The Project Gutenberg EBook of L'pouvante, by Maurice Level

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Title: L'pouvante

Author: Maurice Level

Release Date: February 19, 2006 [EBook #17794]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'POUVANTE ***




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Maurice Level

L'POUVANTE

(1908)



Table des matires

CHAPITRE PREMIER  LA GRANDE IDEE D'ONESIME COCHE
CHAPITRE II  29, BOULEVARD LANNES
CHAPITRE III  LA DERNIERE MATINEE D'ONESIME COCHE, REPORTER
CHAPITRE IV  LA PREMIERE NUIT D'ONESIME COCHE, ASSASSIN
CHAPITRE V  QUELQUES POINTS DE DETAIL
CHAPITRE VI  L'INCONNU DU 22
CHAPITRE VII  DE SIX HEURES DU SOIR A DIX HEURES DU MATIN
CHAPITRE VIII  L'INQUIETUDE
CHAPITRE IX  L'ANGOISSE
CHAPITRE X  L'EPOUVANTE




 MA SOEUR MADELEINE LEVEL

_Ma chrie,

Je te ddie ce livre en souvenir du temps o tu m'encourageais
avant tout et contre tous  crire.

M'acquittant ainsi de cette vieille dette de reconnaissance, je
suis sr d'tre approuv par papa, et d'obir  la pense de celle
qui, jusqu' la fin, nous voulut, Marie et moi, unis par une
tendresse fraternelle imprissable._

MAURICE LEVEL




CHAPITRE PREMIER

LA GRANDE IDEE D'ONESIME COCHE


-- Alors, c'est bien entendu, fit M. Ledoux sur le pas de sa
porte. Ds que vous aurez une soire libre, un mot, et vous venez
dner  la maison?

-- Entendu, et encore merci pour l'excellente soire...

-- Vous voulez rire. C'est moi, tout au contraire... Levez bien
votre col, il ne fait pas chaud. Vous connaissez le chemin? Le
boulevard Lannes tout droit jusqu' l'avenue Henri-Martin. En
marchant vite, vous trouverez peut-tre le dernier tramway... Ah!
un mot, vous avez un revolver? le quartier n'est pas trs sr...

-- N'ayez crainte, je suis toujours arm, j'ai l'habitude des
excursions nocturnes dans Paris, et je connais, par profession,
les tours des rdeurs. Ne m'accompagnez pas plus loin. Le clair de
lune est admirable. J'y vois comme en plein jour, rentrez...

Onsime Coche traversa le trottoir, gagna le milieu de la
chausse, et se mit en route d'un pas allgre. Comme il arrivait
au coin de la rue, il entendit la voix de son hte qui lui criait:

--  bientt, je compte sur vous?...

Il se retourna et rpondit:

-- C'est promis.

M. Ledoux, sur la premire marche du perron lui faisait au revoir
de la main. Derrire lui, le corridor tendu d'andrinople, clair
par une lampe de plafond, dcoupait dans la nuit une tache rose.
Du petit jardin endormi, de la maisonnette aux volets clos, de
l'intrieur confortable et bourgeois trahi par ce rectangle de
lumire, se dgageait un calme de petite ville, un calme lointain,
familial. Et Onsime Coche, en qui dix annes d'existence  Paris
n'avaient pu effacer compltement les impressions des jours passs
au fond d'une province, le souvenir des longues soires d'hiver,
des rues silencieuses o l'on entend par les soirs de printemps,
lorsque le bois travaille, craquer les auvents des maisons et les
poutres des toits, demeura un instant immobile devant cette porte
qui se refermait. Sans savoir pourquoi, il voqua ses vieux,
depuis longtemps assoupis  cette heure, la bonne maison
d'autrefois, la petite patrie absente, et la vie simple et facile
qu'aurait pu tre la sienne, si quelque dmon ne l'avait attir
vers l'immense Paris, o, dbarqu en conqurant il avait d,
n'ayant jamais connu la chance, se contenter d'une place de
reporter dans un quotidien du matin.

Il alluma une cigarette, et, sans hte, reprit son chemin.

Le dner fin, le vin vieux, avaient fait se lever dans sa tte des
vapeurs lgres, des espoirs endormis, et, dans cette minute o
rien ne troublait son rve, ni le bruit des machines, ni le
frisson du papier, ni l'odeur d'encre, de chiffons et de graisse
qui flotte dans les salles de rdaction, il entrevit presque
prochaine, cette chose formidable et fragile, qu'il n'esprait
plus gure cependant: _la Gloire_!

Une ou deux fois, dans des restaurants de nuit, sous l'incendie
des lumires, parmi le relent des mets, le parfum des femmes, le
frlement des chairs et la musique des tziganes, accoud  sa
table, le cerveau vide, les oreilles et les yeux exasprs par les
couleurs et par le bruit, il avait prouv cette mme sensation
inattendue et nette d'tre quelqu'un, de porter en lui de grandes
choses, et de se dire:

En ce moment, si j'avais une plume, de l'encre et du papier,
j'crirais des phrases immortelles...

Hlas,  cette heure louche, o un autre soi-mme semble sauter
sur les paules du vrai, et l'treindre, on n'a jamais la plume,
l'encre et le papier... De mme, dans le calme de cette nuit
d'hiver sous la caresse irritante de la bise, ides et souvenirs
effleuraient son me sans presque s'y poser.

Une horloge tinta: ce bruit suffit  mettre en fuite tous ses
rves. Le pass se plat  rder dans le silence, mais rien
n'voque plus insolemment le prsent que le rappel inopin de
l'heure.

-- Allons, bon, fit-il! Minuit et demi, j'ai rat le dernier
tramway. Du diable si je trouve une voiture dans ce quartier
perdu!

Il pressa le pas. Le boulevard s'allongeait interminable, bord 
gauche par des petits htels,  droite par la masse arrondie des
fortifications. De loin en loin, des becs de gaz jalonnaient le
trottoir. C'tait tout ce qui semblait vivre sur cette voie parmi
les maisons endormies, les monticules de gazon, et les arbres sans
feuilles o la nuit ne mettait mme pas un frisson. Ce calme
absolu, ce silence total, avaient quelque chose d'nervant. En
passant prs d'un bastion occup par des gendarmes, Onsime Coche
ralentit son allure, et jeta un coup d'oeil dans la gurite du
factionnaire. Elle tait vide. Il longea le mur. Derrire les
grilles, la cour s'talait toute blanche, d'un blanc sur qui les
cailloux mettaient de place en place la tache noire de leur petite
ombre. Des curies, venait un raclement de chanes et le
piaffement maladroit d'un cheval embarr.

Ces vagues bruits dissiprent compltement l'espce d'angoisse qui
ne l'avait pas quitt depuis qu'il s'tait mis en route: Onsime
Coche, rveur, pote, s'tait vanoui; il ne restait plus
qu'Onsime Coche, reporter infatigable, toujours prt  boucler sa
valise, et  interviewer avec le mme sans-gne, le mme sourire,
l'explorateur revenu du Ple nord, ou la concierge qui croyait
avoir vu passer l'assassin...

Sa cigarette s'tait teinte. Il en tira une autre de sa poche, et
s'arrta pour l'allumer. Il allait repartir, quand il vit trois
ombres qui se glissaient le long des grilles, et qui venaient vers
lui. En tout autre moment, il n'et pas mme tourn la tte. Mais
l'heure tardive, le quartier dsert, et un instinct bizarre
retinrent son attention. Il recula dans l'ombre, et, cach
derrire un arbre, regarda.

Dans la suite, il se souvint qu'en cette seconde, qui devait tre
dcisive dans sa vie, ses sens avaient pris une acuit trange:
Ses yeux fouillaient la nuit, y dcouvrant mille dtails. Son
oreille distinguait les moindres froissements. Bien qu'il ft
brave, et mme tmraire, il mit la main sur son revolver, et
prouva,  en caresser la crosse, une scurit joyeuse. Mille
penses confuses traversrent son cerveau. Il aperut nettement
des choses qui, depuis des annes, dormaient en lui. Pendant
quelques secondes, il comprit l'angoisse de l'homme en pril qui
revit, entre deux battements de son coeur toute sa vie, il connut
l'avertissement redoutable et prcis du danger prsent, immdiat,
et cet effort dsespr de la machine humaine dont les muscles,
les sens et la raison, atteignent pour la dfense de l'tre, le
maximum de leur perfection.

Les ombres avanaient toujours, s'arrtant net, puis repartant,
glissant par bonds successifs et rapides. Quand elles ne furent
plus qu' quelques pas de lui, elles ralentirent leur course, et
s'arrtrent. Alors, sous la lumire du bec de gaz, il put les
tudier tout  son aise, et suivre leurs moindres mouvements.

Il y avait une femme et deux hommes. Le plus petit tenait sous le
bras un paquet volumineux envelopp de chiffons. La femme tournait
la tte de droite  gauche, l'oreille au guet. Comme s'ils avaient
craint que quelqu'invisible tmoin pt les deviner, l'homme au
paquet bleu, et la femme reculrent, afin de sortir du cercle de
lumire. L'autre ne bougea pas tout d'abord, puis fit un pas en
avant, et, les mains sur les yeux, s'appuya au bec de gaz. Il
avait vraiment, un aspect sinistre avec sa face blme, ses joues
creuses, ses larges mains crispes sur son visage, ses cheveux
noirs dont une mche retombait, luisante, sur le front. Entre ses
doigts, du sang avait coul, accrochant un mince caillot  la
moustache et  la lvre, et descendant le long du menton et du cou
jusqu'au col de la veste.

-- Eh bien, fit la femme  mi-voix, qu'est-ce que tu attends?

Il grogna:

-- J'ai mal, bon Dieu!

Elle se dgagea de l'ombre, et vint  lui. Le petit homme la
suivit, posa son paquet  terre et murmura, avec un haussement
d'paules:

-- C'est pas malheureux de se dorloter pour a!

-- Je voudrais bien te voir! si tu tais arrang comme moi! tiens
regarde.

Il carta ses mains aux paumes rougies, et, parmi les cheveux
colls, une balafre apparut, effroyable, barrant son front de
gauche  droite, d'un grand sillon aux bords saignants et au fond
ros, dchirant le sourcil et la paupire si noire et tumfie,
qu'elle laissait  peine deviner entre deux battements, un peu
d'une chose sanguinolente aussi, qui tait l'oeil.

La femme, pitoyable, prit son mouchoir, et doucement, pongea la
blessure. Puis, comme le sang un instant coagul se remettait 
couler, elle enleva quelques chiffons du paquet pour recouvrir la
plaie. Le bless, grinant des dents, tapant du pied, tendait sa
face de brute. L'autre grogna:

-- Tu vas pas dfaire mon colis?

-- Non, mais des fois?... fit la femme en dtournant la tte, les
mains toujours sur les yeux du bless.

Le petit se mit  genoux et referma le ballot tant bien que mal,
tordant un objet dor qui dpassait, puis se releva, son fardeau
sous le bras, et attendit. Seulement, quand l'homme  la balafre
fut pans, et que la femme voulut essuyer ses mains  son tablier,
il lui dit, la regardant droit dans les yeux:

--  bas! a se lave, a s'essuie pas! compris?

Le trio rentra dans l'ombre, et reprit sa route, rasant les murs,
sans un mot, fuyant sur la pointe des pieds. Une branche d'arbre
tomba en travers du trottoir sur leurs talons. Ils se retournrent
d'un saut, poings ramasss et tte basse. Coche revit une dernire
fois les cheveux roux de la femme, la bouche tordue du petit et
l'effroyable face  demi cache par les linges maculs de sang,
aprs quoi ils se jetrent de ct, gagnrent le gazon des
fortifications et se perdirent dans la nuit.

Alors Coche qui durant un moment s'tait dit: S'ils
m'aperoivent, je suis un homme mort, respira largement, lcha
son revolver que ses doigts n'avaient cess de tter pendant toute
la scne, et, sr d'tre bien seul se prit  rflchir.

Tout d'abord, il songea que son ami Ledoux avait raison, en lui
disant que le quartier n'tait pas sr, et il ajouta une formule
qu'il avait si souvent crite  la fin de ses articles:

La police est bien mal faite.

Il dcida donc de gagner le milieu de la chausse et de se hter
jusqu' l'avenue Henri-Martin.

Pourquoi? pour le seul plaisir, sans profit et sans gloire, se
faire donner un mauvais coup? Mais, il n'avait pas fait quatre
pas, que son instinct de reporter, de policier amateur, reprit le
dessus, et qu'il s'arrta net:

L'estimable trio avec lequel j'ai fait connaissance venait, se
dit-il, de faire un mauvais coup. Quel genre de mauvais coup?
Attaque  main arme? simple cambriolage?... La blessure de l'un
me ferait pencher en faveur de la premire hypothse... mais le
paquet volumineux que portait l'autre m'oblige  m'arrter  la
seconde. Des rdeurs qui dvalisent un passant attard ne trouvent
gure sur lui que de l'argent, voire des titres, des bijoux, dont
l'ensemble ne saurait constituer un chargement bien encombrant.
L'usage n'a pas encore pntr dans nos moeurs, de se promener la
nuit, avec de l'argenterie, des bibelots. Or, si j'ai bien vu, le
paquet renfermait des objets de mtal. Pour que je commette une
erreur sur ce point, il faudrait que mes oreilles fussent aussi
imparfaites que mes yeux, car j'ai distingu un cadran de pendule,
et j'ai entendu, lorsque l'homme a dpos son fardeau, un
tintement semblable  celui que produiraient des couverts
entrechoqus. Quant  la blessure... Dispute et rixe pour le
partage du butin?... Chute contre un corps dur et tranchant,
marbre de chemine, porte garnie de glaces?... C'est possible...
En tous cas, le cambriolage parat vident... Alors? Alors, il y a
deux coles: ou bien retourner sur mes pas  toute vitesse, et
tcher de retrouver la piste des gredins, ou m'efforcer de
dcouvrir la maison  qui ils ont rendu visite.

Or, j'ai perdu dix bonnes minutes, et maintenant mes gaillards
sont loin. En admettant mme que je les retrouve, seul contre
trois, je ne pourrais rien. Leur capture, au demeurant, n'est
point de mon ressort: Nous payons des agents pour cela. Tandis
que, dcouvrir la maison mise  sac, voil qui est en vrit digne
de tenter ma fantaisie d'amateur. Nul avant moi n'a eu
connaissance du vol. Je sais exactement d'o venait le trio. Mon
regard porte bien  trois cents mtres malgr la nuit: c'est 
cette distance environ que les ombres me sont apparues: Depuis la
seconde o je les ai vus, les deux hommes et la femme ne se sont
pas arrts jusqu'au bec de gaz.

Je peux donc franchir ces trois cents mtres sans m'occuper de
rien, aprs quoi j'aviserai.

Il se mit en marche, sans hte, se retournant de temps en temps
pour juger la distance parcourue. Son pas pouvait tre d'environ
soixante-quinze centimtres; il compta quatre cents pas et
s'arrta.  partir de ce moment, il tait dans la zone d'action
possible. Si le vol avait eu lieu avant l'avenue Henri-Martin, il
avait la certitude de dcouvrir un indice. Il quitta la chausse,
monta sur le trottoir, et suivit la grille de la premire maison.
Il atteignit ainsi une petite porte ferme. La maison tait au
fond du jardin; derrire les volets clos il y avait de la lumire.
Il ne s'attarda pas davantage, et poursuivit son chemin. Partout
le mme calme, nulle trace d'effraction. Il commenait 
dsesprer de rien dcouvrir, quand, ayant pos sa main contre une
porte, il la sentit cder sous sa pression et s'ouvrir.

Il leva les yeux. La maison tait obscure, silencieuse, et ce
silence lui parut trangement profond. Il haussa les paules et
murmura:

Qu'est-ce que je vais chercher? Quel mauvais tour me joue mon
imagination  l'heure o j'ai besoin de tout mon sang-froid?...
pourtant par quel hasard, cette porte n'est-elle pas ferme?

La porte avait tourn compltement sur ses gonds. Il voyait le
petit jardin aux plates-bandes bien soignes, la terre ratisse
avec soin, et le sable blond de l'alle qui semblait d'or sous la
caresse de la lune. Une hsitation le gagnait maintenant, si forte
qu'il dcida de continuer son chemin... Tout cela n'tait sans
doute qu'un roman. Ces rdeurs taient peut-tre de braves
ouvriers regagnant leur demeure... et que des malandrins avaient
attaqus... Qu'avaient-ils dit, en somme, qui pt donner corps 
ses soupons? Leur allure tait louche, leurs visages sinistres?
Mais lui-mme, dans la nuit, apparaissant brusquement ainsi, ne
serait-il pas effrayant?...

Le drame se changeait peu  peu en vaudeville. Restait le
paquet... Et, s'il ne contenait qu'un vieux rveil et de la
ferraille?...

La nuit est une trange conseillre. Elle met sur les objets et
sur les tres des ombres fantasmagoriques que le soleil dissipe en
un instant. La peur, ouvrier diabolique, transforme tout, btit de
toutes pices des histoires, bonnes pour les petits enfants. Nul
ne sait  quelle seconde prcise elle s'insinue dans le cerveau.
Elle y travaille depuis des minutes, des heures qu'on se croit
encore matre de sa raison. On pense: Je veux ceci. Je vois
cela... Dj elle a tout bouscul en nous, elle s'est installe,
souveraine. Ses yeux sont dans les ntres, sa griffe frle notre
nuque... Bientt nous ne sommes plus qu'une loque orgueilleuse,
et, tout d'un coup, un grand frisson nous prend et nous secoue:
Dans un effort dsespr nous essayons d'chapper  son treinte.
Peine inutile: les plus braves s'avouent vaincus les premiers.
C'est la minute trouble o l'on murmure la phrase redoutable:
_J'ai peur!..._ Mais depuis des heures on claquait des dents
sans oser s'en rendre compte.

Onsime Coche recula d'un pas, et dit  haute voix:

-- Tu as peur, mon garon.

Il attendit, cherchant  dmler l'impression exacte que ce mot
allait faire sur lui. Pas un muscle de son corps ne tressaillit.
Ses mains restrent immobiles dans ses poches. Il n'eut mme pas
cet tonnement fugitif qu'on ressent  entendre rsonner sa propre
voix dans le silence. Il regardait toujours droit devant lui, et,
soudain, il tendit le cou: Dans le sable jaune de l'alle des
traces lui taient apparues, qu'une ombre mince dcoupait,
empreintes de pas, nettes ici, dj recouvertes par d'autres
empreintes. Il revint jusque sous la porte, se baissa et prit dans
sa main un peu de sable: C'tait un sable sec, au grain trs fin
et si lger que le moindre souffle devait le dplacer. Il
entr'ouvrit les doigts et le vit retomber en une poudre claire.
Alors, brusquement, tous ses doutes s'vanouirent avec toutes ses
thories sur la peur et les images fantastiques qu'elle suggre.
Jamais son esprit n'avait t plus lucide, jamais il ne s'tait
senti plus calme. Son cerveau travaillait comme un bon tcheron
qui abat sa besogne et qui, ayant frapp son dernier coup de
marteau, prend la pice acheve et, le poing tendu, l'lve
satisfait  hauteur de son oeil.

Il se ressaisit, ramassa ses ides confuses. Tout ce qui pendant
un moment lui avait sembl chimrique lui apparut de nouveau plus
que vraisemblable, vrai. Une certitude faite d'indices prcis
l'envahit. Il abandonna les hypothses pour des faits contrlables
que son imagination ne pouvait plus travestir. De dductions en
dductions -- logiques, cette fois -- il en arriva au point exact
d'o il tait parti sur une simple impression:

Des pas avaient foul le sable de l'alle et l'avaient foul
rcemment, car le vent, si lger qu'il ft, n'et pas manqu
d'effacer les empreintes si elles avaient t anciennes. Les
hommes et la femme avaient pass l. Nul autre qu'eux n'avait
franchi le seuil de cette maison. Le mystre entrevu dormait
derrire ces murs silencieux, dans l'ombre de ces pices aux
fentres closes. Une force invisible le poussa en avant.

Il entra.

D'abord, il avana avec prcaution, vitant de poser ses pieds sur
les traces de pas. Bien qu'il st que la moindre brise dt les
effacer, il y attachait trop d'importance pour les dtruire lui-
mme. Les cambrioleurs avaient laiss, sans s'en douter, leur
carte de visite: le plus maladroit policier de province n'eut pas
manqu de la respecter, et d'en faire tat, dans la suite. Il se
souvint de mille causes sensationnelles o des indices bien plus
faibles avaient facilit les recherches. L'aventure de ce criminel
retrouv  plusieurs annes de distance grce  une bottine
oublie revint  sa mmoire, et il s'merveilla de ce que son
esprit ft si lucide et si prompt aprs les doutes de la minute
prcdente. La raison avait fait place  une sorte d'instinct
suprieur qui guidait, non seulement ses dductions les plus
audacieuses, mais ses moindres gestes. Il arriva ainsi, ayant 
peine fait dix pas,  la porte de la maison. Lui que, tout 
l'heure, l'apparition d'une ombre, d'une trace, troublait au point
de le faire hsiter; lui, qui n'avait os, durant un long moment,
formuler ses doutes, il n'prouva pas la moindre surprise de ce
que la porte s'ouvrt lorsqu'il en tourna le bouton. Logiquement,
pourtant, il tait bien plus naturel qu'on et omis de refermer la
grille que la porte d'entre: la grille n'offrait qu'un mince
obstacle aux rdeurs; le premier venu pouvait sans effort se
hisser sur le mur d'enceinte, franchir les courtes piques de fer
et retomber sans bruit dans le jardin, tandis que la porte mme de
la maison tait une barrire assez srieuse pour qu'on n'omit pas
de la fermer avant de s'endormir. Ce raisonnement simple ne
l'effleura mme pas, non plus que l'inquitude d'tre pris lui-
mme pour un cambrioleur et reu comme tel.

Cependant, lorsqu'il entendit son talon rsonner sur les dalles du
corridor, il s'arrta, imperceptiblement. Il chercha une allumette
dans sa poche: la bote tait vide. Il murmura: Tant pis, retira
son revolver de sa gaine et ttonna, la main grande ouverte, guid
seulement par le contact du mur trs froid, humide et qui collait
aux doigts. Brusquement il perdit ce contact, et sa main s'agita
dans le vide. Il avana un pied, puis l'autre, heurta un objet qui
rendit un son moins rude que celui des dalles. Il se baissa,
explora l'ombre les paumes en avant, sentit une marche et un petit
tapis dont le velout lui fut agrable aprs l'humidit du mur. Il
se redressa et toucha la rampe; le bois craqua. Sans presque se
rendre compte comment, sans chercher  savoir pourquoi il montait
au premier tage plutt que de visiter le rez-de-chausse, il
s'engagea dans l'escalier. Il compta douze marches, trouva un
petit palier, explora le mur: Toujours la pierre lisse. Il monta
encore, compta onze marches, aprs quoi son pied ne ft arrt par
rien: La route tait libre. Il s'agissait maintenant de s'orienter
et, avant tout, sous peine de se faire tuer, d'annoncer sa
prsence.

Le sommeil du ou des locataires de la maison devait tre bien
profond pour qu'ils ne l'eussent pas entendu marcher. L'escalier
avait plus de vingt fois cri sous ses pas. La porte, malgr
toutes les prcautions, avait grinc quand il l'avait ferme. Qui
sait si, derrire une cloison, un homme ne l'attendait pas, le
revolver au poing prt  faire feu?  ce jeu il ne risquait rien
de moins qu'une balle dans le corps. Il dit donc  mi-voix, pour
n'effrayer personne:

-- Quelqu'un?...

Pas de rponse. Il rpta, un peu plus fort:

-- Il n'y a personne?...

Aprs un temps, assez court, du reste, il ajouta:

-- N'ayez pas peur; ouvrez...

Pas de rponse.

-- Diable, pensa-t-il, on dort l-dedans! Ce dtail que je ne
prvoyais pas va compliquer ma tche. Je ne veux pourtant pas me
faire estropier par amour de l'art.

Il rflchit une seconde, puis dit,  voix tout  fait haute,
cette fois:

-- Ouvrez! c'est la police.

Ce mot le fit sourire. D'o lui tait venue cette ide d'annoncer
qu'il tait La Police?... Onsime Coche policier! Onsime Coche,
sans cesse occup  collectionner les maladresses de la
Prfecture,  railler ses agents, amen  s'affubler de leur
titre, voil qui tait drle! La police (et du coup il se mit 
rire franchement) ne pensait gure  lui, ni aux cambrioleurs! 
cette heure, de loin en loin, deux sergents de ville somnolents se
promenaient dans les carrefours paisibles, le capuchon lev, les
mains aux poches. Dans les postes, auprs du pole qui ronflait,
parmi l'odeur des pipes, du pltre chauff, du drap mouill et du
cuir, des agents,  cheval sur un banc de bois, jouaient  la
manille avec des cartes grasses et si rugueuses que le papier se
roulait sous le doigt, attendant pour le passer  tabac, le
pochard attard ou le laitier surpris en train de baptiser sa
marchandise: La Police? C'tait a. Onsime Coche, lui, tait ce
qu'elle devrait tre: le gardien vigilant et fidle, adroit et
rsolu, capable de veiller sur la scurit des habitants. Quel
parallle! Quelle leon et quels enseignements!... Il voyait dj
l'article qu'il crirait le lendemain, et se rjouissait en
songeant  la tte des agents de la Sret. Lui, simple
journaliste, allait leur apprendre leur mtier! L'article aurait
un titre sensationnel, un chapeau savant, des sous-titres
imprvus... Quel papier!...

Mais ce mot magique La Police demeura sans cho comme les
autres. Pas un murmure ne troubla la majest du silence. Coche
pensa que son truc ne valait rien, que le danger demeurait pareil.
Une chose cependant le rassura. Ses yeux habitus  l'obscurit
distinguaient peu  peu les objets.  quelques pas de lui, il
aperut une vague lueur. En dplaant la tte, il remarqua que
cette lueur clairait un peu le plancher. Il avana et se trouva
devant une fentre. Un rayon de lune glissait entre les volets
clos. Par les fentes des persiennes il vit une petite bande du
jardin, et, une autre bande un peu plus sombre qui devait tre le
boulevard. Il ne s'attarda point  goter le charme du clair de
lune et du ciel piqu d'toiles. Rien ne convenait moins  sa
nature violente,  son temprament de combat, que le silence, les
gestes lents et les prcautions sans fin. Tour  tour il avait t
patient, sournois, timide, presque poltron... Mais tout a une fin:
il tait entr dans cette maison pour savoir: il saurait.

Il fit donc demi-tour, plaqua sa main sur la muraille, et ayant
rencontr sous ses doigts une porte, en saisit le bouton, le tira
 lui, afin qu'on ne pt l'ouvrir sans effort de l'intrieur et
cria, plutt qu'il ne dit:

-- Pour Dieu! n'ayez pas peur et ne tirez pas!

Il compta jusqu' trois et ne recevant pas de rponse, ouvrit
violemment. Il s'attendait  prouver de la rsistance: au
contraire, emport par son lan il tomba la face en avant, et se
heurta le front. Dans le geste qu'il fit pour se retenir, il
accrocha une chaise qui bascula sur le plancher avec un grand
bruit.

-- Cette fois, se dit-il, avec un vacarme pareil, on va
m'entendre, enfin!...

Mais, quand le fracas du meuble renvers eut cess de rebondir
dans la maison, pas une voix ne s'leva, pas un murmure ne
traversa la nuit, pas un souffle ne le fit tressaillir.

-- Allons, pensa-t-il, les cambrioleurs taient plus forts que
moi. La cage tait vide, et ils le savaient, les bougres! Ils ont
travaill tout  leur aise, et n'ont mme pas prouv le besoin,
ouvriers mthodiques, de refermer les portes derrire eux. Voil
pourquoi je suis entr si aisment.

Un commutateur lectrique se trouvait sous ses doigts: il le
tourna. Une lumire flamba, clairant une pice assez vaste, et
quand ses yeux, une seconde surpris et clignotants, purent
regarder, ce fut pour voir un spectacle  la fois si imprvu et si
horrible qu'il sentit ses cheveux se dresser sur sa tte, et qu'il
touffa mal un hurlement d'pouvant.

La chambre tait dans un tat de dsordre insens. Une armoire
ouverte montrait des piles de linge bouscules, des draps
pendants, comme arrachs et maculs de taches rouges. Des tiroirs
bants on avait retir des papiers, des chiffons, de vieilles
boites qui jonchaient le plancher. Prs d'un rideau, sur le mur
tendu d'toffe claire, une main s'talait, toute rouge, les doigts
ouverts. La glace de la chemine fendue dans toute sa hauteur
tait creve en son milieu, et des dbris de verre tincelaient
sur le plancher. Sur la toilette, parmi des enveloppes froisses,
des bouts de linges et de corde tranaient; la cuvette remplie
d'une eau rouge avait dbord, et des flaques de mme couleur
claboussaient le marbre blanc. Une serviette tordue portait les
mmes traces: tout tait saccag, tout tait rouge. Les pieds, en
se posant sur le tapis, faisaient un bruit semblable  celui du
sable mouill qu'on pitine sur les plages  la mare montante;
enfin, sur le lit, rejet en travers, les bras en croix, serrant
un goulot de bouteille dont les clats lui avaient entaill la
main, un homme tait tendu, la gorge ouverte de l'oreille gauche
au sternum, par une effroyable blessure d'o le sang avait
rejailli sur les oreillers, les draps, les murs et les meubles en
une gicle violente. Sous la lumire crue, dans l'horrible
silence, cette chambre o tout tait rouge, o partout le sang
avait coll ses taches, n'avait plus l'air d'une chambre, mais
d'un abattoir.

Onsime Coche embrassa tout cela d'un seul regard, et son
pouvante fut telle qu'il dut d'abord s'appuyer au mur pour ne pas
tomber, puis faire appel  toute son nergie pour ne pas fuir. Une
bouffe de chaleur lui monta au visage, un grand frisson le secoua
et une sueur glace se rpandit sur ses paules.

Par curiosit, par hasard ou par profession, il lui avait t
donn de contempler bien des spectacles effrayants: jamais il
n'avait prouv une angoisse pareille, car, toujours, jusqu'ici,
il savait ce qu'il allait voir ou du moins il savait qu'il allait
voir quelque chose. Puis, pour soutenir son courage, pour vaincre
son dgot, il avait eu le voisinage d'autres hommes, ce coude 
coude qui rend braves les plus peureux. Pour la premire fois il
se trouvait  l'improviste et seul devant la mort... et quelle
mort!...

Il se redressa cependant. La glace fendue lui renvoya son image.
Il tait blme, un grand cercle bistr entourait ses yeux, ses
lvres sches s'entr'ouvraient dans un rictus affreux et, sur son
front o perlaient des gouttes de sueur, prs de sa tempe droite
que rayait un filet de sang, une tache rouge apparaissait.

Tout d'abord, ne se souvenant pas du choc qu'il avait ressenti en
poussant la porte, il crut que la tache tait sur la glace et non
sur lui. Il inclina la tte de ct: la tache se dplaa avec lui.
Alors, il eut peur vraiment, horriblement. Non plus la peur de la
mort, du silence et du meurtre, mais la peur obscure,
insouponne, d'une chose surnaturelle, d'une folie soudaine
close en lui. Il se rua vers la chemine et, les deux mains
crispes au marbre, la face tendue, se regarda. Il respira plus
librement. Avec la vision prcise de la blessure, sa mmoire tait
revenue. Il sentit la douleur de sa chair meurtrie, et se rjouit
presque d'avoir mal. Il prit son mouchoir, pongea le sang qui
avait coul jusque sur sa joue et son col. La dchirure tait
insignifiante: une section nette de deux centimtres environ qui
avait beaucoup saign comme saignent toutes les plaies de la face
et qu'entourait une zone contusionne d'un ros violac  peine
plus large qu'une pice de quarante sous.  cet instant -- une
minute  peine s'tait coule depuis son entre dans la chambre -
- il songea au corps immobile, tendu sur le lit,  la plaie
hideuse entrevue,  cette face d'pouvante enfonce dans la
blancheur des draps, avec son menton projet en avant, son cou
tendu et comme offert  un nouvel gorgement, dont l'image se
refltait dans la glace, prs de la sienne. Il se dirigea vers le
lit, crasant sous ses pieds des dbris de verre, et se pencha.

Il n'y avait presque pas de sang autour de la tte. Mais la nuque,
les paules, baignaient dans une flaque rouge coagule. Avec des
prcautions infinies, il prit la tte entre ses mains, la souleva:
la plaie s'ouvrit, plus large, comme une effroyable bouche,
laissant sourdre, avec un lger clapotis, quelques gouttes de
sang. Un caillot pais adhrait aux cheveux, et s'tira suivant le
mouvement du crne. Il reposa la tte, doucement. Elle avait
gard, dans la mort, une indicible expression d'effroi. Les yeux
encore brillants avaient une fixit extraordinaire. La lumire de
la lampe lectrique y mettait deux flammes autour desquelles
Onsime Coche regardait deux petites images  peine voiles qui
taient son image. Pour la dernire fois, le miroir de ces yeux
sur qui avaient pass les visages des meurtriers rflchissaient
une face humaine. La mort avait fait son oeuvre, le coeur avait
cess de battre, les oreilles d'entendre, le dernier cri avait
roul entre ces lvres retrousses, le dernier rle avait but
contre la barrire de ces dents couvertes d'cume... cette chair
encore tide ne tressaillerait plus jamais, ni sous la caresse
d'un baiser, ni sous la morsure du mal.

Brusquement, entre ce mort et lui, une autre image se dressa:
celle du trio du boulevard Lannes. Il revit le petit homme au
paquet bleu, le bless avec son oeil tumfi, sa mchoire de
brute, et la fille en cheveux. Il entendit la voix brve et
canaille qui disait: a se lave, a s'essuie pas. Et le drame
lui apparut terriblement clair, tandis que la femme faisait le
guet, les deux hommes, aprs avoir crochet les serrures, taient
monts au premier tage, o ils savaient trouver des valeurs. Le
vieux, surpris dans son sommeil, avait cri, et les hommes lui
avaient saut dessus; lui, pour se dfendre, s'tait arm d'une
bouteille, et, tapant au hasard, avait atteint au front l'un de
ses agresseurs. La lutte avait continu encore quelques instants,
 en juger par tout le sang rpandu, les meubles renverss. Enfin,
la victime s'tait adosse contre son lit; l'un des hommes alors
l'avait saisie par le col de sa chemise o se voyaient des marques
rouges, et maintenu sur le dos tandis que l'autre, d'un seul coup,
lui tranchait la gorge. Aprs, c'avait t le pillage, la
recherche fivreuse de l'argent, des titres, des bibelots de prix,
puis la fuite...

Onsime Coche se retourna, afin de rsumer dans sa pense toute la
scne. Sur la table, trois verres taient poss dans lesquels il
restait un peu de vin. Leur forfait accompli, les meurtriers ne
s'taient pas sauvs tout de suite: certains de n'tre plus
drangs, ils avaient bu. Ensuite ils s'taient lav les mains, et
avaient essuy leurs doigts.

Une fureur soudaine envahit l'me du reporter. Il serra les poings
et gronda:

-- Ah! les crapules! les crapules!

Qu'allait-il faire maintenant? Chercher du secours? Appeler? 
quoi bon? Tout tait fini, tout tait inutile. Il demeurait
immobile, hbt, le cerveau rempli par la vision du meurtre. Et
soudain, son esprit joignit les assassins. Il les devina assis
dans quelque bouge, partageant le butin, maniant de leurs doigts
rougis les objets drobs. Pour la seconde fois, il murmura:

-- Crapules! Crapules!...

