The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome IV, by Alexandre Dumas

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Title: La San-Felice, Tome IV

Author: Alexandre Dumas

Release Date: June 14, 2006 [EBook #18586]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME IV ***




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                             ALEXANDRE DUMAS

                                   LA
                               SAN-FELICE

                                TOME IV

                             DEUXIME DITION


                                  PARIS
                 MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS
           RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
                         A LA LIBRAIRIE NOUVELLE




                                   LVI

                                LE RETOUR

Mack avait eu raison de craindre la rapidit des mouvements de l'arme
franaise: dj, dans la nuit qui avait suivi la bataille, les deux
avant-gardes, guides, l'une par Salvato Palmieri, l'autre par Hector
Caraffa, avaient pris la route de Civita-Ducale, dans l'esprance
d'arriver, l'une  Sora par Tagliacozzo et Capistrello, et l'autre 
Ceprano par Tivoli, Palestrina, Valmontone et Ferentina, et de fermer
ainsi aux Napolitains le dfil des Abruzzes.

Quant  Championnet, ses affaires une fois finies  Rome, il devait
prendre la route de Velletri et de Terracina par les marais Pontins.

Au point du jour, aprs avoir fait donner  Lemoine et  Casabianca des
nouvelles de la victoire de la veille, et leur avoir ordonn de marcher
sur Civita-Ducale pour se runir au corps d'arme de Macdonald et de
Duhesme et prendre avec eux la route de Naples, il partit avec six mille
hommes pour rentrer  Rome, fit vingt-cinq milles dans sa journe, campa
 la Storta, et, le lendemain,  huit heures du matin, se prsenta  la
porte du Peuple, rentra dans Rome au bruit des salves de joie que tirait
le chteau Saint-Ange, prit la rive gauche du Tibre et regagna le palais
Corsini, o, comme le lui avait promis le baron de Riescach, il retrouva
chaque chose  la place o il l'avait laisse.

Le mme jour, il fit afficher cette proclamation:

Romains!

Je vous avais promis d'tre de retour  Rome avant vingt jours; je vous
tiens parole, j'y rentre le dix-septime.

L'arme du despote napolitain a os prsenter le combat  l'arme
franaise.

Une seule bataille a suffi, pour l'anantir, et, du haut de vos
remparts, vous pouvez voir fuir ses dbris vers Naples, o les
prcderont nos lgions victorieuses.

Trois mille morts et cinq mille blesss taient couchs hier sur le
champ de bataille de Civita-Castellana; les morts auront la spulture
honorable du soldat tu sur le champ de bataille, c'est--dire le champ
de bataille lui-mme; les blesss seront traits comme des frres; tous
les hommes ne le sont-ils pas aux yeux de l'ternel qui les a crs!

Les trophes de notre victoire sont cinq mille prisonniers, huit
drapeaux, quarante-deux pices de canon, huit mille fusils, toutes les
munitions, tous les bagages, tous les effets de campement et enfin le
trsor de l'arme napolitaine.

Le roi de Naples est en fuite pour regagner sa capitale, o il rentrera
honteusement, accompagn des maldictions de son peuple et du mpris du
monde.

Encore une fois, le Dieu des armes a bni notre cause.--Vive la
Rpublique!

CHAMPIONNET.


Le mme jour, le gouvernement rpublicain tait rtabli  Rome; les
deux consuls Mattei et Zaccalone, si miraculeusement chapps  la mort,
avaient repris leur poste, et, sur l'emplacement du tombeau de Duphot,
dtruit,  la honte de l'humanit, par la population romaine, on leva
un sarcophage o,  dfaut de ses nobles restes jets aux chiens, on
inscrivit son glorieux nom.

Ainsi que l'avait dit Championnet, le roi de Naples avait fui; mais,
comme certaines parties de ce caractre trange resteraient inconnues
 nos lecteurs, si nous nous contentions, comme Championnet dans sa
proclamation, d'indiquer le fait, nous leur demanderons la permission de
l'accompagner dans sa fuite.

A la porte du thtre Argentina, Ferdinand avait trouv sa voiture et
s'tait lanc dedans avec Mack, en criant  d'Ascoli d'y monter aprs
eux.

Mack s'tait respectueusement plac sur le sige de devant.

--Mettez-vous au fond, gnral, lui dit le roi ne pouvant pas renoncer
 ses habitudes de raillerie, et ne songeant pas qu'il se raillait
lui-mme; il me parat que vous allez avoir assez de chemin  faire 
reculons, sans commencer avant que la chose soit absolument ncessaire.

Mack poussa un soupir et s'assit prs du roi.

Le duc d'Ascoli prit place sur le devant.

On toucha au palais Farnse; un courrier tait arriv de Vienne
apportant une dpche de l'empereur d'Autriche; le roi l'ouvrit
prcipitamment et lut:

Mon trs-cher frre, cousin, oncle, beau-pre, alli et confdr.

Laissez-moi vous fliciter bien sincrement sur le succs de vos armes
et sur votre entre triomphale  Rome...

Le roi n'alla pas plus loin.

--Ah! bon! dit-il, en voil une qui arrive  propos.

Et il remit la dpche dans sa poche.

Puis, regardant autour de lui:

--O est le courrier qui a apport cette lettre? demanda-t-il.

--Me voici, sire, fit le courrier en s'approchant.

--Ah! c'est toi, mon ami? Tiens voil pour ta peine, dit le roi en lui
donnant sa bourse.

--Votre Majest me fera-t-elle l'honneur de me donner une rponse pour
mon auguste souverain.

--Certainement; seulement, je te la donnerai verbale, n'ayant pas le
temps d'crire. N'est-ce pas, Mack, que je n'ai pas le temps?

Mack baissa la tte.

--Peu importe, dit le courrier; je peux rpondre  Votre Majest que
j'ai bonne mmoire.

--De sorte que tu es sr de rapporter  ton auguste souverain ce que je
vais te dire?

--Sans y changer une syllabe.

--Eh bien, dis-lui de ma part, entends-tu bien? de ma part...

--J'entends, sire.

--Dis-lui que son frre et cousin, oncle et beau-pre, alli et
confdr le roi Ferdinand est un ne.

Le courrier recula effray.

--N'y change pas une syllabe, reprit le roi, et tu auras dit la plus
grande vrit qui soit jamais sortie de ta bouche.

Le courrier se retira stupfi.

--Et maintenant, dit le roi, comme j'ai dit  Sa Majest l'empereur
d'Autriche tout ce que j'avais  lui dire, partons.

--J'oserai faire observer  Votre Majest, dit Mack, qu'il n'est pas
prudent de traverser la plaine de Rome en voiture.

--Et comment voulez-vous que je la traverse? A pied?

--Non, mais  cheval.

--A cheval! Et pourquoi cela,  cheval?

--Parce qu'en voiture, Votre Majest est oblige de suivre les routes,
tandis qu' cheval, au besoin, Votre Majest peut prendre  travers les
terres; excellent cavalier comme est Votre Majest, et monte sur un bon
cheval, elle n'aura point  craindre les mauvaises rencontres.

--Ah! _malora!_ s'cria le roi, on peut donc en faire?

--Ce n'est pas probable; mais je dois faire observer  Votre Majest
que ces infmes jacobins ont os dire que, si le roi tombait entre leurs
mains...

--Eh bien?

--Ils le pendraient au premier rverbre venu si c'tait dans la ville,
au premier arbre rencontr si c'tait en plein champ.

--_Fuimmo_, d'Ascoli! _fuimmo!_... Que faites-vous donc l-bas, vous
autres fainants? Deux chevaux! deux chevaux! les meilleurs! C'est
qu'ils le feraient comme ils le disent, les brigands! Cependant, nous ne
pouvons pas aller jusqu' Naples  cheval?

--Non, sire, rpondit Mack; mais,  Albano, vous prendrez la premire
voiture de poste venue.

--Vous avez raison. Une paire de bottes! Je ne peux pas courir la poste
en bas de soie. Une paire de bottes! Entends-tu, drle?

Un valet de pied se prcipita par les escaliers et revint avec une paire
de longues bottes.

Ferdinand mit ses bottes dans la voiture, sans plus s'inquiter de son
ami d'Ascoli que s'il n'existait pas.

Au moment o il achevait de mettre sa seconde botte, on amena les deux
chevaux.

--A cheval, d'Ascoli!  cheval! dit Ferdinand. Que diable fais-tu donc
dans le coin de la voiture? Je crois, Dieu me pardonne, que tu dors!

--Dix hommes d'escorte, cria Mack, et un manteau pour Sa Majest!

--Oui, dit le roi montant  cheval, dix hommes d'escorte et un manteau
pour moi.

On lui apporta un manteau de couleur sombre dans lequel il s'enveloppa.

Mack monta lui-mme  cheval.

--Comme je ne serai rassur que quand je verrai Votre Majest hors
des murs de la ville, je demande  Votre Majest la permission de
l'accompagner jusqu' la porte San-Giovanni.

--Est-ce que vous croyez que j'ai quelque chose  craindre dans la
ville, gnral?

--Supposons... ce qui n'est pas supposable...

--Diable! fit le roi; n'importe, supposons toujours.

--Supposons que Championnet ait eu le temps de faire prvenir le
commandant du chteau Saint-Ange, et que les jacobins gardent les
portes.

--C'est possible, cria le roi, c'est possible; partons.

--Partons, dit Mack.

--Eh bien, o allez-vous, gnral?

--Je vous conduis, sire,  la seule porte de la ville par laquelle on
ne supposera jamais que vous sortiez, attendu qu'elle est justement 
l'oppos de la porte de Naples; je vous conduis  la porte du Peuple,
et, d'ailleurs, c'est la plus proche d'ici; ce qui nous importe, c'est
de sortir de Rome le plus promptement possible; une fois hors de Rome,
nous faisons le tour des remparts, et, en un quart d'heure, nous sommes
 la porte San-Giovanni.

--Il faut que ces coquins de Franais soient de bien russ dmons,
gnral, pour avoir battu un gaillard aussi fin que vous.

On avait fait du chemin pendant ce dialogue, et l'on tait arriv 
l'extrmit de Ripetta.

Le roi arrta le cheval de Mack par la bride.

--Hol! gnral, dit-il, qu'est-ce que c'est que tous ces gens-l qui
rentrent par la porte du Peuple?

--S'ils avaient eu le temps matriel de faire trente milles en cinq
heures, je dirais que ce sont les soldats de Votre Majest qui fuient.

--Ce sont eux, gnral! ce sont eux! Ah! vous ne les connaissez pas,
ces gaillards-l; quand il s'agit de se sauver, ils ont des ailes aux
talons.

Le roi ne s'tait pas tromp, c'tait la tte des fuyards qui avaient
fait un peu plus de deux lieues  l'heure, et qui commenaient  rentrer
dans Rome.

Le roi mit son manteau sur ses yeux et passa au milieu d'eux sans tre
reconnu.

Une fois hors de la ville, la petite troupe se jeta  droite, suivit
l'enceinte d'Aurlien, dpassa la porte San-Lorenzo, puis la porte
Maggiore, et enfin arriva  cette fameuse porte San-Giovanni, o le roi,
seize jours auparavant, avait en si grande pompe reu les clefs de la
ville.

--Et maintenant, dit Mack, voici la route, sire; dans une heure, vous
serez  Albano;  Albano, vous tes hors de tout danger.

--Vous me quittez, gnral?

--Sire, mon devoir tait de penser au roi avant tout; mon devoir est
maintenant de penser  l'arme.

--Allez, et faites de votre mieux; seulement, quoi qu'il arrive, je
dsire que vous vous rappeliez que ce n'est pas moi qui ai voulu la
guerre et qui vous ai drang de vos affaires, si vous en aviez 
Vienne, pour vous faire venir  Naples.

--Hlas! c'est bien vrai, sire, et je suis prt  rendre tmoignage
que c'est la reine qui a tout fait. Et maintenant, que Dieu garde Votre
Majest!

Mack salua le roi et mit son cheval au galop, reprenant la route par
laquelle il tait venu.

--Et toi, murmura le roi en enfonant les perons dans le ventre de son
cheval et en le lanant  fond de train sur la route d'Albano, et toi,
que le diable t'emporte, imbcile!

On voit que, depuis le jour du conseil d'tat, le roi n'avait pas chang
d'opinion sur le compte de son gnral en chef.

Quelques efforts que fissent les dix hommes de l'escorte pour suivre le
roi et le duc d'Ascoli, les deux illustres cavaliers taient trop bien
monts, et Ferdinand, qui rglait le pas, avait trop grand'peur, pour
qu'ils ne fussent pas bientt distancs; d'ailleurs, il faut dire
qu'avec la confiance qu'avait Ferdinand dans ses sujets, il ne
regardait point--en supposant que quelque danger l'attendt sur cette
route--l'escorte comme d'un secours bien efficace, et, lorsque le roi et
son compagnon arrivrent  la monte d'Albano, il y avait dj longtemps
que les dix cavaliers taient revenus sur leurs pas.

Tout le long de la route, le roi avait eu des terreurs paniques. S'il
y a un endroit au monde qui prsente, la nuit surtout, des aspects
fantastiques, c'est la campagne de Rome, avec ses aqueducs briss qui
semblent des files de gants marchant dans les tnbres, ses tombeaux
qui se dressent tout  coup, tantt  droite, tantt  gauche de la
route, et ces bruits mystrieux qui semblent les lamentations des ombres
qui les ont habits. A chaque instant, Ferdinand rapprochait son cheval
de son compagnon et, rassemblant les rnes de sa monture pour tre prt
 lui faire franchir le foss, lui demandait: Vois-tu, d'Ascoli?...
Entends-tu, d'Ascoli? Et d'Ascoli, plus calme que le roi, parce qu'il
tait plus brave, regardait et rpondait: Je ne vois rien, sire;
coutait et rpondait: Sire, je n'entends rien. Et Ferdinand, avec son
cynisme ordinaire, ajoutait:

--Je disais  Mack que je n'tais pas sr d'tre brave; eh bien,
maintenant, je suis fix  ce sujet: dcidment, je ne le suis pas.

On arriva ainsi  Albano; les deux fugitifs avaient mis une heure 
peine pour venir de Rome; il tait minuit,  peu prs; toutes les portes
taient fermes, celle de la poste comme les autres.

Le duc d'Ascoli la reconnut  l'inscription crite au-dessus de la
porte, descendit de cheval et frappa  grands coups.

Le matre de poste, qui tait couch depuis trois heures, vint, comme
d'habitude, ouvrir de mauvaise humeur et en grognant; mais d'Ascoli
pronona ce mot magique qui ouvrit toutes les portes:

--Soyez tranquille, vous serez bien pay.

La figure du matre de poste se rassrna aussitt.

--Que faut-il servir  Leurs Excellences? demanda-t-il.

--Une voiture, trois chevaux de poste et un postillon qui conduise
rondement, dit le roi.

--Leurs Excellences vont avoir tout cela dans un quart d'heure, dit
l'hte.

Puis, comme il commenait de tomber une pluie fine:

--Ces messieurs entreront bien, en attendant, dans ma chambre?

--Oui, oui, dit le roi, qui avait son ide, tu as raison. Une chambre,
une chambre tout de suite!

--Et que faut-il faire des chevaux de Leurs Excellences?

--Mets-les  l'curie; on viendra les reprendre de ma part, de la part
du duc d'Ascoli, tu entends?

--Oui, Excellence.

Le duc d'Ascoli regarda le roi.

--Je sais ce que je dis, fit Ferdinand; allons toujours, et ne perdons
pas de temps.

L'hte les conduisit  une chambre o il alluma deux chandelles.

--C'est que je n'ai qu'un cabriolet, dit-il.

--Va pour un cabriolet, s'il est solide.

--Bon! Excellence, avec lui on irait en enfer.

--Je ne vais qu' moiti chemin, ainsi tout est pour le mieux.

--Alors, Leurs Excellences m'achtent mon cabriolet?

--Non; mais elles te laissent leurs deux chevaux, qui valent quinze
cents ducats, imbcile!

--Alors, les chevaux sont pour moi?

--Si on ne te les rclame pas. Si on te les rclame, on te payera ton
cabriolet; mais fais vite, voyons.

--Tout de suite, Excellence.

Et l'hte, qui venait de voir le roi sans manteau, et tout chamarr
d'ordres, se retira  reculons et en saluant jusqu' terre.

--Bon! dit le duc d'Ascoli, nous allons tre servis  la minute, les
cordons de Votre Majest ont fait leur effet.

--Tu crois, d'Ascoli?

--Votre Majest l'a bien vu, peu s'en est fallu que notre homme ne
sortt  quatre pattes.

--Eh bien, mon cher d'Ascoli, dit le roi de sa voix la plus caressante,
tu ne sais pas ce que tu vas faire?

--Moi, sire?

--Mais non, dit le roi, tu ne voudrais point, peut-tre...

--Sire! dit d'Ascoli gravement, je voudrai tout ce que voudra Votre
Majest.

--Oh! je sais bien que tu m'es dvou, je sais bien que tu es mon unique
ami, je sais bien que tu es le seul homme auquel je puisse demander une
pareille chose.

--C'est difficile?

--Si difficile, que, si tu tais  ma place et que je fusse  la tienne,
je ne sais pas si je ferais pour toi ce que je vais te demander de faire
pour moi.

--Oh! sire, ceci n'est point une raison, rpondit d'Ascoli avec un lger
sourire.

--Je crois que tu doutes de mon amiti, dit le roi, c'est mal.

--Ce qui importe en ce moment, sire, rpliqua le duc avec une suprme
dignit, c'est que Votre Majest ne doute pas de la mienne.

--Oh! quand tu m'en auras donn cette preuve-l, je ne douterai plus de
rien, je t'en rponds.

--Quelle est cette preuve, sire? Je ferai observer  Votre Majest
qu'elle perd beaucoup de temps  une chose probablement bien simple.

--Bien simple, bien simple, murmura le roi; enfin, tu sais de quoi ont
os me menacer ces brigands de jacobins?

--Oui: de pendre Votre Majest, si elle tombait entre leurs mains.

--Eh bien, mon cher ami, eh bien, mon cher d'Ascoli, il s'agit de
changer d'habit avec moi.

--Oui, dit le duc, afin que, si les jacobins nous prennent...

--Tu comprends: s'ils nous prennent, croyant que tu es le roi, ils ne
s'occuperont que de toi; moi, pendant ce temps-l, je me dfilerai, et,
alors, tu te feras reconnatre, et, sans avoir couru un grand danger, tu
auras la gloire de sauver ton souverain. Tu comprends?

--Il ne s'agit point du danger plus ou moins grand que je courrai, sire;
il s'agit de rendre service  Votre Majest.

Et le duc d'Ascoli, tant son habit et le prsentant au roi, se contenta
de dire:

--Le vtre, sire!

Le roi, si profondment goste qu'il ft, se sentit cependant touch
de ce dvouement; il prit le duc entre ses bras et le serra contre son
coeur; puis, tant son propre habit, il aida le duc  le passer, avec
la dextrit et la prestesse d'un valet de chambre expriment, le
boutonnant du haut en bas, quelque chose que pt faire d'Ascoli pour
l'en empcher.

--L! dit le roi; maintenant, les cordons.

Il commena par lui mettre au cou celui de Saint-Georges-Constantinien.

--Est-ce que tu n'es pas commandeur de Saint-Georges? demanda le roi.

--Si fait, sire, mais sans commanderie; Votre Majest avait toujours
promis d'en fonder une pour moi et pour les ans de ma famille.

--Je la fonde, d'Ascoli, je la fonde, avec une rente de quatre mille
ducats, tu entends?

--Merci, sire.

--N'oublie pas de m'y faire penser; car, moi, je serais capable de
l'oublier.

--Oui, dit le duc avec un petit sentiment d'amertume, Votre Majest est
fort distraite, je sais cela.

--Chut! ne parlons pas de mes dfauts dans un pareil moment; ce ne
serait pas gnreux. Mais tu as le cordon de Marie-Thrse, au moins?

--Non, sire, je n'ai pas cet honneur.

--Je te le ferai donner par mon gendre, sois tranquille. Ainsi, mon
pauvre d'Ascoli, tu n'as que Saint-Janvier?

--Je n'ai pas plus Saint-Janvier que Marie-Thrse, sire.

--Tu n'as pas Saint-Janvier?

--Non, sire.

--Tu n'as pas Saint-Janvier? _Cospetto_! mais c'est une honte. Je te le
donne, d'Ascoli; je te donne celui-l avec la plaque qui est  l'habit,
tu l'as bien gagn. Comme il te va bien, l'habit! on dirait qu'il a t
fait pour toi.

--Votre Majest n'a peut-tre pas remarqu que la plaque est en
diamants?

--Si fait.

--Qu'elle vaut six mille ducats peut-tre?

--Je voudrais qu'elle en valt dix mille.

Le roi passa  son tour l'habit du duc, auquel tait attache, en effet,
la seule plaque en argent de Saint-Georges, et le boutonna lestement.

--C'est singulier, dit-il, comme je suis  l'aise dans ton habit,
d'Ascoli; je ne sais pas pourquoi, mais l'autre m'touffait. Ah!...

Et le roi respira  pleine poitrine.

En ce moment, on entendit le pas du matre de poste qui s'approchait de
la chambre.

Le roi saisit le manteau et s'apprta  le passer sur les paules du
duc.

--Que fait donc Votre Majest? s'cria d'Ascoli.

--Je vous mets votre manteau, sire.

--Mais je ne souffrirai jamais que Votre Majest...

--Si fait, tu le souffriras, morbleu!

--Cependant, sire...

--Silence!

Le matre de poste entra.

--Les chevaux sont  la voiture de Leurs Excellences, dit-il.

Puis il demeura tonn; il lui sembla qu'il s'tait fait entre les deux
voyageurs un changement dont il ne se rendait pas bien compte, et que
l'habit brod avait chang de dos et les cordons de poitrine.

Pendant ce temps, le roi drapait le manteau sur les paules de d'Ascoli.

--Son Excellence, dit le roi, pour ne pas tre drange pendant la
route, voudrait payer les postes jusqu' Terracine.

--Rien de plus facile, dit le matre de poste: nous avons huit postes
un quart;  deux francs par cheval, c'est treize ducats; deux chevaux
de renfort  deux francs, un ducat;--quatorze ducats.--Combien Leurs
Excellences payent-elles leurs postillons?

--Un ducat, s'ils marchent bien; seulement, nous ne payons pas d'avance
les postillons, attendu qu'ils ne marcheraient pas s'ils taient pays.

--Avec un ducat de guides, dit le matre de poste s'inclinant devant
d'Ascoli, Votre Excellence doit marcher comme le roi.

--Justement, s'cria Ferdinand, c'est comme le roi que Son Excellence
veut marcher.

--Mais il me semble, dit le matre de poste, s'adressant toujours 
d'Ascoli, que, si Son Excellence est aussi presse que cela, on pourrait
envoyer un courrier en avant pour faire prparer les chevaux.

--Envoyez, envoyez! s'cria le roi. Son Excellence n'y pensait pas.
Un ducat pour le courrier, un demi-ducat pour le cheval, c'est quatre
ducats de plus pour le cheval; quatorze et quatre, dix-huit ducats; en
voici vingt. La diffrence sera pour le drangement que nous avons caus
dans votre htel.

Et le roi, fouillant dans la poche du gilet du duc, paya avec l'argent
du duc, riant du bon tour qu'il lui faisait.

L'hte prit une chandelle et claira d'Ascoli, tandis que Ferdinand,
plein de soins, lui disait:

--Que Votre Excellence prenne garde, il y a ici un pas; que Votre
Excellence prenne garde, il y a une marche qui manque  l'escalier; que
Votre Excellence prenne garde, il y a un morceau de bois sur son chemin.

En arrivant  la voiture, d'Ascoli, par habitude sans doute, se rangea
pour que le roi montt le premier.

--Jamais, jamais, s'cria le roi en s'inclinant et en mettant le chapeau
 la main. Aprs Votre Excellence.

D'Ascoli monta le premier et voulut prendre la gauche.

--La droite, Excellence, la droite, dit le roi; c'est dj trop
d'honneur pour moi de monter dans la mme voiture que Votre Excellence.

Et, montant aprs le duc, le roi se plaa  sa gauche.

En un tour de main, un postillon avait saut  cheval et avait lanc la
voiture au galop dans la direction de Velletri.

--Tout est pay jusqu' Terracine, except le postillon et le courrier,
cria le matre de poste.

--Et Son Excellence, dit le roi, paye doubles guides.

Sur cette sduisante promesse, le postillon fit claquer son fouet, et
le cabriolet partit au galop, dpassant des ombres que l'on voyait se
mouvoir aux deux cts du chemin avec une extraordinaire vlocit.

Ces ombres inquitrent le roi.

--Mon ami, demanda-t-il au postillon, quels sont donc ces gens qui font
mme route que nous et qui courent comme des drats?

--Excellence, rpondit le postillon, il parat qu'il y a eu aujourd'hui
une bataille entre les Franais et les Napolitains, et que les
Napolitains ont t battus; ces gens-l sont des gens qui se sauvent.

--Par ma foi, dit le roi  d'Ascoli, je croyais que nous tions les
premiers; nous sommes distancs. C'est humiliant. Quels jarrets vous ont
ces gaillards-l! Six francs de guides, postillon, si vous les dpassez.




                                 LVII

                       LES INQUITUDES DE NELSON


Tandis que, sur la route d'Albano  Velletri, le roi Ferdinand luttait
de vitesse avec ses sujets, la reine Caroline, qui ne connaissait encore
que les succs de son auguste poux, faisait, selon ses instructions,
chanter des _Te Deum_ dans toutes les glises et des cantates dans tous
les thtres. Chaque capitale, Paris, Vienne, Londres, Berlin, a ses
potes de circonstance; mais, nous le disons hautement,  la gloire des
muses italiennes, nul pays, sous le rapport de la louange rhythme, ne
peut soutenir la comparaison avec Naples. Il semblait que, depuis le
dpart du roi et surtout depuis ses succs, leur vritable vocation se
ft tout  coup rvle  deux ou trois mille potes. C'tait une
pluie d'odes, de cantates, de sonnets, d'acrostiches, de quatrains, de
distiques qui, dj monte  l'averse, menaait de tourner au dluge; la
chose tait arrive  ce point que, jugeant inutile d'occuper le pote
officiel de la cour, le signor Vacca,  un travail auquel tant d'autres
paraissaient s'tre vous, la reine l'avait fait venir  Caserte, lui
donnant la charge de choisir entre les deux ou trois cents pices de
vers qui arrivaient chaque jour de tous les quartiers de Naples, les
dix ou douze lucubrations potiques qui mriteraient d'tre lues au
thtre, quand il y avait soire extraordinaire au chteau, et dans le
salon, quand il y avait simple raout. Seulement, par une juste dcision
de Sa Majest, comme il avait t reconnu qu'il est plus fatigant de
lire dix ou douze mille vers par jour que d'en faire cinquante et mme
cent,--ce qui, vu la commodit qu'offre la langue italienne pour ce
genre de travail, tait le minimum et le maximum fix au louangeur
patent de Sa Majest Ferdinand IV--on avait, pour tout le temps que
durerait cette recrudescence de posie et ce travail auquel il pouvait
se refuser, doubl les appointements du signor Vacca.

La journe du 9 dcembre 1789 avait fait poque au milieu des
laborieuses journes qui l'avaient prcde. Il signor Vacca avait
dpouill un total de neuf cent pices diffrentes, dont cent cinquante
odes, cent cantates, trois cent vingt sonnets, deux cent quinze
acrostiches, quarante-huit quatrains et soixante-quinze distiques. Une
cantate, dont le matre de chapelle Cimarosa avait fait immdiatement
la musique, quatre sonnets, trois acrostiches, un quatrain et deux
distiques avaient t jugs dignes de la lecture dans la salle de
spectacle du chteau de Caserte, o il y avait eu, dans cette
mme soire du 9 dcembre, reprsentation extraordinaire; cette
reprsentation se composait des _Horaces_ de Dominique Cimarosa, et
de l'un des trois cents ballets qui ont t composs en Italie sous le
titre des _Jardins d'Armide_.

On venait de chanter la cantate, de dclamer les deux odes, de lire les
quatre sonnets, les trois acrostiches, le quatrain et les deux distiques
dont se composait le bagage potique de la soire, et cela au milieu
des six cents spectateurs que peut contenir la salle, lorsqu'on annona
qu'un courrier venait d'arriver, apportant  la reine une lettre de son
auguste poux, laquelle lettre, contenant des nouvelles du _thtre de
la guerre_, allait tre communique  l'assemble.

On battit des mains, on demanda avec rage lecture de la lettre, et
le sage chevalier Ubalde, qui se tenait prt  dissiper, au petit
sifflement de sa baguette d'acier, les monstres qui gardent les
approches du palais d'Armide, fut charg de faire connatre au public le
contenu du royal billet.

Il s'approcha couvert de son armure, portant sur son casque un panache
rouge et blanc, couleurs nationales du royaume des Deux-Siciles, salua
trois fois, baisa respectueusement la signature; puis,  haute et
intelligible voix, il donna lecture aux spectateurs de la lettre
suivante:

  Ma trs-chre pouse,

J'ai t chasser ce matin  Corneto, o l'on avait prpar pour moi des
fouilles de tombeaux trusques que l'on prtend remonter  l'antiquit
la plus recule, ce qui et t une grande fte pour sir William, s'il
n'avait pas eu la paresse de rester  Naples; mais, comme j'ai,  Cumes,
 Sant'Agata-dei-Goti et  Nola, des tombeaux bien autrement vieux que
leurs tombeaux trusques, j'ai laiss mes savants fouiller tout  leur
aise et j'ai t droit  mon rendez-vous de chasse.

Pendant tout le temps qu'a dur cette chasse, bien autrement fatigante
et bien moins giboyeuse que mes chasses de Persano ou d'Astroni, puisque
je n'y ai tu que trois sangliers, dont un, en rcompense, qui m'a
ventr trois de mes meilleurs chiens, pesait plus de deux cents
rottoli, nous avons entendu le canon du ct de Civita-Castellana:
c'tait Mack qui tait occup  battre les Franais au point prcis o
il nous avait annonc qu'il les battrait; ce qui fait, comme vous le
voyez, le plus grand honneur  sa science stratgique. A trois heures et
demie, au moment o j'ai quitt la chasse pour revenir  Rome, le
bruit du canon n'avait pas encore cess; il parat que les Franais se
dfendent, mais cela n'a rien d'inquitant, puisqu'ils ne sont que huit
mille et que Mack a quarante mille soldats.

Je vous cris, ma chre pouse et matresse, avant de me mettre 
table. On ne m'attendait qu' sept heures, et je suis arriv  six
heures et demie; ce qui fait que, quoique j'eusse une grande faim, je
n'ai point trouv mon dner prt et suis forc d'attendre; mais, vous le
voyez, j'utilise agrablement ma demi-heure en vous crivant.

Aprs le dner, j'irai au thtre Argentina, o j'entendrai _il
Matrimonio segreto_, et o j'assisterai  un ballet compos en mon
honneur. Il est intitul _l'Entre d'Alexandre  Babylone_. Ai-je besoin
de vous dire,  vous qui tes l'instruction en personne, que c'est une
allusion dlicate  mon entre  Rome? Si ce ballet est tel qu'on me
l'assure, j'enverrai celui qui l'a compos  Naples pour le monter au
thtre Saint-Charles.

J'attends dans la soire la nouvelle d'une grande victoire; je vous
enverrai un courrier aussitt que je l'aurai reue.

Sur ce, n'ayant point autre chose  vous dire que de vous souhaiter,
 vous et  nos chers enfants, une sant pareille  la mienne, je prie
Dieu qu'il vous ait dans sa sainte et digne garde.

  FERDINAND B.

Comme on le voit, la partie importante de la lettre disparaissait
compltement sous la partie secondaire; il y tait beaucoup plus
question de la chasse au sanglier qu'avait faite le roi, que de la
bataille qu'avait livre Mack. Louis XIV, dans son orgueil autocratique,
a dit le premier: l_'tat, c'est moi_; mais cette maxime, mme avant
qu'elle fut matrialise par Louis XIV, tait dj, comme elle l'a t
depuis, celle de toutes les royauts despotiques.

Malgr son vernis d'gosme, la lettre de Ferdinand produisit l'effet
que la reine en attendait, et nul ne fut assez hardi dans son opposition
pour ne point partager l'esprance de Sa Majest quant au rsultat de la
bataille.

Le ballet fini, le thtre vacu, les lumires teintes, les invits
remonts dans les voitures qui devaient les ramener ou les dissminer
dans les maisons de campagne des environs de Caserte et de Santa Maria,
la reine rentra dans son appartement, avec les personnes de son intimit
qui, logeant au chteau, restaient  souper et  veiller avec elle; ces
personnes taient avant tout Emma, les dames d'honneur de service, sir
William, lord Nelson, qui, depuis trois ou quatre jours seulement, tait
de retour de Livourne, o il avait convoy les huit mille hommes du
gnral Naselli; c'tait le prince de Castelcicala, que son rang levait
presque  la hauteur des illustres htes qui l'invitaient  leur table,
ou des nobles convives prs desquels il s'asseyait, tandis que le
mtier auquel il s'tait soumis le plaait moralement au-dessous de la
valetaille qui le servait; c'tait Acton, qui, ne se dissimulant point
la responsabilit qui pesait sur lui, avait, depuis quelque temps,
redoubl de soins et de respects pour la reine, sentant bien qu'au jour
des revers, si ce jour-l arrivait, la reine serait son seul appui;
enfin, c'taient, ce soir-l, par extraordinaire, les deux vieilles
princesses, que la reine, se souvenant de la recommandation que son
poux lui avait faite de ne point oublier que mesdames Victoire et
Adlade taient, aprs tout, les filles du roi Louis XV, avait invites
 venir passer une semaine  Caserte, et en mme temps  amener avec
elles leurs sept gardes du corps, qui, sans tre incorpors dans l'arme
napolitaine, devaient, toujours, sur la recommandation du roi, ayant
tous reu du ministre Ariola la paye et le grade de lieutenant, manger
et loger avec les officiers de garde, et tre fts par eux tandis que
les vieilles princesses seraient ftes par la reine; seulement, pour
faire honneur aux vieilles dames jusque dans la personne de leurs gardes
du corps, chaque soir, elles avaient l'autorisation d'inviter  souper
un d'entre eux, qui, ce soir-l, devenait leur chevalier d'honneur.

Elles taient arrives depuis la veille, et, la veille, elles avaient
commenc leur srie d'invitations par M. de Boccheciampe; ce soir-l,
c'tait le tour de Jean-Baptiste de Cesare, et, comme elles s'taient
retires un instant dans leur appartement, en sortant du thtre,
de Cesare--qui, du parterre, place des officiers, avait assist au
spectacle,--de Cesare tait all les prendre  leur appartement pour
entrer avec elles chez la reine et tre prsent  Sa Majest et  ses
illustres convives.

Nous avons dit que Boccheciampe appartenait  la noblesse de Corse, et
de Cesare  une vieille famille de _caporali_, c'est--dire d'anciens
commandants militaires de district, et que tous deux avaient trs-bon
air. Or,  ce bon air qu'il n'tait point sans s'tre reconnu 
lui-mme, de Cesare avait ajout, ce soir-l, tout ce que la toilette
d'un lieutenant permet d'ajouter  une jolie figure de vingt-trois ans
et  une tournure distingue.

Cependant, cette jolie figure de vingt-trois ans et cette tournure, si
distingue qu'elle ft, ne motivaient point le cri que poussa la reine
en l'apercevant et qui fut rpt par Emma, par Acton, par sir William
et par presque tous les convives.

Ce cri tait tout simplement un cri d'tonnement motiv par la
ressemblance extraordinaire de Jean-Baptiste de Cesare avec le prince
Franois, duc de Calabre; c'taient le mme teint rose, les mmes yeux
bleu clair, les mmes cheveux blonds, seulement un peu plus foncs, la
mme taille, plus lance peut-tre: voil tout.

De Cesare, qui n'avait jamais vu l'hritier de la couronne, et qui,
par consquent, ignorait la faveur que le hasard lui avait faite de
ressembler  un fils de roi, de Cesare fut un peu troubl d'abord de cet
accueil bruyant auquel il ne s'attendait pas; mais il s'en tira en homme
d'esprit, disant que le prince lui pardonnerait l'audace involontaire
qu'il avait de lui ressembler, et, quant  la reine, comme tous ses
sujets taient ses enfants, elle ne devait pas en vouloir  ceux qui
avaient pour elle, non-seulement le coeur, mais la ressemblance d'un
fils.

On se mit  table; le souper fut trs-gai; en se retrouvant dans un
milieu qui rappelait Versailles, les deux vieilles princesses avaient
 peu prs oubli la perte qu'elles avaient faite de leur soeur, perte
dont elles ne devaient pas se consoler; mais c'est un des privilges des
deuils de cour de se porter en violet et de ne durer que trois semaines.

Ce qui rendait le souper si gai, c'est que tout le monde tait persuad,
comme le roi et d'aprs le roi, qu' l'heure qu'il tait, le canon qu'on
avait entendu annonait la dfaite des Franais; ceux qui n'taient
pas aussi convaincus ou du moins ceux qui taient plus inquiets que les
autres faisaient un effort et mettaient leur physionomie au niveau des
visages les plus riants.

Nelson seul, malgr les flamboyantes effluves dont l'inondait le regard
d'Emma Lyonna, paraissait proccup et ne se mlait point au choeur
d'esprance universelle dont on caressait la haine et l'orgueil de la
reine. Caroline finit par remarquer cette proccupation du vainqueur
d'Aboukir, et, comme elle ne pouvait pas l'attribuer aux rigueurs
d'Emma, elle finit par s'enqurir prs de lui-mme des causes de son
silence et de son manque d'abandon.

--Votre Majest dsire savoir quelles sont les penses qui me
proccupent, demanda Nelson; eh bien, dt ma franchise dplaire  la
reine, je lui dirai en brutal marin que je suis: Votre Majest, je suis
inquiet.

--Inquiet! et pourquoi, milord?

--Parce que je le suis toujours quand on tire le canon.

--Milord, dit la reine, il me semble que vous oubliez pour quelle part
vous tes dans ce canon que l'on tire.

--Justement, madame, et c'est parce que je me rappelle la lettre 
laquelle vous faites allusion que mon inquitude est double; car, s'il
arrivait quelque malheur  Votre Majest, cette inquitude se changerait
en remords.

--Pourquoi l'avez-vous crite, alors? demanda la reine.

--Parce que vous m'aviez affirm, madame, que votre gendre Sa Majest
l'empereur d'Autriche se mettrait en campagne en mme temps que vous.

--Et qui vous dit, milord, qu'il ne s'y est pas mis ou ne va pas s'y
mettre?

--S'il y tait, madame, nous en saurions quelque chose; un Csar
allemand ne se met point en marche avec une arme de deux cent mille
hommes, sans que la terre tremble quelque peu; et, s'il n'y est pas 
cette heure, c'est qu'il ne s'y mettra pas avant le mois d'avril.

--Mais, demanda Emma, n'a-t-il point crit au roi d'entrer en campagne,
assurant que, quand le roi serait  Rome, il s'y mettrait  son tour?

--Oui, je le crois, balbutia la reine.

--Avez-vous vu de vos yeux la lettre, madame? demanda Nelson fixant son
oeil gris sur la reine, comme si elle tait une simple femme.

--Non; mais le roi l'a dit  M. Acton, dit la reine en balbutiant. Au
reste, en supposant que nous nous fussions tromps, ou que l'empereur
d'Autriche nous et tromps, faudrait-il donc dsesprer pour cela?

--Je ne dis pas prcisment qu'il faudrait dsesprer; mais j'aurais
bien peur que l'arme napolitaine seule ne ft pas de force  soutenir
le choc des Franais.

--Comment! vous croyez que les dix mille Franais de M. Championnet
peuvent vaincre soixante mille Napolitains commands par le gnral
Mack, qui passe pour le premier stratgiste de l'Europe?

--Je dis, madame, que toute bataille est douteuse, que le sort de Naples
dpend de celle qui s'est livre hier, je dis enfin que si, par malheur,
Mack tait battu, dans quinze jours les Franais seraient  Naples.

--Oh! mon Dieu! que dites-vous l? murmura madame Adlade en plissant.
Comment! nous aurions encore besoin de reprendre nos manteaux de
plerines? Entendez-vous ce que dit milord Nelson ma soeur?

--Je l'entends, rpondit madame Victoire avec un soupir de rsignation;
mais je remets notre cause aux mains du Seigneur.

--Aux mains du Seigneur! aux mains du Seigneur! c'est trs-bien dit,
religieusement parlant; mais il parat que le Seigneur a dans les mains
tant de causes dans le genre de la ntre, qu'il n'a pas le temps de s'en
occuper.

--Milord, dit la reine  Nelson, aux paroles duquel elle attachait plus
d'importance qu'elle ne voulait en avoir l'air, vous estimez donc bien
peu nos soldats, que vous pensez qu'ils ne puissent vaincre six contre
un les rpublicains, que vous attaquez, vous, avec vos Anglais,  forces
gales et souvent infrieures?

--Sur mer, oui, madame, parce que la mer, c'est notre lment,  nous
autres Anglais. Natre dans une le, c'est natre dans un vaisseau 
l'ancre. Sur mer, je le dis hardiment, un marin anglais vaut deux marins
franais; mais, sur terre, c'est autre chose: ce que les Anglais sont
sur mer, les Franais le sont sur terre, madame. Dieu sait si je hais
les Franais: Dieu sait si je leur ai vou une guerre d'extermination!
Dieu sait enfin si je voudrais que tout ce qui reste de cette nation
impie, qui renie son Dieu et qui coupe la tte  ses souverains, ft
dans un vaisseau, et tenir, avec le pauvre _Van-Guard_, tout mutil
qu'il est, ce vaisseau bord  bord! Mais ce n'est point une raison,
parce que l'on dteste un ennemi, pour ne pas lui rendre justice. Qui
dit haine ne dit pas mpris. Si je mprisais les Franais, je ne me
donnerais pas la peine de les har.

--Oh! voyons, cher lord, dit Emma, avec un de ces airs de tte qui
n'appartenaient qu' elle, tant ils taient gracieux et charmants, ne
faites pas ici l'oiseau de mauvais augure. Les Franais seront battus
sur terre par le gnral Mack, comme ils l'ont t sur mer par l'amiral
Nelson... Et tenez, j'entends le bruit d'un fouet qui nous annonce des
nouvelles. Entendez-vous, madame? Entendez-vous, milord?... Eh bien,
c'est le courrier que nous promettait le roi et qui nous arrive.

Et, en effet, on entendit se rapprochant rapidement du chteau les
claquements ritrs d'un fouet; il n'tait point difficile de deviner
que le bruit de ce fouet tait l'clatante musique par laquelle les
postillons ont l'habitude d'annoncer leur arrive; mais, en mme temps,
ce qui pouvait quelque peu embrouiller les ides des auditeurs, c'est
qu'on entendait le roulement d'une voiture. Cependant tout le monde se
leva par un mouvement spontan et prta l'oreille.

Acton fit davantage encore: visiblement le plus mu de tous, il se
retourna vers la reine Caroline.

--Votre Majest permet-elle que je m'informe? demanda-t-il.

La reine rpondit par un signe de tte affirmatif.

Acton s'lana vers la porte, les yeux fixs sur les appartements par
lesquels devait arriver l'annonce d'un courrier ou le courrier lui-mme.

On avait entendu le bruit de la voiture, qui s'arrtait sous la vote du
grand escalier.

Tout  coup, Acton, faisant trois pas en arrire, rentra  reculons dans
la salle, comme un homme frapp de quelque apparition impossible.

--Le roi! s'cria-t-il, le roi! Que veut dire cela?




                                LVIII

                   TOUT EST PERDU, VOIRE L'HONNEUR


Presque aussitt, en effet, le roi entra, suivi du duc d'Ascoli. Une
fois arriv, et n'ayant plus rien  craindre, le roi avait repris son
rang et tait pass le premier.

Sa Majest tait dans une singulire disposition d'esprit; le dpit que
lui inspirait sa dfaite luttait en elle contre la satisfaction d'avoir
chapp au danger, et il prouvait ce besoin de railler qui lui tait
naturel, mais qui devenait plus amer dans les circonstances o il se
trouvait.

Ajoutez  cela le malaise physique d'un homme, disons plus, d'un roi qui
vient de faire soixante lieues dans un mauvais calessino, sans trouver 
manger, par une froide journe et par une pluvieuse nuit de dcembre.

--Brrrou! fit-il en entrant et en se frottant les mains sans paratre
faire attention aux personnes qui se trouvaient l. Il fait meilleur ici
que sur la route d'Albano; qu'en dis-tu, Ascoli?

Puis, comme les convives de la reine se confondaient en rvrences:

--Bonsoir, bonsoir, continua-t-il; je suis bien content de trouver la
table mise. Depuis Rome, nous n'avons pas trouv un morceau de viande 
nous mettre sous la dent. Du pain et du fromage sur le pouce ou plutt
sous le pouce, comme c'est restaurant! Pouah! les mauvaises auberges
que celles de mon royaume, et comme je plains les pauvres diables qui
comptent sur elles! A table, d'Ascoli,  table! J'ai une faim d'enrag.

Et le roi se mit  table sans s'inquiter s'il prenait la place de
quelqu'un et fit asseoir d'Ascoli prs de lui.

--Sire, seriez-vous assez bon pour calmer mon inquitude, fit la reine
en s'approchant de son auguste poux, dont le respect tenait tout le
monde loign, en me disant  quelle circonstance je dois le bonheur de
ce retour inattendu?

--Madame, vous m'avez racont, je crois,-- coup sr, ce n'est point
San-Nicandro,--l'histoire du roi Franois Ier, qui, aprs je ne sais
quelle bataille, prisonnier de je ne sais quel empereur, crivait 
madame sa mre une longue lettre qui finissait par cette belle phrase:
_Tout est perdu, fors l'honneur_. Eh bien, supposez que j'arrive
de Pavie,--c'est le nom de la bataille, je me le rappelle
maintenant;--supposez donc que j'arrive de Pavie et que, n'ayant pas t
assez bte pour me laisser prendre comme le roi Franois Ier, au lieu de
vous crire, je viens vous dire moi-mme...

--Tout est perdu, fors l'honneur! s'cria la reine effraye.

--Oh! non, madame, dit le roi avec un rire strident, il y a une petite
variante: _Tout est perdu, voire l'honneur!_

--Oh! sire, murmura d'Ascoli honteux, comme Napolitain, de ce cynisme du
roi.

--Si l'honneur n'est pas perdu, d'Ascoli, fit le roi en fronant
le sourcil et en serrant les dents, preuve qu'il n'tait pas aussi
insensible  la situation qu'il feignait de le paratre, aprs quoi donc
couraient ces gens qui couraient si fort, qu'en payant un ducat et demi
de guides, j'ai eu toutes les peines du monde  les dpasser? Aprs la
honte!

Tout le monde se taisait, et il s'tait fait un silence de glace; car,
sans rien savoir encore, on souponnait dj tout. Le roi, nous l'avons
dit, tait assis et avait fait asseoir le duc d'Ascoli  son ct, et,
allongeant sa fourchette, il avait pris, sur le plat qui se trouvait en
face de lui, un faisan rti qu'il avait divis en deux parts et dont il
avait mis une moiti sur son assiette et pass l'autre  d'Ascoli.

Le roi regarda autour de lui et vit que tout le monde tait debout, mme
la reine.

--Asseyez-vous donc, asseyez-vous donc, dit-il; quand vous aurez mal
soup, les affaires n'en iront pas mieux.

