The Project Gutenberg EBook of Le roi Jean, by William Shakespeare

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Title: Le roi Jean

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: June 18, 2007 [EBook #21856]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI JEAN ***




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  Note du transcripteur.

    ===========================================================
    Ce document est tir de:


    OEUVRES COMPLTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
    AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

    Volume 6
    Le marchand de Venise, Les joyeuses Bourgeoises de
    Windsor, Le roi Jean, La vie et la mort du roi Richard II,
    Henri IV (1re partie).

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1863


    ==========================================================


                             LE ROI JEAN

                              TRAGDIE



                        NOTICE SUR LE ROI JEAN

Shakspeare n'a point crit ses drames historiques dans l'ordre
chronologique et pour reproduire sur le thtre, comme ils s'taient
successivement dvelopps en fait, les vnements et les personnages de
l'histoire d'Angleterre. Il ne songeait pas  travailler sur un plan
ainsi gnral et systmatique. Il composait ses pices selon que telle
ou telle circonstance lui en fournissait l'ide, lui en inspirait la
fantaisie, ou lui en imposait la ncessit, ne se souciant gure de la
chronologie des sujets ni de l'ensemble que tels ou tels ouvrages
pouvaient former. Il a port sur la scne presque toute l'histoire
d'Angleterre, du treizime au seizime sicle, depuis Jean sans Terre
jusqu' Henri VIII, commenant par le quinzime sicle et le roi Henri
VI pour remonter ensuite au treizime sicle et au roi Jean, et ne
finissant qu'aprs avoir plusieurs fois encore interverti l'ordre des
sicles et des rois. Voici, selon ses plus savants commentateurs, selon
M. Malone, entre autres, la chronologie thtrale de ses six drames
historiques:

1 Premire partie du roi _Henri VI_ (roi de 1422  1461), compose en
1589.

2 Deuxime partie de _Henri VI_, 1591.

3 Troisime partie de _Henri VI_, 1591.

4 _Le Roi Jean_ (de 1199  1216), 1596.

5 _Le Roi Richard II_ (de 1377  1399), 1597.

6 _Le Roi Richard III_ (de 1483  1485), 1599.

7 Premire partie du roi _Henri IV_ (de 1399  1413), 1597.

8 Deuxime partie de _Henri IV_, 1598.

9 _Le Roi Henri V_ (de 1413  1422), 1599.

10 _Le Roi Henri VIII_ (de 1509  1547), 1601.

Mais aprs avoir exactement indiqu l'ordre chronologique de la
composition des drames historiques de Shakspeare, il faut, pour en bien
apprcier le caractre et l'enchanement dramatique, les replacer comme
nous le faisons dans l'ordre vrai des vnements; ainsi seulement on
assiste au spectacle du gnie de Shakspeare droulant et ranimant
l'histoire de son pays.

En choisissant pour sujet d'une tragdie le rgne de Jean sans Terre,
Shakspeare s'imposait la ncessit de ne pas respecter scrupuleusement
l'histoire. Un rgne o, dit Hume, l'Angleterre se vit djoue et
humilie dans toutes ses entreprises, ne pouvait tre reprsent dans
toute sa vrit devant un public anglais et une cour anglaise; et le
seul souvenir du roi Jean auquel la nation doive attacher du prix, la
grande Charte, n'tait pas de ceux qui devaient intresser vivement une
reine telle qu'lisabeth. Aussi la pice de Shakspeare ne
prsente-t-elle qu'un sommaire des dernires annes de ce rgne honteux;
et l'habilet du pote s'est employe  voiler le caractre de son
principal personnage sans le dfigurer,  dissimuler la couleur des
vnements sans les dnaturer. Le seul fait sur lequel Shakspeare ait
pris nettement la rsolution de substituer l'invention  la vrit, ce
sont les rapports de Jean avec la France; il faut assurment toutes les
illusions de la vanit nationale pour que Shakspeare ait pu prsenter et
pour que les Anglais aient support le spectacle de Philippe-Auguste
succombant sous l'ascendant de Jean sans Terre. C'est tout au plus ainsi
qu'on aurait pu l'offrir  Jean lui-mme lorsqu'enferm  Rouen, tandis
que Philippe s'emparait de ses possessions en France, il disait
tranquillement: Laissez faire les Franais, je reprendrai en un jour ce
qu'ils mettent des annes  conqurir. Tout ce qui, dans la pice de
Shakspeare, est relatif  la guerre avec la France, semble avoir t
invent pour la justification de cette gasconnade du plus lche et du
plus insolent des princes.

Dans le reste du drame, l'action mme et l'indication des faits qu'il
n'tait pas possible de dissimuler, suffisent pour faire entrevoir ce
caractre o le pote n'a pas os pntrer, o il n'et pu mme pntrer
qu'avec dgot; mais ni un pareil personnage, ni cette manire gne de
le peindre n'taient susceptibles d'un grand effet dramatique; aussi
Shakspeare a-t-il fait porter l'intrt de sa pice sur le sort du jeune
Arthur; aussi a-t-il charg Faulconbridge de ce rle original et
brillant o l'on sent qu'il se complat, et qu'il ne se refuse gure
dans aucun de ses ouvrages.

Shakspeare a prsent le jeune duc de Bretagne  l'ge o pour la
premire fois on eut  faire valoir ses droits aprs la mort de Richard,
c'est--dire environ  douze ans. On sait qu'Arthur en avait vingt-cinq
ou vingt-six, qu'il tait dj mari et intressant par d'aimables et
brillantes qualits lorsqu'il fut fait prisonnier par son oncle; mais le
pote a senti combien ce spectacle de la faiblesse aux prises avec la
cruaut tait plus intressant dans un enfant; et d'ailleurs, si Arthur
n'et t un enfant, ce n'est pas sa mre qu'il et t permis de mettre
en avant  sa place; en supprimant le rle de Constance, Shakspeare nous
et peut-tre privs de la peinture la plus pathtique qu'il ait jamais
trace de l'amour maternel, l'un des sentiments o il a t le plus
profond.

En mme temps qu'il a rendu le fait plus touchant, il en a cart
l'horreur en diminuant l'atrocit du crime. L'opinion la plus
gnralement rpandue, c'est qu'Hubert de Bourg, qui ne s'tait charg
de faire prir Arthur que pour le sauver, ayant en effet tromp la
cruaut de son oncle par de faux rapports et par un simulacre
d'enterrement, Jean, qui fut instruit de la vrit, tira d'abord Arthur
du chteau de Falaise o il tait sous la garde d'Hubert, se rendit
lui-mme de nuit et par eau  Rouen, o il l'avait fait renfermer, le
fit amener dans son bateau, le poignarda de sa main, puis attacha une
pierre  son corps et le jeta dans la rivire. On conoit qu'un
vritable pote ait cart une semblable image. Indpendamment de la
ncessit d'absoudre son principal personnage d'un crime aussi odieux,
Shakspeare a compris combien les lches remords de Jean, quand il voit
le danger o le plonge le bruit de la mort de son neveu, taient plus
dramatiques et plus conformes  la nature gnrale de l'homme que cet
excs d'une brutale frocit; et, certes, la belle scne de Jean avec
Hubert, aprs la retraite des lords, suffit bien pour justifier un
pareil choix. D'ailleurs le tableau que prsente Shakspeare saisit trop
vivement son imagination et acquiert  ses yeux trop de ralit pour
qu'il ne sente pas qu'aprs la scne incomparable o Arthur obtient sa
grce d'Hubert, il est impossible de supporter l'ide qu'aucun tre
humain porte la main sur ce pauvre enfant, et lui fasse subir de nouveau
le supplice de l'agonie  laquelle il vient d'chapper; le pote sait de
plus que le spectacle de la mort d'Arthur, bien que moins cruel, serait
encore intolrable si, dans l'esprit des spectateurs, il tait
accompagn de l'angoisse qu'y ajouterait la pense de Constance; il a eu
soin de nous apprendre la mort de la mre avant de nous rendre tmoin de
celle du fils; comme si, lorsque son gnie a conu,  un certain degr,
les douleurs d'un sentiment ou d'une passion, son me trop tendre s'en
effrayait et cherchait pour son propre compte  les adoucir. Quelque
malheur que peigne Shakspeare, il fait presque toujours deviner un
malheur plus grand devant lequel il recule et qu'il nous pargne.

Le caractre du btard Faulconbridge a t fourni  Shakspeare par une
pice de Rowley, intitule: _The troublesome Reign of King John_, qui
parut en 1591, c'est--dire cinq ans avant celle de Shakspeare,
compose,  ce qu'on croit, en 1596. La pice de Rowley fut rimprime
en 1611 avec le nom de Shakspeare, artifice assez ordinaire aux
libraires et aux diteurs du temps. Cette circonstance, et l'aisance
avec laquelle Shakspeare a puis dans cet ouvrage, ont fait croire 
plusieurs critiques qu'il y avait mis la main, et que _la Vie et la mort
du roi Jean_ n'tait qu'une refonte du premier ouvrage; mais il ne
parat pas qu'il y ait eu aucune part.

Selon sa coutume, en empruntant  Rowley ce qui lui a convenu,
Shakspeare a ajout de grandes beauts  son orignal, mais il en a
conserv presque toutes les erreurs. Ainsi Rowley a suppos que c'tait
le duc d'Autriche qui avait tu Richard Coeur de Lion, et en mme temps
il fait tuer le duc d'Autriche par Faulconbridge, personnage historique
dont parle Mathieu Pris sous le nom de Falasius de Brente, fils
naturel de Richard, et qui, selon Hollinshed, tua le vicomte de Limoges
pour venger la mort de son pre, tu, comme on sait, au sige de Chaluz,
chteau appartenant  ce seigneur. Pour concilier la version de
Hollinshed avec la sienne, Rowley a fait de _Limoges_ le nom de famille
du duc d'Autriche, qu'il nomme ainsi, _Limoges_, _duc d'Autriche_.
Shakspeare l'a suivi exactement en ceci. C'est de mme au duc d'Autriche
qu'il attribue la mort de Richard; c'est de mme le duc d'Autriche qui,
dans la pice, reoit la mort de la main de Faulconbridge; et quant  la
confusion des deux personnages, il parat que Shakspeare ne s'en est pas
fait plus de scrupule que Rowley, si l'on en peut juger par
l'interpellation de Constance au duc d'Autriche dans la premire scne
du troisime acte, o, s'adressant  lui, elle s'crie: _ Limoges, 
Austria!_ Le caractre de Faulconbridge est une de ces crations du
gnie de Shakspeare o se retrouve la nature de tous les temps et de
tous les pays: Faulconbridge est le vrai soldat, le soldat de fortune,
ne reconnaissant personnellement de devoir inflexible qu'envers le chef
auquel il a dvou sa vie et de qui il a reu la rcompense de son
courage, et cependant ne demeurant tranger  aucun des sentiments sur
lesquels se fondent les autres devoirs, obissant mme  ces instincts
d'une rectitude naturelle toutes les fois qu'ils ne se trouvent pas en
contradiction avec le voeu de soumission et de fidlit implicite auquel
appartient son existence, et mme sa conscience: il sera humain,
gnreux, il sera juste aussi souvent que ce voeu ne lui ordonnera pas
l'inhumanit, l'injustice, la mauvaise foi; il juge bien les choses
auxquelles il se soumet, et n'est dans l'erreur que sur la ncessit de
s'y soumettre; il est habile autant que brave, et n'aline point son
jugement en renonant  le suivre; c'est une nature forte que les
circonstances et le besoin d'employer son activit en un sens quelconque
ont rduite  une infriorit morale dont une disposition plus calme et
des rflexions plus approfondies sur la vritable destination des hommes
l'auraient vraisemblablement prserve. Mais, avec le tort de n'avoir
pas cherch assez haut les objets de sa fidlit et de son dvouement,
Faulconbridge a le mrite minent d'un dvouement et d'une fidlit
inbranlables, vertus singulirement hautes, et par le sentiment dont
elles manent, et par les grandes actions dont elles peuvent tre la
source. Son langage est, comme sa conduite, le rsultat d'un mlange de
bon sens et d'ardeur d'imagination qui enveloppe souvent la raison dans
un fracas de paroles trs-naturel aux hommes de la profession et du
caractre de Faulconbridge; sans cesse livrs  l'branlement des scnes
et des actions les plus violentes, ils ne peuvent trouver dans le
langage ordinaire de quoi rendre les impressions dont se compose
l'habitude de leur vie.

Le style gnral de la pice est moins ferme et d'une couleur moins
prononce que celui de plusieurs autres tragdies du mme pote; la
contexture de l'ouvrage est aussi un peu vague et faible, ce qui tient
au dfaut d'une ide unique qui ramne sans cesse toutes les parties 
un mme centre. La seule ide de ce genre qu'on puisse apercevoir dans
_le Roi Jean_, c'est la haine de la domination trangre l'emportant sur
la haine d'une usurpation tyrannique. Pour que cette ide ft saillante
et occupt constamment l'esprit du spectateur, il faudrait qu'elle se
reproduist partout, que tout contribut  faire ressortir le malheur de
la lutte entre ces deux sentiments; mais ce plan, un peu vaste pour un
ouvrage dramatique, devenait d'ailleurs inconciliable avec la rserve
que s'imposait Shakspeare sur le caractre du roi: aussi une grande
partie de la pice se passe-t-elle en discussions de peu d'intrt, et
dans le reste les vnements ne sont pas assez bien amens; les lords
changent trop lgrement de parti, soit d'abord  cause de la mort
d'Arthur, soit ensuite par un motif de crainte personnelle, qui ne
prsente pas sous un point de vue assez honorable leur retour  la cause
d'Angleterre. L'emprisonnement du roi Jean n'est pas non plus prpar
avec le soin que met d'ordinaire Shakspeare  fonder et  justifier la
moindre circonstance de son drame: rien n'indique ce qui a pu porter le
moine  une action aussi dsespre, puisqu'en ce moment Jean tait
rconcili avec Rome. La tradition  laquelle Shakspeare a emprunt ce
fait apocryphe attribue l'action du moine au besoin de se venger d'un
mot offensant que lui avait dit le roi. On ne sait trop ce qui a pu
porter Shakspeare  adopter ce conte, dont il a tir si peu de parti:
peut-tre a-t-il voulu donner aux derniers moments de Jean quelque chose
d'une souffrance infernale, sans avoir recours  des remords qui en
effet n'eussent pas t plus d'accord avec le caractre rel de ce
mprisable prince qu'avec la manire adoucie dont le pote l'a trac.



                             LE ROI JEAN

                              TRAGDIE



PERSONNAGES

LE ROI JEAN.
LE PRINCE HENRI son fils, depuis le roi Henri III.
ARTHUR, duc de Bretagne, fils de Geoffroy, dernier duc de Bretagne;
  et frre an du roi Jean.
GUILLAUME MARESHALL, comte de Pembroke.
GEOFFROY FITZ-PETER, comte d'Essex, grand justicier d'Angleterre.
GUILLAUME LONGUE-PE, comte de Salisbury.
ROBERT BIGOT, comte de Norfolk.
HUBERT.
ROBERT FAULCONBRIDGE, fils de sir Robert Faulconbridge.
PHILIPPE FAULCONBRIDGE, son frre utrin, btard du roi Richard Ier.
JACQUES GOURNEY, attach au service de lady Faulconbridge.
PIERRE DE POMFRET, prophte.
PHILIPPE, roi de France.
LOUIS, dauphin.
L'ARCHIDUC D'AUTRICHE.
LE CARDINAL PANDOLPHE, lgat du pape.
MELUN, seigneur franais.
CHATILLON, ambassadeur de France envoy au roi Jean.
LONORE, veuve du roi Henri II, et mre du roi Jean.
CONSTANCE, mre d'Arthur.
BLANCHE, fille d'Alphonse, roi de Castille, et nice du roi Jean.
LADY FAULCONBRIDGE, mre du btard et de Robert Faulconbridge.

SEIGNEURS, DAMES, CITOYENS D'ANGERS, OFFICIERS, SOLDATS, HRAUTS,
MESSAGERS, ET AUTRES GENS DE SUITE.



La scne est tantt en Angleterre, et tantt en France.



                            ACTE PREMIER


SCNE I

Northampton.--Une salle de reprsentation dans le palais.

_Entrent_ LE ROI JEAN, LA REINE LONORE, PEMBROKE, ESSEX, et SALISBURY
_avec_ CHATILLON.


LE ROI JEAN.--Eh bien, Chtillon, parlez; que veut de nous la France?

CHATILLON.--Ainsi, aprs vous avoir salu, parle le roi de France, par
moi son ambassadeur,  Sa Majest,  Sa Majest usurpe d'Angleterre.

LONORE.--trange dbut! Majest usurpe!

LE ROI JEAN.--Silence, ma bonne mre, coutez l'ambassade.

CHATILLON.--Philippe de France, suivant les droits et au nom du fils de
feu Geoffroy votre frre, Arthur Plantagenet, fait valoir ses titres
lgitimes  cette belle le et son territoire, l'Irlande, Poitiers,
l'Anjou, la Touraine, le Maine, vous invitant  dposer l'pe qui
usurpe la domination de ces diffrents titres, et  la remettre dans la
main du jeune Arthur, votre neveu, votre royal et vrai souverain.

LE ROI JEAN.--Et que s'ensuivra-t-il si nous nous y refusons?

CHATILLON.--L'imprieuse entremise d'une guerre sanglante et cruelle,
pour ressaisir par la force des droits que la force seule refuse.

LE ROI JEAN.--Ici nous avons guerre pour guerre, sang pour sang,
hostilit pour hostilit: c'est ainsi que je rponds au roi de France.

CHATILLON.--Ds lors recevez par ma bouche le dfi de mon roi, dernier
terme de mon ambassade.

LE ROI JEAN.--Porte-lui le mien, et va-t'en en paix.--Sois aux yeux de
la France comme l'clair; car avant que tu aies pu annoncer que j'y
viendrai, le tonnerre de mon canon s'y fera entendre. Ainsi donc,
va-t'en! sois la trompette de ma vengeance et le sinistre prsage de
votre ruine.--Qu'on lui donne une escorte honorable; Pembroke,
veillez-y.--Adieu, Chtillon.

(Chtillon et Pembroke sortent.)

LONORE.--Eh bien, mon fils! n'ai-je pas toujours dit que cette
ambitieuse Constance n'aurait point de repos qu'elle n'et embras la
France et le monde entier pour les droits et la cause de son fils?
Quelques faciles arguments d'amour auraient pu cependant prvenir et
arranger ce que le gouvernement de deux royaumes doit rgler maintenant
par des vnements terribles et sanglants.

LE ROI JEAN.--Nous avons pour nous notre solide possession et notre
droit.

LONORE.--Votre solide possession bien plus que votre droit; autrement
cela irait mal pour vous et moi; ma conscience confie ici  votre
oreille ce que personne n'entendra jamais que le ciel, vous et moi.

(Entre le shrif de Northampton, qui parle bas  Essex.)

ESSEX.--Mon souverain, on apporte ici de la province, pour tre soumis 
votre justice, le plus trange diffrend dont j'aie jamais entendu
parler: introduirai-je les parties?

LE ROI JEAN.--Qu'elles approchent.--Nos abbayes et nos prieurs payeront
les frais de cette expdition. (_Le shrif rentre avec Robert
Faulconbridge et Philippe son frre btard._) Quelles gens tes-vous?

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Je suis moi, votre fidle sujet, un gentilhomme
n dans le comt de Northampton, et fils an, comme je le suppose, de
Robert Faulconbridge, soldat fait chevalier sur le champ de bataille par
Coeur de Lion, dont la main confrait l'honneur.

LE ROI JEAN.--Et toi, qui es-tu?

ROBERT FAULCONBRIDGE.--Le fils et l'hritier du mme Faulconbridge.

LE ROI JEAN.--Celui-ci est l'an, et tu es l'hritier? Vous ne veniez
donc pas de la mme mre, ce me semble.

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Trs-certainement de la mme mre, puissant
roi; cela est bien connu, et du mme pre aussi,  ce que je pense; mais
pour la connaissance certaine de cette vrit, je vous en rfre au ciel
et  ma mre; quant  moi j'en doute, comme peuvent le faire tous les
enfants des hommes.

LONORE.--Fi donc! homme grossier, tu diffames ta mre et blesses son
honneur par cette mfiance.

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Moi, madame? Non, je n'ai aucune raison pour
cela; c'est la prtention de mon frre, et non pas la mienne; s'il peut
le prouver, il me chasse de cinq cents bonnes livres de revenu au moins.
Que le ciel garde l'honneur de ma mre, et mon hritage avec!

LE ROI JEAN.--Un bon garon tout franc.--Pourquoi ton frre, tant le
plus jeune, rclame-t-il ton hritage?

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Je ne sais pas pourquoi, si ce n'est pour
s'emparer du bien. Une fois il m'a insolemment accus de btardise: que
je sois engendr aussi lgitimement que lui, oui ou non, c'est ce que je
mets sur la tte de ma mre; mais que je sois aussi bien engendr que
lui, mon souverain (que les os qui prirent cette peine pour moi reposent
doucement), comparez nos visages, et jugez vous-mme, si le vieux sir
Robert nous engendra tous deux, s'il fut notre pre;--que celui-l lui
ressemble. O vieux sir Robert, notre pre, je remercie le ciel  genoux
de ce que je ne vous ressemble pas!

LE ROI JEAN.--Quelle tte  l'envers le ciel nous a envoye l!

LONORE.--Il a quelque chose du visage de Coeur de Lion, et l'accent de
sa voix le rappelle; ne dcouvrez-vous pas quelques traces de mon fils
dans la robuste structure de cet homme?

LE ROI JEAN.--Mon oeil a bien examin les formes et les trouve
parfaitement celles de Richard. Parle, drle, quels sont tes motifs pour
prtendre aux biens de ton frre?

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Parce qu'il a une moiti du visage semblable 
mon pre; avec cette moiti de visage il voudrait avoir tous mes biens.
Une pice de quatre sous[1]  demi face, cinq cents livres de revenu!

[Note 1: _Half faced groat_, ce fut sous Henri VII que l'on frappa des
_groats_, pices de quatre sous portant la figure du roi de profil.
Jusque-l presque toutes les monnaies d'argent avaient port la figure
de face.]

ROBERT FAULCONBRIDGE.--Mon gracieux souverain, lorsque mon pre vivait,
votre frre l'employait beaucoup.

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Fort bien; mais cela ne fait pas que vous
puissiez, monsieur, vous emparer de mon bien; il faut que vous nous
disiez comment il employait ma mre.

