The Project Gutenberg EBook of Le livre des masques, by Remy de Gourmont

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Title: Le livre des masques
       Portraits symbolistes

Author: Remy de Gourmont

Release Date: October 16, 2005 [EBook #16886]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LE LIVRE DES MASQUES

Par

REMY DE GOURMONT


PORTRAITS SYMBOLISTES

GLOSES ET DOCUMENTS SUR LES CRIVAINS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI


LES MASQUES, AU NOMBRE DE XXX, DESSINS PAR F. VALLOTTON


Troisime dition

PARIS

1896


       *       *       *       *       *


PRFACE


Il est difficile de caractriser une volution littraire  l'heure o
les fruits sont encore incertains, quand la floraison mme n'est pas
acheve dans tout le verger. Arbres prcoces, arbres tardifs, arbres
douteux et qu'on ne voudrait pas encore appeler striles: le verger est
trs divers, trs riche, trop riche;--la densit des feuilles engendre
de l'ombre et l'ombre dcolore les fleurs et plit les fruits.

C'est parmi ce verger opulent et tnbreux qu'on se promnera,
s'asseyant un instant au pied des arbres les plus forts, les plus beaux
ou les plus agrables.

Quand elles le mritent par leur importance, leur ncessit, leur
-propos, les volutions littraires reoivent un nom; ce nom trs
souvent n'a pas de signification prcise, mais il est utile: il sert de
signe de ralliement  ceux qui le reoivent, et de point de mire  ceux
qui le donnent; on se bat ainsi autour d'un labarum purement verbal. Que
veut dire Romantisme? Il est plus facile de le sentir que de l'expliquer.
Que veut dire Symbolisme? Si l'on s'en tient au sens troit et
tymologique, presque rien; si l'on passe outre, cela peut vouloir dire:
individualisme en littrature, libert de l'art, abandon des formules
enseignes, tendances vers ce qui est nouveau, trange et mme bizarre;
cela peut vouloir dire aussi: idalisme, ddain de l'anecdote sociale,
antinaturalisme, tendance  ne prendre dans la vie que le dtail
caractristique,  ne prter attention qu' l'acte par lequel un homme
se distingue d'un autre homme,  ne vouloir raliser que des rsultats,
que l'essentiel; enfin, pour les potes, le symbolisme semble li au
vers libre, c'est--dire dmaillot, et dont le jeune corps peut
s'battre  Taise, sorti de l'embarras des langes et des liens. Tout
cela n'a que peu de rapports avec les syllabes du mot,--car il ne faut
pas laisser insinuer que le symbolisme n'est que la transformation du
vieil allgorisme ou de l'art de personnifier une ide dans un tre
humain, dans un paysage, dans un rcit. Un tel art est l'art tout
entier, l'art primordial et ternel, et une littrature dlivre de ce
souci serait inqualifiable; elle serait nulle, d'une signification
esthtique adquate aux gloussements du hocco ou aux braiements de
l'onagre.

La littrature n'est pas en effet autre chose que le dveloppement
artistique de l'ide, que la symbolisation de l'ide au moyen de hros
imaginaires. Les hros, ou les hommes (car chaque homme est un hros,
dans sa sphre) ne sont qu'bauchs par la vie; c'est l'art qui les
complte en leur donnant, en change de leur pauvre me malade, le
trsor d'une immortelle ide, et le plus humble peut tre appel  cette
participation, s'il est lu par un grand pote. Quel humble que cet ne
que Virgile charge de tout le fardeau d'tre l'ide de la force romaine,
et quel humble que ce Don Quichotte  qui Cervants impose
l'pouvantable poids d'tre  la fois Roland et les quatre fils Aymon,
Amadis, Palmerin, Tristan et tous les chevaliers de la Table ronde!
L'histoire du symbolisme, ce serait l'histoire de l'homme mme, puisque
l'homme ne peut s'assimiler une ide que symbolise. Il ne faut pas
insister, car nous pourrions croire que les jeunes dvots du symbolisme
ignorent jusqu' la Vita Nuova et ce personnage de Batrice, dont les
frles et pures paules restent pourtant droites sous le complexe faix
des symboles dont le pote l'accable.

D'o est donc venue l'illusion que la symbolisation de l'ide tait une
nouveaut? Voici.

Nous emes, en ces dernires annes, un essai trs srieux de
littrature base sur le mpris de l'ide et le ddain du symbole. On en
connat la thorie, qui semble culinaire: Prenez une tranche de vie,
etc. M. Zola, ayant invent la recette, oublia de s'en servir. Ses
tranches de vie sont de lourds pomes d'un lyrisme fangeux et
tumultueux, romantisme populaire, symbolisme dmocratique, mais toujours
pleins d'une ide, toujours gros d'une signification allgorique.
Germinal, la Mine, la Foule, la Grve. La rvolte idaliste ne se
dressa donc pas contre les oeuvres ( moins que contre les basses
oeuvres) du naturalisme, mais contre sa thorie ou plutt contre sa
prtention; revenant aux ncessits antrieures, ternelles, de l'art,
les rvolts crurent affirmer des vrits nouvelles, et mme
surprenantes, en professant leur volont de rintgrer l'ide dans la
littrature; ils ne faisaient que rallumer le flambeau; ils allumrent
aussi, tout autour, beaucoup de petites chandelles.

Une vrit nouvelle, il y en a une, pourtant, qui est entre rcemment
dans la littrature et dans l'art, c'est une vrit toute mtaphysique
et toute d'a priori (en apparence), toute jeune, puisqu'elle n'a qu'un
sicle et vraiment neuve, puisqu'elle n'avait pas encore servi dans
l'ordre esthtique. Cette vrit, vanglique et merveilleuse,
libratrice et rnovatrice, c'est le principe de l'idalit du monde.
Par rapport  l'homme, sujet pensant, le monde, tout ce qui est
extrieur au moi, n'existe que selon l'ide qu'il s'en fait. Nous ne
connaissons que des phnomnes, nous ne raisonnons que sur des
apparences; toute vrit en soi nous chappe; l'essence est
inattaquable. C'est ce que Schopenhauer a vulgaris sous cette formule
si simple et si claire: Le monde est ma reprsentation. Je ne vois pas
ce qui est; ce qui est, c'est ce que je vois. Autant d'hommes pensants,
autant de mondes divers et peut-tre diffrents. Cette doctrine, que
Kant laissa en chemin pour se jeter au secours de la morale naufrage,
est si belle et si souple qu'on la transpose sans en froisser la libre
logique de la thorie  la pratique, mme la plus exigeante, principe
universel d'mancipation de tout homme capable de comprendre. Elle n'a
pas rvolutionn que l'esthtique, mais ici il n'est question que
d'esthtique.

On donne encore dans des manuels une dfinition du beau; on va plus
loin: on donne les formules par quoi un artiste arrive  l'expression du
beau. Il y a des instituts o l'on enseigne ces formules, qui ne sont
que la moyenne et le rsum d'ides ou d'apprciations antrieures. En
esthtique, les thories tant gnralement obscures, on leur adjoint
l'exemple, l'idal parangon, le modle  suivre. En ces instituts (et le
monde civilis n'est qu'un vaste Institut) toute nouveaut est tenue
pour blasphmatoire, et toute affirmation personnelle devient un acte de
dmence. M. Nordau, qui a lu, avec une patience bizarre, toute la
littrature contemporaine, propagea cette ide vilainement destructrice
de tout individualisme intellectuel que le non conformisme est le
crime capital pour un crivain. Nous diffrons violemment d'avis. Le
crime capital pour un crivain c'est le conformisme, l'imitativit, la
soumission aux rgles et aux enseignements. L'oeuvre d'un crivain doit
tre non seulement le reflet, mais le reflet grossi de sa personnalit.
La seule excuse qu'un homme ait d'crire, c'est de s'crire lui-mme, de
dvoiler aux autres la sorte de monde qui se mire en son miroir
individuel; sa seule excuse est d'tre original; il doit dire des choses
non encore dites et les dire en une forme non encore formule. Il doit
se crer sa propre esthtique,--et nous devrons admettre autant
d'esthtiques qu'il y a d'esprits originaux et les juger d'aprs ce
qu'elles sont et non d'aprs ce qu'elles ne sont pas. Admettons donc que
le symbolisme, c'est, mme excessive, mme intempestive, mme
prtentieuse, l'expression de l'individualisme dans l'art.

Cette dfinition, trop simple, mais claire, nous suffira provisoirement.
Au cours des suivants portraits, ou plus tard, nous aurons sans doute
l'occasion de la complter; son principe servira encore  nous guider,
en nous incitant  rechercher, non pas ce que devraient faire, selon de
terribles rgles, selon de tyranniques traditions, les crivains
nouveaux, mais ce qu'ils ont voulu faire. L'esthtique est devenue, elle
aussi, un talent personnel; nul n'a le droit d'en imposer aux autres une
toute faite. On ne peut comparer un artiste qu' lui-mme, mais il y a
profit et justice  noter des dissemblances: nous tcherons de marquer,
non en quoi les nouveaux venus se ressemblent, mais en quoi ils
diffrent, c'est--dire en quoi ils existent, car tre existant, c'est
tre diffrent.

Ceci n'est pas crit pour prtendre qu'il n'y a pas entre la plupart
d'entre eux d'videntes similitudes de pense et de technique, fait
invitable, mais tellement invitable qu'il est sans intrt. On
n'insinue pas davantage que cette floraison est spontane; avant la
fleur, il y a la graine, elle-mme tombe d'une fleur; ces jeunes gens
ont des pres et des matres: Baudelaire, Villiers de l'Isle-Adam,
Verlaine, Mallarm, et d'autres. Ils les aiment morts ou vivants, ils
les lisent, ils les coutent. Quelle sottise de croire que nous
ddaignons ceux d'hier! Qui donc a une cour plus admirative et plus
affectueuse que Stphane Mallarm? Et Villiers est-il oubli? Et
Verlaine dlaiss?

Maintenant, il faut prvenir que l'ordre de ces portraits, sans tre
tout  fait arbitraire, n'implique aucune classification de palmars, il
y a mme, hors de la galerie, des absents notoires, qu'une occasion nous
ramnera; il y a des cadres vides et aussi des places nues; quant aux
portraits mmes, si quelques-uns les jugent incomplets et trop brefs,
nous rpondrons les avoir voulus ainsi, n'ayant la prtention que de
donner des indications, que de montrer, d'un geste du bras, la route.

Enfin, pour rejoindre aujourd'hui  hier, nous avons intercal, parmi
les figures nouvelles, des faces connues: et alors, au lieu de rcrire
une physionomie familire  beaucoup, on a cherch  mettre en lumire,
plutt que l'ensemble, tel point obscur.

Les renseignements bibliographiques de l'Appendice, aussi prcis que
possible, sont l pour ajouter  ce tome de littrature, qui se glorifie
d'abord des insignes masques de M.F. Vallotton, un petit intrt
documentaire.

R.G.



       *       *       *       *       *



MAURICE MAETERLINCK


De la vie vcue par des tres douloureux qui se meuvent dans le mystre
d'une nuit. Ils ne savent rien que souffrir, sourire, aimer; quand ils
veulent comprendre, l'effort de leur inquitude devient de l'angoisse et
leur rvolte s'vanouit en sanglots. Monter, monter toujours les
dolentes marches du calvaire et se heurter le front  une porte de fer:
ainsi monte soeur Ygraine, ainsi monte et se heurte  la cruaut de la
porte de fer chacune des pauvres cratures dont M. Maeterlinck nous
dvoile les simples et pures tragdies.

En d'autres temps le sens de la vie fut connu; alors les hommes
n'ignoraient rien d'essentiel, puisqu'ils savaient le but de leur voyage
et en quelle dernire auberge se trouvait le lit du repos. Quand, par la
Science mme, cette science lmentaire leur eut t enleve, les uns se
rjouirent, se croyant allgs d'un fardeau; les autres se lamentrent,
sentant bien que pardessus tous les autres fardeaux de leurs paules on
en avait jet un,  lui tout seul plus lourd que le reste: le fardeau du
Doute.

De cette sensation toute une littrature est ne, littrature de
douleur, de rvolte contre le fardeau, de blasphmes contre le Dieu
muet. Mais, aprs la furie des cris et des interrogations, il y eut une
rmittence, et ce fut la littrature de la tristesse, de l'inquitude et
de l'angoisse; la rvolte a t juge inutile et purile l'imprcation:
assagie par de vaines batailles, l'humanit lentement se rsigne  ne
rien savoir,  ne rien comprendre,  ne rien craindre,  ne rien
esprer,--que de trs lointain.

Il y a une le quelque part dans les brouillards, et dans l'le il y a
un chteau, et dans le chteau il y a une grande salle claire d'une
petite lampe, et dans la grande salle il y a des gens qui attendent. Ils
attendent quoi? Ils ne savent pas. Ils attendent que l'on frappe  la
porte, ils attendent que la lampe s'teigne, ils attendent la Peur, ils
attendent la Mort. Ils parlent; oui, ils disent des mots qui troublent
un instant le silence, puis ils coutent encore, laissant leurs phrases
inacheves et leurs gestes interrompus. Ils coutent, ils attendent.
Elle ne viendra peut-tre pas? Oh! elle viendra. Elle vient toujours.
Il est tard, elle ne viendra peut-tre que demain. Et les gens assembls
dans la grande salle sous la petite lampe se mettent  sourire et ils
vont esprer. On frappe. Et c'est tout; c'est toute une vie, c'est toute
la vie.

En ce sens, les petits drames de M. Maeterlinck, si dlicieusement
irrels, sont profondment vivants et vrais; ses personnages, qui ont
l'air de fantmes, sont gonfls de vie, comme ces boules qui semblent
inertes et qui, charges d'lectricit, vont fulgurer au contact d'une
pointe; ils ne sont pas des abstractions, mais des synthses; ils sont
des tats d'me ou, plus encore, des tats d'humanit, des moments, des
minutes qui seraient ternelles: en somme ils sont rels,  force
d'irralit.

Une telle sorte d'art fut pratique jadis,  la suite du Roman de la
Rose, par de pieux romanciers qui firent, en des livrets d'une
gaucherie prtentieuse, voluer des abstractions et des symboles. Le
Voyage d'un nomm Chrtien (The Pilgrims Progress), de Bunyan, le
Voyage spirituel, de l'espagnol Palafox, le Palais de l'Amour divin,
d'un inconnu, ne sont pas oeuvres totalement mprisables, mais les
choses y sont vraiment trop expliques et les personnages y portent des
noms vraiment trop vidents. Voit-on sur quelque thtre libre un drame
jou entre des tres qui se nomment Coeur, Haine, Joie, Silence, Souci,
Soupir, Peur, Colre et Pudeur! L'heure de tels amusements est passe ou
n'est pas revenue: ne relisez pas le Palais de l'Amour divin; lisez
la Mort de Tintagiles, car c'est  l'oeuvre nouvelle qu'il faut
demander ses plaisirs esthtiques, si on les veut complets, poignants et
enveloppants. M. Maeterlinck, vraiment, nous prend, nous point et nous
enlace, pieuvre faite des doux cheveux des jeunes princesses endormies,
et au milieu d'elles le sommeil agit du petit enfant, triste comme un
jeune roi! Il nous enlace et nous emporte o il lui plat, jusqu'au
fond des abmes o tournoie le cadavre dcompos de l'agneau
d'Alladine,--et plus loin, jusque dans les obscures et pures rgions o
des amants disent: Que tu m'embrasses gravement....--Ne ferme pas les
yeux quand je t'embrasse ainsi.... Je veux voir les baisers qui
tremblent dans ton coeur; et toute la rose qui monte de ton me... nous
ne trouverons plus de baisers comme ceux-ci...--Toujours, toujours!...
--Non, non: on ne s'embrasse pas deux fois sur le coeur de la mort....
A de si beaux soupirs toute objection devient muette; on se tait d'avoir
senti un nouveau mode d'aimer et de dire son amour. Nouveau, vraiment;
M. Maeterlinck est trs lui-mme, et pour rester entirement personnel,
il sait tre monocorde: mais cette seule corde, il en a sem, roui,
teill le chanvre, et elle chante douce, triste et unique sous ses
languissantes mains. Il a russi une oeuvre vraie; il a trouv un cri
sourd inentendu, Une sorte de gmissement frileusement mystique.

Mysticisme, ce mot a pris en ces dernires annes tant de sens les plus
divers et mme divergents qu'il faudrait le dfinir  nouveau et
expressment chaque fois qu'on va l'crire. Certains lui donnent une
signification qui le rapprocherait de cet autre mot qui semble clair,
individualisme; et il est certain que cela se touche, puisque le
mysticisme peut tre dit l'tat dans lequel une me, laissant aller le
monde physique et ddaigneuse des chocs et des accidents, ne s'adonne
qu' des relations et  des intimits directes avec l'infini; or, si
l'infini est immuable et un, les mes sont changeantes et plusieurs: une
me n'a pas avec Dieu les mmes entretiens que ses soeurs, et Dieu,
quoique immuable et un, se modifie selon le dsir de chacune de ses
cratures et il ne dit pas  l'une ce qu'il vient de dire  l'autre. Le
privilge de l'me leve au mysticisme est la libert; son corps mme
n'est pour elle qu'un voisin auquel elle donne  peine le conseil amical
du silence, mais s'il parle elle ne l'entend qu' travers un mur, et
s'il agit elle ne le voit agir qu' travers un voile. Un autre nom a t
donn, historiquement,  un tel tat de vie: quitisme; cette phrase de
M. Maeterlinck est bien d'un quitiste, qui nous montre Dieu souriant
 nos fautes les plus graves comme on sourit au jeu des petits chiens sur
un tapis. Elle est grave, mais elle est vraie si l'on songe  ce peu de
chose qu'est un fait et comment un fait se produit et comment nous
sommes entrans par la chane sans fin de l'Action et combien peu nous
participons rellement  nos actes les plus dcisifs et les mieux
motivs. Une telle morale, laissant aux misrables lois humaines le soin
des jugements inutiles, arrache  la vie l'essence mme de la vie et la
transporte en des rgions suprieures o elle fructifie  l'abri des
contingences, et des plus humiliantes, qui sont les contingences
sociales. La morale mystique ignore donc toute oeuvre qui n'est point
marque  la fois du double sceau humain et divin; aussi fut-elle
toujours redoute des clergs et des magistratures, car niant toute
hirarchie d'apparence, elle nie, au moins par abstention, tout l'ordre
social: un mystique peut consentir  tous les esclavages, mais non 
celui d'tre un citoyen. M. Maeterlinck voit venir des temps o les
hommes se comprendront d'me  me, comme les mystiques se comprennent
d'me  Dieu. Est-ce vrai? Les hommes seront-ils un jour des hommes, des
tres libres et si fiers qu'ils n'admettront d'autres jugements que les
jugements de Dieu? M. Maeterlinck aperoit cette aurore, parce qu'il
regarde en lui-mme et qu'il est lui-mme une aurore, mais s'il
regardait l'humanit extrieure, il ne verrait que l'immonde apptit
socialiste des anges et des tables. Les humbles, pour qui il a crit
divinement, ne liront pas son livre, et s'ils le lisaient, ils n'y
verraient qu'une drision, car ils ont appris que l'idal est une
mangeoire et ils savent que s'ils levaient les yeux vers Dieu, leurs
matres les fouetteraient.

Ainsi le Trsor des Humbles, ce livre d'amour et de libration,
me fait songer avec amertume  la misrable condition de l'homme
d'aujourd'hui--et sans doute de tous les temps possibles,

     Magnifique mais qui sans espoir se dlivre
     Pour n'avoir pas chant la rgion o vivre
     Quand du strile hiver a resplendi l'ennui.

Et ce sera en vain que

     Tout son col secouera cette blanche agonie,

l'heure de la dlivrance sera passe et quelques-uns seulement l'auront
entendue sonner.

Pourtant, que de moyens de salut dans ces pages o M. Maeterlinck,
disciple de Ruysbroeck, de Novalis, d'Emerson et d'Hello, ne demandant 
ces suprieurs esprits (dont les deux moindres eurent des intuitions de
gnie) que le signe de la main qui encourage aux voyages obscurs! Le
commun des hommes, et les plus conscients, qui ont tant d'heures de
tideur, y trouveraient des encouragements  goter la simplicit des
jours et les murmures sourds de la vie profonde. Ils apprendraient la
signification des gestes trs humbles et des mots trs futiles, et que
le rire d'un enfant ou le babillage d'une femme quivalent par ce qu'ils
contiennent d'me et de mystre aux plus blouissantes paroles des
Sages. Car M. Maeterlinck, avec son air d'tre un Sage, et bien sage,
nous confie des penses inhabituelles et d'une candeur bien
irrespectueuse de la tradition psychologique, et d'une audace bien
ddaigneuse des habitudes mentales, assumant la bravoure de n'attribuer
aux choses que l'importance qu'elles auraient dans un monde dfinitif.
Ainsi la sensualit est tout  fait absente de ses mditations; il
connat l'importance mais aussi l'insignifiance des mouvements du sang
et des nerfs, orages qui prcdent ou suivent, mais n'accompagnent
jamais la pense; et s'il parle de femmes qui sont autre chose qu'une
me, c'est pour s'enqurir du sel mystrieux qui conserve  jamais le
souvenir de la rencontre de deux bouches.

De pomes ou de philosophies, la littrature de M. Maeterlinck vient 
une heure o nous avons le plus besoin d'tre surlevs et fortifis, 
une heure o il n'est pas indiffrent qu'on nous dise que le but suprme
de la vie c'est de tenir ouvertes les grandes routes qui mnent de ce
qu'on voit  ce qu'on ne voit pas. M. Maeterlinck n'a pas seulement
tenu ouvertes les grandes routes frayes par tant d'mes de bonne
volont et o de grands esprits  et l ouvrent leurs bras comme des
oasis,--il semble bien qu'il ait augment vers l'infini la profondeur de
ces grandes routes: il a dit des mots si spcieux tout bas que les
ronces se sont cartes toutes seules, que des arbres se sont monds
spontanment et qu'un pas de plus est possible et que le regard va
aujourd'hui plus loin qu'hier.

D'autres ont sans doute ou eurent une langue plus riche, une imagination
plus fconde, un don plus net de l'observation, plus de fantaisie, des
facults plus aptes  claironner les musiques du verbe,--soit, mais avec
une langue timide et pauvre, d'enfantines combinaisons dramatiques, un
systme presque nervant de rptition phrasologique, avec ces
maladresses, avec toutes les maladresses, Maurice Maeterlinck oeuvre des
livres et des livrets d'une originalit certaine, d'une nouveaut si
vraiment neuve qu'elle dconcertera longtemps encore le lamentable
troupeau des misonistes, le peuple de ceux qui pardonnent une
hardiesse, s'il y a un prcdent,--comme dans le protocole --mais qui
regardent en dfiance le gnie, qui est la hardiesse perptuelle.



       *       *       *       *       *



EMILE VERHAEREN


De tous les potes d'aujourd'hui, narcisses penchs le long de la
rivire, M. Verhaeren est le moins complaisant  se laisser admirer. Il
est rude, violent, maladroit. Occup depuis vingt ans  forger un outil
trange et magique, il demeure dans une caverne de la montagne,
martelant les fers rougis, radieux des reflets du feu, aurol
d'tincelles. C'est ainsi que l'on devrait le reprsenter, forgeron qui,

     Comme s'il travaillait l'acier des mes,
     Martle  grands coups pleins, les lames
     Immenses de la patience et du silence.

