Project Gutenberg's Henri VI (2/3), by William Shakespeare, 1564-1616

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Title: Henri VI (2/3)

Author: William Shakespeare, 1564-1616

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874

Release Date: October 3, 2008 [EBook #26764]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VI (2/3) ***




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Note du transcripteur.
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Ce document est tir de:

OEUVRES COMPLTES DE
SHAKSPEARE

TRADUCTION DE
M. GUIZOT

NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

Volume 7
Henri IV (2e partie)
Henri V
Henri VI (1re, 2e et 3e partie)

PARIS
A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS
1863

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                               HENRI VI

                               TRAGDIE


                            SECONDE PARTIE.



PERSONNAGES

LE ROI HENRI VI.
HUMPHROY, duc de Glocester, son oncle.
LE CARDINAL BEAUFORT, vque de Winchester, grand-oncle du roi.
RICHARD PLANTAGENET, duc d'York.

EDOUARD,}
        } ses fils.
RICHARD,}

LE DUC DE BUCKINGHAM,} partisans
LE DUC DE SOMERSET,  } du
LE DUC DE SUFFOLK,   } roi.
LORD CLIFFORD,       }
LE JEUNE CLIFFORD,   }

LE COMTE DE SALISBURY,  } de la faction
LE COMTE DE WARWICK,    } d'York, son fils,}

LE LORD SAY.
LE LORD SCALES, gouverneur de la Tour.
SIR HUMPHROY STAFFORD.
LE JEUNE STAFFORD, son frre.
SIR JOHN STANLEY.
ALEXANDRE IDEN, gentilhomme du comt de Kent.
UN CAPITAINE de vaisseau, UN MAITRE, UN CONTRE-MATRE,
      et WALTER WHITMORE, pirates.
UN HERAUT.
DEUX GENTILSHOMMES, prisonniers avec Suffolk.
HUME VAUX et SOUTHWELL, deux prtres.
BOLINGBROOK, devin: esprit voqu par lui.
THOMAS HORNER, armurier, et PIERRE, son apprenti.
UN CLERC de Chatham.
LE MAIRE de Saint-Albans.
SIMPCOX, imposteur.
DEUX MEURTRIERS.
JACQUES CADE, rebelle.

BEVIS,            }
MICHEL,           }
GEORGE,           } partisans
JEAN,             } d'York.
DICK, boucher,    }
SMITH, tisserand, }

LA REINE MARGUERITE, femme de Henri VI.
ELEONOR, duchesse de Glocester.
MARGERY JOURDAIN, sorcire.
LA FEMME DE SIMPCOX.

SEIGNEURS, DAMES, ET LEUR SUITE, PTITIONNAIRES, ALDERMEN, CHAPELAIN,
SHRIF, OFFICIERS, CITOYENS, APPRENTIS, FAUCONNIERS, GARDES, SOLDATS,
MESSAGERS, ET AUTRES.

La scne se passe successivement dans les diffrentes parties de
l'Angleterre.




                             ACTE PREMIER




SCNE I

Londres.--Une salle d'apparat dans le palais.


_Fanfares et trompettes, suivies de hautbois. Entrent d'un ct_ LE ROI
HENRI, LE DUC DE GLOCESTER, SALISBURY, WARWICK, ET LE CARDINAL BEAUFORT;
_de l'autre_, LA REINE MARGUERITE, _conduite par_ SUFFOLK _et suivie de_
YORK, SOMERSET, BUCKINGHAM _et plusieurs autres_.

SUFFOLK, _s'avanant vers le roi._--Charg,  mon dpart pour la France,
en qualit de reprsentant de votre haute et souveraine majest,
d'pouser pour elle et en son nom, la princesse Marguerite, c'est dans
la fameuse et ancienne ville de Tours, qu'en prsence des rois de France
et de Sicile, des ducs d'Orlans, de Calabre, de Bretagne et d'Alenon,
de sept comtes, de douze barons et de vingt respectables vques, j'ai
rempli mon office et pous la princesse: aujourd'hui, je viens
humblement le genou en terre,  la vue de l'Angleterre et des lords ses
pairs, remettre le titre que j'ai acquis sur la reine entre les mains de
Votre Majest, qui est la ralit d'o provient cette ombre auguste dont
je n'ai fait qu'offrir l'image. Voici le plus prcieux don que marquis
ait jamais pu faire, la plus belle reine que roi ait jamais reue.

LE ROI.--Suffolk, levez-vous,--reine Marguerite, soyez la bienvenue. Je
ne puis vous donner de mon amour un gage plus tendre que ce tendre
baiser.--O toi, mon Dieu, qui me prtes la vie, prte-moi aussi un coeur
plein de reconnaissance! Car tu as donn  mon me, dans cet objet plein
de charmes, un monde de flicits terrestres, si tu permets que la
sympathie unisse nos penses dans un mutuel amour.

MARGUERITE.--Grand roi d'Angleterre, et mon gracieux seigneur, le jour
ou la nuit, veille, ou dans mes songes, au milieu de la cour, ou en
faisant mes prires, je me suis si souvent entretenue dans ma pense
avec vous, mon souverain chri, que j'en deviens plus hardie  saluer
mon roi dans un langage sans art, tel qu'il se prsente  mon esprit, et
que me l'inspire la joie dont dborde mon coeur.

LE ROI.--Sa beaut ravit, mais la grce de ses discours, ses paroles
qu'embellit la majest de la sagesse, me font passer de l'admiration aux
larmes de la joie, tant mon coeur est plein de son bonheur!--Lords, que
vos joyeuses voix saluent unanimement ma bien-aime.

TOUS LES PAIRS.--Longue vie  la reine Marguerite, la joie de
l'Angleterre!

MARGUERITE.--Nous vous rendons grces  tous.

(Fanfares.)

SUFFOLK, au duc de Glocester.--Lord protecteur, permettez-moi de
prsenter  Votre Grce les articles de la paix contracte entre notre
souverain et Charles, roi de France, et conclue, d'un commun accord,
pour l'espace de dix-huit mois.

GLOCESTER lit.--_Imprimis_, il est convenu, entre le roi franais
Charles[1] et William de la Pole, marquis de Suffolk, ambassadeur de
Henri, roi d'Angleterre, que ledit Henri pousera la princesse
Marguerite, fille de Ren, roi de Naples, de Sicile et de Jrusalem, et
la fera couronner reine d'Angleterre, avant le trente de mai prochain.

[Note 1: The French king. Le roi d'Angleterre, dans ce trait, ne
reconnat Charles ni pour roi de France, ni pour roi des Franais, mais
simplement pour roi franais.]

_Item_. Que le duch d'Anjou et le comt du Maine seront vacus et
remis au roi son pre.

LE ROI.--Mon oncle, qu'avez-vous?

GLOCESTER.--Pardonnez, mon gracieux seigneur. Un saisissement soudain a
press mon coeur et obscurci mes yeux tellement que je ne puis en lire
davantage.

LE ROI.--Mon oncle de Winchester, continuez, je vous prie.

LE CARDINAL.--_Item_. Il est de plus convenu entre eux que les duchs
d'Anjou et du Maine seront vacus et remis au roi son pre, et que la
princesse sera envoye  Londres, aux frais et dpens du roi
d'Angleterre, et sans dot.

LE ROI.--Je suis satisfait des articles. Lord marquis, mets-toi 
genoux. Nous te crons ici premier duc de Suffolk, et te ceignons de
l'pe.--Mon cousin d'York, vos fonctions de rgent dans nos provinces
de France sont suspendues jusqu' la complte expiration des dix-huit
mois.--Je vous remercie, mon oncle de Winchester, Glocester, York,
Buckingham, et vous, Somerset, Salisbury et Warwick, des marques
d'affection que vous venez de me donner par l'accueil que vous avez fait
 ma noble reine. Venez, rentrons et ordonnons avec toute la diligence
possible les apprts de son couronnement.

(Sortent le roi, la reine et Suffolk.)

GLOCESTER.--Braves pairs de l'Angleterre, piliers de l'tat, c'est dans
votre sein que le duc Humphroy doit dposer le fardeau de sa douleur, de
votre douleur, de la douleur commune  toute notre patrie. Eh quoi! mon
frre Henri aura donc prodigu, dans les guerres, sa jeunesse, sa
valeur, son peuple et ses trsors; il aura si souvent habit en plein
champ, en proie, soit au froid de l'hiver, soit aux ardeurs dvorantes
de l't pour conqurir la France, son lgitime hritage; et mon frre
Bedford aura fatigu son esprit  conserver, par la politique, ce
qu'avait conquis Henri; vous-mmes, Somerset, Buckingham, brave York,
Salisbury, et vous, victorieux Warwick, vous aurez reu de profondes
blessures en France et en Normandie; mon oncle Beaufort, et moi-mme,
avec les sages assembles du royaume, nous aurons mdit si longtemps,
tenu conseil durant de longues journes, discutant en tous sens les
moyens de tenir dans la soumission la France et les Franais; Sa Majest
aura t, dans son enfance, couronne dans Paris, en dpit de ses
ennemis; et tant de travaux, tant d'honneurs vont tre perdus! La
conqute de Henri, la vigilance de Bedford, vos exploits, tous nos
conseils seront perdus! O pairs d'Angleterre, cette alliance est
honteuse, ce mariage fatal! Il anantit votre renomme, efface vos noms
du livre de mmoire, dtruit les titres de votre gloire, renverse les
monuments de la France asservie, et dfait tout ce qui a jamais t
fait.

LE CARDINAL.--Mon neveu, que signifient ce discours si passionn et les
images accumules dans votre proraison? La France est  nous, et nous
prtendons bien la conserver toujours.

GLOCESTER.--Oui, sans doute, mon oncle, nous la conserverons si nous le
pouvons; mais  prsent il est impossible que nous le puissions.
Suffolk, ce duc de nouvelle fabrique qui fait ici la pluie et le beau
temps[2], a donn les duchs du Maine et de l'Anjou  ce pauvre roi
Ren, dont le style boursoufl s'accorde mal avec la maigreur de sa
bourse.

[Note 2: _That rules the roast_, qui gouverne le rti.]

SALISBURY.--Et par la mort de celui qui mourut pour tous, ces deux
comts taient les clefs de la Normandie... Mais de quoi pleure Warwick,
mon valeureux fils?

WARWICK.--De la douleur de les voir perdus sans retour: car s'il y avait
quelque espoir de les reconqurir, mon pe ferait couler un sang fumant
et mes yeux ne verseraient point de larmes. Anjou et Maine, c'est moi
qui les avais conquis, voil les bras qui ont assujetti ces provinces;
et ces villes que j'ai gagnes par mes blessures, on les rend pour des
paroles de paix! Mort-Dieu[3]!

[Note 3: Warwick prononce ce jurement en franais.]

YORK.--C'est le duc de Suffolk! Puisse-t-il tre trangl, lui qui
ternit l'honneur de cette le belliqueuse! La France et arrach et
dchir mon coeur, avant qu'on m'et vu souscrire  ce trait. J'ai vu
partout dans l'histoire les rois d'Angleterre recevant avec leurs
pouses de fortes sommes d'or, des dots considrables: et notre roi
Henri abandonne ce qui lui appartient pour pouser une fille qui
n'apporte avec elle aucun avantage.

GLOCESTER.--C'est une vraie plaisanterie, une chose inoue, que Suffolk
demande un quinzime tout entier pour les frais de son transport. Elle
et pu rester en France; elle et pu mourir de faim en France avant que
je....

LE CARDINAL.--Milord Glocester, vous vous chauffez trop; cela s'est
fait par le bon plaisir de notre seigneur et roi.

GLOCESTER.--Milord Winchester, je connais vos dispositions: ce ne sont
pas mes discours qui vous dplaisent, c'est ma prsence qui vous
gne.--Ta haine se fait jour, prlat superbe; je vois ta fureur sur ton
visage. Si je restais plus longtemps, nous recommencerions nos anciens
dmls. Adieu, lords; et, quand je ne serai plus, dites que j'ai t
prophte: avant peu, la France sera perdue pour nous.

(Il sort.)

LE CARDINAL.--Voil le protecteur qui nous quitte plein de rage. Vous
savez qu'il est mon ennemi; je dirai plus, il est votre ennemi  tous,
et je le crois fort peu ami du roi. Faites-y attention, milords, il est
le plus proche du trne par le sang et l'hritier prsomptif de la
couronne d'Angleterre. Quand Henri, par son mariage, aurait acquis un
empire et toutes les riches monarchies de l'Occident, Glocester et
encore eu des raisons pour en tre mcontent. Prenez-y garde, milords;
ne laissez pas sduire vos coeurs par ses paroles insidieuses: soyez
prudents et circonspects; car bien qu'il ait la faveur du peuple, qui
l'appelle _Humphroy, le bon duc de Glocester_! frappe des mains et crie
 haute voix: _Que Jsus conserve Votre Altesse Royale! que Dieu garde
le bon duc Humphroy_! je crains, milords, qu'avec tout cet clat
flatteur il ne devienne un protecteur dangereux.

BUCKINGHAM.--Pourquoi serait-il le protecteur de notre souverain,
maintenant d'ge  se gouverner par lui-mme? Mon cousin de Somerset,
joignez-vous  moi, et unissons-nous tous deux avec le duc de Suffolk,
et nous aurons bientt fait sauter de son poste le duc Humphroy.

LE CARDINAL.--Cette importante affaire ne souffrira point de dlais: je
me rends  l'instant chez le duc de Suffolk.

(Il sort.)

SOMERSET.--Cousin de Buckingham, quoique l'orgueil d'Humphroy et l'clat
de sa place ne laissent pas de nous tre pnibles, crois-moi,
surveillons avec soin ce hautain cardinal: son insolence est plus
insupportable que ne le serait celle de tous les autres princes de
l'Angleterre. Si Glocester est renvers, c'est lui qui sera protecteur.

BUCKINGHAM.--Toi, Somerset, ou moi, nous devons l'tre, en dpit du duc
Humphroy et du cardinal.

(Sortent Buckingham et Somerset.)

SALISBURY.--L'orgueil s'est mis le premier en mouvement, l'ambition le
suit. Tandis qu'ils vont travailler pour leur fortune, il nous convient
de travailler pour le pays. Je n'ai jamais vu Humphroy, duc de
Glocester, se conduire autrement qu'il n'appartient  un digne
gentilhomme; mais j'ai vu souvent cet orgueilleux cardinal, plus
semblable  un soldat qu' un homme d'glise, et aussi fier, aussi
hautain que s'il et t matre de tout, je l'ai vu blasphmer comme un
brigand, et se comporter d'une manire bien peu convenable au rgulateur
d'un empire. Warwick, mon fils, l'appui de ma vieillesse, tes actions,
ta franchise, ton hospitalit, t'ont plac dans le coeur de la nation
plus haut qu'aucun autre, si ce n'est le bon duc Humphroy. Et vous, mon
frre York, vos soins en Irlande, pour soumettre ses habitants au joug
rgulier des lois[4], et vos derniers exploits dans le coeur de la
France, tandis que vous y exerciez la rgence au nom de notre souverain,
vous ont fait craindre et respecter des peuples. Unissons-nous ensemble,
dans la vue du bien public, pour rprimer et contenir, autant qu'il nous
sera possible, l'orgueil de Suffolk et du cardinal, ainsi que l'ambition
de Somerset et de Buckingham; et soutenons de tout notre pouvoir la
marche du duc Humphroy, puisqu'elle tend  l'avantage du pays.

WARWICK.--Que Dieu seconde Warwick, comme il aime la patrie et le bien
gnral de son pays!

YORK.--York en dit autant, car il a plus que personne sujet de le
dsirer.

SALISBURY.--Ne perdons pas un instant; et voyons o ceci nous mne[5].

[Note 4: Le duc d'York avait pous une soeur consanguine du comte
de Salisbury. Il ne fut vice-roi d'Irlande que quelques annes plus
tard, comme on le verra dans la suite de cette pice.]

[Note 5: _Look unto the main. Unto the main! O father, Maine is
lost. Look unto the main_ signifie: songeons au plus important. Il a
fallu passer  ct du sens littral, pour conserver quelque chose du
jeu de mots entre _main_ et _Maine_, et de mme dans la suite du
discours de Warwick, o celui-ci dit avoir conquis le Maine, _by main
force_ (par une trs-grande valeur, etc.)]

WARWICK.--O ceci nous mne?  mon pre! le Maine est perdu, le Maine
que Warwick avait conquis avec le courage qui le mne, et qu'il aurait
gard tant qu'il aurait eu un souffle de vie! Mon pre, vous demandiez
o ceci nous mne, et moi, je ne parle que du Maine que je reprendrai
sur la France, ou j'y prirai.

(Sortent Salisbury et Warwick.)

YORK.--Le Maine et l'Anjou sont cds aux Franais! Paris est perdu; le
sort de la Normandie ne tient plus qu' un fil fragile: maintenant que
nous avons perdu le reste, Suffolk a conclu ce trait, les pairs y ont
accd, et Henri s'est trouv satisfait d'changer deux duchs contre
les charmes de la fille d'un duc. Je ne saurais les en blmer; car que
leur importe? C'est de ton bien, York, qu'ils disposent, et non du leur.
Des pirates peuvent faire bon march de leur pillage, en acheter des
amis, le prodiguer  des courtisanes, et se rjouir, comme de grands
soigneurs, jusqu' ce que tout soit dissip, tandis que l'impuissant
propritaire de ces richesses les pleure, tord ses faibles mains, et
tremblant, secouant la tte, demeure  regarder de loin ceux qui se
partagent et emportent son bien, sans oser, dans la faim qui le presse,
y porter sa main. Comme lui, il faut qu'York reste assis, enrageant et
mordant ses lvres, tandis que les pays qui lui appartiennent sont
vendus  l'encan.--Il me semble que ces trois royaumes, d'_Angleterre,_
de _France,_ d'_Irlande,_ sont  ma chair et  mon sang ce qu'tait au
prince de Calydon ce fatal tison d'Althe, qui en brlant consumait son
coeur. L'Anjou et le Maine, tous deux abandonns aux Franais! tristes
nouvelles pour moi, car j'esprais possder la France, aussi bien que
les champs fertiles de l'Angleterre. Un jour viendra o York pourra
rclamer son bien. Dans cette vue, je veux m'associer au parti des
Nevil, et faire montre d'affection pour l'orgueilleux duc Humphroy; et,
ds que je pourrai saisir l'occasion favorable, revendiquer la couronne;
car c'est  ce but brillant que je vise. Et il ne sera pas dit que
l'orgueilleux Lancastre usurpe mes droits, retienne le sceptre dans une
main d'enfant, et porte le diadme sur cette tte dont les inclinations
de prtre conviennent mal  la couronne. Sois donc patient et
tranquille, York, jusqu' ce que l'occasion te favorise; pie le moment,
et veille, pendant que les autres dorment, pour pntrer dans les
secrets de l'tat, jusqu' ce que Henri, enivr de l'amour de cette
nouvelle pouse, de cette reine si chrement achete par l'Angleterre,
et Glocester et les pairs soient tombs dans la discorde. Alors
j'lverai dans les airs la rose blanche comme le lait, et je les
parfumerai de sa douce odeur; je porterai sur mon tendard les armes
d'York, pour lutter avec la maison de Lancastre; et je le forcerai bien
 me cder la couronne, ce roi, dont les maximes scolastiques ont battu
notre belle Angleterre. (_Il sort_.)




SCNE II

Toujours  Londres, un appartement dans le palais du duc de Glocester.

_Entrent_ GLOCESTER ET LA DUCHESSE.


LA DUCHESSE.--Pourquoi mon seigneur semble-t-il ployer comme l'pi mr,
forc de courber sa tte sous le poids des libralits de Crs?
Pourquoi le grand duc Humphroy fronce-t-il le sourcil comme irrit 
l'aspect du monde? Pourquoi tes yeux demeurent-ils attachs sur la terre
insensible, occups  considrer un objet qui semble obscurcir ta vue?
Qu'y aperois-tu? Le diadme du roi Henri, enrichi de tous les honneurs
de l'univers? si ta pense est l, continue  y fixer tes yeux, et
prosterne ta face jusqu' ce que tu en aies couronn ta tte. tends ta
main pour atteindre  ce glorieux mtal. Quoi! serait-elle trop courte?
je l'allongerai de la mienne, et quand  nous deux nous l'aurons
soulev, tous deux nous lverons nos ttes vers le ciel, et notre vue
ne s'abaissera plus jamais jusqu' accorder un coup d'oeil  la terre.

GLOCESTER.--O Nell, chre Nell, si tu aimes ton seigneur, chasse le ver
dvorant de ces ambitieux dsirs, et puisse la premire pense de nuire
 mon roi et  mon neveu, le vertueux Henri, tre mon dernier soupir
dans ce monde prissable! Les songes inquitants de cette nuit ont jet
la tristesse dans mon me.

LA DUCHESSE.--Qu'a rv mon seigneur? Dis-le-moi, et je t'en
rcompenserai par le charmant rcit du songe que j'ai fait ce matin.

GLOCESTER.--Il m'a sembl que le bton de commandement, signe de mon
office  la cour, avait t rompu en deux. Par qui? Je l'ai oubli; mais
si je ne me trompe, c'tait par le cardinal; et sur les deux bouts de ce
bton bris taient places les ttes d'Edmond, duc de Somerset, et de
Guillaume de la Pole, premier duc de Suffolk. Tel a t mon songe: ce
qu'il prsage, Dieu le sait!

LA DUCHESSE.--Eh quoi, la seule chose que cela puisse nous annoncer,
c'est que quiconque rompra un rameau du bocage de Glocester payera de sa
tte une semblable audace. Mais coute-moi, maintenant, mon Humphroy,
mon cher duc. Il m'a sembl que j'tais solennellement assise sur un
sige royal, dans l'glise cathdrale de Westminster, et dans ce
fauteuil o les rois et les reines sont couronns. Henri et dame
Marguerite ont pli le genou devant moi, et sur ma tte ils ont plac le
diadme.

GLOCESTER.--En vrit, lonor, tu me forces  te rprimander
svrement. Prsomptueuse que tu es, malapprise, lonor, n'es-tu pas la
seconde femme du royaume, la femme du protecteur, l'objet chri de sa
tendresse? N'as-tu pas  ta disposition une plus grande abondance des
joies de ce monde que n'en peut atteindre ou concevoir ta pense? Et tu
veux continuer  trouver des trahisons, pour prcipiter ton mari et
toi-mme, du faite des honneurs, au plus bas degr de la honte!
Laisse-moi, je ne veux plus rien entendre.

LA DUCHESSE.--Eh quoi, quoi donc, milord! tant de colre contre lonor,
pour vous avoir racont son rve! Dornavant, je garderai mes rves pour
moi seule, et je ne m'exposerai plus  ces reproches.

GLOCESTER.--Allons, ne te fche pas, me voil de nouveau de bonne
humeur.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Milord protecteur, le bon plaisir de Sa Majest est que
vous vous disposiez  monter  cheval pour Saint-Albans, o le roi et la
reine ont l'intention d'aller chasser au faucon.

GLOCESTER.--Je vais m'y rendre. Allons, Nell, tu viendras avec nous.

LA DUCHESSE.--Oui, mon cher lord, je vous suis. (_Sortent Glocester et
le messager_.) Il faut bien que je suive; je ne peux marcher devant,
tant que Glocester portera cette me abjecte et servile. Si j'tais un
homme, un duc, un prince du sang, j'carterais bientt ces incommodes
obstacles; j'aplanirais mon chemin par-dessus leurs troncs mutils:
mais, quoique femme, je ne ngligerai pas le rle que j'ai  jouer dans
cette crmonie de la fortune. O tes-vous, sir John? Eh non, homme, ne
crains rien; nous sommes seuls; il n'y ici que toi et moi.

(Entre Hume.)

HUME.--Jsus conserve votre royale Majest!

LA DUCHESSE.--Que dis-tu, Majest? je n'ai que le titre de Grce.

HUME.--Mais par la grce du ciel et les conseils de Hume, le titre de
Votre Grce sera bientt agrandi.

LA DUCHESSE.--Homme, qu'as-tu  me dire? As-tu confr avec Margery
Jourdain, cette habile sorcire, et Roger Bolingbrook, qui conjure les
esprits? Entreprendront-ils de me servir?

HUME.--Ils m'ont promis de faire paratre devant Votre Grandeur un
esprit voqu des profondeurs de la terre, qui rpondra  toutes les
questions que pourra lui faire Votre Grce.

LA DUCHESSE.--Il suffit. Je songerai aux questions. Il faut qu' notre
retour de Saint-Albans, ils accomplissent entirement leurs promesses.
Toi, Hume, prends cette rcompense, et va te rjouir avec tes associs
dans cette importante opration.

(Elle sort.)

HUME.--Hume a ordre de se rjouir avec l'or de la duchesse: vraiment, il
n'y manquera pas. Mais songez-y bien, sir John Hume, mettez un sceau 
vos lvres, et ne prononcez pas un mot, si ce n'est, chut. Cette affaire
exige un profond secret.--Dame lonor me donne de l'or, pour lui amener
la magicienne! Ft-ce le diable, son or ne peut venir mal  propos; et
l'or m'arrive encore d'un autre point du compas; j'ose  peine le dire,
du riche cardinal et de ce puissant et nouveau duc de Suffolk;
cependant, cela est ainsi, et  parler franchement, connaissant l'humeur
ambitieuse de dame lonor, ils me payent pour tramer secrtement la
ruine de la duchesse, et lui mettre dans la tte ces ides
d'apparitions. On dit qu'habile fripon n'a pas besoin de courtier:
cependant je suis le courtier de Suffolk et du cardinal.--Mais prenez
donc garde, Hume, il ne s'en faut de rien que vous ne parliez d'eux
comme d'une paire d'habiles fripons. A la bonne heure, puisqu'il en est
ainsi. Je crains bien qu'en dfinitive, la friponnerie de Hume ne soit
la perte de la duchesse, et sa disgrce, la chute d'Humphroy. Arrive qui
pourra, j'aurai de l'argent de tout le monde.

(Il sort.)




SCNE III

Toujours  Londres.--Une salle du palais.

_Entrent_ PIERRE _et plusieurs autres avec des ptitions_.


PREMIER PTITIONNAIRE.--Restons l tout prs, mes matres. Milord
protecteur va bientt passer par ici, nous pourrons alors lui prsenter
nos suppliques par crit.