Un dsir l'envahit de les retrouver, et de les voir, non plus
triomphants et froces ainsi qu'ils avaient d s'asseoir  cette
table, prs de ce cadavre, mais effondrs, livides, grimaants, au
banc de la cour d'assises, entre deux gendarmes. Il imagina ce que
pourraient tre leurs horribles faces tandis qu'on leur lirait
l'arrt de mort, et leur marche  la guillotine, au petit jour,
sous la lueur du matin blme. La loi, la force, le bourreau lui
apparurent formidables, terribles et justes. Tout d'un coup, par
un revirement soudain, cette loi, cette force, et ce bras sculier
lui semblrent des fantoches ridicules dont se riaient les
criminels. La Police, incapable de veiller sur la scurit des
gens, tait trop maladroite pour mettre la main sur les assassins.
De temps en temps, elle en arrtait bien un, au petit bonheur, et
parce que le hasard se mettait dans son jeu. Mais, pour un gredin
pris au collet, combien de crimes impunis! La Police se fait non
avec des brutes solides, mais avec des cerveaux intelligents, avec
des artistes vritables, des hommes qui considrent leurs
fonctions moins comme un mtier que comme un sport. Pour peu qu'un
criminel ne commette pas une lourde maladresse, il est sr de
l'impunit. L'homme qui ne laisse rien derrire lui, peut voler,
tuer en toute scurit. Le crime dcouvert, on cherche dans
l'entourage de la victime, on fouille sa vie au hasard, on remue
ses papiers. Si le meurtrier n'a jamais t ml  son existence,
au bout de quelques mois de recherches, aprs qu'un juge
d'instruction entt ait gard sous les verrous un pauvre diable
dont l'innocence finit par clater, l'affaire est classe, et les
criminels, enhardis par le succs, recommencent, plus forts et
plus introuvables cette fois, parce que les maladresses des
policiers dont ils ont pu suivre le travail, leur ont enseign
l'art de ne pas se faire prendre.

Et pourtant, quel mtier plus passionnant, que celui de chasseur
d'homme? Sur un indice  peine perceptible pour d'autres yeux,
revivre tout un drame, dans ses moindres dtails! D'une empreinte,
d'un bout de papier, d'un objet dplac, remonter  la source mme
des faits! Dduire de la position d'un corps, le geste du
meurtrier; de la blessure, sa profession, sa force; de l'heure o
le crime fut commis, les habitudes de l'assassin. Par le seul
examen des faits, reconstituer une heure comme un naturaliste
reconstitue l'image d'un animal prhistorique  l'aide d'une seule
pice de son squelette... quelles sensations prodigieuses, quel
triomphe! L'inventeur en connat-il de suprieures, lui qui,
pendant des jours et des nuits, s'enferme dans son laboratoire,
acharn  trouver la solution d'un problme!... et le but qu'il
poursuit lui est immobile. Il sait que la vrit est une et ne se
dplace pas, que les vnements ne la modifient pas, que tous les
pas qu'il fait le rapprochent d'elle; il sait qu'il avance
lentement, mais srement; que, si la voie qu'il a choisie est
bonne, la solution ne peut,  la dernire seconde, lui chapper.
Pour le policier, au contraire, c'est l'angoisse de tous les
instants, la piste qui se fausse, le but, un instant entrevu, qui
disparat, le problme renouvel sans cesse, avec la solution qui
s'loigne, se rapproche, et semble fuir; c'est le cri de triomphe
soudain arrt dans la gorge, la vie multiple, surnaturelle, faite
de tous les espoirs, de toutes les craintes de toutes les
dceptions; c'est la lutte contre tout, contre tous, exigeant  la
fois la science du savant, la ruse du chasseur, le sang-froid du
chef d'arme, la patience, le courage et l'instinct suprieur qui
seuls font les grands hommes, et, seuls, conduisent aux grandes
choses. Ces minutes prodigieuses, songeait Coche, je voudrais les
connatre, les vivre; je voudrais tre parmi la meute
inintelligente des policiers qui, demain, battront le terrain, le
limier galopant sur la bonne piste. Sans souci du danger et sans
le secours de personnel, je voudrais faire ce mtier et montrer
cette chose extraordinaire: un homme seul, sans ressource, sans
autre appui que sa volont, sans autres renseignements que ceux
qu'il aurait su trouver lui-mme, arrivant  la vrit, puis, sans
cri, sans combat, dclarant le plus simplement du monde, un beau
jour:

--  telle heure,  tel endroit, vous trouverez les meurtriers.
Je dis qu'ils seront l, non parce que le hasard m'a mis sur leurs
traces, mais parce qu'ils ne peuvent se trouver ailleurs; et ils
ne peuvent se trouver ailleurs par la seule raison que les
vnements provoqus par moi les ont obligs  venir donner dans
le pige chaque jour plus troit et plus solide que j'ai tendu
sous leurs pas.

J'emploierais  cela tout le temps ncessaire, mes nuits, mes
jours, pendant des semaines et des mois. Ainsi, je connatrais
cette volupt d'tre celui qui cherche, et trouve. Auprs de cela
parlez-moi des motions du jeu, de l'ivresse de la dcouverte!
J'aurais got toutes les volupts en une seule... Toutes?...  la
vrit, il m'en manquerait une: la peur... La peur qui dcuple les
forces, double, triple les heures... Mais, alors... il est donc
une volupt suprieure  celle de la poursuite?... Oui! celle
d'tre poursuivi.

Ah! La bte traque par les chiens, qui fuit vers l'horizon
mouvant, heurtant son front aux branches basses, arrachant ses
flancs aux halliers, quelle histoire de l'pouvante elle pourrait
dire, si la pense habitait son cerveau! Le coupable qui se sent
dcouvert, qui croit,  chaque carrefour, voir se dresser devant
lui la justice; pour qui les jours ne savent pas finir, pour qui
les nuits se peuplent d'affreux rves, et les rveils d'ivresse
folle et fugitive, il doit connatre tout cela! Pour peu que son
me soit bien trempe, quelles joies rapides, mais puissantes, ne
doit-il pas prouver lorsqu'il est parvenu  mettre en dfaut
l'habilet de ceux qui le harclent,  les lancer sur une fausse
piste, et  reprendre haleine, tout en les voyant chercher,
s'nerver, s'arrter et repartir encore, jusqu' ce que leur
instinct ou leur clairvoyance les ait remis sur le bon chemin!...
Cela, vraiment, c'est la lutte, le combat d'homme  homme, la
guerre sans piti, avec ses dangers et ses ruses. Tout l'instinct
de la bte est l: c'est l'image de ces combats effroyables, qui
jettent les tres les uns contre les autres, depuis que le monde
est monde et qu'il faut conqurir la proie de chaque jour. N'est-
ce pas  ce jeu terrible que l'enfant demande ses premires joies?
Sans le savoir, jouant  cache-cache, il s'apprend  jouer  la
vraie guerre d'embuscade, cette guerre de partisan qui use les
armes plus srement que vingt batailles...

Le problme se rsume ainsi:  la recherche de sensations
nouvelles, dois-je prfrer le rle de chasseur  celui du gibier?
le rle du policier  celui du criminel? Cent autres avant moi se
sont faits policiers amateurs, mais nul ne s'est essay dans le
rle du coupable. Je le choisis. Sans doute, n'ayant rien  me
reprocher, j'en ignorerai les angoisses relles, mais il me
restera tous les plaisirs de la ruse. Joueur au portefeuille vide,
je saurai du moins suivre sur le visage de mon partenaire les
motions de la partie. Ne risquant rien, je n'aurai rien  perdre,
mais, au contraire, tout  gagner. Et si le bienheureux hasard
veut qu'on m'arrte, journaliste avant tout, je devrai  la police
le reportage le plus sensationnel qui ait jamais t fait et dont
le titre pourrait tre:

SOUVENIRS ET IMPRESSIONS D'ASSASSIN

Toutes les portes dont jusqu'ici nul confrre n'a franchi le seuil
s'ouvriront devant moi. Je connatrai la souricire, le panier 
salade et les menottes. Je pourrai raconter, sans crainte de
dmenti, ce que vaut le rgime des prisons, comment y sont traits
les prvenus, par quels moyens un juge s'efforce d'arracher des
aveux. Bref, je prononcerai, s'il est besoin, le rquisitoire le
plus puissant et le plus juste contre ces deux forces redoutables
qui se nomment la _Police_ et la _Magistrature_! Une ide suffit 
la vie d'un homme. Si je ne deviens pas clbre aprs celle-l,
j'y veux perdre mon nom! Coche, mon ami,  dater de cette seconde,
pour le monde entier, tu es l'assassin du boulevard Lannes! Le
prologue est fini. Le premier acte va commencer. Attention!




CHAPITRE II


29, BOULEVARD LANNES

Onsime Coche jeta un long regard autour de lui, s'assura que les
rideaux des fentres taient bien ferms, prta l'oreille afin
d'tre certain que nul ne viendrait le dranger dans sa besogne,
puis, rassur, il enleva son pardessus, le dposa sur une chaise
avec sa canne et son chapeau, et rflchit.

Il s'agissait maintenant de crer de toutes pices la mise en
scne du _Crime d'Onsime Coche_, et pour ce, tout d'abord, il
fallait faire disparatre tout ce qui pouvait mettre sur la trace
des _vrais coupables_.

Le cadavre dcouvert, ce qui, dans cette pice, retenait d'abord
l'attention, c'taient les trois verres oublis sur la table. En
omettant de les faire disparatre, les assassins avaient commis
une faute grave. Leur ngligence suffisait  donner  la justice
un renseignement prcieux. Un homme seul passe inaperu l o
trois hommes se font arrter. Il lava donc les trois verres, les
essuya, et avisant un placard ouvert o d'autres verres taient
rangs, les remit  leur place. Ensuite il prit la bouteille
entame, teignit l'lectricit afin qu'aucun de ses gestes ne pt
tre vu du dehors, tira les rideaux, ouvrit la fentre, les
volets, et la lana de toutes ses forces. Il la vit tournoyer en
l'air et retomber de l'autre ct de la chausse. Le bruit du
verre bris veilla pendant une seconde le silence. Il se rejeta
en arrire, et se mordit les lvres:

-- Si quelqu'un avait entendu?... Si l'on venait?... Si l'on me
trouvait l, dans cette chambre?...

La peur qu'il prouva n'avait rien de comparable  toutes celles
qu'il avait connues jusqu'alors. Rapide, incisive, elle le clouait
sur place, arrtant sa respiration. Il eut, en moins d'une
seconde, trs chaud et trs froid... Il fouilla la nuit, guetta le
silence... Rien. Alors, il referma les voleta, la fentre, tira
les rideaux, revint  ttons jusqu'au commutateur, et donna de la
lumire.

Chose trange! L'obscurit seule l'effrayait. La lumire faisait
s'enfuir toutes ses angoisses. Il connut  cela qu'il n'tait pas
un vrai criminel, car l'aspect de la victime, loin de grandir son
effroi, l'apaisa. Dans le noir, il en arrivait presque  se sentir
coupable; bien clairs, les objets, malgr l'horreur du lieu,
n'avaient plus rien de terrible pour ses regards. Il rflchit
que, la peur, le remords, devaient tre d'atroces choses, et qu'il
allait lui falloir une rare force d'me pour en grimacer les
tourments.

Je vais, pensa-t-il, tre oblig de me combattre et de me vaincre
pour ne pas laisser deviner mon innocence, autant qu'un coupable,
pour cacher son crime.

La table dbarrasse, il se dirigea vers la toilette. L, le
dsordre tait si flagrant qu'il tait impossible d'admettre qu'il
ft l'oeuvre d'un seul.

Les objets portent en eux le secret des doigts qui les ont manis.
Rien qu' voir la position des serviettes, on sentait qu'elles
avaient t jetes l par des mains diffrentes: un criminel ne
dplace pas pour son seul usage tant d'objets. L'instinct, 
dfaut de tout autre raisonnement, l'oblige  faire vite. Par
ailleurs -- et puisqu' l'occasion tout indice devait tre
interprt contre lui -- il tait ncessaire que l'homme d'ordre
qu'il tait repart jusque dans le crime. Un tre mticuleux comme
lui n'aurait pas bouscul ainsi les serviettes. Un obscur besoin
de rectitude, de nettet, demeure, mme dans les folies
passagres, chez ceux qu'une longue habitude des soins de chaque
jour a faits soigneux et dlicats: le crime d'un homme du monde ne
saurait tre semblable  celui d'un rdeur. L'tre bien n se
retrouve en toutes choses  d'infimes dtails. Il se souvint de
l'aventure de ce Ci-devant, attabl, sous la Terreur, dans une
auberge, au milieu de massacreurs, de tricoteuses, et trahissant
son identit, malgr un dguisement savant, par la faon dont il
tenait sa fourchette. On pense  tout... sauf  la petite chose
indispensable. Le faussaire dguise son criture, masque sa
personnalit, mais un oeil exerc retrouve parmi les lettres
contournes, les lignes dvies, les barres volontairement
changes, la lettre type, la faon de placer une virgule, qui
suffit  faire tomber le masque...

Mthodiquement, il mit de l'ordre dans le dsordre, effaa la main
sanglante tale sur l'toffe tendue le long du mur, gratta sur un
tiroir la marque qu'avait grave un coup de talon ferr, mais se
garda bien de toucher aux claboussures de sang. Plus il y en
aurait, plus la lutte semblerait avoir t longue. Rien ne
subsista bientt des traces laisses par les autres. Le crime,
dans ce dcor arrang, tait le meurtre anonyme, o ne subsiste
pas le moindre indice, o rien ne peut servir la justice. Il
s'agissait maintenant d'en faire le crime d'un individu dtermin,
de lui donner une physionomie spciale, en un mot d'_oublier_ dans
cette chambre un objet qui suffit  servir de base aux recherches.
L encore, l surtout, il importait d'agir avec prudence, de ne
pas se livrer  un truquage grossier, facile  venter: il fallait
que l'objet _ait pu tre oubli_... Coche prit son mouchoir et le
jeta au pied du lit, puis, se ravisant, le ramassa, et en vrifia
la marque: Dans un coin, un M et un L entrelacs. Il rflchit:
M.L.?... Ce n'est pas  moi, puis sourit, se souvenant que les
mouchoirs sont des objets d'change, et que l'on peut presque
compter le nombre de ses relations, par celui des mouchoirs
dpareills que l'on possde dans son armoire... Sa canne, un jonc
 pomme d'argent, cadeau d'un parent revenu du Tonkin, tait trop
spciale, trop personnelle...

Il regarda autour de lui, sur lui. Il ne portait pas de bague; les
boutons de sa chemise taient de porcelaine imitant la toile, de
ces boutons que l'on trouve dans tous les bazars. Il y avait bien
ses boutons de manchette, mais il y tenait, non pour leur valeur
qui tait minime, mais comme on tient  des bibelots ports depuis
longtemps et qui deviennent de vieux amis. Et puis, on n'oublie
pas des boutons de manchette... Il faut une secousse violente pour
les arracher...

Il se frappa le front:

-- Une secousse! Parfait! Qu'on ramasse l'un d'eux sur le tapis,
on se dira: Au cours de la lutte, la victime, accroche aux bras
de l'assassin, a dchir les poignets de sa chemise, arrach la
chanette du bouton, et, dans sa fuite, le meurtrier ne s'est
aperu de rien. Il s'est sauv, sans se douter qu'il laissait
derrire lui cette pice accusatrice.

Ainsi tout est respect, tout est vraisemblable!

Le poignet rabattu, il prit le bord intrieur de la manchette
gauche entre ses doigts, saisit le bord extrieur de sa main
droite reste libre, et d'un coup sec, fit sauter la chanette qui
tomba  terre avec une petite olive d'or portant en son centre une
turquoise. L'autre moiti tait reste engage dans la
boutonnire; il la mit dans la poche de son gilet. Mais, dans sa
hte  accomplir ce geste, il ne remarqua point qu'il avait du
sang aux doigts, qu'il salissait sa chemise et son gilet blanc de
taches rouges. De la poche intrieure de son habit, il retira une
enveloppe  son nom, et la dchira en quatre morceaux ingaux.

L'un portait:

_Monsieur On
22, R_
L'autre:

_si
ue de_

Le troisime:

_E. V._

La quatrime:

_Coche
Douai_

Ce dernier le dsignant trop clairement, il le roula en une petite
boulette qu'il avala. Avec les dents, il rogna, les deux premires
lettres de son prnom inscrites sur le premier fragment: il
restait trois petites coupures presque incomprhensibles, et qui,
pourtant, reconstitues, compltes, pouvaient donner le nom du
meurtrier suppos. Ce travail, si difficile qu'il ft, n'tait pas
impossible en somme. Sans livrer trop d'atouts  ses adversaires,
beau joueur jusqu'au bout, il leur laissait la partie belle. Il
jeta les trois petits papiers au hasard. L'un tomba sur la table,
presque exactement au milieu. Les deux autres se collrent au
tapis. Pour tre sr qu'on ne les prendrait pas pour des dbris de
lettres appartenant  la victime, il ramassa les autres papiers
pars, les plaa dans les tiroirs qu'il referma. Aprs quoi, ayant
jet un dernier coup d'oeil circulaire autour de la pice pour
s'assurer qu'il n'oubliait rien, il enfila son pardessus, lissa
son chapeau d'un revers de manche, tendit deux des serviettes de
toilette macules sur la face du mort, dont les yeux,  prsent
vitreux et un peu aplatis, n'avaient plus de regard, teignit
l'lectricit, sortit de la pice, traversa le corridor  pas de
loup, descendit l'escalier, et gagna le jardin.

Il eut soin en traversant l'alle, d'effacer tout  fait les
traces de pas dj brouilles par le vent, tala sur elles le
sable jaune, et, marchant avec prcaution, un de ses pieds
seulement portant sur le sable, et l'autre sur la terre durcie
d'une plate-bande, parvint  la porte, l'ouvrit, la referma, et se
trouva enfin sur le trottoir. Des ombres immobiles s'talaient
tout le long du chemin. La nuit immense, impntrable et douce
tait sans un murmure, sans parfum. Loin, trs loin, un chien se
mit  hurler  la lune. Soudain le silence se remplit d'une
tristesse infinie. Coche se souvint d'une vieille servante qui
jadis lui disait, lorsque les chiens, dans la campagne, pleuraient
ainsi:

C'est pour prvenir saint Pierre que l'me d'un trpass va
frapper  la porte du paradis.

Magie des souvenirs! ternelle enfance des hommes. Il frissonna en
voquant le temps o tout petit, il cachait sa tte sous les draps
pour ne pas entendre les grandes plaintes inconnues qui, la nuit,
traversent les jardins, et retrouva pendant une seconde la douceur
du baiser maternel tant de fois pos sur son front.

Puis tout se tut. Il consulta sa montre, elle marquait une heure
du matin. Une dernire fois, il regarda la maison o il venait de
vivre des minutes extraordinaires, revint jusqu' la grille,
carta du bout de sa canne le lierre qui recouvrait le numro et
lut: 29.

Il rpta deux fois 2; 9! 2; 9, additionna les chiffres pour avoir
un moyen mcanique de les retrouver, redit 9 et 2=11, chercha dans
sa mmoire si quelque chiffre bien connu ne concidait pas avec
celui-l et, se souvenant qu'il tait n un 29, sr de ne pas se
tromper et de ne pas oublier, partit. Il arriva  l'extrmit du
boulevard sans rencontrer personne. Il marchait du reste sans
regarder autour de lui, trop nerv pour penser librement,
essayant de classer ses souvenirs. Tout se brouillait, se
confondait,  ce point qu'il ne voyait plus d'une faon prcise
quelle allait tre sa ligne de conduite. Son existence devenait
double, ou tout au moins trs diffrente de ce qu'elle tait une
heure auparavant. Une hsitation, une fausse manoeuvre pouvait
dtruire ses projets. Innocent, et, volontairement suspect, les
seules maladresses d'un coupable lui taient permises.

Non loin du Trocadro, il croisa un couple qui descendait l'avenue
 pas lents. Quand il l'eut dpass, il tourna la tte, et le
regardant s'enfoncer dans la nuit, songea:

Voil des gens qui ne se doutent gure qu'un crime a t commis 
quelques pas d'ici. En dehors des coupables, je suis le seul  le
savoir.

Il ressentit une espce d'orgueil d'tre seul dtenteur d'un
pareil secret. Combien de temps le conserverait-il? Quand
s'apercevrait-on du meurtre? Si la victime, ainsi que tout le
laissait supposer, vivait seule et n'avait ni bonne, ni femme de
mnage, plusieurs jours pouvaient s'couler avant que l'on
remarqut son absence. Un matin, un fournisseur sonnerait  sa
porte: ne recevant pas de rponse, il insisterait, entrerait. Une
odeur pouvantable le prendrait  la gorge. Il monterait
l'escalier de bois, pntrerait dans la chambre et l!...

Ensuite, ce serait la fuite perdue, les appels: Au secours! 
l'assassin!, la police sur pied, toute la presse acharne 
dcouvrir le coupable, le public passionn pour la cause clbre
qui fait en un seul jour monter le tirage des journaux, car le
mystre entourant ce crime ne saurait manquer de lui donner une
importance inaccoutume. Pendant tout ce temps-l, lui, Coche,
continuerait sa vie, vaquant  ses occupations, promenant son
secret de place en place, avec la joie de l'avare qui garde dans
sa poche, et tte  chaque pas, la cl du coffre o sont enfermes
ses valeurs. Jamais l'homme ne possde  un degr aussi lev la
conscience de sa force morale, de sa valeur, que ds l'instant o
il dtient une parcelle du mystre qui l'entoure. Mais, quelle
lourde charge aussi, qu'un secret! De quel poids il pse sur les
paules, et quelle tentation ne doit-on pas prouver  tout
instant de crier:

Vous ignorez tous! Moi je sais.

Plus d'une fois, en plein jour, il traverserait le boulevard
Lannes, et s'offrirait cette satisfaction, voyant des gens passer,
devant la maison du crime, de lever les yeux et de se dire:

Derrire ces volets clos, il y a un homme assassin.

Et il songeait encore:

Je n'aurais, pour affoler de curiosit tous ces tres qui vont et
viennent autour de moi, qu' dire un mot... Ce mot, je ne le dirai
pas. Je dois m'en remettre au hasard. Il m'a fait sortir de chez
mon ami  l'heure qu'il fallait pour que je pusse connatre ces
choses: il fixera la seconde prcise o tout se dcouvrira.

Tout en rflchissant, il arriva devant un caf.  travers la
glace embue, il distingua des hommes en train de jouer aux
cartes, et, assise au comptoir la caissire assoupie. Un chat,
couch en rond auprs du pole, sommeillait. Un garon, debout
derrire les joueurs, suivait la partie, un autre dans un coin
regardait un journal illustr.

Le vent piquait trs fort. De ce caf de petits bourgeois se
dgageait une impression de calme tide. Coche qui frissonnait un
peu, de fatigue, d'motion et de froid, entra et s'assit. Une
sensation douce de chaleur le pntra. Dans l'air o la fume des
pipes avait mis un nuage, une odeur de cuisine, de caf et
d'absinthe montait, accrue par la chaleur du pole; cette odeur,
que d'habitude il dtestait, lui parut infiniment douce. Il
demanda un caf cognac, se frotta les mains, prit distraitement un
journal du soir qui tranait sur un coin de table, le reposa
brusquement, se leva et dit sans s'en rendre compte presque haut:

-- Sapristi!...

Un des joueurs tourna la tte; le garon arrt devant la caisse,
croyant qu'on l'appelait, s'empressa:

-- Voil, Monsieur.

Coche fit signe de la main:

-- Non... Je ne vous appelais pas... Avez-vous le tlphone ici?

-- Parfaitement, Monsieur. La porte  droite, et au fond du
couloir.

-- Merci.

Il se glissa entre deux tables, traversa le couloir, referma la
porte sur lui et actionna l'appel. Il s'nerva parce qu'on tardait
 rpondre. Enfin, une sonnerie retentit. Il dcrocha le rcepteur
et demanda:

-- All. Le 115-92, ou 96?...

Il couta les appels de bureau  bureau, les sonneries qui
tapaient dans ses oreilles comme des petites baguettes sur un
tambourin trop tendu. Une voix dit enfin:

-- All. Qu'est-ce que vous dsirez?

Il modifia sa voix:

-- Je suis bien au 115-- 92?

-- Oui, Monsieur. Vous dsirez?...

-- Le journal _Le Monde_?

-- Oui, Monsieur...

-- Je dsirerais parler au secrtaire de la rdaction.

Une autre voix passa dans l'appareil, celle de l'employ du
Central qui demandait un numro.

-- All! All! fit Coche... laissez-nous, Monsieur, retirez-
vous... Je cause... All! _Le Monde_?... Oui? Je voudrais parler
au secrtaire de la rdaction.

-- Ce n'est pas possible, il est  la composition, et on ne peut
pas le dranger.

-- C'est tout  fait urgent.

-- Je vais voir, mais de la part de qui?...

-- Diable, pensa Coche, je n'avais pas song  cela. Mais il
n'hsita pas:

-- De la part du Directeur, Monsieur Chnard.

-- C'est diffrent, Monsieur... Je vais prvenir. Ne quittez
pas...

Par le tlphone arrivaient assourdis et mls, les bruits confus
du journal: un vague ronflement, un froissement de papiers, tous
les murmures que Coche connaissait bien pour les entendre depuis
dix ans, toutes les nuits,  la mme heure, lorsque, son service
fini, il s'apprtait  rentrer se coucher.

-- Monsieur Chnard? fit le secrtaire de la rdaction un peu
essouffl...

-- Non Monsieur, rpondit Coche, changeant toujours sa voix,
pardonnez-moi, je ne suis pas le Directeur de votre journal. J'ai
pris son nom pour tre sr de vous joindre, car ce que j'ai  vous
annoncer est de la plus haute importance et ne souffre aucun
retard...

-- Qui tes-vous alors?

-- Quand je vous aurai dit que je m'appelle Dupont ou Durand, cela
ne vous apprendra rien, et n'aura servi qu' vous faire perdre un
temps prcieux.

-- a suffit comme plaisanterie...

-- Pour Dieu, Monsieur, s'cria Coche en tapant du pied, ne
raccrochez pas l'appareil! Je vous apporte une nouvelle
sensationnelle, une nouvelle qu'aucun journal ne possdera demain,
ni aprs-demain, si je ne la lui donne pas. Un mot avant tout:
Est-ce que votre journal roule?

-- Pas encore, mais il va rouler dans dix minutes. Vous voyez donc
que je n'ai pas le temps...

-- Il faut que vous ayez celui de faire sauter quelques lignes en
_Dernire heure_ et de les remplacer par celles que je vais vous
dicter:

Un crime effroyable vient d'tre commis au numro 29 du boulevard
Lannes, dans une maison habite par un vieillard d'une soixantaine
d'annes. La victime a t frappe d'un coup de couteau qui lui a
sectionn la gorge de l'oreille au sternum. Le vol semble avoir
t le mobile du crime.

-- Un instant, rptez l'adresse...

-- 29, boulevard Lannes.

-- Je vous remercie, mais qui me dit?... qu'est-ce qui me
prouve?... Comment pouvez-vous savoir? Je ne peux pas publier une
information pareille sans preuve... Le temps matriel me manque
pour contrler... Dites-moi quelque chose qui m'indique  quelle
source vous avez puis ce renseignement... All! All! ne quittez
pas... rpondez, Monsieur...

-- Eh bien, fit Coche, admettez si vous voulez, que je suis
l'assassin!... Mais laissez-moi vous dire ceci: j'achterai le
premier numro du _Monde_ qui sortira de vos presses, et, si je
n'y trouve pas l'information que je vous transmets, je la passe au
_Tlgraphe_, votre concurrent. Aprs a, vous vous arrangerez
avec M. Chnard. Faites sauter six lignes, croyez-moi, et
remplacez-les par les miennes...

-- Encore un mot, Monsieur, depuis quand savez-vous?...

Coche raccrocha tout doucement le rcepteur, quitta la cabine,
rentra dans la salle, et se mit  boire son caf  petites
gorges, en homme satisfait d'avoir men  bonne fin une affaire.
Aprs quoi, ayant pay avec un billet de banque, le seul qu'il
possdt et qui figurait dans son portefeuille du 1er janvier au
31 dcembre, pour avoir l'air, il releva le col de son
pardessus, et sortit. Seulement, sur le pas de la porte, il
s'arrta et se dit  lui-mme:

Coche, mon ami, tu es un grand journaliste!




CHAPITRE III


LA DERNIERE MATINEE D'ONESIME COCHE, REPORTER

Pendant plus de cinq minutes, le secrtaire de la rdaction du
Monde cria, trpigna, jura.

-- All! All! Bon Dieu! Rpondez!... Les brutes! Ils nous ont
coups! All! All!

Il raccrocha le rcepteur et se mit  sonner avec rage.

-- All Monsieur! Vous nous avez coups!

-- Pas du tout. On a d replacer le rcepteur.

-- Alors, il y a erreur. Rappelez, je vous en prie...

Au bout d'un instant, une voix qui n'tait plus celle de tout 
l'heure, demanda:

-- All. Vous demandez?

-- C'est bien d'ici qu'on vient de tlphoner?

-- On a en effet tlphon il y a quelques minutes, mais je ne
sais pas si c'est  vous...

-- Voulez-vous avoir l'obligeance de me dire avec qui je cause?

-- Avec le caf Paul, place du Trocadro.

-- C'est bien cela. Dites  la personne qui parlait que j'ai un
mot  ajouter.

-- Impossible, Monsieur, cette personne vient de partir.

-- Envoyez un garon... Courez... je vous en prie...

-- Pas moyen, Monsieur, nous fermons, et ce monsieur doit tre
loin, maintenant.

-- Pourriez-vous me dire comment tait ce monsieur?... Le
connaissez-vous?... Est-ce un habitu de votre caf?...

-- Non, je le voyais pour la premire fois... Pour ce qui est de
vous le dpeindre, c'est un monsieur d'une trentaine d'annes,
brun, avec de petites moustaches... Je crois bien qu'il tait en
habit de soire... Mais je n'y ai pas fait trs attention.

-- Merci, pardon de vous avoir drang...

-- Il n'y a pas de quoi. Bonsoir, Monsieur.

-- Bonsoir...

Le secrtaire de la rdaction demeura perplexe. Devait-il publier
la nouvelle qu'on lui avait donne, ou valait-il mieux attendre au
lendemain? Si l'information tait exacte, il serait dsolant d'en
laisser profiter un autre journal. Mais si elle tait fausse?...
Il fallait prendre sur la seconde une grande rsolution.

Ayant bien rflchi il esquissa un geste vague, supprima quelques
lignes qui donnaient le texte des dernires injures dverses par
les partis d'opposition  la Dite croate, et les remplaa par les
suivantes:

HORRIBLE TRAGDIE

Nous apprenons qu'un crime vient d'tre dcouvert au numro 29,
du boulevard Lannes, dans une maison habite par un vieillard. La
victime a t littralement gorge par les meurtriers. Un de nos
collaborateurs se rend sur les lieux.

Information de dernire heure sous toutes rserves.

Quelques instants plus tard, les machines roulaient  toute
vitesse, et  trois heures du matin, trois cent mille exemplaires
partaient pour les diverses gares, emportant la nouvelle du
_Crime du boulevard Lannes_.  cinq heures moins le quart, la
moiti de l'dition de Paris tait faite.  ce moment le
secrtaire de la rdaction qui n'avait pas quitt le journal
regarda sa montre, fit appeler un garon:

-- Allez chez M. Onsime Coche, rue de Douai, et dites-lui de
venir me parler immdiatement, pour une affaire tout  fait
urgente.

De cette faon, pensa-t-il, cet incorrigible Coche ne pourra pas
colporter la nouvelle. Si elle est errone, la mention _sous
toutes rserves_ me met  l'abri de tout reproche, et si elle est
vraie, aucun confrre n'en profitera. Ah! si Coche tait srieux,
je l'aurais fait prvenir sur l'heure. Mais fiez-vous donc  un
garon qui de la meilleure foi du monde, et avec les plus louables
intentions aurait mis tout Paris au courant de l'affaire;  un
tre charmant mais irrgulier, sautillant, et qui trouve moyen de
ne pas venir au journal, juste cette nuit! Il sufft qu'on ait
besoin de lui pour ne pas l'avoir sous la main. Enfin...

Puis satisfait d'avoir habilement solutionn la question, il
alluma une pipe et se frotta les mains en murmurant:

Mon ami, tu es un secrtaire de rdaction patant.

... Onsime Coche venait de s'endormir quand le garon du _Monde_
sonna  sa porte. Il s'veilla en sursaut, prta l'oreille,
n'tant pas sur de n'avoir pas rv, mais au second coup de
sonnette, il se mit sur son sant, et demanda:

-- Qui est l?

-- Jules, le garon du _Monde_.

-- Un moment, j'arrive.

Il alluma sa bougie, enfila son pantalon et ouvrit la porte,
d'assez mauvaise humeur:

-- Qu'est-ce qu'il y a de cass, qu'est-ce qu'on me veut?

-- M. Avyot vous fait dire de venir tout de suite.

-- Ah! non! mais il rigole, M. Avyot! Il n'est pas cinq heures du
matin!

-- Pardon, Monsieur, il est 5 heures 20.

-- 5 heures 20! C'est pas une heure pour faire sortir les gens de
leur lit. Vous lui direz que vous ne m'avez pas trouv... Bonsoir,
Jules.

Et il le poussa vers la porte.

-- Moi, je veux bien, fit le garon. Seulement, je crois que c'est
urgent tout de mme, rapport  a...

-- Quoi a?

Jules sortit de sa poche un journal encore humide, o l'encre trop
frache s'talait sous le doigt. Il le dplia  la troisime page,
et dsigna, tout en bas de la dernire heure, l'information ayant
trait au crime du boulevard Lannes. Tandis que Coche parcourait
les lignes, il ajouta:

-- C'est venu par tlphone au moment o nous allions rouler. Si
c'est pas une blague, le rigolo qui a fait a a gagn vingt-cinq
francs dans sa nuit.

-- Vingt-cinq francs?...

-- Vous pensez bien qu'il n'a pas tlphon a qu' nous. Il a
fait son boniment,  tous les journaux du matin, et tout  l'heure
il passera  la caisse et se fera reconnatre pour palper. Moi, je
l'ai fait pour l'incendie du Bazar de la Charit. Je me trouvais
devant... Seulement c'tait pour les journaux du soir et il y en a
juste deux qui paient...

-- Parfaitement... Parfaitement, dit Coche en lui rendant son
journal. Vous tes un malin, Jules!...

Mais il pensait:

-- Imbcile!

Puis il ajouta:

-- Oui, c'est probablement a, dites  M. Avyot que je viens. Le
temps de m'habiller...

Rest seul, Coche se mit  rire. N'tait-il pas drle, en effet,
qu'on vint lui annoncer,  lui, cette nouvelle? Sur le premier
moment, il avait prouv une surprise relle. Deux ou trois heures
de sommeil lourd lui avaient fait oublier les motions de la nuit.
Il s'tait demand pendant un instant pourquoi on l'appelait, et
n'avait compris que lorsque Jules avait dpli le journal.
Dcidment les choses allaient pour le mieux. Il avait craint
qu'un autre ne ft mis sur cette affaire, ce qui et un peu
paralys son action. Maintenant, il allait pouvoir jouer la partie
 sa faon.

Tout en rflchissant, il s'habillait. Comme il faisait froid dans
la chambre sans feu, il prit une chemise de flanelle, des
vtements pais, et un gros pardessus d'automobile. Le chapeau sur
la tte, il tta ses poches, sentit ses clefs, son portefeuille,
son bloc-notes et son stylographe. Il n'oubliait rien. En passant
devant la loge du concierge, il demanda le cordon, et entendit une
voix ensommeille qui grognait derrire la vitre:

-- a va bientt finir cette nuit?...

Un cocher maraudait. Il le hla, donna l'adresse du _Monde_, et de
nouveau, se prit  rflchir.

La seule attitude possible tait, pour le journal, celle de
l'ignorance absolue. Un peu de mauvaise volont mme ne serait pas
inutile. Une incrdulit  peine dissimule ne messirait point.
De la sorte, il tait par avance tout soupon, et laissait au
secrtaire de la rdaction l'orgueil d'avoir vu juste. Il
connaissait trop bien les hommes en gnral, et les journalistes
en particulier, pour ngliger cette vrit que, pour arriver  ses
fins, il faut leur laisser une part de succs dans toute
entreprise: c'est un courtage comme un autre. Avyot
s'intresserait d'autant plus  l'affaire qu'il pourrait dire 
tout le monde:

-- J'ai eu du flair. Personne ne voulait me suivre. Coche
prtendait que je m'tais laiss mettre dedans. Mais j'ai tenu
bon. Je sentais que ce n'tait pas un canard; on ne me la fait
pas, je suis un vieux routier.

La voiture s'tait arrte. Il paya le cocher et monta rapidement
 la rdaction. Le secrtaire l'attendait marchant de long en
large dans son bureau. Ds qu'il l'aperut, il s'cria:

-- Vous voil enfin! On vous cherche depuis une heure du matin. Je
ne sais o vous passez vos nuits -- cela vous regarde, d'ailleurs
-- mais franchement vous pourriez bien monter au journal. On ne
sait jamais o vous trouver...

