Project Gutenberg's Le jardinier de la Pompadour, by Eugne Demolder

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Le jardinier de la Pompadour

Author: Eugne Demolder

Release Date: December 15, 2005 [EBook #17311]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDINIER DE LA POMPADOUR ***




Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreading Team of Europe. This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.






Le Jardinier de la Pompadour

Eugne Demolder

Quatrime dition

Socit du Mercure de France

MCMIV

 Edmond Haraucourt




I


Avec l'alouette la maison de Jasmin Buguet s'veilla dans le matin de
septembre.

Elle ouvrit ses volets, lcha les pigeons, pendit trois cages  ses murs
escalads par les vignes.

 travers la brume les petits carreaux des fentres rirent sous le toit
en tuiles rousses; la lucarne qui donnait sur le village s'enflamma au
reflet de l'aurore.

Cette humble demeure s'rigeait  Boissise-la-Bertrand, un village juch
au bord de la Seine,  une lieue en aval de Melun, au long de la rive
droite. Elle se prsentait la premire, quand on arrivait par le chemin
de Saint-Port; elle regardait le cours d'eau, trs large vers cet
endroit, et haute d'un seul tage s'adossait  la pente du coteau sur
lequel s'tendait le jardin.

Le plus beau des jardins! Les Buguet taient fleuristes de pre en fils.
Leurs plates-bandes rivalisaient d'clat avec celles du petit chteau
voisin, badigeonn de jaune et qui appartenait aux marquis d'Orangis.
Jasmin avait la coquetterie de sa flore. Ds le printemps il exposait
sous la treille, appuys  la faade du logis, des petits thtres de
fleurs: assemblages de plantes qui s'levaient sur des gradins les unes
derrire les autres, en sorte que l'oeil et la main se pouvaient porter
partout sans obstacle. Il y mettait des oreilles d'ours, des renoncules
d'or, des anmones; elles alternaient avec les tulipes jaspes qui
clairaient de leur flamme cette parade printanire. Un marronnier
d'Inde abritait l'tal qu'et dvor le soleil. En t Jasmin disposait
sur les gradins les oeillets rouges, les glaeuls et la
campanule-carillon. L'automne y faisait panouir les graniums, les
tricolors, les chrysanthmes.

Or ce jour de septembre le jardinier se leva avec le soleil. La veille,
avant de retourner au chteau, Martine Bcot, la chambrire de Mme
d'tioles, lui avait dit en ouvrant des yeux cajoleurs:

--Je suis en peine, Jasmin! Il me faut demain des fleurs roses pour
orner le phaton de ma matresse. Je ne sais o les trouver!

Buguet s'tait plant un oeillet au coin de la bouche et avait rpondu,
fanfaron:

--Je te donnerai toutes les fleurs de mon jardin, si tu viens prendre
celle-ci avec tes dents!

Martine avait obi. C'est pourquoi ds l'aurore Jasmin coupait les
fleurs de six grands lauriers roses qui dans leurs caisses peintes en
vert clair s'alignaient devant sa maison.

Ah! C'est bien pour l'amour de Martine qu'il abattit d'un coup ces
rameaux qui balanaient au vent leurs calices parfums! Il les sacrifia
tous: la maisonnette fit grise mine, sa parure enleve, et ce fut avec
mlancolie que Jasmin couvrit la grande corbeille o il avait couch les
jolis nriums, aprs avoir eu soin d'envelopper chaque branche de mousse
humide.

A six heures une charrette s'arrta devant la porte; c'tait Rmy
Gosset, le parrain  Martine. Il venait prendre les fleurs: a ne le
gnait gure, car il allait  Corbeil porter son beurre, son fromage et
ses oeufs.

Jasmin veilla  ce que le prcieux envoi ne ft pas dpos sur les
caisses  fromages: il l'installa lui-mme au-dessus des paniers d'oeufs
et ft promettre au bonhomme de se rendre d'abord au chteau d'tioles.

--J'y serai sur le coup de neuf heures, affirma Gosset.

Il fit serment de remettre la corbeille  Martine elle-mme, afin que
personne ne laisst traner au soleil la dlicate marchandise.

D'un coup de fouet il enleva son bidet: la bche verte de la charrette
tourna dans la ruelle et disparut.

Jasmin resta sur la route et suivit des yeux le courant de la Seine: des
bateaux de Bourgogne descendaient vers Paris des tonnes cercles de neuf
et avanaient lentement dans le brouillard du matin.

Comme le jardinier les regardait, une fentre de la maison s'ouvrit et
une vieille femme en bonnet de nuit apparut:

--Jasmin! Jasmin! Arrive donc! cria-t-elle.

--Voil! voil! mre!

Quand il rentra, la vieille tait descendue. Elle apostropha gaiement
son fils:

--Eh bien, mon gars! T'as la puce  l'oreille? C'est-y pour voir couler
la Seine que tu t'es lev si tt? A ton aise, aprs tout! Les
cuisse-madame et les mouille-bouche sont cueillies. Les calvilles
peuvent attendre. Djeune!

Elle poussa sur la table une miche, du lard et un cruchon. Jasmin sortit
un couteau de sa poche, se servit, mangea, but  mme la cruche.

--L'aurore creuse l'estomac, dit-il.

La mre allumait une flambe de sarments sous le trpied, au milieu de
la grande chemine. Le fagot fuma: la vieille n'en fut point gne; elle
se versa du lait dans une cuelle en terre, qu'elle mit sur les flammes;
puis elle tailla quelques tranches de pain bis: quand l'bullition
commena, elle les jeta dans le lait, sala, poivra et laissa mijoter.

Ces prparatifs firent tousser Jasmin.

--Je vais prendre l'air, dit-il.

--C'est la fume qui te chasse, fieu! Va sentir d'o le vent vient! Tu
me le diras!

Jasmin sortit. A ce moment le ciel devint plus transparent. Sur l'eau
flottaient des brumes: avides de lumire autant qu'amoureuses de l'onde,
elles tiraient vers le ciel et trempaient leurs gazes dans le fleuve
endormi.

Soudain la brise rveilla tout  fait la Seine; dans un frmissement,
sous le soleil ple en sa rondeur d'hostie, l'eau se pailleta d'argent.
Ebloui, Jasmin regarda les spirales opalines que le vent poussait contre
les buissons.

Il adorait la rose; il aimait  surprendre ses diamants prs d'une
ctoine verte, au coeur des cuisses de Nymphe. Ce matin elle le fit
songer aux mois dj passs. Vraiment cette anne le printemps avait
opr le miracle des roses. La Fte-Dieu en tait reste inoubliable:
les rues avaient t jonches de ptales, les reposoirs enguirlands de
branches fleuries et la petite glise avait ressembl  un temple de
l'Amour.

Aujourd'hui on payait cette dbauche. Jasmin jeta un regard  ses
rosiers puiss par un trop fougueux renouveau: l't tait mort et ils
ne portaient pas de fleurs remontantes. A l'ide de cette privation
Buguet regretta presque le cadeau fait  Martine; bien qu'il aimt fort
la soubrette, il la maudit un brin et sentit que peut-tre au fond de
son me il prfrait  sa blonde joliesse la chair multicolore des
bouquets.

Doucement, avec un soupir, il gravit  droite de la maison un petit
escalier de pierres qui conduisait  une terrasse o s'alignaient les
fuschias, les basilics odorants, les orangers de savetier. Au long de
plates-bandes bordes de thym, les oeillets d'Inde rpandaient leur pre
parfum. Au fond de la terrasse, le premier rayon aviva les roses
trmires comme s'il les et peintes avec un pinceau d'or.

Jasmin sortit un arrosoir, en plongea le ventre dans un tonneau enfonc
au coin d'un parterre. Il distribua l'eau  des flox prpars pour la
Saint-Auguste, tombant ce jour-l.

--Mre, cria-t-il en promenant sur les plantes les jets fins d'un juste
arrosage, les flox blancs sont  vendre! Trois sols!

--C'est pas donn, mon garon!

Jasmin devait aller chez l'oncle Gillot pour savoir quand on commenait
les vendanges.

--Bonne ide, mon fieu! dit la Buguet. Embrasse bien mon frre pour moi.
H! Porte-lui notre dernier melon.

Buguet rentra, mit sa culotte noire  boucles d'argent, une chemise de
toile bise avec un col rabattu, un gilet de pkin  pochettes et son
habit brun en droguet: puis, ayant nou ses cheveux par derrire en
catogan, il posa sur son front le tricorne des dimanches.

Il partit, emportant sur l'paule, au bout d'un bton, le gros fruit
jaune que la mre avait mis dans un panier ferm pour attraper les
curieux.

Et il suivit le bord de la Seine, heureux de la belle journe.

Passant  Saint-Assises, Jasmin aperut dans le parc d'une
gentilhommire le vieux jardinier qui ratissait l'alle.

--Bonjour, monsieur Leturcq!

--Ah! Jasmin! Entre donc!

--Vous tes bien civil, monsieur Leturcq! Buguet ta son chapeau et
dposa le panier prs de la grille.

--Viens que je te montre une plante nouvelle, continua M. Leturcq. Elle
arrive d'Italie et fleurit ici pour la premire fois.

Jasmin eut un battement de coeur en pntrant dans la petite serre. Un
dvot n'est pas plus mu sous le porche d'une glise. Cet amoureux des
fleurs et cherch l'eau bnite au fond des arrosoirs et se ft sign.
Il tint son feutre sous le bras respectueusement.

--Vois, dit M. Leturcq avec un geste rond et une mine satisfaite.

Jasmin s'arrta devant deux tubreuses. Blanches sur leurs longues tiges
vertes et rougissant, comme honteuses de la volupt qui s'manait de
leurs corolles, capiteuses elles s'offraient au milieu d'un groupe de
bromlias bigarrs qui semblaient pris des nouvelles venues.

--Caresse! C'est doux, dit M. Leturcq. Jasmin obit; sa main trembla.

--Et celle-ci? continua le vieux jardinier. C'tait la Gordon des
Anglais (ainsi appelait-on alors le gardnia!), tout aristocratique et
lgante.

--Sont-elles belles! murmura Buguet. Vous devez tre fier de les
montrer, monsieur Leturcq.

--Dame! On a son amour-propre! Malheureusement les connaisseurs sont
rares.

Jasmin reprit sa route, merveill. Ces tubreuses! Sa cervelle en tait
trouble. Il lui semblait qu'il venait d'assister au dshabill d'une
princesse au jour de ses noces, dans un de ces contes qu'il lisait aux
veilles. Et il tait l'poux! Il avait touch la chair blanche: sa main
en restait parfume!

Il reconnut aussi que l'odeur des tubreuses tait pareille  celle du
flacon que Martine lui avait donn un jour en disant:

--Tiens, c'est de Mme d'tioles!

Et il songea  Mme d'tioles. Il se la figura pareille  la fille d'un
lord qu'il avait vue au parc de Vaux-Pralin quand il s'y trouvait en
corve. Cette anglaise tait ple comme la gordon et, ainsi que cette
fleur, vtue de mousseline blanche.

Jasmin ctoyait le fleuve. Une poule d'eau s'envolant des roseaux le
tira de sa songerie. Il prit dans sa pochette la grosse montre d'argent
qu'il tenait de son pre. Le petit forgeron du cadran frappa huit coups
sur son enclume. Jasmin, rassur, continua lentement sa route.

Mais une femme vint l'accoster: Nicole Sansonet, la pcheuse
d'anguilles--une gaillarde qui n'eut point peur des chevau-lgers en son
temps et qui, frisant la quarantaine, regardait encore les garons avec
une flamme au fond de l'oeil. Sa cornette couvrait une figure rougeaude,
son tablier  bavette dissimulait mal de grasses rondeurs. Elle portait
sur le dos une hotte pleine de poissons; une gourde battait ses fesses.

--Belle journe, Jasmin, dit-elle. Il faut en profiter. Elles vont se
faire rares, mon gas!

Ils cheminent cte  cte. Tout  coup la commre regarde son compagnon
en face:

--A propos, toi, t'es pas encore mari? T'es dans l'ge pourtant! On
l'avait annonc, ton mariage! On croyait que ce serait aux prunes! Et
puis, pan! V'la Martine  tioles! Alors, c'est-y pour les vendanges ou
la Nol?

Jasmin rit et Nicole continue:

--C'est qu'elle est avenante, la mtine! A ta place, je n'aimerais gure
la voir entoure de ces freluquets d'tioles! La vertu d'une femme a
glisse comme l'anguille, et quand c'est parti, c'est parti! Ouvre
l'oeil, Jasmin, c'est Nicole qui te le dit.

Buguet tait arriv. Il remercia la pcheuse pour ses conseils et se
dirigea vers la tannerie de l'oncle Gillot.

Elle s'rigeait devant la Seine. Culotte par le tannin, le sang, les
chiures de frelons, elle distribuait ses trois schoirs et le logis du
matre le long d'une cour brune et puante. Au milieu, une charrette
pleine de peaux de boeufs tait arrte.

Jasmin entra. Ses parents lui firent bon accueil. La tante Gillot prit
le melon, le flaira sous la queue. Le jardinier s'informa de l'tat des
vignes.

--Eh! si septembre est chaud (chose probable, vu que le beau temps a
pris avec la lune!) on pourra vendanger tt!

--Bonne affaire, rpliqua Jasmin. En attendant je vais passer la
journe ici et voir s'il n'y a rien  tailler dans l'enclos.

--J'ai mieux pour toi, mon neveu, dit la mre Gillot. Eustache
Chatouillard, notre voisin, a promis de venir me prendre dans sa
carriole pour aller  Snart, o le Roi chasse en fort. Mais il faut
que j'aide mon homme  mettre les peaux dessaigner dans la rivire. Va 
Snart  ma place!

Jasmin hsita.

--C'est des choses qu'on voit une fois dans sa vie, insista Gillot.

Eustache arriva sur ces entrefaites. Il poussa des exclamations en
apprenant que la mre Gillot tait empche. Mais il enleva Jasmin.

--Je suis certain que le Roi vient, affirma-t-il. Je le tiens de
grenadiers  cheval qui raccommodaient la route.

Comme Jasmin s'tonnait que des soldats vinssent rparer les chemins
pour un seul passage de carrosses:

--Ah! Ah! reprit Chatouillard, c'est qu'il y a des dames dans les
carrosses, et les cahots, a ne fripe pas seulement les atours! Il y a
autre chose en dessous qu'il faut soigner!... a te fait rire,
jardinier! Tu ne t'assieds pas sur tes laitues quand tu les portes au
march de Corbeil?

--Eh! J'ai trop souci de ma marchandise!

--Chacun a souci de la sienne, mon gars! Hue, Bourry!

Le cheval trottait ferme, excit par les clats de voix d'Eustache et
les coups de fouet. Les jeunes gens atteignirent Nandy, dont la petite
glise sonna dix heures. Ils traversaient les champs dj fauchs o les
perdrix couraient dans le chaume. Les meules posaient leurs cnes d'or 
ct des bosquets d'un vert sombre; une brise lgre fit glisser le
frisson ple des feuilles retournes.

Le village de Lieusaint, o ils arrivrent bientt, tait encombr. Un
air de fte soufflait. Les groupes de paysans allaient, venaient, avec
des fermires en coqueluchon noir ou en chapeau de paille; une quteuse
de grand chemin, ses souliers  la ceinture, regardait, l'air ahuri. Un
ne charg d'ustensiles revenait du march de Corbeil, accompagn de
laitires portant le pot de cuivre sur la tte et de gamins qui avaient
t vendre des noisettes au litron.

Les grenadiers  cheval caracolaient, sous leur bonnet rouge garni de
peau d'ourson.

Ils avaient les sabres au clair; de longs fusils et des pieux battaient
leurs cuisses.

Au fond de la longue, et large route qui, borde au bourg de fermes et
de maisons blanches, pntrait ensuite dans la fort, au loin, prs du
carrefour de Villeroi,  l'extrmit de l'alle que barraient les
grenadiers, une foule multicolore papillonnait, jetait et mlait des
taches blanches, pourpres, jaunes. De clairs personnages sortaient des
coulisses de l'horizon. Ils apparaissaient, disparaissaient. Au-dessus
de ce mouvant spectacle ray par un soleil de clairire, les vols de
corbeaux se dbandaient par crainte des hourvaris et du forhu.

Les deux garons descendirent de carriole. Et tout  coup Jasmin se
sentit intimid. Il allait voir le Roi! Cette ide bouleversa son coeur.
Dans les chteaux o il taillait les charmilles, il avait souvent
entendu parler de Louis XV. Il savait la puissance du souverain: il lui
parut que la fort la recelait entire, que les cors allaient annoncer
la prsence d'une chose formidable.

Eustache avait pris dans la voiture du pain et du fromage; il entrana
Jasmin vers les taillis.

Ils se faufilrent sous les rames. Des gardes de la maison du roi
empchaient d'approcher du carrefour, o l'on sert une halte  Sa
Majest, dirent-ils.

Heureusement Eustache rencontra un valet de chiens de sa connaissance;
grce  lui ils purent approcher.

--Regardez! dit le domestique.

Au bord de la route c'tait d'abord les chevaux de la suite royale.
Parmi eux, un tout blanc:

--Le cheval du roi, murmura le valet.

Un autre, isabelle dor, avec la raie de mulet et les crins noirs.

--Celui de la duchesse de Chteauroux, continua le piqueur.

Cependant cette cavalerie  triers vides empchait les amis de voir:
ils grimprent dans un orme et choisirent en ses fourches un commode
observatoire.

Aux pieds des chnes et des bouleaux o sont accrochs les cors et les
couteaux de chasse, c'est un fracas d'uniformes, une alle et venue de
chevau-lgers, de meutes tenues en laisse, un effarement de marmitons
qui portent sur de grands plats des hures, des livres rtis et des
fruits. Les htres abritent le repos de mules  panaches et oreillres
de cuivre. Et partout o s'tendent de l'herbe et, un peu d'ombre, des
seigneurs, des officiers, des dames se rgalent, assis ou couchs autour
de nappes jetes sur le sol.

Jasmin est bloui. Cette cour qui s'bat parmi les mousses, l'attrait de
ces visages, l'tourderie de ces amazones qui mnagent des retroussis de
jupes d'o sortent de jolis pieds chausss de maroquin violet, ces
gentilshommes qui arborent des cordons bleus sur la poitrine et appuient
la main sur leur coeur, ces abandons aimables, tout le charme de cette
aristocratie, que le jardinier a dj entrevue dans les chteaux de
Melun, le ravissent.

--Que c'est beau! murmure-t-il.

Eustache lui souffle:

--Le Roi!

--O?

--L!

Louis XV est assis au milieu d'un grand tapis. Sur un habit de velours
pourpre  larges galons il porte des dentelles, et sur sa perruque
poudre un chapeau bord de plume blanche. Des laquais s'empressent: ils
prsentent  Sa Majest un pt; elle refuse et bille.

Jasmin remarque que le Roi a le visage rose et rond. Louis XV fait des
gestes lents, porte paresseusement  sa bouche une cuisse de poulet et
la jette au petit pagneul qui se roule  ct de son assiette. Puis il
bille encore et se penche vers la dame installe prs de lui.

--La duchesse de Chteauroux, explique Eustache, qui a travaill  Paris
et connat certaines moeurs de la cour.

--Ce n'est pas la Reine?

--C'est la matresse du Roi.

La duchesse a la figure ple sous le tricorne de chasse et parat
souffrante dans sa robe jaune. Elle sursaute aux paroles du Roi et
Jasmin,  qui rien n'chappe, voit son visage se contracter, ses joues
devenir livides.

--On dirait qu'elle va mourir, murmure le jardinier.

Une chose l'inquite davantage: le Roi! Malgr l'air d'ennui que se
donne le souverain, un prestige l'entoure aux yeux du jouvenceau. Car on
a dit  Jasmin qu'il faut savoir mourir pour lui, que c'est le chef qui
dirige les batailles et remporte les victoires. Le fleuriste ne peut
s'imaginer Louis XV qu' travers cette illustration. Pourtant il
souhaiterait son matre plus imprieux, d'une allure virile et gaie. Il
regrette que le Roi de France ait ce pli d'amertume qui se creuse par
instant aux commissures de ses lvres et ce regard qui se pose avec
mpris. Il se rappelle une gravure o Louis XV a le front libre, l'oeil
franc, le teint fleuri, l'air  la fois doux et conqurant, et o il
fait penser en mme temps au pigeon ramier et  l'aigle. Jasmin s'assure
que c'est ainsi que le Roi doit tre et dans le personnage distrait et
fatigu il revoit le prince magnanime de la gravure.

Pendant que Buguet se livrait  ces rflexions, sur la route, du ct de
Montgeron, apparut au soleil un attelage clatant qui jeta des reflets
aux ornires et brilla comme un astre inattendu. Plusieurs seigneurs
sursautrent, se firent une visire de la main pour mieux voir.

L'apparition se dessina. Les courtisans distingurent une femme en rose
dans un phaton d'azur attel de deux chevaux blancs. Elle conduisait
elle-mme. Derrire, un ngrillon tenait ouvert un grand parasol.

A l'approche de la halte, la dame ralentit l'allure de ses chevaux, afin
de recueillir les regards de la cour tonne, o frmit un murmure.

Ses larges paniers emplissaient la voiture de falbalas. Sa main gauche
laissait flotter les rnes; la droite agitait un grand ventail.

Elle portait un chapeau  la bergre sur ses cheveux poudrs et avait
trois mouches si subtilement poses qu'elles brillaient comme des
tincelles sur le teint ple que relevait un rien de fard. La robe
chancre  la gorge montrait la naissance des seins. Tout provoquait
dans la belle cochre: la fiert sur son front, la luxure aux fossettes
de ses joues et aux coins de ses lvres. La transparence de ses
dentelles carnait d'un diabolique clat jusqu' ses perles, tandis que
ses yeux arms cherchaient une victime. Son bras avait l'lgance d'un
col de cygne, et sa toilette semblait avoir t trempe dans le sang
enflamm des roses de Bengale.

La dame traversa les groupes des chevau-lgers, des grenadiers, des
valets; elle excitait la curiosit de tous ces hommes.

Elle passa devant le roi, s'inclina.

Jasmin voyait tout du haut de son arbre. A l'aspect de la dame, il
prouva un trouble trange. L'moi lui fit lcher une seconde la branche
qui le soutenait. Il entendit battre son coeur dans sa poitrine. Ebloui
comme si la reine des fleurs ft apparue, le jardinier cria:

--Mordi, la belle femme!

Mais une gerbe tait l, dans la voiture,  ct de la dame. Jasmin
profra, la gorge serre:

--Mes fleurs!

Il avait reconnu les nriums cueillis aux lueurs de l'aurore devant sa
maisonnette et il dit, tremblant:

--Mme d'tioles.

Alors, pris de vertige, il descendit de l'arbre et s'loigna, suivi
d'Eustache, qui s'tonnait de l'motion de son ami.

--Mme d'tioles, rpta encore Buguet.

Eustache prit un air malin:

--J'ai entendu parler d'elle; on dit que c'est un morceau de roi.

Il insista, hochant la tte:

--Un morceau de roi!

Arriv  proximit de Lieusaint, Eustache quitta Jasmin en lui
promettant de venir le reprendre une heure plus tard.

--Merci, dit le jardinier, j'ai le temps de retourner  pied, a me fera
du bien.

--A ton aise!

Jasmin se dirige du ct de Lieusaint. Dans la route maintenant
solitaire, il marche, abasourdi, s'arrtant pour passer la main sur son
front.

Alors c'est cette femme merveilleuse que Martine approche  toute heure!

Jasmin et d deviner que sa promise tait au service d'une beaut
pareille. Depuis quelque temps, elle devenait plus piquante, plus jolie:
le reflet de Mme d'tioles, sans doute!

Jasmin pense  ces choses. Mais il entend quelques petits cris, un bruit
de chevaux emballs. Il se retourne.

Le phaton d'azur! Mme d'tioles! Chasse par les officiers de la
Chteauroux, elle s'est enfuie, dfaille de dpit, lche les rnes; dj
le ngrillon met sous le nez de sa matresse un flacon de cristal; le
grand parasol roule au milieu de la route.

Jasmin se prcipite, arrte les chevaux. Il saute sur le marche-pied de
la voiture et recueille la dame. Elle est vanouie.

Jasmin la soulve, et avec beaucoup de peine,  cause des grands
paniers, la porte au pied d'un arbre.

Affol il crie:

--Mon Dieu, aidez-moi!

Le ngrillon s'agite comme un singe en dlire.

--Elle est morte! hurle Jasmin.

Il court vers une source qu'il a rencontre sous bois et revient avec
son chapeau qui ruisselle. Il y trempe le bout des doigts, et, comme il
le ferait pour ses amaryllis pms, secoue quelques gouttes d'eau sur le
visage blmissant o la bouche farde parat une blessure.

La dame ouvre les yeux: Jasmin croit renatre lui-mme  la vie. Elle
murmure:

--O suis-je?... Que faites-vous l?

Jasmin est  genoux. Le ngrillon rajuste une dentelle. Mme d'tioles,
ple, fronce le sourcil, sa bouche se crispe avec douleur. Elle dit,
perdue au fond d'un rve:

--Je me souviens.

Ses petites mains empoignent l'herbe  ct d'elle:

--Et je me souviendrai.

Puis elle s'adresse au ngrillon:

--Mon miroir!

Elle y jette un regard:

--Quel dsarroi!

Elle tapote ses boucles, caresse ses sourcils et, se parlant
elle-mme, avec un sourire de mpris:

--Dieu, que j'ai t femme!

Jasmin n'a cess de contempler les yeux de Mme d'tioles: ils lui
paraissent tantt noirs, tantt bleus. Sous des cheveux o de vagues
blondeurs cendres luttent avec la poudre, le visage ovale de Mme
d'tioles montre une peau fine o les mouches de velours se jouent comme
des volucelles autour d'une rose blanche.

Mme d'tioles dpose son miroir, tend une main au ngrillon, l'autre 
Jasmin:

--Relevez-moi!

Jasmin hsite. Il n'ose toucher aux doigts frles.

--Voyons! dit nerveusement Mme d'tioles.

Le jardinier prend la main tendue, ferme les yeux, tant le coeur lui
dfaille.

Mme d'tioles est debout.

--Qui tes-vous? demande-t-elle  Jasmin.

Il murmure, la gorge serre:

--Jasmin Buguet.

La grande dame dit au ngrillon:

--Donne un cu  cet homme.

Buguet rprime un mouvement de rvolte:

--Merci! Oh! non! Madame!

Mme d'tioles s'aperoit de la bonne mine du jeune garon:

--Vous regardez mes fleurs? dit-elle d'un air aimable.

Jasmin baisse les paupires:

--Elles viennent de mon jardin.

--De votre jardin?

--Je suis jardinier, c'est Martine Bcot qui me les demanda hier.

--Martine! Je ne savais point.

Mme d'tioles sourit:

--Vous aurez ma pratique. Jasmin!

Elle remonta dans son phaton et, ayant retrouv toute sa grce, prit
les guides et partit.

Jasmin la suivit du regard. Elle disparut d'un coup, par un chemin de
traverse.

Le jardinier s'en alla en songeant  nouveau.

La femme qu'il avait tenue dans ses bras, et dont il se sentit un
instant aussi parfum que s'il avait port une brasse de fraxinelles,
c'tait Mme d'tioles! Ces mots chantrent  son oreille: Mme
d'tioles! Un sentiment suave descendit dans ses veines, un sentiment
triste un peu et profond, tel qu'il n'en avait encore ressenti. Il lui
sembla que son me se fondait. La plaine et le bois lui parurent
mlancoliques comme la fin d'une fte.

Pouss par une force irrsistible, Jasmin retourna prs de l'arbre sous
le tronc duquel Mme d'tioles s'tait repose. Il s'assit. Un rien de
parfum flottait encore. Le jardinier ferma les yeux: il revit la grande
dame, avec ses oeillades aux reflets de scabieuse et d'or, avec ses
lvres qui brillaient comme des cerises, son front hautain comme une
toile, ses doigts fusels. Quand il releva les paupires, il aperut,
dans l'herbe, la place o Mme d'tioles avait crisp sa main. Il se
pencha et baisa le gazon ravag. Puis il se releva brusquement, comme
s'il se ft brl les lvres, et murmura:

--Je deviens fou.

Au loin la chasse partait du ct de Quincy, les chiens lanaient leurs
abois, au son mtallique desquels se mlaient les appels des cors. Le
vent qui s'tait lev effaait sur la route blanche la trace des
carrosses et le pas des chevaux. Buguet marcha dans le bois dsert,
regarda le soleil disparatre et le ciel doucement violet. Pour regagner
son village, il s'engagea dans la plaine qui descendait vers la Seine.
Et bientt, parmi les mille flammes automnales des colchiques, il
traversa les grands prs et les champs au clair de lune.




II


Quelques semaines plus tard Jasmin prenant son calendrier vit que
l'automne commenait.

Le ciel tait triste. Chaque coup de vent apportait des nuages. Ils
formaient de grands camps farouches. La Seine agite avait des teintes
d'acier.

Jasmin examina les nues, tandis qu'autour de lui la rafale faisait choir
les ciroles des grands poiriers.

La mre Buguet parut:

--Eh bien, fils, tu regardes le pied du temps? Il ne dit rien qui
vaille.

Elle continua:

--Je viens de prparer le fruitier. Si tu m'en crois, nous cueillerons
tout aujourd'hui. Le soleil ne chauffera plus gure. Au surplus les
reinettes ont bonne mine et les calvilles jaunissent.

Jasmin murmura:

--Vous avez raison, ma mre.

La Buguet reprit:

--J'ai fait prvenir Etiennette Lampalaire. Elle nous aidera. Ce n'est
point une engourdie.

Jasmin alla dans le petit hangar prendre son chelle: il la mit contre
un grand pommier, puis il fixa son panier  un crochet pour le suspendre
aux branches. Il monta; l'arbre croulait sous le poids des fruits. Avec
prcaution, Jasmin cueillit les pommes, les dposa dans une corbeille
sans les froisser: car toute blessure est pourriture, il savait cela
de naissance.

Quand les paniers furent remplis, la Buguet en prit un  chaque bras et
s'achemina vers la maison. Elle rangea les calvilles sur les claies, la
queue en l'air. C'tait une brave femme. Elle avait travaill dur avec
son homme, qui avait parfois des turlutaines. Pensez! Il tait le
neveu d'un matre d'cole, il savait lire! Savoir lire! Une mauvaise
affaire qui mange le temps et droute l'esprit! Ainsi, pendant que feu
Buguet tenait le nez pench sur un bouquin, l'ivraie poussait, et si dru
que souventes fois la bonne pouse vit des semis entiers touffs par
les bleuets et les pieds d'alouette: son mari les voulait respecter
parce que les bleuets ressemblaient  ses yeux,  elle (ah! a la
faisait rire!) et que les pieds d'alouette donnaient une lgret aux
fleurs des plates-bandes! Tout a, des ides qui cotent cher au bout de
la vie! Son fils aussi avait parfois l'air d'un songe-creux. Tout le
monde cependant aimait Jasmin, il tait de bon caractre; puis--ce qui
devient rare!--il savait son mtier.

--Bien sr, s'il a la protection d'un duc ou d'un surintendant, il ira
loin! disaient les gens.

Mais il arrivait  Jasmin de se montrer distrait, mme triste. Ces
dernires semaines surtout. Plus de sourire, plus de gat! Il
rflchissait  Dieu sait quoi! C'tait depuis la chasse royale.
Avait-il envie de se faire piqueux ou chevau-lger? Folie, lorsqu'on
possde un bon mtier et qu'on est sr d'avoir chaque jour sa crote 
rompre et son lit bien chaud. Aussi La Buguet ouvre l'oeil! Elle espre
vivre assez longtemps pour marier son fils  une bonne mnagre, qui
veillera au grain.

Mais Tiennette arrive. Ses cheveux noirs, djets par le vent, le
sourire clair de ses lvres retrousses, son visage hl, ses yeux bruns
et espigles: tout brille. Sous le corsage de l'enfant qu'elle est
encore, les seins de la femme poussent dj. Aussi un matin qu'elle
portait du lait au chteau, le vieux marquis d'Orangis invita la
fillette  partager sa crme au houacaca, laquelle est faite d'une
poudre compose de cannelle et d'ambre qui vient du Portugal et
rchauffe les sens. Tiennette raconta depuis que le vieillard l'avait
embrasse bien fort, le gobelet vid, puis qu'elle s'tait enfuie.

Aujourd'hui souriante elle aborde la mre Buguet:

--Vous m'avez fait qurir, la Buguet?

--Oui, mignonne, il faut que tu nous aides.

--Bien volontiers.

Elles se dirigent du ct de Jasmin: juch dans les arbres, un tablier
au ventre, il se courbe, se redresse, s'allonge:

--Ah! te voil Tiennette!

Il descend, tient l'chelle. Mais la petite veut grimper  l'arbre sans
aide. Jasmin lui prte son dos: il sent  peine sur ses paules le
frlement des pieds nus: Tiennette est dans les branches:

--Lance un panier, Jasmin!

--Attrape!

Elle s'assied au-dessus du tronc. Ses mollets hls passent sous ses
courts jupons, polis comme du bronze, et dans les mouvements de la
cueillette, insoucieuse du froid, elle montre un genou rond crott de
mousse et le bas de ses cuisses. Un rayon vient dorer l'enfant, clairer
ses dents blanches. Jasmin songe aux divinits enfermes au coeur des
arbres et qui n'en sortent que rarement,  ce qu'il a lu dans les
livres. Tiennette ainsi perche, avec sa peau brune contre l'corce, son
regard de feu, ses cheveux en broussaille o ptille un grain de soleil,
pourrait tre la petite hamadryade jaillie de ce pommier pour en goter
les fruits. Des desses plus puissantes doivent sortir des htres et des
chnes. Jasmin en imagine une, cartant les branches d'un garie dans la
fort de Snart. Elle s'avance, brillante et vive, comme si la sve du
taillis l'incendiait. Elle a les traits de Mme d'tioles.

Un cri d'Etiennette tire Jasmin de sa rverie.

--Oh! la grosse pomme!

L'enfant a l'air de tenir une boule de feu dans ses mains brunes et
agite ses pieds nus en signe de plaisir.

--Elle est presque grosse comme un coeur de cochon, dit Tiennette.

Elle retourne le fruit et ajoute, srieuse:

--Oui, c'est un coeur, un coeur gonfl comme le vtre, vous qui soupirez
tant!

--Ce n'est pas pour toi, morveuse!

--Parions que c'est  cause de Martine, jeta avec malice la fte.

--Pas davantage!

--Qui donc lui met la berlue  l'esprit? Faudra que je devine, se dit
Tiennette.

A midi elle s'en alla, inquite pour son amie Martine.

--A qui songe Jasmin? Je ne l'ai jamais vu ainsi!

Perdue dans ses rflexions, elle ne vit point le marquis d'Orangis qui
la guignait d'une petite fentre de son castel. Il lui faisait des
signes avec la main qui venait de fourrer du tabac d'Espagne dans son
nez de vieux singe. Il portait une robe de chambre d'homme de qualit et
un ancien bonnet de mariage vnitien, couvert d'emblmes dors sur fond
blanc, et trop large pour sa tte  cette heure sans perruque.

Le marquis poussa un petit cri. Alors Tiennette s'aperut de sa
prsence. Les yeux du vieillard brillaient et les rides de sa figure
sche taient tires par un sourire sans dents. Il esquissa deux
baisers.

--Vous allez vous enrhumer, monsieur le marquis, s'cria Tiennette.

Elle s'enfuit, mais pour passer le ruisseau, sous les yeux du seigneur,
elle releva sa cotte, bien que celle-ci ft dj trs courte et qu'il
n'y et qu'un mince filet d'eau.

Le lendemain la pluie nocturne avait apais le vent; une lgre brise
dchira les brumes: le soleil se leva dans une claire puret.

En ouvrant leurs volets, les paysans se rjouirent. Quelle bonne journe
pour la vendange!

Voil dj les filles. Elles chargent les hottes; leurs bonnets de
mousseline battent des ailes. Les jeunesses crient et chantent. Et les
garons paraissent aussi, avec les mollets nus, les manches retrousses.
Ils sont joyeux: on dirait que l'azur, cette fleur dlicate qui couvre
le raisin, veloute leurs sourires. Une voix s'lve: elle lance une
ariette:

Croyez-vous qu'Amour m'attrape
De m'avoir t Catin?
Qu'ai-je  faire de la grappe
Quand j'ai foul le raisin?

La chanson vole au-dessus des haies, jusqu' l'glise, et rveille les
chos de la Seine endormie.

Jasmin restait insensible aux rumeurs du village.

--Tu ne te rends point aux vendanges? lui demanda la Buguet.

--Je n'en ai gure envie.

La porte s'ouvrit: c'tait Martine! Elle cria  Jasmin:

--Eh bien! Tu n'es pas prt!

La jolie fille s'avana, poing sur la hanche, un peu moqueuse:

--Vraiment, Jasmin, tu n'es point galant! Fallait savoir que j'allais
venir! Allons! Embrasse-moi!

Le jardinier lui donna un baiser sur chaque joue; puis la jeune fille
sauta au cou de la Buguet.

--Eh! dit celle-ci, que tu sens bon et que tu as la peau doucette et
blanche! Prends-tu des bains de lait comme ta matresse?

La soubrette clata de rire:

--Mme d'tioles se baigne dans l'eau claire!

Martine tait affriolante avec son bonnet blanc, son corsage de percale,
sa jupe d'un vert de scarabe qui laissait passer de fines chevilles et
des souliers cambrs. Mais ce qui charmait le plus en elle, c'tait,
sous ses cheveux chtains, ses yeux de couleur indcise, comme ceux des
chats. Il semblait qu'elle pt les aviver des tons et des lueurs qu'elle
voulait. Martine avait le nez court, retrouss juste assez pour indiquer
un peu d'impertinence qu'adoucissait le sourire des lvres. Ce matin,
elle semblait apporter une lueur de l'aurore dans les fossettes de ses
joues. Elle dit d'une voix cristalline:

--Allons, Jasmin, conduis-moi aux vendanges!

Buguet fit un brin de toilette, mit ses souliers ferrs pour patauger
dans la terre des vignes:

--Me voil prt!

Les deux jeunes gens furent bientt au bord de la Seine.

--Alors, M. Jasmin a assist  la chasse royale? demanda Martine.

--Oui!

--On l'a fort remarqu. Et c'est pour le remercier de ses fleurs que
Mme d'tioles m'envoya hier chez ma marraine Lade Monneau, o j'ai
pass la nuit.

--Ce n'est point vrai!

--Je te l'assure. Elle s'est souvenue de ton nom. Elle m'a tout racont
et elle est bien heureuse, car  la suite de l'accident le Roi lui a
envoy dix faisans dors, ce qui est gibier rare.

Jasmin devint silencieux. Ah! Mme d'tioles a prononc son nom: Jasmin
Buguet! Pour la premire fois ce nom parat fleuri au jardinier. Il
sourit  des visions douces,  un bonheur secret. Le paysage prend  ses
yeux une splendeur ravie. Buguet regarde avec plus de joie les vignes:
ces petites fes vertes, qui, pendant les hivers sans soleil, versent le
rve aux mortels en des boissons rouges, aujourd'hui se drapent dans
leur feuillage bord de pourpre. Elles grimpent  pic sur le coteau
pierreux d'o l'argile rouille s'boule; en procession elles s'appuient
sur leurs chalas d'acacia ivres du vin contenu dans leurs mamelles.

L'oeil du garon brille, sa physionomie s'claire. Il ose insinuer:

--Mme d'tioles se souvint de mon nom?

--Ne te l'ai-je pas dit?

--C'tait ds le soir de la chasse?

--Ce soir mme. Je dgrafais sa robe. Elle jetait ses bagues dans un
coffre. Martine, dit-elle, j'ai rencontr le jardinier qui t'a donn
les lauriers pour mon phaton. Il s'appelle Jasmin Buguet, n'est-ce
pas? Je rougis. Pourquoi as-tu honte? continua Madame. Elle sourit:
C'est un joli garon! Et ma foi il fut, lors de mon accident de
voiture, fort civil!

Jasmin exultait.

--Comme te voil joyeux! dit la soubrette. Tu te sens bien flatt?

Elle tait enchante de voir son compagnon se drider. La fillette
aimait beaucoup Jasmin. Enfants, ils avaient dnich des fauvettes dans
les roseaux de la Seine, jou aux osselets,  cligne-musette, au toton,
la toupie qui ronfle, et lanc les bulles de savon qui sortent d'un
tuyau de pipe et crvent au long des chaumes. En hiver, ils levaient
des chteaux de cartes, se penchaient sur le jeu de l'oie,
construisaient des coqs en papier. La petite tait orpheline. Une fois
que son parrain dut s'absenter, il la confia aux Buguet; ceux-ci la
couchrent avec Jasmin, les enfants s'endormirent sur le mme oreiller:
on et dit  les voir sommeiller que leurs ttes poupines souriaient au
mme rve.

--On les mariera, peut-tre, dit le pre Buguet en riant.

Plus tard, bien qu'il n'aimt gure la danse, Jasmin conduisit Martine
au bal champtre, participant avec elle au moulinet, sous les tilleuls
du bord de l'eau, aux sons de la flte. A la fte, il la menait voir le
montreur de bote d'optique et celui de marionnettes; ils achetaient des
complaintes, coutaient les joueurs de vielle et de clarinette. Jasmin
offrait  Martine des dorioles et autres dlicatesses de bouche. Ils
buvaient un verre d'hypocras ou de vespetro, que dbitait un charlatan,
et le soir la mre Buguet ptrissait des roussettes.

Le village les fiana. Cependant ils avaient chang des oeillades
tendres, des serments enflamms, des baisers en cachette, derrire la
porte, quand le garon venait passer la veille chez Rmy Gosset et que
la fillette le reconduisait jusqu'au seuil, histoire de voir les
toiles. Un aprs-midi que Martine, sortie pour cueillir des cerises,
avait dlaiss son rouet, Jasmin couvrit le fuseau de roses pompon, de
sorte qu'elle trouva, en revenant avec son panier plein, une chose aussi
belle et vive que le sceptre de Flore.

D'ailleurs Martine tait sage. On ne l'avait jamais surprise dans une
grange, le sein hors du corsage, dans l'attitude de celles qui imitent
sur les bottes de foin ce que les pigeons, aprs s'tre becquets,
pratiquent  deux sur les gouttires. Nul galant n'tait mont  la
petite fentre de sa chambrette; ni son parrain Rmy Gosset, ni sa
marraine Lade Monneau, chez qui elle habitait parfois, n'avaient trouv
de chapeau d'homme sous son lit.

Rien pourtant n'avait t dcid entre Buguet et la soubrette.
Aujourd'hui le jardinier comptait vingt-trois ans et Martine atteignait
son dix-neuvime octobre. Elle pensa qu'il tait temps de songer au
mariage:

--Je vais parler!

La joie revenue au coeur de Jasmin encourageait l'amoureuse. Le garon
s'gayait le long de la Seine. Il voulut cueillir une branche de
salicaire et s'approcha de l'eau, parmi les joncs du bord: le reflet de
la rivire illumina son visage d'un or fluide.

--Est-il joli!

Il rappela  Martine ces jeunes satyres aux chairs roses ou hles qu'on
voit  tioles dans certains tableaux: ils penchent sur des urnes ou des
conques, parmi des plantes aquatiques, leurs ttons bruns qui frlent
les ptales des nymphas.

Jasmin revint, offrant  Martine la vergette empourpre de la fleur
tardive.

--Merci, dit-elle. Je la porterai dans ma chambre en souvenir de toi.

Puis le jardinier interpella le sacristain Euphmin Gourbillon, qui
promenait dans un clos son maigre personnage:

--La belle rcolte, Euphmin! Il y a de quoi rougir le nez  tous les
sonneurs de cloches de notre capitainerie de Sens!

Il en interpella d'autres encore et se laissa accoster par maint
villageois, au grand dpit de Martine.

Elle n'osa et ne put rien dire  Jasmin, moiti par timidit de
jeunesse, moiti  cause des bavards de la route, et ils se trouvrent
ainsi prs de la tannerie de Gillot.

--Ah! Martine! s'cria la tante, c'est gentil de venir nous aider! Va
de ce ct, o se trouvent les fillettes.

