The Project Gutenberg EBook of Souvenirs et anecdotes de l'le d'Elbe, by 
Pons de l'Hrault

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Title: Souvenirs et anecdotes de l'le d'Elbe

Author: Pons de l'Hrault

Release Date: January 18, 2009 [EBook #27828]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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PONS (DE L'HRAULT)

SOUVENIRS ET ANECDOTES DE L'LE D'ELBE

PUBLIS D'APRS LE MANUSCRIT ORIGINAL

PAR

Lon G. PLISSIER

Docteur de l'Universit de Lyon

Professeur adjoint  l'Universit de Montpellier

PARIS

E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS

1897

     _Al caro e gentile amico

     Barone ALBERTO LUMBROSO

     valentissimo scrittore e propugnatore degli studi Napoleonici nell'
     Italia

     Omaggio del devotissimo suo

     L. G. P._




SOMMAIRE


INTRODUCTION

PREMIRE PARTIE: SOUVENIRS DE LA VIE DE NAPOLON  L'LE D'ELBE

CHAPITRE PREMIER

Le 3 mai 1814.--Arrive de Napolon  l'le d'Elbe.--Dbarquement des
commissaires.--Leur entrevue avec le gnral baron
Dalesme.--Proccupations religieuses du gnral Drouot.--Dputation
envoye  l'Empereur.--Pons en fait partie.--Manque d'enthousiasme des
fonctionnaires franais.--Situation morale de Pons, rpublicain,
vis--vis de l'Empereur.--La dputation  bord de
l'_Undaunted_.--Faiblesse du gnral Bertrand.--Premire entrevue avec
Napolon.--Le petit chapeau de marin.

CHAPITRE II

Napolon, de Fontainebleau  Porto-Ferrajo.--Adieux  la vieille
garde.--Les marchaux fidles.--Passage  Lyon.--Adieu, la gloire de la
France!--Entrevue de Napolon et d'Augereau.--Mot de l'Empereur sur la
Proclamation d'Augereau.--Dangers que court l'Empereur  Avignon.--Sa
pendaison en effigie  Orgon.--L'auberge de La Calade.--Dignit de sa
rception  Aix.--Sjour au chteau du Bouillidou.--Napolon 
Frjus.--Sieys et Tacite.--Embarquement sur l'_Undaunted_.

CHAPITRE III

Prparatifs de la rception de l'Empereur  Porto-Ferrajo.--Le pavillon
elbois propos par Pons.--Prise de possession de l'le.--Reconnaissance
du pavillon.--Actes officiels.--Audience donne au colonel
Vincent.--Promenade de l'Empereur  Magazzini.--Msaventure du
commandant Usher.--Vive le roi d'Angleterre!--Dbarquement solennel de
l'Empereur.--Procession et Te Deum.--Napolon  l'Htel de
ville.--Rception des autorits.--Plaisanteries de l'Empereur 
l'archiprtre de Campo.--Svrit de ses paroles au maire de
Marciana.--Audience secrte  deux personnages mystrieux.--Fte de
nuit.

CHAPITRE IV

Visite de Napolon aux mines de Rio.--Premiers froissements entre
l'Empereur et Pons.--Les fleurs de lis du parterre.--L'enseigne
Taillade.--Le pavillon elbois et celui des Appiani.--Oprations
maritimes.--Promenade de l'Empereur avec Pons.--Le madre, friandise
impriale.--Conversation de l'Empereur.--Le Monte Volterrajo et ses
lgendes.--Platitude du maire de Rio-Montagne.--Retour 
Porto-Ferrajo.--Faute d'tiquette de Pons.--Il reste  la tte des
mines.--Dbut de ses relations amicales avec Drouot.

CHAPITRE V

Premiers jours du rgne de Napolon.--Mandement d'Arrighi.--Choix d'une
rsidence impriale.--Rserve de Napolon  l'gard du gnral
Dalesme.--Conversation sur le roi Joseph.--Rceptions des autorits et
des administrations.--Inspection du clerg.--Le colonel Vincent.--Visite
des fortifications.--Prise de possession des mines.--Respect de
l'Empereur pour le travail.--L'_oeuf  la mouillette_ du colonel
Vincent.--Opinions de l'Empereur sur sa mre, sur la princesse
Pauline.--Espoir de la prochaine arrive de Marie-Louise.--Le portrait
du pauvre petit chou.

CHAPITRE VI

Organisation gnrale de l'le d'Elbe.--L'arme.--Le bataillon
franc.--Le corps de cadets.--Les services privs.--Bertrand et
Drouot.--Le trsorier Peyrusse.--Le docteur Foureau de Beauregard.--Le
service intrieur.--Les chambellans.--Les officiers d'ordonnance.--Le
premier officier Roul.--Le lieutenant de gendarmerie Paoli: son
incapacit, son ingratitude.--Le vicaire gnral Arrighi.--Le juge
Poggi, policier secret.--Visite de Napolon  Longone.--La curiosit des
Anglais; mot de Napolon.--Visite contremande.--M. Rebuffat, bouffon
moraliste.

CHAPITRE VII

Administration des mines de Rio par Pons de l'Hrault.--Il sauve les
revenus de la mine en 1814.--M. de Scitivaux.--La discussion au sujet
des revenus des mines de Rio.--La question des farines: essai de
distribution de mauvais pain aux mineurs.--Napolon et les
ouvriers.--Pons socialiste.--Enttement honorable de Pons.--Intervention
de Drouot et de Peyrusse.--Remplacement de Pons demand par Madame
mre.--Les amis de Pons  la cour elboise.

CHAPITRE VIII

Deuxime visite de Napolon aux mines de Rio.--Scne violente entre
Napolon et Pons.--Promenade en montagne.--Le champagne de
l'Empereur.--Armistice.--L'avis de Lacpde.--L'abb de Pradt, grand
chancelier de la Lgion d'honneur.--Pons en Toscane.--M. de
Scitivaux.--Son opinion sur le retour prochain de l'Empereur en
France.--Lettre de Pons  l'Empereur.--Nouvelle conversation.--Pons
conquis par l'Empereur.

CHAPITRE IX

Promenades de Napolon dans l'le d'Elbe.--Ptitions singulires.--Un
_confrre_ de l'Empereur.--Opinion sur le colonel Campbell et le gnral
Koller.--Conversation de Napolon sur la campagne de France.--Rvlation
du marchal Bubna sur la paix de Dresde.--Rle ambigu du capitaine de
Moncabri.--Retour en France des Franais de l'le, du gnral Dalesme
et du colonel Vincent.--Arrive de la garde.--Arrive de la princesse
Pauline.--Organisation des rsidences impriales.--San-Martino.--Saisie
des meubles du palais de Piombino et du prince Borghse.--Expdition de
vaisseaux chargs de minerais en Toscane.--Reconnaissance du pavillon
elbois par le Saint-Sige.--Hostilit du prince de Canino.--Visite
dtaille de l'le d'Elbe par Napolon.--Exploitation des madragues et
salines.--Carrires de marbre.--tablissement d'ateliers de
sculpture.--Les sculpteurs Bartolini et Bargigli.

CHAPITRE X

L'tiquette impriale.--Visiteurs de l'le d'Elbe.--Une cavalcade
d'Anglais insolents.--Une dame anglaise.--Intrigues du colonel
Campbell.--Tentative de corruption sur Pons.--Arrive d'officiers
franais, corses et polonais.--Bertolosi, Colombani, Lebel, Bellina,
Tavelle.--Le _colonel_ Tavelle, gouverneur de Rio.--Le gnral
Boinod.--Aventure amusante du gnral Boinod avec M. Rebuffat de
Longone.

CHAPITRE XI

Un provocateur: le chevalier de l'ordre du Lys.--Tentatives
d'assassinat, relles ou supposes, de l'Empereur.--Le gnral
Brulart.--Msaventure d'un magistrat corse.--Rle prt  un officier
suprieur.--Un juif de Leipzig.--Attitude du commandant Tavelle.--Les
algarades de Cambronne.--Accueil fait  un vaisseau napolitain;  un
officier.--Stabilit du gouvernement elbois.--Mariages
d'officiers.--Aventure du gnral Drouot et de Mlle Vantini.--Mariage du
pharmacien Gatti.


DEUXIME PARTIE: ANECDOTES DE L'LE D'ELBE

CHAPITRE PREMIER: NAPOLON SOUVERAIN DE L'LE D'ELBE

     I.--La premire poque du rgne de Napolon.--Voyage de Pons en
     Toscane.--Le grand-duc Ferdinand III.--Fossombroni.--L'glise
     Saint-Napolon.--Les subsides et Talleyrand.

     II.--L'Empereur homme public et homme priv.--Les ambitions
     successives de Napolon.--Le tribun Cure et les rpublicains du
     Palais-Royal.--Religion de l'Empereur.--Son savoir, sa bonhomie,
     son got des commrages.

     III.--Isolement de l'Empereur.--Service intrieur: les soires.--Le
     service.--Marchand.--Saint-Denis.--Affaire de Gilles avec le
     capitaine Cornuel.

     IV.--La Porte de Terre.--Une Aspasie franaise.--L'escorte de
     l'Empereur.--Les secrets de l'Empereur.--La formation des nouvelles
      l'le d'Elbe.--Les dictes de l'Empereur.

     V.--Napolon souverain.--Les impositions.--Capoliveri et Rio.

CHAPITRE II: LA FAMILLE, L'ENTOURAGE ET LES VISITEURS DE NAPOLON.

     I.--Madame Mre.--Les Corses.--Arrive de la mre de
     l'Empereur.--Son installation.--Le jeu de l'Empereur.--Ambition des
     Corses.--Favoritisme de Madame.--Monopole demand pour les Corses.

     II.--Marciana.--Mme Walewska.

     III.--Mme Bertrand: sa vie retire.--Sjour  l'Elbe du frre du
     gnral Bertrand, son voyage  Rome.--Portrait de Marie-Louise et
     du roi de Rome apports  Napolon.

     IV.--Les dames: La comtesse de Rohan-Mignac.--Mme Dargy.--Mme
     Giroux.--Mme Filippi.--M. Guizot.

CHAPITRE III: LES FTES ET LES DISTRACTIONS IMPRIALES.--LA PRINCESSE
PAULINE.

     I.--Les ftes.--Fte patronale de San Cristino.--Banquet de la
     garde nationale et de la garde impriale.--Bals au palais.--La
     Saint-Napolon.--Fte du roi Georges d'Angleterre.

     II.--Arrive de Pauline Borghse.--Son rle  l'le d'Elbe.--Bal au
     thtre.--Suite des ftes donnes par l'Empereur.--Mots de Napolon
     sur la Marseillaise.--Maladie imaginaire de Pauline.--Anecdotes sur
     elle.--Carnaval-mascarade de la garde.

     III.--Thtre.--Cration d'une salle de spectacle.--Association de
     propritaires.

CHAPITRE IV: LES PROMENADES ET EXCURSIONS DE NAPOLON.

     I.--Le cap Stella.--Chasse rserve de l'Empereur.--Amusements de
     l'Empereur.--Prtendue dcadence de l'Empereur.--Les jeux
     innocents, les commrages.--La pche au cap Stella.--Une farce de
     Napolon au gnral Bertrand.--Une bouillabaisse.

     II.--Deux journes  Rio.--Promenade au Monte Giove.--La
     pche.--Chargement des btiments.--Horreur de Napolon pour les
     vtements noirs.--L'ermite de Monte Serrato.--Les caroubiers de M.
     Rebuffat.

CHAPITRE V: LES TRAVAUX DE L'LE D'ELBE.

     I.--Les palais impriaux.--La maison de Pons  Rio.--Rception de
     lord Bentinck.

     II.--Visite de l'le par l'Empereur.--La
     Pianosa.--Palmajola.--L'approvisionnement de l'le.--Propagation de
     la pomme de terre.--Industries locales.

     III.--Port de Rio.--Projet de Pons.--Napolon ingnieur.--Napolon
     mis en selle.

     IV.--Les projets de M. Bourri.--Les hauts fourneaux de Rio.

     V.--Les plantations.--Les lazarets.--Oliviers et mriers.--La fort
     de Giove.--Un plan de Napolon pour le reboisement des montagnes de
     France.--La guerre sanitaire de Livourne et Porto-Ferrajo.

     VI.--Rsum des travaux.--Dfense de l'le.

CHAPITRE VI: LES CONQUTES DE NAPOLON.

     I.--Palmajola.--L'artillerie de M. de Noailles.

     II.--La Pianosa.--Plan de colonisation.--Affection de l'Empereur
     pour les Gnois.--L'approvisionnement de l'le.--Riposte de M.
     Traditi.

     III.--Un btiment barbaresque.--Le Dieu de la terre.--Un rengat
     du Gard.

CHAPITRE VII: L'ARME DE NAPOLON.

     I. La garde impriale.--Sa formation.--Voyage de Fontainebleau 
     Livourne.--Rception de la garde.--Les officiers de la garde.--Le
     lieutenant Noisot.

     II.--Le lieutenant Larabit.--Sa querelle avec le commandant
     Gottmann.

     III.--Le bataillon corse.--Son mauvais esprit.--Les dsertions.

     IV.--La compagnie d'artillerie.--Le capitaine Cornuel.--Le
     capitaine Raoul.--Un brave de Sambre-et-Meuse.

     V.--L'hpital.--Runion de l'hpital civil  l'hpital militaire.

     VI.--Marine militaire.--L'_Inconstant_.--Le commandant
     Taillade.--Voyages de l'_Inconstant_.--Chautard.--Sarri.

CHAPITRE VIII: L'IDE DU RETOUR EN FRANCE.

     I.--Les trois lettres.--Lettre de Massna.--Lettre de
     Cambon.--Pourquoi Cambon ne fut pas ministre de l'Empire.--Une
     lettre anonyme de la direction de la police.

     II.--Une lettre de Verdun.--L'opinion populaire.--Le plan de
     campagne d'un caporal marseillais.

     III.--Dpart de l'le d'Elbe.--Projet de transport de Napolon 
     Sainte-Hlne.--Inexcution du trait de Paris.--Projets ou
     tentatives d'assassinat.--Formation d'une flottille
     expditionnaire.--Provocations.--Circulation de la flotte marchande
     elboise.--Lucien Bonaparte.--Visite de Mme Walewska.--Fleury de
     Chaboulon.--Les jardins de la garde.--Le jour du dpart.--Le
     gouverneur gnral de l'le d'Elbe.--L'embarquement.




INTRODUCTION


Il n'est pour ainsi dire pas un tmoin du rgne de Napolon  l'le
d'Elbe qui n'ait tenu  honneur d'crire ses souvenirs sur cette
mmorable poque. Presque tous, amis ou ennemis, ont crit des mmoires,
ont laiss des correspondances, ont conserv des documents utiles pour
son histoire. Son trsorier Peyrusse a sauvegard tous les registres de
la comptabilit impriale[1]; le fidle Bertrand et le secrtaire
Rathery ont prserv les minutes de ses lettres administratives et son
registre d'ordres[2]; les officiers de sa garde, depuis les plus
intelligents, tels que Combe et Mallet, jusqu'aux moins instruits, tels
que Monier ou Labadie, ont, sous une forme plus ou moins nave, rdig
leurs impressions, leurs aventures, tous les incidents de la vie de leur
hros. Nous avons les tmoignages de ses surveillants, Waldburg
Tuchsess, sir Neil Campbell, de ses espions,--le consul Mariotti, le
marchand d'huiles de Livourne[3], les agents toscans,--de ses sujets
elbois, Foresi, Rebuffat[4]; les simples visiteurs de l'Empereur ont
relat le souvenir de leurs conversations, de leurs entrevues, de leurs
audiences, tels le comte Litta, lord Ebrington, Fleury de Chaboulon.
Tous ces documents sont aujourd'hui imprims et connus; mais, si connue
que l'on estime que soit la vie de Napolon Ier  l'le d'Elbe, et si
abondants que soient dj nos renseignements sur cette courte priode,
la vaste enqute poursuivie sur l'Empereur et l'Empire par l'impartiale
histoire ne nous semble point close encore, et les moindres dpositions,
si elles contribuent  contrler,  confirmer les tmoignages acquis
antrieurement  la plus clbre des causes, sont dignes qu'on les
enregistre et qu'on les signale.  ce bel ensemble d'informations
minutieuses manque jusqu' prsent le rcit qu'a laiss du rgne de
Napolon  l'le d'Elbe un de ses compagnons d'exil, un de ceux que l'on
nous montre escortant la petite voiture de l'Empereur que ses chevaux
menaient au pas[5] jusqu'au port, le soir mmorable du dimanche 26
fvrier 1815,--un de ses sujets elbois, fonctionnaire de son
administration, puis conseiller de son gouvernement, aide de camp naval
de son retour, Pons de l'Hrault.

Presque compltement oubli aujourd'hui, Andr Pons, dit Pons de
l'Hrault, n  Cette en 1772, mort en 1858, mrite cependant mieux que
les courtes notices o le restreignent avec avarice les dictionnaires
biographiques. Je ne veux point esquisser ici de cet original et
sympathique personnage une biographie que je donnerai ailleurs avec les
pices originales et tout le dtail ncessaire: il suffira de rappeler
que, fils d'un pauvre aubergiste espagnol, Andr Pons tait  moins de
vingt ans capitaine au cabotage, et qu'entran ensuite par les
vnements, il fut tour  tour officier de marine, commandant
d'artillerie, prisonnier d'tat, homme d'affaires, homme politique,
directeur d'exploitation minire, charg de missions secrtes, prfet de
l'Empire et de la monarchie de Juillet, conseiller d'tat de la deuxime
Rpublique. S'il n'a, du reste, jou qu'un rle accessoire dans les
affaires diverses auxquelles il s'est trouv ml, s'il est, somme
toute, rest un comparse dans l'histoire de son temps, la destine lui a
cependant mnag une heure o il a touch  l'histoire, et  la plus
grande. Devenu, par la protection de Lacpde, directeur des mines de
l'le d'Elbe[6], Pons se trouvait en rsidence  Rio-Marine quand
Napolon dbarqua dans son imprial asile. Quoique rpublicain,
ci-devant robespierriste, socialiste de tendances, et ennemi de
l'Empereur qu'il avait connu  Toulon simple commandant d'artillerie,
Pons fut, aprs quelque rsistance, assez vite dompt par la sduction
et le gnie du matre. Devenu son fidle et dvou serviteur, il revint
en France avec Napolon, fut charg d'une ngociation dlicate et
dangereuse avec Massna  Marseille, emprisonn au chteau d'If sous la
pression des royalistes marseillais, et ne fut remis en libert qu'aprs
la rentre de l'Empereur  Paris.  la seconde Restauration, Pons, que
l'Empereur avait nomm prfet du Rhne, dut abandonner ses fonctions et
fuir sa patrie. Sa carrire rentre alors dans la demi-obscurit qu'avait
dissipe un moment le reflet de la gloire impriale, et s'y prolonge
jusqu'en 1858, tourmente, aventureuse, victime de la probit et de la
raideur de ses convictions autant que des circonstances extrieures.

Dans cette retraite force de quarante ans, Pons de l'Hrault, qui dj
s'tait signal sous le Directoire par un retentissant pamphlet[7], se
dcouvrit une vocation littraire et se donna une mission historique: il
voulut prparer, en runissant ses souvenirs, ses rflexions, les notes
et les documents que lui fournissaient ses anciens amis, un grand
travail d'histoire et d'apologtique sur Napolon, et particulirement
sur le rgne phmre de Napolon  l'le d'Elbe. De ces tudes n'a t
publie par lui que la moindre partie, de minces et trs fragmentaires
chapitres de son grand ouvrage, un _Essai sur le Congrs de Chtillon_,
et une tude sur _La bataille et la capitulation de Paris_[8], qu'il ne
pardonnait pas, comme on peut le penser, au marchal Marmont. Tout le
reste est demeur  l'tat de brouillons, de copies maintes fois
retranscrites, de notes parses, de fiches  demi rdiges, dans un
incroyable dsordre.

Tous ces manuscrits,--ce fatras, si l'on veut,--sont aujourd'hui
conservs  la bibliothque de Carcassonne. Elle les doit  l'un des
hommes qui ont le plus contribu  l'enrichir, M. Cornet-Peyrusse[9].
Comment celui-ci sut-il que ces manuscrits prts par Pons  diverses
personnes, entre autres  M. de Cormenin fils[10], se trouvaient, lors
de la mort de leur auteur, entre les mains de M. le conseiller d'tat
Marbeau? Je l'ignore, de mme que j'ignore pourquoi ces papiers n'ont
pas t restitus aux filles de l'auteur, Mlles Herminie et Ccile Pons.
Toujours est-il qu'en 1870 M. Marbeau les communiqua  M.
Cornet-Peyrusse, de Carcassonne[11]. Celui-ci, gendre et hritier du
trsorier Peyrusse, avait hrit aussi son culte pour l'Empereur et
voulait crire, d'aprs les documents administratifs laisss par
Peyrusse, une histoire gnrale de Napolon  l'le d'Elbe. Des lettres
de Pons  Peyrusse, qui existent encore dans les archives personnelles
de celui-ci[12], lui ayant rvl l'existence des souvenirs et des
collections de documents du premier, il put, comme je viens de le dire,
en retrouver la piste, en recevoir communication, et enfin se faire
donner par M. Marbeau l'autorisation de dposer tous ces papiers de Pons
de l'Hrault  la bibliothque de sa propre ville[13]. Il y a bien du
mlange dans ce dpt:  ct de liasses importantes de notes
historiques, on y trouve des rves politiques et militaires, des
ides sur le gouvernement de la Toscane, des journaux de voyage en
Italie[14], des comdies rimes, des posies en franais et en
languedocien, le dbut d'une tude compare du Directoire avec le
rgime imprial: tout ceci n'a rellement qu'une trs mdiocre valeur.

Telle qu'elle est cependant, la collection des papiers de Pons de
l'Hrault forme avec ceux des frres Andr et Guillaume Peyrusse un
fonds important pour l'histoire de Napolon, fonds longtemps mconnu,
mais que l'on commence  mettre en valeur. Les plus importants de ces
manuscrits de Pons sont les oeuvres relatives au sjour de Napolon 
l'le d'Elbe: le _Mmoire aux puissances allies_ que je publierai
ultrieurement[15], et l'_Essai sur le rgne de Napolon  l'le
d'Elbe_, qui fait l'objet du prsent volume.

Le manuscrit de _l'Essai sur le rgne de Napolon  l'le d'Elbe_ se
compose de trois grosses liasses de fiches  peine classes, et dont
l'aspect suffit  dceler un brouillon dj retouch et remani 
plusieurs reprises. On y trouve des traces de ratures et de coupures,
des espaces prpars pour recevoir des notes qui manquent encore, des
rptitions de pages entires, parfois des lacunes dans la suite du
manuscrit. Ces dfauts sont du reste bien plus sensibles dans la
troisime liasse que dans les deux premires. Il tait impossible de
publier ces documents dans leur tat original; il fallait en quelque
sorte constituer ou reconstituer le texte, laguer des rflexions
oiseuses, de fcheux effets de style, abrger certaines narrations trop
complaisamment tendues, choisir entre les diverses variantes.

Il existe en effet de certains passages des souvenirs de Pons des
versions diffrentes qui montrent avec quelle conscience cet honnte
homme s'essayait au mtier d'historien. Il s'y efforce de serrer de plus
en plus prs la vrit, et, d'autre part, dans son texte dfinitif, il
retranche certaines affirmations qui, aprs rflexion, lui semblrent
excessives. Je ne citerai qu'un exemple de ce travail de revision,
portant sur le rcit des assassinats tents ou projets contre
l'Empereur: Pons l'avait rdig d'abord pour le placer dans un article
de journal qu'il n'acheva pas, puis l'a rdig  nouveau pour l'insrer
dans son ouvrage. La premire rdaction subsiste. On voit que le rcit
est identique dans les deux versions, mais qu'il y a de lgres
diffrences entre les deux. Ainsi, dans la premire, Pons, parlant de
l'missaire de Brulart[16], dit que ce brigand avait assassin
trente-deux personnes. Ce brigand est devenu dans la seconde version un
assassin redoutable qui a commis plusieurs assassinats, ce qui est
moins romanesque que le chiffre prcis donn d'abord, et quelque peu
suspect. Dans la premire version, Pons rapporte que l'Empereur lui
prescrivit de ne rien ngliger pour _oprer_ l'arrestation du gnral
Brulart; dans la seconde, avec plus de sagesse, de modestie et de
vraisemblance, Pons est seulement charg de s'entendre avec Massna
pour arrter Brulart. L'affaire du magistrat est raconte en quelques
lignes seulement dans la premire version; l'auteur l'a amplifie dans
la seconde, mais sans en modifier aucun dtail caractristique.
L'officier suprieur dnonc par Suchet est accus, dans la premire
version, de vouloir _empoisonner_ l'Empereur: il y a seulement
_assassiner_ dans la seconde. Enfin, dans l'histoire du juif de Leipzig,
la premire version contenait la citation d'un mot de l'Empereur que
Pons n'a pas conserv dans la seconde: On ne se venge pas d'un crime
par un autre crime, faisait-il dire  l'Empereur, et gorger mme un
assassin est toujours un crime. La suppression de ce mot gnreux
indique-t-elle que Pons n'tait plus assez sr de son authenticit?
L'examen de ces variantes prouve en effet que Pons n'a pas toujours
rapport avec une fidlit textuelle les paroles de l'Empereur. La
comparaison des deux versions de son dialogue avec lui sur _Tlmaque_
est instructive  cet gard[17]: il ne reproduit identiquement que les
mots les plus essentiels de Napolon; pour l'ensemble de la
conversation, il ne donne que le dessin gnral. Cette constatation
n'est pas sans prix, car elle empchera d'attribuer sans rserves 
Napolon des mots et des paroles peut-tre retouchs par Pons de
l'Hrault, et qui ont perdu  cette traduction un peu de leur solidit
d'airain et de leur _imperatoria brevitas_. Et, puisqu'il s'agit de
l'authenticit des paroles de Napolon, signalons ici ce que rapporte
Pons des dictes de l'Empereur[18]. La faon abrge dont il dit que
Bertrand recueillait les propos et les ordres de son matre, est assez
propre  modifier l'opinion reue sur les talents pistolaires de
l'Empereur.--Il n'y a donc pas de dtails importants  regretter dans
les variantes, ni dans les petits fragments de texte de Pons que j'ai d
laisser tomber. Relevons-y cependant, pour ne rien omettre, un court
rcit de la tempte essuye par Napolon  son premier voyage  la
Pianosa[19], lequel a disparu, peut-tre par un oubli de Pons, de la
version dfinitive: l'anecdote a son intrt.