-- Chez moi, fit Coche le plus naturellement du monde. J'ai dn
en ville, et  une heure du matin j'tais dans mon lit. J'ai
quitt le journal  sept heures et demi du soir, tout tait calme.
Que s'est-il donc pass depuis qui ait ncessit ma prsence?

-- Ceci:  deux heures du matin environ, j'ai t avis qu'un
crime venait d'tre commis boulevard Lannes.

-- Fort bien, je saute en taxi-auto et je cours au commissariat de
police du quartier.

Le secrtaire lui mit la main sur l'paule:

-- Un moment! On y serait fort en peine de vous donner le moindre
renseignement, pour l'excellente raison qu'on ignore ce dont il
s'agit.

-- Je ne saisis pas bien, fit Coche. On n'a pas connaissance du
crime au commissariat, et vous en tes inform, vous? Comment?

-- Voyez, fit Avyot en lui tendant le journal.

Coche parcourut pour la seconde fois son information de dernire
heure, et parut la lire avec la plus grande attention.

-- Diable, murmura-t-il, quand il eut fini. Voil qui me semble
louche. tes-vous bien sr de n'avoir pas t mystifi?

-- Si j'en tais absolument sr, rpliqua le secrtaire, je
n'aurais pas mis la mention _sous toutes rserves..._ Cependant
-- et son air devint mystrieux -- j'ai de bonnes, d'excellentes
raisons de croire.

-- Serait-il indiscret de vous demander ces raisons?...

-- Indiscret?... Non... Mais inutile, tout au moins... Au
demeurant la situation, assez simple, peut se rsumer en quelques
mots: Vrifier tout d'abord l'information. Ensuite, tant les
premiers et les seuls  l'avoir, profiter de nos vingt-quatre
heures d'avance sur les autres journaux pour pousser notre enqute
paralllement  celle de la police. Je pense que mon correspondant
ne s'en tiendra pas  sa communication de cette nuit, et que je le
verrai sous peu, ne serait-ce que pour toucher quelque argent...

-- Croyez-vous? fit Coche.

-- Je le crois, affirma le secrtaire.

-- Peuh! murmura Coche.

-- Mon cher, vous m'accorderez une certaine exprience dans un
mtier que j'ai fait pendant vingt ans?...

-- me nave, songea Coche. Si tu le connaissais, ce
correspondant, comme tu serais tonn! Orgueilleux maladroit, tu
n'avais pas le ton si tranchant cette nuit quand tu me
suppliais... Non, il ne viendra pas frapper  la caisse, ton
informateur. Le louis que tu lui donnerais ne suffit pas  son
ambition; ton exprience est bien petite prs de sa ruse. Et, tout
haut, il ajouta:

-- Certes... Il n'en est pas moins vrai que tout cela est bien
bizarre, et que je me demande par quel bout il faut commencer.

-- C'est votre affaire. Assurez-vous d'abord de la vracit du
fait, ensuite dbrouillez-vous de faon  me donner quatre cents
lignes avec photographies pour ce soir. Si vous vous en tirez
bien, je demanderai pour vous au patron une augmentation de
cinquante francs par mois.

-- Je vous suis tout  fait oblig, fit le reporter.

Et  part lui il pensa:

Si je m'en tire bien, ce que moi j'appelle bien m'en tirer, ce
n'est pas de cinquante francs qu'il sera question, mon bonhomme!
Le journal qui voudra Onsime Coche y mettra le prix. Nous
traiterons en grand,  l'amricaine!

... Dehors le ciel se salissait de tranes ples. Le jour prt 
venir mlait ses reflets blancs  la lueur de la lampe. Les
machines arrtes, l'on n'entendait plus  la place de leur
ronflement cadenc, que les murmures vagues, les bruits multiples
et confus de la rue, coups de temps en temps par l'appel sonore
d'une trompe d'automobile. Un omnibus passa avec un grand fracas
de roues et de vitres secoues. Onsime Coche se leva, prit un
numro du _Monde_, et le mit dans sa poche.

-- Vous dites, boulevard Lannes, numro?...

-- 29. Ne commencez pas  avoir la tte ailleurs, ce n'est pas le
moment.

-- Oh! protesta Coche, soyez tranquille. Il est sept heures, je me
mets en campagne.

-- Et moi, je vais me coucher. J'ai bien gagn quelques heures de
sommeil; je travaillais, moi, pendant que vous dormiez...

Coche dtourna la tte pour ne pas laisser deviner le sourire qui
plissait sa bouche, et la petite flamme qui passait dans ses yeux,
puis sortit. Dans l'escalier, il croisa le garon qui lui demanda:

-- C'tait bien pour ce que je vous ai montr?

-- Exactement.

Il prit une voiture et dit au cocher:

-- Avenue Henri-Martin. Au coin du boulevard Lannes.

Une espce de pudeur, un scrupule inexplicable, l'empcha de
donner l'adresse exacte. Sans s'en rendre compte, il agissait
comme un coupable, n'osant pas faire arrter sa voiture devant la
maison. Quoi de plus naturel pourtant? Il partait avec un mandat
dtermin, au su et au vu de tout le monde. Mais il s'imagina qu'
l'nonc de cette adresse 29, boulevard Lannes, le cocher le
regarderait de ct. Sur les trottoirs, le long des devantures
fermes, des gens passaient trs vite. Il songea que cette nuit,
qui s'en allait ainsi, laissant flotter autour de toutes choses
une bue triste et trs froide, tait trangement longue. Afin de
mieux rflchir, il se cala dans un coin, ferma les yeux, et remua
mille penses, mlant  ses projets, la vision de la chambre du
crime, et celle du caf o il avait pris sa rsolution dfinitive.
Le petit jour dont il gardait derrire ses paupires closes le
reflet triste, voquait dans son esprit l'aube lugubre des matins
d'excution, et dans ce chaos de penses se chevauchant et se
mlant, passaient dans un va-et-vient monotone les faces des deux
rdeurs et de la femme, le visage exsangue de l'assassin, et
surtout la main sanglante aux doigts normes dont il avait lav la
trace sur le mur.

Il faisait grand jour quand la voiture s'arrta. Onsime Coche
descendit le boulevard Lannes  pas lents. Une  une, les maisons
s'veillaient. Entre les volets brusquement ouverts et qui
tapaient les murs, des formes apparaissaient, des visages encore
lourds de sommeil. Sur la chausse, trs peu de monde. Une voiture
d'picier stationnait devant une porte. Un garon boucher, son
panier sous le bras, marchait en sifflotant. Un facteur sonnait 
la grille d'un petit htel. Coche regarda le numro de la maison
et lut 17. Le boulevard tait si diffrent le jour de ce qu'il
tait la nuit, qu'il tait arriv tout prs de la maison du crime
sans s'en apercevoir.

La journe s'annonait froide, mais trs belle. Derrire de petits
nuages le soleil montait doucement  l'horizon, et mettait sur le
sol trs blanc, le long des murs chargs de lierre, sur les
maisons aux toits pointus, une lumire jeune de printemps. Il ne
restait plus rien des ombres de la nuit, et, pendant une seconde,
tant le contraste tait violent entre les deux aspects de cette
rue, Coche se demanda s'il n'avait pas rv, si tout cela n'tait
pas un cauchemar. Il tait plus de huit heures. Depuis longtemps,
bien des gens avaient achet le _Monde_, et personne ne semblait
souponner le drame. Un gendarme qui remontait vers l'avenue
lisait prcisment le journal  la page o figurait la nouvelle.
Coche pensa: Ou bien j'ai rv toute cette histoire, ou bien il
va voir, et alors, il s'arrtera.

Mais le gendarme passa son chemin.

-- Voyons, voyons, murmura Coche, je ne suis pas fou; je ne
divague pas. Ce qui existe dans ma pense a bien exist
rellement. J'ai bien long ce trottoir cette nuit; je suis bien
entr dans un jardin, j'ai bien vu un homme gorg sur son lit;
j'ai...

Il appuya sa main sur son front et ressentit prs de la tempe une
douleur assez vive. Il regarda sa main: un peu de sang rougissait
le bout de ses doigts.

Alors, ce qui semblait obscur et confus se prcisa. Il se souvint
de la chute qu'il avait faite en entrant, de la blessure qu'il
portait au front, et, comme il levait les yeux, il vit qu'il tait
arriv devant le 29.

Tout tait clos et silencieux. Dans le sable jaune, la trace de
ses pas subsistait, plus nette encore sur le bord de la plate-
bande, o son pied, foulant le gazon, avait effac la gele
blanche, retombe depuis trs lgre sur la place o avait pos sa
semelle. Il n'avait pas song  ce dtail, s'en rjouit, comme
d'une aide que lui aurait apporte le hasard, et se mit  faire
les cent pas devant la maison. Des gens allaient et venaient sur
la route. Un ouvrier le regarda fixement, du moins il le crut
ainsi. Il tait inutile de prolonger cette station qui risquait
d'attirer l'attention sur lui. Sait-on jamais comment un individu
vous remarque, et, dans la suite vous reconnat?

N'tait-il pas plus piquant d'aller, lui, simple journaliste,
trouver le Commissaire de police, et de lui mettre le journal sous
les yeux?

Dans le mme moment, deux fiacres arrivrent et s'arrtrent 
quelques pas de lui. Il en vit descendre plusieurs hommes, parmi
lesquels il reconnut le Commissaire de police; quatre agents
cyclistes suivaient. Ils rangrent tours machines le long du petit
mur, exactement  la place o quelques heures plus tt il avait
cart le lierre pour lire le numro.

Le Commissaire hsita une seconde devant la porte, tira la
sonnette, et attendit.

Alors Coche, qu'il regardait depuis une seconde, s'avana, et dit
avec son plus aimable sourire:

-- Je ne pense pas qu'on vous ouvre, Monsieur. La maison est vide,
ou tout au moins, vide de gens capables d'entendre votre appel...

-- Qui tes-vous, Monsieur? je ne vous demande rien, veuillez me
laisser, je vous prie.

-- En effet, poursuivit Coche en s'inclinant, j'aurais d me
prsenter moi-mme tout d'abord. Veuillez excuser cet oubli:
Onsime Coche, du _Monde_. Voici ma carte, mon coupe-file...

-- C'est diffrent, rpliqua le Commissaire en lui rendant son
salut, et je suis enchant de vous rencontrer. Votre journal
publie dans sa dernire heure une nouvelle qui m'a grandement
surpris. Mais je crains qu'il ait accept cette information bien 
la lgre...

-- Croyez-vous, Monsieur? Nous nous entourons toujours de toutes
les prcautions ncessaires. Si le _Monde_ a publi l'information
dont il s'agit, cette information doit tre vraie. Nous tirons 
huit cent mille, nous ne sommes pas un journal  canards ou 
scandales.

-- Je sais. Pourtant, je me demande quelle enqute vous avez pu
faire, tant donne l'heure suppose de ce crime suppos, tant
donn surtout que je n'en tais pas averti moi-mme.

-- La presse dispose de moyens d'investigations multiples...

-- Hem... Hem... murmura le Commissaire incrdule, et il sonna une
seconde fois.

-- Au demeurant, poursuivit Coche, ne trouvez-vous pas surprenant
que personne ne rponde?

-- Pas le moins du monde. Il peut n'y avoir l qu'une simple
concidence. Si cet htel n'est pas habit?...

-- Oui... mais il est habit.

-- Comment le savez-vous?

-- Vous me permettrez, Monsieur le Commissaire, de me retrancher
ici derrire le secret professionnel. Je serai enchant de vous
aider dans vos recherches, mais ne m'en demandez pas plus que je
ne puis vous en dire.

-- Pour tre  ce point prcis dans vos propos, avez-vous donc des
certitudes?

-- Quelque chose comme cela. Notre informateur tait certainement
trs bien renseign.

-- Son nom?

-- Voyous, Monsieur le Commissaire, vous me demandez de brler un
de mes hommes... Vous ne le feriez pas pour l'un des vtres!...

Le Commissaire regarda Coche, droit dans les yeux:

-- Si cependant je vous obligeais  parler?

--  moins de me mettre  la question -- et encore -- je ne vois
pas par quel moyen vous pourriez me contraindre  dire ce que je
veux taire. Mais, je tiens trop  rester en termes excellents avec
vous pour envenimer cet entretien, et je prfre vous dire que
j'ignore tout de mon correspondant: Son nom, son ge, son sexe,
tout... tout... sauf l'accent de sincrit de sa voix, la
prcision de son information, l'autorit de sa parole.

-- Je vous le rpte, Monsieur, ds l'instant que le Commissaire
de police ignorait tout, seuls l'assassin ou sa victime pouvaient
parler. Or, la victime, d'aprs vous serait morte... Ce serait
donc l'assassin qui...

-- Vous ai-je dit que ce n'tait pas l ma pense?...

-- De mieux en mieux. Voil, sur ma foi, l'assassin le plus
fantaisiste qu'on ait jamais connu. Au cours de ma carrire dj
longue, j'ai rencontr des coupables extraordinaires, mais pareils
 celui-l, jamais. Ma foi, s'il est de vos amis, Monsieur Coche,
montrez-le moi.

-- C'est que, murmura Coche, avec son ternel sourire, il ne
partage sans doute pas votre dsir. _Il_ ne signifie, du reste,
pas pour moi le coupable, mais mon informateur. Si je savais d'une
faon certaine que ce ft lui le meurtrier, mon respect des Lois
me commanderait de ne rien vous cacher. Mais, j'inclinerais plutt
 croire que nous sommes en prsence d'un policier amateur, d'une
rare perspicacit, du reste; un de ces dtectives qui travaillent
pour le plaisir, pour la gloire...

 ce moment, un agent s'approcha du Commissaire:

-- Il n'y a pas d'entre de l'autre ct. La maison est adosse 
un immeuble habit, et la seule porte est celle o nous sommes.

-- Alors, allons-y, fit le Commissaire. Le serrurier est l?...
D'ailleurs, ce n'est pas la peine, la porte s'ouvre toute seule.

-- Voyez-vous un inconvnient a ce que je vous accompagne demanda
Coche?

-- Inconvnient n'est peut-tre pas le mot. Vous comprendrez que
je prfre, pour les premires constatations, s'il y a lieu d'en
faire, tre seul. Si lgitime que soit le dsir du public d'tre
renseign, celui de la justice de ne pas tre entrave dans son
action m'apparat plus lgitime encore.

Coche s'inclina.

-- Au reste, poursuivit le Commissaire, je ne pense pas, agissant
ainsi, faire tort  votre journal. Votre informateur si bien
renseign en sait sans doute aussi long que j'en saurai moi-mme
en quittant cette maison. Et si, d'aventure, j'estimais, dans
l'intrt de l'instruction, devoir vous taire quelques dtails, il
vous les fournirait aisment...

Coche se mordit les lvres et songea:

Tu as tort de jouer l'ironie avec moi. Nous causerons de tout
cela, plus tard.

Une chose, entre toutes, lui tait insupportable: N'tre pas pris
au srieux. Et, malgr qu'il ft certain -- et pour cause --
d'avoir la seconde manche, il s'irrita d'entendre qu'on lui
parlait sur un ton persifleur.

Il regarda le Commissaire, son secrtaire et un inspecteur entrer
dans la maison, haussa les paules, et resta en faction devant la
porte, afin d'tre bien sr que si lui n'entrait pas, du moins
aucun confrre n'entrerait. Attirs par la prsence des agents,
par les alles et venues insolites, des gens s'taient arrts.
Des groupes se formaient o l'on se demandait ce qui pouvait bien
tre arriv. Un homme expliqua la chose  sa faon: c'tait une
affaire politique, une perquisition; un autre, qui avait parcouru
le _Monde_, rtablit les faits: Un meurtre avait t commis. Il
donnait des dtails, prcisant l'heure, laissant entrevoir les
causes tnbreuses de ce drame. Dj, l'on reprochait  la police
sa lenteur. Est-ce qu'au lieu d'immobiliser des agents devant la
maison du crime, on ne ferait pas mieux de les lancer dans toutes
les directions? de fouiller les bouges? Du reste, quoi d'tonnant
 ce qu'un crime ft perptr avec une pareille audace? Jamais de
sergent de ville aux endroits dangereux! Les rues, pass minuit?
Des coupe-gorges; et pour ne pas tre protgs on payait des
impts plus lourds chaque anne. Les agents, impassibles,
prtaient une oreille distraite  ces discours. Coche, sur le
premier moment, s'en tait amus. Bientt il n'couta plus. Une
curiosit impatiente le tenaillait. Par la pense,  travers les
murs, il suivait le Commissaire; il le devinait entrant dans le
corridor, gravissant l'escalier, hsitant sur le palier du premier
tage entre deux ou trois portes --  moins pourtant que des
traces de sang qu'il n'aurait pas vues dans la nuit ne lui
indiquassent le chemin. Il eut mme une seconde d'motion
vritable: Si les assassins avaient marqu leur passage dans
l'escalier, toute sa mise en scne devenait inutile. Mais, cette
crainte l'abandonna vite. S'il en avait t ainsi, le Commissaire
serait dj entr dans la chambre, on aurait entendu un bruit de
voix. Non. L-haut, dans l'obscurit des pices aux rideaux tirs,
on avanait  ttons. La fentre du couloir donnant sur le
boulevard tait protge par un store pais; il l'avait tir lui-
mme afin de n'tre pas drang cette nuit.

Par-dessus tout cela, il retrouvait en lui l'odeur fade de cette
chambre inonde de sang, le relent aigre des verres  demi remplis
de vin rouge, il revoyait le grand trou noir de la glace creve,
et le corps effroyable aux yeux immenses, tendu en travers du
lit.

Jamais il n'avait connu de minutes aussi violentes, jamais il
n'avait pens aussi vite.

Il regardait les quatre fentres, et se demandait:

-- Laquelle est celle de la chambre  coucher? Laquelle s'ouvrira
la premire?

Tout  coup, un remous se fit dans la foule assez considrable
maintenant, suivi d'un grand silence au milieu duquel on entendit
des volets claquer sur le mur. Entre les deux montants de la
fentre ouverte, une tte apparut, puis disparut derrire les
vitres refermes.

Coche regarda sa montre. Il tait neuf heures et trois minutes.

 cet instant prcis, la justice savait une partie de ce que lui
savait depuis la nuit. Il avait exactement huit heures d'avance
sur elle. Il s'agissait de ne pas les perdre, mais, avant tout, il
importait de connatre l'impression premire du Commissaire.

Cette premire impression -- qui, gnralement, est la mauvaise --
influe considrablement, sur la marche de l'instruction. Le
mauvais policier part en aveugle sur la premire piste venue,
cherchant surtout  faire vite; le vrai limier, lui, sans se
dpartir jamais de son calme, avance lentement, certain que le
temps n'est jamais perdu quand il a t employ d'une faon
judicieuse, et que la dduction la plus logique a moins de valeur
que l'indice infiniment petit qu'on dcouvre toujours, lorsqu'on
sait regarder.

Les curieux taient venus en si grand nombre qu'on avait d
tablir un service d'ordre. On avait dgag les abords de la
maison, et, dans un demi-cercle vide, Coche et quelques
journalistes arrivs en hte causaient avec animation.

Le reprsentant d'un journal du soir, un mridional ardent et
parlant fort, s'irritait de ne rien savoir de prcis. Il lui
fallait absolument un papier pour midi, et il tait prs de dix
heures! Coche, dont le journal avait, le premier et le seul,
annonc la nouvelle, tait assailli de questions. Mais sa
loquacit habituelle avait fait place  une rserve obstine.

Il n'tait au courant de rien. Il attendait, comme les autres.
S'il avait eu la moindre indication, il se serait fait un plaisir
de la passer aux confrres. Ne fait-on pas ainsi journellement,
entre reporters, et n'est-ce pas le meilleur moyen de donner des
renseignements nombreux et srs? Chacun glane ce qu'il peut. Bien
qu' Envoy spcial d'une feuille, on se partage la besogne, et
la dpche qu'on expdie n'est que le rsum, plus ou moins adroit
de ce que chacun sait. Tout le monde y gagne, en somme, car on ne
peut exiger d'un homme qu'il se trouve en dix endroits  la fois.
Pour faire l'information tout seul, il faudrait disposer de sommes
parfois considrables, de moyens de transport coteux o
impossibles  se procurer.

Tandis qu' trois ou quatre qui s'entendent, on met les frais et
les renseignements en commun. Enfin, pour donner  son papier une
note personnelle, pour avoir l'air d'avoir dit quelque chose, on
invente, on brode. Une rectification se produit-elle? On l'insre
parce que la loi l'ordonne, mais en ayant bien soin de la faire
suivre d'une courte note o l'on affirme -- aprs avoir soulign
le respect qu'on a du droit des individus -- qu'on maintient
formellement les termes de l'information produite la veille.

Et Coche, se dfendant de rien savoir, insistait sur ce point,
voquant dix, vingt circonstances dans lesquelles, bon confrre,
il n'avait jamais gard par devers lui les renseignements qu'il
tenait du hasard ou de son habilet.

Le journaliste du Midi approuvait ses paroles, tout en trpignant
d'impatience. Les autres avaient le temps d'tre calmes, parbleu!
Il leur restait l'aprs-midi et la soire pour aller aux
nouvelles: lui, tait pris de court.

Il ne comprenait pas qu'en ce moment le Commissaire pt avoir une
proccupation plus grave que celle-l.

... Le temps passait, et personne ne sortait toujours pas de la
maison. Un des reporters mit l'avis qu'il faisait soif, et qu'on
pourrait tout aussi bien attendre dans un caf. Mais, dans ce sale
quartier, o en trouver un?

--  cinq minutes d'ici, fit un curieux. Au bout du boulevard,
prenez l'avenue Henri-Martin; il y en a un place du Trocadro.

-- Parfait, fit le mridional. Vous venez, Coche?

-- Oh! moi, je ne peux pas, je ne peux pas tout de suite, du
moins. Mais, allez-y, vous; si j'ai quelque chose, je vous
prviendrai.

-- Entendu, vous venez, les autres?

Coche regarda ses confrres partir, et se retrouva seul.

Il ne lui dplaisait pas de les voir s'loigner. Depuis qu'ils
taient l, il sentait tout le poids de son secret. Vingt fois il
avait t sur le point de laisser chapper un mot, une phrase. Il
avait d faire un effort trs grand sur lui-mme pour ne rien dire
au confrre du Midi, sachant que le pauvre diable comptait peut-
tre sur son papier du soir,  quatre centimes la ligne, pour
donner un -compte  son restaurateur. Mais, quoi! Par une vaine
piti, par une sensiblerie de grisette, allait-il tout gter,
dflorer son information, risquer de perdre une partie si bien
engage?... Plus tard, il le ddommagerait. Pour l'instant, cette
affaire tait son affaire. La bonne camaraderie ne lui avait pas
si bien russi, qu'il lui sacrifit une pareille chance de succs.

Petit  petit, il sentait l'nervement de l'attente l'envahir. Il
tait partag entre la joie secrte de savoir la police en train
de patauger, et la curiosit de connatre les dtails de cette
constatation. Entre temps, il coutait les bavardages de la foule,
essayant d'attraper un mot qui le renseignt sur l'identit de la
victime, ses habitudes, sa faon de vivre. Car, il se trouvait
dans cette situation bizarre, de connatre mieux que personne une
partie de la vrit, la partie passionnante, terrible, mais
d'ignorer, de la faon la plus absolue, cette chose que n'importe
qui pouvait savoir: le nom de l'assassin.

Des bribes de phrases qu'il entendait, il ressortait que personne
n'tait plus avanc que lui.

Des voisins racontaient que le vieillard sortait rarement, juste
pour faire ses provisions; que, parfois, l't,  la nuit close,
il se promenait un peu dans son jardin, mais qu'il ne recevait
jamais personne, faisant lui-mme son mnage, menant une existence
calme et mystrieuse, dont on avait cherch souvent, mais en vain,
 en dcouvrir le secret.

Vers midi, le Commissaire, accompagn de son secrtaire et de
l'inspecteur, sortit. Les trois hommes s'arrtrent dans le
jardin, levrent les yeux vers les fentres, s'approchrent du
mur, tout en parlant avec animation, puis se dirigrent vers la
grille. Au moment o ils allaient la franchir, Coche fit un pas:

-- Eh bien, Monsieur le Commissaire?...

-- Votre information tait exacte...

-- Maintenant que vos premires constatations sont faites, serait-
il possible d'entrer, ne ft-ce qu'un moment?

-- Ce serait tout  fait dnu d'intrt, je vous assure. Je ne
demande pas mieux que de faciliter votre tche, et, si vous voulez
m'accompagner jusqu' mon bureau, en route je vous raconterai ce
que j'ai vu, ce que je peux vous dire. J'ajoute que mon opinion
est faite, et que les choses iront, je pense, rondement...

-- Vous avez dcouvert des indices, relev des traces?...

-- Monsieur Coche, ne m'en demandez pas trop... Et vous, pendant
tout ce temps, qu'avez-vous fait?

-- J'ai rflchi... j'ai cout... j'ai regard...

-- Et c'est tout?

--  peu prs...

-- Vous voyez que si je ne disais rien, vous seriez fort en peine
pour faire votre article de demain? Mais rassurez-vous, je vous en
confierai plus qu'il n'en faut pour remplir deux colonnes.

-- Eh bien, Monsieur le Commissaire, je ne veux pas tre en reste
avec vous. Au cours des trois heures que j'ai passes ici, j'ai,
comme je vous le disais tout  l'heure, rflchi, cout et
regard. La rflexion, je l'avoue, ne m'a pas conduit 
grand'chose; en coutant, je n'ai pas recueilli de renseignements
prcieux. Mais en regardant... oh! en regardant!... Vous
n'imaginez pas quelle acuit prend le sens de la vue quand il
travaille seul. Ce qui nous gne, la plupart du temps, ce qui
paralyse l'effort de nos sens, c'est la distraction de l'un par
l'autre. Il m'a toujours sembl, sinon impossible, du moins, trs
difficile, de percevoir nettement, en tirant un coup de fusil, le
bruit de la dtonation, le nuage de fume, l'odeur de la poudre et
la secousse de l'paule. Mais, si je parvenais  fixer un seul de
mes sens, celui de l'oue, par exemple, j'analyserais la
dtonation d'une faon parfaite. Dans ce bruit, simple en
apparence, et violent, je dmlerais presque les mille
dflagrations des mille grains de poudre, le frisson que le plomb
filant  toute vitesse fait passer dans les feuilles, et
j'entendrais l'cho,  la seconde o il s'veillerait dans les
bois... Or, tout  l'heure, certain que je n'entendrais rien, que
pas un murmure ne viendrait du dedans jusqu' moi, que les
conversations des badauds n'avaient pas plus d'importance que des
bavardages de commres; fatigu de chercher  dchiffrer un
mystre dont la cl tait sans doute entre vos mains, j'ai
regard...

Le Commissaire qui, depuis un instant coutait distraitement,
ouvrit la bouche et commena:

-- Mais...

Coche ne le laissa pas formuler sa phrase et, trs naturellement,
poursuivit:

-- J'ai regard, oh! regard passionnment, furieusement, comme
doit regarder un tre qui n'a plus que le sens de la vue pour le
guider; regard comme regarde un sourd, comme coute un aveugle.
Toute mon intelligence, toute ma volont de comprendre a pass
dans mes yeux, et mes yeux travaillant seuls, sans le secours de
mes autres sens, mes yeux ont vu une chose  laquelle vous n'avez
pas, je crois, prt la moindre attention, une chose qui peut tre
sans intrt, comme elle peut tre d'une importance capitale, une
chose qu'il faut voir aujourd'hui, car elle aura sans doute
disparu demain... ce soir... dans une heure...

-- Et cette chose?

-- Si vous voulez bien vous retourner, vous la distinguerez, non
pas aussi bien que moi, car elle s'est efface depuis une heure,
mais assez cependant pour que vous regrettiez, j'en suis certain,
de n'y avoir pas fait attention plus tt. Cette chose c'est
l'empreinte d'un pied marqu sur la terre, c'est cette petite
tache qui se dessine dans le gazon, un peu plus sombre au milieu
de la gele blanche. Le soleil l'a quelque peu abme; tout 
l'heure, elle tait d'une nettet remarquable.

-- Rentrons, fit vivement le Commissaire.

Coche, cette fois, le suivit. Quand il posa son pied sur le sable
de l'alle, il prouva une sensation indfinissable d'orgueil et
de peur. Machinalement il regarda l'empreinte et ses pieds. La
trace allonge, troite, ne ressemblait gure  celle que ses gros
souliers amricains venaient de faire sur le sol (il avait adopt
pour le travail les chaussures  bout arrondi,  semelle
dbordante, mais ne portait, le soir, que des souliers trs fins,
tant fier de son pied cambr et dlicat).

Pench sur le gazon, le Commissaire examinait cette empreinte. Le
soleil maintenant haut dans le ciel avait crev les nuages gris.
De petits rayons de lumire doraient par place la couche mince de
givre. L'un deux tomba directement sur l'empreinte.

-- Un centimtre, un crayon, vite, fit le Commissaire, en tendant
la main sans se retourner.

-- Un crayon, voil, fit le secrtaire. Mais je n'ai pas de
centimtre.

-- Qu'on coure m'en chercher un. Monsieur Coche, vous avez un
appareil photographique?... Seriez-vous assez aimable pour me
prendre un clich de cette empreinte?

-- Volontiers. Mais la photographie ne vous donnera qu'une image,
une simple image, trs petite,  laquelle manqueront les rapports
avec les points de repre que vous pourriez tablir sur le sol.
Les clichs d'objets poss  terre sont trs imparfaits; pour
relever la position d'un corps, il faut des appareils spciaux,
trs compliqus. Au reste, nous sommes arrivs bien tard... Le
soleil fait fondre tout cela... Mon empreinte...

Il eut une hsitation imperceptible en prononant ces deux mots:
Mon empreinte et, rectifia trs vite:

... L'empreinte que j'avais remarque devient de plus en plus
vague... ses bords s'estompent, disparaissent... Dans une minute
il n'en restera rien... Voyez, on ne distingue presque plus le
talon... la semelle  son tour commence  fondre... diminue...
C'est fini!... Quel dommage que vous ne soyez pas sorti quelques
instants plus tt!

Tout au fond de lui, il prouva un soulagement rel et trs grand.
Pendant quelques minutes, il lui avait sembl -- pure imagination
du reste -- que les trois hommes l'avaient dvisag  la drobe,
comme si sous ses gros souliers ils avaient devin le pied fin et
petit, capable de laisser dans la gele blanche du matin,
l'empreinte que le soleil avait fait disparatre en un instant.
Son but, pourtant, tait bien de se faire souponner, arrter
mme. Mais, plus ce but devenait proche, plus il s'efforait,
malgr lui, de l'loigner.

La justice lui apparaissait comme une force redoutable, comme une
bte aux cent bras qui ne rend pas volontiers sa proie. Puis, il
sentait qu'il avait tout  gagner  rester matre de l'heure, 
pouvoir choisir l'instant prcis o il lui plairait de se laisser
prendre. Pour bien connatre et bien juger tous les rouages de la
police, il voulait en pouvoir suivre le jeu, en commander presque
la marche, la ralentir ou l'acclrer  sa guise. Aussi, lorsque
le Commissaire, pour ne pas laisser deviner son dpit, murmura:

-- Aprs tout, peut-tre, cette empreinte parvenait-elle de l'un
de nous? Mon secrtaire qui tait  ma gauche peut fort bien avoir
pos le pied sur le gazon...

Coche se rangea  son avis, sans capituler tout  fait cependant.

Il n'tait pas mauvais qu'un peu de trouble subsistt dans
l'esprit du magistrat. Il sentait qu'en disant cela, le
Commissaire masquait une partie de sa pense, et que, sans tenir
compte d'une faon apparente de cette empreinte, il ne pourrait
s'empcher, au cours de son enqute, d'en faire tat. Il dit donc,
d'un ton assez dtach:

-- Autant que je puis l'affirmer, il me semble bien que personne
de vous n'a march sur la plate-bande. Pendant que vous traversiez
le jardin, je vous suivais des yeux, et j'aurais remarqu, je
crois... La seule chose dont je sois certain, c'est que cette
empreinte tait d'une nettet parfaite lorsque je l'ai vue pour la
premire fois. Maintenant, je vous le rpte, de l  certifier
qu'elle existt avant votre entre dans l'alle... Le mieux en
tout cas est de n'en point parler.

Cette dernire phrase acheva de rassurer le Commissaire. Il lui
et t dsagrable qu'on pt lui reprocher d'avoir t moins
perspicace qu'un journaliste. Cette faute pouvait nuire a son
avancement, et, reconnaissant  Coche d'avoir devin sa pense,
devanc ses dsirs, il lui dit d'un ton presque amical:

-- Montez en voiture avec moi. J'aurai le temps de vous donner
quelques tuyaux.

-- Je prfrerais, fit Coche, le sentant un peu  sa discrtion,
pntrer avec vous, ne ft-ce qu'une minute, dans la chambre du
crime. Les renseignements que vous me donnerez me seront prcieux,
sans aucun doute, mais qu'un confrre vienne dans une heure 
votre commissariat, vous ne pourrez gure lui taire ce que vous
m'aurez rvl.

Tandis que, vous voyez, je suis seul journaliste avec vous. Les
autres, perdant patience, sont partis, et, si vous accdez  mon
dsir, il vous sera facile de rpondre  ceux qui se plaindraient
d'avoir t moins favoriss que moi: Il fallait tre l...

Et puis, une chose vue prend une importance norme aux yeux du
lecteur. Quand bien mme je ne resterais en prsence du corps
qu'une seconde, je pourrais en donner une impression bien plus
violente.

-- Si cela vous tient tant au coeur, suivez-moi donc. Nous ne
ferons qu'entrer et sortir, mais du moins, vous aurez vu...

-- Je n'en demande pas davantage.

Le petit groupe entra dans la maison. Le corridor que Coche avait
explor la nuit,  ttons, lui parut trs large. Il se l'imaginait
troit, avec des dalles grises, des murs nus et blancs.

Le carrelage tait en briques rouges luisantes, le mur d'un vert
tendre, tait orn de vieilles gravures, d'armes, de bibelots
anciens, et l'escalier, qu'il et jur de bois vermoulu, tait en
pitchpin cir. Tout, dans cette demeure, tait propre et gai.

L'escalier gravi, il se reconnut mieux sur le palier, et, de lui-
mme, s'arrta devant la porte. Il regretta cet arrt
involontaire, et se demanda:

 la place du Commissaire, l'aurais-je remarqu?...

Mais il n'eut pas le temps de rflchir longuement. La porte
s'tait ouverte. Il fit un pas et s'arrta, trs mu.

Ce retour dans la chambre o il avait pass des minutes si
effrayantes, tait doublement impressionnant. En l'espace d'une
seconde il dplora son projet de la veille, et la curiosit qui
l'avait pouss  revoir ce spectacle. D'un geste machinal, sans
oser regarder autour de lui, il se dcouvrit.

Chose trange, lui qui n'avait pas craint de fouiller les papiers
pars, de remuer les linges maculs de sang, de toucher mme ce
cadavre,  l'heure o tout tait danger, o, ignorant des tres et
des lieux, il risquait sa vie pour un geste, pour un murmure, il
tressaillit et retrouva en lui cette peur imprcise, inexplicable,
et souveraine qui, la veille, l'avait treint sur le boulevard
solitaire, prs du quartier de gendarmerie.

-- Faites bien attention, lui dit le Commissaire. Ne touchez 
rien... ne dplacez rien, mme pas ce morceau de verre, l... sous
votre pied... Rien n'est ngligeable, en pareil cas... l... l...
C'est un fragment de bouton de manchette... a n'a probablement
aucune importance... mais on ne sait jamais...

Coche n'tait pas de ceux qui demeurent longtemps sous une
impression pnible.  force de blaguer les autres, il en tait
arriv  se blaguer lui-mme, et la rflexion candide du
Commissaire l'emplit d'une joie profonde. Ce bouton de manchette,
sans importance!... Il rflchit:

-- Et si ce policier tait de premire force? S'il avait su
dmler, au milieu de ce dsordre, ce qui est vrai de ce qui est
truqu? S'il lisait en moi, ironique  sa faon, s'amusant  me
voir me donner tant de peine pour mal mentir?...