DEUXIME PTITIONNAIRE.--Ma foi, Dieu le conserve, car c'est un brave
homme. Jsus le bnisse!

(Entrent Suffolk et la reine Marguerite.)

PREMIER PTITIONNAIRE.--Je crois que le voil qui vient, et la reine
avec lui. Je serai le premier, c'est sr.

DEUXIME PTITIONNAIRE.--En arrire, imbcile. C'est le duc de Suffolk,
et non pas milord protecteur.

SUFFOLK.--Eh bien, qu'y a-t-il? me veux-tu quelque chose?

PREMIER PTITIONNAIRE.--Je vous prie, milord, pardonnez; je vous ai pris
pour milord protecteur.

MARGUERITE, _lisant le dessus des ptitions.--Milord protecteur!_ C'est
 Sa Seigneurie que vos suppliques s'adressent? Laissez-moi les
voir.--Quelle est la tienne?

DEUXIME PTITIONNAIRE.--La mienne, avec la permission de Votre Grce,
est contre John Goodman, un des gens de milord cardinal, qui m'a pris ma
maison, mes terres, ma femme et tout.

SUFFOLK.--Ta femme aussi? Cela n'est pas trop bien, en effet. Et vous,
la vtre?--Qu'est-ce que c'est? (_Il lit._) Contre le duc de Suffolk,
pour avoir fait enclore les communes de Melfort. Comment, monsieur le
drle!

PREMIER PTITIONNAIRE.--Hlas! monsieur; je ne suis qu'un pauvre citoyen
charg des plaintes de toute notre ville.

PIERRE, _prsentant sa ptition._--Contre mon matre Thomas Horner, pour
avoir dit que le duc d'York tait le lgitime hritier de la couronne.

MARGUERITE.--Que dis-tu l? Le duc d'York a-t-il dit qu'il tait
l'hritier lgitime de la couronne?

PIERRE.--Que mon matre l'tait? non vraiment. Mais mon matre a dit
qu'il l'tait, et que le roi tait un usurpateur.

(Entrent des domestiques.)

SUFFOLK.--Y a-t-il quelqu'un l? Retenez cet homme et envoyez chercher
son matre par un huissier. Nous nous occuperons de votre affaire en
prsence du roi.

(Les domestiques sortent avec Pierre.)

MARGUERITE.--Et vous qui aimez  tre protg des ailes de votre duc
protecteur, vous pouvez recommencer vos suppliques et vous adresser 
lui. (_Elle dchire leurs requtes._) Sortez, canaille. Suffolk,
renvoyez-les.

TOUS.--Allons, sortons.

(Ils sortent.)

MARGUERITE.--Milord de Suffolk, parlez. Sont-ce l vos usages? est-ce l
la mode de la cour d'Angleterre, le gouvernement de votre le
britannique? est-ce l la royaut d'un roi d'Albion? Eh quoi! le roi
Henri demeurera-t-il ternellement sous la domination du sombre
Humphroy? Et moi, reine seulement de nom et pour la forme, faut-il que
je sois la sujette d'un duc? Je te le dis, Pole, quand dans la ville de
Tours, tu rompis une lance pour l'amour de moi, et enlevas les coeurs
des dames de France, je crus que le roi Henri te ressemblerait en
galanterie, en beaut, en courage; mais son esprit est entirement
tourn  la dvotion: tout occup  compter des _ave Maria_ sur son
chapelet, il n'a d'autres champions que les prophtes et les aptres,
d'autres armes que les passages sacrs de l'criture sainte, d'autre
champ clos que son cabinet, d'autres amours que les images en bronze des
saints canoniss. Je voudrais que le collge des cardinaux voult le
nommer pape et l'emmener  Rome, pour y placer sur sa tte la triple
couronne. Tels sont les honneurs qui conviennent  sa pit.

SUFFOLK.--Madame, prenez patience. C'est moi qui ai fait venir Votre
Altesse en Angleterre, et je travaillerai  ce qu'en Angleterre tous les
dsirs de Votre Grce soient pleinement satisfaits.

MARGUERITE.--Outre ce hautain protecteur, n'avons-nous pas encore
Beaufort, ce prtre imprieux, et Buckingham, et Somerset, et York, qui
se plaint toujours, et le moins puissant d'entre eux ne l'est-il pas en
Angleterre plus que le roi?

SUFFOLK.--Et de tous, le plus puissant ne l'est pas en Angleterre plus
que les Nevil, Salisbury et Warwick ne sont point de simples pairs.

MARGUERITE.--Tous ces lords ensemble ne m'irritent pas autant que cette
arrogante lonor, la femme du lord protecteur. On la voit, suivie d'un
cortge de dames, balayer les salles du palais, plutt de l'air d'une
impratrice que de la femme du duc Humphroy. Les personnes trangres 
la cour la prennent pour la reine. Elle porte sur elle le revenu d'un
duch, et dans son coeur elle insulte  notre indigence. Ne vivrai-je
point assez pour me voir venge d'elle? L'autre jour, au milieu de ses
favoris, cette crature de rien ne disait-elle pas insolemment,
mprisante drlesse! que la queue de sa plus mauvaise robe de tous les
jours valait mieux que toutes les terres de mon pre, avant que Suffolk
lui et donn deux duchs en change de sa fille.

SUFFOLK.--Madame, j'ai moi-mme dispos la glu sur le buisson o elle
doit venir se prendre, et j'y ai plac un choeur d'oiseaux si propres 
l'attirer, qu'elle viendra s'y abattre pour couter leurs chants et ne
reprendra plus le vol qui vous blesse. Laissez-la donc en paix, et
coutez-moi, madame, car j'ose vous donner ici quelques conseils.
Quoique le cardinal nous dplaise, il faut nous unir  lui et au reste
des pairs, jusqu' ce que nous ayons fait tomber le duc Humphroy dans la
disgrce. Quant au duc d'York, la plainte que nous venons de recevoir
n'avancera pas ses affaires; ainsi, nous les dracinerons tous l'un
aprs l'autre, et de vous seule l'heureux gouvernail recevra sa
direction.

(Entrent le roi Henri, York et Somerset causant avec lui, le duc et la
duchesse de Glocester, le cardinal, Buckingham, Salisbury et Warwick.)

LE ROI.--Quant  moi, nobles lords, le choix m'est indiffrent: ou
Somerset, ou York, c'est pour moi la mme chose.

YORK.--Si York s'est mal conduit en France, que la rgence lui soit
refuse.

SOMERSET.--Si Somerset est indigne de la place, qu'York soit rgent, je
suis prt  la lui cder.

WARWICK.--Que Votre Grce soit digne ou non, ce n'est pas l la
question: York en est le plus digne.

LE CARDINAL.--Ambitieux Warwick, laisse parler ceux qui valent mieux que
toi.

WARWICK.--Le cardinal ne vaut pas mieux que moi sur le champ de
bataille.

BUCKINGHAM.--Tous ceux qui sont ici prsents valent mieux que toi,
Warwick.

WARWICK.--Et Warwick pourra vivre assez pour tre un jour le meilleur de
tous.

SALISBURY.--Paix! mon fils.--Et vous, Buckingham, faites-nous connatre,
par quelques raisons, pourquoi Somerset doit tre prfr en ceci?

MARGUERITE.--Eh! vraiment, parce que cela convient au roi.

GLOCESTER.--Madame, le roi est en ge de dire lui-mme son avis; et ce
n'est point ici l'affaire des femmes.

MARGUERITE.--Si le roi est en ge, qu'a-t-il besoin, milord, que vous
demeuriez protecteur de Sa Majest?

GLOCESTER.--Je suis protecteur du royaume, madame; et, quand il le
voudra, je rsignerai mes fonctions.

SUFFOLK.--Rsigne-les donc, et mets un terme  ton insolence. Depuis que
tu es roi (car qui donc est roi que toi?), l'tat se prcipite chaque
jour vers sa ruine. Le dauphin a triomph au del des mers; les pairs et
les nobles du royaume ne sont plus autre chose que les vassaux de ton
pouvoir.

LE CARDINAL.--Tu as cras le peuple, appauvri, extnu la bourse du
clerg par tes extorsions.

SOMERSET.--Tes somptueux palais, les parures de ta femme, ont absorb
une portion des richesses publiques.

BUCKINGHAM.--La cruaut de tes excutions a excd la rigueur des lois,
et te livre  ton tour  la merci des lois.

MARGUERITE.--Ton trafic des emplois, et la vente des villes de France,
si on pouvait faire connatre tout ce qu'on souponne, devraient avant
peu te rapetisser de la tte[6]. (_Glocester sort.--La reine laisse
tomber son ventail_.) Donnez-moi mon ventail.--Quoi donc, beau sire,
ne sauriez-vous faire ce que je vous dis? _(Elle donne un soufflet  la
duchesse_.) Ah! madame, je vous demande pardon: quoi! c'est vous?....

[Note 6: _Would make thee quickly hop without thy head_. Devraient
avant peu te rendre boiteux de la tte.]

LA DUCHESSE.--Si c'est moi? Oui, c'est moi, orgueilleuse Franaise. Si
mes ongles pouvaient atteindre votre beaut, j'imprimerais mes dix
commandements sur votre face.

LE ROI.--Ma chre tante, calmez-vous; c'est contre sa volont.

LA DUCHESSE.--Contre sa volont! Bon roi, prends-y garde  temps; elle
t'emmaillotera et te bercera comme un enfant. Quoiqu'il y ait ici plus
d'un homme qui ne sache pas porter le haut-de-chausses, elle n'aura pas
impunment frapp dame lonor.

BUCKINGHAM.--Lord cardinal, je vais suivre lonor, et m'informer de
Glocester, de tous ses mouvements.--La voil lance, elle n'a pas besoin
maintenant d'perons pour l'chauffer, elle va galoper assez vite  sa
perte.

(Buckingham sort.)

(Rentre Glocester.)

GLOCESTER.--Maintenant, milords, qu'un tour de terrasse a dissip ma
colre, je reviens dlibrer sur les affaires de l'tat. Quant  vos
odieuses et fausses imputations, prouvez-les, soumettez-les au jugement
de la loi. Puisse Dieu dans sa misricorde traiter mon me selon la
mesure de mon affectueuse fidlit envers mon pays et mon roi! Mais
venons  l'objet qui nous occupe. Dans mon opinion, mon souverain, York
est l'homme le plus propre  remplir en France l'office de rgent.

SUFFOLK.--Avant qu'on choisisse, permettez-moi de vous faire comprendre,
par quelques raisons qui ne sont pas de peu d'importance, qu'York est de
tous les hommes le moins propre  cet emploi.

YORK.--Je te le dirai, Suffolk, pourquoi j'y suis le moins propre.
D'abord, c'est parce que je ne sais point flatter ton orgueil; ensuite
si le choix tombe sur moi, milord de Somerset me laissera encore sans
munitions, sans argent et sans secours, jusqu' ce que la France soit
retombe entre les mains du dauphin. Dernirement il m'a fallu attendre,
tantt sur un pied tantt sur l'autre[7], son bon plaisir, jusqu' ce
que Paris ft assig, affam et perdu.

[Note 7: I danc'd attendance on his will.]

WARWICK.--J'en puis rendre tmoignage, et jamais tratre n'a commis
envers son pays une action plus criminelle.

SUFFOLK.--Paix donc, imptueux Warwick.

WARWICK.--Emblme d'orgueil, pourquoi me tairais-je?

(Entrent les domestiques de Suffolk amenant Horner et Pierre.)

SUFFOLK.--Parce qu'il y a ici un homme accus de trahison. Dieu veuille
que le duc d'York russisse  se justifier!

YORK.--Quelqu'un accuse-t-il York de trahison?

LE ROI.--Que signifie tout ceci, Suffolk? Dis-moi qui sont ces hommes?

SUFFOLK.--Avec la permission de Votre Majest, cet homme est celui qui
accuse son matre de haute trahison. Il assure lui avoir entendu dire
que Richard, duc d'York, tait le lgitime hritier de la couronne
d'Angleterre, et que Votre Majest tait un usurpateur.

LE ROI, _ Horner._--Dis, as-tu tenu ce discours?

HORNER.--Avec la permission de Votre Majest, je n'ai jamais rien dit ni
pens de semblable. Dieu m'est tmoin que je suis faussement accus par
ce coquin.

PIERRE, _levant les mains en haut._--Par ces dix os, milords, il m'a dit
cela un soir que nous tions dans le grenier  nettoyer l'armure du duc
d'York.

YORK.--Infme misrable, vil artisan, ta tte me payera tes criminelles
paroles. Je conjure Votre Royale Majest de le livrer  toute la rigueur
de la loi.

(York sort.)

HORNER.--Hlas, milord, que je sois pendu si jamais j'ai prononc ces
mots. Mon accusateur est mon apprenti. L'autre jour, comme je l'avais
corrig pour une faute, il a fait serment  genoux qu'il me le
revaudrait: j'ai de bons tmoins du fait. Je conjure donc Votre Majest
de ne pas perdre un honnte homme sur l'accusation d'un coquin.

LE ROI.--Glocester, que pouvons-nous lgalement ordonner sur ceci?

GLOCESTER.--Voici mon jugement, seigneur, s'il m'appartient de dcider:
donnez  Somerset la rgence de la France, parce que ceci a lev des
soupons contre York, et indiquez un jour, un lieu convenable pour le
combat singulier entre ces deux hommes. Telle est la loi, telle est la
sentence du duc Humphroy.

LE ROI.--Qu'il en soit ainsi. Milord de Somerset, nous vous nommons lord
rgent de France.

SOMERSET.--Je remercie humblement Votre Royale Majest.

HORNER.--Et moi, j'accepte volontiers le combat.

PIERRE.--Hlas! milord, je ne saurais combattre. Pour l'amour de Dieu,
prenez en piti ce qui m'arrive; c'est la mchancet des hommes qui m'a
conduit l. O seigneur, ayez piti de moi! Jamais je ne serai en tat de
porter un coup. O Dieu!  mon coeur!

GLOCESTER.--Il faut que tu te battes ou que tu sois pendu.

LE ROI.--Conduisez-les en prison. Le dernier jour du mois prochain sera
celui du combat.--Viens, Somerset: nous allons pourvoir  ton dpart.




SCNE IV

Toujours  Londres.--Dans les jardins du duc de Glocester.

_Entrent_ MARGERY, JOURDAIN, HUME, SOUTHWELL ET BOLINGBROOK.


HUME.--Venez, mes matres: la duchesse, je vous l'ai dit, attend
l'accomplissement de vos promesses.

BOLINGBROOK.--Nous sommes tout prts, matre Hume. Mais la duchesse
veut-elle entendre et voir nos mystres?

HUME.--Oui, pourquoi pas? comptez sur son courage.

BOLINGBROOK.--J'ai entendu dire que c'tait une femme d'une fermet
inbranlable. Cependant, il sera bon, matre Hume, que vous soyez
l-haut prs d'elle, tandis que nous travaillerons ici en bas. Ainsi, je
vous prie, sortez, au nom de Dieu, et laissez-nous. _(Hume sort.)_ Mre
Jourdain, prosternez-vous la face contre terre. Southwell, lisez, et
commenons notre oeuvre.

(La duchesse parat  une fentre.)

LA DUCHESSE.--Bien dit, mes matres; soyez tous les bienvenus. A la
besogne; le plus tt sera le mieux.

BOLINGBROOK.--Patience, ma bonne dame; les magiciens connaissent leur
temps; la profonde nuit, la sombre nuit, le silence de la nuit, l'heure
de la nuit o l'on mit le feu  Troie; le temps o errent les oiseaux
funbres, o hurlent les chiens de garde, o les esprits se promnent,
o les fantmes brisent leurs tombeaux: tel est le temps propre 
l'oeuvre qui nous tient occups. Asseyez-vous, madame, et ne craignez
rien; ce que nous allons faire paratre ne pourra sortir de l'enceinte
sacre.

(Ils excutent les crmonies d'usage, et tracent le cercle. Bolingbrook
ou Southwell lit la formule, _Conjuro te,_ etc. clairs et tonnerres
effroyables, l'Esprit sort de terre.)

L'ESPRIT.--_Adsum_.

MARGERY.--_Asmath_, par le Dieu ternel, dont le nom et le pouvoir te
font trembler, rponds  mes demandes; car jusqu' ce que tu m'aies
satisfait, tu ne passeras point cette enceinte.

L'ESPRIT.--Demande ce que tu voudras: que n'ai-je dj dit et fini!

BOLINGBROOK, _lisant les questions contenues dans un papier_.--_D'abord
le roi, qu'en doit-il advenir_?

L'ESPRIT.--Le duc qui dposera Henri est vivant; mais il lui survivra et
mourra d'une mort violente.

(A mesure que l'Esprit parle, Southwell crit la rponse.)

BOLINGBROOK.--_Quel est le sort qui attend le duc de Suffolk_?

L'ESPRIT.--Par l'eau il mourra et trouvera sa fin.

BOLINGBROOK.--Qu'arrivera-t-il au duc de Somerset?

L'ESPRIT.--Qu'il vite les chteaux; il sera plus en sret dans les
plaines sablonneuses qu'aux lieux o les chteaux se tiennent en haut.
Finis;  peine pourrais-je endurer plus longtemps.

BOLINGBROOK.--Descends dans les tnbres et dans le lac brlant, esprit
pervers: en fuite!

(Tonnerre et clairs. L'Esprit descend sous terre.)

(Entrent prcipitamment York et Buckingham, suivis de gardes, et autres
personnages.)

YORK.--Saisissez-vous de ces tratres et de tout leur bagage. Sorcire,
nous vous suivions, je crois, de bien prs. Quoi! madame, vous ici? le
roi et l'tat vous devront beaucoup pour les peines que vous avez
prises, et milord protecteur dsirera sans doute vous voir bien
rcompense de cette bonne oeuvre.

LA DUCHESSE.--Elle n'est pas la moiti aussi coupable que les tiennes
envers le roi d'Angleterre, duc outrageant qui menaces sans cause.

BUCKINGHAM.--En effet, sans la moindre cause, madame. Comment
appelez-vous ceci? _(Lui montrant le papier qu'il a saisi_.)
Emmenez-les, qu'on les tienne bien renferms et spars.--Vous, madame,
vous allez nous suivre. Stafford, prends-la sous ta garde. _(La duchesse
quitte la fentre_.) Nous allons mettre au jour toutes ces bagatelles.
Sortez tous.

(Les gardes sortent, emmenant Margery, Southwell, etc.)

YORK.--Je vois, lord Buckingham, que vous l'aviez bien surveille. C'est
une petite intrigue bien imagine, et sur laquelle on peut btir bien
des choses. Maintenant je vous prie, milord, voyons ce qu'a crit le
diable. _(Il lit.) Le duc qui doit dposer Henri est vivant, mais il lui
survivra et mourra d'une mort violente._ C'est tout justement..... _Aio
te, neda, Romanos vincere posse.--Dites-moi quel sort attend le duc de
Suffolk?--Il mourra par l'eau et y trouvera sa fin.--Qu'arrivera-t-il au
duc de Somerset?--Qu'il vite les chteaux, il sera plus en sret dans
les plaines sablonneuses que l o les chteaux se tiennent en haut._
Allons, allons, milord, ce sont l des oracles dangereux  obtenir, et
difficiles  comprendre. Le roi est sur la route de Saint-Albans, et
l'poux de cette aimable dame l'accompagne. Que cette nouvelle leur
arrive aussi promptement qu'un cheval pourra la leur porter. Triste
djeuner pour milord protecteur!

BUCKINGHAM.--Que Votre Grce me permette, milord d'York, de porter
moi-mme ce message, dans l'espoir d'en obtenir la rcompense.

YORK.--Comme il vous plaira, mon cher lord.--Y a-t-il quelqu'un ici?
_(Entre un domestique_). Invitez de ma part les lords Salisbury et
Warwick  souper chez moi ce Soir. Allons-nous-en. (Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.




                            ACTE DEUXIME




SCNE I

Saint-Albans.

_Entrent_ LE ROI HENRI ET LA REINE MARGUERITE, GLOCESTER, LE CARDINAL,
ET SUFFOLK _suivis de fauconniers rappelant des oiseaux_.


MARGUERITE.--En vrit, milords, depuis sept ans je n'ai pas vu de plus
belle chasse aux oiseaux d'eau, et cependant vous conviendrez que le
vent tait trs-fort, et qu'il y avait dix contre un  parier que le
vieux Jean ne partirait pas.

LE ROI, _ Glocester_.--Mais quelle pointe a fait votre faucon, milord!
A quelle hauteur il s'est lev au-dessus de tous les autres! Comme on
reconnat l'oeuvre de Dieu dans toutes ses cratures! Vraiment oui,
l'homme et l'oiseau aspirent  monter.

SUFFOLK.--Il n'est pas tonnant, si Votre Majest me permet de le dire,
que les oiseaux de milord protecteur sachent si bien s'lever; ils
n'ignorent pas que leur matre aime les hautes rgions et porte ses
penses bien au del du vol de son faucon.

GLOCESTER.--C'est un esprit ignoble et vulgaire, milord, que celui qui
ne s'lve pas plus haut qu'un oiseau ne peut voler.

LE CARDINAL.--Je le savais bien; il voudrait se voir au-dessus des
nuages.

GLOCESTER.--Sans doute. Milord cardinal, qu'entendez-vous par l? Ne
sirait-il pas  Votre Grce de prendre son essor vers le ciel?

LE ROI.--Trsor d'ternelle flicit!

LE CARDINAL.--Ton ciel est sur la terre. Tes yeux et tes penses
demeurent attachs sur la couronne, trsor de ton coeur. Pernicieux
protecteur, dangereux pair, flatteur du roi et du peuple!

GLOCESTER.--Eh quoi! cardinal, cela me parat bien violent pour un
prtre, _Tantne animis coelestibus ir?_ Les ecclsiastiques sont-ils
donc si colres? Mon cher oncle, cachez mieux votre haine. Convient-elle
 votre caractre sacr?

SUFFOLK.--Il n'y a point l de haine, milord, pas plus qu'il ne convient
dans une si juste querelle contre un pair si odieux.

GLOCESTER.--Que.... qui, milord?

SUFFOLK.--Qui? vous, milord, n'en dplaise  Sa Seigneurie milord
protecteur.

GLOCESTER.--Suffolk, l'Angleterre connat ton insolence.

MARGUERITE.--Et ton ambition, Glocester.

LE ROI.--Tais-toi, de grce, chre reine: n'aigris point la haine de ces
pairs furieux; bienheureux sont ceux qui procurent la paix sur la terre!

LE CARDINAL.--Que je sois donc bni pour la paix que j'tablirai entre
ce hautain protecteur et moi, au moyen de mon pe!

GLOCESTER, _ part au cardinal_.--Sur ma foi, mon saint oncle,
j'aimerais fort que nous en fussions dj l.

LE CARDINAL, _ part_.--Nous y serons vraiment, ds que tu en auras le
coeur.

GLOCESTER,  _part_.--Ne va pas ameuter pour cela un parti de factieux;
charge-toi de rpondre seul de tes insultes.

LE CARDINAL, _ part_.--Oui, pour que tu n'oses pas montrer ton nez;
mais si tu l'oses, ce soir mme,  l'est du bosquet.

LE ROI.--Qu'est-ce que c'est donc, milords?

LE CARDINAL, _haut_.--Croyez-m'en sur ma parole, cousin Glocester: si
votre cuyer n'avait pas si soudainement rappel l'oiseau, nous aurions
pouss plus loin la chasse. (_A part._) Viens avec ton pe[8]  deux
mains.

[Note 8: _Two hand-sword._ Cette sorte d'pe s'appelait aussi
long-sword (longue pe).]

GLOCESTER, _ part_.--Vous y pouvez compter, mon oncle.

LE CARDINAL, _ part._--Entendez-vous?....  l'est du bosquet.

GLOCESTER, _ part._--J'y serai, cardinal.

LE ROI.--Comment? Qu'est-ce que c'est, oncle Glocester?

GLOCESTER.--Nous parlons de chasse: rien de plus, mon prince. (_A
part._) Par la mre de Dieu, prtre, je vous largirai la tonsure du
crne, ou tous mes coups porteront  faux.

LE CARDINAL, _ part._--_Medica teipsum_, protecteur; songez-y, songez 
vous protger vous-mme.

LE ROI.--Les vents augmentent, et votre colre aussi, milords. Quelle
aigre musique vous faites entendre  mon coeur! Quand de pareilles
cordes dtonnent, comment esprer la moindre harmonie? Je vous en prie,
milords, laissez-moi arranger ce diffrend.

(Entre un habitant de Saint-Albans criant: Miracle!)

GLOCESTER.--Que signifie ce bruit? Ami, quel miracle proclames-tu l?

L'HABITANT.--Un miracle! un miracle!

SUFFOLK.--Avance vers le roi, et dis-lui quel est ce miracle.

L'HABITANT.--Eh! vraiment: un aveugle qui a recouvr la vue  la chsse
de saint Alban, il n'y a pas une demi-heure; un homme qui n'avait vu de
sa vie.

LE ROI.--Gloire  Dieu, qui donne aux mes croyantes la lumire dans les
tnbres et les consolations dans le dsespoir!

(Entrent le maire de Saint-Albans et des compagnons, Simpcox, port par
deux personnes dans une chaise, et suivi de sa femme et d'une grande
foule de peuple.)

LE CARDINAL.--Voici le peuple qui vient en procession prsenter cet
homme  Votre Majest.

LE ROI.--Grande est sa consolation dans cette valle terrestre, quoique
la vue doive augmenter pour lui le nombre des pchs!

GLOCESTER.--Arrtez, mes matres, portez-le prs du roi. Sa Majest veut
l'entretenir.

LE ROI.--Bonhomme, raconte-nous la chose en dtail, afin que nous
puissions glorifier en toi le Seigneur. Est-il vrai que tu sois depuis
longtemps aveugle, et que tu aies t guri tout  l'heure?

SIMPCOX.--Je suis n aveugle, n'en dplaise  Votre Grce.

LA FEMME.--Oui, en vrit, il est n aveugle.

SUFFOLK.--Quelle est cette femme?

LA FEMME.--Sa femme, sauf le bon plaisir de Votre Seigneurie.

GLOCESTER.--Tu en serais plus certaine si tu eusses t sa mre.

LE ROI.--O es-tu n?

SIMPCOX.--A Berwick, dans le nord, n'en dplaise  Votre Grce.

