The Project Gutenberg EBook of Mmoires pour servir  l'Histoire de mon
temps (Tome 6), by Franois Pierre Guillaume Guizot

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Title: Mmoires pour servir  l'Histoire de mon temps (Tome 6)

Author: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: April 12, 2006 [EBook #18159]

Language: French

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                              MMOIRES

                           POUR SERVIR A

                      L'HISTOIRE DE MON TEMPS



                                PAR

                             M. GUIZOT

                           TOME SIXIME


PARIS
MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1864




                         CHAPITRE XXXIV

LES OBSQUES DE NAPOLON.--LES FORTIFICATIONS DE PARIS.


Ma situation et ma disposition personnelles dans le cabinet du 29
octobre 1840.--Des amis politiques.--Des divers principes et mobiles de
la politique extrieure.--Quelle politique extrieure est en
harmonie avec l'tat actuel et les tendances relles de la
civilisation.--Caractre de l'isolement de la France aprs le trait
du 15 juillet 1840.--Dbats de l'Adresse dans les deux Chambres 
l'ouverture de la session de 1840-1841.--Arrive  Cherbourg du prince
de Joinville ramenant de Sainte-Hlne, sur la frgate _la Belle-Poule_,
les restes de l'empereur Napolon.--Voyage du cercueil du Havre 
Paris.--tat des esprits sur la route.--Crmonie des obsques aux
Invalides.--Conduite du gouvernement de Juillet envers la mmoire
de l'empereur Napolon.--Fortifications de Paris.--Vauban
et Napolon.--tudes prparatoires.--Divers systmes de
fortifications.--Comment fut prise la rsolution
dfinitive.--Prsentation, discussion et adoption du projet de
loi.--Opinion de l'Europe sur cette mesure.


Quand le ministre du 29 octobre 1840 se forma, je ne me faisais point
d'illusion sur les difficults, les prils et les tristesses de la
situation o j'entrais. Comme en 1831, nous entreprenions de rsister,
dans une question de paix ou de guerre,  l'entranement national. On
commenait  reconnatre qu'on s'tait trop engag dans la cause du
pacha d'gypte, qu'on avait trop compt sur sa force pour se dfendre
lui-mme, et qu'il n'y avait l, pour la France, ni un intrt, ni un
point d'appui suffisant pour affronter une guerre europenne. Mais bien
que srieux et sincre, ce tardif retour au bon sens devant la brusque
apparition de la vrit tait partiel et pnible; ceux-l mme qui
s'y empressaient ressentaient quelque trouble de leurs vivacits de
la veille; et une portion considrable du public restait trs-mue des
revers de Mhmet-Ali, de l'chec qu'en recevait la politique franaise,
et irrite sans mesure, quoique non sans motif, contre le trait du
15 juillet et les procds qui en avaient accompagn la conclusion. La
lumire qui claire les esprits n'apaise pas les passions, et une erreur
reconnue ne console pas d'une situation dplaisante. Les adversaires
de la raction pacifique la repoussaient d'autant plus vivement qu'ils
n'taient plus chargs de mettre en pratique leurs propres vellits
belliqueuses et de rpondre des rsultats. J'avais la confiance que,
dans la lutte qui se prparait, l'appui des grands, vrais et lgitimes
intrts nationaux ne me manquerait point; mais je me sentais de nouveau
aux prises avec des prjugs et des sentiments populaires dont je
reconnaissais la force, tout en les jugeant mal fonds et en les
combattant.

Il y avait de plus, dans ma situation personnelle au moment o je
reprenais le fardeau du pouvoir, quelque embarras. Je succdais  un
cabinet auquel j'avais t associ huit mois en restant, selon son voeu
et sous sa direction, ambassadeur  Londres. Pour moi-mme et dans
mes plus rigoureux scrupules, cet embarras n'existait point; j'avais
nettement tabli, ds le premier jour,  quelles conditions et dans
quelles limites, soit  l'intrieur, soit  l'extrieur, je donnais,
au cabinet prsid par M. Thiers, mon adhsion; tant que nous tions
demeurs dans ces limites, j'avais loyalement soutenu et second sa
politique; ds que j'avais vu le cabinet prs d'tre entran hors
des voies dans lesquelles je lui avais promis mon concours, je l'avais
averti que je ne pourrais le suivre sur cette pente, et aprs lui avoir
communiqu tout ce que je pensais de l'tat des affaires, extrieures et
intrieures, j'avais demand et reu de lui un cong pour venir  Paris,
 l'ouverture des Chambres, et m'y trouver en mesure de manifester ma
pense. En racontant, dans le prcdent volume de ces _Mmoires_, mon
ambassade en Angleterre, j'ai fait connatre en dtail et  leurs dates
ces rserves et leurs preuves[1]. J'avais donc fidlement accompli mes
engagements et j'tais, quand le nouveau cabinet s'installa, en pleine
possession de ma libert. Mais le public, dans les Chambres et hors des
Chambres, n'tait point alors au courant de ces relations intimes entre
le prcdent cabinet et moi, ni de leurs vicissitudes, et tant qu'elles
n'avaient pas t mises au grand jour, on pouvait s'tonner de me voir
succder, avec une politique diffrente, au ministre que j'avais
servi. Il y avait l des apparences qu'un expos public des faits et des
situations devait infailliblement, mais pouvait seul dissiper.

[Note 1: Tome V, p. 17-25, 365-409.]

Une autre circonstance, plus intime encore, m'affectait tristement. Je
prvoyais que mon acceptation du pouvoir et la politique que j'y venais
pratiquer me feraient perdre des amis qui m'taient chers. Il faut avoir
vcu au milieu des passions et des luttes d'un gouvernement libre
pour connatre le prix et le charme des amitis politiques. Dans cette
ardente arne o les hommes mettent en jeu et aux prises, sous les
yeux du monde, leur amour-propre et leur renomme aussi bien que leur
fortune, la vie est svre et dure; le combat est sans mnagement ni
repos; les succs sont incessamment contests et prcaires, les checs
clatants et amers. Nulle part l'union des esprits et la constance des
relations personnelles ne sont plus ncessaires; nulle part on ne sent
plus le besoin d'tre soutenu par des amis chauds et fidles, et d'avoir
la confiance qu'une large mesure de sympathie vraie se mle aux prets
et aux chances de cette guerre impitoyable. Et quand on a possd ces
biens, quand on a longtemps march avec de gnreux compagnons, c'est
une grande tristesse de les voir s'loigner et entrer dans des voies
o la sparation s'aggravera de jour en jour. J'eus, en 1840, cette
tristesse  subir: le groupe d'amis politiques au milieu duquel j'avais
vcu jusque-l se divisa profondment: MM. Duchtel, Dumon, Villemain,
Vitet, Hbert, Jouffroy, Renouard, restrent sous le mme drapeau que
moi; MM. de Rmusat et Jaubert, qui avaient tous deux sig dans le
cabinet de M. Thiers, MM. Piscatory et Duvergier de Hauranne, qui
l'avaient approuv et soutenu jusqu'au bout, entrrent, par des
impulsions trs-diverses et  des profondeurs trs-ingales, dans les
rangs de l'opposition qui m'attendait.

Bossuet en dit trop lorsqu'il signale et foudroie avec un pieux ddain
les volonts changeantes et les paroles trompeuses des politiques, les
amusements des promesses, l'illusion des amitis de la terre qui s'en
vont avec les annes et les intrts, et la profonde obscurit du coeur
de l'homme qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souvent ne sait pas
bien ce qu'il veut, et qui n'est pas moins cach ni moins trompeur 
lui-mme qu'aux autres. Ce peintre sublime des faiblesses humaines et
des mcomptes de la vie a trop de rigueur; tout n'est pas fluctuation
dans les volonts des politiques, ni tromperie dans leurs paroles, ni
amusement dans leurs promesses, ni illusion dans leurs amitis. Il y a,
dans les esprits et les coeurs vous  la vie publique, plus de srieux,
de sincrit et de constance que ne le disent les moralistes, et pas
plus l que dans la vie prive, les amitis ne s'en vont toutes ni
tout entires avec les annes et les intrts. Dans l'ardeur des luttes
politiques, nous demandons aux hommes plus que nous n'en pouvons et
devons attendre; parce que nous avons besoin et soif de sympathie forte,
d'affection efficace, d'union permanente, nous nous tonnons, nous nous
irritons quand elles viennent  dfaillir. C'est manquer de libert
d'esprit et d'quit, car c'est oublier l'invitable diversit des
ides et des situations  mesure que les vnements se dveloppent et
changent, l'incurable insuffisance des ralits pour satisfaire  nos
dsirs, et tout ce qu'il y a d'incomplet, d'imparfait et de mobile dans
nos meilleures et plus sincres relations. Ces misres de notre nature
ne sont ni plus communes, ni plus puissantes entre les politiques
qu'entre les autres hommes; et quand elles clatent, les dchirements
qu'elles entranent n'abolissent pas les mrites qui avaient fond entre
eux les sympathies et ne doivent pas les leur faire oublier.

Je ressentis vivement la tristesse des sparations que je rappelle;
mais la tristesse fut bientt refoule et surmonte par l'importance et
l'urgence de la cause et du rle que j'avais  soutenir. C'est l'attrait
et le pril de la vie publique que les intrts qui s'y agitent sont
si grands et si pressants que tout s'abaisse et s'efface devant leur
empire: la paix ou la guerre  dcider, des lois  donner aux nations,
leur prosprit ou leur gloire  assurer ou  compromettre, ces nobles
travaux absorbent toute l'me, et portent si haut la pense que tout
ce qui se passe au-dessous lui semble insignifiant ou lui devient
indiffrent auprs de l'oeuvre suprieure qu'elle poursuit. Je n'hsite
pas  dire que cette froideur superbe, dont les hommes politiques sont
si souvent accuss, ne m'a jamais atteint, et que j'ai toujours eu le
coeur ouvert aux sympathies et aux regrets, aux joies et aux douleurs
communes de la vie: mais dans le feu de l'action, en prsence des
questions souveraines que j'avais  rsoudre et sous l'impulsion des
ides qui remplissaient mon esprit, toute autre considration,
toute autre proccupation devenaient secondaires, et mes tristesses
personnelles ne s'emparaient jamais de moi au point de me troubler ou de
m'abattre.

J'ai d'ailleurs port dans la vie publique une disposition optimiste
et toujours prompte ou obstine  esprer le succs; ce qui, au dbut,
couvre d'un voile les obstacles et, plus tard, rend les preuves plus
faciles  supporter.

Indpendamment de ces considrations indirectes, j'avais, pour accepter
pleinement la situation o j'entrais et pour m'y complaire, des raisons
plus grandes et plus dcisives. Dans la complication diplomatique qui
agitait l'Europe, je voyais une occasion clatante de pratiquer et
de proclamer hautement une politique extrieure trs-nouvelle et
trs-hardie au fond, quoique modeste en apparence; la seule politique
extrieure qui convnt en 1840  la position particulire de la France
et de son gouvernement, et aussi la seule qui soit en harmonie avec les
principes dirigeants et les besoins permanents de la grande civilisation
 laquelle aspire et tend aujourd'hui le monde.

L'esprit de conqute, l'esprit de propagande, l'esprit de systme, tels
ont t jusqu'ici les mobiles et les matres de la politique extrieure
des tats. L'ambition des princes ou des peuples a cherch ses
satisfactions dans l'agrandissement territorial. La foi religieuse
ou politique a voulu se rpandre en s'imposant. De grands chefs de
gouvernement ont prtendu rgler les destines des nations d'aprs
de profondes combinaisons qu'inventait leur pense plutt qu'elles ne
rsultaient naturellement des faits. Qu'on jette de haut un coup d'oeil
sur l'histoire des rapports internationaux europens: on verra l'esprit
de conqute, ou l'esprit de propagande arme, ou quelque dessein
systmatique sur l'organisation territoriale de l'Europe, inspirer et
dterminer la politique extrieure des gouvernements. Et soit que l'un
ou l'autre de ces esprits ait domin, les gouvernements ont dispos
arbitrairement du sort des peuples; la guerre a t leur indispensable
moyen d'action.

Que ce cours des choses ait t le rsultat fatal des passions des
hommes, et que, malgr ces passions et les maux qu'elles ont infligs
aux peuples, la civilisation europenne n'ait pas laiss de grandir et
de prosprer, et puisse grandir et prosprer encore, je le sais; c'est
l'honneur du monde chrtien que le mal n'y touffe pas le bien. Je
sais aussi que le progrs de la civilisation et de la raison publique
n'abolira point les passions humaines, et que, sous leur impulsion,
l'esprit de conqute, l'esprit de propagande arme et l'esprit de
systme auront toujours, dans la politique extrieure des tats, leur
place et leur part. Mais je tiens en mme temps pour certain que ces
divers mobiles ne sont plus en harmonie avec l'tat actuel des moeurs,
des ides, des intrts, des instincts sociaux, et qu'il est possible
aujourd'hui de combattre et de restreindre beaucoup leur empire.
L'tendue et l'activit de l'industrie et du commerce, le besoin
du bien-tre gnral, l'habitude des relations frquentes, faciles,
promptes et rgulires entre les peuples, le got invincible de
l'association libre, de l'examen, de la discussion, de la publicit,
ces faits caractristiques de la grande socit moderne exercent dj
et exerceront de plus en plus, contre les fantaisies guerrires ou
diplomatiques de la politique extrieure, une influence prpondrante.
On sourit, non sans raison, du langage et de la confiance purile
des _Amis de la paix_, des _Socits de la paix_; toutes les grandes
tendances, toutes les grandes esprances de l'humanit ont leurs rves
et leurs badauds, comme leurs jours de dfaillance et de dmenti; elles
n'en poursuivent pas moins leur cours, et  travers les chimres
des uns, les doutes et les moqueries des autres, les socits se
transforment, et la politique, extrieure comme intrieure, est oblige
de se transformer, comme les socits elles-mmes. Nous avons assist
aux plus brillants exploits de l'esprit de conqute, aux plus ardents
efforts de l'esprit de propagande arme; nous ayons vu manier et
remanier, dfaire, refaire et dfaire encore, au gr de combinaisons
plus ou moins spcieuses, les territoires et les tats. Qu'est-il rest
de toutes ces oeuvres violentes et arbitraires? Elles sont tombes,
comme des plantes sans racines, comme des difices sans fondement.
Et maintenant, quand des entreprises analogues sont tentes,  peine
ont-elles fait quelques pas qu'elles s'arrtent et hsitent, comme
embarrasses et inquites d'elles-mmes: tant elles sont peu en accord
avec les besoins rels, les instincts profonds des socits modernes,
et avec les tendances persvrantes, quoique combattues, de notre
civilisation.

Je dis les tendances persvrantes, quoique combattues. Nous sommes en
effet dans une crise singulire: en mme temps que les ides gnrales,
les moeurs publiques, les intrts sociaux, tout l'ensemble de notre
civilisation invoquent,  l'intrieur, le progrs par la paix et la
libert,  l'extrieur, l'influence patiente par le respect du droit
et les exemples de la bonne politique au lieu de l'intervention
imprvoyante de la force, en mme temps, dis-je, notre histoire depuis
1789, tant de secousses, de rvolutions et de guerres nous ont laiss
un branlement fbrile qui nous rend la paix fade et nous fait trouver,
dans les coups imprvus d'une politique hasardeuse, un plaisir aveugle.
Nous sommes en proie  deux courants contraires, l'un profond et
rgulier, qui nous porte vers le but dfinitif de notre tat social,
l'autre superficiel et agit, qui nous jette de ct et d'autre 
la recherche de nouvelles aventures et de terres inconnues. Et nous
flottons, nous alternons entre ces deux directions opposes, appels
vers l'une par notre bon sens et notre sens moral, entrans vers
l'autre par nos routines et nos fantaisies d'imagination.

Ce fut, ds ses premiers jours, le mrite et la gloire du gouvernement
de 1830 de ne point hsiter devant cette alternative, de bien comprendre
le vritable et suprieur esprit de la civilisation moderne, et de le
prendre pour rgle de sa conduite, malgr les tentations et les menaces
de l'esprit de propagande arme et de conqute. De 1830  1832, cette
bonne et grande politique avait triomph dans la lutte. En 1840, quand
le cabinet du 29 octobre se forma, elle fut mise  une nouvelle preuve.
Tout notre rgime constitutionnel, roi, Chambres et pays eurent de
nouveau  dcider s'ils feraient la guerre sans motifs suffisants
et lgitimes, par routine et entranement, non par intrt public et
ncessit.

Malgr la pesanteur du fardeau, je m'estimai heureux et honor de
devenir, dans cette circonstance, l'interprte et le dfenseur de
la politique qui avait mon entire et intime adhsion. J'ai got aux
entreprises  la fois senses et difficiles, et je ne connais, dans la
vie publique, point de plus profond plaisir que celui de lutter pour
une grande vrit nouvelle encore et mal comprise. Rien,  mes yeux,
n'importait plus  mon pays que de sortir des ornires d'une politique
extrieure aventurire et imprvoyante pour entrer dans des voies plus
dignes en mme temps que plus sres. Pendant mon sjour  Londres,
j'avais acquis la conviction que, pour la plupart des puissances qui
l'avaient sign, le trait du 15 juillet 1840 n'tait point l'oeuvre
d'un mauvais vouloir prmdit envers la France et son gouvernement,
et que, malgr le procd dont nous avions  nous plaindre, le cabinet
anglais n'avait pas cess de mettre,  ses bons rapports avec nous,
beaucoup de prix. L'Autriche et la Prusse avaient grandement  coeur le
maintien de la paix. L'empereur Nicolas lui-mme se souciait peu que sa
malveillance ft oblige de devenir hardie. Loin donc de craindre qu'on
essayt, en Europe, d'aggraver et d'exploiter, contre nous, l'isolement
o nous nous trouvions, j'avais lieu d'esprer qu'on s'appliquerait  le
faire cesser, et que ma prsence aux affaires ne serait pas inutile 
ce rsultat. Le ferme et sincre appui du roi Louis-Philippe m'tait
assur: enclin, dans les premiers moments,  ne pas combattre,
quelquefois mme  partager les impressions populaires, il ne tardait
pas  en reconnatre l'tourderie et le pril, et il leur rsistait
alors avec un persvrant courage. Il avait cru que Mhmet-Ali se
dfendrait mieux et que le cabinet anglais n'agirait pas sans le
concours de la France. Mais, avant mme d'tre revenu de cette double
illusion, il pressentait que, dans cette affaire, la paix europenne,
base de sa politique gnrale, pourrait finir par tre compromise, et
je ne pouvais douter qu'il ne ft rsolu  ne pas se laisser driver
jusqu' cet cueil. Il me tmoigna sur-le-champ une confiance et
une bienveillance si marques que personne autour de lui ne put s'y
mprendre et ne crut pouvoir se permettre ces froideurs frivoles ou ces
petites hostilits voiles qui sont l'impertinent plaisir des oisifs de
cour. Il me tenait au courant des moindres incidents et de toutes ses
propres dmarches, ne voulant rien faire qu' ma connaissance et avec
mon conseil: Je reois  l'instant mme, m'crivait-il le 31 octobre
1840, une lettre d'hier du roi Lopold qui me fait des questions
auxquelles je voudrais pouvoir rpondre par la poste d'aujourd'hui.
Cependant, avant de le faire, je dsire en causer un instant avec vous,
et je vous prie de venir un moment chez moi, si cela vous est possible.
Et le surlendemain, 2 novembre: Les articles du _Morning-Chronicle_, du
_Times_ et du _Globe_, que je viens de lire, me paraissent importants,
et je dsire que vous me fournissiez l'occasion d'en causer avec vous le
plus tt que vous pourrez. Je ne sortirai pas de chez moi avant que
vous n'y soyez venu, afin qu'on n'ait pas  m'aller chercher, et de
vous prendre le moins de temps possible. Il m'avertissait des germes de
dissentiment, des susceptibilits ou des embarras qui semblaient poindre
dans l'intrieur du cabinet, et mettait tous ses soins  les touffer.
Dans les premiers temps, il eut, sous ce rapport, peu  faire; mes
amis particuliers, MM. Duchtel, Humann et Villemain occupaient les
principaux postes de l'administration; le marchal Soult tait content
de sa position et sans prtentions importunes; MM. Cunin-Gridaine et
Martin (du Nord) reprsentaient fidlement ce centre de la Chambre des
dputs qui ne m'avait pas suivi, en 1839, dans la coalition contre M.
Mol, mais qui, en 1840, se ralliait franchement  moi, press par ses
inquitudes pour l'ordre et la paix. Je pouvais compter sur l'harmonie
et l'action commune du cabinet comme sur l'appui du roi.

Ds le dbut de la session, dans la discussion des adresses de l'une
et de l'autre Chambre en rponse au discours du trne, la question fut
nettement pose: Pourquoi le cabinet du 29 octobre a-t-il remplac
celui du 1er mars? dit M. Thiers: parce que le cabinet du 1er mars
pensait que, dans certains cas, il faudrait faire la guerre. Pourquoi le
cabinet du 29 octobre est-il venu? Il est venu avec la paix certaine.
Je lui rpondis sur-le-champ: L'honorable M. Thiers vient de dire:
Sous le ministre du 29 octobre, la question est rsolue, la paix est
certaine. L'honorable M. Thiers n'a dit que la moiti de la vrit: sous
le ministre du 1er mars, la guerre tait certaine. Nous avions tous
deux raison; les deux politiques en prsence aprs le trait du 15
juillet 1840 menaient en effet l'une  la guerre, l'autre  la paix.
Mais aprs avoir ainsi accept, pour l'une et pour l'autre, leur
vrai nom, je m'empressai d'ajouter: Maintenant, ne nous jetons pas
mutuellement  la tte ces mots:--La guerre  tout prix, la paix  tout
prix.--Gardons tous deux la justice. Non, vous n'tiez pas le cabinet de
la guerre  tout prix, pas plus que nous ne sommes le cabinet de la
paix  tout prix. Vous tiez un cabinet de gens d'esprit et de coeur qui
croyaient que la dignit, l'intrt, l'influence de la France voulaient
que la guerre sortt de cette situation, et qu'elle s'y prpart
aujourd'hui pour tre prte au printemps. Eh bien, j'ai cru, je crois
que vous vous trompiez; je crois que, dans la situation actuelle,
l'intrt et l'honneur de la France ne lui commandent pas la guerre, que
le trait du 15 juillet ne contient pas un cas de guerre. Voil, entre
vous et nous, la vraie question, la question honnte, celle que nous
avons aujourd'hui  discuter.

Ce fut l en effet l'objet du dbat. Une autre question, toute
personnelle, s'y joignait. Avais-je bien pressenti les chances de la
ngociation dont j'tais charg? En avais-je bien inform le cabinet
du 1er mars? Lui avais-je fait connatre ma dissidence ds que les
vnements et son attitude l'avaient suscite? Avais-je rempli tous les
devoirs d'un ambassadeur en gardant mon indpendance comme dput? En
racontant, dans le prcdent volume de ces _Mmoires_[2], les dtails
de mon ambassade, j'ai dj dit ce que j'eus  rpondre  ces questions;
dans l'une et l'autre Chambre, le dbat porta essentiellement sur ma
correspondance diplomatique; j'en ai dj publi tout ce qu'elle avait
d'important et de caractristique; je n'ai pas  y revenir aujourd'hui;
j'ai mis en plein jour ma pense sur les causes comme sur le sens
du trait du 15 juillet 1840 et sur ma conduite personnelle dans la
ngociation. Mes raisons, mes explications, mes citations satisfirent
les deux Chambres. En mme temps, elles sentirent et reconnurent que je
ne pouvais ni ne devais encore parler des vnements qui suivaient leur
cours en Orient et des nouvelles ngociations entames  leur sujet. Les
18 novembre et 5 dcembre 1840, une majorit considrable et fermement
rsolue donna, dans les deux Chambres, sa sanction  la politique que je
soutenais; et aprs le solennel dbat des deux adresses, le cabinet du
29 octobre 1840 se trouva bien tabli.

[Note 2: Tome V, chapitres XXXI, XXXII et XXXIII.]

Au mme moment o la politique de la paix triomphait ainsi par la
discussion publique et libre, le gnie de la guerre avait aussi son
triomphe. Le 30 novembre 1840,  cinq heures du matin, la frgate _la
Belle-Poule_, commande par le prince de Joinville, mouilla devant
Cherbourg, rapportant de Sainte-Hlne les restes de l'empereur
Napolon; et le 3 dcembre, au milieu de la population empresse autour
du prince de Joinville dbarqu la veille, un simple prtre[3], aumnier
de la marine, lui disait avec une motion qui tait celle de tous
les assistants: Votre Altesse Royale permettra-t-elle au fils d'un
laboureur, devenu aumnier de la marine, d'offrir ses respectueux
hommages au fils de son roi? Vous me pardonnerez peut-tre d'unir ma
faible voix  la grande voix de la France, et de prluder au jugement
de la postrit qui vous tiendra compte de votre expdition de
Sainte-Hlne, et gravera votre nom  ct du nom du roi, votre auguste
pre, sur le cercueil glorieux du grand homme. Honneur  vous, prince!
Honneur au roi dont vous tes le digne fils! Ce cri n'est pas de moi
seul; je vous l'apporte frachement sorti de la bouche de deux cents
braves invalides que les fatigues de la mer retiennent dans l'enceinte
de l'hpital maritime de Cherbourg. C'est _le vivat_ dont ils ont
salu hier, avec le canon national, votre entre dans notre port. Les
invalides de Cherbourg et leur aumnier exprimaient vraiment ainsi le
sentiment public: au premier moment, en prsence de cette gnreuse
sympathie du roi, de ses fils et de son gouvernement pour les grands
souvenirs nationaux, toute haine des partis, toute rivalit des
personnes se taisaient; on ne voyait, on n'entendait que la justice
rendue par tous  tous, aux vivants et aux morts, aux vainqueurs et aux
vaincus,  Louis-Philippe et  Napolon,  la guerre et  la paix. _La
Belle-Poule_ passa huit jours dans le port de Cherbourg, pendant qu'on
faisait, sur la route du Havre  Paris et  Paris mme, les prparatifs
pour le voyage et la rception du cercueil. Nous avions rsolu, avec
la pleine adhsion du roi, de donner  cette crmonie la plus grande
solennit et aux manifestations populaires la plus grande libert. Le 8
dcembre, en prsence de toutes les autorits, des troupes de terre
et de mer, de la garde nationale de Cherbourg et d'une nombreuse
population, le cercueil fut transbord de _la Belle-Poule_ sur le bateau
 vapeur _la Normandie_, qui partit aussitt pour le Havre, escort
de deux autres btiments. Un petit incident, bien inconnu aujourd'hui,
quoique rapport par les journaux du temps, attesta, dans cette
circonstance, le concours universel de tous les sentiments gnreux: le
pavillon franais, qui flottait au haut du grand mt de _la Normandie_,
avait t brod par des mains anglaises: c'tait le travail des dames
de Sainte-Hlne offert par elles au prince de Joinville, qui leur avait
promis qu'il ombragerait jusqu' Paris le cercueil du grand prisonnier
rendu par l'Angleterre  la France. Entre le Havre et Rouen, au
Val-de-la-Haye, _la Normandie_ ne put plus remonter la Seine; une
flottille de dix petits bateaux  vapeur l'attendait; on procda  un
nouveau transbordement. Le bateau destin  recevoir le cercueil[4]
avait t pompeusement orn; le prince de Joinville, avec un tact
sympathique, fit supprimer tout ornement et substituer le deuil  la
pompe; son ordre portait: Le bateau sera peint en noir;  tte de
mt flottera le pavillon imprial; sur le pont,  l'avant, reposera le
cercueil couvert du pole funbre rapport de Sainte-Hlne; l'encens
fumera;  la tte s'lvera la croix; le prtre se tiendra devant
l'autel; mon tat-major et moi derrire; les matelots seront en armes;
le canon tir  l'arrire annoncera le bateau portant les dpouilles
mortelles de l'Empereur. Point d'autre dcoration. Ainsi rgl, le
convoi funbre remonta lentement la Seine, trouvant partout, dans les
campagnes comme dans les villes, la population accourue sur les
deux rives, et partout accueilli avec une admiration reconnaissante,
curieuse, respectueuse, trangre  toute passion de parti. Le 14
dcembre, comme il arrivait dans les eaux de Neuilly, on remarqua, du
bord de _la Dorade_, un groupe de quatre ou cinq dames runies sur le
rivage et qui le saluaient vivement de leurs mouchoirs: C'est ma mre!
s'cria le prince de Joinville. C'tait en effet la reine Marie-Amlie,
la premire  accueillir,  l'entre de Paris, avec sa gnreuse joie
maternelle, son fils ramenant de Sainte-Hlne les restes mortels de
Napolon.

[Note 3: L'abb Rauline.]

[Note 4: _La Dorade_, n 3.]

Le mardi 15 dcembre, avant midi, le roi, la reine, la famille royale,
les Chambres, les ministres, une foule solennelle et silencieuse
taient runis dans l'glise des Invalides, sous le dme et autour du
catafalque, attendant le convoi funbre qui tait parti  dix heures du
rivage de Courbevoie, et s'avanait lentement entre les rangs de l'arme
et de la garde nationale, prcd, entour, suivi, press,  perte de
vue, par tout un peuple avide de l'apercevoir et de l'approcher. Le
froid tait rigoureux, l'atmosphre glace, le vent perant; la
foule n'en avait point t dcourage; et pourtant, au fond et dans
l'ensemble, cet ocan d'hommes tait tranquille, tranger  toute
fermentation politique, adonn au spectacle seul. Seulement, de distance
en distance et de temps en temps, au sein de petits groupes disperss
dans la garde nationale et dans la multitude, les passions politiques
s'taient donn rendez-vous et se manifestaient par des cris: _A
bas Guizot!  bas les ministres!  bas les Anglais!  bas les forts
dtachs!_ Ces cris ne se propageaient point et personne ne s'inquitait
de les rprimer; ils clataient librement et se perdaient dans l'air,
sans contagion comme sans rsistance, symptme  la fois srieux et
vain des luttes auxquelles la France et son gouvernement taient encore
rservs. A deux heures, le convoi arriva devant la grille de l'htel
des Invalides; le clerg alla le recevoir sous le porche; une marche
 la fois funbre et triomphale annonait son approche; le canon
retentissait au dehors; la garde nationale prsentait les armes; les
invalides serraient leur sabre  l'paule; le cercueil entra, port par
les soldats et les marins; le prince de Joinville conduisait le convoi,
l'pe  la main; le roi s'avana  sa rencontre: Sire, lui dit le
prince en baissant la pointe de son pe jusqu' terre, je vous prsente
le corps de l'empereur Napolon.--Je le reois au nom de la France,
rpondit le roi, et recevant des mains du marchal Soult l'pe de
l'empereur Napolon, il la remit au gnral Bertrand en lui disant:
Gnral Bertrand, je vous charge de placer l'pe de l'empereur sur
son cercueil. Puis, se tournant vers le gnral Gourgaud: Gnral
Gourgaud, placez sur le cercueil le chapeau de l'empereur. Ces soins
accomplis, le roi retourna  sa place et le service funbre commena.
Il dura deux heures, au milieu d'un profond et universel silence qui
couvrait la diversit des motions suscites par ce grand spectacle dans
l'me des spectateurs. A cinq heures la crmonie tait termine; le roi
rentrait aux Tuileries; la foule s'coulait tranquillement. Le soir, le
calme le plus complet rgnait dans Paris.

Je ne veux pas ne parler du pass qu'avec l'exprience que j'ai acquise
et les impressions qui me restent aujourd'hui. Je retrouve, dans une
lettre que j'adressai trois jours aprs, le 18 dcembre,  l'un de mes
amis, le baron Mounier, alors absent de Paris, l'expression fidle de
l'effet qu'au moment mme produisit sur moi cet incident et du jugement
que j'en portais: Nous voil, mon cher ami, lui crivais-je, hors du
second dfil. Napolon et un million de Franais se sont trouvs en
contact, sous le feu d'une presse conjure, et il n'en est pas sorti
une tincelle. Nous avons plus raison que nous croyons. Malgr tant de
mauvaises apparences et de faiblesses relles, ce pays-ci veut l'ordre,
la paix, le bon gouvernement. Les bouffes rvolutionnaires y sont
factices et courtes. Elles emporteraient toutes choses si on ne leur
rsistait pas; mais, quand on leur rsiste, elles s'arrtent, comme
ces grands feux de paille que les enfants attisent dans les rues et
o personne n'apporte de solides aliments. Le spectacle de mardi tait
beau. C'tait un pur spectacle. Nos adversaires s'en taient promis deux
choses, une meute contre moi et une dmonstration d'humeur guerrire.
L'un et l'autre dessein ont chou. Tout s'est born  quelques cris
videmment arrangs et pas du tout contagieux. Le dsappointement
est grand, car le travail avait t trs-actif. Mardi soir, personne
n'aurait pu se douter de ce qui s'tait pass le matin. On n'en parle
dj plus. Les difficults gnrales du gouvernement subsistent,
toujours les mmes et immenses. Les incidents menaants se sont
dissips. Mhmet-Ali reste en gypte et Napolon est aux Invalides.

Mon premier mouvement, en relisant aujourd'hui cette lettre, est de
sourire tristement de ma confiance. L'me et la vie des peuples ont
des profondeurs infinies o le jour ne pntre que par des explosions
imprvues, et rien ne trompe plus, sur ce qui s'y cache et s'y prpare,
qu'un succs  la surface et du moment. En dcembre 1840,  l'arrive
des restes de Napolon, les choses se passrent bien rellement comme je
viens de les dcrire; une grande mmoire et un grand spectacle; rien de
plus ne parut, et les amis du rgime de la libert et de la paix
eurent droit de croire que le rgime imprial tait tout entier dans le
cercueil de l'Empereur. Je ne regrette pas notre mprise: elle n'a pas
fait les vnements qui l'ont rvle; ce n'est pas parce que le roi
Louis-Philippe et ses conseillers ont relev la statue de Napolon et
ramen de Sainte-Hlne son cercueil que le nom de Napolon s'est trouv
puissant au milieu de la perturbation sociale de 1848. La monarchie
de 1830 n'et pas gagn un jour  se montrer jalouse et craintive, et
empresse  touffer les souvenirs de l'Empire. Et dans cette tentative
subalterne, elle aurait perdu la gloire de la libert qu'elle a
respecte et de la gnrosit qu'elle a dploye envers ses ennemis.
Gloire qui lui reste aprs ses revers, et qui est aussi une puissance
que la mort n'atteint point.

En mme temps que nous accomplissions ainsi avec clat les obsques de
Napolon, nous portions devant les Chambres une autre question, plus
politique et moins populaire, souleve aussi par le cabinet prcdent et
qu'il nous avait laisse  rsoudre, la question des fortifications de
Paris. Prs de deux sicles auparavant, au milieu des grandes guerres
de Louis XIV, Vauban l'avait pose. Napolon s'en tait proccup, mme
avant qu'aprs avoir envahi toutes les capitales de l'Europe, il et 
dfendre celle de la France: La crainte d'inquiter les habitants et
l'incroyable rapidit des vnements l'empchrent, a-t-il dit lui-mme
dans ses _Mmoires_, de donner suite  cette grande pense. Sous la
Restauration, en 1818, le marchal Gouvion-Saint-Cyr, aprs avoir recr
l'arme, chargea une grande commission, dite _commission de dfense_,
d'examiner l'tat des places fortes et d'indiquer tout ce qu'il y
avait  faire pour la sret du royaume. Au bout de trois ans et demi
d'tudes, cette commission remit au ministre de la guerre un travail
dans lequel elle insistait vivement sur la ncessit de fortifier Lyon
et Paris. Aprs la rvolution de Juillet, de 1830  1834, la pense fut
reprise; le roi Louis-Philippe l'avait  coeur; le marchal Soult mit la
main  l'oeuvre; des travaux furent commencs et des fonds demands aux
Chambres, d'abord sur une petite chelle et sans bruit. Mais lorsque,
en 1833 et par la demande d'un crdit spcial de trente-cinq millions,
l'entreprise se fit entrevoir dans sa grandeur, les objections
conomiques et les inquitudes populaires clatrent; les financiers
secouaient tristement la tte; les bourgeois de Paris flottaient entre
leur zle patriotique et les alarmes d'un sige. Dans les Chambres et
dans les journaux, l'opposition s'empara de ces apprhensions diverses
et les fomenta avec ardeur. Les hommes de guerre, partisans dclars de
la mesure, lui fournirent eux-mmes des armes; ils taient diviss entre
eux; les uns rclamaient, pour la dfense de Paris, une forte enceinte
continue et bastionne; les autres, un certain nombre de forts dtachs,
tablis  distance de la ville, selon la configuration des terrains, et
qui suffiraient, disaient-ils, pour en couvrir les approches. L'un
et l'autre systmes avaient pour dfenseurs des militaires d'un grand
renom; le gnral Haxo et le marchal Clauzel voulaient l'enceinte
continue; les gnraux Rogniat et Bernard et le marchal Soult lui-mme
soutenaient les forts dtachs. L'opposition attaqua passionnment le
dernier projet, imputant au pouvoir le dessein de se servir des forts
pour opprimer Paris bien plus que pour repousser l'tranger. Au milieu
de cette lutte des thories et des partis, les travaux demeurrent
suspendus. En 1836, et pour mettre fin  cette paralysie agite, le
marchal Maison, alors ministre de la guerre, institua une seconde
commission de dfense qu'il chargea d'examiner  fond les deux systmes
et de proposer une dcision dfinitive. Aprs trois ans encore d'tudes
et de discussions, cette commission dclara que, l'un sans l'autre, les
deux systmes taient imparfaits et insuffisants, et que, pour devenir
efficaces, ils devaient tre runis et rendus solidaires l'un de l'autre
dans une certaine proportion, selon les rles diffrents qui leur
seraient assigns. Le travail o ce nouveau plan et ses motifs taient
exposs fut remis au roi Louis-Philippe en mai 1840; et deux mois 
peine couls, le trait du 15 juillet vint en provoquer la soudaine
excution.

Le jour mme o la signature de ce trait  Londres tait annonce dans
_le Moniteur_  Paris[5], M. le duc d'Orlans fit appeler  Saint-Cloud
l'un de ses aides de camp, M. de Chabaud-Latour, alors chef de bataillon
du gnie, dont il estimait galement la capacit et le caractre: Eh
bien, lui dit-il, nous avons souvent caus de la fortification de Paris;
nous voil au pied du mur; comment comprenez-vous que nous devions
rsoudre cette grande question?--Monseigneur, rpondit M. de Chabaud,
vous savez ce que je pense; il faut, pour fortifier Paris, une enceinte
continue et des forts dtachs: une enceinte pour que l'ennemi ne puisse
esprer de pntrer par les larges troues de deux ou trois mille mtres
que les forts laisseront entre eux; des forts pour que la population
n'ait pas  souffrir les horreurs d'un sige, et pour que le rayon
d'investissement de Paris soit si tendu qu'il devienne comme
impossible, mme aux armes les plus nombreuses.--C'est tout  fait
mon avis, reprit le prince; voici la carte et un crayon; tracez-moi
l'enceinte. Le jeune officier qui, depuis son retour de la campagne
d'Alger en 1830, avait t employ aux travaux commencs pour la dfense
de Paris et avait fait de cette question sa principale tude, traa
sur-le-champ le contour que devait suivre approximativement l'enceinte:
C'est bien, dit le duc d'Orlans;  prsent, placez-moi les forts.
M. de Chabaud marqua, sur les deux rives de la Seine, l'emplacement
de quinze forts, selon lui indispensables. Maintenant, dit le duc
d'Orlans, emportez ce plan et allons chez M. Thiers. Tous deux en
effet se rendirent sur-le-champ  Auteuil o M. Thiers habitait alors.
M. de Chabaud exposa alors en dtail au prsident du conseil le plan
qu'il venait de tracer sur la carte, et qu'avait adopt la commission de
dfense institue en 1836 par le marchal Maison, comme le seul systme
complet et efficace. Les trois interlocuteurs discutrent le chiffre
de la dpense, la dure des travaux, le nombre d'ouvriers qu'ils
exigeraient, l'emploi des troupes  leur excution: Pouvez-vous nous
rdiger un projet d'ensemble, demanda M. Thiers au jeune officier, et
quel temps vous faut-il?--Six jours me suffiront, je crois.--Prenez-les;
nous avons bien des questions prliminaires  rsoudre d'ici l pour
cette grande affaire; ds que vous serez prt, nous la porterons au
conseil.

[Note 5: Le 27 juillet 1840.]

Aid de tous les documents recueillis au ministre depuis Vauban
jusqu'au gnral Dode de la Brunerie, rapporteur de la commission de
1836, M. de Chabaud-Latour, au bout de six jours, avait accompli son
oeuvre, trac le plan complet des fortifications, enceinte et forts,
discut les moyens d'excution, et valu avec dtail la dpense qui ne
devait pas, selon lui, dpasser cent quarante millions. Avant de porter
ce mmoire  M. le duc d'Orlans, il lui demanda la permission de le
soumettre au marchal Vaillant, alors gnral de brigade, commandant de
l'cole polytechnique, longtemps aide de camp du gnral Haxo, et dj
regard, dans le corps du gnie, comme l'un des officiers les plus
minents de cette arme. Aprs avoir svrement examin le travail du
jeune chef de bataillon: Je suis prt, lui dit le gnral Vaillant,
 signer des deux mains ce projet; dites-le  M. le duc d'Orlans, et
ajoutez que je lui demande, comme une faveur dont je serai profondment
reconnaissant, d'tre appel  concourir, dans le poste qu'il voudra,
 l'excution de cette oeuvre si nationale et qui a toutes mes
convictions. Forts de cet assentiment, le prince et son aide-de-camp
retournrent chez M. Thiers qui approuva sans peine un travail conforme
aux ides qu'il avait lui-mme conues et dj exprimes  ce sujet.
Restait  le faire accepter du roi qui n'tait pas encore bien convaincu
de la ncessit de l'enceinte continue, et inclinait  croire les forts
suffisants pour la dfense de Paris  laquelle il tenait d'ailleurs avec
passion. La question fut dbattue devant lui  plusieurs reprises, soit
dans le conseil des ministres, soit dans diverses confrences spciales.
Pendant ce temps, les journaux de l'opposition, instruits de la
prdilection du roi pour le systme des forts, l'attaquaient tous les
matins et rclamaient ardemment l'enceinte continue. Un jour enfin,
 Saint-Cloud, aprs une longue conversation entre le roi, le duc
d'Orlans, M. Thiers, le gnral Cubires, alors ministre de la guerre,
et le jeune rdacteur du plan propos, le roi s'cria, avec cette gaiet
familire qu'il portait souvent dans ses rsolutions: Allons, Chartres,
nous adoptons ton projet. Je sais bien que, pour que nous venions  bout
de faire les fortifications de Paris, il faut qu'on crie dans les rues:
A bas Louis-Philippe! Vive l'enceinte continue!

La rsolution prise, on sait quels en furent aussitt les rsultats.
Des crdits extraordinaires furent ouverts; de nombreux ouvriers et de
vastes approvisionnements runis. Le gnral Dode de la Brunerie, alors
le plus ancien des lieutenants gnraux du gnie et prsident du comit
des fortifications, fut charg de l'entreprise. Officier savant et
prouv, aussi consciencieux qu'habile, et trs-soigneux de sa dignit
personnelle en mme temps que dvou  tous ses devoirs de militaire
et de citoyen, il n'accepta cette grande mission qu'aprs en avoir
svrement discut le plan, les conditions, les moyens, et choisi ses
collaborateurs. Ils se mirent tous et sur le champ  l'oeuvre. Quand le
cabinet du 29 octobre 1840 se forma, la question des fortifications de
Paris tait tranche, le plan adopt, les travaux partout commencs et
pousss avec ardeur.

Nous acceptmes sans hsiter cet hritage. Je ne m'en dissimulais pas
les charges. A des titres trs-divers, la fortification de Paris et le
systme adopt dplaisaient  beaucoup de mes amis politiques et aux
plus ardents fauteurs de l'opposition. Les premiers y voyaient un
reste de la politique du cabinet prcdent, une chance de guerre par
la confiance qu'en prendraient les partisans de la guerre, et tous les
prils d'un sige pour Paris, si la guerre venait  clater. Les
seconds s'alarmaient de la force qu'y trouverait le pouvoir contre les
mouvements populaires de Paris. Pour les uns, il y avait l une sorte
de dfi  l'Europe; pour les autres, un grand obstacle  la libert des
rvolutions. En temps de guerre, l'enceinte continue faisait de Paris
une prison; en temps de paix, les forts dtachs taient autant de
Bastilles dont on l'entourait. Les hommes d'ordre dans les finances
s'pouvantaient d'une si forte dpense, impossible, disaient-ils, 
valuer et  limiter exactement. Ces objections et ces rsistances
trouvaient, au sein mme du cabinet, un dangereux appui: M. Humann
laissait clairement entrevoir son dplaisir, et le marchal Soult,
en prsentant le projet de loi, avait expressment dclar, quant
 l'enceinte continue, sa dissidence persistante: Je n'ai point
abandonn, disait-il, l'opinion que j'ai t appel  mettre, sur la
mme question de fortifier Paris, en 1831, 1832 et 1833; mais j'ai pens
que ce n'tait pas le moment de la reproduire. Ainsi je l'ai carte
avec soin, afin que la question se prsentt tout entire devant la
Chambre. Mais je lui dois et je me dois  moi-mme de dclarer que
je fais expressment la rserve de cette opinion antrieure que ni le
temps, ni les circonstances n'ont affaiblie.

Pour surmonter ces difficults, deux conditions taient indispensables.
Au dehors et dans nos relations avec l'Europe, il fallait que les
fortifications de Paris eussent videmment le caractre d'une mesure
dfensive, destine  prvenir la guerre bien loin de la provoquer,
et en harmonie avec la politique pacifique que nous soutenions. A
l'intrieur et dans les Chambres, il fallait qu'un parfait concert
s'tablt, sur ce point, entre le cabinet tomb et le cabinet nouveau,
et qu'ils dfendissent ensemble la mesure contre ses divers adversaires.
A ce prix seulement une majorit pouvait tre forme et l'adoption du
projet de loi obtenue. Il y avait l une question diplomatique et une
question parlementaire galement pressantes et dlicates.

Pour rsoudre la premire, je ne me contentai pas de saisir, dans le
cours du dbat, toutes les occasions de bien tablir le sens politique
du projet de loi et l'effet moral que la fortification de Paris, une
fois accomplie, ne pouvait manquer de produire au profit de la paix
europenne. Ds que la loi eut t vote dans la Chambre des dputs,
j'crivis aux reprsentants de la France en Europe, spcialement au
comte Bresson, ministre du roi  Berlin, que je savais zl et habile
 rpandre en Allemagne nos vues et nos paroles: Voil Paris  moiti
fortifi. J'ai mis une extrme importance  restituer au projet de loi
son vrai et fondamental caractre. Gage de paix et preuve de force. Il
le fallait pour le dehors; il le fallait pour la Chambre elle-mme. Si
je n'avais pas convaincu les trois quarts du parti conservateur que la
mesure tait en harmonie avec sa politique, avec notre politique, elle
aurait infailliblement chou. Appliquez-vous constamment, dans votre
langage,  lui maintenir la physionomie que j'ai voulu lui imprimer:
point de menace et point de crainte; ni inquitants, ni inquiets;
trs-pacifiques et trs-vigilants. Que pas un acte, pas un mot de votre
part ne droge  ce double caractre de notre politique. C'est, pour
nous, la seule manire de retrouver  la fois de la scurit et de
l'influence.

La question parlementaire nous causa plus d'embarras que la question
extrieure. L'embarras n'eut point pour cause la difficult de faire
marcher d'accord, dans la discussion et le vote, l'ancien et le nouveau
cabinet; cet accord fut complet et constant. M. Thiers et ses collgues
y taient les premiers intresss; c'taient leurs rsolutions et leurs
actes qu'il s'agissait de faire sanctionner par les Chambres; en prenant
 notre compte ces rsolutions et ces actes et en prsentant le projet
de loi qui les sanctionnait, nous en avions accept pour nous-mmes la
responsabilit, mais sans en dcharger leurs premiers auteurs, et ils
devaient dsirer, au moins autant que nous, que le projet de loi et
son double systme de fortification fussent adopts. Cette situation
mutuelle fut, des deux parts, bien comprise et loyalement accepte: M.
Thiers et ses collgues soutinrent fermement le projet de loi que
nous avions fermement prsent. Ce fut du sein mme du cabinet et de
l'attitude de son prsident que provint l'embarras. Comme on l'a vu,
le marchal Soult, en prsentant le projet de loi, avait formellement
rserv son opinion personnelle contre l'enceinte continue et en faveur
des seuls forts dtachs. Partageant sa conviction et peut-tre aussi
croyant plaire  son dsir secret, un de ses intimes confidents, le
gnral Schneider, son ministre de la guerre dans le cabinet du 12 mai
1839, fit de cette ide l'objet d'un amendement formel et proposa, dans
le projet de loi, la suppression de l'enceinte continue. Les adversaires
de ce systme ressaisirent vivement cette chance de le faire carter. Un
long dbat se ralluma. Le marchal Soult s'y engagea pour expliquer
sa situation en maintenant, sur ce point, son opinion contre le projet
qu'il avait lui-mme prsent. Ses explications aggravrent, au lieu de
la dissiper, la confusion du dbat; on put croire, et les adversaires de
l'enceinte continue s'efforcrent de donner  croire que le prsident
du conseil laissait attaquer et verrait volontiers mutiler le projet
de loi. La mfiance gagnait les partisans de l'enceinte continue; la
loyaut du cabinet paraissait suspecte, et le sort du projet de loi
devenait trs-douteux. Je pris sur-le-champ la parole: Je tiens,
m'criai-je,  la clart des situations encore plus qu' celle des
ides, et  la consquence dans la conduite encore plus que dans
le raisonnement. Que la Chambre me permette, sans que personne s'en
offense, de dire, au sujet de ce qui se passe en ce moment, tout ce que
je pense. La situation est trop grave pour que je n'essaye pas de la
mettre, dans sa nudit, sous les yeux de la Chambre. C'est le seul moyen
d'en sortir. M. le prsident du conseil avait, il y a quelques annes,
exprim, sur les moyens de fortifier Paris, une opinion qui a droit au
respect de la Chambre et de la France, car personne ne peut, sur une
pareille question, prsenter ses ides avec autant d'autorit que lui.
Qu'a-t-il fait nagure? Il s'est rendu, dans le cabinet,  l'opinion de
ses collgues; il a prsent, au nom du gouvernement du roi, le projet
de loi que, dans l'tat actuel des affaires, ses collgues ont jug
le meilleur, et en mme temps il a rserv l'expression libre de son
ancienne opinion, le respect de ses antcdents personnels. Un dbat
s'lve ici  ce sujet. M. le prsident du conseil me permettra, j'en
suis sr, de le dire sans dtour: il n'est pas tonnant qu'il n'apporte
pas  cette tribune la mme dextrit de tactique qu'il a si souvent
dploye ailleurs; il n'est pas tonnant qu'il ne soit pas aussi exerc
ici qu'ailleurs  livrer et  gagner des batailles. Il est arriv  des
hommes qui avaient de la tribune plus d'habitude que M. le prsident du
conseil, de se trouver dans la situation o il vient de se trouver; M.
Pitt, M. Canning ont plusieurs fois parl contre des mesures proposes
par le cabinet dont ils faisaient partie; ils n'ont pas seulement
rserv leur opinion, ils ont formellement combattu les propositions de
leur cabinet. M. Pitt, M. Canning taient des hommes de chambre, exercs
 se tirer des difficults d'une telle situation. M. le prsident
du conseil a cherch et trouv sa gloire ailleurs; il n'y a rien
aujourd'hui que de parfaitement simple dans sa conduite; en maintenant
son ancienne opinion, il n'a fait qu'user d'un droit consacr par les
institutions et les moeurs des pays libres. Mais le projet de loi qu'il
a prsent au nom du gouvernement reste entier; c'est toujours le projet
du gouvernement; le cabinet le maintient; M. le prsident du conseil le
maintient lui-mme comme la pense, l'acte, l'intention permanente du
cabinet. Il vient de le redire tout  l'heure. Je le maintiens  mon
tour; je persiste  dire que, dans la conviction du gouvernement du roi,
le projet de loi tout entier est la meilleure manire, techniquement la
manire la plus efficace, et politiquement la seule manire efficace de
rsoudre la grande question sur laquelle nous dlibrons.

De retour  mon banc, je dis  M. Duchtel assis  ct de moi: Je
crois la loi sauve.--Oui, me dit-il  l'oreille, vous avez sauv la
loi, mais vous pourriez bien avoir tu le cabinet.--Soyez tranquille,
repris-je; le marchal est un peu susceptible, mais il tient encore plus
 la dure du cabinet qu'au rejet de l'enceinte continue. L'amendement
du gnral Schneider fut rejet, et il n'y eut plus de doute sur
l'adoption du projet de loi. J'allai le soir mme chez le marchal;
je le trouvai seul avec la marchale, faisant des patiences: Mon cher
prsident, lui dis-je, je suis sr que vous m'avez compris et approuv
ce matin; si l'amendement du gnral Schneider avait pass, notre loi
tait perdue et le cabinet aussi. Il me rpondit avec une gravit
narquoise: Vous avez trs-bien manoeuvr; vous avez tir le
gouvernement d'un grand embarras; en sortant de la Chambre, je suis
all chez le roi et je lui en ai fait mon compliment. Je vous le fais 
vous. Je trouvai en effet, en rentrant chez moi, un billet du roi qui
m'crivait: Mon cher ministre, je suis impatient de vous fliciter
sur le brillant succs que vous avez obtenu aujourd'hui, et de vous
remercier en outre du grand service que vous avez rendu  la France et
 moi. Et je suis heureux d'ajouter que le marchal, qui est venu m'en
donner les dtails, partage ma satisfaction.

Soit par nature, soit par l'habitude du commandement, le marchal Soult
avait, en fait de gouvernement et sur sa propre situation, de grands
instincts qui supplaient  ce qui lui manquait quelquefois en lvation
d'esprit et en svre dignit.

Au dehors, l'adoption des fortifications de Paris produisit tout l'effet
et prcisment l'effet que nous y avions cherch. Le comte Bresson
m'crivit de Berlin, le 5 fvrier 1841: Vous auriez plaisir  entendre
comme on s'exprime sur vous de toutes parts et les voeux que l'on forme
pour le succs de l'administration  laquelle vous appartenez. Ces voeux
ne seront pas striles; votre triomphe dans la discussion de la loi des
fortifications de Paris en est un gage; vous l'avez bien faite
_vtre_, et (ou je me trompe radicalement) vous avez rendu un service
incalculable  notre pays. J'ai moins de droit que qui que ce soit de me
constituer juge des systmes; mais je vois clairement que le parti que
nous avons pris renverse bien des calculs et djoue au dehors bien des
esprances. Les plus mal intentionns vont jusqu' dire: Pourquoi les
laisser mettre  profit les cinq annes ncessaires  l'accomplissement
de leur oeuvre? Il faut les prvenir. Mais ces conseils ardents ne
trouvent point accs chez les hommes qui dirigent ici le cabinet. Vos
paroles ont d'ailleurs calm une partie de leurs inquitudes; on
dsire seulement que vous restiez longtemps en position de les mettre
personnellement en pratique. Et le 14 fvrier suivant, au moment o le
projet de loi, prsent le 1er fvrier  la Chambre des pairs, semblait
devoir y rencontrer une assez grave rsistance: Je ne puis imaginer,
m'crivait encore M. Bresson, que la Chambre des pairs refuse  la
France un gage _de paix et de force_ qu'on vous doit en si grande
partie. Je rpterai jusqu' extinction que rien ne pouvait, autant
que les fortifications de Paris, imposer  l'tranger, le contenir,
et donner de la libert et de l'aisance  l'exercice de notre juste
influence.

En 1844, dans la visite o j'accompagnai le roi Louis-Philippe
au chteau de Windsor, le duc de Wellington me dit un jour: Vos
fortifications de Paris ont ferm cette re des guerres d'invasion et
de marche rapide sur les capitales que Napolon avait ouverte. Elles ont
presque fait pour vous ce que fait pour nous l'Ocan. Si les souverains
de l'Europe m'en croyaient, ils en feraient tous autant. Je ne sais
si les guerres en seraient moins longues et moins meurtrires; elles
seraient,  coup sr, moins rvolutionnaires. Vous avez rendu, par
cet exemple, un grand service  la scurit des tats et  l'ordre
europen.




                          CHAPITRE XXXV

AFFAIRES D'ORIENT.--CONVENTION DU 13 JUILLET 1841.


Situation de la France aprs le trait du 15 juillet 1840.--Caractre
de son isolement et de ses armements.--Dispositions des cabinets
europens.--Dpche de lord Palmerston du 2 novembre 1840.--Son effet
en France.--Prise de Saint-Jean d'Acre par les Anglais.--Mhmet-Ali
est menac en gypte.--Mission du baron Mounier  Londres.--Paroles du
prince de Metternich.--Le commodore Napier arrive devant Alexandrie,
dcide Mhmet-Ali  traiter, et conclut avec lui une convention qui lui
promet l'hrdit de l'gypte.--Colre du sultan et de lord Ponsonby
en apprenant cette nouvelle.--La convention Napier est dsavoue
 Constantinople, quoique approuve  Londres.--Confrence
des plnipotentiaires europens  Constantinople avec
Reschid-Pacha.--Hatti-shriff du 13 fvrier 1841, qui n'accorde
 Mhmet-Ali qu'une hrdit incomplte et prcaire de
l'gypte.--Entretien de lord Palmerston avec Chkib-Effendi.--Notre
attitude expectante et nos prcautions.--Projet d'un protocole et
d'une convention nouvelle pour faire rentrer la France dans le concert
europen.--Conditions que nous y attachons.--J'autorise le baron de
Bourqueney  parafer, mais non  signer dfinitivement les deux actes
projets.--Travail du prince de Metternich  Constantinople.--Changement
du ministre turc.--Nouvelles hsitations de la Porte.--Elle cde enfin
et accorde l'hrdit de l'gypte  Mhmet-Ali, par un nouveau firman
du 25 mai 1841.--Nouveau dlai  Londres pour la signature du
protocole et de la convention.--La chute du ministre whig est
imminente.--Mhmet-Ali accepte le firman du 25 mai 1841.--J'autorise
le baron de Bourqueney  signer la convention; elle est signe le 13
juillet 1841.--Rsum de la ngociation et de ses rsultats.


En mme temps que nous discutions les adresses des Chambres et que nous
recevions aux Invalides le cercueil de Napolon, l'excution du trait
du 15 juillet 1840 suivait en Orient son cours, et nous prenions en
Europe la situation que ce trait nous avait faite. Je m'empressai, dans
ma correspondance avec nos agents au dehors, de bien dterminer cette
situation et l'attitude qu'elle leur prescrivait. J'crivis le 10
dcembre 1840 au comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur du roi  Vienne:
De tout ce qui s'est pass, deux faits restent pour nous, notre
isolement et nos armements. A l'isolement franchement accept, nous
gagnons de la dignit et beaucoup de libert. Cette libert nous
est bonne et deviendra chaque jour meilleure, car, pour les autres
puissances, aprs le succs viendront les embarras, les dissidences, les
jalousies; et  mesure que tout cela viendra, viendra aussi, aux uns et
aux autres, l'envie de se rapprocher de nous. Nous verrons venir cette
envie-l. L'isolement n'est pas une situation qu'on choisisse de propos
dlibr, ni dans laquelle on s'tablisse pour toujours; mais quand on
y est, il faut s'y tenir avec tranquillit jusqu' ce qu'on puisse en
sortir avec profit.

Nous n'avons nul dessein de rester en dehors des affaires gnrales de
l'Europe. Nous sommes convaincus qu'il nous est bon d'en tre et qu'il
est bon pour tous que nous en soyons. On s'est pass de nous; il faut
qu'on sente et qu'on nous dise qu'on a besoin de nous. Dans l'tat de
l'Europe, je crois, pour les grandes affaires,  la ncessit du concert
entre les grands gouvernements. Pour aucun d'eux, ni l'isolement, ni
le fractionnement et la formation en camps spars ne sont une
bonne politique. Il y a des intrts suprieurs qui commandent, pour
longtemps,  l'Europe le concert et l'unit; et il n'y a point de
concert, il n'y a point d'unit en Europe quand la France n'en est pas.

Je viens de me battre pour le maintien de la paix. Dans ma pense,
au del du maintien de la paix, j'ai toujours eu en perspective le
rtablissement du concert europen. Mais nous l'attendrons; et c'est
pour l'attendre avec scurit comme avec convenance que nous avons fait
nos armements.

Ils taient ncessaires. Notre matriel, notre cavalerie, notre
artillerie, nos arsenaux, nos places fortes n'taient pas dans un
tat satisfaisant. Ils sont dsormais et ils resteront tels qu'il nous
convient. La portion permanente de notre tablissement militaire, celle
qui ne s'improvise pas, sortira de cette crise grandement amliore.

Quant  notre force en hommes, nous la garderons sur le pied actuel
aussi longtemps que la situation actuelle se prolongera.

Plus j'y pense, plus je me persuade, mon cher ami, que c'est l la
seule conduite, la seule attitude qui nous conviennent. Le roi en est
trs-persuad. Faites en sorte qu'on le croie bien  Vienne. C'est, pour
le moment, la seule instruction que je donne aussi  Berlin,  Londres
et  Ptersbourg.

Nous n'emes pas longtemps  attendre pour voir combien ces deux faits,
l'isolement et les armements de la France dplaisaient et pesaient 
l'Europe. Le nouveau cabinet tait  peine form qu' Vienne,  Berlin,
et mme  Londres, les politiques cherchaient quelque moyen de mettre
promptement un terme  cette situation. La cessation de l'intimit entre
la France et l'Angleterre convenait au prince de Metternich, mais pourvu
qu'elle n'allt pas jusqu' menacer la paix europenne, et quoique
dcid  ne point se sparer du cabinet anglais, il avait bien plus
envie d'arrter lord Palmerston que de le suivre. Il fit repartir pour
Londres l'ambassadeur d'Autriche, le prince Esterhazy, en le chargeant
 la fois d'adhrer constamment au trait du 15 juillet et d'en amortir
les consquences. On les redoutait encore plus  Berlin qu' Vienne,
et le baron de Blow, qui avait quitt Londres en cong, y retourna
prcipitamment avec l'instruction et le dsir personnel d'employer tout
ce qu'il avait d'activit et de ressource dans l'esprit pour faire, sans
dlai, rentrer la France dans le concert europen. Parmi les membres du
cabinet anglais qui, depuis l'origine de l'affaire, avaient tmoign,
pour l'alliance franaise, un bon vouloir plus sincre qu'efficace,
quelques-uns, lord Clarendon surtout, se montraient inquiets et
empresss  seconder, dans leur travail pacifique, les diplomates
allemands: Le cabinet qui vient de se former  Paris pour le maintien
de la paix ne peut vivre, disaient-ils, qu'avec un sacrifice des
puissances signataires du trait du 15 juillet.--Oui, rpondit le baron
de Bourqueney que j'avais laiss  Londres charg de cette dlicate
ngociation, il faut  la France une concession en dehors de ce trait.
Mais quelle concession faire au pacha d'gypte pour donner satisfaction
 la France? On proposa divers expdients, l'le de Candie laisse
 Mhmet-Ali, le pachalik de Tripoli donn  l'un de ses fils, la
suspension des hostilits et le _statu quo_ territorial en Syrie jusqu'
l'issue de ngociations nouvelles. Pendant que les dbats des Chambres
s'ouvraient  Paris, les diplomates runis  Londres se livraient, avec
plus de sollicitude que d'esprance,  ces essais de rapprochement. M.
de Bourqueney me rendait un compte trs-intelligent de leurs alles
et venues, de leurs entretiens, de leurs ouvertures. Je lui rpondais:
Deux sentiments sont ici en prsence, le dsir de la paix et l'honneur
national. Le sentiment de la France, je dis de la France et non pas
des brouillons et des factieux, c'est qu'elle a t traite lgrement,
qu'on a sacrifi lgrement, sans motif suffisant, pour un intrt
secondaire, son alliance, son amiti, son concours. L est le grand
mal qu'a fait le trait du 15 juillet, l est le grand obstacle  la
politique de la paix. Pour gurir ce mal, pour lever cet obstacle, il
faut prouver  la France qu'elle se trompe; il faut lui prouver qu'on
attache  son alliance,  son amiti,  son concours beaucoup de prix,
assez de prix pour lui faire quelque sacrifice. Ce n'est pas l'tendue,
c'est le fait mme du sacrifice qui importe. Qu'indpendamment de la
convention du 15 juillet, quelque chose soit donn, videmment donn
au dsir de rentrer en bonne intelligence avec la France et de la voir
rentrer dans l'affaire, la paix pourra tre maintenue et l'harmonie
gnrale rtablie en Europe. Si on vous dit que cela se peut, je suis
prt  faire les dmarches ncessaires pour atteindre  ce but et  en
accepter la responsabilit; mais je ne veux pas me mettre en mouvement
sans savoir si le but est possible  atteindre. La politique de
transaction est prfrable  la politique d'isolement, s'il y a
rellement transaction; mais si la transaction n'est, de notre part,
qu'abandon, l'isolement vaut mieux. En tout cas, voici,  mon avis, vos
deux rgles de conduite: traiter bien rellement avec lord Palmerston,
et non pas contre lui; ne rien ngliger pour que l'atmosphre o vit
lord Palmerston pse sur lui dans notre sens. C'est de lui que dpend
l'issue.

A ce moment mme, un incident nouveau, suscit par lord Palmerston,
rendit le rapprochement encore plus difficile. On sait que, le 8
octobre, par sa dernire communication au cabinet anglais, M. Thiers
avait dclar que la France, dispose  prendre part  tout arrangement
acceptable qui aurait pour base la double garantie de l'existence
du sultan et du vice-roi d'gypte, ne pourrait consentir  la mise 
excution de l'acte de dchance prononc contre Mhmet-Ali, le 14
septembre,  Constantinople. On sait galement que, le 15 octobre,
pouss par l'impression qu'avait faite, sur ses collgues et sur
lui-mme, cette dclaration du gouvernement franais, lord Palmerston
avait enjoint  lord Ponsonby de se concerter avec les reprsentants de
l'Autriche, de la Prusse et de la Russie  Constantinople, pour qu'ils
allassent tous ensemble recommander fortement au sultan, non-seulement
de rtablir Mhmet-Ali comme pacha d'gypte, mais de lui donner aussi
l'investiture hrditaire de ce pachalik, conformment aux conditions
spcifies dans le trait du 15 juillet, pourvu qu'il ft sa soumission
au sultan et qu'il s'engaget  restituer la flotte turque et  retirer
ses troupes de toute la Syrie, d'Adana et des villes saintes[6].
D'aprs cette dmarche du gouvernement anglais, j'tais pleinement
autoris, en prenant, le 29 octobre, la direction des affaires
trangres,  regarder l'tablissement hrditaire de Mhmet-Ali en
gypte comme assur, pourvu qu'il satisft aux conditions prescrites.
Mais le 5 novembre, lord Granville vint me communiquer une dpche de
lord Palmerston, en date du 2, qui semblait avoir pour but de m'enlever
cette assurance: lord Palmerston revenait sur la dpche de M. Thiers
du 8 octobre, en discutait les arguments, et tablissait que le sultan,
comme souverain de l'empire turc, avait seul le droit de dcider auquel
de ses sujets il confierait le gouvernement de telle ou telle partie
de ses tats; que les puissances trangres, quelles que fussent 
cet gard leurs ides, ne pouvaient donner au sultan que des avis,
et qu'aucune d'elles n'tait en droit de l'entraver dans l'exercice
discrtionnaire de l'un des attributs inhrents et essentiels de la
souverainet indpendante.

[Note 6: Voir le tome V de ces _Mmoires_, p. 337-340.]

C'tait dtruire, en principe, le conseil qu'en fait lord Palmerston
avait donn  la Porte, et provoquer le sultan  maintenir cette
dchance absolue de Mhmet-Ali que, quinze jours auparavant, on
l'avait engag  rvoquer.

Lord Palmerston ne se contenta pas de me faire communiquer sa dpche;
elle fut publie, le 10 novembre, dans le _Morning Chronicle_. L'effet
en France en fut dplorable; j'crivis, le 14 novembre, au baron de
Bourqueney: On prend ici cette pice comme une rtractation voile
de la dmarche faite, il n'y a pas un mois, auprs de la Porte, pour
l'engager  ne pas persister dans la dchance de Mhmet-Ali. Je
combats cette ide; je soutiens que lord Palmerston n'a voulu, comme
il le dit en finissant, que traiter une question de principes et poser
nettement les siens. Mais l'effet n'en est pas moins produit; nos
adversaires l'exploitent; nos propres amis en sont troubls. C'est
la premire communication que lord Palmerston ait adresse au nouveau
cabinet. En quoi diffre-t-elle de ce qu'il aurait crit  l'ancien?
Comment cette dpche a-t-elle t publie dans le _Morning Chronicle_,
et avec tant d'empressement? Tmoignez, mon cher baron, et au cabinet
anglais et  nos amis  Londres, le sentiment que je vous exprime et le
mal qu'on nous fait.

M. de Bourqueney n'eut point d'embarras  porter vivement ma plainte: la
dpche de lord Palmerston avait excit  Londres, parmi les amis de la
paix, presque autant de surprise et de blme qu' Paris; on se demandait
s'il n'y avait l que la manie de la controverse, et si cette manie ne
cachait pas le dsir de pousser jusqu'au bout la ruine de Mhmet-Ali
et de faire chouer toute espce d'arrangement: Je sors de chez lord
Palmerston, me rpondit, le 18 novembre, M. de Bourqueney; il a commenc
par s'excuser de la date de sa dpche du 2:--J'ai vivement regrett,
m'a-t-il dit, que ma rponse  la dpche du 8 octobre de M. Thiers
se trouvt forcment adresse  son successeur; mais vous savez ma
vie occupe; les jours se sont couls; le cabinet de M. Thiers s'est
retir, et ma rponse est parvenue dans les mains de M. Guizot. Mon
intention tait bonne en l'crivant, je vous l'affirme; je croyais
ncessaire, dans l'intrt mme de la politique de conciliation, de
rfuter quelques-uns des arguments de la dpche du 8 octobre, parce que
ces arguments, en passant pour accepts par nous, seraient devenus un
encouragement  la prolongation de la lutte que nous avons  coeur de
terminer. Mais, croyez-moi, mes prcdentes dclarations subsistent;
je n'en rtracte aucune; Mhmet-Ali est encore libre de conserver
l'hrdit de l'gypte. Si on a tir de ma dpche du 2 novembre une
conclusion contraire, je la dsavoue.

Je fus et je reste persuad que ce dsaveu tait sincre. Rien n'est
plus rare, en politique, que les rsolutions simples et la poursuite
exclusive d'un but unique, sans distraction ni complaisance pour de
secrets dsirs qui dpassent le vrai et public dessein. Lord Palmerston
ne prmditait pas la ruine complte de Mhmet-Ali; il ne se proposait
srieusement que d'assurer et de grandir,  Constantinople et en Orient,
la position de l'Angleterre en affaiblissant un sujet rival du sultan
et un client favori de la France; mais quand la chance de l'entire
destruction de Mhmet-Ali s'offrait  sa pense, il ne l'cartait
pas nettement, se donnant ainsi l'air de la poursuivre. Il ne pouvait
d'ailleurs se rsoudre  laisser passer les arguments d'un adversaire
sans leur opposer les siens, et il acceptait volontiers un embarras
politique pour obtenir un succs logique. Il avait crit sa dpche du
2 novembre 1840 sans se soucier de me seconder ni de me nuire, pour
soutenir en thse gnrale, contre M. Thiers tomb, les droits de
souverainet du sultan, et aussi pour dterminer Mhmet  la soumission
en lui faisant entrevoir le pril extrme qui pouvait l'atteindre s'il
persistait  s'y refuser.

Il et pu s'pargner cette apparence de mauvais vouloir et
d'arrire-pense; les vnements, qu'il avait bien prvus, le servirent
mieux que les arguments qu'il se complaisait  taler. Pendant qu'
Londres les diplomates se fatiguaient  chercher quelque combinaison
qui, en faisant cesser l'isolement de la France, mt fin  leurs
inquitudes, l'insurrection, fomente par lord Palmerston, clatait en
Syrie contre Mhmet-Ali; l'mir Beschir, nagure gouverneur du Liban
au nom du pacha, abandonnait la cause gyptienne sans se sauver lui-mme
par sa dfection; Sada, Tyr, Tripoli se rendaient  l'apparition
de l'escadre anglaise et des troupes turques qu'elle dbarquait;
Ibrahim-Pacha et son arme dmoralise se repliaient successivement 
l'intrieur. Le 3 novembre enfin, aprs quelques heures de rsistance,
Saint-Jean d'Acre tombait au pouvoir de l'amiral Stopford; et sur cette
nouvelle, le prince de Metternich crivait au baron de Neumann charg
encore  Londres de la question gyptienne: Ne laissons plus d'illusion
 la France sur la Syrie; la Syrie est irrvocablement perdue, perdue
tout entire. C'est  l'gypte qu'il faut songer; le mal gagne de ce
ct; il n'y a pas un moment  perdre pour dcider Mhmet-Ali  la
soumission.

Ces nouvelles ne produisirent  Londres d'autre effet que d'accrotre
la confiance de lord Palmerston en lui-mme, son ascendant sur ses
collgues, et de mettre fin au petit travail entrepris pour l'amener 
quelque concession en dehors du trait du 15 juillet: M. de Blow est
hors de selle, m'crivait le 8 novembre M. de Bourqueney; il m'a dit ce
matin qu'il attendait de Berlin, sous peu de jours, une dpche analogue
 celle de M. de Metternich. Voil, comme il le reconnat lui-mme,
sa mission  nant. Le lord-maire de la cit donna, le 9 novembre, un
grand dner auquel taient invits les ministres et les diplomates; sir
Robert Peel, qui y assistait, se pencha vers le baron de Bourqueney et
lui dit tout bas: Les vnements vont bien vite en Syrie. On dit que
l'gypte va tre entreprise. Cela m'inquite beaucoup pour la question
europenne. A Paris, la surprise gala et aggrava l'inquitude; la
faiblesse de Mhmet-Ali en Syrie fut une rvlation inattendue qui en
prsageait une semblable en gypte. Un homme d'esprit qui sjournait
depuis quelque temps en Orient, M. Alphonse Royer m'crivit le 16
novembre de Constantinople: Il est impossible de ne pas se demander
avec un cruel serrement de coeur comment il se fait que le gouvernement
franais, qui entretient  grands frais de nombreux agents dans toutes
ces contres, n'ait pas connu, avant d'agir, l'tat physique et moral de
l'gypte et de la Syrie. A-t-il donc cru  un empire arabe intronis par
un pacha turc, et  l'affection des Arabes pour un gouvernement dirig
d'aprs le vieux systme turc o les indignes ne peuvent obtenir le
plus misrable commandement ni le plus chtif emploi? A-t-il pens
qu'exploiter un pays comme une ferme coloniale, c'tait le civiliser?
Ne lui a-t-on jamais fait le tableau des souffrances de ce malheureux
peuple chez qui les mres borgnent leurs enfants pour les soustraire
 la corve militaire? Et quand les chrtiens du Liban, insurgs contre
leurs oppresseurs, criaient grce aprs leur dfaite et qu'on leur
rpondait par de monstrueuses excutions, comment se fait-il que leurs
gmissements et leurs angoisses se soient trouvs transforms en un
concert de louanges dans les rapports officiels envoys au ministre
franais? Cela se concevrait si le gouvernement du roi puisait ses
renseignements aux mmes sources que les journaux franais auxquels ils
sont envoys directement d'Alexandrie, par ordre exprs de Mhmet-Ali.
Le vice-roi a le talent de se concilier, par ses soins empresss, par
ses attentions dlicates, par son amabilit, toutes les personnes dont
il peut attendre un loge crit ou verbal. Tous les voyageurs de quelque
renom qui ont travers l'gypte ont subi cette influence. Les plus
clairvoyants et les plus consciencieux se sont abstenus de juger. Quand
on parle des prodiges oprs par le gnie de Mhmet-Ali, celui-ci n'est
assurment pas le moindre.

En prsence de ces mcomptes et dans la crainte d'en voir clater
d'autres, plusieurs de mes amis dans les Chambres, entre autres le
chancelier Pasquier, le duc Decazes, le comte de Gasparin, M. Barthe, M.
Laplagne-Barris se demandrent et me demandrent s'il ne serait pas
bon que l'un d'entre eux, tranger  toute mission officielle,  tout
caractre diplomatique, allt passer quelques semaines  Londres pour
bien observer la disposition des esprits, causer librement avec les
hommes considrables, et apprcier ainsi, sans prvention ni routine,
les chances de l'avenir. Je ne pensais pas qu'une telle visite changet
rien aux informations que je recevais du baron de Bourqueney, ni aux
ides que je me formais de l'tat des choses; mais je n'avais, pour
mon compte, aucune raison de m'y refuser, et je connaissais assez M. de
Bourqueney pour tre sr que le petit dplaisir qu'il en ressentirait
n'altrerait ni son jugement ni son zle. J'accueillis donc la
proposition, et je priai le baron Mounier, l'un de mes plus judicieux
et plus indpendants amis politiques, de se charger de cette mission
d'observation libre. Il l'accepta avec un empressement amical, et partit
le 21 novembre pour aller vrifier  Londres mes renseignements et mes
pressentiments.

Loin de les dtruire, ses observations les confirmrent: soit dans le
cabinet anglais, soit parmi ses adhrents, il trouva les plus sincres
partisans de la paix convaincus que la soumission de Mhmet-Ali
aux termes du trait du 15 juillet pouvait seule l'assurer: Comment
voulez-vous, lui dit M. Macaulay, alors secrtaire de la guerre, que
nous ne poursuivions pas ce que nous avons commenc? En continuant les
hostilits, Mhmet-Ali aurait, de son ct, la chance de reconqurir la
Syrie; si nous n'avions pas, du ntre, celle de lui enlever l'gypte, il
n'y aurait ni galit, ni justice, ni politique. Il ne peut tre permis
au pacha de suspendre ou de commencer la guerre  son choix. Il faut
qu'il rende la flotte turque et qu'il renonce  toute prtention
en dehors de l'gypte. Les inquitudes des diplomates continentaux
confirmaient le langage des ministres anglais: Le prince Esterhazy
est trs-frapp de l'urgence de poser un obstacle  l'entranement des
vnements, m'crivit le 29 novembre M. Mounier; il m'a assur, hier
au soir, qu'il allait s'efforcer d'obtenir la dclaration positive
qu'aucune tentative quelconque ne serait dirige contre l'gypte
sans que la ncessit et la convenance n'en eussent t pralablement
reconnues entre les cabinets signataires du trait du 15 juillet. Le
prince de Metternich crit dans ce sens  l'ambassadeur, et de la faon
la plus claire: Il faut prvenir le cas, dit sa dpche, o, la Syrie
ayant t dlivre, Mhmet ne se soumettrait pas. Le _quid faciendum_
alors est  chercher.

Au mme moment o il posait  Londres cette question, le prince de
Metternich disait  Vienne, au comte de Sainte-Aulaire. Assurez M.
Guizot que nous agirons pour que tout s'arrte  la Syrie. D'accord avec
l'Angleterre, j'en suis certain; mais, m'expliquant ds aujourd'hui pour
le compte de l'Autriche, je vous dclare qu'elle s'abstiendra de toute
attaque contre l'gypte, et qu'elle s'en abstiendra par gard pour la
France. Si M. Guizot trouve quelque avantage  faire connatre cette
vrit dans les Chambres, il peut la proclamer avec la certitude de
n'tre pas dmenti par moi.

Les amiraux anglais avaient d'avance pargn aux diplomates l'embarras
dont se proccupait le prince de Metternich. Le 25 novembre, le
commodore Napier, avec une partie de l'escadre de l'amiral Stopford,
tait tout  coup arriv devant Alexandrie, et avait crit  Boghos-Bey,
principal conseiller de Mhmet-Ali: Le pacha sait certainement que les
puissances europennes dsirent lui assurer le gouvernement hrditaire
de l'gypte. Que Son Altesse permette  un vieux marin de lui suggrer
un facile moyen de se rconcilier avec le sultan: que promptement
et librement, sans imposer aucune condition, Elle renvoie la flotte
ottomane et retire ses troupes de Syrie; alors les malheurs de la
guerre cesseront; Son Altesse aura amplement de quoi se satisfaire et
s'occuper, dans les dernires annes de sa vie, en cultivant les arts et
en posant probablement la base du rtablissement du trne des Ptolmes.
Aprs ce qui s'est pass en Syrie, Son Altesse doit aisment pressentir
combien peu Elle pourrait faire ici o le peuple est mcontent du
gouvernement. En un mois, 6,000 Turcs et une poigne de marins ont
pris Beyrouth et Sada, battu les gyptiens dans trois rencontres, fait
10,000 prisonniers ou dserteurs, et amen l'vacuation force des ports
et des dfils du Taurus et du Liban; cela, en prsence d'une arme
de 30,000 hommes. Trois semaines aprs, Acre, la clef de la Syrie, est
tombe entre les mains de la flotte allie. Si Son Altesse se dcidait
 continuer les hostilits, qu'Elle me permette de lui demander si
Elle est sre de conserver l'gypte. Je suis un grand admirateur de Son
Altesse et j'aimerais mieux tre son ami que son ennemi. Je prends la
libert de lui reprsenter que, si Elle refuse de se rconcilier avec
le sultan, Elle ne peut esprer de conserver l'gypte que bien peu de
temps..... Un mcontentement gnral rgne ici parmi les habitants et
les marins; le vice-amiral de Son Altesse et plusieurs de ses officiers
l'ont dj abandonne et sont  bord de ma flotte. Les soldats syriens
qui se trouvent en gypte aspirent  retourner chez eux. La solde des
soldats gyptiens est fort arrire, et ils n'ont pas de pain  donner 
leurs familles. Que Son Altesse rflchisse aux dangers qu'Elle courrait
si ses soldats recevaient la promesse d'tre,  sa chute, dlivrs du
service? Qui peut dire que l'gypte serait invulnrable? Alexandrie
peut tre pris comme Saint-Jean d'Acre l'a t, et Son Altesse, qui
maintenant peut devenir le fondateur d'une dynastie, serait rduite 
tre un simple pacha.

Aprs quelques heures de correspondance, tous les conseils du commodore
Napier taient accepts. Mhmet-Ali prenait l'engagement de renvoyer
la flotte turque  Constantinople ds que les puissances lui auraient
assur le gouvernement hrditaire de l'gypte. Un envoy gyptien
partait  bord d'un btiment anglais, portant  Ibrahim-Pacha l'ordre
d'vacuer la Syrie avec toute son arme. Une convention formelle
consacrait ces arrangements. La soumission de Mhmet-Ali tait entire,
et le trait du 15 juillet avait reu sa pleine excution.

Arrives  Londres le 8 dcembre, ces nouvelles y produisirent tout
l'effet qu'on en pouvait attendre; c'tait l'accomplissement des
prdictions de lord Palmerston et le triomphe de sa politique. Les
diplomates, ses allis, s'en flicitaient, non sans quelque surprise;
ils se demandaient quelle cause avait dtermin cette action  la fois
menaante et pacifiante de la flotte anglaise, et prcipit ainsi le
dnoment; le commodore Napier avait-il agi d'aprs des ordres de
son cabinet, ou de concert avec l'amiral Stopford son suprieur,
ou seulement de sa propre et spontane impulsion? Je ne pense pas,
crivis-je le 11 dcembre  M. de Bourqueney, que Napier et des
instructions pour engager le pacha  rtablir _le trne des Ptolmes_,
ni pour le menacer du bombardement d'Alexandrie. Si un agent franais
avait dit la premire phrase, lord Palmerston se serait rcri sur ce
mpris des droits du sultan, et si, sur le refus du pacha, Napier
avait excut sa menace, j'aurais eu, moi, le droit de dire que lord
Palmerston m'avait manqu de parole, car il avait bien donn sa parole
qu'aucun acte, aucun commencement d'acte n'aurait lieu contre l'gypte
sans une dlibration nouvelle des puissances signataires du trait
du 15 juillet. Je ne fais nul cas des petites plaintes, ni des
rcriminations contre les faits accomplis; mais je fais attention 
toutes les irrgularits,  toutes les faons d'agir peu consquentes et
peu mesures; et il est bon qu'on sache que nous y faisons attention.

Je pressentais qu'on s'empresserait de nous prsenter le rsultat ainsi
obtenu comme dfinitif et devant faire cesser notre isolement arm,
et qu'on nous demanderait de ne pas tarder  le reconnatre. Je pris
sur-le-champ mes prcautions contre de telles instances et pour bien
tablir la situation que nous entendions garder; j'crivis le 18
dcembre au baron de Bourqueney: Nous sommes rests trangers au trait
du 15 juillet, c'est--dire au rglement des rapports du sultan et du
pacha par l'intervention de l'Europe. Ni les bases territoriales, ni le
mode corcitif de ce rglement ne nous ont convenu. Ils ne doivent
pas nous convenir davantage aprs qu'avant. Nous ne nous sommes pas
matriellement opposs au fait; nous ne saurions nous y associer pour
lui rendre hommage et le garantir. Nous resterons donc, en ce qui touche
les rapports du sultan et du pacha, en dehors du trait du 15 juillet
et de la coalition qui l'a sign. C'est, pour nous, un devoir de
consquence rigoureuse et de simple dignit.

Mais le trait du 15 juillet une fois accompli et vid, reste la grande
question, la question des rapports de l'empire ottoman avec l'Europe.
Les rapports du sultan et du pacha d'gypte sont, pour l'empire ottoman,
une question intrieure sur laquelle nous avons pu penser autrement que
nos allis et nous sparer d'eux. Les rapports de l'empire ottoman avec
l'Europe sont une question extrieure, gnrale, permanente,  laquelle
nous avons toujours l'intention de concourir, et qui ne peut tre
efficacement ni dfinitivement rgle sans notre concours.

A ct de cette grande question extrieure et europenne peut se placer
encore une question intrieure et ottomane, celle des garanties  donner
 la Syrie rentre sous le gouvernement du sultan, spcialement aux
populations chrtiennes du Liban: question dans laquelle nous sommes
prts aussi  reprendre place.

Loin donc de vouloir persister dans notre isolement, nous avons
toujours en vue le rtablissement du concert europen, et nous savons
par quelles portes, grande et petite, nous y pouvons rentrer.

Nous savons aussi qu'on dsire nous y voir rentrer, et nous croyons
qu'on a raison. Notre isolement ne vaut rien pour personne. Il nous
oblige, et pour notre sret, et pour la satisfaction des esprits
en France,  maintenir nos armements actuels. Nous avons arrt ces
armements  la limite qu'ils avaient atteinte quand le cabinet s'est
form. Le cabinet prcdent voulait les pousser plus loin; nous avons
dclar que nous ne le ferions point; mais pour que nous puissions
rduire nos armements actuels, il faut que notre situation soit change
de manire  ce que la disposition des esprits change aussi et se calme.
Et je parle ici des bons esprits, du parti conservateur qui, tant que la
situation actuelle durera, ne s'accommoderait point de la rduction des
armements actuels et pacifiques, pas plus qu'il n'a voulu s'accommoder
des armements excessifs et belliqueux que demandait le cabinet
prcdent.

Je dis que nos armements actuels sont purement de prcaution et
pacifiques. L'existence seule du cabinet en est une preuve vidente et
permanente. Mais le taux mme de ces armements le prouve; ils ne nous
donnent que ce que nous avions dans les annes 1831, 1832 et 1833,
c'est--dire de 400  450,000 hommes. Et nous n'avions pas alors 70,000
hommes en Afrique.

Il n'y a donc, ni dans la pense, ni dans la mesure de ces armements,
rien dont on puisse s'inquiter, et nous n'avons nul dessein de
prolonger indfiniment et sans ncessit un tat de choses onreux. Mais
tant que la situation qui l'a amen se prolonge, nous en acceptons la
consquence. Qu'une porte convenable s'ouvre devant nous pour sortir de
cette situation, nous ne nous obstinerons point  y rester.

Les faits ne tardrent pas  prouver que j'avais raison de ne pas croire
la question gyptienne dfinitivement rsolue, et d'attendre encore
avant de sortir de la situation que nous avions prise. Ds que la
convention conclue le 27 novembre par sir Charles Napier avec le pacha
fut connue  Constantinople, et par l'envoi qu'en fit le commodore 
lord Ponsonby, et par une lettre de Mhmet-Ali lui-mme au grand vizir,
une vive colre clata dans le divan, partage et soutenue par lord
Ponsonby, qui crivit sur-le-champ[7]  lord Palmerston: Votre
Seigneurie a reu le rapport du commodore: tout ce que j'ai  vous dire,
c'est que la Porte a expressment dclar la convention nulle et de nul
effet, et que, mes collgues et moi, nous nous sommes associs  cette
dclaration. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'aucun gouvernement, dans la
situation de la Porte ottomane, ne pouvait tolrer un seul moment qu'un
individu s'arroget le droit de traiter, pour lui, avec un pouvoir
considr, en droit ou en fait, comme un pouvoir rebelle. L'ambassadeur
de Sa Majest n'est nullement autoris  reconnatre l'acte d'un
individu qui n'avait reu du gouvernement de Sa Majest aucun pouvoir,
et les ministres d'Autriche, de Prusse et de Russie n'y sont pas
plus autoriss que moi. Reschid-Pacha annona le mme jour, et 
l'ambassadeur turc  Londres et aux ministres des quatre puissances
 Constantinople, les rsolutions de la Porte: Comment pourrait-on,
dit-il, aprs tout ce qui s'est pass, confier de nouveau l'autorit 
un homme tel que Mhmet-Ali? Toutefois, et quoique le sultan n'ait
pas l'intention de rien accorder de sa propre volont  Mhmet-Ali,
nanmoins, en cas d'une demande de la part des grandes puissances, il
est possible que, par dfrence pour elles, quelque faveur temporaire
lui soit accorde. Mais serait-il possible aujourd'hui de revenir sur la
question de l'hrdit, cette grande concession, dj rejete par lui,
du trait d'alliance? Et comment les quatre puissances pourraient-elles
concilier dsormais cette concession avec le maintien de l'intgrit de
l'empire ottoman qui forme le principal objet de leur sollicitude? En
consquence, la Sublime-Porte dclare protester, comme elle proteste
par la prsente, de la manire la plus formelle, contre la convention
conclue le 27 novembre par le commodore Napier, convention qu'elle doit
regarder et qu'elle regarde en effet comme nulle et non avenue.

[Note 7: Le 8 dcembre 1840.]

Quelques jours aprs, le drogman de la France  Constantinople, M. Cor,
homme d'exprience et de considration, s'entretenant avec Reschid-Pacha
de cette convention, l'engageait  ne pas confondre la forme et le fond
de l'acte: Vous tes, lui disait-il, en droit de protester contre la
forme; mais au fond, l'acte est gnralement approuv; il peut amener un
rapprochement entre la France et les puissances qui ont sign le trait
du 15 juillet; la Porte pourrait avoir  se repentir de sa conduite
envers la France, son plus ancien alli; l'amour-propre de la France est
engag dans la question, et il faut trouver quelque moyen de l'y faire
rentrer.--La Sublime-Porte, lui rpondit Reschid-Pacha, trouve la
substance de la convention aussi contraire aux intrts de Sa Hautesse
le sultan que la forme en est mauvaise; vous dites qu'il faut faire un
acte auquel la France puisse prendre part; nous n'avons que deux choses
 proposer, toutes deux diamtralement opposes  la politique qu'a
adopte la France, l'entire et absolue soumission de Mhmet-Ali
comme sujet, non comme vassal, ou sa destruction. Comment pouvez-vous
prtendre avoir  coeur l'intgrit et l'indpendance de l'empire
ottoman quand vous cherchez  le dmembrer? Si vous dsirez tant de
conserver Mhmet-Ali, vous n'avez qu' le nommer gouverneur de l'une de
vos provinces.

La colre turque, et surtout la mauvaise humeur hautaine de lord
Ponsonby, embarrassaient un peu lord Palmerston, sans dominer pourtant
ses rsolutions. Ds qu'il avait connu la conduite de sir Charles
Napier, il l'avait approuve, tout en dclarant que sir Charles avait
agi sans instructions, et en faisant cette rserve que les puissances
signataires du trait du 15 juillet ne pouvaient s'engager  garantir en
gypte  Mhmet-Ali l'hrdit qu'elles conseillaient  la Porte de lui
accorder. Il avait en mme temps inform lord Ponsonby de l'approbation
qu'il donnait  la convention du 27 novembre et de la rserve qu'il
y attachait. Le 15 dcembre, causant avec le baron de Bourqueney de
l'obstination du divan  maintenir la dchance de Mhmet-Ali: Il
faudra bien, lui dit-il, que la Porte nous coute: nous avons assez fait
pour elle. Les dpches qu'il recevait de Vienne le confirmaient dans
cette disposition: Le prince de Metternich me charge de dire  Votre
Seigneurie, lui crivait lord Beauvale[8], que si la Porte hsite 
accueillir la recommandation des puissances allies qui l'engagent 
confrer  Mhmet-Ali le gouvernement hrditaire de l'gypte, la cour
d'Autriche n'admet pas que les allis puissent se laisser compromettre
par une telle hsitation. Le prince de Metternich ne doute pas que la
Porte ne dfre  l'avis de ses allis s'ils y insistent fermement
et conjointement. Et quelques jours plus tard[9]: Les dpches de
l'internonce, M. de Strmer, disent que les commissaires dsigns
pour Alexandrie n'ont pouvoir de donner aucune assurance quant 
la succession hrditaire dans la famille de Mhmet-Ali, et qu'ils
retarderont tant qu'ils pourront leur arrive dans ce port, afin
de donner, aux oprations militaires contre Ibrahim-Pacha et aux
insurrections en gypte, le temps d'clater. Sur cette nouvelle, le
prince de Metternich a envoy au prince Esterhazy des dpches o il lui
annonce la ferme rsolution de l'Autriche d'obtenir pour Mhmet-Ali la
succession hrditaire, ajoutant que le refus de la Porte dterminerait
l'Autriche  retirer au sultan son appui moral et matriel. Des
copies de ces dpches seront expdies aujourd'hui  l'internonce 
Constantinople pour rgler sa conduite.

[Note 8: Le 3 janvier 1841.]

[Note 9: Le 17 janvier 1841.]

La perplexit tait grande  Constantinople. Hors d'tat de se dcider
seul et par lui-mme, le sultan voyait ses allis diviss et incertains.
Lord Ponsonby tait videmment plus hostile  Mhmet-Ali que son chef
lord Palmerston qui,  son tour, tait moins dcid que le prince de
Metternich  soutenir le pacha vaincu. La Prusse suivait pas  pas
l'Autriche; la Russie flottait entre les puissances allemandes et
l'Angleterre; et la France absente pesait sur les esprits autant que,
prsente, elle et pu influer sur les dlibrations. Dans l'espoir de
sortir d'embarras, Reschid-Pacha runit en confrence chez lui[10] les
reprsentants des quatre puissances signataires du trait du 15 juillet,
et aprs leur avoir rappel le mmorandum par lequel, le 14 novembre
prcdent, leurs gouvernements avaient conseill  la Porte d'accorder 
Mhmet-Ali l'investiture hrditaire du pachalik d'gypte pourvu qu'il
se soumt sans dlai aux conditions indiques: Le sultan m'a ordonn,
dit-il, de vous demander si Mhmet-Ali, par sa lettre du 11 dcembre
dernier au grand vizir, s'est conform  l'esprit de ce mmorandum, et
si sa soumission doit tre considre comme relle. Sur cette question
positive, lord Ponsonby refusa positivement de s'expliquer: Je pense,
dit-il, qu'au sultan seul il appartient de dcider ce point. Quant
 moi, je ne vois, pour le moment, rien devant moi qui m'autorise 
noncer une opinion. L'internonce d'Autriche, le baron Strmer, qui
avait reu de Vienne des instructions prcises, fut moins bref et plus
dcid, quoique non sans ambages: Dans le but, dit-il, de me
dcharger de toute responsabilit et de faire connatre les vues de mon
gouvernement dans une circonstance aussi importante, j'ai cru
convenable de mettre mon vote par crit; je vais en faire lecture 
la confrence.--J'ai lu et relu avec la plus scrupuleuse attention la
lettre que Mhmet-Ali vient d'adresser au grand vizir. Je n'y ai rien
trouv qui ne soit correct. Le ton qui y rgne m'a paru rpondre  tous
les sentiments de convenance. Il et t dsirable qu'il n'y et pas
t question de la convention du commodore Napier; mais nous sommes tous
d'accord qu'il l'et t bien plus encore que cette convention n'et
jamais t conclue; et Mhmet-Ali, en s'y rfrant, n'a fait que se
prvaloir d'un avantage qui lui a t gratuitement offert. Dans sa
lettre, le pacha dclare tre prt  faire tout ce qu'on lui demande, et
sous ce rapport, sa soumission me parat entire. Je serais donc d'avis
que cette soumission ft accepte. Je regarderais comme regrettable, 
tous gards, toute hsitation de la Porte  se conformer aux conseils
de ses allis. Les plus brillants succs ont couronn leurs efforts
en Syrie; ces succs ont dpass nos calculs, nos prvisions, nos
esprances. La Syrie est rentre sous le sceptre de Sa Hautesse, et le
principal objet de l'alliance se trouve ainsi rempli. Aller plus loin
n'entre pas dans les vues des puissances allies; la confrence de
Londres s'est assez clairement prononce  cet gard. La Sublime-Porte
peut sans doute avoir de bonnes raisons pour dsirer l'anantissement
de Mhmet-Ali; mais n'ayant pas les moyens de l'effectuer elle-mme,
ce serait sur ses allis qu'en retomberait la charge. Or, voudrait-elle,
pour prix des services qu'ils lui ont rendus, les jeter dans une
entreprise qui mettrait en pril la paix gnrale si ardemment dsire
par tous les peuples et si heureusement maintenue jusqu'ici? C'est
vers la France surtout que se porte aujourd'hui l'attention de nos
gouvernements; cette puissance a droit  leurs gards et  leur intrt;
et si l'attitude menaante et belliqueuse du ministre Thiers n'a pu les
arrter dans leur marche vers le but qu'ils se proposaient et qu'ils ont
atteint, ils semblent dsormais vouloir vouer tous leurs soins  mnager
le ministre qui lui succde, et dont le langage annonce une politique
sage, modre et conciliante. Ils doivent en consquence entrer dans sa
position, faire la part des difficults dont il est entour, et ne pas
l'exposer  se voir entran, malgr lui, dans une fausse route. Dans
l'tat o sont les esprits en France, un incident imprvu peut tout
bouleverser, et n'est-il pas dans l'intrt de tous et dans celui de
la justice qu'on s'unisse franchement  ceux qui la gouvernent, pour
prvenir un pareil malheur?

[Note 10: Le 20 dcembre 1840.]

Les ministres de Prusse et de Russie adhrrent, avec quelques nuances,
au vote de l'internonce d'Autriche. L'ambassadeur d'Angleterre rpta
qu'il devait attendre la dcision du sultan sur la valeur de la
soumission de Mhmet-Ali pour donner le conseil qui lui tait prescrit
par les ordres de son gouvernement. Reschid-Pacha fit de vains efforts
pour amener les quatre plnipotentiaires  un avis plus formel et plus
unanime; et la confrence se termina sans autre conclusion que les
dernires paroles de l'internonce d'Autriche qui fit remarquer encore
une fois combien il serait regrettable que la Porte ne se conformt
pas avec promptitude au voeu exprim par les cours allies dans le
mmorandum du 14 novembre.

Quelques jours aprs cette confrence[11], le baron de Strmer crivit 
lord Ponsonby: S'il a pu nous rester quelques doutes sur les vritables
intentions de nos gouvernements, les dpches que j'ai reues hier du
prince de Metternich sont bien faites pour les dtruire compltement. Le
prince est impatient de savoir quelle suite j'ai donne  ses
directions prcdentes, et il me dit et me rpte, de la manire la plus
premptoire, que les quatre cours se sont prononces pour que l'hrdit
dans les fonctions du gouvernement d'gypte soit accorde  la famille
de Mhmet-Ali. Je vais, en consquence, adresser  ce sujet une lettre
formelle  Reschid-Pacha, et la lui porter moi-mme pour y ajouter
de vive voix tous les dveloppements ncessaires. La pense de votre
cabinet tant absolument identique avec celle du mien, je ne doute pas
que vous ne jugiez  propos de vous expliquer dans le mme sens envers
la Porte. Je vous avoue que ce n'est pas sans quelque regret que je
vois ainsi s'vanouir l'espoir que nous avions de voir la puissance de
Mhmet-Ali s'crouler de fond en comble; mais mon rle est fini, et
il ne me reste plus qu' attendre en silence les ordres que mon
gouvernement voudra bien me faire parvenir, et  les excuter
scrupuleusement.

[Note 11: Le 7 janvier 1841.]

M. de Strmer fit sur-le-champ, auprs de Reschid-Pacha, la dmarche
qu'il annonait. Le ministre de Russie, M. de Titow, se dclara dcid
 agir comme l'internonce d'Autriche et en informa lord Ponsonby.
L'ambassadeur d'Angleterre rpondit, avec son ddain ironique: Rien
n'est plus indiffrent que l'opinion particulire de tel ou tel d'entre
nous sur cette question; c'est l'affaire de nos gouvernements, et aucun
de nous n'en est responsable. Mais autre chose est d'agir sans ordres;
je n'encourrai pas cette responsabilit. Je refuse donc d'agir
de concert avec vous tant que je ne serai pas autoris, par des
instructions formelles,  faire la dmarche que vous me proposez. Il m'a
t dit plusieurs fois, par les meilleures autorits, par vous-mme, si
je ne me trompe, que votre gouvernement n'tait pas dcid  accorder
 Mhmet-Ali l'hrdit, et dans notre confrence, il n'a pas paru que
vous fussiez autoris  faire mention de ce point. Mais ceci n'est
pas de date rcente, et il n'est pas du tout impossible que plus d'un
changement soit survenu dans l'opinion de votre gouvernement; ce qui est
erreur maintenant peut avoir t vrit jadis et pourra le redevenir,
car il y a eu, dans cette affaire, une continuelle fluctuation de
circonstances. Si mon gouvernement ne m'a point encore envoy d'ordre,
ce ne peut tre faute de temps, car ses instructions auraient pu
m'arriver par Vienne aussitt que les vtres  vous.

Trois jours aprs, le 10 janvier 1841, lord Ponsonby crivit  M.
Frdric Pisani, drogman d'Angleterre  Constantinople: Vous informerez
S. Exc. le ministre des affaires trangres que j'ai ordre de donner
 la Sublime-Porte, au nom du gouvernement britannique, le conseil
d'accorder  Mhmet-Ali le gouvernement hrditaire de l'gypte. Et
au mme moment, en termes aussi brefs, il annona  MM. de Strmer et de
Titow ses instructions et sa dmarche.

En prsence de toutes ces hsitations, contradictions et
procrastinations de la diplomatie europenne, il tait bien naturel que
le sultan et ses conseillers hsitassent aussi, et qu'ils cherchassent,
soit par des paroles vagues, soit par des lenteurs rptes,  repousser
le calice que tantt on approchait, tantt on cartait de leurs lvres.
Aprs avoir protest contre la convention de sir Charles Napier 
Alexandrie comme nulle et de nul effet, le divan tait pourtant rentr
en ngociation avec Mhmet-Ali, et le grand vizir, en lui envoyant
Mazloum-Bey, l'un des principaux employs de la Porte, pour recevoir sa
soumission, lui avait crit que, ds qu'elle serait accomplie, le sultan
daignerait le rintgrer dans le gouvernement de l'gypte, mais sans
faire aucune mention de l'hrdit. Quand lord Ponsonby eut dclar  la
Porte que le gouvernement britannique lui conseillait de faire au pacha
cette concession, le sultan rendit[12] un hatti-shriff portant: Par
dfrence pour les conseils des hautes cours allies, et attendu que mon
adhsion  l'hrdit dont il s'agit met fin  la question et contribue
 la conservation de la paix gnrale, j'ai rsolu de confrer
de nouveau  Mhmet-Ali le gouvernement de l'gypte, avec droit
d'hrdit, lorsqu'il aura rellement fait sa soumission de la manire
que le conseil l'a compris.... Il y a pourtant ceci  dire: l'exprience
du pass a prouv la ncessit que notre Sublime-Porte soit mise en
parfaite sret de la part de l'gypte, soit pour  prsent, soit pour
l'avenir, et ce but ne saurait gure tre atteint qu'en attachant 
l'hrdit des conditions fortes, des obligations ncessaires. Convaincu
que la mme sollicitude bienveillante dont les hautes puissances allies
ont dj donn des preuves sera employe  cet effet aussi, je me suis
empress d'couter leurs conseils et de les mettre  excution. On
mettra du zle  faire ce qui est ncessaire.