En le dgageant de ces broussailles et de ces broutilles, ce n'est
cependant pas le texte intgral du manuscrit de Pons que je donne ici.
Ce manuscrit se divise en deux parties: les deux premires liasses
beaucoup plus compltement rdiges que la troisime,--et mme, hlas!
plus crites!--forment un rcit continu. Mais Pons, qui avait du loisir
et qui aimait  reprendre les choses de longueur, a cru ncessaire, pour
expliquer la domination impriale dans l'le, pour replacer l'Empereur
dans son milieu, de donner une description gographique et gologique du
pays, de dcrire en dtail les moeurs des habitants, non sans rapporter
quelquefois des dtails trs intimes et non moins pittoresques, et de
raconter par le menu les vicissitudes de l'histoire de l'le d'Elbe
pendant la Rvolution. Cette description gographique, cette chronique
minutieuse des rvolutions elboises n'offrent vraiment qu'un intrt
tout local ou de pure rudition. On ne pouvait gure les infliger au
grand public; les curieux sauront les retrouver dans les publications
spciales qui les ont accueillies[20]. Je n'ai retenu et ne publie ici
que l'introduction gnrale de Pons de l'Hrault[21] et la portion de
son ouvrage relative spcialement au sjour de Napolon dans l'le
d'Elbe: c'est cette suite qui compose ici les _Souvenirs sur Napolon 
l'le d'Elbe_, la premire partie de ce livre. Quant  la troisime
liasse du manuscrit, elle se prsente au lecteur dans un tat assez
diffrent des premires. On y a runi une srie de notes, sans lien
entre elles, relatives  divers pisodes du gouvernement,  diverses
scnes de la vie prive de Napolon. crites elles aussi sur ces larges
fiches rectangulaires qu'affectionnait Pons, elles ont t places sans
classement  la suite les unes des autres, et quelques-unes seulement
ont reu des titres de la main de Pons de l'Hrault[22]. On a joint et
confondu avec ces notes qui s'annexaient videmment  l'essai prcdent
deux moindres paquets composs de fiches analogues, et intituls, l'un:
_Premire poque_; l'autre: _Troisime article_. Le premier contient la
division du rgne elbois de l'Empereur en quatre priodes; l'autre, le
rcit des prparatifs de la rentre en France; celui-ci est sign: _Un
compagnon d'infortune de l'empereur Napolon_. Ces deux fragments se
distinguent des autres notes  l'emphase plus grande,  l'abondance
encore plus prolixe du style,  la solennit que met Pons  se dsigner
 la troisime personne, et sous son titre: M. l'administrateur gnral
des mines; il est probable que Pons destinait ces fragments  quelque
journal; il est mme possible qu'ils aient t imprims. Il m'a sembl
naturel et ncessaire de les rintgrer  leur place probable dans la
suite de ces fragments, d'o Pons ne les avait peut-tre dtachs que
provisoirement. Tous ces fragments pars[23] sont groups ici dans la
seconde partie du volume sous le titre d'_Anecdotes de l'le d'Elbe_. Il
m'a sembl non moins naturel de modifier le titre quelque peu ambitieux
que l'honnte Pons avait donn  son projet d'ouvrage, et puisque son
Essai n'a abouti en ralit qu' tre une suite de souvenirs et
d'anecdotes, de le dire ds l'abord et de le dsigner sous ce nom.

L'authenticit de ces souvenirs est indiscutable. De l'aveu de Pons de
l'Hrault lui-mme, soit ici, soit dans ses lettres  Peyrusse ou  son
frre an, nous savons qu'il composait des Mmoires. Le manuscrit que
nous possdons est d'ailleurs l'original, o s'tale, sans qu'il soit
possible de la mconnatre ou de la confondre avec aucune autre, la
large, solennelle et majestueuse criture de M. l'administrateur
gnral, fertile en inimitables fioritures, en majuscules
grandiloquentes, aimant  s'espacer dans la longueur apprte des
lignes.

Mais quels sont les _Souvenirs_ que nous a conservs cet authentique
manuscrit? Ds les premires lignes de son ouvrage, Pons dit qu'il a t
charg d'abord, puis, sur son refus implicite, invit par Napolon 
prendre des notes historiques,  crire sommairement sur ce qui se
passerait de remarquable  l'le d'Elbe, et il ajoute qu'aprs quelque
rsistance il se dcida  tenir cette sorte de journal: L'Empereur,
dit-il, en a connu plusieurs pages, et le gnral Drouot en a corrig
quelques-unes[24]. Mais ce journal tait encore  l'tat de notes
informes, sinon de projet, pendant les Cent-Jours, Pons le dit
expressment:

La dernire fois que j'eus l'honneur de voir l'empereur Napolon 
l'lyse Bourbon, le ... juin 1815, je l'assurai que je runirais en
corps d'ouvrage tous les souvenirs que j'avais conserv (_sic_) de son
sjour  l'le d'Elbe, et l'Empereur m'indiqua plusieurs choses que je
ne devais pas oublier.

Par ce mot _souvenirs_, faut-il entendre ce premier journal, ces notes
dj commandes ou demandes  Pons, ou seulement, et d'une manire
gnrale, ses souvenirs non encore crits? Peu importe en somme, car
Pons n'a pas pu utiliser ses premiers essais, cette narration faite au
jour le jour, et il en est de ses mmoires comme de ceux de Mme de
Rmusat: nous n'en avons qu'une seconde rdaction, faite aprs coup,
d'aprs des souvenirs dj lointains, et non sous le choc direct des
vnements, le texte original ayant disparu pour une raison quelconque.
On sait que Mme de Rmusat brla son manuscrit pour viter des ennuis en
cas d'une perquisition qu'elle redoutait. Comment disparut le manuscrit
de Pons? Quand Pons commena  tenir sa promesse  l'Empereur, le
manuscrit de son journal n'tait plus en sa possession. tait-il assez
homme de lettres pour avoir emport ce journal de l'le d'Elbe  son
dpart, improvis en une nuit? Quand, quelques mois plus tard, il dut
s'enfuir de Lyon, eut-il le temps, dans le dsordre d'une prfecture
menace par les ennemis, de runir et d'emporter ses manuscrits, s'il en
tait alors nanti? S'il avait laiss ses notes  l'le d'Elbe, put-il se
les faire restituer? Plus tard,  Venise, nous le voyons dpouill de
tous ses papiers par la police autrichienne; il dit qu'on lui en rendit
une partie, mais lesquels? Il est certain et vident que les _Souvenirs
et anecdotes_ actuels ne sont que des rminiscences du journal elbois,
dans lesquelles Pons a gliss mainte allusion aux faits postrieurs: des
accusations et des invectives contre la monarchie de Juillet[25], des
dtails sur la destine ultrieure des compagnons de Napolon  l'le
d'Elbe. La rdaction, reste finalement inacheve, de ses souvenirs
s'tend donc sur prs de quarante annes. C'est en exil qu'elle fut
commence. Non seulement Pons y entreprit son _Mmoire aux puissances
allies_, cette apologie de Napolon qui est si fcheusement reste,
elle aussi, interrompue; non seulement il publia son _Essai sur le
gouvernement de Buonaparte_, mais il reprit la composition de son grand
ouvrage. Un des fragments que je n'ai pu replacer dans le corps de ce
volume, et que je cite dans son tat actuel, l'atteste:

... Sur la terre trangre. Je n'ai donc pas la ressource des matriaux
qui me seraient absolument ncessaires pour me livrer  un travail
complet. J'crirai avec ma mmoire. Elle ne me fera pas dfaut, parce
que je ne lui demanderai que ce qu'elle pourra facilement me
garantir.....

Mais cette composition fut de nouveau interrompue, par la rentre de
Pons en France, par ses occupations, par la politique, plus tard par ses
voyages en Italie. Ce ne fut que vingt ans aprs qu'il reprit
srieusement son travail: il touchait alors  l'extrme vieillesse. Nous
le voyons en 1847, en 1850, encore occup  demander des renseignements,
des sources  consulter. Le 20 juin 1850, le petit-fils d'un de ses
anciens compagnons, de l'adjudant Labadie, lui communiquait la gazette
rime de ce brave officier[26]. Il tait alors dans le feu de son
travail: dans une lettre de nouvel an adresse  son frre an, il dit
n'avoir mis qu'une anne pour crire trois gros volumes d'histoire[27].
Dans une lettre  Peyrusse, il dit travailler au quatrime et toucher 
la fin de son oeuvre. Des malheurs de famille, les vnements politiques,
les difficults toujours croissantes de la vie matrielle l'empchrent
d'en venir  bout. Nous n'avons donc sous les yeux qu'une seconde
rdaction des souvenirs de Pons de l'Hrault.

Quelle en est la valeur historique? L'information originale de Pons
tait excellente. Il dit lui-mme avoir reu les confidences de Napolon
sur certaines questions, notamment sur les tentatives d'assassinat
diriges contre lui. Drouot, son ami intime, son camarade Peyrusse, lui
apprirent bien des dtails.  Rio-Marine, o il rsidait, il recevait,
par ordre de Napolon, la plupart de ses visiteurs de distinction, qui
lui rptaient les conversations de leur hte imprial. Lord Bentinck,
Campbell, le gnral Koller, Towers, causrent librement devant lui.
Depuis longtemps fix dans l'le, et tant de tous les Franais celui
que les Elbois aimrent le mieux, il avait la confiance de quelques-uns
des hommes les plus marquants de l'le, et dont Napolon fit ses
fonctionnaires civils, Balbiani, Lapi, et surtout cette famille Vantini
avec qui il conserva toute sa vie d'affectueuses relations[28]. Il
tenait  Rio-Marine un cercle o, soit absence du matre, soit
confiance en Pons, on causait librement, plus librement qu'
Porto-Ferrajo. Son loignement du centre de la vie elboise eut, par
contre, on ne peut le nier, un mauvais rsultat: il fut parfois isol,
et ignora certaines arrives dans l'le d'trangers importants.
Peut-tre son journal quotidien tait-il plus circonstanci l-dessus;
il est fcheux que sur ces menus faits ses souvenirs soient rests
muets. Il serait si important de les connatre  fond, pour fixer les
relations secrtes de Napolon avec la France et la prmditation du
retour de l'le! Par bonheur, cet isolement de Pons se trouva compens
par le grand nombre de visites et de confidences qu'il recevait, et par
ce qu'il nous dit lui-mme[29]: Il y avait entre les personnes qui
entouraient plus particulirement l'Empereur une espce d'engagement de
se dire mutuellement tout ce qu'elles savaient. D'ailleurs, Pons, homme
d'une nergie et d'une activit infatigables, d'une incroyable puissance
de travail,--il dit avoir parfois pass douze heures de suite dans son
cabinet[30],--ne mnageait aucune fatigue pour suivre l'Empereur et
apprendre les moindres dtails: L o je n'tais pas avec lui, j'allais
de suite aprs lui, ou je me faisais immdiatement rendre compte par
ceux qui sans erreur pouvaient m'instruire. Les souvenirs de Pons sont
ceux d'un tmoin immdiat et oculaire pour les journes de l'arrive, du
dbarquement, de l'installation de Napolon dans l'le, pour les
excursions et les voyages  la Pianosa,  Palmajola,  Monte-Giove, et
naturellement  Rio-Marine. Ses querelles avec l'Empereur au sujet des
finances de la mine sont aussi racontes d'original; il a t ml en
personne  l'aventure du vaisseau napolitain si mal reu par Cambronne;
il a servi d'interprte au commandant du vaisseau barbaresque; il a t
envoy en mission auprs du grand-duc Ferdinand. Il tait prsent au
naufrage de l'_Inconstant_[31]. Il a donc connu par lui-mme une bonne
partie des faits qu'il raconte.

Ses souvenirs s'taient certainement un peu effacs et brouills quand
il les rdigea, et ne pouvaient lui suffire. Comment les raviva et les
complta-t-il? Il ne parat pas qu'il soit rest entre ses mains, aprs
1815, beaucoup de ses papiers du temps de l'Empire. Dans la biographie
crite par lui ou sous sa dicte pour la collection des _Biographies des
hommes du jour_[32], nous le voyons citer avec autant d'exactitude que
de complaisance des documents officiels datant de la Rvolution, qu'il
avait sans doute retrouvs dans ses papiers de famille  Cette; il en
cite aussi d'autres qui datent de la Restauration et de la monarchie de
Juillet. Pour l'poque de son sjour  l'le d'Elbe, la lacune est
presque complte; sauf quelques lettres  Napolon au sujet de la mine
et de l'affaire des farines, il ne cite que des actes comme la
proclamation de Dalesme ou le mandement d'Arrighi, tombs ds lors dans
le domaine public. Sa famille, qui conserve encore pieusement quelques
rares souvenirs de lui[33], ne possde aucune lettre antrieure  sa
rentre en France en 1825. La police autrichienne  Venise a bien fait
son oeuvre. Il ne retrouva gure, pour s'en aider  rdiger son grand
ouvrage, que le dbut de son _Mmoire aux puissances allies_, o il
puisa d'ailleurs largement, et quelques bien rares documents personnels
qui,--chose assez trange,--manquent aujourd'hui  la collection de ses
papiers  Carcassonne.

 dfaut de documents personnels, Pons contrla et raffermit ses
souvenirs par ceux de ses contemporains et de ses anciens compagnons de
l'le. Il consulta, ou tout au moins connut, non seulement le
_Mmorial_, mais les Mmoires du colonel Vincent publis dans les
_Mmoires de tous_, ceux de Mme Dargy,  qui il refuse toute valeur
historique[34]; les relations de Cadet de Gassicourt, de Fleury de
Chaboulon[35]; le voyage  l'le d'Elbe d'Anselme Thibaut, qu'il
corrige sur bien des points; les livres de Lambardi et de Ninci sur
l'le d'Elbe, qu'il juge avec svrit[36]. Pour la dernire partie de
ses Mmoires, qui sans doute et racont le vol de l'Aigle, il
recueillit, et il n'eut pas le temps de les mettre  profit, des
relations imprimes ou indites sur le retour de Napolon: les souvenirs
du policier Morin, un rapport du colonel de gendarmerie de Grenoble, Ch.
Jub[37]; la relation d'un officier en demi-solde qui rejoignit les
_fidles_  Grenoble[38]. Il interrogea Drouot; il demanda maintes fois
 Peyrusse communication de son mmento[39]; il renoua des relations
avec tous ceux des officiers de la Garde qu'il put retrouver; s'il ne
connut pas les Mmoires de Combe et de Mallet[40], il eut en mains ceux
du capitaine Larabit, de Labadie, du sellier Vincent; il put interroger
avec fruit les valets de chambre Saint-Denis et Marchand. De l vient
pour une part la scurit avec laquelle on doit consulter les
_Souvenirs_ de Pons de l'Hrault.

En devenant historien de l'Empereur, Pons se formait la plus haute ide
de son devoir; il croyait rellement remplir une mission providentielle,
un mandat imprial. Voici comment il s'exprime  ce propos:

Je n'ai pas la vaniteuse prtention de croire que mon travail mrite
par lui-mme de traverser les sicles, mais, je le dis avec un sentiment
de fiert qui n'a rien de semblable  la petitesse de l'orgueil, c'est
dans ce travail que les grands crivains iront puiser, chaque fois
qu'ils voudront avec vrit parler de l'Empereur  l'le d'Elbe, et
alors, sous leurs auspices, ou, pour mieux m'exprimer, sous leur nom, il
m'est permis d'esprer que ce que je dis ira retentir jusque dans la
postrit la plus recule. Je dois donc dire, le mieux qu'il m'est
possible de dire, le plus qu'il m'est possible de dire. Je ne dois
surtout rien ngliger pour mettre mes lecteurs  mme de connatre la
pense de l'Empereur.

Mais ce mandat imprial ne l'aveugla pas. Pons offre ce rare et
singulier exemple d'un historien  la fois sincrement rpublicain et
sincrement napoloniste,--comme il dit,--capable de prfrer encore 
la gloire de l'Empereur, malgr son dvouement, la vrit nationale et
librale. Il s'estimait tenu seulement, en vertu mme des ordres de
l'Empereur,  dire la vrit; il croyait  bon droit son indpendance
absolue vis--vis de Napolon; il ne se pensait li  lui par aucun lien
personnel de reconnaissance. Aussi son impartialit est-elle relle. Sa
vracit, autant qu'on peut le constater, ne l'est pas moins.  dire
vrai, il serait assez difficile, actuellement, de faire ce contrle par
pices d'archives: l'le d'Elbe n'en a conserv aucune[41]. Les archives
de Florence, pour les sries qu'il faudrait consulter, ne sont pas
ouvertes[42]. Mais j'ai pu m'assurer que tout ce que Pons raconte de sa
jeunesse, dans la biographie que je citais plus haut, est parfaitement
exact; les registres de la Socit populaire de Cette en font foi[43].
On peut conclure de sa sincrit dans des rcits qui le concernaient
personnellement et qui taient relatifs  la plus trouble des poques, 
sa vracit dans le rcit d'vnements o il n'tait en somme que
tmoin. Et, en effet, tous les pisodes de ses _Souvenirs_ actuels dont
on trouve des rcits parallles dans le _Mmorial_, dans les rapports
des agents de Mariotti, dans Foresi et dans les autres sources, se
trouvent confirms dans leur ensemble, sauf quelques dtails[44] et
quelques divergences d'apprciation. Du reste, Pons, n'tant pas un
crivain de mtier, n'a aucun pli professionnel, ne sacrifie  aucune
recherche littraire, et raconte les choses comme il les a vues.

Il les a vues  coup sr d'un oeil favorable ou indulgent. Mais, mme
dans l'apologie, il reste impartial et modr, il est un tmoin 
dcharge plutt qu'un avocat. Cet axiome admis que Napolon est
incomparable et suprieur  tout sauf  la libert, il raisonne fort
librement de tout, de l'Empire et de l'Empereur lui-mme.--Bien inform,
vridique, impartial, Pons de l'Hrault est donc un tmoin qu'il faut
qu'on coute, et son tmoignage est toujours intressant et curieux.

Il y a beaucoup  prendre dans sa dposition. Connaissant mieux que
personne, mieux qu'aucun des Franais de la suite de l'Empereur, l'le
d'Elbe jusque dans ses recoins et les Elbois jusque dans le secret de
leurs moeurs encore si primitives, Pons de l'Hrault est riche en
descriptions du dernier domaine imprial, en portraits des sujets
insulaires de l'Empereur, en anecdotes sur leurs relations avec le
matre. Dans ses pages revivent certains types pittoresques de l'le, la
religieuse trop libre de Rio, l'ermite un peu trop voltairien de
Monte-Giove, le brave commandant Tavella, et sa bte noire, le
mprisable maire-chambellan Gualandi, les plus humbles comparses de
cette impriale figuration, le dcor rustique et sauvage de cet
avant-dernier acte du drame.--Directeur des mines, administrateur de
Rio-Marine, paternel  ses ouvriers et par eux chri, tout un coin peu
connu de l'le nous est rvl par lui: le vivant tableau de cette mine
aux procds primitifs, de l'existence grossire et rude de ses
ouvriers, tant terriens que maritimes, de ses relations commerciales, de
ses conditions financires. On s'intresse  cette administration
patriarcale,  ce directeur, soldat et marin autant qu'ingnieur, qui
lve en masse ses ouvriers pour repousser une descente anglaise[45], qui
prside au sauvetage des barques en danger et paye toujours de sa
personne; on voit un aspect peu connu de Napolon,--Napolon dans ses
rapports avec les ouvriers,--et l'Empereur n'apparat pas ici  son
avantage.--Marin, Pons suit et raconte avec un intrt visible les
progrs et l'organisation de la flottille impriale; il apprcie avec
une juste svrit les deux incapables marins  qui, par la mme
fatalit qui l'avait poursuivi pendant tout son rgne, Napolon s'tait
vu oblig de confier sa naissante marine; il le fait en connaissance de
cause, puisque Taillade, fix et mari dans l'le, tait de ses
relations ds avant l'arrive de Napolon, et puisqu'il avait connu
Chautard, personnage assez mystrieux, lors du sige de
Toulon.--Officier d'artillerie, ami du brave et grincheux colonel
Vincent[46], il dcrit en technicien les travaux du gnie excuts dans
l'le sous les ordres de celui-ci, et les modifications qu'y apporte le
gnie de l'Empereur.

Mieux encore revit dans ses Mmoires le groupe intressant des Fidles.
Pons a consacr tout un chapitre, fertile en jugements et en anecdotes,
 ses apprciations sur les officiers de la garde. Avec une teinte
gnrale d'indulgence, il les juge en somme avec tact. Peut-tre lui
reprocherait-on  bon droit un lger prjug contre l'aristocratie et
les titres nobiliaires; mais Pons tait un enfant du peuple, et il est
toujours rest fidle, mme  son dtriment[47],  ce prjug. Des
hommes comme Mallet, Combes, Raoul, sont bien dcrits ici; Cambronne y
complte, malgr toutes ses prtentions aux qualits d'homme du monde et
 la bonne ducation, sa physionomie lgendaire,--plus vraie en ce cas
que l'histoire,--de dur et fougueux soudard: l'incroyable accs de
fureur de ce brave guerrier  l'aspect du vaisseau napolitain, son
attitude excessive  l'gard d'un officier dbarqu dans l'le, sont des
traits de caractre dignes d'tre nots[48]. Bertrand apparat aussi
sous un jour moins glorieux que l'aurole de la tradition: c'est surtout
le mari d'une Anglaise, s'entourant d'un cercle anglais, vivant 
l'cart, n'accordant aucune audience, plus invisible encore que son
souverain, ne demandant qu' avoir la paix, laissant s'accrditer le
bruit de son prochain retour en France, dur au surplus pour les
ouvriers, peu serviable en somme pour Pons, servant Napolon plus par
correction que par dvouement, avec plus de discipline routinire que
d'initiative intelligente, et de qui l'on peut se demander ce qu'il
tait venu faire dans l'le. De tous les compagnons de l'Empereur, celui
qui grandit le plus ici, c'est l'honnte et bon Drouot, ce sage  qui
suffisait un coin pour travailler, ce conseiller toujours prt et
toujours prudent, le confident dvou de Pons, arbitre-n des diffrends
de Napolon avec lui, conscience vivante, pour ainsi dire, de
l'Empereur. Il n'est pas jusqu' la touchante histoire de sa msaventure
sentimentale avec Enrichetta Vantini, qui n'ajoute,--avec sa candeur de
fianc presque malgr lui et sa tendresse nave et contenue pour sa
vieille maman,--un peu d'humanit attendrie  cette figure austre,
grave et jusqu'ici un peu ferme.

Au-dessus de tous, celui qui,  quarante ans de distance, remplit encore
la mmoire, presque le coeur de Pons, c'est l'Empereur. vnements,
actions, paroles, caractre, Pons s'est efforc de tout pntrer, de
tout savoir, de tout raconter. Il raconte beaucoup d'anecdotes, dont
plusieurs d'original. S'il copie ou abrge ses devanciers dans son rcit
du voyage de l'Empereur de Fontainebleau  Frjus, de la pendaison en
effigie  Orgon, du dguisement en courrier,--toutes choses qu'il n'a pu
connatre que par des rcits ou des lectures,--il devient original ds
que l'_Undaunted_ arrive en vue de Porto-Ferrajo. Sur la premire
descente de Napolon  terre, la prsentation des dlgus elbois, la
rception  l'htel de ville et les autres incidents analogues, ses
renseignements sont personnels et neufs. Sans souci, malheureusement, de
la chronologie, toute l'existence de Napolon apparat ici, avec un peu
de la prcipitation et de l'incohrence qu'eurent  l'le d'Elbe ses
faits et gestes: ses installations successives  l'htel de ville, aux
Mulini, ses constructions de villas dans tous les cantons de l'le,
l'inspection dtaille de sa petite bicoque et de ses forts, la prise
de possession des lots voisins,--ses dernires conqutes!--puis toute
la machine administrative  monter[49], audiences aux fonctionnaires,
blmes, encouragements, enqute sur le commerce et l'industrie, sur
l'tat de la religion et des beaux-arts, projets de travaux agricoles et
de plantations, utopies militaires et pdagogiques, ides plus ou moins
pratiques sur la rfection du port de Rio, sur l'tablissement des
madragues et des compagnies d'exploitation et de commerce: sur tout
cela, les lettres de Napolon et le registre d'ordres trouvent dans ces
souvenirs un indispensable commentaire, une glose perptuelle.

Non moins prcieux, non moins ncessaires sont-ils pour la connaissance
de la vie prive de l'Empereur. C'est avec des prtentions
philosophiques, en effet, que Pons a voulu l'tudier, et pour fonder ses
inductions d'apprenti moraliste, immense est le nombre des petits
dtails minutieux qu'il a recueillis. Il en a de bien amusants sur les
petites faiblesses de l'Empereur, ses gourmandises, sa colre contre le
bon garon qui, pour montrer ses talents d'hercule, le met de force 
cheval, sur sa toilette et sa physionomie  la premire entrevue avec
ses sujets elbois; que dire de ce petit chapeau de marin que Napolon
avait gard  la main, et qu'il remplace presque aussitt par le petit
chapeau historique, joignant ainsi l'esprit pratique et l'art de la mise
en scne? Que de rcits sur ses amusements, ses promenades, les ftes
qu'il prside,--rcits d'autant plus prcieux que, malgr les efforts de
Pons pour dmontrer le contraire, on peut voir, comme Campbell, comme
Moncabri et tant d'autres, dans la grande part faite  ces distractions
parfois puriles, la preuve d'une relle dcadence dans la facult de
vouloir et d'agir de ce fier gnie! Et comment _lou mijou_ ne
saurait-il pas gr  Pons de nous rvler que Napolon n'a pas ignor la
bouillabaisse, et que c'est  Pons lui-mme qu'il a d,--les deux seules
fois peut-tre dans sa vie,--de goter  ce savoureux rgal?

Les relations de Napolon avec sa famille se sont aigries  l'le
d'Elbe. Sauf sa mre, pour qui il a toujours un profond et tendre
respect, sauf sa soeur Pauline[50], il est brouill presque compltement
avec ses parents; il s'panche en propos amers sur le compte de ses
frres, s'exprime avec une bonhomie mlancolique sur Joseph, avec un
ddaigneux mpris sur les intrigues de Lucien et de Louis. Toute la
sensibilit de Napolon semble s'tre accumule sur son fils, sur son
pauvre petit chou; les anecdotes rapportes par Pons sont
caractristiques. Les propos de l'Empereur, mme exprims par  peu
prs, sont toujours intressants  recueillir. Pons en a retenu
plusieurs, dont quelques-uns taient inconnus. Il est difiant
d'entendre Napolon dire de la _Marseillaise_ qu'elle valait une arme,
apprcier Fnelon et la monarchie de droit divin dcrite dans
_Tlmaque_, voquer ses dbuts en rappelant le temps o il tait
directeur de parcs d'artillerie, regretter les armes d'honneur qu'il
avait pourtant supprimes. Certains de ses jugements sur des personnages
clbres sont importants. Pons a not le tranquille mpris de Napolon
pour Marmont et pour Augereau, son indignation  propos de la demande en
naturalisation de Massna, son amiti pour Dalesme, ses impatiences
contre Bertrand et contre le furieux Cambronne.

tait-il assez fin psychologue pour bien saisir toute la complexit du
caractre de Napolon? Assurment je ne le crois pas, et qui,--ft-il
Taine,--peut tre tout  fait sr d'avoir pntr jusqu'au fond cet
homme incomparable? L'honnte Pons a not quelques-uns des traits les
plus apparents de ce caractre: sa force de concentration, sa mmoire
immense, son savoir quasi universel, sa tendance  constamment
ordonner[51], sa conviction que rien n'est impossible. D'autres
observations sont plus dlicates: toujours matre de lui, ce n'est qu'au
tout premier mouvement que Napolon peut se laisser surprendre; le
majestueux hros des ftes impriales, le metteur en scne du sacre et
du royal parterre d'Erfurth, ne veut plus se donner en spectacle;
l'homme au temprament vif et brutal corrige sa vivacit et en console
les victimes par son empressement  leur pardonner ses torts,  oublier
les choses dures et amres qu'il leur a dites, par sa totale absence de
rancune; l'ancien despote se rvle  sa dfiance gnrale et
systmatique  l'gard de ses employs,  son scepticisme quant  la
probit et aux scrupules des autres,  l'opinion que la religion est 
encourager pour le peuple,  son insouciance des vieilles traditions
populaires. L'affaissement de son gnie n'apparat-il pas aussi  ce
got des commrages dont Pons donne encore les preuves,  l'avarice
qu'il constate aussi? Et n'est-ce pas le fond le plus intime de
l'humanit qu'il touche en Napolon en notant chez lui la crdulit aux
miracles, la vague religiosit, l'horreur impulsive et irraisonne du
noir, et cette prfrence si inattendue pour le rose, toutes survivances
de son enfance et de la sauvagerie primitive de notre race?

Napolon n'est d'ailleurs pas toujours embelli par les rvlations de ce
nouveau tmoin, tant a t grande la bonne foi de son naf apologiste.
Sans parler de ses relations si brutales d'abord avec Pons lui-mme, on
peut trouver que son attitude envers Campbell manque un peu de dignit.
Les choix d'hommes que cite Pons--d'hommes incapables comme Taillade,
Chautard, Gualandi, ou butors comme Roule et Gottmann,--sont assez
frquemment malheureux pour qu'on puisse douter de son impeccable
perspicacit[52]. Son omniscience apparat trop souvent informe de
frache date pour ne pas sembler un artifice un peu puril. Et Pons a
not,--avec une franchise  laquelle ses opinions rpublicaines n'ont
sans doute pas t trangres,--les faiblesses et les affectations
nobiliaires, les vanits thtrales de l'Empereur.