LE ROI.--Pauvre crature! la bont de Dieu a t grande envers toi. Ne
laisse passer ni jour ni nuit sans le clbrer, et conserve
ternellement la mmoire de ce que le Seigneur a fait pour toi.

MARGUERITE.--Dis-moi, mon ami, est-ce par hasard ou par dvotion que tu
es venu  cette sainte chsse?

SIMPCOX.--Dieu sait que c'est par pure dvotion, parce que j'avais t
appel cent fois et plus pendant mon sommeil par le bon saint Alban, qui
me disait: Simpcox, va te prsenter  ma chsse, et je viendrai  ton
secours.

LA FEMME.--Cela est bien vrai, sur ma parole. Moi-mme j'ai entendu
plusieurs fois, trs-souvent, une voix qui l'appelait comme cela.

GLOCESTER.--Mais quoi! es-tu donc boiteux?

SIMPCOX.--Oui; que le Dieu tout-puissant aie piti de moi!

GLOCESTER.--Par quel accident?

SIMPCOX.--Je suis tomb d'un arbre.

LA FEMME.--D'un prunier, monsieur.

GLOCESTER.--Combien y a-t-il que tu es aveugle?

SIMPCOX.--Oh! je suis n comme cela, milord.

GLOCESTER.--Et tu voulais monter au haut d'un arbre?

SIMPCOX.--Cette seule fois de ma vie, quand j'tais jeune.

LA FEMME.--C'est encore la vrit: il lui en a cot cher pour y avoir
mont.

GLOCESTER.--Par la messe! il fallait que tu aimasses bien les prunes
pour t'exposer ainsi.

SIMPCOX.--Hlas! mon bon monsieur, c'tait ma femme qui eut envie de
quelques prunes de Damas, et cela me fit monter au pril de ma vie.

GLOCESTER.--Tu es un rus coquin! mais cela ne te servira de
rien.--Laisse-moi voir tes yeux.--Ferme-les.--Ouvre-les,  prsent. Il
me semble que tu ne vois pas bien.

SIMPCOX.--Si fait, monsieur, aussi clair que le jour, grce  Dieu et 
saint Alban.

GLOCESTER.--Vraiment? De quelle couleur est cet habit?

SIMPCOX.--Rouge, monsieur, rouge comme du sang.

GLOCESTER.--Ta rponse est juste. De quelle couleur est le mien?

SIMPCOX.--Il est noir, vraiment, comme du charbon, comme jais.

LE ROI.--Quoi! tu sais donc de quelle couleur est le jais?

SUFFOLK.--Et pourtant je m'imagine qu'il n'a jamais vu de jais.

GLOCESTER.--Mais il a vu bien des manteaux et des habits avant ce jour.

LA FEMME.--Jamais de la vie: pas un avant aujourd'hui.

GLOCESTER.--Dis-moi, l'ami, quel est mon nom?

SIMPCOX.--Hlas! monsieur, je ne le sais pas.

GLOCESTER.--Quel est son nom?

(Montrant un autre lord.)

SIMPCOX.--Je ne le sais pas.

GLOCESTER.--Ni le sien?

(En montrant un autre.)

SIMPCOX.--Non, en vrit, monsieur.

GLOCESTER.--Et ton nom, quel est-il?

SIMPCOX.--Saunder Simpcox, ne vous en dplaise, monsieur.

GLOCESTER.--Je te dclare donc, Saunder, ici prsent, le plus menteur
coquin de toute la chrtient. Si tu avais t en effet aveugle de
naissance, il ne t'aurait pas t plus difficile de connatre ainsi nos
noms, que de nommer les diffrentes couleurs de nos habits. La vue peut,
il est vrai, distinguer les couleurs; mais leur donner leurs noms divers
la premire fois qu'on les voit, cela est impossible. Milords, saint
Alban a fait ici un miracle; mais ne pensez-vous pas que ce serait une
grande habilet que de rendre  cet estropi l'usage de ses jambes?

SIMPCOX.--Ah! plt  Dieu, monsieur, que vous le pussiez.

GLOCESTER.--Mes amis de Saint-Albans, n'avez-vous pas d'officier de
justice dans votre ville, et de ces choses qu'on appelle des fouets?

LE MAIRE.--Oui, milord, si c'est votre bon plaisir.

GLOCESTER.--Envoyez-en chercher un  l'instant.

LE MAIRE.--Allez, et amenez ici sans dlai un excuteur.

(Sort un homme de la suite.)

GLOCESTER.--Maintenant mettez-moi l un escabeau tout prs.--Maintenant,
l'ami, si vous voulez viter les coups de fouet, sautez-moi par-dessus
cet escabeau et sauvez-vous.

SIMPCOX.--Hlas! monsieur, je ne suis pas en tat de me soutenir seul;
vous allez me tourmenter en vain.

(Entre l'homme de la suite avec l'excuteur.)

GLOCESTER.--C'est bon, mon ami, il faut que nous vous fassions retrouver
vos jambes. Excuteur, frappez jusqu' ce qu'il saute par-dessus
l'escabeau.

L'EXCUTEUR.--Je vais obir, milord.--Allons, l'ami, tez votre
pourpoint.

SIMPCOX.--Hlas! monsieur, que ferais-je? Je ne suis pas en tat de me
soutenir.

(Au premier coup de fouet, il saute par-dessus l'escabeau et s'enfuit.
Le peuple le suit en criant: _Miracle_[9]!)

[Note 9: L'anecdote du miracle de Saint-Albans est rapporte par sir
Thomas More qui l'avait entendu raconter  son pre. (V. _ses Oeuvres_,
p. 134, dit. 1557.)]

LE ROI.--O Dieu, tu vois de telles choses, et tu retiens si longtemps ta
colre!

MARGUERITE.--J'ai bien ri de voir courir ce misrable.

GLOCESTER.--Poursuivez le drle, et emmenez-moi cette malheureuse.

LA FEMME.--Hlas! monsieur, c'est la misre qui nous l'a fait faire.

GLOCESTER.--Qu'ils soient fouetts le long de toutes les villes de
march, jusqu' Berwick, d'o ils sont venus.

(Sortent l'excuteur, le maire, la femme, etc.)

LE CARDINAL.--Le duc Humphroy a fait un miracle aujourd'hui!

SUFFOLK.--Il est vrai, il a fait sauter et s'enfuir les boiteux.

GLOCESTER,  _Suffolk_.--Vous avez fait de plus grands miracles que moi,
milord: en un seul jour vous avez fait chapper de nos mains des villes
entires.

(Entre Buckingham.)

LE ROI.--Quelles nouvelles nous apporte notre cousin Buckingham?

BUCKINGHAM.--Des choses que mon coeur frmit de vous apprendre. Une
bande de mchants, adonns  des oeuvres maudites sous les auspices et
dans la compagnie de la femme du protecteur, d'lonor, chef et auteur
de cette odieuse runion, se sont livrs  des pratiques criminelles
contre Votre Majest, de concert avec des sorcires et des magiciens,
que nous avons pris sur le fait, faisant sortir de terre des esprits
pervers, et les interrogeant sur la vie et la mort d'Henri, et d'autres
personnages du conseil priv de Votre Majest, comme on le mettra plus
en dtail sous les yeux de Votre Grce.

LE CARDINAL, _bas  Glocester_.--Eh bien, lord protecteur, par ce moyen
votre pouse va figurer encore dans Londres. Cette nouvelle, je crois,
aura un peu mouss le fil de votre pe. Il n'y a pas d'apparence,
milord, que notre rendez-vous tienne.

GLOCESTER.--Prtre ambitieux, cesse d'affliger mon coeur. L'accablement
et la douleur ont vaincu mon courage; et vaincu que je suis, je te cde
comme je cderais au dernier valet.

LE ROI.--O Providence! quels crimes trament les mchants! et toujours
pour amener la destruction sur leur propre tte!

MARGUERITE.--Glocester, ton nid est dshonor; et toi-mme, prends bien
garde d'tre irrprochable, je te le conseille.

GLOCESTER.--Madame, pour moi j'en appelle au Ciel de l'amour que j'ai
port  mon roi et  l'tat. Quant  ma femme, j'ignore comment sont les
choses. Je suis afflig d'avoir appris ce que je viens d'apprendre. Elle
est noble; mais si elle a mis en oubli l'honneur et la vertu, et qu'elle
ait eu commerce avec gens dont le contact, semblable  la poix, entache
toute noblesse, je la bannis de mon lit et de ma compagnie, et
j'abandonne aux lois et  l'opprobre celle qui dshonore l'honnte nom
de Glocester.

LE ROI.--Allons, nous coucherons ici cette nuit. Demain nous
retournerons  Londres pour examiner cette affaire  fond, interroger
ces odieux coupables, et peser leur cause dans les quitables balances
de la justice, dont le flau ne sait point flchir, et d'o le droit
sort triomphant.

(Fanfares. Ils sortent.)




SCNE II

Londres.--Jardins du duc d'York.

_Entrent_ YORK, SALISBURY ET WARWICK.


YORK.--Maintenant, mes chers lords de Salisbury et de Warwick, souffrez
qu'aprs notre modeste souper, et dans cette promenade solitaire, je me
donne la satisfaction de chercher  vous prouver mon titre incontestable
 la couronne d'Angleterre.

SALISBURY.--J'attends avec impatience, milord, que vous nous l'exposiez
pleinement.

WARWICK.--Parle, cher York; et si ta rclamation est fonde, les Nevil
n'attendent plus que tes ordres.

YORK.--coutez donc.--douard III, milords, eut sept fils. Le premier
fut douard, le prince Noir, prince de Galles; le second, William de
Hatfield, et le troisime, Lionel, duc de Clarence, que suivait
immdiatement Jean de Gaunt, duc de Lancastre; le cinquime fut Edmond
Langley, duc d'York; le sixime fut Thomas de Woodstock, duc de
Glocester; Guillaume de Windsor fut le septime et le dernier. douard,
le prince Noir, mourut avant son pre, et laissa pour ligne Richard,
son fils unique, qui, aprs la mort d'douard III, rgna en qualit de
roi, jusqu'au jour o Henri Bolingbroke, duc de Lancastre, fils an et
hritier de Jean de Gaunt, couronn sous le nom d'Henri IV, s'empara du
royaume, dposa le roi lgitime, envoya la pauvre reine en France, sa
patrie, et le roi au chteau de Pomfret, o, comme vous le savez tous,
l'inoffensif Richard fut tratreusement assassin.

WARWICK.--Mon pre, c'est la vrit que le duc vient de nous dire: ce
fut ainsi que la maison de Lancastre obtint la couronne.

YORK.--Qu'aujourd'hui elle retient par force, et non par son droit: car
aprs la mort de Richard, hritier de l'an, la postrit de son cadet
immdiat devait succder au trne.

SALISBURY.--Mais ce cadet William Hatfield mourut, comme vous en
convenez, sans laisser d'hritier.

YORK.--Le duc de Clarence, troisime des fils et de qui je tiens mes
prtentions au trne, laissa une fille, Philippe, qui pousa Edmond
Mortimer, comte des Marches; Edmond eut un fils, Roger, comte des
Marches; Roger eut des enfants, Edmond, Anne et lonor.

SALISBURY.--Cet Edmond, sous le rgne de Bolingbroke, fit valoir, ainsi
que je l'ai lu, ses prtentions  la couronne, et et t roi sans Owen
Glendower, qui le tint prisonnier jusqu' sa mort[10].--Mais voyons le
reste.

[Note 10: _Jusqu' sa mort_. Le pote entend probablement la mort
d'Owen Glendower, car on a vu dans la pice prcdente mourir Edmond
Mortimer  la Tour de Londres, o cependant il parat qu'il ne fut
jamais renferm.]

YORK.--Anne, sa soeur ane et ma mre, hritire de la couronne, pousa
Richard, comte de Cambridge, fils d'Edmond Langley, cinquime fils
d'douard III; et c'est de son chef que je rclame la couronne, car elle
tait hritire de Roger, comte des Marches, et d'Edmond Mortimer, qui
avait pous Philippe, fille unique de Lionel, duc de Clarence. Ainsi,
si la postrit de l'an doit succder avant celle du cadet, c'est moi
qui suis roi.

WARWICK.--Quelle filiation directe est plus simple que celle-ci? Henri
tire ses prtentions au trne de Jean de Gaunt, quatrime fils
d'douard: York tire les siennes du troisime. Jusqu' ce que la branche
de Lionel s'teigne, l'autre ne doit point rgner, et cette branche n'a
point encore manqu: elle fleurit en vous et dans vos fils, dignes
rejetons d'une telle souche. Ainsi, Salisbury, flchissons tous deux le
genou devant lui, et dans ce pacte form en secret, soyons les premiers
 rendre  notre roi lgitime les honneurs souverains qui appartiennent
 son droit hrditaire!

TOUS DEUX.--Longue vie  notre souverain Richard, roi d'Angleterre!

YORK.--Nous vous remercions, milords; mais je ne suis point votre roi
tant que je ne serai pas couronn, que mon pe ne sera pas rougie du
sang sorti du coeur de la maison de Lancastre; et cela ne peut
s'excuter par une entreprise soudaine, mais par la prudence et un
profond secret; sachez comme moi, dans ces temps dangereux, fermer les
yeux sur l'insolence de Suffolk, sur l'orgueil de Beaufort, sur
l'ambition de Somerset, sur Buckingham, et sur toute la bande jusqu' ce
qu'ils aient envelopp dans leurs piges le gardien du troupeau, ce
prince vertueux, le bon duc Humphroy: c'est  cela qu'ils travaillent,
et en y travaillant, ils trouveront la mort si York a l'art de prdire.

SALISBURY.--C'en est assez, milord; nous voil parfaitement instruits de
vos intentions.

WARWICK.--Mon coeur m'assure que le comte de Warwick fera un jour du duc
d'York un roi.

YORK.--Et moi, je m'assure, Nevil, que Richard vivra pour faire du comte
de Warwick le plus grand personnage de l'Angleterre aprs le roi.

(Ils sortent.)




SCNE III

Londres.--Salle du tribunal.

_Les trompettes sonnent. Entrent_ LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE,
GLOCESTER, YORK, SUFFOLK, SALISBURY; LA DUCHESSE DE GLOCESTER, MARGERY
JOURDAIN, SOUTHWELL, HUME ET BOLINGBROOK, _gards_.


LE ROI.--Avancez, dame lonor Cobham, femme de Glocester. Aux yeux de
Dieu et aux ntres, votre crime est grand. Recevez la sentence de la
loi, pour des offenses que le livre de Dieu a condamnes  la mort. (_A
Margery._) Vous allez tous les quatre retourner en prison, et de l au
lieu de l'excution. La sorcire sera brle et rduite en cendres 
Smithfield, et les trois autres trangls sur un gibet. (_A la
duchesse._) Vous, madame, en considration de votre naissance,
dpouille d'honneurs pendant votre vie, aprs trois jours d'une
pnitence publique, vous vivrez dans votre pays, mais dans un
bannissement perptuel  l'le de Man, sous la garde de sir John
Stanley.

LA DUCHESSE.--J'accepte volontiers l'exil: j'eusse de mme accept la
mort[11].

[Note 11: Le procs et la condamnation de la duchesse de Glocester
eurent lieu en 1441, trois ans avant le mariage du roi; ainsi le
personnage d'lonor est un pur anachronisme.]

GLOCESTER.--Tu le vois, lonor, la loi t'a juge; je ne saurais
justifier celle que la loi condamne. _(La duchesse et les autres
prisonniers sortent environns de gardes_.) Mes yeux sont pleins de
larmes, et mon coeur de douleur. Ah! Humphroy, cet opprobre de ta
vieillesse va incliner vers la tombe ta tte charge de douleur. Je
demande  Votre Majest la libert de me retirer, ma douleur a besoin de
soulagement, et mon ge de repos.

LE ROI.--Demeure un instant, Humphroy, duc de Glocester. Avant de te
retirer, remets-moi ton bton de commandement: Henri veut tre son
protecteur  lui-mme, et Dieu sera mon espoir, mon appui, mon guide, et
le flambeau de mes pas; et toi, va en paix, Humphroy, non moins chri de
ton roi que lorsque tu tais son protecteur.

MARGUERITE.--En effet, je ne vois pas pourquoi un roi en ge de rgner
aurait, comme un enfant, besoin d'un protecteur. Que Dieu et le roi
Henri tiennent le gouvernail de l'Angleterre. Remettez ici votre bton,
monsieur, et au roi son royaume.

GLOCESTER.--Mon bton? Le voil, noble Henri, mon bton de commandement;
je vous le remets d'aussi bon coeur que me le confia Henri votre pre:
je le dpose  vos pieds avec autant de satisfaction que l'ambition de
quelques autres en auraient  le recevoir. Adieu, bon roi: quand je
serai mort et disparu de ce monde, puissent l'honneur et la paix
environner ton trne!

(Il sort.)

MARGUERITE.--Enfin Henri est roi, et Marguerite est reine, et Humphroy,
duc de Glocester, si rudement mutil qu'il demeure  peine lui-mme.
Deux secousses  la fois: sa femme bannie, et un de ses membres enlev,
ce bton de commandement ressaisi. Qu'il reste o il est, o il lui
convient d'tre, dans la main d'Henri.

SUFFOLK.--Ainsi ce pin orgueilleux laisse tomber sa tte et pendre ses
branches fltries, ainsi meurt l'orgueil naissant d'lonor.

YORK.--N'en parlons plus, milords.--Avec la permission de Votre Majest,
voici le jour dsign pour le combat. Dj l'appelant et le dfendant,
l'armurier et son apprenti, sont prts  entrer dans la lice; que Vos
Majests veuillent donc bien venir assister  cette lutte.

MARGUERITE.--Oui, certainement, mon cher lord, car j'ai quitt la cour
exprs pour tre tmoin de cette preuve.

LE ROI.--Au nom de Dieu, ayez soin que toutes choses soient bien
ordonnes selon les rgles; qu'ils dcident ici leur diffrend, et Dieu
garde le droit!

YORK.--Je n'ai jamais vu, milord, un drle de plus mauvaise mine, ni
plus effray de combattre que l'appelant, le valet de cet armurier.

(Entrent d'un ct Horner et ses voisins qui boivent  sa sant, et de
telle sorte qu'il est ivre. Il s'avance, prcd d'un tambour, avec son
bton auquel est attach un sac plein de sable[12]; de l'autre ct
Pierre, aussi avec un tambour et un bton pareil, accompagn d'apprentis
qui boivent  sa sant.)

[Note 12: Dans ces sortes d'preuves, les chevaliers combattaient
avec la lance et l'pe, les gens du commun avec un bton noirci au bout
duquel tait attach un sac rempli de sable trs-press.]

PREMIER VOISIN, _ Horner_.--Allons, voisin Horner, je bois  votre
sant un verre de vin d'Espagne: n'ayez pas peur, voisin, vous irez
bien.

SECOND VOISIN.--Et voil, voisin, un verre de malvoisie.

TROISIME VOISIN.--Et voil un pot de bonne double bire; voisin, buvez,
et n'ayez pas peur de votre apprenti.

HORNER.--Tout comme on voudra, par ma foi; je vous fais raison  tous,
et je me moque de Pierre.

PREMIER APPRENTI.--Allons, Pierre, je bois  toi; n'aie pas peur.

SECOND APPRENTI.--Allons, ami Pierre, ne crains pas ton matre; combats
pour l'honneur des apprentis.

PIERRE.--Je vous remercie tous: buvez, et priez pour moi, je vous en
prie; car je crois bien que j'ai bu mon dernier coup en ce
monde.--Tiens, Robin, si je meurs, je te donne mon tablier.--Et toi,
William, tu auras mon marteau.--Et toi, Tom, tiens, prends tout l'argent
que j'ai. O Seigneur! assistez-moi, mon Dieu, je vous en prie, car je ne
serai jamais en tat de tenir tte  mon matre, lui qui apprend
l'escrime depuis si longtemps.

SALISBURY.--Allons, cessez de boire et venez aux coups. Toi, quel est
ton nom?

PIERRE.--Pierre, vraiment.

SALISBURY.--Pierre! Et encore?

PIERRE.--Tap[13].

SALISBURY.--Tap! Songe donc  bien taper ton matre.

HORNER.--Messieurs, je suis venu ici comme qui dirait  l'instigation de
mon apprenti, pour prouver qu'il est un coquin et moi un honnte
homme.--Et quant au duc d'York, je jurerai sur ma mort que jamais je ne
lui ai voulu aucun mal, ni au roi, ni  la reine. En consquence,
Pierre, prends garde  ce coup que je t'assne avec la fureur dont Bevis
de Southampton tomba sur Ascapart[14].

[Note 13: Dans l'original, _Thump_, qui signifie _coup pesant_. Il a
fallu y substituer un nom qui permt de conserver dans la traduction la
plaisanterie de Salisbury.--Cet homme se nommait en ralit John Davy,
et son matre William Calour. La chose se passa comme elle est
reprsente ici,  cela prs que l'armurier ne fut pas tu dans le
combat, mais seulement vaincu, et pendu ensuite; il ne s'tait cependant
pas dclar coupable, et, selon Hollinshed, l'accusation tait fausse.]

[Note 14: _Ascapart_, nom d'un gant fameux dans les rcits
populaires.]

YORK.--Allons, dpchez.--La langue de ce drle commence  bgayer.
Sonnez, trompettes, donnez le signal aux combattants.

(Signal. Ils se battent: Pierre, d'un coup, renverse son matre sur le
sable.)

HORNER.--Assez, Pierre, assez; je confesse, je confesse.... ma trahison.

(Il meurt.)

YORK.--Emporte son arme. Ami, remercie Dieu, et le bon vin qui s'est
trouv dans le chemin de ton matre.

PIERRE.--O Dieu! j'ai triomph de mes ennemis en prsence de cette
assemble! O Pierre! tu as triomph dans la bonne cause!

LE ROI.--Allons, qu'on emporte d'ici le corps de ce tratre, car sa mort
nous a manifest son crime; et Dieu, dans sa justice, nous a rvl
l'innocence et la sincrit de ce pauvre garon, qu'il esprait faire
prir injustement. Viens, suis-nous, pour recevoir ta rcompense.

(Ils sortent.)




SCNE IV

Toujours  Londres.--Une rue.

_Entrent_ GLOCESTER ET SES DOMESTIQUES, _tous vtus de deuil_.


GLOCESTER.--Ainsi quelquefois le jour le plus brillant se couvre de
nuages; et, aprs l't, suit invariablement le strile hiver, avec les
rigueurs de son amre froidure; comme les saisons se succdent, ainsi se
prcipitent les joies et les peines. Quelle heure est-il, messieurs?

UN SERVITEUR.--Dix heures, milord.

GLOCESTER.--C'est l'heure qui m'a t marque pour attendre le passage
de la duchesse subissant sa punition. On la trane sans piti dans les
rues: ses pieds dlicats ne posent qu'avec une douleur presque
insupportable sur le pav de ces rues. Chre Nell, ton me noble a peine
 supporter l'aspect de ce vil peuple, les yeux fixs sur ton visage, et
du rire de l'envie insultant  ta honte; lui qui nagure suivait les
roues orgueilleuses de ta voiture, lorsque tu passais en triomphe 
travers les rues!.... Mais paix, je crois qu'elle approche, et je veux
prparer mes yeux troubls de larmes  voir ses misres.

(Entrent la duchesse de Glocester, couverte d'une pice de toile
blanche, plusieurs papiers attachs derrire elle, les pieds nus et un
flambeau allum  la main; sir John Stanley, un shrif et des officiers
de justice.)

UN DES DOMESTIQUES.--Si Votre Grce le permet, nous allons l'enlever au
shrif.

GLOCESTER.--Non; tenez-vous tranquilles; sous peine de la vie,
laissez-la passer.

LA DUCHESSE.--Venez-vous, milord, pour tre tmoin de ma honte publique?
En ce moment, tu fais aussi pnitence. Vois comme ils nous contemplent,
comme cette folle multitude te montre au doigt, comme ils balancent
leurs ttes et tournent les yeux sur toi. Ah! Glocester, cache-toi 
leurs regards odieux, et, enferm dans ton cabinet, vas-y pleurer ma
honte, et maudire tes ennemis,  la fois les miens et les tiens!

GLOCESTER.--Prends patience, chre Nell: cesse de te rappeler tes
douleurs.

LA DUCHESSE.--Ah! Glocester, fais donc que je ne me rappelle plus qui je
suis. Car quand je pense que je suis ta femme par mariage, et toi un
prince, le protecteur de ce royaume, il me semble que je ne devrais pas
tre ainsi conduite  travers les rues, revtue d'infamie, des criteaux
sur mon dos, et suivie par une vile populace qui se rjouit de voir mes
pleurs et d'entendre mes profonds gmissements. La pierre impitoyable
dchire mes pieds sensibles; et quand je tressaille de douleur, ce
peuple envieux rit de ma peine et m'avertit de prendre garde o je
marche. Ah! Humphroy, puis-je supporter ce poids accablant de honte?
Crois-tu que je veuille jamais jeter un regard sur ce monde, ou nommer
heureux ceux qui jouissent de la lumire du soleil? Non: les tnbres
seront ma lumire, et la nuit sera pour moi le jour; le souvenir de ma
grandeur passe sera mon enfer. Quelquefois je me dirai que je suis la
femme du duc Humphroy, et lui un prince tout-puissant, matre dans ce
pays: et que cependant tel a t l'exercice de sa puissance, telle a t
sa dignit de prince, qu'il tait l tandis que je passais, moi sa
femme, abandonne, livre en spectacle  leur curiosit, et montre au
doigt par cette canaille fainante rassemble  ma suite. Mais continue
 te montrer patient, ne rougis pas de ma honte, demeure inactif jusqu'
ce que la hache de la mort se lve sur ta tte, comme, sois-en assur,
elle se lvera bientt; car Suffolk, lui qui peut tout obtenir, sur tous
les points, de celle qui te hait et qui nous hait tous, et York, et
l'impie Beaufort, ce prtre sans foi, ont englu le buisson o doivent
se prendre tes ailes; et, de quelque ct que tu diriges ton vol, ils
t'envelopperont dans leurs trames; mais continue de ne rien craindre, et
ne prends aucune prcaution contre tes ennemis, jusqu' ce que ton pied
soit retenu dans le pige.