[Note 12: Le 13 fvrier 1841.]

Le hatti-shriff fut envoy, le jour mme,  Mhmet-Ali; mais le zle
promis manqua, tout autant que la veille, pour le mettre  excution. La
Porte se flattait toujours qu'elle finirait par chapper  des exigences
qu'elle ne croyait pas toutes galement sincres. Contents d'avoir obi
 leurs instructions, lord Ponsonby et le baron de Strmer ne pressaient
pas beaucoup le divan de se hter. Plus habile, Mhmet-Ali mettait
le bon droit et les bonnes apparences de son ct en donnant tous les
ordres ncessaires pour le renvoi de la flotte turque et l'vacuation
de la Syrie. A Londres, le prince Esterhazy, le baron de Blow, M. de
Brnnow lui-mme insistaient pour que la question gyptienne ft enfin
vide; et dans le cabinet comme dans le public anglais, les amis de la
paix tmoignaient leur inquitude de voir se prolonger, sans autre motif
que des indcisions ou des lenteurs frivoles, une situation europenne
lourde et prcaire. Lord Palmerston sentit qu'il fallait conclure. Le 28
janvier 1841, Chkib-Effendi vint lui demander ce qu'il fallait crire
enfin  Reschid-Pacha sur l'tablissement hrditaire de Mhmet-Ali
dans le pachalik d'gypte: Je lui ai dit, crivit le lendemain lord
Palmerston  lord Ponsonby, que je ne pouvais pas ne pas admettre la
force des objections leves contre cette concession. Certainement
il vaudrait beaucoup mieux, dans l'intrt du sultan et de ses sujets
gyptiens, que le sultan pt garder, pour le choix des gouverneurs
futurs de l'gypte, la mme libert qu'il possde quant au choix des
gouverneurs des autres provinces de son empire. Mais, dans toutes
les affaires, il faut se contenter de ce qui est praticable et ne
pas compromettre ce qu'on a obtenu en courant aprs ce qu'on ne peut
atteindre. Il est clair que Mhmet-Ali a fait sa soumission dans
l'esprance qu'il obtiendrait l'hrdit en gypte. Si maintenant on la
lui refuse, qu'arrivera-t-il de sa part? Une nouvelle rvolte, ou tout
au moins une attitude de rsistance passive. Quel sera le remde? Un
tel tat de choses ne saurait durer indfiniment, car, s'il durait, il
quivaudrait  l'gypte spare de l'empire turc. Mais le sultan n'a
pas, quant  prsent, des moyens maritimes ni militaires suffisants pour
rtablir son autorit en gypte. Il serait donc oblig de recourir  ses
allis. Or les mesures convenues jusqu'ici entre les quatre puissances,
en vertu du trait de juillet, se bornent  chasser les gyptiens de
Syrie, d'Arabie et de Candie, et  refouler les troupes et l'autorit de
Mhmet-Ali dans les limites de l'gypte. Si donc le sultan s'adressait
aux quatre puissances pour attaquer, avec leur aide, Mhmet-Ali en
gypte mme, une nouvelle dlibration de la confrence deviendrait
ncessaire. Eh bien, ai-je dit  Chkib, si le sultan demande secours
aux quatre puissances par suite de son refus d'accorder selon leur
conseil,  Mhmet-Ali, l'hrdit du pachalik d'gypte, je puis
vous dire d'avance quel sera le rsultat de la dlibration. Je sais
parfaitement que les quatre puissances refuseront de venir en aide
au sultan. Qu'arrivera-t-il alors? Faute d'avoir lui-mme des forces
suffisantes, et aprs une tentative vaine, le sultan sera oblig
d'accorder de mauvaise grce  Mhmet-Ali ce qu'aujourd'hui il peut
avoir le mrite de lui confrer volontairement; et ainsi, au lieu
d'accomplir,  la suggestion de ses allis, un acte de pouvoir
souverain, il aura, aux yeux du monde entier, l'air de faire une
concession arrache par un sujet.

Je n'essayerai pas, ai-je ajout, de reprsenter comme sans importance
ni valeur ce qui est incontestablement un grand sacrifice; je ne
convaincrais pas le sultan. Mais je vous demande de considrer quelle
immense force morale et physique votre gouvernement a gagne par tout ce
qui s'est pass dans ces derniers mois, et de vous souvenir que, tout ce
que le sultan a gagn, Mhmet-Ali l'a perdu. Leurs situations mutuelles
sont donc changes; si le sultan sait tirer parti des stipulations du
trait de juillet, s'il sait bien organiser son arme, sa marine, ses
finances, et les mettre sur un pied respectable, Mhmet ne peut plus
tre pour lui un danger, ni mme une inquitude. Le sultan a recouvr,
pour son autorit directe, toute la Syrie, l'Arabie et Candie,
territoires qui, sous les points de vue militaire, financier et
religieux, sont de la plus grande importance, et pour la possession
desquels le sultan aurait fait, l'an dernier,  pareille poque, de
grands sacrifices. Enfin, rappelez-vous que, fidlement excute, la
stipulation du trait de juillet qui dit que toutes les lois et tous
les traits de l'empire sont applicables  l'gypte comme  toute
autre province, est, pour l'autorit souveraine du sultan, une
trs-essentielle garantie. J'ai donc demand  Chkib-Effendi d'insister
fortement pour que son gouvernement mette fin, sans autre dlai,  cette
affaire, car il est d'une extrme importance pour toutes les parties
intresses, qu'elle soit dfinitivement rgle le plus tt possible.

Chkib-Effendi m'a promis d'crire dans ce sens  Reschid-Pacha, et il
ne doute pas, m'a-t-il dit, que le sultan ne se rende  l'avis de ses
allis.

Le surlendemain de cet entretien, les reprsentants des quatre
puissances  Londres adressrent  Chkib-Effendi, et lord Palmerston
envoya  lord Ponsonby une note dveloppe par laquelle ils
recommandaient au sultan d'accorder  Mhmet-Ali le gouvernement
hrditaire de l'gypte, priant Chkib-Effendi de soumettre sans
dlai ces considrations  sa cour, et d'engager le gouvernement de Sa
Hautesse  y vouer son attention la plus srieuse. Trois jours aprs
l'arrive de cette note  Constantinople, le 13 fvrier 1841, le sultan
signa dfinitivement le firman qui confrait en effet  Mhmet-Ali et
 ses descendants l'hrdit du pachalik d'gypte, en en dterminant les
conditions.

Pendant tout le cours de cette ngociation et  travers ses
fluctuations, nous y tions rests compltement trangers, bien rsolus
 ne pas sortir de notre isolement tant que le trait du 15
juillet vivrait encore et que la question gyptienne ne serait pas
dfinitivement vide. Mais, depuis l'acte de l'amiral Napier devant
Alexandrie et l'approbation que lord Palmerston lui avait donne, je ne
doutais pas que l'hrdit de l'gypte ne ft accorde  Mhmet-Ali.
Il me revenait bien de Londres que la passion de lord Ponsonby contre
le pacha ne dplaisait gure  lord Palmerston, et que, tout en
reconnaissant ses engagements quant  l'hrdit, celui-ci laissait
entrevoir quelque vellit  saisir les occasions d'y chapper. Je ne
tins compte de ces bruits, et, jugeant que le moment tait venu de
bien marquer la conduite que nous tiendrions quand ils seraient bien et
dment tombs devant les faits, j'crivis, le 13 janvier 1841, au comte
de Sainte-Aulaire: Je ne puis croire que le fantasque acharnement de
lord Ponsonby l'emporte sur la prudence de M. de Metternich et sur la
parole de lord Palmerston. Je ne doute pas que la Porte n'accorde au
pacha l'hrdit qu'on lui a promis d'obtenir pour lui quand on a obtenu
de lui sa soumission. N'admettez donc pas,  ce sujet, un doute que je
n'admets pas moi-mme, et persistez  regarder la concession hrditaire
de l'gypte comme une affaire conclue.

Quand elle le sera en effet, o en serons-nous, et que restera-t-il
 faire pour que l'Europe retire, en Orient, quelque profit de cette
secousse, et rentre elle-mme dans son tat normal?

Nous n'avons, vous le savez,  cet gard, rien  faire, aucune
initiative  prendre. Nous sommes seuls, nous sommes en paix et nous
attendons. Mais vous savez aussi qu'en demeurant trangers, aprs comme
avant, au trait du 15 juillet, c'est--dire au rglement des rapports
entre le sultan et le pacha, la France est dispose  reprendre, dans
les affaires d'Orient, qui sont d'un intrt gnral pour l'Europe,
la place qui lui appartient, et  rentrer ainsi, sur des ouvertures
convenables, dans le concert europen.

Je suis seul moi-mme dans mon cabinet, et en pleine libert d'esprit.
Je ne m'inquite de personne. Je regarde uniquement aux choses pour m'en
rendre compte nettement et bien savoir ce qu'elles conseillent ou ce
qu'elles exigent. Voici quels sont, si je ne me trompe, les divers
points qu'il importe de rgler quant  l'Orient, et qu'il importe de
rgler en commun:

1 La clture des deux dtroits.

2 La conscration du principe que l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse
et la Russie ont admis par leurs notes des 23, 24, 26 juillet et 16
aot 1839, en rponse  la note de la France du 17 juillet prcdent,
c'est--dire la reconnaissance du _statu quo_ de l'empire ottoman, dans
son indpendance et son intgrit. C'est l ce que les cinq puissances
ont dclar il y a dix-huit mois, au dbut de l'affaire. Elles
pourraient, elles devraient consacrer aujourd'hui en commun ce qu'elles
ont dclar ds l'abord, et finir comme elles ont commenc.

3 Les garanties qu'on peut obtenir de la Porte pour les populations
chrtiennes de la Syrie, non-seulement dans leur propre intrt, mais
dans un intrt gnral, ottoman et europen; car si la Syrie retombe
dans l'anarchie, la Porte et l'Europe peuvent retomber  leur tour dans
l'embarras.

4 Certaines stipulations en faveur de Jrusalem. Cette ide s'est
leve et commence  proccuper assez vivement les esprits chrtiens.
Je ne sais ce qui est possible, ni sous quelles formes et dans quelles
limites l'intervention europenne serait en mesure de procurer 
Jrusalem un peu de scurit et de dignit; mais les gouvernements, qui
se plaignent avec raison de l'affaiblissement des croyances des peuples,
devraient bien, quand l'occasion s'en prsente, donner eux-mmes  ces
croyances quelque marque clatante d'adhsion et d'intrt. Que l'Europe
et la politique de l'Europe reprennent la figure chrtienne; personne
ne peut mesurer aujourd'hui tout ce que l'ordre et le pouvoir ont  y
gagner.

5 Enfin il y a, quant aux routes commerciales, soit entre la
Mditerrane et la mer Rouge, par l'isthme de Suez, soit entre la
Mditerrane et le golfe Persique, par la Syrie et l'Euphrate, des
stipulations de libert gnrale, et peut-tre de neutralit positive,
qui sont pour toute l'Europe d'un grand intrt, et qui poseraient, pour
les relations si rapidement croissantes de l'Europe avec l'Asie, des
principes excellents que jamais peut-tre on ne trouvera une si bonne
occasion de faire prvaloir.

Voil ce qui me vient  l'esprit, mon cher ami, quand je laisse mon
esprit aller comme il lui plat. Prenez tout cela comme je vous le
donne; dites-en, montrez-en ce que vous jugerez  propos. Mais, si je ne
me trompe, il y aurait l, pour les cinq puissances et pour terminer
en commun les affaires d'Orient, matire  un acte gnral qui ne
manquerait ni d'utilit ni de grandeur.

Je prenais les devants en tenant ce langage. Les plnipotentiaires
runis  Londres n'exprimaient pas aussi clairement leurs vues:
Je crois fermement qu'on viendra  nous sur la question gnrale,
m'crivait M. de Bourqueney; mais y viendra-t-on sur un terrain aussi
large que nous pouvons le dsirer? On est jusqu'ici un peu vague avec
moi. Je ne puis donc utilement encore vous prciser des penses
qui peut-tre ne sont pas d'ailleurs suffisamment caractrises
elles-mmes. J'tais dcid  ne point me proccuper de cette obscurit
des intentions et des paroles des allis: quand on n'a point de parti
pris, on a raison d'attendre et de garder en silence toute sa libert
pour se dcider selon les circonstances; mais quand on sait bien ce
qu'on peut et veut faire, c'est agir sagement de s'en expliquer d'avance
et sans rserve; on s'pargne ainsi des embarras et des entranements
qui jettent souvent, quand on les laisse venir, dans des fautes et des
prils graves.

Sous la pression des nouvelles d'Orient, on ne tarda pourtant pas, 
Londres,  serrer les questions de plus prs et  leur chercher des
solutions prcises. J'avais rsolu d'envoyer le comte de Rohan-Chabot
en mission  Alexandrie pour expliquer catgoriquement au pacha nos
intentions et nos conseils. Je l'avais eu auprs de moi, en Angleterre,
comme second secrtaire d'ambassade; il s'tait trs-bien acquitt de
sa mission  Sainte-Hlne, avec M. le prince de Joinville, et son
caractre comme sa capacit m'inspiraient une entire confiance. Avant
de partir pour l'gypte, il fit une course  Londres, o il tait aussi
estim que connu, et aprs s'en tre entendu avec M. de Bourqueney, il
me rapporta avec dtail leurs informations et leurs conjectures communes
sur la situation prochaine qui se prparait l pour nous. Dans un
assez long entretien, lord Palmerston, me dit-il, s'est renferm dans la
dfense de sa politique envers la France et dans la discussion de celle
du cabinet du 1er mars, videmment dcid  ne pas admettre que rien de
sa part ait pu justifier l'inquitude et l'irritation franaises, et
 ne pas entrer dans la question, qui pourtant apparaissait  chaque
instant au fond de sa pense, quelle devait tre l'ouverture  faire 
la France? Ce n'est donc pas sur ce que j'ai pu recueillir de lui que
s'est forme mon impression; elle provient de mes conversations avec MM.
de Blow, Esterhazy et Brnnow, et surtout de ce que m'a confi M. de
Bourqueney comme rsultat de ses propres observations.

Tous les membres de la confrence, sauf M. de Brnnow, dsirent qu'une
dmarche de courtoisie soit faite prochainement envers la France pour
l'engager  reprendre sa place dans le concert europen, et que cette
dmarche soit suivie d'un acte gnral sur les affaires d'Orient, conclu
avec la France.

Quand la question intrieure des rapports du sultan et du pacha serait
considre par le divan comme vide, la Porte annoncerait aux quatre
plnipotentiaires  Constantinople que le but du trait du 15 juillet
est atteint. Sur cette dclaration venue  Londres, la confrence serait
convoque; elle en prendrait acte, et la question secondaire,  laquelle
la France est reste trangre, serait ainsi compltement close. On
dciderait alors qu'une dmarche serait faite auprs du gouvernement
franais pour l'inviter  aviser, de concert avec les allis,  la
solution dfinitive de la question gnrale. Protocole pourrait tre
dress de cette dcision, et l'organe naturel de la confrence, lord
Palmerston, serait charg de la communiquer au gouvernement franais.

La France ainsi invite  reprendre sa place dans la confrence, voici
quelles seraient la nature et la substance de l'acte gnral  conclure.

On reproduirait dans le prambule les mots d'intgrit et
d'indpendance de l'empire ottoman comme base de la politique des
puissances. Un premier article consacrerait le principe de la clture
des droits. Dans un second, le sultan s'engagerait  n'accorder des
firmans d'admission qu' un seul btiment de guerre de chaque puissance
 la fois. Un troisime article pourrait contenir quelques stipulations
 l'gard des populations chrtiennes de la Syrie. Jusqu'ici, toutefois,
lord Palmerston s'est prononc contre cette ide, disant que les
protections religieuses prparent les dmembrements politiques, et les
autres membres de la confrence paraissent incliner vers cette opinion.

Sur la question des voies de communication avec l'Inde, aucune parole
n'a encore t change  Londres; mais il n'y aurait aucun inconvnient
 la produire, de manire toutefois  carter toute ide d'un soupon
contre la politique anglaise ou d'un succs poursuivi sur elle.

On s'abstiendrait d'ailleurs avec soin de tout ce qui pourrait rappeler
la question  laquelle la France est reste trangre, et le succs
obtenu sans sa coopration.

Rien aujourd'hui n'autorise l'espoir de voir consacrer, dans un article
spcial, le principe de l'intgrit et de l'indpendance de l'empire
ottoman. Lord Palmerston, satisfait du rle de la Russie dans ces
derniers vnements, ne parat pas devoir mettre, sur ce point, beaucoup
d'insistance. Le prince Esterhazy et M. de Blow ne pousseront pas
trs-loin la leur, persuads que, pour le moment, la rsistance de M.
de Brnnow,  cet gard, serait insurmontable. Dans son attitude et son
langage, M. de Brnnow reste fort en arrire de sa cour; il se montre
oppos  la dmarche propose envers la France et  l'entente avec elle.
Toutefois, on croit savoir  Londres que le cabinet de Saint-Ptersbourg
a, non-seulement dit, mais crit qu'il s'associerait  la dmarche et
 l'acte gnral,  condition qu'aucune stipulation spciale n'y serait
introduite sur le principe de l'indpendance et de l'intgrit de
l'empire ottoman. On compte qu'en dfinitive, et dans ces limites, M.
de Brnnow se ralliera  l'opinion de lord Palmerston, ds qu'elle lui
paratra arrte.

De ce tableau des dispositions des plnipotentiaires  Londres, j'eus
peu de peine  conclure qu'il ne sortirait de leurs dlibrations aucune
solution efficace des questions gnrales, aucun grand acte de politique
vraiment europenne. videmment les cours de Vienne et de Berlin,
inquites pour la paix du continent, ne se proccupaient que de
clore, tant bien que mal, la question gyptienne, et de mettre fin aux
prilleux engagements que, par le trait du 15 juillet, elles avaient
contracts. L'empereur Nicolas trouvait qu'il en avait assez fait
en abandonnant ses prtentions de prpondrance exclusive sur
Constantinople, et en laissant tomber le trait d'Unkiar-Sklessi pour
rompre l'intimit de l'Angleterre avec la France; il ne voulait pas
aller plus loin, ni ranimer, aux dpens de sa propre politique en
Orient, l'influence de la France rentre dans le concert europen. Lord
Palmerston dsirait de se retrouver en bons termes avec la France, mais
pourvu que ce rapprochement ne lui ft rien perdre de la complaisance
que la Russie venait de tmoigner  l'Angleterre et des sacrifices
qu'elle lui avait faits. Devant cette recrudescence des passions ou
des intrts personnels des diverses puissances, l'intrt gnral
de l'Europe plissait; les grandes questions de l'avenir europen
s'loignaient; ni la relle indpendance des Turcs, ni le sort des
chrtiens en Orient, ni la scurit et la facilit des relations
commerciales de l'Europe avec l'Asie n'taient l'objet d'une sollicitude
srieuse. La grande et prvoyante politique ne tenait, dans les esprits,
plus de place; on n'tait press que de se dlivrer des rcents
embarras sans se compromettre dans aucun nouveau dessein, et telle tait
l'impatience, que M. de Bourqueney m'crivit, le 12 fvrier: Voici
le danger en prsence duquel nous sommes. Je ne crois pas, dans la
confrence,  une gale sincrit,  une gale ardeur pour arriver aux
_cinq signatures_ sur le papier. Si les uns nous trouvent froids, les
autres mfiants ou trop exigeants, on se runira _ quatre_; on fera un
protocole de clture pour dclarer la confrence arrive au terme de ses
travaux par suite de l'accomplissement final du trait de juillet; et
tout sera dit ici en fait d'actes diplomatiques. On n'en affirmera pas
moins que la France n'a plus le droit de se dire isole, que l'isolement
a cess avec l'expiration du trait de juillet et la dispersion de la
confrence. Alors viendra la question de la paix arme. Rappelez-vous,
monsieur, la situation de juin 1840; il y eut aussi un moment o vous
senttes que vous alliez tre dbord par une entente  quatre; je vois
poindre le mme danger sous une autre forme; alors c'tait un trait 
inaugurer; il s'agit aujourd'hui de l'enterrer, mais de l'enterrer en
rendant tout autre trait impossible!

Je ne me dissimulai point le pril de cette situation et la ncessit de
le prvenir. Je rpondis  M. de Bourqueney: Nous ne nous sommes point
empresss vers la conclusion qui se prpare; mais si elle vient 
nous, je pense, comme vous, qu'il serait puril et qu'il pourrait tre
nuisible de la faire attendre.

Avant tout, la question turco-gyptienne est-elle bien rellement,
bien compltement termine? L'hrdit est accorde, la flotte turque
restitue, la Syrie vacue. Tout est-il rgl aussi quant au mode
d'administration du pacha en gypte? Ne se propose-t-on aucun rglement
nouveau au del des conditions gnrales nonces dans la note du 30
janvier dernier?.. Il ne faudrait pas que cette affaire se prolonget
aprs qu'on nous aurait dclar que tout est termin, et lorsque nous
aurions agi nous-mmes en vertu de cette dclaration. Regardez-y bien.

Si tout est termin en effet quant  la question turco-gyptienne,
il convient,  mon avis, que les quatre puissances le dclarent par un
protocole avant de nous inviter  rgler ensemble ce qu'il y a  rgler
quant aux relations gnrales de l'Europe avec la Porte. Cela vaut mieux
qu'une dclaration et une invitation directe de la Porte aux puissances
europennes, la France comprise. Nous restons ainsi plus videmment
en dehors du trait du 15 juillet; on ne vient  nous qu'aprs avoir
proclam que son objet spcial est accompli; ce sont les quatre
puissances qui viennent  nous, et leur dmarche courtoise envers la
France a toute sa valeur.

Voil pour la forme. Au fond et en thse gnrale, il est dsirable que
l'acte ait autant de consistance et soit aussi plein qu'il se pourra; sa
vraie valeur sera de mettre un terme  l'tat de tension universelle
et de rtablir le concert europen; mais il faut que l'importance des
stipulations spciales que l'acte contiendra rponde, dans une certaine
mesure,  la valeur politique de l'acte mme.

Il doit donc avoir pour premier mrite, et pour mrite incontestable,
de faire tomber et de remplacer les actes ou traits antrieurs et
particuliers relatifs  l'empire ottoman qui se trouvent dsormais sans
objet, le trait d'Unkiar-Sklessi comme celui du 15 juillet 1840.

Il vaudrait mieux sans doute que le maintien de l'indpendance et de
l'intgrit de l'empire ottoman ft l'objet d'un article spcial et d'un
engagement positif. Mais je pense comme vous qu'il ne faut demander
 cet gard que ce qu'on veut absolument et ce qu'on obtiendrait
certainement. Si l'intention commune des cinq puissances doit tre
exprime dans le prambule de l'acte, la rdaction de ce prambule est
d'une grande importance. Ayez soin de connatre d'avance celles qui
pourraient tre prpares.

Quant aux populations chrtiennes de la Syrie, j'en ai crit nagure
 M. de Sainte-Aulaire. M. de Metternich a pris assez vivement  cette
ide, mais comme intressant surtout les deux puissances catholiques,
la France et l'Autriche, et pouvant russir par leur action commune 
Constantinople plutt que par une dlibration des cinq puissances
 Londres. Il m'a donc fait tmoigner le dsir que cette affaire ft
traite entre Vienne et Paris plutt que dans la confrence. Il pourrait
bien avoir raison. Je ne crois donc pas qu'il faille insister vivement
 ce sujet. Cependant il convient d'en parler et de demander si, dans le
cas o des stipulations prcises paratraient peu praticables, les
cinq puissances ne devraient pas prendre, les unes envers les autres,
l'engagement d'employer leur influence auprs de la Porte pour la
dcider  accorder aux populations chrtiennes des garanties de justice
et de bonne administration.

Les voies de communication entre l'Europe et l'Asie, soit par l'isthme
de Suez et la mer Rouge, soit par la Syrie, l'Euphrate et le golfe
Persique, pourraient tre l'objet d'une stipulation formelle qui en
garantirait le libre usage  toutes les nations europennes, sans faveur
spciale, ni privilge pour aucune. Quelles pourraient tre l'tendue et
les garanties de cette stipulation, cela serait  discuter, mais, dans
aucun cas, elle n'aurait rien de gnant ni d'offensant pour aucune des
nations contractantes.

Je ne vous dis rien de la clture des dtroits et des restrictions
apportes  l'admission des btiments de guerre; il ne saurait y avoir
de contestation  cet gard.

Voil, mon cher baron, de quoi rgler votre conduite et votre langage
dans les prliminaires confidentiels de cette ngociation. Continuez
 ne vous point montrer press,  n'aller au-devant de rien; mais ne
montrez non plus aucune hsitation, ni aucune envie de rien retarder.

Mise ainsi  l'aise, la ngociation marcha rapidement. Comme les
plnipotentiaires d'Autriche et de Prusse s'taient montrs les plus
presss, ce fut avec eux que s'entretint d'abord M. de Bourqueney et
qu'il discuta confidentiellement les bases, soit du protocole qui devait
clore la question gyptienne, soit du nouveau trait qui devait rtablir
le concert europen. Inform par ses allis des dispositions de la
France, lord Palmerston dit un soir au baron de Bourqueney: Eh bien,
on m'assure que nous pouvons causer.--Je suis tout prt, rpondit M.
de Bourqueney.--A demain donc, dit lord Palmerston; et le lendemain
en effet, 21 fvrier 1841, le charg d'affaires de France eut, avec le
ministre d'Angleterre, un long entretien dont il me rendit compte le
soir mme. C'est moi, m'crivit-il, qui ai pris la parole: j'ai dit
que mon gouvernement, averti de tous cts que les quatre puissances
croyaient le moment venu de lui proposer de faire en commun quelque
chose d'europen, avait d peser,  son tour, le fond et la forme de
l'acte qu'ils pourraient conclure tous ensemble. J'ai donn votre pense
sur la forme, et passant au fond, j'ai indiqu les cinq points sur
lesquels j'avais mission d'insister comme devant tre les lments
essentiels d'un acte qui rpondt  l'importance de son but.

Lord Palmerston m'a rpondu d'abord par quelques phrases gnrales sur
la disposition sincre de son cabinet, disposition commune  toutes
les puissances,  se replacer dans une position normale vis--vis de
la France. Il a accept, accept vivement la forme d'une dmarche de la
confrence pour m'annoncer la rdaction du protocole de clture de
la question turco-gyptienne. Puis il a abord les cinq points que je
venais de toucher moi-mme comme bases de l'acte  intervenir.

1 La garantie de l'indpendance et de l'intgrit de l'empire ottoman
serait, a-t-il dit, une stipulation en dsaccord avec les doctrines
politiques de l'Angleterre. A moins de circonstances exceptionnelles
et flagrantes, il est de principe ici de ne pas s'engager dans ces
stipulations  chance indfinie qui ne sauvent rien et qui ne font
que charger l'avenir de complications. Dans un but spcial, dtermin,
dfini quant  l'objet et  la date, l'Angleterre a pu tre amene 
sanctionner une disposition de ce genre; mais dans un trait gnral
et indfini, elle ne saurait consentir  la garantie d'un principe
abstrait. On avait pens  suppler  une disposition spciale par
une phrase dans le prambule de l'acte  intervenir; par exemple en y
exprimant l'union des puissances _dans le dsir d'assurer le maintien de
l'indpendance et de l'intgrit de l'empire ottoman_. Mais ici encore
se prsente une grave difficult: dans sa note du 8 octobre 1840,
le ministre franais de cette poque a donn, au principe de
l'indpendance et de l'intgrit de l'empire ottoman, une interprtation
que n'admettent point les autres puissances; ce principe est devenu
(de l'aveu du cabinet d'alors) une position prise contre l'une des
puissances signataires du trait du 15 juillet. Dans un acte de
rconciliation gnrale, peut-on insrer une rdaction blessante pour
une puissance en particulier? Et quand les quatre autres le voudraient
fermement, serait-il possible d'y amener la cinquime? Ce n'est pas
tout: la note du 8 octobre va jusqu' soutenir que l'indpendance
et l'intgrit de l'empire ottoman exigent le respect d'une sorte
d'indpendance _partielle et intrieure_, celle du pacha d'gypte.
Ce sont l,  coup sr, des penses discordantes qu'il ne faut pas
soumettre  l'preuve d'une nouvelle discussion contradictoire.
Cependant, sans prononcer, dans le nouveau trait dont il s'agit, les
mots mmes qui ont servi de texte  de si amres contradictions, on peut
trouver des quivalents qui rapprochent toutes les puissances du but
qu'elles se proposent dans un acte de rconciliation gnrale.

2 La clture des deux dtroits, du Bosphore et des Dardanelles, est un
principe galement acceptable pour toutes les puissances qui veulent
de bonne foi le respect de l'indpendance de l'empire ottoman. Il y a
avantage europen  le sanctionner de nouveau dans un acte solennel.

3 La libre jouissance, par toutes les puissances, des grandes voies
de communication de l'Europe avec l'Asie passerait (quelle qu'en ft
la rdaction) pour un avantage spcialement et exclusivement acquis
 l'Angleterre. Un des plus graves reproches adresss  sa politique
depuis le 15 juillet 1840, c'est d'avoir poursuivi,  travers la
question gyptienne, le monopole de ces communications. Que servirait de
l'tendre en principe  toutes les autres puissances? Quelle est celle
qui possde un empire dans l'Inde? On dira, et c'est surtout en France
qu'on le dira, que l'Angleterre a tromp ses allis sous un faux
semblant de dsintressement. On dira qu'elle a plaid elle-mme pour
l'insertion d'un article qui ne pouvait profiter qu' elle, qu'elle en a
fait la condition de sa rconciliation avec la France. Nous n'avons pas
de privilge. Nous n'en voulons pas. Libre  tout le monde de demander
et d'obtenir ce qu'a cr l'esprit d'entreprise d'un simple particulier.
Il n'y a pas l matire  stipulation dans un trait.

4 Des conseils  la Porte pour assurer aux populations chrtiennes de
la Syrie des conditions de justice et de bonne administration honorent
la puissance qui les propose et trouvent de l'cho dans les autres; mais
un trait comporte peu la forme des conseils. On pourrait, concurremment
avec la rdaction de l'acte gnral, adresser au plnipotentiaire
ottoman une note des cinq puissances pour engager le sultan dans la voie
de la tolrance et de la protection des cultes chrtiens.

5 Le trait du 15 juillet 1840 expire avec le protocole de clture. Le
trait d'Unkiar-Sklessi tombe avec la disposition relative  la clture
des dtroits. La Russie d'ailleurs s'est solennellement engage  ne pas
le renouveler, et il meurt cette anne de sa belle mort.

Tel est, monsieur, ajoutait M. de Bourqueney, le rsum de
l'argumentation de lord Palmerston sur les cinq points soumis  notre
discussion. Je ne reproduirai pas ici mes rponses. Il a termin une
confrence de deux heures et demie par ces mots: Je n'ai voulu mettre
la main  la rdaction de l'acte final qu'aprs en avoir caus avec
vous. Je vais m'en occuper, et je vous soumettrai le projet.

Je n'engageai, sur les raisonnements de lord Palmerston, point de
polmique; elle et t aussi vaine que futile; videmment le grand
dessein que j'avais entrevu pour le rglement efficace des affaires
d'Orient, turques et chrtiennes, et pour la politique gnrale de
l'Europe, n'avait aucune chance de succs; les puissances n'taient
toutes proccupes que de leur intrt personnel dans leur situation du
moment. Dans ces limites, on donnait  la France les satisfactions qui
lui importaient pour son propre compte. On nous faisait les premires
ouvertures. On ne nous demandait rien qui impliqut, directement ou
indirectement, aucune sanction, aucun concours au trait du 15 juillet;
on ne venait  nous qu'en le dclarant teint. Enfin on ne nous parlait,
en aucune faon, de dsarmement. J'crivis au baron de Bourqueney: Ces
trois choses-l assures, et elles le sont dans le plan que vous me
transmettez, l'honneur est parfaitement sauf, et l'avantage de
reprendre notre place dans les conseils de l'Europe est bien suprieur
 l'inconvnient d'un trait un peu maigre. C'est l'avis du roi et du
conseil. Que le projet que vous m'annoncez soit donc adopt et nous
arrive  titre de communication confidentielle, je vous le renverrai, je
crois, avec une rsolution favorable. Rompre toute coalition, apparente
ou relle, en dehors de nous; prvenir, entre l'Angleterre et la Russie,
des habitudes d'intimit un peu prolonges; rendre toutes les puissances
 leur situation individuelle et  leurs intrts naturels; sortir
nous-mmes de la position d'isolement pour prendre la position
d'indpendance, ce sont l,  ne considrer que la question
diplomatique, des rsultats assez considrables pour tre achets au
prix de quelques ennuis de discussion dans les chambres.

Cinq jours aprs son long entretien avec lord Palmerston, M. de
Bourqueney m'crivit: Nous avons eu de nouveaux pourparlers. Le
protocole de clture et l'acte final ont  peu prs reu leur dernire
rdaction. Les deux pices ne doivent pas se juger l'une sans l'autre;
la premire me semble bonne. Demain elles doivent m'tre communiques.
Je ferai partir sur-le-champ le courrier qui vous les apportera.

Au lieu de m'envoyer les deux documents qu'il m'annonait, M. de
Bourqueney m'crivit le surlendemain: Un incident grave s'est lev
hier, dans l'aprs-midi: Chkib-Effendi refuse de faire la dclaration
qui doit servir de tte au protocole de clture. Lord Palmerston s'est
ralli aux raisons allgues par le plnipotentiaire turc, et maintient
qu'il faut attendre, pour signer ce protocole, l'avis officiel que le
firman d'investiture de l'hrdit de l'gypte, accord par le sultan,
a t accept par le pacha. Mais il ajoute que cette formalit n'empche
pas premptoirement de passer outre  la signature du trait gnral,
sous la rserve que le protocole sera sign dans l'intervalle qui
sparera la signature du trait de l'change des ratifications. Les
plnipotentiaires de Prusse et d'Autriche soutiennent qu'on peut se
passer de la signature de Chkib-Effendi, et procder  la signature du
protocole de clture. Le plnipotentiaire russe hsite entre les deux
camps. Les choses ainsi places, je ne puis consentir  vous transmettre
le projet de trait sans la pice qui lui sert de complment et de
prface. Nous n'avons pas montr d'empressement dans la ngociation,
nous ne devons pas en montrer pour le dnoment. L'incident sera vid
demain. Je vous demande donc encore vingt-quatre heures de rpit.

L'incident ne fut pas et ne pouvait tre vid aussi vite que l'esprait
M. de Bourqueney. Deux des puissances engages dans la ngociation,
l'Autriche et la Prusse, dsiraient ardemment que la question gyptienne
ft considre comme close, le trait du 15 juillet comme teint, et que
la confrence de Londres, en le dclarant officiellement, leur rendt 
elles leur libert. Mais la Porte ne voulait dgager ses allis de leurs
engagements envers elle que si Mhmet-Ali acceptait, avec la concession
de l'hrdit, les conditions qu'elle y avait attaches, et si elle
tait bien assure qu'elle n'aurait plus besoin contre lui de l'appui
europen. Lord Palmerston tait dcid  donner  la Porte cet appui
tant qu'elle en aurait besoin, et  ne cesser son patronage que lorsque,
moyennant la concession de l'hrdit, le pacha se serait soumis au
sultan. Le plnipotentiaire russe n'tait point press que la question
arrivt  sa solution dfinitive et que l'harmonie se rtablt entre
les signataires du trait du 15 juillet et la France. Au milieu de ces
dispositions diverses, il tait naturel que, pour proclamer que le
but du trait du 15 juillet tait atteint, on attendt de savoir si
la solution donne  Constantinople tait accepte  Alexandrie, et si
l'harmonie tait effectivement rtablie entre le sultan et le pacha.
Pour satisfaire les plnipotentiaires d'Autriche et de Prusse, on
essaya, pendant huit jours,  Londres, de se dispenser de cette attente:
on changea la rdaction du protocole destin  clore la question
gyptienne, et que Chkib-Effendi avait refus de signer; on le divisa
en deux pices distinctes, dont l'une, en autorisant le retour des
consuls europens  Alexandrie, impliquait que le trait du 15 juillet
avait atteint son terme comme son but, et dont l'autre invitait, en
consquence, le gouvernement franais  signer le trait gnral qui
devait rgler les rapports de la Turquie avec l'Europe. On dcida, non
sans peine, Chkib-Effendi  signer la premire de ces deux pices; et,
aprs avoir reu les commentaires du prince Esterhazy, du baron de
Blow et de lord Palmerston sur leur sens et leur valeur, le baron de
Bourqueney, les jugeant lui-mme satisfaisantes, me les envoya en me
disant: Les derniers et fatigants incidents ont t vids ce matin
d'une manire dfinitive. Chkib-Effendi a sign le protocole, moyennant
une modification sans importance. J'ai t appel sans retard chez lord
Palmerston. Je vous transmets les documents. Je vous affirme que notre
attitude ici, depuis quinze jours, est pleine de dignit; j'ai vu le
moment o elle allait jusqu' la rupture. Je persiste, monsieur,  vous
demander en grce le coup de thtre d'une rapide acceptation. Vous avez
dit le grand mot: nous changeons l'isolement pour l'indpendance.

Aprs avoir bien examin les documents qu'il m'envoyait, je ne partageai
pas l'opinion de M. de Bourqueney, et je rsolus de ne pas les
signer sans plusieurs changements, dont deux surtout me paraissaient
indispensables. Le roi et le cabinet furent de mon avis. Je renvoyai
donc sur-le-champ les trois pices  M. de Bourqueney, en lui indiquant
avec prcision les changements que nous dsirions: Je comprends,
lui dis-je, le mrite de ce que vous appelez le coup de thtre de
l'acceptation immdiate, et j'aurais voulu vous en donner le plaisir. Il
n'y avait pas moyen. La force de notre position ici rside dans le ferme
maintien des trois rserves que je vous ai constamment recommandes.
La seconde, celle qui nous spare absolument du trait du 15 juillet,
serait gravement compromise si nous acceptions, dans le protocole qu'on
nous adresse pour rentrer dans le concert europen, la phrase qui
coupe ce trait en deux parties, l'une temporaire, l'autre permanente,
prsentant ainsi le nouveau trait gnral que nous aurons  signer
comme une consquence de la seconde partie du trait prcdent, ce qui
nous ferait adhrer  un lambeau de ce trait auquel, dans son
ensemble, nous voulons rester trangers. Je sais que nous ne signons pas
nous-mmes ce protocole, et qu'ainsi nous n'en rpondons pas absolument;
mais on nous le prsente; c'est l'acte par lequel on nous invite 
rentrer dans le concert europen, et nous acceptons l'invitation. On
nous doit de nous l'adresser sous la forme qui nous convient, quand
cette forme n'enlve rien  la position des autres, ni au principe
permanent qu'il s'agit de consacrer. Si ces changements de rdaction
sont admis, comme je l'espre, je vous enverrai sur-le-champ notre
adhsion et vos pouvoirs. Nous n'avons tmoign point d'empressement 
ngocier; nous avons attendu qu'on vnt  nous. Il nous convient d'tre
aussi tranquilles et aussi dignes quand il s'agit de conclure, et
puisqu'on nous transmet confidentiellement ces projets d'actes,
c'est apparemment pour que nous y fassions les observations qui
nous paraissent convenables, et avec l'intention d'accueillir nos
observations, si en effet elles sont convenables.

En expdiant cette lettre, j'y ajoutai, d'aprs des nouvelles
encore vagues venues d'Alexandrie: Vous savez probablement dj que
l'arrangement entre le sultan et le pacha d'gypte n'est pas aussi
parfaitement conclu qu'on le disait. La restriction inattendue que la
Porte parat vouloir apporter au principe de l'hrdit en se rservant
le droit de choisir parmi les enfants du pacha, et sa prtention de
substituer au tribut fixe une quote-part du revenu brut de l'gypte
peuvent faire natre bien des embarras. Le pacha rclame et demande
 ngocier,  Constantinople, sur ces conditions nouvelles qui lui
paraissent dpasser la pense de l'_acte spar_ annex par les
puissances au trait du 15 juillet. Je ne sais pas encore ce que
deviendra cet incident.

Deux jours aprs, ces bruits taient pleinement confirms. Le 20 fvrier
1841, Sad-Muhib Effendi, charg par le sultan de porter au pacha le
firman qui lui accordait l'hrdit, arriva  Alexandrie. Il y fut reu
avec de grands honneurs. Les officiers suprieurs du pacha, en grand
costume, l'attendaient  son dbarquement. Un rgiment tait sous
les armes. Les batteries de la flotte et des forts le salurent. Les
btiments taient pavoiss, les pavillons des consulats hisss. Les
corvettes franaise et anglaise qui se trouvaient dans le port firent un
salut de vingt et un coups de canon. La satisfaction tait gnrale dans
la ville. Mhmet-Ali envoya un de ses dignitaires recevoir Sad-Muhib
Effendi au bas du grand escalier de marbre du srail, et l'attendit
debout dans son grand divan. Aprs une conversation indiffrente,
crivit l'envoy turc  la Porte, Son Altesse m'ayant demand le firman
dont j'tais porteur, je le lui remis trs-respectueusement. Son Altesse
me fit lire d'abord la lettre du grand-vizir, et puis le firman relatif
 l'hrdit; aprs quoi elle me dit:--La publication des conditions
que ce firman renferme doit, dans un pays tel que celui-ci, causer des
dsordres.--Je lui rpondis que, loin que la publication de ce firman
puisse donner lieu  des dsordres, il est en lui-mme une faveur
clatante dont tout le peuple et ceux qui l'entendront auront 
s'enorgueillir; et conformment  mes instructions, je fis tout l'usage
que je pus de ma langue et de mon jugement pour l'amener  de meilleurs
sentiments en l'y disposant par des propos encourageants et par les
menaces ncessaires; je lui reprsentai que la nature de cette affaire
exigeait que le firman ft lu dans une assemble solennelle et port 
la connaissance du public. Le pacha rpliqua:--Que Dieu conserve notre
padischah et bienfaiteur! Je suis l'esclave du sultan. Je ne saurais lui
tmoigner assez de reconnaissance pour la faveur dont je viens d'tre
l'objet, et il est de mon devoir d'excuter promptement tous ses
ordres; mais comme la lecture en public de ce firman, dans ce moment-ci,
prsente quelques inconvnients, nous en parlerons plus tard, et nous
verrons ce qu'il y aura  faire.--Je lui dis alors que les conditions
dont il s'agit ont t tablies avec le concours des hautes cours
allies, que la volont de Sa Hautesse  cet gard est positive, et que
l'hrdit tient  ces conditions. Mais comme Son Altesse avait dit
que nous verrions tout cela aprs, Sami-Bey, qui tait aussi prsent,
prenant la parole:--L'Effendi, dit-il, est fatigu du voyage; que Votre
Altesse lui permette d'aller se reposer.--A ces mots, la sance
fut leve, et je me rendis  la maison de Sami-Bey qui m'avait t
destine.

Dans la soire, le bruit se rpandit dans Alexandrie que Mhmet-Ali
n'acceptait point les conditions attaches par le firman  l'hrdit,
et que le commodore Napier, qui avait dn avec lui, disait qu'elles
n'taient pas acceptables. Je me rendis au srail, m'crivit notre
consul gnral, M. Cochelet, pour savoir par moi-mme ce qui en tait.
Mhmet-Ali venait encore de dner avec le commodore Napier qui partit
ds que j'arrivai. Le pacha me reut avec sa bienveillance ordinaire,
mais il me paraissait trs-soucieux. Il se renferma d'abord dans
un silence absolu. Il me demanda si j'avais reu des lettres de
Constantinople. Je lui montrai celle qui m'tait arrive de M. de
Pontois.--Vous ne savez rien, me dit-il; la Porte m'accorde l'hrdit
de l'gypte sous la condition qu'elle se rserve de choisir elle-mme
mon successeur dans ma famille. Que deviendra mon testament?--Je ne
rpondis rien, et Mhmet-Ali ajouta:--Tous les enfants de l'gypte sont
maintenant revenus; il n'en reste plus un seul en Syrie (on avait appris
le matin l'arrive d'Ibrahim-Pacha  Damiette); c'est  eux de voir
s'ils veulent perdre le fruit de tout ce que j'ai fait pour eux.
--Slim-Pacha, gnral d'artillerie, qui vient d'tre charg de la
dfense d'Alexandrie, tait prsent  l'audience; Mhmet-Ali s'adressa
 lui et lui dit:--Tu es jeune encore; tu sais manier le sabre; tu me
verras encore te donner des leons.--J'tais assez embarrass de ma
contenance; je voyais que Mhmet-Ali me regardait en cherchant 
deviner ma pense; je lui dis avec gravit et tristesse:--Il faut bien
rflchir avant de se livrer  une nouvelle lutte; je vois que Son
Altesse est occupe avec Slim-Pacha; je la laisse  ses
affaires.--Je sortis avec le premier interprte, Artim-Bey, qui me dit
qu'indpendamment de la condition relative  l'hrdit, on voulait ter
 Mhmet-Ali le droit de nommer les officiers suprieurs de l'arme
d'gypte, depuis le grade de _bimbachi_ ou chef de bataillon. C'est l
ce qui a le plus irrit Mhmet-Ali, aprs la facult qu'on voulait lui
enlever de dsigner son successeur. Il sait qu'en Turquie surtout les
masses n'agissent que d'aprs l'impulsion des chefs, et que la Porte, en
nommant tous les bimbachis, les kamakans, les beys et les pachas, aura
entirement l'arme gyptienne  sa disposition, et pourra s'en servir
pour le dposer quand il lui plaira, ainsi que tous les siens. Il
aperoit la ruine entire de la carrire et de la fortune de tous les
hommes qu'il a vus natre autour de lui, qu'il a fait lever  ses
frais, qu'il a nomms  tous les emplois suprieurs de l'arme et qu'il
regarde, dit-il, comme ses enfants. Maintenant qu'ils sont tous auprs
de lui, sous ses yeux, et que la crainte de perdre leurs grades ranimera
leur courage, il espre obtenir d'eux ce qu'il attendait en Syrie de
leur dvouement. Il veut conserver le droit de rgler l'hrdit dans
sa famille, afin d'viter que l'ambition ou la jalousie n'arment ses
enfants les uns contre les autres.

Le firman prescrivait en outre que, quel que ft le montant annuel des
douanes, dmes, impts et autres revenus de l'gypte, le quart en serait
prlev et pay comme tribut  la Porte, sans dduire aucune dpense.
Mhmet-Ali, toujours avec les formes les plus rvrencieuses, dclara
ces trois conditions inacceptables. Je tchai de le persuader qu'il
serait fort  propos qu'il prt l'engagement dont il s'agit, crivit
Sad-Muhib-Effendi  Constantinople; mais loin de m'couter, il rpta
les mmes objections. Je lui dis de nouveau:--Monseigneur, j'ai os vous
importuner en vous disant tant de choses pour votre bien et pour celui
de votre famille; tout cela n'a abouti  rien. Eh bien, que Votre
Altesse fasse connatre prcisment ses intentions et ses dsirs 
la Sublime-Porte; nous verrons quelle rponse viendra.--Je suis le
serviteur et l'esclave du sultan notre matre. J'crirai la vrit toute
pure, que j'accompagnerai de ma prire. LL. Exc. les ministres de la
Sublime-Porte savent ce que c'est que la justice.

J'crivis sur-le-champ  M. de Bourqueney: J'avais raison de vous dire
hier:--Regardez bien au fond de la situation; assurons-nous que les
difficults sont rellement aplanies, que la question gyptienne est
en effet termine, et prenons garde de nous engager prmaturment en
acceptant comme accomplis des faits qui ne le seraient pas.--Je vous
envoie copie des dpches que je viens de recevoir de Constantinople
et d'Alexandrie. Elles n'ont pas besoin de commentaire. Si je suis
bien inform, lord Ponsonby est dans tout cela; son action directe
et personnelle,  Londres mme, est la clef de l'obstination de
Chkib-Effendi  refuser de signer le protocole de clture; on m'assure
que l'un des diplomates allemands en a vu, de ses yeux, la preuve
crite, et l'a transmise  sa cour. Quoi qu'il en soit de cette anecdote
plus singulire qu'invraisemblable, il est certain que tout n'est pas
fini entre le sultan et le pacha, et que de nouvelles difficults, o
l'on ne peut gure mconnatre la main de lord Ponsonby, viennent de
surgir. Mettez donc en panne. L'effet de ces nouvelles est grand
ici, grand dans notre public, plus grand peut-tre dans le monde
diplomatique. Le dplaisir des Allemands est extrme de voir renatre
une question qu'ils croyaient termine, et au moment o ils espraient
mettre un terme  la tension gnrale que cette question a cause
en Europe. On parle presque tout haut de la mauvaise foi de
l'interprtation donne par le firman turc au principe de l'hrdit en
gypte; personne ne l'avait entendu en ce sens, et le pacha a raison de
dire qu'on aurait d l'en avertir avant de lui demander la restitution
de la flotte et l'vacuation de la Syrie. S'il y a mauvaise foi quant
 l'hrdit, il y a absurdit d'autre part  imposer au pacha, sur
l'arme et le tribut, des conditions qui feraient natre, entre la Porte
et lui, des conflits perptuels, et menaceraient sans cesse l'Europe de
complications pareilles  celles dont elle sent en ce moment le poids.
Toute cette politique manque galement de loyaut et de prudence. A
la situation qu'elle a amene, je ne vois que deux issues. Ou bien la
confrence de Londres, unanimement embarrasse de cet incident, fera
faire  Constantinople un effort srieux pour dtruire l'oeuvre de lord
Ponsonby, et pour dterminer le sultan  accorder au pacha de meilleures
conditions. Ou bien la dsunion se mettra dans la confrence, et les
deux puissances allemandes se retireront de l'affaire, en dclarant qu'
leurs yeux elle est termine et qu'elles ne veulent plus s'en mler. Je
crois plutt  la premire issue, et je crois en mme temps que, si
on tente  Constantinople un effort srieux pour rendre le sultan plus
sens et plus loyal, on y russira sans peine. Quoi qu'il en soit,
notre situation,  nous, est invariable; dans la conduite, l'attente
tranquille; dans le langage, la dsapprobation mesure mais positive.
Nous ne mditons point d'intervenir en faveur du pacha. Nous ne tentons
point d'amener nous-mmes, entre le sultan et lui, une transaction. Les
embarras de cette situation doivent peser sur ceux qui l'ont cre. Nous
continuerons d'y rester trangers. Notre action se borne  donner,
 Constantinople et  Alexandrie, des conseils de modration, et
 signaler les prils que des complications nouvelles pourraient
entraner.

A Vienne,  Berlin, et mme  Londres, le firman turc et les nouvelles
difficults qu'il faisait natre entre la Porte et le pacha excitrent
une surprise pleine de dplaisir. Les plnipotentiaires allemands en
tmoignrent toute leur humeur. Le prince de Metternich se mit sans
bruit  l'oeuvre  Constantinople pour dcider la Porte  modifier les
dispositions contre lesquelles rclamait le pacha. Lord Palmerston ne
se montra pas d'abord aussi bien dispos pour ces rclamations: en
rpondant au grand-vizir, Mhmet-Ali avait tendu ses objections
au del des points principaux, et manifest, pour l'administration
intrieure de l'gypte, des prtentions d'indpendance qui, dans les
premiers moments, fournirent,  la haine de lord Ponsonby et  la
polmique de lord Palmerston, de nouvelles armes. Le baron de Brnnow
saisissait toutes les occasions de jeter, au travers de la ngociation
qui tentait de rtablir l'accord entre l'Angleterre et la France, des
entraves et des lenteurs. Mais le dsir europen de mettre un terme
 une situation gnrale tendue et prilleuse tait plus fort que les
passions personnelles et le petit travail dilatoire de quelques-uns
des ngociateurs: Le prince Esterhazy, m'crivit le 6 avril M. de
Bourqueney, a reu ce matin un courrier de Vienne. J'ai lu ses dpches.
Le prince de Metternich ne semble pas mettre en doute la modification du
hatti-schriff en ce qui touche l'hrdit, le tribut et la nomination
aux grades dans l'arme. Il envoie  M. de Strmer des instructions
fort raisonnables sur ces trois points. Lord Palmerston, de son ct,
crivit le 10 avril  lord Ponsonby: Il importe extrmement que les
points contests entre le sultan et Mhmet soient rgls le plus tt
possible. Dans la pense du gouvernement de Sa Majest, l'objection
leve par Votre Excellence, dans sa dpche du 17 mars dernier, contre
toute communication du sultan  Mhmet-Ali, attendu que cela aurait
l'air d'une ngociation, ne doit pas l'emporter sur l'extrme urgence
d'en venir  un rglement final, rglement qui ne peut avoir lieu
sans de telles communications directes. Sur quelques-uns des points en
question entre les deux parties, Mhmet-Ali a raison; sur d'autres il
a videmment et dcidment tort. Le sultan devrait modifier, sans
dlai, les parties de ses firmans qui donnent lieu  des objections
raisonnables, et bien expliquer pourquoi il ne pourrait changer les
autres parties sans s'carter des termes du trait du 15 juillet et
de l'avis des quatre puissances. Votre Excellence pressera la Porte de
faire cela sans perdre de temps. A Ptersbourg mme, l'animosit de
l'empereur Nicolas contre le roi Louis-Philippe n'touffait pas sa
prudence pacifique; il ne voulait pas que nous crussions, de sa part,
 une malveillance active, et bien que toujours hostile au fond, il
prenait soin, quand la situation devenait pressante, de paratre facile
et conciliant.

Le baron de Bourqueney me tenait au courant de ces agitations
intrieures des plnipotentiaires allis, et je les observais sans m'en
inquiter; leur attitude envers nous ne me laissait pas de doute
sur leurs vraies et dfinitives dispositions. Ils s'empressrent
d'accueillir les changements que j'avais demands dans leurs projets de
protocole de clture et de nouveau trait gnral, et ils m'invitrent
 signer ce dernier acte modifi, comme le premier, selon notre voeu. Je
m'y refusai premptoirement tant que les nouvelles difficults entre le
sultan et le pacha ne seraient pas leves et la question gyptienne bien
rellement close. On me demanda alors qu'au moins les deux actes fussent
parafs, pour constater que nous les approuvions en attendant le moment
de la signature dfinitive. J'y autorisai le baron de Bourqueney, et
lord Palmerston, en l'apprenant, lui en tmoigna une vive satisfaction:
J'ai la confiance, lui dit-il, que l'affaire s'est arrange d'elle-mme
 Constantinople, et que la Porte aura donn les explications et
accord les modifications rclames par le pacha; mais le fait vraiment
important, c'est la sanction donne aujourd'hui par votre gouvernement
aux actes qui constitueront la rentre de la France dans les conseils de
l'Europe. Dans une affaire aussi grave, il ne faut pas perdre un jour;
je vous runirai tous  sept heures. La confrence se runit en effet
le soir mme, et les deux actes modifis y reurent le parafe, l'un
des cinq plnipotentiaires trangers  la France, l'autre celui du
plnipotentiaire franais avec le leur. Dans la soire, le duc de
Wellington, ayant rencontr le baron de Bourqueney, lui dit avec la
satisfaction d'une prdiction ralise: j'ai toujours dit, et le
premier, qu'on ne ferait rien de solide sans la France.

Les plnipotentiaires allemands en taient si convaincus que le parafe
ne suffit pas  les tranquilliser sur l'avenir; ils voulaient avoir
notre signature dfinitive pour ne plus entendre parler de l'affaire.
Craignant que la solution qu'on attendait de Constantinople ne ft
douteuse ou du moins bien lente, ils tentrent de tout terminer 
Londres mme en changeant avec Chkib-Effendi, qu'ils y dcidrent 
grand'peine, des notes dclarant que la question gyptienne tait close,
et qu'il ne s'agissait plus, entre le sultan et le pacha, que d'un dbat
intrieur dont les puissances ne voulaient plus se mler. Le prince
Esterhazy et le baron de Neumann conjurrent alors M. de Bourqueney
d'obtenir notre consentement  la signature dfinitive des actes
parafs: Prenez garde  Paris, lui dirent-ils, de servir par vos dlais
la politique du cabinet de Saint-Ptersbourg qui ne veut pas du trait
gnral  cinq, et celle de lord Palmerston qui ne se laisse arracher
qu'avec une extrme rpugnance la tutelle de l'Orient  quatre, car
c'est la sienne. M. de Bourqueney tait un peu mu de ces inquitudes
et de ces instances. Je persistai premptoirement dans mon refus: Les
dernires nouvelles de Constantinople, lui crivis-je, ne changent pas
encore la situation. J'attends, et j'attendrai bien certainement qu'elle
soit change. Nous ne serons point difficiles  reconnatre que la
question turco-gyptienne est close; mais encore faut-il qu'elle le
soit. Les dernires instructions de M. de Metternich  M. de Strmer et
de lord Palmerston  lord Ponsonby dcideront, je pense, les rsolutions
dfinitives de la Porte; et comme on est,  Alexandrie, dans une
disposition tranquille et conciliante, on y accueillera probablement
des concessions tant soit peu raisonnables. Mais ce que vous me dites
vous-mme d'une petite recrudescence malveillante de lord Palmerston
prouve que nous faisons bien de prendre nos srets. Ce n'est pas
l'Autriche et la Prusse seules qu'il faut tirer d'embarras; c'est
nous-mmes et tout le monde avec nous. Et pour que nous sortions
rellement d'embarras ici, il faut que nous ne courions pas le risque
d'y retomber en Orient. Entre Reschid-Pacha, lord Ponsonby, M. de
Strmer, le divan, le srail, les instructions crites, les paroles
dites, les influences caches et croises, il y a eu, dans ces derniers
temps, trop de complication et de confusion pour que nous n'ayons pas
besoin d'y voir bien clair avant de dclarer que tout est fini.

La clart dont nous avions besoin se fit, presque au moment o je la
rclamais: le marquis Louis de Sainte-Aulaire, charg d'affaires 
Vienne pendant l'absence de son pre en cong, m'crivit, le 30 mars,
que, la veille, le ministre des affaires trangres turc, Reschid-Pacha,
avait t renvoy par le sultan, et remplac par Rifaat-Pacha, autrefois
ambassadeur de la Porte en Autriche. Lord Ponsonby manda le mme jour
la mme nouvelle  lord Palmerston. Depuis quelque temps dj, M.
de Pontois m'avait inform que ce changement se prparait: Sa cause
immdiate, crivit le 23 avril,  lord Palmerston, M. Bulwer, charg
d'affaires d'Angleterre  Paris pendant la maladie de lord Granville,
a t une querelle insignifiante entre le grand-vizir et le ministre
du commerce, Ahmed-Fethi-Pacha, qui a t aussi congdi; mais on
en attribue le succs  l'action des ennemis des nouvelles rformes
turques, et aussi  la rsistance qu'opposait Reschid-Pacha aux
modifications dsires par les grandes puissances dans le hatti-schriff
relatif  l'gypte, modifications ncessaires  un accommodement entre
le sultan et le pacha. L'influence du prince de Metternich dans ce
changement n'tait pas douteuse: elle prvalait de plus en plus 
Constantinople sur celle de lord Ponsonby: Celui-ci a dpass le but,
disait le prince Esterhazy  M. de Bourqueney; lord Palmerston lui-mme
commence  s'en apercevoir et  sentir le besoin de se dgager, comme
nous, des complications locales de Constantinople. Ds qu'il eut appris
la chute de Reschid-Pacha, le prince de Metternich adressa au baron
de Strmer des instructions un peu doctorales et verbeuses, selon son
usage, mais trs-judicieuses et qui finissaient par cet ordre formel:
Vous inviterez messieurs vos collgues de Grande-Bretagne, de Prusse
et de Russie  une runion, et vous leur ferez connatre: 1 Que
l'empereur, notre auguste matre, dcid pour sa part  se maintenir
dans les limites des arrts pris en commun par les plnipotentiaires
des quatre cours dans le centre de Londres, vous ordonne d'insister prs
du divan sur l'admission des modifications que ces mmes cours dsirent
voir apporter, dans l'intrt mme de la Porte,  certains articles
du firman d'investiture du pacha d'gypte; 2 qu'en vertu de cette
dcision, vous tes charg d'inviter messieurs vos collgues  se runir
avec vous dans une dmarche commune  faire dans ce sens envers la
Porte; que, dans le cas o cette union n'aurait point lieu, vous tes
charg de faire, envers le divan, la dmarche en question, soit seul,
soit avec ceux de messieurs vos collgues qui se joindront  vous; 3
qu'en vous acquittant envers le divan des conseils conformes aux arrts
pris dans le centre de Londres, et, dans le cas du refus de Sa Hautesse
d'obtemprer aux voeux de ses allis, vous aurez  dclarer que, Sa
Hautesse tant matresse de ses dcisions, Sa Majest Impriale, par
contre, regarderait, pour sa part, comme puise la tche dont elle
s'tait charge par les engagements qu'elle a contracts le 15 juillet
1840, et qu'elle se considrerait ds lors comme rendue  une entire
libert de position et d'action.

La Porte n'eut garde de se refuser  un avertissement si premptoire;
le nouveau reiss-effendi, Rifaat-Pacha, envoya sur-le-champ 
Chkib-Effendi l'ordre d'en rfrer  la confrence de Londres sur les
modifications rclames dans le firman d'investiture de Mhmet-Ali,
et il lui donna en mme temps des pouvoirs assez tendus pour lier
son propre gouvernement selon les conseils qu'il recevrait des quatre
puissances: Le baron de Blow, m'crivit le 27 avril M. de Bourqueney,
m'a lu ce matin une lettre de Berlin qui lui annonce que le 17, 
Vienne, on venait de recevoir, de Constantinople, des nouvelles du
6. Lord Ponsonby avait enfin compris qu'on voulait  Londres que
la question turco-gyptienne fint  Constantinople, et il allait
travailler  sa conclusion. Mieux vaut tard que jamais, crit M. de
Werther  M. de Blow; mais nous sommes au dnoment.

Nous n'en tions pas encore aussi prs que s'en flattait M. de Werther.
Chkib-Effendi demanda en effet conseil  la confrence de Londres sur
les modifications rclames par le pacha dans le firman d'investiture.
La confrence lui rpondit que l'hrdit devait tre fixe dans la
famille de Mhmet-Ali selon le principe oriental du sniorat, qui veut
que le pouvoir passe en ligne directe, dans la postrit mle, de l'an
 l'an, parmi les fils et les petits-fils. Quant au tribut, elle se
dclara incomptente pour dterminer un chiffre, mais elle exprima le
voeu que le chiffre ft fixe et rgl une fois pour toutes, de manire
 ne pas grever le pacha d'gypte de charges trop onreuses pour
son gouvernement. Quant  la nomination aux grades dans l'arme, la
confrence pensa qu'il appartenait au sultan de dlguer au gouverneur
d'gypte tous les pouvoirs qu'il jugerait ncessaires, en se rservant
d'tendre ou de restreindre ces pouvoirs selon l'exprience et les
besoins du service. Les questions semblaient ainsi rsolues; mais
Chkib-Effendi douta que ses pouvoirs fussent assez tendus pour
l'autoriser  accepter dfinitivement ces solutions, en liant son
gouvernement. La Porte aurait voulu obtenir de l'Europe, pour prix
de ses concessions, une garantie officielle de l'intgrit et de
l'indpendance de l'empire ottoman. Le cabinet anglais, de son ct,
tait vivement attaqu, dans le parlement, par les torys, et  la veille
d'une crise qui menaait son existence. Arrive prs de son terme, la
ngociation languissait et tranait encore, soit par la volont, soit 
cause de la situation des ngociateurs.

Mais pendant qu'on hsitait ainsi  Londres, on se dcidait
premptoirement  Constantinople; le marquis de Sainte-Aulaire
m'crivit de Vienne, le 6 mai: Un courrier, arriv la nuit dernire
de Constantinople, a apport au prince de Metternich la nouvelle,
qu'il attendait avec impatience, des modifications faites par la
Porte, conformment aux demandes de ses allis, dans le hatti-schriff
d'investiture de Mhmet-Ali. L'hrdit du gouvernement de l'gypte,
avec transmission par ordre de primogniture, de mle en mle, et la
nomination des officiers jusqu'au grade de colonel inclusivement sont
accords au pacha. La quotit du tribut sera ultrieurement fixe (non
plus d'aprs le revenu ventuel de la province)  une somme dtermine
sur laquelle on s'entendra de gr  gr. Cette dcision de la
Sublime-Porte a t consigne dans un _mmorandum_ remis aux envoys
des puissances  Constantinople et qui porte la date du 19 avril. M. de
Metternich l'adresse ce soir mme  Paris et  Londres.

La joie que tmoigne le prince de ces nouvelles, qu'il considre comme
le gage d'une conclusion _bona fide_, m'a paru vive et sincre.
Il s'applaudit d'avoir enfin termin cette longue et difficile
affaire.--Aprs avoir reu, m'a-t-il dit, les instructions du 26 mars,
M. de Strmer n'avait pas manqu d'adresser  la Porte les instances les
plus vives, et il tait chaudement soutenu par ses collgues de Russie
et de Prusse. Mais tous leurs efforts taient annuls par les conseils
contraires que lord Ponsonby ne cessait de donner au divan: Les
instructions en vertu desquelles vous agissez, disait l'ambassadeur
d'Angleterre  ses collgues, sont antrieures  nos dernires dpches;
elles ont t rdiges sous l'influence toute gyptienne du commodore
Napier. Qui sait si le recours adress depuis par le sultan  la haute
sagesse du centre de Londres ne les fera pas modifier? C'est ainsi que
lord Ponsonby paralysait l'effet de toutes les dmarches tentes par
ses collgues. Quand l'internonce devenait plus pressant, Rifaat-Pacha
rpondait qu'il n'y pouvait rien, et que son influence dans le divan ne
serait pas assez grande pour obtenir des concessions nouvelles, tant
que l'on pourrait conserver les esprances encourages par l'ambassadeur
d'Angleterre. Enfin sont arrives mes instructions du 2 avril. M. de
Strmer a t trouver ses collgues, et leur a communiqu qu'il avait
ordre de marcher  trois, ou  deux, ou tout seul. Les envoys de Prusse
et de Russie ont exprim l'intention de se joindre  lui. Une copie des
ordres trs-prcis de lord Palmerston  lord Ponsonby, communique ici
par lord Beauvale, avait en outre t envoye  M. de Strmer qui s'en
est servi, non pour entraner, cela n'a pas t possible, mais du moins
pour rduire au silence son rcalcitrant collgue, lequel n'a pas voulu
en avoir le dmenti et s'est tenu  l'cart jusqu'au dernier moment.
Nanmoins, la dmarche _quasi collective_ des autres envoys a suffi
pour dterminer la soumission de la Porte, et grce  Dieu tout est
termin.

Maintenant, a ajout M. de Metternich, le moment est venu, pour la
France, de convertir le parafe en une signature dfinitive. J'cris 
M. d'Appony d'en faire la demande formelle  M. Guizot, et je vous
prie d'crire vous-mme dans le mme sens. Il y a dsormais utilit
et opportunit pour tous. Mais, en outre de l'intrt gnral, je me
regarde, je l'avoue,  partir d'aujourd'hui, comme personnellement
engag dans cette question. J'ai pris sur moi d'arrter les instances
(inopportunes il y a quelques semaines) que l'on adressait  votre
ministre pour le dcider  signer; j'ai eu le courage de blmer la
demande prmature de nos envoys fixant d'avance et spontanment le
moment o la signature pourrait tre quitablement demande et accorde
utilement. Aujourd'hui que ce moment est venu, si la signature allait
tre refuse, je resterais fort compromis aux yeux de tous, par la
responsabilit morale que j'ai assume. J'ose dire que l'on me doit de
ne pas me jouer ce mauvais tour, et que l'on reconnatra que rien ne
s'oppose plus  la signature dfinitive. Il ne faut pas demander ni
attendre ce que pourra dire Mhmet-Ali des nouvelles concessions de la
Porte. Ces concessions sont celles qu'il a demandes. La rponse qu'il
fera au sultan sera ncessairement ou bonne, ou dilatoire. Elle ne sera,
dans aucun cas, mauvaise, c'est--dire qu'il ne refusera pas; ceci n'est
point supposable; mais il tmoignera d'autant moins d'empressement pour
accepter qu'on lui laissera l'ide qu'il peut encore tout arrter par sa
rsistance. Cette ide, il est bien important de ne point la lui faire
venir, de ne point la lui laisser. Dpchons-nous de tirer une ligne de
sparation entre le pass et l'avenir. Mon Dieu, il est bien impossible
que des difficults nouvelles ne surgissent pas quelque jour; on ne
btit pas pour l'ternit; mais il ne faut pas que les difficults
nouvelles, si elles viennent, se compliquent du passif de l'ancienne
affaire; quand elles se prsenteront, on se concertera; chacun verra
le parti qu'il lui convient de prendre; chacun sera libre dans ses
mouvements; ce sera une affaire nouvelle, et non plus la continuation
de celle que nous venons de rgler. J'attache un grand prix  faire
envisager ainsi la question. Au surplus, j'ai bonne confiance que M.
Guizot partagera mon sentiment, et qu'il ne se refusera pas  dclarer
fini ce qui est fini.

M. de Metternich ne se mprenait pas sur ma disposition; j'crivis
sur-le-champ au baron de Bourqueney: Je vous ai envoy les nouvelles
de Vienne et de Constantinople. Je suppose que la confrence se runira
immdiatement, prendra acte des modifications apportes par le sultan 
son hatti-schriff du 13 fvrier, et nous demandera de transformer notre
parafe en signature dfinitive. Nous n'avons plus aucune raison de
nous y refuser. Les modifications apportes sont les principales qu'ait
rclames Mhmet-Ali; ce qui reste encore  dbattre est videmment
d'ordre purement intrieur et doit se rgler entre le sultan et le pacha
seuls. Nous sommes donc dcids  signer quand on nous le demandera. Vos
pouvoirs sont prts et partiront aussitt.

En mme temps que je vous dis que nous sommes prts  signer, j'ajoute
que, dans la perspective trs-prochaine de la retraite du cabinet
anglais, nous aimerions autant, et mieux, signer avec ses successeurs.
Cela serait d'un meilleur effet  Paris et  Londres. Je n'ai pas
besoin de vous en dire les raisons. Sans luder donc en aucune faon
l'accomplissement de notre promesse quand on la rclamera, ne faites
rien pour presser cette demande, et gagnez plutt quelques vingt-quatre
heures, si vous le pouvez avec convenance, et si le passage d'un cabinet
 l'autre doit s'oprer dans cet intervalle, ce qui me parat probable.

Ds le surlendemain, 18 mai, M. de Bourqueney me rpondit: Dans
l'attente de vos ordres, j'avais dj pris l'attitude que vous me
recommandez, me montrant prt  tenir, quant  la signature dfinitive,
nos engagements, et vitant toute apparence d'une disposition quelconque
 en luder, soit le fond, soit la forme. Chkib-Effendi a demand
un rendez-vous  lord Palmerston. Je doute qu'il puisse tre reu
aujourd'hui. S'il l'est, lord Palmerston n'aura pas le temps de runir
la confrence; cette runion ne pourra avoir lieu au plus tt que
demain; il faudra m'crire ou me parler. Tout cela nous mne au moins 
jeudi. Je puis, sans affectation, gagner encore vingt-quatre heures. Il
n'est donc pas probable que ma demande des pouvoirs vous arrive avant
dimanche 23. J'avais dj compris et je comprends encore bien mieux
aujourd'hui ce que la crise ministrielle d'Angleterre ajoute de
difficults  l'apprciation exacte du moment que nous devons choisir
pour transformer notre parafe en signature, et ce n'est pas sans
un certain effroi que je sens peser sur moi une si grande part de
responsabilit dans une dcision si importante. Bien que je croie  une
agonie du cabinet actuel, rien ne prouve encore que les convulsions n'en
soient pas assez longues pour nous interdire le systme de dlais trop
prolongs. Je me charge de gagner des jours sans affectation; mais je
ne promettrais pas des semaines sans exciter des soupons avec lesquels
nous aurions  compter plus tard.

M. de Bourqueney n'eut point de peine  prendre pour gagner des jours
et mme des semaines de dlai: appel le 24 mai chez lord Palmerston,
il m'crivit en en sortant: Je n'ai que le temps de vous crire deux
lignes. Le moment n'est pas venu de procder  la signature dfinitive.
Ma conversation avec lord Palmerston ne me laisse aucun doute  cet
gard. _Le pass n'est pas suffisamment clos_. Mon courrier vous portera
demain l'explication.

Il m'crivit en effet le lendemain: La confrence s'est runie
avant-hier 23. Chkib-Effendi, en communiquant le _memorandum_ par
lequel la Porte a modifi, selon les principaux dsirs du pacha,
son firman d'investiture de l'gypte, a annonc qu'il avait reu les
pouvoirs ncessaires pour procder  la signature dfinitive des deux
pices parafes et restes en suspens depuis le 15 mars dernier. Il a
t convenu que lord Palmerston m'inviterait  me rendre chez lui lundi
24, m'instruirait de ce qui s'tait pass la veille dans la confrence,
me demanderait si j'tais muni des pouvoirs ncessaires pour signer la
nouvelle convention gnrale, et que, si je ne les avais pas encore,
il me prierait de les demander au gouvernement du roi. Je me suis rendu
hier lundi chez lord Palmerston, qui m'a fait sa communication et sa
question; je lui ai rpondu que le gouvernement du roi n'avait pas
dvi du terrain sur lequel il s'tait plac le jour du parafe; il avait
subordonn sa signature au fait accompli de la clture de la question
turco-gyptienne; si les derniers vnements de Constantinople, lui
ai-je dit, vous paraissent constituer premptoirement cette clture, je
ne mets pas un moment en doute que mon gouvernement ne me munisse des
pouvoirs ncessaires pour signer dfinitivement la convention. Vous vous
rappelez, mylord, notre conversation ds le premier jour,  cette mme
place: nous ne ferons rien _ cinq_, vous dis-je, avant d'avoir la
parfaite certitude que, ni diplomatiquement, ni matriellement, il n'y
a plus rien de possible _ quatre_, comme consquence du trait de
juillet.--Je me rappelle ces mots, m'a rpondu lord Palmerston; je
les ai approuvs alors, et je les approuve encore aujourd'hui. J'ai pu
faire,  l'empressement de quelques cours allies, le sacrifice de ne
pas mettre plus en vidence mon opinion personnelle sur les motifs
qui me paraissaient encore militer en faveur de l'ajournement de la
signature dfinitive; mais aujourd'hui que je suis charg de vous
demander si vous tes prt  signer, vous avez le droit de me poser de
nouveau la question que vous me ftes ds le premier jour; vous avez le
droit de me demander si le trait du 15 juillet est teint dans toutes
ses consquences possibles; et bien que je le croie en effet teint,
bien que je m'attende de jour en jour  recevoir la nouvelle que les
dernires concessions du divan ont t acceptes par le pacha, je
dois vous dclarer en homme d'honneur qu'un refus de Mhmet-Ali me
semblerait placer encore les puissances signataires du trait de juillet
dans la ncessit de faire quelque chose pour dterminer l'acceptation,
par le pacha, des conditions raisonnables que leur action 
Constantinople a contribu  lui assurer. Cela n'arrivera pas, je le
crois, j'en ai presque la conviction; mais il suffit d'une possibilit
pour que je me doive  moi-mme de n'engager ni la responsabilit de
votre gouvernement vis--vis de ses chambres, ni la vtre vis--vis de
lui, par une signature prmaturment fonde sur une certitude qui n'est
pas encore assez complte. Vous vous tes plac avec nous, depuis deux
mois, sur un terrain de loyaut parfaite; je vous devais en change la
sincrit avec laquelle je viens de vous parler.

Tout cela tait dit d'un ton amical auquel j'ai cru devoir rpondre
avec la mme confiance: Eh bien, mylord, ai-je dit, je croyais rentrer
chez moi pour demander au gouvernement du roi de me munir des pouvoirs
ncessaires  la signature de la nouvelle convention; je vais crire au
contraire que le moment n'est pas venu d'y procder. Mes instructions
ont toujours t premptoires sur ce point: clture, clture dfinitive
du pass. Le pass n'est pas clos du moment o il reste l'ombre d'une
possibilit qu'il ne le soit pas pour vous.

Je ne voulais cependant pas accepter sans rserve l'insinuation de lord
Palmerston sur la possibilit d'une nouvelle intervention  quatre dans
les diffrends de la Porte et du pacha; j'ai tmoign que je ne croyais
nullement qu'on pt amener les cabinets de Vienne et de Berlin  rentrer
ainsi dans une question mille fois puise pour eux.--L'erreur des
cabinets de Vienne et de Berlin, m'a rpondu lord Palmerston, a consist
depuis deux mois  croire qu'on terminerait une question en la dclarant
termine. De l ces pices diplomatiques qui se sont succd, et dont
chacune tait toujours annonce comme devant tre la dernire. Je crois
en effet que nous sommes arrivs au dnoment; mais je n'en ai pas la
certitude assez complte pour vous la faire partager en honneur, quand
cette certitude est la condition affecte par vous-mme, et accepte
par nous,  votre rentre dans les conseils de l'Europe. Il suffit de
semaines, de jours, d'heures peut-tre pour dissiper les derniers nuages
qui enveloppent encore la question. Un peu de patience, et elle est
vide, compltement vide. L'affaire ainsi faite sera mieux faite et
pour vous et pour nous.

L'humeur des plnipotentiaires allemands fut extrme: Ils fulminent, me
disait M. de Bourqueney, contre lord Palmerston, qui veut, disent-ils,
laisser la question ouverte  Londres, pour qu'elle ne soit pas ferme
 Constantinople et  Alexandrie. Ils ajoutent qu'il dispose par trop
lgrement de leurs cabinets, que jamais ils ne se prteront  un acte
quelconque _ quatre_ le jour o nous aurons sign _ cinq_, et
qu' supposer que lord Palmerston voult les y inviter, sa dmarche
chouerait compltement. Leurs collgues  Paris me tenaient  moi le
mme langage; ils ne comprenaient pas la conduite de lord Palmerston;
ils en cherchaient la cause et le but; le comte d'Appony y voyait un
accs de jalousie contre le prince de Metternich; le baron d'Arnim y
souponnait quelque secret dessein de tenir encore l'Orient en trouble
et l'Europe en alarme. Je les remerciai de leurs sentiments sans compter
sur leur efficacit: Les Allemands, m'crivait M. de Bourqueney,
parlent bien, mais ils agissent peu. M. de Blow envoie  Berlin un
_memorandum_ dans lequel il tablit que les puissances signataires du
trait de juillet sont dgages de toutes les obligations qu'il leur
imposait; ce _memorandum_ tait d'abord destin  lord Palmerston; mais
M. de Blow craint que le prince Esterhazy ne veuille pas le signer
avant d'avoir reu des instructions de Vienne... Je ne me suis jamais
fait illusion sur la mollesse de ces courages... Je viens de lire une
dpche du prince de Metternich qui contient bien l'ordre de pousser 
la signature immdiate des actes parafs le 15 mars dernier; mais tout
cela est faiblement exprim, et je n'aime pas cette rserve que le
refus de Mhmet-Ali constituerait un fait de nouvelle rbellion, et
consquemment une nouvelle question europenne.

La diffrence est grande entre les hommes politiques qui se sont forms
dans un rgime de libert, au milieu de ses exigences et de ses combats,
et ceux qui ont vcu loin de toute arne publique et lumineuse, dans
l'exercice d'un pouvoir exempt de contrle et de responsabilit. Pour
suffire  leur tche, ils ont besoin, les uns et les autres, d'une
relle supriorit; la vie politique est difficile, mme dans les
cours, et le pouvoir silencieux n'est pas dispens d'tre habile. Mais
contraints  la prvoyance et  la lutte, les chefs d'un gouvernement
libre apprennent  voir les choses comme elles sont en effet, soit
qu'elles leur plaisent ou leur dplaisent,  se rendre un compte exact
des conditions du succs et  accepter fermement les preuves qu'ils
ont  traverser. Les illusions ne leur sont gure possibles, et ils
ne peuvent gure se flatter plus qu'ils ne sont flatts. Dispenss au
contraire de prouver chaque jour  des spectateurs rigoureux qu'ils ont
raison, et de vaincre  chaque pas d'ardents adversaires, les ministres
du pouvoir absolu sont plus complaisants pour eux-mmes, accueillent
plus facilement tantt l'esprance, tantt la crainte, et supportent
plus impatiemment les difficults et les mcomptes. Le gouvernement
libre forme des moeurs viriles et des esprits difficiles pour eux-mmes
comme pour les autres; il lui faut absolument des hommes. Le
pouvoir absolu admet et suscite bien plus de lgret, de caprice,
d'inconsquence, de faiblesse, et les plus minents y conservent de
grands restes des dispositions des enfants.

Quoique je fusse trs-persuad du bon vouloir du prince de Metternich
dans la question gyptienne et de l'importance de ce qu'il avait fait
pour en presser la conclusion, je ne comptais gure plus que M. de
Bourqueney sur son nergique rsistance  une volont bien arrte du
cabinet anglais, et j'invitai notre charg d'affaires  remercier de ma
part lord Palmerston de la franchise de sa dernire dclaration, tout
en m'tonnant de son obstination  maintenir le trait du 15 juillet en
vigueur contre le gr formel de ses principaux allis. Je pris en mme
temps soin de dire au charg d'affaires d'Angleterre: Je constate avec
vous que ce n'est pas le gouvernement franais qui retarde la signature
de la nouvelle convention; c'est le cabinet britannique, par l'organe
de lord Palmerston. M. Bulwer rendit compte  son chef de cette
parole: Lord Palmerston, m'crivit M. de Bourqueney, en a tmoign une
vritable peine; il dit qu'on le dsigne  l'Europe comme un obstacle 
la rconciliation gnrale lorsque, lui, il s'est toujours montr prt
 transformer son parafe en signature, et qu'il n'a fait que m'exprimer
des scrupules honntes en se plaant  notre propre point de vue. Il ne
tiendrait qu' moi, ajoutait M. de Bourqueney, de soutenir avec avantage
la lutte sur les faits; mais o nous mnerait une pareille controverse?
Laissons les petites rcriminations. Lord Palmerston doit rpondre 
M. Bulwer pour dgager, dit-il, sa propre responsabilit. Cet incident
donna lieu en effet, de la part de lord Palmerston,  des explications
longues et subtiles que je m'empressai de laisser tomber.

Je portai sur un autre point ma sollicitude. J'crivis au comte de
Rohan-Chabot, en mission extraordinaire  Alexandrie: Ce n'est pas sans
inquitude que je vois le vice-roi s'carter du ton de soumission qu'il
avait pris envers la Porte, et tenir un langage qui le prsente
en quelque sorte comme traitant, avec elle, d'gal  gal. C'est
prcisment cette apparence qu'il devrait, dans son propre intrt,
mettre le plus grand soin  viter. Elle a t la cause ou le prtexte
de l'alliance forme contre lui le 15 juillet, alliance qui a paru au
moment de se dissoudre le jour o il a dclar qu'il se soumettait aux
ordres du sultan. S'il y a un moyen de la faire revivre, ou, pour mieux
dire d'en prolonger l'existence (car elle existe encore en ce moment,
bien que plusieurs tats qui en ont fait partie aient videmment le plus
grand dsir de s'en dgager), c'est certainement que Mhmet-Ali affecte
de nouveau des prtentions d'indpendance par rapport  son souverain.
Rien ne servirait mieux les vues des gouvernements qui, moins bien
disposs pour lui ou pour la France, travaillent en secret  retarder
le moment o la rentre du gouvernement du roi dans les conseils de
l'Europe proclamera hautement que le trait du 15 juillet n'existe plus.
La signature de l'acte destin  replacer les relations des puissances
sur le pied o elles taient, il y a un an, se trouve encore ajourne,
et le motif de cet ajournement est prcisment la crainte de la
rsistance de Mhmet-Ali aux volonts de la Porte et des complications
qui pourraient en rsulter. Il faut que le vice-roi, dans son propre et
pressant intrt, te toute cause ou tout prtexte  ces craintes vraies
ou simules; et le seul moyen d'y parvenir, c'est qu'il se dclare
pleinement satisfait du _memorandum_ de la Porte. Ce _memorandum_ lui
accorde ses demandes les plus importantes, les seules essentielles.
Il obtient l'hrdit relle, la nomination aux grades dans l'arme
gyptienne, la substitution d'un tribut fixe  un tribut proportionnel.
La somme de ce tribut n'est pas encore fixe, il est vrai; Mhmet-Ali
craint qu'elle ne le soit pas dans la proportion qu'il juge seule
admissible; mais il n'y a encore rien de dcid  ce sujet; c'est un
point  rgler entre le sultan et le pacha, et ce dernier vous a indiqu
lui-mme un moyen de transaction qui n'est probablement pas le seul.
La voie des reprsentations lui reste ouverte; il peut compter sur le
bnfice des circonstances, sur le besoin qu'aura la Porte de se mnager
son appui. Ce qu'il doit viter, c'est de prononcer d'avance un refus
absolu qui, le constituant en tat de rvolte, ferait, de cette question
toute intrieure, une question de politique gnrale, rendrait force
au trait de juillet au moment o il va expirer, et obligerait les
puissances  s'immiscer dans des dtails qu'elles se sont elles-mmes
reconnues inhabiles  rgler. Il importe  Mhmet-Ali plus qu'
personne que la situation exceptionnelle, cre par ce trait, ne
se prolonge pas, et que chacun des tats qui l'ont sign reprenne sa
position particulire et sa libert d'action. Il doit donc se garder
soigneusement de tout ce qui pourrait contrarier ce rsultat, et je
ne puis vous trop recommander de lui faire entendre, dans ce sens, les
conseils les plus pressants.

Mhmet-Ali tait l'un de ces grands ambitieux tour  tour chimriques
et senss, opinitres et fatalistes, qui poussent leur fortune au del
de toute mesure, mais qui,  la veille de la ruine, acceptent tout d'un
coup les ncessits qu'ils n'ont pas su pressentir. Le comte de Chabot
m'crivit le 12 juin: Le bateau  vapeur russe _Saleck_ est arriv
 Alexandrie le 7 au soir, ayant  bord un envoy de la Porte,
Kiamil-Effendi, charg de remettre  Sad-Muhib-Effendi le nouveau
hatti-shriff d'investiture, une lettre du grand vizir  Mhmet-Ali,
et le firman spcial qui porte le tribut  80,000 bourses,  dater du
commencement de l'anne. Le 8, Sad-Muhib-Effendi et le nouvel envoy se
sont rendus auprs du vice-roi pour lui communiquer ces pices et
sont rests, pendant la journe, en confrence avec lui. Mhmet-Ali
a dclar, dans cette entrevue, que les ressources de l'gypte ne lui
permettaient pas de mettre  la disposition du sultan une somme annuelle
aussi leve que 80,000 bourses, et il a dcid Sad-Muhib-Effendi
 reprendre le firman qui rgle le tribut; mais il a dit qu'il n'en
considrait pas moins la question gnrale comme termine, et que le
hatti-shriff d'investiture serait lu solennellement, avec tout le
crmonial d'usage. Le 10 au matin, en effet, le vice-roi, entour des
principaux dignitaires de l'gypte, a reu les deux envoys ottomans
dans la grande salle de son palais. Sad-Muhib-Effendi lui ayant
prsent le hatti-shriff, Mhmet-Ali l'a port sur ses lvres et sur
son front, et Sami-Bey en ayant fait,  haute voix, la lecture, le
pacha s'est revtu de la dcoration envoye par le sultan. Des salves de
toutes les batteries des forts et de l'escadre, un pavoisement
gnral et d'autres dmonstrations publiques ont signal  la ville la
promulgation solennelle du dcret imprial.

Je transmis sur-le-champ, par le tlgraphe, cette nouvelle au baron de
Bourqueney.

Elle arriva  Londres au milieu de la crise universelle flagrante. Le 5
juin, sur une motion de sir Robert Peel, la chambre des communes avait
dclar,  une voix de majorit, que le cabinet whig n'avait plus sa
confiance. Le 23 juin, le parlement avait t dissous. Les lections,
presque partout accomplies, assuraient aux torys une forte majorit.
M. de Bourqueney m'crivit le 29 juin: J'ai mis, vous le savez,
une extrme rserve dans mes prdictions; je redoutais jusqu' la
responsabilit de mes propres impressions lorsque je craignais leur
influence sur nos grandes affaires diplomatiques; aujourd'hui, je crois
pouvoir sans tmrit vous donner le sort du cabinet actuel comme jug
dans la nouvelle chambre. Mais sa retraite prcdera-t-elle la runion
du Parlement? J'entends les torys affirmer que sir Robert Peel ne
consentira pas  former le nouveau cabinet avant cette poque. J'ai
besoin de savoir le plus tt possible si cette situation intrieure
doit influer sur ma conduite diplomatique. Je ne me dissimule pas la
difficult d'ajourner toute conclusion de notre part pendant les sept
ou huit semaines que peut encore vivre le cabinet actuel. La Prusse
et l'Autriche ne nous serviraient pas dans ce systme, et il faudrait
aviser au moyen de le leur faire accepter. Vous m'avez crit, il y a
six semaines, que vous ne vouliez pas signer avec des moribonds. Je vous
rpondis alors que la maladie pouvait tre assez longue pour nous causer
des embarras. Aujourd'hui nous en connaissons le terme. Dcidez.

Je lui mandai sur-le-champ par le tlgraphe: Ne faites rien pour
ajourner la signature des actes parafs, et signez la nouvelle
convention gnrale ds qu'on vous le demandera aprs avoir sign le
protocole de clture de la question gyptienne.

--Votre dpche tlgraphique d'hier, me rpondit M. de Bourqueney,
lve toute incertitude. Je ne crerai aucun dlai. Je n'en laisserai
mme pas crer que je puisse empcher. Aujourd'hui, j'ai eu occasion de
voir lord Palmerston pour une autre affaire; j'ai profit de ma visite
pour lui faire lire la dpche d'Alexandrie. Il sait maintenant que
tout est fini; mais, ne ft-ce que pour la justification de ses derniers
dlais, il attendra que la nouvelle lui arrive  lui-mme, complte
et rgulire. Il a voulu du reste tre aimable ce matin, car sans me
prciser ce qu'il attendait exactement pour la signature dfinitive,
mais raisonnant comme si nous y tions arrivs, il m'a dit: Croyez que
ce sera un bien beau jour pour moi que celui o je mettrai les dernires
lettres de mon nom  la suite de la premire, sur notre convention
gnrale.

Huit jours aprs, le 10 juillet, M. de Bourqueney m'crivit: Je
monte en voiture pour Windsor o la reine vient de m'inviter fort
gracieusement  passer quarante-huit heures. Le courrier autrichien est
arriv ce matin, porteur de dpches officielles de Constantinople, du
22 juin. C'est probablement moi qui vais l'annoncer  Windsor,  lord
Palmerston. Nous signerons sans aucun doute dans le cours de la semaine
prochaine.

Le courrier autrichien apportait en effet  lord Palmerston cette
laconique dpche de lord Ponsonby, en date du 21 juin: Avant que ceci
arrive  Londres, Votre Seigneurie aura, depuis longtemps sans doute,
appris d'Alexandrie que Mhmet-Ali a accept le firman. Je crois devoir
cependant vous envoyer ci-incluse la dpche que je viens de recevoir
d'gypte et qui annonce cette satisfaisante nouvelle.

Cinq jours auparavant, le 16 juin, lord Ponsonby avait crit  lord
Palmerston: Le bateau franais arriv le 14 a apport des lettres qui
disent que l'intention de Mhmet-Ali est de refuser le nouveau firman.
Une de ces lettres vient d'une personne bien connue comme ayant les
meilleures informations  Alexandrie. Quand ces lettres ont t crites,
Mhmet-Ali n'avait pas encore reu le firman; mais il en connaissait
le contenu. Il pourra modifier ses vues avant de rpondre. Il peut avoir
des raisons d'exprimer l'intention de refuser. Il fera probablement
quelque chose pour gagner du temps. Je pense, comme je l'ai toujours
pens, qu'il n'excutera point les mesures ordonnes par le sultan,
d'aprs l'avis des grandes puissances.

Peu importait cette fois l'avis de lord Ponsonby. Lord Palmerston envoya
sur-le-champ  Londres l'ordre d'accomplir toutes les formalits de
chancellerie ncessaires  la signature des actes parafs le 15
mai prcdent; et le 13 juillet, M. de Bourqueney m'crivit: Les
plnipotentiaires des six cours ont t convoqus aujourd'hui au
_Foreign-Office_. Les plnipotentiaires des cours d'Autriche, de la
Grande-Bretagne, de Prusse, de Russie et de la Porte ottomane, ont
d'abord appos leur signature au protocole de clture de la question
gyptienne, qui a reu la date du 10 juillet, jour de l'arrive, par
Constantinople, de la nouvelle que Mhmet-Ali avait accept le nouveau
firman du sultan. La convention gnrale sur la clture des dtroits a
t signe ensuite de nous tous, dans l'ordre des puissances, sous la
date du 13 juillet 1841. Le dlai pour l'change des ratifications a t
fix  deux mois[13].

[Note 13: _Pices historiques n_ I.]

La question d'gypte tait vide. Question leve, en 1840, fort
au-dessus de son importance relle, et dans laquelle, mal instruits des
faits, nous nous tions engags bien plus avant que ne le comportait la
force du pacha et que ne l'exigeait l'intrt franais. Je rsume les
rsultats de la solution qu'elle reut en 1841 par la ngociation que je
viens de retracer et la convention qui la termina.

La paix europenne fut maintenue; et au sein de la paix, les armements
de prcaution, faits par la France en 1840, furent maintenus aussi; les
fortifications de Paris s'levrent; le gouvernement franais s'tablit
dans l'isolement qu'on lui avait fait en ne tenant pas assez de compte
de sa prsence et de son avis. L'Europe sentit le poids du vide que
faisait dans ses conseils la France absente, et se montra empresse
de l'y rappeler. La France n'y rentra que lorsque l'Europe vint le lui
demander, aprs avoir fait faire par la Porte les concessions rclames
par le pacha, et en dclarant que le trait du 15 juillet 1840 tait
teint compltement et sans retour.

Mhmet-Ali, chass de Syrie, menac en gypte mme, y fut tabli
hrditairement et  des conditions quitables; non  cause de sa
propre force, mais par considration pour la France, et parce que les
puissances signataires du trait du 15 juillet ne voulurent pas courir
le risque, soit de se dsunir, soit de voir natre des complications
nouvelles.

Par la convention du 13 juillet 1841, la Porte fut soustraite  la
protection exclusive de la Russie, et place dans la sphre des intrts
gnraux et des dlibrations communes de l'Europe.

Par ces rsultats, l'chec de la France, fruit de son erreur dans cette
question, tait limit et arrt; elle avait repris sa position en
Europe et assur en gypte celle de son client. On avait fait et obtenu,
en finissant, ce qu'on aurait d faire et pu obtenir en commenant.
C'tait tout le succs que comportait la situation qui m'avait t
lgue en 1840. Je ne me dissimulais point que ce succs ne suffirait
pas  satisfaire le sentiment national jet hors de la vrit et du
bon sens. Je prvoyais que la convention du 13 juillet 1841 et la
ngociation qui l'avait amene seraient l'objet de vives attaques. Mais,
aprs ce que j'avais vu et appris pendant mon ambassade en Angleterre,
j'tais rentr dans les affaires, bien rsolu  ne jamais asservir,
aux fantaisies et aux mprises du jour, la politique extrieure de la
France. Quelques semaines aprs la clture de la question gyptienne,
et  propos d'ouvertures vagues qui nous taient faites sur les affaires
d'Orient en gnral, j'crivis au comte de Sainte-Aulaire que le
roi, sur ma proposition, venait de nommer son ambassadeur  Londres:
N'ludons rien et ne cherchons rien. C'est notre coutume d'tre
confiants, avantageux, presss. Nous nous enivrons de nos dsirs
comme s'ils taient toujours notre droit et notre pouvoir; nous aimons
l'apparence presque plus que la ralit. Je suis convaincu que,
pour rtablir et tendre notre influence en Europe, c'est la mthode
contraire qu'il faut suivre. Partout et en toute occasion je suis dcid
 sacrifier le bruit au fait, l'apparence  la ralit, le premier
moment au dernier. Nous y risquerons moins et nous y gagnerons plus. Et
puis, il n'y a de dignit que l.




                          CHAPITRE XXXVI

LE DROIT DE VISITE.

Lord Palmerston me demande de signer le nouveau trait prpar en
1840 pour la rpression de la traite des ngres.--Mon refus et ses
causes.--Avnement du cabinet de sir Robert Peel et lord Aberdeen.--Je
consens alors (le 20 dcembre 1841)  signer le nouveau trait.--Premier
dbat dans la chambre des dputs  ce sujet.--Amendement de M. Jacques
Lefebvre dans l'adresse.--Vraie cause de l'tat des esprits.--J'ajourne
la ratification du nouveau trait.--Attitude du cabinet anglais.--Les
ratifications sont changes  Londres entre les autres puissances et
le protocole reste ouvert pour la France.--Nouveaux dbats dans les
deux chambres contre le droit de visite et les conventions de 1831 et
1833.--Nous refusons dfinitivement la ratification du trait du
20 dcembre 1841.--Modration et bon vouloir de lord Aberdeen.--Le
protocole du 19 fvrier 1842 est clos et le trait du 20 dcembre 1841
est annul pour la France.--A l'ouverture de la session 1843-1844, un
paragraphe insr dans l'adresse de la chambre des dputs exprime
le voeu de l'abolition du droit de visite.--Pourquoi je n'entre pas
aussitt en ngociation avec le gouvernement anglais  ce sujet.--Visite
de la reine Victoria au chteau d'Eu.--Son effet en France et en
Europe.--Je prpare la ngociation pour l'abolition du droit de
visite.--Dispositions de lord Aberdeen et de sir Robert Peel.--Nouveaux
dbats  ce sujet dans les chambres  l'ouverture de la session de
1844.--Visite de l'empereur Nicolas en Angleterre.--Visite du roi
Louis-Philippe  Windsor.--Je l'y accompagne.--Ngociation entame pour
l'abolition du droit de visite.--Comment ce droit peut-il tre remplac
pour la rpression de la traite?--Le duc de Broglie et le docteur
Lushington sont nomms pour examiner cette question.--Leur runion 
Londres.--Nouveau systme propos.--Il est adopt et remplace le droit
de visite en vertu d'un trait conclu le 25 mai 1845.--Prsentation,
adoption et promulgation d'une loi pour l'excution de ce trait.


Le jour mme o fut signe la convention du 13 juillet 1841, les
signatures  peine donnes, lord Palmerston reparla  M. de Bourqueney
du trait prpar, trois ans auparavant, entre les cinq grandes
puissances, pour mieux assurer la rpression de la traite des ngres,
et rest en suspens depuis 1840, comme je l'ai dj dit dans ces
_Mmoires_[14]. Il lui demanda de me le rappeler et de m'engager  finir
aussi cette affaire-l. J'crivis le 20 juillet  M. de Bourqueney: Je
veux vous dire,  ce sujet, le fond de mon coeur et de mon intention.
J'ai, depuis neuf mois, soigneusement vit, avec lord Palmerston,
tout petit dbat. Point de plainte, point de rcrimination, point
de susceptibilit. Je n'ai tmoign, en aucun cas, ni humeur, ni
malveillance. J'ai fait les affaires simplement, tranquillement, sans
rien cder au fond, mais ne tenant qu'au fond et laissant de ct les
incidents et les embarras. La situation politique le voulait ainsi. Ce
que je pense de lord Palmerston me le permettait. Je fais grand cas
de son esprit. J'ai confiance dans sa parole. Sa manire de traiter,
quoique un peu troite et taquine, me convient; elle est nette, prompte,
ferme. Je ne crois ni  sa haine pour la France et le roi, ni  ses
perfidies; et quant aux difficults, je pourrais dire aux dsagrments
que jettent dans les affaires son got passionn pour l'argumentation,
sa disposition  s'enfermer dans ses arguments et  les pousser jusqu'au
bout sans rien voir au-dessus, ni au del, ni  ct, je ne m'en choque
point, je ne m'en plains point; c'est la nature mme de son esprit; il
faut bien l'accepter, et l'accepter de bonne grce quand on traite avec
lui. Je ne trouve donc en moi, au sortir de cette longue ngociation,
rien qui me gne ou qui m'indispose pour terminer aussitt, avec lui,
les affaires pendantes.

[Note 14: Tome V, p. 297.]

Mais, en subordonnant les petites choses aux grandes, je ne laisse pas
de voir les petites, et je n'oublie pas les griefs que je n'ai pas, au
moment mme, jug  propos de relever. J'ai trois griefs contre lord
Palmerston:

1 Sa dpche du 2 novembre 1840. Mauvais procd envers le nouveau
cabinet et envers moi. Mauvais procd que j'attribue  imprvoyance et
 insouciance de l'effet que produirait cette dpche, non  mauvaise
intention, mais qui n'en a pas moins t rel, et que j'ai ressenti
comme tout le monde l'a remarqu.

2 Je vous ai charg, le 26 avril dernier, de parler  lord Palmerston
de l'tat de l'Amrique du Sud, et de la convenance qu'il y aurait, pour
la France et l'Angleterre,  agir de concert pour rtablir la paix entre
Buenos-Ayres et Montevideo. Vous m'avez crit le 11 mai qu'il avait fort
bien accueilli cette ide, vous avait assur que des instructions dans
ce sens seraient trs-prochainement adresses  M. Mandeville, et vous
avait mme demand le nom de notre charg d'affaires  Buenos-Ayres
pour engager M. Mandeville  se mettre avec lui dans des rapports de
confiance et de bonne harmonie qui donnassent,  leur double action,
de l'unit et par consquent de l'efficacit. Et pourtant, peu aprs,
interpell  ce sujet dans la chambre des communes, lord Palmerston a
cart toute ide de concert avec la France, et a parl de l'action de
l'Angleterre entre Buenos-Ayres et Montevideo comme parfaitement isole
et trangre  la ntre.

3 Le discours qu'il a prononc nagure, dans la lutte lectorale,
sur les _Hustings_ de Tiverton. Qu'aurait-on dit en Angleterre, si,
 Lisieux, parlant au monde entier dans la personne de mes lecteurs,
j'avais tenu, sur l'Angleterre, son gouvernement et ses armes, un
pareil langage[15]?

[Note 15: Dans ce discours, lord Palmerston avait compar la conduite
des Anglais dans l'Inde et celle des Franais dans l'Algrie en ces
termes:

Nous avons, dans une campagne, soumis  l'influence britannique une
tendue de pays plus grande que la France, presque aussi grande que la
moiti de l'Europe; et la manire dont cela a t fait, et les rsultats
qui ont suivi mritent bien l'attention du peuple d'Angleterre. Il y
a, entre le progrs de nos armes en Orient et les oprations qu'une
puissance voisine, la France, poursuit maintenant en Afrique, un
contraste dont nous avons droit d'tre fiers. La marche de l'arme
anglaise en Asie a t signale par un soin scrupuleux de la justice, un
respect inviolable de la proprit, une complte abstention de tout ce
qui et pu blesser les sentiments et les prjugs des peuples; et le
rsultat est qu'il y a quelques semaines, un officier distingu, revenu
nagure du centre de l'Afghanistan, d'une ville appele Candahar, dont
peut-tre beaucoup d'entre vous n'ont jamais entendu parler, m'a dit
qu'accompagn seulement d'une douzaine de serviteurs, sans aucune
escorte militaire, il avait fait  cheval plusieurs centaines de milles,
 travers un pays peupl de tribus sauvages et presque barbares qui,
deux ans auparavant, s'opposaient avec fureur  l'approche des troupes
anglaises, et qu'il avait fait cette traverse avec autant de scurit
qu'il et pu chevaucher de Tiverton  _John O'Groats house_; son nom
d'officier anglais avait t, pour lui, un passe-port  travers toutes
ces peuplades parce que les Anglais avaient respect leurs droits et les
avaient protges et traites avec justice; ainsi, un Anglais dsarm
tait en sret au milieu de ces contres sauvages. Le systme
diffrent, suivi en Afrique par les Franais, a produit des rsultats
tout diffrents. L, les troupes franaises, je regrette de le dire, ont
terni leur gloire par le caractre de leurs oprations. Elles tombent 
l'improviste sur les paysans du pays; elles tuent tout homme qui ne peut
leur chapper par la fuite; elles emmnent captifs les femmes et les
enfants (cris de: _honte, honte!_); elles enlvent tous les bestiaux,
tous les moutons, tous les chevaux, et elles brlent tout ce qu'elles
ne peuvent enlever; les moissons sur le sol et le bl dans les greniers
sont dvors par le feu des envahisseurs (_honte, honte!_). Quelle est
la consquence? Tandis que dans l'Inde, nos officiers vont  cheval,
dsarms et presque seuls, au milieu des plus sauvages tribus du dsert,
il n'y a pas en Afrique un Franais qui puisse montrer son visage au
del d'un point dtermin et loin de la sentinelle, sans tomber victime
de la froce et excusable vengeance des Arabes (_coutez, coutez!_).
Ils disent qu'ils colonisent l'Algrie; mais ils ne sont que camps dans
des postes militaires; et tandis que, dans l'Inde, nous avons pour
nous les sentiments du peuple, en Afrique, tout naturel est oppos aux
Franais et brle du dsir de se venger. Je dis ces choses parce qu'il
est bon que vous les connaissiez; elles sont une nouvelle preuve que,
mme dans ce monde, la Providence veut que l'injustice et la violence
rencontrent leur chtiment, et que la justice et la douceur reoivent
leur rcompense.

