et je suis un de ceux que vous cherchez; n'insistez pas pour entrer dans
cette maison et suivez-moi  distance.

Et l'homme gris, qui venait de dtruire en quelques mots une des
combinaisons machiavliques auxquelles M. Thomas Elgin se trouvait ml,
traversa de nouveau le petit jardin et alla reprendre son cheval, que le
vieux libraire tenait respectueusement en main.




XVIII


L'homme gris soulevait le marteau de la porte d'entre de la cour de
police quelques minutes aprs.

L'homme d'aspect misrable, qui n'tait autre qu'un des quatre qui
avaient eu rendez-vous  Saint-Gilles, le 26 octobre dernier, avait
obi.

Il avait dit  la servante de M. Thomas Elgin qu'il reviendrait, et il
s'en tait all.

Seulement, il avait suivi l'homme gris  distance.

La jolie miss Katt Boot avait donc un peu drang le rideau de la
croise et regardait dans la rue.

La tournure lgante du visiteur produisit sur la curieuse jeune fille
une telle expression qu'au lieu d'appeler Toby, le secrtaire de M.
Booth, elle alla ouvrir elle-mme.

--Bonjour, ma belle enfant, dit l'homme gris. Je crains bien de me
tromper. Une aussi jolie personne que vous ne saurait tre une gelire
et on m'a mal indiqu sans doute.

--Que cherchez-vous, mylord? demanda miss Katt.

--La cour de police de Kilburn.

--C'est bien ici.

L'homme gris entra.

--Et je dsirerais parler  M. Booth, ajouta-t-il.

--C'est mon pre.

--En vrit! par saint George, ma mignonne, il doit tre fier d'avoir
une fille aussi jolie que vous.

Katt rougit jusqu'au blanc des yeux, elle ne put s'empcher de songer
que le visiteur tait charmant.

L'homme gris poursuivit:

--J'ai pour M. Booth une lettre...

--Ah!

--De M. Thomas Elgin.

--Celui qu'on a failli assassiner la nuit dernire?

--Prcisment.

Et l'homme gris suivit Katt, qui avait pouss une porte et tait entre
dans le bureau particulier de M. Booth.

L-dessus, il recommena son petit discours.

--Je suis un lord excentrique, fit-il, je collectionne des crimes
curieux, et j'ai un album que le lord chancelier de l'chiquier payerait
vingt-cinq mille livres, si je voulais m'en dfaire.

--Mais c'est que mon pre est absent, dit miss Katt.

--Ah! fit l'homme gris qui parut visiblement dsappoint.

--Cependant, reprit la jolie fille, j'ai le pouvoir d'ouvrir ses
lettres.

L'homme tendit le billet de M. Thomas Elgin.

Miss Katt en prit connaissance.

Puis comme si elle et eu besoin de prendre conseil de quelqu'un, elle
dit:

--Je vais appeler Toby?

--Qu'est-ce que Toby.

--Le secrtaire de mon pre.

Elle avana un sige au gentleman, alla se placer en bas de la rampe de
l'escalier et cria:

--Toby! laissez votre Bible, descendez au bureau, on a besoin de vous.

Puis, revenant vers l'homme:

--Ah! mylord, dit-elle, si vous saviez comme il est intressant et joli,
ce pauvre petit malheureux!

--Vraiment?

--Et beau comme un petit ange!

--Ah!

--M. Thomas Elgin a eu beau dire. Ce n'est pas un voleur, poursuivit
miss Katt, et je crois  son histoire.

--Il a donc racont son histoire?

--Oui, mylord. Une histoire bien touchante, allez.

--Je vais en prendre note, dit l'homme gris, qui tira de nouveau son
calepin.

Alors miss Katt ne se fit pas prier; elle raconta tout ce que l'homme
gris ne savait que trop bien; et celui-ci ne tarit pas en exclamations
de surprise et de contentement.

--Oh! trs-curieux, disait-il, trs-curieux!

--Mais, continua miss Katt, je ne vous dis pas tout, mylord, et je crois
bien que le pauvre petit sera sauv demain.

--Sauv!

Et l'homme gris tressaillit.

--Oui, dit miss Katt.

--Par qui?

--Par un noble lord comme vous, qui se propose de le rclamer.

L'homme gris eut un battement de coeur; mais son visage demeura
impassible.

--Et quel est ce noble lord? fit-il.

--Lord Palmure, dit miss Katt.

L'homme gris ne sourcilla pas.

Miss Katt, qui jasait volontiers, lui parla alors de la note de police
mane de la cour de Marlborough, et elle termina son rcit en disant
que M. Booth, son pre, s'tait empress d'aller chez lord Palmure.

Elle achevait de donner ces dtails  l'homme gris, lorsque Toby parut
enfin.

M. Booth, en l'appelant imbcile, n'avait rien exagr.

C'tait un gros garon aux cheveux jaunes, avec des yeux ronds  fleur
de tte, un rire bte qui faisait voir de vilaines dents.

--Toby, lui dit miss Katt, c'est vous qui avez la clef du cachot.

--Oui, certainement.

Et le bltre fit sonner un trousseau de clefs qu'il avait  sa
ceinture.

--Je vous prsente lord Cornhill, dit miss Katt.

Toby salua.

--Un lord excentrique.

--Et riche, dit l'homme gris.

--Qui fait une collection de crimes, poursuivit la jolie Katt, qui
n'avait qu' regarder Toby pour le faire rougir.

Toby tait amoureux de Katt, et Katt se moquait de lui du matin au soir.

--Eh bien! fit le secrtaire, que dsire milord?

--Il voudrait voir le petit Irlandais.

--Ah! c'est impossible, dit Toby.

--Pourquoi donc?

--Parce que M. Booth...

--M. Booth est mon pre...

--Je ne dis pas non.

--Et il trouve bien tout ce que je fais.

--Je ne dis pas... mais...

--Mais quoi?

Et miss Katt prit un petit ton imprieux.

--Mais, dit Toby, qui se raidissait dans le sentiment du devoir, si
mylord qui... est... excentrique...

--Eh bien! fit l'homme gris.

--Que voulez-vous dire? demanda miss Katt, qui plissa son joli front.

--Si mylord, qui est excentrique... voulait... dlivrer le
prisonnier?...

L'homme gris se mit  rire et miss Katt fit chorus avec lui.

--Excusez-le, mylord, dit la jolie fille. Mon pre a bien raison de dire
que vous tes un imbcile, Toby.

Ces mots vexrent le secrtaire de M. Booth.

--Ma foi, mademoiselle, dit-il, vous tes la matresse, aprs tout;
ordonnez, j'obirai. Je suis un pauvre secrtaire, aux appointements de
soixante-quinze livres, et si M. Booth me chasse pour vous avoir obi...

--Vous tes un insolent, dit miss Katt. Donnez-moi les clefs.

Tobby prit le trousseau  sa ceinture, poussa un gros soupir et tendit
les clefs  miss Katt.

--Mylord, dit alors celle-ci, si vous voulez me suivre, je vais vous
conduire.

--Au cachot?

--Oui, mylord.

--Et je verrai le petit voleur?

--Sans doute.

--Aoh! fit le prtendu lord avec une satisfaction visible.

Et il tira de sa poche un billet de cinq livres, qu'il mit dans la main
de Toby pour le consoler.

Miss Katt avait allum une chandelle et elle se dirigeait vers une porte
 barreaux de fer qui se trouvait au fond du bureau de M. Booth.




XIX


La porte  barreaux de fer tant ouverte, le prtendu lord Cornhill se
trouva au seuil d'un escalier tournant et noir.

--Aoh! fit-il, plein de caractre! trs-curieux!

Et il prit une nouvelle note.

Miss Katt ne put rprimer un sourire, tant le noble lord lui paraissait
original.

Elle passait la premire, un flambeau  la main, et au bout d'une
trentaine de marches, elle s'arrta.

L'homme gris se vit alors dans une sorte de corridor souterrain qui
avait toute la vulgarit d'un corridor de cave bourgeoise, et il vit une
autre porte, galement  barreaux de fer, et dont la solidit dfiait
les plus robustes efforts.

--C'est ici, dit-elle.

--Pauvre petit! dit l'homme gris, on a pris des prcautions pour lui
comme pour un condamn  mort.

Miss Katt ouvrit la porte.

On n'entendait aucun bruit derrire.

Mais quand les verroux eurent grinc dans leurs anneaux, un gmissement
parvint jusqu' l'homme gris.

Alors ce personnage mystrieux eut un tressaillement et son coeur battit
violemment.

Il allait voir enfin cet enfant qu'il cherchait avec tant de
persistance. Cet enfant dans les mains de qui l'Irlande devait mettre
ses destines et que lui, son prcurseur, il n'avait jamais vu.

Miss Katt entra encore la premire et dit:

--Mon petit Ralph, n'ayez pas peur... c'est moi...

L'homme gris avait un moment oubli son rle de lord excentrique:

Il tait ple et une sueur abondante perlait  son front.

Ralph tait couch sur un peu de paille; sous ses vtements dlabrs,
qu'on avait entr'ouverts, on apercevait des linges sanglants.

Quand la lumire pntra dans son cachot, le petit Irlandais se souleva
 demi et regarda miss Katt.

La jeune fille avait t bonne pour lui, le matin, quand le mdecin
tait revenu, et la reconnaissance est ce qui tient le plus au coeur des
enfants.

--Ah! c'est toi, madame? dit-il.

--Oui, mon enfant, rpondit miss Katt. Souffres-tu toujours?

--Un peu moins, rpondit-il d'une voix douce et triste.

--As-tu toujours soif?

--Oh! oui, madame...

L'homme gris se tenait  l'cart, dans l'ombre, et de grosses larmes
roulaient dans ses yeux.

--Oh! reprit le petit Irlandais, tu as pourtant l'air bien bonne,
madame. Pourquoi ne veux-tu pas me laisser sortir, pour que j'aille
retrouver ma mre?

Alors l'homme gris fit un pas et entra dans le cercle de lumire dcrit
par la lampe de miss Katt.

L'enfant eut un geste d'effroi; mais il ne pleura pas.

--Miss Katt, dit l'homme gris, voulez-vous que je lui parle la langue de
son pays?

--Mais, dit miss Katt en souriant, la langue des Irlandais est la mme
que celle des Anglais.

--Les gens du peuple ont un dialecte.

--Ah!

--Vous allez voir...

Et soudain cet homme, qui savait tout et qui parlait toutes les langues,
se mit  parler une sorte de patois qui n'est comprhensible que pour
les pcheurs des ctes d'Irlande.

Aux premiers mots, l'enfant jeta un cri.

La langue maternelle vibrait tout  coup  son oreille, comme si la
patrie absente ft venue jusqu' lui.

--Ralph, disait l'homme gris, je suis un ami de ta mre.

L'enfant jeta un nouveau cri.

--De ta pauvre mre Jenny qui t'a cherch et pleur si longtemps, et 
qui je te rendrai.

Depuis trois jours, on s'tait bien jou du malheureux enfant; bien des
gens lui avaient promis de lui rendre sa mre, et tout le monde l'avait
tromp.

Et cependant sous le regard affectueux et dominateur de cet homme
trange, l'enfant frissonna d'une joie secrte et une confiance absolue
emplit son me.

--Oh! dit-il, vous ne me tromperez pas, vous, je le sens.

Alors, toujours dans ce dialecte que miss Katt ne comprenait pas, et
dans lequel l'enfant s'tait mis  lui rpondre, l'homme gris lui parla
de sa mre, de son pays, de leur chaumire au bord de la mer, et du bon
Shoking qui l'avait port sur ses paules,  son arrive  Londres.

Ralph l'coutait, plong en une sorte d'extase.

--coute, lui dit encore l'homme gris, tu dois tre un homme et avoir du
courage.

L'enfant le regarda.

--Demain, reprit l'homme gris, on te jugera, parce que tu as t le
complice de Suzannah et de Bulton.

--Oh! monsieur, dit Ralph en joignant les mains, je vous jure que je ne
savais pas ce qu'ils allaient me faire faire.

--Je le sais bien, dit l'homme gris, mais les juges ne te croiront pas.

L'enfant eut un accs de dsespoir.

--O mon Dieu, dit-il, est-ce que l'on me laissera en prison?

--Pas ici, mais on te conduira dans une autre.

--Et ma pauvre mre?

--Quand tu seras dans l'autre prison, je te dlivrerai.

--Vous?

--Oui, et regarde-moi bien...

L'enfant regarda et dit:

--Je vous crois, monsieur.

--Par consquent, mon enfant, acheva l'homme gris, prends patience
jusqu' demain.

--Mais je ne verrai donc pas ma pauvre mre?

--Si, dit l'homme gris.

--Quand?

--Demain.

--Vous me le promettez, monsieur?

--Je te le jure.

Alors l'homme gris se tourna vers miss Katt.

--Je ne veux pas abuser de vos moments, miss, dit-il.

--Oh! mylord...

Et puis, miss Katt ajouta avec une curiosit nave:

--Mais que lui avez-vous donc dit? Il parat tout content de vous voir.

--Je lui ai dit que demain un noble lord viendrait le rclamer  la
justice.

--Ah!

--Et qu'on le rendrait  sa mre.

Et l'homme gris dit encore  Ralph:

--coute bien ce que je vais te dire, mon enfant. Si tu veux revoir ta
mre, il faut te garder de rpter  personne, mme  miss Katt, ce que
je viens de te dire.

L'enfant eut un sourire d'homme.

--Je ne dirai rien, rpondit-il.

Et il se recoucha, rsign, sur la paille ftide qui lui servait du lit.

Alors miss Katt sortit du cachot, l'homme gris la suivit, et elle
referma la porte.

Arriv en haut de l'escalier, le prtendu lord Cornhill se remit 
prendre des notes.

--Ah! vous voil enfin, dit Toby en les voyant reparatre. Dieu soit
lou!

--Nous croyais-tu donc perdus? fit miss Katt en riant.

--Non, mais j'avais peur que M. Booth ne revnt.

--Ah! vraiment?

--Et tenez, mamzelle, si vous m'en croyez, mylord s'en ira et nous ne
dirons rien  M. Booth.

--Soit, dit miss Katt.

* * * * *

Quelques minutes aprs, l'homme gris remontait  cheval et murmurait:

--Allons! voici la bataille engage... A nous donc! miss Ellen et lord
Palmure!

Et il rejoignit l'Amricain qui l'attendait, au coin de la rue, assis
sur une borne.




XX


Retournons maintenant dans le Brook street.

Il est nuit, un brouillard pais couvre Londres. Le Brook street est
dsert, en apparence du moins.

C'est  huit heures en t,  six heures en hiver, que le Brook street
est bruyant.

C'est le moment o les voleurs se runissent, changent un mot d'ordre
et se rpandent ensuite dans la grande ville.

Ds lors, jusqu'au lendemain matin, cette petite rue, ces cours et ces
passages infects o la police n'ose pntrer qu'en force, offrirent
l'aspect d'une ncropole.

A peine,  et l, rencontrera-t-on un invalide du crime que ses enfants
nourrissent et qui est trop vieux pour aller en expdition; une femme
qui allaite son marmot, un enfant dont les parents sont en prison et qui
pleure sous une porte.

Ce soir-l, pourtant, le Brook street prsentait une physionomie
diffrente.

Certaines maisons taient claires, et des ombres glissaient
silencieuses au travers du brouillard.

Quand elles passaient devant la maison de Bulton, elles montraient du
doigt une fentre d'o partait une vive lumire et semblaient se dire:

--C'est l!

C'tait l, en effet, que Suzannah blesse et peut-tre agonisante tait
couche sous la garde d'une escorte de policemen.

Le bandit parisien ne recule devant aucune extrmit et les habitus des
carrires d'Amrique jouent aisment du couteau.

Le voleur anglais est plus circonspect.

Mille fois plus sr de son adresse que de son courage, il a tabli avec
l'homme de police une lutte d'ingniosit, et on dirait volontiers de
courtoisie.

S'il est pris, il se soumet et n'engage pas un combat inutile. Il sait
qu'il ira au moulin, mais il voit Newgate, et la seule chose que craigne
un Anglais, c'est la potence.

Tout cela explique comment une demi-douzaine de policemen avaient pu
s'installer dans la maison de Bulton, au milieu du Brook street, sans
tre inquits.

Quand les ombres mystrieuses dont nous parlons s'taient montr la
fentre, elles continuaient leur chemin.

Au bout du Brook street,  gauche, il y a une cour noire, triste,
dserte, dans laquelle s'lve une petite maison depuis plus d'un
sicle.

Cette maison est un monument; c'est la pagode du Brook street, le temple
de ce singulier quartier; c'est la demeure du Cartouche anglais, de Jack
Sheppard, mort au champ d'honneur, c'est--dire sur l'chafaud, il y a
dj plus d'un sicle.

Les voleurs l'ont conserve intacte.

Ils se la montrent avec respect; de gnration en gnration, ils se
transmettent la lgende historique de celui qui l'habita.

Quand un enfant est n dans le Brook street, on le porte en grande pompe
sous le porche de la maison et les vieillards lui disent:

--Puisse-tu ressembler  Jack Sheppard!

C'est l le baptme du voleur en herbe.

Cette nuit-l, c'tait en cette maison que, deux par deux ou une par
une, se dirigeaient les ombres qui traversaient le brouillard.

Elles arrivaient  la porte, frappaient trois coups et la porte
s'ouvrait et se refermait aussitt.

Le brouillard anglais, qui est rouge, donne  toutes choses une forme
fantastique.

On aurait donc pu croire que c'tait, non des hommes, mais des fantmes.

Les fantmes des compagnons de Jack Sheppard se runissant la nuit dans
sa demeure pour lui faire quelque ovation d'outre-tombe.

Ce qui et put complter cette illusion, c'tait le silence qui rgnait
dans la cour, l'absence de lumire aux fentres veuves de leurs volets
et de leurs carreaux depuis nombre d'annes.

Cependant c'taient bien des hommes qui se runissaient.

Une fois entrs dans la maison, ils soulevaient une trappe et
s'engageaient dans un escalier souterrain.

Cet escalier descendait dans une cave.

Cette cave tait la cour de justice des voleurs.

Les hommes qui vivent en dehors de la socit ont t obligs de se
faire une lgislation particulire.

Les voleurs ont leur code, leurs juges, leurs excuteurs de hautes
oeuvres.

Celui qui est reconnu coupable de trahison, est condamn, et si la
condamnation entrane la peine de mort, il est trangl, un soir, dans
sa maison, ou jet dans la Tamise par une nuit sombre et pluvieuse.

Or donc, les hommes qui se runissaient ce soir-l dans la cave de Jack
Sheppard, s'taient assembls pour juger Suzannah.

--Sommes-nous au complet? dit l'un d'eux, un vieillard qui paraissait
tre le prsident.

--Oui, rpondit une voix sur la dernire marche de l'escalier.

--Nous sommes douze?

--Oui.

--O est l'accusateur?

--C'est moi, dit un homme qui n'tait autre que Jack, dit l'Oiseau-Bleu.

--Et le dfenseur?

--Me voil.

Celui-ci tait Craven, l'ami de Bulton et de Suzannah.

--Alors, dit le prsident, commenons.

Et il se couvrit de son bonnet, ni plus ni moins qu'un vrai juge qui
prononce les mots sacramentels: _la Cour va en dlibrer_.

Il y avait au fond de la cave une vieille futaille et des bancs.

La futaille servait de table et de bureau, et on avait plac dessus une
norme chandelle de suif.

Les juges s'assirent sur les bancs.

Celui qui avait accept la qualification d'accusateur fit un pas vers la
futaille et se tint debout.

--Vous avez la parole, dit le prsident.

Alors l'Oiseau-Bleu commena une manire de rquisitoire contre
Suzannah.

A ses yeux, Suzannah tait coupable.

Elle avait partag la vie du tratre Bulton, s'tait associe  ses
bnfices, l'avait aid  soustraire frauduleusement une part de butin.

On avait livr Bulton  la police; l'Oiseau-Bleu ne voyait pas pourquoi
on n'abandonnait pas Suzannah.

Il termina en concluant que, puisqu'elle tait dans les mains de la
justice, il fallait l'y laisser.

Le prsident donna ensuite la parole  Craven.

Craven dmontra que Suzannah n'tait point coupable; que, compagne
dvoue de Bulton, elle n'avait cependant jamais t mle  ses
secrets, et que, lorsque Bulton avait tromp ses compagnons, elle
l'avait ignor.

Les conclusions de Craven furent diamtralement opposes  celles
l'Oiseau-Bleu.

Craven demandait qu'on dlivrt Suzannah.

Le prsident rsuma les dbats et mit la chose aux voix.

Les juges acquittrent Suzannah.

Du moment o l'Irlandaise n'tait pas coupable de complicit avec
Bulton, on lui devait aide et assistance.

Donc, il fallait l'arracher  la justice.

Alors le prsident mit en dlibration le choix des moyens.

Mais, en ce moment, il se fit en haut de l'escalier un bruit qui
dconcerta quelque peu cet trange tribunal.

On n'attendait plus personne, et cependant la porte de la maison s'tait
ouverte et referme.

Puis on entendit un pas dans l'escalier et, enfin, un homme apparut 
l'entre de la cave.

Les voleurs jetrent un cri.

Chacun porta la main  ses armes.

Mais l'Oiseau-Bleu cria:

--Je connais monsieur, et il a un fameux coup de poing, allez! n'ayez
pas peur, ce doit tre un ami.

--Certainement, rpondit le nouveau venu.

Et il s'lana, calme et souriant, au milieu des voleurs.

Ce nouveau venu, c'tait l'homme gris!




XXI


L'homme gris avait repris ce costume que les habitus du Black-Horse, la
taverne o trnait mistress Brandy, connaissaient si bien.

Jack, dit l'Oiseau-Bleu, tait le seul parmi les voleurs qui le connt.

Mais, bien qu'il et perdu son procs dans l'affaire Suzannah, Jack
jouissait d'une grande considration parmi les voleurs, et lorsqu'il
eut rpondu de l'homme gris comme de lui-mme, celui-ci put,  son aise,
s'avancer au milieu d'eux et promener autour de lui ce regard dominateur
qui le faisait matre sur-le-champ.

Les voleurs le regardaient et semblaient se demander ce qu'il venait
faire parmi eux.

Comme tous les voleurs du monde, ceux de Londres ont un argot.

L'homme gris se mit  leur parler leur langue,--langue intraduisible ou
 peu prs en franais, et ds lors, la confiance s'tablit entre eux.

Il vint  Jack et lui serra la main.

Ds lors, Jack fut son ami  la vie et  la mort.

--Mes amis, dit l'homme gris, j'ai peut-tre fait votre mtier jadis, et
si j'en ai pris un autre, c'est que cet autre est meilleur.

Il y eut parmi ces hommes un murmure d'tonnement qui ressemblait
presque  de l'incrdulit.

Quel mtier pouvait donc tre meilleur que celui qu'ils exeraient?

L'homme gris continua:

--Vous venez de juger Suzannah.

--Oui, dit le prsident.

--Et vous songez  la sauver?

--Sans doute.

Craven le regarda avec inquitude.

--Voudriez-vous donc vous y opposer, vous? dit-il.

--Pas le moins du monde, dit l'homme gris. J'aime beaucoup Suzannah, qui
est une charmante fille, et c'est pour elle que je viens, au contraire.

--Ah! fit-on avec curiosit.

Il s'adressa au prsident:

--Comment comptez-vous la sauver? dit-il.

--Mais, dit celui-ci, naturellement, ce me semble.

Les policemen sont six ou huit tout au plus...

--Bon!

--A minuit, nous appellerons les compagnons.

--Fort bien.

--Nous entourerons la maison, et, de gr ou de force, nous enlverons
Suzannah.

--C'est l votre projet?

--Oui.

--Eh bien! dit froidement l'homme gris, vous aurez tort, mes amis.

--Pourquoi?

--Parce que vous ne russirez pas.

--Oh! oh! firent plusieurs voix.

--Non, reprit l'homme gris, et je vais vous en dire la raison.

La police s'occupe fort peu des voleurs, mais en revanche, elle s'occupe
beaucoup des fenians.

Ce nom fit tressaillir les voleurs.

L'homme gris continua:

--Suzannah est Irlandaise.

--Nous le savons.

--On a dit  la police qu'elle avait des relations avec les fenians, et
un magistrat de la cit s'apprte  l'interroger lui-mme.

--Quand?

--Demain matin.

--Mais, observa Jack, dit l'Oiseau-Bleu, Suzannah est hors d'tat d'tre
transporte hors de chez elle.

--Aussi le magistrat viendra.

--Dans le Brook street?

--Oui.

--Ce sera drle, un magistrat dans le Brook street, fit l'Oiseau-Bleu.

Et tous les voleurs se mirent  rire.

--Or donc, reprit l'homme gris, comme on ne veut pas que Suzannah
chappe  la justice, on a pris ce soir de grandes prcautions.

Il y a dans les environs plus de deux cents policemen dguiss et arms
de revolvers. Au moindre bruit, vous les verrez fondre sur vous et vous
serez impuissants  dlivrer Suzannah.

Les voleurs se regardrent avec inquitude.

--Ainsi, continua l'homme gris, je vous conseille d'attendre  demain.

--Mais, dit Craven, demain ce sera comme aujourd'hui.

--Vous vous trompez...

Suzannah ne sait mme pas ce que font les fenians.

Quand le magistrat l'aura interroge, il verra bien qu'elle n'est qu'une
simple voleuse, et il ne jugera pas utile de dployer des forces si
considrables pour la garder.

--Si c'est comme vous le dites, fit Jack, je suis de votre avis; il faut
attendre  demain.

--C'est comme je vous le dis.

--Mais, dit le prsident, pourquoi tes-vous venu ici?

--Pour vous prvenir.

--Quel intrt pouvons-nous donc vous inspirer?

--Je suis venu parce que Suzannah a un frre du nom de John Colden.

--Bon! fit Craven.

--Et que ce frre est fenian.

--Je le sais encore.

--Et que tous les fenians sont frres et qu'ils se portent une mutuelle
assistance.

--Alors... vous tes?

--Chut! dit l'homme gris. Je vous ai prvenus.

Souvenez-vous du proverbe: A bon entendeur, salut!

Et il fit un pas de retraite.

Puis, se retournant vers Jack:

--Tu me connais, toi?

--Certes, dit l'Oiseau-bleu.

--As-tu confiance en moi?

--J'irais avec vous jusqu' la porte de Newgate.

--Je ne te demande pas cela, dit l'homme gris. Je veux seulement que tu
me conduises jusqu' la maison de Suzannah.

--Mais la police y est!

--Je le sais bien.

--Et elle ne vous laissera pas entrer?

Il eut un superbe sourire:

--Tu verras bien, dit-il, que j'entre partout.

--Allons donc, alors, fit Jack.

Et il suivit l'homme gris, qui salua les voleurs d'un geste amical.

Quand ils furent hors de la maison de Jack Sheppard, Jack lui frappa sur
l'paule:

--Je ne sais pas, dit-il, si cela vaut mieux d'tre fenian que voleur,
mais je puis vous dire que si vous vouliez venir parmi nous, nous vous
lirions chef.

--J'y songerai, dit l'homme gris, qui avait pour principe de ne froisser
personne.

Ils sortirent de la cour et rentrrent dans le Brook street.

--C'est l, dit Jack, au bout de quelques pas.

Et il lui montra la maison aux fentres de laquelle on voyait de la
lumire.

--Merci et bonsoir.

--Vous n'avez plus besoin de moi?

--Non.

Et il se spara de Jack en lui donnant une poigne de main.

Puis il marcha vers la maison devant laquelle un policeman tait en
sentinelle.

Le policeman croisa devant lui son petit bton.

Mais l'homme gris fit un signe.

Un signe mystrieux que Jack, qui l'observait  distance, ne comprit
pas.

A ce signe, le policeman s'inclina et lui livra passage.

L'homme gris monta l'escalier en murmurant:

--Cette pauvre Angleterre qui se croit la reine du monde: elle ne sait
donc pas qu'il y a des fenians partout?




XXII


L'habit gris de notre hros tait,  proprement parler, une sorte de
houppelande assez large, qui permettait de porter en dessous un autre
vtement.

Dans l'escalier, cette houppelande tomba, lestement dtache par l'homme
gris, qui la mit sur son bras en guise de pardessus.

Il se trouva alors vtu d'un habit noir, cravat de blanc, et tira de sa
poche un petit bton de constable.

L'institution des constables est purement anglaise.

Dans un pays o on a le plus grand respect de la loi, les hommes
considrables se font un mrite et tiennent  honneur de prter main
forte  l'autorit en pril.

Un gentilhomme, un simple gentleman se fait recevoir constable.

Vienne une rixe dans la rue, ou mme une meute; que les policemen, trop
peu nombreux, soient sur le point d'avoir le dessous, on voit sortir
des rangs de la foule un homme, ou plusieurs hommes, parfaitement mis,
parfaitement levs, appartenant  la haute classe de la socit,
qui tirent un petit bton de leur poche et viennent au secours des
policemen.

Ce sont des constables.

L'homme gris, qui logeait dans Pall-Mall et paraissait avoir deux
existences, l'une mystrieuse, l'autre en plein soleil, l'homme gris
tait constable.

Il arriva donc  la porte de Suzannah et se trouva en prsence de deux
policemen, il leur montra son bton.

Ceux-ci s'inclinrent et le laissrent passer.

Alors cet homme, qui n'avait qu' paratre pour dominer, entra dans la
chambre, fit un signe aux autres policemen, et ceux-ci sortirent, le
laissant seul avec Suzannah.

Trs-certainement ils le prirent pour un haut employ de la police,
charg d'interroger l'Irlandaise.

Celle-ci le crut galement, sans doute, car elle souleva sa tte ple et
tourna ses grands yeux noirs vers lui.

L'homme gris s'approcha du lit et lui dit:

--Suzannah, je viens de la part de votre frre.

Elle tressaillit et le regarda plus attentivement.

--Vous connaissez John? fit-elle.

--C'est mon ami.

La police emploie souvent des ruses pour arracher des aveux aux
prisonniers.

Aussi Suzannah eut-elle un premier mouvement de dfiance.

L'homme gris eut un sourire.

--Je suis son ami, dit-il, et je vais vous le prouver.

Alors il se mit  lui parler dans cet idiome des ctes d'Irlande, qui
est incomprhensible pour les Anglais.

Et il lui raconta de telles choses sur son enfance et sa jeunesse,
 elle, Suzannah, que John Colden seul lui pouvait avoir donn ces
dtails.

--Oh! je vous crois, lui dit Suzannah. Que me voulez-vous? Parlez...

--Au milieu de votre vie aventureuse et souille, Suzannah, reprit
l'homme gris d'une voix grave, vous n'avez pu oublier votre patrie...

--J'aime l'Irlande, rpondit-elle, et je donnerais ma vie pour elle.

--Votre frre pense comme vous, Suzannah! hommes, parfaitement mis,
parfaitement levs, appartenant  la haute classe de la socit,
qui tirent un petit bton de leur poche et viennent au secours des
policemen.

Ce sont des constables.

L'homme gris, qui logeait dans Pall-Mall et paraissait avoir deux
existences, l'une mystrieuse, l'autre en plein soleil, l'homme gris
tait constable.

Il arriva donc  la porte de Suzannah et se trouva en prsence de deux
policemen, il leur montra son bton.

Ceux-ci s'inclinrent et le laissrent passer.

Alors cet homme, qui n'avait qu' paratre pour dominer, entra dans la
chambre, fit un signe aux autres policemen, et ceux-ci sortirent, le
laissant seul avec Suzannah.

Trs-certainement ils le prirent pour un haut employ de la police,
charg d'interroger l'Irlandaise.

Celle-ci le crut galement, sans doute, car elle souleva sa tte ple et
tourna ses grands yeux noirs vers lui.

L'homme gris s'approcha du lit et lui dit:

--Suzannah, je viens de la part de votre frre.

Suzannah couvrit son visage de ses deux mains.

--Le pauvre petit, murmura-t-elle, il est mort peut-tre... Ah! c'est
Bulton qui l'a voulu.

--Cet enfant n'est pas mort.

--Vrai?

--Mais il est prisonnier, et demain on vous interrogera sur lui.

--Oh! dit Suzanne, je dirai la vrit, allez! je la dirai... il est
innocent... nous l'avons tromp... nous lui avons fait un mensonge...

--Voil prcisment ce qu'il ne faut pas dire, Suzannah.

--Comment?

Et elle le regarda avec tonnement.

--coutez-moi, Suzannah, reprit l'homme gris.

Et il se pencha vers elle et lui parla longtemps  l'oreille.

Que lui dit-il?

Mystre!

Mais quand il eut fini de parler, elle lui dit:

--Je vous comprends  prsent, et je vous obirai.

--Vous me le jurez!

--Foi d'Irlandaise.

--Je vous crois, dit l'homme gris en se relevant. Adieu, Suzannah, au
revoir plutt, car nous nous nous reverrons.

--Vrai? dit-elle, on me sauvera?

--L'Irlande veille sur ceux qui travaillent pour elle, rpondit-il
gravement. Patience et courage, que ce soit votre devise, comme c'est la
ntre.

Et il s'en alla, aprs avoir rappel les policemen demeurs au dehors.

Dans l'escalier, il reprit sa houppelande grise qu'il avait accroche 
la corde qui servait de rampe.

Puis quand il fut hors de la maison, il se prit  marcher d'un pas
rapide, descendit le Brook street et arriva dans Holborne.

L, un cab l'attendait.

--O allons-nous? demanda le cabman.

--Dans Haymarket, rpondit l'homme gris.

Le cab partit avec la rapidit de l'clair et quelques minutes aprs, il
s'arrta au coin de Haymarket et de Piccadilly.

L, il y avait un homme assis auprs de la marchande de gin qui
stationne en plein vent sous un large parapluie jaune.

Cet homme se leva et s'approcha du cab.

C'tait Shoking.

--O est l'abb Samuel? lui demanda l'homme gris.

--Chez lui.

--Et l'Irlandaise?

--Avec le prtre.

--Et l'Amricain?

--Avec eux.

--C'est bien. Va chez l'abb Samuel et dis-lui que nous tiendrons
conseil  deux heures du matin.

--Rapport au petit, n'est-ce pas?

--Oui, dit l'homme gris.

--Oh! dit Shoking, qui sans doute avait revu l'homme gris, depuis que
celui-ci l'avait quitt, le matin, pour aller  Kilburn, maintenant que
nous savons o il est, c'est comme si nous l'avions, n'est-ce pas?

--Pas tout  fait, rpondit l'homme gris, mais nous y arriverons.

Et il cria au cocher:

--Chester street, Belgrave square!

Puis, tandis que le cab descendait Haymarket, il regarda l'heure  sa
montre.

--Minuit moins cinq, dit-il; je suis tout  fait dans les dsirs de
miss Ellen; la noble fille de lord Palmure me tiendra pour un parfait
gentleman.




XXIII


Que s'tait-il pass depuis deux jours dans Chester street, Belgrave
square,  l'htel de lord Palmure?

C'est ce que nous allons vous dire.

Pendant tout le reste de cette nuit nfaste durant laquelle l'homme
gris avait eu l'audace de s'introduire dans l'htel et d'entrer par la
fentre dans la chambre de miss Ellen, la jeune fille  qui il avait
arrach l'Irlandaise et qui s'tait trouve sans force et sans
nergie devant l'audace de cet homme dont le regard la fascinait et
l'pouvantait en mme temps, la jeune fille, disons-nous, tait demeure
en proie  une singulire prostration.

On et dit une colombe longtemps poursuivie par un pervier, ou bien
un de ces malheureux oiseaux charms par un reptile et que le reptile a
ddaign, au dernier moment, d'engloutir.

Miss Ellen, quand le jour parut, tait encore l, ple, frmissante,
l'oeil teint,  demi-couche dans un fauteuil auprs de la fentre
ouverte.

Quel tait cet homme qui avait os la braver, qui l'avait tenue
palpitante et courbe sous son regard?

Et pourquoi n'avait-elle pas os appeler ses gens?

C'tait l un mystre pour elle-mme.

Il ne fallut rien moins qu'un bruit qui se fit au dehors pour l'arracher
 demi  l'anantissement dans lequel elle tait plonge.

Ce bruit, c'tait le pas prcipit de son pre, qui ouvrit brusquement
la porte, signe qu'il tait en proie  une violente agitation, car
jamais il n'entrait chez sa fille sans frapper.

En effet, lord Palmure tait fort rouge et ses vtements en dsordre et
souills de boue attestaient qu'il avait soutenu une lutte.

--Mon pre! dit miss Ellen.

Elle essaya de se lever; mais les forces lui manqurent: la fascination
existait encore.

--Oh! les bandits, oh! les misrables! disait le noble lord avec un
accent de rage.

--De qui parlez-vous, mon pre? demanda miss Ellen qui leva sur lui un
regard sans chaleur.