Si on dcouvre sa demeure et qu'on l'interroge, il rpond par une
parabole dont chaque mot semble scand sur l'enclume, et, pour conclure,
il donne un grand coup du marteau lourd.

Quand il ne travaille pas dans sa forge, il s'en va par les campagnes,
la tte et les bras nus, et les campagnes flamandes lui disent des
secrets qu'elles n'ont encore dit  personne. Il voit des choses
miraculeuses et n'en est pas tonn; devant lui passent des tres
singuliers, des tres que tout le monde coudoie sans le savoir, visibles
pour lui seul. Il a rencontr le Vent de novembre:

     Le vent sauvage de novembre,
         Le vent,
     L'avez-vous rencontr, le vent
     Au carrefour des trois cents routes...?

Il a vu la Mort et plus d'une fois; il a vu la Peur; il a vu le Silence

     S'asseoir immensment du ct de la nuit.

Le mot caractristique de la posie de M. Verhaeren, c'est le mot
hallucin. De page en page, ce mot surgit; un recueil tout entier,
les Campagnes hallucines, ne l'a pas dlivr de cette obsession;
l'exorcisme n'tait pas possible, car c'est la nature et l'essence mme
de M. Verhaeren d'tre le pote hallucin. Les sensations, disait
Taine, sont des hallucinations vraies, mais o commence la vrit et o
finit-elle? Qui oserait la circonscrire? Le pote, qui n'a pas de
scrupules psychologiques, ne s'attarde pas au soin de partager les
hallucinations en vraies et en fausses; pour lui, elles sont toutes
vraies, si elles sont aigus ou fortes, et il les raconte avec
ingnuit,--et quand le rcit est fait par M. Verhaeren, il est trs
beau. La beaut en art est un rsultat relatif et qui s'obtient par le
mlange d'lments trs divers, souvent les plus inattendus. De ces
lments, un seul est stable et permanent; il doit se retrouver dans
toutes les combinaisons: c'est la nouveaut. Il faut qu'une oeuvre d'art
soit nouvelle, et on la reconnat nouvelle tout simplement  ceci
qu'elle vous donne une sensation non encore prouve.

Si elle ne donne pas cela, une oeuvre, quelque parfaite qu'on la juge,
est tout ce qu'il y a de pire et de mprisable; elle est inutile et
laide, puisque rien n'est plus absolument utile que la beaut. Chez M.
Verhaeren, la beaut est faite de nouveaut et de puissance; ce pote
est un fort et, depuis ces Villes tentaculaires qui viennent de surgir
avec la violence d'un soulvement tellurique, nul n'oserait lui
contester l'tat et la gloire d'un grand pote. Peut-tre n'a-t-il pas
encore achev tout  fait l'instrument magique qu'il forge depuis vingt
ans. Peut-tre n'est-il pas encore tout  fait matre de sa langue; il
est ingal; il laisse ses plus belles pages s'alourdir d'pithtes
inopportunes, et ses plus beaux pomes s'emptrer dans ce qu'on appelait
jadis le prosasme. Pourtant l'impression reste, de puissance et de
grandeur, et oui: c'est un grand pote. coutez ce fragment des
Cathdrales:

     --O ces foules, ces foules
     Et la misre et la dtresse qui les foulent
     Comme des houles!

     Les ostensoirs, orns de soie,
     Vers les villes chafaudes,
     En toits de verre et de cristal,
     Du haut du choeur sacerdotal.
     Tendent la croix des gothiques ides.

     Ils s'imposent dans l'or des clairs dimanches
     --Toussaint, Nol, Pques et Pentectes blanches.
     Ils s'imposent dans l'or et dans l'encens et dans la fte
     Du grand orgue battant du vol de ses temptes

     Les chapiteaux rouges et les votes vermeilles;
     Ils sont une me, en du soleil,
     Qui vit de vieux dcor et d'antique mystre
     Autoritaire.

     Pourtant, ds que s'teignent le cantique
     Et l'antienne nave et prismatique,
     Un deuil d'encens vapor s'empreint
     Sur les trpieds d'argent et les autels d'airain;

     Et les vitraux, grands de sicles agenouills
     Devant le Christ, avec leurs papes immobiles
     Et leurs martyrs et leurs hros, semblent trembler
     Au bruit d'un train hautain qui passe sur la ville.

M. Verhaeren parat un fils direct de Victor Hugo, surtout en ses
premires oeuvres; mme aprs son volution vers une posie plus
librement fivreuse, il est encore rest romantique; appliqu  son
gnie, ce mot garde toute sa splendeur et toute son loquence. Voici,
pour expliquer cela, quatre strophes voquant les temps de jadis:

     Jadis--c'tait la vie errante et somnambule,
     A travers les matins et les soirs fabuleux,
     Quand la droite de Dieu vers les Chanaans bleus
     Traait la route d'or au fond des crpuscules.

     Jadis--c'tait la vie norme, exaspre,
     Sauvagement pendue aux crins des talons,
     Soudaine, avec de grands clairs  ses talons
     Et vers l'espace immense immensment cabre.

     Jadis--c'tait la vie ardente, vocatoire;
     La Croix blanche de ciel, la Croix rouge d'enfer
     Marchaient,  la clart des armures de fer,
     Chacune  travers sang, vers son ciel de victoire.

     Jadis--c'tait la vie cumante et livide,
     Vcue et morte,  coups de crime et de tocsins,
     Bataille entre eux, de proscripteurs et d'assassins,
     Avec, au-dessus d'eux, la mort folle et splendide.

Ces vers sont tirs des Villages illusoires, crits presque uniquement
en vers libres assonances et coups selon un rythme haletant, mais M.
Verhaeren, matre du vers libre, l'est aussi du vers romantique, auquel
il sait imposer, sans le briser, l'effrn, le terrible galop de sa
pense, ivre d'images, de fantmes et de visions futures.



       *       *       *       *       *



HENRI DE RGNIER


Celui-l vit en un vieux palais d'Italie o des emblmes et des figures
sont crits sur les murs. Il songe, passant de salle en salle, il
descend l'escalier de marbre vers le soir, et s'en va dans les jardins,
dalles comme des cours, rver sa vie parmi les bassins et les vasques,
cependant que les cygnes noirs s'inquitent de leur nid et qu'un paon,
seul comme un roi, semble boire superbement l'orgueil mourant d'un
crpuscule d'or. M. de Rgnier est un pote mlancolique et somptueux:
les deux mots qui clatent le plus souvent dans ses vers sont les mots
or et mort, et il est des pomes o revient jusqu' faire peur
l'insistance de cette rime automnale et royale. Dans le recueil de ses
dernires oeuvres on compterait sans doute plus de cinquante vers ainsi
finis: oiseaux d'or, cygnes d'or, vasques d'or, fleur d'or, et lac mort,
jour mort, rve mort, automne mort. C'est une obsession trs curieuse et
symptomatique, non pas et bien au contraire d'une possible indigence
verbale, mais d'un amour avou pour une couleur particulirement riche
et d'une richesse triste comme celle d'un coucher de soleil, richesse
qui va devenir nocturne.

Des mots s'imposent  lui quand il veut peindre ses impressions et la
couleur de ses songes; des mots s'imposent aussi  qui veut le dfinir
et d'abord celui-ci, dj crit mais qui renat, invincible: richesse.
M. de Rgnier est le pote riche par excellence,--riche d'images! Il en
a plein des coffres, plein des caves, plein des souterrains, et
incessamment une file d'esclaves lui en apporte d'opulentes corbeilles
qu'il vide, ddaigneux, sur les marches blouies de ses escaliers de
marbre, cascades versicolores qui s'en vont bouillonnantes, puis
paisibles, former des tangs et des lacs irradis. Toutes ne sont pas
nouvelles. M. Verhaeren prfre, aux plus justes et aux plus belles
mtaphores antrieures, celles qu'il cre lui-mme, mme maladroites,
mme informes; M. de Rgnier ne ddaigne pas les mtaphores antrieures,
mais il les refaonne et se les approprie en modifiant leur entourage,
en leur imposant des voisinages nouveaux, des significations encore
inconnues; si parmi ces images retravailles il s'en trouve quelqu'une
de matire vierge, l'impression que donnera une telle posie n'en sera
pas moins tout  fait originale. En oeuvrant ainsi, on chappe au
bizarre et  l'obscur; le lecteur n'est pas brusquement jet dans une
fort ddalienne; il retrouve son chemin, et sa joie de cueillir des
fleurs nouvelles se double de la joie de cueillir des fleurs familires.

     Le temps triste a fleuri ses heures en fleurs mortes,
     L'An qui passe a jauni ses jours en feuilles sches.
     L'Aube ple s'est vue  des eaux mornes
     Et les faces du soir ont saign sous les flches
     Du vent mystrieux qui rit et qui sanglote.

Une telle posie a certainement de l'allure.

M. de Rgnier sait dire en vers tout ce qu'il veut, sa subtilit est
infinie; il note d'indfinissables nuances de rve, d'imperceptibles
apparitions, de fugitifs dcors; une main nue qui s'appuie un peu
crispe sur une table de marbre, un fruit qui oscille sous le vent et
qui tombe, un tang abandonn, ces riens lui suffisent et le pome
surgit, parfait et pur. Son vers est trs vocateur; en quelques
syllabes, il nous impose sa vision.

     Je sais de tristes eaux en qui meurent les soirs;
     Des fleurs que nul n'y cueille y tombent une  une....

Encore trs diffrent en cela de Verhaeren, il est matre absolu de sa
langue; que ses pomes soient le rsultat d'un long ou d'un bref
travail, ils ne portent nulle marque d'effort, et ce n'est pas sans
tonnement, ni mme sans admiration, que l'on suit la noble et droite
chevauche de ces belles strophes, haquenes blanches harnaches d'or
qui s'enfoncent dans la gloire des soirs.

Riche et subtile, la posie de M. de Rgnier n'est jamais purement
lyrique; il enferme une ide dans le cercle enguirland de ses
mtaphores, et si vague ou si gnrale que soit cette ide, cela suffit
 consolider le collier; les perles sont retenues par un fil, parfois
invisible, mais toujours solide; ainsi, ces quelques vers:

     L'Aube fut si ple hier
     Sur les doux prs et sur les prles,
     Qu'au matin clair
     Un enfant vint parmi les herbes.
     Penchant sur elles
     Ses mains pures qui y cueillaient des asphodles.

     Midi fut lourd d'orage et morne de soleil
     Au jardin mort de gloire en son sommeil
     Lthargique de fleurs et d'arbres,
     L'eau tait dure  l'oeil comme du marbre,
     Le marbre tide et clair comme de l'eau,
     Et l'enfant qui vint tait beau,
     Vcu de pourpre et laur d'or,
     Et longtemps on voyait de tige en tige encore,
     Une  une, saigner les pivoines leur sang
     De ptales au passage du bel Enfant.

     L'Enfant qui vint ce soir tait nu,
     Il cueillait des roses dans l'ombre,
     Il sanglotait d'tre venu,
     Il reculait devant son ombre,
     C'est en lui nu
     Que mon Destin s'est reconnu.

Simple pisode d'un plus long pome, lui-mme fragment d'un livre, ce
petit triptyque a plusieurs significations et dit des choses diffrentes

selon qu'on le laisse  sa place ou qu'on l'isole: ici, image d'un
destin particulier; l, image gnrale de la vie. Qu'on y voie encore un
exemple de vers libres vraiment parfaits et manis par un matre.



       *       *       *       *       *



FRANCIS VIEL-GRIFFIN


Je ne veux pas dire que M. Viel-Griffin soit un pote joyeux; pourtant,
il est le pote de la joie. Avec lui, on participe aux plaisirs d'une
vie normale et simple, aux dsirs de la paix,  la certitude de la
beaut,  l'invincible jeunesse de la Nature. Il n'est ni violent, ni
somptueux, ni doux: il est calme. Bien que trs subjectif, ou  cause de
cela, car penser  soi, c'est penser  soi tout entier, il est
religieux. Comme Emerson, il doit voir dans la nature les images de la
plus ancienne religion et songer, encore comme Emerson: Il semble
qu'une journe, n'a pas t tout entire profane, o quelque! attention
a t donne aux choses de la nature.

Un par un, il connat et il aime les lments de la fort, depuis les
grands doux frnes jusqu'au jeune million des herbes, et c'est bien
sa fort, sa personnelle et originale fort:

     Sous ma fort de Mai fleure tout chvrefeuille.
     Le soleil goutte en or par l'ombre grasse,
     Un chevreuil bruit dans les feuilles qu'il cueille,
     La brise en la frise des bouleaux passe,
     De feuille en feuille;

     Par ma plaine de mai toute herbe s'argente,
     Le soleil y luit comme au jeu des pes,
     Une abeille vibre aux muguets de la sente
     Des hautes fleurs vers le ru groupes.
     La brise en la frise des frnes chante....

Mais il connat d'autres fleurs que celles dont les clairires sont
coutumires; il connat la fleur-qui-chante, celle qui chante, lavande,
marjolaine ou fe, dans le vieux jardin des ballades et des contes. Les
chansons populaires ont laiss dans sa mmoire des refrains qu'il mle 
de petits pomes qui en sont le commentaire ou le rve:

               O est la Marguerite,
                   O gu,  gu,
               O est la Marguerite?

     Elle est dans son chteau, coeur las et fatigu,
     Elle est dans son hameau, coeur enfantile et gai,
     Elle est dans son tombeau, semons-y du muguet,
               O gu, la Marguerite.

Et cela est presque aussi pur que les Cydalises de Grard de Nerval,

     O sont nos amoureuses?
     Elles sont au tombeau;
     Elles sont plus heureuses
     Dans un sjour plus beau....

Et presque aussi innocemment cruel que cette ronde que chantent--et que
dansent--les petites filles.

     La beaut,  quoi sert-elle?
     Elle sert  aller en terre,
     tre mange par les vers,
     tre mange par les vers....

M. Viel-Griffin n'a us que discrtement de la posie populaire--cette
posie de si peu d'art qu'elle semble incre--mais il et t moins
discret qu'il n'en et pas msus, car il en a le sentiment et le
respect. D'autres potes ont malheureusement t moins prudents et ils
ont cueilli la rose-qui-parle avec de si maladroites ou de si grossires
mains qu'on souhaiterait qu'un ternel silence et t conjur autour
d'un trsor maintenant souill et vilipend.

Comme la fort, la mer enchante et enivre M. Viel-Griffin; il l'a dite
toute en ses premiers vers, cette dj lointaine Cueille d'Avril, la
mer dvoratrice, insatiable, gouffre et tombe, la mer sauvage  la houle
orgueilleuse et triomphale, la mer lascive aux voluptueuses vagues, la
mer furieuse, la mer insoucieuse, la mer tenace et muette, la mer
envieuse et qui se farde d'toiles ou de soleils, d'aurores ou de
minuits,--et le pote lui reproche sa gloire vole:

     Ne sens-tu pas en toi l'opulence de n'tre
     Que pour toi seule belle,  Mer, et d'tre toi?

puis il proclame sa fiert de n'avoir pas suivi l'exemple de la mer, de
n'avoir pas demand la gloire  d'heureuses rminiscences,  de hardis
plagiats. Il faut reconnatre que M. Viel-Griffin, qui ne mentait dj
pas, s'est tenu parole depuis; il est bien demeur lui-mme, vraiment
libre, vraiment fier et vraiment farouche. Sa fort n'est pas illimite,
mais ce n'est pas une fort banale, c'est un domaine.

Je ne parle pas de la part trs importante qu'il a eue dans la difficile
conqute du vers libre;--mon impression est plus gnrale et plus
profonde, et doit s'entendre non seulement de la forme, mais de
l'essence de son art: il y a, par Francis Viel-Griffin, quelque chose
de nouveau dans la posie franaise.



       *       *       *       *       *



STPHANE MALLARM


Avec Verlaine, M. Stphane Mallarm est le pote qui a eu l'influence la
plus directe sur les potes d'aujourd'hui. Tous deux furent parnassiens
et d'abord baudelairiens.

     Per me si va tra la perduta gente.

Par eux on descend le long de la montagne triste jusqu'en la cit
dolente des Fleurs du Mal. Toute la littrature actuelle et surtout
celle que l'on appelle symboliste, est baudelairienne, non sans doute
par la technique extrieure, mais par la technique interne et
spirituelle, par le sens du mystre; par le souci d'couter ce que
disent les choses, par le dsir de correspondre, d'me  me, avec
l'obscure pense rpandue dans la nuit du monde, selon ces vers si
souvent dits et redits:

     La nature est un temple o de vivants piliers
     Laissent parfois sortir de confuses paroles;
     L'homme y passe  travers des forts de symboles
     Qui l'observent avec des regards familiers.

     Comme de longs chos qui de loin se confondent
     Dans une tnbreuse et profonde unit,
     Vaste comme la nuit et comme la clart,
     Les parfums, les couleurs et les sons se rpondent.

Avant de mourir, Baudelaire avait lu les premiers vers de Mallarm; il
s'en inquita; les potes n'aiment pas  laisser derrire eux un frre
ou un fils; ils se voudraient seuls et que leur gnie prt avec leur
cerveau. Mais M. Mallarm ne fut baudelairien que par filiation; son
originalit si prcieuse s'affirma vite; ses Proses, son Aprs-midi
d'un Faune, ses Sonnets vinrent dire,  de trop loins intervalles, la
merveilleuse subtilit de son gnie patient, ddaigneux, imprieusement
doux. Ayant tu volontairement en lui la spontanit de l'tre
impressionnable, les dons de l'artiste remplacrent peu  peu en lui les
dons du pote; il aima les mots pour leur sens possible plus que pour
leur sens vrai et il les combina en des mosaques d'une simplicit
raffine. On a bien dit de lui qu'il tait un auteur difficile, comme
Perse ou Martial. Oui, et pareil  l'homme d'Andersen qui tissait
d'invisibles fils, M. Mallarm assemble des gemmes colores par son rve
et dont notre soin n'arrive pas toujours  deviner l'clat. Mais il
serait absurde de supposer qu'il est incomprhensible; le jeu de citer
tels vers, obscurs par leur isolement, n'est pas loyal, car, mme
fragmente, la posie de M. Mallarm, quand elle est belle, le demeure
incomparablement, et si en un livre rong, plus tard, on ne trouvait que
ces dbris:

     La chair est triste, hlas! et j'ai lu tous les livres.
     Fuir! l-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
     D'tre parmi l'cume inconnue et les cieux....

     Un automne jonch de taches de rousseur....
     Et tu fis la blancheur sanglotante des lys....
     Je t'apporte l'enfant d'une nuit d'Idume....
     Tout son col secouera cette blanche agonie....

il faudrait bien les attribuer  un pote qui fut artiste au degr
absolu. Oh! ce sonnet du cygne (dont le dernier vers cit est le
neuvime) o tous les mots sont blancs comme de la neige!

Mais on a crit tout le possible sur ce pote trs aim et providentiel.
Je conclus par cette glose.

Rcemment une question fut pose ainsi,  peu prs:

Qui, dans l'admiration des jeunes potes, remplacera Verlaine, lequel
avait remplac Leconte de Lisle?

Peu des questionns rpondirent; il y eut deux tiers d'abstentions
motives par la tournure saugrenue d'un tel ultimatum. Comment peut-il
se faire, en effet, qu'un jeune pote admire exclusivement et
successivement trois matres aussi divers que ces deux-l et M.
Mallarm,--incontestable lu? Donc, par scrupule, beaucoup se
turent,--mais je vote ici, disant: Aimant et admirant beaucoup Stphane
Mallarm, je ne vois pas que la mort de Verlaine me soit une occasion
dcente d'aimer et d'admirer aujourd'hui plus haut qu'hier.

Pourtant, puisque c'est un devoir strict de toujours sacrifier le mort
au vivant et de donner au vivant, par un surcrot de gloire, un surcrot
d'nergie, le rsultat de ce vote me plat,--et nous aurions peut-tre
d, nous qui nous sommes tus, parler. Si trop d'abstentions avaient
fauss la vrit, quel dommage! Car, informe par un papier circulaire,
la Presse a trouv en cette nouvelle un motif de plus  se rire et a
nous plaindre, tant que, ballott sur les flots d'encre de la mer des
tnbres intellectuelles, mais vainqueur des naufrageurs, le nom de
Mallarm, enfin crit sur l'ironique lgance d'un ctre de course,
vogue et maintenant nargue la vague et l'cume douce-amre de la blague.



       *       *       *       *       *



ALBERT SAMAIN


Quand elles savent par coeur ce qu'il y a de pur dans Verlaine, les
jeunes femmes d'aujourd'hui et de demain s'en vont rver Au Jardin de
l'Infante. Avec tout ce qu'il doit  l'auteur des Ftes Galantes (il
lui doit moins qu'on ne pourrait croire), Albert Samain est l'un des
potes les plus originaux et le plus charmant, et le plus dlicat et le
plus suave des potes:

     En robe hliotrope, et sa pense aux doigts,
     Le rve passe, la ceinture dnoue,
     Frlant les mes de sa trane de nue,
     Au rythme teint d'une musique d'autrefois....

Il faut lire tout ce petit pome qui commence ainsi:

     Dans la lente douceur d'un soir des derniers jours....

C'est pur et beau, autant que n'importe quel pome de langue franaise,
et l'art en a la simplicit des oeuvres profondment senties et
longuement penses. Vers libres, potique nouvelle! Voici des vers qui
nous font comprendre la vanit des prosodistes et la maladresse des trop
habiles joueurs de cithare. Il y a l une me.

La sincrit de M. Samain est admirable; je crois qu'il aurait honte 
des variations sur des sensations inexplores par son exprience.
Sincrit ne veut pas dire candeur, ici; ni simplicit ne veut dire
gaucherie. Il est sincre, non parce qu'il avoue toute sa pense, mais
parce qu'il pense tout son aveu; et il est simple parce qu'il a tudi
son art jusqu'en ses derniers secrets et que de ces secrets il se sert
sans effort avec une inconsciente matrise:

     Les roses du couchant s'effeuillent sur le fleuve;
     Et, dans l'motion ple du soir tombant,
     S'voque un parc d'automne o rve sur un banc
     Ma jeunesse dj grave comme une veuve....

Cela, c'est, il semble, d'un Vigny attendri et consentant  l'humilit
d'une mlancolie toute simple et dshabille des grandes charpes.

Il n'est pas seulement attendri; il est tendre, et que de passion, et
que de sensualit, mais si dlicate!

     Tu marchais chaste dans la robe de ton me,
     Que le dsir suivait comme un faune dompt,
     Je respirais parmi le soir,  puret,
     Mon rve envelopp dans tes voiles de femme.

Sensualit dlicate, c'est bien l'impression que donneraient ses vers
s'il les avait tous conforms  sa potique, o il rve

     De vers blonds o le sens fluide se dlie
     Comme sous l'eau la chevelure d'Ophlie,

     De vers silencieux, et sans rythme et sans trame,
     O la rime sans bruit glisse comme une rame,

     De vers d'une ancienne toffe extnue,
     Impalpable comme le son et la nue,

     De vers de soirs d'automne ensorcelant les heures
     Au rite fminin des syllabes mineures,

     De vers de soirs d'amours nervs de verveine,
     O l'me sente, exquise, une caresse  peine....