Napolon politique a t beaucoup moins facile  saisir et  tudier 
l'le d'Elbe. Il s'est soigneusement gard, et son secret n'est pas
encore entirement dcouvert. Pons n'a pu noter (et cette ignorance
tient en partie  son loignement de Porto-Ferrajo) que des faits de
notorit publique, la courtoisie des relations du nouvel tat avec le
Saint-Sige, la haine persistante contre l'Angleterre, malgr les bonnes
relations personnelles avec Campbell. De tous les problmes qui se
posent  propos de la vie politique de Napolon  l'le d'Elbe, le plus
important,--le seul important,--est d'ailleurs celui de son retour en
France. Si Pons n'a pas su, plus que les autres compagnons de Napolon
ou que ses historiens, le rsoudre, il nous fournit tout au moins de
nouveaux lments de discussion. Malgr l'affirmation du matre lui-mme
que ds Fontainebleau il songeait  quitter le domaine qu'il se faisait
assurer par trait, rien ne parat moins sr ni moins vraisemblable:

     Vulcain impunment ne tomba pas des cieux

a dit Sainte-Beuve, et mme  un Napolon il faut quelque temps pour se
remettre d'une chute si lourde. C'est ici l'le du repos, dit-il en
dbarquant  Porto-Ferrajo, et M. Houssaye a cit bien d'autres traits
qui semblent prouver qu' ce moment son intention tait de rester
tranquille dans son petit tat[53]; c'est l'impression que procure sa
correspondance de ce temps, celle qui se dgage de son registre
d'ordres; c'est celle aussi que Pons s'est rappel avoir eue, quand il a
divis le sjour de l'Empereur en plusieurs priodes d'aprs ses
intentions souponnes ou entrevues: la premire,--l'poque de la
_stabilit_,--est de beaucoup la plus longue; celles des _incertitudes_
et des _projets_ sont bien plus courtes. Pons a cru aux intentions
impriales de stabilit pour plusieurs motifs, et, avec une subtilit
parfois excessive, il en a cherch la preuve jusque dans l'organisation
des curies impriales[54]  l'le d'Elbe et dans la commande de selles
riches pour dame! D'aprs lui, ce serait quand le Congrs de Vienne
songea  le dporter  Sainte-Hlne[55] que Napolon se considra comme
dgag des obligations du trait de Fontainebleau. Une lettre de Cambon
reue par Pons, importante lettre politique, tableau rflchi du
mcontentement gnral, concluant que cela ne pouvait pas durer, fut
aussi d'un grand poids dans la dtermination de l'Empereur: cette lettre
est malheureusement perdue, et Pons n'en a pas donn la date. La
correspondance de l'auteur avec son ancien gnral et ami, Massna,
moins frquente et surtout moins grotesquement mlodramatique qu'on ne
l'a parfois reprsente[56], eut aussi sans doute son influence sur
l'Empereur.  quel moment forma-t-il le projet ferme de quitter l'le?
Pons ne le dit pas; il parat mal renseign sur les derniers temps du
sjour  l'le d'Elbe; il ne les raconte pas dans ses _Souvenirs_
proprement dits, mais seulement dans l'un de ces articles de journaux
que j'ai signals; il n'en parle ici peut-tre que d'aprs des
informations trangres; il ignore la prsence de ce mystrieux
Marseillais Charles Albert et la mission de Fleury de Chaboulon. Il
n'est intressant et renseign que sur son rle personnel dans ces
tragiques conjonctures: mais comme ce rle a t vraiment important, il
fournit  l'histoire gnrale des renseignements intressants. Napolon
lui demanda une premire fois, longtemps avant le dpart, un mmoire sur
les meilleurs moyens de prparer une flottille expditionnaire; il lui
donna mme l'ordre de la prparer, ordre qui ne reut aucun commencement
d'excution. Pons crut cette flottille destine  une descente en
Italie, sur un rivage ami, probablement Gnes ou la Toscane. Cet ordre
fut port  Pons par un messager de cabinet; il n'a pas t insr au
registre de Rathery; aucun des compagnons de Napolon ne parat l'avoir
connu: toutes preuves que l'Empereur a voulu le tenir aussi secret que
possible. Mais  quelle date le placer? Pons n'en dit rien ni ici ni
dans son _Mmoire aux puissances allies_. Plus tard, Napolon lui
ordonna d'avoir toujours  sa disposition quatre btiments de transport
de la flotte des mines. Pons place cette demande, prodrome vident du
retour, avant la visite de Mme Walewska  Napolon, c'est--dire avant
le 1er septembre. Cela semble prmatur: Napolon aurait-il attendu six
mois avant de raliser ce dangereux projet? C'est d'ailleurs
contradictoire avec la division que Pons tablit dans les poques du
rgne elbois et avec la dure de ses dmls avec l'Empereur. Pons
affirme que l'ordre de prparer la flottille lui fut donn le 6
fvrier[57], et que l'expdition tait prte  embarquer quand Fleury de
Chaboulon arriva: il conteste toute importance au rle de ce jeune
auditeur qui, dit-il, non sans raison, ne pouvait apporter  l'Empereur,
aprs un si long voyage, que de vieilles nouvelles, peu propres  lui
faire prendre une si grave dtermination. Le tmoignage de Pons de
l'Hrault sur ce point est donc capital et de nature  modifier les
opinions reues. S'il ne dit rien ici de la traverse, du dbarquement
et de sa mission auprs de Massna, son _Mmoire aux puissances allies_
complte ses rcits et n'est pas moins prcieux  consulter.

Le portrait de Napolon que nous donne Pons a t crit avec une entire
bonne foi, remis dans son cadre avec tout le soin possible. L'Empereur,
qu'il a connu, tantt majestueux, tantt emport et hors de lui, tour 
tour bonhomme et rus, optimiste ou dsenchant, est trs vivant, et a
vcu. Ce portrait prsente une telle varit d'aspects, une telle
richesse de traits prcis et srs, les dessous en sont si fouills,
qu'on est tent de croire avec Pons que ce n'est qu' l'le d'Elbe
qu'on a pu rellement tudier et connatre Napolon: encore fallait-il
l'tudier d'aussi prs que lui. Dans la mesure de son talent et de sa
pntration, Pons a bien dcrit Napolon, et s'il n'a pas donn du
souverain de l'le d'Elbe le portrait dfinitif, il a du moins esquiss
de lui un portrait sincre.

     Mas de Chteaufort, aot 1897.

     Lon G. Plissier.




SOUVENIRS ET ANECDOTES DE L'LE D'ELBE




PREMIRE PARTIE

SOUVENIRS DE LA VIE DE NAPOLON  L'LE D'ELBE




INTRODUCTION

Pons crit sur le conseil de Napolon.--L'Empereur est plus facile 
tudier  l'le d'Elbe qu' Paris.--L'indpendance de Pons garantit son
impartialit d'historien.--Dmls de Pons avec Napolon au sujet des
mines de Rio.--Premire rencontre de Pons et du gnral Bonaparte 
Toulon.--La premire bouillabaisse de Napolon.


L'empereur Napolon dbarqua  l'le d'Elbe. Je m'associai aux dbris
nationaux qui l'accompagnaient. Nos premiers rapports furent orageux.
Mais ces orages mirent l'Empereur  mme de me connatre, de
m'apprcier, et plus tard il m'entoura de sa confiance.

Je me liai avec le gnral Drouot: nos liens se resserrrent facilement.

Ce fut d'abord par le gnral Drouot que l'Empereur me communiqua sa
pense, en dehors du service public. Mais ds que les orages eurent
cess, l'Empereur dispensa le gnral Drouot d'tre son organe. Il
m'expliqua lui-mme ce qu'il croyait que je devais savoir.

L'Empereur avait d'abord charg le gnral Drouot de m'engager  prendre
des notes historiques. Le gnral Drouot m'en avait parl avec un grand
intrt; je ne rpondis pas positivement  son attente, par consquent 
celle de l'Empereur. L'Empereur dut immdiatement tre instruit de mon
indcision.

Quelque temps aprs, l'Empereur me tmoigna, sans aucune parole
d'autorit, le plaisir qu'il aurait  me voir crire sommairement ce qui
se passerait de remarquable  l'le d'Elbe, et alors je lui promis de
faire scrupuleusement ce qu'il dsirait.

La dernire fois que je vis l'Empereur, il tait  l'lyse-Bourbon, et
il me parla de mes notes comme on parle de quelque chose d'important: je
l'assurai que je les runirais en corps d'ouvrage. Il m'indiqua
plusieurs choses que je ne devais pas oublier: Ne vous pressez pas, me
dit-il, pour leur donner de la publicit; nous serons longtemps encore
dans une atmosphre d'erreur pour les uns, de passion pour les autres,
et l'heure de la vrit est ncessaire  l'histoire de ma vie. Tel est
mon mandat pour retracer l'poque d'ostracisme que l'empereur Napolon
passa  l'le d'Elbe.

L'Empereur a connu plusieurs de mes pages. Le gnral Drouot les a
presque toutes lues: il en a corrig quelques-unes.

Aux jours de sa toute-puissance, alors qu'il tait le roi des rois, nul
n'tait assez haut plac pour pouvoir regarder l'empereur Napolon en
face; il chappait  toutes les observations. Les louanges avaient cess
d'avoir un caractre de vrit.

Il n'en tait pas ainsi  l'le d'Elbe. Le prince qui tait venu rgner
sur ce rocher ne portait point l'aurole d'invulnrabilit qui nagure
couronnait l'empereur des Franais... Cependant Napolon n'tait pas
moins grand  Porto-Ferrajo qu' Paris. Mais le prestige avait cess: on
doutait de l'immensit de son gnie, ou du moins on faisait semblant
d'en douter. Ce doute flattait les nains de droit divin, qui, dans les
illusions de leur orgueil, s'imaginaient pouvoir ainsi se rapprocher du
gant populaire,  la taille duquel ils n'avaient jamais eu jusqu'alors
la pense de mesurer leur taille.

 l'le d'Elbe, l'Empereur n'tait invisible pour personne dans sa vie
publique, et bien des personnes le voyaient quotidiennement dans sa vie
prive. L'Empereur se plaisait parfois au laisser aller des jouissances
domestiques. Sans doute aussi la vie publique de l'empereur Napolon
n'avait plus le grandiose du rgne imprial de la France, mais elle en
avait toute la noblesse, et l'on peut dire que Napolon ne montra jamais
un moment de dgnration personnelle. Il tait empereur au fort de
l'toile comme il avait t empereur aux Tuileries. Dans ses habitudes
de travail, de table, de repos, de promenade, d'amusement, de rception,
de splendeur, il y avait presque toujours quelqu'un de nous auprs de
lui, et, sans peut-tre nous en douter, par l'entranement de
l'affection, chacun de nous avait pris  tche de l'observer. De telle
sorte que nous savions  peu prs ce qu'il disait, ce qu'il faisait et
quelquefois mme ce qu'il pensait.

Il n'y a donc rien d'extraordinaire dans la croyance que l'empereur
Napolon n'a jamais t plus compltement et plus parfaitement examin
qu' l'le d'Elbe. Ce n'est qu' l'le d'Elbe en effet que l'on a pu
tudier et connatre Napolon. Soldat, il devait prendre et il prenait
toutes les formes que son ambition lui imposait; empereur, il tait
plac si haut qu'on ne pouvait pas le voir;  Sainte-Hlne, il posait
pour la postrit. Mais  l'le d'Elbe il n'en tait pas de mme: ce
n'tait plus Napolon l'invincible, Napolon le roi des rois, Napolon
inabordable; c'tait Napolon vaincu, Napolon dpossd, Napolon
populaire. Ce n'tait pas Napolon prisonnier et tortur comme il le fut
ensuite  Sainte-Hlne. Il n'avait pas cess de rgner.

Nous n'avons jamais vu un portrait de Napolon parfaitement ressemblant.
Eh bien, on n'a pas t mieux inspir dans la peinture de son caractre
moral que dans celle de ses traits physiques.

Le vif intrt que l'Empereur avait tmoign, ds sa premire visite, 
Rio, tait all toujours croissant. Sa Majest tait dcide  ne rien
ngliger pour la prosprit de ce bel tablissement.

Mais des discussions importantes s'levrent entre Sa Majest Impriale
et l'administrateur gnral des mines. On avait dit  l'Empereur qu'il
tait possesseur lgal de tout ce qu'il trouvait  l'le d'Elbe.
L'administrateur ne voulait lui reconnatre des droits que sur les
produits qui avaient eu lieu depuis le trait de Paris; il pensait que
les produits antrieurs appartenaient au gouvernement franais, quel
qu'il ft, et il refusait de s'en dessaisir autrement qu'au nom et pour
compte de ce gouvernement.

L'Empereur tait un grand homme, mais c'tait un homme, et, homme, il
tait sujet aux faiblesses humaines. Des intresss lui faisaient croire
que l'administrateur gnral des mines ne lui obissait point parce
qu'il le considrait comme dchu de la toute-puissance: cela blessait et
irritait l'Empereur. L'administrateur gnral des mines fut menac de
l'emploi de la force; il brava les menaces, peut-tre les brava-t-il
avec trop de rudesse: c'tait du moins l'opinion de ses amis. Alors
l'Empereur voulut discuter personnellement sa propre affaire.
L'administrateur gnral des mines persista. Le moment fut terrible.
Cependant Sa Majest se rendit aux raisons d'honneur et de conscience
que l'administrateur gnral des mines lui donna.

Ces discussions avaient un grand retentissement dans l'le. On croyait
que l'administrateur gnral des mines serait destitu. Madame Mre
avait dj demand la place pour un Corse, ancien ami de Bonaparte.
L'Empereur repoussa brusquement toutes les sollicitations. Non seulement
l'administrateur gnral des mines ne fut pas destitu, mais Sa Majest
lui sut gr de son nergie, et la fin de cette lutte marqua, pour le
fonctionnaire courageux, une re de confiance impriale. Cette confiance
se manifesta dans le plus grand vnement de la vie de l'Empereur, celui
de son dpart de l'le d'Elbe.

Mais cette confiance, dont je me suis toujours fait et dont je me ferai
toujours gloire, je l'ai justifie, et mon dvouement a pay ma dette,
sans que pour cela j'aie cess de me considrer comme dbiteur.

Dans les premires circonstances de ma carrire militaire, il y en a une
dont j'aurais pu tirer parti sous l'Empire. Officier de marine, indign
de la trahison qui avait livr Toulon aux Anglais, je me prononai avec
exaltation contre les tratres, et cette manifestation me valut d'tre
nomm commissaire de la Rpublique  l'arme rpublicaine qui assigeait
la ville rebelle. Bientt aprs, je fus nomm capitaine d'artillerie.

Bonaparte aussi tait capitaine dans la mme arme. Le Comit de salut
public le nomma adjudant gnral chef de bataillon. Les reprsentants du
peuple l'levrent au grade de gnral de brigade. L'arrt des
reprsentants du peuple qui le nommait gnral de brigade nommait en
mme temps Massna gnral de division. Je commandais une partie des
ctes maritimes. Le gnral Bonaparte commandait titulairement en second
l'artillerie de l'arme, et en fait il la commandait en premier. Le
gnral Dugommier demanda au gnral Bonaparte de lui indiquer celui des
commandants de cte qui tait le plus capable de commander en mme temps
et la cte et la place de Bandol, et le gnral Bonaparte me dsigna. Je
fus nomm commandant de Bandol: j'avais  peine vingt ans. J'allai
remercier le gnral Bonaparte. Je l'engageai  venir  Bandol manger la
_bouille-baysse_, mets en grande renomme dans toute la Provence. Le
gnral Bonaparte accepta ma proposition; seulement il renvoya cette
course  sa premire inspection des ctes. Je lui donnai l'hospitalit;
je le traitai de mon mieux, et il dut se trouver bien, puisque venu chez
moi seulement pour dner, il y resta deux jours. Il m'avait dit en
arrivant: C'est mon premier repas de gnral. Le gnral avait avec
lui son frre Louis et le commissaire des guerres Boinod, qu'il aimait
beaucoup. Le respectable Boinod, devenu inspecteur gnral en chef aux
revues, m'a souvent parl de la _bouille-baysse_ de Bandol, et dans son
extrme vieillesse,  Florence, le prince Louis ne l'avait pas oublie.
Bandol aussi en a gard la mmoire: les Bandolais font voir aux
trangers l'appartement que le gnral Bonaparte occupait, et ils
l'appellent l'_appartement de l'Empereur_.

Ainsi je suis dans une position d'indpendance absolue. Mon caractre
est plus indpendant encore, et, d'ailleurs, je n'ai qu' raconter.
Pourvu que mon rcit soit vrai, j'aurai rempli mon devoir, et il sera
vrai.




PREMIRE PARTIE: SOUVENIRS DE LA VIE DE NAPOLON  L'LE D'ELBE




CHAPITRE PREMIER

Le 3 mai 1814.--Arrive de Napolon  l'le d'Elbe.--Dbarquement des
commissaires.--Leur entrevue avec le gnral baron
Dalesme.--Proccupations religieuses du gnral Drouot.--Dputation
envoye  l'Empereur.--Pons en fait partie.--Manque d'enthousiasme des
fonctionnaires franais.--Situation morale de Pons, rpublicain,
vis--vis de l'Empereur.--La dputation  bord de
l'_Undaunted_.--Faiblesse du gnral Bertrand.--Premire entrevue avec
Napolon.--Le petit chapeau de marin.


Nous atteignmes au 3 mai.

Le soleil s'tait lev radieux. Il faisait prsager une heureuse
journe. L'horizon s'tendait dans l'immensit. Le regard semblait
atteindre les limites du monde.

 huit heures du matin, un btiment apparut, et,  dix heures, l'on put
distinguer parfaitement une frgate. Le vent tait  l'ouest, presque
entirement calme, et la frgate, toutes voiles dehors, avait la proue
sur Porto-Ferrajo, mais elle n'avanait que bien lentement. Elle fut
tout le jour en spectacle. La population porto-ferrajaise s'tait porte
en masse sur les hauteurs pour la voir. La frgate portait le pavillon
carr au grand mt. Les _Mille et une Nuits_ sont des sornettes d'enfant
comparativement  tout ce que disaient les curieux. La frgate tait
anglaise. La journe marchait  son dclin, et le vent toujours faible,
alors variable, empchait la frgate d'avancer, quoiqu'elle ft couverte
de voiles. On dsesprait qu'elle pt mouiller  temps pour prendre
l'entre, lorsqu'une embarcation, dsemparant du bord, rama droit sur le
port et aborda bientt  l'administration sanitaire. On l'admit de suite
 la libre pratique. La frgate arriva plus tard au mouillage.

L'embarcation portait le gnral Drouot, aide de camp de l'Empereur; le
colonel Germanovski, commandant les Polonais de la garde impriale; le
colonel Campbell et le major Klam, Autrichien. Ces messieurs, envoys
par l'empereur Napolon, se rendirent aussitt auprs du gnral
Dalesme, et ils en furent accueillis avec un abandon qui les toucha
profondment.  leur arrive, j'tais seul avec le gnral Dalesme, et,
touch comme lui, je pus prodiguer mes sentiments de sympathie au
gnral Drouot ainsi qu'au colonel Germanovski.

Les dangers que l'empereur Napolon avait courus en traversant la
Provence, ce qu'il devait avoir su des rvoltes de l'le d'Elbe,
donnaient des craintes  ses compagnons, et il tait facile de
s'apercevoir qu'ils n'avaient pas t tranquilles sur la rception qui
leur serait faite  Porto-Ferrajo.

Les premires paroles des quatre envoys de l'empereur Napolon peignent
parfaitement les sentiments qui les matrisaient en dbarquant. Leur
ensemble me parat esquisser parfaitement le fond des penses. Le
gnral Drouot: J'espre que Sa Majest impriale sera ici en toute
sret. Le colonel Germanovski: Je compte bien que nous n'aurons pas
besoin de nous battre. Le colonel Campbell: Il ne doit pas maintenant
y avoir de pavillon anglais sur l'le. Le major autrichien: Il faut
bien qu'on se soumette  ce que les puissances de la coalition ont
dcid. Toutes les craintes furent de suite dissipes.

Le gnral Drouot tait porteur d'une lettre de l'empereur Napolon pour
le gnral Dalesme. Cette lettre tait date de Frjus, le 27 avril.
Je la copie:

     Monsieur le gnral Dalesme,

     Les circonstances m'ayant port  renoncer au trne de France,
     sacrifiant ainsi mes droits au bien et aux intrts de la patrie,
     je me suis rserv la souverainet de l'le d'Elbe et des forts de
     Porto-Ferrajo et Portolongone, ce qui a t consenti par toutes les
     puissances. Je vous envoie donc le gnral Drouot pour que vous lui
     fassiez sans dlai la remise de ladite le, des magasins de guerre
     et de bouche, et des proprits qui appartiennent  mon domaine
     imprial.

     Veuillez faire connatre ce nouvel tat de choses aux habitants et
     le choix que j'ai fait de leur le pour mon sjour, en
     considration de la douceur de leurs moeurs et de la bont de leur
     climat. Ils seront l'objet constant de mon plus vif intrt.

     Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

Quoique  l'le d'Elbe on n'et encore aucune communication officielle
du gouvernement dfinitif de la France, ni, par une suite ncessaire, du
trait qui reconnaissait l'empereur Napolon comme souverain de l'le
d'Elbe, l'empereur Napolon n'exhiba point ce titre, et le gnral
Dalesme s'abstint de le lui demander. Cela devait tre: il y aurait eu
quelque chose de trop insultant dans une demande qui aurait pu faire
supposer qu'on souponnait la parole de l'Empereur.

Aprs la lecture de la lettre de l'empereur Napolon, le gnral Dalesme
reut toutes les autorits de Porto-Ferrajo et leur prsenta les envoys
du nouveau souverain.

Un homme de bien qui craint d'avoir mal fait n'a plus de tranquillit:
telle tait la situation morale de l'honorable gnral Dalesme. Le
drapeau blanc lui apparaissait toujours comme un drapeau accusateur. Ds
qu'il se vit au moment de recevoir l'empereur Napolon, il me pria de
faire amener le drapeau blanc, et un moment aprs le drapeau blanc
n'existait plus. Alors mon excellent ami se trouva beaucoup plus  son
aise.

Le gnral Drouot cherchait particulirement  connatre les sentiments
religieux des Elbois. Cela tonna beaucoup. L'tonnement aurait t
moins grand si l'on avait su quels taient les principes fondamentaux de
sa premire ducation. Le gnral Drouot m'apparut avec l'une de ces
physionomies patriarcales de l'antiquit.

Le colonel Campbell affectait d'avoir une grande considration pour le
gnral Drouot, mais il y avait une dissemblance dans leur figure. Le
colonel Campbell tait bless  la tte: sa tte tait artistement
enveloppe, l'oeil sec et perant, l'oreille tendue, le sourire factice,
les traits mobiles, ne parlant que pour faire parler, tel tait le
colonel Campbell. Son ensemble tait la perfection du type britannique.

La population tout entire salua d'un cri de bienveillance les envoys
de l'empereur Napolon. Chacun voulait les avoir  son foyer. Ma demeure
officielle tait  Rio-Marine. Je n'avais qu'un appartement 
Porto-Ferrajo; je ne pouvais disposer que d'une chambre. Je l'avais
offerte au gnral Drouot, 11 l'avait accepte. Mais l'on trouva qu'une
chambre ne suffisait pas pour un aide de camp de l'Empereur. On m'enleva
mon hte. Le gnral Drouot alla trouver ma femme pour s'excuser.
C'tait aussi une visite de politesse. Nous nous tions convenus
rciproquement ds la premire entrevue. Trente annes n'ont rien chang
 cette premire impression. Je me trompe: le temps en a fait un
sentiment d'amiti profonde.

On illumina. Ce n'tait pas une illumination prpare, gnrale,
rgulire: c'taient des lumires grandes ou petites, mises aux croises
pour exprimer la joie commune, et cela suffisait.

Il fut dcid qu'une dputation se rendrait auprs de l'empereur
Napolon pour lui prsenter les hommages de tous les habitants de
Porto-Ferrajo. La dputation fut compose du gnral Dalesme, du
sous-prfet, du commandant de la garde nationale et de moi. Le colonel
Vincent aurait pu et aurait d tre de cette dputation; il s'abstint.
Les Franais, employs civils ou employs militaires, furent en gnral
les moins joyeux et les moins empresss. De ce qui avait lieu en petit 
Porto-Ferrajo parmi le peuple officiel qui appartenait presque tout  la
France, on pouvait se faire une ide de ce qui devait avoir lieu 
Paris. On ne pensait qu' saluer l'astre naissant. Cet empereur
Napolon, on l'aimait bien encore, mais on craignait de le tmoigner,
parce qu'il y avait peut-tre des gens qui observaient et qu'il ne
fallait pas se compromettre. La vrit est qu'on voulait pouvoir se
vanter de n'avoir tmoign aucun regret au banni imprial.

Nous allmes, les quatre dputs,  l'embarcadre de l'administration
sanitaire. Le colonel Campbell tait avec nous, et le grand canot de la
frgate nous attendait.  l'administration sanitaire, nous apprmes une
chose qui nous tonna beaucoup, et qui valut une rprimande 
l'administrateur. Dans la matine de ce jour, le 3 mai, le patron d'un
bateau corse, venant de Bastia, en relche  Porto-Ferrajo, avait
dclar, en prenant l'entre, qu'on disait vaguement au moment de son
dpart que Napolon devait tre conduit  l'le d'Elbe.
L'administrateur sanitaire, regardant cette dclaration comme une
extravagance, s'tait abstenu d'en rendre compte.

Il faut bien que je me dcide  parler de la situation particulire dans
laquelle je me trouvais. J'tais rpublicain avant la Rpublique, je fus
l'un des patriotes qui cooprrent le plus  sa naissance, je lui jurai
amour et fidlit, je ne l'ai jamais trompe. J'en suis toujours  mon
premier amour et  ma premire fidlit. La Rpublique ne m'a jamais
appel en vain, et lorsque son heure fatale a eu sonn, j'ai donn des
larmes  sa mmoire. Je n'ai conserv que le souvenir des choses
glorieuses qu'elle a faites. En vivant avec elle, par elle, pour elle,
mes mains sont restes pures de sang et d'or. Ma conscience est
tranquille; je ne crains pas qu'aucune voix accusatrice s'lve contre
moi. Ma devise a t: _Honneur et patrie_. Mon rpublicanisme n'est pas
exclusif, car je veux tout ce que la puissance suprme du peuple veut.

Je mprisai solennellement le Directoire. Simple citoyen, je l'attaquai,
je le dpopularisai, et, les armes lgales  la main, je cooprai d'une
manire sensible  son renversement. Il y a dj longtemps que j'ai
crit:

La journe du Dix-huit Brumaire ne fut pas une journe
constitutionnelle, mais elle renversa le Directoire, et, par cela seul,
elle devient une journe nationale.

Le Consulat, quoique l'oeuvre d'un soldat ambitieux, me sembla, d'abord,
devoir enfin consolider la rvolution rgnratrice de 1789, mais
j'tais dj dsabus lorsque l'Empire vint dtruire toutes les
esprances des amis de la patrie. L'empereur Napolon oublia qu'il avait
t le gnral Bonaparte; il brisa le pavois que le peuple et la libert
lui avaient fait, et des dbris de ce pavois il fabriqua un trne.
C'tait de l'ingratitude: alors le peuple et la libert l'abandonnrent.
Peuple, aptre de la libert, je restai avec le peuple et avec la
libert. On m'attribua un crit contre l'empereur Napolon. J'prouvai
des disgrces, des disgrces injustes, mais, je le jure devant Dieu,
jamais une rancune d'intrt personnel ne souilla la sincrit de mes
opinions politiques.

Ainsi j'tais dcidment oppos au systme imprial. Je n'ai pas  me
dsavouer. L'Empire n'a eu que de grands capitaines, que de grands
hommes d'tat, mais il n'a point eu de grands citoyens, et les
dvouements, presque tous trangers  la patrie, taient des dvouements
pour l'Empereur. Le renversement de l'Empire aurait peut-tre t un
bien pour le peuple franais, si la Sainte-Alliance n'avait pas fait
peser les Bourbons sur la France.