--De qui je parle? exclama lord Palmure. Je parle de ces Irlandais, de
ces fenians, comme on les nomme, et qui ont eu l'audace de s'emparer de
votre pre, de lui appliquer un masque de poix sur le visage et de le
garrotter.

Et lord Palmure, trop mu lui-mme pour s'apercevoir de la pleur de sa
fille, raconta ce qui lui tait arriv.

On l'avait saisi, touff, garrott, rendu aveugle et muet, et on
l'avait jet dans un coin du jardin, o il serait mort touff, si,
au petit jour, mistress Fanoche et sa servante ne l'avaient trouv et
dlivr.

Et quand il eut fini le rcit de sa msaventure, miss Ellen lui dit
froidement:

--Je sais quel est l'homme qui vous a trait ainsi, mon pre.

--Vous le savez?

--C'est le mme qui est venu ici.

--Quand?

--Cette nuit.

--tes-vous folle, Ellen?

--Et qui a emmen l'Irlandaise.

Et,  son tour, miss Ellen raconta ce qui s'tait pass.

--Mais comment est-il entr?

--Par la fentre.

--Et vous n'avez pas cri?

--Non.

--Appel vos gens?

--Je ne l'ai pas pu. Cet homme a un regard qui terrasse!

Lord Palmure connaissait sa fille; il la savait hautaine, imprieuse,
doue de courage. En la retrouvant en cet tat, il comprit que l'homme
dont elle parlait avait d exercer sur elle un prodigieux ascendant.

Lord Palmure avait deux partis  prendre.

S'en aller  Scotland-Yard, le jour mme, porter plainte et mettre la
police sur pied.

Ou bien garder le secret de sa msaventure et se borner  faire
rechercher par la police le petit Irlandais.

Pourquoi s'arrta-t-il  ce dernier?

Peut-tre miss Ellen aurait pu le dire.

Toujours est-il que deux jours s'coulrent et que le dimanche arriva.

Miss Ellen s'tait dit:

--Cet homme et moi nous nous sommes dclar la guerre. La lutte doit
tre entre nous, et je serai forte, car je le hais de toutes les
puissances de mon me.

Elle tait donc sortie le dimanche  cheval et nous l'avons vu croiser
l'homme gris qu'elle avait reconnu sur-le-champ, et commander  son
groom de le suivre jusqu' ce qu'il et appris o il demeurait.

Il n'y avait pas dix minutes qu'elle avait donn cet ordre, lorsqu'elle
entendit retentir derrire elle le galop d'un cheval.

Elle se retourna et vit le groom de l'homme gris.

Le groom s'approcha et lui remit le billet.

Un frmissement nerveux parcourut tout le corps de l'altire jeune
fille.

--Il ose m'crire! murmura-t-elle. Ah! c'en est trop.

Une invincible curiosit la poussa cependant  prendre le billet et  le
parcourir des yeux.

L'homme gris avait l'audace de lui annoncer sa visite pour le soir mme,
 minuit.

Miss Ellen eut un rugissement de lionne blesse; elle dchira le billet
en mille morceaux et les jeta au vent.

Puis comme le groom faisait mine de s'en aller, elle le retint d'un
geste imprieux.

--Veux-tu faire ta fortune? dit-elle.

Le groom la regarda.

--Quel est l'homme qui t'a remis ce billet?

--C'est mon matre.

--Son nom?

Le groom se prit  sourire:

--Je ne le sais pas, dit-il.

Elle prit sa bourse, qui tait pleine d'or, et la lui tendit:

--Parle! rpta-t-elle.

Le groom n'allongea pas la main.

--Si tu me dis o est ton matre et o il demeure, dit encore miss
Ellen, je te donne mille livres.

Le groom secoua la tte.

--Je suis riche, trs-riche, je puis te donner le double, le triple de
cette somme.

--Milady, rpondit froidement le groom, si riche que vous soyez, mon
matre l'est plus que vous, et les gens qui le servent ne le trahissent
point.

Il salua, donna un coup de cravache  son poney et s'loigna au galop.

--Mais quel est donc cet homme? murmura miss Ellen, qui sentit des
larmes de rage rouler dans ses yeux.

Elle rentra toute frmissante et trouva lord Palmure.

Celui-ci paraissait rayonnant.

--L'enfant est retrouv, dit-il.

--L'enfant?

--Oui. Il est emprisonn dans une cour de police, le magistrat sort
d'ici.

--Eh bien?

--Demain j'irai directement  son audience, et il me le rendra.

Miss Ellen secoua la tte.

--Pourquoi ne le rclamez-vous pas tout de suite?

--Parce que l'enfant est tomb dans les mains d'une bande de voleurs, et
qu'il faut qu'il comparaisse devant le magistrat, en audience publique,
avant que je puisse me le faire rendre.

--Demain, dit miss Ellen, il sera peut-tre trop tard...

--Trop tard, dis-tu?

--Oui.

--Mais...

--coutez-moi, mon pre, reprit miss Ellen, je ne puis m'expliquer
davantage, mais croyez que ce n'est ni  des vagabonds, ni  des
mendiants que nous avons  faire. Un homme peut-tre aussi noble,
peut-tre aussi riche que vous, nous a jet le gant...

--Que veux-tu dire?

--Rien, dit-elle, je m'entends.

Puis tout  coup, prenant la main de son pre:

--tes-vous homme  me croire?

--Sans doute.

--A m'couter?

--Parle...

--A... intervertir les rles?

--Que signifient ces paroles?

--A m'obir, dit froidement mis Ellen.

Et  son tour elle fascina son pre du regard.

--Parle, je ferai ce que tu voudras, dit lord Palmure, qui baissa
instinctivement la tte.




XXIV


Miss Ellen avait quelque chose de solennel et de fatal dans le geste,
l'attitude et le regard, qui subjugua lord Palmure.

--Mon pre, dit-elle, ne me questionnez pas et promettez-moi de faire ce
que je vous demanderai.

--Soit, dit le membre de la Chambre haute.

Elle le prit par la main et le conduisit dans une galerie qui mettait en
communication leurs deux appartements.

Cette galerie aboutissait d'une part  la chambre  coucher de miss
Ellen.

De l'autre, elle ouvrait sur une vaste pice, dont lord Palmure avait
fait son cabinet de travail.

Ce fut dans cette dernire que miss Ellen s'arrta.

--Ce soir, un peu avant minuit reprit-elle, je dsire que vous vous
trouviez ici.

--Bon.

--Avec deux domestiques srs et dvous.

--Aprs?

--Arms jusqu'aux dents.

--Pourquoi faire? demanda lord Palmure qui tressaillit.

--Attendez, reprit miss Ellen. Vous laisserez ouverte la porte de la
galerie.

--Et puis?

--L'oreille tendue, vous attendrez...

--Mais  quoi bon tout cela?

--Vous m'avez promis de ne pas m'interroger, mon pre.

--Soit, dit lord Palmure en courbant la tte.

--Si tout  coup, poursuivit miss Ellen, vous entendez un coup de
pistolet dans ma chambre.

--Un coup de pistolet? dit lord Palmure en plissant.

--Oh! rassurez-vous, rpondit miss Ellen qui se prit  sourire, c'est
moi qui le tirerai.

--Mais...

--J'ai votre promesse, mon pre.

--Eh bien! si j'entends un coup de pistolet?

--Accourez avec vos deux serviteurs; si la porte est ferme,
enfoncez-la... vous verrez bien ce que vous aurez  faire.

Et miss Ellen ne voulut pas s'expliquer davantage, et, forte de la
parole que son pre lui avait donne, elle se rfugia dans un mutisme
absolu.

Elle trouva mme son humeur habituelle pendant le souper, et se retira
dans sa chambre vers onze heures.

Elle avait renvoy ses femmes, leur dfendant de revenir avant qu'elle
ne les appelt.

Elle tait seule.

Celui qui l'et vue en ce moment, l'et trouve d'une pleur trange;
mais il et saisi dans son regard et dans son attitude l'expression
d'une volont de fer.

Miss Ellen tait rsolue  la lutte.

Elle alla vers un petit meuble en bois de citronnier qui se trouvait
entre les deux croises.

Dans ce meuble qu'elle ouvrit, il y avait une boite en bne qui
renfermait deux de ces mignons pistolets  crosse d'ivoire que certaines
femmes un peu cavalires se plaisent  taler sur le marbre d'une
chemine.

Miss Ellen prit cette bote et se mit  vrifier l'amorce des pistolets
qui taient chargs.

Les capsules taient brillantes.

La baguette qu'elle coula successivement dans chaque canon rendit un
bruit mat en rencontrant la balle.

--A nous deux donc! murmura-t-elle.

Elle remit la bote vide dans le meuble et glissa les pistolets dans la
poche de sa robe.

Puis, au lieu de s'asseoir auprs du feu, elle ouvrit une des croises,
lesquelles on s'en souvient, donnaient sur le jardin.

Et, assise prs de cette croise, elle attendit.

La nuit tait silencieuse, le jardin dsert.

Cependant, c'tait par le jardin que l'homme gris tait dj venu.

D'ailleurs comment aurait-il trouv un autre chemin?

Miss Ellen demeura donc les yeux fixs sur le jardin, prtant l'oreille
au moindre bruit et croyant toujours voir une ombre s'agiter dans
l'loignement.

Mais rien ne bougeait, aucun bruit ne se faisait entendre.

Une heure s'coula.

Soudain la pendule de la chemine sonna.

--Minuit! dit miss Ellen. Il ose me faire attendre...

En mme temps, elle tourna les yeux vers la chemine...

Certes, en ce moment, l'apparition de la tte de Mduse, chante par
les anciens, n'et pas produit un plus grand effet d'pouvante sur miss
Ellen.

Dans cette chambre o elle se croyait seule, adoss  la chemine, il y
avait un homme calme et froid qui la regardait en souriant.

Et cet homme, c'tait _lui_.

Lui, l'homme gris, le personnage mystrieux qu'elle croyait devoir
entrer chez elle comme l'avant-veille, par la fentre.

Elle voulut crier; mais sa gorge crispe ne rendit aucun son.

Elle se leva et voulut marcher vers lui.

Ses jambes refusrent de la porter.

L'homme gris continuait  sourire.

Par o tait-il entr? et passait-il donc comme une ombre  travers les
murs et les portes fermes...

--Vous! vous! dit-elle enfin d'une voix trangle.

--Ne vous avais-je pas annonc ma visite, miss Ellen? dit-il d'une voix
douce et empreinte d'un charme mystrieux... Je suis venu voir si vous
tiez satisfaite.

Elle se roidit et eut un geste hautain:

--Et de quoi donc serais-je satisfaite? dit-elle.

--J'ai tenu ma parole.

--En vrit!

--Et votre pre est revenu sain et sauf.

--Monsieur, dit miss Ellen avec un accent de rage froide, puisque vous
tes ici, peut-tre daignerez-vous me dire par o vous tes venu.

--Je suis entr par la porte, miss Ellen.

--Ah!

--J'ai mme des amis chez vous.

--Ah! quelle audace!

--Et je viens vous faire une proposition, miss Ellen.

Quelque effort qu'elle ft, elle se sentait trembler de nouveau sous le
regard de cet homme.

--Je vous coute, dit-elle avec un accent d'amre ironie.

--Votre pre a l'intention de rclamer demain le fils de l'Irlandaise, 
la station de police de Kilburn.

Elle recula frmissante.

--Ah! vous savez aussi cela?

--Je sais tout. Eh bien! je viens vous prier de l'en empcher.

--Moi!

--Vous, miss Ellen.

--Et pourquoi cela? fit-elle avec hauteur.

--Parce que cela me plat, dit-il.

Cette fois miss Ellen parvint  rompre le charme, l'espace de quelques
minutes.

Son regard affronta le regard de l'homme gris, et elle lui dit:

--A votre tour  m'couter, monsieur.

--Parlez, mademoiselle.

--Je veux savoir qui vous tes...

--Ah!

--Pourquoi vous avez l'audace d'entrer chez moi...

--En vrit!

--Et je vous donne dix secondes de rflexion.

--Et, au bout de ces dix secondes?

--Je ne rponds plus de votre vie.

Et ce disant, miss Ellen tira un des pistolets, l'leva  la hauteur du
front de l'homme gris et s'cria:

--Parlez! ou je vous tue...

Ils taient spars par une distance de quelques pas, et le poignard de
l'homme gris tait impuissant  le protger.

--Parlez, rpta froidement miss Ellen, ou je je fais feu!




XXV


Devant ce pistolet, braqu sur lui, l'homme gris ne sourcilla point;
le sourire n'abandonna point ses lvres et il croisa tranquillement les
bras sur sa poitrine.

Ce calme exaspra miss Ellen.

Elle pressa la dtente et le chien s'abattit.

Mais le coup ne partit pas, l'amorce n'avait pas brl.

Miss Ellen eut un cri de rage.

Elle se saisit du second pistolet, ajusta de nouveau l'homme gris qui
n'avait point boug et pressa la dtente de nouveau.

Le mme rsultat se produisit.

Alors, d'un bond, l'homme fut prs d'elle.

Cette fois, il avait un poignard  la main.

--Si vous jetez un cri, dit-il, ce n'est pas vous que je tuerai, c'est
votre pre qui est  deux pas d'ici et qui viendra  votre secours, s'il
entend du bruit.

Miss Ellen et peut-tre brav la mort elle-mme, tant elle tait
exaspre.

Mais la menace concernant son pre la rendit muette et tremblante, et le
charme fascinateur de cet homme reprit toute sa puissance.

--Que voulez-vous donc de moi? dit-elle.

Et elle courba la tte et frissonna par tout le corps.

--Je veux causer avec vous, dit l'homme gris.

Et il la prit par la main.

La jeune fille avait une tempte dans le coeur, et si le regard tuait,
l'homme gris ft tomb roide mort, au moment o il osa prendre sa main
pour la conduire vers un fauteuil dans lequel il la fit asseoir.

Puis il demeura debout devant elle:

--Miss Ellen, lui dit-il alors, j'avais raison de vous dire tout 
l'heure que j'avais des intelligences jusque dans votre maison. Vous
venez d'en avoir la preuve. Vous avez tir sur moi et vos pistolets
n'ont pas pris feu. Vous devinez, n'est-ce pas, qu'une main dvoue et
invisible avait prpar ce rsultat?

Maintenant, causons, si vous le voulez bien?

Elle ne rpondit pas et attendit.

--Miss Ellen, continua l'homme gris, je viens vous offrir la paix ou la
guerre. A vous de choisir.

La paix, c'est l'abstention de votre pre et la vtre dans les affaires
dont vous ne vous tes que trop mls.

Rejetons dgnrs d'une race vnre par l'Irlande, vous avez trahi la
plus noble des causes.

Cette fois miss Ellen fit un effort suprme, elle redressa la tte et
soutint le regard de l'homme gris.

--Continuez, dit-elle.

--Votre pre a trahi l'Irlande et livr son frre, dit encore l'homme
gris.

--Mon pre n'est plus Irlandais, rpondit miss Ellen; il est Anglais.

--Soit. Eh bien! si vous voulez la paix, poursuivit-il, nous ne
demandons pas mieux. Votre pre continuera  vivre riche, honor, 
siger au parlement.

--Vraiment! vous nous le permettrez? fit-elle avec ironie.

--Nous vous pardonnerons la mort de sir Edmund, votre oncle; nous vous
laisserons jouir en paix de votre immense fortune.

--En vrit?

--Mais vous ne chercherez point  vous emparer du fils de sir Edmund.
C'est le chef que l'Irlande attend avec patience et courage. C'est sur
cette tte de dix ans qu'elle a mis tout son espoir.

Miss Ellen affronta de nouveau le regard de l'homme gris.

--Ainsi donc, dit-elle, voil vos conditions de paix?

--Oui, miss.

--Ce matin encore, reprit-elle d'une voix ironique et mordante, je me
demandais qui vous pouviez tre. A prsent, je le sais...

--Ah! vous le savez, miss?

--Vous tes une manire de vice-roi d'Irlande, poursuivit-elle.

--Peut-tre...

--Un des chefs de ce gouvernement occulte de cette association de
bandits dguenills qui ont dclar la guerre  l'Angleterre.

--Cela est possible, miss.

La jeune fille s'enhardissait peu  peu en parlant.

--Maintenant, dit-elle, veuillez me dire  quel prix nous aurons la
guerre.

--Si vous rclamez l'enfant.

--Ah!

--Si vous essayez de lutter contre nous.

--Fort bien.

--Si enfin vous vous mlez d'une faon quelconque des affaires de
l'Irlande.

Miss Ellen se redressa imprieuse, les yeux pleins d'clairs:

--Eh bien! dit-elle, nous acceptons la guerre.

Et elle soutint l'clat du regard de l'homme gris.

--Comme vous voudrez, dit froidement celui-ci. Adieu, miss Ellen.

--Non, au revoir, fit-elle.

--Oui, rpta-t-il.

Et d'un bond, il fut auprs de la croise ouverte et sauta dans le
jardin.

* * * * *

Une heure aprs, l'homme gris tait en confrence avec le jeune prtre
irlandais, les trois chefs qui avaient pu se runir,--car le quatrime
manquait toujours  l'appel,--et la pauvre mre qui redemandait toujours
son fils.

--coutez-moi bien, disait-il, pour que l'enfant soit  nous, il faut
qu'il soit perdu pour tout le monde.

Un homme qui est haut et puissant, un homme qui sige au parlement, lord
Palmure...

--Le tratre? dirent les trois chefs.

--Oui, l'homme qui a laiss son frre sir Edmund prir sur un chafaud,
cet homme se prsentera demain  la cour de police de Kilburn, et il
osera le rclamer comme son neveu.

--Mais je le rclamerai comme sa mre, moi, dit l'Irlandaise.

--On le rendrait  lord Palmure si vous ne le rclamiez pas, vous, dit
l'homme gris.

--Et pourquoi ne me le rendra-t-on pas,  moi? fit la pauvre mre.

--Parce que vous tes une Irlandaise, une femme du peuple, moins que
rien, aux yeux des Anglais.

--Que fera-t-on donc de lui, mon Dieu!

--On l'enverra au moulin comme voleur.

L'Irlandaise cacha son visage dans ses mains.

--Mon enfant, lui dit l'homme gris en lui prenant la main, voulez-vous
donc que votre fils soit lev par les tratres dans la haine et le
mpris de la patrie?

Elle se redressa l'oeil en feu:

--Non, non, dit-elle, qu'il meure plutt.

--Il ne mourra pas, et je vous le rendrai.

--Mais quand?

--Quand il sera au moulin.

Elle le regarda d'un air anxieux.

--Avez-vous donc le pouvoir, dit-elle, d'ouvrir les portes d'une prison?

--Oui.

Et il pronona ce mot avec un tel accent de conviction que l'Irlandaise
s'inclina.

Alors, l'abb Samuel, muet jusque-l, prit  son tour la parole:

--Ma fille, dit-il, souvenez-vous des dernires paroles de sir Edmund,
votre poux, et soyez forte!

--Je le serai, rpondit-elle.

--A demain donc, fit l'homme gris, nous nous retrouverons  la cour de
police de Kilburn.

--Mais, dit le chef amricain, la fille du magistrat vous reconnatra?

--Non, dit-il, quand je le veux, je ne me ressemble plus, et je sais me
dguiser de telle sorte que nul ne pourrait me reconnatre.

Et l'homme gris se leva, ajoutant:

--Nous pouvons compter sur la dposition de Suzannah, et lord Palmure
n'aura pas l'enfant.




XXVI


En France, le dimanche matin a un air de fte.

En Angleterre, c'est le lundi matin qui revt cette physionomie.

Les magasins se sont rouverts et les bibles se sont fermes.

Ce long et triste jour que, par habitude plus que par croyance, par
ostentation plutt que par esprit religieux, l'Anglais passe enferm
chez lui, est pass.

L'Anglais, commerant avant tout, salue donc le lundi matin, le retour
des affaires, et il se ddommage le verre en main de l'abstinence de la
veille.

Les public-houses ne dsemplissent pas ds huit heures.

Le dimanche est un jour qui altre.

La vapeur siffle joyeusement sur tous les railways, les cabs et les
hansons roulent  grand bruit dans les quartiers les plus paisibles, et
le peuple, qui est avide de procs, d'motions de jugements de toutes
sortes, envahit, ds dix heures du matin, les tribunaux et les cours de
police.

La justice, ayant chm un jour, doit avoir une double besogne le lundi.

Or donc, ce lundi-l, dans le paisible quartier de Kilburn, bien avant
dix heures, les abords de la cour de police o trnait M. Booth avaient
t envahis.

La tentative de vol et de meurtre dont Kilburn-square avait t le
thtre dans la nuit du samedi au dimanche, avait mis en rumeur tous les
environs.

On s'tait racont l'histoire du petit Irlandais, et l'opinion publique
tait divise en deux courants contraires.

Les uns taient pour qu'on mt l'enfant en libert.

Les autres, pour qu'on le condamnt  la prison et qu'on l'envoyt 
Cold Bath field.

M. Booth, tranquillement assis dans la salle  manger, achevait son
djeuner et beurrait sa dernire tartine, tout en causant avec sa fille,
la jolie Katt, tandis que la foule se pressait au dehors.

Tout en djeunant, il classait des notes et dgrossissait sa besogne.

--Ainsi, petit pre, dit Katt, le noble lord va venir rclamer l'enfant.

--Oui, dit M. Booth, mais une nouvelle difficult s'lve.

--Ah! mon Dieu!

--Cette difficult, c'est la dposition de la voleuse Suzannah, qui
a t interroge ce matin par un magistrat, et dont on vient de me
transmettre l'interrogatoire.

--Eh bien? dit Katt, que prtend-elle, cette Suzannah!

--Que le petit Irlandais est le fils d'une femme appele Jenny, et qui
est sa compatriote  elle, Suzannah.

--Bon.

--Suzannah affirme que Jenny l'Irlandaise avait mis son fils en
apprentissage chez elle. Tu comprends ce que veut dire ce mot:
_apprentissage_, ma petite Katt, dit M. Booth. La mre, qui est une
Irlandaise, avait confi son fils  Suzannah pour qu'elle en fit un
petit voleur.

--Soit, dit Katt, mais que peut la dposition d'une fille perdue comme
cette Suzannah, alors qu'un noble lord viendra?...

--Si le noble lord se prsente seul, je passerai outre  la dposition
de Suzannah.

--Et vous rendrez l'enfant, petit pre?

--Oui, mais si la mre se prsente aussi...

--Eh bien?

--Et que je sois oblig de l'interroger, et que ses rponses concordent
avec celles de Suzannah...

--Oh! mon Dieu! fit Katt frissonnante.

En ce moment Toby le secrtaire entra et dit:

--Dix heures vont sonner, Votre Honneur.

--Eh bien, rpondit M. Booth, nous allons ouvrir les portes.

M. Booth se leva, passa par-dessus son habit une grande robe noire, et
attacha un rabat blanc autour de son cou.

Puis il se dirigea vers le prtoire dans lequel se trouvaient les
policemen de service.

Quelques minutes aprs, les portes de la cour de justice s'ouvraient
au public et on apercevait M. Booth, la toque en tte, majestueusement
assis devant son bureau.

--Qu'on amne le prisonnier, dit-il.

La foule avait envahi tous les bancs du prtoire, et ceux qui n'avaient
pu s'asseoir se dressaient sur la pointe des pieds pour mieux voir.

La curiosit tait dans la salle; mais elle tait aussi au dehors.

On avait vu un carrosse armori, conduit par un cocher poudr, aux
trivires duquel pendaient deux laquais en bas de soie, s'arrter  la
porte de la cour de police, et un gentleman en descendre.

Un homme du peuple avait dit:

--Sir lord Palmure, un membre de la chambre haute. Et la foule s'tait
demande ce que pouvait venir faire lord Palmure  Kilburn.

Mais l'attention, la curiosit universelle furent bientt attires et
concentres par le prisonnier.

Quand on vit cet enfant au bras en charpe apparatre dans le carr
de fer qui est le banc des prvenus, un murmure de compassion se fit
entendre.

--Comment vous nommez-vous? dit M. Booth.

--Ralph, rpondit l'enfant, d'une voix douce.

En mme temps son oeil bleu errait sur cette foule semblant y chercher
quelqu'un.

--Vous tes Irlandais? dit encore M. Booth.

--Oui, monsieur.

--O sont vos parents?

L'enfant allait commencer son rcit; mais M. Booth l'interrompit d'un
geste.

Et, s'adressant  l'auditoire:

--Quelqu'un ici veut-il se porter caution de ce petit malheureux?
dit-il.

--Moi, rpondit une voix.

Et l'on vit lord Palmure fendre la foule et s'avancer vers le bureau de
M. Booth.

--Vous connaissez cet enfant, milord? dit le magistrat.

--Oui, rpondit lord Palmure.

--Et vous, Ralph, dit M. Booth, connaissez-vous Son Honneur?

L'enfant regarda lord Palmure et rpondit rsolument:

--Non!

--Peu importe! reprit le magistrat, si Son Honneur daigne s'intresser 
vous...

L'enfant ne rpondit que par un cri.

Un cri, suivi d'un autre cri qui se fit entendre dans le fond de la
salle.

L'enfant tendait les deux mains en disant:

--Ma mre!

Une femme s'approchait en rptant:

--C'est mon fils! rendez-le moi!

--Qui tes-vous? dit le magistrat.

--Je me nomme Jenny, rpondit cette femme.

--Vous tes la mre de cet enfant?

--Oui, Votre Honneur.

--C'est vrai, dit lord Palmure.

--Jenny, dit froidement M. Booth, la loi me force  vous interroger.
Prenez bien garde  ce que vous allez dire. Des explications que vous
allez me donner dpend la libert de votre fils que Son Honneur veut
bien rclamer.

Mais Jenny s'cria:

--Monsieur le juge, envoyez mon fils en prison, plutt que de le confier
 cet homme.

Ces mots furent un coup de tonnerre.

Jenny ajouta:

--Cet homme a voulu me sduire, et il espre, en ayant mon fils...

Un murmure menaant s'leva de toutes parts, et couvrit la voix de
l'Irlandaise, en mme temps que celle de lord Palmure qui disait:

--Cette femme ment!

Le peuple prendra toujours parti pour le peuple; on crut aux paroles de
l'Irlandaise, on hua le noble lord, et ce ne fut qu' grand peine, et en
invoquant le respect d  la loi, que M. Booth put rtablir le silence.

Lord Palmure s'tait prudemment clips.

--Femme Jenny, dit alors le magistrat, vous reconnaissez tre la mre de
cet enfant.

--Oui, monsieur.

--Connaissez-vous une Irlandaise du nom de Suzannah?

--C'est ma cousine, rpondit Jenny.

--Avouez-vous lui avoir confi votre fils.

--Oui, monsieur.

Alors M. Booth lut  haute voix la dposition de Suzannah.

Puis il se couvrit et pronona un jugement qui condamnait Ralph
l'Irlandais  tre enferm pendant cinq ans  Cold Bath field.

L'Irlandaise poussa un cri et tomba vanouie dans les bras de l'homme
gris, qui lui dit  l'oreille:

--Courage! dans huit jours vous aurez votre enfant. Nous avons gagn une
rude partie aujourd'hui, puisque nous l'avons arrach  lord Palmure, le
tratre!




DEUXIME PARTIE

LE MOULIN SANS EAU




I


En anglais, Cold Bath field signifie la prairie des bains froids.

Ce nom n'a rien de lugubre.

Eh bien! prononcez-le dans le Brook street, ou bien dans une de ces
tavernes sans nom de White-Chapel ou du Wapping que frquentent les
gens sans aveu, et vous verrez les visages plir, et les plus hardis
compagnons frissonner.

C'est  Cold Bath field,  Bath square, comme les Anglais appellent ce
lieu sinistre, par abrviation, que tourne le moulin sans eau, le _tread
mill_.

La libre Angleterre a des raffineries de supplice qu'ignore le monde.

Dans l'Inde, elle attache des hommes  la bouche d'un canon. A Londres,
elle envoie les voleurs au moulin.

Qu'on se figure un gigantesque cylindre  deux tages divis par petites
cases.

Dans chacune de ces cases est un condamn.

Le condamn est suspendu par les mains  une barre transversale et
immobile.

Les pieds pendent dans le vide.

Croyant trouver un point d'appui, il les pose sur une palette qui est un
parallle  la barre.

Mais la palette fuit sous le pied; une autre lui succde, et fuit
encore, et encore une autre, et mille autres ainsi: c'est le cylindre
qui tourne, et les deux pieds du condamn jouent le rle de l'eau qui
tombe dans les godets d'une roue de moulin.

Si le condamn s'arrtait avant qu'on ait arrt la machine, il aurait
les jambes broyes.

Le cylindre s'arrte tous les quarts d'heure.

Alors le condamn, en sueur, extnu, sans haleine, descend de son banc
de supplice, remet son bonnet de police  galon jaune et s'assied sur un
escabeau qu'un autre condamn occupait tout  l'heure.

Ce dernier a pris sa place et l'infernale machine se remet  tourner.

Cold Bath field est une vieille prison; elle est situe dans le comt
de Midlessex et administre par un gouverneur qui est un capitaine de
l'arme de terre.

Mais l'Angleterre n'aime ni les vieux monuments, ni les vieilles rues;
elle transforme tout peu  peu.

Dans l'enceinte de la vieille prison, elle construit une prison toute
neuve, dmolissant l'ancienne au fur et  mesure.

Il y a bien des annes dj que dure ce travail, et le quartier a pris 
ces travaux une physionomie des plus animes.

Il s'est ouvert des public-houses dans toutes les rues voisines, 
l'usage des ouvriers libres qui travaillent dans la prison, et la
vieille taverne de Queen's justice n'a pas gagn un buveur.

Cet tablissement qui s'intitule pompeusement la _Justice de la reine_,
est d'un aspect aussi sinistre que la prison.

C'est la taverne des guichetiers, des parents qui sont admis  voir les
condamns, et des condamns eux-mmes qui, le jour de leur libration,
font un repas somptueux sous les votes de ce bouge.

Les ouvriers n'y vont pas.

Rarement un rough qui n'a rien eu encore  dmler avec la justice en
franchit le seuil.

Il y a un proverbe accrdit dans le quartier qui dit: Ne jouez pas avec
la justice de la reine, a porte malheur!

Le land-lord de Queen's justice est un ancien guichetier congdi sans
retraite ni indemnit.

Son affaire n'a jamais t claire. On a toujours prtendu qu'il avait
favoris l'vasion d'un prisonnier, mais on n'a pu le prouver.

Si on l'eut prouv, il eut t condamn, et les portes de la prison ne
se fussent point ouvertes devant lui.

Le land-lord se nomme Fang.

Vu son nom de guichetier, le mot _fang_ signifiant _griffe_ en anglais.

Master Fang a pris pour garons de taverne deux prisonniers librs, ce
qui fait dire aux ouvriers, qu'on peut,  Queen's tavern, boire un verre
de gin et perdre son mouchoir.

Master Fang se moque de ces calomnies, le premier vendredi du mois,
surtout, qui est le jour o les prisonniers qui se sont bien conduits
peuvent se rendre au parloir et y voir leurs parents.

Ce jour-l, de midi  trois heures son tablissement ne dsemplit pas.

Les parents se pressent autour du pole, et les guichetiers viennent en
courant, boire un verre de sherry.

Or donc, le vendredi qui suivit l'audience de la cour de police de
Kilburn, audience dans laquelle l'honorable M. Booth avait condamn le
petit Ralph  tre enferm  Cold Bath field jusqu' l'ge de quinze
ans, il y avait beaucoup de monde dans Queen's tavern justice; de
pauvres gens pour la plupart.

Des femmes dguenilles, des hommes en haillons, des enfants pieds nus.

Au milieu de tout ce monde, qui parlait haut et avec volubilit, ne
mnageant les injures ni aux magistrats qui condamnent ni aux policemen
qui arrtent les voleurs, un homme passait grave et serein, comme un
demi-dieu au milieu d'humbles mortels.

Master Fang avait eu pour lui un sourire; cet homme lui avait serr la
main.

Ce personnage tait vtu d'une tunique verte et d'un pantalon gris; il
portait une petite casquette  visire, orne d'un galon jaune, et  la
taille une sorte de giberne serre par une ceinture de cuir verni.

Il avait  la main une grosse clef.

Voil pour l'accoutrement: passons au physique.

C'tait un gros homme rougeaud, aux cheveux grisonnants, aux petits yeux
verts, trapu, et dou d'une force herculenne.

Ce personnage tait le portier-consigne de la prison.

Le rough tablit des nuances entre les hommes avec un merveilleux
discernement.

Le guichetier ordinaire est une manire de prisonnier.

Il est en contact direct et de tous les instants avec les condamns.

Les clefs qu'il porte  la ceinture n'ouvrent que les portes intrieures
de la prison.

Son pouvoir meurt  la grille du portier-consigne.

Celui-ci est un homme libre; de sa fentre il voit la rue;  chaque
instant, il parle  des hommes libres.

Ce n'est plus un bourreau, c'est un homme libre.

Il est bon homme, il est serviable et concilie quelquefois l'humanit
avec les rglements.

Il s'intresse  tel ou tel prisonnier, et lui fait passer quelques
douceurs apportes par les parents.

Master Pin, tel est son surnom, car son vrai nom, les gens du dehors
l'ignorent, vient  Queen's tavern tous les jours, mais surtout les
vendredis.

On lui a remis le matin la liste des prisonniers qui pourront aller au
parloir, il a cette liste dans sa poche, et il dit aux parents: Vous
pouvez vous en aller, votre homme a t puni ou bien vous verrez le
petit il est sur la liste.

Donc, Master Pin se promenait  travers la foule grouillante de
Queen's tavern, lorsqu'un homme qui s'tait tenu immobile dans un coin
jusque-l, vint  lui et le salua de ses paroles:

--Bonjour, mon cousin.

Master Pin tait fier.

Il fit un pas en arrire et considra son interlocuteur qui tait une
manire de gant en guenilles.

--Qui donc es-tu? fit-il.

--Je suis votre cousin.

--Hein? fit le portier-consigne.

--Aussi vrai que nous voyons d'ici les noires murailles de Cold Bath
field, reprit cet homme, nous sommes enfants de frre.

Le portier-consigne le regardait toujours.

--Je me nomme John Colden, dit l'homme dguenill.

--C'est ma foi vrai, que nous sommes cousins, en ce cas, dit master Pin
qui ne put rprimer une lgre grimace.

Et il tendit la main  John Colden.




II


Le portier-consigne de Cold Bath field avait donc reu le surnom de Pin.

En anglais, Pin veut dire _clavette_.

Dans la fermeture d'une porte, d'une devanture de boutique, la clavette
est cette cheville ouvrire qui termine l'oeuvre.

Master Pin n'avait pas les clefs du dedans de la prison; mais il avait
celle du dehors.

Telle tait l'origine de son sobriquet.

Or donc, master Pin, qui tait Irlandais, mais qui cachait avec soin
sa nationalit, prouva un premier mouvement de dpit  la vue de ce
gaillard en haillons qui revendiquait l'honneur de sa parent.

Mais ce n'tait pas un mchant homme, aprs tout, et il tait mme assez
religieux  l'endroit des liens de famille.

C'est pourquoi il tendit la main  John Colden et lui dit:

--Qu'est-ce que tu viens faire ici?

--A vous dire la vraie vrit, mon cher, rpondit John Colden, je suis
venu dans l'esprance de vous y rencontrer.

Master Pin jeta un nouveau regard sur les guenilles de son cousin.

--Tu es malheureux, dit-il, je le vois bien. Mais, mon cher, en dpit du
bel habit que je porte, je ne suis pas heureux non plus, moi; j'ai femme
et enfant, et un petit traitement, un traitement bien petit, mon cher.

John Colden baissa la voix:

--Je sais parfaitement cela, dit-il, et je ne viens pas frapper  la
porte de votre bourse.

--Ah! fit master Pin, dont le front se drida. Penses-tu que je puisse
te rendre service?

--Certainement, dit John Colden, et sans qu'il vous faille pour cela
dpenser un penny.

--Tu boiras bien toujours avec moi un verre de gin, dit le
portier-consigne ravi de cette discrtion.

Et il entrana John Colden dans le parloir o il n'y avait personne et
o ils pourraient, par consquent, causer tout  leur aise.

On apporta deux verres de grog au gin et master Pin reprit:

--Voyons, mon garon, de quoi s'agit-il? nous sommes enfants de frres,
et bien que je n'aie pas  me louer des Irlandais, je ferai tout ce que
je pourrai pour toi.

--Vous tes pourtant Irlandais, dit John Colden.

--Oui, mais je m'en cache...

--Et vous avez raison, rpondit John Colden, car depuis quelque temps,
ils se sont fait  Londres une bien mauvaise rputation, les Irlandais.

--Je suis enchant de voir que tu as mon avis, John.