Se versant alors un plein verre de vin de Bordeaux, et passant la
bouteille  d'Ascoli:

--A la sant de Championnet! dit le roi. A la bonne heure! en voil un
homme de parole; il avait promis aux rpublicains d'tre  Rome avant
le vingtime jour, et il y sera revenu le dix-septime. C'est lui qui
mriterait de boire cet excellent bordeaux, et moi qui mrite de boire
de l'asprino.

--Comment, monsieur! que dites-vous? s'cria la reine. Championnet est 
Rome?

--Aussi vrai que je suis  Caserte. Seulement il n'y est peut-tre pas
mieux reu que je ne le suis ici.

--Si vous n'tes pas mieux reu, sire, si l'on ne vous a pas fait
l'accueil auquel vous avez droit, vous ne devez l'attribuer qu'
l'tonnement que nous a caus votre prsence, au moment o nous nous
attendions si peu au bonheur de vous revoir. Il y a  peine trois heures
que j'ai reu une lettre de vous qui m'annonait un courrier, lequel
devait m'apporter des nouvelles de la bataille.

--Eh bien, madame, reprit le roi, le courrier, c'est moi; les nouvelles,
les voici: nous avons t battus  plate couture. Que dites-vous de
cela, milord Nelson, vous, le vainqueur des vainqueurs?

--Une demi-heure avant que Votre Majest arrivt, j'exprimais mes
craintes sur une dfaite.

--Et personne de nous ne voulait y croire, sire, ajouta la reine.

--Il en est ainsi de la moiti des prophties, et cependant milord
Nelson n'est point prophte dans son pays. En tout cas, c'tait lui qui
avait raison et les autres qui avaient tort.

--Mais enfin, sire, ces quarante mille hommes avec lesquels le
gnral Mack devait, disait-il, craser les dix mille rpublicains de
Championnet?...

--Eh bien, il parat que Mack n'tait pas prophte comme milord Nelson,
et que ce sont, au contraire, les dix mille rpublicains de Championnet
qui ont cras les quarante mille hommes de Mack. Dis donc, d'Ascoli,
quand je pense que j'ai crit au souverain pontife de venir sur les
ailes des chrubins faire avec moi la pque  Rome; j'espre qu'il ne
se sera point trop press d'accepter l'invitation. Passez-moi donc ce
cuissot de sanglier, Castelcicala, on ne dne pas avec une moiti de
faisan quand on n'a pas mang depuis vingt-quatre heures.

Puis, se tournant vers la reine:

--Avez-vous encore d'autres questions  me faire, madame? lui
demanda-t-il.

--Une dernire, sire.

--Faites.

--Je m'informerai de Votre Majest,  quel propos cette mascarade.

Et Caroline montra d'Ascoli avec son habit brod, ses croix, ses cordons
et ses crachats.

--Quelle mascarade?

--Le duc d'Ascoli vtu en roi!

--Ah! oui, et le roi vtu en duc d'Ascoli! Mais, d'abord, asseyez-vous;
cela me gne de manger assis, tandis que vous tes tous debout autour
de moi, et surtout Leurs Altesses royales, dit le roi se levant, se
tournant vers Mesdames et saluant.

--Sire! dit madame Victoire, quelles que soient les circonstances dans
lesquelles nous la revoyons, que Votre Majest soit bien persuade que
nous sommes heureuses de la revoir.

--Merci, merci. Et qu'est-ce que c'est que ce beau jeune lieutenant-l
qui se permet de ressembler  mon fils?

--Un des sept gardes que vous avez accords  Leurs Altesses royales,
dit la reine; M. de Cesare est de bonne famille corse, sire, et,
d'ailleurs, l'paulette anoblit.

--Quand celui qui la porte ne la dgrade pas... Si ce que Mack m'a
dit est vrai, il y a dans l'arme pas mal d'paulettes  faire changer
d'paule. Servez bien mes cousines, monsieur de Cesare, et nous vous
garderons une de ces paulettes-l.

Le roi fit signe de s'asseoir, et l'on s'assit, quoique personne ne
manget.

--Et maintenant, dit Ferdinand  la reine, vous me demandiez pourquoi
d'Ascoli tait vtu en roi et pourquoi, moi, j'tais vtu en d'Ascoli?
D'Ascoli va vous raconter cela. Raconte, duc, raconte.

--Ce n'est pas  moi, sire,  me vanter de l'honneur que m'a fait Votre
Majest.

--Il appelle cela un honneur! pauvre d'Ascoli!... Eh bien, je vais vous
le raconter, moi, l'honneur que je lui ai fait. Imaginez-vous qu'il
m'tait revenu que ces misrables jacobins avaient dit qu'ils me
pendraient si je tombais entre leurs mains.

--Ils en eussent bien t capables!

--Vous le voyez, madame, vous aussi, vous tes de cet avis... Eh bien,
comme nous sommes partis tels que nous tions et sans avoir le temps de
nous dguiser,  Albano, j'ai dit  d'Ascoli: Donne-moi ton habit et
prends le mien, afin que, si ces gueux de jacobins nous prennent, ils
croient que tu es le roi et me laissent fuir; puis, quand je serai en
sret, tu leur expliqueras que ce n'est pas toi qui es le roi. Mais
une chose  laquelle n'avait pas pens le pauvre d'Ascoli, ajouta le roi
en clatant de rire, c'est que, si nous eussions t pris, ils ne lui
auraient pas donn le temps de s'expliquer, et qu'ils auraient commenc
par le pendre, quitte  couter ses explications aprs.

--Si fait, sire, j'y avais pens, rpondit simplement le duc, et c'est
pour cela que j'ai accept.

--Tu y avais pens?

--Oui, sire.

--Et, malgr cela, tu as accept?

--J'ai accept, comme j'ai l'honneur de le dire  Votre Majest, fit
d'Ascoli en s'inclinant,  cause de cela.

Le roi se sentit de nouveau touch de ce dvouement si simple et si
noble; d'Ascoli tait celui de ses courtisans qui lui avait le moins
demand et pour lequel il n'avait jamais, par consquent, pens  rien
faire.

--D'Ascoli, dit le roi, je te l'ai dj dit et je te le rpte, tu
garderas cet habit, tel qu'il est, avec ses cordons et ses plaques, en
souvenir du jour o tu t'es offert  sauver la vie  ton roi, et moi,
je garderai le tien en souvenir de ce jour aussi. Si jamais tu avais une
grce  me demander ou un reproche  me faire, d'Ascoli, tu mettrais cet
habit et tu viendrais  moi.

--Bravo! sire, s'cria de Cesare, voil ce qui s'appelle rcompenser!

--Eh bien, jeune homme, dit madame Adlade, oubliez-vous que vous avez
l'honneur de parler  un roi?

--Pardon, Votre Altesse, jamais je ne m'en suis souvenu davantage, car
jamais je n'ai vu un roi plus grand.

--Ah! ah! dit Ferdinand, il y a du bon dans ce jeune homme. Viens ici!
comment t'appelles-tu?

--De Cesare, sire.

--De Cesare, je t'ai dit que tu pourrais bien gagner une paire
d'paulettes arraches aux paules d'un lche; tu n'attendras point
jusque-l, et tu n'auras point cette honte: je te fais capitaine.
Monsieur Acton, vous veillerez  ce que son brevet lui soit expdi
demain; vous y ajouterez une gratification de mille ducats.

--Que Votre Majest me permettra de partager avec mes compagnons, sire?

--Tu feras comme tu voudras; mais, en tout cas, prsente-toi demain
devant moi avec les insignes de ton nouveau grade, afin que je sois sr
que mes ordres ont t excuts.

Le jeune homme s'inclina et regagna sa place  reculons.

--Sire, dit Nelson, permettez-moi de vous fliciter; vous avez t deux
fois roi dans cette soire.

--C'est pour les jours o j'oublie de l'tre, milord, rpondit Ferdinand
avec cet accent qui flottait entre la finesse et la bonhomie; ce qui
rendait si difficile de porter un jugement sur son compte.

Puis, se tournant vers le duc:

--Eh bien, d'Ascoli, lui dit le roi, pour en revenir  nos moutons,
est-ce march fait?

--Oui, sire, et la reconnaissance est toute de mon ct, rpliqua
d'Ascoli. Seulement, que Votre Majest ait la bont de me rendre une
petite tabatire d'caille sur laquelle se trouve le portrait de ma
fille et qui est dans la poche de ma veste, et moi, de mon ct, je vous
restituerai cette lettre de Sa Majest l'empereur d'Autriche, que
Votre Majest a mise dans sa poche aprs en avoir lu la premire ligne
seulement.

--C'est vrai, je me le rappelle. Donne, duc:

--La voil, sire.

Le roi prit la lettre des mains de d'Ascoli et l'ouvrit machinalement.

--Notre gendre se porte bien? demanda la reine avec une certaine
inquitude.

--Je l'espre; au reste, je vais vous le dire, attendu que, comme me
le faisait observer d'Ascoli, la lettre m'a t remise au moment o je
montais  cheval.

--De sorte, insista la reine, que vous n'en avez lu que la premire
ligne?

--Laquelle me flicitait sur mon entre triomphale  Rome; or, comme
le moment tait mal choisi, attendu qu'elle arrivait juste au moment
o j'allais en sortir peu triomphalement, je n'ai pas jug  propos de
perdre mon temps  la lire. Maintenant, c'est autre chose, et, si vous
permettez, je...

--Faites, sire, dit la reine en s'inclinant.

Le roi se mit  lire; mais,  la deuxime ou troisime ligne, sa figure
se dcomposa tout  coup, et, changeant d'expression, s'assombrit
visiblement.

La reine et Acton changrent un regard, et leurs yeux se fixrent
avidement sur cette lettre, que le roi continuait de lire avec une
agitation croissante.

--Ah! fit le roi, voil, par saint Janvier, qui est trange, et,  moins
que la peur ne m'ait donn la berlue...

--Mais qu'y a-t-il donc, sire? demanda la reine.

--Rien, madame, rien... Sa Majest l'empereur m'annonce une nouvelle 
laquelle je ne m'attendais pas, voil tout.

--A l'expression de votre visage, sire, je crains qu'elle ne soit
mauvaise.

--Mauvaise! vous ne vous trompez point, madame; nous sommes dans notre
jour; vous le savez, il y a un proverbe qui dit: Les corbeaux volent
par troupes. Il parat que les mauvaises nouvelles sont comme les
corbeaux.

En ce moment, un valet de pied s'approcha du roi, et, se penchant  son
oreille:

--Sire, lui dit-il, la personne que Votre Majest a fait demander en
descendant de voiture, et qui, par hasard, tait  San-Leucio, attend
Votre Majest dans son appartement.

--C'est bien, rpondit le roi, j'y vais. Attendez. Informez-vous si
Ferrari... C'est lui qui tait porteur de ma nouvelle dpche, n'est-ce
pas?

--Oui, sire.

--Eh bien, informez-vous s'il est encore ici.

--Oui, sire; il allait repartir lorsqu'il a appris votre arrive.

--C'est bien. Dites-lui de ne pas bouger. J'aurai besoin de lui dans un
quart d'heure ou une demi-heure.

Le valet de pied sortit.

--Madame, dit le roi, vous m'excuserez si je vous quitte, mais je n'ai
pas besoin de vous apprendre qu'aprs la course un peu force que je
viens de faire, j'ai besoin de repos.

La reine fit avec la tte un signe d'adhsion.

Alors, s'adressant aux deux vieilles princesses, qui n'avaient pas cess
de chuchoter avec inquitude depuis qu'elles connaissaient l'tat des
choses:

--Mesdames, dit-il, j'eusse voulu vous offrir une hospitalit plus sre
et surtout plus durable; mais, en tout cas, si vous tiez obliges de
quitter mon royaume et qu'il ne vous plt pas de venir o nous serons
peut-tre forcs d'aller, je n'aurais aucune inquitude sur Vos Altesses
royales tant qu'elles auraient pour gardes du corps le capitaine de
Cesare et ses compagnons.

Puis,  Nelson:

--Milord Nelson, continua-t-il, je vous verrai demain, j'espre, ou
plutt aujourd'hui, n'est-ce pas? Dans les circonstances o je me
trouve, j'ai besoin de connatre les amis sur lesquels je puis compter
et jusqu' quel point je puis compter sur eux.

Nelson s'inclina.

--Sire, rpliqua-t-il, j'espre que Votre Majest n'a pas dout et ne
doutera jamais ni de mon dvouement, ni de l'affection que lui porte mon
auguste souverain, ni de l'appui que lui prtera la nation anglaise.

Le roi fit un signe qui voulait dire  la fois Merci, et Je compte
sur votre promesse.

Puis, s'approchant de d'Ascoli:

--Mon ami, je ne te remercie pas, lui dit-il; tu as fait une chose si
simple,  ton avis du moins, que cela n'en vaut pas la peine.

Enfin, se tournant vers l'ambassadeur d'Angleterre:

--Sir William Hamilton, continua-t-il, vous souvient-il qu'au moment o
cette malheureuse guerre a t dcide, je me suis, comme Pilate, lav
les mains de tout ce qui pouvait arriver?

--Je m'en souviens parfaitement, sire; c'tait mme le cardinal Ruffo
qui vous tenait la cuvette, rpondit sir William.

--Eh bien, maintenant, arrive qui plante, cela ne me regarde plus; cela
regarde ceux qui ont tout fait sans me consulter, et qui, lorsqu'ils
m'ont consult, n'ont pas voulu couter mes avis.

Et, ayant envelopp d'un mme regard de reproche la reine et Acton, il
sortit.

La reine se rapprocha vivement d'Acton.

--Avez-vous entendu, Acton? lui dit-elle. Il a prononc le nom de
Ferrari aprs avoir lu la lettre de l'empereur.

--Oui, certes, madame, je l'ai entendu; mais Ferrari ne sait rien: tout
s'est pass pendant son vanouissement et son sommeil.

--N'importe! il sera prudent de nous dbarrasser de cet homme.

--Eh bien, dit Acton, on s'en dbarrassera.




                                  LIX

             O SA MAJEST COMMENCE PAR NE RIEN COMPRENDRE
                  ET FINIT PAR N'AVOIR RIEN COMPRIS.


Le personnage qui attendait le roi dans son appartement et qui par
hasard se trouvait  San-Leucio quand le roi l'avait demand, c'tait le
cardinal Ruffo, c'est--dire celui auquel le roi avait toujours recouru
dans les cas extrmes.

Or, au cas extrme dans lequel se trouvait le roi  son arrive, s'tait
jointe une complication inattendue qui lui faisait encore dsirer
davantage de consulter son conseil.

Aussi le roi s'lana-t-il dans sa chambre en criant:

--O est-il? o est-il?

--Me voil, sire, rpondit le cardinal en venant au-devant de Ferdinand.

--Avant tout, pardon, mon cher cardinal, de vous avoir fait veiller 
deux heures du matin.

--Du moment que ma vie elle-mme appartient  Sa Majest, mes nuits
comme mes jours sont  elle.

--C'est que, voyez-vous, mon minentissimes, jamais je n'ai eu plus
besoin du dvouement de mes amis qu' cette heure.

--Je suis heureux et fier que le roi me mette au nombre de ceux sur le
dvouement desquels il peut compter.

--En me voyant revenir d'une manire si inattendue, vous vous doutez de
ce qui arrive, n'est-ce pas?

--Le gnral Mack s'est fait battre, je prsume.

--Ah! 'a t lestement fait, allez! en une seule fois et d'un seul
coup. Nos quarante mille Napolitains,  ce qu'il parat, et c'est le cas
de le dire, n'y ont vu que du feu.

--Ai-je besoin de dire  Votre Majest que je m'y attendais?

--Mais, alors, pourquoi m'avez-vous conseill la guerre?

--Votre Majest se rappellera que c'tait  une condition seulement que
je lui donnais ce conseil-l.

--Laquelle?

--C'est que l'empereur d'Autriche marcherait sur le Mincio en mme temps
que Votre Majest marcherait sur Rome; mais il parat que l'empereur n'a
point march.

--Vous touchez l un bien autre mystre, mon minentissime.

--Comment?

--Vous vous rappelez parfaitement la lettre par laquelle l'empereur me
disait qu'aussitt que je serais  Rome, il se mettrait en campagne,
n'est-ce pas?

--Parfaitement; nous l'avons lue, examine et paraphrase ensemble.

--Je dois justement l'avoir ici dans mon portefeuille particulier.

--Eh bien, sire? demanda le cardinal.

--Eh bien, prenez connaissance de cette autre lettre que j'ai reue
 Rome au moment o je mettais le pied  l'trier, et que je n'ai lue
entirement que ce soir, et, si vous y comprenez quelque chose, je
dclare non-seulement que vous tes plus fin que moi, ce qui n'est pas
bien difficile, mais encore que vous tes sorcier.

--Sire, ce serait une dclaration que je vous prierais de garder pour
vous. Je ne suis pas dj si bien en cour de Rome.

--Lisez, lisez.

Le cardinal prit la lettre et lut:

Mon cher frre et cousin, oncle et beau-pre, alli et confdr...

--Ah! dit le cardinal en s'interrompant, celle-l est de la main tout
entire de l'empereur.

--Lisez, lisez, fit le roi.

Le cardinal lut:

Laissez-moi d'abord vous fliciter de votre entre triomphale  Rome.
Le dieu des batailles vous a protg, et je lui rends grces de la
protection qu'il vous a accorde; cela est d'autant plus heureux qu'il
parat s'tre fait entre nous un grand malentendu...

Le cardinal regarda le roi.

--Oh! vous allez voir, mon minentissime; vous n'tes pas au bout, je
vous en rponds.

Le cardinal continua.

Vous me dites, dans la lettre que vous me faites l'honneur de m'crire
pour m'annoncer vos victoires, que je n'ai plus, de mon ct, qu'
tenir ma promesse, comme vous avez tenu les vtres; et vous me dites
clairement que cette promesse que je vous ai faite tait d'entrer en
campagne aussitt que vous seriez  Rome...

--Vous vous rappelez parfaitement, n'est-ce pas, mon minentissime, que
l'empereur mon neveu avait pris cet engagement?

--Il me semble que c'est crit en toutes lettres dans sa dpche.

--D'ailleurs, continua le roi, qui, tandis que le cardinal lisait
la premire partie de la lettre de l'empereur, avait ouvert son
portefeuille et y avait retrouv la premire missive, nous allons
en juger: voici la lettre de mon cher neveu; nous la comparerons 
celle-ci, et nous verrons bien qui, de lui ou de moi, a tort. Continuez,
continuez.

Le cardinal, en effet, continua:

Non-seulement je ne vous ai pas promis cela, mais je vous ai, au
contraire, positivement crit que je ne me mettrais en campagne
qu' l'arrive du gnral Souvorov et de ses quarante mille Russes,
c'est--dire vers le mois d'avril prochain...

--Vous comprenez, mon minentissime, reprit le roi, qu'un de nous deux
est fou.

--Je dirai mme un de nous trois, reprit le cardinal, car je l'ai lu
comme Votre Majest.

--Eh bien, alors, continuez.

Le cardinal se remit  sa lecture.

Je suis d'autant plus sr de ce que je vous dis, mon cher oncle et
beau-pre, que, selon la recommandation que Votre Majest m'en avait
faite j'ai crit la lettre que j'ai eu l'honneur de lui adresser tout
entire de ma main...

--Vous entendez? de sa main!

--Oui; mais je dirai, comme Votre Majest, que je n'y comprends
absolument rien.

--Vous allez voir, minence, qu'il n'y a de l'auguste main de mon neveu,
au contraire, que l'adresse, l'en-tte et la salutation.

--Je me rappelle tout cela parfaitement.

--Continuez, alors.

Le cardinal reprit:

Et que, pour ne m'carter en rien de ce que j'avais l'honneur de dire
 Votre Majest, j'en ai fait prendre copie par mon secrtaire; cette
copie, je vous l'envoie afin que vous la compariez  l'original et que
vous vous assuriez de visu qu'il ne pouvait y avoir, dans mes phrases,
aucune ambigut qui vous induisit en pareille erreur...

Le cardinal regarda le roi.

--Y comprenez-vous quelque chose? demanda Ferdinand.

--Pas plus que vous, sire; mais permettez que j'aille jusqu'au bout.

--Allez, allez! ah! nous sommes dans de beaux draps, mon cher cardinal!

Et, comme j'avais l'honneur de le dire  Votre Majest, continua Ruffo,
je suis doublement heureux que la Providence ait bni ses armes; car,
si au lieu d'tre victorieuse, elle et t battue, il m'et t
impossible, sans manquer aux engagements pris par moi envers les
puissances confdres, d'aller  son secours, et j'eusse t oblig, 
mon grand regret, de l'abandonner  sa mauvaise fortune; ce qui et t
pour mon coeur un grand dsespoir que, par bonheur, la Providence m'a
pargn en lui accordant la victoire...

--Oui, la victoire, dit le roi, elle est belle, la victoire!

Et maintenant, recevez, mon cher frre et cousin, oncle et
beau-pre...

--_Et coetera, et coetera!_ interrompit le roi. Ah!... Et maintenant,
mon cher cardinal, voyons la copie de la prtendue lettre, dont, par
bonheur, j'ai conserv l'original.

Cette copie tait effectivement incluse dans la lettre. Ruffo la tenait,
il la lut. C'tait bien celle de la dpche qui avait t dcachete
par la reine et Acton, et qui, leur ayant paru mal seconder leur dsir,
avait t remplace par la lettre falsifie que le roi tenait  la main,
prt  la comparer  la copie que lui envoyait Franois II.

Quand nous aurons remis sous les yeux de nos lecteurs cette copie de la
vritable lettre,--comme nous croyons la chose ncessaire  la clart de
notre rcit,--on jugera de l'tonnement o elle devait jeter le roi.

  Chteau de Schoenbrnn, 28 septembre 1798.

Trs-excellent frre, cousin et oncle, alli et confdr.

Je rponds  Votre Majest de ma main, comme elle m'a crit de la
sienne.

Mon avis, d'accord avec celui du conseil aulique, est que nous ne
devons commencer la guerre contre la France que quand nous aurons runi
toutes nos chances de succs; et une des chances sur lesquelles il m'est
permis de compter, c'est la coopration des 40,000 hommes de troupes
russes conduites par le feld-marchal Souvorov,  qui je compte donner
le commandement en chef de nos armes; or, ces 40,000 hommes ne seront
ici qu' la fin de mars. Temporisez donc, mon trs-excellent frre,
cousin et oncle; retardez par tous les moyens possibles l'ouverture des
hostilits; je ne crois pas que la France soit plus que nous dsireuse
de faire la guerre; profitez de ses dispositions pacifiques; donnez
quelque raison, bonne ou mauvaise, de ce qui s'est pass; et, au mois
d'avril, nous entrerons en campagne avec tous nos moyens.

Sur ce, et la prsente n'tant  autre fin, je prie, mon trs-cher
frre, cousin et oncle, alli et confdr, que Dieu vous ait en sa
sainte et digne garde.

  FRANOIS.

--Et, maintenant que vous venez de lire la prtendue copie, dit le roi,
lisez l'original, et vous verrez s'il ne dit pas tout le contraire.

Et il passa au cardinal la lettre falsifie par Acton et par la reine,
lettre qu'il lut tout haut, comme il avait fait de la premire.

Comme la premire, elle doit tre mise sous les yeux de nos lecteurs,
qui se souviennent peut-tre du sens, mais qui,  coup sur, ont oubli
le texte:

La voici:

  Chteau de Schoenbrnn, 28 septembre 1798.

  Trs-excellent frre, cousin et oncle, alli et
  confdr,

Rien ne pouvait m'tre-plus agrable que la lettre que vous m'crivez
et dans laquelle vous me promettez de vous soumettre en tout point 
mon avis. Les nouvelles qui m'arrivent de Rome me disent que l'arme
franaise est dans l'abattement le plus complet; il en est tout autant
de l'arme de la haute Italie.

Chargez-vous donc de l'une, mon trs-excellent frre, cousin et oncle,
alli et confdr; je me chargerai de l'autre. A peine aurai-je appris
que vous tes  Rome, que, de mon ct, j'entre en campagne avec 140,000
hommes; vous en avez de votre ct 60,000; j'attends 40,000 Russes;
c'est plus qu'il n'en faut pour que le prochain trait de paix, au lieu
de s'appeler le trait de Campo-Formio, s'appelle le trait de Paris.

Sur ce, et la prsente n'tant  autre fin, je prie, mon trs-cher
frre, cousin et oncle, alli et confdr, que Dieu vous ait en sa
sainte et digne garde.

  FRANOIS.

Le cardinal demeura pensif aprs avoir achev sa lecture.

--Eh bien, minentissime, que pensez-vous de cela? dit le roi.

--Que l'empereur a raison, mais que Votre Majest n'a pas tort.

--Ce qui signifie?

--Qu'il y a l-dessous, comme l'a dit Votre Majest, quelque mystre
terrible peut-tre; plus qu'un mystre, une trahison.

--Une trahison! Et qui avait intrt  me trahir?

--C'est me demander le nom des coupables, sire et je ne les connais pas.

--Mais ne pourrait-on pas les connatre?

--Cherchons-les, je ne demande pas mieux que d'tre le limier de
Votre Majest; Jupiter a bien, trouv Ferrari... Et tenez,  propos de
Ferrari, sire, il serait bon de l'interroger.

--Cela a t ma premire pense; aussi lui ai-je fait dire de se tenir
prt.

--Alors, que Votre Majest le fasse venir.

Le roi sonna; le mme valet de pied qui tait venu lui parler  table
parut.

--Ferrari! demanda le roi.

--Il attend dans l'antichambre, sire.

--Fais-le entrer.

--Votre Majest m'a dit qu'elle tait sre de cet homme.

--C'est--dire, minence, que je vous ai dit que je croyais en tre sr.

--Eh bien, j'irai plus loin que Votre Majest, j'en suis sr, moi.

Ferrari parut  la porte, bott, peronn, prt  partir.

--Viens ici, mon brave, lui dit le roi.

--Aux ordres de Votre Majest. Mes dpches, sire?

--Il ne s'agit pas de dpches ce soir, mon ami, dit le roi; il s'agit
seulement de rpondre  nos questions.

--Je suis prt, sire.

--Interrogez, cardinal.

--Mon ami, dit Ruffo au courrier, le roi a la plus grande confiance en
vous.

--Je crois l'avoir mrite par quinze ans de bons et loyaux services,
monseigneur.

--C'est pourquoi le roi vous prie de rappeler tous vos souvenirs, et
il veut bien vous prvenir par ma voix qu'il s'agit d'une affaire
trs-importante.

--J'attends votre bon plaisir, monseigneur, dit Ferrari.

--Vous vous rappelez bien les moindres circonstances de votre voyage 
Vienne, n'est-ce pas? demanda le cardinal.

--Comme si j'en arrivais, monseigneur.

--C'est bien l'empereur qui vous a remis lui-mme la lettre que vous
avez apporte au roi?

--Lui-mme, oui, monseigneur, et j'ai dj eu l'honneur de le dire 
Sa Majest.--Sa Majest dsirerait en recevoir une seconde fois
l'assurance de votre bouche.

--J'ai l'honneur de la lui donner.

--O avez-vous mis la lettre de l'empereur?

--Dans cette poche-l, dit Ferrari en ouvrant sa veste.

--O vous tes-vous arrt?

--Nulle part, except pour changer de cheval.

--O avez-vous dormi?

--Je n'ai pas dormi.

--Hum! fit le cardinal; mais j'ai entendu dire--vous nous avez mme
dit--qu'il vous tait arriv un accident.

--Dans la cour du chteau, monseigneur; j'ai fait tourner mon cheval
trop court, il s'est abattu des quatre pieds, ma tte a port contre une
borne, et je me suis vanoui.

--O avez-vous repris vos sens?

--Dans la pharmacie.

--Combien de temps tes-vous rest sans connaissance?

--C'est facile  calculer, monseigneur. Mon cheval s'est abattu vers une
heure ou une heure et demie du matin, et, quand j'ai rouvert les yeux,
il commenait  faire jour.

--Au commencement d'octobre, il fait jour vers cinq heures et demie du
matin, six heures peut-tre; c'est donc pendant quatre heures environ
que vous tes rest vanoui?

--Environ, oui, monseigneur.

--Qui tait prs de vous quand vous avez rouvert les yeux?

--Le secrtaire de Son Excellence le capitaine gnral, M. Richard, et
le chirurgien de Santa-Maria.

--Vous n'avez aucun soupon que l'on ait touch  la lettre qui tait
dans votre poche?

--Quand je me suis rveill, la premire chose que j'ai faite a t
d'y porter la main, elle y tait toujours. J'ai examin le cachet et
l'enveloppe, ils m'ont paru intacts.

--Vous aviez donc quelques doutes?

--Non, monseigneur, j'ai agi instinctivement.

--Et ensuite?

--Ensuite, monseigneur, comme le chirurgien de Santa-Maria m'avait pans
pendant mon vanouissement, on m'a fait prendre un bouillon; je suis
parti, et j'ai remis ma lettre  Sa Majest. Du reste, vous tiez l,
monseigneur.

--Oui, mon cher Ferrari, et je crois pouvoir affirmer au roi que, dans
toute cette affaire, vous vous tes conduit en bon et loyal serviteur.
Voil tout ce que l'on dsirait savoir de vous; n'est-ce pas, sire?

--Oui, rpondit Ferdinand.

--Sa Majest vous permet donc de vous retirer, mon ami, et de prendre un
repos dont vous devez avoir grand besoin.

--Oserai-je demander  Sa Majests! j'ai dmrit en rien de ses bonts?

--Au contraire, mon cher Ferrari, dit le roi, au contraire, et tu es
plus que jamais l'homme de ma confiance.

--Voil tout ce que je dsirais savoir, sire; car c'est la seule
rcompense que j'ambitionne.

Et il se retira heureux de l'assurance que lui donnait le roi.

--Eh bien? demanda Ferdinand.

--Eh bien, sire, s'il y a eu substitution de lettre, ou changement fait
 la lettre, c'est pendant l'vanouissement de ce malheureux que la
chose a eu lieu.

--Mais, comme il vous l'a dit, mon minentissime, le cachet et
l'enveloppe taient intacts.

--Une empreinte de cachet est facile  prendre.

--On aurait donc contrefait la signature de l'empereur? Dans tous les
cas, celui qui aurait fait le coup serait un habile faussaire.

--On n'a pas eu besoin de contrefaire la signature de l'empereur, sire.

--Comment s'y est-on pris, alors?

--Remarquez, sire, que je ne vous dis pas ce que l'on a fait.

--Que me dites-vous donc?

--Je dis  Votre Majest ce que l'on aurait pu faire.

--Voyons.

--Supposez, sire, que l'on se soit procur ou que l'on ait fait faire un
cachet reprsentant la tte de Marc-Aurle.

--Aprs?

--On aurait pu amollir la cire du cachet en la plaant au-dessus d'une
bougie, ouvrir la lettre, la plier ainsi...

Et Ruffo la plia, en effet, comme avait fait Acton.

--Pour quoi faire la plier ainsi? demanda le roi.

--Pour sauvegarder l'en-tte et la signature; puis, avec un acide
quelconque, enlever l'criture, et,  la place de ce qui y tait alors,
mettre ce qu'il y a aujourd'hui.

--Vous croyez cela possible, minence?

--Rien de plus facile; je dirai mme que cela expliquerait parfaitement,
vous en conviendrez, sire, une lettre d'une criture trangre entre un
en-tte et une salutation de l'criture de l'empereur.

--Cardinal! cardinal! dit le roi aprs avoir examin la lettre avec
attention, vous tes un bien habile homme.

Le cardinal s'inclina.

--Et maintenant, qu'y a-t-il  faire,  votre avis? demanda le roi.

--Laissez-moi le reste de la nuit pour y penser, rpliqua le cardinal,
et, demain, nous en reparlerons.

--Mon cher Ruffo, dit le roi, n'oubliez pas que, si je ne vous fais pas
premier ministre, c'est que je ne suis pas le matre.

--J'en suis si bien convaincu, sire, que, tout en ne l'tant pas, j'en
ai la mme reconnaissance  Votre Majest que si je l'tais.

Et, saluant le roi avec son respect accoutum, le cardinal sortit,
laissant Sa Majest pntre d'admiration pour lui.




                                  LX

                     O VANNI TOUCHE ENFIN AU BUT
                QU'IL AMBITIONNAIT DEPUIS SI LONGTEMPS.


On se rappelle la recommandation qu'avait faite le roi Ferdinand dans
une de ses lettres  la reine. Cette recommandation disait de ne point
laisser languir en prison Nicolino Caracciolo et de presser le marquis
Vanni, procureur fiscal, d'instruire le plus promptement possible
son procs. Nos lecteurs ne se sont point tromps, nous l'esprons, 
l'intention de la recommandation susdite, et ne lui ont rien reconnu de
philanthropique. Non! le roi avait, comme la reine, ses motifs de haine
 lui: il se rappelait que l'lgant Nicolino Caracciolo, descendu du
Pausilippe pour fter, dans le golfe de Naples, Latouche-Trville et ses
marins, avait t un des premiers  offusquer ses yeux en abandonnant la
poudre, en immolant sa queue aux ides nouvelles et en laissant pousser
ses favoris, et qu'il avait enfin, un des premiers toujours  marcher
dans la mauvaise voie, substitu insolemment le pantalon  la culotte
courte.

En outre, Nicolino, on le sait, tait frre du beau duc de Rocca-Romana,
qui,  tort ou  raison, avait pass pour tre l'objet d'un de
ces nombreux et rapides caprices de la reine, non enregistrs par
l'histoire, qui ddaigne ces sortes de dtails, mais constats par la
chronique scandaleuse des cours qui en vit; or, le roi ne pouvait se
venger du duc de Rocca-Romana, qui n'avait pas chang un bouton  son
costume, ne s'tait rien coup, ne s'tait rien laiss pousser, et, par
consquent, tait rest dans les plus strictes rgles de l'tiquette; il
n'tait donc pas fch,--un mari si dbonnaire qu'il soit ayant toujours
quelque rancune contre les amants de sa femme,--il n'tait donc pas
fch, n'ayant point de prtexte plausible pour se venger du frre an,
d'en rencontrer un pour se venger du frre cadet. D'ailleurs, comme
titre personnel  l'antipathie du roi, Nicolino Caracciolo tait entach
du pch originel d'avoir une Franaise pour mre, et, de plus, tant
dj  moiti Franais de naissance, d'tre encore tout  fait Franais
d'opinion.

On a vu, d'ailleurs, que les soupons du roi, tout vagues et instinctifs
qu'ils taient sur Nicolino Caracciolo, n'taient point tout 
fait dnus de fondement, puisque Nicolino tait li  cette grande
conspiration qui s'tendait jusqu' Rome, et qui avait pour but, en
appelant les Franais  Naples, d'y faire entrer avec eux la lumire, le
progrs, la libert.

Maintenant, on se rappelle par quelle suite de circonstances inattendues
Nicolino Caracciolo avait t amen  prter  Salvato, tremp par l'eau
de la mer, des habits et des armes; comment, une lettre de femme qu'il
avait oublie dans la poche de sa redingote ayant t trouve par
Pasquale de Simone, avait t remise par celui-ci  la reine et par la
reine  Acton; nous avons presque assist  l'exprience chimique qui,
en enlevant le sang, avait laiss subsister l'criture, et nous avons
assist tout  fait  l'exprience potique qui, en dnonant la femme,
avait permis de s'emparer de son amant; or, l'amant arrt et conduit,
on s'en souvient, au chteau Saint-Elme, n'tait autre que notre
insouciant et aventureux ami Nicolino Caracciolo.

Le lecteur nous pardonnera si nous lui faisons subir ici quelques
redites; nous dsirons, autant que possible, ajouter par quelques
lignes--ces lignes fussent-elles inutiles-- la clart de notre rcit,
que peuvent, malgr nos efforts, obscurcir les nombreux personnages que
nous mettons en scne et dont une partie est force de disparatre pour
faire place  d'autres, parfois pendant plusieurs chapitres, parfois
pendant un volume entier.

Que l'on nous pardonne donc certaines digressions en faveur de la bonne
intention, et que l'on ne fasse point de notre bonne intention un des
pavs de l'enfer.

Le chteau Saint-Elme, o Nicolino avait t conduit et enferm, tait,
nous croyons l'avoir dj dit, la Bastille de Naples.

Le chteau Saint-Elme, qui a jou un grand rle dans toutes les
rvolutions de Naples, et qui, par consquent, aura le sien dans la
suite de cette histoire, est bti au sommet de la colline qui domine
l'ancienne Parthnope. Nous ne chercherons pas, comme le faisait notre
savant archologue sir William Hamilton, si le nom _Erme_, premier nom
du chteau Saint-Elme, vient de l'ancien mot phnicien _erme_, qui veut
dire, _lev_, _sublime_, ou bien lui fut donn  cause des statues de
Priape  l'aide desquelles les habitants de Nicopolis marquaient les
limites de leurs champs et de leurs maisons, et qu'ils appelaient
_Terme_. N'ayant pas reu du ciel ce regard pntrant qui lit dans la
nuit profonde des tymologies, nous nous contenterons de faire remonter
cette appellation  une chapelle de Saint-rasme qui donna son nom 
la montagne sur laquelle elle tait assise; la montagne s'appela donc
d'abord le mont _Saint-rasme_, puis, par corruption, _Saint-Erme_, puis
enfin en dernier lieu, et se corrompant de plus en plus, Saint-Elme. Sur
ce sommet, qui domine la ville et la mer, fut d'abord btie une tour
qui remplaa la chapelle et que l'on appela Belforte; cette tour
fut convertie en chteau par Charles II d'Anjou, dit le Boiteux; ses
fortifications s'augmentrent lorsque Naples fut assige par Lautrec,
non pas en 1518, comme le dit il signor Giuseppe Gallanti, auteur de
_Naples et ses Environs;_ mais, en 1528, elle devint, par ordre de
Charles-Quint, une forteresse rgulire. Comme toutes les forteresses
destines d'abord  dfendre les populations au milieu ou sur la
tte desquelles elles sont leves, Saint-Elme en arriva peu  peu,
non-seulement  ne plus dfendre la population de Naples, mais  la
menacer, et c'est sous ce dernier point de vue que le sombre chteau
fait encore la terreur des Napolitains, qui,  chaque rvolution qu'ils
font ou plutt qu'ils laissent faire, demandent sa dmolition au nouveau
gouvernement qui succde  l'ancien. Le nouveau gouvernement, qui a
besoin de se populariser, dcrte la dmolition de Saint-Elme, mais se
garde bien de le dmolir. Htons-nous de dire, attendu qu'il faut rendre
justice aux pierres comme aux gens, que l'honnte et pacifique chteau
Saint-Elme, ternelle menace de destruction pour la ville, s'est
toujours born  menacer, n'a jamais rien dtruit, et mme, dans
certaines circonstances, a protg.

Nous avons dit tout  l'heure qu'il fallait rendre justice aux pierres
comme aux gens; retournons la maxime, et disons maintenant qu'il faut
rendre justice aux gens comme aux pierres.

Ce n'tait point, Dieu merci! par paresse ou ngligence que le marquis
Vanni n'avait pas suivi plus activement le procs Nicolino, non; le
marquis, vritable procureur fiscal, ne demandant que des coupables et
ne dsirant que d'en trouver l mme o il n'y en avait pas, tait loin
de mriter un pareil reproche, non; mais c'tait un homme de conscience
dans son genre que le marquis Vanni: il avait fait durer sept ans le
procs du prince de Tarsia, et trois ans celui du chevalier de Medici
et de ceux qu'il s'obstinait  appeler ses complices; il tenait un
coupable, cette fois, il avait des preuves de sa culpabilit, il tait
sr que ce coupable ne pouvait lui chapper sous la triple porte qui
fermait son cachot et sous la triple muraille qui entourait Saint-Elme;
il ne regardait donc pas  un jour,  une semaine et mme  un mois pour
arriver  un rsultat satisfaisant. D'ailleurs, il appartenait, nous
l'avons dit, pour les instincts, pour l'allure, aux animaux de la race
fline, et l'on sait que le tigre s'amuse  jouer avec l'homme avant de
le mettre en morceaux, et le chat avec la souris avant de la dvorer.

Le marquis Vanni s'amusait donc  jouer avec Nicolino Caracciolo avant
de lui faire couper la tte.

Mais, il faut le dire, dans ce jeu mortel o luttaient l'un contre
l'autre l'homme arm de la loi, de la torture et de l'chafaud, et
l'homme arm de son seul esprit, ce n'tait pas celui qui avait toutes
les chances de gagner qui gagnait toujours. Loin de l. Aprs quatre
interrogatoires successifs, qui chacun avaient dur plus de deux heures,
et dans lesquels Vanni avait essay de retourner son prvenu de toutes
les faons, le juge n'tait pas plus avanc et le prvenu pas plus
compromis que le premier jour, c'est--dire que l'interrogateur en tait
arriv  savoir les nom, prnoms, qualits, ge, tat social de Nicolino
Caracciolo, ce que tout le monde savait  Naples, sans avoir besoin de
recourir  un mois de prison et  une instruction de trois semaines;
mais le marquis Vanni, malgr sa curiosit,--et il tait certainement un
des juges les plus curieux du royaume des Deux-Siciles,--n'avait pu en
savoir davantage.

En effet, Nicolino Caracciolo s'tait enferm dans ce dilemme: Je suis
coupable ou je suis innocent. Ou je suis coupable, et je ne suis pas
assez bte pour faire des aveux qui me compromettront; ou je suis
innocent, et, par consquent, n'ayant rien  avouer, je n'avouerai
rien. Il tait rsult de ce systme de dfense qu' toutes les
questions faites par Vanni pour savoir autre chose que tout ce que tout
le monde savait, c'est--dire ses nom, prnoms, qualits, ge,
demeure et tat social, Nicolino Caracciolo avait rpondu par d'autres
questions, demandant  Vanni, avec l'accent du plus vif intrt s'il
tait mari, si sa femme tait jolie, s'il l'aimait, s'il en avait des
enfants, quel tait leur ge, s'il avait des frres, des soeurs, si son
pre vivait, si sa mre tait morte, combien lui donnait la reine pour
le mtier qu'il faisait, si son titre de marquis tait transmissible
 l'an de sa famille, s'il croyait en Dieu,  l'enfer, au paradis,
s'appuyant dans toutes ses divagations, sur ce qu'il avait, pour tout
ce qui regardait le marquis, une sympathie aussi vive au moins que celle
que le marquis Vanni avait pour lui, et que, par consquent, il lui
tait permis, sinon de lui faire les mmes questions,--il ne poussait
point l'indiscrtion jusque l,--au moins des questions analogues 
celles qu'il lui faisait. Il en tait rsult qu' la fin de chaque
interrogatoire, le marquis Vanni s'tait trouv un peu moins avanc
qu'au commencement et n'avait pas mme os faire dresser par le greffier
procs-verbal de toutes les folies que Nicolino lui avait dites, et
qu'enfin, ayant menac le prisonnier, lors de sa dernire visite, de
lui faire donner la question s'il continuait de rire au nez de cette
respectable desse que l'on appelle la Justice, il se prsentait
au chteau Saint-Elme, dans la matine du 9 dcembre,--c'est--dire
quelques heures aprs l'arrive du roi  Caserte, arrive compltement
ignore encore  Naples et qui n'tait sue que des personnes qui avaient
eu l'honneur de voir Sa Majest;--il se prsentait, disons-nous, au
chteau Saint-Elme, bien dcid cette fois, si Nicolino continuait
de jouer le mme jeu avec lui, de mettre ses menaces  excution et
d'essayer de cette fameuse torture _sicut in cadaver_ qui lui avait
t refuse  son grand regret par la majorit de la junte d'tat, 
laquelle il n'avait pas besoin de rfrer cette fois.

Vanni, dont le visage n'tait pas gai d'habitude, avait donc, ce
jour-l, une physionomie plus lugubre encore que de coutume.

Il tait, en outre, escort de matre Donato, le bourreau de Naples,
lequel tait lui-mme flanqu de deux de ses aides, venus tout exprs
pour l'aider  appliquer le prisonnier  la question, si le prisonnier
persistait, nous ne dirons pas dans ses dngations, mais dans les
factieuses et fantastiques plaisanteries qui n'avaient point de
prcdent dans les annales de la justice.

Nous ne parlons pas du greffier qui accompagnait si assidment Vanni
dans toutes ses courses, et qui, dans sa vnration pour le procureur
fiscal, gardait en sa prsence un silence si absolu, que Nicolino
prtendait que ce n'tait point un homme de chair et d'os, mais purement
et simplement son ombre que Vanni avait fait habiller en greffier,
non pour conomiser  l'tat, comme on aurait pu le croire, les
appointements de ce magistrat subalterne, mais pour avoir toujours sous
la main un secrtaire prt  crire ses interrogatoires.

Pour cette grande solennit de la torture qui n'avait point t donne
 Naples, ni mme dans le royaume des Deux-Siciles, o elle tait tombe
en dsutude depuis que don Carlos tait mont sur le trne de Naples,
c'est--dire depuis soixante-cinq ans, et que le marquis Vanni allait
avoir l'honneur de faire revivre, non point en l'exerant _in anima
vili_, mais sur un membre d'une des premires familles de Naples, des
ordres avaient t donns  don Roberto Brandi, gouverneur du chteau,
pour mettre tout  neuf dans la vieille salle de tortures du chteau
Saint-Elme. Don Roberto Brandi, serviteur zl du roi, qui avait eu le
dsagrment, deux ans auparavant, de voir fuir de sa forteresse Ettore
Caraffa, s'tait empress de prouver son dvouement  Sa Majest en
obissant ponctuellement aux ordres du procureur fiscal, de sorte que,
quand celui-ci se fit annoncer, le gouverneur vint au-devant de lui, et,
avec le sourire de l'orgueil satisfait:

--Venez, lui dit-il, et j'espre que vous serez content de moi.

Et il conduisit Vanni dans la salle qu'il avait fait remettre
entirement  neuf  l'intention de Niccolino Caracciolo, lequel ne se
doutait pas que l'tat venait de dpenser pour lui, en instruments de
torture, la somme exorbitante de sept cents ducats, dont, selon les
habitudes reues  Naples, le gouverneur avait mis la moiti dans sa
poche.

Vanni, prcd de don Roberto et suivi de son greffier, du bourreau et
de ses deux aides, descendit dans ce muse de la douleur, et, comme
un gnral avant le combat examine le champ sur lequel il va livrer
bataille et note les accidents de terrain dont il peut tirer avantage
pour la victoire, il tudia, les uns aprs les autres, cette collection
d'instruments, sortis, pour la plupart, des arsenaux ecclsiastiques,
les archives de l'inquisition ayant prouv que les cerveaux asctiques
sont les plus inventifs dans ces sortes de machines destines  faire
tressaillir d'angoisse les fibres les plus profondment caches dans le
coeur de l'homme.

Chaque instrument tait bien  sa place et surtout en bon tat de
service.

Alors, laissant dans cette salle funbre, claire seulement de torches
soutenues contre la muraille par des mains de fer, matre Donato et ses
deux aides, il tait pass dans la chambre voisine, spare de la salle
de tortures par une grille de fer, devant laquelle tombait un rideau de
serge noire; la lumire des torches, vue  travers ce rideau, obstacle
insuffisant  la cacher tout  fait, devenait plus funbre encore.

C'tait aussi aux soins de don Roberto qu'tait due la mise en tat
de cette chambre, ancienne salle de tribunal secret abandonne en mme
temps que la salle de torture. Elle n'avait rien de particulier que son
absence complte de communication avec le jour; tout son mobilier
se composait d'une table couverte d'un tapis vert, claire par deux
candlabres  cinq branches, et sur laquelle se trouvaient du papier, de
l'encre et des plumes.