Voici l'oncle Gillot! Il est charg de paniers dbordants de grappes
encore froides de rose. Il s'en dbarrasse. Puis il s'essuie le front
et tape sur l'paule de Jasmin:

--Je suis content que tu sois venu, mon neveu! Eustache Chatouillard
nous est aussi arriv.

Prs de la porte du vendangeoir, Eustache, la culotte releve
mi-cuisse, dans une cuve emplie de raisins, foule, le torse nu.

--Bonjour, Jasmin! s'crie-t-il. On ne s'est pas revu depuis le jour de
la chasse.

Gillot intervient:

--Vous causerez tout  l'heure. Mon neveu, je t'emmne au-dessus des
roches.

Buguet disparat avec l'oncle et plonge dans la mer des ceps.

Il cueille. Sa serpette habile coupe le pdoncule des grappes au bon
endroit. Gillot bavarde. Buguet l'coute d'une oreille. L'air qui passe,
charg de frmissement d'or des coteaux, les tons de turquoise du ciel,
le calme du fleuve qui dort son sommeil de grand serpent d'azur, tout le
fait songer  ce qui le tourmente. La vision de Mme d'tioles
rapparat au-dessus des chalas. Le sentiment qui s'est empar de
Buguet sur la route de Lieusaint et n'a cess de chanter en lui redouble
en ce moment. Pour cet amoureux des fleurs, peut-il tre plus attirant
objet que cette grande dame? Mme d'tioles parat au jardinier sortie
du plus odorant promenoir d'orangers, d'un cabinet de gardnias. Le
garon se penche vers le sol, comme les autres vendangeurs, mais quand
il relve la tte il la sent pleine de gloire: le dcor encombr de
rustres, qui semblent traire les vignes, se mue pour lui en parterre de
sourires ails. La Seine devient le fleuve complaisant: elle doit mener
Jasmin vers il ne sait quelle cour o Mme d'tioles trnerait comme la
statue d'or qui se dresse au fond des grands bassins de Vaux-Pralin, o
chaque anne Buguet va tailler les tilleuls et faonner le labyrinthe.

A onze heures, Jasmin et Gillot descendent; ils rencontrent la tante qui
porte un pt de grives, mis au four ds patro-minette. Eux-mmes
reviennent de la cave du tanneur, une cave naturelle creuse dans le
tuf: ils sont chargs de grosses bouteilles cachetes de cire rouge;
Gillot en lve une, le sang des grappes flambe dans le verre comme sous
la peau des grains et parat heureux de revivre au soleil.

Les vendangeurs s'assoient  l'ombre d'une charrette. La mre Gillot
entame le pt, tandis que Martine distribue les miches.

--Arrivez, les enfants! crie la soubrette.

Elle est saisie et dore par le grand air comme les pains qu'elle tend
l'ont t par le four.

Trois vignerons, deux filles, Tiennette s'avancent pour recevoir leur
part. Eustache se roule sur l'herbe en riant et lve ses pieds et ses
mollets rougis par le foulage. Chaque flacon que Buguet dbouche fait
sonner, ainsi qu'un pistolet qu'on dcharge, le creux de son goulot. Le
bruit attire Euphmin Gourbillon. Il a dj trinqu avec maint
vendangeur et sa figure s'allume, barbouille du tabac qui tache son
casaquin en ratine noire. L'oncle Gillot l'invite et il s'installe.

Le premier coup de dents se donne avec apptit.

--Les grives sentent le verjus, dit Gillot.

--Elles en ont au cul avant que les autres en aient au bec!

Tiennette interpelle Gourbillon:

--Comme vous buvez, sacristain! On voit que vous n'tes pas chez vous!

--Effronte! Quand le marquis d'Orangis t'offre de la citronnelle, tu
t'en fourres plein le gosier.

Tiennette clate de rire.

--Le marquis d'Orangis! Ah! non! Je n'aime point ses drogues!

La garcette prend un air malicieux:

--Je suis trop paysanne, avec mes sabots! M. d'Orangis aime les pieds
bien chausss! Il m'a promis une paire de souliers en me disant qu'il
mettrait lui-mme les bas.

--Ta fortune commencerait par le pied!

--En faisant son chemin elle monterait vite plus haut!

--Au carrefour o tout passe! conclut Gourbillon.

--Sale! cria Tiennette.

Cependant Martine regardait Jasmin. Le soleil taquinait les cheveux
bruns du gars et sa peau aussi apptissante que celle d'un brugnon. Il
se carrait, en manches de chemise; son gilet  fleurettes laissait
l'aise son cou et ses paules: la camriste suivait  la drobe le jeu
des muscles sous le linge clatant de lumire. Puis elle pia le visage
de l'amoureux: la bouche rose, sans pli mchant aux commissures des
lvres, les yeux d'un gris d'acier qui se pailletaient de bleu. Quand
Jasmin se retournait, Martine trouvait son profil aussi lgant que
celui des marquis: un nez fier, aux narines mobiles, un menton ni carr,
ni gras, qui rappelait un peu celui des femmes et se trouait d'une
fossette. Le jardinier tait distrait.

--Tu n'es point gai, mon fieu, lui dit Gillot, pour un jour de vendange.
A ton ge, j'embrassais toutes les jeunesses.

--J'en ai bien envie, mais j'ai peur des rebuffades.

Jasmin tait descendu au repas des Gillot comme d'un ciel: aprs son
rve o les finesses de sa nature lui avaient suscit des illusions, la
ralit lui faisait mal. Il n'accorderait aucune attention aux filles.

Il rompit le pain avec Martine. Elle avait les mains rougeaudes! Il se
rappela qu'il en avait vu de toutes blanches, qui ne semblaient faites
que pour porter des lys.

--Ah! dit la soubrette boudeuse, je n'ai pas de chance d'avoir un galant
de ton acabit! Tu ne souffles mot. Veux-tu bonne fortune plus releve?

--Ce n'est point pour te faire affront, Martine! Le soleil m'entte.

--Tu es plus chaud quand il gle? demanda Eustache.

--J'ai mal  la tte, rpta Jasmin.

--Il y parat, appuya Tiennette en prenant parti pour Martine, car pour
ne rien trouver  rpondre  tes mignoteries, ma bonne, il faut qu'il
soit bien mal en train.

--Le fait est, mon garon, reprit Eustache, que a ne te vaut rien de te
frotter aux femmes. Te voil ahuri comme le jour o tu m'as camp l,
dans la fort de Snart! Tu te souviens?

Jasmin baissa la tte et Tiennette intrigue demanda:

--Qu'est-ce qui s'est pass dans la fort de Snart?

--Une belle dame...

--Ah!

--Mme d'tioles!

--Oh!

--Il rougit! Il rougit! Il en tient pour la dame! dit Tiennette.

--Tais-toi, harpie! cria Jasmin. L'oncle Gillot dj assoupi tressauta.

--Allez vous chamailler plus loin que je fasse mon somme!

--On ne se quitte pas sans boire un dernier coup, dit Gourbillon tendant
son gobelet.

Tous les hommes l'imitrent; puis les bouteilles vides roulrent sur
l'herbe.

--a prouve, conclut l'ivrogne, que, pour se tenir d'aplomb, il faut
tre plein.

Tandis que la mre Gillot remisait les plats, ses convives s'garrent,
avec les autres vendangeurs, par les sentiers. Garons et filles, sous
prtexte de chercher de l'ombre, se dirigrent vers les roches. Des
grottes y ouvraient leurs gueules bleutres dans la blancheur du tuf.
Ces cavernes, voiles de vignes vierges et de viornes, se prolongeaient
sous terre et disposaient  et l des cellules qu'clairait vaguement
quelque chemine naturelle creuse par la pluie.

Martine et volontiers entran Jasmin de ce ct, promenade habituelle
des amoureux. Persifl par Tiennette, le jardinier avait quitt ses
amis. Mais sa promise eut beau le chercher sous les grands noyers dont
l'ombre noire s'arrondissait par places dans l'or des vignes, parmi les
filles que les caresses des lurons rendaient rougeaudes comme des
cuelles de vendanges, ou dans les retraites des grottes. Rien!

--Qu'as-tu fait de ton amoureux? demanda une voisine.

La pauvrette avait peine  retenir des sanglots. O tait donc Jasmin?
Quelle folie l'avait pris tout d'un coup? D'habitude, il ne se mettait
pas en colre pour un mot, il tait doux, plutt trop calme. Martine
tait inquite. Elle grimpa dans les rocs. Elle n'y rencontra que
Vincent Ligouy, un propre  rien qui gardait les vaches et jetait les
sorts. Il lui fit peur avec ses yeux ples, ses cheveux couleur de
chaume qui tombaient comme des couleuvres mortes. Il rit: deux grandes
dents clairrent sa longue figure termine par une barbe d'toupe. Il
marchait mal d'aplomb: ses jambes de grand faucheux, toujours nues,
avaient l'air de vouloir s'emmler  chaque pas.

Martine redescendit le coteau en criant.

--Qu'as-tu? lui demanda une paysanne.

--Il m'a souffl le guignon!

--Qui?

--Vincent!

Des gars hurent Ligouy, qui tait le souffre-douleur du village:

--Va-t'en, enfant de truie!

On lui jeta des pierres. Une l'atteignit au front. Le sang coula. Ligouy
porta la main  sa blessure, l'essuya au haillon de chemise qui couvrait
sa poitrine et partit.

--T'en voil dbarrasse, Martine!

Le son rauque d'une corne annona la reprise de la cueillette. On
entendit dans les clos des appels aigres de vieilles. Le clocher de
Saint-Port tinta.

--Ah! oui! Ligouy souffle le guignon! T'as bien raison, Martine, dit une
fillette, qui sortait des grottes en rajustant  la hte son fichu et en
remettant son bonnet droit.

D'autres suivaient, les jupons frips, avec leurs amoureux qui avaient
l'air penaud.

Martine revint triste  la vigne des Gillot. Elle y revit Tiennette.

--Qu'est-ce qui te tourmente? lui dit la gamine. L'amoureuse sanglota.

--Jasmin est parti!

--Il reviendra, nigaude!

--Non point!

--Mais pourquoi?

Essuyant ses larmes, Martine raconta l'indiffrence de son amoureux
depuis le matin, sa distraction pendant le repas, son air maussade.

--Il ne m'aime plus, gmit-elle. Il est pris par une autre!

--Quelle autre? Je les connais toutes au village et si Jasmin avait
suivi les cottes d'une quelconque, je le saurais.

--Que veux-tu! Il a t toute la journe plus froid qu'un glaon. Ah! il
n'eut qu'un moment de joie, c'est quand je lui parlai de Mme d'tioles.

--O!!

--Alors il fut plus gai qu'un rossignol. Il et, ma foi, dans sans
violon au bord de l'eau.

Tiennette, tout mue, s'cria:

--Pardi! C'est cela! Il en tient pour ta matresse! As-tu remarqu sa
faon malhonnte de m'appeler harpie tout  l'heure?

--Jasmin pris de ma matresse! Ah! tu me fais rire, rpliqua Martine
incrdule.

--A ton aise! Prends garde de rire comme saint Mdard! Pas plus tard
qu'hier, je me suis aperue que Jasmin avait l'me  l'envers et sa mre
me disait que c'est depuis le jour de la chasse qu'il a martel en tte!
Il y vit Mme d'tioles?

--Elle est tombe dans ses bras.

--Dans ses bras!

--Il l'a dpose sur l'herbe.

--Ah! Martine, songe  ce que Chatouillard nous disait pendant le
repas, que Jasmin fut si ahuri en voyant Mme d'tioles!

Les deux filles se regardrent au fond des yeux; la grande frona les
sourcils, son visage se voila d'une tristesse subite et elle mit la main
sur son coeur: la petite  la mine fte avait insinu  sa compagne du
soupon, de la douleur.

Martine quitta la vigne avant la vespre; elle devait regagner tioles
dans la charrette de son parrain.

Ds qu'elle arriva  Boissise, elle entra chez le jardinier. Jasmin
s'aperut qu'elle avait le coeur gros:

--Tu viens me dire au revoir? murmura-t-il.

Il prit la villageoise  la taille, l'embrassa. Puis il ferma les yeux
et tressaillit: Martine avait dboutonn son corsage dans la hte du
retour, et de son linge chauff par le soleil et par sa chair montait un
parfum. Ah! ce parfum! Buguet en eut le vertige! C'tait celui qu'il
avait senti en relevant Mme d'tioles.

--Cela te parat si bon? murmura l'amoureuse.

--Ah! oui!

La voix de Jasmin tremblait.

--Encore, dit-il.

Il appuya les lvres sur la nuque de la soubrette qui se pma, prte
dfaillir.

--Tu sens le paradis, murmura le jardinier.

--Oh! Jasmin! oh! Jasmin!

La mre Buguet apparut.

--Martine, balbutia Jasmin, tout rouge, je vais te chercher des figues
que je t'ai promises.

Le panier fut prt en un instant. La fillette, son bonnet un peu de
travers sur le front, l'emporta  son bras nu.

--Au revoir! Au revoir! dit-elle en montant dans la carriole de Rmy
Gosset.

Dj les vendangeurs revenaient. En avant, Gourbillon avait peine  se
tenir.

Les autres suivaient, rompus, mais joyeux. Les vendangeurs, selon la
coutume, avaient cras des grappes noires sur la figure des
vendangeuses.

Des filles crirent:

--Bon voyage, Martine!

Les garons reprirent:

--Tu n'emmnes donc pas Buguet? Affte-toi pour nous faire aller  la
noce!

Martine tait ravie. Elle partait, cahote au trot de la bique  Gosset.
Le parrain, ayant vid beaucoup de chopines, essuyait de temps en temps
ses paupires lourdes.

La fillette songeait aux baisers de Jasmin. Elle les sentait encore,
dans sa nuque. Ils lui donnaient des frissons qui se renouvelaient.
C'tait comme des brlures lgres.

--Il m'aime, se dit-elle.

Elle sourit:

--Tiennette a beau dire!

Comme le soir tombait, un doute se rveilla pourtant au coeur de Martine:

--Tu sens le paradis, avait dit Jasmin.

Etait-ce sa peau, ses cheveux, une odeur manant d'elle qui avait mu
son promis au point qu'il se crt au ciel? A la drobe, la soubrette se
pencha vers l'ouverture de son fichu. Grand Dieu! Ce parfum, c'tait
celui de sa matresse, le mme qu' Snart! Avant de partir, Martine en
avait secou la dernire goutte entre ses seins!

Elle plit.

--Ce n'est pas moi qu'il a embrasse, se dit-elle.

La fillette arriva pleine de mlancolie  tioles. Il tait plus de dix
heures. Un valet  demi vtu, tranant ses chausses par les alles, vint
ouvrir.

--Eh bien, dit-il, c'est ton parrain qui te ramne! O est-il rest, ton
cousin de vendanges?

Dans sa chambrette, Martine se sentit toute abandonne. Le valet disait
juste! Elle n'avait plus d'amoureux! Pourtant Jasmin l'aimait depuis si
longtemps! Ne lui avait-il pas donn, ds qu'elle les dsirait, ses
choses les plus prcieuses, une fois sa tourterelle, puis un morceau de
corail en forme de dent, et toujours une part de ses gteaux? Quand
elle tait malade, il interrompait vingt fois son travail pour la voir
et lui prodiguait des caresses sur le front, des poignes de mains qui
gurissaient mieux Martine que les potions de sa marraine. En t Buguet
menait son amoureuse en barque et cueillait dans les estuaires de la
Seine de petites parnassies blanches qu'il jetait autour d'elle; alors
il la regardait en ramant lentement: il semblait  la fillette que son
promis l'enlevait trs loin,  l'horizon bleu, pour lui apprendre des
choses nouvelles et douces. Et un jour n'avait-il pas fait jurer
Martine de ne prter l'oreille  aucun propos galant? C'tait dans la
grange de Gosset, au moment de la moisson; les yeux de Jasmin brillaient
trangement dans son visage hl; les amoureux taient seuls. Martine
crut qu'il allait la prendre: elle ne se serait point dfendue.

--Ah! oui il m'aime et un pareil amour ne s'en va pas ainsi!

La soubrette se dsolait au milieu des tnbres. Le silence de la nuit
pesait sur sa poitrine. Elle songea  Mme d'tioles, qui dormait sous
des courtines de soie, comme une fe au repos.

--Ce qu'elle vous retourne un homme! se dit Martine! Sait-on ce qui peut
arriver avec des femmes pareilles! Elle a bloui un roi!

Il fallait se mfier! Mais que faire? Ah! tout d'abord quitter tioles,
ter  Jasmin l'occasion d'y venir, aller retrouver le promis au
village, revivre auprs de lui.

--Je veux tre sa femme, affirma Martine. Et je le serai bientt, car,
Boissise, je le forcerai bien  s'occuper de moi.

Elle battit le briquet, alluma une chandelle, prit une feuille de papier
et commena une lettre  sa marraine, la tante Lade Monneau:

Ma chre Marraine,

Un petit chez soi vaut mieux qu'un grand chez les autres. C'est ce que
me disait hier la mre de Jasmin en me quittant. Comme je ne pouvais
m'endormir cette nuit, j'ai pes ses paroles: elles valent un bon
conseil. Je le suivrai. Aussi bien je n'ai plus rien  apprendre ici. Je
sais coudre, repasser, faire le mnage et soigner la toilette d'une
grande dame. C'en est assez pour tre la femme d'un jardinier. Si
j'attendais encore j'en saurais trop. Comme tant d'autres je deviendrais
ambitieuse et le bonheur que nous souhaitons, mon promis et moi, nous
ferait piti. Ds demain, si j'en trouve l'occasion, je prviendrai ma
matresse. Elle est bonne, je lui dirai que je me fais vieille loin de
mon galant, qu'il me tarde de me marier, que pour cela je ne me sens pas
le courage d'attendre la fin de mon engagement qui tombe  la loue de
la Saint-Jean l'an prochain. Si ma matresse a sous la main une
chambrire pour me remplacer, c'est chose faite. Attendez-vous  me voir
arriver un de ces matins. Comme vous ne voulez que mon bonheur, ma chre
marraine, j'espre que vous ne contrarierez pas mes projets et que votre
maison sera la mienne tant que je serai fille. Prvenez Jasmin et sa
bonne mre afin qu'ils ne tombent pas de leur haut en me voyant arriver.

Votre filleule,

MARTINE BCOT.

Le lendemain, au lever du soleil, Martine donna sa missive  un
coquaillier qui passait; contente de sa dcision elle se sentit plus
lgre que la veille.

Avant dix heures, Mme d'tioles la fit venir  sa toilette.

--Eh bien, Martine, le temps d'hier fut propice aux vendanges?

--Oh! oui, Madame, on dit que les futailles manqueront. Gourbillon le
sacristain s'offre  boire le trop plein des cuves.

--Une outre, ton homme d'glise! Mais tu ne dis rien de ton amoureux?

La soubrette pensa dfaillir. C'tait le moment de parler.

--Ah! Madame, je pense qu'il est grand temps qu'on nous marie!

--Oui, vraiment! Te voil bien presse. Crains-tu pour ta taille? Je te
croyais plus sage.

--Si ce n'est l'honneur, ce que pense madame me chagrinerait moins que
ce qui arrive.

--Quoi donc?

--Jasmin en aime une autre!

La soubrette sanglota.

--Il te l'a dit?

--Lui-mme l'ignore peut-tre, mais moi je n'en doute point.

--Pauvre fille! Si tu l'aimes tant il faut l'loigner de ta rivale.
Qu'il entre ici comme jardinier! Tu le garderas  vue et tes attraits
sont assez visibles pour le distraire. Et puis nous lui taillerons de la
besogne. Compte sur moi. Allons, cesse de te rougir les yeux. Tu sais
que je n'aime pas les visages chagrins autour de ma personne.

Martine se tut. Mais toute la journe elle songea  la bont de Mme
d'tioles. Elle s'avoua qu'elle avait t injuste la veille  son gard.
En somme, que pouvait la grande dame si Jasmin s'prenait ainsi d'elle!
Allait-on lui reprocher de dgager ce charme captivant qui sduisit
jusqu' Martine, car Martine serait triste si elle devait quitter sa
matresse!

--On est si bien chez elle! Tout est plein de grce. Les paroles sont
douces. On entend de la musique tous les jours.

Martine regretta presque d'avoir crit. Mais la lettre tait dj chez
Lade Monneau. Celle-ci arriva  tioles le lendemain. Elle fit appeler
Martine sur la route, aprs avoir combl de grandes rvrences le valet
qui vint  la grille. Lade avait une de ces figures cireuses et rides
de paysannes o l'ge ne marque plus. Son regard tait dur.

--Sais-tu bien, dit-elle  Martine, qu'en lisant ton mot d'crit j'ai
cru que tu devenais folle? De mon temps il n'y avait que les filles
prtes  tre colombes dans le pigeonnier d'une sage-femme pour tre si
presses d'entrer en mnage! Aussi comme je te sais honnte et que pour
la mmoire de ta sainte mre qui t'a confie  mes soins je ne veux pas
que tu donnes  jaser, j'ai pris sous mon bonnet de venir te trouver
pour t'empcher de faire un coup de tte dont tu te mordrais les ongles.

--Allons, allons, ma marraine, reprenez votre vent et dites-moi l'avis
de Jasmin.

--Ah! a, t'imagines-tu que je lui ai montr ta lettre  ce garon? Ah
bien! Ce n'aurait pas t long! Il aurait plant l sa bche et son
rteau pour venir te chercher. Un amoureux, ma fille, c'est un
amoureux--tout ce que tu dis est bien dit, tout ce que tu fais est bien
fait. Il ne voit que par tes yeux:  toi de ne point faire de bvue!
Mais moi je ne me prte pas  tes turlutaines en te recevant dans ma
maison qui te paratrait un taudis maintenant que tu as des habitudes de
luxe.

--J'avais tant envie de rentrer au pays, et de me marier, murmura
Martine.

--Ta! Ta! Ta! Je fus ravaudeuse  Paris. Eh bien, si de but en blanc
j'avais quitt mon tonneau pour demander  ma mre de me marier un mois
aprs, elle m'aurait rabattu les coutures de faon  m'en ter l'envie.
Quand on n'a pas un sou vaillant, ma fille, et avec a des habitudes
grandioses, faut savoir d'abord amasser l'argent et avant tout remplir
son esquipot de pistoles!

--Je vous obirai, ma marraine, dit modestement Martine en baissant les
yeux.

Pendant que la paysanne lui faisait la leon, la fine soubrette avait
conu un plan pour sauver l'amour de Jasmin et elle le rumina plusieurs
jours durant.

Martine se disait que jamais Buguet n'oserait parler de sa passion pour
Mme d'tioles. Il serait au service de la chtelaine, dans son jardin,
que rien n'en pourrait transpirer. Elle devinait au surplus les
ambitions de sa matresse et savait que cette intrigante n'tait point
femme  prter attention  un jardinier:

--C'est comme si au fond d'une cave on brlait des chandelles pour une
toile!

Martine soupira pourtant:

--Plus jamais ce ne sera comme avant. Il y aura toujours celle-l entre
nous.

Il valait mieux que l'intruse ft Mme d'tioles. Martine n'en souffrait
pas moins dans son affection pour Jasmin. Elle s'apercevait de la
profondeur de cet amour. Ne pas devenir la femme de Buguet, a la
tuerait! Elle l'aimait malgr tout et de toutes ses forces. Jasmin tait
sa joie, son rve, sa vie! Il lui fallait les baisers de Jasmin, il lui
fallait ses caresses! Elle avait grandi avec cet espoir et cet espoir
prenait tout son coeur!

Ah! jadis le garon tait distrait, trop peu chaleureux et Martine l'et
jug maintefois indiffrent si elle n'avait connu  fond son caractre.
Trop souvent le baiser dsir se faisait attendre! Jasmin tait calme.
Et voil que Mme d'tioles avait boulevers tout cela d'un coup!
Martine n'avait plus reconnu son amoureux dans ce jardinier tour  tour
boudeur et charmant, violent ou doux, fuyant sa compagne aprs le repas
et lui prodiguant au dpart des baisers qu'elle sentait encore!

--Pour ramener Jasmin, je veux ressembler le plus possible  ma
matresse, se dit la soubrette. On peut se faire pareille  une autre.
Quand Mme d'tioles se grime pour jouer la comdie  Chantemerle, chez
Mme de Villemer, elle prend parfois la physionomie de certaines
personnes dont la compagnie veut rire.

Martine projeta mme d'user de Mme d'tioles auprs de Jasmin, en lui
parlant d'elle, en arrivant embaume de son parfum, en rptant ses
paroles. Jeu cruel pour Martine! Jeu dangereux! Mais la soubrette,
attache  la grande dame par son affection et par la volont de sa
marraine, s'exaltait  l'ide de cette lutte amoureuse et savourait 
l'avance les baisers plus profonds et plus fous de Buguet.




III


Quinze jours aprs Jasmin bchait ses plates-bandes. Bien qu'on ft en
octobre, il gelait blanc. Le jardinier se demandait s'il laisserait ses
tard-fleuries orner le verger de leurs balles rouges. Ces pommes
rjouissaient les yeux: tout n'tait pas mort tant qu'elles pendaient
aux branches! Mais, hlas! avant-courrires des premiers froids, les
msanges charbonnires s'abattaient sur les arbres et peraient les
brouillards de leurs cris aigus.

--L'hiver sera prcoce et rude, se dit Jasmin. Les oignons ont triple
pelure: cela ne trompe jamais.

Aussi le brave garon se hte de retourner la terre pendant qu'elle se
laisse entamer par la bche. Aprs, qu'il gle  pierre fendre! Tant
mieux! Cela dtruit les larves et prserve des vers blancs, ces ennemis
des fraises et des salades printanires.

En attendant, pour remplacer le vide laiss par les dahlias disparus,
Jasmin repique les pieds de rsda et ceux de vronique: avec les
chrysanthmes et les roses de Bengale, ils forment l'arrire-garde de la
flore des jardins.

A vrai dire, ces plantes ne lui importent gure. Jasmin les cultive pour
la pratique: au fond, il les trouve rustaudes, surtout la vronique avec
ses thyrses violets: elle fait songer aux petites vieilles qui hantent
l'ombre des glises. Les chrysanthmes, plus rares, ornent les tombes au
jour des morts.

Prenant une touffe de rsda, Buguet est sensible  sa bouffe bon
odorante: elle lui rappelle Christine la berlue, une laideronne qui lui
apprit l'amour lorsqu'il avait seize ans: quand il la retrouvait dans
une grange, il fermait les yeux pour ne pas la voir, tandis qu'il humait
en un baiser obscur l'haleine parfume de la paysanne.

Depuis les vendanges, Jasmin travaille avec acharnement. Dj ses
coffres sont en place; les pinards sems dans les vieilles couches 
melons arriveront les premiers au march et la planche d'oseille
couverte de paille donnera de jeunes feuilles tout l'hiver pour les
bouillons aux herbes. Jasmin a aussi dtach les oeilletons des
artichauts, et termin les semis de laitue et de romaine.

Aujourd'hui il attend Vincent Ligouy pour dbarrasser les arbres de
leur bois mort. Le vagabond escalade le petit mur du jardin.

--Pourquoi n'entres-tu point par la porte? lui demande Buguet.

Ligouy prfre risquer une entorse plutt que d'affronter des coups de
fourche promis par les gars du village.

--Puisque tu grimpes si bien, dit Buguet, monte dans ce catillac et
rabats les pousses qui s'emportent  la cime!

Ligouy se dirige dans les branchages, avec des gestes de grand singe. Il
quitte bientt le poirier pour un abricotier en plein vent, qu'il
nettoie avec autant d'adresse.

Au soir la mre Buguet vint voir la besogne accomplie. Le jardin se
trouvait rajeuni.

--Bien sr, dit-elle, le diable y a donn un coup de main!

Aussi malgr Jasmin, qui voulait que Ligouy soupt avec eux, la mnagre
donna au va-nus-pieds une tranche de boeuf bouilli dans une miche de pain
et elle le renvoya en payant sa journe.

Ligouy s'en alla par o il tait venu. Arriv dans la plaine, il chanta.
Jasmin couta sa chanson qui montait vers les premires toiles.

Lorsque Jasmin rentra, sa mre eut un soupir de soulagement:

--Ah! te voil, dit-elle. J'avais peur que l'ide te vnt d'accompagner
ce sorcier  travers champs. M'est avis, mon garon, que tu ferais bien
de ne pas l'attirer ici. Nous sommes heureux. Ce n'est pas la peine que
le mauvais sort pntre chez nous  ses trousses! Les langues ont dj
assez march depuis que tu l'embauches!

--Allons, mre, tu sais bien que je ne m'occupe pas des autres! Pourvu
que je te voie soigner tes lapins, tes poules et ton gars, rien ne
manque  mon bonheur.

--En attendant le reste!

--Quel reste?

--Que tu te maries un jour!

--Ah! oui.

Et Jasmin ajouta:

--Mon pre le jour de ses noces a plant un sorbier pour les oiseaux.
J'lverai, le jour des miennes, devant ma maison, un abri pour ceux qui
vont par les routes et n'ont pas un sol.

--Encore des ides saugrenues! O a te mnera-t-il?

--Que veux-tu, ma mre! J'ai entendu souvent dire que le peuple est bien
malheureux. Tous les villages ne sont pas avantags comme le ntre, qui
est prs de Melun, de Corbeil, et  porte des grands chteaux de
Vaux-Pralin, d'tioles, de Fleury-en-Bire, de Courance et voire de
Fontainebleau! Les nobles ne nous pressurent point. Notre coin est
bni, ma mre, et nous en devons de la reconnaissance  Dieu et au roi!
Sais-tu qu'il y a dans la Bourgogne des vignerons rduits  demander
l'aumne? Les gens de Limousin et d'Auvergne,  ce que m'a dit un
ramona, vont servir de manoeuvres en Espagne pour rapporter un peu
d'argent  leur famille! Certains riverains de la Marne (j'en connais)
n'ont pas trois sols par jour et couchent sur de la paille.

--Que Dieu les aide! soupira la Buguet.

--Oui, conclut Jasmin, nous sommes, nous, du peuple gras, comme les
ouvriers du premier ordre, ainsi qu'on appelle  Paris les orfvres et
autres fins artisans!

--Gras! s'cria la Buguet d'un air ironique.

--Certes! Le menu peuple se nourrit souvent de pain tremp, d'eau sale
et ne mange de chair que le mardi gras, le jour de Pques,  la fte
patronale et lorsqu'on va au pressoir pour le matre!

Le souper fut maussade.

Sa pure de pois ingurgite, Jasmin posa la chandelle sur la chemine,
attisa le feu et alla prendre dans le vieux bahut deux gros livres. Ils
taient relis en cuir avec une tranche rouge. Ces bouquins, intituls:
_Instructions pour les jardins fruitiers et potagers_, par feu M. de La
Quintinye, directeur de tous les jardins fruitiers et potagers du Roy
dits  Paris chez Claude Barbin, sur le second, perron de la Sainte
Chapelle, avec privilge de Sa Majest, avaient t donns au pre de
Jasmin par un prince. On admirait en tte du premier tome un beau
portrait grav de M. de La Quintinye: avec son rabat de dentelles, son
abondante perruque, sa grande figure ovale au nez imprieux, il
paraissait vraiment noble. Chaque fois que Jasmin ouvrait le livre il
regrettait de ne pas avoir pareil matre: il se voyait avec lui
contournant un boulingrin d'herbe verte et courte  la faon anglaise;
ils allaient bquiller dans une caisse d'oranger, tracer la ligne d'une
avenue ou diriger des pchers en espalier sur des treillis d'chalas
taills dans l'rable, le long des murs o paradaient des vases de
marbre. A dfaut du matre, Jasmin se contentait des livres. Il se
promenait ravi dans le plan du jardin potager du Roi,  Versailles,
errait en ide de la figuerie au parterre de fraises, s'arrtant sous la
vote o l'on serre les racines, les artichauts et les choux-fleurs
pendant l'hiver; il longeait la prunelaye, marquait la place des cerises
prcoces, des pches chevreuses.

Alors il tournait les pages et relisait les maximes de jardinage. Il
apprenait les manires de soigner depuis les cuisse-madame et les
salviatis, qui sont poires d't, jusqu'aux beurrs, aux bergamotes,
qui sont d'automne, et aux ambrettes et bons-chrtiens, qui sont
d'hiver.

Curieux de choses plus profondes, Jasmin s'attardait dans le tome
deuxime  des discours intituls: rflexions sur quelques parties de
l'agriculture. Ils taient prcds d'une gravure sur cuivre o l'on
voyait, dans un parc spacieux agrment d'arcades, des jardiniers 
longs cheveux et chapeaux de feutre,  longs habits et  longs bas,
planter des arbres avec un air crmonieux qui plaisait  Buguet. Dans
le texte M. de La Quintinye dissertait avec autorit sur la botanique,
s'occupait de l'origine et de l'action des racines, mettait ses ides
sur la nature de la sve, constatant qu'elle devient puante dans
l'oignon et l'absinthe, odorifrante dans la jonquille, poison dans
l'aconit, contre-poison dans la rhubarbe. Phnomnes dconcertants, si
l'on songe que, d'autre part, les figues donnent du lait, les
marronniers d'Inde de l'huile, et que les vignes font le vin! Buguet
s'merveillait avec M. de La Quintinye.

Le jardinier tait enchant par le trait de la culture des orangers. Il
savait les faons de semer, d'arroser, d'encaisser, et celle de chauffer
les serres. Il connaissait les proprits des petites oranges de Chine
et de Portugal, celle des Riche-dpouille et des bigarades. En lisant
ces choses, il se rappelait ce qu'il avait entendu dire d'orangers
clbres:  Versailles celui qu'on appelle le grand Bourbon fut saisi
avec les meubles du Conntable et vendu. C'tait le plus bel arbre qu'il
y et en France et il avait soixante-dix ans. A l'poque de Jasmin il
vivait encore, ce qui lui faisait trois sicles. A Fontainebleau on
voyait des orangers plus vieux que les carpes aux bagues d'or, et dj
splendides au temps du roi Franois Ier!

Jasmin rvait de fleurs aux armes musqus, aux blancheurs nuptiales, de
balles d'or auxquelles il mlait les cuivres ples des limons et des
citronniers. Il s'tourdissait en pense avec des parfums et des
couleurs, mariait les vermeils aux verts sombres des feuilles, faisait
clater des jaunes. La cervelle en fte, il lui arrivait de chanter  la
lueur des oribus, dans l'humble salle o rgnait une odeur de lard
grill.

Ce soir-l Jasmin continua sa lecture trs tard. Vers dix heures la mre
Buguet alluma sa chandelle et se retira d'un air grognon:

--Tu ne te couches pas, Jasmin?

--Point encore!

--Ah! tu vas devenir savant!

Lorsqu'il fut seul, Jasmin ferma les livres et les remit en place,
songeant aux jardins fruitiers alors renomms, ceux de Versailles, de
Saint-Cloud, de Meudon, de Sceaux, de Chantilly, aux grands Mcnes des
horticulteurs, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, et monseigneur le duc
d'Orlans dfunt. Il feuilleta quelques gravures dites par le sieur
Mariette et qui se trouvaient dans le bahut. Elles reprsentaient, pour
les jardins de plaisance et de propret, des parterres de broderie et
des parterres de compartiment o le dessin, se rpte par symtrie.
Jasmin jeta un coup d'oeil aux rinceaux, aux fleurons, aux palmettes, aux
coquilles de gazon, vit les caprices enroulants du buis, les fonds de
sable blanc et rouge, ceux de machefer. Et il se demanda s'il aurait le
bonheur de tracer, piquer et soigner d'aussi resplendissants tapis.

Il soupira et avant de se mettre au lit alla contempler la vote
toile. Il aimait le ciel. Les grandes clarts de l'univers lui
paraissaient veiller sur les plantes endormies et garder pendant l'hiver
l'me des fleurs absentes. Cette fois l'immense dsert peupl d'astres
lui sembla en fte. Une robe rose balayait la voie lacte.

--Encore elle! J'ai beau travailler dur, je la retrouve partout!

Il rentra, s'assit et se dit qu'il avait bien de la peine. S'il lisait
des livres de jardinage, Mme d'tioles se glissait prs des buis et des
parterres et il se voyait  ses pieds, une rose  la main. Il rvait
d'elle pendant son sommeil, la rencontrait le long des palissades de
jardins, avec sa robe soyeuse, ses mouches, son ventail, devant un
rideau de verdure que des papillons quittaient. A la vue de Jasmin,
elle souriait comme au Roi. Il s'approchait, elle lui offrait ses seins.
Une nuit elle lui apparut au milieu de cascades; c'tait une des nymphes
en marbre de Vaux-Pralin qui avait pris ses traits: elle s'avanait nue
 travers les champignons d'eau, chantant un air trs doux.

Tentations du diable! Buguet est le jouet de chimres!

Il se frappe le front:

--Tu n'as pas le droit de penser  Mme d'tioles. Tu es fils de paysan,
Jasmin!

Le jardinier se croit coupable d'une sorte de sacrilge, d'un attentat
amoureux envers Mme d'tioles. Il n'oserait au soleil soutenir son
regard et il la baise et la caresse en pense! Ah! si la terre, la
confidente de ses espoirs, voulait le sauver! S'il pouvait, dans les
sillons refroidis, semer les gouttes de son sang pour y faire clore son
dlire en fleurs plus rouges que l'oeillet, plus charnelles que la
grenade! Mais la terre est sourde, et la terre boirait le sang et ne
rendrait pas la paix au coeur de Jasmin!

--Il faut pourtant se faire une raison, dit le fleuriste.

Mais le peut-il? Il mourrait s'il devait ne plus revoir Mme d'tioles.
Il vit avec la secrte pense de la rencontrer encore. La scne de la
fort passe devant ses yeux: il sent toujours le regard changeant de la
noble dame se poser sur lui, il se rappelle la pression de sa main,
quand il l'a releve. Plusieurs fois en une course haletante  travers
le pays Jasmin est retourn au pied de l'arbre sous lequel il a dpos
la fe: il s'y assied, coute le murmure des feuilles et pour mieux
revoir baisse les paupires. Un matin il a cru aller jusqu' tioles.
Il a rsist, mais la lutte a t si forte qu'il tait bris comme s'il
avait dracin un chne. Et puis  tioles il et rencontr Martine!

Martine!

Ce nom tinte dans les penses de Jasmin. Il songe  la jolie soubrette.
Elle l'aime, elle. Martine est douce, elle est bonne. Elle serait la
compagne dsirable, l'amie sre et complaisante. Brave petit coeur! Quand
Martine lve les yeux vers Jasmin, que d'amour humble et dvou il y
dcouvre! Si la pauvrette savait le tourment qui ravage son promis!

--a la ferait mourir!

Et dans une prire fervente, pleine de tendresse, interrompue par des
sanglots, Jasmin supplie Martine, l'amoureuse de son enfance et de sa
jeunesse d'exorciser l'intruse et de reprendre dans son coeur la place
qu'elle occupait seule. Il la supplie, se jette en pense  ses genoux,
et cherche la coule balsamique et lnifiante des regards de la
villageoise.

Tout  coup il se lve, ricane:

--Martine n'y peut rien!

Mais il essaya cependant de puiser au fond de sa nature une de ces
forces qui permettent  certains de matriser leur passion. Il
chrissait les roses sans qu'elles lui parlassent, il adorait les astres
sans pouvoir en approcher. A celle qui imposait au fond de lui son image
ne pouvait-il consacrer pareil amour? Ne pouvait-il, pour la paix de son
me, en faire une toile, une fleur ternelle, une reine sacre? Il lui
enverrait ses plus belles tulipes, comme des gobelets prcieux o elle
verserait quelques-uns de ses regards. Il lui tisserait des guirlandes
de Bengale ainsi qu' une statue. Il irait la revoir, il irait prs
d'elle, en humble, car il fallait qu'il la revt! Mais Dieu! il tuerait
sa folie!




IV


Nol arriva sans bruit les pieds dans la neige. Si les cloches n'eussent
sonn pour sa venue, on ne lui et pas ouvert plus qu'au vagabond qui
sort de la fort.

Depuis huit jours chaque matin Buguet  grands coups de balai loignait
de la maison le froid tapis qui menaait d'intercepter l'entre: cela
fit un rempart qui empcha le vent de hurler sous la porte.

Le village paraissait fier de ses lucarnes encadres de frimas, du
collier des pignons, des capuches des chemines. Le clocher prenait un
beau ton jaune et le coq emmitoufl eut l'air d'une petite bte sans
tache.

Au loin les coteaux s'levaient scintillants. Le fleuve roulait une eau
grossie par les glaons.


Vers dix heures, la veille de Nol, le ciel rayonna.

Depuis le matin Etiennette Lampalaire tait chez les Buguet, aidant au
mnage. Agile elle fit d'une vieille bassinoire de cuivre un vrai
soleil, et de la pole  crpes, toujours enduite de graisse et qui ne
servait qu' la Chandeleur, une lune qu'elle pendit  un clou de la
grande chemine: l'intrieur noir fut clair.

Martine avait promis de venir le soir et de passer le jour de fte 
Boissise.


L'aprs-midi Tiennette pluma l'oie. Elle n'avait pas coup le cou  la
bte: la plume tant son profit, elle la voulait vive. Bien que ce ft
piti d'entendre crier l'oiseau, la fillette chantait en faisant 
pleines mains neiger le duvet dans le creux de son giron.

Quand le ventre de l'oie apparut gras et blanc entre les ailes
battantes, les cheveux noirs de Tiennette taient poudrs comme ceux
d'une marquise. Jasmin lui en fit compliment. La fillette n'y prit point
garde; c'tait le moment o elle serrait entre ses genoux sa victime
pour lui ouvrir la gorge. Le sang coula.

Dgot Jasmin partit.

--Grand capon! Tu ne tourneras pas le dos quand je l'apporterai  table!

A la nuit tombante Lade Monneau arriva, avec sous le bras une corbeille
couverte d'un torchon.

--Eh bien? Et Martine?

--La pauvrette! Elle a fait dire  mon frre Rmy, au march de Corbeil,
qu'il ne fallait pas l'attendre. Il y a fte au chteau. Voici un petit
mot qui en dira plus long.

Jasmin prit le papier: il tait satin, pli avec soin et un pain 
cacheter donnait un air candide  sa coquetterie. Buguet l'ouvrit: un
parfum mut le jeune homme.

--On dirait qu'elle en a vers une goutte  dessein!

Il lut. L'criture jadis si maladroite s'allgeait, devenait courante.

--Elle crit comme doit crire sa matresse, se dit le jardinier.

La missive trembla dans sa main.

Lade Monneau, la mre Buguet et Tiennette piaient les nouvelles dans
les yeux de Jasmin.

Hardie, la Monneau insinua:

--Eh bien, mon gars, te v'l plus troubl qu'une pucelle qui rencontre
un grenadier dans un chemin creux!

--Non, je suis seulement du. Mais ce n'est que partie remise! Martine
viendra tirer les rois!... Ma mre, elle, vous envoie ses respects, et
le bonjour  tous!

--En attendant, dit la tante Monneau, dcouvrant la corbeille, voil
des saucisses pour vous aider  patienter! Et je vous prdis que ce sera
 s'en lcher les doigts! Quel cochon! Il pesait cent vingt! Et depuis
trois mois par tous les temps j'allais lui ramasser des glands--que
j'en ai les reins casss!--il ne mangeait que cela! Ah! C'est qu'il
avait la chair plus ferme que du marbre, le pauvre goret!

--C'est dommage que Martine ne vienne pas, dclara Tiennette, j'aurais
chant des nols. J'en sais de nouveaux, que j'ai appris  la ferme
d'Eloi Rgneauciel.

--Tu chanteras tes nols, petite, dit la mre Buguet. Et nous
reprendrons le refrain.

Puis elle ouvrit la porte et regarda l'espace:

--Pourvu que la neige n'empche pas Gillot et sa femme de se mettre en
route! Ils devaient arriver avant la nuit et on n'y voit plus! Allume
les chandelles, petite, ce sera plus gai!

Tiennette mit sur la table deux chandeliers brillants et une paire de
mouchettes.

Les chandelles mlrent aux clats fantasques du foyer une lueur plus
calme, qui inonda jusqu'aux recoins des poutres et illumina les salires
d'tain.

Tiennette flamba l'oie, puis elle la mit, le ventre ouvert, devant la
mre Buguet; celle-ci bourra la bte des marrons qu'elle tirait de la
cendre et pluchait.

A ce moment la porte s'ouvrit et les Gillot firent leur entre.