--Si mauvaise, poursuivit John, que du moment o on est Irlandais, on ne
trouve plus d'ouvrage nulle part. Car tel que vous me voyez, mon cousin,
je ne suis ni un mauvais sujet, ni un fainant, et vous auriez tort de
me juger sur la mine. Mais voici trois mois que je ne puis trouver 
travailler.

--Quel est ton tat?

--Je suis cordonnier, mais je suis aussi maon.

--Ah!

--Je prfre mme beaucoup ce dernier mtier, parce qu'on est en plein
air, et puis, qu'on gagne de meilleures journes.

--a, c'est vrai.

--Alors, si je me suis dcid  venir vous voir, c'est que j'ai pens
que vous pourriez me faire admettre parmi les ouvriers qui travaillent 
la nouvelle prison.

--Cela est facile, dit master Pin, mais il faut que je te dise tout de
suite les avantages et les inconvnients de la besogne.

Les avantages, c'est qu'on est bien pay; l'inconvnient, c'est que,
lorsqu'on travaille dans certaine partie de la prison, on y reste.

--Comment cela?

--Je vais te le dire. Non-seulement on construit une nouvelle prison,
mais on fait des rparations dans l'ancienne. Les rglements s'opposent
 ce que les prisonniers aient la moindre relation avec les gens du
dehors; mais si des maons travaillent dans les cours ou dans les
salles, on aurait beau multiplier le nombre des travailleurs, on
n'empcherait pas un prisonnier de parler  un ouvrier et de lui donner
peut-tre une lettre pour quelqu'un qui s'intresse  lui.

On n'avait jamais pens  tout cela, continua master Pin, jusqu'
l'anne dernire.

Mais il est arriv qu'un prisonnier s'est vad et qu'on a souponn les
ouvriers d'avoir favoris son vasion.

--Eh bien! dit John Colden d'un air naf, comment fait-on maintenant?

--Chaque semaine, le samedi matin, on tire au sort ceux des ouvriers qui
doivent travailler dans la prison.

--Bon.

--On les tire au sort, parce que personne ne voudrait y aller.

--Et puis?

--Ds lors ils sont prisonniers.

--Pour toujours?

--Non, pour huit jours. On leur te leurs habits et on leur en donne
qui appartiennent  la maison. Pendant huit jours, ils sont soumis  une
discipline svre. Leur semaine finie, on les lave, on les fouille, et
ils ne sortent qu'aprs avoir t soigneusement examins.

--Mais, dit John Colden, si un ouvrier dsign par le sort refusait?...

--Ses camarades le chasseraient et il ne trouverait plus d'ouvrage.

--Ma foi! dit John Colden, a ne m'effraye pas de vivre huit jours sous
les verroux.

--Tu n'as pas d'enfants?

--Je ne suis mme pas mari.

--Et puis, dit master Pin, il est fort possible que tu aies de la chance
et que tu ne tombes jamais au sort.

--Pourvu que je travaille, cela m'est gal.

--Ah! reprit le portier-consigne, j'ai encore une recommandation  te
faire.

--Parlez...

--Les Irlandais, tu en conviens toi-mme, sont mal vus.

--C'est vrai.

--Je te prsenterai au directeur des travaux, comme mon cousin; il est
donc inutile que tu parles de notre pays!

--Vous pouvez vous en fier  moi. Et quand me prsenterez-vous, mon
cousin?

--Ce soir, si tu veux venir ici.

--A quelle heure?

--Entre huit et neuf.

John Colden se leva et serra de nouveau la main de master Pin.

Comme il allait sortir, le portier-consigne le retint.

Est-ce que tu n'as pas un autre vtement? lui dit-il.

Quand on veut tre embauch, il ne faut pas avoir l'air trop misrable.

--J'ai un camarade qui me prtera son twine, dit John Colden.

--Alors, tout ira bien. A ce soir.

Et John Colden s'en alla et sortit de Queen's tavern.

Quand il fut au coin de la rue, il se retourna, jeta un regard autour de
lui pour s'assurer que personne ne faisait attention  lui, et il entra
dans un autre public-house, o un homme l'attendait.

Cet homme n'tait autre que le voleur Jack, dit l'Oiseau-Bleu.

--Eh bien? fit celui-ci.

--Je crois qu'on m'embauchera demain.

--Alors, dit l'Oiseau-Bleu, je vais te mettre au courant des habitudes
de la prison et t'en faire un plan dtaill. Si avec a tu ne vas pas
partout les yeux ferms, c'est que tu ne seras pas le frre de Suzannah,
qui est si fine qu'elle connat la couleur de l'air.

--Je tcherai de comprendre.

--A propos de Suzannah, ajouta Jack, tu sais que c'est ce soir qu'on la
sauve.

-Ah!

--Un fameux homme que ton patron, murmura Jack; quel dommage qu'il ne
veuille pas venir avec nous: il serait roi dans le Brook street...

--Parlons du moulin sans eau, dit John Colden, qui parut vouloir viter
toute conversation relative  l'homme gris.




III


Le lendemain, qui tait un samedi, comme deux heures sonnaient, une
cloche se fit entendre dans les btiments en construction de Cold Bath
field.

La prison ancienne est  l'ouest; celle qui s'lve lentement  ct
et qui est destine  la remplacer, de telle faon qu' mesure qu'une
partie du nouvel difice est termine, on dmolit une partie semblable
de l'ancien, celle-l, disons-nous, se trouve au nord-est.

Un vaste mur d'enceinte entoure les deux prisons, du reste, et n'a
qu'une issue, cette grille dont master Pin, le cousin de John Colden,
est portier-consigne.

Chaque matin, le digne fonctionnaire voit les ouvriers entrer un  un.

Il les passe  l'inspection et s'assure qu'aucun d'eux ne porte un objet
quelconque frapp de prohibition.

Aprs la premire grille s'ouvre une vaste salle qui est comme
l'antichambre commune des deux prisons.

A gauche, une porte de fer munie d'un guichet.

C'est l'entre de la prison en activit.

A droite il y a une autre porte qui donne sur un prau inachev.

L commence la prison nouvelle, celle dans laquelle on travaille et qui
n'est pas termine.

Les ouvriers, en se rendant  leur chantier, passent par cette salle
commune,  vote ogivale, au fond de laquelle se trouve le greffe, et
il n'en est pas un dont les regards n'aient t attirs par cette
inscription en grosses lettres qui couvre un des murs:

_L'amour de l'argent est la source de tous les maux._

Cette maxime, qui est d'une philosophie tout  fait pratique et peint
bien le peuple qui a le plus vif amour de la possession et le plus grand
respect de la proprit, a toujours fait rflchir quiconque l'a lue.

Il est fcheux seulement, qu'au lieu de l'inscrire  l'intrieur d'une
prison, o elle est un regret bien plus qu'un avertissement, on ne la
grave pas au coin des rues.

Or donc, ce jour-l, samedi,  deux heures, une cloche se fit entendre
dans la nouvelle prison.

C'tait celle qui annonait le repos des ouvriers et l'heure du lunch.

Tout Anglais, riche ou pauvre, a l'habitude de luncher.

Le lunch est un goter, un repas qui se compose de sandwiches, de jambon
ou de roastbeef froid et d'un verre de bire brune.

Les ouvriers qui travaillaient dans Cold Bath field se reposaient alors
une heure, et il leur tait loisible de sortir et d'aller luncher dans
les public-houses des environs.

Cependant, ce jour-l, cette autre grille qui s'ouvrait sur la salle
du greffe pour les laisser passer, demeura close mme aprs le coup de
cloche.

En mme temps, habitus sans doute  ce qui allait se passer, les
ouvriers se runirent au milieu du chantier, et des conversations
animes s'engagrent.

Un d'eux cependant se tenait un peu  l'cart et ne parlait  personne.

--Qui est donc celui-l? dit un maon qui s'appelait Jonathan.

--C'est un nouveau.

--Depuis quand est-il embauch?

--Depuis ce matin.

--Comment s'appelle-t-il?

--John. C'est un protg de master Pin.

--Ah! ah! il vaudrait mieux que le sort le prt que moi.

--Tu n'as pourtant pas  te plaindre, Jonathan, dit un autre ouvrier.

--Pourquoi donc a?

--Mais parce que depuis deux ans que tu travailles ici, tu n'es encore
all l-bas qu'une fois...

Et par ces mots _l-bas_ l'ouvrier dsignait les btiments de la vieille
prison.

--C'est dj de trop, dit Jonathan en fronant le sourcil.

C'tait un homme d'un ge mur, un peu ple, d'aspect chtif et de mine
patibulaire.

--a te fait donc bien de l'effet, dit un autre, d'aller en prison pour
travailler?

--A moi, rien?

Et Jonathan haussa imperceptiblement les paules.

--Alors pourquoi en as-tu si grand peur?

--Dame! parce que j'ai mes raisons...

--Et... ces raisons?...

Jonathan fit un brusque mouvement; puis s'adressant  l'un des ouvriers:

--Est-ce que tu es mari, toi? dit-il.

--Non.

--Alors tu ne peux pas savoir pourquoi je ne voudrais pas m'en aller
huit jours l-bas.

--H! dit un autre, nous devinons, tu as une jolie femme, Jonathan.

--Et tu es jaloux, ajouta un troisime.

Jonathan ne protesta point, mais une larme lui vint aux yeux.

--Vous avez raison, dit-il, j'avais une jolie femme et j'ai t jaloux
tout comme un autre. Mais, ajouta-t-il en soupirant, je ne le suis plus,
hlas!

--Pourquoi donc?

--Parce que ma femme est morte, dit l'ouvrier en baissant la tte.

En mme temps cette larme qui brillait dans son oeil roula brusquement
sur sa joue amaigrie.

Au lieu de s'expliquer, l'nigme se compliquait au contraire, et il se
fit un silence gnral autour du maon.

Mais Jonathan en avait trop dit dj pour ne pas aller jusqu'au bout.

--Je n'ai plus de femme, dit-il..., mais j'ai une fille..., une fille de
seize ans, si grande et si belle dj qu'on lui en donnerait vingt.

Elle travaille dans un magasin de Piccadilly, et tous les soirs, aprs
ma journe, je vais la chercher... comme tous les matins je la conduis
moi-mme avant de venir ici. Commencez-vous  comprendre, acheva
Jonathan, pourquoi je redoute d'aller l-bas? Huit jours spar de ma
fille! Est-ce qu'on peut savoir ce qui arriverait? Elle est jolie, vous
dis-je, et Londres n'est que trop plein de gens qui cherchent  faire le
mal.

En France, on se ft peut-tre moqu de Jonathan.

En Angleterre on est plus grave, et tous ceux  qui il venait de faire
cette confidence, prirent part  son anxit, et avec eux cet homme qui
se tenait  l'cart et qui avait tout entendu.

Celui-l, qui n'tait autre que John Colden, entr le matin mme au
chantier par la haute protection de master Pin, s'avana alors vers
Jonathan et lui dit:

--Compagnon, je suis ici de ce matin, et si le sort vous dsignait,
j'accepterais bien d'aller  votre place travailler dans l'intrieur de
la prison. Je n'ai ni femme ni enfant qui m'attendent au logis, et ce ne
serait pas pour moi une grande privation.

La proposition de John Colden fut accueillie des autres ouvriers par un
murmure sympathique.

--Tu es un brave coeur, dit Jonathan en lui tendant la main.

--Un compagnon qui paye noblement sa bienvenue, dirent plusieurs voix.

Soudain, un silence gnral s'tablit, et tous les regards se portrent
vers la grille du prau qui venait de s'ouvrir pour livrer passage  un
gros homme qui marchait d'un pas lourd et majestueux, et portait  la
main une sorte de calebasse dans laquelle il agitait des petites boules
qui toutes portaient un numro.

--Voil le hasard qui vient, murmura Jonathan en jetant  John Colden un
regard anxieux et suppliant.




IV


John Colden s'tait approch de Jonathan et lui disait:

--Comment cela se fait-il, le tirage au sort?

--Vous voyez ce gros homme? rpondit Jonathan en montrant le personnage
qui venait d'apparatre dans le chantier.

--Oui, c'est le contre-matre des travaux.

--Dans cette calebasse il porte des numros, continua Jonathan.

--Et il va nous en donner un  chacun.

Puis il appellera chaque numro en commenant par un.

Je comprends, dit John Colden.

--Si le nombre des ouvriers dont on a besoin dans la prison, 
l'intrieur, est de quinze, par exemple, ce seront les quinze premiers
numros qui seront dsigns.

--Restez auprs de moi, dit John Colden, ce qui fait que si vous avez un
mauvais numro et moi un bon, nous pourrons changer.

--Vrai, fit Jonathan mu, si j'avais le malheur d'tre dsign, vous
iriez  ma place?

--Sans doute.

--Pourtant vous ne me connaissez pas...

--Je vous ai vu aujourd'hui pour la premire fois.

--Qui donc peut vous pousser alors  me rendre service?

--Je vous l'ai dit, rpondit navement John Colden, je suis sans femme
et sans enfants. Quand je suis entr ce matin, j'tais au bout de mes
dernires ressources. Cela m'est donc bien gal de passer huit jours
sans sortir, puisque je ne serai pay que samedi prochain.

--Vous tes un brave homme, dit Jonathan.

Et il lui serra affectueusement la main.

Le gros homme  la calebasse, s'tait plac au milieu du chantier et les
ouvriers faisaient maintenant cercle autour de lui.

--Mes enfants, dit-il, j'ai une mauvaise nouvelle  vous donner.

Tout le monde le regarda avec inquitude.

--Il s'est croul un mur dans le vieux Bath square, entre le moulin et
la boulangerie, et il nous faut pour le rparer plus de monde qu'on n'en
prend d'ordinaire chaque semaine.

Les ouvriers se regardrent d'un air constern.

--Nous avons besoin de vingt-cinq hommes, c'est dix de plus que
d'habitude.

--C'est le quart, murmurrent les ouvriers qui taient une centaine
environ.

--Allons, reprit le gros homme, un peu de courage, compagnons, et la
main  la calebasse; une mauvaise semaine est bientt passe.

Le peuple anglais est calme, mthodique, silencieux.

Les ouvriers se rangrent d'eux-mmes sur une file, qui vint passer
homme par homme, devant le contre-matre.

Chaque ouvrier, en passant, plongeait sa main dans la calebasse et y
prenait une petite boule.

Les uns, superstitieux, la mettaient dans leur poche ou la gardaient
dans le creux de leur main sans vouloir la regarder.

Les autres voulaient tre fixs tout de suite.

Jonathan, quand ce fut son tour regarda la sienne et plit.

Il avait le numro 3.

Qui sait si John Colden n'amnerait pas lui aussi un bas numro?

John Colden fut un des derniers  mettre la main dans la calebasse.

Pais il s'loigna sans affectation et rejoignit Jonathan.

Jonathan tremblait.

--Quel numro avez-vous? lui dit-il.

--Hlas! le numro 3.

--Eh bien, dit John Colden en souriant, donnez-moi votre boule et prenez
la mienne.

La boule de John Colden portait le numro 69.

L'change fait, Jonathan tait sauv.

Quant  John Colden, un clair de satisfaction passa dans ses yeux.

Sans doute le but poursuivi tait atteint.

L'homme  la calebasse fit alors l'appel.

Quand il vit John s'avancer au numro 3, il lui dit en riant:

--Tu n'as pas de chance, mon garon.

--Bah! dit John, j'en aurai une autre fois. Pour aujourd'hui, je paye ma
bienvenue.

Alors les vingt-cinq hommes que le sort avait dsigns pour travailler
dans l'intrieur de la prison se rangrent deux par deux.

La grille du prau s'ouvrit devant eux, et ils traversrent la salle du
greffe.

Tout au fond,  gauche, le gros homme sonna  la porte de fer.

John Colden entendit crier des verrous, grincer des pnes, et la porte
s'ouvrit.

--Nous aurons joliment soif quand nous sortirons, dit  John l'ouvrier
qui marchait  ct de lui.

--On ne boit donc pas, l-bas?

--De l'eau coupe avec de la bire.

--Et mange-t-on bien?

--On a deux rations de prisonnier.

--Et comment couche-t-on?

--Sur un lit de camp.

--Bah! fit John, c'est vite pass, huit jours.

La porte s'tait referme sur les vingt-cinq ouvriers qui se trouvaient
maintenant dans un sombre corridor.

Un guichetier s'tait mis  leur tte et les conduisait.

Au bout du corridor on trouva une premire salle de correction.

C'taient l qu'taient les condamns pour un temps trs-court, de un 
six mois, tout au plus.

Ceux-l travaillaient chacun de leur tat.

Un tailleur tait assis sur une table, les jambes croises sous lui et
confectionnait des vestes de condamns.

Un typographe composait des ttes de lettres pour le directeur de la
prison et les tirait ensuite avec une petite presse  bras.

Un barbier rasait ses co-dtenus.

Un relieur, un bottier, un ciseleur avaient chacun leur tabli.

Une nouvelle porte s'ouvrit et se referma sur John Colden et ses
compagnons, et un bruit assourdissant de scies, de marteaux et
d'enclumes frappa leurs oreilles.

Ils taient dans l'atelier des menuisiers et des forgerons condamns.

Puis vint la salle des toupes.

L commence le travail pnible.

On met  l'toupe tout condamn qui n'a pas d'tat. On lui donne le
matin un paquet de vieux cordages goudronns et coups par morceaux.

Alors, sans autre outil que ses ongles, il est oblig de faire de ce
paquet un tas d'toupes, et, au dire des condamns, c'est la tche la
plus dure.

Mais ce n'tait pas encore dans cette salle que devaient s'arrter les
ouvriers.

Ils traversrent la partie cellulaire de la prison et enfin, aprs avoir
travers une petite cour, ils virent s'ouvrir une dernire porte.

Alors John Colden ne put s'empcher de frissonner.

Il tait au seuil du tread mill que les condamns appellent le _moulin
sans eau_, et il allait voir enfin ce pauvre enfant que mistress Fanoche
avait vol  sa mre, que Bulton et Suzannah avaient perdu et que M.
Booth, l'inflexible magistrat de police, avait condamn aux travaux
forcs.




V


Maintenant reportons-nous au moment o Ralph, le petit Irlandais, cet
enfant sur la tte de qui, disait-on, reposait l'espoir de l'Irlande
tait entr  Cold Bath field.

A Londres, comme  Paris, le transport des prisonniers se fait en
voiture cellulaire.

Chaque jour une sorte d'omnibus  fentres grilles et prenant le jour
par en haut fait le tour des cours de police et y prend les prisonniers,
pour laisser les uns  Bath square, les autres,  Mil bank, ou 
Clarcken weld, et, ce qui est plus grave  Newgate.

Aprs sa condamnation, Ralph n'avait vu, n'avait entendu, n'avait
compris que trois choses:

D'abord que sa mre tombait  demi-morte en jetant un cri;

Ensuite qu'on allait le sparer d'elle de nouveau.

Enfin que quelque chose d'pouvantable l'attendait, puisque, au mpris
du respect d  la justice en gnral et  M. Booth en particulier, la
foule qui se trouvait dans le prtoire avait murmur hautement.

Cependant Ralph ne poussa pas un cri, ne versa pas une larme.

L'hroque enfant, les mains tendues vers sa mre qu'un homme emmenait
et qui lui jeta un regard mourant, se laissa entraner hors du prtoire
par deux policemen qui le reconduisirent dans son cachot.

Sur son passage, il trouva Katt tout en larmes qui le prit dans ses bras
avec effusion et l'y pressa longtemps.

Ce ne fut que lorsqu'il se trouva seul que Ralph sentit ses nerfs se
dtendre et qu'il se mit  fondre en larmes.

Puis une sorte de prostration morale et physique s'empara de lui, et il
tomba puis sur la paille de son cachot, o il s'endormit, peu aprs,
de ce sommeil profond qu'amne le dsespoir arriv  sa limite suprme.

Quand le bruit de la porte qui s'ouvrait l'en arracha, plusieurs heures
s'taient coules.

Ralph avait dormi, Ralph avait rv.

Son rve l'avait transport dans cette verte Erin, sa patrie, pour
laquelle il tait dj martyr.

Il avait retrouv sa pauvre chaumire, et sa mre qui lui souriait, et
le vieil Irlandais, pcheur de morue, son aeul, qui lui enseignait 
prier Dieu.

Tout le reste s'tait vanoui comme un cauchemar.

Hlas! Ralph fut bientt rendu au sentiment de la ralit.

Les deux policemen qui faisaient le service de la cour de police de
Kilburn se reprsentaient  ses yeux de nouveau et, cette fois, l'un
d'eux lui disait:

--Allons, lve-toi et suis-nous.

Ralph obit sans mot dire.

Maintenant qu'on l'avait spar de sa mre, que lui importait d'tre en
prison l ou ailleurs.

On lui fit remonter les marches de cet escalier tortueux et sombre que
le prtendu lord Cornhill avait rempli la veille de ses exclamations
d'tonnement et d'admiration.

L'enfant eut un dernier espoir, celui de rencontrer miss Katt, une
dernire fois.

Mais M. Booth s'tait laiss aller, par extraordinaire,  gronder sa
fille,  l'issue de l'audience, trouvant inconvenant qu'une personne
dcente et bien leve comme elle s'apitoyt ainsi sur le sort d'un
petit vagabond que la loi venait de frapper.

Miss Katt tait alle s'enfermer dans sa chambre et y pleurer tout  son
aise.

Comme Ralph traversait un des corridors, il rencontra Toby, le
secrtaire de M. Booth.

Toby, pour plaire sans doute  miss Katt, ou plutt par les ordres de
cette dernire, lui jeta un plaid sur les paules.

La nuit tait venue, une bise aigre et froide se dgageait du brouillard
que perait la lueur des deux fanaux de la voiture cellulaire.

La libre Angleterre fait voyager ses prisonniers la nuit, autant qu'elle
le peut.

Il est inutile de dire  un peuple qui se croit le plus libre du monde
qu'il y a chez lui des prisons, des bourreaux et des geliers.

Un policeman prit Ralph sous les bras et le monta dans la voiture.

Ralph n'avait jamais vu, ou ne croyait avoir jamais vu cet homme.

Cependant il tressaillit des pieds  la tte et s'arracha  la torpeur
morale qui l'treignait quand celui-ci lui eut murmur  l'oreille ces
paroles pleines d'espoir.

--Ne crains rien, et prend courage, ta mre et les amis de ta mre
veillent sur toi.

Ces paroles avaient t prononces dans ce patois de son pays dont
s'tait dj servi lord Cornhill.

Il sembla mme  l'enfant que c'tait le mme son de voix.

Mais il eut beau regarder le policeman, qui avait de gros favoris roux;
il lui fut impossible de reconnatre en lui le fringant gentleman qui
tait descendu la veille dans son cachot.

Nanmoins l'espoir monta subitement du coeur  la tte de l'enfant.

On lui avait parl de sa mre!

Il se laissa mettre sans rsistance dans la cellule qui lui tait
destine et dont la porte se referma sur lui avec un grand bruit de
verrous.

Puis il entendit retentir le fouet du cocher, et le lourd vhicule
s'branla et roula bruyamment sur le macadam dtremp.

Le trajet fut long.

De quart d'heure en quart d'heure la voiture s'arrtait.

Ralph ne pouvait rien voir; mais il entendait.

Il entendait qu'on ouvrait la porte de ce corridor roulant, puis une
autre cellule et qu'un compagnon d'infortune sans doute y prenait place.

La voiture faisait le tour des diffrentes cours de police et prenait
son chargement avec le moins de bruit et de scandale possible.

Enfin, elle s'arrta pour tout de bon.

Cette fois on ouvrit la porte de la cellule o se trouvait Ralph.

Et le mme policeman qui lui avait parl la langue de son enfance, en
prononant le nom de sa mre, lui dit durement en anglais.

--Allons! petit gibier de potence, descends!

Ralph obit encore.

Il se vit alors entour d'une demi-douzaine d'hommes  la figure
patibulaire ou sinistre.

C'tait les voleurs recruts en chemin.

Eux-mmes taient entours d'une escorte de policemen.

Enfin la voiture n'tait plus dans la rue, mais bien dans une cour
entoure de hautes murailles.

C'tait la premire enceinte de Bath square.

Le policeman aux gros favoris roux alla sonner  une porte qui se
trouvait au fond de cette cour.

Une cloche rpondit de l'intrieur avec un bruit lugubre.

Le son de cette cloche avait quelque chose de rauque et de fl qui
remplissait le coeur d'une mystrieuse pouvante.

Les pas lourds et mesurs de plusieurs hommes se firent entendre
derrire la porte qui s'ouvrit.

Alors les policemen qui avaient escort la voiture s'arrtrent dans la
cour.

Seul, celui qui avait parl  l'oreille de Ralph franchit le seuil de
cette porte, qui donnait sur la salle du greffe.

Celui-l tait ce que nous pourrions appeler le chef du convoi.

C'tait lui qui remettait un  un les prisonniers aux guichetiers de la
prison.

Il prit Ralph par la main et lui dit d'une voix dure:

--Marche!

Mais cette grosse voix n'pouvanta point l'enfant, et il marcha la tte
haute et d'un pas rsolu.




VI


Kilburn tant la station de police la plus loigne, il tait naturel
qu'au greffe on comment par les prisonniers qui en arrivaient, puisque
c'tait par elle qu'avait commenc la voiture cellulaire.

Le policeman aux favoris roux poussa donc le petit Irlandais dans le
greffe.

Le chef prit le registre, qu'il ouvrit, et fit les questions d'usage.

Le policeman rpondit en donnant le nom de Ralph, son ge, et en
exhibant une copie par minute du jugement rendu par l'honorable M.
Booth.

Le greffier en chef inscrivait tout cela sur le livre d'crou avec une
indiffrence parfaite; puis il releva les bsicles qu'il avait sur le
nez, regarda, sans leur secours, le policeman:

--Ah! dit-il, si je ne me trompe, c'est une nouvelle figure?

--En effet, rpondit le policeman avec calme, c'est la premire fois que
je prends ce service, Votre Honneur.

L'appellation de _Votre Honneur_ flatta le greffier.

C'tait un petit homme entre deux ges, qui avait commenc par tre
simple commis, et qui, depuis vingt ans, n'avait pas plus quitt Bath
square qu'un colimaon ne quitte sa carapace.

Si on l'et transport, les yeux bands, au milieu de Londres, il s'y
ft invitablement perdu.

Il n'y avait pour lui que deux espces d'hommes: des prisonniers et des
gens qui veillaient sur eux.

Le policeman qui accompagne une voiture cellulaire et mne les
prisonniers  l'crou est un brigadier de policeman.

Ce service est trop dlicat pour qu'on le confie au premier venu,
et gnralement de pareilles fonctions sont remplies par les mmes
individus pendant de longues annes.

Le greffier en chef regarda de nouveau l'homme aux favoris roux et lui
dit:

--En effet, c'est la premire fois que j'ai l'honneur de vous voir,
gentleman.

Une politesse en vaut une autre: le policeman avait appel le greffier:
_Votre Honneur_; le greffier lui accordait le titre courtois de
_gentleman_.

--Sternton est donc malade? reprit-il.

Sternton tait le policeman-chef qui faisait ordinairement le service.

--Oui, Votre Honneur.

--Et on vous a donn ses fonctions?

En disant cela, le greffier regardait plus attentivement encore l'homme
aux favoris roux.

--Je vois ce que c'est, rpondit celui-ci; vous me trouvez peut-tre un
peu jeune, et puis vous ne m'avez jamais vu... cela n'a rien d'tonnant,
j'ai t appel de province  Londres il y a deux jours seulement.

--Ah! vous tiez dans la police de province?

--Oui, Votre Honneur.

--O cela?

--J'tais brigadier  Manchester, o je faisais galement le service des
prisons.

--Fort bien, dit le greffier.

Et comme sa curiosit tait satisfaite, il dit:

--Passons  un autre.

--Pardon, Votre Honneur, dit encore le policeman, mais j'ai un mot 
vous dire de la part de M. Booth, le magistrat de police de Kilburn.

--Ah! ah!

--Cet enfant, ce petit voleur que vous voyez l, est bless.

--O cela?

--A l'paule. M. Booth, tout en le condamnant, a exprim le dsir qu'il
ne ft mis au moulin qu'aprs sa gurison, ce qui est une affaire de
quelques jours.

--Cela ne me regarde pas, dit le greffier; mais le gardien-chef, qui va
venir, transmettra le dsir de M. Booth au directeur.

Le policeman s'inclina.

La salle du greffe tait divise en deux par une sorte de muraille en
bois qui montait  hauteur d'appui. Tant que le prisonnier n'tait pas
inscrit sur le registre d'crou, il demeurait de l'autre ct de cette
barrire, dans laquelle une porte s'ouvrait aussitt l'inscription
termine.

Alors le prisonnier passait de l'autre cot et allait s'asseoir sur un
banc, jusqu' ce que les geliers vinssent le chercher.

Le policeman aux favoris roux poussa donc Ralph de l'autre ct de la
barrire, assez rudement en apparence, mais en se penchant sur lui et
lui murmurant  l'oreille:

--Pense  ta mre!

L'enfant avait un calme hroque.

Il ne comprenait pas ce qui se passait, mais il pressentait que, pour
lui, l'ge d'homme commenait et qu'il devait tre courageux.

Il s'assit docilement sur le banc des prisonniers, sans verser une
larme, les yeux attachs sur cet homme qui, deux fois, lui avait parl
de sa mre.

Celui-ci continuait son mtier en conscience.

Il faisait inscrire un  un tous les prisonniers recruts dans les
diffrentes cours de police.

Arriv au dernier, le greffier tendit la main vers un cordon de laine
verte qui pendait au-dessus de son pupitre et qui correspondait  une
sonnette.

Au bruit de la sonnette, une porte s'ouvrit au fond du greffe, et un
homme qui portait l'uniforme de la prison et sur sa manche un galon
d'argent, entra, suivi de quatre autres gardiens, videmment sous ses
ordres, car leur manche tait veuve de tout insigne. Alors le greffier,
d'une voix monotone, comme un prtre qui psalmodie, lui donna lecture du
registre d'crou et ne s'aperut pas que le policeman aux cheveux roux
et lui changeaient un regard d'intelligence.

Cette lecture termine, le greffier se souvint de la recommandation de
M. Booth, et il la transmit au gardien-chef.

Celui-ci rpondit:

--On ne met jamais les condamns au moulin que le lendemain de leur
entre.

On visitera l'enfant demain matin et on fera ce qu'ordonnera le mdecin.

Puis il changea un dernier regard avec le policeman et dit aux
prisonniers:

--Allons, vous autres, en avant!

Ralph,  son tour, jeta un dernier coup d'oeil sur le policeman qui lui
avait parl de sa mre, puis il suivit les gardiens qui l'emmenrent 
l'intrieur de la prison.

La vie du condamn commenait pour lui.

On le conduisit dans une grande salle au milieu de laquelle il y avait
une cuve pleine d'eau tide.

L il fut dshabill des pieds  la tte et on le plongea dans la cuve 
deux reprises diffrentes.

Aprs quoi on le revtit du costume de la prison, qui consiste en un
pantalon gris et une veste brune borde de jaune.

Dans le dos de la veste, comme sur le bonnet de police qu'on donne aux
condamns, il y a un numro se dtachant sur un carr blanc.

La veste et le bonnet qu'on donna  Ralph portaient le chiffre 31.

Ralph, dsormais, n'tait plus un homme. Il s'appelait le n 31.

Et quand, une heure aprs, il se vit enferm dans une cellule, couch
sur un lit de sangle, lorsqu'il se trouva seul enfin, l'enfant qui
avait t homme un moment, sentit son coeur s'emplir d'pouvante et de
dsespoir, et il se prit  fondre en larmes, murmurant:

--Ma mre! ma mre!

Dans le corridor retentissait le pas gal et monotone d'un gardien de
nuit.

Ce pas s'arrta un moment derrire la porte de la cellule de Ralph.

Et soudain l'enfant cessa de pleurer et se dressa haletant sur son lit.

A travers cette porte, un murmure s'tait fait entendre; une voix
s'tait adoucie pour lui dire dans ce patois irlandais que, le premier,
lui avait fait entendre  Londres, le prtendu lord Cornhill:

--Ne pleure pas, mon mignon, elle veille sur toi ta mre!




VII


Le lendemain matin, au petit jour la porte de la cellule de Ralph
s'ouvrit et le gardien-chef entra, ou plutt il s'effaa pour laisser
entrer avant lui un petit homme en lunettes vertes qui portait un habit
tout chamarr de broderies.

C'tait le mdecin de la prison.

Le gardien-chef dit d'une voix dure:

--Allons, petit drle, lve-toi et salue M. le docteur.

Ralph se mit sur son sant. Il tait tout tremblant et cependant une
pense bizarre venait de traverser son cerveau.

Cette voix rude qui lui ordonnait brutalement de se lever lui semblait
tre cette mme voix qui la veille au soir, en patois irlandais, lui
avait dit d'esprer, ajoutant: Ta mre veille sur toi.

Cet homme avait l'air dur cependant; il roulait mme de gros yeux qui
donnaient le frisson.

--Ah ah! dit le petit homme aux lunettes vertes, voil donc le bambin
qui a voulu forcer la caisse de M. Thomas Elgin?

Et il regarda Ralph curieusement.

--Jolie figure, dit encore le docteur. C'est grand dommage que le _club
philanthropique pour la moralisation des classes indigentes_, dont j'ai
l'honneur d'tre vice-prsident, n'ait pas eu ce petit drle sous la
main, peut-tre l'aurait-elle sauv.

Et il s'approcha du lit de sangle et avec la brutalit d'un chirurgien,
il se mit  dcouvrir le bras et l'paule de l'enfant, qui rprima un
cri de douleur.

--H! h! murmura-t-il, ce M. Thomas Elgin est un homme ingnieux en
vrit! il vous a des manires de dfendre son argent... j'ai lu cela
tout au long dans le _Morning-Post_, et c'est vraiment fort curieux.

Le gardien-chef, sans adoucir sa grosse voix, disait:

--Ce pauvre petit est hors d'tat, Votre Honneur, de faire un travail
quelconque, et je ne sais en vrit  quoi pensent les magistrats de
condamner au moulin un enfant de dix ans.

A ces paroles, le docteur releva ses lunettes, qui avaient peu  peu
gliss jusque sur le bout de son nez, et dit d'un ton emphatique:

--Mon cher monsieur Bardel, on ne m'accusera pas d'inhumanit, je
suppose, moi qui suis vice-prsident d'un club philanthropique,
nanmoins, mon opinion est que la socit doit se sauvegarder, que le
plus grand des crimes est le vol et que, ceci pos, il faut chtier
svrement les voleurs, entendez-vous?

--Toujours est-il, reprit matre Bardel, tel tait le nom du
gardien-chef, que cet enfant a reu une balle dans l'paule.

--Je ne dis pas non, mais la balle a t extraite, et la blessure n'a
rien de dangereux.

Ce disant, le docteur se mit  remuer le bras de l'enfant, le relevant
et l'abaissant et faisant jouer les articulations du coude et de
l'paule.

--Bah! fit-il, a n'a pas la moindre gravit.

--Ah! fit M. Bardel.

--Dans huit jours il n'y paratra plus.

--Mais encore, reprit M. Bardel, faut-il que, pendant ces huit jours,
cet enfant soit envoy  l'infirmerie.

--Inutile, mon cher matre, parfaitement inutile.

Un nuage passa sur le visage du gardien-chef.

--Mais, monsieur le docteur... fit-il.

--Je vous rpte, mon cher monsieur Bardel, que ce petit drle peut
travailler.

--Ds aujourd'hui?

--Ds aujourd'hui.

M. Bardel touffa un soupir et s'inclina.

Le docteur ajouta:

--Croyez-moi, j'ai de l'humanit. Sans cela, je ne serais pas
vice-prsident d'un club philanthropique. Mais la socit a besoin de se
sauvegarder.

Et, sur ces mots, le docteur fit un pas de retraite et M. Bardel
l'accompagna et ferma la porte de la cellule.

Ralph demeura seul environ une heure.

Avec ce merveilleux instinct que possdent les enfants, il avait compris
que le gardien-chef, avec sa voix brutale et son aspect farouche,
lui portait de l'intrt et que s'il avait t dcid qu'on le ferait
travailler le jour mme, ce n'tait nullement par sa faute.

Au bout d'une heure, la porte de la cellule se rouvrit.

Ralph esprait revoir M. Bardel; mais il se trompait.

Deux gardiens ordinaires venaient le chercher.

L'un d'eux tait muni du certificat du mdecin constatant que la
blessure de l'enfant tait sans gravit et ne le dispensait pas du
travail.

On fit habiller le pauvre petit et on le conduisit  la salle du tread
mill.

* * * * *

Pendant ce temps un homme sortait de Cold Bath field.

C'tait M. Bardel, le gardien-chef.

Master Pin, le portier-consigne, lui dit en lui ouvrant la dernire
grille:

--C'est donc votre jour de sortir aujourd'hui?

--Oui, rpondit Bardel, et j'en profite. Ce n'est pas de trop de sortir
une fois par mois et de respirer le grand air.