Entendons-nous. Je n'aimais pas l'Empire dans ses crations
aristocratiques, dans son absolutisme, dans son peu de respect pour les
lois, dans son loignement du peuple, dans sa fourmilire de trnes,
dans la bassesse de son Snat, dans le mutisme de ses dputs, dans
l'inquisition de sa censure, dans ses actes contre la libert
individuelle, mais j'aimais l'Empire au-dessus de tous les empires et
quelquefois j'levais l'empereur Napolon,  Vienne,  Berlin, au niveau
du gnral Bonaparte de Rivoli ou des Pyramides. Je n'aimais pas 
l'entendre dire _Mon peuple_, mais je jouissais lorsque je le voyais
faire hommage du succs d'Austerlitz  la grande nation, et l'arc de
l'toile me faisait tressaillir de fiert.

Et j'allais me prsenter devant le hros qui avait volontairement dpos
son aurole de gloire! J'allais me prsenter devant l'homme
extraordinaire que j'avais tant de fois blm mme en l'admirant, et
pour lequel j'avais aussi tant de fois pri dans sa lutte sainte sur le
sol sacr! J'allais me prsenter  l'empereur Napolon,  l'empereur
Napolon mont sur une frgate anglaise! Tout cela me paraissait un
rve, un rve pnible, un rve affreux. Mon coeur tait navr, mon me
tait abattue, mon esprit tait boulevers, un frmissement universel ne
me laissait pas le libre exercice de mes facults intellectuelles, et je
me sentais dfaillir. Rien ne me rappelait plus les dceptions de
l'Empire, j'tais presque imprial. Le malheur m'imposait la vnration
pour la plus illustre de ses victimes.

Nous abordmes la frgate anglaise; nous montmes sur le tillac, et
l'officier qui nous avait reus  l'chelle nous conduisit  la grande
chambre, o nous trouvmes le gnral Bertrand. Le gnral Bertrand
tait seul, assis, et il paraissait rveur. Il se leva pour rpondre 
notre salut, mais, comme s'il ne pouvait pas se tenir debout, il retomba
immdiatement sur son sige et il ne chercha pas  lier conversation.
Son teint tait ple: l'ensemble de sa figure avait quelque chose de
bon. Le colonel Campbell tait entr avec nous, le gnral Koller tait
entr aussi. Le gnral Koller tait Autrichien, commissaire de la
coalition, et, malgr cela, il fut infiniment poli.

On annona l'empereur Napolon. L'Empereur se montra aussitt sur le
seuil de la porte de son logement. Notre motion tait dj profonde.
Par instinct, nous nous serrmes les uns contre les autres et nous
restmes dans une espce d'enchantement. Notre attitude tait vraiment
contemplative. L'Empereur s'arrta un moment, il semblait vouloir nous
considrer; nous fmes un mouvement pour aller  lui, il vint  nous. Le
gnral Koller et le colonel Campbell taient extrmement respectueux.

Ce n'tait pas Thmistocle banni d'Athnes. Ce n'tait pas Marius 
Minturnes. L'Empereur ne ressemblait  personne. Sa physionomie ne
pouvait appartenir qu' lui.

L'Empereur portait l'habit vert des chasseurs de la garde impriale. Il
avait les paulettes de colonel. L'toile de la Lgion d'honneur
attache  la boutonnire tait celle de simple chevalier, et il ne
portait pas la Couronne de fer. Sa mise tait soigne: on pouvait la
considrer comme une toilette militaire de salon. Son air tait calme,
ses yeux avaient de l'clat, son regard semblait empreint de
bienveillance, et un sourire de dignit effleurait ses lvres. Il avait
les bras croiss derrire le dos. Nous pensions qu'il tait venu sans
chapeau, mais, lorsqu'il se dirigea de notre ct, nous nous apermes
qu'il tenait  sa main droite un petit chapeau rond de marin, et cela
nous tonna.

Le gnral Dalesme balbutia  l'Empereur quelques paroles de respect et
d'affection. Nous aussi, nous essaymes de bgayer quelques mots, nous
avions l'loquence persuasive de l'motion. L'Empereur comprit cela: il
nous rpondit avec une bont toute paternelle, comme s'il avait entendu
tout ce que nous n'avions pas pu lui dire. Il semblait avoir tudi ses
rponses; il semblait aussi que sa conversation tait prpare, tant
elle avait de clart et de prcision.

L'Empereur narra rapidement les derniers malheurs de la France. Il
racontait comme s'il n'avait pas t le pivot principal de tous ces
grands vnements. Sa parole ne prenait une animation marque que
lorsqu'il parlait des circonstances qui lui avaient arrach la victoire.
Ses sentiments taient d'un patriotisme brlant. Il manifesta
l'intention de se consacrer dsormais au bonheur des Elbois. Puis il
nous dit qu'il n'entrerait  Porto-Ferrajo que lorsque le nouveau
drapeau qu'il voulait adopter y serait arbor. Il dsira que la
municipalit vnt lui donner des ides  cet gard. Avant de nous
congdier il s'entretint un moment en particulier avec le gnral
Dalesme, puis il adressa quelques mots  chacun de nous, et je fus le
moins bien partag, car il se borna  me demander quelles taient mes
fonctions. Nous nous retirmes. L'officier de service nous reconduisit 
l'embarcation.




CHAPITRE II

Napolon, de Fontainebleau  Porto-Ferrajo.--Adieux  la vieille
garde.--Les marchaux fidles.--Passage  Lyon.--Adieu, la gloire de la
France!--Entrevue de Napolon et d'Augereau.--Mot de l'Empereur sur la
Proclamation d'Augereau.--Dangers que court l'Empereur  Avignon.--Sa
pendaison en effigie  Orgon.--L'auberge de La Calade.--Dignit de sa
rception  Aix.--Sjour au chteau du Bouillidou.--Napolon 
Frjus.--Sieys et Tacite.--Embarquement sur l'_Undaunted_.


Le Snat dgnr s'tait ht de consacrer la trahison  laquelle les
ennemis de la France devaient leur salut et leurs triomphes. Il avait
prononc la dchance de l'empereur des Franais et constitu un
gouverneur provisoire.

L'empereur Napolon n'avait jet qu'un regard de mpris sur les actes de
cette assemble dont personne ne connaissait mieux que lui la basse
servilit. Sa pense tout entire tait  la patrie. C'est dans
l'intrt de la patrie qu'il fit abdication.

Le gouvernement provisoire tait compos des agents de l'tranger: par
cela seul, Talleyrand devait en tre et en fut le prsident.

La rputation de Talleyrand tait une vieille rputation.

En 1787, Mirabeau crivait au comte d'Antraigues: Ma position,
assombrie par l'infme conduite de l'abb de Prigord, est devenue
intolrable. Je vous envoie sous cachet volant la lettre que je lui
cris; jugez-la et envoyez-la-lui; car j'aime  penser que cet homme
vous est inconnu, et je suis bien sr au moins qu'il devrait l'tre 
tout homme de votre trempe. Mais l'histoire de mes malheurs m'a jet
entre ses mains, et il me faut encore user de mnagement avec cet homme
vil, avide, bas et intrigant. C'est de la boue et de l'argent qu'il lui
faut. Pour de l'argent il a vendu son honneur et son ami. Pour de
l'argent il vendrait son me, et il aurait raison: car il troquerait son
fumier contre de l'or...

Que l'on ne pense pas que Talleyrand ait jamais chang: c'est--dire
qu'il ait cherch parfois  avoir des sentiments de probit politique.
Il est mort comme il avait vcu, dans la dvotion fervente de ceux qui
pouvaient et qui voulaient le gorger d'or. Chose tonnante! Talleyrand
eut un point d'invariabilit: il fut invariable dans sa constante
variabilit de principes pour les choses et de dvouement pour les
hommes. Sa vie eut la mobilit perptuelle d'une banderole.

L'empereur Napolon s'loignait du sol sacr; il partait de
Fontainebleau. Les adieux  la vieille garde retentissaient dans tous
les coeurs nobles et gnreux.

Attendri, troubl, associant ses larmes  celles de _ses enfants_, _de
ses braves_, l'Empereur, aprs les avoir embrasss dans la personne du
gnral Petit, aprs avoir bais l'aigle, monta dans sa voiture.

L'clipse de gloire commenait. Le gnral Lefebre-Desnouettes,  la
tte des chasseurs  cheval de la garde, accompagna l'Empereur jusqu'
Briare.  l'heure suprme du dpart, quelques beaux noms brillrent
autour de l'Empereur: on distinguait le marchal Moncey qui pleurait 
chaudes larmes, le duc de Vicence profondment mu et le duc de Bassano
bris de douleur. On distinguait aussi le marchal Berthier, mais on
lisait sur sa figure son adhsion prmature au nouvel ordre de choses,
et aussi il se tenait  l'cart.

Quatre commissaires de la Sainte-Alliance accompagnaient l'Empereur: le
gnral Koller, au nom de l'Autriche; le gnral Schouvaloff, pour la
Russie; le colonel Campbell, pour l'Angleterre; le comte de
Waldbourg-Truchess, pour la Prusse.

L'Empereur alla d'un seul trait  Montargis. L il trouva des Franais
dignes de la France: la garnison avait pris les armes. Il continua sa
route pour aller coucher au chteau de Briare.

 Nevers, il y avait un encombrement considrable de troupes et
d'artillerie. C'est  Nevers qu'on eut la certitude de la mauvaise
conduite d'Augereau. L'Empereur rpondit seulement  ceux qui lui
donnaient ces nouvelles: Il m'a tromp. Le prfet s'tait absent; le
maire avait demand aux commissaires de la coalition _comment il devait
se conduire  l'gard de Napolon_... L'Empereur faisait des questions
comme s'il rgnait encore.

Le cortge imprial traversa Moulins, y changea de chevaux et se rendit
 Roanne, o il passa la nuit. Des voix amies avaient cri: Vive
l'Empereur! L'autorit avait laiss crier.  Roanne, l'Empereur apprit
que sa mre et le cardinal Fesch taient au couvent de Pradines, et il
en reut des lettres. Il parla des mouvements militaires faits en sens
inverse de ses ordres, s'entretint d'industrie, et voulut savoir ce que
c'tait que le monument romain dont les voyageurs vont souvent examiner
les restes.

De Roanne, l'Empereur ne s'arrta que pour souper  la poste de Latour,
d'o il partit immdiatement aprs le repas, et il traversa Lyon aux
premires heures de la nuit.  Latour, il ne s'entretint qu'avec le
cur, et il fit de la thologie. Les Autrichiens occupaient Lyon: ils
rendirent les honneurs souverains  l'Empereur. Les commissaires de la
coalition l'avaient pri de ne pas traverser cette ville en plein jour;
il en avait lui-mme eu la pense. Nanmoins, il y eut des groupes
nombreux sur son passage. De l'un de ces groupes, une voix cria: Adieu,
la gloire de la France! Le colonel Campbell quitta l'Empereur pour
aller en avant faire prparer les moyens maritimes de transporter le
cortge imprial  l'le d'Elbe.

L'Empereur marcha la nuit. Le matin, il arriva au Page de Roussillon o
il s'arrta pour djeuner. Les habitants de ce bourg se montrrent
profondment pntrs de douleur. L'Empereur dut haranguer la foule. L
il eut d'autres nouvelles du marchal Augereau, du gnral Marchand: il
ne pouvait rien comprendre  leur stratgie.

Avant d'arriver  Valence, l'on annona  l'Empereur que le marchal
Augereau tait l. L'Empereur descendit de voiture, il alla au-devant
d'Augereau: Augereau ne tmoigna aucune espce d'motion. Il tait en
casquette, il se contenta de porter la main  sa coiffure. L'Empereur
ta son chapeau et il salua comme s'il saluait quelqu'un de haute
considration. Le contraste tait remarquable. Le marchal commena par
se donner un ton d'aisance, l'Empereur prit une attitude de grandeur;
alors Augereau parut moins oublieux des convenances. La conversation
dura plus d'une demi-heure. Augereau, qui paraissait trs dlibr en
abordant l'Empereur, ne pouvait pas cacher un grand embarras lorsque
l'Empereur le quitta pour remonter en voiture, et ce grand embarras
s'accrut encore au moment o l'Empereur, le regardant avec une noble
fiert, lui dit: Adieu, monsieur le marchal! L'Empereur ne savait
pas, alors, qu'Augereau avait fait contre lui une proclamation de
brtailleur, et il ne l'apprit qu' Montlimar. Plusieurs personnes de
sa suite en avaient des exemplaires; on s'tait abstenu de la lui
communiquer dans la crainte de l'affliger. On comprendrait que le
marchal Augereau se ft empress de faire une adresse d'adhsion au
gouvernement impos  la France, mais il est difficile de comprendre ce
qui avait pu le dcider  s'avilir, et en lanant de grossires injures
 l'Empereur, et surtout en disant  des vieux soldats: Arborons la
couleur vraiment franaise, la cocarde blanche, qui fait disparatre
tout emblme d'une rvolution qui est fixe. L'arme que commandait le
marchal Augereau tait entirement dvoue, et dans la crainte de
manifestations embarrassantes, mme dangereuses, le marchal Augereau
avait d la faire transporter sur la rive droite du Rhne. Lorsque l'on
prsenta  l'Empereur la proclamation du marchal Augereau, il dit:
C'est de la dgradation pleine et entire, et avec des hommes tels
qu'Augereau et Marmont, il fallait bien finir par succomber!

L'Empereur arriva  Montlimar au soleil couchant. La foule populaire
l'attendait: elle se dcouvrit ds que l'Empereur parut. L'Empereur eut
beaucoup de peine pour se rendre  son appartement. Les commissaires de
la coalition en firent la remarque. L'Empereur s'occupa d'administration
dpartementale, de la mme manire qu'il s'en serait occup sur le
trne. Il partit aprs son repas.

Montlimar fut pour l'Empereur la ville frontire de la vieille France,
de la France honorable, et, en quittant cette ville, il put croire qu'il
entrait dans les Abruzzes ou dans les Calabres, au milieu des brigands.
Tous ses moments furent ds lors des moments de danger.

Donzre ftait la Restauration: on avait illumin. C'est alors que
l'Empereur traversa cette petite cit. Des obstacles l'arrtrent 
chaque pas. On lui cria:  bas le tyran! Il va sans dire que l'on cria
aussi: Vivent les Bourbons! C'taient les premires insultes qui
vibraient  l'oreille de l'Empereur. Il voulut rpondre aux invectives
par des raisonnements: le gnral Bertrand le pria de n'en rien faire.

Il fallait traverser Avignon, la ville familire aux crimes. Le
commissaire anglais devana l'Empereur pour tcher d'amoindrir le pril:
il croyait que la vue de l'uniforme britannique pourrait temprer la
frocit de quelques infmes. Il parla au nom des puissances allies; il
fit tout prparer pour que l'Empereur n'et pas  attendre. Mais ce
n'est pas cette prcaution qui sauva l'Empereur d'une mort  peu prs
certaine. Ce qui sauva l'Empereur, c'est qu'on l'avait attendu la
veille, mme l'avant-veille, et que, n'tant pas venu, l'on fit croire
aux assassins qu'il avait pris une autre route. La force arme n'en fut
pas moins ncessaire pour protger le passage de l'Empereur, et, une
demi-heure aprs, elle aurait t impuissante, car tous les chos
sanguinaires s'taient empresss de rpter les cris sauvages de
quelques sicaires, qui avaient t prsents au relais des chevaux. Les
compagnons de l'Empereur m'ont assur que les autres dangers n'avaient
rien eu d'une apparence aussi sinistre, et pour moi le souvenir
frmissant qu'ils en ont conserv a toujours t un sujet de mditation.

 l'poque des dissensions politiques qui amenrent la journe du 31
mai, Orgon devint le point de runion des mcontentements
aristocratiques de la contre, et il fallut que la force arme y allt
faire respecter les lois. C'est le capitaine Bonnaparte (_sic_) qui
commanda l'expdition; il y avait eu du sang rpandu. Aprs le Neuf
Thermidor, durant cette raction infernale qui fut bien plus cruelle que
la Terreur n'avait t terrible, les environs d'Orgon, Orgon mme,
taient le repaire d'une bande d'gorgeurs qui tuaient sans piti les
dfenseurs de la patrie, surtout les soldats qui allaient  l'arme
d'Italie ou qui en revenaient.

Et c'tait  Orgon qu'en partant d'Avignon l'Empereur devait se rendre!

Aux approches d'Orgon, une nue de forcens, dirigs par un chenapan
nomm Durel, vint au-devant de l'Empereur et le fora  voir accrocher 
un arbre un mannequin sur lequel tait crit le nom de Bonaparte.
L'Empereur voulait djeuner  Orgon. Cela fut impossible: il dut passer
outre. Mais les auteurs de ces criminels excs le retinrent tout le
temps qu'il fallait pour le faire assister  l'auto-daf de son effigie.
On l'abreuva de toutes les amertumes possibles. Orgon ne se lavera de sa
fltrissure que par une amende honorable.

Tout ce qu'on peut imaginer de prils menaait l'empereur Napolon. Ses
compagnons taient dans l'effroi de ce qui venait de se passer  Orgon.
Les commissaires des puissances allies ne cachaient point leur trouble,
qu'on aurait tort de prendre pour un manque de courage. Mais  quoi
pouvait servir le courage de quelques hommes contre des bandes ivres de
sang, de carnage, et qui ne demandaient qu'un prtexte pour se livrer
sans rserve  leurs instincts froces!... On dlibra. Il fut dcid
que l'Empereur se travestirait en officier autrichien; qu'ainsi dguis
il prendrait les devants comme courrier, et l'Empereur consentit  faire
usage de cette ressource dsespre, parce qu'en reportant tout le
danger sur lui, elle pouvait pargner des malheurs  sa suite. J'ai
entendu dire  l'Empereur: Cet acte passera peut-tre inaperu; ou, si
l'on en parle, on le jugera mal, et c'est pourtant l'acte le plus hardi
de ma vie.

Ainsi l'Empereur allait en avant comme courrier. On devait s'arrter 
l'auberge de La Calade pour dner. C'est l que l'Empereur descendit,
qu'il commanda le repas. Il s'adressa  la matresse du logis.
L'pidmie de l'exaltation anti-impriale avait aussi atteint la tte de
cette femme. Elle se livra  des propos infmes contre l'Empereur.
L'Empereur, sans faire paratre aucune altration, demanda  cette
mgre si l'Empereur lui avait fait du mal, et la mchante femme, qui
en ce moment aiguisait un couteau de cuisine, lui rpondit: Il ne m'a
rien fait, mais n'importe, je prpare l'outil... si quelqu'un veut s'en
servir. Son mari survint; il blma sa femme, il avait reconnu
l'Empereur. La suite de l'Empereur arriva:  Lambesc,  Saint-Cannat, on
l'avait assaillie; les glaces de la voiture de l'Empereur taient
brises. Un courrier appel Vernet tenait la place de l'Empereur.

Les commissaires de la coalition avaient port plainte aux autorits
suprieures d'Aix contre les excs affreux dont l'Empereur avait maintes
fois manqu d'tre la victime. Ils les sommrent de le prendre sous leur
sauvegarde pendant son passage  Aix. L'autorit municipale fut digne:
elle prit toutes les mesures de sret qu'il lui tait possible de
prendre. Le sous-prfet se comporta en homme d'honneur, il alla avec la
gendarmerie au-devant de l'Empereur.

Le cortge imprial quitta La Calade  minuit. Le temps tait
extrmement obscur; le mistral soufflait avec imptuosit; les rues
taient presque dsertes; les portes de la ville taient fermes. Aussi
l'on traversa les faubourgs sans aucune espce d'encombre.

On s'arrta  une auberge appele la _Grande Pugre_. Le sous-prfet y
avait suivi l'Empereur. L'Empereur lui parla avec bont; la conversation
fut longue. L'Empereur tait aigri contre les Provenaux. Il prtendit:
que les Provenaux n'taient bon qu' faire du tapage; qu'il n'avait
jamais eu un bataillon provenal. Il vanta la bravoure des Gascons: ce
dont son trsorier le remercia au nom de ses compatriotes.

Il tait temps de partir. Il fallait traverser Saint-Maximin. L'Empereur
dsira que le sous-prfet lui laisst la gendarmerie: le sous-prfet y
consentit avec empressement; il y ajouta mme une escouade qui tait
venue le joindre.

La route fut tranquille jusqu'aux approches de Brignoles. Aux approches
de Brignoles, des rassemblements populaires parurent hostiles, mais un
dtachement de deux cents hommes avait t envoy pour veiller  la
sret de l'Empereur, et ce dtachement contint les curieux qui
pouvaient avoir de mauvaises intentions. Ce dtachement se montra
parfait pour l'Empereur.

Le commissaire autrichien s'tait rendu  Brignoles pour faire prendre
des mesures d'ordre public; il ne fut pas bien rassur par le pouvoir
local. C'tait l qu'on devait dner, mais le rapport du commissaire
autrichien avait inquit, et l'Empereur, prcd d'une force de
gendarmerie imposante, renonant  son repas, fit traverser la ville au
galop. La ville de Brignoles tait inspire par M. Raynouard, qui avait
minemment contribu au retour des Bourbons. M. Raynouard tait
cependant incapable de conseiller aucune espce de provocation.

Enfin l'Empereur touchait au terme des dangers que les populations
provenales lui avaient fait courir. Il passa au Luc. De l il fut droit
au chteau du Bouillidou, que la princesse Pauline habitait. La
princesse Pauline attendait son frre. Les charmes de la fraternit
effacrent un moment des souvenirs bien amers.

Les Autrichiens occupaient la contre: le gnral qui commandait pour la
Sainte-Alliance avait mis une forte garnison de sret au chteau du
Bouillidou, et il avait chelonn des troupes jusqu' Frjus, o
l'Empereur devait s'embarquer.

Plusieurs personnages allrent visiter l'Empereur. Le prfet du Var se
distingua dans ce plerinage de douleur.

La princesse Pauline saisissait avec ardeur tout ce que sa tendresse
fraternelle lui indiquait de plus touchant pour perfectionner les
honneurs de son manoir. Aucun des secrtaires particuliers de l'Empereur
ne l'avait suivi. La princesse Pauline lui cda celui qu'elle avait.

L'Empereur quitta le Bouillidou. Il se rendit  Frjus, o il fut
accueilli comme il aurait d l'tre partout, avec une affliction
respectueuse. Il voulut visiter la maison paternelle de Sieys: il
rappela que Frjus tait la patrie de Tacite. Enfin il alla 
Saint-Raphal, petit port de pcheurs o il avait abord en 1798 en
revenant de l'gypte, et d'o il partit mont sur la frgate anglaise
l'_Undaunted_.

 Frjus, le gnral russe Schouvaloff, ainsi que le comte prussien
Waldbourg-Truchess, prirent cong de l'Empereur, et nanmoins ne s'en
sparrent qu'au moment du dpart.

La frgate l'_Undaunted_ vogua vers l'le d'Elbe, eut une heureuse
traverse et mouilla sur la rade de Porto-Ferrajo, le 3 mai, prcisment
le mme jour que Louis XVIII faisait son entre  Paris. L'Empereur
tenait beaucoup aux souvenirs des anniversaires: il avait remarqu que
le 3 mai tait l'anniversaire du jour de la grande procession des tats
gnraux en 1789.




CHAPITRE III

Prparatifs de la rception de l'Empereur  Porto-Ferrajo.--Le pavillon
elbois propos par Pons.--Prise de possession de l'le.--Reconnaissance
du pavillon.--Actes officiels.--Audience donne au colonel
Vincent.--Promenade de l'Empereur  Magazzini.--Msaventure du
commandant Usher.--Vive le roi d'Angleterre!--Dbarquement solennel de
l'Empereur.--Procession et Te Deum.--Napolon  l'Htel de
ville.--Rception des autorits.--Plaisanteries de l'Empereur 
l'archiprtre de Campo.--Svrit de ses paroles au maire de
Marciana.--Audience secrte  deux personnages mystrieux.--Fte de
nuit.


Les populations subitement entranes par un sentiment de flicit
imprvue laissent aller l'me  la joie; hors d'elles-mmes, elles
semblent ne plus prouver le besoin de repos: telle tait la population
porto-ferrajaise. L'exaltation de la soire, grandissant  chaque
instant par les merveilles infinies d'une imagination en dlire, ne lui
avait pas permis de compter les heures de la nuit.

Le sommeil n'avait donc pas calm les motions des masses. Cette nuit
n'avait t une nuit de repos pour personne; directement ou
indirectement, chacun avait une tche  remplir, et chacun avait tenu 
honneur de bien la remplir.

Il fallait absolument tout prparer pour recevoir le plus dignement
possible l'hte auguste qui venait prsider aux nouvelles destines de
l'le d'Elbe.

La municipalit tait dans l'embarras le plus extrme. Tout le monde
officiel tait debout, et chacun disait ce qu'il fallait faire, sans
songer que le plus expditif tait d'abord de mettre la main  la pte.

Le besoin principal tait un logement. Le gnral Dalesme avait de suite
offert le sien. La municipalit n'tait pas d'avis d'accepter: elle
donnait pour raison que l'Empereur devait se loger au milieu du peuple.
Moi, je disais que l'Empereur pourrait tre affect de se voir tout 
coup renferm dans une forteresse qui avait passablement l'air d'un lieu
de dtention. Le gnral Dalesme n'insista pas. On parla de deux belles
maisons bourgeoises. Enfin l'on se dcida pour l'Htel de ville; c'est
ce qu'il y avait de plus convenable.

Mais il fallait dmeubler et meubler l'Htel de ville. Il fallait se
faire prter tous les meubles meublants, sans exception aucune. Il
fallait savoir ce qu'on devait demander,  qui l'on devait demander. Il
fallait des commissaires pour aller demander, des hommes pour
transporter. Tout cela n'tait pas chose facile, d'autant plus que le
temps pressait.

La runion des autorits civiles et militaires, les crmonies
religieuses, la prise d'armes par la garnison, le rassemblement de la
garde nationale, tout ce qui avait un caractre public devait
ncessairement se prparer, et les heures marchaient  pas de gant. Il
y avait deux ou trois grands pavillons  confectionner, ce qui
ncessitait l'emploi de beaucoup de bras pour pouvoir aller assez vite.
Plusieurs notabilits demandaient  tre prsentes officiellement:
c'tait l'ambition qui dj commenait  poindre. Ajoutons que toutes
les presses taient en activit, que les proclamations devaient
paratre.

Puis le gnral Bertrand avait crit au gnral Drouot qu'il serait
essentiel qu'il y et beaucoup de population runie pour recevoir
l'Empereur, et le gnral Drouot s'tait empress de communiquer cette
lettre. On avait envoy des exprs dans toutes les communes de l'le,
pour communiquer la nouvelle de l'arrive de l'Empereur, et pour
ordonner aux municipalits et au clerg de se rendre immdiatement 
Porto-Ferrajo. Les maires taient engags  se faire accompagner par
leurs administrs d'importance.

Ds le grand matin, le gnral Dalesme et le sous-prfet avaient fait
afficher les deux proclamations que l'on va lire.

Le gnral Dalesme:

     Habitants de l'le d'Elbe!

     Les vicissitudes humaines ont conduit l'empereur Napolon au
     milieu de vous, et c'est  son propre choix que vous devez de
     l'avoir pour votre souverain.

     Avant d'entrer dans vos murs, votre auguste souverain et nouveau
     monarque m'a adress les paroles suivantes que je me hte de vous
     faire connatre, parce qu'elles sont le gage de votre flicit
     future: Gnral, j'ai sacrifi mes droits aux intrts de la
     patrie et je me suis rserv la souverainet et proprit de l'le
     d'Elbe, ce  quoi toutes les puissances ont consenti. Veuillez
     faire connatre ce nouvel tat de choses aux habitants, et le choix
     que j'ai fait de leur le pour mon sjour en considration de la
     douceur de leurs habitudes et de la bont de leur climat.
     Dites-leur qu'ils seront l'objet de mon plus vif intrt.

     Elbois! ces paroles n'ont pas besoin d'tre commentes: elles
     formeront votre destine.