On peut douter que, seize ans plus tard, en 1857, en prsence de l'Inde
souleve contre l'Angleterre et des affreuses scnes amenes par ce
soulvement, lord Palmerston et pens  tablir une telle comparaison.

J'insre dans les _Pices historiques_ n 11 le texte anglais de
ce fragment de discours qui fut publi en entier dans le _Morning
Chronicle_ du 30 juin 1841.]

De tout cela, mon cher baron, je ne veux faire sortir aucune
rclamation, aucune dmarche. Tout cela ne m'empcherait pas de
conclure, avec lord Palmerston, les affaires en suspens si l'intrt de
notre pays le demandait. Mais cela me dispense de tout empressement, de
tout acte de bienveillance surrogatoire; cela me commande mme quelque
froideur. Je ne veux rien faire pour tre dsagrable, rien pour tre
agrable. Je n'aurai point de mauvais procd; je ne veux, je ne dois
avoir point de procd gracieux. Je veux marquer que j'ai vu ce que je
n'ai pas relev, que j'ai ressenti ce dont je ne me suis pas
plaint. Avec qui se montre peu aimable, la plainte n'est pas digne;
l'insouciance ne l'est pas davantage. Je ne rclame jamais que ce qui
m'est d; mais je ne rends rien au del de ce qu'on m'a donn.

Voil, mon cher baron, ce qui rgle aujourd'hui ma conduite, et je vous
demande, dans les relations que vous aurez encore avec lord Palmerston,
de rgler vous-mme, sur ce que je vous dis l, votre attitude et votre
langage, sans roideur, sans affectation, de faon pourtant  ce qu'on
s'en aperoive. La nuance est dlicate, mais vous tes trs-propre  la
saisir et  la faire sentir.

Je demandais  M. de Bourqueney une attitude qui convenait trs-bien
 la judicieuse finesse de son esprit, un peu moins  la disposition
naturellement courtoise et douce de son caractre. Il me rpondit: Je
comprends parfaitement les motifs qui vous empchent de seconder lord
Palmerston dans sa liquidation du _Foreign-Office_. Je m'attends  une
question trs _anxious_ sur le trait des ngres. Je ferai une rponse
vague qui ne sente ni le mauvais, ni le trop bon procd. Je me tiendrai
dans la mesure que vous m'avez si dlicatement fixe. Et quelques jours
aprs: Lord Palmerston m'a demand si j'avais une rponse de Votre
Excellence relativement  la conclusion de la convention gnrale pour
la suppression de la traite. J'ai rpondu que je n'avais encore point
d'instructions  cet gard; mais j'ai vit toute allusion aux causes
qui en retardaient l'envoi.--Je suis oblig de me mettre en rgle, m'a
dit lord Palmerston, et je vais vous adresser une note officielle. Les
reprsentants des trois autres cours ont leurs pouvoirs. C'est la France
qui, de concert avec nous, a invit l'Autriche, la Prusse et la Russie
 signer en commun une convention gnrale. Les trois puissances se
sont rendues  notre invitation. De votre part ou de la ntre, un
retard n'est plus justifiable.--J'ai encore jet en avant quelques
considrations vagues sur le minutieux examen que ncessitaient les
dtails de la convention, sur les retards qu'entranait la division
des attributions, en cette matire, entre le ministre des affaires
trangres et le ministre de la marine. Lord Palmerston m'a cout, mais
je ne l'ai pas convaincu. M. Bulwer recevra des instructions analogues
 l'esprit et au texte de la note qui me sera adresse et dont j'aurais
vainement cherch  prvenir l'envoi.

Je reus en effet, et par M. de Bourqueney et par M. Bulwer, une
demande officielle de lord Palmerston pour la signature de la nouvelle
convention. J'y rpondis officiellement par cette dpche que je
chargeai M. de Bourqueney de lui communiquer: J'ai reu, monsieur, avec
la dpche que vous m'avez crite le 11 de ce mois, copie de la note
que vous a passe lord Palmerston pour vous exprimer le dsir que le
gouvernement du roi vous autorist  signer immdiatement, avec les
plnipotentiaires des autres grandes cours, le projet de trait gnral
dress  Londres, il y a trois ans, dans le but de rendre plus efficace
la rpression de la traite des noirs. Je n'ai pas besoin de vous dire
que, ni sur l'objet de cette convention, ni mme sur l'ensemble de ses
dispositions, il n'existe et ne peut exister aucun dissentiment entre
le gouvernement du roi et celui de Sa Majest Britannique; mais
quelques-unes des clauses secondaires qu'elle contient paraissent devoir
donner lieu  certaines explications qui prviendront, je l'espre, les
difficults que leur excution pourrait rencontrer. L'opinion publique
n'est pas moins prononce en France qu'en Angleterre contre l'infme
trafic dont il s'agit de faire disparatre les dernires traces; mais
elle n'est pas galement arrte sur l'opportunit de quelques-unes
des mesures  prendre pour y parvenir, et  cet gard elle conserve des
doutes, des dfiances qu'il est ncessaire de dissiper. Ces difficults
ne sont pas insurmontables, et si des questions plus urgentes n'avaient
pas, dans ces derniers temps, absorb toute notre activit, s'il nous
avait t possible de fixer sur ce point l'attention publique distraite
par d'autres proccupations, il est probable que nous aurions dj
triomph des obstacles que je viens de vous signaler. Quoi qu'il en
soit, lord Palmerston comprendra qu'il y aurait de l'imprvoyance
de notre part  ne pas en tenir compte, et que nous ne saurions nous
engager  les carter assez promptement pour tre en mesure de signer,
dans le dlai qui lui conviendrait, la convention  laquelle il attache,
avec raison, une si grande importance.

Lord Palmerston ne s'en tint pas  sa demande officielle; il chargea
son charg d'affaires  Paris d'une nouvelle insistance: M. Bulwer est
venu, de la part de lord Palmerston, crivis-je  M. de Bourqueney, me
redire ce que son chef vous a dit et me demander aussi la signature.
Comme j'ai vu, par vos dernires lettres, que vous n'aviez pas cru
devoir faire sentir  lord Palmerston lui-mme mon vrai motif, et que
vous aviez, comme vous me le dites, lud la situation, j'ai voulu
prendre  mon compte ce petit embarras. J'ai dit tout simplement  M.
Bulwer que la signature immdiate de la convention ne serait pas ici
bien comprise ni bien prise de tout le monde, que le ministre de la
marine avait des objections  cette extension du droit de visite,
qu'il y avait dans notre public,  cet gard, des prjugs, de la
susceptibilit, que les journaux crieraient, qu'il y avait l, pour moi,
quelque obstacle  surmonter, quelque dsagrment passager  subir,
et que, pour lui parler vrai, lord Palmerston n'avait pas t assez
aimable, pour moi, le 2 novembre dernier, ni pour mon pays, tout
rcemment,  Tiverton, pour que je me donnasse,  moi-mme, un embarras
 Paris pour lui procurer,  Londres, un succs.--Et comme je dsire,
ai-je ajout, que vous ne voyiez en cela que ce qui y est, comme je suis
bien aise de vous montrer quelle est, envers lord Palmerston, la juste
mesure de ma pense et de mon intention, voici ce que j'ai crit  M.
de Bourqueney il y a trois semaines.--Et je lui ai lu,  peu prs tout
entire, ma lettre particulire  vous du 20 juillet. M. Bulwer a
pris cela en homme d'esprit, et je suis sr qu'il aura crit notre
conversation  lord Palmerston de faon  lui en transmettre une
impression juste et, je crois, utile. Je ne fais pas du tout ceci, vous
le savez bien, par exigence ou par susceptibilit personnelle; c'est
parce que,  mon avis, la dignit de nos relations le commande. Et
aussi parce que, au bout de quelque temps, et de peu de temps, j'en suis
convaincu, elles y gagneront en sret comme en dignit. Quand on saura
bien qu'on risque quelque chose  ne pas prendre garde, on prendra
garde, et les affaires deviendront d'autant plus faciles qu'on y
apportera plus d'attention et moins de fantaisie.

Je ne m'tais pas tromp sur le rapport que ferait de notre entretien
M. Bulwer et sur son effet; je reus de lui, quelques jours aprs, ce
billet:

Mon cher monsieur Guizot,

Je viens de recevoir la lettre ci-jointe de lord Palmerston. C'est tout
ce qu'il me dit au sujet de mes lettres. Vous verrez que vous avez
t compris. En tout cas, je ne m'estimerais que trop heureux si je
contribuais, le moins du monde,  placer sur un pied plus amical les
relations de deux hommes si bien faits pour diriger les affaires des
deux grandes nations auxquelles ils appartiennent.

Je reproduis textuellement la lettre de lord Palmerston qui m'tait
ainsi communique, et j'en place le texte anglais dans les _Pices
historiques_ jointes  ce volume[16].

[Note 16: _Pices historiques_, n III.]

Carlton-Terrace, 17 aot 1841.

Mon cher Bulwer,

Je suis trs-fch de voir, d'aprs votre lettre de la semaine
dernire, que, dans votre entretien avec M. Guizot, vous avez observ
qu'il avait dans l'esprit cette impression que, dans certaines
circonstances que vous rappelez, je ne parais pas avoir tenu assez de
compte de sa situation ministrielle. Vous m'obligeriez beaucoup, si
vous en trouviez l'occasion, en vous appliquant  le convaincre que rien
n'a t plus loign de mon intention. J'ai une grande considration et
estime pour M. Guizot; j'admire ses talents, je respecte son caractre,
et je l'ai trouv l'un des hommes les plus agrables avec qui j'aie eu
 traiter dans les affaires publiques; il a, sur les choses, des vues
larges et philosophiques; il discute les questions clairement, en
pntrant jusqu'au fond, et il se montre toujours proccup d'arriver
 la vrit. Il est tout  fait invraisemblable que j'aie jamais fait 
dessein quelque chose qui pt lui tre personnellement dsagrable.

Vous dites qu'il a rappel trois circonstances dans lesquelles il a
paru croire que j'avais, sans ncessit, tenu une conduite embarrassante
pour lui. J'essayerai de vous expliquer ma conduite dans chacune de ces
circonstances.

Il vous a parl d'abord de ma note du 2 novembre dernier en rponse 
celle de M. Thiers du 8 octobre prcdent. Certainement j'aurais dsir
rpondre plus tt  la note de M. Thiers, de telle sorte que ma rponse
lui arrivt  lui, et non  son successeur. Je ne l'ai pas pu. J'tais
accabl d'affaires de toute sorte et je ne disposais pas de mon temps.
Je ne pensais pourtant pas que la retraite de M. Thiers ft une raison
de renoncer  lui rpondre; sa note du 8 octobre contenait, sur certains
points de droit public, des doctrines auxquelles le gouvernement
britannique ne pouvait adhrer, et le silence et t pris pour une
adhsion. J'ai cru de mon devoir imprieux, comme ministre de la
couronne, de constater officiellement ma rponse. J'ai pens, je vous
l'avouerai, que M. Thiers pourrait se plaindre du retard, et dire qu'en
diffrant de lui rpondre jusqu' ce qu'il ft hors de ses fonctions, je
l'avais empch de me rpliquer; mais il ne me vint pas alors  l'esprit
que M. Guizot pt ressentir quelque embarras en recevant ma rponse 
son prdcesseur.

Quand M. Guizot, comme ambassadeur ici, me lut la note de M. Thiers
du 8 octobre, il me dit, si je ne me trompe, qu'il n'en discuterait pas
avec moi les doctrines, et qu'il n'en tait pas responsable. Au fait,
j'aperus clairement que M. Guizot reconnaissait les nombreuses mprises
et les doctrines errones que contenait cette note. Il me parut
donc que, comme M. Guizot ne pouvait avoir l'intention d'adopter les
paradoxes de son prdcesseur, la rfutation de ces paradoxes l'aiderait
plutt qu'elle ne l'embarrasserait dans sa position personnelle, et
qu'il valait mieux que cette rfutation vnt de moi, plutt que de
laisser retomber sur lui, par ma ngligence, la pnible tche de rfuter
son prdcesseur.

Secondement, M. Guizot a rappel ma rponse  une question qui me fut
faite dans la chambre des communes sur la guerre entre Buenos-Ayres et
Montevideo. La question,  ce qu'il me parut, tait de savoir s'il
y avait eu, entre l'Angleterre et la France, quelque convention pour
intervenir par la force et mettre fin  cette guerre. Je rpondis, ce
qui tait trs-exact, qu'aucune convention officielle de cette sorte
n'avait t faite entre les deux gouvernements, mais que le gouvernement
de Montevideo nous avait, peu de temps auparavant, demand notre
mdiation, et que nous avions charg M. Mandeville de l'offrir  l'autre
partie, le gouvernement de Buenos Ayres. J'aurais peut-tre d faire
mention de l'entretien que j'avais eu avec le baron de Bourqueney, et
dans lequel il m'avait propos, de la part de son gouvernement, que nos
agents  Buenos-Ayres eussent  s'entendre et  s'entr'aider dans cette
affaire. Mais, dans la prcipitation de la rplique, il ne me vint pas 
l'ide que cet entretien rentrt dans l'objet de la question qui m'tait
adresse.

Quant  ce que j'ai dit  Tiverton sur les procds des troupes
franaises en Afrique, j'ai pu me mprendre; mais j'ai choisi  dessein
cette occasion comme celle o je pouvais, sans trop d'objections,
m'efforcer de servir les intrts de l'humanit et de mettre, s'il tait
possible, un terme  des actes qui, depuis longtemps, ont excit les
regrets de tous ceux qui les ont observs. Il ne m'est pas venu 
l'esprit de me demander si ce que je disais devait tre agrable ou
dsagrable. Les journaux franais et mme les ordres des gnraux
franais prouvent que tout ce que j'ai dit de ces actes est vrai. Je
sentais que le gouvernement anglais ne pouvait convenablement rien
dire, sur ce point, au gouvernement franais; par la mme raison, je
ne pouvais en parler de ma place dans le Parlement; j'ai cru que,
paraissant comme un simple particulier sur les _Hustings_, devant mes
lecteurs, je pouvais user de la libert de langage accorde en pareille
circonstance pour attirer l'attention publique sur des procds auxquels
il serait de l'honneur de la France de mettre un terme; et si le dbat
public qu'a suscit mon discours devait avoir pour effet de supprimer
la millime partie des souffrances humaines dont j'ai parl, je suis sr
que M. Guizot me pardonnera de dire que je ne croirais pas ce rsultat
trop chrement achet quand mme j'aurais offens par l mon plus ancien
et plus cher ami. Je suis sr aussi que M. Guizot dplore ces actes
autant que je puis le faire. Mais je sais bien que, dans le mcanisme
du gouvernement, un ministre ne peut pas toujours contrler les
dpartements qu'il ne dirige pas.

Nous sommes  la veille de nous retirer, et dans dix jours nos
successeurs auront pris notre place. J'espre sincrement que le
gouvernement franais les trouvera aussi dsireux que nous l'avons t
de maintenir, entre la France et l'Angleterre, la plus intime union
possible; je suis parfaitement sr qu'ils ne pourront l'tre davantage,
quoi qu'on ait dit ou pens en sens contraire.

Je rpondis sur-le-champ  M. Bulwer: Je vous remercie d'avoir bien
voulu me communiquer la lettre de lord Palmerston. J'avais pressenti
ses raisons sans les trouver bonnes, et j'avoue qu'aprs avoir relu
deux fois sa lettre, je ne les trouve pas meilleures. Mais je suis fort
touch des sentiments qu'il vous exprime pour moi, et j'espre qu'il
me les conservera. Ce que je vous ai dit de lui l'autre jour, je le lui
dirais volontiers  lui-mme, et je fais trop de cas de son esprit et de
sa loyaut pour croire qu'il en pt tre bless.

A Londres, le mme jour 19 aot, le baron de Bourqueney portait  lord
Palmerston notre refus officiel de signer sans dlai le nouveau trait.
Aprs avoir eu un moment, et par convenance, l'air de discuter les
motifs apparents de ce refus, lord Palmerston reprit: M. Guizot n'aime
pas plus la traite que moi; je connais ses principes, ce sont les miens.
Il doit lui tre pnible de retarder la conclusion d'un acte, le plus
efficacement rpressif de tous ceux que nous avons faits jusqu'ici.
Quant  moi, il m'et t sans doute personnellement agrable de
couronner, par la signature d'un trait gnral, dix annes de travail
et de dvouement  une si bonne cause; mais je n'ai besoin que de
produire les documents et de dposer les pices diplomatiques sur la
table de la chambre, pour prouver  tout le monde que j'avais, en ce qui
me concerne, amen l'oeuvre aussi prs que possible de son excution. Je
n'ai rien  me reprocher, et personne ne me reprochera rien.

En me rendant compte de cette entrevue, M. de Bourqueney ajoutait: Tout
cela tait dit sans aigreur. J'ai laiss tomber. M. Bulwer recevra une
dpche en rponse  celle que j'ai communique; puis, tout sera dit.

Tout fut dit en effet, de ce jour, entre lord Palmerton et moi: mais,
aprs sa chute, et quand le cabinet tory se forma, la situation fut
change: Je vais consulter sur l'affaire de la traite des ngres,
m'avait rpondu M. Thiers en 1840, quand je lui avais rendu compte du
nouveau projet de convention; je crains de faire trait sur trait avec
des gens qui ont t bien mal pour nous. Ce juste motif d'hsitation
avait disparu; trangers aux mauvais procds qui nous avaient blesss,
les nouveaux ministres anglais nous tmoignaient les dispositions les
plus bienveillantes; quoique je n'eusse pas encore alors, avec lord
Aberdeen, les liens d'intime amiti qui se sont forms plus tard entre
nous, je le savais anim, pour moi, des meilleurs sentiments: M. Guizot
a tous mes voeux, crivait-il peu aprs l'avnement de notre cabinet,
et je serai empress de lui prouver mon estime s'il est jamais en mon
pouvoir de le faire utilement et efficacement. Il y avait, entre les
deux ministres, des causes de sympathie plus profondes que les bons
rapports personnels; sir Robert Peel et ses collgues taient des
conservateurs devenus libraux; nous tions des libraux qui devenaient
conservateurs; quelles que fussent, entre les deux cabinets, les
diffrences d'origine et de situation, nous avions, sur les devoirs et
les conditions du gouvernement dans l'tat des socits europennes, des
ides fort semblables, et, partis de points divers, nous marchions
au mme but en suivant les mmes pentes. Il y a, dans ces analogies
naturelles de pense et d'inclination, une secrte puissance qui agit
sur les hommes et les rapproche, souvent mme sans dessein et  leur
insu.

Ds les premiers jours d'octobre 1841, lord Aberdeen me fit demander,
par M. de Sainte-Aulaire, quelles taient mes intentions sur les deux
projets de traits, l'un pour la rpression de la traite, l'autre pour
les relations commerciales des deux pays, qui avaient t prpars sous
le cabinet prcdent. Il mettait,  la conclusion de l'un et de l'autre,
beaucoup de prix. Je rpondis  M. de Sainte-Aulaire: Pour les
ngres, tout de suite. Pour le commerce, je veux me mieux instruire de
l'affaire. Je suis dispos  la conclure aussi; pourtant vous avez bien
fait d'annoncer plus de rserve. La ngociation commerciale fut en
effet ajourne; mais vers la fin de novembre, M. de Sainte-Aulaire reut
ses pouvoirs pour signer la convention destine  rendre la rpression
de la traite des ngres plus gnrale et plus efficace[17].

[Note 17: _Pices historiques_ n IV.]

Pour mon compte, j'avais fortement  coeur le succs de cette rpression
entreprise  la fois par l'esprit philosophique et par l'esprit
chrtien, et l'une de leurs plus belles gloires communes. Les deux
conventions ngocies en 1831 et 1833, dans ce dessein, entre la France
et l'Angleterre, l'une par le gnral Sbastiani, l'autre par le duc
de Broglie, n'avaient excit,  leur origine, point de rumeur;
l'opposition, comme le ministre, les avait,  cette poque, acceptes
sans difficult, comme ncessaires au triomphe de la cause librale
dans le monde; elles s'excutaient depuis dix ans sans que le droit
rciproque de visite, qu'elles avaient institu, et donn lieu  de
nombreuses et graves plaintes. Je n'tais pas, comme on vient de le
voir, tranger  tout pressentiment des difficults qui pouvaient
s'lever  ce sujet; mais j'avais la confiance que le sentiment libral
et humain les surmonterait; de l'aveu du roi et du conseil, j'autorisai
sans hsiter la signature du nouveau trait; elle fut donne le 20
dcembre 1841, et l'change des ratifications fut fix au 19 fvrier
suivant.

Mais ds que les chambres furent runies, je reconnus que la lutte
serait bien plus srieuse que nous ne l'avions imagin, et la veille
du jour o elle devait s'ouvrir, j'crivis au comte de Sainte-Aulaire:
Sachez bien que le droit de visite pour la rpression de la traite
des noirs est, dans la chambre des dputs, une grosse affaire. Je la
discuterai probablement demain, et sans rien cder du tout; je suis
trs-dcid au fond; mais la question est tombe bien mal  propos au
milieu de nos susceptibilits nationales, et j'aurai besoin de peser de
tout mon poids, et de mnager beaucoup mon poids en l'employant. Je ne
sais s'il me sera possible de ratifier aussitt que le dsirerait lord
Aberdeen. Il n'y a pas moyen que les questions particulires ne se
ressentent pas de la situation gnrale, et que, mme lord Palmerston
tomb, toutes choses soient, entre les deux pays, aussi faciles et aussi
gracieuses que dans nos temps d'intimit. Le dbat fut encore plus
srieux que je ne le pressentais en crivant cette lettre. M. Billault
en prit l'initiative, habile  scruter en tous sens une question,
 dcouvrir tous les points d'attaque, et  prsenter sans fatigue,
quoique trop longuement, et d'une faon incisive sans tre violente, une
multitude d'arguments spcieux, mme quand ils n'taient pas puissants.
Il proposa,  l'adresse de la chambre, un amendement qui attaquait,
non-seulement le nouveau trait non encore ratifi, mais les conventions
en vigueur depuis 1831 et 1833. M. Dupin vint aprs lui, avec son
raisonnement vif et clair, sa verve familire, et son art naturel de
prsenter ses raisons, solides ou non, sous le drapeau du sentiment
populaire et du commun bon sens. M. Thiers, un peu embarrass par la
convention de 1833 qui avait t conclue pendant qu'il tait ministre
du commerce et sans objection de sa part, porta la question sur un autre
terrain, et combattit l'emploi du droit de visite pour la rpression de
la traite au nom de la politique maritime de la France pour la dfense
des droits des neutres. M. Berryer et M. Odilon Barrot entrrent 
leur tour dans l'arne, l'un avec son loquence abondante, brillante,
entranante, l'autre avec sa gravit un peu vague et en faisant un
effort sincre pour maintenir son aversion de la traite  ct de son
opposition au moyen jusque-l regard comme le plus efficace pour la
rprimer. L'amiral Lalande, marin consomm et aussi estim dans la
flotte anglaise que dans la sienne propre, exprima, avec une modration
adroite, l'antipathie naturelle de la marine franaise pour le droit de
visite accord  la marine anglaise, mme pour un cas tout spcial et
 charge de revanche. Toutes les nuances de l'opposition, chacune  son
rang et dans sa mesure, s'unirent pour livrer, aux conventions de 1831
et 1833 comme au trait du 20 dcembre 1841 et au cabinet, un assaut
gnral. Seul dans son camp, M. de Tracy eut le courage de dfendre les
conventions de 1831 et 1833 comme indispensables  la rpression de la
traite, et de repousser l'amendement de M. Billault au nom des croyances
et des esprances qu'avait jusque-l nourries le parti libral.

Mais ce qui fut plus grave encore que ce concours de toute l'opposition,
ce fut l'branlement qu'elle porta et l'appui qu'elle trouva dans le
parti conservateur. Nos amis taient en majorit dans la commission de
l'adresse, et ne se mprenaient point sur la porte de l'amendement de
M. Billault dirig contre le cabinet aussi bien que contre le droit
de visite; mais en le repoussant, ils entreprirent de sparer les deux
causes, et l'un d'eux, M. Jacques Lefebvre, proposa un amendement qui,
tout en tmoignant leur adhsion au gouvernement et en l'approuvant de
donner son concours  la rpression d'un trafic criminel, exprimait
aussi leur confiance qu'il saurait prserver de toute atteinte les
intrts de notre commerce et l'indpendance de notre pavillon.

Trs-frapp de cette complication, et dcid, d'un ct,  ne point
abandonner nos principes et nos actes quant  la rpression de la
traite, de l'autre,  ne pas sacrifier  une difficult incidente le
maintien de la politique gnrale que reprsentait et soutenait le
cabinet, j'entrai dans le dbat  plusieurs reprises; je repoussai les
attaques de M. Billault, de M. Thiers, de M. Berryer, et le dernier jour
venu, je rsumai la question et la situation en ces termes: Un cas a
t ajout  ceux que toutes les nations civilises ont mis en dehors
de la libert des mers; voil tout. Ne dites pas qu'il n'y a pas de cas
semblables; vous en avez vous-mmes proclam  cette tribune. Vous avez
parl de la piraterie, de la contrebande de guerre; vous avez reconnu
que, selon les principes avous par les nations les plus jalouses de la
libert des mers, selon les principes professs par la France elle-mme,
la contrebande de guerre tait interdite et que le droit de visite
existait sur les neutres pour arrter la contrebande de guerre. Ce
qu'ont fait les conventions de 1831 et 1833, c'est de considrer la
chair humaine comme une contrebande de guerre; elles ont fait cela,
rien de moins, rien de plus; elles ont assimil le crime de la traite
au dlit accidentel de la contrebande de guerre. A Dieu ne plaise que la
libert des mers soit compromise  si bon march! Il ne s'agit pas
plus de la libert des mers que de la libert des tats-Unis; les mers
restent libres comme auparavant; il y a seulement un crime de plus
inscrit dans le code des nations, et il y a des nations qui s'engagent
 rprimer en commun ce crime rprouv par toutes. Et le jour o toutes
les nations auront contract ce mme engagement, le crime de la traite
disparatra. Et ce jour-l, les hommes qui auront poursuivi ce noble but
 travers les orages politiques et les luttes des partis,  travers
les jalousies des cabinets et les rivalits des personnes, les hommes,
dis-je, qui auront persvr dans leur dessein sans s'inquiter de ces
accidents et de ces obstacles, ces hommes-l seront honors dans le
monde, et j'espre que mon nom aura l'honneur de prendre place parmi les
leurs.

Il me reste un autre devoir  remplir. J'ai dfendu, pour les ngres,
la cause de la libert et de l'humanit; j'ai aussi  dfendre la cause
des prrogatives de la couronne. Quand je parle des prrogatives de la
couronne, je suis modeste, messieurs, car je pourrais dire aussi que je
viens dfendre l'honneur de mon pays. C'est l'honneur d'un pays que de
tenir sa parole, de ne pas entamer lgrement ce qu'on dsavouera deux
ou trois ans aprs. En 1838, au mois de dcembre (je n'tais pas alors
dans les affaires), la France et l'Angleterre runies, aprs y avoir
bien pens sans doute, car de grands gouvernements, de grands pays
pensent  ce qu'ils font, la France et l'Angleterre runies, dis-je,
ont propos  l'Autriche,  la Prusse et  la Russie, non pas d'adhrer
simplement aux conventions de 1831 et 1833, mais de faire un nouveau
trait dont elles leur ont propos le texte, conforme au trait qui
vous occupe en ce moment. Aprs deux ou trois ans de ngociations, de
dlibrations, les trois puissances ont accept; le trait a t conclu.
Il n'est pas encore ratifi, j'en conviens, et je ne suis pas de ceux
qui regardent la ratification comme une pure formalit,  laquelle on ne
peut d'aucune faon se refuser quand une fois la signature a t donne;
la ratification est un acte srieux, un acte libre; je suis le premier 
le proclamer. La chambre peut donc jeter dans cette affaire un incident
nouveau; elle peut, par l'expression de son opinion, apporter un grave
embarras, je ne dis rien de plus, un grave embarras  la ratification;
mais, dans cet embarras, la libert de la couronne et de ses conseillers
reste entire, la libert de ratifier ou de ne pas ratifier le nouveau
trait, quelle qu'ait t l'expression de l'opinion de la chambre. Sans
doute cette opinion est une considration grave et qui doit peser dans
la balance; mais elle n'est pas dcisive, ni la seule dont il y ait 
tenir compte. A ct de cette considration, il y en a d'autres, bien
graves aussi, car il y a peu de choses plus graves pour un gouvernement
que de venir dire  d'autres puissances, avec lesquelles il est en
rapport rgulier et amical:--Ce que je vous ai propos il y a trois ans,
je ne le ratifie pas aujourd'hui. Vous l'avez accept  ma demande; vous
avez fait certaines objections; vous avez demand certains changements;
ces objections ont t accueillies, ces changements ont t faits; nous
tions d'accord; n'importe, je ne ratifie pas aujourd'hui.

Je dis, messieurs, qu'il y a l quelque chose de bien grave pour
l'autorit du gouvernement de notre pays, pour l'honneur de notre pays
lui-mme. L'autorit du gouvernement, l'honneur du pays, l'intrt de
la grande cause qui se dbat devant vous, voil certes des motifs
puissants, des considrations suprieures, qu'un ministre serait bien
coupable d'oublier. Je le rpte en finissant; quel que soit le vote de
la Chambre, la libert du gouvernement du roi, quant  la ratification
du nouveau trait, reste entire; quand il aura  se prononcer
dfinitivement, il psera toutes les considrations que je viens de vous
rappeler, et il se dcidera sous sa responsabilit. Vous le retrouverez
prt  l'accepter.

La Chambre approuva hautement ma rserve du droit de la couronne en
matire de ratification; mais, en mme temps, elle maintint l'expression
officielle de son voeu contre le nouveau trait; l'amendement de M.
Jacques Lefebvre fut vot presque  l'unanimit. videmment le sentiment
gnral pour la rpression de la traite n'avait plus la puissance qui,
en 1831 et 1833, avait fait adopter sans objection les mesures destines
 le satisfaire. Personne ne contestait le principe; tout le monde
s'empressait  qualifier par les termes les plus svres ce trafic
_coupable, criminel, infme_; les plus modrs dans la raction se
faisaient un devoir de reconnatre que, tant qu'elles subsistaient, les
conventions de 1831 et 1833 devaient tre loyalement excutes; mais on
ne voulait plus se rsigner aux inconvnients qu'elles entranaient, aux
efforts qu'elles exigeaient; on redoutait leurs abus bien plus qu'on
ne dsirait leur efficacit. La passion de la susceptibilit nationale
avait remplac l'lan public pour le triomphe du droit et de l'humanit.

Quels avaient t, depuis onze ans, ces abus d'abord si peu bruyants ou
si patiemment supports? L'Angleterre avait-elle dpass la limite fixe
par l'article 3 de la convention du 30 novembre 1831 qui prescrivait
que: dans aucun cas, le nombre des croiseurs de l'une des deux nations
ne ft plus du double de celui des croiseurs de l'autre? Le nombre des
btiments visits avait-il t trs-considrable et tel que le commerce
et eu beaucoup  en souffrir? Les rclamations contre l'exercice du
droit de visite avaient-elles t trs-multiplies? Je fis faire,  ce
sujet, des recherches dont je rsume ici les rsultats. Le nombre des
croiseurs anglais investis du droit de visite ne s'tait pas lev, de
1833  1842, au-dessus de 152; celui des croiseurs franais avait t
de 120. Sur la cte occidentale d'Afrique, thtre de la surveillance la
plus active comme de la traite la plus frquente, les croiseurs franais
avaient visit en 1832 sept navires dont deux franais et cinq anglais,
en 1833 cinq navires, en 1835 deux, en 1838 vingt-quatre dont huit
anglais; les rapports des annes 1834, 1836, 1837, 1839 et 1840
n'indiquaient pas le nombre des visites exerces par la station
franaise. Quant aux croiseurs anglais, les annes 1838 et 1839 furent
les seules sur lesquelles on parvint  recueillir des renseignements un
peu prcis: en 1838, sur la cte occidentale d'Afrique, cinq btiments
franais avaient t visits par les croiseurs anglais pendant que, huit
btiments anglais taient visits par les croiseurs franais, et en 1839
les croiseurs anglais avaient visit onze btiments franais. Enfin,
quant aux rclamations du commerce franais suscites par les abus
du droit de visite, l'examen des archives des ministres des affaires
trangres et de la marine pendant le cours de ces onze annes n'en fit
connatre que dix-sept, dont cinq ou six avaient obtenu satisfaction;
les autres avaient t cartes comme sans fondement, ou dlaisses
par les rclamants eux-mmes. C'taient l sans doute des faits
regrettables; mais ni leur nombre, ni leur gravit ne pouvaient suffire
 expliquer une clameur si forte, et  justifier le changement de
conduite qu'on demandait au gouvernement du roi.

La vraie cause de l'tat des esprits tait ailleurs, et suscitait des
prils bien plus graves que ceux qui pouvaient rsulter du droit de
visite. Le trait du 15 juillet 1840 et notre chec dans la question
d'gypte avaient rveill en France les vieux sentiments de mfiance
et d'hostilit contre l'Angleterre. Nous sommes, sur ce point comme
sur tant d'autres, dans un travail de transition et de transformation
singulirement difficile pour les gouvernements et critique pour les
peuples. Les sicles s'coulent, mais les faits qui les ont remplis ne
disparaissent pas tout entiers, et la trace en demeure longtemps,
bien au del de leurs causes relles et de leur porte lgitime.
Notre histoire, ancienne et moderne, tait pleine de nos luttes avec
l'Angleterre; la dernire,  son issue, ne nous avait pas t favorable,
et elle avait laiss dans les coeurs, peuple et arme, un souvenir
ardent et amer. Cependant les temps taient changs; l'une et l'autre
nation avaient besoin de la paix; pour l'une et l'autre, la paix
tait fconde en progrs de prosprit et de bien-tre. A l'accord
des intrts se joignait la ressemblance des institutions; l'esprit
de libert se dployait sur les deux rives de la Manche; l'Angleterre,
peuple et gouvernement, avait donn,  la France et  la monarchie de
Juillet, d'clatants tmoignages et de solides preuves de sympathie. Les
deux pays marchaient ensemble dans les grandes voies de la civilisation
librale et pacifique. Fallait-il en sortir, et compromettre les
gloires comme les bienfaits de cette re nouvelle, pour rentrer dans
nos anciennes luttes et obir au rveil de ces inimitis nationales si
heureusement assoupies depuis vingt-cinq ans? C'tait la question qui
reparaissait en 1842,  propos du droit de visite, aprs avoir t,
la veille, pose et rsolue  propos des affaires d'gypte. Il ne
s'agissait pas seulement de la rpression de la traite des ngres; la
politique gnrale que le cabinet du 29 octobre 1840 avait mission de
dfendre et de pratiquer tait engage dans le dbat.

Malgr les difficults et les ennuis que j'y prvoyais, je n'hsitai pas
un moment sur la conduite que j'avais  tenir. Je mettais le maintien
de notre politique gnrale,  l'extrieur comme  l'intrieur, fort
au-dessus de telle ou telle question particulire. Je voyais le
parti conservateur dans les chambres bien dcid  me soutenir dans
l'ensemble, quoiqu'il m'abandonnt dans l'affaire du droit de visite. Je
savais que, dans l'tat des choses, j'tais plus propre que tout autre
 maintenir les bons rapports avec l'Angleterre, et  tirer mon pays du
nouveau mauvais pas o il s'engageait. Je pris la rsolution d'ajourner
la ratification du trait du 20 dcembre 1841, et d'y demander des
modifications qui devaient ou le rendre acceptable aux Chambres, ou le
faire annuler. Le roi et le conseil adoptrent mon avis.

Le dbat termin dans la chambre des dputs, j'crivis  M. de
Sainte-Aulaire: Je regrette l'embarras que ceci donnera  lord
Aberdeen. Je compatis fort aux embarras de ce genre, car je les connais.
J'ai souvent combattu des impressions populaires, jamais une impression
plus gnrale ni plus vive que celle qui s'est manifeste contre ce
droit de visite auquel personne n'avait pens depuis dix ans qu'il
s'exerait. Toute l'amertume que lord Palmerston a seme chez nous a
saisi cette occasion pour clater. Tenez pour certain que, dans l'tat
des esprits, nous ne pourrions donner aujourd'hui la ratification pure
et simple sans nous exposer au plus imminent danger. J'ai tabli la
pleine libert du droit de ratifier. J'ai dit les raisons de ratifier.
Je maintiens tout ce que j'ai dit. Mais  quel moment pourrons-nous
ratifier sans compromettre des intrts bien autrement graves? C'est ce
que je ne saurais fixer aujourd'hui.

Au moment o j'crivais cette lettre, j'en reus une de M. de
Sainte-Aulaire qui me rendait compte de sa premire conversation avec
lord Aberdeen depuis qu'on avait,  Londres, connaissance de notre
dbat: Je vous servirais mal, me disait-il, en ne vous disant pas
la vrit tout entire. En entrant dans son cabinet, j'ai reconnu
l'intention prmdite de me faire entendre les plus grosses paroles. Il
a tabli que ce qui se passait dans les chambres ne le regardait pas,
qu'il tenait le trait pour ratifi parce que ni dlai, ni refus n'tait
supposable, et que la reine parlerait dans ce sens  l'ouverture de son
Parlement. J'ai rpondu que, sauf ces dernires paroles, en pareil cas
M. de Metternich me parlerait de mme, et que je serais beaucoup plus
embarrass de ce langage dans sa bouche que dans celle du secrtaire
d'tat de la reine d'Angleterre. Le chancelier d'Autriche ne se soucie
gure des ncessits du gouvernement parlementaire qu'il dteste; 
Londres, on en apprcie trop bien les avantages pour ne pas en respecter
les inconvnients.

La rponse de M. de Sainte-Aulaire tait bonne. J'ajoutai en
_post-scriptum_  ce que je lui crivais: Je ne change rien  ma lettre
aprs avoir lu la vtre, car la vtre ne change rien  la situation.
Lord Aberdeen se trompe s'il croit agir sur moi par les paroles dont il
s'est servi envers vous. Je ne dirai pas qu'elles agiraient plutt en
sens contraire; ce serait, de ma part, un enfantillage. Mais elles me
laissent dans la mme disposition o j'tais. Je regrette l'obstacle
qu'a rencontr la ratification actuelle du trait. J'ai fait tout ce
qui tait en mon pouvoir pour le surmonter. Mais je sais mesurer
l'importance relative des choses. Il y a six semaines, j'ai maintenu,
en principe et de la faon la plus dsintresse, le droit du roi
des Pays-Bas  refuser une ratification qu'il refusait sans ncessit
extrieure et par sa propre volont. Je saurais bien, si on m'y
obligeait, maintenir le mme droit pour notre propre compte, quand il
est si vident que le retard, loin de provenir de notre volont, n'a
lieu que malgr nous et aprs le plus rude combat pour l'viter.

Les pouvoirs envoys le 20 novembre 1841  M. de Sainte-Aulaire, pour
signer le nouveau trait, portaient expressment: _sous la rserve de
nos ratifications_. Nous tions donc; non-seulement en principe gnral,
mais en droit spcial et strict, pleinement autoriss  donner ou 
ne pas donner une ratification ainsi rserve d'avance. Je rappelai
ce texte  M. de Sainte-Aulaire, et je lui transmis en mme temps les
modifications que nous demandions au trait, comme pouvant seules
nous mettre en mesure de le ratifier. Le cabinet anglais refusa de les
admettre; moins  cause de leur importance que pour n'avoir pas l'air de
cder aux sentiments de mfiance et d'hostilit contre l'Angleterre
qui clataient en France: Ce serait l, disait lord Aberdeen  M. de
Sainte-Aulaire, une humiliation que nous ne pouvons et ne voulons
pas subir. Les symptmes de la socit sont graves ici, ajoutait
l'ambassadeur; l'opinion qu'on entretient en France une haine violente
contre l'Angleterre s'accrdite et provoque la rciprocit. Je ne
regrettai point le rejet des modifications proposes, et j'crivis
sur-le-champ  M. de Sainte-Aulaire: Maintenant ne demandez rien, ne
pressez rien. Le temps est ce qui nous convient le mieux. C'est du temps
qu'il nous faut, le plus de temps possible. Prenez ceci pour boussole.

Nous touchions  un moment critique; le 20 fvrier 1842, jour fix pour
l'change des ratifications entre les cinq puissances, approchait;
il fallait, ce jour-l, dclarer hautement et expliquer notre refus.
J'crivis le 17 fvrier  M. de Sainte-Aulaire: Voici nos points fixes:

1 Nous ne pouvons donner aujourd'hui notre ratification;

2 Nous ne pouvons dire  quelle poque prcise nous pourrons la
donner;

Certaines modifications, rserves et clauses additionnelles sont
indispensables pour que nous puissions la donner.

Ces points reconnus, que peut-on faire?

On peut ajourner, soit indfiniment, soit  terme fixe, toutes les
ratifications. Je n'ai rien  dire de l'ajournement indfini. Il est
clair que, pour nous, il nous conviendrait. Quant  l'ajournement 
terme fixe, nous n'avons pas  nous y opposer; mais nous ne saurions
nous engager  ratifier purement et simplement, ce terme venu.
videmment les circonstances qui entravent, pour nous, la ratification
ne sont pas de notre fait, et il n'est pas en notre pouvoir de les faire
disparatre  un jour donn. L'ajournement  terme fixe donne, il est
vrai, du temps pour que les circonstances changent, et pour que
nous nous entendions sur les modifications indispensables; mais il a
l'inconvnient de tenir la question en suspens, au vu et su de tout
le monde, sans donner la certitude qu'elle soit rsolue quand le terme
arrivera.

L'change actuel des ratifications entre les autres puissances, et le
protocole restant ouvert pour la France jusqu' ce que nous nous soyons
entendus sur les modifications rclames, c'est l, ce me semble, quant
 prsent, la solution la plus convenable pour tous. Elle consomme, pour
les autres puissances, le trait de 1841, et nous laisse, nous, sur le
terrain des traits de 1831 et de 1833, en nous donnant, quant au trait
de 1841, les chances du temps et d'une nouvelle ngociation.

Du reste, mon cher ami, avant d'aller  la confrence, causez de ceci
avec lord Aberdeen. Cherchez avec lui les manires de procder et les
formes qui peuvent le mieux lui convenir. Je vous ai indiqu nos points
fixes. Tout ce que nous pourrons faire, dans ces limites, pour attnuer
les embarras de situation et de discussion que ceci attire au cabinet
anglais, nous le ferons, et nous comptons, de sa part, sur la mme
disposition.

La runion pour l'change des ratifications eut lieu en effet le
19 fvrier, et M. de Sainte-Aulaire trouva, non-seulement dans lord
Aberdeen, mais aussi dans les plnipotentiaires autrichien, prussien,
et russe, une disposition trs-conciliante: Je sors de la confrence,
m'crivit-il;  midi nous tions runis au _Foreign-Office_. C'tait
 moi  attacher le grelot. J'ai dit que je n'avais point mes
ratifications, etc., etc. Vous trouverez mon texte dans la note
ci-jointe[18]. Lord Aberdeen a rpondu que je changeais entirement la
position prise par vous, que vous aviez dclar en effet ne pouvoir
ratifier en ce moment sans les rserves, mais qu'avec les rserves vous
auriez ratifi immdiatement, ce qui laissait supposer que, dans un
dlai indtermin, vous donneriez les ratifications pures et simples.
J'ai rpliqu que non-seulement je ne pouvais donner,  cet gard, ni
engagement, ni esprance, mais que je devais insister au contraire
sur une rdaction du protocole qui nous laisst la plus complte
indpendance. Lord Aberdeen a admis cette indpendance, et insist
seulement pour que je ne vous imposasse point la ncessit de tenir 
des rserves sans valeur srieuse, et auxquelles il tait convaincu que
vous renonceriez volontiers si l'opinion, toujours si mobile en France,
vous le permettait plus tard. M. de Brnnow, qui est en possession de
rdiger les protocoles, a ouvert l'avis que celui-ci ft le plus bref
possible et constatt seulement que, le plnipotentiaire franais
n'ayant point apport les ratifications de sa cour, l'change avait eu
lieu entre les autres plnipotentiaires, le protocole restant ouvert
pour la France. Aprs quelques explications sur les modifications que
nous avions demandes et sur la ncessit d'attendre,  ce sujet, les
instructions des cours qui n'en avaient pas encore une connaissance
prcise, l'avis de M. de Brnnow ft adopt et le protocole rdig
dans des termes qui nous convenaient. Maintenant, me disait M. de
Sainte-Aulaire, agissez  Vienne, Berlin et Ptersbourg; les rapports
envoys d'ici, mme  cette dernire cour, seront, je n'en doute pas,
d'une nature conciliante.

[Note 18: _Pices historiques_, n V.]

Je lui rpondis le 27 fvrier: Vous avez bien dit et bien agi. La
rdaction du protocole est bonne et la situation aussi bonne que le
permettent les embarras qu'on nous a faits. J'avais dj mis Vienne,
Berlin et Ptersbourg au courant. J'y suivrai l'affaire. Je compte sur
le temps et sur l'esprit de conciliation. Nous n'avons qu' nous louer
du langage tenu  Londres, dans le Parlement. Il a t plein de
mesure et de tact. Je craignais une discussion qui vnt aggraver ici
l'irritation et mes embarras. Je puis au contraire me prvaloir d'un bon
exemple. J'en suis charm.

La difficult diplomatique tait ainsi ajourne; mais de jour en jour,
au contraire, la difficult parlementaire allait s'aggravant. En toute
occasion, sur le moindre prtexte, dans l'une et l'autre Chambre, le
dbat recommenait sur le trait encore en suspens, sur les conventions
de 1831 et 1833, sur les plaintes et les rclamations particulires
auxquelles leur excution avait donn et donnait encore lieu. Nos
adversaires montaient et remontaient incessamment sur cette brche
toujours ouverte, et nos adhrents, tout en nous restant fidles sur
le fond et l'ensemble de la politique, cdaient volontiers au dsir
de faire, sur ce point, un peu d'opposition populaire. Les lections
gnrales, qui eurent lieu en juillet 1842 pour la Chambre des dputs,
rvlrent dans le public la mme disposition; il nous fut clair que la
nouvelle Chambre serait aussi prononce contre le droit de visite que
celle qui venait de finir.

Il tait indispensable qu'avant l'ouverture de la session de 1843, la
question et fait un pas. J'crivis au comte de Flahault, ambassadeur du
roi  Vienne, le 27 septembre 1842: Je n'ai pas besoin de vous dire
que nous ne saurions penser et que nous ne pensons nullement  ratifier
jamais, quelque modification qu'il dt subir, le trait du 20
dcembre 1841. Au premier moment, quand le dbat s'est lev, si les
modifications que j'ai indiques avaient t immdiatement acceptes,
peut-tre la ratification n'et-elle pas t impossible. Mais les
modifications ont t repousses; la question est devenue ce que vous
savez. Aujourd'hui, il n'y a plus moyen. Pour nous, le trait du 20
dcembre 1841 est mort, et tout le monde ici, dans le corps diplomatique
comme dans le public, en est aussi convaincu que moi.

Cependant le protocole rest ouvert  Londres donne  croire que la
ratification de la France est encore possible. Les malveillants le
disent aux badauds. On le dirait beaucoup et on le croirait un peu dans
la prochaine session. Il nous importe qu'on ne puisse plus le dire ni le
croire. Nous avons donc besoin que la clture du protocole vienne clore
une situation qui ne peut plus avoir d'autre issue.

Nous en avons besoin  un autre titre. Dans la prochaine session, les
conventions de 1831 et 1833 seront attaques. Nous devons, nous voulons
les dfendre. Nous le ferions avec un grand dsavantage si le protocole
restait encore ouvert et le trait du 20 dcembre 1841 suspendu sur
nous. Pour que nous puissions nous retrancher fermement dans les anciens
traits, il faut que les Chambres et le pays n'aient plus  s'inquiter
du nouveau. Cette inquitude les entretiendrait dans un tat de
susceptibilit et d'irritation qu'on ne manquerait pas d'exploiter,
comme on l'a dj si bien fait.

Tout ce que je vous dis l, je l'ai dit  lord Cowley et aussi  M.
Bulwer qui est all passer quelques semaines  Londres. Je sais qu'ils
en ont crit et parl  lord Aberdeen et  sir Robert Peel, et que les
deux ministres comprennent la situation et ne feront aucune objection 
la clture du protocole. Mais ils ne croient pas pouvoir prendre,  cet
gard, aucune initiative; ils craignent les _saints_ du Parlement, et
ne veulent pas qu'on puisse leur dire qu'ils ont eux-mmes propos de
renoncer  la ratification de la France. Ils sont prts, si je suis bien
inform,  accepter la clture du protocole, pourvu que la proposition
en soit faite par une tierce puissance.

J'ai parl de ceci au comte d'Appony. Je lui ai dit que M. de
Sainte-Aulaire allait retourner  Londres, qu'il exposerait  lord
Aberdeen la situation, et lui dirait que nous ne pouvions songer 
ratifier le trait, que par consquent, en ce qui nous concerne, il est
tout  fait inutile que le protocole reste plus longtemps ouvert. J'ai
tmoign au comte d'Appony le dsir que, sur cette dclaration de la
France, le plnipotentiaire autrichien voult bien demander la clture
pure et simple du protocole, sans aucune observation dsagrable ou
embarrassante pour nous. Il en a crit au prince de Metternich, et il
vient de me lire une dpche qui promet de nous rendre ce bon office. M.
de Neumann est mand au Johannisberg, o il recevra des instructions en
consquence. Vous voyez, mon cher comte, que l'affaire est  peu prs
arrange; mais j'ai besoin que vous la connaissiez bien, que vous en
causiez avec le prince de Metternich  son retour  Vienne, et que
vous le remerciez de la bonne grce qu'il y a mise. Les affaires sont
agrables  traiter avec un esprit droit et grand qui simplifie tout.

Je donnai en mme temps  M. de Sainte-Aulaire, pour la clture du
protocole, des instructions positives. Au premier moment, elles le
trouvrent un peu inquiet; lord Aberdeen lui dit qu'il comprenait que
la ratification du trait du 20 dcembre 1841 nous tait dsormais
impossible, qu'il ne nous la demanderait jamais, et qu' l'ouverture du
parlement il dclarerait sans quivoque que non-seulement nous n'avions
point pris l'engagement de ratifier, mais qu'il n'avait, lui, aucune
esprance  cet gard. Cela suffirait, selon lui, pour que la
question ft considre comme close. Je vous avoue, ajoutait M.
de Sainte-Aulaire, que je suis assez de son avis; des dclarations
trs-nettes de tribune me semblent pouvoir suppler  la clture du
protocole, et je crains qu'en touchant avec la plume  cette malheureuse
affaire, il n'en sorte de nouveaux embarras. Du reste, les intentions
sont ici positivement conciliantes; dites-moi votre prfrence, et je
tcherai de la faire prvaloir.

Je lui rpondis sur-le-champ: Chez nous et dans la disposition de notre
public, la dclaration dont lord Aberdeen vous a parl n'aurait pas du
tout le mme effet que la clture du protocole. Il y a plus; dans l'tat
o sera alors l'affaire, je ne la comprendrais pas. Vous serez, dans le
cours de ce mois, charg de dclarer  lord Aberdeen et  la confrence
qu'aprs y avoir bien rflchi, et  raison de tout ce qui s'est
pass depuis dix-huit mois, le gouvernement du roi ne croit pas devoir
ratifier le trait, et ne le ratifiera dcidment pas, qu'ainsi il n'y
a plus, en ce qui le concerne, aucun motif pour que le protocole reste
ouvert. Quand vous aurez fait cette dclaration, il n'y aura plus lieu
 dire que nous n'avons point pris l'engagement de ratifier, qu'on
n'a aucune esprance  cet gard et qu'on ne nous demandera jamais la
ratification. Ces paroles supposeraient encore une situation qui ne
subsistera plus. Pourquoi a-t-on laiss le protocole ouvert? Dans
la perspective de la ratification possible de la France et pour en
maintenir la possibilit. C'est l non-seulement ce qui a t fait,
mais ce qui a t dit formellement. Quand la France aura dfinitivement
dclar qu'elle ne saurait ratifier, l'ouverture prolonge du protocole
devient absolument sans objet.

Que signifierait-elle donc et  quelles suppositions pourrait-elle
donner lieu?

On supposerait, ou que le cabinet actuel pourra revenir sur sa
dclaration qu'il ne ratifiera point, on qu'un jour, un autre cabinet
pourra et voudra ratifier. videmment le protocole ne resterait ouvert
que pour l'une ou l'autre de ces deux chances, et tout le monde le
croirait ou se croirait en droit de le dire.

Je n'hsite pas  affirmer que ni l'une ni l'autre de ces chances
n'existe, et qu'en les maintenant sur l'horizon, on crerait, entre les
deux pays, et  nous dans nos Chambres, de graves embarras.

A quel moment, en effet, laisserait-on cette perspective encore
entr'ouverte?

Au moment o les conventions de 1831 et 1833 sont et seront violemment
attaques, et o leur excution peut donner, donne et donnera lieu  de
fcheux conflits,  des plaintes continuelles.

Pour dfendre les conventions de 1831 et 1833, pour les excuter sans
que les bonnes relations des deux pays en soient,  chaque instant,
compromises, j'ai besoin de n'avoir sur les paules, dans cette affaire,
aucun autre fardeau. Celui-l est dj assez lourd.

Or la seule perspective d'une rsurrection possible du trait du 20
dcembre 1841, quelque lointaine et douteuse qu'elle ft, quelques
dngations qu'on en donnt dans l'un et l'autre parlement, serait
un fardeau norme qui m'affaiblirait extrmement dans la tche, dj
trs-difficile, que j'aurai  remplir. Cette perspective toujours
subsistante laisserait aussi subsister, chez nous, toutes les
irritations, toutes les susceptibilits, toutes les mfiances.
L'opposition les exploiterait avidement. Le moindre incident, dans
l'excution des traits, et il y en aura, nous le voyons bien,
deviendrait la source d'amres rclamations et de violents dbats.

La clture pure et simple du protocole, aprs notre dclaration que
nous ne ratifierons point, peut seule couper court  ces embarras, je
dirai  ces dangers. Seule, elle est en accord avec la vrit des choses
et avec l'intrt des bonnes relations entre les deux pays. Seule,
elle nous permettra de recommencer un compte tout  fait nouveau, et
de rgler les diverses affaires que nous avons ensemble, sans autre
difficult que celle des affaires mmes.

Lord Aberdeen tait, au fond, de cet avis. Je n'ai point connu d'homme
moins emprisonn dans ses propres penses, ni plus dispos  comprendre
les ides et la situation des autres, et  leur faire leur part. Il y
avait en lui,  ct d'une prudence qui ne se dissimulait aucune des
difficults d'une affaire et qui ne tentait de les surmonter que pas
 pas, une libert et une quit d'esprit qui le portaient  chercher,
dans toute question, la solution la plus juste envers tous. Mais, 
propos du droit de visite, il avait affaire, dans son propre cabinet, 
des dispositions fort diverses et peu traitables; l'amiraut anglaise et
plusieurs des ministres taient opposs  toute concession; le chef
du cabinet, sir Robert Peel, quoique trs-judicieux et d'intention
trs-pacifique, tait, en fait de politique extrieure, mfiant,
susceptible, prompt  partager les impressions populaires et proccup
surtout de la crainte d'tre ou seulement de paratre dupe ou faible.
Quand on apprit  Londres qu'il fallait renoncer  toute attente de
notre ratification du trait du 20 dcembre 1841, et que nous tions
sur le point de faire,  ce sujet, une dclaration positive, de vifs
dissentiments s'levrent dans le cabinet sur la porte de cette
dclaration et sur la faon dont elle devait tre accueillie: Les uns,
m'crivait M. de Sainte-Aulaire, sont trs-anims contre notre procd;
ils veulent qu'on rponde  notre dclaration et pour cela ils prfrent
qu'elle soit motive; les autres souhaitent que les choses se passent
le plus possible en douceur, qu'aucune rponse ne soit faite  notre
dclaration, et pour qu'elle donne moins de prise  une rponse, ils
la prfrent non motive. D'aprs ce que je vois et entends, le mode
prfr par lord Aberdeen serait la dclaration sans motifs;  cela,
sir Robert Peel objecte que cette dclaration toute sche a un peu l'air
dictatorial, et qu'elle amne naturellement la question: _Mais pourquoi
donc?_ Il lui paratrait prfrable que nous entrassions en explication
et dissions que, depuis la signature du trait et avant sa ratification,
les Chambres en ayant eu connaissance, elles ont manifest une opinion
dont un monarque constitutionnel doit tenir compte, et qui oppose un
obstacle absolu  la ratification ultrieure. Sir Robert Peel ajoute
que si vous voyez des inconvnients  avouer aussi positivement la
dpendance o se trouve la prrogative de la couronne devant les
Chambres, on pourrait dire seulement qu'entre la signature du trait et
l'poque fixe pour la ratification, il est survenu en France des
faits auxquels le gouvernement a d avoir gard, et qui rendent la
ratification dsormais impossible. Lord Aberdeen trouve que sir
Robert Peel a raison dans les reproches qu'il adresse  un refus de
ratification tranchant et sans motifs. Nous nous sommes spars sans
rien conclure. Il m'a pri d'essayer diverses rdactions rpondant
aux ides de sir Robert Peel et  la sienne. Je lui ai promis de m'en
occuper; mais avant de lui rien montrer, je voudrais recevoir vos
instructions. Elles peuvent me revenir vendredi prochain, 28. J'ai
l'espoir que notre affaire marcherait ensuite rapidement.

Mes instructions ne se firent pas attendre: je donnai  M. de
Sainte-Aulaire toutes les facilits qu' Londres on pouvait dsirer;
je lui envoyai deux projets de rdaction pour la clture dfinitive
du protocole: l'un contenant, sans motifs, notre dclaration que nous
tions rsolus  ne pas ratifier le trait du 20 dcembre; l'autre,
expliquant notre refus par les faits graves et notoires qui, depuis
la signature du trait, sont survenus en France  ce sujet, et que
le gouvernement du roi juge de son devoir de prendre en grande
considration.--Avec ce choix-l, il est difficile, ce me semble, lui
disais-je, de ne pas en finir bientt.

Pourtant les difficults et les incertitudes se prolongrent encore;
rien n'est plus difficile, mme entre hommes qui, au fond, sont d'accord
dans leur intention et leur but, que de donner satisfaction  toutes
les susceptibilits et aux apparences que souhaitent les situations
diverses: Remarquez bien, disait lord Aberdeen  M. de Sainte-Aulaire,
que vous cdez, dans tout ceci,  des motifs qui peuvent avoir pour
vous une valeur dterminante, mais qu'il ne faut pas nous appeler 
apprcier, car ils sont trs-injurieux pour nous, et nous ne pouvons
avec dignit les voir se produire sans les qualifier svrement. On est
parvenu  persuader en France que nous sommes d'abominables hypocrites,
que nous cachons des combinaisons machiavliques sous le manteau d'un
intrt d'humanit. Vous vous trouvez dans la ncessit de dfrer  ces
calomnies, et nous faisons suffisamment preuve de bon caractre en
ne nous en montrant pas offenss; mais si vous venez,  la face de
l'Europe, nous les prsenter comme le motif dterminant de votre
conduite, force nous est de les repousser comme telles, car notre
silence impliquerait une sorte d'adhsion. Dans ma correspondance
particulire avec M. de Sainte-Aulaire, je rpondais  toutes ces
humeurs,  tous ces ombrages du cabinet et du public anglais; je
m'appliquais  mettre en lumire la lgitimit, en principe, comme la
ncessit, en fait, de notre conduite; ainsi que je l'y autorisais, M.
de Sainte-Aulaire montrait mes lettres  lord Aberdeen qui lui dit un
jour, en lui en rendant une qu'il avait communique  sir Robert Peel:
Les lettres de M. Guizot sont toutes parfaitement belles; mais  les
lire, on croirait volontiers que c'est lui qui a toute raison et nous
tout le tort, que nous n'avons qu' nous louer de son procd, lui 
se plaindre du ntre; enfin que, dans tout ceci, c'est lui, et non
pas nous, qui sommes la partie lse. J'ai rpondu, me disait M. de
Sainte-Aulaire, que jusqu'ici vous ne vous plaigniez point du cabinet
anglais, mais que, si vous aperceviez des susceptibilits et des
mfiances, il n'y aurait point lieu de s'tonner que vous en fussiez
bless. Quelle est, en effet, ai-je ajout, la position de M. Guizot en
France? Sur quel terrain l'attaquent ses ennemis? Ils lui reprochent sa
partialit pour l'Angleterre, sa prfrence pour l'alliance anglaise,
l'estime qu'il professe pour votre nation et son gouvernement. Si
pendant qu'il est poursuivi chez nous pour ces causes, il a aussi 
se dfendre contre vous, un peu d'humeur de sa part ne serait que
lgitime. Lord Aberdeen est convenu qu'il y avait du vrai dans ce que
je disais l; mais il en a rtorqu contre moi une partie: Si vous tes
attaqu  cause de l'Angleterre, l'Angleterre aussi est attaque  cause
de vous; les accusations odieuses dont on la poursuit, les passions
qu'on soulve, n'ont, au fond, rien de rel contre elle; ce sont des
machines de guerre contre vous; c'est pour vous faire pice qu'on a
empch la ratification du trait de 1841; c'est pour vous faire pice
qu'on va attaquer ceux de 1831 et 1833. J'ai bien averti lord Aberdeen
de prendre garde aux consquences pratiques qu'on pourrait tirer de ces
prmisses; sans doute, la stratgie des partis a sa part dans ce qui
se passe aujourd'hui en France; mais les partis n'exploitent que les
dispositions qui existent, et si un homme moins intrpide que vous
tait au pouvoir, il serait,  coup sr, emport par la tempte
contre laquelle vous luttez. A cela, lord Aberdeen m'a rpondu par des
protestations trs-explicites et, je n'en doute pas, trs-sincres de sa
confiance en votre loyaut et de son estime pour votre habilet et votre
courage. Maintenant, mon cher ami, c'est pour moi un devoir de vous
avertir qu'au fond de tout cela est la prvision que nous reviendrons
sur les traits de 1831 et 1833, que le parti est pris de ne rien cder
sur ce point, et que toute tentative de modifier ces traits aurait
pour consquence ncessaire et immdiate une rupture diplomatique. Ma
conviction  cet gard ne s'appuie pas sur telle ou telle parole, mais
sur le jugement que je porte de l'ensemble de la situation.

Les difficults et les hsitations furent enfin surmontes par le bon
vouloir et le bon sens mutuels des ngociateurs: lord Aberdeen prit
son parti de ne pas tenir compte des exigences de quelques-uns de ses
collgues: Ils veulent une rplique  votre refus de ratifier, dit-il
 M. de Sainte-Aulaire, et si je les en croyais, elle serait vive; mais,
au fait, c'est moi, et non pas eux, qui serais responsable des
suites; je ne me laisserai pas pousser.--Je prsume, ajoutait M. de
Sainte-Aulaire, que lui et sir Robert Peel se sont mis d'accord. Il
m'crivit, en effet, quelques jours aprs, le 8 novembre 1842: Quoique
je me sois un peu cart de la ligne que vous aviez trace, vous ne
serez pas, j'espre, mcontent du rsultat. Vous teniez: 1  dclarer,
_sans compliments_, que vous ne ratifieriez, ni  prsent, ni plus tard,
le trait du 20 dcembre 1841; 2  ce que cette dclaration ft admise
et le protocole ferm _sans phrases_. J'ai emport ces deux points,
non sans combat, je vous assure. J'ai concd que notre dclaration
de non-ratification serait faite par une note que j'adresserais  lord
Aberdeen, lequel convoquera demain la confrence, et lui communiquera
ladite dclaration. Il s'est engag  ne pas laisser mettre dans le
protocole une parole dsobligeante pour nous: la clture _sans phrases_.
C'est le prince de Metternich qui a suggr ce mode de procder. Lord
Aberdeen ne l'avait pas got d'abord. Hier soir cependant, aprs une
longue et vive discussion entre nous, il a produit cet expdient comme
attnuant l'pret de nos formes. Il a paru trs-satisfait quand j'y ai
donn mon adhsion, et m'a quitt prcipitamment pour aller le dire 
sir Robert Peel qui l'attendait dans une chambre voisine. En reprenant
ce matin notre entretien, j'ai t surpris de retrouver lord Aberdeen
presque indiffrent sur l'expdient auquel il attachait, la veille, tant
de prix; j'ai demand alors  revenir  la marche plus conforme  mes
instructions, dont je ne m'cartais qu'avec grand regret: Pour Dieu,
m'a dit lord Aberdeen, ne revenez pas l-dessus; pour ma part, je n'y
tiens pas beaucoup; mais quand, hier soir, j'ai annonc  sir Robert
Peel que nous tions, vous et moi, d'accord sur ce point, il en a
tmoign une joie extrme, et il serait trs-fch d'un mcompte. M.
Guizot, ni vous, ne saurez jamais la dixime partie des peines que cette
malheureuse affaire m'a donnes[19].

[Note 19: _Pices historiques_, n VI.]

Peu importent les peines quand le but est atteint; il l'tait
compltement en cette occasion; la complication tait dnoue et
le trait du 20 dcembre 1841 annul, quant  nous, sans aucune
rcrimination des autres puissances entre lesquelles il continuait
d'tre en vigueur, et sans que les bons rapports entre la France et
l'Angleterre fussent le moins du monde altrs. J'crivis au comte de
Sainte-Aulaire: Vous avez raison d'tre content et je le suis aussi.
Votre forme de dclaration par une note crite et communique est
au moins aussi nette, peut-tre plus correcte, et certainement moins
ouverte  la polmique, que ne l'et t votre dclaration face  face
dans la confrence. La rdaction du protocole est bonne. Tout est donc
bien et voil un gros embarras derrire nous. Mais je ne veux pas que,
de ce trait non ratifi, il reste, entre lord Aberdeen et moi, le
moindre nuage. Ce serait, de lui envers moi comme de moi envers lui,
une grande injustice, car nous avons, l'un et l'autre, j'ose le dire,
conduit et dnou cette mauvaise affaire avec une prudence et une
loyaut irrprochables. Pour ma part, j'ai lutt tant que la lutte a t
possible. J'ai propos des modifications au trait. J'ai attendu prs
d'un an. Devais-je aller au del? Devais-je risquer, sur cette question,
notre situation et notre politique tout entire? videmment non. Ni
l'intrt franais, ni l'intrt europen, ni l'intrt des relations de
la France et de l'Angleterre n'y auraient rien gagn. J'ai donc pris, au
fond, le seul parti raisonnable et convenable. Dans la forme, j'ai voulu
que notre rsolution, une fois prise, ft franche et nette; je n'ai rien
admis qui pt blesser la dignit de mon pays et de son gouvernement;
c'tait mon devoir. Mais en mme temps, je n'ai rien dit, je n'ai rien
accueilli, ni paru accueillir dont l'Angleterre pt se blesser. Lord
Aberdeen, de son ct, a mis, dans toute l'affaire, beaucoup de bon
vouloir et de modration persvrante. Nous tions, l'un et l'autre,
dans une situation difficile. Nous avons fait tous deux de la bonne
politique. Nous n'en devons garder tous deux qu'un bon souvenir.

Voil pour le pass. Maintenant voyons l'avenir, car nous en avons un
devant nous, et qui aura bien ses embarras.

videmment, dans la session prochaine, les conventions de 1831 et
1833 seront fort attaques. Elles le seront par l'opposition, par les
intrigants, par quelques conservateurs malveillants ou aveugles. Plus ou
moins ouvertement, on me demandera deux choses: l'une, d'luder, par des
moyens indirects, l'excution de ces conventions; l'autre, d'ouvrir une
ngociation pour en provoquer l'abolition. Je repousserai la premire au
nom de la loyaut, la seconde au nom de la politique. Je ne suis pas un
procureur, un chercheur de chicanes. J'excuterai honntement ce qui a
t promis au nom de mon pays. Quant  une ngociation pour l'abolition
des traits, l'Angleterre ne s'y prterait pas; son refus entranerait
de mauvaises relations, peut-tre la rupture des relations diplomatiques
entre les deux pays. Une telle faute ne se commettra point par mes
mains. J'ai dit nagure  lord Palmerston qu'il sacrifiait la grande
politique  la petite, que l'amiti de la France valait mieux que la
Syrie enleve  Mhmet-Ali. Je n'encourrai pas le mme reproche; la
bonne intelligence avec l'Angleterre vaut mieux que l'abolition des
traits de 1831 et 1833. C'est l une raison suprieure qui me dispense
d'en chercher d'autres.

Voil mon plan de conduite, mon cher ami. J'y rencontrerai bien des
combats, bien des obstacles, car les prventions sont bien gnrales,
les passions bien excites, et tous les prtendants au pouvoir se
coaliseront, ouvertement ou sous main, pour les exploiter. Pourtant je
persvrerai, et je crois au succs; mais pour que j'y puisse compter,
il me faut trois choses:

1 La complte excution, dans les conventions de 1831 et 1833, de
toutes les clauses qui peuvent tre considres, en France, comme des
garanties; notamment de l'art. 3 de la convention de 1831 qui veut
que le nombre des btiments croiseurs soit fix chaque anne par une
convention spciale;

2 Beaucoup de prudence et de modration dans l'exercice du droit
de visite. Ceci dpend et du choix des officiers croiseurs et des
instructions qu'ils reoivent. Il ne m'appartient en aucune faon
d'intervenir dans le choix des officiers que le cabinet emploie  ce
service dans les diverses stations, notamment sur la cte occidentale
d'Afrique. Cependant on peut craindre, d'aprs les faits connus, que
quelques-uns de ces officiers n'aient pas toujours t aussi mesurs,
aussi calmes, aussi polis qu'il et t  dsirer. Nos gens,  nous,
sont fiers et susceptibles; c'est par le sang-froid et la politesse
qu'on peut prvenir la susceptibilit. Je ne puis m'empcher de
remarquer qu'aucune plainte ne s'est leve de la part des btiments
anglais visits par nos croiseurs, et il y en a eu souvent. Je me
permets donc d'appeler, sur le choix des officiers, toute l'attention,
je dirai tout le scrupule du cabinet anglais. C'est par l surtout que
nous nous pargnerons de graves et continuels embarras.

Quant aux instructions, je suis charm d'apprendre que lord Aberdeen
les examine et les fait examiner de trs-prs. Il n'oublie certainement
pas qu'aux termes de l'art. 5 de la convention de 1831, il y a
des instructions, _rdiges et arrtes en commun par les deux
gouvernements_. Si ce sont celles-l que lord Aberdeen soumet en ce
moment  une rvision, cette rvision doit aussi se faire en commun, et
aucune modification ne peut tre arrte que de concert. Sans doute il
peut, il doit mme y avoir, outre les instructions gnrales et arrtes
en commun, des instructions spciales personnellement donnes par chaque
gouvernement  ses officiers. Sur celles-l aussi peut-tre serait-il
utile de nous entendre officieusement. Ni vous, ni personne de votre
ambassade n'est,  coup sr, au courant des dtails d'excution de ce
service, et en mesure de s'en entretenir avec les hommes du mtier.
Jugeriez-vous utile que je vous envoyasse  Londres, comme donneur de
renseignements et bon  employer auprs de l'amiraut anglaise, un homme
spcial que je demanderais au ministre de la marine et dont vous vous
serviriez officieusement?

Voici mon troisime point ncessaire. Des satisfactions, des
rparations quitables et un peu promptes sur les griefs dont nous avons
eu ou dont nous pourrons avoir  nous plaindre. Je serai oblig de me
montrer, dans les affaires de ce genre, exact et insistant. Je comprends
que le cabinet anglais en soit, de son ct, assez embarrass; les
faits sont souvent douteux, contests, difficiles et longs  constater.
Cependant il y en a de certains. Quelques exemples de ferme impartialit
 cet gard seraient d'un excellent effet, et ici dans le public, et
dans les diverses stations, sur les croiseurs eux-mmes. Je ferai tout
mon devoir; mais je tiendrai  tout mon droit.

En voil bien long, mon cher ami, et pourtant j'aurais encore, sur le
mme sujet, bien des choses  vous dire. Mais j'ai dit l'essentiel; le
reste viendra en son temps. Vous voyez; c'est entre Paris et Londres
une situation dlicate, prolonge, et une bonne conduite difficile, mais
ncessaire  tenir de concert. J'espre que nous y russirons, comme
nous avons dj russi; mais, en conscience, il m'est permis de dire
que, dans la difficult, ma part sera la plus grosse.

Je ne me trompais pas sur ce point. Ds que la session de 1843 se
rouvrit, la nouvelle chambre des dputs s'empressa de tmoigner, sur
le droit de visite, ses sentiments. Bien que le discours du trne n'et
fait aucune mention de la question, les conservateurs, en majorit
dcide dans la commission de l'adresse, et prenant pour rapporteur
l'un de mes plus intimes amis, M. Dumon, insrrent dans leur projet de
rponse un paragraphe ainsi conu: Runies par un sentiment d'humanit,
les puissances s'appliquent  la suppression du trafic infme des noirs.
Nous avons vu avec satisfaction qu'en persvrant  prter  cette juste
entreprise le concours de la France, le gouvernement de Votre Majest
n'a pas donn son assentiment  l'extension des conventions existantes.
Pour l'excution stricte et loyale de ces conventions, tant qu'il n'y
sera point drog, nous nous reposons sur la vigilance et la fermet
de votre gouvernement. Mais frapps des inconvnients que l'exprience
rvle et dans l'intrt mme de la bonne intelligence si ncessaire 
l'accomplissement de l'oeuvre commune, nous appelons de tous nos voeux
le moment o notre commerce sera replac sous la surveillance exclusive
de notre pavillon.

Il y avait l,  coup sr, une forte insistance pour que le gouvernement
entreprt l'abolition des conventions de 1831 et 1833. L'opposition
ne s'en contenta point: elle fit, de l'attaque au droit de visite,
une attaque au cabinet et  toute sa politique; elle demanda, pour
l'abolition des conventions de 1831 et 1833, une ngociation catgorique
et immdiate. Le dbat se prolongea pendant six jours, et ce ne fut pas
sans un peu de triste surprise que je comptai M. de Tocqueville parmi
mes adversaires; il me semblait appel, par l'lvation de son caractre
et de ses ides,  se placer, dans cette circonstance, hors des rangs et
des routines de l'opposition. En revanche, un jeune dput, nouveau dans
la Chambre, M. Agnor de Gasparin, dfendit avec un vertueux courage la
cause presque abandonne des conventions de 1831 et 1833 qu'il persista
 regarder comme ncessaires pour la rpression efficace de la traite
et peu dangereuses, en ralit, pour la sret du commerce et la
libert des mers. Plusieurs amendements furent proposs pour aggraver
le paragraphe du projet d'adresse, et le tourner en machine de guerre
contre le cabinet. Je pris la parole vers la fin du dbat, et aprs
avoir pleinement expliqu l'attitude du cabinet dans son refus de
ratifier le trait du 20 dcembre 1841, j'ajoutai: Quant aux traits
de de 1831 et 1833, ils taient, depuis dix ans, conclus, ratifis,
excuts; j'ai cru qu'il tait de l'honneur de mon pays, comme du mien,
de les excuter loyalement, de ne pas donner un exemple d'une extrme
irrgularit et d'une vritable mauvaise foi dans les rapports
internationaux. J'en ai donc conseill  la couronne et j'en ai continu
l'excution. La Chambre sait que cette excution avait eu lieu avec
quelque ngligence, et que le laisser-aller apport par tout le monde,
Chambres, public, gouvernement, dans cette question, pendant tant
d'annes, avait fait tomber en dsutude plusieurs garanties importantes
pour nous. Je les ai toutes reprises et redemandes. Il y en a trois: la
rdaction d'une convention annuelle pour dbattre et rgler, selon les
circonstances de l'anne, le nombre des croiseurs; la dclaration que
les croiseurs seront attachs  une station spciale, et ne pourront,
sans un nouveau mandat, passer de l'une  l'autre; enfin, l'galit, ou
 peu prs, dans le nombre des croiseurs des deux pays. Aucune de
ces trois garanties n'avait t pratique depuis dix ans; je les ai
rclames; elles sont toutes en vigueur aujourd'hui. Nous sommes 
prsent, l'Angleterre et nous, quant  l'excution des traits de 1831
et 1833, dans le droit strict, complet, loyal.

Faut-il, outre cela, provoquer actuellement l'abolition de ces traits?
Je ne puis me dispenser de rappeler cette maxime que les traits
conclus, ratifis, excuts, se dnouent d'un commun accord ou se
tranchent par l'pe. Il n'y a pas une troisime manire. Le commun
consentement, le commun accord pour l'abolition des traits de 1831
et 1833, est-ce le moment de le demander? Y a-t-il chance actuelle de
l'obtenir? Le cabinet ne l'a pas pens, et il n'a pas cru devoir, quant
 prsent, entamer  ce sujet des ngociations. Je ne sache personne qui
entame une ngociation pour autre chose que pour russir.

On demande si le cabinet prendra rellement le sentiment public et le
voeu de la Chambre au srieux. Je serais bien tent de prendre cette
question pour une injure; je ne le ferai pas. Messieurs, si je ne
prenais pas au srieux le sentiment du pays et le voeu de la Chambre
dans cette question, savez-vous ce que je ferais? J'ouvrirais une
ngociation; je l'ouvrirais  l'instant mme, sans me proccuper de ses
consquences probables. Mon opinion, ma prvoyance est qu'actuellement
elle ne russirait pas. Quand elle aurait chou, je viendrais vous le
dire. J'aurais dfr au voeu de la Chambre; j'aurais accompli la
seule chose qui dpende du cabinet; je demanderais alors  la Chambre:
Maintenant, que voulez-vous? Voulez-vous vous arrter? Voulez-vous
reculer? Voulez-vous poursuivre? J'carterais ainsi le fardeau des
paules du cabinet pour le reporter sur la Chambre et sur le pays.

Une telle conduite serait une indignit et une lchet. Le cabinet
gardera pour lui-mme le fardeau. Le cabinet ne mettra pas la Chambre
et le pays dans cette alternative que je me suis permis de qualifier
ailleurs par ces mots, une faiblesse ou une folie. Il prend trop au
srieux le sentiment public, l'tat des esprits, le voeu de la
Chambre. Quand le cabinet croira, avec une parfaite sincrit, avec
une conviction profonde, qu'une telle ngociation doit russir, que
les traits de 1831 et 1833 peuvent se dnouer d'un commun accord, le
cabinet l'entreprendra. Auparavant, non; alors, certainement.

La Chambre approuva hautement cette attitude et ce langage; tous les
amendements furent rejets; et l'adoption pure et simple du paragraphe
propos par la commission de l'adresse prouva  la fois la persistance
de la majorit dans son voeu et sa ferme adhsion au cabinet.

Un dbat analogue eut lieu dans la chambre des pairs. Fidle  ses
traditions, sa commission avait gard, sur cette affaire, dans son
projet d'adresse, le mme silence que le discours du trne. Plusieurs
pairs rclamrent, par voie d'amendement, l'abolition formelle et
prompte du droit de visite. Le duc de Broglie les combattit au nom de
la commission dont il tait rapporteur; et, reprenant pour son
propre compte la question au fond, il la discuta historiquement et
politiquement, en principe et en fait, d'une faon tellement lucide
et complte que la chambre des pairs, rejetant tous les amendements,
persista dans la rserve que s'tait impose sa commission.

Au moment mme, l'issue de ces dbats tait bonne pour le cabinet:
les Chambres lui avaient tmoign pleine confiance, et elles l'avaient
soutenu contre ses adversaires, quoiqu'elles fussent entres elles-mmes
dans la voie que ses adversaires avaient ouverte. Mais videmment le
voeu pour l'abolition du droit de visite tait gnral et ne pouvait
manquer de devenir chaque jour plus imprieux. J'crivis au comte de
Flahault  Vienne: La question du droit de visite reste et psera sur
l'avenir. J'ai sauv l'honneur et gagn du temps. Mais il faudra arriver
 une solution. J'attendrai, pour en parler, que la ncessit en soit
partout comprise. Causez-en, je vous prie, avec M. de Metternich. Il
sait prvoir et prparer les choses. J'espre que, le moment venu,
il m'aidera  modifier une situation qui ne saurait se perptuer
indfiniment, car elle amnerait chaque anne, au retour des Chambres,
et dans le cours de l'anne,  chaque incident de mer, un accs de
fivre trs-prilleux. A Londres, le comte de Sainte-Aulaire n'avait
pas besoin d'tre ainsi averti; son inquitude au sujet du droit de
visite tait toujours trs-vive: Vous me dites, m'crivait-il, de me
tenir, quant  prsent, bien tranquille sur cette question-l. Vous avez
cent fois raison; si quelque chose doit tre possible un jour, c'est
 la condition de ne rien compromettre aujourd'hui. Je ne veux rien
exagrer: tout en dclarant sans la moindre hsitation qu'aujourd'hui
toute ouverture faite au cabinet anglais aboutirait  une rupture ou 
une retraite de fort mauvaise grce pour nous, je ne prtends pas
que cette chance soit  jamais fatale, et qu' une autre poque, sous
l'empire d'autres circonstances, on ne puisse tenter avec succs ce qui
m'est impossible aujourd'hui.

D'autres circonstances survinrent bientt, trs-inattendues et
trs-propres  nous fournir, pour cette embarrassante affaire, des
occasions et des moyens d'agir. Vers la fin d'aot 1843, la session des
Chambres termine, la famille royale et le cabinet s'taient disperss;
le roi prenait, au chteau d'Eu, ses vacances d't; M. le prince de
Joinville et M. le duc d'Aumale taient alls passer quelques jours 
Londres et  Windsor; M. le duc de Nemours tenait un camp de dix mille
hommes  Pllan en Bretagne; je me reposais, au Val-Richer, des fatigues
de la session. De retour  Paris le 23 aot, j'eus la visite de lord
Cowley qui vint me dire que la reine Victoria tait sur le point de
faire, au chteau d'Eu, une visite au roi, et que lord Aberdeen devait
l'accompagner. Il n'en tait encore inform que par une lettre de
M. Henri Greville, mais il tenait la chose pour certaine. J'envoyai
sur-le-champ une estafette au roi qui me rpondit le lendemain 26 aot:

Oui, mon cher ministre (je commence comme l'Agamemnon de Racine), j'ai
tout lieu de croire que nous allons avoir  Eu la royale visite de la
reine Victoria et du prince Albert. Elle a charg mes fils, qui sont
arrivs ce matin, de tous ses messages. Seulement elle nous demande
de tenir secret jusqu'au 30 aot ce qui n'en est plus un, parce que,
dit-elle, l'excution de ce projet pourrait tre entrave par la
publicit. Je crois donc important, et je viens mme de l'crire 
Duchtel, que nos gazettes, officielles ou ministrielles, ne prennent
pas l'initiative de la nouvelle, qu'elles expriment du doute en la
rvlant, et qu'elles parlent toujours des incertitudes du temps et de
la mer, surtout en septembre. La reine doit venir lundi  Brighton, l
s'embarquer pour visiter quelques ports anglais de la Manche et ensuite
venir au Trport, en prenant peut-tre un pilote franais  Cherbourg.
Veuillez dire cela  l'amiral Mackau. Je pense que les autorits de
terre et de mer sauraient leur devoir pour les saluts de tous les forts,
batteries et btiments si le pavillon royal d'Angleterre paraissait 
Cherbourg. Au surplus, nous en aurons des nouvelles, j'espre. Ici,
je suis fort malheureux avec quatre invalides pour servir six pices,
quoique le marchal en et ordonn trente l'anne dernire. J'ai dit
au gnral Teste de les faire venir en poste de Douai; tout cela pour
faciliter le secret. Puis, de l'argenterie, de la porcelaine. Il n'y
a rien ici, que des ttes qui partent. Les logements sont un autre
embarras; heureusement, il y a chez Peckham une douzaine de baraques
en bois, destines  Alger, que je vais faire tablir dans le jardin de
l'glise et meubler comme nous pourrons. Je fais arriver soixante lits
de Neuilly, et chercher  Dieppe de la toile  voile qu'on va goudronner
pour couvrir les toits. Cela sera une espce de _smala_ o le duc
d'Aumale donnera l'exemple d'y coucher, comme il a donn celui de
charger la _smala_ d'Abd-el-Kader. Je fais commander un spectacle pour
lundi 4, car la reine compte arriver samedi 2. Il est certain que lord
Aberdeen vient avec elle. Ceci nous parat indiquer l'invitation  lord
Cowley; veuillez donc la faire de ma part  lord et lady Cowley et miss
Wellesley. Quant  vous, mon cher ministre, vous viendrez quand vous
voudrez; mais je vous conseille de venir au plus tard jeudi, afin que
nous puissions bien nous entendre et bien causer avant la borde. Je
serai charm aussi d'avoir ici l'amiral Mackau; _but you will have to
excuse the accommodation which will be very indifferent[20]. Never
mind_, tout ira trs-bien. Bonsoir, mon cher ministre.

[Note 20: Mais vous aurez  excuser les arrangements qui seront
mdiocres.]

A Paris et partout, quand la nouvelle se rpandit, l'effet en fut grand;
satisfaction pour les uns, humeur pour les autres, surprise pour
tous. Chez quelques-uns des membres du corps diplomatique, l'humeur
s'panchait quelquefois en propos tourdis et peu dignes:

Fantaisie de petite fille; un roi n'aurait pas fait cela. Et quand
on rpondait: Fantaisie accepte par des ministres qui ne sont pas des
petites filles, l'humeur redoublait: Ses ministres ne songent qu' lui
plaire, ils tremblent devant elle. Bientt pourtant l'humeur se contint
devant l'importance du fait et le sentiment public; les impressions du
moment mme et sur place sont plus vraies que les plus exacts souvenirs;
j'insre ici textuellement une lettre o, le soir mme, en crivant 
Paris, je racontais l'arrive et le dbarquement de la reine: A cinq
heures un quart, le canon nous a avertis que la reine tait en vue.
A cinq heures trois quarts, nous nous sommes embarqus dans le canot
royal, le roi, les princes, lord Cowley, l'amiral Mackau et moi, pour
aller au-devant d'elle. Nous avons fait en mer un demi-mille. La plus
belle mer, le plus beau ciel, la terre couverte de toute la population
des environs. Nos six btiments sous voiles, bien pavoiss, pavillons
franais et anglais, saluaient bruyamment, gaiement. Le canon couvrait
 peine les cris des matelots. Nous avons abord le yacht _Victoria and
Albert_. Nous sommes monts. Le roi tait mu, la reine aussi. Il l'a
embrasse. Elle m'a dit: Je suis charme de vous revoir _ici_. Elle
est descendue, avec le prince Albert, dans le canot du roi. A mesure que
nous approchions du rivage, les saluts des canons et des quipages
sur les btiments s'animaient, redoublaient. Ceux de la terre s'y sont
joints. La reine, en mettant le pied  terre, avait la figure la plus
panouie que je lui aie jamais vue: de l'motion, un peu de surprise,
surtout un vif plaisir  tre reue de la sorte. Beaucoup de _Shake
hand_ dans la tente royale. Puis les calches et la route. _Le God save
the Queen_ et autant de _Vive la reine! Vive la reine d'Angleterre!_
que de _Vive le roi!_ Il faut croire  la puissance des ides justes et
simples. Ce pays-ci n'aime pas les Anglais. Il est normand et maritime.
Dans nos guerres avec l'Angleterre, le Trport a t brl deux ou trois
fois et pill je ne sais combien de fois. Rien ne serait plus facile que
d'exciter ici une passion populaire qui nous embarrasserait fort; mais
on a dit, on a rpt: La reine d'Angleterre fait une politesse  notre
roi; il faut tre bien poli avec elle. Cette ide s'est empare du
peuple et a surmont souvenirs, passions, tentations, partis. Ils ont
cri et ils crieront _Vive la reine!_ et ils applaudissent le _God save
the Queen_ de tout leur coeur. Il ne faudrait seulement pas le leur
demander trop longtemps.

J'ajoute pourtant qu'une autre ide simple et plus durable, la paix, le
bien de la paix, est devenue et devient chaque jour plus puissante. Elle
domine parmi les bourgeois et aussi parmi les rflchis et les honntes
du peuple. Elle nous sert beaucoup en ce moment. On se dit beaucoup:
Quand on veut avoir la paix, il ne faut pas se dire des injures et se
faire la grimace. Cela tait compris aujourd'hui de tout le monde, sur
cette rive de la Manche.

Ds que nous fmes seuls, lord Aberdeen me dit: Prenez ceci, je vous
prie, comme un indice assur de notre politique, et sur la question
d'Espagne et sur toutes les questions; nous causerons  fond de toutes.
Il n'tait pas ais de causer; les journes se passaient en runions
gnrales, en prsentations, en conversations  btons rompus dans
les salons, en promenades. Le dimanche 3 septembre, aprs que la reine
Victoria eut assist au service anglican dans une salle du chteau
arrange  cet effet, le roi la mena, dans un grand char--bancs que
remplissait la famille royale, au haut d'un plateau d'o l'on avait, sur
la mer et sur la fort, un point de vue admirable; le temps tait beau,
mais le chemin mauvais, troit, plein de cailloux et d'ornires; la
reine d'Angleterre riait et s'amusait d'tre ainsi cahote en royale
compagnie franaise, dans une sorte de voiture nouvelle pour elle, et
emporte par six beaux chevaux normands gris-pommels que conduisaient
gaiement deux postillons avec leurs bruyants grelots et leur brillant
uniforme. Nous suivions lord Aberdeen et moi, avec lord Liverpool et
M. de Sainte-Aulaire, dans une seconde voiture. Lord Aberdeen venait
d'avoir, avec le roi, un long tte--tte dont il tait content et
frapp; content des vues et des intentions politiques que le roi lui
avait dveloppes, spcialement sur la question d'Espagne, frapp de
l'abondance de ses ides et de ses souvenirs, de la rectitude et de
la libert de son jugement, de la vivacit naturelle et gaie de son
langage. Le roi m'a parl  fond et trs-srieusement, me dit-il.
Nous causmes aussi en courant, un peu de toutes choses. Il me dit que,
depuis deux mois, la reine avait projet ce voyage et en avait parl 
sir Robert Peel et  lui; ils l'avaient fort approuv, en lui demandant
de n'en rien dire jusqu' la sparation du parlement, pour viter les
questions, les remarques et peut-tre les critiques de l'opposition. La
reine, ajouta lord Aberdeen, n'ira point  Paris; elle veut tre venue
pour voir le roi et la famille royale, non pour s'amuser. Dans la
conversation, je me montrai dispos  me concerter avec lui pour des
modifications librales dans les tarifs mutuels, faites sparment par
les deux gouvernements et en conservant leur indpendance, plutt qu'
conclure un trait solennel et permanent. Il me parut touch de mes
raisons, et j'ai su depuis qu'il avait dit  sir Robert Peel: J'incline
 croire qu'en effet cela vaudrait mieux qu'un trait de commerce
dont on exagre fort l'importance, et qu'on ne peut jamais faire sans
exciter, de l'une ou de l'autre part, beaucoup de mcontentement et de
plaintes.

Au retour de la promenade,  peine descendu de calche, le roi me
demanda quel effet avait produit, sur lord Aberdeen, leur entretien:
Bon, sire, lui dis-je; j'en suis sr; mais lord Aberdeen ne m'a
encore donn aucun dtail, il faut que je les attende. Cette attente
contrariait fort le roi. Il tait patient  la longue et pour l'ensemble
des choses, mais le plus impatient et le plus press des hommes au
moment mme et dans chaque circonstance. Jamais il ne s'tait montr,
pour moi, plus bienveillant, je pourrais dire plus affectueux: Nous
sommes, me dit-il ce jour-l, bien ncessaires l'un  l'autre; sans
vous, je puis empcher la mauvaise politique; ce n'est qu'avec vous que
j'en puis faire de bonne.

Le mardi 5 septembre, pendant une promenade royale  laquelle nous
demandmes la permission de ne pas prendre part, nous passmes deux
heures, lord Aberdeen et moi,  nous promener seuls dans le parc,
nous entretenant de toutes choses, de nos deux pays, de nos deux
gouvernements, de l'Orient, de la Russie en Orient, de la Grce,
de l'Espagne, du droit de visite, du trait de commerce. Entretien
singulirement libre et franc des deux parts, et auquel nous prenions
visiblement, l'un et l'autre, ce plaisir qui porte  la confiance et 
l'amiti. Je fus plus frapp que je ne saurais le dire de la tranquille
tendue d'esprit et de la modeste lvation de sentiments de lord
Aberdeen,  la fois trs-impartial et trs-anglais, praticien politique
sans ddain pour les principes, et libral par justice et respect du
droit, quoique dcidment conservateur. Il me parut en mme temps avoir
peu de got pour la contradiction publique et ardente, et dispos 
prfrer, pour atteindre son but, les procds lents et doux. Le mariage
de la reine d'Espagne tait videmment,  ses yeux, notre grande affaire
et le droit de visite notre plus gros embarras: Il y a deux choses, me
dit-il, sur lesquelles mon pays n'est pas traitable, et moi pas aussi
libre que je le souhaiterais, l'abolition de la traite et la propagande
protestante. Sur tout le reste, ne nous inquitons, vous et moi, que de
faire ce qui sera bon; je me charge de le faire approuver. Sur ces
deux choses-l, il y a de l'impossible en Angleterre et beaucoup de
mnagements  garder. Je lui demandai quelle tait, dans la Chambre des
communes, la force du parti des _saints_: Ils sont tous _saints_ sur
ces questions-l, me rpondit-il. Pourtant je le laissai convaincu que
nos Chambres poursuivraient obstinment l'abolition du droit de visite,
et qu'il y avait l, entre nos deux pays, une question  laquelle il
fallait trouver une solution et un pril qu'il fallait faire cesser.

La visite se termina avec toutes les satisfactions personnelles et tout
l'effet politique qu'on y avait cherchs et esprs. La reine Victoria
repartit le jeudi 7 septembre pour son royaume, laissant, entre les deux
familles royales et entre les ministres des deux tats, le germe d'une
vraie confiance et d'une rare amiti. Je jouis beaucoup, pour mon
compte, de l'preuve que venait de subir, dans cette rencontre, la
politique que j'avais pratique; et pendant que la runion du chteau
d'Eu durait encore, j'crivis  l'un de mes amis: Je pense beaucoup 
ce qui se passe ici. Si je ne consultais que mon intrt, l'intrt de
mon nom et de mon avenir, je dsirerais, je saisirais un prtexte pour
me retirer des affaires et me tenir  l'cart. J'y suis entr, il y a
trois ans, pour empcher la guerre entre les deux plus grands pays du
monde. J'ai empch la guerre. J'ai fait plus: au bout de trois ans,
 travers des incidents et des obstacles de tout genre, j'ai rtabli,
entre ces deux pays, la bonne intelligence et l'accord. La plus
brillante dmonstration de ce rsultat est donne en ce moment 
l'Europe. Je ne ressemble pas  Jeanne d'Arc; elle a chass les Anglais
de France; j'ai assur la paix entre la France et les Anglais. Mais
vraiment ce jour-ci est, pour moi, ce que fut, pour Jeanne d'Arc, le
sacre du roi  Reims. Je devrais faire ce qu'elle avait envie de faire,
me retirer. Je ne le ferai pas, et on me brlera quelque jour, comme
elle.

On ne sort pas des affaires comme on veut, et quand on y est engag
trs-avant, on ne s'arrte pas longtemps  la pense d'en sortir.
C'est un beau spectacle que celui auquel vous assistez, m'crivait M.
Duchtel[21] qui n'avait pas quitt Paris; je regrette de ne pas le voir;
mais il faut faire son devoir en ce monde et prfrer les affaires  ses
plaisirs. L'effet sera immense, plus grand qu'on ne le pouvait croire au
premier abord. Quand les impressions se fortifient en durant, c'est un
signe qu'elles sont gnrales et profondes. Vous me dites que la reine
ne viendra pas  Paris. Somme toute, cela vaut mieux; la visite en a
un caractre plus marqu. Mais la rception ici aurait t trs-belle.
J'tais d'abord un peu dans le doute; toutes mes informations sont
trs-favorables. Le gnral Jacqueminot trouve la garde nationale
trs-anime dans le bon sens. A l'tranger et dans les cours,
l'impression, trs-diffrente, n'tait pas moins vive: Il y a
longtemps, m'crivait de Berlin le comte Bresson[22], que je n'ai
reu une aussi agrable nouvelle que celle de la visite de la reine
d'Angleterre  Eu. Mon plaisir ne sera gal que par le dplaisir qu'on
en prouvera  Ptersbourg et autres lieux. Que va-t-on faire de tous
ces engagements malveillants, de ces restrictions blessantes, de toutes
ces petitesses qu'on a mles, depuis treize ans, aux grandes affaires?
Que nous importe maintenant que tel ou tel prince, de grande, moyenne ou
petite cour, juge que ses principes ne lui permettent pas de toucher
la terre de France? La manifestation essentielle est accomplie. Il faut
avoir, comme moi, habit, respir, pendant longues annes, au milieu
de tant d'troites prventions, de passions mesquines et cependant
ardentes, pour bien apprcier le service que vous avez rendu, et pour
savoir combien vous djouez de calculs, combien de triomphes vous
changez en mcomptes, et tout ce que gagne le pays aux hommages qui
sont rendus au roi. De Vienne, le comte de Flahault me donnait, dans
un langage moins anim, les mmes informations:[23] Vous savez, me
disait-il, qu'une troite union entre la France et l'Angleterre est
l'objet de tous mes voeux; la visite de la reine Victoria au chteau
d'Eu produit ici un trs-grand effet. Je ne veux pas dire que la joie
que j'en prouve soit partage ici, tant s'en faut. Vous pensez bien
qu'on ne me le tmoigne pas; mais il m'est facile de voir que le prince
de Metternich (et c'est ici ce qu'il y a de plus bienveillant pour nous)
est loin d'en tre satisfait. Ce n'est pas qu'il dsire voir rgner la
mauvaise intelligence entre les gouvernements de France et d'Angleterre;
il est trop partisan de la paix pour cela; mais il ne verrait pas avec
plaisir s'tablir entre eux une intimit trop troite, et l'ide d'une
alliance entre la France et l'Angleterre lui est antipathique. Rien ne
serait plus de nature  rendre inutile l'influence qu'il est accoutum 
exercer comme grand modrateur et mdiateur europen. Et en mme
temps que je recevais du dehors ces tmoignages du favorable effet d'un
vnement aussi inattendu pour l'Europe que pour nous, j'entrevoyais
la chance de rsoudre, selon le voeu des Chambres et du pays, cette
question du droit de visite qui pesait si gravement sur nous. Je rentrai
 Paris content et confiant, en attendant la session de 1844 et ses
dbats.

[Note 21: Le 3 septembre 1843.]

[Note 22: Le 31 aot 1843.]

[Note 23: Les 11 et 30 septembre 1843.]

Je me mis  l'oeuvre pour en prparer la favorable issue; trois semaines
avant la runion des Chambres, j'crivis au comte de Sainte-Aulaire[24]:
Reprenez avec lord Aberdeen la conversation que j'ai eue avec lui au
chteau d'Eu sur les conventions de 1831 et 1833 et le droit de visite.
La question est un peu amortie; le public s'en montre moins proccup;
les journaux n'en remplissent plus toutes leurs colonnes; la prudence
des instructions donnes aux croiseurs a empch que les griefs ne se
multipliassent. Je reconnais cette amlioration de la situation et j'en
suis charm. Mais il ne faut pas s'y tromper: au fond, la disposition
des esprits est la mme; personne n'a oubli la question, ni ceux qui
y portent une passion sincre, ni ceux qui s'en font une arme contre le
cabinet; si on supposait que nous l'avons oublie, et que nous ne nous
proccupons plus d'une affaire qui a si vivement, si gnralement mu
le pays, on nous la rappellerait bientt avec un redoublement d'ardeur,
vraie ou calcule, qui ranimerait  l'instant la passion publique, et
ramnerait les mmes et peut-tre de plus grands embarras. Lord Aberdeen
connat, comme moi, l'amour-propre et la susceptibilit des assembles.
La chambre des dputs s'est engage par ses adresses; la chambre des
pairs n'a pas expressment parl, mais elle a clairement manifest
les mmes sentiments, les mmes dsirs. Tout en me refusant  ce qu'on
exigeait de moi, tout en luttant contre la mauvaise politique qu'on
voulait m'imposer, j'ai dit moi-mme que, lorsque l'effervescence se
serait calme, lorsqu'une ngociation serait possible sans compromettre
notre loyaut dans nos engagements et les bonnes relations des deux
pays, je m'empresserais de l'ouvrir. Je ne saurais tarder davantage; ce
qui s'est pass et ce qui se passerait encore m'en fait une ncessit.

[Note 24: Le 6 dcembre 1843.]

Lord Aberdeen me connat assez, j'espre, pour tre convaincu qu'il y
a deux choses, je dirai deux devoirs, que je ne mconnatrai et
n'abandonnerai jamais: l'un, de poursuivre constamment le but que nous
nous sommes propos en 1831 et pour lequel les conventions de cette
poque ne sont qu'un moyen, l'abolition de la traite; l'autre,
d'observer fidlement les traits aussi longtemps qu'ils n'auront
pas t changs ou dlis d'un commun accord. J'ai maintenu ces deux
principes dans les moments les plus difficiles; j'y serai toujours
fidle; l'honneur de mon pays, de son gouvernement et le mien propre y
sont engags; mais j'ai tudi avec soin la question; il y a, je pense,
non-seulement dans la disposition des esprits, mais aussi dans d'autres
circonstances survenues depuis 1831, des raisons dcisives et en mme
temps des moyens efficaces de modifier,  certains gards, l'tat actuel
des choses et d'en prparer un nouveau. Je ne veux aujourd'hui que
rappeler  lord Aberdeen la ncessit qui pse sur nous et dont je l'ai
entretenu il y a dj trois mois. Il a trop de jugement et d'quit pour
ne pas la reconnatre.

M. de Sainte-Aulaire me rpondit le 12 dcembre: J'ai envoy  lord
Aberdeen votre lettre relative aux traits de 1831 et 1833. Nous
en avons caus ce matin. Je n'ai point eu  m'tendre sur les
considrations qui y sont dveloppes; lord Aberdeen les avait
parfaitement comprises et avait trs-prsente  l'esprit votre
conversation du chteau d'Eu. Je me suis donc born  lui demander dans
quels termes prcis je devais vous envoyer la rponse qu'il allait me
donner: Vous pouvez crire  M. Guizot, m'a-t-il dit, que, plein
de confiance dans la sincrit de sa rsolution de travailler  la
suppression de la traite, j'accueillerai toute proposition qui me
viendra de lui avec beaucoup de.... _prvenance_, et que je l'examinerai
avec la plus grande attention. Je n'avais, ce me semble, pour
aujourd'hui, rien de plus  prtendre; nous avons parl d'autres choses;
puis, en nous sparant, j'ai rpt sa phrase en disant que j'allais
vous l'crire: C'est bien cela, a repris lord Aberdeen; mais prenez
bien garde de rien ajouter qui implique une adhsion de ma part  telle
ou telle mesure; il s'est agi  Eu, entre M. Guizot et moi, de commencer
une ngociation, non pas d'en prjuger l'issue. Je comprends la
situation de votre ministre devant ses Chambres; il doit aussi
comprendre la mienne.