ROBERT FAULCONBRIDGE.--Une fois il l'envoya en ambassade en Allemagne
pour y traiter avec l'empereur d'affaires importantes de ce temps-l. Le
roi se prvalut de son absence, et tout le temps qu'elle dura, il
sjourna chez mon pre. Vous dire comment il y russit, j'en ai honte,
mais la vrit est la vrit. De vastes tendues de mer et de rivages
taient entre mon pre et ma mre, (comme je l'ai entendu dire  mon
pre lui-mme), lorsque ce vigoureux gentilhomme que voil fut engendr.
A son lit de mort il me lgua ses terres par testament, et jura par sa
mort que celui-ci, fils de ma mre, n'tait point  lui; ou que s'il
l'tait, il tait venu au monde quatorze grandes semaines avant que le
cours du temps ft accompli. Ainsi donc, mon bon souverain, faites que
je possde ce qui est  moi, les biens de mon pre, suivant la volont
de mon pre.

LE ROI JEAN.--Jeune homme, ton frre est lgitime; la femme de ton pre
le conut aprs son mariage; et si elle n'a pas jou franc jeu,  elle
seule en est la faute; faute dont tous les maris courent le hasard du
jour o ils prennent femme. Dis-moi, si mon frre, qui,  ce que tu dis,
prit la peine d'engendrer ce fils, avait revendiqu de ton pre ce fils
comme le sien, n'est-il pas vrai, mon ami, que ton pre aurait pu
retenir ce veau, n de sa vache, en dpit du monde entier; oui, ma foi,
il l'aurait pu: donc, si tant  mon frre, mon frre ne pouvait pas le
revendiquer, ton pre non plus ne peut point le refuser, lors mme qu'il
n'est pas  lui.--Cela est concluant.--Le fils de ma mre engendra
l'hritier de ton pre; l'hritier de ton pre doit avoir les biens de
ton pre.

ROBERT FAULCONBRIDGE.--La volont de mon pre n'aura donc aucune force,
pour dpossder l'enfant qui n'est pas le sien?

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Pas plus de force, monsieur, pour me dpossder
que n'en eut sa volont pour m'engendrer,  ce que je prsume.

LONORE.--Qu'aimerais-tu mieux: tre un Faulconbridge et ressembler 
ton frre, pour jouir de ton hritage, ou tre rput le fils de Coeur
de Lion, seigneur de ta bonne mine, et pas de biens avec?

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Madame, si mon frre avait ma tournure et que
j'eusse la sienne, celle de sir Robert,  qui il ressemble, si mes
jambes taient ces deux houssines comme celles-l, que mes bras fussent
ainsi rembourrs comme des peaux d'anguille, ma face si maigre, que je
craignisse d'attacher une rose  mon oreille, de peur qu'on ne dt:
voyez o va cette pice de trois liards[2], et que je fusse,  raison de
cette tournure, hritier de tout ce royaume, je ne veux jamais bouger de
cette place, si je ne donnais jusqu'au dernier pouce pour avoir ma
figure. Pour rien au monde je ne voudrais tre sir Rob[3].

[Note 2: _Where three farthings goes._ La reine lisabeth avait fait
frapper diffrentes pices de monnaies, entre autres des pices de trois
_farthings_, environ trois liards, portant d'un ct son effigie et de
l'autre une rose. La pice de trois _farthings_ tait d'argent et
extrmement mince; la mode de porter une rose  son oreille appartenait
au mme temps.]

[Note 3: _Rob_ diminutif de _Robert_, et probablement un terme de
mpris.]

LONORE.--Tu me plais: veux-tu renoncer  ta fortune, lui abandonner
ton bien et me suivre? Je suis un soldat et sur le point de passer en
France.

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Frre, prenez mon bien, je prendrai, moi, la
chance qui m'est offerte. Votre figure vient de gagner cinq cents livres
de revenu; cependant, vendez-la cinq sous, et ce sera cher.--Madame, je
vous suivrai jusqu' la mort.

LONORE.--Ah! mais je voudrais que vous y arrivassiez avant moi.

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--L'usage  la campagne est de cder  nos
suprieurs.

LE ROI JEAN.--Quel est ton nom?

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Philippe, mon souverain, c'est ainsi que
commence mon nom. Philippe, fils an de la femme du bon vieux sir
Robert.

LE ROI JEAN.--Ds aujourd'hui porte le nom de celui dont tu portes la
figure. Agenouille-toi Philippe, mais relve-toi plus grand, relve-toi
sir Richard et Plantagenet.

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Frre du ct maternel, donnez-moi votre
main; mon pre me donna de l'honneur, le vtre vous donna du
bien.--Maintenant, bnie soit l'heure de la nuit ou du jour o je fus
engendr en l'absence de sir Robert!

LONORE.--La vraie humeur des Plantagenets!--Je suis ta grand'mre,
Richard; appelle-moi ainsi.

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Par hasard, madame, et non par la bonne foi. Eh
bien, quoi? lgrement  gauche, un peu hors du droit chemin, par la
fentre ou par la lucarne: qui n'ose sortir le jour marche
ncessairement de nuit; tenir est tenir, de quelque manire qu'on y soit
parvenu; de prs ou de loin a bien gagn qui a bien vis; et je suis
moi, de quelque faon que j'aie t engendr.

LE ROI JEAN.--Va, Faulconbridge, tu as maintenant ce que tu voulais: un
chevalier sans terre te fait cuyer terrier.--Venez, madame, et vous
aussi Richard, venez. Htons-nous de partir pour la France, pour la
France, cela est plus que ncessaire.

PHILIPPE FAULCONBRIDGE.---Frre, adieu: que la fortune te soit
favorable, car tu fus engendr dans la voie de l'honntet. (_Tous les
personnages sortent, except Philippe_.) D'un pied d'honneur plus riche
que je n'tais, mais plus pauvre de bien, bien des pieds de
terrain.--Allons, actuellement je puis faire d'une Jeannette une
lady.--_Bonjour, sir Richard._--_Dieu vous le rende, mon ami_.--Et s'il
s'appelle George, je l'appellerai Pierre; car un honneur de date rcente
oublie le nom des gens: ce serait trop attentif et trop poli pour votre
changement de destine.--Et votre voyageur[4].--Lui et son cure-dent ont
leur place aux repas de ma seigneurie; et lorsque mon estomac de
chevalier est satisfait, alors je promne ma langue autour de mes dents,
et j'interroge mon lgant convive sur les pays qu'il a parcourus: _Mon
cher monsieur_ (c'est ainsi que je commence, appuy sur mon coude), _je
vous supplie_...--Voil la demande, et voici incontinent la rponse,
comme dans un alphabet: _O monsieur_, dit la rponse, _ vos ordres
trs-honors,  votre service,  votre disposition, monsieur_....--_Non,
monsieur_, dit la question: _c'est moi, mon cher monsieur, qui suis  la
vtre_... et la rponse devinant toujours ainsi ce que veut la demande,
pargne un dialogue de compliments, et nous entretient des Alpes, des
Apennins, des Pyrnes et de la rivire du P, arrivant ainsi  l'heure
du souper. Voil la socit digne de mon rang, et qui cadre avec un
esprit ambitieux comme le mien! car c'est un vrai btard du temps (ce
que je serai toujours quoique je fasse) celui qui ne se pntre pas des
moeurs qu'il observe, et cela, non-seulement par rapport  ses habitudes
de corps et d'esprit, ses formes extrieures et son costume, mais qui ne
sait pas encore dbiter de son propre fonds le doux poison, si doux au
got du sicle: ce que toutefois je ne veux point pratiquer pour
tromper, mais que je veux apprendre pour viter d'tre tromp, et pour
semer de fleurs les degrs de mon lvation.--Mais, qui vient si vite en
costume de cheval? Quelle est cette femme postillon? N'a-t-elle point de
mari qui prenne la peine de sonner du cor devant elle? (_Entrent lady
Faulconbridge et Jacques Gourney._) O Dieu! c'est ma mre! Quoi! vous 
cette heure, ma bonne dame? qui vous amne si prcipitamment ici,  la
cour?

[Note 4: Recevoir et questionner les voyageurs tait du temps de
Shakspeare l'un des passe-temps les plus recherchs de la bonne
compagnie. L'usage du cure-dent tait regard comme une affectation de
got pour les modes trangres.]

LADY FAULCONBRIDGE.--O est ce misrable, ton frre? o est celui qui
pourchasse en tous sens mon honneur?

LE BATARD.--- Mon frre Robert? le fils du vieux sir Robert? le gant
Colbrand[5], cet homme puissant? est-ce le fils de sir Robert que vous
cherchez ainsi?

[Note 5: Colbrand tait un gant danois que Guy de Warwick vainquit en
prsence du roi Athelstan.]

LADY FAULCONBRIDGE.--Le fils de sir Robert! Oui, enfant irrespectueux,
le fils de sir Robert: pourquoi ce mpris pour sir Robert? Il est le
fils de sir Robert, et toi aussi.

LE BATARD.--Jacques Gourney, voudrais-tu nous laisser pour un moment?

GOURNEY.--De tout mon coeur, bon Philippe.

LE BATARD.--Philippe! le pierrot[6]!--Jacques, il court des bruits....
Tantt je t'en dirai davantage. (_Jacques sort._)--Madame je ne suis
point le fils du vieux sir Robert; sir Robert aurait pu manger un
vendredi saint toute la part qu'il a eue en moi, sans rompre son jene;
Sir Robert pouvait bien faire, mais de bonne foi, avouez-le, a-t-il pu
m'engendrer? Sir Robert ne le pouvait pas; nous connaissons de ses
oeuvres.--Ainsi donc, ma bonne mre,  qui suis-je redevable de ces
membres? Jamais sir Robert n'a aid  faire cette jambe.

LADY FAULCONBRIDGE.--T'es-tu ligu avec ton frre, toi, qui pour ton
propre avantage devrais dfendre mon honneur? Que veut dire ce mpris,
varlet indisciplin[7]?

LE BATARD.--Chevalier, chevalier, ma bonne mre, comme Basilisco[8]. Je
viens d'tre arm; et j'ai le coup sur mon paule. Mais, ma mre, je ne
suis plus le fils de sir Robert; j'ai renonc  sir Robert et  mon
hritage; nom, lgitimit, tout est parti; ainsi, ma bonne mre,
faites-moi connatre mon pre; c'est quelque homme bien tourn,
j'espre: qui tait-ce, ma mre?

[Note 6: On donne aux _pierrots_ le nom de _Philippe_,  cause de leur
cri qui parat se rapprocher du son de ce nom.]

[Note 7: _Knave._ Ce nom de _varlet_, port par les jeunes gentilshommes
qui n'avaient point encore pris rang dans la chevalerie, tait ici le
sens exact du mot _knave_, et le seul qui pt faire comprendre la
rponse du btard. Pour conserver leur vritable couleur et toute leur
nergie, les pices de Shakspeare, du moins celles dont le sujet est
tir de l'histoire d'Angleterre, auraient besoin d'tre traduites en
vieux langage.]

[Note 8: _Basilisco_, personnage ridicule d'une mauvaise comdie
anglaise.]

LADY FAULCONBRIDGE.--As-tu ni d'tre un Faulconbridge?

LE BATARD.--D'aussi grand coeur que je renie le diable.

LADY FAULCONBRIDGE.--Le roi Richard Coeur de Lion fut ton pre; sduite
par une poursuite assidue et pressante, je lui donnai place dans le lit
de mon mari. Que le ciel ne me l'impute point  pch! Tu fus le fruit
d'une faute qui m'est encore chre, et  laquelle je fus trop vivement
sollicite, pour pouvoir me dfendre.

LE BATARD.--Maintenant, par cette lumire, si j'tais encore  natre,
madame, je ne souhaiterais pas un plus noble pre. Il est des fautes
privilgies sur la terre, et la vtre est de ce nombre: votre faute ne
fut point folie. Il fallait bien mettre votre coeur  la discrtion de
Richard, comme un tribut de soumission  son amour tout-puissant; de
Richard dont le lion intrpide ne put soutenir la furie et la force
incomparable, ni prserver son coeur royal de la main du hros[9]. Celui
qui ravit de force le coeur des lions, peut facilement s'emparer de
celui d'une femme. Oui, ma mre, de toute mon me je vous remercie de
mon pre! Qu'homme qui vive ose dire que vous ne ftes pas bien, lorsque
je fus engendr, j'enverrai son me aux enfers. Venez, madame, je veux
vous prsenter  mes parents; et ils diront que le jour o Richard
m'engendra, si tu lui avais dit non, c'et t un crime. Quiconque dit
que c'en fut un en a menti; je dis, moi, que ce n'en fut pas un.

[Note 9: Allusion  une ancienne romance et  de vieilles chroniques o
l'on raconte que le roi Richard arracha le coeur d'un lion que le duc
d'Autriche avait fait entrer dans sa prison pour le dvorer, en
vengeance de la mort de son fils tu par Richard d'un coup de poing. Ce
fut de cet exploit, disent la romance et les chroniques, que lui vint le
surnom de _Coeur de Lion_, et c'est la peau porte par Richard que
l'archiduc est suppos lui avoir prise aprs l'avoir tu.]

FIN DU PREMIER ACTE.



                            ACTE DEUXIME


SCNE I.

La scne est en France.--Devant les murs d'Angers.

_Entrent d'un ct_ L'ARCHIDUC D'AUTRICHE _et ses soldats; de l'autre_
PHILIPPE, _roi de France et ses soldats_; LOUIS, CONSTANCE, ARTHUR _et
leur suite_.


LOUIS.--Soyez les bien arrivs devant les murs d'Angers, vaillant duc
d'Autriche.--Arthur, l'illustre fondateur de ta race, Richard qui
arracha le coeur  un lion et combattit dans les saintes guerres en
Palestine, descendit prmaturment dans la tombe par les mains de ce
brave duc[10]; et lui, pour faire rparation  ses descendants, est ici
venu sur notre demande dployer ses bannires pour ta cause, mon enfant,
et faire justice de l'usurpation de ton oncle dnatur, Jean
d'Angleterre: embrasse-le, chris-le, souhaite-lui la bienvenue.

[Note 10: Richard.--_By this brave duke came early to his grave._ (Voyez
la note prcdente.)]

ARTHUR.--Dieu vous pardonne la mort de Coeur de Lion, d'autant mieux que
vous donnez la vie  sa postrit, en ombrageant ses droits sous vos
ailes de guerre. Je vous souhaite la bienvenue d'une main sans pouvoir,
mais avec un coeur plein d'un amour sincre: duc, soyez le bienvenu
devant les portes d'Angers.

LOUIS.--Noble enfant! qui ne voudrait te rendre justice?

L'ARCHIDUC--Je dpose sur ta joue ce baiser plein de zle, comme le
sceau de l'engagement que prend ici mon amiti, de ne jamais retourner
dans mes tats jusqu' ce qu'Angers, et les domaines qui t'appartiennent
en France, en compagnie de ce rivage ple et au blanc visage, dont le
pied repousse les vagues mugissantes de l'Ocan et spare ses insulaires
des autres contres; jusqu' ce que l'Angleterre, enferme par la mer
dont les flots lui servent de muraille, et qui se flatte d'tre toujours
hors de l'atteinte des projets de l'tranger, jusqu' ce que ce dernier
coin de l'Occident t'ait salu pour son roi: jusqu'alors, bel enfant, je
ne songerai pas  mes tats et ne quitterai point les armes.

CONSTANCE.--Oh! recevez les remerciements de sa mre, les remerciements
d'une veuve, jusqu'au jour o la puissance de votre bras lui aura donn
la force de s'acquitter plus dignement envers votre amiti!

L'ARCHIDUC.--La paix du ciel est avec ceux qui tirent leur pe pour une
cause aussi juste et aussi sainte.

PHILIPPE.--Eh bien! alors,  l'ouvrage: dirigeons notre artillerie
contre les remparts de cette ville opinitre.--Assemblons nos plus
habiles tacticiens, pour dresser les plans les plus avantageux.--Nous
laisserons devant cette ville nos os de roi; nous arriverons jusqu' la
place publique, en nous plongeant dans le sang des Franais, mais nous
la soumettrons  cet enfant.

CONSTANCE.--Attendez une rponse  votre ambassade, de crainte de
souiller inconsidrment vos pes de sang. Chtillon peut nous
rapporter d'Angleterre, par la paix, la justice que nous prtendons
obtenir ici par la guerre. Nous nous reprocherions alors chaque goutte
de sang que trop de prcipitation et d'ardeur aurait fait verser sans
ncessit.

(Chtillon entre).

PHILIPPE.--Chose tonnante, madame!--Voil que sur votre dsir est
arriv Chtillon, notre envoy.--Dis en peu de mots ce que dit
l'Angleterre, brave seigneur; nous t'coutons tranquillement: parle,
Chtillon.

CHATILLON.--Retirez vos forces de ce misrable sige, et prparez-les 
une tche plus grande. Le roi d'Angleterre, irrit de vos justes
demandes, a pris les armes; les vents contraires dont j'ai attendu le
bon plaisir, lui ont donn le temps de dbarquer ses lgions aussi tt
que moi: il marche prcipitamment vers cette ville; ses forces sont
considrables, et ses soldats pleins de confiance. Avec lui est arrive
la reine mre, une At, qui l'excite au sang et au combat; elle est
accompagne de sa nice, la princesse Blanche d'Espagne: avec eux est un
btard du feu roi, et tous les esprits turbulents du pays, intrpides
volontaires pleins de fougue et de tmrit, qui, sous des visages de
femmes, portent la frocit des dragons. Ils ont vendu leurs biens dans
leur pays natal, et apportent firement leur patrimoine sur leur dos,
pour courir ici le hasard de fortunes nouvelles. En un mot, jamais plus
brave lite de guerriers invincibles que celle que viennent d'amener les
vaisseaux anglais ne vogua sur les flots gonfls, pour porter la guerre
et le ravage au sein de la chrtient.--Leurs tambours incivils qui
m'interrompent (_les tambours battent_) m'interdisent plus de dtails:
ils sont  la porte pour parlementer ou pour combattre; ainsi
prparez-vous.

PHILIPPE.--Combien peu nous tions prpars  une telle diligence!

L'ARCHIDUC--Plus elle est imprvue, plus nous devons redoubler d'efforts
pour nous dfendre. Le courage crot avec l'occasion: qu'ils soient donc
les bienvenus; nous sommes prts.

(Entrent le roi Jean, lonore, Blanche, le Btard, Pembroke avec une
partie de l'arme.)

LE ROI JEAN.--Paix  la France, si la France permet que nous fassions en
paix notre entre juste et hrditaire dans ce qui nous appartient.
Sinon, que la France soit ensanglante, et que la paix remonte au ciel!
Tandis que nous, agents du Dieu de colre, nous chtierons l'orgueil
mprisant qui chasse la paix vers le ciel.

PHILIPPE.--Paix  l'Angleterre, si ces guerriers retournent de France en
Angleterre pour y vivre en paix. Nous aimons l'Angleterre; et c'est 
cause de cet amour pour l'Angleterre que notre sueur coule ici sous le
faix de notre armure. Ce labeur que nous accomplissons ici devrait tre
ton oeuvre; mais tu es si loin d'aimer l'Angleterre que tu as supplant
son roi lgitime, rompu la ligne de succession, renvers la fortune d'un
enfant et profan la puret virginale de la couronne. Jette ici les yeux
(_en montrant Arthur_) sur le visage de ton frre Geoffroy.--Ces yeux,
ce front furent models sur les siens: ce petit abrg contient toute la
substance de ce qui est mort dans Geoffroy; et la main du temps tirera
de cet abrg un volume aussi considrable. Geoffroy tait ton frre
an, et voil son fils; Geoffroy avait droit au royaume d'Angleterre,
et cet enfant possde les droits de Geoffroy. Au nom de Dieu, comment
advient-il donc que tu sois appel roi, lorsque le sang de la vie bat
dans les tempes  qui appartient la couronne dont tu t'empares?

LE ROI JEAN.--De qui tires-tu, roi de France, la haute mission d'exiger
de moi une rponse  tes interrogations?

PHILIPPE.--Du Juge d'en haut, qui excite dans l'me de ceux qui ont la
puissance, la bonne pense d'intervenir partout o il y a fltrissure et
violation de droits. Ce juge a mis cet enfant sous ma tutelle; et c'est
en son nom que j'accuse ton injustice, et avec son aide que je compte la
chtier.

LE ROI JEAN.--Mais quoi! c'est usurper l'autorit.

PHILIPPE.--Excuse-moi! C'est abattre un usurpateur.

LONORE.--Qu'appelles-tu usurpateur, roi de France?

CONSTANCE.--Laissez-moi rpondre:--l'usurpateur, c'est ton fils.

LONORE.--Loin d'ici, insolente! Oui, ton btard sera roi, afin que tu
puisses tre reine, et gouverner le monde!

CONSTANCE.--Mon lit fut toujours aussi fidle  ton fils, que le tien le
fut  ton poux: et cet enfant ressemble plus de visage  son pre
Geoffroy, que toi et Jean ne lui ressemblez de caractre; il lui
ressemble comme l'eau  la pluie, ou le diable  sa mre. Mon enfant, un
btard! Sur mon me, je crois que son pre ne fut pas aussi lgitimement
engendr: cela est impossible, puisque tu tais sa mre.

LONORE.--Voil une bonne mre, enfant, qui fltrit ton pre.

CONSTANCE.--Voil une bonne grand'mre, enfant, qui voudrait te fltrir.

L'ARCHIDUC.--Paix.

LE BATARD.--coutez le crieur.

L'ARCHIDUC.--Quel diable d'homme es-tu?

LE BATARD.--Un homme qui fera le diable avec vous, s'il peut vous
attraper seul, vous et votre peau; vous tes le livre, dont parle le
proverbe, dont la valeur tire les lions morts par la barbe; je fumerai
la peau qui vous sert de casaque, si je puis vous saisir  mon aise,
drle, songez-y; sur ma foi, je le ferai,--sur ma foi.

BLANCHE.--Oh! cette dpouille de lion convient trop bien  celui-l qui
l'a drobe au lion!

LE BATARD.--Elle fait aussi bien sur son dos que les souliers du grand
Alcide aux pieds d'un ne!--Mais, mon ne, je vous dbarrasserai le dos
de ce fardeau, comptez-y, ou bien j'y mettrai de quoi vous faire craquer
les paules.

L'ARCHIDUC.--Quel est ce fanfaron qui nous assourdit les oreilles avec
ce dbordement de paroles inutiles?

PHILIPPE.--Louis, dterminez ce que nous allons faire.

LOUIS.--Femmes et fous, cessez vos conversations.--Roi Jean, en deux
mots, voici le fait: Au nom d'Arthur, je revendique l'Angleterre et
l'Irlande, l'Anjou, la Touraine, le Maine; veux-tu les cder et dposer
les armes?

LE ROI JEAN.--Ma vie, plutt!--Roi de France, je te dfie. Arthur de
Bretagne, remets-toi entre mes mains; et tu recevras de mon tendre amour
plus que jamais ne pourra conqurir la lche main du roi de France,
soumets-toi, mon garon.