Mais, ce pote qui n'aimerait que la nuance, la nuance verlainienne, a
pu, certains jours, tre un violent coloriste ou un vigoureux tailleur
de marbre. Cet autre Samain, plus ancien et non moins vritable, se
rvle en les parties de son recueil appeles vocations; c'est un
Samain parnassien, mais toujours personnel, mme dans la grandiloquence:
les deux sonnets intituls Cloptre sont d'une beaut non seulement
de verbe, mais d'ides; ce n'est ni la pure musique, ni la pure
plastique; le pome est entier et vivant; c'est un marbre trange et
dconcertant; oui, un marbre qui vit et dont la vie agite et fconde
jusqu'aux sables du dsert, autour du Sphynx pour un instant namour.

Tel est ce pote: dlicieux puissamment en l'art de faire vibrer  son
unisson toutes les cloches et toutes les mes: toutes les mes sont
amoureuses de cette infante en robe de parade.



       *       *       *       *       *



PIERRE QUILLARD


C'tait aux temps dj loin et peut-tre hroques du Thtre d'Art; on
nous convia a entendre et  voir la Fille aux Mains coupes: il m'en
reste le souvenir du plus agrable des spectacles, du plus complet, du
plus parfait, d'un spectacle qui donnait vraiment la sensation exquise
et aigu du dfinitif. Cela dura une heure  peine: il en demeure des
vers qui forment un pome difficilement oubliable.

M. Pierre Quillard a runi ses premires posies sous un titre qui
serait, pour plus d'un, prsomptueux: La Gloire du Verbe. Oser cela,
c'est tre sr de soi, c'est avoir la conscience d'une matrise, c'est
affirmer, tout au moins, que, venant aprs Leconte de Lisle et aprs M.
de Heredia, on ne faiblira pas en un mtier qui demande avec la
splendeur de l'imagination une singulire sret de main. Il ne nous
mentait pas; trs habile sertisseur, il glorifie vraiment les multiples
pierreries du verbe, il fait sourire l'orient des perles, et rire
l'arc-en-ciel des diamants dcomposs.

Capitan d'une galre charge d'opulents esclaves, il navigue parmi les
prils tentants des archipels de pourpre (comme on dit qu' certaines
heures apparaissent les les grecques), et quand la nuit vient il
cherche le fond de sable d'un golfe violet

     Dans la splendeur des clairs de lune violets.

Et il attend l'apparition du divin:

     Alors des profondeurs et des tnbres saintes
     Comme un jeune soleil sort des gouffres marins,
     Blanche, laissant couler des paules aux reins
     Ses cheveux o nageaient de ples hyacinthes,
     Une femme surgit....

dont les yeux sont des abmes de joie, d'amour et d'pouvant o l'on
voit se rflchir le monde entier des choses depuis l'herbe jusqu'
l'infini des mers; et elle parle: Pote qui promnes parmi la vie ton
tonnement et tes dsirs et tes amours, tu te prsentes mu par les
seules joies chamelles et tu souffres, car ces joies, tu ne les sens
vraiment que vaines, mais

     Si tu n'treins que des chimres, si tu bois
     L'enivrement de vins illusoires, qu'importe!
     Le soleil meurt, la foule imaginaire est morte
     Mais le monde subsiste en ta seule me: vois!
     Les jours se sont fans comme des roses brves,
     Mais ton Verbe a cre le mirage o tu vis...

et ma beaut, c'est toi qui lui donnes sa forme et son geste; je suis
ton oeuvre; j'existe parce que tu me penses et parce que tu m'voques.

Telle est l'ide matresse de cette Gloire du Verbe, l'un des rares
pomes de ce temps o l'ide et le mot marchent d'accord en harmonieux
rythme.

Au lever du soleil la galre remit  la voile: Pierre Quillard partait
pour des pays lointains.

C'est une me paenne ou qui se voudrait paenne, car si ses yeux
cherchent avidement la beaut sensible, son rve s'attarde  vouloir
forcer la porte derrire laquelle dort obscurment la beaut enclose
dans les choses. Il est vraiment plus inquiet qu'il ne daigne le dire et
le regard des captives le trouble de plus d'un frisson. Comme il sait
toutes les thogonies et toutes les littratures,

     J'ai connu tous les dieux du ciel et de la terre.

comme il a bu  toutes les source;, il connat plus d'une manire de
s'enivrer: dilettante d'espce suprieure, quand il aura puis la joie
des navigations, quand il aura choisi sa demeure (sans doute prs d'une
vieille fontaine sacre), ayant beaucoup cueilli, ayant beaucoup sem de
nobles graines, il se verra le matre d'un jardin royal et d'un peuple
odorant de fleurs,

     Fleurs ternelles, fleurs gales aux dieux!


       *       *       *       *       *



A.-FERDINAND HEROLD


Le danger du vers libre, c'est qu'il demeure amorphe, que son rythme,
trop peu accentu, lui donne quelques-uns des caractres de la prose.
Le plus beau vers reste bien, il me semble, le vers form d'un nombre
rgulier de syllabes pleines ou accentues et dans lequel la place des
accents est vidente et non laisse au choix du lecteur ou du
ddamateur; il n'y a pas que les potes qui lisent les potes et il est
imprudent de se confier au hasard des interprtations. On pense bien que
je ne m'amuserai pas  citer tels vers qui me paraissent mauvais; et
surtout je n'irai pas les chercher dans les pomes de M. Herold, pour
qui la prfrence serait immrite. Non pas que M. Herold possde  un
haut point le don du rythme, mais il le possde assez pour que sa posie
ait la grce d'une chose vivante, doucement et languidement vivante.
C'est un pote de douceur; sa posie est blonde avec, dans ses blonds
cheveux vierges, des perles, et au cou et aux doigts des colliers et des
bagues, lgantes et fines gemmes. Ce mot est le mot bien aim du pote;
ses hrones sont fleuries de gemmes autant que ses jardins sont fleuris
de lys.

     La blonde, la blanche, la belle Dame des Lys,

il l'aima, mais que d'autres, que de reines et que de saintes! Liseur de
livres oublis, il trouve l de prcieuses lgendes qu'il transpose en
courts pomes, souvent de la longueur d'un sonnet. Lui seul les connat,
ces reines, Marozie, Anflize, Bazine, Paryze, Orable ou Alis, et ces
saintes, Nonita, Bertilla, Richardis,--Gemma! Celle-ci est la premire 
laquelle il ait pens; il lui donne sur le vitrail la plus belle place,
heureux d'crire une fois de plus ce mot dont il subit le charme.

M. Herold est l'un des plus objectifs, parmi les potes nouveaux; il ne
se raconte gure lui-mme; il lui faut des thmes trangers  sa vie, et
il en choisit mme qui semblent trangers  ses croyances: ses reines
n'en sont pas moins belles, ni ses saintes moins pures. On trouvera ces
panneaux et ces vitraux dans le recueil intitul: Chevaleries
sentimentales, la plus importante et la plus caractristique de ses
oeuvres. C'est une lecture vraiment agrable et on passe de douces
heures parmi ces femmes, ces lys, ces gemmes, ces roses d'automne.

     Les roses d'automne s'tiolent,
     Les roses qui fleurissaient les tombes;
     Lentement s'effeuillent les corolles
     Et le sol froid est jonch de ptales qui tombent.

N'est-ce pas d'une mlancolie bien douce? Et ceci:

     Il y a des maisons qui pleurent sur le port,
     Il y a des glas qui sonnent dans les clochers,
     O tintent des cloches vagues:
     Vers quels fleuves de mort
     Les vierges ont-elles march,
     Les vierges qui avaient aux doigts de blondes bagues?

Ainsi, sans forcer son talent  une expression passionne de la vie,
oeuvre  laquelle il serait sans doute malhabile, sans prtendre aux
dons qu'il n'a pas, M. Herold s'est cr pour son plaisir et pour le
ntre une posie de grce et de puret, de tendresse et de douceur.

Si l'on demandait tout au mme pote, lequel rpondrait? L'essentiel est
d'avoir un jardin, d'y mettre la bche et d'y semer des graines; les
fleurs qui pousseront, oeillets, violettes ou pivoines, auront leur prix
et leur charme, selon l'heure ou selon la saison.



       *       *       *       *       *



ADOLPHE RETT


Par sa fcondit en potes, la journe que nous vivons, et qui dure
depuis dix ans dj, n'est presque comparable  aucune des journes
passes, mme les plus riches de soleil et de fleurs. Il y eut des
douces promenades matinales dans la rose, sur les pas de Ronsard; il y
eut une belle aprs-midi, quand soupirait la viole lasse de Thophile,
entendue d'entre les hautbois et les buccins; il y eut la journe
romantique orageuse, sombre et royale, trouble vers le soir par le cri
d'une femme que Baudelaire tranglait; il y eut le clair de lune
parnassien, et se leva le soleil verlainien,--et nous en sommes l si
l'on veut, en plein midi, au milieu d'une large campagne pourvue de tout
ce qu'il faut pour faire des vers: herbes, fleurs, fleuves, ruisselets,
bois, cavernes et des femmes jeunes et si fraches qu'on dirait les
penses nouvellement closes d'un cerveau ingnu.

La large campagne est toute pleine de potes, qui s'en vont, non plus
par troupes, comme au temps de Ronsard, mais seuls et l'air un peu
farouche; ils se saluent de loin par des gestes brefs. Tous n'ont pas de
nom et plusieurs n'en auront jamais: comment les appellerons-nous?
Laissons qu'ils jouent, pendant que celui-ci nous accueillera et nous
dira un peu de son rve.

C'est Adolphe Rett.

On le reconnat entre tous  son allure dvergonde et presque sauvage;
il brise les fleurs, s'il ne les cueille, et avec les roseaux il fait
des radeaux qu'il jette au courant, vers le hasard, vers demain; mais
quand passent les jeunes femmes, il sourit et il s'alanguit. Une belle
dame passa... et il dit:

     Dame des lys amoureux et pms,
     Dame des lys languissants et fanes,
       Triste aux veux de belladone--

     Dame d'un rve de roses royales,
     Dame des sombres roses nuptiale?,
       Frle comme une madone--

     Dame de ciel et de ravissement,
     Dame d'extase et de renoncement,
       Chaste toile trs lointaine--

     Dame d'enfer, ton sourire farouche,
     Dame du diable, un baiser de ta bouche,
     C'est le feu des mauvaises fontaines
       Et je brle si je te touche.

La belle dame passa, mais sans s'mouvoir de l'imprcation finale,
qu'elle attribua sans doute  un excs d'amour; elle passa rendant au
pote sourire pour sourire.

Cette idylle eut pour premier pilogue une admirable plainte,

     Mon me, il me semble que vous tes un jardin....

un jardin o l'on voit, laisss aux charmilles, dans la brume du soir,
des lambeaux du voile

     De la Dame qui est passe.

Quelque temps aprs cette aventure, on apprit que M. Rett, revenu d'un
voyage  l'Archipel en fleurs, s'tait enrichi d'une nouvelle
cueillaison de rves. Il s'enrichira encore. Son talent est une greffe
vivace ente sur un sauvageon fier et de belle viridit. Pote, M.
Adolphe Rett n'a pas que le sens du rythme et l'amour du mot; il aime
les ides et les aime neuves et mme excessives; il veut se librer de
tous les vieux prjugs et il voudrait pareillement librer ses frres
en esclavage social. Ses derniers livres la Fort bruissante et
Similitudes affirment cette tendance. L'un est un pome lyrique;
l'autre, un pome dramatique en prose, trs simple, trs curieux et trs
extraordinaire par le mlange qu'on y voit des rves doux d'un pote
tendre et des imaginations un peu rigides et un peu naves de l'utopie
anarchiste. Mais sans navet, c'est--dire sans fracheur d'me, y
aurait-il des potes?



       *       *       *       *       *



VILLIERS DE L'ISLE-ADAM


On s'est plu, tmoignage maladroit d'une admiration pieusement trouble,
 dire et mme  baser sur ce dit une paradoxale tude: Villiers de
l'Isle-Adam ne fut ni de son pays, ni de son temps. Cela parat norme,
car enfin un homme suprieur, un grand crivain est fatalement, par son
gnie mme, une des synthses de sa race et de son poque, le
reprsentant d'une humanit momentane ou fragmentaire, le cerveau et la
bouche de toute une tribu et non un fugace monstre. Comme Chteaubriand,
son frre de race et de gloire, Villiers fut l'homme du moment, d'un
moment solennel; tous deux, avec des vues et sous des apparences
diverses, recrrent pour un temps l'me de l'lite: de l'un naquit le
catholicisme romantique et ce respect des traditionnelles vieilles
pierres; et de l'autre, le rve idaliste et ce culte de l'antique
beaut intrieure; mais l'un fut encore l'orgueilleux aeul de noue
farouche individualisme; et l'autre encore nous enseigna que la vie
d'autour de nous est la seule glaise  manier. Villiers fut de son temps
au point que tous ses chefs-d'oeuvre sont des rves solidement bass sur
la science et sur la mtaphysique modernes, comme l've future, comme
Tribulat Bonhomet, cette norme, admirable et tragique bouffonnerie,
o vinrent converger, pour en faire la cration peut-tre la plus
originale du sicle,tous les dons du rveur, de l'ironiste et du
philosophe.

Ce point lucid, on avouera que Villiers, tre d'une effroyable
complexit, se prte naturellement  des interprtations
contradictoires; il fut tout; nouveau Goethe, mais, si moins conscient,
si moins parfait, plus acr, plus tortueux, plus mystrieux, et plus
humain, et plus familier. Il est toujours parmi nous et il est en nous,
par son oeuvre et par l'influence de son oeuvre, que subissent et avec
joie les meilleurs d'entre les crivains et les artistes de l'heure
actuelle: c'est qu'il a rouvert les portes de l'au-del closes avec quel
fracas, on s'en souvint, et par ces portes toute une gnration s'est
rue vers l'infini. La hirarchie ecclsiastique nombre parmi ses
clercs,  ct des exorcistes, les portiers, ceux qui doivent ouvrir les
portes du sanctuaire  toutes les bonnes volonts; Villiers cumula pour
nous ces deux fonctions: il fut l'exorciste du rel et le portier de
l'idal.

Complexe, mais on peut le voir un double esprit. Il y avait en lui deux
crivains essentiellement dissemblables: le romantique et l'ironiste. Le
romantique naquit le premier et mourut le dernier: Eln et Morgane;
Akdyssril et Axl. Le Villiers ironiste, l'auteur des Contes
cruels et de Tribulat Bonhomet est intermdiaire entre les deux
phases romantiques; l've future reprsenterait comme un mlange de
ces deux tendances si diverses, car ce livre d'une crasante ironie est
aussi un livre d'amour.

Villiers se ralisa donc  la fois par le rve et par l'ironie,
ironisant son rve, quand la vie le dgotait mme du rve. Nul ne fut
plus subjectif. Ses personnages sont crs avec des parcelles de son
me, leves, ainsi que selon un mystre,  l'tat d'mes authentiques
et totales. Si c'est un dialogue, il fera profrer  tel personnage des
philosophies bien au-dessus de sa normale intelligence des choses. Dans
Axl, l'abbesse parlera de l'enfer comme Villiers aurait pu parler de
l'hglianisme, dont vers la fin il enseignait les dceptions, aprs en
avoir accept, d'abord, les larges certitudes: C'en est fait! L'enfant
prouve dj le ravissement et les enivrances de l'Enfer. Il les
prouva: il aimait, en baudelairien, le blasphme, pour ses occultes
effets, le risque immense d'un plaisir qui se prend aux dpens de Dieu
mme. Le sacrilge est en actes; le blasphme en mots. Il croyait
davantage aux mots qu'aux ralits, qui ne sont, d'ailleurs, que l'ombre
tangible des mots, car il est bien vident, et par un trs simple
syllogisme, que, s'il n'y a pas de pense en absence de verbe, il n'y a
pas, non plus, de matire en absence de pense. La puissance des mots,
il l'admettait jusqu' la superstition. Les seules corrections visibles
du second au premier texte d'Axl, par exemple, consistent en
l'adjonction de mots d'une spciale dsinence, tels que, afin d'voquer
un milieu ecclsiastique et conventuel: proditoire, prmonitoire,
satisfactoire; et: fruition, collaudation, etc. Ce mme sens de
mystiques pouvoirs de l'articulation syllabique l'incite vers des
recherches de dnominations aussi tranges que: le Desservant de
l'office des Morts, fonction d'glise qui n'exista jamais, sinon au
monastre de Sainte-Appollodora; ou, l'Homme-qui-marche-sous-terre,
nom que nul Indien ne porta hors des scnes du Nouveau-Monde.

Le rel il l'a, en un trs ancien brouillon de page affrant  l've
future, peut-tre, ainsi dfini:

... Maintenant je dis que le Rel a ses degrs d'tre. Une chose est
d'autant plus ou moins relle pour nous qu'elle nous intresse plus ou
moins, puisqu'une chose qui ne nous intresserait en rien serait pour
nous comme si elle n'tait pas,--c'est--dire, beaucoup moins, quoique
physique, qu'une chose irrelle qui nous intresserait.

Donc, le Rel, pour nous, est seulement ce qui nous touche, soit les
sens, soit l'esprit; et selon le degr d'intensit dont cet unique
rel, que nous puissions apprcier et nommer tel, nous impressionne,
nous classons dans notre esprit le degr d'tre plus ou moins riche en
contenu qu'il nous semble atteindre, et que, par consquent, il est
lgitime de dire qu'il ralise.

Le seul contrle que nous ayons de la ralit, c'est l'ide.

Encore:

... Et sur le sommet d'un pin loign, isol au milieu d'une clairire
lointaine, j'entendis le rossignol,--unique voix de ce silence...

Les sites potiques me laissent presque toujours assez froid,--attendu
que, pour tout homme srieux, le milieu le plus suggestif d'ides
rellement potiques n'est autre que quatre murs, une table et de la
paix. Ceux-l qui ne portent pas en eux l'me de tout ce que le monde
peut leur montrer, auront beau le regarder: ils ne le reconnatront pas,
toute chose n'tant belle que selon la pense de celui qui la regarde et
la rflchit en lui-mme. En posie comme en religion, il faut la foi,
et la foi n'a pas besoin de voir avec les yeux du corps pour contempler
ce qu'elle reconnat bien mieux en elle-mme....

De telles ides furent maintes fois, sous de multiples formes toujours
nouvelles, toujours rares, exprimes par Villiers de l'Isle-Adam dans
son oeuvre. Sans aller jusqu'aux ngations pures de Berkeley, qui ne
sont pourtant que l'extrme logique de l'idalisme subjectif, il
recevait, dans sa conception de la vie, sur le mme plan, l'Intrieur et
l'Extrieur, l'Esprit et la Matire, avec une trs visible tendance 
donner au premier terme la domination sur le second. Jamais la notion de
progrs ne fut pour lui autre chose qu'un thme  railleries,
concurremment avec la niaiserie des positivistes humanitaires qui
enseignent aux gnrations, mythologie  rebours, que le Paradis
terrestre, superstition si on lui assigne le pass, devient, si on le
place dans l'avenir, le seul lgitime espoir.

Au contraire, il fait dire  un protagoniste (sans doute Edison), dans
un court fragment d'un ancien manuscrit de l've future:

Nous en sommes  l'ge mr de l'Humanit, voil tout. A bientt la
snilit de cet trange polype, sa dcrpitude, et, l'volution
accomplie, son retour mortel au mystrieux laboratoire o tous les
Apparatres s'laborent ternellement grce  ... quelque
indiscutable Ncessit....

Et en ce dernier mot Villiers raille jusqu' sa croyance en Dieu.
tait-il chrtien? Il le devint  la fin de sa vie: ainsi il connut
toutes les formes de l'ivresse intellectuelle.



       *       *       *       *       *



LAURENT TAILHADE


L'individualisme, qui nous donne en littrature de si agrables
corbeilles de fleurs nouvelles, se trouve assez souvent strilis par la
pousse des mauvaises herbes de l'orgueil. On voit des jeunes gens, tout
enfls d'une infatuation monstrueuse, avouer la volont de faire non
seulement leur oeuvre, mais en mme temps l'Oeuvre, de produire la fleur
unique aprs quoi l'intelligence puise devra s'arrter d'tre fconde
et se recueillir dans le lent et obscur travail de la reconstitution des
sves. Il y a mme  Paris deux ou trois machines  gloire qui
s'arrogrent le droit de prononcer seules ce mot qu'elles exilaient du
dictionnaire. Mais cela est peu important, car l'esprit souffle o il
veut, et, quand il souffle sous la peau des grenouilles et les rend
dmesures, c'est pour se distraire, car le monde est triste.

M. Tailhade n'a aucune des tares grotesques de l'orgueil: nul ne fait
plus simplement un mtier plus simple, celui de littrateur. Les Romains
disaient rhteur et cela signifiait celui qui parle, celui qui dompte le
verbe, celui qui assujettit les mots au joug de la pense et qui sait
les manier, les exciter, les aiguillonner jusqu' leur imposer, 
l'heure mme de sa fantaisie, les travaux les plus rudes, les plus
dangereux, les plus indits. Latin de race et de gots, M. Tailhade a
droit  ce beau nom de rhteur dont se choque l'incapacit des cuistres;
c'est un rhteur  la Ptrone, galement matre dans la prose et dans
les vers.

Voici, tir du rare Douzain de Sonnets, l'un d'eux:

     HLNE (la laboratoire de Faust  Wittemberg)

     Des ges volus j'ai remont le fleuve
     Et, le coeur enivr de sublimes desseins,
     Dsert le Hads et les ombrages saints,
     O l'me d'une paix ineffable s'abreuve.

     Le Temps n'a pu flchir la courbe de mes seins.
     Je suis toujours debout et forte dans l'preuve,
     Moi, l'ternelle vierge et l'ternelle veuve,
     Gloire d'Hellas, parmi la guerre aux noirs tocsins.

     O Faust, je viens  toi, quittant le sein des Mres!
     Pour toi, j'abandonnai, sur l'aile des chimres,
     L'ombre ple o les Dieux gisent, ensevelis.

     J'apporte  ton amour, du fond des cieux antiques,
     Ma gorge dont le Temps n'a pas vaincu les lys
     Et ma voix assouplie aux rythmes prophtiques.

Ayant crit cela et Vitraux, pomes qu'un mysticisme ddaigneux
pimentait singulirement, et cette Terre latine, prose d'une si
mouvante beaut, pages parfaites et uniques, d'une puret de style
presque douloureuse, M. Tailhade se rendit tout  coup clbre et
redout par les cruelles et excessives satires qu'il appela, souvenir et
tmoin d'un voyage que nous faisons tous sans fruit, Au pays du Mufle.
L'ignominie du sicle exaspre le Latin pris de soleil et de parfums,
de belles phrases et de beaux gestes et pour qui l'argent est de la joie
qu'on jette, comme des fleurs, sous les pas des femmes, et non de la
productive graine qu'on enterre pour qu'elle germe. Il s'y montre le
bourreau hautain des hypocrisies et des avarices, des fausses gloires et
des vraies turpitudes, de l'argent et du succs, du parvenu de la Bourse
et du parvenu du feuilleton. Dur et mme injuste, il fouaille ses
propres haines; pour lui, comme pour tous les satiristes, l'ennemi
particulier devient l'ennemi public, mais quelle belle langue  la fois
traditionnelle et neuve, et quelle belle insolence:

     Ce que j'cris n'est pas pour ces charognes!

Les ballades de M. Tailhade ne sont pas davantage destines  faire
rver les belles madames qui s'ventent avec des plumes de paon; il est
difficile d'en citer mme une pleine strophe. Celle-ci n'est pas fort
mchante:

     Bourget, Maupassant et Loti
     Se trouvent dans toutes les gares.
     On les offre avec le rti,
     Bourget, Maupassant et Loti.
     De ces auteurs soyez loti
     En mme temps que de cigares:
     Bourget, Maupassant et Loti
     Se trouvent dans toutes les gares.