La situation de lord Aberdeen, non-seulement devant ses Chambres, mais
dans son cabinet mme, n'tait en effet point commode, et exigeait, de
sa part, autant de mesure que de fermet persvrante, et de la ntre,
beaucoup de mnagement. Quand il communiqua  sir Robert Peel ma lettre
et le projet d'une nouvelle ngociation, le premier ministre en tmoigna
assez d'inquitude et d'humeur: Pourquoi rengager  ce sujet, dit-il,
un dbat parlementaire? Nous nous sommes dj montrs trs-faciles pour
les dsirs de la France. M. Guizot pose des principes trs-justes pour
en faire ensuite une application partiale; il parle de l'amour-propre et
de la susceptibilit des assembles; il sait bien que l'Angleterre aussi
n'est pas un pays de pouvoir absolu, et que son gouvernement ne peut pas
ne pas tenir compte de la fiert et des passions nationales. Jamais la
chambre des communes ne consentira  faire des concessions aux
exigences de la chambre des dputs.--Il ne s'agit ni de concessions,
ni d'exigences, rpondait lord Aberdeen; M. Guizot tient compte d'une
ncessit de situation dont, nous aussi, nous tiendrions compte pour
nous-mmes, le cas chant. Il annonce des propositions qu'on n'a pas
le droit de repousser _ priori_, car il ne s'agit pas ici d'un intrt
anglais; la suppression de la traite est un intrt commun sur lequel la
France n'a pas moins que l'Angleterre le droit d'ouvrir un avis. Je
ne devine pas quelles mesures M. Guizot peut substituer  la visite
rciproque, et certainement je n'accepterai ces mesures que si elles
sont efficaces pour la rpression de la traite; mais, pour tre en droit
de les repousser, il faut les connatre et les avoir discutes. Sir
Robert Peel avait l'esprit trop droit et trop de confiance dans son
collgue pour ne pas se rendre  un si honnte et quitable langage; il
fut convenu, entre les deux ministres, qu'on ne se refuserait pas  la
ngociation.

Quand notre session s'ouvrit[25], le discours de la couronne, en
constatant la sincre amiti qui m'unit, dit le roi,  la reine de la
Grande-Bretagne et la cordiale entente qui existe entre mon gouvernement
et le sien, garda, comme de raison, sur la ngociation entame au sujet
du droit de visite, un complet silence; mais la commission charge, dans
la chambre des dputs, de prparer l'adresse en rponse au discours,
connut et comprit parfaitement la situation nouvelle; en se flicitant
de la bonne intelligence qui rgnait entre les deux gouvernements, elle
ajouta dans un paragraphe spcial: Cette bonne intelligence aidera,
sans doute, au succs des ngociations qui, en garantissant la
rpression d'un infme trafic, doivent tendre  replacer notre commerce
sous la surveillance exclusive de notre pavillon. La Chambre persistait
ainsi dans son voeu pour l'abolition du droit de visite, et en
mme temps elle tmoignait sa confiance dans le cabinet charg d'en
poursuivre l'accomplissement. Cela ne convenait pas  l'opposition;
M. Billault proposa un amendement qui supprimait tout tmoignage de
confiance dans le cabinet, et dclarait que la bonne intelligence entre
la France et l'Angleterre n'aurait des chances de dure que le jour o
des ngociations, conduites avec persvrance, auraient, en continuant
de poursuivre la rpression d'un trafic infme, replac la navigation
franaise sous la surveillance exclusive du pavillon national. Je
repoussai formellement cet amendement: J'ai pris au srieux, dis-je, le
voeu des Chambres, et j'en donne en ce moment une preuve, car j'accepte
pleinement le paragraphe de votre commission. Ce paragraphe rpte
textuellement le voeu que le commerce franais soit replac sous la
surveillance exclusive du pavillon national. Puisque je l'accepte sans
objection, il est vident que c'est l le but que je poursuis.

[Note 25: Le 27 dcembre 1843.]

En mme temps que je suis aussi formel dans l'expression de ma
conduite, j'affirme que je manquerais  tous mes devoirs si je venais
communiquer ici des pices et des dtails sur l'tat actuel de la
ngociation, car je lui crerais des difficults au lieu de la faire
marcher.

On a parl de toutes les raisons qu'il y avait  donner pour arriver
 l'accomplissement du voeu exprim dans l'adresse. Permettez-moi de
garder pour moi ces raisons et de les donner l o il est utile que je
les donne. Je n'ai pas besoin de les produire dans cette enceinte; c'est
ailleurs qu'il faut que je les fasse valoir, et je les ferai valoir en
effet.

L'amendement de l'honorable M. Billault cre une difficult dans la
ngociation, au lieu de me donner une force. Que dis-je? il cre deux
difficults, une qui porte sur moi et une qui s'adresse  Londres. La
difficult qui porte sur moi, c'est que, dans cet amendement, il n'y
a pas confiance dans le ngociateur; il y a le sentiment contraire.
Croyez-vous que vous me donneriez une force  Londres en agissant ainsi?
J'ai besoin, pour agir  Londres, de m'y prsenter avec la confiance
comme avec le voeu de la Chambre. C'est ce que faisait votre adresse
de l'anne dernire, ce que fait encore l'adresse de votre commission.
L'amendement de M. Billault m'te une force dans une ngociation qu'il
m'impose.

Voici la seconde difficult qu'il me cre.

Cet amendement est comminatoire; il a des apparences de menace.
Messieurs, il y a ici deux sentiments nationaux, deux amours-propres
nationaux en prsence. Quel est le devoir de la ngociation? D'empcher
que ces deux sentiments ne se heurtent. L'honorable M. Billault fait
le contraire; il les oblige  se heurter. C'est l ce qu' tout prix je
veux viter.

Laissez la question se dbattre entre les deux gouvernements, entre
deux gouvernements srieux et de bonne intelligence, qui connaissent
l'un et l'autre les difficults auxquelles ils ont affaire. Le but est
indiqu, par les Chambres franaises au gouvernement franais, par le
gouvernement franais au gouvernement anglais avec lequel il ngocie.
Apportez de la force aux ngociateurs, au lieu de leur crer des
embarras.

La Chambre fut convaincue. M. Billault retira son amendement. Le
paragraphe propos par la commission fut adopt  l'unanimit. Et
en 1844, comme en 1842 et 1843, la chambre des pairs garda, dans son
adresse, le silence sur cette question.

Je me trouvai ds lors dans la situation qui me convenait pour entrer
en ngociation  Londres avec autorit et quelques chances de succs. En
demandant l'abolition du droit de visite, j'tais l'interprte d'un voeu
national, non d'un vote de parti; je ne cdais point  mes adversaires;
je parlais au nom de mes propres amis, au nom de ce parti conservateur
qui me soutenait fermement dans notre politique gnrale et dans notre
entente cordiale avec le gouvernement anglais. Je commenais 
entrevoir des moyens de continuer, sans le droit de visite,  poursuivre
efficacement la rpression de la traite. Le ministre de la marine, M.
de Mackau, et les principaux chefs de son dpartement, entre autres M.
Galos, directeur des colonies, tudiaient avec soin cette question. Un
jeune et habile officier de marine, M. Bouet-Willaumez, alors simple
capitaine de corvette et gouverneur provisoire du Sngal, nous avait
communiqu, au duc de Broglie et  moi, des renseignements et des ides
qui nous avaient frapps. Et par une rencontre singulire, au mme
moment, des ides analogues m'taient suggres par lord Brougham, l'un
des plus fermes soutiens de l'entente cordiale entre l'Angleterre et
la France, et qui venait de me donner, dans la chambre des lords,
d'loquentes marques d'une amicale sympathie. J'crivis au comte de
Sainte-Aulaire[26]: Il est venu dans l'esprit  lord Brougham, pour
remplacer le droit de visite sans que la rpression de la traite en
souffre, une ide que nous avons ici et que nous tudions depuis six
semaines, un systme d'escadres combines, places alternativement sous
un commandant de l'une et de l'autre nation. Je n'y vois pas encore
bien clair; mais je crois rellement qu'il y a quelque chose  en tirer,
peut-tre une solution dfinitive de la question. Je suis charm que
cette ide germe  Londres comme  Paris, et j'encourage lord Brougham
 la cultiver. N'en parlez du reste qu' lui. Je fais prparer,  ce
sujet, un travail complet que je vous enverrai plus tard.

[Note 26: Le 24 fvrier 1844.]

Plusieurs mois s'coulrent avant que ces tudes prparatoires fussent
termines, et dans cet intervalle deux incidents survinrent qui me
fournirent l'occasion de faire faire,  la ngociation  peine entame,
quelques progrs. Le 1er juin 1844, l'empereur Nicolas arriva en
Angleterre, et y sjourna huit jours,  Londres ou  Windsor. Le 8
octobre suivant, le roi Louis-Philippe rendit  la reine Victoria la
visite qu'elle lui avait faite au chteau d'Eu, et passa six jours 
Windsor o je l'accompagnai.

Le voyage de l'empereur Nicolas ne nous surprit point. Ds le 16
fvrier, M. de Sainte-Aulaire m'avait crit: J'oubliais un fait assez
important dont vous garderez le secret, je vous prie. L'empereur de
Russie s'est annonc pour cet t en Angleterre. Au retour du grand-duc
Michel, qui faisait de grands rcits de son voyage, l'empereur a
manifest, devant M. Bloomfield, secrtaire de l'ambassade anglaise, le
dsir de juger par lui-mme de l'exactitude de ces rcits. C'est lord
Aberdeen qui me l'a dit. Il n'a pas ajout qu'une invitation formelle
et t adresse. Deux mois plus tard, le 16 avril, j'avertis  mon
tour notre ambassadeur: J'ai des raisons de croire, lui crivis-je,
que, vers la fin de mai, l'empereur Nicolas ira tomber  Londres
brusquement, comme un voyageur sans faon et inattendu. Il dit et fait
dire qu' son grand regret il ne le peut pas faire cette anne. Tout
indique pourtant qu'il ira. Il aime les surprises et les effets de ce
genre.

La surprise n'tait qu'apparente; sans avoir t provoqu de Londres, le
voyage avait t accept avec empressement par la cour d'Angleterre,
par le cabinet plus que par la reine elle-mme. Ds que l'empereur fut
arriv, j'crivis  M. de Sainte-Aulaire: Je n'ai,  ce sujet, point de
directions particulires  vous donner. Soyez rserv, avec une nuance
de froideur. Les malveillants, ou seulement les malicieux, voudraient
bien ici que nous prissions de ce voyage quelque ombrage, ou du moins
quelque humeur. Il n'en sera rien. Nous ne savons voir dans les
choses que ce qu'il y a, et nous sommes inaccessibles  la taquinerie.
L'empereur vient  Londres parce que la reine d'Angleterre est venue 
Eu. Nous ne le trouvons pas difficile en fait de revanche. Nous sommes
srs qu'il ne fera  Londres, avec le cabinet anglais, point d'autre
politique que celle que nous connaissons. Bien loin de regretter qu'il
fasse sa cour  l'Angleterre et qu'elle ait influence sur lui, nous en
sommes fort aises; cela est bon pour tout le monde en Europe. Voil pour
le fond des choses. Quant aux formes extrieures, vous savez aussi
bien que moi les convenances de notre situation; faites ce qu'elle
vous prescrit, rien de moins, rien de plus. Attendez les politesses
impriales, et recevez-les avec le respect qui leur est d, et comme
vous tant dues aussi.

Pendant tout son sjour, l'empereur Nicolas se conduisit en souverain
courtisan, venu pour dployer sa bonne grce avec sa grandeur,
soigneux de plaire  la reine Victoria,  ses ministres,  ses dames,
 l'aristocratie, au peuple,  tout le monde en Angleterre, gardant
toujours, dans ses empressements, beaucoup de dignit personnelle, mais
manquant quelquefois de tact et de mesure. Assistant un jour, avec la
reine,  une revue, et lui faisant compliment sur la belle tenue de ses
troupes, il ajouta en s'inclinant devant elle: Je prie Votre Majest de
considrer toutes les miennes comme lui appartenant, et il eut soin
de rpter  plusieurs officiers de l'tat-major de la reine ce qu'il
venait de lui dire. Aux courses d'Ascott, il affecta la plus vive
admiration et fit, pour concourir aux frais de ce divertissement
national en Angleterre, le don annuel d'une coupe d'or de cinq cents
louis, oubliant qu' ce moment mme les amateurs des courses en
voulaient un peu au prince Albert  qui ils attribuaient quelque part
dans les mesures de police prises rcemment contre les jeux qui s'y
associaient. Un bal par souscription devait avoir lieu le 10 juin en
faveur des rfugis polonais; on essaya, mais sans succs, de le faire
ajourner; le baron de Brnnow crivit  la duchesse de Somerset, la
premire des dames patronnesses, que l'empereur voyait avec intrt
cette oeuvre bienfaisante, et qu'il s'y associerait trs-volontiers
si la recette ne rpondait pas aux voeux du comit; pendant qu'on
dlibrait dans le comit, fort divis  cet gard, sur la question de
savoir si on accepterait l'argent de l'empereur et si on le remercierait
de son offre, il dit avec une humeur mal contenue  Horace Vernet: On
vient encore de me crier dans les oreilles: _Vivent les Polonais!_ Le
succs cependant ne lui manqua point  la cour, et  Londres, dans
la foule, la singularit de son voyage, la beaut de sa personne, ses
manires grandes et ouvertes avec une simplicit superbe excitrent une
curiosit sans bienveillance, mais non sans admiration. Il fut, 
tout prendre, plus couru que got du public anglais, et il laissa aux
observateurs pntrants l'ide d'un homme qui se drape majestueusement
dans un rle clatant dont le poids l'inquite, et qui redoute l'preuve
de l'action quoiqu'il veuille y paratre toujours prt.

Le lendemain de son dpart, lord Aberdeen, causant familirement avec M.
de Sainte-Aulaire, lui faisait compliment de l'accueil, particulirement
gracieux en effet, que lui avait fait l'empereur: Je n'accepte pas le
compliment, dit le comte; des politesses exclusivement personnelles,
de la part d'un souverain envers un ambassadeur, sont de vritables
inconvenances. L'empereur devait me parler du roi; il ne l'a point fait;
je ne lui tiens nul compte de ses prvenances. Lord Aberdeen dit alors
qu'avec la reine Victoria, l'empereur Nicolas s'tait galement abstenu
et n'avait pas prononc le nom du roi; une fois, le mouvement de la
conversation ayant amen ce nom, l'empereur avait laiss sa phrase
 moiti et chang brusquement de sujet. M. de Sainte-Aulaire ayant
demand  lord Aberdeen si, avec lui-mme, l'empereur s'tait tenu dans
la mme rserve, lord Aberdeen, tout en essayant d'adoucir plutt que
d'aigrir, donna  l'ambassadeur lieu de penser que les sentiments de
l'empereur Nicolas taient toujours les mmes, et qu'il les manifestait
toujours aussi librement: Il n'a, dit-il, contre votre roi, point
d'animosit personnelle; il reconnat que, depuis quatorze ans, l'Europe
doit beaucoup  son habilet et  sa sagesse, mais le principe du
gouvernement de Juillet est rvolutionnaire, et ce principe est
essentiellement contraire  ses sentiments et  sa politique. Je n'ai
du reste rien  me reprocher; a-t-il ajout; en 1830, on m'a fait
reconnatre le gouvernement de la France, et depuis, je n'ai rien fait
pour lui nuire; je n'ai pas donn  ses ennemis le moindre appui. Je
vois sans le moindre regret votre entente cordiale; faites-la durer tant
que vous pourrez. A vous dire vrai, je ne crois pas que ce soit bien
longtemps; la premire bourrasque dans les Chambres l'emportera.
Louis-Philippe essayera de rsister, et s'il ne se sent pas assez fort,
il se mettra  la tte du mouvement pour sauver sa popularit.

La sagacit de l'empereur Nicolas tait en dfaut, et il ne pressentait
bien ni les vnements, ni les hommes; l'preuve des plus mauvais comme
des meilleurs jours a montr jusqu'o pouvait aller la persvrance du
roi Louis-Philippe plutt que de sacrifier sa politique au maintien de
sa popularit.

Ce sujet exclusivement franais tant puis, m'crivait M. de
Sainte-Aulaire, j'ai demand  lord Aberdeen, ce qu'il voulait que
je vous mandasse sur le but politique du voyage de l'empereur.--Je
comprends votre curiosit, m'a-t-il rpondu; un voyage d'Angleterre au
chteau d'Eu ou du chteau d'Eu en Angleterre peut s'expliquer comme
partie de plaisir; mais arriver en huit jours de l'extrmit de l'Europe
pour y retourner huit jours aprs, cela ne semble pas aussi simple; et
pourtant, en dpit de toute vraisemblance, il est positif que l'empereur
n'a fait et n'a essay de faire ici aucune affaire. Le seul sujet sur
lequel nous ayons caus avec dtail, c'est l'empire turc; l'empereur en
dsire beaucoup la conservation et s'inquite beaucoup de sa faiblesse;
mais il ne m'a ni propos un plan ni laiss voir un projet applicable
aux diverses ventualits qu'on peut prvoir. J'ai cependant remarqu
dans la suite de notre entretien, ajoutait M. de Sainte-Aulaire, que
l'empereur Nicolas avait protest que, dans aucun cas, il ne
voulait rien pour lui. Il a tmoign une gale confiance dans le
dsintressement de l'Angleterre, avec laquelle il est sr de s'entendre
amicalement, quoi qu'il arrive; mais les embarras viendront du ct
de la France qui se ruera imptueusement  travers une question qu'il
faudrait, le cas chant, traiter avec tant de rserve et de sagesse.
Lord Aberdeen croit sincrement que ces gnralits sont toute la pense
de l'empereur. S'il avait arrt un plan, s'il tait venu en Angleterre
pour en prparer l'adoption, il aurait fait assurment quelques
ouvertures, et il n'en a fait aucune.

L'empereur Nicolas n'avait eu garde de proposer, en 1844,  lord
Aberdeen, le plan de conqute et de partage de l'empire ottoman, 
l'entire exclusion de la France, que neuf ans plus tard, il dveloppa
un peu tourdiment  sir George Hamilton Seymour, et qui a cot  la
Russie Sbastopol et l'empire de la mer Noire.

Quoi qu'il en ft de sa confiance ou de sa rserve, cette visite de
l'empereur de Russie fut, pour le cabinet anglais, un notable succs de
politique et d'amour-propre, et lord Aberdeen n'en dissimulait pas sa
satisfaction. Mais loin de le refroidir ou de l'embarrasser dans ses
bonnes dispositions pour la France et son gouvernement, cet incident ne
fit que l'y animer et le mettre  l'aise; il ne pouvait plus tre accus
d'une prfrence exclusive et nuisible aux rapports de l'Angleterre avec
ses autres allis. Peu aprs le dpart de l'empereur Nicolas, il
parla au comte de Jarnac du voyage du roi  Windsor comme d'une chose
convenue, dont la reine Victoria l'entretenait toutes les fois qu'elle
le voyait, et qui lui faisait,  lui, autant de plaisir qu' la reine.
Bientt le bruit s'en rpandit en Angleterre, et y fut partout accueilli
avec ce contentement, tantt silencieux, tantt avide de manifestations
publiques et solennelles, qui est le caractre des joies anglaises. Le
maire de Liverpool crivit, ds le 12 septembre,  lord Aberdeen pour
tmoigner le dsir que le roi Louis-Philippe honort de sa visite la
seconde ville commerante d'Angleterre, offrant de faire lui-mme, soit
 l'htel de ville de Liverpool, soit dans sa propre maison, tous les
frais de cette rception. Inform de ce voeu avant son dpart pour
Windsor, le roi chargea lord Aberdeen de remercier de sa part le maire,
en lui tmoignant son regret de ne pouvoir s'y rendre: Je sais, lui
dit-il, que je dois m'interdire de telles satisfactions; je serai et
dois tre exclusivement l'hte de la reine (_The Queen's guest_), et
je serai bien heureux de lui consacrer entirement le temps trop court
qu'il m'est permis tout juste de passer auprs d'elle.

A ce moment, j'tais, pour mon compte, assez peu en train de voyager;
je sortais  peine d'une indisposition cause par les fatigues de la
session, et qui me laissait encore assez souffrant pour que le roi
m'crivt le 27 septembre: Mon cher ministre, nul ne peut prendre 
votre sant un intrt plus vif que celui que je lui porte. Vous tes
entour d'habiles mdecins qui doivent connatre votre temprament mieux
que personne; mais moi qui en ai un bilieux, j'en suis rest sur le
systme de Tronchin qui a dirig mes premires annes, et je m'en suis
bien trouv. Or, il disait:--Peu de remdes, des dlayants et prenez
garde  l'abus des toniques.--Si j'en dis trop, pardonnez-le-moi; c'est
l'intrt que je vous porte et ma vieille exprience de soixante et onze
ans qui me le dictent; mais je sais bien que je ne suis pas mdecin et
que je devrais me taire. Ce qui russit  l'un peut nuire  l'autre.
Quoique je me sentisse faible, j'tais bien dcid  prendre ma part
dans cette visite, tmoignage clatant du succs de la politique pour
laquelle j'avais tant combattu. Dans la matine du 7 octobre 1844, je
rejoignis le roi au chteau d'Eu, et le soir mme nous nous embarqumes
au Trport, sur _le Gomer_, belle frgate  vapeur qui devait nous
rendre le lendemain matin  Portsmouth. Ce n'est pas la seule fois que
j'aie prouv la puissance des grands spectacles de la nature et des
grandes scnes de la vie pour relever soudainement la force physique
et remettre le corps en tat de suffire aux lans de l'me. Pendant la
journe, le temps avait t sombre et pluvieux; vers le soir, le soleil
reparut, la brise se leva;  six heures et demie, nous entrmes, le
roi, le duc de Monpensier, l'amiral de Mackau et moi, dans le canot de
l'amiral de la Susse qui franchit aussitt la barre du Trport et rama
vers _le Gomer_  l'ancre dans la rade avec deux autres btiments 
vapeur, _le Caman_ et _l'lan_, qui nous faisaient cortge. Il tait
dj nuit, l'air tait frais, les rameurs vigoureux et anims; le canot
marchait rapidement; tantt nous regardions en arrire, vers la rive o
la reine, madame Adlade, les princesses et leur suite taient encore
debout essayant de nous suivre des yeux sur la mer,  travers la nuit
tombante, et de nous faire encore arriver leurs adieux; tantt nous
portions nos regards en avant, vers les btiments qui nous attendaient
et d'o les cris des matelots monts dans les vergues retentissaient
jusqu' nous. Au moment o nous approchions du _Gomer_, les trois
navires sur rade s'illuminrent tout  coup; les sabords taient
clairs; des feux du Bengale brillaient sur les bastingages et leurs
flammes bleutres se refltaient dans les eaux lgrement agites. Nous
arrivmes au bas de l'chelle; le roi y mit le pied; le cri de _vive le
roi_! retentit au-dessus et autour de nous. Nous montmes: une compagnie
d'infanterie de marine tait range sur le pont, prsentant les armes;
les matelots pars redoublaient leurs acclamations. Nous tions mus et
contents. Les derniers arrangements se firent; chacun prit la place qui
lui tait assigne; les feux tombrent, les lumires disparurent, les
canots furent hisss; tout rentra dans l'obscurit et le silence; on
leva l'ancre; et quand les trois navires se mirent en route, j'tais
dj couch dans ma cabine o je m'endormis presque aussitt, avec un
sentiment de repos et de bien-tre que depuis bien des jours je n'avais
pas prouv.

Le lendemain,  sept heures, nous tions en vue de Portsmouth. Point de
brume; le ciel tait pur, la mer calme; le jour naissant nous dcouvrait
les trois villes qui entourent le port, Portsmouth, Portsea et Gosport,
et qui, de loin, semblent n'en faire qu'une. Huit petits btiments 
vapeur, envoys la veille au-devant de nous pour s'chelonner sur notre
route et nous saluer, chacun  son tour,  notre approche, s'taient
rallis derrire nous et marchaient  notre suite; d'autres btiments,
mouills dans la rade, s'taient spontanment joints  ceux-l; 
mesure que nous avancions, notre cortge grossissait; bientt la mer fut
couverte de navires de toute sorte,  voiles,  vapeur,  rames, grands
vaisseaux, yachts, canots, barques, si nombreux et si empresss que _le
Gomer_ fut oblig de ralentir sa marche et de prendre garde pour n'en
heurter aucun. Tous ces btiments taient ombrags de leurs pavois; les
drapeaux anglais et franais flottaient ensemble; tous les quipages
monts dans les vergues ou debout sur le pont, toute la population
assemble sur la rive mlaient leurs hourras aux saluts des batteries
du port, des forts et des vaisseaux de ligne. C'tait un mouvement et un
bruit immenses, en tmoignage de joie nationale et pacifique. Entrs et
mouills dans le port, nous attendmes, pour dbarquer, que le train par
lequel le prince Albert venait au-devant du roi ft arriv  Gosport;
mais notre attente n'tait pas vide; anims du mme sentiment que,
trois semaines auparavant, le maire de Liverpool avait exprim  lord
Aberdeen, le maire et la corporation municipale de Portsmouth avaient
demand et obtenu l'autorisation de fter, pour leur propre compte, la
venue du roi des Franais en Angleterre en lui prsentant une adresse;
ils vinrent en effet la lui prsenter  bord du _Gomer_, et se
retirrent charms de la rponse qu'ils reurent de lui, et contents,
d'avoir eux aussi, pris place dans cette rencontre des deux souverains
et des deux peuples. Cette manifestation municipale de l'esprit national
se renouvela quatre fois pendant le voyage du roi,  Portsmouth quand il
arriva,  Windsor pendant son sjour,  Douvres quand il repartit, et le
12 octobre, la corporation de la Cit de Londres, regrettant vivement de
n'avoir pu fter le roi dans Londres mme, envoya au chteau de Windsor
son lord-maire, ses aldermen, ses schriffs, ses officiers et ses
conseillers municipaux chargs de lui prsenter aussi, dans une adresse
solennelle, ses flicitations, ses hommages et ses voeux. Ce fut une
grave et affectueuse crmonie. J'crivis le jour mme  Paris: Je
sors de la rception de l'adresse de la Cit au roi. Sa rponse a t
parfaitement accueillie. Je l'avais crite ce matin et je l'avais fait
traduire par M. de Jarnac. De l'avis de sir Robert Peel et de lord
Aberdeen, il fallait qu'elle ft crite, lue et remise immdiatement
par le roi au lord-maire. La reine et le prince Albert ont pass une
demi-heure dans le cabinet du roi  revoir et corriger la traduction.
C'est une vritable intimit de famille. Au dire de tout le monde ici,
cette adresse, vote  l'unanimit dans le _common-concil_, est un
vnement sans exemple et trs-significatif. Sir Robert Peel dit qu'il
en est trs-frapp.

A la cour, peuple alors de torys, quelques-uns ressentaient bien
quelque surprise de voir rgner, autour d'eux et parmi eux-mmes, une
courtoisie si bienveillante pour la France et pour un roi de France issu
d'une rvolution; mais ces restes des passions et des routines de parti
s'vanouissaient ou se taisaient devant l'vidente amiti de la reine
pour le roi Louis-Philippe et sa famille, l'entente cordiale proclame
par le cabinet tory, l'adhsion que donnaient  cette politique les
anciens et illustres chefs du parti, le duc de Wellington en tte, et la
satisfaction que les whigs ne pouvaient se dispenser d'en tmoigner.
Ce fut avec l'approbation gnrale, tory et whig, aristocratique et
populaire, que la reine donna au roi Louis-Philippe l'ordre de la
Jarretire; et la veille du jour o la Cit de Londres vint prsenter au
roi son adresse, la crmonie de l'investiture chevaleresque eut lieu 
Windsor, de la main de la reine Victoria elle-mme, avec tout l'clat
de la cour. Lord Aberdeen, toujours prvoyant et quitable envers ses
adversaires, eut soin que, par une faveur spciale, le principal des
chefs whigs, lord John Russell, ft invit  dner  Windsor la veille
du dpart du roi, et il m'engagea  causer librement avec lui des
rapports des deux pays, et mme du droit de visite. C'tait toujours la
question dont il se proccupait le plus; il s'appliquait  la placer
en dehors des querelles de parti, et il esprait un peu que lord John
Russell pourrait s'y prter. Lord Palmerston, au contraire, dans la
prcdente session du parlement, avait tent de ranimer,  ce sujet, une
polmique passionne; il avait annonc une motion formelle contre toute
atteinte au droit de visite et aux traits qui le consacraient. Le peu
de faveur que rencontra son projet, parmi les whigs eux-mmes, le fit
plusieurs fois ajourner; M. Monckton Milnes dclara qu'il ferait, 
cette motion, un amendement portant que les conventions relatives au
droit de visite pour l'abolition de la traite devaient tre regardes
comme un essai temporaire, toujours soumis  l'examen des deux pays; et
le jour o lord Palmerston devait dvelopper sa proposition, la Chambre
des communes ne se trouva pas en nombre pour en dlibrer. Le droit de
visite tait visiblement branl dans la pense du parlement et du pays;
mais personne n'osait le dire tout haut et n'entrevoyait par quel autre
mode d'action contre la traite on pourrait le remplacer.

Je m'entretins de la question avec tous les membres du cabinet qui
se trouvaient  Windsor, lord Aberdeen, sir Robert Peel, le duc de
Wellington, lord Stanley (aujourd'hui comte de Derby) et sir James
Graham. Je leur tins  tous le mme langage: Il se peut, leur dis-je,
qu'en soi le droit de visite soit, comme on le pense en Angleterre, le
moyen le plus efficace de rprimer la traite; mais, pour tre efficace,
il faut qu'il soit praticable; or, dans l'tat des esprits en France,
Chambres et pays, il n'est plus praticable, car s'il est srieusement
pratiqu, il amnera infailliblement des incidents qui amneront
la rupture entre les deux pays. Faut-il sacrifier  cette question
particulire notre politique gnrale, et la paix  la rpression de la
traite par le droit de visite? L est la question. Nous croyons, nous,
qu'il y a, pour assurer la rpression de la traite, d'autres moyens
que le droit de visite, et des moyens qui, dans la situation actuelle,
seront plus efficaces. Nous vous les proposerons. Refuserez-vous de les
examiner avec nous et de les adopter si, aprs examen, ils paraissent
plus efficaces que le droit de visite qui aujourd'hui ne peut plus
l'tre?

Lord Aberdeen acceptait pleinement la question ainsi pose, et la
posait ainsi lui-mme  ses collgues, avec rserve toutefois et en
subordonnant l'issue de la ngociation  la valeur pratique des nouveaux
moyens que nous proposerions. C'tait sa nature de paratre toujours
moins dcid qu'il ne l'tait au fond, et d'attendre patiemment que la
rflexion et le temps amenassent  son avis les esprits rcalcitrants ou
incertains. Sir Robert Peel ne s'expliqua point avec moi sur la question
mme; il tait videmment perplexe et trs-proccup de l'opposition
que rencontrerait dans le parlement l'abandon du droit de visite et
de l'impression qu'en recevrait le public; mais il me tmoigna la
plus grande confiance, me rpta deux fois que, sur toutes choses,
il s'entendait parfaitement avec lord Aberdeen, et  la fin de notre
entretien, il me tendit la main avec plus d'abandon que je ne m'y
attendais, en me demandant toute mon amiti. Le duc de Wellington
vint me voir dans mon appartement et passa avec moi prs d'une heure,
m'coutant avec une attention que sa surdit rendait fort ncessaire,
s'tonnant que le droit de visite, appliqu pendant dix ans avec si peu
de bruit, excitt tout  coup tant de clameurs, assez enclin  croire
ces clameurs moins graves que je ne le disais, mais convenant que la
bonne intelligence des deux gouvernements valait mieux que le droit
de visite, et prt  accepter ce que dcideraient ses collgues. Lord
Stanley, aprs une assez longue conversation dans un coin du salon de
la reine, me dit d'un ton franc et ferme: Je vous promets que je me
souviendrai de tout ce que vous m'avez dit; et sir James Graham me
parut, de tous, le plus avanc dans l'intimit de lord Aberdeen, et
le plus dcid  marcher, avec lui, du mme pas vers le mme but. Je
quittai Windsor convaincu que le moment tait venu d'engager et de
poursuivre vivement la ngociation.

J'envoyai le 27 novembre  M. de Sainte-Aulaire, en le chargeant de
le communiquer confidentiellement  lord Aberdeen, un mmoire o
j'indiquais les nouveaux moyens qui me semblaient propres  remplacer,
pour la rpression de la traite, le droit de visite, et dans lequel je
demandais que des commissaires dsigns par les deux gouvernements se
runissent sans retard  Londres, soit pour examiner les moyens que
j'indiquais, soit pour en chercher eux-mmes d'autres si ceux-l ne
leur paraissaient pas convenables. J'annonai moi-mme  lord Aberdeen
l'envoi de ce mmoire en lui disant: Nous sommes, vous et nous, dans
une situation fausse. Proccups surtout du droit de visite, nous
perdons de vue la rpression relle de la traite; nous sacrifions le but
au moyen. Les conventions de 1831 et 1833, gage et symbole de l'union de
la France et de l'Angleterre pour rprimer la traite, ont perdu presque
toute leur efficacit pratique, et ne sont plus gure qu'une vaine
apparence, un mensonge officiel. Est-ce l une politique srieuse et
digne de nous? N'est-il pas cent fois plus convenable et plus utile
d'adopter, pour la rpression de la traite, d'autres moyens que
nous puissions, vous et nous, pratiquer avec le mme zle et la mme
confiance, de telle sorte que l'union de la France et de l'Angleterre,
dans ce grand but, redevienne quelque chose de vrai et d'efficace?

L'appel de commissaires spciaux chargs d'tudier librement la
question et de chercher de nouveaux moyens d'action commune aux deux
gouvernements convint  lord Aberdeen: Il a saisi cette ide avec
empressement, m'crivit M. de Sainte-Aulaire; sa responsabilit en sera
dcharge, et il pourrait nommer tel commissaire, lord Brougham, par
exemple, qui serait, pour nous, une garantie du succs. Mais, sur le
fond mme de l'affaire, lord Aberdeen se montra beaucoup plus hsitant:
J'avais compris  Windsor, dit-il  M. de Sainte-Aulaire, que M. Guizot
proposait, non pas d'abandonner entirement le systme des traits de
1831 et 1833, mais d'essayer d'un systme nouveau pour revenir ensuite
 l'ancien, en cas de non-succs, les traits ne cessant pas ainsi
d'exister virtuellement.--J'ai rpondu, m'crivit M. de Sainte-Aulaire,
que, pour ma part, je ne vous avais jamais entendu rien dire de pareil,
et qu'il me paratrait impossible de satisfaire nos Chambres  ce prix.
Je ne serais pas tonn que lord Aberdeen ne trouvt beaucoup plus
difficile de changer les traits de 1831 et 1833 que de les laisser
tomber en dsutude par le refus de dlivrer aux croiseurs des mandats
de visite; ce refus, fait par nous, serait, au pis aller, renvoy aux
avocats de la couronne qui, dans leur systme d'interprtation judaque,
ne manqueraient pas de dclarer que nous restons dans la lettre des
traits en ne demandant et ne donnant qu'un seul mandat pour un
seul croiseur. Je ne vous propose certes pas cet expdient que je ne
trouverais ni digne ni utile; mais comment dois-je l'accueillir si lord
Aberdeen lui-mme me le suggre?

Lord Aberdeen tait fort loign de le suggrer, car M. de
Sainte-Aulaire en ayant laiss entrevoir l'ide: Ce serait une insulte,
lui dit-il, et toute ngociation deviendrait impossible. Du reste, avant
d'ajouter un mot, il faut que je communique, au moins officieusement, le
Mmoire de M. Guizot  mes collgues, et surtout que je m'entende
avec sir Robert Peel. Le mieux serait peut-tre, quand viendra votre
communication officielle, qu'elle dveloppt seulement vos objections
contre les traits de 1831 et 1833, en raison de leurs inconvnients et
de leur peu d'effet pour la suppression de la traite. Puis, sans entrer
dans le dtail des moyens  substituer au droit de visite rciproque,
vous pourriez les indiquer vaguement et proposer la formation d'une
commission mixte pour les examiner. Il serait, je crois, beaucoup plus
facile d'obtenir l'adhsion du cabinet par cette voie qu'en l'appelant 
discuter une proposition complexe.

Je suivis le conseil de lord Aberdeen; j'adressai le 26 dcembre  M. de
Sainte-Aulaire, avec ordre de la lui communiquer, une dpche officielle
de laquelle j'cartai toute indication prcise des nouveaux moyens de
rprimer la traite qui pourraient tre substitus au droit de visite.
Je me bornai, sur ce point,  des expressions gnrales marquant le but
vers lequel les commissaires devaient tendre, c'est--dire la recherche
de moyens de rpression aussi efficaces que le droit de visite, car
cette efficacit tait, pour la France comme pour l'Angleterre, la
condition essentielle de tout nouveau systme. J'indiquai dans quel
esprit les commissaires devaient tre choisis et quelles dispositions,
quelles qualits nous devions chercher en eux; nous aussi, nous
voulions, comme lord Aberdeen me l'avait tmoign  Windsor, des hommes
considrables, de situation tout  fait indpendante, et connus par
leur zle pour l'abolition de la traite et de l'esclavage[27]. Ma dpche
convint parfaitement  lord Aberdeen qui s'empressa de l'envoyer  sir
Robert Peel et, le 30 dcembre, M. de Sainte-Aulaire m'crivit: Le
_premier_ ne conteste pas en principe la commission mixte; il
raisonne mme dans l'hypothse de son admission, ce qui est l'admettre
implicitement; mais il rclame deux choses: 1 La nomination des
commissaires; 2 des instructions concertes. Il insiste pour que
vous n'annonciez la chose aux Chambres que quand elle sera faite; des
paroles, mme vagues, prononces par vous, pourraient prparer de graves
embarras. En rsum, il engage fort son collgue  se tenir encore dans
une grande rserve. En coutant la lecture de cette lettre, je n'tais
pas trop  mon aise; je craignais des scrupules et des dlais; j'ai donc
t fort agrablement surpris par le commentaire qui a suivi le texte;
lord Aberdeen, qui connat mieux que nous la valeur des rdactions
de sir Robert Peel, ne voit, dans sa lettre, rien qui l'empche,
lui, d'aller en avant; il se propose donc d'envoyer votre dpche en
communication  tous les membres aujourd'hui disperss du cabinet, et
il ne voit plus gure d'incertitude que sur la date plus ou moins
rapproche  laquelle vous recevrez sa rponse.

[Note 27: _Pices historiques_, n VII.]

En attendant cette rponse, nous avions, de part et d'autre,  choisir
les commissaires. Lord Aberdeen me fit prvenir qu'il nommerait le
docteur Lushington, membre du conseil priv et juge de la haute cour
d'amiraut, grave et savant homme, honor pour son caractre comme
pour sa science, et l'un des plus ardents ennemis de la traite et de
l'esclavage. Je chargeai,  mon tour, M. de Sainte-Aulaire de dire 
lord Aberdeen que je demanderais au duc de Broglie d'accepter cette
dlicate mission: Si M. de Broglie accepte, rpondit lord Aberdeen,
M. Guizot devra encore s'exprimer avec beaucoup de rserve devant
les Chambres; mais il pourra ds aujourd'hui regarder le succs de sa
proposition comme assur. Sir Robert Peel, en effet, inform de ce
choix, crivit  lord Aberdeen qu'il mettait de ct toute objection:
Si cependant, disait-il, M. Guizot quittait le ministre, et si
alors le duc de Broglie se retirait de la commission, le choix de son
remplaant pourrait tre mauvais, et nous aurions peut-tre lieu de
regretter notre concession. En me transmettant ces dtails, M. de
Sainte-Aulaire ajoutait: A Windsor, le prince Albert m'a galement
parl du bon effet que ferait ici la nomination du duc de Broglie
comme commissaire. C'tait la premire fois que le prince me parlait
politique; je l'ai trouv plein de sens, bien inform et fort ami de
lord Aberdeen. Quant  nous, il est impossible d'tre mieux que ne l'ont
t la reine et le prince; les souvenirs du sjour du roi  Windsor y
sont vivants comme le lendemain de son dpart.

Presque au mme moment o M. de Sainte-Aulaire me donnait ces
assurances, je lui crivais: Le duc de Broglie consent volontiers 
tre notre commissaire. A deux conditions seulement: la premire, c'est
que cela vous conviendra  vous; la seconde, c'est qu'il sera bien
entendu qu'il ne se charge de cette mission que pour et avec le cabinet
actuel, et que, si le cabinet se retirait, il se retirerait aussi;
j'accepte sans regret cette nouvelle marque de son amiti, car j'ai la
confiance qu'il n'aura pas lieu de la mettre en pratique. Les bureaux de
la Chambre des dputs viennent de nommer la commission de l'adresse, et
nous y avons huit voix contre deux, et huit voix des plus dcides. La
discussion sera vive, mais le succs me parat assur. L'opposition a
fait peur et a pris peur. Le dpouillement des votes dans les bureaux
nous donne cinquante-cinq voix de majorit.

La discussion de l'adresse fut vive en effet, moins sur le droit
de visite que sur des questions plus nouvelles et qui offraient 
l'opposition de meilleures chances, entre autres sur la guerre avec
le Maroc et sur les affaires de Tati. Il tait difficile de presser
fortement le cabinet sur le droit de visite au moment o il venait de
faire accepter par le cabinet anglais une ngociation srieuse pour
satisfaire au voeu de la Chambre en en rclamant l'abolition. clair
par les renseignements qui lui venaient de Londres, M. Thiers engageait
lui-mme ses amis  ne pas trop dclarer impossible un succs que le
cabinet obtiendrait peut-tre, et qu'on grossirait en le niant d'avance.
Quand je fus appel, dans l'une et l'autre Chambre,  m'expliquer sur
ce point, je me bornai  dire: La question est trs-difficile par
elle-mme, et certes on n'a pas fait, depuis trois ou quatre ans, ce
qu'il fallait pour la rendre plus facile  rsoudre. Je ne dis pas que
maintenant elle soit pleinement rsolue; ne croyez pas que j'tende
mes paroles au del de la ralit des faits; j'aimerais mieux rester
en de. Si j'en disais plus aujourd'hui qu'il n'y en a rellement,
je nuirais  la solution de la question au lieu de la servir. Voici ce
qu'il y a de fait. Le gouvernement anglais est en prsence d'un esprit
national avec lequel il faut qu'il traite, comme nous traitons avec
celui de la France. Vous savez avec quelle passion, quelle honorable
passion l'abolition de la traite est poursuivie en Angleterre. Or, c'est
l l'opinion gnrale que le droit de visite est, dans ce dessein,
le moyen le plus efficace, peut tre le seul efficace. Pour que le
gouvernement anglais puisse changer ce qui existe, il faut qu'il
reconnaisse lui-mme et qu'il fasse reconnatre au parlement, et par le
parlement au pays, qu'il y a, pour rprimer la traite, des moyens autres
que le droit de visite, des moyens aussi efficaces, plus efficaces,
car dans l'tat actuel des faits et des esprits, le droit de visite
a beaucoup perdu de son efficacit. Le premier, le plus grand pas
peut-tre  faire, c'tait donc de dcider le gouvernement anglais
 chercher, de concert avec nous, ces nouveaux moyens de rprimer
la traite. C'est l le pas qui a dj t fait. Non pour ajourner
la difficult et nous leurrer d'une fausse apparence, mais pour
entreprendre srieusement l'examen et la solution de la question. Et le
nom des personnes qui concourront  cet acte sera la meilleure preuve
du srieux que les deux gouvernements y apportent. On dit que nous
poursuivons un but impossible. J'espre fermement qu'on se trompe, et
que deux grands gouvernements, pleins d'un bon vouloir rciproque
et fermement dcids  persvrer dans la grande oeuvre qu'ils ont
entreprise en commun, russiront, en tous cas,  l'accomplir.

Devant la question ainsi pose, tous les amendements prsents contre
le cabinet dans la Chambre des dputs furent rejets, et la Chambre des
pairs, rompant le silence qu'elle avait gard jusque-l, insra dans son
adresse ce paragraphe: Votre Majest nous assure que les rapports de la
France et de l'Angleterre n'ont pas t altrs par des discussions qui
pouvaient les compromettre. Nous nous en flicitons avec vous, Sire,
bien convaincus que le gouvernement de Votre Majest persvre dans
ses efforts pour aplanir, d'une manire conforme  la dignit et aux
intrts de la France, les difficults qui pourraient menacer la paix
de l'avenir. Le bon accord des deux tats importe au repos du monde;
les intrts de la civilisation et de l'humanit y sont engags; le
haut degr de prosprit dont jouissent deux grands peuples, qui ont
des droits gaux  l'estime l'un de l'autre, en dpend. Puisse un mutuel
esprit d'quit prsider toujours  leurs relations et hter le succs
des ngociations qui, en garantissant la rpression d'un odieux trafic,
doivent tendre  replacer notre commerce sous la surveillance exclusive
du pavillon national! Loin de nous causer, par ce langage, aucun
embarras, c'tait un appui que la Chambre des pairs nous apportait.

Arriv  Londres le 15 mars, le duc de Broglie fut accueilli  la
cour, par le cabinet et dans le monde, avec une faveur marque. Ds
le surlendemain, la reine l'invita  dner; lord Aberdeen et M. de
Sainte-Aulaire taient seuls invits avec lui: Malgr la semaine
sainte, lui dit la reine, je n'ai pas voulu diffrer de vous recevoir.
Elle lui parla beaucoup du roi, de la famille royale, et toucha en
passant  l'affaire pour laquelle il venait, disant seulement: Ce sera
bien difficile. Il avait pass la veille une heure avec lord Aberdeen:
Il est venu, m'crivit-il, au-devant de nos propositions; tous les
points gnraux de l'affaire ont t successivement abords par lui: la
constitution d'une nouvelle escadrille mieux approprie au service de la
rpression de la traite et  la poursuite des ngriers, la destruction
des marchs d'esclaves, la difficult et les dangers de l'entreprise, la
possibilit d'associer,  l'avenir, les Amricains au nouveau systme.
Or, en voyant qu'il tait si bien instruit, je n'ai pas refus la
conversation; mais je me suis tenu dans des termes gnraux, et j'ai
profess la plus grande incertitude sur le rsultat de toutes les
spculations tant qu'elles n'ont pas pour base l'accord et l'aveu des
hommes du mtier; je me suis donc born  demander qu'avant toutes
choses nous entendissions les commandants des stations anglaise et
franaise sur la cte d'Afrique, ce qui a t accept avec empressement;
j'ai simplement ajout que j'tais autoris  dire que mon gouvernement
ne reculerait devant aucunes dpenses qui seraient juges ncessaires
pour atteindre le but que nous poursuivions. Lord Aberdeen est revenu 
la charge sur divers points qu'il avait entams, et pour peu que je m'y
fusse prt, nous serions entrs tout de suite dans le fond mme de la
discussion: si j'avais eu affaire  lui seul, peut-tre aurais-je cd
 l'envie qu'il tmoignait de tout dire et de tout savoir; mais comme
c'est le docteur Lushington qu'il faut convaincre avant tout, je me suis
retranch derrire la dfiance de nos propres ides, tout en lui donnant
 entendre que nous aurions peut-tre rponse aux difficults qu'il
entrevoyait. Bref, nous nous sommes spars en trs-bonne intelligence.
Parmi les autres membres du cabinet anglais, sir James Graham et lord
Haddington se montrrent particulirement bien disposs: Je vous
souhaite, dit le dernier au duc de Broglie, tout le succs possible dans
votre entreprise, et je mets tout mon dpartement (l'Amiraut)  votre
disposition. Sir Robert Peel tait absent; mais,  son retour,
il s'expliqua plus nettement qu'on ne s'y attendait, et approuva
formellement la substitution d'un plus grand nombre de croiseurs des
deux nations au droit de visite rciproque. Les chefs whigs, presque
tous amis du duc de Broglie, l'accueillirent avec leurs anciens
sentiments, mais avec beaucoup de rserve et en gardant le silence
sur l'objet de sa mission: Ils sont, m'crivit-il, fort diviss  cet
gard; la partie raisonnable se tient pour battue, ou mme dsire que
nous russissions; c'est ce que me disait avant-hier lord Clarendon.
Lord Palmerston est seul  mettre une trs-grande importance aux
conventions de 1831 et de 1833; mais, quand il parle, il impose
son opinion  beaucoup de personnes bien disposes d'ailleurs. Une
circonstance survint, propre  agir sur le parti whig: la _Socit
contre l'esclavage_, compose des _saints_ les plus chauds et les plus
prouvs, fit remettre au duc de Broglie un mmoire que dj, l'anne
prcdente, elle avait prsent  sir Robert Peel: Ce mmoire,
m'crivit-il, tablit, moyennant une longue srie de citations et
d'arguments, que le droit de visite est parfaitement inutile, qu'il
n'y a qu'une chose  faire pour abolir la traite, c'est d'abolir
l'esclavage, et il conclut qu'on doit rpondre  la France:--Abolissez
l'esclavage, et il ne sera plus question du droit de visite: s'il vous
faut, pour cela, cinq, dix, quinze ans, prenez-les; le droit de visite
durera autant que l'esclavage et finira avec lui.--La conclusion est
absurde, mais l'argumentation contre le droit de visite a sa valeur,
et j'en tirerai parti dans la discussion. Lord Brougham s'est charg de
parler au comit de la Socit contre les conclusions du mmoire, et de
m'envoyer les membres, un  un, pour que, de mon ct, je les raisonne
de mon mieux. Lord Brougham nous secondait avec un zle infatigable; et
les apparences taient si bonnes que le duc de Broglie ne croyait pas
se trop avancer en disant  lord Aberdeen: J'espre, mylord, qu'il vous
arrivera dans cette occasion, comme dans bien d'autres, de dire  vos
adversaires, comme le Lacdmonien  l'Athnien: _ce que tu dis, je le
fais_. C'est vous qui dtruirez dfinitivement la traite des noirs. Et
lord Aberdeen ne refusait pas le compliment.

Mais, soit pour esprer, soit pour craindre, il ne faut pas trop croire,
dans les affaires, aux bonnes apparences et aux dbuts faciles: tout en
tmoignant sa disposition favorable, lord Aberdeen, ds qu'on serrait de
prs les questions, se retranchait derrire le docteur Lushington: Je
ne lui donne, dit-il au duc de Broglie, aucune instruction; je m'en
remets  lui du soin de chercher les expdients, et j'accepterai tout
de lui avec confiance. La premire fois que le duc de Broglie vit lord
Aberdeen et le docteur Lushington ensemble, il trouva le ministre plus
rserv en prsence du commissaire qu'il ne l'avait t dans le tte 
tte. C'tait donc le docteur Lushington surtout qu'il fallait persuader
et dcider. On s'accordait  dire que c'tait un parfait homme de bien,
de science et d'honneur, dvou aux bonnes causes, sensible aux bonnes
raisons, mais un peu entt, pointilleux, proccup de son propre
sens et de son propre succs. Le duc de Broglie, dont la fiert est
absolument exempte d'amour-propre et de toute envie de paratre,
vita d'entamer sur-le-champ la controverse, se montra plus press
de connatre les ides du docteur que de lui exposer les siennes, et
s'appliqua d'abord  entrer, avec lui, dans une confiante intimit.
Il le pouvait sans affectation et sans perte de temps. La ngociation
commena par une enqute sur les circonstances de la traite le long des
ctes d'Afrique et sur les moyens de la rprimer autrement que par
le droit de visite. Six officiers de marine, trois franais et trois
anglais, furent successivement entendus. Le docteur Lushington avait
d'avance tmoign, pour l'un des Anglais, le capitaine Trotter, une
grande confiance, et le duc de Broglie avait dans l'un des Franais, le
capitaine Bouet-Willaumez (aujourd'hui vice-amiral et prfet maritime
 Toulon) un marin aussi spirituel qu'expriment, plein d'ardeur,
d'invention et de savoir-faire, et habile  vivre en bons rapports avec
les officiers anglais, mme quand il s'empressait un peu trop  les
devancer, au risque de les effacer. Sa dposition se trouva compltement
d'accord avec celle du capitaine anglais Denman, officier distingu qui
avait, comme lui, command longtemps sur la cte occidentale d'Afrique.
Aprs une semaine entirement consacre  l'enqute, le duc de Broglie
et le docteur Lushington entrrent en confrence sur leurs vues et leurs
plans mutuels.

Celui que le duc de Broglie communiqua au docteur Lushington, comme
conforme aux instructions de son gouvernement et  sa conviction
personnelle aprs l'tude scrupuleuse des faits, tait simple et court;
il consistait  dclarer d'abord l'impossibilit de maintenir sous
quelque forme et dans quelques limites que ce puisse tre, le droit
de visite rciproque tabli par les conventions de 1831 et 1833, et
 mettre  la place: 1 sur la cte occidentale d'Afrique, principal
thtre de la traite, deux escadres, franaise et anglaise, composes
l'une et l'autre d'un nombre considrable et dtermin de btiments
croiseurs,  vapeur et  voiles, chargs de poursuivre, chacun sous son
pavillon, les btiments suspects de traite; 2 Des traits conclus
avec les chefs indignes des points de la cte sur lesquels se tenaient
communment les marchs d'esclaves, pour obtenir d'eux l'engagement
d'interdire la traite sur leur territoire, et l'autorisation
d'intervenir  terre et par la force, s'il y avait lieu, pour faire
respecter cette interdiction et dtruire les _barracons_ ou lieux et
instruments de march[28].

[Note 28: _Pices historiques_, n VIII.]

Le plan du docteur Lushington tait plus long et plus compliqu; il
faisait deux choses inacceptables pour nous: 1 Au lieu d'abolir les
conventions de 1831 et 1833, il se bornait  les suspendre pendant cinq
ans, en les remplaant par le nouveau systme propos pour la rpression
de la traite, et en dclarant qu'au bout de cinq ans elles rentreraient
en vigueur _ipso facto_,  moins qu'elles ne fussent expressment
abroges, du consentement des deux gouvernements; 2 Il tablissait,
en principe et au nom du droit des gens, la doctrine soutenue par le
gouvernement anglais, dans ses relations avec les tats-Unis d'Amrique,
sur le droit de vrifier la nationalit des btiments souponns
d'arborer, pour dissimuler des actes essentiellement illgitimes, un
pavillon qui n'tait pas le leur; ce qui maintenait, indirectement et
sous une dnomination gnrale, le droit de visite spcialement institu
contre la traite[29].

[Note 29: _Pices historiques_, n IX.]

Sur le premier point, la question tait simple, et ds l'ouverture de la
ngociation, notre but avait t positivement dtermin. Sur le second
point, une grave difficult s'levait; il tait impossible de poser
en principe que, pour chapper  toute surveillance, il suffisait  un
btiment engag dans un acte essentiellement illgitime, piraterie ou
traite, d'arborer un pavillon autre que le sien, et on ne pouvait pas
non plus reconnatre formellement aux btiments de guerre le droit
d'arrter et de visiter, en temps de paix, les btiments de commerce,
sous prtexte de vrifier leur nationalit. Ds que le duc de Broglie
m'informa avec prcision de la difficult, je lui rpondis: Je crains
bien qu'il ne soit impossible de faire comprendre ici, au gros du
public, la diffrence entre la visite pour la rpression de la traite
et la visite pour la vrification de la nationalit. Et quand nous
la ferions comprendre, il suffit que les Amricains repoussent, en
principe, la seconde visite comme la premire, pour la dcrier galement
parmi nous. Ou je me trompe fort, ou si notre ngociation avait pour
unique rsultat de mettre cette visite-ci  la place de l'autre, elle
ne produirait aucun bon effet et aggraverait plutt la situation.
Une longue et subtile controverse s'engagea  ce sujet entre le duc de
Broglie, le docteur Lushington et lord Aberdeen. J'ai tort de dire une
controverse, car il y avait, des deux parts, tant de bonne foi et de bon
sens qu'ils avaient l'air de chercher ensemble la vrit et la justice
bien plutt que de soutenir chacun son opinion et son intrt. La longue
pratique des affaires et l'exprience des gosmes artificieux qui s'y
dploient laissent, dans l'me des honntes gens, une disposition fort
naturelle  la mfiance et aux prcautions souponneuses; mais quand
il leur arrive de se rencontrer et de se reconnatre mutuellement, ils
sortent avec une profonde satisfaction de cette triste routine, et se
complaisent  surmonter, par la franchise et la rectitude d'esprit,
les difficults qui s'lvent sur leurs pas. Ce fut ce qui arriva, dans
cette occasion, aux trois ngociateurs: aprs un mois de conversations
et de recherches galement sincres de part et d'autre, ils
s'accordrent dans des articles qui, en mnageant toutes les situations,
rsolvaient quitablement, et au fond selon notre voeu, les deux
questions embarrassantes. Quant aux conventions de 1831 et 1833, il fut
stipul qu'elles seraient suspendues pendant dix ans, terme assign 
la dure du nouveau trait, et qu'au bout de ce temps elles seraient
considres comme dfinitivement abroges si elles n'avaient pas t,
d'un commun accord, remises en vigueur. Quant au droit de vrification
de la nationalit des btiments, aucune maxime gnrale et absolue ne
fut tablie; mais il fut convenu que des instructions fondes sur les
principes du droit des gens et sur la pratique constante des nations
maritimes seraient adresses aux commandants des escadres et
stations franaise et anglaise sur la cte d'Afrique, et que les deux
gouvernements se communiqueraient leurs instructions respectives dont le
texte serait annex  la nouvelle convention. Ainsi rdig, le trait
fut sign le 29 mai 1845 et le droit de visite aboli.

Vers la fin de la ngociation, j'avais t atteint de violentes douleurs
hpatiques et nphrtiques qui me condamnrent, pendant un mois,  un
repos presque absolu. Quand je repris les affaires, nous prsentmes
 la Chambre des dputs un projet de loi demandant un crdit
extraordinaire de 9,760,000 francs pour faire face aux dpenses que
devait occasionner, dans les services de la marine, l'excution du
nouveau trait. La discussion s'ouvrit le 27 juin sur ce projet, et
personne ne demandant la parole, on put croire qu'il allait tre adopt
sans aucune objection. Cependant, MM. Denis, Mauguin et Dupin rompirent
le silence gnral, et firent, sur le droit de vrification de
la nationalit des btiments, quelques observations auxquelles je
m'empressai de rpondre. La Chambre n'en voulut pas entendre davantage,
et le projet de loi fut adopt par 243 voix contre une. La plupart
des membres de l'opposition, ne voulant ni approuver ni combattre,
s'abstinrent de voter. Le dbat ne fut pas plus long  la Chambre des
pairs; le duc de Broglie le termina par quelques explications, et 103
suffrages contre 8 adoptrent le projet de loi qui fut promulgu le
19 juillet 1845. L'anne suivante, dans la session de 1846, les deux
Chambres exprimrent, de la faon la plus nette, leur approbation du
nouveau trait et de la ngociation qui l'avait amen. L'adresse de la
Chambre des pairs portait: Une convention rcemment conclue entre
la France et l'Angleterre, dans le but de mettre un terme  un trafic
odieux, replace notre commerce sous la protection et la surveillance
exclusive de notre pavillon. Nous applaudissons hautement au succs
d'une ngociation habilement conduite et promptement termine.
L'excution du trait, confie au loyal concours des marins des deux
tats, nous assure que les droits et la dignit des deux nations seront
galement respects, et qu'une rpression efficace atteindra dsormais
toute violation des droits sacrs de l'humanit. La Chambre des dputs
ne fut pas moins explicite: Les tmoignages ritrs de l'amiti qui
vous unit  la reine de la Grande-Bretagne, dit-elle au roi dans
son adresse, et la confiance mutuelle des deux gouvernements ont
heureusement assur les relations amicales des deux tats. Votre Majest
nous annonce que la convention rcemment conclue pour mettre un terme 
un trafic infme reoit en ce moment son excution. Ainsi se ralise le
voeu constamment exprim par la Chambre: les droits de l'humanit
seront efficacement protgs, et notre commerce sera replac sous la
surveillance exclusive de notre pavillon. Dans l'une et l'autre Chambre
pourtant, l'opposition revint du silence qu'elle avait gard l'anne
prcdente; le trait du 29 mai 1845 fut critiqu; dans la Chambre
des dputs, MM. Dupin et Billault proposrent des amendements pour
retrancher de l'adresse l'approbation qu'elle lui donnait; mais, aprs
le dbat, M. Dupin retira son amendement; celui de M. Billault fut
rejet, et la Chambre maintint pleinement son tmoignage de satisfaction
et son adhsion au cabinet.

Je ne sais point d'affaire dans laquelle la salutaire efficacit du
gouvernement libre, sensment et honntement pratiqu, se soit plus
dmontre que dans celle-ci. La question du droit de visite n'tait
point naturellement souleve par les faits; dans son application  la
rpression de la traite, ce droit n'avait point donn lieu  des abus
assez nombreux et assez graves pour porter atteinte  la sret du
commerce lgitime et  la libert des mers; les conventions de 1831 et
1833, en vertu desquelles il s'exerait, avaient t aussi loyalement
excutes que conues; leur effet n'avait point dpass leur objet;
elles n'avaient rellement agi que contre la traite, et si elles eussent
t acceptes et mises en pratique par toutes les puissances maritimes,
elles taient probablement le plus sr moyen de rprimer cet odieux
trafic. Mais aprs le trait du 15 juillet 1840 et l'chec de la France
dans la question d'gypte, ces conventions et celle du 20 dcembre 1841,
qui n'en tait que le complment, devinrent tout  coup, en France,
un sujet d'alarme et de colre nationale. L'opposition s'empara de ce
sentiment pour l'exploiter; mais il tait gnral et sincre, et les
conservateurs ne furent pas moins ardents que leurs adversaires  le
tmoigner. Aussitt clatrent deux graves prils: au dehors, les bonnes
relations, et mme la paix, entre la France et l'Angleterre, au dedans
la politique gnrale du gouvernement franais, furent compromises; en
Angleterre aussi, le sentiment national tait bless et pouvait rendre
toute transaction impossible; en France, l'accord de la majorit et de
l'opposition sur cette question pouvait entraner la chute du cabinet.
Il n'en fut rien: dans l'un et l'autre pays, les faits finirent par
tre considrs sous leur vrai jour et rduits  leur juste valeur;
en Angleterre, on comprit que les conventions de 1831, 1833 et 1841
ne valaient pas la rupture des bons rapports avec la France, et qu'on
pouvait rprimer la traite par d'autres moyens que le droit de visite;
en France, le parti conservateur ne se laissa point entraner hors de
sa politique gnrale parce qu'il se trouvait, sur un point spcial,
d'accord avec l'opposition. Dans les deux pays, la discussion libre
et le temps vinrent en aide  la diplomatie sense, et le sentiment
national fut satisfait sans que l'intrt public ft sacrifi.




                           CHAPITRE XXXVII

AFFAIRES DIVERSES A L'EXTRIEUR.

(1840-1842.)


tat de la Syrie aprs l'expulsion de Mhmet-Ali.--Guerre entre les
Druses et les Maronites.--Impuissance et connivence des autorits
turques.--Mes dmarches en faveur des Maronites chrtiens.--Dispositions
du prince de Metternich;--de lord Aberdeen.--Le baron de Bourqueney et
sir Stratford Canning  Constantinople.--Rsistance obstine de la Porte
 nos demandes pour les chrtiens.--Sarim-Effendi.--Plan du prince de
Metternich pour le gouvernement du Liban.--Nous l'adoptons, faute de
mieux.--La Porte finit par cder.--Mon opinion sur les Turcs et leur
avenir.--tat de la Grce en 1841.--Mission de M. Piscatory en Grce;
son but.--Ce que j'en fais dire  lord Aberdeen.--Il donne  sir Edmond
Lyons des instructions analogues.--Notre inquitude et notre attitude
envers le bey de Tunis.--Mfiances du cabinet anglais  ce sujet.--Mes
instructions au prince de Joinville.--Mission de M. Plichon.--Affaires
de l'Algrie.--Situation des consuls trangers en Algrie.--Vues
sur l'avenir de la France en Afrique.--Comptoirs tablis sur la
cte occidentale d'Afrique.--La cte orientale d'Afrique et
Madagascar.--Prise de possession des les Mayotte et Nossi-b.--Trait
avec l'Iman de Mascate.--Question de l'union douanire entre la France
et la Belgique.--Ngociations  ce sujet.--Mon opinion sur cette
question.--Traits de commerce du 16 juillet 1843 et du 13 dcembre 1845
avec la Belgique.--Affaires d'Espagne.--Rivalit et mfiance obstine
de l'Angleterre envers la France en Espagne.--La reine Christine
 Paris.--Rgence d'Espartero.--Insurrection et dfaite des
_christinos_.--Notre politique gnrale en Espagne.--M. de Salvandy est
nomm ambassadeur en Espagne.--Accueil qu'il reoit en route.--Question
de la prsentation de ses lettres de crance.--Espartero ne veut pas
qu'il les remette  la reine Isabelle.--Attitude de M. Aston, ministre
d'Angleterre  Madrid.--M. de Salvandy revient en France.--Instructions
de lord Aberdeen  M. Aston.--Incident entre la France et la
Russie.--Le comte de Pahlen quitte Paris en cong.--Par quel motif.--Mes
instructions  M. Casimir Prier, charg d'affaires de France
en Russie.--Colre de l'empereur Nicolas.--Vaines tentatives de
rapprochement.--Persvrance du roi Louis-Philippe.--Les ambassadeurs de
France et de Russie ne retournent pas  leurs postes et sont remplacs
par des chargs d'affaires.


Les gouvernements absolus, qu'ils soient absolus au nom d'une rvolution
ou d'une dictature, sont enclins et presque condamns  pratiquer une
politique extrieure pleine de rsolutions et d'entreprises arbitraires,
inattendues, suscites par leur propre volont, non par le cours
naturel des faits et la ncessit. Ils ont besoin d'occuper au dehors
l'imagination des peuples pour les distraire de ce qui leur manque au
dedans, et ils leur donnent les chances des aventures et des guerres
en change des droits qu'ils refusent  la libert. Les gouvernements
libres n'ont point recours  de tels moyens; leur mission, c'est de bien
faire les affaires naturelles des peuples, et l'activit spontane de
la vie nationale les dispense de chercher, pour les esprits oisifs, des
satisfactions factices et malsaines.

Aprs la crise de 1840 et quand le cabinet du 29 octobre se fut tabli,
les affaires ne nous manquaient pas, et nous n'avions garde de susciter
nous mmes des questions nouvelles. Les affaires et les questions
naturelles s'levaient de toutes parts devant nous. Les accepter sans
hsitation  mesure qu'elles se prsentaient, les conduire et les
rsoudre selon l'intrt particulier de la France dans chaque occasion,
en mme temps que d'accord avec notre politique gnrale, et obtenir,
par la discussion continue, l'adhsion des Chambres et du pays  nos
rsolutions et  nos actes, c'tait l toute notre ambition, la seule
lgitime et,  mon sens, la plus grande que puissent concevoir des
hommes appels  l'honneur de gouverner. Je ne pense pas  retracer ici
avec dtail, comme je viens de le faire pour les affaires d'Orient et
le droit de visite, toutes les questions, toutes les ngociations
dont j'eus alors  m'occuper; quelques-unes seulement appartiennent 
l'histoire; pour les autres, je ne veux que marquer leur date et leur
place, et indiquer avec prcision le caractre de la politique qui y
a prsid. Il en est des vnements comme des hommes; la plupart sont
destins  l'oubli, mme aprs avoir fait grand bruit de leur temps.

La question d'gypte tait  peine termine que la question de Syrie
s'leva: non plus la question de savoir qui gouvernerait la Syrie, mais
la question, bien plus difficile, de savoir comment la Syrie serait
gouverne. Mhmet-Ali l'opprimait et la pressurait, mais avec une
certaine mesure d'impartialit et d'ordre; l'anarchie et le fanatisme y
rentrrent avec le gouvernement du sultan; la guerre civile recommena,
dans le Liban, entre les Druses et les Maronites, vieille guerre de
race, de religion, d'influence et de pillage. Loin de la rprimer,
les autorits turques,  peine rtablies et  la fois malveillantes et
impuissantes, tantt l'excitaient sous main, tantt y assistaient avec
une cynique indiffrence. Bientt se rpandit en Europe le bruit des
dvastations et des massacres auxquels le Liban tait en proie; de
Constantinople et de Beyrouth, les rapports, les dclarations, les
dnonciations, les supplications nous arrivaient  chaque courrier; les
chrtiens maronites invoquaient nos capitulations, nos traditions, notre
foi commune, le nom de la France. Je n'attendis pas, pour agir, que
leurs lamentations et leurs instances eussent retenti dans nos Chambres.
C'et t une grande mprise de vouloir agir seuls; de tout temps, les
rivalits des puissances europennes avaient t, en Syrie, un ferment
de plus pour les discussions locales et une cause d'impuissance
mutuelle. A plus forte raison, aprs ce qui venait de se passer et ce
qui se passait encore en Orient, aurions-nous t suspects et
bientt djous par nos rivaux encore coaliss contre nous. Pour agir
efficacement, il fallait mouvoir l'Europe, en prenant nous-mmes
l'initiative du mouvement. J'crivis le 13 dcembre 1841 au comte de
Flahault: Je vous envoie copie des derniers rapports de notre consul 
Beyrouth. Je vous prie d'en faire usage pour appeler, sur la situation
actuelle de la Syrie et particulirement des districts montagnards, la
plus srieuse attention du prince de Metternich. L'Europe ne peut
rester spectatrice indiffrente et passive du massacre des populations
chrtiennes abandonnes  la fureur de leurs ennemis par l'apathie,
peut-tre par l'odieuse politique des autorits turques. M. de
Metternich pensera sans doute qu'un tel tat de choses, s'il venait  se
prolonger, produirait sur les esprits une impression qui, tt ou lard,
ferait natre des complications graves et des dangers rels pour la paix
gnrale. Dans l'intrt de cette paix comme dans celui de l'humanit,
M. de Metternich reconnatra l'urgence de faire  Constantinople les
dmarches les plus pressantes et les plus nergiques pour que la Porte,
srieusement avertie, prvienne, par une interposition vigoureuse
et efficace, des consquences si funestes. Je compte envoyer  M. de
Bourqueney des instructions conues dans le sens de ces considrations,
et j'ai dj charg M. de Sainte-Aulaire d'en entretenir lord Aberdeen.
J'en crirai aussi  Berlin et  Saint-Ptersbourg.

M. de Flahault me rpondit, le 20 dcembre: J'ai lu au prince
de Metternich votre dpche relative aux troubles qui viennent
d'ensanglanter et dsolent peut-tre encore la Syrie. J'ai ajout
que vous ne doutiez pas qu'il ne sentt l'urgence de faire entendre
 Constantinople des conseils, dans l'intrt de la paix comme de
l'humanit:--Vous pouvez y compter, m'a-t-il dit: M. de Strmer a
ordre d'agir ainsi; mais, je vais le lui ritrer et lui prescrire de
s'entendre et de marcher avec votre agent. Les rflexions de M. Guizot
sur les funestes effets que doit avoir la conduite des autorits turques
sont parfaitement justes, et je partage  cet gard toutes ses ides. Il
faut surveiller de prs ces autorits et les dnoncer  Constantinople
toutes les fois qu'elles ne remplissent pas leur devoir. C'est dans ce
but que je me suis dcid  envoyer un consul gnral  Damas, qui est
le vritable point central, pour savoir ce qui se passe; il a ordre de
transmettre  Constantinople toutes les plaintes lgitimes qui peuvent
s'lever contre les agents de la Porte. Nous sommes, vous et nous,
en qualit de coreligionnaires, les protecteurs naturels de tous les
chrtiens latins tablis en Orient, et nous ne pouvons avoir qu'un
seul et mme but, les prserver de toute espce de perscutions
et d'oppressions. Il n'y a qu'un point qui pourrait offrir quelque
difficult, ou du moins que quelques personnes considrent comme pouvant
tre la source de quelque jalousie entre nous; c'est l'exercice de votre
ancien droit de protection. A mes yeux, cela ne peut pas tre, par la
raison que jamais nous ne disputons un droit acquis. Comme nous sommes
essentiellement conservateurs, un droit acquis est pour nous un droit
qu'il faut et qu'on doit respecter. Le roi des Franais tient celui-ci
des traits, des usages, des traditions; soyez certains que nous ne vous
le contesterons pas. Nous savons parfaitement que toute dispute  ce
sujet ne profiterait qu' un tiers, et serait nuisible  ceux que nous
voulons protger. Il ne faut pas faire entrer la politique l o il ne
doit tre question que d'humanit et de religion.

L'empereur Nicolas n'tait pas aussi sens que le prince de Metternich;
M. de Barante m'crivit de Saint-Ptersbourg: Les dispositions
relatives aux chrtiens d'Orient et aux garanties qui pourront leur tre
donnes ne sont pas dfavorables. Je croirais cependant que la meilleure
marche  suivre serait d'arriver  un accord pralable avec les autres
puissances, bien assurs d'obtenir ensuite sans difficult l'assentiment
de la Russie. En nous adressant directement ici, nous rencontrerions de
l'indcision, de la lenteur, des rponses dilatoires et un penchant 
appuyer toute opinion qui serait diffrente de la ntre.

M. de Sainte-Aulaire trouva lord Aberdeen un peu embarrass: Je lui ai
demand s'il n'crirait pas  Constantinople au sujet des vnements
de Syrie. Il m'a object d'abord que l'intervention trop frquente des
puissances dans les affaires intrieures de l'empire ottoman pourrait
avoir de fcheuses consquences: Il ne faut pas esprer, m'a-t-il
dit, que jamais le gouvernement turc soit lgal ou paternel; vainement
tenterait-on de le ramener  des ides exactes d'ordre et de justice;
les puissances qui s'imposeraient cette tche, et qui agiraient trop
activement pour l'accomplir, se compromettraient en pure perte, et
peut-tre pas sans danger pour leur bonne intelligence rciproque.
J'ai reconnu,  ces paroles, une politique qui n'est pas celle de lord
Aberdeen, mais  laquelle il est dispos, dit-on,  faire de grandes
concessions. Je lui ai rpondu que, s'il redoutait l'intervention trop
active des puissances europennes dans les affaires de l'empire ottoman,
le seul moyen de la prvenir tait de mettre promptement un terme  des
horreurs dont le spectacle prolong soulverait assurment l'opinion
publique dans tous les pays civiliss. Lord Aberdeen est facilement
revenu  des inspirations plus gnreuses. Il a dtest avec moi le
machiavlisme turc qu'il ne croit point tranger aux vnements de
Syrie. Il m'a assur que ses lettres  Constantinople insistaient
trs-explicitement sur la ncessit d'envoyer en Syrie des troupes
disciplines, et de les placer sous le commandement d'hommes dcids  y
rtablir l'ordre. Il accuse l'apathie ou la lchet de plusieurs pachas,
et demande positivement la destitution de celui de Damas qui a assist
les Druses dans leur attaque contre les chrtiens: Les Druses sont
cependant le parti anglais, a-t-il ajout; jugez, d'aprs ma dmarche,
du prix que j'attache  ces misrables questions de rivalits locales.

Je ne m'inquitais pas des premires hsitations de lord Aberdeen;
j'tais sr qu'elles cderaient toujours  son esprit de justice et aux
intrts de la bonne politique gnrale. Il envoyait d'ailleurs comme
ambassadeur  Constantinople sir Stratford Canning, fort ami de l'empire
ottoman, mais trs-sensible en mme temps aux considrations morales,
aux droits de l'humanit, et capable de rprimer les Turcs avec la mme
nergie qu'il dployait  les soutenir. Je venais, au mme moment, de
faire nommer le baron de Bourqueney ministre du roi  Constantinople;
je le savais fidle et habile  excuter prudemment ses instructions, et
j'avais la confiance qu'il saurait s'entendre avec sir Stratford Canning
qu'on disait un peu hautain et ombrageux. Je rsolus de pousser vivement
notre action auprs de la Porte en faveur des chrtiens de Syrie, et
d'exercer tous les droits traditionnels du protectorat franais, en
appelant  leur aide le concert europen qui ne pourrait gure nous tre
refus.

La Porte rsista  nos instances avec une obstination et une ruse qui
semblaient nous dfier d'employer contre elle notre force. Les dsordres
et les massacres de Syrie l'embarrassaient dans ses relations avec
l'Europe chrtienne, mais, au fond, ils ne lui dplaisaient pas; ce
qu'elle voulait, c'tait rtablir en Syrie, n'importe  quel prix,
l'autorit turque, le gouvernement des pachas turcs; les populations
qui s'entre-dtruisaient dans le Liban taient les anciens et naturels
adversaires de cette autorit; elle se promettait de les contenir par
leurs discordes et de se relever sur leurs ruines. Les ministres du
sultan commenaient par contester les faits que nous leur signalions.
Quand nos rclamations devenaient trop pressantes, ils envoyaient coup
sur coup en Syrie des commissaires extraordinaires chargs, disait-on,
de les vrifier et de faire cesser l'anarchie. L'anarchie continuait; on
nous promettait que les agents turcs contre qui s'levaient les plaintes
seraient bientt rappels, et, en attendant, on dclarait  jamais
dchue du gouvernement du Liban la famille des Chabs, indigne et
chrtienne, et depuis plus d'un sicle investie, dans ces montagnes,
d'un pouvoir traditionnel. Le baron de Bourqueney envoya le drogman de
la France, M. Cor, se plaindre de cette dchance et avertir le ministre
des affaires trangres de l'impression qu'elle produirait en Europe;
Ne me parlez pas d'Europe, lui rpondit Sarim-Effendi; nous en sommes
ennuys. Si nous ne sommes pas des hommes d'tat comme il y en a en
Europe, nous ne sommes pas fous. L'empire ottoman est une maison dont
le propritaire veut tre tranquille chez lui; il est intress  ce
que ses voisins n'aient pas  se plaindre de lui; s'il devenait fou
ou ivrogne, s'il se conduisait de manire  allumer un incendie qui
menacerait le voisinage, alors il faudrait venir mettre l'ordre chez
lui; jusque-l, n'est-il pas exorbitant que vous me demandiez si
la Porte a droit ou n'a pas droit? Sir Stratford Canning m'a tout
dernirement fait faire des questions sur ce qui s'tait pass; j'ai
donn des explications qui apparemment l'ont satisfait, car il ne m'a
plus rien fait dire. Sir Stratford Canning, nullement satisfait, unit
trs-vivement ses dmarches  celles du baron de Bourqueney; les autres
ministres europens suivirent son exemple, mme le ministre de Russie,
M. de Titow, quoique avec un peu d'hsitation et d'attnuation. Le
grand-vizir, Mhmet-Izzet-Pacha,  qui ils portrent galement leurs
plaintes, fut plus mesur que Sarim-Effendi, mais non plus efficace; on
envoya en Syrie de nouveaux commissaires; mais c'taient toujours des
Turcs, chargs au fond d'carter les anciens privilges des populations
chrtiennes et de maintenir le seul pouvoir turc. Les hommes
changeaient; les faits ne changeaient pas.

Le prince de Metternich, fcond en expdients, mit en avant une nouvelle
ide: il proposa que, si la Porte se refusait absolument  rtablir,
dans le Liban, l'ancienne administration chrtienne personnifie dans
la famille Chab, du moins le pacha turc ft retir, et que les deux
populations, les Maronites et les Druses, fussent gouvernes chacune
par un chef de sa race et de sa religion, soumis l'un et l'autre au
gouverneur gnral de la Syrie. Aprs de longues ngociations et des
confrences rptes, la Porte repoussa galement cette ide, offrant
de placer les Maronites et les Druses sous l'autorit de deux camacans
distincts et indpendants l'un de l'autre, niais tous deux musulmans.
Les plnipotentiaires europens se refusrent unanimement  cette
proposition et persistrent dans la leur. De nouvelles instructions
de leurs cours approuvrent leur persistance. De nouveaux troubles
clatrent dans le Liban. La Porte commena  s'inquiter: Si l'Europe
ne se lasse ni se divise, m'crivit M. de Bourqueney, tout me fait
croire que nous emporterons le seul et dernier point qui reste en
discussion. De Berlin, le comte Bresson m'avertit que sir Stratford
Canning, lass des subterfuges turcs, avait conseill  son gouvernement
le prompt emploi des moyens coercitifs sur les ctes de Syrie. Lord
Aberdeen attendit encore; mais le 24 novembre 1842, causant avec M.
de Sainte-Aulaire: M. de Neumann, lui dit-il, vient de me montrer une
lettre dans laquelle le prince de Metternich pose en principe que nous
ne pouvons agir que par voie de conseil quant aux affaires de Syrie.
Ce serait une trs-fausse et trs-dangereuse ide  donner  la Porte;
l'Angleterre ne s'en tiendra pas indfiniment  des conseils; elle a
attendu longtemps dj, trop longtemps peut-tre, dans une affaire o
sa parole et par consquent son honneur sont engags envers les peuples
chrtiens de la Syrie. Je viens de m'en expliquer nettement avec M. de
Brnnow:--Faites-y attention, lui ai-je dit; la France et l'Angleterre
avaient dernirement, sur la cte de Syrie, des btiments dont la
prsence pouvait donner de l'efficacit  leurs demandes auprs du
divan; ces btiments se sont loigns avec une grande prudence; mais
ils pourraient bien revenir, car la France n'est sans doute pas plus
indiffrente que l'Angleterre au sort des chrtiens de Syrie. Inform
de ces paroles, j'crivis sur-le-champ  M. de Sainte-Aulaire: C'est
une excellente disposition que celle de lord Aberdeen; cultivez-la sans
en presser l'effet. Aprs le trait du 15 juillet et les vnements
de 1840, ce serait, convenez-en, un amusant spectacle que les flottes
franaise et anglaise paraissant de concert sur les ctes de Syrie pour
intimider les Turcs au profit des montagnards du Liban. Il y a bien
de la comdie dans la tragdie de ce monde. J'ai communiqu  M. de
Bourqueney votre conversation. Je pense que lord Aberdeen aura crit
dans le mme sens  sir Strafford Canning.

Ainsi stimuls par leurs gouvernements, les cinq reprsentants des
grandes puissances europennes  Constantinople rsolurent de faire
auprs de la Porte une nouvelle dmarche, et de demander  Sarim-Effendi
une confrence dans laquelle ils insisteraient fortement pour l'adoption
du plan qu'ils avaient propos. Averti par le baron de Brnnow des
dispositions comminatoires de lord Aberdeen, le nouveau ministre de
Russie  Constantinople, M. de Boutneff, se montra aussi empress
que ses collgues, et la confrence fut officiellement demande. En
se dcidant tout  coup  la concession, la Porte voulut s'pargner
du moins la discussion, et au lieu de fixer un jour pour un entretien,
Sarim-Effendi adressa, le 7 dcembre 1842, aux cinq plnipotentiaires
une dpche portant: Le ministre ottoman prouve le plus vif regret de
voir que le point de cette question ait donn lieu  tant de discussions
et de pourparlers depuis un an, et que, malgr la bonne administration
qu'il est parvenu  rtablir dans la montagne et les preuves
convaincantes qu'il est  mme de produire  l'appui de son assertion,
les hautes puissances n'aient jamais chang de vues  cet gard. La
Sublime-Porte, mue nanmoins par les sentiments de respect dont elle
ne cesse pas un seul instant d'tre anime  l'gard des cinq grandes
puissances ses plus chres amies et allies, a prfr, pour arriver 
la solution d'une question si dlicate, qui est en mme temps une de ses
affaires intrieures, se conformer  leurs voeux plutt que d'y opposer
des refus... Si le rtablissement du bon ordre dans la montagne peut
tre obtenu  l'aide du systme propos, le voeu de la Sublime-Porte
sera accompli, et elle ne pourra qu'en tre reconnaissante. Mais si,
comme elle a lieu de le craindre d'aprs les informations successivement
recueillies jusqu'ici, la tranquillit ne pouvait tre rtablie en
Syrie, dans ce cas la justice des objections faites jusqu' prsent par
la Porte serait videmment reconnue, et le gouvernement de Sa Hautesse
se trouverait, de l'aveu de tout le monde, avoir t dans son droit.

A la nouvelle de cette concession, j'crivis sur-le-champ au baron
de Bourqueney: Le gouvernement du roi n'a pu qu'approuver l'acte
par lequel la Porte, dfrant aux reprsentations de ses allis, a
formellement adopt le systme d'une administration indigne pour la
montagne du Liban, et a dcid la nomination d'un chef chrtien pour les
Maronites et d'un chef druse pour les Druses. Une telle rsolution est
conforme, en principe, au but que les grandes puissances avaient en
vue, et je me plais  reconnatre la part active que l'influence de
vos conseils et de vos dmarches peut revendiquer  juste titre dans ce
rsultat. Toutefois, je ne me dissimule pas ce que la mesure consentie
par la Porte offre encore d'incomplet et de prcaire, notamment
par l'exclusion de la famille Chab du gouvernement de la montagne,
contrairement aux droits qu'elle tient du pass, et peut-tre aussi
contrairement au voeu des populations. J'ai donc remarqu avec
satisfaction que, tout en jugeant qu'il serait au moins inopportun de
mler une question de noms propres  la question principale, vous avez
vit, en rpondant  la communication de Sarim-Effendi, de paratre
accepter une semblable conclusion. Du reste, ce que la dcision de la
Porte laisse  dsirer sous certains rapports n'en dmontre que mieux la
ncessit d'assurer du moins les rsultats obtenus, et de veiller  ce
qu'elle soit excute loyalement et dans un esprit de stabilit. Vous
devez, monsieur le baron, y consacrer tous vos soins. La Porte a beau
vouloir rpudier, pour son compte, la responsabilit des dsordres qui
viendraient encore troubler la tranquillit du Liban et les rejeter
d'avance sur les cabinets dont elle a cout les conseils; l'Europe ne
la suivrait pas sur un pareil terrain, car l'Europe attend que la Porte
ralise maintenant de bonne foi, srieusement et sans arrire-pense, ce
qu'elle a consenti  adopter en principe, dans l'intrt de son propre
repos.

Nous n'tions que trop fonds  prendre d'avance des prcautions contre
l'obstination mal dissimule de la Porte. A peine on commenait 
mettre  excution, dans le Liban, le nouveau systme adopt; les
plnipotentiaires europens  Constantinople apprirent que l'un des
principaux districts de cette province, le Djbal, qui contenait
30,000 chrtiens maronites, avait t soustrait  la juridiction du chef
maronite et maintenu sous l'administration turque. Ils rclamrent
 l'instant et d'un commun accord contre cette grave atteinte aux
engagements de la Porte: Prenez garde, dit  Sarim-Effendi M. Cor en
lui portant la rclamation franaise; en dfrant  nos conseils, vous
avez presque annonc que notre systme tait un essai qui ne russirait
pas; nous avons nglig cet avertissement; nous l'avons pris pour une
pure dfense du pass; mais du moment o vous introduiriez vous-mmes,
dans l'excution de la mesure, des dissolvants propres  la faire
chouer, les rles changeraient, et je m'alarme sincrement, pour vous,
de tout ce dont l'Europe aurait alors  vous demander compte.--Eh bien,
lui dit avec dpit Sarim-Effendi, que l'Europe ait recours  la force;
qu'elle vienne administrer elle-mme le Liban; ce sont de continuelles
atteintes  notre indpendance,  nos droits de souverainet; et il
essaya de dmontrer que le sultan avait droit de retenir le district
du Djbal sous sa juridiction directe et exclusive. Mais l'humeur cda
bientt  la crainte, et le Djbal fut replac sous l'autorit du chef
chrtien. Les vnements n'ont cess de prouver combien ce rgime est
insuffisant pour tablir en Syrie l'ordre et la justice; mais, depuis
1843, on n'a pas encore russi  faire mieux.

Nous avions raison contre Sarim-Effendi, et Sarim-Effendi avait raison
contre nous. Il y a, dans les relations de l'Europe chrtienne avec
l'empire ottoman, un vice incurable: nous ne pouvons pas ne pas demander
aux Turcs ce que nous leur demandons pour leurs sujets chrtiens, et ils
ne peuvent pas, mme quand ils se rsignent  nous le promettre, faire
ce que nous leur demandons. L'intervention europenne en Turquie est 
la fois invitable et vaine. Pour que les gouvernements et les peuples
agissent efficacement les uns sur les autres par les conseils, les
exemples, les rapports et les engagements diplomatiques, il faut qu'il
y ait, entre eux, un certain degr d'analogie et de sympathie dans les
moeurs, les ides, les sentiments, dans les grands traits et les grands
courants de la civilisation et de la vie sociale. Il n'y a rien de
semblable entre les chrtiens europens et les Turcs; ils peuvent, par
ncessit, par politique, vivre en paix  ct les uns des autres;
ils restent toujours trangers les uns aux autres; en cessant de se
combattre, ils n'en viennent pas  se comprendre. Les Turcs n'ont t
en Europe que des conqurants destructeurs et striles, incapables
de s'assimiler les populations tombes sous leur joug, et galement
incapables de se laisser pntrer et transformer par elles ou par
leurs voisins. Combien de temps durera encore le spectacle de cette
incompatibilit radicale qui ruine et dpeuple de si belles contres,
et condamne  tant de misres tant de millions d'hommes? Nul ne peut le
prvoir; mais la scne ne changera pas tant qu'elle sera occupe par
les mmes acteurs. Nous tentons aujourd'hui en Algrie une difficile
entreprise; chrtiens, nous travaillons  faire connatre et accepter
des musulmans arabes un gouvernement rgulier et juste; j'espre que
nous y russirons; mais l'Europe ne russira jamais  faire que les
Turcs gouvernent selon la justice les chrtiens de leur empire, et que
les chrtiens croient au gouvernement des Turcs et s'y confient, comme 
un pouvoir lgitime.

En mme temps que nous tchions d'obtenir des Turcs, pour les chrtiens
de Syrie, un peu d'ordre et d'quit, nous avions  exercer aussi notre
influence au profit d'autres chrtiens, nagure dlivrs du joug des
Turcs, et hritiers du plus beau nom de l'antiquit paenne. La Grce,
en 1840, tait loin d'tre bien gouverne; le roi Othon, honnte homme,
attach  ce qu'il croyait son devoir ou son droit, tait imbu des
maximes de la cour bavaroise, obstin sans vigueur et plong dans une
hsitation continuelle et une inertie permanente qui paralysaient
son gouvernement et laissaient le dsordre financier et l'agitation
politique s'aggraver de jour en jour dans son petit tat. Les
populations s'impatientaient, les ministres trangers blmaient
hautement le roi; le ministre d'Angleterre surtout, sir Edmond Lyons,
rude et imprieux marin, lui imputait tout le mal, et poussait au prompt
tablissement du rgime constitutionnel comme au seul remde efficace.
Le mal n'tait pas aussi grand que l'apparence et la plainte; en dpit
des fautes et des faiblesses du pouvoir, l'intelligence et l'activit
naturelle des Grecs se dployaient avec plus de libert en fait qu'en
principe et plus de succs que de garanties; l'agriculture renaissait,
le commerce prosprait, le pays se repeuplait, la passion de l'tude et
de la science se ranimait dans Athnes; il y avait videmment dans cette
nation renaissante, de l'lan et de l'avenir. Depuis quelque temps,
le gouvernement franais, absorb en Orient par des questions plus
prilleuses et plus pressantes, s'tait peu occup de la Grce; les
partis anglais et russe s'y disputaient presque seuls la prpondrance,
et le parti anglais l'avait rcemment conquise; M. Maurocordato, son
chef, venait d'tre appel  la tte des affaires; je jugeai le moment
venu pour que, l aussi, la France reprt sa place; j'entretins les
reprsentants du roi  Londres,  Vienne,  Ptersbourg et  Berlin,
de l'tat de la Grce, des maux dont elle se plaignait, de ses progrs
malgr ses maux, et des ides qui,  mon sens, devaient prsider  la
conduite et aux conseils de ses allis[30]. J'avais sous la main, dans
la Chambre des dputs, un homme trs-propre  tre la preuve vivante
et l'interprte efficace de mes dpches: M. Piscatory avait donn 
la Grce des marques d'un ardent et intelligent dvouement; tout jeune
encore, en 1824, il avait quitt les douceurs de la maison paternelle et
les plaisirs de la vie mondaine pour aller s'engager dans la guerre de
l'indpendance; il avait combattu  ct des plus vaillants Pallicares;
il tait, en Grce, connu et aim de tous, chefs et peuple. Je rsolus
de l'y envoyer en mission extraordinaire, pour qu'en le voyant les
regards des Grecs se reportassent vers la France, qu'il leur expliqut
affectueusement nos conseils, et me ft bien connatre le vritable tat
des faits dfigurs dans les rcits des rivaux intresss ou des amis
dcourags.

[Note 30: _Pices historiques_, n XI.]

Mais en reprenant ainsi  Athnes une position active, j'avais  coeur
que mon intention et ma dmarche fussent partout bien comprises,
surtout  Londres et de lord Aberdeen, avec qui la bonne intelligence
me semblait de jour en jour plus ncessaire et plus possible. Aprs
quelques mois de ministre, M. Maurocordato tait tomb; il avait t
remplac par M. Christids, l'un des chefs du parti franais et ami
de M. Colettis, alors ministre de Grce en France. J'crivis  M.
de Sainte-Aulaire[31]: Ds mon entre aux affaires, j'ai t frapp,
trs-frapp du mauvais tat du gouvernement grec, des prils graves,
mortels peut-tre, qui le menaaient, et des embarras graves qui
pouvaient en natre pour l'Europe. A ce mal j'ai vu surtout deux causes:
l'inertie obstine du roi Othon, la discorde des ministres trangers 
Athnes et leurs luttes pour l'influence. Lord Palmerston proposait pour
remde l'tablissement d'une constitution reprsentative en Grce. Dans
l'tat actuel des choses, ce remde m'a paru plus propre  aggraver le
mal qu' le gurir. Une administration rgulire, active, en
harmonie avec le pays, capable de faire ses affaires et d'amliorer
progressivement ses institutions, c'est l, je crois, le seul
remde aujourd'hui praticable et efficace. Je crois galement qu'une
administration pareille ne peut se soutenir en Grce que par le concert
et l'appui commun des grands cabinets europens. Ma dpche du 11 mars
dernier a t crite pour conseiller ce plan de conduite et en prparer
l'excution. Ds que M. Maurocordato a t appel au pouvoir, j'ai
mis ma dpche en pratique. Je l'ai fait d'autant plus volontiers que
l'lvation de M. Maurocordato ne pouvait tre attribue  l'influence
franaise. Je ne prtends point que la France ait en Grce une politique
dsintresse, si l'on entend par l une politique uniquement proccupe
de l'intrt grec. Mais je suis convaincu que le seul grand, le seul
vritable intrt que la France ait aujourd'hui en Grce, c'est la dure
et l'affermissement de l'tat grec, dans ses limites actuelles et dans
sa forme monarchique. C'est dans cette conviction que je me suis dclar
prt  appuyer M. Maurocordato, sans m'inquiter de son origine et
de son parti. Ce que j'avais annonc, je l'ai fait. Au passage de M.
Maurocordato  Paris, je lui ai donn  lui-mme l'assurance et, je
n'hsite pas  le dire, la conviction qu'il pouvait compter sur notre
sincre appui. Je me suis appliqu  lui aplanir les voies en le
rapprochant de M. Colettis, longtemps son rival, et en faisant tous mes
efforts pour leur bien persuader  tous deux qu'ils devaient s'aider
mutuellement. J'ai prescrit  M. de Lagren[32] d'appuyer de tout son
pouvoir M. Maurocordato, et pour la formation et aprs la formation de
son cabinet. J'ai agi si vivement moi-mme, pour lui, que le ministre
d'Autriche  Athnes l'ayant blm de sa conduite envers le roi Othon
et de la duret des conditions qu'il voulait lui imposer, j'ai crit
 Vienne,  Berlin,  Ptersbourg, pour le disculper de ce reproche et
insister sur la ncessit de le soutenir. Enfin, au moment mme o M.
Maurocordato se brouillait avec le roi Othon, j'adressais partout une
nouvelle dpche pour lui prter appui; je donnais en ce sens,  M. de
Lagren, de nouvelles instructions. Quand elles sont arrives  Athnes,
M. Maurocordato s'tait dj retir[33].

[Note 31: Le 8 octobre 1841.]

[Note 32: Alors ministre de France  Athnes.]

[Note 33: _Pices historiques_, n XII.]

Je n'examine pas pourquoi il est tomb. Encore  prsent, je ne
le comprends pas bien. Ce qu'il y a de certain, c'est que je l'ai
loyalement et nergiquement soutenu, avant qu'il et form son cabinet,
pendant qu'il luttait pour le former et aprs qu'il en tait lui-mme
sorti.

De M. Maurocordato je passe  M. Piscatory. Je l'ai envoy en Grce:

Pour avoir, sur l'tat rel du pays, de son administration, de sa
prosprit, de ses ressources, le rapport d'un observateur nouveau,
non officiel, intelligent. J'en avais besoin au moment o l'on nous
demandait de complter l'mission de la troisime srie de l'emprunt
grec;

Pour bien dire au roi Othon et  nos amis en Grce, et de manire 
le leur persuader, que l'appui promis et donn, de notre part,  M.
Maurocordato tait bien rel, bien sincre, et qu'il ne fallait
chercher dans nos paroles aucune rticence, dans nos dmarches aucune
arrire-pense;

Pour dtourner les Grecs de toute explosion, de toute tentative
irrgulire et tmraire, au dehors ou au dedans, afin de changer soit
les limites territoriales, soit la constitution politique de leur pays.

Il tait bien ncessaire d'agir en ce sens, car, sur la question de
territoire, en Crte, en Thessalie, en pire, l'insurrection avait
clat ou tait prs d'clater; et sur la question d'organisation
intrieure, les dispositions les plus vives, les plus compromettantes
pour le roi Othon, se manifestaient galement.

Telles ont t les instructions que j'ai donnes  M. Piscatory; tel
tait le vritable objet de sa mission. Sans doute, en l'envoyant,
j'ai voulu que son nom, ses antcdents, sa prsence, ses discours
contribuassent  mettre la France en bonne position et en crdit en
Grce; mais cette position, ce crdit, je n'ai voulu m'en servir et
ne m'en suis servi en effet que pour maintenir la Grce dans une bonne
voie,  son propre profit et au profit de toute l'Europe comme au ntre.

Le 28 juillet dernier, dans une lettre particulire et intime,
j'crivais  M. Piscatory: Je n'ai point de nouvelles instructions 
vous donner. Vous tes all en Grce pour bien dire et bien persuader
aux Grecs que nous voulons rellement pour eux ce que nous disons, au
dedans une bonne administration, au dehors l'attente tranquille. C'est
l toute notre politique. La Grce en est  ce point o, pour grandir,
il ne faut que vivre. Pour vivre, il faut, j'en conviens, une certaine
mesure de sagesse. De l'aveu gnral, elle manquait nagure au
gouvernement grec. J'espre que M. Maurocordato, l'aura. C'est dans
cet espoir que nous l'avons appuy et que nous l'appuierons, sans tenir
compte d'aucune autre circonstance, sans nous proposer aucun autre but.
Quelques plaintes m'arrivent sur le nouveau cabinet: on dit qu'il n'y
a pas assez de nos amis, que nos amis n'ont pas les postes qui leur
conviennent le mieux. Soutenons nos amis, mais sans pousser leurs
prtentions au del de ce qui est ncessaire pour le succs du
gouvernement grec lui-mme, qu'il s'appelle Maurocordato ou Colettis.

Redites bien tout cela  lord Aberdeen, mon cher ami; montrez-lui
textuellement ma lettre. Puisqu'il en veut faire autant de son
ct, puisqu'il sera, pour M. Christids, ce que j'ai t pour M.
Maurocordato, j'espre que nous russirons  assurer, en Grce, un peu
de stabilit. Mais il est bien ncessaire que nous fassions cesser, sur
les lieux mmes, ces jalousies aveugles, ces rivalits puriles, ces
luttes sur les plus petites choses, tout ce tracas d'en bas qui dnature
et paralyse la bonne politique d'en haut. Je n'ai rien  dire sur
sir Edmond Lyons; je ne puis souffrir les accusations tourdies, les
assertions hasardes. Il me parat crdule, imprudent et outrecuidant.
Je souhaite qu'il n'embarrasse pas et ne compromette pas son cabinet.
Je vais recommander de nouveau  M. de Lagren de ne rien ngliger pour
bien vivre avec lui et pour prvenir toute querelle, tout ombrage. En
vrit, ne voulant en Grce que ce que nous voulons, lord Aberdeen et
moi, si nous ne parvenions pas  obliger nos agents  le vouloir aussi
et  l'accomplir, il y aurait du malheur.

Comme je l'y avais engag, M. de Sainte-Aulaire communiqua ma lettre
 lord Aberdeen, et je ne puis douter qu'il n'en fut touch, car il
adressa  sir Edmond Lyons les mmes instructions que j'avais donnes
 M. de Lagren et  M. Piscatory. Il lui prescrivit de vivre en bons
termes avec les reprsentants des autres puissances. Il l'avertit que
de Vienne et de Berlin on avait formellement demand son rappel, qu'
Saint-Ptersbourg et  Paris on avait donn  entendre qu'on en serait
bien aise; et tout en l'assurant que son gouvernement tait dcid  le
bien soutenir, il lui recommanda fortement de ne pas se mler,  tout
propos, de toutes sortes de bagatelles, et de ne pas se laisser aller
 grossir toutes les peccadilles du gouvernement grec, dont les fautes
pouvaient tre grandes, aussi grandes que le disait sir Edmond Lyons,
mais qui devait tre toujours trait avec gard. Il tait impossible
de porter, dans le concert et l'action commune de l'Angleterre et de
la France  Athnes, plus de loyaut; mais il est bien plus difficile
d'tablir et de maintenir l'harmonie active entre les agents secondaires
et sur les lieux mmes que de loin et au sommet de la hirarchie. Les
affaires de la Grce ne tenaient pas d'ailleurs, dans celles de l'Europe
et dans les rapports de la France et de l'Angleterre, assez de place
pour qu'on ft,  Londres et  Paris, tous les efforts, tous les
sacrifices ncessaires au succs continu de la politique que voulaient
sincrement les deux cabinets. Les petites choses sont souvent aussi
difficiles et exigent autant de soin que les grandes; mais elles psent
trop peu dans les destines des gouvernements qui les traitent pour
qu'ils y prennent toute la peine qu'il y faudrait prendre, et les plus
senss ne dploient tout ce qu'ils ont de sagesse et de force qu'en
prsence des ncessits imprieuses et des graves prils.

Quelque importance qu'et,  mes yeux, la bonne intelligence entre la
France et l'Angleterre, et quelque prix que j'attachasse  la confiance
chaque jour plus intime qui s'tablissait entre lord Aberdeen et
moi, j'tais bien dcid  faire partout et en toute occasion ce
qu'exigeraient les intrts srieux de mon pays et de son gouvernement,
sans jamais luder les embarras diplomatiques qui pouvaient en rsulter.
Sur terre et sur mer, en Europe, en Asie, en Afrique, en Amrique, dans
la Mditerrane et dans l'Ocan, les occasions taient frquentes qui
suscitaient de tels embarras, car, sur tous ces points, les deux nations
se trouvaient sans cesse en contact, avec des raisons ou des routines
de rivalit. Notre tablissement en Algrie surtout tait, pour le
gouvernement anglais, l'objet d'une proccupation continuelle. La Porte
nourrissait depuis longtemps le dsir de faire,  Tunis, une rvolution
analogue  celle qu'elle avait nagure accomplie  Tripoli, c'est--dire
d'enlever  la rgence de Tunis ce qu'elle avait conquis d'indpendance
hrditaire, et de transformer le bey de Tunis en simple pacha. Une
escadre turque sortait presque chaque anne de la mer de Marmara pour
aller faire, sur la cte tunisienne, une dmonstration plus ou moins
menaante. Il nous importait beaucoup qu'un tel dessein ne russt
point: au lieu d'un voisin faible et intress, comme le bey de Tunis,
 vivre en bons rapports avec nous, nous aurions eu, sur notre frontire
orientale en Afrique, l'empire ottoman lui-mme avec ses prtentions
persvrantes contre notre conqute et ses alliances en Europe. Le
moindre incident, une inimiti de tribus errantes, une violation non
prmdite du territoire, et pu lever la question fondamentale de
notre tablissement en Algrie et amener des complications europennes.
Nous tions fermement rsolus  ne pas souffrir qu'une telle situation
s'tablt; nous n'avions pas la moindre envie de conqurir la rgence
de Tunis, ni de rompre les faibles liens traditionnels qui l'unissaient
encore  la Porte; mais nous voulions le complet maintien du _statu
quo_; et chaque fois qu'une escadre turque approchait ou menaait
d'approcher de Tunis, nos vaisseaux se portaient vers cette cte, avec
ordre de protger le bey contre toute entreprise des Turcs. A plusieurs
reprises, je donnai,  ce sujet, au commandant de nos forces maritimes
dans la Mditerrane, notamment  M. le prince de Joinville, en 1846,
des instructions trs-prcises[34]. Je ne m'en tins pas  ces prcautions
par mer; je voulus savoir si, comme le bruit en avait couru, il tait
possible que la Porte envoyt des troupes, par terre, de Tripoli 
Tunis, et tentt contre le bey un coup de main par cette voie. En juin
1843, je chargeai un jeune homme, tranger  tout caractre officiel, M.
Ignace Plichon, de se rendre sans suite  Tripoli, de recueillir l tous
les renseignements, tous les moyens de voyage qu'il pourrait obtenir, et
de faire lui-mme la traverse du vaste espace, presque partout dsert,
qui spare Tripoli de Tunis, pour reconnatre si, en effet, l'expdition
turque dont on parlait, tait praticable. M. Plichon s'acquitta de cette
prilleuse mission avec autant d'intelligence que de courage, et me
rapporta la certitude que nous n'avions, de ce ct, rien  craindre
pour le _statu quo_ tunisien. A chaque mouvement que nous faisions dans
ce sens, le cabinet anglais s'inquitait; ses agents, quelques-uns mme
des plus spirituels, mais peu clairvoyants et domins par des craintes
routinires, l'entretenaient sans cesse de l'esprit remuant et ambitieux
de la France. Il nous adressait des observations, des questions; il
faisait valoir les droits de souverainet de la Porte sur Tunis. Nous
dclarions notre intention de les respecter et d'en recommander au bey
le respect, pourvu que la Porte ne tentt plus de changer  Tunis un
ancien tat de choses dont le maintien importait  notre tranquillit en
Algrie. Lord Aberdeen comprenait  merveille notre situation; mais
il avait peine, et ses collgues avaient bien plus de peine que lui,
 croire  notre modration persvrante. Le gouvernement anglais
acceptait, en fait, notre conqute de l'Algrie, et se dclarait dcid
 ne plus lever,  ce sujet, aucune rclamation; mais il ludait de
la reconnatre en droit tant que la Porte ne l'avait pas elle-mme
reconnue. Une circonstance embarrassante se prsenta: avant notre
conqute, l'Angleterre avait  Alger un consul et des agents consulaires
sur plusieurs points de la rgence. Les consuls tant des agents
commerciaux et point politiques, c'tait l'usage  peu prs gnral en
Europe de les considrer comme trangers  la question de souverainet,
et de ne pas exiger, quand le souverain changeait, qu'ils reussent, du
souverain nouveau, un nouveau titre pour leur mission. Nous nous tions,
en Algrie, conforms  cet usage, et aprs notre conqute, le consul
gnral d'Angleterre  Alger avait, sans autorisation nouvelle, continu
ses fonctions. Mais, ds 1836, le duc de Broglie et, aprs lui, M.
Thiers, dcidrent que tout nouvel agent consulaire en Algrie devrait
demander et obtenir notre _exequatur_. Non-seulement je maintins ce
principe dans les dbats des Chambres, mais je le mis strictement en
pratique pour les agents consulaires anglais comme pour ceux de toute
autre nation. En juillet 1844, sur trente-neuf consuls ou agents
consulaires, de toute nation et de tout grade, en Algrie, douze avaient
reu du roi leur _exequatur_; quatorze, d'un rang infrieur, tenaient
le leur du ministre des affaires trangres, et huit du gouverneur
de l'Algrie. Cinq seulement exeraient encore en vertu de titres
antrieurs  1830.