Un fauteuil tenait le milieu de cette table, et, de l'autre ct, avait
en face de lui la sellette du prvenu;  ct de cette grande table,
que l'on pouvait appeler la table d'honneur, et qui tait videmment
rserve au juge, tait une petite table destine au greffier.

Au-dessus du juge tait un grand crucifix taill dans un tronc de chne
et qu'on et dit sorti de l'pre ciseau de Michel-Ange, tant sa rude
physionomie laissait celui qui le regardait dans le doute s'il avait t
mis l pour soutenir l'innocent ou effrayer le coupable.

Une lampe descendant du plafond clairait cette terrible agonie, qui
semblait, non pas celle de Jsus expirant avec le mot _pardon_ sur la
bouche, mais celle du mauvais larron, rendant son dernier soupir dans un
dernier blasphme.

Le procureur fiscal avait jusque-l tout examin en silence, et don
Roberto, n'entendant point sortir de sa bouche l'loge qu'il se croyait
en droit d'esprer, attendait avec inquitude une marque de satisfaction
quelconque; cette marque de satisfaction, pour s'tre fait attendre,
n'en fut que plus flatteuse. Vanni fit hautement l'loge de toute cette
lugubre mise en scne, et promit au digne commandant que la reine serait
informe du zle qu'il avait dploy pour son service.

Encourag par l'loge d'un homme si expert en pareille matire, don
Roberto exprima le timide dsir que la reine vnt un jour visiter le
chteau Saint-Elme et voir de ses propres yeux cette magnifique salle
de tortures, bien autrement curieuse,  son avis, que le muse de
Capodimonte; mais, quelque crdit que Vanni et prs de Sa Majest,
il n'osa promettre cette faveur royale au digne gouverneur, qui, en
poussant un soupir de regret, fut forc de s'en tenir  la certitude
qu'un rcit exact serait fait  la reine, et de la peine qu'il s'tait
donne et du succs qu'il avait obtenu.

--Et maintenant, mon cher commandant, dit Vanni, remontez et envoyez-moi
le prisonnier sans fers, mais sous bonne escorte; j'espre que l'aspect
de cette salle l'amnera naturellement  des ides plus raisonnables que
celles o il s'est gar jusqu'ici. Il va sans dire, ajouta Vanni d'un
air dgag, que, si cela vous intresse de voir donner la torture, vous
pouvez, de votre personne, accompagner le prisonnier. Il sera peut-tre
intressant, pour un homme d'intelligence comme vous, d'tudier la
manire dont je dirigerai cette opration.

Don Roberto exprima au procureur fiscal, en termes chaleureux, sa
reconnaissance de la permission qui lui tait donne et dont il dclara
vouloir profiter avec bonheur. Et, saluant jusqu' terre le procureur
fiscal, il sortit pour obir  l'ordre qu'il venait d'en recevoir.




                                  LXI

                            ULYSSE ET CIRC


A peine le roi tait-il, comme nous l'avons vu, sur l'avis du valet de
pied, sorti de la salle  manger pour venir rejoindre le cardinal Ruffo
dans son appartement, que, comme s'il et t le seul et unique lien
qui retnt entre eux les convives agits d'motions diverses, chacun
s'empressa de regagner son appartement. Le capitaine de Cesare ramena
chez elles les vieilles princesses, dsespres de voir qu'aprs avoir
t forces de fuir de Paris et Rome, devant la Rvolution, elles
allaient probablement tre forces de fuir Naples, poursuivies toujours
par le mme ennemi.

La reine prvint sir William qu'aprs les nouvelles que venait de
rapporter son mari, elle avait trop besoin d'une amie pour ne pas garder
chez elle sa chre Emma Lyonna. Acton fit appeler son secrtaire Richard
pour lui confier le soin de dcouvrir pour quoi ou pour qui le roi
tait rentr dans ses appartements. Le duc d'Ascoli, rinstall dans
ses fonctions de chambellan, suivit le roi, avec son habit couvert de
plaques et de cordons, pour lui demander s'il n'avait pas besoin de ses
services. Le prince de Castelcicala demanda sa voiture et ses chevaux,
press d'aller  Naples veiller  sa sret et  celle de ses amis,
cruellement compromises par le triomphe des jacobins franais, que
devait naturellement suivre le triomphe des jacobins napolitains.
Sir William Hamilton remonta chez lui pour rdiger une dpche  son
gouvernement, et Nelson, la tte basse et le coeur proccup d'une
sombre pense, regagna sa chambre, que, par une dlicate attention, la
reine avait eu le soin de choisir pas trop loigne de celle qu'elle
rservait  Emma les nuits o elle la retenait prs d'elle, quand
toutefois, pendant ces nuits-l, une mme chambre et un lit unique ne
runissaient pas les deux amies.

Nelson, lui aussi, comme sir William Hamilton, avait  crire, mais 
crire une lettre, non point une dpche. Il n'tait point commandant en
chef dans la Mditerrane, mais plac sous les ordres de l'amiral lord
comte de Saint-Vincent, infriorit qui ne lui tait pas trop sensible,
l'amiral le traitant plus en ami qu'en infrieur, et la dernire
victoire de Nelson l'ayant grandi au niveau des plus hautes rputations
de la marine anglaise.

Cette intimit entre Nelson et son commandant en chef est constate
par la correspondance de Nelson avec le comte de Saint-Vincent, qui se
trouve dans le tome V de ses _Lettres et Dpches_, publies  Londres,
et ceux de nos lecteurs qui aiment  consulter les pices originales
pourront recourir  celles de ces lettres crites par le vainqueur
d'Aboukir, du 22 septembre, poque  laquelle s'ouvre ce rcit, au
9 dcembre, poque  laquelle nous sommes arrivs. Ils y verront,
racontes dans tous leurs dtails, les irrsistibles progrs de cette
passion insense que lui inspira lady Hamilton, passion qui devait lui
faire oublier le soin de ses devoirs comme amiral, et, comme homme, le
soin plus prcieux encore de son honneur. Ces lettres, qui peignent le
dsordre de son esprit et la passion de son coeur, seraient son excuse
devant la postrit, si la postrit qui, depuis deux mille ans, a
condamn l'amant de Cloptre, pouvait revenir sur son jugement.

Aussitt rentr dans sa chambre, Nelson, profondment proccup d'une
catastrophe qui allait jeter un grand trouble non-seulement dans les
affaires du royaume, mais probablement dans celles de son coeur,
en portant l'amiraut anglaise  prendre de nouvelles dispositions
relativement  sa flotte de la Mditerrane, Nelson alla droit  son
bureau, et, sous l'impression du rcit qu'avait fait le roi, si les
paroles chappes  la bouche de Ferdinand peuvent s'appeler un rcit,
il commena la lettre suivante:

_A l'amiral lord comte de Saint-Vincent_.

Mon cher lord,

Les choses ont bien chang de face depuis ma dernire lettre date de
Livourne, et j'ai bien peur que Sa Majest le roi des Deux-Siciles ne
soit sur le point de perdre un de ses royaumes et peut-tre tous les
deux.

Le gnral Mack, ainsi que je m'en tais dout et que je crois mme
vous l'avoir dit, n'tait qu'un fanfaron qui a gagn sa rputation
de grand gnral je ne sais o, mais pas, certes, sur les champs de
bataille; il est vrai qu'il avait sous ses ordres une triste arme; mais
qui va se douter que soixante mille hommes iront se faire battre par dix
mille!

Les officiers napolitains n'avaient que peu de chose  perdre, mais
tout ce qu'ils avaient  perdre, ils l'ont perdu[1].

[Note 1: Nous citons les paroles textuelles de Nelson: The
napolitan officers have not lost much honour, for God knows they had
but little to lose; but they lost all they had. _Dpches et Lettres de
Nelson_, t. V, page 195.]

Nelson en tait l de sa lettre, et, on le voit, le vainqueur d'Aboukir
traitait assez durement les vaincus de Civita-Castellana. Peut-tre, en
effet, avait-il le droit d'tre exigeant en matire de courage, ce rude
marin qui, enfant, demandait ce que c'tait que la peur et ne l'avait
jamais connue, tout en laissant  chaque combat auquel il assistait un
lambeau de sa chair, de sorte que la balle qui le tua  Trafalgar ne tua
plus que la moiti de lui-mme et les dbris vivants d'un hros. Nelson,
disons-nous, en tait l de sa lettre, lorsqu'il entendit derrire lui
un bruit pareil  celui que ferait le battement des ailes d'un papillon
ou d'un sylphe attard, sautant de fleur en fleur.

Il se retourna et aperut lady Hamilton.

Au reste, nous dirons bientt ce que nous pensons du courage des
Napolitains, dans le chapitre o nous traiterons du courage collectif et
du courage individuel.

Il jeta un cri de joie.

Mais Emma Lyonna, avec un charmant sourire, approcha un doigt de sa
bouche, et, riante et gracieuse comme la statue du silence heureux (on
le sait, il y a plusieurs silences), elle lui fit signe de se taire.

Puis, s'avanant jusqu' son fauteuil, elle se pencha sur le dossier et
dit  demi-voix:

--Suivez-moi, Horace; notre chre reine vous attend et veut vous parler
avant de revoir son mari.

Nelson poussa un soupir en songeant que quelques mots venus de Londres,
en changeant sa destination, pouvaient l'loigner de cette magicienne,
dont chaque geste, chaque mot, chaque caresse tait une nouvelle chane
ajoute  celles dont il tait dj li; il se souleva pniblement de
son sige, en proie  ce vertige qu'il prouvait toujours lorsque, aprs
un moment d'absence, il revoyait cette blouissante beaut.

--Conduisez-moi, lui dit-il; vous savez que je ne vois plus rien ds que
je vous vois.

Emma dtacha l'charpe de gaze qu'elle avait enroule autour de sa tte
et dont elle s'tait fait une coiffure et un voile, comme on en voit
dans les miniatures d'Isabey, et, lui jetant une de ses extrmits qu'il
saisit au vol et porta fivreusement  ses lvres:

--Venez, mon cher Thse, lui dit-elle, voici le fil du labyrinthe,
dussiez-vous m'abandonner comme une autre Ariane. Seulement, je vous
prviens que, si ce malheur m'arrive, je ne me laisserai consoler par
personne, ft-ce par un dieu!

Elle marcha la premire, Nelson la suivit; elle l'et conduit en enfer,
qu'il y ft descendu avec elle.

--Tenez, ma bien-aime reine, dit Emma, je vous amne celui qui est  la
fois mon roi et mon esclave, le voici.

La reine tait assise sur un sofa dans le boudoir qui sparait la
chambre d'Emma Lyonna de sa chambre; une flamme mal teinte brillait
dans ses yeux; cette fois, c'tait celle de la colre.

--Venez ici, Nelson, mon dfenseur, dit-elle, et asseyez-vous prs de
moi; j'ai vritablement besoin que la vue et le contact d'un hros
me console de notre abaissement... L'avez-vous vu, continua-t-elle en
secouant ddaigneusement la tte de haut en bas, l'avez-vous vu, ce
bouffon couronn se faisant le messager de sa propre honte? L'avez-vous
entendu raillant lui-mme sa propre lchet? Ah! Nelson, Nelson, il est
triste, quand on est reine orgueilleuse et femme vaillante, d'avoir pour
poux un roi qui ne sait tenir ni le sceptre ni l'pe!

Elle attira Nelson prs d'elle; Emma s'assit  terre sur des coussins et
couvrit de son regard magntique, tout en jouant avec ses croix et ses
rubans.--comme Amy Robsart avec le collier de Leicester,--celui qu'elle
avait mission de fasciner.

--Le fait est, madame, dit Nelson, que le roi est un grand philosophe.

La reine regarda Nelson en contractant ses beaux sourcils.

--Est-ce srieusement que vous dcorez du nom de philosophie, dit-elle,
cet oubli de toute dignit? Qu'il n'ait pas le gnie d'un roi, ayant t
lev en lazzarone, cela se conoit, le gnie est un mets dont le ciel
est avare; mais n'avoir pas le coeur d'un homme! En vrit, Nelson,
c'tait d'Ascoli qui, ce soir, avait, non-seulement l'habit, mais le
coeur d'un roi; le roi n'tait que le laquais de d'Ascoli, et quand on
pense que, si ces jacobins dont il a si grand'peur l'avaient pris, il
l'et laiss pendre sans dire une parole pour le sauver!... tre  la
fois la fille de Marie-Thrse et la femme de Ferdinand, c'est, vous en
conviendrez, une de ces fantaisies du hasard qui feraient douter de la
Providence.

--Bon! dit Emma, ne vaut-il pas mieux que cela soit ainsi, et ne
voyez-vous pas que c'est un miracle de la Providence, que d'avoir fait
tout  la fois de vous un roi et une reine! Mieux vaut tre Smiramis
qu'Artmise, lisabeth que Marie de Mdicis.

--Oh! s'cria la reine sans couter Emma, si j'tais homme, si je
portais une pe!

--Elle ne vaudrait jamais mieux que celle-l, dit Emma en jouant avec
celle de Nelson, et, du moment que celle-l vous protge, il n'est pas
besoin d'une autre. Dieu merci!

Nelson posa sa main sur la tte d'Emma et la regarda avec l'expression
d'un amour infini.

--Hlas! chre Emma, lui dit-il, Dieu sait que les paroles que je vais
prononcer me brisent le coeur en s'en chappant; mais croyez-vous
que j'eusse soupir tout  l'heure en vous voyant  l'heure o je m'y
attendais le moins, si je n'avais pas, moi aussi, mes terreurs?

--Vous? demanda Emma.

--Oh! je devine ce qu'il veut dire, s'cria la reine en portant son
mouchoir  ses yeux; oh! je pleure, oui, c'est vrai, mais ce sont des
larmes de rage...

--Oui; mais, moi, je ne devine pas, dit Emma, et ce que je ne devine
pas, il faut qu'on me l'explique. Nelson, qu'entendez-vous par vos
terreurs? Parlez, je le veux!

Et, lui jetant un bras autour du cou et se soulevant gracieusement 
l'aide de ce bras, elle baisa son front mutil.

--Emma, lui dit Nelson, croyez bien que, si ce front qui rayonne
d'orgueil sous vos lvres, ne rayonne pas en mme temps de joie, c'est
que j'entrevois dans un prochain avenir une grande douleur.

--Moi, je n'en connais qu'une au monde, dit lady Hamilton, ce serait
d'tre spare de vous.

--Vous voyez bien que vous avez devin, Emma.

--Nous sparer! s'cria la jeune femme avec une expression de terreur
admirablement joue; et qui pourrait nous sparer maintenant?

--Oh! mon Dieu! les ordres de l'Amiraut, un caprice de M. Pitt; ne
peut-on pas m'envoyer prendre la Martinique et la Trinit, comme on m'a
envoy  Calvi,  Tnriffe,  Aboukir? A Calvi, j'ai laiss un oeil; 
Tnriffe, un bras;  Aboukir, la peau de mon front. Si l'on m'envoie
 la Martinique ou  la Trinit, je demande  y laisser la tte et que
tout soit fini.

--Mais, si vous receviez un ordre comme celui-l, vous n'obiriez pas,
je l'espre?

--Comment ferais-je, chre Emma?

--Vous obiriez  l'ordre de me quitter?

--Emma! Emma! ne voyez-vous pas que vous vous mettez entre mon devoir et
mon amour... C'est faire de moi un tratre ou un dsespr.

--Eh bien, rpliqua Emma, j'admets que vous ne puissiez pas dire  Sa
Majest George III: Sire, je ne veux pas quitter Naples, parce que
j'aime comme un fou la femme de votre ambassadeur, qui, de son ct,
m'aime  en perdre la tte; mais vous pouvez bien lui dire: Mon roi,
je ne veux pas quitter une reine dont je suis le seul soutien, le
seul appui, le seul dfenseur; vous vous devez protection entre ttes
couronnes et vous rpondez les uns des autres  Dieu qui vous a faits
ses lus; et si vous ne lui dites point cela parce qu'un sujet ne parle
pas ainsi  son roi, sir William, qui a sur un frre de lait des droits
que vous n'avez pas, sir William peut le lui dire.

--Nelson, dit la reine, peut-tre suis-je bien goste, mais, si vous
ne nous protgez pas, nous sommes perdus, et, lorsqu'on vous prsente la
question sous ce jour, d'un trne  maintenir, d'un royaume  protger,
ne trouvez-vous pas qu'elle s'agrandit au point qu'un homme de coeur
comme vous risque quelque chose pour nous sauver?

--Vous avez raison, madame, rpondit Nelson, je ne voyais que mon amour;
ce n'est pas tonnant: cet amour, c'est l'toile polaire de mon coeur.
Votre Majest me rend bien heureux en me montrant un dvouement o je
ne voyais qu'une passion. Cette nuit mme, j'crirai  mon ami lord
Saint-Vincent, ou plutt j'achverai la lettre dj commence pour
lui. Je le prierai, je le supplierai de me laisser, mieux encore, de
m'attacher  votre service; il comprendra cela, il crira  l'amiraut.

--Et, dit Emma, sir William, de son ct, crira directement au roi et 
M. Pitt.

--Comprenez-vous, Nelson, continua la reine, combien nous avons besoin
de vous et quels immenses services vous pouvez nous rendre! Nous allons
tre, selon toute probabilit, forcs de quitter Naples, de nous exiler.

--Croyez-vous donc les choses si dsespres, madame?

La reine secoua la tte avec un triste sourire.

--Il me semble, continua Nelson, que, si le roi voulait...

--Ce serait un malheur qu'il voult, Nelson, un malheur pour moi, je
m'entends. Les Napolitains me dtestent; c'est une race jalouse de tout
talent, de toute beaut, de tout courage; toujours courbs sous le joug
allemand, franais ou espagnol, ils appellent trangers et hassent et
calomnient tout ce qui n'est pas Napolitain; ils hassent Acton parce
qu'il est n en France; ils hassent Emma parce qu'elle est ne en
Angleterre; ils me hassent, moi, parce que je suis ne en Autriche.
Supposez que, par un effort de courage dont le roi n'est point capable,
on rallie les dbris de l'arme et que l'on arrte les Franais dans
le dfil des Abruzzes, les jacobins de Naples laisss  eux-mmes
profitent de l'absence des troupes et se soulvent, et alors les
horreurs de la France en 1792 et 1793 se renouvellent ici. Qui vous dit
qu'ils ne nous traiteront pas, moi, comme Marie-Antoinette, et, Emma,
comme la princesse de Lamballe? Le roi s'en tirera toujours, grce  ses
lazzaroni qui l'adorent; il a pour lui l'gide de la nationalit; mais
Acton, mais Emma, mais moi, cher Nelson, nous sommes perdus. Maintenant,
n'est-ce point un grand rle que celui qui vous est rserv par la
Providence, si vous arrivez  faire pour moi ce que Mirabeau, ce que
M. de Bouille, ce que le roi de Sude, ce que Barnave, ce que M. de la
Fayette, ce que mes deux frres, enfin, deux empereurs n'ont pu faire
pour la reine de France?

--Ce serait une gloire trop grande, et  laquelle je n'aspire pas,
madame, dit Nelson, une gloire ternelle.

--Puis n'avez-vous point  faire valoir ceci, Nelson, que c'est par
notre dvouement  l'Angleterre que nous sommes compromis? Si, fidle
aux traits avec la Rpublique, le gouvernement des Deux-Siciles ne
vous avait point permis de prendre de l'eau, des vivres, de rparer
vos avaries  Syracuse, vous tiez forc d'aller vous ravitailler 
Gibraltar et vous ne trouviez plus la flotte franaise  Aboukir.

--C'est vrai, madame, et c'tait moi qui tais perdu alors; un procs
infamant m'tait rserv  la place d'un triomphe. Comment dire:
J'avais les yeux fixs sur Naples, quand mon devoir tait de regarder
du ct de Tunis?

--Enfin, n'est-ce point  propos des ftes que, dans notre enthousiasme
pour vous, nous vous avons donnes, que cette guerre a clat? Non,
Nelson, le sort du royaume des Deux-Siciles est li  vous, et vous
tes li, vous, au sort de ses souverains. On dira dans l'avenir: Ils
taient abandonns de tous, de leurs allis, de leurs amis, de leurs
parents; ils avaient le monde contre eux, ils eurent Nelson pour eux,
Nelson les sauva.

Et, dans le geste que fit la reine en prononant ces paroles, elle
tendit la main vers Nelson; Nelson saisit cette main, mit un genou en
terre et la baisa.

--Madame, dit Nelson se laissant aller  l'enthousiasme de la flatterie
de la reine, Votre Majest me promet une chose?

--Vous avez le droit de tout demander  ceux qui vous devront tout.

--Eh bien, je vous demande votre parole royale, madame, que, du jour o
vous quitterez Naples, ce sera le vaisseau de Nelson, et nul autre, qui
conduira en Sicile votre personne sacre.

--Oh! ceci, je vous le jure, Nelson, et j'ajoute que, l o je serai,
ma seule, mon unique, mon ternelle amie, ma chre Emma Lyonna sera avec
moi.

Et, d'un mouvement plus passionn peut-tre que ne le permettait cette
amiti, toute grande qu'elle tait, la reine prit la tte d'Emma entre
ses deux mains, l'approcha vivement de ses lvres et la baisa sur les
deux yeux.

--Ma parole vous est engage, madame, dit Nelson. A partir de ce moment,
vos amis sont mes amis et vos ennemis mes ennemis, et, duss-je me
perdre en vous sauvant, je vous sauverai.

--Oh! s'cria Emma, tu es bien le chevalier des rois et le champion des
trnes! tu es bien tel que j'avais rv l'homme auquel je devais donner
tout mon amour et tout mon coeur!

Et, cette fois, ce ne fut plus sur le front cicatris du hros, mais
sur les lvres frmissantes de l'amant que la moderne Circ appliqua ses
lvres.

En ce moment, on gratta doucement  la porte.

--Entrez l, chers amis, de mon coeur, dit la reine en leur montrant la
chambre d'Emma; c'est Acton qui vient me rendre une rponse.

Nelson, enivr de louanges, d'amour, d'orgueil, entrana Emma dans
cette chambre  l'atmosphre parfume, dont la porte sembla se refermer
d'elle-mme sur eux.

En une seconde, le visage de la reine changea d'expression, comme si
elle et mis ou t un masque; son oeil s'endurcit, et, d'une voix
brve, elle pronona ce seul mot:

--Entrez.

C'tait Acton, en effet.

--Eh bien, demanda-t-elle, qui attendait Sa Majest?

--Le cardinal Ruffo, rpondit Acton.

--Vous ne savez rien de ce qu'ils ont dit?

--Non, madame; mais je sais ce qu'ils ont fait.

--Qu'ont-ils fait?

--Ils ont envoy chercher Ferrari.

--Je m'en doutais. Raison de plus, Acton, pour ce que vous savez.

--A la premire occasion, ce sera fait. Votre Majest n'a pas autre
chose  m'ordonner?

--Non, rpondit la reine.

Acton salua et sortit.

La reine jeta un coup d'oeil jaloux sur la chambre d'Emma et rentra
silencieusement dans la sienne.




                                 LXII

                     L'INTERROGATOIRE DE NICOLINO


Les quelques moments qui s'coulrent entre la sortie du commandant
don Roberto Brandi et l'entre du prisonnier furent employs par le
procureur fiscal  passer sur ses habits de ville une robe de juge, 
coiffer sa tte maigre et longue d'une perruque norme qui devait, selon
lui, ajouter  la majest de son visage et  couvrir cette perruque
elle-mme d'un bonnet carr.

Le greffier commena par poser sur la table, comme pices de conviction,
les deux pistolets marqus d'une N et la lettre de la marquise de
San-Clemente; puis il procda  la mme toilette qu'avait faite son
suprieur, toute proportion de rang garde, c'est--dire qu'il mit une
robe plus troite, une perruque moins grosse, une toque moins haute.

Aprs quoi, il s'assit  sa petite table.

Le marquis Vanni prit place  la grande, et, comme c'tait un homme
d'ordre, il rangea son papier devant lui de manire qu'une feuille
ne dpasst point l'autre, s'assura qu'il y avait de l'encre dans son
encrier, examina le bec de sa plume, le rafrachit avec un canif, en
galisa les deux pointes en les coupant sur son ongle, tira de sa poche
une tabatire d'or orne du portrait de Sa Majest, la plaa  la porte
de sa main, moins pour y puiser la poudre qu'elle contenait que
pour jouer avec elle de cet air indiffrent du juge qui joue aussi
insoucieusement avec la vie d'un homme qu'il joue avec sa tabatire, et
attendit Nicolino Caracciolo dans la pose qu'il crut la plus propre 
faire de l'effet sur son prisonnier.

Par malheur, Nicolino Caracciolo n'tait point de caractre  se se
laisser imposer par les poses du marquis Vanni; la porte qui s'tait
referme sur le commandant s'ouvrit dix minutes aprs devant le
prisonnier, et Nicolino Caracciolo, mis avec une lgance qui ne
dnonait en aucune manire le sjour peu confortable de la prison,
entra le sourire sur les lvres, en fredonnant d'une voix assez juste le
_Pria che spunti l'aurora_ du _Matrimonio segreto_.

Il tait accompagn de quatre soldats et suivi du gouverneur.

Deux soldats restrent  la porte, deux autres s'avancrent  la droite
et  la gauche du prisonnier, lequel marcha droit  la sellette qui lui
tait prpare, regarda avant de s'asseoir autour de lui avec la plus
grande attention, murmura en franais les trois syllabes: _Tiens! tiens!
tiens!_ lesquelles sont destines, comme on sait,  exprimer un ct
comique de l'tonnement, et, s'adressant avec la plus grande politesse
au procureur fiscal:

--Est-ce que, par hasard, monsieur le marquis, lui demanda-t-il, vous
auriez lu _les Mystres d'Udolphe_?

--Qu'est-ce que cela, _les Mystres d'Udolphe_? demanda Vanni rpondant
 son tour, comme Nicolino avait l'habitude de le faire,  une question
par une autre question.

--C'est un nouveau roman d'une dame anglaise nomme Anne Radcliffe.

--Je ne lis pas de romans, entendez-vous, monsieur, rpondit le juge
d'une voix pleine de dignit.

--Vous avez tort, monsieur, trs-grand tort; il y en a de fort amusants,
et je voudrais bien en avoir un  lire dans mon cachot, s'il y faisait
clair.

--Monsieur, je dsire que vous vous pntriez de cette vrit...

--De laquelle, monsieur le marquis?

--C'est que nous sommes ici pour nous occuper d'autre chose que de
romans. Asseyez-vous.

--Merci, monsieur le marquis; je voulais seulement vous dire qu'il
y avait, dans _les Mystres d'Udolphe_, la description d'une chambre
parfaitement pareille  celle-ci; c'est dans cette salle que le chef des
brigands tenait ses sances.

Vanni appela  son aide toute sa dignit.

--J'espre, prvenu, que cette fois...

Nicolino l'interrompit.

--D'abord, je ne m'appelle pas prvenu, vous le savez bien.

--Il n'y a pas de degr social devant la loi, vous tes prvenu.

--Je l'accepte comme verbe, mais non comme substantif; voyons, de quoi
suis-je prvenu?

--Vous tes prvenu de complot envers l'tat.

--Allons, bon! voil que vous retombez dans votre manie.

--Et vous dans votre irrvrence envers la justice.

--Moi irrvrent envers la justice? Ah! monsieur le marquis, vous
me prenez pour un autre, Dieu merci! nul ne respecte et ne vnre la
justice plus que moi. La justice! mais c'est la parole de Dieu sur la
terre. Oh! que non! je ne suis pas si impie que d'tre irrvrent envers
la justice. Ah! envers les juges, c'est autre chose, je ne dis pas.

Vanni frappa avec impatience la terre du pied.

--tes-vous enfin dcid  rpondre aujourd'hui aux questions que je
vais vous faire?

--C'est selon les questions que vous me ferez.

--Prvenu...! s'cria Vanni avec impatience.

--Encore, fit Nicolino en haussant les paules; mais, voyons, qu'est-ce
que cela vous fait de m'appeler prince ou duc? Je n'ai point de
prfrence pour l'un ou l'autre de ces deux noms. Je vous appelle bien
marquis, moi, et,  coup sr, quoique j'aie  peine le tiers de votre
ge, je suis prince ou duc depuis plus longtemps que vous n'tes
marquis.

--C'est bien, assez sur ce chapitre... Votre ge?

Nicolino tira de son gousset une montre magnifique.

--Vingt et un ans trois mois huit jours cinq heures sept minutes
trente-deux secondes. J'espre, cette fois, que vous ne m'accuserez pas
de manquer de prcision.

--Votre nom?

--Nicolino Caracciolo, toujours.

--Votre domicile?

--Au chteau Saint-Elme, cachot numro 3, au second au-dessous de
l'entre-sol.

--Je ne vous demande pas o vous demeurez  prsent; je vous demande o
vous demeuriez quand vous avez t arrt?

--Je ne demeurais nulle part, j'tais dans la rue.

--C'est bien. Peu importe votre rponse, on sait votre domicile.

--Alors, je vous dirai comme Agamemnon  Achille:

      Pourquoi le demander, puisque vous le savez?

--Faisiez-vous partie de la runion de conspirateurs qui tait
assemble, du 22 au 23 septembre, dans les ruines du palais de la reine
Jeanne?

--Je ne connais pas de palais de la reine Jeanne  Naples.

--Vous ne connaissez pas les ruines du palais de la reine Jeanne au
Pausilippe, presque en face de la maison que vous habitez?

--Pardon, monsieur le marquis. Qu'un homme du peuple, un cocher
de fiacre, un cicerone, voire mme un ministre de l'instruction
publique,--Dieu sait o l'on prend les ministres dans notre
poque!--fasse une pareille erreur, cela se comprend; mais vous, un
archologue, vous tromper en architecture de deux sicles et demi, et
en histoire de cinq cents ans, je ne vous pardonne pas cela! Vous voulez
dire les ruines du palais d'Anna Caraffa, femme du duc de Medina, le
favori de Philippe IV, qui n'est pas morte touffe comme Jeanne Ire, ni
empoisonne comme Jeanne II...--remarquez que je n'affirme pas le fait,
le fait tant rest douteux,--mais mange aux poux comme Sylla et comme
Philippe H.... Cela n'est pas permis, monsieur Vanni, et, si la chose se
rpandait, on vous prendrait pour un vrai marquis!

--Eh bien, dans les ruines du palais d'Anna Caraffa, si vous l'aimez
mieux.

--Oui, je l'aime mieux; j'aime toujours mieux la vrit; je suis de
l'cole du philosophe de Genve, et j'ai pour devise: _Vitam impendere
vero_. Bon! si je parle latin, voil qu'on va me prendre pour un faux
duc!

--tiez-vous dans les ruines du palais d'Anna Caraffa pendant la nuit du
22 au 23 septembre? Rpondez oui ou non! insista Vanni furieux.

--Et que diable euss-je t y chercher? Vous ne vous rappelez donc pas
le temps qu'il faisait pendant la nuit du 22 au 23 septembre?

--Je vais vous dire ce que vous alliez y faire, moi: vous alliez y
conspirer.

--Allons donc! je ne conspire jamais quand il pleut; c'est dj assez
ennuyeux par le beau temps.

--Avez-vous, ce soir-l, prt votre redingote  quelqu'un?

--Pas si niais, par une nuit pareille, quand il pleuvait  torrents,
prter ma redingote! mais, si j'en avais eu deux, je les eusse mises
l'une sur l'autre.

--Reconnaissez-vous ces pistolets?

--Si je les reconnaissais, je vous dirais qu'on me les a vols; et,
comme votre police est trs-mal faite, vous ne retrouveriez pas le
voleur, ce qui serait humiliant pour votre police; or, je ne veux
humilier personne, je ne reconnais pas ces pistolets.

--Ils sont cependant marqus d'une N.

--N'y a-t-il que moi dont le nom commence par une N  Naples?

--Reconnaissez-vous cette lettre?

Et Vanni montra au prisonnier la lettre de la marquise de San-Clemente.

--Pardon, monsieur le marquis, mais il faudrait que je la visse de plus
prs.

--Approchez-vous.

Nicolino regarda l'un aprs l'autre les deux soldats qui se tenaient 
sa droite et sa gauche:

--_permesso_? dit-il.

Les deux soldats s'cartrent; Nicolino s'approcha de la table, prit la
lettre et la regarda.

--Fi donc! demander  un galant homme s'il reconnat une lettre de
femme! Oh! monsieur le marquis!

Et, approchant tranquillement la lettre d'un des candlabres, il y mit
le feu.

Vanni se leva furieux.

--Que faites-vous donc? s'cria-t-il.

--Vous le voyez bien, je la brle; il faut toujours brler les lettres
de femme, ou sinon les pauvres cratures sont compromises.

--Soldats!... s'cria Vanni.

--Ne vous drangez pas, dit Nicolino en soufflant les cendres au nez de
Vanni, c'est fait.

Et il alla tranquillement se rasseoir sur la sellette.

--C'est bon, dit Vanni, rira bien qui rira le dernier.

--Je n'ai ri ni le premier ni le dernier, monsieur, dit Nicolino avec
hauteur; je parle et j'agis en honnte homme, voil tout.

Vanni poussa une espce de rugissement; mais sans doute n'tait-il pas
au bout de ses questions, car il parut se calmer, quoiqu'il secout
furieusement sa tabatire dans sa main droite.

--Vous tes le neveu de Francesco Caracciolo? reprit Vanni.

--J'ai cet honneur, monsieur le marquis, rpondit tranquillement
Nicolino en s'inclinant.

--Le voyez-vous souvent?

--Le plus que je puis.

--Vous savez qu'il est infect de mauvais principes?

--Je sais que c'est le plus honnte homme de Naples et le plus fidle
sujet de Sa Majest, sans vous excepter, monsieur le marquis.

--Avez-vous entendu dire qu'il ait eu affaire aux rpublicains?

--Oui,  Toulon, o il s'est battu contre eux si glorieusement, qu'il
doit aux diffrents combats qu'il leur a livrs le grade d'amiral.

--Allons, dit Vanni comme s'il prenait une rsolution subite, je vois
que vous ne parlerez pas.

--Comment! vous trouvez que je ne parle point assez, je parle presque
tout seul.

--Je dis que nous ne tirerons aucun aveu de vous par la douceur.

--Ni par la force, je vous en prviens.--Nicolino Caracciolo, vous ne
savez pas jusqu'o peuvent s'tendre mes pouvoirs de juge.

--Non, je ne sais pas jusqu'o peut s'tendre la tyrannie d'un roi.

--Nicolino Caracciolo, je vous prviens que je vais tre forc de vous
appliquer  la torture.

--Appliquez, marquis, appliquez; cela fera toujours passer un instant;
on s'ennuie tant en prison!

Et Nicolino Caracciolo tira ses bras en billant.

--Matre Donato! s'cria le procureur fiscal exaspr, faites voir au
prvenu la chambre de la question.

Matre Donato tira un cordon, les rideaux s'ouvrirent; Nicolino put
donc voir le bourreau, ses deux aides et les formidables instruments de
torture dont il tait entour.

--Tiens! fit Nicolino dcid  ne reculer devant rien: voici une
collection qui me parat fort curieuse; peut-on la voir de plus prs?

--Vous vous plaindrez de la voir de trop prs tout  l'heure, malheureux
pcheur endurci!

--Vous vous trompez, marquis, rpondit Nicolino en secouant sa belle et
noble tte, je ne me plains jamais, je me contente de mpriser.

--Donato, Donato! s'cria le procureur fiscal, emparez-vous du prvenu.

La grille tourna sur ses gonds, mettant en communication la chambre de
l'interrogatoire avec la salle de torture, et Donato s'avana vers le
prisonnier.

--Vous tes cicrone? demanda le jeune homme.

--Je suis le bourreau, rpondit matre Donato.

--Marquis Vanni, dit Nicolino en plissant lgrement, mais le
sourire sur les lvres et sans donner aucune autre marque d'motion,
prsentez-moi  monsieur; selon les lois de l'tiquette anglaise, il
n'aurait le droit de me parler ni de me toucher, si je ne lui tais pas
prsent, et, vous le savez, nous vivons sous les lois anglaises depuis
l'entre  la cour de madame l'ambassadrice d'Angleterre.

--A la torture!  la torture! hurla Vanni.

--Marquis, dit Nicolino, je crois que vous vous privez par votre
prcipitation d'un grand plaisir.

--Lequel? demanda Vanni haletant.

--Celui de m'expliquer vous-mme l'usage de chacune de ces ingnieuses
machines; qui sait si cette explication ne suffirait point  vaincre ce
que vous appelez mon obstination?

--Tu as raison, quoique ce soit un moyen pour toi de retarder l'heure
que tu redoutes.

--Aimez-vous mieux tout de suite? dit Nicolino en regardant fixement
Vanni; quant  moi, cela m'est gal.

Vanni baissa les yeux.

--Non, rpliqua-t-il, il ne sera point dit que j'aurai refus  un
prvenu, si coupable qu'il soit, le dlai qu'il a demand.

En effet, Vanni comprenait qu'il y avait pour lui une jouissance amre
et une sombre vengeance dans l'numration  laquelle il allait se
livrer, puisqu'il faisait prcder la torture physique d'une torture
morale pire que la premire peut-tre.

--Ah! fit Nicolino en riant, je savais bien que l'on obtenait tout de
vous par le raisonnement, et, d'abord, voyons, monsieur le procureur
fiscal, commenons par cette corde pendue au plafond et glissant sur une
poulie.

--C'est, en effet, par l que l'on commence.

--Voyez ce que c'est que le hasard! Nous disions donc que cette
corde...?

--C'est ce que l'on appelle l'estrapade, mon jeune ami.

Nicolino salua.

--On lie le patient les mains derrire le dos, on lui met aux pieds
des poids plus ou moins lourds, on le soulve par cette corde jusqu'au
plafond, puis on le laisse retomber par secousses jusqu' un pied de
terre.

--Ce doit tre un moyen infaillible de faire grandir les gens... Et,
continua Nicolino, cette espce de casque pendu  la muraille, comment
cela s'appelle-t-il?

--C'est la _cuffia del silenzio_, trs-bien nomme ainsi, attendu que
plus on souffre, moins on peut crier. On met la tte du patient dans
cette bote de fer, et,  l'aide de cette vis que l'on tourne, la bote
se rtrcit; au troisime tour, les yeux sortent de leur orbite et la
langue de la bouche.

--Qu'est-ce que ce doit tre au sixime, mon Dieu! fit Nicolino avec sa
mme intonation railleuse. Et ce fauteuil en tle avec des clous en fer
et une espce de rchaud dessous, a-t-il son utilit?

--Vous allez le voir. On y assied le patient tout nu, on l'attache
solidement aux bras du fauteuil et l'on allume du feu dans le rchaud.

--C'est moins commode que le gril de saint Laurent; vous ne pouvez pas
le retourner. Et ces coins, ce maillet et ces planches?

--C'est la question des brodequins: on met entre quatre planches les
jambes de celui  qui on veut la donner, on les lie avec une corde, et,
 l'aide de ce maillet, on enfonce ces coins-l entre les planches du
milieu.

--Pourquoi ne pas les passer tout de suite entre le tibia et le pron?
Ce serait plus court!... Et ce chevalet entour de coquemars?

--C'est avec cela qu'on donne la question de l'eau: on couche le patient
sur le chevalet de manire qu'il ait la tte et les pieds plus bas que
l'estomac, et on lui entonne dans la bouche jusqu' cinq ou six pintes
d'eau.

--Je doute que les toasts que l'on porte  votre sant de cette
faon-l, marquis, vous portent bonheur.

--Voulez-vous continuer?

--Ma foi, non, cela me donne un trop grand mpris pour les inventeurs
de toutes ces machines, et surtout pour ceux qui s'en servent. J'aime
dcidment mieux tre accus que juge, patient que bourreau.

--Vous refusez de faire des aveux?

--Plus que jamais.

--Songez que ce n'est plus l'heure de plaisanter.

--Par quelle torture vous plat-il de commencer, monsieur?

--Par l'estrapade, rpondit Vanni exaspr de ce sang-froid. Excuteur,
enlevez l'habit de monsieur.

--Pardon! si vous voulez bien le permettre, je l'terai moi-mme; je
suis trs-chatouilleux.

Et, avec la plus grande tranquillit, Nicolino enleva son habit, sa
veste et sa chemise, mettant au jour un torse juvnile et blanc, un peu
maigre peut-tre, mais de forme parfaite.

--Encore une fois, vous ne voulez pas avouer? cria Vanni en secouant
dsesprment sa tabatire.

--Allons donc! rpondit Nicolino, est-ce qu'un gentilhomme a deux
paroles? Il est vrai, ajouta-t-il ddaigneusement, que vous ne pouvez
point savoir cela, vous.

--Liez-lui les mains derrire le dos, liez-lui les mains, cria Vanni;
attachez-lui un poids de cent livres  chaque pied et levez-le jusqu'au
plafond.

Les aides du bourreau se prcipitrent sur Nicolino pour excuter
l'ordre du procureur fiscal.

--Un instant, un instant! cria matre Donato, des gards, des
prcautions. Il faut que cela dure; disloquez, mais ne cassez pas; c'est
de la _roba_ aristocratique.

Et lui-mme, avec toute sorte d'gards et de prcautions comme il avait
dit, il lui lia les mains derrire le dos, tandis que les deux aides lui
attachaient les poids aux pieds.

--Tu ne veux pas avouer? tu ne veux pas avouer? cria Vanni en
s'approchant de Nicolino.

--Si fait; approchez encore, dit Nicolino.

Vanni s'approcha; Nicolino lui cracha au visage.

--Sang du Christ! s'cria Vanni, enlevez! enlevez!

Le bourreau et ses aides s'apprtaient  obir, quand le commandant
Roberto Brandi, s'approchant vivement du procureur fiscal:

--Un billet trs-press du prince de Castelcicala, lui dit-il.

Vanni prit le billet en faisant signe aux excuteurs d'attendre qu'il
et lu.

Il ouvrit le billet; mais  peine y eut-il jet les yeux, qu'une pleur
livide envahit son visage.

Il le relut une seconde fois et devint plus ple encore.

Puis, aprs un moment de silence, passant son mouchoir sur son front
ruisselant de sueur:

--Dtachez le patient, dit-il, et reconduisez-le dans sa prison.

--Eh bien, mais la question? demanda matre Donato.

--Ce sera pour un autre jour, rpondit Vanni.

Et il s'lana hors du cachot sans mme donner  son greffier l'ordre de
le suivre.

--Et votre ombre, monsieur le procureur fiscal? lui cria Nicolino. Vous
oubliez votre ombre!

On dtacha Nicolino, qui remit sa chemise, sa veste et sa redingote avec
le mme calme qu'il les avait tes.

--Mtier du diable, s'cria matre Donato, on n'y est jamais sr de
rien!

Nicolino parut touch de ce dsappointement du bourreau.

--Combien gagnez-vous par an, mon ami? lui demanda-t-il.

--J'ai quatre cents ducats de fixe, Excellence, dix ducats par excution
et quatre ducats par torture; mais il y a plus de trois ans que, par
l'enttement du tribunal, on n'a excut personne; et, vous le voyez,
au moment de vous donner la torture, contre-ordre! J'aurais plus de
bnfice  donner ma dmission de bourreau et  me faire sbire, comme
mon ami Pasquale de Simone.

--Tenez, mon cher, dit Nicolino en tirant de sa poche trois pices d'or,
vous m'attendrissez; voici douze ducats. Qu'il ne soit pas dit que l'on
vous a drang pour rien.

Matre Donato et ses deux aides salurent.

Alors, Nicolino, se retournant vers Roberto Brandi, qui ne comprenait
rien lui-mme  ce qui s'tait pass:

--N'avez-vous pas entendu, commandant? lui dit-il. M. le procureur
fiscal vous a ordonn de me reconduire en prison.

Et, se remettant de lui-mme au milieu des soldats qui l'avaient amen,
il sortit de la salle de l'interrogatoire et regagna son cachot.

Peut-tre le lecteur attend-il maintenant l'explication du changement
qui s'tait fait sur la physionomie du marquis Vanni en lisant le billet
du prince de Castelcicala, et de l'ordre donn de remettre la torture 
un autre jour, aprs l'avoir lu.

L'explication sera bien simple; elle consistera  mettre sous les yeux
du lecteur le texte mme du billet; le voici:

Le roi est arriv cette nuit. L'arme napolitaine est battue; les
Franais seront ici dans quinze jours.

C.

Or, le marquis Vanni avait rflchi que ce n'tait point au moment o
les Franais allaient entrer  Naples qu'il tait opportun de donner
la torture  un prisonnier accus pour tout crime d'tre partisan des
Franais.

Quant  Nicolino, qui, malgr tout son courage, tait menac d'une rude
preuve, il rentra dans le cachot numro 3, au second au-dessous de
l'entre-sol, comme il disait, sans savoir  quel heureux hasard il
devait d'en tre quitte  si bon march.




                                LXIII

                            L'ABB PRONIO


Vers la mme heure o le procureur fiscal Vanni faisait reconduire
Nicolino  son cachot, le cardinal Ruffo, pour accomplir la promesse
qu'il avait faite pendant la nuit au roi, se prsentait  la porte de
ses appartements.

L'ordre tait donn de le recevoir. Il pntra donc sans aucun
empchement jusqu'au roi.

Le roi tait en tte--tte avec un homme d'une quarantaine d'annes. On
pouvait reconnatre cet homme pour un abb  une imperceptible tonsure
qui disparaissait au milieu d'une fort de cheveux noirs. Il tait, au
reste, vigoureusement dcoupl et paraissait plutt fait pour porter
l'uniforme de carabinier que la robe ecclsiastique.

Ruffo fit un pas en arrire.

--Pardon, sire, dit-il, mais je croyais trouver Votre Majest seule.

--Entrez, entrez, mon cher cardinal, dit le roi, vous n'tes point de
trop; je vous prsente l'abb Pronio.

--Pardon, sire, dit Ruffo en souriant, mais je ne connais pas l'abb
Pronio.

--Ni moi non plus, dit le roi. Monsieur entre une minute avant Votre
minence; il vient de la part de mon directeur, monseigneur Rossi,
vque de Nicosia; M. l'abb ouvrait la bouche pour me raconter ce qui
l'amne, il le racontera  nous deux au lieu de le raconter  moi tout
seul. Tout ce que je sais, par le peu de mots que M. l'abb m'a dits,
c'est que c'est un homme qui parle bien et qui promet d'agir encore
mieux. Racontez votre affaire: M. le cardinal Ruffo est de mes amis.

--Je le sais, sire, dit l'abb en s'inclinant devant le cardinal, et des
meilleurs mme.

--Si je n'ai pas l'honneur de connatre M. l'abb Pronio, vous voyez
qu'en change M. l'abb Pronio me connat.

--Et qui ne vous connat pas, monsieur le cardinal, vous, le
fortificateur d'Ancne! vous, l'inventeur d'un nouveau four  chauffer
les boulets rouges!

--Ah! vous voil pris, mon minentissime. Vous vous attendiez  ce que
l'on vous ft des compliments sur votre loquence et votre saintet, et
voil qu'on vous en fait sur vos exploits militaires.

--Oui, sire, et plt  Dieu que Votre Majest et confi le commandement
de l'arme  Son minence au lieu de le confier  un fanfaron
autrichien.

--L'abb, vous venez de dire une grande vrit, dit le roi en posant sa
main sur l'paule de Pronio.