Le Commissaire reprit:

-- Tout indique une lutte courte, mais dsespre... Cette table
dplace, cette chaise brise, la glace fendue, le corps renvers
sur le bord du lit... Regardez-le; vous ne trouverez jamais face
d'assassin plus effrayante. Toute la scne du meurtre est l, sur
cette figure. Je la devine aux lvres retrousses, aux yeux
rvulss; je la lis sur ces mains agrippes aux draps... N'est-ce
pas que c'est terrible? Vous n'avez jamais rien vu de pareil, j'en
suis sr...

-- Si, murmura Coche, se rpondant  lui-mme. J'ai vu, un jour,
un homme assassin, mais assassin depuis une heure, une demi-
heure  peine.  peine refroidi, il gardait comme un souvenir de
la vie dans les yeux. Il tait tendu ainsi, dans une mare de
sang; la blessure qu'il portait tait presque identique... et
cependant, il avait je ne sais quoi de plus sinistre que celui-
ci... Celui-ci, je le regarde sans peur, comme je regarderais un
visage de cire... C'est un mort, simplement... Cette chambre est
pareille  vingt autres chambres... tandis qu'en contemplant
l'autre... celui que j'ai vu... autrefois... j'eus la sensation
qu'il lui restait de l'pouvante autour de la figure, entre les
lvres, devant les yeux; la maison... une maison paisible et gaie
comme celle-ci, suait le meurtre, sentait le sang, le sang vivant,
chaud et fumant, pareil  celui qui coule entre les dalles des
abattoirs... Demain, dans huit jours, j'aurai oubli celui qui est
devant moi... L'autre... je garde son image et je sens que je la
garderai toujours...

Il avait parl d'une voix sche, appuyant les phrases, crispant
les doigts,  la fois tenaill par une pouvante relle, et enivr
par la volupt redoutable de se savoir au bord de l'abme et de
penser:

En ce moment, les mots que je dis n'ont de sens que pour moi. Nul
ne peut lire derrire la barrire infranchissable de mon crne, o
dort toute la vrit! Je la tiens dans ma main, comme un oiseau
captif. J'entr'ouvre les doigts, et je la sens battre mes paumes,
prte  m'chapper; je resserre mon treinte, je l'touffe, je la
reprends... Je n'ai qu'un mot  dire... un geste  faire... Non...
Je ne dirai pas ce mot... Je ne ferai pas ce geste...

-- C'est curieux... j'aurais cru, fit le Commissaire. Moi qui,
pourtant, ai l'habitude de ces sortes de spectacles, j'avoue que
celui-ci m'a caus une motion extraordinaire... Et... c'est 
Paris que vous avez vu ce mort?...

-- Oh non, en province, il y a longtemps, une dizaine d'annes,
balbutia Coche.

Et entendant que sa voix sonnait le mensonge, il ajouta, pour
effacer l'impression bizarre cause par son rcit:

-- Je dbutais, dans une petite feuille locale, du ct de Lyon...
Le crime, assez banal, ne fit de bruit que dans la rgion... je me
souviens qu'on n'en parla pas du tout dans les journaux de Paris.

Cette fois, il eut la sensation trs nette que les trois hommes
avaient les yeux fixs sur lui, et son angoisse fut si violente
qu'il dut reculer d'un pas, et s'appuyer au mur pour ne pas
flchir sur ses jambes.

-- Je crois, fit le Commissaire, que vous en avez vu assez pour
faire votre article. Mais, que diable, vous qui avez de pareils
souvenirs, vous devriez tre un peu plus solide... Vous tes
effroyablement ple...

-- Oui... je sens... je dois, en effet, tre trs ple...
Brusquement, la tte m'a tourn... ce ne sera rien...

-- Allons-nous-en, rpondit le Commissaire en lui montrant le
chemin, et,  mi-voix, il glissa  son secrtaire:

-- Tous les mmes, ces sacrs journalistes! Ils ont toujours vu
plus fort, et quand ils sont au pied du mur...

Coche n'entendit pas, mais voyant le Commissaire parler bas en le
regardant de ct, convaincu qu'il s'tait trahi par sa sortie
maladroite et son insistance  donner des dtails que personne ne
lui demandait, il pensa:

-- Dj!... je ne suis qu'un maladroit!

En traversant la chambre, ses yeux se portrent sur la glace. Son
visage s'y refltait  la place o il l'avait vu la veille; il lui
sembla qu'il tait bien plus ple, qu'un cercle plus fonc se
creusait au-dessous de ses yeux, qu'un rictus plus sinistre
tordait sa bouche, et que sa face, enfin, tait pareille  celle
des condamns  mort que le bourreau trane sous le couteau.

Il ferma les yeux pour ne plus se voir, et sortit de la chambre
les paules serres, les jambes raides, claquant des dents.

Il ne reprit son sang-froid que dans la rue. L'air frais qui lui
fouettait le visage dissipa l'affreuse vision. Il sourit de sa
terreur, et, assis dans le fiacre, s'cria:

-- Dcidment, j'ai perdu l'entranement. Pardonnez-moi... J'ai
t lamentable... au-dessous de tout...

-- Peuh... manque d'habitude...

La voiture roulait doucement, secoue par le trot ingal du cheval
poussif. La lumire, un instant plus vive sous la caresse du
soleil frileux, commenait  s'teindre. Une ombre grise
descendait du ciel plus bas. La neige se mit  tomber, d'abord en
une poussire fine, puis  gros flocons serrs et lourds qui
descendaient verticalement dans le grand silence du boulevard
dsert.

Les deux hommes se taisaient, plongs dans leurs rflexions. Coche
effaa du bout des doigts la bue du carreau et regarda le sol,
les maisons et les flocons de neige. Il aurait bien voulu savoir
ce que pensait le Commissaire, ce qu'il avait vu, ce qu'il
croyait, mais, par une prudence excessive, il hsitait  parler le
premier. Pourtant, se rendant compte que son mutisme pourrait
sembler surprenant, il demanda:

-- En somme, votre avis sur cette affaire, Monsieur le
Commissaire? Est-ce le crime banal ayant le vol pour mobile, ou
pensez-vous qu'on doive lui chercher des causes plus obscures,
plus lointaines?...

-- S'il faut vous donner ma pense exacte, je vous dirai que, ds
 prsent, j'carte le vol. Je ne prtends pas, bien entendu, que
certains objets, des valeurs mme, n'aient point disparu: je suis
certain, tout au contraire, qu'on a soustrait des bibelots, de
l'argent... Mais c'est pour _avoir_ l'air.

-- C'est--dire?...

-- C'est--dire qu'on a tent d'tablir une mise en scne capable
d'garer la justice.

-- Diable, songea Coche, serais-je tomb sur un Monsieur Lecoq en
chair et en os? S'il en est ainsi, la veine ne veut pas de moi!

Et, tout haut, il ajouta:

-- H! H! voil qui est tout  fait intressant! J'avoue que rien
de ce que j'ai pu voir n'avait fait natre en moi un semblable
soupon. Ainsi pos, le problme apparat singulirement
compliqu...

-- Pour un esprit superficiel, oui... Pour moi, qui depuis vingt-
trois ans ai pris l'habitude d'voluer dans les milieux les plus
divers, parmi les intrigues les plus savamment ourdies, il n'en va
pas de mme. Bref, s'il me fallait exprimer mon impression, je
dirais:

Un homme, parfaitement au courant des habitudes du vieillard, est
entr dans la maison, s'est empar de papiers capables ou de lui
tre utiles, ou de le compromettre...

-- Ah bah, fit Coche, extraordinairement intress... Des
papiers?... de simples papiers?... vous croyez?...

-- J'en suis sr. J'ai trouv dans un tiroir plusieurs centaines
de lettres, ple-mle. Elles n'avaient pas t places ainsi par
leur destinataire, j'en jurerais. L'assassin, aprs les avoir
parcourues, aprs avoir fouill les enveloppes, a vivement rejet
le tout en dsordre. Trouva-t-il ce qu'il cherchait? L'enqute
nous renseignera sans doute sur ce point... Le certain, c'est que,
afin de faire croire au meurtre ayant le vol pour mobile, il s'est
empar de quelques pices d'argenterie -- le tiroir du buffet a
t bouscul -- et d'une somme d'argent qui devait se trouver dans
un porte-monnaie ramass par mon secrtaire derrire le lit. Je ne
serais pas tonn que certains bijoux eussent t drobs --
toujours pour la raison que je vous exposais au commencement. Je
puis vous le confier, puisqu'aussi bien, dans une heure, tous les
bijoutiers de Paris, et demain tous les bijoutiers de France le
sauront, j'ai trouv par terre un fragment de bouton de manchette
dit  chanette qui appartenait vraisemblablement  la victime...
Enfin, et ceci pour n'tre qu'un argument psychologique n'en a pas
une moindre valeur  mes yeux, l'ordre -- si je puis m'exprimer
ainsi -- qui rgnait dans le dsordre; je ne sais quel souci de
propret, ml  l'horreur du massacre, me permettent d'affirmer
que le crime est l'oeuvre d'un personnage appartenant  une classe
plutt lgante de la Socit; que ce personnage est un tre
parfaitement quilibr, dou d'un rare sang-froid, et qu'il a agi
seul... Je vous dirai encore... Mais je vous en ai dj trop
dit...

Coche avait cout le Commissaire sans l'interrompre. Son
inquitude du dbut avait fait place  une satisfaction profonde.
Son plan si vite tabli, si rigoureusement excut, n'chouerait
pas, il en tait sr maintenant. Bien plus, sa mise en scne
suggrait  la police des ides auxquelles lui-mme n'avait pas
song. On et dit que le Commissaire compliquait les choses 
plaisir, et qu'au lieu de dduire logiquement des faits un
commencement de preuve, il s'efforait de jouer la difficult. Il
n'tait pas jusqu'aux choses les plus simples, qui ne prissent
pour lui l'aspect d'indices srieux. Parti sur une fausse piste,
il ramenait  son ide premire les faits les plus divers. Ayant
cart, ds la premire minute, l'hypothse d'un crime de rdeurs
-- la seule vritable, et la plus plausible en tous cas -- il
interprtait tout en fonction de sa thorie personnelle. Au
premier pas, sans hsitation, tte baisse, on tait all donner
dans le pige que lui, Coche, avait tendu. Lorsque le Commissaire
avait dit:

On a imagin une mise en scne capable d'garer la Justice...

Coche avait cru que le magistrat, dou d'une rare pntration
d'esprit, avait entrevu la vrit, alors qu'en ralit il
l'entourait d'un nuage plus pais, la protgeait derrire une
barrire plus infranchissable. Ainsi, non seulement sa ruse
n'tait pas souponne, mais, par une extraordinaire transposition
des faits, pour l'homme charg de guider les premires recherches,
tout ce qui avait sembl au journaliste devoir constituer un dbut
de charges contre lui, n'tait tenu que pour quantit ngligeable.
Cette interprtation lui parut si bouffonne qu'il voulut
l'entendre formuler nettement, en des termes ne laissant place 
aucune quivoque.

-- Si je vous comprends bien, l'assassin unique, l'homme du monde
meurtrier, a voulu faire croire  un crime de rdeurs? Il a essay
sans y parvenir de faire du dsordre? Il n'a pas vol, ainsi que
l'aurait fait un professionnel du cambriolage. Il a opr seul, et
a voulu faire croire qu'il avait des complices.

-- Exactement.

La voiture s'tait arrte  la porte du commissariat. Coche
descendit le premier et tapa du pied pour se dgourdir les jambes.
Il tait d'une humeur charmante, les choses marchaient mieux qu'il
n'aurait os l'esprer. En quelques heures, il avait recueilli
plus de renseignements, il avait entendu formuler plus d'erreurs
qu'il ne lui en fallait pour rdiger ses deux premiers articles.
Il remercia le Commissaire, et lui dit, trs naturellement:

-- Avec ce que vous m'avez confi, me voil tranquille. Je suis
tout  votre disposition si je puis vous tre utile en quoi que ce
soit...

-- Je ne dis pas...  l'occasion...

-- Un mot encore. Vous ne ferez pas tat dans votre procs-verbal
de l'empreinte que je vous avais signale dans le jardin?...

-- Mon Dieu non... puisqu'aussi bien je ne l'ai vue qu' peine...

-- Juste, trs juste... De mon ct, je n'en parlerai pas. Allons,
au revoir, Monsieur le Commissaire, et encore merci.

-- Tout  votre disposition, et  bientt j'espre?

--  bientt.

-- Et maintenant, songea Coche,  nous deux!




CHAPITRE IV


LA PREMIERE NUIT D'ONESIME COCHE, ASSASSIN

Au moment o Coche entra dans le caf de la place du Trocadro, le
journaliste mridional demandait d'une voix de Stentor La
Gnrale, et, ddaigneux des vains efforts, des gestes inutiles,
abattait d'un revers de main les cartes sur le tapis en disant:

-- Vous ne tenez pas  jouer, n'est-ce pas?...

Mais, comme il prenait les soucoupes et les passait  son voisin
de droite, il aperut Coche, et s'cria:

-- Des nouvelles?

-- Sensationnelles, fit Coche en s'asseyant sur la banquette.
Demandez du papier, de l'encre et crivez, il y en a pour un
instant. Vous arrangerez a  votre faon. J'ai caus longuement
avec le Commissaire. Il m'a donn tous les renseignements que je
voulais, sauf un cependant, que j'ai omis de lui demander: le nom
de la victime.

-- a n'a pas d'importance. C'est un nomm Forget, un petit
rentier qui habitait l depuis trois ans. Pour de plus amples
dtails, nous n'aurons qu' passer tout  l'heure au Commissariat.

-- Parfait. Eh bien, voil.

Et il dicta sa conversation avec le Commissaire, insistant sur les
moindres dtails, soulignant les intonations, prcisant les
hypothses. Mais il se garda bien de mentionner sa visite dans la
chambre du crime, la trace de pas, et les invraisemblances qu'il
avait releves dans les dductions du magistrat. Cela tait  lui,
 lui seul. Au reste, nul n'aurait pu profiter de ces indications.
Elles taient sans valeur pour qui ne pouvait connatre le fond
des choses.

Tout en dictant, il examinait la salle d'un oeil distrait. Au bout
d'un moment il s'aperut qu'il tait dans le caf d'o il avait
tlphon la veille; par un hasard curieux, il tait assis  la
mme place. Il songea d'abord  dtourner la tte afin de n'tre
pas reconnu, puis se dit qu'aprs tout, bien fin qui pourrait voir
quoi que ce soit d'extraordinaire  ce qu'un consommateur de la
nuit revnt le lendemain. Personne ne faisait attention  lui. La
caissire rangeait ses petits plateaux de sucre, les garons
mettaient le couvert, et le patron, assis auprs du pole, lisait
tranquillement les journaux.

Il acheva donc son rcit, rpondit de la meilleure grce du monde
aux questions supplmentaires qu'on lui posa, avec la double
satisfaction de permettre  des confrres de rdiger leur papier
sans fatigue, et de garder pour lui le bnfice de son reportage
sensationnel.

Ils sortirent enfin. Les uns montrent en voiture, le journaliste
mridional se hta vers le Mtro. Quant  lui, prtextant des
courses  faire dans le quartier, il s'en alla  pied, tout
doucement, heureux d'tre enfin seul, libre de penser, sans avoir
la proccupation constante de l'attitude  conserver, et des mots
 ne pas dire.

Il djeuna dans un restaurant de cochers, parcourut des journaux,
revint vers le boulevard Lannes, gagna les fortifications, pris
d'un besoin d'activit physique, nerv par la solitude, et par
une crainte vague dont il ne dmla pas trs exactement d'abord la
raison. Il s'irrita, songeant que les vrais meurtriers, ceux dont
on ne s'occupait gure, taient peut-tre plus tranquilles que lui
en ce moment. Il marcha sur la route, prit les petits chemins
glissants de la zone militaire, dvisageant les hommes et les
femmes qui passaient, et soudain il sentit pour tous ces tres aux
faces sinistres, aux vtements dchirs, une espce de
commisration attendrie, l'indulgence fraternelle que fait natre
dans le coeur des hommes le sentiment des joies ou des fautes
partages.

Il ne se rendait pas trs exactement compte de ce qu'il tait lui-
mme. Le dguisement moral qu'il avait pris le gnait  peine. Il
tait  ce point rsolu  dtourner sur lui tous les soupons,
qu'il se sentait presque coupable!

Et ne l'tait-il pas en effet? Sans lui, qui sait... on serait
dj sur les traces de l'assassin, et s'il avait parl?...

Dans la chambre sinistre, il avait t sur le point de raconter sa
rencontre, sa visite mystrieuse, et puis, rflchissant  tout ce
qu'il perdrait ainsi, il s'tait tu. Maintenant il sentait quelque
chose de formidable peser sur lui. Ne s'tait-il pas fait, en
quelque sorte, le complice des assassins? Un jour, demain peut-
tre, il lui faudrait rpondre devant les juges de tout cela! Mais
aussi, quel succs de journaliste! Quelle enqute! Quelles pages
cinglantes  crire! Les seuls crimes qui fussent capables de
bouleverser sa conscience taient les crimes contre les hommes: le
crime contre les institutions et les lois, lesquelles ne sont, en
somme, que la codification des prjugs, le laissait indiffrent.
Condamn  une amende ou  quelques jours de prison pour s'tre
moqu de la justice, il ne s'en estimerait pas moins, et il serait
toujours temps, alors, de dire ce qu'il avait vu, ce qu'il savait,
puisque aussi bien, il n'avait pas la moindre part de
responsabilit dans la mort du pauvre vieux, et qu' l'heure o il
tait entr dans la chambre tout tait fini. Restait la vindicte
publique... Mais qui sait, si pour l'avoir cette fois retarde, il
n'allait pas lui donner une de ces leons profitables qui font les
hommes rflchis, les lois plus sages, et les administrations plus
intelligentes?...

 la nuit close, il se dcida  rentrer chez lui. Le concierge en
l'apercevant lui dit qu'on tait venu deux fois du _Monde_, et
qu'un monsieur qui n'avait pas voulu laisser son nom l'avait
demand. Il demanda des dtails, et ne se souvint pas  qui
pouvait correspondre le signalement du visiteur. En toute autre
occasion, il se ft content de penser:

Bah! il reviendra!...

Il se borna cette fois  le dire, et s'nerva  chercher. Comme
sept heures sonnaient, il ne prit pas le temps de monter jusqu'
son logement, et descendit au journal.

On l'y attendait avec impatience. Ds qu'il l'aperut, le
secrtaire de la rdaction se rpandit en questions et en
reproches:

Depuis vingt-quatre heures son attitude tait vraiment
extraordinaire. On ne le voyait plus; il fallait courir aprs lui
aux quatre coins de Paris. La veille,  l'heure du coup de
tlphone, il avait t introuvable. Aujourd'hui, o l'on
attendait son papier avec fivre, il disparaissait depuis huit
heures du matin. Il faisait perdre au _Monde_ le bnfice de son
information sensationnelle.  cette heure, tous les journaux
taient aussi bien, sinon mieux informs que lui. Dj les
feuilles du soir publiaient sur le crime du boulevard Lannes des
articles documents de deux colonnes.

Il brandit devant ses yeux le papier du Mridional:

-- Voil une interview du Commissaire de police! Ne venez donc pas
me dire qu'il n'y avait pas moyen de se renseigner: Ceci a t
crit au plus tard  onze heures.  onze heures, vous, vous ne
saviez rien!... Qu'est-ce que vous voulez? Tant pis je vais
tlphoner  ce garon-l de venir, et je le mettrai sur
l'affaire.

Coche laissa passer l'orage sans rpondre, puis se dcida 
parler:

-- Voulez-vous me permettre?... Vous venez de dire que cet article
a t crit  onze heures?

-- Parfaitement, onze heures et demie au plus tard...
-- Cet article a t crit au plus tt  midi et demi, une heure
moins le quart...

--  une demi-heure prs, a n'a pas d'importance.

-- Pardon! Cela en a une trs grande...

-- Comment savez-vous si exactement  quelle heure votre confrre
a rdig son papier?

-- Parce que je le lui ai dict... comme je l'ai du reste dict 
trois autres confrres de journaux du matin.

-- a, par exemple, c'est plus fort que tout! Alors, l'interview
du Commissaire, c'est vous qui l'avez eue, et pour faire le malin,
pour jouer au bon camarade, bnvolement, vous l'avez passe 
d'autres? Toute la presse aura demain ce qui ne devait tre qu'
nous! C'est trop fort!...

-- Hlas, toute la presse ne l'aura pas, et je le regrette... Il
n'y aura que quatre journaux, et ce ne sont pas les plus
importants...

-- coutez, Coche, il est tout  fait inutile d'terniser une
discussion semblable. Vous ne me paraissez pas tre dans votre
tat normal. D'autre part, il ne m'est pas possible de compter sur
un collaborateur aussi fantaisiste dans un cas aussi srieux,
alors que nous avons besoin d'une activit de tous les instants...
L'histoire de l'interview que vous auriez eue et livre, est-elle
fausse, est-elle vraie? Je ne veux pas le savoir... J'ai
d'ailleurs pris depuis quatre heures toutes mes mesures. Vous
pouvez passer  la caisse o l'on vous rglera trois mois
d'appointements. Nous n'avons plus besoin de vos services...

-- Vous m'en voyez tout  fait ravi, Monsieur Avyot. Je me
proposais justement de vous prvenir que je dsirais reprendre ma
libert: vous me la rendez sans que je la demande; vous y ajoutez
une indemnit d'un trimestre. Je n'en pouvais esprer autant... Je
ne me sens pas trs bien, en effet... Je suis fatigu, nerveux...
J'ai besoin de repos, de solitude... Plus tard, quand je serai
remis... je reviendrai vous voir... Pour le moment je vais
partir... O? Je ne sais pas encore... Mais l'air de Paris ne me
vaut rien...

-- Voil une dcision bien soudaine, fit le secrtaire de la
rdaction. Hier vous vous portiez  merveille... Aujourd'hui vous
vous sentez trop souffrant pour continuer  travailler... Ce que
je vous ai dit tout  l'heure n'est pas irrvocable... il ne faut
pas prendre la mouche, et, pour plastronner, rpondre que vous
aviez l'intention de nous quitter... Oublions ce que je vous ai
dit et ce que vous m'avez rpondu, et montez vite  votre bureau
rdiger votre papier... Je vous connais assez pour tre sr que
vous avez quelque chose  raconter... que vous tes renseign
aussi bien, sinon mieux, que n'importe qui... Allons, mon petit,
voil qui est entendu.

Mais Coche hocha la tte:

-- Non, non. Je pars... Il faut que je parte... Il le faut...

-- Est-ce que, par hasard, vous nous lcheriez pour entrer dans un
autre journal, au moment o nous sommes embarqus dans une affaire
aussi sensationnelle? Si vous vouliez une augmentation, il fallait
le dire.

-- Monsieur Avyot, je ne veux pas d'augmentation; je n'entre pas
dans un autre journal... Je dsire simplement reprendre,
momentanment ou pour toujours -- sur ce point les seuls
vnements peuvent me fixer -- ma libert...

Et d'une voix qui tremblait un peu il ajouta:

-- Je vous donne ma parole d'honneur que je ne tenterai rien qui
puisse porter atteinte aux intrts du journal, et qu'il ne faut
voir dans ma rsolution aucune des manoeuvres que vous paraissez
souponner. Quittons-nous bons amis, voulez-vous?... Un mot
encore. Comme j'ai besoin d'un grand repos, d'un isolement absolu;
comme je veux vivre  l'cart de tous les bruits de Paris, des
questions des indiffrents ou de la sollicitude des amis, mais
comme il me dplairait, d'autre part, que mon dpart ressemblt 
une fuite, gardez par devers vous les lettres qui pourraient
arriver ici  mon nom. Ne les laissez pas dans ma case: on
s'tonnerait que je n'aie point donn d'instructions pour qu'elles
me suivent...  mon retour, vous me remettrez tout cela...

-- Votre dcision est irrvocable?

-- Irrvocable.

-- Je ne vous demande pas, bien entendu, o vous allez, mais vous
pouvez toujours me dire quand vous partez?

-- Ce soir mme.

-- Et quand pensez-vous revenir?...

Coche esquissa un geste vague:

-- Je ne sais pas...

Puis, ayant serr la main au secrtaire de rdaction, il sortit.

Dans la rue, perdu parmi les passants, se faufilant entre les
fiacres, marchant vite, il poussa un soupir de soulagement.

Quelques minutes lui avaient suffi pour tablir tout son plan de
bataille. En entrant au journal, il tait agit, proccup. Depuis
la veille, les vnements s'taient succd avec une rapidit
telle qu'il n'avait pas eu le temps de songer d'une faon
dfinitive  l'attitude qu'il lui convenait de prendre. Son but
tait, sinon d'garer la police, du moins de la faire hsiter, de
l'attirer vers lui, sans effort apparent, et de l'occuper  ce
point qu'elle fint par regarder de son ct, par voir en lui le
coupable possible, et, en fin de compte, par l'arrter.

Or, pour arriver  ce rsultat, il avait besoin d'tre libre, de
n'tre retenu par rien, de pouvoir au gr de son caprice, modifier
sa vie, ses habitudes, enfin de n'tre attach  personne.
Collaborateur au _Monde_, il ne pouvait pas publier ce qu'il
savait, sous sa signature. Et, l'et-il publi, ses phrases
n'auraient eu d'autre valeur qu'une opinion de journaliste. Enfin,
tait-il logique qu'un homme se fit l'historien d'un meurtre dont
il devait tre accus?

De plus, une pareille preuve ne pouvait avoir une dure
indfinie. Lance sur une fausse piste, la police pouvait fort
bien s'entter, ne rien trouver, et finalement classer l'affaire.
Alors,  moins d'en arriver  la dnonciation anonyme et prcise,
lui, Coche, ne serait pas inquit, et cela, il ne le voulait 
aucun prix.

Il hsita sur le point de savoir s'il rentrerait chez lui, et
dcida de ne plus reparatre dans sa maison. Il avait en poche un
millier de francs, l'indemnit qu'il avait touche au _Monde_.
C'tait plus qu'il ne lui en fallait pour vivre pendant quelques
semaines. Son existence serait, du reste, peu coteuse: Une
chambre dans un quartier loign, des repas dans de petits
restaurants; quant aux sorties, elles se rduiraient forcment au
minimum. De ce ct-l, il se trouvait parfaitement tranquille.
Son dpart prcipit prendrait, le jour o les soupons se
dirigeraient sur lui, l'aspect d'une fuite, et les dductions que
l'on ne manquerait pas de tirer de cette concidence entre sa
fuite et la dcouverte du crime, donneraient une trange force aux
prsomptions qu'on aurait contre lui.

Vers dix heures, il songea que le moment tait venu de faire choix
d'un gte pour la nuit. Il pensa un instant  Montmartre. Quoi de
plus simple que de passer inaperu dans ce quartier vivant,
grouillant, parmi les ftards, les artistes et les individus
louches qui s'y promnent nuit et jour? Mais, de la place Blanche
 la place Clichy, de la place Saint-Georges  la rue
Caulaincourt, il risquait  chaque pas de rencontrer un camarade.

La Villette et Belleville lui offraient l'abri de leur population
remuante, mais la police y faisait des incursions trop frquentes,
et, sans tre poltron, il prfrait un quartier o l'on jout
moins du couteau. Il se souvint du temps, o, jeune journaliste,
il avait voulu vivre la vie du quartier latin, au milieu des
tudiants qu'il imaginait pareils aux hros de Murger. Il avait
eu, dans le haut de la rue Gay-Lussac, une pauvre chambre meuble
d'un lit de fer, d'une table qui servait  la fois de toilette et
de table  crire, et de sa grosse malle de bois.

Il ne lui dplaisait pas de se retrouver pour quelques jours dans
ce coin de la capitale o, dbutant, marchant  la conqute de
Paris, il avait vcu des jours d'illusion et d'enthousiasme.

Sans compter qu'au quartier, ou dans les environs, il serait  la
fois assez prs du Centre pour connatre tous les bruits, et assez
loin, pour que l'ide ne vint  personne de l'y chercher.

Le boulevard Saint-Michel rempli de lumire et de gaiet l'amusa.
Il entra dans un caf prs du Luxembourg, et mangea un sandwich,
pour tromper sa faim. Ensuite, il parcourut les journaux du soir.

Le _Temps_, le grave _Temps_ lui-mme, consacrait prs de deux
cents lignes en sa dernire heure de quatrime page, au crime du
boulevard Lannes.  bien rflchir, ce meurtre n'avait rien que de
banal. Chaque jour,  Paris, on en dcouvrait de semblables, et,
sauf l't, o les journaux  court de nouvelles se rattrapent sur
ce qu'ils peuvent, on leur consacrait quelques lignes, en mauvaise
place, avec un titre trs modeste et tout tait dit.

Or, par un phnomne bizarre, ce crime du boulevard Lannes
prenait, ds le premier jour, l'allure d'une affaire
sensationnelle. On et dit qu'un instinct extraordinaire avait
averti les gens qu'il cachait quelque chose de neuf, d'imprvu.
Et, par une concidence plus surprenante encore, les vnements
s'taient prsents d'une faon telle que Coche n'aurait pas os
les souhaiter aussi favorables  ses projets, et qu'il allait
pouvoir, invisible et prsent, les suivre, les critiquer, et
presque les modifier  sa guise...

Il lut avec la plus grande attention les articles reproduisant son
interview du Commissaire, et sourit, retrouvant ses propres
phrases, des rflexions qu'il avait faites et des questions qu'il
avait poses.

Demain, se dit-il, j'entrerai en campagne.

Sa consommation acheve, il sortit, remonta la rue Saint-Jacques,
et arrta une chambre dans un htel. De sa fentre, il voyait la
rue et la grande cour du Val-de-Grce avec son admirable chapelle
et son grand escalier.

Il demeura quelques instants le front appuy  la vitre, repris
par mille souvenirs d'autrefois, regrettant presque son audace, et
la tranquillit monotone qu'il gotait depuis des mois. Il se
souvint d'avoir fait des rflexions analogues un jour, au moment
de commencer une confrence qu'il n'avait pas prpare. En
s'asseyant devant la table au tapis vert, il s'tait dit, comme
aujourd'hui:

Quelle ide tu as eue de te lancer l-dedans! Quel besoin de te
crer ces petites angoisses!  cette heure, tu pourrais tre
paisiblement chez toi, au lieu d'affronter le public, la
critique...

Mais bientt, il rejeta loin de lui cette pense amollissante.

Il laissa tomber le rideau, quitta la fentre, et s'assit prs du
feu dont la flamme faisait danser le long des murs des lumires et
des ombres.

Les jambes allonges, gagn par la tideur du foyer, et la douceur
de toutes choses, libre, inconnu dans ce quartier de Paris o il
avait jadis vcu, il pensa, non plus en rveur, mais avec calme,
avec mthode. Il refit pour lui seul l'histoire des vingt-quatre
heures qui venaient de s'couler, relut les notes qu'il avait
prises  la hte, dchira les papiers qu'il avait dans ses poches,
et les jeta au feu. Aprs quoi, il se dvtit, se mit au lit, et,
bien au chaud, dj gagn par le sommeil, songea:

Lequel dormira mieux cette nuit, du coupable qui n'a rien 
craindre provisoirement de la police, ou de l'innocent qui
souhaite tout en redouter?...




CHAPITRE V


QUELQUES POINTS DE DETAIL

Lorsque Coche s'veilla, il faisait grand jour, ce grand jour
d'hiver qui semble traner avec lui encore un peu de crpuscule.
Il s'habilla rapidement, press de lire les journaux. Comme il
passait devant le bureau de l'htel, le grant l'appela:

-- C'est pour la petite formalit du registre de police...

Le seul mot de police le fit tressaillir. Pourtant, il rpondit
du ton le plus naturel:

-- Le registre de police... quoi donc?

-- Nous sommes obligs de tenir exactement un livre o nous notons
le nom, la profession, la date d'entre des voyageurs. Bien
souvent la prcaution est inutile, surtout dans une maison calme
comme la ntre. Mais, est-ce qu'on sait jamais? Avec tous ces
attentats, tous ces crimes... Voyez le crime du boulevard Lannes.

Du coup Coche se sentit devenir ple. Il regarda l'homme fixement,
les lvres entr'ouvertes pour interroger -- l'imprudent! --
presque pour protester. Mais l'homme se pencha, fouilla dans un
casier, et relevant la tte, aprs avoir dpos le registre grand
ouvert sur son bureau, montra une figure souriante qui rassura
tout aussitt le journaliste. Il indiqua du doigt une ligne o
tait dj inscrite une date.

-- C'est ici, Monsieur, vous n'avez qu' remplir... Votre nom,
votre profession, l'endroit d'o vous venez.

Et pendant que Coche crivait, il ajouta, poursuivant les dtails
qu'il avait donns tout d'abord:

-- Chez nous, rive gauche, ce n'est pas tant rapport aux
malfaiteurs que la prfecture se montre stricte, que rapport aux
crimes politiques, aux rfugis russes, aux nihilistes... Nous en
sommes infests, ce n'est pas agrable de loger des gens qui se
promnent avec des bombes et risquent de faire sauter toute la
maison...

-- videmment, fit Coche, en lui rendant son porte-plume.

Et il songea:

Si avec ce bavard imbcile je ne suis pas pist avant quarante-
huit heures, c'est que j'aurai le diable contre moi.

Il sortit, le grant l'arrta encore:

-- Pour rentrer le soir, vous n'avez qu' sonner trois fois. Votre
cl sera accroche sous votre bougeoir.

-- Merci, rpondit Coche.

Sans savoir pourquoi, il resta quelques secondes sur le pas de la
porte, regardant  droite et  gauche, dans la rue, avec cette
hsitation curieuse des gens qui n'attendent rien, et ne bougent
pas cependant, pour se donner une contenance.

L'homme s'tant remis  sa table, parcourut son registre et lut:

Farcy, rentier, venant de Versailles.

Il leva les yeux, examina la silhouette de son voyageur, et
murmura:

Toi, tu es rentier comme moi, mon bon homme. Je m'y connais en
figures...

Mais comme Coche rendu plus nerveux par tous les vnements de la
veille, se dtournait, gn par ce regard qu'il sentait peser sur
lui, il lui adressa son plus engageant sourire, et poursuivant sa
rflexion, ajouta:

a m'est, du reste, totalement indiffrent, pourvu qu'il paye
rgulirement.

Rflexion qui en fit natre une autre dans son esprit. Ce voyageur
tait arriv sans bagages. Rien ne garantissait donc son retour.
Coche avait fait un pas, il le rappela:

-- Monsieur Farcy!... Monsieur Farcy...

M. Farcy ne venant pas, il courut jusqu' la porte et appela de
nouveau.

-- Monsieur Farcy! Monsieur!

Coche avait fort bien entendu le premier appel, mais n'y avait pas
prt la moindre attention. Ce nom de Farcy qu'il avait inscrit au
hasard, quelques minutes avant, lui tait  ce point tranger, que
ce fut seulement, en l'entendant crier avec insistance, qu'il se
souvint que c'tait son nom. Une relle gne l'avait d'ailleurs
envahi depuis qu'il avait quitt sa chambre, depuis que -- sans
aucune intention, videmment -- l'htelier avait parl du crime du
boulevard Lannes. Il se retourna donc, d'assez mchante humeur.

-- Qu'est-ce que c'est encore?

-- Monsieur, il est d'usage, j'avais oubli de vous le dire, de
payer la location d'avance, pour la premire semaine, tout au
moins.

-- C'est trop juste, rpondit Coche, en revenant sur ses pas.

Il paya donc, dcid  ne pas coucher l le soir. On ne manquerait
pas, dans la suite, de voir l un indice sinon de sa culpabilit,
du moins de son dsir de n'tre pas reconnu.

En mme temps, et par une contradiction bizarre, il prouva, plus
intense encore que la veille, une sensation de malaise.  peine
s'il avait endoss depuis quelques heures la dfroque de son
nouveau personnage, et dj il en tait oppress. Il sentait
remuer autour de lui une foule de choses imprcises; il devinait
la mise en marche hsitante d'abord, puis plus brutale, de cette
machine norme, maladroite parfois, redoutable toujours, qui a nom
La Justice. Il tait un peu comme un oiseau qui verrait tomber
sur lui, lentement, de trs haut, un filet gigantesque, dont les
mailles se resserreraient  tout instant, et qui pourrait
comprendre que c'est le pige invitable destin  tomber
finalement sur lui.