[Note 34: _Pices historiques_, n XIII.]

L'Algrie n'tait pas, en Afrique, le seul point o de grands intrts
franais me parussent engags. Cette partie du monde, encore si
inconnue, offrait  l'activit et  la grandeur future de la France, un
champ immense. Elle tait  nos portes; nous n'avions pas  courir,
pour y arriver, les chances d'une navigation longue et prilleuse; notre
tablissement sur la cte septentrionale nous y donnait un large et
solide point d'appui. Sur la cte occidentale, notre colonie du Sngal
nous assurait le mme avantage. Nous ne rencontrions, dans l'intrieur
du pays, point de rival redoutable; aucune des grandes puissances
europennes n'y tait fortement tablie et en voie de conqute; la
colonie du Cap, quoique importante aux yeux de l'Angleterre, n'tait pas
en progrs, et sa situation d'ailleurs ne gnait pas la ntre dans ce
vaste continent. Frapp de ces faits et de l'avenir qui s'y laissait
entrevoir, non-seulement je saisis, mais je recherchai les occasions
et les moyens d'tendre en Afrique la prsence et la puissance de la
France. Les ngociants de Marseille, de Nantes et de Bordeaux faisaient,
sur la cte occidental, un commerce dj considrable en huile de
palmes, ivoire, gomme, arachides et autres productions africaines: nous
rsolmes de fonder, sur les principaux emplacements de ce commerce,
des comptoirs fortifis qui lui donnassent la scurit et lui permissent
l'extension. Les embouchures des rivires le Grand-Bassam, l'Assinie
et le Gabon, dans le golfe de Guine, furent les points choisis dans
ce dessein. De 1842  1844, des traits conclus avec les chefs
des peuplades voisines nous confrrent la pleine possession et la
souverainet extrieure d'une certaine tendue de territoire au bord
de la mer et sur les rives de ces fleuves; de petits forts y furent
construits; de petites garnisons y furent envoyes; le gouverneur du
Sngal fut charg de les inspecter et de les protger. Les ngociants
anglais, qui faisaient sur cette cte le mme commerce que les ntres,
prirent l'alarme; quelques difficults s'levrent sur les lieux; le
cabinet anglais nous demanda quelques explications; nos rponses furent
premptoires; nous tablmes notre droit d'acqurir ces territoires
et de fonder des comptoirs nouveaux; nous tions alls au-devant des
objections; nous avions proclam la complte franchise pour tous les
pavillons et le maintien de tous les usages commerciaux en vigueur sur
cette cte; avec sa loyaut accoutume, lord Aberdeen reconnut
notre droit et mit fin aux rclamations. La France eut, sur la cte
occidentale d'Afrique, pour son commerce, sa marine et ses chances
d'avenir, les points d'appui dont elle avait besoin.

Quand il s'agit de la cte orientale, nous nous trouvmes en prsence
de difficults d'une autre sorte: la grande le de Madagascar tait une
grande tentation de conqute et d'un vaste tablissement colonial, 
perspectives indfinies. On pressait le gouvernement du roi d'en faire
l'entreprise; on dcrivait les richesses naturelles de l'le, la beaut
de ses ports et de ses rades, les avantages maritimes et commerciaux
qu'elle nous offrait, les facilits que donneraient  la conqute les
discordes des deux races qui l'habitaient, les Ovas et les Sakalaves.
Les droits traditionnels ne manquaient pas  l'appui des dsirs;
depuis le commencement du XVIIe sicle, et sous les auspices d'abord
du cardinal de Richelieu, puis de Louis XIV, des compagnies franaises
avaient travaill  prendre possession de Madagascar; elles y avaient
nou des relations, fond des comptoirs, bti des forts; elles
avaient obtenu, des chefs du pays, de vastes concessions et une sorte
d'acceptation de la souverainet franaise;  travers de frquentes
alternatives de succs et de revers, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI
avaient reconnu et soutenu leurs tablissements; les noms tantt d'_Ile
Dauphine_, tantt de _France orientale_ avaient t donns  l'le
entire. Sauf des exceptions formellement stipules, le trait du 30 mai
1814 avait rendu  la France tout ce qu'elle possdait hors d'Europe en
1792, et Madagascar n'tait pas au nombre des exceptions. Depuis cette
poque, des actes maritimes et diplomatiques avaient, sinon mis en
pratique, du moins rserv nos droits. Tout rcemment, d'habiles
officiers de marine avaient visit l'le, tudi ses ctes, communiqu
avec ses populations, ranim les anciens souvenirs. Le conseil colonial
de l'le Bourbon reproduisit avec dtail, dans une adresse au roi,
toutes les raisons qui devaient, selon lui, engager le gouvernement
 entreprendre la conqute gnrale et la colonisation en grand de
Madagascar. Le gouverneur de Bourbon, l'amiral de Hell, appuyait
vivement le voeu du conseil colonial. Enfin, l'empire de ces traditions
et de ces esprances se maintenait jusque dans l'_Almanach royal_ o,
depuis 1815, le gouverneur de l'le Bourbon tait dit _gouverneur de
Bourbon et Madagascar_.

J'tais oppos  toute entreprise de ce genre. Pour qu'une nation fasse
avec succs, loin de son centre, de grands tablissements territoriaux
et coloniaux, il faut, qu'elle ait, dans le monde, un commerce
trs-tendu, trs-actif, trs-puissant, trs-entreprenant, et que sa
population soit dispose  transporter loin du sol natal sa force et
sa destine,  essaimer, comme les abeilles. Ni l'une ni l'autre de
ces conditions ne se rencontrait en 1840 et ne se rencontre encore en
France. Nous avions bien assez d'une Algrie  conqurir et  coloniser.
Rien ne nuit davantage  la grandeur des peuples que les grandes
entreprises avortes, et c'est l'un des malheurs de la France d'en
avoir, plus d'une fois, tent avec clat de semblables, en Asie et en
Amrique, dans l'Inde,  la Louisiane, au Canada, pour les abandonner
ensuite et laisser tomber ses conqutes aux mains de ses rivaux. Le
roi, le cabinet et les Chambres taient pleinement de mon avis. Nous
cartmes donc les projets de conqute de Madagascar, et nous les
aurions carts, quand mme l'Angleterre ne s'en serait pas montre
inquite et jalouse. Mais en me refusant  rechercher, pour ma patrie,
de grands tablissements territoriaux lointains, j'tais loin de penser
qu'elle dt rester, sur les divers points du globe, absente et
inactive; notre petite terre appartient  la civilisation europenne et
chrtienne, et partout o la civilisation europenne et chrtienne se
porte et se dploie, la France doit prendre sa place et dployer son
gnie propre. Ce qui lui convient, ce qui lui est indispensable, c'est
de possder, dans tous les grands foyers d'activit commerciale et
internationale, des stations maritimes sres et fortes, qui ne nous
crent pas invitablement des intrts agressifs et illimits, mais
qui servent de point d'appui  notre commerce, o il puisse chercher un
refuge et se ravitailler, des stations telles que les marins franais
retrouvent partout, dans les grandes mers et prs des grandes terres, la
protection prvoyante de la France sans qu'elle y soit engage au del
de ses intrts gnraux et suprieurs. Ce fut pour atteindre  ce but
sur la cte orientale d'Afrique, comme sur la cte occidentale, que,
de 1841  1843, nous prmes possession,  l'entre nord du canal de
Mozambique, des les de Mayotte et de Nossi-Bey, et qu'en 1844 nous
conclmes, avec l'imam de Mascate, un trait qui nous donnait, sur la
longue tendue de ses ctes, des srets et des liberts commerciales
importantes pour notre colonie de l'le Bourbon et pour nos relations
avec le grand Orient.

Vers le mme temps et sous l'empire de la mme ide, nous prenions, dans
l'ocan Pacifique, possession des les Marquises. Je parlerai plus tard
de cet acte et des incidents qu'il suscita, et qui firent plus de bruit
qu'ils ne mritaient. Nous tions, en 1841, engags,  nos portes mmes,
dans deux questions beaucoup plus graves et qui pouvaient compliquer
bien plus srieusement nos rapports avec l'Angleterre.

La premire tait celle de l'union douanire entre la La France et la
Belgique. Pays d'immense production et de consommation trs-troite,
la Belgique touffait industriellement dans ses limites et aspirait
ardemment  un march plus vaste que le sien propre. Ce fut d'elle que
nous vint la proposition formelle de l'union douanire qui, depuis 1831,
tait, entre les deux pays, un sujet de publications, de conversations
et de discussions continuelles. En 1840, sous le ministre de M. Thiers,
la question avait t pose et une ngociation entame. Elle fut reprise
en juillet 1841; quatre confrences eurent lieu  Paris, dans le mois
de septembre, entre quelques-uns des ministres et plusieurs commissaires
des deux tats. Je les prsidai. De part et d'autre, les dispositions
taient circonspectes: nous ne voulions pas faire payer trop cher, 
notre industrie et  nos finances, l'avantage politique que devait nous
valoir l'union douanire, et les Belges voulaient payer au moindre
prix politique possible l'avantage industriel qu'ils recherchaient. Ils
proposrent cependant l'abolition de toute ligne de douane entre les
deux pays et l'tablissement d'un tarif unique et identique sur leurs
autres frontires. C'tait l'union douanire vraie et complte. Mais
ils y attachaient expressment la condition que les douaniers belges
garderaient seuls les frontires belges: L'admission de quelques
milliers de soldats franais sur le territoire belge, en uniforme de
douaniers, serait, dit l'un de leurs commissaires, une atteinte mortelle
 l'indpendance et  la neutralit de la Belgique. Nous dclarmes 
notre tour que la France ne pouvait confier  des douaniers belges la
garde de ses intrts industriels et financiers: Je vois, crivit le
roi Lopold au roi Louis-Philippe, que vos ministres pencheraient vers
un trait de tarifs diffrentiels. Je ne demanderais pas mieux. Je
comprends l'inquitude qu'inspire notre douane comme gardienne d'une
partie du revenu et de l'industrie franaise. Nous ne pourrions
cependant pas avoir des douaniers franais; l'Europe prtendrait y voir
une vritable incorporation; et mme ici tous ceux qui ne tiennent pas
au commerce et  l'industrie s'y opposeraient. J'espre toujours qu'il
sortira quelque chose d'acceptable du _kettle which is boiling_[35].
L'affaire est bien importante et les suites d'une non-russite
pourraient tre bien funestes. videmment plusieurs des hommes
politiques en France croient que, si la ngociation manquait, il n'en
rsulterait aucun inconvnient et que tout resterait comme cela est. Il
y a des positions o on ne peut pas rester, et quand les passions s'en
mlent, on a encore moins de chances de pouvoir s'y maintenir. Dans ce
pays-ci, les hommes un peu importants de tous les partis ont t opposs
 une association commerciale avec la France. C'est avec une grande
rpugnance qu'on s'est finalement dcid  la vouloir, vu les
souffrances auxquelles l'industrie belge devait tre expose par
l'espce de blocus qui pse sur nous maintenant. Ayant, dans leur ide,
fait un grand sacrifice, presque aussi grand que l'abandon de leur
existence politique, ils croyaient qu'une proposition d'association
avec la France ne pouvait pas tre repousse par elle. Vous pouvez donc
facilement vous faire une ide des embarras politiques qui rsulteraient
d'un non-succs du trait. Le travail de nos ennemis intrieurs est
aussi dans ce sens: demander l'association avec la France, et, si elle
repousse la Belgique, se baser sur la position impossible du pays pour
changer son gouvernement et se runir  la Hollande.

[Note 35: De la marmite qui est en bullition.]

Nous tions aussi dcids que le roi Lopold lui-mme  combattre, 
tout prix, cette dernire hypothse. Nous avions de plus quelque crainte
que la Belgique, repousse par la France, ne se tournt vers l'Allemagne
et ne chercht  entrer dans le _Zollverein_ prussien. Nous n'ignorions
pas que des hommes d'tat, belges et allemands, taient favorables 
cette combinaison et essayaient de la prparer. La ngociation marchait
pniblement  travers toutes ces sollicitudes quand un incident vint
ajourner le systme de la grande union douanire et nous pousser dans la
voie des tarifs diffrentiels concerts entre les deux pays. Depuis deux
ou trois ans, les fils et tissus de lin anglais envahissaient rapidement
le march franais; de 1840  1842, leur importation avait doubl; nos
filatures taient gravement menaces; le 26 juin 1842, une ordonnance,
rendue comme urgente, leva nos droits de douane sur les fils et
tissus de lin trangers. La mesure tait gnrale. La Belgique rclama
vivement. Nous ne nous tions point proposs de la frapper, et notre
industrie linire pouvait soutenir la concurrence de la sienne.
Nous entrmes en ngociation, et le 16 juillet 1842 une convention
commerciale fut conclue qui exempta les fils et tissus de lin belges
de l'aggravation du droit. La Belgique,  son tour, adopta, sur ses
frontires autres que celles de France, notre nouveau tarif sur les
fils et tissus de lin trangers, et fit en outre, en faveur de notre
commerce, quelques lgres concessions. La dure du trait fut fixe 
quatre ans.

Quand le projet de loi qui en mettait les articles  excution fut
discut dans la Chambre des dputs, ce trait rencontra divers
adversaires: les uns me reprochaient de ne pas avoir accompli l'union
douanire et incorpor, sous cette forme, la Belgique  la France; les
autres, d'avoir trop sacrifi l'industrie franaise et trop peu exig
de la Belgique en retour de la faveur exceptionnelle que nous lui avions
accorde. Indpendamment des raisons spciales que j'avais  faire
valoir sur ce point, je saisis cette occasion d'exprimer l'ide gnrale
qui m'avait dirig dans cette ngociation et  laquelle je me proposais
de rester, en tout cas, fidle: Je ne suis point, dis-je, de ceux qui
pensent qu'en matire d'industrie et de commerce les intrts existants,
les tablissements fonds doivent tre aisment livrs  tous les
risques,  toute la mobilit de la concurrence extrieure et illimite.
Je crois au contraire que le principe conservateur doit tre appliqu
 ces intrts-l comme aux autres intrts sociaux, et qu'ils doivent
tre efficacement protgs. Il est impossible cependant que les intrts
industriels ne soient pas, dans certains cas, appels  se prter, dans
une certaine mesure,  ce qui peut servir la scurit, la force et la
grandeur de la France dans ses relations extrieures. Il ne se peut pas
que l'tat ne soit pas en droit de demander quelquefois  ces intrts
une certaine lasticit et certains sacrifices dans ce but. Il ne se
peut pas non plus que les intrts industriels ne se prtent pas aussi,
dans une certaine mesure,  l'extension gnrale et facile du bien-tre,
c'est--dire qu'ils ne soient pas tenus d'accepter progressivement une
concurrence qui les excite et les oblige  faire mieux et  meilleur
march, au profit de tous. Ce sont l les deux conditions imposes au
systme protecteur et qui le lgitiment. On a raison d'appliquer aux
intrts industriels la politique de conservation, et de les protger,
au nom de cette politique, contre les dangers qui peuvent les assaillir;
mais en mme temps ces intrts doivent s'accommoder aux ncessits de
la politique extrieure et au progrs du bien tre intrieur. A ce prix
seulement la protection se justifie et se maintient.

La Chambre agra ces maximes et sanctionna le trait; mais la question
fondamentale subsistait toujours, et le pril que la Belgique venait de
courir pour l'une de ses industries ne fit que la rendre plus vive dans
son dsir de l'union douanire. La ngociation fut reprise; un projet
de trait, qui contenait, de la part de la Belgique, l'adoption des
principales dispositions du rgime franais en fait de douanes et de
contributions indirectes, fut prpar et discut sous trois formes
successives de rdaction; la dernire fut lue le 1er novembre 1842 dans
un conseil tenu  Saint-Cloud; les commissaires belges y demandrent
encore certains changements. Plus on approchait du terme, plus les
difficults de cette grande mesure internationale se faisaient sentir.
Les principales industries franaises tmoignaient fortement leurs
alarmes. Au dehors les puissances intresses s'inquitaient,
silencieusement d'abord et sans bruit diplomatique: Vous me demandez,
m'crivait le 20 octobre 1842 le comte de Sainte-Aulaire, ce qu'on pense
ici de l'union douanire franco-belge; je ne puis gure le savoir que
par induction, car on garde avec moi un silence aussi absolu qu'avec
vous. Les journaux mme, avec une admirable intelligence des intrts de
leur pays, n'abordent ce sujet qu'avec grande rserve; chacun comprend
que de puissants intrts franais se chargeront de l'opposition, et
que l'Angleterre diminuerait leur force en prenant prmaturment
l'initiative. Au mme moment cependant, le 21 octobre, lord Aberdeen
crivait au roi Lopold une lettre pressante, bien que douce, pour le
dtourner d'une mesure pleine de danger, on peut l'affirmer, pour les
intrts de Votre Majest et pour la tranquillit de l'Europe. Quelques
semaines aprs, le 19 novembre, causant avec M. de Sainte-Aulaire: Il
parat, lui dit-il, que la question belge est toujours pendante.--J'ai
rpondu, m'crivit l'ambassadeur, que je n'en savais rien que par les
journaux; que, dans mon opinion, une solution prochaine et dfinitive
n'tait gure probable, et que du reste je m'applaudissais de
l'indiffrence de la presse anglaise, d'o je concluais que, dans aucun
cas, je n'aurais  me quereller avec lui sur ce sujet. Il m'a rpondu
que tout trait de commerce tait populaire en Angleterre, et que les
capitalistes anglais seraient d'autant moins disposs  se plaindre d'un
trait de commerce franco-belge qu'ils se hteraient d'engager leurs
capitaux dans des fabriques belges, et qu'ils se promettraient de gros
bnfices de ces entreprises. Mais sur l'hypothse de l'union douanire,
son langage a t tout autre: Vous concevez, m'a-t-il dit, que
l'Angleterre ne verrait pas de bon oeil les douaniers franais  Anvers.
Vous auriez  combattre aussi du ct de l'Allemagne, et cette fois
vous nous trouveriez plus unis que pour le droit de visite. Le cabinet
anglais s'tait en effet assur de cette union; le 28 octobre, lord
Aberdeen avait adress aux reprsentants de l'Angleterre  Berlin,
Vienne et Saint-Ptersbourg, avec ordre de la communiquer  ces trois
cours, une dpche dans laquelle, sans adhrer pleinement aux principes
que lord Palmerston avait manifests lors des premiers bruits de l'union
douanire franco-belge, il soutenait, au nom de la neutralit de la
Belgique et en vertu du protocole du 20 janvier 1831 qui l'avait fonde,
que les autres cabinets auraient le droit de s'opposer  une combinaison
qui prsenterait un danger rel pour l'quilibre europen. Le 29
novembre, il s'exprima encore plus vivement  ce sujet, avec le ministre
de Belgique  Londres, M. Van de Weyer, qui se hta d'en informer le roi
Lopold; et le 6 dcembre, ayant fait prier le comte de Sainte-Aulaire
de venir le voir: Je suis inform, lui dit-il, qu'un ancien
ministre[36] est all voir le roi Louis-Philippe, et qu'ils ont
longuement parl de l'union douanire franco-belge. L'ancien ministre
disant que ce projet rencontrerait en Europe une opposition unanime, le
roi a rpondu: Je ne suis point fond  attendre cette opposition, et
mme je n'y crois pas, puisque aucune des puissances ne m'a fait dire un
mot  cet gard. C'est d'aprs cette parole de votre roi, a continu
lord Aberdeen, que, pour viter tout malentendu dans une matire si
grave, j'ai cru de mon devoir d'crire  lord Cowley et de vous dire 
vous-mme que l'union douanire de la France et de la Belgique nous
paratrait une atteinte  l'indpendance belge, et consquemment aux
traits qui l'ont fonde. J'ai refus, me disait M. de Sainte-Aulaire,
toute discussion sur les paroles ou l'opinion personnelle du roi; mais
j'ai affirm que mon gouvernement avait, ds longtemps, t inform par
moi, et par d'autres voies encore, des intentions du cabinet anglais;
c'tait donc en toute connaissance de cause que vous aviez procd 
l'examen de la question, dcid  la rsoudre d'aprs la considration
de nos intrts nationaux, et sans vous arrter  un mcontentement qui
n'tait fond ni en droit ni en raison: Je me suis abstenu jusqu'
prsent de vous parler avec dtail sur ce sujet, a repris lord Aberdeen,
et je m'en applaudis, parce que votre gouvernement peut dfrer aux
plaintes du commerce franais sans que sa rsolution paraisse influence
par des considrations diplomatiques; mais aujourd'hui j'ai d vous
parler pour prvenir toute fausse interprtation de mon silence. J'ai
pris soin d'ailleurs que la dmarche  faire auprs de vous n'et rien
de collectif.

[Note 36: C'tait  M. le comte Mol qu'il faisait allusion.]

Sans m'annoncer, de la part de la Prusse, aucune dmarche positive, le
comte Bresson m'envoya de Berlin, le 7 novembre 1842, des informations
analogues, et aprs avoir trait lui-mme la question sous ses divers
points de vue, il finissait par me dire qu' son avis l'union douanire
avec la Belgique n'avait, pour la France et son gouvernement, qu'une
importance trs-secondaire, et qu'elle nous vaudrait bien moins
d'avantages qu'elle ne nous attirerait d'embarras et de mcomptes.

En prsence de ces rapports et, tantt du travail secret, tantt des
dclarations officielles qui se faisaient en Europe sur cette question,
je rsolus de m'en expliquer pleinement avec les reprsentants de la
France au dehors et de bien rgler leur attitude en dterminant avec
prcision la ntre. J'crivis donc le 30 novembre 1842, d'abord au comte
Bresson, car le cabinet de Berlin tait le plus srieusement inquiet
et le plus empress  prendre, dans les inquitudes anglaises, un point
d'appui pour les siennes: Je veux que vous sachiez ds aujourd'hui, sur
le fond mme de cette affaire et sur les raisonnements de lord Aberdeen,
ce que nous pensons et ce qui rgle notre conduite.

Les traits qui ont constitu la Belgique ont stipul qu'elle formerait
un tat indpendant et neutre. Cette indpendance, cette neutralit
seraient-elles, comme on le prtend, dtruites ou entames par le simple
fait d'une union douanire avec la France?

Oui, si les clauses de cette union portaient atteinte  la souverainet
politique du roi des Belges, s'il ne conservait pas dans ses tats le
plein exercice des droits essentiels  cette souverainet. Non, si la
souverainet politique belge demeurait entire et si le gouvernement
belge avait toujours la facult de rompre l'union dans un dlai
dtermin, ds qu'il la trouverait contraire  son indpendance.

Bizarre indpendance que celle qu'on ferait  la Belgique en lui
interdisant absolument, et comme condition de son existence, le droit de
contracter les relations, de prendre les mesures que lui conseilleraient
ses intrts, qui seraient peut-tre, pour son existence mme, une
ncessit!

L'indpendance n'est pas un mot; elle doit tre un fait. Un tat n'est
pas indpendant parce qu'on l'a crit dans un trait, mais  condition
qu'il pourra rellement agir selon son intrt, son besoin, sa volont.

En supposant la souverainet politique belge pleinement respecte,
et nous sommes les premiers  dire qu'aucune autre hypothse n'est
admissible, l'union douanire ne serait, entre la France et la Belgique,
qu'une forme particulire de trait de commerce; forme qui entranerait
sans doute, dans l'administration intrieure des deux tats, certains
changements librement consentis de part et d'autre, mais qui, loin de
porter atteinte  l'indpendance de l'un des deux, ne serait de sa part
qu'un acte et une preuve d'indpendance.

Lord Aberdeen reconnat  la France et  la Belgique le droit de
faire, entre elles, des traits de commerce, dussent ces traits tre
nuisibles, conomiquement parlant, aux intrts des tats tiers. Que
dirait-il si la France et la Belgique abolissaient chacune, sur
leur frontire commune, tout droit de douane, et si en mme temps la
Belgique, par un acte de son gouvernement seul, tablissait, sur
ses autres frontires, les tarifs et le rgime actuel des douanes
franaises, sans qu'aucun autre changement s'accomplt d'ailleurs dans
les relations et l'administration intrieure des deux tats? Je ne dis
pas qu'un tel systme ft praticable; mais,  coup sr, ce serait l
un de ces traits de commerce contre lesquels lord Aberdeen lui-mme
reconnat qu'aucun gouvernement tranger n'aurait droit de protester.
Pourtant l'union douanire serait complte. Elle n'est donc pas
ncessairement et par elle-mme contraire  l'indpendance de la
Belgique et au droit public europen.

Mais la neutralit? C'est ici une condition particulire d'existence,
dont la Belgique recueille les fruits et qui lui impose certaines
obligations, certaines gnes que les cinq grandes puissances ont
acceptes comme elle, et doivent, comme elle, respecter.

Certes, ce ne sera pas la France qui portera, qui souffrira jamais, 
la neutralit de la Belgique, la moindre atteinte. Cette neutralit est,
depuis 1830, le seul avantage que nous ayons acquis au dehors. En 1814,
le royaume des Pays-Bas avait t rig contre nous; il est tomb; 
sa place s'est lev un tat qui a t dclar neutre et qui, par son
origine, ses institutions, ses intrts politiques et matriels, par le
mariage de son roi, tout en demeurant neutre, est devenu pour nous un
tat ami. Il y a l, pour nous, une garantie matrielle de scurit sur
notre frontire, une garantie politique de paix et d'quilibre europen.
L'Europe a accept cette situation. Plus que personne nous en comprenons
et nous en estimons les avantages. Moins que personne, nous sommes
disposs  y rien changer.

Comment la neutralit politique de la Belgique prirait-elle par son
union douanire avec la France? Ceci est le dire de lord Aberdeen et
son grand argument. Je ne dirai pas, quoique cela soit vrai, que cet
argument est injurieux pour nous; comme si nous ne pouvions vouloir
l'union commerciale avec la Belgique que pour dtruire sa neutralit et
pour trouver l un chemin cach vers la conqute. Je ne dirai pas non
plus que c'est traiter bien lgrement le droit public europen et le
considrer comme bien vain que de croire qu'il ne prterait aucune
force aux tats qui le rclameraient s'il tait mconnu. Je vais droit 
l'ide fondamentale de lord Aberdeen et j'en pse exactement la valeur.

L'unit des douanes et du systme financier ne peut avoir lieu, dit-on,
entre deux tats de force trs-ingale, car l'un serait politiquement
absorb par l'autre, et l'quilibre europen mis ainsi en danger.
L'exemple de l'union douanire allemande, ajoute-t-on, n'est point
applicable, car celle-ci repose sur une union politique depuis longtemps
admise par le droit public europen, et elle n'y a port aucun trouble.

Ce sont l de pures assertions, de pures apparences dont nous ne
saurions nous payer. Allons au fait. Est-il vrai que l'union douanire
allemande ait eu lieu entre des tats de force gale et capables de
se balancer rciproquement? Est-il vrai que l'quilibre intrieur de
l'Allemagne, qui est bien quelque chose dans l'quilibre gnral de
l'Europe n'en ait pas t sensiblement altr? Qu'on le demande 
l'Autriche. Qu'on le demande mme aux petites puissances allemandes
engages dans l'association. Il est vident que par ce fait nouveau,
la Prusse a grandi, beaucoup grandi, que son poids en Allemagne, et
par suite en Europe, s'est fort accru, que les puissances allemandes
de second et de troisime ordre n'ont plus ni la mme importance, ni la
mme libert dans leurs combinaisons au dehors. A coup sr, ce sont l
des faits graves, des altrations profondes dans l'tat de l'Allemagne
et de l'Europe; et si l'on n'y pense gure  Londres, je suis convaincu
qu' Vienne,  Hanovre, et mme  Stuttgart et  Dresde, on s'en
proccupe fortement.

Pourquoi les puissances  qui ce fait nouveau dplaisait, l'Autriche
par exemple, ne s'y sont-elles pas ouvertement opposes? Parce qu'elles
ont compris qu'elles n'en avaient pas le droit. Lorsqu'un changement
dans la rpartition et la mesure des influences en Europe s'opre en
vertu d'intrts puissants et lgitimes, par des moyens rguliers et
pacifiques, et sans que l'tat ou les tats qui y gagnent excdent
les limites habituelles de leur action, on peut en ressentir du
mcontentement, de l'inquitude; on peut travailler  l'entraver,  le
restreindre,  le faire chouer; on n'a nul droit de s'y opposer par la
violence ou de protester officiellement. L'histoire de l'Europe offre
plus d'un exemple de ces changements dans la rpartition des influences
qui ont donn lieu sans doute  des luttes sourdes,  des efforts
diplomatiques, mais n'ont amen ni dclarations hostiles ni guerres.
Et de nos jours une guerre suscite pour une telle cause serait plus
contraire que jamais aux notions de justice du public europen et  son
sentiment sur les droits et les relations des tats.

Sans doute l'union douanire franco-belge serait, pour la France, un
accroissement de poids et d'influence en Europe; mais pourquoi la
France et la Belgique n'auraient-elles pas, aussi bien que la Prusse, la
Bavire et la Saxe, le droit de rgler sous cette forme leurs intrts
communs? Pourquoi ce qui s'est pass, sur la rive droite du Rhin, au
profit de la Prusse, ne pourrait-il pas se passer sur la rive gauche
au profit de la France, sans que la paix de l'Europe en ret plus
d'atteinte?

Voil pour la question de droit, mon cher comte; voil quels sont, 
notre avis et en allant au fond des choses, les vrais principes. Voici
maintenant quelle a t et quelle sera notre rgle pratique de conduite
dans cette affaire.

Nous n'en avons point pris l'initiative. Nous ne sommes point alls,
nous n'irons point au-devant de l'union douanire franco-belge. Sans
doute elle aurait pour nous des avantages; mais elle nous susciterait
aussi, et pour nos plus importants intrts, des difficults normes.
L'union douanire n'est point ncessaire  la France. La France n'a,
sous ce rapport, rien  demander  la Belgique. L'tat actuel des choses
convient et suffit  la France qui ne fera, de son libre choix et de son
propre mouvement, rien pour le changer.

C'est  la Belgique que cet tat pse. C'est la Belgique qui vient nous
dire qu'elle n'y saurait demeurer, et que, pour sa scurit intrieure,
mme pour son gouvernement et son existence nationale, le pril est tel
que, pour y chapper, elle sera contrainte de tout faire. Elle vient 
nous. Si nous la repoussons, elle ira ailleurs. Si elle restait comme
elle est, tout, chez elle, serait compromis.

Or la scurit de la Belgique, l'existence du royaume belge tel qu'il
est aujourd'hui constitu, c'est la paix de l'Europe. Vous le savez, mon
cher comte; la constitution de ce royaume n'a pas t un rsultat facile
 obtenir; il n'a pas t facile de contenir, de djouer toutes les
passions, toutes les ambitions qui voulaient autre chose. Et vous le
savez aussi; autre chose, c'est la guerre, la conflagration de l'Europe.
Qu'on ne s'y trompe pas: les mmes passions, les mmes ambitions qui,
en 1830 et 1831, voulaient autre chose que ce qui a t fait, subsistent
encore aujourd'hui. Et si quelque occasion, un grand trouble intrieur
en Belgique par exemple, s'offrait  elles, elles clateraient. Et
aujourd'hui comme en 1830, leur explosion amnerait infailliblement la
guerre, le bouleversement de l'ordre europen, et toutes ces chances
fatales, inconnues, que depuis douze ans, nous travaillons tous 
conjurer. Voil ce qui fait,  nos yeux, la gravit de cette question.
Voil  quels dangers l'union douanire franco-belge pourrait tre un
remde. Que ces dangers s'loignent; que la Belgique ne s'en croie pas
srieusement menace; qu'elle ne nous demande pas formellement de l'y
soustraire; qu'elle accepte le _statu quo_ actuel: ce ne sera point nous
qui la presserons d'en sortir. Nous ne sommes point travaills de cette
soif d'innovation et d'extension qu'on nous suppose toujours. Nous
croyons qu'aujourd'hui, pour la France, pour sa grandeur aussi bien
que pour son bonheur, le premier besoin, c'est la stabilit. Cette
conviction gouverne et gouvernera notre conduite dans cette affaire-ci
comme elle l'a dj gouverne dans tant d'autres. Mais ce que nous ne
pouvons souffrir, ce que nous ne souffrirons pas, c'est que la stabilit
du royaume fond  nos portes soit altre  nos dpens, ou compromise
par je ne sais quelle absurde jalousie du progrs de notre influence.
En vrit, ceux qui voient, dans l'union douanire franco-belge, une
question de rivalit politique, s'en font une bien petite et bien fausse
ide; il s'agit ici de bien autre chose que d'une rivalit d'influence;
il s'agit du maintien de la paix et de l'ordre europen. C'est l ce que
nous dfendons.

De tous ces faits et de toutes ces ides, voici, pour le moment,
mon cher comte, les conclusions que je tire sur la conduite qui nous
convient, et d'aprs lesquelles vous rglerez la vtre.

1 Rester fort tranquilles; viter plutt que rechercher la discussion
sur l'union douanire franco-belge, et bien donner la persuasion que
nous ne recherchons pas non plus le fait. Il faudra que cette union
vienne nous chercher et que la Belgique nous l'impose en quelque sorte,
comme une ncessit de sa propre existence;

2 Garder, sur le fond de l'affaire, toute notre indpendance; ne
reconnatre  personne le droit de s'y opposer, aux termes des traits
et des principes du droit public;

3 Observer soigneusement les dispositions des diverses puissances 
cet gard. En sont-elles toutes proccupes dans le mme sens et au mme
degr? Quelles diffrences existent entre elles? Jusqu'o iraient-elles
dans leur rsistance? Des objections, des efforts cachs pour empcher,
une protestation publique, la guerre, voil les divers pas possibles
dans cette carrire;  quel point telle ou telle puissance s'y
arrterait-elle?

4 Quant  prsent, au del de ce travail d'observation et d'attente,
une seule chose nous importe; c'est d'empcher toute dmonstration,
toute dmarche collective et officielle. Cela nous compromettrait et
nous gnerait. Regardez-y bien.

J'adressai la mme lettre, _mutatis mutandis_, aux reprsentants du
roi  Londres,  Vienne,  Ptersbourg,  Bruxelles et  La Haye. Je ne
pouvais ignorer que les diverses puissances n'attachaient pas toutes,
 cette question, autant d'importance que l'Angleterre ou la Prusse,
et n'y portaient pas toutes la mme ardeur. Je savais notamment que le
prince de Metternich avait crit au comte d'Appony: Quant au travail du
roi Lopold avec le cabinet franais pour arriver  une union douanire
des deux pays, j'y donne, pour mon compte, trs-peu d'importance, et je
trouve que le cabinet de Berlin a bien tort de s'en inquiter autant. La
France ne demanderait pas mieux que d'avaler la Belgique, et la Belgique
serait charme de s'engraisser commercialement  la table de la France.
Cela est clair et fort simple. Cependant aucun gouvernement ni aucun
pays ne se laisse volontiers dvorer par un autre, et dans de telles
transactions le plus petit est toujours celui qui se tient le plus sur
ses gardes. S'il ne s'en tire pas bien, cela aussi est fort simple, et
c'est son affaire. Je vous rpte que j'attache peu d'importance  tout
ce projet. Dans ses relations avec les cours de Londres et de Berlin,
comme dans les communications officieuses qu'il me fit faire  ce sujet,
le prince de Metternich ne s'employa qu' apaiser les inquitudes, 
empcher toute dmarche active, collective et officielle. Il prenait
d'autant plus volontiers ce rle impartial et amical qu'il tait
convaincu que le projet d'union douanire franco-belge ne se raliserait
pas: Quand je considre, dit-il un jour au comte de Flahault, tous les
genres de danger auxquels le roi Lopold s'expose en le poursuivant,
quand je songe qu'une modification rciproque des tarifs assurerait aux
deux pays (tout aussi bien que pourrait le faire l'union douanire) tous
les avantages commerciaux qu'ils peuvent dsirer, je me demande si le
roi Lopold a jamais eu bien srieusement l'intention de conclure un
pareil trait, et s'il n'est pas plus probable qu'il a mis en avant ce
projet, qu'il doit savoir inexcutable, afin de n'arriver  rien, tout
en paraissant dispos  tout faire pour plaire au roi son beau-pre,
 la nation franaise, au parti franais en Belgique et au sentiment
national qui cherche un dbouch pour l'excdant des produits belges.
Je suis fort tent de croire que M. de Metternich avait raison, et
que le roi Lopold n'a jamais srieusement poursuivi le projet d'union
douanire, ni compt sur son succs. Quoi qu'il en ft de l'intention
du roi des Belges, le fait dfinitif fut conforme  la prvoyance du
chancelier d'Autriche; les ngociations, les confrences, les visites et
les conversations royales et ministrielles n'aboutirent  rien; l'ide
de l'union douanire entre la France et la Belgique fut peu  peu
dlaisse sans bruit; et le 13 dcembre 1845, aprs quelques mois d'une
ngociation plus restreinte et plus efficace, un nouveau trait de
commerce, en abaissant sur un grand nombre d'objets les tarifs mutuels,
rgla pour six ans, d'une faon plus tendue et plus librale que
n'avait fait celui du 16 juillet 1842, les relations commerciales des
deux pays.

J'eus peu de regret de ce rsultat. Plus j'avais approfondi la question,
plus je m'tais convaincu que l'union douanire franco-belge aurait,
pour la France, des inconvnients que ne compenseraient point les
avantages politiques qu'on s'en promettait. Ces avantages taient
plus apparents que rels et auraient t achets plus cher qu'ils ne
valaient. Nous aurions trouv dans ce fait une satisfaction vaniteuse
plutt qu'un solide accroissement de force et de puissance. Quoi qu'en
dissent les partisans de la mesure, la Belgique ne se serait point
compltement assimile et fondue avec la France; l'esprit d'indpendance
et de nationalit, qui y avait prvalu en 1830, s'y serait maintenu,
et aurait jet, dans les rapports des deux tats, des incertitudes, des
difficults et des perturbations continuelles. Je suis persuad que
les quatre grandes puissances auraient immdiatement oppos,  l'union
douanire franco-belge, une rsistance formelle, et qu'elles auraient
officiellement rclam la neutralit de la Belgique en la dclarant
compromise par un tel acte; l'Angleterre et la Prusse taient dj unies
dans ce dessein ventuel; la Russie se ft empresse de les soutenir, et
l'Autriche n'et eu garde de s'en sparer. Mais dans l'hypothse la plus
favorable, en admettant que les quatre puissances n'eussent pas pris
sur-le-champ une attitude active, elles n'en auraient pas moins t
profondment blesses et inquites; elles auraient perdu toute confiance
dans notre sagesse politique et dans la stabilit du rgime gnral
qu'aprs 1830, et de concert avec nous, elles avaient fond en Europe;
elles se seraient de nouveau concertes contre nous, c'est--dire
qu'elles seraient rentres dans la voie des coalitions antifranaises.
Et au moment mme o nous aurions accept cette mauvaise situation
europenne, nous aurions port un srieux mcontentement et un grand
trouble dans les principales industries franaises; nous aurions
fortement agit, au dedans, le pays replac au dehors sous le vent des
mfiances et des alliances hostiles de l'Europe. Les inquitudes et les
rclamations de l'industrie nationale eurent, auprs de nous, bien
plus de part que les considrations diplomatiques  l'abandon du projet
d'union douanire franco-belge; mais nous fmes, en le laissant tomber
et en le remplaant par l'abaissement mutuel des tarifs, acte de
prvoyance au dehors aussi bien que d'quit et de prudence au dedans.

Nous avions,  cette poque, dans nos rapports avec l'Angleterre, une
affaire, ou plutt des affaires bien plus graves et plus permanentes que
l'union douanire franco-belge, les affaires d'Espagne.

Je n'ai rencontr dans ma vie et je ne connais dans l'histoire point
d'exemple d'une politique aussi obstinment rtrospective que celle de
l'Angleterre envers l'Espagne. La guerre de la succession espagnole sous
Louis XIV, le trait d'Utrecht, la maison royale de France rgnante en
Espagne, le pacte de famille sous Louis XV, l'Espagne concourant avec
la France, sous Louis XVI,  l'indpendance des tats-Unis d'Amrique,
l'invasion de l'Espagne par l'empereur Napolon, tous ces faits taient
encore, en 1840, et sont probablement encore aujourd'hui aussi prsents
 la pense du gouvernement anglais, aussi dcisifs pour sa conduite que
s'ils taient actuels et flagrants. La crainte des vues ambitieuses
et de la prpondrance de la France en Espagne est toujours une
proccupation permanente et dominante en l'Angleterre.

Je n'ai garde de m'tonner de cet empire de la tradition dans la
politique d'un tat bien gouvern; la mmoire est mre de la prvoyance,
et le pass tient toujours dans le prsent une grande place. Les faits
changent pourtant; les situations se modifient, et la bonne politique
consiste  reconnatre ces changements et  en tenir compte, aussi bien
qu' ne pas oublier les faits anciens et leur part d'influence. Depuis
1830, et surtout depuis 1840, les situations relatives de la France et
de l'Angleterre, quant  l'Espagne, taient profondment changes, et
leurs politiques n'avaient plus les mmes raisons d'tre contraires, ni
mme diverses. Quand nous avions, en 1833, reconnu la reine Isabelle et
le rgime constitutionnel en Espagne, nous nous tions hautement spars
du parti absolutiste espagnol qu'avait protg la Restauration, en
nous rapprochant du parti libral qui, depuis 1808, avait pour patron
l'Angleterre. Quand nous avions, en 1835, refus d'intervenir  main
arme en Espagne, malgr les sollicitations de l'Angleterre elle-mme,
nous avions donn la preuve la plus clatante que nous n'y recherchions
point une prpondrance exclusive. Depuis le mois de septembre 1840
enfin, la reine Christine et les chefs du parti constitutionnel modr,
qu'on appelait le parti franais, avaient perdu en Espagne le pouvoir;
il avait pass aux mains du parti libral exalt, reconnu comme le parti
anglais; le nouveau rgent du royaume, Espartero, dclarait ouvertement
que ses inclinations et ses opinions taient et avaient toujours t en
faveur d'une alliance intime avec la Grande-Bretagne, et que c'tait l
l'amiti sur laquelle il comptait. Le gouvernement anglais avait
lieu d'tre content de sa situation en Espagne et peu inquiet de nos
prtentions  y dominer.

Pourtant son inquitude tait toujours la mme; la ncessit de
combattre en Espagne l'ambition et l'influence de la France le
proccupait toujours passionnment. L'avnement du cabinet tory ne
paraissait pas avoir chang grand'chose  cette disposition; lord
Aberdeen tmoignait, sur ce point comme sur tous les autres, plus de
libert d'esprit et d'impartialit; mais les mfiances antifranaises
de sir Robert Peel taient si profondes qu'il se dclarait enclin 
rechercher, sur les affaires d'Espagne, l'entente et l'action concerte
de l'Angleterre avec l'Autriche, la Prusse et la Russie, qui n'avaient
reconnu ni la reine Isabelle ni le rgime constitutionnel espagnol,
plutt que l'accord avec la France: Notre position et nos intrts,
disait-il, s'accordent mieux avec la position et les intrts de ces
puissances qu'avec ceux de la France; elles ont en commun avec nous le
dessein d'empcher que l'Espagne ne devienne un pur instrument entre les
mains de la France. Rsister  l'tablissement de l'influence franaise
en Espagne, tel doit tre notre principal et constant effort. Le
ministre d'Angleterre  Madrid, M. Aston, homme d'esprit et d'honneur,
mais plac l  bon escient par lord Palmerston, tait imbu des mmes
prventions et de la mme passion; il avait t un moment question de le
changer; mais il fut maintenu  son poste, et la politique de rivalit
et de lutte contre la France continua de prvaloir en fait  Madrid
pendant qu' Londres le premier ministre la soutenait en principe dans
le conseil.

En mme temps que je rencontrais  chaque pas cette disposition du
gouvernement anglais, j'apprenais d'Espagne, avant mme qu' Londres le
cabinet whig et lord Palmerston fussent tombs, que le rgent Espartero
perdait chaque jour du terrain, et que le parti des modrs, les chefs
militaires surtout, prparaient contre lui une insurrection dont ils se
promettaient le retour au pouvoir de la reine Christine et de ses amis.
Espartero et ses partisans ne cachaient pas leurs alarmes; on allait
jusqu' dire que, dans la perspective du succs de ce soulvement, ils
mditaient de quitter l'Espagne et de se retirer  Cuba, emmenant
avec eux la jeune reine Isabelle, sa soeur l'Infante doa Fernanda,
et restant ainsi en possession de la royaut et du pouvoir lgal.
Je n'ajoutais nulle foi  ce bruit, presque aussi invraisemblable 
concevoir qu'impossible  excuter; mais j'tais trs-frapp de l'tat
des partis qu'il rvlait et des vnements qu'il faisait pressentir.
Le 6 aot 1841, j'crivis au roi, alors au chteau d'Eu: Il est bien
 dsirer que les amis de la reine Christine se tiennent tranquilles et
laissent le gouvernement du rgent actuel suivre le cours de ses propres
fautes et des destines qu'elles lui feront. Il descend visiblement: si
on tente de le renverser, on le relvera peut-tre, et russt-on  le
renverser, il y aurait une victoire pleine de prils; tandis que, si
l'on attend, les bras croiss, que la victoire vienne, elle sera sre.
La mort naturelle est, pour les gouvernements, la seule mort vritable,
la seule qui ouvre rellement leur hritage. M. Za[37] m'a paru fort
pntr de ces ides, et la reine Christine est, je crois, trs-dispose
 les accueillir. Et quelques jours aprs, le 17 aot, considrant les
affaires d'Espagne sous un autre aspect, j'crivis galement au roi:
Une ide me proccupe; je crains que nous n'ayons l'air d'abandonner
sans protection, sans secours, cette pauvre petite reine qui n'a auprs
d'elle, ni mre, ni gouvernante, ni gardien ou serviteur sr et dvou.
Ne serait-ce pas un moment trs-convenable, trs-digne, trs-bien choisi
pour envoyer en Espagne un ambassadeur, accrdit auprs d'elle en cas
de mouvements rvolutionnaires? Le gouvernement de Madrid n'aurait aucun
droit de se plaindre. Le roi ferait acte de prvoyance politique et de
protection de famille. Personne ne pourrait s'y mprendre, et je ne vois
pas, dans aucune hypothse, qu'aucune mauvaise consquence puisse en
rsulter. Je prie le roi d'y bien penser et de vouloir bien me faire
connatre son impression.

[Note 37: M. Za Bermudez, nagure ministre de la reine Christine,
tait rest dans l'exil son intime et fidle conseiller.]

 ma premire lettre, le roi rpondit[38]: La reine Christine est venue
 Saint-Cloud le jour de mon dpart; je lui ai parl dans le sens que
vous me dveloppez dans votre lettre d'hier, et elle y a compltement
abond. Et  la seconde[39]: Je partage votre opinion sur l'opportunit
de nommer ds  prsent un ambassadeur prs de la reine Isabelle II, et
de la couvrir ainsi de toute la protection que nous pouvons lui donner
aujourd'hui. Je prfre mme beaucoup que nous prenions l'initiative, 
cet gard, avant l'Angleterre. Pourtant je crains qu'on ne donne  cette
dmarche une interprtation qui, en en faussant le caractre et l'objet,
amnerait un rsultat tout contraire  celui que nous voulons obtenir.
Cette interprtation consisterait  faire considrer l'envoi d'un
ambassadeur comme un pas vers Espartero et un hommage  sa rgence. Je
crois que tout dpendra de la manire dont la reine Christine et
ses amis politiques envisageront et qualifieront la dmarche. Par
consquent, je voudrais que vous pussiez voir M. Za demain matin
de bonne heure, assez tt pour que vous pussiez encore voir la reine
Christine elle-mme avant votre dpart pour Lisieux. Quand vous vous
serez assur de la manire dont la reine et Za envisageraient cet acte,
s'il est pris par eux comme je le dsire, alors l'effet est assur et
nous pouvons aller immdiatement de l'avant. Mais si, au contraire, ils
n'y voient qu'un avantage pour Espartero, alors je crois qu'il faut
y renoncer quant  prsent, et rester sur la ligne que nous avions
adopte, c'est--dire attendre, avant de rien faire, ce que fera
le nouveau ministre anglais, et probablement ce qu'il voudra mme
concerter avec nous.

[Note 38: Le 7 aot 1841.]

[Note 39: Le 18 aot 1841.]

J'crivis ds le lendemain au roi: Je viens de voir M. Za. Il
est convaincu que la nomination immdiate d'un ambassadeur  Madrid
tournerait au profit d'Espartero, et serait regarde par le parti
modr comme un grave chec. Il prfre beaucoup que le roi attende la
formation du nouveau cabinet britannique qui sera, dit-il, trs-dispos
et mme empress  se concerter avec la France. J'ai trouv la
conviction de M. Za si arrte et si profonde que je n'ai pas jug
ncessaire de voir, sur le mme sujet, la reine Christine. Je pense,
comme Votre Majest, que la mesure ne serait bonne  prendre qu'autant
qu'elle produirait en Espagne sur tous les partis, exalts ou modrs,
un effet analogue  l'intention dans laquelle elle serait prise.
Puisqu'il n'en serait pas ainsi, il faut attendre.

Nous n'attendmes pas longtemps: ds que le cabinet tory fut form, M.
Za retira son objection  la nomination de notre ambassadeur  Madrid,
et me pressa mme de l'accomplir. Il connaissait depuis longtemps lord
Aberdeen, et il en tait fort connu et estim. Il avait la confiance que
le nouveau cabinet anglais, essentiellement monarchique et conservateur,
le serait mme en Espagne, et s'entendrait avec nous. Pour mon
compte, je tenais beaucoup  ce que notre ambassadeur ft nomm avant
l'explosion des troubles que tout le monde prvoyait au del des
Pyrnes: si ces troubles tournaient en faveur du rgent Espartero,
l'envoi inattendu d'un ambassadeur de France  Madrid devenait
une platitude; si au contraire la reine Christine et ses partisans
triomphaient, notre ambassadeur ne serait arriv qu' leur suite et
comme leur instrument. Ni l'une ni l'autre de ces situations ne nous
convenait; aux yeux de l'Angleterre comme de l'Espagne, nous voulions
tre les amis de la reine Isabelle et de la monarchie constitutionnelle
espagnole, non des auxiliaires au service de l'un des partis qui, sous
ce rgime, se disputaient violemment le pouvoir. Nous n'avions nulle
confiance dans le rgent Espartero, mais nul dessein non plus d'entrer,
contre lui, dans l'arne et de travailler  son renversement. Nous ne
cachions point nos opinions et nos voeux quant au gouvernement
intrieur de l'Espagne, mais nous restions fidles  notre politique
de non-intervention. Je demandai au roi d'instituer sans dlai cette
ambassade, et de la confier  M. de Salvandy: esprit lev, gnreux,
entreprenant, monarchique et libral avec une sincrit profonde quoique
un peu fastueuse, plein de vues politiques saines, mme quand elles
taient exubrantes et imparfaitement quilibres, pas toujours mesur
dans les incidents et les dehors de la vie publique, mais sens au fond,
capable de faire des fautes, mais capable aussi de les reconnatre, d'en
combattre loyalement les consquences et d'en porter dignement le poids.
Il avait t ministre de l'instruction publique dans le cabinet de M.
Mol, et je trouvais un rel avantage  le retirer de l'opposition et 
le rallier au ministre. Il connaissait et aimait l'Espagne. Il accepta
volontiers cette aventureuse mission[40]. La reine Christine
l'accueillit de bonne grce, quoique avec quelque dplaisir; elle ne
trouvait pas qu'en envoyant un ambassadeur  Madrid pendant cette
rgence d'Espartero contre laquelle elle avait protest, le roi son
oncle ft aussi _Christino_ qu'elle l'aurait voulu; mais elle tait de
ceux qui savent se rsigner sans renoncer. M. de Salvandy se disposait 
partir quand les nouvelles de l'insurrection du gnral O'Donnell en
Navarre contre Espartero, dans les premiers jours d'octobre 1841,
arrivrent  Paris, encore confuses et sans rsultat.

[Note 40: Il fut nomm le 9 septembre 1841.]

Je sentis, en les recevant, que la ncessit et en mme temps l'occasion
taient venues de faire pleinement connatre au nouveau cabinet anglais
notre attitude, notre intention et le fond de notre pense dans
nos relations avec l'Espagne. J'crivis sur-le-champ  M. de
Sainte-Aulaire[41]: Je suis sr qu' Londres, comme ailleurs, on nous
attribue ce qui se passe en Espagne; on croit que nous travaillons au
rtablissement de la reine Christine. Je ne m'en tonne pas; c'est une
ide naturelle, conforme aux vraisemblances et aux apparences. Voici le
vrai sur ce que nous avons pens et fait depuis quelques annes quant 
l'Espagne, sur ce que nous pensons et faisons aujourd'hui.

[Note 41: Le 11 octobre 1841.]

Notre disposition gnrale envers la reine Christine est bienveillante,
bienveillante par esprit de famille, bienveillante  cause de la
personne mme qui mrite vraiment et inspire naturellement de l'intrt.

La raison politique a concouru, pour nous, avec la bienveillance
personnelle. Lorsque, en 1833, malgr d'anciennes traditions et de
grands intrts franais, nous avons reconnu la rgence de la reine
Christine, c'est que nous l'avons crue seule capable de gouverner
l'Espagne, d'y maintenir un peu de royaut et d'ordre, entre et contre
les prtentions de l'absolutisme inintelligent et du radicalisme
rvolutionnaire.

Si toute l'Europe avait pens alors comme la France et l'Angleterre,
si les cinq grandes puissances avaient reconnu  la fois la royaut
d'Isabelle, la rgence de Christine, et exerc  Madrid leur influence,
trs-probablement cette influence aurait imprim aux vnements un autre
cours, et pargn  l'Espagne bien des malheurs,  l'Europe bien des
embarras.

Malgr ses fautes, malgr ses malheurs, nous pensons qu' tout prendre
la reine Christine n'a pas manqu  sa situation. Tant qu'elle a
gouvern, elle a employ, au profit de la bonne cause, au profit
des principes d'ordre et de justice, ce qu'elle a eu de force et
d'influence. Elle a t souvent entrane, souvent vaincue, mais elle
a constamment lutt, et sa dfaite a t le triomphe de l'esprit
d'anarchie.

Voil, sans rien taire ni rien exagrer, notre bienveillance pour la
reine Christine, son sens politique et ses motifs. Les faits ont dj
montr quelle en tait la limite.

Aprs la chute de la reine Christine, nous avons accept, sans
hsitation, sans interruption, les relations politiques avec la rgence,
d'abord provisoire, puis dfinitive, d'Espartero. Il n'y a eu, entre les
deux gouvernements, point de rupture, mme momentane, point de choc,
mme cach. J'ai hautement dclar, dans les deux Chambres, que nous ne
nous mlerions point des affaires intrieures de l'Espagne, que nous ne
nuirions en rien  son nouveau gouvernement.

Notre conduite a t conforme  notre langage. Au profit du rgent
Espartero comme de la reine Christine, nous avons retenu don Carlos en
France et, autant qu'il tait en nous, prserv l'Espagne de la
guerre civile. Pas plus contre le rgent Espartero que contre la reine
Christine, nous n'avons poursuivi l'excution des engagements relatifs
aux quarante ou cinquante millions que l'Espagne nous doit, ce qui
l'aurait rduite  la publicit de la banqueroute.

Les nouvelles occasions de querelle ne nous ont pas manqu. Les
procds du nouveau gouvernement espagnol, envers la France et le roi,
ont t souvent trs-inconvenants. Un conflit a failli clater sur
notre frontire,  l'occasion de territoires et de droits de pturage
contests entre les deux pays. On a dcid et presque ordonn,  Mahon,
l'vacuation de l'lot _del Rey_, sans nous en avoir seulement avertis.
J'ai vit ces occasions de brouillerie; j'ai t conciliant, au sein
mme de relations froides et quelquefois pineuses; je n'ai tmoign
d'aucune susceptibilit, aucune dfiance. Entre le cabinet de Madrid et
nous l'intimit n'existait pas; je n'ai pas souffert que la malveillance
s'y glisst un moment.

Le sjour de la reine Christine en France, le bon accueil qu'elle y a
reu, c'est l, je le sais bien, ce qui a excit et excite le plus de
soupons.

Comment et-il pu en tre autrement? Si nous n'avions pas bien reu la
reine Christine, nous aurions manqu aux premiers devoirs de famille,
d'honneur, aux exemples de respect mutuel que se doivent entre eux les
souverains. Nous aurions galement manqu aux plus simples conseils
de la prudence. Nous ne le dissimulons point; nous n'avons jamais bien
pens de la rvolution de septembre 1840 en Espagne et de l'avenir
d'Espartero; nous avons craint, au del des Pyrnes, de nouvelles
explosions rvolutionnaires; nous avons regard la reine Christine comme
pouvant tre, un jour, une ancre de salut pour l'Espagne, le seul
moyen possible de transaction et de gouvernement.  ce titre aussi,
je n'hsite pas  le dire, nous avons d l'accueillir et mnager sa
situation.

Nous lui avons conseill de demeurer trangre  toute mene contre le
nouveau gouvernement de Madrid. Nous lui avons dit que, si elle devait
tre quelque jour utile  l'Espagne, c'tait  la condition de n'tre
remise en scne que par la ncessit vidente, aprs l'puisement et la
chute des partis contraires, non par les intrigues de son propre parti.
Et, pour notre compte, nous nous sommes tenus absolument en dehors,
non-seulement de toute action exerce en Espagne par les partisans de la
reine Christine, mais mme de toute relation avec eux. Nous avons cart
toute insinuation de ce genre, et scrupuleusement accompli, envers le
gouvernement espagnol, ce que nous conseillait la prudence, ce que nous
prescrivait la probit. J'affirme que nous sommes compltement trangers
 ce qui vient d'clater en Espagne; nous n'y avons point conniv; nous
ne l'avons point connu d'avance; nous n'y aidons et nous n'y aiderons
en rien. Nous ne mconnaissons point les difficults de notre situation
envers le gouvernement de Madrid, et nous ne saurions y chapper puisque
nous ne saurions changer la situation mme. Mais nous ne changerons rien
non plus  notre conduite; elle sera, comme elle a t depuis un an,
parfaitement loyale et pacifique. Nous venons de le prouver  l'instant
mme en ordonnant, selon le dsir de M. Olozaga[42], que les carlistes,
qui s'taient rassembls sur la frontire pour rentrer en Espagne
en vertu de l'amnistie, en soient loigns et refluent vers nos
dpartements de l'intrieur.

[Note 42: Envoy extraordinaire et ministre plnipotentiaire
d'Espagne en France, depuis la rgence d'Espartero.]

Sur ce qui se passe et pour le moment actuel, voil, mon cher ami, ce
qui est et ce que j'ai  dire; mais videmment, et quoi qu'il arrive du
mouvement qui vient d'clater, il faut penser  l'avenir de l'Espagne.

Des trois partis qui s'agitent l, les absolutistes et don Carlos, les
modrs et la reine Christine, les exalts et le rgent Espartero ou le
tuteur Arguelles, aucun n'est assez fort ni assez sage pour vaincre
ses adversaires, les contenir et rtablir dans le pays l'ordre et un
gouvernement rgulier. L'Espagne n'arrivera  ce rsultat que par une
transaction entre les partis.

 son tour, cette transaction n'arrivera pas tant que la France et
l'Angleterre n'y travailleront pas de concert. La rivalit de la
France et de l'Angleterre en Espagne, leurs luttes pour l'influence,
l'opposition de leurs patronages, cette seule cause suffirait 
entretenir la guerre des partis espagnols et  les frapper tous
d'impuissance quand ils arrivent au gouvernement.

La bonne intelligence et l'action commune de la France et de
l'Angleterre sont indispensables  la pacification de l'Espagne.

Et, comme vous l'a trs-bien dit lord Aberdeen, pour que la France et
l'Angleterre s'entendent et agissent de concert en Espagne, il importe
qu'elles ne soient pas les seuls acteurs sur ce thtre, et qu'avec
elles les autres grandes puissances y paraissent.  deux, il est 
craindre que la rivalit ne continue.  cinq, on peut esprer que
l'intrt le plus gnral, le plus lev, finira par prvaloir.

Sans doute, les intrts de second ordre ne cesseront pas d'exister;
sans doute, il y aura toujours entre la France et l'Angleterre,  propos
de l'Espagne, des questions d'amour-propre national et de jalousie
traditionnelle, des questions d'alliance et de mariage. Je ne mconnais
point l'importance et la difficult de ces questions. Je n'hsite pas
 dire que, sur toutes, on nous trouvera modrs, conciliants, sans
arrire-penses et sans prtentions exclusives. Je n'ai rien de plus 
dire aujourd'hui. Nous dsirons vivement la pacification de l'Espagne;
elle importe  notre repos,  notre prosprit. Nous ne pouvons souffrir
qu'une influence hostile s'tablisse l, aux dpens de la ntre. Mais
j'affirme que, sur le thtre de l'Espagne pacifie et rgulirement
gouverne, ds que nous n'aurons rien  craindre pour nos justes
intrts et nos justes droits, nous saurons vivre en harmonie avec
tout le monde, et ne rien vouloir, ne rien faire qui puisse inspirer
 personne, pour l'quilibre des forces et des influences en Europe,
aucune juste inquitude.

En expdiant cette lettre  M. de Sainte-Aulaire, j'ajoutai: Lisez-la
 lord Aberdeen, et quoique bien particulire et confidentielle,
offrez-lui de lui en donner une copie. C'est l'expression vraie de notre
situation et de notre pense: je dsire qu'elle reste sous les yeux de
lord Aberdeen et de sir Robert Peel. Il est impossible de prvoir ce que
deviendra l'insurrection des _christinos_. Je n'en augure gure, quant 
prsent, qu'une nouvelle cause d'anarchie dans le pays et d'impuissance
dans le gouvernement. Je tremble pour ces deux petites filles. C'est une
situation du moyen ge et de Shakspeare.

Quand les premiers bruits de l'insurrection des _christinos_ arrivrent
 Londres, lord Aberdeen s'en montra d'abord assez peu mu; il en parla
froidement  M. de Sainte-Aulaire, ajoutant, comme par occasion: Je ne
voudrais pas trop mettre cette ide; mais au fond je ne vois de salut
pour l'Espagne que dans la runion des partis de la reine Christine et
de don Carlos, au moyen d'un mariage. Le surlendemain, il tait plus
anim; comme M. de Sainte-Aulaire lui affirmait que nous n'tions pour
rien dans ce qui venait de se passer en Navarre: Voil encore, lui
dit-il, des choses que je dois croire contre toute vraisemblance;
mais assurment vous trouverez bien des incrdules. La reine Christine
n'est-elle pas  Paris? Ne va-t-elle pas partir pour se mettre  la tte
de l'insurrection? Quand M. de Sainte-Aulaire lui eut lu et remis, le
15 octobre, ma lettre du 11, il en fut frapp, la garda cinq jours, et
lui dit, en la lui rendant, qu'il l'avait montre  sir Robert Peel
et aussi  la reine qu'elle devait beaucoup intresser: Je crois,
ajouta-t-il, tout ce qu'affirme M. Guizot, quant  l'Espagne; mais il
sera difficile de le persuader  Madrid. Pourtant, les prventions
qu'en entrant aux affaires j'apportais contre Espartero sont aujourd'hui
diminues; je le trouve modr, sans grands talents, mais anim de
bonnes intentions et dispos  entendre raison. Du reste, j'ai crit
 M. Aston pour lui prescrire de rester, vis--vis du rgent, dans
la mesure que commandent les principes du droit public vis--vis
d'un gouvernement reconnu, sans toutefois rien exagrer et sans se
compromettre par des manifestations trop vives.

Ce n'tait pas  Madrid seulement qu'il tait difficile de persuader
que nous n'tions pour rien dans l'insurrection des _christinos_, et que
nous n'avions en Espagne point d'autre dessein que ce que j'crivais
 M. de Sainte-Aulaire. On mandait de Paris  Londres que
trs-probablement j'tais, pour mon compte, tranger  l'insurrection,
et sincre dans ce que j'affirmais  cet gard, mais que ni du roi,
ni du marchal Soult on n'en pouvait croire autant: on racontait les
frquents entretiens du roi avec la reine Christine, la joie que,
disait-on, il avait tmoigne en apprenant le soulvement du gnral
O'Donnell; on parlait des audiences du marchal Soult  divers officiers
_christinos_ partis pour l'Espagne. Le roi Louis-Philippe se laissait
quelquefois trop aller  ses premires impressions, et le marchal
Soult s'inquitait peu de mettre dans ses dmarches de l'unit et de la
cohrence; mais quelles que fussent ses vivacits d'un moment, le roi
tenait fermement  sa politique gnrale, et le marchal la servait sans
embarras  travers les dviations et les contradictions qu'un moment il
trouvait utiles ou commodes. Ils taient l'un et l'autre bien dcids 
ne point engager la France et eux-mmes dans les affaires de l'Espagne,
et l'erreur des diplomates tait d'attacher  de petits faits un sens
et des consquences qu'ils n'avaient pas. Les mfiants ne savent
pas combien ils sont crdules, ni avec quelle lgret, dans leur
empressement  croire ce qui est vraisemblable, ils mconnaissent ce qui
est vrai.

Le mauvais succs de l'insurrection mit bientt fin  ces doutes et 
ces rapports devenus sans importance.  Madrid comme dans les provinces,
le rgent Espartero triompha rapidement. Le plus brillant et le plus
dvou des partisans de la reine Christine, le gnral Digo Lon, fut
pris et fusill.  Paris, le rsultat de la victoire du rgent fut une
visite de M. Olozaga qui vint me dire qu'il avait ordre de demander que
la reine Christine ft loigne de France; en cas de refus, il devait,
ajouta-t-il, demander lui-mme ses passe-ports. Je n'attendis
pas d'avoir consult le roi et le cabinet pour lui rpondre qu'il
n'obtiendrait qu'un refus, et j'engageai en mme temps M. de Salvandy
 retarder son dpart; le roi, que j'en informai sur-le-champ, me
rpondit: Quant au dpart de Salvandy, il me semble en effet
impossible de le laisser partir avant de savoir comment se sera termine
l'impertinente demande d'Olozaga. Vous croyez que c'est ici qu'on la lui
a suggre, je le crois comme vous; mais avec l'arrogance espagnole et
leur crainte de se compromettre avec la tribune ou les journaux, il
est probable que, quels que soient les inventeurs, le gouvernement
d'Espartero la soutiendra. Nous verrons. J'espre que la rponse sera
un peu altire. Si Olozaga le prend doucement et renonce, nous dirons:
C'est bon, et Partez, Salvandy, s'il n'est retenu par d'autres
raisons. Mais il est clair que nous serions fort emptrs du dpart
de Salvandy si Olozaga, se renfermant dans le cercle de Popilius,
nous disait de chasser la reine Christine ou de lui donner,  lui, ses
passe-ports. Alors ce serait  lui qu'il faudrait dire: C'est bon, et
Partez, Olozaga. Je pense bien qu'il n'y aurait pas, parmi nous, _a
dissentient voice_.

Le cabinet fut unanime et le refus premptoire. M. Olozaga n'insista
point, ne demanda point ses passe-ports, et M. de Salvandy resta  Paris
en attendant que la conduite du gouvernement espagnol, en Espagne et
envers nous, nous indiqut celle que nous avions nous-mmes  tenir
envers lui.

Au bout de six semaines, et sinon au fond, du moins  la surface, les
situations taient changes. En repoussant la demande de M. Olozaga
quant  la reine Christine, nous avions envoy quelques troupes sur
notre frontire des Pyrnes et quelques vaisseaux sur la cte de
Catalogne, disant trs-haut, ce qui tait parfaitement vrai, que nous
n'avions nulle pense agressive, mais que nous ne voulions supporter
aucune hostilit, aucune impertinence. Le rgent Espartero, de son ct,
n'avait gure retir, de sa victoire sur les _christinos_, d'autre
fruit que d'chapper au danger du moment;  leur tour, les anarchistes
l'attaquaient;  Barcelone,  Valence, sur plusieurs autres points,
il tait aux prises avec les dsordres et les insurrections
rvolutionnaires; il travaillait honntement  les rprimer et
s'efforait de suppler, par le courage du soldat,  la fermet que le
politique n'avait pas. Il nous tmoignait en mme temps des dispositions
modres et conciliantes; au lieu de nous adresser des demandes ou des
plaintes inattendues et hautaines, M. Olozaga consultait M. Bulwer,
premier secrtaire de l'ambassade anglaise, sur la faon dont il devait
s'y prendre pour obtenir de nous les rponses ou les dmonstrations
qu'on dsirait  Madrid. J'crivis  M. de Sainte-Aulaire[43]:

[Note 43: Le 22 novembre 1841.]

La corde se dtend entre nous et l'Espagne. L'attitude prise par le
rgent Espartero contre les anarchistes nous permet de modifier la ntre
envers lui. Les vaisseaux que nous avions envoys devant Barcelone en
sont dj revenus. Sans retirer de notre frontire des Pyrnes les
troupes qui y sont dj arrives, nous ralentissons le mouvement de
celles qui taient en marche pour s'y rendre. Trs-probablement M. de
Salvandy partira bientt pour Madrid. M. de Sainte-Aulaire me rpondit
sur-le-champ[44]: Je crois en effet que le moment est venu de faire
partir M. de Salvandy. Je crois qu'il ferait bien  Madrid et je suis
sr que l'effet de son dpart serait bon  Londres. J'approuve fort
l'attitude que nous avons prise, et je ne vois pas de raison pour
loigner nos troupes de la frontire; mais l'absence de l'ambassadeur
laisse le champ libre  nos rivaux, et en mme temps qu'elle leur donne
sur nous des avantages, elle les entretient dans une humeur tous les
jours plus cre et qui sera bientt chronique. J'ai fait honneur  M.
de Salvandy, auprs de lord Aberdeen, de ses dispositions favorables 
Espartero; j'ai dit qu'elles vous taient connues et qu'ainsi ce choix
pour Madrid dmentait la malveillance qu'on voulait nous imputer contre
le rgent. Lord Aberdeen m'a cout avec une satisfaction sensible, et
le dpart de notre ambassadeur dissiperait des mfiances qui peuvent
embarrasser notre politique sans profit.

[Note 44: Le 24 novembre 1841.]

M. de Salvandy partit pour Madrid le 29 novembre, et ses instructions
dterminaient clairement le caractre pacifique et impartial de sa
mission[45]. Entr en Espagne le 8 dcembre, son voyage d'Irun 
Madrid fut une sorte de triomphe: L'ambassade du roi, m'crivit-il en
arrivant[46], a reu sur la route, de la part du gouvernement espagnol,
des marques constantes d'gards et de sollicitude. Les alcades de toutes
les villes et villages sans exception sont venus la complimenter et lui
offrir leurs services. Cependant,  la frontire, elle n'a pas reu
les saluts d'usage; mais les harangues que lui ont adresses toutes les
autorits militaires, ecclsiastiques et civiles  Irun, et les salves
qui lui ont t accordes  Saint-Sbastien ne permettent pas de
supposer une prmditation ou un calcul. Je ferai toutefois une
observation  cet gard, dans l'intrt de l'avenir.  Irun, les
harangues ont t pleines de respect et d'attachement pour la France;
l'alliance des deux nations, le besoin particulier de cette alliance
pour le peuple espagnol, l'appel  l'action franaise pour assurer
enfin l'union de tous les partis, ont t des textes vivement dvelopps
plusieurs fois. Dans les provinces basques, l'empressement des
populations s'unissait visiblement aux dmarches officielles des
autorits.  Vittoria, le capitaine gnral, malgr l'heure avance
de la nuit, se tenait debout pour m'attendre.  Burgos, le lieutenant
gnral de Hoyos, capitaine gnral, m'a immdiatement visit. Je n'ai
pas cru devoir me prsenter chez les Infants. Dans cette dernire ville,
le chef politique et les alcades ont vivement insist, auprs de moi,
sur l'erreur o serait le gouvernement franais de croire l'Espagne
incline vers les ides rvolutionnaires ou vers l'influence anglaise;
la cause de l'ordre, disaient-ils, l'affermissement de la monarchie,
l'affection pour la France sont dans le coeur de tous les Espagnols.
Dans plusieurs cantons des provinces basques, j'ai trouv encore
toutes vives les traces des dvastations de la guerre civile. Dans les
Castilles, les ravages de la guerre de l'indpendance ne sont pas encore
effacs. Aprs vingt et un ans j'ai donc trouv peu de changements; les
seuls que j'aie remarqus sont des communications plus rgulires et
plus frquentes, des cultures plus avances et l'aspect des troupes
meilleur; elles sont trs-dlabres pour des yeux franais; elles le
sont moins qu'en 1820.

[Note 45: _Pices historiques_, n XV.]

[Note 46: Le 22 dcembre 1841.]

Trois jours aprs, M. de Salvandy m'crivit: Un incident grave s'est
lev; le cabinet espagnol ne reconnat pas l'ambassadeur accrdit
auprs de la reine Isabelle II; il prtend que les lettres de crance
soient remises et l'ambassadeur prsent au rgent, dpositaire
constitutionnel de l'autorit de la reine. J'ai dclin premptoirement
ces prtentions inattendues. J'attends les ordres du roi.

Il y avait, dans la premire phrase, un peu d'exagration et de
confusion: le cabinet espagnol ne refusait point de reconnatre
l'ambassadeur accrdit auprs de la reine Isabelle II; il ne s'tonnait
et ne se plaignait point que les lettres de crance fussent adresses 
la jeune reine elle-mme; il prtendait qu'elles devaient tre remises
au rgent, dpositaire constitutionnel de l'autorit de la reine. M.
de Salvandy soutenait qu'en sa qualit d'ambassadeur, reprsentant
personnellement le roi des Franais auprs de la reine d'Espagne,
c'tait  la reine personnellement, quoique mineure, qu'il devait
remettre ses lettres de crance, sauf  traiter ensuite de toutes les
affaires avec le rgent seul et ses ministres. Il se fondait sur les
principes monarchiques, sur les usages constants des cours d'Europe,
et spcialement sur ce qui s'tait pass entre la France et l'Espagne
elles-mmes lorsque, en 1715, le comte de Cellamare, ambassadeur
d'Espagne en France, avait prsent ses lettres de crance  Louis XV
mineur, non au rgent, le duc d'Orlans. Le cabinet espagnol rpondait,
par l'organe de M. Antonio Gonzals, ministre des affaires trangres,
que le rgent exerant, aux termes de l'art. 59 de la constitution
espagnole, toute l'autorit du roi, c'tait devant lui que devaient se
produire les lettres de crance des reprsentants trangers. Une longue
discussion s'engagea entre l'ambassadeur et le ministre; plusieurs notes
furent changes; on essaya de quelques moyens d'accommodement; M. de
Salvandy se dclara prt  remettre ses lettres de crance  la reine en
prsence du rgent qui les recevrait aussitt de la main de la reine
et les ouvrirait devant elle; on offrit  M. de Salvandy de donner  sa
rception par le rgent, dans le palais mme de la reine, tout l'clat
qu'il dsirerait, en ajoutant que, ds qu'il aurait remis au rgent
ses lettres de crance, il serait autoris  remettre  la jeune reine
elle-mme les lettres particulires de la reine Christine, sa mre,
ou du roi Louis-Philippe, son oncle, dont il pourrait tre charg. La
discussion ne fit que confirmer les deux diplomates dans la position
qu'ils avaient prise et dans la thse qu'ils avaient soutenue, et
toutes les tentatives de transaction chourent contre les imprieuses
prtentions des deux principes en prsence et en lutte.

C'tait bien vraiment deux principes en prsence et en lutte. En me
rendant compte de la difficult qui s'levait, M. de Salvandy avait
ajout: J'ai la conviction qu'une main allie a tout dirig. Dans une
confrence avec M. Aston, et je l'ai dit  M. Pageot quand cet incident
ne s'tait pas encore lev, j'ai vu le whig opinitre, le continuateur
rsolu et passionn de la politique de lord Palmerston, qui trouvait,
dans son rle ici, une double satisfaction, et  se venger de la France,
et  se venger du cabinet mme qui l'emploie. Mes paroles prcises et
cordiales sur l'alliance des deux nations, sur les rapports des deux
gouvernements, ne m'ont pas obtenu de rponse. Je n'en ai pas obtenu
davantage  mes assurances d'efforts sincres et soutenus pour
m'entendre avec lui. Son visage, son accent seuls rpondaient. Ses
formes polies ne m'ont en rien dissimul son inquitude de ne plus tre
seul sur ce thtre et de se le voir disputer. Encore une fois, j'ai eu
toutes ces impressions, j'ai port ce jugement avant l'incident qui
est survenu. Les impressions de M. de Salvandy taient justes, mais
excessives, et il en tirait, comme cela lui arrivait souvent, de
trop grandes consquences. Les dispositions de M. Aston n'taient
pas meilleures qu'il ne les pressentait; accoutum  reprsenter et 
pratiquer la politique de mfiance et d'hostilit entre l'Angleterre et
la France en Espagne, le ministre de lord Palmerston avait plus de
got pour les inspirations de son ancien chef que pour celles de lord
Aberdeen, et il ne s'affligea probablement gure, dans son me,
du dsaccord qui clata entre le nouvel ambassadeur franais et le
gouvernement espagnol; mais son attitude fut embarrasse et faible
plutt que nette et active; il ne dirigea point, dans la querelle o ils
s'engagrent, le rgent Espartero et ses conseillers; il ne fit que
les suivre, crivant  Londres que, selon lui, ils avaient raison, et
s'appliquant surtout  se mnager  Madrid en ne les contrariant pas.
Il et pu avoir une bonne influence qu'il ne rechercha point, et celle
qu'il exera fut mauvaise, mais peu puissante. Les instincts et les
passions du parti exalt, alors dominant en Espagne et autour du rgent,
furent le vrai mobile de l'vnement; ce parti fut choqu de la position
secondaire que faisait  son chef la demande de l'ambassadeur de France;
choqu que, pendant l'inaction lgale du pouvoir hrditaire, le pouvoir
lectif ne ft pas tout dans toutes les circonstances du gouvernement.
Le parti ne mditait point l'abolition de la monarchie, mais les
considrations monarchiques le touchaient peu et les sentiments radicaux
le dominaient; il croyait le sens et l'honneur de la constitution
engags dans la querelle. Ce ne fut point l'action du ministre
d'Angleterre, ni les menes des intrigants qui cherchaient leur fortune
personnelle dans l'hostilit contre la France, ce fut la disposition
gnrale et profonde du parti alors en possession du pouvoir qui
dtermina l'opinitret avec laquelle le rgent et ses conseillers
persistrent dans leur refus d'accder  la demande de notre
ambassadeur.

Quoi qu'il en ft des causes et des auteurs de l'vnement, nous
approuvmes pleinement la conduite de M. de Salvandy, et je lui crivis
le 22 dcembre 1841: Le gouvernement du roi n'a pas appris sans un vif
tonnement l'obstacle inattendu qui a empch la remise de vos
lettres de crance. La prtention nonce par le ministre espagnol est
compltement inadmissible et contraire  tous les prcdents connus.
Sauf les cas peu nombreux o la rgence s'est trouve exerce par une
personne royale, par le pre ou la mre du souverain, jamais les lettres
de crance n'ont t remises qu'au souverain mme  qui elles taient
adresses. Vous avez cit trs -propos ce qui s'est pass en France
pendant la minorit de Louis XV et pour la prsentation de l'ambassadeur
espagnol lui-mme. Cet exemple est d'un poids irrsistible dans le
cas actuel. Un autre exemple qui, par sa date toute rcente et par ses
circonstances, s'applique plus spcialement encore  la difficult si
inopinment survenue, c'est ce qui a eu lieu, au Brsil, il y a peu
d'annes, lorsque M. Feijo y fut lev  la rgence. Il voulut
aussi exiger que les lettres de crance lui fussent remises; mais le
gouvernement du roi n'y ayant pas consenti, M. Feijo finit par s'en
dsister. En Grce, pendant la minorit du roi Othon, la question ne
s'est pas mme leve. L'usage dont nous rclamons le maintien a t
uniformment suivi jusqu'ici, et est fond sur des motifs tellement
puissants qu'il serait superflu de les dvelopper. videmment, lorsque
le souverain se trouve, par son ge, hors d'tat d'exercer les fonctions
actives de la souverainet, il importe beaucoup, dans l'intrt du
principe monarchique, de lui en laisser la reprsentation extrieure,
et d'entretenir ainsi dans l'esprit des peuples ces habitudes de
respect que pourrait affaiblir une clipse complte de la royaut. A
des considrations d'un tel poids, nous ne saurions mme entrevoir
quels arguments on aurait  opposer. Il nous est donc impossible, je le
rpte, d'admettre les prtentions du gouvernement espagnol. Autant il
serait loin de notre pense de modifier,  son prjudice, les usages
tablis par le droit des gens, autant nous croirions manquer  un devoir
sacr en sacrifiant, pour lui complaire dans une occasion o il ne se
rend pas bien compte de sa situation et de ses propres intrts,
des formes tutlaires dont l'abandon pourrait entraner de graves
consquences. Nous aimons  penser que de mres rflexions le ramneront
 une apprciation plus juste de la question, et que, rduisant ses
exigences au sens littral de la lettre de M. Gonzals, il se bornera
 demander ce que nous trouverions parfaitement naturel, la prsence du
rgent  la remise des lettres de crance qui passeraient immdiatement
des mains de la reine dans les siennes. Si notre espoir tait tromp,
si, malgr les observations que je vous transmets, le gouvernement
espagnol persistait dans sa prtention, la volont du roi est que
vous quittiez aussitt Madrid; et M. Pageot, qui n'aurait pas perdu un
instant le caractre de charg d'affaires, puisque vous n'auriez pas
eu la possibilit de dployer celui d'ambassadeur, en reprendrait
naturellement les fonctions.

Avant que ma dpche parvnt  Madrid, la controverse y avait continu,
et s'tait, en continuant, grossie et envenime: les Corts avaient t
ouvertes sans que l'ambassadeur de France, ni personne de son ambassade,
assistt  la sance; dans l'embarras caus par la non-prsentation
de ses lettres de crance, on ne l'y avait invit que d'une faon
maladroite et inconvenante, en lui envoyant un simple billet, en son
nom personnel, qu'il avait renvoy aussitt avec cette brve formule:
L'ambassadeur de France renvoie  M. l'introducteur des ambassadeurs la
lettre ci-incluse qui ne lui est pas adresse convenablement. De part
et d'autre, les sentiments de dignit blesse et de susceptibilit
personnelle se mlaient  l'change des arguments. Soutenus par
l'approbation formelle des deux chambres espagnoles, du snat aussi bien
que des Corts, le rgent et ses ministres se retranchaient chaque jour
plus fortement derrire leurs scrupules constitutionnels. A l'ombre de
ces scrupules, la faction ennemie de la France poussait vivement,
contre nous, ses intrigues. Le ministre d'Angleterre prtait, 
d'insignifiantes tentatives de conciliation, un concours froid et
embarrass. Arrivant  M. de Salvandy au milieu de cette situation
tendue et chaude, ma dpche du 22 dcembre ne le satisfit gure; dans
l'effervescence de son imagination porte  grandir hors de mesure
toutes choses et lui-mme, il avait rv, comme consquence de
l'incident o il tait engag, tout autre chose que son rappel; il
m'crivit sur-le-champ[47]: Si je n'obtiens pas le dnoment que je
poursuis, et que vos dpches, une fois encore, me font plus vivement
poursuivre, je n'entrevois que deux partis  prendre: attendre ou
frapper.

[Note 47: Le 29 dcembre 1841.]

Attendre, les relations avec l'Espagne rompues et les intrts de la
France, dans lesquels je comprends ceux de la royaut espagnole, placs
sous la sauvegarde de quelques _veto_ si nets qu'ils arrtent tout le
monde, si lgitimes qu'ils n'arment personne. C'est une politique qui ne
compromet rien, qui,  la longue, assure tout. Le gouvernement espagnol,
que vous voyez, le genou en terre, demander la reconnaissance des
monarchies lointaines, comprendra ce que sont les bonnes relations avec
la ntre quand il sentira, et ce sera  l'instant mme, les consquences
de leur interruption. Le parti monarchique reprenant sa confiance et
ses armes, le parti rvolutionnaire ses exigences et ses brandons, un
protectorat importun menaant tous les intrts vitaux de ce pays et,
avant tout, blessant son orgueil, le pouvoir tabli rencontrant partout
des rsistances et bientt des comptitions, celle de la rpublique
thorique reprsente par Arguelles ou tout autre, celle de la
rpublique arme reprsente par Rodil, la concession et la violence
devenant les deux refuges dans lesquels ce pouvoir s'abmerait bientt:
telles seraient les consquences quand la France, ouvrant la main  la
guerre civile pour la laisser passer librement, et envoyant en Espagne
la banqueroute par ses rclamations lgitimes, comme je vous l'ai
ou-dire si bien, ne se chargerait pas de hter le terme d'une
invitable raction.

Cette raction se ferait si promptement sentir que, pour viter les
consquences que j'expose et qui apparatraient ds l'abord, je
crois incontestable qu'un retour digne et admissible serait offert
sur-le-champ  l'action franaise.

L'Angleterre serait la premire  la vouloir et  y travailler.

L'autre systme serait plus net et plus prompt. Il fut un temps o,
pour en finir avec les prils que l'tat rvolutionnaire de ce royaume
fait courir  notre repos et  notre royaut, la politique du roi
aurait accept les occasions lgitimes que la folie et l'audace de ce
gouvernement lui auraient donnes. En ce temps-l, je me serais inquit
de cette politique: Votre Excellence en a le souvenir. J'aurais craint
qu'avec toutes les complications des vnements, toutes les accusations
qui en taient sorties, la lgitimit des occasions n'et pas t assez
vidente pour ne pas laisser l'Espagne, l'Espagne offensive des partis
et du gouvernement rvolutionnaire,  ses seules forces. Mon devoir
est d'ajouter que, de loin, je croyais  ces forces; je parlais d'une
seconde Afrique sur nos frontires. Aujourd'hui, avec une dcision ferme
et prompte, je ne croirai ni  une Afrique, ni  une Europe. Je persiste
dans l'opinion o j'tais de loin, qu'on peut faire durer ceci, qu'on le
peut laborieusement, avec de bons conseils, s'ils sont couts, avec de
bonnes intentions, si elles sont apprcies, avec de bonnes chances, si
Dieu les donne. Mais je crois que c'est l le difficile, que le facile
c'est d'abattre tout cet chafaudage d'une rvolution qui ne repose pas
sur un peuple, d'une usurpation qui ne repose pas sur un homme.... Je
ne sais quel est l'avenir rserv  la politique du roi, quelle est
l'autorit qui pourra appartenir  mes paroles; mais  tort ou  raison,
au risque de me tromper, sachant tout ce que renfermerait une erreur
et devant au gouvernement de mon pays ce qui m'apparat la vrit, je
dclare que, pour abattre tout ceci,  mon avis, il faut  peine vingt
mille hommes, vingt jours et un prtexte. Le prtexte, vous l'avez.

Je m'arrte ici, monsieur le ministre; j'tais venu avec l'ambition,
puisque le roi le voulait, de reconqurir ce royaume  la France par la
politique; d'autres m'ont rendu l'oeuvre impossible  accomplir, en
me rendant impossible de la tenter. Je crois voir d'autres moyens
de reconqurir l'Espagne  notre alliance,  nos maximes,  notre
civilisation,  notre libert constitutionnelle, au sang et  la
politique de Louis XIV. Je vous en indique deux, attendre ou marcher. Je
suis en sret, car le roi en dcidera et vous tes son ministre.

Je n'accueillis ni l'une ni l'autre des propositions de M. de Salvandy.
Je les trouvai l'une et l'autre violentes et chimriques, dpassant les
exigences de la situation et faites pour amener des consquences tout
autres que celles qu'il prvoyait. Le roi et le conseil en pensrent
comme moi, et le 5 janvier 1842, je rpondis  l'ambassadeur: La
volont du roi, que je vous ai dj annonce par le tlgraphe, est que,
si le diffrend dans lequel vous vous trouvez engag, par rapport  la
remise de vos lettres de crance, n'est pas termin conformment 
nos justes demandes, au moment o cette dpche vous parviendra, vous
demandiez vos passe-ports et partiez immdiatement pour la France.

Vous m'exprimez l'opinion que, pour la dignit de la France comme dans
l'intrt de l'Espagne, votre rappel devrait tre suivi de l'une de ces
deux mesures, l'envoi d'une arme franaise au del des Pyrnes, ou
tout au moins l'interruption absolue des relations diplomatiques entre
les deux tats. Le gouvernement du roi, aprs avoir mrement pes les
considrations que vous faites valoir  l'appui de cette alternative,
n'a pas cru qu'il ft possible de l'accepter. D'une part, en ce qui
concerne l'envoi d'une arme franaise en Espagne, il lui a paru
que l'incident qui donne lieu  votre rappel ne justifierait pas
suffisamment, dans l'opinion publique, un parti aussi extrme, dont les
consquences, prochaines ou possibles, paratraient plus graves que ses
motifs. D'autre part, il est vident qu'entre deux pays limitrophes qui
ont continuellement  dbattre tant d'intrts essentiels, trangers 
la politique, l'interruption complte de tous rapports diplomatiques ne
saurait constituer un tat permanent, ni mme une situation de quelque
dure, et qu'on ne peut prendre raisonnablement une pareille attitude
que, pour ainsi dire,  la veille et en forme de dclaration d'une
guerre dj certaine.

Le roi et son conseil n'ont donc pas pens qu'il ft possible d'adopter
l'une ou l'autre des deux dterminations que vous m'indiquiez. Cependant
nous avons galement reconnu qu'aprs l'clat qui vient d'avoir lieu,
les choses ne pouvaient tre remises purement et simplement sur le
pied o elles taient auparavant, et que le gouvernement du roi devait
tmoigner, d'une faon non quivoque, son juste mcontentement. On n'a
pas voulu,  Madrid, que la reine ret l'ambassadeur accrdit auprs
d'elle par le roi des Franais; le roi ne veut recevoir auprs de lui,
aucun agent espagnol accrdit  Paris avec un titre suprieur  celui
de charg d'affaires. M. Pageot restera lui-mme comme charg d'affaires
au ministre espagnol, et je vous prie de lui remettre la dpche
ci-jointe qui le charge de faire cette dclaration  M. Gonzals.

Quand cette dpche dfinitive lui arriva, M. de Salvandy tait encore
en Espagne, mais dj hors de Madrid; il en tait parti le 6 janvier
1842, en y laissant comme charg d'affaires, non pas le premier
secrtaire de l'ambassade, M. Pageot, fort engag lui-mme dans la
querelle, mais le second secrtaire, le duc de Glcksberg, dont la
maturit prcoce, le bon sens, la mesure et la rserve me rassurent
entirement, m'crivait-il, sur ce que sa situation pourrait avoir de
dlicat et de difficile. Je partageais la confiance de l'ambassadeur
dans son jeune secrtaire, et j'approuvai sa disposition. Il n'avait pas
encore quitt le sol de l'Espagne, quand lord Cowley vint, le 9 janvier,
me communiquer une lettre de lord Aberdeen  M. Aston, en date du 7,
expdie  Madrid par un courrier qui, me dit-il, ne s'tait point
arrt en passant. J'avais tenu notre ambassadeur  Londres au courant
de tous les incidents de notre contestation avec le cabinet espagnol, en
le chargeant de communiquer pleinement  lord Aberdeen les faits et les
pices. Ds le premier moment, lord Aberdeen lui dit qu'en pareille
matire les prcdents avaient une grande autorit et devraient tre
soigneusement vrifis, qu'_ priori_ il tait dispos  nous donner
raison et  trouver l'exigence d'Espartero trs-impolitique; que si
M. Aston l'y avait encourag, il avait eu grand tort, mais que rien
ne justifiait une telle supposition.--J'ai demand  lord Aberdeen,
ajoutait M. de Sainte-Aulaire, s'il ne ferait pas connatre  Madrid sa
pense sur cet incident; il m'a rpondu qu'une dpche de lui arriverait
probablement trop tard pour exercer aucune influence sur la solution,
qu'il tait cependant dispos  l'crire aprs en avoir confr avec sir
Robert Peel, et  cet effet il m'a pri de lui laisser les pices dont
je venais de lui donner lecture.

Je ne me refuserai pas le plaisir d'insrer ici cette lettre  M. Aston
que, sur la demande de M. de Sainte-Aulaire, lord Aberdeen chargea lord
Cowley de me communiquer: tmoignage clatant de la ferme quit et
de la parfaite loyaut qu'en dpit des prventions, des mfiances, des
routines nationales, et tout en maintenant la politique anglaise, il
portait ds lors dans les relations de l'Angleterre avec la France,
quant  l'Espagne: Il est ncessaire, crivait-il  M. Aston, que je
vous parle avec la plus entire franchise au sujet de la querelle entre
le gouvernement espagnol et l'ambassadeur de France. Vous savez sans
doute qu'on l'impute exclusivement  votre influence. Ce n'est pas
seulement la conviction de M. de Salvandy et du gouvernement franais;
j'ai vu des lettres de Madrid, crites par des personnes qui n'ont
avec eux aucun rapport, mais pleines de la mme persuasion. Je n'ai pas
besoin de vous dire que je n'attache  ces rapports aucune foi, et
que je crois que vous vous tes efforc, par des voies conciliantes,
d'accommoder ce diffrend. Mais en mme temps, comme vous avez agi dans
l'ide que le gouvernement espagnol tait fond dans ses prtentions, il
est clair que votre conseil, de quelque faon que vous l'ayez donn,
ce que vous ne m'expliquez pas avec dtail, n'a pas d ni pu produire
beaucoup d'effet.

Personne ne peut tre plus dispos que moi  soutenir le gouvernement
espagnol quand il a raison, spcialement contre la France. Mais, dans
cette circonstance, je crois qu'il a dcidment tort, et je regrette
beaucoup que votre jugement, ordinairement si sain, soit arriv  une
autre conclusion. La justification que le gouvernement espagnol prtend
trouver dans l'art. 59 de la constitution est une pure argutie et un
tel sophisme que cela suffit pour inspirer des doutes srieux sur sa
sincrit. Tenez pour certain que, si on y persvre, il faut dire
adieu  tout espoir de la reconnaissance de la reine Isabelle par les
puissances du Nord. Elles n'y verront, et trs-naturellement, qu'une
habile tentative du parti rvolutionnaire pour abaisser la monarchie,
tentative soutenue par la jalousie anglaise  l'aspect de l'influence
franaise.

Je ne suis point surpris que les Espagnols voient avec mfiance toute
dmarche de la France, et qu'ils y supposent quelque intention de
traiter lgrement le rgent et son autorit. Dans le cas prsent, je
crois que ce soupon est sans fondement, et que la mission franaise a
t entreprise dans un esprit amical et presse par notre propre dsir.
Le procd naturel, simple et tout indiqu tait, sans nul doute, que
l'ambassadeur prsentt les lettres de crance  la reine  qui elles
taient adresses; et quoique j'attribue la difficult qui s'est leve
 un soupon mal fond du gouvernement espagnol, d'autres y verront un
abaissement prmdit de la royaut et un parti pris de se quereller, 
tout risque, avec la France.

Je n'entends pas dire que M. de Salvandy ait lev aucune prtention
comme ambassadeur de famille, ni qu'il ait tent de faire revivre
d'anciens privilges de communication avec la reine d'Espagne, en
dehors des rgles que le gouvernement espagnol peut juger ncessaire ou
convenable d'tablir. Toute tentative de ce genre devrait tre fermement
repousse. Depuis que le pacte de famille n'existe plus, l'ambassadeur
franais doit tre sur le mme pied que tous les autres.

Je n'ai pas besoin de vous dire que cette affaire a t la source de
grands embarras et dplaisirs. Si M. de Salvandy n'a pas encore quitt
Madrid, je ne dsespre pas que vous ne parveniez  amener quelque
accommodement. Il y aura des discours violents dans les Corts; les deux
gouvernements seront de plus en plus compromis, et chaque jour aggravera
la difficult. Il n'est point improbable que, d'ici  peu de temps, des
consquences trs-srieuses ne viennent  clater. Quant  prsent, nous
croyons le gouvernement espagnol tout  fait dans son tort; mais cet
incident sera vivement ressenti en France, et le cours des choses
amnera probablement les Franais  tre les agresseurs. Notre position
sera alors trs-difficile et complique. Quand mme,  la fin, le
gouvernement espagnol aurait raison, l'origine de la querelle serait
toujours mauvaise.

En vous recommandant de prompts et nergiques efforts pour amener le
gouvernement espagnol  des dispositions plus traitables dans cette
malheureuse querelle, je dois vous laisser le choix des moyens  prendre
dans ce but; vous saurez mieux que nul autre comment on peut russir, et
j'affirme que vous ne pouvez rendre un plus grand service  l'Espagne et
 l'intrt public.

Comme l'avait prsum lord Aberdeen, sa lettre arriva trop tard  Madrid
pour exercer, sur la solution de la question qui s'y agitait, quelque
influence; mais elle fut, pour moi, un premier et prcieux indice de
l'lvation et de l'quit d'esprit qu'il porterait dans les relations
des deux gouvernements. Je la communiquai  M. de Salvandy qui s'tait
arrt  Bayonne; il revint immdiatement  Paris, rassur et mme
satisfait dans son amour-propre, puisque lord Aberdeen lui-mme lui
donnait raison. J'adressai, le 5 fvrier 1842, aux divers reprsentants
de la France en Europe une circulaire destine  faire partout bien
connatre l'attitude que nous avions prise envers le gouvernement
espagnol, les principes qui nous avaient dirigs, l'adhsion qu'ils
avaient reue de tous les grands cabinets[48]; et l'incident prit fin
sans nous laisser en Espagne aucun affaiblissement de notre situation,
en Europe aucun embarras.

[Note 48: _Pices historiques_, n XVI.]

Parmi les cabinets qui nous tmoignrent leur complte approbation de
nos principes et de notre attitude dans cette circonstance, je ne
nommai point dans ma circulaire celui de Saint-Ptersbourg; nous venions
d'entrer,  ce moment mme, avec la cour de Russie, dans une situation
particulire et tendue. On sait que, depuis 1830, l'empereur Nicolas
n'avait jamais, dans sa correspondance, donn au roi Louis-Philippe,
comme il le faisait pour les autres souverains, le titre de _Monsieur
mon frre_, et que le roi avait paru ne tenir nul compte de cette
offense tacite entre les deux souverains, au sein de la paix entre les
deux tats. C'tait l'usage que chaque anne, le 1er janvier et aussi
le 1er mai, jour de la fte du roi Louis-Philippe, le corps diplomatique
vnt, comme les diverses autorits nationales, offrir au roi ses
hommages, et celui des ambassadeurs trangers qui se trouvait,  cette
poque, le doyen de ce corps, portait la parole en son nom. Plusieurs
fois cette mission tait chue  l'ambassadeur de Russie qui s'en tait
acquitt sans embarras, comme et fait tout autre de ses collgues; le
1er mai 1834, entre autres, et aussi le 1er janvier 1835, le comte Pozzo
di Borgo, alors doyen des ambassadeurs  Paris, avait t, auprs du
roi, avec une parfaite convenance, l'interprte de leurs sentiments.
Dans l'automne de 1841, le comte d'Appony, alors doyen du corps
diplomatique, se trouvait absent de Paris, et son absence devait se
prolonger au del du 1er janvier 1842. Le comte de Pahlen, ambassadeur
de Russie et, aprs lui, le plus ancien des ambassadeurs, tait appel
 le remplacer dans la crmonie du 1er janvier. Le 30 octobre 1841,
il vint me voir et me lut une dpche, en date du 12, qu'il venait de
recevoir du comte de Nesselrode; elle portait que l'empereur Nicolas
regrettait de n'avoir pu faire venir son ambassadeur de Carlsbad 
Varsovie et dsirait s'entretenir avec lui; qu'aucune affaire importante
n'exigeant, en ce moment, sa prsence  Paris, l'empereur lui ordonnait
de se rendre  Saint-Ptersbourg, sans fixer d'ailleurs avec prcision
le moment de son dpart. Le comte de Pahlen ne me donna et je ne lui
demandai aucune explication, et il partit le 11 novembre suivant.

Ce mme jour, 11 novembre, avec le plein assentiment du roi et du
conseil, j'adressai  M. Casimir Prier, qui se trouvait charg
d'affaires  Saint-Ptersbourg, pendant l'absence de notre ambassadeur,
M. de Barante, alors en cong, ces instructions: M. le comte de Pahlen
a reu l'ordre fort inattendu de se rendre  Saint-Ptersbourg et il est
parti aujourd'hui mme. Le motif allgu dans la dpche de M. le comte
de Nesselrode, dont il m'a donn lecture, c'est que l'empereur, n'ayant
pu le voir  Varsovie, dsire s'entretenir avec lui. La cause relle,
qui n'est un mystre pour personne, c'est que, par suite de l'absence de
M. le comte d'Appony, l'ambassadeur de Russie, en qualit de doyen des
ambassadeurs, se trouvait appel  complimenter le roi, le premier jour
de l'an, au nom du corps diplomatique. Lorsqu'il est all annoncer au
roi son prochain dpart, Sa Majest lui a dit: Je vois toujours avec
plaisir le comte de Pahlen auprs de moi et je regrette toujours son
loignement; au del, je n'ai rien  dire. Pas un mot ne s'est adress
 l'ambassadeur.

Quelque habitu qu'on soit aux tranges procds de l'empereur
Nicolas, celui-ci a caus quelque surprise. On s'tonne dans le corps
diplomatique, encore plus que dans le public, de cette obstination
purile  tmoigner une humeur vaine, et si nous avions pu en tre
atteints, le sentiment qu'elle inspire et suffi  notre satisfaction.
Une seule rponse nous convient. Le jour de la Saint-Nicolas[49], la
lgation franaise  Saint-Ptersbourg restera renferme dans son htel.
Vous n'aurez  donner aucun motif srieux pour expliquer cette retraite
inaccoutume. Vous vous bornerez, en rpondant  l'invitation que vous
recevrez sans doute, suivant l'usage, de M. de Nesselrode,  allguer
une indisposition.

[Note 49: Le 18 dcembre selon le calendrier russe, le 6, selon le
ntre.]