Ce n'est gure qu'amusant. Le Quatorzain d't peut se dire en entier
et mme il est bon de le savoir par coeur, car c'est une merveille de
subtilit et un petit tableau de genre  soigner et  conserver.
L'pigraphe, ce vers de Rimbaud, dans les Premires Communions,

     Elle fait la victime et la petite' pouse,

donne le ton du cadre:

     Certes, monsieur Benoist approuve les gens qui
     Ont lu Voltaire et sont aux Jsuites adverses.
     Il pense. Il est idoine aux longues controverses,
     Il adsperne le moine et le thriaki.

     Mme il fut orateur d'une loge cossaise.
     Toutefois--car sa lgitime croit en Dieu--
     La petite Benoist, voiles blancs, ruban bleu,
     Communia. a fait qu'on boit maint litre  seize.

     Chez le bistro, parmi les bancs empouacrs,
     Le billard somnolent et les garons vautrs,
     Rougit la pucelette aux gants de filoselle.

     Or, Benoist qui s'mche et tourne au calotin,
     Montre quelque plaisir d'avoir vu, ce matin,
     L'hymen du Fils unique et de sa demoiselle.

Ainsi, avec bien moins d'esprit, Sidoine Apollinaire raillait les
Barbares parmi lesquels la duret des temps le forait de vivre et,
comme l'vque de Clermont, ce n'est pas en vain que Laurent Tailhade
les raille et les gouaille, car ses pigrammes dpasseront l'aire du
temps actuel: en attendant, je le tiens pour une des plus authentiques
gloires des prsentes lettres franaises.



       *       *       *       *       *



JULES RENARD


Un homme se lve de bon matin et s'en va par les chemins creux et par
les sentiers; il n'a peur ni de la rose, ni des ronces, ni de la colre
des branches qui font la haie. Il regarde, il coute, il flaire, il
chasse l'oiseau, le vent, la fleur, l'image. Sans hte, mais anxieux
pourtant, car elle a l'oreille fine, il cherche la nature qu'il veut
surprendre au gte; il la trouve, elle est l: alors, les ramilles
cartes doucement, il la contemple dans l'ombre bleue de sa retraite
et, sans l'avoir rveille, refermant les rideaux, il rentre chez lui.
Avant de s'endormir, il compte ses images: dociles elles renaissent au
gr du souvenir.

M. Jules Renard s'est donn lui-mme ce nom: le chasseur d'images. C'est
un chasseur singulirement heureux et privilgi, car, seul, entre tous
ses confrres, il ne rapporte, btes et bestioles, que d'indites
proies. Il ddaigne tout le connu, ou l'ignore; sa collection n'est que
de pices rares et mme uniques, mais qu'il n'a pas le souci de mettre
sous clef, car elles lui appartiennent tellement qu'un larron les
droberait vainement. Une personnalit aussi aigu, aussi accuse, a
quelque chose de dconcertant, d'irritant et, selon quelques jaloux,
d'excessif. Faites donc comme nous, puisez dans le trsor commun des
vieilles mtaphores accumules; on va vite, c'est trs commode. Mais M.
Jules Renard ne tient pas  aller vite. Quoique fort laborieux, il
produit peu, et surtout peu  la fois, semblable  ces patients
burineurs qui taillent l'acier avec une lenteur gologique.

tudiant un crivain, on aime (c'est une manie que Sainte-Beuve nous
lgua)  connatre sa famille spirituelle,  dnombrer ses anctres, 
tablir de savantes filiations,  noter, tout au moins, des souvenirs de
longues lectures, des traces d'influence et le signe de la main mise un
instant sur l'paule. Pour qui a beaucoup voyag parmi les livres et les
ides, ce travail est assez simple et souvent facile au point qu'il vaut
mieux s'en abstenir, ne pas contrister l'a-droite ordonnance des
originalits acquises. Avec M. Renard, je n'ai pas eu ce scrupule, j'ai
voulu lui dessiner un beau feuillet de stud-book, mais le singulier
animal s'est prsent seul et les feuillages n'accrochent, parmi les
arabesques, que des mdaillons vides.

S'tre engendr tout seul, ne devoir son esprit qu' soi-mme, crire
(puisqu'il s'agit d'critures) avec la certitude de raliser du vrai vin
nouveau, de saveur inattendue, originale et inimitable, voil qui doit
tre, pour l'auteur de l'cornifleur, un juste motif de joie et une
raison trs forte d'tre, moins que tout autre, inquiet de sa rputation
posthume. Dj, son Poil-de-Carotte, ce type si curieux de l'enfant
intelligent, sournois et fataliste, est entr dans les mmoires et
jusque dans les locutions. Le Poil-de-Carotte, tu fermeras les poules
tous les soirs est gal en vrit burlesque aux mots les plus fameux
des comdies clbres, et il en est  la fois le Cyrano et le Molire,
et cette galre ne lui sera pas vole.

L'originalit bien constate, les autres mrites de M. Jules Renard sont
la nettet, la prcision, la verdeur; ses tableaux de vie, parisienne ou
champtre, ont l'aspect de pointes sches, parfois un peu dcharnes,
mais bien circonscrites, bien claires et vives. Certains morceaux, plus
estomps et plus amples, sont des merveilles d'art; ainsi Une Famille
d'Arbres.

C'est aprs avoir travers une plaine brle du soleil que je les
rencontre.

Ils ne demeurent pas au bord de la route,  cause du bruit. Ils
habitent les champs incultes, sur une source comme des oiseaux seuls.

De loin ils semblent impntrables. Ds que j'approche, leurs troncs se
desserrent. Ils m'accueillent avec prudence. Je peux me reposer, me
rafrachir, mais je devine qu'ils m'observent et se dfient.

Ils vivent en famille, les plus gs au milieu, et les petits, ceux
dont les premires feuilles viennent de natre, un peu partout, sans
jamais s'carter.

Ils mettent longtemps  mourir, et ils gardent les morts debout jusqu'
la chute en poussire.

Ils se flattent de leurs longues branches pour s'assurer qu'ils sont
tous l, comme les aveugles. Ils gesticulent de colre, si le vent
s'essouffle  les draciner. Mais entre eux aucune dispute. Ils ne
murmurent que d'accord.

Je sens qu'ils doivent tre ma vraie famille. J'oublierai vite l'autre.
Ces arbres m'adopteront peu  peu, et pour le mriter, j'apprends ce
qu'il faut savoir:

Je sais dj regarder les nuages qui passent.

Je sais aussi rester en place.

Et je sais presque me taire.

Quand les anthologies accueilleront cette page, elles n'en auront gure
d'une ironie aussi fine et d'une posie aussi vraie.



       *       *       *       *       *



LOUIS DUMUR


Reprsenter la logique parmi une assemble de potes, est un rle
difficile et qui a ses inconvnients. On risque d'tre pris trop au
srieux et, par suite, de se sentir port  maintenir sa littrature
dans les tons graves. La gravit n'est pas ncessaire  l'expression de
ce que l'on croit tre la vrit; l'ironie pimente agrablement la
tisane morale; il faut du poivre dans cette camomille; affirmer avec
ddain est un moyen assez sr de n'tre pas dupe, mme de ses propres
affirmations. Cela est trs utilisable en littrature, car tout y est
incertain et l'art lui-mme n'est sans doute qu'un jeu o,
philosophiquement, nous nous trompons les uns les autres. C'est pourquoi
il est bon de sourire.

M. Dumur sourit rarement. Mais si maintenant, ayant conquis, rien qu'en
vivant, plus d'indulgence et quelques droits  la vritable amertume,
s'il voulait sourire pour se dfendre et se distraire, il semble que
toute l'assemble des potes protesterait, tonne et peut-tre
scandalise. Alors il demeure grave, par habitude et par la logique.

Il est la Logique mme. Il sait observer, combiner, dduire; ses romans,
ses drames, ses pomes sont des constructions solides dont
l'architecture pondre plat par la savante symtrie des courbes,
toutes diriges vers un dme central o l'oeil est svrement ramen.
Il est assez fort et assez volontaire pour, pris d'une erreur, ne
l'abandonner qu'aprs l'avoir accule  ses consquences les plus
extrmes, et assez matre de lui-mme pour ne pas avouer son erreur et
mme la dfendre avec toutes les ingniosits du raisonnement. Tel son
systme de vers franais bass sur l'accent tonique; il est vrai que le
rsultat, souvent manqu, car les langues ont, elles aussi, une logique
assez imprieuse, tait parfois heureux et inattendu avec des
hexamtres comme celui-ci.

     L'orgueilleuse paresse des nuits, des parfums et des seins.

C'est vers le thtre que M. Dumur semble avoir orient dfinitivement
son activit intellectuelle. Ses pices (je ne parle pas de Rembrandt,
drame purement historique, de grand style et de vaste dploiement):
d'abord, les pages coupes, on est surpris par un dcor rentoil et des
noms repeints et un jour de ralisme conventionnel, une ordonnance de
choses et d'tres uss sous l'habit neuf et le vernis frais,--mais ds
la troisime ligne lue, l'auteur affirme qu'en ce triste paysage
scnique il fera entendre des paroles valables et qu'un souffle
progressif jusqu' la tempte renversera la plantation.

Le paravent rentoil est voulu tel que, sa banalit peu  peu dtruite,
tres et choses dshabills par un caprice de la foudre, il ne reste
debout qu'une ide nue ou voile de sa seule obscurit essentielle.

Donc ce vieux-neuf dco, est l comme le plus simple, le plus sous la
main, et celui o l'imagination neutre d'une foule spectatrice pourra,
avec le moindre effort, situer un combat mental dont les armes sont des
accessoires de thtre.

Un homme s'en va par le monde portant avec soi un coffre plein de terre
natale et libre; il porte son amour; mais un jour il est cras par son
amour. A l'heure de cette chute, un autre homme comprend: il loigne, de
lui la femme qui va lui briser les bras. Aimer, c'est se charger d'un
imprieux fardeau au moment mme o, cessant d'tre libre, on cesse
d'tre fort. La Motte de terre explique cela avec lucidit et avec
force, travail d'un crivain tout  fait matre de ses dons naturels et
qui les manie avec aisance et cet air de domination qui dompte
facilement les ides. Il arrive qu'une oeuvre soit, et soit suprieure 
l'homme et  son intelligence mme, mais de peu; si peu et mensonge
innocent, c'est un spectacle humiliant et qui incite au mpris plus que
l'aveu crit de la mdiocrit la plus hideuse et la plus adquate au
cerveau qui l'enfanta: l'homme de valeur est toujours suprieur  son
oeuvre, car son dsir est trop vaste pour qu'il le remplisse jamais, et
son amour trop miraculeux pour qu'il le rencontre jamais. La
Nbuleuse, que l'on vient de jouer, est un pome d'une belle et
profonde perspective, o se voient symbolises,par des tres ingnus,
les gnrations successives des hommes qui se suivent sans se
comprendre, presque sans se voir, tant leurs mes sont diffrentes, et
toutes toujours rsumes, vers le moment de leur dclin, par l'enfant,
par l'avenir, par la nbuleuse dont la naissance enfin avre va faire
mourir, sous sa clart matinale, les sourires fans des vieilles
toiles. Et l'on pressent, la vision close, que ce demain, qui va
devenir aujourd'hui, sera tout pareil  ses frres dfunts, et qu'en
somme il n'y a rien d'ajout au spectacle dont s'amusent les dfuntes
annes penches.

     Sur les balcons du Ciel en robes surannes.

Mais ce rien ne laisse pas d'avoir quelque importance pour les atomes
humains qui le forment et qui le dterminent; il est le dlicieux
nouveau que nous respirons et dont nous vivons. Du nouveau! Du nouveau!
Et que chaque intelligence affirme, mme passagre, sa volont d'tre,
et d'tre dissemblable des manifestations antrieures ou ambiantes, et
que chaque nbuleuse aspire au rle d'un astre dont la lueur soit
distincte et claire entre les autres lueurs!

J'ai lu tout cela dans le texte et dans les silences du dialogue, car
lorsque, ce qui arrive, une oeuvre d'art est le dveloppement d'une
ide, les interlignes mmes rpondent  ceux qui savent les interroger.

M. Dumur est en train de crer un thtre philosophique, un thtre 
ides, et, paralllement, de renouveler le roman  thses, car Pauline
ou la Libert de l'Amour est une oeuvre srieuse, ordonne avec talent,
originalement pense, et qui implique une rare valeur intellectuelle.



       *       *       *       *       *



GEORGES EEKHOUD


Il y a peu de dramaturges parmi les nouveaux venus, j'entends
d'observateurs fervents du drame humain, dous de cette large sympathie
qui engage un crivain  fraterniser avec tous les modes et toutes les
formes de la vie. Aux uns les mouvements du vulgaire semblent
ngligeables, peut-tre parce qu'ils manquent de cet esprit de
gnralisation philosophique qui lve  la hauteur d'une tragdie
l'aventure la plus humble. D'autres ont et avouent la tendance  tout
simplifier, n'observent et ne comparent les faits que pour en extraire
des rsums et des quintessences; ils ont scrupule et comme pudeur 
raconter des mcanismes si souvent dcrits: ils tablissent des
portraits d'mes, ne gardant de l'anatomie physique que la seule
matrialit ncessaire  soutenir le jeu des couleurs. Un tel art, outre
qu'il a l'inconvnient de rpugner au peuple des lecteurs (qui veut
qu'on lui conte des histoires et qui alors les demande au premier venu),
est le signe d'une vidente et trop ddaigneuse absence de passion: or
le dramaturge est un passionn, un amoureux fou de la vie, et de la vie
prsente, non des choses d'hier, des reprsentations mortes dont on
retrouve les dcors fans dans les cercueils de plomb, mais des tres
d'aujourd'hui avec toutes leurs beauts et leurs laideurs animales,
leurs mes obscures, leur vrai sang qui va jaillir d'un coeur et pas
d'une vessie gonfle, si on les poignarde au cinquime acte.

M. Georges Eekhoud est un dramaturge, un passionn, un buveur de vie et
de sang.

Ses sympathies sont multiples et trs diverses; il aime tout,
Nourrissez-vous de tout ce qui a vie. Obissant  la parole biblique,
il se fortifie  tous les repas que le monde lui offre; il s'assimile la
tendre ou la dure sauvagerie des paysans ou des marins avec autant de
certitude que la psychologie la plus dlie et la plus hypocrite des
cratures ivres de civilisation, l'inquitante infamie des amours
excentriques et la noblesse des passions dvoues, le jeu brutal des
lourdes moeurs populaires et la perversion dlicate de certaines mes
adolescentes. Il ne fait aucun choix, mais il comprend tout, parce qu'il
aime tout.

Cependant, soit volontairement, soit clou au sol natal par les
ncessits sociales, il a limit le champ de ses chasses fantastiques
aux limites mmes des vieilles Flandres. Cela convenait  son gnie, qui
est flamand, merveilleusement, excessif en ses extases sentimentales
comme en ses dbauches vitales, Philippe de Champaigne ou Jordaens,
allongeant des faces maigres dramatises par les yeux de l'ide fixe ou
dployant tout le rouge dbordement des chairs joyeuses. M. Eekhoud est
donc un crivain reprsentatif d'une race, ou d'un moment de cette race:
cela est important pour assurer  une oeuvre la dure et une place dans
les histoires littraires.

Cycle patibulaire, qui, rimprim, vient d'tre rendu au public, Mes
communions, parues l'an pass, semblent les deux livres de M. Eekhoud
o ce passionn crie le plus hautement et le plus clairement ses
charits, ses colres, ses pitis, ses mpris et ses amours, lui-mme
troisime tome de cette merveilleuse trilogie dont les deux premiers ont
pour titre, Maeterlinck, Verhaeren.

Jouant un peu sur le mot, je l'ai appel dramaturge, au mpris des
tymologies et de l'usage, quoiqu'il n'ait jamais crit pour le thtre;
mais  la faon dont ses rcits sont machins et comme quilibrs 
miracle sur le revirement, sur le retour  leur vraie nature des
caractres d'abord affols par la passion, on devine un gnie
essentiellement dramatique.

Il a le gnie des revirements. Un caractre, puis la vie pse et le
caractre flchit; une nouvelle pese le redresse et le dresse selon sa
vrit originelle: c'est l'essence mme du drame psychologique, et si le
dcor participe aux modifications humaines, l'oeuvre prend un air
d'achvement, de plnitude, donne une impression d'art inattendu par la
logique accepte des simplicits naturelles. Cela pourrait tre un
systme de composition (pas encore mauvais), mais non pas ici: les
chuchotements de l'instinct sont couts et accueillis; la ncessit de
la catastrophe s'impose  cet esprit lucide (qui n'a point troubl son
miroir en soufflant dessus) et il relate clairement les consquences des
mouvements sismiques de l'me humaine. Il y a de bons exemples de cet
art dans les nouvelles de Balzac: El Verdugo n'est qu'une suite de
revirements, mais trop sommaires: le Coq Rouge de M. Eekhoud, aussi
dramatique, est d'une analyse bien plus profonde et, enfin, s'ouvre
largement comme un beau paysage transform sans effort par le jeu des
nues et les vagues lumineuses.

Pareillement belle, quoique d'une beaut cruelle, la tragique histoire
appele simplement Une mauvaise rencontre o l'on voit la
transfiguration hroque de l'me pitoyable d'un frle rdeur dompt par
la puissance d'un geste d'amour et, sous le magntisme imprieux du
verbe, fleuri martyr, jet de sang pur jaillissant en miracle des veines
putrfies de la charogne sociale. Plus tard Mauxgavres jouit et meurt
de l'pouvante d'avoir vu ses paroles se raliser jusqu' leurs
convulsions suprmes et la cravate rouge du prdestin devenue le garrot
d'acier qui coupe en deux les cous blancs.

Il y a dans un roman de Balzac[1] un rapide pisode, et confus, qui
rappellerait cette tragdie aux gnalogistes des ides. Par haine de
l'humanit, M. de Grandville donne un billet de mille francs  un
chiffonnier afin d'en faire un ivrogne, un paresseux, un voleur; quand
il rentre chez lui, il apprend que son fils naturel vient d'tre arrt
pour vol: ce n'est que romanesque. Cette mme anecdote, moins la
conclusion, se retrouve dans A Rebours o des Esseintes agit, mais sur
un jeune voyou,  peu prs comme M. de Grandville et pour un motif de
scepticisme haineux. Voil un possible arbre de Jess, mais que je
dclare inauthentique, car la perversit tragique de M. Eekhoud, chimre
ou effraie, est un monstre original et sincre.

Si la sincrit est un mrite, ce n'est pas sans doute un mrite
littraire absolu; l'art s'accommode fort bien du mensonge et nul n'est
tenu de confesser ni ses communions, ni ses rpulsions; mais j'entends
ici par sincrit cette sorte de dsintressement artistique qui fait
que l'crivain, n'ayant peur ni de terrifier le cerveau moyen ni de
contrister tels amis ou tels matres, dshabille sa pense selon la
calme impudeur de l'innocence extrme du vice parfait,--ou de la
passion. Les communions de M. Eekhoud sont passionnes; il s'attable
avec ferveur et, s'tant nourri de charit, de colre, de piti, de
mpris, ayant got  tous les lixirs d'amour fabriqus pieusement par
sa haine, il se lve, ivre, mais non repu, des joies futures.


[1] La Femme vertueuse, Paris, 1835.--Ce titre a disparu dans la Comdie
Humaine. Balzac modifiait souvent ses titres  chaque nouvelle dition.



       *       *       *       *       *



PAUL ADAM


L'auteur du Mystre des Foules fait invinciblement songer  Balzac; il
en a la puissance et aussi la force dispersive. Comme Balzac, mais en
bien moindre quantit, il crivit, trs jeune, d'excrables tomes, o
nul n'aurait pu prvoir le gnie futur d'une intelligence vraiment
cyclique; La Force du mal n'est pas plus en germe dans le Th chez
Miranda que le Pre Goriot dans Jane la Ple ou le Vicaire des
Ardennes. M. Paul Adam est pourtant un prcoce, mais il y a des limites
 la prcocit, surtout chez un crivain destin  raconter la vie telle
qu'il la voit et telle qu'il la sent. Il faut que l'ducation des sens
ait eu le temps de se parachever et que l'exprience ait fortifi
l'esprit dans l'art des comparaisons et du choix, de l'association et de
la dissociation des ides. Un romancier encore a besoin d'une large
rudition et de toutes sortes de notions que l'on n'acquiert solides que
lentement, par hasard, par le bon vouloir des choses et la complaisance
des vnements.

Aujourd'hui, M. Paul Adam est dans tout son rayonnement et  la veille
mme de la gloire. Chacun de ses gestes, chacun de ses pas le rapproche
de la bombarde prte  clater, et s'il rsiste au tremblement du coup
de tonnerre, il sera roi et matre. Par cette bombarde, j'entends non la
grande foule, mais ce large public, dj tri une fois, qui, insensible
 l'art pur, exige nanmoins que ses motions romanesques lui soient
servies enrobes dans de la vraie littrature, originale, fortement
parfume, de pte longue savamment ptrie, et de forme assez nouvelle
pour surprendre et sduire. Ce fut le public de Balzac; c'est le public
que M. Paul Adam semble en train de reconqurir.

Le roman de moeurs (je laisse en dehors trois ou quatre matres que je
n'ai pas  juger ici) est tomb plus bas que jamais depuis un sicle et
demi qu'il fut import d'Angleterre. Ngligeant l'observation et le
style, dpourvus d'imagination, de fantaisie et surtout d'ides, tant
gnrales que particulires, les faonniers qui assument le mtier de
narrer des histoires ont dconsidr la fiction au point qu'un homme
intelligent, soucieux de loisirs dignes de son intelligence, n'ose plus
ouvrir un de ces tomes et que les quais eux-mmes se rvoltent et
s'endiguent contre le flot jaune. M. Paul Adam a certainement souffert
de cette crise de mpris: des lettrs mal informs ont cru longtemps que
ses romans taient pareils  tous les autres. Ils en sont trs
diffrents.

D'abord par le style: M. Paul Adam use d'une langue vigoureuse, serre,
pleine d'images, neuve jusqu' inaugurer des formes syntaxiques. Par
l'observation: son regard aigu pntre comme un dard de gupe dans les
choses et dans les mes; il lit, comme la photographie nouvelle, 
travers les chairs et  travers les coffrets. Par l'imagination qui lui
permet d'voquer et de faire vivre les tres les plus divers, les plus
caractristiques, les plus personnels, il a, comme Balzac, le gnie de
donner  ses personnages non seulement la vie, mais la personnalit,
d'en faire de vrais individus, tous bien dous d'une me particulire;
dans la Force du Mal, une jeune fille est ainsi pose et si nettement
sous nos yeux qu'elle en devient inoubliable; malheureusement son
caractre flchit  la fin du roman, trop brusquement rsum. Par la
fcondit, enfin, fcondit non pas seulement linaire et d'abattage de
sillons, mais d'oeuvres dont les moindres sont encore des oeuvres.

Il a entrepris deux grandes popes romanesques que son gnie ardent et
fier achvera  l'tat de monuments, l'poque et les Volonts
merveilleuses. A lui tout seul il travaille comme une ruche, et au
moindre soleil les ides abeilles sortent tumultueuses et se dispersent
vers les vastes campagnes de la vie.

Paul Adam est un spectacle magnifique.