LONORE.--Viens auprs de ta grand'mre, enfant.

CONSTANCE.--Va, mon enfant, va, mon enfant, auprs de cette grand'mre;
donne-lui un royaume,  ta grand'mre, et ta grand'mre te donnera une
plume, une cerise et une figue: la bonne grand'mre que voil!

ARTHUR.--Paix! ma bonne mre; je voudrais tre couch au fond de ma
tombe; je ne vaux pas tout le bruit qu'on fait pour moi.

LONORE.--Sa mre lui fait une telle honte, pauvre enfant, qu'il en
pleure.

CONSTANCE.--Que sa mre puisse lui faire honte ou non, ayez honte de
vous-mme. Ce sont les injustices de sa grand'mre et non l'opprobre de
sa mre qui font tomber de ses pauvres yeux ces perles faites pour
toucher le ciel et que le ciel acceptera comme honoraires: oui le ciel
sduit par ces larmes de cristal lui fera justice et le vengera de vous.

LONORE.--Indigne calomniatrice du ciel et de la terre!

CONSTANCE.--Toi, qui offenses indignement le ciel et la terre, ne
m'appelle pas calomniatrice. Toi et ton fils vous usurpez les droits,
possessions et apanages royaux de cet enfant opprim; c'est le fils de
ton fils an; il est malheureux par cela seul qu'il t'appartient. Tes
pchs sont visits dans ce pauvre enfant; il est sous l'arrt de la loi
divine, bien qu'il soit loign  la seconde gnration de ton sein qui
a conu le pch.

LE ROI JEAN.--Insense, taisez-vous.

CONSTANCE.--Je n'ai plus que ceci  dire: il n'est pas seulement puni
pour le pch de son aeule, mais Dieu l'a prise elle et son pch pour
instrument de ses vengeances; cette postrit loigne est punie pour
elle et par elle au moyen de son pch: le mal qu'elle lui fait est le
bedeau de son pch; tout est puni dans la personne de cet enfant, et
tout cela pour elle; maldiction sur elle!

LONORE.--Criailleuse imprudente, je puis produire un testament qui
annule les titres de ton fils.

CONSTANCE.--Et qui en doute? Un testament! un testament inique!
l'expression de la volont d'une femme, de la volont d'une grand'mre
perverse!

PHILIPPE.--Cessez, madame, cessez, ou soyez plus modre; il sied mal
dans cette assemble de s'attaquer par de si choquantes
rcriminations.--Qu'un trompette somme les habitants d'Angers de
paratre sur les murs, pour qu'ils nous disent de qui ils admettent les
droits, d'Arthur ou de Jean.

(Les trompettes sonnent. Les citoyens d'Angers paraissent sur les murs.)

UN CITOYEN.--Qui nous appelle sur nos murs?

PHILIPPE.--C'est la France au nom de l'Angleterre.

LE ROI JEAN.--L'Angleterre par elle-mme.--Habitants d'Angers et mes
bons sujets....

PHILIPPE.--Bons habitants d'Angers, sujets d'Arthur, notre trompette
vous a appels  cette confrence amicale.

LE ROI JEAN.--Dans nos intrts.--coutez-nous donc le premier.--Ces
drapeaux de la France que vous voyez rangs ici en face et  la vue de
votre ville, sont venus ici pour votre ruine; les canons ont leurs
entrailles pleines de vengeance, et dj ils sont monts et prts 
vomir contre vos murailles l'airain de leur colre; tous les prparatifs
d'un sige sanglant et d'une guerre sans merci de la part de ces
Franais s'offrent aux yeux de votre ville. Vos portes prcipitamment
fermes, et, sans notre arrive, ces pierres immobiles qui vous
entourent, comme une ceinture, seraient, par l'effort de leur mitraille,
arraches  cette heure de leurs solides lits de chaux, et ouvriraient
de larges brches  la force sanguinaire pour attaquer en foule votre
repos.--Mais  notre aspect,  l'aspect de votre roi lgitime, qui, par
une rapide et pnible marche est venu s'interposer entre vos portes et
leur furie, sauver de toute injure les flancs de votre cit, voyez les
Franais confondus vous demander un pourparler; et, maintenant, au lieu
de boulets envelopps de flammes qui jetteraient dans vos murailles la
fivre et la terrible mort, ils ne vous envoient que de douces paroles
enveloppes de fume pour jeter dans vos oreilles une erreur funeste 
votre fidlit; ajoutez-y la croyance qu'elles mritent, bons citoyens,
laissez-nous entrer, nous, votre roi, dont les forces puises par la
fatigue d'une marche si prcipite rclament un asile dans les murs de
votre cit.

PHILIPPE.--Lorsque j'aurai parl, rpondez-nous  tous deux. Voyez  ma
main droite, dont la protection est engage par un voeu sacr  la cause
de celui qu'elle tient, le jeune Plantagenet, fils du frre an de cet
homme et son roi, comme de tout ce qu'il possde: c'est au nom de ses
justes droits fouls aux pieds, que nous foulons dans un appareil de
guerre ces vertes plaines devant votre ville; n'tant votre ennemi,
qu'autant que l'exigence de notre zle hospitalier, pour les intrts de
cet enfant opprim, nous en fait un religieux devoir. Ne vous refusez
donc pas  rendre l'hommage que vous devez  celui  qui il est d,  ce
jeune prince; et nos armes aussitt, semblables  un ours musel,
n'auront plus rien de terrible que l'aspect; la fureur de nos canons
s'puisera vainement contre les nuages invulnrables du ciel; et, par
une heureuse et tranquille retraite, avec nos pes sans entailles et
nos casques sans coups, nous remporterons dans notre patrie ce sang
bouillonnant que nous tions venus verser contre votre ville, et
laisserons en paix vous, vos enfants et vos femmes; mais si vous
ddaignez follement l'offre que nous vous proposons, ce n'est pas
l'enceinte de vos antiques remparts qui vous garantira de nos messagers
de guerre, quand ces Anglais et leurs forces seraient tous logs dans
leurs vastes circonfrences. Dites-nous donc si nous serons reus dans
votre ville comme matres, au nom de celui pour qui nous rclamons la
soumission; ou donnerons-nous le signal  notre fureur, et
marcherons-nous  travers le sang  la conqute de ce qui nous
appartient?

UN CITOYEN.--En deux mots, nous sommes les sujets du roi d'Angleterre,
c'est pour lui et en son nom que nous tenons cette ville.

LE ROI JEAN.--Reconnaissez donc votre roi, et laissez-moi entrer.

UN CITOYEN.--Nous ne le pouvons pas: mais  celui qui prouvera qu'il est
roi;  celui-l nous prouverons que nous sommes fidles; jusque-l, nos
portes sont barres contre l'univers entier.

LE ROI JEAN.--La couronne d'Angleterre n'en prouve-t-elle pas le roi?
sinon je vous amne pour tmoins deux fois quinze mille coeurs de la
race d'Angleterre.

LE BATARD.--Btards et autres.

LE ROI JEAN.--Prts  justifier notre titre au prix de leur vie.

PHILIPPE.--Autant de guerriers aussi bien ns que les siens...

LE BATARD.--Parmi lesquels sont aussi quelques btards.

PHILIPPE.--Sont devant lui pour combattre ses prtentions.

UN CITOYEN.--En attendant que vous ayez rgl lequel a le meilleur
droit, nous, pour nous conserver au plus digne, nous nous dfendrons
contre tous deux.

LE ROI JEAN.--- Alors que Dieu pardonne leurs pchs  toutes les mes
qui, avant la chute de la rose du soir, s'envoleront vers leur
ternelle demeure, dans ce procs terrible pour la royaut de notre
royaume!

PHILIPPE.--Amen, amen.--Allons, chevaliers, aux armes!

LE BATARD.--Saint Georges, toi qui domptas le dragon et qu'on voit
toujours depuis assis sur son dos  la porte de mon htesse,
enseigne-nous quelque tour de ta faon. (_S'adressant  l'Archiduc_.)
Drle, si j'tais chez toi, dans ton antre avec ta lionne, je mettrais 
ta peau de lion une tte de boeuf, et je ferais de toi un monstre.

L'ARCHIDUC.--Paix; pas un mot de plus.

LE BATARD.--Oh! tremblez, car voil le lion qui rugit.

LE ROI JEAN.--Avanons plus haut dans la plaine, o nous rangerons tous
nos rgiments dans le meilleur ordre.

LE BATARD.--Htez-vous alors, pour prendre l'avantage du terrain.

PHILIPPE.--Il en sera ainsi. (_A Louis_.) Commandez au reste des troupes
de se porter sur l'autre colline. Dieu et notre droit!

(Ils sortent.)


SCNE II

Mme lieu.

Alarmes et escarmouches, puis une retraite. UN HRAUT FRANAIS s'avance
vers les portes avec des trompettes.


LE HRAUT FRANAIS.--Hommes d'Angers, ouvrez vos portes et laissez
entrer le jeune Arthur, duc de Bretagne, qui, par le bras de la France,
vient de prparer des larmes  bien des mres anglaises, dont les fils
gisent pars sur la terre ensanglante; les maris de bien des veuves
sont tendus dans la poussire, embrassant froidement la terre teinte de
sang: la victoire, achete avec peu de perte, se joue dans les bannires
flottantes des Franais, qui, dployes en signe de triomphe, sont l,
prtes  entrer victorieuses dans vos murs,  y proclamer Arthur de
Bretagne, roi d'Angleterre et le vtre.

(Entre un hraut anglais avec des trompettes.)

LE HRAUT ANGLAIS.--Rjouissez-vous, hommes d'Angers, sonnez vos
cloches; le roi Jean, votre roi et roi d'Angleterre, s'avance vainqueur
de cette chaude et cruelle journe! les armes de ses soldats, qui
s'loignrent d'ici brillantes comme l'argent reviennent ici dores du
sang franais; il n'est point de panache attach  un cimier anglais qui
soit tomb sous les coups d'une pe franaise; nos drapeaux reviennent
dans les mmes mains qui les ont dploys, lorsque nagure nous
marchions au combat; et semblables  une troupe joyeuse de chasseurs,
tous nos robustes Anglais arrivent les mains rougies et teintes du
carnage de leurs ennemis mourants; ouvrez vos portes, et donnez entre
aux vainqueurs.

UN CITOYEN.--Hraut, du haut de nos tours nous avons pu voir, depuis le
commencement jusqu' la fin, l'attaque et la retraite de vos deux
armes, et leur galit ne s'est point dmentie  nos yeux les
meilleurs: le sang et les coups ont rpondu aux coups; la force s'est
mesure avec la force, et la puissance a confront la puissance: elles
sont toutes deux gales, et nous les aimons toutes deux galement. Il
faut que l'une des deux l'emporte: tant qu'elles se tiendront dans un
aussi parfait quilibre, nous ne tiendrons notre ville ni pour l'un ni
pour l'autre, et nanmoins pour tous les deux.

(Le roi Jean entre d'un ct avec son arme, lonore, Blanche et le
Btard; de l'autre, le roi Philippe, Louis, l'archiduc et des troupes.)

LE ROI JEAN.--Roi de France, as-tu du sang  perdre encore? Parle.
Faut-il que le fleuve de notre droit suive sa course? Dtourn par les
obstacles que tu opposes  son passage, quittera-t-il son lit naturel
pour couvrir de ses flots contraris tes rivages voisins, si tu ne veux
laisser ses eaux argentes continuer paisiblement leur marche vers
l'Ocan?

PHILIPPE.--Roi d'Angleterre, tu n'as pas pargn dans cette chaude mle
une goutte de sang de plus que la France, ou plutt tu en as perdu
davantage. Et je le jure par cette main, qui rgit les terres que
gouverne ce climat, avant de dposer les armes que nous portons
justement, nous t'aurons fait flchir devant nous, toi contre qui nous
les avons prises; ou bien nous augmenterons d'un roi le nombre des
morts;--ornant le registre qui mentionnera les pertes de cette guerre,
d'une liste de carnage associe  des noms de rois.

LE BATARD.--O majest!  quelle hauteur s'lve la gloire lorsque le
sang prcieux des rois est allum!--Alors la Mort double d'acier ses
mchoires dcharnes; les pes des soldats sont ses dents et ses
griffes, alors elle se repat  pleine bouche de la chair des hommes,
tant que durent les querelles des rois.--Pourquoi ces fronts royaux
demeurent-ils ainsi consterns? Rois, criez carnage! retournez dans la
plaine ensanglante, potentats gaux en force et pleins d'une gale
ardeur! Que la confusion de l'un assure la paix de l'autre; jusqu'alors,
coups, sang et mort!

LE ROI JEAN.--Lequel des deux partis admettent dans leurs murs les
bourgeois?

PHILIPPE.--Parlez, citoyens, au nom de l'Angleterre; quel est votre roi?

UN CITOYEN.--Le roi d'Angleterre, quand nous le connatrons.

PHILIPPE.--Connaissez-le en nous, qui soutenons ici ses droits.

LE ROI JEAN.--En nous, qui sommes ici notre illustre dput et apportons
la possession de notre propre personne; seigneur de nous-mme, d'Angers
et de vous.

UN CITOYEN.--Un pouvoir plus grand que nous nie tout cela, et jusqu' ce
qu'il n'y ait plus rien de douteux, nous enfermerons nos anciens
scrupules derrire nos portes bien barricades; sans autres rois que nos
craintes, jusqu' ce que nos craintes aient t rsolues et dposes par
quelque roi bien assur.

LE BATARD--Par le ciel, ces canailles d'Angers se raillent de vous,
rois; ils se tiennent dans leurs retranchements comme sur un thtre
d'o ils peuvent loger  leur aise et montrer au doigt vos laborieux
spectacles et vos scnes de mort. Que vos royales majests se laissent
gouverner par moi; imitez les mutins de Jrusalem[11], sachez tre amis
un moment, et diriger de concert contre cette ville tous vos plus
terribles moyens de vengeance. Que du levant et du couchant, la France
et l'Angleterre pointent les canons de leurs batteries chargs jusqu'
la gueule; et que leurs pouvantables clameurs fassent crouler avec
fracas les flancs pierreux de cette orgueilleuse cit. Je voudrais agir
sans relche contre ces misrables bourgeois, jusqu' ce que la
dsolation de leurs murailles en ruine les laisst aussi nus que l'air
ordinaire; cela fait, divisez vos forces unies et que vos enseignes
confondues se sparent de nouveau; tournez-vous face contre face, et le
fer sanglant contre le fer: la fortune aura bientt choisi d'un ct son
heureux favori,  qui pour premire faveur elle accordera l'honneur de
la journe et le baiser d'une glorieuse victoire. Comment gotez-vous ce
bizarre conseil, puissants souverains? ne sent-il pas un peu sa
politique?

[Note 11: Lorsque, assigs par Titus, ils suspendaient un moment leurs
querelles intestines pour se runir contre l'ennemi.]

LE ROI JEAN.--Par le ciel suspendu sur nos ttes, je le gote fort.--Roi
de France, joindrons-nous nos forces, et mettrons-nous Angers de niveau
avec le sol, quitte  combattre ensuite pour savoir qui en sera roi?

LE BATARD.--Insult comme nous par cette ville opinitre, si tu as le
coeur d'un roi, tourne la bouche de ton artillerie, comme la ntre,
contre ses remparts insolents; et lorsque nous les aurons renverss,
alors dfions-nous les uns les autres, et travaillons ple-mle entre
nous, pour le ciel ou pour l'enfer.

PHILIPPE.--Qu'il en soit ainsi.--Parlez, par o donnerez-vous l'assaut?

LE ROI JEAN.--C'est de l'ouest que nous enverrons la destruction dans le
sein de cette cit.

L'ARCHIDUC.--Moi du nord.

PHILIPPE.--Notre tonnerre fera pleuvoir du sud sa pluie de boulets.

LE BATARD.--O sage plan de bataille! du nord au sud! l'Autriche et la
France se tireront dans la bouche l'un de l'autre! je les y exciterai:
venez, allons, allons!

UN CITOYEN.--coutez-nous, grands rois: daignez vous arrter un instant,
et je vous montrerai la paix et la plus heureuse union; gagnez cette
cit sans coups ni blessure; pargnez la vie de tant d'hommes, venus ici
pour la sacrifier sur le champ de bataille, et laissez-les mourir dans
leurs lits: ne persvrez point, mais coutez-moi, puissants rois!

LE ROI JEAN.--Parlez avec confiance; nous sommes prts  vous couter.

UN CITOYEN.--Cette fille de l'Espagne que voil, la princesse Blanche,
est proche parente du roi d'Angleterre; comptez les annes de Louis le
dauphin et celles de cette aimable fille. Si l'amour charnel cherche la
beaut, o la trouvera-t-il plus sduisante que chez Blanche? Si le
pieux amour cherche la vertu, o la trouvera-t-il plus pure que chez
Blanche? Si l'amour ambitieux aspire  un mariage de naissance, dans
quelles veines bondit un sang plus illustre que celui de la princesse
Blanche? Ainsi qu'elle, le jeune Dauphin est de tout point accompli en
beaut, vertu, naissance; ou s'il ne vous semblait accompli, dites
seulement que c'est qu'il n'est point elle; et elle  son tour ne
manquerait de rien qu'on pt appeler besoin, si ce n'tait manquer de
quelque chose que de n'tre point lui; il est la moiti d'un homme bni
de Dieu qu'elle est appele  complter; elle est la moiti parfaite
d'un tout parfait, dont la plnitude de perfection rside en lui. Oh!
comme ces deux ruisseaux d'argent, lorsqu'ils seront runis, vont faire
la gloire des rivages qui les contiendront! et vous, rois, vous serez
les rivages de ces deux ruisseaux confondus; vous serez, si vous les
mariez, les deux bornes qui contiendront les deux princes. Cette union
fera plus contre nos portes si bien fermes, que ne pourraient faire vos
batteries; car, ds l'instant de cette alliance, nous ouvrirons toute
grande leur bouche pour votre passage plus rapidement que ne le ferait
la poudre pour vous laisser entrer; mais, sans cette alliance, la mer en
furie n'est pas  moiti aussi sourde, les lions plus intrpides, les
montagnes et les rochers plus immobiles; non, la Mort elle-mme n'est
pas  moiti aussi inflexible dans son acharnement mortel, que nous dans
le dessein de dfendre cette cit.

LE BATARD.--Vraiment, voici un partisan qui fait sauter hors de ses
haillons le cadavre pourri de la vieille Mort; sa large bouche vomit la
mort et les montagnes, les rochers et les mers! il parle des lions
mugissants aussi familirement que les jeunes filles de treize ans de
petits chiens! Quel est le canonnier qui a engendr ce sang bouillant?
Il vous entretient tranquillement de canons, de feu, de fume et de
bruit; il nous donne la bastonnade avec sa langue, mes oreilles sont
roues; il n'est pas une de ses paroles qui ne donne mieux un soufflet
qu'un poing de France. Pour Dieu, je ne fus jamais si accabl de
paroles, depuis que, pour la premire fois, j'appelai _papa_ le pre de
mon frre.

LONORE.--Mon fils, prtez l'oreille  cet arrangement, faites ce
mariage; donnez  notre nice une dot suffisante; car, par ce noeud,
vous affermirez si srement sur votre tte une couronne maintenant mal
assure que cet enfant  peine clos n'aura plus de soleil pour mrir la
fleur qui promet un fruit si vigoureux. Je vois, dans les regards du roi
de France de la disposition  cder.... Voyez comme ils se parlent bas:
pressez-les, tandis que leurs mes sont ouvertes  cette ambition, de
peur que leur zle, maintenant amolli, sous le souffle arien des douces
paroles de la prire, de la piti et du remords, ne se refroidisse et ne
se gle de nouveau.

UN CITOYEN.--Pourquoi vos deux Majests ne rpondent-elles pas  ces
propositions pacifiques de notre ville menace?

PHILIPPE.--Roi d'Angleterre, parlez d'abord, vous qui avez t le
premier  parler  cette cit: que dites-vous?

LE ROI JEAN.--Si le dauphin, ton noble fils, peut lire dans ce livre de
beaut, _j'aime_, la dot de Blanche galera celle d'une reine; car
l'Anjou et la belle Touraine, le Maine, Poitiers, en un mot tout ce qui
de ce ct de la mer, except cette ville que nous assigeons, relve de
notre couronne et dignit, ornera son lit nuptial, et la rendra riche en
titres, honneurs et avantages, comme elle marche dj de pair en beaut,
en ducation et en naissance, avec n'importe quelle princesse de
l'univers.

PHILIPPE.--Qu'en dis-tu, mon garon? Regarde la figure de la princesse.

LOUIS.--Je le fais, seigneur; et dans son oeil, je trouve une merveille
ou un miracle merveilleux, l'ombre de moi-mme trace dans son oeil; et
cette ombre, quoique n'tant que l'ombre de votre fils, devient un
soleil, et fait de votre fils une ombre. Je proteste que je ne me suis
jamais tant aim, que depuis que je vois ainsi mon portrait tir dans le
tableau flatteur de son oeil.

(Il parle bas  Blanche.)

LE BATARD.--Tir dans le tableau flatteur de son oeil, pendu au pli de
son sourcil fronc, et cartel dans son coeur!--Lui-mme il s'annonce
pour un tratre  l'amour. Ce serait vraiment piti qu'un aussi sot
imbcile ft pendu, tir et cartel dans un aussi aimable objet[12].

[Note 12:

    _Drawn in the flattering table of her eye
    Hang'd in the frowning wrinkle of her brow
    And quarter'd in her heart._

Faulconbridge joue ici sur les trois mots: _drawn_ (peint et tir),
_hang'd_ (suspendu et pendu), et _quarter'd_ (mis en quartiers, et
cartel, terme de blason).]

BLANCHE.--La volont de mon oncle, sous ce rapport, est la mienne. S'il
voit en vous quelque chose qui lui plaise, ce qu'il y voit, ce qui lui
plat, je puis facilement le transporter dans ma volont, ou, si vous
voulez, pour parler plus convenablement, l'imposer facilement  mon
amour. Je ne veux point vous flatter, mon prince, en vous disant que
tout ce que je vois en vous est digne d'amour; seulement, je ne vois
rien en vous que je puisse, mme en vous donnant pour juge les penses
les plus svres, trouver digne de haine.

LE ROI JEAN.--Que disent ces jeunes gens? Que dites-vous, ma nice?

BLANCHE.--Qu'elle est oblige, en honneur,  faire tout ce que vous
daignerez dcider dans votre sagesse.

LE ROI JEAN.--Parlez donc, seigneur dauphin, pouvez-vous aimer cette
princesse?

LOUIS.--Demandez plutt si je puis m'empcher de l'aimer, car je l'aime
trs-sincrement.