Le 21 dcembre M. Casimir Prier m'crivit: Je me suis exactement
conform, le 18 de ce mois, aux ordres que m'avait donns V. Exc., en
vitant toutefois avec soin ce qui aurait pu en aggraver l'effet ou
accrotre l'irritation. Le lendemain, c'est--dire le 19,  l'occasion
de la fte de Sa Majest impriale, bal au palais, auquel j'ai jug que
mon absence du cercle de la veille m'empchait de paratre, et pendant
ces quarante-huit heures, je n'ai pas quitt l'htel de l'ambassade. Il
n'y a pas eu, cette anne, de dner chez le vice-chancelier. Jusqu' ce
moment, les rapports officiels de l'ambassade avec le cabinet imprial
ou avec la cour n'ont prouv aucune altration. J'ai cependant pu
apprendre dj que l'absence de la lgation de France avait t fort
remarque et avait produit une grande sensation. Personne n'a eu un seul
instant de doute sur ses vritables motifs. L'empereur s'est montr
fort irrit. Il a dclar qu'il regardait cette dmonstration comme
s'adressant directement  sa personne, et ainsi que l'on pouvait
s'y attendre, ses entours n'ont pas tard  renchrir encore sur les
dispositions impriales. Je ne suis pas loign de penser et l'on m'a
dj donn  entendre que mes relations avec la socit vont se trouver
sensiblement modifies.

Trois jours aprs, le 24 dcembre, M. Casimir Prier ajoutait:
L'ambassade de France a t frappe d'interdit et mise au ban de la
socit de Saint-Ptersbourg. J'ai la complte certitude que cet ordre a
t donn par l'empereur. Toutes les portes doivent tre fermes. Aucun
Russe ne paratra chez moi. Des soires et des dners, auxquels j'tais
invit ainsi que madame Prier, ont t remis; les personnes dont la
maison nous tait ouverte, et qui ont des jours fixes de rception, nous
font prier, par des intermdiaires, de ne pas les mettre dans l'embarras
en nous prsentant chez elles, et font allguer, sous promesse du
secret, les ordres qui leur sont donns. Le 4 janvier 1842, je rpondis
 M. Casimir Prier: J'ai reu la dpche dans laquelle vous me dites
que vous vous tes exactement conform  mes instructions. Vous saurez
peut-tre dj, lorsque celle-ci vous parviendra, que M. de Kisseleff
et sa lgation n'ont pas paru aux Tuileries le 1er janvier; peu d'heures
avant la rception du corps diplomatique, M. de Kisseleff a crit  M.
l'introducteur des ambassadeurs pour lui annoncer qu'il tait malade.
Son absence ne nous a point surpris. Notre intention avait t de
tmoigner que nous avons  coeur la dignit de notre auguste souverain,
et que des procds peu convenables envers sa personne ne nous trouvent
ni aveugles, ni indiffrents. Nous avons rempli ce devoir. Nous ne
voyons maintenant, pour notre compte, aucun obstacle  ce que les
rapports d'gards et de politesse reprennent leur cours habituel. C'est
dans cette pense que je vous ai autoris, ds le 18 novembre dernier,
 vous prsenter chez l'empereur et  lui rendre vos devoirs, selon
l'usage, le premier jour de l'anne. Vous semblez croire que le cabinet
de Saint-Ptersbourg pourra vouloir donner d'autres marques de son
mcontentement. Tant que ce mcontentement n'ira pas jusqu' vous
refuser ce qui vous est officiellement d comme chef de la mission
franaise, vous ne devrez pas vous en apercevoir; mais si on affectait
de mconnatre les droits de votre position et de votre rang, vous vous
renfermeriez dans votre htel, vous vous borneriez  l'expdition des
affaires courantes, et vous attendriez mes instructions.

Rien de semblable n'arriva; les rapports officiels de la lgation de
France avec le cabinet de Saint-Ptersbourg demeurrent parfaitement
rguliers et convenables; toutes les fois que les affaires appelaient
M. Casimir Prier chez le comte de Nesselrode, il y trouvait la mme
politesse, les mmes dispositions modres et senses. A la cour, M.
et madame Casimir Prier, invits dans les occasions accoutumes,
recevaient de l'Empereur un accueil exempt de toute froideur affecte
et qui laissait mme quelquefois entrevoir une nuance bienveillante:
Comment a va-t-il depuis que nous nous sommes vus? dit l'empereur
 M. Prier en passant  ct de lui dans le premier bal o il le
rencontra; a va mieux, n'est-ce pas? L'impratrice lui demanda avec
une certaine insistance quand revenait M. de Barante et s'il ne savait
rien de son retour. Mais l'interdit prescrit  la socit russe envers
le charg d'affaires de France tait maintenu; elle continuait de
l'observer; et quand, soit dans la famille impriale, soit de la part de
ses plus intimes conseillers, quelques insinuations conciliantes taient
faites  l'empereur, il les repoussait en disant: Je ne commencerai
pas; que M. de Barante revienne, et mon ambassadeur partira pour Paris.
Nous tions, de notre ct, bien dcids  ne nous prter  ce retour
que si les relations des deux souverains devenaient ce qu'elles devaient
tre. Au bout de sept mois et sur sa demande, j'accordai  M. Casimir
Prier un cong dont la sant de madame Prier avait besoin; M. d'Andr,
second secrtaire de l'ambassade, alla le remplacer  Saint-Ptersbourg.
En juillet 1843, M. de Kisseleff vint me communiquer une dpche du
comte de Nesselrode particulirement courtoise pour moi; j'en pris
occasion pour m'expliquer, sans dtour ni rserve, sur notre attitude,
sur sa cause premire et son motif accidentel, et sur notre intention
d'y persister tant que sa cause subsisterait: Nous ne voyons en
gnral, dis-je  M. de Kisseleff, dans les intrts respectifs de la
France et de la Russie, que des motifs de bonne intelligence entre les
deux pays, et si, depuis douze ans, leurs rapports n'ont pas toujours
prsent ce caractre, c'est que les relations des deux souverains
et des deux cours n'taient pas en parfaite harmonie avec ce fait
essentiel. La rgularit de ces rapports, et M. le comte de Nesselrode
peut se rappeler que nous l'avons souvent fait pressentir, est donc
elle-mme une question grave et qui importe  la politique des deux
tats. Le gouvernement du roi a accept l'occasion, qui lui a t
offerte, de s'en expliquer avec une srieuse franchise. A mon avis, ce
que j'ai fait aurait d tre fait, ce que j'ai dit aurait d tre dit
il y a douze ans. Dans les questions o la dignit est intresse, on
ne saurait s'expliquer trop franchement, ni trop tt; elles ne doivent
jamais tre livres  des chances douteuses, ni laisses  la merci de
personne. Sans le rtablissement de bonnes et rgulires relations
entre les deux souverains et les deux cours, le retour des ambassadeurs
manquerait de vrit et de convenance. Le roi aime mieux s'en tenir aux
chargs d'affaires.

Les deux ambassadeurs ne retournrent point  leurs postes; des chargs
d'affaires continurent seuls de rsider  Paris et  Saint-Ptersbourg.
A en juger par les apparences, la situation respective des deux
souverains restait la mme; au fond, elle tait fort change; l'empereur
Nicolas s'tait montr embarrass dans son obstination, et le roi
Louis-Philippe ferme dans sa modration. Au lieu de subir en silence
une attitude inconvenante, nous en avions tmoign hautement notre
sentiment, et nous avions dtermin nous-mmes la forme et la mesure
des relations entre les deux souverains. Les affaires mutuelles des
deux pays n'en souffrirent point; la dignit tait garde sans que la
politique ft compromise. C'tait l le but que j'avais saisi l'occasion
de poursuivre, et que je me flicitai d'avoir atteint[50].

[Note 50: Je donne parmi les _Pices historiques_, n XVII, toute la
correspondance relative  cet incident.]




                          CHAPITRE XXXVIII.

AFFAIRES DIVERSES A L'INTRIEUR (1840-1842).


Situation du cabinet du 29 octobre 1840  l'intrieur.--Ides politiques
et philosophiques accrdites et puissantes comme moyens
d'opposition.--Apprciation sommaire de ces ides.--En quoi elles sont
fausses et par quelle cause.--Comment elles devaient tre
combattues.--Insuffisance de nos armes pour cette lutte.--Attentat
commis contre le duc d'Aumale et les princes, ses frres, le 13
septembre 1841.--Entre du duc d'Aumale et du 17 rgiment d'infanterie
lgre dans la cour des Tuileries.--Complot li  l'attentat.--M. Hbert
est nomm procureur gnral prs la cour royale de Paris.--Procs de
Qunisset et de ses complices devant la Cour des pairs.--Dbats
lgislatifs.--Lois sur le travail des enfants dans les
manufactures;--Sur l'expropriation pour cause d'utilit publique;--Sur
les grands travaux publics;--Sur le rseau gnral des chemins de
fer.--Propositions de M. Ganneron sur les incompatibilits
parlementaires et de M. Ducos sur la rforme lectorale.--Discussion et
rejet de ces propositions.--Opration du recensement pour la
contribution personnelle et mobilire et pour celle des portes et
fentres.--Troubles  ce sujet.--Inquitudes de M. Humann.--Il est
fermement soutenu.--Sa mort subite.--Son remplacement par
M. Lacave-Laplagne.--Le gnral Bugeaud est nomm gouverneur gnral de
l'Algrie.--Ses relations et sa correspondance avec moi.--Ses premires
campagnes.--Clture de la session de 1841-1842.


Le cabinet s'tait form sur une question de politique extrieure, et
pendant tout le cours de sa dure, de 1840  1848, ce furent surtout les
questions de politique extrieure qui remplirent et animrent la scne:
la question gyptienne, le droit de visite, l'occupation de Tati, la
guerre du Maroc, le sort des chrtiens de Syrie, l'tablissement du
rgime constitutionnel en Grce, les mariages espagnols, les jsuites en
France et  Rome, les rformes politiques en Italie, le Sonderbund et la
guerre civile en Suisse. Charg de diriger cette portion des affaires
de la France, je n'en avais pas moins la profonde conviction et le
sentiment constant que c'tait surtout du bon gouvernement intrieur
que dpendaient la force et les succs de l'tat. L'harmonie des grands
pouvoirs constitutionnels, l'ordre public, la prosprit publique, la
bonne administration des finances, l'autorit contrle par la libert,
la libert contenue par les lois,  ces conditions seulement la bonne
politique extrieure est possible. C'est au dedans que sont les causes
premires et dcisives de l'influence au dehors et de la solide grandeur
des peuples.

La situation du gouvernement  l'intrieur en 1840 tait  la fois
trs-semblable  ce qu'elle avait t de 1830  1835 et trs-diffrente,
meilleure  la surface, mais, au fond, toujours difficile et prilleuse.
Les insurrections, les meutes, les conspirations  but prcis et
prochain avaient cess; l'ordre rgnait  Paris et dans le pays;
le pouvoir s'exerait sans obstacle; mais l'hostilit des partis
rpublicain et lgitimiste restait la mme; ils n'avaient renonc ni 
leurs esprances, ni  leurs desseins; nous tions toujours en prsence
d'un actif et continu travail de renversement; c'tait par la presse,
les lections, la tribune, par toutes les armes de la libert que ce
travail se poursuivait. Tranquille sur le sol et dans le prsent, le
gouvernement tait ardemment contest et attaqu dans les esprits et
dans l'avenir.

Ce serait un pouvoir bien inintelligent et bien frivole que celui qui
se contenterait de l'ordre matriel et actuel, et n'aspirerait pas 
possder aussi les esprits et l'avenir. Personne n'est plus convaincu
que moi du grand rle que jouent, dans la vie des peuples, les ides qui
fermentent dans leur sein, et de la ncessit qu'ils aient foi dans la
dure comme dans le droit du pouvoir qui les rgit. C'est la dignit,
c'est l'honneur des hommes de ne s'attacher  leur gouvernement que
lorsque leur pense est satisfaite en mme temps que leurs intrts sont
garantis, et d'avoir besoin de croire qu'il vivra quand ils ne seront
plus. Mais les gouvernements libres sont,  cet gard, dans une
situation tout autre que celle des gouvernements absolus; et quand il
s'agit, soit de faire  une ide nouvelle sa place et sa part dans la
conduite des affaires publiques, soit de faire entrer dans les mes la
confiance dans l'avenir, ils ont de bien autres difficults  surmonter
et des devoirs bien plus compliqus  remplir.

Nous avons vcu et agi, de 1840  1848, en prsence et sous le feu de
plusieurs ides que je voudrais rsumer et caractriser aujourd'hui, 
la lumire des preuves qu'elles ont subies et de mes propres preuves
dans l'arne o je les ai rencontres.

Le droit universel des hommes au pouvoir politique;--le droit
universel des hommes au bien-tre social;--l'unit et la
souverainet dmocratiques substitues  l'unit et  la souverainet
monarchiques;--la rivalit entre le peuple et la bourgeoisie succdant
 la rivalit entre la bourgeoisie et la noblesse;--la science de la
nature et le culte de l'humanit mis  la place de la foi religieuse et
du culte de Dieu: telles taient les ides que, sous des noms divers,
rpublicains, dmocrates, socialistes, communistes, positivistes,
des partis politiques, des groupes philosophiques, des associations
secrtes, des crivains isols, tous adversaires du gouvernement tabli,
prenaient pour maximes fondamentales et travaillaient ardemment 
propager.

Je n'ai garde d'entrer ici dans l'examen thorique de ces ides; je ne
veux que marquer leur caractre commun et la cause essentielle de leur
fatale influence sur notre socit et notre temps. Elles ont toutes ce
vice radical que, contenant une parcelle de vrit, elles l'isolent,
l'enflent et l'exagrent au point d'en faire sortir une norme et
dtestable erreur.

Sans nul doute, ce doit tre le but et c'est le rsultat naturel des
bonnes institutions sociales d'lever progressivement un plus grand
nombre d'hommes  ce degr d'intelligence et d'indpendance qui les rend
capables et dignes de participer  l'exercice du pouvoir politique; mais
entre ce principe de gouvernement libre et le suffrage universel donn
pour loi premire et fondamentale aux socits humaines, quel abme!
Quel oubli d'un nombre infini de faits, de droits, de vrits qui
rclament  juste titre, dans l'organisation sociale, leur place et leur
part!

Que ce soit le devoir du gouvernement de venir en aide aux classes les
moins favorises du sort, de les soulager dans leurs misres et de
les seconder dans leur effort ascendant vers les bienfaits de la
civilisation, rien n'est plus vident ni plus sacr; mais tablir que
c'est des vices de l'organisation sociale que dcoulent toutes les
misres de tant de cratures, et imposer au gouvernement la charge de
les en garantir et de rpartir quitablement le bien-tre, c'est ignorer
absolument la condition humaine, abolir la responsabilit inhrente 
la libert humaine, et soulever les mauvaises passions par les fausses
esprances.

M. Royer-Collard disait en 1822: Je conviens que la dmocratie coule
 pleins bords dans la France telle que les sicles et les vnements
l'ont faite. Il est vrai que, ds longtemps, l'industrie et la proprit
ne cessant de fconder, d'accrotre, d'lever les classes moyennes,
elles ont abord les affaires publiques; elles ne se sentent coupables
ni de curiosit ni de hardiesse d'esprit pour s'en occuper; elles savent
que ce sont leurs affaires. Voil notre dmocratie telle que je la vois
et la conois; oui, elle coule  pleins bords dans notre belle France
plus que jamais favorise du ciel. Que d'autres s'en affligent ou s'en
courroucent; pour moi, je rends grces  la Providence de ce qu'elle
a appel aux bienfaits de la civilisation un plus grand nombre de ses
cratures. La vrit coule  pleins bords dans ces belles paroles; mais
conclure, du grand fait ainsi rsum, que la dmocratie est maintenant
le seul lment, le seul matre de la socit, que nul pouvoir n'est
lgitime ni salutaire s'il n'mane d'elle, et qu'elle a toujours droit
de dfaire comme elle a seule droit de faire les gouvernements, c'est
mconnatre frivolement la diversit des situations et des droits qui
coexistent naturellement, bien qu' des degrs ingaux, dans toute
socit; c'est substituer l'insolence et la tyrannie du nombre 
l'insolence et  la tyrannie du privilge; c'est introniser, sous le nom
et le manteau de la dmocratie, tantt l'anarchie, tantt le despotisme.

Comme toutes les associations d'hommes que rapproche une situation
semblable, les classes moyennes ont leurs dfauts, leurs erreurs, leur
part d'imprvoyance, d'enttement, de vanit, d'gosme, et c'est
une oeuvre facile de les signaler; mais c'est une oeuvre calomnieuse
d'attribuer  ces imperfections une porte qu'elles n'ont point et de
les grossir outre mesure pour en faire sortir, entre la bourgeoisie et
le peuple, une rivalit, une hostilit active et profonde, analogue 
celle qui a exist longtemps entre la bourgeoisie et la noblesse. La
bourgeoisie moderne ne dment point son histoire; c'est au nom et au
profit de tous qu'elle a conquis les droits qu'elle possde et les
principes qui prvalent dans notre ordre social; elle n'exerce et ne
rclame aucune domination de classe, aucun privilge exclusif; dans
le vaste espace qu'elle occupe au sein de la socit, les portes sont
toujours ouvertes, les places ne manquent jamais  qui sait et veut
entrer. On dit souvent, et avec raison, que l'aristocratie anglaise a eu
le mrite de savoir s'tendre et se rajeunir en se recrutant largement
dans les autres classes,  mesure que celles-ci grandissaient autour
d'elle. Ce mrite appartient encore bien plus compltement et plus
infailliblement  la bourgeoisie franaise; c'est son essence mme et
son droit public; ne du peuple, elle puise et s'alimente incessamment
 cette mme source qui coule et monte sans cesse. La diversit des
situations et les vellits des passions subsistent et subsisteront
toujours; elles sont le fruit naturel du mouvement social et de
la libert; mais c'est une grossire erreur de se prvaloir de ces
observations morales sur la nature et la socit humaines pour en
induire, entre la bourgeoisie et le peuple, une guerre politique qui n'a
point de motifs srieux ni lgitimes: L'infanterie est la nation des
camps, disait le gnral Foy; mais il n'en concluait pas qu'elle ft en
hostilit naturelle et permanente contre la cavalerie, l'artillerie, le
gnie et l'tat-major.

Que dirai-je d'une autre ide encore obscure et presque inaperue en
1840, maintenant monte sur la scne et en train de faire du bruit et
de se rpandre? Il est vrai:  ct du bien et de l'honneur qu'elles
ont fait aux socits humaines, la foi religieuse et l'influence
ecclsiastique ont t souvent une source d'erreur et d'oppression;
elles ont tantt gar, tantt entrav la pense et la libert humaines;
maintenant l'esprit scientifique et libral s'est affranchi de leur
joug, et,  son tour, il rend  l'humanit d'immenses services qui ne
seront pas non plus sans mlange d'erreur et de mal. Que concluent de
cette volution sociale M. Auguste Comte et ses disciples[51]? Que les
croyances et les influences religieuses ont fait leur temps, qu'elles
ne sont plus qu'une dpouille use, une ruine inhabitable, un dbris
strile; au lieu du monde fantastique et impntrable de la thologie et
de la mtaphysique, le monde rel, disent-ils, s'est ouvert et se livre
 l'homme; la connaissance de la nature a tu le surnaturel; la science
occupera dsormais le trne de la religion; Dieu fait homme sera
remplac par l'homme fait Dieu. Peut-on mconnatre et mutiler plus
trangement l'humanit et l'histoire? Peut-on descendre et s'enfermer
dans un horizon plus troit et plus dnu de toute grande lumire sur
les grands problmes et les grands faits qui proccupent invinciblement
l'esprit humain?

[Note 51: Je me fais un devoir de redresser ici une erreur qui s'est
glisse dans le tome III de ces _Mmoires_. J'ai dit (p. 126) qu'avant
mon ministre de l'instruction publique (1832-1836), je ne connaissais
pas M. Auguste Comte. C'tait, de ma part, un oubli; bien avant 1830,
M. Auguste Comte m'avait fait quelques visites, et j'avais eu avec lui
quelques entretiens dont, en 1860, le souvenir m'avait compltement
chapp. Dans son ouvrage intitul _Auguste Comte et la philosophie
positive_, M. Littr a rectifi, avec autant de convenance que de
fondement, cette erreur involontaire.]

Je touche en passant, et au nom du simple bon sens,  des questions bien
graves; mais j'ai la confiance qu'en cette occasion comme dans toutes,
la philosophie la plus profonde et la plus libre confirme les donnes
gnrales du bon sens, et je reviens  ce que j'ai dit d'abord: c'est en
se laissant blouir par un mince rayon et enivrer par une petite dose
de vrit que des esprits droits et sincres, grossissant  perte de vue
des ides qui, si elles taient restes  leur place et  leur mesure,
auraient t justes et utiles, les ont transformes en d'normes et
dtestables erreurs.

Erreurs puissantes, car, sous le manteau de la part de vrit qu'elles
contiennent, elles voquent des intrts dsordonns et de mauvaises
passions. Plus puissantes sous un gouvernement libre que sous tout
autre, car elles ont alors  leur service toutes les armes de la
libert. Plus puissantes au dbut d'un gouvernement libre, nagure
issu d'une rvolution, qu' toute autre poque de sa dure, car  leur
influence propre et naturelle s'ajoute le souffle longtemps prolong
du vent rvolutionnaire. C'est contre ces forces ennemies que, malgr
l'ordre matriel rtabli, nous avions encore  dfendre, en 1840, la
socit et le gouvernement.

Nous n'avons employ, dans cette lutte, que deux armes, les lois et
la libert: la rpression judiciaire et lgale quand les erreurs
enfantaient des dlits; la discussion libre, publique et continue de
notre politique et de ses motifs.

J'ai dj dit dans ces _Mmoires_[52] ce que je pense de la multiplicit
des procs contre les dlits de la presse, et de l'indiffrence que
le gouvernement doit presque toujours opposer  des excs auxquels on
donne, en les poursuivant, plus d'clat qu'on ne leur impose de frein.
Mais une telle indiffrence n'est gure possible qu' des gouvernements
anciens et bien tablis; nous tions, de 1840  1848, en prsence
d'attaques directes et flagrantes contre les principes vitaux et
l'existence mme de la monarchie constitutionnelle de 1830; les lois
nous faisaient un devoir de l'en dfendre; nos amis politiques, tout
le parti conservateur, dans les Chambres et dans le public, nous en
faisaient une loi. Le 17 dcembre 1840, le surlendemain des obsques
de Napolon aux Invalides, _le National_ fut traduit devant la Cour
d'assises de la Seine pour avoir dit dans son numro du 9 dcembre, en
parlant de M. Thiers et de moi: Que nous importe,  nous, vos vaines
querelles? Vous tes tous complices. Le principal coupable, oh! nous
savons bien quel il est, o il est; la France le sait bien aussi, et la
postrit le dira; mais vous, vous avez t complices. Le 23 septembre
suivant, ce journal fut acquitt par le jury, et le lendemain, en
annonant son acquittement, il s'cria: Oui, c'est le roi que nous
avons voulu dsigner; notre pense tait vidente; nos expressions la
rendaient avec fidlit. Le nier, c'et t une vritable insulte au bon
sens et  l'intelligence du jury; c'et t, de notre part, un indigne
mensonge. J'crivis le jour mme au roi, alors au chteau de Compigne:
_Le National_ a t acquitt hier. L'article dans lequel il se vante ce
matin de son acquittement m'a paru beaucoup plus coupable que celui
qui avait t l'objet de la poursuite; MM. Duchtel, Martin du Nord
et Villemain en ont pens comme moi. Nous l'avons donc fait saisir de
nouveau et il sera cit  bref dlai. Le procureur gnral portera la
parole lui-mme. Je lui ai fait sentir, et je crois qu'il a bien senti
la ncessit d'agir et de parler, dans ce procs et dans les procs
analogues, avec une nergie soutenue. Il est homme de devoir et de
talent; il est dcid  payer de sa personne. Nous verrons quelle
impression il produira sur l'esprit des jurs. En tout cas, je persiste
 penser que, toutes les fois qu'il y a dlit et danger, le gouvernement
doit poursuivre et mettre les jurs en demeure de faire leur devoir, en
faisant lui-mme le sien.

[Note 52: Tome III, pages 209-218.]

Poursuivi en effet  raison de ce nouvel article, encore plus
scandaleusement agressif que le prcdent, _le National_ fut de nouveau
acquitt.

A la mme poque, le 13 septembre 1841, M. le duc d'Aumale, revenant
d'Algrie avec le 17e rgiment d'infanterie lgre dont il tait
colonel, et accompagn de ses frres les ducs d'Orlans et de Nemours,
qui taient alls  sa rencontre, rentrait dans Paris  la tte de ce
rgiment qui servait avec clat en Afrique depuis sept ans. Dans la rue
Saint-Antoine, le groupe des princes, et spcialement le duc d'Aumale,
fut vis presque  bout portant par un assassin. Au moment o le coup
partit, le cheval du lieutenant-colonel du rgiment, M. Levaillant, qui
marchait  ct du duc d'Aumale, releva la tte, reut la balle
destine au colonel, et tomba mort devant lui. La foule tait grande
et joyeusement empresse  voir ce brave rgiment dont le numro et les
faits d'armes avaient, depuis sept ans, retenti dans les journaux. De
Marseille  Paris, il n'y avait eu partout, sur son passage, que des
marques de satisfaction et de bienveillance populaire: l'assassinat
tait dans un rvoltant contraste avec le sentiment public. On eut de
la peine  prserver l'assassin de l'indignation des assistants. J'tais
aux Tuileries quand, vers deux heures, le 17e lger entra dans la cour
du chteau, son jeune colonel en tte, au bruit des acclamations de tout
un peuple qui remplissait la place du Carrousel et les rues adjacentes.
Officiers et soldats avaient cet aspect  la fois grave et anim des
vieilles troupes qui rentrent dans leurs foyers aprs avoir longtemps
combattu, souffert et vaincu. Les habits taient uss, les visages
hls, les regards srieusement contents, avec quelque fatigue. Le
drapeau du rgiment flottait, noirci et dchir. J'ai rarement vu un
mouvement plus vif que celui qui clata autour des Tuileries quand le
roi Louis-Philippe vint au-devant de son fils et l'embrassa au milieu
de la cour, pendant que le rgiment se rangeait sur deux lignes par un
mouvement rapide et silencieux. Toute pleine des sympathies militaires,
des motions de famille et d'une colre honnte, la population semblait
avoir  coeur de dmentir bruyamment les factions.

Les premires recherches de l'instruction indiqurent clairement que
l'assassin n'tait pas isol et qu'un complot avait prpar l'attentat.
L'affaire fut dfre  la Cour des pairs. Nous ne voulions rien changer
 la lgislation de la presse. Nous respections l'indpendance des
jurs, et nous ne pouvions rien pour leur donner plus d'intelligence et
de fermet; mais nous pouvions et nous devions assurer  l'action lgale
des magistrats toute son efficacit. C'est la premire condition
d'un gouvernement libre que tous ceux qui y concourent, ministres,
magistrats, administrateurs, chefs militaires, en restant chacun
dans les limites de son rle, conviennent et suffisent pleinement aux
fonctions spciales qui leur sont confies, car c'est de l'harmonie
et de l'nergie de ces actions diverses que dpend le succs gnral.
J'tais convaincu que, dans les procs politiques, le ministre public 
Paris avait, souvent manqu d'habilet et de vigueur. Je demandai que
M. Frank-Carr, qui l'occupait plus honorablement qu'efficacement, ft
appel  la premire prsidence, alors vacante, de la Cour royale de
Rouen, et que M. Hbert le remplat comme procureur gnral prs la
Cour royale de Paris. Membre de la Chambre des dputs, M. Hbert s'y
tait fait remarquer et honorer par la franchise et la fermet de ses
ides et de sa conduite; avocat gnral  la Cour de cassation, il y
avait promptement acquis le renom d'un habile jurisconsulte, prcis
et puissant dans la discussion; il inspirait, comme homme politique
et comme magistrat, une srieuse confiance. Le roi et le conseil
approuvrent ce choix; il fut nomm le 12 octobre 1841, et charg
de suivre, devant la Cour des pairs, le procs de l'assassin du duc
d'Aumale, Qunisset dit Pappart, et de ses complices.

Le lendemain mme de sa nomination, j'eus,  son sujet, un moment de
vive sollicitude. A sept heures du matin, je vis entrer dans mon cabinet
madame Hbert triste et agite; son mari, me dit-elle, tait si
frapp, si troubl de la gravit de ses nouvelles fonctions et de la
responsabilit qu'elles lui imposeraient, que, malgr son acceptation
officielle et publique, il ne pouvait se rsoudre  en subir le fardeau
et demandait  en tre dcharg. Je me rendis sur-le-champ chez lui, et
je le trouvai en effet en proie  une extrme perplexit suscite par
les scrupules d'une conscience exigeante et les inquitudes d'une fiert
passionne qui ne supportait pas la perspective d'un chec dans une
grande situation et un grand devoir. Nous causmes longtemps; je
combattis ses pressentiments d'insuccs; j'insistai sur les motifs qui
l'avaient fait choisir. Il se rassura, reprit confiance en lui-mme, me
promit de se mettre immdiatement  l'oeuvre; et quoiqu'un peu surpris
de son accs d'hsitation, je le quittai avec un redoublement d'estime
pour lui, et convaincu que nous aurions en lui le procureur gnral
nergique et efficace dont nous avions besoin.

Mon attente ne fut point trompe: appel, ds ses premiers pas dans ses
nouvelles fonctions,  poursuivre devant la Cour des pairs, les auteurs
et les complices de l'attentat et du complot dirigs le 13 septembre
contre le duc d'Aumale et ses frres, M. Hbert dploya, dans ce grand
procs, une vigueur de caractre et d'esprit gale aux plus difficiles
preuves et digne des plus minents magistrats. Ne se laissant ni
troubler, ni embarrasser, ni irriter par les violences et les subtilits
du dbat, il ne s'arma contre les accuss que de la loi commune, le code
pnal rform en 1832 et la lgislation librale de 1819 en matire
de presse; il mit en clatante lumire le complot aussi bien que
l'attentat; non pas en allguant une simple complicit morale, comme le
prtendirent au dehors les amis des accuss, mais bien en dmontrant la
complicit relle et lgale des provocateurs  l'attentat ou au complot,
quels que fussent le mode et l'instrument de la provocation. En mme
temps que son attitude tait ferme et consciencieusement anime, son
argumentation fut simple, prcise, applique  mettre le vrai caractre
des faits en face du vrai sens des lois, et exempte d'emphase autant
que de faux mnagements. La Cour des pairs rendit, avec mansutude dans
l'application des peines, un arrt conforme aux conclusions du procureur
gnral, et la clmence du roi attnua encore pour plusieurs des
coupables les dcisions de la cour. Personne, pas plus les journalistes
que les affilis de socits secrtes, ne russit  luder la
responsabilit de ses actes et la justice des lois.

A l'occasion de plusieurs procs politiques ports, dans le cours de
1842, devant la Cour d'assises de Paris, M. Hbert fit preuve du mme
talent et du mme courage, et plusieurs fois avec le mme succs.

Mais ces succs partiels dans la rsistance judiciaire taient un remde
bien insuffisant contre le mal dont nous tions travaills. On punit, on
intimide un moment par des arrts les assassins et les conspirateurs;
on ne change pas, par de tels moyens, l'tat des esprits et le cours des
ides; c'est dans la rgion intellectuelle mme qu'il faut combattre les
mauvais courants qui s'y lvent; c'est la vrit qu'il faut opposer 
l'erreur; ce sont les esprits sains qu'il faut mettre aux prises avec
les esprits malades. Emports, surmonts par les affaires de chaque
jour, les dpositaires du pouvoir perdent souvent de vue cette part de
leur tche, et, satisfaits de vaincre dans l'arne politique, ils ne se
proccupent pas assez de la sphre morale dans laquelle ils ont aussi
tant et de si grands combats  livrer. Nous n'avons pas t tout  fait
exempts de cette faute; nous n'avons pas pris assez de soins ni fait
assez d'efforts pour soutenir dans la presse, dans les journaux, dans
l'enseignement public, par des moyens de tout genre, une forte lutte
contre les ides fausses que je viens de rsumer et qui assaillaient
sans relche le gouvernement dont la garde nous tait confie. Un fait
explique et excuse dans une certaine mesure cette lacune dans
notre action; les champions nous manquaient pour une telle lutte.
Contemporaines de notre grande rvolution, nes dans son berceau ou de
son souffle, les ides qu'il s'agissait de combattre taient encore,
dans la plupart des esprits, implicitement admises et lies  sa cause.
Les uns les regardaient comme ncessaires  la sret de ses conqutes;
les autres, comme ses consquences naturelles et le gage de ses progrs
futurs; d'autres y tenaient sans y penser, par routine et prjug. On
ne sait pas assez  quel point se sont tendues et  quelles profondeurs
ont pntr les racines des mauvaises thories philosophiques et
politiques qui entravent si dplorablement aujourd'hui le progrs
rgulier des gouvernements libres et du bon tat social. Mme parmi les
hommes qui, de 1830  1848, en sentaient l'erreur comme le pril, et
qui, dans la pratique de chaque jour, en combattaient avec nous
les consquences, la plupart, et quelques-uns des plus minents, ne
remontaient pas jusqu' la source du mal et s'arrtaient avant d'y
atteindre, soit incertitude dans la pense, soit crainte de venir en
aide  la raction vers l'ancien rgime et le pouvoir absolu. La jeune
gnration aussi, leve dans les ornires ou sduite par les nouvelles
perspectives de la rvolution, tait peu dispose  entrer dans les
voies plus laborieuses et plus lentes de la libert sous la loi.
Les philosophes taient en proie aux mmes perturbations, aux mmes
hsitations que les politiques; l'cole spiritualiste, qui avait si
brillamment et si utilement combattu les erreurs du sicle dernier,
maintenait honorablement son drapeau, mais sans y rallier les masses et
sans pouvoir empcher que beaucoup d'esprits distingus ne tombassent
dans un matrialisme prtendu scientifique, tantt ouvertement dclar,
tantt dguis sous le nom de panthisme. En un tel tat des faits,
comment trouver, en assez grand nombre, des esprits assez srs de leur
propre pense et assez rsolus pour proclamer et dvelopper, tous les
jours et sur tous les points, les vrais principes rationnels et moraux
de ce gouvernement libre que, dans l'arne politique, nous travaillions
 fonder?

Dans cette raret des armes ncessaires pour la lutte philosophique et
morale, la tribune politique tait notre principal et constant moyen
d'action. On a dnatur et on continue  dnaturer trangement ce fait
caractristique de notre situation et du gouvernement tout entier de
1830  1848. On magnifie et on calomnie tour  tour la parole, ou comme
on dit, quand on veut joindre le compliment  l'injure, l'loquence;
sous le rgime parlementaire, c'est, dit-on, l'loquence qui gouverne,
et le pouvoir appartient aux plus beaux diseurs que, pour rabattre leur
orgueil, on appelle des rhteurs. On fait trop d'honneur  l'loquence;
mme dans les temps de discussion libre o elle est un peu ncessaire,
elle est fort loin de suffire, et pas plus en fait qu'en droit ce n'est
 elle que va et demeure naturellement le pouvoir; elle peut,  un
moment donn, dans une circonstance spciale, dterminer un succs
passager; elle n'est point, au sein de la libert politique, la
condition premire de l'art de gouverner; les mrites de la pense et de
l'action y sont bien suprieurs  ceux de la parole, et dans le rgime
parlementaire comme dans tout autre, le bon sens, la bonne conduite
et le courage sont bien plus indispensables et bien plus efficaces que
l'loquence. C'est l'honneur du gouvernement libre qu'il exige les mmes
qualits que tout autre mode de gouvernement et bien plus de qualits
runies; et c'est prcisment cette forte exigence qui garantit la bonne
gestion des affaires publiques et la satisfaction claire du sentiment
public.

Pendant notre premire session, du 5 novembre 1840 au 25 juin 1841,
la situation du cabinet dans les Chambres fut trs-anime et
trs-laborieuse, mais au fond peu prilleuse. D'importants allis nous
venaient de rangs divers, et nos adversaires mmes, peu jaloux d'avoir 
nous succder, ne tentaient pas srieusement de nous renverser. Entre
la paix ou la guerre, la crise tait forte et la responsabilit pesante;
soit conviction, soit prudence, on nous en laissait volontiers le
fardeau. Dans les grandes questions de la politique extrieure, MM. de
Lamartine, Dufaure et Passy nous apportrent leur appui; les questions
embarrassantes de la politique intrieure ne furent pas souleves. Nous
mmes  profit ces dispositions tolrantes pour traiter et rsoudre
d'autres questions plus sociales que politiques et peu orageuses,
quoique trs-difficiles. Pendant la courte dure du cabinet du 12
mai 1839, deux de ses membres, MM. Cunin-Gridaine et Dufaure,
avaient prsent aux Chambres deux projets de loi d'une incontestable
opportunit, l'un sur le travail des enfants dans les manufactures,
l'autre sur l'expropriation pour cause d'utilit publique. Le cabinet
de M. Thiers en avait accept l'hritage; mais plus passager encore, il
avait laiss ces questions au point o il les avait trouves. D'accord
avec nous, MM. Renouard et Dufaure demandrent  la Chambre des dputs,
le 16 novembre 1840 et le 4 janvier 1841, la reprise des deux projets
de loi; nous en approuvions pleinement la pense et nous prmes une
part assidue  la discussion. Elle fut longue et approfondie; toutes les
objections des manufacturiers au premier projet, toutes les difficults
que trouvaient les jurisconsultes dans le second furent produites et
dbattues; les questions furent traites sous leurs diverses faces, sans
aucune complication de dissentiments politiques, dans la seule vue du
bien social, et le dbat aboutit  deux lois essentiellement pratiques,
promulgues, l'une le 22 mars, l'autre le 5 mai 1841. On a repris et on
reprendra encore plus d'une fois la question du travail des enfants
dans les manufactures; il y a l des intrts moraux et des intrts
matriels, des droits de libert et des droits d'autorit difficiles 
concilier, et dont la conciliation doit varier selon la diversit et
la mobilit des faits industriels; mais on n'a pas dlaiss, on ne
dlaissera pas les principes poss dans la loi du 22 mars 1841; on ne
sortira pas des voies o elle a fait entrer la puissance publique; elle
a franchement accept le problme d'conomie politique et de morale pos
par la condition des enfants dans les manufactures, et elle l'a rsolu
selon le bon sens et l'humanit. Quant  la loi sur l'expropriation pour
cause d'utilit publique, elle a disparu. On connat le rgime qui lui
a succd. Je n'hsite pas  affirmer qu'elle reparatra. En
administration comme en politique, la dictature n'a qu'un temps, et la
proprit se passe encore moins de garanties que la libert.

Nous ne nous bornmes pas  vider ainsi les questions que nous avaient
lgues les cabinets prcdents; nous portmes en mme temps devant les
Chambres les questions nouvelles que provoquait l'intrt public.
M. Humann, qui ne s'tait pas rsign sans peine  l'entreprise des
fortifications de Paris et  ses charges, n'en fut pas moins empress 
proposer, le 18 janvier 1841,  la Chambre des dputs, selon le voeu du
roi et du cabinet, un grand ensemble de travaux extraordinaires pour les
divers services des ponts et chausses, de la guerre et de la marine:
Depuis dix ans, dit-il en prsentant le projet de loi, le gouvernement
est entr chaque jour plus avant dans cette carrire d'utiles
entreprises. De 1830  1832, au milieu des plus graves embarras, environ
20 millions furent affects annuellement  des travaux extraordinaires.
De 1833  1836, ce genre de dpense a t port en moyenne  30 millions
par anne. De 1837  1840, le mme service a obtenu une dotation moyenne
de 50 millions. Elle dpassera 60 millions en 1840, et le projet de loi
que nous vous apportons a pour but de l'lever  75 millions pendant six
annes conscutives,  partir de 1842. M. Humann affectait  ce service
une somme de 450 millions  recueillir par la voie de l'emprunt; et peu
aprs la promulgation du projet de loi adopt par les deux Chambres 
de fortes majorits, un premier emprunt de 150 millions, en rentes 3 p.
100, fut souscrit au taux de 78 fr. 52 c. 1/2. La mesure administrative
et l'opration financire taient  la fois larges et contenues dans
de prudentes limites, secondant ainsi le dveloppement de la prosprit
publique sans peser lourdement et prcipitamment sur le trsor.

Dans la session suivante, du 27 dcembre 1841 au 11 juin 1842, le
cabinet entreprit et accomplit une oeuvre bien plus considrable et
plus difficile. Depuis plusieurs annes la question des chemins de fer
proccupait fortement le gouvernement et le public; l'un et l'autre
hsitaient, ttonnaient, et quant  la dtermination des principales
lignes  construire, et quant au systme  adopter pour leur
construction. Des deux systmes en prsence, la construction par
l'tat et aux frais de l'tat, ou la construction par des compagnies
industrielles  qui serait faite la concession des chemins, le cabinet
de M. Mol avait, en 1837 et 1838, adopt le premier et propos
l'excution, par l'tat, de quatre grandes lignes; mais ses projets de
loi et le principe sur lequel ils reposaient avaient t rejets  une
forte majorit. Un pas fut fait en 1840, sous le ministre de M. Thiers;
quelques chemins de fer, et dans le nombre deux importants, celui de
Paris  Rouen et celui de Paris  Orlans furent vots; mais la
question gnrale, la question de la dtermination des grandes lignes
 construire et du mode de construction pour toute la France subsistait
toujours; sur ces deux points fondamentaux, les esprits et les mesures
restaient encore en suspens. Nous rsolmes de mettre fin  cette
incertitude, et le 7 fvrier 1842 nous prsentmes  la Chambre des
dputs un projet de loi qui ordonnait la construction d'un rseau
gnral de chemins de fer form par les six grandes lignes de Paris 
la frontire de Belgique, de Paris au littoral de la Manche, de Paris
 Strasbourg, de Paris  Marseille et  Cette, de Paris  Nantes et de
Paris  Bordeaux. L'excution de ces lignes devait avoir lieu par le
concours de l'tat, des dpartements et des communes intresses et de
l'industrie prive, dans des proportions dtermines par le projet et
qui mettaient les deux tiers des indemnits de terrain  la charge des
dpartements et des communes, le tiers restant de ces indemnits, les
terrassements et les ouvrages d'art  la charge de l'tat, la voie de
fer, le matriel et les frais d'exploitation et d'entretien  la charge
des compagnies  qui serait faite la concession. A travers beaucoup de
difficults et d'objections spciales, ce projet et son principe gnral
furent reus avec une faveur marque; et aprs deux mois employs
 l'examiner, M. Dufaure, rapporteur de la commission, en proposa
l'adoption, sauf quelques amendements, et termina son rapport en disant:
Votre commission vous devait un compte fidle de ses recherches et
de ses travaux; elle vous a expos jusqu'aux dissentiments qui, sur
quelques portions de la loi, se sont levs dans son sein, et elle
a autoris son rapporteur  vous dire que, sur plusieurs points
importants, il a fait partie de la minorit. Mais elle le dclare en
finissant; elle a t fermement et constamment unanime pour dsirer
que le projet de loi ait un utile rsultat; que toutes les opinions de
dtail, aprs avoir cherch  obtenir, par la discussion, un lgitime
triomphe, se soumettent au jugement souverain de la Chambre; que la
cration d'un rseau de chemins de fer soit considre par nous tous
comme une grande oeuvre nationale; et qu'au moment o nous mettrons
notre vote dfinitif sur la loi qui est prsente, chacun de nous
s'claire aux ides gnrales et de bien public qui lvent nos
dlibrations et les rendent fcondes, au lieu de cder  des passions
de localit qui les abaisseraient et les rendraient striles.

La discussion se prolongea pendant quinze jours, et les deux principes
fondamentaux du projet de loi, l'tablissement du rseau gnral
de chemins de fer et la rpartition des frais entre l'tat, les
dpartements intresss et l'industrie prive, triomphrent de toutes
les jalousies locales et de toutes les objections systmatiques. Mais
quand on vint  rgler l'excution mme du rseau, une question s'leva,
non plus de principe, mais de conduite: plusieurs membres, M. Thiers 
leur tte, demandrent qu'au lieu de partager, ds le commencement des
travaux, le concours et les fonds de l'tat entre les diverses lignes
dont le rseau tait form, on les concentrt sur une ligne unique, la
plus importante de toutes, disait-on, la ligne de Paris  la frontire
de Belgique d'une part et  la Mditerrane de l'autre. C'tait presque
dtruire le vote dj prononc en faveur d'un rseau gnral, car
c'tait ajourner pour longtemps l'application du principe d'quit qui
avait dtermin le gouvernement  faire participer simultanment, aux
avantages fcondants des chemins de fer, les diverses rgions de la
France. C'tait de plus compromettre gravement le sort du projet de loi
qui avait besoin de recueillir, sur un grand nombre de points divers
du territoire, les lments de la majorit. Le rapporteur, M. Dufaure,
avait, dans le cours de la discussion gnrale, pressenti et combattu
d'avance cet amendement en disant: Si vous indiquez une ligne unique,
vous continuez l'oeuvre incomplte et incohrente que vous avez
commence dans les dernires annes; vous ne dterminez pas  l'avance
l'emploi des ressources que le gouvernement pourra, dans cinq, dix ou
quinze ans, appliquer au grand oeuvre des chemins de fer. C'est ce que
nous devons faire, ce qu'il est urgent de faire. Ce n'est pas seulement
une satisfaction thorique que nous donnerons au pays; c'est le but que
nous assignerons  nos efforts; c'est une destination que nous donnerons
 nos ressources. Ce classement a des difficults; nous ne pouvons le
faire sans de vives discussions; nous devons nous y attendre; il causera
de grandes motions dans le pays; cependant nous devons le faire si nous
voulons arriver  quelque chose de grand et de complet dans l'entreprise
des chemins de fer. Un vif dbat s'leva  ce sujet; M. Thiers, d'une
part, et M. Duchtel, de l'autre, y furent les principaux acteurs.
C'tait surtout par des considrations financires que M. Thiers
soutenait l'amendement en faveur de la ligne unique; M. Duchtel le
combattit au nom et de l'tat de nos finances, et du grand avenir des
chemins de fer, et de la justice distributive qui tait  la fois le
principe rationnel du projet de loi et la condition pratique de son
succs. M. Billault et M. de Lamartine appuyrent M. Duchtel. La
Chambre leur donna raison; l'amendement fut rejet  une forte majorit;
la Chambre des pairs unit son vote  celui de la Chambre des dputs; et
l'exprience,  son tour, a donn pleinement raison  cette conduite du
gouvernement et des Chambres; de 1842  1848, l'excution simultane
du rseau gnral a t poursuivie sans aucune perturbation dans
les finances publiques; et depuis cette poque,  travers toutes nos
rvolutions politiques et administratives, la loi du 11 juin 1842 est
reste la base sur laquelle s'est lev l'difice gnral des chemins de
fer de la France; elle a fait ce qui a fait le reste.

En matire de lgislation politique, le cabinet vit s'lever, dans la
session de 1842, des questions plus dlicates et plus d'opposition qu'il
n'en avait rencontr dans la session prcdente. Les graves inquitudes
de 1840 n'existaient plus; la paix tait assure; le public ne se
proccupait plus exclusivement des affaires extrieures; les allis
qu'elles nous avaient momentanment valus dans les Chambres ne se
faisaient plus le mme devoir de nous appuyer et reprenaient peu 
peu leur position distincte et mitoyenne entre le gouvernement et
l'opposition. Les deux questions qu'en 1840 le cabinet de M.
Thiers s'tait appliqu  luder, la question des incompatibilits
parlementaires et celle de la rforme lectorale reparurent; deux
membres du tiers-parti, MM. Ganneron et Ducos, en firent, les 10 et
14 fvrier 1842, l'objet de propositions formelles. M. Ganneron
interdisait,  un grand nombre de fonctionnaires publics, l'entre de la
Chambre des dputs, et demandait que, sauf quelques exceptions pour
les fonctions suprieures de l'ordre politique, aucun membre de cette
Chambre, qui ne serait pas fonctionnaire public salari au jour de son
lection, ne pt le devenir pendant qu'il sigerait dans la Chambre et
un an aprs l'expiration de son mandat. M. Ducos proposait que tous
les citoyens inscrits, dans chaque dpartement, sur la liste du jury,
fussent lecteurs.

Je n'avais,  ces deux propositions, aucune objection de principe, ni
de nature perptuelle. Diverses incompatibilits parlementaires taient
dj lgalement tablies, et en vertu de la loi rendue en 1840 sur ma
propre demande comme ministre de l'intrieur, tout dput promu  des
fonctions publiques tait soumis  l'preuve de la rlection. Je ne
pensais pas non plus que l'introduction de toute la liste dpartementale
du jury dans le corps lectoral menat la sret de l'tat, ni que le
droit lectoral ne dt pas s'tendre progressivement  un plus grand
nombre d'lecteurs. Mais, dans les circonstances du temps, je regardais
les deux propositions comme tout  fait inopportunes, nullement
provoques par des faits graves et pressants, et beaucoup plus nuisibles
qu'utiles  la consolidation du gouvernement libre, ce premier intrt
national.

En fait, au 1er fvrier 1842, sur 459 membres dont la Chambre des
dputs tait compose, il y avait 149 fonctionnaires salaris. Dans ce
nombre, 16 taient des ministres ou de grands fonctionnaires politiques
que la proposition de M. Ganneron pour l'extension des incompatibilits
parlementaires laissait toujours ligibles. Sur les 133 dputs
restants, 53 taient des magistrats inamovibles. La Chambre ne contenait
donc que 80 dputs fonctionnaires amovibles et placs,  ce titre, dans
la dpendance du pouvoir. Quant aux dputs promus, depuis leur entre
dans la Chambre,  des fonctions publiques salaries, on dressa le
tableau des nominations de ce genre faites par les divers cabinets du
1er novembre 1830 au 1er fvrier 1842; leur nombre tait de 211, et dans
ce nombre se trouvaient 72 ministres ou grands fonctionnaires politiques
que personne ne voulait exclure de la Chambre. Sur 1400 dputs lus 
la Chambre dans l'espace de ces douze annes, il n'y en avait eu
donc que 139 qui eussent t appels  des fonctions auxquelles les
incompatibilits rclames dussent s'appliquer.

A ce premier aspect et en ne considrant que les chiffres, il n'y avait,
dans le nombre des dputs fonctionnaires, rien d'trange, rien qui pt
inspirer, sur l'indpendance des rsolutions de la Chambre, un doute
lgitime, aucun de ces abus choquants qui appellent d'indispensables et
promptes rformes. MM. Villemain, Duchtel et Lamartine, en signalant
ces faits, firent valoir, contre la proposition de M. Ganneron, d'autres
considrations plus hautes; ils peignirent l'tat actuel de la socit
franaise o les fonctionnaires tiennent une si grande place que,
lorsqu'on lui demande de se faire reprsenter, elle les appelle
naturellement elle-mme  tenir aussi une grande place dans sa
reprsentation; ils insistrent sur la ncessit de ne pas rduire, par
la loi, le nombre, dj si restreint dans toute socit dmocratique,
des hommes pratiquement clairs, expriments, et prts  comprendre,
au sein de la libert politique, les conditions du gouvernement. Mais
bien que trs-justes et profondes, ces considrations n'auraient pas
suffi  surmonter les vieux prjugs et les passions vivantes qui
avaient provoqu et qui soutenaient la proposition; ce n'tait pas,
 vrai dire, d'une question de principe et d'organisation qu'il
s'agissait; l'attaque tait dirige contre la politique qui
prvalait dans la Chambre bien plus que contre le nombre des dputs
fonctionnaires, et c'tait surtout pour changer la majorit en la
mutilant qu'on demandait la rforme d'un abus dont on exagrait fort
l'tendue et la gravit. M. Duchtel ramena judicieusement le dbat
 ces termes; la chambre comprit le vrai sens de l'attaque, et la
proposition fut rejete, bien qu' une faible majorit.

Sur la proposition de M. Ducos pour la rforme lectorale, la discussion
tait  la fois plus facile et plus grande: la loi d'lections dont on
demandait le changement avait  peine onze ans d'existence: quand elle
avait t rendue en 1831, l'opposition avait elle-mme proclam qu'elle
satisfaisait pleinement aux besoins de la libert. Par l'abaissement
du cens lectoral de 300  200 francs et par le progrs naturel des
institutions libres comme de la prosprit publique, le nombre des
lecteurs s'tait rapidement accru; parti de 99,000, en 1830, il s'tait
lev, en 1842,  224,000. Lorsque, sous le ministre du 1er mars 1840,
la Chambre des dputs avait eu  dlibrer sur des ptitions dont la
plupart rclamaient le suffrage universel et quelques-unes seulement des
modifications analogues  la proposition de M. Ducos, M. Thiers, au nom
du cabinet comme au sien propre, s'tait formellement dclar contraire
 la rforme lectorale, et avait demand, sur toutes les ptitions,
l'ordre du jour que la Chambre avait en effet prononc. Une telle
rforme n'tait,  coup sr, pas plus urgente ni plus opportune le 15
fvrier 1842 que le 16 mai 1840. Mais je ne me bornai pas  la repousser
par ces considrations pralables et accessoires; j'entrai dans le
fond mme de la question et dans l'examen des motifs au nom desquels la
rforme lectorale tait rclame. Il ne fallait pas une grande sagacit
pour entrevoir que le suffrage universel tait au fond comme au bout
de ce mouvement, et que ses partisans taient les vrais auteurs et
faisaient la vraie force de l'attaque dirige contre le rgime lectoral
en vigueur. Je n'ai, contre le suffrage universel, point de prvention
systmatique et absolue; je reconnais que, dans certains tats et
certaines limites de la socit, il peut tre praticable et utile;
j'admets que, dans certaines circonstances extraordinaires et
passagres, il peut servir tantt  accomplir de grands changements
sociaux, tantt  retirer l'tat de l'anarchie et  enfanter un
gouvernement. Mais, dans une grande socit, pour le cours rgulier de
la vie sociale et pour un long espace de temps, je le regarde comme un
mauvais instrument de gouvernement, comme un instrument dangereux tour 
tour pour le prince et pour le peuple, pour l'ordre et pour la libert.
Je ne discutai pas directement ni pleinement la thorie du suffrage
universel que nous n'avions devant nous qu'en perspective; mais
j'attaquai, comme routinire et fausse, l'ide principale sur laquelle
repose le suffrage universel, la ncessit du grand nombre d'lecteurs
dans les lections politiques: La socit, dis-je, tait jadis
divise en classes diverses, diverses de condition civile, d'intrts,
d'influences. Et non-seulement diverses, mais opposes, se combattant
les unes les autres, la noblesse et la bourgeoisie, les propritaires
terriens et les industriels, les habitants des villes et ceux des
campagnes. Il y avait l des diffrences profondes, des intrts
contraires, des luttes continuelles. Qu'arrivait-il alors de la
rpartition des droits politiques? Les classes qui ne les avaient
pas avaient beaucoup  souffrir de cette privation; la classe qui les
possdait s'en servait contre les autres; c'tait son grand moyen
de force dans leurs combats. Rien de semblable n'existe chez nous
aujourd'hui: on parle beaucoup de l'unit de la socit franaise et
l'on a raison; mais ce n'est pas seulement une unit gographique; c'est
aussi une unit morale, intrieure. Il n'y a plus de luttes entre les
classes, car il n'y a plus d'intrts profondment divers ou contraires.
Qu'est-ce qui spare aujourd'hui les lecteurs  300 francs, des
lecteurs  200,  100,  50 francs? Ils sont dans la mme condition
civile, ils vivent sous l'empire des mmes lois. L'lecteur  300 francs
reprsente parfaitement l'lecteur  200 ou  100 francs; il le protge,
il le couvre, il parle et agit naturellement pour lui, car il partage et
dfend les mmes intrts; ce qui n'tait encore jamais arriv dans le
monde, la similitude des intrts s'allie aujourd'hui, chez nous,  la
diversit des professions et  l'ingalit des conditions. C'est l le
grand fait, le fait nouveau de notre socit. Un autre grand fait en
rsulte: c'est que ceux-l se trompent qui regardent le grand nombre des
lecteurs comme indispensable  la vrit du gouvernement reprsentatif.
Le grand nombre des lecteurs importait autrefois, quand les classes
taient profondment spares et places sous l'empire d'intrts et
d'influences contraires, quand il fallait faire  chacune une part
considrable. Rien de semblable, je le rpte, n'existe plus chez nous;
la parit des intrts, l'appui qu'ils se prtent naturellement les uns
aux autres permettent de ne pas avoir un trs-grand nombre d'lecteurs
sans que ceux qui ne possdent pas le droit de suffrage aient  en
souffrir. Dans une socit aristocratique, en face d'une aristocratie
ancienne et puissante, c'est par le nombre que la dmocratie se dfend;
le nombre est sa principale force; il faut bien qu' l'influence des
grands seigneurs puissants et accrdits elle oppose son nombre, et
mme son bruit. Nous n'avons plus  pourvoir  une telle ncessit; la
dmocratie n'a plus, chez nous,  se dfendre contre une aristocratie
ancienne et puissante. Prenez garde, messieurs, une innovation n'est
une amlioration qu'autant qu' un besoin rel elle applique un remde
efficace;  mon avis, la rforme lectorale qu'on vous propose n'est
pas aujourd'hui un besoin rel. Savez-vous ce que vous feriez en
l'acceptant? Au lieu d'appliquer un remde  un mal rel, au lieu de
satisfaire  une ncessit vritable, vous donneriez satisfaction (je ne
voudrais pas me servir d'un mot trop vulgaire)  ce prurit d'innovation
qui nous travaille. Vous compromettriez, vous affaibliriez notre grande
socit saine et tranquille pour plaire un moment  cette petite socit
maladive qui s'agite et et nous agite. Portez, je vous prie, vos regards
sur le ct pratique de nos affaires et l'ensemble de notre situation.
Nous avons une tche trs-rude, plus rude qu'il n'en a t impos 
aucune autre poque; nous avons trois grandes choses  fonder: une
socit nouvelle, la grande dmocratie moderne, jusqu'ici inconnue
dans l'histoire du monde; des institutions nouvelles, le gouvernement
reprsentatif, jusqu'ici tranger  notre pays; enfin une dynastie
nouvelle. Jamais, non, jamais il n'est arriv  une gnration d'avoir
une pareille oeuvre  accomplir. Cependant, nous approchons beaucoup
du but. La socit nouvelle est aujourd'hui victorieuse, prpondrante;
personne ne le conteste plus; elle a fait ses preuves; elle a conquis et
les lois civiles, et les institutions politiques, et la dynastie qui lui
conviennent et qui la servent. Toutes les grandes conqutes sont
faites, tous les grands intrts sont satisfaits; notre intrt actuel,
dominant, c'est de nous assurer la ferme jouissance de ce que nous avons
conquis. Pour y russir, nous n'avons besoin que de deux choses, la
stabilit dans les institutions et la bonne conduite dans les affaires
journalires et naturelles du pays. C'est l maintenant la tche, la
grande tche du gouvernement, la responsabilit qui pse sur vous comme
sur nous. Mettons notre honneur  y suffire; nous y aurons assez de
peine. Gardez-vous d'accepter toutes les questions qu'on se plaira 
lever devant vous, toutes les affaires o l'on vous demandera d'entrer.
Ne vous croyez pas obligs de faire aujourd'hui ceci, demain cela; ne
vous chargez pas si facilement des fardeaux que le premier venu aura la
fantaisie de mettre sur vos paules, lorsque le fardeau que nous portons
ncessairement est dj si lourd. Rsolvez les questions obliges;
faites bien les affaires indispensables que le temps amne
naturellement, et repoussez celles qu'on vous jette  la tte lgrement
et sans ncessit.

La Chambre fut convaincue et elle repoussa la rforme lectorale de
M. Ducos  une majorit plus forte que celle qui avait cart les
incompatibilits parlementaires de M. Ganneron. J'avais russi  faire
dominer, dans l'esprit de cette majorit, l'ide qui dominait dans
le mien, la ncessit de nous appliquer, surtout et avant tout,  la
consolidation du gouvernement libre et rgulier encore si nouveau parmi
nous. On a appel cette politique la politique de rsistance, et on
s'est arm de ce nom pour la reprsenter comme hostile au mouvement
social, au progrs de la libert. Accusation singulirement
inintelligente; sans nul doute, c'est la mission, c'est le devoir
du gouvernement de seconder le progrs des forces et des destines
publiques, et toute politique serait coupable qui tendrait  rendre la
socit froide et stationnaire. Mais ce qui importe le plus au progrs
de la libert, c'est la pratique de la libert; c'est en s'exerant dans
le prsent qu'elle prpare et assure ses conqutes dans l'avenir. De
mme qu'en 1830, sous le ministre de M. Casimir Prier, la rsistance
au dsordre matriel tait la premire condition de la libert, de mme,
en 1842, c'tait de la mobilit des lois et des fantaisies politiques
que nous avions  prserver le rgime naissant de la libert. Ce qu'il
y avait de rsistance dans notre politique n'avait point d'autre
dessein et ne pouvait avoir d'autre effet. Que les racines de l'arbre
s'affermissent, ses branches ne manqueront pas de s'tendre; si, au
moment o l'on vient de le planter, on le secoue trop souvent, au lieu
de grandir, il tombe. La dure d'un gouvernement libre garantit  un
peuple bien plus de libert et de progrs que ne peuvent lui en donner
les rvolutions.

Une seule fois, de 1840  1842, nous emes  rsister au dsordre
matriel. La loi de finances du 14 juillet 1838 avait ordonn que dans
la session de 1842 et ensuite de dix annes en dix annes, il serait
soumis aux Chambres un nouveau projet de rpartition, entre les
dpartements, tant de la contribution personnelle et mobilire que de
la contribution des portes et fentres. A cet effet, les agents
des contributions directes continueront de tenir au courant les
renseignements destins  faire connatre le nombre des individus
passibles de la contribution personnelle, le montant des loyers
d'habitation et le nombre des portes et fentres imposables. En 1841,
pour excuter cette prescription de la loi de 1838 et se mettre en
mesure de soumettre aux Chambres, en 1842, la nouvelle rpartition
annonce, M. Humann ordonna le recensement, dans toute la France, des
personnes et des matires imposables. Il esprait peut-tre faire sortir
un jour, de cette mesure, une notable augmentation du revenu public par
la transformation de la contribution mobilire et de celle des portes
et fentres, jusque-l impts de rpartition dont le montant total tait
annuellement fix par les Chambres, en impts de quotit susceptibles
d'un accroissement indfini. Le bruit se rpandit que tel tait au fond
le but de l'opration, ce qui la rendit, ds le premier moment, suspecte
et dplaisante. M. Humann dmentit le bruit et dclara qu'il n'avait
d'autre dessein que d'arriver  une rpartition plus gale de ces taxes
sans en augmenter nullement le montant. Mais l'effet tait produit; et
d'ailleurs, indpendamment de toute augmentation de la somme totale des
deux taxes, la mesure devait avoir pour rsultat de les faire payer
 des personnes qui n'en avaient pas encore t atteintes; il fut
constat, entre autres, le 15 juin 1841, que 129,486 maisons
n'taient pas imposes. M. Humann, dont les ides gnrales en fait
de gouvernement et de finances taient fort saines, ne prvoyait pas
toujours bien l'effet politique des mesures administratives, ne s'en
inquitait pas assez d'avance, et ne prenait pas assez de soin pour s'en
entendre avec ses collgues. Il communiquait peu et agissait seul. Le
recensement, ordonn par lui comme une opration toute simple et facile,
rencontra sur plusieurs points du pays, entre autres dans quelques
grandes villes, Toulouse, Lille, Clermont-Ferrand, des rsistances qui,
soit par la faiblesse des autorits, soit par la prompte complicit
des factions, devinrent de vritables rbellions que la force arme dut
rprimer. La rpression fut partout efficace; mais la fermentation se
prolongeait et M. Humann en fut troubl. Le roi m'crivit du chteau
d'Eu[53]: M. Humann me fait un tableau assez sombre de notre situation,
et il ajoute (je transcris ses propres paroles)--Mes convictions 
l'gard du recensement sont telles qu'il y va de mon honneur de ne
pas reculer. La mesure cependant suscite des difficults extrmes; ces
difficults peuvent devenir insurmontables, et il y a lieu d'examiner
s'il est prudent d'en courir le risque. Aujourd'hui, ma retraite,
motive par l'tat de ma sant, calmerait les esprits et n'entranerait
aucun inconvnient; si, au contraire, elle tait force plus tard par
les circonstances, l'autorit morale du gouvernement du roi en serait
compromise. Je soumets cette rflexion  Votre Majest; je la supplie
d'examiner si son consentement  ma retraite ne serait pas, dans les
circonstances actuelles, un acte de bonne politique.--Je ne rpondrai
 M. Humann que ce soir, ajoutait le roi, je lui exprimerai combien je
dsire le conserver et viter tout ce qui pourrait branler le
ministre actuel que je tiens tant  conserver; mais j'ajouterai que la
circonstance est trop grave pour que je ne transmette pas au prsident
du conseil la communication qu'il me fait, afin qu'il en dlibre
lui-mme avec ses collgues, et que le conseil me donne son avis.

[Note 53: Le 14 aot 1841.]

Je rpondis sur-le-champ au roi: Je viens de voir le marchal, M.
Duchtel et M. Humann. Le conseil se runira  deux heures. Le marchal,
qui est encore souffrant, partira cependant, je crois, dans la soire
et portera au roi le rsultat de la dlibration. Ce rsultat n'est
pas douteux. M. Humann a mis sa retraite  la disposition du roi et du
conseil pour acquitter sa conscience; il n'a aucune envie de se retirer;
il sent que son honneur est engag dans l'opration du recensement; il
dsire rester et la mener jusqu'au bout. Si son offre tait accepte, il
se regarderait comme une victime sacrifie, et sacrifie par faiblesse.
A mon avis, il aurait raison. Les difficults de la situation sont
relles, mais non insurmontables, ni menaantes; nous n'avons pas t
encore appels  tirer un coup de fusil. Les rsistances, l mme o
elles s'lvent vivement, tombent bientt et facilement. La plupart
des grands conseils municipaux se prononcent pour la lgalit de
l'opration. Nous ne sommes pas au terme des embarras, mais je ne
vois nulle part apparatre le danger. L'abandon du recensement serait
l'abandon du gouvernement. Il n'y aurait plus ni loi, ni administration,
ni cabinet, et le pouvoir aurait t lui-mme au-devant de sa ruine,
car en vrit il n'y a, dans ce qui se passe, rien d'assez grave pour
inspirer une srieuse inquitude. M. Humann comprend que, tout en
accomplissant l'opration, il est ncessaire de la temprer, de
l'adoucir, de se montrer facile sur les formes et d'arriver promptement
au terme. Il donne depuis plusieurs jours et continuera de donner des
ordres en consquence. Je n'hsite donc pas  dire au roi que l'avis
du conseil sera d'carter toute ide de retraite de M. Humann et
de poursuivre l'opration, en rendant la loi aussi flexible, aussi
indulgente qu'il se pourra, mais en assurant partout obissance  la
loi.

Le roi nous sut, de notre fermet, plus de gr qu'elle ne valait: Votre
lettre, m'crivit-il, me cause un sensible plaisir. Vous avez assurment
dit et crit de bien belles et bonnes choses dans le cours de votre
vie; vous avez honorablement proclam de grandes vrits, et dfendu ces
prcieux principes qui peuvent seuls conserver la morale et assurer la
prosprit des socits humaines; mais jamais vous n'avez rien dit ni
crit de mieux que la lettre que je viens de recevoir de vous, et elle
est, en tous points, l'expression de ma pense et de mes dsirs. Ds que
j'aurai vu le marchal, ou qu'il m'aura crit, j'crirai  M. Humann,
et en lui rptant combien je dsire qu'il reste, je lui tmoignerai
combien j'apprcie la marche qu'il suit actuellement. Avec ce parfait
accord, les nuages du moment se dissiperont, et notre soleil politique
brillera avec plus d'clat qu'auparavant. Je n'ai eu d'autre inquitude
que celle des consquences qu'aurait entranes la retraite de M. Humann
au milieu de cette crise; une fois rassur sur ce point, je le suis sur
l'issue, et en attendant que je lui crive, vous pouvez lui dire combien
je jouis de la rsolution que vous m'annoncez de sa part.

M. Humann ainsi raffermi, l'opration du recensement se termina sans
nouveaux troubles, et cessa d'tre pour lui un chec. Mais huit mois
aprs, le 25 avril 1842, au moment o il allait prendre part au dbat
du projet de loi sur le rseau gnral des chemins de fer, M. Humann,
atteint d'un anvrisme au coeur, mourut subitement, assis dans son
cabinet, devant son bureau, et la main encore pose sur son papier. Sa
mort, s'il se sentit mourir, le surprit moins lui-mme que ses amis;
deux jours auparavant, causant avec l'un de ses employs: Je sens que
je m'en vais, lui avait-il dit; la vie que je mne m'puise; je n'en
ai pas pour longtemps. C'tait un homme d'un esprit lev, de moeurs
graves, d'une grande autorit financire, laborieux, ombrageux,
susceptible, inquiet en silence, trs-soigneux de sa considration
personnelle, portant dans la vie publique plus de dignit que de
force et plus de prudence que de tact, conservateur par got comme
par position, trop clair pour ne pas tre libral autant que le
comportaient les intrts de l'ordre, et tenant bien partout sa place
sans se donner nulle part tout entier. Je n'avais avec lui point de lien
intime, mais je le regrettai srieusement; c'tait  ma demande et
par confiance en moi que, le 29 octobre 1840, il tait entr dans le
cabinet; il y tait une force relle dans le monde des affaires et dans
les Chambres, et un personnage considrable dans le public. Le vide que
faisait parmi nous sa mort fut immdiatement combl; ds le lendemain
nous offrmes le ministre des finances  M. Hippolyte Passy qui le
refusa sans hostilit: homme d'esprit et de lumires plus que d'action,
ayant plus d'amour-propre et de dignit que d'ambition, craignant plus
d'chouer qu'il ne dsirait de russir, se complaisant dans la critique,
et prfrant l'indpendance  la responsabilit. Les finances furent
donnes le jour mme  M. Lacave-Laplagne qui les avait occupes
avec capacit sous la prsidence de M. Mol et qui s'empressa de les
accepter. Ainsi se ralliaient successivement au cabinet toutes les
fractions du parti conservateur divis en 1839 par la coalition.

A ct de ces affaires extrieures et intrieures, nous en avions une
autre fort grande, qui, sans tre du dehors, n'tait pas tout  fait du
dedans, et  laquelle, peu de jours aprs la formation du cabinet, nous
fmes faire un grand pas, l'Algrie. Je m'en tais toujours srieusement
proccup; j'avais pris part  toutes les discussions dont elle avait
t l'objet; j'avais exprim  la fois la ferme rsolution que la France
conservt sa nouvelle possession, et l'intention de n'y pousser notre
tablissement que pas  pas, selon les exigences et les chances
de chaque jour, sans prmditation de guerre et sans impatience
d'agrandissement. C'tait,  mon avis, la seule conduite sense, et la
disposition des Chambres nous en faisait une loi: au sein non-seulement
du parti conservateur, mais de l'opposition, beaucoup de personnes
croyaient peu  l'utilit de cette conqute, en redoutaient l'extension
et rsistaient aux dpenses qu'elle entranait; quelques-unes allaient
mme jusqu' provoquer formellement l'abandon. Nous trouvmes, en
1840, les affaires de l'Algrie dans un tat  la fois de crise et de
langueur: la paix conclue en 1837,  la Tafna, avec Abd-el-Kader, avait
t rompue; aprs en avoir employ les loisirs  rallier les tribus
parses,  organiser ses bataillons rguliers et  se procurer des
munitions, le hros arabe avait recommenc partout la guerre. Le
marchal Vale, gouverneur gnral depuis la prise de Constantine,
la soutenait dignement, mais sans rsultats dcisifs: des expditions
partielles russissaient; princes, officiers et soldats se faisaient
grand honneur; nos journaux retentissaient de la rsistance de Mazagran,
de la prise de Cherchell, du passage de l'Atlas, de l'occupation de
Mdah et de Milianah; mais la situation gnrale restait la mme,
et Abd-el-Kader, toujours battu, maintenait ou rallumait toujours
l'insurrection. C'tait un sentiment rpandu parmi les personnes qui
prenaient aux affaires de l'Algrie le plus d'intrt que, de tous
nos officiers, le gnral Bugeaud tait le plus propre  poursuivre
efficacement cette difficile guerre: il exposait, en toute occasion, ses
ides  ce sujet avec une verve abondante et puissante et une confiance
en lui-mme qui avait bien plus l'apparence que la ralit de la
prsomption, car en mme temps qu'il se promettait le succs, il ne
se faisait aucune illusion sur les difficults, et ne ngligeait aucun
moyen de les surmonter. Employ dj plus d'une fois en Afrique, il y
avait promptement fait preuve d'habilet et d'influence; l'arme avait
confiance en lui et got pour lui; les Arabes avaient peur de lui. Le
cabinet de M. Thiers avait eu, si je suis bien inform, envie de le
nommer gouverneur gnral; mais par sa rude ardeur dans la politique
de rsistance, par son attitude dans la Chambre, par ses divers
antcdents, le gnral Bugeaud tait antipathique au ct gauche, et
M. Thiers ne le fit pas nommer. Nous n'avions pas les mmes motifs
d'hsitation; j'avais foi dans le talent militaire du gnral Bugeaud et
dans sa fermet politique; le roi, le marchal Soult et tout le conseil
partagrent mon opinion; le 29 dcembre 1840, il fut nomm gouverneur
gnral de l'Algrie, et aprs avoir subi avec un plein succs, dans
son arrondissement, l'preuve de la rlection, il entra, vers la fin de
fvrier 1841, en possession active de son gouvernement.

Ds son dbut, dans ses deux campagnes du printemps et de l'automne
en 1841, il justifia largement notre attente. Abd-el-Kader ne fut pas
dtruit; on ne dtruit pas, tant qu'on ne l'a pas tu ou pris, un grand
homme  la tte de sa nation; mais il fut partout battu, pourchass
et rduit  la dfensive. Plusieurs tribus arabes, et des plus
considrables, se soumirent. Plusieurs points de la Rgence, et des
plus importants, furent atteints et fortement occups. Notre domination
reprit son cours d'affermissement et de solide progrs. Le gnral
Bugeaud, en partant, m'avait expos son plan de conduite; depuis qu'il
tait en Algrie, il me tenait au courant de ses oprations, de leur
intention et de leur rsultat, se plaignant un peu de n'avoir point
de lettre de moi, rserve que je gardais pour ne pas offusquer la
susceptibilit du marchal Soult officiellement charg des affaires de
l'Algrie. J'crivis le 21 septembre 1841 au gouverneur gnral: Si
je vous crivais toutes les raisons pour lesquelles je ne vous ai pas
encore crit, je suis sr que, dans le nombre, vous en trouveriez
de trs-bonnes, et que vous me pardonneriez mon silence. Je le romps
aujourd'hui sans perdre mon temps  l'expliquer. Je le regretterais
amrement si je pouvais supposer qu'il vous a donn une seule minute de
doute sur mes sentiments pour vous. Mais cela ne peut pas tre. Soyez
sr, mon cher gnral, qu'il n'y a personne qui vous porte plus d'estime
et d'amiti sincre. Nous nous sommes vus et prouvs dans des moments
qu'on n'oublie jamais.

Vous avez eu de vrais succs. Vous en aurez encore. Votre prochaine
campagne affermira et dveloppera les rsultats de la premire. Je m'en
rjouis pour nous comme pour vous. videmment il faut, avant tout et
par-dessus tout, rtablir en Afrique notre ascendant moral, en donner
aux Arabes le sentiment profond, permanent, et si on ne peut esprer
leur soumission complte et durable, jeter au moins parmi eux la
dsorganisation et l'abattement.

C'est l la question du moment. Vous tes en train de la rsoudre.
J'admets que ce n'est pas fini, que vous avez encore bien des efforts 
faire, que pour ces efforts il vous faut des moyens, que c'est  nous de
vous les fournir; et pour mon compte, dans le conseil et  la tribune,
je vous soutiendrai de tout mon pouvoir. Mme bien soutenu, votre
fardeau est encore trs-lourd. Nous vous devons d'en prendre notre part.

Mais je suppose la question du moment rsolue, les Arabes intimids,
la confdration qui entoure Abd-el-Kader dsunie. Reste la grande
question, la question de notre tablissement en Afrique et de la
conduite  tenir pour qu'il soit solide. S'il est solide, il deviendra
utile.

Le premier point,  mon avis, c'est la dlimitation claire, rigoureuse,
entre deux territoires: l'un, directement occup par la France et livr
 des colons europens, l'autre indirectement domin au nom de la France
et laiss aux Arabes.

La sparation des deux races me parat tre la rgle fondamentale de
l'tablissement, la condition de son succs.

Quel doit tre, dans les diverses provinces de la rgence, le
territoire rserv  notre domination directe et  la colonisation
europenne? Vous seul pouvez nous fournir les renseignements ncessaires
pour rsoudre cette question. Recueillez-les, je vous prie, avec soin;
arrivez  des propositions prcises. Nous ne ferons rien de raisonnable,
ni de durable, tant que nous n'aurons pas,  cet gard, un parti bien
pris et bien connu, en Afrique comme ici.

Dans le choix et la dlimitation du territoire europen, il faut se
diriger d'aprs cette ide qu'il doit suffire un jour  la nourriture
et  l'entretien de notre tablissement, soit de la population qui
le cultivera, soit de l'arme qui le dfendra. Ce sera l un rsultat
trs-long  obtenir; mais il faut, ds aujourd'hui, l'avoir en vue et
rgler en consquence la limite de notre occupation directe.

Cette limite fixe, il faut dterminer, dans le territoire europen,
les portions qui seront livres les premires  la colonisation,
et procurer aux colons, quels qu'ils soient, militaires ou civils,
compagnies ou individus, une scurit relle. Par quels moyens cette
scurit peut-elle tre acquise? A quelle tendue de terrain doit-elle
d'abord s'appliquer? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'il faut un
territoire europen, que, dans ce territoire, il faut des colons, qu'
ces colons il faut la scurit.

Toutes les autres questions que soulve la colonisation sont
secondaires et ne doivent tre abordes que lorsque celles-ci seront
rsolues.

Quant au territoire arabe, en l'interdisant absolument aux colons
europens, nous devons videmment y occuper quelques points militaires
o notre domination soit visible et d'o elle s'exerce en cas de besoin.
Plus j'observe, plus je demeure convaincu que ces points doivent tre
peu nombreux et fortement occups.

Hors de ces points, l'exploitation et l'administration du pays doivent
tre laisses aux Arabes,  leurs chefs,  leurs lois,  leurs moeurs,
sous la seule condition du tribut. Toute notre activit doit tre l
une activit de savoir-faire et de diplomatie pour bien vivre avec
les tribus diverses, les empcher de se coaliser contre nous, nous
en attacher spcialement quelques-unes, avoir des intelligences dans
toutes, et maintenir, parmi elles, le sentiment de notre force sans nous
mler de leurs affaires.

Ici, comme pour le territoire europen, je laisse de ct les questions
secondaires. Vous seul pouvez, non-seulement les rsoudre, mais les
poser.

Je laisse galement de ct d'autres questions, importantes mais
spciales, comme celle des travaux maritimes  excuter sur certains
points de la cte, celles de la fixation du domaine public et de
l'organisation administrative. Je ne veux aujourd'hui, mon cher gnral,
que vous faire bien connatre l'tat de mon esprit sur l'ensemble et
les conditions gnrales de notre tablissement, vous demander si votre
pense s'accorde avec la mienne, et poser ainsi les bases de l'entente
qui doit exister entre nous pour que je puisse vous aider efficacement
quand j'aurai  dbattre, au Palais-Bourbon et au Luxembourg, ce que
vous aurez fait en Afrique.

Dans le plan que j'exposais ainsi au gnral Bugeaud, il y avait,
l'exprience me l'a appris, un peu de systme prconu et d'utopie.
Je croyais trop  la possibilit de rgler, selon la justice et par la
paix, les rapports des Franais avec les Arabes, des chrtiens avec
les musulmans, des colons avec des indignes. Je ne tenais pas assez
de compte des difficults et des entranements que devait amener la
juxtaposition des races, des religions, des territoires, des autorits,
des proprits. La rflexion pralable ne voit jamais les choses
exactement comme elles sont, et la raison ne devine pas tout ce que
rvlera l'exprience. Mais c'est prcisment la mission et l'honneur de
l'esprit humain de prendre, dans les affaires humaines, une initiative
salutaire malgr les erreurs qui s'y mlent, et la politique pratique
tomberait dans un abaissement ou un engourdissement dplorable, si
l'utopie ne venait de temps en temps la sommer de faire une part  ses
gnreuses esprances. J'aspirais  introduire, dans le gouvernement de
l'Algrie conquise, une large mesure d'quit, d'humanit, de respect
du droit, et j'indiquais au gnral Bugeaud quels en taient, selon moi,
les conditions et les moyens.

Il me rpondit de Mostaganem, le 6 novembre 1841: Je trouve ici votre
excellente lettre. Elle demande une rponse srieuse, bien rflchie,
que je n'ai pas le temps de vous faire en ce moment, mais que vous aurez
ds que je serai dbarrass du plus gros de ma besogne arrire par
cinquante-trois jours de campagne que je viens de faire. Je sens combien
il est important que je satisfasse  vos questions.

Vous me demandez en quoi vous pouvez m'aider; le voici. Le plus grand
service que vous puissiez me rendre pour le moment, c'est de faire
rcompenser raisonnablement mon arme. Aprs avoir t prodigue envers
elle sous le marchal Vale qui obtenait tout ce qu'il demandait pour
les plus minimes circonstances, on est devenu extrmement avare. Je n'ai
pu rien obtenir pour grand nombre d'officiers trs-mritants, malgr mes
demandes ritres. L'arme d'Afrique, de laquelle j'ai exig beaucoup
cette anne, compare ses services, et elle n'est pas satisfaite. Elle
compare aussi les poques, et la comparaison ne m'est pas avantageuse
puisque j'exige beaucoup plus de fatigue et que j'obtiens beaucoup moins
de faveurs. J'ai cru devoir ramener les bulletins  la vrit et  la
modestie qu'ils doivent avoir chez une arme que, pour la rendre capable
de faire de grandes choses, on ne doit pas exalter sur les petites. Je
suis tent de croire que cela a tourn contre nous. On a cru que nous
avions peu fait, parce que nous n'avons pas rdig de pompeux bulletins
pour de petits combats. Mais on devrait savoir que nous ne pouvons pas
avoir en Afrique des batailles d'Austerlitz, et que le plus grand
mrite dans cette guerre ne consiste pas  gagner des victoires, mais 
supporter avec patience et fermet les fatigues, les intempries et les
privations. Sous ce rapport, nous avons dpass, je crois, tout ce qui
a eu lieu jusqu'ici. La guerre a t pousse avec une activit
inoue, tout en soignant les troupes autant que les circonstances le
permettaient, et elles le reconnaissent; le soin que je prends d'elles
et la vigueur de nos oprations me font un peu pardonner la raret
des rcompenses; mais si la parcimonie continuait, il pourrait en tre
autrement. Il est de l'intrt du pays que mon autorit morale ne soit
pas affaiblie.

Je comprends qu'il est dlicat, pour vous, de toucher cette corde dans
le conseil. Cependant il peut se prsenter une circonstance favorable
et naturelle de dire votre mot. Vous pouvez d'ailleurs en avoir un
entretien particulier avec le roi. J'espre que Sa Majest ne m'en veut
pas pour avoir eu quelques petites vivacits avec M. le duc de Nemours,
que j'ai du reste fort bien trait. Plt au ciel que tous les serviteurs
de la monarchie lui fussent aussi dvous que je le suis et eussent mes
vivacits!

Je fis, auprs du roi, ce que dsirait le gnral Bugeaud; plusieurs de
ses officiers obtinrent les rcompenses qu'il avait demandes pour eux,
et personne ne lui rendit, dans les conversations diverses, plus de
justice que M. le duc de Nemours, plus sensible que personne au mrite
simple et au devoir bien accompli. Rentr  Alger, le gnral Bugeaud
m'crivit[54]: Ayant  peu prs combl mon arrir de deux mois et
imprim une nouvelle activit  tous les services,  tous les travaux,
je relis votre bonne lettre du 21 septembre que je n'ai reue que le 5
novembre et pour laquelle je vous ai promis une rponse.

[Note 54: Le 27 novembre 1841.]

Je pourrais me borner  vous envoyer, comme je le fais, copie d'un
mmoire sous forme de lettre que j'adresse au ministre de la guerre,
en rponse  une srie de questions qu'il avait poses ds les premiers
jours de septembre; vous y trouveriez la plus grande partie des choses
que vous me demandez. Mais certains passages de votre lettre appellent
quelque chose de plus; je vais tcher d'y satisfaire.

D'abord, j'ai remarqu avec grand plaisir que vous avez bien compris la
situation, ce qui fait qu'en gnral vous posez les questions comme
il faut. Vous reconnaissez qu'avant tout, il faut rtablir en Afrique
notre ascendant moral et en donner aux Arabes le sentiment profond.
Puis vous ajoutez: Et si l'on ne peut esprer leur soumission complte,
il faut au moins jeter parmi eux la dsorganisation et l'abattement.

Dans la premire partie de ce paragraphe, nous sommes parfaitement
d'accord; mon systme de guerre a eu ce but et, je crois, en grande
partie cet effet. Sur le second point, nous diffrons, en ce que vous
paraissez douter de la soumission complte et que j'en suis assur,
pourvu que nous sachions persvrer dans notre impolitique entreprise.

Si nous sommes en voie, comme j'en ai la conviction, de produire la
dsorganisation et l'abattement, avec de la tnacit nous obtiendrons
infailliblement la conqute et la domination des Arabes. Que
ferions-nous d'ailleurs de la dsorganisation et de l'abattement si nous
abandonnions la partie? Le dcouragement aurait bientt fait place 
la confiance et  l'arrogance qui est un caractre de ce peuple. Il
penserait avec raison que, si nous n'avons pas achev notre oeuvre,
c'est que nous ne l'avons pas pu, et avant six mois, il faudrait
recommencer la guerre.

Mais j'ai tort d'insister sur votre doute; il est vident que ce n'est
qu'un pis-aller, puisque vous ajoutez immdiatement: Vous tes en train
de rsoudre la question; j'admets que ce n'est pas fini, que vous
avez bien des efforts  faire, que, pour ces efforts, il vous faut des
moyens, que c'est  nous de vous les fournir, etc., etc.

Non, tout n'est pas fini et il y a encore beaucoup  faire; mais
la besogne la plus difficile est faite; les premires pierres de cet
difice arabe, beaucoup plus solide qu'on ne croyait, sont arraches;
encore quelques-unes, et la dmolition ira vite. Nous avons dtruit
presque tous les dpts de guerre. Nous avons foul les plus belles
contres. Nous avons fortement approvisionn les places que nous
possdons  l'intrieur. Nous avons profondment tudi le pays dans un
grand nombre de directions, et nous connaissons les manoeuvres et les
retraites des tribus pour nous chapper, en sorte qu' la prochaine
campagne nous serons en mesure de leur faire beaucoup plus de mal. Mais
ce qui est beaucoup plus capital, c'est que nous avons singulirement
affaibli le prestige qu'exerait Abd-el-Kader sur les populations. Il
leur avait persuad que nous ne pouvions presque pas nous loigner de la
mer: Ils sont comme des poissons, disait-il; ils ne peuvent vivre qu'
la mer; leur guerre n'a qu'une courte porte et ils passent comme les
nuages. Vous avez des retraites o ils ne vous atteindront jamais. Nous
les avons atteints cette anne dans les lieux les plus reculs, ce qui
a frapp les populations de stupeur. Aussi commenons-nous  avoir des
allis et des auxiliaires; il est permis de croire que la dfection du
Sud grossira; la soumission de cette partie des douars et des smlas qui
tait reste toujours fidle  l'mir, et qui se composait des familles
les plus fanatiques, est un vnement important parce qu'en outre des
quatre cents cavaliers que nous y gagnons, c'est un excellent symptme
de l'affaiblissement du chef arabe. Cet exemple doit tre contagieux,
et ds que nous aurons un certain nombre de tribus, la boule de neige
se grossira vite si nous savons la pousser avec nergie, et la faire
toujours rouler jusqu' ce que nous ayons tout ramass, tout domin.
Les demi-moyens n'obtiennent que des demi-rsultats qui n'assurent rien;
c'est toujours  recommencer. Notre politique et notre guerre en Afrique
doit tre ce qu'aurait d tre la vtre  l'intrieur: on vous a attaqu
trois fois les armes  la main et trois fois vous avez vaincu; mais
trois fois aussi vous vous tes arrt comme ayant peur d'tre trop
victorieux. Voyez le parti qu'en ont tir les factions; voyez-les
aujourd'hui plus audacieuses et plus vivaces que jamais; vous ont-elles
su gr de vos mnagements, de votre mansutude? Non; elles ont dit que
vous aviez peur et vous n'avez dcourag que vos amis. Et voil pourquoi
vous tes oblig de leur dire: Nous n'aurons point de repos, nous
sommes condamns  tre infatigables. (Expressions de votre lettre.)

Ne faisons pas de mme en Afrique, ne nous contentons pas d'une
demi-soumission, d'un lger tribut, ce qui serait infailliblement
prcaire. Puisque nous avons t assez insenss pour engager la lutte,
triomphons compltement et gouvernons les Arabes. _Mlons-nous de leurs
affaires_ et demandons-leur l'impt tout entier, car c'est, dans leurs
moeurs, le signe le plus marquant de la puissance d'une part et de la
soumission de l'autre. Toute la diplomatie dont vous me parlez ne vaut
pas cela, et cela n'empche pas d'tre habile d'ailleurs.

Je n'entends pas dire par l que nous devions donner partout aux Arabes
des chefs et des administrateurs franais, bien que quelques tribus
de la province de Constantine en aient demand; non, nous devons les
gouverner longtemps par des indignes; mais ces chefs de notre choix
doivent tre tenus vigoureusement et ne gouverner qu'en notre nom. Le
gnral Ngrier[55] les tient trs-bien; aussi a-t-il considrablement
augment les revenus, et il les augmentera chaque anne davantage.

[Note 55: Commandant dans la province de Constantine.]

Vous voulez savoir mon opinion sur la manire de nous tablir dans le
pays pour y maintenir notre puissance et pour que la conqute ne soit
pas ternellement  charge  la mtropole; je vais vous la dire.

Vous verrez, dans ma lettre au ministre de la guerre, que, comme
vous, je pense qu'il doit y avoir un territoire arabe et un territoire
franais, c'est--dire que nous ne devons pas nous mler dans
l'exploitation rurale des localits, et que la fusion n'est possible que
dans un certain nombre de villes; mais je pense en mme temps que nous
ne devons pas tre diviss par grandes masses gographiques, car cette
division ne nous permettrait pas d'exercer l'action gouvernementale dont
j'ai cherch  dmontrer la ncessit pour rendre notre tablissement
durable.

Dans l'assiette de nos tablissements, nous devons avoir toujours en
vue la rvolte, la guerre qui l'accompagne, et la force militaire plus
encore que les convenances agricoles et commerciales. Il faut donc
occuper les positions militaires, les centres d'action, et vous noncez
une grande vrit de guerre en disant que ces points doivent tre
peu nombreux, mais que nous devons y tre forts. Quand les points
d'occupation sont nombreux, on ne peut qu'tre faible dans chacun, et
ds lors il y a paralysie de toutes les forces. Les points d'occupation
n'ont en gnral d'autre puissance que celle de la mobilit des troupes
qui peuvent en sortir; quand elles ne sont tout juste que ce qu'il faut
pour garder le poste, elles sont domines par lui; mais quand elles
peuvent sortir avec des forces suffisantes, elles commandent dans un
rayon de trente ou quarante lieues.

Ces vrits si simples paraissent avoir t ignores, et
l'parpillement des postes paralyse encore, en ce moment, plus du tiers
de l'arme d'Afrique.

A ce point de vue, je voudrais placer la colonisation civile sur la
cte et la colonisation militaire dans l'intrieur, sur des points bien
choisis et sur nos lignes de communication les plus importantes. Ainsi,
colonisation civile autour d'Oran, Arzew, Mostaganem, Cherchell, Alger,
Philippeville et Bone; colonisation militaire  Tlemcen, Mascara,
Milianah, Mdah, Stif, Constantine, et de poste en poste sur la
communication de ces points-l avec la cte. Sur quelques-uns des
points de la cte et de la colonie militaire seraient places de
petites rserves de troupes rgulires que fournirait et relverait la
mtropole, mais que payerait,  un temps donn, le budget de la colonie.
La colonisation civile serait militarise autant que possible.

Ce systme treindrait le pays une fois soumis, de manire  ce que
les rvoltes srieuses fussent  peu prs impossibles. La politique et
l'nervante civilisation complteraient l'oeuvre. La race europenne,
plus favorise, mieux constitue et plus industrieuse que la race arabe,
progresserait, je crois, davantage, et pourrait, dans la suite des
temps, former la plus grande masse de la population.

Reste une grande question qui, bien que trop tardive, demande pourtant
 tre rsolue: quels avantages la mtropole tirera-t-elle de sa
conqute?

Des avantages proportionns aux sacrifices qu'elle a faits et fera,
aux dangers et aux embarras que cette conqute lui aura causs, ne les
cherchons pas, ce serait en vain. Mais nous pouvons trouver d'assez
nombreuses fiches de consolation. A cet gard, mes ides sont moins
fcheuses qu'elles ne l'taient avant d'avoir parcouru l'Algrie, comme
je l'ai fait cette anne; jugeant de tout par quelques parties, je
croyais que l'Algrie tait loin de mriter son antique rputation de
fertilit. Je pense aujourd'hui qu'elle est fertile en grains, qu'elle
peut l'tre en fruits, en huile, en soie, et j'ai acquis la certitude
qu'actuellement elle nourrit, sans industrie, beaucoup de btail et de
chevaux, et qu'elle possde beaucoup plus de combustible qu'on ne le
pensait; seulement ce combustible est mal rparti.

Nos colons et les Arabes, quand ils ne feront plus la guerre, pourront
donc tre dans l'abondance, et avoir un excdant de produits pour le
livrer au commerce. Actuellement, malgr leur mauvaise administration,
leurs guerres incessantes et la barbarie de leur agriculture, les Arabes
produisent plus de grains et de btail qu'il ne leur en faut pour leur
consommation.

Je juge de la fertilit, non-seulement par les produits que j'ai vus
sur le Chlif, la Mina, l'Illel, l'Habra, le Sig, etc.; mais encore
par la population et celle-ci par le grand nombre de cavaliers. J'ai la
certitude que la province d'Oran possde 23,000 cavaliers monts sur des
chevaux qui leur appartiennent; quatre surfaces pareilles en France ne
produiraient pas autant de chevaux. Un tel pays n'est pas pauvre:
bien administr, il pourra trs-bien payer les impts ncessaires pour
couvrir les dpenses gouvernementales et procurer  la mtropole des
changes avantageux. Elle y trouvera d'excellents chevaux pour monter sa
cavalerie lgre; elle peut mme y former des Numides modernes qui lui
rendraient de grands services dans ses guerres d'Europe. Elle y
trouvera un dbouch pour sa population croissante et pour ses produits
manufacturs, si elle a le bon esprit de concentrer la population
algrienne dans l'agriculture. Enfin elle y trouvera quelques emplois
pour ces capacits pauvres qui nous obstruent et constituent l'un des
plus grands dangers de notre socit.

L'Algrie sera aussi une cause d'activit pour notre marine, et
quelques-uns de ses ports amliors ne seront pas sans utilit dans une
guerre sur la Mditerrane et pour tendre notre influence sur cette
mer.

Je pourrais trouver d'autres compensations de moindre importance. Je
pourrais dire qu'on formera en Algrie des hommes pour la guerre et le
gouvernement, qu'on y trouvera du plomb, du cuivre et d'autres minraux,
etc., etc. Je n'ai voulu toucher que les points principaux.

Le gnral Bugeaud tait trop modeste quand il classait ainsi  la fin
de sa liste, et comme par _post-scriptum_, les hommes de guerre et de
gouvernement parmi les produits possibles de l'Algrie; les vnements
leur ont assign un plus haut rang. Il tait plus press que moi de
poursuivre, par la force, la complte domination de la France sur les
Arabes, et plus sceptique que moi sur les avantages et l'avenir de notre
tablissement en Afrique; mais je ne m'inquitais pas beaucoup de l'une
ni de l'autre de ces diffrences entre nos vues; j'avais la confiance
qu'il ferait bien la guerre, et qu'en la faisant il ne s'emporterait pas
fort au del de ses instructions; il tait plus vaillant que tmraire
et plus intemprant dans ses paroles que dans sa conduite: Il me faut
un gouvernement, disait-il au milieu des crises de 1848, quand la
France cherchait partout un gouvernement et quand il et pu tre tent
de lui offrir le sien; il se jugeait bien lui-mme; il tait plus
capable de bien servir et de bien dfendre le gouvernement de son pays
qu'ambitieux d'en prendre et propre  en porter lui-mme le fardeau.

Quelques mois aprs la date de la lettre que je viens de citer[56], il
m'crivit d'Alger: Encore une lettre confidentielle et expansive. Des
lettres de Paris parlent de la retraite de M. le marchal Soult pour
cause de sant, et ajoutent que l'on flotte entre M. le marchal Vale
et moi. Je regarderais l'loignement actuel de M. le marchal Soult
comme un grand malheur, et si mon rappel de l'Afrique en tait la
consquence, ce serait,  mes yeux, doublement regrettable. Non que
j'aie l'orgueil de penser qu'on ne pourrait pas me remplacer ici pour le
talent et le savoir-faire; mais parce que j'ai acquis, sur les Arabes,
un ascendant qu'un autre, quelque habile qu'il ft, aurait besoin
d'acqurir avant d'tre aussi utile que moi.

[Note 56: Le 3 mars 1842.]

J'ajouterai, comme considration trs-secondaire, que j'ai aujourd'hui
le plus vif dsir de mener mon oeuvre  fin avant de quitter, et vous le
comprendrez aisment sans que je m'explique davantage.

Assurment vous tes, de tous les hommes politiques, celui avec lequel
j'aimerais le mieux m'associer au gouvernement du pays; mais je serais
dsespr d'abandonner l'Afrique au moment o je crois toucher  la fin
de la guerre.

Peut-tre je combats un fantme. Il se peut qu'on n'ait jamais eu
l'ombre de cette pense; mais dans tous les cas, il ne peut pas tre
nuisible de vous faire connatre d'avance mon opinion  cet gard.

Je crois, et la lettre du gnral Bugeaud m'y autorise, que la pense
dont il se dfendait ne lui tait point dsagrable, et qu'il et
volontiers consenti  conduire les affaires de l'Algrie, avec toutes
celles du dpartement de la guerre, de Paris au lieu d'Alger. Mais il
combattait, comme il le dit, un fantme; il n'tait nullement
question,  cette poque, de la retraite du marchal Soult: les grandes
difficults de la situation  l'extrieur taient surmontes; celles
de l'intrieur, tout en se faisant pressentir, n'avaient pas un aspect
trs-redoutable. Quand la session de 1842 fut close et la Chambre des
dputs dissoute, le 13 juin 1842, le cabinet bien tabli avait en
perspective un succs probable dans les lections et un avenir plus
charg de travaux que d'orages.




                          PICES HISTORIQUES


                                  I

1 _Protocole de clture de la question d'gypte, sign  Londres, le
10 juillet 1841._

Les difficults dans lesquelles Sa Hautesse le Sultan s'est trouv plac
et qui l'ont dtermin  rclamer l'appui et l'assistance des Cours
d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, venant d'tre
aplanies, et Mhmet-Ali ayant fait, envers S. H. le Sultan, l'acte de
soumission que la convention du 15 juillet 1840 tait destine  amener,
les reprsentants des Cours signataires de ladite convention ont reconnu
qu'indpendamment de l'excution des mesures temporaires rsultant de
cette convention, il importe essentiellement de consacrer de la manire
la plus formelle le respect d  l'ancienne rgle de l'empire ottoman,
en vertu de laquelle il a t de tout temps dfendu aux btiments
de guerre des puissances trangres d'entrer dans les dtroits des
Dardanelles et du Bosphore.

Ce principe tant par sa nature d'une application gnrale et
permanente, les plnipotentiaires respectifs, munis  cet effet des
ordres de leurs cours, ont t d'avis que, pour manifester l'accord
et l'union qui prsident aux intentions de toutes les cours, et dans
l'intrt de l'affermissement de la paix europenne, il conviendrait
de constater le respect d au principe susmentionn au moyen d'une
transaction  laquelle la France serait appele  concourir, 
l'invitation et d'aprs le voeu de S. H. le Sultan.

Cette transaction tant de nature  offrir  l'Europe un gage de l'union
des cinq puissances, le principal secrtaire d'tat de Sa Majest
Britannique, ayant le dpartement des affaires trangres, d'accord
avec les Plnipotentiaires des quatre autres puissances, s'est charg
de porter cet objet  la connaissance du gouvernement franais en
l'invitant  participer  la transaction par laquelle, d'une part, le
Sultan dclarerait sa ferme rsolution de maintenir  l'avenir le
susdit principe, de l'autre, les cinq puissances annonceraient leur
dtermination unanime de respecter ce principe et de s'y conformer.

Le 10 juillet 1841.

L.S. ESTERHAZY, NEUMANN, PALMERSTON, BULOW, BRUNNOW.

2 _Convention pour la clture des dtroits du Bosphore et des
Dardanelles, signe  Londres le 13 juillet 1841:_

Au nom de Dieu trs-misricordieux.

LL. MM. le roi des Franais, l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de
Bohme, la reine du royaume uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, le
roi de Prusse et l'empereur de toutes les Russies, persuads que leur
union et leur accord offrent  l'Europe le gage le plus certain de la
conservation de la paix gnrale, objet constant de leur sollicitude,
et Leursdites Majests voulant attester cet accord du respect qu'Elles
portent  l'inviolabilit de ses droits souverains, ainsi que leur
dsir sincre de voir se consolider le repos de son empire, Leursdites
Majests ont rsolu de se rendre  l'invitation de S. H. le Sultan, afin
de constater en commun, par un acte formel, leur dtermination unanime
de se conformer  l'ancienne rgle de l'empire ottoman, d'aprs laquelle
le passage des dtroits des Dardanelles et du Bosphore doit toujours
tre ferm aux btiments de guerre trangers tant que la Porte se trouve
en paix.

Leurs dites Majests d'une part et S. H. le Sultan de l'autre, ayant
rsolu de conclure entre elles une convention  ce sujet, ont nomm 
cet effet pour leurs plnipotentiaires, savoir:

S. M. le roi des Franais, le sieur Adolphe baron de Bourqueney,
commandeur de l'ordre royal de la Lgion d'honneur, matre des requtes
en son conseil d'tat, son charg d'affaires et son plnipotentiaire 
Londres;

S. M. l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohme, le sieur Paul
prince Esterhazy de Galanta, comte d'Edelstett, chevalier de la Toison
d'or, grand-croix de l'ordre royal de Saint-Etienne, chevalier des
ordres de Saint-Andr, de de Saint-Alexandre Newsky et de Sainte-Anne de
la premire classe, chevalier de l'ordre de l'Aigle noir, grand-croix
de l'ordre du Bain et des ordres des Guelphes du Hanovre, de
Saint-Ferdinand et du Mrite de Sicile et du Christ du Portugal,
chambellan conseiller intime actuel de S. M. l'empereur d'Autriche et
son ambassadeur extraordinaire et plnipotentiaire auprs de Sa Majest
Britannique, et le sieur Philippe baron de Neumann, commandeur de
l'ordre de Lopold d'Autriche, dcor de la croix pour son mrite civil,
commandeur des ordres de la Tour et de l'pe du Portugal, de la Croix
du Sud du Brsil, chevalier grand-croix de l'ordre de Saint-Stanislas,
de premire classe, de Russie, conseiller aulique et son
plnipotentiaire auprs Sa Majest Britannique;

S. M. la reine du royaume uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande,
le trs-honorable Henri-Jean comte Palmerston, baron Temple, pair
d'Irlande, conseiller de Sa Majest Britannique en son conseil priv,
chevalier grand-croix du trs-honorable ordre du Bain, membre du
Parlement du Royaume-Uni et principal secrtaire d'tat de Sa Majest
Britannique ayant le dpartement des affaires trangres;

S. M. le roi de Prusse, le sieur Henri Guillaume, baron de Blow,
chevalier de l'ordre de l'Aigle rouge de premire classe de Prusse,
grand-croix des ordres de Lopold d'Autriche, de Sainte-Anne de Russie
et des Guelphes du Hanovre, chevalier de l'ordre de Saint-Stanislas
de deuxime classe et de Saint-Wladimir de quatrime classe de Russie,
commandeur de l'ordre du Faucon blanc de Saxe-Weimar, son chambellan,
conseiller intime actuel, envoy extraordinaire et ministre
plnipotentiaire prs de Sa Majest Britannique;

S. M. l'Empereur de toutes les Russies, le sieur Philippe Brnnow,
chevalier de l'ordre de l'Aigle blanc, de Sainte-Anne de premire
classe, de Saint-Stanislas de premire classe, de Saint-Wladimir de
troisime, commandeur de l'ordre de Saint-Etienne de Hongrie, chevalier
de l'ordre de l'Aigle rouge et de Saint-Jean de Jrusalem, son
conseiller priv, envoy extraordinaire et ministre plnipotentiaire
auprs de Sa Majest Britannique;

Et S. M. le Trs-Majestueux, Trs-Puissant et Trs-Magnifique sultan
Abdul-Medjid, Empereur des Ottomans, Chkib-Effendi, dcor du
Nicham-Iftichar de premire classe, beylikdgi du divan imprial,
conseiller honoraire du dpartement des affaires trangres, son
ambassadeur extraordinaire auprs de Sa Majest Britannique;

Lesquels, s'tant rciproquement communiqu leurs pleins pouvoirs
trouvs en bonne et due forme, ont arrt, et sign les articles
suivants:

ARTICLE PREMIER.