Et M. Bardel, une fois dans la rue, se mit  marcher d'un pas rapide et
se dirigea vers Holborne street.

L, il entra dans une maison de chtive apparence, dont le
rez-de-chausse tait occup par un public-house.

Il enfila une alle noire, monta au deuxime tage, tira une cl de sa
poche et pntra dans une petite chambre qui tait sans doute son pied
 terre de ville, car en un tour de main, il se fut dbarrass de son
uniforme et revtit ensuite des habits tout gris.

Cela fait, il redescendit, aprs avoir soigneusement ferm sa porte et
entra dans le public-house.

Un homme tait appuy contre le comptoir et buvait du gin  petites
gorges.

C'tait l'homme gris.

Il changea avec M. Bardel un petit signe d'intelligence qui pouvait
passer pour un salut, et tous deux se mirent  causer en patois
irlandais.

--Eh bien! fit l'homme gris, l'enfant est  l'infirmerie, n'est-ce pas?

--Non, il est au moulin.

L'homme gris plit lgrement.

--Ce mdecin est un ne, poursuivit Bardel, ou plutt c'est un homme
sans entrailles. Il est si riche qu'il a toujours peur d'tre vol, et
il infligerait volontiers la peine de mort  un homme qui aurait pris un
mouchoir.

--Mais alors, dit l'homme gris, tout le plan combin en vue de
l'infirmerie se trouve renvers?

--Naturellement.

--Et... au moulin?

--L, dit M. Bardel, il n'y a pas un homme sur lequel je puisse compter.

--Ah!

--Il faudrait pouvoir introduire dans le service du tread mill un homme
 nous, et c'est impossible.

--Le tread mill est-il loin de l'infirmerie?

--A l'autre extrmit de la prison.

--Et les ouvriers n'en approchent pas?

A cette question, M. Bardel tressaillit.

--Ah! dit-il, il me vient une ide...

--Voyons?

--Un des quatre murs de la salle du tread mill n'est pas solide. Il peut
s'crouler...

--Quand?

--Lorsque je le voudrai, dit M. Bardel.

--Que ce ne soit pas avant samedi prochain, alors, dit l'homme gris.

--Pourquoi?

--Parce que parmi les ouvriers qui iront travailler dans l'intrieur de
la prison, il y aura un de mes frres.

--Dieu protge l'Irlande! murmura le gardien-chef, qui fit alors un
signe de croix maonnique, au moyen duquel l'homme gris s'tait attach
sur-le-champ l'Irlandais John Colden.

Et tous deux se mirent  causer  voix basse.




VIII


Ainsi donc M. Bardel, le gardien-chef de Cold Bath field, obissait 
l'homme gris.

Pourquoi?

C'est que M. Bardel tait affili  cette vaste et mystrieuse
association qu'on appelle les fenians et qui rvent l'mancipation de
l'Irlande.

Comment cette association s'est-elle forme?

Mystre?

Les membres se connaissent rarement entre eux. Ce n'est qu' un signe
particulier,  un mot mystique,  un geste, qu'un frre en dtresse est
reconnu par d'autres frres.

Avant de laisser aller le petit Ralph  Cold Bath field, l'homme gris
tait redevenu pour une heure le lord Cornhill qui faisait une si jolie
collection de crimes curieux.

Muni d'une carte spciale dlivre  Scotland-yard, il s'tait prsent
 Bath square et avait demand  visiter la prison.

Il avait inspect minutieusement l'infirmerie, les salles de correction,
la partie cellulaire et les cuisines, mais il n'avait pas voulu voir le
moulin, disant qu'il conservait ce spectacle pour une deuxime visite.

Ce que cherchait le prtendu lord Cornhill c'tait ses complices dans
la prison, car il y a des fenians partout, dans les administrations
publiques et mme parmi les policemen, comme on a pu le voir le soir o
l'homme gris avait voulu visiter Suzannah l'Irlandaise.

Il s'tait promen de salle en salle, piant un regard, hasardant un
geste, et, tout  coup, il avait vu un homme tressaillir.

Cet homme tait celui-l mme qui lui servait de guide et lui expliquait
complaisamment chaque chose.

C'tait M. Bardel, le gardien-chef.

Alors l'homme gris profita d'un moment o ils se trouvaient seuls dans
un couloir cellulaire et lui fit ce signe particulier qui annonait un
chef de l'association.

M. Bardel s'inclina humblement et dit:

--Parlez, matre, j'obirai.

--Quand je serai parti, dit rapidement l'homme gris, vous trouverez un
prtexte pour sortir et vous viendrez me rejoindre  Queen's justice,
dans une heure.

--J'y serai, rpondit M. Bardel avec soumission.

Une heure aprs, en effet, non plus lord Cornhill, mais l'homme gris,
car le mystrieux personnage avait repris son costume ordinaire, tait
dans la taverne de la justice de la reine.

Aller se rafrachir  Queen's tavern n'tait pas sortir de Bath square.

Les guichetiers n'avaient besoin pour cela que du bon vouloir de master
Pin qui, tant lui-mme toujours altr, comprenait que ses collgues
eussent soif.

A Queen's tavern, il tait rsult de la conversation de l'homme gris et
de M. Bardel que celui-ci tait le seul fenian de Bath square.

Nanmoins, si on parvenait  faire admettre Ralph  l'infirmerie, M.
Bardel croyait une vasion possible.

On le voit, le gardien-chef avait compt sans le terrible docteur et il
venait rendre compte  l'homme gris, dans cette taverne d'Holborne,
et le lendemain de l'incarcration de Ralph, de l'avortement de leur
commune esprance.

--Ainsi, disait l'homme gris, vous n'avez personne  Bath square.

--Personne.

--Pas mme un prisonnier?

--Non.

--Mais le portier-consigne?...

--Il a ruin l'Irlande. Il tient si fort  sa place qu'il nous livrerait
tous, s'il le pouvait.

--Et quel moyen avez-vous d'introduire les ouvriers libres dans le tread
mill?

--Voici, dit M. Bardel: le tread mill a quatre cylindres.

--Je sais cela.

--L'essieu de chacun est enchss dans un gros mur, et l'un de ces
gros murs est crevass. Si on arrtait trop brusquement la machine, il
pourrait se faire que le mur cdt et s'croult.

--Mais comment arrter la machine brusquement?

--C'est facile.

--Voyons?

--Chaque soir, en vertu de mes fonctions de gardien-chef je fais le tour
des salles de travail et de correction, quelquefois accompagn de deux
gardiens, quelquefois seul. Les condamns sont couchs, les salles sont
dsertes.

Supposons que je mette un de ces soirs, une pince, un morceau de fer, un
corps dur quelconque dans ma poche.

--Aprs?

--Et que je glisse ce corps dur dans l'engrenage du cylindre.

--Bien?

--Le lendemain, au troisime tour de roue, la machine se disloquera,
et en se disloquant, elle provoquera l'croulement du mur qu'il faudra
rparer sans retard.

--A merveille, dit l'homme gris. Maintenant, continuons notre plan.
Parmi les ouvriers se trouvera un de nos frres; il se nomme John
Colden. Est-ce assez d'un?

--Oui et non.

--Expliquez-vous.

--Voici, reprit M. Bardel. Pendant les huit jours qu'ils travaillent
 l'intrieur de la prison, les ouvriers sont soumis au rgime des
prisonniers, sauf la nourriture, qui est meilleure.

Le soir, ils couchent dans des cellules qu'on ferme jusqu'au matin.

Naturellement, ils seront, la semaine prochaine, si le mur du tread mill
s'est croul, logs dans le voisinage des condamns au moulin.

Chaque corridor a un surveillant de nuit.

Ces hommes sont incorruptibles et aucun d'eux ne sert l'Irlande.

Il ne faut donc pas songer  eux pour vous aider.

--Et il n'y en a qu'un seul par corridor?

--Oui.

--Il m'a sembl que chaque corridor aboutissait au prau intrieur.

--C'est vrai.

--Eh bien! dit l'homme gris, supposons un moment que John Colden et
Ralph sont dans le mme corridor: est-ce possible?

--Cela dpend de moi.

--Bien: supposons encore que le surveillant du corridor est  nous.

--Oh!

--Supposons-le.

--Soit.

--John Colden sort de la cellule, il va chercher l'enfant et tous deux
se dirigent vers le prau, dont on leur ouvre la porte. N'avez-vous pas
une clef du prau, vous?

--Sans doute.

Le prau communique par une autre porte avec les btiments de la
nouvelle prison. Vous devez avoir la clef de cette porte.

--Trs-certainement, mais je n'ai pas celle de la dernire grille qui ne
quitte ni jour ni nuit la ceinture de master Pin.

--Cela m'est gal, dit l'homme gris, car une fois dans la prison neuve,
ce n'est pas par la grille que John Colden et l'enfant s'en iront.

--Ah!

--Je ne vois donc qu'un seul obstacle: le surveillant.

--Et un obstacle insurmontable, dit M. Bardel.

L'homme gris se prit  sourire.

--Vous verrez bien le contraire, dit-il. Ainsi rsumons-nous.

--J'coute.

--Donc, la nuit de vendredi  samedi, le mur s'croule.

--Oui.

--Samedi, John Colden est avec les ouvriers qui travaillent  le
rparer.

--Aprs?

--Samedi soir venez boire un verre de gin  Queen's justice, et je vous
prouverai que tout est possible.

--Je ne demande pas mieux, rpondit M. Bardel, et s'il ne faut que ma
vie pour faire triompher notre cause, elle est  vous.

--Non, rpondit l'homme gris en souriant, nous avons besoin d'avoir des
amis  Bath square et vous ne serez mme pas compromis.

Et il quitta le gardien-chef en rptant:

--A samedi soir,  Queen's tavern, et que l'Irlande nous protge!




IX


Revenons  Ralph maintenant.

C'tait le samedi, et il y avait cinq jours que le petit martyr tait au
moulin.

La premire heure avait t pour lui un supplice sans nom.

A peine ses petites mains pouvaient-elles atteindre la barre
transversale qui devient l'unique point d'appui du condamn dont les
pieds cherchent vainement  se reposer sur les palettes mouvantes du
cylindre.

Deux fois il avait voulu s'arrter, et deux fois ses jambes meurtries
et son dos, sur lequel se rabattait une planche, l'avaient averti que
c'tait impossible.

Aprs le premier quart d'heure, il s'tait repos.

Il tait si faible, si haletant, si baign de sueur, que les autres
condamns dont le plus jeune, avait encore le double de son ge, avaient
t pris de piti.

Mais que pouvait cette piti pour lui!

S'il est un lieu o la discipline est inflexible et o elle est
rigoureusement observe, c'est  coup sr dans les prisons de
l'Angleterre.

L'amour de la proprit, l'avidit de la possession ont inculqu au
peuple anglais une telle horreur du vol qu'il est barbare dans la
rpression du voleur.

Le moindre murmure est puni du cachot; si le cachot ne suffit pas, le
fouet devient son auxiliaire.

D'ailleurs M. Whip tait l.

M. Whip tait le surveillant de celui des quatre cylindres dans lequel
on avait plac le petit Irlandais.

C'tait un homme grand et maigre,  barbe claire, dont les lvres
minces, le nez long, les petits yeux verts avaient un caractre
d'trange frocit.

En anglais Whip veut dire _fouet_.

Le farouche gardien avait peut-tre un autre nom; mais les condamns,
dont il se plaisait  meurtrir les paules, lui avaient donn celui
de son instrument de torture. Le voleur qui avait fini son temps et
retournait dans le Brook street, disait  ceux qui n'avaient jamais vu
le terrible tread mill: Dieu et saint George vous gardent du cylindre de
M. Whip!

M. Whip tait aussi dtest des autres gardiens qu'il l'tait des
condamns eux-mmes.

C'tait un homme taciturne, qui vivait seul, ne parlait  personne et
semblait exercer ses redoutables fonctions avec une joie brutale.

Or, c'tait prcisment, dans son cylindre qu'on avait plac le petit
Ralph; et, ds la premire tourne, l'enfant fit connaissance avec son
fouet.

Quand, le soir, on le rintgra meurtri et bris dans sa cellule,
l'enfant tait  demi abruti.

Il n'avait plus de larmes dans les yeux: il ne se sentait plus de
rvoltes dans l'me.

Toute la journe, au milieu de ses tortures, une ide avait domin son
esprit.

Cette ide fixe, c'tait l'espoir d'entendre le soir cette voix qu'il
avait entendue dj la veille et qui lui avait dit  travers la porte:
Ta mre veille sur toi.

Pour les hommes faits, pour ceux qui se sont courbs dj aux rudes
preuves de la vie, le souvenir de la patrie est une consolation
suprme.

Pour l'enfant, le souvenir de sa mre a la mme puissance.

Et le soir, en effet, comme il s'endormait, vaincu par la lassitude, sur
son pauvre petit matelas d'un pouce d'paisseur, il entendit de nouveau
 travers la porte cette voix consolatrice qui ajouta: Ne te dsespre
pas, tu sortiras bientt d'ici.

Le lendemain et les jours suivants la mme vie recommena pour le pauvre
enfant.

Chaque soir la voix mystrieuse fit battre son coeur d'esprance.

Enfin, le samedi arriva.

A sept heures, les condamns entrrent deux par deux dans la grande
salle des moulins.

M. Whip marchait  leur tte.

Chaque condamn alla se placer devant sa place habituelle.

Celui qui s'tait repos le dernier, la veille, monta s'accrocher  la
barre transversale et posa ses deux pieds sur la palette.

L'autre s'assit au bas de la stalle attendant son quart d'heure.

Puis quand les quatre cylindres furent garnis, les surveillants,
perchs sur leurs tabourets, M. Whip fit un signe et les clavettes qui
retenaient chaque roue immobile furent enleves.

Alors les roues tournrent et le supplice commena.

Les cylindres tournrent lentement d'abord, puis plus vite, et plus vite
encore, et enfin avec une rapidit vertigineuse.

Mais tout  coup un bruit pouvantable se fit; le cylindre auquel Ralph
tait suspendu s'arrta brusquement, son arbre d'engrenage craqua et en
mme temps qu'une grappe humaine tait violemment rejete en arrire, le
mur s'croula.

M. Bardel avait tenu parole  l'homme gris.

Ce fut un tumulte, une pouvante, un ple-mle indescriptibles.

Quelques condamns furent blesss dans leur chute.

Par un bonheur providentiel, Ralph se releva sain et sauf.

Les condamns poussaient des cris d'pouvante.

Plusieurs avaient abandonn la barre transversale des autres cylindres.

Les ouvriers de la boulangerie taient sortis en toute hte, mlant
leurs cris de terreur aux cris des autres condamns.

Un moment mme, les quatre surveillants furent bousculs, et on craignit
une rvolte.

Mais deux hommes parurent qui rtablirent le calme: le gouverneur et le
gardien-chef.

Le gouverneur tait aim presque autant que M. Whip tait ha.

M. Bardel tait dur, mais il tait juste, et on avait pour lui du
respect.

Tous deux, par mesure de prudence, firent sortir les condamns, qu'on
interna dans le prau.

Puis on fit venir les architectes de la prison qui se livrrent  un
minutieux examen.

Il fut reconnu que le mur qui venait de s'crouler tait le seul qui
ne ft pas solide et que les trois autres cylindres pouvaient tourner
longtemps encore sans qu'aucun accident ft  redouter.

Ds lors, on ramena les condamns au travail et ceux du quatrime
cylindre furent rpartis dans les trois autres.

M. Whip sollicita comme une faveur de conserver son poste de
surveillant, au grand contentement d'un autre qui se trouva, par l,
avoir cong.

A deux heures, l'escouade d'ouvriers libres condamns par le sort  une
dtention de huit jours, arriva dans la salle.

Il s'agissait de relever le mur et de le reconstruire.

Pendant toute la matine, les charpentiers avaient dmoli le vieux
cylindre.

C'tait maintenant le tour des maons.

John Colden tait un des premiers.

Il promena un regard sur les trois cylindres qui continuaient  marcher,
cherchant des yeux l'enfant qu'il avait vu une fois, car il s'tait ml
 la foule qui, le lundi prcdent, avait envahi la cour de police de M.
Booth.

Ralph se reposait en ce moment.

Baign de sueur, ple, frmissant, il tait assis sur l'escabeau que
venait de quitter son compagnon de supplice.

John Colden trouva le moyen de s'approcher de lui et de lui dire tout
bas:

--Je suis un ami de ta mre.

L'enfant jeta un cri.

Mais dj John s'tait ml aux autres ouvriers.

M. Whip tourna la tte, quitta son escabeau et laissa tomber son fouet
sur les paules de Ralph.

Ralph poussa un second cri.

Mais, en ce moment, il aperut John Colden, qui posait un doigt sur ses
lvres.

L'enfant comprit et se tut.

Et comme le cylindre s'arrtait, il remonta prendre sa place  la barre.




X


C'tait pour ce mme samedi que l'homme gris avait donn rendez-vous 
M. Bardel, le gardien-chef,  la taverne de la reine.

A sept heures et demie prcises, il tait  son poste. M. Bardel n'tait
point venu encore.

Mais un homme arriva avant le gardien-chef, c'tait le bon Shoking.

Il jeta un regard rapide autour de lui et aperut l'homme gris qui
buvait tranquillement un verre de grog.

La taverne tait dserte en ce moment.

Nous l'avons dit, il n'y avait gure que les guichetiers et les parents
des prisonniers qui frquentassent _Queen's-justice_.

Or,  sept heures du soir, en hiver surtout, les gardiens ne sortaient
plus, et depuis longtemps mme le vendredi, les parents des condamns
taient partis.

Les seules personnes qui pussent encore franchir le seuil de la
prison et venir boire chez l'ancien guichetier taient master Pin,
le portier-consigne, et M. Bardel,  qui la situation de gardien-chef
crait des privilges.

Shoking s'approcha donc de l'homme gris en toute scurit.

Celui-ci le regarda d'un air interrogateur.

--Tout est prt, dit Shoking.

--Tout?

--Absolument tout. La corde  noeuds est en haut, le cab sera  la porte
de la maison.

--O est Jenny?

--Dans la maison.

--Et Suzannah?

--Suzannah est avec elle.

--A quelle heure le cab viendra-t-il?

--C'est Craven qui l'amnera. A neuf heures prcises, il tournera le
coin de la rue.

--C'est bien, dit l'homme gris.

Et il tourna les yeux vers la porte, qui s'ouvrait en ce moment.

C'tait M. Bardel qui entrait.

M. Bardel salua l'homme gris comme une connaissance banale.

--H! monsieur Bardel, lui dit celui-ci, voulez-vous boire un verre de
sherry?

--Je prfre un grog, si a ne vous dsoblige point.

Et M. Bardel vint sans affectation s'asseoir  la table de l'homme gris.

Alors celui-ci se mit  lui parler en patois irlandais.

--Que s'est-il pass? demanda-t-il.

--Le mur s'est croul, rpondit Bardel dans la mme langue.

--L'enfant n'a pas t bless?

--Non.

--Et John Colden est dans la salle du moulin?

--C'est--dire qu'il y a travaill toute l'aprs-midi.

--C'est l prcisment ce que je voulais dire. Avez-vous suivi mes
instructions?

--A la lettre.

--Voyons?

--L'ouvrier John Colden est log dans le mme corridor cellulaire que
l'enfant.

--Trs-bien.

--J'ai ferm les cellules moi-mme, tout  l'heure et j'ai gliss un
poignard dans la main de John Colden.

--J'espre bien qu'il n'en aura pas besoin.

--Enfin, au lieu de fermer sa cellule, j'ai fait un grand bruit de
verrous, mais cette porte est ouverte.

--A merveille!

--Enfin, j'ai loign les deux sentinelles du prau, en disant qu'il
pleuvait, et qu'il tait parfaitement inutile qu'elles montassent la
garde  la porte de la prison neuve, o il n'y a personne.

--Et quel est le gardien qui surveillera le corridor?

M. Bardel frona le sourcil.

--Oh! dit-il, voil o nous avons du guignon!

--Comment cela?

--Il y a un homme froce entre les plus froces dans Bath square. Les
condamns l'ont surnomm monsieur Whip.

--Bon!

--C'tait justement le surveillant du quatrime cylindre, et cet homme
remplissait ses fonctions avec une joie cruelle.

--Eh bien, puisque le cylindre ne fonctionne plus, il n'a rien  faire.

--Vous vous trompez, reprit M. Bardel. Le misrable, qui se complat 
voir souffrir les prisonniers, s'est charg de la besogne d'un camarade.

--Ah!

--Et c'est lui qui gardera justement cette nuit le corridor o est
l'enfant. Je crois donc que John Colden aura besoin de son poignard.

L'homme gris ne rpondit pas sur-le-champ.

--Cet homme prend-il du tabac? dit-il enfin.

--Oui, dit M. Bardel, presque autant que moi. Comme il ne nous est
permis de fumer que dehors, nous nous rattrapons sur la tabatire.

Et M. Bardel tira de sa poche une bote en corce de bouleau, de celles
qu'on appelle queues de rat,  cause sans doute de la lanire de cuir
qui s'chappe du couvercle et sert  les ouvrir.

L'homme gris fouilla dans sa houppelande et en retira une tabatire
 peu prs semblable, avec cette diffrence qu'elle tait  deux
compartiments.

--Voil, dit-il, qui vaut mieux que le poignard que vous avez remis 
John Colden.

--Comment cela? fit M. Bardel.

--A quelle heure faites-vous votre ronde?

--Entre neuf et dix.

--Vous la ferez  neuf heures prcises, ce soir.

--Soit.

--Prenez cette tabatire et remarquez qu'elle a deux fonds et s'ouvre
par consquent des deux cts.

--Je vois bien cela.

--Une des queues de rat a un noeud, n'est-ce pas?

--Oui.

--C'est le compartiment que vous ouvrirez en passant auprs de M. Whip.

--Et je lui offrirai une prise?

--Prcisment.

--Je comprends, fit M. Bardel; ce tabac contient un narcotique.

--Oui, dit l'homme gris. Maintenant, voulez-vous savoir comment John et
l'enfant sortiront de la nouvelle prison?

--J'avoue que je n'en ai aucune ide.

--Eh bien! dit l'homme gris, sortez le premier d'ici.

--Bon.

--Attendez-moi au coin de la rue. J'y serai dans dix minutes.

M. Bardel sortit.

L'homme gris changea encore quelques mots avec Shoking, puis tous deux
quittrent  leur tour Queen's justice.

La nuit tait noire, le brouillard pais et les rverbres taient sans
rayonnement.

On et dit des charbons  demi couverts de cendres.

M. Bardel s'tait effac sous le porche d'une maison.

--Venez, lui dit l'homme gris, en le rejoignant.

Les rues qui entourent Cold Bath field sont troites, tortueuses et
bordes de maisons assez leves.

C'est un des quartiers du vieux Londres, car dans le Londres nouveau les
maisons sont basses.

L'homme gris, suivi de M. Bardel et de Shoking, contourna le mur
d'enceinte de la prison, entra dans une de ces ruelles et s'arrta
devant une porte btarde qui s'ouvrait sur une alle noire.

Alors M. Bardel, levant la tte, vit une maison haute de quatre tages,
dont les fentres devaient dominer le prau de la nouvelle prison.

--Venez, rpta l'homme gris, en l'entranant dans l'alle noire, au
bout de laquelle il y avait un escalier tournant,  marches humides et
glissantes, avec une corde en guise de rampe, venez, rpta-t-il, je
vais vous dmontrer que nous n'avons pas besoin de la clef de master
Pin.




XI


L'homme gris, M. Bardel et Shoking qui les suivait montrent tout en
haut de la maison dans laquelle on n'entendait pas le moindre bruit, du
reste, et qui paraissait tout  fait inhabit.

Arrivs en haut de l'escalier, l'homme gris poussa une porte devant lui.

Alors la lueur d'une chandelle frappa M. Bardel au visage.

Il tait sur le seuil d'un pauvre logis comme en ont les ouvriers
anglais, un vritable galetas  peine garni des meubles les plus
indispensables.

Deux femmes s'y trouvaient.

Deux femmes dont la beaut contrastait trangement avec l'aspect hideux
du lieu,--Suzannah et Jenny l'Irlandaise.

Jenny que l'homme gris avait amene l, en lui disant.

--C'est ce soir que vous reverrez votre fils.

Une chandelle brlait sur la table et la fentre tait garnie de volets
 l'extrieur.

L'homme gris commena par souffler la chandelle, puis il ouvrit les
volets et appela M. Bardel en lui disant:

--Regardez!

M. Bardel se pencha en dehors.

--Le brouillard est si pais, dit-il, que je ne vois qu'imparfaitement.
Cependant il me semble que c'est l le prau de la nouvelle prison.

--Justement.

--Nous en sommes spars par la largeur de la rue.

--Et l'paisseur du mur de ronde, ajouta l'homme gris.

M. Bardel ne comprenait gure pourquoi le chef fenian l'avait amen l.

--Voyons, reprit l'homme gris, coutez-moi bien.

--Parlez, dit M. Bardel.

--Nous sommes  soixante pieds de hauteur... n'est-ce pas?

--Environ.

--Supposez que vous ou John Golden, tenant l'enfant par la main, vous
arriviez dans le prau de la nouvelle prison.

--Bon?

--Et que moi, d'ici, je vous lance une corde  noeuds dont je fixerai
l'extrmit  cette fentre. Cette corde passe par-dessus le mur et
l'autre Bout vient tomber  vos pieds. Alors John Colden prend l'enfant
sur son dos et grimpe aprs la corde  noeuds.

--Avez-vous donc cette corde?

--La voil.

Et l'homme gris poussa du pied un cordage enroul qui gisait dans un
coin du galetas et qui tait de l'paisseur d'un cble de navire, avec
des noeuds qui se succdaient  la distance d'un pied et demi.

--C'est bien simple, dit M. Bardel en souriant, et pourtant cette ide
ne me serait jamais venue.

--Pas plus que celle de la tabatire?

--Non plus.

--Mais, dit M. Bardel, comme nous n'avons pas de temps  perdre, autant
vaut-il tout rgler tout de suite.

--C'est mon avis.

--L'effet du tabac sera-t-il long  se produire?

--Quelques minutes  peine.

--Et M. Whip s'endormira?

--Sur-le-champ.

--Le reste, quant  l'vasion, est facile: poursuivit M. Bardel, puisque
j'ai loign les sentinelles du prau neuf. Il faudrait un hasard comme
je n'en puis prvoir pour nous empcher d'y arriver.

--Quel serait ce hasard? demanda l'homme gris.

--Je ne sais pas... un gardien attard... le directeur faisant une ronde
extraordinaire...

--Aprs?

--Donc, poursuivit M. Bardel, nous arriverons dans le prau.

--Eh bien?

--Seulement, je crois que je ferai bien de suivre John Colden et
l'enfant jusqu'ici.

Pourquoi donc?

--Mais parce que demain on s'apercevra de l'vasion.

--Naturellement.

--Que seul j'ai une cl du premier prau, la nuit.

--Soit.

--Et que ma complicit sera vidente.

--Ah! vous croyez? fit l'homme gris en souriant.

--D'autant plus vidente, ajouta M. Bardel, que M. Whip, mon collgue,
ne manquera pas de m'accuser et de dire que je l'ai endormi avec une
prise de tabac.

Or, dit encore M. Bardel, vous commandez, j'obis; tout pour l'Irlande
et par l'Irlande, mais il est probable que je puis servir notre cause
plus longtemps, et autant vaut que je prenne la fuite, au lieu de me
laisser envoyer  Mil-Bank et passer ensuite en cour d'assises.

--Tout ce que vous dites-l, mon cher M. Bardel, dit froidement l'homme
gris, est plein de sens, mais parfaitement inutile.

--Inutile!

Et M. Bardel fit un pas en arrire.

--Sans doute.

--L'Irlande n'aura plus besoin de moi?

--Au contraire.

--Alors comment pourrai-je la servir quand on m'aura envoy 
Botany-Bay?

--Vous n'irez pas.

--Ah!

--Et vous resterez  Cold Bath field, o vous nous serez bien plus
utile.

--Comme prisonnier, alors?

--Non, comme gardien-chef.

M. Bardel, stupfait, regardait l'homme gris. Celui-ci reprit:

--Vous allez voir que c'est encore bien simple.

--De rester comme gardien-chef aprs avoir favoris l'vasion d'un
prisonnier?

--Mon Dieu, oui!

--Mais, comment?

--Vous serez la dernire personne qu'on souponnera.

--Moi!

--Sans doute.

--Mais la clef?

--On vous l'aura vole.

--Et la prise de tabac?

--Vous en aurez t victime comme M. Whip.

--Comment?

--Oh! de la faon la plus naturelle. M. Whip endormi, vous aiderez  la
fuite de John Colden et de l'enfant.

--Bon!

--Puis vous rentrerez tranquillement dans la vieille prison, vous
prendrez  votre tour une prise du mme tabac et vous vous endormirez
dans le mme corridor que M. Whip.

--Ah! s'cria M. Bardel, vous aviez raison, c'est aussi simple que
possible, mais je n'y aurais jamais pens.

--Ce qui fait, ajouta l'homme gris, que demain, ce n'est ni vous, ni M.
Whip qu'on accusera, mais le marchand qui vous a vendu votre tabac. O
le prenez-vous d'ordinaire?

--A Queen's tavern.

--A merveille! le land lord est dj mal not.

Puis l'homme gris ajouta:

--A prsent, ne perdons pas de temps, M. Bardel, retournez  Cold Bath
field. Nous n'avons plus qu'une heure devant nous.

Et se retournant vers Jenny qui pleurait silencieusement de joie:

--Le moment approche, lui dit-il, o votre fils vous sera rendu. Ne
pleurez plus et croyez?




XII


M. Whip, l'homme-fouet, avait pass la soire  martyriser le petit
Irlandais.

Ralph tait un enfant, c'tait un titre  la haine de la bte fauve.

Dans la salle du tread-mill, quand Ralph avait pouss un cri, M. Whip
avait devin qu'il venait de reconnatre quelqu'un parmi les ouvriers.

Aussi lorsque le petit Irlandais, son quart d'heure fait, descendit du
cylindre sur l'escabeau, M. Whip le fit-il venir prs de lui.

Quand M. Whip appelait un condamn et lui enjoignait de s'approcher de
son tabouret, sur lequel il trnait comme un tyran, toute la salle avait
la chair de poule: on savait que l'homme-fouet allait se refaire un peu
la main.

Ralph s'tait donc approch.

Mais l'enfant ne tremblait pas. Il avait mme la tte haute et son
regard limpide et fier brava l'oeil froce de M. Whip.

Celui-ci le questionna, le menaa, leva son fouet.

A toutes ses demandes, l'enfant fit la mme rponse:

--Je ne sais pas.

M. Whip, furieux, lui appliqua une demi-douzaine de coups de fouet et le
renvoya au cylindre.

Cela avait dur jusqu'au soir, ou plutt jusqu'au moment o M. Bardel,
le gardien-chef, entr inopinment dans la salle du tread-mill, et
tmoin des brutalits de M. Whip, lui en avait fait des reproches
et n'avait pu s'empcher de laisser tomber sur Ralph un regard de
compassion.

Ce regard avait exaspr M. Whip.

D'ailleurs, il y avait longtemps que l'homme-fouet en voulait  M.
Bardel.

--Celui-ci lui avait souvent reproch sa frocit et avait mme adress
des plaintes au directeur qui, deux fois, avait puni M. Whip.

Nanmoins, M. Bardel n'avait pas os suspendre l'homme-fouet de son
service ce soir-l, et il l'avait laiss dans ce corridor o on avait
log en cellule les ouvriers libres et les condamns les plus jeunes,
parmi lesquels se trouvait Ralph.

Les gardiens se relevaient de deux en deux heures pendant le jour et de
quatre heures en quatre heures pendant la nuit.

De six  huit heures, M. Whip tait all dner  la cantine des
gardiens, juste au moment o M. Bardel enfermait les condamns, glissait
un poignard  John Colden et laissait ouvertes la cellule de ce dernier
et celle de Ralph.

Seulement, le gardien-chef savait que M. Whip devait reprendre le
service de huit heures  minuit.

M. Whip n'tait pas plus aim des autres gardiens qu'il ne l'tait des
condamns,  une exception prs cependant.

Le proverbe Qui se ressemble s'assemble est de tous les pays.

Or, il y avait  Gold Bath field un autre gardien, habituellement
employ dans la salle des cordages, qui ne le cdait gure en procds 
M. Whip.

Ce gardien se nommait Jonathan.

C'tait le seul qui aimt M. Whip et le comprit.

A l'heure des repas, ils s'asseyaient  ct l'un de l'autre. Si
leur sortie tombait le mme jour, on les voyait visiter ensemble les
public-houses du quartier.

Jonathan et M. Whip hassaient cordialement M. Bardel, qu'ils trouvaient
trop doux.

Ce soir-l donc, la mme table les ayant runis comme  l'ordinaire,
Jonathan et M. Whip, tout en prenant leur repas, se mirent  dire du mal
de M. Bardel.

Jonathan se pencha  l'oreille de son acolyte et lui dit:

--Vous seriez mieux  sa place que lui, mon cher Whip. Parlez-moi d'un
homme comme vous pour gardien-chef.

--Heu! fit modestement M. Whip, je saurais mieux remplir mes fonctions
toujours.

--Je le crois sans peine, mon cher.

--Mais le directeur est entich de M. Bardel.

--Il a tort, dit Jonathan.

--C'est mon avis.

--D'autant plus tort que M. Bardel nglige beaucoup son service depuis
quelque temps.

--Ah! vous croyez?

--Il songerait mme  faire vader quelque prisonnier que cela ne
m'tonnerait pas.

M. Whip tressaillit  ces mots et ses yeux brillrent.

--Qui vous fait parler ainsi? dit-il.

--Depuis deux ou trois jours, M. Bardel sort trs-souvent.

--Ah!

--Deux ou trois fois par jour quelquefois.

--Vous croyez?

--Et il est  Queen's-justice.

--Chez notre ancien collgue destitu?

--Justement. Et, ajouta Jonathan, je l'y ai vu, hier, en confrence avec
un homme dont la mine ne me plat pas.

--Vraiment?

Jonathan baissa encore la voix.

--Avez-vous entendu parler des fenians?

--Pardieu! fit M. Whip.

--M. Bardel aurait des relations avec eux que a ne m'tonnerait pas. Je
suis mme certain qu' cette heure-ci, il est hors de la prison.

--Oh! pour cela non, dit M. Whip, il enferme les condamns du moulin.

--Je vous gage que cette besogne accomplie, il sortira.

M. Whip murmura:

--Je regrette d'avoir pris le service de Burty, mon collgue.

--Pourquoi?

--Parce que j'aurais volontiers suivi M. Bardel, au cas o il se fera
ouvrir de nouveau la grille de master Pin.

--Mon cher Whip, rpondit Jonathan, nous sommes de vieux amis et il
n'est rien que je ne fasse pour vous.

--Que voulez-vous dire?

--Je quitte mon service  l'instant.

--Ah!

--Et je n'ai rien  faire jusqu' minuit; s'il vous plat de sortir, je
prendrai volontiers votre service.

--Je ne demande pas mieux, dit M. Whip, ce que vous venez de me dire
m'intrigue au plus haut point; seulement, attendez que M. Bardel m'ait
remis le service et puis vous viendrez me remplacer.

--Comme vous voudrez.

Le programme de M. Whip fut excut  la lettre.

L'homme-fouet alla s'installer dans le corridor et rencontra M. Bardel,
qui lui dit:

--Je sors un moment, j'ai deux mots  dire  master Pin, je ferai ma
ronde  neuf heures.

Et M. Bardel s'en alla au rendez-vous que lui avait donn l'homme gris
dans la taverne de la reine.

Dix minutes aprs, Jonathan arriva et remplaa M. Whip. Alors celui-ci
sortit et grce  sa clef passe-partout qui ouvrait toutes les portes
intrieures de la prison, il arriva jusqu' la grille de master Pin.

L, il prit une mine un peu effare.

--Est-ce que M. Bardel n'est pas l? dit-il.

--Non, rpondit M. Pin, il doit tre  Queen's tavern.

--Il faut que je lui parle pour le service, dit M. Whip.

Le portier-consigne lui ouvrit sans difficult.

L'homme-fouet se dirigea vers la taverne, mais au lieu d'entrer, il
demeura en dehors et colla son visage aux vitres que ne recouvraient
qu'imparfaitement des rideaux rouges.

Il aperut alors M. Bardel en confrence mystrieuse avec l'homme gris.

Cela lui parut louche.

Au bout de quelques minutes, M. Bardel sortit.

M. Whip s'effaa de son mieux et le gardien-chef passa sans le voir.

Au lieu de rentrer dans la prison, le gardien-chef, on le sait,
contourna le mur d'enceinte et alla attendre l'homme gris.

Puis celui-ci sortit  son tour de la taverne, suivi par Shoking.