       *       *       *       *       *



LAUTRAMONT


C'tait un jeune homme d'une originalit furieuse et inattendue, un
gnie malade et mme franchement un gnie fou. Les imbciles deviennent
fous et dans leur folie l'imbcillit demeure croupissante ou agite;
dans la folie d'un homme de gnie il reste souvent du gnie: la forme de
l'intelligence a t atteinte et non sa qualit; le fruit s'est cras
en tombant, mais il a gard tout son parfum et toute la saveur de sa
pulpe,  peine trop mre.

Telle fut l'aventure du prodigieux inconnu Isidore Ducasse, orn par
lui-mme de ce romantique pseudonyme: Comte de Lautramont. Il naquit 
Montevideo, en avril 1846, et mourut g de vingt-huit ans, ayant publi
les Chants, de Maldoror et des Posies, recueil de penses et de
notes critiques d'une littrature moins exaspre et mme,  et l,
trop sage. On ne sait rien de sa vie brve; il ne semble avoir eu
aucunes relations littraires, les nombreux amis apostrophs en ses
ddicaces portant des noms demeurs occultes.

Les Chants de Maldoror sont un long pome en prose dont les six
premiers chants seuls furent crits. Il est probable que Lautramont,
mme vivant, ne l'et pas continu. On sent,  mesure que s'achve la
lecture du volume, que la conscience s'en va, s'en va,--et quand elle
lui est revenue, quelques mois avant de mourir, il rdige les Posies,
o, parmi de trs curieux passages, se rvle l'tat d'esprit d'un
moribond qui rpte, en les dfigurant dans la fivre, ses plus
lointains souvenirs, c'est--dire pour cet enfant les enseignements de
ses professeurs!

Motif de plus que ces chants surprennent. Ce fut un magnifique coup de
gnie, presque inexplicable. Unique ce livre le demeurera, et ds
maintenant il reste acquis  la liste des oeuvres qui,  l'exclusion de
tout classicisme, forment la brve bibliothque et la seule littrature
admissibles pour ceux dont l'esprit, mal fait, se refuse aux joies,
moins rares, du lieu commun et de la morale conventionnelle.

La valeur des Chants de Maldoror, ce n'est pas l'imagination pure qui
la donne: froce, dmoniaque, dsordonne ou exaspre d'orgueil en des
visions dmentes, elle effare plutt qu'elle ne sduit; puis, mme dans
l'inconscience, il y a des influences possibles  dterminer: O Nuits
de Young, s'exclame l'auteur en ses Posies, que de sommeil vous
m'avez cot! Aussi le dominent  et l les extravagances romantiques
de tels romanciers anglais encore de son temps lus, Anne Radcliffe et
Maturin (que Balzac estimait), Byron, puis les rapports mdicaux sur des
cas d'rotisme, puis la Bible. Il avait certainement de la lecture, et
le seul auteur qu'il n'allgue jamais, Flaubert, ne devait jamais tre
loin de sa main.

Cette valeur que je voudrais qualifier, elle est, je crois, donne par
la nouveaut et l'originalit des images et des mtaphores, par leur
abondance, leur suite logiquement arrange en pome, comme dans la
magnifique description d'un naufrage: toutes les strophes (encore que
nul artifice typographique ne les dsigne) finissent ainsi: Le navire
en dtresse tire des coups de canon d'alarme; mais il sombre avec
lenteur ... avec majest. Pareillement les litanies du Vieil Ocan:
Vieil Ocan, tes eaux sont amres ... je te salue, vieil Ocan.--Vieil
Ocan,  grand clibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de
tes royaumes flegmatiques... je te salue, Vieil Ocan. Voici d'autres
images: Comme un angle  perte de vue de grues frileuses mditant
beaucoup, qui, pendant l'hiver, vole puissamment  travers le silence,
et cette effarante invocation: Poulpe au regard de soie! Pour
qualifier les hommes, ce sont des expressions d'une suggestivit
homrique: Les hommes aux paules troites.--Les hommes  la tte
laide.--L'homme  la chevelure pouilleuse.--L'homme  la prunelle de
jaspe.--Humains  la verge rouge. D'autres d'une violence
magnifiquement obscne: Il se replace dans son attitude farouche et
continue de regarder, avec un tremblement nerveux, la chasse  l'homme,
et les grandes lvres du vagin d'ombre, d'o dcoulent, sans cesse,
comme un fleuve, d'immenses spermatozodes tnbreux qui prennent leur
essor dans l'ther lugubre, en cachant, avec le vaste dploiement de
leurs ailes de chauve-souris, la nature entire, et les lgions
solitaires de poulpes, devenues mornes  l'aspect de ces fulgurations
sourdes et inexprimables. (1868: qu'on ne croie donc pas  des phrases
imagines sur quelque estampe d'Odilon Redon.) Mais quelle lgende, au
contraire, quel thme pour le matre des formes rtrogrades, de la peur,
des amorphes grouillements des tres qui sont presque,--et quel livre,
crit, on l'affirmerait,pour le tenter!

Voici un passage bien caractristique  la fois du talent de Lautramont
et de sa maladie mentale:

Le frre de la sangsue (Maldoror) marchait  pas lents dans la
fort.... Enfin il s'crie: Homme, lorsque tu rencontres un chien mort
retourn, appuy contre une cluse qui l'empche de partir, n'aille pas,
comme les autres, prendre avec ta main les vers qui sortent de son
ventre gonfl, les considrer avec tonnement, ouvrir un couteau, puis
en dpecer un grand nombre, en te disant que toi aussi tu ne seras pas
plus que ce chien. Quel mystre cherches-tu? Ni moi, ni les quatre
pattes nageoires de l'ours marin de l'Ocan Boral, n'avons pu trouver
le problme de la vie.... Quel est cet tre, l-bas,  l'horizon, et qui
ose approcher de moi, sans peur,  sauts obliques et tourments? et
quelle majest mle d'une douceur sereine! Son regard, quoique doux,
est profond. Ses paupires normes jouent avec la brise et paraissent
vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux monstrueux, mon corps
tremble.... Il y a comme une aurole de lumire blouissante autour de
lui.... Qu'il est beau.... Tu dois tre puissant, car tu as une figure
plus qu'humaine, triste comme l'univers, belle comme le suicide....
Comment!... c'est toi, crapaud!... gros crapaud!... infortun
crapaud!... Pardonne!... Que viens-tu faire sur cette terre o sont les
maudits? Mais qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et ftides,
pour avoir l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut... je te vis!
Pauvre crapaud! Comme alors je pensais  l'infini, en mme temps qu' ma
faiblesse... Depuis que tu m'es apparu monarque des tangs et des
marcages! couvert d'une gloire qui n'appartient qu' Dieu, tu m'as en
partie consol, mais ma raison chancelante s'abme devant tant de
grandeur.... Replie tes blanches ailes et ne regarde pas en haut avec
des paupires inquites.... Le crapaud s'assit sur les cuisses de
derrire (qui ressemblent tant  celles de l'homme) et, pendant que les
limaces, les cloportes et les limaons s'enfuyaient  la vue de leur
ennemi mortel, prit la parole en ces termes: Maldoror, coute-moi.
Remarque ma figure, calme comme un miroir ... je ne suis qu'un simple
habitant des roseaux, c'est vrai, mars grce  ton propre contact, ne
prenant que ce qu'il y a de beau en toi, ma raison s'est agrandie et je
puis te parler.... Moi je prfrerais avoir les paupires colles, mon
corps manquant des jambes et des bras, avoir assassin un homme, que ne
pas tre toi! Parce que je te hais!... Adieu donc, n'espre plus
retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as t la cause de ma mort.
Moi, je pars pour l'ternit, afin d'implorer ton pardon.

Les alinistes, s'ils avaient tudi ce livre, auraient dsign l'auteur
parmi les perscuts ambitieux: il ne voit dans le monde que lui et
Dieu,--et Dieu le gne. Mais on peut aussi se demander si Lautramont,
n'est pas un ironiste suprieur[2], un homme engag par un mpris
prcoce pour les hommes  feindre une folie dont l'incohrence est plus
sage et plus belle que la raison moyenne. Il y a la folie de l'orgueil;
il y a le dlire de la mdiocrit. Que de pages pondres, honntes, de
bonne et claire littrature, je donnerais pour celle-ci, pour ces
pelletes de mots et de phrases sous lesquelles il semble avoir voulu
enterrer la raison elle-mme! c'est tir des singulires Posies:

Les perturbations, les anxits, les dpravations, la mort, les
exceptions dans l'ordre physique ou moral, l'esprit de ngation, les
abrutissements, les hallucinations servies par la volont, les
tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les
insatiabilits, les asservissements, les imaginations creusantes, les
romans, ce qui est inattendu, ce qu'il ne faut pas faire, les
singularits chimiques du vautour mystrieux qui guette la charogne de
quelque illusion morte, les expriences prcoces et avortes, les
obscurits  carapace de punaise, la monomanie terrible de l'orgueil,
l'inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funbres, les envies,
les trahisons, les tyrannies, les impits, les irritations, les
acrimonies, les incartades agressives, la dmence, le spleen, les
pouvantements raisonnes, les inquitudes tranges, que le lecteur
prfrerait ne pas prouver, les grimaces, les nvroses, les filires
sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les
exagrations, l'absence de sincrit, les scies, les platitudes, le
sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les
passions, le clan des romanciers de cour d'assises, les tragdies, les
odes, les mlodrames, les extrmes prsents  perptuit, la raison
impunment siffle, les odeurs de poule mouille, les affadissements,
les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des dserts, ce qui
est somnambule, louche, nocturne, somnifre, noctambule, visqueux,
phoque parlant, quivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque,
anmique, borgne, hermaphrodite, btard, albinos, pdraste, phnomne
d'aquarium et femme  barbe, les heures soles du dcouragement
taciturne, les fantaisies, les crets, les monstres, les syllogismes
dmoralisateurs, les ordures, ce qui ne rflchit pas comme l'enfant, la
dsolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfums, les
cuisses des camlias, la culpabilit d'un crivain qui roule sur la
pente du nant et se mprise lui-mme avec des cris joyeux, les remords,
les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs
engrenages imperceptibles, les crachats srieux sur les axiomes sacrs,
la vermine et ses chatouillements insinuants, les prfaces insenses
comme celles de Cromwell, de Mademoiselle de Maupin et de Dumas fils,
les caducits, les impuissances, les blasphmes, les asphyxies, les
touffements, les rages,--devant ces charniers immondes, que je rougis
de nommer, il est temps de ragir enfin contre ce qui nous choque et
nous courbe souverainement. Maldoror (ou Lautramont) semble s'tre
jug lui-mme en se faisant apostropher ainsi par son nigmatique
Crapaud: Ton esprit est tellement malade qu'il ne s'en aperoit pas, et
que tu crois tre dans ton naturel chaque fois qu'il sort de ta bouche
des paroles insenses, quoique pleines d'une infernale grandeur.


[2] Voici un exemple vident d'ironie: Toi, jeune homme, ne te
dsespre point, car tu as un ami dans le vampire, malgr ton opinion
contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras
deux amis.



       *       *       *       *       *



TRISTAN CORBIRE


Laforgue, au courant d'une lecture, crayonna sur Corbire des notes qui,
non rdiges, sont tout de mme dfinitives; parmi:

Bohme de l'Ocan--picaresque et falot--cassant, concis, cinglant le
vers  la cravache --strident comme le cri des mouettes et comme elles
jamais las--sans esthtisme--pas de la posie et pas du vers,  peine de
la littrature--sensuel, il ne montre jamais la chair--voyou et
byronien--toujours le mot net--il n'est un autre artiste en vers plus
dgag que lui du langage potique--il a un mtier sans intrt
plastique--l'intrt, l'effet est dans le cingl, la pointe-sche, le
calembour, la fringance, le hach romantique--il veut tre
indfinissable, incatalogable, pas tre aim, pas tre ha; bref,
dclass de toutes les latitudes, de toutes les moeurs, en de et au
del des Pyrnes.

Ceci est sans doute la vrit: Corbire fut toute sa vie domin et men
par le dmon de la contradiction. Il supposa qu'il faut se diffrencier
des hommes par des penses et par des actes exactement contraires aux
penses et actes du commun des hommes; il y a beaucoup de voulu dans son
originalit; il la travaillait, comme les femmes travaillent leur teint,
pendant les longues aprs-midi entre ciel et terre, et quand il
dbarquait, c'tait pour tirer des bordes de stupfaction: dandysme 
la Baudelaire.

Mais on ne peut travailler heureusement une nature que dans le sens de
ses instincts et de ses penchants; Corbire a d tre nativement un peu
de ce qu'il est devenu, le don Juan de la singularit; c'est la seule
femme qu'il aime; l'autre, il l'ironise de ce mot leste, l'ternelle
madame.

Corbire a beaucoup d'esprit, de l'esprit  la fois de cabaret de
Montmartre et de gaillard d'avant; son talent est fait de cet esprit
vantard, baroque et blagueur, d'un mauvais got impudent, et d'-coups
de gnie; il a l'air ivre, mais il n'est que laborieusement maladroit;
il taille, pour en faire d'absurdes chapelets, de miraculeux cailloux
rouls, oeuvres d'une patience sculaire, mais aux dizaines, il laisse
la petite pierre de mer toute brute et toute nue, parce qu'il aime la
mer, au fond, avec une grande navet et parce que sa folie du paradoxal
le cde, de temps en temps,  une ivresse de posie et de beaut.

Parmi les vers jamais ordinaires des Amours jaunes, il y en a beaucoup
de trs dplaisants et beaucoup d'admirables, mais admirables avec un
air si quivoque, si spcieux, qu'on ne les gote pas toujours  une
premire rencontre; ensuite on juge que Tristan Corbire est, comme
Laforgue, un peu son disciple, l'un de ces talents inclassables et
indniables qui sont dans l'histoire des littratures, d'tranges et
prcieuses exceptions,--singulires mme en une galerie de singularits.

Voici de Tristan Corbire deux petits pomes oublis mme par le dernier
diteur des Amours jaunes:

     PARIS NOCTURNE

     C'est la mer;--calme plat.--Et la grande mare
     Avec un grondement lointain s'est retire....
     Le flot va revenir se roulant dans son bruit.
     Entendez-vous gratter les crabes de la nuit?

     C'est le Styx assch: le chiffonnier Diogne,
     La lanterne  la main, s'en vient avec sans-gne.
     Le long du ruisseau noir, les potes pervers
     Pchent: leur crne creux leur sert de bote  vers.

     C'est le champ: pour glaner les impures charpies
     S'abat le vol tournant des hideuses harpies;
     Le lapin de gouttire,  l'afft des rongeurs,
     Fuit les fils de Bondy, nocturnes vendangeurs.

     C'est la mort: la police gt.--En haut l'amour
     Fait sa sieste, en ttant la viande d'un bras lourd
     O le baiser teint laisse sa plaque rouge.
     L'heure est seule. coutez: pas un rve ne bouge.

     C'est la vie: coutez, la source vive chante
     L'ternelle chanson sur la tte gluante
     D'un dieu marin tirant ses membres nus et verts
     Sur le lit de la Morgue ... et les yeux grands ouverts.


     PARIS DIURNE

     Vois aux cieux le grand rond de cuivre rouge luire,
     Immense casserole o le bon Dieu fait cuire
     La manne, l'arlequin, l'ternel plat du jour;
     C'est tremp de sueur et c'est tremp d'amour.

     Les laridons en cercle attendent prs du four,
     On entend vaguement la chair rance bruire,
     Et les soiffards aussi sont l, tendant leur buire,
     Le marmiteux grelotte en attendant son tour.

     Crois-tu que le soleil frit donc pour tout le monde
     Ces gras graillons grouillants qu'un torrent d'or inonde?
     Non, le bouillon de chien tombe sur nous du ciel.

     Eux sont sous le rayon et nous sous la gouttire.
     A nous le pot au noir qui froidit sans lumire.
     Notre substance  nous, c'est notre poche  fiel.

N  Morlaix, en 1845, Tristan y revint mourir d'une fluxion de poitrine
en 1875. Il tait le fils (d'autres disent le neveu) du romancier
maritime Edouard Corbire, l'auteur du Ngrier dont le violent amour
pour les choses de mer influa sur le pote trs fortement. Ce Ngrier,
par Edouard Corbire, capitaine au long-cours, 1832, 2 vol. in-8, est
un assez intressant roman d'aventures maritimes. Le chapitre IV de la
premire partie, intitul Prisons d"Angleterre (les Pontons), renferme
les plus curieux dtails sur les moeurs des prisonniers sur les amours
des corvettes avec les forts--bras,--en un lieu, dit l'auteur, o,
pourtant, il n'y avait qu'un sexe. La prface de ce roman dcle un
esprit trs hautain et trs ddaigneux du public: le mme esprit avec du
talent et une nervosit plus aigu,--vous avez Tristan Corbire.



       *       *       *       *       *



ARTHUR RIMBAUD


Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud naquit  Charleville le 20 octobre 1854, et,
ds l'ge le plus tendre, il se manifesta tel que le plus insupportable
voyou. Son bref sjour  Paris fut en 1870-71. Il suivit Verlaine en
Angleterre, puis, en Belgique. Aprs le petit malentendu qui les spara,
Rimbaud courut le monde, ft les mtiers les plus divers, soldat dans
l'arme hollandaise, contrleur,  Stockholm, du cirque Loisset,
entrepreneur dans l'le de Chypre, ngociant au Harrar, puis au cap de
Guardafui, en Afrique, o un ami de M. Vittorio Pica l'aurait vu, se
livrant au commerce des peaux. Il est probable que, mprisant tout ce
qui n'est pas la jouissance brutale, l'aventure sauvage, la vie
violente, ce pote, singulier entre tous, renona volontiers  la
posie. Aucune des pices authentiques du Reliquaire ne semble plus
rcente que 1873, quoiqu'il ne soit dfinitivement mort que vers la fin
de 1891. Les vers de son extrme jeunesse sont faibles, mais ds l'ge
de dix-sept ans Rimbaud avait conquis l'originalit, et son oeuvre
demeurera, tout au moins  titre de phnomne. Il est souvent obscur,
bizarre et absurde. De sincrit nulle, caractre de femme, de fille,
nativement mchant et mme froce, Rimbaud a cette sorte de talent qui
intresse sans plaire. Il y a dans son oeuvre plusieurs pages qui
donnent un peu l'impression de beaut que l'on pourrait ressentir devant
un crapaud congrment pustuleux, une belle syphilis ou le Chteau Rouge
 onze heures du soir. Les Pauvres  l'glise, les Premires
Communions sont d'une qualit peu commune d'infamie et de blasphme.
Les Assis et le Bateau ivre, voil l'excellent Rimbaud, et je ne
dteste ni Oraison du soir ni les Chercheuses de Poux. C'tait
quelqu'un malgr tout, puisque le gnie anoblit mme la turpitude. Il
tait pote. Tel de ses vers est de-meur vivant  l'tat presque de
locution usuelle:

     Avec l'assentiment des grands hliotropes.

Des strophes du Bateau ivre sont de la vraie et de la grande posie:

     Et ds lors je me suis baign dans le pome
     De la mer, infus d'astres et latescent,
     Dvorant les azurs verts o, flottaison blme
     Et ravie, un noy pensif parfois descend,
     O, teignant tout  coup les bleuits, dlires
     Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
     Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres,
     Fermentent les rousseurs amres de l'amour.

Tout le pome a de l'allure; tous les pomes de Rimbaud ont de l'allure
et il y a dans les Illuminations de merveilleuses danses du ventre.

Il est fcheux que sa vie, si mal connue, n'ait pas t toute la vraie
vita abscondita; ce qu'on en sait dgote de ce qu'on pourrait en
apprendre. Rimbaud tait de ces femmes dont on n'est pas surpris
d'entendre dire qu'elles sont entres en religion dans une maison
publique; mais ce qui rvolte encore davantage c'est qu'il semble avoir
t une matresse jalouse et passionne: ici l'aberration devient
crapuleuse, tant sentimentale. L'homme qui a parl le plus librement de
l'amour, Senancour, dit de ces liaisons inharmoniques, o la femelle
tombe si bas qu'elle n'a de nom qu'en l'argot le plus boueux: Que dans
une situation trs particulire le besoin occasionne une minute
d'garement, on le pardonnera peut-tre  des hommes tout  fait
vulgaires, ou du moins on en cartera le souvenir; mais comment
comprendre que ce soit une habitude, un attachement? La faute aurait pu
tre accidentelle; mais ce qui se joint  cet acte de brutalit, ce qui
n'est pas inopin, devient ignoble. Si mme un emportement capable de
troubler la tte, et d'ter presque la libert, a laiss souvent une
tache ineffaable, quel dgot n'inspirera pas un consentement donn de
sang-froid? L'intimit en ce genre, voil le comble de l'opprobre,
l'irrmdiable infamie.

Mais l'intelligence, consciente ou inconsciente, si elle n'a pas tous
les droits, a droit  toutes les absolutions.

      ... Qui sait si le gnie
     N'est pas une de vos vertus,

monstres, que vous ayez nom Rimbaud,--ou Verlaine?



       *       *       *       *       *



FRANCIS POICTEVIN


Comme tous les crivains qui sont parvenus  comprendre la vie,
c'est--dire son inutilit immdiate, M. Francis Poictevin, bien que n
romancier, a promptement renonc au roman. Il sait que tout arrive,
qu'un fait n'est pas en soi plus intressant qu'un autre fait et que
seule importe la manire de dire.

Je me souviens de quelque chose dans ce got rapport par M. Sarcey, 
propos du lamentable Murger: A bout lui donna un sujet de roman; il
n'en fit rien: c'tait dcidment un paresseux. Il est trs difficile
de persuader  de certains vieillards--vieux ou jeunes--qu'il n'y a pas
de sujets; il n'y a, en littrature, qu'un sujet, celui qui crit,
et toute la littrature, c'est--dire toute la philosophie, peut surgir
aussi bien  l'appel d'un chien cras qu'aux exclamations de Faust
interpellant la Nature: O te saisir,  Nature infinie? Et vous,
mamelles?