--Ah! Vous sentez le froid! dit Jasmin en les embrassant.

Il sortit pour remiser la voiture sous le hangar et attacher le cheval 
l'curie. Cette besogne faite, il se lava les mains dans la neige; aprs
les avoir essuyes avec soin, il prit dans sa pochette la lettre de
Martine: il la porta  ses lvres, en aspira l'odeur. Puis,  la clart
de la lanterne pendue au-dessus de la crche, il la relut plusieurs
fois.

Quand il rentra dans la salle, l'oie tait expose au feu. Tiennette
tournait la broche en chantant un nol. Tout en se chauffant les mains
et se schant les pieds, les Gillot, dont les vtements fumaient,
accompagnaient de leur bourdonnement fl la voix de la fillette:

Laissez patre vos btes,
Pastoureaux, par monts et par vaux,
Laissez patre vos btes
Et venez chanter Nau!

A ce moment un tison roula dans le plat o tombait la graisse et y mit
le feu.

--Ah! Jasmin, s'cria Tiennette, je suis cuite d'un ct, viens prendre
ma place.

Gillot avec les pincettes avait replac la malencontreuse bche qui,
imbibe de sauce, flamba en ptillant.

Tiennette reprit:

J'ai ou chanter le rossignol
Qui chantait un chant si nouveau
Si haut, si beau,
Si rsonneau;

Il me rompait la tte
Tant il prchait et caquetait;
Adonc pris ma houlette
Pour aller voir Nollet.

La mre Buguet interrompit, en disant  Jasmin:

--Allons, petit gars, ne tourne pas si vite! Laisse-la se dorer un peu!
L! Arrte entre les cuisses, que la flamme pntre! C'est jamais assez
cuit  cet endroit! Et puis il ne faut pas que a t'empche de chanter
avec les autres! En voil un garon qui ne sait pas faire deux choses 
la fois!

--Ah! ben! reprit Lade Monneau, c'est pas comme dfunt mon homme! Il
savait me battre sans quitter son verre! Avec a il avait de longues
jambes! Si j'vitais le coup de poing, j'attrapais le coup de pied!

--Allons! Allons! interrompit la mre Buguet, laissons les morts
tranquilles.

Tiennette continua:

Je m'enquis au berger Nollet:
As-tu ou rossignolet
Tant joliet
Qui gringottait
L-haut sur une pine?
Ah! oui, dit-il, je l'ai ou;
J'en ai pris ma buccine
Et m'en suis rjoui.

--L'oie fume! Elle est cuite! dit la mre Buguet.

Elle ta la broche, et tandis qu'on apprtait la table, sur laquelle
Gillot posa trois bouteilles de vin qu'il avait apportes, Tiennette
continua  chanter:

Courmes de telle roideur
Pour voir notre doux rdempteur
Et crateur
Et formateur!
Il avait (Dieu le saiche)
De linceux assez grand besoin.
Il gisait dans la crche
Sur un bouleau de foin.
Point ne laissmes de gaudir;
Je lui donnai une brebis
Au petit fils;
Une mauvis;
Lui donna Pronnette,
Margot lui a donn du lait.
Tout plein une cuellette
Couverte d'un volet.

--La belle table! s'cria Gillot.

Les deux chandelles mettaient des taches claires sur la nappe bise o
reposaient les couverts. Quelques gobelets d'tain accrochaient les
clats rouges du foyer. Au milieu l'oie se prlassait, juteuse, dore ou
rousse, tendant ses cuisses croustillantes sur un plat de faence brune
 fond jaune.

--Si nous allumions une troisime chandelle? demanda Jasmin.

--Cela porte malheur! s'cria la mre Buguet.

--Asseyons-nous, conclut Gillot.

Il ajouta clignant de l'oeil:

--C'est toujours avec un plaisir nouveau que l'on se met  table!

Et se penchant vers son neveu:

--Dommage que Martine manque  la fte!

--Oui, dit Lade Monneau, Mlle Bcot aime une table bien servie et les
couverts sur une nappe! Assise auprs de son galant, elle aurait fait
ses belles manires! Car il n'y a pas  dire, depuis qu'elle travaille
au chteau, ce n'est plus la mme!

--Elle est bien mieux, affirma rsolument Tiennette, n'est-ce pas,
Jasmin?

La Buguet avait fini de dcouper:

--Qui veut le croupion?

--Si cela ne fait envie  personne, insinua la tante Monneau, j'aime le
grassouillet! Mais a ne m'empchera pas de dire que Martine a plutt
l'air d'une marquise que d'une future jardinire.

--D'une marquise!

On protesta.

--Eh, oui, reprit Lade. Il m'est revenu que Martine singeait les
manires de sa matresse. Et cela depuis que je lui fis visite! A ce
moment elle voulait quitter sa condition! Aujourd'hui elle minaude comme
Mme d'tioles! Ah! la jeunesse! la jeunesse!

--On peut trouver plus mauvais exemple, hasarda Tiennette.

--Oui, s'exclama Lade, mais quand on veut pter plus haut que son cul,
ma fille, on se fait un trou dans le dos!

Tiennette pouffa de rire.

--Pourtant, reprit Lade Monneau en grignotant son croupion, imiter la
matresse est le moindre dfaut des soubrettes! J'en ai connu quand
j'tais ravaudeuse  Paris! Les plus jolies se parent comme leur dame.
Elles se fourrent de la poudre et du fard  tire-larigot, qu'elles ont
des joues comme des roues de carrosse, et c'est des vrais canards pour
barboter dans l'eau de lavande. Elles recueillent les demises, et ces
donzelles, ma foi! falbalassent leurs jupes! J'en ai vu! J'en ai vu! Il
est vrai, ce n'est pas de ces graillons qui ne savent que faire le lit,
vider le pot, torcher les marmots! Ah! non! faut placer les mouches, et
les mouches a se place plus difficilement sur un visage...

--Que sur un..., interrompit espiglement Tiennette.

La Buguet lui mit la main sur la bouche, et Lade continua:

--Qu'un empltre sur une jambe. Puis, faut savoir monter une blonde,
emplir un pot-pourri et, ma foi! jouer la comdie avec un financier!

Lade Monneau demanda un haut de cuisse, puis elle reprit:

--Nonobstant on parle fort  tioles des dernires robes de Martine et
de ses nouveaux souliers qui viennent de Paris. Ceux de la boutique de
Saint-Crpin de Corbeil ne valent donc plus rien!

--Pour sr qu'elle pourrait se contenter des souliers de Corbeil, dit la
mre Buguet.

--On dit mme qu'elle se farde. Mais ce n'est pas vrai, dans notre
famille! Moi je ne connais qu'un onguent, celui fait de bouse et de
toile d'araignes qui mrit les abcs! Ah! Martine ne veut plus sentir
la vache! Nous devons la dgoter! Dame! Elever des cochons ou soigner
le bidet d'une marquise, c'est point la mme affaire!

--Le bidet d'une marquise, c'est-il son cheval? demanda Tiennette.

--A peu prs, rpondit Lade d'un air pinc et important.

Jasmin impatient frappait avec sa cuiller sur la nappe.

Un peu avant minuit les cloches sonnrent.

--C'est le moment d'aller  la messe, dit la tante Gillot en rveillant
son homme, qui avait fini par sommeiller auprs du feu.

--Ah! fit le tanneur en se frottant les yeux, voici passs les plus doux
instants de Nol.

--Paen! rpliqua sa femme. Tu attireras sur nous le feu du ciel! Tiens!
Voil qu'on sonne pour la deuxime fois.

On sortit. Les petits sabots de Tiennette furent les premiers qui
laissrent leur empreinte sur la neige. Derrire marchait la tante
Monneau: elle tenait une lanterne dont la lueur par cette blanche nuite
paraissait rouge et brumeuse.

Le clocher envoyait des notes argentines  travers le pays silencieux
que rveillaient seuls quelques sifflements de la bise dans le
marronnier d'Inde ou le murmure de la Seine, qui se gonflait.

Cependant les portes s'ouvraient, lanant un rai de lumire, comme une
baguette d'or qui s'largissait aux chemins couverts d'hermine. Des
groupes noirs sortaient des masures. Du ct de Boissette, le village
voisin, on entendit des voix:

Oh! Oh! troupe gentille
L'astre nous a quitts:
C'est donc ici la ville
O est la majest.
Je crois que l'on appelle
Jrusalem la belle;
Demandons bien et beau
O est ce roi nouveau!

Tous les paroissiens songeaient  Jsus couch sur la paille, aux vieux
bergers, aux rois mages. Euphmin Gourbillon allumait, sur le grand
autel de l'glise, dix chandelles autour d'un bambin en cire qui levait
les bras dans une crche. Le petit orgue  travers la nuit se mit 
chanter comme un pauvre en fte.

Ce fut Etiennette qui la veille des Roys vint ptrir la galette. Elle
n'pargna ni le beurre, ni les oeufs; aprs avoir aminci la pte, qui
devint fine comme un linge sous le rouleau de buis, elle la replia
quatre fois sur elle-mme et la laissa passer la nuit ainsi pour qu'elle
ft feuillete et lgre.

Le lendemain ds l'aube elle acheva sa besogne. Elle fit de la pte une
grande lune, qu'elle guillocha avec symtrie aprs y avoir introduit la
plus belle des fves.

Pendant ce temps Jasmin chauffait le four avec des fagots qui
ptillrent comme un rire dans la grande bouche ouverte. La Buguet
voulut enfourner elle-mme la galette, ainsi qu'une rouelle de veau.

Etiennette mit quatre couverts sur la nappe bise, dont elle avait
respect les plis. Jasmin apporta un bouquet d'ellbores.

--L'heure avance, fit remarquer Tiennette, et la cuisine commence 
sentir bon! Martine ne tardera pas  venir.

--Je vais au-devant d'elle! dit Buguet.

--Ne baguenaude pas en route!

Le jardinier n'avait pas fait cent pas qu'il aperut une charrette
bche de vert-pomme. Il la reconnut pour celle de Nicole Sansonnet.
Elle arrivait cahin-caha. Buguet pressa le pas. Il vit que le bidet,
cingl de coups de fouet, allait plus vite.

Puis une petite tte toute rose, encapuchonne dans une mante, sortit de
l'ombre verte. Une voix cria:

--Bonjour, Jasmin!

C'tait Martine. Buguet s'approcha.

--Monte, Jasmin, tu n'es pas de trop, dit la Sansonnet.

--Non, non, merci! cria Martine en sautant lgre dans les bras de son
galant, qu'elle baisa sur les deux joues:

--J'aime me dgourdir les jambes!

--Ah oui! rpliqua Nicole. Il vaut mieux n'tre que deux.

Elle fit claquer son fouet et trotter sa bte.

--Pouah! dit Martine en secouant sa cotte avec un air prcieux que
Jasmin ne lui avait pas encore vu, ce n'tait pas la peine de prendre un
rien de benjoin pour chouer dans la charrette d'une poissarde. Je suis
sre que je pue l'anguille. Sens!

Avec une mine agaante elle posa sa tte sur l'paule de Jasmin.
Celui-ci fut galant:

--Tu sens meilleur qu'un parterre d'oeillets, et c'est double joie de te
voir et de te sentir. Laisse-moi encore respirer l'odeur de tes cheveux.

Elle souleva un coin de sa capuce:

--Tiens!

Jasmin huma une bouffe.

--Et tu n'en profites pas pour m'embrasser? Tu n'es gure plus aimable
envers moi que Monsieur d'tioles vis--vis de sa femme. Il est vrai que
le marquis est laid!

Elle regarda Jasmin et fit une rvrence:

--Si nous nous marions, nous serons assortis! Et comme tu n'es pas plus
mal tourn que tous les freluquets qui veulent me prendre le menton, tu
ne seras jamais cocu!

--Allons, petite peste!

--Courons, dit Martine, je suis sre que Tiennette nous guette.

--Elle est l.

--Elle ne perd jamais l'occasion de se frotter aux amoureux!

--C'est pour s'instruire.

--Eh bien! je vois qu'elle pourrait plutt t'en remontrer l-dessus, car
tu n'es gure dgourdi!

--Que je t'attrape!

Martine courut alors d'une vole jusqu' la maison dont elle poussa la
porte.

Elle tomba sur le dos de la Buguet.

--Eh bien, petite, as-tu le diable  tes trousses?

--Mre Buguet, c'est votre fils qui veut me chatouiller!

Jasmin arrivait. Il rougit devant sa mre. Tiennette se tenait le
ventre.

--Qu'il fait bon ici! dit Martine.

Lentement, avec un geste de demoiselle emprunt dans les antichambres,
la jeune villageoise retira sa mante en prenant soin de ne pas
chiffonner son bonnet blanc.

--Tiens, des roses de Nol!

Elle prit une des fleurs du bouquet, tint du bout des doigts la tige
charnue, et avec de petites mines entendues admira les ptales nacrs et
livides. Puis redevenant rustaude elle mit la fleur dans sa bouche.

--Prends garde! cria Jasmin, c'est du poison!

--Mais non, a gurit de la folie!

--Te voil bien savante!

--Mme d'tioles ordonna une infusion d'ellbore au duc de Gontaut qui
s'tait dclar fou d'amour pour elle et qui ne la quitte jamais!

La soubrette ajouta:

--Dame! Je n'ai pas plus mes oreilles dans ma poche que ma matresse n'a
les yeux dans la sienne!

Tiennette posait sur la table le veau qui nageait en une sauce brune. On
s'assit.

Martine parla des lgances de sa chtelaine.

Mme d'tioles tait raffine en tout: elle possdait des pots  fard
avec des roses et des violettes peintes parmi des ornements d'or et une
fontaine  parfums qui reprsentait un grand oeuf ayant  son sommet une
petite tulipe.

--Tu puises  cette fontaine? dit la Buguet moqueuse.

--Elle a un petit robinet d'argent.

Martine s'exprimait avec de gracieuses inflexions de voix qui charmaient
Jasmin.

--Et Mme d'tioles se met beaucoup de rouge? demanda Tiennette.

--Beaucoup. Elle n'a plus la fracheur d'une jeune fille. Elle a eu deux
enfants.

Puis la soubrette parla du linge de sa matresse. Les lingres se
crevaient les yeux en ourlant  jour les jupons, les brodeuses ne
trouvaient plus d'aiguilles assez fines pour festonner les fichus de
mousseline. Mme d'tioles portait des chemises qui passaient aisment
dans la bague de l'abb de Bernis.

--Un abb se prterait  ces amusettes?

--Il parat.

--Mais, dit malignement Tiennette, des chemises pareilles a ne doit pas
lui cacher l'honneur?

--a le lui voile seulement.

--Assez l-dessus, mes enfants, interrompit la Buguet. M'est avis que
quand on ne cache plus rien, c'est qu'on n'a plus rien  perdre. Entre
nous je ne donnerais pas lourd de sa vertu,  ta belle matresse!

--Ma mre, supplia Jasmin.

--Le Roi ne pense pas ainsi, s'cria Martine, et je crois qu'il
baillerait bien sa bonne terre de Brie pour acheter tout ce qui lui en
reste!

Les yeux de Tiennette brillaient:

--Martine, quand j'aurai l'ge tu me feras entrer chez Mme d'tioles?
J'en ai assez de ramer des pois!

--C'est cela, bougonna la Buguet. Petite ambitieuse!

Tiennette tint bon:

--Peut-on pas rester aussi honnte au service des grands qu' la queue
des vaches! Regardez la fille de Rgneauciel! La v'l enceinte! Et il
parat que a lui est arriv en plein champ, quand elle fanait le foin!
Tandis que toi, Martine, es-tu pas une honnte fille?

La mre Buguet disparut. Elle rentra, portant la galette dore  l'oeuf
qui brillait comme un cu sortant de la fonderie:

--Allons, Tiennette, fourre-toi sous la table et dis  qui la premire
part!

Tiennette se baissa, mit un pan de la nappe sur sa tte et susurra selon
la coutume:

--Tibi, domine!

--Pour qui? demanda la Buguet.

--Pour Martine!

Le jeu recommena jusqu' ce que chacun et sa part de gteau.

--Nous voil tous servis, dit la Buguet.

Aprs avoir scrut du regard chaque feuillet sans rien dcouvrir, les
convives mordirent dans la galette. Martine poussa un petit cri joyeux:
elle tait reine!

Majestueusement, avec un geste  la d'tioles, elle laissa tomber la
fve dans le verre de Jasmin.

Alors, changeant sa voix, elle lui dit avec une oeillade:

--Sire! Soyez le plus heureux des rois!

Elle se pencha, attendit un baiser.

Jasmin crut voir s'incliner vers lui comme un reflet de Mme d'tioles.
Cela avait t, un peu, la mme voix, c'tait le mme geste, peut-tre
le mme regard. Il trembla et donna  Martine un baiser si trangement
mu qu'il confirma tous les soupons de la soubrette et que, tout en la
forant  frmir de joie, il lui fit mal au fond du coeur.

La Buguet versa du vin dans tous les verres. Jasmin but le premier. Les
femmes crirent par trois fois:

--Le roi boit!

Alors l'amoureux se leva et de toutes ses forces embrassa la reine.
Cette fois elle rayonna de bonheur.

--Le roi m'offrira-t-il la main pour le tour du jardin? demanda Martine
continuant la comdie.

Jasmin la prit par la taille, qu'elle avait menue (elle se serrait
davantage!) et la baisa  la vole (car elle faisait maintenant mine de
se dfendre!) sur les cheveux, dans le cou et sur l'oreille qu'elle
avait petite et rouge comme une crte de poulette.

--Si tu continues  singer la marquise, le roi ira vite en besogne et
nous serons bientt  la noce, glissa  Martine la malicieuse
Etiennette.

La journe finissait, superbe. Il tait cinq heures quand on alluma les
chandelles. Martine dclara que les jours augmentaient.

La mre Buguet dit:

--Aux rois on s'en aperoit.




V


En avril Buguet reut de Martine la lettre que voici:

Mon cher Jasmin,

J'ai bien pens  toi depuis l'Epiphanie o je fus reine de la fve et
te pris pour roi--par devant ta bonne mre. Mais en moins de deux mois
il est arriv des aventures!

On doit savoir  Boissise-la-Bertrand que le 25 fvrier le Roi a donn
un grand bal en son palais de Versailles. Ce qu'on ne sait point, c'est
que ma matresse y tait, et moi aussi. Garde a pour toi, c'est un
secret. Mais j'en ai trop lourd sur la langue, il faut que je bavarde.

Ma matresse tait dguise en domino blanc de la plus belle soie, avec
des ruches et des noeuds flottants couleur de rose. Son masque tait
blanc aussi. Il vient de Venise. Dans cet accoutrement sa mre elle-mme
n'aurait pu la reconnatre. Moi, j'tais en un domino de taffetas noir
dont le bruit m'assourdissait au moindre mouvement. Avec a mon masque
me chauffait les joues.

Il tait plus de minuit quand nous sommes arrives  Versailles en
carrosse. Ds qu'on fut en vue du chteau qui tait clair tout en haut
de l'avenue, les chevaux n'avancrent plus qu'au pas. Je me consolais de
cette lenteur en regardant les cent mille lanternes. Madame pitinait
d'impatience. Enfin on arriva tout de mme, et aprs avoir t serres
dans l'escalier  ne pas pouvoir avancer d'un pas, nous avons bien
failli entrer sur le nez dans la premire salle, pousses au derrire
par la foule qui venait de rompre les barrires. Madame a eu si
grand'peur qu'elle a cri et moi je tremblais encore en arrivant dans la
galerie des Glaces. Nous avions travers bien d'autres chambres avant
d'y arriver, qui me parurent les plus belles du monde avec leurs
plafonds comme des paradis et la foule des danseurs et des danseuses qui
s'y trmoussaient et le son de la musique. Il y avait des Chinois avec
des chapeaux  sonnettes et des Turcs avec des ttes plus grosses que
des citrouilles. Des bergres avaient de si petits chapeaux qu'ils ne
leur coiffaient qu'une oreille. Mais dans la galerie des Glaces c'tait
encore plus magnifique. Nous sommes arrives juste  temps pour voir la
Reine faire son entre en s'appuyant sur l'paule du Dauphin dguis en
jardinier, ce qui m'a fait penser  toi. Il donnait la main  l'Infante
qui tait en bouquetire. Aprs venaient les princes, les duchesses tous
pimpants sous la lumire des dix-huit lustres qui pendaient du plafond.
Dix-huit lustres sais-tu combien a fait de chandelles? Je m'tais mise
 les compter pour te le dire, tout en me rafrachissant la joue  une
colonne de marbre, mais comme a se refltait vingt fois dans les
glaces, a m'embrouillait dans mes comptes.

Je rejoignis Mme d'tioles que j'avais perdue. Elle tait tout au bout
de la salle sous les feux d'une girandole qui ressemblait  une cascade
de lumire. Il y avait non loin d'elle des seigneurs dguiss en ifs
taills comme ceux qui se trouvent dans le jardin du marquis d'Orangis.
Cela t'aurait amus de voir des hommes changs en arbres. Leurs yeux
brillaient sous les feuilles autant que les vers luisants dans tes
romarins. Beaucoup de dames les entouraient, paradaient devant eux en
oeillardant  leur enseigne. Mme d'tioles n'en regardait qu'un seul. Il
s'en aperut et s'approcha d'elle. Alors ma matresse en profita pour
l'intriguer tout  son aise. L'arbre lui faisait des compliments sur son
esprit. Le fait est que pour bien dire elle n'a pas d'gale. Celui qui
lui a coup le filet n'a pas vol ses cinq sous. Ah! si tu avais pu
comme moi lui entendre dire: Est-ce sous votre ombre que se cache mon
bien-aim? Et elle ta son masque, juste le temps de montrer qu'elle
tait jolie  ravir, comme on le murmurait autour d'elle, et elle s'en
fut se perdre dans la foule en laissant tomber son mouchoir. L'if le fit
ramasser et le rejeta  Mme d'tioles, elle le rattrapa au vol et
plusieurs seigneurs crirent: le mouchoir est jet! le mouchoir est
jet! Ah! Mme d'tioles tait jolie en cet instant! Ses yeux brillaient
comme jamais et son pied, qu'elle montrait sous le domino, tait plus
petit que la langue de ton chien. Il parat que c'est un grand honneur
quand le Roi jette le mouchoir et l'if n'tait autre que le Roi. La
preuve en est que depuis nous le revmes au bal de l'htel de ville le
dimanche gras. Il tait en domino de satin noir et ma matresse aussi.
Ils se sont parl, mais la foule m'ayant spar de Mme d'tioles je
n'ai pu la rejoindre que plus tard et juste  point pour rparer les
anicroches de sa toilette et de sa coiffure. Heureusement que par haute
protection on nous fit entrer dans un cabinet. Il tait temps. Ma
matresse a failli se trouver mal tant la foule l'avait serre. Moi je
mourais de faim! Ce n'tait plus le bal de Versailles o on voyait des
socits installes  manger dans des coins comme sur l'herbe. A l'htel
de ville ceux qui approchaient du buffet gardaient tout pour eux.
C'taient des gens du commun, cela se voyait  leur gloutonnerie. Mme
qu'un abb  qui je demandais un biscuit m'a rpondu: fais un pch pour
l'avoir, embrasse-moi sur la bouche! J'ai eu grand'honte et je cours
encore. Aprs le bal on m'a plante l. Heureusement que je ne suis pas
emprunte. Ma matresse tait monte dans un fiacre avec le domino noir
et un autre masque. Depuis nous voyageons beaucoup de Paris 
Versailles. Ma matresse fut  la Comdie Italienne o il y avait la
Reine, le Roi et les plus puissants personnages. Tu vois qu'elle est
dans les honneurs et tout cela pour un mouchoir. Aprs nous sommes
restes plusieurs jours au chteau de Versailles. C'est un palais cent
fois plus beau que le Louvre et entour de jardins qui te feraient
tourner la tte. Ma matresse changeait d'habits  toute heure. Tantt
elle tait en satin bleu, tantt en satin blanc, puis en rose. Elle
avait emmen un coiffeur de Paris. Il fallait voir voler la poudre! On
ne mnageait ni les parfums ni les onguents. La chambre fleurait comme
une cassolette. C'est ncessaire  la Cour. Un jour le Roi a invit Mme
d'tioles  souper avec une duchesse, un prince et un ministre.

Tu penses si je suis fire d'tre savante pour te raconter tout cela.
C'est pourtant grce  ton oncle qui m'a montr  crire. Cela me cote
six liards de papier, mais je ne les regrette point puisque j'ai la
chance de te faire porter ce cahier d'crit par le valet du marquis
d'Orangis qui est venu me voir.

Garde bien pour toi tout ce que je te dis et toutes les tendresses de ta
petite reine Martine.

Jasmin relut vingt fois cette lettre. Naf il ne perut pas d'emble le
rle que Mme d'tioles jouait dans l'intrigue. D'ailleurs pour la plus
grande partie des gens, tout ce qui se passait dans l'orbe du Roi tait
sacr. L'amour du monarque, mme aux yeux des bourgeois riches, tait
comme un don de fe, un bonheur suprme. Jasmin entrevit Mme d'tioles
dans la gloire d'un des soleils d'or de Fontainebleau, qui lui avaient
paru, sur des portes, des horloges, des carrosses, l'emblme de la
souverainet. Sa desse lui parut plus belle.

Une nouvelle lettre de Martine arriva quelques jours plus tard. Assez
courte elle annonait que le roi partait pour la Flandre et que, pendant
qu'on prparerait  Versailles l'ancien appartement de la duchesse de
Chteauroux pour Mme d'tioles, celle-ci se retirerait sans faste en
son chteau des bords de la Seine. Martine invitait Jasmin  venir l'y
voir et  apporter des fleurs pour sa matresse ds les premiers jours
de mai.




VI


Jasmin, aprs avoir dpass Corbeil, arriva au fate du chemin qui
descend vers tioles. Le village en ce joli mai s'tageait dans un vaste
entonnoir de verdure; de la neige pourpre des pommiers tardifs
mergeaient les toits cabosss des chaumires et le clocher, qui prenait
un ton de vieil ivoire. Des commres, jupes retrousses, apportaient de
la navette aux tarins des cages sous les gouttires, ou posaient les
rouets  leur seuil pour filer au bon air.

Buguet tait parti trs tt avec sa carriole pleine de fleurs alignes
dans des bourriches et des pots; son attelage battait neuf comme le
soleil printanier qui faisait briller les essieux. La voiture peinte en
vert sortait pour la premire fois et le cheval blanc trottinait
gaiement.

Ce n'tait point sans peine que le garon se trouvait matre de cet
attelage! Sa mre ne voulait pas d'un achat aussi considrable. Pour la
premire fois une querelle avait clat dans la demeure du jardinier.

--Ah! s'cria la Buguet, retiens ce que je dis: ce sera le commencement
de tes malheurs. Que tu pouses Martine et en fasses une bonne mnagre,
soit! Mais acheter une voiture pour l'aller voir, elle et sa damne
matresse, qui vous ensorcelle tous les deux, et lui porter tes plus
belles fleurs, c'est une folie que Dieu te fera payer cher!

--Je suis matre des cus que je gagne, ma mre, rpondit Jasmin, la
gorge serre, et libre de les dpenser comme il me plat. Foin des
avares qui entassent pice sur pice! Je suis jeune et veux vivre et
voir du pays comme cela convient  mon got. Ce n'est point  mon pre
que tu eusses os reprocher une seule de ses fantaisies!

--Il tait toqu comme toi!

Le fils tint bon. Il acheta une voiture chez un carrossier rput de
Melun,  l'enseigne du _Panneau d'or_.


A l'entre d'tioles, Jasmin aperut les toitures du chteau, au-dessus
des taillis du parc o les htres et les ormes veillaient un
crpitement de flammes vertes. Il tressauta. Les sentiments qui se
bousculaient depuis plusieurs mois dans son coeur s'agitrent, ainsi que
les rameaux quand le zphir souffle. Il songea que sa promise, derrire
ces futaies, chaque matin cartait les courtines soyeuses du lit de la
matresse. Souvent le premier regard de la chtelaine s'adressait 
l'humble servante, qui en gardait le reflet dans ses yeux clairs.
C'tait Martine, qui, un genou sur le sol, tirait sur la jambe de la
grande dame le fin bas; elle nouait la jarretire et tendait la
douillette mule de satin. Puis Mme d'tioles se dressait toute blanche
et rose, couverte de guipures.

Jasmin descendit dans le village. Les arbres balanant leurs ombres au
milieu du chemin posaient sur les paules du jardinier des dentelles de
lumire. Il longea le mur du parc, arriva  la porte cochre, o il
heurta avec le lourd marteau de fer. Le cadran bleu de la petite ferme
qui se trouvait vis--vis de l'entre marquait onze heures.

Un jeune domestique ouvrit.

--J'ai nom Buguet, dit Jasmin, et j'apporte des fleurs  Mme d'tioles.
Mandez cela  Martine Bcot.

Le garon disparut et revint avec la chambrire. Elle embrassa Jasmin
aux deux joues, puis s'extasia sur la carriole et le cheval. Elle
pirouetta gaiement et partit en criant:

--Ne dballe pas! Je vais prvenir Madame! Je veux qu'elle voie comme
c'est joli!

Jasmin se sentit un frisson  l'chine. Du coup ses fleurs lui parurent
ternes. Volontiers il et fait flamber les rouges de ses tulipes d'une
mesure de sang tire de ses veines; il et sacrifi ses cus pour que
les jaunes devinssent d'un or pur, il et donn son me afin de rendre
plus candides les blancs des jacinthes.

Martine rapparut.

--Viens!

Prenant le cheval par la bride, elle le fit avancer.

Ils pntrrent dans l'enceinte. Jasmin vit le chteau  gauche. Des
deux cts d'un corps de logis  fronton triangulaire s'alignaient
quatre fentres au rez-de-chausse et quatre  l'tage: elles trouaient
symtriquement les murs blancs sous un grand toit de tuiles rousses.
Deux ailes partaient  angle droit, de chaque extrmit de cette large
faade, dont elles conservaient la hauteur, montrant aussi deux rangs de
quatre fentres: elles se terminaient par des tourelles rondes
surmontes de poivrires en ardoises bleues.

Ces btiments entouraient une grande cour devant laquelle se
dveloppaient deux pelouses; une longue grille en fer, allant d'une
muraille  l'autre, fermait le tout avec une porte de ferronnerie
portant un blason dor.

Martine ouvrit cette porte et conduisit la carriole devant le perron.

Mme d'tioles apparut dans un dshabill de linon blanc tout
fanfreluche de dentelles et nou de rubans vert tendre; elle ressemblait
 un bouquet de muguets. Elle sourit sous la poudre de sa coiffure:

--Les jolies fleurs! Elles viennent  point pour qu'on ne pille pas mes
plates-bandes. Jasmin, mon ami, vous arrivez toujours  propos!

Le jardinier baissa la tte. Il faillit se jeter aux pieds de Mme
d'tioles.

--Savez-vous garnir les corbeilles? demanda-t-elle.

--C'est mon mtier, Madame!

--Apportez vos fleurs par ici et mettez-vous  l'ouvrage! Aide-le,
Martine!

Les jeunes gens aussitt enlevrent les jolis fardeaux o les corolles
multicolores se mlaient aux calices satins, aux thyrses rigides ou
lgers et se refltaient sur leurs visages; ils les dposrent dans le
grand vestibule o pendait une lanterne soutenue par des amours rieurs
qui mergeaient d'ornements d'argent.

Jasmin n'osait lever les yeux. Il sentait la marquise prs de lui comme
on devine le voisinage d'un buisson d'aubpines.

Quand la charrette fut vide, Buguet la conduisit sous un abri, en dehors
de l'enclos et il donna lui-mme le picotin  Blanchon. Puis il
retourna auprs des corbeilles. Martine les avait disposes sur la table
d'un grand salon. Cette pice, peinte en blanc avec de fines moulures
d'or, tait orne de tableaux o Jasmin entrevit des ftes sous les
arbres roux, des joueurs de mandoline aux pieds de dames, des
mascarades en loups noirs gagnant des nacelles.

Lorsque Mme d'tioles, qui tait sortie, rapparut, elle fit  Buguet
l'effet d'un personnage de ces reprsentations galantes. Elle portait
une coupe en cladon  monstres verts.

--Garnissez-la de muguets!

Elle dposa l'objet prcieux et partit.

Jasmin aussitt remplit  demi le vase d'une mousse cueillie le matin
dans les bois de Saint-Port. Puis, tremblant autant que ses muguets, il
les disposa avec grce.

Alors il se recula:

--Crois-tu, Martine, que ce bouquet plaise  ta matresse?

--Je vais le lui porter.

Jasmin hsitait.

--Attends!

Il saisit une branche de lierre et la fit serpenter parmi les clochettes
blanches.

--C'est plus joli!

Lorsque Martine revint:

--Rjouis-toi, dit-elle. C'est la premire fois que cette coupe est
garnie au got de Madame. Elle aurait plaisir  ce que le Roi pt la
voir dans toute sa fracheur!

--Le Roi, murmura Jasmin.

--Oui, le Roi, dclara Martine. Mais il ne la verra pas. Il fait
bombarder des villes. Il est en Flandre. Il crit souvent  Mme
d'tioles des lettres cachetes qui portent pour devise: _discret et
fidle_.

--Discret et fidle!

--Tu ne comprends donc pas que Mme d'tioles est devenue la bonne amie
du Roi?

Jasmin lcha une tulipe dont il tenait dlicatement la tige.

--Tu dois en tre fire, Martine?

--Oh! oui. Et puis mon bourcicot s'arrondit. Annonce-le  marraine pour
la drider.

Elle continua:

--Madame rpond aux lettres et s'enferme des heures entires dans son
boudoir.

--Elle est seule?

--Avec l'abb de Bernis, un pote, dclara Martine en souriant.
Aujourd'hui nous avons aussi M. de Gontaut.

--Ah!... Et M. d'tioles?

Martine clata de rire.

--On l'a exil! Il fait, en Provence, la tourne des fermiers gnraux.
C'est une figure qui est mieux, vue de loin. Tiens, regarde!

La camriste prit derrire le clavecin un portrait  l'huile encadr
d'or; Jasmin y vit un seigneur maigre,  la face jaune et prmaturment
ride sous sa perruque. Il portait un jabot de dentelle qui retombait
sur son gilet de satin abricot, un habit gorge de pigeon et une
culotte de panne verte.

--Qu'il est laid! fit Jasmin.

Martine remisa l'effigie en riant.

--Le Roi est un bel homme, dit-elle. Et il aime Mme d'tioles  la
folie. Il la comble de cadeaux. Nous avons des cages chinoises remplies
d'oiseaux et dont les barreaux sont en or. Elles se trouvent prs de tes
fleurs et ton prsent se mle  ceux du Roi.

Ces paroles, ranimant en Jasmin de secrtes fierts, excitrent sa joie
de glisser des fleurs parmi les porcelaines. Il fourra des jonquilles en
des vases d'un bleu cleste dispos autour d'un magot: elles nimbrent
la statuette accroupie d'un clat de soleil. Des pots blancs ports sur
des lphants reurent des bassinets d'or.

Martine aidait Jasmin. Sa robe aux tons de bigarreaux jetait des reflets
au clavecin,  l'cran laqu, aux petites tables vernies en aventurine.
La soubrette se mirait dans les glaces des trumeaux: elle y souriait, et
ressentait un vif plaisir  frler les mains de Buguet quand elle lui
prenait des fleurs. Elle mit des lilas dans un long cornet de cristal.

Mme d'tioles revint. Elle s'amusa du contraste que son arrive
produisit chez les jeunes gens. Martine rayonnait. Jasmin n'osait lever
les yeux: peut-tre craignait-il que la grande dame n'y pt voir passer
sa propre image.

--Buguet, vous tes un parfait jardinier, dit-elle. Vous mritez mieux
que de travailler pour les petites gens de Melun. Je songerai  vous. En
attendant faites pour moi, si vous le pouvez, clore les roses en avril!

Mme d'tioles rit d'un rire perl qui s'grena dans le coeur de Jasmin.
Elle recommanda  Martine:

--Que le fleuriste soit bien trait!

Martine conduisit Buguet aux cuisines. Le chef, en dbrochant des
poulets de grain, veillait  ce qu'un plumeur d'oie ne gtt la parure
d'un paon qui gisait sur le tablier du rustre, les pattes raidies,
l'aigrette penche, affal dans son royal manteau o brillaient mille
yeux d'orgueil que n'avait pu ternir la mort.

--C'est dommage, dit Jasmin, de tuer si bel oiseau.

--Le dommage est qu'il sera dur, rpondit le cuisinier; grce au
printemps prcoce de cette anne le paon s'est dj accoupl. a rend la
chair coriace.

L'heure du repas des valets sonna. Martine installa Jasmin prs d'elle 
table. Les laquais, les marmitons s'assirent. Parmi ces derniers se
trouvait, vis--vis de Martine, un grand maigre, aux yeux vagues et
gris, qui tenait les paupires baisses et fit un grand signe de croix.
Il avait une figure rase et ple de vicaire pauvre; derrire son bonnet
blanc de cuisinier, ses cheveux noirs et lustrs poussaient en forme de
queue de canard.

--Un amoureux, dit Martine en le dsignant  Jasmin. Il est
encoqueluch de moi.

Le bonhomme protesta doucement en joignant les mains comme pour la
prire.

--Jarnigoi! Dfroqu du diable, pas de grimace! s'cria le chef en
riant.

--Dfroqu? interrogea Jasmin.

--Oui, dit Martine, Agathon Piedfin, que voil, porta la tonsure et
prpara la cuisine chez les Prmontrs. Aujourd'hui il est le galant
marmiton. Il m'a cueilli ce bouquet.

Devant l'assiette de Martine plongeaient dans un verre des penses, des
jonquilles, des marguerites tresses en une sorte de palme telle qu'on
en voit sur les reposoirs.

--C'est d'un trs joli arrangement, dit Buguet.

--Oh! fit Agathon avec la moue d'un confesseur indulgent.

--Et vous m'avez l'air d'un rival fort dangereux, continua le jardinier.

--Je n'ai qu'un amour, dclara onctueusement Agathon Piedfin, c'est
celui de la trs Sainte Vierge Marie.

--En ce cas, lui jeta le chef, pourquoi as-tu remis l'autre jour 
Martine un bouquet avec le billet o tu avais griffonn des vers? Et des
vers composs par le roi lui-mme pour Mme d'tioles et que tu copias
en tripotant des papiers qui ne te regardaient point! Car ce n'est pas
dans le catchisme du diocse que tu les as trouvs!

Agathon baissa vers son assiette son nez pointu.

--Quel est ce pome? demanda Jasmin.

Martine imitant l'accent de Mme d'tioles rcita:

Non, rien n'est si beau que Zmire.
Ainsi que mon amour, mon bonheur est parfait;
Dans tous les yeux j'ai le plaisir de lire
Que chacun applaudit au beau choix que j'ai fait.

Ce mchant quatrain commis par Louis XV fut couronn dans la cuisine
d'un murmure flatteur. Le chef but  la chambrire de Zmire,  son
amant et au marmiton qui soupirait. Agathon leva son verre d'une main
tremblante.

Aprs le repas Martine fit signe  Jasmin de la suivre.

--Madame est  table avec le duc de Gontaut, l'abb de Bernis, M.
Jeliotte, son matre de chant, et M. Guibaudet, son matre de danse,
dit-elle.

Elle conduisit Jasmin au cabinet de toilette de sa matresse. Des
miroirs taient pendus dans tous les coins. Sur la table se trouvaient
un coffret-flaconnier en galuchat, un tampon  fard, un pilon 
parfums, le soufflet  poudre, qui avait l'air d'une grande chenille
rouge dans une bote en carton, un couteau  gratter.

--Que d'objets! dit Jasmin.

Les vases, les porcelaines, les pots avaient des teintes d'oeufs de
rossignol et de canard. Des rubans jets faisaient songer  des
auricules. Prs de la porte pendait une poupe vtue en religieuse avec
trois mouches sur sa joue trop farde.

--C'est  Mlle Alexandrine, la fille de Mme d'tioles, dit Martine.

A ct du cabinet s'ouvrait la garde-robes. Des vtements taient
suspendus  des patres, s'alignaient dans une armoire, reposaient sur
les porte-manteaux. Leur aspect tait  la fois riche et printanier:
couleurs fortunes de fraises, de pourpres orangs, de lilas ivoirins,
de verts d'eau, avec des broderies, des lams, des dentelles. Certaines
robes s'talaient comme des trophes, tous plis ploys. L'une d'elles
fit tressauter Jasmin.

--C'est la robe que Mme d'tioles portait dans la fort de Snart,
s'cria-t-il tourdiment.

--Oui da! fit Martine pique et rougissante. Tu as bonne mmoire. Mais
ne tremble pas. Personne ne viendra nous surprendre.

Le jardinier vit sur l'toffe de trs lgres traces en forme de larmes.


--L'eau dont je l'ai asperge pour la ranimer, se dit-il.

Il caressa doucement la robe.

--Martine, il faut tre bien belle pour porter ces atours?

--Nenni, ces affiquets enjolivent mme les laides!

Martine ajouta avec une pointe de jalousie:

--Si tu voyais Mme d'tioles  son rveil! Elle a les yeux plus frips
que fripons!... Ah! Si je m'avisais un jour d'tre marquise!

Elle lana  Buguet le regard que Mme d'tioles avait jet  Louis XV en
tant son masque au bal. Il tressaillit.

--Tiens! Retourne-toi et reste coi, dit-elle.

Docile Buguet regarda par la fentre les pelouses dsertes.

--Vois! s'cria tout  coup la soubrette.

Rapide comme une baladine qui change de costume dans une farce, Martine
avait mis la robe de Mme d'tioles. Elle s'approcha de Jasmin, passa ses
bras autour de son cou et lui lanant un de ces regards qu'il n'avait
revus qu'en rve:

--Mon amant, soupira-t-elle, mon coeur languissait. Je me mourrais
d'ennui loin de toi.

Ah! le son de cette voix, et les fraches blancheurs d'une poitrine
jeune, d'un col renvers o gazouillait le dsir, et le frlement de
fines malines sentant la bergamote! Une folie monta au coeur du
jardinier. Il prit Martine  la taille, se laissa glisser  ses pieds et
lui dclara son amour avec des lvres tremblantes, avec des larmes dans
les yeux, avec des mots candides et tendres que n'avait jamais entendus
son amie accoutume aux galanteries de la valetaille et aux badinages
des nobles libertins.

Buguet couvrait de baisers les bras de Martine. Il se releva, posa ses
lvres sur sa gorge, caressa ses cheveux.

--Si j'tais poudre aussi, murmura la camriste.

--Tes cheveux bruns ont la couleur du sillon, le soir quand je laisse
la bche pour regarder le ciel au-dessus d'tioles!

Il pressa la camriste sur sa poitrine.

--Va-t'en, Jasmin! Tu me troubles.

--Non, Martine, je t'adore!

--Jasmin! L'heure passe. On pourrait venir! Que fais-tu!

Elle se rejeta en arrire:

--Pars! On vient!

Buguet lcha les mains qu'il avait saisies; il ramassa son tricorne et
gagna l'escalier en chancelant.

A la demande d'un jardinier, l'aprs-midi il s'occupa des parterres. Il
dgagea un groseillier sanguin des branches d'un arbuste tardif qui en
dissimulait les grappes fleuries. Grce  lui un buisson broussailleux
montra une floraison printanire que masquaient les rames de lilas et
de roseaux.

De temps en temps Martine arrivait en coup de vent, rouge et peut-tre
honteuse de la scne du cabinet. Quand Jasmin tait seul elle
l'embrassait furtivement sur les deux joues.

Une fois ils virent Agathon Piedfin qui prenait l'air. Son grand tablier
lui tombait sur les pieds ainsi qu'une soutane. Il appela un pigeon qui
vint se poser sur son paule et prendre de la salive dans sa bouche.

--Il a apprivois cet oiseau, dit Martine. a lui rappelle sans doute
le Saint-Esprit.

--Oh! Martine, rpliqua Jasmin, embrasse-moi de cette faon!

Ils unirent leurs lvres.

Le soir venu, Martine fit souper son ami. On avait allum les chandelles
dans la cuisine. Pour amuser ses compagnons, Piedfin caressait son
pigeon sous la queue et l'obligeait ainsi  tourner sur lui mme en
roucoulant.

Comme la nuit tait tombe:

--Pars, il est temps! dit Martine  Jasmin.