     Habitants de l'le d'Elbe, bientt je m'loignerai de vous. Cet
     loignement me sera pnible parce que je vous aime sincrement.
     Mais l'ide de votre flicit adoucira l'amertume de mon dpart,
     et, en quelque lieu que je puisse tre, je me rapprocherai de cette
     le par le souvenir des vertus de ses habitants et par les voeux que
     je formerai pour leur bonheur.

Le sous-prfet:

     Le plus heureux vnement qui pt jamais illustrer l'histoire de
     l'le d'Elbe s'est ralis en ce jour.

     Notre auguste souverain, l'empereur Napolon, est arriv parmi
     nous. Donnez un libre cours  la joie qui doit inonder vos mes.
     Nos voeux sont accomplis: la flicit de l'le d'Elbe est assure.

     coutez les premires paroles qu'il a daign vous adresser en
     parlant aux fonctionnaires qui vous reprsentent: Je vous serai un
     bon pre; soyez pour moi de bons fils. Elles resteront
     ternellement imprimes dans vos coeurs reconnaissants.

     Unissons-nous tous autour de sa personne sacre; rivalisons de
     zle et de fidlit pour le servir. Ce sera la plus douce
     satisfaction pour son coeur paternel, et ainsi nous nous rendrons
     dignes de la faveur signale que la Providence a bien voulu nous
     accorder.

Une foule de rflexions viennent ici se prsenter  mon esprit. Le
gnral Dalesme, l'un des plus dignes hommes du monde, fait un loge
pompeux des habitants de l'le d'Elbe, et, avec raison, trois jours
auparavant, il accusait les trois quarts des Elbois d'tre des brigands
arms pour se livrer au pillage, et il ne voulait pas couter leurs
paroles de soumission, et il exigeait leur dsarmement, et il ignorait
quel parti ils prendraient! Les murs de Porto-Ferrajo taient encore
tapisss des plaintes amres que le sous-prfet adressait  ces trois
quarts de la population elboise, il y avait  peine une semaine! Les
moeurs d'une population ne changent pas du jour au lendemain. Les
Capoliverais et les habitants de la marine de Marciana sont Elbois,
cependant leurs moeurs ont toujours eu quelque chose de sauvage. Ce sera
la mme chose tant qu'on ne les aura pas forcs  s'instruire.

J'aurais conu la proclamation du gnral Dalesme adresse aux
Porto-Ferrajais. Les Porto-Ferrajais mritaient tout le bien que l'on
pouvait en dire, mais ce n'tait pas le moment d'tendre les loges hors
de l'enceinte de Porto-Ferrajo.

Il y a une autre chose que ma raison ne peut pas comprendre, ou du moins
qu'elle ne peut pas bien s'expliquer.

On veut qu'une grande population se trouve en prsence de l'Empereur
lorsqu'il fera son entre  Porto-Ferrajo: c'est qu'on cherche  lui
persuader que sa nouvelle capitale est une cit extrmement peuple, ce
qui signifie un pays d'une grande importance. Mais ce leurre est d'un
ridicule extrme. Est-il possible que l'Empereur n'ait pas au moins lu
un dictionnaire gographique pour savoir avec prcision ce que c'est que
la ville de Porto-Ferrajo? Ensuite la population compacte par laquelle
on cherche  l'blouir ne fera que paratre et disparatre, et puis,
lorsqu'il voudra la retrouver, qu'il la demandera, on devra forcment
l'humilier en lui avouant qu'on n'avait pas assez compt sur son
caractre pour lui faire supporter un isolement presque absolu. Sans
doute l'intention est bonne; mais elle donnerait une faible ide du
stocisme de l'empereur Napolon, si elle tait fonde.

Pendant cette nuit, je n'tais pas rest sans rien faire. Il m'avait
sembl que le pavillon elbois pouvait tre plus convenable. Je proposai
 l'Empereur de le faire fond blanc travers d'une bande tricolore. Je
ne parlai point d'abeilles. Le colonel Campbell se chargea de mon pli.

Ds le commencement de la matine, plusieurs personnes notables se
rendirent  bord de la frgate anglaise. La plus notable de ces
personnes tait sans aucun doute le colonel Vincent. Le colonel Vincent
m'avait demand comment mon rpublicanisme s'arrangerait avec les ides
de l'Empereur. J'ai su beaucoup plus tard qu'il avait dit au gnral
Drouot que je brlais de rpublicanisme, et que je ne me taisais point 
cet gard. Cette confidence n'avait d'ailleurs eu aucun caractre
d'hostilit: mes rapports avec le colonel Vincent avaient toujours t
fort bons.

Le gnral Drouot prit possession lgale de l'le d'Elbe au nom de
l'empereur Napolon. Ce procs-verbal est dat du 3: cependant il ne fut
sign que le 4. On voulut qu'il portt le jour de l'arrive. En voici la
copie parfaitement exacte:

     Cejourd'hui 3 mai 1814, en prsence de M. Klam, chambellan de S.
     M. l'empereur d'Autriche, major et aide de camp du marchal de
     Schwartzemberg, chevalier de l'ordre imprial russe de Sainte-Anne
     de deuxime classe et de l'ordre bavarois de Maximilien-Joseph, et
     de M. Hasting, lieutenant au service de Sa Majest sur la frgate
     _l'Indompte_, dsigns par MM. les commissaires des puissances
     allies pour tre prsents  la prise de possession de l'le d'Elbe
     par S. M. l'empereur Napolon;

     Nous, baron Dalesme, en vertu des ordres qui nous ont t adresss
     par S. E. le comte Dupont, ministre de la guerre, avons fait remise
     de l'le d'Elbe, de ses places fortes, batteries, tablissements et
     magasins militaires, munitions et de toutes les proprits
     dpendant du domaine imprial,  M. le gnral de division Drouot,
     charg des pleins pouvoirs de S. M. l'empereur Napolon reconnu
     souverain de l'le d'Elbe par les puissances allies et le
     gouvernement provisoire de la France; avons de suite dress et
     sign, avec les tmoins ci-dessus dsigns, le prsent
     procs-verbal de possession de l'le d'Elbe, fait par M. le gnral
     Drouot au nom de l'empereur Napolon.

Voici maintenant le procs-verbal de la reconnaissance du pavillon
elbois:

     Cejourd'hui 4 mai 1814, S. M. l'empereur Napolon ayant pris
     possession de l'le d'Elbe, le gnral Drouot, gouverneur de l'le
     au nom de l'Empereur, a fait arborer sur les forts le pavillon de
     l'le, fond blanc travers diagonalement d'une bande rouge seme de
     trois abeilles d'or. Ce pavillon a t salu par les batteries du
     fort, de la cte, de la frgate anglaise _l'Indompte_ et des
     btiments franais qui se trouvaient dans le port. En foi de quoi,
     nous, commissaires des puissances allies, avons sign le prsent
     procs-verbal avec le gnral Drouot, gouverneur de l'le d'Elbe.

Le procs-verbal de la prise de possession de l'le d'Elbe avait t
sign par les dlgus des commissaires des puissances allies, et
l'acte de reconnaissance du pavillon elbois tait sign par les
commissaires eux-mmes. On m'assura que ce changement avait eu lieu sur
une observation de l'Empereur.

L'Empereur dcrta en mme temps que la cocarde elboise serait, comme le
pavillon elbois[58], fond blanc bord d'une bande rouge, seme de trois
abeilles d'or, et une heure aprs tout le monde la portait, mme la plus
grande partie des Franais qui devaient rentrer en France.

Il y eut aussi cela de particulier que les quelques individus qui
avaient d'abord mis la cocarde blanche, honteux de se trouver en si
petit nombre, renoncrent  leur initiative et mirent leur morceau de
linge blanc  la poche. Je crois que, sans cela, il y aurait eu des
querelles dans la journe. Le gnral Dalesme fut oblig de dfendre 
tous les Franais sous ses ordres de porter toute autre cocarde que la
cocarde franaise, et c'est  peine s'il fut obi.

Donc le colonel Vincent tait all saluer l'empereur Napolon, et
l'empereur Napolon avait paru fort aise de le voir. Cependant le
colonel Vincent tait en disgrce depuis les affaires de Saint-Domingue,
et le gouvernement imprial lui avait constamment refus l'avancement d
 ses bons services, car il tait arriv au terme de sa longue carrire,
peut-tre mme tait-il le doyen du service actif du gnie militaire,
sans pourtant avoir atteint au grade de gnral. Quoi qu'il en soit, il
n'eut qu' se louer de la manire dont il fut accueilli, et, pour me
servir de sa propre expression, l'Empereur l'accapara.

Tandis que la ville de Porto-Ferrajo mettait la dernire main  ses
prparatifs, que ses murs se remplissaient de toutes les municipalits
et de toutes les notabilits de l'le, que toutes les embarcations
voltigeaient autour de la frgate, l'empereur Napolon prenait des
informations sur les hommes et sur les choses. Il avait beaucoup
questionn le colonel Vincent, il questionna beaucoup le prsident du
tribunal. Le colonel Vincent n'aimait pas Porto-Ferrajo, parce qu'on y
avait beaucoup cri contre lui. Le prsident du tribunal tait un homme
de coterie et de commrage: ce n'tait pas un mchant homme, mais il ne
savait pas tre l'ami de celui-ci sans tre l'ennemi de celui-l, et par
consquent il tait toujours en guerre avec quelqu'un. Ce n'tait pas
tout  fait de bonnes sources pour puiser des renseignements exacts. Le
vicaire gnral s'tait aussi prsent  l'Empereur: il se disait son
parent, il tait frre d'un parent par alliance du ct maternel. Cet
homme, malgr son lvation ecclsiastique, menait une vie trs relche
et ne mritait aucune confiance: l'Empereur ne le garda qu'un moment. Je
dirai du vicaire gnral ce que j'ai dit du prsident: ce n'tait pas un
mchant homme; mais lorsqu'il tait passionn, sa raison, souvent
trouble par ses habitudes de table, tait dans un garement complet.

Porto-Ferrajo n'tait pas un pays facile. Il y avait trop d'intrts en
prsence. Ces intrts ne pouvaient pas se remuer sans se heurter. Il
n'y avait qu'un moyen de ne pas troubler sa tranquillit, c'tait de ne
se mler  aucun tripotage et d'obliger indistinctement les braves gens.
Je me suis parfaitement trouv de cette mthode. J'ai vcu plusieurs
annes dans des relations d'intimit avec les Porto-Ferrajais, au plus
fort des temptes de guerre et de politique, et jamais je n'ai eu  me
plaindre srieusement d'aucun d'eux.

Le moment actuel ne pouvait pas tre pour l'Empereur le moment propre
aux petites audiences de bavardage. L'Empereur mit fin  celles de la
matine, il se fit transporter de l'autre ct de la rade,  une
campagne dont l'apparence avait frapp ses regards. C'tait la campagne
de Pellegrino Senno, le fermier de la Madrague.

L'Empereur avait engag le colonel Vincent  l'accompagner. Le
commandant de la frgate et plusieurs officiers taient de cette
excursion. L'Empereur se promenait fort tranquillement avec le colonel
Vincent. Tout  coup un paysan court sur lui et, jetant en l'air le
bonnet qu'il avait sur la tte, il se mit  crier en italien d'une voix
de stentor: Vive le roi d'Angleterre, toujours le roi d'Angleterre! Le
colonel Vincent l'empcha d'approcher davantage de l'Empereur;
l'Empereur porta machinalement la main  la garde de son pe; le paysan
s'arrta ds que le colonel Vincent lui eut ordonn de s'arrter.
L'Empereur tait stupfait de cette aventure; il demanda au colonel si
ce cri tait le cri familier de la population ou si c'tait le premier
jour qu'il se faisait entendre, et il chargea le colonel d'aller tudier
la vritable cause de cet vnement. Le colonel s'acquitta de la mission
dont il tait charg. Je copie le journal du colonel Vincent:

     Ce cri ne signifiait rien. Il avait t achet une guine par le
     commandant de la frgate. Celui-ci, qui probablement n'avait jamais
     mont  cheval, avait tmoign le plus grand dsir de monter sur
     une des petites btes du pays, qui alors passait devant lui, et
     l'enfant qui la conduisait la lui avait confie. Le commandant
     anglais tait mont sur ce cheval poupe, mais le cheval n'avait ni
     bride ni licou, et le pauvre marin tait oblig de se tenir  la
     crinire. Toutefois, il ne se tenait pas si bien que sur le tillac
     de sa frgate au milieu des plus grandes tourmentes. L'enfant
     marchait en avant, l'animal suivait en paissant. Malgr cette
     marche paisible, le commandant anglais fut dmont et, ne voulant
     plus s'exposer, il donna une guine  son conducteur: c'tait plus
     que de la gnrosit. L'enfant courut porter le trsor  son pre
     et  sa mre. Le pre tait venu de suite tmoigner sa
     reconnaissance par ses cris de joie. L'Empereur alla  la cabane,
     il questionna la fermire. Le fermier avait eu peur: il s'tait
     cach. On savait dj  qui l'on avait affaire. La fermire fit
     comprendre que ses petites filles pourraient crier aussi: Vive
     l'Empereur! L'Empereur ne se le fit pas rpter: il donna aux
     petites filles. Alors la mre prenant un ton patelin dit dans son
     langage  l'Empereur: Les monnaies d'or de notre souverain
     plaisent beaucoup  nos enfants. Pendant cette promenade qui fut
     assez longue, l'Empereur fut parfaitement tranquille et il me
     questionna sans cesse. Il voulait tout connatre  fond. Ds son
     retour  bord, il djeuna de fort bon apptit. Pendant le djeuner,
     il me rendit une justice clatante quant aux affaires de
     Saint-Domingue. Il reconnut qu'on lui avait fait faire de grosses
     sottises. Il avoua que je lui avais dit des vrits dont l'utilit
     lui avait plus tard t dmontre. Il persista dans cette opinion,
     qui n'tait pas celle du gnral Bertrand...

Midi sonne: un coup de canon se fait entendre. Le pavillon elbois vient
d'tre arbor au fort de l'toile. L'artillerie des remparts et le son
de toutes les cloches rsonnent dans les airs: la frgate anglaise a
hiss la nouvelle bannire elboise au grand mt. Tous les btiments qui
sont en rade font feu. Cependant le retentissement de l'airain est moins
puissant que le cri des populations runies. C'est le premier appel au
coeur des Elbois. Les coeurs elbois semblent pleins d'amour, tant ils sont
pleins d'esprance.

Nanmoins, au milieu de cette joie d'apparence universelle, l'oeil
observateur pouvait distinguer des craintes.

Le gnral Dalesme ne pouvait pas avoir oubli les mauvais quarts
d'heure que les rvolts lui avaient fait passer. Il ne pensait pas que
ce qu'il avait publi en faveur des Elbois ft une amnistie pour ceux
qui avaient ensanglant ou voulu ensanglanter l'le d'Elbe. Il avait dit
au maire de Rio Montagne qui cherchait  s'excuser: Maintenant que vous
ne pouvez plus faire le brigand, vous faites le chien couchant, et ce
n'est pas la premire fois que cela vous arrive. Mais les faits sont l.
C'est  la justice  prononcer. Cette rponse chappe  la conscience
d'un homme d'honneur, de suite rpandue dans le public, avait effray
tous ceux qui se sentaient coupables. On craignait que l'opinion du
gnral Dalesme ne devnt l'opinion de l'empereur Napolon. Les rvolts
cherchaient partout des points d'appui pour se faire pardonner. Je crois
bien que je fus le fonctionnaire public qu'on sollicita le plus: on
savait que j'tais l'ami intime du gnral Dalesme. Mais l'Empereur ne
songea pas  punir; il ne voulait pas mme savoir s'il y avait  punir.

Il y avait une autre ombre au tableau de joie enivrante qui frappait les
regards. Les Anglais s'associaient officiellement  l'explosion de la
flicit commune, mais il n'en tait pas ainsi dans leurs conversations
prives, et plusieurs Porto-Ferrajais avaient d svrement rprimer des
insinuations captieuses sur l'existence future des Elbois. Il n'y a rien
l qui doive tonner. L'Anglais, homme de gouvernement, n'a rien de
commun avec les hommes de l'tat social, et il fait bande  part. Lui:
c'est l'univers.

La rception solennelle faite  l'empereur Napolon  Porto-Ferrajo fut
une rception digne, et, aux jours de sa toute-puissance, l'Empereur
n'aurait pas t mieux reu mme  Lyon o il tait tant et tant aim.

L'empereur Napolon devait dbarquer  la porte de mer qui donne dans le
port qu'on a l'habitude d'appeler la Darse. Le port est presque tout
entour par les remparts de la place. Le gnral Dalesme avait permis la
communication du chemin de ronde, ce qui mettait le fate des remparts 
la disposition du public. Les quais du port taient encombrs de
population. La population tait aussi compacte sur les remparts. Ce
premier coup d'oeil avait vraiment quelque chose de beau. Suivons
maintenant la disposition de la partie de Porto-Ferrajo que le cortge
imprial devait parcourir. La porte de mer du ct de la ville donne sur
une place formant un carr long, et cette place communique par deux rues
marchandes  la place d'armes, vaste carr, sur deux cts duquel il y
a, en face l'un de l'autre, la maison commune et la paroisse. Les deux
places sont entoures de jolies maisons. Toutes les populations elboises
taient sur ces deux places. Toutes les croises taient ornes des plus
belles tentures que l'on avait pu trouver; elles taient plus ornes
encore par les dames de Porto-Ferrajo qui y avaient pris place dans tout
le luxe de leur grande toilette. Il tait impossible d'ajouter  ce
faste du pays.

L'empereur Napolon quitta la frgate anglaise pour faire son entre 
Porto-Ferrajo. On lui avait prpar le grand canot dont les bancs
taient couverts de beaux tapis. Ds que le canot poussa au large, la
frgate salua l'Empereur de vingt et un coups de canon et de trois
acclamations de hourras rpts par les matelots anglais rangs
symtriquement sur les vergues. Les canotiers rpondirent aux trois
hourras par trois autres hourras. Pendant la dure des hourras,
l'Empereur resta la tte dcouverte. Tous les btiments en rade
salurent de leur artillerie et de leurs hourras. La place de
Porto-Ferrajo associa toutes ses batteries et ses cloches  toutes ces
salutations. Ce second retentissement m'affligeait. Il semblait me dire
que les destines taient accomplies, que l'empereur Napolon tait
entirement perdu pour la France. Mon coeur tait serr. Je ne voyais
plus l'homme du pouvoir absolu. C'tait le hros qui m'apparaissait dans
toute sa nationalit, car l'empereur Napolon tait vraiment national.

Toutes les embarcations de la frgate, des btiments en rade, toutes les
embarcations du pays suivaient le canot de l'Empereur, et cet ensemble
ne pouvait tre que trs pittoresque[59].

En arrivant au port, l'Empereur fut visiblement tonn de ce qu'il
voyait, et il ne chercha pas  cacher son tonnement. Il se dcouvrit de
nouveau aux premiers cris populaires. C'est ainsi qu'il aborda au petit
mle de dbarquement. Il mit pied  terre.

Toutes les autorits civiles et militaires attendaient. Le clerg
attendait aussi; il tait venu recevoir processionnellement l'Oint du
Seigneur.

Le maire s'approcha de l'Empereur, le salua profondment, et il lui
prsenta les clefs de la ville dposes dans un bassin d'argent.
L'Empereur prit ces clefs, il les garda un moment, et il les rendit au
maire en lui adressant ces paroles honorables: Reprenez-les, monsieur
le maire, c'est moi qui vous les confie; et je ne puis pas mieux les
confier. Ce qui tait vrai, car c'tait un digne magistrat. M. le maire
n'avait pas pu articuler une seule parole. Il n'avait pas mme pu lire
quelques mots qu'il avait crits. Alors M. le vicaire gnral s'avana
pour recevoir l'Empereur sous le dais: l'Empereur y prit place. Le
cortge se mit en marche.

L'Empereur tait comme la veille, en habit de chasseur de la garde
impriale, mais alors il portait l'toile de la Lgion d'honneur, la
Couronne de fer, la Croix de la runion, et il avait repris son petit
chapeau historique.

Le gnral Bertrand et le gnral Drouot suivaient immdiatement
l'Empereur. Le gnral Bertrand tait dcor du grand cordon; le gnral
Drouot ne portait que la croix de commandant. L'Empereur avait tmoign
le dsir que le gnral Dalesme ne quittt pas le gnral Bertrand et le
gnral Drouot.

Puis venaient les commissaires de la coalition: le gnral autrichien
Koller et le colonel anglais Campbell, le comte Klam et le lieutenant
Hasting, adjoints aux commissaires.

Le trsorier de la couronne, Peyrusse, et le colonel des Polonais,
Germanovski, marchaient ensemble.

Les deux fourriers du palais, faisant fonction de prfets du palais,
Deschamps et Baillon, le mdecin Foureau de Beauregard, le chirurgien
Emery, le pharmacien Gatti, faisaient groupe et compltaient les
officiers de la maison de l'Empereur.

L'tat-major de la frgate anglaise formait un corps particulier. Les
autorits civiles et militaires lui avaient cd le pas, ce qui tait
une politesse dplace.

La garde nationale et la troupe de ligne bordaient la haie. La garde
nationale s'tait vraiment surpasse; sa tenue ne laissait rien 
dsirer. La troupe ne se composait que de dbris, ce qui ne la rendait
pas moins intressante.

Le cortge marchait lentement; la foule le pressait et l'arrtait sans
cesse. On voulait voir l'Empereur de prs. C'tait la volont gnrale,
mais chaque volont particulire se substituait  la volont gnrale:
de l, des luttes, des ondulations populaires, des haltes forces.
L'Empereur semblait rsign. Il n'en tait pas de mme du vicaire
gnral: impatient de sa nature, il trpignait visiblement; si cela
avait dpendu de lui, il aurait eu recours au pugilat pour se faire
ouvrir le passage. L'glise tait pare comme aux jours de grande fte.
Au milieu de la nef, il y avait un prie-Dieu prpar pour l'Empereur,
couvert d'un tapis de velours cramoisi. Deux chambellans avaient t
improviss pour assister l'Empereur durant la crmonie; ils le
conduisirent  sa place, et ils se tinrent  ses cts. La population
avait envahi l'glise.

Le vicaire gnral entonna l'hymne de saint Ambroise: _Te Deum
laudamus_, et ensuite il donna la bndiction du Saint Sacrement.

Il tait naturel que tous les yeux se portassent sur l'Empereur. On lui
avait remis un livre d'glise: il lisait. Peut-tre serais-je plus vrai
si je disais qu'il faisait semblant de lire. Pourtant deux fois je crus
au remuement de ses lvres qu'il priait, et mme qu'il priait avec
ferveur. Il ne tourna pas une seule fois la tte pour regarder ce qui se
passait autour de lui. Les chambellans improviss avaient une rude tche
 remplir pour leur noviciat. Ils ne savaient d'abord comment s'y
prendre pour dire  l'Empereur de s'asseoir, de se lever, de
s'agenouiller, et leur gne par dfaut d'habitude se manifestait de
toutes les manires. L'Empereur cherchait  les soulager en les
prvenant; les rles taient presque intervertis. On remarquait que
l'Empereur rpondait  leur attention avec une affabilit extrme.

Cette crmonie avait un caractre particulier. Celle-ci ne pouvait pas
tre purement religieuse  l'gard de l'empereur Napolon... Pour rendre
sincrement grce  Dieu de l'avoir fait passer du plus grand Empire du
monde au plus petit trne de la terre, il aurait fallu que le malheur
l'et dj sanctifi, et certainement il n'en tait pas encore  cet
tat de batitude. Sans doute l'empereur Napolon tait religieux: vingt
circonstances de sa vie l'ont prouv. Mais de l  l'abngation absolue,
il y a l'immensit  traverser. L'Empereur, sans avoir rien de trop
mondain ni de trop dvot, se dessinait avec majest, et il plaisait 
tous les fidles qui l'avaient accompagn dans le temple de Dieu.
L'Empereur, toujours matre de lui, avait l'air calme, mais il ne
l'avait pas impassible, et sa physionomie trahissait son motion.

Certainement l'ensemble du clerg n'tait pas dans son assiette
ordinaire, et, presque troubl, il ttonnait pour savoir ce qu'il avait
 faire. Le vicaire gnral se trompa deux fois. On aurait dit que
l'Empereur blouissait les prtres.

Personne ne faisait preuve d'insensibilit: tout le monde tait
recueilli.

Mais c'est surtout la population porto-ferrajaise qui se montrait
touche; elle semblait assister  des prires de famille. L'glise tait
encombre; les voix chantantes taient nombreuses. Aux deux versets
suivants de l'hymne ambroisienne (_sic_): Nous vous supplions donc de
secourir vos serviteurs que vous avez rachets de votre sang prcieux...
C'est en vous, Seigneur, que j'ai mis mon esprance; je ne serai point
confondu  jamais, le peuple, selon l'usage d'Italie, se mit  genoux,
la tte baisse, et l'intonation de ses paroles chantes eut une ferveur
vraiment extrme. Le peuple croyait que ces deux versets taient des
prires plus particulires pour l'Empereur. Le moment de la bndiction
fut un moment dont la solennit sainte matrisa le peuple
porto-ferrajais.

C'tait la population de Porto-Ferrajo qui, tout naturellement, avait
envahi la premire l'glise, et par consquent ce n'est que d'elle que
je puis parler, quant  ce qui s'est pass  l'glise.

Le cortge, dans le mme crmonial, sortit de l'glise, et il
accompagna l'Empereur  l'Htel de ville, o il devait loger. La
municipalit avait pris les devants pour aller le recevoir. En quittant
le dais, l'Empereur se trouva entour de toutes les autorits, de toutes
les notabilits, et au moment o il entra dans l'Htel de ville, il fut
salu  plusieurs reprises par des acclamations brlantes de tendresse
populaire.

On croyait que la journe tait termine pour l'Empereur: l'on ne
connaissait pas l'homme. La journe ne faisait alors que commencer pour
lui. Il donna de suite audience.

Le gnral Dalesme prsenta tous les Franais qui voulurent tre
prsents; tous ne le voulurent pas. Les adorateurs du soleil levant
dtournaient la tte pour ne pas voir le soleil couchant. Les paroles
que l'Empereur adressa aux Franais furent toutes remarquablement
empreintes de patriotisme. Il dit au commandant du gnie Flandrin, qui
lui adressait quelques mots de regret: La patrie avant tout, mon cher
commandant, et alors on ne se trompe jamais!

Le sous-prfet prsenta les municipalits, les municipalits
prsentrent leurs notabilits. L'Empereur trouva des paroles pour tous
en gnral, pour chacun en particulier. Certainement il avait lu le
_Voyage d'Arsenne Thibault_, car il parlait pertinemment des diverses
communes de l'le d'Elbe, et il est facile de comprendre combien cela
surprenait les Elbois. Il affecta mme de passer toutes les localits en
revue: il disait beaucoup de choses en peu de mots. Outre le _Voyage
d'Arsenne Thibault_, l'Empereur avait eu des notes officielles pour
tout ce qu'il pouvait lui tre utile de savoir sur l'le d'Elbe. Ensuite
il faisait ses premires questions de manire  connatre de suite les
personnages auxquels il avait affaire; alors il prenait le langage qui
convenait le mieux  ses interlocuteurs. Aussi les Elbois n'en
revenaient pas des connaissances positives que l'Empereur avait de leurs
besoins gnraux et de leurs besoins particuliers. Il carta plusieurs
fois des explications qu'on voulait lui donner relativement aux
rvoltes: c'tait un grand point de quitude pour les rvolts. Mais le
maire de Marciana le fit pourtant carter un moment de son systme
d'oubli du pass. Ce maire, plus par embarras que par calcul, essaya de
justifier les crimes commis, et l'Empereur l'interrompant lui dit: Vous
me feriez croire que vous tes au nombre des criminels, si vous aviez le
courage de chanter leurs louanges. La loi a voulu tirer un voile sur le
pass; laissez-moi imiter la loi, et soyez heureux de mon respect pour
elle. L'Empereur voulait sduire; il sduisit. Tout le monde tait
enchant.