Ruffo s'inclina.

--Mais je prsume, dit-il, que M. l'abb n'est pas venu seulement pour
dire des vrits qu'il me permettra de prendre pour des louanges.

--Votre minence a raison, dit Pronio en s'inclinant  son tour; mais
une vrit dite de temps en temps et quand l'occasion s'en prsente,
quoiqu'elle puisse parfois nuire  l'imprudent qui la dit, ne peut
jamais nuire au roi qui l'entend.

--Vous avez de l'esprit, monsieur, dit Ruffo.

--Eh bien, c'est l'effet qu'il m'a fait tout de suite, dit le roi;
et cependant il n'est que simple abb, quand j'ai,  la bont de mon
ministre des cultes, dans mon royaume tant d'nes qui sont vques!

--Tout cela ne nous dit pas ce qui amne l'abb prs de Votre Majest?

--Dites, dites, l'abb! le cardinal me rappelle que j'ai affaire; nous
vous coutons.

--Je serai bref, sire. J'tais hier,  neuf heures du soir, chez mon
neveu, qui est matre de poste.

--Tiens, c'est vrai, dit le roi, je cherchais o je vous avais dj vu.
Je me rappelle maintenant, c'est l.

--Justement, sire. Dix minutes auparavant, un courrier tait pass,
avait command des chevaux et avait dit au matre de poste: Surtout
ne faites pas attendre, c'est pour un trs-grand seigneur; et il tait
reparti en riant. La curiosit me prit alors de voir ce trs-grand
seigneur, et, lorsque la voiture s'arrta, je m'en approchai, et,  mon
grand tonnement, je reconnus le roi.

--Il m'a reconnu et ne m'a rien demand; c'est, dj bien de sa part,
n'est-ce pas, mon minentissime?

--Je me rservais pour ce matin, sire, rpondit l'abb en s'inclinant.

--Continuez, continuez! vous voyez bien que le cardinal vous coute.

--Avec la plus grande attention, sire.

--Le roi, que l'on savait  Rome, continua Pronio, revenait seul dans
un cabriolet, accompagn d'un seul gentilhomme qui portait les habits du
roi, tandis que le roi portait les habits de ce gentilhomme; c'tait un
vnement.

--Et un fier! fit le roi.

--J'interrogeai les postillons de Fondi, et, de postillons en
postillons, en remontant jusqu' ceux d'Albano, les ntres avaient
appris qu'il y avait eu une grande bataille, que les Napolitains avaient
t battus et que le roi,--comment dirai-je cela, sire? demanda en
s'inclinant respectueusement l'abb,--et que le roi...

--Fichait le camp... Ah! pardon, j'oubliais que vous tes homme
d'glise.

--Alors, j'ai t poursuivi de cette ide que, si les Napolitains
taient vritablement en fuite, ils courraient tout d'une traite jusqu'
Naples, et que, par consquent, il n'y avait qu'un moyen d'arrter les
Franais, qui, si on ne les arrtait pas, y seraient sur leurs talons.

--Voyons le moyen, dit Ruffo.

--C'tait de rvolutionner les Abruzzes et la Terre de Labour, et,
puisqu'il n'y a plus d'arme  leur opposer, de leur opposer un peuple.

Ruffo regarda Pronio.

--Est-ce que vous seriez, par hasard, un homme de gnie, monsieur
l'abb? lui demanda-t-il.

--Qui sait? rpondit celui-ci.

--La chose m'en, a tout l'air, sire.

--Laissez-le aller, laissez-le aller, dit le roi.

--Donc, ce matin, j'ai pris un cheval chez mon neveu, je suis venu 
franc trier jusqu' Capoue;  la poste de Capoue, je me suis inform,
et j'ai appris que Sa Majest tait  Caserte; alors, je suis venu 
Caserte et me suis prsent hardiment  la porte du roi, comme venant
de la part de monseigneur Rossi, vque de Nicosia et confesseur de Sa
Majest.

--Vous connaissez monseigneur Rossi? demanda Ruffo.

--Je ne l'ai jamais vu, dit l'abb; mais j'esprais que le roi me
pardonnerait mon mensonge en faveur de la bonne intention.

--Eh! mordieu! oui, je vous pardonne, dit le roi. minence, donnez-lui
son absolution tout de suite.

--Maintenant, sire, vous savez tout, dit Pronio: si le roi adopte mon
projet d'insurrection, une trane de poudre n'ira pas plus vite; je
proclame la guerre sainte, et, avant huit jours, je soulve tout le pays
depuis Aquila jusqu' Teano.

--Et vous ferez cela tout seul? demanda Ruffo.

--Non, monseigneur; je m'adjoindrai deux hommes d'excution.

--Et quels sont ces deux hommes?

--L'un est Gaetano Mammone, plus connu sous le nom du _meunier de Sora_.

--N'ai-je pas entendu prononcer son nom, demanda le roi,  propos du
meurtre de ces deux jacobins della Torre?

C'est possible, sire, rpondit l'abb Pronio; il est rare que Gaetano
Mammone ne soit pas l quand on tue quelqu'un  dix lieues  la ronde;
il flaire le sang.

--Vous le connaissez? demanda Ruffo.

--C'est mon ami, minence.

--Et quel est l'autre?

--Un jeune brigand de la plus belle esprance, sire; il se nomme Michele
Pezza; mais il a pris le nom de Fra-Diavolo, attendu probablement que ce
qu'il y a de plus malin, c'est un moine, et de plus mauvais le diable. A
vingt et un ans  peine, il est dj chef d'une bande de trente hommes,
qui se tiennent dans les montagnes de Mignano. Il tait amoureux de la
fille d'un charron d'Itri, il l'a hautement demande en mariage, on la
lui a refuse; alors, il a loyalement prvenu son rival, nomm Peppino,
qu'il le tuerait s'il ne renonait pas  Francesca, c'est le nom de la
jeune fille; son rival a persist, et Michele Pezza lui a tenu parole.

--C'est--dire qu'il l'a tu? demanda Ruffo.

--minence, c'est mon pnitent. Il y a quinze jours qu'avec six de ses
hommes les plus rsolus, il a pntr la nuit, par le jardin qui donne
sur la montagne, dans la maison du pre de Francesca, a enlev sa fille
et la emmene avec lui. Il parat que mon drle a des secrets  lui
pour se faire aimer des femmes. Francesca, qui aimait Peppino, adore
maintenant Fra-Diavolo et brigande avec lui comme si elle n'avait fait
que cela toute sa vie.

--Et voil les hommes que vous comptez employer? demanda le roi.

--Sire, on ne rvolutionne pas un pays avec des sminaristes.

--L'abb a raison, sire, dit Ruffo.

--Soit! Et, avec ces moyens-l, vous promettez de russir?

--J'en rponds.

--Et vous soulverez les Abruzzes, la Terre de Labour?

--Depuis les enfants jusqu'aux vieillards. Je connais tout le monde, et
tout le monde me connat.

--Vous me paraissez bien sr de votre affaire, mon cher abb, dit le
cardinal.

--Si sr, que j'autorise Votre minence  me faire fusiller si je ne
russis pas.

--Alors, vous comptez faire de votre ami Gaetano Mammone et de votre
pnitent Fra-Diavolo vos deux lieutenants?

--Je compte en faire deux capitaines comme moi; ils ne valent pas moins
que moi, et je ne vaux pas moins qu'eux. Que le roi daigne seulement
signer mon brevet et les leurs, pour prouver aux paysans que nous
agissons en son nom, et je me charge de tout.

--Eh! eh! dit le roi, je ne suis pas scrupuleux; mais nommer mes
capitaines deux gaillards comme ceux-l. Vous me donnerez bien dix
minutes de rflexion, l'abb?

--Dix, vingt, trente, sire, je ne crains rien. L'affaire est trop
avantageuse pour que Votre Majest la refuse, et Son minence est trop
dvoue aux intrts de la couronne pour ne pas la lui conseiller.

--Eh bien, l'abb, dit le roi, laissez-nous un instant seuls, Son
minence et moi: nous allons causer de votre proposition.

--Sire, je serai dans l'antichambre  lire mon brviaire; Votre Majest
me fera demander quand elle aura pris une rsolution.

--Allez, l'abb, allez.

Pronio salua et sortit.

Le roi et le cardinal se regardrent.

--Eh bien, que dites-vous de cet abb-l, mon minentissime? demanda le
roi.

--Je dis que c'est un homme, sire, et que les hommes sont rares.

--Un drle de saint Bernard pour prcher une croisade, dites donc!

--Eh! sire, il russira peut-tre mieux que le vrai n'a russi.

--Vous tes donc d'avis que j'accepte son offre?

--Dans la position o nous sommes, sire, je n'y vois pas d'inconvnient.

--Mais, dites-moi, quand on est petit-fils de Louis XIV et qu'on
s'appelle Ferdinand de Bourbon, signer de ce nom des brevets  un chef
de brigands et  un homme qui boit le sang comme un autre boit de l'eau
claire! car je le connais son Gaetano Mammone, de rputation du moins.

--Je comprends la rpugnance de Votre Majest, sire; mais signez
seulement celui de l'abb, et autorisez-le  signer ceux des autres.

--Vous tes un homme adorable, en ce que, avec vous, on n'est jamais
dans l'embarras. Rappelons-nous l'abb?

--Non, sire; laissons-lui le temps de lire son brviaire; nous avons, de
notre ct,  rgler quelques petites affaires au moins aussi presses
que les siennes.

--C'est vrai.

--Hier, Votre Majest m'a fait l'honneur de me demander mon avis sur la
falsification de certaine lettre.

--Je me le rappelle parfaitement; et vous m'avez demand la nuit pour
rflchir. Mon minentissime, avez vous rflchi?

--Je n'ai fait que cela, sire.

--Eh bien?

--Eh bien, il y a un fait que Votre Majest ne contestera point, c'est
que j'ai l'honneur d'tre dtest par la reine.

--Il en est ainsi de tout ce qui m'est fidle et attach, mon cher
cardinal; si nous avions le malheur de nous brouiller, la reine vous
adorerait.

--Or, tant dj suffisamment dtest par elle,  mon avis, je
dsirerais bien, s'il tait possible, sire, qu'elle ne me dtestt point
davantage.

--A quel propos me dites-vous cela?

--A propos de la lettre de Sa Majest l'empereur d'Autriche.

--Que croyez vous donc?

--Je ne crois rien; mais voici comment les choses se sont passes.

--Voyons cela, dit le roi s'accoudant sur son fauteuil afin d'couter
plus commodment.

--A quelle heure Votre Majest est-elle partie pour Naples, avec M.
Andr Backer, le jour o le jeune homme a eu l'honneur de dner avec
Votre Majest?

--Entre cinq et six heures.

--Eh bien, entre six et sept heures, c'est--dire une heure aprs que
Votre Majest a t partie, avis a t donn au matre de poste de
Capoue de dire  Ferrari, lorsqu'il reprendrait chez lui le cheval qu'il
y avait laiss, qu'il tait inutile qu'il allt jusqu' Naples, attendu
que Votre Majest tait  Caserte.

--Qui a donc donn cet avis?

--Je dsire ne nommer personne, sire; seulement, je n'empche point que
Votre Majest ne devine.

--Allez, je vous coute.

--Ferrari, au lieu d'aller  Naples, est donc venu  Caserte. Pourquoi
voulait-on qu'il vnt  Caserte? Je n'en sais rien. Pour essayer
probablement sur lui quelque tentative de sduction.

--Je vous ai dit, mon cher cardinal, que je le croyais incapable de me
trahir.

--On n'a pas eu la peine de s'assurer de sa fidlit; Ferrari, ce qui
valait mieux, a fait une chute, a perdu connaissance et a t transport
 la pharmacie.

--Par le secrtaire de M. Acton, nous savons cela.

--L, de peur que son vanouissement ne fut trop court et qu'il ne
revnt  lui au moment o l'on ne s'y attendrait pas, on a trouv
convenable de le prolonger  l'aide de quelques gouttes de laudanum.

--Qui vous a dit cela?

--Je n'ai eu besoin d'interroger personne. Qui ne veut pas tre tromp
ne doit s'en rapporter qu' soi.

Le cardinal tira de sa poche une cuiller  caf.

--Voici, dit il, la cuiller  l'aide de laquelle on les lui a
introduites dans la bouche; il en reste une couche au fond de la
cuiller, ce qui prouve que le bless n'a pas bu le laudanum lui-mme,
vu qu'il et enlev cette couche avec ses lvres, et l'odeur acre et
persistante de l'opium indique, aprs plus d'un mois,  quelle substance
appartenait cette couche.

Le roi regarda le cardinal avec cet tonnement naf qu'il manifestait
lorsqu'on lui dmontrait une chose que seul il n'et pas trouve, parce
qu'elle dpassait la porte de son intelligence.

--Et qui a fait cela? demanda-t-il.

--Sire, rpondit le cardinal, je ne nomme personne; je dis: ON. Qui a
fait cela? Je n'en sais rien. ON l'a fait. Voil ce que je sais.

--Et aprs?

--Votre Majest veut aller jusqu'au bout, n'est-ce-pas?

--Certainement que je veux aller jusqu'au bout!

--Eh bien, sire, Ferrari vanoui par la violence du coup, endormi pour
surcrot de prcautions avec du laudanum, ON a pris la lettre dans sa
poche, ON l'a dcachete en plaant la cire au-dessus d'une bougie, ON a
lu la lettre, et, comme elle contenait l'oppos de ce que l'ON esprait,
ON a enlev l'criture avec de l'acide oxalique.

--Comment pouvez-vous savoir prcisment avec quel acide?

--Voici la petite bouteille, je ne dirai point qui le contenait, mais
qui le contient; la moiti  peine, comme vous le voyez, a t employe
 l'opration.

Et, comme il avait tir de sa poche la cuiller  caf, le cardinal tira
de sa poche un flacon  moiti vide contenant un liquide clair comme de
l'eau de roche et videmment distill.

--Et vous dites, demanda le roi, qu'avec cette liqueur on peut enlever
l'criture?

--Que Votre Majest ait la bont de me donner une lettre sans
importance.

Le roi prit sur une table le premier placet venu; le cardinal versa
quelques gouttes du liquide sur l'criture, il l'tendit avec son doigt,
en couvrit quatre ou cinq lignes et attendit. L'criture commena par
jaunir, puis s'effaa peu  peu.

Le cardinal lava le papier avec de l'eau ordinaire, et, entre les lignes
crites au-dessus et au-dessous, il montra au roi un espace blanc qu'il
fit scher au feu et sur lequel, sans autre prparation, il crivit deux
ou trois lignes.

La dmonstration ne laissait rien  dsirer.

--Ah! San-Nicandro! San-Nicandro! murmura le roi, quand on pense que tu
aurais pu m'apprendre tout cela!

--Non pas lui, sire, attendu qu'il ne le savait pas; mais il et pu vous
le faire apprendre par d'autres plus savants que lui.

--Revenons  notre affaire, dit le roi en poussant un soupir. Ensuite,
que s'est-il pass?

--Il s'est pass, sire, qu'aprs avoir substitu au refus de l'empereur
une adhsion, on a recachet la lettre et on l'a scelle d'un cachet
pareil  celui de Sa Majest Impriale; seulement, comme c'tait la
nuit,  la lumire des bougies, que cette opration se faisait, on l'a
recachete avec de la cire rouge qui tait d'une teinte un peu plus
fonce que la premire.

Le cardinal mit sous les yeux du roi la lettre tourne du ct du
cachet.

--Sire, dit-il, voyez la diffrence qu'il y a entre cette couche
superpose et la couche infrieure; au premier abord, la teinte parat
la mme, mais, en y regardant de prs, on reconnat une diffrence
lgre et cependant visible.

--C'est vrai, s'cria le roi, c'est pardieu vrai!

--D'ailleurs, reprit le cardinal, voici le bton de cire qui a servi 
refaire le cachet; Votre Majest voit que sa couleur est identique avec
la couche suprieure.

Le roi regardait avec tonnement les trois pices  conviction: cuiller,
flacon, bton de cire  cacheter que Ruffo venait de mettre sous ses
yeux et avait dposes les unes  ct des autres sur une table.

--Et comment vous-tes vous procur cette cuiller, ce flacon et cette
cire? demanda le roi, tellement intress par cette intelligente
recherche de la vrit, qu'il ne voulait point en perdre un dtail.

--Oh! de la faon la plus simple, sire. Je suis  peu prs le seul
mdecin de votre colonie de San-Leucio; je viens donc de temps en temps
 la pharmacie du chteau pour y chercher quelques mdicaments; je suis
venu ce matin  la pharmacie comme d'habitude, mais avec certaine ide
arrte; j'ai trouv _cette cuiller_ sur la table de nuit, _ce flacon_
dans l'armoire vitre, et _ce bton de cire_ sur la table.

--Et cela vous a suffi pour tout dcouvrir?

--Le cardinal de Richelieu ne demandait que trois lignes de l'criture
d'un homme pour le faire pendre.

--Oui, dit le roi; malheureusement, il y a des gens que l'on ne pend
pas, quelque chose qu'ils aient faite.

--Maintenant, dit le cardinal en regardant fixement le roi, tenez-vous
beaucoup  Ferrari?

--Sans doute que j'y tiens.

--Eh bien, sire, il n'y aurait pas de mal  l'loigner pour quelque
temps. Je crois l'air de Naples on ne peut plus malsain pour lui en ce
moment.

--Vous croyez?

--Je fais plus que le croire, sire, j'en suis sr.

--Pardieu! c'est bien simple, je vais le renvoyer  Vienne.

--C'est un voyage fatigant, sire; mais il y a des fatigues salutaires.

--D'ailleurs, vous comprenez bien, mon minentissime, que je veux avoir
le coeur net de la chose; en consquence, je renvoie  l'empereur, mon
gendre, la dpche dans laquelle il me dit qu'il se mettra en campagne
aussitt que je serai rentr  Rome, et je lui demande de mon ct ce
qu'il pense de cela.

--Et, pour qu'on ne se doute de rien, Votre Majest part pour Naples
aujourd'hui avec tout le monde, en disant  Ferrari de venir me trouver
cette nuit  San-Leucio, et d'excuter mes ordres comme si c'taient
ceux de Votre Majest.

--Et vous, alors?

--Moi, j'cris  l'empereur au nom de Votre Majest, j'expose ses doutes
et le prie de m'envoyer la rponse,  moi.

--A merveille! mais Ferrari va tomber dans les mains des Franais; vous
comprenez bien que les chemins sont gards.

--Ferrari va par Bnvent et Foggia  Manfredonia; l, il s'embarque
pour Trieste, et, de Trieste, reprend la poste jusqu' Vienne si le
vent est bon; il conomise deux jours de route et vingt-quatre heures de
fatigue, et, par le mme chemin qu'il est all, il revient.

--Vous tes un homme prodigieux, mon cher cardinal! rien ne vous est
impossible.

--Tout cela convient  Votre Majest?

--Je serais bien difficile si cela ne me convenait pas.

--Alors, sire, occupons-nous d'autre chose; vous le savez, chaque minute
vaut une heure, chaque heure vaut un jour, chaque jour une anne.

--Occupons-nous de l'abb Pronio, n'est-ce pas? demanda le roi.

--Justement, sire.

--Croyez-vous qu'il aura eu le temps de lire son brviaire? demanda en
riant le roi.

--Bon! s'il n'a pas eu le temps de le lire aujourd'hui, dit Ruffo, il
le lira demain: il n'est pas homme  douter de son salut pour si peu de
chose.

Ruffo sonna.

Un valet de pied parut  la porte.

--Prvenez l'abb Pronio que nous l'attendons, dit le roi.




                                 LXIV

                       UN DISCIPLE DE MACHIAVEL


Pronio ne se fit point attendre.

Le roi et le cardinal remarqurent que la lecture du livre saint ne lui
avait rien t des airs dgags qu'ils avaient remarqus en lui.

Il entra, se tint sur le seuil de la porte, salua respectueusement le
roi d'abord, le cardinal ensuite.

--J'attends les ordres de Sa Majest, dit-il.

--Mes ordres seront faciles  suivre, mon cher abb: j'ordonne que vous
fassiez tout ce que vous m'avez promis de faire.

--Je suis prt, sire.

--Maintenant, entendons-nous.

Pronio regarda le roi; il tait vident qu'il ne comprenait rien  ces
mots: _entendons-nous_.

Je demande quelles sont vos conditions, dit le roi.

--Mes conditions?

--Oui.

--A moi? Mais je ne fais aucune condition  Votre Majest.

--Je demande, si vous l'aimez mieux, quelles faveurs vous attendez de
moi.

--Celle de servir Votre Majest, et, au besoin, de me faire tuer pour
elle.

--Voil tout?

--Sans doute.

--Vous ne demandez pas un archevch, pas un vch, pas la plus petite
abbaye?

--Si je la sers bien, quand tout sera fini, quand les Franais seront
hors du royaume, si j'ai bien servi Votre Majest, elle me rcompensera;
si je l'ai mal servie, elle me fera fusiller.

--Que dites-vous de ce langage, cardinal?

--Je dis qu'il ne m'tonne pas, sire.

--Je remercie Votre minence, dit en s'inclinant Pronio.

--Alors, dit le roi, il s'agit tout simplement de vous donner un brevet?

--Un  moi, sire, un  Fra-Diavolo, un  Mammone.

--tes-vous leur mandataire? demanda le roi.

--Je ne les ai pas vus, sire.

--Et, sans les avoir vus, vous rpondez d'eux?

--Comme de moi-mme.

--Rdigez le brevet de M. l'abb, mon minentissime.

Ruffo se mit  une table, crivit quelques lignes et lut la rdaction
suivante:

Moi, Ferdinand de Bourbon, roi des Deux-Siciles et de Jrusalem,

Dclare:

Ayant toute confiance dans l'loquence, le patriotisme, les talents
militaires de l'abb Pronio,

Le nommer

MON CAPITAINE dans les Abruzzes et dans la Terre de Labour, et, au
besoin, dans toutes les autres parties de mon royaume;

Approuver

Tout ce qu'il fera pour la dfense du territoire de ce royaume et pour
empcher les Franais d'y pntrer, l'autorise  signer des brevets
pareils  celui-ci en faveur des deux personnes qu'il jugera dignes de
le seconder dans cette noble tche, promettant de reconnatre pour chefs
de masses les deux personnes dont il aura fait choix.

En foi de quoi, nous lui avons dlivr le prsent brevet.

En notre chteau de Caserte, le 10 dcembre 1798.

--Est-ce cela, monsieur? demanda le roi  Pronio aprs avoir entendu la
lecture que venait de faire le cardinal.

--Oui, sire; seulement, je remarque que Votre Majest n'a pas voulu
prendre la responsabilit de signer les brevets des deux capitaines que
j'avais eu l'honneur de lui recommander.

--Non; mais je vous ai reconnu le droit de les signer; je veux qu'ils
vous en aient l'obligation.

--Je remercie Votre Majest, et, si elle veut mettre au bas de ce
brevet sa signature et son sceau, je n'aurai plus qu' lui prsenter mes
humbles remercments et  partir pour excuter ses ordres.

Le roi prit la plume et signa; puis, tirant le sceau de son secrtaire,
il l'appliqua  ct de sa signature.

Le cardinal s'approcha du roi et lui dit quelques mots tout bas.

--Vous croyez? demanda le roi.

--C'est mon humble avis, sire.

Le roi se tourna vers Pronio.

--Le cardinal, lui dit-il, prtend que, mieux que personne, monsieur
l'abb...

--Sire, interrompit en s'inclinant Pronio, j'en demande pardon  Votre
Majest, mais, depuis cinq minutes, j'ai l'honneur d'tre capitaine des
volontaires de Sa Majest.

--Excusez, mon cher capitaine, dit le roi en riant, j'oubliais, ou
plutt, je me souvenais en voyant un coin de votre brviaire sortir de
votre poche.

Pronio tira de sa poche le livre qui avait attir l'attention de Sa
Majest, et le lui prsenta.

Le roi l'ouvrit  la premire page et lut:

_Le Prince_, par Machiavel.

--Qu'est-ce que cela? dit le roi ne connaissant ni l'ouvrage ni
l'auteur.

--Sire, lui rpondit Pronio, c'est le brviaire des rois.

--Vous connaissez ce livre? demanda Ferdinand  Ruffo.

--Je le sais par coeur.

--Hum! fit le roi. Je n'ai jamais su par coeur que l'office de la
Vierge, et encore, depuis que San-Nicandro me l'a appris, je crois que
je l'ai un peu oubli. Enfin!... Je vous disais donc, capitaine, puisque
capitaine il y a, que le cardinal prtendait, c'tait cela que tout 
l'heure il me disait tout bas  l'oreille, que, mieux que personne, vous
vous entendriez  rdiger une proclamation adresse aux peuples des deux
provinces o vous tes appel  exercer votre commandement.

--Son minence est de bon conseil, sire.

--Alors, vous tes de son avis?

--Parfaitement.

--Mettez-vous donc l et rdigez.

--Dois-je parler au nom de Sa Majest ou au mien? demanda Pronio.

--Au nom du roi, monsieur, au nom du roi, se hta de rpondre Ruffo.

--Allez! au nom du roi, puisque le cardinal le veut, dit Ferdinand.

Pronio salua le roi pour remercier de la permission qu'il recevait
non-seulement d'crire au nom de son souverain, mais encore de s'asseoir
devant lui, et, sans embarras, sans rature, de pleine source, il
crivit:

Pendant que je suis dans la capitale du monde chrtien, occup 
rtablir la sainte glise, les Franais, prs desquels j'ai tout fait
pour demeurer en paix, menacent de pntrer dans les Abruzzes. Je me
risque donc, malgr le danger que je cours,  passer  travers leurs
rangs pour regagner ma capitale en pril; mais, une fois  Naples, je
marcherai  leur rencontre avec une arme nombreuse pour les exterminer.
En attendant, que les peuples courent aux armes, qu'ils volent au
secours de la religion, qu'ils dfendent leur roi, ou plutt leur pre,
qui est prt  sacrifier sa vie pour conserver  ses sujets leurs autels
et leurs biens, l'honneur de leurs femmes et leur libert! Quiconque ne
se rendra pas sous les drapeaux de la guerre sainte sera rput tratre
 la patrie; quiconque les abandonnera aprs y avoir pris rang sera puni
comme rebelle et comme ennemi de l'glise et de l'tat.

Rome, 7 dcembre 1798.

Pronio remit sa proclamation au roi afin que le roi la pt lire.

Mais celui-ci, la passant au cardinal:

--Je ne comprends pas trs-bien, mon minentissime, lui dit-il.

Ruffo se mit  lire  son tour.

Pronio, qui s'tait assez mdiocrement proccup de l'expression de la
figure du roi, pendant la lecture, suivait au contraire, avec la plus
grande attention, l'effet que cette lecture produisait sur la figure du
cardinal.

Deux ou trois fois pendant la lecture, Ruffo leva les yeux sur Pronio,
et, chaque fois, il vit les regards du nouveau capitaine fixs sur les
siens.

--Je ne m'tais pas tromp sur vous, monsieur, dit le cardinal  Pronio
lorsqu'il eut fini; vous tes un habile homme!

Puis, s'adressant au roi:

--Sire, continua-t-il, personne dans le royaume n'et fait, j'ose le
dire, une si adroite proclamation, et Votre Majest peut la signer
hardiment.

--C'est votre avis mon minentissime, et vous n'avez rien  y redire?

--Je prie Votre Majest de n'y pas changer une syllabe.

Le roi prit la plume.

--Vous le voyez, dit-il, je signe de confiance.

--Votre nom de baptme, monsieur? demanda Ruffo  l'abb, tandis que le
roi signait.

--Joseph, monseigneur.

--Et maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que vous tenez la plume, vous
pouvez ajouter au-dessous de votre signature:

Le capitaine Joseph Pronio est charg, pour moi et en mon nom, de
rpandre cette proclamation, et de veiller  ce que les intentions y
exprimes par moi soient fidlement remplies.

--Je puis ajouter cela? demanda le roi.

--Vous le pouvez, sire.

Le roi crivit sans objection aucune les paroles dictes par Ruffo.

--C'est fait, dit-il.

--Maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que M. Pronio va nous faire un
double de cette proclamation,--vous entendez, capitaine, le roi est si
content de votre proclamation, qu'il en dsire copie,--Votre Majest va
signer  l'ordre du capitaine un bon de dix mille ducats.

--Monseigneur! fit Pronio...

--Laissez-moi faire, monsieur.

--Dix mille ducats!... Eh! eh! fit le roi.

--Sire, je supplie Votre Majest...

--Allons, dit le roi. Sur Corradino?

--Non; sur la maison Andr Backer et Ce; c'est plus sr et surtout plus
rapide.

Le roi s'assit, fit le bon et signa.

--Voici le double de la proclamation de Sa Majest, dit Pronio en
prsentant la copie au cardinal.

--Maintenant,  nous deux, monsieur, dit Ruffo, vous voyez la confiance
que le roi a en vous. Voici un bon de dix mille ducats; allez faire
tirer dans une imprimerie autant de mille exemplaires de cette
proclamation qu'on en pourra tirer en vingt-quatre heures; les dix mille
premiers exemplaires tirs seront affichs aujourd'hui  Naples, s'il
est possible avant que le roi y arrive. Il est midi; il vous faut une
heure et demie pour aller  Naples; cela peut tre fait  quatre heures.
Emportez-en dix mille, vingt mille, trente mille; rpandez-les  foison
et qu'avant demain soir, il y en ait dix mille distribus.

--Et du reste de l'argent, que ferais-je, monseigneur?

--Vous achterez des fusils, de la poudre et des balles.

Pronio, au comble de la joie, allait s'lancer hors de l'appartement.

--Comment! dit Ruffo, vous ne voyez point, capitaine?...

--Qui donc, monseigneur?

--Le roi vous donne sa main  baiser.

--Oh! sire! s'cria Pronio baisant la main du roi, le jour o je me
ferai tuer pour Votre Majest, je ne serai point quitte envers elle.

Et Pronio sortit, prt en effet  se faire tuer pour le roi.

Le roi attendait videmment la sortie de Pronio avec impatience; il
avait pris part  toute cette scne sans trop savoir quel rle il y
jouait.

--Eh bien, dit le roi quand la porte fut referme, c'est probablement
encore la faute de San-Nicandro, mais le diable m'emporte si je
comprends votre enthousiasme pour cette proclamation, qui ne dit pas un
mot de vrai.

--Eh! sire, c'est justement parce qu'elle ne dit pas un mot de vrai,
c'est justement parce que ni Votre Majest ni moi n'aurions os la
faire, c'est justement pour cela que je l'admire.

--Alors, dit Ferdinand, expliquez-la-moi, afin que je voie si elle vaut
mes dix mille ducats.

--Votre Majest ne serait point assez riche pour la payer, si elle la
payait  sa valeur.

--Tte d'ne! dit Ferdinand en se donnant un coup de poing sur le front.

--Votre Majest veut-elle me suivre sur celle copie?

--Je vous suis, dit-il.

Le roi prsenta le double de la proclamation au cardinal.

Ruffo lut[2]:

[Note 2: Nous ne changeons pas un mot au texte de cette
proclamation, une des pices historiques les plus impudentes, peut-tre,
qui existent au monde.]

Pendant que je suis dans la capitale du monde chrtien, occup 
rtablir la sainte glise, les Franais, auprs desquels j'ai fait tout
pour vivre en paix, menacent de pntrer dans les Abruzzes...

--Vous savez que je n'admire pas encore.

--Vous avez tort, sire; car remarquez la porte de ceci. Vous tes
 Rome au moment o vous crivez cette proclamation; vous y tes
_tranquillement_, sans autre intention que de _rtablir la sainte
glise_; vous n'y abattez pas les arbres de la Libert, vous ne voulez
pas faire pendre les consuls, vous ne laissez pas le peuple brler les
juifs ou les jeter dans le Tibre; vous y tes innocemment, dans les
seuls intrts du saint-pre.

--Ah! fit le roi, qui commenait  comprendre.

--Vous n'y tes pas, continua le cardinal, pour faire la guerre  la
Rpublique, puisque vous avez tout fait auprs des Franais pour vivre
en paix avec eux. Eh bien, quoique vous ayez tout fait pour vivre en
paix avec eux, c'est--dire avec des amis, _ils menacent de pntrer
dans les Abruzzes_.

--Eh! fit le roi, qui comprenait.

--C'est donc, continua Ruffo, aux yeux de tous ceux qui liront ce
manifeste, et le monde entier le lira, c'est donc de leur part et non de
la vtre qu'est le mauvais procd, la rupture, la trahison. Malgr
les menaces que vous a faites l'ambassadeur Garat, vous vous fiez  eux
comme  des allis que vous voulez conserver  tout prix; vous allez 
Rome, plein de confiance dans leur loyaut, et, tandis que vous tes 
Rome, que vous ne vous doutez de rien, que vous tes bien tranquille,
les Franais vous attaquent  l'improviste et battent Mack. Rien
d'tonnant, vous en conviendrez, sire, qu'un gnral et une arme pris 
l'improviste soient battus.

--Tiens!... fit le roi, qui comprenait de plus en plus, c'est ma foi
vrai.

--Votre Majest ajoute: Je me risque donc, _malgr le danger que je
cours,  traverser leurs rangs pour regagner ma capitale en pril_;
mais, une bonne fois  Naples, je marcherai  leur rencontre avec une
arme nombreuse pour les exterminer... Voyez, sire! malgr le danger
qu'elle y court, Votre Majest se risque  travers leurs rangs pour
regagner sa capitale en pril. Comprenez-vous, sire? vous ne fuyez plus
devant les Franais, vous passez  travers leurs rangs; vous ne craignez
pas le danger, vous l'affrontez, au contraire. Et pourquoi exposez-vous
si tmrairement votre personne sacre? Pour regagner, pour protger,
pour dfendre votre capitale, pour marcher enfin  la rencontre de
l'ennemi avec une arme nombreuse, pour exterminer les Franais, quand
vous y serez rentr...

--Assez, s'cria le roi en clatant de rire, assez, mon cher cardinal!
j'ai compris. Vous avez raison, mon minentissime, grce  cette
proclamation, je vais passer pour un hros. Qui diable se serait dout
de cela quand je changeais d'habits avec d'Ascoli dans une auberge
d'Albano? Dcidment, vous avez raison, mon cher cardinal, et votre
Pronio est un homme de gnie. Ce que c'est que d'avoir tudi Machiavel!
Tiens! il a oubli son livre.

--Oh! dit Ruffo, vous pouvez le garder, sire, pour l'tudier  votre
tour; il n'a plus rien  y apprendre.




                                  LXV

                  O MICHEL LE FOU EST NOMM CAPITAINE,
                  EN ATTENDANT QU'IL SOIT NOMM COLONEL.


Le mme jour, vers quatre ou cinq heures de l'aprs-midi, un de ces
bruits sourds et menaants comme ceux qui prcdent les temptes et les
tremblements de terre, s'levant des vieux quartiers de Naples, commena
d'envahir peu  peu toute la ville. Des hommes sortant par bandes de
l'imprimerie del signor Florio Giordani, situe largo Mercatello, le
bras gauche charg de larges feuilles imprimes, le bras droit arm
d'une brosse et d'un seau plein de colle, se rpandaient dans les
diffrents quartiers de la ville, laissant, chacun derrire lui, une
srie d'affiches autour desquelles se groupaient les curieux et  l'aide
desquelles on pouvait suivre sa trace, soit qu'il remontt au Vomero par
la strada de l'Infrascata, soit qu'il descendt par Castel-Capuano, par
le Vieux-March, soit enfin qu'il gagnt l'albergo dei Poveri par le
largo delle Pigne, ou soit que, longeant Toledo dans toute sa longueur,
il aboutit  Santa-Lucia par la descente du Gant ou  Mergellina par le
_Ponte_ et la _Riviera di Chiaia_.

Cette srie d'affiches qui causaient un si grand bruit en rayonnant sur
tous les points de la ville, c'tait la proclamation du roi Ferdinand,
ou plutt du capitaine Pronio, dont celui-ci, selon la recommandation du
cardinal Ruffo, maillait les murs de la capitale des Deux-Siciles; et
ce bruit progressif, cette rumeur croissante qui s'levait de tous les
quartiers de la ville, c'tait l'effet que produisait sa lecture sur ses
habitants.

En effet, d'un mme coup, les Napolitains apprenaient le retour du roi,
qu'ils croyaient  Rome, et l'invasion des Franais, qu'il croyaient en
retraite.

Au milieu de ce rcit un peu confus des vnements, mais dans lequel
cette mme confusion tait un trait de gnie, le roi apparaissait comme
la seule esprance du pays, comme l'ange sauveur du royaume.

Il avait travers les rangs des Franais, car le bruit s'tait dj
rpandu qu'il tait arriv pendant la nuit  Caserte; il avait risqu
sa libert, il avait expos ses jours pour venir mourir avec ses fidles
Napolitains.

Le roi Jean n'avait pas fait davantage  Poitiers, ni Philippe de Valois
 Crcy.

Il tait impossible de trahir un tel dvouement, de ne pas rcompenser
de pareils sacrifices.

Aussi, devant chaque affiche, pouvait-on voir un immense groupe qui
discutait, commentait, dissquait la proclamation; ceux qui faisaient
partie de ces groupes et qui savaient lire,--et le nombre n'en tait pas
grand,--jouissaient de leur supriorit, avaient la parole, et, comme
ils faisaient semblant de comprendre, ils avaient videmment une
influence trs-prononce sur ceux qui ne savaient pas lire et qui les
coutaient l'oeil fixe, l'oreille tendue, la bouche ouverte.

Au Vieux-March, o l'instruction tait encore moins rpandue que
partout ailleurs, un immense groupe s'tait form  la porte du beccao,
et, au centre, assez rapproch du manifeste affich pour qu'il pt le
lire, on pouvait remarquer notre ami Michel le Fou, qui, jouissant des
prrogatives que lui donnait son instruction distingue, transmettait 
la multitude bahie les nouvelles que contenait la proclamation.

--Ce que je vois de plus clair au milieu de tout cela, disait le beccao
dans son brutal bon sens et fixant sur Michel son oeil ardent, le seul
que lui et laiss la terrible balafre qu'il avait reue de la main de
Salvato  Mergellina, ce que je vois de plus clair au milieu de tout
cela, c'est que ces gueux de rpublicains, que l'enfer confonde! ont
donn la bastonnade au gnral Mack.

--Je ne vois pas un mot de cela dans la proclamation, rpondait Michel;
cependant, je dois dire que c'est probable; nous autres gens instruits,
nous appelons cela un sous-entendu.

--Sous-entendu ou non, dit le beccao, il n'en est pas moins vrai que
les Franais--et le dernier puisse-t-il mourir de la peste!--marchent
sur Naples et y seront peut-tre avant quinze jours.

--Oui, dit Michele; car je vois par la proclamation qu'ils envahissent
les Abruzzes; ce qui est videmment le chemin de Naples; mais il ne
tient qu' nous qu'ils n'y entrent point,  Naples.

--Et comment les en empcher? demanda le beccao.

--Rien de plus facile, dit Michele. Toi, par exemple, en prenant ton
grand couteau, Pagliuccella en prenant son grand fusil, et moi en
prenant mon grand sabre, chacun de nous enfin en prenant quelque chose
et en marchant contre eux.

--En marchant contre eux, en marchant contre eux, grommela le beccao
trouvant la proposition de Michele un peu hasardeuse; c'est bien ais 
dire, cela!

--Et c'est encore plus ais  faire, ami beccao: il n'est besoin que
d'une chose; il est vrai que cette chose ne se trouve pas sous la peau
des moutons que tu gorges: il ne faut que du courage. Je sais de bonne
source, moi, que les Franais ne sont pas plus de dix mille: or, nous
sommes  Naples soixante mille lazzaroni, bien portants, solides, ayant
de bons bras, de bonnes jambes et de bons yeux.

--De bons yeux, de bons yeux, dit le beccao voyant dans les paroles de
Michele une allusion  son accident; cela te plat  dire.

--Eh bien, continua Michele sans se proccuper de l'interruption du
beccao, armons-nous chacun de quelque chose, ne ft-ce que d'une pierre
et d'une fronde, comme le berger David, et tuons chacun le sixime d'un
Franais, et il n'y aura plus de Franais, puisque nous sommes soixante
mille et qu'ils ne sont que dix mille; cela ne te sera point difficile,
surtout  toi, beccao, qui,  ce que tu dis, as lutt seul contre six.

--Il est vrai, dit le beccao, que tout ce qui m'en tombera dans les
mains...

--Oui, rpliqua Michele; mais,  mon avis, il ne faut point attendre
qu'ils te tombent dans les mains, parce que, alors, c'est nous qui
serons dans les leurs; il faut aller au-devant d'eux, il faut les
combattre partout o on les rencontrera. Un homme vaut un homme,
que diable! Puisque je ne te crains pas, puisque je ne crains point
Pagliuccella, puisque je ne crains pas les trois fils de Basso Tomeo,
qui disent toujours qu'il m'assommeront et qui ne m'assomment jamais, 
plus forte raison, six hommes qui en craignent un sont des lches.

--Il a raison, Michele! il a raison! crirent plusieurs voix.

--Eh bien, alors, dit Michele, si j'ai raison, prouvez-le-moi. Je ne
demande pas mieux que de me faire tuer; que ceux qui veulent se faire
tuer avec moi le disent.

--Moi! moi! moi! Nous! nous! crirent cinquante voix. Veux-tu tre notre
chef, Michele?

--Pardieu! dit Michele, je ne demande pas mieux.

--Vive Michele! vive Michele! vive notre capitaine! crirent un grand
nombre de voix.

--Bon! me voil dj capitaine, dit Michele; il parat que la
prdiction de Nanno commence  se raliser. Veux-tu tre mon lieutenant,
Pagliuccella?

--Ah! par ma foi, je le veux bien, dit celui auquel s'adressait Michel;
tu es un bon garon, quoique tu sois un peu fier de ce que tu sais;
mais, enfin, puisqu'il faut toujours que l'on ait un chef, mieux vaut
que ce chef sache lire, crire et compter, que de ne rien savoir du
tout.

--Eh bien, continua Michele, que ceux qui veulent de moi pour leur chef
aillent m'attendre strada Carbonara, avec les armes qu'ils pourront se
procurer; moi, je vais chercher mon sabre.

Il se fit alors un grand mouvement dans la foule; chacun tira de son
ct, et une centaine d'hommes prts  reconnatre Michele le Fou pour
leur chef sortirent du groupe et se mirent chacun  la recherche de
l'arme de rigueur sans laquelle on n'tait point reu dans les rangs du
capitaine Michele.

Quelque chose se passait  l'autre extrmit de la ville, entre Tolde
et le Vomero, au haut de la monte de l'Infrascata, au pied de la salita
dei Capuccini.

Fra Pacifico, en revenant de la qute avec son ami Jacobino, avait vu
des hommes courant, le bras gauche charg d'affiches et collant ces
affiches sur les murs partout o ils trouvaient une place convenable
et  la porte de la vue; le frre quteur s'tait alors approch avec
d'autres curieux de cette affiche, l'avait dchiffre non sans peine
attendu qu'il n'tait point un savant de la force de Michele; mais enfin
il l'avait dchiffre, et, aux nouvelles inattendues qu'elle contenait,
son ardeur guerrire s'tait, comme on le pense bien, veille plus
militante que jamais en voyant ces jacobins, objet de son excration,
prts  franchir les frontires du royaume.

Alors, il avait furieusement frapp la terre de son bton de laurier,
il avait demand la parole, il tait mont sur une borne, et, tenant
Jacobino par sa longe, au milieu d'un silence religieux, il avait
expliqu,  l'immense cercle que sa popularit avait rassembl autour de
lui, ce que c'tait que les Franais; or, au dire de fra Pacifico, les
Franais taient tous des impies, des sacrilges, des pillards, des
voleurs de femmes, des gorgeurs d'enfants, qui ne croyaient pas que la
madone de Pie-di-Grotta remut les yeux, et que les cheveux du Christ
del Carmine poussassent de telle faon, que l'on tait forc de les lui
couper tous les ans; fra Pacifico affirmait qu'ils taient tous btards
du diable, et en donnait pour preuve que tous ceux qu'il avait vus
portaient, sur un point quelconque du corps, l'empreinte d'une griffe,
indication certaine qu'ils taient tous destins  tomber dans celles
de Satan; il tait donc urgent, par tous les moyens possibles, de
les empcher d'entrer  Naples, ou Naples, brle de fond en comble,
disparatrait de la surface de la terre, comme si la cendre de Pompi ou
la lave d'Herculanum avait pass sur elle.

Le discours de fra Pacifico, et surtout la proraison de ce discours,
avaient fait le plus grand effet sur ses auditeurs. Des cris
d'enthousiasme s'taient levs dans la foule; deux ou trois voix
avaient demand si, dans le cas o le peuple napolitain se soulverait
contre les Franais, fra Pacifico marcherait de sa personne contre
l'ennemi. Fra Pacifico avait alors rpondu que non-seulement lui, mais
son ne Jacobino, taient au service de la cause du roi et de l'autel,
et que, sur cette humble monture, choisie par le Christ pour faire son
entre triomphale  Jrusalem, il se chargeait de guider  la victoire
ceux qui voudraient bien combattre avec lui.

Alors, les cris Nous sommes prts! nous sommes prts! avaient retenti.
Fra Pacifico n'avait demand que cinq minutes, avait remont rapidement
la rampe dei Capuccini pour dposer  la cuisine la charge de Jacobino,
et, en effet, cinq minutes aprs, seconde pour seconde, avait reparu,
mont cette fois sur son ne, et tait, au grand galop, revenu prendre
sa place au milieu du cercle qui l'avait lu.

Il tait six heures du soir,  peu prs, et Naples en tait, sans que
Ferdinand s'en doutt le moins du monde, au degr d'exaspration que
nous avons dit, lorsque celui-ci, la tte basse et se demandant quel
accueil l'attendait dans sa capitale, entra par la porte Capuana, ayant
le soin, pour ne pas ajouter  sa disgrce la part d'impopularit qui
pesait sur la reine et sa favorite, de se sparer d'elles au moment
d'entrer dans la ville et de leur tracer pour itinraire la porte del
Camino, la Marinella, la via del Piliero, le largo del Castello, tandis
que lui suivrait la strada Carbonara, la strada Foria, le largo delle
Pigne et Toledo.

Les deux voitures royales s'taient donc spares  la porte Capuana,
la reine regagnant, avec lady Hamilton, sir William et Nelson, le palais
royal par la route que nous avons dite, et le roi entrant directement,
avec le duc d'Ascoli, son fidle Achate, par cette fameuse porte
Capuana, clbre  tant de titres.

C'tait, on se le rappelle, justement en face de la porte Capuana,
sur la place qui s'tend au bas des degrs de l'glise San-Giovanni
 Carbonara, sur l'emplacement mme o, soixante ans plus tard, fut
excut Agsilas Milano, que Michele, par hasard, et parce que cette
place est le centre des quartiers populaires, avait donn rendez-vous
 sa troupe! or, sa troupe, recrute en route, s'tait presque double
dans l'espace  parcourir, chacun appelant  lui et entranant les amis
qu'il avait rencontrs sur son chemin, de sorte que plus de deux
cent cinquante hommes encombraient cette place au moment o le roi se
prsentait pour la traverser.

Le roi savait bien qu'au milieu de ses chers lazzaroni, il n'aurait
jamais rien  craindre. Il fut donc tonn, mais voil tout, quand il
vit, au milieu d'un si grand nombre d'individus assembls, et  la lueur
des rares rverbres allums de cent pas en cent pas, et des cierges,
plus nombreux, brlant devant les madones, reluire des sabres et des
canons de fusil; il se pencha en consquence, et, touchant de la main
l'paule de celui qui paraissait le chef de la troupe:

--Mon ami, lui demanda-t-il en patois napolitain, pourrais-tu me dire ce
qui se passe ici?