GLOCESTER.--Ah! cesse, Nell, tes conjectures t'garent. Il faut que je
sois coupable avant de pouvoir tre condamn. Euss-je vingt fois autant
d'ennemis, et chacun d'eux et-il vingt fois leur pouvoir, tous ensemble
seraient hors d'tat de me causer le moindre mal aussi longtemps que je
serai loyal, fidle et exempt de reproche. Voudrais-tu donc que je
t'eusse enleve de force  l'humiliation que tu subis? Crois-moi, ta
honte n'et point t lave par l, et je me serais mis en danger par
l'infraction de la loi. C'est du calme, chre Nell, que tu pourras
recevoir le plus de secours. Je t'en prie, forme ton me  la patience;
ces quelques jours de confusion seront bientt passs.

(Entre un hraut.)

LE HRAUT.--Je somme Votre Grce de se rendre au parlement de Sa
Majest, qui sera tenu le premier du mois prochain.

GLOCESTER.--Jamais ma prsence n'y a t requise jusqu' ce jour. Il y a
quelque chose de cach l-dessous.--Il suffit, je m'y rendrai. (_Le
hraut sort_.) Mon lonor.... il faut nous sparer. Matre shrif,
n'ajoutez point  la peine  laquelle le roi l'a condamne.

LE SHRIF.--Avec la permission de Votre Grce, mes fonctions ne vont pas
plus loin, et sir John Stanley est charg maintenant de l'emmener avec
lui dans l'le de Man.

GLOCESTER.--Me promettez-vous, Stanley, de protger mon pouse dans son
exil?

STANLEY.--Ce sont l mes ordres, avec le bon plaisir de Votre Grce.

GLOCESTER.--Ne la traitez pas plus mal parce que je vous sollicite en sa
faveur. Le monde peut me montrer encore un visage riant, et je puis
vivre assez pour vous bien traiter si vous en usez bien avec elle. Sur
ce, adieu, sir John.

LA DUCHESSE.--Quoi! partir, milord, et sans me dire adieu!

GLOCESTER.--Mes pleurs te disent que je ne puis m'arrter  parler.

(Sortent Glocester et ses domestiques.)

LA DUCHESSE.--Es-tu donc parti, et toute consolation avec toi, car
aucune ne m'accompagne? Ma joie est la mort, la mort dont le nom seul
m'a fait frmir tant de fois, parce que je souhaitais l'ternit de ce
monde. Stanley, je t'en prie, allons, emmne-moi d'ici; peu m'importe o
tu me mneras, car je ne te demande point d'autre faveur que de me
conduire o on te l'a ordonn.

STANLEY.--Vous le savez, madame; c'est  l'le de Man, pour y tre
traite selon votre condition.

LA DUCHESSE.--Je le serai donc bien mal, car ma condition, c'est la
honte. Serai-je donc traite honteusement?

STANLEY.--Vous le serez comme une duchesse, comme la femme du duc
Humphroy; tel est le traitement qui vous attend.

LA DUCHESSE.--Shrif, sois heureux, et plus que je ne le suis, quoique
tu aies dirig les opprobres que je viens de subir.

LE SHRIF.--C'tait mon office, madame, et je vous en demande pardon.

LA DUCHESSE.--Oui, oui, adieu, ton office est rempli. Allons, Stanley,
partons-nous?

STANLEY.--Madame, votre pnitence est finie; quittez cette toile qui
vous couvre, et venez vous habiller pour notre voyage.

LA DUCHESSE.--Je ne dpouillerai point ma honte avec cette toile: non,
elle couvrira mes plus riches vtements, et se montrera, quelque parure
que je prenne. Allons, conduisez-moi, je languis de voir ma prison.

(Ils sortent.)

FIN DU SECOND ACTE.




                            ACTE TROISIME




SCNE I

L'abbaye de Bury.

_Entrent au parlement_ LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE, SUFFOLK, LE
CARDINAL, YORK, BUCKINGHAM, _et d'autres personnages_.


LE ROI.--Je m'tonne que milord de Glocester ne soit pas arriv encore;
je ne sais quelle raison peut le retenir aujourd'hui; mais il n'a pas
coutume de venir le dernier.

MARGUERITE.--Ne pouvez-vous donc voir, ou ne voulez-vous pas observer
l'trange changement qui s'est fait dans toutes ses manires, quel air
de majest il affecte, comme il est devenu depuis peu insolent,
imprieux, diffrent de lui-mme? Nous avons vu le temps o il tait
doux et affable. Si de loin seulement nous jetions un regard sur lui,
aussitt son genou flchi faisait admirer  toute la cour sa soumission.
Mais aujourd'hui si nous venons  le rencontrer, et que ce soit le
matin, au moment o chacun attache un souhait  l'heure du jour, il
fronce le sourcil et, montrant un oeil de colre, il passe firement
avec un genou inflexible, ddaignant de nous rendre le respect qui nous
appartient. Un petit roquet peut grogner sans qu'on y fasse attention;
mais les hommes puissants tremblent lorsque le lion rugit; et Humphroy
n'est pas en Angleterre un homme de peu de chose. Considrez d'abord
qu'il est aprs vous le premier dans l'ordre de la naissance, et que si
vous tombiez, c'est  lui de monter le premier. Il me semble donc que,
considrant le ressentiment qu'il nourrit dans son coeur et les
avantages qu'aurait pour lui votre mort, il serait contraire  la
politique de le laisser approcher de trop prs votre royale personne ou
de l'admettre plus longtemps dans les conseils de Votre Majest. Il a
gagn par ses flatteries le coeur du peuple, et lorsqu'il lui plaira de
le soulever, il est  craindre que tous ne le suivent. Le printemps
commence; les mauvaises herbes ne sont pas encore profondment
enracines: si nous les laissons maintenant sur pied, elles envahiront
le jardin tout entier et toufferont les plantes utiles, prives de la
culture dont elles ont besoin. Ma religieuse sollicitude pour mon
seigneur m'a conduite  recueillir tous les sujets de crainte qui nous
viennent de la part du duc. Si elle m'a rendue trop pusillanime, nommez
ma frayeur une vaine frayeur de femme. Cdant  de meilleures raisons,
je souscrirai moi-mme  ce jugement, et je dirai: j'ai fait injure au
duc. Milords de Suffolk, de Buckingham et d'York, repoussez, si vous le
pouvez, mes allgations, ou concluez que mes paroles sont un fait.

SUFFOLK.--Votre Grandeur a trs-bien pntr le duc, et si j'avais t
le premier appel  exprimer mon opinion, je crois que j'aurais dit
absolument la mme chose que Votre Grce. C'est, j'en jurerais sur ma
vie,  son instigation que la duchesse s'est livre  ses pratiques
diaboliques, ou, s'il n'a pas pris part  ce forfait, du moins son
affectation  rappeler sa haute origine (tant en effet, comme le plus
proche parent du roi, son successeur immdiat), toutes ses orgueilleuses
vanteries sur sa noblesse auront excit l'esprit malade de la folle
duchesse  tramer, par des moyens maudits, la chute de notre souverain.
L'eau coule paisiblement l o son lit est profond; sous un extrieur
simple il recle la trahison. Le renard se tait quand il mdite de
surprendre l'agneau. Non, non, mon souverain; Glocester est un homme
qu'on n'a point encore pntr, et il est rempli d'une profonde
dissimulation.

LE CARDINAL.--N'a-t-il pas, contre toutes les formes de la loi, invent
des genres de mort cruels pour de lgres offenses?

YORK.--Et n'a-t-il pas, durant le cours de son protectorat, lev dans le
royaume de grosses sommes d'argent pour la solde de l'arme de France,
sans jamais les envoyer, d'o il arrivait que les villes se rvoltaient
chaque jour?

BUCKINGHAM.--Bon, ce ne sont l que de bien petits dlits auprs de ceux
que le temps dvoilera dans la conduite du doucereux duc Humphroy.

LE ROI.--Pour vous rpondre  tous, milords, le soin que vous prenez
d'arracher les pines qui pourraient offenser mes pieds, est digne de
louange. Mais vous parlerai-je selon ma conscience? Notre cousin
Glocester est aussi innocent de toute intention de trahison contre notre
royale personne, que l'agneau qui tette ou l'innocente colombe. Le duc
est n vertueux, et il est trop adonn au bien pour songer au mal, et
travailler  ma ruine.

MARGUERITE.--Ah! qu'y a-t-il de plus dangereux que cette aimable
confiance? S'il ressemble  la colombe, son plumage est emprunt, car
ses sentiments sont ceux de l'odieux corbeau. Le prenez-vous pour un
agneau? c'est qu'on lui aura prt une peau qui n'est pas la sienne, car
ses inclinations sont celles des loups dvorants. Quel est celui qui,
pour tromper, ne sait pas revtir une forme tratresse? Prenez-y garde,
seigneur; il y va de notre sret  tous si l'on ne coupe court aux
projets de cet homme artificieux.

(Entre Somerset.)

SOMERSET.--Sant  mon gracieux souverain!

LE ROI.--Vous tes le bienvenu, lord Somerset. Quelles nouvelles de
France?

SOMERSET.--Que toutes vos possessions dans ce royaume vous sont
entirement enleves: tout est perdu.

LE ROI.--Tristes nouvelles, lord Somerset; mais que la volont de Dieu
soit faite.

YORK, _ part_.--Tristes nouvelles pour moi, car j'esprais la France
aussi fermement que j'espre la fertile Angleterre. Ainsi la fleur de
mes esprances prit dans son bouton, et les chenilles en dvorent les
feuilles. Mais avant peu je remdierai  tout cela, ou je vendrai mon
titre pour un glorieux tombeau.

(Entre Glocester.)

GLOCESTER.--Toutes sortes de bonheur  mon seigneur et roi; pardon, mon
souverain, d'avoir tant tard.

SUFFOLK.--Non, Glocester, apprends que tu es venu encore trop tt pour
un dloyal tel que toi. Je t'arrte ici pour haute trahison.

GLOCESTER.--Comme tu voudras, Suffolk, tu ne me verras point rougir ni
changer de contenance  cet arrt. Un coeur irrprochable n'est pas
facile  intimider. La source la plus pure n'est pas si exempte de limon
que je suis innocent de trahison envers mon souverain. Qui peut
m'accuser? de quoi suis-je coupable?

YORK.--On croit, milord, que vous vous tes laiss payer par la France,
et que durant votre protectorat vous avez retenu la solde des troupes,
ce qui fait que Sa Majest a perdu la France.

GLOCESTER.--On ne fait que le croire? Qui sont ceux qui le croient? je
n'ai jamais drob aux soldats leur paye; je n'ai jamais reu le moindre
argent de la France. Que Dieu me protge, comme j'ai veill la nuit,
oui, une nuit aprs l'autre, occup de faire le bien de l'Angleterre.
Puisse l'obole, dont j'ai jamais fait tort au roi, la pice de monnaie
que j'ai dtourne  mon profit, tre produite contre moi au jour de mon
jugement! bien plus, pour ne pas taxer les communes, j'ai dbours sur
mon propre bien, pour payer les garnisons, plus d'une somme dont je n'ai
jamais demand restitution.

LE CARDINAL.--Cela vous est trs-bon  dire, milord.

GLOCESTER.--Je ne dis que la vrit, Dieu me soit en aide.

YORK.--Durant votre protectorat, vous avez invent, pour les coupables,
des supplices cruels et inous jusqu'alors, et vous avez dshonor
l'Angleterre par votre tyrannie.

GLOCESTER.--Eh quoi! l'on sait bien que tant que j'ai t protecteur,
l'indulgence a t mon seul tort, car je me laissais attendrir par les
larmes des coupables. Un aveu et quelques mots d'humilit suffisaient
pour le rachat de leurs fautes. A l'exception du meurtrier sanguinaire,
et du brigand flon qui dpouillait les pauvres voyageurs, jamais je
n'ai mesur la punition  l'offense. Le meurtre,  la vrit, ce crime
sanglant, je l'ai puni par des tourments plus cruels que la flonie ou
tout autre crime.

SUFFOLK.--Milord, il est bientt fait de rpondre  ces accusations;
mais vous avez  votre charge des crimes d'une plus haute importance et
dont il ne sera pas si facile de vous disculper. Je vous arrte au nom
de Sa Majest, et je vous remets entre les mains de milord cardinal,
pour vous tenir en sa garde jusqu'au jour de votre procs.

LE ROI.--Milord de Glocester, j'ai, quant  moi, l'esprance que vous
vous laverez de tout soupon: ma conscience me dit que vous tes
innocent.

GLOCESTER.--Ah! mon gracieux seigneur, ces jours sont des jours de
danger! la vertu est touffe par la criminelle ambition, la charit
chasse de cette cour par la main de la rancune. L'odieuse subornation
est en possession du pouvoir, et l'quit est exile de la terre o
rgne Votre Majest. Je sais que l'objet de leur complot est d'avoir ma
vie; et si ma mort pouvait ramener le bonheur dans cette le, et devenir
le terme de leur tyrannie, je la recevrais en toute satisfaction. Mais
ma mort n'est que le prologue de la pice; et mille autres qui sont bien
loin de souponner le pril, ne cloront pas encore la sanglante tragdie
qu'ils mditent. Les yeux rouges et tincelants de Beaufort racontent le
fiel de son coeur; et le front charg de nuages de Suffolk prsage les
temptes de sa haine. Buckingham, par l'pret de ses discours se
soulage du poids de l'envie dont son sein est surcharg; et le sombre
York, qui voudrait atteindre la lune, et dont j'ai retenu le bras
prsomptueux, dirige contre ma vie de fausses accusations; et vous, ma
souveraine dame, ainsi que les autres, vous avez, sans que je vous en
aie donn sujet, appel les disgrces sur ma tte, et employ tout ce
que vous avez de moyens pour exciter contre moi l'inimiti de mon cher
seigneur. Que dis-je! vous avez tous tenu conseil ensemble; j'ai su vos
secrtes assembles, et tout a t convenu pour vous dlivrer de mon
innocente vie. Je ne manquerai point de faux tmoins qui dposeront
contre moi, ni de trahisons accumules pour grossir la liste de mes
crimes, et l'ancien proverbe sera justifi: On a bientt trouv un bton
pour battre un chien.

LE CARDINAL.--Seigneur, ses invectives sont intolrables. Si ceux qui
veillent pour garantir vos jours du poignard cach de la trahison et de
la rage des tratres sont ainsi en butte aux personnalits, aux
reproches et  l'injure, et que toute libert de parole soit ainsi
accorde au coupable, cela refroidira leur zle pour Votre Grce.

SUFFOLK.--N'a-t-il pas insult notre souveraine dame par des paroles
ignominieuses, bien que savamment tournes, comme si elle et suborn
des gens pour porter contre lui, avec serment, de faux tmoignages et
causer ainsi sa ruine?

MARGUERITE.--Je puis permettre les reproches  celui qui perd.

GLOCESTER.--Vous parlez beaucoup plus juste que vous n'en aviez
l'intention. Je perds en effet, et malheur  ceux qui gagnent, car ils
ont t envers moi des joueurs infidles, et qui perd ainsi a bien le
droit de parler.

BUCKINGHAM.--Il dtournera le sens de nos paroles, et il nous tiendra
ici tout le jour. Lord cardinal, il est votre prisonnier.

LE CARDINAL, _ sa suite_.--Vous, emmenez le duc, et gardez-le avec
soin.

GLOCESTER.--Ainsi, le roi Henri rejette sa bquille avant que ses jambes
soient assez fermes pour soutenir son corps. Ainsi est chass  grands
coups le berger qui veillait  tes cts, tandis qu'autour de toi
hurlent dj les loups, qui te dvorent le premier. Ah! que ne peuvent
mes craintes tre vaines! Plt  Dieu! car, mon bon roi Henri, je crains
ta chute.

(Des gens de la suite emmnent Glocester.)

LE ROI.--Milords, agissez selon que dans votre sagesse vous le jugerez
le plus convenable; faites ou dfaites comme si nous tions prsent.

MARGUERITE.--Quoi, Votre Majest veut-elle quitter le parlement?

LE ROI.--Oui, Marguerite, mon coeur est inond d'une douleur dont les
flots commencent  couler dans mes yeux. Mon corps est tout entour de
misre; car quel homme plus misrable que celui qui a perdu le
contentement? Ah! mon oncle Humphroy, je vois sur ton visage tous les
traits de la fidlit, de l'honneur, de la loyaut; et l'heure est
encore  venir, bon Humphroy, o j'aie jamais prouv de toi une
perfidie, o j'aie rien eu  craindre de ta foi. Quelle toile contraire
 ta fortune, lui jetant un regard d'envie, a donc pu engager ces nobles
lords et Marguerite, mon pouse,  s'armer ainsi contre ta vie
inoffensive? Tu ne leur as jamais fait aucun tort, tu n'as fait tort 
personne. Comme le boucher emmne le jeune veau, lie le malheureux, et
le bat s'il s'carte du chemin qui le conduit  la sanglante maison du
meurtre, de mme, et sans remords, ils t'ont amen en ce lieu; et moi,
comme la mre qui court  et l en mugissant, et regardant le chemin
par o lui a t emmene son innocente progniture, et ne pouvant rien
pour lui, que gmir sur la perte de son enfant chri, je dplore le sort
du bon Glocester, avec d'amres et d'inutiles larmes. Mes yeux obscurcis
de pleurs suivent sa trace et ne peuvent le secourir, tant sont
puissants ses ennemis conjurs! Je pleurerai ses malheurs, et entre
chaque gmissement je rpterai: _Qui que ce soit qui puisse tre un
tratre, ce n'est pas_ Glocester.

(Il sort.)

MARGUERITE.--Milords, vous qui tes libres de scrupules, songez que la
chaleur des rayons du soleil fond la neige la plus glace. Henri, mon
seigneur, est froid dans les grandes affaires. Trop plein d'une purile
piti, l'apparente vertu de Glocester le trompe, comme la plainte du
crocodile attire dans le pige de sa fausse douleur le voyageur
compatissant, ou comme le serpent qui, sur un sentier fleuri, et par
des brillantes couleurs de sa peau, blesse l'enfant  qui sa beaut
l'avait fait juger excellent en toutes choses. Croyez-moi, milords, si
personne ici n'tait plus sage que moi, et cependant je ne crois pas mon
jugement mauvais, ce Glocester serait bientt dlivr des soins du
monde, pour nous dlivrer de la peur qu'il nous fait.

LE CARDINAL.--Il est d'une sage politique de le faire prir: mais nous
manquons de couleurs pour sa mort; il convient qu'il soit jug dans la
forme rgulire des lois.

SUFFOLK.--C'est l ce qui, dans mon opinion, serait contre la politique.
Le roi travaillera sans relche  lui sauver la vie. Le peuple peut
aussi trs-bien se soulever pour le dfendre. Et cependant nous n'avons,
pour prouver qu'il a mrit la mort, rien autre chose que le prtexte
banal du soupon.

YORK.--En sorte que, par cette raison, vous ne voulez pas qu'il meure?

SUFFOLK.--Ah! York, nul homme vivant ne le dsire autant que moi.

YORK.--C'est York qui a le plus grand intrt  sa mort. Mais parlez,
milord cardinal, et vous, milord Suffolk, dites ce que vous pensez, et
parlez dans toute la sincrit de vos mes. Ne vaudrait-il pas autant
charger un aigle  jeun de garder les poulets contre un vautour affam,
que de faire du duc Humphroy le protecteur du roi?

MARGUERITE.--Les pauvres poulets seraient bien srs de leur mort.

SUFFOLK.--Il est bien vrai, madame. Pourrait-on, sans folie, tablir le
renard pour gardien de la bergerie, et, tout accus qu'il est de donner
la mort en trahison, attendre sottement  le dclarer coupable, sous le
prtexte qu'il n'a point encore excut son crime? Non, qu'il meure,
parce que c'est un renard, connu par sa nature pour ennemi des
troupeaux, et avant que sa gueule soit rougie de sang: nous avons
prouv, par de fortes raisons, qu'Humphroy agirait ainsi  l'gard de
notre souverain. N'allons donc point perdre le temps en subtils dbats
sur le genre de sa mort; par embche, pige ou surprise, veill ou
endormi, peu importe, pourvu qu'il meure. La fraude est permise quand
elle prvient celui qui le premier a mdit la fraude.

MARGUERITE.--Trois fois noble Suffolk, c'est parler avec courage.

SUFFOLK.--Il n'y a point de courage si l'action ne suit les paroles; car
souvent on dit ce qu'on n'a pas l'intention d'excuter: mais en ceci mon
coeur s'accorde avec ma langue. Considrant que l'acte est mritoire, et
va  dfendre mon roi de son ennemi, vous n'avez qu' dire un mot, et je
lui servirai de prtre.

LE CARDINAL.--Mais je voudrais qu'il mourt, milord de Suffolk, un peu
plus tt que vous ne pouvez avoir reu les ordres; l'action bien
examine, prononcez que vous en tes d'accord; et je me charge de
l'excution, tant je chris le salut de mon souverain!

SUFFOLK.--Voil ma main, l'action est lgitime.

MARGUERITE.--J'en dis autant.

YORK.--Et moi aussi; et maintenant que nous l'avons prononc tous trois,
il importe peu qui attaque notre arrt.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Nobles pairs, je suis venu d'Irlande en grande diligence
pour vous informer que les peuples se sont rvolts, et ont pass les
Anglais au fil de l'pe. Envoyez un prompt secours, milords, et
htez-vous d'arrter leur furie avant que le mal devienne incurable;
car, tandis qu'il est dans sa nouveaut, on peut esprer d'y porter
remde.

LE CARDINAL.--C'est une brche qui demande qu'on la rpare promptement.
Quel conseil donnez-vous dans cet urgent pril?

YORK.--Que Somerset y soit envoy comme rgent. Il est  propos
d'employer un heureux administrateur; il a eu tant de succs en France!

SOMERSET.--Si York, avec sa politique tortueuse, avait t rgent  ma
place, il n'et jamais tenu en France aussi longtemps.

YORK.--Non pas, certes, pour la perdre tout entire comme tu l'as fait.
J'aurais plutt perdu la vie  propos que de rapporter dans ma patrie ce
fardeau de dshonneur, en m'arrtant si longtemps jusqu' ce que tout
ft perdu. Montre-moi sur ta peau la marque d'une blessure. Une chair si
bien conserve remporte rarement la victoire.

MARGUERITE.--Eh quoi! cette tincelle va devenir un incendie violent, si
on s'accorde  l'exciter et  l'entretenir. York, cher Somerset,
contenez-vous.--Si on t'et charg de la rgence, ta fortune, York, et
peut-tre t pire encore que la sienne.

YORK.--Quoi? pire que rien? Mais que la honte les engloutisse!

SOMERSET.--Et toi avec, qui nous dsires la honte.

LE CARDINAL.--Milord York, prouvez votre fortune: les sauvages Kernes
d'Irlande sont en armes, et trempent la terre avec le sang des Anglais.
Voulez-vous conduire en Irlande une troupe d'hommes d'lite choisis
sparment sur chaque comt, et essayer votre bonheur contre les
Irlandais?

YORK.--Je le veux bien, milord, si c'est le bon plaisir de Sa Majest.

SUFFOLK.--Notre autorit dirige son consentement. Ce que nous
tablissons, il le confirme toujours. Allez donc, noble York, et
chargez-vous de cette tche.

YORK.--Je l'accepte. Ayez soin de me fournir des soldats, milord, tandis
que je mettrai ordre  mes affaires particulires.

SUFFOLK.--C'est un soin dont je me charge, lord York. Revenons  prsent
au perfide duc Humphroy.

LE CARDINAL.--N'en parlons plus. Je ferai ses affaires de telle sorte,
que dornavant nous n'aurons plus  nous en inquiter: ainsi, brisons
l. Le jour baisse; lord Suffolk, vous et moi, nous avons quelque chose
 rgler ensemble sur cet vnement.

YORK.--Milord de Suffolk, dans quinze jours j'attendrai mes soldats 
Bristol; c'est l que je les embarquerai pour l'Irlande.

SUFFOLK.--J'aurai soin que tout soit bien prpar, milord d'York.

(Tous sortent except York.)

YORK.--A prsent, York, ou jamais, donne  tes timides penses la trempe
de l'acier, et change enfin tes doutes en rsolutions. Sois ce que tu
espres tre, ou cde  la mort ce que tu es, et qui ne mrite pas
d'tre conserv. Laisse la ple crainte  l'homme n dans la bassesse;
elle ne doit point trouver asile dans un coeur de race royale. Presses
comme les gouttes d'une onde de printemps, les penses succdent dans
mon me aux penses, et pas une qui ne tende au pouvoir. Mon cerveau
plus actif que l'araigne laborieuse, ourdit de pnibles trames pour
envelopper mes ennemis.--A merveille, nobles,  merveille, c'est un
trait de votre haute prudence de m'envoyer avec un corps de soldats. Je
crains bien que vous ne fassiez que rchauffer le serpent affam qui,
ranim dans votre sein, vous percera le coeur. Il me manquait des hommes
et vous allez me les donner. Je vous en sais bon gr, mais soyez srs
que vous placez des pes tranchantes dans les mains d'un furieux.
Tandis qu'en Irlande j'entretiendrai des forces redoutables, je veux
susciter en Angleterre quelque noire tempte, dont le souffle envoie dix
mille mes au ciel ou en enfer; et cet ouragan terrible ne s'apaisera
que lorsque, plac sur ma tte, le cercle d'or, semblable aux rayons
perants du soleil, calmera la violence de ce tourbillon furieux. J'ai
dj sduit, pour me servir d'instrument, un habitant de Kent, le
fougueux Jean Cade d'Ashford; il doit, sous le nom de Jean Mortimer,
exciter un soulvement aussi tendu qu'il lui sera possible. J'ai vu en
Irlande cet indomptable Cade combattre seul une troupe de Kernes, et se
dfendre si longtemps que ses cuisses hrisses de traits offraient
presque l'aspect d'un porc-pic redressant ses dards, et lorsque enfin
il eut t secouru, je le vis sauter en se relevant sur ses pieds comme
un danseur moresque, et secouant les dards sanglants comme celui-ci
agite ses sonnettes. Souvent, sous l'apparence d'un rus Kerne aux
cheveux bouriffs il s'est introduit parmi les ennemis, et sans tre
dcouvert il est revenu vers moi me rendre compte de leurs perfides
projets. Ce dmon sera mon substitut dans ces lieux; car dans son port,
dans ses traits, dans le son de sa voix, il ressemble en tout  Jean
Mortimer qui n'est plus. Par l je sonderai les dispositions du peuple,
et je connatrai s'il est dispos en faveur de la maison et des
prtentions d'York. Supposons qu'il soit pris, martyris, mis  la
torture: parmi les tourments qu'on lui peut infliger je n'en connais pas
un qui soit capable de lui arracher l'aveu que c'est  mon instigation
qu'il a pris les armes. Supposons qu'il prospre, comme cela est
vraisemblable, j'arriverai d'Irlande  la tte de mes troupes et
recueillerai la moisson qu'aura seme ce coquin; car Humphroy mort,
comme il va l'tre, et Henri mis de ct, le reste est  moi.