Le prsident du tribunal prsenta la magistrature; l'Empereur questionna
plus particulirement le procureur imprial, M. Fontaine, homme intgre,
clair et franc.

Vint la prsentation des prtres. Le vicaire gnral salua.
L'archiprtre de Capoliveri porta la parole; on le disait le prtre le
plus instruit de l'le. Il ne fut pas le plus adroit. Il glissa presque
sur l'arrive providentielle de l'Empereur. Sa harangue porta de suite
sur le malaise du clerg, sur les besoins des glises et sur l'urgence
de venir promptement  leur secours. L'auditoire ne fut pas favorable 
l'orateur. Lorsque l'orateur sacr eut termin son discours profane,
l'Empereur, qui l'avait cout avec beaucoup de patience, passa au
creuset puratoire les exagrations de misre dont on venait de lui
faire l'numration. Il dtruisit ces exagrations une  une, et
lorsqu'il eut fini, s'adressant plus particulirement  l'archiprtre,
il lui rpta en riant ce proverbe italien: _Dominus vobiscum_ n'est
jamais mort de faim. Puis, reprenant le ton srieux, l'Empereur dit au
clerg: Soyez tranquilles, messieurs, je pourvoirai aux besoins du
culte, et il le congdia.

On croyait l'Empereur reint: il parla de suite de monter  cheval.
Mais il fut arrt par une circonstance qui m'intrigua alors, qui
m'intrigue toujours, par la raison que je ne puis pas l'expliquer.

Il y avait encore des visiteurs dans la maison commune devenue palais
imprial. L'Empereur allait sortir lorsque le fourrier du palais Baillon
lui prsenta deux personnages qui demandaient  lui parler, et que
l'Empereur conduisit dans une pice voisine du salon o il les garda
pendant environ un quart d'heure. Ces deux personnages, arrivs dans
l'aprs-midi, repartirent ds qu'ils eurent quitt l'Empereur, et je
n'ai jamais su qui ils taient. Je n'assure pas que c'tait un mystre,
mais cela avait l'air mystrieux, et avec d'autant plus de raison, qu'il
fut dmontr pour tout le monde que l'Empereur n'avait pas voulu, avec
intention, parler en prsence de tmoins.

L'Empereur visita minutieusement la place, rentra, et reut peu de monde
dans la soire. Ce fut avec le colonel Vincent qu'il s'entretint le
plus.

La ville fut brillamment illumine, le pauvre fut au moins aussi
gnreux que le riche pour participer  l'illumination.




CHAPITRE IV

Visite de Napolon aux mines de Rio.--Premiers froissements entre
l'Empereur et Pons.--Les fleurs de lis du parterre.--L'enseigne
Taillade.--Le pavillon elbois et celui des Appiani.--Oprations
maritimes.--Promenade de l'Empereur avec Pons.--Le madre, friandise
impriale.--Conversation de l'Empereur.--Le Monte Volterrajo et ses
lgendes.--Platitude du maire de Rio-Montagne.--Retour 
Porto-Ferrajo.--Faute d'tiquette de Pons.--Il reste  la tte des
mines.--Dbut de ses relations amicales avec Drouot.


Vers minuit l'Empereur me fit appeler, et je me rendis avec empressement
auprs de lui.

En approchant du salon imprial, assez intrigu de ce que l'Empereur
pouvait vouloir de moi  une heure aussi avance de la nuit, j'entendis
une discussion assez vive  laquelle mon nom tait ml, et j'hsitai
pour entrer sans tre annonc. La porte s'ouvrit: je me trouvai en
prsence de l'Empereur. Le gnral Bertrand et le gnral Dalesme
taient avec lui. Le gnral Dalesme me fit un signe d'intelligence qui
semblait m'engager  dire _oui_, le gnral Bertrand me fit un autre
signe qui m'engageait  dire _non_: il tait naturel que j'eusse une
propension pour le signe que mon ami me faisait. Le gnral Bertrand
allait m'adresser la parole; l'Empereur lui dit: Laissez-le me
rpondre, et de suite il m'interrogea: Pouvez-vous me donner 
djeuner  Rio-Marine?--Oui, Sire.-- neuf heures du matin?--Oui,
Sire.--Dites-moi franchement si cela ne vous sera pas un trop grand
drangement.--Cela ne me drangera pas du tout: seulement j'aurai besoin
de l'indulgence de Votre Majest pour la manire dont je la recevrai,
car il y a longtemps que ma maison est abandonne...--Le grand marchal
prtend qu'il vous est impossible de me recevoir?--C'est, au contraire,
trs facile.--Mais Mme Pons: ne sera-ce pas abuser de sa
complaisance?--Ma femme sera heureuse de ce que Votre Majest veut bien
accepter notre hospitalit.--Rflchissez bien. Pouvez-vous me recevoir
sans trop vous dranger, surtout sans trop dranger Mme Pons?--Que Votre
Majest soit tranquille  cet gard!  neuf heures Votre Majest
trouvera sa table servie. Alors l'Empereur, se tournant vers le gnral
Bertrand, lui dit: Vous le voyez bien, je ne le pousse pas pour vous
rpondre affirmativement, et le gnral Bertrand sortit sans rpliquer.
Ds qu'il fut sorti, l'Empereur, s'adressant au gnral Dalesme, lui
dit, en haussant les paules: Rien n'est possible pour lui, et il
ajouta une parole d'humeur qui me parut dplace. Je pris cong. Le
gnral Dalesme vint avec moi; le gnral Bertrand nous attendait; il me
pria de faire trouver une grande population  l'arrive de l'Empereur.

J'envoyai de suite  Rio-Marine; une heure aprs, j'tais moi-mme en
route. La population tait debout pour me recevoir. Ma femme tait
reste  Porto-Ferrajo pour faire confectionner deux drapeaux elbois,
aussi pour me procurer de quoi bien traiter l'Empereur. Je fis jeter les
filets  la mer: la pche fut vraiment miraculeuse. On prit un dentiche
qui pesait plus de vingt-cinq livres. Les marins riais criaient au
sortilge.  sept heures du matin, j'tais prt  recevoir l'Empereur.

Je n'avais pas oubli la prire du gnral Bertrand qui savait que,
depuis quatre mois, les travaux des mines taient suspendus (le blocus
de l'le d'Elbe avait forc l'administrateur gnral des mines  se
rfugier dans Porto-Ferrajo). C'est sans doute ce qui lui avait fait
penser que quelques heures de nuit ne suffiraient pas pour donner une
hospitalit agrable  l'Empereur.

L'Empereur se prtait beaucoup  tout ce qui pouvait empcher que sa
prsence ne devnt inquitante pour les personnes qui le recevaient. Sa
suite tait moins discrte, surtout la basse domesticit. Cette
valetaille n'avait aucun mnagement quand elle tait ailleurs que dans
la demeure impriale.

La suite de l'Empereur n'tait pas compose d'amis dvous  la vie et 
la mort. Les sommits croyaient remplir un devoir, et le remplissaient
honorablement. Ce qui venait ensuite avait couru aprs la fortune.
Chacun avait augment d'un grade. La plupart des individus qui en
faisaient partie se croyaient de petits Napolons. Les nobles
dvouements taient dans cette poigne de braves de la garde impriale
qui avaient suivi l'Empereur pour le seul plaisir de le suivre. Il y
avait aussi des officiers dont il tait impossible de ne pas reconnatre
le caractre gnreux et dsintress; les Cornuel, les Raoul, les
Combe, les Larabit, braves  l'me forte, au coeur droit,  l'esprit
cultiv.

J'avais fait des prparatifs pour recevoir de mon mieux l'hte couronn
qui allait honorer mon foyer. Les mineurs taient [avec] armes et
bagages sur la crte des montagnes qui bordent la route que l'Empereur
devait suivre. Ils dployaient firement la bannire elboise. La
population de Rio-Marine, prcde du cortge de toutes les jeunes
demoiselles du pays, devait aller  la rencontre de l'Empereur.
L'artillerie de la marine marchande n'attendait que la mche pour
retentir dans les airs. Le pavillon elbois flottait sur l'htel de
l'administration des mines. Le cur se tenait en habits sacerdotaux sur
la porte de l'glise: c'tait une rception de bon coeur, et elle en
valait bien d'autres.

L'Empereur s'tait arrt un moment chez le maire de Rio-Montagne. Ds
qu'il eut quitt Rio-Montagne, je montai  cheval pour aller au-devant
du cortge imprial. L'Empereur m'accueillit avec une bienveillance
marque; il me plaa  sa droite pour faire son entre dans le pays. La
population joignit bientt. Des vivats furent rpts; les jeunes
demoiselles baisrent la main de l'Empereur.

Cette journe fut fconde en anecdotes. Les Riais me considraient comme
leur providence. Ils crirent bien: Vive l'Empereur! mais bientt ils
ajoutrent  ce cri celui de: _Viva il nostro babbo!_ L'Empereur
comprit de suite que ce _notre pre_ ne s'adressait pas  lui. Il me
dit: Vous tes le prince ici.--Non, Sire, lui rpondis-je vivement,
avec une motion profonde, mais je suis le pre.--Ce qui vaut beaucoup
mieux, ajouta l'Empereur.

Nous descendmes  l'htel de l'administration. On montait par un perron
 un parterre sur lequel donnait l'entre de l'htel. Le parterre tait
trs fleuri, mais la fleur de lis y dominait les autres fleurs, et il
tait presque impossible que la fleur de lis ne sautt pas aux yeux de
l'Empereur. Seulement elle y sauta un peu trop. L'Empereur s'arrta, il
se tourna vers moi, et, en me montrant les lis, il me dit en souriant:
Me voici log  une bonne enseigne. J'avoue que le sourire de
l'Empereur ne me parut pas de bon aloi. Le jardinier n'y avait pas
entendu malice en plantant des lis. Je les aurais certainement fait
arracher s'ils avaient fix mon attention. Tant est-il que les lis me
valurent une disgrce: les yeux de l'Empereur ne se portrent plus sur
moi. L'Empereur avait souri en voyant son pavillon sur la crte des
montagnes. Il ne fit pas attention  celui qui tait dploy sur le
balcon de l'htel.

Le gnral Dalesme m'apprit avec anxit que l'Empereur lui avait
demand tout  coup si j'tais toujours rpublicain, et qu'il lui
avait rpondu que j'tais toujours patriote. L'anxit du gnral
Dalesme ne m'effraya point, je calmai ses alarmes affectueuses. J'tais
bien dcid  ne pas renier mon rpublicanisme. Mon ami ne pouvait pas
concevoir ma tranquillit. C'tait tout simple: il avait vcu prs de la
verge impriale, il la craignait. Moi, je ne l'avais pas mme approche;
je n'en avais pas peur.

L'Empereur prit possession de l'htel. En y entrant, il me demanda o
tait Mme Pons, et je lui rpondis qu'elle tait reste  Porto-Ferrajo
pour les bannires elboises, ainsi que pour me mettre  mme de le
recevoir le moins mal possible. L'Empereur me chargea de la remercier de
son aimable attention: il ajouta que le gnral Drouot lui en avait
parl avantageusement.

Les btiments de la marine marchande taient tirs  terre. Ils avaient
dploy tous leurs pavillons; ils puisaient leur provision de poudre,
les marins criaient  tue-tte. L'Empereur voulut voir de plus prs; il
fut faire une petite promenade sur le bord de la mer. Il parla  tout le
monde; il adressa la parole  ceux qui n'osaient pas la lui adresser.

On rentra pour djeuner. L'Empereur parla administration des mines, mais
il n'en parla qu'au maire de Rio-Montagne, et il sembla prendre  tche
de ne pas se tourner une seule fois de mon ct. Il tait impossible de
se faire illusion: il y avait l une intention marque. Cette manire de
s'adresser en ma prsence  tout autre qu' moi pour demander des
renseignements sur les mines me blessa extrmement, et je voulus quitter
la table. Le gnral Dalesme connaissait mon caractre, il me
surveillait et il me retint. Mais l'Empereur avait trs certainement
entendu mes murmures: sa conscience lui disait que j'tais offens, il
changea de conversation. Personne au monde n'aurait pu m'empcher de me
plaindre, si les lois de l'hospitalit et surtout le respect d au
malheur ne m'avaient contraint au silence.

La nouvelle conversation de l'Empereur prit un autre caractre. Elle eut
lieu avec un enseigne de vaisseau appel Taillade, mari sur l'le, que
l'on ne pouvait gnralement pas souffrir par rapport  son amour-propre
excessif, et qui avait eu l'impertinence de dire  l'Empereur dans une
question mathmatique que l'Empereur trouvait embarrassante: Il n'y a
cependant rien de plus facile, c'est l'affaire d'un enfant. Tout le
monde frona les sourcils. L'Empereur resta calme. Un moment aprs, il
prit l'enseigne Taillade corps  corps et, en se jouant, sans aucune
altration de paroles, il mit  nu toute l'ignorance de cet officier.
L'Empereur se leva de table avant d'avoir pris le caf. Le djeuner ne
s'tait pas distingu par la gaiet; le gnral Bertrand n'avait pas
ouvert la bouche. J'allais me retirer. L'Empereur m'appela, il me
conduisit  une croise. Alors il me parla des mines, je lui offris de
lui donner par crit tous les renseignements qu'il pourrait dsirer. Il
ne me dit plus rien. Je ne l'avais pas content.

On prit le caf. Aprs une conversation gnrale de jaserie, l'Empereur
m'appela de nouveau et je le suivis dans une pice contigu au salon. Il
commena  me parler ainsi: La bande tricolore aurait fait crier,
d'ailleurs je ne pouvais gure m'loigner du pavillon des Appiani.
J'tais aux antipodes de ce dbut. Toutefois, je lui rpondis avec
motion qu'il ne devait y avoir rien de commun entre lui et la race
infme des Appiani, et que le crime du premier des Appiani tait un
crime pour la punition duquel le droit public ne pouvait pas admettre
une premption. L'Empereur s'arrta, me regarda fixement, et il resta
plusieurs minutes sans ouvrir la bouche. Son oeil brlant semblait
chercher  voir ce qui se passait dans mon me. Il reprit la parole en
me demandant si je voulais rester avec lui: je lui rpondis que je ne
demandais pas mieux que de pouvoir lui tre utile. L'Empereur comprit
mal le sens de mes paroles: il crut que je voulais lui faire entendre
qu'il avait besoin de moi; il reprit avec un ton d'humeur: Je ne vous
demande pas si vous pouvez m'tre utile, je vous demande si vous voulez
continuer votre administration. Il ajouta: Je suis un vieux troupier,
je vais droit au but. Restez-vous ou ne restez-vous pas? Je me sentais
prdispos  un langage en rapport avec le verbe haut de l'Empereur,
mais l'Empereur tait exil. Je lui dis comme dcision que je ferais ce
qu'il voudrait. Il sortit: je le laissai sortir. Je crois que nous
n'tions pas trs contents l'un de l'autre. L'Empereur tait rest son
matre, mais j'tais galement rest le mien.

L'Empereur voulut se promener: j'allai me promener avec lui. Il marcha
du ct de la place o l'on dpose le minerai de fer.  peine avait-il
dbouch sur cette place, que tous les employs, suivis de la
population, se jetrent  ses pieds, et,  genoux, lui prsentrent une
ptition pour le supplier de me conserver dans mes fonctions
d'administrateur gnral. Je fus humili que l'Empereur pt penser que
j'avais pris un dtour pour lui forcer la main, et dans un paroxysme de
mauvaise humeur, sans cependant avoir l'intention de l'offenser, je lui
dis: _Monsieur_, je vous prie de croire que je suis tranger  cette
dmarche dplace. L'Empereur me dit avec confiance que je n'avais pas
besoin de plir pour lui en donner l'assurance. En effet, j'tais ple.
Le gnral Dalesme me fit remarquer que j'avais dit _Monsieur_ au lieu
de dire _Sire_; je n'en savais rien. Du reste, durant cette journe, je
m'tais distingu en gaucheries de cette espce, et j'avais plusieurs
fois appel l'Empereur Monsieur le duc ou Monsieur le comte. Je ne
crois pas que cela et offens l'Empereur. Car tout prouvait que ce
n'tait qu'une maladresse. L'Empereur ne donna aucune parole positive
aux employs.

L'Empereur tait mont  cheval  cinq heures du matin: mais il semblait
ne se dlasser qu'en ajoutant  ses fatigues. C'tait, dans toute
l'tendue du mot, un homme infatigable. Il voulait savoir comment on
lanait les btiments  la mer, comment on les tirait  terre, et
quelles mesures l'on prenait contre le mauvais temps. Je fis lancer un
btiment  la mer; je le fis immdiatement tirer  terre. Cette double
opration intressa l'Empereur; il donna des avis pour la faciliter, ses
avis manquaient d'exprience; il en convint. Lorsque je me rapprochai de
l'Empereur, il me dit: L'on vient de me raconter que vous aviez souvent
couru des dangers imminents (sic) pour dtourner les malheurs qui
menaaient les marins. Et cette fois, il me parla avec beaucoup
d'amnit. Cette amnit continua pendant toute la promenade.

Mais la promenade ne se borna pas  une marche strile. L'Empereur
m'accabla de questions sur le service militaire des ctes, sur l'utilit
de l'armement de Palmajola, sur les communications avec cet lot, et
comme, en lui rpondant, je regardais assez souvent le gnral Dalesme,
il me dit en plaisanterie: Ce n'est pas pour instruire le gnral
Dalesme que je vous fais toutes ces demandes. Pendant la guerre, afin
d'viter des surprises nocturnes, j'avais beaucoup surveill la dfense
de mes rivages, quoique ce ne ft pas l mon affaire, et, certainement,
d'aprs son langage, on en avait rendu compte  l'Empereur. Le gnral
Dalesme lui raconta ma leve en masse contre le gnral anglais. Cela le
fit bien rire.

Nous tions rentrs. J'engageai l'Empereur  se rafrachir; il hsitait,
je le pressai, il se laissa aller. Il trempa un biscuit dans du vin de
Malaga. Il nous apprit qu'il tait assez friand de ces sortes de
rafrachissements.

J'tais plus  mon aise; le gnral Dalesme tait plus content. Tout 
coup, il y eut apparence qu'un autre orage allait surgir: du mme ton
que l'on parle de quelque chose de peu d'importance, l'Empereur me dit:
Mais vous avez crit contre moi! et comme il faisait toujours en
pareille circonstance, il me regarda avec des yeux d'aigle. Cette
question pouvait m'interloquer, car elle reportait les souvenirs de
l'Empereur sur un vnement politique qui s'tait pass il y avait une
quinzaine d'annes, et l'Empereur n'avait pas du tout paru me connatre,
mme de nom. Toutefois, je lui rpondis qu'on l'avait tromp, et que
j'tais en mesure de le lui prouver. Ma rponse dcide parut lui faire
plaisir.

Le retour fut agrable. L'Empereur causa facilement. Sa causerie tait
empreinte de ces choses dont on garde la mmoire. Il s'arrta en face de
la forteresse de Volterrajo: il voulait y monter. Le gnral Dalesme et
le maire de Rio-Montagne lui reprsentrent vivement que le sentier qui
y conduisait tait trop scabreux. Je me taisais; il me questionna, et je
lui dis que c'tait une visite qu'il devait faire dans l'une de ses
courses matinales. Soit pour la course matinale, ajouta-t-il. Alors il
profita de sa halte en dvorant de plaisir l'admirable horizon qui se
dployait  ses regards. Il m'interrogea sur toutes les points qui le
frappaient le plus. Il me demanda quelle tait la position prcise des
escadres qui avaient bombard Porto-Ferrajo. Le maire de Rio-Montagne
chercha  lui faire connatre les choses extraordinaires que les
traditions populaires racontaient sur Volterrajo. Mais l'Empereur
l'interrompit en lui rptant ce vers italien:

     _A tempi antichi quando i buoi parlavano._

L'Empereur descendit de cheval pour traverser le golfe en bateau. Au
moment o il allait s'embarquer, le maire de Rio-Montagne lui demanda la
permission de prendre cong, et, mettant un genou  terre, il lui baisa
la main en lui adressant ce verset de l'hymne ambroisienne: _In te,
Domine, speravi_. Le gnral Dalesme, indign de cette crmonie
d'esclavage qu'il considrait comme une tromperie de rvolt, se tourna
vers le maire, et, en appuyant sur chaque syllabe, il lui dit: Vous
tes une canaille d'une fameuse espce! L'Empereur, qui avait fait un
mouvement pour viter le baisemain, parut ne pas avoir entendu le
gnral Dalesme, et il dtourna la tte.

Je saluai l'Empereur. Je rentrai au sein de ma famille, mais en
commettant une faute d'tiquette  laquelle j'tais loin de penser que
l'Empereur avait fait attention. Rien n'chappait  l'Empereur dans les
grandes comme dans les petites choses, et lorsque je l'eus quitt, il
dit au gnral Dalesme que je ne m'tait pas gn pour m'en aller; ce
qui signifiait que j'aurais d l'accompagner jusqu' sa demeure.
L'Empereur avait raison: toutefois, il faut avoir un peu d'indulgence
pour le noviciat d'un vieux rpublicain qui se trouvait tout  coup
transplant dans un monde nouveau.

C'tait le 5 mai!... Jour qui devait devenir plus tard un jour de deuil
pour notre gloire nationale.

Sous le prtexte de s'entendre avec moi pour la prise de possession des
mines, le gnral Drouot vint me trouver dans la soire, et, en prsence
de mon pouse, il me pressa vivement de ne pas quitter ma place: je lui
donnai ma parole. Il n'y eut pas d'autre nomination ni d'autre
engagement. Le gnral Drouot dit  mon pouse: Madame, vous vivez
patriarcalement, et, si vous me le permettez, je viendrai souvent tre
le tmoin de vos vertus de famille. Ds lors, notre intimit fut
tablie.




CHAPITRE V

Premiers jours du rgne de Napolon.--Mandement d'Arrighi.--Choix d'une
rsidence impriale.--Rserve de Napolon  l'gard du gnral
Dalesme.--Conversation sur le roi Joseph.--Rceptions des autorits et
des administrations.--Inspection du clerg.--Le colonel Vincent.--Visite
des fortifications.--Prise de possession des mines.--Respect de
l'Empereur pour le travail.--L'_oeuf  la mouillette_ du colonel
Vincent.--Opinions de l'Empereur sur sa mre, sur la princesse
Pauline.--Espoir de la prochaine arrive de Marie-Louise.--Le portrait
du pauvre petit chou.


La proclamation du gnral Dalesme n'tait pas une pice de haute
loquence, encore moins celle du sous-prfet; mais toutes deux avaient
t faites d'emble au moment opportun, et l'on semblait croire que
c'tait assez. Mais deux jours aprs, il prit envie  M. le vicaire
gnral de lancer un mandement, et force fut de le subir. Mes lecteurs
le subiront aussi. Les matriaux historiques ne sont pas toujours des
preuves de gnie: il faut les admettre tels qu'ils sont.

     MANDEMENT.

     Joseph-Philippe Arrighi, chanoine honoraire de la cathdrale de
     Pise et de l'glise mtropolitaine de Florence, etc., sous l'vque
     d'Ajaccio vicaire gnral de l'le d'Elbe et de la principaut de
     Piombino.

      nos bien-aims dans le Seigneur, nos frres composant le clerg,
     et  tous les fidles de l'le, salut et bndiction.

     La divine Providence qui, dans sa bienveillance, dispose
     irrsistiblement de toutes choses et assigne aux nations leurs
     destines, a voulu qu'au milieu des changements de l'Europe nous
     fussions  l'avenir les sujets de Napolon le Grand.

     L'le d'Elbe, dj clbre par ses productions naturelles, va
     devenir dsormais illustre dans l'histoire des nations par
     l'hommage qu'elle rend  son nouveau prince, dont la gloire est
     immortelle. L'le d'Elbe prend en effet un rang parmi les nations,
     et son troit territoire est ennobli par le nom de son souverain.

     leve  un bonheur aussi sublime, elle reoit dans son sein
     l'oint du Seigneur et les autres personnages distingus qui
     l'accompagnent.

     Lorsque Sa Majest impriale et royale fit choix de cette le pour
     sa retraite, elle annona  l'univers quelle tait pour elle sa
     prdilection.

     Quelles richesses vont inonder notre pays! quelles multitudes
     accourront de tous cts pour contempler un hros!

     Le premier jour qu'il mit le pied sur ce rivage, il proclama notre
     destine et notre bonheur: Je serai un bon pre, dit-il, soyez mes
     enfants chris.

     Chers catholiques, quelles paroles de tendresse! quelle expression
     de bienveillance! Quel gage de notre flicit future! Que ces
     paroles charment donc dlicieusement vos penses, et qu'imprimes
     fortement dans vos mes, elles y soient une source inpuisable de
     consolations!

     Que les pres les rptent  leurs enfants! que le souvenir de ces
     paroles, qui assurent la gloire et la prosprit de l'le d'Elbe,
     se perptue de gnration en gnration.

     Heureux habitants de Porto-Ferrajo, c'est dans vos murs
     qu'habitera la personne sacre de Sa Majest impriale et royale.
     Renomms en tout temps par la douceur de votre caractre et votre
     affection pour vos princes, Napolon le Grand rside parmi vous.
     N'oubliez jamais l'ide favorable qu'il s'est forme de ses fidles
     sujets.

     Et vous tous, fidles en Jsus-Christ, conformez-vous  la
     destine: _Non sint scismata inter vos, pacem habete, et Deus pacis
     et dilectionis erit vobiscum_.

     Que la fidlit, la gratitude, la soumission rgnent dans vos
     coeurs! Unissez-vous tous dans des sentiments respectueux d'amour
     pour votre prince, qui est plutt votre bon pre que votre
     souverain. Clbrez, avec une joie sainte, la bont du Seigneur qui
     de toute ternit vous a rservs  cet heureux vnement.

     En consquence, nous ordonnons que dimanche prochain, dans toutes
     les glises, il soit chant un _Te Deum_ solennel en action de
     grces au Tout-Puissant, pour la faveur qu'il nous a accorde dans
     l'abondance de sa misricorde.

     Donn au palais piscopal de l'le d'Elbe le 6 mai 1814. Le
     vicaire gnral: ARRIGHI. Francesco ANGIOLETTI, secrtaire.

L'original de ce mandement est crit en italien, la traduction que j'en
donne n'est pas de moi, je l'ai copie littralement de celle que l'on a
publie dans le temps. Peut-tre y a-t-il des mots franais qui rendent
inexactement ce que les mots italiens ont voulu exprimer. Mais au fond
la chose est la mme, et rien n'aurait pu suppler au manque de dignit
qui malheureusement caractrise l'avorton apostolique que l'on vient de
lire. J'ai peine  me persuader que M. le vicaire gnral ait publi son
mandement sans l'avoir soumis  l'Empereur, je ne puis pas pourtant
imaginer que l'Empereur l'ait sanctionn. Le mandement porta prjudice 
la prire qu'il prescrivait: elle n'eut gure d'autres assistants que
les assistants officiels. Cependant les habitants de Porto-Ferrajo
taient encore sous l'influence des sentiments que l'arrive inattendue
de l'Empereur leur avait fait prouver.

L'Empereur paraissait infatigable parce qu'il ne faisait que ce qu'il
voulait, comme il le voulait, et lorsqu'il le voulait. Cet homme
extraordinaire avait des facults extraordinaires.

En arrivant  l'le d'Elbe, il occupa immdiatement tous les bras qui
voulurent tre occups. On croyait qu'il manquerait de tout; il ne
manqua de rien. Son gnie tait une mine inpuisable de ressources.