LE ROI JEAN.--Avec elle je te donne les cinq provinces du Vexin, de la
Touraine, du Maine, de Poitiers et de l'Anjou; et j'ajoute encore  cela
trente mille marcs d'Angleterre.--Philippe de France, si tu es content,
ordonne  ton fils et  ta fille d'unir leurs mains.

PHILIPPE.--Je suis content.--Jeunes princes, unissez vos mains.

L'ARCHIDUC.--Et vos lvres aussi; car je suis bien sr, d'avoir fait
ainsi lorsque je fus fianc.

PHILIPPE.--Maintenant, citoyens d'Angers, ouvrez vos portes; laissez
entrer cette paix que vous avez faite, car sur l'heure,  la chapelle de
Sainte-Marie, les crmonies du mariage vont tre clbres.--Mais la
princesse Constance n'est pas avec nous?--Je me doute bien qu'elle n'y
est pas, car sa prsence aurait fort troubl le mariage que nous venons
de conclure. O est-elle, elle et son fils? Que ceux qui le savent me le
disent?

LOUIS.--Elle est triste et irrite dans la tente de Votre Majest.

PHILIPPE.--Et, sur ma foi, cette alliance que nous avons faite ne la
gurira gure de sa tristesse.--Mon frre d'Angleterre, comment
satisferons-nous cette veuve? Je suis venu pour soutenir ses droits, et
voil, Dieu le sait, que j'en ai dtourn une partie  mon propre
avantage.

LE ROI JEAN.--Nous remdierons  tout: nous ferons le jeune Arthur duc
de Bretagne et comte de Richemont, et nous lui donnerons en apanage
cette riche et belle ville.--Appelez la princesse Constance: qu'un
rapide messager aille l'inviter  se rendre  notre solennit.--J'espre
que, si nous ne remplissons pas sa volont tout entire, nous la
satisferons cependant assez pour arrter ses plaintes. Allons, aussi
bien que nous le permettra la prcipitation, accomplir cette crmonie
imprvue et sans prparatifs.

(Tous sortent except le Btard.)

LE BATARD.--Monde insens! rois insenss! convention insense! Jean,
pour mettre fin aux prtentions d'Arthur sur le tout, s'est
volontairement dessaisi d'une partie: et le roi de France, dont l'armure
avait t attache par la conscience, que le zle et la charit avaient
amen, en vrai soldat de Dieu, sur le champ de bataille, a parl 
l'oreille de ce dmon rus qui change les rsolutions; ce
brocanteur[13], qui casse sans cesse la tte  la bonne foi; cet agent
journalier de paroles violes, qui gagne le monde, les rois, les
mendiants, les vieillards, les jeunes gens, les jeunes filles; qui prive
les pauvres filles du seul bien qu'elles aient  perdre, de ce nom de
filles; ce gentilhomme  la physionomie douce; l'intrt flatteur
enfin.--L'intrt, ce penchant du monde, du monde qui est par lui-mme
sagement balanc, et fait pour rouler galement sur un terrain toujours
gal, si cet amour du gain, ce vil penchant qui nous entrane, ce mobile
souverain,--l'intrt ne l'avait priv d'quilibre, dtourn de sa
direction, de ses lois, de son cours et de sa fin: c'est ce mme
penchant, cet intrt, cet entremetteur, cet agent de prostitution, ce
mot qui change tout, qui, venant frapper extrieurement les yeux du
volage roi de France, lui a fait retirer l'aide qu'il avait promise, et
abandonner une guerre honorable et dcide, pour accepter la paix la
plus lche et la plus honteuse.--Et moi-mme, pourquoi est-ce que
j'injurie ici l'intrt? Seulement parce qu'il ne m'a point encore fait
la cour, non qu'il ft en mon pouvoir de fermer le poing, si ses beaux
angelots[14] venaient caresser ma main; mais parce que ma main, qui n'a
pas encore t tente, semblable  un pauvre mendiant, s'en prend au
riche,--oui, tant que je ne serai qu'un mendiant, je m'emporterai en
invectives, et je dirai: qu'il n'est point de plus grand pch que
d'tre riche; et lorsque je deviendrai riche, alors toute ma vertu sera
de dire: qu'il n'est point de plus grand vice que la pauvret.--Puisque
les rois violent leurs serments par intrt, profit, sois mon Dieu, car
c'est toi que je veux adorer!

[Note 13: _That broker that still breaks the pate of faith._

_Broker, breaks._ Jeu de mots qu'il n'a pas t possible de rendre
exactement.]

[Note 14: Pices de monnaie.]

FIN DU DEUXIME ACTE.



                            ACTE TROISIME


SCNE I

Mme lieu.--La tente du roi de France.

_Entrent_ CONSTANCE, ARTHUR ET SALISBURY.


CONSTANCE.--Partis pour se marier! Partis pour se jurer la paix! un sang
parjure uni  un sang parjure! partis pour tre amis! Louis aura
Blanche, et Blanche aura ces provinces? Il n'en est pas ainsi; tu as mal
parl, tu as mal entendu. Rflchis-y, recommence ton rcit. Cela ne
peut pas tre. Tu m'as dit seulement que cela est ainsi, et j'ai la
confiance que je ne puis m'en fier  toi; car ta parole n'est que le
vain souffle d'un homme ordinaire. Crois-moi, homme, je ne le crois pas:
j'ai le serment d'un roi pour garant du contraire. Tu seras puni pour
m'avoir ainsi effraye, car je suis malade et susceptible de craintes;
je suis accable d'injustices, et par consquent remplie de craintes; je
suis veuve, sans poux, et ds lors sujette  toutes les craintes; je
suis femme, et naturellement faite pour la crainte: et tu aurais beau
m'avouer maintenant que tu ne faisais que plaisanter, je ne puis plus
avoir de trve avec mon esprit troubl, il sera branl et agit tout le
jour.--Que veux-tu dire en secouant ainsi la tte? Pourquoi arrtes-tu
sur mon fils de si tristes regards? Que signifie cette main pose sur ta
poitrine? Pourquoi ces larmes lamentables roulent-elles dans tes yeux,
comme un fleuve orgueilleux enfl par-dessus ses bords? Toutes ces
marques de tristesse confirmeraient-elles tes paroles? Parle donc
encore; dis, non pas tout le premier rcit, mais, par un seul mot, dis
si ton rcit est vrai.

SALISBURY.--Aussi vrai que vous jugez faussement,  que ce je suppose,
ceux qui vous donnent cause de savoir que je dis vrai.

CONSTANCE.--Oh! si tu m'enseignes  croire  une telle douleur, enseigne
aussi  cette douleur  me faire mourir; et que ma croyance et ma vie
s'entre-choquent l'une l'autre, comme deux ennemis furieux et dsesprs
qui,  la premire rencontre, tombent et meurent.--Louis pouse Blanche!
O mon fils! que deviens-tu? La France, l'amie de l'Angleterre! Que
vais-je devenir? Va-t'en: je ne puis supporter ta vue; cette nouvelle
t'a rendu un homme affreux  mes yeux.

SALISBURY.--Quel autre mal ai-je fait, bonne dame, que de vous raconter
le mal qui a t fait par d'autres?

CONSTANCE.--Ce mal est en lui-mme si odieux, qu'il rend malfaisant tous
ceux qui en parlent.

ARTHUR.--Je vous en supplie, madame, prenez patience.

CONSTANCE.--Ah! si toi, qui veux que je prenne patience, si tu tais
laid, dshonorant pour le sein de ta mre, couvert de marques
dsagrables et de taches repoussantes, estropi, imbcile, contrefait,
noir, difforme, parsem de vilaines protubrances et de signes choquants
 l'oeil, je ne m'inquiterais point, je prendrais patience alors, car
alors je ne t'aimerais pas, car tu serais indigne de ta haute naissance
et ne mriterais pas une couronne. Mais tu es beau, et  ta naissance,
cher enfant, la nature et la fortune se sont associes pour te rendre
grand. Pour les dons de la nature, tu peux rivaliser avec les lis et les
roses  demi panouies: mais la fortune! Oh! elle est corrompue, change
et sduite par tes ennemis; elle commet adultre  toute heure avec ton
oncle Jean; et sa main dore a entran le roi de France  fouler aux
pieds le pur honneur des souverains, et  prostituer la majest royale
au service de leurs amours. Oui, le roi de France est l'entremetteur de
la fortune et du roi Jean; de la fortune, cette vile courtisane; de
Jean, cet usurpateur.--Dis-moi, mon ami, le roi de France n'est-il pas
un parjure? Accable-le de paroles de mpris, ou va-t'en, et laisse dans
la solitude ces chagrins que je suis seule contrainte de supporter.

SALISBURY.--Pardonnez-moi, madame; je ne puis pas retourner sans vous
vers les rois.

CONSTANCE.--Tu le peux, tu le feras; je n'irai point avec toi:
j'instruirai mes douleurs  tre fires, car le chagrin est fier et
fortifie sa victime. Que les rois s'assemblent prs de moi, et devant la
majest de ma grande douleur; car ma douleur est si grande, qu'il n'y a
plus que la terre vaste et solide qui puisse en soutenir le poids: ici
je m'asseois, moi et la douleur; ici est mon trne; dis aux rois de
venir se courber devant lui.

(Elle se jette  terre.)

(Entrent le roi Jean, le roi Philippe, Louis, Blanche, lonore, le
Btard et l'archiduc d'Autriche.)

PHILIPPE.--Cela est vrai, ma chre fille; et cet heureux jour sera
toujours pour la France un jour de fte. Pour clbrer ce jour, le
soleil glorieux s'arrte dans sa course, et, prenant le rle
d'alchimiste, change, par l'clat de son oeil radieux, la terre maigre
et raboteuse en or brillant: le cours de l'anne en ramenant ce jour ne
le verra jamais que comme un jour sanctifi.

CONSTANCE.--Un jour maudit, et non un jour sanctifi! Qu'a donc mrit
ce jour? qu'a-t-il fait pour tre ainsi inscrit dans le calendrier en
lettres d'or, parmi les hautes mares? Ah! plutt faites disparatre ce
jour de la semaine, ce jour de honte, d'oppression, de parjure: ou, s'il
doit encore demeurer, que les femmes grosses prient le ciel de ne pas
dposer ce jour-l leur fardeau, de peur qu'un monstre ne vienne tromper
leurs esprances; que les matelots ne craignent de naufrage que ce
jour-l; qu'il n'y ait de marchs viols que ceux qu'on aura faits ce
jour-l; que toutes les choses commences ce jour-l viennent  mauvaise
fin; oui, que la foi elle-mme se change en fausset profonde!

PHILIPPE.--Par le ciel, madame, vous n'aurez point de motif de maudire
les heureux rsultats de cette journe: ne vous ai-je pas engag ma
majest royale?

CONSTANCE.--Vous m'avez trompe par un simulacre qui ressemblait  la
majest; mais  l'preuve et sous la pierre de touche, il s'est trouv
sans valeur. Vous vous tes parjur, parjur! vous tes venu en armes
pour verser le sang de mes ennemis, et maintenant en armes vous
fortifiez le leur par le vtre; cette vigoureuse ardeur de luttes corps
 corps, ce rude et menaant regard de la guerre ont dgnr en une
amiti et une paix fardes, et notre oppression est la base de cette
ligue. Armez-vous, armez-vous, cieux, contre ces rois parjures! une
veuve vous crie: cieux, soyez-moi un poux! ne permettez point que les
heures de ce jour sacrilge laissent finir ce jour en paix; mais avant
le coucher du soleil lancez la discorde arme entre ces rois parjures!
exaucez-moi, oh! exaucez-moi!

L'ARCHIDUC.--Princesse Constance, la paix....

CONSTANCE.--La guerre, la guerre! point de paix! pour moi, la paix est
la guerre! O Limoges!  Autrichien[15]! tu fais honte  cette dpouille
sanglante, esclave que tu es, misrable, poltron, petit en vaillance,
grand en dloyaut, toujours fort du ct du plus fort, champion de la
fortune qui ne combats jamais que lorsque Sa Seigneurie capricieuse est
avec toi pour rpondre de ta sret! toi aussi, tu t'es parjur, et tu
flattes la puissance? quelle espce de fou es-tu? un fou bruyant, toi
qui te vantais et frappais du pied en jurant que tu serais des miens?
Esclave au sang glac, tes paroles n'ont-elles pas rsonn en ma faveur
comme le tonnerre? ne t'es-tu pas engag comme mon soldat, m'enjoignant
de me reposer sur ton toile, ta fortune et ta force? Et maintenant
passes-tu  mes ennemis? Tu portes la peau d'un lion! tes-la par
pudeur, et jette une peau de veau sur ces membres de lche[16]!

[Note 15: _O Limoges,  Austria_ (voyez la notice.)]

[Note 16: _Hang a calf's skin on those recreant limbs._ Allusion  la
lchet du duc d'Autriche.]

L'ARCHIDUC.--Ah! si un homme me tenait de tels discours!

LE BATARD.--Et jette une peau de veau sur tes membres de lche.

L'ARCHIDUC.--Tu n'oseras pas le dire, vilain, sur ta vie.

LE BATARD.--Et jette une peau de veau sur tes membres de lche.

LE ROI JEAN.--Cela ne nous plat pas; tu t'oublies.

(Entre Pandolphe.)

PHILIPPE.--Voici le saint lgat du pape.

PANDOLPHE.--Salut, dlgus et oints du ciel! C'est  toi, roi Jean, que
s'adresse ma sainte mission. Moi, Pandolphe, cardinal du superbe Milan,
et ici lgat du pape Innocent, je demande pieusement en son nom pourquoi
tu insultes si obstinment l'glise notre sainte mre, et pourquoi tu
tiens loign de force tienne Langton, lu archevque de Cantorbry, de
ce sige saint? au nom de notre susdit saint-pre le pape Innocent, je
te le demande.

LE ROI JEAN.--Quel nom sur la terre peut imposer un interrogatoire  la
libre voix d'un roi sacr? Tu ne peux, cardinal, inventer pour me sommer
de rpondre un nom plus impuissant, plus mpris et plus ridicule que
celui du pape. Va lui raconter ce que je te dis, et ajoutes-y encore
ceci de la bouche du roi d'Angleterre: Qu'aucun prtre italien ne
viendra lever ni dmes ni droits dans nos tats; mais que, comme nous
sommes aprs Dieu le chef suprme, nous maintiendrons seuls, sous sa
protection, l o nous rgnerons, cette haute suprmatie, sans
l'assistance d'aucune main mortelle. Dis cela au pape, en mettant de
ct tout respect pour lui et pour son autorit usurpe.

PHILIPPE.--- Mon frre d'Angleterre, ceci est un blasphme.

LE ROI JEAN.--Vous, et tous les rois de la chrtient, vous vous laissez
conduire par les grossiers artifices de ce prtre intrigant, effrays
d'une excommunication dont l'argent peut vous relever; et par les
mrites de l'or vil, de cet alliage, de cette poussire, vous achetez
des absolutions corrompues d'un homme qui dans ce march aline
l'absolution dont il aurait lui-mme besoin. Bien que vous et tout le
reste, grossirement sduits, souteniez de vos revenus cette diabolique
jonglerie; moi, moi seul, tout seul, je rsiste au pape, et tiens ses
amis pour mes ennemis.

PANDOLPHE.--Eh bien, en vertu du pouvoir lgitime dont je suis revtu,
tu seras maudit et excommuni. Bni sera celui qui abandonnera son
allgeance envers un hrtique; et la main qui, par quelque voie
secrte, tranchera ton excrable vie sera tenue pour mritoire,
canonise et rvre comme celle d'un saint.

CONSTANCE.--Oh! que pour un instant Rome me donne le droit de maudire
avec elle! Bon pre cardinal, crie _amen_  mes amres maldictions;
car, sans mes injures, nulle langue n'a pouvoir pour le maudire autant
qu'il le mrite!

PANDOLPHE.--Madame, j'ai pouvoir et mission pour maudire.

CONSTANCE.--Et moi aussi. Lorsque la loi ne peut plus faire justice,
qu'il devienne lgitime que la loi ne puisse mettre obstacle  l'injure.
La loi ne peut ici rendre  mon fils son royaume, car celui qui tient le
royaume tient aussi la loi. Ainsi puisque la loi elle-mme est une
complte injustice, comment la loi pourrait-elle interdire  ma langue
les maldictions?

PANDOLPHE.--Philippe de France, sous peine de l'excommunication, quitte
la main de cet archihrtique; et,  moins qu'il ne se soumette  Rome,
soulve contre sa tte toutes les forces de la France.

LONORE.--Tu plis, roi de France? Ne retire pas ta main.

CONSTANCE.--Prends bien garde, dmon, que le roi de France ne se
repente, et, dgageant sa main, ne fasse perdre une me  l'enfer.

L'ARCHIDUC.--Roi Philippe, coutez le cardinal.

LE BATARD.--Et couvre d'une peau de veau ses membres de lche!

L'ARCHIDUC.--Misrable, il faut que j'empoche toutes ces insultes, parce
que....

LE BATARD.--Parce que vos braies sont faites pour les porter.

LE ROI JEAN.--Philippe, que rponds-tu au cardinal?

CONSTANCE.--Que peut-il dire que le cardinal n'ait dit?

LOUIS.--Rflchissez, mon pre; vous avez  choisir entre la pesante
maldiction de Rome, et la lgre perte de l'amiti de l'Angleterre.
Prfrez ce qu'il y a de plus facile  supporter.

BLANCHE.--C'est l'excommunication de Rome.

CONSTANCE.--O Louis, tiens ferme; le dmon te tente ici sous la forme
d'une nouvelle pouse dpouille de ses parures de noce.

BLANCHE.--La princesse Constance ne parle pas d'aprs sa foi, mais
d'aprs ses ncessits.

CONSTANCE.--Oh! si tu conviens de mes ncessits, qui n'existent que
parce que toute foi a pri, de ces ncessits tu dois ncessairement
infrer le principe que la foi revivra quand les ncessits priront.
Foule donc aux pieds mes ncessits, et la foi se relve; relve mes
ncessits, la foi est foule aux pieds.

LE ROI JEAN.--Le roi est mu et ne rpond rien.

CONSTANCE, _ Philippe_.--Oh! loignez-vous de lui, et rpondez bien.

L'ARCHIDUC.--Faites-le, roi Philippe, et ne demeurez pas plus longtemps
suspendu dans le doute.

LE BATARD.--Ne suspendez rien qu'une peau de veau, bonhomme.

PHILIPPE.--Je suis perplexe et ne sais que dire.

PANDOLPHE.--Que pourrez-vous dire qui ne vous jette dans des perplexits
plus grandes, si vous tes excommuni et maudit?

PHILIPPE.--Mon bon rvrend pre, mettez-vous  ma place, et dites-moi
comment vous vous conduiriez vous-mme. (_Montrant le roi Jean_.) Ma
main vient de s'enchaner  sa main royale, et l'accord intime de nos
deux mes, unies par une alliance, les tient associes et lies l'une 
l'autre de toute la force et la saintet des serments religieux. Les
derniers souffles qui aient rendu le son des paroles ont profondment
jur foi, paix, affection, amiti sincre entre nos deux royaumes et nos
deux personnes royales: et avant ce trait, bien peu de temps avant, ce
qu'il nous fallut seulement pour bien laver nos mains prtes  se serrer
dans un royal trait de paix, le ciel sait comment elles avaient t
teintes et souilles par le pinceau du carnage, et comment la vengeance
y avait peint les effroyables discordes de deux rois irrits. Et ces
mains si rcemment purifies de sang, si nouvellement unies dans
l'affection, si puissantes dans la haine et l'amiti, se relcheront de
leur treinte et de leurs mutuels signes d'attachement! nous pourrions
nous jouer ainsi de la foi, nous moquer du ciel, et faire de nous  ce
point des enfants inconstants, que, dtachant nos mains l'une de
l'autre, nous voulussions abjurer la foi jure, conduire sur le lit
nuptial de la paix souriante une arme ensanglante, et lever le
tumulte sur le front serein de la loyale sincrit! O saint homme, mon
rvrend pre, qu'il n'en soit pas ainsi! Veuillez par votre grce nous
prsenter, nous prescrire, nous imposer quelque condition supportable,
et nous nous trouverons heureux de vous obir et de rester amis.

PANDOLPHE.--Toute forme est difforme, tout ordre est dsordre, qui ne se
montre point ennemi de l'alliance de l'Angleterre. Ainsi, aux armes!
soyez le champion de notre glise, ou que l'glise notre mre prononce
sa maldiction, la maldiction d'une mre sur son fils rebelle. Roi de
France, il y a moins de danger pour toi  tenir un serpent par la
langue, un lion enferm par sa griffe mortelle, un tigre  jeun par les
dents, qu' garder en paix cette main que tu tiens.

PHILIPPE.--Je puis bien retirer ma main, mais non pas ma foi.

PANDOLPHE.--Ainsi tu fais de la foi l'ennemie de la foi, et, comme dans
une guerre civile, tu lves ton serment contre ton serment et ta parole
contre ta parole. Oh! que ton serment jur d'abord au ciel, soit d'abord
accompli envers le ciel: c'est--dire, sois champion de notre glise!
tout ce que tu as jur depuis, tu l'as jur contre toi-mme, et toi-mme
ainsi ne peux l'accomplir; car le mal que tu as promis de faire n'est
point mal s'il est fait  bon droit; et ne le pas faire lorsque le faire
est un mal, c'est avoir agi  bon droit de ne le pas faire. Ce qu'il y a
de mieux  faire dans les occasions o on s'est tromp, c'est de se
tromper de nouveau; car, bien qu'on dvie alors, la dviation redevient
la droite voie, et la dloyaut sert de remde  la dloyaut, comme le
feu calme l'ardeur du feu dans les veines corches de celui qui vient
de se brler.--C'est la religion qui oblige  tenir les serments; mais
tu as jur contre la religion, par laquelle tu jures contre la chose que
tu jures; tu te fais d'un serment la preuve du bon droit contre un
serment. Incertain sur le bon droit de tes serments, jure seulement de
ne te point parjurer: autrement quelle drision serait-ce de jurer? Mais
ce que tu jures maintenant, c'est de devenir parjure, et d'autant plus
parjure que tu tiendras  ce que tu as jur. Ainsi tes derniers voeux,
contraires aux premiers, sont en toi une rvolte contre toi-mme; et tu
ne peux jamais remporter de plus belle victoire que d'armer ce qu'il y a
en toi de noble et de constant contre ces suggestions imprudentes et
passagres. Nos prires, si tu y consens, viendront aider  ces
rsolutions meilleures. Mais sinon, sache que le danger de notre
maldiction est suspendu sur ta tte, si pesant que tu ne pourras jamais
le secouer, mais tu mourras dsespr sous ce noir fardeau.

L'ARCHIDUC.--Rbellion, pure rbellion!

LE BATARD.--Quoi! il n'en sera rien? une peau de veau ne viendra pas te
fermer la bouche?

LOUIS.--Mon pre, aux armes!