L'auteur de Tout Bas et de Presque aurait pu, tout comme un autre,
agencer ses mditations en dialogues, ordonner son sentiment selon des
chapitres coups au hasard du tranche--lignes, insinuer en de
faux-vivants personnages un peu de vie gesticule et leur faire
exprimer, par d'apprciables agenouillements sur les dalles d'une glise
connue, la vertu d'une croyance mconnue: en somme rdiger le Roman du
Mysticisme et vulgariser pour les journaux littraires la pratique de
l'oraison mentale. Ses livres par ce moyen lui auraient acquis une
popularit, qui certes lui manque, car si peu d'crivains sont aussi
estims, peu, parmi ceux dont le talent est vident, sont moins rpandus
et moins sur les tables. Mais pour nous intresser, et presque toujours
excessivement, M. Poictevin ddaigne tout artifice hors l'artifice du
style, pige o il nous est agrable de tomber. Qu'il note les nuances
d'une fleur, l'attitude d'une fillette, la grce d'une madone ou la
froide et presque dure puret de Catherine de Gnes, il nous sduit 
coup sr par cette prciosit mme que d'aucuns, gauchement, lui
reprochent. Cette prciosit est rigoureusement personnelle;  l'cart
des groupes, aussi loin de M. Huysmans que de M. Mallarm, l'auteur de
Tout Bas oeuvre, dirait on, dans une cellule, une cellule idale qu'il
emporte en voyage, et l, debout, souvent  genoux, il panche ses
pomes, ses prires, selon des phrases d'une musicalit unique d'orgue
byzantin. Phrases moins que vibrations, vibrations si spciales que peu
d'mes s'y trouvent d'accord. Musique de plain-chant grgorien, tel
qu'on l'coute en une somptueuse glise flamande, avec de soudaines
fugues de prire exalte qui planent sur les lignes hautes, se jettent
vers les votes peintes, avivent les vieux vitraux, illuminent d'amour
les chemins de la Croix assombris. Le moine mystique, le vrai moine, le
Fra Angelico et un peu le Bonaventure, revit davantage le long des pages
de Presque, de chatoyante spiritualit, qu'en toute la littrature
pseudo-mystique de notre temps. Plairait-elle pas, mieux que de
protectrices et fructifres dductions,  l'auteur du Recordare sancta
crucis, cette oraison: Le Christ apparat ici-bas la plus aimante, la
plus absorbe figure de l'ternelle substance, elle embaume de toutes
les vertus; elle a les bleus dulcifiants, les jaunes brls et clairs de
la topaze ou du chrysanthme, les ensanglantements des gloires futures.
Et malgr et contre mes rechutes de chaque jour, je m'efforce, selon la
parole de Jsus  la Samaritaine,  l'adoration en esprit et en vrit.
M. Poictevin est entr dans le jardin de toutes les floraisons que
chanta saint Bonaventure,

     (Crux deliciarum hortus
     In quo florent omnia....)

et  genoux il a bais le coeur des roses dont la roseur est faite de
sang,--le sang du grand Supplice. Pendant que le Matin, jeune homme aux
cheveux blonds, livre aux femmes folles sa moite adolescence, il va,
vers une paix ecclsiale,  des messes de solitude, et l'une des
grces recueillies c'est l'imprgnement de son me par la lumire
intrieure, claritas caritas.

C'est un essentiel. Des phrases, oui; mais les phrases ne sont encore
que la parure et la pudeur de son art; il a senti, song ou pens avant
de dire; surtout il a aim: et telle de ses mtaphores jaillit comme une
jaculation, comme un des cris de sainte Thrse.

Visiblement, il s'efforce d'aller au fond, de pntrer jusqu'au centre
vital mme d'une ombelle d'hortensia. Il cherche partout l'me,--et la
trouve. Nul n'est moins rhtoricien que ce styliste, car le rhtoricien
est celui qui habille de vtements  la mode de solides lieux communs
aptes  supporter tout le vulgaire des chamarrures, tandis que M.
Poictevin diaphaniserait encore un fantme, un arc-en-ciel, une
illusion, une fleur d'azale; ceci: Une main de phtisique en l'angustie
de sa quasi-diaphanit, pose, non paresseuse, mais qui n'apprhende
plus, semblerait avertir, moins exalte que dj et indulgemment
revenue?

Oui, que c'est subtil!--et pourquoi ne pas crire comme tout le monde?

Hlas! cela lui est dfendu,--parce qu'il est un mystique, parce qu'il
sent entre l'homme et les choses et Dieu des rapports nouveaux, et parce
que, voil de la douloureuse perfection d'une forme o la grce se perle
en minutie, M. Poictevin est un spontan. Que de choses, sans doute, il
n'a pas transcrites, n'osant pas, doutant d'avoir trouv l'expression
vraie, la seule, la trs rare, l'indite!

Tout en effet, dans une oeuvre d'art devrait tre indit,--et mme les
mots, par la manire de les grouper, de les amener  des significations
neuves,--et on regrette parfois d'avoir un alphabet connu de trop de
demi-lettrs.

Disciple des Goncourt, dont il aiguisa encore la prciosit d'criture,
M. Francis Poictevin s'est peu  peu affin jusqu' l'immatrialisation.
Et c'est l son gnie, l'expression de l'immatriel et de l'inexprimable:
il inventa le mysticisme du style.



       *       *       *       *       *



ANDR GIDE


J'crivais en 1891,  propos des Cahiers d'Andr Walter, oeuvre
anonyme, ces notes: --Le journal est une forme de littrature bonne et
la meilleure peut-tre pour quelques esprits trs subjectifs. M. de
Maupassant n'en ferait rien: le monde est pour lui le tapis d'un
billard, il note les rencontres des billes, quand les billes s'arrtent,
s'arrte aussi, car s'il n'a plus aucun mouvement matriel  percevoir,
il n'a plus rien  dire. Le subjectif puise en lui-mme dans la rserve
de ses sensations emmagasines; et, par une occulte chimie, par
d'inconscientes combinaisons dont le nombre approche de l'infinit, ces
sensations, souvent d'un trs loin jadis, se mtamorphosent, se
multiplient en ides. Alors on raconte, non pas des anecdotes, mais sa
propre anecdote  soi, la seule que l'on dise bien et que l'on puisse
redire bien plusieurs fois, si l'on a du talent et le don de varier les
apparences. Ainsi vient de faire et ainsi fera encore l'auteur de ces
cahiers. C'est un esprit romanesque et philosophique, de la ligne de
Goethe; une de ces annes, lorsqu'il aura reconnu l'impuissance de la
pense sur la marche des choses, son inutilit sociale, le mpris
qu'elle inspire  cet amas de corpuscules dnomm la Socit,
l'indignation lui viendra, et, comme l'action, mme illusoire, lui est 
tout jamais ferme, il se rveillera arm de l'ironie: cela complte
singulirement un crivain: c'est le coefficient de sa valeur d'me. La
thorie du roman, expose en une note de la page 120, n'est pas
mdiocrement intressante: il faut esprer que l'auteur,  l'occasion,
s'en souviendra. Quant au prsent livre, il est ingnieux et original,
rudit et dlicat, rvlateur d'une belle intelligence: cela semble la
condensation de toute une jeunesse d'tude, de rve et de sentiment,
d'une jeunesse replie et peureuse. Cette rflexion (p. 142) rsume
assez bien l'tat d'esprit d'Andr Walter: O l'motion quand on est
tout prs du bonheur, qu'on n'a plus qu' toucher--et qu'on passe.

Il y a un certain plaisir  ne pas s'tre tromp au premier jugement
port sur le premier livre d'un inconnu; maintenant que M. Gide est
devenu, aprs maintes oeuvres spirituelles, l'un des plus lumineux
lvites de l'glise, avec autour du front et dans les yeux toutes
visibles les flammes de l'intelligence et de la grce, les temps sont
proches o d'audacieux rvlateurs inventeront son gnie, sonner, pour
qu'il sorte et s'avance, la trompette de la premire colonne. Il mrite
la gloire, si aucun la mrita (la gloire est toujours injuste), puisqu'
l'originalit du talent le matre des esprits a voulu qu'en cet tre
singulier se joignt l'originalit de l'me. C'est un don assez rare
pour qu'on en parle.

Le talent d'un crivain n'est souvent que la facult terrible de redire
en phrases qui semblent belles les ternelles clameurs de la mdiocre
humanit; des gnies mme, et gigantesques, comme Victor Hugo ou Adam de
Saint-Victor furent destins  profrer d'admirables musiques dont la
grandeur est de recler l'immense vacuit des dserts; leur me est
pareille  l'me informe et docile des sables et des foules; ils aiment,
ils songent, ils veulent les amours, les songes, les dsirs de tous les
hommes et de toutes les btes; potes, ils crient magnifiquement ce qui
ne vaut pas la peine d'tre pens.

Le genre humain, sans doute, en son ensemble de ruche ou de colonie,
n'est que parce que nous en sommes, prminent au genre bison ou au
genre martin-pcheur; ici et l c'est le triste automate; mais la
supriorit de l'homme est qu'il peut arriver  la conscience: un petit
nombre y parvient. Acqurir la pleine conscience de soi, c'est se
connatre tellement diffrent des autres qu'on ne sent plus avec les
hommes que des contacts purement animaux: cependant entre mes de ce
degr, il y a une fraternit idale base sur les diffrences,--tandis
que la fraternit sociale l'est sur les ressemblances.

Cette pleine conscience de soi-mme peut s'appeler l'originalit de
l'me,--et tout cela n'est dit que pour signaler le groupe d'tres rares
auquel appartient M. Andr Gide.

Le malheur de ces tres, quand ils se veulent raliser, est qu'ils le
font avec des gestes si singuliers que les hommes ont peur de les
approcher; ils doivent souvent faire voluer leur vie de relation dans
le cercle bref des fraternits idales;--ou, quand la foule veut bien
admettre de telles mes, c'est comme curiosits et pices de muse. Leur
gloire finalement est d'tre aims un peu de loin et compris presque,
comme vus et lus des parchemins dans le coffre aux vitres scelles.

Mais tout cela est racont dans Paludes, histoire, comme on sait, des
animaux vivant dans les cavernes tnbreuses et qui perdent la vue 
force de ne pas s'en servir; c'est aussi, avec un charme plus familier
que dans le Voyage d'Urien, un peu de l'histoire ingnue d'une me
trs complique, trs intellectuelle et trs originale.



       *       *       *       *       *



PIERRE LOUYS


Il y a en ce moment un petit mouvement de no-paganisme, de naturisme
sensuel, d'rotisme  la fois mystique et matrialiste, un renouveau de
ces religions purement charnelles o la femme est adore jusque dans les
laideurs de son sexe, car au moyen de mtaphores on peut adoniser
l'informe et diviniser l'illusoire. Un roman de M. Marcel Batilliat,
jeune homme inconnu, est peut-tre, malgr de graves dfauts, le plus
curieux spcimen de cette religiosit rotique que des coeurs zls se
donnent pour songe ou pour idal; mais il y eut une manifestation
fameuse, l'Aphrodite de M. Pierre Louys, dont le succs touffera sans
doute d'ici longtemps, comme sous des roses, toutes les autres
revendications du romanesque sexuel.

Ce n'est pas, quoique l'apparence ait tromp les critiques, jeunes ou
vieux, un roman historique, tel que Salammb ou mme Thas. La
parfaite connaissance que M. Pierre Louys a des religions et des moeurs
alexandrines lui a permis de vtir ses personnages de noms et de
costumes vridiquement anciens, mais il faut lire le livre dpouill de
ces prcautions qui ne sont l, ainsi, qu'en plus d'un roman du
xviii<sup>e</sup> sicle, que le paravent brod d'hiratiques
phallophores derrire lequel s'agitent des moeurs, des gestes et des
dsirs d'un incontestable aujourd'hui.

Par la vulgarisation de l'art l'amour nous est enfin revenu du nu. C'est
 l'poque de la floraison du calvinisme que le nu commena d'tre
proscrit des moeurs et qu'il se rfugia dans l'art qui seul en garda la
tradition. Jadis et encore au temps de Charles-Quint, il n'y avait pas
de ftes publiques sans thories de belles filles nues; on craignait si
peu le nu que les femmes adultres taient promenes nues par les
villes; il est hors de doute que, dans les mystres, tels rles, Adam et
ve, taient tenus par des personnages abstraits du maillot, luxe
hideux. Aimer le nu, et d'abord fminin avec ses grces et ses
insolences, c'est traditionnel en des races que la dure rforme n'a pas
tout  fait terrorises. Admise l'ide du nu, le costume peut se
modifier, tendre vers la robe flottante et lche, les moeurs s'adoucir
et un peu de rayonnement charnel clairer la tristesse de nos
hypocrisies. Aphrodite a signal par sa vogue le retour possible  des
moeurs o il y aurait un peu de libert: venu  sa date, ce livre a la
valeur d'un contrepoison.

Mais aussi qu'une telle littrature est fallacieuse! Toutes ces femmes,
toutes ces chairs, tous ces cris, toute cette luxure si animale et si
vaine, et si cruelle! Les femelles mordillent les cervelets et mangent
les cervelles; la pense fuit jacule; l'me des femmes coule comme par
une plaie; et toutes ces copulations n'engendrent que le nant, le
dgot et la mort.

M. Pierre Louys a bien senti que ce livre de chair aboutissait
logiquement  la mort: Aphrodite se clt par une scne de mort, par
des funrailles.

C'est la fin d'Atala (Chteaubriand plane invisible sur toute notre
littrature), mais refaite et renouvele avec grce, avec art, avec
tendresse,--si bien qu' l'ide de la mort vient se joindre l'ide de la
beaut; et les deux images, enlaces comme deux courtisanes, tombent
lentement dans la nuit.



       *       *       *       *       *



RACHILDE


La sincrit, exigence norme s'il s'agit d'une femme! Les plus vantes
pour leur candeur furent comdiennes encore, telle cette lacrymatoire
Marceline, actrice d'ailleurs, et qui pleura sa vie ainsi qu'un rle,
avec la conscience que donnent les applaudissements du public. Depuis
que les femmes crivent nulle, n'a eu la bonne foi de se dire et de
s'avouer en toute fire humilit, et les seules notions que la
littrature recle des psychologies fminines, il faut les demander  la
littrature des hommes: il y a plus  apprendre sur les femmes dans la
seule Lady Roxana que dans les oeuvres compltes de George Sand. Ce
n'est peut-tre pas mensonge; c'est plutt incapacit de nature  se
penser soi-mme,  prendre conscience de soi en son propre cerveau et
non dans les yeux et sur les lvres d'autrui; mme quand elles crivent
ingnuement pour elles-mmes en de petits cahiers secrets, les femmes
pensent au dieu inconnu qui lit--peut-tre--par dessus leur paule.
Avec une semblable nature il faudrait  une femme, pour se mettre au
premier rang des hommes, un gnie plus haut que le gnie mme des hommes
les plus surlevs: c'est pourquoi si les oeuvres marquantes des hommes
sont assez souvent suprieures  l'homme, les oeuvres les plus belles
des femmes sont toujours infrieures  la valeur de la femme qui les a
produites.

L'incapacit n'est pas personnelle; elle est gnrique et absolue. Il
faudrait donc comparer les femmes entre elles, exclusivement, les juger
comme des femmes et ne pas les mpriser pour ce qui leur manque
d'gosme ou de personnalit: ce dfaut, hors de la littrature et de
l'art, est gnralement estim  l'gal d'une vertu positive.

Qu'elles essaient leurs grces dans la perversit ou dans la candeur,
les femmes russiront mieux  vivre qu' jouer leur comdie; elles sont
faites pour la vie, pour la chair, pour la matrialit,--et leurs rves
les plus romantiques, elles les raliseraient avec joie si elles ne se
trouvaient arrtes par l'indiffrence de l'homme dont les nerfs, plus
sensibles, souffrent de vibrer dans le vide. Il y a une vidente
contradiction entre l'art et la vie; on n'a gure vu jamais un homme
vivre  la fois l'action et le songe, transposer en critures des gestes
d'abord rels; ou, si cela arrive, l'homme qui a d'abord vcu ne tire de
ses aventures aucun profit: l'quivalence des sensations est certaine et
les affres de la peur peuvent tre dites par qui les imagina mieux que
par celui qui les ressentit. Au contraire la prdominance des tendances
 vivre, dans un temprament, mousse l'acuit des facults
imaginatives: chez les femmes les plus intelligentes et les mieux doues
pour les mtiers crbraux, les images motrices se traduisent plus
facilement en actes qu'en art. Vrit de fait et physiologique, tat de
nature qu'il serait aussi absurde de reprocher aux femmes qu'aux hommes
l'exiguit de leurs mamelles ou la brivet de leurs cheveux. D'ailleurs
s'il s'agit d'art, le dbat, qui touche un si petit nombre de cratures,
n'a pour l'humanit, comme toutes les questions purement
intellectuelles, qu'un intrt de clocher pu de coin de rue.

Tout cela donc tant admis et admis aussi que si l'Animale est le
livre le plus singulier de Rachilde (quoique pas le plus quivoque), le
Dmon de l'Absurde est le meilleur, j'ajouterais volontiers, non pour
le seul plaisir de me contredire et d'annihiler la vertu des prcdentes
pages, que ce recueil de contes et d'imaginations dialogues m'affirme
un effort ralis de vritable sincrit artistique. Des pages comme la
Panthre ou les Vendanges de Sodome montrent qu'une femme peut avoir
des phases de virilit, crire,  telle heure, sans le souci des
coquetteries obliges ou des attitudes coutumires, faire de l'art avec
rien qu'une ide et des mots, crer.



       *       *       *       *       *



J.-K. HUYSMANS


Le Romane et le Chambertin, le Clos-Vougeot et le Corton faisaient
dfiler devant lui des pompes abbatiales, des ftes princires, des
opulences de vtements brochs d'or, embrass de lumire! Le
Clos-Vougeot surtout l'blouissait. Ce vin lui semblait tre le sirop
des grands dignitaires. L'tiquette brillait devant ses yeux, comme ces
gloires munies de rayons, places dans les glises, derrire l'occiput
des Vierges.

L'crivain qui, en 1881, au milieu du marcage naturaliste, avait,
devant un nom lu sur une carte des vins, une telle vision, mme
ironique, de splendeurs voques, devait inquiter ses amis, leur faire
souponner une dfection prochaine. A quelques annes de l, en effet,
surgissait l'inattendu A Rebours qui fut, non le point de dpart, mais
la conscration d'une littrature neuve. Il ne s'agissait plus tant de
faire entrer dans l'Art, par la reprsentation, l'extriorit brute, que
de tirer de cette extriorit mme des motifs de rve et de survlation
intrieure. En Rade dveloppa encore ce systme dont la fcondit est
illimite--tandis que la mthode naturaliste s'est montre plus strile
encore que ses ennemis n'auraient os l'esprer--systme de la plus
stricte logique et d'une si merveilleuse souplesse qu'il permet, sans
forfaire  la vraisemblance, d'intercaler, en des scnes exactes de vie
campagnarde, des pages comme Esther, comme le Voyage slnien.

L'architecture de L-Bas est rige sur un plan analogue, mais la
libert s'y trouve, non sans profit, restreinte par l'unit du sujet,
qui est absolue sous ses faces multiples: ni le Christ de Grunewald, en
son extrme violence mystique, son atterrante et consolante hideur,
n'est une fugue hors des lignes, ni la dmoniaque fort de Tiffauges, ni
la cruelle Messe noire, ni aucun des morceaux ne sont dplacs ou
inharmoniques; pourtant, avant la libert du roman on les et critiqus,
pas en eux-mmes, mais tels que non rigoureusement ncessaires  la
marche du livre. Par bonheur, le roman est enfin libre, et pour dire
plus, le roman, ainsi que le conoivent encore M. Zola ou M. Bourget,
nous apparat d'une conception aussi suranne que le pome pique ou la
tragdie. Seul, l'ancien cadre peut encore servir; il est quelquefois
ncessaire, pour amorcer le public  des sujets trs ardus, de simuler
de vagues intrigues romanesques, que l'on dnoue selon son propre gr,
quand on a dit tout ce que l'on voulait dire. Mais l'essentiel de jadis
est devenu l'accessoire, et un accessoire de plus en plus mpris: trs
rares sont  l'heure actuelle les crivains assez ingnieux ou assez
forts pour se soutenir en un genre aussi dmoli, pour peronner encore
avec assez d'autorit la cavalerie fatigue des sentimentalits et des
adultres.

D'autre part, l'esthtique tend  se spcialiser en autant de formes
qu'il y a de talents: parmi beaucoup de vanits, il y a d'admissibles
orgueils auxquels on ne peut refuser le droit de se crer ses normes
personnelles. M.Huysmans est de ceux-l: il ne fait plus de romans, il
fait des livres, et il les conoit selon un agencement original; je
crois que c'est une des causes pour quoi quelques-uns contestent encore
sa littrature et la trouvent immorale. Ce dernier point est facile
expliquer d'un seul mot: pour le non-artiste, l'art est toujours
immoral. Ds que l'on veut, par exemple, traduire en une langue nouvelle
les relations des sexes, on est immoral parce que, fatalement, l'on fait
voir des actes, qui, traits par les ordinaires procds, demeureraient
inaperus, perdus dans le brouillard des lieux communs. C'est ainsi
qu'un crivain nullement rotique peut tre, par des sots ou par des
malveillants, accus devant le public de stupides attentats. Il ne
semble pas, cependant, que les faits d'amour ou plutt d'aberration
gnsique rapports dans L-Bas soient bien allchants pour la
simplicit des ignorances virginales. Ce livre donne plutt le dgot ou
l'horreur de la sensualit qu'il n'invite  des expriences folles ou
mme  des jonctions permises. L'immoralit, si l'on se place  un point
de vue particulier et spcialement religieux, ne serait-ce pas au
contraire d'insister sur les exquisits de l'amour charnel et de vanter
les dlices de la copulation lgitime? L'immoralit absolue, pour les
mystiques, c'est la joie de vivre.

Le moyen ge ne connut pas nos hypocrisies. Il n'ignora rien des
ternelles turpitudes, mais, dit Ozanam, il sut les har. Il n'usa ni de
nos mnagements, ni de nos dlicatesses; il publia les vices, il les
sculpta sur les porches de ses cathdrales et dans les strophes de ses
potes; il eut moins souci de ne pas effaroucher les timoraisons des
mes mmires que de fendre les robes et montrer  l'homme, pour lui
faire honte, toutes les laideurs de sa basse animalit. Mais il ne roule
pas la brute dans son vice; il l'agenouill et lui fait relever la tte.
M. Huysmans a compris tout cela, et c'tait difficile  conqurir. Aprs
les horreurs de la dbauche satanique, avant la punition terrestre, il
a, comme le noble peuple en larmes qu'il voque, pardonn mme au plus
effrayant des massacreurs d'enfants, au sadique le plus turpide, 
l'orgueilleux le plus monstrueusement fou qui fut jamais.

Ayant absous un tel homme, il put sans pharisasme s'absoudre lui-mme
et, avec l'aide de Dieu, quelques secours plus humbles et tout
fraternels, de bonnes lectures, la frquentation des douces chapelles
conventuelles, M. Huysmans un jour se trouva converti--au mysticisme, et
crivit En Route, ce livre pareil  une statue de pierre qui tout 
coup se mettrait  pleurer. C'est du mysticisme un peu rauque et un peu
dur, mais M. Huysmans est dur, comme ses phrases, comme ses pithtes,
comme ses adverbes. Le mysticisme lui est entr plus avant dans l'oeil
que dans l'me. Il observa les faits religieux avec la peur d'en tre
dupe et l'espoir qu'ils seraient absurdes; il a t pris dans les
mailles mmes du credo-quia-absurdum,--victime heureuse de sa
curiosit.

Maintenant, fatigu d'avoir regard les visages hypocrites des hommes,
il regarde des pierres, prparant un livre suprme sur La Cathdrale.
L, s'il s'agit de sentir et de comprendre, il s'agit surtout de voir.
Il verra comme personne n'a vu, car nul n'a jamais t dou d'un regard
aussi aigu, aussi vrillant, aussi net, aussi adroit  s'insinuer jusque
dans les replis des visages, des rosaces et des masques.

Huysmans est un oeil.



       *       *       *       *       *



JULES LAFORGUE


Il y a dans les Fleurs de bonne Volont une petite complainte, comme
d'autres, appele Dimanches:

     Le ciel pleut sans but, sans que rien l'meuve,
     Il pleut, il pleut, bergre! sur le fleuve....

     Le fleuve a son repos dominical;
     Pas un chaland, en amont, en aval.

     Les vpres carillonnent sur la ville,
     Les berges sont dsertes, sans une le.

     Passe un pensionnat,  pauvres chairs!
     Plusieurs ont dj leurs manchons d'hiver.

     Une qui n'a ni manchon ni fourrure
     Fait tout en gris une bien pauvre figure;

     Et la voil qui s'chappe des rangs
     Et court:  mon Dieu, qu'est-ce qui lui prend?

     Elle va se jeter dans le fleuve.
     Pas un batelier, pas un chien de Terre-Neuve....