Il rflchit qu'en dehors de la scne terrible de la nuit, il
n'avait rien fait, et que le temps passait; qu'il tait ncessaire
d'agir, et qu'il ne devait pas, s'tant engag dlibrment dans
cette voie, attendre tout du hasard. Il n'ignorait point les
erreurs des enqutes de police, mais n'allait pas jusqu' les
croire si certaines qu'il n'et qu' les attendre patiemment. Son
dpart du _Monde_ pouvait servir de base  un vague soupon: il
importait de prciser sa culpabilit apparente.

Il lut, tout en marchant, plusieurs journaux. Tous taient remplis
de dtails futiles ou faux sur le _crime_. Dj, quelques-uns
annonaient que la police tenait une piste srieuse. Cela le fit
sourire. Au _Monde_, un nomm Bjut, la veille encore charg de la
Chambre des Dputs, avait pris sa succession. Sans doute,
s'autorisant de l'information sensationnelle parue dans le
journal, il avait revu le Commissaire de police, car il prcisait
avec une autorit o l'on devinait le renseignement puis  la
bonne source.

Quand il eut fini sa lecture, Coche replia les journaux, et les
mit dans la poche de son pardessus.

Ainsi, pensa-t-il, il a suffi de deux ou trois meubles dplacs,
de ma mise en scne maladroite, pour tout fausser! Ainsi la police
qui est paye pour avoir du flair, se laisse prendre au premier
appeau plac sur son passage! Ainsi,  ct de tout ce qui aurait
d avoir un poids rel dans la balance,  ct de la disparition
de l'argenterie,  ct de la position mme du cadavre qui
indiquait avec une effrayante nettet que le crime a t commis au
moins par deux hommes, on n'a vu que mon pauvre bouton de
manchette, et l-dessus, on a bti tout un roman! Et il ne se
trouve pas dans la presse un seul homme capable de dmler ce
qu'il y a d'arbitraire, d'absurde, dans les dductions de la
police! J'ai vraiment la partie belle!...

Ensuite, il se demanda:

Que font les vrais coupables en ce moment? Ils ont probablement
trouv un receleur pour couler les objets vols, puis ils ont
quitt leur gte habituel, roulent d'auberges en cabarets
louches.

Cette premire rflexion lui en suggra une nouvelle:

Le vin rend bavards les plus prudents. Les escarpes, les
assassins ont un orgueil du crime qui les pousse  parler sans
mesure de leurs mfaits. Pour peu que je tarde, qui sait si les
miens n'auront pas commis la btise invitable, avant que j'aie
attir l'attention de mon ct? Il n'y a pas une minute  perdre.

Il djeuna rapidement, et se retrouva dans la rue vers une heure.
Jusqu' quatre heures, rien  faire. Tous les journaux, sauf ceux
du soir, somnolent dans l'aprs-midi. Avyot n'arrivait au _Monde_
que vers cinq heures. D'ici l il fallait tuer le temps.

Jamais les heures de la journe ne lui avaient paru aussi longues.
Il entra dans un caf, commanda une consommation qu'il ne but pas,
sortit de nouveau, rda  l'aventure, attendant la nuit. Enfin,
des lumires s'allumrent  la devanture des magasins. Le
crpuscule arriva, puis la petite obscurit, la grande nuit...

Il tait dans le quartier de l'cole Militaire. L, du moins, il
tait sr de ne rencontrer personne. Depuis qu'il s'y promenait,
il prouvait la sensation d'tre dans une autre ville. Il entendit
sonner cinq heures.  partir de maintenant, tous ses actes
devaient tre rgls, coordonns en vue du but  atteindre, c'est-
-dire, de sa propre arrestation. Se dnoncer lui-mme, il n'y
songea pas un instant. Il voulait montrer la routine de la police,
son manque de clairvoyance. Il importait donc que son arrestation
vnt d'elle. Ainsi, il indiquerait clairement avec quelle lgret
on se lance sur une piste, avec quelle tnacit irrflchie on la
suit, et surtout avec quel enttement on y reste attach, contre
toute vidence. Le triomphe serait de donner du crime la version
exacte, et de voir comment ses indications seraient ngliges.

Il pntra donc dans un bureau de poste et demanda une
communication tlphonique avec le _Monde_. Ainsi qu'il l'avait
fait dans le petit caf de la place du Trocadro il changea sa
voix et pria qu'on le mt en rapport avec le secrtaire de la
rdaction pour communication urgente. Il ne laissa pas  Avyot le
temps de l'interroger, et lui dit:

-- Monsieur, je suis votre correspondant de la nuit dernire.
C'est moi qui vous ai annonc le crime du boulevard Lannes.
J'tais, vous en avez eu la preuve, bien inform, et je viens vous
apporter quelques nouveaux dtails.

-- Je vous remercie, mais je dsirerais savoir  qui...

--  qui vous parlez? Voil qui est parfaitement inutile. Mes
renseignements sont bons, je vous les donne pour rien, que pouvez-
vous souhaiter de plus? Vous ne saurez rien de moi, jusqu' nouvel
ordre. Maintenant, si cela ne vous va pas, je peux m'adresser
ailleurs...

-- N'en faites rien, protesta Avyot. Je vous coute.

-- Sachez alors, que la police fait fausse route, que rien n'est
vrai de tout ce qui a t publi depuis deux jours. Il ne faut pas
assigner au crime de motifs obscurs: c'est un meurtre banal, dont
le mobile, le seul mobile, fut le vol. Quant aux dductions du
Commissaire de police, pure oeuvre d'imagination. Menez votre
enqute vous-mme, si vous voulez dcouvrir la vrit. Dites
surtout  votre rdacteur de ne pas se laisser aller  raconter
tout ce qu'on lui dit.

-- Encore une fois, Monsieur...

-- Ne m'interrompez pas: peut-tre ai-je de graves raisons pour
vous dvoiler des choses que je suis seul  connatre...
Conseillez  la Justice d'abandonner la piste qu'elle suit.
Affirmez, et maintenez malgr toutes les apparences, toutes les
rectifications possibles, que les coupables...

-- Vous dites?

-- _Les coupables _; vous avez bien entendu. Demandez dans votre
article si l'on est sr de n'avoir relev dans le jardin aucune
trace de pas. Je vous en ai dit assez aujourd'hui. Pour le reste,
je demeurerai en relations avec vous. Suivant que les vnements
prendront telle ou telle tournure, je vous donnerai de nouveaux
dtails... Un mot encore: Ne parlez  personne de votre
correspondant mystrieux, et sur ce, Monsieur, j'ai bien
l'honneur...

Coche raccrocha le rcepteur, et se dirigea vers la porte.

Lorsque le Commissaire de police lut, le lendemain, l'article du
_Monde_, il commena par sourire. Mais en arrivant aux dernires
lignes, il frona les sourcils et jeta le journal avec colre.

Malgr se promesse, le reporter avait parl des traces de pas. On
n'y faisait encore qu'une faible allusion, mais il sentait bien
que c'tait l un ballon d'essai, et qu'on prciserait le
lendemain. Pour que Coche ne parlt point de ce dtail, il l'avait
trait presque en ami; il lui avait permis de voir ce qu'aucun
autre journaliste n'avait vu, et voil sa rcompense! Ce n'tait
point assez que le _Monde_ et donn la nouvelle du crime avant
que lui, en et t inform, il fallait encore qu'il fournit des
armes  ceux qui sont toujours prts  dnigrer la police!

Certes, on n'attacherait que peu d'importance  cet article rempli
d'invraisemblances; certes il tait sr de tenir la bonne piste,
et le succs final lui donnerait raison. Mais, n'tait-il pas
trange en vrit, que le journal en faveur duquel il avait fait
quelque chose d'irrgulier, ft le premier  discuter son enqute,
 la discrditer?

-- Dcidment, se dit-il, ces gens-l sont tous atteints de la
manie des grandeurs. Parce que le hasard leur a permis de donner
une information sensationnelle, ils se croient tout permis. Ils
mnent une instruction parallle  la mienne. Au fond, n'tait
cette histoire des traces qui peut m'obliger  des explications,
cet article ne peut que faciliter ma tche. Que le coupable
s'imagine qu'on cherche d'un ct oppos  celui o il se trouve,
il commettra des imprudences, il se cachera moins, et se livrera
tout seul... C'est gal, la leon me profitera.

Il entra dans le bureau du secrtaire, et le journal  la main,
lui dit:

-- Vous avez lu?

-- Oui, Monsieur le Commissaire.

-- Votre avis?

-- Il faudrait peut-tre voir ce Coche, quitte  ne lui dire que
ce que vous voudrez perdre. Avec un ou deux petits renseignements
 ct que nous ne donnerons pas aux autres, il sera content...

-- Mais que pensez-vous de son hypothse qui est diamtralement
oppose  la mienne?

-- Je pense qu'elle vaut ce que vaut une hypothse de journaliste.
Les renseignements qui nous arrivent depuis quarante-huit heures
n'ont rien apport, il est vrai,  l'appui de la ntre... mais ils
ne donnent rien  l'appui de la sienne.

Le Commissaire demeura un moment silencieux, puis murmura:

-- a ne fait pas l'ombre d'un doute. C'est moi qui ai raison!
Donnez un coup de tlphone au _Monde_, et priez qu'on m'envoie ce
monsieur Coche aussitt qu'il viendra. Je vais retourner boulevard
Lannes, j'y fixerai quelques points de dtail de faon  ce que le
juge d'instruction trouve l'affaire toute prte.

La maison tait reste exactement dans l'tat o le Commissaire
l'avait laisse l'avant-veille,  ceci prs que le corps de la
victime, aprs qu'on et repr exactement sa position, avait t
transport  la Morgue.

La chambre avait maintenant un aspect sinistre. Rien ne donne 
une pice un air plus lugubre, plus dsol, qu'un lit dfait, aux
draps froisss et refroidis.  l'odeur fade du sang, avait succd
une odeur de suie et de fume caractristique des demeures
abandonnes. Dans la chemine, les cendres tasses avaient pris
une teinte plus sombre; dans la cuvette, l'eau rose avait chang
de couleur, laissant voir, par transparence, de minuscules
grumeaux rouges, et, sur les bords une raie grise, d'un gris
indcis, empte par du savon et du sang. Lorsque le magistrat
avait pntr la premire fois dans le petit htel, un peu de vie
semblait flotter encore entre les murs.

On dirait parfois que l'tre humain laisse derrire lui un reflet
de sa personnalit, de son existence, comme si les murs,  force
d'tre les tmoins muets de notre vie, en conservaient la trace
quelque temps. L'histoire des hommes continue aprs eux dans la
demeure qu'ils ont habite. La chambre o des tres ont aim,
souffert, est un tmoin mystrieux, et pourtant indiscret, pour
ceux qui savent regarder, rflchir. Certains appartements --
pauvres ou luxueux, tristes ou gais -- sont hostiles au visiteur
qui vient pour les louer. Et, qu'y aurait-il d'invraisemblable, en
vrit,  ce que les objets eussent une vie profonde,
insouponne? N'est-ce pas le passage rapide des htes d'une nuit
ou d'un jour, qui donne aux chambres d'htel cet aspect banal,
impersonnel? Les meubles, cependant, y sont parfois semblables 
ceux qui ornent le foyer regrett. Le lit de palissandre,
l'armoire  glace, la toilette-commode, avec sa garniture 
fleurs, les rideaux  ramages, la descente de lit orne d'un lion
couch dans la verdure, la chemine avec sa pendule dore et ses
candlabres de marbre, la petite tagre avec ses bibelots en
imitation de Saxe, et la couronne de fleurs d'oranger sous un
globe, tout cela ne forme-t-il pas le mobilier que l'on retrouve
dans les vieilles maisons de province? D'o vient alors que, dans
les vieilles maisons les choses sont accueillantes et gaies, sinon
de ce qu'elles ont pris, au contact des tres une vie mystrieuse
qui, peu  peu, s'affaiblit, se fane, s'attriste et disparat
quand disparaissent ceux qui la leur prtrent un moment?...
Alors, le parfum qui dormait en elles s'vanouit, leur charme
vieillot se fltrit et meurt... Les objets sont pareils aux gens:
ils oublient.

Ainsi, en quelques heures, la chambre du crime vide, sinistre,
morte, avait oubli son hte!

-- Il fait froid ici, murmura le Commissaire...

Puis il se mit  marcher lentement, examinant les murs, les
meubles, et tous les coins o l'ombre semblait se complaire. Il
s'arrta un instant prs de la toilette, joua du bout du doigt
avec une rgle pose sur la table, inspecta la pendule renverse,
arrte  douze heures trente-cinq.

Rien n'est effrayant, nigmatique, autant qu'une horloge. Cette
machine sortie des mains des hommes et qui marque le temps, rgle
notre vie, et court toujours du mme pas gal vers l'avenir
impntrable, semble tre auprs de nous un espion plac comme le
destin.

Quelle heure marquait celle-ci? Heure du jour ou de la nuit? Midi,
avec sa lumire immense et joyeuse? Minuit silencieux et noir?
S'tait-elle arrte ainsi, simplement par hasard, ou bien  la
minute mme qui avait prcd le crime? Impassible tmoin, avait-
elle battu la dernire seconde de l'homme assassin?...

-- Il faudra faire venir un horloger expert, dit le Commissaire.
Il nous renseignera peut-tre sur la raison pour laquelle cette
pendule est arrte. Il sera intressant de savoir si c'est la
chute qui a dtraqu le mouvement.

-- Pardon, Monsieur, fit un Inspecteur en ramassant quelques
fragments du papier dchir. Voil qui me parait drle!... Nous ne
l'avions pas vu la premire fois...

Le Commissaire prit les trois petits carrs blancs et lut:

_Monsieur
22,
E. V.
si
ue de_

Il haussa les paules:

-- Ce n'est rien du tout... a n'a aucun intrt... Qu'est-ce que
vous voulez tirer de quelques syllabes incompltes?... Laissez
donc...

-- Possible que ce ne soit pas grand'chose, mais, qui sait?... si
on trouvait ce qui manque!... en y regardant bien, a me fait
l'effet d'un bout d'enveloppe. En les rangeant dans l'ordre, on
trouverait quelque chose comme un semblant d'adresse:

Monsieur -- 22 -- ue de -- E. V.

Il reste: si, qui fait peut-tre partie du nom de la rue,
peut-tre du nom du destinataire. Nous pouvons toujours tre srs
que le particulier demeure au numro 22 d'une rue de... a
facilite dj les recherches...

-- Belle avance, dit en riant le Commissaire.

L'inspecteur, entt, tournait et retournait les papiers, flairant
leur odeur, les regardant par transparence. Tout  coup, il
s'cria:

-- Ah! mais... Ah! mais... Voici qui est mieux... Lisez donc!!!
Nous n'avons examin jusqu'ici que le recto... Voyez la pliure...
le papier est double... il a un verso... le dos de l'enveloppe...
et... qu'est-ce que je trouve sur l'un:

Inconnu au 22

sur l'autre:

Voir au 16

et, tout  ct, la moiti du timbre de la poste... Avec crit:
Rue Bay... ce qui veut srement dire Rue Bayen, a, ce n'est pas
difficile; dans le demi-rond du timbre, quelque chose de noir qui
devait tre la date, et, au-dessous, trs net: 08. Nous sommes en
janvier, donc cette adresse n'avait pas t crite depuis
longtemps. Je ne sors pas de l: Vous ferez comme vous voudrez,
mais je crois qu'il serait utile de trouver le Monsieur inconnu de
la rue de... je ne sais pas quoi, qui demeurait sans doute au 16
d'une autre rue, de la mme, peut-tre...

-- Cherchez toujours... moi, je donnerais tout ce que vous
dcouvrirez l pour quelques renseignements sur la vie, les
frquentations de la victime... Vous ne trouvez plus rien?... Nous
pouvons partir...

Et le Commissaire sortit avec ses inspecteurs.

Il y avait toujours des curieux sur le boulevard, des agents
faisant les cent pas devant la grille. Un photographe avait braqu
son appareil sur la maison et la photographiait sur toutes ses
faces. Au moment o le Commissaire allait monter en voiture, il
lui dit vivement:

-- Une seconde, Monsieur le Commissaire... L, merci...

-- a vous fait bien plaisir d'avoir mon portrait; vous croyez que
a amusera vos lecteurs?... C'est pour quel journal?...

-- Pour le _Monde_, qui le premier...

-- Eh bien, fit le Commissaire rageur, vous pourrez dire chez
vous... Au fait, ne dites donc rien du tout...




CHAPITRE VI


L'INCONNU DU 22

La journe s'coula monotone pour la police comme pour Coche.
Cette affaire,  qui la curiosit publique donnait d'heure en
heure de plus grandes proportions, n'avanait pas. En dehors du
nom de la victime, on ne savait rien. Les commerants du quartier
interrogs, se souvenaient vaguement d'un petit vieux, tranquille,
peu bavard, et  qui on ne connaissait ni amis, ni parente. Il
vivait l depuis plusieurs annes, sortant peu, parlant moins
encore, et ne recevait de lettres qu' de trs rares intervalles.
Le facteur ne se rappelait pas avoir sonn chez lui depuis des
mois.

-- Mme, ajouta-t-il, je n'ai pas os lui porter de calendrier au
premier janvier. On ne peut vraiment pas demander d'trennes 
quelqu'un qu'on ne sert jamais.

Quant  Onsime Coche, il s'nervait dans l'attente. Il aurait
voulu  la fois brusquer les vnements, et retarder leur cours.
Il commenait  se rendre compte des complications formidables
qu'il avait apportes dans son existence, et voyait sous des
aspects moins brillants les rsultats utiles qu'il tirerait de
l'aventure. Le certain, pour l'instant, c'est qu'il vivait en
errant, n'osant s'arrter nulle part, incapable de se renseigner,
tenaill du dsir imprieux de revoir les lieux du crime... comme
un vritable criminel.

Et, ajoutait-il, ce ne serait pas dj si bte. On a srement
tabli une souricire autour du boulevard Lannes, et, parmi la
foule qui dfile devant la maison, il y a autant d'agents en
bourgeois que de badauds; on me connat; le _Monde_, avec l'allure
mystrieuse de ses articles, gne la police, et on ne manquerait
pas de me filer... Tout irait grand train aprs cela.

Mais la seule pense du contact dfinitif avec la Sret
l'effrayait.

La solitude totale dans laquelle il vivait depuis deux jours lui
avait enlev cette nergie, cet allant qui en faisait -- quand
l'affaire l'intressait -- un reporter incomparable. Il avait
besoin pour agir, de l'influence du milieu, de la griserie des
paroles, de la discussion, de la lutte, de l'activit trpidante
de tous les instants. Priv de cet excitant, il se sentait sans
force, hsitant. Noy dans la foule, frlant  chaque pas des
inconnus, s'asseyant solitaire, aux tables de cafs ou de
restaurants, n'entendant qu' de rares intervalles, quand il
faisait son menu ou commandait une consommation, le son de sa
propre voix, il avait, libre encore dans Paris et coudoyant des
milliers d'tres, l'impression poignante d'tre au secret, dans la
plus sre et la plus silencieuse des prisons.

Vers cinq heures, il tlphona au _Monde_. On lui rpondit d'abord
que le _Monde_ n'tait pas libre. Il attendit un moment, et appela
de nouveau. La ligne tait trs encombre. Des bribes de phrases
lui arrivaient confuses, traverses par la voix nasillarde des
demoiselles, s'envoyant des numros d'appel. Et, tout  coup,
parmi tout ce bruit, toute cette friture, il entendit quelqu'un
qui disait: Le journal le _Monde_?.

Il se pencha vivement sur la plaque et protesta:

-- Pardon, Monsieur, pardon, j'ai demand avant vous...

-- Dsol, mais c'est moi qu'on a servi. All, le _Monde_?...

-- C'est un peu violent! All, Mademoiselle!

On riait  l'autre bout du fil.

Il trpigna de rage.

-- All, Mademoiselle, nous sommes deux sur la ligne...

-- J'entends bien. Mais ce n'est pas de ma faute. Retirez-vous...

-- Non, non!... Voil un quart d'heure que j'attends, j'en ai
assez. Passez-moi la surveil...

Il n'acheva pas sa phrase, et dcrochant sans bruit l'autre
rcepteur, se mit  couter. La conversation lui arrivait
subitement distincte. Il entendait les questions et les rponses.
Jamais la ligne ne lui avait sembl aussi tranquille, et jamais,
surtout, conversation ne l'avait plus intress que celle-l. La
voix qui lui avait parl un instant disait:

-- C'est fcheux,  quelle heure vient-il d'habitude?

Et une autre voix, qu'il reconnut pour celle du secrtaire de la
rdaction, rpondit:

-- Vers quatre heures et demie, cinq heures... Mais il ne faut pas
compter.

-- Comme c'est ennuyeux, reprit la voix. Savez-vous o on pourrait
le trouver?

-- O diable ai-je entendu cette voix-l? disait Coche.

-- Non, pas du tout, rpondit Avyot.

-- Enfin, il viendra bien dans la soire? Soyez assez aimable pour
le prier de passer chez moi... une communication urgente...

-- Tout  fait impossible. Je suis dsol... Mais il est absent,
et je n'ai pas du tout...

H, h... songea Coche, en appuyant plus fortement les rcepteurs
sur ses oreilles...

-- Mais quand revient-il?... fit la voix.

-- Je ne sais pas... Son absence peut se prolonger; il peut
revenir bientt...

-- Il n'a pas quitt Paris?

-- Je ne puis vous renseigner sur ce point... Je suis dsol, tout
 fait dsol...

Ah ! songea Coche de plus en plus attentif, mais c'est de moi
qu'on parle, et cette voix... cette voix...

-- Ne coupez pas, Mademoiselle, nous causons, cria Avyot.

Et Coche, terriblement intress par ce dialogue, cria
machinalement aussi: Nous causons.

Mais aussitt il se mordit les lvres. Un simple hasard, trs
frquent, mais qu'il bnissait en cet instant, l'avait mis en
tiers dans une conversation qui pouvait se rapporter  lui.
C'tait folie de l'interrompre par une exclamation maladroite. La
tlphoniste, par bonheur, avait quitt la ligne, et n'entendit
pas son appel; le dialogue continua:

-- En tous cas, disait la voix, vous pouvez me donner son adresse?

-- Parfaitement...

-- Ai-je des chances de le trouver chez lui?

Nom d'un chien, murmura Coche! je ne me trompais pas. C'est le
Commissaire!

Un petit frisson le secoua. Ses doigts se crisprent sur les
rcepteurs, et il se sentit plir. Pourquoi le Commissaire
insistait-il tellement pour le voir, pour savoir son adresse,
sinon afin de... Il n'osa formuler, mme mentalement, la fin de sa
phrase, mais le mot qu'il redoutait se dressa devant lui, avec une
force, une nettet prodigieuses: M'arrter! Je vais tre arrt.

Le recul n'tait plus possible. Il en avait trop fait pour
hsiter, mme un instant. Les trois journes coules avaient fui
avec une rapidit si vertigineuse, qu'il n'avait pas senti passer
le temps, il lui sembla qu'il allait tre pris au pige dans une
seconde. Il eut l'espoir que le secrtaire de rdaction ne
rpondrait pas; il aurait voulu crier:

-- Taisez-vous, ne dites pas mon adresse!

Mais, c'tait l se compromettre gravement, car, en somme, s'il
voulait bien tre arrt, interrog, accus, il tenait  garder le
pouvoir de faire s'crouler d'un seul mot toutes les charges
releves contre lui. Or, comment pourrait-il expliquer ce cri
d'angoisse?...

La voix poursuivit:

-- Je ne sais pas si vous le trouverez chez lui, mais voici son
adresse...

Un dixime de seconde, la pense qu'il ne s'agissait pas de lui,
traversa l'esprit de Coche. Dj Avyot continuait:

-- 16, rue de Douai.

-- Merci bien, pardon de vous avoir drang.

-- Il n'y a pas de quoi, au revoir, Monsieur le Commissaire.

-- Au revoir, Monsieur.

Coche entendit claquer les crochets, rsonner la sonnette
avertissant que la communication tait finie... Un petit bruit de
friture... puis, plus rien.

Pourtant il restait l, l'oreille tendue, attendant, esprant,
redoutant, il ne savait quoi, clou sur place par une motion
intense. Il ne reprit la notion exacte des choses qu'au bout de
deux ou trois minutes. Alors, percevant ce bourdonnement confus,
pareil  celui qui rsonne avec un bruit de flot, dans les larges
coquilles marines, il comprit que la conversation tait finie, et
qu'il n'avait plus rien  faire l. La main sur le bouton de la
porte, il hsita.

S'il y avait quelqu'un derrire, si une main venait s'abattre sur
lui?

Le souvenir de son innocence n'effleurait mme plus sa pense. Une
seule chose y demeurait: son arrestation probable, certaine!...

 bien y rflchir, il pouvait, au risque de passer pour un
fantoche, avouer la vrit. Tout au plus, risquait-il quelques
jours de prison avec sursis, ou simplement une admonestation un
peu svre et humiliante... Mais, cela mme, il ne le pouvait
plus. Il tait hypnotis, fascin, par cette ide fixe: je vais
tre arrt.

Et cette pense, qui l'effrayait cependant, l'attirait, l'amenait
 elle avec une puissance obscure et formidable, effrayante, comme
le gouffre sur qui se penche le voyageur, tentatrice comme l'appel
voluptueux des sirnes qui, la nuit, dans les dtroits sonores,
entranaient les marins vers l'abme.

Il sortit enfin. Personne ne fit attention  lui. Seul, l'employ,
derrire son guichet, lui dit:

-- Il y a deux communications.

-- Ah! bien, fit Coche.

Et il donna un second ticket sans faire observer qu'il n'avait pas
caus un seul instant. Au moment de gagner la rue, il eut une
courte hsitation:

Tout de mme, si je tlphonais au _Monde_?

Mais il pensa qu' prsent toute dmarche tait devenue inutile et
gagna la rue, cherchant les raisons qui avaient pu mettre aussi
vite la police sur ses traces, un peu vex, au fond, de n'avoir
pas eu besoin de plus d'adresse et de ruse pour l'amener 
regarder de son ct.

En quittant l'appareil, le Commissaire traversa une petite salle
o se runissaient les inspecteurs. L'un d'eux, assis devant une
table, paraissait plong dans un travail trs important.

-- Dites-moi donc, fit le Commissaire, est-ce trs urgent ce que
vous faites l?

L'homme sourit:

-- Trs urgent... non, mais plus tt ce sera fini, mieux a
vaudra... Je cherche dans l'Annuaire les rues _de_, rapport au
papier trouv ce matin... a ne cote rien d'essayer...

-- Eh bien, laissez donc a un instant, prenez une voiture, et
voyez si M. Onsime Coche est chez-lui, 16, rue de Douai.

-- Rue de?... fit vivement l'inspecteur.

-- Rue de Douai, 16... Vous savez o c'est?...

-- Oui, oui... Ce n'est pas a qui m'tonne... c'est ce numro 16,
et puis rue de...

Le Commissaire tressaillit  son tour: ce numro auquel il n'avait
prt aucune attention tout d'abord, sembla prendre une
signification. N'tait-ce pas celui qu'il avait lu le matin mme
sur le bout d'enveloppe ramass boulevard Lannes?... Il regarda
l'inspecteur, l'inspecteur le regarda et tous deux demeurrent
ainsi quelques secondes, n'osant formuler le doute qui,
brusquement, les avait traverss...

-- Allons, dit le Commissaire en haussant les paules, qu'est-ce
que nous cherchons!... C'est par ce procd-l qu'on se met
dedans. Une ide passe, on saute dessus, on ne la lche plus, on
s'entte... et rien du tout. Si vous vous mettez  regarder de
ct tous les gens qui habitent  un numro 16...

-- Je ne dis pas, mais a me fait drle... Je pars de suite...

Parce que, ds le matin, il n'avait attach aucune importance  ce
chiffre, et que, maintenant, il n'avait pas relev la concidence
assez bizarre en somme, le Commissaire ne voulut pas paratre
faire cas du soupon de son agent. Mais, rest seul, il regretta
de n'avoir pas fait, lui, la dcouverte du papier, et de n'avoir
pas vu le rapprochement possible. Il n'y attachait encore aucune
valeur: quelle vraisemblance que Coche ft ml  cette affaire?
Fallait-il, pour une simple concordance de chiffres, chafauder
tout un roman? Il rentra dans son cabinet en se disant:

Non... c'est absurde...

Mais, si absurde qu'il juget la chose, il ne put la chasser de
son esprit. Elle restait en lui, et sa pense y revenait sans
cesse. Il prit un dossier, le parcourut. En arrivant au bas de la
premire page, bien qu'il ft certain d'en avoir lu toutes les
lignes, il s'aperut que les mots n'avaient fait que traverser ses
yeux: de leur signification, nul souvenir...  leur place le
chiffre 16 dansait devant lui, insensiblement, les traits
d'Onsime Coche s'y joignaient, d'abord assez vagues puis tout 
fait prcis.

Peu  peu, une foule de petits dtails se glissaient dans sa
mmoire.

D'abord l'information trange du _Monde_, information dont il
n'avait pu trouver la source; puis les phrases nigmatiques de
Coche, son attitude ironique jusqu' l'insolence, ses rponses
mystrieuses, la dcouverte de la trace des pas, son motion dans
la chambre du crime... Il y avait l jusqu' un certain point des
indices... Mais, si le journaliste avait jou un rle quelconque
dans le crime, comment admettre tant d'audace?... Et, pourtant!...

Arriv  ce point de son raisonnement, il se sentait arrt, un
obstacle barrait sa route, et il n'osait s'avouer  lui-mme qu'il
s'irritait autant de n'avoir pas le premier pens  tout cela, que
de l'impossibilit o il se trouvait d'assigner un mobile aux
actes de Coche. Au reste, dans quelques minutes, il allait tre
fix; sans lui laisser souponner le doute qui avait effleur son
esprit, il lui ferait comprendre ce qu'il y avait de gnant dans
son attitude. Qu'il en st long sur le crime, il en tait sr 
prsent. Le difficile ne serait pas de lui faire dire ce qu'il
savait, mais bien comment il le savait. Coche ne lui avait-il pas
dclar:

La Presse possde des moyens d'investigation multiples...

Quels avaient t ces moyens?... Voil ce qu'il importait de
connatre, et, pour y arriver, il ne reculerait pas devant
l'intimidation. Il ne se souciait plus gure,  prsent, de
l'allusion  l'empreinte de pas faite dans le _Monde_. La partie
tait engage  fond, et Coche seul pouvait apporter la victoire.
Aussi bien l'affaire allait passer aux mains d'un juge
d'instruction, et il aurait voulu la lui remettre toute simple,
dgage du mystre qui l'entourait depuis la premire heure.

La sonnerie du tlphone retentit:

-- Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.

-- Javel, l'inspecteur que vous avez envoy rue de Douai.

-- Bon, et bien?

-- M. Coche n'a pas reparu chez lui depuis trois jours.

Une stupfaction violente se peignit sur le visage du Commissaire.
Ainsi, depuis trois jours, pas plus au journal qu' son domicile
on n'avait vu le reporter? Si invraisemblable que part la chose,
il fallait se rsoudre pourtant  accorder  cette disparition des
raisons graves.

Or, tant donns les vnements, leur succession rapide et
mystrieuse, une raison grave ne pouvait tre qu'une raison se
rapportant au crime du boulevard Lannes. Ds lors deux hypothses
se prsentaient: ou bien Onsime Coche avait fait semblant de
disparatre afin de poursuivre seul et pour son compte une enqute
parallle  celle de la police; ou bien il avait t ml d'une
faon quelconque au drame, et alors deux solutions se prsentaient
de nouveau: la premire, assez favorable: il avait mis quelques
centaines de kilomtres et la frontire entre lui et la police; la
deuxime solution (se rapprochant peut-tre de la vrit): des
gens ayant intrt au silence, et craignant qu'un mot imprudent de
sa part ne les perdit, l'avaient simplement supprim...

Toujours, d'aprs la mme mthode htive et fantaisiste, le
Commissaire s'arrta  cette dernire version.

Il se pencha sur la plaque et dit  l'Inspecteur:

-- Pas d'autres renseignements?

L'inspecteur ne rpondant pas tout de suite; il insista:

-- Allo! Vous m'entendez?

-- Oui, Monsieur le Commissaire. C'est tout.

-- Alors, c'est bien, je verrai moi-mme demain matin.

Et il raccrocha les rcepteurs.

Demain matin, mon bonhomme, songea l'inspecteur, tu arriveras
probablement aprs la bataille, car demain, si Coche n'est pas
entre mes pattes, il ne s'en faudra pas de beaucoup.

Il n'avait pas tout dit, en effet, au Commissaire, se rservant de
travailler son _ide  lui_. Trop jeune dans le mtier pour qu'on
coutt ses avis, il entendait suivre son inspiration personnelle.
Depuis la dcouverte du morceau d'enveloppe, il avait eu la
sensation que la partie devait se jouer autour de ce bout de
papier, et cette sensation, vague d'abord, s'tait tout  coup
prcise lorsqu'il avait entendu le numro de l'adresse de Coche.
Il regretta presque d'avoir laiss deviner son motion devant le
Commissaire, mais se consola de ce manque de sang-froid, sachant
son chef trop orgueilleux, pour adopter la manire de voir d'un
simple inspecteur. Bien mieux, ce qu'il avait considr un instant
comme une maladresse, lui apparut comme une suprme habilet. Le
seul fait qu'il avait tabli un rapport entre les deux 16,
l'assurait que le Commissaire n'y attacherait pas la moindre
importance, tout au contraire. Ds lors, il pouvait travailler en
paix, sans contrle, sans discussion.

Javel, on l'a vu, se trompait. Mais, le rsultat ne diffrait pas
beaucoup cependant, grce aux dductions prcipites du
Commissaire. Tandis que son chef interprtait les vnements, lui
se bornait  les constater. Aussi bien, la dcouverte du matin, et
le renseignement recueilli au domicile de Coche, n'taient-ils
rien auprs de celui qu'il conservait prcieusement, l'ayant
obtenu avec une rare facilit.

En descendant la rue de Douai, ses yeux s'tait ports
machinalement sur le numro d'une maison, il lut 22. Le hasard,
dcidment, voulait que ce chiffre revint devant lui et il
considrait le hasard comme un trop grand matre pour ne pas
suivre ses indications. Il rflchit trs vite que, s'il se
trompait, nul n'en saurait jamais rien, que la dmarche n'tait ni
longue ni compromettante, et entra.

La loge de la concierge se trouvait sous la vote. Il entr'ouvrit
la porte:

-- M. Onsime Coche, s'il vous plat?

-- Connais pas.

Il prit un air dsappoint, et insista timidement:

-- C'est un journaliste. Vous ne pourriez pas me dire?...

Le concierge, qui se chauffait les mains, hocha la tte sans se
retourner. Mais sa femme sortit d'une pice voisine et s'enquit de
ce qu'on voulait. Javel la devinant complaisante, ou tout au moins
curieuse, rpta:

-- C'est un journaliste, M. Onsime Coche. On m'a dit qu'il
habitait ici. On a d se tromper d'adresse, et je voudrais savoir
si vous ne pourriez pas...

Le mari haussa les paules, la femme s'avana:

-- Quoi! Tu ne te souviens pas?

Et s'adressant  l'inspecteur, elle ajouta:
-- Nous n'avons pas de locataire de ce nom, mais nous avons eu un
journaliste qui a quitt il y a six mois; depuis, deux ou trois
fois, le facteur s'est tromp et a dpos des lettres au nom que
vous dites...

Et se tournant vers son mari:

-- Tu te rappelles. Il n'y a pas un mois, il en a port une...
Voyez donc si ce ne serait pas des fois au 16 ou au 18.

Javel s'excusa du drangement, remercia et, dans la rue, donna
libre cours  sa joie en disant presque haut:

-- Veine! Veine! Je le tiens!

Un monsieur qu'il bouscula au passage se retourna et grommela:

-- Il est fou, celui-l!

L'inspecteur tait si content qu'il ne l'entendit mme pas. Il
entra rapidement au 16 et demanda:

-- M. Coche?

-- Il n'est pas chez lui.

-- Savez-vous quand il rentrera?

-- Non. Il a d partir en voyage.

-- Diable, murmura Javel, voil qui est bien ennuyeux... Alors
vous ne pourriez pas me dire quand il sera de retour?...