Et ni lui, ni son compagnon, ni M. Bardel ne s'aperurent que M. Whip
les suivait.




XIII


Monsieur Whip tait, du reste, un homme prudent.

Il ne s'amusa point  suivre les trois personnages de trop prs.

Rasant les murs, dissimul le plus possible dans le brouillard, il dut
s'arrter  distance et les vit entrer dans la maison  trois tages qui
faisait vis--vis  la nouvelle prison.

--O diable vont-ils? se demandait l'homme-fouet.

Il se garda bien de les suivre  l'intrieur de cette maison, mais il
demeura au dehors, coll contre le mur d'enceinte, les yeux fixs contre
les fentres qui paraissaient sans lumire.

Cependant,  force de regarder, il crut s'apercevoir qu'un filet de
clart passait au travers de l'une d'elles.

M. Whip en conclut que cette fentre avait des volets intrieurs et que
ces volets taient ferms.

Ce gardien froce tait patient  ses heures.

Il attendit.

Peu aprs, le filet de lumire s'teignit.

Puis un bruit se fit dans l'air.

C'tait la fentre qui s'ouvrait.

Il avait des yeux de lynx, ce M. Whip. En dpit de la nuit et du
brouillard, il vit deux ttes apparatre  cette croise et il en
conclut sur-le-champ que l'une de ces deux ttes tait celle de M.
Bardel.

La voix monte, mais elle ne descend pas.

videmment les deux ttes causaient, mais ce qu'elles disaient ne
pouvait pas parvenir aux oreilles de M. Whip.

Seulement, mis en veil sans doute par les paroles de M. Jonathan, son
collgue, M. Whip devina ce que M. Jonathan n'avait pas devin, c'est
qu'il pourrait bien tre question d'une vasion.

Et il fit des efforts prodigieux pour comprendre, pour deviner ce que
les deux ttes pouvaient se dire.

Le brouillard a quelquefois une sonorit merveilleuse.

Par un temps clair il et t impossible d'entendre d'en bas ce que les
deux ttes chuchotaient.

Le brouillard aidant, M. Whip entendit un sourd murmure, un
bourdonnement dont il ne pouvait saisir le sens, mais qui lui paraissait
cacher d'importantes confidences.

Enfin un mot, un seul, lui arriva distinct.

Mais ce mot fut une rvlation.

C'tait le mot de corde.

M. Whip eut un battement de coeur.

Du moment o on avait parl de _corde_, c'est qu'il s'agissait d'une
vasion.

Et s'il en tait ainsi, c'est que M. Bardel allait tre complice de
cette vasion.

Ds lors, M. Whip n'avait plus besoin de rien savoir. Son imagination
allait suppler  tout.

Il se glissa le long du mur, se rapetissa, s'loigna pas  pas d'abord,
puis en courant, et M. Bardel n'tait pas encore sorti de la maison
mystrieuse que M. Whip entrait dans la prison.

M. Pin, en lui ouvrant, ne lui avait fait aucune question.

M. Pin, du reste, tait l'homme le moins curieux qu'il y et au monde.

Il ouvrait et fermait la grille et ne s'occupait jamais du service
intrieur de la prison.

En chemin, M. Whip agita dans sa pense la question de savoir ce qu'il
ferait.

Irait-il trouver le gouverneur de la prison et dnoncerait-il M. Bardel?

Il y songea d'abord, mais il renona  ce moyen presque sur-le-champ.

La prudence lui dit aussitt que s'il voulait perdre M. Bardel et lui
succder dans le poste de gardien-chef, il fallait pour cela qu'il le
surprit en flagrant dlit.

Donc M. Whip rejoignit Jonathan.

Jonathan tait envelopp dans son manteau et s'tait assis dans une
espce de gurite destine aux surveillants,  l'extrmit de ce
corridor sur lequel ouvraient les cellules des condamns.

M. Whip avait aux lvres un sourire mystrieux.

--Eh bien! lui dit Jonathan.

--Vous aviez raison, mon cher.

--Bardel a des intelligences au dehors?

--Oui.

--Avec qui?

--Je ne sais pas. Mais, trs-certainement, il cherche  faire vader un
prisonnier.

--Ah! ah!

Et Jonathan prit  son tour un air mystrieux.

--Quel est ce prisonnier? poursuivit M. Whip. Je l'ignore.

--Et moi, dit Jonathan, je pourrai bien le savoir.

M. Whip recula et regarda son collgue.

--Vous? fit-il.

--C'est bien M. Bardel qui a ferm les cellules? reprit le gardien
Jonathan.

--Oui.

--Eh bien! il en est une qu'il a laisse ouverte.

--Laquelle?

--Le numro 16. Venez voir.

Le coeur de M. Whip bondit dans sa poitrine.

--C'est celle du petit Irlandais, dit-il.

--Justement. Je vous disais bien qu'il y avait du fenianisme l-dessous.

Jonathan conduisit M. Whip  la cellule numro 16, et lui dmontra, sans
le moindre bruit, que la serrure tait ouverte et le verrou non pouss.

--Jonathan, dit M. Whip, en lui pressant vivement la main, coutez-moi
bien.

--Parlez.

--Vous allez rester ici.

--Bien.

--M. Bardel viendra  neuf heures.

--C'est probable.

--Il vous demandera pourquoi vous m'avez remplac; vous lui direz que
j'tais malade.

--Trs-bien.

--Il se dfie certainement plus de moi que de vous, et il se trouvera
enchant de la substitution.

--Vous croyez?

--Puis il vous loignera sous un prtexte quelconque.

--Et alors que ferai-je?

--Vous tcherez de gagner, le prau et de vous y cacher.

--Aprs?

--Je n'ai pas le temps de vous expliquer tout cela en dtail mais je
suis sr que M. Bardel conduira le petit Irlandais dans le prau.

--Ah!

--Et qu'il lui ouvrira la porte de la nouvelle prison. Alors vous
le suivrez et vous mettrez  crier au secours; j'aurai prvenu les
sentinelles, nous accourrons et nous le prendrons en flagrant dlit.

--Vous tes un homme de gnie, mon cher Whip, dit Jonathan.

M. Whip longea le corridor, ouvrit la porte du prau, la referma sur lui
et disparut.

Il tait temps, car cinq minutes aprs, M. Bardel parut  son tour,
couvert de son manteau de nuit, un trousseau de cls  la ceinture et sa
lanterne sourde  la main.

Jonathan s'tait assis dans sa gurite.

M. Bardel dirigea vers lui la clart de sa lanterne et tressaillit en
reconnaissant qu'il n'avait plus  faire  M. Whip.

--Qu'est-ce que cela? dit-il en s'approchant.

--Excusez Whip, dit Jonathan, il tait malade.

--Pourquoi ne me l'a-t-il pas dit? fit svrement M. Bardel.

--Il craignait d'tre grond. Pendant que nous dnions, il m'a demand
de le remplacer.

--Il a eu tort, dit schement M. Bardel, car vous tes un mauvais
gardien de nuit.

--Pourquoi cela?

--Mais parce que vous vous endormez facilement. Tenez, vous avez les
yeux dj  demi ferms...

--Oh! par exemple!

M. Bardel posa sa lanterne  terre, prit sa tabatire et prit
brusquement une prise.

--Tenez, dit-il  Jonathan, faites comme moi, cela vous rveillera.

Et il lui tendit sa tabatire, qu'il avait prestement retourne et dans
laquelle Jonathan introduisit ses doigts sans dfiance.




XIV


L'homme gris avait donn la tabatire  M. Bardel, en vue du terrible M.
Whip, et c'tait le cauteleux Jonathan qui y plongeait les doigts.

Mais, aux yeux de M. Bardel, le rsultat tait le mme, puisque c'tait
M. Jonathan qui remplaait M. Whip dans la surveillance du corridor.

Jonathan aspira le tabac avec une volupt sans gale.

--Fameux, dit-il, fameux, monsieur Bardel.

--Vous le trouvez bon?

--Excellent, o le prenez-vous?

M. Bardel se mit  rire:

--Mais, mon cher, dit-il, comme on voit bien que vous tes un mauvais
gardien de nuit.

--Pourquoi donc?

--Parce que le sommeil vous gagne tout de suite au point que vous prenez
le premier tabac venu, du moment o il vous pique un peu le nez, pour du
tabac suprieur.

--Ouais! fit Jonathan.

--C'est du tabac ordinaire, poursuivit M. Bardel, trs-ordinaire, 
telle enseigne que c'est le landlord de Queen's-justice qui nous le
vend.

Et M. Bardel ouvrit de nouveau la tabatire qu'il retourna lestement
dans ses doigts et prit une autre prise qu'il aspira avec une lenteur
complaisante.

Puis, regardant Jonathan:

--Allons, tchez de ne pas vous endormir, je reviendrai entre onze
heures et minuit.

Et M. Bardel s'en alla, au grand tonnement de Jonathan, qui se disait:

--Les choses ne se passent nullement comme l'avait prdit M. Whip.

Au lieu de m'loigner sous un prtexte quelconque, c'est M. Bardel, au
contraire, qui s'en va.

Et Jonathan se mit  arpenter le corridor d'un pas rgulier et monotone,
se disant encore:

--M. Whip va revenir, je suppose, quand il n'entendra point parler de
moi, et je lui rendrai sa place; car je crois bien que notre haine pour
Bardel nous a donn beaucoup d'imagination ce soir.

L-dessus, M. Jonathan s'avoua qu'il y avait vingt ans passs que
M. Bardel tait gardien-chef dans Bath square, et qu'il tait bien
difficile d'admettre, sans une excessive bonne volont, qu'il faisait
mtier de faire vader des prisonniers.

Et le gardien murmura:

--Je crois que Whip et moi, nous avions bu un verre de gin de trop, ce
soir.

Tout en rendant peu  peu son estime  M. Bardel, Jonathan continuait
 se promener; mais un singulier phnomne commenait  se produire en
lui.

Il avait froid, et il avait multipli par deux fois dj les plis de son
manteau autour de son cou.

Il avait froid au point qu'il se dit:

--Je gage qu'on a laiss teindre le calorifre!

Car, il faut bien le dire, si l'Angleterre est impitoyable pour
les voleurs, si elle les punit cruellement, elle n'abandonne pas
compltement ses principes de confortable.

Les corridors, les cellules sont chauffs par un calorifre, et les murs
sont peints au vernis.

M. Jonathan avait donc si froid, qu'il crut qu'on avait laiss teindre
le calorifre.

--Il y a des courants ici, murmura-t-iL

Et il gagna une sorte de gurite qui se trouvait  l'un des bouts du
corridor et dans laquelle le gardien de nuit avait licence de se reposer
et de s'asseoir.

Le narcotique absorb dans la prise de tabac, agissait, comme on le
pense bien.

Une fois assis, Jonathan eut encore plus froid. Il voulut se relever,
mais il lui sembla que ses jambes taient engourdies.

En mme temps, il prouva un violent mal  la tte et ses yeux se
fermrent.

--Ah a qu'est-ce que j'ai donc? murmura-t-il.

Il essaya de secouer la torpeur, qui l'envahissait par tout le corps et
ne put y parvenir.

Il voulut crier, appeler au secours, et sa voix ne put se faire jour 
travers sa gorge crispe.

Enfin par un dernier et suprme effort, il parvint  ressortir de sa
gurite et il voulut se traner vers cette porte du corridor derrire
laquelle, il le supposait, se tenait sans doute M. Whip.

Il fit deux ou trois pas, trbucha et tomba de son haut sur le sol.

La lthargie avait triomph, et quelques secondes aprs, on n'entendit
plus dans le corridor qu'un ronflement sonore.

Alors la porte du corridor se rouvrit.

Mais ce n'tait point M. Whip qui entra.

Ce fut M. Bardel.

M. Bardel tait arm de sa lanterne sourde.

Il vint auprs de Jonathan et l'appela.

Jonathan dormait et ne rpondit pas.

Il le poussa du pied et ne rencontra qu'une masse inerte.

--Il a son compte, pensa le gardien-chef.

Alors il se dirigea d'abord vers la cellule occupe par John Colden.

L'Irlandais, comme on le pense bien, ne dormait pas.

M. Bardel poussa la porte de la cellule, qui n'tait pas ferme, et
il l'appela, dans cette langue des ctes d'Irlande que les Anglais ne
comprennent pas.

John Colden se glissa hors de la cellule.

--As-tu ton poignard? fit M. Bardel.

--Oui.

--Eh bien! le moment est venu.

--Je suis prt. Allons.

Ils passrent auprs de Jonathan et John Colden tressaillit.

Est-ce que vous l'avez tu? dit-il.

--Non, il dort. Il a pris un narcotique.

--Ah!

M. Bardel poussa la porte de la cellule du petit Irlandais.

L'enfant, bris de lassitude, dormait profondment.

Un moment le frre de Suzannah et le gardien-chef s'arrtrent  le
contempler.

--Comme il dort bien! dit John.

--Il dormira mieux encore dans une heure, quand il sera dans les bras de
sa mre, rpondit M. Bardel avec motion.

Et il secoua doucement l'enfant.

Le gardien-chef n'avait plus un visage farouche; il avait un sourire
paternel aux lvres, et l'enfant ouvrant les yeux lui dit:

--Ah! c'est vous, n'est-ce pas, qui parliez par la porte chaque soir!

--Oui, dit M. Bardel.

--Et qui me parliez de ma mre...

M. Bardel posa un doigt sur ses lvres.

--Chut! dit-il, lve-toi et viens avec nous.

L'enfant ne se le fit pas rpter. Il s'habilla sans mot dire et sans
mme demander o il allait.

Alors John et M. Bardel le prirent par la main et lui recommandrent de
marcher sans bruit.

Quand ils furent au bout du corridor, M. Bardel ouvrit la porte qui
donnait sur le prau, et il teignit sa lanterne.

Un silence profond rgnait dans le prau et l'obscurit tait complte.

M. Bardel marchait le premier.

John Colden donnait toujours la main  l'enfant,  qui il n'osait parler
de sa mre, de peur qu'un cri de joie ne lui chappt.

Le prau de la vieille prison tait spar du prau de la prison
nouvelle et encore inhabite, par une porte dont M. Bardel avait la
clef.

Cette porte s'ouvrit donc comme l'autre.

--O allons-nous? demanda alors tout bas John Colden.

--Lve les yeux, dit M. Bardel.

--Bien.

--Vois-tu ma maison de l'autre ct du mur?

--Oui.

--Et une fentre ouverte?

--Oui.

--Eh bien! il y a une corde qui pend de cette fentre dans le prau. Une
corde  noeuds...

John Colden et M. Bardel, conduisant l'enfant, s'approchrent encore.

Mais soudain, M. Bardel touffa un cri.

Un homme tait assis au pied du mur et tenait un bout de la corde dans
ses mains.

Et cet homme se dressa devant M. Bardel dont les cheveux se hrissrent,
en lui disant:

--Ah! ah! je vous prends donc en flagrant dlit de trahison?

M. Bardel, frissonnant, avait reconnu la voix de M. Whip, le froce
gardien du tread-mill.




XV


M. Whip tait d'autant plus calme qu'il ne doutait pas un seul instant
que son ami Jonathan ne marcht derrire M. Bardel et ne ft prt  lui
porter secours.

M. Bardel, lui, avait t un moment pouvant, non pour lui, mais pour
l'enfant qu'il croyait sauv et qui allait tre certainement ramen en
prison.

Mais il n'avait pas tard  reprendre son sang-froid.

--H! h! lui dit M. Whip, nous favorisons donc les vasions, cher ami,
nous loignons les sentinelles... nous nous faisons jeter des cordes
par les maisons voisines; heureusement que ce bon M. Whip est l... et
que...

M. Whip n'eut pas le temps d'en dire davantage.

M. Bardel, qui tait robuste, se jeta sur lui et le saisit  la gorge,
disant:

--Tais-toi, misrable, tais-toi!

--A moi, Jonathan,  moi! hurla M. Whip d'une voix touffe.

John Colden s'tait ru sur lui  son tour.

--Frappe, frappe! disait M. Bardel et Dieu sauve l'Irlande!

M. Bardel tait robuste, John Colden tait une manire de gant.

Nanmoins M. Whip fit une rsistance dsespre.

La grande proccupation du gardien-chef et de John Colden tait moins
de le terrasser que de l'empcher de crier, car au moindre bruit on
pourrait accourir, et alors tout tait perdu.

De telle faon que M. Bardel, qui le serrait  la gorge, ne songea point
 lui prendre les bras, et oublia que M. Whip portait toujours sur lui
un poignard, avec l'autorisation du gouverneur, depuis un certain jour
o une rvolte avait clat dans le tread-mill et o on avait voulu
l'assassiner.

A demi trangl, M. Whip eut cependant l'nergie de tirer son poignard
avec un de ses bras demeur libre.

--Frappe! rptait M. Bardel  John Colden.

Mais, en ce moment l'Irlandais jeta un cri touff.

M. Whip l'avait prvenu en frappant le premier.

--Ah! canaille! murmura John Colden, qui eut la force de riposter.

Cette fois M. Whip ne cria plus, ne se dbattit plus.

M. Bardel, qui le serrait toujours  la gorge, le sentit s'affaisser
lourdement dans ses bras.

Le poignard de John Colden l'avait frapp au coeur.

--Je crois qu'il a son compte, murmura l'Irlandais.

En effet, M. Bardel desserra les bras et M. Whip tomba sur le sol et s'y
allongea comme une masse inerte. Le gardien froce tait mort.

Seul et frmissant, l'enfant tait demeur spectateur muet de cette
lutte.

M. Bardel le prit dans ses bras:

--Mon enfant, dit-il, tu es sauv! tu vas revoir ta mre!...

--Allons, John, poursuivit-il, prends-le sur tes paules et file.

En mme temps, il pesait sur la corde pour la tendre.

Le brouillard tait devenu si pais qu'on ne voyait plus ni la fentre,
ni mme la maison.

Cette corde qui tait le salut de Ralph semblait pendre du ciel.

John prit l'enfant et le chargea sur ses paules.

--Tiens-toi bien  mon cou, dit-il.

M. Bardel le lui plaa  califourchon sur les paules, et l'intelligent
petit tre passa les bras autour du cou.

Alors John voulut saisir la corde et commencer son ascension.

Mais soudain les forces lui manqurent, les mains qui serraient la corde
se dtendirent, un cri sourd lui chappa et il s'affaissa  son tour sur
le sol:

--Moi aussi, dit-il, je crois que j'ai mon compte.

Le poignard de M. Whip avait pntr dans la cuisse de John un peu
au-dessous du bas-ventre, et John perdait beaucoup de sang.

Ce fut un moment terrible.

Un moment qui parut  M. Bardel avoir la dure d'un sicle.

Qui donc allait sauver l'enfant?

Ralph, qui tait tomb avec John Colden, venait de se relever.

M. Bardel le prit  son tour et lui dit:

--Tiens-toi bien, je vais essayer de te monter, moi.

Le gardien-chef tait dj vieux. Il tait lourd et manquait de cette
lasticit de membres qui est le privilge de la jeunesse.

Il essaya de grimper aprs la corde, tandis que John Colden, qui s'tait
relev sur un genou, murmurait:

--Sauvez l'enfant, et tout ira bien!

Mais M. Bardel ne parvenait pas s'enlever de terre et la corde menaait
de casser sous son poids.

Tout  coup une voix se fit entendre dans les airs au-dessus de sa tte:

--Lchez tout! disait-elle.

M. Bardel, tenant toujours l'enfant, retomba sur ses pieds et leva les
yeux.

Un homme se laissa glisser en ce moment le long de la corde, et vint
dgringoler auprs de M. Bardel.

C'tait l'homme gris.

Il vit M. Whip qui n'tait plus qu'un cadavre, et il vit John Colden qui
perdait tout son sang; il devina ce qui s'tait pass.

--J'ai entendu le bruit d'une lutte, dit-il, et je suis descendu. O est
l'enfant?

--Le voil, rpondit M. Bardel.

--O es-tu bless? continua l'homme gris en se penchant sur John Colden.

--L...

--Te sens-tu bien faible?

--Oh! oui... je crois que je vais mourir... mais qu'importe! sauvez
l'enfant, dit le courageux Irlandais.

L'homme gris avait tout son sang-froid.

--Il ne s'agit pas de perdre la tte, dit-il, mais il faut les sauver
tous les deux.

La corde tait assez longue pour que l'homme gris pt l'enrouler autour
des reins de John Colden.

--coute bien, dit-il; je vais remonter, emportant l'enfant.

Quand j'aurai atteint la fentre et mis l'enfant en sret, Shoking et
moi nous tirerons la corde aprs nous et nous te hisserons  ton tour.

Puis s'adressant  M. Bardel:

--Quant  vous, faites ce qui est convenu; ce n'est pas cet homme qui
vous trahira, puisqu'il est mort.

Et il poussa du pied le cadavre de M. Whip.

--Retournez dans le corridor de la prison, acheva l'homme gris, prenez
une prise du tabac que je vous ai donn, et endormez-vous; on ne songera
pas  vous accuser.

M. Bardel fit un signe de tte affirmatif.

Alors l'homme gris prit l'enfant, lui recommanda de se bien tenir, et,
avec une souplesse et une agilit toute fline, il se mit  grimper
aprs la corde, et John et M. Bafdel le virent monter et disparatre
dans le brouillard.

L'enfant tait sauv!

--Allez-vous-en! dit alors John d'une voix faible.

--Adieu... au revoir, plutt, dit M. Bardel d'une vois mue.

Et il serra la main de John.

--Je crois bien que je suis bless  mort, dit l'Irlandais, mais je
meurs pour la bonne cause...

M. Bardel s'en alla et regagna la porte du prau de la vieille prison.

Pendant ce temps, l'homme gris avait atteint l'entablement de la
croise.

John Colden le comprit, car la corde se dtendit tout coup.

Puis elle se tendit de nouveau et l'Irlandais se sentit enlev de terre.

Mais soudain, le malheureux jeta un cri et retomba sur le sol.

La corde s'tait casse sous le poids de son corps.

--Allons! murmura le fils de l'Irlande, je savais bien qu'il fallait
mourir.

Si je guris de ma blessure, je ne gurirai pas de la cravate que
Calcraff, le bourreau de Newgate, me passera autour du cou.

Et rsign, John Colden demeura tendu sur la terre qu'il avait arrose
de son sang.

Et comme ses forces taient puises, il ferma les yeux et murmura:

--Qu'importe la mort de John Colden? l'enfant est sauv, Dieu protge
l'Irlande!




XVI


Six heures du matin venaient de sonner.

C'est l'heure rglementaire o on veille les prisonniers, et une cloche
place au centre de Bath square se fit aussitt entendre.

Classs par pnalits, les prisonniers du Cold Bath field ont une
administration diffrente, dans chaque catgorie.

Les condamns au moulin, qui occupent le centre de la prison, sont
pour ainsi dire retranchs dans une espce de forteresse o les autres
condamns ne pntrent pas.

Le moulin  son personnel, ses gardiens; il est une prison dans une
autre prison.

Le matin, c'est le moulin qui se fait entendre le premier.

Quand son tic-tac monotone et sinistre commence  retentir, les
charpentiers et les forgerons se mettent  l'oeuvre et on distribue de
l'toupe aux autres prisonniers.

Ce matin-l, chose bizarre, le moulin ne se fit pas entendre tout
d'abord.

Cependant on avait entendu la cloche, et le gardien-chef avait d ouvrir
les cellules des condamns.

Il y avait, dans le btiment affect au service du moulin, quatre
corridors cellulaires, autant de corridors que de cylindres, lesquels
venaient aboutir perpendiculairement  une sorte de rond-point  coupole
assez leve.

Sur ce rond-point ouvraient cinq portes.

Ces cinq portes taient celles des logis rservs aux gardiens, lesquels
taient deux par deux, sauf le gardien-chef qui occupait une cellule 
lui tout seul.

Quand les condamns taient couchs, quand le gardien-chef, M. Bardel,
avait fait son inspection accoutume et ferm toutes les cellules, y
compris celles des ouvriers dtenus provisoirement  Bath square, le
gardien de nuit prenait son service et son compagnon se couchait.

A six heures du matin, M. Bardel se levait, ouvrait  la fois la porte
des quatre corridors et on faisait lever les condamns.

Donc, ce matin-l, la cloche se fit entendre comme  l'ordinaire; mais
M. Bardel ne sortit point de sa cellule.

Sur les quatre gardiens qui avaient d prendre le service  minuit,
trois seulement apparurent  l'extrmit de leur corridor respectif.

Des quatre qui avaient d se coucher  minuit, trois seulement encore
sortirent enfin de leur cellule et tous les six se regardrent avec un
certain tonnement.

Pour bien faire comprendre ce qui allait se passer, il est ncessaire de
donner certains dtails.

Il y avait donc un corridor par cylindre, avec des numros
correspondants.

Il y avait aussi deux gardiens par corridor, lesquels taient toujours
affects au mme service.

Chacun des deux avait une clef qui ouvrait  la fois sa cellule, la
porte de son corridor et celle du prau, mais qui ne pouvait ouvrir ni
la porte de la cellule voisine, ni celle d'un des autres corridors:

Seul, M. Bardel, le gardien-chef, avait une clef, vrai chef-d'oeuvre
de serrurerie, qui ouvrait toutes les portes indistinctement, hormis
cependant la grille de master Pin.

Il est vrai que le gouverneur de la prison avait, lui, une cl qui
ouvrait tout, mme la grille du portier-consigne.

Or donc, le gardien de nuit du corridor n 1 sortit en entendant
sonner la cloche, et vint frapper  la porte de la cellule qui portait
galement le n 1, afin d'avertir son camarade.

Celui-ci sortit.

Les gardiens des nos 2 et 3 un firent autant.

Seul le corridor du n 4 demeura ferm.

--Qui donc tait de nuit? demanda l'un des gardiens.

--Jonathan.

--Comment! dit un autre d'un ton ironique, c'est ce bon M. Whip qui va
prendre le service du matin, et il ne se presse pas plus que a. Il a
pourtant entendu la cloche;

--Et Bardel qui dort aussi, fit un troisime.

--Whip, mon cher! cria l'un des gardiens au travers de la porte n 4.

M. Whip ne rpondit pas.

--H! Jonathan? dit un autre, en frappant  la porte du n 4 qui
demeurait close.

La porte ne s'ouvrit pas.

--H! monsieur Bardel? cria un quatrime, en se dirigeant vers la
cellule du gardien-chef, vous n'avez donc pas entendu la cloche?

M. Bardel ne rpondit pas davantage.

Le gardien, ayant voulu frapper du poing sur la porte, demeura
stupfait.

La porte, qui n'tait point ferme en dedans, comme  l'ordinaire,
s'ouvrit sous l'effort du coup de poing et M. Bardel apparut couch tout
vtu sur son lit et profondment endormi.

Arms de leurs lanternes, les gardiens entrrent, rptant.

--Monsieur Bardel? Mon cher monsieur Bardel?

M. Bardel ronflait.

--Il est ivre mort, dit l'un.

Et il se mit  le secouer.

Mais si puissante que soit l'treinte de l'ivresse, un homme finit
toujours par s'veiller.

M. Bardel ne remua pas.

Alors les gardiens effrays se regardrent.

--Il faut appeler le docteur, dit l'un.

--Et le gouverneur, dit un autre.

En prsence de l'tat de M. Bardel, on ne songeait plus au corridor et
 la cellule n 4 qui continuaient  demeurer ferms, non plus qu'
Jonathan et  M. Whip, dont on n'avait pas la moindre nouvelle.

L'un des gardiens courut donc chez le docteur.

Le docteur se leva en maugrant, car il n'tait pas matinal et s'tait
mme si bien habitu au bruit de la cloche de six heures qu'elle ne le
rveillait plus.

Il arriva chez M. Bardel envelopp dans sa robe de chambre, et 
premire vue, il s'cria:

--Comment, butors que vous tes, c'est pour cela que vous m'veillez?
Cet homme est ivre-mort, voil tout.

Et,  son tour, il secoua M. Bardel sans plus de succs.

--Ah! diable! fit-il alors, je crois qu'on lui a fait prendre un
narcotique.

Et il se mit  l'examiner plus attentivement.

Le gouverneur, galement prvenu, tait arriv en toute hte.

Aux premiers mots qu'on lui dit, il souponna quelque vnement
extraordinaire.

On chercha la clef que M. Bardel portait toujours  sa ceinture et on ne
la trouva pas.

Alors le gouverneur, laissant le dormeur aux mains du docteur, se fit
accompagner par deux des gardiens, et,  l'aide de sa propre clef, il
ouvrit la cellule n 4.

M. Whip n'y tait pas.

Le lit n'avait pas mme t foul.

De la cellule, le gouverneur, qui fronait le sourcil, passa  la porte
du corridor, dans lequel on n'entendait aucun bruit.

Cette porte ouverte, il prit la lanterne d'un des gardiens et marcha le
premier.

Au quatrime pas qu'il fit, il se heurta  Jonathan, tendu tout de son
long sur le sol et dormant comme dormait M. Bardel.

--Oh! oh! pensa le gouverneur, tout cela est bien extraordinaire.

Il fit quelques pas encore et vit une cellule ouverte.

Alors le gouverneur comprit tout.

On avait endormi le gardien-chef et Jonathan pour favoriser une vasion.

Et, s'arrtant brusquement, il ordonna qu'on allt lui chercher quatre
des soldats qui occupaient chaque soir le poste de la prison.




XVII


Le gouverneur avait donn cet ordre par mesure de prudence.

Bien qu'il appartnt  l'arme; et qu'il ft trs-brave, cet officier se
souvenait d'une rvolte rcente o, sans l'intervention des soldats, M.
Whip, lui et tous les gardiens de la prison eussent t massacrs.

Les soldats arrivrent.

Alors le gouverneur se mit  leur tte et continua l'inspection du
corridor.

Il trouva une deuxime cellule ouverte et vide.

M. Bardel seul aurait pu dire quels taient les prisonniers qui les
avaient occupes; mais M. Bardel dormait, et le docteur faisait de vains
efforts pour l'arracher  sa lthargie.

Le gouverneur continua son chemin jusqu' la porte du prau.

Cette porte, contre toute habitude, tait ouverte.

C'tait donc par l que les deux prisonniers taient sortis.

Le prau tait sabl.

Le gouverneur abaissa sa lanterne jusqu'auprs du sol, et il distingua
nettement l'empreinte de plusieurs pas.

En examinant ces empreintes avec attention, on trouva deux pieds d'homme
et un pied d'enfant.

La lumire commenait  se faire. Le pied d'enfant tait certainement
celui du petit Irlandais.

Les gardiens de Bath square portent un uniforme, comme les employs
de toutes les prisons du monde, et par consquent, on leur donne des
chaussures identiques.

Il ne fut pas difficile au gouverneur de reconnatre, dans l'une des
empreintes, le soulier ferr d'un gardien.

L'autre paraissait tre celle d'un homme tranger  la prison.

Quel tait le gardien qui avait pass par l, sinon M. Whip, dont on
continuait  n'avoir pas de nouvelles, puisque M. Bardel et Jonathan,
qui, seuls avec lui, avaient pu pntrer dans la prison par ce chemin,
taient plongs dans un profond sommeil?

Le gouverneur, les gardiens et les soldats suivirent les empreintes
des pas, et arrivrent ainsi  la muraille qui sparait la prison des
nouveaux btiments en construction.

L se trouvait une porte dont M. Bardel avait seul la cl.

Mais puisqu'on n'avait pas retrouv cette clef sur le gardien-chef, il
fallait bien admettre que M. Whip la lui avait vole.

Le gouverneur ouvrit cette porte et pntra le premier dans le prau
neuf.

Alors de sourds gmissements parvinrent  son oreille.

Ces gmissements se faisaient entendre au pied du mur d'enceinte.

Il n'tait pas jour encore, et le brouillard tait toujours trs-pais.

Le brouillard de Paris est blanc et presque toujours transparent.

Celui de Londres est rougetre et presque toujours opaque.

Le gouverneur fut donc oblig de guider sa marche avec l'oue, bien plus
qu'avec la vue, et il arriva ainsi, suivi des gardiens et des soldats,
jusques au pied du mur.

Les gmissements redoublrent  son approche.

Alors, baissant sa lanterne, le gouverneur vit un homme qui se tordait
sur le sol et paraissait en proie  de vives souffrances.

--C'est un des ouvriers, dit l'un des gardiens, il travaillait 
reconstruire le mur du moulin, je le reconnais.

C'tait en effet John Colden qui, revenu d'un long vanouissement,
ranim sans doute par le froid de la nuit, et souffrant beaucoup,
appelait  son aide.

--Qui tes-vous? dit le gouverneur en se penchant sur lui.

Mais soudain une exclamation d'horreur chappa  l'un des gardiens.

A trois pas de John Colden se trouvait le cadavre de M. Whip.

Le gouverneur avait cru un moment tre sur la trace de la vrit.

Selon lui, Whip, achet par des gens du dehors, avait endormi
successivement M. Bardel et Jonathan, afin de favoriser l'vasion d'un
prisonnier.

Mais on retrouvait M. Whip frapp d'un coup de poignard et mort.

Sa face violace, sa langue tire, sa cravate fortement serre autour
de son cou et ses vtements dchirs attestaient qu'il avait soutenu une
lutte.

M. Whip avait dont pri victime de son devoir.

Ce n'tait plus un tratre, c'tait un martyr.

John Colden, qui avait perdu beaucoup de sang, tait hors d'tat de
pouvoir donner le moindre claircissement sur ce mystrieux vnement.

Cependant on retrouva enroule autour de son corps une partie de la
corde  noeuds.

C'tait une preuve que John Colden, hiss au moyen de cette corde
jusqu' une certaine hauteur, tait retomb, par suite de sa rupture, et
que ses complices l'avaient abandonn.

Le gouverneur essaya de le questionner; mais il ne put rien obtenir de
lui.

Soit faiblesse, soit parti pris, John Colden secoua la tte, se bornant
 murmurer qu'on pouvait faire de lui tout ce qu'on voudrait.

On le transporta ainsi que le cadavre de M. Whip  l'intrieur de la
prison.

L, il ft constat que le prisonnier vad n'tait autre que le petit
Irlandais;

Le docteur avait employ des sels trs-violents et triomph de la
lthargie de M. Bardel.

Celui-ci, revenant enfin  lui, vit le gouverneur  son chevet, et
commena par promener autour de lui un regard hbt.

Mais il devinait ce qui s'tait pass, et il n'eut garde d'oublier son
rle.

Il raconta que, la veille, il avait achet du tabac, ce qui tait
parfaitement vrai, du reste,  Queen's tavern, mais que M. Whip, qui s'y
trouvait en mme temps que lui, lui avait dit qu'il en achetait de bien
meilleur dans un bureau de Picadilly, et qu'il lui avait offert de lui
en faire goter.

Il ajouta qu'en effet, un peu avant neuf heures, M. Whip tait entr
dans sa cellule et lui avait donn de son tabac; puis, qu'il tait all
prendre son service.

A neuf heures, M. Bardel avait fait son inspection habituelle et avait
t trs-tonn de trouver dans le corridor numro quatre, non plus M.
Whip, mais Jonathan, qui sommeillait  demi dans sa gurite; qu'alors il
lui avait offert une prise de tabac.

A partir de ce moment, achevait M. Bardel, ses souvenirs taient de plus
en plus confus. Il avait t pris d'un violent mal de tte, tait rentr
dans sa cellule et s'tait assis sur son lit.

Ds lors, il ne se souvenait plus de rien.

M. Bardel tait employ  Cold Bath field depuis plus de vingt ans.

Il s'tait toujours montr trs-zl dans son service et on n'avait
aucune raison de douter de la vracit de son rcit.

Malheureusement pour lui, Jonathan venait galement de s'veiller, grce
aux soins du docteur.

Et Jonathan, apprenant la mort de M. Whip, l'vasion du petit Irlandais
et l'arrestation de John Colden, Jonathan demanda  parler au gouverneur
en particulier.

Celui-ci s'enferma avec le gardien qui lui dit:

--C'est M. Bardel qui a favoris l'vasion du prisonnier.

--Prenez garde, lui dit le gouverneur, vous accusez un homme jusque-l
irrprochable.

--Je l'accuse, dit Jonathan avec conviction, parce que j'ai les preuves
de sa trahison.

--De qui les tenez-vous?

--De M. Whip.

--Il est mort.

--Cela ne m'tonne pas, car en m'endormant, je n'ai pu, comme c'tait
convenu, lui porter secours.

Et Jonathan raconta ce qui s'tait pass la veille.

Alors le gouverneur pensa qu'il ne pouvait faire autrement que d'avertir
la police et demander un magistrat qui vint faire une enqute minutieuse
sur les vnements dont la prison avait t le thtre pendant la nuit
prcdente.




XVIII


Avant d'aller plus loin, reportons-nous au moment o l'homme gris tait
remont dans les airs, le petit Irlandais sur les paules.