Ils s'embrassrent une dernire fois.

En traversant le parc Buguet entendit des sons de violon et de basse. A
la clart de la lune et de quelques lanternes suspendues  des arbres,
Mme d'tioles dansait le menuet sur un tapis carr de gazon tondu 
l'anglaise. Elle avait mis la robe rose et attentive regardait le bout
de ses pieds sur l'herbe. Un matre battait la mesure, une pochette
d'une main, un archet de l'autre. Deux musiciens jouaient dans l'ombre
sous les branches; un abb et un seigneur regardaient la danseuse.

Elle tait d'une grce sans pareille. La lune avait l'air d'inonder
d'argent une gerbe de roses. Le visage de Mme d'tioles souriait dans un
reflet furtif de lumire. Les cheveux poudrs brillaient comme un casque
doux. Au moment o Jasmin la vit, Mme d'tioles leva ses bras dans la
lueur nocturne.

--Reprenez, dit M. Guibaudet, le matre de danse.

Quand Jasmin fut dans sa carriole, sur la route qui, par Tigery, Nandy
et Saint-Port, mne  Boissise-la-Bertrand, il se prit  chanter sous
l'ombre bleue des hauts arbres. Martine et Mme d'tioles passaient
devant ses yeux, dans la robe rose, l'une avec sa jeunesse verte,
l'autre entoure de son aristocratique mystre. Elles se mariaient, se
mlaient dans sa songerie. Leurs regards se rapprochaient en un rayon,
leurs sourires finissaient par se fondre, leurs bras, leurs gorges,
avaient la mme blancheur, leurs tailles apparaissaient semblables,
souples et dlies, sous la pression amoureuse de Jasmin ou dans la
grce du menuet.




VII


Pendant l't Buguet reut plusieurs lettres de Martine. Elle lui
annona d'abord que Mme d'tioles avait le titre de marquise de
Pompadour. Puis elle fit part du retour du Roi et d'un voyage de la
Marquise  Paris. Enfin elle rendit compte, le 14 septembre, de
l'arrive de sa matresse  Versailles. _Il y avait_, crivait-elle,
_foule dans l'antichambre du Roi; Madame devait tre prsente  la
Reine, au Dauphin. Elle prit plusieurs mdicaments pour se donner du
courage_. A la fin de septembre, Martine crivit  Jasmin que le Roi et
la Marquise allaient  Fontainebleau et elle pria le jardinier de s'y
rendre.

Buguet attela Blanchon  sa carriole et partit au matin. Les feuilles
roussissaient  peine. La Seine prolongeait le sourire de l'aurore; sur
les coteaux ptillait un jour argent.

Jasmin suivit le fleuve jusqu' Melun, traversa la ville qui
s'veillait, joliette, posant entre deux bras d'onde une petite le de
verdure et de pignons relie par un pont  trois arches au quartier de
Saint-Aspais: au-dessus des toits de ce dernier filait plus haut que les
alouettes l'aiguille aigu d'un svelte clocher. Puis Jasmin prit 
travers bois la route large et ombrage qui montait lentement  la Table
du Roi, une table de pierre, construite l'an 1723 au milieu d'un vaste
carrefour et destine  recevoir le gibier des traques.

Et voici la fort! Les alles s'ouvrent silencieuses; les grands arbres,
qui paraissent, mme en plein soleil, conserver un peu de nuit dans
leurs branches, tant ils sont anciens, pandent une ombre calme aux
futaies.  et l sous les ramures, quelques rochers couverts de mousse
affectent des formes de monstres lpreux. La solennit de ce dcor
sauvage et taciturne met du froid  l'chine de Jasmin. Il fouette
Blanchon: le grelot le rassure dans la fort profonde et vieille comme
la mer. Tout  coup, pass la Table du Grand-Matre, qui ressemble un
peu  celle du Roi, un bruit trange retentit, une mle de hurlements,
de cris, d'abois. Un cerf apparat sous les arbres. A la vue de Jasmin
il s'arrte, redresse ses bois, fixe sur le jardinier de grands yeux
bruns qui pleurent. Puis il baisse la tte, se remet en marche, traverse
le chemin d'une allure lasse et triste; son pelage roux se glisse
derrire une roche.

Aussitt surgit la meute: les chiens cherchent la trace de la bte au
pied des bouleaux, parmi la fougre. Ils jappent et tranent leurs
oreilles basses dans les feuilles mortes et les taches de soleil, tandis
qu'au fond de la route,  la clairire de Bellecroix, des piqueurs
galopent en habit rouge. Jasmin reconnat la livre du Roi.

Pour ne pas tre pris dans une chevauche, il gagne la croix du
Grand-Veneur et par la Route Royale qui vient de Paris et que
distinguent des bornes marques de fleurs de lys, il descend vers
Fontainebleau. La voie sylvestre dcouvre une vaste part du ciel et se
borde de faades de verdures, avec les dmes puissants des chnes; les
chemins de traverse apportent le tintamarre des chasseurs et laissent
voir,  quelque ore lointaine, le passage de chevaux blancs et d'hommes
chamarrs.

Bientt voici les maisons de Fontainebleau. Buguet va remiser sa
carriole  l'auberge de l'_Ane-Vert_. Puis il se dirige vers le chteau,
comme l'a recommand Martine; il arrive devant la faade et entre dans
la cour du _Cheval-Blanc_. Par cette joyeuse matine le soleil
enflammait les briques et les ardoises des architectures seigneuriales.
Les toits des pavillons brillaient sous un ciel de turquoise o
couraient quelques lgers nuages. Un coin de l'immense cour tait dans
l'ombre: si quelque valet en sortait, il brillait comme une fleur qu'on
expose  l'air. L'un d'eux se prcipita vers Jasmin en levant les bras.
Costum en jaune et vert,--la livre de Mme de Pompadour--il s'cria:

--Buguet! Buguet! Par quelle grce de Dieu vous trouvez-vous ici?

C'tait Agathon Piedfin. Il avait mis un peu de poudre sur ses joues et
portait un paroissien.

--Je viens voir Martine, dit Jasmin en riant. A moins que vous ne m'ayez
ravi son coeur!

--Je suis chaste comme Suzanne.

--Et ce n'est pas le Saint-Esprit dress par vos soins qui pourrait
sduire Martine!

--Ah! mon pauvre pigeon! Il est bien malheureux et je redoute les
oiseaux de proie de la fort! En revanche je suis enchant de me trouver
dans ce chteau. Mme de Pompadour m'a autoris  m'occuper de la
chapelle. Je prpare l'encens et j'ai un fer  hosties avec lequel j'en
fabrique d'aussi fines que des ailes de mouche. Je mets le vin dans les
burettes, je lave les nappes d'autel et j'ai frott les quatre anges de
bronze. Mais je vais vous conduire auprs de Mlle Bcot.

Il mena Jasmin vers la gauche de l'escalier; ils passrent par un
corridor sans portes et arrivrent dans une seconde cour qui dominait un
grand tang: au milieu d'elle s'levait une fontaine  dgueuleux qui
portait sur son socle un guerrier en marbre, dont le bras tendu tenait
une tte coupe. Deux hussards gardaient la fontaine, car son eau tait
rserve au Roi.

Buguet et Agathon prirent un second passage sous les btiments, et se
trouvrent dans le jardin des pins--qui arrta brusquement le fleuriste
par l'clat des palmettes, des panaches et des enroulements de ses
parterres.

--Par ici, dit Agathon.

Ils s'engagrent sous une vote ronde, orne de fresques o
gesticulaient des divinits nues, et que soutenait en clef une
salamandre d'or couronne.

--Attendez quelques instants, dit Piedfin.

Il disparut. Bientt Martine arriva. Jasmin fut tonn de lui voir de la
poudre comme sa matresse.

La soubrette sauta au cou de Buguet qui frissonna au contact de ses bras
nus.

--C'tait pour me montrer que la poudre te va comme l'aubpine au
buisson que tu m'as fait venir? demanda-t-il.

--Pour cela et pour autre chose. La marquise de Pompadour a besoin de
tes services.

--De mes services!

--Certes!

Ils montrent l'escalier, firent quelques petits circuits dans les
corridors et arrivrent  une vaste salle dont l'aspect blouit Jasmin.
Elle tait orne de mdaillons o paradaient des femmes nues et des
guerriers coiffs de casques hroques. Ces fresques taient supportes
par de sveltes cariatides, nymphes aux ventres triomphants et doux, aux
jambes longues et hardies, au sourire plein d'une jeunesse ardente:
blanches elles levaient les peintures comme des corbeilles brillantes.
Sur le sol taient disposs des paravents. Une baignoire de porphyre
occupait un coin. Martine y versa des bouilloires d'eau fumante qu'un
valet venait d'apporter.

--Nous sommes ici provisoirement, dit la soubrette. Madame la Marquise
fera btir un ermitage pour elle en dehors du chteau.

Jasmin n'coutait pas:

--Les femmes ne sont point faites de cette manire, dit-il en regardant
les nymphes aux jambes fuseles.

--Tu n'as gure d'occasion d'en voir d'aussi peu vtues, rpliqua
Martine, c'est ce qui te fait douter de la perfection. Moi j'en connais
au moins deux aussi belles.

--Vraiment!

Le malin esprit poussait Martine  saisir l'occasion de montrer  son
amant la marquise toute nue.

--Oh! pensait la soubrette, une femme qui a eu deux enfants a le ventre
moins poli, les seins moins fermes qu'une fillette  son premier baiser.

Elle se promit, son coup fait, d'affronter la comparaison, ne doutant
pas de sa jeunesse, et, affole par son amour, ne craignant pas les
suites d'une pareille audace.

--Retire-toi, dit-elle  Jasmin. Mme de Pompadour va entrer.

Le jardinier se rfugia dans un petit corridor sombre. Il alla se placer
devant une grande fentre qui, au-dessus de la Porte Dore, donnait sur
le jardin.

Tout  coup Martine apparut sur la pointe des pieds, un doigt  la
bouche. Elle chuchota:

--Viens.

Elle prit le jardinier par la main:

--Doucement, doucement! Qu'on ne t'entende pas!

Jasmin retenait son souffle. Martine le ramenait vers la chambre. Elle
le glissa derrire un paravent:

--Regarde par la fente, et repars.

Jasmin embusque un oeil entre deux feuilles du paravent. Aussitt il
sursaute et tressaille jusqu'au fond de son tre.

Debout dedans la baignoire de porphyre, Mme de Pompadour toute nue se
verse du parfum  l'paule. Quelle nymphe, aussi, blanche et nacre, au
ventre de laquelle des gouttes d'eau ruissellent! Deux globes
s'arrondissent  la poitrine, reliant par une double courbe dcide les
touffes de poils chtains qui s'bouriffent sous les bras. La lgre
vapeur du bain monte autour des cuisses rondes en voile transparent.

Mme de Pompadour souriait; ses cheveux encore poudrs se relevaient
en torsades givres o luisaient des rubis; ses lvres taient fardes.
Elle vida sur sa peau clatante le petit flacon en argent qu'elle jeta
ensuite  Martine; puis elle prit ses seins et en regarda les bouts qui
parurent  Jasmin des boutons d'glantine.

Martine s'approcha de sa matresse pour l'essuyer, tandis qu'une autre
soubrette entrait, apportant une chemise de batiste et une robe
vert-pomme et cerise.

Jasmin s'esquiva. Sa poitrine se soulevait, le sang fouettait ses
tempes. Il s'adossa au mur:

--Qu'a fait Martine?

La camrire arriva triomphante dans sa courte jupe, le visage rosi par
les soins qu'elle avait donns au corps de sa matresse par-dessus la
tideur du bain. Sur ses bras nus coulaient les gouttes claires
cueillies sur la peau de la Marquise; elle avait dgraf deux boutons de
son corsage.

--Eh bien, dit-elle avec un sourire provocant, n'tait-ce pas plus beau
que des nymphes en pltre?

--Oh! Martine! murmura Jasmin.

Elle tait prs de lui, offrant ses lvres. Il s'inclina vers elle.
Leurs bouches se collrent comme les deux parts d'une fraise mre, ils
fermrent les yeux, leurs mains se cherchaient.

--Ne restons pas ici, susurra Martine d'une voix soudain tremblante, on
pourrait nous surprendre.

Elle entrana Jasmin dans sa petite chambre rserve dans les anciens
appartements de Mme de Maintenon et elle poussa le verrou.

Aussitt Buguet la prend dans ses bras, la dvore de baisers. Les
parfums de la Marquise se rveillent dans les chairs de la jolie fille:
le jardinier reconnat l'arme du flacon que jadis lui a donn Martine
et les odeurs de fraccinelle surprises  Snart. Le charme exquis
l'enivre  nouveau et attise follement sa jeunesse. Fermant les yeux, il
boit avidement les perles d'eau qu'il vient de voir aux hanches de la
favorite et qui scintillent sur les bras de Martine. Il lui parat que
c'est la nymphe tout  l'heure entrevue qu'il enlace et couvre des
attouchements fivreux de ses lvres. Les boutons du corsage de Martine
sautent, un sein s'chappe: Buguet croit voir un de ceux dont la
blancheur brillait au-dessus du bain. Martine est poudre comme sa
matresse, elle a le mme sourire, avec un rien de fard aux lvres. Ses
yeux se noient en une tendre nonchalance, ils passent des noirs de la
mre aux bleus de la pervenche et rappellent les regards de la dame
d'tioles quand elle se ranima le jour de la grande chasse.

Sur le petit lit les amoureux roulrent. Le tablier de Martine, ses
jupons d'un coup furent arrachs.

--Jasmin, que fais-tu!

Jasmin voulait enlever la chemise de son amie.

--Non, pas cela!

Elle implorait et consentait; son bonnet tomba, elle posa sur l'paule
de Jasmin sa chevelure releve aussi en torsades.

--Non, je ne veux pas, Jasmin!

Elle rabattait son linge,  travers lequel Jasmin devinait des rondeurs
roses, jusqu' ses genoux o s'attachaient des bas blancs coquettement
tirs.

--Non, Jasmin!

Mais l'amant voulait revoir la nymphe: la chemise tomba. Frileuse et
ardente, la soubrette plongea son visage dans l'oreiller, cacha d'une
main son giron, de l'autre ses seins.

--Je t'aime, murmurait Jasmin dont elle sentait le souffle chaud au bas
de son oreille.

Il lui prit les mains. Martine poussa un grand cri de douleur et de
joie. Jasmin la possdait; elle lui donna ses lvres en grinant des
dents, puis, serrant son amoureux, se livra toute.

Revenue  elle, Martine s'assit au bord de sa couchette et se prit 
pleurer. Le bonheur d'tre femme, l'imprvu de sa chute lui gonflaient
le coeur. Le mal avait disparu. Elle ressentait une langueur dlicieuse.
Des baisers de Jasmin il lui restait une fte par toute sa chair.

Buguet lui serrait la taille.

--Qu'as-tu, Martine?

Elle poussa un sanglot, se pencha sur l'paule de son amant:

--Tu m'aimeras toujours?

--Toujours.

Alors elle s'aperut de sa nudit.

--Dieu! J'ai grand'honte!

La soubrette se rhabilla  la hte:

--Si Mme de Pompadour m'appelait!

Elle s'enfuit en disant:

--Reste, je reviendrai.

Jasmin rumina les dlices des courts instants passs. Une fiert de mle
se mlait  sa joie.

Martine revint. Elle jeta  Buguet un regard clin et honteux.

--Mme de Pompadour m'a gronde. Mais j'ai prtext que tu tais
arriv et que j'avais d t'aller chercher dans la cour du
_Cheval-Blanc_. Elle attend.

Jasmin sursauta:

--Que me veut-elle?

--Rien de mal, nigaud!

Buguet rajusta sa cravate, caressa sa chevelure, dont Martine refit le
noeud. Elle pousseta l'paule de son amant:

--Te voil beau comme un astre!

Elle le poussa par le bras. Ils entrrent dans la pice o se trouvait
la baignoire de porphyre flanque de son fond mouill en mousseline
brode; l'atmosphre moite fit rougir Buguet. Puis Martine glissa son
amant dans l'entrebillement d'une porte. Il se trouva en prsence de
Mme de Pompadour.

Entoure de paravents qui lui faisaient une chambre plus intime dans une
grande salle au plafond noir, elle tait assise sur le fauteuil lger
qu'on appelle mirliton, tout prs de la fentre. Sa robe vert-pomme et
cerise disparaissait sous un peignoir de percale: ses femmes la
poudraient. L'une d'elles pressait le soufflet: la poussire blanche
voletait autour du visage de la Marquise qui tenait un cornet devant ses
yeux. A ct se dressait une table de coiffure charge de botes 
mouches, de peignes et d'un gracieux miroir au-dessus duquel une petite
colombe dore couvrait amoureusement sa compagne.

Jasmin tournait son chapeau dans ses doigts. La Marquise relevant son
cornet:

--Je vous reconnais, dit-elle. Je ne vous ai vu qu' Lieusaint et 
tioles. Mais vous ftes obligeant pour moi. Quant  vos fleurs je les
trouve ravissantes. Ne rougissez pas! Vous avez des espces de tulipes
et de jacinthes que je ne connaissais point. C'est joli comme le
carnaval  Venise! Les couleurs ptillent, et pourtant se marient comme
sur la palette de Boucher!

Mme de Pompadour d'un geste de sa main blanche dissipa la poudre qui
planait encore.

--Pose-moi trois mouches, dit-elle  Martine. Une galante, une enjoue
et une friponne!

Puis se tournant vers Buguet elle lui dsigna un rouleau d'toffe sur un
tabouret:

--Etalez cela sur le sol, vous verrez ce que j'ai command d'aprs vos
fleurs.

Buguet dploya une soie o, sur un fond blanc et vert d'eau, il reconnut
ses tulipes et ses jacinthes peintes et ordonnant des guirlandes qui
s'enlaaient.

--C'est aussi un jardin, dit la Marquise.

--Oui, Madame.

Jasmin tait abasourdi.

--Vous avez travaill au chteau de Vaux-Pralin, au chteau de
Fleury-en-Bire,  celui de Courances? continua Mme de Pompadour.

--Oui, Madame!

--Vous tes excellent jardinier.

--Je ne sais point, Madame.

--Et je vais vous attacher  ma maison.

Buguet fit un geste de surprise.

--Cela vous effraie? demanda la marquise en riant. N'ayez point de
crainte. J'aime les jardiniers et les jardins.

Buguet se jeta aux pieds de la Pompadour:

--J'accepte avec bonheur, Madame! C'est la vie que j'avais rve.

--Puisque vous voil  genoux, reprit la marquise riant toujours, prenez
mon miroir et prsentez-le-moi.

Jasmin saisit le petit cadre aux colombes amoureuses et le tint 
hauteur du visage de la noble dame qui se pencha pour voir si ses
mouches taient assez piquantes.

--Comme vous tremblez, dit-elle. On dirait que vous tes  genoux pour
la premire fois devant votre bien-aime.

Jasmin faillit lcher le miroir.

Mais la Marquise se leva. Elle tait anime. Un peu de vritable roseur
apparaissait sur son visage ple, au-dessus du fard. Elle se parla 
elle-mme en une sorte d'exaltation d'artiste:

--Des fleurs! Des fleurs! Avec des fleurs je ferais des jolits plus
fines qu'en Saxe, des robes qui auraient leur clat, leur parfum, des
bijoux et des meubles qui auraient leur grce, et, qui sait! des
chteaux, des palais! Et cela sortirait de mon me!

Elle s'assit, essouffle, murmura:

--Et le bon docteur Quesnay vient de me recommander d'tre calme. Rien
ne m'est permis.

Elle poussa un soupir:

--Jasmin, je fixerai le prix de vos services. Et je vous dois dj
beaucoup?

--Rien, Madame.

--Rien! Ce n'est point Flore elle-mme qui vous fournit la crote et le
vin?

--Oh! Madame!

La Pompadour regarda le jardinier qui rayonnait de grce confuse et de
jeunesse aimable.

--Vous tes gnreux, dit-elle en badinant. Je veux l'tre aussi. Et
comme je suis matresse, je puis vous obliger  accepter.

Elle saisit un papier sur une table, trempa une plume d'oie dans
l'critoire, jeta un chiffre et un paraphe.

--Allez chez mon trsorier.

Jasmin prit le billet, le serra sur son coeur, s'inclina et sortit. Il
retrouva Martine dans la petite chambre.

--Jasmin, nous nous marierons?

--Quand tu voudras, Martine!




VIII

Le lendemain Buguet s'veilla tt, ouvrit un volet: des brumes d'or
planaient sur la Seine, les oiseaux chantaient au marronnier d'Inde,
dont un fruit creva et fit rouler deux petites balles brunes devant les
thtres de fleurs o verdissaient des lauriers-thyms. Une bue couvrait
les grappes de raisins le long de la faade. Des pigeons roucoulaient
sur le toit. Le sorbier plant  l'entre du verger clatait comme une
flamme.

La mre Buguet sortit de la maison, ouvrit le poulailler. Les volatiles
s'lancrent, battant des ailes et secouant leurs bonnets sanglants.

L'apparition de la bonne mnagre mit du chagrin au coeur du jardinier.

--Oserai-je jamais lui avouer que je vais la laisser seule?

Il descendit, embrassa la Buguet plus fort que les autres jours.

--Tu es bien tendre! dit la vieille.

Au repas de midi Jasmin annona son prochain mariage et son engagement
chez la marquise de Pompadour. Il le fit en rougissant, le nez dans son
assiette.

La Buguet leva les mains:

--Ai-je bien entendu!

La paysanne plit:

--Y penses-tu? Abandonner la maison de ton pre, ce jardin, notre
gagne-pain, o tu es ton matre, et a pour aller travailler  gages,
rtisser les alles sous les pas d'une enjleuse d'hommes! Ah! Ayez donc
des enfants, esquintez-vous pour leur assurer un abri! C'est une piti,
une piti!

Jasmin ne disait rien. La mre reprit:

--Quel livre possd de l'esprit a pass par nos choux! La vieille
Fourgonne qui est morte (Dieu ait son me) m'avait bien prdit, en
tirant les cartes aprs ta naissance, qu'une grande dame ferait notre
malheur  tous! Ah! Jasmin! Jasmin!

Elle se leva en sanglotant, gagna sa chambre, o elle ne voulut pas que
son fils entrt.

--Laisse-moi seule. Je vais prier le bon Dieu.

L'hiver fut pluvieux. Jasmin passa le temps  jardiner, quand le ciel
tait propice,  ranger les graines par petits paquets,  rparer les
piges  loirs. Martine ne vint ni  Nol, ni aux Roys. La soubrette
crivit de Paris que la mre de Mme de Pompadour tait morte le 24
dcembre et que cela peinait beaucoup sa matresse. Cependant quelques
semaines aprs elle faisait savoir que la Marquise allait acheter la
terre de Crcy, prs de Dreux, et se disposait  replanter le parc et
refaire les ailes du chteau. Elle ajoutait: _Nous retournons 
Versailles, car il y a un concert dans trois jours avec Mademoiselle Fel
et Monsieur Jeliotte, et Madame de Pompadour tient aussi  prsider dans
son cabinet d'assemble aux jeux. J'espre qu'on nous trouvera des
emplois pour le parc de Crcy._

D'autres obtinrent ces places, car Martine n'en parla plus et ses
nouvelles devinrent rares.

Ce silence dsola Jasmin. Il avait d confesser au cur de sa paroisse
sa faute avec sa promise. Le bon prtre lui donna l'absolution en
l'exhortant  se marier au plus tt. Il venait de temps en temps rendre
visite au jardinier. Parmi les fleurs, il n'aimait que la grenadille,
qui est celle la Passion. En t il en cueillit une:

--C'est un miracle du bon Dieu, expliqua-t-il.

Il y a figur les principaux instruments de la passion. Les feuilles
nous reprsentent l'habit dont les juifs revtirent Notre Seigneur, et
leurs pointes aigus les pines qui couronnrent sa tte. Ces petits
filets couleur de sang n'est-ce point les fouets qui le flagellrent?
Cette colonne rappelle celle o il fut attach.

D'autres jours, le vnrable cur, en dgustant un verre de vin,
exhortait l'amoureux  la patience.

--Il faut en avoir chez les grands. Ils ne songent pas tous les jours 
leurs sujets et  leurs promesses. Mais vous pouvez tre sr de la
fidlit de Martine. Je lui ai enseign la religion, et je connais son
coeur. D'ailleurs la patience est une vertu chrtienne. Combien d'annes
Job respira-t-il sur son fumier et saint Simon le Stylite sur sa
colonne? Ils ne vivaient pas comme vous parmi les roses.

En octobre Jasmin n'alla point aux vendanges. Un jour de ce mois que la
mre Buguet entrait chez elle avec une citrouille sous le bras:

--On dirait que tu portes la roue de la fortune, lui jeta Jasmin.

--Il vaut mieux la tenir que de courir aprs sur les routes de Paris et
Versailles!

La vieille avait fini par souhaiter que son fils n'poust point
Martine.

--On dit pis que pendre de Mme d'tioles, insinua-t-elle. Des gens de
condition qui traversaient Melun, il n'y a pas longtemps, racontaient
que c'est une intrigante de basse naissance qui fait la honte de la
France, qu'elle est la fille d'une maquerelle et d'un voleur!

--Ils ont menti! hurla Jasmin rouge de colre. J'eusse t l que
j'aurais arrach leur langue! Le Roi admettrait-il pareille femme  la
cour!

--Comme te voil!

Il ne se passait rien que de banal dans le village. Eustache
Chatouillard vint annoncer son mariage avec la fille d'un bniste de
Corbeil et invita Jasmin  la noce. Il y alla. Quelques semaines plus
tard, un matin de novembre, des clats de voix s'levrent dans la rue.
Tiennette Lampalaire, chappe du chteau d'Orangis, sautait les
ruisseaux avec des bas roses et de jolis souliers  boucles. Accroch
 la grille, le vieux marquis, la perruque de travers, les joues rouges,
montrait le poing  la garcette. Quand elle se retournait, il lui
envoyait un baiser.

--Damne femelle! dit Gourbillon  l'agaante noiraude, tu as eu affaire
au vieux marquis!

--Point du tout! Il me mit bas et souliers, en essayant de vilaines
caresses. Mais je suis partie sans qu'il m'en coutt rien!

Le 1er janvier 1747 (il y avait plus d'un an qu'il n'avait vu
Martine!), Buguet reut de sa promise une lettre o elle le suppliait
d'attendre encore. Mme de Pompadour tait si occupe! Elle prparait le
thtre des petits appartements auquel n'avaient part que trois ou
quatre grands seigneurs, des gentilshommes des menus plaisirs et
quelques gens de la grande domesticit. _Au surplus_, crivait Martine,
_Mme de Pompadour n'oublie point le jardinage. Elle vient de terminer
deux dessins, qui seront gravs en jaspe vert. L'un reprsente le
trophe qui serait le tien: arrosoir, bche, ratissoir, serpette.
L'autre des amours nus (que n'est-ce toi!) cultivant des lauriers_.
Martine envoyait des compliments, des voeux, des baisers, d'une criture
toujours plus fine et d'un style plus relev.

--Elle devient bien vapore, soupira la Buguet.

Jasmin eut un geste triste et l'anne s'achemina vers Pques par les
temps d'averses et de neiges.

Buguet envoyait  Martine des ptres brlantes o il dcrivait son
impatience: _Tout me semble lugubre ici, je n'attends plus les fleurs
et les fruits des arbres, mais bien ta venue, car c'est elle seule qui
ferait ma joie. Je ne lis plus les livres de M. de la Quintinye, bien
que j'aie beaucoup  y apprendre encore pour le temps o je serai chez
Mme la marquise, un temps qui m'apparat comme le paradis au bout de la
vie. Tu devrais en hter l'arrive_. La soubrette rpondait qu'elle ne
pouvait rien faire, qu'il tait dfendu d'interroger les matres. _Mais
Mme de Pompadour est toujours bien dispose  notre gard_,
crivait-elle. _Elle va faire construire un chteau prs de Paris. Nous
serons les jardiniers et Agathon Piedfin entrera dans les cuisines. Il
est toujours aussi bigot et pris de ta Martine. Les autres se moquent
de lui. Ils lui offrirent  sa fte un chapelet d'oignons et lui firent
manger sans qu'il s'en doutt son pigeon, son saint Esprit, aux petits
pois. Il en a pleur et j'eus piti de lui._

Jasmin se sentait envahi par un secret dsespoir. Ses joues devenaient
maigres, son front soucieux. Il dlaissait ses plantes, ngligeait son
jardin, ne lisait plus que les missives de Martine qu'il portait sur
lui, avec le billet paraph par la Pompadour.

Enfin au bout de l'anne, il reut une grosse nouvelle: _J'arrive 
Boissise en avril prochain; nous nous marierons en mai et nous partirons
retrouver Mme de Pompadour._ C'tait sign MARTINE en grande criture
joyeuse.

Le mariage eut lieu dans les premiers jours de mai 1748.

La veille, un vendredi, une lourde patache s'arrta devant la maison du
jardinier. Un long personnage maigre en sauta, leste, et pirouetta sur
lui-mme.

--Buguet! s'cria-t-il. Buguet! Est-ce ici?

Jasmin apparut.

--Agathon Piedfin!

--C'est moi-mme! Mme la marquise de Pompadour me charge d'apporter des
prsents pour le repas de noce et d'accommoder les mets pendant que les
maris seront  l'glise.

Jasmin troubl ne sut que rpondre. Sa mre arriva. Elle avait fini par
se faire une raison au sujet du dpart de son fils. La magnificence de
la Marquise la toucha.

Agathon prit dans la patache des paquets envelopps de linges.

--N'y touchez pas, disait-il.

--Qu'y a-t-il l dedans? demanda Martine.

--Vous verrez demain!

La tante Lade poussa des exclamations, fut dsole de ce qu'Agathon ne
pt aller le lendemain  l'glise. Elle dclara qu'elle resterait avec
lui:

--Il ferait beau voir qu'on laisst tout faire  cet aimable jeune
homme! Je renoncerai de grand coeur  la messe, j'cosserai les petits
pois et je goterai les plats pour voir s'ils nous conviennent. Ah!
C'est qu'on n'est pas accoutum aux sauces qui emportent la goule! Les
pices, c'est bon pour ceux qui ont le got affadi par le trop de
frippe!

Agathon, vtu avec une certaine recherche, portait un joli bas de soie.
Il avait un pied trs court, dont il exagrait la petitesse.

Il demanda un tablier pour plumer des chapons. Martine dnoua celui
qu'elle portait, en passa la bavette au cou du cuisinier, qui leva les
bras et frissonna trangement en se sentant envelopp de la toile encore
chaude du corps de la soubrette.

Tout le monde travaillait chez Buguet. Tiennette Lampalaire fourbissait
avec de la cendre le cuivre d'un polon.

--Voil que a brille! dit-elle. M. Agathon pourra y mirer ses oreilles
pointues. Tiens! Il ressemble  une bte en marbre de chez le marquis
d'Orangis, comme qui dirait une espce d'homme qui a des pieds de bouc.
a court les bois aux trousses des filles. Eh bien! si M. Agathon
voulait tre mon mari, je voudrais voir avant s'il a des pieds de
chrtien.

Le lendemain tout le village tait en rumeur. Le monde disait que la
marquise de Pompadour avait envoy son meilleur cuisinier pour fricoter
le repas de noce.

Nicole Sansonnet, la pcheuse d'anguilles, affirmait que c'tait le mme
qui,  certains jours de fte, inventait pour le Roi quarante plats
d'entre, neuf rtis, sans compter les desserts.

Le dernier bquillard quitta son escabeau pour voir au passage les lus
d'un tel festin.

Il faisait un joli temps de mai. La cloche de la petite glise envoyait
des sons grles aux muguets des bois voisins, aux dernires fleurs des
pommiers. Des tourterelles roucoulaient dans le parc du marquis
d'Orangis.

Le cortge eut peine  sortir de l'glise. Tous voulaient saluer
Martine. Elle apparut aux derniers accords du petit orgue.

La marie portait une robe de guingan bise et rose, qui faisait bien
valoir son teint mu. Une fantaisie de Jasmin lui avait mis au corsage
un bouquet de narcisses. Un petit bonnet blanc la coiffait.

A la maison, Piedfin effeuilla un parterre de pivoines pour en faire un
chemin aux maris. Il posa des gerbes de lys-flamme des deux cts de la
porte. Au retour de la messe, ce furent des cris d'admiration:

--On dirait que c'est fait par un ange, dit la tante Gillot.

Agathon baissait les yeux. Il les releva sur Martine avec une flamme au
fond de ses prunelles troubles.

Nicole Sansonnet dilatait ses larges narines du ct des casseroles:

--Oh! oh! On en attrape plus avec le nez qu'avec un rteau!

A ce moment la vieille marquise d'Orangis et une de ses cousines
passrent. Ces dames revenaient de la messe de mariage; en guise de
cadeau, elles avaient pay le violoneux, car elles taient de dure
desserre, comme les arbaltes de Coignac. Pratiquant les modes de
l'ancien rgime, elles se coiffaient de fontanges avec des passes de
rayons qui leur mettaient comme des queues de perroquets bigarrs
par-dessus le front et donnaient l'air  ces prcieuses d'avoir caquet
aux boudoirs de la Maintenon. Elles portaient de raides gourgandines,
des engageantes, et sur leurs joues du rouge de Portugal et des mouches,
dont l'une se garnissait de petits brillants.

Sans faire attention aux manants qui grouillaient autour d'elles, l'une
des marquises regarda le mignon bourdaloue que sa cousine tenait--un
vase exquis pris en vue des longueurs du sermon,--en porcelaine de Saxe,
avec maux translucides verts et rouges sur fond blanc.

--Grand Dieu, qu'il est coquet, mais petit!

--Ma bonne, je ferais dans un tuyau de plume sans en mouiller les bords.

L'oncle Gillot  l'intrieur de la demeure de Buguet criait:

--A table! A table!

On plaa les maris au milieu. Ils s'assirent en hsitant devant les
jacinthes et les primevres qui ornaient leurs assiettes.

Gillot leur trouva l'air de deux corps sans me.

--Si vous m'aviez vu le jour de ma noce! s'cria-t-il.

Il se tourna du ct de sa femme:

--Tu t'en souviens, Thodosie?... Et toi, la Buguet?

La Buguet haussa les paules avec un air de rsignation et Martine
esquissa un sourire vague. La mlancolie l'avait prise tandis qu'elle
coutait l'orgue  l'glise. Elle songeait  la chasse de Snart,  la
robe rose de sa matresse, au matin de Fontainebleau, et  tout ce qui
se passait au fond du coeur de Jasmin. La jeune femme se disait qu'en
vrit ce n'tait pas elle qu'pousait Buguet. Bien qu'elle ft heureuse
du mariage, Martine se sentit presque un regret des artifices dont elle
avait us pour sduire son promis. Il lui semblait qu'une trangre
prsidait  la table et que Jasmin, malgr ses rubans blancs  la
boutonnire, ne lui appartenait pas.

--Ah! sans la Marquise la fte serait moins splendide, mais je serais
tout  fait contente!

Les convives attaqurent les andouilles  la pistache qu'Agathon avait
apportes. Martine croqua des olives. On n'en avait jamais vu 
Boissise-la-Bertrand. Tiennette voulut y goter. Elle fit la grimace,
cracha sous la table.

--a ne vaut pas un radis rose, dclara la femme d'Eustache
Chatouillard, qui tait enceinte  son huitime mois.

--Voil des radis roses, lui dit Nicole Sansonnet. Avalez-en une poigne
avec les feuilles. C'est souverain pour les femmes quand les cheveux de
l'enfant commencent  leur tourner sur le coeur.

De son ct Euphmin Gourbillon, pour amuser la socit, tirait un
petit livre de sa poche et le passait  ses voisins. C'tait l'_Almanach
des cocus_.

--L'image reprsente une forge  cornes, expliqua-t-il.

La tante Gillot referma le livre avec pudeur, mais son mari s'cria:

--Eh! Eh! a donnerait des ides!

Tiennette se prcipita pour voir. La tante Lade dclara:

--C'est dgotant. Il n'y a que les chiens qui font cela en plein air!

Euphmin reprit le livre et lut quelques pigrammes:

--Pour le mois de janvier!

Quand Dieu bnit le mariage
L'eau devient vin et tout est beau,
Mais lorsque sans lui on s'engage,
Le meilleur vin se change en eau.

L'oncle Gillot se leva:

--Pour toi, Jasmin, l'eau se changera en vin, tout comme aux noces de
Cana!

Gourbillon reprit:

--En aot:

L'on doit  Dieu le plus beau cierge,
Quand on trouve un objet dont la vertu tient bon.
Mais qui prtend n'pouser qu'une vierge
Peut, sur ma foi, rester garon.

Martine rougit trs fort.

--Ah! Celui-ci n'est point pour notre marie, s'cria Cancri. Nous
rpondons de sa vertu.

Agathon annona des pyramides d'Egypte. Elles taient faites de
rouelles de veau et de jambon hachs menu et pics. Piedfin les dposa
dlicatement sur la table.

--Quelles affaires en pointe! s'cria la Monneau.

--Des Pyramides d'Egypte! Cela doit tre une recette qui date des Grecs,
comme le jeu de l'oie, sentencia Gourbillon.

Les invits les trouvrent dlicieuses. Gillot n'avait jamais rien mang
de pareil!

--Es-tu heureuse d'tre au service de la Marquise! dit-il  la marie.

--Et que Martine doit tre contente d'emmener son mari chez pareille
matresse! ajouta Cancri.

--Ah, oui, je suis bien contente, soupira Martine.

Elle avait envie de pleurer.

--Tu es heureuse, Martine, murmura Jasmin.

Il embrassa sa femme dans le cou.

--A la bonne heure! approuva Gillot. C'est pour a qu'on se marie!

On mangea des chapons du Mans dors  point. Puis Agathon apporta  bras
tendus un cochon de lait croustillant qui tenait un citron entre ses
dents. Les pattes taient enrubannes de blanc.

--Les jarretires de la marie! cria Eustache.

Agathon prsenta le plat aux poux et d'une voix onctueuse (il avait
appris  prcher!) il dclama:

--Martine, ceci vous est offert par tous vos amis de l'office. Qu'il
vous plaise de l'accepter!

Il dcoupa lui-mme et chacun se recueillit pour goter au mets qui
sentait la truffe.

--On se croirait au ciel, affirma Tiennette.

Le cuisinier disparut pour prparer le dessert. Gillot fit apporter des
bouteilles.

--Eh bien, mon garon, dit-il  Jasmin, tu ne dis rien, tu ne bouges
pas. Il faut boire, un jour de noces, pour se donner des forces! Voyons,
vide ton verre! Asticote-le, Martine!

--J'ai beau faire, dit celle-ci. Jasmin!

Le mari donna un nouveau baiser  sa femme.

--On pourrait les compter, dclara Martine.

--Ils seront plus abondants ce soir, fit Gillot. N'est-ce pas, la mre
Buguet?

Dans son coin Tiennette avouait:

--Je serai bien contente d'aller en condition  Paris.

--A Paris? rpliqua la Monneau, les graillons de ton espce n'y manquent
point! Et pour une qui s'en tire honntement, combien tiennent boutique
su'l'devant? Ce mtier-l n'est pas fait pour t'embarrasser, mtine!

Rmy Gosset intervint:

--Allons! allons! tante Lade! Faites pas la rodomont! On sait que vous
avez t ravaudeuse  Paris et que dans un tonneau de ravaudeuse il y a
quelquefois place pour deux!

--Oui da, fit la Monneau pique, et de mon mtier j'ai gard le secret
de bien des mollets et la faon de tricoter un bas qui ne dforme pas la
jambe d'une belle fille! A preuve le cadeau que j'ai prpar pour
Martine. Tiens, dtache la ficelle, petite!

Elle passa un paquet  Tiennette, qui se mit  dfaire le noeud avec ses
dents.

--Pouah! s'exclama la fillette, vous avez donc mis a avec vos fromages?

--O que tu voulais donc que je les mette? C'est la seule armoire qui
ferme  clef et o les rats ne peuvent atteindre! Mais a ne doit pas
sentir si fort, car j'ai pris soin de les mettre avec mon linge sur la
planche de dessus et les fromages sont en bas.

--Sentez! sentez! dit Tiennette, faisant passer le prsent.

Le dessert vint et apparut un puits d'amour empli de confiture.

--Un puits d'amour, c'est vraiment pour un repas de noce!

Les maris durent se serrer la main au-dessus du gteau. Piedfin servit
ensuite des dlicatesses qui portaient des noms inconnus: semelles  la
Dauphine, btons royaux, meringues, biscotiers.

Ces friandises exaltrent les convives. La tante Monneau poussait des
soupirs.

--Quels parfums! gmissait-elle.

Agathon offrit des vins plus dlicats envoys par la marquise. La femme
d'Eustache en avala de telles lampes que son mari lui dit:

--Tu veux donc que notre enfant vienne au monde en nageant?

Devant ces liqueurs, qu'il trouvait divines, Euphmin s'exclama:

--Vive la Marquise de Pompadour!

--Il y a deux reines au repas, affirma Rmy Gosset, la Marquise et
Martine!

--Vive la marie! Vive la Marquise! brailla toute la noce.

Martine devint verte comme si une vipre l'et pique.

Jasmin se leva en chancelant. Tiennette silencieuse frappait doucement
sur le dos de la mre Buguet qui pleurait  chaudes larmes.

On trinqua. Euphmin Gourbillon pronona un discours. Il parla de la
saintet du mariage.

--T'as l'_Almanach des cocus_ dans ta poche! interrompit Tiennette.

--Tison d'enfer! vocifra Gourbillon.

Il acheva sa harangue en appelant la Buguet une heureuse mre; puis le
violoneux vint chercher les maris pour les conduire  la danse.

Martine tait fort attriste des rveries de Buguet. Afin de le rappeler
 elle, en se levant pour aller au bal champtre, elle songea  la faon
dont Mme de Pompadour entamait le menuet.

Prvenus par la musique, le marquis d'Orangis et ses compagnes sortirent
pour voir la fte villageoise. Le gentilhomme avait une perruque  la
financire qui paraissait lourde  ses paules. La marquise relevait
avec ddain son nez majestueux de Junon o elle avait pos une mouche de
jadis, l'effronte.

Jasmin ouvrit le bal avec Martine au bord de la Seine et la marquise dut
avouer que la rustaude avait la grce de l'ancien temps. Lade offrit la
main au vieux Gillot et Tiennette dansa avec tous les garons, ce qui
agaa fort le seigneur d'Orangis.

Tandis que les invits continuaient  sauter sous les tilleuls, les
maris se promenrent au bord du fleuve.

Jasmin regardait l'eau rosie par le soir tombant.

Martine mit sa joue sur l'paule de son mari:

--Tu songes  tioles et  Paris o nous allons nous rendre?

--Oui, Martine, rpondit Buguet qui ne savait pas que la soubrette
connaissait les secrets de son coeur.

Des larmes coulrent sur les joues ples de la marie.

--Eh bien, Martine, qu'as-tu?

--J'ai vu tout  l'heure deux corbeaux passer en criant. J'ai peur.

--Folle, murmura Jasmin.




IX


La marquise de Pompadour laissa Martine et son poux un mois 
Boissise-la-Bertrand. Puis elle lui ordonna de la rejoindre avec Jasmin
 Paris.

Le jour du dpart, on se leva avant le soleil. La mre avait les yeux
rouges. Elle donna  Martine un chapelet qui avait appartenu  l'aeule
de son fils:

--Egrne-le souvent et pense  moi!

L'excellente femme remit aussi  sa bru un poulet grill, une miche de
pain, de la galette froide:

--Vous allez faire un si long voyage, vous vous rendez si loin, mes
pauvres enfants! Et Dieu sait o vous entranera votre diablesse de
marquise!

Elle fit des recommandations  Jasmin:

--Sois bon mari, rcite tes prires!

Les apprts du dpart s'accomplissaient  la lueur de deux chandelles.
Tiennette vint, malgr qu'il ft encore nuit; elle dit  Martine:

--Tu m'criras si tu deviens enceinte.

Elle embrassa sa grande amie et lui glissa  l'oreille:

--Tu m'embaucheras chez la marquise de Pompadour.

--Je te le promets.