BLANCHE.--Le jour de ton mariage? contre le sang auquel tu viens de
t'unir? Quoi! la fte de nos noces sera-t-elle clbre par des hommes
gorgs? Sera-ce au son des trompettes criardes, du bruyant et brutal
tambour, des clameurs de l'enfer, que se rglera la marche de nos
crmonies? O mon mari, coute-moi! (hlas! hlas! que ce nom de mari
est nouveau dans ma bouche!) par ce nom que ma langue vient de prononcer
pour la premire fois, je t'en conjure  genoux, ne prends point les
armes contre mon oncle.

CONSTANCE.--Et moi aussi, sur mes genoux endurcis  force de
m'agenouiller, je t'adresse mes prires, vertueux dauphin: ne change
point les dcrets ports d'avance par le ciel.

BLANCHE.--Je vais voir si tu m'aimes. Quel motif sera plus puissant
auprs de toi que le nom de ta femme?

CONSTANCE.--Ce qui glorifie celui dont tu te glorifies, son honneur. Ton
honneur,  Louis, ton honneur!

LOUIS.--Je m'tonne de voir Votre Majest si froide  ces hautes
considrations qui la pressent.

PANDOLPHE.--Je vais lancer l'anathme sur sa tte.

PHILIPPE.--Tu n'en auras pas besoin.--Roi d'Angleterre, je romps avec
toi.

CONSTANCE.--O brillant retour de la majest clipse!

LONORE.--O indigne trahison de l'inconstance franaise!

LE ROI JEAN.--Roi de France, dans une heure tu regretteras cette
heure-ci.

LE BATARD.--Le temps, ce vieux rgulateur d'horloges, ce chauve
fossoyeur, est-il donc  ses ordres? Eh bien donc, le roi de France
regrettera.

BLANCHE.--Le soleil se couvre d'un nuage de sang: beau jour, adieu!--De
quel parti dois-je me ranger? Je suis  tous les deux; chaque arme
tient une de mes mains, et, retenue comme je le suis par toutes les
deux, le tourbillon de la rage qui les spare va me dmembrer.--Mon
mari, je ne puis prier pour ta victoire.--Mon oncle, il faut que je prie
pour ta dfaite.--Mon pre, je ne puis dsirer que la fortune te
favorise.--Ma grand'mre, je ne puis souhaiter que tes souhaits
s'accomplissent. Quel que soit le vainqueur, je perdrai de l'autre ct,
assure de perdre mme avant que la partie soit joue.

LOUIS.--Madame, vous tes avec moi; votre fortune est attache  la
mienne.

BLANCHE.--L o vit ma fortune, l meurt ma vie.

LE ROI JEAN.--Mon cousin, allez rassembler nos forces. (_Faulconbridge
sort._) (_A Philippe._)--Roi de France, je brle d'une colre enflamme,
d'une rage dont l'ardeur est parvenue  ce point que rien ne la peut
calmer, rien que du sang, le sang de la France, et son sang le plus
cher, le plus prcieux.

PHILIPPE.--Ta rage te consumera, et tu seras rduit en cendres avant que
notre sang en teigne la flamme. Prends garde  toi, tu es en pril.

LE ROI JEAN.--Pas plus que celui qui me menace.--Courons aux armes.

(Ils sortent.)


SCNE II

La scne est toujours en France.--Plaine prs d'Angers.

_Fanfares; soldats qui passent et repassent_.--_Entre_ LE BATARD,
_tenant la tte de l'archiduc d'Autriche._


LE BATARD.--Sur ma vie, cette journe devient terriblement chaude!
Quelque dmon arien plane l-haut et verse le mal sur la terre.--La
tte de l'archiduc est ici, tandis que Philippe respire encore.

(Entrent le roi Jean, Arthur et Hubert.)

LE ROI JEAN.--Hubert, prends cet enfant sous ta garde. (_A
Faulconbridge._)--Philippe, au combat: ma mre est assige dans ma
tente, et prise peut-tre, j'en ai peur.

LE BATARD.--Seigneur, je l'ai dlivre; Son Altesse est en sret; ne
craignez rien. Mais en avant, mon prince; il ne faut plus que bien peu
d'efforts pour amener notre besogne  bien.

(Ils sortent.)


SCNE III

La scne est la mme.

_On sonne l'alarme, escarmouches, retraite.--Entrent le_ ROI JEAN,
LONORE, ARTHUR, LE BATARD, HUBERT, _et des lords._


LE ROI JEAN.--Il en sera ainsi.(_A lonore._)--Votre Seigneurie
demeurera en arrire avec cette forte garde.--(_Au jeune Arthur._) Mon
cousin, n'aie pas l'air si triste: ta grand'mre t'aime, et ton oncle
sera aussi tendre pour toi que le fut ton pre.

ARTHUR.--Oh! cela fera mourir ma mre de chagrin.

LE ROI JEAN, _au btard._--Cousin, partez pour l'Angleterre: prenez les
devants en diligence, et, avant votre arrive, songez  bien secouer les
coffres de nos abbs thsauriseurs, et  remettre en libert leurs
angelots captifs. Les grasses ctes de la paix doivent maintenant servir
 nourrir les affams. Usez du pouvoir que nous vous donnons dans toute
son tendue.

LE BATARD.--La cloche, le livre, le cierge, ne me feront pas reculer
quand l'or et l'argent m'inviteront  avancer. Je prends cong de Votre
Altesse.(_A lonore._)--Grand'mre, si jamais je me souviens d'tre
dvot, je prierai pour votre belle sant. Sur ce, je vous baise les
mains.

LONORE.--Adieu, mon aimable cousin.

LE ROI JEAN.--Cousin, adieu.

(Le Btard sort.)

LONORE, _ Arthur._--Approchez, mon petit parent. coutez, je veux
vous dire un mot.

LE ROI JEAN.--Approche, Hubert,-- mon cher Hubert, nous te devons
beaucoup; et dans cette prison de chair il est une me qui te tient pour
son crancier, et qui se propose bien de te payer ton affection avec
usure. Mon cher ami, ton serment volontaire vit dans ce coeur comme un
prcieux souvenir.--Donne-moi ta main.--J'aurais quelque chose  te
dire;.... mais j'attendrai quelque autre moment plus convenable. Par le
ciel! Hubert, je suis presque embarrass de te dire en quelle estime je
te tiens.

HUBERT.--Je suis bien oblig  Votre Majest.

LE ROI JEAN.--Mon bon ami, tu n'as encore aucune raison de dire cela;
mais tu l'auras un jour, et le temps ne coulera pas si lentement qu'il
n'amne pour moi le moment de te faire du bien.--J'aurais une chose  te
dire,.... mais laissons cela.--Le soleil est maintenant aux cieux, et le
jour pompeux, environn des plaisirs du monde, est partout trop dissip,
trop plein de gaiet pour me donner audience.--Si la cloche de minuit
frappait une heure de sa langue de fer et de sa bouche d'airain dans le
cours assoupi de la nuit; si nous tions ici dans un cimetire, et toi
proccup de mille injures; si l'humeur sombre de la mlancolie avait en
toi coagul, paissi, appesanti le sang qui d'ordinaire court haut et
bas en chatouillant les veines, veille dans les yeux de l'homme le rire
imbcile, enfle ses joues dans une vaine gaiet, passion odieuse  mes
projets;.... ou bien si tu pouvais me voir sans yeux, m'entendre sans
oreilles, et me rpondre sans voix et par la seule pense, sans yeux,
sans oreilles, sans le son dangereux des paroles: alors, en dpit du
jour vigilant qui nous enveloppe, je verserais mes penses dans ton
sein.--Mais non, je n'en ferai rien.--Cependant je t'aime bien, et, sur
ma foi, je crois que tu m'aimes bien.

HUBERT.--Si bien, que quelque chose que vous me commandiez de faire, dt
ma mort accompagner mon action, par le ciel, je le ferais.

LE ROI JEAN.--Eh! ne sais-je pas bien que tu le ferais? Bon Hubert,
Hubert, Hubert, jette les yeux sur ce jeune garon; je vais te dire ce
que c'est, mon ami: c'est un serpent sur mon chemin, et quelque part que
se pose mon pied, il est l devant moi.--M'entends-tu? tu es son
gardien....

HUBERT.--Et je le garderai si bien qu'il ne pourra jamais nuire  Votre
Majest.

LE ROI JEAN.--La mort!

HUBERT.--Seigneur!....

LE ROI JEAN.--Un tombeau.

HUBERT.--Il ne vivra point.

LE ROI JEAN.--C'est assez: je puis me rjouir maintenant. Hubert, je
t'aime; mais voil, je ne veux pas te dire ce que je prtends faire pour
toi. Souviens-toi....--Madame, portez-vous bien: j'enverrai ces troupes
 Votre Majest.

LONORE.--Que ma bndiction t'accompagne.

LE ROI JEAN, _ Arthur_.--Allons, cousin, en Angleterre. Hubert est
charg de vous servir; il aura pour vous tous les gards qui vous sont
dus.--Marchons vers Calais; allons.

(Ils sortent.)


SCNE IV

Toujours en France.--La tente du roi de France.

_Entrent_ LE ROI PHILIPPE, LOUIS, PANDOLPHE, _suite._


PHILIPPE.--Ainsi, sur les flots, une bruyante tempte disperse une
Armada entire de vaisseaux rassembls, et les spare les uns des
autres.

PANDOLPHE.--Consolez-vous, reprenez courage, et tout ira bien encore.

PHILIPPE.--Et qui peut aller bien quand tout nous a tourn si mal? Ne
sommes-nous pas battus? Angers n'est-il pas perdu, Arthur prisonnier?
Plusieurs amis trs-chers n'ont-ils pas t tus? et en dpit de la
France, l'Anglais tout sanglant n'est-il pas retourn en Angleterre,
surmontant tous les obstacles?

LOUIS.--Ce qu'il a conquis, il l'a fortifi. Il n'y a pas d'exemple
d'une si ardente promptitude dirige avec tant de sagesse, d'une
conduite si prudente dans une guerre si imptueuse. Qui a jamais lu ou
entendu le rcit d'un exploit semblable?

PHILIPPE.--Je supporterais que l'Anglais et obtenu cette gloire, si
nous pouvions trouver quelque exemple de notre honte. (_Entre
Constance._) Regardez; qui vient ici? un tombeau renfermant une me,
retenant contre son gr l'immortel esprit dans l'odieuse prison d'une
vie douloureuse.--Je vous en prie, madame, venez avec moi.

CONSTANCE.--Voyez, maintenant, voyez le rsultat de votre paix.

PHILIPPE.--Patience, ma bonne dame. Courage, noble Constance.

CONSTANCE.--Non; je dfie tout conseil, toute rparation, si ce n'est
celle qui met fin  tous les conseils, la vritable rparation, la mort,
la mort. O mort aimable et chrie! balsamique puanteur! saine
corruption! lve-toi de la couche de l'ternelle nuit, toi l'abjection,
la haine et la terreur des heureux; je baiserai tes dtestables os, je
mettrai mes yeux sous tes caverneux sourcils, des vers de ta demeure je
ferai des bagues pour ces doigts; ta dgotante poussire fermera le
passage  mon haleine, afin que je devienne un monstre de pourriture
comme toi! Viens  moi en grinant des dents et je croirai que tu
souris, et je te donnerai le baiser d'une pouse! O toi, l'amour des
malheureux, viens  moi!

PHILIPPE.--Belle afflige, calmez-vous.

CONSTANCE.--Non, non, je ne me calmerai point tant qu'il me restera un
souffle pour crier. Oh! que ma langue n'est-elle place dans la bouche
du tonnerre! Alors de ma douleur j'branlerais le monde et je
rveillerais de son sommeil ce cruel squelette qui ne peut entendre la
faible voix d'une femme, qui ddaigne de communes invocations!

PANDOLPHE.--Madame, vos discours sont ceux de la folie, et non de la
douleur.

CONSTANCE.--Tu n'es pas saint, toi qui me calomnies ainsi. Je ne suis
pas folle; ces cheveux que j'arrache sont  moi; mon nom est Constance;
j'tais la femme de Geoffroy; le jeune Arthur est mon fils, il est
perdu! Je ne suis pas folle. Plt au ciel que je le fusse! car alors,
sans doute je m'oublierais moi-mme. Oh! si je le pouvais, quel chagrin
j'oublierais! Enseigne-moi quelque philosophie qui me rende folle, et tu
seras canonis, cardinal; car n'tant pas folle, mais sensible  la
douleur, ce que j'ai de raison m'apprend  me dlivrer de mes maux,
m'apprend comment je puis me tuer ou me pendre. Si j'tais folle,
j'oublierais mon fils, ou je croirais follement qu'une poupe de
chiffons est mon fils. Ah! je ne suis pas folle; je sens trop bien, trop
bien les diverses douleurs de chaque infortune.

PHILIPPE.--Renouez ces tresses. Oh! que d'amour je remarque dans cette
belle multitude de cheveux! L o est tombe par hasard une larme
argente, par cette seule larme dix mille de ces amis dlis sont colls
ensemble dans un chagrin sociable, semblables  des amants sincres,
fidles, insparables, se pressant l'un contre l'autre dans l'adversit.

CONSTANCE.--En Angleterre, s'il vous plat!

PHILIPPE.--Rattachez vos cheveux.

CONSTANCE.--Oui, je les rattacherai. Et pourquoi le ferai-je? Je les ai
arrachs de leurs noeuds en criant tout haut: _Oh! si mes mains
pouvaient dlivrer mon fils comme elles ont rendu la libert  mes
cheveux!_ Mais maintenant je leur envie leur libert et les remettrai
dans leurs liens, puisque mon pauvre enfant est captif.--Pre cardinal,
je vous ai entendu dire que nous reverrions et que nous reconnatrions
nos amis dans le ciel. Si cela est, je reverrai mon fils; car depuis la
naissance de Can, le premier enfant mle, jusqu' celui qui respira
hier pour la premire fois, il n'est pas venu au monde une crature si
charmante: mais le ver rongeur du chagrin va me dvorer mon bouton, et
bannir de ses joues leur beaut native; il aura l'air creux d'un
spectre, maigre et livide comme aprs un accs de fivre: il mourra dans
cet tat; et lorsqu'il sera ressuscit ainsi, quand je le rencontrerai
dans la cour des cieux, je ne le reconnatrai point; ainsi jamais, plus
jamais je ne pourrai revoir mon joli Arthur.

PANDOLPHE.--Vous entretenez votre chagrin d'ides trop odieuses.

CONSTANCE.--Il me parle, lui qui n'a jamais eu de fils!

PANDOLPHE.--Vous tes aussi attache  votre douleur qu' votre fils.

CONSTANCE.--Ma douleur tient la place de mon enfant absent; elle repose
dans son lit, marche partout avec moi, prend son charmant regard, rpte
ses paroles, me rappelle toutes ses grces, remplit de ses formes les
vtements qu'il a laisss vides. J'ai donc bien raison de chrir ma
douleur.--Adieu: si vous aviez fait la mme perte que moi, je vous
consolerais mieux que vous ne me consolez.--Je ne veux plus conserver
cet arrangement sur ma tte, quand mon esprit est dans un tel dsordre.
(_Elle arrache sa coiffure._)--O seigneur! mon enfant, mon Arthur, mon
cher fils, ma vie, ma joie, ma nourriture, mon univers, la consolation
de mon veuvage, le remde de tous mes chagrins!

(Elle sort.)

PHILIPPE.--Je crains qu'elle ne se fasse du mal. Je vais la suivre.

(Il sort.)

LOUIS.--Il n'est plus rien dans le monde qui puisse me donner aucune
joie. La vie est aussi ennuyeuse pour moi qu'une histoire deux fois
raconte dont on rebat l'oreille fatigue d'un homme assoupi. La honte
amre a tellement gt le got des douceurs de ce monde, qu'il ne me
rend plus que honte et qu'amertume.

PANDOLPHE.--Avant qu'une forte maladie soit gurie, l'instant mme qui
ramne la vigueur et la sant est celui de la crise la plus violente et
le mal qui prend cong de nous montre en nous quittant ce qu'il a de
plus cruel. Qu'avez-vous donc perdu en perdant la journe?

LOUIS.--Toutes mes journes de gloire, de plaisir et de bonheur.

PANDOLPHE.--Cela serait certainement ainsi si vous l'aviez gagne.--Non,
non, c'est quand la fortune veut le plus de bien aux hommes qu'elle les
regarde d'un oeil menaant. Il est trange de penser tout ce qu'a perdu
le roi Jean dans ce qu'il croit avoir si clairement gagn.--N'tes-vous
pas afflig qu'Arthur soit son prisonnier?

LOUIS.--Aussi sincrement qu'il est satisfait de l'avoir.

PANDOLPHE.--Votre esprit est aussi jeune que votre ge. coutez-moi
maintenant vous parler avec un esprit prophtique: le souffle seul de ce
que j'ai  vous dire va emporter jusqu'au dernier brin de paille,
jusqu'au dernier obstacle du chemin qui doit conduire vos pas au trne
d'Angleterre. coutez donc.--Jean s'est empar d'Arthur, et tant que la
chaleur de la vie se jouera dans les veines de cet enfant, il est
impossible que Jean, mal affermi, jouisse d'une heure, d'une minute,
d'une seule respiration tranquille. Le sceptre qu'arrache une main
rvolte ne peut tre retenu que par la violence qui l'a acquis; et
celui qui se tient dans un endroit glissant ne fera point scrupule de se
retenir aux plus vils appuis pour rester debout. Pour que Jean puisse se
soutenir, il faut qu'Arthur tombe....--Ainsi soit-il, puisque cela ne
peut tre autrement.

LOUIS.--Mais que gagnerai-je  la chute du jeune Arthur?

PANDOLPHE.--Vous pourrez, grce aux droits de la princesse Blanche votre
pouse, prtendre  tout ce qu'Arthur rclamait.

LOUIS.--Et le perdre, et la vie avec, comme Arthur.

PANDOLPHE.--Oh! que vous tes jeune et nouveau dans ce vieux monde! Jean
complote  votre profit; les vnements conspirent avec vous; car celui
qui baigne sa sret dans un sang loyal ne trouvera qu'une sret
sanglante et perfide: cette action si odieusement conue refroidira le
coeur de tous ses sujets et glacera leur zle, tellement qu'ils
saisiront avec transport la premire occasion d'branler son trne. On
ne verra plus dans le ciel une exhalaison naturelle; il n'y aura plus un
cart de la nature, pas un jour mauvais, pas un vent ordinaire, pas un
vnement accoutum qu'on ne les dpouille de leurs causes naturelles
pour les appeler des mtores, des prodiges, des signes funestes, des
monstruosits, des prsages, des voix du ciel annonant clairement sa
vengeance contre Jean.

LOUIS.--Il est possible qu'il n'attente pas  la vie d'Arthur, et se
croie suffisamment rassur par sa captivit.

PANDOLPHE.--Ah! seigneur, quand il saura que vous approchez, si le jeune
Arthur n'est pas dj mort, il mourra  cette nouvelle; et alors les
coeurs de son peuple, rvolts contre lui, baiseront les lvres d'un
changement inconnu; ils trouveront au bout des doigts sanglants de Jean
de puissants motifs de rbellion et de fureur. Il me semble dj voir ce
bouleversement sur pied. Et combien se prpare-t-il pour vous des
affaires meilleures que je ne vous ai dites! Le btard Faulconbridge est
maintenant en Angleterre, pillant l'glise et offensant la charit. S'il
s'y trouvait seulement douze Franais en armes, ils seraient comme un
signal qui attirerait autour d'eux dix mille Anglais, ou bien comme une
petite boule de neige qui en roulant devient bientt une
montagne.--Noble dauphin, venez avec moi trouver le roi. Il est
incroyable quel parti on peut tirer de leur mcontentement, maintenant
que l'indignation est au comble dans leurs mes.--Partez pour
l'Angleterre; moi, je vais chauffer le roi.

LOUIS.--De puissants motifs produisent des actions extraordinaires.
Allons, si vous dites oui, le roi ne dira pas non.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIME ACTE.



                            ACTE QUATRIME


SCNE I

La scne est en Angleterre.--Une chambre dans le chteau de
Northampton[17].

[Note 17: Rien dans les premires ditions de Shakspeare n'indique le
lieu o se passe cette scne. Northampton tant le lieu o se passe la
premire scne, quelques diteurs ont jug  propos d'y placer aussi
celle-ci, et on les a suivis pour la clart.]

_Entrent_ HUBERT ET DEUX SATELLITES.


HUBERT.--Faites-moi rougir ces fers, et ayez soin de vous tenir derrire
la tapisserie. Quand je frapperai de mon pied le sein de la terre,
accourez et attachez bien ferme  une chaise l'enfant que vous trouverez
avec moi. Soyez attentifs.--Sortez, et veillez.

UN DES SATELLITES.--J'espre que vous nous garantirez les suites de
l'action.

HUBERT.--Craintes ridicules! N'ayez pas peur; faites ce que je vous dis.
(_Ils sortent._)--Jeune garon, venez ici; j'ai  vous parler.

(Entre Arthur.)

ARTHUR.--Bonjour, Hubert.

HUBERT.--Bonjour, petit prince.

ARTHUR.--Aussi petit prince qu'il soit possible de l'tre, avec tant de
titres pour tre un plus grand prince. Vous tes triste.

HUBERT.--En effet, j'ai t plus gai.

ARTHUR.--Misricorde! je croyais que personne ne devait tre triste que
moi. Cependant je me rappelle qu'tant en France, je voyais de jeunes
gentilshommes tristes comme la nuit, et cela seulement par
divertissement[18]. Par mon baptme, si j'tais hors de prison et
gardant les moutons, je serais gai tant que le jour durerait; et je le
serais mme ici, si je ne me doutais que mon oncle cherche  me faire
encore plus de mal. Il a peur de moi, et moi de lui. Est-ce ma faute si
je suis fils de Geoffroy? Non srement ce n'est pas ma faute; et plt au
ciel que je fusse votre fils, Hubert! car vous m'aimeriez.

[Note 18: Moquerie du pote faisant allusion aux prtentions  la
mlancolie qui, du temps de la reine lisabeth, taient du bel air  la
cour.]

HUBERT, _bas_.--Si je lui parle, son innocent babil va rveiller ma
piti qui est morte. Il faut me hter de dpcher la chose.

ARTHUR.--tes-vous malade, Hubert? Vous tes ple aujourd'hui. En
vrit, je voudrais que vous fussiez un peu malade, afin de pouvoir
rester debout toute la nuit  veiller prs de vous. Je suis bien sr que
je vous aime plus que vous ne m'aimez.