Nous l'avons dit, pendant cette nuit-l, le brouillard tait si pais
que, de cette fentre d'o pendait la corde, il tait impossible de voir
le sol du prau.

A neuf heures prcises, la corde, solidement attache  l'entablement de
la croise, avait t lance dans le prau par-dessus le mur d'enceinte.

A neuf heures quelques minutes, la sonorit du brouillard avait permis
 Shoking et  l'homme gris, penchs  cette mme fentre, d'entendre un
bruit de pas sur le sable.

--Ce sont eux, avait dit Shoking; tout va bien.

Mais presque aussitt un murmure confus de voix tait mont jusqu' eux,
puis le bruit d'une lutte, puis un cri... puis...plus rien!

Suzannah et Jenny s'taient mises  genoux dans un coin de la chambre et
priaient avec ferveur.

Par deux fois, la corde s'tait tendue.

L'homme gris et Shoking pensaient que M. Bardel et John Colden s'taient
dbarrasss de quelque sentinelle importune.

Mais la corde ne demeura point tendue, et un dernier cri se fit
entendre.

Alors l'homme gris n'hsita plus, et il enjamba l'entablement de la
croise.

--Qu'y a-t-il donc? lui dit Shoking avec pouvante.

L'homme gris ne rpondit pas.

Il s'tait laiss glisser le long de la corde, et nous savons ce qui
s'tait pass dans le prau.

Il s'coula cinq minutes.

Cinq minutes d'angoisses mortelles pour la pauvre mre, pour Suzannah et
pour Shoking.

Enfin la corde se tendit et Shoking sentit son coeur battre  outrance.

Puis, au bout de quelques secondes, l'homme gris reparut.

L'enfant tait sur ses paules, et, quand tous deux eurent franchi
l'entablement de la croise, la pauvre Irlandaise murmura d'une voix
mourante, en sentant autour de son cou les petits bras de son fils:

--Mon Dieu! il me semble que je vais mourir...

--On ne meurt pas de joie, rpondit l'homme gris.

Et en mme temps il dit  Shoking:

--Maintenant  John Colden!

--John! exclama Suzannah!

--Oui, il s'est battu avec un gardien...

--Mon Dieu!

--Il est bless... mais lgrement... je lui ai enroul la corde autour
du corps, nous allons le tirer  nous.

Shoking avait compris la manoeuvre.

L'homme gris et lui s'emparrent de la corde et se mirent  tirer  eux.

Dj la corde s'enroulait sur le plancher, lorsque tout  coup ils
prouvrent une secousse qui fut suivie d'un bruit sourd et d'un cri de
douleur.

C'tait la corde qui venait de casser.

John Colden tait retomb sur le sol du prau.

--Maldiction! murmura l'homme gris.

Cependant il ne perdit ni son sang-froid ordinaire, ni sa merveilleuse
prsence d'esprit.

--Tire  toi tout ce qui nous reste de corde, ordonna-t-il  Shoking.

La corde avait soixante noeuds, quand elle tait entire.

Shoking n'en retira que vingt-neuf.

Elle s'tait donc rompue  peu prs vers le milieu.

--Impossible, murmura l'homme gris, de descendre dsormais.

--Pourquoi? demanda Suzannah.

--Parce que la corde est trop courte, et que celui de nous qui
descendrait se tuerait sans profit pour John.

--Mais, s'cria Suzannah, John est bless.

--Oui.

--On le trouvera dans le prau.

--Certainement, dit l'homme gris avec flegme.

--On l'accusera d'avoir favoris l'vasion de l'enfant.

--Sans aucun doute.

--Et on le condamnera  la prison.

--On fera mieux, dit froidement l'homme gris, on le condamnera  mort,
car il a tu un des gardiens.

Suzannah jeta un grand cri et se mit aux genoux de l'homme gris.

--Oh! dit-elle, sauvez-le, au nom du ciel, au nom de l'Irlande,
sauvez-le!

--Certainement, je le sauverai, dit-il froidement, mais pas aujourd'hui,
car aujourd'hui c'est impossible...

Jenny l'Irlandaise couvrait son fils de baisers et ne paraissait plus
savoir en quel lieu elle se trouvait.

--Ah! maman, disait l'enfant, j'ai bien souffert, va! ils taient bien
mchants, tous ces hommes! si tu savais comme ils m'ont battu!

Suzannah pleurait  chaudes larmes.

Shoking se pencha sur elle et lui dit:

--Aie confiance, ma chre. Quand l'homme gris promet quelque chose,
c'est sacr comme la parole de Dieu. Il t'a dit qu'il sauverait John, il
le sauvera.

Tout  coup un bruit, un son plutt, traversa l'espace. C'tait
l'horloge de l'glise voisine qui sonnait la demie de neuf heures.

L'homme gris tressaillit et dit:

--Nous nous attardons ici, comme si nous tions en sret. Partons!

Il prit Suzannah par la main:

--Mais ne pleurez donc pas, enfant, dit-il, je vous ai dit que je
sauverai John. Vous ne croyez donc plus en moi?

--Oh! si, rpondit Suzannah.

Shoking avait retir le fragment de corde et ferm les volets de la
fentre.

Alors l'homme gris ralluma la lampe et dit:

--Maintenant, pas de bruit; le cab est en bas, au coin de la rue; il
faut partir.

Les deux femmes, l'enfant, Shoking et l'homme gris s'engouffrrent
alors sans bruit dans l'troit escalier et, quelques secondes aprs, ils
taient dans la rue.

Un cab  quatre places attendait, appuy contre le mur d'enceinte.

Shoking s'approcha, du cocher.

--Est-ce toi? dit-il.

--C'est moi, rpondit une voix qui n'tait autre que celle de Jack, dit
l'Oiseau-Bleu.

Les deux femmes entrrent dans la voiture avec l'homme gris.

Shoking monta  ct du cocher.

Alors, Jack fit clapper sa langue, siffler son fouet, et le cab partit
au grand trot d'un cheval vigoureux.

L'homme gris avait pris la main de Jenny l'Irlandaise et lui disait:

--Votre fils vous est rendu, mais il a subi une condamnation, il ne
vous appartient plus, et la police, dsormais  sa recherche, vous le
reprendra si elle le trouve.

Jenny entoura l'enfant de ses bras et rpondit avec un accent de lionne:

--Oh! je le dfendrai!

--Il vaut mieux, reprit l'homme gris, se mettre  l'abri de la police.

--Comment?

--Voil ce dont je me charge si vous avez foi en moi.

Elle eut un frisson d'pouvante.

--Est-ce que vous voudriez encore me sparer de lui? dit-elle.

--Non, je m'arrangerai mme de telle manire que vous puissiez le voir
chaque jour et presque  toute heure.

--Ah! fit-elle, regardant avidement le librateur de son fils.

--Avez-vous entendu parler du _Christ's hospital_? demanda encore
l'homme.

--Non, rpondit la pauvre femme.

--Eh bien! c'est un collge, et quand l'enfant a revtu l'uniforme de ce
collge, il est inviolable.

La pauvre mre regarda encore l'homme gris et parut se suspendre  ses
lvres.

Le cab roulait rapidement; durant ce temps, il avait gagn Piccadilly,
descendu Hay-Market, travers Pall-Mall, pass devant la statue de
Charles Ier  Charing Cross, long White-Hall, et il arrivait sur le
pont de Westminster.

La Tamise sombre et bourbeuse roulait au-dessous son flot couvert de
brouillard.




XIX


L'homme gris poursuivit tandis que le cab roulait sur le pont et se
dirigeait vers ce quartier de Londres qu'on nomme le _Southwark_:

--Tout ce que je pourrai vous dire maintenant, ma chre, ne vous
apprendrait pas grand'chose.

Votre fils est plac entre deux dangers: d'une part, la justice qui l'a
frapp et cherchera  le reprendre; de l'autre un ennemi pire encore,
le frre ennemi de son pre, le misrable qui a envoy sir Edmund 
l'chafaud, lord Palmure.

A ce nom Jenny frissonna.

--Il faut donc qu'on trouve  votre enfant un autre nom, qu'on lui fasse
une identit nouvelle, et qu'on jette sur ses paules un manteau auquel
nul ne puisse toucher.

Tout cela, je le ferai. Mais il me faut deux jours au moins, et pendant
ces deux jours, je ne puis vous mettre, vous et votre enfant,  l'abri
de tout danger que si vous m'obissez aveuglment.

--Ne vous ai-je pas obi dj? dit l'Irlandaise avec douceur.

--Si, rpondit l'homme gris.

Et, rveur, cet homme trange se pencha  la portire du cab et se mit
 contempler la Tamise qui avait l'air, en ce moment, d'un immense champ
de brouillard sem,  et l, d'toiles sans rayons, car les rverbres
luttaient en vain contre cette obscurit toujours croissante.

Le cab arriva de l'autre ct du pont, et bientt il roula dans
Saint-George-road.

Dix minutes aprs, il s'arrta.

--Nous sommes arrivs, dit l'homme gris. Descendez, ma chre.

Et il sauta lestement  terre et prit l'enfant dans ses bras.

Alors, jetant les yeux autour d'elle, Jenny vit une place dserte, des
maisons chtives, de petites ruelles noires, et au milieu une glise
dont les arceaux et le clocher taient estomps dans le brouillard.

Un cimetire clos d'une petite grille l'entourait.

C'tait Saint-George, l'glise cathdrale des catholiques de Londres.

L'homme gris dit alors  Jack et  Shoking:

--Emmenez Suzannah, vous saurez toujours bien o la cacher.

--Oh! je m'en charge, moi, dit Jack.

--Et moi aussi, fit Shoking: faut-il donc vous quitter, matre?

--Oui, rpondit l'homme gris, seulement, demain matin,  la premire
heure, ajouta-t-il, s'adressant toujours  Shoking, tu te rendras 
Saint-Gilles.

--Oui, matre.

--Tu iras droit  la sacristie et tu demanderas  parler  l'abb
Samuel.

--Bien.

--Et tu lui diras: Tout va bien, l'enfant est sauv.

Jack et Shoking s'en allrent emmenant Suzannah, et l'homme gris,
prenant Jenny par la main, la fit entrer dans le cimetire, dont la
grille tait ouverte.

--Ici, dit-il, nous sommes en sret dj, il n'y a pas un agent de
police dans toute l'Angleterre qui oserait arrter un criminel dans un
cimetire.

Cheminant au travers des tombes, dont les pierres blanches tranchaient
sur l'obscurit, ils contournrent l'glise et arrivrent derrire le
choeur.

L, il y avait une petite porte  laquelle l'homme gris frappa trois
coups.

Cette porte s'ouvrit presque aussitt.

Alors un rayon de clart vint frapper l'Irlandaise et son fils au
visage.

Un homme se montrait au seuil de cette porte, une lanterne  la main.

L'homme gris lui dit:

--C'est nous que vous attendez.

--Qui vous envoie? demanda cet homme.

--Celui  qui nous obissons tous jusqu'au jour o le matre suprme
sera devenu homme, rpondit le sauveur de Ralph.

--Entrez, dit celui qui tenait une lampe.

C'tait un vieillard courb par l'ge et dont la longue barbe blanche
descendait jusque sur sa poitrine.

Il portait une calotte noire sur le dessus de la tte et tait vtu
d'une sorte de houppelande noire qui pouvait passer pour une soutane.

En outre ses paules taient couvertes d'un lger surplis blanc, ce qui
tait comme un indice de sa profession semi-clricale et semi-laque.

Cet homme, qui n'tait que tonsur, tait le sacristain de Saint-George.

L'Angleterre est dure aux catholiques.

Elle les tolre, mais elle ne veut rien faire pour eux.

C'est  leurs frais qu'ils ont construit leurs glises,  leurs frais
que leurs prtres vivent.

Elle tait bien froide et bien nue cette cathdrale, aussi froide, aussi
nue, et plus misrable d'aspect encore que la pauvre glise de St-Gilles
que nous connaissons dj.

L'homme au surplis ferma la porte quand les voyageurs nocturnes furent
entrs.

Marchant le premier, il leur fit traverser le choeur, passa derrire le
matre-autel et poussa une nouvelle porte devant lui.

Cette porte donnait sur un troit corridor  l'extrmit duquel il y
avait un petit escalier tournant, dans lequel le sacristain s'engagea.

Cet escalier conduisait  son logis, qui se trouvait dans la tour du
clocher.

A la fois sacristain et gardien de l'glise, cet homme vivait seul, la
nuit, dans l'difice et habitait une chambrette dans laquelle il y avait
un pauvre lit de sangle, et deux chaises de paille.

--Voil votre refuge et celui de votre enfant, dit l'homme gris 
l'Irlandaise. Au nom de la cause que nous servons, au nom de votre fils
que l'Irlande attend comme un rdempteur, je vous supplie de ne pas
bouger d'ici jusqu'au jour o je viendrai vous avertir.

Nul ne souponnera votre prsence dans cette glise, nul ne viendra vous
y chercher; et la police, ft-elle avertie, n'oserait pntrer jusqu'
vous. Mais alors elle tablirait  l'entour comme une vaste souricire
et vous seriez prisonnire de nouveau et pour longtemps sans doute.

--Oh! que m'importe? fit-elle en prenant son fils dans ses bras.

--Jenny, reprit l'homme gris d'une voix solennelle, jurez-moi que vous
ne quitterez pas cette chambre.

--Je vous le promets, dit-elle, sur les cendres de mon poux martyr.

--Adieu donc, fit-il, au revoir plutt.... car avant deux jours vous
entendrez parler de moi.

Il embrassa l'enfant, il serra la main de la mre, et s'en alla,
reconduit par le sacristain.

Lorsqu'ils furent dans l'glise, l'homme gris se tourna vers le
vieillard.

--Ainsi, dit-il, cela est bien vrai, chaque matin, aux premires clarts
de l'aube, une femme vtue de noir vient pleurer et prier sur une tombe.

--Oui, rpondit le sacristain, nous sonnons l'_Angelus_  six heures, et
l'_Angelus_ sonn, je vais ouvrir la grille du cimetire.

--Elle ne reste donc pas ouverte?

--Non. Je l'avais laisse entre-bille pour vous ce soir.

--Aprs?

--A peine la grille est-elle ouverte que cette femme, dont je n'ai
jamais pu voir le visage, car elle le couvre d'un voile pais, se glisse
dans le cimetire.

--Et vers quelle tombe va-t-elle? L'avez-vous remarqu?

--Oui.

--Pourriez-vous m'y conduire?

--Sans doute.

Le sacristain ouvrit la porte, et portant toujours sa lanterne, il
descendit les deux marches qui donnaient accs dans le cimetire.

L'homme gris le suivait, et ils se mirent  cheminer lentement  travers
les tombes.




XX


L'homme gris se disait, pendant que le sacristain portait sa lanterne au
ras de terre et en projetait la lueur sur les tombes:

--Si c'est la femme que je crois, il faudra bien que lord Palmure
devienne, entre mes mains, un instrument docile, et je combattrai miss
Ellen  armes gales.

Aprs quelques minutes de recherche, le sacristain s'arrta:

--Ce doit tre l, dit-il.

L'homme gris prit la lanterne des mains du sacristain et l'approcha
d'une pierre troite et haute, sur laquelle on avait grav ces mots:

  ICI REPOSE
  DICK HARRISSON
  MORT D'AMOUR A L'GE DE VINGT ANS.

--Et c'est sur cette tombe que vient s'agenouiller cette femme? dit
l'homme gris.

--Oui, monsieur.

L'inscription tumulaire ne portait aucune date. Cependant la pierre
n'tait pas encore couverte de cette mousse gristre dont le temps tisse
la livre des tombeaux.

--Depuis quand cette tombe est-elle creuse? demanda l'homme gris.

--Comment voulez-vous que je le sache, monsieur? rpondit le sacristain.
On enterre ici tous les dimanches plusieurs personnes  la fois. Bien
que ce champ de repos ne renferme que des catholiques, tous ne sont pas
de notre paroisse.

Il y a des paroisses dans Londres qui n'ont pas d'glise de notre culte,
il y en a mme beaucoup. Il advient donc que le dimanche, de trs-grand
matin, il nous arrive jusqu' dix et quinze cercueils de diffrents
points de la ville, accompagns d'un prtre, sous les yeux duquel on
leur donne la spulture.

Et puis, voyez-vous, je suis vieux et je n'ai pas beaucoup de mmoire.

Ensuite, l'administration du cimetire, bien qu'il touche  l'glise, ne
me regarde pas. Cela fait que je ne m'en occupe gure autrement que pour
ouvrir la grille, chaque matin, quand j'ai sonn l'_Angelus_.

Cependant, la tnacit, la rgularit de cette femme m'a frapp, et j'en
ai parl  l'abb Samuel, lorsqu'il est venu hier.

--C'est bien, mon ami, dit l'homme gris, je sais ce que je voulais
savoir.

Et il fit un pas de retraite.

Mais, au lieu de se diriger vers la grille du cimetire, il reprit le
chemin de la petite porte qui donnait accs dans l'glise, au grand
tonnement du vieillard, qui lui dit:

--Est-ce que vous voulez revoir la personne que vous m'avez amene?

--Non, dit l'homme gris.

Et il entra dans l'glise.

--Mon ami, dit-il alors, je dsire attendre ici l'heure o cette femme
vient.

Il se dirigea vers le confessionnal qui se trouvait au milieu de
l'glise, y entra, s'enveloppa dans son manteau, et y chercha la
position la plus commode pour dormir.

Le sacristain savait qu'il avait affaire  un homme tout-puissant dans
ce parti mystrieux  la tte duquel tait l'abb Samuel.

Il s'inclina donc, se bornant  dire:

--Devrai-je vous veiller?

--Oui, quand vous sonnerez l'_Angelus_.

L'homme gris se couvrit la tte d'un pan de son manteau.

Le sacristain s'en alla aprs avoir ferm soigneusement les portes de
l'glise.

Plusieurs heures s'coulrent, et la nuit tout entire.

Les gens qui passaient au dehors et regardaient l'glise Saint-George,
ne se fussent gure douts qu'elle abritait quatre personnes, tant elle
fut silencieuse jusqu'au matin.

L'homme gris dormait.

Enfin une lueur brilla dans le fond du choeur et vint frapper la grille
de bois du confessionnal.

L'homme gris s'veilla.

Il vit le vieillard, la lanterne  la main, sortant de la sacristie,
o il avait pass la nuit sur une chaise, se diriger vers la porte du
clocher.

Une seconde aprs, l'_Angelus_ tinta.

Alors le sacristain se dirigea vers le confessionnal pour veiller
l'homme gris.

Mais celui-ci en sortit et vint  sa rencontre.

--Je vous ai entendu, lui dit-il. Allez ouvrir la grille du cimetire.
Je vous suis.

Ils sortirent de nouveau par la petite porte du choeur.

Il tait nuit encore, mais quelques rayons blafards glissaient  travers
le brouillard toujours pais.

L'homme gris se dirigea vers cette tombe qu'il avait remarque la veille
au soir, puis, aprs l'avoir reconnue, il s'en loigna de quelques pas
et se dissimula derrire un monument plus lev.

A peine le sacristain, aprs avoir ouvert la grille, tait-il entr dans
l'glise, qu'un bruit lger se fit entendre.

En mme temps, l'homme gris vit une forme noire qui s'avanait au milieu
des tombes.

Oh! elle ne chercha point son chemin, elle n'hsita pas une seconde.

Elle vint droit  cette pierre qui recouvrait le corps du pauvre enfant
mort d'amour et s'y prosterna.

Immobile  deux pas de distance, l'homme gris entendit alors des
sanglots et des paroles entrecoupes.

La femme voile et vtue de noire disait:

--Mon fils, mon enfant..., mon bien-aim Dick, c'est donc vrai que les
morts ne reviennent pas... et que jamais plus ils ne se manifestent 
ceux qui les ont tant aims... Dick, mon enfant, ne m'entends-tu donc
pas?

Et la malheureuse femme se frappait la poitrine et sanglotait  fendre
l'me.

Elle appela longtemps son fils qui ne lui rpondait pas; elle pria et
pleura longtemps.

Puis tout  coup, elle se leva et eut comme un mouvement d'effroi.

Le jour avait grandi, et de rouge qu'il tait pendant la nuit, le
brouillard tait devenu blanc.

Comme si elle et craint d'tre surprise sur cette tombe, la pauvre mre
prit la fuite, aprs avoir mis un baiser sur cette pierre qui portait le
nom de son fils.

Alors, touffant le bruit de ses pas, l'homme gris se mit  la suivre.

Il franchit aprs elle la grille du cimetire; aprs elle, il se trouva
dans la rue.

Elle marchait rapidement, et il avait peine  ne pas la perdre de vue.

Autour de Saint-George, il y a un ddale de petites rues mal bties,
tortueuses et habites par une population misrable.

La femme voile entra dans ce labyrinthe et s'arrta dans Adam's street.

Il y avait l une maison de chtive apparence, aux murs noircis, avec
une porte btarde ouvrant sur une alle noire.

Comme elle allait s'y engager, l'homme gris lui mit la main sur
l'paule.

Elle se retourna en touffant un cri d'effroi.

Mais l'homme gris lui fit un signe, ce signe mystrieux que les
Irlandais affilis au fenianisme connaissent tous.

Et le cri prt  s'chapper de sa gorge y rentra, et elle regarda cet
inconnu au travers de son voile pais, avec une indicible anxit.

--Vous tes la mre de Dick Harrisson? lui dit-il.

--Oh! rpondit-elle, ne prononcez pas ce nom, monsieur, ne le prononcez
pas... par piti!...

--J'tais son ami, dit l'homme gris.

--Vous?

Et elle le regarda avec un redoublement d'angoisse.

--Et vous tes sa mre, ajouta-t-il.

--Monsieur... par piti... ne le dites pas... si vous saviez combien je
suis perscute... On me croit morte, moi aussi!...

--Ah! fit l'homme gris.

--Je n'ai plus qu'une joie en ce monde, poursuivit-elle d'une voix
mouille de larmes, celle d'aller chaque matin prier sur sa tombe...
Eh bien! si ceux qui ont caus sa mort savaient que j'existe, ils me
retireraient ce dernier bonheur.

--Ils eussent pu le faire hier encore, dit l'homme gris; ils ne le
pourraient plus aujourd'hui.

--Pourquoi? demanda la pauvre mre avec un accent hbt.

--Parce que je vous protge, rpondit l'homme gris, que j'tais l'ami
de votre fils, que je suis l'ennemi mortel de miss Ellen Palmure, pour
laquelle le malheureux enfant s'est donn la mort.

Cette fois, la pauvre mre jeta un cri.

--Chez vous... entrons chez vous, dit encore l'homme gris; car, pour le
venger, il me faut tout savoir!




XXI


L'homme gris avait pris la main de la pauvre mre, et il la magntisait,
pour ainsi dire, de son regard pntrant et dominateur.

--Allons chez vous, rpta-t-il.

Elle ne rsista point  cette injonction; elle le conduisit au fond
de l'alle noire, lui fit monter le petit escalier tournant  marches
uses, arriva au second tage et tira une clef de sa poche. Puis elle
ouvrit une porte, et l'homme gris se trouva au seuil d'une chambre assez
propre, quoique misrablement meuble.

Dans le fond de cette chambre, il y avait une autre porte, et la pauvre
mre, tendant la main vers elle, dit:

--C'est l qu'il est mort!...

Elle se laissa tomber sur une chaise et regarda de nouveau l'homme gris.

--Ainsi, dit-elle, vous avez connu mon Dick?

--Oui.

--Vous tiez son ami?

--Oui, dit encore l'homme gris.

--O donc l'aviez-vous rencontr?

--Au public-house de White-Hall.

--Je ne sais pas quel est l'endroit dont vous parlez, rpondit-elle,
mais je sais que mon Dick, depuis longtemps, sortait beaucoup le soir.
O allait-il? hlas! il ne me le disait pas. Il y avait prs d'un an que
le pauvre enfant tait comme fou...

--J'ai quitt Londres, poursuivit l'homme gris. Quand j'y suis revenu,
votre fils tait mort. On me l'a appris au public-house dont je vous
parle, et on m'a dit qu'il tait mort d'amour. Comment? je l'ignore, et
il faut pourtant que je le sache.

Il parlait d'une voix grave et pleine d'autorit qui impressionnait
vivement la pauvre femme.

videmment, en parlant ainsi, il disait vrai, il avait trs-certainement
rencontr Dick Harrisson au public-house de White-Hall, en face de
l'amiraut et d'une des entres de Hyde-Park. La femme vtue de noir
avait relev son voile.

L'homme gris vit alors une personne encore jeune, bien que le chagrin
et creus sur son visage, qui avait d tre fort beau, des rides
prcoces, et blanchi ses abondants cheveux, autrefois d'un blond cendr.

--Je vais tout vous dire, dit-elle, car j'ai beau me rfugier dans
l'amour de Dieu qui ordonne le pardon des injures, une voix secrte
s'lve sans cesse au fond de mon coeur et me crie que la mort de mon
enfant ne peut rester impunie.

--Parlez, dit l'homme gris, en lui prenant la main, je vous coute.

Alors elle lui fit le rcit suivant:

--Je suis Irlandaise, mon mari tait Anglais. Soldat de marine, il
s'tait pris de moi, pendant un sjour que fit son navire dans la rade
de Cork, et malgr la diffrence de religion qui existait entre nous, il
m'pousa.

Je le suivis  Londres; il esprait quitter le service de mer et obtenir
un petit emploi dans les bureaux de l'amiraut.

Ses dmarches et celles de ceux de ses chefs, qui s'intressaient  lui,
demeurrent infructueuses.

Un an aprs notre mariage, il fut oblig de prendre la mer et me laissa
 Londres, o je devins mre quelques jours aprs son dpart.

Depuis lors je ne l'ai plus revu.

Le navire qu'il montait fit naufrage et se perdit corps et biens.

On me fit une petite pension.

D'abord, je songeai  retourner en Irlande, o j'avais encore des
parents, mais l'avenir de mon enfant me fit renoncer  ce projet.

J'entrai comme dame de confiance dans une maison de commerce.

Ce que je gagnais, runi  ma pension, me permit d'lever mon fils et de
lui donner de l'ducation.

A seize ans, il avait acquis une instruction suffisante pour entrer dans
une maison de banque et y toucher cent livres d'appointement.

Alors le cher enfant me dit!

--Je ne veux plus que tu travailles, mre, c'est  mon tour.

Nous vnmes nous tablir ici, dans cette maison, parce que nous
connaissions M. Colcram, le propritaire, qui avait galement servi dans
la marine et tait un ami de mon mari.

Ah! cela n'a dur que deux annes, mais pendant ces deux annes,
monsieur, j'ai t la plus heureuse des femmes.

Mon Dick tait laborieux, rang, affectueux; il ne vivait que pour moi
et l'avenir tait gros d'esprances pour nous deux.

Hlas! le vent de la fatalit devait souffler bientt sur nous.

Un soir, M. Colcram, notre logeur,--il crut bien faire, le pauvre
homme,--vint nous voir tout joyeux, et dit  mon fils:

--La maison que je tiens  bail est situe sur la terre d'un des plus
nobles lords d'Angleterre, et j'ai quelquefois affaire  lui, il cherche
un secrtaire, et je lui ai parl de toi: veux-tu que je te prsente? Tu
auras des appointements doubles, pour le moins, de ceux que tu touches
dans ta maison de banque de la cit.

Pouvions-nous rsister  une offre semblable?

Le lendemain, M. Colcram conduisit Dick chez le lord.

Celui-ci le trouva intelligent, modeste et doux, et agra ses services.

M. Colcram avait dit la vrit, le noble lord fixa les appointements
de Dick  deux cents livres, et il se trouva que mon cher enfant avait
beaucoup moins de besogne que dans la maison de banque d'o il sortait.

Chaque matin, il allait chez le lord, qui habitait dans Chester street,
crivait sous sa dicte, dpouillait sa correspondance, et il tait
libre  quatre ou cinq heures de l'aprs-midi.

Le cher enfant passait toutes ses soires avec moi et nous caressions
le projet de faire des conomies suffisantes pour aller au printemps
suivant voir ma chre Irlande, dont le souvenir tait toujours vivant au
fond de mon coeur.

Deux mois s'coulrent. Une mre est clairvoyante, monsieur, elle a
l'habitude de lire dans l'me de son fils, et cependant je ne m'tais
pas aperue d'un changement presque subit qui s'tait opr chez mon
enfant.

Depuis qu'il tait chez le lord, il apportait  sa toilette, jusque-l
simple et presque nglige, un soin minutieux.

Peu  peu, sa gaiet naturelle fit place  une vague mlancolie qui
dgnrait parfois en tristesse ou  laquelle succdait quelquefois une
sorte de joie fivreuse.

Mon Dick avait un amour au coeur.

Amour sans esprance d'abord et presque inavou  lui-mme; amour
violent ensuite et tout  coup rempli d'illusions.

Vers la Christmas, il me dit que lord Palmure,--c'est bien le nom que
vous avez prononc tout  l'heure,--tait accabl d'affaires par suite
de l'ouverture du parlement, et qu'il serait oblig d'aller travailler
avec lui, le soir; je le crus.

Pendant deux mois encore, il sortit chaque soir aprs notre souper,
pour ne rentrer que fort avant dans la nuit, et ds lors sa vie me parut
mystrieuse et tourmente.

Tantt il avait l'esprance et le bonheur dans les yeux, tantt il
paraissait livr au plus profond dsespoir.

Il demeura longtemps muet  toutes mes questions.

Enfin, un soir, il me prit dans ses bras et me dit:

--J'aime la fille de lord Palmure.

--Malheureux! m'criai-je.

--Et j'en suis aim, ajouta-t-il.

Je me mis  fondre en larmes, je le suppliai de songer  notre humble
condition,  la distance qui nous sparait de la noble demoiselle; je
l'engageai  remercier lord Palmure,  retourner dans la cit o il
trouverait facilement un emploi.

--Miss Ellen et moi, me dit-il, nous nous aimons, et elle sera ma femme.

Le mal tait dj sans remde, et le pauvre enfant tait fou.

Que s'est-il pass ds lors? Par quelles tortures sans nom cette femme
a-t-elle bris le coeur de mon malheureux fils? Hlas! je l'ignore,
monsieur.

Mais bientt sa vie devint un supplice; il tait devenu insensible  mes
caresses, et il parlait de mourir.

Un jour, il se sentit si faible qu'il ne put quitter le lit. Il eut
la fivre pendant une semaine, une fivre pleine de dlire et de rage,
pendant laquelle le nom de miss Ellen tait sans cesse sur ses lvres.

Je ne le quittais ni jour ni nuit. Enfin, le dimanche, la fivre se
calma, le dlire disparut, et il me sembla plus calme.

Ah! monsieur, la fatalit tait sur nous. J'eus la funeste pense de
m'absenter une heure, pour aller  Saint-George entendre la messe et
prier Dieu pour mon enfant.

Quand je revins, il tait si ple que je jetai un cri d'pouvante.

--Mre, me dit-il, pardonne-moi... je suis un fils ingrat... car je t'ai
oublie, pour ne songer qu' ma propre douleur... Je suis un pauvre fou
qui va mourir...

Je jetai un nouveau cri, un cri d'pouvante et d'horreur! car il avait
soulev la courtine qui le couvrait, et je vis son lit plein de sang!...

Ici la malheureuse mre s'interrompit et fondit en larmes.

L'homme gris lui prit la main et lui dit d'une voix mue et grave:

--Continuez, madame, il faut que je sache tout.




XXII


La mre de Dick Harrisson parvint  matriser ses sanglots.

Elle continua.

--Mon malheureux enfant, fou de dsespoir, s'tait frapp de trois coups
de couteau.

J'appelai au secours, jetant des cris d'pouvante; M. Colcram monta.

Mon pauvre Dick secouait la tte et un ple sourire effleurait ses
lvres:

--Tout est inutile, mre, me dit-il, je vais mourir...

--Ah! monsieur, le pauvre enfant ne se trompait pas, poursuivit-elle
d'une voix brise. M. Colcram alla chercher un chirurgien.

Le chirurgien fit comme Dick, il secoua tristement la tte, et dit que
les trois blessures taient mortelles.

Et cependant mon pauvre enfant essaya de lutter contre la mort.

Il survcut trente-six heures en dpit d'horribles souffrances, me
demandant toujours pardon de m'abandonner ainsi.

Il ne s'interrompait que pour prononcer le nom de miss Ellen.

--Mre, me dit-il encore, je veux tre enterr dans un cimetire
catholique et je veux que tu mettes ceci dans ma bire.

En mme temps il m'indiquait un gros pli cachet qu'il avait cach sous
son oreiller avant de se donner la mort.

C'taient les lettres de miss Ellen.

Quand il eut rendu le dernier soupir, Dieu fit un miracle.

Il me donna la force d'aller me jeter aux pieds d'un prtre catholique
et de lui avouer que mon fils s'tait suicid.

Ce prtre tait jeune, il tait bon, il me releva et me dit: Pauvre
mre, puisque votre fils est mort par amour, Dieu lui pardonnera,
car ceux qui ont souffert et pleur trouvent toujours grce devant sa
misricorde.

Et si Dieu doit pardonner, pourquoi nous, ses ministres, qui ne sommes
que des hommes, nous montrerions-nous plus svres?

Il fut convenu alors que je garderais mon fils encore jusqu'au samedi
soir.

Alors le jeune prtre viendrait, avec quatre Irlandais, enlever la bire
et ils la transporteraient sans bruit au cimetire de Saint-George.

L, on inhumerait mon enfant en terre sainte, et on rciterait les
prires de l'glise sur sa tombe, comme s'il ft mort de sa mort
naturelle.

--Et ce prtre, dit l'homme gris, interrompant la mre de Dick, ce
prtre se nommait l'abb Samuel?

--Oui. Vous le connaissez donc aussi?

--C'est notre matre  tous, rpondit-il.

La pauvre femme reprit:

--Je posai sous la tte de mon cher mort le pli cachet qu'il voulait
emporter dans la tombe.

Puis, on cloua la bire, et il disparut pour toujours  mes yeux, celui
que j'aurais d prcder dans une autre vie.

Ici, elle s'interrompit encore et fondit en larmes.

L'homme gris lui tenait toujours la main et la regardait avec bont.

--Et cette miss Ellen, dit-il, vous ne l'avez donc jamais vue?

Ce nom produisit une sorte de raction subite chez la mre de Dick
Harrisson.

--Oh! oui, je l'ai vue, dit-elle. Je l'ai vue une fois, et j'ai compris
que mon fils l'ait aime, tant elle est belle, et qu'elle l'ait tu,
tant elle a de mchancet dans le regard.

--O l'avez-vous vue?

--Ici.

La voix de madame Harrisson se prit  trembler.

--C'tait le lendemain des funrailles de mon pauvre enfant, dit-elle.
J'tais seule, abme dans ma douleur et n'ayant plus de larmes dans ma
tte affole!

La porte s'ouvrit, elle entra.

D'abord, il me sembla que c'tait un ange, mais quand elle m'eut parl,
je vis que j'avais un dmon devant moi...

--coutez, bonne femme, me dit-elle d'un ton imprieux et sec, je suis
la fille de lord Palmure. Votre fils s'tait pris pour moi d'un amour
insens et que je n'ai jamais encourag...

Elle mentait, monsieur, sans cela mon fils aurait-il eu des lettres
d'elle?

--Votre fils est mort, poursuivit-elle, et mon pre et moi nous savons
qu'il vous laisse sans ressources.

Je la regardais, les yeux effars, et je ne comprenais pas ce qu'elle
voulait me dire.

--Je viens, poursuivit-elle, vous offrir ce portefeuille qui contient
une petite fortune, laquelle mettra vos vieux jours  l'abri du besoin,
et en change, je viens vous demander tous les papiers de votre fils.

Alors je compris. Elle venait me racheter ses lettres.

Et je repoussais le portefeuille et la chassai, en m'criant:

--Tout ce qui vient de mon fils est sacr. Ce sont des reliques
auxquelles vos mains impures ne toucheront pas!

Elle sortit en me jetant un regard de haine.

Trois jours aprs, au milieu de la nuit, comme je continuais  pleurer
mon fils, une vitre de cette fentre fut brise et deux hommes masqus
firent irruption dans ma chambre.

Ils me garrottrent, me mirent un billon sur la bouche.

Puis ils se mirent  fouiller partout.

Je compris qu'ils cherchaient les lettres de miss Ellen.

Ils se retirrent sans rien trouver.

Le lendemain, M. Colcram me dit:

--Ma chre, vous tes ici en danger de mort.

Pendant deux mois, monsieur, je me suis cache  l'autre bout de
Londres, et M. Colcram a fait courir le bruit de ma mort.

Je crois que Miss Ellen en est convaincue.

Alors je suis revenue, car je veux vivre et mourir dans ce logement o
mon fils a rendu le dernier soupir.

Je ne sors jamais pendant le jour, et ce n'est que le matin que je me
risque  aller prier sur la tombe de mon enfant.