Jasmin consolait sa mre:

--Nous reviendrons souvent, et tu recevras tous les mois de longues
lettres. Les Gillot et Rmy Gosset viendront te voir et Cancri veillera
sur toi. Dirige Ligouy dans les corves du jardin. Il connat mes
arbres. Si tu as peur, Tiennette logera ici. Et puis quand notre fortune
sera faite, nous vivrons ensemble  Boissise.

--Votre fortune, soupira la Buguet en secouant la tte, elle tait dans
cette petite maison.

Tiennette et Martine mirent au fond de la carriole de Jasmin les caisses
avec les vtements, les branches de buis bnit  Pques, puis des
flacons d'eau divine  l'esprit de vin prpars par la mre Buguet.

--Ces douceurs vous feront plaisir quand vous serez le soir  deux, dit
la vieille.

Le froid de la nuit entrait par la porte ouverte, avec le silence que
troublait le grelot de Blanchon.

La Buguet servit du lait chaud. Aprs l'avoir bu on s'embrassa une
dernire fois et les deux poux montrent dans la voiture.

--Que Dieu vous garde, murmura la mre Buguet.

La carriole dmarra. Elle n'avait point fait vingt tours de roue qu'on
entendit le bruit d'un poing frappant une porte, puis un immense
sanglot. Tiennette disait:

--La Buguet, ils reviendront!

Martine dans l'obscurit devina que Jasmin pleurait.

La petite voiture et le cheval, par Boissette, se dirigeaient vers
Melun. Jasmin avait revendu son attelage au marchand, perdant quelques
cus sur le prix, et il devait livrer avant de partir. Blanchon suivit
le bord de la Seine, qui clapotait par la brise nocturne.

Bientt une lueur blafarde se dessina  l'horizon et l'aurore allongea
dans les nues une longue barre qui fit, avec la flche lance de
Saint-Aspais, une croix aux bras d'or  travers le ciel. Melun dormait
sous ce signe.

Le marchand de voitures remit quelques pices bien sonnantes  Buguet et
aida les jeunes poux  s'installer dans le coche d'eau qui partait pour
Paris.

Il y avait dj  l'entrepont deux moines et trois nourrices, des
paysans, un officier des gardes suisses, des marchands de volaille.
Ceux-ci embarqurent des paniers remplis de poules, d'oies, de canards,
qui se prirent  criailler dans les cordages du tillac.

On partit.

Cinq chevaux tranaient le coche au moyen d'une longue corde attache
au mt. Parfois celle-ci, se dtendant et frlant l'eau rosie par le
matin, y faisait comme le feu  une trane de poudre. Les mariniers sur
le pont se prparrent une soupe dans une huguenote. L'onde tait calme
ainsi qu'un miroir.

Le coche fut bientt en vue de Boissise-la-Bertrand, devant laquelle il
fallait repasser. La Buguet tait au bord de la Seine avec Tiennette.
Elles firent des gestes d'adieu. Jasmin regarda sa mre aussi longtemps
qu'il put; lorsque le bateau s'approcha de Saint-Port, il ne distingua
plus que le point blanc de la cornette de la vieille qui remontait la
berge. Alors il chercha des yeux le toit de sa maison: il le reconnut
entour des cimes de ses arbres. Un peu de fume s'leva du pignon.
Jasmin mit sa figure dans ses mains et pleura.

Martine chercha  le distraire.

--Voici les Gillot! dit-elle.

Ils sortaient de leur tannerie. L'oncle cria:

--Revenez pour les vendanges!

Les roches frappes par le soleil du matin avaient des douceurs d'ambre.
Les vignobles brillaient. La Seine, aprs un coude, passa entre la fort
de Rougeau et le bois de la Guiche. Les arbres montraient des verdures
tendres.

Dans le coche, les moines caressaient une bouteille de vin: ils buvaient
 tour de rle. Une nourrice chantait d'une voix aigre, et l'officier
des gardes suisses retroussait sa moustache en regardant Martine  la
drobe.

L'embarcation atteignit Le Coudray, un endroit clair, o la Seine
s'largit et reflta avec clat le ciel devenu tout bleu. Puis ce fut
Corbeil, avec ses bastions, ses tours et ses grands magasins de grains.
Comme c'tait jour de march, le pont s'encombrait de charrettes, et les
paysans descendaient, sur l'autre rive, d'Yerres et de Tigery, par la
petite glise de Saint-Germain, qui tintait gaiement, haute sur sa
butte. On dbarqua quelques paniers de volailles.

Un peu plus loin apparurent  droite les toits du chteau d'tioles.

Jasmin se souvint: la Marquise lui rapparut parmi l'herbe enlune,
pleine de grce avec sa robe rose; il revit son pied, tout petit, qui
caressait la verdure nocturne, tandis que le son des violons montait
vers le ciel printanier. Il se rappela l'air du menuet qu'il avait en
vain cherch jusqu' ce jour. Rveur, il regarda un pcheur qui attirait
un brochet au bout de sa ligne et les chalands qui flottaient au gr du
courant. Un berger, au milieu des roseaux, s'abreuvait  deux genoux
dans le creux de son chapeau. Des lavandires se penchaient sur le flot,
qui les peignait comme en miniature. Des villages apparaissaient avec
des rideaux d'arbres. On allait passer  Juvisy.

--Mangeons, dit Martine. Midi est loin dj. Les anglus ont sonn
partout.

Elle dchiqueta le poulet, prit sa part et servit Buguet. Les moines
demandrent la carcasse et avant de la dvorer rcitrent le benedicite.

A Choisy, des gens du pays apportrent  bord des tartelettes. Jasmin en
offrit  Martine et l'officier des gardes aux nourrices, dont l'une
tait jolie.

Du chteau de Choisy, on ne voyait gure en passant que les grands
toits, le bout d'un jet d'eau, la balustrade et  l'extrmit de
celle-ci, au-dessus de parterres qui flanquaient la rive et descendaient
jusqu' l'eau, un salon dress au bord du fleuve et pareil  un kiosque
ajour.

--Je suis venue parfois ici avec la Marquise, raconta Martine. Elle a
fait arranger ce chteau comme un thtre pour une ferie.

Jasmin regarda les toits avec admiration: ils lui paraissaient couvrir
des mystres blouissants.

Cependant le coche avanait.

--Nous arriverons bientt  Paris, mes frres, dit un moine.

En effet, comme le soleil tombait en une grande nappe dore qui rendait
la Seine pareille  un fleuve de cuivre fondu, Jasmin aperut 
l'horizon sur ce ciel magnifique des remparts, des toits innombrables,
un dme bas  gauche, une forteresse gigantesque  droite.

--Paris! clama un marinier.

Buguet regarda, sous les trophes du firmament, la ville ronge par la
lumire.

--Est-ce grand! dit-il  Martine.

--Dame! c'est l qu'il y a le Louvre!

--Et cela? demanda Jasmin en montrant la forteresse.

--La Bastille. Dieu t'en prserve!

Ils prirent deux crocheteurs pour les aider  porter leurs mannes. Ayant
contourn la Bastille, dont Jasmin regarda longtemps les fentres
scelles de grilles, les gros donjons, la corniche, les chauguettes et
les canons braqus au-dessus des crneaux, ils arrivrent  la rue
Saint-Antoine. Des choppes de ptissiers, de tourneurs, de
bimbelotiers, d'apothicaires y flanquaient les murs de la forteresse,
comme des cages pendues aux pierres grises. Du populaire, par ce soir de
juin, s'battait le long de la maison de la Pomponette, qui a une
terrasse fleurie, de la maison de la Tournelle, qui possde une
poivrire, de la maison du Lunetier, qui est pointue. Une vacherie
pandait de chaudes odeurs d'tables jusqu' l'auberge du Lion d'Or, o
s'attablaient des gardes du Roi et jusqu' l'htel de Mayence, devant
lequel s'arrtait un carrosse. Une chaise  porteurs passait, et deux
grisettes trousses se htaient, entendant sonner l'anglus 
l'glise Sainte-Marie, qui soutient de grands vases sur des contreforts
et dont le dme est caill d'ardoises.

Jasmin fut ravi par cette entre joyeuse dans la ville. Il tirait de cet
accueil plaisant bon augure pour son avenir.

--Dieu t'entende! dit Martine.

Plus loin les Buguet prirent des rues plus troites. Jasmin s'tonna de
la hauteur des maisons. Il s'amusait des coups de fouet des cochers, des
embarras de charrettes et de voitures, des auvents des librairies, de
l'clat d'or des rtisseries qui s'allumaient.

Une grosse femme tait assise sur une borne avec, sur ses genoux, un
panier plein de bouteilles. Elle tenait un verre d'une main, un bocal de
l'autre, et criait:

--La vie! La vie!

Buguet offrit  boire de son eau aux crocheteurs qui le suivaient. Ils
toussrent. Cela fit rire Martine.

Une petite fille vendait des pots dans une hotte, clamant:

--De la belle faence!

La soubrette insinua:

--Pour commencer notre mnage.

--Sotte! Mais voici chose meilleure!

Il prsenta  sa femme des gaufres  l'tal d'un ptissier.

Quand elle se fut rgale, les Buguet reprirent leur route. Jasmin
s'attardait aux boutiques des tabaquires, des ventaillistes, des
marchands de curiosits, bouscul par quelque petit matre qui
descendait de son cabriolet et se retournait pour lancer  Martine un
regard arrogant.

Aux approches du Palais-Royal,  la porte d'un traiteur, une vielleuse
jouait de son instrument. Buguet s'arrta charm. La musique lui rappela
les sentiments qui avaient chant dans son coeur et il songea  Mme de
Pompadour.

--Viens, dit Martine. Nous sommes en retard.

Ils arrivrent  un grand btiment de briques rouges, qui tait le
palais Mazarin, et s'arrtrent, aprs quelques dtours, devant un
htel. Un laquais costum en jaune et vert les reut:

--On vous attendait.

Les poux montrent dans les combles,  une petite mansarde. Martine
tait fatigue. Elle mangea ce qui restait des provisions de la Buguet
et se coucha.

Jasmin alla souper avec les domestiques. Agathon Piedfin lui sauta au
cou. Le marmiton fleurait l'ail et le musc. Il semblait fatigu, avait
les yeux battus.

--La ville me pse, dit-il. Je suis trop fait  l'existence des
chteaux.

Ds neuf heures, il entrana Buguet dans une rtisserie, o il allait
chaque soir. L'enseigne reprsentait un soleil d'or aux lourds rayons
entour de raisins. On avait fini de manger. La salle sentait la sauce
panche et la lie de vin. Agathon serra la main au rtisseur, un gros
homme qui lui remplit jusqu'au bord un gobelet, ainsi qu' Jasmin. Le
marmiton de la Pompadour s'empara d'un pilon de dinde qui refroidissait
sur un plat et le plongea dans le sabot plein de sel accroch  la
chemine. Il le dvora.

--Je ne puis manger ma propre cuisine, dit-il. J'aime mieux celle des
autres.

Il s'assit  ct de Jasmin et lui demanda:

--Aimez-vous vraiment votre femme?

--Plaisante question! Je ne l'eusse point pouse si elle m'avait t
indiffrente.

--Tiens! C'est qu' la noce vous aviez l'air distrait, si loin de la
marie!

--Vous avez mal vu.

--Ah! J'ai pu me tromper, rpliqua humblement le cuisinier. L'homme
n'est point infaillible. Puis le jour de la noce le mari ne se trouve
pas dans la mme situation que les autres jours de sa vie. Il est en
proie  certaines tentations. Son me est trouble. Il ressemble  un
chrtien qui ne se serait pas confess depuis longtemps.

Agathon joignit les mains:

--Moi je me confesse quatre fois l'an. Cela soulage, mme lorsque l'on
n'a que deux ou trois pchs minimes sur la conscience. Je me promne
plus lger aprs l'absolution. Et si j'avais du loisir je m'approcherais
souvent du tribunal de la pnitence.

Il fit remplir les gobelets.

--Et puis je n'aime pas les femmes, dclara-t-il  brle-pourpoint, d'un
ton sec. Elles sont filles de Satan. Eve nous a perdus tous; et je ne
puis voir des jupes sans songer au pch originel. Vous aimez les
femmes, vous, n'est-ce pas Buguet? Je lis cela dans vos yeux. Si vous
n'tes point trs chaleureux envers Martine (je puis me tromper!), votre
coeur doit s'enflammer aisment et brler peut-tre pour une autre.

Buguet tressauta.

--Oh! Ce mouvement vous trahit! s'cria le dfroqu. Si mon mtier
m'oblige  regarder sous le croupion des poulardes (et je fais mon
mtier avec la rsignation qui convient pour gagner le ciel!), je sais
aussi plonger dans l'me humaine et descendre au fond de ces puits
obscurs qu'on nomme les consciences, car je fus tonsur et j'ai
frquent les moines les plus subtils, les ennemis des capucins, dont
ils furent en toute controverse les vainqueurs, j'ai dit les Prmontrs!

Agathon leva les yeux au ciel:

--Les chers pres, murmura-t-il d'une faon extatique.

Il continua:

--Et l'on vit bien chez eux, ils aiment les douceurs et les partagent
entre tous. Ils sont aimants, caressants. On ne se sent jamais seul. Et
ils vous farcissent le coeur de bons sentiments. Encore un gobelet?

--Merci, dit Jasmin.

--Voyons, je rgale! reprit Piedfin. Et boire du bourgogne n'est point
pcher, je vous assure. Jsus changea l'eau en vin. A chaque messe, il
se transforme encore lui-mme en ce prcieux liquide. C'est la boisson
la plus sacre et je me jetterais  plat ventre sous les roues des
voitures s'il en coulait, de Champagne ou de Beaune, dans le ruisseau
des rues.

Piedfin continua:

--Les pres possdent des clos d'o l'on tire un vin magnifique.

--Mais pourquoi les avoir quitts?

--Ceci est un mystre, dit Agathon en baissant les paupires.

Un abb entra dans la rtisserie. Il avait de petites mains de femme.
Piedfin se prcipita vers lui et l'embrassa. Puis il revint prs de
Buguet.

--C'est un de mes plus chers amis, dit-il. Ah! ce saint homme surtout,
que je connus jadis au sminaire, m'enseigna  dtester les femmes. Je
puis vous assurer qu'il les a en horreur. Et je suis enchant qu'il
m'ait appris que, dans la vie, il faut savoir se suffire  soi-mme,
sans prendre souci de s'encombrer de falbalas, de jrmiades, de petits
airs stupides, de soupirs et d'ennuyeuses fadaises! Ah! Je ne dois
jamais, comme ces jolis coureurs dont j'ai piti, offrir une clanche de
mouton au _Treillis vert_ ou du vin blanc au _Pavillon chinois_--A
quelque prtentieuse poissarde,  quelque figurante ou chanteuse des
choeurs! La femelle n'empeste point mes nuits! Et quand j'acquiers
quelque pommade  la frangipane ou du vinaigre de Vnus, je me les
applique  moi-mme!

Agathon sourit d'un air malicieux:

--J'aime mieux de Vnus attraper le vinaigre que le coup de pied.

--Evidemment, dit Jasmin, qui coutait assez bahi les propos du
marmiton.

Agathon tira de sa poche un cure-dents avec lequel il soigna ses
chicots.

--Voyez, Buguet, dit-il, combien je mprise cette engeance. Ceci est un
cure-dents  la carmeline. Je ramasse ceux de la Marquise. J'en use avec
plaisir. Mais ce que je dplore, c'est qu'ils ont servi  une femme.
Rien n'est impur comme la bouche d'une femme! On y trouve peut-tre la
plus grande source de pchs. La bouche savante d'une luronne damne 
coup sr un homme! Vous rappelez-vous le pigeon que j'apprivoisais 
tioles? Je remarquai que les camristes l'embrassaient. A partir de ce
jour je cessai de lui donner  boire entre mes lvres. Ah! le contact
d've! Quand je fus  votre noce, Martine me passa pour plumer les
chapons le tablier qu'elle portait. Il tait tout chaud d'elle. C'et
t une volupt pour vous, sans aucun doute. Eh bien, il me brla comme
une flamme de l'enfer.

--Eh! Eh! Pourtant,  tioles, vous adressiez des bouquets et des vers 
Martine!

--C'tait pour l'prouver, dclara le cuisinier avec l'onction d'un
prtre.

--Quelle ide!

--Ah! loin de moi toujours l'ide de la fornication que je laisse aux
btes! Mais quand je vois une femme  mes cts, je la tente...

--Vous avez la beaut du serpent, interrompit, Jasmin ironique.

--Je la tente, reprit Piedfin, et si elle donne dans mes embches, si
elle se compromet, je la dlaisse, et j'apprends  son pre,  sa mre,
 son fianc, si elle est fiance, la faute qu'elle a failli commettre!


Agathon se redressa, sifflant entre ses longues dents jaunes:

--Ainsi je me venge du pch originel!

--Quel drle d'homme vous faites!

Ils bavardrent longtemps. Dans la rue, Agathon prit  plusieurs
reprises la main de Buguet et la pressa comme en ardent tmoignage
d'amiti.

--Oh! si tu voulais un jour m'couter et me croire, soupira-t-il.

On avait teint les lanternes. Les deux compagnons n'entendaient que
l'appel prolong du falot offrant du feu ou de la lumire aux rares
passants.




X


Le lendemain de lourdes voitures s'arrtrent devant l'htel. Une
fliguette  deux places, pourpre avec des paysages  moulins sur les
caissons, pntra dans la cour. Mme de Pompadour y monta, accompagne
d'un ngrillon habill de velours. Elle donna un coup de fouet au
cheval, qui se cabra et partit. Son grand chapeau de paille battit des
ailes au vent du porche.

Dans les voitures prirent place diffrents personnages. A la dernire,
Collin, le charg des domestiques de la maison, fit monter Buguet,
avec Flipotte, une camriste, Edme, le porteur de barquettes, Agathon
Piedfin et un garon sommelier. Le mme attelage enlevait des flacons
bouchs de cire rouge et de quoi, confia Agathon, prparer en plein air
la chiffonnade et des cailles  la Xaintonge.

On allait  Meudon. Flipotte se dclara heureuse de revoir la campagne:
elle avait son saoul des toits qui dgotent, des essieux gras des
fiacres, des seigneurs portant becs de corbin qui vous pincent dans les
rues. Elle quittait avec plaisir la grande ville o les glises puent le
cadavre et les escaliers la fosse d'aisances, o le sang des boucheries
se caille sous vos pieds et o des femelles mouchetes et fardes,
assises sur des bornes, en plein midi, insultent au passage les honntes
filles. Flipotte tait de Touraine:

--J'ai un promis  Saint-Jean-Froidmentel.

Nanmoins la gaillarde se laissait prendre la taille par Edme et par le
sommelier, et mme baiser sur la gorge d'o elle faisait glisser le
venez y voir, qui cachait la naissance de ses seins.

--Les libertins!

Elle jetait des regards pleins de feu  Buguet,

--Au moins avec vous on est sage! Vous tes mari!

Edme s'cria:

--Peuh! Ce n'est point un motif pour rester coi! Je sais de grands
personnages qui ont pass devant l'autel, et qui ne se gnent pas pour
faire l'amour avec d'autres!

L'allusion aux matres crispa Jasmin.

--Oui, avec maman putain, comme disent Monseigneur le Dauphin et
Mesdames! s'exclama Flipotte.

Jasmin plit. Il avait dj entendu le propos.

--Ce n'est pas  nous de rpter pareilles choses, affirma-t-il avec
colre.

--Ah! Ah! Ah! s'cria Flipotte.

Elle approcha son visage de celui de Jasmin et lui chanta d'un air
provoquant ce couplet de Moncrif, mis en musique par Courtenvaux et pris
 une parade joue  la Cour devant le Roi:

Nous autres, jeunesses,
Nous coutons vos raisons,
Mais dans la belle saison,
Nous nous en battons
Les fesses, les fesses!

Elle frappa deux fois sur ses cuisses et ses yeux noirs eurent une lueur
insolente.

Jasmin se tint silencieux. Il regarda les premiers champs dans la plaine
de Grenelle.

Alors on parla du voyage. Mme de Pompadour avait achet de grands
terrains au bord de la Seine, avant Svres, pour y btir.

--Ce n'tait point assez de la campagne de Montretout, dit aigrement
Flipotte. a lui convenait mieux, ce nom-l!

--Tais-toi donc! dit Jasmin.

Agathon se pencha vers lui:

--Vous semblez aimer beaucoup notre matresse.

--Elle est si bonne, balbutia Buguet.

On s'arrta  mi-cte, entre Svres et des bois qui se trouvaient sur
une hauteur. Collin fit descendre Buguet de voiture:

--Voici votre futur jardin, dit-il en ricanant.

Le terrain tait aride, montagneux, bossel, plein de pierres, de sables
et de mousses. Quelques maigres arbustes disposaient une verdure avare
au-dessus d'boulis.

Jasmin s'engagea  travers le coteau, puis en fit l'ascension. A mesure
qu'il montait il dcouvrait le pays: la plaine qu'il avait traverse et
Paris dans un lointain bleu; de l'autre ct, un village avec une grande
glise et un chteau seigneurial, puis des bois, de vastes amphithtres
pleins de lumires, de hautes collines ondulant au ciel d't. Sur
toutes les minences, des moulins--vent. Au bas du coteau, la Seine
contournait une le et passait sous un pont en bois de vingt et une
arches. L'eau coulait plus vite qu' Boissise.

Vers le sommet de la cte, Jasmin s'arrta. Sur un trne rustique form
de cailloutage et de gazon, tait assise Mme de Pompadour. Buguet la
reconnut  sa robe de satin dont le soleil faisait briller les rubans
multicolores. Il avait entrevu cette toilette au moment o la Marquise
quittait son htel  Paris. Ici pour se garantir du vent la matresse du
Roi avait jet son chapeau de paille  ct d'elle et mis une
bagnolette: ce capuchon, couvrant ses paules, lui cachait la figure;
mais elle releva le front et son visage brilla, avec une mouche au coin
de l'oeil, sous ses cheveux poudrs  frimas.

Mme de Pompadour tenait sur ses genoux une chienne gredine qui aboya.
Elle regardait, tendu  ses pieds, un plan. Du bout d'une ombrelle
ferme elle y indiquait des tracs et des lignes  deux gentilshommes
attentifs. Buguet se tint  distance, ne se lassant de regarder en
tapinois le groupe clair par le soleil au milieu des bouquets
d'arbustes et des ceps de vigne, avec Flipotte qui portait un manteau sur
le bras et Martine qui tenait un bouquet de fleurs sauvages.

Buguet n'avait plus vu Mme de Pompadour depuis sa visite au chteau de
Fontainebleau. Sa passion se ralluma aux deux yeux qui brillaient comme
des pierres prcieuses. Et il reverrait toujours la grande dame! Il
tait de sa maison! Il se sentit au fate du bonheur. La vue de Mme de
Pompadour l'enivrait, le grisait. Sa poitrine tait trop petite pour
contenir pareille joie. Il avait envie de la crier au ciel.

Au bout d'une demi-heure, Mme de Pompadour se leva du sige o elle
figurait une sorte de Flore  falbalas. Suivie des deux gentilshommes,
elle passa  proximit de Jasmin, le reconnut et lui fit signe
d'approcher.

--Vous voil, dit-elle. Vous habiterez dornavant cette maison que je
baptiserai plus joliment Brimborion ou Babiole, ajouta-t-elle en
souriant  ses compagnons. Et Collin vous dira ce que vous aurez 
faire, reprit-elle en s'adressant  Buguet. C'est l!

La Marquise dsignait au pied du coteau, sur le bord de la Seine, les
toits d'une maison de plaisance entoure de charmilles.

Elle-mme, d'un pas lger, sous le parasol de soie jaune qu'elle avait
ouvert et qui plongeait sa figure en un bain d'or fluide, descendit vers
Babiole. La chienne gredine arrosait la mousse d'un air insolent.

--C'est l'heure de la collation, dit la marquise de Pompadour  un
gentilhomme qui s'empressait vers elle.


Au trente juin, le lendemain de la fte de Saint-Pierre, quatre cents
ouvriers arrivrent sous les ordres de Messieurs de l'Assurance et de
l'Isle, l'architecte et le dcorateur de jardins. Ils arrachrent les
bouquets d'arbustes du coteau,  coups de pelles, de houes, de pioches,
attaqurent le sol. La poudre  canon fit voler des roches en morceaux.
Des charrettes chaque jour enlevaient les dcombres et les sables.

M. de l'Isle montra  Jasmin le plan: d'un chteau qu'on btissait au
sommet avec ses dpendances; il importait de mener par pentes douces un
jardin vers la Seine. Les chemins dessinaient des courbes, tageaient
des boulingrins et des parterres; leurs boucles finissaient au bord du
fleuve  une arcade.

Derrire le chteau, M. de l'Isle traait des alles dcoratives,
tablissait un labyrinthe, des cabinets de treillage et de verdure,
plusieurs berceaux. Des fontainiers amneraient les eaux pour les
bassins, les cascades en buffet, les jets, les lames, les croises
d'onde et les grottes. Enfin l'architecte amnagerait des ah! ah!,
c'est--dire des claires-voies qui feraient pousser ce cri aux visiteurs
en admiration devant la vue que les arbres bien taills encadreraient
sous un pan de ciel.

M. de l'Isle insista sur la superbe situation de l'endroit choisi par la
marquise de Pompadour. Il jeta un regard circulaire:

--Ce sera plus beau que des belvdres dans les jardins hauts de Marly.

Il ajouta:

--Nous ferons d'ailleurs mieux qu' Marly. Vtes-vous la colonnade de
verdure?

--Non, Monsieur!

--Cette colonnade borde une salle verte, tondue par-dessous. Nous serons
plus gracieux, quoique ce ft trs bien.

M. de l'Isle donna une chiquenaude  son jabot:

--Il y a  Marly des galeries en ormes taills frlement sur leurs tiges
dcouvertes. C'est lgant, mais surann! Vraiment, avec leurs petites
boules entre les cintres, ils font songer  des seigneurs du temps
d'Henri II fatigus d'avoir ball.

Jasmin s'inclina. M. de l'Isle ajouta d'une faon doctorale:

--Retenez, Buguet, qu'en matire horticole il est quatre maximes
fondamentales: tout d'abord, il faut faire cder l'art  la nature;
ensuite, n'offusquez jamais un jardin; en troisime lieu, ne le
dcouvrez point trop; enfin tchez toujours de le faire paratre plus
grand qu'il n'est!

M. de l'Isle semblait content de lui-mme; il jeta  Jasmin en sorte de
conclusion:

--Mais, en somme, il faut toujours rechercher avant tout la rgularit
et l'arrangement!

De nouveaux manoeuvres arrivrent bientt. Ils plantrent des piquets et
des jalons jusqu' la Garenne de Svres et au bois des Cotiniers,
suivant les chemins indiqus dans les plans. Ils avaient des
graphomtres, des querres, agitaient des traoirs, des btons longs de
six pieds de Roi, des chanettes de quatre toises; ils allongrent des
cordeaux en corces de tillot.

En mme temps, au sommet de la cte, des gens de corve creusaient les
fondations du chteau et levaient la terrasse.

--La terrasse aux orangers, dit M. de l'Isle  Buguet, qui frmit
d'aise.


On et dit qu'on avait vers une ruche d'hommes au bord de la Seine. Ils
besognaient souvent le torse et les mollets nus, brls par le soleil.

Pour les nourrir et abreuver, Nesme, le premier intendant de la marquise
de Pompadour, rquisitionna l'aide de toutes les auberges des environs,
mme celle des cabarets  pots et  assiettes et des simples cabarets 
pots et  pintes. En cabriolet, il s'arrta devant toutes les enseignes
flanques d'un bouchon de lierre.

Jasmin, sur les chantiers, allait d'un groupe  l'autre, rajustait les
piquets, excitait au travail, embauchait des apprentis, rptant  tous
les ordres de M. de l'Isle. On le voyait escalader ou dvaler les
pentes, disparatre dans les bois du haut, o parfois un lagueur, les
perons aux pieds, coll aux arbres comme un grand pic vert, faisait
tomber sous ses coups d'herminette,  immense fracas, les ttes trop
libres de marronniers ou de htres.

A la droite du domaine, les fontainiers creusaient un grand rservoir.
Au fate des terrains M. de l'Assurance surveillait la jete des
fondations du chteau. Son habit rouge se voyait de loin et attirait
l'attention.

Partout cela bruissait et grouillait. Une arme montant  l'assaut n'et
pas t plus anime. Parfois, au milieu du bruit des truelles, des
marteaux, des moutons frappant sur les pilotis, un artisan lanait
quelque chanson entendue  la barrire des Gobelins.


Jasmin ne se mlait pas trop  cette plbe. Martine lui avait t
enleve par Mme de Pompadour et il couchait seul dans une chambre de
Brimborion. Il y entendait couler la Seine, et parfois le clair de lune
venait le rveiller. Alors il songeait  Mme de Pompadour et 
Martine. Elles se trouvaient loin,  Versailles ou  Choisy-le-Roi.
Jasmin avait le corps bris par les travaux de la journe: cette fatigue
lui paraissait dlicieuse parce que c'tait pour la Marquise qu'il avait
puis ses forces. Il la voyait dj aux alles du parc, parmi les
fontaines. Il croyait surprendre un de ses regards apport par un rayon
de lune, et sa voix dans le murmure du fleuve. Il se levait et, par la
lucarne, apercevait la robe rose qui tranait au ciel comme  Boissise,
comme partout. Mais un bnitier donn par Martine lui rappelait soudain
la douce bont de sa femme, ses regards de tourterelle, ses soins, sa
tendresse. Jasmin se disait que Martine rvait de lui. Il la revoyait
petite, dans le jardin du pre Buguet, puis plus grande et dj
amoureuse. Elle croissait et s'attachait comme un lierre.

--Elle m'aime, se disait Buguet, elle m'aime  en mourir si je la
trahissais!

Il la plaignait, s'accusait et sanglotait  la fois d'amour et de piti
en songeant aux deux femmes.

Elles arrivaient souvent. La camriste restait plusieurs jours, logeait
 Brimborion. Comme pour se faire pardonner ses fautes caches, Jasmin
dvorait Martine de baisers. Il la choyait de repentirs, de clineries
ardentes et parfois d'une ivresse presque douloureuse. Il avait envie de
demander pardon  Martine, tandis que ses lvres parcouraient sa gorge
et ses paules. Et l'pouse rpondait  Jasmin par des caresses
passionnes qu'elle avait devines dans l'alcve des favorites et
qu'elle redoublait ds qu'elle voyait le regard de son mari plus
lointain et sa bouche absente de la sienne.

Aprs ces nuits l'aurore laissait Jasmin endormi. Plus vaillante Martine
se levait au chant du merle afin de prparer un fin rgal  son mari.

C'tait du chocolat apport de Paris. Elle le faisait fondre dans une
tasse de lait au-dessus du feu silencieux de trois bouts de chandelles.
Patiente, Martine attendait l'bullition pour veiller d'un baiser le
dormeur. Puis elle l'empchait de quitter son lit.

--Je veux que tu manges comme le Roi, disait-elle.

Quant  Mme de Pompadour, elle ordonnait  son arrive qu'on appelt
Messieurs de l'Isle et de l'Assurance. Elle inspectait les constructions
et les jardins et donnait des conseils que les architectes acceptaient.
Elle changeait la courbe d'une rampe, la place d'une fabrique,
agrandissait les hortolages, projetait des pattes d'oies, des
ronds-points, des toiles. Un jour elle fit venir Buguet:

--C'est ici que je veux crer un jardin potager. Le terrain y est-il
propice?

Suivant l'usage des jardiniers, Jasmin mit une poigne de terre dans un
verre plein d'eau et passa ensuite cette eau dans un linge. Il but.

--Ce n'est ni pre ni amer, dclara-t-il. Le sol est bon pour les
lgumes.

Le Roi accompagna plusieurs fois la Marquise. On voyait arriver de loin
les carrosses avec les escadrons rouges de la maison royale. La
cavalcade approchait au galop. Les chevaux en masse dansante agitaient
comme des bannires leurs cavaliers qui rebondissaient jusqu' frler
les branches les plus basses des arbres. Les carrosses taient cahots
 travers les ornires, et le soleil faisait briller le cuir de leur
toit.

Le Roi paraissait heureux de descendre de voiture. Il offrait la main 
Mme de Pompadour. Louis XV marchait avec lgance sur les chemins qu'on
avait tracs pour lui. Il s'intressait  la coupe des arbres, au plan
de l'orangerie, aux futurs parterres, disant que les fleurs cartent
les ides de mort.

Buguet fut plusieurs fois prs du souverain, s'agenouillant, sur l'ordre
de M. de l'Isle, pour tenir ouverte une esquisse, apportant des paquets
de semences o le roi aimait  plonger la main. Le jardinier tait
bloui par la majest qu'il prtait  son matre. Louis XV parlait
peu, d'une voix douce, qui glissait comme une caresse d'aile.

Chaque fois que le Roi venait, il prenait une collation. Agathon Piedfin
et d'autres cuisiniers prparaient les mets et le monarque mangeait sous
une tente qu'on dressait au-dessus du coteau et sur laquelle flottait un
drapeau blanc aux fleurs de lys.

Pendant ces visites, Jasmin suivait du regard la Marquise partout o
elle se promenait. Agathon Piedfin lui dit:

--Quand Mme de Pompadour est ici, tu as l'air d'un astrologue qui suit
la queue d'une comte. Point ne convient de lorgner ainsi les grandes
dames.

La Marquise revenait chaque fois avec des grces imprvues. Elle portait
une larme en perle qui roulait sur ses cheveux poudrs, ou bien un ruban
de velours noir qui rendait son cou si blanc et si voluptueux que Jasmin
y songeait longtemps. Un aprs-midi elle ouvrit une ombrelle en soie,
dcore de miniatures chinoises sur mica et elle parut  Buguet la
princesse trange d'un pays lointain.

Un dimanche, comme elle revenait de l'glise Saint-Romain,  Svres,
elle jeta son gant qui s'tait dchir au fermoir de son paroissien--un
gant de chevrotin, en peau blanche cousue  la diable, avec de fines
rosettes de couleur incarnate.

Jasmin, d'un geste de voleur, le ramassa au coin d'une alle, le porta 
ses lvres.

--Cela sent bon? fit une voix ironique.

C'tait Agathon Piedfin.

--Odeur de femme, odeur de diable! dit le marmiton.


L'hiver vint et par ses geles et ses neiges ralentit les travaux.
Jasmin crivit de longues lettres  sa mre; il faisait l'loge du Roi
et de la Marquise. Il se disait le plus heureux des hommes. Une seule
chose le chagrinait: Martine, oblige de suivre sa matresse, n'tait
jamais prs de lui. _Cela ne durera qu'un temps_, ajoutait-il, _le
chteau achev nous logerons ensemble dans les communs_. Nanmoins il
avait parfois l'me en peine; le dimanche surtout, quand, aprs la
messe, il n'avait  ses cts ni sa douce femme, ni sa bonne mre, il se
sentait sans foyer. Souvent il mettait son repas dans un panier et
malgr le froid s'installait sur une terrasse au milieu des pelles et
des pioches en repos comme lui. Jasmin racontait  sa mre que Martine
tait venue de Paris, un matin de dcembre, tout exprs pour lui apporter
par le coche d'eau une chaude couverture et des mouffles de laine, ainsi
que des bas tricots par elle. _La mignonne suit ton exemple, ma bonne
mre; on voit que tu l'as leve un peu. Elle me soigne comme tu
soignais mon pre. Ah! si j'tais sr de l'aimer assez pour tre digne
d'un si tendre zle! Aime-t-on jamais assez une telle femme! Toi aussi
tu fus la meilleure des mres et je t'ai quitte! Que veux-tu? J'ai
l'amour des grandeurs et jamais mon modeste jardin n'aurait pu me donner
la joie que je cherchais dans les livres de M. de la Quintinye et que je
trouve ici. Mais quand le chteau sera termin, j'irai te voir. Je ne
regarde jamais la rivire sans songer  toi et sans penser que peut-tre
tu as aussi regard l'eau qui passe_. Jasmin disait encore que Martine
placerait Tiennette Lampalaire. Il envoyait des compliments  tous ceux
de Boissise et demandait quelques nouvelles de ses arbres. La mre
Buguet ne sachant pas crire, c'est Gourbillon qui rpondait.


Le printemps de l'an 1749 fut dlicieux. La clmence de la nature
facilita les travaux. Le chteau s'leva: on voyait le rez-de-chausse,
avec six fentres de ct et neuf croises de face, ainsi que l'avait
voulu le Roi. Les dpendances s'achevaient dj, jetant, de chaque ct
de la cour royale, deux ailes relies par des grilles dores.

Mme de Pompadour vint plus souvent avec Martine. MM. de l'Isle et de
l'Assurance taient heureux de montrer les progrs des btisses et des
terrasses. Le Roi rapparut. Sous la tente,  l'heure du repas, Jasmin
surprit la Pompadour qui sucrait des cerises et les prsentait  la
bouche de son amant.

Martine arriva bientt prs de Buguet avec un plat d'argent plein de
fruits rouges:

--Tiens, voici des cerises que Madame offrit au Roi. Il en reste. Je les
ai prises pour toi.

Avec les mmes gestes gracieux, elle mit devant les lvres du jardinier
les fruits sur lesquels la Marquise avait promen ses jolis doigts.

Quand Martine tait partie, Buguet rvait en regardant le fleuve qui
l'avait emporte avec sa matresse. Au pied de Bellevue, l'le
qu'embrassait la Seine formait du ct de Svres un port o les pniches
et les allges s'amarraient. L'autre partie tait couverte de troupeaux
qui promenaient des taches blanches au milieu du vert iris des herbes
et faisaient de l'lot une sorte d'arche de No.

La Seine tait toujours anime. Des bateaux montaient, venant de la mer
ou de Rouen et portant  Paris le tribut des mares ou les riches
produits de Normandie. A la belle saison une multitude de barques
conduisaient un peuple immense aux promenades de Saint-Cloud.

Un jour que Jasmin contemplait ce spectacle, il vit arriver au loin un
bateau pont qui captiva son attention. Il avanait pouss par six rames
rouges. Sa proue tait dore. A l'arrire un grand drapeau rose et bleu
flottait.

--Mais qu'ai-je donc, se dit le jardinier,  ne pouvoir dtourner mes
yeux de ce bateau?

Il aperut quelques femmes debout sur le pont et, bien qu'elles fussent
au loin pareilles  des poupes, il reconnut parmi elles la Marquise et
Martine. Il descendit au galop le coteau et vint les attendre au bord de
la rivire. La Marquise, en paniers cadets, s'appuyait sur une longue
canne et portait un tricorne. Le premier regard de Buguet fut pour elle.
Martine, qui guettait les yeux de son mari, en souffrit; mais elle
ressentait si grande joie  revoir Jasmin qu'elle l'treignit de tout
son coeur au milieu des autres femmes de chambre, qui riaient, voltigeant
autour de leur matresse, un papillon de dentelle pos sur leur tte.

Mme de Pompadour donna le couple Buguet en exemple  ses servantes:

--Ils s'aiment vraiment, et je souhaite  vous toutes des poux n'aimant
ainsi que leur femme.

Jasmin fut troubl.

--Il ne faut pas rougir, Buguet, reprit la Marquise.

L'anne suivante le chteau se couvrait. On avait enlev les
chafaudages.

Devant, rgnait la grande terrasse o l'on se proposait de mettre des
orangers en caisse.

Derrire, depuis l'an prcdent arrivaient pour les bosquets, des lilas,
les arbres de Jude, des rables de Virginie, les peupliers d'Italie et
de la Caroline. M. de l'Isle les faisait venir des ppinires royales et
rptait  leur sujet les principes du vieil escuyer Jacques Boyceau,
intendant des jardins de Louis XIII: Pour transplanter un arbre, il
faut le prendre en croissance, fort et vigoureux, de belle venue, bien
appuy sur ses racines de tous cts.

A la fin d'avril, les lilas et les arbres de Jude fleurirent. Les lilas
lourds et voluptueux pandaient des senteurs bienheureuses; les arbres
de Jude se contentaient de leur pourpre claire. C'taient les premires
fleurs du jardin de Bellevue. Jasmin les fit offrir  Mme de Pompadour
par Martine et Flipotte, qui les apportrent sur une grande claie
d'osier. La Marquise en garda durant tout le jour au corsage. Elle
enfonait son bras nu dans les branches fraches, humait les odeurs
pntrantes du printemps.

Au soir Buguet retrouva, dans la tente dresse pour la favorite, les
lilas qui taient fans. Il les prit dans ses mains, les porta  sa
bouche, puis sa tte roula dans les thyrses et il ferma les yeux en
cherchant d'autres parfums mls  ceux des plantes.

Un ricanement le fit bondir. Piedfin entrait pour chercher un huilier en
porcelaine de France.

--Tu as l'air d'un pagneul qui se vautre dans les fanfioles de la
Marquise, dit-il.

Et il s'en alla, portant l'huilier avec l'air d'un desservant qui  la
messe prsente les burettes.


Le 18 du mois de mai, des vnements singuliers se produisirent. Jasmin
entendit raconter par des menuisiers de Paris que l'meute couvait dans
la grande ville. Les archers de l'cuelle avaient arrt de petits gueux
et de jeunes bourgeois.

--Pourquoi? demanda Buguet.

--Nous n'oserions rpter ce qu'on dit, rpondirent les artisans.

Le lendemain les gardes de la marchausse occuprent le pont de Svres.
Jasmin les regarda descendre de cheval.

En mme temps derrire Bellevue, dans le chemin des Charbonniers, une
sonnerie de trompettes signala la prsence d'un rgiment de dragons.

--Leurs fusils sont chargs, accourut dire un aide jardinier.

Buguet se rendit  Svres pour s'informer de ce qui se passait. Le
village tait rempli de gardes franaises, bayonnette au canon.

--La populace de Paris va passer ici pour aller brler le chteau de
Versailles, raconta tout bas une femme  Jasmin. On dit que le roi est
ladre et prend des bains de sang d'enfant comme Hrode. C'est pour lui
que les archers de l'cuelle ramassent les petits gueux.

Jasmin fut pouvant.

--Ce n'est pas possible! s'cria-t-il.

La femme haussa les paules et serra avec ostentation le poupon qu'elle
portait dans ses bras.

Buguet s'adressant  un officier se fit connatre et demanda les
nouvelles.

--Elles sont graves, dit le militaire. On a arrt des enfants pour
extirper la mendicit. La canaille s'est fche. Elle a enfonc la porte
d'un fourbisseur pour avoir des armes. On arrte les carrosses dans les
rues, on tend des chanes, on attaque les archers.

Agathon Piedfin accompagnait Buguet. Il avait t envoy par son chef
afin d'examiner les fourneaux des cuisines et il sjournait  Bellevue
pour quelques jours.

Il trembla:

--Je suis heureux de n'tre ni  Paris, ni  Versailles, mais je
voudrais aussi ne point me trouver  Svres.

Les troubles durrent quelque temps.

Au 13 mai, le soir, un samedi, Buguet et Piedfin allrent  Meudon pour
se renseigner.

Dans le cabaret o ils se rendirent, des gens mal vtus, arrivs de la
capitale, discutaient bruyamment sur les arrts du Parlement. La
cabaretire raconta  Buguet qu'on avait pill des maisons et tu sept
archers dans la journe. Les vitres de M. Duval, chef du guet, taient
brises, une immense fureur s'levait contre toute la cour.

--H! H! ricana un des va-nu-pieds, on faillit massacrer, au faubourg
Saint-Germain, la marquise de Pompadour!

Jasmin se leva, ple:

--C'est-il vrai?

--Je n'ai point l'habitude de mentir, dit l'homme d'une voix tranarde.

Il ajouta en frappant sur sa cuisse:

--Et c'est dommage qu'on n'ait point ventr la putain!

--Tu dis?

Le gaillard se retourna:

--Ce que je dis? Que si tu me parles encore sur ce ton, c'est  la
barrette que je parlerai, morveux!

--Pendard! rpliqua Buguet. N'as-tu pas appel putain la marquise de
Pompadour?

--Eh bien, oui!

La cabaretire s'approcha du Parisien et lui glissa  l'oreille:

--Taisez-vous donc, c'est un des jardiniers de la Marquise.

--Je m'en fous!

L'homme regarda Jasmin, fit une grimace:

--Il parat que tu cultives des fleurs pour la Pompadour? Tu es un rude
fleuriste,  en croire la chanson!