HUBERT.--Ses discours s'emparent de mon coeur. (_Il donne un papier 
Arthur._) Lisez, jeune Arthur. (_A part._)--Quoi! de sottes larmes qui
vont mettre  la porte l'impitoyable cruaut! Il faut en finir
promptement, de crainte que ma rsolution ne s'chappe de mes yeux en
larmes effmines. (_A Arthur._)--Est-ce que vous ne pouvez pas lire?
N'est-ce pas bien crit?

ARTHUR.--Trop bien, Hubert, pour un si horrible rsultat. Quoi! il faut
que vous me brliez les deux yeux avec un fer rouge?

HUBERT.--Jeune enfant, il le faut.

ARTHUR.--Et le ferez-vous?

HUBERT.--Je le ferai.

ARTHUR.--En aurez-vous le coeur? Quand vous avez eu seulement mal  la
tte, j'ai attach mon mouchoir autour de votre front, le plus beau que
j'eusse: c'tait une princesse qui me l'avait brod, et je ne vous l'ai
jamais redemand. A minuit, j'appuyais votre tte sur ma main; et, comme
les vigilantes minutes font passer l'heure, j'allgeais encore pour vous
le poids du temps, en vous demandant  chaque instant: Que vous
manque-t-il? o est votre mal? quel bon office pourrais-je vous rendre?
Il y a bien des enfants de pauvres gens qui fussent rests dans leur
lit, et ne vous eussent pas dit un seul mot de tendresse; et vous, vous
aviez un prince pour vous servir dans votre maladie! Peut-tre
pensez-vous que mon amour tait un amour artificieux, et vous lui
donnez le nom de ruse: croyez-le si vous voulez.--Si c'est la volont
du ciel que vous me traitiez mal, il faut bien que vous le
fassiez.--Pourrez-vous me crever les yeux, ces yeux qui ne vous ont
jamais regard et ne vous regarderont jamais avec colre?

HUBERT.--J'ai jur de le faire, il faut que je vous les brle avec un
fer chaud.

ARTHUR.--Oh! personne, hors de ce sicle de fer, n'et jamais voulu le
faire! Le fer lui-mme, quoique rougi et ardent, en approchant de mes
yeux, boirait mes larmes et teindrait sa brlante rage dans ma seule
innocence, et mme, aprs cela, se consumerait de rouille seulement pour
avoir recl le feu qui devait nuire  mon oeil. tes-vous donc plus
dur, plus insensible que le fer forg? Oh! si un ange tait venu  moi
et m'avait dit qu'Hubert allait me crever les yeux, je n'en aurais cru
aucune autre langue que celle d'Hubert.

HUBERT, _frappant du pied_.--Venez. (_Les satellites entrent avec des
cordes, des fers, etc._) Faites ce que je vous ai ordonn.

ARTHUR.--Ah! sauvez-moi, Hubert, sauvez-moi. Mes yeux sont crevs rien
que par les froces regards de ces hommes sanguinaires.

HUBERT.--Donnez-moi ce fer, vous dis-je, et liez-le ici.

ARTHUR.--Hlas! qu'avez-vous besoin d'tre si rude et si brusque? Je ne
me dbattrai pas, je resterai immobile comme la pierre. Pour l'amour du
ciel, Hubert, que je ne sois pas li!--coutez-moi, Hubert, renvoyez ces
hommes, et je vais m'asseoir tranquille comme un agneau: je ne remuerai
pas, je ne frmirai pas, je ne dirai pas une seule parole, je ne
regarderai pas le fer avec colre. Renvoyez seulement ces hommes, et je
vous pardonnerai, quelque tourment que vous me fassiez souffrir.

HUBERT.--Allez, demeurez l dedans; laissez-moi seul avec lui.

UN DES SATELLITES.--Je suis bien content d'tre dispens d'une pareille
action.

(Sortent les satellites.)

ARTHUR.--Hlas! j'ai renvoy par mes reproches mon ami: il a l'air
svre, mais le coeur tendre. Laissez-le revenir, afin que sa compassion
rveille la vtre.

HUBERT.--Allons, enfant; prparez-vous.

ARTHUR.--N'y a-t-il plus de remde?

HUBERT.--Pas d'autre que de perdre vos yeux.

ARTHUR.--Oh ciel! que n'avez-vous dans les vtres seulement un atome, un
grain de sable ou de poussire, un moucheron, un cheveu gar, quelque
chose qui pt offenser cet organe prcieux! Alors, sentant vous-mme
combien les plus petites choses y sont douloureuses, votre odieux projet
vous paratrait horrible.

HUBERT.--Est-ce l ce que vous avez promis? Allons, taisez-vous.

ARTHUR.--Hubert, les paroles d'un couple de langues ne seraient pas trop
pour plaider la cause d'une paire d'yeux. Ne m'obligez pas  me taire,
Hubert, ne m'y obligez pas; ou bien, Hubert, si vous voulez, coupez-moi
la langue, afin que je puisse garder mes yeux. Oh! pargnez mes yeux,
quand ils ne devraient plus me servir jamais qu' vous voir.--Tenez, sur
ma parole, le fer est froid, et il ne me ferait aucun mal.

HUBERT.--Je puis le rchauffer, enfant.

ARTHUR.--Non, en bonne foi: le feu, cr pour nous rconforter, est mort
de douleur de se voir employ  des cruauts si peu mrites. Voyez
vous-mme: il n'y a point de malice dans ce charbon enflamm; le souffle
du ciel en a chass toute ardeur, et a couvert sa tte des cendres du
repentir.

HUBERT.--Mais mon souffle peut le ranimer, enfant.

ARTHUR.--Cela ne servirait qu' le faire rougir et brler de honte de
vos procds, Hubert: peut-tre mme qu'il lancerait des tincelles dans
vos yeux, et que, comme un dogue qu'on force de combattre, il
s'attaquerait  son matre qui le pousse malgr lui. Tout ce que vous
voulez employer pour me faire du mal vous refuse le service. Vous seul
n'avez point cette piti qui s'tend jusqu'au fer cruel et au feu, tres
connus pour servir aux usages impitoyables.

HUBERT.--Eh bien! vois pour vivre[19]! Je ne toucherais pas  tes yeux
pour tous les trsors que possde ton oncle. Cependant j'avais jur, et
j'avais rsolu, enfant, de te brler les yeux avec ce fer.

[Note 19: _See to live._ Les commentateurs sont embarrasss sur le sens
de cette expression, qui parat suffisamment explique par la promesse
qu'avait faite Hubert  Jean d'ter la vie  Arthur, et les dtails
subsquents  cette scne qui prouvent que c'tait bien l son dessein.
On voit dans le moyen ge plusieurs de ceux dont les yeux ont t brls
prir dans ce supplice, ou par ses suites. L'opration devait
probablement tre faite sur Arthur de manire  avoir ce rsultat.]

ARTHUR.--Ah! maintenant vous ressemblez  Hubert; tout ce temps vous
tiez dguis.

HUBERT.--Paix! pas un mot de plus; adieu. Il faut que votre oncle vous
croie mort. Je vais charger ces farouches espions de rapports trompeurs.
Toi, joli enfant, dors sans inquitude, et sois certain que, pour tous
les biens de l'univers, Hubert ne te fera jamais de mal.

ARTHUR.--Oh ciel!--Je vous remercie, Hubert.

HUBERT.--Silence! pas un mot; rentre sans bruit avec moi. Je m'expose
pour toi  de grands dangers.


SCNE II

Toujours en Angleterre.--Une salle d'apparat dans le palais.

_Entrent_ LE ROI JEAN, _couronn_; PEMBROKE, SALISBURY_ et autres
seigneurs.--Le roi monte sur son trne._


LE ROI JEAN.--Nous nous revoyons encore assis dans ce palais, couronn
une seconde fois; et nous l'esprons, nous y sommes vu d'un oeil joyeux.

PEMBROKE.--Cette seconde fois, n'tait qu'il a plu  Votre Majest que
cela ft ainsi, tait une fois de trop. Vous aviez t couronn
auparavant, et jamais depuis vous n'aviez t dpouill de la majest
royale; jamais aucune rvolte n'avait donn atteinte  la foi de vos
sujets; le pays n'avait t troubl d'aucune atteinte nouvelle, d'aucun
dsir de changement ou d'un tat meilleur.

SALISBURY.--C'est donc une inutile et ridicule surabondance que de
vouloir s'entourer d'une double pompe, que de parer un titre dj
prcieux, que de dorer l'or fin, de teindre le lis, de parfumer la
violette, de polir la glace ou d'ajouter de nouvelles couleurs 
l'arc-en-ciel, et de chercher  clairer l'oeil brillant des cieux.

PEMBROKE.--Si ce n'est qu'il faut accomplir le bon plaisir de Votre
Majest, cet acte est comme un vieux conte redit de nouveau et dont la
dernire rptition devient fcheuse lorsqu'elle tombe hors de propos.

SALISBURY.--Il dfigure l'aspect antique et respectable de nos simples
et anciennes formes, comme le vent qui change dans les voiles fait errer
le cours des penses; il veille et alarme la rflexion, affaiblit la
stabilit des opinions, rend suspect mme ce qui est lgitime en le
couvrant de vtements d'une mode si nouvelle.

PEMBROKE.--L'ouvrier qui veut faire mieux que bien perd son habilet
dans les efforts de son ambition; et souvent en cherchant  excuser une
faute, on l'aggrave par l'excuse mme, comme une pice pose sur une
petite dchirure fait un plus mauvais effet en cachant le dfaut, que ne
faisait le dfaut lui-mme avant qu'il ft ainsi rapic.

SALISBURY.--C'est pourquoi avant votre nouveau couronnement nous vous
avons dclar notre avis; mais il n'a pas plu  Votre Altesse de
l'couter. Au reste, nous sommes tous satisfaits, puisque nos volonts
doivent en tout et en partie s'arrter devant celle de Votre Altesse.

LE ROI JEAN.--Je vous ai fait part de quelques-unes des raisons de ce
double couronnement, et je les crois fortes; et lorsque mes craintes
seront diminues, je vous en communiquerai d'autres plus fortes encore.
Cependant, indiquez les abus dont vous demandez la rforme, et vous
verrez bien avec quel empressement j'couterai et j'accorderai vos
demandes.

PEMBROKE.--Eh bien, comme l'organe de ceux que voici, et pour vous
dcouvrir les penses de leurs coeurs; pour moi comme pour eux, mais
surtout pour votre sret, dont eux et moi faisons notre soin le plus
cher, je vous demande avec instance la libert d'Arthur, dont la
captivit porte les lvres du mcontentement, toujours prtes au
murmure,  ce raisonnement dangereux: Si ce que vous possdez en paix
vous le possdez  juste titre, pourquoi donc ces craintes, compagnes,
dit-on, des pas de l'injustice, vous portent-elles  squestrer ainsi
votre jeune parent? Pourquoi touffer sa vie sous une ignorance barbare,
et priver sa jeunesse de l'avantage prcieux d'une bonne ducation? Afin
que dans les conjonctures prsentes vos ennemis ne puissent armer de ce
prtexte les occasions, souffrez que la requte que vous nous avez
ordonn de vous prsenter soit pour sa libert. Nous ne vous la
demandons point pour notre avantage, si ce n'est que notre intrt est
attach au vtre, et que votre intrt est de le mettre en libert.

LE ROI JEAN.--Soit, je confie sa jeunesse  vos soins. (_Entre
Hubert._)--Hubert, quelle nouvelle m'apportez-vous?

PEMBROKE.--Voil l'homme qui tait charg de cette excution sanglante.
Il a montr son ordre  un de mes amis. L'image de quelque odieuse
sclratesse vit dans ses yeux. Son air en dessous porte toutes les
apparences d'un coeur bien troubl, et je crains beaucoup que l'acte
dont nous avions peur qu'il n'et t charg ne soit consomm.

SALISBURY.--Les couleurs du roi vont et viennent entre sa conscience et
son projet comme les hrauts entre deux terribles armes en prsence. Sa
passion est mre; il faut qu'elle crve.

PEMBROKE.--Et si elle crve, nous en verrons sortir, je le crains bien,
l'affreuse corruption de la mort d'un aimable enfant.

LE ROI JEAN.--Nous ne pouvons arrter le bras inflexible de la mort.
Chers seigneurs, bien que ma volont d'accorder existe toujours, l'objet
de votre requte est mort.--Il nous apprend qu'Arthur est dcd de
cette nuit.

SALISBURY.--Nous avions craint, en effet, que son mal ne fut au-dessus
de tout remde.

PEMBROKE.--Oui, nous avons su combien sa mort tait prochaine, avant
mme que l'enfant se sentt malade.--Il faudra rendre compte de cela ici
ou ailleurs.

LE ROI JEAN.--Pourquoi tournez-vous sur moi de si graves regards?
Pensez-vous que j'aie en mes mains les ciseaux de la destine? Puis-je
commander au pouls de la vie?

SALISBURY.--La tricherie est visible, et c'est une honte qu'un roi la
laisse si grossirement apercevoir. Prosprez dans votre jeu: adieu.

PEMBROKE.--Arrte, lord Salisbury; je vais avec toi chercher l'hritage
de ce pauvre enfant, ce petit royaume d'un tombeau dans lequel on l'a
forc d'entrer. Trois pieds de terre renferment le coeur  qui
appartenait toute l'tendue de cette le.--Quel mauvais monde
cependant!--Cela n'est pas supportable; cela clatera pour notre chagrin
 tous, et avant peu, je le crains bien.

(Ils sortent.)

LE ROI JEAN.--Ils brlent d'indignation. Je me repens: on ne peut
tablir sur le sang aucun fondement solide. On n'assure point sa vie sur
la mort des autres. (_Entre un messager._)--Tu as l'air effray; o est
ce sang que j'ai vu habiter sur tes joues? Un ciel si tnbreux ne
s'claircit pas sans temptes. Fais crever l'orage; comment tout va-t-il
en France?

LE MESSAGER.--Tout va de France en Angleterre: jamais on n'a vu dans le
corps d'une nation lever une telle arme pour une expdition trangre.
Ils ont appris  imiter votre diligence; car au moment o l'on devrait
vous apprendre leurs prparatifs, arrive la nouvelle de leur
dbarquement.

LE ROI JEAN.--Dans quelle ivresse s'est donc trouve plonge notre
vigilance? Qui a pu l'endormir ainsi? O est l'attention de ma mre que
la France ait pu lever une telle arme sans qu'elle en ait entendu
parler?

LE MESSAGER.--Mon prince, la poussire lui a bouch les oreilles. Votre
noble mre est morte le premier jour d'avril; et j'ai entendu dire,
seigneur, que la princesse Constance tait morte trois jours avant dans
un accs de frnsie: mais quant  ceci, je ne le sais que vaguement par
le bruit public. Je ne sais si c'est vrai ou faux.

LE ROI JEAN.--Suspends ta rapidit, occasion terrible! Oh! fais un pacte
avec moi jusqu' ce que j'aie satisfait mes pairs mcontents.--Quoi! ma
mre est morte! Dans quel dsordre sont maintenant nos affaires en
France? Et sous le commandement de qui vient cette arme franaise que
tu me dis positivement tre entre en Angleterre?

LE MESSAGER.--Du dauphin.

(Entrent le Btard et Pierre de Pomfret.)

LE ROI JEAN.--Tu m'as tout tourdi par ces fcheuses nouvelles.--Eh
bien, que dit le monde de nos procds? Ne cherchez pas  me farcir
encore la tte de mauvaises nouvelles, car elle en est pleine.

LE BATARD.--Mais si vous avez peur d'apprendre le pis; laissez donc ce
qu'il y a de pis tomber sur votre tte sans que vous en ayez t averti.

LE ROI JEAN.--Pardon, mon cousin, j'tais tourdi sous le flot; mais je
commence  reprendre haleine au-dessus des vagues, et je puis donner
audience  quelque bouche que ce soit, de quoi qu'elle veuille me
parler.

LE BATARD.--Vous verrez par les sommes que j'ai ramasses comment j'ai
russi parmi les ecclsiastiques. Mais en traversant le pays pour
revenir ici, j'ai trouv le peuple troubl par d'tranges imaginations,
proccup de bruit divers, rempli de vains rves, ne sachant ce qu'il
craint, mais plein de craintes; et voici un prophte que j'ai amen avec
moi de Pomfret[20], o je l'ai rencontr dans les rues, tranant  ses
talons des centaines de gens  qui il chantait en vers grossiers et aux
rudes accords que le jour de l'Ascension prochaine, avant midi, Votre
Altesse dposerait sa couronne.

[Note 20: Pierre de Pomfret tait un ermite en grande rputation de
saintet parmi le peuple. Il avait prdit que Jean perdrait sa couronne
dans cette anne: aprs que Jean l'eut sauve du danger par l'humiliante
crmonie de son hommage au pape, il fit mourir comme imposteur le
pauvre ermite, qui allgua vainement pour sa dfense que Jean avait
perdu la couronne indpendante qu'il avait reue. Le malheureux fut
tran  la queue d'un cheval, dans les rues de Warham, puis pendu avec
son fils.]

LE ROI JEAN, _ Pierre_.--Rveur insens que tu es, pourquoi parlais-tu
ainsi?

PIERRE.--Parce que je savais d'avance que cela arrivera ainsi en vrit.

LE ROI JEAN.--Hubert, emmne-le, emprisonne-le; et qu' midi, le jour
mme qu'il dit que je cderai ma couronne, il soit pendu. Mets-le en
lieu de sret, et reviens; j'ai besoin de toi. (_Hubert sort avec
Pierre de Pomfret._)--Oh! mon cher cousin, sais-tu les nouvelles?
sais-tu qui est arriv?

LE BATARD.--Les Franais, seigneur; on n'a pas autre chose  la bouche.
J'ai de plus trouv lord Bigot et lord Salisbury, les yeux aussi rouges
qu'un feu nouvellement allum, et plusieurs autres qui allaient
cherchant le tombeau d'Arthur, tu cette nuit, disent-ils, par votre
ordre.

LE ROI JEAN.--Cher cousin, va, mle-toi  leur compagnie; je sais un
moyen de regagner leur affection: amne-les-moi.

LE BATARD.--Je vais tcher de les rencontrer.

LE ROI JEAN.--Oui, mais dpche-toi; toujours le meilleur pied devant.
Oh! ne laisse pas mes sujets devenir mes ennemis, au moment o des
trangers en armes viennent effrayer mes villes de l'appareil menaant
d'une invasion formidable. Sois un Mercure, mets des ailes  tes talons;
et rapide comme la pense, reviens d'eux  moi.

LE BATARD.--L'esprit du temps m'enseignera la diligence.

(Il sort.)

LE ROI JEAN.--C'est parler en vaillant et noble chevalier. (_Au
messager._)--Suis-le, car il aura peut-tre besoin de quelque messager
entre les pairs et moi. Ce sera toi.

LE MESSAGER.--De grand coeur, mon souverain.

(Il sort.)

LE ROI JEAN.--Ma mre morte!

(Entre Hubert.)

HUBERT.--Seigneur, on dit que cette nuit on a vu cinq lunes: quatre
fixes, et la cinquime tournant autour des quatre autres avec une
rapidit tonnante.

LE ROI JEAN.--Cinq lunes!

HUBERT.--Des vieillards et des fous prophtisent l-dessus dans les rues
d'une manire dangereuse. La mort du jeune Arthur est dans toutes les
bouches. En s'entretenant de lui, ils secouent la tte, chuchotent 
l'oreille l'un de l'autre: celui qui parle serre le poignet de celui qui
coute, tandis que celui qui coute exprime son effroi par des
froncements de sourcil, des signes de tte et des roulements
d'yeux.--J'ai vu un forgeron rester ainsi avec son marteau tandis que
son fer refroidissait sur l'enclume pour dvorer, la bouche bante, les
nouvelles que lui contait un tailleur qui, ses ciseaux et son aune  la
main, debout dans ses pantoufles que dans son vif empressement il avait
chausses de travers et mises au mauvais pied, parlait de bien des
milliers de Franais belliqueux qui taient dj rangs en bataille dans
le pays de Kent. Un autre ouvrier maigre et tout sale vint interrompre
son rcit pour parler de la mort d'Arthur.

LE ROI JEAN.--Pourquoi cherches-tu  me remplir l'me de toutes ces
terreurs? Pourquoi reviens-tu si souvent sur la mort du jeune Arthur?
C'est ta main qui l'a assassin: j'avais de puissantes raisons de
souhaiter sa mort, mais tu n'en avais aucune de le tuer.

HUBERT.--Aucune, seigneur? Quoi! ne m'y avez-vous pas excit?

LE ROI JEAN.--C'est la maldiction des rois d'tre environns d'esclaves
qui regardent leurs caprices comme une autorisation d'aller briser de
force la sanglante demeure de la vie; qui voient un ordre dans le
moindre clin d'oeil de l'autorit, et s'imaginent deviner les intentions
menaantes du souverain dans un regard irrit, qui vient peut-tre
d'humeur, plutt que d'aucun motif rflchi.

HUBERT.--Voil votre seing et votre sceau comme garantie de ce que j'ai
fait.

LE ROI JEAN.--Oh! quand se rendra le dernier compte entre le ciel et la
terre, cette signature et ce sceau dposeront contre nous pour notre
damnation.--Combien de fois la vue des moyens de commettre une mauvaise
action a-t-elle fait commettre cette mauvaise action! Si tu n'avais pas
t prs de moi, toi, un misrable choisi, marqu, dsign par la main
de la nature pour accomplir de honteuses actions, jamais l'ide de ce
meurtre ne ft entre dans mon me. Mais en remarquant ton visage
odieux, te voyant propre  quelque sanglante infamie, tout fait, tout
dispos pour tre employ  des actes dangereux, je m'ouvris faiblement
 toi de la mort d'Arthur: et toi, pour gagner la faveur d'un roi, tu ne
t'es pas fait scrupule de dtruire un prince!

HUBERT.--Seigneur!....

LE ROI JEAN.--Si tu avais seulement secou la tte, si tu avais gard un
moment le silence quand je te parlais  mots couverts de mes desseins;
si tu avais fix sur moi un regard de doute comme pour me demander de
m'expliquer en paroles expresses, une honte profonde m'et soudain rendu
muet, m'et fait rompre l'entretien, et tes craintes auraient fait
natre en moi des craintes: mais tu m'as entendu par signes, et c'est
par signe que tu as parlement avec le pch. Oui! c'est sans un seul
instant de retard que ton coeur s'est laiss persuader, et que ta main
cruelle s'est hte en consquence d'accomplir l'action que nos deux
bouches avaient honte d'exprimer!--Ote-toi de mes yeux, et que je ne te
revoie jamais!--Ma noblesse m'abandonne, une arme trangre vient
jusqu' mes portes braver ma puissance: que dis-je! au dedans mme de ce
pays de chair, de cet empire o se renferment le sang et la vie,
clatent les hostilits, et la guerre civile rgne entre ma conscience
et la mort de mon cousin.