L'homme gris se leva alors, tandis que la pauvre mre touffait un
dernier sanglot.

--Ainsi, dit-il les lettres de miss Ellen sont dans le cercueil?

--Oui.

--Et nul ne le sait?

--Nul, except vous, et si je vous l'ai avou, c'est que vous m'avez
fait le signe rdempteur des fils de l'Irlande.

--Je serai aussi muet que la tombe  qui ce secret est confi, et je
vous le jure, acheva l'homme gris, votre fils sera veng.

Puis, pressant la main de madame Harrisson:

--Vous paraissez avoir puis vos dernires ressources, ma bonne dame,
dit-il.

--C'est M. Colcram qui me fait vivre, rpondit-elle, et il n'est pas
riche, le digne et cher homme.

--L'Irlande prend soin de ses enfants, ajouta l'homme gris.

Il tira de sa poche un rouleau de guines qu'il posa sur la table.

Et il sortit brusquement, comme s'il n'et pas voulu entendre les
remerciements et les bndictions de la pauvre mre.

* * * * *

Quand il fut dans la rue, l'homme gris se dit:

--Maintenant je crois que je tiens miss Ellen et son digne pre, lord
Palmure.

Jenny et l'enfant sont en sret pour deux jours.

Il faut que Bardel ne perde point sa place, et ensuite, si John Colden
n'a point succomb  sa blessure, il faudra l'arracher au bourreau.

Voil de la besogne, murmura-t-il avec un sourire. Mais bah! avant de
m'appeler l'homme gris, j'en ai fait bien d'autres et de plus rudes
encore!

Et le mystrieux personnage se dirigea vers le pont de Westminster,
qu'il traversa, et, comme huit heures sonnaient, il entra dans
Scotland-yard, o il avait en ce moment une affluence inusite de
policemen.




XXIII


Il est des gens qui ont le talent de se dguiser sans rien changer 
leur costume.

Une certaine inclination donne tout  coup au chapeau, un vtement
qu'on boutonne, des cheveux qu'on ramne sur le front ou qu'on en
carte, il n'en faut pas davantage pour qu'un homme habitu  se grimer
se rende tout  coup mconnaissable.

C'est ce qu'avait fait l'homme gris, dans son trajet d'Adam's street 
White-Hall.

Quand il rentra dans Scotland-yard, ce qui, traduit mot  mot, veut dire
cour des cossais, mais en ralit l'office gnral de la police, il
ne ressemblait pas plus  l'homme qui avait sauv le petit Ralph que
le bon Shoking ne ressemblait, malgr ses prtentions,  un vritable
gentleman.

Les policemen qui le virent entrer d'un pas roide, le chapeau sur
l'oreille, jetant  droite et  gauche un regard oblique, se dirent
entre eux:

--Voil cet agent qui vient de province et en qui les chefs ont si
grande confiance.

Comment l'homme gris tait-il entr dans la peau de l'agent Simouns, qui
venait de Liverpool, o il avait rendu d'minents services, voil ce
qui ne se pouvait expliquer que par les ramifications sans nombre du
fenianisme.

Toujours est-il que le jour o l'homme gris avait eu besoin de pntrer
dans Cold Bath field et d'y planter les premiers jalons de l'vasion de
Ralph, il s'tait trouv un homme du nom de Simouns que le chef de la
police provinciale recommandait  la police mtropolitaine comme trs
habile.

Cet homme, que personne ne connaissait  Londres, s'tait prsent le
matin mme de ce jour o le petit Irlandais avait t transfr de la
cour de police de Kilburn  la prison du moulin.

Et cet homme, c'tait l'homme gris.

Deux policemen qui se trouvaient au seuil du premier bureau, et qui lui
avaient vu traverser la cour, se mirent  causer  voix basse.

--Voil Simouns, l'agent secret de Liverpool, dit l'un.

--Le directeur de la police de Londres, rpondit l'autre, est un
vritable Franais.

--Pourquoi?

--Parce que le nouveau est toujours beau. Depuis que Simouns est revenu
de Liverpool, il n'y en a que pour lui.

Tu verras, camarade, que c'est lui qu'on va envoyer  Bath square.

--Pourquoi faire?

--Pour faire une enqute.

--Et sur quoi donc?

--Sur les vnements de cette nuit.

--De quels vnements parles-tu?

--Comment tu ne sais pas ce qui s'est pass?

--Non.

--Eh bien! il s'est vad des prisonniers, on a endormi des gardiens,
que sais-je encore? et le gouverneur qui ne sait o sont les coupables
parmi les gens de la maison qui ont facilit les vasions, a envoy
demander ici un homme de police habile.

--Et tu crois que c'est Simouns qu'on va envoyer?

--J'en suis sr.

En effet, l'homme gris tait entr dans le bureau d'un des chefs de
division, sur l'invitation qui lui en avait t faite.

Le chef s'tait enferm avec lui pendant quelques minutes.

Au bout de ce temps, l'homme gris tait ressorti et avait gagn le
vestiaire.

A Londres comme  Paris, la police se fait de deux manires, en habit de
ville ou en uniforme.

L'homme gris avait pu tre charg de missions secrtes qui exigeaient
un habit de ville, mais celle qu'il acceptait en ce moment comportait
l'uniforme.

En effet, il sortit bientt du vestiaire avec l'habit d'un policeman,
portant en outre sur sa manche gauche le galon qui est spcial au
service de la Cit.

Scotland-yard est non-seulement la mtropole de la police, c'est encore
le quartier gnral des fiacres et des voitures de Londres.

L'homme gris, devenu l'agent de police Simouns, n'eut donc qu' monter
dans un cab qui entrait en ce moment, pour dposer un objet laiss par
un voyageur sur les coussins, et il dit au cocher:

--Bath square!

Vingt minutes aprs, le prtendu M. Simouns arrivait  cette fameuse
grille dont master Pin, le portier-consigne, avait seul la clef.

--Ah! dit le gros homme, qui paraissait au dsespoir, c'est vous qu'on
envoie de Scotland-yard?

--Oui, dit l'homme gris.

--Si vous dbrouillez quelque chose  ce qui se passe, fit master Pin,
vous serez un homme habile.

--Que se passe-t-il donc dans Gold Bath field?

--Des choses dont la responsabilit peut retomber sur moi, mon cher
monsieur, fit master Pin d'une voix lamentable.

--Vraiment?

--Oui: figurez-vous que j'ai eu le malheur de m'intresser  un cousin
que je n'ai jamais vu.

--Eh bien!

--Ce cousin, je l'ai fait entrer ici comme ouvrier, et il est ml 
tout cela.

--Mais enfin, demanda navement le prtendu M. Simouns, que s'est-il
pass?

--Le petit Irlandais s'est vad.

--Ah! vraiment?

--On a endormi deux gardiens.

--Bon!

--Le gardien-chef M. Bardel, et un autre appel Jonathan.

--Comment cela?

--Avec une prise de tabac.

--Joli moyen et qui est trs-connu, dit l'homme gris. Est-ce tout?

--Non: on a tu M. Whip.

--Un autre gardien?

--Oui, monsieur.

--Et... votre cousin?

--Le misrable est trs-certainement le meurtrier de M. Whip.

--En vrit!

--Mais M. Whip s'est dfendu avant de mourir; et je crois que mon cousin
a son compte.

--Il est bless?

--D'un coup de couteau dans le bas ventre?

--Voyons, mon cher monsieur Pin, dit l'homme gris, voulez-vous me
conduire auprs du gouverneur?

--Certainement, rpondit le dsol portier-consigne, d'autant plus qu'il
vous attend avec impatience.

En effet, le gouverneur, on s'en souvient, en prsence de l'accusation
que Jonathan portait contre son chef, avait cru devoir s'adresser 
Scotland-yard.

A Scotland-yard, il avait t dcid qu'on lui enverrait M. Simouns, cet
homme qui avait fait des merveilles  Liverpool.

Et le gouverneur accueillit M. Simouns comme un envoy de la Providence.

--Mon cher monsieur, lui dit-il, il y a ici un homme qui est attach
 la maison depuis plus de vingt ans et qui est tout  coup accus de
trahison.

--Est-ce par un infrieur? demanda l'homme gris.

--Naturellement.

--Le chef tait-il svre?

--Quelquefois.

--A-t-il souvent puni celui qui l'accuse?

--Il a d le punir.

--J'coute Votre Honneur, dit l'homme gris qui demeura respectueusement
debout devant le gouverneur.

Celui-ci lui fit alors l'historique des vnements de la nuit.

Le prtendu M. Simouns l'couta sans l'interrompre, puis quand le
gouverneur eut fini:

--Votre Honneur a-t-il interrog l'ouvrier qui se nomme?...

--John Colden? oui... mais il est hors d'tat de rpondre...

--C'est pourtant lui qui peut jeter un brin de clart sur tout cela, dit
l'homme gris, et dire si M. Bardel est coupable ou innocent.

--Mais cet homme se refuse  parler.

--Oh! dit en souriant l'homme gris, si Votre Honneur me permet de
l'interroger, je lui arracherai bien des rvlations, moi.

--Venez, dit alors le gouverneur, je vais vous conduire  la cellule
dans laquelle on l'a transport.

Et l'homme gris suivit le gouverneur, murmurant  part  lui:

--Il faut pourtant que ce pauvre Bardel conserve sa place: nous avons
besoin de lui ici.




XXIV


John Colden tait, en effet, assez grivement bless.

Cependant ce mme chirurgien qui se vantait d'appartenir  une socit
philanthropique, ce qui ne l'avait pas empch d'envoyer Ralph au
moulin, avait dclar que la blessure n'tait pas mortelle et que
Calcraff, le bourreau de Londres, ne perdrait pas pour attendre.

L'Irlandais tait un de ces hommes  la foi robuste qui savent mourir
pour une cause et ne la compromettent jamais par des rvlations.

Par l'interrogatoire qu'on avait essay de lui faire subir, il avait
compris que Bardel tait accus.

Ds lors, de peur de le compromettre encore davantage, il s'tait
retranch dans un mutisme absolu qu'on pouvait prendre,  la rigueur,
pour le rsultat de sa faiblesse extrme.

Mais la scne changea quand le prtendu agent de police de Liverpool,
M. Simouns, l'homme en qui on avait grande confiance, entra dans sa
cellule.

Bien que le fameux habit et disparu pour faire place  la tunique
courte du policeman, John Colden reconnut sur-le-champ l'homme gris.

Il le reconnut au regard, au geste,  la voix et il se dit:

--J'ai eu raison d'avoir confiance en cet homme, il est plus puissant
que tous ceux qui sont ici.

L'homme gris tait accompagn du directeur.

Sur un simple signe qu'il lui fit, ce dernier fit retirer les deux
gardiens qui les suivaient.

Alors l'homme gris et le gouverneur demeurrent seuls au chevet de John
Colden.

--Comment te nommes-tu? dit le prtendu M. Simouns.

--John Colden, rpondit le bless.

--Tu dois tre Irlandais?

--Oui.

L'homme gris se tourna vers le gouverneur:

--Je gage, dit-il, que si je l'interroge dans ce patois des ctes
d'Irlande qui est cher  tous ces gens-l, il me rpondra.

--Savez-vous donc cet idiome? demanda le gouverneur.

--Un agent de police doit tout savoir.

--Alors, faites... dit le gouverneur sans dfiance.

--John Colden, dit alors l'homme gris se servant du langage dont
il venait de parler, il faut sauver M. Bardel. Il faut rpondre au
gouverneur, dire que M. Whip tait coupable et que M. Bardel tait
innocent.

--S'il en est ainsi, rpondit John, c'est facile; car j'ai dj devin
ce qui se passait et j'ai imagin une bonne histoire.

--Il dit, rpondit le prtendu M. Simouns que si on veut lui promettre
de le traiter avec douceur et lui donner un verre de grog, car il a bien
soif, il dira toute la vrit.

--Accord, dit le gouverneur. On le traitera comme tous les malades, et
ce n'est que lorsqu'il sera rtabli qu'on le livrera  la justice pour
qu'il soit statu sur son sort.

John leva sur le gouverneur un regard reconnaissant.

L'homme gris lui dit encore, en patois irlandais:

--Tche de compromettre un certain Jonathan, qui est un gredin et un
ennemi personnel de M. Bardel.

--Ce sera fait, rpondit John Colden.

--Que dit-il? fit de nouveau le gouverneur.

--Il dit, rpondit l'homme gris, qu'il croit sa blessure mortelle et
qu'il espre qu'on le laissera mourir en paix ici, au lieu de le livrer
 Calcraff.

--Voil, rpondit le gouverneur, qui n'est nullement de ma comptence.

L'homme gris reprit, mais cette fois en anglais:

--Consentez-vous, John,  dire la vrit? Sans rien prjuger des
dcisions de la justice, il est probable cependant, j'ose l'affirmer,
qu'elle vous tiendra compte de vos aveux.

John Colden fit un signe affirmatif.

Alors le gouverneur ouvrit la porte de la cellule, fit rentrer un des
gardiens, et lui donna l'ordre de prendre une plume et d'crire, au fur
et  mesure la dposition de l'ouvrier.

John Colden s'exprima ainsi:

--Je suis le frre de Suzannah. Suzannah est la matresse d'un homme
dangereux, voleur de profession, appel Bulton.

Le gouverneur fit un signe de tte qui prouvait que ce nom ne lui tait
pas inconnu.

John poursuivit:

--Suzannah a fait connaissance de la mre du petit Ralph qui, hier
encore, tait prisonnier ici. Comme cette femme tait trs-misrable,
Suzannah lui a dit qu'elle se chargeait de son enfant et lui apprendrait
un tat.

La pauvre mre l'a cru.

Mais Suzannah n'avait envie de l'enfant que pour commettre un vol avec
Bulton chez M. Thomas Elgin. Ce vol n'ayant pas russi, Bulton a t
arrt, Suzannah aussi et le pauvre petit envoy au moulin.

--Mais o veut-il donc en venir? demanda le gouverneur en regardant
l'homme gris.

--Je ne sais pas, rpondit celui-ci, mais n'importe! coutons-le...
c'est le seul moyen d'arriver  un rsultat.

--Quand l'Irlandaise a su que son fils tait au moulin, elle est venue
me trouver en pleurant, et son dsespoir m'a touch. Mais je ne pouvais
rien faire, absolument rien, car je suis un pauvre diable.

Suzannah, elle, qui d'abord avait t arrte, a pu s'chapper, et elle
est venue me trouver.

Je lui ai parl de l'Irlandaise, de l'enfant qui tait au moulin, et
alors elle m'a dit:

--S'il ne s'agissait que d'argent, nous le tirerions de l.

--Tu as donc de l'argent? lui ai-je dit.

--C'est--dire, m'a-t-elle rpondu, que Bulton a commis un vol, la
semaine passe, et que nous avons enterr l'argent. Bulton a son compte.
Il sera condamn  mort et je ne le reverrai jamais. Je puis donc
disposer de l'argent.

--Combien y en a-t-il?

--Mille livres.

--Alors, reprit John Colden qui, vu son tat de faiblesse, s'tait
repos un moment, j'ai eu l'ide d'entrer ici; je suis all trouver
master Pin qui est mon cousin, et puis j'ai pris la place d'un autre
ouvrier qui ne voulait pas aller dans l'intrieur de la prison, bien que
le sort l'et dsign.

En ce moment, on apporta le verre de grog demand par le bless.

Il le vida d'un trait, reprit haleine une minute, puis continua:

--Dans mon pays, o nous n'avons pas d'argent, tout le monde dit qu'en
Angleterre, o il y en a beaucoup, avec de l'argent on fait tout ce
qu'on veut.

Quand j'ai t dans le moulin, j'ai vu un homme qui tait plus dur et
plus farouche que les autres, et je lui ai dit:

--Cela vous fait donc bien plaisir de torturer ainsi les malheureux.

Il m'a rpondu par ces mots:

--Si j'avais mille livres sterling de revenu, je serais l'homme le plus
doux du monde.

--Vraiment?

--Et si on vous offrait vingt mille livres, ce qui doit constituer un
revenu du vingtime...

A cette proposition, il m'a regard d'un air tonn et plein de
convoitise.

Puis il m'a dit:

--On pourrait peut-tre s'entendre...

--Et quel tait cet homme? demanda le gouverneur qui interrompit en ce
moment les aveux de John Colden.

--C'tait M. Whip, rpondit celui-ci avec un accent si vrai que le
gouverneur ne douta pas un seul instant de sa sincrit.

--Continuez, dit-il, en regardant le prtendu M. Simouns qui demeurait
impassible.




XXV


M. Whip tait mort.

Ensuite, de son vivant, il tait gnralement dtest, non-seulement par
les prisonniers, mais encore par ses collgues.

Le gardien, qui tenait la plume, ne sourcilla pas.

Quand au gouverneur, il se borna  froncer lgrement le sourcil.

John Colden poursuivit.

--Entre un homme qui se vend et un homme qui l'achte, le march est
bientt conclu. Quand j'ai vu M. Whip si bien dispos, je lui ai
dit: allez-vous-en ce soir dans le Brook street, demandez  parler 
Suzannah, et elle vous en dira plus long que moi.

Et M. Whip est parti.

Cette rvlation de John Colden concidait trangement avec la
dposition de master Pin qui s'tait souvenu d'avoir ouvert la grille,
vers huit heures du soir,  M. Whip.

--Aprs? fit le gouverneur.

John Colden reprit:

--Quand nous avons eu soup, les autres ouvriers et moi, on nous a
enferms sparment, chacun dans une cellule, et je me suis endormi.

J'ai t rveill en sursaut par le bruit des verrous qu'on tirait, de
la serrure qu'on ouvrait et j'ai vu entrer M. Whip.

--Tout est prt, m'a-t-il dit.

--Vous avez vu Suzannah.

--Oui.

--Vous tes d'accord?

--Oui.

Je me suis habill et je l'ai suivi. Un autre gardien l'attendait sur le
seuil.

Tous les deux m'ont men au bout du corridor et ont ouvert une porte.

Alors j'ai vu, dormant sur son lit, le gardien-chef, celui qui m'avait
enferm.

Et M. Whip a dit, en regardant l'autre gardien:

--Il a pris une bonne prise. J'ai du fameux tabac, va!

Puis ils ont dtach la clef que M. Bardel portait  sa ceinture, et
nous sommes revenus dans le corridor.

M. Whip a dit alors  l'autre gardien:

--Tu tiens donc  ta place?

--Certainement, et, malgr l'argent que tu me donnes, j'aime autant ne
pas me compromettre.

--Alors, a dit M. Whip, prends une prise.

Et il lui a tendu sa tabatire.

Aussitt Jonathan...

--Ah! interrompit le gouverneur, ce gardien-l, c'tait Jonathan?

--Du moins, rpondit navement John Colden, c'tait le nom que lui
donnait M. Whip.

--Eh bien? dit le prtendu M. Simouns, qu'a fait Jonathan?

--Il n'a pas eu plutt aspir une prise de tabac qu'il s'est trouv pris
d'tourdissement et s'est assis.

Je ne sais pas ce qui est arriv, car nous avons continu notre chemin.

--Ah!

--M. Whip a ouvert la cellule du petit Irlandais et lui a dit:
Suis-nous.

L'enfant, qui avait une peur horrible de M. Whip, s'est habill sans mot
dire et nous l'avons emmen.

M. Whip nous a fait longer le corridor dans le sens oppos, puis avec la
clef qu'il avait prise  M. Bardel, il a ouvert le prau que nous avons
travers, et nous sommes arrivs dans le prau de la nouvelle prison.

Une corde pendait, et au pied de cette corde, il y avait un homme que
j'ai reconnu pour un des amis de Bulton et de Suzannah.

Alors M. Whip lui a dit:

--Voil l'enfant, o est l'argent?

--L'argent, a rpondu l'homme, il est l-haut; nous vous le donnerons.

--Je l'aime autant tout de suite.

--Montez, et vous trouverez l'argent...

M. Whip a paru se mfier.

--Allez le chercher, a-t-il dit, ou vous n'aurez pas l'enfant.

Une querelle s'est engage et M. Whip nous a menacs de rappeler les
sentinelles qu'il avait loignes et de nous faire arrter.

L'ami de Suzannah s'est empar de l'enfant qu'il a mis sur ses paules.

Puis il a voulu grimper aprs la corde.

M. Whip a voulu l'en empcher.

Alors, je suis intervenu. Une lutte s'est engage entre M. Whip et moi,
il m'a frapp de son poignard, j'ai ripost et je l'ai tu.

Pendant ce temps-l, l'ami de Suzannah avait grimp avec l'enfant.

Alors je me suis enroul cette mme corde autour du corps et on a essay
de me hisser. Mais la corde a cass et je suis retomb.

John Colden, qui paraissait avoir fait un suprme effort pour aller
jusqu'au bout, retomba alors sans force sur son oreiller.

--C'est bien, ce que tu as fait l, lui dit l'homme gris en patois
irlandais; aie confiance, je te sauverai... Calcraff ne t'aura pas.

--Je suis prt  mourir pour l'Irlande, rpondit John Colden d'une voix
faible.

Le gouverneur regarda le prtendu M. Simouns:

--Que pensez-vous de cela? dit-il.

L'homme gris fronait le sourcil:

--Je pense, dit-il, que, pour croire aveuglment  ce rcit, je voudrais
une preuve matrielle de la trahison de M. Whip et de l'innocence de
Bardel.

--Hein? fit le gouverneur.

--Sans doute, reprit l'homme gris, qui trouva le moyen de faire un signe
mystrieux  John Colden, signe qui voulait dire: Je n'ai l'air de
douter de tes paroles que pour leur donner plus de force et de crdit.

--Ah! vraiment? fit le gouverneur.

--Sans doute, rpta l'homme gris. Ce rcit est vraisemblable, mais
est-il vrai? N'est-il pas l'oeuvre de Bardel, dont cet homme serait le
complice?

--C'est ce que dit Jonathan.

--Jonathan ment peut-tre aussi...

--Alors, comment savoir la vrit?

--Je voudrais voir l'endroit o M. Whip est mort.

--C'est facile, dit le gouverneur.

Et il conduisit l'homme gris dans le prau de la nouvelle prison.

Alors celui-ci parut se livrer  une enqute des plus minutieuses.

Le soleil avait perc le brouillard et on voyait fort distinctement la
maison qui avait jou un rle dans le drame de la nuit.

--Je voudrais visiter cette maison, dit l'homme gris.

--Pourquoi?

--Votre Honneur verra...

Et l'homme gris fora le gouverneur  revenir sur ses pas,  sortir de
la prison, qu'il fallut retraverser tout entire et  gagner la rue en
passant par la grille de master Pin, de plus en plus inconsolable de sa
parent avec John Colden.

Puis ils suivirent le mur d'enceinte de la prison, au dehors, escorts
par le gardien qui avait recueilli la dposition de l'Irlandais.

La maison paraissait dserte.

Cependant une jeune fille ple, hve, vtue de haillons tait assise au
seuil de la porte.

L'homme gris alla droit  elle.

Le gouverneur de Cold Bath field qui ne savait ce qu'il voulait faire,
le suivit nanmoins.




XXVI


L'homme gris, que nous appellerons monsieur Simouns, toutes les fois
qu'il portera l'uniforme de policemen, se mit  questionner la jeune
fille.

--Vous paraissez souffrante, mon enfant, dit-il.

Elle leva les yeux au ciel et ne rpondit pas.

M. Simouns lui glissa dans la main une demi-couronne.

Alors ce visage ple et hve s'claira d'une joie suprme.

--Ah! dit la jeune fille, nous aurons donc du pain aujourd'hui, mon pre
et moi.

M. Simouns se tourna vers le gouverneur de la prison:

--Je supplie Votre Honneur, dit-il, de se montrer patient et de se
souvenir de ce proverbe, que les petites causes amnent les grands
effets.

--Faites tout ce que vous voudrez, rpondit le gouverneur.

Alors M. Simouns dit  la jeune fille:

--Est-ce que vous habitez cette maison, votre pre et vous?

--Oui, monsieur; c'est--dire, ajouta-t-elle, cette maison est  fin de
bail, et le lord  qui le terrain appartient, va la faire dmolir, parce
qu'elle est vieille et qu'on dit qu'elle peut s'crouler au premier
jour. Tout le monde s'en est all, except nous. Mon pre est vieux et
infirme, et l'hiver est bien dur. Comme nous ne savions pas o aller,
nous sommes rests.

--A quel tage?

--Au deuxime.

M. Simouns se pencha vers le gouverneur.

--C'est d'une fentre de cette maison, dit-il, qu'on a d lancer la
corde dans le prau.

--Je le crois aussi, rpondit le gouverneur.

Le prtendu agent de police continua  interroger la jeune fille.

--Ainsi, dit-il, il n'y a que votre pre et vous dans cette maison?

--Oui, monsieur, mais il y est venu du monde la nuit dernire.

--Ah!

--On a mme fait un tapage infernal, et j'ai eu bien peur, je vous jure.

--A quel endroit de la maison a-t-on fait ce tapage?

--Juste au-dessus de nous.

--Il y avait beaucoup de monde?

--Deux hommes et deux femmes. Une des deux femmes s'appelait Suzannah.

Le gouverneur tressaillit.

--Mon enfant, dit M. Simouns, puisque vous tes misrables, votre pre
et vous, je ne pense pas que vous refusiez de gagner honntement une
petite somme d'argent.

Des larmes brillrent dans les yeux de la jeune fille:

--Ah! monsieur, dit-elle, que faut-il faire?

--Nous dire tout ce que vous avez entendu cette nuit.

En mme temps, M. Simouns tira de sa poche une belle guine toute neuve.

De ple qu'elle tait, la jeune fille devint toute rouge.

--Entrons dans la maison, dit M. Simouns.

Et il se dirigea vers l'escalier, suivi du gouverneur et de la jeune
fille.

Au deuxime tage, ils trouvrent une porte entr'ouverte et ils
aperurent un vieillard couch sur un amas de vieille paille.

--C'est mon pre, dit-elle.

M. Simouns continua  monter.

A l'tage suprieur, il y avait une autre porte ouverte.

M. Simouns entra.

La corde  noeuds avait t retire de la fentre, mais elle tait
enroule sur le sol.

--Vous voyez, dit M. Simouns en se tournant vers le gouverneur, que je
ne m'tais pas tromp.

Puis, s'adressant encore une fois  la jeune fille:

--C'est ici, n'est-ce pas, qu'on a fait du bruit?

--Oui, monsieur. Les femmes sont venues d'abord dans la soire, puis un
homme qui portait un uniforme, pas comme vous, mais comme les gardiens
de Bath square.

--Ah! vraiment?

--Un grand maigre, avec de la barbe rouge. Il est entr chez nous et il
m'a demand si je m'appelais Suzannah. Sur ma rponse ngative, il est
mont plus haut et il s'est mis  parler tout bas avec les deux femmes.

--Vous n'avez pas entendu ce qu'ils disaient?

--Non. Seulement, il est parti, et dans l'escalier il a dit:--Foi de
Whip, vous pouvez compter sur moi.

--Oh! oh! fit M. Simouns en regardant le gouverneur...

--Aprs? dit celui-ci.

La jeune fille reprit:

--Il s'est coul une heure pendant laquelle je n'ai plus rien entendu.

Aprs cela des pas d'hommes se sont fait entendre dans l'escalier.

Comme nous n'avions jamais vu tout ce monde-l, j'ai eu bien peur et
j'ai ferm notre porte du mieux que j'ai pu.

Cependant je voulais savoir pourquoi ils venaient ainsi dans la maison
et je me suis hasarde  entr'ouvrir notre fentre.

Alors j'ai vu une corde qui pendait.

Puis un homme qui est descendu aprs cette corde.

Puis je n'ai plus rien vu et plus rien entendu durant un quart d'heure.

Aprs quoi des plaintes sont montes jusqu' moi. Puis un cri, et un
silence aprs le cri.

Et enfin l'homme qui tait descendu aprs la corde est remont.

Seulement, il avait quelque chose sur les paules. Il faisait si noir
et le brouillard tait si pais que je n'ai pas pu distinguer ce que
c'tait.

Mais, en haut, il m'a sembl que j'entendais des caresses, des
exclamations de joie et des baisers.

La corde pendait toujours.

Bientt il m'a sembl qu'elle se tendait et qu'on la hissait petit 
petit.

Certainement il y avait quelque chose de lourd attach au bout.

Tout  coup j'ai entendu un nouveau cri, puis un blasphme... et la
corde est remonte rapidement.

Une voix disait au-dessus de ma tte:

--La corde a cass. Pauvre John!...

--Ah! interrompit M. Simouns, vous avez entendu ce nom-l?

--Oui, monsieur.

--Aprs?

--Une des deux femmes a dit alors: Il faut pourtant sauver mon frre.

Un des hommes a rpondu: Nous n'avons pas le temps... et puis c'est
impossible... on nous prendrait tous...

Comme il disait cela, un cab s'est arrt dans la rue.

--Vite! a dit encore un des deux hommes, il faut partir. Nous n'avons
pas une minute  perdre.

--Mais l'argent de Whip? a repris la femme.

--Nous en aurions pour une heure  le retirer de sa cachette. Nous
viendrons le chercher la nuit prochaine, a-t-il rpondu.

Et ils sont tous partis.

M. Simouns regarda le gouverneur.

--En vrit, dit-il, si nous retrouvions cet argent et qu'il y eut mille
livres, Votre Honneur ne douterait plus, j'imagine, de la culpabilit de
M. Whip.

--Certes non, dit le gouverneur.

--Et de l'innocence de Bardel!

--Oh! fit le gouverneur, ds  prsent je suis convaincu que Bardel est
un honnte homme, incapable d'avoir manqu  son devoir.

--C'est gal, reprit M. Simouns, je voudrais bien retrouver l'argent.

--Mais o? dit le gouverneur.

--C'est ce que nous allons chercher, je ne suis pas agent de police pour
rien.

En mme temps il mit une seconde guine dans la main de la jeune fille
en lui disant:

--Vous pouvez vous en aller, mon enfant.

Et quand elle fut partie, M. Simouns, ou plutt l'homme gris, promena un
regard investigateur autour de lui:

--Vraiment, dit-il, je suis convaincu que l'argent destin  payer la
trahison de M. Whip est ici.

Cherchons...

--Cherchons, rpta le gouverneur.




XXVII


Le _Times_, le plus grand et le plus important des journaux de Londres,
contenait le lendemain le rcit suivant:

Il vient de se passer  Cold Bath field une srie d'vnements bizarres
et mystrieux qui appelleront, nous n'en doutons pas, l'attention de
l'autorit sur ses agents subalternes.

Un prisonnier s'est vad. Un gardien a t tu. Deux autres se sont
trouvs un moment compromis.

Parmi ces deux derniers, il en est un, M. Bardel, qui a vingt ans de
bons et loyaux services, et qui n'a d son salut et sa rhabilitation,
comme on va voir, qu' l'extrme habilet d'un agent de police, M.
Simouns.

Puis le _Times_ racontait tout au long ce que nous savons dj,
c'est--dire la version de John Colden sur l'vasion de Ralph; puis il
continuait:

Il n'y avait pas plus de raison d'ajouter foi au rcit de l'ouvrier
irlandais qu' celui du gardien Jonathan qui le contredisait de point en
point.

M. Simouns, ce prcieux dtective qui nous est venu de Liverpool, a
dbrouill cette nigme.

Il a d'abord dcouvert la maison qui avait servi  prparer l'vasion,
la corde dont on avait fait usage, et enfin, une jeune fille, locataire
de ladite maison, qui a pu donner plusieurs dtails fort importants, un,
entre autres, sur l'agent qui a succomb et qu'elle a vu venir dans la
maison, une heure auparavant, et s'entretenir  voix basse avec la fille
Suzannah.

Cependant M. Simouns, que le gouverneur accompagnait dans ses
investigations, ne s'est point content de ces preuves de l'innocence du
gardien-chef, M. Bardel.

Il a voulu plus encore, l'argent qui avait d payer la trahison du
gardien Whip.

Cet argent, il l'a trouv.

Aprs avoir vainement sond tous les murs et le plancher, mais domin
par la conviction que si l'argent existait, il tait dans cette maison,
M. Simouns a fini par dcouvrir qu'une des solives du plafond sonnait le
creux.

La solive a t force par un outil de menuisier et une liasse de
bank-notes s'en est chappe.

Il y avait mille livres rondes, et l'un des billets taient jasp de
quelques gouttes de sang qui attestaient le dernier haut-fait de
Bulton, ce bandit redoutable dont nous parlions dernirement et qui est
maintenant  Newgate, d'o il ne sortira, esprons-le, que pour monter
sur la plate-forme qui chavire, pour nous servir de l'expression
populaire si terriblement pittoresque.

M. Simouns tenait enfin la preuve matrielle qu'il avait cherche avec
tant de persvrance.

Le dnoment est facile  prvoir.

M. Bardel a t rintgr dans ses fonctions, et le gouverneur lui a
remis une gratification.

Jonathan a t congdi; les charges qui s'lvent contre lui n'tant
pas assez fortes pour qu'on puisse le dfrer  la justice.

John Colden, coupable d'assassinat, demeurera  Cold Bath field jusqu'
ce que sa blessure soit cicatrise.

Alors, il sera transfr  Newgate, et passera probablement aux
prochaines assises.

Nous tiendrons nos lecteurs au courant de son procs, qui sera,
trs-certainement, fort curieux.

Or, la lecture de cet article venait d'tre faite  haute voix dans la
sacristie de l'glise Saint-George par l'homme gris lui-mme  l'abb
Samuel.

--Eh bien! dit-il, en posant le journal sur une table, et regardant le
jeune prtre en souriant, comprenez-vous maintenant?

--Pas encore, dit l'abb Samuel.

--C'est pourtant facile.

--Comment?

--M. Simouns, c'est moi.

--Bon.

--La jeune fille, c'est moi qui l'ait aposte.

--Ensuite?

--L'argent trouv dans la poutre, c'est moi qui l'avait cach.

--Je commence  comprendre.

--Enfin, la tache de sang est tout simplement une tache de vin
additionne d'un peu d'ocre rouge. Grce  tout cela, ce pauvre Bardel
est innocent, et nous avons en lui un ami qui aura les plus grands
gards pour John Colden.

--Oui, mais celui-ci sera transport  Newgate.

--Certainement.

--Il sera jug.

--Sans doute.

--Condamn  mort.

--Trs-certainement.

--Eh bien.

Un sourire passa sur les lvres de l'homme gris:

--N'ai-je pas tir l'enfant de prison.

--Oui.

--Eh bien! j'arracherai John Colden  l'chafaud.

--Mais, dit encore l'abb Samuel, l'enfant est toujours en danger.

--Non, tant qu'il demeurera cach avec sa mre dans le logis du
sacristain de Saint-George.

--Ils ne peuvent pas y rester toujours.

--Aussi vais-je  prsent, m'occuper de les en faire sortir. J'ai trouv
un lieu d'asile inviolable pour l'enfant.

--Lequel?

--Christ's hospital.

--Le collge fond par Edward VI?

--Justement. Vous n'ignorez pas, continua l'homme gris, que les enfants
placs dans ce collge sont sous la protection du lord maire?

--Je le sais.

--Qu'ils jouissent de certains privilges d'origine moyen ge, et
portent un uniforme qui les fait respecter en tout lieux.

--Oh! sans doute.

--Supposez ceci, continua l'homme gris, que Ralph, une fois sous cet
habit, soit rencontr par un des policemen de Kilburn, ou par M. Booth
lui-mme, ou encore par un gardien de Bath square qui le reconnaisse.

--Bien.

--Les uns ou les autres auront beau faire. Protg par son habit,
l'enfant n'aura plus rien  craindre d'eux.

--Oui, certes dit l'abb Samuel, mais vous n'ignorez pas non plus que
l'admission  Christ's hospital est des plus difficiles.

--J'ai trouv le moyen d'y faire entrer Ralph.

--Comment cela?

--Vous vous souvenez qu' son arrive  Londres l'enfant a t vol par
mistress Fanoche.

--Sans doute.

--Qu'en voulait faire cette femme?

--Je l'ignore.

--Mais je le sais, moi, elle voulait le substituer  un enfant mort
qu'on lui rclamait.

--Eh bien?

--Cet enfant, s'il vivait, aurait le droit d'entrer  Christ's hospital.
Je vais donc rendre Ralph  mistress Fanoche.

--Ah! par exemple!

L'homme gris eut un nouveau sourire.

--Fiez-vous  moi, dit-il. Ne vous ai-je pas dj prouv que j'arrivais
 mon but?

--Quel homme tes-vous donc? fit l'abb Samuel qui regardait l'homme
gris avec une sorte d'admiration.

Il baissa la tte.

--Je suis, je vous l'ai dit, expliqua-t-il, un grand coupable que le
repentir a touch.

Et il se leva.

--O allez-vous? demanda le prtre.

--Chez mistress Fanoche, rpondit l'homme gris.

Puis il baisa le bas de la soutane de l'abb Samuel et sortit.