L'homme se retourna et se trouva face  face avec le roi.

L'homme, c'tait Michel.

--Oh! s'cria-t-il, touff tout  la fois par la joie de voir le roi,
l'tonnement que lui causait sa prsence et l'orgueil d'avoir t touch
par lui; oh! Sa Majest! Sa Majest le roi Ferdinand! Vive le roi! vive
notre pre! vive le sauveur de Naples!

Et toute la troupe rpta d'une seule voix:

--Vive le roi! vive notre pre! vive le sauveur de Naples!

Si le roi Ferdinand s'attendait  tre salu par un cri quelconque  son
retour dans sa capitale, ce n'tait certes pas par celui-l.

--Les entends-tu? demanda-t-il au duc d'Ascoli. Que diable chantent-ils
donc?

--Ils crient: Vive le roi! sire, rpondit le duc avec sa gravit
habituelle; ils vous nomment leur pre, ils vous appellent le sauveur de
Naples?

--Tu en es sr?

Les cris redoublrent.

--Allons, dit-il, puisqu'ils le veulent absolument...

Et, sortant  moiti par la portire:

--Oui, mes enfants, dit-il, oui, c'est moi; oui, c'est votre roi, c'est
votre pre, et, comme vous le dites trs-bien, je reviens sauver Naples
ou mourir avec vous.

Cette promesse redoubla l'enthousiasme, qui monta jusqu' la frnsie.

--Pagliuccella, cria Michele, cours devant avec une dizaine d'hommes;
des torches! des flambeaux! des illuminations!

--Inutile, mes enfants! cria le roi, qu'un trop grand jour importunait;
inutile! pour quoi faire des illuminations?

--Pour que le peuple voie que Dieu et saint Janvier lui rendent son roi
sain et sauf, et qu'ils ont protg Votre Majest au milieu des prils
qu'elle a courus en traversant les rangs des Franais pour revenir dans
sa fidle ville de Naples, cria Michele.

--Des torches! des flambeaux! des illuminations! crirent Pagliuccella
et ses hommes en courant comme des drats par la strada Carbonara.
C'est le roi qui revient parmi nous. Vive le roi! vive notre pre! vive
le sauveur de Naples!

--Allons, allons, dit le roi  d'Ascoli, mon avis est qu'il ne faut pas
les contrarier. Laissons-les donc faire; mais, dcidment, l'abb Pronio
est un habile homme!

Les cris de Pagliuccella et de ses lazzaroni eurent un effet magique; on
sortit en foule des maisons avec des torches ou des cierges; toutes les
fentres furent illumines; lorsqu'on arriva  la rue Foria, on la vit
tout entire tincelante comme Pise le jour de la _Luminara_.

Il en rsulta que l'entre du roi, qui menaait de se faire avec le
silence et la honte d'une dfaite, prenait, au contraire, tout l'clat
d'une victoire, tout le retentissement d'un triomphe.

A la monte du muse Borbonico, le peuple ne put souffrir plus longtemps
que son roi ft tran par des chevaux; il dtela la voiture, s'y attela
et la trana lui-mme.

Lorsque la voiture du roi et son attelage arrivrent  la rue de Tolde,
on vit, descendant de l'Infrascata, une seconde troupe se joindre 
celle de Michel le Fou, troupe non moins enthousiaste et non moins
bruyante. Elle tait conduite par fra Pacifico, mont sur son ne
et portant son bton sur son paule comme Hercule sa massue; elle se
composait de deux on trois cents personnes au moins.

On descendit la rue de Tolde; elle ruisselait littralement
d'illuminations, tandis que tout ce peuple arm de torches allumes
semblait une mer phosphorescente. A peine, tant la foule tait
considrable, si la voiture pouvait avancer. Jamais triomphateur
antique, jamais Paul-mile, vainqueur de Perse, jamais Pompe,
vainqueur de Mithridate, jamais Csar, vainqueur des Gaules, n'eurent un
cortge pareil  celui qui ramenait ce roi fugitif  son palais.

La reine tait arrive la dernire par des rues dsertes et avait trouv
le palais royal muet et presque solitaire; puis elle avait entendu
de grandes et lointaines rumeurs, quelque chose comme des grondements
d'orage venant de l'horizon; elle avait, en hsitant, t au balcon, car
elle entendait encore, dans la rue et sur la place, ce froissement du
peuple qui se hte, sans savoir vers quoi le peuple se htait; alors,
elle avait plus distinctement entendu ce bruit, peru ces clameurs,
vu ces torrents de lumire qui descendaient de la rue de Tolde et
roulaient vers le palais royal, et elle les avait pris pour la lave
d'une rvolution; elle eut peur, elle se rappelait les 5 et 6 octobre,
le 21 juin et le 10 aot de sa soeur Antoinette; elle parlait dj
de fuir; Nelson lui offrait dj un refuge  bord de son vaisseau,
lorsqu'on vint lui dire que c'tait le roi que le peuple ramenait en
triomphe.

La chose lui paraissait plus qu'incroyable, elle lui paraissait
impossible; elle consulta Emma, Nelson, sir William, Acton; aucun d'eux,
Acton lui-mme, ce grand mpriseur de l'humanit, ne pouvait s'expliquer
cette aberration du sens moral chez tout un peuple: on ignorait la
proclamation de Pronio, que le roi ou plutt le cardinal avait par
les soins de son auteur, fait imprimer et afficher sans en rien dire 
personne, et l'absence d'esprit philosophique empchait les illustres
personnages que nous venons de citer de se rendre compte  quels
misrables petits accidents, lorsqu'un trne est branl, tient son
raffermissement ou sa chute.

La reine, rassure enfin et  grand'peine, courut au balcon; ses amis
la suivirent. Acton seul resta en arrire; ddaigneux de popularit,
dtest comme tranger, accus de tous les malheurs qui arrivaient au
trne, il vitait de se montrer au public, lequel l'accueillait presque
toujours par des murmures qui parfois allaient jusqu' l'insulte. Tant
qu'il s'tait senti aim ou avait cru tre aim de Caroline, il avait
brav cette impopularit; mais, depuis qu'il sentait n'tre plus pour
elle qu'un objet de crainte, un moyen d'ambition, il avait cess de
braver l'opinion publique,  laquelle, il faut lui rendre cette justice,
il tait profondment indiffrent.

L'apparition de la reine au balcon fut inaperue, ou du moins ne parut
causer aucune sensation, quoique la place du Chteau ft encombre de
monde; tous les regards, tous les cris, tous les lans du coeur taient
pour ce roi qui _avait pass entre les rangs des Franais pour aller
mourir avec son peuple_.

La reine ordonna alors que l'on prvnt le duc de Calabre que son pre
approchait, la prsence de sa mre n'ayant pas suffi  l'attirer dans
les grands appartements: elle fit, en outre, amener tous les enfants
royaux, leur cda sa place au balcon et se tint derrire eux.

L'apparition des enfants royaux sur le balcon fut salue par quelques
cris, mais ne dtourna point l'attention de la multitude, tout entire
au cortge royal, dont la tte commenait  dpasser Sainte-Brigitte.

Quant  Ferdinand, il en arrivait peu  peu  tre de l'avis du cardinal
Ruffo, qu'il reconnaissait de plus en plus comme bon conseiller; avoir
pay une pareille entre dix mille ducats n'tait pas cher, surtout
si l'on comparait cette entre  celle qui l'attendait, et que sa
conscience royale, si peu svre qu'elle ft, lui faisait pressentir.

Le roi descendit de voiture; aprs l'avoir tran, le peuple voulut le
porter: il le prit entre ses bras, et, par le grand escalier, le souleva
jusqu' la porte de ses appartements.

La foule tait si considrable, qu'il fut spar du duc d'Ascoli, auquel
personne ne fit attention et qui disparut au milieu de cette houle
humaine.

Le roi se montra au balcon, donna la main au prince Franois, embrassa
ses enfants au milieu des cris frntiques de cent mille personnes, et,
runissant dans un seul groupe tous les jeunes princes et toutes les
jeunes princesses, qu'il enveloppa de ses bras:

--Eux aussi, cria-t-il, eux aussi mourront avec vous!

Mais tout le peuple rpondit en criant d'une seule voix:

--Pour vous et pour eux, sire, nous nous ferons tuer jusqu'au dernier!

Le roi tira son mouchoir et fit semblant d'essuyer une larme.

La reine, ple et frmissante, se recula du balcon et alla trouver, au
fond de l'appartement, Acton, debout, s'appuyant de son poing sur une
table et regardant cet trange spectacle avec son flegme irlandais.

--Nous sommes perdus! dit-elle, le roi restera.

--Soyez tranquille, madame, dit Acton en s'inclinant; je me charge, moi,
de le faire partir.

Le peuple stationna dans la rue de Tolde et  la descente du Gant bien
longtemps encore aprs que le roi eut disparu et que les fentres furent
fermes.

Le roi rentra chez lui sans mme demander ce qu'tait devenu d'Ascoli,
que l'on avait emport chez lui vanoui, froiss, foul aux pieds, 
demi mort.

Il est vrai qu'il avait hte de revoir Jupiter, que, depuis plus de six
semaines, il n'avait pas vu.




                                 LXVI

                            AMANTE.--POUSE.


Les esprits vulgaires, et dont le regard glisse sur les surfaces,
avaient pu croire, en voyant cette manifestation inattendue, soudaine,
presque universelle, que rien ne pouvait, mme momentanment, draciner
un trne reposant sur la large base d'une populace tout entire; mais
les esprits levs et intelligents qui ne se laissaient pas blouir par
de vaines paroles et par ces dmonstrations extrieures si familires
aux Napolitains, voyaient, au del de cet enthousiasme, aveugle comme
toutes les manifestations populaires, la sombre vrit, c'est--dire
le roi en fuite, l'arme napolitaine battue, les Franais marchant sur
Naples, et ceux-l, recevant la vritable impression des vnements, en
prvoyaient l'invitable consquence.

Une des maisons o la nouvelle de ce qui s'tait pass avait produit la
sensation la plus vive d'abord, parce que les deux individus habitant
cette maison, se trouvaient de deux cts divers, parfaitement
renseigns, ensuite parce qu'ils avaient chacun un grand intrt, l'un
de coeur, l'autre de relations sociales,  l'issue de ces vnements,
tait la maison si bien connue de nos lecteurs, sous le titre de maison
du Palmier.

Luisa avait tenu parole  Salvato; depuis le dpart du jeune homme,
depuis qu'il avait quitt cette chambre o, port mourant, il tait peu
 peu, sous l'oeil et par les soins de la jeune femme, revenu  la vie,
tous les instants que l'absence de son mari lui avait laisss libres,
elles les avait passs dans cette chambre.

Luisa ne pleurait pas, Luisa ne se plaignait pas, elle n'prouvait mme
pas le besoin de parler de Salvato  personne; Giovannina, tonne du
silence de sa matresse  l'gard du jeune homme, avait essay de le
lui faire rompre, mais n'y avait pas russi; une fois Salvato parti, une
fois Salvato absent, il semblait  Luisa qu'elle ne devait plus parler
de lui qu'avec Dieu.

Non, la puret de cet amour, si puissant et si matre de son me qu'il
ft, l'avait laisse dans une mlancolique srnit; elle entrait dans
la chambre, souriait  tous les meubles, les saluait doucement de la
tte, tendrement des yeux, allait s'asseoir  sa place accoutume,
c'est--dire au chevet du lit, et rvait.

Ces rveries, dans lesquelles les deux mois qui venaient de s'couler
repassaient jour par jour, heure par heure, minute par minute, devant
ses yeux, o le pass,--Luisa avait deux passs: un qu'elle avait
compltement oubli, l'autre auquel elle pensait sans cesse!--ces
rveries o le pass, disons-nous, se reconstruisait sans qu'aucun
effort de sa mmoire et besoin d'aider  sa reconstruction, ces
rveries avaient une douceur infinie; de temps en temps, quand ses
souvenirs en taient  l'heure du dpart, elle portait la main  ses
lvres comme pour y fixer l'unique et rapide baiser que Salvato y avait
imprim en se sparant d'elle, et, alors, elle en retrouvait toute la
suavit. Autrefois, sa solitude avait besoin de travail ou de lecture;
aujourd'hui, aiguille, crayon, musique, tout tait nglig; ses amis
ou son mari taient-ils l, Luisa vivait un pied dans le pass, l'autre
dans le prsent. Demeurait-elle seule, elle retombait tout entire dans
le pass, elle y vivait d'une vie factice, bien autrement douce que la
vie relle.

Il y avait quatre jours  peine que Salvato tait parti, et ces quatre
jours d'absence avaient pris une place immense dans la vie de Luisa;
cet espace y formait une espce de lac bleu, tranquille, solitaire et
profond, rflchissant le ciel; si l'absence de Salvato se prolongeait,
ce lac idal s'agrandirait en raison de la dure de l'absence; si
l'absence tait ternelle, le lac alors prendrait toute sa vie, pass et
avenir, submergeant l'esprance dans l'avenir, la mmoire dans le pass,
et arriverait, comme la mer,  n'avoir plus de rivages visibles.

Dans cette vie de la pense qui l'emportait sur la vie matrielle, tout,
comme dans un rve, prenait une forme analogue au songe dans lequel elle
tait perdue; ainsi, elle voyait sans impatience, venir  elle
cette lettre tant attendue, sous la forme d'une voile blanche, point
imperceptible  l'horizon, grandissant peu  peu et s'approchant
doucement, en rasant le flot bleu de son aile de neige, du rivage sur
lequel elle tait couche.

Cette mlancolie laisse par le dpart de Salvato, tempre par l'espoir
du retour, perle qu'avait fait clore au fond de son coeur la promesse
positive du jeune homme, tait si douce, que son mari mme, dont
l'ternelle bont semblait s'alimenter de sa vue, ne l'ayant point
remarque, n'avait pas eu besoin de lui en demander la cause; cette
tendre et profonde amiti, moiti reconnaissance, moiti tendresse
filiale qu'elle avait pour lui, ne souffrait en rien de cet amour
qu'elle portait  un autre; il y avait peut-tre un peu de pleur dans
son sourire, quand elle allait attendre sur le perron son retour de
la bibliothque; peut-tre y avait-il, quand elle saluait ce retour,
l'humidit d'une larme dans sa voix; mais, pour que le chevalier le
remarqut, il et fallu qu'on le lui ft remarquer. San-Felice tait
donc demeur l'homme calme et heureux qu'il avait toujours t.

Mais chacun d'eux prouva une inquitude diffrente, quand ils apprirent
le retour du roi  Caserte.

San-Felice, en arrivant au palais royal, avait trouv le prince absent,
et son aide de camp charg de lui dire que Son Altesse royale tait
alle faire une visite au roi, revenu en toute hte de Rome la nuit
prcdente.

Quoique l'vnement lui et paru grave, comme il ignorait que sa femme
et  cet vnement un autre intrt que celui qu'il y prenait lui-mme,
il n'avait pas quitt le palais royal une minute plus tt et tait
rentr chez lui  son heure accoutume.

Seulement, en rentrant, il avait racont ce retour  Luisa, plutt comme
une chose extraordinaire que comme une chose inquitante; mais Luisa,
qui savait, par les confidences de Salvato, qu'une bataille tait
instante, avait tout de suite pens que le retour du roi se rattachait
 cette bataille, et, avec assurance, elle avait mis cette supposition
qui avait tonn le chevalier par sa justesse, que, si le roi tait
revenu, il y avait probablement eu rencontre entre les Franais et les
Napolitains, et que, dans cette rencontre, les Franais avaient t
vainqueurs.

Mais, en mettant cette supposition, qui, pour elle, tait une
certitude, Luisa avait eu besoin de toute sa puissance sur elle-mme
pour ne pas laisser voir son motion; car les Franais n'avaient pas
t vainqueurs sans lutte, et, dans cette lutte, ils avaient d avoir un
plus ou moins grand nombre de morts et de blesss; or, qui pouvait lui
assurer que Salvato n'tait au nombre ni des blesss ni des morts?

Sous le premier prtexte venu, Luisa s'tait retire dans sa chambre,
et, devant le mme crucifix qui avait assist son pre mourant,
sur lequel San-Felice avait jur d'accomplir les volonts du prince
Caramanico en pousant Luisa et en la rendant heureuse, elle pria
longtemps et pieusement, ne donnant pas de motif  sa prire et laissant
 Dieu le soin de dcouvrir ce motif, s'il y en avait un.

A cinq heures, San-Felice avait entendu un grand bruit dans la rue;
il s'tait approch de la fentre, avait vu des hommes courant de tous
cts, en posant sur la muraille des affiches que chacun s'empressait de
lire. Il tait alors descendu, s'tait approch d'une affiche, avait
lu comme les autres l'incomprhensible proclamation; puis, comme tout
esprit scrutateur, il avait t proccup du dsir de trouver le mot de
cette nigme politique, avait demand  Luisa si elle voulait descendre
avec lui jusqu' la ville pour avoir des nouvelles, et, sur son refus, y
tait all seul.

En son absence, Cirillo tait venu; il ignorait le dpart de Salvato;
 lui la jeune femme dit tout: comment Nanno tait venue et, avec
son langage figur, avait, sous la forme d'une lgende grecque, fait
comprendre  Salvato que les Franais allaient combattre et qu'il devait
combattre avec eux. Cirillo, ne sachant rien de plus que San-Felice,
tait fort inquiet; mais il donna la certitude  Luisa que, s'il n'tait
point arriv malheur  Salvato, Salvato, par un moyen quelconque, ferait
parvenir des nouvelles  ses amis. Alors, ce qu'il saurait, Cirillo
s'engagait  le lui faire savoir.

Luisa ne lui dit point que, sous ce rapport, elle avait l'esprance
d'tre renseigne au moins aussi vite que lui.

Cirillo tait parti depuis longtemps, lorsque San-Felice rentra; il
avait assist au triomphe du roi et hauss les paules  l'enthousiasme
des Napolitains; le ct embarrass et obscur de la proclamation n'avait
point chapp  son esprit sagace, et son coeur n'tait pas si naf
qu'il ne crt  quelque tromperie.

Il regretta de n'avoir point vu Cirillo, qu'il aimait comme homme, qu'il
admirait comme mdecin.

A onze heures, il se retira chez lui, et Luisa rentra chez elle, ou
plutt dans la chambre de Salvato, comme elle avait coutume de le faire
quand il y tait, et mme depuis qu'il n'y tait plus; la crainte avait
donn  son amour quelque chose de plus passionn que d'habitude; elle
s'agenouilla devant le lit, pleura beaucoup, et,  plusieurs reprises,
appuya ses lvres sur l'oreiller o avait repos la tte du bless.

Un lger bruit la fit retourner: Giovannina l'avait suivie; elle se
redressa, honteuse d'tre surprise par la jeune fille, qui s'excusa en
disant:

--J'ai entendu pleurer madame, et j'ai pens que madame avait peut-tre
besoin de moi.

Luisa se contenta de secouer la tte; elle s'abstenait de parler,
craignant que ses paroles mouilles de larmes n'en dissent plus qu'elle
n'en voulait dire.

Le lendemain, Luisa tait ple, dfaite; son excuse fut le bruit que
l'on avait fait toute la nuit en tirant des ptards et des mortarelli.

Le chevalier achevait de djeuner, lorsqu'une voiture s'arrta  la
porte. Giovannina ouvrit et introduisit le secrtaire du prince;
le prince, forc d'aller au conseil  midi, et dsirant causer avec
San-Felice avant d'aller au conseil, lui envoyait sa voiture et le
priait de venir sans perdre un instant.

Sur le perron, le chevalier croisa le facteur, qui, trouvant la porte
ouverte, tait entr: il tenait une lettre  la main.

--Est-ce pour moi? demanda San-Felice.

--Non, Excellence, c'est pour madame.

--D'o vient-elle?

--De Portici.

--Portez vite! c'est de la gouvernante de madame, probablement.

Et San-Felice continua son chemin et monta dans la voiture, qui partit
au grand trot.

Luisa avait entendu le court dialogue du facteur et de son mari; elle
s'avana au-devant de l'homme de la poste et lui prit la lettre des
mains.

Cette lettre tait d'une criture inconnu.

Elle l'ouvrit machinalement, porta son regard sur la signature et jeta
un cri: la lettre tait de Salvato.

Elle l'appuya sur son coeur et courut s'enfermer dans la chambre sacre.

Il lui semblait que c'et t us impit de lire la premire lettre
qu'elle recevait de son ami autre part que dans cette chambre.

--C'est de lui! murmura-t-elle en tombant sur le fauteuil plac au
chevet du lit, c'est de lui!

Elle fut un moment sans pouvoir lire; le sang qui s'lanait de son
coeur et qui montait  son cerveau faisait battre ses tempes et jetait
un voile sur ses yeux.

Salvato crivait du champ de bataille:

    Remerciez Dieu, ma bien-aime! je suis arriv  temps pour le
    combat, et n'ai point t tranger  la victoire; vos saintes et
    virginales prires ont t exauces; Dieu, invoqu par le plus
    beau de ses anges, a veill sur moi et sur mon honneur.

    Jamais victoire n'a t plus complte, ma bien-aime Luisa; sur
    le champ de bataille mme, mon cher gnral m'a serr sur
    son coeur et m'a fait chef de brigade. L'arme de Mack
    s'est vanouie comme une fume! Je pars  l'instant pour
    Civita-Ducale, d'o je trouverai moyen de vous expdier cette
    lettre. Dans le dsordre qui va rsulter de notre victoire et de
    la dfaite des Napolitains, il est impossible de compter sur la
    poste. Je vous aime tout  la fois d'un coeur gonfl d'amour et
    d'orgueil. Je vous aime! je vous aime!...

  Civita-Ducale, deux heures du matin,

    Me voil dj plus prs de vous de dix lieues. Nous avons
    trouv, Hector Caraffa et moi, un paysan qui, grce  mon
    cheval, que j'avais laiss ici et dont vous ferez tous mes
    compliments  Michele, consent  partir  l'instant mme; il
    ne s'arrtera que lorsque le cheval tombera sous lui, et il en
    prendra aussitt un autre; il se charge de porter une lettre
     celui de nos amis chez lequel Hector tait cach  Portici.
    Votre lettre sera incluse dans la sienne; il vous la fera
    passer.

    Je vous dis cela pour que vous ne cherchiez pas comment elle
    vous arrive; cette proccupation vous loignerait un instant
    de moi. Non, je veux que vous soyez tout  la joie de me lire,
    comme je suis, moi, tout au bonheur de vous crire.

    Notre victoire est si complte, que je ne crois pas que nous
    ayons une autre bataille  livrer. Nous marchons droit sur
    Naples, et, si rien ne nous arrte, comme c'est probable, je
    pourrai vous revoir dans huit ou dix jours au plus.

    Vous laisserez ouverte la fentre par laquelle je suis sorti,
    je rentrerai par cette mme fentre. Je vous reverrai dans cette
    mme chambre o j'ai t si heureux, je vous y rapporterai la
    vie que vous m'y avez donne.

    Je ne ngligerai aucune occasionne de vous crire; si cependant
    vous ne receviez pas de lettre de moi, ne soyez pas inquite,
    les messagers auraient t infidles, arrts ou tus.

    O Naples! ma chre patrie! mon second amour aprs vous! Naples,
    tu vas donc tre libre!

    Je ne veux pas retarder mon courrier, je ne veux pas retarder
    votre joie; je suis heureux deux fois, de mon bonheur et du
    vtre. Au revoir, ma bien adore Luisa! Je vous aime! je vous
    aime!...

  SALVATO.

Luisa lut la lettre du jeune homme dix fois, vingt fois peut-tre; elle
l'et relue sans cesse, la mesure du temps manquait.

Tout  coup, Giovannina frappa  la porte.

--M. le chevalier rentre, dit-elle.

Luisa jeta un cri, baisa la lettre, la mit sur son coeur, jeta, en
sortant de la chambre, un regard vers cette autre chambre par la fentre
de laquelle tait sorti Salvato, fentre par laquelle il devait rentrer.

--Oui, oui, murmura-t-elle en lui envoyant un sourire.

Cet amour tait si fcond, qu'il donnait une existence  tous les objets
inertes ou insensibles qui entouraient Luisa et qui avaient entour
Salvato.

Luisa entra au salon par une porte, tandis que son mari y entrait par
l'autre.

Le chevalier tait visiblement proccup.

--Qu'avez-vous, mon ami? demanda Luisa marchant  lui et le regardant
avec ses yeux limpides. Vous tes triste!

--Non, mon enfant, rpondit le chevalier, pas triste: inquiet.

--Vous avez vu le prince? demanda la jeune femme.

--Oui, rpondit le chevalier.

--Et votre inquitude vous vient de la conversation que vous avez eue
avec Son-Altesse?

Le chevalier fit de la tte un signe affirmatif.

Luisa essaya de lire dans sa pense.

Le chevalier s'assit, prit les deux mains de Luisa, debout devant lui,
et la regarda  son tour.

--Parlez, mon ami, dit Luisa, que commenait d'atteindre un triste
pressentiment. Je vous coute.

--La situation dans laquelle se trouve la famille royale, dit le
chevalier, est aussi grave au moins que nous l'avions prsag hier
au soir; il n'y a aucune esprance de dfendre l'entre de Naples aux
Franais, et la rsolution est prise par elle de se retirer en Sicile.

Sans savoir pourquoi, Luisa sentit son coeur se serrer.

Le chevalier vit sur le visage de Luisa le reflet de ce qui se passait
dans son coeur. Sa lvre frmissait, son oeil se fermait  demi.

--Alors... coute bien ceci, mon enfant, dit le chevalier avec cet
accent de douce tendresse paternelle qu'il prenait parfois avec Luisa.
Alors, le prince m'a dit: Chevalier, vous tes mon seul ami; vous
tes le seul homme avec lequel j'aie un vrai plaisir  causer; le peu
d'instruction solide que j'ai, je vous le dois; le peu que je vaux,
c'est de vous que je le tiens; un seul homme peut m'aider  supporter
l'exil, et c'est vous, chevalier. Je vous en prie, je vous en supplie,
si je suis oblig de partir, partez avec moi!

Luisa sentit un frisson lui passer par tout le corps.

--Et... qu'avez-vous rpondu, mon ami? demanda-t-elle d'une voix
tremblante.

--J'ai eu piti de cette infortune royale, de cette faiblesse dans
la grandeur, de ce prince sans ami dans l'exil, de cet hritier de la
couronne sans serviteur parce qu'il allait peut-tre perdre la couronne;
j'ai promis.

Luisa tressaillit; ce tressaillement n'chappa point au chevalier, qui
lui tenait les mains.

--Mais, reprit-il vivement, comprends bien ceci Luisa: ma promesse est
toute personnelle, elle n'engage que moi; loigne de la cour, o tu
as ddaign de prendre ta place, tu n'as, toi, d'obligation envers
personne.

--Vous croyez, mon ami?

--Je le crois; tu es donc libre, enfant chrie de mon coeur, de rester 
Naples, de ne pas quitter cette maison que tu aimes, ce jardin o tu
as couru et jou tout enfant, ce petit coin de terre, enfin, o tu as
amass dix-sept ans de souvenirs; car il y a dix-sept ans que tu es
ici et que tu fais la joie de mon foyer! il me semble que tu y es venue
hier.

Le chevalier poussa un soupir.

Luisa ne rpondit rien; il continua:

--La duchesse Fusco, qui est exile par la reine, la reine  peine
loigne, va revenir  son tour; avec une pareille amie pour veiller
sur toi, je n'aurai pas plus de crainte que si tu tais prs d'une mre.
Dans quinze jours, les Franais seront  Naples; mais tu n'as rien 
redouter des Franais. Je les connais, ayant longtemps vcu avec eux.
Ils apportent  mon pays des bienfaits dont j'aurais voulu qu'il ft
dot par ses souverains: la libert, l'intelligence. Tous mes amis et,
par consquent, tous les tiens sont patriotes; aucune rvolution ne peut
t'inquiter, aucune perscution ne saurait t'atteindre.

--Ainsi, mon ami, lui demanda Luisa, vous croyez que je puis vivre
heureuse sans vous?

--Un mari comme moi, chre enfant, dit San-Felice avec un soupir, n'est
point un mari regrettable pour une femme de ton ge.

--Mais, en admettant que je puisse vivre sans vous, vous, mon ami,
pourrez-vous vivre sans moi?

San-Felice baissa la tte.

--Vous craignez que cette maison, ce jardin, ce petit coin de terre, ne
me manquent, continua Luisa; mais ma prsence ne vous manquera-t-elle
point,  vous? notre vie, commune depuis dix-sept ans, en se disjoignant
tout  coup, ne dchirera-t-elle point en vous quelque chose,
non-seulement d'habituel, mais encore d'indispensable?

San-Felice resta muet.

--Quand vous ne voulez pas abandonner le prince, qui n'est que votre
ami, ajouta Luisa d'une voix oppresse, me donnez-vous une preuve
d'estime en me proposant de vous abandonner, vous qui tes tout  la
fois et mon pre et mon ami, vous qui avez mis l'intelligence dans mon
esprit, la bont dans mon coeur, Dieu dans mon me?

San-Felice poussa un soupir.

--Quand vous avez promis au prince de le suivre, enfin, avez-vous pens
que je ne vous suivrais pas?

Une larme tomba des yeux du chevalier sur la main de Luisa.

--Si vous avez pens cela, mon ami, continua-t-elle avec un doux et
triste mouvement de tte, vous avez eu tort; mon pre mourant nous a
unis, Dieu a bni notre union, la mort seule nous dsunira. Je vous
suivrai, mon ami.

San-Felice releva vivement sa tte rayonnante de bonheur, et ce fut une
larme de Luisa qui tomba  son tour sur la main de son mari.

--Mais tu m'aimes donc? Bndiction du bon Dieu! tu m'aimes donc?
s'cria le chevalier.

--Mon pre, dit Luisa, vous avez t ingrat, demandez pardon  votre
fille.

San-Felice se jeta  genoux, baisant les mains de sa fille, tandis
qu'elle, levant les yeux au ciel, murmurait:

--N'est-ce pas, mon Dieu, que, si je ne faisais pas ce que je fais,
n'est-ce pas que je serais indigne de tous deux?




                                LXVII

                          LES DEUX AMIRAUX.


Le prince Franois, en prsentant  San-Felice la fuite de la famille
royale en Sicile comme rsolue, avait cru parler au nom de son pre et
de sa mre; mais, en ralit, il avait parl au nom seul de la reine; de
ce ct, en effet, la fuite tait rsolue et on la voulait  tout prix;
mais, en voyant le dvouement de son peuple, tout aveugle qu'il tait,
et par cela mme qu'il tait aveugle, en coutant ces protestations
faites par cent mille hommes, de mourir pour lui depuis le premier
jusqu'au dernier, le roi s'tait repris  l'ide de dfendre sa capitale
et d'en appeler de la lchet de l'arme  l'nergie de ce peuple qui
s'offrait si spontanment  lui.

Il se levait donc le 11 dcembre au matin, c'est--dire le lendemain de
cet incroyable triomphe auquel nous avons essay de faire assister nos
lecteurs, sans parti pris encore, mais penchant plutt pour celui de la
rsistance que pour celui de la fuite, quand on lui annona que l'amiral
Franois Caracciolo tait depuis une demi-heure dans l'antichambre,
attendant qu'il fit jour chez sa Majest.

Excit par les prventions de la reine, Ferdinand n'aimait point
l'amiral, mais ne pouvait s'empcher de l'estimer; son admirable courage
dans les diffrentes rencontres qu'il avait eues avec les Barbaresques,
le bonheur avec lequel il avait tir sa frgate, _la Minerve_ de la rade
de Toulon, quand Toulon avait t repris par Bonaparte sur les Anglais,
le sang-froid qu'il avait dploy dans la protection donne par lui
aux autres vaisseaux, qu'il avait ramens, mutils par les boulets et
dsempars par la tempte, c'est vrai, mais enfin qu'il avait ramens
sans en perdre un seul, lui avaient alors valu le grade d'amiral.

On a vu, dans les premiers chapitres de ce rcit, les motifs que croyait
avoir la reine de se plaindre de l'amiral, qu'elle tait parvenue, avec
son adresse ordinaire,  mettre assez mal dans l'esprit du roi.

Ferdinand crut que Caracciolo venait pour lui demander la grce de
Nicolino, qui tait son neveu, et, enchant d'avoir, par la fausse
position o s'tait mis un membre de sa famille, prise sur l'amiral,
auquel il se sentait dans la malveillante disposition d'tre
dsagrable, il ordonna de le faire entrer  l'instant mme.

L'amiral, revtu de son grand uniforme, entra calme et digne comme
toujours; sa haute position sociale mettait depuis quatre cents ans
les chefs de sa famille en contact avec les souverains de toute race,
angevins, aragonais, espagnols, qui s'taient succd sur le trne de
Naples; il joignait donc  une suprme dignit cette courtoisie parfaite
dont il avait donn un chantillon  la reine dans le double refus qu'il
avait fait, pour sa nice et pour lui-mme, d'assister aux ftes que la
cour avait donnes  l'amiral Nelson.

Cette courtoisie, de quelque part qu'elle vnt, embarrassait toujours
un peu Ferdinand, dont la courtoisie n'tait point la qualit dominante;
aussi, lorsqu'il vit l'amiral s'arrter respectueusement  quelques
pas de lui et attendre, selon l'tiquette de la cour, que le roi lui
adresst le premier la parole, n'eut-il rien de plus press que de
commencer la conversation par le reproche qu'il avait  lui faire.

--Ah! vous voil, monsieur l'amiral, lui dit-il; il parat que vous avez
fort insist pour me voir?

--C'est vrai, sire, rpondit Caracciolo en s'inclinant; je croyais de
toute urgence d'avoir l'honneur de pntrer jusqu' Votre Majest.

--Oh! je sais ce qui vous amne, dit le roi.

--Tant mieux pour moi, sire, dit Caracciolo; dans ce cas, c'est une
justice que le roi rend  ma fidlit.

--Oui, oui, vous venez me parler pour ce mauvais sujet de Nicolino,
votre neveu, n'est-ce pas? qui s'est mis,  ce qu'il parat, dans une
mchante affaire, puisqu'il ne s'agit pas moins que de crime de haute
trahison; mais je vous prviens que toute prire, mme la vtre, sera
inutile, et que la justice aura, son cours.

Un sourire passa sur la figure austre de l'amiral.

--Votre Majest est dans l'erreur, dit-il; au milieu des grandes
catastrophes politiques, les petits accidents de famille disparaissent.
Je ne sais point et ne veux point savoir ce qu'a fait mon neveu; s'il
est innocent, son innocence ressortira de l'instruction du procs, comme
est ressortie celle du chevalier de Medici, du duc de Canzano, de Mario
Pagano et de tant de prvenus qu'aprs les avoir gards trois ans, les
prisons ont t obliges de rendre  la libert; s'il est coupable, la
justice aura son cours. Nicolino est de haute race; il aura le droit
d'avoir la tte tranche, et, Votre Majest le sait, l'pe est une arme
si noble, que, mme aux mains du bourreau, elle ne dshonore pas ceux
qui sont frapps par elle.

--Mais, alors, dit le roi un peu tonn de cette dignit si simple et si
calme, dont sa nature, son temprament, son caractre ne lui donnaient
aucune notion instinctive; mais, alors, si vous ne venez point me parler
de votre neveu, de quoi venez-vous donc me parler?

--Je viens vous parler de vous, sire, et du royaume.

--Ah! ah! fit le roi, vous venez me donner des conseils?

--Si Votre Majest daigne me consulter, rpondit Caracciolo avec un
respectueux mouvement de tte, je serai heureux et fier de mettre
mon humble exprience  sa disposition. Dans le cas contraire, je
me contenterai d'y mettre ma vie et celle des braves marins que j'ai
l'honneur de commander.

Le roi et t heureux de trouver une occasion de se fcher; mais,
devant une pareille rserve et un semblable respect, il n'y avait pas de
prtexte  la colre.

--Hum! fit-il, hum!

Et, aprs deux ou trois secondes de silence:

--Eh bien, amiral, dit-il, je vous consulterai.

Et, en effet, il se tournait dj vers Caracciolo, lorsqu'un valet de
pied, entrant par la porte des appartements, s'approcha du roi et lui
dit  demi-voix quelques paroles que Caracciolo n'entendit point et ne
chercha point  entendre.

--Ah! ah! dit-il; et il est l?

--Oui, sire; il dit qu'avant-hier,  Caserte, Votre Majest lui a dit
qu'elle avait  lui parler.

--C'est vrai.

Se tournant alors vers Caracciolo:

--Ce que vous avez  me dire, monsieur, peut-il se dire devant un
tmoin?

--Devant le monde entier, sire.

--Alors, dit le roi en se retournant vers le valet de pied, faites
entrer. D'ailleurs, continua-t-il en s'adressant  Caracciolo, celui qui
demande  entrer est un ami, plus qu'un ami, un alli: c'est l'illustre
amiral Nelson.

En ce moment, la porte s'ouvrit et le valet de pied annona
solennellement:

--Lord Horace Nelson du Nil, baron de Bornhum-Thorpes, duc de Bronte!

Un lger sourire, qui n'tait pas exempt d'amertume, effleura, 
rmunration de tous ces titres, les lvres de Caracciolo.

Nelson entra; il ignorait avec qui le roi se trouvait; il fixa son oeil
gris sur celui qui l'avait prcd dans le cabinet du roi et reconnut
l'amiral Caracciolo.

--Je n'ai pas besoin de vous prsenter l'un  l'autre, n'est-ce pas,
messieurs? dit le roi. Vous vous connaissez.

--Depuis Toulon, oui, sire, dit Nelson.

--J'ai l'honneur de vous connatre depuis plus longtemps que cela,
monsieur, rpondit Caracciolo avec sa courtoisie ordinaire: je vous
connais depuis le jour o, sur les ctes du Canada, vous avez, avec un
brick, combattu contre quatre frgates franaises, et o vous leur avez
chapp en faisant traverser  votre btiment une passe que, jusque-l,
on croyait impraticable. C'tait en 1786, je crois; il y a douze ans de
cela.

Nelson salua; lui non plus, le brutal marin, n'tait point familier avec
ce langage.

--Milord, dit le roi, voici l'amiral Caracciolo qui vient m'offrir ses
conseils sur la situation; vous la connaissez. Asseyez-vous et coutez
ce que l'amiral va dire; quand il aura fini, vous rpondrez si vous avez
quelque chose  rpondre; seulement, je vous le dis d'avance, je serais
heureux que deux hommes si minents et qui connaissent si bien l'art de
la guerre fussent du mme avis.

--Si milord, comme j'en suis certain, dit Caracciolo, est un vritable
ami du royaume, j'espre qu'il n'y aura dans nos opinions que de lgres
divergences de dtail qui ne nous empcheront point d'tre d'accord sur
le fond.

--Parle, Caracciolo, parle, dit le roi en revenant  l'habitude que les
rois d'Espagne et de Naples ont de tutoyer leurs sujets.

--Hier, rpliqua l'amiral, le bruit s'est rpandu dans la ville,  tort,
je l'espre, que Votre Majest, dsesprant de dfendre son royaume de
terre ferme, tait dcide  se retirer en Sicile.

--Et tu serais d'un avis contraire, toi,  ce qu'il parat?

--Sire, rpondit Caracciolo, je suis et je serai toujours de l'avis
de l'honneur contre les conseils de la honte. Il y va de l'honneur du
royaume, sire, et, par consquent, de celui de votre nom, que votre
capitale soit dfendue jusqu' la dernire extrmit.

--Tu sais, dit le roi, dans quel tat sont nos affaires?

--Oui, sire, mauvaises, mais non perdues. L'arme est disperse, mais
elle n'est pas dtruite; trois ou quatre mille morts, six ou huit
mille prisonniers, tez cela de cinquante-deux mille hommes, il vous
en restera quarante mille, c'est--dire une arme quatre fois plus
nombreuse encore que celle des Franais, combattant sur son territoire,
dfendant des dfils inexpugnables, ayant l'appui des populations de
vingt villes et de soixante villages, le secours de trois citadelles
imprenables sans matriel de sige, Civitella-del-Tronto, Gaete et
Pescara, sans compter Capoue, dernier boulevard, rempart suprme de
Naples, jusqu'o les Franais ne pntreront mme pas.

--Et tu te chargerais de rallier l'arme, toi?

--Oui, sire.

--Explique-moi de quelle faon; tu me feras plaisir.

--J'ai quatre mille marins sous mes ordres, sire; ce sont des hommes
prouvs et non des soldats d'hier comme ceux de votre arme de terre;
donnez-m'en l'ordre, sire, je me mets  l'instant mme  leur tte;
mille dfendront le passage d'Itri  Sessa, mille celui de Sora 
San-Germano, mille celui de Castel-di-Sangro  Isernia; les mille
autres,--les marins sont bons  tout, milord Nelson le sait mieux que
personne, lui qui a fait faire aux siens des prodiges!--les mille
autres, transforms en pionniers, seront occups  fortifier ces trois
passages et  y faire le service de l'artillerie; avec eux, ne ft-ce
qu'au moyen de nos piques d'abordage, je soutiens le choc des Franais,
si terrible qu'il soit, et, quand vos soldats verront comment les marins
meurent, sire, ils se rallieront derrire eux, surtout si Votre Majest
est l pour leur servir de drapeau.

--Et qui gardera Naples pendant ce temps?

--Le prince royal, sire, et les huit-mille hommes, sous les ordres du
gnral Naselli, que milord Nelson a conduits en Toscane, o ils n'ont
plus rien  faire. Milord Nelson a laiss, je crois, une partie de
sa flotte  Livourne; qu'il envoie un btiment lger avec ordre de Sa
Majest de ramener  Naples ces huit mille hommes de troupes fraches,
et elles pourront, Dieu aidant, tre ici dans huit jours. Ainsi, voyez,
sire, voyez quelle masse terrible vous reste: quarante-cinq ou cinquante
mille hommes de troupes, la population de trente villes et de cinquante
villages qui va se soulever, et, derrire tout cela, Naples avec ses
cinq cent mille mes. Que deviendront dix mille Franais perdus dans cet
ocan?

--Hum! fit le roi regardant Nelson, qui continua de demeurer dans le
silence.

--Il sera toujours temps, sire, continua Caracciolo, de vous embarquer.
Comprenez bien cela: les Franais n'ont pas une barque arme, et vous
avez trois flottes dans le port: la vtre, la flotte portugaise et celle
de Sa Majest Britannique.

--Que dites-vous de la proposition de l'amiral, milord? dit le roi
mettant cette fois Nelson dans la ncessit absolue de rpondre.

--Je dis, sire, rpondit Nelson en demeurant assis et continuant de
tracer de sa main gauche, avec une plume, des hiroglyphes sur un
papier, je dis qu'il n'y a rien de pis au monde, quand une rsolution
est prise, que d'en changer.

--Le roi avait-il dj pris une rsolution? demanda Caracciolo.

--Non, tu vois, pas encore; j'hsite, je flotte...

--La reine, dit Nelson, a dcid le dpart.

--La reine? fit Caracciolo ne laissant pas au roi le temps de rpondre.
Trs-bien! qu'elle parte. Les femmes, dans les circonstances o nous
sommes, peuvent s'loigner du danger; mais les hommes doivent y faire
face.

--Milord Nelson, tu le vois, Caracciolo, milord Nelson est de l'avis du
dpart.

--Pardon, sire, rpondit Caracciolo, mais je ne crois pas que milord
Nelson ait donn son avis.

--Donnez-le, milord, dit le roi, je vous le demande.

--Mon avis, sire, est le mme que celui de la reine, c'est--dire que je
verrai avec joie Votre Majest chercher en Sicile un refuge assur que
ne lui offre plus Naples.

--Je supplie milord Nelson de ne pas donner lgrement son avis, dit
Caracciolo s'adressant  son collgue; car il savait d'avance de quel
poids est l'avis d'un homme de son mrite.

--J'ai dit, et je ne me rtracte point, rpondit durement Nelson.

--Sire, rpondit Caracciolo, milord Nelson est Anglais, ne l'oubliez
pas.

--Que veut dire cela, monsieur? demanda firement Nelson.

--Que, si vous tiez Napolitain au lieu d'tre Anglais, milord, vous
parleriez autrement.

--Et pourquoi parlerais-je autrement si j'tais Napolitain?

--Parce que vous consulteriez l'honneur de votre pays, au lieu de
consulter l'intrt de la Grande-Bretagne.

--Et quel intrt la Grande-Bretagne a-t-elle au conseil que je donne au
roi, monsieur?

--En faisant le pril plus grand, on demandera une rcompense plus
grande. On sait que l'Angleterre veut Malte, milord.

--L'Angleterre a Malte, monsieur; le roi la lui a donne.

--Oh! sire, fit Caracciolo avec le ton du reproche, on me l'avait dit,
mais je n'avais pas voulu le croire.

--Et que diable voulais-tu que je fisse de Malte? dit le roi. Un rocher
bon  faire cuire des oeufs au soleil!

--Sire, dit Caracciolo sans plus s'adresser  Nelson, je vous supplie,
au nom de tout ce qu'il y a de coeurs vraiment napolitains dans le
royaume, de ne plus couter les conseils trangers, qui mettent votre
trne  deux doigts de l'abme. M. Acton est tranger, sir William
Hamilton est tranger, milord Nelson lui-mme est tranger; comment
voulez-vous qu'ils soient justes dans l'apprciation de l'honneur
napolitain?

--C'est vrai, monsieur; mais ils sont justes dans l'apprciation de la
lchet napolitaine, rpondit Nelson, et c'est pour cela que je dis au
roi, aprs ce qui s'est pass  Civita-Castellana: Sire, vous ne pouvez
plus vous confier aux hommes qui vous ont abandonn, soit par peur, soit
par trahison.

Carracciolo plit affreusement et porta, malgr lui, la main  la garde
de son pe; mais, se rappelant que Nelson n'avait qu'une main pour
tirer la sienne, et que cette main, c'tait la gauche, il se contenta de
dire:

--Tout peuple a ses heures de dfaillance, sire. Ces Franais, devant
lesquels nous fuyons, ont eu trois fois leur Civita-Castellana:
Poitiers, Crcy, Azincourt; une seule victoire a suffi pour effacer
trois dfaites: Fontenoy.

Caracciolo pronona ces mots en regardant Nelson, qui se mordit les
lvres jusqu'au sang; puis, s'adressant de nouveau au roi:

--Sire, continua-t-il, c'est le devoir d'un roi qui aime son peuple, de
lui offrir l'occasion de se relever d'une de ces dfaillances; que le
roi donne un ordre, dise un mot, fasse un signe, et pas un Franais ne
sortira des Abruzzes, s'ils ont l'imprudence d'y entrer.

--Mon cher Caracciolo, dit le roi revenant  l'amiral, dont le conseil
caressait son secret dsir, tu es de l'avis d'un homme dont j'apprcie
fort les avis; tu es de l'avis du cardinal Ruffo.

--Il ne manquait plus  Votre Majest que de mettre un cardinal  la
tte de ses armes, dit Nelson avec un sourire de mpris.

--Cela n'a dj pas si mal russi  mon aeul Louis XIII ou Louis XIV,
je ne sais plus bien lequel, que de mettre un cardinal  la tte de ses
armes, et il y a un certain Richelieu qui, en prenant La Rochelle et en
forant le Pas-de-Suze, n'a pas fait de tort  la monarchie.