HUBERT.--Armez-vous contre vos autres ennemis; je vais faire la paix
entre votre me et vous; le jeune Arthur est vivant. Cette main est
encore innocente et vierge, et ne s'est point teinte des taches rouges
du sang: jamais encore n'est entr dans ce sein le terrible sentiment
d'une pense meurtrire; et vous avez calomni la nature dans mon
visage, qui, bien que rude  l'extrieur, couvre une me trop belle pour
tre le boucher d'un enfant innocent.

LE ROI JEAN.--Quoi! Arthur vit? Oh! cours promptement vers les pairs;
jette cette nouvelle sur leur fureur allume, fais-les rentrer sous le
joug de l'obissance. Pardonne-moi le jugement que ma colre portait sur
ta physionomie, car ma fureur tait aveugle; et les affreux traits de
sang dont te couvrait mon imagination te reprsentaient plus hideux que
tu ne l'es. Oh! ne me rplique pas; mais hte-toi autant qu'il sera
possible d'amener dans mon cabinet les lords irrits: je t'en conjure
bien lentement; cours plus vite.

(Ils sortent.)


SCNE III

La scne est toujours en Angleterre!--Devant le chteau.

ARTHUR _parat sur le mur._


ARTHUR.--Le mur est bien haut! et cependant je vais sauter en bas. O
bonne terre, aie piti de moi, et ne me fais pas mal.--Peu de gens ici
me connaissent, ou plutt personne; et quand on me connatrait, cet
habit de mousse me dguise tout  fait.--J'ai peur; cependant je vais me
risquer: si j'arrive en bas sans me briser les membres je trouverai
mille moyens pour m'vader. Autant mourir en fuyant que rester ici pour
mourir. _(Il saute._) Hlas! le coeur de mon oncle est dans ces pierres.
Ciel, reois mon me! et toi, Angleterre, conserve mon corps!

(Il meurt.)

(Entrent Pembroke, Salisbury, Bigot.)

SALISBURY.--Milords, je l'ai trouv  Saint-Edmonsbury: c'est notre
sret, et nous devons saisir l'heureuse occasion que nous prsente ce
moment dangereux.

PEMBROKE.--Qui vous a apport cette lettre de la part du cardinal?

SALISBURY.--C'est le comte de Melun, un noble seigneur franais, qui m'a
donn en particulier, de l'affection que nous porte le dauphin, des
tmoignages bien plus tendus que n'en renferment ces lignes.

BIGOT.--Alors, partons demain matin pour l'aller trouver.

SALISBURY.--Partons plutt  l'instant; car nous avons, milords, deux
grandes journes de marche avant de le joindre.

(Entre le Btard.)

LE BATARD.--Heureux de vous rencontrer encore une fois aujourd'hui,
milords les mcontents! le roi par ma bouche requiert  l'instant votre
prsence.

SALISBURY.--Le roi s'est lui-mme priv de nous; nous ne voulons pas
doubler de nos dignits sans tache son mince manteau tout souill; nous
ne suivrons point ses pas, qui laissent partout o il passe des
empreintes sanglantes. Retourne le lui dire: nous savons tout.

LE BATARD.--Quelles que soient vos penses, de bonnes paroles, il me
semble, conviendraient mieux.

SALISBURY.--Ce sont nos griefs qui parlent en ce moment, et non pas nos
gards.

LE BATARD.--Mais vous avez peu de raison d'avoir des griefs: la raison
serait donc de montrer des gards.

PEMBROKE.--Monsieur, monsieur, l'impatience a ses privilges.

LE BATARD.--Cela est vrai; celui de faire tort  son matre,  personne
autre.

SALISBURY.--Voici la prison.(_Voyant le corps d'Arthur._) Qui est l
tendu par terre?

PEMBROKE.--O mort! que te voil enorgueillie d'une pure et noble beaut!
La terre n'a pas eu un trou pour cacher ce forfait!

SALISBURY.--Le meurtre, comme s'il abhorrait lui-mme ce qu'il a fait,
reste dcouvert  vos yeux pour vous exciter  la vengeance.

BIGOT.--Ou bien, aprs avoir dvou au tombeau tant de beaut, il l'a
trouve d'un prix trop illustre pour le tombeau.

SALISBURY.--Sir Richard, que pensez-vous? Avez-vous jamais vu, avez-vous
lu, pouviez-vous imaginer, imaginez-vous mme  prsent que vous le
voyez, ce que vous voyez, et si vous n'aviez pas cet objet prsent, la
pense pourrait-elle en concevoir un semblable? Oui, c'est le comble, la
sommit, le cimier, ou plutt c'est cimier sur cimier dans les armoiries
du meurtre: oh! c'est la plus sanglante infamie, la barbarie la plus
sauvage, le coup le plus lche que jamais la colre  l'oeil de pierre,
ou la rage  l'oeil fixe, ait offert aux larmes de la tendre piti.

PEMBROKE.--Cet assassinat absout tous ceux qui ont jamais t commis; et
ce forfait unique, incomparable, donnera  tous les crimes  natre une
certaine puret et une certaine saintet. Aprs l'exemple de cet affreux
spectacle, la mortelle effusion du sang ne peut plus tre qu'un jeu.

LE BATARD.--C'est une action sanglante et damnable; c'est l'action
rprouve d'une main brutale, si cependant c'est l'ouvrage d'une main.

SALISBURY.--Si c'est l'ouvrage d'une main! Nous avons eu d'avance
quelque ouverture de ce qui devait arriver: c'est l'ouvrage honteux de
la main d'Hubert; le projet et le complot viennent du roi, auquel ds ce
moment mon me retire toute obissance. A genoux devant cette ruine
d'une belle vie, j'exhalerai pour encens, devant cette perfection prive
de respiration, un voeu, le voeu sacr de ne goter aucun des plaisirs
du monde, de ne jamais me laisser sduire par les dlices, de ne
connatre ni l'aise ni le loisir, avant que j'aie illustr ce bras par
le sacrifice de la vengeance.

PEMBROKE ET BIGOT.--Nos mes s'unissent religieusement  ton serment.

(Entre Hubert.)

HUBERT.--Milords, je me suis mis en nage en courant pour vous retrouver.
Arthur est vivant: le roi m'envoie vous chercher.

SALISBURY.--Vraiment, il est hardi! la vue de la mort ne le fait pas
rougir.--Loin de nos yeux, dtestable sclrat! va-t'en.

HUBERT.--Je ne suis point un sclrat.

SALISBURY, _tirant son pe._--Faudra-t-il que je vole la loi?

LE BATARD.--Votre pe est brillante, monsieur; remettez-la  sa place.

SALISBURY.--Non pas jusqu' ce que je lui aie fait un fourreau de la
peau d'un assassin.

HUBERT.--Arrire, lord Salisbury, arrire, vous dis-je: par le ciel, je
crois mon pe aussi bien affile que la vtre. Je ne voudrais pas,
milord, que, vous oubliant ainsi, vous tentassiez le danger de m'obliger
 une lgitime dfense, de peur qu' la vue de votre colre je ne vinsse
 oublier votre mrite, votre grandeur et votre noblesse.

BIGOT.--Hors d'ici, homme de boue. Oses-tu braver un noble?

HUBERT.--Non, pour ma vie; mais j'oserai dfendre ma vie innocente
contre un empereur.

SALISBURY.--Tu es un assassin.

HUBERT.--Ne me forcez pas  le devenir: jusqu' cette heure je ne le
suis point. Quiconque permet  sa langue de dire une fausset ne dit pas
la vrit; et quiconque ne dit pas la vrit ment.

PEMBROKE.--Hachez-le en pices.

LE BATARD.--Gardez la paix, vous dis-je.

SALISBURY.--Ne vous en mlez pas, Faulconbridge, ou je tombe sur vous.

LE BATARD.--Mieux vaudrait pour toi tomber sur le diable, Salisbury. Si
tu t'avises seulement de me regarder de travers ou de faire un pas en
avant, ou si tu permets  ton impudente colre de m'insulter, tu es
mort. Remets ton pe sans dlai, ou je vous hacherai de telle sorte,
vous et votre fer  tartines, que vous croirez le diable sorti des
enfers.

BIGOT.--Que prtends-tu, renomm Faulconbridge? Veux-tu tre le champion
d'un tratre, d'un meurtrier?

HUBERT.--Milord, je ne suis ni l'un ni l'autre.

BIGOT.--Qui a tu ce prince?

HUBERT.--Il n'y a pas encore une heure que je l'ai laiss bien portant:
je l'honorais, je l'aimais, et je passerai ma vie  pleurer la perte de
sa douce vie.

SALISBURY.--Ne vous fiez point  ces larmes feintes qui coulent de ses
yeux. Les pleurs ne manquent pas  la sclratesse; et lui, qui en a une
longue habitude, leur donne l'apparence d'un fleuve de tendresse et
d'innocence. Venez avec moi, vous tous dont l'me abhorre l'odeur
infecte d'un abattoir: cette vapeur de crime me suffoque.

BIGOT.--Allons vers Bury; allons y rejoindre le dauphin.

PEMBROKE.--Va dire au roi qu'il peut venir nous y chercher.

(Les lords sortent.)

LE BATARD.--L'honnte monde que le ntre! _(A Hubert.)_--Avez-vous eu
connaissance de ce beau chef-d'oeuvre?--Hubert, si c'est toi qui as
commis cette oeuvre de mort, tu es damn sans que l'immensit infinie de
la misricorde du ciel puisse t'atteindre.

HUBERT.--coutez-moi seulement, monsieur.

LE BATARD.--Ah! je te dirai une chose, tu es damn aussi noir.... Non,
il n'y a rien de si noir que toi: tu es damn plus  fond que le prince
Lucifer; il n'y a pas encore un diable d'enfer aussi hideux que tu le
seras, si c'est toi qui as tu cet enfant.

HUBERT.--Sur mon me....

LE BATARD.--Si tu as seulement consenti  cette cruelle action, tu n'as
pas d'autre parti que le dsespoir; et,  dfaut de corde, le fil le
plus mince qu'une araigne ait jamais tir de ses entrailles suffira
pour t'trangler: un jonc sera une potence suffisante pour te pendre: ou
si tu veux te noyer, mets un peu d'eau dans une cuiller; et pour
touffer un sclrat tel que toi, cela vaudra tout l'Ocan.--Je te
souponne violemment.

HUBERT.--Si par action, consentement, ou seulement par le pch de la
pense, je suis coupable d'avoir drob cet aimable souffle  la belle
enveloppe d'argile o il tait renferm, que l'enfer n'ait pas assez de
douleurs pour me torturer!--Je l'avais laiss bien portant.

LE BATARD.--Va, prends-le dans tes bras. Je suis troubl, il me semble,
et je perds mon chemin  travers les pines et les dangers de ce
monde.--Comme tu portes lgrement toute l'Angleterre! De cette portion
dfunte de royaut se sont envols vers le ciel la vie, le droit, la
justice de tout ce royaume, laissant l'Angleterre se dbattre et lutter
pour sparer  belles dents le droit sans matre de l'orgueilleux
talage du pouvoir; maintenant, pour arracher cet os dcharn de la
souverainet, le dogue grondant de la guerre hrisse sa crinire
irrite, et grogne au nez de la douce paix; maintenant se liguent
ensemble les forces du dehors et les mcontentements du dedans; et
l'immense confusion plane comme un corbeau sur un animal expirant, en
attendant la chute imminente de la puissance arrache de son trne.
Heureux maintenant celui dont la ceinture et le manteau pourront
rsister  cette tempte!--Emporte cet enfant, et suis-moi en diligence.
Je vais trouver le roi: nous avons en un instant mille affaires sur les
bras, et le ciel mme regarde cette terre d'un oeil de courroux.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.



                           ACTE CINQUIME


SCNE I

La scne est toujours en Angleterre.--Un appartement dans le palais.

_Entrent_ LE ROI JEAN, PANDOLPHE _tenant la couronne; suite._


LE ROI JEAN.--Ainsi j'ai remis dans vos mains la couronne de ma gloire.

PANDOLPHE, _lui rendant la couronne._--Reprenez-la de ma main, comme
tenant du pape votre grandeur et votre autorit souveraine.

LE ROI JEAN.--Maintenant accomplissez votre parole sacre. Allez au camp
des Franais, et employez tout le pouvoir que vous tenez de Sa Saintet
pour arrter leur marche avant que nous soyons en flammes. Notre
noblesse mcontente se rvolte, notre peuple se refuse  l'obissance et
jure amour et allgeance  un sang tranger, au roi d'un autre pays.
Vous seul conservez le pouvoir de neutraliser cette inondation d'humeurs
pernicieuses. Ne tardez donc pas: le moment prsent est si malade, que
si le remde n'est prsentement administr, nous allons tomber dans un
danger incurable.

PANDOLPHE.--Ce fut mon souffle qui excita cette tempte pour punir votre
conduite obstine envers le pape; mais puisque vous voil soumis et
converti, ma langue va calmer l'orage de guerre et ramener le beau temps
dans votre croyance trouble. Souvenez-vous bien du serment d'obissance
qu'en ce jour de l'Ascension vous avez prt au pape. Je vais trouver
les Franais pour leur faire poser les armes.

(Il sort.)

LE ROI JEAN.--Est-ce aujourd'hui le jour de l'Ascension? Le prophte
n'avait-il pas prdit que le jour de l'Ascension, avant midi, je
renoncerais  ma couronne? C'est en effet ce qui est arriv; mais
j'avais cru que ce ce serait par contrainte, et grce au ciel, je l'ai
cde volontairement[21].

[Note 21: Dans l'acte o Jean reconnat son royaume vassal et tributaire
du saint-sige, il dclare n'avoir pas t contraint par la crainte,
mais avoir agi par sa libre volont. On ne sait si c'est une malice ou
une ingnuit du pote d'avoir conserv ces paroles.]

(Entre le Btard.)

LE BATARD.--Tout le Kent s'est rendu; il n'y a plus que le chteau de
Douvres qui tienne encore. Londres vient de recevoir le dauphin et son
arme comme des htes chris. Vos nobles refusent de vous entendre et
sont alls offrir leurs services  votre ennemi; et le trouble de la
frayeur disperse  et l le petit nombre de vos douteux amis.

LE ROI JEAN.--Mes nobles n'ont-ils donc pas voulu revenir  moi quand
ils ont appris que le jeune Arthur tait vivant?

LE BATARD.--Ils l'ont trouv mort et jet dans la rue; cassette vide
d'o le joyau de la vie avait t drob et emport par quelque damnable
main.

LE ROI JEAN.--Ce tratre d'Hubert m'avait dit qu'il tait vivant.

LE BATARD.--Sur mon me, il l'a dit parce qu'il le croyait.--Mais
pourquoi vous laisser ainsi abattre? Pourquoi cet air triste? soyez
grand en action comme vous l'avez t en pense: que le monde ne voie
pas la crainte et le dcouragement gouverner les regards d'un roi. Soyez
prompt comme les vnements; montrez-vous de feu avec le feu; menacez
qui vous menace; faites tte aux terreurs qui veulent vous pouvanter.
Ainsi les infrieurs, qui, l'oeil sur les grands, les prennent pour
modles de leur conduite, deviendront grands  votre exemple et
revtiront l'esprit intrpide du courage. Allons, brillez comme le dieu
de la guerre quand il se prpare  tenir la plaine. Montrez-vous plein
d'audace et d'une ambitieuse confiance. Quoi! faudra-t-il qu'ils
viennent chercher le lion dans son antre, qu'ils viennent l'y effrayer,
l'y faire trembler? Oh! qu'on ne dise pas cela! Parcourez le pays,
courez chercher le mcontentement hors de vos portes, et luttez avec lui
avant de le laisser arriver si prs.

LE ROI JEAN.--Le lgat du pape vient de me quitter: je me suis
heureusement rconcili avec lui, et il m'a promis de congdier l'arme
que commande le dauphin.

LE BATARD.--Oh! trait honteux! Quoi! lorsqu'une arme envahissante
aborde dans notre pays, nous enverrons des paroles pacifiques, nous
aurons recours aux compromis, aux insinuations, aux pourparlers,  de
honteuses trves? Un enfant sans barbe, un tourdi lev dans la soie,
viendra braver nos champs de bataille, et tmoigner son courage sur ce
sol belliqueux, insultant les airs de ses enseignes vainement dployes,
et il ne trouvera aucune rsistance? Non: courons aux armes, mon prince.
Peut-tre que le cardinal ne pourra vous obtenir la paix; mais s'il
l'obtient, qu'on puisse dire au moins qu'ils ont vu que nous avions
l'intention de nous dfendre.

LE ROI JEAN.--Eh bien! prenez la conduite de nos affaires actuelles.

LE BATARD.--Allons donc et courage. Je suis bien sr que nous sommes
encore en tat de faire face  des ennemis plus terribles.

(Ils sortent.)


SCNE II

Une plaine prs de Saint-Edmonsbury[22].

_Entrent en armes_ LOUIS, SALISBURY, MELUN, PEMBROKE, BIGOT, _soldats._

[Note 22: Shakspeare n'a point ici dtermin le lieu de la scne; mais
d'aprs l'intention annonce des lords de rejoindre Louis 
Saint-Edmonsbury, et ce que dit ensuite Melun des serments prononcs en
ce lieu, les derniers diteurs ont cru pouvoir y placer cette scne.]


LOUIS, _ Melun._--Sire de Melun, faites faire une copie de ceci,
gardez-la soigneusement pour nous en conserver la mmoire; remettez
l'original  ces seigneurs, afin que lorsque nous y aurons appos nos
noms, eux et nous, nous puissions, en lisant cet crit, savoir  quoi
nous nous sommes engags par serment, et que nous gardions notre foi
ferme et inviolable.

SALISBURY.--Elle ne sera jamais viole de notre ct; mais, noble
dauphin, bien que nous jurions de servir vos desseins avec un zle libre
et une fidlit volontaire, cependant croyez-moi, prince, je ne puis me
rjouir de voir que les plaies de l'tat demandent pour appareil une
rvolte dshonorante, et que, pour gurir l'ulcre invtr d'une seule
blessure, il en faille ouvrir plusieurs. Oh! cela dsole mon me de
prendre ce fer  mon ct pour faire des veuves, et dans ce pays, 
ciel! qui rpte le nom de Salisbury pour lui demander du secours et une
honorable dlivrance! Mais la maladie de notre temps est telle que, pour
rendre  nos droits la vigueur et la sant, nous n'avons d'autre
instrument que la main de la dure injustice et du coupable dsordre.--Et
n'est-ce pas une piti,  mes tristes amis, que nous les fils, les
enfants de cette le, soyons ns pour voir une heure aussi triste, pour
fouler son sein chri  la suite d'une arme trangre et remplir les
rangs de ses ennemis?--Oh! j'ai besoin de me retirer  l'cart, et de
pleurer sur la honte d'une pareille ncessit.--Nous servons de cortge
 la noblesse d'un pays loign, et nous suivons des couleurs inconnues
dans ces lieux. Quoi! dans ces lieux? O ma nation! si tu pouvais
t'loigner? Si les bras de Neptune qui t'enserrent pouvaient t'emporter
loin de la connaissance de toi-mme, pour t'enraciner sur des rivages
infidles? Alors ces deux armes chrtiennes pourraient unir dans une
veine d'alliance ce sang qu'anime la colre, et ne le rpandraient pas
d'une manire si contraire au bon voisinage.

LOUIS.--Tu montres en ceci un noble caractre, et les grandes affections
qui luttent dans ton sein font un tremblement de terre de gnrosit.
Oh! quel noble combat tu as livr entre la ncessit et un loyal
respect! Laisse-moi essuyer cette honorable rose qui trace sur tes
joues son cours argent. Mon coeur s'est attendri aux larmes d'une
femme; c'est une inondation ordinaire, mais l'effusion de ces pleurs
mles, cette pluie que chasse de son souffle la tempte de l'me,
tonnent mes yeux et me frappent de plus de stupeur que si je voyais sur
la vote leve des cieux se dessiner de toutes parts de brlants
mtores. Lve ton front, illustre Salisbury, et chasse avec un grand
coeur cette tempte: renvoie ces pleurs aux yeux d'enfants qui n'ont
jamais vu le gant du monde dans ses fureurs, qui n'ont jamais rencontr
d'autres aventures que les ftes animes de l'ardeur de la jeunesse, de
la joie et du bavardage. Viens, viens, car tu enfonceras ta main dans la
bourse de l'opulente prosprit, aussi avant que Louis lui-mme.--Et
vous aussi, nobles qui unissez  mes forces le nerf des vtres.(_Entre
Pandolphe avec sa suite._)--Et tenez, il me semble qu'un ange a parl,
voyez le saint lgat s'avancer vers nous  grands pas; pour nous donner
une garantie de la part du ciel et pour attacher  nos actions, par sa
voix sacre, le nom de justice.

PANDOLPHE.--Salut, noble prince de France. Voici ce que j'ai  vous
dire: Le roi Jean s'est rconcili avec Rome; son me est rentre sous
le pouvoir de la sainte glise, de la grande mtropole, du sige de
Rome, contre lesquels il tait si fort rvolt. Ainsi, repliez vos
tendards menaants, et adoucissez l'esprit sauvage de la guerre
furieuse; que, comme un lion nourri  la main, elle repose
tranquillement aux pieds de la paix, et n'ait plus rien d'effrayant que
l'apparence.

LOUIS.--Il faut que Votre Grandeur me le pardonne, mais je ne
retournerai point en arrire. Je suis de trop bon lieu pour appartenir 
personne, pour tre aux ordres comme agent secondaire, comme serviteur
utile, comme instrument, de quelque puissance souveraine qui soit au
monde: c'est vous qui le premier avez, entre ce royaume chti et moi
rallum de votre souffle les charbons teints de la guerre; c'est vous
qui avez apport le bois pour nourrir ce feu: il est beaucoup trop grand
maintenant pour que le faible vent qui l'a allum puisse l'teindre.
Vous m'avez enseign  voir la justice sous sa vritable face; vous
m'avez instruit de mes droits sur ce royaume. Quoi! vous seul avez fait
entrer dans mon coeur cette entreprise, et vous venez me dire
aujourd'hui: Jean a fait sa paix avec Rome! Et que me fait cette paix
 moi? Moi, par les droits de mon lit nuptial, le jeune Arthur mort, je
rclame ce pays comme m'appartenant; et maintenant qu'il est  moiti
conquis, il faudra que je recule parce que Jean a fait sa paix avec
Rome! Suis-je l'esclave de Rome? De quel argent Rome a-t-elle contribu?
quels soldats m'a-t-elle fournis? quelles munitions m'a-t-elle envoyes
pour aider  cette entreprise? N'est-ce pas moi qui en porte le fardeau?
Quels autres que moi et ceux qui obissent  mon appel donnent leurs
sueurs  cette cause et soutiennent cette guerre? N'ai-je pas entendu
ces insulaires crier _vive le roi_! au moment o je ctoyais leurs
villes? n'ai-je pas les plus belles cartes dans le jeu pour gagner cette
facile partie o se joue une couronne? Et il faudra que j'abandonne la
mise que j'ai dj gagne! Non, non, sur mon me, c'est ce qu'on ne dira
jamais.