Le colonel Vincent tait le cicerone que l'Empereur prfrait pour
chercher un rduit convenable. On avait minutieusement visit la ville.
L'Empereur tait presque dcid  prendre la caserne de Saint-Franois,
dans laquelle il y aurait eu aussi un logement pour le gnral Bertrand;
mais le gnral Bertrand voulut avoir une maison particulire, _o_,
disait-il, _il serait tranquille avec sa famille_, et l'Empereur, en
faisant un signe marqu d'adhsion, j'allais presque dire de soumission,
renona  mtamorphoser la caserne en palais imprial. Le colonel
Vincent fit des observations au gnral Bertrand. Le colonel Vincent,
vieillard rsolu, tint hautement son opinion, et aussi je lis dans le
journal qu'il m'a confi que l'Empereur se montrait plus facile que le
grand marchal. Il avait demand  l'Empereur s'il ne fallait pas
penser au gnral Drouot, et l'Empereur lui avait rpondu: Soyez
tranquille  son gard, il sera toujours content pourvu qu'il ait un
cabinet de travail. L'Empereur alla visiter le gnral Dalesme: il
l'entoura de tmoignages d'affection. Cependant le gnral Dalesme
pouvait s'apercevoir d'un changement. L'Empereur lui avait dit,  bord
de la frgate anglaise: Vous me donnerez vos conseils pour les choix
que je dois faire. Mais il ne le consultait pas, il paraissait mme
s'abstenir de lui parler des choses sur lesquelles son opinion devait
faire loi. Ce n'tait pas manque de confiance, mais il craignait que le
gnral Dalesme ne le gnt dans le choix des individus qu'il voulait
employer. Le gnral Dalesme lui avait donn un chantillon de sa rude
franchise en apostrophant en sa prsence le maire de Rio-Montagne. Il
voulait viter qu'il n'arrivt encore quelque chose de semblable.
L'Empereur prolongea sa visite au gnral Dalesme; il accepta un
rafrachissement que le vieux brave lui offrit, et il caressa beaucoup
le jeune enfant de ce dbris mutil des phalanges rpublicaines. En
parlant guerre,  l'occasion de la reddition de Paris, que l'Empereur
considrait comme le malheur des malheurs, le gnral Dalesme lui dit:
Cependant le roi Joseph est un brave homme, et l'Empereur,
l'interrompant avec un mouvement presque convulsif (je rpte le mot du
gnral Dalesme), dit rapidement: Oui, sans doute, un brave homme, un
trs brave homme, mais il n'tait pas assez fortement organis pour les
circonstances extrmement difficiles au milieu desquelles il se
trouvait, puis, aprs un moment de silence, il ajouta: Du reste, ce
qui lui est arriv est arriv  tout le monde. C'est la fatalit.

Pendant les moments que l'Empereur passa chez le gnral Dalesme, le
premier chef de bataillon du 35e lui prsenta l'hommage d par les
soldats de ce corps qui taient rests fidles au drapeau, et l'Empereur
leur dit: Je mrite l'amiti que le soldat a pour moi par l'amiti que
j'ai pour lui.

L'Empereur dsirait un logement commode, mais il voulait surtout un
logement qui ft assez isol pour que le bruit de la rue ne pt pas sans
cesse y pntrer et aller le tourmenter dans ses mditations. L'Empereur
dcida qu'on ferait un seul corps de logis des deux pavillons du gnie
et de l'artillerie qui taient dans la forteresse. Aussitt les ouvriers
mirent la main  l'oeuvre. L'Empereur fut lui-mme son ingnieur, son
architecte.

L're nouvelle de l'le d'Elbe s'annonait avec clat. Porto-Ferrajo
ressembla  la Salente de Fnelon. L'illusion tait complte. Chacun
grandissait. L'industrie levait sa tte radieuse, l'enclume retentissait
constamment sous le marteau; la hache frappait sans cesse, et la truelle
tait en permanence.

Les navires naviguaient sans relche pour que les bras occups ne
manquassent jamais des matriaux qui leur taient ncessaires. De l,
l'accroissement de la richesse du commerce elbois.

Ce n'est pas dans les audiences publiques que les princes peuvent
apprendre ce qu'ils ont besoin de savoir. L'audience que l'Empereur
avait donne aux dputations communales ne pouvait avoir servi qu' le
faire reconnatre comme souverain de l'le d'Elbe, et  lui expliquer
sommairement les avantages de sa nouvelle souverainet. C'tait pour les
Elbois la crmonie du couronnement: tout est relatif. Il fallait 
l'Empereur quelque chose de plus substantiel.

Toutes les autorits furent mandes tour  tour. Les notabilits les
plus instruites furent appeles; les hommes clairs des classes
populaires durent galement fournir leur contingent de lumires. Il n'y
eut point d'exclusion parmi les personnes qui pouvaient donner des
renseignements: amis et ennemis eurent la facult de se faire entendre.

L'Empereur se mit  la porte de tout le monde; il parla italien  ceux
qui ne savaient pas parler franais, et il expliqua ce qu'on ne pouvait
pas lui expliquer.

Les diffrents systmes d'administration auxquels l'le avait t
soumise lui fournirent une foule de raisonnements admirables sur les
principes de justice et d'quit qui devaient essentiellement former la
base de toutes les oprations du pouvoir. Il dit au sous-prfet: Les
gouvernants qui se trompent ou qu'on trompe  leur dtriment, ne sont
pas longtemps tromps, mais les gouvernants qui se trompent ou qu'on
trompe au dtriment des gouverns, ont peine  revenir de leur erreur,
soit qu'ils rougissent d'avoir err, soit qu'on leur persuade qu'ils
n'ont pas err, et lorsque enfin la vrit les frappe, il faut qu'ils
s'y soumettent, car la vrit finit par soumettre la puissance: l'erreur
a t la cause de maux souvent irrparables.

L'Empereur cherchait  savoir avec vrit si l'le d'Elbe n'avait pas
t plus heureuse sous l'empire franais que sous le pouvoir des rois de
Naples, des grands-ducs de Toscane et des princes de Piombino. Mais il
n'y avait point de comparaison  tablir entre la France qui possdait
toute l'le, sans exception aucune, et les trois gouvernements qui se la
partageaient, Porto-Ferrajo et Porto-Longone taient des villes de
guerre et des prisons d'tat: la position de leurs habitants ne pouvait
donc pas tre une position de flicit. L'Empereur put se convaincre
que, malgr le flau de la guerre, l'empire franais avait fait tout ce
qui lui tait possible de faire pour l'le d'Elbe, et aucune plainte
fonde ne le fora  gmir. En m'entretenant de ce qu'il avait appris
dans sa recherche de renseignements, il me dit: L'on aura beau faire,
nous serons regretts partout o nous aurons sjourn, parce que, malgr
tous les dfauts que l'on nous prte, nous sommes le peuple qui a le
plus de qualits, et nos ennemis eux-mmes en conviennent. Une autre
fois il me disait aussi: L'arme franaise a laiss  l'tranger des
milliers de souvenirs d'affection qui seront ineffaables. Il me disait
encore: Le coeur franais est la perfection humaine.

Quel tait le principe qui avait plusieurs fois pouss  la rvolte les
Elbois de l'ouest de l'le? C'est ce que l'Empereur rechercha. Il trouva
partout le doigt de l'Angleterre empreint dans les mares du sang qui
avait t vers. Il laissa chapper ce cri d'amertume: C'est ainsi que
les Anglais ont fait en Corse. Plus tard, l'Empereur comparait le
caractre des Marcianais au caractre des Corses. Je crois cependant que
les Corses ont plus d'orgueil.

L'Empereur se rappelait parfaitement tous les travaux qu'il avait
ordonns et toutes les mesures qu'il avait prises pour l'le d'Elbe: les
dates taient prsentes  ses souvenirs comme s'il n'avait jamais eu 
s'occuper d'autre chose. La mmoire tait un des avantages immenses de
l'Empereur. Tout le pass de l'Empire tait class dans cette tte
incommensurable. Il y trouvait en mme temps ses codes, ses monuments,
ses batailles, et la nomination d'un maire ou d'un cur. Il tait
particulirement miraculeux lorsqu'il parlait des armes; il faisait
assister  leurs volutions,  leurs marches,  leurs attaques,  leurs
dfenses,  leurs peines,  leurs plaisirs, et cela avec une clart
prcise qui forait  tout retenir.

Les prtres eurent aussi leur investigation. L'Empereur vita tout ce
qui aurait pu humilier le vicaire gnral, son prtendu parent, mais ce
n'est pas  lui qu'il s'adressa pour prendre des informations, et il fit
bien. Le vicaire gnral ne l'aurait entretenu que des commrages de
sacristie. Ce n'tait plus en audience publique que l'Empereur parlait
au clerg: c'tait dans le cabinet, et la vrit y avait moins de peine
 se faire jour. Des prtres sages dirent  l'Empereur ce qu'en gnral
la conduite des prtres avait de peu difiant, et l'Empereur en sut
peut-tre plus qu'il n'aurait voulu en savoir. Il s'occupa
minutieusement des prtres suspects qui avaient t envoys en
surveillance  Porto-Ferrajo. Il dplora les perscutions religieuses.
Il prtendit que la conscience n'tait soumise  aucune puissance
humaine, qu'elle n'avait de compte  rendre qu' Dieu. Sur l'observation
qui lui fut faite qu'on se servait souvent d'une apparence
consciencieuse pour cacher de mauvaises intentions, il rpondit:
Qu'importent les mauvaises intentions, quand elles sont renfermes dans
le sein du malintentionn! C'est  l'autorit comptente  les
surveiller, et  les faire punir si, sortant de leur rduit intrieur,
elles se traduisent en actes nuisibles  la socit. La loi n'est
dsarme pour personne.

Arriva le moment du commerce et de l'industrie. Je fus consult.
L'Empereur trouvait tonnant que Porto-Ferrajo n'et pas une marine
marchande. Il n'y avait pourtant rien d'extraordinaire  cela.
Porto-Ferrajo n'a qu'un commerce de consommation locale, tout
d'importation, par consquent restreint, et dont le transport des
marchandises n'est pas suffisant pour entretenir toute l'anne un petit
btiment de cabotage. La madrague a ses barques. Les salines emploient
des moyens spciaux.

L'le d'Elbe n'ayant absolument ni agriculture, ni commerce, ni
rivires, ni forts, ni mines de charbon, ne peut prtendre, ce me
semble,  l'industrie en gnral, et il faut qu'elle se contente de
celle de ses fers, de ses granits et de ses marbres. L'Empereur me
remercia de cette explication, mais il me dit: Nous verrons, et dans
ce nous verrons je crus m'apercevoir qu'il y avait une arrire-pense.

L'agriculture ne prta pas mme  un raisonnement: l'Empereur comprit de
suite que tout tait  crer.

Il approfondissait tout. Lorsqu'il y avait un doute, il le tournait, et,
dans cette lutte, il finissait toujours par vaincre. Une qualit bien
plus remarquable, c'est que l'Empereur ne faisait jamais peser son
savoir sur ceux qui ne savaient pas. Il ne fallait pas avec lui monter
sur des chasses, faire l'olibrius et vouloir tre ce qu'on n'tait pas.
Il tait inexorable pour les faux savants.

On pense bien que toutes ces audiences avaient des intervalles; on pense
bien aussi que ces intervalles taient mis  profit. Personne n'a mieux
connu l'emploi du temps que l'Empereur: sa nature tait une nature de
travail.

Le colonel Vincent dsirait beaucoup que l'Empereur allt visiter les
forts de Saint-Hilaire et de Monte-Albano, ouvrages militaires trs
remarquables et qui font honneur aux ingnieurs franais.

L'Empereur satisfit aux dsirs du colonel Vincent: il visita les deux
forts avec une minutieuse attention, il indiqua quelques travaux de
perfectionnement, et il loua beaucoup son guide, sous la direction
suprieure duquel ils avaient t construits. C'tait un personnage fort
singulier que ce colonel Vincent: homme de mrite autant que les
ingnieurs, dans leur ensemble, pouvaient l'tre avant l'cole
polytechnique, il ne s'accoutumait pas  l'ide d'avoir vieilli sans
tre gnral, et il se plaignait sans cesse. Il faisait tout ce qu'il
pouvait, pour se persuader qu'il n'aimait pas l'Empereur; mais il tait
dans une grande joie lorsque l'Empereur lui demandait des conseils, et
quelque trait malin se mlait toujours  l'expansion de sa joie. Il
rptait, avec fiert plutt qu'avec orgueil, les paroles de
bienveillance que l'Empereur lui adressait, et il disait souvent: Ce
diable d'homme finira par me subjuguer. Il aimait aussi  dire que
l'Empereur tait bien fch d'avoir t injuste  son gard. Il se
plaisait galement  faire remarquer qu'il tait dj colonel lorsque
le gnral Bertrand n'avait encore que le grade de capitaine.
Certainement il n'aurait pas aim que le gnral Bertrand lui donnt des
ordres, par la seule raison que le gnral Bertrand appartenait  l'arme
du gnie. Le colonel Vincent tait constamment auprs de l'Empereur.
Tout le monde en faisait la remarque.

C'tait surtout le gnral Dalesme qui devait faire attention  ce qui
se passait entre l'Empereur et le colonel Vincent. L'Empereur,  bord de
la frgate, avait assur le gnral Dalesme qu'il prendrait ses conseils
pour l'organisation gouvernementale, et nanmoins il ne le consultait
point. Toutefois il le traitait avec une considration affectueuse, il
ne manquait pas de confiance en lui; mais lorsqu'il l'avait interrog
sur tels et tels individus notables, le gnral Dalesme, pour lequel un
chat tait un chat, lui avait rpondu crment ce qu'il pensait, et
cette franchise toute nue l'embarrassait. Je crus un moment que
l'Empereur allait en appeler  mon opinion.

Il me demanda ce que je pensais du maire de Rio-Montagne; il le savait
aussi bien que moi. Je lui rpondis que je ne le connaissais pas.
C'tait ce que j'avais pu trouver de moins dfavorable  l'gard d'un
individu  la mise en jugement duquel j'avais contribu. L'Empereur me
demanda encore quelle tait mon opinion sur l'une des notabilits les
plus influentes du pays: je dis que mon opinion particulire tait
contraire  l'opinion gnrale. Vous n'tes donc pas son
partisan?--Je ne suis jamais partisan de l'immoralit. L'Empereur
n'alla pas plus loin. Plus tard, il me fit une autre question, encore
plus importante parce qu'elle touchait  de grands intrts: on avait
rpandu parmi les initis que l'Empereur allait prendre un Elbois dans
son cabinet; l'on dsignait cet Elbois; l'pouse de l'lu prsum
m'assura que la nomination allait paratre. J'tais afflig que
l'Empereur, en dbutant, se laisst aller  des influences vraiment
pernicieuses, et je confiai ma peine au gnral Drouot. L'Empereur me
fit appeler: Vous tes donc convaincu que je ne dois pas prendre cet
homme?--Je sais que ce serait un flau pour Votre Majest.--C'est
fort.--C'est vrai.--Cependant il se prvaut de votre amiti.--Non pas de
mon amiti, mais de ma bienfaisance, et il a raison.--Je comprends: vous
avez  vous en plaindre?--Sire, si j'avais  m'en plaindre, l'avis que
je donne  Votre Majest aurait l'air d'une dlation, et ce n'est sans
doute pas ainsi que Votre Majest l'entend.--Votre susceptibilit est
juste; c'est bien, trs bien! Cela dit, l'Empereur me congdia, et ni
de loin, ni de prs, d'aucune espce de manire, je n'ai plus entendu
parler de rien. L'homme en question tait un homme profondment
corrompu, et il aurait vendu les secrets du cabinet au plus offrant et
dernier enchrisseur. Je ne crois pas pourtant que l'Empereur voult en
faire son secrtaire; il me parat qu'il avait l'intention de le donner
pour adjoint au secrtaire qu'il avait; ce qui n'tait gure moins
dangereux.

C'tait surtout ds l'aube matinale que l'Empereur aimait  faire ses
revues d'observation; il prtendait que c'tait le moment des remarques
prcises, et il assurait qu'il en avait eu des millions de preuves. Il
ne tarda pas  visiter les difices de l'intrieur: c'tait une
inspection srieuse. Il fut extrmement satisfait du magasin des vivres
militaires, qui est vot  l'preuve de la bombe. Il en examina
minutieusement toutes les distributions, et, aprs une assez grande
fatigue, il en sortit pour aller djeuner. Mais avant de se mettre 
table, l'esprit plein de ce qu'il venait de voir, il dicta un ordre fort
long sur le perfectionnement dont ce magasin tait susceptible, et
l'ordre tait si bien entendu que le colonel Vincent ne trouvait que des
paroles d'admiration pour en parler. C'tait beaucoup de sa part.

L'Empereur ne permettait aucun instant de repos  personne. Le gnral
Drouot tait plus particulirement le porte-fardeau de cette activit
dvorante que rien ne pouvait matriser: lui-mme me l'avait dit. Il
fallait donc le retenir le moins de temps possible; nous mmes de suite
la main  l'oeuvre. Le gnral Drouot, avec sa conscience ordinaire,
voulut tout reconnatre pour pouvoir dire qu'il avait tout reconnu, et
lorsqu'il eut termin son opration, nous dressmes le procs-verbal
suivant:

     L'an mil huit cent quatorze et le six mai, nous, soussigns,
     Drouot, gnral de division, gouverneur de l'le d'Elbe, charg de
     prendre possession des mines, au nom de Sa Majest l'empereur
     Napolon, et A. Pons, administrateur des mines pour le compte de la
     Lgion d'honneur, faisant la remise de l'tablissement, avons
     reconnu,

     1 Que l'approvisionnement en grains est tel qu'il est port dans
     l'tat n 1, sign par nous, et runi au prsent verbal.

     2 Que les outils, ustensiles et objets divers servant 
     l'exploitation sont tels qu'ils sont ports dans l'tat n 2,
     dress cejourd'hui, sign par nous, et runi au prsent verbal.

     3 Que l'approvisionnement en bois, seaux, barils et paniers est
     tel qu'il est port dans l'tat n 3, dress cejourd'hui, sign par
     nous, et runi au prsent verbal.

     4 Que l'approvisionnement en fers et clous est tel qu'il est
     port dans l'tat n 4, dress cejourd'hui, sign par nous, et
     runi au prsent verbal.

     5 Que la situation des plongeurs gardes-ctes est telle qu'elle
     est porte dans l'tat n 5, dress cejourd'hui, sign par nous, et
     runi au prsent verbal.

     6 Que les maisons sont telles qu'elles ont t portes dans
     l'tat gnral n 6, dress cejourd'hui, sign par nous, et runi
     au prsent verbal.

     7 Que la caisse de l'administration n'a aucun fonds, et qu'elle
     est, au contraire, dbitrice des avances faites par
     l'administrateur.

     8 Un tat nominatif des dettes contractes par les employs et
     les ouvriers des mines, lesquelles dettes, arrtes au 31 mars
     dernier, s'lvent  la somme de dix-huit mille trois cent
     vingt-deux francs dix-neuf centimes.

     En foi de quoi nous avons sign le prsent procs-verbal de remise
     et de prise de possession, pour servir et valoir partout o besoin
     sera.

     _Sign_: Gnral comte DROUOT, et PONS.

Quoiqu'il y ait peu de jours que l'Empereur est sur l'le d'Elbe, tout
le monde est dj reint, et lui seul semble encore frais et dispos. Il
donne sans cesse des ordres, ses ordres sont toujours presss, chacun
sue sang et eau pour lui obir  souhait. Son logement l'occupe
beaucoup, on fait tout ce qu'on peut, il voudrait qu'on ft davantage.
Il n'est pas de mauvaise humeur, mais il est impatient, et son
impatience inquite les personnes qui l'entourent. Toutefois, son
impatience n'agit que sur lui, surtout elle n'agit jamais sur l'ouvrier:
l'Empereur a quelque chose de respectueux pour le travail. Pour ne pas
quitter les travaux dans un moment o il croyait pouvoir tre utile,
press par l'apptit, il pria le colonel Vincent de lui faire manger un
oeuf  la mouillette, et il djeuna ainsi. On ne pouvait pas tre plus
frugal que l'Empereur. Le colonel Vincent se trouvait transport au
troisime ciel de ce que l'Empereur s'tait invit lui-mme pour ainsi
dire de camarade  camarade, car ce sont l les mots que le vieillard
rptait  satit.

Il est facile de concevoir le dsir ardent que l'Empereur prouvait
d'avoir un logement selon ses gots et ses besoins. Il devait forcment
rester inoccup dans la demeure provisoire de la mairie. Il tait  la
fois son ingnieur et son architecte; il avait fait ses plans, il avait
prsid  leur excution, mais c'tait par des dmolitions qu'il tait
entr dans sa carrire d'emprunt. Il faisait jeter bas tout ce qui
pouvait le plus gner sa vue ou l'empcher de respirer le grand air.
D'abord l'on s'tonna, puis l'on critiqua, puis l'on finit par trouver
que c'tait bien.

L'Empereur n'avait pas encore parl de l'Impratrice son pouse; mais en
dirigeant les travaux qui devaient aboutir  le loger convenablement, du
moins  sa guise, il avait dit: Ceci sera l'appartement de ma femme,
ceci sera l'appartement de mon fils, et ces paroles eurent de suite un
joyeux retentissement dans l'le. Les Elbois considraient la venue de
Marie-Louise comme un second vnement de grande flicit pour eux.

L'Empereur fut touch de cette manifestation publique.  dater de ce
jour, il parla assez souvent de sa compagne; il annonait la prochaine
arrive de sa mre et de sa soeur, qui se faisaient, disait-il, un
devoir et un bonheur de venir partager sa destine. L'expression de son
respect filial avait quelque chose de fervent qui allait droit au coeur.
Il assurait que le caractre de sa mre tait un type de vritable
grandeur. Il aimait beaucoup sa soeur Pauline; il disait d'elle: C'est
la personne de la famille qui m'a t le moins  charge; jamais elle ne
se plaignait.

L'Empereur parlait avec beaucoup de mnagement de ses proches, il pesait
toutes les paroles qui leur taient relatives, et, sans exception,
lorsqu'il s'tait exprim entirement sur leur compte, il restait
longtemps pensif.

Au milieu des dcombres, il heurta une pice de bois, et la tabatire
lui chappa des mains. C'tait la tabatire sur laquelle il y avait le
portrait du roi de Rome. L'Empereur n'tait plus svelte, son embonpoint
tait dj marqu, et l'action de ses mouvements n'tait pas rapide.
Cependant il se plia comme un tout jeune homme pour ramasser ce bijou,
et lorsqu'il se fut assur que la peinture n'avait pas souffert, il en
tmoigna un plaisir indicible. Il rpta plusieurs fois qu'il aurait
prouv beaucoup de chagrin si les traits de son pauvre petit chou
avaient t victimes de sa maladresse. Aprs avoir fait l'loge de son
fils, il ajouta: J'ai un peu de la tendresse des mres, j'en ai mme
beaucoup, et je n'en rougis pas. Il me serait impossible de compter sur
l'affection d'un pre qui n'aimerait pas ses enfants.




CHAPITRE VI

Organisation gnrale de l'le d'Elbe.--L'arme.--Le bataillon
franc.--Le corps de cadets.--Les services privs.--Bertrand et
Drouot.--Le trsorier Peyrusse.--Le docteur Foureau de Beauregard.--Le
service intrieur.--Les chambellans.--Les officiers d'ordonnance.--Le
premier officier Roul.--Le lieutenant de gendarmerie Paoli: son
incapacit, son ingratitude.--Le vicaire gnral Arrighi.--Le juge
Poggi, policier secret.--Visite de Napolon  Longone.--La curiosit des
Anglais; mot de Napolon.--Visite contremande.--M. Rebuffat, bouffon
moraliste.


L'autorit gouvernementale de l'empire franais avait d imprativement
cesser  l'le d'Elbe, ds le moment qu'un autre gouvernement que celui
de la France avait t mis en possession lgale de l'le. Mais l'action
de la nouvelle autorit n'avait pas t immdiatement substitue 
l'action de l'ancienne, de telle sorte qu'il n'y avait plus de direction
dans la marche du pouvoir. Ce n'tait pas de l'anarchie, ce n'tait pas
de l'interrgne. C'tait l'effet indfinissable d'un changement social
auquel personne n'avait t prpar, pas mme l'Empereur. L'ordre tait
partout, mais ce n'tait pas l'ordre dict, c'tait l'ordre inspir,
celui que toutes les mes gnreuses comprennent et sur lequel se fonde
la vritable tranquillit publique. On ne pouvait pas dire aussi que la
loi tait absente, mais ce n'tait pas la loi crite, c'tait la loi
parle.

Une organisation gnrale tait d'urgence. Personne ne pouvait
comprendre cela mieux que l'Empereur. Ce travail important, labor
pendant les heures qui auraient d tre consacres au repos, apparut
alors qu'on s'y attendait le moins, et toutes ses prvisions eurent une
approbation unanime: les affaires civiles eurent leur ministre; il en
fut de mme des affaires militaires. L'le eut un nouveau gouverneur. La
recette gnrale fut adjointe  la trsorerie de la couronne. La
sous-prfecture devint une intendance. Le tribunal eut une organisation
concordante avec l'ordre de choses qui venait de surgir du cahos (_sic_)
europen. Une section jugeait en premire instance. Les sections runies
prononaient en appel; elles remplissaient aussi les fonctions de cour
criminelle. On essaya de crer une espce de Conseil d'tat. Le tribunal
de commerce fut reconstitu. Les municipalits subirent des changements
notables.

L'Empereur porta une attention toute particulire sur les hpitaux. Il
se fit rendre des comptes circonstancis. Il amliora beaucoup ce
service si intressant. Il rgularisa le service sanitaire et le service
des ports.

La police fut la chose la moins bien entendue. L'Empereur se laissa
tourdir par une foule de rapports officieux qui lui firent croire que
cette manire d'tre instruit lui suffirait.

Les deux compagnies de canonniers gardes-ctes furent dissoutes pour
tre ensuite runies au bataillon franc.

Le bataillon franc eut une nouvelle base, un nouveau commandement. Ce
nouveau commandement fut l'occasion d'une injustice de la part de
l'Empereur. Lorsque le gnral Durutte partit de l'le d'Elbe pour aller
 l'arme, il prit un officier elbois en qualit d'aide de camp; en
prsence de l'ennemi, cet aide de camp le quitta pour retourner dans ses
foyers. Ses concitoyens le considrrent comme ayant dsert. Cependant
l'Empereur le prfra  un excellent officier, le capitaine Vantini,
dont les services taient noblement signals. On attribua ce choix
inconvenant  l'influence du colonel Vincent: c'tait une erreur.
L'Empereur se trompa parce qu'il voulait se tromper. C'est une
concession que l'Empereur fit au parti aristocratique. Les deux partis
se trouvrent en prsence dans cette circonstance; ce n'taient plus les
mmes passions, mais c'tait le mme esprit. Les patriotes avaient
peut-tre trop hautement chant: La victoire est  nous. La garde
nationale grandit d'une coude: l'Empereur la considra comme sa garde
de famille.

Enfin, la cration d'un corps de cadets couronna l'oeuvre des
organisations et des rorganisations; dans toutes ces belles choses,
l'Empereur ne pensa peut-tre pas assez que les fortunes elboises
taient petites, que les mauvaises annes qu'on venait de traverser les
avaient presque rendues insuffisantes pour les besoins de la vie
ordinaire, et que les grever de dpenses extraordinaires, c'tait
presque les dtruire. Il est vrai que tout le monde courait au-devant
des hochets impriaux, ce qui pouvait faire penser  l'Empereur qu'il
n'allait pas trop loin. La cration du corps de cadets avait eu en vue
de donner une ducation polytechnicienne aux jeunes gens qui voudraient
suivre la carrire militaire. Mais la carrire militaire,  l'le
d'Elbe, mme avec l'Empereur, tait sans avenir, et elle dtournait de
prendre un tat plus utile et plus profitable. D'ailleurs, aucun lment
n'existait pour reproduire, mme en miniature, cet tablissement
inapprciable que la Rpublique mre a lgu  la France, et dont les
lves les plus ordinaires deviennent cependant, en gnral, des hommes
distingus.

Puis l'Empereur songea  organiser le service public et le service priv
de sa maison. Les fourriers du palais devinrent prfets du palais. Le
mdecin fit rgulirement son service quotidien; le pharmacien n'tait
pas en premire ligne de compte.

Vint ensuite ce qu'on pourrait appeler la haute servitude, quoique 
vrai dire, au service de l'Empereur, tout ft d'une servitude  peu prs
gale. L'Empereur nomma quatre chambellans, cinq officiers d'ordonnance,
plusieurs jeunes gens de famille pour remplir les fonctions d'huissiers
de chambre, et quelques employs d'intrieur. M. le vicaire gnral
reut le titre d'aumnier de l'Empereur: ce choix tait forc.