--Eh bien, sire, s'cria vivement Caracciolo se cramponnant  cet espoir
que lui donnait le roi, c'est le bon gnie de Naples qui vous inspire;
abandonnez-vous au cardinal Ruffo, suivez ses conseils, et, moi, que
vous dirai-je de plus? je suivrai ses ordres.

--Sire, dit Nelson en se levant et en saluant le roi, Votre Majest
n'oubliera pas, je l'espre, que, si les amiraux italiens obissent
aux ordres d'un prtre, un amiral anglais n'obit qu'aux ordres de son
gouvernement.

Et, jetant  Caracciolo un regard dans lequel on pouvait lire la menace
d'une haine ternelle, Nelson sortit par la mme porte qui lui avait
donn entre et qui communiquait avec les appartements de la reine.

Le roi suivit Nelson des yeux, et, quand la porte se fut referme
derrire lui:

--Eh bien, dit-il, voil le remercment de mes vingt mille ducats de
rente, de mon duch de Bronte, de mon pe de Philippe V et de mon grand
cordon de Saint-Ferdinand. Il est court, mais il est net.

Puis, revenant  Caracciolo:

--Tu as bien raison, mon pauvre Franois, lui dit-il, tout le mal est
l, les trangers! M. Acton, sir William, M. Mack, lord Nelson, la reine
elle-mme, des Irlandais, des Allemands, des Anglais, des Autrichiens
partout; des Napolitains nulle part. Quel bouledogue que ce Nelson!
C'est gal, tu l'as bien rembarr! Si jamais nous avons la guerre avec
l'Angleterre et qu'il te tienne entre ses mains, ton compte est bon...

--Sire, dit Caracciolo en riant, je suis heureux, au risque des
dangers auxquels je me suis expos en me faisant un ennemi du vainqueur
d'Aboukir, je suis heureux d'avoir mrit votre approbation.

--As-tu vu la grimace qu'il a faite quand tu lui as jet au nez...
Comment as-tu dit? Fontenoy, n'est-ce pas?

--Oui, sire.

--Ils ont donc t bien frotts  Fontenoy, messieurs les Anglais?

--Raisonnablement.

--Et quand on pense que, si San-Nicandro n'avait pas fait de moi un
ne, je pourrais, moi aussi, rpondre de ces choses-l! Enfin, il est
malheureusement trop tard maintenant pour y remdier.

--Sire, dit Caracciolo, me permettrez-vous d'insister encore?

--Inutile, puisque je suis de ton avis. Je verrai Ruffo aujourd'hui, et
nous reparlerons de tout cela ensemble; mais pourquoi diable, maintenant
que nous ne sommes que nous deux, pourquoi t'es-tu fait un ennemi de la
reine? Tu sais pourtant que, quand elle dteste, elle dteste bien!

Caracciolo fit un mouvement de tte qui indiquait qu'il n'avait pas de
rponse  faire  ce reproche du roi.

--Enfin, dit Ferdinand, ceci, c'est comme l'affaire de San-Nicandro: ce
qui est fait est fait; n'en parlons plus.

--Ainsi donc, insista Caracciolo revenant  son incessante
proccupation, j'emporte l'espoir que Votre Majest a renonc 
cette honteuse fuite et que Naples sera dfendue jusqu' la dernire
extrmit?

--Emportes-en mieux que l'espoir, emportes-en la certitude; il y a
conseil aujourd'hui, je vais leur signifier que ma volont est de rester
 Naples. J'ai bien retenu tout ce que tu m'as dit de nos moyens de
dfense: sois tranquille; quant au Nelson, c'est Fontenoy, n'est-ce
pas, qu'il faut lui cracher  la face quand on veut qu'il se morde les
lvres? C'est bien, on s'en souviendra.

--Sire, une dernire grce?

--Dis.

--Si, contre toute attente, Votre Majest partait...

--Puisque je te dis que je ne pars pas.

--Enfin, sire, si par un hasard quelconque, si par un revirement
inattendu, Votre Majest partait, j'espre qu'elle ne ferait pas cette
honte  la marine napolitaine de partir sur un navire anglais.

--Oh! quant  cela, tu peux tre tranquille. Si j'en tais rduit 
cette extrmit, dame! je ne te rponds pas de la reine, la reine ferait
ce qu'elle voudrait; mais, moi, je te donne ma parole d'honneur que je
pars sur ton btiment, sur _la Minerve_. Ainsi, te voil prvenu; change
ton cuisinier s'il est mauvais, et fais provision de macaroni et de
parmesan, si tu n'en as pas une quantit suffisante  bord. Au revoir...
C'est bien Fontenoy, n'est-ce pas?

--Oui, sire.

Et Caracciolo, ravi du rsultat de son entrevue avec le roi, se retira,
comptant sur la double promesse qu'il lui avait faite.

Le roi le suivit des yeux avec une bienveillance marque.

--Et quand on pense, dit-il, qu'on est assez bte de se brouiller avec
des hommes comme ceux-l, pour une mgre comme la reine et pour une
drlesse comme lady Hamilton!




                                LXVIII

               O EST EXPLIQUE LA DIFFRENCE QU'IL Y A
         ENTRE LES PEUPLES LIBRES ET LES PEUPLES INDPENDANTS.


Le roi tint la promesse qu'il avait faite  Caracciolo; il dclara
hautement et rsolument au conseil qu'il tait dcid, d'aprs la
manifestation populaire dont il avait t tmoin la veille,  rester 
Naples et  dfendre jusqu' la dernire extrmit l'entre du royaume
aux Franais.

Devant une dclaration si nettement formule, il n'y avait pas
d'opposition possible; l'opposition n'et pu tre faite que par la
reine, et, rassure par la promesse positive d'Acton qu'il trouverait
un moyen de faire partir le roi pour la Sicile, elle avait renonc 
une lutte ouverte dans laquelle il tait du caractre de Ferdinand de
s'entter.

En sortant du conseil, le roi trouva chez lui le cardinal Ruffo; il
avait, de son ct, et selon son exactitude ordinaire, fait ce dont il
tait convenu avec le roi: Ferrari l'tait venu trouver dans la nuit,
et, une demi-heure aprs, il tait parti pour Vienne par la route de
Manfredonia, porteur de la lettre falsifie qui devait tre mise sous
les yeux de l'empereur, avec lequel Ferdinand tenait beaucoup  ne pas
se brouiller, l'empereur tant le seul qui pt, par l'influence qu'il
exerait en Italie, le maintenir contre la France, de mme que, dans
la situation contraire, c'tait la France seule qui pouvait le soutenir
contre l'Autriche.

Une note explicative, crite au nom du roi de la main de Ruffo et signe
par lui, accompagnait la lettre et donnait la clef de cette nigme que,
sans elle, n'et jamais pu comprendre l'empereur.

Le roi lui avait racont ce qui s'tait pass entre lui, Caracciolo et
Nelson: Ruffo avait fort approuv le roi et insist pour une confrence
entre lui et Caracciolo en prsence de Sa Majest. Il fut convenu que
l'on attendrait de savoir l'effet qu'avait produit dans les Abruzzes le
manifeste de Pronio, et que, sur ce qui en serait rsult, on prendrait
un parti.

Le mme jour encore, le roi avait reu la visite du jeune Corse de
Cesare; on se rappelle qu'il l'avait fait capitaine et lui avait ordonn
de le venir voir avec l'uniforme de ce grade, pour s'assurer que ses
ordres avaient t excuts et que le ministre de la guerre lui avait
dlivr son brevet. Acton, charg de mettre  excution la volont
royale, s'tait bien gard d'y manquer, et le jeune homme--que les
huissiers avaient commenc par prendre pour le prince royal,  cause de
sa ressemblance avec celui-ci,--se prsentait chez le roi revtu de son
uniforme et porteur de son brevet.

Le jeune capitaine tait joyeux et fier; il venait mettre son dvouement
et celui de ses compagnons aux pieds du roi; une seule chose s'opposait
 ce qu'ils donnassent immdiatement  Sa Majest des preuves de ce
dvouement: c'est que les vieilles princesses en appelaient  la parole
qu'elles avaient reue d'eux de leur servir de gardes du corps, et
ne leur rendraient cette parole que lorsqu'elles seraient  bord
du btiment qui devait les conduire  Trieste; les sept jeunes gens
s'taient donc engags  leur faire escorte jusqu' Manfredonia, lieu de
leur embarquement; de Manfredonia, les princesses une fois embarques,
ils reviendraient  Naples prendre leur poste parmi les dfenseurs du
trne et de l'autel.

Les nouvelles que l'on attendait de Pronio ne tardrent pas  arriver;
elles dpassaient tout ce qu'on pouvait esprer. La parole du roi avait
retenti comme la voix de Dieu; les prtres, les nobles, les syndics
s'en taient fait l'cho; le cri Aux armes! avait retenti d'Isoletta
 Capoue et d'Aquila  Itri; il avait vu Fra-Diavolo et Mammone, leur
avait annonc la mission qu'il leur avait rserve et qu'ils avaient
accepte avec enthousiasme; leur brevet  la main, le nom du roi 
la bouche, leur puissance n'avait pas de limites, puisque la loi les
protgeait au lieu de les rprimer. Ds lors qu'ils pouvaient donner 
leur brigandage une couleur politique, ils promettaient de soulever tout
le pays.

Le brigandage, en effet, est chose nationale dans les provinces de
l'Italie mridionale; c'est un fruit indigne qui pousse dans la
montagne; on pourrait dire, en parlant des productions des Abruzzes,
de la Terre de Labour, de la Basilicate et de la Calabre: Les valles
produisent le froment, le mas et les figues; les collines produisent
l'olive, la noix et le raisin; les montagnes produisent les brigands.

Dans les provinces que je viens de nommer, le brigandage est un tat
comme un autre. On est brigand comme on est boulanger, tailleur,
bottier. Le mtier n'a rien d'infamant; le pre, la mre, le frre,
la soeur du brigand ne sont point entachs le moins du monde par la
profession de leur fils ou de leur frre, attendu que cette profession
elle-mme n'est point une tache. Le brigand exerce pendant huit ou
neuf mois de l'anne, c'est--dire pendant le printemps, pendant l't,
pendant l'automne; le froid et la neige seuls le chassent de la montagne
et le repoussent vers son village; il y rentre et y est le bienvenu,
rencontre le maire, le salue et est salu par lui; souvent il est son
ami, quelquefois son parent.

Le printemps revenu, il reprend son fusil, ses pistolets, son poignard,
et remonte dans la montagne.

De l le proverbe Les brigands poussent avec les feuilles.

Depuis qu'il existe un gouvernement  Naples, et j'ai consult toutes
les archives depuis 1503 jusqu' nos jours, il y a des ordonnances
contre les brigands, et, chose curieuse, les ordonnances des vice-rois
espagnols sont exactement les mmes que celles des gouverneurs italiens,
attendu que les dlits sont les mmes. Vols avec effraction, vols  main
arme sur la grande route, lettres de ranon avec menaces d'incendie, de
mutilation, d'assassinat; assassinat, mutilation et incendie quand les
billets n'ont point produit l'effet attendu.

En temps de rvolution, le brigandage prend des proportions
gigantesques: l'opinion politique devient un prtexte, le drapeau une
excuse; le brigand est toujours du parti de la raction, c'est--dire
pour le trne et l'autel, attendu que le trne et l'autel acceptent
seuls de tels allis, tandis qu'au contraire les libraux, les
progressistes, les rvolutionnaires les repoussent et les mprisent;
les annes fameuses dans les annales du brigandage sont les annes de
raction politique: 1799, 1809, 1821, 1848, 1862, c'est--dire toutes
les annes o le pouvoir absolu, subissant un chec, a appel le
brigandage  son aide.

Le brigandage, dans ce cas, est d'autant plus inextirpable qu'il est
soutenu par les autorits, qui, dans les autres temps, ont mission
de l'empcher. Les syndics, les adjoints, les capitaines de la garde
nationale sont non-seulement _manutengoli_, c'est--dire soutiens des
brigands, mais souvent brigands eux-mmes.

En gnral, ce sont les prtres et les moines qui soutiennent moralement
le brigandage, ils en sont l'me; les brigands, qui leur ont entendu
prcher la rvolte, reoivent d'eux, lorsqu'ils se sont rvolts, des
mdailles bnites qui doivent les rendre invulnrables; si par hasard,
malgr la mdaille, ils sont blesss, tus ou fusills, la mdaille,
impuissante sur la terre, est une contre-marque infaillible du ciel,
contre-marque pour laquelle saint Pierre a les plus grands gards; le
brigand pris a le pied sur la premire traverse de cette chelle de
Jacob qui conduit droit au paradis; il baise la mdaille et meurt
hroquement, convaincu qu'il est que la fusillade lui en fait monter
les autres degrs.

Maintenant, d'o vient cette diffrence entre les individus et les
masses? d'o vient que le soldat fuit parfois au premier coup de canon
et que le bandit meurt en hros? Nous allons essayer de l'expliquer;
car, sans cette explication, la suite de notre rcit laisserait un
certain trouble dans l'esprit de nos lecteurs; ils se demanderaient d'o
vient cette opposition morale et physique entre les mmes hommes runis
en masse ou combattant isolment.

Le voici:

Le courage collectif est la vertu des peuples libres.

Le courage individuel est la vertu des peuples qui ne sont
qu'indpendants.

Presque tous les peuples des montagnes, les Suisses, les Corses, les
cossais, les Siciliens, les Montngrins, les Albanais, les Drases,
les Circassiens, peuvent se passer trs-bien de la libert, pourvu qu'on
leur laisse l'indpendance.

Expliquons la diffrence norme qu'il y a entre ces deux mots: LIBERT,
INDPENDANCE.

La _libert_ est l'abandon que chaque citoyen fait d'une portion de son
indpendance, pour en former un fonds commun qu'on appelle la loi.

L'_indpendance_ est pour l'homme la jouissance complte de toutes ses
facults, la satisfaction de tous ses dsirs.

L'_homme libre_ est l'homme de la socit; il s'appuie sur son voisin,
qui  son tour s'appuie sur lui; et, comme il est prt  se sacrifier
pour les autres, il a le droit d'exiger que les autres se sacrifient
pour lui.

L'_homme indpendant_ est l'homme de la nature; il ne se fie qu'en
lui-mme; son seul alli est la montagne et la fort; sa sauve-garde,
son fusil et son poignard; ses auxiliaires sont la vue et l'oue.

Avec les hommes libres, on fait des _armes_.

Avec les hommes indpendants, on fait des _bandes_.

Aux hommes libres, on dit, comme Bonaparte aux Pyramides: _Serrez les
rangs!_

Aux hommes indpendants, on dit, comme Charette  Machecoul:
_gayez-vous, mes gars!_

L'homme libre se lve  la voix de son roi ou de sa patrie.

L'homme indpendant se lve  la voix de son intrt et de sa passion.

L'homme libre _combat_.

L'homme indpendant _tue_.

L'homme libre dit: _Nous_.

L'homme indpendant dit: _Moi_.

L'homme libre, c'est _la Fraternit_.

L'homme indpendant n'est que _l'gosme_.

Or, en 1798, les Napolitains n'en taient encore qu' l'tat
d'indpendance; ils ne connaissaient ni la libert ni la fraternit;
voil pourquoi ils furent vaincus en bataille range par une arme cinq
fois moins nombreuse que la leur.

Mais les paysans des provinces napolitaines ont toujours t
indpendants.

Voil pourquoi,  la voix des moines parlant au nom de Dieu,  la voix
du roi parlant au nom de la famille, et surtout  la voix de la haine
parlant au nom de la cupidit, du pillage et du meurtre, voil pourquoi
tout se souleva.

Chacun prit son fusil, sa hache, son couteau, et se mit en campagne
sans autre but que la destruction, sans autre esprance que le pillage,
secondant son chef sans lui obir, suivant son exemple et non ses
ordres. Des masses avaient fui devant les Franais, des hommes isols
marchrent contre eux; une arme s'tait vanouie, un peuple sortit de
terre.

Il tait temps. Les nouvelles qui arrivaient de l'arme continuaient
d'tre dsastreuses. Une portion de l'arme, sous les ordres d'un
gnral Moesk, que personne ne connaissait,--pas mme Nelson, qui, dans
ses lettres, demande qui il est,--s'tait retire sur Calvi, et
s'y tait fortifie. Macdonald, charg, comme nous l'avons dit, par
Championnet, de poursuivre la victoire et de presser la retraite des
troupes royales, avait ordonn au gnral Maurice Mathieu d'enlever la
position. Il prit place sur toutes les hauteurs qui dominaient la ville
et intima au gnral Moesk l'ordre de se rendre: celui-ci consentit,
mais  des conditions inadmissibles. Le gnral Maurice Mathieu ordonna
de battre  l'instant mme en brche les murs d'un couvent, et, par la
brche faite  ces murs, d'entrer dans la ville.

Au dixime boulet, un parlementaire se prsenta.

Mais, sans le laisser parler, le gnral Maurice Mathieu lui dit:

--_Prisonniers de guerre  discrtion ou passs au fil de l'pe!_

Les royaux s'taient rendus  discrtion.

La rapidit des coups ports par Macdonald sauva une partie des
prisonniers faits par Mack, mais ne put les sauver tous.

A Ascoli, trois cents rpublicains avaient t lis  des arbres et
fusills.

A Abriealli, trente malades ou blesss, dont quelques-uns venaient
d'tre amputs, avaient t gorgs dans l'ambulance.

Les autres, couchs sur la paille, avaient t impitoyablement brls.

Mais, fidle  sa proclamation, Championnet n'avait rpondu  toutes ces
barbaries que par des actes d'humanit, qui contrastaient singulirement
avec les cruauts des soldats royaux.

Le gnral de Damas, seul, migr franais et qui avait cru, en cette
qualit, devoir mettre son pe au service de Ferdinand,--le gnral
de Damas, seul, avait,  la suite de cette terrible dfaite de
Civita-Castellana, soutenu l'honneur du drapeau blanc. Oubli par le
gnral Mack, qui n'avait song qu' une chose,  sauver le roi,--oubli
avec une colonne de sept mille hommes, il fit demander au gnral
Championnet, qui venait, comme on le sait, de rentrer  Rome, la
permission de traverser la ville et de rejoindre les dbris de l'arme
royale sur le Teverone,--dbris qui, nous l'avons dit, taient cinq fois
plus nombreux encore que l'arme victorieuse.

A cette demande, Championnet fit venir un de ces jeunes officiers de
distinction dont il faisait ppinire autour de lui.

C'tait le chef d'tat-major Bonami.

Il lui ordonna de prendre connaissance de l'tat des choses et de lui
faire son rapport.

Bonami monta  cheval et partit aussitt.

Cette grande poque de la Rpublique est celle o chaque officier des
armes franaises mriterait, au fur et  mesure qu'il passe sous les
yeux du lecteur, une description qui rappelt celle que consacre, dans
l'_Iliade_, Homre aux chefs grecs, et le Tasse, dans la _Jrusalem
dlivre_, aux chefs croiss.

Nous nous contenterons de dire que Bonami tait, comme Thibaut, un de
ces hommes de pense et d'excution  qui un gnral peut dire: Voyez
de vos yeux et agissez selon les circonstances.

A la porte Solara, Bonami rencontra la cavalerie du gnral Rey, qui
commenait  entrer dans la ville. Il mit le gnral Rey au courant de
ce dont il tait question, l'excitant, sans avoir le droit de lui en
donner l'ordre,  pousser des reconnaissances sur la route d'Albano
et de Frascati. Lui-mme,  la tte d'un dtachement de cavalerie, il
traversa le Ponte-Molle, l'antique pont Milvius, et s'lana de toute la
vitesse de son cheval dans la direction o il savait trouver le gnral
de Damas, suivi de loin par le gnral Rey, avec son dtachement, et par
Macdonald, avec sa cavalerie lgre.

Bonami s'tait tellement ht, qu'il avait laiss derrire lui les
troupes de Macdonald et de Rey, auxquelles il fallait au moins une heure
pour le rejoindre. Voulant leur en donner le temps, il se prsenta comme
parlementaire.

On le conduisit au gnral de Damas.

--Vous avez crit au commandant en chef de l'arme franaise, gnral,
lui dit-il; il m'envoie  vous pour que vous m'expliquiez ce que vous
dsirez de lui.

--Le passage pour ma division, rpondit le gnral de Damas.

--Et s'il vous le refuse?

--Il ne me restera qu'une ressource: c'est de me l'ouvrir l'pe  la
main.

Bonami sourit.

--Vous devez comprendre, gnral, rpondit-il, que vous donner
bnvolement passage,  vous et  vos sept mille hommes, c'est chose
impossible. Quant  vous ouvrir ce passage l'pe  la main, je vous
prviens qu'il y aura du travail.

--Alors, que venez-vous me proposer, colonel? demanda le gnral migr.

--Ce que l'on propose au commandant d'un corps dans la situation o est
le vtre, gnral: de mettre bas les armes.

Ce fut au tour du gnral de Damas de sourire.

--Monsieur le chef d'tat-major, rpondit-il, quand on est  la tte de
sept mille hommes et que chacun de ces sept mille hommes a quatre-vingts
cartouches dons son sac, on ne se rend pas, on passe, ou l'on meurt.

--Eh bien, soit! dit Bonami, battons-nous, gnral.

Le gnral migr parut rflchir.

--Donnez-moi six heures, dit-il, pour rassembler un conseil de guerre et
dlibrer avec lui sur les propositions que vous me faites.

Ce n'tait point l'affaire de Bonami.

--Six heures sont inutiles, dit-il; je vous accorde une heure.

C'tait juste le temps dont le chef d'tat-major avait besoin pour que
son infanterie le rejoignit.

Il fut donc convenu, le gnral de Damas tant  la merci des Franais,
que, dans une heure, il donnerait une rponse.

Bonami remit son cheval au galop et rejoignit le gnral Rey, pour
presser la marche de ses troupes.

Mais le gnral de Damas, de son ct, avait mis  profit cette heure,
et, quand Bonami revint avec sa troupe, il le trouva faisant sa retraite
en bon ordre sur le chemin d'Orbitello.

Aussitt, le gnral Rey et le chef d'tat-major Bonami,  la tte,
l'un d'un dtachement du 16e de dragons, l'autre du 7e de chasseurs, se
mirent  la poursuite des Napolitains et les rejoignirent  la Storta,
o ils les chargrent nergiquement.

L'arrire-garde s'arrta pour faire face aux rpublicains.

Rey et Bonami, pour la premire fois, trouvrent chez l'ennemi une
rsistance srieuse; mais ils l'crasrent sous leurs charges ritres.
Pendant ce temps, la nuit vint. Le dvouement et le courage de
l'arrire-garde avaient sauv l'arme. Le gnral de Damas profita des
tnbres et de sa connaissance des localits pour continuer sa retraite.

Les Franais, trop fatigus pour profiter de la victoire, revinrent  la
Hueta, o ils passrent la nuit.

Bonami, en rcompense de l'intelligence qu'il avait dveloppe dans la
ngociation et du courage qu'il avait montr dans la bataille, fut nomm
par Championnet gnral de brigade.

Mais le gnral de Damas n'en avait pas fini avec les rpublicains.
Macdonald envoya un de ses aides de camp pour informer Kellermann, qui
tait  Borghetta avec des troupes un peu moins fatigues que celles qui
avaient donn dans la journe, de la direction qu'avait prise la colonne
napolitaine. A l'instant mme, Kellermann runit ses troupes et se
dirigea, par Ronciglione, sur Toscanelli, o il heurta la colonne du
gnral de Damas. Ces hommes qui fuyaient si facilement, commands
par un gnral allemand ou napolitain, tinrent ferme sous un gnral
franais, et firent une vigoureuse rsistance. Damas n'en fut pas
moins forc  la retraite, qu'il soutint en se portant de lui-mme 
l'arrire-garde, o il combattit avec un admirable courage.

Mais une de ces charges comme en savait faire Kellermann, une blessure
que reut le gnral migr, dcidrent la victoire en faveur des
Franais. Dj la plus forte partie de la colonne napolitaine avait
gagn Orbitello et avait eu le temps de s'embarquer sur les btiments
napolitains qui se trouvaient dans le port. Pouss vivement dans la
ville, Damas eut le temps d'en fermer les portes derrire lui, et, soit
considration pour son courage, soit que le gnral franais ne voult
point perdre son temps  l'assaut d'une bicoque, Damas obtint de
Kellermann, moyennant l'abandon de son artillerie, de s'embarquer avec
son avant-garde sans tre inquit.

Il en rsulta que le seul gnral de l'arme napolitaine qui et fait
son devoir dans cette courte et honteuse campagne tait un gnral
franais.




                                LXIX

                            LES BRIGANDS


Vainqueur sur tous les points, et pensant que rien n'entraverait sa
marche sur Naples, Championnet ordonna de franchir les frontires
napolitaines sur trois colonnes.

L'aile gauche, sous la conduite de Macdonald, envahit les Abruzzes par
Aquila: elle devait forcer les dfils de Capistrello et de Sora.

L'aile droite, sous la conduite du gnral Rey, envahit la Campanie par
les marais Pontins, Terracine et Fondi.

Le centre, sous la conduite de Championnet lui-mme, envahit la Terre de
Labour par Valmontane, Ferentina, Ceperano.

Trois citadelles, presque imprenables toutes trois, dfendaient les
marches du royaume: Gaete, Civitella-del-Tronto, Pescara.

Gaete commandait la route de la mer Tyrrhnienne; Pescara, la route
de la mer Adriatique; Civitella-del-Tronto s'levait au sommet d'une
montagne et commandait l'Abruzze ultrieure.

Gaete tait dfendue par un vieux gnral suisse nomm Tchudy: il avait
sous ses ordres quatre mille hommes;--comme moyen de dfense, soixante
et dix canons, douze mortiers, vingt mille fusils, des vivres pour un
an, des vaisseaux dans le port, la mer et la terre  lui, enfin.

Le gnral Rey le somma de se rendre.

Vieillard, Tchudy venait d'pouser une jeune femme. Il eut peur pour
elle, qui sait? peut-tre pour lui. Au lieu de tenir, il assembla un
conseil, consulta l'vque, lequel mit en avant son ministre de
paix, et runit les magistrats de la ville, qui saisirent le prtexte
d'pargner  Gaete les maux d'un sige.

Cependant on hsitait encore, quand le gnral franais lana un obus
sur la ville; cette dmonstration hostile suffit pour que Tchudy envoyt
une dputation aux assigeants afin de leur demander leurs conditions.

--La place  discrtion ou toutes les rigueurs de la guerre, rpondit le
gnral Rey.

Deux heures aprs, la place tait rendue.

Duhesme, qui suivait, avec quinze cents hommes, les bords de
l'Adriatique, envoya au commandant de Pescara, nomm Pricard, un
parlementaire pour le sommer de se rendre. Le commandant, comme s'il et
eu l'intention de s'ensevelir sous les ruines de la ville, fit visiter
ses moyens de dfense  l'officier franais dans tous leurs dtails,
lui montrant les fortifications, les armes, les magasins abondant en
munitions et en vivres, et le renvoya enfin  Duhesme avec ces paroles
altires:

--Une forteresse ainsi approvisionne ne se rend pas.

Ce qui n'empcha point le commandant, au premier coup du canon, d'ouvrir
ses portes et de remettre cette ville si bien fortifie au gnral
Duhesme. Il y trouva soixante pices de canon, quatre mortiers, dix-neuf
cent soldats.

Quant  Civitella-del-Tronto, place dj forte par sa situation, plus
forte encore par des ouvrages d'art, elle tait dfendue par un Espagnol
nomm Jean Lacombe, arme de dix pices de gros calibre, fournie de
munitions de guerre, riche de vivres. Elle pouvait tenir un an: elle
tint un jour, et se rendit aprs deux heures de sige.

Il tait donc temps, comme nous l'avons dit dans le chapitre prcdent,
que les chefs de bande se substituassent aux gnraux et les brigands
aux soldats.

Trois bandes, sous la direction de Pronio, s'taient organises avec la
rapidit de l'clair: celle qu'il commandait lui-mme; celle de Gaetano
Mammone; celle de Fra-Diavolo.

Ce fut Pronio qui le premier heurta les colonnes franaises.

Aprs s'tre empar de Pescara et y avoir laiss une garnison de quatre
cents hommes, Duhesme prit la route de Chieti pour faire, comme l'ordre
lui en avait t donn, sa jonction avec Championnet en avant de Capoue.
En arrivant  Tocco, il entendit une vive fusillade du ct de Sulmona
et fit hter le pas  ses hommes.

En effet, une colonne franaise, commande par le gnral Rusca, aprs
tre entre sans dfiance et tambour battant dans la ville de Sulmona,
avait vu tout  coup pleuvoir sur elle de toutes les fentres une grle
de balles. Surprise de cette agression inattendue, elle avait eu un
moment d'hsitation.

Pronio, embusqu dans l'glise de San-Panfilo, en avait profit, tait
sorti de l'glise avec une centaine d'hommes, avait charg de front les
Franais, tandis que le feu redoublait des fentres. Malgr les efforts
de Rusca, le dsordre s'tait mis dans les rangs de ses hommes, et
il tait sorti prcipitamment de Sulmona, laissant dans les rues une
douzaine de morts et de blesss.

Mais,  la vue des soldats de Pronio qui mutilaient les morts,  la vue
des habitants de la ville qui achevaient les blesss, la rougeur de
la honte tait monte au visage, des rpublicains s'taient reforms
d'eux-mmes, et, poussant des cris de vengeance, ils taient rentrs
dans Sulmona, rpondant  la fois  la fusillade des fentres et  celle
de la rue.

Cependant, cachs dans les embrasures des portes, embusqus dans les
ruelles, Pronio et ses hommes faisaient un feu terrible, et peut-tre
les Franais allaient-ils tre obligs de reculer une seconde fois,
lorsqu'on entendit une vive fusillade  l'autre extrmit de la ville.

C'taient Duhesme et ses hommes qui taient accourus au feu, avaient
tourn Sulmona et tombaient sur les derrires de Pronio.

Pronio, un pistolet de chaque main, courut  son arrire-garde, la
rallia, se trouva en face de Duhesme, dchargea un de ses pistolets
sur lui et le blessa au bras. Un rpublicain s'lana le sabre lev sur
Pronio; mais, de son second coup de pistolet, Pronio le tua, ramassa un
fusil, et,  la tte de ses hommes, soutint la retraite en leur donnant
en patois un ordre que les soldats franais ne pouvaient entendre. Cet
ordre, c'tait de battre en retraite et de fuir par toutes les petites
ruelles, afin de regagner la montagne. En un instant, la ville fut
vacue. Ceux qui occupaient les maisons s'enfuirent par les jardins.
Les Franais taient matres de Sulmona; seulement, c'taient,  leur
tour, les brigands qui avaient lutt un contre dix. Ils avaient
t vaincus; mais ils avaient fait prouver des pertes cruelles aux
rpublicains. Cette rencontre fut donc regarde  Naples comme un
triomphe.

De son ct, Fra-Diavolo, avec une centaine d'hommes, avait, aprs la
prise de Gaete, honteusement rendue, dfendu vaillamment le pont de
Garigliana, attaqu par l'aide de camp Gourdel et une cinquantaine de
rpublicains, que le gnral Rey, ne souponnant pas l'organisation
des bandes, avait envoys pour s'en emparer. Les Franais avaient t
repousss, et l'aide de camp Gourdel, un chef de bataillon, plusieurs
officiers et soldats, rests blesss sur le champ de bataille, avaient
t ramasss  demi morts, lis  des arbres et brls  petit feu, au
milieu des hues de la population de Mignano, de Sessa et de Traetta, et
des danses furibondes des femmes, toujours plus froces que les hommes 
ces sortes de ftes.

Fra-Diavolo avait voulu d'abord s'opposer  ces meurtres, aux agonies
prolonges. Il avait, dans un sentiment de piti, dcharg sur des
blesss ses pistolets et sa carabine. Mais il avait vu, au froncement
de sourcil de ses hommes, aux injures des femmes, qu'il risquait sa
popularit  des actes de semblable piti. Il s'tait loign des
bchers o les rpublicains subissaient leur martyre, et avait voulu
en loigner Francesca; mais Francesca n'avait voulu rien perdre du
spectacle. Elle lui avait chapp des mains, et, avec plus de frnsie
que les autres femmes, elle dansait et hurlait.

Quant  Mammone, il se tenait  Capistrello, en avant de Sora, entre le
lac Fucino et le Liri.

On lui annona que l'on voyait venir de loin, descendant les sources du
Liri, un officier portant l'uniforme franais, conduit par un guide.

--Amenez-les-moi tous deux, dit Mammone.

Cinq minutes aprs, ils taient tous deux devant lui.

Le guide avait trahi la confiance de l'officier, et, au lieu de le
conduire au gnral Lemoine, auquel il tait charg de transmettre un
ordre de Championnet, il l'avait conduit  Gaetano Mammone.

C'tait un des aides de camp du gnral en chef, nomm Claie.

--Tu arrives bien, lui dit Mammone, j'avais soif.

On sait avec quelle liqueur Mammone avait l'habitude d'tancher sa soif.

Il fit dpouiller l'aide de camp de son habit, de son gilet, de sa
cravate et de sa chemise, ordonna qu'on lui lit les mains et qu'on
l'attacht  un arbre.

Puis il lui mit le doigt sur l'artre carotide pour bien reconnatre la
place o elle battait, et, la place reconnue, il y enfona son poignard.
L'aide de camp n'avait point parl, point pri, point pouss une
plainte: il savait aux mains de quel cannibale il tait tomb, et, comme
le gladiateur antique, il n'avait song qu' une chose,  bien mourir.

Frapp  mort, il ne jeta pas un cri ne laissa pas chapper un soupir.

Le sang jaillit de la blessure--par lans--comme il s'chappe d'une
artre.

Mammone appliqua ses lvres au cou de l'aide de camp, comme il les avait
appliques  la poitrine du duc Filomarino, et se gorgea voluptueusement
de cette chair coulante qu'on appelle le sang.

Puis, lorsque sa soif fut teinte, tandis que le prisonnier palpitait
encore, il coupa les liens qui l'attachaient  l'arbre et demanda une
scie.

La scie lui fut apporte.

Alors, pour boire dsormais le sang dans un verre assorti  la boisson,
il lui scia le crne au-dessus des sourcils et du cervelet, en vida le
cerveau, lava cette terrible coupe avec le sang qui coulait encore de
la blessure, runit et noua au sommet de la tte les cheveux avec une
corde, afin de pouvoir prendre le vase humain comme par un pied et fit
couper par morceaux et jeter aux chiens le reste du corps.

Puis, comme ses espions lui annonaient qu'un petit dtachement de
rpublicains, d'une trentaine ou d'une quarantaine d'hommes, s'avanait
par la route de Tagliacozza, il ordonna de cacher les armes, de cueillir
des fleurs et des branches d'olivier, de mettre les fleurs aux mains des
femmes, les branches d'olivier aux mains des hommes et des garons,
et d'aller au-devant du dtachement, en invitant l'officier qui les
commandait  venir avec ses hommes prendre leur part de la fte que le
village de Capistrello, compos de patriotes, leur donnait en signe de
joie de leur bonne venue.

Les messagers partirent en chantant. Toutes les maisons du village
s'ouvrirent; une grande table fut dresse sur la place de la Mairie: on
y apporta du vin, du pain, des viandes, des jambons, du fromage.

Une autre fut dresse pour les officiers dans la salle de la mairie,
dont les fentres donnaient sur la place.

A une lieue de la ville, les messagers avaient rencontr le petit
dtachement command par le capitaine Tremeau[3]. Un guide interprte,
tratre, comme toujours, qui conduisait le dtachement, expliqua au
capitaine rpublicain ce que dsiraient ces hommes, ces enfants et
ces femmes qui venaient au-devant de lui, des fleurs et des branches
d'olivier  la main. Plein de courage et de loyaut, le capitaine n'eut
pas mme l'ide d'une trahison. Il embrassa les jolies filles qui lui
prsentaient des fleurs; il ordonna  la vivandire de vider son baril
d'eau-de-vie: on but a la sant du gnral Championnet,  la propagation
de la rpublique franaise, et l'on s'achemina bras dessus, bras
dessous, vers le village, en chantant _la Marseillaise_.

[Note 3: On trouvera bon que, dans la partie historique, nous
citions les noms rels, comme nous avons fait pour le colonel Gourdel,
pour l'aide de camp Claie, et comme nous le faisons en ce moment pour
le capitaine Tremeau. Ces noms prouvent que nous n'inventons rien, et ne
faisons pas de l'horreur  plaisir.]

Gaetano Mammone, avec tout le reste de la population, attendait le
dtachement franais  la porte du village: une immense acclamation
l'accueillit. On fraternisa de nouveau, et, au milieu des cris de joie,
on s'achemina vers la mairie.

L, nous l'avons dit, une table tait dresse: on y mit autant de
couverts qu'il y avait de soldats. Les quelques officiers dnaient, ou
plutt devaient dner  l'intrieur avec le syndic, les adjoints et
le corps municipal, reprsents par Gaetano Mammone et les principaux
brigands enrls sous ses ordres.

Les soldats, enchants de l'accueil qui leur tait fait, mirent leurs
fusils en faisceaux  dix pas de la table prpare pour eux; les femmes
leur enlevrent leurs sabres, avec lesquels les enfants s'amusrent 
jouer aux soldats; puis ils s'assirent, les bouteilles furent dbouches
et les verres emplis.

Le capitaine Trmeau, un lieutenant et deux sergents s'asseyaient en
mme temps dans la salle basse.

Les hommes de Mammone se glissrent entre la table et les fusils, qu'en
se mettant en route, le capitaine, pour plus de prcaution, avait fait
charger; les officiers furent espacs  la table intrieure, de manire
 avoir entre chacun d'eux trois ou quatre brigands.

Le signal du massacre devait tre donn par Mammone: il lverait 
l'une des fentres le crne de l'aide de camp Claie, plein de vin, et
porterait la sant du roi Ferdinand.

Tout se passa comme il avait t ordonn. Mammone s'approcha de la
fentre, emplit de vin, sans tre vu, le crne encore sanglant du
malheureux officier, le prit par les cheveux comme on prend une coupe
par le pied, et, paraissant  la fentre du milieu, le leva en portant
le toast convenu.

Aussitt, la population tout entire y rpondit par le cri:

--Mort aux Franais!

Les brigands se prcipitrent sur les fusils en faisceaux; ceux qui,
sous prtexte de les servir, entouraient les Franais, se retirrent
en arrire; une fusillade clata  bout portant, et les rpublicains
tombrent sous le feu de leurs propres armes. Ceux qui avaient chapp
ou qui n'taient que blesss furent gorgs par les femmes et par les
enfants, qui s'taient empars de leurs sabres.

Quant aux officiers placs dans l'intrieur de la salle, ils voulurent
s'lancer au secours de leurs soldats; mais chacun d'eux fut maintenu
par cinq ou six hommes, qui les retinrent  leurs places.

Mammone, triomphant, s'approcha d'eux, sa coupe sanglante  la main,
et leur offrit la vie s'ils voulaient boire  la sant du roi Ferdinand
dans le crne de leur compatriote.

Tous quatre refusrent avec horreur.

Alors, il fit apporter des clous et des marteaux, fora les officiers
d'tendre les mains sur la table et leur fit clouer les mains  la
table.

Puis, par les fentres et par les portes, on jeta des fascines et des
bottes de paille dans la chambre, et l'on referma portes et fentres
aprs avoir mis le feu aux fascines et  la paille.

Cependant le supplice des rpublicains fut moins long et moins cruel
que ne l'avait espr leur bourreau. Un des sergents eut le courage
d'arracher ses mains aux clous qui les retenaient, et, avec l'pe du
capitaine Trmeau, il rendit  ses trois compagnons le terrible service
de les poignarder, et il se poignarda lui-mme aprs eux.

Les quatre hros moururent au cri de Vive la Rpublique!

Ces nouvelles arrivrent  Naples, o elle rjouirent le roi Ferdinand,
qui, se voyant si bien second par ses fidles sujets, rsolut plus que
jamais de ne pas quitter Naples.

Laissons Mammone, Fra-Diavolo et l'abb Pronio suivre le cours de leurs
exploits, et voyons ce qui se passait chez la reine, qui, plus que
jamais tait, au contraire, dcide  quitter la capitale.




                                 LXX

                           LE SOUTERRAIN.


Caracciolo avait dit vrai. Il importait  la politique de l'Angleterre
que, chasss de leur capitale de terre ferme, Ferdinand et Caroline se
rfugiassent en Sicile, o ils n'avaient plus rien  attendre de leurs
troupes ni de leurs sujets, mais seulement des vaisseaux et des marins
anglais.

Voil pourquoi Nelson, sir William et Emma Lyonna poussaient la reine 
la fuite, que lui conseillaient nergiquement, d'ailleurs, ses craintes
personnelles. La reine se savait tellement dteste, en effet, que, dans
le cas o claterait un mouvement rpublicain, elle tait sre qu'autant
son mari serait dfendu de ce mouvement par le peuple, autant le peuple
s'carterait, au contraire, pour laisser approcher d'elle la prison et
mme la mort!

Le spectre de sa soeur Antoinette, tenant, par ses cheveux blanchis en
une nuit, sa tte  la main, tait jour et nuit devant elle.

Or, dix jours aprs le retour du roi, c'est--dire le 18 dcembre, la
reine tait en petit comit dans sa chambre  coucher avec Acton et Emma
Lyonna.

Il tait huit heures du soir. Un vent terrible battait de son aile
effare les fentres du palais royal, et l'on entendait le bruit de la
mer qui venait se briser contre les tours aragonaises du Chteau-Neuf.
Une seule lampe clairait la chambre et concentrait sa lumire sur un
plan du palais, o la reine et Acton paraissaient chercher avidement un
dtail qui leur chappait.

Dans un coin de la chambre, on pouvait distinguer, dans la pnombre, une
silhouette immobile et muette, qui, avec l'impassibilit d'une statue,
semblait attendre un ordre et se tenir prte  l'excuter.

La reine fit un mouvement d'impatience.

--Ce passage secret existe cependant, dit-elle: j'en suis certaine,
quoique, depuis longtemps, on ne l'utilise plus.

--Et Votre Majest croit que ce passage secret lui est ncessaire?

--Indispensable! dit la reine. La tradition assure qu'il donnait sur
le port militaire, et par ce passage seul nous pouvons, sans tre vus,
transporter,  bord des vaisseaux anglais, nos bijoux, notre or, les
objets d'art prcieux que nous voulons emporter avec nous. Si le peuple
se doute de notre dpart, et s'il nous voit transporter une seule malle
 bord du _Van-Guard_, il s'en doutera, cela fera meute, et il n'y aura
plus moyen de partir. Il faut donc absolument retrouver ce passage.

Et la reine,  l'aide d'une loupe, se remit  chercher obstinment les
traits de crayon qui pouvaient indiquer le souterrain dans lequel elle
mettait tout son espoir.

Acton, voyant la proccupation de la reine, releva la tte, chercha
des yeux dans la chambre l'ombre que nous avons indique, et, l'ayant
trouve:

--Dick! fit-il.

Le jeune homme tressaillit, comme s'il ne s'tait pas attendu  tre
appel, et comme si surtout la pense chez lui, matresse souveraine
du corps, l'avait emport  mille lieues de l'endroit o il se trouvait
matriellement.

--Monseigneur? rpondit-il.

--Vous savez de quoi il est question, Dick?

--Aucunement, monseigneur.

--Vous tes cependant l depuis une heure  peu prs, monsieur, dit la
reine avec une certaine impatience.

--C'est vrai Votre Majest.

--Vous avez d alors entendre ce que nous avons dit et savoir ce que
nous cherchons?

--Monseigneur ne m'avait point dit, madame, qu'il me ft permis
d'couter. Je n'ai donc rien entendu.

--Sir John, dit la reine avec l'accent du doute, vous avez l un
serviteur prcieux.

--Aussi ai-je dit  Votre Majest le cas que j'en faisais.

Puis, se tournant vers le jeune homme, que nous avons dj vu obir si
intelligemment et si passivement aux ordres de son matre pendant la
nuit de la chute et de l'vanouissement de Ferrari:

--Venez ici, Dick, lui dit-il.

--Me voici, monseigneur, dit le jeune homme en s'approchant.

--Vous tes un peu architecte, je crois?

--J'ai, en effet, appris deux ans l'architecture.

--Eh bien, alors, voyez, cherchez; peut-tre trouverez-vous ce que
nous ne trouvons pas. Il doit exister dans les caves un souterrain, un
passage secret, donnant de l'intrieur du palais sur le port militaire.

Acton s'carta de la table et cda sa place  son secrtaire.

Celui-ci se pencha sur le plan; puis, se relevant aussitt:

--Inutile de chercher, je crois, dit-il.

--Pourquoi cela?

--Si l'architecte du palais a pratiqu dans les fondations un passage
secret, il se sera bien gard de l'indiquer sur le plan.

--Pourquoi cela? demanda la reine avec son impatience ordinaire.

--Mais, madame, parce que, du moment que le passage serait indiqu sur
le plan, il ne serait plus un passage secret, puisqu'il serait connu de
tous ceux qui connatraient le plan.

La reine se mit  rire.

--Savez-vous que c'est assez logique, gnral, ce que dit l votre
secrtaire?

--Si logique, que j'ai honte de ne pas l'avoir trouv, rpondit Acton.

--Eh bien, maintenant, monsieur Dick, dit Emma Lyonna, aidez-nous 
retrouver ce souterrain. Ce souterrain une fois retrouv, je me sens
toute dispose, comme une hrone d'Anne Radcliffe,  l'explorer et 
venir rendre  la reine compte de mon exploration.

Richard, avant de rpondre, regarda le gnral Acton comme pour lui en
demander la permission.

--Parlez, Dick, parlez, lui dit le gnral: la reine le permet, et
j'ai la plus grande confiance dans votre intelligence et dans votre
discrtion.

Dick s'inclina imperceptiblement.

--Je crois, dit-il, qu'avant tout, il faudrait explorer toute la portion
des fondations du palais qui donnent sur la darse. Si bien dissimule
que soit la porte, il est impossible que l'on n'en trouve point quelque
trace.

--Alors, il faut attendre  demain, dit la reine, et c'est une nuit
perdue.

Dick s'approcha de la fentre.

--Pourquoi cela, madame? dit-il. Le ciel est nuageux, mais la lune est
dans son plein. Toutes les fois qu'elle passera entre deux nuages, elle
donnera une clart suffisante  ma recherche. Il me faudrait seulement
le mot d'ordre, afin que je pusse circuler librement dans l'intrieur du
port.

--Rien de plus simple, dit Acton. Nous allons aller ensemble chez le
gouverneur du chteau: non-seulement il vous donnera le mot d'ordre,
mais encore il fera prvenir les factionnaires de ne pas se proccuper
de vous, et de vous laisser faire tranquillement tout ce que vous avez 
faire.

--Alors, gnral, comme l'a dit Sa Majest, ne perdons pas de temps.

--Allez, gnral, allez, dit la reine. Et vous, monsieur, tachez de
faire honneur  la bonne opinion que nous avons de vous.

--Je ferai de mon mieux, madame, dit le jeune homme.

Et, ayant salu respectueusement, il sortit derrire le capitaine
gnral.

Au bout de dix minutes, Acton rentra seul.

--Eh bien? lui demanda la reine.

--Eh bien, rpondit celui-ci, notre limier est en qute, et je serai
bien tonne s'il revient, comme dit Sa Majest, aprs avoir fait
buisson creux.