(Il sort.)




SCNE II

A Bury.--Un appartement dans le palais.

_Entrent prcipitamment quelques_ ASSASSINS.


PREMIER ASSASSIN.--Cours vers milord de Suffolk: apprends-lui que nous
venons d'expdier le duc comme il l'a command.

SECOND ASSASSIN.--Ah! que cela ft encore  faire! Qu'avons-nous
fait?--As-tu jamais entendu un homme si pnitent?

(Entre Suffolk.)

PREMIER ASSASSIN.--Voici milord.

SUFFOLK.--Eh bien, vous autres, avez-vous expdi notre affaire?

PREMIER ASSASSIN.--Oui, mon bon seigneur.

SUFFOLK.--Voil une bonne parole; allez chez moi, je rcompenserai ce
prilleux service. Le roi et tous les pairs sont sur mes pas;
disparaissez. Avez-vous remis le lit en ordre, et tout dispos suivant
les instructions que je vous avais donnes?

PREMIER ASSASSIN.--Oui, mon bon seigneur.

SUFFOLK.--Allez, partez.

(Les assassins sortent.)

(Entrent le roi Henri, la reine Marguerite, le cardinal, Somerset, lords
et autres personnages.)

LE ROI.--Allez, avertissez le duc de Glocester de comparatre
sur-le-champ en notre prsence: dites  Sa Grce que j'ai rsolu
d'examiner aujourd'hui s'il est coupable, comme on le publie.

SUFFOLK.--Je vais le chercher, mon noble seigneur.

(Suffolk sort.)

LE ROI.--Milords, prenez vos places, et, je vous en prie, ne procdez
point avec rigueur contre mon oncle Glocester,  moins que des tmoins
sincres, et d'une bonne rputation, ne l'aient convaincu de pratiques
coupables.

MARGUERITE.--A Dieu ne plaise que la haine puisse russir  faire
condamner un noble qui ne serait pas coupable! Je prie le Ciel que
Glocester parvienne  se laver de tout soupon.

LE ROI.--Je te remercie, Marguerite; ces paroles me donnent une grande
satisfaction. _(Rentre Suffolk.)_ Qu'est-ce, Suffolk? D'o vient cette
pleur? Pourquoi trembles-tu ainsi?... O est notre oncle? Que lui
est-il arriv, Suffolk?

SUFFOLK.--Mort dans son lit, seigneur! Glocester est mort!

MARGUERITE.--Dieu nous en prserve!

LE CARDINAL.--Un secret jugement de Dieu! J'ai rv cette nuit que le
duc tait muet et ne pouvait prononcer une parole.

(Le roi s'vanouit.)

MARGUERITE.--Qu'arrive-t-il  mon seigneur?--Au secours, milords!--Le
roi est mort!

SOMERSET.--Relevez-le; tordez-lui le nez.

MARGUERITE.--Courez, allez... Au secours! au secours! Oh! Henri, ouvre
les yeux!

SUFFOLK.--Il se ranime, madame; calmez-vous.

LE ROI.--O Dieu du ciel!...

MARGUERITE.--Comment se trouve mon gracieux seigneur?

SUFFOLK.--Prenez courage, mon souverain; gracieux Henri, prenez courage.

LE ROI.--Quoi! c'est milord de Suffolk qui me conseille de prendre
courage, lui qui vient de me faire entendre un chant de corbeau dont les
sons funbres ont arrt en moi les forces vitales; croit-il que la voix
joyeuse d'un roitelet qui, du fond d'un sein perfide, viendra me crier
_courage_, pourra chasser le souvenir du son que j'ai d'abord
entendu?--Ne cache point ton venin sous des paroles emmielles.--Ne
porte pas tes mains sur moi; loigne-toi, te dis-je: leur toucher
m'pouvante comme le dard du serpent. Sinistre messager, te-toi de ma
vue; sous tes prunelles s'assied la tyrannie sanguinaire, effrayant le
monde de sa hideuse majest. Ne porte point tes regards sur moi; tes
regards assassinent... Mais non, ne t'loigne pas; viens, basilic, et
tue de tes regards l'innocent qui te contemple, car dans les ombres de
la mort je trouverai la joie; et vivre, c'est pour moi une double mort,
puisque Glocester ne vit plus.

MARGUERITE.--Pourquoi maltraiter ainsi milord Suffolk? Quoique le duc
ft son ennemi, il dplore chrtiennement sa mort: et moi-mme, quelque
inimiti qu'il m'ait montre, si d'humides larmes, des gmissements qui
dchirent le coeur, et si les soupirs qui consument le sang pouvaient le
rappeler  la vie, je serais aveugle par mes pleurs, malade  force de
gmissements; mon sang, dvor par les soupirs, laisserait mes joues
ples comme la primevre, et tout cela pour rendre la vie au noble duc.
Et que sais-je de l'opinion que va prendre de moi le monde? On a appris
qu'il y avait entre nous peu d'amiti. On pourra souponner que c'est
moi qui me suis dbarrasse du duc: ainsi la calomnie fltrira mon nom,
et les cours des princes seront remplies de mon dshonneur. Voil ce qui
me revient de sa mort: malheureuse que je suis! tre reine et se voir
couronne d'infamie!

LE ROI.--Ah! malheur  moi d'avoir perdu Glocester! Pauvre infortun!

MARGUERITE.--Malheur  moi, bien plus  plaindre que lui! Quoi! tu te
dtournes et caches ton visage! Je ne suis point dgotante de lpre,
regarde-moi. Quoi! es-tu donc devenu sourd comme le serpent[15]? Deviens
donc venimeux comme lui, et tue ta reine abandonne. Tout ton bonheur
est-il donc renferm dans la tombe de Glocester? S'il en est ainsi,
Marguerite ne fit jamais ta joie. lve une statue au duc, adore-le, et
fais de mon image l'enseigne d'un cabaret. Est-ce donc pour cela que
j'ai failli prir sur la mer, deux fois repousse, par les vents
contraires, des rivages de l'Angleterre sur ma terre natale? Que
signifiait ce prsage, si ce n'est un avertissement des vents
bienveillants, qui semblaient me dire: Ne va point chercher un nid de
scorpions, ne pose point ton pied sur ce rivage ennemi. Et moi, que
faisais-je alors que maudire les vents propices, et celui qui les avait
dchans de leurs antres d'airain? Je les conjurais de souffler vers
les bords chris de l'Angleterre, ou de jeter la quille de notre
btiment sur quelque rocher pouvantable. Cependant ole ne voulut point
devenir meurtrier; il te laissa cet odieux emploi. La mer bondissant
avec mnagement refusa de m'engloutir, sachant que, sur le rivage, ta
duret devait me noyer dans des larmes aussi amres que ses eaux. Les
rochers aigus s'enfoncrent dans les sables affaisss, et ne voulurent
point me briser sur leurs flancs raboteux, afin que ton coeur de pierre,
plus insensible qu'eux, fit dans ton palais prir Marguerite. Tandis que
l'orage nous repoussait de tes bords, d'aussi loin que je pus apercevoir
tes promontoires blanchtres, je demeurai sur le tillac au milieu de la
tempte: et lorsqu'un ciel tnbreux vint drober  mes yeux avides la
vue de ton pays, j'tai de mon cou un joyau prcieux (c'tait un coeur
enchss dans le diamant), et je le jetai du ct de la terre. La mer le
reut, et je formai le voeu que ton sein pt de mme recevoir mon coeur.
C'est alors que, perdant de vue la belle Angleterre, j'aurais voulu que
mes yeux pussent me quitter avec mon coeur; c'est alors que je les
traitai de verres troubles et aveugles, pour n'avoir pas su me conserver
la vue des rives dsires d'Albion. Combien de fois ai-je excit
Suffolk, l'agent de ta coupable inconstance,  venir, assis prs de moi,
m'enchanter de ses rcits, comme Ascagne gara l'me de Didon en lui
racontant les actions de son pre,  partir de l'incendie de Troie?
N'ai-je pas t sduite comme elle? N'es-tu pas perfide comme lui?
Hlas! je succombe. Meurs, Marguerite, car Henri dplore que tu vives si
longtemps.

[Note 15: Le serpent qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre
la voix de l'enchanteur.]

(Bruit derrire le thtre. Entrent Salisbury et Warwick. Le peuple se
presse  la porte.)

WARWICK.--Puissant souverain, un bruit se rpand que le bon duc Humphroy
a t assassin en trahison, par l'ordre de Suffolk et du cardinal
Beaufort. Le peuple, semblable  un essaim irrit qui a perdu son chef,
se rpand de ct et d'autre, sans s'inquiter o tombe l'aiguillon.
J'ai obtenu qu'ils suspendissent la fureur de leur rvolte, jusqu' ce
qu'ils fussent instruits des circonstances de sa mort.

LE ROI.--Que le duc est mort, bon Warwick, il n'est que trop vrai; mais
comment il est mort, Dieu le sait, et non pas Henri. Entrez dans sa
chambre, voyez son corps inanim, et faites alors vos conjectures sur sa
mort soudaine.

WARWICK.--Oui, je vais y entrer, seigneur. Salisbury, demeure jusqu'
mon retour prs de cette multitude emporte.

(Warwick entre dans une chambre intrieure, et Salisbury se retire.)

LE ROI.--O toi qui juges toutes choses, arrte mes penses, mes penses
qui s'vertuent  convaincre mon me que la violence a termin la vie de
Glocester. Si mon soupon est injuste, pardonne-moi, grand Dieu! car le
jugement n'appartient qu' toi seul.--Mon dsir serait d'aller, par
vingt mille baisers, rchauffer ses lvres plies, verser sur son visage
un ocan de larmes amres, dire ma tendresse  ce corps muet et sourd,
presser de ma main sa main insensible. Mais de quoi lui serviraient ces
misrables honneurs? et, en tournant mes yeux sur sa froide et terrestre
dpouille, que ferais-je qu'augmenter ma douleur?

(On ouvre les deux battants d'une porte conduisant  une chambre
intrieure, o l'on voit Glocester mort dans son lit. Warwick et
plusieurs autres l'entourent.)

WARWICK.--Approchez, gracieux souverain; jetez les yeux sur ce corps.

LE ROI.--C'est donc pour y contempler  quelle profondeur on a creus ma
tombe; car avec son me se sont envoles toutes mes joies en ce monde;
en le regardant, je vois dans sa mort le destin de ma vie.

WARWICK.--Aussi certainement que mon me espre vivre avec ce roi
redoutable qui, pour nous racheter de la maldiction de son pre irrit,
a pris sur lui notre tat, aussi certainement je crois que la violence a
termin les jours de ce duc trois fois renomm.

SUFFOLK.--C'est l un serment terrible, prononc d'un ton bien solennel!
Et quelle preuve donne lord Warwick de ce qu'il atteste?

WARWICK, _au roi_.--Observez comme son sang est arrt sur son visage.
J'ai vu plus d'une fois un corps que venait d'abandonner la vie, mais je
l'ai vu de couleur terreuse, amaigri, ple, vide de son sang, tout
entier descendu vers le coeur qui, dans les assauts que lui livre la
mort, attire le sang pour s'en aider contre son ennemie. Il s'y glace au
mme instant que le coeur, et ne retourne jamais animer et embellir la
face des morts. Mais voyez; son visage est noir, gonfl de sang, le
globe de l'oeil bien plus saillant que pendant sa vie, ses yeux ouverts
et hagards comme ceux d'un homme trangl; ses cheveux dresss, ses
narines dilates par de violents efforts, ses mains ouvertes et
cartes, comme celles d'un homme qui a cherch  saisir, qui a dfendu
sa vie, et a t vaincu par la force. Voyez sur ses draps l'empreinte de
sa chevelure, et sa barbe, ordinairement si bien range, ingale et en
dsordre, comme le bl renvers par la tempte. Il est impossible,
seigneur, que Glocester n'ait pas t touff  cette place: le moindre
de ces signes fournirait  lui seul une probabilit.

SUFFOLK.--Quoi, Warwick! Eh! qui donc aurait assassin le duc? Beaufort
et moi l'avions sous notre protection; et ni l'un ni l'autre, j'espre,
milords, nous ne sommes des assassins.

WARWICK.--Mais tous deux vous tiez les ennemis jurs du duc Humphroy,
et tous deux, en effet, vous aviez le bon duc  votre garde. Il y avait
lieu de juger que votre dessein n'tait pas de le traiter en ami, et il
est bien manifeste qu'il a trouv un ennemi.

MARGUERITE.--Ainsi, vous paraissez souponner ces deux nobles seigneurs
d'tre coupables de la mort prcipite d'Humphroy?

WARWICK.--Qui peut trouver la gnisse sans vie et saignant encore, et
voir auprs d'elle le boucher, la hache  la main, et ne pas souponner
que c'est lui qui a port le coup mortel? Qui peut trouver la perdrix
dans le nid du vautour, et ne pas imaginer comment est mort l'oiseau,
quoique sur le bec du vautour qui s'envole ne paraisse aucune trace de
sang? Ce tragique spectacle fait natre des soupons tout pareils.

MARGUERITE.--tes-vous le boucher, Suffolk? o est votre couteau?
Beaufort est-il dsign pour le vautour? o sont ses serres?

SUFFOLK.--Je n'ai point de couteau pour poignarder un homme endormi;
mais voici une pe vengeresse qui, rouille par le repos, va
s'claircir dans ce coeur rempli de fiel, qui veut me marquer
ignominieusement des signes sanglants du meurtre. Dis, si tu l'oses,
orgueilleux lord du comt de Warwick, que j'ai eu une coupable part  la
mort du duc Humphroy.

WARWICK.--Que n'osera pas Warwick, si le perfide Suffolk ose le dfier?

MARGUERITE.--Il craindrait, quand Suffolk l'en dfierait vingt fois, de
contenir son caractre outrageant, d'imposer silence  son arrogante
censure.

WARWICK.--Madame, tenez-vous en repos, j'ose vous le demander avec
respect, car chaque mot que vous prononcez en sa faveur est un affront
fait  votre royale dignit.

SUFFOLK.--Lord stupide et brutal, ignoble dans ta conduite, si jamais
femme outragea son poux  cet excs, il est sr que ta mre admit dans
son lit dshonor quelque paysan farouche et mal-appris, et qu'elle enta
sur une noble tige un vil sauvageon dont tu es le fruit, et non celui de
la noble race des Nevil.

WARWICK.--Si le crime de ton meurtre ne te servait de bouclier, si je
consentais  frustrer le bourreau de ses profits, et  t'affranchir
ainsi de dix mille opprobres, et si la prsence de mon roi ne contenait
ma colre, je voudrais, tratre et lche meurtrier, te faire demander
pardon  genoux, pour la parole qui vient de t'chapper, et te
contraindre  confesser que c'est de ta mre que tu voulais parler, et
que c'est toi qui es n dans l'adultre; et, aprs avoir reu de toi cet
hommage de ta peur, je te donnerais ton salaire, et j'enverrais ton me
aux enfers, pernicieux vampire des hommes endormis.

SUFFOLK.--Tu seras veill quand je verserai le tien, si tu as le
courage de me suivre hors de cette assemble.

WARWICK.--Sortons tout  l'heure, ou je t'en vais arracher. Quoique tu
en sois indigne, je veux bien me mesurer avec toi, et rendre ainsi un
hommage funbre aux mnes du duc Humphroy.

(Warwick et Suffolk sortent.)

LE ROI.--Quelle cuirasse plus impntrable qu'un coeur irrprochable! il
porte une triple armure, l'homme dont la querelle est juste: mais,
ft-il enferm dans l'acier, celui dont la conscience est souille par
l'injustice reste nu et sans dfense!

(Bruit derrire le thtre.)

MARGUERITE.--Quel bruit est-ce l?

(Rentrent Suffolk et Warwick l'pe nue.)

LE ROI.--Que vois-je, lords? quoi! vos pes menaantes hors du
fourreau, en notre prsence! osez-vous vous permettre une telle audace?
Eh quoi! quelle clameur tumultueuse s'lve prs d'ici?

SUFFOLK.--Le tratre Warwick et les hommes de Bury, puissant souverain,
se sont tous runis contre moi.

(Bruit tumultueux derrire le thtre.)

(Rentre Salisbury.)

SALISBURY, _parlant  la foule derrire le thtre_.--cartez-vous, mes
amis; le roi connatra vos sentiments. Redoutable seigneur, les communes
vous dclarent par ma voix que, si le tratre Suffolk n'est pas
sur-le-champ mis  mort, ou banni du territoire de la belle Angleterre,
on viendra l'arracher de force de votre palais, et on lui fera souffrir
les tourments d'une mort lente et cruelle. Le peuple dit que c'est par
lui qu'a pri le bon duc Humphroy, qu'il y a tout  craindre de lui pour
la vie de Votre Majest; et qu'un pur mouvement d'attachement et de
zle, exempt de toute espce d'intention de rvolte, telle que serait la
pense de contredire votre royale volont, a seul excit la hardiesse
avec laquelle vos sujets demandent son bannissement. Ils sont,
disent-ils, pleins de sollicitude pour votre royale personne; si Votre
Majest voulait se livrer au sommeil, et et dfendu sous peine de
disgrce, ou mme de la mort, que l'on ost troubler votre repos, et
que, cependant, on vit un serpent, avec sa langue  double dard, se
glisser en silence vers Votre Majest, malgr cet dit rigoureux il
serait ncessaire que l'on vous rveillt, de peur que, si on vous
laissait  ce dangereux assoupissement, l'animal meurtrier ne le
changet en un sommeil ternel. Tel est le motif, seigneur, qui porte
vos peuples  vous crier, bien que vous l'ayez dfendu, qu'avec ou sans
votre consentement, ils veulent vous garder d'un serpent aussi dangereux
que le tratre Suffolk, dont le dard fatal et empoisonn a dj,
disent-ils, lchement t la vie  votre cher et digne oncle qui valait
vingt fois mieux que lui.

LE PEUPLE, _derrire le thtre_.--Une rponse du roi, milord de
Salisbury.

SUFFOLK.--On conoit que le peuple, canaille insolente et grossire, et
pu adresser un pareil message  son souverain: mais vous, milord, vous
vous tes charg avec joie de le porter, pour montrer l'lgance de
votre talent d'orateur. Cependant tout l'honneur qu'y aura gagn
Salisbury, c'est d'avoir t auprs du roi le lord ambassadeur d'une
compagnie de chaudronniers.

LE PEUPLE, _derrire le thtre_.--Une rponse du roi, ou nous allons
forcer l'entre.

LE ROI.--Retournez, Salisbury; dites-leur  tous, de ma part, que je
leur sais gr de leur tendre sollicitude, et que, n'en euss-je pas t
press par eux, j'avais dessein de faire ce qu'ils demandent; car j'ai
dans l'esprit la continuelle et ferme pense que l'tat est menac de
quelque malheur par le fait de Suffolk. C'est pourquoi je jure, par la
majest suprme dont je suis le trs-indigne reprsentant, que dans
trois jours Suffolk aura, sous peine de mort, cess de souiller de son
haleine l'air de ce pays.

MARGUERITE.--O Henri! laissez-moi vous toucher en faveur du noble
Suffolk.

LE ROI.--Reine sans noblesse, quand tu l'appelles le noble Suffolk, pas
un mot de plus, je te le dis; en me parlant pour lui tu ne feras
qu'ajouter  ma colre. N'euss-je fait que le dire, j'aurais voulu
tenir ma parole; mais, quand je l'ai jur, mon arrt est irrvocable.
_(A_ Suffolk.) Si, pass le terme de trois jours, on te trouve sur
aucune terre de ma domination, le monde entier ne rachtera pas ta vie.
Viens, Warwick, viens, bon Warwick, suis-moi; j'ai des choses
importantes  te communiquer.

(Sortent le roi Henri, Warwick, lords, etc.)

MARGUERITE.--Puissent la fatalit et la douleur vous suivre en tous
lieux! Que la dsolation du coeur et l'inconsolable affliction soient
les compagnes et la socit de vos loisirs! Qu'avec vous deux le diable
fasse le troisime, et qu'une triple vengeance s'attache  vos pas!

SUFFOLK.--Cesse, aimable reine, ces imprcations, et laisse ton cher
Suffolk te dire un douloureux adieu.

MARGUERITE.--Honte  toi, lche femmelette! malheureux au coeur faible,
n'as-tu donc pas le courage de maudire tes ennemis?

SUFFOLK.--La peste les touffe!--Et pourquoi les maudirais-je? Si, comme
le gmissement de la mandragore, les maldictions avaient le pouvoir de
tuer, je voudrais inventer des paroles aussi poignantes, aussi maudites,
aussi acerbes, aussi horribles  entendre, et les faire sortir
nergiquement de ma bouche  travers mes dents serres, avec autant de
signes d'une haine mortelle qu'en peut manifester dans son antre
dtestable le visage dcharn de l'Envie. Ma langue s'embarrasserait
dans la rapidit de mes paroles, mes yeux tincelleraient comme le
caillou sous l'acier, mes cheveux se dresseraient sur leurs racines,
comme ceux d'un frntique; oui, chacun de mes muscles semblerait
excrer et maudire; et mme dans ce moment je sens que mon coeur
surcharg se briserait si je ne les maudissais. Poison, sois leur
breuvage; fiel, pis que le fiel leur plus doux aliment; que leur plus
gracieux ombrage soit un bocage de cyprs, que pour leur plus charmant
aspect ils n'aperoivent que des basilics meurtriers, que ce qu'ils
touchent de plus doux leur soit aussi pre que la dent du lzard, qu'ils
aient pour toute musique des sons effrayants comme le sifflement des
serpents, et que les lugubres cris du hibou, prcurseur de la mort,
viennent complter le concert! puissent toutes les noires terreurs de
l'enfer, sige de tnbres....

MARGUERITE.--Arrte, cher Suffolk, tu ne fais que te tourmenter
toi-mme; et c'est contre toi seul que ces terribles maldictions
tournent toute leur force, comme une arme trop charge, ou le rayon du
soleil rpercut par une glace.

SUFFOLK.--C'est vous qui m'avez demand ces imprcations, et c'est vous
qui voulez les arrter! Par cette terre dont je suis banni, je pourrais
maintenant passer  maudire toute une nuit d'hiver, duss-je la passer
nu, sur le sommet d'une montagne, o l'pret du froid n'aurait jamais
laiss crotre un seul brin d'herbe; et ce ne serait pour moi qu'une
minute coule dans les plaisirs.

MARGUERITE.--Oh! je t'en conjure, cesse. Donne-moi ta main, que je
l'arrose de mes douloureuses larmes; ne laisse jamais la pluie du ciel
la mouiller et en effacer ce monument de ma douleur. _(Elle lui baise la
main.)_ Oh! je voudrais que ce baiser pt s'imprimer sur ta main, comme
un cachet qui te rappelt ces lvres d'o s'exhalent pour toi mille
soupirs. Allons, va-t'en pour que je connaisse tout mon malheur; tant
que tu es l prs de moi, je ne fais que me le reprsenter, comme on
peut penser au besoin au milieu des excs d'un repas.--J'obtiendrai ton
rappel, ou, sois-en bien assur, je m'exposerai  tre bannie moi-mme.
Je le suis bannie, puisque je le suis de toi; va, ne me parle pas,
va-t'en tout de suite. Oh! ne t'en va pas encore!.... ainsi deux amis
condamns  la mort se pressent et s'embrassent, et se disent mille fois
adieu, ayant bien plus de peine  se sparer qu' mourir.... Et
cependant adieu enfin, et avec toi, adieu la vie!

SUFFOLK.--Ainsi le pauvre Suffolk souffre dix exils, un par le roi, et
par toi trois fois un triple exil. Ce n'est point mon pays que je
regrette. Si tu en sortais avec moi! Un dsert serait assez peupl pour
Suffolk, s'il y jouissait du charme cleste de ta prsence; car o tu
es, l est mon univers, accompagn de tous les plaisirs qui le
remplissent, et o tu n'es pas, il n'y a rien que dsolation. Je n'en
puis plus; vis, pour vivre heureuse: moi, pour ne sentir qu'une seule
joie, c'est que tu vives.

(Entre Vaux.)

MARGUERITE.--O court Vaux avec tant de prcipitation? Quelles
nouvelles, je t'en prie?

VAUX.--Annoncer au roi, madame, que le cardinal Beaufort touche 
l'heure de sa mort; il a t tout  coup saisi d'un mal effrayant qui le
fait haleter, rouler les yeux, et aspirer l'air avec avidit,
blasphmant Dieu, et maudissant tous les hommes de la terre. Tantt il
parle comme si l'ombre du duc Humphroy tait  ses cts; tantt il
appelle le roi, puis confie tout bas  son oreiller, comme s'il parlait
au roi, les secrets de son me surcharge; et dans ce moment je suis
envoy pour informer Sa Majest qu'il l'appelle  grands cris.

MARGUERITE.--Allez, faites votre triste message au roi. _(Vaux sort_.)
Hlas! qu'est-ce que ce monde, et quelle nouvelle? mais quoi, irai-je
donc m'affliger d'une misrable perte  dplorer une heure, et oublier
l'exil de Suffolk, trsor de mon me! Comment se fait-il, Suffolk, que
je ne pleure pas uniquement sur toi, le disputant aux nuages du midi par
l'abondance de mes larmes qui nourriraient mon chagrin comme les leurs
nourrissent la terre? Mais hte-toi de partir; le roi, tu le sais, va
venir; et s'il te trouve avec moi, tu es mort.