-- Non... Laissez un mot. On le lui remettra avec ses lettres qui
l'attendent depuis trois jours.

-- Trois jours! songea Javel, est-ce que je tiendrais le bon bout,
par hasard?

Et il ajouta, comme se parlant  lui-mme:

-- Lui laisser une lettre?... Peuh!...

Puis, rflchissant qu'il y avait peut-tre des renseignements 
glaner et que, tout en crivant, il pourrait faire parler la
concierge, moins dfiante vis--vis d'un monsieur assis dans sa
loge qu'envers un visiteur debout sur le pas de sa porte, il
rpondit:

-- Oui, si a ne vous drangeait pas, j'crirais bien un mot.

-- Du tout. Asseyez-vous... vous avez de quoi crire?...

-- Non, fit-il.

Quand on lui eut apport plume, encre et papier, il s'assit devant
la table, et commena  crire une vague lettre de sollicitation,
se disant journaliste, sans situation, accul  la misre, et
priant son confrre de lui venir en aide.

Arriv au bas de la page, il s'arrta, prit sa feuille de papier
par le coin et l'agita en l'air, pour la scher.

-- Un peu de buvard? demanda la concierge...

-- Oh! mais, Madame, je vous drange...

-- a ne fait rien... Une enveloppe?

-- Oui, s'il vous plat...

Tout en schant avec soin son criture, il demanda:

-- M. Coche ne vous avait pas prvenu de son dpart?

-- Non. Sa femme de mnage est venue avant-hier, comme d'habitude;
elle ne savait rien et m'a demand la mme chose que vous. Elle
revient tous les matins pour donner un coup au mnage, mais elle
n'a pas de nouvelles... C'est surprenant, parce que, d'ordinaire,
toutes les fois qu'il s'absente, il ne manque pas de dire:

-- Madame Isabelle, je pars pour tant de jours. Je rentrerai
lundi, ou mardi..., enfin, tout ce qu'il faut pour rpondre en cas
qu'on vienne le demander...

Javel, la plume en l'air, coutait. Pour lui, ce dpart prenait de
plus en plus l'aspect d'une fuite, et, en rapprochant
l'extraordinaire concidence du 22 et du 16, il ne pouvait
s'empcher de relier cette disparition  l'affaire du boulevard
Lannes.

La concierge parla encore, disant l'existence rgulire de Coche,
les heures auxquelles il sortait et rentrait. Mais tout cela --
pour l'instant, du moins -- tait sans importance.  un moment,
pourtant, le policier dressa l'oreille:

-- La dernire fois qu'il a couch ici, disait-elle, il est rentr
vers les deux heures du matin, comme d'habitude. On ne reconnat
pas bien les voix, la nuit, mais je sais sa faon de fermer la
porte: tout doucement, sans bruit. Il y en a d'autres qui la
tapent,  rveiller toute la maison. Sur le coup de cinq heures,
quelqu'un est venu le demander. Cette personne n'est pas reste
longtemps chez lui, car, cinq minutes aprs, elle a demand le
cordon, et au bout d'un instant, M. Coche est sorti  son tour. Je
pense qu'il a t appel dans sa famille, prs d'un malade. Son
pre et sa mre habitent la province.

-- C'est possible, songea l'inspecteur, mais ce n'est _que_
possible. Il y a vraiment trop de concidences dans tout a...

Il se remit  crire, signa d'un nom quelconque et cacheta
l'enveloppe. La concierge avait dit tout ce qu'elle savait, il n'y
avait plus rien d'utile  en attendre. Peut-tre la femme de
mnage serait-elle renseigne.

Il se leva:

-- Vous seriez bien aimable de lui remettre ceci avec son
courrier. Comme c'est assez urgent, je repasserai demain matin,
vers neuf heures, si par hasard il tait de retour...

-- C'est a, Monsieur. Vous trouverez toujours sa femme de mnage.

Il remercia et sortit. Pour lui, il n'y avait plus aucun doute. Le
destinataire de la lettre dchire trouve boulevard Lannes et
Onsime Coche, ne faisaient qu'un. Maintenant fallait-il voir dans
le dpart prcipit du journaliste, la nuit mme du crime, plus
qu'une simple concidence? C'tait une autre affaire, et qui
demandait  tre examine sans nerfs et de trs prs. Dans cette
pense, il tlphona au Commissaire le rsultat de sa dmarche, en
se bornant  rpondre  la question prcise qui lui avait t
pose: On l'avait envoy 16, rue de Douai, pour s'informer si
Coche tait chez lui: Coche n'y tait pas. Il n'avait rien 
ajouter pour l'instant. Le reste lui appartenait en propre.  lui
de s'en servir.

Javel avait pour habitude, lorsqu'il recherchait un individu, de
se demander, non pas ce que lui, pourrait trouver de plus
intelligent, mais bien ce que son adversaire pourrait trouver de
plus bte, ou de plus maladroit. Or, la pire faute pour Coche
coupable, tait de revenir  son domicile. De l  admettre la
probabilit de cette faute, il n'y avait qu'un pas. Lorsqu'un
homme a le choix entre deux solutions, il est rare, surtout s'il
redoute la police, qu'il choisisse la bonne. La prudence la plus
lmentaire conseillait au journaliste de ne pas reparatre rue de
Douai: c'tait donc rue de Douai qu'il convenait de l'attendre.
Ayant ainsi raisonn, Javel se posta  quelques pas de la porte,
et attendit.




CHAPITRE VII

DE SIX HEURES DU SOIR A DIX HEURES DU MATIN


En sortant du bureau de poste, Onsime Coche reprit possession de
lui-mme. Depuis trois jours, il n'avait rien, rien vu, rien
appris que l'angoisse d'un homme traqu. C'tait l, non du
reportage, mais de la littrature. Alors qu'il aurait tout voulu
savoir, il ignorait tout, et comprenait que l'ignorance devait
tre, pour un vrai coupable, un grave motif d'nervement. De plus,
dtail qui avait sa valeur, il n'avait pas chang de linge; son
faux col douteux le gnait; ses manchettes taient sales, il se
sentait mal  son aise.  sa gne morale s'ajoutait une gne
physique. Il rsolut d'aller chez lui, aprs l'extinction du gaz
pour ne pas tre vu par la concierge, et, vers minuit, s'arrta
devant sa porte. Javel, qui s'tait rapproch doucement, eut en le
reconnaissant un sourire de triomphe. La bte venait se prendre au
pige. Il reprit sa faction, ne perdant pas de vue l'entre. Des
agents le voyant regarder la maison avec insistance lui dirent,
bourrus:

-- Qu'est-ce que vous attendez l?

Il rpondit, presque sans dtourner la tte:

-- Sret, et leur montra sa carte.

Au bout d'une demi-heure, Coche n'tait pas redescendu. Javel
pensa:

-- Aurait-il l'audace de coucher chez lui?... Aprs tout, s'il
n'est pas coupable, si son dpart n'est li en aucune faon 
l'affaire, cela n'a rien de surprenant. Il est entr avec le
patron dans la chambre du boulevard Lannes et peut fort bien avoir
laiss tomber les bouts de papier... Pourtant, pourtant...

Un tel dsir, un tel besoin de savoir le tenaillait, qu'il ne
sentait plus le froid. Les passants devenaient de plus en plus
rares et le guet n'en tait que plus facile. Il marchait de long
en large, sr que le journaliste ne pourrait plus sortir sans
qu'il le vt. Vers deux heures, la porte s'ouvrit enfin. Coche
demeura un instant immobile, et referma sans bruit. Javel le vit
hsiter, puis faire un pas, regarder  droite et  gauche, et
enfin partir, droit devant lui. Il lui laissa prendre quelques
mtres d'avance, et se mit en marche  sa suite. Ils descendirent
ainsi jusqu'aux boulevards, gagnrent les quais par la rue de
Richelieu et traversrent la Seine.

-- Du diable si je sais o il m'emmne, murmura Javel en le voyant
remonter dans la direction de la place Saint-Michel; mais o qu'il
aille je ne le lcherai pas avant de l'avoir couch.

Coche prit le boulevard Saint-Michel et s'arrta prs du
Luxembourg, semblant s'orienter.

-- Qu'est-ce que a veut dire? pensa Javel. Il connat srement le
quartier... et il a l'air de ne pas savoir ce qu'il veut...

Et il ajouta  mi-voix:

-- Allons, mon vieux, c'est l'heure de te coucher...

Juste au mme moment, Coche se tourna vers lui. Leurs regards se
croisrent. Javel ne bougea pas, mais Coche tressaillit et
repartit, d'un pas plus rapide, dans la direction de
l'Observatoire. Le boulevard tait dsert, et le policier
regardait sur le trottoir, sec et tout blanc, fuir l'ombre du
journaliste. Cette course vers un but inconnu l'nervait. Il
commenait  sentir la fatigue, le froid. Par instants il
prouvait la tentation de sauter sur Coche et de lui mettre la
main au collet. Mais, s'il tait innocent, quelle faute! c'tait
la rvocation, le scandale! Il continuait donc  marcher, les
poings serrs, mchant sa rage. Coche finirait bien par entrer
dans une maison, et il lui faudrait encore attendre, jusqu'au
jour, par cette nuit glaciale, avec le ventre creux, les pieds
gels et les doigts engourdis. Tout  coup, une voix, derrire
lui, fit doucement:

-- Bonjour Javel.

Il se retourna et reconnut un collgue de la Sret. Du coup, la
gat lui revint. Il mit un doigt sur ses lvres, entrana son
camarade par le bras, et lui dit trs bas:

-- Chut! mfiance...

-- Tu as quelque chose?

-- Oui, l devant nous,  vingt mtres...

-- Srieux?

-- Tu parles!... Je crois que je tiens... Mais je ne peux pas te
le dire pour l'instant. coute, si tu n'es pas trop fatigu, je te
propose une affaire. Prends mon homme en filature, il y a peut-
tre quelque chose de tout premier ordre...

-- Et on ne peut pas savoir?...

-- Pas maintenant. Dans quelques heures, ce matin... Moi, je suis
reint, et puis, je crois que le client m'a vu et que je suis
brl. Il ne se mfiera pas de toi. a va?

-- Peuh! fit l'autre, si a te rend service! Tu veux que je le
couche...

-- D'abord; ensuite que tu ne lches pas sa porte. Demain matin, 
dix heures, fais-moi prvenir de l'endroit o il aura fini sa
nuit, et de celui o je peux venir te relever. Je serai devant le
16 de la rue de Douai. Mais pour l'amour de Dieu, ne le lche pas
d'une semelle. Jamais nous n'aurons peut-tre de plus belle partie
 jouer... et tu auras ton morceau de gteau, je te le garantis,
si a russit...

-- Tout a, c'est bien gentil, mais je voudrais savoir tout de
mme...

-- Eh bien, fit Javel, sentant que son camarade hsitait, et qu'il
fallait jouer franc jeu pour ne pas risquer de tout perdre, eh
bien, je file probablement l'assassin du boulevard Lannes.

Il n'tait pas certain le moins du monde que Coche ft coupable,
mais il se rendait compte que s'il hsitait, l'autre refuserait
peut-tre de marcher. L'appt d'une telle capture suffit  dcider
le policier qui dit encore, tant la chose lui paraissait
formidable:

-- Tu es sr?

-- Sr, rpondit Javel avec autorit. Tu vois que cela vaut le
drangement.

-- Tu peux compter sur moi. Je le tiens bien.

-- Et surtout, pas de gaffe. Le bougre a de l'oeil et des
jambes...

-- Moi aussi.

--  dix heures, quelqu'un aux nouvelles, 16, rue de Douai?

-- Compris...

Javel fit demi-tour et redescendit vers l'intrieur de Paris. Il
tait tranquille. Coche ne lui chapperait pas, et s'il s'tait
tromp, nul, sauf le camarade intress  prsent au mme titre
que lui  ne pas bruiter l'affaire en cas d'insuccs, ne
connatrait l'emploi de sa nuit.

Depuis le Luxembourg, Coche n'avait plus tourn la tte. Il allait
devant lui, au hasard, plus averti du danger par son instinct que
par le regard chang avec le policier. Par instants, il
ralentissait sa marche pour mieux entendre le bruit de ce pas qui
se mesurait sur le sien. Une seconde, lorsque les deux policiers
s'taient rencontrs, il s'tait cru sauv.  ce moment, s'il
avait trouv une rue transversale, il aurait fui  toutes jambes,
mais bientt le bruit de pas lui tait parvenu, plus net, et il
avait compris que deux hommes au lieu d'un taient  sa poursuite.
Il retrouvait dans sa course des angoisses pires que celles de la
nuit du crime, quand il remontait seul le boulevard dsert. La
mme peur de l'inconnu le tenait, le mme silence que rien ne
traversait, emplissait ses oreilles; plus le terrain s'allongeait
au-devant de lui, plus il se htait et moins il croyait avancer.
Il sentait des regards peser sur sa nuque, devinant les voix
chuchotantes, comme si l'imperceptible frisson qu'elles mettaient
dans l'air tait arriv en ondes sonores jusqu' lui. Son
excitation nerveuse tait telle, qu'il serra la crosse de son
revolver, rsolu  faire brusquement demi-tour et  tirer. Seule,
une pense, vraiment extraordinaire, l'empcha de commettre cet
acte insens: la peur de ne trouver personne devant lui, et de se
rendre compte qu'il tait hallucin.

La folie lui tait toujours apparue comme un spectre effrayant, et
l'ide qu'il lui faudrait se rendre compte d'une dfaillance de sa
raison, l'pouvantait. Or, il sentait qu'il n'tait plus matre de
lui, et que l'horrible peur s'installait dans son cerveau,
paralysant sa volont, faussant son jugement. Bientt la fatigue
l'envahit, cette fatigue brusque, qui coupe bras et jambes, contre
laquelle on sent qu'on ne pourra lutter, qui vous met du plomb aux
semelles, et fait tout oublier, chagrins, prils, remords. Il
titubait, pris d'un besoin de sommeil imprieux, torturant comme
la faim, comme la soif. Les dents serres, l'pouvante  la gorge,
il se rptait:

-- Avance... Avance...

Tout au bout de l'avenue d'Orlans, prs de la barrire, il
aperut la lanterne ronde d'un htel. Il sonna, attendit, appuy
contre le mur, que la porte s'ouvrit, demanda une chambre, se jeta
tout habill sur son lit, sans mme prendre la prcaution de
fermer le verrou ni de tourner la clef, et s'effondra dans le
sommeil comme on s'effondre dans la mort.

Deux minutes plus tard, le policier qui se souciait peu de finir
sa nuit  la belle toile, sonnait  son tour, et, de l'air le
plus naturel du monde, disait au garon:

-- Donnez-moi une chambre a ct de celle de mon ami qui vient
d'entrer. Quand il s'veillera, vous me prviendrez, mais ne lui
dites pas que je suis l. Je lui fais une blague...

Il monta l'escalier  pas de loup, et le garon sorti, colla son
oreille  la muraille. La respiration de Coche tait pesante et
cadence. Alors, il s'tendit sur son lit, et, sr de ne pas le
manquer, s'endormit  son tour.

Cette nuit-l, Coche rva qu'il tait dans une prison, et qu'un
gardien surveillait son sommeil: la ralit se rapprochait
trangement du rve. Depuis quelques heures, il avait cess d'tre
libre pour n'tre plus qu'une bte traque qui, peu  peu, allait
sentir se rtrcir tout autour d'elle, le cercle infranchissable
des limiers...

 8 heures du matin, Javel reprit sa faction devant le 16 de la
rue de Douai. Il aurait pu monter tout simplement chez Coche, et
parler  la femme de mnage; il prfra viter la concierge, et
attendit sur le trottoir qu'elle sortt. Comme il est sans exemple
qu' Paris une concierge demeure plus d'une heure dans sa loge,
surtout le matin,  l'heure o les cancans s'veillent, il tait
sr de pouvoir bientt passer sans tre vu. Quelques minutes plus
tard, en effet, la concierge sortait. Il en profita pour entrer.
Il ignorait  quel tage demeurait le journaliste, mais ce lger
dtail ne l'arrta pas, et, sonnant  la premire porte venue, il
demanda:

-- M. Coche, s'il vous plat?

-- Ce n'est pas ici, c'est au quatrime.

-- Je vous demande pardon...

Au quatrime, une vieille femme vint lui ouvrir:

-- Monsieur est l? fit-il du ton d'un homme qui pose cette
question pour la forme, certain qu' pareille heure Monsieur est
l.

-- Non, Monsieur...

Il sourit:

-- Dites que c'est moi... il me recevra srement... Vous n'aurez
qu' faire passer mon nom, Monsieur...

-- Mais, je vous assure que Monsieur n'est pas l.

-- J'aurais cru... C'est bien ennuyeux... Vous ne savez pas quand
il rentrera?...

La femme leva les bras:

-- Je ne sais plus maintenant. Voil quatre jours qu'il est
parti... Il peut rentrer d'un moment  l'autre, comme il peut ne
pas rentrer.

-- C'est que, murmura Javel, j'aurais bien besoin de le voir...

-- Qu'est-ce que vous voulez? fit la femme, entrez... peut-tre il
va revenir...

-- Oui... je vais attendre un instant.

Il pntra dans le cabinet de travail et s'assit, se demandant
comment il pourrait engager la conversation. Mais il n'eut pas 
faire le moindre effort d'imagination. La femme de mnage se
chargea de tout, et sans qu'il lui post la moindre question,
rpta:

-- Oui, voil quatre jours qu'il n'est pas rentr. C'est drle, vu
que d'habitude il ne s'absente jamais sans prvenir. Il y a l
pour lui des lettres, des dpches; des personnes le demandent, et
on ne peut pas les renseigner...

-- Peut-tre est-il all dans sa famille?

-- Oh! srement non. Sa valise est l... et puis, il est parti
drlement...

-- Vous l'avez vu partir?

-- Non. Quand je suis arrive ici le matin, j'ai trouv le lit
dfait, ses habite de soire sur une chaise... J'ai tout rang,
nettoy. Comme d'ordinaire il ne sort jamais avant onze heures, a
m'a bien un peu tonne; en rentrant chez moi, pour djeuner, je
ne sais pas pourquoi, a me trottait par la tte et vous ne savez
pas quelle ide m'est venue?... (il faut vous dire qu'une fois
dj, il tait parti comme a de trs bonne heure, pour aller se
battre en duel) je me suis dit que c'tait peut-tre bien a,
encore...

-- Oh! croyez-vous?... Je l'aurais su...

--  prsent, je dis comme vous. Mais sur le moment, ce qui me
faisait croire, c'est qu'on aurait dit qu'il s'tait disput. Lui,
d'habitude si soigneux, vous savez bien, puisque vous tes son
ami...

-- Oui, oui, s'empressa de rpondre Javel, trs soign...

-- Eh! bien, son plastron tait tach de sang et...

-- Et? fit le policier prodigieusement intress...

-- Le poignet de sa chemise tait tout froiss, dchir, et il
avait perdu un de ses boutons de manchettes, un de ses boutons...
qu'il y tenait tant...

-- Ses boutons en or avec des turquoises?

-- Je ne sais pas comment a s'appelle...

-- Enfin?... dit Javel, bgayant presque de joie.

Des petites pierres bleues...

-- C'est a. Eh! bien, la boutonnire tait arrache, et le bouton
manquait, alors vous vous seriez dit comme moi qu'il s'tait
disput, vu que c'tait un bon garon, mais...

Javel s'empressa d'interrompre la vieille femme. Tout ce qu'elle
pouvait dire maintenant tait sans intrt, auprs de ces deux
dclarations formidables: du sang sur la chemise, et surtout la
disparition d'un bouton, dont la description rpondait  celle du
bouton trouv dans la chambre du crime!

Mais encore la chose lui semblait si prodigieuse, le hasard avait
l'air de tout prparer pour lui avec une telle complaisance, qu'il
voulut voir et savoir tout de suite. Aussi, dit-il, feignant
l'tonnement:

-- tes-vous sre?...

-- Comment si je suis sre? Puisque vous connaissiez ses boutons,
vous allez juger. J'ai gard la chemise tout exprs, dans le cas
qu'il ne s'en serait pas aperu, et qu'il aurait cru, que moi, je
l'aurais perdu. Je vais vous montrer.

Elle passa dans la chambre  coucher, mais  peine y tait-elle
entre, qu'elle s'cria:

-- Ah! a, par exemple, c'est trop fort! il est venu depuis hier
et il a chang de linge! L'armoire est toute sens dessus
dessous... Tenez, dans le panier, voil sa chemise de flanelle;
elle n'y tait pas hier...

-- Diable, songea Javel, est-ce que par hasard, en venant cette
nuit, il aurait fait disparatre la chemise macule de sang et le
bouton de manchette? Je sais bien que la vieille serait toujours
l pour reconnatre celui que nous avons, mais ce serait moins
net, et moins brillant surtout...

Il la suivit dans la chambre  coucher, tout en murmurant:

-- Qu'est-ce que vous dites l?... qu'il a chang de linge ici,
hier?...

-- Et je suis bien sre de ce que je dis... Voil sa chemise de
flanelle qu'il ne met que pour le matin; hier, il n'y avait dans
le panier de linge que la chemise de soire, avec sa tache de
sang... l... et son poignet dchir ici... Quant  l'autre bouton
de manchette que j'ai retir, il est... sur la chemine... vous
voyez que je ne vous mens pas...

On aurait mis entre les mains du policier la plus admirable des
pierres prcieuses, qu'il l'et contemple avec moins de joie,
d'amour, que ce bijou sans valeur. Il le tournait, le retournait,
et plus il le maniait, plus il le frlait de ses doigts
tremblants, plus son oeil s'allumait de plaisir, plus la certitude
s'tablissait en lui, qu'il tait identiquement pareil au bijou
ramass boulevard Lannes.

Ainsi, en moins de vingt-quatre heures, guid par un chiffon de
papier portant des lettres sans suite, il tait parvenu 
claircir ce mystre qui paraissait indchiffrable! Tant qu'il
n'avait eu contre Coche, que le morceau d'enveloppe, il n'avait
pas os formuler son soupon. Mais, l, le doute n'tait plus
possible. Tout apparaissait avec une nettet extraordinaire. La
tache du plastron? Du sang qui avait rejailli! la manche dchire,
le bouton arrach?... Tout dans la chambre du meurtre n'indiquait-
il pas que le vieillard s'tait dfendu dsesprment, qu'il y
avait eu lutte, corps  corps?...

Une seule chose, demeurait louche, inexplicable: l'attitude de
Coche depuis la dcouverte du crime, son sang-froid souriant, son
dsir de revoir, avec le Commissaire, le corps de la victime -- sa
victime! Enfin, comment expliquer qu'un garon tranquille,
heureux, honorable, soit devenu subitement un voleur, un
criminel!...  moins d'admettre la folie... Mais, cela n'tait
plus de son ressort. Sur un indice que d'autres avaient jug sans
valeur, il n'avait pas craint de partir en campagne, et la piste
sur laquelle il s'tait engag l'avait conduit au but avec une
rapidit surprenante: il n'en demandait pas davantage. Dans une
heure, l'affaire serait termine, Coche serait arrt, boucl... 
moins que le camarade ne l'ait laiss filer...  cette seule
pense, une rage lui traversa l'esprit, et, pour se rassurer lui-
mme, il se rpta:

-- Ce n'est pas possible. Il n'a pas fait a!

Maintenant qu'il savait tout ce qu'il pouvait savoir, il tait
trop impatient d'avoir des nouvelles de celui qu'il considrait
dj comme son prisonnier, pour continuer  bavarder une minute de
plus avec la vieille. Il regarda sa montre et dit:

-- Je ne peux plus l'attendre. Je m'en vais, mais je reviendrai...

Et, en prononant ces mots: Je reviendrai, il sourit malgr lui,
trouvant un charme tonnant  exprimer cette pense si simple, et
cependant si lourde de menaces. Sous la vote, il croisa la
concierge, mais ne s'arrta pas. Quand il arriva dans la rue, il
tait exactement neuf heures et demie. Un homme faisait les cent
pas. Aussitt qu'il le vit l'homme vint  lui, et dit entre les
dents:

-- Javel?...

-- Parfaitement, fit le policier, et il ajouta:

O est-il?

--  l'htel qui fait le coin de l'avenue d'Orlans et du
boulevard Brune... Avec le camarade.

-- Trs bien. Saute dans un fiacre, va les rejoindre, et retenez-
le pendant une heure. Au besoin, n'hsitez pas  lui mettre la
main au collet. Je prends tout sur moi, ne craignez rien, tout va
bien.

L'homme partit. Javel monta en voiture, donna l'adresse du
Commissariat, et, rassur, triomphant, se frotta les mains. Pour
l'instant, il n'entrait dans sa joie aucun espoir de gratification
ni d'avancement. Il tait pris par le seul plaisir du succs, par
un plaisir neuf, dsintress, et se sentait envahi d'un orgueil
tel qu'il n'et pas cd son secret pour une fortune.

En arrivant, il trouva dans l'escalier un camarade qui lui glissa:

-- Monte vite. Le patron t'attend. Je crois qu'il va te raconter
quelque chose.

Javel haussa les paules et rpondit, sans se presser:

-- a va... a va...

Il s'attendait  une rprimande pour avoir quitt son service sans
prvenir, et sans chercher les ordres. Les vnements avaient pris
une tournure telle qu'il n'avait eu ni le temps, ni l'ide, de
prter la moindre attention  ces dtails. Bien plus, il ne lui
dplaisait pas d'tre mal reu: il mnageait ainsi un effet plus
certain  la nouvelle qu'il apportait. Aussi, lorsqu'il fut devant
son chef, laissa-t-il passer l'orage sans l'arrter par la moindre
protestation.

Le Commissaire tait d'autant plus nerveux qu'un juge
d'instruction venait d'tre commis pour suivre l'affaire, et qu'il
allait se trouver dans l'obligation de lui transmettre un
commencement d'enqute ridiculement pauvre. Il saisit donc
l'occasion de faire retomber sa colre sur quelqu'un.

Il tait vraiment extraordinaire qu'un inspecteur en prt ainsi 
son aise! Qui avait donn  Javel l'autorisation de ne pas
revenir? Il l'avait charg d'une mission, et Javel se permettait
de donner simplement un coup de tlphone! Si pourtant il avait eu
besoin de lui?... Et il en avait eu besoin... Les autres
inspecteurs taient occups; il comptait sur lui, l'avait attendu
jusqu' huit heures. Si  ce moment il avait eu un homme sous la
main, il tiendrait peut-tre la bonne piste maintenant. Qu'avait-
il  dire  cela? Quelle explication, quelle excuse pouvait-il
donner de son sans-gne?

-- Monsieur le Commissaire, dit enfin Javel, en choisissant ses
mots, vous pensez bien qu'il a fallu un motif grave pour
m'empcher de faire mon service, comme vous dsirez qu'il soit
fait. Ce motif, le voici: Suivez-moi; dans moins d'une heure, je
vous aurai montr l'assassin du boulevard Lannes, et vous n'aurez
plus qu' l'arrter. Vous voyez que je ne me suis pas amus cette
nuit, et, quant  votre piste --  moins qu'elle n'ait t la mme
que la mienne -- je puis vous garantir qu'elle ne valait rien.

Le Commissaire l'coutait bouche be. La nouvelle lui paraissait
tellement invraisemblable, qu'il se demandait si l'inspecteur ne
se moquait pas de lui, et qu'il lui dit, plutt pour tre sr
d'avoir bien entendu, que par manque de confiance dans sa
perspicacit:

-- Rptez-moi ce que vous venez de me dire?

-- Je vous rpte que je tiens l'assassin du boulevard Lannes, et
que dans une heure vous le tiendrez, vous aussi.

-- Enfin, comment en tes-vous arriv?...

-- coutez, Monsieur le Commissaire, si sr que je sois de mon
fait, il n'y a pas de temps  perdre: mieux vaut tenir que courir:
partons. En route je vous donnerai tous les dtails que vous
voudrez. Pour l'instant, je vais vous en fournir un qui n'est ni
le moins surprenant, ni le moins dcisif: l'homme qui a tu le
vieux du boulevard Lannes, l'homme que j'ai fil toute la nuit,
l'homme qu'un camarade a couch avenue d'Orlans et qu'il garde 
cette heure, l'homme enfin que vous allez arrter de ce pas se
nomme Onsime Coche.

-- tes-vous fou? s'cria le Commissaire.

-- Je ne pense pas... et, quand je vous aurai dit que le bouton de
manchette trouv prs du cadavre a son frre jumeau sur la
chemine d'une maison portant le numro 16 de la rue de Douai,
vous reconnatrez comme moi, qu'il ne sera pas sans intrt de
demander  M. Coche Onsime, ce qu'il faisait dans la nuit du 13.




CHAPITRE VIII

L'INQUIETUDE


Onsime Coche s'veilla vers dix heures et demie, la tte lourde
et les membres reposs. Durant la nuit, tant de rves fantastiques
avaient travers son sommeil, que ses ides avaient peine  se
runir. Il s'tonna d'abord de se trouver dans cette chambre qu'il
n'avait jamais vue, et d'tre tout habill sur son lit. Il faisait
froid. Autour de lui tout tait triste, inconfortable et sale. Des
chiffons froisss dpassaient la trappe rouille  la chemine.
Aux murs, le papier clair  fleurs ross et bleues, se moirait de
taches d'humidit ou de graisse. Le lit tait douteux. Le couvre-
pieds rapic laissait passer par endroits des flocons d'toupe
jauntre, et,  un porte-manteau plant de ct, pendait une
vieille jupe de femme. Ce fut seulement aprs avoir regard
pendant un moment tout cela que le souvenir de son retour chez
lui, de sa course  travers Paris, au hasard des boulevards et des
rues et de sa certitude d'avoir t suivi, au moins depuis le
Luxembourg, lui revint. Il essaya de raisonner froidement:

Il avait t suivi?... tait-ce bien vraisemblable?... Pourquoi
choisir l'hypothse la plus complique alors qu'il tait si simple
et si naturel de croire que l'homme qu'il avait crois en haut du
boulevard Saint-Michel, tait un paisible passant?... Cet homme
avait exactement suivi sa route... Et aprs? Il n'tait pas dans
un quartier perdu, en rase campagne!... L'homme pouvait fort bien
rentrer chez lui, et pourtant il n'avait pu se dfendre de
frissonner quand leurs regards s'taient croiss. Son angoisse un
instant apaise le reprit. Il sentit le froid et la tristesse
morne de cette chambre de rencontre, dcor de drame pauvre, taudis
o avaient dfil sans doute toutes les laideurs et toutes les
misres des hommes. Il avait dormi son sommeil d'homme libre,
innocent, sur ce lit dfonc ou peut-tre des escarpes, des
criminels avaient pass la nuit, accroupis, l'oeil grand ouvert
dans l'obscurit, l'oreille au guet, les doigts crisps sur le
couteau... Ces terreurs jadis obscures, vagues dans son esprit,
lui devenaient familires. Il en comprenait la torture, en
excusait l'exaspration, et sentait comment le criminel transform
soudain en bte aux abois, se ramasse dans son coin pour faire
tte  ceux qui le poursuivent, et se jette en avant, non pour
vendre chrement sa vie, mais pour la seule joie froce d'apaiser,
dans le meurtre, l'pouvante des nuits sans fin. Le drame terrible
de la capture se jouait dans son imagination. Il se voyait, lui,
terrass, empoign par des mains brutales; il sentait des souffles
chauds passer sur son visage, et tout cela faisait clore en lui
une sorte d'hrosme de barrire...

Il se leva, s'approcha de la fentre, et, sans oser soulever le
rideau, regarda la rue. Sur le trottoir, un homme allait et venait
 pas lents. Croyant que cet homme levait les yeux vers lui, il
recula, sans cesser d'observer; pour la seconde fois l'homme leva
les yeux. Alors, une sueur glace descendit entre ses paules. Le
doute n'tait plus possible. Cet homme attendait, guettait
quelqu'un, et ce quelqu'un, c'tait lui!... Il voulut chasser
cette pense absurde, mais il ne pouvait plus en dtacher son
esprit, et de nouveau les visions de lutte, qui l'avaient assailli
tout  l'heure, s'talrent devant lui.

 l'heure des pires dangers, l'homme sentant sa faiblesse,
redevient enfant. L'tat du premier ge laisse en nous une trace
si profonde, qu'elle reparat aussitt que notre raison, notre
intelligence acquises, flchissent. La raison de Coche, puise
par les transes de la nuit se troublait insensiblement. Sa crainte
se muait en une sorte d'hbtement si complet qu'il en arrivait 
croire que tout n'tait qu'illusion, fantaisie. Et dans cette
minute poignante, il se mit  jouer involontairement au coupable,
comme lorsqu'il tait petit, il jouait tout seul  la guerre,  la
chasse,  la fois gnral et soldat, chasseur et gibier, prouvant
tour  tour toutes les motions, s'effrayant du bruit de sa voix
et de la fureur de son geste, mimant pour un spectateur imaginaire
qui tait lui, les drames gigantesques et insouponns clos dans
son me d'enfant.

Dans ce jeu sinistre, il tait naturellement le coupable. Il se
savait surveill du dehors. Devant sa maison, des hommes montaient
la garde. D'autres se glissaient dans l'escalier. Il entendait les
marches craquer lentement sous leurs pas. Le bruit cessait, puis
reprenait. Un murmure touff de voix venait jusqu' lui. Il
distinguait bientt des mots, des bribes de phrase:

-- Il y est... Faites attention... Pas de bruit...

Et puis, plus rien... Que faire? Il tait cern de toutes parts...
Sous ses fentres, des espions taient posts. De ce ct, la
fuite tait impossible. Prs de la chemine une porte communiquant
avec une chambre voisine tait ferme par deux crampons de fer:
jamais il n'aurait le temps de les faire sauter... Alors, quoi?
Attendre, que la porte de ce palier s'ouvrt et foncer la tte
basse sur les assaillants?... Oui, c'tait bien cela...

Il prit son revolver, retira la baguette de sret, et accroupi
dans l'angle de la fentre attendit... Les voix (rve, jeu,
ralit?) taient plus distinctes. L'une disait:

-- Au moindre geste... C'est convenu?

Le silence se fit. Pas une voiture ne passait dans la rue. La vie
semblait s'tre arrte soudainement. D'une pice voisine,
arrivait net et cassant, le tic-tac d'un rveil-matin... Tout 
coup on frappa  la porte... La chose parut toute naturelle 
Coche, non que l'ide lui vnt un seul instant que c'tait le
garon entrant pour le service. N'tait-il pas dans son jeu
inconscient, traqu par la police? Elle tait l, derrire cette
porte... La logique voulait qu'il ne rpondt pas: il se tint coi
et assura son revolver. On frappa une seconde fois: mme silence;
soudain, la porte s'ouvrit. Il s'attendait si bien  la voir
s'effondrer sous une pousse violente qu'il demeura stupfait,
oubliant que la veille, il avait omis de la fermer.  peine eut-il
le temps de braquer son revolver, dj des mains s'abattaient sur
lui, maintenant ses paules, tordant ses poignets. La surprise, la
douleur furent si fortes, qu'il lcha son arme, et se laissa
passer les poucettes sans rsistance. Alors seulement il comprit
ce qui venait de se passer, que le jeu tait devenu une ralit,
et qu'il tait pris. Il restait debout, arrach avec une telle
violence  son espce de rve, que les vnements les plus
extraordinaires ne parvenaient plus  l'tonner. Peu  peu, avec
la notion exacte des choses, le sang-froid lui revint; il entendit
la voix narquoise du Commissaire qui disait:

-- Mes compliments, Monsieur Coche!

Et cette voix suffit pour lui rendre le sentiment de la ralit.

Or, par un revirement trange il prouva un soulagement rel. Ce
qu'il redoutait tant depuis quatre jours s'tait produit: il tait
pris!

Il allait donc pouvoir se reposer et dormir, innocent, le sommeil
paisible de ceux qui n'ayant rien  se reprocher, abaissent leurs
paupires sur des yeux o nulle vision de crime n'a pass. Enfin
et, pour la premire fois peut-tre, depuis la nuit du 13, il eut
la notion exacte qu'il atteignait son but, et que son reportage
triomphal commenait. Ses traits se dtendirent insensiblement, il
prit une respiration large, tranquille, et sourit avec un peu
d'ironie mprisante.

Quand on l'eut fouill des pieds  la tte, et qu'on et retourn
le lit, les matelas, les draps, les oreillers, le Commissaire dit:

-- En route...