En effet, muni du mot d'ordre, recommand par l'officier de garde
aux sentinelles, Dick avait commenc sa recherche, et, dans un angle
rentrant de la muraille, avait dcouvert une grille  barreaux croiss,
couverte de rouille et de toiles d'araigne, devant laquelle, et sans y
faire attention, tout le monde passait avec l'insouciance de l'habitude.
Convaincu qu'il avait trouv une des extrmits du passage secret, Dick
ne s'tait plus proccup que de dcouvrir l'autre.

Il rentra au chteau, s'informa quel tait le plus vieux serviteur de
toute cette domesticit grouillant dans les tages infrieurs, et il
apprit que c'tait le pre du sommelier, qui, aprs avoir exerc cette
charge pendant quarante ans, l'avait cde  son fils depuis vingt. Le
vieillard avait quatre-vingt-deux ans, et tait entr en fonctions prs
de Charles III, qui l'avait amen avec lui d'Espagne l'anne mme de son
avnement au trne.

Dick se fit conduire chez le sommelier.

Il trouva toute la famille  table. Elle se composait de douze
personnes. Le vieillard tait la tige, tout le reste des rameaux. Il y
avait l deux fils, deux brus et sept enfants et petits-enfants.

Des deux fils, l'un tait sommelier du roi, comme son pre; l'autre,
serrurier du chteau.

L'aeul tait un beau vieillard sec, droit, vigoureux encore et
paraissant n'avoir rien perdu de son intelligence.

Dick entra, et, s'adressant  lui en espagnol:

--La reine vous demande, lui dit-il.

Le vieillard tressaillit: depuis le dpart de Charles III, c'est--dire
depuis quarante ans, personne ne lui avait parl sa langue.

--La reine me demande? fit-il avec tonnement, en napolitain.

Tous les convives se levrent de leurs siges, comme pousss par un
ressort.

--La reine vous demande, rpta Dick.

--Moi?

--Vous.

--Votre Excellence est sre de ne pas se tromper?

--J'en suis sr.

--Et quand cela?

--A l'instant mme.

--Mais je ne puis me prsenter ainsi  Sa Majest.

--Elle vous demande tel que vous tes.

--Mais, Votre Excellence...

--La reine attend.

Le vieillard se leva, plus inquiet que flatt de l'invitation, et
regarda ses fils avec une certaine inquitude.

--Dites  votre fils le serrurier de ne point se coucher, continua Dick,
toujours dans la mme langue: la reine aura probablement besoin de lui
ce soir.

Le vieillard transmit en napolitain l'ordre  son fils.

--tes-vous prt? demanda Dick.

--Je suis  Votre Excellence, rpondit le vieillard.

Et, d'un pas presque aussi ferme, quoique plus pesant que celui de son
guide, il monta l'escalier de service, par lequel jugea  propos de
passer Dick, et traversa les corridors.

Les huissiers avaient vu sortir de la chambre de la reine le jeune homme
avec le capitaine gnral: ils se levrent pour annoncer son retour;
mais lui leur fit signe de ne pas se dranger, et alla heurter doucement
 la porte de la reine.

--Entrez, dit la voix imprative de Caroline, qui se doutait que Dick
seul avait la discrtion de ne pas se faire annoncer.

Acton s'lana pour ouvrir la porte; mais il n'avait pas fait deux
pas, que Dick, poussant cette porte devant lui, entrait, laissant le
vieillard dans l'antichambre.

--Eh bien, monsieur, demanda la reine, qu'avez-vous trouv?

--Ce que Votre Majest cherchait, je l'espre, du moins.

--Vous avez trouv le souterrain?

--J'ai trouv une de ses portes, et j'espre amener  Votre majest
l'homme qui lui trouvera l'autre.

--L'homme qui trouvera l'autre?

--L'ancien sommelier du roi Charles III, un vieillard de
quatre-vingt-deux ans.

--L'avez-vous interrog?

--Je ne m'y suis pas cru autoris, madame, et j'ai rserv ce soin 
Votre Majest.

--O est cet homme?

--L, fit le secrtaire en indiquant la porte.

--Qu'il entre.

Dick alla  la porte.

--Entrez, dit-il.

Le vieillard entra.

--Ah! ah! c'est vous, Pacheco, dit la reine, qui le reconnut pour avoir
t servie par lui, pendant quinze ou vingt ans.--Je ne savais pas que
vous fussiez encore de ce monde. Je suis aise de vous voir vivant et
bien portant.

Le vieillard s'inclina.

--Vous pouvez, justement  cause de votre grand ge, me rendre un
service.

--Je suis  la disposition de Sa Majest.

--Vous devez, du temps du feu roi Charles III,--Dieu ait son me!--vous
devez avoir eu connaissance ou entendu parler d'un passage secret
donnant des caves du chteau sur la darse ou le port militaire?

Le vieillard porta la main  son front.

--En effet, dit-il, je me rappelle quelque chose comme cela.

--Cherchez, Pacheco, cherchez! nous avons besoin aujourd'hui de
retrouver ce passage.

Le vieillard secoua la tte: la reine fit un mouvement d'impatience.

--Dame, on n'est plus jeune, fit Pacheco,  quatre-vingt-deux ans, la
mmoire s'en va. M'est-il permis de consulter mes fils?

--Que sont-ils, vos fils? demanda la reine.

--L'an, Votre Majest, qui a cinquante ans, m'a succd dans ma charge
de sommelier; l'autre, qui en a quarante-huit, est serrurier.

--Serrurier, dites-vous?

--Oui, Votre Majest, pour vous servir, s'il en tait capable.

--Serrurier! Votre Majest entend, dit Richard. Pour ouvrir la porte, on
aura besoin d'un serrurier.

--C'est bien, dit la reine. Allez consulter vos fils, mais vos fils
seulement, pas les femmes.

--Que Dieu soit toujours avec Votre Majest, dit le vieillard en
s'inclinant pour sortir.

--Suivez cet homme, monsieur Dick, fit la reine, et revenez le plus tt
possible me faire part du rsultat de la confrence.

Dick salua et sortit derrire Pacheco.

Un quart d'heure aprs, il rentra.

--Le passage est trouv, dit-il, et le serrurier se tient prt  en
ouvrir la porte sur l'ordre de Sa Majest.

--Gnral, dit la reine, vous avez dans M. Richard un homme prcieux et
qu'un jour ou l'autre, je vous demanderai probablement.

--Ce jour-l, madame, rpondit Acton, ses dsirs les plus chers et les
miens seront combls. Qu'ordonne, en attendant, Votre Majest?

--Viens, dit la reine  Emma Lyonna: il y a des choses qu'il faut voir
de ses propres yeux.




                                 LXXI

                      LA LGENDE DU MONT CASSIN


Le mme jour et  la mme heure o la porte du passage secret s'ouvrait
devant la reine, et o Emma Lyonna, selon la promesse qu'elle en avait
faite, s'aventurait en _hrone de roman_ dans ce souterrain, prcde
et claire par Richard, un jeune homme montait  cheval la rampe du
mont Cassin, que, d'habitude, on ne monte qu' pied ou  mulet.

Mais, soit qu'il et toute confiance dans le pied de sa monture ou dans
sa manire de la diriger, soit que, habitu au danger, le danger lui ft
devenu indiffrent, il tait parti  cheval de San-Germano, et, malgr
les observations qu'on avait pu lui faire sur son imprudence, dj
grande  la monte, mais qui serait plus grande encore  la descente,
il avait pris le sentier pierreux qui conduit au couvent fond par saint
Benot, et qui couronne la cime la plus leve du monte Cassino.

Au-dessous de lui s'tendait la valle, o se tord un instant, mais d'o
s'chappe bientt, pour se jeter  la mer, prs de Gaete, le Garigliano,
sur les bords duquel Gonzalve de Cordoue nous battit en 1503; et, par
un retour trange de fortune, il pouvait  mesure qu'il s'levait,
distinguer les bivacs de l'arme franaise, qui, aprs trois sicles,
venait venger, en renversant la monarchie espagnole, la dfaite de
Bayard, presque aussi glorieuse pour lui qu'une victoire.

Tantt  sa droite, tantt  sa gauche, selon les zigzags que faisait
le chemin, il avait la ville de San-Germano, surmonte de sa vieille
forteresse en ruine, fonde sur l'antique Cassinum des Romains, et qui
porta ce nom, ainsi que la ville qu'il dominait, jusqu'en 844, poque 
laquelle Lothaire, premier roi d'Italie, s'tant tabli dans le duch
de Bnvent et dans la Calabre, aprs en avoir chass les Sarrasins,
fit prsent  l'glise du Sauveur d'un doigt de saint Germain, vque de
Capoue.

La prcieuse relique donna le nom du saint  la ville italienne, et
le reste du corps, envoy en France au couvent des Bndictins, qui
s'levait dans la fort de Ledia, donna ce mme nom  la ville franaise
o naquirent Henri II, Charles IX et Louis XIV[4].

[Note 4: Saint-Germain en Laye: _Sanctus Germanus in Ledia_.]

Le mont Cassin, que gravit en ce moment le voyageur imprudent et qui,
comme on le voit, n'a pas chang de nom et s'est content d'italianiser
celui de Cassinum, est la montagne sainte de la Terre de Labour.
C'est l que se rfugient les grandes douleurs morales et les grandes
infortunes politiques. Carloman, frre de Ppin le Bref, y repose dans
son tombeau; Grgoire VII y fit halte avant d'aller mourir  Salerne;
trois papes furent ses abbs: tienne IX, Victor III et Lon X.

En 497, saint Benot, n en 480, dgot par le spectacle de la
corruption paenne  Rome, se retira  Sublaqueum, aujourd'hui Subiaco,
o sa rputation de vertu lui attira de nombreux disciples et,  leur
suite, la perscution. En 529, il quitta le pays, s'arrta  Cassinum,
et, voyant la colline qui domine la ville, il rsolut, peut-tre moins
encore pour se rapprocher du ciel que pour s'lever au-dessus des
vapeurs dont le Garigliano couvre la valle, de fonder sur le point
culminant de cette colline un monastre de son ordre.

Maintenant,  dfaut de l'histoire, qui nous manque, que l'on nous
permette d'appeler  notre aide la lgende.

Saint Benot, qui s'appelait alors Benot tout court, ne fut pas plus
tt parvenu au sommet de la colline prdestine, qu'il s'aperut de la
difficult qu'il allait prouver  transporter  une pareille hauteur
les matriaux ncessaires  son difice.

Il pensa alors  se faire aider dans ce travail par Satan.

Satan l'avait souvent tent, jamais saint Benot ne s'tait laiss
vaincre; ce n'tait pas assez de ne s'tre point laiss vaincre par
Satan pour lui donner des lois: il fallait l'avoir vaincu. Saint
Antoine, sur ce point, avait fait autant que Dieu lui-mme.

Il s'agissait de mettre le diable dans une position telle, qu'il n'et
rien  lui refuser.

Soit de sa propre imagination, soit par inspiration cleste, saint
Benot, un matin, crut avoir trouv ce qu'il cherchait.

Il descendit  Cassinum, entra dans la boutique d'un brave serrurier,
qu'il savait bon chrtien, l'ayant baptis lui-mme une semaine
auparavant.

Il lui ordonna de lui faire une paire de pincettes.

Le serrurier lui en offrit une magnifique paire toute faite; mais saint
Benot la refusa.

Il voulait une paire de pincettes toute particulire, avec deux griffes
l o les pincettes se runissent. Il bnit l'eau dans laquelle le
serrurier devait tremper son fer rouge, et lui recommanda par-dessus
tout de ne jamais commencer ni finir son travail sans faire le signe de
la croix.

--Voulez-vous que je les porte  Votre Excellence quand elles seront
faites? demanda le serrurier.

Saint Benot, en effet, en attendant que son monastre fut bti,
habitait la grotte qui, aujourd'hui encore, au sommet du mont Cassin,
est en vnration chez les fidles comme ayant t la demeure du saint.

--Non, lui rpondit saint Benot; je viendrai les chercher moi-mme.
Quand seront-elles faites?

--Aprs-demain, sur le midi.

--A aprs-demain, donc.

Le jour dit,  l'heure dite, saint Benot entrait dans la forge du
serrurier, et, dix minutes aprs, il en sortait, portant en mains les
pincettes, mais les cachant avec soin sous son manteau.

Il y avait peu de nuits o, tandis que saint Benot, dans sa grotte,
lisait les Pres de l'glise, le diable n'entrt, soit par la porte,
soit par la fentre et, de mille faons diffrentes, n'essayt de tenter
le bienheureux.

Saint Benot prpara un pacte ainsi conu:

Au nom du Seigneur tout-puissant, crateur du ciel et de la terre, et
de Jsus-Christ, son fils unique:

Moi, Satan, archange maudit pour ma rbellion, m'engage  aider de tout
mon pouvoir son serviteur saint Benot  btir le monastre qu'il veut
lever au sommet du mont Cassinum, en y transportant les pierres, les
colonnes, les poutres et en somme tous les matriaux ncessaires  la
fabrique dudit couvent--obissant exactement et sans ruse  tous les
ordres que me donnera Benot.

Au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il!

Il posa le papier pli sur la table, avec la plume et l'encrier qui lui
avaient servi.

Le mme soir, il fit ses apprts et attendit tranquillement.

Ces apprts consistaient  mettre au feu l'extrmit des pincettes
bnites, et  faire rougir cette extrmit, c'est--dire les pinces.

Mais on et dit que Satan se doutait de quelque pige: il se fit
attendre trois jours ou plutt trois nuits.

La quatrime nuit, il vint enfin, profitant d'une tempte qui menaait
de mettre la cration tout entire sens dessus dessous.

Malgr le fracas de la foudre, malgr la lueur des clairs, saint Benot
faisait semblant de dormir; mais il dormait au coin de son feu, d'un
oeil seulement, et tenant les pincettes  porte de sa main.

Le saint simulait si bien le sommeil, que Satan s'y laissa prendre.
Il s'avana sur la pointe des griffes et allongea le cou par-dessus
l'paule du saint.

C'tait ce que demandait saint Benot: il saisit les pincettes et lui
prit adroitement le nez.

Si Satan et eu affaire  des pincettes ordinaires, si rouges qu'elles
eussent t, il en aurait ri, le feu tant son lment; mais c'taient
des pincettes forges, on se le rappelle, sous l'invocation de la croix
et trempes dans l'eau bnite.

Satan, se sentant pris, commena de sauter  droite et  gauche, et 
souffler le feu enflamm au visage de saint Benot,  le menacer et 
allonger les ongles de son ct. Mais saint Benot tait garanti par la
longueur des pincettes, et plus Satan bondissait, plus il crachait feu
et flammes, plus il menaait saint Benot, plus celui-ci serrait les
pincettes d'une main et faisait le signe de la croix de l'autre.

Satan vit qu'il avait affaire  plus fort que lui, que Dieu tait
l'alli du saint, et il demanda  capituler.

--Soit, dit saint Benot, je ne demande pas mieux. Lis le parchemin qui
est sur la table et signe-le.

--Comment veux-tu, demanda Satan, que je lise avec une paire de
pincettes entre les deux yeux?

Lis d'un oeil.

Il fallut faire ce qu'exigeait le saint anachorte, et, en louchant
horriblement, Satan lut le parchemin.

Une fois Satan pris, il est bon diable et se montre, en gnral, assez
accommodant: le tout est de le prendre.

Le parchemin lu, il dit:

--Comment veux-tu que je signe? Je ne sais point crire.

--Eh bien, alors, fais ta croix, rpondit le saint.

A ces mots: Fais ta croix, Satan fit un tel bond, que, sans le crochet
que le saint avait eu la prcaution de faire faire  l'extrmit des
pincettes, il tirait son nez de l'tau o il tait serr.

--Allons, dit Satan, je crois que le plus court est de signer.

Et il prit la plume.

--Maintenant, dit le saint, il s'agit de faire les choses rgulirement.
Commenons par la date et le millsime de l'anne. Et surtout, ajouta le
saint, crivons lisiblement, afin qu'il n'y ait pas d'ambiguts.

Satan crivit d'une belle criture btarde: _24 juillet de l'an_ 529.

--C'est fait, dit-il.

--Point de paresse, rpliqua le saint. Ajoutons: _De Notre-Seigneur
Jsus-Christ_.

Il allait signer; mais saint Benot l'arrta.

--Un instant, un instant, dit-il: approuvons l'criture.

Satan fut forc d'crire, en soupirant, mais enfin il crivit: Approuv
l'criture ci-dessus.

--Et maintenant, signe, dit le saint.

Satan eut bien voulu chercher quelque nouvelle noise; mais le saint
serra les pincettes plus fort qu'il ne les avait encore serres, et
Satan, pour en finir, se hta d'crire son nom.

Le saint s'assura que, des cinq lettres du nom, aucune n'tait absente,
que le parafe y tait; il ordonna  Satan de plier le parchemin en
quatre et posa son rosaire dessus.

Puis il ouvrit les pincettes.

D'un seul bond, Satan s'lana hors de la grotte.

Pendant trois jours, une horrible tempte dsola les Abruzzes et se fit
sentir jusqu' Naples. Le Vsuve, le Stromboli et l'Etna jetrent des
flammes. Mais, comme cette tempte venait de Satan et non du Seigneur,
le Seigneur ne permit point qu'aucune personne ni aucune crature
vivante y prit.

La tempte  peine calme, saint Benot envoya chercher un architecte.
Le saint, quoique non canonis encore, tait dj tellement vnr dans
le pays, que, ds le lendemain, un architecte accourut.

Saint Benot lui expliqua ce qu'il dsirait, et lui montra l'emplacement
sur lequel il voulait btir un couvent.

C'tait, nous l'avons dj dit, le point culminant de la montagne.

On y arrivait,  cette poque, par un troit sentier fray par les
chvres.

Quelque respect qu'il et pour le saint, l'architecte ne put s'empcher
de rire.

Saint Benot lui demanda la raison de son hilarit.

--Et par qui ferez-vous monter les matriaux jusqu'ici? demanda
l'architecte.

--Cela me regarde, rpondit saint Benot.

Saint Benot ayant beaucoup voyag, l'architecte crut qu'il avait
recueilli dans ses voyages d'Orient quelques moyens dynamiques connus
des seuls gyptiens, qui taient, comme on sait, les plus forts
mcaniciens de l'antiquit; et, le saint anachorte ne lui demandant
point autre chose qu'un dessin, il le lui fit sur-le-champ.

Le lendemain, son pacte en main, saint Benot appela Satan.

Satan accourut; saint Benot eut peine  le reconnatre: la colre
lui avait donn la jaunisse, et il avait le nez rouge comme un charbon
ardent.

En gnral, lorsque Satan a pris un engagement quelconque, il le remplit
trs-fidlement: c'est une justice  lui rendre.

Le saint lui donna la liste des matriaux de toute espce dont il avait
besoin. Satan appela une vingtaine de ses diables les plus alertes, qui
 l'instant mme se mirent  la besogne.

Le lieu choisi par le saint tait voisin d'un bois et d'un temple
consacr  Apollon; le saint commanda, avant tout,  Satan d'incendier
la fort.

Satan frotta son nez  un arbre rsineux, et l'arbre, s'enflammant 
l'instant, communiqua sa flamme  toute la fort.

Aprs cela, il lui ordonna de faire disparatre du paysage le temple
paen, moins quelques colonnes trs-belles qu'il rservait pour l'glise
de son monastre.

Satan prit les colonnes une  une sur son paule, et, de peur qu'il ne
leur arrivt malheur, il les transporta lui-mme  l'endroit indiqu
par le saint; puis il souffla sur ce qui restait du temple, et le temple
disparut.

En mme temps, arm d'un marteau, saint Benot mettait en pices la
statue du dieu.

Grce  la coopration de Satan, le monastre fut promptement bti. Et,
si l'on doutait de la part que le diable eut dans cette oeuvre, nous
renverrions les incrdules aux fresques de Giordano, son chef-d'oeuvre
peut-tre, parce qu'il l'excuta  son retour d'Espagne, c'est--dire
 l'apoge de son talent, et qui reprsentent le roi des enfers et ses
principaux ministres occups, bien  contre-coeur,  btir le monastre
de saint Benot.

Le premier monastre, bti par cette miraculeuse puissance que saint
Benot avait prise sur le dmon, tait dans toute sa splendeur, et saint
Benot, vieux de soixante ans, dans toute sa renomme, lorsque, Totila,
roi des Goths, qui avait beaucoup entendu parler du saint fondateur,
eut l'ide de le visiter. Mais, les Goths n'tant pas encore chrtiens,
c'tait la curiosit et non la foi qui guidait Totila vers le mont
Cassinum. Il rsolut donc de s'assurer par lui-mme si celui auquel il
rendait visite tait assez avant dans la grce de Dieu pour voir clair
 travers un dguisement. Il prit les habits d'un de ses valets nomm
Riga, lui ft revtir les siens, et monta au monastre, perdu dans la
foule, esprant ainsi induire saint Benot en erreur.

Instruit de la visite du roi, saint Benot alla au-devant de lui, et,
voyant de loin Riga qui marchait en tte du cortge, revtu du manteau
royal et la couronne en tte, il lui cria:

--Mon fils, quitte cet habit, qui n'est pas le tien.

A cette apostrophe, qui prouvait que l'esprit de Dieu tait avec son
serviteur, Riga, plein de repentir et d'humilit, tomba  genoux, et
tous les autres, mme le roi, l'imitrent.

Saint Benot, sans s'arrter  aucun autre, alla droit  Totila et le
releva; puis, lui ayant reproch ses moeurs dissolues, il l'exhorta 
devenir meilleur, lui prdit qu'il prendrait Rome, rgnerait neuf annes
encore aprs l'avoir prise, et mourrait.

Totila se retira tout contrit, en promettant de s'amender.

Vers le mme temps, c'est--dire le 12 fvrier 543, sainte Scholastique,
soeur jumelle de saint Benot, mourut. Le saint, qui tait en prire
dans son oratoire, entendit un soupir, leva les mains au ciel, et, le
toit s'tant ouvert, il vit passer une colombe qui montait au ciel.

--C'est l'me de ma soeur, dit-il joyeusement. Grces soient rendues au
Seigneur!

Puis il appela ses religieux, leur annona l'heureuse nouvelle, et tous
allrent, en chantant et tenant  la main, en signe de joie, des rameaux
verts et des fleurs, tous allrent prendre le corps, d'o l'me en effet
tait sortie, et l'ensevelirent dans la tombe dj prpare pour la
sainte et pour son frre.

L'anne suivante--d'autres chroniqueurs disent la mme anne--le 21
mars, saint Benot lui-mme passa doucement de cette vie  l'autre,
et, charg d'ans, riche de renomme, resplendissant de miracles, alla
s'asseoir  la droite du Seigneur.

Son corps fut couch prs du corps de sainte Scholastique, dans le mme
tombeau.

Saint Benot tait n  Norcia, dans l'Ombrie; il tait de la noble
famille des Guardati. Sa mre, renomme par son amour cleste et sa
charit, fut sanctifie avec lui et sa soeur, sous le nom de sainte
Abondance.

Les mres et les soeurs de tous ces grands saints de la dcadence de
Rome et du moyen ge, dont Dante fut l'Homre, sont presque toutes
saintes aussi, et, appuyes sur leurs fils et leurs frres, ces femmes,
compagnes de leur vie, ont part au culte qui leur est rendu.

Ainsi, prs de saint Augustin apparat sainte Monique, et sainte
Marcelline prs de saint Ambroise.

Le monastre bti par saint Benot fut, en 884,--Satan ayant sans doute
repris le dessus,--brl par ses allis les Sarrasins. Il avait dj t
saccag par les Lombards en 589, et devint, du temps des Normands, une
vritable forteresse. Les abbs, qui avaient dj le titre d'vque,
prirent celui de premier baron du royaume, qu'ils portent encore
aujourd'hui.

Les tremblements de terre succdrent aux barbares et arrachrent le
monastre  ses fondements, une premire fois en 1349, et une seconde
fois en 1649. Urbain V, Guillaume de Grimoard, lu  Avignon, mais qui
ramena la papaut  Rome, pontife pieux et lettr, rudit et artiste,
ami de Ptrarque, et que la tiare alla chercher dans un couvent de
bndictins, contribua fort  rebtir le saint monastre.

On sait tous les services rendus en France  l'histoire par les
laborieux disciples de saint Benot. Au mont Cassin, les ouvrages des
plus grands crivains de l'antiquit furent conservs par eux.

Au IXe sicle, l'abb Desiderio, de la maison des ducs de Capoue,
faisait copier par ses religieux Horace, Trence, les _Fastes_
d'Ovide de les _Idylles_ de Thocrite. Il faisait, en outre, venir de
Constantinople des artistes mosastes, qu'il faut compter au nombre de
ceux qui restaurrent l'art en Italie.

La route qui serpente aux flancs de la montagne sur laquelle est bti le
monastre fut construite par les soins de l'abb Ruggi. Elle est pave
de grandes dalles d'ingale grandeur, comme celles des voies antiques,
dalles que l'on retrouve sur la via Appia, que les Romains nommaient la
reine des routes, et qui passe  deux lieues de l.

C'tait le sentier que suivait le cavalier qui a donn lieu 
cette digression archologique. Envelopp dans un grand manteau, il
s'inquitait peu de la violence du vent, qui, soufflant par
rafales, s'apaisait tout  coup pour laisser tomber de larges ondes
qu'accompagnaient, quoique l'on ft au mois de dcembre, des tonnerres
et des clairs pareils  ceux de la nuit o Satan s'aventura si
malencontreusement dans la grotte de saint Benot. Puis, cette pluie
tombe, le vent soufflait de nouveau, faisant rouler des masses de
nuages si rapprochs de la terre, que le cavalier disparaissait au
milieu d'eux pour reparatre dans une claircie, et cela sans que
pluie, tonnerres, clairs ou nuages parussent avoir prise sur lui et lui
eussent fait, depuis le moment de son dpart, hter ou ralentir l'allure
de son cheval.

Arriv, au bout de trois quarts d'heure de marche, au sommet de la
montagne, il disparut une dernire fois, non pas dans les nuages, mais
dans la grotte que la tradition veut avoir t la demeure de saint
Benot, et, en reparaissant, se trouva en face du gigantesque couvent,
qui, se dcoupant sur un ciel marbr de gris et de noir, se dressait
devant lui avec l'imposante majest des choses immobiles.




                                LXXII

                          LE FRRE JOSEPH.


Les couvents des provinces mridionales de l'Italie, et particulirement
ceux de la Terre de Labour, des Abruzzes et de la Basilicate,  quelque
ordre qu'ils appartiennent et si pacifique que soit cet ordre, aprs
avoir t, au moyen ge, des citadelles leves contre les invasions
barbares, sont rests, de nos jours, des forteresses contre des
invasions qui ne le cdent en rien en barbarie aux invasions du moyen
ge: nous voulons parler des brigands. Dans ces difices qui revtent
 la fois le caractre religieux et guerrier, on n'arrive que par des
espces de ponts que l'on lve, que par des herses que l'on baisse, que
par des chelles que l'on tire. Aussi, la nuit venue, c'est--dire 
huit heures du soir,  peu prs, les portes des monastres ne s'ouvrent
plus que devant des recommandations puissantes ou sur un ordre de
l'abb.

Si calme qu'il se montrt en apparence, le jeune homme n'tait point
sans tre proccup de l'ide de trouver le couvent du mont Cassin
ferm. Mais, n'ayant qu'une nuit  lui pour la visite qu'il comptait y
faire et ne pouvant pas renvoyer cette visite au lendemain, il s'tait
mis en route  tout hasard. Arriv  San-Germano  sept heures et
demie du soir avec le corps d'arme du gnral Championnet, il s'tait
inform, sans descendre de cheval, si l'on ne connaissait point, parmi
les bndictins de la montagne sainte, un certain frre Joseph, tout 
la fois chirurgien et mdecin du couvent, et,  l'instant mme, il lui
avait t rpondu par un concert de bndictions et de louanges. Frre
Joseph tait,  dix lieues  la ronde, admir comme un praticien de
la plus grande habilet et vnr comme un homme de la plus haute
philanthropie. Quoiqu'il n'appartnt  l'ordre que par l'habit,
puisqu'il n'avait point fait de voeux et tait simple frre servant,
nul d'un coeur plus chrtien ne se dvouait aux douleurs physiques et
morales de l'humanit. Nous disons morales, parce que ce qui manque
aux prtres surtout, pour accomplir leur mission fraternelle et
consolatrice, c'est que, n'ayant jamais t pre ni mari, n'ayant jamais
perdu une pouse chrie ni un enfant bien-aim, ils ne savent point la
langue terrestre qu'il faut parler aux orphelins du coeur. Dans un vers
sublime, Virgile fait dire  Didon que l'on compatit facilement aux
maux qu'on a soufferts. Eh bien, c'est surtout dans cette sympathique
compassion que Dieu a mis l'adoucissement des douleurs morales. Pleurer
avec celui qui souffre, c'est le consoler. Or, les prtres, qui ont des
paroles pour toutes les souffrances, ont rarement, si terrible qu'elle
soit, des larmes pour la douleur.

Il n'en tait point ainsi du frre Joseph, dont, au reste, on ignorait
compltement la vie passe, et qui, un jour, tait venu au couvent y
demander l'hospitalit en change de l'exercice de son art.

La proposition du frre Joseph avait t accepte, l'hospitalit lui
avait t accorde, et, alors, non-seulement sa science, mais son coeur,
son me, toute sa personne s'taient livrs  ses nouveaux concitoyens.
Pas une douleur physique et morale  laquelle il ne ft prt, jour et
nuit,  apporter la consolation ou le soulagement. Pour les douleurs
morales, il avait des paroles prises au plus profond des entrailles. On
et dit qu'il avait t lui-mme en proie  toutes ces douleurs qu'il
consolait par le baume souverain des pleurs que Dieu nous a donn contre
des angoisses qui deviendraient mortelles sans lui, comme il nous a
donn l'antidote contre le poison. Pour les douleurs physiques, il
semblait non moins privilgi de la nature qu'il ne l'tait de la
Providence pour les douleurs morales. S'il ne gurissait pas toujours le
mal, du moins arrivait-il presque toujours  endormir la souffrance. Le
rgne minral et le rgne vgtal semblaient, pour arriver  ce but du
soulagement de la souffrance matrielle, lui avoir confi leurs secrets
les plus cachs. S'agissait-il, au lieu de ces longues et terribles
maladies qui dtruisent peu  peu un organe, et, par sa destruction,
mnent lentement  la mort,--s'agissait-il d'un de ces accidents qui
attaquent brusquement, inopinment la vie dans ses sources, c'tait l
surtout que frre Joseph devenait l'oprateur merveilleux. Le bistouri,
instrument d'ablation dans les mains des autres, devenait dans les
siennes un instrument de conservation. Pour le plus pauvre comme pour
le plus riche bless, toutes ces prcautions que la science moderne a
inventes dans le but d'adoucir l'introduction du fer dans la plaie, il
les avait devines et les appliquait. Soit imagination du patient, soit
habilet de l'oprateur, le malade le voyait toujours arriver avec joie,
et, lorsque, prs de son lit d'angoisses, frre Joseph dveloppait
cette trousse terrible aux instruments inconnus, au lieu d'un sentiment
d'effroi, c'tait toujours un rayon d'esprance qui s'veillait chez le
pauvre malade.

Au reste, les paysans de la Terre de Labour et des Abruzzes, qui
connaissaient tous le frre Joseph, le dsignaient par un mot qui
exprimait  merveille leur ignorante reconnaissance pour sa double
influence physique et morale; ils l'appellaient _le Charmeur_.

Et, le jour et la nuit, sans jamais se plaindre d'tre drang dans
ses tudes ou d'tre rveill dans son sommeil, au milieu des neiges de
l'hiver, des ardeurs de l't, frre Joseph, sans une plainte, sans un
mouvement d'impatience, le sourire sur les lvres, quittait son fauteuil
ou son lit, demandant au messager de la douleur: O faut-il aller? et
il y allait.

Voil l'homme que venait chercher le jeune rpublicain; car,  son
manteau bleu,  son chapeau  trois cornes orn de la cocarde tricolore,
et qui coiffait sa belle tte calme et martiale  la fois, il tait
facile, ne ft-on pas entr au milieu de l'tat-major du gnral en
chef, de reconnatre dans le voyageur nocturne un officier de l'arme
franaise.

Mais,  son grand tonnement, au lieu de trouver, comme il s'y
attendait, les portes du couvent fermes et son intrieur silencieux, il
trouva ces portes ouvertes, et la cloche, cette me des monastres, qui
se plaignait lugubrement.

Il mit pied  terre, attacha son cheval  un anneau de fer, le couvrit
de son manteau avec ce soin presque fraternel que le cavalier a pour sa
monture, lui recommanda le calme et la patience comme il et fait 
une personne raisonnable, franchit le seuil, s'engagea dans le clotre,
suivit un long corridor, et, guid par une lumire et des chants
lointains, il parvint jusqu' l'glise.

L, un spectacle lugubre l'attendait.

Au milieu du choeur, une bire, couverte d'un drap blanc et noir, tait
pose sur une estrade; autour du choeur, dans les stalles, les moines
priaient; des milliers de cierges brlaient sur l'autel et autour du
cnotaphe; et, de temps en temps, la cloche, lentement branle, jetait
dans l'air sa plainte douloureuse et vibrante.

C'tait la mort qui tait entre au couvent et qui, en entrant, avait
laiss la porte ouverte.

Le jeune officier arriva jusqu'au choeur sans que le retentissement de
ses perons et fait tourner une seule tte. Il interrogea des yeux tous
ces visages les uns aprs les autres, et avec une angoisse croissante;
car, parmi ceux qui priaient autour du cercueil, il ne reconnaissait
point celui qu'il venait chercher. Enfin, la sueur au front, le
tremblement dans la voix, il s'approcha de l'un de ces moines qui,
pareils aux snateurs romains, immobiles sur leurs chaises curules,
semblaient avoir, en esprit du moins, quitt la terre pour suivre le
trpass dans le monde inconnu, et lui demanda, en lui touchant l'paule
du doigt:

--Mon pre, qui est mort?

--Notre saint abb, rpondit le moine.

Le jeune homme respira.

Puis, comme s'il et eu besoin de quelques minutes pour vaincre cette
motion qu'il savait si bien touffer dans sa poitrine, qu'elle ne
transparaissait jamais sur son visage, aprs un instant de silence
pendant lequel ses yeux reconnaissants se levrent au ciel:

--Frre Joseph, demanda-t-il, serait-il absent ou malade, que je ne le
vois point avec vous?

--Frre Joseph n'est ni absent ni malade: il est dans sa cellule, o il
veille et travaille, ce qui est encore prier.

Puis le moine, appelant un novice:

--Conduisez cet tranger, dit-il,  la cellule du frre Joseph.

Et, sans avoir dtourn la tte, sans avoir regard ni l'un ni l'autre
de ceux  qui il avait adress la parole, le moine reprit sa psalmodie
et rentra dans son isolement. Quant  son immobilit, elle n'avait point
t un moment interrompue.

Le novice fit signe  l'officier de le suivre. Tous deux s'engagrent
dans le corridor, au milieu duquel le novice prit un escalier d'une
architecture imposante, rendue plus imposante encore par la faible
et tremblante lumire du cierge que l'enfant tenait  la main et qui
rendait tous les objets incertains et mobiles. Ils montrent ensemble
quatre tages de cellules; puis enfin, au quatrime tage, l'enfant prit
 gauche, et marcha jusqu' l'extrmit du corridor, et, montrant une
porte  l'tranger:

--Voici la cellule du frre Joseph, dit-il.

Pendant que l'enfant s'approchait pour la dsigner, le jeune homme, sur
cette porte, put lire ces mots:

Dans le silence, Dieu parle au coeur de l'homme;

Dans la solitude, l'homme parle au coeur de Dieu.

--Merci, rpondit-il  l'enfant.

L'enfant s'loigna sans ajouter un mot, dj atteint de cette
impassibilit du clotre par lequel les moines croient tmoigner de
leur dtachement des choses humaines en ne tmoignant que de leur
indiffrence pour l'humanit.

Le jeune homme resta immobile devant la porte, la main appuye sur son
coeur, comme pour en comprimer les battements, et regardant s'loigner
l'enfant et diminuer le point lumineux que faisait sa marche dans les
paisses tnbres de l'immense corridor.

L'enfant rencontra l'escalier, s'y engouffra lentement, sans avoir une
seule fois dtourn la tte du ct de celui qu'il avait conduit. Le
reflet de son cierge joua encore un instant sur les murailles, plissant
de plus en plus, et, enfin, disparut tout  fait,--tandis que l'on
put, pendant quelques secondes encore, percevoir, mais s'affaiblissant
toujours, le bruit de son pas tranant sur les dalles de l'escalier.

Le jeune homme, vivement impressionn par tous ces dtails de la vie
automatique des couvents, frappa enfin  la porte.

--Entrez, dit une voix sonore et qui le fit tressaillir par sa vivace
accentuation, faisant contraste avec tout ce qu'il venait de voir et
d'entendre.

Il ouvrit la porte et se trouva en face d'un homme de cinquante ans 
peu prs, qui en paraissait quarante  peine. Une seule ride, celle de
la pense, sillonnait son front; mais pas un fil d'argent ne brillait,
messager de la vieillesse, au milieu de son abondante chevelure noire,
o l'on cherchait en vain la trace de la tonsure. La main droite appuye
sur une tte de mort, il tournait, de la gauche, les feuillets d'un
livre qu'il lisait avec attention. Une lampe  abat-jour clairait ce
tableau en l'isolant dans un cercle de lumire; le reste de la chambre
tait dans la demi-teinte.

Le jeune homme s'avana les bras ouverts; le lecteur leva la tte,
regardant avec tonnement son lgant uniforme qui lui paraissait
inconnu; mais  peine celui qui le portait fut-il dans le cercle de
lumire projet par la lampe, que ces deux cris s'chapprent  la fois
de la bouche des deux hommes:

--Salvato!

--Mon pre!

C'taient, en effet, le pre et le fils qui, aprs dix ans de
sparation, se revoyaient; et, se revoyant, se prcipitaient dans les
bras l'un de l'autre.

Nos lecteurs avaient probablement dj reconnu Salvato dans le voyageur
nocturne; mais peut-tre n'avaient-ils pas reconnu son pre dans le
frre Joseph.




                                LXXIII

                         LE PRE ET LE FILS


La joie de ce pre, priv depuis dix ans de toutes les joies de
la famille, et qui, en revoyant son fils, sentait en mme temps se
rveiller en lui les fibres les plus douces et les plus violentes de
l'amour paternel, sembla parcourir la gamme entire des sensations
humaines, et, dans son expression, qui avait  la fois quelque chose
de charmant par sa douceur et de terrible par sa violence, toucher d'un
ct  la plainte de la colombe, de l'autre au rugissement du lion.

Il ne courut point au-devant de son fils, il bondit sur lui; il ne lui
suffit pas de le baiser sur les joues, il le saisit entre ses bras, il
l'enleva comme il et fait d'un enfant, le serrant contre son coeur,
sanglotant et riant tout ensemble, et paraissant chercher un endroit
o remporter pour toujours, hors du monde, loin de la terre, prs des
cieux.

Enfin, il se jeta sur un escabeau de bois de chne, le tenant en travers
de sa poitrine, comme la Madone de Michel-Ange tient sur ses genoux
son fils crucifi, tandis que sa voix haletante ne savait que dire et
redire:

--Comment! c'est toi, mon fils, mon Salvato, mon enfant! c'est toi!
c'est donc toi!

--O mon pre! mon pre! rpondait le jeune homme haletant lui-mme,
je vous aime, je vous le jure, autant qu'un fils peut aimer; mais j'ai
presque honte de la faiblesse de cet amour en le comparant  la grandeur
du vtre!

--Non, non, n'aie pas de honte, mon enfant, rpondait Palmieri: la
fconde nature, l'Isis aux cent mamelles, le vent ainsi: amour immense,
incommensurable, infini dans le coeur des pres, amour restreint dans
celui des enfants. Elle regarde devant elle, cette bonne, toujours
logique et intelligente nature; elle a voulu que l'enfant pt se
consoler de la mort du pre, qui doit quitter ce monde avant lui, mais
que le pre ft inconsolable, au contraire, lorsque, par malheur il voit
mourir l'enfant destin  lui survivre. Regarde-moi, Salvato, et que nos
dix ans de sparation s'effacent dans ton regard!

Le jeune homme fixa ses grands yeux noirs, un peu sauvages, sur son
pre, en donnant  son austre visage la plus douce expression qu'il put
lui donner.

--Oui, dit Palmieri en regardant Salvato avec un singulier mlange
d'amour et d'orgueil, oui, j'ai fait de toi un chne robuste et
vigoureux, et non pas un lgant palmier, roseau des tropiques. J'aurais
donc tort de me plaindre aujourd'hui en voyant ce bois solide recouvert
d'une rude corce. Je voulais que tu devinsses un homme et un soldat,
et tu es devenu ce que je voulais que tu fusses. Laisse-moi baiser tes
paulettes de chef de brigade: elles prouvent ton courage. Tu as eu la
force de m'obir lorsqu'en te quittant, je t'ai dit: Ne m'cris que
si tu as besoin de mon amour et de mes soins. Car je crains les
affaiblissements terrestres, et j'ai espr un instant que, touch de
mes aspirations, Dieu se rvlerait  mon esprit; car, si mon coeur veut
croire (plains-moi, mon enfant!) l'esprit s'obstine  douter. Mais tu
n'as pas eu la force de passer prs de moi, n'est-ce pas? sans me voir,
sans m'embrasser, sans me dire: Mon pre, il te reste de par le monde
un coeur qui t'aime, et ce coeur est celui de ton fils! Merci, mon
bien-aim Salvato, merci!

--Non, mon pre, non, je n'ai point hsit; car une voix intrieure
me disait que je vous apportais une joie attendue par vous depuis
longtemps. Et cependant, une fois en chemin, le doute m'a pris. C'tait
au bas de cette montagne que nous nous tions spars, il y a dix ans,
moi pour me perdre dans le monde, vous pour vous retrouver avec Dieu.
Je suis venu au pas de mon cheval, sans le ralentir, sans le hter; mais
j'ai senti combien je vous aimais, lorsque, ayant franchi le seuil de
l'glise, parvenu  l'entre du choeur, j'ai, au milieu de toutes ces
ttes inclines sur le cercueil de l'abb, cherch vainement la vtre.
Un instant, cette ide m'est venue que c'tait vous, mon pre bien-aim,
qui tiez couch sous le drap mortuaire. Moi-mme, je n'ai point reconnu
le son de ma voix quand j'ai demand o vous tiez. Un mot m'a rassur,
un enfant m'a conduit. En face de votre porte, le doute m'a repris. Je
tremblais de vous retrouver ptrifi comme ces statues murmurantes que
j'avais vues dans la nef, et qui semblaient ne pas plus appartenir 
l'humanit que celle de Memnon, car rendre des sons, ce n'est pas vivre;
mais, pour me rassurer, il ne m'a fallu que ce mot: Entrez, prononc
par vous. Mon pre, mon pre, grce  Dieu, vous tes le seul vivant
parmi tous ces morts!

--Hlas! mon cher Salvato, rpondit Palmieri, c'tait cependant ce
trpas factice que je cherchais en me retirant dans un monastre. Le
couvent a cela de bon, qu'en gnral, il combat victorieusement le
suicide. Aprs une grande douleur, aprs une perte irrparable, se
retirer dans un couvent, c'est se brler moralement la cervelle, c'est
tuer son corps sans toucher  l'me, au dire de l'glise; et voil o le
doute commence pour moi, parce que le prcepte se trouve en opposition
avec la nature. Au dire de l'glise, dpouiller l'homme, c'est tendre 
la perfection,--tandis qu'une voix secrte me crie que plus l'homme est
homme, et, par consquent, se rpand, par la science, par la charit,
par le gnie, par l'art, par la bont, sur l'humanit tout entire,
meilleur est l'homme. Celui qui, dans cette pieuse retraite, aperoit le
moins de bruits terrestres, disent nos frres, est celui qui, tant le
plus loin de la terre, est le plus prs de Dieu. J'ai voulu plier mon
corps et mon esprit  cette maxime, et, vivant encore, me faire cadavre;
mon esprit et mon corps ont ragi et m'ont dit, au contraire: La
perfection, si elle existe, est dans la route oppose. Vis dans la
solitude, mais pour doubler, au profit de l'humanit, le trsor de
science que tu as acquis; vis dans la mditation, mais que ta mditation
soit fconde et non pas strile; fais de ta douleur un baume compos de
philosophie, de charit et de larmes, pour l'appliquer sur les douleurs
des autres. N'est-il pas dit dans l'_Iliade_ que la rouille de la lance
d'Achille gurissait les blessures que cette lance avait faites. Il
est vrai que la pauvre humanit m'a bien second en venant  moi quand
j'hsitais  aller  elle, et en appelant  son secours la parole de
vie, au lieu de la parole de mort. Alors, j'ai suivi la vocation qui
m'entranait. A tous ceux qui ont cri vers moi, j'ai rpondu: Me
voil! Je ne suis pas devenu plus parfait; mais,  coup sr, je suis
devenu plus utile. Et, chose trange, en m'cartant des principes
vulgaires, en coutant cette voix de ma conscience qui me disait: Tu
as, dans le cours de ton existence, cot la vie  trois personnes; au
lieu de faire pnitence, au lieu de jener, au lieu de prier,--ce qui
ne peut tre utile qu' toi, en supposant que la prire, le jene et la
pnitence expient le sang rpandu,--soulage le plus de douleurs qu'il
te sera possible, prolonge le plus d'existences que tu pourras, et,
crois-moi, les actions de grce de ceux dont tu auras prolong la vie
et calm les angoisses toufferont l'accusation des misrables que tu as
envoys avant le temps rendre compte de leurs crimes au souverain juge.

--Continuez votre vie de charit et de dvouement: vous tes dans le
vrai, mon pre... Ces hommes qui vous entourent, j'ai entendu parler
d'eux et de vous: on les craint et on les respecte; mais, vous, on vous
aime et l'on vous bnit.

--Et cependant ils sont plus heureux que moi, au point de vue religieux
du moins. Ils se courbent sous la croyance; moi, je me dbats contre le
doute. Pourquoi Dieu a-t-il mis dans son paradis l'arbre maudit de la
science? Pourquoi, pour arriver  la foi, pourquoi faut-il toujours
abdiquer une partie, la plus saine, la meilleure souvent, de sa raison,
tandis que la science, implacable, nous dfend non-seulement de rien
affirmer, mais encore de rien croire sans preuves?

--Je comprends, mon pre. Vous tes homme honnte, sans esprer une
rtribution; vous tes homme de bien, sans esprer une rcompense. Vous
ne croyez pas, enfin,  une autre vie que la ntre.

--Et toi, crois-tu? demanda Palmieri.

Salvato sourit.

--A mon ge, dit-l, on s'occupe peu de ces graves questions de la vie
et de la mort, quoique, dans l'tat que j'exerce, je sois toujours entre
la vie et la mort, et souvent plus prs de la mort que les vieillards
qui, les genoux dbiles et les cheveux blancs, frappent  la porte du
_campo-santo_.

Puis, aprs un instant de silence:

--Moi aussi, ajouta Salvato, dernirement, j'ai frapp  cette porte;
mais, si je n'attendais pas la rponse  la demande que j'adressais  la
tombe avec certitude, je l'attendais du moins avec esprance. Pourquoi
ne faites-vous pas comme moi, mon pre? Pourquoi donc essayer, comme
Hamlet, de sonder la nuit du spulcre et de chercher quels rves
s'agiteront dans notre cerveau pendant le sommeil ternel? Pourquoi,
ayant bien vcu, craignez-vous de mal mourir?