SUFFOLK.--Si je me spare de toi, je ne puis plus vivre. Mourir en ta
prsence, serait-ce autre chose que m'endormir avec joie dans tes bras?
J'exhalerais mon me dans les airs aussi doucement, aussi paisiblement
que l'enfant au berceau qui meurt la mamelle de sa mre entre les
lvres. Mais mourant loin de toi, je mourrai dans les accs de la rage;
je t'appellerai  grands cris pour clore mes yeux, pour fermer ma bouche
de tes lvres, et retenir mon me prte  fuir, ou la recevoir dans ton
coeur avec mon dernier soupir, et la faire vivre ainsi dans un doux
lyse. Mourir prs de toi n'est qu'un jeu; mourir loin de toi serait un
tourment pire que la mort. Oh! laisse-moi rester ici, arrive qui pourra.

MARGUERITE.--Ah! pars: la sparation est un douloureux corrosif, mais
qu'il faut appliquer  une blessure mortelle. En France, cher Suffolk!
Instruis-moi de ton sort, et, quelque part que tu t'arrtes sur ce vaste
globe, je saurai trouver une Iris pour t'y dcouvrir.

SUFFOLK.--Je pars!

MARGUERITE.--Et emporte mon coeur avec toi.

SUFFOLK.--Joyau gard dans la plus lugubre cassette qui ait jamais
renferm une chose de prix! Nous nous sparons en deux comme une barque
brise sur le rocher; c'est de ce ct que la mort va m'engloutir.

MARGUERITE.--Et moi de ce ct.

(Ils sortent de deux cts diffrents.)




SCNE III

Londres.--La chambre  coucher du cardinal Beaufort.


_Entrent_ LE ROI HENRI, SALISBURY, WARWICK, _et plusieurs autres_. LE
CARDINAL _est dans son lit entour de plusieurs personnes_.

LE ROI.--Comment vous portez-vous, milord? Parle, Beaufort,  ton
souverain.

LE CARDINAL.--Si tu es la mort, je te donnerai, des trsors de
l'Angleterre, assez pour acheter une autre le pareille, afin que tu me
laisses vivre et cesser de souffrir.

LE ROI.--Ah! quel signe d'une mauvaise vie, lorsque l'approche de la
mort se montre si terrible!

WARWICK.--Beaufort, c'est ton souverain qui te parle.

LE CARDINAL.--Faites-moi mon procs quand vous voudrez.--N'est-il pas
mort dans son lit? O devait-il mourir? Puis-je faire vivre les hommes
bon gr mal gr?--Oh! ne me torturez pas davantage, je confesserai....
Quoi, encore en vie? Montrez-moi donc o il est. Je donnerai mille
livres pour le voir.... Il n'a point d'yeux, la poussire les a teints.
Peignez donc ses cheveux. Voyez, voyez, ils sont hrisss et droits
comme des rameaux englus, pour arrter les ailes de mon me! Donnez-moi
quelque chose  boire, et dites  l'apothicaire d'apporter le violent
poison que je lui ai achet.

LE ROI.--O toi, ternel moteur des cieux, jette un regard de misricorde
sur ce misrable! repousse le dmon actif et vigilant qui assige de
toutes parts cette me malheureuse, et dlivre son sein de ce noir
dsespoir!

WARWICK.--Voyez, comme les angoisses de la mort lui font grincer les
dents.

SALISBURY.--Ne le troublons point; laissons-le passer paisiblement.

LE ROI.--Que la paix soit  son me, si c'est la volont de Dieu! Milord
cardinal, si tu espres en la flicit du ciel, lve ta main, donne-nous
quelque signe d'esprance.... Il meurt, et ne fait aucun signe!--O Dieu,
pardonne-lui!

WARWICK.--Une mort si terrible atteste une vie monstrueuse.

LE ROI.--Abstenez-vous de juger, car nous sommes tous pcheurs. Fermez
ses yeux, tirez les rideaux sur son corps, et allons tous mditer.

FIN DU TROISIME ACTE.




                           ACTE QUATRIME




SCNE I

Le bord de la mer prs de Douvres.

_On entend sur la mer des coups de feu, puis on voit descendre d'un
btiment_ UN CAPITAINE _de navire,_ UN PILOTE, UN CONTRE-MATRE, WALTER
WHITMORE, _et leurs gens, amenant SUFFOLK, et d'autres gentilshommes de
sa suite, prisonniers._


LE CAPITAINE.--Enfin le jour indiscret, joyeux, ouvert  la piti, est
rentr dans le sein profond de la mer. Maintenant les loups et leurs
bruyants hurlements veillent les coursiers qui tirent le char funeste
de la nuit mlancolique, et de leurs ailes endormies, lentes et molles,
enveloppent les tombeaux des morts, tandis que de leur gueule humide
s'exhalent, dans l'air paissi, les tnbres contagieuses. Amenez donc
les guerriers que nous venons de prendre; tandis que notre pinasse va
rester  l'ancre dans les dunes, ils vont ici, sur la plage, traiter de
leur ranon, o ils teindront de leur sang ce sable dcolor. Pilote, je
te cde de bon coeur ce captif, et toi, contre-matre, fais ton profit
de son compagnon. (Dsignant Suffolk.) Withmore, celui-ci est ton
partage.

PREMIER GENTILHOMME.--A quoi suis-je tax, matre? fais-le-moi savoir.

LE PILOTE.--A mille couronnes; faute de quoi,  bas la tte.

LE CONTRE-MATRE.--Et vous, vous m'en donnerez autant, ou la vtre
sautera.

LE CAPITAINE.--Quoi! pensez-vous donc que deux mille couronnes ce soit
payer bien cher pour des gens qui portent le nom et la mine de
gentilshommes? Coupez-moi la gorge  ces coquins-l: vous mourrez; de si
faibles ranons ne compensent point la perte de nos compagnons tus dans
le combat.

PREMIER GENTILHOMME.--Je vous les donnerai, monsieur, pargnez ma vie.

SECOND GENTILHOMME.--Et moi aussi; et je vais crire sur-le-champ pour
les avoir.

WHITMORE, _ Suffolk_.--J'ai perdu un oeil  l'abordage de cette prise;
et pour ma vengeance tu mourras, toi; il en arriverait autant aux
autres, si je faisais ma volont.

LE CAPITAINE.--Ne sois pas si fou; prends une ranon et laisse-le vivre.

SUFFOLK.--Vois ma croix de Saint-George; je suis gentilhomme; taxe moi
au prix que tu voudras, tu seras pay.

WHITMORE.--Je suis gentilhomme aussi, mon nom est Walter Whitmore...
Comment! qui te fait tressaillir? Quoi! la mort te fait peur?

SUFFOLK.--C'est ton nom qui me fait peur; il renferme pour moi le son de
la mort. Un habile homme, d'aprs des calculs sur ma naissance, m'a dit
que je prirais par l'eau; et c'est l ce que signifie ton nom[16].
Cependant que cela ne t'inspire pas des ides sanguinaires. Ton nom bien
prononc est Gauthier.

[Note 16: _C'est l ce que signifie ton nom_. Il a fallu ajouter ces
paroles, pour rendre la chose intelligible. Walter se prononce  peu
prs comme _Water_ (eau), ce qui, dans l'anglais, fait comprendre
sur-le-champ le sujet de la crainte de Suffolk, et ne peut se remplacer
en franais.]

WHITMORE.--Que ce soit Gauthier ou Walter, peu m'importe: jamais
l'ignoble dshonneur n'a terni notre nom, que ce fer n'en ait aussitt
effac la tache. Aussi, quand je me rsoudrai  vendre la vengeance
comme une marchandise, que mon pe soit brise, mes armes dchires et
effaces, et que je sois proclam lche dans tout l'univers.

(Il saisit Suffolk.)

SUFFOLK.--Arrte, Whitmore, ton prisonnier est un prince, le duc de
Suffolk, William de la Pole.

WHITMORE.--Le duc de Suffolk, cach sous des haillons!

SUFFOLK.--Oui: mais ces vtements ne font pas partie du duc. Jupiter
s'est quelquefois travesti: pourquoi n'en ferais-je pas autant?

LE CAPITAINE.--Mais Jupiter n'a jamais t tu, et toi, tu vas l'tre.

SUFFOLK.--Ignoble et vil paysan, le sang du roi Henri, le noble sang de
Lancastre ne doit point tre vers par un vil valet comme toi. Ne
t'ai-je pas vu, baisant ta main, me tenir l'trier, tte nue, et
soutenant la housse de ma mule, heureux d'obtenir de moi un signe de
tte? Combien de fois as-tu attendu pour recevoir mon verre, t'es-tu
nourri des restes de mon buffet, t'es-tu agenouill prs de la table,
lorsque je m'y asseyais avec la reine Marguerite? Souviens-t'en, et que
cela te fasse un peu baisser le ton, et que cela adoucisse ton orgueil
prmatur. Combien de fois ne t'es-tu pas tenu dans mes vestibules, pour
attendre respectueusement ma sortie? Cette main a crit en ta faveur:
elle pourra donc charmer ta langue tmraire.

WHITMORE.--Parlez, capitaine: poignarderai-je ce rustre abandonn?

LE CAPITAINE.--Laisse-moi auparavant poignarder son coeur de mes
paroles, comme il a fait le mien.

SUFFOLK.--Bas esclave, tes paroles sont sans vigueur comme toi.

LE CAPITAINE.--Emmenez-le d'ici, et tranchez-lui la tte sur notre
chaloupe.

SUFFOLK.--Sur ta vie, tu ne l'oseras pas.

LE CAPITAINE.--Si fait, Poole[17].

[Note 17: Le capitaine travestit ici le nom de Pole en _poole_ ou
_pool_, qui signifie _eau stagnante._]

SUFFOLK.--Poole?

LE CAPITAINE.--Pole, sir Pole, lord Poole, ruisseau boueux, mare,
marais, dont le limon et la fange troublent les sources pures o
s'abreuve l'Angleterre; je vais combler ta bouche toujours ouverte pour
dvorer les trsors de l'tat. Tes lvres, qui ont bais celles de la
reine, balayeront la poussire. Toi, qu'on vit sourire  la mort du bon
duc Humphroy, tu montreras en vain tes dents aux vents insensibles, qui
te rpondront avec mpris par leurs sifflements. Sois mari aux furies
de l'enfer, pour avoir eu l'audace de fiancer un puissant prince  la
fille d'un misrable roi, sans sujets, trsors, ni diadme. Tu t'es
agrandi par une politique infernale, et, comme l'ambitieux Sylla, tu
t'es gorg du sang tir  plaisir du coeur de ta mre. Par toi l'Anjou
et le Maine ont t vendus aux Franais. Par ta faute, les perfides
Normands rvolts ddaignent de nous rendre hommage; la Picardie a
massacr ses gouverneurs, surpris nos forteresses, et renvoy, en
Angleterre, les dbris de nos soldats sanglants. C'est en haine de toi
que le gnreux Warwick et tous les Nevil, dont l'pe redoutable ne fut
jamais tire en vain, courent aux armes; et que la maison d'York,
prcipite du trne par le honteux assassinat d'un roi innocent et les
envahissements d'un tyran orgueilleux, brle des feux de la vengeance.
Dj ses drapeaux pleins d'espoir marchent en avant sous l'emblme d'un
soleil  demi voil, et aspirent  briller avec cette devise: _Invitis
nubibus_. Le peuple de Kent a pris les armes; et, pour conclure enfin,
la honte et la misre sont entres dans le palais de notre roi, et tous
ces maux sont ton ouvrage. Allons, emmenez-le.

SUFFOLK.--Oh! que ne suis-je un dieu pour lancer la foudre sur cette
misrable, cette abjecte et vile canaille! Il faut bien peu de chose
pour enivrer des hommes de rien. Ce malheureux, parce qu'il commande une
pinasse, menace plus haut que Bargulus, le puissant pirate de l'Illyrie.
Des frelons ne sucent point le sang des aigles; c'est assez pour eux de
piller la ruche de l'abeille. Il est impossible que je meure par la main
d'un vassal aussi abject que toi. Tes discours meuvent en moi la rage
et non pas la crainte. La reine m'a charg d'un message pour la France.
Je te commande de me transporter sur ton bord de l'autre ct du canal.

LE CAPITAINE.--Walter...

WHITMORE.--Viens, Suffolk, je vais te transporter  la mort.

SUFFOLK.--_Gelidus timor occupat artus_: c'est toi que je crains.

WHITMORE.--Je t'en donnerai sujet avant de nous sparer. Quoi! tes-vous
dompt  prsent? ne consentez-vous pas  vous humilier?

PREMIER GENTILHOMME.--Mon gracieux seigneur, intercdez pour votre vie:
donnez-lui de bonnes paroles.

SUFFOLK.--La voix souveraine de Suffolk est svre et inflexible.
Accoutume  commander, elle ne sait point demander grce. Loin de moi
la faiblesse d'honorer ces brigands d'une humble prire! Non; que ma
tte s'abaisse sur le billot fatal, plutt qu'on voie mes genoux flchir
devant personne, que devant le Dieu du ciel, ou devant mon roi; qu'on la
voie plutt danser en cadence sur un pieu sanglant, que se dcouvrir
devant cette ignoble valetaille. La vraie noblesse est exempte de peur.
_(A Whitmore._) J'en puis souffrir plus que vous n'en osez excuter.

LE CAPITAINE.--Arrachez-le d'ici, et qu'il n'en dise pas davantage.

SUFFOLK.--Allons, soldats, montrez-vous aussi cruels que vous pourrez,
afin que ma mort ne soit jamais oublie! plus d'un grand homme fat
immol par de vils brigands. Un estafier romain et un misrable bandit
massacrrent l'loquent Cicron: la main btarde de Brutus poignarda
Jules Csar; de sauvages insulaires gorgrent le grand Pompe, et
Suffolk meurt par la main des pirates.

(Sortent Suffolk, Whitmore, et plusieurs autres.)

LE CAPITAINE.--A l'gard de ceux dont nous avons fix la ranon, ma
volont est que l'un d'eux soit relch sur sa parole: ainsi donc venez
avec nous et laissez-le partir.

(Tous sortent except le premier gentilhomme.)

(Rentre Whitmore, portant le corps de Suffolk.)

WHITMORE.--Que cette tte et ce corps sans vie restent gisants ici _(il
les jette sur la terre)_, jusqu' ce que la reine, sa matresse, lui
donne la spulture.

(Il sort.)

PREMIER GENTILHOMME.--O barbare et sanglant spectacle! je veux porter
son corps au roi; et s'il laisse sa mort impunie, ses amis la vengeront.
La reine la vengera, elle  qui Suffolk vivant tait si cher.

(Il sort en emportant le corps.)




SCNE II

Une autre partie du comt de Kent.

BEVIS, _laboureur_; JOHN HOLLAND.


BEVIS.--Viens, et procure-toi une pe, ne ft-elle que de latte. Ils
sont sur pied depuis deux jours.

HOLLAND.--Ils n'en ont que plus besoin de dormir aujourd'hui.

BEVIS.--Je te dis que Jacques Cade, le drapier, se propose de rhabiller
l'tat, de le retourner et de le mettre  neuf.

HOLLAND.--Il en a bien besoin, car on voit la corde. Oui, je le rpte,
il n'y a pas eu un moment de bon temps en Angleterre, depuis que les
nobles ont pris le dessus.

BEVIS.--O malheureux ge! on ne fait aucun cas de la vertu dans les gens
de mtier.

HOLLAND.--La noblesse croit que c'est une honte que de porter un tablier
de cuir.

BEVIS.--Bien plus, il n'y a dans le conseil du roi que de mauvais
ouvriers.

HOLLAND.--C'est la vrit; et cependant il est dit: _Travaille dans ta
vocation_. C'est comme qui dirait: Que les magistrats soient des
travailleurs, et ds lors nous devrions tre magistrats.

BEVIS.--Tu as touch juste, car il n'y a point de signe plus certain
d'un bon courage qu'une main durcie.

HOLLAND.--Oh! je les vois, je les vois; je reconnais le fils de Best,
tanneur de Wingham.

BEVIS.--Il prendra la peau de nos ennemis pour faire du cuir de chien.

HOLLAND.--Et voil aussi Dick, le boucher.

BEVIS.--Allons, le pch sera assomm comme un boeuf, et l'iniquit
gorge comme un veau.

HOLLAND.--Et Smith, le tisserand.

BEVIS.--_Argo_, le fil de leur vie tire  sa fin.

HOLLAND.--Allons, viens: mlons-nous avec eux.

(Tambour. Entrent Cade, Dick le boucher, Smith le tisserand, et d'autres
en grand nombre.)

CADE.--Nous, Jean Cade, ainsi appel du nom de notre pre putatif.

DICK.--Ou plutt pour avoir vol une caque[18] de harengs.

CADE.--Et parce que nos ennemis tomberont devant nous[19], qui sommes
inspirs de l'esprit de renversement contre les rois et les
princes....--Commande le silence.

[Note 18: En vieil anglais _cade_ signifie _caque._]

[Note 19: De _cado_.]

DICK.--Silence!

CADE.--Mon pre tait un Mortimer.

DICK, _ part_.--C'tait un fort honnte homme, un fort bon maon.

CADE.--Ma mre, une Plantagenet.

DICK, _ part_.--Je l'ai bien connue: elle tait sage-femme.

CADE.--Ma femme descendait des Lacy.

DICK, _ part_.--En effet, elle tait fille d'un porte-balle, et elle a
vendu force lacets.

SMITH, _ part_.--Mais depuis quelque temps, n'tant plus en tat de
voyager charge de sa malle, elle est blanchisseuse ici dans le canton.

CADE.--Je suis donc sorti d'une honorable maison.

DICK, _ part_.--Oui, sur ma foi. Les champs sont un honorable domicile,
et c'est l qu'il est n, sous une haie; car jamais son pre n'a eu
d'autre maison que la prison.

CADE.--Je suis vaillant.

SMITH, _ part_.--Il le faut bien: la misre est brave.

CADE.--Je sais souffrir la peine.

DICK, _ part_.--Oh! cela n'est pas douteux; car je l'ai vu fouetter
pendant trois jours de march conscutifs.

CADE.--Je ne crains ni le fer ni le feu.

SMITH.--Il ne doit pas craindre le fer, car son habit est  l'preuve de
tout.

DICK, _ part_.--Mais il me semble qu'il devrait craindre un peu le feu,
aprs avoir eu la main brle pour un vol de moutons.

CADE.--Soyez donc braves, car votre chef est brave et fait voeu de
rformer l'tat. Les sept pains d'un demi-penny seront vendus, en
Angleterre, pour un penny; la mesure de trois pots en contiendra dix, et
sous mes lois ce sera flonie que de boire de la petite bire. Tout le
royaume sera en communes, et mon palefroi ira patre l'herbe de
Cheapside. Et lorsque je serai roi.... (car je serai roi!)

TOUT LE PEUPLE.--Dieu conserve Votre Majest!

CADE.--Je vous remercie, bon peuple. Il n'y aura plus d'argent; tous
boiront et mangeront  mes frais, et je les habillerai tous d'un mme
uniforme, afin qu'ils puissent tre unis comme des frres et me rvrer
comme leur souverain.

DICK.--La premire chose  faire, c'est d'aller tuer tous les gens de
loi.

CADE.--Oui, c'est bien mon dessein. N'est-ce pas une chose dplorable
que la peau d'un innocent agneau serve  faire du parchemin, et que le
parchemin, lorsqu'il aura t griffonn, puisse perdre un homme? On dit
que l'abeille fait mal avec son aiguillon, et moi je dis que c'est la
cire de l'abeille. Je n'ai us du sceau qu'une fois, et je n'ai jamais
t mon matre depuis.--Qu'y a-t-il? Qui vient  nous?

(Entrent quelques hommes, conduisant le clerc de Chatham.)

SMITH.--C'est le clerc de Chatham: il sait crire et lire, et dresser un
compte.

CADE.--Chose horrible!

SMITH.--Nous l'avons pris faisant des exemples pour les enfants.

CADE.--C'est un infme.

SMITH.--Il a dans sa poche un livre crit en lettres rouges.

CADE.--C'est de plus un sorcier.

DICK.--Il sait encore faire des contrats, et crire par abrviation.

CADE.--J'en suis fch pour lui. C'est un homme de bonne faon, sur mon
honneur; et si je ne le trouve pas coupable, il ne mourra pas.--Approche
ici, je veux t'examiner. Quel est ton nom?

LE CLERC.--Emmanuel.

DICK.--C'est le nom que les nobles ont coutume d'crire en tte de leurs
lettres.--Vos affaires vont mal.

CADE.--Laisse-moi lui parler.--As-tu coutume d'crire ton nom? Ou as-tu
une marque pour dsigner ta signature, comme il convient  un honnte
homme qui y va tout bonnement?

LE CLERC.--Monsieur, j'ai t, Dieu merci, assez bien lev pour savoir
crire mon nom.

LE PEUPLE.--Il a avou. Emmenez-le: c'est un sclrat, un tratre.

CADE.--Emmenez-le, dis-je, et qu'on le pende avec sa plume et son cornet
au cou.

(Quelques-uns des assistants sortent emmenant le clerc.)

(Entre Michel.)

MICHEL.--O est notre gnral?

CADE.--Me voici. Que me veux-tu si particulirement?

MICHEL.--Fuyez, fuyez, fuyez! Milord Stafford et son frre sont ici prs
avec les troupes du roi.

CADE.--Arrte, misrable, arrte, ou je te jette  bas.--Il aura affaire
 aussi bon que lui. Ce n'est qu'un chevalier, n'est-ce pas?

MICHEL.--Non.

CADE.--Pour tre son gal, je vais me faire chevalier  l'instant.
Relve-toi, sir Jean Mortimer. A prsent, marchons  lui.

(Entrent sir Humphroy Stafford et William son frre, avec des tambours
et des soldats.)

STAFFORD.--Populace rebelle, l'cume et la fange du comt de Kent,
marqus pour la potence, jetez vos armes, regagnez vos chaumires, et
abandonnez ce drle. Le roi sera misricordieux, si vous abjurez la
rvolte.

WILLIAM STAFFORD.--Mais il sera furieux, inexorable et sanguinaire, si
vous y persvrez: ainsi, l'obissance ou la mort.

CADE.--Pour ces esclaves vtus de soie, je n'y fais pas attention. C'est
 vous que je m'adresse, bon peuple, sur qui j'espre rgner un jour;
car je suis l'hritier lgitime de la couronne.

STAFFORD.--Misrable! ton pre tait un maon; et toi-mme, qu'est-ce
que tu es, un tondeur de draps, n'est-ce pas?

CADE.--Et Adam tait un jardinier.

WILLIAM STAFFORD.--Eh bien, quelle consquence?

CADE.--Vraiment, la voici. Edmond Mortimer, comte des Marches, pousa la
fille du duc de Clarence. Cela n'est-il pas vrai?

STAFFORD.--Eh bien, aprs?

CADE.--Elle accoucha,  la fois, de deux enfants mles.

WILLIAM STAFFORD.--Cela est faux.

CADE.--Oui, c'est l la question; mais je dis, moi, que cela est vrai.
Le premier n des deux ayant t mis en nourrice, fut enlev par une
mendiante; et ignorant sa naissance et son parentage, se fit maon quand
il fut en ge. Je suis son fils. Niez-le, si vous pouvez.

DICK.--Oui, c'est encore vrai; en consquence, il sera roi.

SMITH.--Oui, monsieur, il a fait une chemine chez mon pre, et les
briques en sont encore sur pied pour rendre tmoignage; ainsi, n'allez
pas dire le contraire.

STAFFORD.--Ajouterez-vous donc foi aux paroles de ce vil coquin qui
parle de ce qu'il ne sait pas?

LE PEUPLE.--Oui, nous le croyons; allez-vous-en donc.

WILLIAM STAFFORD.--Jack Cade, c'est le duc d'York qui vous fait la
leon.

CADE, _ part_.--Il ment, car c'est moi qui l'ai invente. _(Haut.)_ Va,
mon cher, dis au roi de ma part, que pour l'amour de son pre, Henri V,
au temps de qui les enfants jouaient au petit palet avec des cus de
France, je consens  le laisser rgner,  condition que je serai son
protecteur.

UN CHEF DU PEUPLE.--Et de plus, que nous voulons avoir la tte du lord
Say, qui a vendu le duch du Maine.

CADE.--Et cela est juste; car par l l'Angleterre a t estropie, et
marcherait bientt avec un bton, si ma puissance ne la soutenait.
Camarades rois, je vous dis que le lord Say a mutil l'tat, et l'a fait
eunuque; et pis que tout cela, il sait parler franais, et par
consquent c'est un tratre.

STAFFORD.--O grossire et dplorable ignorance!

CADE.--Eh bien, rpondez si vous pouvez. Les Franais sont nos ennemis;
cela pos, je dis seulement: celui qui parle avec la langue d'un ennemi,
peut-il tre un bon conseiller ou non?

TOUT LE PEUPLE.--Non, non, et nous voulons avoir sa tte.

WILLIAM STAFFORD.--Allons, puisque les paroles de douceur n'y peuvent
rien, fondons sur eux avec l'arme du roi.

STAFFORD.--Allez, hraut, et proclamez tratres, dans toutes les villes,
tous ceux qui s'armeront en faveur de Cade: annoncez que ceux qui
fuiront de nos rangs avant la fin de la bataille seront, pour l'exemple,
pendus  leur porte, sous les yeux de leurs femmes et de leurs enfants.
Que ceux qui tiennent pour le roi me suivent.

(Les deux Stafford sortent avec leurs troupes.)

CADE.--Et que ceux qui aiment le peuple me suivent: voici le moment de
montrer que vous tes des hommes; c'est pour la libert. Nous ne
laisserons pas sur pied un seul lord, un seul noble. N'pargnons que
ceux qui seront mal vtus; car ce sont de pauvres et honntes gens, qui
prendraient bien notre parti s'ils l'osaient.

DICK.--Les voil qui viennent en bon ordre, et qui s'avancent contre
nous.

CADE.--Et notre ordre,  nous, c'est d'tre bien en dsordre. En avant,
marche!




SCNE III

Une autre partie de la plaine de Blackheath.

_Alarmes. Les deux partis entrent et combattent: les_ DEUX STAFFORD
_sont tus_.


CADE.--O est Dick, le boucher d'Ashford?

DICK.--Me voil, monsieur.

CADE.--Ils tombaient devant toi comme des boeufs et des brebis, et tu y
allais comme si tu avais t dans ta boucherie. Voici donc ta
rcompense: le carme sera deux fois aussi long qu'il l'est  prsent;
et d'ici  cent ans moins un, tu auras tout ce temps-l le privilge
exclusif de tuer.