Et voil bien, et prophtise, la mort brusque et absurde, la vie de
Laforgue. Il avait trop froid au coeur; il s'est en all.

C'tait un esprit dou de tous les dons et riche d'acquisitions
importantes. Son gnie naturel fait de sensibilit, d'ironie,
d'imagination et de clairvoyance, il avait voulu le nourrir de
connaissances positives, de toutes les philosophies, de toutes les
littratures, de toutes les images de nature et d'art; et mme les
dernires vues de la science semblent lui avoir t familires. C'tait
le gnie orn et flamboyant, prt  construire des architectures
infiniment diverses et belles,  lever trs haut des ogives nouvelles
et des dmes inconnus; mais il avait oubli son manchon d'hiver et il
mourut de froid, un jour de neige.

C'est pourquoi son oeuvre, dj magnifique, n'est que le prlude d'un
oratorio achev dans le silence.

De ses vers beaucoup sont comme roussis par une glaciale affectation de
navet, parler d'enfant trop chri, de petite fille trop coute,
--mais signe aussi d'un vrai besoin d'affection et d'une pure douceur de
coeur,--adolescent de gnie qui et voulu encore poser sur les genoux de
sa mre son front quatorial, serre d'anomalies;--mais beaucoup ont la
beaut des topazes flambes, la mlancolie des opales, la fracheur des
pierres de lune, et telles pages, celle qui commence ainsi:

     Noire bise, averse glapissante
     Et fleuve noir, et maisons closes....

ont la grce triste, mais tout de mme consolante, des aveux ternels:
l'ternellement la mme chose, Laforgue la redit en tel mode qu'elle
semble rve et avoue pour la premire fois[3]. Et je songe que ce
qu'il faut demander aux traducteurs du rve c'est, non pas de vouloir
fixer pour toujours la fugacit d'une pense ou d'un air, mais de
chanter la chanson de l'heure prsente avec tant de force candide
qu'elle soit la seule que nous entendions, la seule que nous puissions
comprendre. Il faudrait peut-tre,  la fin, devenir raisonnables, nous
rjouir du prsent et des fleurs nouvelles, sans souci, sinon de
botaniste, des prairies fanes. Chaque poque de pense, d'art et de
sentiment devrait jouir de soi-mme, profondment, et se coucher sur le
monde avec l'gosme et la langueur d'un lac superbe qui, souriant aux
ruisseaux anciens, les reoit, les calme, et les boit.

Il n'y eut pas de prsent pour Laforgue, sinon parmi un groupe d'amis:
il mourut comme allaient natre ses Moralits Lgendaires, mais
offertes encore au petit nombre, et  peine put-il savoir de quelques
bouches que ces pages le vouaient invitablement  vivre, de la vie de
gloire, parmi ceux que les Dieux crrent  leur image, dieux aussi et
crateurs. C'est de la littrature entirement renouvele et inattendue,
et qui dconcerte et qui donne la sensation curieuse (et surtout rare)
qu'on n'a jamais rien lu de pareil; la grappe avec tout son velout dans
la lumire matinale, mais des reflets singuliers et un air comme si les
grains du raisin avaient t gels en dedans par un souffle de vent
ironique venu de plus loin que le ple.

Sur un exemplaire de l'Imitation de Notre-Dame la Lune, offert  M.
Bourget (et jet depuis parmi les vieux papiers du quai) Laforgue
crivait: Ceci n'est qu'un intermezzo. Attendez donc encore, je vous
prie, et donnez-moi jusqu' mon prochain livre....;--mais il tait de
ceux qui s'attendent toujours eux-mmes au prochain livre, des nobles
insatisfaits qui ont trop  dire pour jamais croire qu'ils ont dit autre
chose que des prolgomnes et des prfaces. Si son oeuvre interrompue
n'est qu'une prface, elle est de celles qui contrebalancent une oeuvre.


[3] On lira avec plaisir sur Jules Laforgue l'tude loquente et de si
profonde sympathie crite rcemment par M. Camille Mauclair.



       *       *       *       *       *



JEAN MORAS


M. Raymond de la Tailhade glorifie ainsi M. Moras:

     Tout un silence d'or vibrant s'est abattu,
     Prs des sources que des satyres ont troubles,
     Claire merveille close au profond des valles,
     Si l'oiselet chanteur du bocage s'est tu.

     Oubli de flte, heures de rves sans alarmes,
     O tu as su trouver pour ton sang amoureux
     La douceur d'habiter un sjour odoreux
     De roses dont les dieux sylvains te font des armes.

     L tu vas composant ces beaux livres, honneur
     Du langage franais et de la noble Athnes.

Ces vers sont romans, c'est--dire d'un pote pour qui toute la
priode romantique n'est qu'une nuit de sabbat o s'agitent de sonores
et vains gnomes, d'un pote (celui-ci a du talent) qui concentre tout
son effort  imiter les Grecs d'anthologie  travers Ronsard et 
drober  Ronsard le secret de sa phrase laborieuse, de ses pithtes
botaniques et de son rythme malingre. Quant  ce qu'il y a d'exquis en
Ronsard, comme ce peu a pass dans la tradition et dans les mmoires,
l'cole romane le doit ngliger sous peine d'avoir perdu bientt ce qui
seul fait son originalit. Il y a on ne sait quoi de provincial, de pas
au courant de la vie, de retardataire dans ce souci d'imitation et de
restauration. Quelque part, M. Moras chante la louange

     De ce Sophocle, honneur de la Fert-Milon,[4]

et c'est bien cela: l'cole romane a toujours l'air d'arriver de la
Fert-Milon.

Mais Jean Moras, qui a rencontr ses amis en chemin, parti de plus loin,
s'annonce plus firement.

Venu  Paris comme tout autre tudiant valaque ou levantin, et dj
plein d'amour pour la langue franaise, M. Moras se mit  l'cole des
vieux potes et frquenta, jusqu' Jacot de Forest et jusqu' Benot de
Sainte-Maure. Il voulut faire le chemin auquel devrait se vouer tout
jeune sage ambitieux de devenir un bon harpeur; il jura d'accomplir le
plein plerinage:  cette heure, parti de la Chanson de Saint-Lger,
il en est, dit-on, arriv au xvii<sup>e</sup> sicle, et cela
en moins de dix annes: ce n'est pas si dcourageant qu'on l'a cru. Et
maintenant que les textes se font plus familiers, la route s'abrge:
d'ici peu de haltes, M. Moras campera sous le vieux chne Hugo et, s'il
persvre, nous le verrons atteindre le but de son voyage, qui est, sans
doute, de se rejoindre lui-mme. Alors, rejetant le bton souvent
chang, coup en des taillis si divers, il s'appuiera sur son propre
gnie et nous le pourrons juger, si cela nous amuse, avec une certaine
scurit.

Tout ce qu'il faut dire aujourd'hui, c'est que M. Moras aime
passionnment la langue et la posie franaises et que les deux soeurs
au coeur hautain lui ont plus d'une fois souri, contentes de voir sur
leurs pas un plerin si patient et un chevalier arm de tant de bonne
volont.

     Cavalcando l'altrjer per un cammino,
     Pensoso dell' andar che mi sgradia,
     Trovai Amor in mezzo della via
     In abito legger di pellegrino.

Ainsi s'en va M. Moras, tout attentif, tout amoureux et en habit lger
de plerin. Lorsqu'il appela un de ses pomes le Plerin passionn,
il donna de lui-mme, et de son rle, et de ses jeux parmi nous, une
ide excellente et d'un symbolisme trs raisonnable.

Il y a de belles choses dans ce Plerin, il y en a de belles dans les
Syrtes, il y en a d'admirables ou de dlicieuses et que (pour ma part)
je relirai toujours avec joie, dans les Cantilnes, mais puisque M.
Moras, ayant chang de manire, rpudie ces primitives oeuvres, je
n'insisterai pas. Il reste riphyle, mince recueil fait d'un pome et
de quatre sylves, le tout dans le got de la Renaissance et destin 
tre le cahier d'exemples o les jeunes Romans, aiguillonns aussi par
les invectives un peu intemprantes de M. Charles Maurras, doivent
tudier l'art classique de faire difficilement des vers faciles. En
voici une page:

     Astre brillant, Phb aux ailes tendues,
     O flamme de la nuit qui cros et diminues,
     Favorise la route et les sombres forts
     O mon ami errant porte ses pas discrets!
     Dans la grotte au vain bruit dont l'entre est tout lierre,

     Sur la roche pointue aux chvres familire,
     Sur le lac, sur l'tang, sur leurs tranquilles eaux,
     Sur les bords maills o plaignent les roseaux,
     Dans le cristal rompu des ruisselets obliques,
     Il aime  voir trembler tes feux mlancoliques.
     ............................................................
     Phb,  Cynthia, ds sa saison premire,
     Mon ami fut pris de ta belle lumire;
     Dans leur cercle observant tes visages divers,
     Sous ta douce influence il composait ses vers.
     Par dessus Nice, Eryx, Seyre et la sablonneuse
     Ioclos, le Tmolus et la grande Epidaure,
     Et la verte Cydon, sa pit honore
     Ce rocher de Latmos o tu fus amoureuse.

M. Moras a beau, comme sa Phb, prendre des visages divers et mme
couvrir sa face de masques, on le reconnat toujours entre ses frres:
c'est un pote.


[4] Aprs avoir compuls des dictionnaires et des manuels, je ne voyais
de possibles Sophocles que les deux Robert Garnier, ns  la
Fert-Bernard, quand je songeai  Racine. M. Moras ne comprendra jamais
combien il est ridicule d'appeler Racine le Sophocle de la Fert-Milon.



       *       *       *       *       *



STUART MERRILL


La logique d'un amateur de littrature est blesse s'il dcouvre que ses
admirations ne concordent pas avec celles du public, mais il n'est pas
surpris, il sait qu'il y a des lus de la dernire heure. L'attitude du
public est moins bnigne lorsqu'on l'entretient du dsaccord qui
s'observe entre lui, public, matre obscur des gloires, et l'opinion du
petit nombre oligarchique: habitu  accoupler ces deux ides, renomme
et talent, il montre de la rpugnance  les disjoindre; il n'admet pas,
car il a un sens secret de la justice ou de la logique, qu'un auteur
illustre ne le soit, que par hasard, ou qu'un auteur obscur mrite la
lumire. Il y a l un malentendu, vieux sans doute des six mille ans
d'ge que La Bruyre donnait  la pense humaine; et, ce malentendu,
bas sur un raisonnement trs logique et trs solide, nargue du haut de
son socle tous les essais de conciliation. Pour en finir, il faut se
borner  de timides insinuations philosophiques et demander si vraiment
nous connaissons la chose en soi, s'il n'y a pas une certaine petite
diffrence invitable entre l'objet de la connaissance et la
connaissance de l'objet? Sur ce terrain-l, comme on se comprendra
moins, l'accord sera plus facile et ensuite l'on admettra volontiers la
lgitime diffrence des opinions, puisqu'il s'agit non de capter la
Vrit--ce reflet de lune dans un puits,--mais de mesurer par
approximation, comme on fait pour les toiles, la distance ou la
diffrence qu'il y a entre le gnie d'un pote et l'ide que nous en
avons.

S'il fallait, ce qui est bien inutile, s'exprimer plus clairement, on
dirait que, de l'avis de quelques-uns, qui en valent peut-tre beaucoup
d'autres, toute l'histoire littraire n'est, rdige par des professeurs
selon des vues ducatives, qu'un amas de jugements presque tous  casser
et que, en particulier, les histoires de la littrature franaise ne
sont que le banal catalogue des applaudissements et des couronnes chus
aux plus habiles ou aux plus heureux. Il est peut-tre temps d'adopter
une autre mthode et de donner, parmi les gens clbres, une place 
ceux qui auraient pu l'tre--si la neige n'tait tombe le jour qu'ils
publirent la gloire du printemps nouveau.

M. Stuart Merrill et M. Saint-Pol-Roux sont de ceux que la neige
contraria. Si le public connat leurs noms moins que tels autres, ce
n'est pas qu'ils aient moins de mrite, c'est qu'ils eurent moins de
bonheur.

Le pote des Fastes dit, par le choix seul de ce mot, la belle
franchise d'une me riche et d'un talent gnreux. Ses vers, un peu
dors, un peu bruyants, clatent et sonnent vraiment pour des jours de
fte et de fastueuses parades, et quand les jeux du soleil s'teignent,
voici des torches allumes dans la nuit pour clairer le somptueux
cortge des femmes surnaturelles. Femmes ou pomes, elles sont pares,
sans doute, de trop de bagues et de trop de rubacelles et leurs robes
sont brodes de trop d'or; ce sont des courtisanes royales plutt que
des princesses, mais on aime leurs yeux cruels et leurs cheveux roux.

Aprs de si clatantes trompettes, les Petits Pomes d'Automne, le
bruit du rouet, un son de cloche, un air de flte dans un ton de clair
de lune: c'est l'assoupissement et le rve attrist par le silence des
choses et l'incertitude des heures:

     C'est le vent d'automne dans l'alle,
     Soeur, coute, et la chute sur l'eau
     Des feuilles du saule et du bouleau,
     Et c'est le givre dans la valle,

     Dnoue--il est l'heure--tes cheveux
     Plus blonds que le chanvre que tu files....

     Et viens, pareille  ces chtelaines
     Dolentes  qui tu fais songer,
     Dans le silence o meurt ton lger
     Rouet,  ma soeur des marjolaines!

Et ainsi, en M. Stuart Merrill on dcouvre le contraste et la lutte d'un
temprament fougueux et d'un coeur trs doux, et selon que l'emporte
l'une des deux natures, on entend la violence des cuivres ou le murmure
des violes. Pareillement sa technique oscille, des Gammes  ses
derniers pomes, de la raideur parnassienne au verso suelto des
nouvelles coles et que seuls n'admettent pas encore les snateurs de
l'art. Le vers libre, qui favorise les talents originaux et qui est
l'cueil des autres, devait sduire un pote aussi bien dou et une
intelligence aussi novatrice; voici comment il le comprend:

     Venez avec des couronnes de primevres dans vos mains
     O fillettes qui pleurez la soeur morte  l'aurore.
     Les cloches de la valle sonnent la fin d'un sort,
     l'on voit luire des pelles au soleil du matin.

     Venez avec des corbeilles de violettes,  fillettes
     Qui hsitez un peu dans le chemin des htres,
     Par crainte des paroles solennelles du prtre.
     Venez, le ciel est tour sonore d'invisibles alouettes....

     C'est la fte de la mort, et l'on dirait dimanche,
     Tant les cloches sonnent, douces au fond de la valle;
     Les garons se sont cachs dans les petites alles;
     Vous seules devez prier au pied de la tombe blanche....

     Quelque anne, les garons qui se cachent aujourd'hui
     Viendront vous dire  toutes la douce douleur d'aimer,
     Et l'on vous entendra, autour du mt de mai,
     Chanter des rondes d'enfance pour saluer la nuit.

M. Stuart Merrill ne s'est pas embarqu en vain, le jour qu'il voulut
traverser les Atlantiques, pour venir courtiser la fire posie
franaise et lui planter une fleur dans les cheveux.



       *       *       *       *       *



SAINT-POL-ROUX


L'un des plus fconds et des plus tonnants inventeurs d'images et de
mtaphores. Pour trouver des expressions nouvelles, M. Huysmans
matrialise le spirituel et l'intellectuel, ce qui donne  son style une
prcision un peu lourde et une clart assez factice: des mes caries
(comme des dents) et des coeurs lzards (comme un vieux mur); c'est
pittoresque et rien de plus. Le procd inverse est plus conforme au
vieux got des hommes de prter aux choses de vagues sentiments et une
obscure conscience; il reste fidle  la tradition panthiste et
animiste, sans laquelle il n'y aurait de possible ni art ni posie:
c'est la profonde source o viennent se remplir toutes les autres, eau
pure que le moindre soleil transforme en pierreries vivantes comme les
colliers des fes. D'autres mtaphoristes, tel M. Jules Renard, se
risquent  chercher l'image soit dans une vision rformatrice, un dtail
spar de l'ensemble devenant la chose mme, soit dans une transposition
et une exagration des mtaphores en usage[5]; enfin, il y a la mthode
analogique selon laquelle, sans que nous y cooprions volontairement, se
modifie chaque jour la signification des mots usuels. M. Saint-Pol-Roux
amalgame tous ces procds et les fait tous concourir  la fabrication
d'images qui, si elles sont toutes nouvelles, ne sont pas toutes belles.
On en dresserait un catalogue ou un dictionnaire:

     Sage-femme de la lumire veut dire: le coq.
     Lendemain de chenille en
       tenue de bal..........        --         papillon.
     Pch-qui-tette.........        --         enfant naturel.
     Quenouille vivante......        --         mouton.
     La nageoire des charrues        --         le soc.
     Gupe au dard de fouet..        --         la diligence.
     Mamelle de cristal......        --         une carafe.
     Le crabe des mains......        --         main ouverte.
     Lettre de faire part....        --         une pie.
     Cimetire qui a des ailes.      --         un vol de corbeaux.
     Romance pour narine.....        --         le parfum des fleurs.
     Le ver  soie des chemines     --               ?
     Apprivoiser la mchoire
       carie de bmols d'une
       tarasque moderne......        --         jouer du piano.
     Hargneuse breloque du
       portail...............        --         chien de garde.
     Limousine blasphmante.         --         roulier.
     Psalmodier l'alexandrin de
       bronze................        --         sonner minuit.
     Cognac du pre Adam.....        --         le grand air pur.
     L'imagerie qui ne se voit
       que les yeux clos.....        --         les rves.
     L'omga.................        --         en grec ????
     Feuilles de salade vivante.     --         les grenouilles.
     Les bavard s vertes.....        --         les grenouilles.
     Coquelicot sonore.......        --         chant du coq.

Le plus distrait, ayant lu cette liste jugera que M. Saint-Pol-Roux est
dou d'une imagination et d'un mauvais got galement exubrants. Si
toutes ces images, dont quelques-unes sont ingnieuses, se suivaient 
la file vers les Reposoirs de la Procession o les mne le pote, la
lecture d'une telle oeuvre serait difficile et le sourire viendrait trop
souvent temprer l'motion esthtique; mais semes  et l, elles ne
font que des taches et ne brisent pas toujours l'harmonie de pomes
richement colors, ingnieux et graves. Le Plerinage de Sainte-Anne,
crit tout entier en images, est pur de toute souillure et les
mtaphores, comme le voulait Thophile Gautier, s'y droulent multiples,
mais logiques et lies entre elles: c'est le type et la merveille du
pome en prose rythme et assonnance. Dans le mme tome, le Nocturne
ddi  M. Huysmans n'est qu'un vain chapelet d'incohrentes
catachrses: les ides y sont dvores par une troupe affreuse de btes.
Mais l'Autopsie de la Vieille fille, malgr une faute de ton, mais
Calvaire immmorial, mais l'Ame saisissable sont des chefs-d'oeuvre.
M. Saint-Pol-Roux joue d'une cithare dont les cordes sont parfois trop
tendues: il suffirait d'un tour de clef pour que nos oreilles soient
toujours profondment rjouies.


[5] Dire, par exemple, joue en fruit, parce que l'on dit une joue en
fleur, pour vermeille. Cf. Alfred Vallette, Notes d'esthtique: Jules
Renard (Mercure de France, t. VIII, p. 161).



       *       *       *       *       *



ROBERT DE MONTESQUIOU


Au premier envol de ses Chauves-souris en velours violet, la question
fut trs srieusement pose de savoir si M. de Montesquiou tait un
pote ou un amateur de posie et si la vie mondaine se pouvait concilier
avec le culte des Neuf Soeurs ou de l'une d'elles, car neuf femmes font
beaucoup de femmes. Mais disserter sur de tels propos, c'est avouer que
l'on n'est pas familier avec l'opration de logique qui s'appelle la
dissociation des ides, car il semble de justice lmentaire d'valuer
sparment la valeur ou la beaut de l'arbre et de ses fruits, de
l'homme et de ses oeuvres. Si l'on veut, joyau ou caillou, le livre sera
jug en soi, sans souci de la mine, de la carrire ou du torrent dont il
sort, et le diamant ne changera pas de nom, qu'il vienne du Cap ou de
Golconde. La vie sociale d'un pote importe aussi peu au critique qu'
Polymnie elle-mme, qui accueille en son cercle, indiffremment, le
paysan Burns et le patricien Byron, Villon le coupeur de bourses et
Frdric II, le roi: l'armorial de l'Art et celui d'Hozier ne se
rdigent pas du mme style.

Donc nous ne nous inquiterons pas de dmler le lin de cette quenouille
ni de rechercher ce que le nom de M. de Montesquiou et son tat d'homme
du monde ont pu ajouter d'illusoire  la renomme du pote.

Le pote, ici, est une Prcieuse.

Vraiment si ridicules ces femmes qui, pour se mettre au ton de plusieurs
fins et galants potes, imaginaient de nouvelles faons de dire et, par
haine du commun, singularisaient leur esprit, leurs costumes et leurs
gestes? Leur crime, aprs tout, fut de ne pas vouloir faire comme tout
le monde et il semble qu'elles l'aient assez pay cher, elles--et toute
la posie franaise qui, pendant un sicle et demi, craignit vraiment
trop le ridicule. Les potes sont enfin dlivrs de telles affres; tous
les jours davantage il leur est permis d'avouer toute leur originalit;
loin de leur dfendre de se mettre  nu, la critique les encourage 
l'habit sommaire et franc du gymnosophiste: seulement quelques-uns le
portent tatou.

Et voici enfin la vraie querelle  faire  M. de Montesquiou: son
originalit est tatoue excessivement. La beaut de cet ade rappelle,
non sans mlancolie, les figurations compliques dont se voulaient
ornements les anciens chefs australiens, mais en vrit il se pare avec
un art moins ingnu; il y a mme un raffinement singulier dans les
nuances et dans le dessin et des hardiesses amusantes de ton et de
lignes. Il russit l'arabesque mieux que la figure et la sensation mieux
que la pense. S'il pense, c'est comme les Japonais, par des signes
idographiques:

     Poisson, grue, aigle, fleur, bambou qu'un oiseau ploie.
     Tortue, iris, pivoine, anmone et moineaux.

Il aime ces juxtapositions de mots, et quand il les choisit, comme
ceux-l, doux et vivants, le paysage qu'il veut s'voque assez
agrablement, mais souvent on ne voit, se dcoupant sur un ciel
artificiel, que des formes inconnues et dures, des processions de larves
carnavalesques. Ou bien, femmes, fillettes, oiseaux, ce sont des
bibelots dforms par une fantaisie trop orientale; bibelots et
babioles:

     Je voudrais que ce vers ft un bibelot d'art.

dit l'esthtique de M. de Montesquiou, mais le bibelot n'est qu'une
chose amusante et fragile  mettre sous une vitrine ou dans une armoire,
--oui, plutt dans une armoire. Alors, allg de toute cette rocaille,
de toutes ces laques, de toutes ces ptes tendres et, comme lui-mme le
dit spirituellement, de tous ces infusoires d'tagres, le muse du
pote deviendrait un agrable promenoir, o l'on rverait avec plaisir
devant les multiples mtamorphoses d'une me inquite de donner  la
beaut une grce neuve et nuance. Avec la moiti des Hortensias
bleus, on ferait un tome, encore trs dense, qui serait presque tout
entier de fine ou de fire ou de douce posie. L'auteur d'Ancilla, de
Mortuis ignotis et de Tables vives apparatrait ce qu'il est
vraiment, hors de tout travesti,--un bon pote.