--Je ne crains pas de mal mourir, mon enfant: je crains de mourir
entier. Je suis de ceux qui ne savent point enseigner ce qu'ils
ne croient pas. Mon art n'est point si infaillible, qu'il sache
ternellement lutter contre la mort. Hercule seul peut tre sr de la
vaincre toujours. Or, quand, dans le pressentiment de sa fin prochaine,
un malade me dit: Vous ne pouvez plus rien pour moi comme mdecin;
essayez de me consoler, ne sachant point me gurir, au lieu de profiter
de l'affaiblissement de son esprit pour faire natre en lui une croyance
qui n'est point en moi, je me tais alors, afin de ne point donner  un
mourant une affirmation sans preuve, un espoir sans certitude. Je ne
conteste pas l'existence d'un monde surnaturel; je me contente, et
c'est bien assez, de n'y pas croire. Or, n'y croyant pas, je ne puis
le promettre  ceux qui le cherchent dans les tnbres de l'agonie.
Craignant de ne plus revoir, une fois que mes yeux seront ferms pour
toujours, ni la femme que j'ai aime, ni le fils que j'aime, je ne puis
dire au mari: Tu reverras ta femme, au pre: Tu reverras ton enfant.

--Mais, vous le savez, moi, j'ai revu ma mre.

--Pas toi, mon enfant. Une femme du peuple, une intelligence grossire,
un esprit frapp de terreur, a dit: Il y avait l, prs du lit de
l'enfant, une ombre qui berait son fils en chantant; et moi, jeune
encore alors, ami du merveilleux, j'ai dit: Oui, cela peut tre; j'ai
cru mme que cela avait t. Mais c'est en vieillissant--tu sauras cela,
Salvato,--c'est en vieillissant que le doute vient, parce que l'on se
rapproche de plus en plus de la terrible et invitable ralit. Que de
fois, dans cette cellule, seul avec cette dvorante pense du nant
qui,  un certain ge, entre dans la vie pour n'en plus sortir, et qui,
spectre invisible mais palpable, marche cte  cte avec nous,--que
de fois, en face de ce crucifix, me suis-je agenouill  ce souvenir,
lgende potique de ton enfance, et,  l'heure o la tradition veut
que les fantmes apparaissent, plong dans la plus profonde obscurit,
n'ai-je pas suppli Dieu de renouveler en ma faveur le miracle qu'il
avait fait pour toi? Jamais Dieu n'a daign rpondre. Je sais qu'il ne
doit pas de manifestation de sa puissance et de sa volont  un atome
comme moi; mais enfin il et t bon, clment, misricordieux  lui de
m'exaucer: il ne l'a point fait.

--Il le fera, mon pre.

--Non: ce serait un miracle, et les miracles ne sont pas dans l'ordre
logique de la nature. Que sommes-nous, d'ailleurs, pour que Dieu se
donne la peine, dans son immuable ternit, de changer la marche impose
par lui  la cration? que sommes-nous pour lui? Une imperceptible
efflorescence de la matire, sur laquelle, depuis des milliers de
sicles, s'exerce un phnomne complexe, inexplicable, fugitif, appel
la vie. Ce phnomne s'tend, dans la vgtation, du lichen au cdre;
dans l'animalisation, de l'infusoire au mastodonte. Le chef-d'oeuvre de
la vgtation, c'est la sensitive; le chef-d'oeuvre de l'animalisation,
c'est l'homme. Qui fait la supriorit de l'animal  deux pieds et sans
plumes de Platon sur les autres animaux? Un hasard. Son chiffre dans
l'chelle des tres crs s'est trouv le plus lev: ce chiffre lui
donnait droit  une portion de son individu plus complte que dans ses
frres infrieurs. Qu'est-ce que les Homre, les Pindare, les Eschyle,
les Socrate, les Pricls, les Phidias, les Dmosthne, les Csar,
les Virgile, les Justinien, les Charlemagne? Des cerveaux un peu mieux
organiss que celui de l'lphant, un peu plus parfaits que celui du
singe. Quel est le signe de cette perfection? La substitution de la
raison  l'instinct. La preuve de cette organisation suprieure? La
facult de parler, au lieu d'aboyer ou de rugir. Mais, que la mort
arrive, qu'elle teigne la parole, qu'elle dtruise la raison, que
le crne de celui qui fut Charlemagne, Justinien, Virgile, Csar,
Dmosthne, Phidias, Pricls, Socrate, Eschyle, Pindare ou Homre,
comme celui d'Yorik se remplisse de _belle et bonne fange_, tout sera
dit: la farce de la vie sera joue, et la chandelle teinte dans la
lanterne ne se rallumera plus! Tu as vu souvent l'arc-en-ciel, mon
enfant. C'est une arche immense, s'tendant d'un horizon  l'autre et
montant jusque dans les nues, mais dont les deux extrmits touchent
 la terre: ces deux extrmits, c'est l'enfant et le vieillard. tudie
l'enfant, et tu verras, au fur et  mesure que son cerveau se dveloppe,
se perfectionne, mrit, la pense, c'est--dire l'me, se dvelopper, se
perfectionner, mrir; tudie le vieillard, et tu verras, au contraire,
au fur et  mesure que le cerveau se fatigue, se rapetisse, s'atrophie,
la pense, c'est--dire l'me, se troubler, s'obscurcir, s'teindre.
Ne avec nous, elle a suivi la fconde croissance de la jeunesse; devant
mourir avec nous, elle suivra la vieillesse dans sa strile dcadence.
O tait l'homme avant de natre? Nul ne le sait. Qu'tait-il? Rien.
Que sera-t-il, n'tant plus? Rien, c'est--dire ce qu'il tait avant
de natre. Nous devons revivre sous une autre forme, dit l'esprance;
passer dans un monde meilleur, dit l'orgueil. Que m'importe,  moi, si,
pendant le voyage, j'ai perdu la mmoire, si j'ai oubli que j'ai vcu,
et si la mme nuit qui s'tendait en de du berceau doit s'tendre
au del de la tombe? Le jour o l'homme gardera le souvenir de ses
mtamorphoses et de ses prgrinations, il sera immortel, et la mort
ne sera plus qu'un accident de son immortalit. Pythagore, seul, se
souvenait d'une vie antrieure. Qu'est-ce qu'un thaumaturge qui se
souvient devant un monde entier qui oublie?... Mais, fit Palmieri en
secouant la tte, assez sur cette dsolante question. C'est la solitude
qui enfante ces rves mauvais. Je t'ai dit ma vie; dis-moi la tienne. A
ton ge, _la vie_ s'crit avec des lettres d'or. Jette un rayon de
ton aurore et de tes esprances au milieu de mon crpuscule et de mes
doutes; parle, mon bien-aim Salvato! et fais-moi oublier jusqu'au son
de ma voix, jusqu'au bruit de mes paroles.

Le jeune homme obit. Il avait, de son ct, toute l'aube d'une
existence  raconter  son pre; Il lui dit ses combats, ses triomphes,
ses dangers, ses amours. Palmieri sourit et pleura tour  tour. Il
voulut voir la blessure, ausculter la poitrine; et, le pre ne se
lassant pas d'interroger, le fils ne se lassant point de rpondre, ils
virent ainsi venir le jour, et, avec le jour, monter jusqu' eux le
roulement du tambour et les fanfares des trompettes, leur annonant
qu'il tait temps de se quitter.

Mais alors Palmieri voulut se sparer de son fils le plus tard possible,
et, comme il avait fait dix ans auparavant, il reconduisit jusqu'aux
premires maisons de San-Germano le cavalier, appuy  son bras et
tenant son cheval par la bride.




                                LXXIV

                      LA RPONSE DE L'EMPEREUR.


Cependant le temps marchait avec son impassible rgularit, et, quoique
harcele de tous cts par les bandes de Pronio, de Gaetano Mammone
et de Fra-Diavolo, l'arme franaise suivait, aussi impassible que le
temps, sa triple route  travers les Abruzzes, la Terre de Labour et
cette partie de la Campanie dont la mer Tyrrhnienne baigne le rivage.
On tait averti  Naples de tous les mouvements des rpublicains, et
l'on y avait su, ds le 20, que le corps principal, c'est--dire celui
qui tait command par le gnral Championnet en personne, avait camp
le 18 au soir  San-Germano et s'avanait sur Capoue par Mignano et
Calvi.

Le 20,  huit heures du matin, le prince de Maliterno et le duc de
Rocca-Romana, chacun  la tte d'un rgiment de volontaires recruts
parmi la jeunesse noble ou riche de Naples et de ses environs, taient
venus prendre cong de la reine et taient partis pour marcher au-devant
des rpublicains.

Plus le danger approchait, plus se sparaient en deux camps opposs le
parti du roi et celui de la reine.

Le parti du roi se composait du cardinal Ruffo, de l'amiral Caracciolo,
du ministre de la guerre Ariola, et de tous ceux qui, tenant  l'honneur
du nom napolitain, voulaient la rsistance  tout prix et la dfense de
Naples pousse  la dernire extrmit.

Le parti de la reine, se composant de sir William, d'Emma Lyonna, de
Nelson, d'Acton, de Castelcicala, de Vanni et de Guidobaldi, voulait
l'abandon de Naples, la fuite prompte et sans lutte comme sans dlai.

Puis, au milieu de tout cela, un grand trouble agitait l'esprit de la
reine; elle craignait d'un moment  l'autre le retour de Ferrari. Le
roi, se voyant insolemment tromp, sachant enfin  qui il devait s'en
prendre de tous les dsastres qui accablaient le royaume, pouvait, comme
les natures faibles, puiser dans sa terreur mme un moment d'nergie
et de volont... et, pendant ce moment, chapper pour toujours  cette
pression qu'opraient sur lui depuis vingt ans un ministre qu'il n'avait
jamais aim et une pouse qu'il n'aimait plus. Tant qu'elle avait t
jeune et belle, Caroline avait eu  sa disposition un moyen infaillible
de ramener le roi  elle, et elle en avait us; mais elle commenait,
comme dit Shakspeare,  descendre la valle de la vie, et le roi,
entour de jeunes et jolies femmes, chappait facilement  ses
fascinations.

Dans la soire, du 20, il y eut conseil d'tat: le roi se pronona
ouvertement et fermement pour la dfense.

Le conseil fut clos  minuit.

De minuit  une heure, la reine resta dans la chambre obscure, et elle
ramena chez elle Pasquale de Simone, lequel, reut des instructions
secrtes de la bouche d'Acton, qui l'attendait chez la reine. A une
heure et demie, Dick partit pour Bnvent, o, depuis deux jours dj,
avait t envoy, par un palefrenier de confiance, un des chevaux les
plus vites des curies d'Acton.

La journe du 21 s'ouvrit par un de ces ouragans qui,  Naples, durent
habituellement trois jours, et qui ont donn lieu  ce proverbe: _Nasce,
pasce, mori_; il nat, se repat et meurt.

Malgr les alternatives de pluie tombant par ondes, de vent soufflant
par rafales, le peuple, qui avait ce vague sentiment d'une grande
catastrophe, encombrait, plein d'motion, les rues, les places, les
carrefours.

Mais ce qui indiquait quelque circonstance extraordinaire, c'est que ce
n'tait point dans les vieux quartiers que le peuple se pressait; et,
quand nous disons le peuple, nous disons cette multitude de mariniers,
de pcheurs et de lazzaroni qui tient lieu de peuple  Naples. On
remarquait, au contraire, des groupes nombreux et anims, parlant haut,
gesticulant avec rage, disperss de la strada del Molo  la place du
Palais, c'est--dire sur toute l'tendue du largo del Castello, du
thtre de San-Carlo et de la rue de Chiaa. Ces groupes semblaient,
tout en enveloppant le palais royal, veiller sur la rue de Tolde et
la strada del Piliero. Enfin, au milieu de ces groupes, trois hommes,
fatalement connus dj dans les meutes prcdentes, parlaient plus haut
et s'agitaient plus ardemment. Ces trois hommes, c'taient Pasquale de
Simone, le beccao, rendu hideux par la cicatrice qui lui balafrait le
visage et lui fendait l'oeil, et fra Pacifico, qui, sans tre dans le
secret, sans savoir de quoi il tait question, lchant la bride  son
caractre violent et tapageur, frappait de son bton de laurier, tantt
le pav, tantt la muraille, tantt le pauvre Jacobino, bouc missaire
des passions du terrible franciscain.

Toute cette foule, sans savoir ce qu'elle attendait, semblait attendre
quelqu'un ou quelque chose; et le roi, qui n'en savait pas plus qu'elle,
mais que ce rassemblement inquitait, cach derrire la jalousie d'une
fentre de l'entre-sol, regardait, tout en caressant machinalement
Jupiter, cette foule qui faisait de temps en temps, comme un roulement
de tonnerre ou un rugissement de l'eau, entendre le double cri de Vive
le roi! et de Mort aux jacobins!

La reine, qui s'tait informe o tait le roi, se tenait dans la pice
 ct avec Acton, prte  agir selon les circonstances, tandis qu'Emma,
dans l'appartement de la reine, emballait avec la San-Marco les papiers
les plus secrets et les bijoux les plus prcieux de sa royale amie.

Vers onze heures, un jeune homme dboucha, au grand galop d'un cheval
anglais, par le pont de la Madeleine, suivit la Marinella, la strada
Nuova, la rue du Pilier, le largo Castello, la rue Saint-Charles,
changea des signes avec Pasquale de Simone et le beccao, s'engouffra
par la grande porte dans les cours du palais royal, sauta sur les
dalles, jeta la bride de son cheval aux mains d'un palefrenier, et,
comme s'il et su d'avance o retrouver la reine, entra dans le cabinet
o elle attendait avec Acton, et dont, comme par enchantement, la porte,
 son approche, s'ouvrit devant lui.

--Eh bien? demandrent ensemble la reine et Acton.

--Il me suit, dit-il.

--Dans combien de temps,  peu prs, sera-t-il ici?

--Dans une demi-heure.

--Ceux qui l'attendent sont-ils prvenus?

--Oui.

--Eh bien, allez chez moi, et dites  lady Hamilton de prvenir Nelson.

Le jeune homme monta par les escaliers de service avec une rapidit qui
indiquait combien lui taient familiers tous les dtours du palais, et
transmit  Emma Lyonna les dsirs de la reine.

--Avez-vous un homme sr pour porter un billet  milord Nelson?

--Moi, rpondit le jeune homme.

--Vous savez qu'il n'y a pas de temps  perdre.

--Je m'en doute.

--Alors...

Elle prit une plume, de l'encre, une feuille de papier sur le secrtaire
de la reine et crivit cette seule ligne:

Ce sera probablement pour ce soir; tenez-vous prt.

EMMA.

Le jeune homme, avec la mme promptitude qu'il avait mise  monter les
escaliers, les descendit, traversa les cours, prit la pente qui conduit
au port militaire, se jeta dans une barque, et, malgr le vent et
la pluie, se fit conduire au _Van-Guard_, qui, ses mts de perroquet
abattus, pour donner moins de prise  la tempte, se tenait  cinq ou
six encablures du port militaire, affourch sur ses ancres, environn
des autres btiments anglais et portugais placs sous les ordres de
l'amiral Nelson.

Le jeune homme, qui--nos lecteurs l'ont devin--n'tait autre que
Richard, se fit reconnatre de l'amiral, monta lestement l'escalier de
tribord, trouva Nelson dans sa cabine et lui remit le billet.

--Les ordres de Sa Majest vont tre excuts, dit Nelson; et, pour que
vous en rendiez bon tmoignage, vous-mme en serez porteur.

--Henry, dit Nelson  son capitaine de pavillon, faites armer le canot
et que l'on se tienne prt  conduire monsieur  bord de l'_Alcmne_.

Puis, mettant le billet d'Emma dans sa poitrine, il crivit  son tour:

  _Trs-secret_[5].

[Note 5: Inutile de dire que l'auteur a entre les mains tous les
autographes de ces billets.]

Trois barques et le petit cutter de _l'Alcmne_, arms d'armes
blanches seulement, pour se trouver  la Vittoria  sept heures et demie
prcises.

Une seule barque accostera; les autres se tiendront  une certaine
distance, les rames dresses. La barque qui accostera sera celle du
_Van-Guard_.

Toutes les barques seront runies  bord de _l'Alcmne_ avant sept
heures, sous les ordres du commandant Hope.

_Les grappins dans les chaloupes_.

 Toutes les autres chaloupes du _Van-Guard_ et de _l'Alcmne_, armes
de couteaux, et les canots avec leurs caronades seront runis  bord du
_Van-Guard_, sous le commandement du capitaine Hardi, qui s'en
loignera  huit heures prcises pour prendre la mer  moiti chemin du
Molosiglio.

Chaque chaloupe devra porter de quatre  six soldats.

Dans le cas o l'on aurait besoin de secours, faire des signaux au
moyen de feux.

  HORACE NELSON.

_L'Alcmne_ se tiendra prte  filer dans la nuit, si la chose est
ncessaire.

Pendant que ces ordres taient reus avec un respect gal  la
ponctualit avec laquelle ils devaient tre excuts, un second courrier
dbouchait  son tour du pont de la Madeleine, et, suivant la route du
premier, s'engageait sur le quai de la Marinella, longeait la strada
Nuova et arrivait  la strada del Piliero.

L, il commena de trouver la foule plus paisse, et, malgr son
costume, dans lequel il tait facile de reconnatre un courrier du
cabinet du roi, il prouva de la difficult  continuer son chemin,
en conservant  son cheval la mme allure. D'ailleurs, comme s'ils
l'eussent fait exprs, des hommes du peuple se faisaient heurter par son
cheval, et, mcontents du heurt, commenaient  l'injurier. Ferrari, car
c'tait lui, habitu  voir respecter son uniforme, rpondit d'abord
par quelques coups de fouet solidement sangls  droite et  gauche.
Les lazzaroni s'cartrent et se turent par habitude. Mais, comme il
arrivait  l'angle du thtre Saint-Charles, un homme voulut croiser le
cheval, et le croisa si maladroitement, qu'il fut renvers par lui.

--Mes amis, cria-t-il en tombant, ce n'est pas un courrier du roi, comme
son costume pourrait vous le faire croire. C'est un jacobin dguis qui
se sauve! A mort le jacobin!  mort!

Les cris Le jacobin! le jacobin!  mort le jacobin! retentirent alors
dans la foule.

Pasquale de Simone lana au cheval son couteau, qui entra jusqu'au
manche au dfaut de l'paule.

Le beccao se prcipita  la tte, et, habitu  saigner les brebis et
les moutons, il lui ouvrit l'artre du cou.

Le cheval se dressa, hennit de douleur, battit l'air de ses pieds de
devant, tandis qu'un flot de sang jaillissait sur les assistants.

La vue du sang a une influence magique sur les peuples mridionaux.
A peine les lazzaroni se sentirent-ils arross par la rouge et tide
liqueur,  peine respirrent-ils l'acre parfum qu'elle rpand, qu'ils se
rurent avec des cris froces sur l'homme et sur le cheval.

Ferrari sentit que, si son cheval s'abattait, il tait perdu. Il le
soutint tant qu'il put de la bride et des jambes; mais le malheureux
animal tait bless mortellement. Il se jeta, en trbuchant,  gauche
et  droite, puis il butta des jambes de devant, se releva par un effort
dsespr de son matre, et fit un bond en avant. Ferrari sentit que sa
monture pliait sous lui. Il n'tait qu' cinquante pas du corps de garde
du palais: il appela au secours; mais le bruit de sa voix se perdit dans
les cris, cent fois rpts, A mort le jacobin! Il saisit un pistolet
dans ses fontes, esprant que la dtonation serait mieux entendue que
ses cris. En ce moment, son cheval s'abattit. La secousse fit partir le
pistolet au hasard, et la balle alla frapper un jeune garon de huit ou
dix ans, qui tomba.

--Il assassine les enfants! cria une voix.

A ce cri, fra Pacifico, qui s'tait, jusque-l, tenu assez tranquille,
se rua dans la foule, qu'il carta de ses coudes aigus et durs comme
des coins de chne. Il pntra jusqu'au centre de la mle au moment o,
tomb avec son cheval, le malheureux Ferrari essayait de se remettre sur
ses pieds. Avant qu'il y ft parvenu, la massue du moine s'abattait
sur sa tte; il tomba comme un boeuf frapp du maillet. Mais ce n'tait
point cela qu'on voulait: c'tait sous les yeux du roi que Ferrari
devait mourir. Les cinq ou six sbires qui taient dans le secret du
drame, entourrent le corps et le dfendirent, tandis que le beccao, le
tranant par les pieds, criait:

--Place au jacobin!

On laissa le cadavre du cheval o il tait, mais aprs l'avoir
dpouill, et l'on suivit le beccao. Au bout de vingt pas, on se trouva
en face de la fentre du roi. Voulant savoir la cause de cet effroyable
tumulte, le roi ouvrit la jalousie. A sa vue, les cris se changrent en
vocifrations. En entendant ces hurlements, le roi crut qu'effectivement
c'tait quelque jacobin dont on faisait justice. Il ne dtestait point
cette manire de le dbarrasser de ces ennemis. Il salua le peuple, le
sourire sur les lvres; le peuple, se sentant encourag, voulu montrer
 son roi qu'il tait digne de lui. Il souleva le malheureux Ferrari,
sanglant, dchir, mutil, mais vivant encore, entre ses bras; le
cadavre venait de reprendre connaissance: il ouvrit les yeux, reconnut
le roi, tendit les bras vers lui en criant:

--A l'aide! au secours! Sire, c'est moi! moi, votre Ferrari!

A cette vue inattendue, terrible, inexplicable, le roi se rejeta en
arrire et alla dans les profondeurs de la chambre tomber  moiti
vanoui sur un fauteuil,--tandis qu'au contraire, Jupiter, qui, n'tant
ni homme ni roi, n'avait aucune raison d'tre ingrat, jeta un hurlement
de douleur, et, les yeux sanglants, l'cume  la bouche, sautant par la
fentre, s'lana au secours de son ami.

Dans ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit: la reine entra, saisit
le roi par la main, le fora de se lever, le trana vers la fentre, et,
lui montrant ce peuple de cannibales qui se partageait les morceaux de
Ferrari:

--Sire, dit-elle, vous voyez les hommes sur lesquels vous comptez pour
la dfense de Naples et pour la ntre; aujourd'hui, ils gorgent vos
serviteurs; demain, ils gorgeront nos enfants; aprs-demain, ils nous
gorgeront nous-mmes. Persistez-vous toujours dans votre dsir de
rester?

--Faites tout prparer! s'cria le roi: ce soir, je pars...

Et, croyant toujours voir l'gorgement du malheureux Ferrari, croyant
toujours entendre sa voix mourante qui appelait au secours, il s'enfuit
la tte dans les mains, fermant les yeux, bouchant ses oreilles et se
rfugiant dans celle des chambres de ses appartements qui tait la plus
loigne de la rue.

Lorsqu'il en sortit, deux heures aprs, la premire chose qu'il vit, fut
Jupiter couch tout sanglant sur un morceau de drap qui paraissait, par
des restes de fourrure et des fragments de brandebourgs, avoir appartenu
au malheureux courrier.

Le roi s'agenouilla prs de Jupiter, s'assura que son favori n'avait
aucune blessure grave, et, dsirant savoir sur quoi le fidle et
courageux animal tait couch, il tira de dessous lui, malgr ses
gmissements, un fragment de la veste de Ferrari que le chien avait
disput et arrach  ses bourreaux.

Par un hasard providentiel, ce morceau tait celui o se trouvait la
poche de cuir destine  renfermer les dpches; le roi ouvrit le
bouton qui la fermait et trouva intact le pli imprial que le courrier
rapportait en rponse  sa lettre.

Le roi rendit  Jupiter le lambeau de vtement, sur lequel celui-ci
se recoucha en poussant un hurlement lugubre; puis il rentra dans sa
chambre, s'y enferma, dcacheta la lettre impriale et lut:

A mon trs-cher frre et aim cousin, oncle, beau-pre, alli et
confdr.

 Je n'ai jamais crit la lettre que vous m'envoyez par votre courrier
Ferrari, et qui est falsifie d'un bout  l'autre.

Celle que j'ai eu l'honneur d'crire  Votre Majest tait tout entire
de ma main, et, au lieu de l'exciter  entrer en campagne, l'invitait
 ne rien tenter avant le mois d'avril prochain, poque seulement o je
compte voir arriver nos bons et fidles allis les Russes.

Si les coupables sont de ceux que la justice de Votre Majest peut
atteindre, je ne lui cache point que j'aimerais  les voir punir comme
ils le mritent.

J'ai l'honneur d'tre avec respect, de Votre Majest, le trs-cher
frre, am cousin, neveu, gendre, alli et confdr.

  FRANOIS.

La reine et Acton venaient de commettre un crime inutile.

Nous nous trompons: ce crime avait son utilit, puisqu'il dterminait
Ferdinand  quitter Naples et  se rfugier en Sicile!




                                 LXXV

                               LA FUITE.


A partir de ce moment, la fuite, comme nous l'avons dit, fut rsolue et
fixe au soir mme, 21 dcembre.

Il fut convenu que le roi, la reine, toute la famille royale,--moins
le prince hrditaire, sa femme et sa fille,--sir William, Emma Lyonna,
Acton et les plus familiers du palais passeraient en Sicile sur le
_Van-Guard_.

Le roi, on se le rappelle, avait promis  Caracciolo que, s'il quittait
Naples, ce ne serait que sur son btiment; mais, retomb par la terreur
sous le joug de la reine, le roi oublia sa promesse devant deux raisons.

La premire, qui venait de lui-mme, tait la honte qu'il prouvait en
face de l'amiral de quitter Naples, aprs avoir promis d'y rester.

La seconde, qui venait de la reine, tait que Caracciolo, partageant les
principes patriotiques de toute la noblesse napolitaine, pourrait, au
lieu de conduire le roi en Sicile, le livrer aux jacobins, qui, matres
d'un pareil otage, le forceraient alors  tablir le gouvernement qu'ils
voudraient, o, pis encore, lui feraient peut-tre son procs, comme les
Anglais avaient fait  Charles Ier, et les Franais  Louis XVI.

Comme consolation et ddommagement de l'honneur qui lui tait enlev,
on dcida que l'amiral aurait celui de transporter ensuite le duc de
Calabre, sa famille et sa maison.

On prvint les vieilles princesses de France de la rsolution prise, les
invitant  pourvoir,  l'aide de leurs sept gardes du corps, comme elles
l'entendraient,  leur sret, et on leur envoya quinze mille ducats
pour les aider dans leur fuite.

Ce devoir rempli, on ne s'occupa plus autrement d'elles.

Toute la journe, on descendit et l'on entassa dans le passage secret
les bijoux, l'argent, les meubles prcieux, les oeuvres d'art, les
statues que l'on voulait emporter en Sicile. Le roi et bien voulu
y transporter ses kangourous; mais c'tait chose impossible. Il se
contenta, par une lettre de sa main, de les recommander au jardinier en
chef de Caserte.

Le roi, qui avait sur le coeur la trahison de la reine et d'Acton, dont
la lettre de l'empereur lui donnait la preuve, resta enferm dans ses
appartements et refusa d'y recevoir qui que ce ft. La consigne fut
svrement tenue  l'gard de Franois Caracciolo, qui, ayant, de son
btiment, vu des alles et venues et des signaux  bord des navires
anglais, se doutait de quelque chose, et  l'gard du marquis Vanni,
qui, ayant trouv la porte de la reine ferme, et sachant par le prince
de Castelcicala qu'il tait question de dpart, venait, en dsespoir de
cause, heurter  celle du roi.

Celui-ci eut, un instant, l'ide de faire venir le cardinal Ruffo et de
se le donner pour compagnon et pour conseiller pendant le voyage;
mais il ne lui avait point t difficile de surprendre des signes de
msintelligence entre lui et Nelson. D'ailleurs, on le sait, le cardinal
tait dtest de la reine, et Ferdinand prfra, comme toujours, son
repos aux dlicatesses de l'amiti et de la reconnaissance.

Et puis il se dit que, habile comme il l'tait, le cardinal se tirerait
parfaitement d'affaire tout seul.

L'embarquement fut arrt pour dix heures du soir. Il fut, en
consquence, convenu qu' dix heures toutes les personnes qui devaient
tre, en compagnie de Leurs Majests, embarques sur le _Van__Guard_, se
rassembleraient dans l'appartement de la reine.

A dix heures sonnantes, le roi entrait, tenant son chien en laisse;
c'tait le seul ami sur lequel il comptt comme fidlit, et le seul,
par consquent, qu'il emment avec lui.

Il avait bien pens  Ascoli et  Malaspina; mais il avait pens aussi
que, comme le cardinal, ils se tireraient d'affaire tout seuls.

Il jeta les yeux dans l'immense salon clair  peine,--on avait craint
qu'une trop grande illumination ne donnt des soupons de dpart,--et il
vit tous les fugitifs runis ou plutt disperss en diffrents groupes.

Le groupe principal se composait de la reine, de son fils bien-aim, le
prince Lopold, du jeune prince Albert, des quatre princesses et d'Emma
Lyonna.

La reine tait assise sur un canap prs d'Emma Lyonna, qui tenait sur
ses genoux le prince Albert, son favori, tandis que le prince Lopold
appuyait sa tte sur l'paule de la reine. Les quatre princesses,
groupes autour de leur mre, taient, les unes assises, les autres
couches sur le tapis.

Acton, sir William, le prince de Castelcicala causaient debout dans
l'embrasure d'une fentre, coutant le vent siffler et la pluie battre
contre les carreaux.

Un autre groupe de dames d'honneur, parmi lesquelles on distinguait la
comtesse de San-Marco, confidente intime de la reine, entouraient une
table.

Enfin, loin de tous,  peine visible dans l'obscurit, se dessinait la
silhouette de Dick, qui avait si habilement et si fidlement, ce jour
mme, suivi les ordres de son matre et de la reine, qu'il pouvait aussi
regarder un peu dsormais comme sa matresse.

A l'entre du roi, chacun se leva et se tourna de son ct; mais lui fit
un signe de la main, afin que chacun restt  sa place.

--Ne vous drangez point, dit-il, ne vous drangez point, cela n'en vaut
plus la peine.

Et il s'assit dans un fauteuil, prs de la porte par laquelle il tait
entr, prenant entre ses genoux la tte de Jupiter.

A la voix de son pre, le jeune prince Albert, qui, peu sympathique  la
reine, demandait aux autres cet amour si ncessaire et si prcieux aux
enfants, qu'il cherchait vainement auprs de sa mre, se laissa glisser
des genoux d'Emma et alla prsenter au roi son front ple et un peu
maladif, noy dans une fort de cheveux blonds.

Le roi carta les cheveux de l'enfant, le baisa au front, et, aprs
l'avoir, pensif, gard un instant appuy contre sa poitrine, le renvoya
 Emma Lyonna, que l'enfant appelait sa _petite mre_.

Il se faisait un silence lugubre dans cette salle sombre; ceux qui
parlaient, parlaient bas.

C'tait  dix heures et demie que le comte de Thurn, Allemand au service
de Naples, mis avec le marquis de Nizza, qui commandait la flotte
portugaise, sous les ordres de Nelson, devait, par la poterne et
l'escalier du _Colimaon_, pntrer dans le palais. Le comte de Thurn
avait,  cet effet, reu une clef des appartements de la reine, qui, par
une seule porte, solide, presque massive, communiquait avec cette sortie
donnant sur le port militaire.

La pendule, au milieu du silence, sonna donc dix heures et demie.

Presque aussitt, on entendit frapper  la porte de communication.

Pourquoi le comte de Thurn frappait-il, au lieu d'ouvrir, puisqu'il
avait la clef?

Dans les circonstances suprmes comme celle o l'on se trouvait, tout
ce qui, dans une autre situation, ne serait qu'une cause de trouble et
d'inquitude, devient une cause de terreur.

La reine tressaillit et se leva.

--Qu'est-ce encore? dit-elle.

Le roi se contenta de regarder; il ne savait rien des dispositions
prises.

--Mais, dit Acton toujours calme et logique, ce ne peut tre que le
comte de Thurn.

--Pourquoi frappe-t-il, puisque je lui ai donn une clef?

--Si Votre Majest le permet, dit Acton, je vais aller voir.

--Allez, rpondit la reine.

Acton alluma un bougeoir et s'engagea dans le corridor. La reine le
suivit des yeux avec anxit. Le silence, de lugubre qu'il tait, devint
mortel. Au bout de quelques instants, Acton reparut.

--Eh bien? demanda la reine.

--Probablement, la porte n'avait point t ouverte depuis longtemps: la
clef s'est brise dans la serrure. Le comte frappait pour savoir s'il y
a un moyen d'ouvrir la porte du dedans. J'ai essay, il n'y en a point.

--Que faire, alors?

--L'enfoncer.

--Vous lui en avez donn l'ordre?

--Oui, madame, et voil qu'il l'excute.

On entendit, en effet, des coups violents frapps contre la porte, puis
le craquement de cette porte, qui se brisait.

Tous ces bruits avaient quelque chose de sinistre.

Des pas s'approchrent, la porte du salon s'ouvrit, le comte de Thurn
parut.

--Je demande pardon  Vos Majests, dit-il, du bruit que je viens de
faire et des moyens que j'ai t forc d'employer; mais la rupture de la
clef tait un accident impossible  prvoir.

--C'est un prsage, dit la reine.

--En tout cas, si c'est un prsage, dit le roi avec son bon sens
naturel, c'est un prsage qui signifie que nous ferions mieux de rester
que de partir.

La reine eut peur d'un retour de volont chez son auguste poux.

--Partons, dit-elle.

--Tout est prt, madame, dit le comte de Thurn; mais je demande la
permission de communiquer au roi un ordre que j'ai reu, ce soir, de
l'amiral Nelson.

Le roi se leva et s'approcha du candlabre, auprs duquel l'attendait le
comte de Thurn un papier  la main.

--Lisez, sire, lui dit-il.

--L'ordre est en anglais, dit le roi, et je ne sais pas l'anglais.

--Je vais le traduire  Votre Majest.

    _A l'amiral comte de Thurn_.

    Golfe de Naples, 21 dcembre.

Prparez, pour tre brles, les frgates et les corvettes
napolitaines.

--Comment dites-vous? demanda le roi.

Le comte de Thurn rpta:

Prparez, pour tre brles, les frgates et les corvettes
napolitaines.

--Vous tes sr de ne point vous tromper? demanda le roi.

--J'en suis sr, sire.

--Et pourquoi brler des frgates et des corvettes qui ont cot si cher
et qu'on a mis dix ans  construire?

--Pour qu'elles ne tombent pas aux mains des Franais, sire.

--Mais ne pourrait-on pas les emmener en Sicile?

--Tel est l'ordre de milord Nelson, sire, et c'est pour cela qu'avant
de transmettre cet ordre au marquis de Nizza, qui est charg de son
excution, j'ai voulu le soumettre  Votre Majest.

--Sire, sire, dit la reine en s'approchant du roi, nous perdons un temps
prcieux, et pour des misres!

--Peste, madame! s'cria le roi, vous appelez cela des misres?
Consultez le budget de la marine depuis dix ans, et vous verrez qu'il
monte  plus de cent soixante millions.

--Sire, voil onze heures qui sonnent, dit la reine, et milord Nelson
nous attend.

--Vous avez raison, dit le roi, et milord Nelson n'est pas fait pour
attendre, mme un roi, mme une reine. Vous suivrez les ordres de milord
Nelson, monsieur le comte, vous brlerez ma flotte. Ce que l'Angleterre
n'ose pas prendre, elle le brle. Ah! mon pauvre Caracciolo, que tu
avais bien raison, et que j'ai eu tort, moi, de ne pas suivre tes
conseils! Allons, messieurs, allons, mesdames, ne faisons point attendre
milord Nelson.

Et le roi, prenant le bougeoir des mains d'Acton, marcha le premier;
tout le monde le suivit.

Non-seulement la flotte napolitaine tait condamne, mais encore le roi
venait de signer son excution.

Nous avons, depuis ce 21 dcembre 1798, vu tant de fuites royales, que
ce n'est presque plus la peine aujourd'hui de les dcrire. Louis
XVIII quittant les Tuileries, le 20 mars,--Charles X fuyant, le 29
juillet,--Louis-Philippe s'esquivant, le 24 fvrier,--nous ont montr
une triple varit de ces dparts forcs. Et, de nos jours,  Naples,
nous avons vu le petit-fils sortir par le mme corridor, descendre le
mme escalier que l'aeul et quitter pour le sol amer de l'exil la terre
bien-aime de la patrie. Seulement, l'aeul devait revenir, et, selon
toute probabilit, le petit-fils est proscrit  tout jamais.

Mais,  cette poque, c'tait Ferdinand qui ouvrait la voie  ces
dparts nocturnes et furtifs. Aussi marchait-il silencieux, l'oreille
tendue, le coeur palpitant. Arriv au milieu de l'escalier, en face
d'une fentre donnant sur la descente du Gant, il crut entendre du
bruit sur cette descente, qui conduit, par une pente rapide, de la place
du Palais  la rue Chiatamone. Il s'arrta et, le mme bruit parvenant
une seconde fois  son oreille, il souffla sa bougie, et tout le monde
se trouva dans l'obscurit.

Il fallut alors descendre  ttons et pas  pas l'escalier troit et
difficile dans lequel on tait engag. L'escalier, sans rampe, tait
roide et dangereux. Cependant, l'on arriva  la dernire marche
sans accident, et l'on sentit une franche et humide bouffe de l'air
extrieur.

On tait  quelques pas de l'embarcadre.

Dans le port militaire, la mer, emprisonne entre la jete du mle
et celle du port marchand, tait assez calme; mais on sentait le vent
souffler avec violence, et l'on entendait le bruit des flots venant
furieusement se briser contre le rivage.

En arrivant sur l'espce de quai qui longe les murailles du chteau, le
comte de Thurn jeta un regard rapide et interrogateur sur le ciel. Le
ciel tait charg de nuages lourds, bas, rapides; on et dit une mer
arienne roulant au-dessus de la mer terrestre et s'abaissant pour venir
mler ses vagues aux siennes. Dans cet troit intervalle existant entre
les nuages et l'eau, passaient des bouffes de ce terrible vent du
sud-ouest qui fait les naufrages et les dsastres, dont le golfe de
Naples est si souvent tmoin dans les mauvais jours de l'anne.

Le roi remarqua le coup d'oeil inquiet du comte de Thurn.

--Si le temps tait trop mauvais, lui dit-il, il ne faudrait pourtant
pas nous embarquer cette nuit.

--C'est l'ordre de milord, rpondit le comte; cependant, si Sa Majest
s'y refuse absolument...

--C'est l'ordre! c'est l'ordre! rpta le roi, impatient; mais s'il y a
pril de vie cependant! Voyons, rpondez-vous de nous, comte?

--Je ferai tout ce qui sera au pouvoir d'un homme luttant contre le vent
et la mer pour vous conduire  bord du _Van-Guard_.

--Mordieu! ce n'est pas rpondre, cela. Vous embarqueriez-vous par une
pareille nuit?

--Votre Majest le voit, puisque je n'attends qu'elle pour la conduire 
bord du vaisseau amiral.

--Je dis: si vous tiez  ma place.

--A la place de Votre Majest, et n'ayant d'ordre  recevoir que des
circonstances et de Dieu, j'y regarderais  deux fois.

--Eh bien, demanda la reine impatiente, mais n'osant--tant est puissante
la loi de l'tiquette--descendre dans la barque avant son mari, eh bien,
qu'attendons-nous?

--Ce que nous attendons? s'cria le roi. N'entendez-vous point ce que
dit le comte de Thurn? Le temps est mauvais; il ne rpond pas de nous,
et il n'y a pas jusqu' Jupiter qui, en tirant sur sa laisse, ne me
donne le conseil de rentrer au palais.

--Rentrez-y donc, monsieur, et faites-nous dchirer tous comme vous avez
vu dchirer aujourd'hui un de vos plus fidles serviteurs. Quant  moi,
j'aime encore mieux la mer et les temptes que Naples et sa population.

--Mon fidle serviteur, je le regrette plus que personne, je vous prie
de le croire, surtout maintenant que je sais que penser de sa mort.
Mais, quant  Naples et  sa population, ce n'est pas moi qui aurais
quelque chose  en craindre.

--Oui, je sais cela. Comme elle voit en vous son reprsentant, elle vous
adore. Mais, moi qui n'ai pas le bonheur de jouir de ses sympathies, je
pars.

Et, malgr le respect d  l'tiquette, la reine descendit la premire
dans le canot.

Les jeunes princesses et le prince Lopold, habitus  obir  la reine,
bien plus qu'au roi, la suivirent comme de jeunes cygnes suivent leur
mre.

Le jeune prince Albert, seul, quitta la main d'Emma Lyonna, courut au
roi, et, le saisissant par le bras et le tirant du ct de la barque:

--Viens avec nous, pre! dit-il.

Le roi n'avait l'habitude de la rsistance que lorsqu'il tait soutenu.
Il regarda autour de lui pour voir s'il trouverait appui dans quelqu'un;
mais, sous son regard, qui contenait cependant plus de prires que de
menaces, tous les yeux se baissrent. La reine avait, chez les uns
la peur, chez les autres l'gosme pour auxiliaire. Il se sentit
compltement seul et abandonn, courba la tte, et, se laissant conduire
par le petit prince, tirant son chien, le seul qui ft d'avis, comme
lui, de ne pas quitter la terre, il descendit  son tour dans la barque
et s'assit sur un banc  part, en disant:

--Puisque vous le voulez tous... Allons, viens. Jupiter, viens!

A peine le roi fut-il assis, que le lieutenant qui, pour la barque du
roi, tenait lieu de contre-matre, cria:

--Larguez!

Deux matelots arms de gaffes repoussrent la barque du quai, les rames
s'abaissrent, et la barque nagea vers la sortie du port.

Les canots destins  recevoir les autres passagers s'approchrent tour
 tour de l'embarcadre, y prirent leur noble chargement et suivirent la
barque royale.

Il y avait loin de cette sortie furtive, dans la nuit, malgr les
sifflements de la tempte et les hurlements des flots,  cette joyeuse
fte du 22 septembre, o, sous les ardents rayons d'un soleil d'automne,
par une mer unie, au son de la musique de Cimarosa, au bruit des
cloches, au retentissement du canon, on tait all au-devant du
vainqueur d'Aboukir. Trois mois  peine, s'taient passs, et c'tait
pour fuir ces Franais, dont on avait d'une faon trop prcoce clbr
la dfaite, que l'on tait oblig,  minuit, dans l'ombre, par une mer
mauvaise, d'aller demander l'hospitalit au mme _Van-Guard_ que l'on
avait reu en triomphe.

Maintenant, il s'agissait de savoir si l'on pourrait l'atteindre.

Nelson s'tait rapproch de l'entre du port autant que la sret de son
vaisseau pouvait le lui permettre; mais il restait toujours un quart
de mille  franchir entre le port militaire et le vaisseau amiral. Dix
fois, pendant ce trajet, les barques pouvaient sombrer.

En effet, plus la barque royale,--et l'on nous permettra, dans cette
grave situation, de nous occuper tout particulirement d'elle,--plus
la barque royale s'avanait vers la sortie du port, plus le danger
apparaissait rel et menaant. La mer, pousse comme nous avons dit,
par le vent du sud-ouest, c'est--dire venant des rivages d'Afrique
et d'Espagne, passant entre la Sicile et la Sardaigne, entre Ischia et
Capri, sans rencontrer aucun obstacle, depuis les les Balares jusqu'au
pied du Vsuve, roulait d'normes vagues qui, en se rapprochant de
la terre, se repliaient sur elles-mmes et menaaient d'engloutir
ces frles embarcations sous les votes humides, qui dans l'obscurit
semblaient des gueules de monstres prtes  les dvorer.

En approchant de cette limite o l'on allait passer d'une mer
comparativement calme  une mer furieuse, la reine elle-mme sentit son
coeur faiblir et sa rsolution chanceler. Le roi, de son ct, muet et
immobile, tenant son chien entre ses jambes en le serrant convulsivement
par le cou, regardait d'un oeil fixe et dilat par la terreur ces
longues vagues qui venaient, comme une troupe de chevaux marins, se
heurter au mle, et, se brisant contre l'obstacle de granit, s'crouler
 ses pieds en jetant une plainte sinistre et en faisant voler
par-dessus la muraille une cume impalpable et frmissante, qui, dans
l'obscurit, semblait une pluie d'argent.

Malgr cette terrible apparition de la mer, le comte de Thurn, fidle
observateur des ordres reus, essaya de franchir l'obstacle et de
dompter la rsistance. Debout  l'avant de la barque, cramponn au
plancher, grce  cet quilibre du marin que de longues annes de
navigation peuvent seules donner, faisant face au vent qui avait enlev
son chapeau et  la mer qui le couvrait de son embrun, il encourageait
les rameurs par ces trois mots rpts de temps en temps avec une
monotone mais ferme accentuation:

--Nagez ferme! nagez!

La barque avanait.

Mais, arrive  cette limite que nous avons indique, la lutte devint
srieuse. Trois fois, la barque victorieuse surmonta la vague et glissa
sur le versant oppos; mais trois fois la vague suivante la repoussa.

Le comte de Thurn comprit lui-mme que c'tait de la dmence que de
lutter avec un pareil adversaire et se dtourna pour demander au roi:

--Sire, qu'ordonnez-vous?

Mais il n'eut pas mme le temps d'achever la phrase. Pendant le
mouvement qu'il fit, pendant la seconde qu'il eut l'imprudence
d'abandonner la conduite du bateau, une vague, plus haute et plus
furieuse que les autres, s'abattit sur l'embarcation et la couvrit
d'eau. La barque frmit et craqua. La reine et les jeunes princes, qui
crurent leur dernire heure venue, jetrent un cri; le chien poussa un
hurlement lugubre.

--Rentrez! cria le comte de Thurn; c'est vouloir tenter Dieu que de
prendre la mer par un pareil temps. D'ailleurs, vers les cinq heures du
matin, il est probable que la mer se calmera.

Les rameurs, videmment enchants de l'ordre qui leur tait donn, par
un brusque mouvement, se rejetrent dans le port et allrent aborder 
l'endroit du quai le plus voisin de la passe.

FIN DU TOME QUATRIME.




                               TABLE

  LVI.--Le retour.
  LVII.--Les inquitudes de Nelson.
  LVIII.--Tout est perdu, voire l'honneur.
  LIX.--O Sa Majest commence par ne rien comprendre et finit par
        n'avoir rien compris.
  LX.--O Vanni touche enfin le but qu'il ambitionnait depuis si
        longtemps.
  LXI.--Ulysse et Circ.
  LXII.--L'interrogatoire de Nicolino.
  LXIII.--L'abb Pronio.
  LXIV.--Un disciple de Machiavel.
  LXV.--O Michel le Fou est nomm capitaine en attendant qu'il soit
        nomm colonel.
  LXVI.--Amante, pouse.
  LXVII.--Les deux amiraux.
  LXVIII.--O est explique la diffrence qu'il y a entre les peuples
        libres et les peuples indpendants.
  LXIX.--Les brigands.
  LXX.--Le souterrain.
  LXXI.--La lgende du mont Cassin.
  LXXII.--Le frre Joseph.
  LXXIII.--Le pre et le fils.
  LXXIV.--La rponse de l'empereur.
  LXXV.--La fuite.

  FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIME




__________________________________
POISSY--TYP. et STR. DE V. BOURET.







End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome IV, by Alexandre Dumas

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME IV ***

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