L'meutier se leva et entonna le refrain qui venait on ne sait d'o, et
que le peuple de Paris avait mis en musique:

Par vos faons nobles et franches,
Iris, vous enchantez nos coeurs;
Sur nos pas vous semez des fleurs,
Mais, hlas ce sont des fleurs blanches!

Buguet envoya  la tte de l'insolent son verre empli de vin.

Ce fut une bataille. Deux aides de Jasmin, qui se trouvaient l, prirent
parti pour leur matre. Les amis du Parisien sautrent dessus. Agathon
s'esquiva.

Les mots violents partirent. Les coups de poing pleuvaient. Les tables
tombrent, faisant rouler les chopines.

Alors la cabaretire s'arracha les cheveux:

--A moi, messieurs les hussards!  moi, messieurs les gardes!

Elle courut dans la rue, tandis qu'en sa cantine, sous les horions, le
sang commenait  couler, les visages  bleuir.

Jasmin jeta son adversaire sur le sol.

Mais d'autres Parisiens accoururent et Buguet allait tre terrass,
quand des soldats entrrent. L'officier reconnut le fleuriste du
chteau. Il fit arrter les meutiers et ils furent conduits au poste
sous escorte.

Buguet regagna Bellevue. Piedfin le rejoignit sur la route.

--Marie-Joseph! clama le cuisinier, tout en coupant en hosties un
saucisson qu'il venait d'acheter, tes-vous exalt! Vraiment, ne
savez-vous pas que la colre est pch mortel?

--Peuh! fit Jasmin encore plein de rage.

--Et puis quels sentiments vous professez pour la Marquise! Mon cher
ami, on n'adore ainsi que Dieu et le Roi! On vous dirait pris d'elle!

--Tais-toi!

--Mais oui! Vous n'avez pas song un instant  Martine!

--Martine!

--Martine est  Paris. Elle a pu courir quelque danger!

Les jours suivants, l'meute se calma. Une lettre de sa femme rassura
Buguet. On ne vit plus de soldats aux alentours de Svres.

Des deux cts du chteau, M. de l'Isle prparait d'immenses parterres
de broderie. On y disposait les nilles de buis d'Artois, les feuilles et
les rinceaux que les aides emplissaient de mchefer. Le dessin se
droulait avec des allures de grand serpent aux multiples ttes qui
prsentaient des palmettes, des fleurons, des panaches, des dents de
loup; les courbes naissaient d'un noeud ou d'une agrafe et se terminaient
en volutes. Mme de Pompadour voulut que des fleurs de lys hraldiques et
ses propres armoiries fussent mles  ces caprices.

En aot Jasmin et ses aides se rendirent dans les bois pour draciner
les glantiers. Quand ces arbustes furent aligns dans la terre de
Bellevue, Jasmin y greffa des rosiers de Virginie et de Gueldre, ceux de
Muscat et de Chine, ceux de Damas et des panachs.

Mme de Pompadour surveillait ces travaux dlicats. Elle s'aventurait au
milieu des glantiers et une fois elle passa  Jasmin le brin de laine
ncessaire  la ligature de la greffe. Mme de Pompadour voulait beaucoup
de fleurs dans ses jardins et Buguet l'entendait parler avec M. de
l'Isle de la svrit de l'horticulture franaise. Elle prtendait y
jeter plus de fantaisie, plus d'clat et plus de nature. Elle se moquait
des vieux parterres du Louvre o jadis figuraient des chiens tenant des
palmettes, des dauphins bizarres et des vases! Fi de tout ces
grotesques! Mme de Pompadour voulait faire dominer les fleurs.

--Ce sont les jolits du Bon Dieu!

Les fleurs possdaient la vie, la grce, la couleur! Elles taient
varies et innombrables comme les coeurs humains! Elles avaient des
vices: l'orgueil, la paresse, la volupt, et des vertus: l'amour, la
tendresse, la modestie. Le pavot versait le sommeil, l'aconit donnait la
mort!

Mme de Pompadour dclara que les fleurs taient l'me de tout art. Elles
serviraient de modle aussi bien  une toilette (n'est-ce pas la nature
qui les pare?) qu' une coupe (ne sont-elles pas destines  recevoir la
rose du matin?)

Jasmin, accroupi parmi les pines des glantiers, les pieds dans la
terre humide qui sentait la sve, coutait cette voix. Il n'avait jamais
entendu parler ainsi. M. de l'Isle lui-mme paraissait sous le charme.
Longtemps, ces paroles revenaient aux oreilles de Jasmin, ailes et
irritantes.

On comptait inaugurer Bellevue  la fin de novembre. Les tapissiers
dballaient les meubles, depuis les bras de fleurs de Vincennes, les
feux de bronze, les girandoles, jusqu'aux brocs lapis et or, aux
assiettes de Saxe, aux couteaux  manche vert.

Le 24 novembre, le Roi, revenant de Fontainebleau arriva  Bellevue
pour souper et dormir. Il faisait un temps gris. Le petit chteau tout
neuf paraissait transi, parmi les arbres sans feuilles. Pourtant Mme de
Pompadour voulut que ce ft fte. Elle ordonna un feu d'artifice et fit
revtir  sa domesticit un uniforme fabriqu exprs  Lyon.

Le Roi tait accompagn de plusieurs seigneurs. Mais les chemines qui
n'avaient pas encore essuy l'humidit enfumrent les appartements. Il
fallut souper au bord de la Seine,  Brimborion, et la Marquise
contremanda le feu d'artifice, au grand dam des badauds, qui s'taient
runis  l'extrmit de la plaine de Grenelle.

En revanche, le 28 janvier suivant, on joua la comdie au chteau de
Bellevue. Les comdiens reprsentrent l'_Homme de Fortune_ par le sieur
Lachausse. Aprs la pice M. de la Vallire ordonna un ballet qui fit
grand plaisir.

Martine avait apport  la marquise de Pompadour et aux autres dames des
ventails de Nankin qui s'harmonisaient avec la salle de thtre dcore
 la chinoise; elle raconta le ballet  Buguet:

--On vit d'abord une montagne, dit-elle, qui, bien qu'enserre sur la
scne, semblait plus haute qu'une tour de Notre-Dame. Elle n'avait
pourtant qu'un peu plus de la taille des valets de coulisse. Elle
s'ouvrit et il en sortit un petit chteau tout pareil  celui de
Bellevue. Tu aurais pu compter les fentres et les chemines. On voyait
les balustres, le reflet du soleil dans les vitres. Alors des
jardiniers-- des jardiniers  rosettes, avec des vestes bleues
vermicelles de rose--firent semblant de perfectionner les parterres et
se mirent  baller! Ils taient jolis  croquer et tout au parfait, avec
leurs joues rouges comme la crte d'un coq et leurs perruques en aile de
pigeon, mais je t'aime mieux qu'eux. Ils me rappelaient ces petits abbs
qui viennent chez Madame et auxquels il ne manque que d'accoucher pour
tre des femmes! Tu ris? .... Ensuite la dcoration reprsenta le grand
chemin de Versailles. Et il arriva une de ces voitures qu'on appelle ici
pots-de-chambre. Elle tait ma foi pleine de femmes. Elle culbuta et les
dames dansrent. Ces dames taient des petites filles de neuf  quatorze
ans, fort mignonnes et le Roi applaudissait trs fort.

Ces vnements enchantrent Jasmin, d'autant plus que Martine lui fut
rendue et que la Marquise vint plus souvent  Bellevue.

Quelques centaines d'ouvriers travaillaient encore au parc en avril.
Vers mai le domaine rayonna dans toute sa splendeur.

Au milieu de ce mois, Buguet, ayant fait un matin le tour des alles,
s'arrta un peu avant midi prs du rservoir,  l'extrmit de la
terrasse des orangers.

Une lumire diamantine caressait les murs du chteau; au ciel tendre un
nuage d'un blanc ple pntr d'azur s'allongeait vers le znith, comme
un voile qu'on aurait lev.

--Enfin! s'cria Jasmin.

Ses fleurs brillaient panouies. Ah! ce qu'il avait attendu l'closion!
Sous les nuits toiles, que de fois il avait cout les plantes qui,
poussant dans le silence, cartaient quelque miette de terre, un brin de
paille, une feuille morte! Elles produisaient un bruit imperceptible,
mais le jardinier en saisissait la musique. Il guettait les leves dans
les plates-bandes, les premiers mouvements quand le zphyr passait. Ds
qu'un bouton apparaissait, Jasmin tait heureux comme le pre qui voit
s'ouvrir les yeux de son enfant. Les pivoines sortirent du sol pareilles
 des niches d'oiseaux pourpres, les tulipes en cornets verts. De fins
boutons fusrent aux touffes de narcisses. Les iris rigrent parmi les
poignards de leurs feuilles leurs flammes d'abord encloses d'une
enveloppe livide. Les ancolies ailes s'apprtrent  voler sur les
tiges.

Maintenant tout frmissait. De la terrasse des orangers jusqu'au bord de
la Seine, la cte se couvrait de corbeilles o l'or et l'argent des
alyses, les centaures lgres, la multitude douce ou rvolte des
pavots s'embrasaient. Les auricules mles aux primevres posaient des
bijoux clairs sur du velours chaud. Les adonides jetaient des gouttes
de sang dans leur verdure arienne.

Les feuilles avaient pouss partout, tendres, jeunettes, les tillots
offraient leurs ttes vierges  la dorure du soleil, les ventails des
palissades allongeaient des dcors d'une brillante nouveaut, les
marronniers dressaient leurs thyrses d'ivoire.

D'un coup d'oeil Jasmin embrassa cette ferie. Le chteau lui-mme, sur
le fond des bois rajeunis, paraissait s'enlever au ciel sur les ailes
des parterres qui s'allongeaient  ses cts.

Et Buguet vit la beaut de ce petit palais, la jolie proportion des
fentres, entre lesquelles reposaient des bustes de marbre, et celle des
balcons o les armoiries de la Marquise apparaissaient: trois tours
dores. Il comprit la majest souriante des frontons sur les toits
mansards o les croises s'encadraient comme des miroirs, et la juste
chelle des huit marches qui conduisaient aux trois portes alignes. Et
ayant saisi l'irrprochable disposition des terrasses, la mesure des
alles, la place choisie des palissades, les engageantes combinaisons
des chemins, il aperut la faon divine dont la grce du chteau se
mlait  celle des jardins. Ensemble dlicat o les choses se faisaient
valoir l'une l'autre sans jalousie! Comme pour tenter d'aimables
avances, la pierre prenait la souplesse de la fleur, et les fleurs, dans
leurs ensembles, frmissant comme des guitares, obissaient  des lois
d'lgante architecture. Les ciseaux du sculpteur et la serpette du
jardinier se retrouvaient d'une mme famille dans la joie de plaire.
Tout se mariait, tout recelait une me aile, radieuse, donnant aux
murs, aux parterres, aux arbres une physionomie spirituelle, une cadence
parfume, un rythme subtil.

Jasmin, transport par cette harmonie, s'agenouilla devant le
chef-d'oeuvre de MM. de l'Isle et de l'Assurance.

Mais l'me du dcor apparut: Mme de Pompadour en toilette dore sortait
de la ruche, exquise abeille pour qui s'panouissaient les fleurs. Elle
ouvrit un ventail, regarda le jardin, et, suivie de Martine vtue aussi
de jaune, se dirigea vers un grand carrosse, un carrosse de fe, aux
panneaux chantourns.




XI


Pendant des annes, Jasmin soigna le jardin de Bellevue avec un zle que
d'habitude les jardiniers n'apportent point  leur besogne. Du matin au
soir il y veillait et les premires lueurs de l'aube le trouvaient
l'arrosoir au poing, le rteau  l'paule, les pieds dans la rose, au
milieu des parterres. Le soir, il se reposait lorsque les tnbres
avaient teint la dernire tulipe, le dernier oeillet.

Fervent disciple de M. de l'Isle, Jasmin voulait que les masses des
plantes eussent des profils aussi lgants que les scabellons de marbre;
il voulait les alles propres comme les tapis d'un salon, et aux
boulingrins des fracheurs d'meraude. Il dirigeait de minutieux
chenillages, chassait les taupes; il lcha dans le parc plusieurs
vanneaux et des pluviers, aprs leur avoir coup l'aile et afin qu'ils
prissent les limaces, les taons et les turcs.

Jasmin possdait d'excellents instruments qui luisaient ainsi que des
armes, effils ou tranchants. Certains avaient t forgs avec
d'anciennes pes, qui fournissent les meilleurs outils de jardinage.
Jasmin les maniait, mondant, faisant tomber les pousses et les rameaux
qui compromettaient les symtries. Ce zle fit rpter par M. de l'Isle
le proverbe qui avait cours parmi les gens d'horticulture:

--Les jardiniers tteraient leur pre, s'il tait arbre.

Ce disant M. de l'Isle riait.

Buguet eut des attentions prcieuses pour les orangers, ses arbres de
joie. Il s'en approchait sur la pointe des pieds, caressait lgrement
les fruits comme des seins de vierge. Les serres taient chauffes par
des terrines de fer pleines de charbon ardent ou par des poles
d'Allemagne. Jasmin fit ajouter des lampes suspendues, qui rpandent une
chaleur gale et uniforme.

Il prparait les bouquets pour le corsage de Mme de Pompadour. Il y
mettait  la saison beaucoup de muguets et plus tard mariait
heureusement les roses de tons diffrents. Le jardinier glissait ces
touffes dans de petites bouteilles masques de rubans verts et emplies
de faon  conserver la fracheur des plantes. Il confectionna aussi des
navets  la mode du temps. Il les creusait d'un coup de couteau et y
introduisait des oignons de jacinthes: ce mlange mis  l'eau, on
voyait, distraction de l'poque! crotre une jacinthe entoure des
feuilles ples du navet.

Jasmin avait pour mission d'orner les pyramides dans le vestibule d'un
blanc de carme o se dressaient les statues de M. Falconnet et M. Adam,
qui reprsentaient la Posie et la Musique. Il savait par Martine les
robes dont la Marquise allait se vtir. Alors il cueillait des fleurs
pour ces toilettes. Les pyramides formaient des colonnes de flammes ou
des cnes d'or, des chelles bigarres ou des autels plus blancs que la
Posie et la Musique. Mme de Pompadour souriait en voyant la couleur de
ses atours ainsi rpte.

Les Buguet taient installs dans une des ailes communes qui entouraient
la cour des offices, par o les carrosses entraient avant d'arriver  la
cour royale. Leurs lucarnes donnaient sur les boulingrins au milieu
desquels, d'un petit bassin rond, fusait un jet d'eau. Plus  droite,
c'taient les jardins du potager avec les murs  espaliers et, derrire,
dressant leurs flches que le vent caressait comme des plumes,
s'levaient en deux salles les peupliers de la Caroline, puis ceux
d'Italie. Les Buguet apercevaient aussi la grande alle, couverte d'un
tapis de gazon o se dressait la statue de Louis XV par M. Pigalle, et
borde de deux larges chemins ombrs par des tilleuls faonns en
berceaux. C'est par cette alle que Mme de Pompadour, se faisant
promener en chaise  porteur, gagnait le mur d'enceinte pour s'enfoncer
dans les bois, vers les bruyres de Svres.

D'autres fois, au Cavalier, elle s'habituait  quelque nouveau
cheval, et, amazone experte, tournait dans le chemin sabl, autour d'un
grand pan de gazon orn d'un cabinet de treillage o Jasmin palissait
des volubilis. Mme de Pompadour aimait  se vtir en rose pour ses
exercices d'cuyre et elle rappelait  Buguet son apparition  Snart.
Ou bien, dcollete en carr, des noeuds  la saigne des bras et au
creux d'un corset garni de touffes de soucis-d'hanneton, la Marquise
flnant autour des bassins se penchait  leurs bords. Ds qu'elle tait
partie, Buguet se prcipitait: il esprait retrouver par miracle le
reflet de la dame, avec ses regards couleur de violette.

Pour plaire au Roi, la Pompadour revtait les costumes les plus
imprvus. Les chroniques disent qu'on la vit en soeur grise. La
religieuse eut-elle ce grain de beaut taill en coeur qu'on appelait
l'quivoque? A Bellevue, elle apparut en Diane, les pieds nus lacs
dans des brodequins roses, les paules sortant d'une tunique bleue qui
flottait sur ses genoux. La desse, poudre  frimas, portait un
croissant sur le front. Elle lanait des flches aux ramiers du parc et
lorsqu'elle tait adroite, le Roi se prcipitait pour voir mourir les
btes transperces qui tombaient des branches.

Mme de Pompadour se costumait aussi en jardinire, sous un chapeau de
paille doubl de ce bleu qui rendait son visage plus cleste. Elle
faisait chanter dans ses noeuds toute la gamme des oeillets et partait son
panier sous le bras, dcollete, la poitrine offerte au soleil, la
chevelure riche, la bouche, dlicieusement arque, creusant des
fossettes aux joues en une esquisse de sourire. Jasmin la voyait
descendre de la terrasse des orangers; elle suivait les chemins qui
allaient vers la Seine et parfois se penchait pour cueillir.

Un jour, costume de la sorte, la Marquise fit appeler Jasmin pour
l'aider  tresser une guirlande de roses de Bengale. Ils choisirent
celles qui taient dans tout leur feu. Mme de Pompadour dirigeait la
besogne. Le garon intimid se piqua les doigts. Lorsque la guirlande
fut termine, la belle jardinire et Jasmin l'attachrent au socle de la
statue de Louis XV. Les fleurs clatrent autour du marbre de Gnes
comme si l'on et sacrifi un ange et qu'un peu de sang ft rest. Le
souverain vint voir et parut flatt.

--Il y a de fort belles fleurs dans le jardin, dit-il en prenant du
tabac d'Espagne.

Quelques semaines plus tard Buguet se rendait  une petite ferme situe
sur la route des Charbonniers, menant de Paris  Versailles. C'tait
derrire le parc de Bellevue, vers le bois de Meudon. La mtairie
dpendait du chteau. De loin le jardinier aperut Martine et une autre
paysanne. Celle-ci tait accroupie auprs d'une vache blanche qu'elle
trayait. Jasmin reconnut la Marquise. Il s'embusqua dans un buisson et
entendit le bruit de frelon bourdonnant que fait le lait en tombant dans
le seau. La Marquise, laissant la vache qui rentra seule  l'table, se
leva et courut vers le parc, suivie par Martine. Elles avaient la mme
taille, des bonnets clairs, des jupes courtes, les bras nus et des
corsages semblables, en toffe de Jouy. Jasmin se rappela avoir vu
Martine dans une robe de Mme d'tioles; aujourd'hui la Marquise prenait
l'allure de la villageoise. Elles allrent jusqu'au milieu du verger,
puis se sparrent. Jasmin vit le Roi, en habit rouge,  une petite
porte pratique prs du bosquet de la salle des Marronniers. Martine
revint sur ses pas. Alors Buguet la saisit au passage, la baisa avec
violence sur le cou,  la gorge et l'entrana, mi-pme, vers la ferme
o il n'y avait qu'un petit vacher endormi au soleil.

En hiver Mme de Pompadour arrivait dans son traneau que conduisait un
cocher costum  la moscovite.

Dans le corridor elle jetait ses sabots, tait son toquet de fourrure,
son manteau de loup-cervier et elle se prcipitait vers les bches du
salon que Martine ranimait avec un soufflet en bois de cdre.

--Quel froid!

Jasmin apportait les gros bouquets de roses de Nol.

--Elles sont charmantes, disait la Marquise, distribuez-les un peu
partout.

Elle dsignait les vases de Chine, les coupes en cladon, un singe en
porcelaine. Les Buguet fourraient les fleurs dans ces choses lgantes,
parmi les pots-pourris d'or qui sur les brches blanches de la chemine
pandaient des odeurs de violettes et de muscades par leurs couvercles
percs d'yeux.

--Vous avez du got, disait Mme de Pompadour.

Le Roi arrivait plus tard, avec une suite de carrosses, des seigneurs et
des musiciens. Un remue-mnage agitait le chteau. Toutes les chemines
fumaient, la meute faisait rage, les soubrettes grenaient rapides les
marches des escaliers et l'on voyait Piedfin, rveill dans la chapelle,
dgringoler vers les cuisines qui commenaient  s'clairer des lueurs
de graisses tombant sur les sarments rougis.

Jasmin entendait des bruits de vaisselle, d'argenterie, les sons des
instruments qui s'accordaient.

Le soir, par une fentre, il apercevait en passant Mme de Pompadour
debout au milieu de la salle de musique sous les petits lustres qui
avaient l'air d'tre tenus par les amours ails voltigeant dans les
bleus du plafond. Malgr les fatigues de la journe, en une robe jaune
qui bouffait sur ses paniers, la favorite dansait devant le Roi avec un
seigneur en habit blanc tout brod d'or et qui portait sur sa nuque un
noeud violet pareil  un immense papillon. Ils levaient un bras en l'air
et ils se donnaient la main par-dessus leur tte; il semblait  Jasmin
que leurs pieds glissassent sur les phrases cadences que lchaient la
basse, le hautbois et les violons.

Il en parla  Martine au moment o ils allaient se coucher. La soubrette
avait une robe de laine d'un gris ple.

--Je pourrais danser comme Madame, dit-elle, mais je n'ai point d'aussi
beaux ajustements.

Elle souffla la chandelle. La lune inondait la chambre. A sa clart
Martine parut habille comme sa matresse d'une toffe lame d'argent.
Elle jeta son bonnet. La nuit la nimba. Alors elle leva le bras, tendit
une main  un cavalier invisible et de l'autre souleva lgrement un pan
de sa jupe. Elle entama le menuet  la musique des rayons qui frlaient
les arbres du parc.

Jasmin et Martine vcurent ainsi dans un des plus coquets chteaux du
monde. Leurs mes s'taient assouplies et les plaies qui les faisaient
saigner jadis s'effaaient. Martine n'avait plus de tristesse ni de
jalousie. Jasmin n'prouvait plus de remords. Tous les deux taient sous
le charme de la Marquise.

Mme de Pompadour avait le secret de se faire adorer. D'une nature
foncirement froide, toute de calcul et d'ambition, elle savait
pourtant, parmi les grces et inventions, retenir le Roi: goste,
volage, ennuy, hypocrite, il avait besoin d'tre charm et sduit
chaque jour. Heureusement, pour suffire  ce qu'elle appelait ce combat
perptuel, Mme de Pompadour tait doue d'un temprament extraordinaire
d'artiste. C'tait la plus dlicieuse et la plus habile comdienne de
son sicle. Si, pour rendre son corps voluptueux--ainsi qu'elle le
disait  Mme de Brancas, les hommes mettent beaucoup de prix  certaines
choses,--elle usait de philtres d'Orient et de rgimes chauffants, qui
lui prodiguaient la grimace de l'amour, elle trouvait dans son gnie
toute la vnust d'une belle danseuse, la vivacit d'un pote, la raison
d'un philosophe; elle chantait mieux que Mlle Fel et, au clavecin, son
jeu tait suave. Elle savait dire le conte libertin comme la
Scheherazade et voulait ter au souverain jusqu'au souci de l'Etat. De
cette agitation, qui torturait la favorite (car elle avait au coeur
l'angoisse de la disgrce et aux lvres le sourire assur d'une reine),
Mme de Pompadour gardait un dsir de plaire et un besoin d'attirer. Pour
Louis XV, elle s'tait faite caresse, et, pour tous, en dehors des
heures de tristesse et de terreur qu'elle cachait, elle restait caresse.
Avec les serviteurs elle tait douce et savait se montrer d'une
familiarit enjoue.

Ce qui ravissait Jasmin, c'est que Mme de Pompadour se plaisait au
chteau. Je suis comme une enfant de revoir Bellevue, avait-elle dit
un jour en arrivant par l'alle des tillots. L elle se livrait toute 
la joie de possder des vases en cladon et des figurines de Saxe, de
cultiver des roses, d'tre musicienne, d'crire des choses flatteuses
 ses amis, de lire les livres des futurs Encyclopdistes, quelque
impromptu de Gressel, un roman de chevalerie, un manuel de droit public.
Elle causait de longues heures avec Boucher ou Marmontel et parfois
conviait son ministre Machault pour comploter une alliance avec
l'Autriche contre le roi de Prusse qui l'avait appele Cotillon IV.

La Pompadour avait converti le Roi aux plaisirs de Bellevue. Fatigu des
repas du Grand Couvert, il aimait les soupers fins du joli castel, et se
plaisait au bosquet de lilas, sous l'Apollon en marbre de Coustou, 
prparer lui-mme son caf sur une table chantourne. Les King's Charles
de la Pompadour, Ins et Mimi, agitaient dans le soleil leurs grelots
d'or et parfois s'lanaient furieux vers les moutons qui du verger
gagnaient la mnagerie, en agitant par la grande alle leurs oreilles
transparentes comme des coquillages et en sautant sur leurs sabots qui
imitaient le bruit de la grle. Louis XV et sa matresse menaient 
Bellevue une vie que le marquis d'Argenson appelait mchamment  pot et
 rt, mais qui les distrayait infiniment. Certains aprs-midi d't,
le roi vidait,  l'ombre des rables de Virginie, quelques flacons de
vins de Champagne, dont il raffolait, et qu'on lui apportait de la
glacire, puis il faisait la sieste dans la petite grotte, par les
ouvertures de laquelle le monarque entrevoyait la cascade et les deux
nymphes de Pigalle.

Jasmin et Martine entretenaient avec les autres serviteurs de la
Marquise de bonnes relations de camaraderie. Le caractre de Buguet le
faisait aimer de l'heyduque aussi bien que du surtoutier, du dlivreur
et du matre queux. Flipotte avait oubli ses premires prventions
contre le jardinier. C'tait d'ailleurs une excellente fille, un peu
libertine et volage, mais que voulez-vous?

--J'ai un coeur mobile comme le vif argent, avouait-elle.

Flipotte n'tait point de ces soubrettes qui feignent des langueurs et
des vanouissements comme leurs matresses, qui s'imaginent aux
antipodes aussitt qu'elles sont  Grenelle et se croient les plus fines
jolivets des htels de leurs patrons. Elle tait rustique et gaie, ce
qui plaisait  Martine. Cependant elle conservait l'habitude de mdire
de la Marquise, parlait de cantharides dont usait la favorite pour se
rendre plus chaude auprs du roi:

--L'autre fois, elle affirma  Mme du Hausset que Sa Majest la trouvait
un peu macreuse.

--Macreuse? interrogea Jasmin.

--C'est du gibier de carme, d'un sang trs froid, rpondit Agathon.

--Comme celui des poissons, s'cria mchamment Flipotte.

Elle ajouta que la Pompadour se fanait, qu'elle prenait du pavot pour
dormir et du quinquina, que ses seins deviendraient bientt pareils 
des vessies, surtout  cause de ses fausses couches.

Jasmin protesta. Il revoyait toujours la Marquise telle qu'elle tait
apparue  Snart, huit ans auparavant, et ne s'apercevait pas des
artifices de toilette, qui, suivant un petit matre, eussent rveill
des yeux morts, fait renatre des dents, embelli des cadavres, ranim
des squelettes.

--Sais-tu, dit-il  Flipotte, qu'on vient de condamner au carcan et aux
galres un laquais qui avait dit des sottises de sa matresse?

--Je ne dis point des sottises, mais la vrit!

--La vrit!

--Qu'en sais-tu, toi? Moi je la vois partout, mme sur la chaise perce!

--Dgotante!

--Crois-tu qu'elle n'y va point? Surtout les jours o elle prend de la
poudre des Chartreux.

--La poudre des Chartreux fait faire des vacuations surprenantes,
conclut Piedfin avec onction.

Martine s'amusait des rparties si sales pourtant de Flipotte. Ensemble
elles complotaient des farces  Piedfin, lui envoyant des billets doux,
signs de noms inconnus, qui flattaient la vanit du marmiton et le
faisaient se noircir les sourcils de fusain et se regarder avec plus de
complaisance dans les miroirs.

Agathon avait pris en amiti un jeune ngrillon, offert par un amiral 
la Marquise, et qui, le regard atone et le front abruti, pouvait  peine
tenir avec quelque lgance un parasol. Le cuisinier donnait  son jeune
ami des dorioles, il rcoltait pour lui les fonds des tasses de
chocolat, lavait ses vestes de drap avec une dcoction de feuilles de
lierre, ainsi que cela se pratique dans certains couvents pour les robes
des moines.

--Tu as d adorer la Vierge Noire  ton monastre? demanda Martine au
dfroqu.

--Cela ne vous regarde point. Je catchise ce jeune Africain et lui
apprends  aimer Dieu et  se mettre en garde contre les tentations du
diable et celles des filles d'Eve.

Parfois les valets et les gardes organisaient des repas. On s'installait
dans le bosquet vert ou dans le cabinet de treillage. Les gens se
couchaient sur l'herbe, les femmes prs de leurs maris, les amants prs
de leurs matresses, Flipotte  ct du plus bel homme et Piedfin tout
seul.

Le marmiton prparait la cuisine en plein air. Il joignait les mains
au-dessus des marmites et apportait les plats comme s'il et prsent le
bon Dieu. Flipotte se moquait de lui. Il rougissait sans rien dire,
puis, aussitt les convives assis autour des mets, il racontait son got
pour le thtre, un got que tous lui connaissaient pour l'avoir surpris
souvent  rpter devant le miroir des chemines le tic des acteurs. Il
rcitait des fragments d'Athalie.

--Fallait te faire comdien! lui dit Martine.

--Ce mtier n'est point assez bien vu du ciel!




XII


Un aprs-midi, Etiennette Lampalaire, appele par Martine, dbarqua 
Bellevue. Jasmin l'attendait sur la berge.

La fillette tait d'une jeunesse blouissante. Ses yeux noirs
ptillaient, ses cheveux avaient la couleur de l'bne et, malgr sa
mise modeste de villageoise, elle attirait l'attention.

Buguet l'embrassa.

--Te voil rudement belle! Il faudra que tu tapes souvent sur les mains,
par ici!

Tiennette rpliqua, baissant deux longues paupires, qui adoucirent le
feu de ses regards:

--Je n'ai point peur.

Elle parla du village, de la Buguet qui s'occupait du jardin et
paraissait bien triste. Cette nouvelle fit soupirer Jasmin.

--J'irai la voir, dit-il.

--Ah! Tu feras bien!

Quant  l'oncle Gillot, il avait eu une attaque et restait paralys. La
tante Lade Monneau se portait mieux. Elle avait fait de pressantes
recommandations  Tiennette, l'exhortant  rester sage et lui affirmant
qu'il vaut mieux se contenter de pain et d'eau que de vivre dans la
bonne chre aux dpens de l'honneur.

Jasmin conduisait Tiennette par le jardin.

--Que c'est beau! s'exclama-t-elle. C'est toi qui as fait tout a?

--J'y ai travaill, dit modestement Jasmin.

--C'est-il vrai ce qu'on dit l-bas? Toutes les fois qu'une feuille
tombe, il faut la ramasser et on te celles qui jaunissent? Et sitt que
des traces de pas marquent les alles, on ratisse le sable?

--C'est vrai.

--Mais pour tout cela il faut tre plus de deux!

--J'ai de nombreux aides! Jamais une plante ne manque d'eau, jamais
l'ombre ne la gne, elle reoit le soleil  ses heures.

Le chteau merveilla  tel point Etiennette qu'elle le prit pour une
caserne  cause des domestiques chamarrs et des gardes. Martine arriva
et les deux amies changrent leurs effusions.

--On se bcote! railla un mousquetaire qui passait en chenille, petite
canne et joli plumet.

Il connaissait les Buguet, s'approcha, s'informa de Tiennette.

--C'est grand dommage, s'exclama-t-il, qu'une aussi belle fille entre au
service de la Marquise!

Elle serait mieux  celui du Roi et de son arme!

On rit. Flipotte, qui arrivait au rire comme un chien  l'appel,
complta le groupe.

--Eh oui, continua le mousquetaire, ce serait piti d'aller au feu des
cuisines quand, avec ces yeux-l, elle pourrait enflammer les coeurs d'un
rgiment!

--Ah a, monsieur le capitaine, s'exclama Tiennette, je n'ignore pas ce
que vaut l'aune de vos flatteries. Pour viter l'embrouille, sachez que
je ne m'embarrasse gure des mirliflores qui se gaussent des filles!

--Bien parl! dit Flipotte.

Elle s'adressa au mousquetaire:

--Va-t'en dans le jardin de l'htel de Soubise! Tu trouveras l les
vieilles marquises qui se paient les beaux militaires! Et laisse la
vertu en repos!

Le lendemain matin, les oiseaux du parc rveillrent Tiennette. De la
mansarde, elle vit les boulingrins si ras tondus qu'ils lui parurent
peints en vert.  et l des statues s'levaient toutes blanches. Ah! la
villageoise en avait vu, des statues, depuis deux jours! Quelques-unes
taient sans vtement! On lui avait dit que des femmes se montraient
ainsi  des sculpteurs. Elle n'en croyait rien. Quelle fille serait
assez effronte pour se mettre pareillement devant un homme? Celle-l en
entendrait, des mots de broustille! Tiennette n'avait jamais laiss
couler sa chemise sale sur ses talons avant d'avoir entonn la propre.
Il est vrai que sa mre braquait toujours le regard au judas de sa
chambrette et que le bon Dieu a l'oeil partout! Mais tout de mme
n'a-t-il pas mis au monde Tiennette toute nue?

--Il verrait que j'ai pouss droit, se dit-elle, il n'y a pas de honte 
cela!

Aprs avoir constat que tout dormait derrire les volets clos,
sournoisement l'enfant releva sa grossire chemise au-dessus de ses
seins pomms, puis se mira du haut en bas dans les carreaux de vitre.
Elle se trouva belle et rougit. Certes, dans ce logis plus d'un miroir
tam n'encadrait pas souvent pareil corps. La pauvrette, en revtant
ses humbles habits, eut la sensation qu'elle cachait un trsor.

--Quand je saurai oeillarder, pensa-t-elle, je vaudrai bien une
Parisienne!

Pleine d'espoir, elle rveilla Martine:

--C'est-il bientt que je vas voir la Marquise?

--Comme te voil presse!

--Pourvu qu'elle ne me trouve pas trop mal avenante! C'est que je n'ai
pas ta dgaine. Pour venir j'ai fait raccoutrer mes souliers et Cancri
n'y a pas mnag les clous. J'ai ce matin essay de me dbarbouiller
aussi bien que toi. Ma peau reste jaune.

--C'est le hle! Tes couleurs te vaudront mille compliments.

--Veux-tu me dire si j'ai les oreilles propres? Je les ai cures
jusqu'au fond.

--Elles sont rouges comme des coquelicots!

--Et mes ongles? Je les ai racls tant que j'ai pu, mais le noir ne s'en
va pas tout  fait. Ah! c'est qu'avant de partir j'ai tout fourbi  la
cendre.

--Il n'y que les fainants qui aient les mains nettes!

Un peu avant midi, Tiennette fut conduite au boudoir meubl en perse
dore. Mme de Pompadour tait allonge sur une ottomane. Elle lisait des
lettres qui s'parpillaient autour d'elle. Une table  crire, avec des
plumes d'oie, se trouvait  sa porte.

La favorite regarda la nouvelle venue. Tiennette tait fort intimide.
Sa poitrine se soulevait, ses joues avaient une fracheur de rose.

--Tu te nommes?

--Tiennette Lampalaire.

La voix de Tiennette, un peu voile par l'motion, tait jolie.

--Et tu viens?

--De Boissise-la-Bertrand.

La Marquise, cartant un rouleau de paperasses, se leva.

--Tu as quel ge?

--Vingt ans.

--Un bel ge! Et tu es pucelle? demanda la Marquise en plongeant son
regard spirituel et aigu dans les yeux noirs et velouts de Tiennette.

--Oui, Madame, rpondit Tiennette tonne.

--Tu ne mens pas? insista la Marquise en levant la tte.

--Non, Madame, je n'ai point menti.

La Marquise avait un costume de sultane: veste turque, serre aux
poignets et au col, mais laissant apercevoir les seins en une ombre
lascive et, plus bas, du ventre, par des fentes, crevs libertins que le
moyen-ge appelait portes de chair.

Tiennette n'osait bouger, regardant les plumes de l'critoire, ou les
dpches jetes sur l'ottomane.

--Pourtant, dit la Pompadour, on m'avait parl (car je suis bien
renseigne) d'un vieux marquis qui courait  tes trousses?

--Il ne m'a point eue, je vous le jure, Madame.

La Pompadour se recoucha sur l'ottomane.

--Tu es solide, dit-elle en souriant. Mais je n'ai point de place pour
toi en ce chteau. Tu iras  Versailles.

La physionomie de Tiennette s'attrista tout  coup.

--Que cela ne t'ennuie! reprit la Pompadour. Tu seras bien traite et je
ne veux faire de toi une maritorne, peste!

--Mais, Madame, il me faudra quitter Martine!

La Marquise clata de rire:

--Tu la reverras souvent. Tu partiras pour Paris. De Paris on te
conduira  Versailles. Et pour que le voyage te semble moins long,
Martine et son mari t'accompagneront jusqu'au Pont Royal. Va!


Quelques jours aprs, par un beau temps de juillet, Jasmin, Martine et
Tiennette prenaient le coche d'eau pour Paris. Ils devaient manger 
midi  la rtisserie de la rue Vide-Gousset avec un vieux valet du Roi
qui s'appelait Bachelier et un autre qui avait nom Lebel. C'est  ces
deux hommes qu'il fallait confier Etiennette. Agathon Piedfin tait du
voyage, ayant demand un jour de repos.

Aussitt arriv  Paris, Piedfin s'esquiva. Martine alla avec Tiennette
commander pour la Marquise des bimbeloteries au Petit Dunkerque, quai
de Conti, au coin de la rue Dauphine. Jasmin les accompagna, mais il
quitta les femmes  l'entre du magasin o le sieur Granchez vendait
sans surfaire tout ce que les arts produisaient de plus nouveau, et il
se mit  flner. Il tait neuf heures du matin.

Jasmin prit le Pont-Neuf. Il contempla d'abord la statue questre d'un
roi leve sur du marbre blanc et que les gens appelaient le cheval de
bronze. Aux quatre coins du pidestal des hommes en mtal, mi-nus,
foulaient des cuirasses, des boucliers, des carquois et des casques.
Comme c'tait jour ouvrier, les deux trottoirs du pont se trouvaient
couverts de tentes avec boutiques. Des forains vendaient cent objets
pour le populaire. On se bousculait parmi les mendiants, les
crocheteurs, les fiacres, les carrosses jaunes aux essieux rouges; une
poissarde poussait sa brouette en criant: Voil le maquereau qui n'est
pas mort, il arrive! il arrive!, un chanteur, hiss sur un tabouret,
braillait aux sons d'un violon aigre devant la place Dauphine: btie sur
l'le de la cit, celle-ci avanait vers le cheval de bronze deux
maisons roses aux stores bleus, aux carreaux verts; l'une faisait le
coin du quai des Orfvres et Jasmin vit  ses fentres une belle jeune
fille poudre de blanc qui pendait ses cages.

Mais un carillon tinta, joyeux comme si le ciel lui-mme se ft pris 
chanter. Ses notes tombaient du campanile dor de la Samaritaine. Buguet
regarda les cloches. La Samaritaine avait t reconstruite en 1712  la
seconde arche du Pont-Neuf, du ct du Louvre. Ce btiment, difi sur
pilotis, levait l'eau par une pompe et comprenait trois tages, dont le
second se trouvait au niveau du pont. L'avant-corps, en bossage
rustique, vermicul et cintr au-dessus d'un cadran bleu, supportait un
groupe reprsentant Jsus-Christ avec la Samaritaine auprs du puits de
Jacob. Le puits tait figur par un bassin en forme de grand vase dans
lequel tombait une nappe d'eau sortant d'une coquille  dgueuleux.

Jasmin trouva  la Samaritaine l'lgance du chteau de Bellevue avec
lequel il lui parut qu'elle avait des ressemblances.

--Cette fontaine devrait s'lever au bord de la rivire, l-bas, se
dit-il. On dirait vraiment qu'elle est btie sur les plans de la
Marquise!

Tout y tait bleu, blanc et dor, et la femme debout au bord de la coupe
souriait au Christ.

La Seine, battue par les bateaux de blanchisseuses, les boutiques 
poissons, les barques, jetait ses reflets au petit castel hydraulique,
le baisait jusqu' la toiture, faisait passer sur ses murs des frissons.
Les flots qui apportaient pareille joie venaient de Juvisy, de Corbeil,
de Boissise. Ils firent songer Jasmin  son pass: il lui sembla qu'un
peu de son enfance claire venait avec l'onde lutiner le charmant
difice.

Sous le bassin, il tait crit: FONS HORTORUM. Buguet demanda  un abb
ce que cela voulait dire.

--La fontaine des jardins, rpondit-il. Elle fournit de l'eau  celui
des Tuileries.

--A ces mots la Samaritaine offrit un charme de plus  Jasmin. Au-dessus
du fleuve qui reliait Boissise  Bellevue, elle devint  ses yeux une
source de fleurs: il aperut des lueurs roses dans la nappe qui
s'pandait et les petites cloches du fate furent comme de grosses
campanules luisant au soleil.

Enchant de sa matine, Buguet fut  midi  la rue Vide-Gousset. Il
retrouva dans la rtisserie Martine, Tiennette et Agathon Piedfin, qui
venait d'entrer.

Buguet offrit un verre de vin blanc en attendant l'arrive des laquais.
Ceux-ci ne tardrent point. Le vieux, Bachelier, tait connu de Jasmin.
Toujours en noir il se donnait l'air paternel d'un bon cur. L'autre,
Lebel, jeune et coquet, entra dans la rtisserie en faisant des
courbettes, esquissa des gestes caressants, l'oeil langoureux, la bouche
en coeur. Les valets taient accompagns d'un abb et d'un personnage
singulier qui se prsenta la tte haute, en frisant sa moustache, une
pe  la hanche et  l'paule une perche o pendaient des dindons, des
poulets, des cailles et des levrauts.

--Des amis, dit Bachelier d'une voix terne.

On se salua. L'homme  l'pe dposa sa perche dans un coin.

--Ne te trompe pas, dit-il au rtisseur, et ne fourre pas mon gagne-pain
 la broche.

Il ta son pe, en dardant sur Tiennette un oeil plein de flammes;
l'abb fit un clin d'oeil au rtisseur et la petite compagnie s'installa
autour d'une table.

--Le joli morceau! dit l'homme  la perche en regardant Tiennette. Voil
une fille de corps de garde! Elle attirerait des recrues  nos
boutiques, sous le drapeau armori, et ferait signer des engagements!

--Mon cher, interrompit Bachelier, elle n'est vraiment point faite pour
servir de complice  un vendeur de chair humaine! Elle est trop jolie et
je la conduis  Versailles, o je la mets en scurit.

--Ah! protesta le recruteur, je cherche des hommes pour les colonels qui
les repassent au Roi. Les jolies enjleuses servent leur souverain!
D'ailleurs j'ai des sacs d'cus, et puis ma perche: elle excite
l'apptit de ceux qui chappent  la luxure!

Le repas fut gai. Le racoleur ne cessait de lancer des regards brlants
 Tiennette. La fte ne paraissait pas insensible  l'admiration du
beau gars.

--Vous serez heureuse  Versailles, lui dit Bachelier.

Agathon se montrait aux petits soins prs de l'abb. Il lui avoua qu'il
avait port la tonsure.

Le prtre se prit  rire.

--Nous avons eu la mme vocation, dit-il en ricanant.

A la fin du repas il se retira.

--Quel est cet abb? fit Jasmin.

--Ce n'est pas un abb! s'exclama le racoleur.

Le gaillard, qui s'appelle Mamert Cornet, porte quelquefois l'pe,
quelquefois la canne en bois des les du financier. Je le vis dans la
mme journe chevalier de Saint-Louis, montreur d'ours et posticheur.

--C'est un comdien?

--Non, c'est un espion de la Marquise. Nous le disons  vous.

--Tu aurais mieux fait de te taire, dit Bachelier.

--Ah! reprit le bavard, nous sommes entre nous. Mais la Marquise n'est
pas tendre! Lorsque Mamert pince un libelle sous un manteau, l'auteur,
s'il le prend, va  la Bastille ou au Mont Saint-Michel dans d'horribles
cachots! Mamert est un homme redoutable! Gare  qui tombe dans ses
griffes!

--Diable! fit Agathon.

Cornet rentra, habill en petit matre. Il tait rose et frais comme si
au lieu de vin il et pris du bouillon ambr. Martine remarqua qu'il
s'tait mis trois dents postiches.