DICK.--Je n'en demande pas davantage.

CADE.--Et pour dire vrai, tu ne mrites pas moins, je veux porter ce
monument de ma victoire[20], et les corps seront trans aux jarrets de
mon cheval jusqu' ce que j'arrive  Londres, o nous ferons porter
devant nous l'pe du maire.

[Note 20: Cade, aprs cette bataille, se revtit en effet de
l'armure de Stafford.]

UN CHEF DU PEUPLE.--Si nous voulons prosprer et faire le bien, forons
les portes des prisons, et dlivrons les prisonniers.

CADE.--Ah! n'aie pas peur, tu peux y compter. Allons, marchons sur
Londres.

(Ils sortent.)




SCNE IV

Londres.--Un appartement dans le palais.


_Entre_ LE ROI HENRI _lisant une requte. Il est suivi du duc de_
BUCKINGHAM _et du lord_ SAY. _Vient  quelque distance_ LA REINE
MARGUERITE, _pleurant sur la tte de Suffolk._

MARGUERITE.--J'ai souvent ou dire que la douleur amollit l'me, et la
remplit de crainte, d'abattement. Pense donc  la vengeance et cesse de
pleurer.--Mais qui peut cesser de pleurer en voyant cet objet? Sa tte
peut bien reposer ici sur mon sein palpitant; mais o est le corps que
je serrerais dans mes bras?

BUCKINGHAM.--Quelle rponse fait Votre Majest  la requte des
rebelles?

LE ROI.--Je vais dputer quelque saint vque pour tcher de les
ramener; car  Dieu ne plaise que tant de pauvres simples cratures
prissent par l'pe! Et plutt que de souffrir qu'elles soient
extermines par une guerre sanglante, je veux avoir moi-mme une
entrevue avec leur gnral Cade. Mais attendez, je veux lire encore une
fois leur requte.

MARGUERITE.--Sclrats barbares! Ce visage enchanteur qui, comme une
plante, dominait ma destine, n'a-t-il donc pu vous obliger  la piti,
vous qui n'tiez pas dignes de le regarder?

LE ROI.--Lord Say, Jack Cade a jur d'avoir ta tte.

SAY.--Oui, mais j'espre que Votre Majest aura la sienne.

LE ROI.--Eh quoi, madame, toujours vous lamentant, toujours pleurant la
mort de Suffolk! Ah! je crains, ma bien-aime, que, si j'tais mort  sa
place, vous ne m'eussiez pas tant pleur.

MARGUERITE.--Non, mon bien-aim, je ne pleurerais pas, mais je mourrais
pour toi.

(Entre un messager.)

LE ROI.--Quoi? Quelles nouvelles apportes-tu? Pourquoi arrives-tu en si
grande hte?

LE MESSAGER.--Les rebelles sont dans Southwark. Fuyez, seigneur; Cade se
proclame lord Mortimer, descendant de la maison du duc de Clarence. Il
traite hautement Votre Majest d'usurpateur, et il jure de se couronner
lui-mme dans Westminster. Il a pour arme une multitude dguenille de
paysans, d'ouvriers, gens grossiers et sans piti. La mort de sir
Humphroy Stafford et de son frre leur a donn coeur et courage pour
marcher en avant. Tout homme sachant lire et crire, homme de loi,
courtisan, gentilhomme, est, selon eux, une vilaine chenille, et qu'il
faut mettre  mort.

LE ROI.--O les malheureux! Ils ne savent ce qu'ils font.

BUCKINGHAM.--Mon gracieux seigneur, retirez-vous  Kenel-Worth, jusqu'
ce qu'on ait lev des troupes pour faire main-basse sur eux.

MARGUERITE.--Oh! si le duc de Suffolk vivait encore, les rebelles de
Kent seraient bientt soumis.

LE ROI.--Lord Say, ces tratres te hassent: viens donc avec nous 
Kenel-Worth.

SAY.--Cela pourrait exposer la personne de Votre Grce. Ma vue leur
serait odieuse: je demeurerai donc dans la ville, et je m'y tiendrai
aussi cach que je le pourrai.

(Entre un autre messager.)

LE MESSAGER.--Jack Cade s'est rendu matre du pont de Londres. Les
bourgeois fuient et abandonnent leurs maisons. La mauvaise populace,
toujours avide de pillage, court se joindre au tratre, et tous jurent
de concert de dvaster la ville et votre palais.

BUCKINGHAM.--Ne perdez pas un moment, seigneur, montez  cheval.

LE ROI.--Venez, Marguerite; Dieu, notre esprance, viendra  notre
secours.

MARGUERITE.--Mon esprance est morte avec Suffolk.

LE ROI, _ Say_.--Adieu, milord, ne vous fiez pas aux rebelles de Kent.

BUCKINGHAM.--Ne vous fiez  personne, de peur d'tre trahi.

SAY.--Ma confiance est dans mon innocence: aussi suis-je fier et rsolu.

(Ils sortent.)




SCNE V

Toujours  Londres.--La Tour.


_Le lord_ SCALES _et d'autres paraissent sur les murs. Au pied arrivent
quelques_ CITOYENS.

SCALES.--Quelles nouvelles? Jack Cade est-il tu?

PREMIER CITOYEN.--Non, milord, et il n'y a point d'apparence que cela
lui arrive. Ils se sont empars du pont, et ils tuent tout ce qui leur
rsiste. Le lord maire vous demande quelque renfort des troupes de la
Tour, pour dfendre la ville contre les rebelles.

SCALES.--Tout ce que je pourrai en dtacher sans inconvnient sera  vos
ordres. Mais je suis moi-mme ici dans les alarmes. Les rebelles ont
dj tent d'emporter la Tour. Mais gagnez la plaine de Smithfield,
formez un corps de troupes, et je vais y envoyer Matthieu Gough. Allez,
combattez pour votre roi, pour votre pays et pour votre vie. Adieu, il
faut que je m'en retourne.

(Ils sortent.)




SCNE VI

Londres.--Cannon street.

_Entrent_ JACK CADE _et sa troupe; il frappe de son bton de
commandement la pierre de Londres_.


CADE.--A prsent, Mortimer est seigneur de Londres; et, ici plac sur la
pierre de Londres, j'entends et j'ordonne, qu'aux frais de la ville, la
fontaine ne verse que du vin de Bordeaux pendant la premire anne de
mon rgne. Dornavant il y aura crime de trahison pour quiconque
m'appellera autrement que _Mortimer_.

(Entre un soldat.)

LE SOLDAT, _courant_.--Jack Cade! Jack Cade!

CADE.--Tuez-le sur la place.

(Ils le tuent.)

SMITH.--Pour peu que cet homme ait raison, il ne lui arrivera jamais de
vous appeler Jack Cade. Je crois qu'il est content de la leon.

DICK.--Milord, il se rassemble une arme  Smithfield.

CADE.--Marchons donc; allons les combattre. Mais auparavant allez mettre
le feu au pont de Londres; et, si vous pouvez, brlez la Tour
aussi.--Allons, marchons.

(Ils sortent.)




SCNE VII

Smithfield.

_Une alarme. Entrent d'un ct_ CADE _et sa troupe; de l'autre, les
citoyens et les troupes du roi, commands par_ MATTHIEU GOUGH. _Ils
combattent, les citoyens sont mis en droute, Mathieu Gough est tu_.


CADE.--Voil ce que c'est, mes amis.--Allez quelques-uns de vous abattre
leur palais de Savoie, d'autres les collges de droit: abattez tout.

DICK.--J'ai une requte  prsenter  Votre Seigneurie.

CADE.--Ft-ce le titre de lord, tu es sr de l'obtenir pour ce mot.

DICK.--La grce que je vous demande, c'est que toutes les lois de
l'Angleterre manent de votre bouche.

JEAN, _ part_.--Par la messe! ce seront de sanglantes lois; car il a
reu dans la mchoire un coup de lance, et la plaie n'est pas encore
gurie.

SMITH, _ part_.--Et de plus, Jean, ce seront des lois qui ne sentiront
pas bon; car son haleine sent furieusement le fromage grill.

CADE.--J'y ai pens, cela sera ainsi. Allez, brlez tous les registres
du royaume; ma bouche sera le parlement d'Angleterre.

JEAN.--Cela a tout l'air de vouloir nous donner des statuts qui mordront
ferme,  moins qu'on ne lui arrache les dents.

CADE.--Et dsormais tout sera en commun.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Milord, une capture! une capture! le lord Say! qui vendait
les villes en France, et qui nous a fait payer vingt-un quinzimes et un
schelling par livre dans le dernier subside.

(Entre George Bevis avec le lord Say.)

CADE.--Eh bien, pour cela il sera dcapit dix fois. Te voil donc, lord
Say[21], lord de serge, lord de bougran. Te voil dans le domaine de
notre juridiction souveraine! Qu'as-tu  rpondre  ma majest, pour te
disculper d'avoir livr la Normandie  monsieur Basimecu[22], le dauphin
de France? Qu'il te soit donc dclar par-devant cette assemble, et
par-devant lord Mortimer, que je suis le balai destin  nettoyer la
cour d'immondices telles que toi. Tu as tratreusement corrompu la
jeunesse du royaume, en rigeant une cole de grammaire; et tandis que,
jusqu' prsent, nos anctres n'avaient eu d'autres livres que la mesure
et la taille, c'est toi qui es cause qu'on s'est servi de l'imprimerie.
Contre les intrts du roi, de sa couronne et de sa dignit, tu as bti
un moulin  papier. Il te sera prouv en fait que tu as autour de toi
des hommes qui parlent habituellement de noms, de verbes, et autres mots
abominables, que ne peut supporter une oreille chrtienne. Tu as tabli
des juges de paix, pour citer devant eux les pauvres gens, pour des
choses sur lesquelles ils ne sont pas en tat de rpondre: de plus, tu
les as fait mettre en prison, et parce qu'ils ne savaient pas lire, tu
les as fait pendre; tandis que seulement, pour cela, ils auraient mrit
de vivre. Tu montes un cheval couvert d'une housse; cela est-il vrai ou
non?

[Note 21: _Say_, en vieux langage, signifiait _Sire_.]

[Note 22: _Basimecu_, par corruption, pour _Basemycu_; grossier
sobriquet, qu'apparemment la populace de Londres donnait au dauphin.]

SAY.--Qu'importe?

CADE.--Ce qu'il importe? Tu ne dois pas souffrir que ton cheval porte un
manteau, tandis que de plus honntes gens que toi vont en chausses et en
pourpoint.

DICK.--Et souvent travaillent en chemise, comme moi, par exemple, qui
suis boucher!

SAY.--Peuple de Kent....

DICK.--Que voulez-vous dire de Kent?

SAY.--Rien de plus que ceci: _Bona gens, mala gens_.

CADE.--Emmenez-le, emmenez-le, il parle latin.

SAY.--coutez seulement ce que j'ai  dire, puis, prenez-le comme vous
voudrez.--Kent, dans les _Commentaires_ crits par Csar, est nomm le
canton le plus polic de notre le. Le pays est agrable, parce qu'il
est rempli de richesses; le peuple libral, vaillant, actif, opulent; ce
qui me fait esprer que vous n'tes pas dnus de piti.--Je n'ai point
vendu le Maine, je n'ai point perdu la Normandie; mais pour les
recouvrer, je perdrais volontiers la vie. J'ai toujours rendu la justice
avec indulgence; les prires et les larmes ont touch mon coeur, et
jamais les prsents. Quand ai-je exig une seule imposition de vous, si
ce n'est pour l'utilit du Kent, du roi, du royaume et de vous? j'ai
rpandu de grandes largesses sur les savants clercs, parce que c'tait 
mes livres que j'avais d mon avancement auprs du roi. Et voyant que
l'ignorance est la maldiction de Dieu, et la science l'aile avec
laquelle nous nous levons au ciel,  moins que vous ne soyez possds
de l'esprit du dmon, vous vous garderez certainement de me tuer. Cette
langue a ngoci avec les rois trangers, pour votre avantage.

CADE.--Bah! Quand as-tu frapp un seul coup sur le champ de bataille?

SAY.--Les hommes en place ont le bras long. J'ai frapp souvent ceux que
je ne vis jamais, et je les ai frapps  mort.

GEORGE.--Oh! l'infme lche! venir comme cela par derrire le monde!

SAY.--Ces joues sont plies par mes veilles pour votre bien.

CADE.--Frappez-le au visage, et cela lui fera revenir les couleurs.

SAY.--Les longues sances que j'ai donnes pour juger les causes des
pauvres m'ont accabl d'infirmits et de maladies.

CADE.--On vous fournira, pour les gurir, une chandelle de chanvre et
l'assistance d'une hache.

DICK.--Comment! est-ce que tu trembles?

SAY.--C'est la paralysie, et non la peur, qui me fait trembler.

CADE.--Voyez, il remue la tte, comme s'il nous disait: Je vous le
revaudrai. Je veux voir si elle sera plus ferme sur un pieu. Emmenez-le,
et coupez-lui la tte.

SAY.--Dites-moi donc quel grand crime j'ai commis. Ai-je affect
l'opulence ou la grandeur? Rpondez. Mes coffres sont-ils remplis d'un
or extorqu? Mes vtements sont-ils somptueux  voir? A qui de vous
ai-je fait tort pour que vous vouliez me faire mourir? Ces mains sont
pures du sang innocent: ce sein est exempt de toutes penses de crimes
et de perfidie. Oh! laissez-moi vivre.

CADE.--Je sens que ses paroles me touchent le coeur, mais j'y mettrai
ordre; il mourra, ne ft-ce que pour avoir si bien plaid pour sa vie.
Emmenez-le. Il a un dmon familier sous sa langue; il ne parle pas au
nom de Dieu. Emmenez-le, vous dis-je, et abattez-lui la tte sur
l'heure. Ensuite allez enfoncer les portes de la maison de son gendre,
sir James Cromer; tranchez-lui la tte aussi, et rapportez-les ici
toutes deux, fiches sur des pieux.

LE PEUPLE.--Cela va tre fait.

SAY.--O compatriotes! si, quand vous faites vos prires, Dieu tait
aussi endurci que vous l'tes, comment s'en trouveraient vos mes aprs
la mort? Laissez-vous flchir, et pargnez ma vie.

CADE.--Emmenez-le, et faites ce que je vous ordonne. _(Quelques-uns
sortent emmenant lord Say_.) Le plus magnifique pair du royaume ne
pourra porter sa tte sur ses paules sans me payer tribut. Pas une
fille ne sera marie qu'elle ne paye un tribut pour sa virginit avant
qu'on en jouisse. Les hommes relveront de moi _in cavite_, et nous
voulons et prtendons que leurs femmes soient aussi libres que le coeur
peut le dsirer, ou la langue l'exprimer.

DICK.--Milord, quand irons-nous  Cheapside prendre des marchandises sur
nos bons?

CADE.--Eh vraiment, sur-le-champ.

LE PEUPLE.--Bravo.

(On apporte la tte du lord Say, et celle de son gendre.)

CADE.--Ceci ne vaut-il pas encore plus de bravos? Faites-les se baiser
l'un l'autre, car ils s'aimaient beaucoup quand ils taient en vie. A
prsent sparez-les, de peur qu'ils ne consultent ensemble sur le moyen
de livrer quelques villes de plus aux Franais. Soldats, diffrons
jusqu' la nuit qui approche le pillage de la ville, et promenons-nous
dans les rues avec ces ttes portes devant nous en guise de masses
d'armes, et  chaque coin de rue faites-les se baiser. Allons.

(Ils se retirent.)




SCNE VIII

Southwark.

_Une alarme. Entre_ CADE, _suivi de toute la populace_.


CADE.--Montez par Fish-Street, descendez par l'angle de Saint-Magnus;
tuez, assommez: jetez-les dans la Tamise. (_Une trompette sonne un
pourparler et une retraite._) Quel bruit est-ce l? Qui donc est assez
hardi pour sonner la retraite ou un pourparler quand je commande qu'on
tue?

(Entrent Buckingham et le vieux Clifford, avec des troupes.)

BUCKINGHAM.--C'est nous vraiment qui avons cette hardiesse, et qui
venons te dranger. Sache, Cade, que nous venons comme ambassadeurs de
la part du roi vers le peuple que tu as gar, pour annoncer un pardon
absolu  tous ceux qui t'abandonneront et retourneront tranquillement
chez eux.

CLIFFORD.--Que dites-vous, compatriotes? Voulez-vous vous rendre au
pardon qui vous est encore offert, ou attendez-vous que votre rvolte
vous conduise  la mort? Qui aime le roi et accepte son pardon, qu'il
jette son chaperon en l'air et crie: _Dieu garde le roi_! Que celui qui
le hait et n'honore pas son pre Henri V, qui fit trembler la France,
secoue son arme contre nous et continue son chemin.

LE PEUPLE.--Dieu garde le roi! Dieu garde le roi!

CADE.--Quoi! Buckingham et Clifford, tes-vous si braves? et vous,
stupides paysans, croyez-vous  leurs paroles? Avez-vous donc envie
d'tre pendus avec vos lettres de grce attaches au cou? Mon pe
s'est-elle donc fait jour  travers les portes de Londres pour que vous
m'abandonniez au White-Hart dans Southwark? Je pensais que jamais vous
ne poseriez les armes avant d'avoir recouvr vos anciennes liberts;
mais vous tes tous des misrables, des lches, qui vous plaisez  vivre
esclaves de la noblesse. Laissez-les vous briser les reins  force de
fardeaux, vous chasser de dessous vos toits, ravir devant vos yeux vos
femmes et vos filles. Il y en a toujours un que je saurai bien tirer
d'affaire. Que la maldiction de Dieu vous claire tous!

LE PEUPLE.--Nous voulons suivre Cade, nous voulons suivre Cade!

CLIFFORD.--Cade est-il le fils de Henri V pour crier ainsi que vous
voulez le suivre? Vous conduira-t-il dans le coeur de la France pour y
faire, des derniers d'entre vous, des comtes ou des ducs? Hlas! il n'a
pas seulement une maison, un asile pour se rfugier; il ne sait comment
se procurer de quoi vivre, si ce n'est par le pillage, en nous volant,
nous qui sommes vos amis. Ne serait-ce pas une honte, si, tandis que
vous tes ici  vous chamailler, le timide Franais, nagure vaincu par
vous, faisait une subite incursion sur la mer, et venait vous vaincre?
Il me semble dj le voir, au milieu de nos discordes civiles, parcourir
en matre les rues de Londres, en appelant villageois tous ceux qu'il
rencontre. Ah! prissent plutt dix mille canailles de Cades, que de
vous voir demander grce  un Franais! En France! en France! et
regagnez ce que vous avez perdu; pargnez l'Angleterre, c'est votre
rivage natal. Henri a de l'argent; vous tes forts et courageux; Dieu
est avec nous: ne doutez pas de la victoire.

TOUT LE PEUPLE.--A Clifford!  Clifford! nous suivons le roi et
Clifford.

CADE.--Vit-on jamais plume aussi facile  souffler  et l que cette
multitude? Le nom de Henri V les entrane  cent mauvaises actions, et
ils me laissent l seul et abandonn. Je les vois se consulter ensemble
pour me saisir par surprise. Mon pe m'ouvrira un chemin, car il n'y a
plus moyen de rester ici. En dpit des diables et de l'enfer, je
passerai au milieu de vous. Le ciel et l'honneur me sont tmoins que ce
n'est pas dfaut de courage en moi, mais seulement la basse,
l'ignominieuse trahison de ceux qui me suivent, qui me force de tourner
les talons et de fuir.

BUCKINGHAM.--Quoi! il s'est chapp? Que quelques-uns de vous aillent
aprs lui. Celui qui apportera sa tte au roi recevra mille couronnes
pour sa rcompense. (_Quelques-uns sortent_.) Suivez-moi, soldats; nous
allons chercher un moyen de vous rconcilier tous avec le roi.

(Ils sortent.)




SCNE IX

Chteau de Kenilworth.

LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE ET SOMERSET _paraissent sur la
terrasse du chteau_.


LE ROI.--Fut-il jamais un roi, possesseur d'un trne terrestre, qui fut
aussi peu matre de se procurer quelque satisfaction? Je commenais 
peine  ramper hors de mon berceau, qu'on fit de moi un roi,  l'ge de
neuf mois. Hlas! jamais sujet ne souhaita de devenir roi, comme je
souhaite et languis du dsir d'tre sujet.

(Entrent Buckingham et Clifford.)

BUCKINGHAM.--Salut et bonnes nouvelles  Votre Majest!

LE ROI.--Comment! Buckingham, le rebelle Cade est-il surpris? ou ne
s'est-il retir que pour attendre de nouvelles forces?

CLIFFORD.--Il est en fuite, seigneur, et tout son monde se soumet.
(_Entrent un grand nombre des partisans de Cade, la corde au cou_.) Ils
viennent humblement, la corde au cou, recevoir de Votre Majest leur
sentence de vie ou de mort.

LE ROI.--Ouvre donc,  ciel, tes portes ternelles, pour donner passage
 mes remercments et  mes actions de grces. Soldats, vous avez, dans
ce jour, rachet votre vie, et montr combien vous chrissiez votre roi
et votre pays. Persvrez toujours dans de si bons sentiments, et Henri,
ft-il malheureux, vous assure qu'il ne sera jamais dur pour vous.
Recevez donc tous, tant que vous tes, mes remercments et mon pardon,
et retournez dans vos diffrents pays.

TOUTE LA MULTITUDE.--Dieu conserve le roi! Dieu conserve le roi!

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Votre Grce, avec sa permission, doit tre avertie que le
duc d'York est rcemment arriv d'Irlande, avec un corps nombreux et
puissant de Gallowglasses dtermins; il s'avance vers ces lieux en
belle ordonnance, et proclame, sur la route, que le seul objet de son
armement est d'loigner de la cour le duc de Somerset, qu'il appelle un
tratre.

LE ROI.--Ainsi, entre Cade et York, mon pouvoir flotte dans la dtresse,
comme un vaisseau qui, sortant de la tempte, est surpris par un calme
et abord par un pirate. Cade vient seulement d'tre rprim, et ses
forces disperses, et voil qu'York s'lve en armes et lui succde. Va,
je te prie,  sa rencontre, Buckingham; demande-lui le motif de cette
prise d'armes. Dis-lui que j'enverrai le duc Edmond  la Tour; et en
effet, Somerset, nous t'y ferons renfermer jusqu' ce qu'il ait congdi
son arme.

SOMERSET.--Seigneur, je me rendrai de moi-mme  la prison; j'irai, s'il
le faut,  la mort, pour le bien de mon pays.

LE ROI, _ Buckingham_.--Quoi qu'il arrive, n'employez pas des termes
trop durs; vous savez qu'il est violent, et ne supporte pas un langage
trop svre.

BUCKINGHAM.--Je prendrai soin, seigneur, et j'agirai, n'en doutez pas,
de telle sorte, que toutes choses vous tourneront  bien.

(Il sort.)

LE ROI.--Venez, ma femme, rentrons; et apprenons  mieux gouverner; car
jusqu'ici l'Angleterre peut maudire mon malheureux rgne.

(Ils sortent.)




SCNE X

Kent.--Le jardin d'Iden.

_Entre_ CADE.


CADE.--Peste soit de l'ambition! et peste soit de moi, qui porte une
pe, et cependant suis prs de mourir de faim! Cinq jours entiers je
suis rest cach dans ces bois sans oser mettre le nez dehors, car tout
le pays est aprs moi; mais  prsent je suis si affam, que, quand on
me ferait un bail de mille ans de vie, je ne pourrais y tenir plus
longtemps. J'ai donc escalad ce mur de briques, et pntr dans ce
jardin pour tenter si je n'y pourrais pas trouver de l'herbe  manger,
ou bien arracher une fois ou l'autre une salade, ce qui n'est pas
mauvais pour rafrachir l'estomac dans cette extrme chaleur; et je
pense que les salades de toute espce ont t cres pour mon bien: car
plus d'une fois, sans ma salade[23], j'aurais bien pu avoir le crne
fendu d'un coup de hache d'armes; et plus d'une fois aussi, lorsque
j'tais press de la soif, et marchant sans relche, elle m'a servi de
pot pour y boire, et aujourd'hui c'est encore une salade qui va me
rassasier.

[Note 23: _Sallet_, salade, dans la double signification de _casque_
et de _salade  manger_.]

(Entre Iden avec des domestiques.)

IDEN.--O Dieu! qui voudrait vivre dans le tumulte d'une cour lorsqu'il
peut jouir de promenades aussi paisibles que celles-ci? Ce modique
hritage que m'a laiss mon pre, suffit  mes dsirs, et vaut une
monarchie. Je ne cherche point  m'agrandir par la ruine des autres, non
plus qu' accumuler des richesses, quitte  attirer sur moi je ne sais
combien d'envie; il me suffit d'avoir de quoi soutenir mon tat, et
renvoyer toujours de ma porte le pauvre satisfait.

CADE.--J'aperois le matre du terrain qui vient me saisir comme un
vagabond, pour tre entr dans son domaine sans sa permission. Ah!
misrable, tu me livrerais et recevrais du roi mille couronnes pour lui
avoir port ma tte; mais avant que nous nous sparions je veux te faire
manger du fer comme une autruche, et avaler une pe comme une grande
pingle.

IDEN.--A qui en as-tu, brutal que tu es? Qui que tu sois, je ne te
connais pas. Pourquoi donc te livrerais-je? N'est-ce pas assez d'tre
entr dans mon jardin, contre ma volont,  moi qui en suis le
propritaire, et d'y venir comme un voleur par-dessus les murs drober
les fruits de ma terre? il faut que tu me braves encore par tes propos
insolents!

CADE.--Te braver? oui, par le meilleur sang qui ait jamais t tir, et
te faire la barbe encore. Regarde-moi bien; je n'ai pas mang depuis
cinq jours: viens cependant avec tes cinq hommes, et si je ne vous
tends pas l, roides comme un clou de porte, je prie Dieu qu'il ne me
soit plus permis de manger un seul brin d'herbe.