-- Pardon, fit Coche, -- et il se rjouit de rentendre le son de
sa voix -- serait-il indiscret de vous demander, Monsieur le
Commissaire, ce que signifie tout cela?...

-- Vous ne vous en doutez pas un peu?

-- J'entends bien que vos hommes se sont jets sur moi, qu'ils
m'ont terrass, ligot... j'ajoute mme qu'ils ont serr les
poucettes plus que de raison... mais je ne saisis pas trs
exactement pourquoi ces violences... J'imagine qu'on voudra bien
me renseigner sur ce point... J'ai beau chercher dans ma mmoire,
je n'y trouve pas le moindre souvenir d'un dlit de presse; et en
aurais-je commis un, vous ne m'apprhenderiez pas ainsi, escort
de dix agents de la sret dont Monsieur, ajouta-t-il en dsignant
Javel, qui a eu l'attention charmante de me tenir compagnie depuis
hier soir...

Il avait repris une telle assurance qu'un instant Javel, le
Commissaire et tous les autres se dirent:

-- Ce n'est pas possible! Nous nous sommes tromps...

Mais une rflexion identique leur vint:

-- Pourquoi, s'il n'a rien sur la conscience, nous a-t-il reus le
revolver au poing?

Rflexion qui se doubla pour le Commissaire et pour Javel, d'une
question autrement plus prcise et plus grave:

-- Comment expliquer qu'un de ses boutons de manchettes ait t
trouv prs du cadavre?...

Cela suffit  leur ter jusqu' l'ombre d'un doute. Coche, le
cabriolet au poignet, descendit l'escalier entre deux inspecteurs.

L'htelier, debout sur le pas de sa porte, grogna:

-- Et avec a, j'y suis de ma nuit de chambre!...

-- Mon pauvre homme, fit Coche, vous m'en voyez tout  fait
dsol, mais ces Messieurs ont cru devoir s'emparer de mon porte-
monnaie. En attendant qu'ils me le rendent, adressez-vous  eux...
On le poussa dans une voiture  galerie. En traversant la foule
amasse sur son passage, il eut un mouvement de honte. Quand la
voiture se mit en marche, une voix stridente s'leva:

--  mort l'assassin!  mort!

Dans une foule il se trouve toujours quelqu'un pour tre au
courant de tout. Cette fois encore le secret avait transpir.
Aussitt, de nouvelles hues partirent en fuse, froces,
haletantes, et un grondement monta menaant:

--  mort!  mort!...

En un clin d'oeil, la voiture fut entoure des hommes, des femmes,
des enfants, accrochs aux ressorts, cramponns  la tte des
chevaux, hurlaient:

-- Lchez-le! qu'on le tue!  mort!...

Un inspecteur se pencha vivement  la portire et cria au cocher:

-- Qu'est-ce que vous attendez? Au trot, nom de...

Des agents accourus dgagrent enfin le fiacre qui s'branla parmi
les vocifrations. Les plus acharns se mirent  courir derrire,
s'essoufflant  clamer:

--  mort!  la guillotine!...

Les gens qui, sur le pas de leur porte voyaient passer cette
voiture escorte d'agents cyclistes, se joignaient pendant
quelques mtres au cortge, criant aussi:

--  mort!  mort!...

Enfin,  la hauteur de la rue d'Alsia, un encombrement de la
chausse o deux tramways Montrouge-Gare de l'Est arrivaient en
sens inverse, permit au cocher de prendre un peu d'avance et de
semer les braillards.

Enfonc dans son coin, Coche n'avait pas ouvert la bouche depuis
le dpart. Tout au plus avait-il dit un timide merci quand un des
inspecteurs avait baiss les stores pour le soustraire  la
curiosit du public. Les cris, les menaces de tous ces gens
l'avaient d'abord effray puis coeur. Ainsi c'tait l ce peuple
de Paris, le plus intelligent du monde? Dans ce pays, berceau de
toutes les liberts, dans cette ville d'o s'taient leves toutes
les paroles de justice et de raison, voil de quelle haine aveugle
on entourait un homme dont on ne savait rien que ceci: qu'il tait
tran en prison; voil de quelles imprcations effroyables on
l'accablait, parce qu'une voix, une seule voix, avait cri: 
mort! La terrible partie qu'il avait engage ne lui et-elle fait
sentir et comprendre que cela, il n'et rien regrett des
angoisses traverses, des vexations  subir. Les choses maintenant
allaient prendre une marche normale; l'aventure prodigieuse et
paradoxale commenait de la souris jouant avec le chat.

Son ironie facile, un instant retrouve aprs son arrestation,
tait tombe. La justice lui apparaissait comme une machine
infiniment plus complexe qu'il n'avait cru, d'abord.  ct des
policiers, des magistrats, des juges, restait cette chose obscure
et formidable: Le Public.

Certes, en principe, la voix populaire s'teignait aux portes du
prtoire; certes les juges n'avaient pour les guider que leur
connaissance des faits appuye sur leur science des lois. Mais
quel homme oserait se dire assez fort, assez juste, assez grand,
pour se soustraire totalement  la volont imprieuse des
foules?... Un vrai coupable a presque autant  redouter le verdict
du peuple que celui de ses juges. Les peines, quoi qu'on dise,
varient avec les mouvements d'opinions. Tel crime, aujourd'hui
puni de quelques mois de prison ne conduisait-il pas autrefois son
auteur aux galres? Damiens, rou vif pour avoir port  Louis XV
un coup de canif insignifiant, aurait-il t condamn au vingtime
sicle  plus de deux ans de prison pour insulte envers le chef de
l'tat?...

Le premier interrogatoire sommaire termin, Coche fut enferm dans
une petite cellule du poste.

Derrire sa porte, il entendait causer les agents, et de temps en
temps, l'un d'eux venait jeter un coup d'oeil sur lui, par un
judas.

Vers midi, on lui demanda s'il avait faim. Il rpondit: Oui.
Mais il avait la gorge serre, et la seule pense de la nourriture
lui soulevait le coeur. Pourtant, pour ne pas avoir l'air trop
mu, quand on lui tendit la carte d'un restaurant voisin, il fit
son menu -- au hasard d'ailleurs. On lui apporta sa viande toute
dcoupe, et ses lgumes, dans de petites assiettes paisses et
lourdes.  force d'avoir t heurtes et laves, leur mail avait
clat par endroit, et l'eau grasse s'infiltrant entre les fentes,
y avait tendu des taches grises craqueles. Il essaya de manger,
ne put avaler une bouche, mais il but avidement sa bouteille de
vin et sa carafe d'eau, aprs quoi, il se mit  aller et venir
dans sa cellule, pris d'un dsir de mouvement, d'air, de libert.
Sauf les menottes qui lui avaient un peu serr les pouces, il
n'avait pas t maltrait. Il avait cru les agents plus brutaux,
plus revches, et s'tait dj prpar  parler haut, au nom de
son droit d'homme innocent et devant tre trait comme tel, tant
que les tribunaux ne l'ont pas frapp. Il s'tait imagin,
surtout, que lui-mme serait bien diffrent de ce qu'il avait t.

Au cours des derniers jours couls, quand il rflchissait  ce
que serait son attitude aprs son arrestation, il croyait
conserver sa vigueur et sa gat, quelques heures de prison
avaient suffi  modifier ses penses. Peu  peu, l'exceptionnelle
gravit de son acte commenait  lui apparatre, et, avant mme
que d'avoir pris contact avec la justice, il s'effrayait de tout
ce qui l'entourait. Cependant, toutes ses penses avaient une
conclusion rassurante.

Quand j'en aurai assez, je ferai cesser la comdie, et voil.

Avec le jour tombant, ses ides prirent un tour plus triste.

Rien n'voque mieux les douceurs de l'intimit, la chambre tide,
o brle la bche silencieuse, la lampe et le grand rond tal sur
la nappe, et la tideur de la bonne maison, que le petit froid
tratre qui, le soir, se rpand dans les pices sombres o
viennent mourir assourdis, tous les bruits de la rue. Les agents
groups autour d'une table avaient allum une mauvaise lampe, et
l'odeur du ptrole se mlait au relent de cuir et de drap mouill
qui le gnait depuis le matin. Pourtant, dress sur la pointe des
pieds, l'oeil au judas, il regardait avidement ces gens paisibles
accouds dans des poses lasses, et surtout cette lampe au verre
brch, piqu de taches rousses, mais d'o venait un peu de la
clart qui lui manquait dans sa cellule. Vers six heures, on
ouvrit sa porte. Il crut qu'on allait l'interroger, mais un agent
lui passa le cabriolet et le poussa dans le poste. Il se trouva l
avec deux pauvres diables dguenills, un ple voyou qui ricanait,
la cigarette au coin des lvres, et deux filles qui lui
rappelrent celle qu'il avait vue la nuit sur le boulevard Lannes.
Un garde municipal fit dfiler devant lui les prisonniers, les
compta, puis un par un, les fit monter dans la voiture cellulaire
qui stationnait devant la porte. Coche passa le dernier et
entendit un des agents dire au garde en le dsignant:

-- Tche un peu d'ouvrir l'oeil pour celui-l!

Il n'eut qu'un pas  faire pour traverser le trottoir, et,
machinalement dtourna la tte pour ne pas rencontrer les regards
des badauds.

Comme il avait les mains lies, on dut l'aider  monter. On le fit
entrer dans le dernier boxe. Il s'assit, les genoux heurtant les
planches. La porte se ferma sur lui et la voiture, au trot de ses
deux vieux chevaux, se mit en route, dansant sur le pav.

Cette fois, la grande preuve commenait. Elle s'annonait dure,
mais quelle joie ce serait pour lui de se jouer des magistrats, de
la police; de les surprendre en flagrant dlit d'erreur ou de
partialit, et de leur arracher enfin, sans qu'en aucun moment,
ils pussent se dfier, ces interviews uniques qui le classeraient
en tte des plus ingnieux parmi les journalistes...

Il se disait cela, plutt pour se donner du courage que par
conviction, conservant, il est vrai, l'espoir de retrouver sa
bonne humeur et la lucidit de son esprit aprs une nuit de repos.

Le lendemain, et le jour qui suivit, il ne vit que ses gardiens.
Bien que la solitude lui pest, il se sentit d'abord moins
angoiss qu'il ne l'avait t, lorsqu'il se promenait libre dans
Paris.

Tout le jour, il restait tendu sur son lit; la nuit il dormait
assez bien, gn seulement par la lumire de la lampe lectrique
place exactement au-dessus de sa tte. Puis, peu  peu, la
surveillance constante dont il tait l'objet, l'irrita. Aprs
avoir redout la solitude, il la souhaita complte. La pense que
tous ses gestes taient pis, tous ses mouvements suivis, lui
devint odieuse, et un doute, repouss d'abord, puis, d'heure en
heure plus poignant, grandit en lui:

Pourquoi? Sur quel indice l'avait-on arrt?

Certes, il s'en doutait, mais, jusqu'ici, personne ne le lui avait
dclar d'une faon formelle, si bien qu'il se trouvait
emprisonn, au secret, sans connatre officiellement la raison de
son arrestation. Si pourtant il tait accus d'un autre crime?
Vingt histoires de forats reconnus innocents dans la suite
venaient  son esprit. Il se sentait arm suffisamment pour se
dfendre contre une accusation dont il avait lui-mme tabli
toutes les bases, mais non contre les charges que le seul hasard
pouvait avoir amasses sur lui.

Quand son esprit parvenait  s'affranchir de cette angoisse, une
autre question se posait:

Comment avait-il pu tre pris aussi vite? Quelle imprudence avait
mis la sret sur sa trace? Qu'avait-on trouv qui permt de le
dsigner formellement? Tout ce qu'il avait plac  dessein dans la
chambre du crime, le bouton de manchette aussi bien que les bouts
d'enveloppe, tait destin  fortifier,  appuyer des
prsomptions, mais il ne trouvait rien dans son attitude qui ft
capable d'expliquer comment on avait t amen  chercher de son
ct.

Il se demandait si, ds la premire heure, des forces inconnues ne
l'avaient pas environn. S'il n'avait pas t suivi la nuit mme
du crime.

Il essayait de se remmorer tous les visages entrevus, dans la
rue, au restaurant,  l'htel: Aucun ne rpondait  l'ide qu'il
se faisait de l'tre mystrieux qui, durant quatre jours aurait
volu dans son ombre. Et l encore l'inconnu l'pouvantait.

D'invraisemblable qu'elle tait d'abord, cette pense lui sembla
possible, de possible elle lui sembla probable, certaine...

Ainsi, pensait-il, j'ai vcu quatre jours, accompagn d'un tre
qui ne m'a pas quitt, dont les regards pesant sur moi, m'ont
peut-tre dict tous mes gestes!... Qui sait?... peut-tre aussi,
cet tre fut-il mon matre avant mon entre dans la maison du
crime?... Si, pourtant, il m'avait suggr l'ide de la comdie
que j'ai joue et que je joue encore?... Je serais en son pouvoir,
je serais sa chose; il me dicterait mes actes, mes paroles... 
travers les murs de ma prison, il substituerait sa volont  la
mienne, et moi, vivant, agissant et pensant, je ne serais plus
qu'une loque avec la forme humaine, et l'apparence de la vie,
l'apparence de la volont?... Alors, s'il lui plaisait, demain,
dans une heure, de me faire m'accuser d'un crime que je n'ai pas
commis, d'effacer de ma mmoire les dtails prcis de cette
nuit... j'obirais encore?

Son exaltation croissait de minute en minute. Il se mettait 
crire nerveusement, consignant les moindres faits de sa vie, les
relisant pour s'assurer qu'ils s'enchanaient logiquement, qu'il
retrouvait dans ses notes la trace de sa pense propre.

De tous temps, il avait redout le merveilleux. Sans jamais
parvenir  n'y pas croire, il n'osait nier l'influence des
esprits, leur prsence immatrielle dans le monde des vivants,
leur intervention dans les vnements de l'existence. Bien qu'il
ne ft pas spirite, il ne s'tait jamais senti le courage de rire
devant une table tournante, et chaque fois qu'il avait entendu les
coups mystrieux frapps par les pieds, il avait reu la mme
commotion violente, et frmi du mme doute menaant.

Tout cela, loin de le pousser  l'aveu spontan de la supercherie,
le rduisait  un tat de faiblesse et de docilit prodigieux. Il
se disait: Si nul autre que moi n'a voulu ce qui arrive, je
saurai dlier ce que j'ai li, dvider l'cheveau emml par mes
doigts; mais si des volonts suprieures m'ont fait agir, si je ne
fus qu'un instrument entre les mains d'un autre... tout ce que je
voudrais ne servirait  rien, puisque aussi bien je ne pourrais
rien tenter, qui ne me soit dict par celui auquel il est
impossible que je n'obisse pas...

Bientt il vcut dans un rve, insensible  tout, attendant avec
une patience et un fatalisme d'Oriental, que les vnements, se
succdant, voulussent donner corps  ses doutes. Ainsi coula en
lui une sorte de bonheur vague, fait surtout d'indiffrence, et le
troisime jour, quand il monta en voiture pour se rendre au
cabinet du juge d'instruction, il eut devant ses gardiens une
attitude telle qu'ils crurent un instant que le secret avait
abattu sa volont, et qu'il avouerait avant un quart d'heure.




CHAPITRE IX

L'ANGOISSE


La lgende se plat  peindre les juges d'instruction avec une
face maigre, des lvres minces, et une lueur menaante dans les
yeux. Au dire de certains, leur regard aurait on ne sait quel
pouvoir fascinateur pareil  celui des grands oiseaux de proie;
par dfinition, le magistrat instructeur est le premier et le plus
redoutable ennemi de l'accus. Il est (malgr que la loi ait voulu
garantir les prisonniers contre son caprice, son parti pris, son
arbitraire), le matre de leur honneur, de leur libert, de leur
vie. Cynique et retors, il frle le code, sans jamais le heurter;
il n'a plus le droit de mettre le prvenu au secret, de
l'interroger hors de la prsence de son avocat, mais il tourne la
difficult en retardant sa comparution devant lui, en ne posant
que des questions d'apparence assez simple pour ne pas veiller
ses craintes; et si, par aventure, le prvenu devinant le pige
refuse de parler s'il n'est assist de son dfenseur, il souscrit
 sa demande, se rservant de l'interroger dans la suite de telle
sorte que l'avocat ne puisse lui tre d'aucun secours.

Onsime Coche savait tout cela, et c'est pour en rendre compte
avec toute l'exactitude possible, qu'il s'tait engag dans cette
affaire.

Or, le juge tait un petit homme tout rond, avec une figure
replte, et de bons petits yeux qui semblaient rire sous les
lunettes. Il fit asseoir le journaliste devant lui et fouilla dans
ses dossiers tout en le regardant  la drobe. Cet examen
sournois acheva d'nerver Coche qui se mit  tapoter du bout du
doigt sur le bord de son chapeau.

Un homme peut dissimuler sa pense, mentir avec les yeux,
conserver malgr tout un regard et une impassibilit tels que pas
un de ses muscles ne bouge, ragir mme contre la rougeur qui
monte  son front ou la pleur qui l'envahit, mais ses mains ne
peuvent pas, ne savent pas mentir.

Nos mains ne nous appartiennent pas; notre volont demeure sans
prise sur elles; nos mains intelligentes, sottes, clines ou
brutales, sont les tratresses que nous portons avec nous, et le
juge ne quittait pas des yeux les mains de Coche. Quand il les vit
frmir, il se dit que le moment de frapper le premier coup
approchait; quand il les vit se crisper, il releva la tte et
commena l'interrogatoire par quelques formalits indispensables:
nom, ge, profession, etc., puis il reprit l'examen de ses
dossiers tandis que Coche, de plus en plus nerv, crispait les
poings sur ses genoux. Alors, jugeant la minute propice, sans
autre prambule, le juge lui dit:

-- Voulez-vous m'expliquer pourquoi vous avez brusquement disparu
de votre domicile, et comment il se fait qu'on vous ait retrouv
il y a trois jours dans un htel borgne de l'avenue d'Orlans?...

Coche s'attendait  toute autre entre en matire aussi ne ft-ce
pas d'une voix aussi assure qu'il l'et souhaite, qu'il
rpondit:

-- Je dsirerais avant de vous renseigner sur ce point, savoir
pour quel motif je suis ici.

-- Vous tes ici parce que vous avez assassin M. Forget,
boulevard Lannes.

Coche respira. Jusqu' cette minute, bien que la chose ft
invraisemblable, il n'avait pu oublier sa premire crainte: Si
j'tais accus d'un autre crime? Il rpliqua donc avec un
tonnement qu'il avait trop longuement prpar pour bien le jouer:

-- a, par exemple, c'est plus fort que tout!...

Et aprs un temps, il ajouta:

-- D'autant que si je saisis la nuance, vous ne dites pas que je
suis accus de ce crime, mais bien que j'en suis convaincu?

-- Il y a vraiment plaisir  causer avec vous, fit le juge. Vous
comprenez  demi-mot.

-- Vous me flattez, en vrit, Monsieur, mais, mme pour rpondre
 votre politesse par une autre, il ne me parat pas possible de
me reconnatre coupable d'un crime que je n'ai pas commis...

-- Je vais reprendre ma premire question; vous y rpondrez, et si
vous me prouvez que vous tes innocent, je vous remets en libert,
instantanment.

-- Ah! songea Coche, tu me la donnes trop belle; voil qui ne fera
pas mal comme dbut de mes articles!...

Et, pesant tous ses mots, il rpliqua:

-- Pardon, Monsieur le juge, il ne faudrait pas intervertir les
rles: ce n'est pas  moi de prouver que je suis innocent, mais 
vous de prouver que je suis coupable. Ceci pos et admis, je
m'empresserai de rpondre  toutes les questions qu'il vous plaira
de me poser, pourvu qu'elles ne portent atteinte ni au repos, ni 
l'honorabilit de tierces personnes...

-- Voici qui n'est pas compliqu comme moyen de dfense. Vous
laissez entendre que vous ne pourrez pas dire certaines choses,
les choses capitales sans doute?

-- Je ne laisse rien entendre du tout. J'ai indiqu dans ma phrase
que je faisais deux rserves de principe: vous venez d'interprter
 votre faon la seconde, je vous rappelle la premire, c'est que
je ne parlerai que sous certaines conditions, comme par exemple,
la prsence de mon avocat.

-- C'est trop naturel, et j'allais prcisment vous le dire.
Choisissez-vous donc un dfenseur et nous remettrons la suite de
l'interrogatoire  un autre jour...

-- Mais je tiens, au contraire,  ce que mon interrogatoire ne
soit pas retard. Si le garde ou votre greffier veut bien
descendre dans la galerie des pas perdus et me ramener le premier
avocat venu, ft-il stagiaire de la veille, je m'en contenterai.
Coupable j'essaierais de dcider une sommit du Barreau  prendre
ma cause en mains; innocent je demande un avocat parce que la loi
exige cette formalit et que je suis respectueux de la loi, tout
simplement.

Le garde revint au bout d'un instant accompagn d'un jeune avocat.

-- Je vous remercie, Matre, de vouloir bien m'assister. En reste,
les choses iront trs vite. Maintenant, Monsieur le juge, je suis
tout  fait  vos ordres.

-- Alors, je reprends ma premire question: Pourquoi avez-vous
brusquement disparu de votre domicile, et comment se fait-il qu'on
vous ait retrouv il y a trois jours dans un htel borgne de
l'avenue d'Orlans?

-- J'ai quitt mon domicile parce qu'il ne me dplaisait pas de
vivre quelque temps en dehors de chez moi, et j'ai couch Avenue
d'Orlans parce que le hasard m'a conduit devant un htel,  une
heure o il tait trop tard pour redescendre dans Paris.

-- D'o veniez-vous?...

-- Ma foi, je ne sais plus...
-- Je vais vous le dire, moi. Vous veniez de chez vous, 16, rue de
Douai...

-- Comment? balbutia Coche stupfait...

-- Mais oui, de chez vous, o avez chang de linge, et cherch, 
la manchette d'une certaine chemise de soire, un bouton qui
pouvait tre compromettant  un moment donn. Ce bouton vous ne
l'avez pas trouv. Il n'tait pas bien loin pourtant puisque le
voici... Vous le reconnaissez?

-- Oui, murmura Coche, vritablement effray de la rapidit et de
la prcision avec laquelle on l'avait pris en filature.

-- Voudriez-vous me dire, maintenant, o vous avez perdu l'autre?

-- Je ne sais pas.

-- Je ne sais pas, je ne sais pas, vous ne sortez pas de l! Tout
 l'heure, vous disiez: C'est  vous de me prouver ma culpabilit
et non  moi d'tablir mon innocence. Il y a des limites  tout.
Cependant cette fois encore, c'est moi qui rpondrai pour vous:
Vous avez perdu l'autre bouton dans la chambre o Forget a t
assassin... on l'y a trouv...

-- Cela n'a rien de surprenant. J'y suis entr avec le Commissaire
de police. Ce bouton a pu se dtacher et tomber...

-- Oui. Mais comme vous portiez une chemise de flanelle dont les
boutons devaient tre cousus, votre explication n'en est plus une.
D'ailleurs il est d'usage, quand on met un bouton de manchette 
un poignet, de mettre l'autre  l'autre poignet. Or, je vous le
rpte, l'un des deux tait rest aprs votre chemise de soire
d'o votre femme de mnage l'a dtach...

-- Je ne m'explique pas...

-- Moi non plus, ou plutt, je ne m'explique que trop...

-- Alors, Monsieur le juge, sur un simple indice, vous me croyez
coupable? Voyons, ce n'est pas possible...

-- Un simple indice, peste comme vous y allez! Moi j'appelle cela
une charge, et une charge terriblement grave encore. Mais j'en ai
d'autres. Que diriez-vous d'une lettre oublie par vous sur les
lieux du crime? Simple indice encore?...

-- Je ne peux pas avoir oubli de lettre sur les lieux du crime,
pour l'excellente raison que je m'y suis rendu, je vous le rpte,
avec le Commissaire de police, que je n'y suis pas rest plus de
trois minutes, et que...

-- Approchez-vous. Approchez-vous, Matre. Regardez ces bouts de
papier. Placs au hasard, ils ne veulent rien dire, mais dans cet
ordre, que voyez-vous? Monsieur...si... 22...ue de... E.V., ce
que je lis, en remplaant les lettres disparues: Monsieur
Onsime... 22, rue de... E. V.. Votre prnom, admettez-le, n'est
pas si rpandu, que je ne puisse, par une simple supposition, le
faire suivre de votre nom de famille qui n'y est pas, je le
reconnais. Cela me donne: Monsieur Onsime Coche, 22 rue de....

-- Ah! non! non! non! je proteste de toutes mes forces contre
votre procd de dduction! Avec quelques lettres parses vous
btissez un prnom, et vous y ajoutez dlibrment mon nom. En
admettant mme votre manire de voir, la suite de votre traduction
dtruit tout ce que le commencement voulait tablir. Voil 22,
rue de... Rue de quoi, d'abord? Et puis, je n'ai jamais demeur
au numro 22. Puisqu'on vous a si bien renseign sur ma visite 
mon appartement vous devez le savoir. Je dsire que ma
protestation figure au procs-verbal.

Et en lui-mme il pensa:

Voil un petit moyen que tu me paieras cher  ma sortie de
prison! Dcidment, je me documente.

-- Votre protestation figurera au procs-verbal, soyez sans
crainte. Mais nous la ferons suivre de la lgre observation que
voici: Retournons ces bouts de papier, et ces lettres parses. --
H, h, vous regardez? -- Lisez (en toutes lettres cette fois):
Inconnu au 22, voir au 16, -- Vous demeurez 16, rue de Douai.
Cette lettre, adresse par erreur au 22, vous a t retourne 
votre domicile, et ce n'est pas la premire fois qu'il y a eu
confusion de numros sur votre correspondance. Vous voyez qu'en
affirmant qu'elle vous appartient, je ne me livre pas  des
dductions fantaisistes. Maintenant, si vous avez quelque chose 
rpondre, je vous coute...

Coche baissa la tte. En dchirant l'enveloppe, il n'avait pas
song  la rectification porte au verso, et il vit nettement que
la conviction du juge tait faite. Il se borna donc  rpondre:

-- Je ne sais pas, je ne m'explique pas. Ce que je puis vous
affirmer, vous jurer, c'est que je suis innocent, que je ne
connaissais pas la victime, que je ne l'ai jamais connue, et
qu'enfin toute mon existence passe dment une pareille
accusation.

-- Je ne dis pas, fit le juge; mais en voil assez pour
aujourd'hui. On va vous relire votre interrogatoire, et vous le
signerez, si vous voulez.

Coche couta distraitement la lecture et signa. D'un geste
machinal, il tendit les poings au garde qui lui passa les
menottes, et sortit.

Dans le couloir, son avocat lui dit:

-- Je viendrai vous voir demain matin, nous avons  causer
longuement...

-- Je vous remercie, fit Coche.

Et il se laissa emmener par les petits corridors jusqu' la sortie
du Palais. Seul de nouveau dans sa cellule, il se prit  rflchir
longuement, fortement. Il tait loin le reporter aventureux,
prompt  la riposte, ingnieux et risque-tout quand il fallait! Il
commenait  se repentir d'avoir engag une telle partie. Non
qu'il et la moindre crainte sur son issue; il savait que d'un
seul mot il rduirait toutes les charges  nant. Mais, malgr
tout, il sentait le cercle menaant se resserrer autour de lui, et
le doigt pris dans l'engrenage redoutable de la machine
judiciaire, il comprenait qu'il lui faudrait faire un gigantesque
effort pour ne pas y laisser le bras tout entier. Il s'tait
imagin jeter  la faveur de la ruse, le trouble dans la police,
l'acculer aux maladresses, aux imprudences: il s'apercevait qu'il
avait accumul des charges telles contre lui, que l'homme le moins
prvenu n'aurait pas hsit  dire en le voyant!

Voil le coupable!

La conviction du juge tait naturelle, en somme. Qu'avait-il pu
rpliquer...? Rien! Il avait cri son innocence: Et puis? l'accent
de la vrit? Cela se reconnat  peu prs comme la voix du
sang. C'est quand il dit la vrit qu'un menteur a l'air de
mentir. L'angoisse de l'inconnu s'ajoutait  ses craintes. Quelles
charges nouvelles le juge allait-il relever contre lui? Il n'avait
su que rpondre  des questions dont deux tout au moins taient
prvues: quelle serait son attitude en face d'une accusation qu'il
ne souponnait pas? -- Nier, nier, contre toute vidence, contre
toute vraisemblance: tel devait tre son systme. Quant  faire
natre l'ombre d'un doute dans l'esprit du magistrat, il n'y
fallait pas songer. Cependant -- et il comptait l-dessus pour
faire hsiter l'instruction -- quand on en viendrait aux mobiles,
il serait invulnrable. L'enqute rvlerait qu'il ignorait mme
l'existence de ce Forget, que personne dans son entourage n'avait
entendu parler de lui; or, on ne pouvait retenir prisonnier un
homme au pass irrprochable, alors qu'on tait hors d'tat
d'affirmer: Voil pourquoi cet homme a tu. Le lendemain, son
avocat vint le voir. Il lui parla d'abord en termes vagues, lui
demandant des renseignements sur sa vie, ses frquentations, ses
habitudes. Il lui fit prciser certains dtails insignifiants,
sans oser aborder nettement la question du crime. Au bout d'un
quart d'heure de conversation, Coche de plus en plus nerveux lui
dit:

-- Voyons, Matre, la vrit: vous me croyez coupable...

L'avocat l'arrta d'un geste:

-- Ne m'en dites pas plus, je vous en prie. Je tiens pour
sincres, pour vraies, entendez-vous, pour vraies, vos
protestations d'innocence. Quel que lourdes que soient les charges
releves contre vous, je n'y veux voir que l'effet d'un terrible
caprice du hasard. Votre systme de dfense est d'tre innocent,
vous tes innocent: je le proclame!

-- Mais je vous jure, Matre, je vous jure sur ce que j'ai de plus
cher au monde que je suis innocent.

En cette minute, Coche eut la tentation folle de tout raconter.
Mais quel avocat aurait os le dfendre aprs un pareil aveu? Il
s'tait condamn lui-mme au seul systme possible: tout nier,
sans se proccuper de la vraisemblance.

Encore voulait-il que son avocat crt  sa sincrit. Il reprit
avec passion:

-- Je suis innocent! Je suis innocent! Plus tard, bientt peut-
tre, vous verrez, je vous dirai...

-- Mais je vous crois, je vous l'affirme...
Et Coche comprit,  l'attitude, au regard de son avocat qu'il
dguisait sa pense, qu'il tait convaincu, lui aussi, de sa
culpabilit. Ils causrent encore, doucement, ne parlant presque
plus du crime. Coche oubliait un peu tout ce que sa situation
prsentait de grotesque et de dramatique  la fois, et l'avocat
essayait de dchiffrer ce qu'il y avait au fond de cette espce
d'insouciance blagueuse, succdant  l'indignation remarquablement
simule du dbut.

Dans l'aprs-midi du lendemain, on vint chercher l'accus dans sa
prison, et on le fit monter dans la voiture cellulaire. Il crut
qu'on le conduisait  l'instruction, mais le trajet lui sembla
plus long que l'autre fois. Dress, autant qu'il le pouvait, il
essaya de voir par les prises d'air, mais les lattes tant places
dans le sens inverse de celui des volets ordinaires, c'est--dire
obliques de bas en haut, il ne put distinguer qu'un peu de ciel
gris, triste et froid. La voiture s'arrta enfin; il en descendit,
et on le poussa rapidement -- pas assez vite cependant pour qu'il
n'et le temps d'apercevoir la Seine qui roulait une eau lourde et
boueuse, et de se rendre compte qu'il tait  la Morgue.

-- C'est complet, se dit-il, la confrontation maintenant!

La pense de ce spectacle dont la seule annonce emplit d'effroi
les vrais criminels, ne l'ennuya pas. Quelle menace auraient pour
lui les yeux teints de ce pauvre mort? Il verrait sans peur ce
corps qu'il avait contempl par deux fois: la nuit presque
palpitant encore de vie, le matin dj raidi et froid. Cependant,
lorsqu'il se trouva dans la salle aux murs blancs, aux fentres
hautes, o la lumire mettait des taches ples sur les tables de
marbre, il eut une sensation dsagrable. Une odeur vague d'acide
phnique et d'essence de thym, une odeur qui tenait de la
pharmacie et du cimetire, flottait dans l'air humide. Et il
s'imaginait sentir l'odeur terrible et fade qui se dgage des
tres morts depuis peu. Pourtant il regardait avidement,
s'efforant de noter les moindres dtails dans sa mmoire afin de
pouvoir au prochain jour les consigner exactement.

On le fit pntrer enfin dans une pice o une forme recouverte
d'un drap tait tendue sur une table. On leva le drap, et, bien
qu'il ft prt  ce spectacle, il eut un mouvement de recul
involontaire. Il ne reconnaissait pas ce cadavre, ou du moins, au
premier coup d'oeil il ne le reconnut pas. La mort, pour achever
son oeuvre, avait tass, ratatin les chairs. La face qu'il avait
vue pleine et ronde, tait macie, des ombres grises, vertes, s'y
crasaient descendant des tempes au menton, comme si quelque pouce
norme s'tait plu  modeler la cire jaune de ce visage.

Quand il l'eut contempl quelques secondes, le juge lui dit:

-- Voil votre victime.

-- Encore une fois, je proteste contre une pareille accusation. Je
ne connais pas cet homme, je ne l'ai jamais connu.

Et il songeait: Dire que la vrit a pass devant ces yeux, et
qu' prsent, tout est fini, qu'il ne reste rien de ce que cet
tre a vu, souffert, et qu'on pourrait me trancher la tte ici
mme, sans qu'un frisson secout cette chair inerte...

La confrontation dura peu. Pour les magistrats, Coche s'entterait
 nier encore,  nier toujours, et il tait de taille  ne pas
faiblir.

On crut l'user par l'nervement: peine inutile.  toutes les
questions, l'accus rpondait invariablement:

-- Je ne sais rien.

Puis, aprs avoir accumul charge sur charge, quand on lui
demandait:

-- Qu'avez-vous  objecter  ceci? Comment expliquez-vous cela?

Il levait les bras, et se bornait  murmurer:

-- Je ne comprends pas. Je ne m'explique pas...

L'instruction, longue, difficile, n'amena aucune dcouverte
intressante. Il tait impossible de briser la muraille
mystrieuse qui, de son vivant, avait entour Forget. Personne ne
le connaissait, personne n'tait au courant de ses habitudes. On
ne put relever aucune charge morale contre Coche, mais il fut
facile, par l mme, de les lui faire supporter toutes. De ce que
nul ne savait les frquentations de la victime, on concluait
simplement que Coche avait fort bien pu tre en rapport avec elle,
sans que qui que ce soit pt en tmoigner. Quant au mobile qui
l'avait pouss  commettre ce forfait, il n'apparaissait pas
clairement. Une enqute minutieuse sur sa vie, ses ressources,
n'apprit rien, sinon qu'il ne faisait pas la fte, qu'il payait
exactement son terme et qu'on ne lui savait pas de liaison
srieuse. On ne put davantage tablir la liste des objets drobs
boulevard Lannes, et le hasard, sur lequel on comptait pour
apporter quelques claircissements sur ce point, ne se mit pas de
la partie. Si bien qu'au bout de trois mois, malgr tout le zle
de la Sret, l'acharnement du juge, et les recherches
personnelles de tous les journaux de Paris, l'instruction en tait
exactement au mme point que le premier jour: c'est--dire que
deux charges prcises et d'une gravit extrme pesaient sur
Onsime Coche: le bout d'enveloppe et le bouton de manchette
ramasss dans la chambre de la victime.  ces charges, dont
l'accus n'avait pu se dgager en aucun moment, s'ajoutait la
prsomption grave rsultant de son brusque dpart du _Monde_, et
sa fuite  travers Paris, o l'on avait relev en trois jours son
passage dans trois htels diffrents, sous de faux noms. Si l'on
ajoutait  cela son attitude trange  l'heure de l'arrestation,
son essai de dfense  main arme contre les agents, son retour
clandestin  son domicile, on se trouvait en face d'une situation
assez nette pour autoriser tous les soupons et presque des
certitudes. Le dossier, il est vrai, manquait de preuves morales;
les preuves matrielles les remplaaient. L'instruction fut donc
close, transmise  la Chambre des mises en accusation, et
l'affaire du boulevard Lannes fut inscrite au rle des assises
pour la session d'avril.