S. H. le Sultan, d'une part, dclare qu'il a la ferme rsolution de
maintenir  l'avenir le principe invariablement stable, comme ancienne
rgle de son empire, et en vertu duquel il a t de tout temps dfendu
aux btiments de guerre des puissances trangres d'entrer dans
les dtroits des Dardanelles et du Bosphore, et que tant que la
Sublime-Porte se trouvera en paix, Sa Hautesse n'admettra aucun btiment
de guerre tranger dans lesdits dtroits.

Et LL. MM. le roi des Franais, l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et
de Bohme, la reine du royaume uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande,
le roi de Prusse et l'Empereur de toutes les Russies de l'autre part,
s'engagent  respecter cette dtermination du Sultan, et  se conformer
au principe _ci-dessus nonc_.

ART. 2.

Il est entendu qu'en constatant l'inviolabilit de l'ancienne rgle
de l'empire ottoman, mentionne dans l'article prcdent, le Sultan
se rserve, comme par le pass, de dlivrer des firmans de passage aux
btiments lgers sous pavillon de guerre, lesquels sont employs, comme
il est d'usage, au service des lgations des puissances amies.

ART. 3.

S. H. le Sultan se rserve de porter la prsente convention  la
connaissance de toutes les puissances avec lesquelles la Sublime-Porte
se trouve en relation d'amiti, en les invitant  y accder.

ART. 4.

La prsente convention sera ratifie et les ratifications en seront
changes  Londres,  l'expiration de deux mois, ou plus tt si faire
se peut. En foi de quoi les plnipotentiaires respectifs l'ont signe et
y ont appos les sceaux de leurs armes.

Fait  Londres, le 13 juillet 1841, sign:

BOURQUENEY, ESTERHAZY, NEUMANN, PALMERSTON, BULOW, BRUNNOW, CHEKIR.


                                 II

_Texte anglais de l'extrait du discours prononc par lord Palmerslon 
Tiverton, devant ses lecteurs_ (Morning-Chronicle _du 30 juin 1841_).


We brought within British influence, in one campaign, a vast extent of
country larger than France, almost as big as half of Europe; and the
way in which this was done and the results which have followed are well
deserving of the people of England. There is a contrast of which we may
have reason to be proud, between the progress of our arms in the East
and the operations which a neighbouring power, France, is now carrying
on in Africa. The progress of the British army in Asia has been
marked by a scrupulous reference to justice, an inviolable respect for
property, an abstinence from anything which could tend to wound the
feelings and prejudices of the people; and the result is this that I
saw, not many weeks ago, a distinguished military officer who had just
returned from the center of Afghanistan, from a place called Candahar
which many of you perhaps never heard of, and told me that he,
accompanied by half a dozen attendants, but without any military escort,
had ridden on horseback many thousand miles, through a country inhabited
by wild and semibarbarous tribes who, but two years ago, were arrayed in
fierce hostility against the approach of British arms, but that he had
ridden through them all with as much safety as he could have ridden from
Tiverton to _John Great's house_, his name as a British officer being
a passport through them all, because the English had respected their
rights, and afforded them protection, and treated them with justice.
Thence it is that an unarmed Englishman was safe in the midst of their
wilds. The different system pursued in Africa by the French has been
productive of very different results; there the French army, I am sorry
to say, is tarnished by the character of their operations. They sally
forth unawares on the villagers of the country; they put to death every
man who cannot escape by flight, and they carry off into captivity
the women and children (_shame, shame!_) They carry away every head of
cattle, every sheep, and every horse, and they burn what they cannot
carry off. The crop on the ground and the corn in the granaries are
consumed by the fire (_shame!_) What is the consequence? While in India
our officers ride about unarmed and alone amidst wildest tribes of the
wilderness, there is not a French man in Africa who shows his face above
a given spot, from the sentry at his post, who does not fall a victim to
the wild and justifiable retaliation of the Arabs (_hear, hear!_) They
professed to colonize Algeria; but they are only encamped in military
posts; and while we in India have the feelings of the people with us, in
Africa every native is opposed to the French, and every heart burns with
desire of vengeance (_hear, hear!_). I mention these things because it
is right you know them; they are an additional proof that, even in this
world, the Providence has decreed that injustice and violence shall meet
with their appropriate punishment, and that justice and mercy shall also
have their reward, etc. etc.


                                III

_Lettre de lord Palmerston  M. Bulwer communique  M. Guizot_ (texte
anglais).

Carlton Terrace, 17 August 1841.

My dear Bulwer,

I am very sorry to find, from your letter of last week, that you
observed, in your conversation with M. Guizot, that there is an
impression in his mind that, upon certain occasions which you mention,
I appear not to have felt sufficient consideration for his ministerial
position; and you would much oblige me, if you should have an
opportunity of doing so, by endeavouring to assure him that nothing has
been farther from my intention then so to act. I have a great regard and
esteem for M. Guizot; I admire his talents and I respect his character,
and I have found him one of the most agreeable men in public affairs,
because he takes large and philosophical views of things, discusses
questions with clearness, and sifts them to the bottom, and seems always
anxious to arrive at the truth. It is very unlikely that I should have
intentionally done any thing that could be personally disagreeable to
him.

You say he mentioned three circumstances with regard to which he seemed
to think I had taken a course unnecessarily embarrassing to him, and I
will try to explain to you my course upon each occasion.

First he adverted to my note of the 2nd November last in reply to M.
Thiers's note of the 8th. of the preceding October. I certainly wish
that I had been able to answer M. Thiers's note sooner, so that the
reply would have been given to him instead of his successor; but I could
not; I was overwhelmed with business of every sort and kind, and had no
command of my time; I did not think however that the fact of M. Thiers
having gone out of office was a reason for withholding my reply; the
note of October contained important doctrines of public law which it was
impossible for the British government to acquiesce in; and silence
would have been construed as acquiescence. I considered it to be my
indispensable duty, as minister of the crown, to place my answer upon
record; and I will fairly own that, though I felt that M. Thiers might
complain of my delay, and might have said that, by postponing my answer
till he was out of office, I prevented him from making a reply, it did
not occur to me at the time that M. Guizot would feel at all embarrassed
by receiving my answer to his predecessor.

When M. Guizot, as ambassador here, read me Thiers's note of the 8
october, he said, if I mistake not, that he was not going to discuss
with me the arguments or the doctrines contained in it, and that he was
not responsible for them. In fact I clearly perceived that M. Guizot
saw through the numerous fallacies and false doctrines which that note
contained. It appeared to me therefore that, as M. Guizot could not
intend to adopt the paradoxes of his predecessor, it would rather assist
than embarass him, in establishing his own position, to have those
paradoxes refuted, and that it was better that this would be done by me
than that the ungracious task of refuting his predecessor should, by my
neglect, devolve upon him.

Secondly M. Guizot mentioned my reply to a question in the house of
commons about the war between Buenos-Ayres and Montevideo. I understood
the question which was put to me to be whether any agreement had been
made between England and France to interpose by force to put an end to
that war; and I said that no formal agreement of any kind had been made
between the two governments; and certainly none of that kind had taken
place, but that a formal application had been made some time before,
by the government of Montevideo, for our mediation, and that we
had instructed M. Mandeville to offer it to the other party, the
Buenos-Ayres government; I ought perhaps also to have mentioned the
conversation which I had had with baron Bourqueney, and in which he
proposed, on the part of his government, that our representatives at
Buenos-Ayres should communicate and assist each other in this matter;
but in the hurry of reply, it did not occur to me that that conversation
came within the reach of the question.

With regard to what I said at Tiverton about the proceedings of the
French troops in Africa, I may have judged wrong; but I chose that
opportunity on purpose, thinking that it was the least objectionable way
of endeavouring to promote the interests of humanity and, if possible,
to put a check to proceedings which have long excited the regret of
all those who attended to them; and it certainly did not occur to me to
consider whether what I said might or might not be agreeable. That every
thing which I said of those proceedings is true, is proved by the French
newspapers, and even by the general orders of French generals. I felt
that the English government could not with property say any thing on the
subject to the government of France; for a like reason I could not,
in my place in parlement, advert to it; but I thought that, when I was
standing as an individual on the hustings before my constituents, I
might use the liberty of speech belonging to the occasion, in order to
draw public attention to proceedings which I think it would be for the
honour of France to put an end to; and if the public discussion which
my speech produced shall have the effect of putting an end to a thousand
part of the human misery which I dwelt upon, I am sure M. Guizot will
forgive me for saying that I should not think that result too dearly
purchased by giving offence to the oldest and dearest friend I may
have in the world. But I am quite sure that M. Guizot regrets these
proceedings as much as I can do; though I well know that, from the
mechanism of government, a minister cannot always control departements
over which he does not himself preside.

We are now about to retire, and in ten days' time our successors will be
in office. I sincerely hope that the French government may find them as
anxious as we have been to maintain the closest possible union between
France and England; more anxious, whatever may have been said or thought
to the contrary, I am quite sure they cannot be.

Yours sincerely.


                                 IV

_Pleins pouvoirs donns M. le comte de Sainte-Aulaire,  l'effet de
signer un trait relatif  la rpression de la traite des noirs, avec
l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie. (20 novembre
1841.)_

Louis-Philippe, roi des Franais,  tous ceux qui ces prsentes lettres
verront, salut: N'ayant rien plus  coeur que d'opposer une efficace
et complte rpression au crime de la traite des noirs, et LL. MM.
l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohme, la reine du
royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, le roi de Prusse et
l'empereur de toutes les Russies, anims des mmes sentiments, ayant
manifest le dsir de concourir avec nous au mme but d'humanit, nous
avons pens que le meilleur moyen d'arriver  cet heureux rsultat
serait de signer avec Leurs dites MM. un trait commun et solennel qui
consacrt nos mutuelles dispositions  cet gard.

_A ces causes_, nous confiant entirement  la capacit, prudence, zle
et fidlit  notre service de notre cher et bien-aim le comte Louis
Beaupoil de Sainte-Aulaire, pair de France, grand-officier de notre
ordre royal de la Lgion d'honneur, etc., etc., et notre ambassadeur
extraordinaire prs Sa Majest Britannique, nous l'avons nomm, commis
et constitu, et, par ces prsentes signes de notre main, nous le
nommons, commettons et constituons notre plnipotentiaire, nous lui
avons donn et donnons plein et absolu pouvoir et mandement spcial 
l'effet de se runir aux plnipotentiaires, galement munis de pleins
pouvoirs en bonne forme de la part de Leursdites MM. l'empereur
d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohme, la reine du royaume-uni de la
Grande-Bretagne et d'Irlande, le roi de Prusse et l'empereur de toutes
les Russies, afin de ngocier, conclure et signer, avec la mme autorit
que nous pourrions le faire nous-mme, tels trait, convention ou
articles qu'il jugera ncessaires pour atteindre le but que nous nous
proposons. _Promettant_, en foi et parole de roi, d'avoir pour
agrable d'accomplir et excuter ponctuellement tout ce que notredit
plnipotentiaire aura stipul et sign en notre nom, en vertu des
prsents pleins pouvoirs, sans jamais y contrevenir ni permettre qu'il
y soit contrevenu directement ni indirectement pour quelque cause et
de quelque manire que ce soit; sous la rserve de nos lettres de
ratification que nous ferons dlivrer en bonne et due forme pour tre
changes dans le dlai qui sera convenu. En foi de quoi, nous avons
fait mettre notre sceau  ces prsentes. Donn en notre palais de
Saint-Cloud, le 20e jour du mois de novembre de l'an de grce 1841.


                                  V

_M. Guizot  M. le comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France 
Londres._

Paris, 17 fvrier 1842.

Monsieur le Comte,

Le gouvernement de Sa Majest Britannique ne croit pas pouvoir consentir
aux modifications que nous avions rclames dans le trait sign 
Londres le 20 dcembre dernier, et sa rsolution se fonde moins sur la
nature mme de ces modifications que sur des motifs d'ordre intrieur
et parlementaire qu'il ne m'appartient pas de discuter. Quant  nous,
monsieur le comte, les motifs que je vous exposais dans ma dpche n 7
du 1er de ce mois, et qui ne nous permettent pas de donner au trait du
20 dcembre une ratification pure et simple, subsistent dans toute leur
force. J'ai rendu compte au roi de la rponse du cabinet britannique
ainsi que des considrations sur lesquelles, en vous la communiquant,
lord Aberdeen l'a appuye; et le roi, de l'avis de son Conseil, n'a pas
cru pouvoir rien changer aux instructions que, par son ordre, je vous
avais dj transmises  ce sujet. Mais, anims du plus sincre dsir
de conciliation, et persvrant dans notre intention d'assurer la
rpression efficace de la traite, nous sommes prts  entrer
en ngociation sur les modifications, rserves ou stipulations
additionnelles dont le trait du 20 dcembre nous parat susceptible,
et que l'incident lev par le vote de la Chambre des dputs nous place
dans la ncessit de rclamer. Il ne nous appartient pas d'indiquer,
aux puissances qui ont pris part avec nous  la signature du trait,
la marche qu'elles ont  suivre en cette occasion; mais soit qu'elles
jugent  propos d'ajourner leurs propres ratifications en attendant
que nous puissions donner aussi les ntres, soit qu'il leur paraisse
convenable d'changer, au terme fix, leurs ratifications et de
laisser le protocole ouvert pour la France jusqu' la conclusion des
ngociations qui s'engageraient sur ces modifications indiques, nous
n'lverons contre l'une ou l'autre de ces manires de procder aucune
objection, et nous ferons tous nos efforts pour amener la ngociation
nouvelle  une bonne fin. C'est en ce sens, monsieur le comte, que vous
aurez  vous expliquer dans la confrence qui aura lieu sans doute
au Foreign-Office le 20 de ce mois. Je ne doute pas que toutes les
puissances contractantes ne demeurent convaincues de la loyaut des
intentions du gouvernement du roi et de la gravit des motifs qui
dterminent sa conduite.

Agrez, etc.


                                  VI

_Mmento pour les ministres d'Autriche, de Prusse et de
Russie.--Confrence du 19 fvrier 1842._

Le plnipotentiaire de France a dit:

Que des incidents survenus depuis la signature du trait du 20 dcembre
ont fait sentir  son gouvernement la ncessit d'apporter 
la ratification de ce trait certaines rserves explicatives ou
modificatives.

Ces rserves n'impliquent en aucune sorte une diminution dans la ferme
volont de son gouvernement de poursuivre, par les moyens les plus
efficaces, la suppression de la traite des noirs.--Elles ne tendent pas
non plus  infirmer les moyens d'excution consentis en 1831 et 1833.
Ces rserves, au contraire, serviront efficacement au but commun que se
proposent toutes les puissances en rendant plus populaires en France
les dispositions du nouveau trait, et en dissipant des erreurs dans
lesquelles l'opinion pourrait tre entrane  son sujet, erreurs qui,
dans l'application, feraient natre des obstacles locaux contre
lesquels la volont et l'action du gouvernement ne seraient pas toujours
efficaces.

Aux objections de lord Aberdeen, le plnipotentiaire de France a rpondu
qu'il ne tenait pas  ce que les explications ci-dessus, quant  la
nature des rserves de la France, fussent portes au protocole, pourvu
que le dlai qui allait tre convenu ne laisst supposer de sa
part aucun engagement direct ni indirect d'apporter, dans un dlai
quelconque, les ratifications pures et simples de son gouvernement.


                                VII

1 _Dclaration du comte de Sainte-Aulaire au comte d'Aberdeen que le
gouvernement du roi n'ayant pas l'intention de ratifier le trait du
20 dcembre 1841, le protocole ne doit plus rester ouvert pour la
France._

Le protocole du 20 fvrier 1842 tant rest ouvert pour la France, le
soussign, etc., a l'honneur d'informer S. Exc. le comte d'Aberdeen,
etc., d'aprs les instructions qu'il vient de recevoir, que le
gouvernement du roi, ayant pris en grande considration les faits graves
et notoires qui, depuis la signature de la convention du 20 dcembre
1841, sont survenus  ce sujet en France, a jug de son devoir de ne
point ratifier ladite convention.

Le soussign doit ajouter galement, d'aprs les ordres de son
gouvernement, que cette ratification ne devant pas avoir lieu plus tard,
il n'existe dsormais, en ce qui concerne la France, aucun motif pour
que le protocole demeure ouvert.

Le soussign saisit, etc.

Sign: SAINTE-AULAIRE.

Londres, 8 novembre 1842

2 _Protocole de la confrence tenue au Foreign-Office le 9 novembre
1842. Prsents: les plnipotentiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne,
de Prusse et de Russie._

Le principal secrtaire d'tat de Sa Majest Britannique pour les
affaires trangres a invit les plnipotentiaires des cours d'Autriche,
de Prusse et de Russie  se runir en confrence aujourd'hui pour leur
donner connaissance d'une communication qui lui a t adresse par
M. l'ambassadeur de France. Elle a pour objet d'annoncer que le
gouvernement de S. M. le roi des Franais a jug de son devoir de ne
point ratifier le trait conclu  Londres le 20 dcembre 1841 relatif 
la suppression de la traite des ngres d'Afrique.

Les plnipotentiaires ont unanimement exprim le regret que leur fait
prouver cette dtermination du gouvernement franais. Mais, en mme
temps, ils ont jug ncessaire de constater d'un commun accord que,
nonobstant le changement survenu dans les intentions du gouvernement
franais, les cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de
Russie n'en sont pas moins fermement dcides  mettre  excution les
engagements qu'elles ont contracts par le susdit trait qui, pour leur
part, restera dans toute sa force et valeur.

En manifestant cette dtermination au nom de leurs cours, les
plnipotentiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de
Russie ont cru devoir la consigner formellement par crit.

Finalement, ils ont rsolu de dclarer que le protocole, jusqu'ici rest
ouvert pour la France, est clos.

Sign: NEUMANN. ABERDEEN. BUNSEN. BRUNNOW.


                               VIII

Paris, le 26 dcembre 1844.

_M. Guizot  M. le comte de Sainte-Aulaire._

Monsieur le comte, l'an dernier,  pareille poque, je vous invitai 
rappeler l'attention de lord Aberdeen sur la grave question du droit de
visite et sur les motifs puissants qui nous portaient  dsirer que
les deux cabinets se concertassent en vue de substituer,  ce mode de
rpression de la traite des noirs, un mode nouveau qui, tout en
tant aussi efficace pour notre but commun, n'entrant pas les mmes
inconvnients ni les mmes prils. Lord Aberdeen,  la communication que
vous lui ftes, rpondit que parfaitement convaincu de ma rsolution
sincre de travailler avec persvrance  la suppression de la traite,
il tait prt  se concerter avec moi sur les moyens d'y parvenir; que
toute proposition faite par moi serait accueillie par lui avec confiance
et examine avec la plus religieuse attention[57]. Si, depuis lors, je
me suis abstenu, monsieur le comte, de vous entretenir, dans ma
correspondance officielle, de cette importante affaire, si j'ai
diffr l'envoi des instructions que je vous avais annonces, ce n'est
assurment pas que le gouvernement du roi ait, un seul jour, perdu de
vue le but qu'il devait se proposer ni que ses convictions se soient
affaiblies. Vous connaissez les diverses causes intrieures qui, en nous
obligeant  consacrer  des questions urgentes tous nos efforts, nous
ont fait une loi de suspendre la ngociation dont vous aviez t
charg de provoquer l'ouverture  Londres sur la question des moyens de
rpression de la traite. Le moment est venu de la reprendre.

[Note 57: Dpche de M. de Sainte-Aulaire, 18 dcembre 1843, n 137.]

Ainsi que je vous le disais tout  l'heure, monsieur le comte, notre
conviction sur la ncessit de recourir, de concert avec l'Angleterre,
 un nouveau mode de rpression de la traite, est entire et profonde.
Tous les vnements qui sont survenus, toutes les rflexions que nous
avons t appels  faire, depuis que cette question s'est leve,
nous ont fait plus fortement sentir la ncessit de modifier le systme
actuellement en vigueur. Pour que ce systme soit efficace et sans
danger, il ne suffit pas que les deux gouvernements soient anims d'un
bon vouloir et d'une confiance rciproques. Incessamment expos dans
son application  contrarier,  gner,  blesser des intrts privs,
le plus souvent lgitimes et inoffensifs, ce systme entretient, au sein
d'une classe d'hommes nombreuse, active et ncessairement rude dans ses
moeurs, un principe d'irritation qui peut bien sommeiller pendant un
temps plus ou moins long, mais qu'un incident de mer imprvu, que la
moindre oscillation dans les rapports politiques des deux tats, peut,
 tout moment, dvelopper, chauffer, propager, et transformer en un
sentiment national puissant et redoutable. Arriv  ce point, le systme
du droit de visite, employ comme moyen de rpression de la traite, est
plus dangereux qu'utile, car il compromet tout  la fois la paix, la
bonne intelligence entre les deux pays, et le succs mme de la grande
cause qu'il est destin  servir. Ce n'est point l, monsieur le
comte, une simple conjecture, c'est aujourd'hui un fait dmontr par
l'exprience. Pendant dix ans, le droit de visite rciproque a t
accept et exerc par la France et par l'Angleterre, d'un commun accord
et sans aucun sentiment prononc, sans aucune manifestation de mfiance
ni de rpulsion. Par des causes qu'il est inutile de rappeler, il n'en
est plus de mme aujourd'hui. Ce systme est fortement repouss en
France par le sentiment national. Ce n'est pas, monsieur le comte, que
notre pays soit aujourd'hui plus indiffrent qu'il ne l'tait, il y a
quelques annes, aux horreurs de la traite; mais on est convaincu en
France (et le gouvernement du roi partage cette conviction) qu'il est
possible de trouver d'autres moyens tout aussi efficaces, plus efficaces
mme que le droit de visite rciproque, pour atteindre cet infme
trafic. Et dsormais, je dois le dire, le concours du pays et des
Chambres, leur concours srieux, actif, infatigable,  la rpression
de la traite, ne saurait tre obtenu et assur que par l'adoption d'un
systme diffrent. Mais quel doit tre le nouveau systme? Par quelle
mesure, par quel ensemble de mesures peut-on raisonnablement se flatter
d'obtenir, en fait de rpression, des rsultats au moins gaux  ceux
que le droit de visite a pu faire esprer? Je pourrais, monsieur le
comte, indiquer ici quelques-uns de ces moyens; mais, dans une matire
o ncessairement les hommes spciaux des deux pays doivent tre
entendus, il me parat prfrable que le soin de runir et d'examiner
tous les lments de la question soit d'abord confi  une commission
mixte. Cette commission, qui sigerait  Londres, devrait, je pense,
tre forme d'hommes considrables dans leurs pays respectifs, bien
connus par leur franche sympathie pour la cause de la rpression de la
traite, et par leur entire libert d'esprit relativement aux moyens
d'atteindre ce noble but. Aux principaux commissaires seraient adjoints
deux officiers de marine, l'un franais et l'autre anglais, choisis
parmi ceux dont l'exprience en cette matire est constate. Et quand
la commission aurait profondment examin la question, quand elle aurait
bien recherch et dtermin quels nouveaux moyens de rpression de
la traite pourraient tre aussi efficaces, plus efficaces mme que le
systme actuellement en vigueur, son travail serait prsent aux deux
gouvernements et soumis  leur dcision.

Veuillez, monsieur le comte, mettre cette proposition sous les yeux de
lord Aberdeen. J'ai la confiance que, dans la communication que vous lui
donnerez de la prsente dpche, il verra un nouveau tmoignage de
notre sollicitude constante pour les deux grands intrts que nous avons
galement  coeur, le maintien de la paix et de la bonne intelligence
entre les deux pays, et la rpression de la traite des noirs.

Agrez, etc., etc.


                                 IX

_Lord Aberdeen  lord Cowley._

Foreign-Office, January 9 1845.

Mylord,

L'ambassadeur de France m'a remis une dpche de son gouvernement,
dans laquelle M. Guizot dcrit, en termes nergiques, le sentiment
qui prvaut depuis quelque temps dans les Chambres franaises, et
gnralement en France, quant au droit de visite.

Aprs avoir longuement dvelopp les raisons qui l'ont conduit  cette
conclusion, il suggre au gouvernement de S. M. la convenance de former
une commission mixte charge d'examiner si on ne pourrait pas dcouvrir,
pour la suppression de la traite, des moyens aussi efficaces ou mme
plus efficaces que ceux qui rsultent des traits par lesquels est
institu le droit mutuel de visite.

Je joins ici, pour l'information de Votre Excellence, une copie de cette
dpche.

M. Guizot tablit avec exactitude qu' la fin de l'anne 1843, le comte
de Sainte-Aulaire m'annona que le gouvernement avait l'intention de
proposer certaines mesures qui, dans sa conviction, taient prfrables
 l'exercice du droit de visite, et mieux calcules pour atteindre le
but que nous avions en vue. Je dis alors  l'ambassadeur de France que
ma confiance dans la sincrit et le zle de M. Guizot pour l'abolition
de la traite me dciderait  recevoir toutes les suggestions qui me
viendraient de lui sur ce point, et  les soumettre  l'examen du
gouvernement de Sa Majest.

Votre Excellence peut assurer M. Guizot que le gouvernement de Sa
Majest n'attache au droit de visite aucune valeur autre que celle des
moyens efficaces qu'il fournit pour la rpression de la traite. Nous
savons que l'exercice de ce droit ne peut pas manquer d'entraner
quelques inconvnients, et nous nous prterions volontiers  l'adoption
de toutes les mesures qui seraient aussi efficaces pour le grand but que
nous avons en vue, et qui ne donneraient pas lieu aux mmes objections.

Je suis cependant oblig de dclarer sincrement que jusqu'ici je
n'ai entendu proposer aucun plan qui pt tre adopt avec scurit en
remplacement du droit de visite. Et quand M. Guizot se rappellera avec
quelle ardeur cette nation a dsir l'abolition de la traite, et les
normes sacrifices qu'elle a faits et qu'elle fait chaque jour pour
y parvenir, il ne sera pas surpris que nous hsitions  abrger des
traits dont les stipulations ont t trouves efficaces, jusqu' ce que
nous soyons convaincus que les mesures proposes auront un gal succs.

Je m'abstiens de rechercher les causes qui ont amen ce grand changement
de sentiment en France quant  des traits dont nagure encore le
gouvernement franais, de concert avec celui de Sa Majest, avait
sollicit l'adoption par les autres nations.

Quelles que soient ces causes, j'admets pleinement que, si de tels
engagements ne sont pas excuts cordialement et avec zle par les deux
parties contractantes, ils rpondront vraisemblablement beaucoup moins
bien au dessein qu'on poursuit et que leur valeur en sera fort diminue.

Il est donc inutile d'insister sur les mesures qu'a prises le
gouvernement de S. M. pour carter toute objection raisonnable 
l'exercice du droit de visite, et sur le soin avec lequel ont t
prpares les instructions donnes nagure aux officiers employs  ce
service.

Le seul fait, officiellement dclar par M. Guizot, que le gouvernement,
la lgislature et la nation franaise demandent srieusement une
rvision de ces engagements, tout en professant en mme temps un gal
dsir d'atteindre le but dans lequel ils avaient t contracts, ce fait
est, pour le gouvernement de S. M., un motif suffisant de consentir 
l'enqute propose.

Mais en consentant  la proposition de M. Guizot, V. Exc.
ne peut lui reprsenter trop fortement combien tout dpendra du
caractre et de la rputation des personnes choisies en qualit
de commissaires, et qui doivent tre telles qu'elles inspirent une
confiance indispensable, et qu'elles assurent un rsultat efficace.

Il parat indispensable au gouvernement de S. M. que la commission soit
compose d'hommes d'un rang lev, d'un esprit clair, parfaitement
indpendants et bien connus pour leur attachement  la grande cause de
la libert et de l'humanit.

Il doit tre bien entendu que l'objet de la commission n'est pas de
mettre de ct les traits, mais de constater la possibilit de mesures
propres  les remplacer avantageusement.

Il parat essentiel aussi que toute mesure de ce genre, si on en trouve,
soit considre d'abord comme une exprience par laquelle l'action des
traits  ce sujet sera suspendue jusqu' ce que le succs ou l'insuccs
du nouveau systme soit manifeste.

Le gouvernement de S. M. non-seulement ne pourrait avoir aucune
objection  une commission ainsi forme et pourvue d'instructions
pareilles; mais il serait dispos  l'accueillir avec satisfaction et
esprance, de concert avec toutes les personnes qui dsirent sincrement
la prompte et complte abolition de ce dtestable trafic.

Je suis, etc., etc.

_Sign_: Aberdeen.


My lord

The French ambassador has delivered to me a despatch from his
government, in which M. Guizot describes in strong terms the feeling
which has prevailed for some time past in the French Chambers and
generally in France, relative to the right of search.

After detailing at length the reasons which have induced him to arrive
at such a conclusion, he suggests to Her Majesty's government the
expediency of appointing a joint commission for the purpose of inquiring
whether means may not be discovered for the suppression of the slave
trade, as effectual or even more effectual than those afforded by the
treaties which confer the mutual right search.

A copy of this despatch is enclosed for your Excellency's information.

M. Guizot correctly states that when, at the close of the year 1843,
the count of Sainte-Aulaire announced to me the intention of the French
government to propose certain measures which they felt satisfied would
be found preferable to the exercice of the right of search, and better
calculated to attain the objects in view. I at that time informed the
French ambassador that my conviction of the sincerity and zeal of M.
Guizot for the abolition of the slave trade would induce me to receive
any suggestions from him on the subject, and to submit them for the
consideration of Her Majesty's government.

Your Excellency may assure M. Guizot that her Majesty's government
attach no special value to the right of search, except in so far as
it affords an effectual means of suppressing the slave trade. They are
indeed aware that the exercise of this right cannot fail to be attended
with some inconvenience; and they would willingly see the adoption of
any measures which should be as effectual for the accomplishment of
the great end in view, and which should not be liable to the same
objections.

I am bound however, in candour, to declare that I have not hitherto seen
any plan proposed which could safely be adopted as a substitute for the
right of search: and when M. Guizot recollects how earnestly the people
of this country have desired the abolition of the slave trade, and
the enormous sacrifices which they have made, and are dayly making, to
secure the attainment of this object, he will not be surprised if we
hesitate to abrogate treaties the stipulations of which have been found
efficient, until we are satisfied that the measures about to be proposed
will be attended with equal success.

I abstain from enquiring into the causes which have led to the great
change of sentiment in France respecting these treaties, which up to a
recent period the French government had united with that of Her Majesty
in pressing on the adoption of other nations.

Be these causes what they may, I fully admit that such engagements, if
not executed with cordiality and zeal by both the contracting parties,
must become less likely to answer the purpose intended, and their value
be justly impaired.

It is unnecessary, therefore, to dwell on the means taken by Her
Majesty's government to remove all reasonable grounds of objection to
the exercise of the right of search, and on the care with which the
instructions recently delivered to the officers employed in this service
have been prepared.

The mere fact, officially declared by M. Guizot, that the government,
the Legislature and the people of France earnestly demand a revision of
these engagements, while they profess at the same time an undiminished
desire to attain the objects for which they were contracted, would
afford to Her Majesty's government a sufficent reason for agreeing to
the proposed enquiry.

But in assenting to the suggestion of M. Guizot, your Excellency
cannot too strongly impress upon his mind how much will depend upon the
character of the persons who may be selected as commissioners, in order
to inspire the necessary degree of confidence, and to ensure any useful
result.

It appears to Her Majesty's government to be indispensable that the
commission should be composed of individuals of high station and of
enlightened views, men perfectly independent and well known for their
attachment to the great cause of freedom and humanity.

It must clearly be made known that the object of the commission is not
to get rid of the treaties, but to ascertain the possibility of adopting
measures by which they may advantageously be replaced. It appears
essential also that, whatever substitute may be proposed, if any be
found, should be considered in the first instance only as an experiment,
by which the operation of the treaties in this respect would necessarily
be suspended until its success or failure had been manifest.

To a commission thus constituted and thus instructed, Her Majesty's
government could not only entertain no objection, but would be disposed,
in common with all who sincerely desire the early and complete abolition
of this detestable traffick, to look with hope and satisfaction.

I am, etc., etc.

_Sign_: Aberdeen.


                                  X

_Note du duc de Broglie sur les motifs et la lgitimit de l'abrogation
des conventions de 1831 et 1833._

Le gouvernement franais estime que les conventions de 1831 et de 1833
sont rvocables  la volont de chacune des deux parties contractantes;
il n'entend point par l que chaque partie soit libre de se dgager de
ces conventions arbitrairement et sans un motif valable; mais il entend
par l que chaque partie demeure juge, selon sa conscience et ses
lumires, de la question de savoir si le but de ces conventions est
atteint autant qu'il peut l'tre; il entend qu'aucune des deux parties
ne peut contraindre l'autre  demeurer indfiniment dans le lien d'une
obligation qui n'a plus, aux yeux de celle-ci, de cause lgitime, ou
mme, si l'on veut, suffisante.

La conviction du gouvernement franais,  cet gard, se fonde:

1 Sur la nature mme de l'obligation qui rsulte des conventions de
1831 et de 1833;

2 Sur l'intention manifeste des parties contractantes;

3 Sur le texte littral de la convention de 1831, dont celle de 1833
n'est que l'accessoire et le commentaire.

On prsentera, sur chacun de ces trois points, de courtes rflexions.

1.--Dans le droit international, les conventions de 1831 et 1833 sont,
entre la France et l'Angleterre, ce qu'est, dans le droit priv, un
contrat de socit; l'un de ces contrats par lesquels deux hommes, deux
personnes individuelles ou collectives se placent,  certains gards
et dans une certaine mesure,  la discrtion,  la disposition l'une de
l'autre.

Comme tous les contrats sans exception, celui-ci, pour tre valide, doit
avoir une cause, une cause vritable et lgitime[58]. Ici cette cause
ne saurait tre qu'un intrt commun  poursuivre, un but commun 
atteindre, un but apprciable et qui ne soit pas plac manifestement
hors de la porte des parties contractantes. Il suit de l que, lorsque
ce but est spcial, dtermin, un tel contrat est essentiellement
temporaire; il a pour terme naturel et ncessaire l'accomplissement du
but commun, dans la mesure du possible. Par del, l'obligation n'existe
plus, dans le for intrieur, faute de cause. Il s'ensuit galement
que dans le for extrieur, aucun des contractants ne peut renoncer
indfiniment, moins encore tre rput avoir renonc indfiniment au
droit d'apprcier, en son me et conscience, si l'obligation subsiste
et quand elle doit prendre fin. Ce serait renoncer en quelque sorte  sa
propre individualit[59].

[Note 58: _L'obligation sans cause, ou sur une fausse cause, ou
sur une cause illicite, ne peut avoir aucun effet._ (Code civil, art.
1131.)]

[Note 59: La socit finit: _Par l'expiration du temps pour lequel
elle a t contracte, par l'extinction de la chose, ou la consommation
de la ngociation par la volont qu'un seul ou plusieurs expriment de
n'tre plus en socit._ (Code civil. art. 1865.)]

Lorsque la dure de l'obligation est fixe par le contrat lui-mme,
c'est--dire d'un commun accord, si cette dure n'est pas videmment
excessive, l'obligation est cense subsister pendant l'intervalle
mutuellement stipul. Lorsque le contrat est muet sur ce point, chaque
partie est cense s'tre rserv _ posteriori_ le droit qu'elle n'a
pas exerc _ priori_. Chaque partie est rpute libre de provoquer et
matresse de dterminer, ds qu'elle l'estime juste et convenable,
la dissolution de la socit; autrement il dpendrait, aprs le
but accompli, de celle des parties  laquelle l'association serait
profitable, d'en faire peser indfiniment et sans compensation le joug
sur celle  qui cette mme association serait onreuse. Il y aurait,
d'un ct tyrannie et de l'autre servitude.

Que si ces principes sont incontestables et incontests en droit
priv, ils s'appliquent avec bien plus de force encore dans le droit
international.

Dans le droit priv, en effet, si la tyrannie, d'une part, et la
servitude, de l'autre, peuvent tre, pour un temps indfini, la
consquence du systme oppos  celui qui vient d'tre dvelopp, tout
au moins, l'un et l'autre ont un terme invitable,  savoir la mort des
contractants, ou simplement de l'un d'eux.

Dans le droit international, les contractants, ce sont des nations;
les nations ne meurent point. La tyrannie de l'une et la servitude de
l'autre pourraient devenir perptuelles.

Dans le droit priv, un homme qui abdiquerait indfiniment et sans
recours possible une partie de son individualit ferait une chose
absurde et mme jusqu' un certain point immorale; mais enfin ce qu'il
s'alinerait serait  lui.

Dans le droit international, un gouvernement qui abdiquerait
indfiniment et sans recours possible une portion de l'indpendance
nationale, une portion des droits de la souverainet, alinerait ce qui
ne lui appartient pas, ce dont il n'a pas le droit de disposer.

Quel est, au vrai, le dernier rsultat des conventions de 1831 et de
1833? C'est l'abandon que se font mutuellement l'Angleterre et la
France d'un droit de juridiction sur une partie de leurs territoires
respectifs. Les btiments de commerce de chaque pays sont des fragments
dtachs de son territoire, ou, si l'on veut, des colonies flottantes
places sous la sauvegarde des lois et des institutions de leurs
mtropoles respectives. La France concde  l'Angleterre,  charge de
rciprocit, le droit d'arrter, de soumettre  des perquisitions,
de dtruire, de livrer  la justice des Franais sur le territoire
franais. Cela est dj exorbitant; cela peut se concevoir nanmoins,
mais  la condition expresse que la concession sera temporaire et
rvocable; cela peut se concevoir comme on conoit qu'un gouvernement
place momentanment ses armes sous les ordres d'un gnral tranger, ou
permette momentanment  un corps de troupes tranger de s'tablir sur
son territoire; mais que le roi de France ou la reine d'Angleterre,
par un simple acte de leur prrogative royale, puissent aliner,
indfiniment et sans recours, sur ce point ou sur tout autre, les droits
de la souverainet franaise et britannique, placer, indfiniment
et sans recours, le territoire franais sous la juridiction de
l'Angleterre, le territoire anglais sous la juridiction de la France,
cela ne se peut; la constitution de chaque pays s'y oppose, et, si les
conventions de 1831 et de 1833 avaient cette porte, elles seraient
nulles de plein droit.

 II.--Les considrations qui dominent les conventions de 1831 et
de 1833 suffiraient pour invalider, au besoin, toutes stipulations
contraires, s'il en existait de semblables dans ces conventions. Mais
il n'en existe point. Loin de l; l'intention des parties a t
manifestement conforme aux principes qui viennent d'tre exposs;
l'intention vidente des parties a t d'imprimer  ces conventions, non
point un caractre permanent, mais un caractre temporaire; non point
un caractre irrvocable,  moins d'un consentement mutuel, mais un
caractre rvocable au gr de chaque partie.

C'est ce qu'il est ais de dmontrer.

Il rsulte, en effet, de la correspondance change entre le
gouvernement franais et le gouvernement britannique, correspondance
dont les extraits ont t rgulirement communiqus au parlement, que,
de 1815  1831, le gouvernement britannique n'a cess d'attacher un prix
infini  obtenir du gouvernement franais la concession d'un droit de
visite rciproque.

Il en rsulte galement que le gouvernement franais n'a jamais cess de
tmoigner  cet gard la plus extrme rpugnance.

Le 19 fvrier 1831, lord Granville, ambassadeur d'Angleterre  Paris,
d'aprs les ordres qu'il avait reus de lord Palmerston (dpche du 4
fvrier[60]), proposa pour la cinquime ou sixime fois peut-tre, au
gnral Sbastiani, alors ministre des affaires trangres en France,
cette concession d'un droit de visite mutuel; la proposition tait
conue en termes gnraux, sans distinction, sans exception. Elle fut
premptoirement repousse par le gnral Sbastiani (voir la lettre de
ce ministre en date du 7 avril 1831[61]).

[Note 60: State papers, 1831-1862, pages 558, 561, 562, 563.]

[Note 61: _Ibid._, page 153.]

Le 7 novembre de la mme anne, lord Granville reut l'ordre de
renouveler une dernire fois cette proposition en la _modifiant_; ce
sont les termes de la dpche de lord Palmerston; il ne s'agissait
plus d'un droit de _visite gnral et permanent_, mais d'une _exprience
partielle et temporaire (partial and temporary experiment) qui
laisserait constamment la question sous le contrle des deux
gouvernements (which would still leave the question at all times within
the control of the two governments)_; et, pour atteindre ce but, il
tait propos que chaque gouvernement dlivrt aux croiseurs de l'autre
des mandats, lesquels ne seraient excutoires qu'en dedans de certaines
zones et pourraient tre renouvels priodiquement de trois en trois
ans, par exemple, ou mme constamment sujets  une rvocation de le
part du gouvernement qui les aurait dlivrs, en cas _d'abus ou
d'inconvnient_.

Rduite  ces termes et renferme dans ces limites, la proposition fut
admise par le gnral Sbastiani; elle est devenue la convention du 30
novembre 1831, et le rapprochement des dates aussi bien que le silence
absolu de la correspondance officielle concourent avec l'troite
analogie des dispositions pour dmontrer qu'aucune proposition nouvelle
n'est intervenue du 7 au 30 novembre 1831.

Dans l'intervalle, un projet de convention, rdig sur les bases de
la proposition du 7 novembre, fut soumis par le gnral Sbastiani 
l'examen de deux hommes qu'il honorait de sa confiance, M. le comte
Portalis, premier prsident de la Cour de cassation, et M. le duc de
Broglie. Il les chargea de ngocier officieusement avec lord Granville
la convention  intervenir. Plusieurs changements importants furent
introduits dans la proposition primitive; le seul qu'il importe de
signaler ici, c'est qu' la dlivrance de mandats en nombre indtermin,
valables pour _trois ans_ et rvocables seulement en cas _d'abus_
ou _d'inconvnient_, on substitua des mandats en nombre dtermin et
valables simplement _pour un an_.

Le but vident de cette restriction tait de placer, de plus en plus
chaque anne, le maintien du droit de visite _sous le contrle de chaque
gouvernement_.

 III.--Oublions maintenant les principes poss dans le premier numro
du prsent mmorandum; oublions tous les renseignements historiques
rappels dans le deuxime numro. Plaons-nous simplement en face de la
convention de 1831. Que dit-elle?

Dit-elle, comme la convention signe  Washington en 1812, que les deux
gouvernements s'engagent l'un envers l'autre  entretenir sur la cte
d'Afrique chacun une croisire de 10, 20, 25 btiments, plus ou moins?

Nullement.

A cet gard, le silence est absolu. Le droit de chaque gouvernement
d'avoir ou de n'avoir pas de croisire sur la cte d'Afrique est plein
et entier.

Mais la convention de 1831 part de ce fait que les deux gouvernements
entretiennent habituellement des croiseurs sur la cte d'Afrique; et
le fait admis, ils s'engagent l'un envers l'autre  investir leurs
croiseurs du droit de visite rciproque, pourvu toutefois que, dans
aucun cas, le nombre des croiseurs de l'un ne dpasse le double du
nombre des croiseurs de l'autre.

L'engagement est tout  la fois limit et _conditionnel_:

Limit quant au nombre proportionnel des mandats  dlivrer;

Conditionnel quant  l'existence mme des croisires.

Le jour o l'un des deux gouvernements croira possible et convenable de
supprimer toute croisire sur la cte d'Afrique, ce jour-l cessera
pour lui, de droit et de fait, l'obligation de dlivrer des mandats aux
croiseurs de l'autre gouvernement,  moins qu'on ne veuille soutenir
qu'il est oblig d'entretenir une croisire qu'il juge inutile, dans
l'unique but de se constituer dans l'obligation de dlivrer des mandats.
La proposition serait si extraordinaire qu'elle aurait besoin, pour tre
admise, d'tre nonce dans les termes les plus explicites; or, il n'en
est rien.

Sans doute, si le gouvernement dont il s'agit cessait d'entretenir une
croisire utile et ncessaire afin d'chapper  l'obligation qui rsulte
de la convention de 1831, il agirait de mauvaise foi, et sinon contre
la lettre, du moins contre l'esprit de la convention de 1831; mais s'il
cessait d'entretenir une croisire parce que sincrement, loyalement, il
la considrerait dsormais comme inutile, il userait de son droit et ne
mriterait aucun reproche.

On peut soutenir sans doute, et avec raison, que ce moment n'est pas
venu. C'est l'opinion personnelle de l'auteur du prsent mmorandum;
c'est l'opinion du ministre franais actuel. Mais d'autres pourraient
penser diffremment. D'autres pourraient soutenir que les conventions
de 1831 et 1833 avaient deux buts, l'un direct, celui-l est atteint;
l'autre indirect, celui-ci ne peut plus l'tre. Le but direct,
c'tait l'abolition complte de la traite sous le pavillon franais et
britannique. D'un commun aveu, la traite des noirs ne se fait plus
ni sous l'un ni sous l'autre pavillon. Le but indirect, c'tait
la rpression de la traite sous tous les pavillons, au moyen de
l'association de toutes les puissances maritimes  la convention de
1831 et du droit de visite universel. Il n'est plus permis de se flatter
d'atteindre ce dernier but depuis que le gouvernement anglais lui-mme
y a renonc en signant la convention de Washington. On conclurait de
l que les conventions de 1831 et de 1833 sont dsormais sans objet, et
l'argument, il faut bien en convenir, ne serait entirement dpourvu ni
de force, ni de vrit.


                                 XI

_Premier projet d'un nouveau mode de rpression de la traite remis par
le duc de Broglie au docteur Lushington._

La commission mixte nomme par les deux gouvernements a pour objet
de chercher un nouveau moyen de rpression de la traite des noirs
qui puisse remplacer le droit de visite rciproque tabli par les
conventions de 1831 et de 1833; droit dont le maintien, sous quelque
forme et dans quelques limites que ce puisse tre, est jug impossible
et dont, aprs l'enqute que les commissaires ont entendue, l'utilit
est plus que douteuse.

1 Aucun btiment franais n'tant, comme il a t reconnu, et ne
pouvant tre engag dans la traite des noirs, et, d'autre part, les
croiseurs franais n'ayant non plus aucune occasion d'exercer leur droit
de visite sur les btiments anglais, le seul danger qu'on pt craindre,
de la suppression du droit de visite rciproque entre la France et
l'Angleterre, serait l'usurpation du pavillon franais par un btiment
ngrier d'une autre nation. On propose de pourvoir  cette ventualit,
d'ailleurs peu vraisemblable, en tablissant  la cte d'Afrique une
escadre de croiseurs franais (tant btiments  vapeur que btiments 
voiles), envoye dans l'intention expresse de servir  la poursuite
des btiments ngriers et dispose sur le modle le plus convenable.
Le nombre en serait dtermin d'aprs les besoins de leur destination
spciale; chaque station serait mise en relation habituelle avec la
station anglaise du mme point, de manire  tre  porte de donner
et de recevoir tous les avertissements ncessaires et de concerter avec
elle toutes ses oprations.

2 Cette force maritime une fois constitue, on propose de la faire
servir  la rpression de la traite par un moyen plus efficace que la
simple surveillance en mer. On propose d'entamer, tantt au nom de la
France, tantt au nom de l'Angleterre, mais toujours de concert, des
ngociations avec les divers chefs des tribus indignes qui possdent
la souverainet de la cte,  l'effet d'obtenir d'eux, par des traits,
l'engagement de supprimer la traite des noirs sur leur territoire. Les
deux croisires seraient charges de tenir la main  l'excution de ces
engagements, en exerant sur la conduite des chefs et sur les faits qui
se passeraient  la cte, une active surveillance, et, au besoin, si
la simple intimidation produite par leur prsence ne suffisait pas, en
faisant usage des moyens de contrainte matrielle (blocus, dbarquement
ou autres) dont l'emploi est autoris par les rgles communes du droit
des gens, mme sans stipulations particulires, en cas de rupture d'un
trait conclu. Il y a mme lieu de penser que, sur quelques points, on
pourrait obtenir des chefs, de plein gr, le droit de faire la police de
leur territoire. Dans le cas o l'emploi de la force serait ncessaire,
le gouvernement franais dispose, dans ses possessions de la cte
d'Afrique, de ressources d'une nature particulire dont l'usage serait
prcieux.


                                     XII

_Note du duc de Broglie sur le projet du docteur Lushington pour
remplacer les conventions de 1831 et 1833._

Le plan propos par le docteur Lushington, autant qu'on peut
l'entrevoir, prend pour base le systme mis en avant par le gouvernement
franais, en y apportant cependant les modifications suivantes:

1 Les conventions de 1831 et de 1833 ne seraient que suspendues en ce
moment, et cela, non point  partir du jour mme de la conclusion, mais
 partir seulement du commencement des oprations des deux croisires
anglaise et franaise sur la cte d'Afrique.

2 Pour prvenir l'usurpation des pavillons anglais et franais, on
accorderait aux croiseurs de chaque nation, sur les btiments suspects
d'avoir usurp le pavillon de l'autre, un droit non pas de _visite_,
mais de simple _vrification de la nationalit_, par l'inspection des
papiers de bord et autres moyens.

3 Pour arriver plus aisment  la conclusion des traits avec les
chefs naturels de la cte, les deux escadres formeraient, ds  prsent,
autour des centres principaux de traite, non point un blocus proprement
dit, mais une croisire trs-active et trs-serre. On espre que
la gne produite par cette croisire diminuerait en peu de temps, et
l'activit de la traite des noirs sur ces points et le profit que les
chefs naturels peuvent en retirer, et qu'ils seraient ainsi amens plus
aisment  consentir  son abolition. Mais pour rendre cette mesure
efficace, le docteur Lushington parat croire qu'il serait ncessaire de
conserver sur ces points, et sur ces points seulement, quelques-unes
des stipulations des traits de 1831 et de 1833, comme, par exemple, le
droit de capture d'un btiment d'une des nations par les croiseurs de
l'autre, en cas o ce btiment serait trouv portant des noirs  son
bord.,

4 Si au bout d'un certain nombre d'annes, qui serait fix au trait,
les deux puissances reconnaissaient que le but qu'elles se sont propos
est atteint, toutes les conventions, aussi bien celles de 1831 et
de 1833 que le nouvel arrangement aujourd'hui  conclure, seraient
annules; on y substituerait une simple dclaration, faite en commun
par les deux puissances, et posant, comme principe de droit des gens,
le droit, pour tous les vaisseaux de marine militaire, de toutes les
nations, de vrifier la nationalit des btiments marchands qu'ils
rencontrent et qu'ils souponnent d'usurper un pavillon tranger pour
couvrir un commerce illicite.

Ce plan comprend, on peut le voir, deux parties distinctes, l'une
immdiatement applicable et provisoire, la seconde ajourne  une poque
ultrieure, mais destine  devenir permanente; la premire qui suspend
seulement les conventions de 1831 et de 1833 et en laisse mme subsister
quelques clauses; la seconde qui les abolit dfinitivement, mais qui
leur substitue la solution, dans le sens de l'Angleterre, du point de
droit contest entre ce gouvernement et celui des tats-Unis.


                                XIII

_Trait sign  Londres, le 29 mai 1845, pour l'abrogation des
conventions de 1831 et 1833 et leur remplacement par un nouveau mode de
rpression de la traite des ngres._

S. M. le roi des Franais et S. M. la reine du royaume-uni de la
Grande-Bretagne et de l'Irlande, considrant que les conventions du 30
novembre 1831 et du 22 mars 1833 ont atteint leur but en prvenant la
traite des noirs sous les pavillons franais et anglais, mais que
ce trafic odieux subsiste encore, et que lesdites conventions sont
insuffisantes pour en assurer la suppression complte, S. M. le roi des
Franais ayant tmoign le dsir d'adopter, pour la suppression de la
traite, des mesures plus efficaces que celles qui sont prvues par ces
conventions, et S. M. la reine du royaume-uni de la Grande-Bretagne et
de l'Irlande ayant  coeur de concourir  ce dessein, Elles ont rsolu
de conclure une nouvelle convention qui sera substitue, entre les deux
hautes parties contractantes, aux lieu et place desdites conventions
de 1831 et 1833, et,  cet effet, Elles ont nomm pour leurs
plnipotentiaires, savoir:

S. M. le roi des Franais, le sieur Louis de Beaupoil, comte de
Sainte-Aulaire, pair de France, grand-croix de l'ordre royal de la
Lgion d'honneur, grand-croix de l'ordre de Lopold de Belgique, son
ambassadeur prs S. M. Britannique;

Et le sieur Charles-Lonce-Achille-Victor duc de Broglie, pair
de France, grand-croix de l'ordre royal de la Lgion d'honneur,
vice-prsident de la Chambre des pairs;

Et S. M. la reine du royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande;
le trs-honorable George, comte d'Aberdeen, vicomte Gordon, vicomte
Formartine, lord Haddo, Methlick, Tarvis et Kellie, pair du Royaume-Uni,
conseiller de Sa Majest en son conseil priv, chancelier du trs-ancien
et trs-noble ordre du Chardon, et principal secrtaire d'tat de Sa
Majest ayant le dpartement des affaires trangres;

Et le trs-honorable Stephen Lushington, conseiller de Sa Majest en son
conseil priv, et juge de sa haute cour d'amiraut;

Lesquels, aprs s'tre communiqu leurs pleins pouvoirs respectifs,
trouvs en bonne et due forme, ont arrt et conclu les articles
suivants:

ART. 1er.--Afin que le pavillon du S. M. le roi des Franais et celui
de S. M. la reine du royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande ne
puissent tre usurps, contrairement au droit des gens et aux lois en
vigueur dans les deux pays, pour couvrir la traite des noirs, et afin de
pourvoir plus efficacement  la suppression de ce trafic, S. M. le roi
des Franais s'engage  tablir, dans le plus court dlai possible, sur
la cte occidentale de l'Afrique, depuis le cap Vert jusqu'au 16 30 de
latitude mridionale, une force navale compose au moins de vingt-six
croiseurs, tant  voiles qu' vapeur; et S. M. la reine du royaume-uni
de la Grande-Bretagne et d'Irlande s'engage  tablir, dans le plus
court dlai possible; sur la mme partie de la cte occidentale de
l'Afrique, une force compose au moins de vingt-six croiseurs, tant 
voiles qu' vapeur, et sur la cte orientale de l'Afrique le nombre
de croiseurs que Sa Majest jugera suffisant pour la suppression de la
traite sur cette cte, lesquels croiseurs seront employs dans le but
ci-dessus indiqu, conformment aux dispositions suivantes.

ART. 2--Lesdites forces navales franaises et anglaises agiront de
concert pour la suppression de la traite des noirs. Elles tabliront
une surveillance exacte sur tous les points de la partie de la cte
occidentale d'Afrique o se fait la traite des noirs, dans les limites
dsignes par l'article 1er. Elles exerceront,  cet effet, pleinement
et compltement tous les pouvoirs dont la couronne de France et celle de
la Grande-Bretagne sont en possession pour la suppression de la traite
des noirs, sauf les modifications qui vont tre ci-aprs indiques en ce
qui concerne les navires franais et anglais.

ART. 3.--Les officiers au service de S. M. le roi des Franais et
les officiers au service de S. M. la reine du royaume-uni de la
Grande-Bretagne et de l'Irlande, qui seront respectivement chargs du
commandement des escadres franaises et anglaises destines  assurer
l'excution de la prsente convention, se concerteront sur les meilleurs
moyens de surveiller exactement les points de la cte d'Afrique
ci-dessus indiqus, en choisissant et en dsignant les lieux de station,
et en confiant ces postes aux croiseurs des deux nations, agissant
ensemble ou sparment, selon qu'il sera jug convenable; de telle sorte
nanmoins que, dans le cas o l'un de ces postes serait spcialement
confi aux croiseurs de l'une des deux nations, les croiseurs de l'autre
nation puissent, en tout temps, y venir exercer les droits qui leur
appartiennent pour la suppression de la traite des noirs.

ART. 4.--Des traits pour la suppression de la traite des noirs seront
ngocis avec les princes ou chefs indignes de la partie de la
cte occidentale d'Afrique ci-dessus dsigne, selon qu'il paratra
ncessaire aux commandants des escadres franaises ou anglaises.

Ces traits seront ngocis ou par les commandants eux-mmes, ou par les
officiers auxquels ils donneront  cet effet des instructions.

ART. 5.--Les traits ci-dessus mentionns n'auront d'autre objet que la
suppression de la traite des noirs. Si l'un de ces traits vient  tre
conclu par un officier de la marine britannique, la facult d'y accder
sera expressment rserve  S. M. le roi des Franais; la mme facult
sera rserve  S. M. la reine du royaume-uni, de la Grande-Bretagne et
de l'Irlande, dans tous les traits qui pourraient tre conclus par un
officier de la marine franaise. Dans le cas o S. M. le roi de Franais
et S. M. la reine du royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande
deviendraient tous deux parties contractantes  de tels traits, les
frais qui auraient pu tre faits pour leur conclusion, soit en cadeaux
ou autres dpenses semblables, seront supports galement par les deux
nations.

ART. 6.--Dans le cas o il deviendrait ncessaire, conformment aux
rgles du droit des gens, de faire usage de la force pour assurer les
traits conclus en consquence de la prsente convention, on ne pourra y
avoir recours, soit par terre, soit par mer, que du commun consentement
des officiers commandant les escadres franaises et anglaises.

Et s'il tait jug ncessaire, pour atteindre le but de la prsente
convention, d'occuper quelques points de la cte d'Afrique ci-dessus
indiqus, cette occupation ne pourrait avoir lieu que du commun
consentement des deux hautes parties contractantes.

ART. 7.--Ds l'instant o l'escadre que S. M. le roi des Franais doit
envoyer  la cte d'Afrique sera prte  commencer ses oprations sur
ladite cte, S. M. le roi des Franais en donnera avis  S. M. la reine
du royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, et les deux hautes
parties contractantes feront connatre, par une dclaration commune,
que les mesures stipules dans la prsente convention sont sur le point
d'entrer en cours d'excution: ladite dclaration sera publie partout
o besoin sera.

Dans les trois mois qui suivront la publication de ladite dclaration,
les mandats dlivrs aux croiseurs des deux nations, en vertu des
conventions de 1831 et de 1833 pour l'exercice du droit de visite
rciproque, seront respectivement restitus.

ART. 8.--Attendu que l'exprience a fait voir que la traite des noirs,
dans les parages o elle est habituellement exerce, est souvent
accompagne de faits de piraterie dangereux pour la tranquillit des
mers et la scurit de tous les pavillons, considrant en mme temps
que, si le pavillon port par un navire est, _prima facie_, le signe
de la nationalit de ce navire, cette prsomption ne saurait tre
considre comme suffisante pour interdire, dans tous les cas, de
procder  sa vrification, puisque, s'il en tait autrement, tous les
pavillons pourraient tre exposs  des abus en servant  couvrir la
piraterie, la traite des noirs ou tout autre commerce illicite; afin de
prvenir toute difficult dans l'exercice de la prsente convention, il
est convenu que des instructions fondes sur les principes du droit des
gens et sur la pratique constante des nations maritimes seront adresses
aux commandants des escadres et stations franaises et anglaises sur la
cte d'Afrique.

En consquence, les deux gouvernements se sont communiqu leurs
instructions respectives, dont le texte se trouve annex  la prsente
convention.

ART. 9.--S. M. le roi des Franais et S. M. la reine du royaume-uni de
la Grande-Bretagne et d'Irlande s'engagent rciproquement  continuer
d'interdire, tant  prsent qu' l'avenir, toute traite des noirs dans
les colonies qu'elles possdent ou pourront possder par la suite, et
 empcher, autant que les lois de chaque pays le permettront, leurs
sujets respectifs de prendre dans ce commerce une part directe ou
indirecte.

ART. 10.--Trois mois aprs la dclaration mentionne en l'article 7, la
prsente convention entrera en cours d'excution. La dure en est fixe
 dix ans. Les conventions antrieures seront suspendues. Dans le
cours de la cinquime anne, les deux hautes parties contractantes se
concerteront de nouveau et dcideront, selon les circonstances, s'il
convient, soit de modifier, soit de remettre en vigueur tout ou
partie de la convention actuelle. A la fin de la dixime anne, si les
conventions antrieures n'ont pas t remises en vigueur, elles
seront considres comme dfinitivement abroges. Les hautes parties
contractantes s'engagent, en outre,  continuer de s'entendre pour
assurer la suppression de la traite des noirs par tous les moyens qui
leur paratront les plus utiles et les plus efficaces, jusqu'au moment
o ce trafic aura t compltement aboli.

ART. 11.--La prsente convention sera ratifie, et les ratifications en
seront changes  Londres  l'expiration de dix jours,  compter de ce
jour, ou plus tt si faire se peut.

En foi de quoi les plnipotentiaires respectifs l'ont signe et y ont
appos le sceau de leurs armes.

Fait  Londres, le 29 mai 1845.

L. S. SAINTE-AULAIRE. V. DE BROGLIE, ABERDEEN

STEPHEN LUSHINGTON.


                                XIV

1 _Dpche adresse par M. Guizot, le 11 mars 1841, aux ambassadeurs et
ministres de France  Londres, Vienne, Berlin et Saint-Ptersbourg, sur
les affaires de Grce._

Monsieur, l'attention du gouvernement du roi, quelque temps distraite de
la situation de la Grce par des questions plus urgentes, commence  s'y
reporter.

La sollicitude du cabinet de Londres a t dernirement appele, et il
a appel lui-mme celle des autres puissances sur des actes dplorables
qu'il serait souverainement injuste d'attribuer  la volont du
gouvernement grec, mais qui autorisent  craindre que le pouvoir n'ait
pas en Grce toute l'nergie ncessaire pour maintenir ses agents dans
les voies d'une administration rgulire, juste et humaine. Le mal
est d'autant plus regrettable qu' d'autres gards l'tat intrieur du
royaume fond par le concours de la France, de l'Angleterre et de
la Russie semble prouver que ces puissances n'avaient pas cd  une
gnreuse illusion en se dcidant  tant de sacrifices pour replacer au
rang des nations indpendantes une contre qui leur paraissait
renfermer en elle-mme tous les lments essentiels de rgnration.
L'accroissement de la population, le perfectionnement de l'agriculture,
l'augmentation progressive du revenu qui s'quilibre enfin avec les
charges ordinaires, ce sont l autant de symptmes d'une vitalit
intrieure et naturelle qu'il serait dplorable de voir arrte ou
compromise par l'impuissance ou l'incurie de l'administration. C'est
sans doute au seul roi Othon qu'il appartient de porter remde, de
concert avec le peuple qu'il gouverne,  des maux ou  des prils
signals peut-tre avec quelque exagration, mais qui ont un fond de
ralit...

Toute mesure qui serait  cet effet impose au roi Othon par une volont
trangre manquerait, et,  coup sr, aucune des puissances qui ont
lev la nouvelle monarchie n'a la pense de porter ainsi atteinte  son
indpendance.

Cependant, les puissances qui ont lev la nouvelle monarchie et celles
qui, sans avoir pris part au trait du 8 juillet 1827, ont contract
depuis avec le cabinet d'Athnes des relations plus ou moins intimes,
considrent sans doute comme un devoir envers ce cabinet et envers
elles-mmes de lui donner des conseils propres  prvenir des
catastrophes dont les consquences n'affecteraient pas les intrts de
la Grce seule.

Pour que ces conseils aient quelque chance de produire une impression
relle, il faut qu'ils soient unanimes; il faut qu'ils ne paraissent pas
maner d'influences rivales, dont les tendances contraires deviendraient
pour la Grce une cause de divisions intestines et de tiraillements
funestes; il faut encore qu'ils aient t prpars avec une maturit et
une rflexion qui, en mnageant la juste susceptibilit du gouvernement
et du peuple grec, assurent  l'influence des puissances unies
l'autorit morale sans laquelle elles ne feraient qu'aggraver les maux
qu'il faut gurir.

Le plus grave de ces maux, celui duquel drivent presque tous les
autres, c'est videmment la faiblesse et l'inertie du pouvoir, assailli
chaque jour par les prtentions rivales des partis ou des individus,
se rfugiant pour leur chapper dans un isolement qui l'loigne de sa
nation mme, et le met hors d'tat de la connatre et de la diriger.
Il s'inquite, hsite, ajourne toute rsolution, toute action et, ne
trouvant nulle part ni impulsion dcide, ni point d'appui suffisant, il
semble prs de tomber dans cet tat de nullit qui laisse subsister les
abus les plus flagrants et pourrait ouvrir la porte aux prils les plus
graves.

On a quelquefois pens que le meilleur moyen de mettre fin  cette
inertie du pouvoir, et aux fcheux tat qui en rsulte dans les esprits
comme dans les affaires, ce serait de donner  la Grce le rgime
constitutionnel dans le sens qu'on est gnralement convenu de donner 
ce mot, c'est--dire d'y appeler des pouvoirs divers et indpendants
 participer au plein exercice de la puissance lgislative et  la
direction des affaires.

Loin d'tre convaincu des avantages d'une telle innovation, le
gouvernement du roi ne voit ni dans l'organisation intrieure de la
Grce, ni dans les habitudes et l'existence des diverses classes de la
population, les conditions propres  en prparer le succs. Dans son
opinion, elle risquerait de n'tre pas comprise des sujets du roi Othon,
et de ne devenir entre leurs mains qu'un nouvel instrument de discorde
et d'anarchie.

Au lieu d'exposer la Grce et sa monarchie naissante  ce nouveau pril,
le gouvernement du roi pense qu'il n'est pas impossible de trouver,
dans les institutions dj existantes et dj accrdites en Grce, des
moyens de donner  l'administration du roi Othon le point d'appui, la
rgularit, l'activit qui lui manquent, de rprimer ainsi les abus dont
on se plaint et de prparer  la Grce un meilleur avenir.

Il suffirait peut-tre, pour atteindre  ce but, d'tendre les
attributions et d'assurer l'action efficace du conseil d'tat qui sige
maintenant auprs du roi, et de rattacher cette institution  celle des
conseils municipaux et provinciaux dont la base, emprunte  d'antiques
tablissements, tait enracine dans les moeurs nationales, mme 
l'poque de la domination turque. Une telle combinaison, en affermissant
et rglant l'exercice de l'autorit royale, aurait tout  la fois
l'avantage de se lier aux traditions nationales, d'accomplir, dans
une mesure raisonnable, des promesses qui peuvent tre diversement
interprtes, mais dont, sous plus d'un rapport, il ne serait pas sans
inconvnient de ne tenir aucun compte, enfin, de ne donner aucun motif
de crainte  ceux qui redoutent, avant tout, pour un trne mal affermi,
l'intervention active d'un contrle populaire.

Je viens, monsieur, de vous indiquer sommairement notre pense sur la
nature des conseils que les puissances pourraient faire entendre au
gouvernement grec, dans le cas o, comme parat le dsirer le cabinet de
Londres, elles jugeraient ncessaire d'intervenir pour signaler au roi
Othon les maux qui se font sentir dans l'administration de ses tats.

J'insiste, en mme temps, sur les mnagements, sur le caractre amical
et confidentiel qui devraient prsider  cette intervention dans les
affaires intrieures d'un tat indpendant.

Veuillez, je vous prie, communiquer la prsente dpche au cabinet de
Londres. Si je ne donne pas plus de dveloppement aux ides qui y sont
exprimes, c'est que je me propose moins d'en provoquer l'adoption
immdiate et complte que d'inviter les cours allies  y rflchir de
leur ct et  me communiquer les rsultats de leurs rflexions; je n'ai
pas besoin d'ajouter qu'elles seront de notre part l'objet de l'examen
le plus attentif et le plus scrupuleux. Nous pensons que l'honneur des
cabinets europens est engag  prvenir, dans le nouvel tat qu'ils
ont contribu  fonder en Grce, des maux qui seraient assez graves pour
compromettre l'oeuvre commence et tous les intrts qui s'y rattachent.

2 _M. Guizot  M. de Lagren, ministre de France  Athnes._

7 juin 1841.

Monsieur, j'ai reu les dpches que vous m'avez fait l'honneur de
m'crire jusqu'au n 41 inclusivement.

Nous avons t satisfaits du langage tenu et des intentions manifestes
par M. Maurocordato pendant le sjour qu'il a fait  Paris. Il m'a
paru que sa manire de voir sur les rformes  introduire dans
l'administration de la Grce se rapproche beaucoup plus de celle du
gouvernement du roi que de l'empressement du cabinet de Londres  y
substituer un rgime constitutionnel. Il a hautement protest contre
toute ide d'exclusion dans le choix des personnes, et a reconnu qu'en
s'alinant la France et les hommes qui passent pour ses amis, il se
mettrait dans l'impossibilit d'organiser une administration stable et
efficace. Vous le trouverez dispos  entretenir avec vous les meilleurs
rapports, et en lui prtant votre concours dans tout ce qui tendra
au bien gnral du pays, vous tes certain d'entrer dans la pense du
gouvernement du roi.

3 _M. Guizot  M. de Lagren, ministre de France  Athnes._

17 septembre 1841.

Monsieur, j'ai reu les dpches que vous m'avez fait l'honneur de
m'crire par le dernier paquebot. J'ai reu aussi celle de M. Piscatory.
Ceux de vos collgues qui ont attribu  l'action de la France le
changement de ministre nagure accompli  Athnes, sont tombs dans
une erreur si vidente que, sans doute, ils n'auront pas tard 
la reconnatre. Quelles que soient, d'ailleurs,  cet gard
leurs proccupations, ils ne sauraient les faire partager  leurs
gouvernements auprs desquels nous soutenions si vivement la cause de
M. Maurocordato, au moment o,  notre insu, ce ministre donnait sa
dmission. Nous nous tions loyalement dcids  lui accorder notre
appui, parce qu'il nous avait paru anim d'intentions sages et droites,
parce que ses qualits personnelles et son influence avaient d nous
faire croire qu'appel par la volont du roi Othon  tirer la Grce
de la situation difficile o elle se trouve place, il avait plus de
chances qu'un autre d'y russir. Il n'entrait, vous le savez, aucune
prfrence personnelle dans l'attitude que nous avions prise 
son gard. C'est assez dire que sa retraite ne changera rien aux
dispositions bienveillantes dont nous avons t constamment anims
pour la Grce, et que notre concours est galement acquis  quiconque
entreprendra, avec le courage, le dvouement et l'intelligence
ncessaires, l tche difficile sous laquelle M. Maurocordato a
succomb. A ces titres, M. Christids, dont le gouvernement du roi
connat et apprcie d'ailleurs tout le mrite, peut compter sur
notre empressement  seconder ses efforts. Vous pouvez lui en donner
l'assurance. Quant  l'opinion peu favorable qu'il exprime sur les ides
que nous avions indiques pour l'organisation du conseil d'tat, que M.
Christids ne craigne pas que nous en soyons moins bienveillants pour
lui et moins enclins  le soutenir. A la distance o nous sommes du pays
qu'il va gouverner, nous n'avons pas la prtention de juger mieux que
lui de la route qu'il convient de suivre pour arriver au but commun de
nos voeux et des siens, l'affermissement de l'ordre, la cration d'une
administration rgulire et qui puisse dvelopper toutes les ressources
de la Grce. Par cela mme que nous avons toujours cru que les mesures
 prendre  cet effet devaient se rattacher aux moeurs, aux ides, aux
institutions et aux traditions nationales, plutt que d'tre puises
dans l'imitation prcipite et confuse des institutions trangres,
c'est au gouvernement du roi Othon, dirig par les conseils de ses
sujets les plus clairs, que nous entendons laisser l'apprciation
des remdes appropris  la gurison du mal; et quand nous avons pris
l'initiative  cet gard, nous avons voulu appeler sur ces graves et
urgentes questions l'attention de la Grce et de l'Europe, bien plutt
que les rsoudre nous-mmes par des conseils prcis et positifs. Ce que
je viens de vous dire, monsieur, suffit pour vous indiquer la marche
que vous avez  suivie dans les circonstances nouvelles cres par la
retraite de M. Maurocordato. Je me propose de vous crire bientt avec
plus de dtails sur la situation de la Grce et du nouveau cabinet qui
vient de se former.


                                 XV

_M. Guizot  Son Altesse Royale Monseigneur le prince de Joinville,
commandant l'escadre franaise dans la Mditerrane._

Monseigneur,

Juin 1846.

D'aprs de nouveaux avis parvenus au gouvernement du roi au sujet des
prparatifs hostiles plus ou moins directs qui se font,  ce qu'il
parat,  Tripoli contre la rgence de Tunis, le roi a dcid que Votre
Altesse Royale, au lieu de dtacher, pour les envoyer devant Tunis, deux
vaisseaux de son escadre, se prsenterait sur les ctes de la Rgence
avec l'escadre entire. Votre Altesse Royale ne dira point qu'elle vient
expressment et spcialement dans le dessein de protger le bey contre
les tentatives qui peuvent le menacer. L'apparition de Votre Altesse
Royale devant Tunis fera partie des promenades et des exercices qu'elle
fait faire  l'escadre dans la Mditerrane. Mais elle saisira cette
occasion pour renouveler au bey l'assurance de la protection du roi qui
persiste et persistera toujours  ne souffrir, dans l'tat actuel et
traditionnel de la rgence, aucune altration. Aprs avoir ainsi rassur
le bey, Votre Altesse Royale se prsentera ensuite avec l'escadre
entire, et comme suite de ses exercices, devant Tripoli, et l, dans
ses communications avec le pacha, elle lui fera connatre que le roi
est inform des menes et des prparatifs auxquels il se livre contre la
rgence de Tunis, et lui notifiera que le gouvernement du roi, comme il
l'a plusieurs fois dclar  la Porte, est rsolu  ne rien souffrir
de semblable et  maintenir, en ce qui touche le bey et la rgence, le
complet _statu quo_, et que si quelque tentative hostile avait lieu de
sa part sur une partie quelconque du territoire de la rgence, Votre
Altesse Royale a ordre formel de s'y opposer. Et le cas chant, ce qui
ne parat pas probable, vous vous y opposerez en effet, Monseigneur,
conformment aux instructions donnes en 1843, dans des circonstances
analogues,  M. le capitaine de vaisseau Le Goarant de Trommelin, et
dont je joins ici copie.

Ces instructions sont de tous points conformes aux dclarations que nous
avons,  plusieurs reprises, faites  la Porte ottomane. Nous en avons
reu,  plusieurs reprises aussi, les assurances les plus formelles
qu'elle ne mditait et ne prparait absolument rien contre le bey de
Tunis.

Le gouvernement du roi pense en effet que, contenue par nos dclarations
et nos actes, la Porte n'entreprendra rien. Cependant, elle garde
toujours certaines vellits et fait de temps en temps des commencements
de dmonstration que nous devons surveiller avec soin. On nous annonce
 Tunis et  Tripoli, dans ce moment mme, qu'une partie de l'escadre
turque doit sortir du Bosphore et se rendre  Malte. C'est ce qui
dtermine le gouvernement du roi  donner  Votre Altesse Royale les
ordres que je vous transmets et qu'elle excutera avec la prudence et le
tact dont elle a dj donn de si honorables preuves.

Ds que Votre Altesse Royale aura accompli avec toute l'escadre, sur les
ctes de Tunis et de Tripoli, l'excursion que lui prescrit le roi, elle
se rapprochera des ctes de France pour tre  la porte de recevoir les
directions ultrieures qu'il pourrait entrer dans les vues de Sa Majest
de lui donner.

Je suis, etc., etc....


                                 XVI

1 _M. Guizot, ministre des affaires trangres,  M. le comte de
Salvandy, ambassadeur de France en Espagne._

Paris, 29 novembre 1841.

Monsieur le comte, en se dterminant, de l'avis de son conseil, 
accrditer un ambassadeur en Espagne, quoique le gouvernement espagnol
n'et revtu que d'un titre infrieur son reprsentant en France, le roi
a voulu surtout donner  la reine Isabelle un tmoignage d'affectueuse
considration, et contribuer, autant qu'il est en nous,  garantir
contre tout danger son trne et ses droits; il nous a paru qu'un agent
investi du caractre diplomatique le plus lev aurait, pour veiller 
ce grand intrt, des facilits et des moyens qui manquent  un simple
charg d'affaires. C'est donc l l'objet essentiel de vtre mission,
celui que vous ne devez jamais perdre de vue au milieu des incidents et
des complications qui peuvent survenir.

Je ne saurais entrer aujourd'hui dans des dveloppements tendus sur la
nature des devoirs que ces incidents pourraient vous imposer. La crise
violente produite par les vnements du mois dernier a ncessairement
modifi la situation de l'Espagne; cependant il n'est pas encore
possible d'apprcier la porte de cette modification, qui ne peut
manquer d'influer sur les rapports que nous entretiendrons avec ce pays.

Lorsque le gouvernement du rgent a paru vouloir recourir, pour
repousser les attaques de ses ennemis,  un systme de violence contre
lequel il nous et t difficile de ne pas protester, au moins par
notre attitude, lorsque surtout quelques-uns de ses actes ont sembl
l'associer aux accusations que la haine absurde d'un parti faisait
retentir contre la France, le gouvernement du roi a d retarder votre
dpart. Votre prsence au sein d'un pays livr  de pareilles influences
n'et t d'aucune utilit, et vous pouviez vous trouver expos  des
manifestations qui eussent eu des suites graves; aujourd'hui que
le gouvernement espagnol se montre dispos  rentrer dans des voies
rgulires, et nous tient  nous-mmes un langage plus convenable,
l'intention du roi est que vous alliez prendre immdiatement possession
du poste qu'il vous a confi.

Aucun sentiment, aucun dessein hostile ne nous anime contre la rgence
du duc de la Victoire. Rien n'est plus loign de notre pense que de
le contrarier dans ce qu'il entreprendra pour donner enfin  l'Espagne
l'ordre et la tranquillit, pour contenir les partis et pour consolider
le gouvernement de la reine Isabelle. Nous accomplirons scrupuleusement
les devoirs prescrits par le droit des gens, et les services qu'on nous
demandera,  titre de bon voisinage, seront accords dans la limite
compatible avec les intrts et l'honneur de la France. C'est l,
monsieur le comte, la ligne de conduite que nous nous proposons de
suivre, et quoi qu'on en puisse dire, que nous avons constamment suivie
 l'gard de l'Espagne. Nous avons lieu d'esprer que son gouvernement y
rpondra par des sentiments et des procds semblables.

Je ne saurais, je vous le rpte, vous donner en ce moment des
instructions plus prcises. Vos premiers rapports, en nous exposant
l'ensemble de la situation que nous auront faite les circonstances, me
mettront probablement en mesure de vous tracer plus compltement
votre marche. Vous connaissez assez bien, d'ailleurs, la politique
du gouvernement du roi pour pouvoir attendre, sans inconvnient, les
directions spciales que je m'empresserai de vous transmettre.

Recevez, etc.

2 _M. Guizot, ministre des affaires trangres, aux reprsentants du
roi prs les cours de Londres, Vienne, Berlin, etc._

Paris, 5 fvrier 1842.

M.... Le roi, en se dcidant  envoyer un ambassadeur  Madrid, s'tait
d'abord propos de tmoigner hautement son affection et sa sollicitude
pour la reine Isabelle. Il avait voulu, en mme temps, donner au
gouvernement espagnol une marque de son impartialit au milieu des
dissensions civiles de l'Espagne, et lui prter un appui moral qui
l'aidt  triompher, au dedans, des tentations anarchiques, et  se
faire reconnatre, au dehors, par les puissances qui ne sont pas encore
entres en relation avec lui. Le cabinet de Madrid avait paru comprendre
ces loyales intentions. Il avait tmoign une vive satisfaction de
la nomination de M. le comte de Salvandy, et dans toute la portion de
l'Espagne que l'ambassadeur du roi a d traverser pour se rendre  son
poste, les fonctionnaires publics de toutes les classes ont joint leurs
dmonstrations  celles de la sympathie populaire.

Arriv  Madrid, M. de Salvandy n'eut pas lieu d'tre moins satisfait
de ses premiers rapports avec le ministre des affaires trangres, M.
Gonzals. Et comme il le priait de vouloir bien lui indiquer le jour o
il pourrait tre admis  prsenter  la reine ses lettres de crance,
M. Gonzals lui rpondit, sans lever aucune objection, que ds
qu'il aurait reu  ce sujet les ordres qu'il allait provoquer, il
s'empresserait de les lui faire connatre.

Cependant, ds le lendemain, les choses avaient chang d'aspect.
Le ministre espagnol vint annoncer  l'ambassadeur du roi que, dans
l'opinion du cabinet de Madrid, ce n'tait pas  la jeune reine que
devaient tre remises les lettres de crance qui lui taient adresses,
mais au rgent. A l'appui de cette prtention imprvue, le cabinet de
Madrid allguait, d'une part, l'art. 59 de la constitution espagnole de
1831, qui confre au rgent toute l'autorit royale; de l'autre, l'usage
constamment suivi pendant la rgence de la reine Christine, et ce qui a
eu lieu depuis que la reine Christine a t remplace par le duc de
la Victoire  l'gard d'un ministre de Portugal et d'un ou deux autres
agents diplomatiques de l'Amrique du Sud.

M. de Salvandy n'a pas cru, et le gouvernement du roi, auquel il s'est
empress d'en rfrer, n'a pas cru davantage que ces arguments et ces
faits fussent de nature  l'emporter sur un principe du droit des gens,
consacr par une pratique universelle et par des considrations dont les
amis de la monarchie ne pouvaient mconnatre la gravit.

Il rsulte, en effet, de l'examen attentif des prcdents qu' toutes
les poques, sauf le cas o, comme sous la reine Christine, en Espagne,
et l'empereur dom Pedro, en Portugal, la rgence a repos sur une tte
couronne, sur le pre ou la mre du souverain mineur, les lettres de
crance ont t remises  ce souverain lui-mme. C'est ce qui a eu lieu
en France pendant la minorit de Louis XV, bien que le rgent ft alors
le premier prince du sang. C'est ce qui a eu lieu en Grce pendant la
minorit du roi Othon, et au Brsil pendant celle de dom Pedro. Et ce
dernier exemple est d'autant plus concluant que, l aussi, le rgent
avait voulu d'abord lever une prtention semblable  celle du
gouvernement de Madrid, mais il ne tarda pas  y renoncer.

Dans une question de cette nature, le seul fait de ces prcdents serait
dcisif; des raisons morales, puises dans les plus graves intrts
de la monarchie, sont peut-tre encore plus imprieuses. L'incapacit
temporaire qui rsulte de la minorit du souverain est dj pour le
pouvoir une preuve assez forte, assez prilleuse pour qu'on doive
la restreindre dans les limites les plus troites, et n'interdire au
monarque mineur que les actes qu'il est incontestablement hors d'tat
d'accomplir. Par cela mme que cette clipse momentane de la royaut
altre plus ou moins, dans l'esprit des peuples, le prestige dont le
trne a besoin d'tre entour, il faut qu'elle ne soit pas complte, et
lorsque le jeune souverain se trouve ncessairement priv de l'exercice
rel de son pouvoir, il importe plus que jamais de lui en laisser toute
la reprsentation extrieure et de bien constater, aux yeux de tous,
qu'il est toujours le possesseur suprme de ce pouvoir, et que si ses
mains ne manient pas le sceptre, sa tte porte toujours la couronne.

Le cabinet espagnol lui-mme l'a si bien senti que, dans ces derniers
temps, il a pris soin de faire figurer la reine Isabelle dans les
occasions d'apparat qui se sont prsentes. Pour n'en citer que
l'exemple le plus rcent et le plus clatant  la fois, au moment mme
o l'on nous affirmait que cette jeune princesse ne pouvait recevoir
de la main de l'ambassadeur de France les lettres de crance du roi des
Franais, elle assistait  l'ouverture des Corts, et le prsident du
Conseil s'inclinait devant elle et lui baisait la main avant de remettre
le discours du trne au rgent qui devait le lire. Si l'on et voulu
prouver la faiblesse de l'argument tir de la constitution espagnole
pour tablir que la reine ne pouvait intervenir dans la remise des
lettres de crance, si l'on s'tait propos de faire ressortir la
distinction si naturelle entre les actes d'autorit rservs au
rgent et les actes de dignit de reprsentation qui doivent toujours
appartenir  la royaut, on n'et pu allguer un exemple plus frappant
ni trouver une dmonstration plus dcisive.

La discussion suscite  Madrid par cet incident s'est prolonge pendant
plus de vingt jours. M. de Salvandy a port l'esprit de conciliation
aussi loin que son devoir lui permettait. Il a propos notamment que
le rgent assistt  l'audience dans laquelle la reine recevrait ses
lettres de crance, et qu'elle les lui remt immdiatement pour qu'il
les ouvrt et qu'il rpondt de vive voix  l'ambassadeur. Il offrait
de plus d'aller avec toute son ambassade faire une visite officielle
au rgent dans sa propre demeure. Aucune de ces propositions n'a t
accepte et l'ambassadeur du roi a quitt Madrid le 6 fvrier, en y
laissant un des secrtaires de l'ambassade qui est rest charg de
suivre les affaires courantes et de protger les intrts des Franais.

Tel est, M..., l'expos fidle d'un diffrend qui a dj eu et qui aura
peut-tre encore bien du retentissement. Je vous invite  faire usage
des explications dans lesquelles je viens d'entrer pour rectifier les
versions inexactes qui se rpandraient dans le pays o vous rsidez. Le
gouvernement du roi n'a t anim,  l'origine et dans le cours de
cet incident, que des intentions les plus bienveillantes pour le
gouvernement espagnol. Nous regrettons que ces intentions n'aient pu
devenir efficaces; mais notre conduite tait rgle d'avance par
les principes du droit des gens, par nos propres prcdents, par
les intrts permanents de toute monarchie, par ceux de la monarchie
espagnole elle-mme. Nous avons d et voulu les soutenir quand ils nous
paraissent mconnus et compromis, et le sentiment de l'Europe a t
d'accord avec le ntre. Le cabinet de Londres, naturellement appel
 exprimer son opinion dans cette circonstance, n'a pas hsit
non-seulement  reconnatre que nous avions raison, mais encore  faire
parvenir  Madrid l'expression de sa pense, et les cours de Vienne et
de Berlin,  qui leur position ne permettait pas la mme dmarche, ont
positivement tmoign qu'elles adhraient  notre doctrine.

Recevez, etc.

_Sign_: GUIZOT.

3 _Texte anglais de la lettre du comte d'Aberdeen  M. Aston, ministre
d'Angleterre en Espagne._

_The Earl of Aberdeen to M. Aston._

(Private) Foreign-Office, january 7, 1842.

My dear Sir,

It is necessary that I should write to you with the utmost frankness on
the subject of the dispute between the spanish government and the french
ambassador. You are of course aware that it is attributed exclusively
to your influence. This is not only the conviction of M. de Salvandy
himself and the french government, but I have seen letters from Madrid,
from persons entirely unconnected with either, written under the same
persuasion. I need not say that I attach no credit to this report, and
that I believe you have endeavoured, by conciliatory means, to adjust
the difference. At the same time, as you have acted in the belief that
the spanish government were right in their pretensions, it is clear that
your advice, whatever it was, and you do not describe it particularly,
could not be expected to produce much effect.

It is impossible for any one to be more desirous of supporting the
spanish government tham I am, whenever they are right, and especially
against France. But in this case, we think them decidedly wrong; and I
regret very much that your usually sound judgment should have been led
to a different conclusion. The ground of justification taken by the
government in adducing the 59th article of the Constitution, is a mere
quibble. It is so wretchedly sophistical that it is quite sufficient to
raise serious doubts of their sincerity. You may rely on it, if this is
persevered in, that we must bid adieu to all our hopes of recognition by
the Northern Powers. They will see in it, and not unnaturally, nothing
but a successful attempt of the revolutionary part to degrade Monarchy,
supported by English jealousy of French influence.

I am not at all surprised that Spaniards should view with suspicion any
proceeding whatever on the part of France, and that they should imagine
there was some intention to slight the Regent and his authority. In
the present instance, I really believe the suspicion to be entirely
unfounded, and that the mission was undertaken in the most friendly
spirit, and was hastened at our request. The natural, simple, and
obvious course was undoubtedly to let the ambassador present his letters
to the Queen, to whom they were addressed, and although I attribute
the difficulty only to a mistaken suspicion on the part of the spanish
government, others will see in it the studied abasement of Royalty, or a
determination to quarrel with France at all risks.

I do not understand that M. de Salvandy has made any pretensions, as
a family Ambassador, or has attempted to revive any old privileges of
access to the Queen, except under such regulations as the government
may deem necessary or expedient. Anything else, of course, ought to be
strenuously resisted. With the end of the family compact, the French
ambassador must be like any other.

I need not tell you that this affair has been the cause of great
vexation. If M. de Salvandy should not have yet left Madrid, I shall
not despair of your being able to bring it to some adjustment. But there
will be violent speeches in the Cortes, both governments will become
more deeply pledged, and every day will add to the difficulty. It is
by no mean improbable that very serious consequences will at no distant
time ensue. At present, we think the spanish government clearly wrong;
but this affair will be resented by France, and the course of events
will most probably make them the agressors. Thus our own position will
become more difficult and complicated. However right Spain may be in the
end, the origin of the quarrel will be tainted....

In recomending to you really and strenuous endeavours the attempt to
bring the Spanish government to a more tractable state with respect to
this unfortunate dispute, I must leave to you the manner of going to
work. You will best know the course which is likely to succeed, and I am
sure that you cannot render a greater service to Spain and to the public
interest.


                                XVII

_Correspondance entre M. Guizot, ministre des affaires trangres, et
M. Casimir Prier, charg d'affaires  Saint-Ptersbourg._

1 _M. Guizot  M. Casimir Prier._

11 novembre 1841.

Monsieur,

M. le comte de Pahlen a reu l'ordre fort inattendu de se rendre 
Saint-Ptersbourg, et il part aujourd'hui mme. Le motif allgu dans la
dpche de M. le comte de Nesselrode, dont il m'a donn lecture, c'est
que l'empereur, n'ayant pu le voir  Varsovie, dsire s'entretenir avec
lui. La cause relle, et qui n'est un mystre pour personne, c'est que,
par suite de l'absence de M. le comte Appony, l'ambassadeur de
Russie, en sa qualit de doyen des ambassadeurs, se trouvait appel
 complimenter le roi, le premier jour de l'an, au nom du corps
diplomatique. Lorsqu'il est all annoncer au roi son prochain dpart,
Sa Majest lui a dit: Je vois toujours avec plaisir le comte de Pahlen
auprs de moi, et je regrette toujours son loignement; au del, je n'ai
rien  dire. Pas un mot ne s'est adress  l'ambassadeur.

Quelque habitu qu'on soit aux tranges procds de l'empereur
Nicolas, celui-ci a caus quelque surprise. On s'tonne dans le corps
diplomatique, encore plus que dans le public, de cette obstination
purile  tmoigner une humeur vaine, et, si nous avions pu en tre
atteints, le sentiment qu'elle inspire et suffi  notre satisfaction.
Une seule rponse nous convient. Le jour de la Saint-Nicolas[62], la
lgation franaise  Saint-Ptersbourg restera renferme dans son htel.
Vous n'aurez  donner aucun motif srieux pour expliquer cette retraite
inaccoutume. Vous vous bornerez, en rpondant  l'invitation que vous
recevrez sans doute, suivant l'usage, de M. de Nesselrode,  allguer
une indisposition.

[Note 62: 18 dcembre, selon le calendrier russe.]

_P.S._ Je n'ai pas besoin de vous dire que, jusqu'au 18 dcembre, vous
garderez, sur l'ordre que je vous donne quant  l'invitation pour la
fte de l'empereur, le silence le plus absolu. Et d'ici l vous viterez
avec le plus grand soin la moindre altration dans vos rapports avec le
cabinet de Saint-Ptersbourg.

Quelques jours aprs, le 18 novembre, M. Guizot crivit de plus  M.
Casimir Prier:

Aussitt aprs le 18 dcembre vous m'enverrez un courrier pour me
rendre compte de ce qui se sera pass, et au premier jour de l'an vous
devrez paratre  la cour et rendre vos devoirs  l'empereur comme 
l'ordinaire.

2 _M. Casimir Prier  M. Guizot._

Saint-Ptersbourg, 21 dcembre 1841.

Monsieur le ministre,

Je me suis exactement conform, le 18 de ce mois, aux ordres que
m'avait donns Votre Excellence, en vitant toutefois avec soin ce qui
aurait pu en aggraver l'effet ou accrotre l'irritation. Le lendemain,
c'est--dire le 19,  l'occasion de la fte de Sa Majest Impriale,
bal au palais, auquel j'ai jug que mon absence du cercle de la veille
m'empchait de paratre, et pendant ces quarante-huit heures je n'ai pas
quitt l'htel de l'ambassade.

Il n'y a pas eu cette anne de dner chez le vice-chancelier. Jusqu'
ce moment, les rapports officiels de l'ambassade avec le cabinet
imprial ou avec la cour n'ont prouv aucune altration. J'ai cependant
pu apprendre dj que l'absence de la lgation de France avait t fort
remarque et avait produit une grande sensation. Personne n'a eu un seul
instant de doute sur ses vritables motifs. L'empereur s'est montr
fort irrit. Il a dclar qu'il regardait cette dmonstration comme
s'adressant directement  sa personne, et, ainsi que l'on pouvait
s'y attendre, ses entours n'ont pas tard  renchrir encore sur les
dispositions impriales. Je ne suis pas loign de penser et l'on m'a
dj donn  entendre que mes relations avec la socit vont se trouver
sensiblement modifies: comme c'est ainsi que j'aurai la mesure certaine
des impressions du souverain, dont les propos du monde ne sont gure que
l'cho, j'attendrai de savoir  quoi m'en tenir avant d'expdier M.
de La Loyre, qui portera de plus grands dtails  Votre Excellence.
Jusqu' prsent, je n'ai encore vu personne; je ne veux pas paratre
press ou inquiet, et ne reprendrai mes habitudes de socit que dans
leur cours accoutum.

Dans le premier moment, on a dit que l'empereur avait exprim
l'intention de supprimer l'ambassade  Paris, et fait envoyer  M. de
Kisseleff l'ordre de ne pas paratre aux Tuileries le 1er janvier. J'ai
peine  croire  ces deux bruits, que rien ne m'a confirms. Je sais
qu'on a expdi un courrier  M. de Kisseleff; mais j'ignorerai sans
doute ce qui lui a t mand.

Quoi qu'il en soit, je ne dois pas dissimuler  Votre Excellence toute
la porte de la conduite qu'il m'avait t enjoint de suivre, et dont
les consquences devaient tre graves dans un pays constitu comme l'est
celui-ci, avec un souverain du caractre de l'empereur. La position du
charg d'affaires de France devient ds  prsent difficile; elle
peut devenir dsagrable, peut-tre insoutenable. Je serais heureux
de recevoir des instructions qui me guidassent et qui prvissent par
exemple le cas o le corps diplomatique serait convoqu ou invit sans
moi. D'ici l, je chercherai  apporter dans mes actes toute la mesure
et tout le calme qui seront conciliables avec le sentiment de dignit
auquel je ne puis pas plus renoncer personnellement que mes fonctions ne
me permettraient de l'oublier.

A cette dpche officielle, M. Casimir Prier ajoutait, dans une lettre
particulire du 23 dcembre:

L'effet produit a t grand, la sensation profonde, mme au del de ce
que j'en attendais peut-tre. L'empereur s'est montr vivement irrit,
et bien que, mieux inspir que par le pass, il n'ait point laiss
chapper de ces expressions toujours dplaces dans une bouche
impriale, il s'est cependant trouv offens dans sa personne, et
aurait,  ce qu'on m'a assur, tent d'tablir une diffrence entre
les reprsailles qui pouvaient s'adresser  sa politique et celles qui
allaient directement  lui. La rponse tait bien facile sans doute, et
il pouvait aisment se la faire; mais la passion raisonne peu.

Tout en me conformant rigoureusement aux instructions que j'avais
reues et en ne me croyant pas le droit d'en diminuer en rien la
porte, j'ai voulu me garder de ce qui et pu l'aggraver. Ma position
personnelle, avant ces vnements, tait, j'ose le dire, bonne et
agrable  la fois. J'ai fait plus de frais pour la socit qu'on ne
devait l'attendre d'un simple charg d'affaires; ma maison et ma table
taient ouvertes au corps diplomatique comme aux Russes. Ne pouvant
que me louer de mes rapports avec la cour et avec la ville, voyant
l'empereur bienveillant pour moi, attentif et gracieux pour madame
Prier, je n'avais qu' perdre  un changement. Je ne l'ai pas dsir.
Quand vos ordres me sont arrivs, je n'avais qu' les excuter.

Que va-t-on faire? Je l'ignore encore. On m'assure qu'on a, ds le 18,
crit  M. de Kisseleff de ne pas paratre aux Tuileries le 1er janvier,
et peut-tre de ne donner aucune excuse de son absence. On dit que
l'ambassade en France sera supprime, le comte de Pahlen appel 
d'autres fonctions. On vient de m'annoncer qu'une ligue va se former
contre moi dans la socit, sous l'inspiration ou mme d'aprs l'ordre
de l'empereur, qu'aucun salon ne me sera ouvert, et que l'ambassade se
trouvera frappe d'interdit. Je ne sais que penser des premiers bruits,
que je me borne  enregistrer; mais le dernier se confirme dj: dj
plusieurs faits particuliers sont venus en vingt-quatre heures accuser
les premiers symptmes de cette leve de boucliers....

Dcid  mettre beaucoup de circonspection dans mes premires
dmarches, je me tiendrai sur la rserve et n'affronterai pas, dans les
salons qui n'ont aucun caractre officiel, des dsagrments inutiles
contre lesquels je ne pourrais rclamer. Il peut tre important de
mnager la socit o une raction est possible, de ne pas me l'aliner
en la mettant dans l'embarras, de ne pas rendre tout rapprochement
impossible en me commettant avec elle. Je viens d'ailleurs d'apprendre,
avec autant de certitude qu'il est possible d'en avoir quand on n'a ni
vu ni entendu soi-mme, je viens, dis-je, d'apprendre que le mot
d'ordre a t donn par la cour, et que c'est par la volont expresse de
l'empereur que je n'ai pas t et ne serai plus invit nulle part.

Daignez, je vous prie, m'indiquer la conduite que je dois suivre. Celle
dont je chercherai  ne pas m'carter jusque-l me sera dicte  la fois
par le sentiment profond de la dignit de la France et par le souci
des intrts que pourrait compromettre trop de prcipitation ou
une susceptibilit trop grande. Je ne prendrai, _dans aucun cas_,
l'initiative de la moindre altration dans les rapports officiels.

3 _M. Casimir Prier  M. Guizot._

Saint-Ptersbourg, 24 dcembre 1841.

Monsieur,

La situation s'est aggrave, et il m'est impossible de prvoir quelle
en sera l'issue.

L'ambassade de France a t frappe d'interdit et mise au ban de la
socit de Saint-Ptersbourg. J'ai la complte certitude que cet ordre a
t donn par l'empereur. Toutes les portes doivent tre fermes; aucun
Russe ne paratra chez moi. Des soires et des dners auxquels j'tais
invit, ainsi que madame Prier, ont t remis; les personnes dont la
maison nous tait ouverte et qui ont des jours fixes de rception nous
font prier, par des intermdiaires, de ne pas les mettre dans l'embarras
en nous prsentant chez elles, et font allguer, sous promesse du
secret, les ordres qui leur sont donns.

L'empereur, fort irrit et ne pouvant comprendre qu'une simple
manifestation, couverte d'une excuse officielle et enveloppe de toutes
les formes, laisse souponner, aprs dix ans de patience, le juste
mcontentement qu'inspirent ses tranges procds, l'empereur, dis-je,
espre faire prendre  l'Europe une dmonstration unanime de sa noblesse
pour le tmoignage du dvouement qu'on lui porte. Il aura de la peine
 y russir. Il se plaint hautement et m'accuse personnellement d'avoir
ajout, sans doute de mon chef, aux instructions que j'aurais pu
recevoir. Quant  moi, mon attitude officielle n'a rien eu jusqu'ici
que de facile; je n'ai cess de me retrancher derrire l'excuse de mon
indisposition, paraissant ne rien comprendre  l'incrdulit qu'on lui
oppose et au dchanement gnral qui en est la suite. En prsence de
procds si insolites et si concerts, dont l'effet s'est dj fait
sentir et dont on me menace pour l'avenir, que dois-je faire, monsieur?
Jusqu' quel point faut-il pousser la patience? J'prouve un vif dsir
de recevoir  cet gard les instructions de Votre Excellence. Jusque-l,
je chercherai  me maintenir de mon mieux sur ce terrain glissant, bien
dtermin  ne rien compromettre volontairement et  ne pas engager le
gouvernement du roi sans m'y trouver imprieusement contraint.

Je sens tout ce qu'une rupture aurait de graves consquences; je ferai
pour l'viter tout ce que l'honneur me permettra; je ne reculerai jamais
devant une responsabilit que je me croirais impose par mon devoir;
mais votre Excellence peut tre assure que je ne l'assumerai pas
lgrement, et qu'une provocation ou une offense directe, positive,
officielle, pourrait seule me faire sortir de l'attitude expectante que
je me conserve.

Ayant reu avant-hier la dpche que Votre Excellence m'a fait
l'honneur de m'crire le 8 de ce mois, relativement aux affaires de
Grce, je me suis empress de demander un rendez-vous  M. Nesselrode
pour l'en entretenir. Le vice-chancelier me l'a indiqu pour
aujourd'hui, et je pourrai en rendre compte dans un _post-scriptum_
avant de fermer cette dpche.

_P.S._--Je sors de chez M. de Nesselrode; ainsi que je l'avais prvu
et espr, son accueil a t le mme que par le pass, et pas une seule
nuance n'a marqu la moindre diffrence. Nous ne nous sommes carts ni
l'un ni l'autre du but de l'entretien, qui avait pour objet les affaires
de la Grce et la dpche de Votre Excellence. Je devrai entrer  cet
gard dans quelques dtails que je remets  ma prochaine expdition.

4 _M. Casimir Prier  M. Guizot._

Saint-Ptersbourg, 28 dcembre 1841.

Monsieur,

La situation est  peu prs la mme. Je crois toutefois pouvoir vous
garantir que le gouvernement imprial et la cour ne changeront rien
 leurs relations officielles avec moi. Si mon entrevue avec M. de
Nesselrode depuis le 18 ne suffisait pas pour tablir  cet gard ma
conviction, mes doutes seraient levs par l'attitude et le langage
de l'empereur qui, sentant toute la maladresse de sa colre,
affecte maintenant une sorte d'indiffrence et s'efforce de paratre
compltement tranger aux dmonstrations de la noblesse et de la
socit: il prtend ne pouvoir pas plus s'y opposer qu'il n'a pu les
commander. Ce ne sera pas l une des scnes les moins curieuses de cette
triste comdie qui ne fera pas de dupes.

Je sais de bonne source, j'apprends par des messages qui m'arrivent
et les communications qui me sont faites, sous le secret, par
l'intermdiaire de quelques-uns de mes collgues, combien,  l'exception
d'un petit nombre d'exalts et de _dvous quand mme_, combien, dis-je,
on regrette les procds auxquels on est contraint.

Pour bien faire apprcier  Votre Excellence la nature et l'tendue de
la consigne impriale, je suis oblig de lui citer un ou deux faits. Au
thtre franais, un jeune homme qui se trouvait dans une loge  ct
de la ntre ayant demand de ses nouvelles  madame Prier, l'empereur
s'informa de son nom, et le lendemain le _coupable_ reut une verte
semonce et l'invitation d'tre plus circonspect  l'avenir.

On a pouss l'inquisition jusqu' envoyer au jeu de paume, qui est un
exercice auquel j'aime  me livrer, et  faire demander au paumier
les noms de ceux avec qui j'aurais pu jouer. Heureusement il n'y a eu
personne  mettre sur cette liste de proscription d'un nouveau genre.

Vous comprendrez facilement, monsieur, qu'avec un pareil systme
on tablisse sans peine une unanimit dont la cause se trahit par
l'impossibilit mme de sa libre existence.