Il traversa l'glise et trouva Shoking  la porte.

Shoking lui dit:

Mistress Fanoche n'est pas revenue dans Dudley street.

--O est-elle donc?

--Elle est toujours dans Heath-mount,  Hampsteadt.

--Eh bien, dit l'homme gris, va chercher un cab et filons, car c'est
demain qu'arrive le pre de l'enfant mort.




XXVIII


Il ne rgnait pas une gaiet folle dans le cottage de Heath-mount, 
Hampsteadt,--lequel cottage, on s'en souvient, appartenait  mistress
Fanoche.

La nourrisseuse d'enfants s'y tait enferme de plus belle avec Mary
l'cossaise, depuis la disparition de Ralph.

Nous avons su vaguement, par le rcit que lord Palmure boulevers avait
fait  sa fille, ce qui s'tait pass aprs le dpart de l'homme gris
courant  la recherche de l'enfant.

Mais il est un personnage important de cette histoire que nous avons
perdu de vue un moment.

Nous voulons parler de la vieille dame osseuse qui portait des bsicles
sur le nez, et qui, durant le trajet de Londres  Hampsteadt, s'tait
vue, en rve, propritaire d'une jolie maison  Brighton et  la tte de
cent cinquante livres de revenu.

Elle tait demeure dans le fiacre, tandis que lord Palmure et les
prtendus agents de police entraient dans le jardin.

Puis elle avait entendu des cris, des exclamations d'tonnement et de
colre, elle avait vu courir des flambeaux  travers le jardin, et elle
en avait conclu qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire.

La peur l'avait prise, d'autant mieux que lord Palmure avait gard le
portefeuille qui contenait sa fortune  venir.

Puis, comme le bruit augmentait et que la voix perante de mistress
Fanoche se faisait entendre plus aigre encore que de coutume, elle
s'tait dit: je suis perdue!

Cette femme, qui battait les enfants de si bon coeur, avait une grande
terreur de mistress Fanoche.

Elle la hassait violemment, mais elle avait toujours trembl sous son
regard.

La vieille dame avait donc fini par s'vanouir.

Lorsqu'elle revint  elle, horreur! elle tait dans le cottage, couch
sur un lit, et deux femmes tait auprs d'elle, mistress Fanoche et Mary
l'cossaise.

La servante prenait sa revanche, et mistress Fanoche ne doutait plus de
la trahison de son associe.

Mary brandissait le martinet qui avait meurtri dj les paules de
Ralph, et elle disait, en regardant mistress Fanoche:

--Madame, laissez-moi faire, je vais la faire prir sous sous le fouet.

Mistress Fanoche avait fait un signe affirmatif.

Alors la gante tait tombe sur la vieille dame et l'avait rosse
d'importance.

Comme le quartier tait dsert personne n'avait entendu les hurlements
de la victime.

Enfin, mistress Fanoche avait jug la correction suffisante.

D'un geste, elle avait arrt Mary qui cessa de frapper en soupirant.

Mistress Fanoche dit alors  la vieille dame:

--Vous le voyez, misrable, vos abominables machinations ont tourn
contre vous. Plus que jamais vous tes en mon pouvoir, et s'il vous
prenait fantaisie d'aller me dnoncer  la police pour nos peccadilles
passes, vous seriez aussi punie que moi, puisque vous avez t ma
complice.

Le visage lamentable et baign de larmes de la vieille dame, qui s'tait
jete  genoux pour demander grce, attestait qu'elle partageait cette
conviction.

--Ds aujourd'hui, avait poursuivi mistress Fanoche, nous n'avons plus
rien de commun ensemble, et je vous chasse!

La vieille dame avait pleur, pri, suppli.

--Et si vous me chassez, disait-elle en sanglottant, que voulez-vous
donc que je devienne?

Il entrait probablement dans les vues de mistress Fanoche de ne pas se
brouiller avec son ancienne associe, car elle avait fini par se laisser
toucher et consenti  la voir retourner  Londres dans la maison de
Dudley street.

Le jour mme, la vieille dame avait repris ses fonctions, et replac les
malheureuses petites filles sous son fouet.

Mais mistress Fanoche tait demeure  Hampsteadt.

Elle envoyait Mary  Londres chaque jour pour lui rapporter ses
provisions et ses lettres.

Mais elle n'osait franchir la grille de son jardin.

Mistress Fanoche avait peur de trois choses:

La premire, c'est que lord Palmure ne ft faire une enqute.

La seconde, c'est que ces hommes qui taient venus lui rclamer Ralph ne
revinssent.

La troisime, c'est que miss mily et son poux n'arrivassent redemander
leur enfant.

Dix jours s'taient couls cependant, et les hommes n'taient pas
revenus, et elle n'avait pas entendu parler de lord Palmure.

Mary, la veille encore, tait revenue de Londres sans la moindre lettre
et affirmait que le _petit pensionnat_ marchait  merveille sous le
fouet de la vieille dame. Mais mistress Fanoche tait toujours en proie
 une anxit terrible.

Il tait, ce jour l, quatre heures de l'aprs-midi, et Mary, partie
depuis longtemps, n'tait pas revenue encore.

D'horribles pressentiments assaillaient mistress Fanoche.

Assise auprs de la fentre du parloir, qu'elle avait laisse
entr'ouverte, elle coutait, le coeur palpitant, le bruit des omnibus
qui passaient.

Enfin, l'un d'eux s'arrta  la grille et une femme en descendit.

C'tait Mary, la servante cossaise.

Mary avait une lettre  la main.

Mistress Fanoche sentit tout son sang affluer  son coeur.

Ce fut d'une main tremblante qu'elle prit la lettre, et, lorsqu'elle eut
jet les yeux sur la suscription, elle plit en reconnaissant l'criture
du major Waterley.

Le major n'crivait que deux lignes:

Demain, ma femme et moi, disait-il, nous serons chez vous. Nous avons
hte d'embrasser notre enfant.

Mistress Fanoche cacha sa tte dans ses mains et se prit  trembler de
tous ses membres.

--Que faire? que devenir? mon Dieu murmurait-elle.

--Madame, rpondit Mary, c'est bien simple. La vieille dame dira que
vous tes en voyage.

--Avec l'enfant?

--Sans doute.

--Oh! dit mistress Fanoche, si on lui met dix guines dans la main, elle
dira o je suis. Ne nous a-t-elle pas trahies une fois dj.

--a, c'est vrai, dit la vindicative cossaise. Eh bien! si nous
partions rellement d'ici?

--Mais o aller?

--Je ne sais pas, dit Mary; dans mon pays, si vous voulez.

--Le major portera une plainte  la police, et la police arrive toujours
 tout savoir.

--C'est vrai tout de mme, soupira l'cossaise.

--On dcouvrira Wilton; le misrable avouera tout... et nous serons
condamnes.

--A mort, dit l'cossaise. Nous serons pendues, madame. Heureusement que
la vieille dame y passera comme nous.

Et Mary parut se consoler du triste sort qui l'attendait, en songeant
que ce sort serait partag par son ennemie.

Mais comme mistress Fanoche se dsolait de plus belle, un nouveau bruit
se fit dans le jardin.

A Londres, en hiver, la nuit arrive de bonne heure, grce  ce
brouillard rouge qui monte ternellement de la Tamise et se rpand sur
la ville.

Les deux femmes se levrent pouvantes.

Elles ne voyaient rien, mais elles entendaient des pas dans le jardin.

Pourtant Mary tait bien certaine d'avoir referm la grille.

Les pas approchaient.

Bientt deux silhouettes apparurent dans le brouillard, puis un homme
enjamba la croise.

Alors mistress Fanoche jeta un cri.

Elle avait reconnue cet homme: c'tait le mendiant Shoking.

Et derrire lui, un autre homme apparut, et mistress Fanoche le reconnut
pareillement.

C'tait celui qui lui avait rclam Ralph dix jours auparavant, avec un
accent d'autorit.

Cependant l'homme gris n'avait plus son costume traditionnel.

Il avait revtu l'habit de policeman de M. Simouns et mistress Fanoche,
dfaillante, murmura d'une voix brise:

--Ah! on vient nous arrter!




XXIX


L'homme gris tait arm et Shoking aussi.

Tous deux avaient un revolver et un poignard, qu'ils montrrent tout
d'abord  mistress Fanoche.

--Ma chre dame, dit l'homme gris, vous savez aussi bien que moi que
vous n'avez pas de voisins, que, s'il vous prenait fantaisie d'appeler,
on ne viendrait pas  votre secours.

D'ailleurs, l'habit que je porte doit vous prouver que personne ne vous
prterait main-forte.

Mistress Fanoche, en proie  une terreur inoue, s'tait jete  genou
et joignait les mains en demandant grce.

L'homme gris fit un signe  Shoking:

--Emmne cette fille dit-il en dsignant Mary l'cossaise, conduis-la
 la cuisine et tiens-la en respect. J'ai besoin de rester seul avec
madame.

Shoking obit.

L'cossaise, malgr sa force herculenne, comprit, en prsence du
revolver et du poignard de Shoking, qu'il n'y avait pas  plaisanter, et
elle le suivit.

Alors l'homme gris dit  mistress Fanoche:

--Ma chre dame, rassurez-vous un peu, je vous prie, et laissez-moi vous
dire tout de suite que je ne viens pas vous arrter.

Ces mots produisirent un effet magique.

Mistress Fanoche se releva, attacha un regard avide sur son nocturne
visiteur, et se suspendit pour ainsi dire  ses lvres.

--Je ne vous arrterai pas, poursuivit-il, bien que j'en aie le pouvoir
et que j'aie, en outre, la preuve de tous vos crimes; si je le faisais,
c'est que nous n'aurions pas pu nous entendre, et vous tes, cependant,
une femme d'esprit.

Mistress Fanoche tressaillit.

Elle se trompa mme au sens vritable de ces dernires paroles et crut
qu'elle avait affaire  un homme de police qui ne demandait pas mieux
que de la laisser chapper, si elle payait une somme convenable.

--Hlas! monsieur, dit-elle, je ferai tout ce que je pourrai; mais je ne
suis pas riche...

Un sourire vint aux lvres de l'homme gris:

--Vous vous trompez, dit-il, je ne veux pas d'argent.

--Ah! fit mistress Fanoche, stupfaite.

--coutez-moi bien et asseyez-vous l, prs de moi.

Mistress Fanoche obit.

--Voyons poursuivit-il, laissez-moi jeter tout d'abord un coup d'oeil
sur votre situation. Vous avez commis assez de crimes pour faire pendre
dix personnes.

Mistress Fanoche frissonna.

--Demain le major Waterley vous rclamera son fils, et ce fils vous ne
pourrez le lui rendre.

--Hlas! dit-elle en pleurant.

--Le major portera une plainte, et vous irez  Newgate, o l'on vous
tissera un collier de chanvre.

Le tremblement nerveux de mistress Fanoche reparut.

--Cependant, il y a moyen de tout arranger.

Elle leva de nouveau sur lui un oeil anxieux.

--L'enfant perdu est retrouv, dit l'homme gris.

Mistress Fanoche jeta un cri.

--Et vous pouvez le reprsenter au major comme son fils.

Cette fois, mistress Fanoche jeta un grand cri et se leva tout debout.

--L'enfant est retrouv s'cria-t-elle.

--Oui.

--O est-il?

--Je l'ai en mon pouvoir.

--Et vous me le rendriez?

--Non, mais je le placerai dans une maison o vous pourrez conduire miss
mily et Waterley en toute sret. Ils l'y trouveront.

--Je ne comprends pas, dit mistress Fanoche.

--Il est inutile que vous compreniez, pour le moment du moins, dit
l'homme gris.

Puis il prit mistress Fanoche par la main et la conduisit vers la
croise, qui tait toujours ouverte, et lui montrant le grand mur qui
fermait le jardin  l'ouest:

--Il y a l une maison?

--Oui.

--Elle est dserte?

--Toujours en hiver.

--Elle sera habite demain.

--Ah! fit mistress Fanoche, et par qui?

--Par un vieux monsieur que vous irez voir en vous levant, et qui vous
dira ce que vous aurez  faire.

--Mais... l'enfant?

--L'enfant sera auprs de lui.

--Seul?

--Non, avec sa mre.

Mistress Fanoche ouvrait de grands yeux, en mme temps qu'une certaine
dfiance la reprenait.

--Mais, dit-elle, je ne connais pas la personne dont vous parlez, et je
ne sais pas mme son nom.

--Cette personne s'appelle monsieur Lirton.

--Ah! Et je n'aurai qu' me prsenter?

--Vous serez reue sur-le-champ.

Et comme le visage de mistress Fanoche exprimait toujours la dfiance,
l'homme gris lui dit en souriant:

--Vous ne me croyez pas...

--Mais, dame! rpondit la nourrisseuse d'enfants, tout cela est au moins
bizarre...

--Mais tout cela arrivera, reprit-il. Maintenant, laissez-moi vous
donner un dernier conseil. Croyez aveuglment  ce je vous dis, et
faites ce que je vous commande. S'il en tait autrement, vous pourriez
bien aller demain soir coucher  Newgate.

Mistress Fanoche frissonna de nouveau.

--J'obirai, dit-elle.

--Et ne cherchez pas  fuir, ajouta-t-il, car vous ne seriez pas hors de
cette maison sans tre arrte.

Faites ce que je vous commande, et vous serez satisfaite.

--Mais, monsieur, dit encore la nourisseuse, que le regard dominateur de
l'homme gris pntrait jusqu'au fond de l'me, cet enfant a un caractre
nergique; il a une raison au-dessus de son ge.

--Eh bien?

--Il protestera devant le major qu'il n'est pas pas son fils et il se
plaindra de moi.

--Vous vous trompez encore. Je vous engage ma parole qu'il vous sautera
au cou et fera et dira tout ce que vous voudrez...

Cette fois l'tonnement de mistress Fanoche devint presque de la
stupeur.

L'homme gris prit son chapeau.

--Adieu, madame, dit-il,  demain.

Et il ouvrit la porte du parloir et appela Shoking qui tait  la
cuisine avec Mary l'cossaise.

Cinq minutes aprs, le prtendu agent de police qu'on appelait 
Scotland-yard M. Simouns, roulait vers Londres en compagnie de Shoking,
dans un cab qu'ils avaient laiss au coin de Heathmount.

Shoking marchait depuis quinze jours d'tonnements en tonnements,  la
suite de ce matre qu'il s'tait donn.

Aussi avait-il fini par ne plus lui faire de questions et par trouver
tout naturel.

L'homme gris lui et dit qu'ils allaient prendre la cathdrale de Saint
Paul sur leurs paules et la transporter  Hyde-Park, que Shoking et
dit simplement:

--Allons! cela doit tre possible.

Le cab roula rapidement et rentra au coeur de Londres en moins d'une
demi-heure.

L'homme gris s'tait envelopp d'un grand manteau qui dissimulait
entirement son uniforme de policeman.

Au coin d'Holborne street, le cab s'arrta.

Tous deux mirent pied  terre devant une maison assez chtive.

L'homme gris dit  Shoking:

--Suis-moi.

Et il s'engouffra dans une alle humide et sombre, ajoutant tout bas:

--Nous avons de la besogne cette nuit.

--Cela ne m'tonne pas, rpondit Shoking.

--Sais-tu o nous allons?

--Non.

--Nous allons dterrer un mort.

Si habitu qu'il ft aux excentricits de l'homme gris, Shoking ne put
se dfendre de cette question:

--Il y a donc un mort dans cette maison?

Mais l'homme gris ne rpondit pas, et il enfila l'escalier dont il monta
lestement les degrs.




XXX


L'homme gris allait faire dans cette maison une chose bien simple et que
le bon Soking aurait d comprendre du premier coup.

Il allait quitter son habit de policeman et prendre des vtements
ordinaires.

Shoking le vit s'arrter au deuxime tage, tirer une clef de sa poche
et ouvrir une porte.

Aprs quoi, il se procura de la lumire, et alors Shoking put voir o il
tait.

Il se trouvait au seuil d'une chambre en tout semblable au logement d'un
ouvrier honnte, laborieux et qui est sans femme ni enfants.

Un lit de bois blanc, une table, deux chaises, un porte-manteau o
taient appendus quelques habits, dans un coin une malle en bois, et un
pole en faence.

Tel tait l'ameublement.

Cependant l'homme gris tait entr comme chez lui et Shoking lui dit:

--Ce n'est pourtant pas ici que vous demeurez?

--Ici et ailleurs, rpondit l'homme gris, j'ai une demi-douzaine de
logis dans Londres.

--Voil qui est joliment commode! murmura Shoking avec un soupir. De
cette faon on est toujours sur de ne pas coucher dehors.

L'homme ne put rprimer un sourire.

Puis, regardant Shoking:

--Eh bien! lui dit-il, quand j'aurai termin ma tche, accompli mon
oeuvre, lorsque je n'aurai plus besoin de toi, je rcompenserai tes
services.

--Oh! fit Shoking, je ne vous sers pas par intrt, croyez-le bien.

--Je le sais, mais a ne m'empchera pas de te donner une petite maison
hors de Londres, o tu pourras vivre comme un gentleman.

Et l'homme gris quitta sa tunique courte et s'affubla d'un vieil habit
tout rp et d'un chapeau sans bord.

En mme temps ses favoris roux tombrent, et Shoking, bien qu'il eut t
souvent tmoin de ces mtamorphoses, Shoking se mit  rire en disant:

--Le plus rus des policemen n'est qu'un imbcile auprs de vous.

Ainsi vtu, l'homme gris ouvrit sa malle et en retira une petite bche
courte, mais toute neuve, qui tait enveloppe dans un morceau de toile
cousu en forme de sac, lequel renfermait en outre, un marteau, un ciseau
 froid et un tournevis.

--Prends cela, dit-il  Shoking. Ce sont les outils dont nous avons
besoin.

Et il tira de sa malle un dernier objet qui attira bien autrement
l'attention de Shoking.

Cet objet tait une lanterne.

Mais non point une lanterne ordinaire, comme en portent les gens des bas
quartiers o le gaz est rare.

Elle avait quatre verres de couleur diffrente: un blanc, un bleu, un
rouge et un vert.

--Une drle de lanterne! dit Shoking.

--Et dont je vais te montrer les qualits et l'utilit, dit l'homme
gris.

Il ouvrit la lanterne et pressa un ressort.

Aprs quoi il alluma le bout de bougie qui se trouvait au centre.

Et, cela fait, il souffla la chandelle qui brlait sur le pole.

Shoking vit alors qu'un seul ct de la lanterne tait clair et
projetait une flamme blanche comme les feux d'un diamant.

--Mais c'est le soleil, a, dit-il.

L'homme gris pressa un ressort.

La clart blanche s'teignit. Une flamme verte, qui changeait de ton 
chaque seconde lui succda.

Celle-l tait sans rayonnement, et on et dit un de ces gaz qui
planent la nuit au-dessus des tangs ou des endroits putrides, et qui
s'teignent tout  coup.

Puis, le ressort joua deux fois de suite encore, et la lumire devint
rouge, puis bleue,  la nave admiration du bon Shoking.

--Une singulire lanterne, en vrit! rpta-t-il.

--Eh bien! dit l'homme gris, coute-moi maintenant. Tu sais que la loi
punit de l'emprisonnement, et souvent mme de la dportation, ceux qui
violent une spulture?

--Oui, certes.

--C'est pourtant ce que nous allons faire.

--Et s'il en est ainsi, dit Shoking, c'est que vous avez des raisons.

--Naturellement. Seulement je ne veux pas que nous allions en prison et
c'est pour cela que j'ai fait faire cette lanterne.

Shoking regardait toujours la lanterne qui jetait alternativement des
feux verts, rouges et bleus.

--As-tu pass quelquefois auprs de Saint-Paul, la nuit, en t, aprs
qu'il a plu?

--Trs-souvent.

--Ces flammes ne te rappellent rien?

--Oh! si fait, dit Shoking, on en voit quelquefois de pareilles sur les
tombes du cimetire qui entoure l'glise. Elles se promnent comme si on
les portait  la main.

--Et elles changent de couleur?

--Trs-souvent. Il y a des gens qui disent que ce sont les mes
des morts qui redescendent sur la terre pour voir si leur corps est
tranquille.

--Non, dit l'homme gris en souriant, ce sont des gaz et des
phosphorescences qui se dgagent des matires en putrfaction. Mais je
ne me plains pas de cette croyance, qui est consolante, aprs tout, et
qui nous sera d'un certain secours cette nuit.

--Comment cela?

--C'est ce que je t'expliquerai en chemin. Viens.

Et l'homme gris teignit sa lanterne et la mit dans sa poche, ainsi
qu'un briquet.

Shoking avait jet sur son dos le sac d'outils.

Ils refermrent la porte de la chambre et descendirent sans lumire.

Une fois dans la rue, l'homme gris regarda l'heure  la pendule d'un
public-house.

Il tait neuf heures.

--Nous avons un bout de chemin  faire, dit-il; mais nous arriverons
encore trop tt. Allons  pied.

Le brouillard tait trs-pais: si pais mme, que la circulation des
voitures tait presque interrompue.

Ils descendirent Holborne street, entrrent dans Oxford, qui en est la
continuation, et d'Oxford, ils gagnrent le quartier irlandais qu'ils
traversrent, se dirigeant toujours vers la Tamise.

--coute bien, disait l'homme gris, et tu vas comprendre. Il n'y a gure
de policemen aux alentours de l'glise Saint-George.

--Les pauvres gens n'ont pas besoin d'tre gards avec autant de soin
que les riches, dit Shoking.

--Mais il y a toujours des mendiants qui ne savent o coucher, des
ivrognes attards qui cherchent un public-house encore ouvert.

Voil les gens que je crains, et en vue de qui j'ai fabriqu cette
lanterne.

--Ah! fit Shoking, comment?

--Entrer dans le cimetire n'est rien, puisque le gardien de l'glise
viendra nous ouvrir.

--Bon!

--Le brouillard est assez pais pour qu' travers les grilles on ne
nous aperoive pas, et nous ne ferons pas grand bruit, mais encore
faudra-t-il y voir?

--C'est juste, dit Shoking.

--Une lanterne ordinaire nous trahirait, tandis que ces flammes vertes,
rouges et bleues mettront en fuite les rdeurs de nuit, qui feront un
signe de croix et prieront pour les pauvres mes en peine.

--Comment ne pas suivre au bout du monde un homme qui a des ides comme
vous! s'cria Shoking enthousiasm.

L'homme gris ne rpondit pas  ce compliment.

Ils arrivrent dans le Strand, descendirent au pont de Waterloo, et 
l'entre, tandis qu'il fouillait dans sa poche pour y prendre le penny
de rigueur, il regarda la Tamise.

La Tamise avait disparu dans le brouillard et les rverbres du pont
taient invisibles.

--Une belle nuit pour dterrer un mort, murmura Shoking.

Et tous deux s'engagrent sur le pont.




XXXI


Le pont de Waterloo travers, l'homme gris et Shoking se trouvrent
dans cette partie de Londres situe sur la rive droite qu'on appelle le
Southwark.

De l  Saint-George, le trajet tait court.

Nanmoins l'homme gris vita les rues larges et les voies frquentes,
et se dirigea vers la cathdrale catholique par ces petites ruelles dans
lesquelles, la nuit prcdente, il avait suivi la mre du pauvre garon
mort d'amour.

Le brouillard s'paississait selon l'ordinaire.

C'est entre neuf heures du soir et deux heures du matin qu'il atteint,
sur les deux rives de la Tamise, sa plus extrme densit.

L'glise en tait enveloppe, et  peine son clocher parvenait-il 
dchirer cette enveloppe de brumes.

Cependant une lumire tremblottait dans le clocher et ressemblait  la
lueur d'un cigare, tant elle tait faible et sans rayons.

--Le sacristain nous attend, dit l'homme gris.

Et il contourna le mur du cimetire pour arriver jusqu' la grille.

La grille tait tout contre, pour nous servir d'une expression familire
que tout le monde comprend.

Shoking la poussa et elle tourna sans bruit sur ses gonds.

Quand ils furent dans le cimetire, l'homme gris dit  Shoking:

--Donne-moi la main; tu pourrais te heurter  quelque tombe. Moi, je
connais le chemin.

--Brrr! fit Shoking, si on m'avait dit, il y a huit jours, que je me
promnerais la nuit dans un cimetire, je n'aurais pas voulu le croire.
Je n'ai pas peur des morts, prcisment, mais je prfrerais le gazon de
Hyde-Park.

--Gentleman! fit l'homme gris d'un ton moqueur.

--C'est que, voyez-vous, continua Shoking, on a beau dire, mais les
morts ne peuvent pas tre contents.

L'homme gris ne rpondit pas.

Mais il continua son chemin, tranant toujours  sa suite Shoking, qui
avait le frisson et sentait ses cheveux se hrisser.

Ils arrivrent ainsi  la porte perce derrire le choeur.

L'homme gris n'eut qu' frapper trois coups, et elle s'ouvrit presque
aussitt.

Le vieux sacristain apparut, son surplis blanc sur les paules et sa
lampe  la main.

--Tout va bien? lui demanda l'homme gris.

--Oui, votre Honneur. La mre et l'enfant sont toujours l-haut.

--Et ils m'attendent?

--Sans doute. L'abb Samuel est venu ce soir.

--Ah!

--Il les a vus et il m'a dit que je pouvais vous obir aveuglment.

--Il a eu raison, dit l'homme gris en pntrant dans l'glise.

--Aussi vous obirai-je, ajouta le sacristain.

--Quoi que je fasse ou dise?

--Sans doute, puisque l'abb Samuel le veut. Nous brlerions l'glise,
s'il nous le commandait.

L'homme gris se tourna vers Shoking.

--Attends-moi ici, sur ce banc, dit-il.

--O donc allez-vous?

--Dans le clocher.

Et il se dirigea vers la porte de l'escalier en colimaon qui conduisait
au logis du sacristain.

Ce dernier suivait l'homme gris, qui lui dit encore.

--L'Irlandaise est-elle couche?

--Elle, non, mais son fils dort.

--Je n'ai affaire qu' elle.

Et il monta sans bruit, probablement pour ne pas troubler le repos de
l'enfant.

Que se passa-t-il entre l'Irlandaise et lui?

Shoking ne le sut pas.

Mais il attendit prs d'une heure, tremblant de tous ses membres
et n'osant parler au sacristain, tant le bruit de sa voix, que
rpercutaient les chos de l'glise, l'effrayait.

--Je n'ai pas peur des vivants, pensait-il, non bien sr. Shoking est
brave autant qu'il est gentleman, chacun sait a, mais j'ai peur des
morts... Oh! mais peur!...

Le pauvre diable, malgr sa confiance aveugle dans l'homme gris,
regrettait en ce moment les mauvais jours passs et se disait encore:

--J'aimerais bien mieux tre couch le ventre vide sous les votes
d'Adelphi.

Enfin, l'homme gris revint.

--As-tu ton sac? dit-il  Shoking.

--Le voil.

--En route, alors...

--Mais, dit Shoking, c'est donc srieux?

--Quoi donc?

--Que nous allons dterrer un mort?

--Oui.

A son tour, le vieux sacristain eut un geste d'tonnement.

--L'abb Samuel ne vous a-t-il pas dit de m'obir, fit l'homme gris.

--Oui, Votre Honneur.

--Eh bien! coutez mes recommandations. A quelle heure ouvrez-vous la
grille du cimetire?

--Aussitt que j'ai sonn l'_Angelus_.

--Par consquent, une heure avant le jour.

--A peu prs.

--Nous nous en irons cette nuit, et nous emmnerons avec nous
l'Irlandaise et son fils.

--Ah! fit le sacristain.

--Quand nous serons partis, vous fermerez la grille.

--Bien.

--Et vous irez vous coucher, et vous attendrez, pour l'ouvrir, que le
jour soit venu tout grand. Comprenez-vous pourquoi?

--Non.

--C'est  la seule fin que la pauvre femme vtue de deuil qui vient tous
les matins avant le jour prier sur une tombe, ne puisse venir demain.

--C'est donc cette tombe?...

--Celle-l mme; mais, dit encore l'homme gris, rassurez-vous, nous
n'emporterons ni le corps ni le cercueil. Demain vous irez chercher le
fossoyeur et vous lui ferez remettre du gazon sur la tombe de faon que
la pauvre femme ne s'aperoive de rien.

Alors l'homme gris tira sa lanterne et l'alluma  la lampe du
sacristain.

Puis il fit jouer le ressort de faon  masquer trois des faces et  ne
laisser dcouverte que la quatrime, qui se mit aussitt  rpandre un
feu verdtre autour d'elle.

--Viens, dit-il encore  Shoking.

Celui-ci chancelait en marchant.

Lorsqu'ils furent revenus dans le cimetire, la promenade  travers les
tombes recommena.

L'homme gris agitait sa lanterne, tantt l'levant  la hauteur de sa
tte, tantt l'abaissant vers le sol, pour lui donner l'apparence d'un
vritable feu follet.

Quelquefois il l'approchait d'une pierre tumulaire, regardait
l'inscription et disait:

--Ce n'est pas ici...

Enfin il trouva la tombe de Dick Harrisson.

Alors, comme Shoking tremblait toujours, il lui dit:

--Tiens-moi la lanterne et donne-moi le sac.

Il l'ouvrit, y prit la bche, s'agenouilla sur le gazon et se mit 
creuser lentement.

De temps en temps il interrompait sa besogne pour reprendre la lanterne
dont il changeait la flamme.

Enfin la bche rendit un son mat.

Elle venait de heurter le cercueil...

Alors Shoking sentit une sueur glace perler  son front, la lanterne
lui chappa des mains et s'teignit.




XXXII


La lanterne teinte, l'homme gris et Shoking se trouvrent dans la plus
complte obscurit.

Les dents de Shoking s'entre-choquaient, et l'homme gris comprit qu'il
tait en proie  une de ces terreurs superstitieuses que le raisonnement
ne peut arriver  dominer.

Il s'arrta dans sa funbre besogne, laissa sa bche sur le tertre
entam,  force de ttonner retrouva sa lanterne, et dit alors 
Shoking:

--Viens, tu finirais par me trahir... triple poltron que tu es!

Comme Shoking chancelait, il le prit dans ses bras et l'emporta.

--Pardonnez-moi... pardonnez-moi, balbutiait Shoking... c'est plus fort
que moi... mais c'est le bruit de la bche sur ce cercueil... oh! ce
bruit.

Au lieu de retourner vers l'glise, l'homme gris se dirigea au contraire
vers la grille qui tait entr'ouverte.

Cette grille franchie, Shoking respira plus  l'aise.

Alors l'homme gris le remit sur ses pieds.

--Voyons, dit-il, as-tu toujours peur?

L'accs de terreur tait pass. Shoking prit la main de l'homme gris et
la porta  ses lvres:

--Pardonnez-moi! rpta-t-il. C'est la premire fois que je vous fais
dfaut, matre, ce sera la dernire.

Autour du cimetire, il y a une sorte de square, et dans ce square des
bancs.

L'homme gris fit asseoir Shoking sur l'un d'eux et lui dit encore:

--Auras-tu peur ici?

--Oh! non.

--Si tu voyais venir quelqu'un, si tu entendais du bruit, serais-tu
assez matre de toi pour me donner un signal?

--Oui, je vous le jure.

--Eh bien! reste.

--Je donnerai un coup de sifflet.

--Non, dit l'homme gris, mais tu te mettras  chanter le _Rule
britannia_.

--Parfait, dit Shoking, qui commenait  avoir honte de sa peur.

--Je vais faire la besogne tout seul, dit l'homme gris.

Comme il allait s'loigner, Shoking le retint:

--Matre, dit-il, est-ce que vous me ferez porter le cadavre?

A cette question l'homme gris tressaillit.

--Au fait, dit-il, si tu as peur, c'est un peu ma faute, j'aurais d te
dire tout d'abord ce dont il s'agissait. coute-moi donc bien et achve
de te rassurer. Je ne veux pas emporter le cadavre.

--Ah! dit Shoking avec un redoublement d'tonnement.

--Je ne suis pas un Burker, continua l'homme gris, et je ne vends pas
des morts aux amphithtres de dissection.

--Mais alors?

--Alors j'ai besoin d'ouvrir la bire, de prendre dedans des papiers
importants pour notre cause, voil tout.

As-tu toujours peur?

--Non, dit Shoking, et je suis prt  vous suivre de nouveau dans le
cimetire.

--Oh! rpondit l'homme gris, j'aime autant que tu restes ici.

Et il retourna dans le cimetire, et,  l'aide d'un briquet, ralluma sa
lanterne.

Un silence profond rgnait autour de l'glise.

L'homme gris, arriv sur la tombe, mit sa lanterne au ton vert, la posa
 terre et se mit  la besogne.

A Londres les fosses sont peu profondes; cela tient  ce que, de sicle
en sicle, on a superpos des couches de cadavres, ne pouvant agrandir
les cimetires.

Il n'y avait donc pas un pied de terre sur la bire de Dick Harrisson,
et l'homme gris eut bientt mis le cercueil  dcouvert.

Alors, l'espace d'une seconde, il fit passer sa lanterne au feu blanc,
qui seul pouvait lui donner assez de clart pour ce qu'il voulait voir.

La bire tait-elle cloue ou ferme par des vis?

Dans le premier cas, il allait tre oblig de se servir d'un marteau et
de faire un peu de bruit.

Il lui faudrait peut-tre mme briser le couvercle de la bire.

Mais la vive clart qui s'chappa de la lanterne lui permit de se
rassurer sur-le-champ.

La bire tait garnie de quatre vis qui assujettissaient le couvercle.

Ds lors la besogne tait facile, et la lanterne repassa au feu vert.

Il prit dans le sac de toile un petit outil avec lequel il se mit 
dvisser le couvercle.

Ce fut l'affaire de quelques minutes.

En ce moment une voix traversa l'espace.

L'homme gris reconnut la voix de Shoking qui entonnait le _Rule
britannia_.

En mme temps un bruit de pas retentit dans le lointain.

L'homme gris se mit  agiter sa lanterne en tous sens.

Tantt elle montait dans l'air, tantt elle rasait le sol comme un feu
follet, tantt encore elle avait l'air d'une toile filante qui traverse
l'espace.

Les pas que l'homme gris avait entendus, s'loignrent alors
prcipitamment, et Shoking cessa de chanter.

Deux hommes du peuple qui sortaient de quelque public-house avaient vu
le feu vert, et persuads que c'tait une me en peine, ils avaient pris
la fuite.

Le danger tait pass et l'homme gris se remit l'oeuvre.

Il enleva le couvercle. Alors le pauvre mort lui apparut envelopp dans
son suaire.

O taient les papiers?

L'homme gris hsitait  toucher le cadavre de ses mains et  le
soulever, non par peur, mais par un sentiment de respect facile 
comprendre. Il se dcida donc  dmasquer une seconde fois sa flamme
blanche, en approchant la lanterne de la bire, dans laquelle elle
projeta sur-le-champ une vive clart.

Une grosse enveloppe de papier gris tait place entre la tte du mort
et la paroi suprieure de la bire.

L'homme gris la prit et la tira  lui avec tant de prcaution, que la
tte du mort ne remua pas.

La profanation n'avait pas eu lieu, et le sommeil du mort n'avait point
t troubl.

--Adieu, mon pauvre Dick, dit alors l'homme gris, dors en paix, tu seras
veng!

Et il replaa le couvercle, aprs avoir de nouveau fait succder le ton
vert  la flamme blanche.

Le couvercle reviss, il refoula la terre sur la tombe et la bire eut
bientt disparu sous elle.

L'homme gris teignit sa lanterne, glissa l'enveloppe dans sa poche,
emporta le sac d'outils, et se dirigea vers l'glise.

Le sacristain l'attendait dans le choeur.

--L'enfant est-il veill? demanda-t-il.

--Oui, rpondit le sacristain.

--Allez prvenir la mre qu'elle peut descendre.

Le sacristain se dirigea vers l'escalier du clocher, laissant l'homme
gris perdu dans les tnbres du choeur.

Quelques minutes aprs, il reparut suivi de l'Irlandaise qui tenait son
enfant par la main.

Ralph reconnut l'homme gris et lui tendit les bras.

--Viens, mon enfant, dit celui-ci.

Et il ajouta en regardant la mre:

--Je vais le porter.

Il le prit dans ses bras, en effet, franchit de nouveau la porte du
choeur, et, suivi de l'Irlandaise, il traversa le cimetire.

Shoking attendait toujours  la mme place.

--Maintenant, lui dit l'homme gris, il s'agit de trouver un cab et de
filer  Hampsteadt.

Et, tandis qu'ils s'loignaient, le vieux sacristain, fidle aux ordres
qu'il avait reus, traversa le cimetire  son tour, et vint fermer la
grille.


FIN DU DEUXIME VOLUME






End of the Project Gutenberg EBook of Les misres de Londres
by Pierre Alexis de Ponson du Terrail

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISRES DE LONDRES ***

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