CHAPITRE X

L'EPOUVANTE


Le sjour de la prison avait fortement dprim Coche. L'nervement
des premiers jours avait fait place  de l'abattement. Au dbut,
il aurait pu,  la rigueur, tout avouer, maintenant, il lui
semblait impossible d'agir ainsi aprs tant de petits mensonges.
Il attendait l'occasion. Un fait quelconque, un incident imprvu,
pouvait et devait la fournir. Mais les jours succdaient aux
jours, et l'incident ne se produisait pas. Bien plus, et c'tait
l un de ses sujets d'irritation les plus aigus, Coche, dans sa
prison, pas plus qu' l'instruction, ne voyait rien de
sensationnel. Il ne lui et pas t dsagrable d'avoir 
consigner des injustices, des brutalits, des illgalits. Tout se
passait le plus naturellement du monde. Sans tre avec lui d'une
tendresse exagre, ses gardiens se montraient humains, plutt
doux, si bien qu'il en arrivait  se demander:

-- Qu'est-ce que je pourrai bien crire en sortant de l?...

Parfois, il revenait  son objection du dbut: l'tre mystrieux
le poussant  s'embarquer dans cette affaire. Alors, la peur le
reprenait, la peur de l'inexplicable, de l'inconnu, et il restait
tout le jour effondr sur son lit, secou de frissons si violents
que plusieurs fois on lui avait demand s'il tait malade.

Un matin, le mdecin tait venu, et Coche avait refus de rpondre
 ses questions, se bornant  dire:

-- Le mal dont je souffre ne saurait tre guri ni soulag par
vous. Je ne suis pas fou, je ne fais pas le fou, je dsire
seulement qu'on me laisse en repos.

Il ne causait plus  personne, coutant  peine son avocat, envahi
par une tristesse immense, un doute de tous les instants qui se
traduisait par une excitabilit extraordinaire. La pense qu'il
tait le jouet de forces surnaturelles, avait tant pass et
repass dans son esprit, qu'elle tait devenue une certitude.

Il essayait encore de se dbattre. Un jour, n'y tenant plus,
sentant sa raison se perdre, fuir son cerveau, il se dressa
brusquement, dcid  faire cesser cette terrible comdie,  tout
avouer,  tout subir, peines, humiliations, pourvu qu'il pt
revoir le jour, le grand ciel et la vie, pourvu surtout qu'il se
convainqut une fois pour toutes qu'il tait demeur l'arbitre de
ses dcisions, le matre de sa volont. Il se rua vers la porte et
appela le gardien. Mais ds qu'il fut devant lui, il bgaya des
paroles sans suite:

-- Je vous ai demand... je voulais vous dire... non... ce n'est
plus la peine... une ide qui m'avait pass par la tte...

La conviction tait brusquement entre en lui qu'il ne pourrait
pas parler, qu'on l'avait condamn au silence. Il suffisait d'un
mot pour le sauver: ce mot, lui seul pouvait le prononcer, mais il
ne le prononcerait pas, parce qu'on ne voulait pas!

Par un phnomne d'auto-suggestion, il se persuadait qu'il tait
la victime, l'instrument d'un autre, lequel, en vrit, n'tait
que lui-mme. Depuis le dbut, il n'avait eu qu'un ennemi: sa
propre imagination. Il n'tait captif que de sa faiblesse
maladive, et ce dernier effort, cette tentative suprme pour
s'arracher  ce qu'il croyait tre une possession diabolique,
n'avait abouti qu' lui prouver, d'une faon indiscutable cette
fois, que seule la puissance occulte, la volont mystrieuse qui
agissaient sur lui, taient capables de lui faire prendre une
dcision!

Les fous qui retrouvent aprs une crise, assez de lucidit
d'esprit pour se rendre compte de leur dmence et redouter l'accs
qui peut les reprendre d'un instant  l'autre, sont les plus
malheureux des tres. Est-il une torture plus effroyable que de se
dire:

-- Tout  l'heure, ma raison va sombrer; peut-tre, alors,
d'effrayants instincts feront-ils de moi un monstre... et, sauf 
la seconde prcise o mon poing frappera, je ne cesserai de savoir
vers quel horrible but me pousse la fatalit!

Pareil  ces fous, Coche tait certain qu'il ne pouvait plus se
soustraire  la force mystrieuse. Sa pense, ds qu'il voulait
avouer, s'arrtait dans sa tte, comme la voix s'trangle dans la
gorge sous le coup d'une trop vive motion. Il voyait devant ses
yeux, il lisait dans sa tte les mots qu'il faudrait dire, la
phrase libratrice qui mettrait fin au cauchemar, mais ces mots,
il ne pouvait plus les prononcer, cette phrase, il ne pouvait plus
la dire. Et cependant, tout seul, roul sur son lit, la tte
cache dans ses mains, il la rptait:

 l'heure o le crime a t commis, j'tais chez mon ami, M.
Ledoux, et c'est en sortant de chez lui que l'ide m'est venue de
cette comdie sinistre...

Tout en la rptant en lui-mme, il entendait exactement les
moindres inflexions de sa voix. Mais aussitt qu'il se trouvait en
prsence de quelqu'un, ses lvres se refusaient  prononcer les
mots qui dansaient dans sa tte, et il assistait, impuissant,  la
lente agonie de sa volont.

C'est dans cet tat d'esprit qu'il arriva  la Cour d'assises.

Depuis trois mois, l'affaire, avec son allure mystrieuse,
passionnait tout Paris, et Coche avait des partisans dtermins et
des adversaires rsolus.

Rien n'ayant pu, au cours de l'instruction, fixer le mobile du
crime, parmi ses adversaires, les uns le tenaient pour un fou, les
autres pour un assassin vulgaire. Successivement, tous les
alinistes de Paris avaient t consults; aucun n'avait os se
prononcer.  ceux qui affirmaient sa culpabilit, ceux qui
proclamaient son innocence rpondaient:

-- Souvenez-vous de Lesurque, le courrier de Lyon!...

Aussi, la salle prsentait-elle, le jour de l'ouverture des
dbats, une animation extraordinaire. On tait venu l, comme au
spectacle, autant pour tre vu que pour voir. Les femmes -- en
majorit -- avaient, pour la circonstance, arbor des toilettes
neuves. On s'touffait dans la partie rserve au public, au banc
des avocats, et, pour rpondre  d'innombrables demandes, le
Prsident avait fait placer trois rangs de chaises, sur son
estrade. Dans la salle surchauffe, flottait une odeur irritante
de parfums et de chairs moites. La lumire trop crue, venue des
vitres hautes, mettait sur les visages des taches violentes. Et le
murmure, timide tout d'abord, qui montait de cette foule, se
changea bientt en un bourdonnement, coup de petits rires mal
touffs, d'exclamations, d'appels.

Un huissier cria:

-- La Cour!

Il y eut un grand bruit de chaises repousses, de pieds remus, on
entendit encore des bribes de phrases commences presque haut
acheves trs vite  voix basse, quelques toux nerveuses, un ou
deux chut et le silence se fit profond et solennel. Le Prsident
ordonna d'introduire l'accus, la pousse fut telle, que des cris
partirent du public, et qu'une jeune femme, hisse sur une
barrire, perdit l'quilibre et tomba.

Onsime Coche parut... Il tait excessivement ple, mais son
maintien ne dcelait ni forfanterie, ni crainte. Lorsque la porte
s'tait ouverte devant lui, il s'tait dit, une dernire fois:

Je parlerai, je veux parler.

Puis son regard avait err sur cette foule o il ne trouva pas un
seul visage ami, sur tous ces yeux o il ne lut qu'une curiosit
froce, une curiosit malsaine des gens venus pour regarder, pour
entendre souffrir, comme ils entrent dans une mnagerie avec
l'espoir de voir les fauves dchirer le dompteur. Mais il n'eut
pas une rvolte, pas une pense de haine.

Un moment vient o la torture morale, la fatigue physique sont
telles, qu'on n'a pour ainsi dire plus la force de souffrir. Tout
tre a une capacit de douleur dtermine: lorsqu'il est parvenu 
la limite extrme de cette douleur, il est insensible. Coche crut
avoir atteint cette limite, et s'en rjouit presque. Si le soir o
il avait tlphon la grande nouvelle au _Monde_, quelqu'un avait
pu lui dire: Voil quel mouvement de curiosit vous allez
provoquer, il et tressailli de joie. Maintenant, il n'prouvait
plus, avec une immense lassitude, qu'une sorte d'hbtement dont
rien ne pouvait le tirer. La fatalit avait travers sa vie,
pesait sur lui, l'heure des vaines rvoltes tait passe; il
n'avait plus qu' se soumettre et  attendre.

Quand il eut donn d'une voix nette son nom, son ge et tous les
renseignements concernant son tat civil, il s'assit pour entendre
l'acte d'accusation. Cet acte, avec les preuves qu'il dressait
contre lui en faisceau, lui fit l'effet du plus terrible des
rquisitoires.  mesure que les charges se prcisaient, il
comprenait comment la conviction du juge avait pu se faire,
inbranlable. Malgr tout, il se disait:

-- _Si je veux parler_, je rduirai cela  nant. Mais pourrai-je
parler?...

L'interrogatoire fut assez terne; on esprait des rvlations
sensationnelles, certains journaux ayant affirm -- de source
certaine -- que l'accus se rservait pour les Assises. Mais 
toutes les questions Coche rpondait invariablement:

-- Je ne sais pas, je ne m'explique pas, je suis innocent.

Le Prsident lui ayant fait observer tout ce que ce systme de
dfense offrait de dangereux il leva les paules et murmura:

-- Que voulez-vous, Monsieur le Prsident, je ne peux pas vous
dire autre chose...

Et il reprit son attitude impassible, indiffrente presque.
Lorsque le dfil des tmoins commena, son attention parut
s'veiller, son regard jusqu'alors lointain devint plus direct,
les coudes aux genoux, le menton dans les paumes, il couta. Ce
fut d'abord Avyot, le Secrtaire de la rdaction du _Monde_, qui
dit de quelle faon Coche avait quitt le journal aprs avoir pris
durant quelques heures l'Affaire en mains.  une question du
Prsident qui lui demandait si  aucun moment il n'avait cru
reconnatre la voix de celui qui, dans la nuit du 13, l'avait
appel au tlphone, il rpondit: Non avec assurance, et prcisa
encore quelques points de dtail: la somme que le reporter avait
touche  la Caisse, l'heure  laquelle il l'avait vu pour la
dernire fois, l'attitude qu'il avait eue au cours de cet
entretien. Mais tout cela n'avait plus qu'une importance
secondaire. Ensuite, ce fut la femme de mnage qui raconta ce
qu'elle savait de son ancien matre, de ses habitudes, de ses
relations. Sans omettre les moindres dtails, elle dit comment
elle avait trouv la chemise tache de sang, le poignet arrach,
et le bouton d'or et turquoises. Tout cela lui avait sembl louche
ds le premier instant, et, n'tait la discrtion les domestiques
n'ont pas  se mler des affaires de leurs patrons elle et fait
part de ses soupons  la Justice, bien avant que le Monsieur de
la Sret l'interroget. Aprs elle, des garons du Journal, le
bijoutier qui avait vendu les boutons, le facteur qui, trois ou
quatre fois, avait dpos au 22 des lettres adresses  Coche,
dfilrent sans apporter le moindre renseignement intressant. Le
mdecin lgiste fit  la barre une confrence maille de termes
scientifiques, de chiffres et de calculs, d'o il rsultait que la
mort avait t provoque par un coup de couteau qui, partant du
sterno-cleido-mastodien, avait dchir la parotide, sectionn
obliquement, de haut en bas et d'arrire en avant, la carotide
externe, puis, rebondissant sur l'angle maxillaire, et sectionnant
encore le sterno-cleido-mastodien, ne s'tait arrt que sur la
fourchette sternale.

Il restait encore un tmoin, l'horloger, commis par la Justice
pour examiner la pendule que l'on avait trouve renverse sur la
chemine, dans la chambre du crime. Il dposa au milieu de
l'indiffrence gnrale. Seul, Coche ne perdit pas une de ses
paroles; sa dposition fut, du reste, courte, et trs prcise:

-- La pendule qu'on m'a donne  examiner, dit-il, est une pendule
d'un modle ancien, mais au mouvement excellent et en trs bon
tat, je dirai mme qu'on n'en trouve plus gure dans le commerce
d'aussi solides, d'aussi finies. Les aiguilles taient arrtes
sur minuit 20, or les pendules de ce genre ne se remontent que
tous les huit jours, et celle-ci pouvait encore marcher pendant
quarante-huit heures; elle ne s'est donc pas arrte du fait que
le ressort tait  bout, mais simplement parce qu'elle a t
renverse, et que le balancier, couch sur le ct, n'a plus pu
fonctionner. Ds qu'elle a t replace d'aplomb, un lger
mouvement d'oscillation a suffi pour la remettre en marche. J'en
tire donc cette conclusion que l'heure marque par les aiguilles
est prcisment l'heure  laquelle la pendule fut renverse.

-- Le crime aurait donc t commis  cette heure-l? fit
distraitement le Prsident.

L'audition des tmoins tait termine. Il y eut une suspension
d'audience de quelques minutes, puis la parole fut donne au
Ministre public.

Coche, un peu rassur par la dclaration si nette de l'horloger,
couta le rquisitoire sans motion apparente, et pourtant, il
tait terrible pour lui dans sa simplicit un peu sche, presque
mathmatique.

La salle, dj favorablement impressionne par l'interrogatoire et
les diffrents tmoignages, fit entendre  deux ou trois reprises
des murmures d'approbation, et il y eut d'assez nombreux
applaudissements, vite rprims, lorsque le Procureur termina en
demandant pour le journaliste, qui n'avait ni l'excuse de la
misre, ni celle de la colre, la peine capitale.

Coche frissonna, enfona un peu ses ongles dans ses mains, mais
sembla impassible. Il pensait surtout, il pensait seulement:

Il faut que je parle, je veux parler! Je parlerai.

Et  voix basse il rptait:

Je veux, je veux, je veux!...

Pendant tout le temps que dura la plaidoirie de son avocat, les
yeux fixes, les poings serrs, l'oreille et la pense absentes, il
rptait: Je veux parler, je le veux, je le veux! L'avocat se
rassit au milieu d'un effrayant silence. Par pure courtoisie,
Coche se pencha vers lui et le remercia. Mais il n'avait rien
entendu de sa dfense, dfense pitoyable  la vrit mais
impossible.

Les dbats allaient tre clos. Le Prsident se tourna vers
l'accus et lui dit:

-- Avez-vous quelque chose  ajouter pour votre dfense?

Coche se leva, raidi dans un terrible effort, si ple que l'on
crut qu'il allait tomber et que les gardes tendirent les bras vers
lui. Mais il les carta d'un geste, et d'une voix forte, qui fit
passer un frisson sur le jury et sur l'assistance, il rpondit:

-- J'ai  dire, Monsieur le Prsident, que je suis innocent, et je
le prouve.

Il prit une large respiration et se tut. L'espace d'une seconde
ses yeux devinrent d'une effrayante fixit: il ouvrit la bouche:
ceux qui taient les plus rapprochs de lui, crurent l'entendre
murmurer: Je veux!... Je suis mon matre et d'un trait, la main
leve, les doigts ouverts comme pour carter une vision menaante,
il cria plutt qu'il ne dit:

--  minuit vingt,  l'heure o le crime se commettait, moi,
innocent, je me trouvais chez mon ami M. Ledoux, 14, rue du
Gnral-Appert.

Et puis par l'effort qu'il venait de faire, pouvant par la
victoire remporte sur l'inconnu mystrieux dont la volont
jusqu' cet instant avait trangl la sienne, il s'croula sur son
banc en sanglotant de fatigue, d'nervement et de joie.

Tous les assistants s'taient dresss. Une telle clameur s'leva
que le Prsident dut menacer de faire vacuer la salle. Enfin,
quand un silence relatif se fut tabli, il dit:

-- Coche, n'essayez pas de nous tromper une dernire fois. Songez
aux consquences de votre dclaration, si elle est reconnue
fausse. Rflchissez avant de la jeter dans le dbat.

-- J'ai rflchi! j'ai rflchi: j'ai dit la vrit! Je le jure!
Qu'on interroge mon ami Ledoux...

-- Monsieur le Prsident, dit l'avocat, je demande que ce tmoin
soit entendu immdiatement.

-- Telle est bien mon intention, Matre. En vertu de mon pouvoir
discrtionnaire, j'ordonne que le tmoin invoqu par l'accus soit
amen sur l'heure aux pieds de la Cour. Garde, vous allez vous
rendre chez M. Ledoux, 14, rue du Gnral-Appert, et vous le
conduirez ici. L'audience est suspendue.

La dclaration de Coche avait produit une vritable stupeur. Les
rares partisans qu'il comptait dans l'auditoire triomphaient; les
autres, sans pouvoir nier l'importance dcisive d'un pareil alibi,
doutaient encore de sa vracit. Dans le jury surtout,
l'tonnement avait t extraordinaire. Aprs le rquisitoire, le
sige des jurs tait fait, et c'est  peine s'ils avaient cout
la plaidoirie de l'avocat. Si l'alibi de Coche tait reconnu
valable, l'accusation s'croulait, ou du moins recevait un coup
terrible. Quant  l'avocat, il disait  son client: Mais pourquoi
n'avoir pas parl plus tt, et Coche rpondait cette chose
invraisemblable, et pourtant vraie:

-- Parce que je ne pouvais pas!

Pendant une heure, la salle et les couloirs environnants
prsentrent une animation extraordinaire. Cette affaire qui
depuis le matin avait, par sa banalit, dconcert tant de gens,
avait soudain rebondi, plus passionnante que jamais. Quand la
sonnette retentit, on se rua dans la salle. Des gens qui n'avaient
pu entrer le matin se mlrent au flot des invits porteurs de
cartes. Il n'y avait plus de service d'ordre possible. Les gardes
dbords, durent laisser passer tout le monde. Enfin, la Cour
entra, les conversations cessrent, et le Prsident ordonna de
faire entrer le tmoin.

Alors, au milieu d'un effrayant silence, un garde s'avana seul 
la barre, joignit les talons, salua et dit:

-- Au numro 14 de la rue du Gnral-Appert, on m'a appris que M.
Ledoux, rentier, tait mort depuis le 15 du mois de mars.

Coche se dressa livide, prit sa tte dans ses mains, poussa un
cri, et retomba comme assomm.

Dj le Procureur s'tait lev:

-- Messieurs les jurs, je n'ai pas besoin d'insister sur la
gravit d'une pareille nouvelle. Le sieur Ledoux, et-il tmoign
ici mme, l'accusation n'en aurait pas moins conserv toute sa
force, mais vous ne vous laisserez pas mouvoir par cet alibi
audacieux, grce auquel on a essay de jeter un doute dans vos
consciences. Je n'ajoute rien  mon rquisitoire, je n'en retire
rien: vous jugerez et vous condamnerez sans piti.

L'avocat s'cria:

-- Monsieur le Prsident...

Mais Coche balbutia en lui mettant les mains sur l'paule:

-- Par piti... Matre... plus un mot... C'est fini... je vous en
supplie... C'est fini... fini... fini...

Le jury dj mal dispos avant la suspension d'audience ne
dlibra pas longtemps. Au bout de dix minutes, il revint. Sa
rponse tait Oui  l'unanimit  toutes les questions et Non
 l'unanimit pour les circonstances attnuantes.

Coche n'tait plus qu'une chose inerte, un pauvre corps
dfaillant. L'pouvante tait descendue sur lui. Sa volont avait
triomph trop tard de sa terreur superstitieuse, et il se rendait
compte maintenant de l'espce de folie contre laquelle il s'tait
dbattu pendant trois mois, il se rendait compte surtout que rien
ne pouvait plus le sauver qu'un miracle, et la fatalit venait
d'abattre trop brutalement ses mains sur sa nuque pour qu'il
escomptt ce miracle. Il connaissait enfin l'horreur des
pouvantes humaines, la peur monstrueuse, et l'appel effroyable 
la vie qui s'en va. Ses yeux, ses pauvres yeux de bte torture se
posaient sur ces gens qui tout  l'heure allaient revoir la rue,
la gat de l'air libre et retrouver la joie de la bonne maison,
du foyer familial o l'homme sage vient abriter ses rves, comme
le matelot vient abriter sa barque dans la petite baie o dansent
les toiles. Et tandis que ces visions traversaient son me
perdue, une voix s'leva qui fut d'abord  ses oreilles un
murmure confus, puis un tonnerre quand elle pronona:

-- Onsime Coche est condamn  la peine de mort.

Aprs il entendit encore vaguement...

-- Trois jours francs pour vous pourvoir en cassation...

Il sentit qu'on l'emmenait, qu'une main serrait sa main... il se
trouva sur son lit, dans sa cellule, sans savoir comment ni
pourquoi, et il s'endormit d'un sommeil de brute.

Or, pendant la nuit, il eut un effrayant cauchemar:

Il venait d'assassiner le vieux du boulevard Lannes. Il gagnait la
porte en rampant, descendait l'escalier et se trouvait dans la
rue.

Dehors, sous la bise coupante, il s'arrtait, la tte vide, les
jambes molles, comme un homme ivre: pas un murmure, pas un bruit.
Grelottant, il relevait le col de son pardessus, faisait un pas,
s'arrtait pour s'orienter dans la nuit noire, et se mettait en
route.

Il marchait lentement, roulant dans sa pense confuse, l'horreur
de son crime et l'effroi du mort tendu, la gorge bante, les
paupires ouvertes sur ses prunelles chavires. Un carrefour
dsert et sombre s'ouvrait au-devant de ses pas. Harass, les
genoux tremblants, il s'adossait  un mur. Soudain, dans le
silence, il croyait entendre un bruit de pas. Il s'arrtait les
muscles ramasss, prtant l'oreille. Le mme bruit rsonnait plus
fort et plus prcis. Il partait, rasant les maisons, droit devant
lui. Le bruit se mettait en marche, le suivant. Il courait et le
bruit courait avec lui... La rue, plus large borne de lueurs
hsitantes, se droulait dserte, et silencieuse. Il galopait la
terreur accroche aux flancs comme des chiens de meute... Tout un
brasier flambait dans sa poitrine. Il courait toujours, perdant la
notion du temps, de l'heure qui mourait lentement. Tout ce qui lui
restait de force et d'nergie ne vivait plus que dans l'espoir du
matin blme qui bientt monterait  l'horizon, ramenant avec lui
l'veil des choses et des gens, faisant surgir d'autres visages
d'tres humains, repeuplant ce dsert sombre qui l'pouvantait. Et
il courait toujours. Il avait fait tant de dtours, crois tant de
chemins, qu'il s'en allait vers l'inconnu, perdu dans Paris
sommeillant. Il courait, rlant de fatigue et de peur, et voici
qu'au bout de l'horizon, le jour monta, triste, pluvieux... Le
jour! le jour!... Un murmure confus s'leva: on et dit le
chuchotement d'une foule. L-bas, toute une masse sombre ondulait
avec des souplesses de vague. tait-ce encore l'obsession de la
nuit? Non pas... des hommes taient l devant lui!... Enfin! il
n'allait plus tre plus seul avec son pouvante... il allait
coudoyer des tres vivants... les frler... Il tendit l'oreille...
Une voix brve domina le bruit... un cliquetis, rapide comme celui
que fait un coup de vent parmi les feuilles sches... une
blancheur descendit dans le ciel plus lger, finie l'angoisse de
la nuit, l'horrible solitude... sa poitrine s'appuyait contre
d'autres poitrines...  ce moment la vague s'ouvrit, comme pour
lui livrer passage... il s'avana, et tout d'un coup tomba sur les
genoux: dans sa terreur il n'avait pas vu o sa fuite l'amenait,
et devant lui venait de surgir, goule effroyable, avec ses deux
grands bras dresss dans le ciel ple... la Guillotine!...

Coche s'veilla en poussant un cri... Pendant une seconde, il
retrouva la joie du rveil qui brise les cauchemars, mais aussitt
la ralit, plus effroyable que le rve, reprit:

La Guillotine! le couteau blanc, et le panier o bondissent les
ttes... il verrait cela! Il mordit ses draps pour ne pas
hurler... Adieu les nuits paisibles, les jours calmes! Entre tout
ce qu'il avait aim, souhait, espr, et lui, l'horrible chose
(il n'osait plus penser le mot guillotine) se dressait
maintenant...

Le lendemain, son avocat vint le voir pour lui faire signer son
pourvoi en cassation et son recours en grce. Il bgaya:  quoi
bon?, et signa tout de mme. Quand il eut pos la plume, il dit
en regardant son dfenseur avec des yeux grandis par l'pouvante
et par la fivre:

-- coutez... il faut que vous sachiez, il faut que je vous
dise...

D'une voix haletante, coupant ses phrases de gestes saccads, de
mots sans suite, il raconta toute sa nuit du 13: son dner chez
Ledoux, son dpart, la rencontre des rdeurs, sa visite  la
maison du crime, et l'ide soudaine d'garer la police, de simuler
une fuite pour attirer sur lui, l'attention...

Il se tut. L'avocat prit sa main et lui dit doucement:

-- Non, vraiment, ce n'est pas la peine... Le Prsident vous fera
grce... L-bas, vous pourrez... plus tard... refaire votre
existence.

-- Alors, s'cria le malheureux, vous croyez que je mens?... Mais
je ne mens pas, vous m'entendez... je ne mens pas... Allez-vous-
en!... Allez-vous-en...

Et au comble de l'exaspration, il se jeta sur lui, hurlant:

-- Mais allez-vous-en donc! Vous ne voyez pas que vous me rendez
fou!...

Rest seul, il fut pris d'un effrayant accs de dsespoir. Ainsi,
mme celui qui avait pris la parole pour le dfendre ne pouvait le
croire innocent! En mme temps, la peur de la mort de la douleur,
grandissait en lui, et il se raccrochait  la vie dsesprment,
s'arrachant les cheveux, se griffant le visage, sanglotant:

-- Je ne veux pas mourir! je n'ai rien fait!

Il tait doux, craintif, suppliant envers tous, comme si le
moindre de ses gardiens avait pu faire agir en sa faveur des
influences considrables, et l'arracher  l'chafaud. Lorsqu'on le
transporta  la Roquette, ce fut pis encore! Jusque-l, il avait
pu parfois pendant quelques secondes oublier l'chafaud, mais l,
entre ces murs qui n'avaient vu que des condamns  mort, comme
lui, l'obsdante pense se faisait plus prcise, les images plus
nettes: toutes les gloires du crime avaient dfil l, dormi sur
ce lit, et le coude appuy  cette table, frissonn d'horreur  la
seule pense du chtiment plus proche chaque jour. Dj, il
n'tait plus pareil aux autres hommes; il faisait partie d'une
classe  part, hors la loi, et presque hors la vie. On avait coup
ses cheveux  la tondeuse, ras ses moustaches, et en passant ses
mains sur son visage, il ne se reconnaissait plus. Il avait
dsappris presque tous les mots, pour ne se souvenir que de ceux
qui avaient trait  sa mort prochaine, et durant des heures
entires, accroupi dans un coin de sa cellule, les coudes aux
genoux, les poings aux dents, il regardait dfiler en lui toutes
les images d'pouvante, toutes les scnes d'excution pareilles 
ce que serait la sienne.

Il voyait la dernire Nuit, le Rveil et l'effrayante place, grise
sous le ciel gris, les toits humides, le pav luisant, mais il
voyait surtout la _Veuve_ avec ses immenses bras rouges et le rire
dent de sa lunette surmonte du couperet.

L'aumnier le visitait chaque jour. Peu  peu, une terreur
superstitieuse, un besoin de se rfugier en quelqu'un, d'tre
cout et d'tre plaint, le poussait vers une sorte de pit
craintive, remplie de visions superstitieuses. Il ne parlait plus,
mais coutait avidement, prenant d'un geste machinal et rpt
sans cesse son cou amaigri dans ses mains, puis le lchant
brusquement, comme s'il avait senti la place o le couteau
tracerait son chemin. Mme avec le prtre il vitait de
s'entretenir de sa fin prochaine; il coutait parler de repentir,
d'expiation... ces mots n'avaient pas de sens pour lui: de quel
crime aurait-il a rpondre?... quel forfait devait-il expier? Si
Dieu, en vrit, tenait compte des gestes des hommes, il saurait
bien, le voyant arriver devant son Tribunal, qu'il tait
innocent... Un jour, pourtant, le quarantime jour de sa captivit
approchait, il savait que son pourvoi en cassation avait t
rejet, et ne comptait plus que sur la clmence prsidentielle, il
dit brusquement  l'aumnier:

-- Monsieur l'abb, en votre me et conscience, si vous tiez  la
place du Prsident, signeriez-vous ma grce? Rpondez-moi dans
toute la sincrit de votre coeur d'homme loyal. Il faut que je
sache. J'ai besoin de savoir.

Et l'aumnier l'ayant regard bien en face rpondit:

-- Non, mon enfant, je ne signerais pas, il faut payer...

Chose trange, cette rponse le calma presque. La pire torture de
son existence tait le doute. Il n'osait se prparer  mourir,
craignant d'attirer la mauvaise chance sur lui. Maintenant,
c'tait fini, il se considrait comme mort et s'imaginait qu'ainsi
prvenu il saurait mieux rsister  l'pouvante du rveil.
Pourtant  mesure que la date fatale approchait, ses nuits se
peuplaient de cauchemars. Il se dressait sur son lit au moindre
bruit, collait l'oreille au mur, essayant de deviner ce qui se
passait dans la rue, sur la place. Et quand le jour tait venu,
quand il tait sr que ce n'tait pas pour ce matin, il
s'endormait d'un sommeil coup de soupirs et de sanglots...

Vers la fin de la quarante-troisime nuit, il crut percevoir une
vague rumeur, des bruits de maillet frappant le bois, des pas
assourdis. Il se mit  claquer des dents, n'osant plus couter,
redoutant d'entendre, les yeux rivs  la porte de sa cellule,
attendant la seconde effroyable o elle s'ouvrirait, livrant
passage au bourreau! Et la porte s'ouvrit.

Il regarda d'un oeil hbt les hommes qui l'entouraient et se
leva sans dire un mot, sans faire un geste. On lui demanda:

-- Voulez-vous entendre la Messe?

Il fit oui d'un signe machinal. Pendant l'office, il regarda
obstinment le sillon qui sparait deux dalles, songeant que le
couteau ne ferait pas sur son cou une marque plus large... Il
s'tonnait seulement, avec le reste de pense qui flottait dans
son esprit, de vivre encore. Ensuite ce fut la toilette, mais dj
il avait perdu la notion des choses;  peine frmit-il quand les
ciseaux frlrent sa nuque et qu'on lui passa des cordes aux mains
et des entraves aux pieds. On lui offrit une cigarette, du
cognac... il refusa... Et soudain, l'horizon qui, depuis prs de
cinq mois s'tait arrt pour lui aux murs de sa cellule,
s'largit; une fracheur coula sur ses paules, un effroyable
silence envahit ses oreilles, un silence si profond, si
formidable, que son coeur y battait comme une cloche. Son rve
d'une nuit s'tait ralis... Au-dessus des paules du prtre, il
vit la guillotine... Le jour venait trs doucement.

Derrire les maisons, une trane laiteuse et ros moirait le
ciel. Ses yeux ouverts, pour la dernire fois regardaient,
regardaient... Il fit un pas, buta dans ses liens, soutenu par les
aides. Le prtre bgaya:

-- Le Bon Dieu vous pardonnera...

Le Procureur lui dit, d'une voix qui tremblait:

-- Vous n'avez plus un aveu, plus une rvlation  faire?

Rassemblant tout ce qui lui restait de force, il ouvrit la bouche
pour crier:

-- Je suis innocent...

Dj ses genoux frlaient la bascule, il jeta un coup d'oeil de
ct, et tout  coup, malgr les aides, malgr ses entraves, il
fit un bond en arrire et poussa un cri surhumain:

-- L! L! L!...

Et tandis qu'on essayait de le pousser, raidi, fort  briser un
chne, les talons accrochs aux pavs, le menton jet en avant, il
hurlait toujours:

-- L! L!

Son appel avait quelque chose de si furieux et de si dchirant 
la fois que les aides eux-mmes hsitrent une seconde. Le prtre
avait suivi son geste, et de la cohue des cris d'pouvante
partirent.

Un soldat, l'arme aux pieds, tomba  la renverse; deux hommes, une
femme essayaient de fendre la foule qui dj, dans une pousse
formidable, avait rompu les barrages, envahi l'espace vide o le
condamn se dbattait en hurlant:

-- Arrtez-les!... Les assassins!... L... L...

L'aumnier se jeta en avant et cria:

-- Les deux hommes!... La fille!... Arrtez! Arrtez...

Vingt mains s'abattirent sur eux. L'un des hommes tira son
couteau. La fille se mit  pousser des cris effrayants. L'aumnier
se prcipita sur Coche, l'entoura de ses bras et supplia le
Procureur:

-- Au nom du Ciel! Ne touchez pas  cet homme...

Le condamn demeurait immobile  prsent. De grandes larmes
coulaient sur sa face exsangue. Il y eut un colloque de quelques
secondes entre le Procureur et le Commissaire de police qui
disait:

-- Je dcline toute responsabilit, l'excution est impossible
pour le moment, Monsieur le Procureur. Je n'ai pas assez de monde
pour tenir cette foule, il va y avoir un massacre. Songez-y, je
vous en conjure...

Alors le Procureur balbutia:

--... Faites rentrer le condamn.

trange mentalit des masses! cette foule accourue l pour voir
mourir un homme, hurla de joie le voyant arracher au bourreau!

Or, voici simplement ce qui s'tait pass: Au premier rang des
spectateurs,  l'instant o on allait le jeter sur la bascule,
Coche avait reconnu les deux hommes et la femme entrevus la nuit
du crime. Cette seconde-l, plus immense pour lui qu'un sicle,
lui avait suffi: leurs traits taient trop prsents  sa mmoire
pour qu'il hsitt devant eux: d'un coup d'oeil il avait dtaill
les cheveux rouges de la femme, la bouche tordue du petit et la
face de l'autre dchire par la cicatrice qui lui balafrait le
visage de la tempe  l'aile du nez.

Quelle sinistre pense les avait pousss tous trois  venir voir
guillotiner celui qui expiait leur crime? Aux jours d'excution,
tous ceux que guette l'chafaud viennent regarder avidement comme
s'ils voulaient apprendre  mourir. Au besoin de voir se mlait
chez ceux-ci l'effroyable plaisir de l'impunit, du triomphe qui
les sauvait  tout jamais...

Arrts, ils essayrent d'abord de nier, mais Coche avait repris
tout son sang-froid et toute sa raison. Ses dclarations prcises,
les dtails qu'il fournit sur leur marche, tout, jusqu' la
description qu'il donna de la blessure du plus grand les fit
bgayer, se contredire... La femme, la premire, balbutia un aveu,
les hommes suivirent, et ce fut l'ternelle scne immonde et
dramatique des complices se chargeant rciproquement. On retrouva
dans leur taudis presque tous les objets vols et le couteau qui
avait servi  gorger la victime. Alors l'aventure invraisemblable
de Coche apparut claire -- et au bout de quinze jours, il fut
remis en libert -- non pas innocent pour la loi, mais graci, en
attendant que la Cour de Cassation et rvis son procs.

Lorsque, pour la premire fois, il se trouva seul, libre, dans la
rue, il eut comme un blouissement et se mit  pleurer.

Un printemps prcoce mettait de la joie dans le ciel. Jamais la
vie ne lui tait apparue plus lgre. Il frmit en songeant 
l'horreur du drame qu'il venait de vivre,  la beaut,  la
douceur,  la bont de toutes ces choses qu'il avait failli
perdre,  l'abme o sa raison avait roul, et, contemplant prs
d'un jardin les arbres bruns o les bourgeons piquaient des taches
vertes, les pelouses au gazon luisant, et le grand ciel o
voltigeaient des nuages, il comprit qu'il n'aurait plus assez de
tout de ce qui lui restait  vivre pour regarder cela, et sourit
avec une immense piti en songeant que, ni la fortune ni la gloire
ne valent qu'on risque, pour les conqurir, la simple joie de
regarder la vie.












End of the Project Gutenberg EBook of L'pouvante, by Maurice Level

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'POUVANTE ***

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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