--Vous voil chang, dit Buguet.

--Oh! c'est pour aller dans un caf de nouvellistes o la soutane n'est
pas de mise.

Piedfin regardait le mouchard avec admiration. Les laquais emmenrent
Tiennette. Le racoleur glissa  l'oreille de Bachelier:

--Quand on aura assez d'elle  Versailles, songe  moi.

Il fit tinter son gousset.

--Je paie cher la bonne marchandise.

Il s'inclina:

--Et nous sommes tous les deux fournisseurs du roi!

Les adieux de Tiennette  Martine furent larmoyants.

--Est-ce loin, Versailles? demandait la jeune fille.

--En carrosse,  peine trois heures, dit Bachelier.

--Dfie-toi des galants, insinua Martine.

On se spara. Mamert Cornet profita d'un instant o Martine tait seule
pour lui demander un rendez-vous.

--Je suis honnte, dit-elle. Et je vous prie de ne point insister. Si je
rptais la chose  Jasmin, il vous casserait les reins.

La vie habituelle reprit pour Jasmin et Martine parmi les dames
coquettes, dont les corsages serrs au-dessus des jupes bouffantes
avaient l'air de grands coeurs, parmi ces petits-matres qui portaient
des perruques  l'oiseau royal et se mettaient des bouquets gros comme
la gorge d'une nourrice. Mme de Pompadour donnait souvent des ftes. Et
Jasmin prenait grand plaisir  la voir clbre par les seigneurs
orgueilleux dont les habits  pans bouillonns se mariaient aux massifs
et aux parterres, grce  leurs tons de fleurs de pommiers, de verts
rsda et de violettes, fournis d'argent et d'or. Dans les alles, les
dames de qualit avaient des airs de cloches pares avec leurs jupes
pompeuses sur les paniers et sur les jansnistes; leurs brocarts
orfvrs de pivoines et de coquelicots, les ramages des soies lgres,
les gerbes peintes sur cotonnade d'Inde--tout cela parsemait le
labyrinthe et les salles de verdure de grands bouquets crmonieux qui
enchantaient Jasmin. Les femmes avaient de dlicieuses petites ttes
poudres et promenaient sur les boulingrins les regards tourdis de
leurs yeux en amande, des yeux  la chinoise, et leurs nez retrousss
tourns  la friandise. Les gentilshommes faisaient la rvrence en
portant les mains jusqu' terre. Dans ce monde chamarr de grces on se
faisait un plaisir, comme l'crivait un auteur prcieux, de se renvoyer
l'un  l'autre,  l'aide des zphyrs, des tourbillons de poudre  la
marchale ou d'ambre gris. Et parfois, flambant des rubans vifs de
Lyon, de Gnes ou de Palerme, toute la compagnie dansait la ronde (le
Roi aimait cela!) par les bosquets du baldaquin ou sous les arbres de
Jude. Les danseurs se tenaient  bras trs allongs,  cause des
paniers en gondole ou  guridon, et Mme de Pompadour, d'une voix qui
faisait songer Jasmin  l'orgue de son glise au printemps, chantait:

Nous n'irons plus au bois,
Les lauriers sont coups!

Dans les premires annes de son sjour  Bellevue Jasmin aperut
souvent  ces runions l'abb de Bernis, qu'il avait entrevu  tioles.
Il le trouva plus replet et d'un air plus grave. Il en fit la remarque.

--Ah! s'cria Flipotte, il n'en est plus au temps o, lorsqu'on
l'invitait, ses amis lui donnaient un petit cu pour payer son fiacre!

--Il vient souvent chez la Marquise, dit Agathon.

--C'est que dj  tioles il tait du dernier bien avec elle!

Jasmin serra les poings. Mais Martine intervint:

--Non point!

--Comment! s'cria Flipotte, mais Madame l'appelle son bb, son
poupard, son pigeon!

--Bah! reprit Martine, j'ai entendu devant Mme du Hausset la Marquise
dire que l'abb de Bernis est un pantin qui l'amuse, et qu'elle
l'habillerait et le dshabillerait sans songer  mal. Il va partir pour
Venise, o il sera ambassadeur.

Jasmin soupira. Et Agathon avoua que le dpart de M. de Bernis le
navrait autant que l'avait enchant celui de M. de Voltaire pour la
Prusse.

--Je crois bien, s'cria Flipotte, tu allais jeter de l'eau bnite  la
place o M. de Voltaire avait pass. Cela te fait une besogne en moins!

Piedfin haussa les paules, caressa son menton glabre et regarda les
autres avec l'air d'un prestolet qui se croit l'toffe d'un vque.

Chaque fois qu'il y avait foule  Bellevue, Mamert Cornet, l'espion,
apparaissait parmi la valetaille ou les seigneurs, souvent richement
vtu comme tous les coqueplumets, mousquetaires, dragons, timbaliers qui
formaient les suites et les escortes. Piedfin l'avait pris en affection.
Il prparait de petits plats pour Cornet, lequel tait gourmand, et en
change l'espion lui apprenait des choses de son mtier.

Cornet,  chaque visite, poursuivait Martine de ses assiduits, mais la
soubrette se dfendait. Le mouchard en vint  la moquerie et aux
menaces.

--La fidlit est une vertu de village, dit-il.

--Eh bien, je suis villageoise, rpliqua Martine, et n'ai point t
leve parmi les grands fripons de Paris.

--Malpeste! Est-elle gothique! s'cria Cornet esquissant une pirouette.
Mais je te rattraperai, la belle!

Il y avait aussi  Bellevue des reprsentations thtrales, des feux
d'artifice, des mascarades.

Les mascarades commenaient l't au crpuscule et se prolongeaient dans
la nuit. Jasmin levait des arcs de fleurs, des portiques parfums et le
soir il regardait passer les turcs, les dominos, les bergres, les
arlequins, des gilles, des plerins. Les femmes dguises montraient,
sans panier, des corps souples et dansants, et du rire vermeil  la
fente des masques. Quand la nuit tombait, Buguet s'employait avec les
gens  poser des torches enflammes qui jetaient des reflets sanglants
aux ramures et aux soies rayes,  allumer des toiles de godets rouges,
des frises, des lanternes et parfois de grands feux au del des murs.

Un soir de fte, Buguet s'occupait  l'illumination du bosquet de la
cascade; la Marquise, en bayadre, arriva prs de lui, poussant quelques
petits cris et suivie de Martine.

--Oh! comme j'ai mal au pied! Voyez donc, Martine!

Mme de Pompadour tait fort dcollete. Avec le sans-gne des grands
pour les domestiques, elle ordonna  Jasmin:

--Soutenez-moi!

Jasmin hsitait.

--Vite, ou je tombe! s'cria la Marquise.

Jasmin lui prta son bras. Tandis que Martine accroupie tait son
soulier dont elle retirait une pine, Jasmin sentit contre lui respirer
la Pompadour. Elle tait palpitante, et Buguet dut fermer les yeux pour
ne pas tre tent d'embrasser  lvres folles la nuque qui semblait
s'offrir.

L'pine enleve, la Marquise partit rieuse vers un groupe de masques qui
agitaient des castagnettes.

On jouait souvent au thtre de Bellevue. Le spectacle des petits
appartements, qui se donnait jadis  Versailles et au sujet duquel
Martine avait crit  Jasmin, lorsqu'elle tait son accorde, y fut
transport. Mme de Pompadour devint la principale actrice. On donna
l'_Impromptu  la Cour de marbre_, _Zlisca_, le _Prjug  la Mode_,
les _Ftes de Thalie_, _Vnus et Adonis_, le _Devin du village_. Ces
spectacles taient mls de concerts dlicieux. Quelques seigneurs y
assistaient, un triolet de velours  la garde de leur pe. Jasmin put
se glisser un jour et apercevoir Mme de Pompadour dans le rle de Vnus.
Elle avait le corps, les basques et une grande queue d'toffe bleue,
mosaqus d'argent et elle brillait aux lueurs d'un soleil clair de
mille bougies. Elle commandait, d'un sourire toil de mouches subtiles
o Buguet retrouva l'tincelante sduction qui l'avait charm dans la
fort de Snart. Autour de la Marquise, les danseuses--des enfants de
dix  quatorze ans--travesties en Plaisirs, portaient des jupes de
taffetas blanc tamponnes de gaze d'Italie et pares de fleurs
artificielles; elles firent songer Buguet aux vingt-huit figurines de
Saxe que possdait la favorite et qui reprsentaient des amours
dguiss.

Lorsque Mme de Pompadour chantait, Buguet s'approchait du thtre.
Celui-ci rsonnait de l'harmonie du clavecin, des violons, des
violoncelles, des bassons, des violes, des fltes et des hautbois. La
voix de la Marquise s'levait au milieu de ces phrases caressantes. Elle
montait vers les toiles. La voix tait souple et chaude comme une fleur
au soleil. Aux moments passionns elle faisait frmir Jasmin. Le parfum
des plantes qui dormaient autour de lui dans l'ombre achevaient de
l'tourdir et il lui semblait qu'il n'tait plus du monde.

Martine, qui assistait depuis tioles aux tudes vocales de sa
matresse, l'imitait  ravir.

Et une nuit d't que toute la maison tait couche, elle osa mener
Jasmin dans la grotte que la Marquise venait de quitter.

Assise sur les coussins au milieu desquels la favorite, s'accompagnant
sur la mandoline, avait dtaill pour le Roi des airs de Rameau,
Martine, dans l'obscurit voluptueuse, chanta pour Jasmin comme Mme de
Pompadour.




XIII


Cette anne-l, en 1755, un jeune domestique nomm Valre Loriot fut
admis au chteau de Bellevue. Il avait quatorze ans, venait de Lille en
Flandre et paraissait garder dans ses yeux le bleu du ciel des
carillons. Franois Boucher le trouva joli: Il semble, dit-il, que
Valre a assist  la naissance de Vnus. Il le peignit nu, empoignant
des tourterelles dans une cage. Une autre fois il le fit poser avec un
carquois au dos et le cothurne au pied.

Valre Loriot fut choy par Martine, Flipotte, Buguet, et tous
accueillirent avec joie ce blondin qui restait gracieux mme auprs des
statues. La Pompadour l'employa  tenir son parasol ouvert ou la trane
de sa robe.

Quand les matres n'taient point l, Valre, suivant une habitude prise
aux canaux de Flandre, gagnait quelque bassin du parc, se dshabillait
et se jetait  l'eau. Il tait ple sous la nappe fluide, mais ds
qu'il en sortait il avait l'air d'un Adonis clair par l'aurore.

Souvent pour amuser l'enfant, quelque domestique donnait l'lan  un jet
qui dbouchait du tuyau avec des bruits de ptard. Valre y sautait,
s'claboussait, s'enivrait de fracheur, se faisait fouetter, une main
protectrice au bas ventre.

Il aimait aussi s'battre dans une fontaine ombrage de vignes vierges,
au fond d'un cabinet de treillage. L jaillissaient des bouillons de six
pieds de chaque ct d'un petit gradin dont l'onde formait en retombant
une nappe circulaire. Aux flancs du gradin montaient des chandeliers
d'eau avec trois masques cracheurs  leur gane. Tout cela formait un
refuge humide, plein de murmures et de sanglots, o la lumire coulait
avec des douceurs fuyantes sur le marbre et lui donnait un peu de la
lueur dore des vignes vierges. Valre prsentait les paules, le
ventre, les ttons aux cierges hydrauliques; ils le baisaient, le
caressaient, se brisaient sur sa peau vierge en gouttes tincelantes.

Ravi par ces blandices, Valre passait la main sur la nappe d'eau pour
la flatter, essayait de rendre leurs cajoleries aux claires chandelles,
les entourait de ses bras, les frlait de son haleine.

Une fois qu'il s'essayait  ce jeu il entendit un bruit et s'tant
retourn il vit Agathon Piedfin embusqu derrire le treillage. Rieur,
l'enfant envoya un paquet qui inonda les habits du curieux.

--Va te scher au fourneau! s'cria-t-il.

Valre dcouvrit autour d'un autre bassin diverses machines hydrauliques
trs  la mode dans les jardins royaux. L'une prsentait plusieurs
oiseaux: ils chantaient quand une chouette se retournait vers eux et
cessaient leur ramage ds qu'elle leur montrait la queue. Autour du
bord, suspendus sur de minces jets, tournaient des globes argents qui
retombaient en un entonnoir, mais taient relancs aussitt et dansaient
sur une aigrette de perles.

Ces fantaisies ravirent le garonnet. Il fit chanter les oiseaux
mcaniques, enleva les boules argentes, s'amusant de les voir retomber
dans le bassin o lui-mme plongeait jusqu'au haut des cuisses et o,
surnageant, elles venaient le frler.

Valre surprit encore Piedfin. Il tait tapi derrire la machine.

--Agathon! s'cria l'enfant, viens-tu jouer aux boules?

Il sortit de l'eau, une balle dans chaque main: il les levait, formant
des anses  la jolie amphore de chair blonde et rose qu'il figurait.

Agathon devint carlate. Son corps tremblait. La gorge oppresse, il
balbutia:

--Je cherche comment on fait chanter les oiseaux.

Il regardait  droite et  gauche, comme pour s'assurer que personne ne
venait.

Jasmin parut au bout de l'alle. Alors Agathon s'enfuit en criant:

--Jsus! Maria! Jsus! Maria!

Valre le poursuivit en jetant des mottes de terre. Quand ils arrivrent
prs de Buguet, celui-ci se prit  rire.

--En voil une tenue! s'cria-t-il. Va te rhabiller, morveux! Et ne
recommence plus!

Puis il regarda Piedfin:

--Eh bien, Agathon, tu trembles. On dirait que tu viens d'chapper  un
grand malheur! Tu ne peut donc plus courir? C'est-y la fume des fricots
qui t'affaiblit?

--Non, ce petit drle m'a fait peur en me voulant atteindre avec des
pierres!

--Veux-tu que je lui tire les oreilles?

--Non! Non! Non! s'cria Piedfin implorant.

La remontrance de Buguet ne produisit aucun effet. Valre devint plus
impudique. Au lieu de se rhabiller dans le parc il rentra nu  sa
chambre, qui se trouvait prs de celles de Buguet et d'Agathon.

--Est-il gentil, dit Flipotte. Depuis que je l'ai aperu ainsi, le coeur
me fond quand il me regarde.

--Il est si jeune! rpliqua-t-on.

--Peuh!

Elle eut l'occasion de constater que Valre, au moindre contact,
devenait homme. Comme il rentrait en Adam, il rencontra une chvre
attache  la grille de la cour. Badinant il la prit par les cornes et
se mit  califourchon dessus, dans une attitude de Bacchus. Il caressa
la bte au col, se frotta  son poil. Elle baissait la tte, se
dbattait. Finalement la chvre dsaronna son cavalier: il se releva
riant, gambada, barbouill de verdure, joyeux, fier et droit comme
Priape, le dieu des jardins.

--Je ne le dirai point aux amies, se promit Flipotte.

Valre regagna sa mansarde. Il y entra chantant.

Sa voix caressante fit se pmer la Tourangelle. La gaillarde tait dans
la chambre de Martine.

--Qu'il chante bien!

Le refrain cessa brusquement et on entendit Valre crier:

--Allons, Piedfin! Laisse-moi m'essuyer! Tu es fou! O le laid!
Lche-moi!

--Que fait-il? dit Flipotte en fronant les sourcils.

Soudain Valre hurla:

--Le sale homme!

Flipotte et Martine accoururent.

--Bouc! s'cria Martine en apercevant Piedfin.

Flipotte s'lana vers le jeune Valre et l'attira contre elle:

--Pauvre petit!

Valre ouvrait de grands yeux bleus. Il regarda Flipotte en souriant.

Alors Piedfin mit ses mains dans ses poches, releva le nez et siffla aux
commres:

--Je ne lui faisais rien! Peut-on pas tre de bons amis! Dieu dfend-il
de s'embrasser entre hommes? Un seul baiser est ignoble, celui de Judas.
Et d'ailleurs est-ce que je m'occupe de vous quand vous chuchotez  deux
dans le grenier comme des pies borgnesses?

--Ah! tu nous crois des gueuses de ton espce! rpliqua Flipotte. Je
vais te servir, dfroqu, quelques girofles  cinq feuilles!

--Effronte! Tu paieras ces menaces en enfer!

--C'est toi qui iras chez le diable pour t'achever, mal cuit!

Valre coutait abasourdi. La figure dcompose du marmiton lui fit
peur. Il se frottait  Flipotte, ce qui augmenta la rage de Piedfin.

--Cloaques d'infection, lana-t-il aux femmes, puantes btes, pots
fls, serves de Belzbuth, bourbiers d'immondices, avec le fard dont
vous frottez vos figures pour attirer les mles, pareilles  des
crevisses, vous allez  reculons dans la voie du ciel! C'est ce qu'un
prdicateur m'a dit!

--Ce prcheur doit tre laid comme toi! interrompit Flipotte.

--Il avait raison de vous honnir,  vous les viandes pourries que le
dmon offrit  saint Antoine et sur lesquelles ce saint cracha!

--C'tait un bougre de ta sorte!

--Ferme ta bouche, crature, dit Agathon devenu vert, et ne te sers pas
pour blasphmer de la langue que Dieu t'accorda pour la prire!

Flipotte se mit  rire:

--Il a une araigne dans sa vieille tonsure.

Elle embrassa Valre d'un air qu'elle essaya de rendre maternel. Alors
Agathon vocifra rauque de fureur:

--Dbauches! Que le diable vous perfore!

Martine s'lana vers le drle, menaante:

--Que me reproches-tu, enfin?

--Comme toutes les femmes (car elles ont toutes sur leur corps un poil
de la Reine de Saba!) tu es une coureuse, une libertine!

Un soufflet interrompit le marmiton.

--Pouah! fit-il en se jetant en arrire. La main d'une femelle!

Il se retira dans sa chambre, se tenant la joue comme s'il avait eu mal
aux dents.

Flipotte resta avec Valre:

--Je vais rhabiller cet enfant!

Martine rentra chez elle, reprit sa toilette. Mais les deux femmes
n'eussent pas t aussi  l'aise si elles avaient pu voir le dfroqu
frotter sa joue, la parfumer en marmottant des choses qui n'taient pas
des litanies:

--Par saint Barnab, je ferai chasser ces impies, ces hontes! Leur
place est chez la Paris, rue de Bagneux, o elles recevront d'abondantes
visites et o leur vertu se mesurera au cordon d'Angleterre! Mais leur
prsence ici est comme l'ombre de Satan! Hors d'ici, les vipres, hors
d'ici, les diablesses!

Il se mit un peu de poudre:

--H! h! Doux Jsus! Le nigaud de Jasmin ne se doute point que je
connais le fond de son coeur, que je sais qui il aime et ce qui le
tourmente! L'homme est faible et stupide. H! H! Au lieu de laisser son
me s'panouir  la grce de Dieu, s'enmouracher d'une marquise, d'une
matresse de roi! Ce fleuriste est vraiment digne de porter les
reliques!

Agathon ricana:

--Et je sais o il cache une signature de Mme de Pompadour sur laquelle
il va poser en cachette ses lvres comme pour narguer les patnes et les
baisers de paix! Je sais o il a mis le gant, et un soulier qu'elle
perdit en descendant de sa fliguette! H! H! grce aux saints du
paradis et aux conseils de mon ami Mamert Cornet, j'ouvre son coffret
sans clef et je connais la place d'o l'on peut pier ses simagres. H!
H! je soufflerai le sabbat dans sa vie!

Piedfin roula des yeux troubles:

--Ma conscience est  l'abri! Je ne dois pas souffrir qu'un amoureux de
Mme de Pompadour vive  proximit du Roi. Ah! si c'tait encore quelque
petit-matre, plein de jolies fadeurs! Mais un rustre qui manie la bche
et la serpette! Le Roi a peur des assassins. Sait-on ce que la jalousie
peut provoquer et  quel crime se livrera un brutal pris avec pareille
frnsie? Jsus, Marie, j'aime mon matre et je sacrifierais ma propre
vie pour la scurit du Roi.

Agathon continua en souriant:

--D'ailleurs Cornet m'a assur qu'en toute circonstance je pouvais
compter sur lui; va donc, Piedfin, va donc!

Le cuisinier sortit de sa chambre, dgringola vers les casseroles, dans
lesquelles il se mira en s'ajustant un toquet blanc. Sur la table se
trouvaient des andouillettes. Il les compta avec l'allure d'un
sacristain qui range des chandelles.


Quelques jours plus tard le dfroqu prparait dans la cuisine une
liqueur  son usage. A cet effet, il avait cueilli des oeillets rouges
et en coupait la partie herbeuse. Deux cruches de grs pleines
d'eau-de-vie s'alignaient sur un dressoir  ct de lui, avec du sucre
royal, de la cannelle fine, du macis, de la coriandre et des clous de
girofle.

Buguet vint chercher du vin blanc.

--Ah! te voil, Piedfin! Tu prpares une chose qui sent bon!

--C'est du rossoli.

--Elle est bonne, ta drogue?

--Le rossoli fortifie le coeur, ranime la mmoire, prserve de la
malignit en temps de peste.

Agathon coupait avec vivacit les oeillets comme s'il et ressenti du
plaisir  plonger un couteau dans une chair quelconque:

--Assieds-toi, dit-il  Jasmin.

Buguet s'installa. Le dfroqu sortit de sa poche un petit calendrier au
chiffre de la Pompadour:

--Il est de l'an dernier. Mme de Pompadour le tint plusieurs mois sur sa
poitrine. Le veux-tu?

Jasmin saisit le calendrier, puis il hsita:

--Je ne sais pas si je dois l'accepter.

--Oh! les choses qui appartiennent  notre matresse sont un peu  nous.

--Pourquoi me fais-tu des cadeaux? Tu as eu avec Martine l'autre jour
une querelle qui doit....

--Mince affaire! Histoire de femmes! Colres de femmes!

--Tu les dtestes toujours?

--Comme toutes les choses qu'on peut avoir aisment.

--Tu n'es gure aimable!

--H! H! Les laquais qui prennent le droit le porter la montre d'or, de
se poudrer, de courir en chenille comme leur matre, sduisent avec
aisance les plus belles filles. Il suffit de bourdonner une chanson
d'amour  leur oreille et de les inviter  quelque promenade dans une
dsobligeante azure. Ce que ces coquins peuvent faire nous
l'accomplirions aisment, sans avoir besoin de nous adoniser la figure
et par notre seul esprit. Mais ne parlons pas de cela! J'ai pardonn 
Martine. Jsus n'a-t-il point dit: si l'on te frappe sur une joue,
offre l'autre! Garde le calendrier, et pour te prouver que je ne t'en
veux point je vais t'offrir quelques autres objets qui ont appartenu 
notre matresse. Oh! de petites pertintailles sans valeur, mais elles
feront plaisir  Martine.

--Pourquoi me donner tout cela?

--Cela me rappellera l'poque o j'tais au couvent. Nous changions
souvent de minces bagatelles entre frres et cela rendait plus profondes
nos liaisons.

--Tu as l'air de t'tre plu au monastre. Pourquoi l'as-tu donc quitt?

Comme toujours Piedfin rpondit:

--C'est un mystre.

Et yeux baisss, lvres closes, il prit l'attitude d'un saint Franois
d'Assises qu'il avait vu sculpt en bois et qu'il aimait  imiter.

--Viens! dit-il brusquement.

Ils allrent dans la chambre de Piedfin. Le lit ressemblait  la couche
d'un moine. A la muraille pendaient des rameaux, un bnitier, de petits
miroirs, l'image d'un saint Sbastien au torse nu,  l'oeil pm.

--Voici, dit Agathon.

Il sortit d'un tiroir une boucle de corset:

--Elle a servi trois fois.

Puis ce fut une navette  frivolit, un pot  oille, une houpette, un
gland d'argent:

--Ce gland provient du costume de Vestale que portait Mme de Pompadour
dans Baucis. C'est trop paen. Je ne veux pas garder cet attirail de
diable.

Jasmin prit les riens que lui offrait le cuisinier et les porta au
coffret qu'il fermait avec soin et o Martine elle-mme ne pouvait jeter
le moindre regard. Il baisa tous les objets comme il le faisait
d'habitude, il sourit au soulier  talon violet, au gant de chevrotin,
et rangea prs d'eux les cadeaux de Piedfin. Il ferma la bote et
descendit au parc sans voir Agathon qui, retourn  la cuisine, s'y
trouvait seul et dansait en faisant des signes de croix.

Quelques jours aprs le Roi vint avec Mme de Pompadour. Le ciel d'aot
dorait les cimes des arbres et au loin les bls. Les moulins tournaient.
La Seine tait paresseuse et le chteau de Bellevue semblait prt 
s'endormir parmi ses fleurs et ses statues. Mamert Cornet se trouvait du
voyage. Il tait costum en piqueur de cerf et portait des gants de
vnerie. Il se mla aux domestiques. Agathon seul le reconnut.

--Le Roi est triste, dit un cocher qui avait conduit le carrosse du
monarque. Dans chaque village il a demand combien on avait depuis un
mois creus de tombes neuves. Il a peur de mourir.

--Dame, fit Agathon,  chacun son tour d'aller au ciel, au purgatoire ou
en enfer! Mais le Roi est-il proccup de ces ides?

--Sa Majest prdit que les mnes de Ravaillac se rveilleraient un jour
et qu'elle mourrait comme Henri IV!

--Ceci est grave et il faut qu'on prenne des prcautions, reprit
Agathon.

--Est-ce que le Roi s'est fait dire l'avenir? demanda quelqu'un.

--C'est notre matresse qui va chez la tireuse de cartes avec une verrue
postiche et un faux nez, rpliqua Flipotte!

On rit. Jasmin sortit. Il alla soigner les btes: le sapajou attach par
une chane d'acier  sa boule brillante, les perroquets verts et rouges
avec lesquels se disputait Valre Loriot, tous les oiseaux rares que Mme
de Pompadour fit peindre par Oudry, perchs sur un cerisier. Agathon
Piedfin disparut avec Mamert Cornet du ct des goulettes. Ils parlaient
mystrieusement et le marmiton dsigna de loin au piqueur de cerfs
certaines places sur les toits des communs du chteau.


Trois mois plus tard, vers la fin d'octobre l'intendant des domestiques,
Collin, vint trouver Buguet et lui dit d'un air ennuy:

--J'ai une fcheuse nouvelle  vous apprendre.

--Laquelle?

--Le Roi vous ordonne de quitter le chteau avec Martine.

--Quitter le chteau?

Jasmin devint blme. Ses jambes flageolrent. Il dut s'appuyer  un
orme.

--Oui, dit l'intendant. Et cela dans les deux jours. Sa Majest
s'apprte  venir et elle ne veut plus vous voir ici.

--Mais, s'cria Jasmin, le Roi n'est-il point satisfait de mon zle?

--Oui!

--Je me lve avant le soleil!

--C'est vrai.

--Que puis-je faire de plus?

--Il ne s'agit pas de cela, murmura l'intendant.

--Ah! si je pouvais sacrifier mes nuits, me passer de sommeil et
travailler toujours. Mais depuis que je suis ici je n'ai pas pris le
temps d'aller revoir ma mre.

--Mon pauvre ami, ceci importe peu au Roi. Ce que j'ai  vous dire est
difficile. Je sais combien vous tes courageux et bon jardinier. Mais
vous avez la tte folle, un caractre lger!

--La tte folle!

--Oui. Il est dans votre chambre un coffret et dans ce coffret, que vous
croyez ferm  tous, se trouvent vingt objets que vous aller baiser.

Jasmin sursauta:

--Qui l'a vu?

--Oh! Ne niez pas. Vous avez t dnonc. A la cour il faut craindre les
envieux et se dfier de son ombre! Il y a des gens qui savent prendre la
couleur des murailles pour pier et qui voient  travers tout. On m'a
fait monter sur le toit. Je vous ai vu ouvrir le coffret et je viens de
confisquer les objets que vous portiez avec tant de passion  vos
lvres: ce papier paraph, le soulier, le gant, le pot  oille, j'ai
tout reconnu.

Jasmin tait atterr.

--Un homme amoureux de votre faon peut,  ce qu'il ft expliqu  la
police du Roi, devenir jaloux et dangereux. Le Roi redoute les gens
dont il n'est pas sr.

Buguet se prit la tte dans les mains:

--Ah! hurla-t-il. Quel dmon est entr dans ma vie! Mais vous me rendez
fou!

L'intendant s'apitoya:

--Oui, c'est bien malheureux.

--Martine se jettera aux pieds de la Marquise!

Elle lui dira la religion que j'ai pour sa personne, et comme je suis
inoffensif! Elle lui dira que tout mon bonheur est de tailler ses arbres
et faire pousser ses fleurs.

Collin haussa les paules:

--Martine ne sera point entendue et ne reverra pas Mme la Marquise. Ici
on n'enfreint pas les ordres. Ils sont formels. J'ai mme mission de
veiller  ce que vous ne sjourniez pas dans ce pays ni l'un ni l'autre.

--Malheureux que nous sommes! soupira sourdement Jasmin.

Il s'en fut affol au fond d'un bosquet et l il pleura longtemps au
milieu des feuilles mortes qui tombaient.

--Pauvre garon! se dit l'intendant. Il n'a pas mme demand en sa
candeur le nom du tratre.


Au soir, Buguet se retrouva vis--vis de Martine, dans sa chambre. Le
crpuscule clairait tout d'une lueur grise. Derrire les arbres
mi-dpouills une barre cuivre s'allongeait au ciel triste. Des
corbeaux qui avaient t picorer dans la plaine de Billancourt
regagnaient les bois de Meudon.

--Martine, dit doucement Buguet en retenant avec peine un sanglot.

--Jasmin?

--Sais-tu, Martine, ce qui est arriv?

--Oui, Jasmin, je le sais. Piedfin est venu me le dire. Il avait l'air
navr, le brave garon!

--Il t'a dit que nous tions chasss?

--Oui.

--Que tu ne pourrais revoir la Marquise?

--Oui.

--Que nous devions nous loigner tout de suite?

--Oui, Jasmin.

Buguet hsitait. Il jeta son chapeau sur le lit.

--Pauvre Martine, murmura-t-il.

Il embrassa sa femme sur la joue, et la pressa sur son coeur.

--Mon pauvre Jasmin, rpliqua la soubrette.

Jasmin regarda par la lucarne le jardin dsert o la nuit commenait 
descendre. Le fleuriste poussait de profonds soupirs. Il s'approcha de
sa femme et d'une voix tremblante:

--Tu sais pourquoi?

Martine baissa les yeux et murmura:

--Je le sais.

--Dieu!

--Oui, Piedfin me l'a rapport. Mais ne crains rien. Il m'a affirm que
lui seul le savait parmi les gens, par un hasard divin, a-t-il ajout.

--Alors pourquoi t'avoir fait cette peine, c'est lche! Mais toi! O
Martine, Martine, tu dois me maudire!

--Non, Jasmin.

--Et tu ne me chasses pas, toi aussi!

--Je voudrais te reprendre entirement, au contraire!

--Martine!

--Il y a longtemps que je savais tout.

--Tu dis?

--Depuis le premier jour, celui des vendanges, aprs la rencontre dans
la fort de Snart, j'ai devin qu'elle t'avait pris.

--Ah! Ce n'est pas possible!

--Oui, Jasmin.

Buguet avait le vertige comme si un abme s'tait creus sous ses pieds.

--Et tu voulus de moi? s'cria-t-il.

--Je t'aimais tant! dit Martine doucement.




XIV


Le dpart, deux jours aprs, fut des plus tristes. Le petit chteau,
dans la lumire d'hiver, parut  Jasmin ple comme le visage d'un mort.
Le parc tait en deuil, des corbeaux vinrent du bois de Boulogne battant
des ailes vers Grenelle. A ct de Martine, Flipotte s'essuyait les
yeux. Valre embrassa dix fois les poux. Les aides jardiniers se
montrrent navrs. Mais personne n'osait trop parler. On ne savait au
juste pourquoi les Buguet partaient et nul ne voulait se compromettre.
Agathon Piedfin fut le dernier de la maison que Jasmin aperut. Le
marmiton s'cria:

--Je prierai pour vous!

La barque, charge de mannes, se dtacha de la rive et bientt Bellevue
disparut dans le brouillard. Il sembla  Jasmin qu'on lui volait un
morceau de lui-mme, qu'une part de sa vie s'vanouissait et que plus
jamais le soleil ne transpercerait les lourds nuages qui encombraient le
ciel.

L'eau clapota  l'avant du bateau. Dans la campagne de Billancourt les
labours bruns s'estompaient derrire les bues. Chaillot montra 
gauche ses villas trempes par les pluies, puis ce fut  droite, au
fond de l'esplanade, l'htel des Invalides, solitaire dans la vaste
plaine de Grenelle, avec la majestueuse faade de Mansard et le dme 
lanterne o l'or luttait avec la tristesse embrume du ciel. Vis--vis,
sur l'autre rive, autour d'un tapis de gazon, le Cours-la-Reine
arrondissait en un cirque des ranges d'arbres o l'humidit noyait les
dernires feuilles.

La barque s'arrta au Pont-Royal. Jasmin et sa femme en descendirent et
allrent rue du Pot-de-Fer, chez un peronnier avec lequel ils avaient
li des relations d'amiti  Bellevue, o il vendait aux piqueurs et aux
gardes. Ils tombrent au milieu d'une petite fte. La femme de
l'peronnier venait d'accoucher et les voisins accouraient avaler le
coup de vin  la sant du poupon. Un potier d'tain tait parrain et les
parents avaient pris une perruquire pour marraine.

--Ainsi l'on pourra dire qu'il est n coiff, fit le pre.

Les Buguet furent reus avec joie.

--Vous allez voir le petit! s'cria l'peronnier. Il pse dj six
livres! Une rtisseuse de la famille nous offre une dinde qui pse deux
fois son poids pour le dner de baptme! Vous la mangerez avec nous. Et
nous irons, une fois n'est pas coutume, prendre des hutres chez
l'caillire!

Jasmin soupira:

--Mon bon ami, nous partageons votre bonheur. Mais vraiment nous serions
des trouble-fte! Nous partons demain avant l'aurore pour Boissise la
Bertrand!

--Pour Boissise! Votre mre est malade?

--Nous ne sommes plus chez la marquise de Pompadour, dit Buguet.

--Vous n'tes plus chez la Marquise!

L'artisan leva les bras au ciel.

--Je ne m'explique pas notre dpart, raconta Buguet. On a rapport je ne
sais quoi  mon sujet et on m'a congdi sans vouloir m'entendre.

--Vraiment!

La rvlation de Jasmin avait chass le sourire de son hte. Il
bredouilla:

--Vous tiez heureux l. Et il n'y a pas moyen de rentrer?

--Oh! non! sanglota Martine.

--Diable!

L'peronnier prit une bouteille.

--Mais cela ne nous empchera point de boire  mon enfant. Il a nom
Nicolas-Daniel.

Le Parisien remplit les verres.

--A la sant de Nicolas-Daniel!

On but. Alors l'artisan, qui avait l'air embarrass depuis l'aveu de
Jasmin, dclara:

--C'est vraiment fcheux que vous soyez arrivs aujourd'hui. La
sage-femme loge dans la chambre qui vous tait destine et la maison est
pleine.

Buguet fut gn:

--Oh! nous ne voudrions pas tre importuns.

--En d'autres circonstances, nous vous recevrions comme des frres,
affirma l'peronnier. Mais aujourd'hui! Vous voyez ce que je suis occup
et ma femme est au lit!

--Nous nous en irons!

--Ah! pas sans avoir vu Nicolas-Daniel, protesta le jeune pre.

Il alla prendre le nouveau-n, l'apporta vagissant, roul dans une
tavayolle:

--Il rit dj!

Les Buguet regardaient le petit tre rougeaud, aux chairs plisses, au
nez pat, qui crispait les poings dans la mousseline.

--Est-il joli! murmura Martine.

--On a dit qu'il me ressemblait, rpliqua l'peronnier.

Les Buguet allrent loger dans une petite auberge dont le patron tait
de leur pays. L ils n'avourent plus qu'ils avaient t chasss de
Bellevue. Mais l'hte, enflamm par quelques topettes de sacr chien,
parla de la favorite:

--Ici on l'appelle la coquine au Roi. Sa mre est morte de la vrole et
voici l'pitaphe qu'on fit  cette maquerelle:

Ci-gt qui, sortant d'un fumier
Pour faire une fortune entire,
Vendit son honneur au fermier
Et sa fille au propritaire.

Jasmin souffrait.

--Des contes, dit-il. Il y a des gens mchants.

Mais l'aubergiste insistait:

--Vous verrez, Buguet, le peuple se rvoltera. La Marquise dilapide les
fonds du pays  des futilits. Elle fait tournevirer de jolies filles
par d'ignobles valets pour les fournir au Roi dans une petite maison
btie sur l'ancien Parc aux Cerfs de Versailles. Elle compromet de
toutes faons le Bien-Aim, qui n'ose plus venir  Paris et donne ses
ftes  Versailles,  Bellevue,  Crcy,  Fontainebleau! Eh! Cela
finira mal! Vous vivez au milieu des grandeurs, vous, mais dans ces
affaires-l c'est l'opinion des poissardes, des charbonniers, des
blanchisseuses, qui importe! Ah! Buguet, vous verrez un jour tout ce qui
sortira des halles, des ateliers, des greniers et des caves pour s'en
prendre aux rois et  leur sacre bande! J'ai senti a, moi, aux meutes
de mai. Et depuis lors cela bout toujours, dans le fond de la grande
marmite!

--Peuh! vous coutez trop les gens qui croient  tout et vous vous
faites des ides noires!

--Des ides noires! Avez-vous vu dj le peuple furieux? Non! Ah! Moi,
j'ai frl des gaillards qui faisaient rage dans les rues et qui
parlaient d'lever des barricades et de porter sur des piques les ttes
des nobles!

--Vraiment!

--Ah! oui! C'tait des crve-de-faim et des va-nus-pieds! Que
voulez-vous, quand l'estomac crie et que les pieds saignent!

--Ils feraient un jour des choses pareilles?

--Ma foi, j'en ai bien peur!

Jasmin plit. Il vit une tte exsangue, terrible, le col rouge,
au-dessus d'une canaille noire que dominaient des poings crisps.

--Pourvu que cela n'arrive pas, se dit-il. Malgr tout j'en mourrais
aussi.

Le lendemain, au lever du soleil, Jasmin et Martine naviguaient dans le
coche d'eau au long de la plaine de Juvisy. L'aube blafarde claira le
chemin de halage, o pataugeaient les chevaux.

Sept ans auparavant, Jasmin, par une matine de juin, avait voyag l,
plein d'espoir. Aujourd'hui il remontait la Seine l'me navre. Le rve
tait bris, les illusions taient mortes, l'enchantement s'tait
vanoui. Il lui restait au coeur une blessure profonde qui lui fit bien
mal lorsque le coche, ayant dpass Champrosay, arriva en vue d'tioles.
Martine se cachait au fond de la cabine, n'osait regarder son mari.
Jasmin poussa un grand soupir.

--Plus jamais! Plus jamais! dit-il en serrant les poings.

Cela pesait sur sa poitrine comme un poids de fer. En ce moment il crut
que sa vie tait termine.

Corbeil apparut sous une averse. Le pont s'allongeait sans personne au
dos de ses arches. Bientt,  un tournant du fleuve, Jasmin aperut dans
le gris les coteaux du Coudray, avec l'endroit appel la Demi-Lune, o
les abbs de Mennecy avaient fait btir une sorte de donjon.

--Nous approchons de Boissise, pensa-t-il.

Et il se demanda ce qui l'attendait aprs une aussi longue absence. Une
angoisse le saisit. Il lui sembla que le coche n'avanait plus. Dj 
Corbeil il avait pri un cavalier de sa connaissance qui regagnait Melun
par la rive d'annoncer l'arrive.

Le bateau doubla la tannerie de l'oncle Gillot. Tout tait ferm. Puis
ce fut Saint-Port, Saint-Assise. Vis--vis de Boissise-la-Bertrand, une
barque stationnait au milieu du courant.

Un jeune homme s'y trouvait. Jasmin ne le reconnut pas d'abord. Puis,
l'ayant dvisag, il s'cria:

--Eloi Rgneauciel!

C'tait le premier amoureux d'Etiennette Lampalaire. Il venait aux
nouvelles.

--Bonjour, Jasmin! Bonjour, Martine! disait-il en recevant les paquets
qu'on lui passait du coche.

--Comment! c'est toi, petit? dit Martine. Comme a te va de vieillir,
ajouta-t-elle en sautant dans la barque.

--La mre Buguet n'est pas malade? demanda Jasmin anxieux, en
s'installant au milieu des bagages.

--Malade, non. Mais l'ge lui pse. Vous aurez peine  la reconnatre.
J'aime mieux vous prvenir pour que vous n'ayez pas l'air de la trouver
change, a lui ferait de la peine, et elle en a eu tout son saoul
depuis que vous tes partis.

Jasmin retint un sanglot.

--Passe-moi les rames, a ira plus vite!

Chaque fois qu'il se penchait, d'un grand bond la barque se rapprochait
de la rive.

Comme Martine ignorant le sort de Tiennette ne pouvait rpondre aux
questions du garon, tous se taisaient lorsque la pointe de
l'embarcation s'enfona dans les joncs de la berge.

Sans se retourner, Jasmin escalada la rive, suivi de Martine qui avait
confi son butin au passeur. Ils allaient sans rien voir que la maison:
elle tait presque mconnaissable avec ses volets clos, le pignon
humide et le marronnier qui avait grandi, mal taill, et s'emportait 
la cime.

La mre Buguet apparut  la porte. D'une main elle s'appuyait sur un
bton, de l'autre elle se tenait au chambranle. De loin on lui voyait le
front assombri, les orbites embrumes de tristesse, les joues ples,
d'une pleur un peu verte, le dos vot. Jasmin s'lana, franchit le
jardinet, enfonant dans la pourriture des feuilles mortes. La vieille
pour lui tendre les bras s'accota au mur. Elle pleurait.

--Ne pleurez pas! Ne pleurez pas! supplia Jasmin. C'est pour toujours
que nous revenons.

--Laisse, laisse, petit, a fait du bien.

Une quinte de toux secoua la vieille. Quand elle fut calme, elle
s'assit, s'informa: taient-ils contents? Pour elle il ne fallait pas
abandonner leur place. Et tous ces beaux jardins que Jasmin avait faits
l-bas? Ce devait tre magnifique! Par contraste le sien allait bien le
dgoter! Tant qu'elle avait eu la force, elle l'avait entretenu, mais
depuis deux ans, oui! c'tait juste au dpart de Tiennette que a
l'avait prise, comme une grande fatigue, l'ennui de vivre.

--Dame, a se comprend, cette petite, elle me parlait de vous, elle ne
voyait rien de mieux au monde et l-dessus on s'entendait. A force
d'envier un bonheur pareil au vtre, elle m'y faisait croire. Et
maintenant, plus je vous regarde, plus je doute que vous soyez heureux!
Les grands sont ingrats, bien souvent.

--Mais non, la Marquise a toujours t bonne. Malgr cela on ne peut
tre toute sa vie chez les autres, et puis nous en avions assez d'tre
loin de vous, dit affectueusement Martine.

--Oh! ma fille! C'est toi qui as eu la bonne ide de revenir! Et moi qui
t'accusais de me l'avoir pris pour toujours. Dieu est juste! Il me
semblait que j'avais mrit de vous revoir! Enfin! Enfin! Je suis bien
heureuse!

Elle haletait; ses enfants furent effrays. Sur leur conseil elle se mit
au lit. A ce moment la tante Lade Monneau entra sans frapper:

--Eh bien! Eh bien! En voil une histoire! C'est comme a qu'on revient
sans prvenir le monde! Quand le garon  Cancri m'a avertie, j'ai
tressaut si fort sur ma chaise que ma chaufferette a culbut. Au bout
de sept ans! Revenir comme a sans crier gare! Au risque de donner le
coup de mort  cette pauvre Buguet! Enfin, puisque vous voil,
laissez-moi vous embrasser et vous regarder  mon aise!

La bavarde reprit:

--J'espre que ce n'est pas les mains vides que vous revenez? Vous devez
pourtant avoir eu du tourment.... a se voit  votre mine.... Enfin! Si
votre affaire est faite!

--Tante Lade, interrompit doucement Martine, nous sommes assez de deux
pour compter notre fortune. L-dessus, laissons dormir la mre.