Voici une partie de Tables vives, dont le titre est obscur, mais dont
les vers sont de belle clart, malgr le son trop connu de quelques
rimes trop parnassiennes et quelques incertitudes verbales:

      ... Apprenez  l'enfant  prier les flots bleus,
     Car c'est le ciel d'en bas dont la nue est l'cume,
     Le reflet du soleil qui sur la mer s'allume
     Est plus doux  fixer pour nos yeux nbuleux.

     Apprenez  l'enfant  prier le ciel pur,
     C'est l'ocan d'en haut dont la vague est nuage.
     L'ombre d'une tempte abondante en naufrage
     Pour nos coeurs est moins triste  suivre dans l'azur.

     Apprenez  l'enfant  prier toutes choses:
     L'abeille de l'esprit compose un miel de jour
     Sur les vivants ave du rosaire des roses,
     Chapelet de parfums aux dizaines d'amour....

En somme, M. de Montesquiou existe: hortensia bleu, rose verte ou
pivoine blanche, il est de ces fleurs qu'on regarde avec curiosit dans
un parterre, dont on demande le nom et dont on garde le souvenir.



       *       *       *       *       *



GUSTAVE KAHN


Domaine de Fe, un Cantique des cantiques rcit par une voix seule,
trs douce et trs amoureuse, dans un dcor verlainen,-- ternel
Verlaine!

     O bel avril panoui,
     Qu'importe ta chanson franche,
     Tes lilas blancs, tes aubpines et l'or fleuri
     De ton soleil par les branches,
     Si loin de moi la bien-aime
     Dans les brumes du nord est reste.

Voil le ton. C'est trs simple, trs dlicat, trs pur et parfois
biblique:

     J'tais all jusqu'au fond du jardin,
     Quand dans la nuit une invisible main
     Me terrassa plus forte que moi--
     Une voix me dit: C'est pour ta joie.

Dilectus meus descendit in hortum ... mais ici le pote, aussi chaste,
est moins sensuel: l'oriental a revtu comme un surplis une me
d'Occident, et s'il cultive encore des lys dans son jardin clos, des
grands lys blancs, il s'est instruit au plaisir de s'en aller, par de
secrets sentiers connus des fes qui rient sans bruit dans la fort,
cueillir les liserons, les gents,

     Et les fleurettes aventurires le long des haies.

Ce pome de xxiv feuillets est sans doute le plus dlicieux
livret de vers d'amour qui nous fut donn depuis les Ftes Galantes et
avec les Chansons d'amant les seuls vers peut-tre de ces dernires
annes o le sentiment ose s'avouer en toute candeur, avec la grce
parfaite et touchante de la divine sincrit. S'il reste encore, en
quelques-unes des pages, un peu de rhtorique, c'est que M. Kahn, mme
aux pieds de la Sulamite, n'a pas renonc  nous surprendre par une
adresse toujours neuve de jongleur et de virtuose, et s'il traite
parfois la langue franaise en tyran, c'est qu'elle a toujours eu pour
lui des complaisances d'esclave. Il abuse un peu de son pouvoir, donnant
 tels mots des significations trop d' ct, pliant les phrases  une
syntaxe trop sommaire, mais ce sont de mauvaises habitudes qui ne lui
sont pas exclusivement personnelles; il n'emprunte  nul sa science du
rythme et sa matrise  manier le vers rnov.

M. Kahn fut-il le premier? A qui doit-on le vers libre? A Rimbaud, dont
les Illuminations parurent dans la Vogue en 1886,  Laforgue qui 
la mme poque, dans la mme prieuse petite revue--que dirigeait M.
Kahn--publiait Lgende et Solo de lune, et, enfin,  M. Kahn
lui-mme; ds lors il crivait:

     Voici l'allgresse des mes d'automne,
     La ville s'vapore en illusions proches,
     Voici se voiler de violet et d'orange les porches
     De la nuit sans lune
     Princesse, qu'as-tu fait de ta tiare orfvre?

--, et surtout  Walt Whitman, dont on commenait alors  goter la
licence majestueuse.

Cette minuscule Vogue, qui, aujourd'hui, se vend au prix des
parchemins  miniatures, qu'elle fut lue sous les galeries de l'Odon,
et avec quelle joie! par de timides jeunes gens enivrs, de l'odeur de
nouveau qui sortait des ples petites pages!

Le dernier recueil de M. Kahn, la Pluie et le Beau temps, n'a pas
modifi l'opinion que l'on a de son talent et de son originalit: il y
demeure gal  lui-mme avec ses deux tendances, ici moins bien
d'accord, au sentiment et au pittoresque, trs visibles si l'on compare
avec Image, si dolent cantique,

     O Jsus couronn de ronces,
     Qui saigne en tous coeurs meurtris,

le Dialogue de Zlande,

     Bonjour mynher, bonjour myffrau,

joli et doux comme telle vieille estampe d'almanach. Voici, dans le ton
moyen, un lied qui est vraiment sans dfaut:

     L'heure du nuage blanc s'est fondue sur la plaine
         En reflets de sang, en flocons de laine,
         O bruyres roses,  ciel couleur de sang.

     L'heure du nuage d'or a pli sur la plaine,
     Et tombent des voiles lents et longs de blanche laine,
     O bruyres mauves-- ciel couleur de sang.

     L'heure du nuage d'or a crev sur la plaine,
     Les roseaux chantaient doux sous le vent de haine,
     O bruyres rouges-- ciel couleur de sang.

     L'heure du nuage d'or a pass sur la plaine
     phmrement: sa splendeur est lointaine.
     O bruyre d'or-- ciel couleur de sang.

Des mots, des mots! Sans doute, mais bien choisis et mls avec art. M.
Kahn est avant tout un artiste: il est quelquefois davantage.



       *       *       *       *       *



PAUL VERLAINE


M. Gaston Boissier, en couronnant (touchante coutume) un pote
quinquagnaire, le flicitait de n'avoir, pas innov, d'avoir exprim
des ides ordinaires en un style facile, de s'tre conform avec
scrupule aux lois traditionnelles de la potique franaise. Ne
pourrait-on rdiger une histoire de notre littrature en ngligeant les
novateurs? Ronsard serait remplac par Ponthus de Thyard, Corneille par
son frre, Racine par Campistron, Lamartine par M. de Laprade, Victor
Hugo par M. Ponsard et Verlaine par M. Aicard; ce serait plus
encourageant, plus acadmique et peut-tre plus mondain, car, en France,
le gnie semble toujours un peu ridicule.

Verlaine est une nature, et tel, indfinissable. Comme sa vie, les
rythmes qu'il aime sont des lignes brises ou enroules; il acheva de
dsarticuler le vers romantique et, l'ayant rendu informe, l'ayant trou
et dcousu pour y vouloir faire entrer trop de choses, toutes les
effervescences qui sortaient de son crne fou, il fut, sans le vouloir,
un des instigateurs du vers libre. Le vers verlainien  rejets, 
incidences,  parenthses, devait naturellement devenir le vers libre;
en devenant libre il n'a fait que rgulariser un tat.

Sans talent et sans conscience, nul ne reprsenta sans doute aussi
divinement que Verlaine le gnie pur et simple de l'animal humain sous
ses deux formes humaines: le don du verbe et le don des larmes.

Quand le don du verbe l'abandonne, et qu'en mme temps le don des larmes
lui est enlev, il devient ou l'iambiste tapageur et grossier
d'Invectives ou l'humble et gauche lgiaque de Chansons pour Elle.
Pote, par ses dons mmes, vou  ne dire heureusement que l'amour, tous
les amours, et d'abord celui dont les lvres ne s'inclinent qu'en rve
sur les toiles de la robe purificatrice, celui qui fit les Amies fit
des cantiques de mois de Marie: et du mme coeur, de la mme main, du
mme gnie, mais qui les chantera,  hypocrites! sinon ces mmes Amies,
ce jour-l blanches et voiles de blanc?

Avouer ses pchs d'action ou de rve n'est pas un pch; nulle
confession publique ne peut scandaliser un homme car tous les hommes
sont pareils et pareillement tents; nul ne commet un crime dont son
frre ne soit capable. C'est pourquoi les journaux pieux ou d'acadmie
assumrent en vain la honte d'avoir injuri Verlaine, encore sous les
fleurs; le coup de pied du sacristain et celui du cuistre se brisrent
sur un socle dj de granit, pendant que dans sa barbe de marbre,
Verlaine souriait  l'infini, l'air d'un Faune qui coute sonner les
cloches.


       *       *       *       *       *


BIBLIOGRAPHIE


PAUL ADAM (1862).
     --Chair molle, 1885;--Soi, 1886;--Le Th che; Miranda,
     1886;--Les Demoiselles Goubert, 1887;--La Glbe, 1887;
     --tre, 1888;--En Dcor, 1890;--Essence de Soleil
     1890;--Robes rouges, 1891;--Le Vice filial, 1892;--Les Coeurs
     utiles, 1892;-Princesses Byzantines, 1893;--Les Images
     sentimentales, 1893;--Critique des moeurs, 1893;-Le Conte
     futur, 1894;--L'Automne, 1894;--La Parade amoureuse,
     1894;--Le Mystre des Foules, 1895;--La Force du mal, 1896;
     --Le Cuivre, 1896;--Les Coeurs nouveaux, 1896.


TRISTAN CORBIRE (1845-1873).
     --Les Amours jaunes, 1873; 2<sup>e</sup> d., 1891.

LOUIS DUMUR (1863).
     --La Nva, 1890;--Albert, 1890;--Lassitudes, 1891;--La Motte
     de terre, 1895;--La Nbuleuse, 1895;--Rembrandt,
     1896;--Pauline ou la libert de l'Amour, 1896.

GEORGES EEKHOUD (1854).
     --Kees Doorik, 1882;--Kermesses, 1883;--Les Milices de
     Saint-Franois, 1886;--Nouvelles Kermesses, 1887; --La Nouvelle
     Carthage, 1888;--Les Fusills de Malines, 1891;--Cycle
     patibulaire, 1892; 2<sup>e</sup> d. 1896;--Au sicle de
     Shakespeare, 1893; --Mes Communions, 1895;--Philaster, 1895.

ANDR GIDE (1869).
     --Les Cahiers d'Andr Walter, 1891;--Les Posies d'Andr
     Walter, 1892; --Le Trait de Narcisse, 1892;--Le Voyage
     d'Urien, 1893;--La Tentative amoureuse, 1894;--Paludes, 1895.

A.-FERDINAND HEROLD (1865).
     --L'Exil de Harini, 1888;--La Lgende de Sainte Liberata, 1889;
     --Les Paeans et les Thrnes, 1890;--La Joie de Maguelonne,
     1891;--Chevaleries sentimentales, 1893;--Floriane et
     Persigaitt, 1894--L'Upanishad du grand Aranyaka,
     1894;--Paphnutius, de Hrotsvitha, 1895;--L'Anneau de Cakuntald,
     de Kalidasa, 1896;--Le Livre de la Naissance, de la Vie et de la
     Mort de la Bienheureuse Vierge Marie, 1896.

J.-K. HUYSMANS (1848).

     --Le Drageoir  pices, 1874,--Marthe, 1876;--Les Soeurs Vatard,
     1879;--Croquis Parisiens, 1880;--En Mnage, 1881;--A Vau-l'Eau,
     1882;--L'Art moderne, 1883;--A Rebours, 1884;--En Rade,
     1887;--Certains, 1889;--La Bivre, 1890;--L-Bas, 1891;--En Route,
     1895;--Sac au dos(dans les Soires de Mdan), 1880; --Pierrot
     sceptique(avec Lon Hennique), 1881.

GUSTAVE KAHN (1859).
     --Les Palais nomades,1887; --Chansons d'amant, 1891;--Domaine
     de Fe, 1895;--La pluie et le beau temps, 1895;-Le Roi
     fou,1896.

JULES LAFORGUE (1860-1887).
     --Les Complaintes, 1885;--L'Imitation de Notre-Dame la Lune,
     1886;--Le Concile ferique, 1886;--Moralits lgendaires,
     1887;--Chroniques parisiennes, dans la Revue Indpendante,
     1887;--Des Fleurs de bonne volont, dans la Revue Indpendante,
     1888 et Vers indits, dans la Revue Indpendante,
     1888.--Fragments indits, dans Entretiens politiques et
     littraires, 1891-1892;-Revue Blanche, 1894-1896, etc.

COMTE DE LAUTRAMONT (1846-1874).
     --Les Chants de Maldoror, chant I<sup>er</sup>,
     1868;--Posies(I-II), 1870;--Les Chants de Maldoror(I-VI),
     1874; 2<sup>e</sup> d. 1890.

PIERRE LOUYS (....).
     --Astart, 1892; --Les Posies de Mlagre, 1893;--Lda,1893;
     --Chrysis, 1893; --Scnes de la Vie des Courtisanes, de Lucien,
     I 1894;--Ariane, 1894;--La Maison sur le Nil, 1894;--Les
     Chansons de Bilitis, 1894;--Aphrodite, 1896.

MAURICE MAETERLINCK (1862).
     --Serres chaudes, 1889;--La Princesse Maleine, 1889; --Les
     Aveugles, l'Intruse, 1890;--L'Ornement des Noces spirituelles, de
     Ruysbroeck, 1891;-Les Sept Princesses, 1891:--Pellas et
     Mlisande, 1892;--Alladine et Palomides, Intrieur, La Mort de
     Tintagiles, 1894;--Annabella, de John Ford, 1894:--Les
     Disciples  Sais et les Fragments de Novalis, 1895;--Le Trsor
     des Humbles, 1896;--Aglavaine et Slysette, 1896.

STPHANE MALLARM (1842).
     --Le Corbeau(traduit d'Edgar Poe), 1875;--La Dernire Mode,
     1875; --L' Aprs-midi d'un Faune, 1876;--Prface  Vathek,
     1876;--Les Mots anglais, 1877; --Les Dieux antiques,
     1878;--Posies (dition autographe), 1887;--Les Pomes d'Edgar
     Poe, 1888;--Le Ten o'clock de M. Whistler, 1888; --Pages, 1890
     et 1891;--Les Miens: Villiers de l'Isle-Adam, 1892;--Vers et
     prose, 1892;-La Musique et les Lettres, 1894.

     Posies dans: Le Papillon, 1862;--l'Artiste, 1863;--Parnasse
     satirique, 1864;--Parnasse contemporain, 1866, 1869;--Revue
     critique, 1884;--Revue Indpendante, 1885, 1887;--Revue
     Wagnrienne, 1885;--La Vogue, 1886; --Les Hommes
     d'aujourd'hui, 1887;--La Revue Blanche, La Plume, 1889, 1895,
     1896;--Le Figaro, 1895, 1896;--Le Chap Book, 1895; etc.

     Proses dans: l'Artiste, 1863;--la Saison  Vichy,
     1865,--Revue des Lettres et des Arts, 1868;--Journal d'un
     Dfenseur de Paris, 1870-71; --La Patrie, 1871;--Le National,
     1872; --La Renaissance, 1872;--L'Illustration, 1873; --Revue
     du Monde nouveau, 1874;--Rpublique des Lettres, 1876;--L'Art
     et la Mode, 1884, 1885;--Revue Wagnrienne, 1885;-Gazette
     Letteraria, 1886;--Les Hommes d'aujourd'hui, 1886;--Revue
     Indpendante, 1887; --La Revue Blanche, 1894, 1895, 1896;--Le
     National Observer, 1894;--Le Mercure de France, 1894;--Le Chap
     Book, 1896; etc.

ROBERT DE MONTESQUIOU (....).
     --Les Chauves-Souris, 1893;--Le Chef des Odeurs suaves,
     1894;--Le Parcours du Rve au Souvenir 1895;--Les Hortensias
     bleus, 1896.

JEAN MORAS (1856).
     --Les Syrtes, 1884;--Le Th chez Miranda, 1886;--Les
     Cantilnes, 1886;--Les Demoiselles Goubert, 1857;--Le Plerin
     passionn, 1890;--ryphile, 1894.

FRANCIS POICTEVIN (....).
     --La Robe du Moine, 1882;--Ludine, 1883;--Songes,
     1884;--Petitau, 1885;--Seuls, 1887;--Paysages et Nouveaux
     Songes, 1888;--Derniers Songes, 1889;--Double,
     1890;--Presque, 1891;-Heures, 1892;--Tout Bas,
     1893;--Ombres, 1894.

PIERRE QUILLARD (1864).
     --La Fille aux mains coupes, 1886;--La Gloire du Verbe,
     1890;-L'Antre des Nymphes, de Porphyre, 1893;-Le Livre des
     Mystres, de Jamblique, 1895;-Lettres rustiques de Claudius
     Aelianus, 1895.

RACHILDE (1860).
     --Monsieur de la Nouveaut, 1880;--Monsieur Vnus,
     1882;--Queue de Poisson, 1883;--Histoires btes, 1884;-Nono,
     1885;--La Virginit de Diane, 1885; --A Mort! 1886;--La
     Marquise de Sade, 1887;--Le Tiroir de Mimi-Corail, 1887;-Madame
     Adonis, 1888;--L'Homme Roux, 1888;--Le Mordu,
     1889;--Minette, 1889;-La Sanglante Ironie, 1891;--Thtre,
     1891;--L'Animale, 1893;--Le Dmon de l'Absurde, 1894;--La
     Princesse des Tnbres, 1896.

HENRI DE RGNIER (1864).
     --Lendemains, 1885; --Apaisement, 1886;--Sites,
     1887;--pisodes, 1888;--Pomes anciens et romanesques, 1890;
     --pisodes, Sites et Sonnets, 1891;--Tel qu'en Songe,
     1892;--Contes  soi-mme, 1893; -Le Bosquet de Psych,
     1894;--Le Trfle Noir, 1895;--Arthuse, 1895;--Pomes
     (1887-1892), 1896.

JULES RENARD (1864).
     --Les Ross, 1886;--Crime de Village, 1888;--Sourires pinces,
     1890.; --L'cornifleur, 1892;--Coquecigrues, 1893; --Deux
     Fables sans morale, 1893;--La Lanterne sourde, 1893;--Poil de
     Carotte,1894; --Le Vigneron dans sa vigne, 1895;--Histoires
     naturelles, 1896;--La Matresse, 1896.

ADOLPHE RETT (1862).
     --Cloches en la nuit, 1889; --Thul des Brumes, 1892;--Une
     belle Dame passa, 1893;--Rflexions sur l'Anarchie, 1894;
     --Trois Dialogues nocturnes, 1895;--Paradoxe sur l'amour,
     1895;--L'Archipel en fleurs, 1895;--Similitudes, 1896;--La
     Fort bruissante, 1896;--Propos subversifs, 1896.

ARTHUR RIMBAUD (1854-1891).
     --La Saison en Enfer, 1873;--Les Illuminations,
     1886;-Reliquaire, 1891.

SAINT-POL-ROUX (1861).
     --L'Ame noire du Prieur blanc, 1893;--pilogue des Saisons
     Humaines, 1893;--Les Reposoirs de la Procession, 1, 1893.

ALBERT SAMAIN (1859).
     --Au Jardin de l'Infante, 1893

STUART MERRILL (1863).
     --Les Gammes, 1887;-Pastels en prose, 1890;--Les Fastes,
     1891;-Petits Pomes d'Automne, 1895.

LAURENT TAILHADE (1854).
     --Le Jardin des Rves, 1879;--Un douzain de Sonnets, 1882;--Le
     Paillasson, pasquille hebdomadaire, 1886-1887; --Au pays du
     Mufle, 1891;--Vitraux, 1891 et 1894.

MILE VERHAEREN (1855).
     --Les Flamandes, 1883;--Contes de Minuit, 1884;--Les Moines,
     1886;--Les Soirs, 1887;--Les Dbcles, 1890; --Les Flambeaux
     noirs, 1891;--Aux Bords de la Route, 1891;--Les Apparus dans
     mes chemins, 1891;--Les Campagnes hallucines, 1893;
     --Almanach, 1894;--Les Villages illusoires, 1895;--Les Villes
     tentaculaires, 1896;--Pomes (Les Bords de la Route, les
     Flamandes, les Moines), 1896;--Pomes (Les Soirs, les Dbcles,
     les Flambeaux noirs), 1896.

     Deux brochures: Joseph Heymans et Fernand Khnopff.

PAUL VERLAINE (1844-1896).
     --Pomes Saturniens, 1866;--Ftes Galantes, 1870;--La Bonne
     Chanson, 1871;--Romances sans paroles, 1872; --Les Potes
     maudits,1872 et 1888;--Sagesse, 1871;--Jadis et Nagure,
     1881;--Louise Leclercq (suivi de Le Poteau, Pierre Duchtelet,
     Madame Aubin), 1887;--Mmoires d'un veuf, 1887;--Amour,
     1888;--Paralllement, 1889; --Bonheur, 1889;--Ddicaces,
     1890;--Chansons pour Elle, 1891;--Liturgies intimes, 1892;
     --Mes Hpitaux, 1893;--Quinze jours en Hollande, 1894;--Dans
     les Limbes, 1894;--Confessions, 1895;--Invectives, 1896.

FRANCIS VIEL-GRIFFIN (1864).
     --Cueille d'Avril, 1886;--Les Cygnes, 1887;--Ancaeus,
     1888;--Joies, 1889;--Diptyque (Le Porcher, Eurythmie),
     1891;--Les Cygnes, nouveaux pomes, 1892;--La Chevauche
     d'Yeldis, 1893; --Swanhilde, 1894;--?????, 1895;--Laus
     Veneris (traduit de Swinburne), 1895;--Pomes et Posies
     (1886-1893), 1895.

VILLIERS DE L'ISLE-ADAM (1838-1889).
     --Morgane, 1855;--Deux Essais de Posies, 1858; --Premires
     Posies, 1860;--Isis, 1862;--Eln, 1864;--Claire Lenoir,
     1867 (dans la Revue des Lettres et des Arts, devenu Tribulat
     Bonhomet, 1887);--L vasion, 1870;--La Rvolte,
     1870;--Azral, 1878;--Le Nouveau Monde, 1880;--Contes Cruels,
     1880;--L've future, 1886;--Axl, 1856 (dans la Jeune France;
     en volume, 1890);--Akdyssril, 1886;--L'Amour suprme,
     1886;--Histoires insolites, 1888;--Nouveaux Contes cruels,
     1889;--Chez les Passants, 1890;--Propos d'Au-del, 1893.

     Fragments indits, dans le Mercure de France, 1890-91-92-93.

       *       *       *       *       *


TABLE DES MATIRES


PRFACE

MAURICE MAETERLINCK

MILE VERHAEREN

HENRI DE RGNIER

FRANCIS VIEL-GRIFFIN

STPHANE MALLARM

ALBERT SAMAIN

PIERRE QUILLARD

A.-F. HEROLD

ADOLPHE RETT

VILLIERS DE L'ISLE-ADAM

LAURENT TAILHADE

JULES RENARD

LOUIS DUMUR

GEORGES EEKHOUD

PAUL ADAM

LAUTRAMONT

TRISTAN CORBIRE

ARTHUR RIMBAUD

FRANCIS POICTEVIN

ANDR GIDE

PIERRE LOUYS

RACHILDE

J.-K. HUYSMANS

JULES LAFORGUE

JEAN MORAS

STUART MERRILL

SAINT-POL-ROUX

ROBERT DE MONTESQUIOU

GUSTAVE KAHN

PAUL VERLAINE

BIBLIOGRAPHIE





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     Chief Executive and Director
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