L'empereur profite de cette position, et, satisfait de ce qu'il a
obtenu maintenant que le mot d'ordre a circul et que l'impulsion est
donne, il se montre parfaitement doux. On fait rpandre qu'il n'y a
rien d'officiel dans ce qui s'est pass, que l'empereur n'y peut rien,
qu'il a d admettre et admis mon excuse, mais que la socit est libre
de ressentir ce qu'elle a pris comme un manque d'gards envers la
personne du souverain.

J'irai demain  un bal donn  l'assemble de la noblesse, o j'tais
invit et o le corps diplomatique se rend, non pas prcisment
officiellement, mais cependant en uniforme. Cette dernire circonstance
m'aurait dtermin si j'avais hsit sur la conduite que j'avais 
tenir. On a cherch en effet  me faire dire que je ferais peut-tre
mieux de m'abstenir. Je me suis retranch derrire mon droit et mon
_ignorance absolue_ des motifs qui pourraient me faire m'abstenir
volontairement d'un bal o va la cour et o se trouvera _tout_ le corps
diplomatique.

Ce n'est qu'aprs le 1er janvier, quand je serai retourn au palais,
qu'on peut attendre dans la socit le revirement qui m'est annonc.
Je devrai, ce me semble, me montrer poli, mais froid. J'attendrai les
avances qui pourraient m'tre faites sans les chercher, mais sans les
repousser. Je sens et sentirai davantage par la suite le besoin d'tre
soutenu par vous. Croyez du reste, monsieur, je vous en prie, que
ce n'est pas un intrt personnel qui me le fait dsirer. Dans les
circonstances o je me trouve, je me mets compltement hors de la
question, et, en ce qui ne concerne que moi, vous me trouverez dispos
 me soumettre avec abngation  tout ce que vous croiriez utile de
m'ordonner.

5 _M. Guizot  M. Casimir Prier._

Paris, 4 janvier 1842,

Monsieur, j'ai reu la dpche que vous m'avez fait l'honneur de
m'crire le 21 dcembre, et dans laquelle vous me dites que, le 18 du
mme mois, vous vous tes exactement conform  mes instructions,
en vitant toutefois avec soin ce qui aurait pu en aggraver l'effet.
D'aprs la teneur mme de ces instructions, je dois prsumer, quoique
vous n'en fassiez pas mention expresse, que vous avez eu soin de motiver
par crit votre absence de la cour sur un tat d'indisposition. Vous
saurez peut-tre dj, lorsque cette dpche vous parviendra, que M. de
Kisseleff et sa lgation n'ont pas paru aux Tuileries le 1er janvier;
peu d'heures avant la rception du corps diplomatique, M. de Kisseleff a
crit  M. l'introducteur des ambassadeurs pour lui annoncer qu'il tait
malade. Son absence ne nous a point surpris. Notre intention avait
t de tmoigner que nous avions  coeur la dignit de notre auguste
souverain, et que des procds peu convenables envers sa personne ne
nous trouvent ni aveugles ni indiffrents. Nous avons rempli ce devoir.
Nous ne voyons maintenant, pour notre compte, aucun obstacle  ce que
les rapports d'gards et de politesse reprennent leurs cours habituel.
C'est dans cette pense que je vous ai autoris, ds le 18 novembre
dernier,  vous prsenter chez l'empereur et  lui rendre vos devoirs,
selon l'usage, le premier jour de l'anne. Vous semblez croire que le
cabinet de Saint-Ptersbourg pourra vouloir donner d'autres marques de
son mcontentement: tant que ce mcontentement n'irait pas jusqu' vous
refuser ce qui vous est officiellement d en votre qualit de chef de
la mission franaise, vous devriez ne pas vous en apercevoir; mais si on
affectait de mconnatre les droits de votre position et de votre
rang, vous vous renfermeriez dans votre htel, vous vous borneriez 
l'expdition des affaires courantes et vous attendriez mes instructions.

J'apprcie, monsieur, les difficults qui peuvent s'lever pour vous.
J'ai la confiance que vous saurez les rsoudre. Le prince et le pays que
vous reprsentez, le nom que vous portez, me sont de srs garants de la
dignit de votre attitude, et je ne doute pas qu'en toute occasion vous
ne joigniez  la dignit cette parfaite mesure que donne le sentiment
des convenances et du bon droit.

6 _M. Guizot  M. Casimir Prier._

Paris, 5 janvier 1842.

Je voudrais bien, monsieur, pouvoir vous donner les instructions
prcises et dtailles que vous dsirez; mais  de telles distances et
quand il s'agit des formes et des convenances de la vie sociale, il n'y
a pas moyen. Les choses ne peuvent tre bien apprcies et rgles que
sur les lieux mmes, au moment mme, et par ceux qui en voient de prs
les circonstances et les effets. Je ne saurais vous transmettre
d'ici que des indications gnrales. Je m'en rapporte  vous pour
les appliquer convenablement. Ne soyez pas maintenant exigeant et
susceptible au del de la ncessit. Ce que nous avons fait a t
vivement senti ici comme  Saint-Ptersbourg. L'effet que nous dsirions
est produit. On saura dsormais que les mauvais procds envers nous ne
passent pas inaperus. Quant  prsent, nous nous tenons pour quittes et
nous reprendrons nos habitudes de courtoisie. Si on s'en cartait envers
vous, vous m'en informeriez sur-le-champ. Ce courrier ne vous arrivera
qu'aprs le jour de l'an russe. Si vous avez t averti, selon l'usage,
avec tout le reste du corps diplomatique, du moment o vous auriez 
rendre vos devoirs  l'empereur, vous vous en serez acquitt comme je
vous l'avais prescrit le 18 novembre dernier. Si vous n'avez pas t
averti, vous m'en aurez rendu compte, et nous verrons ce que nous
aurons  faire. J'ai caus de tout ceci avec M. de Barante, et nous
ne prvoyons pas d'autre occasion prochaine et dtermine o quelque
embarras de ce genre puisse s'lever pour vous.

M. de Kisseleff se conduit ici avec mesure et convenance. Son langage
dans le monde est en harmonie avec ce qu'il a crit le 1er janvier  M.
de Saint-Morys, et j'ai lieu de croire qu'il est dans l'intention de
ne faire aucun bruit de ce qui s'est pass, et de remplir, comme
prcdemment, tous les devoirs d'gards et de politesse qui
appartiennent  sa situation. Il sera invit, comme tout le corps
diplomatique, au prochain grand bal de la cour. Nous tmoignons ainsi
que, comme je viens de vous le dire, nous nous tenons pour quittes et
n'avons point dessein de perptuer les procds dsobligeants. Nous
agirons du reste ici, envers M. de Kisseleff, d'aprs la faon dont on
agira  Ptersbourg envers vous. Vous m'en rendrez compte exactement.

7 _M. Guizot  M. le comte de Flahault, ambassadeur  Vienne._

Paris, 5 janvier 1842.

Mon cher comte,

Je veux que vous soyez bien instruit d'un petit incident survenu
entre la cour de Saint-Ptersbourg et nous, et dont probablement vous
entendrez parler. Je vous envoie copie de la correspondance officielle
et particulire  laquelle il a donn lieu. Je n'ai pas besoin de vous
dire que je vous l'envoie pour vous seul, et uniquement pour vous donner
une ide juste de l'incident et du langage que vous devrez tenir
quand on vous en parlera. Nous avons atteint notre but et nous sommes
parfaitement en rgle. _Officiellement_, le comte de Pahlen a t
rappel  Ptersbourg pour causer avec l'empereur; M. Casimir Prier
a t malade le 18 dcembre et M. de Kisseleff le 1er janvier. _En
ralit_, l'empereur n'a pas voulu que M. de Pahlen complimentt le roi,
et nous n'avons pas voulu que ce mauvais procd passt inaperu. De
part et d'autre, tout est correct et tout est compris. Les convenances
extrieures ont t observes et les intentions relles senties. Cela
nous suffit et nous nous tenons pour quittes.

Il faut qu'on en soit partout bien convaincu. Plus notre politique est
conservatrice et pacifique, plus nous serons soigneux de notre dignit.
Nous ne rpondrons point  de mauvais procds par de la mauvaise
politique; mais nous ressentirons les mauvais procds et nous
tmoignerons que nous les ressentons. Du reste, je crois cette petite
affaire finie. M. de Kisseleff se conduit ici avec mesure et convenance.
Nous serons polis envers lui comme par le pass. On ne fera rien, je
pense,  Ptersbourg qui nous en empche. Ne parlez de ceci que si on
vous en parle, et sans y mettre d'autre importance que de faire bien
entrevoir notre parti pris de n'accepter aucune inconvenance.

8 _M. Guizot  M. Casimir Prier._

6 janvier 1842.

Vous avez raison, monsieur, les dtails que vous me donnez sont
tranges; mais, s'ils m'tonnent un peu, ils ne me causent pas la
moindre inquitude. Je vois que toute cette irritation, toute
cette humeur dont vous me parlez, se manifestent dans la socit de
Saint-Ptersbourg et point dans le gouvernement. Vos rapports libres
avec le monde en sont drangs, gns, peu agrables. Vos rapports
officiels avec le cabinet demeurent les mmes, et votre entrevue du 24
dcembre avec le comte de Nesselrode, au sujet des affaires de Grce, en
a donn la preuve immdiate.

Cela devait tre, et je n'aurais pas compris qu'il en pt arriver
autrement. On n'a rien, absolument rien  nous reprocher. Vous avez t
indispos le 18 dcembre. Vous en avez inform avec soin le grand-matre
des crmonies de la cour. Vous avez scrupuleusement observ toutes
les rgles, toutes les convenances. Le cabinet de Saint-Ptersbourg les
connat trop bien pour ne pas les respecter envers vous, comme vous les
avez respectes vous-mme.

M. de Kisseleff n'a point paru le 1er janvier chez le roi,  la
rception du corps diplomatique. Il tait indispos et en avait inform
le matin M. l'Introducteur des ambassadeurs. M. de Kisseleff est et sera
trait par le gouvernement du roi de la mme manire, avec les mmes
gards qu'auparavant. Rien, je pense, ne viendra nous obliger d'y rien
changer.

La socit de Paris se conduira, je n'en doute pas, envers M.
de Kisseleff comme le gouvernement du roi. Il n'y rencontrera ni
impolitesse, ni embarras, ni froideur affecte, ni dsagrments
calculs: cela est dans nos sentiments et dans nos moeurs; mais la
socit de Saint-Ptersbourg n'est point tenue d'en faire autant.
Elle ne vous doit ni manires bienveillantes ni relations agrables et
douces. Si elle ne juge pas  propos d'tre avec vous comme elle tait
nagure, vous n'avez point  vous en proccuper ni  vous en plaindre.
Restez chez vous, monsieur, vivez dans votre intrieur; soyez froid avec
ceux qui seront froids, tranger  ceux qui voudront tre trangers.
Vous n'aurez sans doute  repousser aucun de ces procds qu'un homme
bien lev ne saurait accepter et qui n'appartiennent pas  un monde
bien lev. Que cela vous suffise. Dans votre htel, au sein de votre
lgation, vous tes en France; renfermez-vous dans cette petite patrie
qui vous entoure, tant que la socit russe le voudra elle-mme. Vous
tes jeune, je le sais; madame Prier est jeune et aimable; le monde lui
plat et elle y plat: je regrette pour elle et pour vous les agrments
de la vie du monde; mais vous avez l'un et l'autre l'esprit trop juste
et le coeur trop haut pour ne pas savoir y renoncer sans effort et vous
suffire parfaitement  vous-mmes quand la dignit de votre pays et
votre propre dignit y sont intresses.

J'apprends avec plaisir, quoique sans surprise, que toutes les
personnes attaches  votre lgation se conduisent dans cette
circonstance avec beaucoup de tact et de juste fiert. Pour vous,
monsieur, je me plais  vous faire compliment de votre attitude
parfaitement digne et convenable. Persistez-y tranquillement. Dans vos
rapports avec le cabinet de Saint-Ptersbourg, pour tout ce qui tient
aux affaires, soyez ce que vous tiez, faites ce que vous faisiez avant
cet incident; il n'y a aucune raison pour que rien soit chang  cet
gard. Et quant  vos relations avec la socit, tant qu'elles ne seront
pas ce qu'elles doivent tre pour la convenance et pour votre agrment,
tenez-vous en dehors; il n'y a que cela de digne et de sens.

9 _M. Casimir Prier  M. Guizot._

Saint-Ptersbourg, 6 janvier 1842.

Monsieur,

L'empereur s'est fort calm, et si rien ne vient rveiller son
irritation, il est  croire qu'elle n'aura pas de nouveaux effets. La
consigne donne  la socit n'est pas leve, mais on n'attend, si je
suis bien inform, qu'une occasion de sortir d'une attitude dont on sent
tout le ridicule. Cette occasion semble devoir, aux yeux de tous, se
rencontrer dans ma prsence  la cour, le 1er/13 janvier. Ainsi que j'ai
eu l'honneur de le mander  Votre Excellence, me sentant atteint, non
dans ma personne, mais dans ma position officielle,  laquelle on a pris
soin de me faire comprendre qu'on voulait s'adresser, je me tiendrai
fort sur la rserve, et des avances bien positives et bien marques
pourraient seules m'en faire dpartir. J'espre d'ailleurs recevoir
les instructions de Votre Excellence avant de devoir dessiner nettement
l'attitude que pourrait me faire adopter un changement complet et subit
dans celle qu'on a prise vis--vis de moi.

10 _Le mme au mme._

Saint-Ptersbourg, 11 janvier 1842.

Monsieur,

Le secret sur les ordres qui ont pu tre donns  M. de Kisseleff pour
le 1er janvier a t si bien gard que rien de positif n'a transpir 
cet gard. Tous les membres du corps diplomatique paraissent persuads,
et je partage cette croyance, qu'il lui a t enjoint ne pas paratre
aux Tuileries, et si ce parti a t pris dans un moment d'irritation, le
temps aura manqu pour donner le contre-ordre que la rflexion pourrait
avoir conseill. Quoi qu'il en soit, je sais que M. de Nesselrode et
ceux qui approchent l'empereur affirment qu'aucun courrier n'a t
envoy au charg d'affaires de Russie  Paris. Bien que la vrit doive
tre connue de Votre Excellence au moment o elle recevra cette dpche,
je crois ncessaire de la mettre au courant de tout ce qui se dit et se
fait ici. Ma conduite n'en peut tre affecte, ni mon attitude modifie;
je reste dans l'ignorance de tout ce qui n'a pas un caractre officiel,
et ne dois pas hsiter, ce me semble,  moins d'ordres contraires,  me
rendre au palais le 1er/13 janvier.

J'ai eu l'honneur de dire  Votre Excellence que la socit paraissait
embarrasse de sa position vis--vis de l'ambassade, et empresse d'en
pouvoir sortir. Dans le salon de madame de Nesselrode, o j'ai cru de
mon droit et de mon devoir de me montrer, ne ft-ce que pour protester
contre l'ostracisme dont j'tais frapp, j'ai pu me convaincre que
j'avais t bien inform et que mes apprciations taient fondes. J'ai
trouv madame de Nesselrode froide, mais polie; plusieurs des assistants
ont t fort prvenants. Au bal de l'assemble de la noblesse, o j'ai
facilement remarqu que ma prsence causait une espce de sensation,
je n'ai eu  me plaindre de personne; l'accueil des uns a t ce qu'il
tait nagure, celui des autres empreint d'une espce de gne; mais si
quelques personnes ont cherch, quoique sans affectation,  m'viter, ce
n'tait gure que celles qui, volontairement ou non, se sont trouves le
plus compromises vis--vis de moi.

Ces deux occasions ont t les seules o je me sois trouv en contact
avec la socit, les seules o j'aie jug utile et convenable de me
montrer. Pas un Russe n'a paru chez moi. Quant  madame Casimir Prier,
je n'ai pas trouv  propos qu'elle sortt de chez elle. Dtermin
 viter tout ce qui, dans des circonstances si bizarres et si
exceptionnelles, pouvait amener de nouvelles complications, je n'ai pas
voulu courir la chance de ressentir, avec une vivacit dont j'aurais pu
ne pas tre matre, un manque d'gards ou un mauvais procd. Je demande
pardon  Votre Excellence d'entrer dans ces dtails qui, malgr le
caractre personnel qu'ils peuvent avoir, m'ont paru ncessaires  un
complet expos de la situation.

11 _Le mme au mme._

Saint-Ptersbourg, 13 janvier 1842.

Monsieur,

J'ai reu hier,  onze heures du soir, une circulaire adresse au corps
diplomatique par le grand-matre des crmonies, annonant purement et
simplement que le cercle qui devait avoir lieu ce matin au palais tait
contremand.

La poste part aujourd'hui  deux heures, et je ne puis donner  cet
gard aucun renseignement  Votre Excellence. Deux de mes collgues,
les seuls membres du corps diplomatique que j'aie rencontrs, semblaient
croire que la sant de l'impratrice avait motiv ce contre-ordre,
qui s'tend  tous,  la cour comme  la noblesse. Jusqu' prsent,
toutefois, Sa Majest avait paru beaucoup mieux portante que par le
pass, et rien n'avait prpar  une aggravation dans son tat assez
srieuse pour que l'empereur ne pt recevoir les flicitations de
nouvelle anne.

12 _Le mme au mme._

Saint-Ptersbourg, 15 janvier 1842.

Monsieur,

On a appris hier  Ptersbourg que M. de Kisseleff n'avait point paru
aux Tuileries le 1er janvier. Cette nouvelle, aprs tout ce qui s'est
pass ici, n'a surpris personne, mais a gnralement afflig. On prvoit
que le gouvernement du roi en tmoignera, d'une manire ou d'une autre,
son juste mcontentement, et si l'empereur a pu imposer une unanimit de
dmonstrations extrieures, il s'en faut de beaucoup, ainsi que j'ai
eu l'honneur de le mander  Votre Excellence, qu'il ait obtenu le mme
rsultat sur l'opinion. Aujourd'hui surtout, un mcontentement assez
grand se manifeste. Le cercle du 1er janvier n'ayant pas eu lieu,
quels que soient les motifs qui l'aient fait contremander, et le corps
diplomatique n'tant plus officiellement appel  paratre au palais
avant le jour de Pques, la socit ne sait quelle ligne suivre
vis--vis de moi. Elle se trouverait humilie d'avances trop positives,
et cependant elle sent que je ne puis en accueillir d'autres; elle
se plaint d'ailleurs d'avoir t mise en avant par l'empereur qui, en
invitant le charg d'affaires de France, semble avoir port un dmenti 
l'interprtation donne  ma conduite.... La Russie, quoi qu'on en dise,
n'pouse pas les passions et les injustes prventions de son souverain.

Le corps diplomatique est fort bien pour moi; il apprcie ma position
avec justesse et convenance. Si dans les premiers moments, malgr la
rserve dont nous devions les uns et les autres envelopper notre pense,
j'ai cru remarquer parmi ses membres quelque dissidence d'opinion, je
dois dire que tous aujourd'hui se montrent jaloux et soigneux de
la dignit d'un de leurs collgues, et semblent approuver que je ne
m'carte pas de l'attitude que les circonstances m'imposent.

13 _Le mme au mme._

Saint-Ptersbourg, 19 janvier 1842.

Monsieur,

Il y a ce soir bal  la cour, o je suis invit et me rendrai avec
madame Prier. Ce bal a lieu tous les ans vers la fte du 6/18
janvier, jour des Rois et de la bndiction de la Nva; mais le corps
diplomatique n'y est pas ordinairement invit. Il parat qu'on a voulu
cette fois faire une exception en raison de ce que le cercle du 1er
janvier n'a pas t tenu. Il ne serait pas impossible aussi que le dsir
de donner  la lgation franaise une prompte occasion de reparatre 
la cour entrt pour quelque chose dans cette innovation.

14 _Le mme au mme._

Saint-Ptersbourg, 23 janvier 1842.

Monsieur,

Je ne puis aujourd'hui que confirmer ce que j'ai eu l'honneur de mander
 Votre Excellence, dans ma prcdente dpche, de l'excellent effet
que produisent l'attitude du gouvernement du roi, l'indiffrence
avec laquelle il a accueilli l'absence de M. de Kisseleff lors de la
rception du 1er janvier, et la ligne de conduite dans laquelle il m'a
t ordonn de me renfermer ici...

Au dernier bal, qui n'tait point prcd d'un cercle, l'empereur et
l'impratrice ont trouv, dans le courant de la soire, l'occasion, que
je ne cherchais ni ne fuyais, de m'adresser la parole. Ils ont parl
l'un et l'autre,  plusieurs reprises  madame Casimir Prier. Enfin
tout s'est pass fort convenablement et avec l'intention vidente de ne
marquer aucune diffrence entre l'accueil que nous recevions et celui
qui nous tait fait nagure..,

15 _Le mme au mme._

Saint-Ptersbourg, 24 janvier 1842.

Monsieur,

Grce  vos lettres,  l'appui qu'elles m'ont prt, la situation de
la lgation du roi est devenue excellente. Si la socit russe, engage
dans une fausse voie, ne se presse pas d'en sortir, elle sent au moins
ses dsavantages.

Au dernier bal, l'empereur s'est born  me dire, en passant  ct de
moi, d'un air et d'un ton qui n'avaient rien de dsobligeant: Comment
a va-t-il depuis que nous ne nous sommes vus? a va mieux, n'est-ce
pas?

L'impratrice m'a demand, avec une certaine insistance, quand revenait
M. de Barante, et si je n'apprenais rien de son retour. J'ai rpondu en
protestant de mon entire ignorance  cet gard. Je ne puis dcider si
ce propos n'tait qu'une marque de bienveillance pour l'ambassadeur, qui
a laiss ici les meilleurs souvenirs, ou s'il cachait une intention,
par exemple une sorte d'engagement implicite du retour de M. de Pahlen 
Paris.

Entre M. de Nesselrode et moi, pas un seul mot n'a t dit qui se
rapportt  tout cet incident ou qui y ft allusion. Il m'a paru qu'il
ne me convenait pas de prendre l'initiative. Je ne voulais, comme j'ai
eu l'honneur de vous le dire, paratre ni embarrass, ni inquiet, ni
press de sortir de la situation qu'il a plu  la socit de me faire,
et dans laquelle rien ne m'empche, surtout aujourd'hui, de me maintenir
avec honneur. Dans un intrt fort avouable de conciliation, je n'aurais
certes pas vit une conversation confidentielle  cet gard que M.
de Nesselrode aurait pu chercher. Sa modration m'est connue: j'ai la
certitude qu'il regrette tout ce qui s'est pass; mais je n'ai pas pens
qu'il ft utile d'aller au-devant d'explications que le caractre tout
aimable de nos entretiens et la position suprieure du vice-chancelier
lui rendaient facile de provoquer.

16 _M. Guizot  M. Casimir Prier._

Paris, 18 fvrier 1842.

Je ne veux pas laisser partir ce courrier, monsieur, sans vous dire
combien les dtails que vous m'avez mands m'ont satisfait. Une bonne
conduite dans une bonne attitude, il n'y a rien  dsirer au del.
Persistez tant que la socit russe persistera. Son enttement commence
 faire un peu sourire, comme toutes les situations qu'on prolonge
plutt par embarras d'en sortir que par envie d'y rester. Vous qui
n'avez point d'embarras, attendez tranquillement, vous n'avez qu' y
gagner. Le temps, quand on l'a pour soi, est le meilleur des allis.

Rpondez toujours que vous ne savez rien, absolument rien, sur le
retour de M. de Barante. Il ne quittera certainement point Paris tant
que M. de Pahlen ou un autre ambassadeur n'y reviendra pas... Y a-t-il
quelque conjecture  ce sujet dans le corps diplomatique que vous voyez?

Vous avez trs-bien fait de ne prendre avec M. de Nesselrode
l'initiative d'aucune explication.

17 _Le mme au mme._

Paris, 24 fvrier 1842.

Je vous sais beaucoup de gr, monsieur, du dvouement si complet que
vous me tmoignez. Je suis sr que ce ne sont point, de votre part, de
vaines paroles, et qu'en effet, de quelque faon que le roi dispost de
vous, vous le trouveriez bon et vous obiriez de bonne grce; mais c'est
dans le poste o vous tes que vous pouvez, quant  prsent, servir
le roi avec le plus d'honneur. Il me revient que quelques personnes
affectent de dire que, si la socit de Saint-Ptersbourg s'obstine  se
tenir loigne de vous, c'est  vous seul qu'il faut l'imputer, et
que c'est  vous seul,  vos procds personnels, que s'adresse cette
humeur. Je ne saurais admettre cette explication. Vous n'avez rien fait
que de correct et de conforme  vos devoirs, et je vous connais
trop bien pour croire que vous ayez apport, dans le dtail de votre
conduite, aucune inconvenance. Il est de l'honneur du gouvernement du
roi de vous soutenir dans la situation dlicate et videmment factice
o l'on essaye de vous placer, et l'empereur lui-mme a, j'en suis sr,
l'esprit trop juste et trop fin pour ne pas le reconnatre.

Beaucoup de gens pensent et disent ici qu'il suffirait d'un mot ou
d'un geste de l'empereur pour que la socit de Saint-Ptersbourg ne
persvrt point dans sa bizarre conduite envers vous. Je rponds, quand
on m'en parle, que vos rapports avec le cabinet russe sont parfaitement
convenables, que l'empereur vous a trait dernirement avec la politesse
qui lui appartient, et que certainement, chez nous, si le roi avait,
envers un agent accrdit auprs de lui quelque juste mcontentement, il
ne le lui ferait pas tmoigner indirectement et par des tiers.

Gardez donc avec pleine confiance, monsieur, l'attitude que je vous
ai prescrite, et qui convient seule au gouvernement du roi comme 
vous-mme. Ne vous proccupez point de la froideur qu'on vous tmoigne;
n'en ressentez aucune impatience, aucune humeur; tenez-vous en mesure
d'accueillir, sans les devancer, les marques de retour qui vous seraient
adresses. Vous avez pour vous le bon droit, les convenances, les
habitudes du monde poli dans les pays civiliss. Votre gouvernement vous
approuve. Le gouvernement auprs duquel vous rsidez fait tout ce qu'il
vous doit. Le ncessaire ne vous manque point. Attendez tranquillement
que le superflu vous revienne, et continuez  prouver, par la dignit et
la bonne grce de votre conduite, que vous pouvez vous en passer.

18 _M. Casimir Prier  M. Guizot._

8 juin 1842.

Monsieur,

Je viens, fort  regret, aujourd'hui vous supplier de ne pas retarder
la dcision par laquelle vous avez bien voulu me faire donner l'espoir
que vous mettriez un terme  une position qui ne peut plus se prolonger.
Il m'en cote beaucoup, daignez le croire, de faire cette dmarche; mais
vous me permettrez de vous rappeler qu'aprs six mois de la situation la
plus pnible, c'est la premire fois que j'ai une pense qui ne soit
pas toute de dvouement et d'abngation. Je sais quels devoirs me
sont imposs par mes fonctions:  ceux-l je ne crois pas avoir failli
pendant douze ans de constants services. Je ne puis ni ne veux faillir 
d'autres devoirs qui ne sont pas moins sacrs. Madame Casimir Perier est
fort souffrante, et sa sant m'inquite. Exile  huit cents lieues de
son pays le lendemain mme de son mariage, trop dlicate pour un climat
svre, elle a besoin maintenant, elle a un pressant besoin de respirer
un air plus doux, et les mdecins ordonnent imprieusement les bains
de mer pour cet t. Veuillez donc, monsieur, supplier le roi de me
permettre de quitter la Russie vers la fin de juillet ou dans les
premiers jours d'aot.

Le roi connat mon dvouement  son service; vous, monsieur, vous
connaissez mon attachement  votre personne: c'est donc sans crainte
d'tre mal compris ou mal jug que je vous expose la ncessit pnible
 laquelle me soumet aujourd'hui le soin des intrts les plus lgitimes
et les plus chers. On m'a mand que votre intention tait de ne pas
reculer mon retour au del de l'poque que je viens d'indiquer, et j'ai
la conviction intime qu'en vous rendant  ma prire vous prendrez le
parti le mieux d'accord avec ce que les circonstances exigent. En effet,
l'empereur s'est prononc, et il n'y a plus  en douter, M. de Pahlen ne
retournera pas  Paris dans l'tat actuel des choses. La prolongation de
mon sjour  Ptersbourg devient aussi inutile qu'incompatible avec la
dignit du gouvernement du roi.

19 _M. Guizot  M. Casimir Prier._

28 juin 1842.

Monsieur,

Le roi vient de vous nommer commandeur de la Lgion d'honneur. Le baron
de Talleyrand vous en porte l'avis officiel et les insignes. Je
suis heureux d'avoir  vous transmettre cette marque de la pleine
satisfaction du roi. Dans une situation dlicate, vous vous tes conduit
et vous vous conduisez, monsieur, avec beaucoup de dignit et de mesure.
Soyez sr que j'apprcie toutes les difficults, tous les ennuis que
vous avez eus  surmonter, et que je ne ngligerai rien pour qu'il vous
soit tenu un juste compte de votre dvouement persvrant au service du
roi et du pays.

Je comprends la proccupation que vous cause et les devoirs que vous
impose la sant de madame Prier. J'espre qu'elle n'a rien qui doive
vous alarmer, et que quelques mois de sjour sous un ciel et dans un
monde plus doux rendront bientt  elle tout l'clat de la jeunesse,
 vous toute la scurit de bonheur que je vous dsire. Le roi vous
autorisera  prendre un cong et  revenir en France du ler au 15 aot.
Ds que le choix du successeur qui devra vous remplacer par _intrim_,
comme charg d'affaires, sera arrt, je vous en informerai.

J'aurais vivement dsir qu'un poste de ministre se trouvt vacant en
ce moment. Je me serais empress de vous proposer au choix du roi.
Il n'y en a point, et nous sommes obligs d'attendre une occasion
favorable. Je dis _nous_, car je me regarde comme aussi intress que
vous dans ce succs de votre carrire. J'espre que nous n'attendrons
pas longtemps.

20 _M. Guizot  M. le comte de Flahault_

4 juillet 1842.

Mon cher comte,

Casimir Prier me demande avec instance un cong pour ramener en France
sa femme malade, et qui a absolument besoin de bains de mer sous un ciel
doux. Je ne puis le lui refuser. Il en usera du 1er au 15 aot, aprs
les ftes russes de juillet. J'ai demand pour lui au roi et il reoit
ces jours-ci la croix de commandeur. Elle tait bien due  la fermet
tranquille et mesure avec laquelle il a tenu, depuis plus de six mois,
une situation dlicate. Il gardera son poste de premier secrtaire en
Russie tant que je n'aurai pas trouv un poste de ministre vacant pour
lequel je puisse le proposer au roi, et il sera remplac, pendant
son cong, par un autre charg d'affaires, probablement par le second
secrtaire de notre ambassade  Ptersbourg, M. d'Andr, naturellement
appel  ce poste quand l'ambassadeur et le premier secrtaire sont
absents. Sauf donc un changement de personnes, la situation restera la
mme. Ce n'est pas sans y avoir bien pens que, l'automne dernier, nous
nous sommes dcids  la prendre. Pendant dix ans,  chaque boutade, 
chaque mauvais procd de l'empereur Nicolas, on a dit que c'tait de
sa part un mouvement purement personnel, que la politique de son
gouvernement ne s'en ressentait pas, que les relations des deux cabinets
taient suivies et les affaires des deux pays traites comme si rien
n'tait. Nous nous sommes montrs pendant dix ans bien patients et
faciles; mais en 1840 la passion de l'empereur a videmment pntr dans
sa politique. L'ardeur avec laquelle il s'est appliqu  brouiller la
France avec l'Angleterre,  la sparer de toute l'Europe, nous a
fait voir ses sentiments et ses procds personnels sous un jour
plus srieux. Nous avons d ds lors en tenir grand compte. A ne pas
ressentir ce que pouvaient avoir de tels rsultats, il y et eu peu
de dignit et quelque duperie. Une occasion s'est prsente: je l'ai
saisie. Nous n'avons point agi par humeur, ni pour commencer un ridicule
change de petites taquineries. Nous avons voulu prendre une position
qui depuis longtemps et t fort naturelle, et que les vnements
rcents rendaient parfaitement convenable. J'ai t charm pour mon
compte de me trouver appel  y placer mon roi et mon pays. Nous la
garderons tranquillement. M. de Barante attendra  Paris que M. de
Pahlen revienne. Ce n'est pas  nous de prendre l'initiative de ce
retour. Dans l'tat actuel des choses, des chargs d'affaires suffisent
trs-bien aux ncessits de la politique comme aux convenances des
relations de cour, et le jour o  Ptersbourg on voudra qu'il en soit
autrement, nous sortirons de cette situation sans plus d'embarras que
nous n'en avons aujourd'hui  y rester.

21 _M. Guizot  M. Casimir Prier._

Paris, 14 juillet 1842.

Monsieur, une affreuse catastrophe vient de plonger la famille royale
dans le deuil le plus profond, et de jeter dans Paris un sentiment de
douleur que la France entire partagera bientt. Hier matin, monseigneur
le duc d'Orlans, sur le point de partir pour Saint-Omer, o il devait
inspecter une partie des troupes destines  former le camp de Chlons,
se rendait  Neuilly pour y prendre cong du roi. Les chevaux qui le
conduisaient s'tant emports, Son Altesse Royale a voulu sortir de la
voiture pour chapper au danger qui la menaait. Dans sa chute, Elle
s'est fait des blessures tellement graves que, lorsqu'on l'a releve,
Elle tait sans connaissance et qu'Elle n'a plus repris ses sens.
Transport dans une maison voisine, le prince y a rendu le dernier
soupir, aprs quelques heures d'agonie, entre les bras du roi et de la
reine, et de tous les membres de la famille royale prsents  Paris et
 Neuilly. Mme la duchesse d'Orlans est  Plombires, o elle s'tait
rendue pour prendre les eaux. Mme la princesse Clmentine et Mme la
duchesse de Nemours viennent de partir pour lui donner, en mlant leurs
larmes aux siennes, les seules consolations qu'elle puisse recevoir. M.
le duc de Nemours, M. le prince de Joinville, M. le comte de Paris et
M. le duc de Chartres sont galement absents. Des exprs leur ont t
envoys. Dans ce malheur si affreux et si imprvu, Leurs Majests ont
montr un courage qui ne peut tre compar qu' l'immensit de leur
douleur. Elles n'ont pas quitt un moment le lit de leur fils mourant,
et elles ont voulu accompagner son corps jusqu' la chapelle o il a t
dpos. La population de Paris tout entire s'est associe au sentiment
de cette grande infortune, et toute autre proccupation a fait place 
celle d'un vnement qui n'est pas seulement une grande calamit pour
la famille royale, puisqu'il enlve  la patrie un prince que ses
hautes qualits rendaient si digne d'occuper un jour le trne auquel sa
naissance l'appelait.

22 _M. Casimir Prier  M. Guizot._

Saint-Ptersbourg, 23 juillet 1842.

Monsieur,

La dpche que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 14 de ce mois
a port ici la confirmation officielle de l'affreuse catastrophe dont
nous avions dj la triste certitude.

Il n'y a pas de paroles qui puissent rendre le sentiment d'un tel
malheur. Il faut courber la tte, se taire et se soumettre.

L'Europe saura, non moins que la France, quelle perte elle a faite.
Cela sera compris partout, et j'en ai dj trouv la preuve dans le
langage plein de conviction des membres du corps diplomatique.

P.S., 24 juillet.

M. le comte de Nesselrode sort de chez moi.

Il est venu, de la part de l'empereur, m'exprimer en son nom toute la
part que Sa Majest Impriale avait prise au malheur qui a frapp la
famille royale et la France.

L'empereur, m'a dit M. de Nesselrode, a t vivement affect de
cette terrible nouvelle; il a pris immdiatement le deuil et a fait
contremander un bal qui devait avoir lieu  l'occasion de la fte de Son
Altesse Impriale madame la grande-duchesse Olga.

23 _Le mme au mme._

Saint-Ptersbourg, 31 juillet 1842.

Monsieur,

L'impression produite par le fatal vnement du 13 a t aussi profonde
que ma dernire lettre vous le faisait pressentir.

Vous savez, monsieur, que je continue  tre exclu de tous rapports
avec la socit; je n'ai donc pas constat moi-mme ce que j'apprends
cependant d'une manire certaine, combien chacun apprcie l'tendue de
la perte qu'ont faite la France et l'Europe.

Ces jours de deuil sont aussi des jours de justice et de vrit. Le nom
du roi tait dans toutes les bouches, le souhait de sa conservation dans
tous les coeurs.

On n'hsitait plus  reconnatre hautement que de sa sagesse dpendait
depuis douze ans la paix de l'Europe; on n'hsitait plus  faire 
notre pays la large part qu'il occupe dans les destines du monde;
on applaudissait aux efforts de ceux dont le courage et le dvouement
viennent en aide au roi dans l'oeuvre qu'il accomplit.

J'ai vivement regrett, monsieur, qu'une situation qui me maintient
forcment isol m'empcht d'exercer sur les opinions, sur les
sentiments, sur la direction des ides, aucune espce de contrle ou
d'influence.

M. de Nesselrode, lors de la visite dont j'ai eu l'honneur de vous
rendre compte et o il me porta au nom de l'empereur de fort convenables
paroles, ne sortit pas des gnralits, et ne me laissa en rien deviner
que son souverain et pris en cette occasion le seul parti digne d'un
coeur lev et d'un sage esprit, celui d'crire au roi, de saisir cette
triste, mais unique occasion d'effacer le pass, et de renouer des
rapports qui n'auraient jamais d cesser d'exister.

Cette pense me dominait, et si le moindre mot de M. de Nesselrode m'y
et autoris, j'aurais pu la dire  un homme qui, j'en ai la conviction,
partageait intrieurement et mon opinion et mes ides  cet gard; mais
sa rserve commandait la mienne; ce qui s'est pass depuis huit mois ne
m'encourageait pas  m'en dpartir le premier; ce que j'aurais dit dans
le cours de mes relations confidentielles et intimes ne pouvait trouver
place dans un entretien tout officiel.

Si j'avais pu hsiter sur la conduite  tenir, vos directions mmes,
monsieur, m'auraient tir d'incertitude. Je suis convaincu avec vous
que, devant nous tenir prts  accueillir toute espce d'ouvertures ou
d'avances, nous avons aussi toutes raisons de ne pas les provoquer. Dans
le cas actuel, l'initiative nous appartenait moins que jamais.

Le lendemain, quand je suis all remercier le vice-chancelier de sa
dmarche, il ne s'est pas montr plus explicite.

L'incertitude est la mme pour tous, et le corps diplomatique s'agite
vivement pour savoir ce qui a t fait, si l'empereur a crit, s'il
a crit dans la seule forme qui donnerait  sa lettre une vritable
importance.

Je puis vous assurer, monsieur, que chacun le dsire, que chacun en
sent l'-propos et comprend les consquences de l'une et de l'autre
alternative. Ou c'est une re nouvelle qui va s'ouvrir, que chacun
souhaite sans oser l'esprer, ou c'est la preuve vidente qu'il n'y a
rien  attendre d'un enttement que chacun blme et dont chacun souffre.
Ces sentiments, ces craintes, ces dsirs ne sont pas seulement ceux des
trangers; ils appartiennent  la socit russe tout entire; je le dis
hautement, et si je ne puis tre suspect de partialit en sa faveur, je
suis trop heureux de cette disposition des esprits et je respecte trop
la vrit pour ne pas vous en instruire.

Si l'empereur n'a pas compris ce qu'exigeaient les plus simples
convenances, ce que lui imposaient le soin de sa propre dignit, ses
devoirs de souverain, de hautes considrations de politique et d'avenir,
il sera jug svrement non-seulement par l'Europe, mais par ses sujets.

Au moment o j'cris, monsieur, vous tes bien prs de connatre la
vrit. De toutes manires, un bien quelconque doit sortir de cette
situation. Les rapports entre les deux souverains, entre les deux pays,
seront rtablis, et donneront un gage de plus  la scurit de l'Europe,
ou nous saurons dfinitivement  quoi nous en tenir, et nous pourrons
agir en consquence, libres de tout scrupule, dchargs de toute
responsabilit.

Je n'ai rien autre chose  vous mander, monsieur, qui, dans un pareil
moment, pt avoir de l'intrt pour vous. J'ajouterai toutefois que,
voulant rendre impossible que la prolongation de mon sjour ici servt
de motif ou de prtexte aux dterminations de l'empereur, je n'ai vu
aucun inconvnient  annoncer mon prochain dpart  M. de Nesselrode
ds notre premire entrevue. J'ai eu soin de dire que le triste tat de
sant de madame Prier m'avait seul dtermin  solliciter le cong que
j'avais obtenu.

24 _Le mme au mme._

Saint-Ptersbourg, 4 aot 1842.

Monsieur,

J'ai maintenant acquis la certitude que l'empereur n'a crit aucune
lettre, et je sais avec exactitude tout ce qui s'est pass  Peterhof.
Les instances faites auprs de lui ont t plus pressantes encore que je
ne le pensais. L'opinion de la famille impriale, de la cour, des hommes
du gouvernement, tait unanime; tous ont trouv une volont de fer,
un parti pris, un amour-propre et un orgueil excessifs. L'empereur a
repouss tout ce qu'on lui a propos, tout ce qui aurait eu,  ses yeux,
l'apparence d'un premier pas: Je ne commencerai pas! sont les seuls
mots qu'on ait obtenus de lui. A la demande du renvoi de M. de Pahlen
 Paris, il n'a cess de rpondre: Que M. de Barante revienne, et mon
ambassadeur partira.

A ct de cela, comme l'empereur a senti que sa conduite n'tait pas
approuve, comme il sait que le voeu unanime appelle le rtablissement
des relations entre les deux cours, il a affect le plus convenable
langage; il a cru que quelques mots tombs de sa bouche, quelques
paroles inofficielles et sans garantie, portes  Paris par Horace
Vernet, que l'envoi d'un aide de camp du comte de Pahlen, au lieu d'un
courrier ordinaire, pour remettre une dpche  M. de Kisseleff, il
a cru, dis-je, que tout cela suffirait peut-tre pour dterminer des
avances. S'il ne l'a pas cru, il l'a voulu tenter. Il a mesur avec
parcimonie chaque geste et chaque mot; il a trac avec soin les limites
o il voulait se renfermer. Il voit l une merveilleuse adresse, et
ne comprend pas tout ce qu'il y a de peu digne d'un souverain dans
ces subterfuges et ces calculs. Telle est son habilet, telle est sa
tactique, telles sont ses illusions.

Vous seriez surpris, monsieur, de voir avec quel mcontentement tout
cela est accueilli ici. Cependant pas un Russe ne s'est fait inscrire
chez moi depuis le douloureux vnement du 13 juillet. En prsence des
sentiments unanimes inspirs par cette affreuse catastrophe, cela est
significatif. Vous y trouverez la mesure de ce que peut, exige ou impose
la volont du souverain.

25 _M. Guizot  M. Casimir Prier._

11 aot 1842.

Monsieur, je vous envoie copie d'une lettre crite par M. le comte de
Nesselrode  M. de Kisseleff  l'occasion de la mort de monseigneur le
duc d'Orlans, et dont M. de Kisseleff m'a donn communication. Je me
suis empress de la mettre sous les yeux du roi. A cette lecture, et
surtout en apprenant que l'empereur avait immdiatement pris le deuil
et contremand la fte prpare pour Son Altesse Impriale madame la
grande-duchesse Olga, Sa Majest a t vivement touche. La reine a
ressenti la mme motion. L'empereur est digne de goter la douceur des
affections de famille puisqu'il en sait si bien comprendre et partager
les douleurs.

Vous vous rendrez, monsieur, chez M. le comte de Nesselrode, et vous le
prierez d'tre, auprs de l'empereur et de l'impratrice, l'interprte
de la sensibilit avec laquelle le roi et la reine ont reu, au milieu
de leur profonde affliction, l'expression de la sympathie de Leurs
Majests Impriales.

_Copie d'une dpche de M. le comte de Nesselrode  M. de Kisseleff._

Saint-Ptersbourg, 26 juillet 1842.

Monsieur,

C'est dans la journe d'hier, au palais imprial de Peterhof, o la
cour se trouvait runie, que m'est parvenue la dpche par laquelle vous
nous annonciez l'accident aussi terrible qu'inattendu qui a mis fin aux
jours de l'hritier du trne de France. Cette affreuse catastrophe a
produit sur l'empereur une profonde et douloureuse impression. Vous
savez l'empire qu'exercent sur Sa Majest les sentiments et les
affections de famille. L'empereur est pre, pre tendrement dvou  ses
enfants; c'est vous dire combien la perte qui vient de frapper le roi
et la reine des Franais s'adressait directement aux motions les plus
intimes de son coeur, combien il en a t affect pour eux, et  quel
point il s'associe du fond de l'me aux dchirantes afflictions qu'ils
prouvent. Par une de ces fatalits qui dans la vie placent si souvent
le bonheur des uns en contraste avec la douleur des autres, c'est le
jour mme o notre cour se prparait  clbrer la fte de madame la
grande-duchesse Olga que nous est parvenue cette dplorable nouvelle. En
prsence d'un si grand malheur, toutes manifestations de joie devaient
se taire. Immdiatement, le bal qui devait avoir lieu dans la soire
a t contremand, et toute la cour a reu l'ordre de prendre ds le
lendemain le deuil pour le jeune prince.

Veuillez, monsieur, tmoigner au gouvernement franais la part que
prend notre auguste matre  un vnement qu'indpendamment de la
tristesse qu'il a rpandue sur la famille royale, Sa Majest envisage
comme une calamit qui affecte la France entire. L'empereur vous charge
plus particulirement, tant en son nom qu'en celui de l'impratrice,
d'tre, auprs du roi et de la reine, l'interprte de ses sentiments.
Ne pouvant leur offrir des consolations qui, en pareil cas, ne
sauraient leur venir que d'une religieuse soumission aux volonts de la
Providence, il espre que le roi trouvera dans sa fermet, comme aussi
la reine dans ses pieuses dispositions, les forces d'esprit suffisantes
pour soutenir la plus cruelle douleur qu'il soit donn de ressentir.

Vous exprimerez ces voeux au monarque franais en lui portant les
tmoignages du regret de notre auguste matre. Votre langage sera celui
d'une affectueuse sympathie, car le sentiment qui inspire en cette
occasion Sa Majest ne saurait tre plus sincre.

Quand la lettre de M. Guizot du 11 aot arriva  Saint-Ptersbourg,
elle n'y trouva plus M. Casimir Prier; il en tait parti aussitt aprs
l'arrive du baron d'Andr, second secrtaire de l'ambassade de France
en Russie, qui lui avait apport son cong, et qui le remplaa comme
charg d'affaires. Bien connu  Saint-Ptersbourg, o il rsidait depuis
plusieurs annes, M. d'Andr avait pour instruction de ne tmoigner
aucun empressement  y reprendre ses relations et ses habitudes, et de
garder sans affectation la mme attitude que M. Casimir Prier jusqu'
ce que la socit russe en changet elle-mme. Ce changement s'accomplit
peu  peu, avec un mlange de satisfaction et d'embarras, et  la fin de
l'anne 1842 il ne restait plus, entre la lgation de France et la cour
de Russie, aucune trace visible de l'incident du 18 dcembre 1841; mais
rien n'tait chang dans l'attitude personnelle de l'empereur Nicolas
envers le roi Louis-Philippe: les deux ambassadeurs demeuraient en
cong, et personne ne paraissait plus s'inquiter de savoir quand
ils retourneraient, M. de Pahlen  Paris et M. de Barante 
Saint-Ptersbourg, ni mme s'ils y retourneraient un jour.

Le 5 avril 1843, le charg d'affaires de Russie, M. de Kisseleff, vint
voir M. Guizot et lui communiqua trois dpches en date du 21 mars,
qu'il venait de recevoir du comte de Nesselrode: deux de ces dpches
roulaient sur les affaires de Servie et de Valachie, alors vivement
agites; la troisime, qui fut la premire dont M. de Kisseleff donna
lecture  M. Guizot, avait trait  la discussion que nous venions de
soutenir dans les Chambres sur les fonds secrets.

_Le comte de Nesselrode  M. de Kisseleff._

Saint-Ptersbourg, 21 mars 1843.

Monsieur,

Je profite de l'occasion d'aujourd'hui pour vous accuser la rception
de vos rapports jusqu'au n 17 inclusivement et vous remercier de
l'exactitude avec laquelle vous nous avez mis au courant des derniers
dbats des Chambres franaises. Nous attendions avec intrt et
curiosit l'issue de la discussion  laquelle tait attach le sort
du ministre actuel, et nous voyons avec satisfaction, monsieur, que
d'accord avec nos propres conjectures, le rsultat de cette preuve
s'est dcid en faveur du gouvernement. Je dis avec satisfaction parce
que, bien que M. Guizot en particulier n'ait peut-tre point pour la
Russie des dispositions trs-favorables, ce ministre est pourtant, 
tout considrer, celui qui offre le plus de garanties aux puissances
trangres par sa politique pacifique et ses principes conservateurs. Il
a donn, dans la dernire lutte parlementaire, de nouvelles preuves de
son talent oratoire, et rien ne s'oppose, monsieur,  ce que vous lui
offriez  cette occasion les flicitations du cabinet imprial.

Recevez, etc.

Aprs avoir entendu la lecture de cette dpche, M. Guizot dit  M. de
Kisseleff:

Je vous remercie de cette communication. Je prends la dpche de M.
de Nesselrode comme une marque de srieuse estime, et j'y suis fort
sensible; mais, permettez-moi de vous le demander, qu'entend M. de
Nesselrode par _mes dispositions peu favorables pour la Russie_? Veut-il
parler de dispositions purement personnelles de ma part, de mes gots,
de mes penchants? Je ne puis le croire. Je n'ai point de penchant pour
ou contre aucun tat, point de dispositions favorables ou dfavorables
pour telle ou telle puissance. Je suis charg de la politique de
mon pays au dehors. Je ne consulte que ses intrts politiques,
les dispositions qu'on lui tmoigne et celles qu'il lui convient de
tmoigner. Rien, absolument rien de personnel ne s'y mle de ma part.

M. DE KISSELEFF.--C'est ainsi, je n'en doute pas, que l'entend M. de
Nesselrode.

M. GUIZOT.--Je l'espre, et je ne comprendrais pas qu'il en pt tre
autrement; mais alors, en vrit, je comprends encore moins que M. de
Nesselrode me taxe de dispositions peu favorables  la Russie. Rien
dans la politique naturelle de mon pays ne me pousse  de telles
dispositions. Les penchants publics en France, les intrts franais en
Europe n'ont rien de contraire  la Russie. Et, si je ne me trompe, il
en est de mme pour la Russie; ses instincts nationaux ne nous sont pas
hostiles. D'o me viendraient donc les dispositions que me suppose M. de
Nesselrode? Pourquoi les aurais-je? Je ne les ai point. Mais puisqu'il
est question de nos dispositions, permettez-moi de tout dire: qui de
vous ou de nous a tmoign des dispositions peu favorables? Est-ce
que l'empereur ne fait pas, entre le roi des Franais et l'empereur
d'Autriche, une diffrence? Est-ce qu'il a, envers l'un et l'autre
souverains, la mme attitude, les mmes procds?

M. DE KISSELEFF.--Pardonnez-moi, je ne saurais entrer dans une telle
discussion.

M. GUIZOT.--Je le sais. Aussi je ne vous demande point de discuter ni
de me rpondre; je vous prie seulement d'couter et de transmettre 
M. de Nesselrode ce que j'ai l'honneur de vous dire. Je rpondrai 
l'estime qu'il veut bien me tmoigner par une sincrit complte. Quand
on touche au fond des choses, c'est le seul langage convenable et le
seul efficace. Eh bien! sincrement, n'est-ce pas tmoigner pour la
France des dispositions peu favorables que de faire, entre son roi
et les autres souverains, une diffrence? Est-ce l un fait dont nous
puissions, dont nous devions ne pas tenir compte? Nous en tenons
grand compte. Il influe sur nos dispositions, sur notre politique. Si
l'empereur n'avait pas reconnu ce que la France a fait en 1830, si mme,
sans entrer en hostilit ouverte et positive, il tait rest tranger
 notre gouvernement, s'il n'avait pas maintenu avec nous les rapports
rguliers et habituels entre les tats, nous pourrions trouver, nous
trouverions qu'il se trompe, qu'il suit une mauvaise politique; nous
n'aurions rien de de plus  dire. Mais l'empereur a reconnu ce qui s'est
fait chez nous en 1830. Je dis plus, je sais qu'il avait prdit au
roi Charles X ce qui lui arriverait s'il violait la charte. Comment
concilier une politique si clairvoyante et si sense avec l'attitude que
garde encore l'empereur vis--vis du roi? Je n'ignore pas ce qu'il y
a au fond de l'esprit de l'empereur. Il croit qu'en 1830 on aurait pu
garder M. le duc de Bordeaux pour roi et lui donner le duc d'Orlans
pour tuteur et rgent du royaume. Il croit qu'on l'aurait d, et il veut
tmoigner son blme de ce qu'on a t plus loin. Monsieur, je n'luderai
pas plus cette question-l que toute autre. J'ai servi la restauration.
Je n'ai jamais conspir contre elle. Il n'y avait de possible en 1830
que ce qui s'est fait. Toute autre tentative et t vaine, parfaitement
vaine; le duc d'Orlans s'y serait perdu, et perdu sans succs. Il a t
appel au trne parce que seul,  cette poque, il pouvait s'y asseoir.
Il a accept le trne parce qu'il ne pouvait le refuser sans perdre en
France la monarchie. C'est la ncessit qui a fait le choix du pays
et le consentement du prince. Et l'empereur Nicolas lui-mme l'a senti
lorsque sur-le-champ, sans hsiter, il a reconnu ce qui s'tait fait
en France. Lui aussi, comme nous, comme toute l'Europe, il a reconnu et
accept la ncessit, le seul moyen d'ordre et de paix europenne. Et
certes nous avons le droit de dire que le roi et son gouvernement
n'ont point manqu  leur mission. Quel souverain a dfendu plus
persvramment, plus courageusement la cause de la bonne politique, de
la politique en servatrice? En est-il un, en aucun temps, qui ait plus
fait, qui ait autant fait pour la sret de tous les trnes et le repos
de tous les peuples?

M. DE KISSELEFF.--Personne ne le reconnat plus que l'empereur;
personne ne rend plus de justice au roi,  son habilet,  son courage;
personne ne dit plus haut tout ce que lui doit l'Europe.

M. GUIZOT.--Je le sais; mais permettez-moi un pas de plus dans la
complte franchise. Ce roi  qui l'Europe doit tant, est-ce que les
Russes qui viennent  Paris lui rendent,  lui, ce qui lui est d?
Est-ce qu'ils vont lui tmoigner leur respect? L'empereur, qui sait si
bien quels sont les droits de la majest royale, pense-t-il qu'un si
trange oubli serve bien cette cause, qui est la sienne? Croit-il bien
soutenir la dignit et la force des ides monarchiques en souffrant que
ses sujets ne rendent pas tout ce qu'ils doivent au monarque qui les
dfend avec le plus de courage et de pril, et au profit de tous?

M. DE KISSELEFF.--Nous aussi nous avons nos susceptibilits. Votre
presse, votre tribune, d'autres manifestations encore, nous ont plus
d'une fois offenss. Et nous n'avons, nous, point de presse, point de
tribune pour repousser ce qui nous offense. Notre manire de manifester
nos sentiments, c'est de nous identifier compltement avec l'empereur,
de ressentir comme lui tout ce qui s'adresse  lui, de partager ses
impressions, ses intentions, de nous y associer intimement. C'est l
l'instinct, l'habitude, c'est le patriotisme de notre socit, de notre
peuple.

M. GUIZOT.--Et je l'en honore. Je sais  quel incident vous faites
allusion; je suis le premier  dire que c'est quelque chose de grand
et de beau que cette intime union d'un peuple avec son souverain. La
socit russe a raison d'tre dvoue, et susceptible, et fire, pour
l'empereur; mais s'tonnera-t-elle que je sois, moi aussi, susceptible
et fier pour le roi? C'est mon devoir de l'tre, et l'empereur, j'en
suis sr, m'en approuve, et je dois peut-tre  cela quelque chose de
l'estime qu'il me fait l'honneur de me tmoigner. Quant  la presse,
vous savez bien que nous n'en rpondons pas, que nous n'en pouvons
rpondre.

M. DE KISSELEFF.--Je le sais. Pourtant quand on voit, dans les
journaux les plus dvous au gouvernement du roi, les plus fidles  sa
politique, des choses blessantes, hostiles pour nous, il est impossible
que cela ne produise pas quelque impression et une impression fcheuse.

M. GUIZOT.--Je ne m'en tonne pas, et quand cela arrive, je le dplore;
mais il n'y a pas moyen de tout empcher. Comment voulez-vous d'ailleurs
que les dispositions connues de l'empereur, son attitude, ses procds,
demeurent chez nous sans effet? Ce dont vous vous plaignez cesserait,
nous aurions du moins bien meilleure grce et bien meilleure chance 
le rprimer, si vous tiez avec nous dans des rapports parfaitement
rguliers et convenables, et agrables au public franais. J'ai livr
dans nos Chambres bien des batailles et j'en ai gagn quelquefois; mais
pourquoi me compromettrais-je beaucoup et ferais-je de grands efforts
pour faire comprendre que le paragraphe sur la Pologne est dplac dans
les adresses et qu'il convient de l'en ter? On dit souvent, je le
sais, que les procds qui nous blessent de la part de l'empereur sont
purement personnels, qu'ils n'influent en rien sur la politique de
son gouvernement, et que les relations des deux tats n'ont point  en
souffrir. Quand cela serait, nous ne saurions, nous ne devrions pas
nous en contenter. Est-ce qu' part toute affaire proprement dite, les
procds personnels, les rapports personnels des souverains n'ont pas
toujours une grande importance? Est-ce qu'il convient  des hommes
monarchiques de les considrer avec indiffrence? Quand nous y aurions
t disposs, l'exprience de 1840 nous aurait appris notre erreur.
Ce temps-l et ses affaires sont dj loin; on peut en parler en toute
libert; pouvons-nous mconnatre que vous avez pris alors bien du soin
pour nous brouiller avec l'Angleterre?

M. de Kisseleff interrompit M. Guizot rptant qu'il lui tait
impossible soit d'admettre, soit de discuter ce que disait M. Guizot, et
qu'il le priait de ne point considrer son silence comme une adhsion.

M. GUIZOT.--Soyez tranquille, je connais votre excellent esprit et je ne
voudrais pas vous donner un moment d'embarras; mais, puisque nous avons
touch, je le rpte, au fond des choses, il faut bien que j'y voie tout
ce qu'il y a. Pardonnez-moi mon monologue. Quand je dis que vous avez
voulu nous brouiller avec l'Angleterre; j'ai tort; l'empereur a trop
de sens pour vouloir en Europe une brouillerie vritable, un trouble
srieux, la guerre peut-tre: non, pas nous brouiller, mais nous
mettre mal, en froideur avec l'Angleterre, nous tenir isols, au ban de
l'Europe. Quand nous avons vu cela, quand nous avons reconnu l l'effet
des sentiments personnels de l'empereur, avons-nous pu croire qu'ils
n'influaient en rien sur la politique de son cabinet? N'avons-nous pas
d les prendre fort au srieux? C'est ce que nous avons fait, c'est ce
que nous ferons toujours. Et pourtant nous sommes demeurs parfaitement
fidles  notre politique, non-seulement de paix, mais de bonne harmonie
europenne. L'occasion de suivre votre exemple de 1840 ne nous a pas
manqu; nous aurions bien pu nagure,  Constantinople,  propos de
la Servie, exploiter, fomenter votre msintelligence naissante avec
la Porte, cultiver contre vous les mfiances et les rsistances de
l'Europe; nous ne l'avons point fait, nous avons donn  la Porte les
conseils les plus modrs, nous lui avons dit que ses bons rapports avec
vous taient, pour l'Europe comme pour elle, le premier intrt. Nous
avons hautement adopt, pratiqu la grande politique et laiss de ct
la petite, qui n'est bonne qu' jeter des embarras et des aigreurs au
sein mme de la paix qu'on maintient et qu'on veut maintenir.

M. DE KISSELEFF.--Notre cabinet rend pleine justice  la conduite et 
l'attitude que le baron de Bourqueney a tenues  Constantinople: il y
a t trs-sensible, et je suis expressment charg de vous lire une
dpche o il en tmoigne toute sa satisfaction.

M. GUIZOT.--Je serai fort aise de l'entendre.

Huit jours aprs cette communication, M. Guizot crivit
confidentiellement au baron d'Andr:

26--13 avril 1843.

Monsieur le baron,

Je vous envoie le compte-rendu de l'entretien que j'ai eu avec M. de
Kisseleff au sujet ou plutt  l'occasion des communications qu'il
m'a faites il y a quelques jours, et dont je vous ai dj indiqu le
caractre. Vous n'avez aucun usage  faire de ce compte rendu. Je vous
l'envoie pour vous seul, et pour que vous soyez bien au courant de nos
relations avec Saint-Ptersbourg, de leurs nuances, des modifications
qu'elles peuvent subir, et de mon attitude. Rglez sur ceci la vtre,
 laquelle du reste je ne vois, quant  prsent, rien  changer. Ne
tmoignez pas plus d'empressement, ne faites pas plus d'avances; mais
accueillez bien les dispositions plus expansives qui pourraient se
montrer, et rpondez-y par des dispositions analogues.

Si M. de Nesselrode vous parlait de mon entretien avec M. de Kisseleff
et de ce que je lui ait dit; montrez-vous instruit de tous les dtails,
et, en gardant la rserve qui convient  votre position, donnez  votre
langage le mme caractre et portez-y la mme franchise.

Je n'ai parl ici  personne, dans le corps diplomatique, de cet
incident. J'ai lieu de croire que les plus lgers symptmes de
rapprochement entre Saint-Ptersbourg et nous sont,  Vienne,  Berlin
et  Londres, un sujet de vive sollicitude, et qu'on n'pargnerait
aucun soin pour en entraver le dveloppement. Gardez donc, avec le corps
diplomatique qui vous entoure, le mme silence, et s'il vous revient
qu'on y ait quelque connaissance des dtails que je vous transmets,
informez-moi avec soin de tout ce qu'on en pense et dit.

Le rtablissement des bons rapports entre la France et l'Angleterre,
le langage amical des deux gouvernements l'un envers l'autre, sont
certainement pour beaucoup dans les vellits de meilleures dispositions
qui paraissent  Saint-Ptersbourg. Observez bien ce point de la
situation, et l'effet autour de vous de tout ce qui se passe ou se dit
entre Paris et Londres.

P.S. 14 avril.

Je rectifie ce que je vous ai dit au commencement de cette lettre. Je
vous envoie une dpche  communiquer  M. de Nesselrode en rponse 
celle qui a amen mon entretien avec M. de Kisseleff. En lui en donnant
lecture, dites-lui que j'ai dvelopp  M. de Kisseleff, dans une longue
conversation, les ides qui y sont exprimes, et ayez dans votre poche
le compte rendu que je vous envoie de cette conversation, pour pouvoir
vous y rfrer, si M. de Nesselrode vous en parle avec quelque dtail.

Conformez-vous du reste aux autres instructions que je vous ai donnes
ci-dessus.

La dpche officielle que je chargeais M. d'Andr de communiquer au
comte de Nesselrode tait date du 14 avril et conue en ces termes:

27--Monsieur le baron,

M. de Kisseleff m'a donn communication de trois dpches que lui a
adresses M. le comte de Nesselrode en date du 21 mars. Deux de ces
dpches ont trait aux affaires de Servie et de Valachie. Je vous en
entretiendrai d'ici  peu de jours. La troisime exprime la satisfaction
que le cabinet de Saint-Ptersbourg a prouve, en apprenant l'issue de
la discussion sur les fonds secrets et l'affermissement du ministre.
M. le comte de Nesselrode rend une pleine justice  notre politique
pacifique et aux principes conservateurs que nous avons constamment
soutenus. J'ai reu cette manifestation du gouvernement imprial avec
un rel contentement, comme une nouvelle preuve de son dsir sincre de
rendre durable le repos de l'Europe. M. le comte de Nesselrode a
bien voulu y ajouter des compliments personnels auxquels je suis fort
sensible, car ils me prouvent que le gouvernement imprial a pour ma
conduite une estime qui m'est prcieuse. Toutefois j'ai remarqu dans
cette lettre une phrase conue en ces termes: Bien que M. Guizot n'ait
peut-tre point pour la Russie des dispositions trs-favorables. Ces
paroles m'ont caus quelque surprise, et je ne saurais les accepter. Les
intrts et l'honneur de mon souverain et de mon pays sont pour moi la
seule mesure des dispositions que j'apporte envers les gouvernements
avec qui j'ai l'honneur de traiter. M. le comte de Nesselrode, qui a
si bien pratiqu cette rgle dans sa longue et glorieuse carrire, ne
saurait la mconnatre pour d'autres, et les sentiments qu'il vient
de nous tmoigner, au nom du cabinet imprial, me rendent facile
aujourd'hui le devoir que je remplis en repoussant la supposition qu'il
a exprime.

Le baron d'Andr s'acquitta de sa commission et en rendit compte le 3
mai  M. Guizot.

28 _Le baron d'Andr  M. Guizot._

3 mai 1843.

Monsieur,

M. de Nesselrode m'a crit, il y a quelques jours, pour m'apprendre
qu'il allait mieux et qu'il pourrait me recevoir. Je me suis rendu
chez lui. Aprs m'avoir parl de sa sant, le vice-chancelier m'a fait
connatre en peu de mots les nouvelles qu'il venait de recevoir de
Constantinople; puis il a ajout: Mon courrier de Paris est enfin
arriv. Il m'a apport la conversation que M. de Kisseleff a eue avec M.
Guizot. Je sais mme que vous en avez le compte rendu; vous voyez que je
suis bien inform. J'ai rpondu que c'tait la vrit. Comme il gardait
le silence, je lui ai demand alors la permission de lui donner lecture
de votre dpche du 14 avril. Lorsque je suis arriv  la citation de la
phrase que Votre Excellence a remarque, M. de Nesselrode m'a interrompu
en disant: Cette dpche adresse  M. de Kisseleff n'tait pas faite
pour tre communique; elle n'aurait pas d l'tre.--Mais, ai-je
repris, cette supposition n'en a pas moins t faite, et M. Guizot ne
saurait l'accepter.

Aprs avoir achev cette lecture, M. de Nesselrode a fait de nouveau
la mme observation et m'a dit qu'il allait expdier un courrier 
Paris qui porterait la rponse aux dpches qu'il avait reues de M. de
Kisseleff et par consquent  ce que je lui disais aussi.

Il a pris ensuite une des dpches de M. de Kisseleff qui se
trouvait sur sa table et m'en a donn lecture. C'tait le rsum de la
conversation qu'il a eue avec Votre Excellence. Ce rsum est  peu prs
conforme, quant au fond,  ce que vous m'en avez crit. Ayant cependant
remarqu que le paragraphe o il est question de la politique que nous
venons de suivre en Orient tait fort abrg dans son rcit, et voyant
d'ailleurs tout avantage  bien faire connatre  M. de Nesselrode toute
la pense de Votre Excellence sans en retrancher la couleur, je lui ai
propos de lui rendre communication pour communication. Il a cout la
lecture de votre compte rendu avec un visible intrt, en me faisant
plusieurs fois remarquer la concidence qui existait entre les deux
rapports. Il m'a interrompu aussi pour me faire observer que vous
aviez omis de rappeler que l'empereur s'tait toujours tenu loign
des complots carlistes, et qu'il n'avait jamais voulu faire accueil 
Ptersbourg aux personnes de ce parti. Lorsque j'ai eu termin, M.
de Nesselrode m'a rpt: Vous voyez que c'est  peu prs la mme
chose.--Oui, ai-je rpondu; cependant ce que j'ai l'honneur de vous lire
est plus complet, surtout en ce qui touche la Pologne et notre politique
en Orient.--C'est juste, mais M. de Kisseleff m'en parle dans une autre
dpche.

Le silence a recommenc, et comme il tait vident pour moi que M. de
Nesselrode ne voulait pas prolonger cette entrevue, je me suis lev.
Alors il m'a dit ces mots: Quand on s'explique avec cette franchise et
cette sincrit, c'est le moyen de s'entendre.

Voici, monsieur, tout ce que j'ai pu savoir de l'effet produit sur
l'empereur et son cabinet par l'arrive des dpches de M. de Kisseleff.

Le vice-chancelier a dsir savoir comment j'avais t reu au cercle
de la cour et ce que l'empereur m'avait dit. Je l'ai mis au courant.
C'est la premire fois que Sa Majest m'a parl de M. de Barante. Si
elle avait jusqu'ici gard le silence sur son compte, ce n'tait
point par indiffrence: Votre Excellence sait quelle estime l'empereur
professe pour l'ambassadeur du roi.

Enfin, monsieur, voici ce qui me parat le plus important: hier une
personne en qui j'ai confiance m'a parl du dpart de M. de Pahlen, qui
aura lieu dans une semaine. Il passera quinze jours en Courlande et
se rendra de l  Carlsbad vers la fin de mai. Cette personne m'a dit
qu'elle savait, et elle peut le savoir, que l'empereur tait dans de
bonnes dispositions, que le retour des ambassadeurs dpendait maintenant
beaucoup de nous, qu'on ne devait pas exiger que l'empereur ft des
avances, mais que, si nous consentions  faire rencontrer  temps M.
de Barante avec M. de Pahlen  Carlsbad, elle croyait pouvoir me dire
qu'avant peu M. de Pahlen serait  Paris et M. de Barante  Ptersbourg.

Comme j'ai demand  cette personne si elle avait quelques donnes
nouvelles pour me parler ainsi, elle m'a rpondu affirmativement...

P.-S. 3 mai,  deux heures.

J'arrive du cercle de la cour tenu  l'occasion de la fte de Sa
Majest l'impratrice. L'empereur, en s'approchant de moi, m'a dit:
Bonjour, mon cher, avez-vous quelque chose de nouveau de Paris?--Rien,
sire, depuis le courrier que j'ai reu il y a huit jours.--Quand
verrons-nous M. de Barante? Un peu tonn de cette question si
inattendue, j'ai regard Sa Majest; elle souriait, j'ai souri aussi, et
aprs un moment d'hsitation je lui ai rpondu que je n'en savais encore
rien. Son sourire a continu, et l'empereur a pass en faisant un signe
d'intelligence qui semblait dire que nous nous entendions.

Il faut qu'il se soit opr un bien grand changement pour que Sa
Majest m'ait adress une pareille question pendant le cercle. De sa
part, ce sont des avances, et srement c'est ainsi qu'il le considre.
Probablement qu'en m'interrogeant ainsi l'empereur pensait que j'avais
connaissance des conversations qu'il doit avoir eues avec M. de
Nesselrode et des dpches qu'il a fait crire  Paris; tandis que M. de
Nesselrode, que je venais de saluer, ne m'en avait rien dit.

Maintenant si, comme je le crois, il s'imagine que la glace est rompue,
il doit tre impatient de connatre ce que nous ferons, comment nous
accueillerons les dpches qu'on envoie aujourd'hui  Paris. J'ignore
ce qu'il a fait de son ct, j'ignore quels ordres sont donns  M. de
Pahlen; mais il me parat que votre conversation avec M. de Kisseleff a
dtermin chez lui quelque rsolution. L'impratrice m'a demand aussi
des nouvelles de M. de Barante.

M. d'Andr se trompait, l'empereur Nicolas n'avait point pris de
rsolution nouvelle; mais  en juger par le langage de son ministre,
ses dispositions persistaient  se montrer favorables en mme temps
qu'immobiles. M. Guizot crivit au baron d'Andr:

29 _M. Guizot au baron d'Andr._

20 mai 1843.

Les communications que m'avait faites M. de Kisseleff et la
conversation que j'avais eue avec lui le 5 avril dernier en ont amen
de nouvelles. Il est venu le 14 de ce mois me donner lecture de deux
dpches et d'une lettre particulire de M. le comte de Nesselrode en
date du 2 mai.

La premire dpche roule sur la conclusion des affaires de Servie. M.
de Nesselrode nous remercie de nouveau de notre attitude impartiale et
rserve. Il affirme que la Russie tait pleinement dans son droit et
nous envoie un mmorandum destin  l'tablir. En rendant justice 
notre quit, il proteste d'ailleurs contre ce que j'avais dit le 5
avril  M. de Kisseleff sur les efforts du cabinet russe en 1840 pour
nous brouiller avec l'Angleterre.

J'ai accept les remerciements de M. de Nesselrode, et j'ai maintenu
mon dire sur 1840: Permettez, ai-je dit, que je garde le mrite de
notre impartialit en 1843. Je ne puis douter du travail de votre
cabinet en 1840 pour amener ou aggraver notre dissidence avec
l'Angleterre. L'empereur en a tmoign hautement sa satisfaction. M. de
Barante me l'a mand dans le temps. Nous n'avons pas voulu vous rendre
la pareille en poussant  votre brouillerie avec la Porte. Nous n'avons
pas imit 1840, mais nous ne l'avons pas oubli.

La seconde dpche se rapporte aux affaires de Grce. M. de Nesselrode
se flicite du concert des trois cours, approuve compltement nos vues,
et me communique les nouvelles instructions qu'il a adresses  M. de
Catacazy pour lui prescrire de seconder en tout ses deux collgues et
d'agir selon les ordres de la confrence de Londres.

Je me suis flicit  mon tour de la bonne intelligence des trois
cours, et j'ai tmoign mon dsir que M. de Catacazy se conformt
pleinement aux excellentes instructions qu'il recevait. Insistez sur ce
point auprs de M. de Nesselrode. A Athnes plus que partout ailleurs,
les relations personnelles des agents, leur manie de patronage, leur
facilit  se laisser entraner dans les passions et les querelles
des coteries locales, ont bien souvent altr la politique de leurs
gouvernements et aggrav le mal qu'ils taient chargs de combattre. Il
ne conviendrait, je pense,  la Russie pas plus qu' nous que la Grce
ft bouleverse et devnt le thtre de dsordres trs-embarrassants
d'abord et bientt trs-graves. Pour que l'action commune de nos
reprsentants soit efficace, il est indispensable que leurs procds
de tous les moments, leurs conversations familires avec la clientle
grecque qui les entoure, soient en harmonie avec leur attitude et leurs
paroles officielles. Quand trois grands cabinets se disent srieusement
qu'ils veulent la mme chose, je ne comprendrais pas qu'ils ne vinssent
pas  bout de l'accomplir, et qu'ils se laissassent dtourner de leur
but ou embarrasser dans leur route par des habitudes ou des manies
d'agents secondaires. C'est pourtant l notre cueil  Athnes. Je le
signale aussi  Londres, et je prie qu'on adresse  sir Edmond Lyons les
mmes recommandations.

Aprs ces deux dpches, M. de Kisseleff m'a donn  lire une longue
lettre particulire de M. de Nesselrode en rponse  notre conversation
du 5 avril. J'ai tort de dire en rponse, car cette lettre ne rpond
point directement  ce que j'avais dit  M. de Kisseleff sur l'attitude
et les procds de l'empereur envers le roi et la France depuis 1830. M.
de Nesselrode y commence par m'engager  ne plus revenir sur ce qui a eu
lieu entre nos deux gouvernements avant la formation du cabinet actuel.
C'est du pass, dit-il, et M. Guizot n'y est pour rien. M. de Nesselrode
ne demande pas mieux, lui, que de n'en plus parler et de partir
d'aujourd'hui comme d'une poque nouvelle. Il expose ensuite, avec
dtail et habilement, deux ides: 1 par quels motifs le cabinet russe
ne nous a pas fait de plus frquentes et plus intimes communications
sur les affaires europennes; 2 quels changements sont survenus, depuis
1840, dans les relations des grandes puissances, notamment de la France
et de l'Angleterre, et pourquoi nous faisons bien de suivre aujourd'hui
la bonne politique, c'est--dire de ne chercher  brouiller la Russie
avec personne, attendu que nous ne retrouverions pas, avec l'Angleterre,
l'alliance intime que des circonstances particulires, entre autres la
prsence d'un cabinet whig, avaient amene de 1830  1840, mais qui ne
saurait se renouer aujourd'hui.

M. de Nesselrode met beaucoup de soin  dvelopper ceci: videmment
l'ide du rtablissement de l'intimit entre la France et l'Angleterre
le proccupe, et il dsirerait nous en dmontrer et s'en dmontrer 
lui-mme l'impossibilit. Je n'ai fait aucune observation  ce sujet.

Du reste, M. de Kisseleff, qui m'avait  peine interrompu deux ou
trois fois par quelques paroles, m'a promis de transmettre, avec une
scrupuleuse exactitude,  M. de Nesselrode ce que je venais de lui dire.
Je ne saurais trop me louer du langage du vice-chancelier de l'empereur
 mon gard: j'y ai trouv ce qui m'honore, ce qui me touche le plus,
une estime srieuse, gravement et simplement exprime. Je dsire que
vous tmoigniez  M. de Nesselrode combien j'y suis sensible.

Pendant que cette correspondance entre Paris et Saint-Ptersbourg
suivait son cours, le baron Edmond de Bussierre, alors ministre du roi 
Dresde, crivit  M. Guizot, le 14 juin 1843.

30 _M. le baron de Bussierre  M. Guizot._

M. le comte de Pahlen est  Dresde depuis trois jours. Il a mis un
empressement obligeant  venir me chercher ds son arrive. Il a dn
hier chez moi avec M. de Zeschau et tous mes collgues. Il part demain
pour Carlsbad. Nous n'avons pas chang un seul mot sur ses projets
ultrieurs. Je sais toutefois que l'espoir de rencontrer M. de Barante
en Bohme le proccupe assez vivement; plusieurs personnes, videmment
charges par lui de me pressentir sur la probabilit de cette rencontre,
m'ont fort inutilement assailli de questions; on ne les a pas pargnes
davantage  M. Ernest de Barante. Il est certain, d'aprs tout ce qui
nous revient de Ptersbourg, qu'on y sent le besoin d'un retour  de
meilleurs rapports, et que la situation actuelle pse  l'empereur
lui-mme; il n'en est pas encore au point de venir sincrement 
nous, mais il ne veut pas qu'on croie en Europe que la porte lui soit
dfinitivement ferme: cette impossibilit trop clatante d'un accord
avec la France affaiblit les ressorts et fausse les combinaisons de
sa politique; il s'en trouve amoindri sur tous les points, et
particulirement dans ses relations avec la Prusse.

Ce sera, sans aucun doute, un motif de plus aux yeux de Votre
Excellence pour ne rien faire qu' de trs-bonnes conditions. Un
rapprochement auquel le gouvernement du roi semblerait se prter avec
trop de facilit produirait un effet fcheux en Allemagne. On y sait 
merveille combien la Russie dsire ce rapprochement; on trouve donc tout
naturel qu'elle en fasse les frais.

31 _Le baron d'Andr  M. Guizot._

Monsieur,

Ds que le courrier Alliot m'eut remis vos dpches, je demandai  voir
M. de Nesselrode. Je lui parlai du nouvel entretien que vous aviez
eu avec M. de Kisseleff, et aprs avoir chang quelques paroles, je
laissai au vice-chancelier votre lettre particulire du 20 mai, afin
qu'il pt la lire  loisir et la montrer  l'empereur. En la prenant, M.
de Nesselrode me dit qu'il craignait que nous n'allassions un peu vite.
Je rpondis au vice-chancelier qu'il valait mieux s'expliquer et prvoir
les consquences de toute dmarche avant de l'entreprendre, qu'il serait
fcheux, par exemple, de voir les ambassadeurs retourner  leur poste
sans savoir pralablement sur quoi compter.

--Mais remarquez, me dit M. de Nesselrode, qu'il n'a jamais t
question du retour des ambassadeurs dans mes lettres, et que c'est M.
Guizot qui, le premier, en a parl  M. de Kisseleff.

--Je sais trs-bien, monsieur le comte, que chacun de nous a la
prtention de ne point faire des avances; mais si M. Guizot a parl des
ambassadeurs  M. de Kisseleff, c'est parce qu'il a voulu rpondre 
ce que Sa Majest m'a fait l'honneur de me dire au cercle de la cour
lorsqu'elle m'a demand quand reviendrait M. de Barante.

En quittant M. de Nesselrode, il m'a promis de me faire savoir quand
il pourrait me rendre ma lettre. Douze jours se sont couls depuis.
Pendant ce temps, j'ai cherch  connatre quelle avait t d'abord
l'impression produite sur l'empereur par les dpches venues de Paris.
Ce que j'en ai appris m'a fait voir aussitt qu'elles avaient modifi
les dispositions de Sa Majest. Vous voyez que les choses sont
compltement changes.

Maintenant, m'a-t-on dit, c'est une question qu'il faut laisser en
repos, sauf  la reprendre plus tard. Les affaires gnrales doivent
amener la solution des affaires personnelles. Si les ambassadeurs
avaient repris leur poste, il est probable que l'empereur, abandonnant
peu  peu ses prjugs, serait arriv  une apprciation plus juste des
convenances et de ses vritables intrts.

Mes informations et cette opinion n'avaient point cependant un
caractre assez positif pour les communiquer  Votre Excellence
avant d'avoir obtenu le second rendez-vous que m'avait annonc M. de
Nesselrode. Je savais qu'il avait vu l'empereur, qu'il devait le revoir
encore, et j'attendais. Hier enfin, j'ai t pri de passer chez lui. Il
m'a d'abord donn  lire une dpche sur les affaires de Grce dont vous
aurez connaissance. Je lui ai demand ensuite s'il n'avait rien de plus
 m'apprendre. Non, voil tout.--Cependant?...--Je n'ai rien  vous
dire.

Aprs un moment de silence, M. de Nesselrode m'a pourtant racont qu'il
allait crire  M. de Kisseleff une lettre qui serait communique 
Votre Excellence, et qui rpondrait  votre lettre particulire du 20
mai. Entre nous, a continu le vice-chancelier, rappelant ce qu'il
m'avait dit dans mon premier entretien, je crois que votre gouvernement
a t un peu trop vite. Pour le moment, il n'y a point  s'occuper
de quelques-unes des questions qui ont t agites dans les lettres
particulires que vous m'avez donnes  lire. L'empereur a trouv qu'on
lui imposait des conditions, et cela a dtruit le bon effet du premier
compte rendu. Au reste, a-t-il ajout, si les choses sont gtes, elles
sont loin de l'tre  tout jamais, et  la premire occasion on pourra
les reprendre.

J'ai rpondu  M. de Nesselrode que je regrettais beaucoup que
l'empereur et donn une aussi fausse interprtation aux intentions
du gouvernement du roi en admettant qu'on voulait lui imposer des
conditions, que j'affirmais que vous n'aviez eu d'autre pense que celle
de vous expliquer franchement et dignement, afin de ne point exposer
 des mcomptes, faute de s'tre mal compris, les souverains de deux
grands tats.

M. de Nesselrode, qui ne peut assurment partager l'opinion de
l'empereur, et qui connat, tout comme nous, la vraie cause de cette si
grande susceptibilit, a prfr ne rien dire de plus, et terminer ainsi
notre entretien.

Quelques confidences rcentes me feraient supposer que l'empereur
laissera croire  son entourage qu'on a voulu lui mettre le march  la
main, et que, s'il n'y a pas rapprochement entre les deux pays, c'est
plutt au gouvernement du roi qu'il faut en attribuer la cause. Je ne
comprends pas comment de bonne foi on pourrait maintenir une pareille
assertion qui ne saurait avoir t mise en avant, si elle l'a t
rellement, que pour masquer un amour-propre excessif contre lequel,
depuis douze ans, tout raisonnement vient se briser.

32 _M. Guizot  M. le baron d'Andr._

8 juillet 1843.

Monsieur le baron,

Aussitt aprs l'arrive de M. de Breteuil, vous irez trouver M. le
comte de Nesselrode et vous lui donnerez  lire la dpche ci-jointe.
Pour peu qu'il vous tmoigne le dsir de la faire connatre 
l'empereur, vous prendrez sur vous de la lui laisser. Je dsire qu'elle
soit mise textuellement sous les yeux de l'empereur.

Je n'ai rien  y ajouter pour vous-mme. Si M. de Nesselrode engage
avec vous quelque conversation, la dpche vous indique clairement dans
quel esprit et sur quel ton parfaitement simple, tranquille et froid,
vous y devez entrer. Laissez sentir que, bien que la modration gnrale
de notre conduite n'en doive tre nullement altre, il y a l cependant
une question et un fait dont l'importance politique est grande et
invitable.

_M. Guizot  M. le baron d'Andr._

Paris, 8 juillet 1843.

Monsieur le baron,

M. de Kisseleff est venu le 27 juin me donner communication d'une
dpche de M. le comte de Nesselrode, en date du 14 du mme mois,
qui rpond  mes entretiens des 5 avril et 14 mai avec M. le charg
d'affaires de Russie, entretiens que je vous ai fait connatre par mes
lettres particulires des 25 avril et 20 mai.

M. le comte de Nesselrode parait penser que j'ai pris l'initiative
de ces entretiens et des explications auxquelles ils m'ont conduit,
notamment en ce qui concerne le retour des ambassadeurs  Paris et 
Saint-Ptersbourg. Je me suis arrt en lisant ce passage de sa dpche,
et j'ai rappel  M. de Kisseleff que la premire origine de nos
entretiens avait t la phrase par laquelle, dans sa dpche du 21 mars,
M. le comte de Nesselrode, en le chargeant de me fliciter du rsultat
de la discussion sur les fonds secrets, me supposait envers la Russie
des dispositions peu favorables. Je ne pouvais videmment passer sous
silence cette supposition, et ne pas m'expliquer sur mes dispositions
ainsi mconnues ou mal comprises. Si M. le comte de Nesselrode n'avait
fait que m'adresser les flicitations par lesquelles se terminait sa
dpche, je n'aurais song  rien de plus qu' l'en remercier; mais,
en m'attribuant envers la Russie des dispositions peu favorables, il
m'imposait l'absolue ncessit de dsavouer cette supposition, et de ne
laisser lieu, sur mes sentiments et sur leurs motifs,  aucun doute, 
aucune mprise. Ainsi ont t amens mon premier entretien avec M. de
Kisseleff et les explications que j'y ai donnes.

Quant au retour des ambassadeurs, l'empereur vous ayant demand le
3 mai au cercle de la cour: Quand reverrons-nous M. de Barante?
je pouvais encore moins me dispenser de rpondre, dans mon second
entretien,  une question si positive, et je n'y pouvais rpondre sans
exprimer avec une complte franchise la pense du gouvernement du roi 
cet gard et ses motifs.

Je n'ai rappel ces dtails  M. de Kisseleff, et je n'y reviens avec
vous aujourd'hui que parce que M. de Nesselrode dit  deux ou trois
reprises, dans sa dpche, que j'ai pris l'initiative des explications,
que je les ai donnes spontanment. J'aurais pu les donner spontanment,
car elles n'avaient d'autre but que de mettre les relations des deux
cours sur un pied de parfaite vrit et de dignit mutuelle; mais il est
de fait que j'ai t amen  les donner, et par l'obligeant reproche
que me faisait M. de Nesselrode dans sa dpche du 21 mars, et par
la bienveillante question que l'empereur vous a adresse le 3 mai. Je
n'aurais pu, sans manquer  mon devoir et  la convenance, passer sous
silence de telles paroles.

M. le comte de Nesselrode pense qu'aprs tre entrs dans les
explications que je rappelle, nous avons t trop presss d'en atteindre
le but et trop premptoires dans notre langage. Si les ambassadeurs
taient revenus  leur poste, l'amlioration des relations entre les
deux cours aurait pu arriver successivement et sans bruit. Nous avons
voulu une certitude trop positive et trop soudaine.

Ici encore j'ai interrompu ma lecture: Je ne saurais, ai-je dit  M.
de Kisseleff, accepter ce reproche;  mon avis, ce que j'ai fait aurait
d tre fait, ce que j'ai dit aurait d tre dit il y a douze ans. Dans
les questions o la dignit est intresse, on ne saurait s'expliquer
trop franchement, ni trop tt; elles ne doivent jamais tre livres
 des chances douteuses, ni laisses  la merci de personne. Sans
le rtablissement de bonnes et rgulires relations entre les deux
souverains et les deux cours, le retour des ambassadeurs et manqu
de vrit et de convenance. Le roi a mieux aim s'en tenir aux chargs
d'affaires.

L'empereur, poursuit M. le comte de Nesselrode dans sa dpche, ne peut
accepter des conditions ainsi premptoirement indiques. Puisque, dans
l'tat actuel des relations, le roi prfre des chargs d'affaires,
l'empereur s'en remet  lui de ce qui convient  cet gard.

Nous n'avons jamais song, ai-je dit,  imposer des conditions. Quand
on ne demande que ce qui vous est d, ce ne sont pas des conditions
qu'on impose, c'est son droit qu'on rclame. Nous avons dit simplement,
franchement, et dans un esprit sincre, ce que nous regardons comme
impos, point  l'empereur, mais  nous-mmes, par notre propre
dignit.

La dpche se termine par la dclaration que les dispositions du
cabinet de Saint-Ptersbourg, quant aux relations et aux affaires des
deux pays, demeureront galement bienveillantes. J'ai tenu  M. de
Kisseleff le mme langage. Le gouvernement du roi a dj prouv qu'il
savait tenir sa politique en dehors, je pourrais dire au-dessus de
toute impression purement personnelle. Il continuera d'agir, en toute
circonstance, avec la mme modration et la mme impartialit. Il ne
voit, en gnral, dans les intrts respectifs de la France et de la
Russie, que des motifs de bonne intelligence entre les deux pays, et
si, depuis douze ans, leurs rapports n'ont pas toujours prsent ce
caractre, c'est que les relations des deux souverains et des deux cours
n'taient pas en complte harmonie avec ce fait essentiel. La rgularit
de ces relations, et M. le comte de Nesselrode peut se rappeler que nous
l'avons souvent fait pressentir, est donc elle-mme une question grave
et qui importe  la politique des deux tats. Le gouvernement du roi a
accept l'occasion, qui lui a t offerte, de s'en expliquer avec une
srieuse franchise, et dans l'intrt de l'ordre monarchique europen,
comme pour sa propre dignit, il maintiendra ce qu'il regarde comme le
droit et la haute convenance des trnes.

FIN DES PICES HISTORIQUES DU TOME SIXIME.




                         TABLE DES MATIRES

                          DU TOME SIXIME.


CHAPITRE XXXIV.

LES OBSQUES DE NAPOLON.--LES FORTIFICATIONS DE PARIS.

Ma situation et ma disposition personnelles dans le cabinet du 29
octobre 1840.--Des amis politiques.--Des divers principes et mobiles de
la politique extrieure.--Quelle politique extrieure est en
harmonie avec l'tat actuel et les tendances relles de la
civilisation.--Caractre de l'isolement de la France aprs le trait
du 15 juillet 1840.--Dbats de l'Adresse dans les deux Chambres 
l'ouverture de la session de 1840-1841.--Arrive  Cherbourg du prince
de Joinville ramenant de Sainte-Hlne, sur la frgate _la Belle-Poule_,
les restes de l'empereur Napolon.--Voyage du cercueil du Havre 
Paris.--tat des esprits sur la route.--Crmonie des obsques aux
Invalides.--Conduite du gouvernement de Juillet envers la mmoire
de l'empereur Napolon.--Fortifications de Paris.--Vauban
et Napolon.--tudes prparatoires.--Divers systmes de
fortifications.--Comment fut prise la rsolution
dfinitive.--Prsentation, discussion et adoption du projet de
loi.--Opinion de l'Europe sur cette mesure.


CHAPITRE XXXV.

AFFAIRES D'ORIENT.--CONVENTION DU 13 JUILLET 1841.

Situation de la France aprs le trait du 15 juillet 1840.--Caractre
de son isolement et de ses armements.--Dispositions des cabinets
europens.--Dpche de lord Palmerston du 2 novembre 1840.--Son effet
en France.--Prise de Saint-Jean d'Acre par les Anglais.--Mhmet-Ali
est menac en gypte.--Mission du baron Mounier  Londres.--Paroles du
prince de Metternich.--Le commodore Napier arrive devant Alexandrie,
dcide Mhmet-Ali  traiter, et conclut avec lui une convention qui lui
promet l'hrdit de l'gypte.--Colre du sultan et de lord Ponsonby
en apprenant cette nouvelle.--La convention Napier est dsavoue
 Constantinople, quoique approuve  Londres.--Confrence
des plnipotentiaires europens  Constantinople avec
Reschid-Pacha.--Hatti-shriff du 13 fvrier 1841, qui n'accorde
 Mhmet-Ali qu'une hrdit incomplte et prcaire de
l'gypte.--Entretien de lord Palmerston avec Chkib-Effendi.--Notre
attitude expectante et nos prcautions.--Projet d'un protocole et
d'une convention nouvelle pour faire rentrer la France dans le concert
europen.--Conditions que nous y attachons.--J'autorise le baron de
Bourqueney  parafer, mais non  signer dfinitivement les deux actes
projets.--Travail du prince de Metternich  Constantinople.--Changement
du ministre turc.--Nouvelles hsitations de la Porte.--Elle cde enfin
et accorde l'hrdit de l'gypte  Mhmet-Ali, par un nouveau firman
du 25 mai 1841.--Nouveau dlai  Londres pour la signature du
protocole et de la convention.--La chute du ministre whig est
imminente.--Mhmet-Ali accepte le firman du 25 mai 1841.--J'autorise
le baron de Bourqueney  signer la convention; elle est signe le 13
juillet 1841.--Rsum de la ngociation et de ses rsultats.


CHAPITRE XXXVI.

LE DROIT DE VISITE.

Lord Palmerston me demande de signer le nouveau trait prpar en
1840 pour la rpression de la traite des ngres.--Mon refus et ses
causes.--Avnement du cabinet de sir Robert Peel et lord Aberdeen.--Je
consens alors (le 20 dcembre 1841)  signer le nouveau trait.--Premier
dbat dans la chambre des dputs  ce sujet.--Amendement de M. Jacques
Lefebvre dans l'adresse.--Vraie cause de l'tat des esprits.--J'ajourne
la ratification du nouveau trait.--Attitude du cabinet anglais.--Les
ratifications sont changes  Londres entre les autres puissances et
le protocole reste ouvert pour la France.--Nouveaux dbats dans les
deux chambres contre le droit de visite et les conventions de 1831 et
1833.--Nous refusons dfinitivement la ratification du trait du
20 dcembre 1841.--Modration et bon vouloir de lord Aberdeen.--Le
protocole du 19 fvrier 1842 est clos et le trait du 20 dcembre 1841
est annul pour la France.--A l'ouverture de la session 1843-1844, un
paragraphe insr dans l'adresse de la chambre des dputs exprime
le voeu de l'abolition du droit de visite.--Pourquoi je n'entre pas
aussitt en ngociation avec le gouvernement anglais  ce sujet.--Visite
de la reine Victoria au chteau d'Eu.--Son effet en France et en
Europe.--Je prpare la ngociation pour l'abolition du droit de
visite.--Dispositions de lord Aberdeen et de sir Robert Peel.--Nouveaux
dbats  ce sujet dans les chambres  l'ouverture de la session de
1844.--Visite de l'empereur Nicolas an Angleterre.--Visite du roi
Louis-Philippe  Windsor.--Je l'y accompagne.--- Ngociation entame
pour l'abolition du droit de visite.--Comment ce droit peut-il tre
remplac pour la rpression de la traite?--Le duc de Broglie et le
docteur Lushington sont nomms pour examiner cette question.--Leur
runion  Londres.--Nouveau systme propos.--Il est adopt et
remplace le droit de visite en vertu d'un trait conclu le 25 mai
1845.--Prsentation, adoption et promulgation d'une loi pour l'excution
de ce trait.


CHAPITRE XXXVII.

AFFAIRES DIVERSES A L'EXTRIEUR.

(1840-1842)

tat de la Syrie aprs l'expulsion de Mhmet-Ali.--Guerre entre les
Druses et les Maronites.--Impuissance et connivence des autorits
turques.--Mes dmarches en faveur des Maronites chrtiens.--Dispositions
du prince de Metternich;--de lord Aberdeen.--Le baron de Bourqueney et
sir Stratford Canning  Constantinople.--Rsistance obstine de la Porte
 nos demandes pour les chrtiens.--Sarim-Effendi.--Plan du prince de
Metternich pour le gouvernement du Liban.--Nous l'adoptons, faute de
mieux.--La Porte finit par cder.--Mon opinion sur les Turcs et leur
avenir.--tat de la Grce en 1841.--Mission de M. Piscatory en Grce;
son but.--Ce que j'en fais dire  lord Aberdeen.--Il donne  sir Edmond
Lyons des instructions analogues.--Notre inquitude et notre attitude
envers le bey de Tunis.--Mfiances du Cabinet anglais  ce sujet.--Mes
instructions au prince de Joinville.--Mission de M. Plichon.--Affaires
de l'Algrie.--Situation des consuls trangers en Algrie.--Vues
sur l'avenir de la France en Afrique.--Comptoirs tablis sur la
cte occidentale d'Afrique.--La cte orientale d'Afrique et
Madagascar.--Prise de possession des les Mayotte et Nossi-b.--Trait
avec l'Iman de Mascate.--Question de l'union douanire entre la France
et la Belgique.--Ngociations  ce sujet.--Mon opinion sur cette
question.--Traits de commerce du 16 juillet 1843 et du 13 dcembre 1845
avec la Belgique.--Affaires d'Espagne.--Rivalit et mfiance obstine
de l'Angleterre envers la France en Espagne.--La reine Christine
 Paris.--Rgence d'Espartero--Insurrection et dfaite des
_christinos_.--Notre politique gnrale en Espagne.--M. de Salvandy est
nomm ambassadeur en Espagne.--Accueil qu'il reoit en route.--Question
de la prsentation de ses lettres de crance.--Espartero ne veut pas
qu'il les remette  la reine Isabelle.--Attitude de M. Aston, ministre
d'Angleterre  Madrid.--M. de Salvandy revient en France.--Instructions
de lord Aberdeen  M. Aston.--Incident entre la France et la
Russie.--Le comte de Pahlen quitte Paris en cong.--Par quel motif.--Mes
instructions  M. Casimir Prier, charg d'affaires de France
en Russie.--Colre de l'empereur Nicolas.--Vaines tentatives de
rapprochement.--Persvrance du roi Louis-Philippe.--Les ambassadeurs de
France et de Russie ne retournent pas  leurs postes et sont remplacs
par des chargs d'affaires.


CHAPITRE XXXVIII.

AFFAIRES DIVERSES A L'INTRIEUR.

(1840-1842)

Situation du cabinet du 29 octobre 1840  l'intrieur.--Ides
politiques et philosophiques accrdites et puissantes comme moyens
d'opposition.--Apprciation sommaire de ces ides.--En quoi elles
sont fausses et par quelle cause.--Comment elles devraient tre
combattues.--Insuffisance de nos armes pour cette lutte.--Attentat
commis contre le duc d'Aumale et les Princes, ses frres, le 13
septembre 1841.--Entre du duc d'Aumale et du 17e rgiment d'infanterie
lgre dans la cour des Tuileries.--Complot li  l'attentat.--M. Hbert
est nomm procureur gnral prs la cour royale de Paris.--Procs
de Qunisset et de ses complices devant la cour des pairs.--Dbats
lgislatifs.--Lois sur le travail des enfants dans les
manufactures;--Sur l'expropriation pour cause d'utilit publique;--Sur
les grands travaux publics;--Sur le rseau gnral des chemins
de fer.--Propositions de M. Ganneron sur les incompatibilits
parlementaires; de M. Ducos sur la rforme lectorale.--Discussion
et rejet de ces propositions.--Opration du recensement pour la
contribution personnelle et mobilire et pour celle des portes et
fentres.--Troubles  ce sujet.--Inquitudes de M. Humann.--Il
est fermement soutenu.--Sa mort subite.--Son remplacement par M.
Lacave-Laplagne.--Le gnral Bugeaud est nomm gouverneur gnral de
l'Algrie.--Ses relations et sa correspondance avec moi.--Ses premires
campagnes.--Clture de la session de 1841-1842.




PICES HISTORIQUES

I.

1 Protocole de clture de la question d'gypte, sign  Londres le 10
juillet 1841.

2 Convention pour la clture des dtroits du Bosphore et des
Dardanelles, signe  Londres le 13 juillet 1841.

II.

Texte anglais de l'extrait du discours prononc par lord
Palmerston devant ses lecteurs (_Morning-Chronicle_ du 30 juin
1841).

III.

Lettre de lord Palmerston  M. Bulwer, communique  M. Guizot (texte
anglais).

IV.

Pleins pouvoirs donns  M. le comte de Sainte-Aulaire  l'effet de
signer un trait relatif  la rpression de la traite des noirs avec
l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie (20 novembre
1841).

V.

M. Guizot  M. le comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France 
Londres.

VI.

Mmento pour les ministres d'Autriche, de Prusse et de Russie.
--Confrence du 19 fvrier 1842.

VII.

1 Dclaration du comte de Sainte-Aulaire au comte d'Aberdeen que le
gouvernement du roi n'ayant pas l'intention de ratifier le trait du
20 dcembre 1841, le protocole ne doit plus rester ouvert pour la
France.

2 Protocole de la confrence, tenue au Foreign-office le 9 novembre
1842. Prsents: les plnipotentiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne,
de Prusse et de Russie.

VIII.

M. Guizot  M. le comte de Sainte-Aulaire.

IX.

Lord Aberdeen  lord Cowley.

X.

Note du duc de Broglie sur les motifs et la lgitimit de l'abrogation
des conventions de 1831 et 1833.

XI.

Premier projet d'un nouveau mode de rpression de la traite remis par le
duc de Broglie au docteur Lushington.

XII.

Note du duc de Broglie sur le projet du docteur Lushington pour
remplacer les conventions de 1831 et 1833.

XIII.

Trait sign  Londres, le 29 mai 1845, pour l'abrogation des
conventions de 1831 et 1833 et leur remplacement par un nouveau mode de
rpression de la traite des ngres.

XIV.

1 Dpche adresse par M. Guizot, le 11 mars 1841, aux ambassadeurs et
ministres de France  Londres, Vienne; Berlin et Saint-Ptersbourg, sur
les affaires de Grce.

2 M. Guizot  M. de Lagren, ministre de France 
Athnes.

3 M. Guizot  M. de Lagren, ministre de France 
Athnes.

XV.

M. Guizot  Son Altesse Royale Monseigneur le prince de Joinville,
commandant l'escadre franaise dans la Mditerrane.

XVI.

1 M. Guizot, ministre des affaires trangres,  M. le comte de
Salvandy, ambassadeur de France en Espagne.

2 M. Guizot, ministre des affaires trangres, aux reprsentants du roi
prs les cours de Londres, Vienne, Berlin, etc.

3 Texte anglais de la lettre du comte d'Aberdeen  M. Aston, ministre
d'Angleterre en Espagne.

XVII.

Correspondance entre M. Guizot, ministre des affaires trangres et M.
Casimir Prier, charg d'affaires  Saint-Ptersbourg.

1 M. Guizot  M. Casimir Prier.
2 M. Casimir Prier  M. Guizot.
3 M. Casimir Prier  M. Guizot.
4 M. Casimir Prier  M. Guizot.
5 M. Guizot  M. Casimir Prier.
6 M. Guizot  M. Casimir Prier.
7 M. Guizot  M. le comte de Flahault, ambassadeur  Vienne.
8 M. Guizot  M. Casimir Prier.
9 M. Casimir Prier  M. Guizot.
10 Le mme au mme.
11 Le mme au mme.
12 Le mme au mme.
13 Le mme au mme.
14 Le mme au mme.
15 Le mme au mme.
16 M. Guizot  M. Casimir Prier.
17 Le mme au mme.
18 M. Casimir Prier  M. Guizot.
19 M. Guizot  M. Casimir Prier.
20 M. Guizot  M. le comte de Flahault.
21 M. Guizot  M. Casimir Prier.
22 M. Casimir Prier  M. Guizot.
23 Le mme au mme.
24 Le mme au mme.
25 M. Guizot  M. Casimir Prier.
Copie d'une dpche de M. le comte de Nesselrode  M. de Kisseleff.
Le comte de Nesselrode  M. de Kisseleff.
26 13 avril 1843.
27 Lettre  M. le baron d'Andr, charg d'affaires  Saint-Ptersbourg.
28 Le baron d'Andr  M. Guizot.
29 M. Guizot au baron d'Andr.
30 M. le baron de Bussierre  M. Guizot.
31 Le baron d'Andr  M. Guizot.
32 M. Guizot  M. le baron d'Andr.
33 M. Guizot  M. le baron d'Andr.


FIN DE LA TABLE DU TOME SIXIME.



_____________________________________________
PARIS.--IMPRIM CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS.






End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires pour servir  l'Histoire de
mon temps (Tome 6), by Franois Pierre Guillaume Guizot

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