Elle sortit en affectant de marcher sur la pointe des pieds. Jasmin et
Lade la suivirent.

Dehors une rumeur attira leur attention. Des villageois arrivaient aux
nouvelles. Cancri le cordonnier portait sur sa tte frise et
grisonnante un des paquets de Jasmin. Euphmin Gourbillon suivait, le
dos courb sous une manne assez lgre: il se dchargea de son fardeau,
mais son chine ne se redressa point. Le joyeux dvot avait un nez
rouge, les yeux raills, les joues bourgeonnes. Il souhaita le bon
retour aux Buguet d'un air triste. Nicole Sansonnet vint. A un de ses
bras devenus trop courts, elle tenait un panier rond o billaient des
poissons sortant du vivier. Elle les apportait pour se faire une entre.

--A Paris on n'en mange pas d'aussi frais, dit-elle. Mais  Bellevue a
doit tre un plaisir! On les engraisse bien sr! Aussi vous devez tre
difficiles! Mais si vous nous restez il faudra vous rhabituer aux
petits poissons et aux petites gens!

--Ce n'est pas pour toi que tu parles, riposta Martine. Tes rotondits
font honneur  ta marchandise!

Nicole minauda en serrant les lvres. Un sale propos de Gourbillon la
fit pouffer d'un large rire dent, qui ouvrit un trou noir dans son
visage.

Martine et Jasmin observaient avec tristesse les dcrpitudes de leurs
anciens voisins.

--Comme on devient!

Pourtant, en ce moment, la curiosit animait le visage de tous ces
rustres et faisait luire leurs regards.

Ils taient venus pleins d'envie. Ils repartirent heureux. Les femmes
trouvaient que Martine en avait rabattu, qu'elle n'tait plus aussi
fire, que d'ailleurs il n'y avait pas de quoi, car elle faisait moins
envie que piti avec ses yeux caves et son front soucieux.

--Ils vous ont des airs de chiens fouetts!

--On voit qu'ils en ont gros sur le coeur!

--M'est avis qu'ils sont revenus avec un chtif butin!

--Tout de mme, ils sont bien discrets sur la cause de leur dpart,
affirma une Rgneauciel.

--C'tait le meilleur moyen de vous clore le bec, tas de pies! rpliqua
Cancri. A vous entendre jacasser sans rien savoir, on se demande ce que
ce serait si vous tiez renseignes!

--Bien dit, savetier! affirma Gourbillon. L-dessus allons boire  la
sant des revenants!

--Tu nous invites, Euphmin? demanda la Sansonnet.

--Aprs tous vos bavardages, un seau d'eau vaudra mieux pour vous rincer
la langue!

Le soir mme l'tat de la mre Buguet empira.

Martine, qui toute la journe avait nettoy le logis, sommeillait, la
tte entre ses bras tendus sur la table. Au chevet de la malade Jasmin
veillait.

Atterr, le jardinier voyait la fivre empourprer le visage aux
pommettes saillantes de la Buguet, brler ses pauvres mains dont les
veines se gonflaient de sang noir. Ses mains,  lui, taient froides, un
peu tremblantes: doucement, il les posa sur le front de sa mre. Elle
sourit vaguement sous cette frache caresse. Jasmin la renouvela souvent
et chaque fois il fut pay d'un regard tendre, en mme temps que la
vieille murmurait, comme sortant d'un cauchemar:

--Ah! c'est toi! Que je suis heureuse! Je vais dormir encore un peu, tu
ne vas pas me quitter?

La nuit se passa ainsi. Martine, avec des simples ramasses en leur
saison, fabriquait des tisanes qu'elle sucrait de miel, pour apaiser les
quintes de toux devenues plus frquentes.

A l'aube Jasmin courut  Melun chercher un mdecin. Il faisait grand
jour lorsque la berline du vieux praticien traversa le village. Elle
s'arrta devant la maison Buguet. Ce fut Lade Monneau qui ouvrit la
porte.

--Hlas! Hlas! s'cria-t-elle en levant les bras, le cur lui serait
peut-tre plus utile, soit dit sans vous offenser! La pauvre femme ne
peut plus rien avaler!

Le mdecin alla droit au lit, d'o s'levait un rle. Il regarda
tristement la malade:

--Laissez-la en repos, le temps achve son oeuvre.

D'un geste lent de vieux philosophe, il remit son gant de laine qu'il
avait t en entrant.

--Il n'y a rien  faire, mon pauvre ami, avoua-t-il  Jasmin.

--Rien?

--Rien.

Le mdecin partit. Alors des voisins firent irruption dans la maison.
Ils s'informrent de ce qu'il avait ordonn et tous protestrent.

--Ce n'est pas la peine de l'appeler pour qu'il ne donne pas une
recette!

Chacun proposa un remde.

--Une bonne saigne, a fait revenir de loin, dit la tante Gillot. La
sage-femme de Corbeil s'y entend. Elle a la main lgre. Son coup de
lancette fait moins mal qu'une piqre d'aiguille. Grce  elle mon homme
n'est que paralys au lieu d'tre mort.

--Quand j'tais grosse de mon petit dernier, surenchrit la femme
d'Eustache Chatouillard, qui se trouvait  Boissise chez des parents,
elle m'a gurie d'une mauvaise toux qui me tenaillait le ventre
jusqu'au trfond, rien qu'en me bouchonnant avec une poigne d'orties!
Ah, dame, il m'en a cuit longtemps, mais je suis arrive  terme. Sans
ce remde, j'avortais, bien sr!

Lade Monneau interrompit:

--Bien sr! Bien sr! Rien n'est sr en ce monde, la Chatouillard! En
tous cas, c'est pas votre sage-femme qui tirera la Buguet de l. Et si
le diable la guette, il est grand temps d'aller chercher le cur, car
elle pourrait passer, la pauvre femme!

--J'y cours, dit la Sansonnet.

--On la dirait morte, reprit Lade.

Martine, toute plore, traversa la chambre.

Devant son chagrin le silence se fit. Trs vite elle monta l'escalier de
sa chambre; l elle dficela un grand panier, le fouilla et y prit un
coffret. Elle en retira une chose prcieuse, enveloppe d'un mouchoir,
puis redescendit l'escalier en courant.

--Du courage, ma bonne, lui dit la femme d'Eustache. Si tu as besoin
d'un coup de main pour la remuer, je suis l.

--Merci, rpondit Martine, nous sommes dj trop autour d'elle. a
mange l'air.

La tante Gillot, penche sur le lit, observait la mourante:

--Mon Dieu! Vl son nez qui se pince, on ne l'entend plus respirer! Et
le cur qui ne vient pas!

Martine s'approcha de Jasmin. Elle lui remit l'objet qu'elle tenait.
C'tait un coquet miroir encadr d'caille que la marquise de Pompadour
avait abandonn  la soubrette parce qu'il tait fl. Le jardinier jeta
un regard triste sur la glace brise, puis, se penchant vers sa mre,
qu'il baisa au front, il le lui mit au-dessus des lvres.

--Vois, Martine, elle respire. Le miroir est terni!

A ce moment le cur entra. Martine et Jasmin soulevrent la malade sur
l'oreiller. Elle soupira:

--A boire!

Une lueur passa dans les yeux de Jasmin. Avec une cuiller, Martine fit
prendre  la Buguet deux gorges d'eau  la fleur d'oranger. La vieille
rouvrit les yeux, regarda son fils:

--Ah! J'ai trop dormi! J'ai trop dormi! Donne tes mains!

Mais elle ne tendit pas les siennes. Comme deux chauves-souris abattues
qui cherchent l'ombre, elles couraient incertaines sur le drap de grosse
toile; elles le saisissaient, le tiraient dans un vague dsir
d'ensevelissement, qui n'aboutissait pas et renaissait toujours avec la
mme ardeur impuissante.

--Laissez-nous seuls, dit le cur.

--Non! Qu'ils restent! Ah! J'ai trop dormi, soupira la mourante.

Comme ses paupires taient closes, Martine et Jasmin s'loignrent sur
un geste du prtre.

Quand ils rentrrent tout le monde les imita.

La Monneau, de son oeil sec de vieille poule, suivait toute la crmonie.
A la communion elle dit:

--Pourra-t-elle garder le bon Dieu?

Elle dcouvrit les pieds pour qu'on y mt les saintes huiles.

La tante Gillot tait affole, ses soupirs gonflaient son paisse
poitrine, ses joues luisaient sous les larmes. Mais elle pleurait plutt
sur elle-mme, car elle rptait avec douleur:

--A qui sera-ce le tour maintenant?

La femme d'Eustache, l'air hbt, tenait dans ses bras son dernier-n,
qui frappait de ses petits pieds le ventre de sa mre, rest gros.
Pendant la prire des agonisants, Lade, qui en piait l'effet sur les
traits de la moribonde, s'cria tout  coup:

--Elle a pass!

D'une main fbrile, Jasmin prsenta le miroir aux lvres de sa mre: il
ne ternit pas. Le jardinier chancela. Le miroir roula sur le sol.

--Heureusement que j'arrive, dit Nicole Sansonnet, qui retint Jasmin
dans ses bras. Jetez-lui de l'eau  la figure!

Martine tait dj prs de son mari. Elle baisait son visage douloureux,
frappait le creux de ses mains; elle tira de sa poche un vieux flacon de
sels trouv dans les rebuts de la Marquise et le lui fit respirer.
Jasmin se ranima. Alors Rose Sansonnet lui remit le miroir qu'elle
avait ramass: une nouvelle fente traversant la premire faisait une
croix dans sa clart.

--Lequel de vous deux va fermer les yeux  la dfunte? demanda Lade
Monneau.

Martine repoussa doucement son mari, voulant lui viter ce cruel devoir.
Elle se pencha sur la Buguet, posa une bouche brlante sur le front
immobile, puis murmura en baissant les paupires de la morte:

--Vous ne verrez plus les mchants!

Elle ajouta:

--Dis-lui adieu, Jasmin, et laissons-la dormir.

Le fils embrassa la mre et, docile, suivit sa femme, qui l'entrana
hors de la chambre funbre.

--Ce que c'est que de nous! soupira la tante Gillot.

Le cur avait rejoint Jasmin. Il consolait le jardinier:

--Vous reverrez votre mre  la Rsurrection. Elle sera comme elle fut
au temps de sa pleine jeunesse. Saint Thomas a annonc que le miracle
aurait lieu au crpuscule, au moment o le soleil et la lune seront 
l'endroit mme o ils furent crs. L'archange saint Michel sonnera de
la trompe avec tant de force que les morts l'entendront et les anges
gardiens reconstruiront le corps de leurs anciens pupilles.




XV


Tous ces vnements avaient ananti Buguet. Durant l'hiver, Martine vit
son mari pench des jours entiers sur les livres de M. de la Quintinye,
mais le soir descendait sur la mme page que l'aube avait claire. Et
qu'importait  Buguet les lois de l'horticulture! Il avait plant un
paradis et il ne pouvait oublier qu'il en tait chass! Des souvenirs
poignants se bousculaient en lui.

Les poux ne parlaient jamais du pass, sentant que des paroles les
eussent fait souffrir davantage et que les consolations taient
inutiles.

Mais pour distraire Jasmin, Martine se prit  l'exciter au travail.
Emoussant les arbres fruitiers pendant le jour, au soir elle fourbissait
les scateurs, la serpette, l'gone, dont la rouille rongeait les
lames. Une nuit de gel que la faucille sortait brillante de ses mains,
elle dit  Buguet:

--Vois-tu, mon pauvre homme, si tu le veux, nous pouvons aussi nous
dcrasser de notre misre. Le prsent n'est pas pire pour nous que pour
les autres. Combien se contenteraient de notre sort? Avec nos conomies
et l'argent que nous a laiss ta mre nous possdons mille cus
sonnants! Et puis, Dieu merci, nous avons nos bras!

Jasmin ne dit mot.

--Hier, reprit Martine, en passant devant le parc du marquis d'Orangis,
j'ai vu que ses arbres taient en aussi piteux tat que les ntres. Va
lui offrir tes services, que son pre ne ddaignait pas.

--J'irai, promit Jasmin.

Les jours passrent. Il fallait se dcider.

--Aprs les gels poussent les bourgeons, ce sera trop tard, dit Martine.

Par un clair matin de fvrier Jasmin se prsenta  la porte du parc.

Depuis que le vieux marquis avait disparu, son petit-fils habitait le
chteau. Insolent et dur, il affectait de ne pas regarder les
villageois. Il exigeait des corves, donnait des coups de cravache et
viola, dit-on, une des filles aux Rgneauciel.

Ce fut dans le fond de son parc, o il tirait des pics-verts, que
Jasmin, conduit par un domestique, aborda le jeune seigneur. Il lui fit
ses offres pour faonner le jardin au got du jour, tailler les arbres:

--Beaucoup de ceux-ci ont t plants par mon pre. Cet rable a plus de
quatre-vingts ans. Mon grand-pre l'lagua le premier. Son tronc n'a
pas un chancre. On le dirait de marbre.

Buguet passa la main sur l'corce fine et jaspe.

--Il meurt malheureusement par la cime, continua-t-il. C'est dommage. Il
faudrait le rabattre.

Le chtelain, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, arma son
arquebuse et, tirant sur l'rable, fracassa une branche.

--Voil comment je taille mes arbres, railla le gentilhomme. Mais
crois-tu, manant, qu'il soit ais d'entrer chez un d'Orangis? Je t'ai
cout trop longtemps. De qui te recommandes-tu?

--J'ai plant les jardins de Bellevue, sous les ordres de M. de l'Isle,
et suis rest prs de neuf ans comme jardinier au service de Mme la
marquise de Pompadour.

--Et pourquoi la Marquise t'a-t-elle chass?

--Je l'ignore, rpondit Buguet en baissant la tte.

--Va le lui demander et reviens me le dire.

Le marquis rechargea son arme et regarda le jardinier s'loigner.
L'homme marchait le dos courb, embarrass de ses bras qui lui
semblaient gourds et lches.

En rentrant Buguet dit  Martine, d'un ton qu'il voulut rendre
indiffrent:

--Le marquis est un braque qui taille ses arbres  coups d'arquebuse et
n'a que faire de mon travail.

Martine exigea des dtails. Jasmin ne put s'empcher de tout lui
raconter, rougissant encore de l'affront.

La paysanne eut une rvolte.

--Les nobles, s'exclama-t-elle, les nobles, des gostes, des sans-coeur,
ils nous pitineraient sans vergogne. Nous ne sommes rien pour eux. Ah!
qui sait, on se vengera!

Ces mots rappelrent  Jasmin les murmures de la populace qui avaient
mont un jour jusqu' Bellevue.

--Le peuple a aussi ses mchants, dit-il.

Quelque temps aprs, Buguet se dirigea vers le chteau de Courances,
esprant y trouver l'emploi d'aide jardinier. Il traversa la Seine,
grimpa par Vosves, Perthe, Cly. C'tait un froid matin o la rose
semblait de lait sous le ciel bleu. L'hiver pluvieux avait empch de
travailler la terre et avanc la pousse des bourgeons. Toutes les fleurs
vivaces peraient dj les plates-bandes.

Le concierge de Courances ne reconnut pas Jasmin, tant il avait chang.
Buguet dut se nommer. L'homme eut un mouvement de plaisir  revoir une
ancienne connaissance. Mais son sourire s'effaa bientt:

--Tu sais, camarade, les gens de la marquise de Pompadour sont vus ici
d'un mauvais oeil. J'ai le regret de ne pouvoir te garder plus longtemps.


Il fit un pas pour reconduire Jasmin. Celui-ci insista:

--Je ne suis plus  Bellevue. J'ai repris mon ancien mtier de fleuriste
avec l'aide de ma femme, et comme autrefois je faonne les jardins, je
fais des corves et j'ai pens qu'en cette saison on pourrait m'occuper.

--En ce cas, c'est une autre affaire. Viens voir le matre jardinier, un
nouveau, pas commode.

Il conduisit Jasmin vers les serres; un homme y donnait des ordres brefs
 des jeunes gars occups  lever les paillassons qui interceptaient le
soleil. Buguet lui fit sa demande que le portier appuya en disant:

--Il sait son mtier.

--D'o sors-tu? demanda le matre.

--De Bellevue.

--Je n'ai point de place ici pour les gens qui ont servi chez la catin
du Roi. Monsieur le comte me chasserait si je t'embauchais!

Pendant quelques secondes Buguet resta hbt, puis les larmes lui
montrent aux yeux et il s'esquiva comme un voleur, vitant le
concierge, qui ne le vit pas sortir.

Cette tentative fut la dernire. A partir de ce jour Buguet s'enferma
chez lui. Mais l'ivraie qui avait envahi son jardin touffait aussi son
courage. Il ne s'occupa plus gure que des arbres  fruits.

En aot un confiseur de Melun vint chercher ses prunes, qui taient
rputes. En septembre il descendit ses poires fines au march de
Corbeil. Le voyage fut dur, car il faisait du vent et les vaguelettes de
Seine se brisaient  l'avant de l'embarcation. A Corbeil, Jasmin regarda
au loin, avec amertume, les peupliers qui voilaient tioles, et son coeur
se serra. A la fin d'octobre des marchands enlevrent ses pommes.

Ils avaient un chaland accot  la rive. Quand il fut plein ils jetrent
de grandes bches vertes sur les fruits rouges et blonds et descendirent
vers Paris.

Jasmin ne retrouvait plus la force de cultiver des fleurs, sauf pour
Martine: quelques violettes en mars, puis des jonquilles ou des
bassinets, des croix de Jrusalem et quelques graniums. Ces plantes
ornaient les petits thtres que Jasmin avait raccoutrs et elles
suffirent, avec les fleurs des pommiers et des cerisiers au printemps,
puis en automne les flammes des sorbiers et des buissons ardents.
D'ailleurs Martine ne sortait jamais sans rapporter un bouquet des
champs; elle excellait  dcouvrir les places mystrieuses o poussent
les orchides sauvages, telles que l'ophris, qui crot en juin sur les
coteaux exposs au levant.

Les Buguet vivaient solitaires. Les pauvres autant que les seigneurs
leur faisaient grise mine.

Seul Vincent Ligouy venait quelquefois travailler au verger. Il
chantait, et cela faisait rver Buguet. L'insens montrait de la
tendresse plein ses yeux, ds qu'il entrait et souvent il embrassait la
main du jardinier qu'il avait prise brusquement.

Les autres reprochaient aux poux la mort de la mre Buguet. Lade
Monneau, qui gagnait une figure bouffie sous ses cheveux blancs et
marchait comme une canne, s'apitoyait ds qu'elle voyait Martine:

--La pauvre dfunte! clamait-elle d'une voix aussi verte que la luzerne.
Elle et vcu encore si on ne l'avait laisse seule! Moi qui veillais
sur elle comme si j'avais t sa fille, je la voyais se manger les sangs
tous les jours! Elle se minait! Elle se minait!

Quand Jasmin allait porter quelques pauvres chrysanthmes au cimetire,
les gens le dvisageaient avec des yeux sournois.

--a l'avance bien  cette heure, la vieille, dit une des Rgneauciel. Il
fallait lui donner plus de soins pendant sa vie. Les fleurs ne profitent
qu'aux abeilles, maintenant qu'elle mange les pissenlits par la racine!

Comme Jasmin ne travaillait plus autant:

--Le fainant! disait-on. Il a appris chez les grands  passer de
grasses journes pendant que sa mre prparait elle-mme son pain noir.


A cause du dcs de la mre et des objets du mnage qu'ils durent
renouveler, les Buguet furent forcs, ds la seconde anne de leur
retour, d'entamer fortement leurs conomies. Les commandes n'arrivant
pas, le pcule s'puisait. Le fleuriste vendit au prieur de
Saint-Guenault,  Corbeil, les livres de M. de la Quintinye, et ses
gravures de jardins de propret aux religieuses Augustines qui voulaient
crer des parterres prs de leur glise de Saint-Jean-de-l'Ermitage.
Elles employrent mme Buguet durant quelques jours. Il dut orner les
autels et se rappela la faon dont Piedfin formait jadis les bouquets
destins au culte. Le talent qu'il montra le fit rappeler pour garnir
des glises et les jardins des curs,  Notre-Dame de Corbeil, 
Saint-Lonard et  Saint-Jacques.

Mais ces profits ne suffisaient point  rendre  la maison de Buguet sa
petite aisance. D'ailleurs, les dmes, la gabelle, les corves
augmentaient. L'Etat saignait le peuple  fond. Les artisans et les
laboureurs se plaignaient.

Un marchal ferrant, qui venait quelquefois chez Jasmin prendre des
feuilles et des fleurs de chtaignier pour gurir les chevaux poussifs,
racontait les misres des pauvres et la mchante humeur de ceux qui
souffraient:

--Les gens deviennent des btes, affirmait-il.

Dans le village on accusait les Buguet:

--Ils ont eu leur part  la galette des rois quand ils taient 
Bellevue.

Deux vnements aggravrent cette hostilit.

On apprit par les laquais du marquis d'Orangis qu'Agathon Piedfin tait
compromis dans une affaire de beugrerie. Les villageois se rappelrent
qu'il tait venu  la noce de Jasmin.

Lade Monneau accourut:

--Quand je pense que j'ai plum des volailles avec lui! Mon Dieu! Ce
qu'on risque  se frotter comme a au premier venu! Et puis, de vider
des chapons tout seul avec une femme, a peut leur donner des ides, 
ces coquins-l!

Vers le mme temps le bruit arriva que Tiennette Lampalaire, dont
personne ne recevait plus de nouvelles, avait servi au Roi, dans la
maison du Parc aux Cerfs,  Versailles.

--Elle est reste longtemps chez le Roi, avait dit un valet du marquis
d'Orangis. Puis, attire par un racoleur, elle est venue fringuer 
Paris et fut bientt la plus dlure danseuse de guinguette connue au
Petit-Chantilly et au Grand-Vainqueur. Puis je la vis rue
Pierre-au-Lard, criant aux passants: chit! chit! le soir, par son volet
entr'ouvert.

Le village fut boulevers.

--C'est-il Dieu possible! s'cria la tante Monneau. Evertuez-vous 
prcher d'exemple pour duquer la jeunesse! C'est pourtant pas les bons
conseils qui lui ont manqu! Pour ma part je l'ai mise en garde contre
tous les dangers qui guettent une honnte fille  son arrive dans le
grand monde. Et moi qui un jour l'ai caresse d'un revers de main parce
qu'elle venait couter ce que nous nous disions entre femmes, Rose
Sansonnet et moi! Ah! faut qu'elle en ait entendu bien d'autres, 
Bellevue, pour en arriver l. C'tait donc un repaire de paillards et de
catins, votre chteau?

--Pourtant, dit Rose Sansonnet, elle a eu la bonne fortune la plus
releve, puisqu'elle a couch avec le Roi!

--Peuh! c'tait pas la peine qu'elle aille au catchisme pour devenir
pareille  la marquise de Pompadour!

Jasmin tait atterr:

--Que de calomnies! s'cria-t-il.

Martine, qui en savait plus que son mari, fit un geste vague.

Alors les commres la traitrent d'entremetteuse.

--On t'a pay cher l'honneur de Tiennette? Martine se sauva. Des enfants
lui lanaient des pierres.

A la suite de ces nouvelles, Eloi Rgneauciel et plusieurs de ses amis
attaqurent Jasmin un soir, au bord de la Seine. Il allait sans doute
tre jet dans le fleuve quand de violents coups de bton plurent sur la
tte des agresseurs. C'tait Vincent Ligouy. Il sentait qu'un danger
planait sur Jasmin et il veillait.

Vers la fin d'avril 1764, un matin, Lade Monneau et Nicole Sansonnet
passrent devant la maison de Buguet. Il faisait un joli temps
printanier. Les alouettes planaient au-dessus des champs et la Seine
tait bleue. Les deux paysannes paraissaient solennelles comme le jour
de Pques.

--Elle a crev, dit Lade  Jasmin.

--Qui?

--La coquine au Roi.

Le jardinier plit.

--Oui, dit Nicole, le 15 de ce mois, dans les petits appartements, 
Versailles. On ne parle que de cela au march de Melun. Elle est
enterre,  ce qu'on m'a dit, au couvent des Capucins. La v'l  son
tour dans une bote, celle qui mit tant de monde au cachot!

--On ne dit pas de quoi elle est morte, reprit Lade. Des femmes comme
celle-l on ne sait pas de quoi a meurt.

--Allez-vous-en! hurla Buguet.

Il avait l'air si trange que les deux bavardes obirent. Alors le
jardinier s'affala sur un escabeau.

Toute la douleur retenue au fond de son coeur depuis des annes sauta 
sa gorge, creva en sanglots.

Maintenant, c'est bien fini! Toujours Jasmin a espr. Chaque matin il
attendait un billet de Mme de Pompadour. Souvent il avait cru tenir le
papier de petit format, dor sur tranche, avec le cachet aux trois tours
qui le rappelait... Mais, c'est fini! Les crachements de sang ont tu la
Marquise. Buguet la voit ple, trs ple, plus ple qu'elle n'tait les
lendemains de fte, quand elle buvait du lait d'nesse.

Elle est morte! Cela pse sur Jasmin. Il a le vertige du pass. Une
angoisse l'treint. Il touffe, ouvre la porte et les fentres  l'air
qui entre charg des armes du printemps.

--Les fleurs! murmure Buguet. Elle les aimait!

Il sort, la poitrine gonfle, et machinalement cueille sur les petits
thtres des anmones, des primevres, des auricules. Il cueille sans
plus penser, sentant le soleil sur son dos, sur ses tempes qui
grisonnent. Il cueille d'une main tremblante et verse des larmes dans
les calices.

Martine arrive:

--Tu me fais un bouquet?

Le jardinier, serrant les tiges, cache son visage ruisselant.

--Tu sanglotes, Jasmin?

Jasmin laisse rouler sa tte sur l'paule de sa femme.

--Elle est morte, murmure-t-il.

Martine comprend. Elle saisit le bras de Buguet:

--Rentre, il ne faut pas qu'on te voie pleurer!

Elle installe Jasmin prs de la table, mais ne trouve point de mots pour
le consoler.

--Avons-nous t malheureux! dit Buguet.

--Que veux-tu? Nous avons eu nos jours de bonheur. Et tous n'en ont pas
dans la vie.

Elle passe le bras autour du cou de Jasmin:

--Mais je te reste!

--Oui, ma bonne Martine, je me plains et tu es l! J'ai d souvent te
navrer le coeur!

--Non, Jasmin, rien n'est arriv par ta faute.

--Je t'ai mortifie, Martine!

--Allons, mon pauvre homme, ne te lamente pas sur des peines passes! De
te voir si chagrin a me fait du mal, et  notre matresse aussi,
ajouta Martine trs doucement, car maintenant qu'elle est l-haut elle
reconnat ceux qui lui sont fidles.

--Oui, oui, dit Jasmin d'une voix sanglotante. Elle me pardonnera ma
folie. Tu m'as bien pardonn, toi, Martine. Et pourtant il a d t'en
coter de faire bien des choses....

--C'tait pour te forcer  m'aimer. Tout  cet effet m'tait doux. Et 
vrai dire jamais notre matresse ne m'a port ombrage. Et mme, voici
la preuve que je ne fus point jalouse.

Martine disparut dans la chambre voisine. Jasmin entendit un bruit de
clef. Martine revint avec une gravure qu'elle droula.

--Elle! s'cria Jasmin.

--Dieu me pardonne, dit Martine, c'est la seule chose que je volai en ma
vie!

C'tait la Pompadour en belle Jardinire, portant sur la tte un
chapeau de paille, au bras gauche un panier de fleurs, de la main droite
une branche de jacinthe.

Buguet prit l'estampe:

--J'ose la contempler devant toi, Martine. Maintenant ce n'est plus ni
lche ni mchant.

Martine laissa Buguet regarder la gravure, puis elle dit:

--Je veux ce portrait  notre muraille. Nous l'aurons chaque jour devant
les yeux.

--Oh! Martine! Cela te ferait souffrir!

--Non! Ce qui peut te consoler ne peut me dplaire. J'aimais aussi la
Marquise et de la savoir disparue cela me fait de la peine. Elle tait
si bonne pour moi. Jamais je ne croirai qu'elle fut cause de nos
malheurs.

Quelques jours aprs l'image ornait la chambre. Jasmin et Martine
entretinrent des bouquets de fleurs sous le portrait de leur ancienne
matresse.

Et la favorite, qui possda tant de jardins et de parcs splendides,
garda, aprs sa mort, alors qu'elle tait oublie, un parterre que des
humbles cultivaient dans un coin de village.




XVI


Depuis des temps loigns, les Buguet n'avaient cess d'tre la proie du
village; leurs cheveux blancs ne faisaient pas cesser les rancunes, que
les rustres, avec des mchancets de btes fauves, transmettaient 
leurs enfants.

Quand il se rendait le dimanche  l'glise, Jasmin entendait toujours
les mmes propos. On lui reprochait la mort de la mre Buguet, la
disparition de Tiennette Lampalaire. Personne n'oubliait que le
jardinier s'tait vu chass de Bellevue aprs avoir t le serviteur de
la putain du Roi. Les nouveau-ns,  Boissise, paraissaient tter
cette haine avec le lait de leurs mres. Les Rgneauciel et les
Lampalaire se montraient les plus venimeux et les plus hostiles. Ils
menacrent plusieurs fois les Buguet de mort.

Le cur seul venait chez Jasmin avec un bon sourire. Il consolait,
prchait la rsignation. Il tait maigre et ple. On disait qu'il avait
bien cent ans. Il trouva pour Buguet quelques travaux dans des cures et
des couvents.

De son ct Martine allait coudre  Melun chez des bourgeois. Elle
rapportait quelques sols. Mais elle tait oblige de revenir au bord de
la Seine par des nuits o le vent sifflait. Jasmin allait  sa rencontre
et ils rentraient sans esprance de jours meilleurs. En hiver, ils se
couchaient tt pour ne consommer ni huile ni chandelle, et ils ne se
nourrissaient souvent que de pain d'orge et d'avoine. Jasmin, le dos
vot, rattachait ses semelles avec des cordes pour peiner dans son
jardin et Martine, les traits tirs, la mine creuse, finit, quand elle
se rendait  Melun, par ressembler  une vieille pauvresse qui va quter
par les chemins.

Les Buguet avaient toujours gard  leur muraille le portrait de la
marquise de Pompadour. Jasmin cultivait quelques fleurs pour composer
des bouquets qu'il mettait pieusement sous l'image.

Cette fidlit redoublait l'acharnement du village. Les gens rendaient
les pauvres jardiniers responsables des exactions croissantes qui
amaigrissaient leurs pitances. On leur montrait le poing:

--Vous recracherez ce que vous avez aval chez les nobles!

Les paysans rcriminaient contre le droit exclusif de chasse, celui de
fuies et de colombiers. La dme les exasprait.

--C'est pour payer les frais de vos ripailles  Bellevue que nous sommes
rduits  manger l'herbe! criaient-ils aux Buguet.

Ceux-ci protestaient doucement. Jasmin se hasarda un jour  dire que la
Marquise avait des gots de bergre.

--De porchre! lui fut-il hurl. Elle a gard sur terre les cochons du
diable et elle les soigne en enfer!

Cependant depuis trente annes les vnements s'taient presss.

Louis XV tait mort. La nouvelle reine tait une Autrichienne, que
personne n'aimait.

En 1789, le bruit se rpandit que Louis XVI tait ruin et qu'il voulait
demander de l'argent au peuple.

--Tu vois, dirent les paysans au vieux Jasmin, c'est nous qui paierons
les violons!

Quelque temps aprs un des Rgneauciel, Pierre, garon de vingt ans,
accourut essouffl de Melun:

--Le peuple de Paris a pris la Bastille d'assaut! s'cria-t-il. Ils ont
massacr la garnison!

On s'assembla vis--vis de l'glise. Pierre, qui avait vcu dans la
capitale, parla de la libert conquise. Il voulait aller se battre
contre les Suisses et les Allemands du Roi.

A ces nouvelles, le vieux Jasmin vacilla sur ses jambes. Son visage,
tout frip par les rides et qu'encadrait une barbe argente, devint plus
ple.

--On vit trop! On vit trop! murmura-t-il en levant une main tremblante.

Pierre Rgneauciel entra chez lui, dsigna le portrait de la Pompadour:

--Tu devrais brler cela!

--Non! s'cria le vieillard d'une voix rauque.

--Cela te portera malheur!

Les jours suivants, Pierre se promena dans le village avec quelques
galvaudeux. Ils donnaient les dtails sur l'vnement du 14 juillet. Ils
mirent des feuilles vertes sur leurs feutres cabosss pour imiter
Camille Desmoulins au Palais-Royal: ils remplacrent bientt les
feuilles par une cocarde rouge et bleue et Rgneauciel agita une pique
de garde national, qu'un marinier lui avait apporte de Paris.

Bientt on apprit que les paysans boutaient le feu aux chteaux par
toute la France. Jasmin craignit pour celui de Bellevue. Il le voyait
avec ses quatre murailles noires, son toit croul, les serres
dtruites, les orangers jets sur le sol comme les rvolts que la
mitraille avait tus le long des murs de la Bastille. Le soir il
fouillait l'horizon du ct d'tioles.

Cependant les vnements se calmrent pour de longs mois. Une re
fleurie semblait renatre. Il vint de Paris quelques vagues esprances.
Une fte avait eu lieu au Champ-de-Mars, o le Roi avait embrass les
reprsentants de la commune et les fdrs des dpartements. On se
rptait jusqu' Boissise les inscriptions patriotiques de l'arc de
triomphe. L'Assemble constituante ayant aboli les titres, les
armoiries, les livres et les ordres de chevalerie, Pierre Rgneauciel
affecta d'appeler le seigneur du village citoyen Orangis.

Mais peu aprs les manants virent plusieurs berlines atteles chacune de
six chevaux s'arrter devant le chteau. Le marquis descendit de l'une
d'elles, bott  l'anglaise, sangl dans un habit vert-dragon, les
jambes serres en une culotte de peau de daim. Il portait un chapeau
rond qu'il s'enfona, d'un geste colre, en pntrant dans son parc.

Les valets hissrent de grosses malles dans les voitures. Des villageois
vinrent regarder. Les laquais les chassrent avec furie.

Quand les berlines furent charges, elles partirent au galop.

Pierre Rgneauciel courut derrire le cortge en agitant un vieux
pistolet sans amorce:

--Ils migrent! Ils migrent!

Il revint essouffl devant l'glise et cria:

--Vive la nation!

Jasmin hocha la tte:

--Cette fuite ne prsage rien de bon.

Ses pressentiments ne le tromprent pas. On sut que Louis XVI avait fui
aussi et que, ressaisi du ct de Varennes, il tait sous la garde de la
nation.

Pierre Rgneauciel, en revenant de Melun, cria plusieurs fois:

--Vive la Rpublique!

Beaucoup de paysans ne comprirent pas ce mot. Pierre expliqua que
c'tait la suppression des rois.

Ses auditeurs frmirent.

--Au moins aurons-nous le pain quotidien?

--On pillerait!

Puis des bruits de guerre circulrent. Toute l'Europe, excite par les
migrs, s'apprtait  envahir la France. Rgneauciel raconta qu'il
avait vu des poteaux rouges sur lesquels il tait inscrit: Citoyens, la
patrie est en danger. Il parla de s'engager dans les armes qui
allaient se battre  la frontire. Sa pique de garde national ne le
quittait plus.

Jasmin entrevit des choses pouvantables. Les chteaux flambaient dans
ses rves. On massacrait les habitants. Il se rveillait hagard, et
murmurait:

--Dieu! qu'il ne lui arrive point de mal!

La vieille Martine savait pour qui son mari craignait. Elle n'osait lui
rappeler que la marquise de Pompadour tait morte depuis longtemps. Mais
quand le jour pointait Buguet se souvenait et disait en hochant la
tte:

--C'est fini! Tout est fini!

En aot 1792, l'cho des canons qui avait tonn  travers les Tuileries
parvint  Boissise. Buguet trembla pour les beaux arbres et les statues.
Au mois de septembre, Rgneauciel arriva chez le jardinier.

--On en a massacr des centaines! s'cria-t-il.

--Des centaines? demanda Jasmin anxieux.

--Des aristocrates!

Rgneauciel se pencha pour regarder Buguet d'un air menaant:

--Et des suspects!

Rgneauciel dsigna le portrait de la Pompadour d'un doigt farouche:

--Si celle-l et vcu, on l'aurait massacre!

Il cracha sur la Belle Jardinire et partit.

Buguet essaya de courir sur les pas du garon. Ses mains se levaient
pour trangler l'insolent. Celui-ci, dj loin, sifflait, le nez en
l'air.

Le vieillard suffoqu s'appuya sur le coin de sa table. Puis il prit un
coquemar plein d'eau, se hissa d'un mouvement caduc sur une chaise et
lava le cadre. Buguet fut heureux de se trouver tout prs de la figure
au clair regard, au chapeau gaillardement pos sur l'oreille gauche.
D'ordinaire ses yeux faibles la voyaient  travers un brouillard. Il
embrassa le bas de la gravure et demanda:

--Pardon!

A la fin du mois, Jasmin et Martine virent par la fentre Rgneauciel
qui arrivait, un bonnet rouge sur la tte, en agitant un bton et
escort de gaillards qui braillaient. Martine se prcipita pour fermer
la porte. Rgneauciel se prit  ricaner.

--La Rpublique est proclame! s'cria-t-il. Vive la Rpublique!

Il poussa la porte.

--Crie donc: Vive la Rpublique! hurla-t-il  Buguet.

Le vieux jardinier de la Pompadour ne rpondit pas.

--Vas-tu m'obir, canaille!

Rgneauciel fit mine de vouloir briser le portrait de la favorite.
Alors, branlant la tte et d'une voix chevrotante, Buguet murmura:

--Vive la Rpublique!

--Plus fort! s'cria Rgneauciel.

Il leva son bton vers la Belle Jardinire.

--Vive la Rpublique! cria le vieillard de toute la force de ses pauvres
poumons.

Rgneauciel partit en criant:

--A bas Louis Capet!

L'excution de Louis XVI pouvanta Jasmin. Dans ses ides, le souverain
restait le Roi au visage rose et rond sous la poudre blanche, le Roi 
la dmarche lgante et ennuye qu'il avait vu  Bellevue. C'est  ce
cou cravat de dentelles qu'il imagina la raie de la guillotine et,
longtemps, son front chauve dans ses mains gourdes, il hoqueta:

--Mon Dieu! mon Dieu!

Les mois suivants des bruits de guerre et d'chafaud continurent 
arriver aux oreilles de Jasmin. Les prtres du pays taient partis. On
raconta que des Jacobins avaient fait prir la Reine. Des brlements
eurent lieu  Corbeil et  Melun, o l'on faisait flamber tout ce qui
rappelait la tyrannie et la superstition: armoiries, titres,
reliques, livres, drapeaux. Rgneauciel racontait qu'on accomplissait
ces crmonies au son de la musique et il ne manquait point d'aller
acclamer.

--Tu ferais mieux de brler de la poudre contre les Autrichiens, lui dit
Martine.

--Je me fous de toi! rpliqua le sans-culotte.

Des bandes passaient dans les bourgs pillant les glises. L'une d'elles
apparut un matin  Boissise. Ces hommes taient plus de cent et venaient
on ne savait d'o. Dguenills, ils avaient l'air de sortir d'une
prison. Des femmes cheveles portaient des bonnets rouges. Tous avaient
des piques, des fusils, des sabres. Les villageois se rfugirent dans
les bois de La Me. Rgneauciel se joignit  la bande et la conduisit 
l'glise.

Buguet et Martine n'avaient pu fuir. Ils s'enfermrent dans leur maison.

Des cris retentissaient par le village. Martine, qui avait conserv de
bons yeux, aperut une fume paisse qui montait du cimetire.

--Ils brlent les livres de messe, dit-elle, et les catchismes.

Elle observa par une lucarne. Des coups de feu clatrent.

--Ils tirent sur la croix!

Martine crispait ses mains  une poutre, se hissant pour mieux voir.

--Ils dcapitent saint Antoine devant la maison de Cancri!... Ciel, le
saint ciboire!...

Elle fit le signe de la croix.

--Ils jettent les hosties! Bon Dieu! Ils outragent la Sainte Vierge!

Martine lcha la poutre et vint haletante s'asseoir prs de son mari.

Les meutiers entonnrent un Dies ir qu'ils coupaient des refrains de
la Carmagnole. Les Buguet entendirent briser les vitres de l'glise et
le bruit de la cloche qui tombait. Ils prirent.

Tout  coup, la bande encombra le chemin qui descendait vers la Seine.
Jasmin les aperut par la fentre. Ils s'taient vtus de chasubles et
de surplis qui leur mettaient au dos de l'or et des croix noires. Ils
brandissaient le goupillon, les encensoirs, les cierges bnits. La
statue de la Vierge tait promene au milieu de leur bande sur un ne et
une grosse Mariane toute rouge brandissait le petit porc de saint
Antoine. Trois hommes sur une planche portaient la cloche. Tous
hurlaient. Au milieu, Pierre Rgneauciel, coiff du bonnet phrygien,
agitait sa pique au bout de laquelle se trouvait enfile une toque de
cur.

--C'est l! dit-il.

Il montrait du doigt la maison de Jasmin. Quatre gaillards enfoncrent
la porte. Les Buguet se blottirent au fond de la chambre.

Un homme entra, en chemise dchire, les mollets nus. Ses yeux
brillrent quand il aperut la Belle Jardinire:

--La Pompadour, je l'ai connue en ma jeunesse! J'ai log  la Bastille
pour un pamphlet  cause de cette arrogante Poisson! Voyez, mes amis! Je
la retrouve!

Il agita un sabre sous la gravure:

--Tiens, crve, grisette forme pour le bordel, comme l'a chant ton ami
de Voltaire, crve, honte de la France!

Il donna trois coups  l'image. Le cadre vola en clats, le portrait fut
dchir.

--Monstre! s'cria Jasmin.

Il s'lana, arm d'un couteau, vers le brigand. Mais celui-ci l'arrta
avec la pointe de son sabre et tendit le vieux jardinier sur le sol:

--Ainsi prissent les ennemis de la libert!

Jasmin rle. Le sang coule sur sa poitrine.

--J'touffe, dit-il.

Martine se jette sur son mari, dchire sa veste, cherche la plaie.

--Jasmin! Reviens! Reviens!

Buguet ne rpond pas.

--Jasmin! hurle Martine.

Il plit davantage.

--Reviens donc! Ah! Tu reviendras!

Rapide comme  tioles, elle escalade l'escalier, fait glisser d'un coin
du grenier un coffre qu'elle ouvre. Elle en tire une robe rose et la
dploie.

Cette robe! Celle que sa matresse portait  Snart, que Martine mit 
tioles devant Jasmin et que, Buguet vit  la Marquise quand elle
dansait  la lueur des toiles! Martine s'en revt; fane et fripe, la
robe est lche  la taille, se dcollette sur la poitrine vide de la
vieille, embarrasse ses pas. Qu'importe! Martine la prit pour rappeler
Jasmin si, un jour, il voulait la quitter! Et Jasmin s'en va!

Trbuchante, Martine redescend, se prcipite sur le bless. Elle sourit
d'une faon trange:

--Jasmin, reviens donc! Pourquoi partir?

La vieille a imit l'accent de Mme d'tioles. Buguet ouvre les yeux, ses
lvres remuent, il saisit la robe d'un geste vague. Jadis il pandit sur
l'toffe soyeuse des gouttes d'eau. Il la tache de sang. Ses doigts se
crispent sur les rubans, s'accrochent aux noeuds. Ses narines paraissent
chercher un relent de parfum. Martine roule sa tte sur le corps de son
mari en riant aux clats:

--Je savais bien que tu reviendrais!

Mais la bouche du jardinier reste ouverte, ses yeux deviennent vitreux,
ses mains inertes.

Alors Martine se relve avec un sourire dent; elle prend un coin de sa
robe, et, farde de sang, poudre par la vieillesse, elle entame autour
de Jasmin le menuet, tandis que, d'une voix brise, elle chante un air
sautillant de Lulli qu'aimait la Pompadour.





End of Project Gutenberg's Le jardinier de la Pompadour, by Eugne Demolder

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDINIER DE LA POMPADOUR ***

***** This file should be named 17311-8.txt or 17311-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/7/3/1/17311/

Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreading Team of Europe. This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