IDEN.--Non, il ne sera jamais dit, tant que l'Angleterre subsistera,
qu'Alexandre Iden, cuyer de Kent, ait combattu, en nombre ingal, un
pauvre homme puis par la faim. Fixe sur mes yeux tes yeux assurs, et
vois si tu peux m'intimider de tes regards; mesure tes membres contre
mes membres, et vois si tu n'es pas le plus petit de beaucoup. Ta main
n'est qu'un doigt compare  mon poing, ta jambe qu'un bton auprs de
cette massue, mon pied soutiendrait le combat contre toute la force que
t'a donne le ciel. Si mon bras s'lve en l'air, ta fosse est dj
creuse en terre; et au lieu de paroles suprieures aux tiennes et dont
la grandeur puisse rpondre au reste de mes discours, je charge mon pe
de te dire ce que t'pargne ma langue.

CADE.--Par ma valeur, c'est bien le champion le plus accompli dont j'aie
jamais ou parler! Toi, fer, si tu flchis, et si, avant de t'endormir
dans le fourreau, tu ne fais pas une mince de boeuf de cette norme
charpente de paysan, je prie Dieu  genoux que tu serves  faire des
clous de fer  cheval. _(Ils se battent, Cade tombe_.) Oh! je suis mort.
C'est la famine, pas autre chose qui m'a tu. Envoie dix mille dmons
contre moi; pourvu que tu me donnes seulement les dix repas que j'ai
perdus, je les dfie tous. Sche, jardin, et sois dsormais la spulture
de tous ceux qui vivent dans cette maison, puisqu'ici l'me indompte de
Cade s'est vanouie.

IDEN.--Est-ce donc Cade que j'ai tu? Cet horrible tratre? O mon pe!
je veux te consacrer pour cet exploit, et quand je serai mort, te faire
suspendre sur ma tombe. Jamais ce sang ne sera essuy de ta pointe: tu
le porteras comme un cusson glorieux, emblme de l'honneur que s'est
acquis ton matre.

CADE.--Iden, adieu, et sois fier de ta victoire; dis au pays de Kent, de
ma part, qu'il a perdu son meilleur soldat, et exhorte tous les hommes 
tre des lches; car moi je ne redoutai jamais personne, je suis vaincu
par la famine, et non par la valeur.

(Il meurt.)

IDEN.--Tu me fais injure. Que le ciel soit mon juge! Meurs, sclrat
maudit, maldiction sur celle qui t'a port dans son sein! Et comme
j'enfonce mon pe dans ton corps, puisse-je enfoncer ton me dans
l'enfer! Je veux te traner par les pieds dans un fumier qui te servira
de tombeau. L, je couperai ta tte proscrite, et je la porterai en
triomphe au roi, laissant ton corps pour pture aux corbeaux des champs.

(Il sort en tranant le corps.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




                            ACTE CINQUIME




SCNE I

Plaines entre Dartford et Blackheath.

_D'un ct le camp du roi, de l'autre entre_ YORK _avec sa suite, des
tambours et des drapeaux; ses troupes  quelque distance._


YORK.--Ainsi, York revient de l'Irlande pour revendiquer ses droits et
arracher la couronne de la tte du faible Henri. Cloches, sonnez  grand
bruit; feux de joie, brlez d'une flamme claire et brillante, pour fter
le monarque lgitime de l'illustre Angleterre.--Ah! _sancta majestas_,
qui ne voudrait t'acheter au plus haut prix! Qu'ils obissent, ceux qui
ne savent pas gouverner. Cette main fut faite pour ne manier que l'or.
Je ne puis donner  mes paroles l'influence qui leur appartient, si
cette main ne balance une pe ou un sceptre. S'il est vrai que j'aie
une me, elle aura un sceptre, sur lequel s'agiteront les fleurs de lis
de la France. (_Entre Buckingham._) Qui vois-je s'avancer? Buckingham,
qui vient me gner par sa prsence. Srement c'est le roi qui l'envoie:
dissimulons.

BUCKINGHAM.--York, si tes intentions sont bonnes, je te salue de bon
coeur.

YORK.--Humphroy de Buckingham, je reois ton salut. Es-tu envoy, ou
viens-tu de ton propre mouvement?

BUCKINGHAM.--Envoy par Henri, notre redout souverain, pour savoir la
raison de cette prise d'armes en temps de paix, ou pour que tu me dises
 quel titre, toi, sujet comme moi, et contre ton serment d'obissance
et de fidlit, tu assembles, sans l'ordre du roi, ce grand nombre de
soldats, et oses conduire tes troupes si prs de sa cour.

YORK, _ part_.--A peine puis-je parler tant est grande ma colre. Oh!
dans l'indignation que m'inspirent ces paroles avilissantes, que ne
puis-je draciner les rochers et me battre contre la pierre! et que
n'ai-je en ce moment, comme Ajax, le fils de Tlamon, le pouvoir de
dcharger ma furie sur des boeufs et des brebis! Je suis n bien plus
haut que ce roi, bien plus semblable  un roi, bien plus roi par mes
penses... Mais je dois encore un peu de temps affecter la srnit,
jusqu' ce que Henri soit plus faible et moi plus fort. _(Haut.)_ Oh!
Buckingham, pardonne-moi, je te prie, d'avoir t si longtemps sans te
rpondre; mon esprit tait absorb par une profonde mlancolie.--Mon
but, en amenant cette arme, est... d'loigner du roi l'orgueilleux
Somerset, tratre envers Sa Grce et envers l'tat.

BUCKINGHAM.--Cela est trop prsomptueux de ta part. Cependant, si cet
armement n'a point d'autre but, le roi a cd  ta demande: le duc de
Somerset est  la Tour.

YORK.--Sur ton honneur, est-il en prison?

BUCKINGHAM.--Sur mon honneur, il est en prison.

YORK.--En ce cas, Buckingham, je congdie mon arme. Soldats, je vous
remercie tous: dispersez-vous, et venez demain me trouver aux prs de
Saint-George; vous y recevrez votre paye, et tout ce que vous pourrez
dsirer. Que mon souverain, le vertueux Henri, me demande mon fils an;
que dis-je! tous mes fils, comme otages de ma fidlit et de mon
attachement: je les lui remettrai tous avec autant de satisfaction que
j'en ai  vivre. Terres, biens, cheval, armure, tout ce que je possde
est  ses ordres, comme il est vrai que je dsire que Somerset prisse.

BUCKINGHAM.--York, je loue cette affectueuse soumission, et nous allons
nous rendre ensemble  la tente du roi.

(Entre le roi avec sa suite.)

LE ROI.--Buckingham, York n'a-t-il donc point dessein de nous nuire, que
je le vois s'avancer ainsi son bras pass dans le tien?

YORK.--York vient, rempli de soumission et de respect, se prsenter 
Votre Majest.

LE ROI.--Dans quelle intention as-tu donc amen toutes ces troupes?

YORK.--Pour enlever d'auprs de vous le tratre Somerset, et pour
marcher contre Cade, cet abominable rebelle, que je viens d'apprendre
avoir t dfait.

(Entre Iden avec la tte de Cade.)

IDEN.--Si un homme grossier comme moi et d'une aussi basse condition
peut paratre en la prsence d'un roi, je viens offrir  Votre Grce la
tte d'un tratre, la tte de Cade que j'ai tu en combat.

LE ROI.--La tte de Cade! Grand Dieu, quelle est ta justice! Oh!
laisse-moi regarder mort le visage de celui qui vivant m'a suscit de si
cruels embarras. Dis-moi, mon ami; est-ce toi qui l'as tu?

IDEN.--C'est moi-mme, n'en dplaise  Votre Majest.

LE ROI.--Comment t'appelles-tu? quelle est ta condition?

IDEN.--Alexandre Iden est mon nom, un pauvre cuyer de Kent, qui aime
son roi.

BUCKINGHAM.--Avec votre permission, seigneur, il ne serait pas mal de le
crer chevalier pour un pareil service.

LE ROI.--Iden, mets-toi  genoux (il se met  genoux), et relve-toi
chevalier. Je te donne mille marcs pour rcompense, et je veux que
dsormais tu demeures attach  notre suite.

IDEN.--Puisse Iden vivre pour mriter tant de bont! et ne vivre jamais
que pour tre fidle  son souverain!

(Entrent la reine Marguerite, Somerset.)

LE ROI.--Voyez, Buckingham, voil Somerset qui s'approche avec la reine;
allez la prier de le cacher promptement aux regards du duc.

MARGUERITE.--Pour mille York, il ne cachera pas sa tte; mais il
demeurera hardiment pour l'affronter en face.

YORK.--Quoi donc! Somerset en libert! S'il en est ainsi, York, laisse
donc un libre cours  tes penses emprisonnes trop longtemps, et que ta
langue parle comme ton coeur? Endurerai-je la vue de Somerset? Perfide
roi, pourquoi as-tu rompu ta foi avec moi, toi qui sais combien je
souffre peu qu'on m'outrage? T'appellerai-je donc roi? Non, tu n'es
point un roi, tu n'es point propre  gouverner ni  rgir des peuples,
toi qui n'oses pas, qui ne peux pas matriser un tratre. Ta tte ne
sait point porter une couronne. Ta main est faite pour serrer le bton
de palmier, non pour soutenir le sceptre imposant d'un souverain. C'est
mon front qui doit ceindre l'or de la couronne; ce front dont la
srnit ou la colre peut, comme la lance d'Achille, tuer ou gurir par
ses divers mouvements. Voil la main qui saura tenir un sceptre, qui
saura tablir ses lois suprmes. Cde-moi la place. Par le ciel, tu ne
rgneras pas plus longtemps sur celui que le ciel a cr pour rgner sur
toi.

SOMERSET.--O pouvantable tratre! je t'arrte, York, pour crime de
haute trahison contre le roi et la couronne. Obis, tratre audacieux. A
genoux, pour demander grce.

YORK.--Moi, me mettre  genoux! demande d'abord  mes genoux s'ils
souffriront que je plie devant un homme. Qu'on appelle mes fils pour me
servir de caution. _(Sort un homme de la suite_.) Je suis bien sr
qu'avant qu'ils me laissent conduire en prison, leurs pes se rendront
caution de mon affranchissement.

MARGUERITE.--Qu'on cherche Clifford: priez-le de venir promptement, et
qu'il nous dise si les btards d'York peuvent servir de caution  leur
tratre de pre.

YORK.--O Napolitaine teinte de sang, rebut proscrit de Naples, flau
sanguinaire de l'Angleterre! Les fils d'York, bien meilleurs que toi par
la naissance, seront la caution de leur pre: malheur  ceux qui la
refuseraient! _(Entrent d'un ct douard et Richard Plantagenet avec
des soldats; et de l'autre aussi avec des soldats, le vieux Clifford et
son fils._) Vois s'ils viennent; je rponds qu'ils tiendront ma parole.

MARGUERITE.--Et voil Clifford qui arrive pour rejeter leur caution.

CLIFFORD.--Salut et bonheur  mon seigneur roi!

YORK.--Je te rends grces, Clifford: dis quel sujet t'amne. Ne nous
chagrine pas par un regard ennemi, c'est nous qui sommes ton souverain,
Clifford; flchis de nouveau le genou, nous te pardonnerons de t'tre
mpris.

CLIFFORD.--Voici mon roi, York; je ne me mprends point. Mais, toi, tu
te mprends fort de m'imputer une mprise. Il le faut envoyer  Bedlam:
cet homme est-il devenu fou?

LE ROI.--Oui, Clifford, une folie ambitieuse le porte  s'lever contre
son roi.

CLIFFORD.--C'est un tratre. Faites-le conduire  la Tour, et qu'on vous
mette  bas sa tte sditieuse.

MARGUERITE.--Il est arrt; mais il ne veut pas obir. Ses fils, dit-il,
donneront pour lui leur parole.

YORK.--N'y consentez-vous pas, mes enfants?

DOUARD PLANTAGENET.--Oui, mon noble pre, si nos paroles peuvent vous
servir.

RICHARD PLANTAGENET.--Et si nos paroles ne le peuvent, ce sera nos
pes.

CLIFFORD.--Quoi? quelle race de tratres avons-nous donc ici?

YORK.--Regarde dans un miroir, et donne ce nom  ton image. Je suis ton
roi, et toi un tratre au coeur faux. Appelez ici, pour se placer au
poteau[24], mes deux braves ours; que du seul bruit de leurs chanes ils
fassent trembler ces chiens flons qui tournent timidement autour d'eux.
Priez Salisbury et Warwick de se rendre prs de moi.

[Note 24: Call hither to the stake.

Cette allusion de l'ours qu'on enchanait  un poteau, et qu'on faisait
harceler par une meute de chiens, est familire  Shakspeare pour
dsigner un guerrier redoutable. Un ours rampant tait l'cusson des
Nevils.]

(Tambours. Entrent Salisbury et Warwick avec des soldats.)

CLIFFORD.--Sont-ce l tes ours? Eh bien! je harclerai tes ours jusqu'
la mort, et de leurs chanes j'attacherai le gardien d'ours lui-mme,
s'il se hasarde  les conduire dans la lice.

RICHARD PLANTAGENET.--J'ai vu souvent un dogue ardent et prsomptueux se
retourner et mordre celui qui l'empchait de s'lancer; puis aussitt
que, laiss en libert, il sentait la patte cruelle de l'ours, je l'ai
vu serrer la queue entre ses jambes en poussant des cris; tel est le
rle que vous jouerez, si vous vous mesurez en ennemi avec le lord
Warwick.

CLIFFORD.--Loin d'ici, amas de disgrces, hideuse et grossire bauche,
aussi difforme par ton me que par ta figure!

YORK.--Nous allons dans peu vous chauffer autrement.

CLIFFORD.--Prenez garde que cette chaleur ne vous brle vous-mme.

LE ROI.--Quoi, Warwick! Tes genoux ont-ils dsappris  flchir?... Et
toi, Salisbury, honte sur tes cheveux blancs! Toi, guide insens, qui
gares le coeur malade de ton fils, veux-tu, sur ton lit de mort, jouer
le rle d'un brigand, et chercher ton malheur avec tes lunettes! Oh! o
est la foi, o est la loyaut? Si elles sont bannies d'une tte glace
par les ans, o trouveront-elles un refuge sur la terre? Veux-tu donc
creuser ton tombeau pour y trouver encore la guerre, et souiller de sang
ton ge honorable? Quoi! vieux comme tu l'es, tu manques d'exprience;
ou, si tu en as, pourquoi lui fais-tu un tel outrage? Pour ton honneur,
rends-toi au devoir, flchis devant moi ces genoux que ton ge avanc
fait dj plier vers la tombe.

SALISBURY.--Seigneur, j'ai examin avec moi-mme le titre de ce
trs-renomm duc, et, dans ma conscience, je crois que c'est  Sa Grce
qu'appartient par droit de succession le trne d'Angleterre.

LE ROI.--Ne m'as-tu pas jur fidlit et obissance?

SALISBURY.--Oui.

LE ROI.--Peux-tu te dgager envers le ciel de la ncessit d'acquitter
ton serment?

SALISBURY.--C'est un grand pch de jurer le pch; mais c'en est un
plus grand encore de tenir un serment coupable. Quel voeu assez solennel
peut contraindre  commettre un meurtre,  dpouiller autrui,  outrager
la pudeur d'une vierge sans tache,  ravir le patrimoine de l'orphelin,
 priver la veuve de ses droits lgitimes, sans autre raison de cette
injustice que le lien d'un serment solennel?

MARGUERITE.--Un tratre subtil n'a pas besoin de sophiste.

LE ROI.--Appelez Buckingham; dites-lui de s'armer.

YORK.--Appelle Buckingham, Henri, et tout ce que tu as d'amis. Je suis
rsolu  mourir ou  rgner.

CLIFFORD.--Je te garantis le premier, si les songes prdisent la vrit.

WARWICK.--Tu ferais mieux de regagner ton lit et d'y aller rver encore,
pour te mettre  l'abri de la tempte du champ de bataille.

CLIFFORD.--Je suis rsolu  soutenir une tempte plus terrible que celle
qu'il est en ton pouvoir de susciter aujourd'hui; et je compte crire
cette rsolution sur ton cimier, si je puis seulement te reconnatre aux
armes de ta maison.

WARWICK.--Oui, j'en jure par les armoiries de mon pre, par l'ancien cu
des Nevil, l'ours rampant enchan  un poteau tortueux, je veux porter
aujourd'hui mon panache lev, comme le cdre qui se dploie sur le
sommet d'une montagne et conserve son feuillage en dpit de la tempte,
pour te faire trembler seulement  le voir.

CLIFFORD.--Et moi, je t'arracherai ton ours de dessus ton casque, et le
foulerai sous mes pieds avec tout le mpris dont je suis capable, en
haine du gardeur d'ours par qui l'ours sera dfendu.

LE JEUNE CLIFFORD.--Aux armes donc, mon victorieux pre, pour rprimer
ces rebelles et leurs complices.

RICHARD PLANTAGENET.--Fi donc! pour votre honneur un peu plus de
charit; ne profrez point de paroles de haine, car vous souperez ce
soir avec _Jsus-Christ._

LE JEUNE CLIFFORD.--Odieux signe de colre, c'est plus que tu n'en peux
dire.

RICHARD PLANTAGENET.--Si ce n'est pas dans le ciel que vous souperez, ce
sera donc srement en enfer.

(Ils sortent de diffrents cts.)




SCNE II

Saint-Albans.

_Alarmes, combattants qui passent et repassent Entre_ WARWICK.


WARWICK.--Clifford de Cumberland, c'est Warwick qui t'appelle; et si tu
ne te caches pas devant l'ours, maintenant que les trompettes furieuses
sonnent l'alarme et que les cris des mourants remplissent le vide des
airs, Clifford, je t'appelle. Viens et combats contre moi, orgueilleux
lord du nord. Clifford de Cumberland, Warwick s'enroue  force de
t'appeler aux armes. _(Entre York_.) Quoi! mon noble lord, comment, 
pied?

YORK.--Clifford, dont la mort arme le bras, vient de tuer mon cheval;
mais coup pour coup, et au mme moment, j'ai fait de cette excellente
bte qu'il aimait tant un repas pour les vautours et les corbeaux.

(Entre Clifford.)

WARWICK.--L'heure de l'un de nous ou de tous deux est arrive.

YORK.--Arrte, Warwick, et cherche ailleurs quelque autre proie; car
c'est moi qui dois poursuivre celle-ci jusqu' la mort.

WARWICK.--En ce cas, fais vaillamment, York; c'est pour une couronne que
tu combats Clifford; comme il est vrai que je compte russir
aujourd'hui, j'ai du chagrin au coeur de te quitter sans te combattre.

(Warwick sort.)

CLIFFORD.--Que vois-tu donc en moi, York? Pourquoi t'arrter ainsi?

YORK.--J'aimerais ta contenance guerrire si tu ne m'tais pas si
profondment ennemi.

CLIFFORD.--Et l'on ne refuserait pas  ta valeur la louange et l'estime,
si tu ne l'employais honteusement et pour le crime.

YORK.--Puisse-t-elle me dfendre contre ton pe, comme il est vrai
qu'elle soutient la justice et la bonne cause!

CLIFFORD.--Mon me et mon corps ensemble sur cette affaire-ci.

YORK.--Voil un terrible gage. En garde sur-le-champ.

(Ils combattent, Clifford tombe.)

CLIFFORD.--_La fin couronne les oeuvres_[25].

[Note 25: Clifford dit ces paroles en franais: il ne mourut point
de la main du duc d'York, mais fut tu dans la mle. Sa mort est ainsi
raconte dans la troisime partie de _Henri VI_, et la mme incohrence
se remarque dans les pices originales. C'est une inadvertance comme on
en rencontre souvent dans Shakspeare.]

(Il meurt.)

YORK.--Ainsi la guerre t'a donn la paix, car te voil tranquille. Que
le repos soit avec son me, si c'est la volont du ciel!

(Il sort.)

(Entre le jeune Clifford.)

LE JEUNE CLIFFORD.--Honte et confusion! Tout est en droute. La peur
cre le dsordre, et le dsordre frappe ceux qu'il faudrait dfendre. O
guerre! fille des enfers, dont le ciel irrit a fait l'instrument de sa
colre, jette dans les coeurs glacs des ntres les charbons brlants de
la vengeance! Ne laisse pas fuir un soldat. L'homme qui s'est vraiment
consacr  la guerre ne connat pas l'amour de soi. Quiconque s'aime
soi-mme n'a point essentiellement, mais seulement par le hasard des
circonstances, les caractres de la valeur..... (_Voyant son pre
mort._) O que ce vil monde prenne fin, et que les flammes du dernier
jour confondent, avant le temps, la terre et le ciel embrass ensemble!
Que le souffle de la trompette universelle se fasse entendre et impose
silence au son mesquin des divers bruits du monde! Pre chri, tais-tu
donc destin  perdre ta jeunesse dans la paix, et  revtir les
couleurs argentes de l'ge, de la prudence, pour venir, aux jours
vnrables o l'on garde la maison, prir dans une mle de brigands. A
cette vue, mon coeur se change en pierre, et tant qu'il m'appartiendra
il demeurera dur comme elle.--York n'pargne point nos vieillards, je
n'pargnerai pas davantage leurs enfants. Les larmes des jeunes vierges
feront sur mon coeur l'effet de la rose sur la flamme; et la beaut,
qui si souvent a rappel les tyrans  la clmence, ne fera, comme
l'huile et la cire, qu'animer l'ardeur de ma colre. Ds ce moment, la
piti ne m'est plus rien. Si je trouve un enfant de la maison d'York, je
le couperai en autant de bouches que la farouche Mde fit du jeune
Absyrte, et je chercherai ma gloire dans la cruaut. (_Il prend sur ses
paules le corps de son pre._) Viens, toi, ruine rcente de l'antique
maison de Clifford; comme ne emporta le vieil Anchise, je vais te
charger sur mes robustes paules. Mais ne portait une charge vivante,
elle ne lui pesait pas ce que me psent mes douleurs.

(Il sort.)

(Entrent Richard Plantagenet et Somerset: ils combattent, Somerset est
tu.)

RICHARD PLANTAGENET.--Te voil donc l gisant! Par sa mort sous une
misrable enseigne du chteau de Saint-Albans, mise  la porte d'un
cabaret, Somerset va rendre fameuse la sorcire qui l'a prdite[26].
Fer, conserve ta trempe; coeur, continue d'tre impitoyable. Les prtres
prient pour leurs ennemis, mais les princes tuent.

(Il sort.)

[Note 26: La sorcire avait prdit  Somerset qu'il aurait  se
garder des chteaux qui se tiennent en haut, that mounted stand, et il
meurt sous l'enseigne du chteau de Saint-Albans,  la porte d'un
cabaret.]

(Alarmes. Diffrentes excursions des deux partis. Entrent le roi Henri
et la reine Marguerite et quelques autres faisant retraite.)

MARGUERITE.--Fuyez, seigneur. Que vous tes lent! N'avez-vous pas de
honte? fuyez.

LE ROI.--Pouvons-nous fuir les volonts du ciel? Chre Marguerite,
arrtez.

MARGUERITE.--De quelle nature tes-vous donc? Vous ne voulez ni
combattre ni fuir. Maintenant c'est force d'esprit, sagesse et sret,
de cder le champ aux ennemis, et de garantir notre vie par tous les
moyens possibles, puisque tout ce que nous pouvons c'est de fuir. (On
entend au loin une alarme.) Si vous tes pris, nous sommes au bout de
nos ressources; mais si nous avons le bonheur d'chapper, comme le temps
nous en reste, si nous ne le perdons pas par votre ngligence, nous
pourrons gagner Londres o vous tes aim, et o l'chec de cette
journe pourra tre promptement rpar.

(Entre le jeune Clifford.)

CLIFFORD.--Si je n'avais attach toute mon me  l'espoir de leur nuire
un jour, vous m'entendriez blasphmer, plutt que de vous engager 
fuir. Mais fuyez, il le faut. L'incurable dcouragement rgne dans le
coeur de notre parti. Fuyez pour votre salut, et nous vivrons pour voir
arriver leur tour, et leur transmettre notre fortune. Htez-vous,
seigneur; fuyez.




SCNE III

Plaines prs de Saint-Albans.


_Une alarme, retraite, fanfare. Puis entrent_ YORK, RICHARD PLANTAGENET,
WARWICK _et des soldats avec des tambours et des drapeaux._

YORK.--Qui peut raconter les exploits de Salisbury, ce lion d'hiver, qui
dans sa colre oubliant les contusions de l'ge et les coups du temps,
semblable  un guerrier par des traits de la jeunesse, se ranime par le
danger? cet heureux jour perd tout son mrite, et nous n'avons rien
gagn, si nous avons perdu Salisbury.

RICHARD PLANTAGENET.--Mon noble pre, trois fois aujourd'hui je l'ai
aid  remonter sur son cheval; trois fois je l'ai dfendu renvers 
terre, trois fois je l'ai conduit hors de la mle, et l'ai voulu
engager  quitter le champ de bataille, et je l'ai toujours retrouv au
sein du danger: telle qu'une riche tenture dans une simple demeure,
telle tait sa volont dans son vieux et faible corps. Mais voyez, le
voil qui s'approche, ce noble guerrier.

(Entre Salisbury.)

SALISBURY, _ Richard._--Par mon pe! tu as bien combattu aujourd'hui;
par la messe! nous en avons tous fait autant.--Je vous remercie,
Richard. Dieu sait combien j'ai encore de temps  vivre, et il a permis
que trois fois, aujourd'hui, vous m'ayez sauv d'une mort imminente.
Mais, lords, ce que nous tenons n'est pas encore  nous: ce n'est pas
assez que nos ennemis aient fui cette fois: ils sont en situation de
rparer bientt cet chec.

YORK.--Je sais que notre sret est de les poursuivre; car j'apprends
que le roi a fui vers Londres, pour y convoquer sans dlai le parlement.
Marchons sur ses pas avant que les lettres de convocation aient eu le
temps de partir. Qu'en dit lord Warwick? Irons-nous aprs eux?

WARWICK.--Aprs eux! avant eux si nous le pouvons.--Par ma foi, milords,
'a t une glorieuse journe! la bataille de Saint-Albans, gagne par
l'illustre York, vivra ternellement dans la mmoire des sicles futurs.
Rsonnez, tambours et trompettes, et marchons tous vers Londres. Et
puissions-nous avoir encore d'autres jours semblables  celui-ci!

(Tous sortent.)

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.









End of Project Gutenberg's Henri VI (2/3), by William Shakespeare, 1564-1616

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VI (2/3) ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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particular state visit http://pglaf.org

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Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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