PANDOLPHE.--Vous ne considrez que les dehors de cette affaire.

LOUIS.--Dehors ou dedans, je ne m'en retournerai point que mon
entreprise ne soit couronne de toute la gloire qui a t promise  mes
vastes esprances avant que j'eusse rassembl cette brillante lite de
la guerre, que j'eusse choisi dans le monde entier ces ardents courages,
pour marcher le front haut  la conqute, et conqurir le renom jusque
dans la gueule du pril et de la mort.(_Une trompette sonne._)--De quoi
vient nous sommer cette vigoureuse trompette?

(Entre le Btard avec une suite.)

LE BATARD.--En vertu du droit des gens, je dois avoir audience; je suis
envoy pour vous parler.--Monseigneur de Milan, je viens de la part du
roi apprendre comment vous avez trait pour lui; et, selon ce que vous
me rpondrez, je saurai dans quelle tendue et dans quelles limites je
dois renfermer mes paroles.

PANDOLPHE.--Le dauphin est trop obstin dans ses refus, et ne veut
accorder aucune trve  mes instances. Il rpond nettement qu'il ne
quittera point les armes.

LE BATARD.--Par tout le sang qu'a jamais pu respirer la fureur, le jeune
homme a bien rpondu. Maintenant coutez notre roi d'Angleterre, car
c'est ainsi que Sa Majest parle par ma bouche: il est tout prt, et
c'est bien raison qu'il le soit; il se rit de cette singerie d'attaque
sans aucune espce d'tiquette, de cette mascarade militaire, de cette
imprudente orgie, de cette audace imberbe et de ces bataillons
d'enfants; et il est bien prpar  chasser, le fouet  la main, de
l'enceinte de ses domaines, cette guerre de nains, ces pygmes en armes.
Cette main qui a eu la force de vous fustiger  votre porte mme et de
vous faire sauter sur les toits, qui vous a obligs de plonger comme des
seaux dans vos puits les plus cachs, de vous tapir sous la litire du
plancher de vos curies, de demeurer enferms comme des pions dans des
coffres et des caisses, de vous tenir serrs contre les pourceaux, et de
chercher la douce sret dans les tombeaux et les prisons, frissonnant
et tremblant au seul cri des corbeaux de votre pays dont vous preniez la
voix pour celle d'un Anglais arm; cette main victorieuse qui vous a
chtis dans vos maisons sera-t-elle ici plus faible? Non; sachez que
notre vaillant monarque a pris les armes, et que, comme l'aigle, il
plane au-dessus de son aire pour fondre sur l'importun qui approche de
son nid.--Et vous, hommes dgnrs, rebelles ingrats; vous, Nrons
sanguinaires, qui dchirez le sein de l'Angleterre, votre bonne mre,
rougissez de honte: vos femmes, vos filles au ple visage, semblables 
des amazones, s'avancent d'un pas lger  la suite des tambours; elles
ont chang leurs ds en gantelets de fer, leurs aiguilles en lances, et
 la douceur de leur coeur ont succd des inclinations martiales et
sanguinaires.

LOUIS.--Finis l tes bravades, et tourne le dos en paix. Nous convenons
que tu peux l'emporter sur nous en injures. Bonsoir; nous tenons notre
temps pour trop prcieux pour le perdre avec un pareil braillard.

PANDOLPHE.--Permettez-moi de parler.

LE BATARD.--Non, c'est moi qui vais parler.

LOUIS.--Nous n'couterons ni l'un ni l'autre.--Battez le tambour, et que
la voix de la guerre tablisse la lgitimit de nos droits et de notre
prsence.

LE BATARD.--Oui, sans doute, vos tambours vont crier quand vous les
battrez, et vous en ferez autant quand vous serez battus. Que le bruit
d'un de tes tambours rveille seulement un cho, et dans le mme instant
un autre tambour dj suspendu te renverra un son tout aussi bruyant que
le tien. Fais-en retentir un autre, et un second ira aussi bruyant que
le tien branler l'oreille du firmament, et insulter le tonnerre  la
bouche sonore. Ne se fiant pas  ce lgat qui boite des deux cts et
dont il s'est servi par jeu plutt que par ncessit, le belliqueux Jean
est l tout prs: sur son front sige la mort aux ctes dcharnes, dont
l'occupation sera aujourd'hui de se rgaler de milliers de Franais.

LOUIS.--Battez, tambours, que nous allions chercher ce danger.

LE BATARD.--Et tu le trouveras, dauphin, n'en doute pas.

(Ils sortent.)


SCNE III

La scne est toujours en Angleterre.--Un champ de bataille.

_Alarmes.--Entrent_ LE ROI JEAN ET HUBERT.


LE ROI JEAN.--Comment la journe tourne-t-elle pour nous? Oh!
dis-le-moi, Hubert.

HUBERT.--Mal, j'en ai peur. Comment se trouve Votre Majest?

LE ROI JEAN.--Cette fivre, qui me tourmente depuis si longtemps,
m'accable tout  fait. Oh! mon coeur est malade.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Seigneur, votre brave cousin, Faulconbridge, prie Votre
Majest de quitter le champ de bataille, et de lui faire savoir par moi
la route que vous prendrez.

LE ROI JEAN.--Dis-lui du ct de Swinstead,  l'abbaye de ce lieu.

LE MESSAGER.--Ayez bon courage: le puissant secours que le dauphin
attendait ici a fait naufrage, il y a trois nuits, sur les sables de
Godwin. Cette nouvelle vient  l'instant mme d'tre apporte  Richard.
Les Franais combattent mollement, et commencent  se retirer.

LE ROI JEAN.--Hlas! cette cruelle fivre me consume et ne me laisse pas
la force de jouir de cette heureuse nouvelle. Marchons vers Swinstead;
qu'on me mette  l'instant dans ma litire: la faiblesse s'est empare
de moi, et je me sens dfaillir.

(Ils sortent.)


SCNE IV

Un autre endroit sur le champ de bataille.

SALISBURY, PEMBROKE, BIGOT.


SALISBURY.--Je ne croyais pas que le roi conservt autant d'amis.

PEMBROKE.--Retournons encore  la charge; ranimons l'ardeur des
Franais: s'ils chouent, nous chouons aussi.

SALISBURY.--Ce diable de btard, ce Faulconbridge, en dpit de tout,
maintient  lui seul le combat.

PEMBROKE.--On dit que le roi Jean, dangereusement malade, a quitt le
champ de bataille.

(Entre Melun bless et conduit par des soldats.)

MELUN.--Conduisez-moi vers les rebelles d'Angleterre que j'aperois ici.

SALISBURY.--Tant que nous fmes heureux on nous donna d'autres noms.

PEMBROKE.--C'est le comte de Melun!

SALISBURY.--Bless  mort.

MELUN.--Fuyez, nobles Anglais. Vous tes vendus et achets: retirez-vous
des cruels engagements o vous vous tes enfils[23]; accueillez de
nouveau la fidlit bannie. Cherchez le roi Jean et tombez  ses pieds;
car si le Franais a l'avantage dans cette tumultueuse journe, il se
propose de rcompenser les peines que vous vous donnez en vous faisant
trancher la tte. Il en a fait le serment, et je l'ai jur avec lui, et
d'autres encore l'ont jur avec moi sur l'autel de Saint-Edmonsbury, sur
le mme autel o nous vous jurmes une tendre amiti et un attachement
ternel[24].

[Note 23: _Unthread the rude eye of rebellion_: Dsenfilez le cruel trou
d'aiguille de la rbellion.]

[Note 24: On rpandit en effet que le vicomte de Melun, tomb malade 
Londres, sentant les approches de la mort, et press par sa conscience,
avait fait avertir les Anglais, qui avaient embrass le parti de Louis,
que le projet de ce prince tait de les exterminer eux et leur famille,
pour distribuer leurs proprits  ses courtisans. Ce conte, absurde,
trop appuy par l'imprudente prfrence que Louis montrait en toute
occasion pour les Franais, fut trs-accrdit, et contribua
singulirement  la dfection des Anglais.]

SALISBURY.--Est-il possible? serait-il vrai?

MELUN.--N'ai-je pas devant les yeux la hideuse mort, ne retenant plus
qu'un reste de vie qui s'chappe avec mon sang, comme se dissout prs du
feu la forme d'une figure de cire? Qu'y a-t-il au monde qui pt
maintenant me porter  tromper, puisque je vais perdre les avantages de
toute imposture? Comment voudrais-je dire ce qui est faux, puisqu'il est
vrai que je dois mourir ici, et que je ne puis vivre ailleurs que par la
vrit? Je vous le rpte, si Louis remporte la victoire, il se
parjurera si jamais vos yeux revoient natre  l'orient une nouvelle
aurore. Dans cette nuit mme, dont le souffle noir et contagieux fume
dj autour de la chevelure brlante d'un vieux et faible soleil fatigu
du jour; dans cette nuit fatale, vous rendrez le dernier soupir, et l'on
vous fera tratreusement payer par la perte de votre vie  tous[25]
l'amende  laquelle a t taxe votre trahison, dans le cas o, par
votre secours, Louis aurait l'avantage de la journe. Parlez de moi  un
nomm Hubert qui accompagne votre roi: mon affection pour lui, et cet
autre motif que mon grand-pre tait Anglais, ont veill ma conscience
et m'ont dtermin  vous confesser tout ceci. Pour rcompense, je vous
prie de m'emporter d'ici, loin du tumulte et du bruit du champ de
bataille, dans quelque lieu o je puisse penser en paix le reste de mes
penses, et o mon me et le corps puissent se sparer dans la
contemplation et les dsirs pieux.

[Note 25:

    _Paying the fine of rated treachery_
    _Even with a treacherous fine of all your lives._

_Fine_ (amende), et _fine_ (fin), jeu de mots impossible  rendre
exactement.]

SALISBURY.--Nous te croyons.... Et prisse mon me si je ne chris
l'aspect et les attraits de cette belle occasion par qui nous allons
retourner sur nos pas dans le chemin d'une damnable dsertion! Et comme
le flot qui s'avance et se retire, abandonnant nos irrgularits et
notre cours drgl, nous redescendrons dans ces limites que nous avions
ddaignes, et coulerons paisiblement dans les bornes de l'obissance
jusqu' notre ocan, notre auguste roi Jean.--Mon bras va aider 
t'emporter de ce lieu, car je vois dj dans tes yeux les cruelles
angoisses de la mort.--Allons, mes amis, dsertons de nouveau: heureux
changement, qui ramne l'ancien droit!

(Ils sortent et emmnent Melun.)


SCNE V

La scne est toujours en Angleterre.--Le camp franais.

_Entre_ LOUIS _avec sa suite._


LOUIS.--Il semblait que dans le ciel le soleil se couchait  regret, et
qu'il s'arrtait et couvrait  l'occident le firmament de rougeur,
tandis que les Anglais se retiraient faiblement, mesurant  reculons la
terre de leur propre pays. Oh! nous avons brillamment fini, lorsqu'aprs
ce sanglant et laborieux combat nous leur avons dit bonsoir, par une
dcharge de notre inutile artillerie; et que nous avons glorieusement
relev nos enseignes dchires, restant les derniers sur le champ de
bataille, et presque matres du terrain.

(Un messager entre.)

LE MESSAGER.--O est mon prince, le dauphin?

LOUIS.--Le voici.--Quelles nouvelles?

LE MESSAGER.--Le comte de Melun est tu. Les seigneurs anglais, d'aprs
ses conseils, ont de nouveau chang de parti; et vos renforts, que vous
dsiriez depuis si longtemps, se sont perdus et abms dans les sables
de Godwin.

LOUIS.--Oh! les affreuses et dtestables nouvelles! Que ton coeur soit
maudit! Je ne m'attendais pas  prouver ce soir la tristesse qu'elles
me donnent. Qui est-ce qui a dit que le roi Jean avait fui une heure ou
deux avant que la nuit tombante vnt sparer nos armes fatigues?

LE MESSAGER.--Qui que ce soit qui l'ait dit, il a dit la vrit,
seigneur.

LOUIS.--C'est bon.--A nos postes, et faisons bonne garde cette nuit. Le
jour ne sera pas lev aussitt que moi pour tenter les bonnes chances de
demain.

(Ils sortent.)


SCNE VI

Un endroit dcouvert dans le voisinage de l'abbaye de Swinstead.

_Il est nuit._--LE BATARD ET HUBERT _entrent par diffrents cts._


HUBERT.--Qui va l? Parle. Hol! parle vite, ou je tire.

LE BATARD.--Ami.--Qui es-tu, toi?

HUBERT.--Du parti de l'Angleterre.

LE BATARD.--O vas-tu?

HUBERT.--Qu'est-ce que cela te fait? Ne pourrais-je pas m'enqurir de
tes affaires comme toi des miennes?

LE BATARD.--C'est Hubert, je crois.

HUBERT.--Tu as devin juste. Je veux bien  tout hasard te croire de mes
amis, toi qui reconnais si bien ma voix. Qui es-tu?

LE BATARD.--Qui tu voudras; et si cela te fait plaisir, tu peux me faire
l'amiti de croire que je descends d'un ct des Plantagenets.

HUBERT.--Mauvaise mmoire, c'est toi et l'aveugle nuit qui m'avez fait
tort.--Brave soldat, pardonne-moi si mon oreille a pu mconnatre aucun
des accents de ta voix.

LE BATARD.--Allons, allons; sans compliment, quelles nouvelles y a-t-il?

HUBERT.--Eh! c'tait pour vous trouver que je cheminais ici sous les
sombres regards de la nuit.

LE BATARD.--Abrge donc: quelles nouvelles?

HUBERT.--O mon cher monsieur, des nouvelles convenant  la nuit, noires,
effrayantes, dsesprantes, horribles!

LE BATARD.--Montre-moi o a port le coup de ces mauvaises nouvelles. Je
ne suis pas une femme, et je ne m'vanouirai pas.

HUBERT.--Le roi, je le crains, a t empoisonn par un moine. Je l'ai
laiss presque sans voix, et je suis accouru pour vous informer de ce
malheur, afin que vous puissiez vous prparer, dans cette crise
soudaine, mieux que vous ne l'auriez pu si vous aviez tard 
l'apprendre.

LE BATARD.--Comment a-t-il pris du poison? qui l'a got avant lui?

HUBERT.--Un moine, vous dis-je, un sclrat dtermin, dont les
entrailles ont clat  l'instant mme. Cependant le roi parle encore,
et peut-tre pourrait-il en revenir.

LE BATARD.--Qui as-tu laiss auprs de Sa Majest?

HUBERT.--Quoi, vous ne savez pas?.... Tous les seigneurs sont revenus,
accompagns du prince Henri,  la prire duquel le roi leur a pardonn;
et ils sont tous autour de Sa Majest.

LE BATARD.--Ciel tout-puissant, suspends ton courroux, et n'essaye pas
de nous faire supporter plus que nous ne pouvons.--Je te dirai, Hubert,
que cette nuit la moiti de mes troupes, en passant les sables, ont t
surprises par la mare, et ces eaux de Lincoln[26] les ont dvores.
Moi-mme, quoique bien mont, j'ai eu peine  me sauver.--Allons, marche
devant; conduis-moi vers le roi. Je crains bien qu'il ne soit mort avant
que j'arrive.

(Ils sortent.)

[Note 26: Ce fut Jean lui-mme qui, passant de Lyrin dans le
Lincolnshire, perdit par une inondation, et non par la mare, ses
trsors, ses chariots et ses bagages.]


SCNE VII

Le verger de l'abbaye de Swinstead.

_Entrent_ LE PRINCE HENRI, SALISBURY ET BIGOT.


HENRI.--Il est trop tard: toute la vie de son sang est atteinte de
corruption; et son cerveau mme, o quelques-uns placent la fragile
demeure de l'me, annonce par ses vaines rveries la fin de la vie
mortelle.

(Entre Pembroke.)

PEMBROKE.--Sa Majest parle encore: elle est persuade que si on la
conduisait en plein air, cela calmerait l'ardeur du cruel poison qui la
dvore.

HENRI.--Eh bien, il faut le faire porter ici dans le verger. Est-il
toujours en fureur?

(Bigot sort.)

PEMBROKE.--Il est plus calme que lorsque vous l'avez quitt. Tout 
l'heure il chantait.

HENRI.--Oh! illusions de la maladie! Les maux parvenus  leur dernire
violence ne se font pas longtemps sentir. La mort, qui a dj fait sa
proie des parties extrieures, les laisse insensibles et assige
maintenant l'esprit qu'elle harcle et dsole par des lgions de
fantmes bizarres qui, se pressant en foule  ce dernier assaut, se
confondent les uns avec les autres.--C'est une chose trange que la mort
puisse chanter!--Hlas! je suis le fils de ce cygne faible et puis,
qui chante l'hymne funbre de sa mort, et fait sortir des organes d'une
voie prissable les sons qui conduisent son me et son corps  leur
repos ternel.

SALISBURY.--Prenez courage, prince, car vous tes n pour rendre une
forme  cette masse qu'il a laisse si irrgulire et si dfigure.

(Rentrent Bigot et la suite, apportant le roi Jean dans une chaise.)

LE ROI JEAN.--Ah! certes, maintenant mon me a de la place: elle ne s'en
ira pas par les fentres ni par les portes. J'ai dans mon sein un t si
brlant, que tous mes intestins se rduisent en poussire. Je ne suis
plus qu'un dessin difforme trac avec une plume sur du parchemin, et je
me racornis devant ce feu.

HENRI.--Comment se trouve Votre Majest?

LE ROI JEAN.--Empoisonn, fort mal, mort, abandonn, rejet!.... Et nul
de vous ne commandera  l'hiver de venir enfoncer ses doigts de glace
entre mes mchoires, ne conjurera le Nord d'envoyer ses vents glacs
caresser mes lvres dessches et me soulager par le froid, ne fera
couler les rivires de mon royaume dans mon sein consum? Je ne vous
demande pas grand'chose; je n'implore qu'un froid qui me soulage; et
vous tes assez avares, assez ingrats pour me le refuser!

HENRI.--Oh! que mes larmes n'ont-elles quelque vertu qui pt vous
secourir!

LE ROI JEAN.--Elles sont pleines d'un sel brlant.--Au dedans de moi est
un enfer o le poison est renferm comme un dmon pour tyranniser une
vie condamne et sans esprance.

(Entre le Btard hors d'haleine.).

LE BATARD.--Oh! je suis tout chauff de la vitesse de ma course, et de
l'envie qui me pressait de voir Votre Majest.

LE ROI JEAN.--Ah! mon cousin, tu es venu pour me fermer les yeux. Le
cble de mon coeur est rompu et brl; tous les cordages qui soutenaient
les voiles de ma vie se sont changs en un fil, en un petit cheveu; mon
coeur n'est plus retenu que par une pauvre fibre qui ne tiendra que le
temps d'entendre tes nouvelles; et aprs, tout ce que tu vois ne sera
plus qu'un morceau de terre, le simulacre de la royaut vanouie!

LE BATARD.--Le dauphin se prpare  marcher de ce ct, et Dieu sait
comment nous pourrons lui rsister; car en une nuit la meilleure partie
de mes troupes, avec laquelle j'avais trouv moyen de faire retraite,
s'est perdue  l'improviste dans les eaux, dvore par le retour
inattendu de la mare.

(Le roi meurt.)

SALISBURY.--Vous versez ces nouvelles de mort dans une oreille dj
morte.--Mon souverain! mon prince!--Tout  l'heure roi, maintenant cela!

HENRI.--C'est ainsi qu'il faut que j'avance pour tre arrt de mme!
Quelle sret, quelle esprance, quelle stabilit y a-t-il dans ce
monde, lorsque ce qui tout  l'heure tait un roi n'est plus maintenant
que de l'argile?

LE BATARD.--Es-tu parti ainsi?--Je ne reste aprs toi que pour remplir
pour toi le devoir de la vengeance; puis mon me ira te servir dans les
cieux, comme elle t'a toujours servi sur la terre.--Vous, astres de
l'Angleterre, maintenant rentrs dans votre sphre rgulire, o sont
vos troupes? Montrez actuellement le retour de votre fidlit, et
revenez sans dlai avec moi repousser la destruction et l'ternelle
ignominie hors des faibles portes de notre patrie languissante!
Cherchons  l'instant l'ennemi, ou il va nous chercher lui-mme: le
dauphin accourt en furie sur nos talons.

SALISBURY.--Il parat que vous n'tes pas instruit de tout ce que nous
savons. Le cardinal Pandolphe est  se reposer dans l'abbaye, o il est
arriv il y a une demi-heure apportant de la part du dauphin, dispos 
abandonner sur-le-champ cette guerre, des offres de paix que nous
pouvons accepter avec honneur et avec avantage.

LE BATARD.--Il l'abandonnera bien mieux encore lorsqu'il nous verra bien
rallis pour la dfense.

SALISBURY.--Mais tout est en quelque sorte fini: il a dj fait
transporter sur les ctes quantit de bagages et remis sa cause et ses
prtentions entre les mains du cardinal, avec qui, si vous le jugez 
propos, vous et moi et les autres seigneurs, nous partirons en diligence
cette aprs-dne, pour achever de terminer heureusement cette affaire.

LE BATARD.--Soit.--Et vous, mon noble prince, avec ceux des grands dont
on peut le mieux se passer, vous resterez pour les obsques de votre
pre.

HENRI.--C'est  Worcester que son corps doit tre enterr, car c'est
ainsi qu'il l'a ordonn.

LE BATARD.--Il faut donc l'y conduire.--Et vous, cher prince,
puissiez-vous revtir avec bonheur le sceptre hrditaire et glorieux de
ce royaume! C'est avec une soumission entire que je vous transmets 
genoux mes fidles services, et ma soumission ternellement inviolable.

SALISBURY.--Et nous vous offrons de mme notre affection, qui demeurera
dsormais sans tache.

HENRI.--J'ai une me sensible qui voudrait vous remercier, et ne sait le
faire que par des larmes.

LE BATARD.--Oh! ne donnons  la circonstance que les douleurs
ncessaires; nous sommes en avance de chagrin avec le pass.--Cette
Angleterre n'est jamais tombe et ne tombera jamais aux pieds
orgueilleux d'un vainqueur, qu'elle ne l'ait d'abord aid elle-mme  la
blesser. Maintenant que ses chefs sont revenus  elle, que les trois
parties du monde viennent armes contre nous, et nous leur tiendrons
tte! Rien ne peut nous accabler si l'Angleterre reste fidle 
elle-mme.

(Ils sortent.)

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.







End of the Project Gutenberg EBook of Le roi Jean, by William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI JEAN ***

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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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