Tous les lus prtrent serment d'obissance aux lois et de fidlit 
l'Empereur. La prestation du serment fut solennelle.

Except le gnral Bertrand et le gnral Drouot, l'Empereur n'avait
personnellement fait aucun appel aux dvouements pour se faire suivre
dans son exil, et il n'y aurait rien d'tonnant qu'il ne se ft pas mme
ml des choix. Quant aux soldats de la garde impriale, c'tait une
exception particulire  la rgle commune: L'Empereur comptait
galement sur tous, et l'on pouvait prendre  l'avenant. Ainsi les
compagnons de l'Empereur n'taient pas tous galement des amis dvous 
la vie et  la mort. Cependant tous l'aimaient, et l'Empereur ne leur
demandait pas davantage. Dans cet ensemble d au hasard, o rien, pour
ainsi dire, n'tait homogne, chacun avait eu de l'avancement. Quelques
individus, par la raison qu'ils avaient suivi l'empereur Napolon, se
croyaient au moins de petits Napolons, et leur croyance, qui se
manifestait par des jactances ridicules, prtait souvent  rire.

Le gnral Bertrand, grand marchal, tait charg des affaires civiles,
ce qui quivalait au ministre de l'intrieur. Le gnral Bertrand tait
un homme de bien, dans toute l'tendue du mot. Il se serait dvou pour
l'Empereur au moment o son dvouement aurait pu sauver l'Empereur, mais
ce moment ne s'tait pas prsent, et il ne l'avait suivi que par un
sentiment d'honneur. Les vnements qui avaient bris le trne imprial
avaient aussi bris l'me du gnral Bertrand. Sans cesse en proie aux
souvenirs dchirants de cette immense catastrophe, ce n'tait plus un
homme de travail, c'tait un homme de repos. Son coeur tait tout entier
 sa famille; sa femme et ses enfants absorbaient toutes ses penses.
Que si l'on exigeait rigoureusement mon opinion sur l'essence des liens
qui avaient attach Napolon au gnral Bertrand, je dirais, d'aprs
tout ce que j'ai vu: Les deux natures, celle de l'empereur Napolon et
celle du gnral Bertrand, n'taient pas sympathiques, et le
resserrement de leur union, plus apparent que rel, tait plutt une
affaire d'habitude qu'une affaire de sentiment. Jamais leurs premires
opinions n'taient les mmes; elles commenaient toujours par se
heurter, et le gnral Bertrand ne cdait pas facilement. J'ai vu, plus
d'une fois, l'empereur Napolon renoncer aux dbats. Cela n'empchait
pas que le gnral Bertrand n'aurait jamais eu une pense contraire aux
intrts de l'empereur Napolon.

Le gnral Drouot, aide de camp de l'Empereur, avait t nomm
gouverneur de l'le et charg des affaires militaires, ce qui quivalait
au ministre de la guerre. Lisez Plutarque, voyez le plus beau caractre
de ses grands hommes: c'est le caractre du gnral Drouot. Le gnral
Drouot tait la perfection de l'homme moral. Il avait suivi l'Empereur 
condition qu'il ne lui serait pay aucun appointement. C'tait le seul
compagnon de Napolon qui et fait cette rserve. Il y avait deux hommes
dans le gnral Drouot: l'homme public et l'homme priv. L'homme priv
tait trop bon, l'homme public tait trop svre.

M. Peyrusse, payeur de la couronne, tait devenu trsorier de la
couronne et receveur gnral de l'le d'Elbe. Cadet de Gassicourt, dans
un _Voyage fait en Autriche  la suite de l'empereur Napolon_, dit au
chapitre intitul _Club des francs blagueurs_: M. Peyrusse, payeur de
la couronne, jeune Mridional plein d'esprit, de vivacit, de franchise,
toujours gai, toujours obligeant, fort attach  ses devoirs, et 
l'le d'Elbe ce portrait n'avait presque subi aucune altration.
Seulement les annes avaient amen un peu plus d'aplomb. M. Peyrusse ne
faisait pas parade de son dvouement pour l'Empereur, car il disait 
qui voulait l'entendre, toutefois en riant: Je n'ai pas suivi
l'empereur Napolon, j'ai suivi ma caisse, et c'tait vrai. Les
militaires n'taient pas toujours bons  son gard; ce qui ne
l'empchait pas de leur rendre tous les services qui dpendaient de ses
fonctions. L'Empereur, sur les bords de la tombe, a, dans son testament,
t injuste  l'gard de M. Peyrusse, et cette injustice a tenu  sa
malheureuse incrdulit des hommes probes.

Le docteur Foureau de Beauregard, dont la science mdicale n'avait pas
rvl le mrite, tait,  Paris, mdecin des curies impriales, et, 
l'le d'Elbe, mdecin en chef de l'Empereur. Il tait ce qu'on appelle
vulgairement une commre et, pour plaire  l'Empereur, il lui
colportait exactement tous les caquetages bons ou mauvais, ce qui avait
fini par le rendre suspect. Il tait, d'ailleurs, trop obsquieux auprs
de l'Empereur. Cette obsquiosit faisait contraste avec sa vanit
envers les personnes qui lui taient subordonnes. Disons un mot pris
dans le domaine de la plaisanterie, ce sera une petite escapade
d'historien. L'Empereur tait au bain: M. Foureau de Beauregard lui
avait prsent un consomm, ce consomm tait trop chaud, et, pour ne
pas se brler, l'Empereur le humait. Le mdecin en chef voulut empcher
l'Empereur de humer son potage parce qu'en le humant, il avalait des
colonnes d'air, et que ces colonnes d'air pouvaient lui donner la
colique. L'Empereur, peut-tre un peu impatient, s'cria: Docteur,
quoi qu'en dise Aristote et sa docte cabale,  mon ge, l'on sait
comment il faut boire, et vous pouvez m'pargner votre leon. M.
Foureau de Beauregard dut cesser sa harangue. C'tait, au fond, un fort
brave homme, mais il ne savait pas se faire aimer, et gnralement on
l'avait pris  tic,  ce que disait l'Empereur, dfenseur-n de toutes
les personnes impopulaires.

L'Empereur allait partir de Fontainebleau, que l'on n'avait pas encore
trouv un pharmacien. M. Gatti tomba sous la main de M. Foureau de
Beauregard: on le prit. M. Gatti n'tait pas instruit, il ne chercha pas
 apprendre, et il fut loin de briller dans son emploi. Cependant on le
critiquait beaucoup moins que le mdecin en chef: c'est qu'il ne faisait
pas flamboyer sa broderie, c'est que, dans l'exercice de ses fonctions,
sa parole n'tait pas insultante et qu'on le considrait comme un bon
camarade.

Tout le monde avait reu de l'avancement en venant  l'le d'Elbe. MM.
les fourriers avaient grandi dans les rangs de l'arme et de la maison
de l'Empereur. Du grade de capitaine, ils taient passs au grade de
chef d'escadron; de fourriers du palais, ils taient devenus prfets du
palais. Il y avait deux fourriers prfets.

M. Deschamps tait le premier. Il n'tait pas mme fait pour tre le
dernier. C'tait un vieux gendarme en habit d'officier: il en avait la
tournure et la grossiret; toutefois, ce n'tait pas un homme sans
instruction. Il aurait pu tre intressant, s'il avait su ce que c'tait
que d'tre intressant. Aussi il fit toujours bande  part. Je dois dire
qu'en dplaisant  tout le monde il ne faisait pourtant du mal 
personne. Mais il ne faisait pas des amis  l'Empereur.

M. Baillon avait beaucoup moins de talent que M. Deschamps, mais il
comprenait mieux la socit, et il ne cherchait pas  lui dplaire. Ce
n'tait pas un homme de salon: toutefois, les gens de salon ne
l'effaaient pas, mme dans les salons. Il y avait en lui quelque chose
de bon et de martial qui attirait. Sa parole de soldat, sans tre
gracieuse, inspirait de la confiance, et l'on aimait  l'couter.

Je passe aux chambellans. Le docteur Lapi tait parvenu  la premire
rputation de l'le d'Elbe: il y tait parvenu par le savoir-faire plus
que par le savoir. Plusieurs Elbois lui taient suprieurs par les
lumires, mais aucun Elbois n'avait, en apparence, une conduite aussi
rgulire. Il tait l'me des coteries; c'est par les coteries qu'il se
rendait ncessaire. Ses opinions avaient toujours t patriotiques.
L'Empereur aurait commis une grande faute en ne l'attachant pas  sa
personne.

M. Vantini avait de l'esprit  pleines mains. Mais son esprit n'tait
pas un esprit de conduite, il n'tait pas entour de la considration
publique. On craignait surtout sa langue acre. C'tait la plus haute
naissance de l'le. Cependant il tait alors dans un tat de gne
visible: il avait dvor son patrimoine par des folies sans excuse.
C'tait la notabilit de l'le d'Elbe la plus prononce en faveur de la
rvolution franaise. L'Empereur ne pouvait pas se dispenser de le
nommer. M. Vantini avait constamment t en guerre ouverte avec le
commissaire gnral Galazzini. J'ignore de quel ct tait le tort.

M. Traditi appartenait au parti aristocratique, mais c'tait un honnte
homme, d'une conduite parfaite, et le choix que l'Empereur en avait fait
tait un choix honorable. M. Gualandi: ce n'tait rien, moins que rien;
jamais la porte de l'Empereur n'aurait d lui tre ouverte. La
nomination de M. Gualandi n'aurait t qu'une erreur ou un ridicule si
l'Empereur avait nomm cinq chambellans. Comme il n'en nomma que quatre,
elle fut regarde comme une insulte faite au bon sens, et elle eut un
triste retentissement dans la population porto-ferrajaise. M. Aliti
tait l'une des premires notabilits de l'le d'Elbe: il jouissait de
beaucoup de considration. L'opinion publique l'indiquait hautement au
choix de l'Empereur. L'Empereur lui prfra M. Gualandi, que personne
n'estimait. M. Aliti, humili avec une extrme raison, quitta l'Elbe.

Le jeune Znon Vantini, de Porto-Ferrajo, officier d'ordonnance, valait
plus  lui seul que tous les autres officiers d'ordonnance. Mais il
tait jeune, il avait toutes les mauvaises tendances de son pre, et les
conseils ne lui allaient pas. C'tait d'ailleurs un excellent enfant. Il
avait t page de la grande duchesse lisa. L'Empereur l'affectionnait.

Aprs Znon Vantini, venait pour la capacit le second fils Seno, dont
le pre tait un des trois plus grands capitalistes de l'le, et ce
jeune Seno, en ayant du plaisir  porter un bel uniforme, aurait tout
autant aim de n'tre pas soumis  la gne insparable d'un emploi.
C'tait un enfant gt.

Perez, de Longone, je crois, Napolitain de naissance, tait un malotru
de la plus sotte espce, et il touchait  l'imbcillit: l'Empereur
tait descendu  ce choix, parce qu'il voulait avoir sous la main
quelqu'un  qui il pourrait donner des ordres dont l'excution
ncessiterait un manque presque absolu d'intelligence.

Binelli, de Rio, tait, sans instruction, et pour le moment une place de
sous-lieutenant dans le bataillon franc lui aurait mieux convenu que
d'tre officier d'ordonnance de l'Empereur.

Bernotti de Marciana tait aussi un jeune homme fort ordinaire, quoique
plus capable que Perez et Binelli.

Puisque j'en suis aux officiers d'ordonnance, il faut, quoique
prmaturment, que je m'occupe d'un officier que l'Empereur plaa  leur
tte et dont la prsence  l'le d'Elbe ne fit, je crois, plaisir 
aucun militaire. Un officier, se disant chef d'escadron du train
d'artillerie, arriva  Porto-Ferrajo et alla de suite offrir des
services  l'Empereur, pour lequel son exaltation paraissait dlirante.
Les braves de la garde ftrent sa bienvenue. L'Empereur partagea ce
mouvement de plaisir. Il nomma de suite l'arrivant premier officier
d'ordonnance, c'est--dire qu'il lui donna le commandement des officiers
d'ordonnance. Mais bientt l'on crut savoir que ce prtendu chef
d'escadron n'tait rellement que capitaine. Cette usurpation de grade
indigna; il y eut des explications violentes; on se battit. Bientt le
premier officier d'ordonnance fut vraiment un brandon de discorde; il
troubla la tranquillit de la garde, il dut vivre isol. Cependant
l'Empereur trouva que l'on s'acharnait trop contre lui; il le dfendit,
et cette dfense excita des murmures. Cet officier s'appelait Roule.
Jamais je n'ai rien su de lui qui pt le faire considrer comme un homme
distingu.

L'Empereur avait trouv  l'le d'Elbe un lieutenant de gendarmerie
nomm Paoli, pendant de l'officier d'ordonnance Perez, et que bientt il
tranait partout  sa suite, comme en d'autres temps il y tranait le
mameluk Roustan. Cet officier tait Corse. Toutefois, il n'avait ni la
finesse, ni la fiert, ni le courage corse: il n'tait bon qu' servir.
Je l'ai entendu rpondre  l'Empereur qui lui demandait l'heure qu'il
tait: L'heure qui plat le plus  Votre Majest, et il se pavanait de
sa rponse que l'Empereur avait pourtant paye d'un geste de ddain. Ce
n'taient pas les seules paroles d'une semblable platitude que l'on
pourrait citer de lui. Nanmoins l'Empereur le nomma capitaine: il lui
donna mme l'toile de la Lgion d'honneur; du moins, il l'autorisa 
porter celle destine  l'un de ses frres, comme lui officier de la
gendarmerie. Ce frre tait mort. L'Empereur fut toujours excellent pour
ce mameluk gendarme, jusqu' l'injuste, puisqu'il l'leva au grade de
chef d'escadron. Aprs la dplorable journe de Waterloo, ce Paoli
hont fut un des premiers  prendre la cocarde blanche. J'ai t tmoin
de sa basse ingratitude.

Le vicaire gnral ne valut pas mieux que l'officier de gendarmerie. Il
s'appelait Arrighi, il tait l'oncle de l'un des gnraux les plus purs
et les plus braves de la grande arme, qui tait, lui, vraiment le
parent de l'Empereur, et pour lequel l'Empereur n'avait peut-tre pas
fait tout ce qu'il aurait d faire. Ds qu'on sut que l'Empereur venait
rgner  l'le d'Elbe, le vicaire gnral Arrighi voulut s'interposer
entre tout le monde et son _cousin germain_ l'Empereur (_cugino
carnaro_, comme disaient alors presque tous les Corses); et, en plein
vent, il dispensait sa protection, comme  l'glise il dispensait son
_benedicamus_, mais il dut bien en rabattre en approchant de l'Empereur.
Ce cousin germain n'couta M. le vicaire gnral que lorsqu'il lui
disait la messe; M. le vicaire gnral n'eut aucune espce d'influence
sur l'Empereur. Il semblait mme que l'Empereur affectt de le tenir
loign, grand attentat  l'amour-propre d'un Corse et d'un moine, car
M. Arrighi tait un ancien moine. Aussi il se vengea: lorsque l'Empereur
fut tomb une seconde fois, M. le vicaire gnral Arrighi dsavoua la
parent dont il avait longtemps fait son aurole, il pria pour le
nouveau gouvernement: ce qui n'empcha pas le nouveau gouvernement de le
renvoyer au lieu d'o il tait venu.

Il y avait un autre Corse que l'Empereur avait galement trouv  l'le
d'Elbe. Ce Corse s'appelait Poggi, il tait juge et il avait t nomm
par l'influence de Lucien Bonaparte. Cette protection l'avait rendu
d'abord presque suspect  l'Empereur, qui commena par le traiter
froidement. Mais en fait de finesse, le juge Poggi aurait jou cent
empereurs comme l'empereur Napolon, et il ne s'effraya pas des
symptmes de cette froideur. Il rpondit  la froideur par de
l'admiration, ce qui empcha la froideur d'tre pre. Ensuite il pleura
les infortunes de la France; c'tait le chemin le plus droit pour
arriver facilement au coeur de l'Empereur. Poggi s'insinua, se glissa, et
il arriva  la confiance de l'Empereur, qui le chargea de la police
d'intimit. L'Empereur tait content lorsque Poggi lui rptait ce que
quelqu'un avait entendu dire. Personne n'tait plus propre que Poggi
pour explorer les familles: il avait un instinct remarquable pour faire
parler les autres sans parler lui-mme. Toutefois, ses rapports ne
faisaient du mal  personne; il tait essentiellement bon. Jamais il ne
fut ingrat envers l'Empereur.

M. Baccini, prsident du tribunal, tait Gnois, et l'Empereur avait eu
plaisir  le conserver. Il laissait  dsirer pour la connaissance
approfondie des lois franaises, mais le droit romain lui tait
familier. M. Baccini tait moralement relch dans ses habitudes de vie
prive. Nanmoins il tait magistrat intgre. M. Baccini n'tait pas
toujours juste dans ses sympathies ou dans ses antipathies; il prenait
facilement fait et cause dans des affaires qui par principe lui taient
trangres, et alors la passion l'emportait au del des bornes de la
sagesse. C'est dans cette croyance que l'on disait qu'il avait donn de
mauvais conseils  l'Empereur. Cependant il ne s'appliquait pas beaucoup
aux exigences de la cour. Ce n'tait pas un des assidus.

Le bon sous-prfet M. Balbiani qui, au lieu de rentrer chez lui 
Pontedera, avait pass aux fonctions d'intendant, ne se possdait pas
d'aise et faisait marcher sa machine administrative, lorsque d'autres ne
la faisaient pas marcher pour lui. C'est que l'on empitait frquemment
sur son droit. M. Balbiani avait ce qu'on appelle l'habitude des
affaires. C'tait d'ailleurs un honnte homme, c'tait surtout un bon
homme, peut-tre mme un trop bon homme. Il tait fort proccup de
l'clat qu'aurait son uniforme. Il aimait plaisamment  demander s'il
tait ou Franais ou Toscan ou Elbois, et il finissait toujours par dire
qu'il appartenait  la nation qui le conservait dans son emploi. Il
disait la vrit en riant. Cela ne l'empchait pas d'tre bon Toscan: il
aimait sa patrie, mais il aimait encore plus sa place. Balbiani avait
une trs nombreuse famille, un emploi lui tait d'une absolue ncessit,
et c'est pour cela que l'Empereur ne voulut pas lui ter celui dans
l'exercice duquel il l'avait trouv.

L'organisation qui tablissait une marche rgulire pour les affaires
n'tait pas auprs de l'Empereur un allgement des affaires, car
l'Empereur en crait sans cesse de nouvelles, et quand l'une tait
finie, dix autres commenaient. L'Empereur n'pargnait personne, mais il
ne s'pargnait pas lui-mme, et il tait toujours le premier  la
besogne. L'Empereur ne prlassait (_sic_) jamais. Il avait le secret de
convaincre qu'il n'tait que l o il devait tre, de manire que, l o
il tait, on redoublait de zle, parce que l'on craignait de l'avoir
oblig  y venir.

L'Empereur avait  visiter la seconde ville de son empire en miniature.
Longone avait fait des prparatifs pour le recevoir: ces prparatifs
consistaient particulirement dans un amoncellement de populaire. On
tenait toujours  ce que l'Empereur se crt au milieu d'une grande
population. Je le rpte: je n'ai jamais approuv cette manie trompeuse.
Si,  l'le d'Elbe infiniment petite parcelle du globe, o l'on pouvait
tout embrasser d'un regard, l'on entourait l'Empereur de fausses
apparences, que ne devait-on pas faire en France, alors que la France
embrassait une grande partie de l'Europe, et que l'tat de guerre
permettait de multiplier les moyens de tromper? Cette triste ide me
poursuivait sans cesse, lorsque je voyais dranger le peuple pour le
faire parader inutilement au passage d'un infortun que sa croyance aux
dehors trompeurs avait conduit sur la terre d'exil. La course de Longone
fut contremande; cela tonna tout le monde, car l'Empereur n'avait pas
l'habitude de renoncer sans cause  un plan arrt. La cause du
non-dpart fut connue. On avait entendu beaucoup de coups de fusil dans
la campagne, ce qui arrive presque toujours quand les paysans doivent
clbrer une fte. Ces coups de fusil avaient inquit. Le zle outr
s'tait empress d'aller s'enqurir de ce que tout le monde savait.
L'Empereur avait difficilement consenti  cette prcaution, qu'il ne
croyait pas ncessaire. Les habitants de Capoliveri, de Campo, de Rio,
s'taient en masse transports  Longone, et l'inutilit de leur
empressement ne les amusa pas. Le lendemain ils furent plus heureux.
L'Empereur fit le voyage.

Il y avait  Longone beaucoup plus d'Anglais qu'on n'avait cru en
trouver, et l'on en fit faire la remarque  l'Empereur. On lui fit
remarquer aussi que les Anglais le suivaient partout o il allait.
L'Empereur dit: Je suis pour eux un objet de grande curiosit.
Laissez-les se satisfaire, puis ils iront dans leur pays amuser les
gentelmans (_sic_) en dnaturant mes faits et mes gestes. Ensuite il
ajouta assez tristement: Ils ont gagn la partie,  eux le d. C'tait
surtout le colonel Campbell qui tait acharn aux pas de l'Empereur. 
quelque heure que l'Empereur voult sortir, qu'il y et ou qu'il n'y et
pas des prparatifs, le colonel Campbell tait l, toujours l, et l'on
aurait pu croire qu'il avait des connivences dans l'intrieur du palais.
Il est vrai que plus tard il y eut des murmures accusateurs contre une
femme qui tait  porte de savoir ce qui se passait: c'tait une
Franaise.

 Longone comme partout, le sjour de l'Empereur fut marqu par les
ordres qu'il donna pour des travaux importants et dont on dut
immdiatement s'occuper.

Personne ne prtait plus d'attention que moi aux paroles de l'Empereur.
L'Empereur raisonna beaucoup de la place de Longone comme place de
guerre. Il parla avec admiration du sige que les Franais, sous les
ordres du gnral de Noailles, y avaient soutenu en 1649, et il finit en
disant: Massna n'aurait pas fait plus. loge galement honorable pour
les deux guerriers auxquels il s'adressait.

Le fort de Foccardo n'chappa pas aux investigations de l'Empereur. Il
rpta pour ce fort toutes les observations que le gnie militaire lui
avait faites et qui taient restes empreintes dans sa mmoire comme si
elles dataient de la veille. Il n'attacha pas une grande importance  la
place de Longone pour la dfense de l'le d'Elbe.

Un des meilleurs citoyens de Longone tait M. Rebuffat,
aide-garde-magasin des vivres militaires, que tout le monde aimait, et
c'est chez lui que l'Empereur mit pied  terre. M. Rebuffat, ancien
boulanger, avait dans les entreprises acquis une fortune importante, et
il en faisait un bon usage. Le pauvre ne frappait jamais en vain  sa
porte. M. Rebuffat, comme instruction, ne savait rien de rien, et
pourtant on se plaisait gnralement  l'couter: c'est qu'il tait
vraiment ce qu'on appelle communment un bon enfant. On le prenait
quelquefois pour un bouffon, mais ses bouffonneries taient empreintes
de vrit et souvent elles donnaient des leons. La preuve qu'il y avait
en lui des qualits qui devaient tre apprcies, c'est que l'Empereur
lui accorda sa confiance et qu'il lui en donna beaucoup de preuves.

L'Empereur rentra tard: il tait content de sa journe.




CHAPITRE VII

Administration des mines de Rio par Pons de l'Hrault.--Il sauve les
revenus de la mine en 1814.--M. de Scitivaux.--La discussion au sujet
des revenus des mines de Rio.--La question des farines: essai de
distribution de mauvais pain aux mineurs.--Napolon et les
ouvriers.--Pons socialiste.--Enttement honorable de Pons.--Intervention
de Drouot et de Peyrusse.--Remplacement de Pons demand par Madame
mre.--Les amis de Pons  la cour elboise.


J'ai dit que je tenais, directement ou indirectement, plus ou moins, 
presque tous les anneaux de la chane sociale que l'Empereur avait
parcourue  l'le d'Elbe, et que forc  parler de moi lorsque je ne
voudrais parler que de lui, je m'tais abstenu de donner  mon ouvrage
le titre d'histoire de l'Empereur. L'pisode dont il va tre question
prouvera que je n'avais pas tort. Le rgne elbois n'a rien eu de plus
important.

Les mines de fer de l'le d'Elbe appartenaient  la Lgion d'honneur;
c'est au nom de la Lgion d'honneur que j'en avais l'administration
gnrale.

Pendant plusieurs annes l'administration fut charge de la recette, et
cette recette se faisait sans frais. La protection fit changer cet tat
de choses. La recette fut donne  M. Scitivaux, payeur de la 25e
division militaire. Ce changement cotait environ quinze mille francs
par an  la Lgion d'honneur. Je fis tout ce qui dpendait de moi pour
que le changement n'et pas lieu. Investi de la confiance du grand
chancelier, sr de son approbation particulire, je luttai contre le
grand trsorier et je fus sourd aux conseils de la grande duchesse lisa
qui m'engageait  laisser aller. M. Scitivaux tait un fonctionnaire
extrmement honorable. Mais son choix n'tait qu'une faveur onreuse
pour la Lgion d'honneur. La princesse lisa ne s'en tait pas cache;
elle m'avait dit: Ne m'empchez pas de lui faire avoir cette jolie
bague.

Le grand chancelier n'tait pas seulement mon chef public: il tait
aussi mon ami priv. Je lui confiais toutes mes penses: je n'avais
aucun secret pour lui. Le grand trsorier m'avait pendant de longues
annes donn des marques d'affection; j'avais vcu dans son intimit.

La lutte fut vive, mais c'tait la lutte du pot de terre contre le pot
de fer, et je succombai.

Arriva le renversement moral et politique de l'Europe. La
grande-duchesse lisa dserta son poste; le prince Flix la suivit. M.
Scitivaux dut alors quitter Florence. Les agents de M. Scitivaux ne
pouvaient le remplacer officiellement qu'en sa qualit de payeur.

Je pris la recette. Je me htai de faire rentrer ce qui tait d  la
Lgion d'honneur. J'acceptai des effets lorsqu'il ne me fut pas possible
d'avoir de l'argent. J'avais ainsi sauv plus de deux cent mille francs.

Mais il ne suffisait pas d'avoir sauv le bien de la Lgion d'honneur:
il fallait encore le lui conserver. Je pris une dcision hardie, celle
qui me parut la moins compromettante. Je me donnai l'apparence de
n'avoir rien conserv pour pouvoir tout conserver: je soldai tous les
comptes, de manire qu'il n'y et plus ni cranciers, ni dbiteurs; la
caisse tait vide, je la montrai mme obre; l'administration n'avait
rien, absolument rien, que du minerai  exploiter. L'ennemi pouvait
venir: j'avais cess de craindre.

J'avais exactement instruit le grand chancelier de ce que j'avais fait
et de ce que je voulais faire pour pouvoir retourner en France sans
m'exposer  compromettre les fonds que je possdais. Alors je ne me
doutais mme pas de la rentre des Bourbons.

L'le d'Elbe tait compltement bloque: aucune voie de communication
n'tait ouverte. L'le tait menace de tomber au pouvoir des Anglais ou
des Autrichiens, peut-tre mme au pouvoir des Napolitains. La conduite
de la princesse lisa rendait cela possible, et les Longonais y
croyaient, car de Naples on leur donnait cette certitude.

C'est alors que l'Empereur arriva  Porto-Ferrajo, et qu'il chargea le
gnral Drouot de prendre possession des mines.

Je ne fus pas trop rassur par l'arrive inattendue de l'empereur
Napolon: mon esprit tait imbu de son omnipotence despotique. Je mis
les registres  l'abri. Mais lorsque le gnral Drouot prit possession
des mines, je lui trouvai un caractre si noble, des intentions si
louables, que rien ne m'autorisait  lui taire ma conduite. Je racontai
donc au gnral Drouot tout ce que j'avais fait. Je ne lui cachai rien,
absolument rien.

Le gnral Drouot me loua beaucoup. Il me parla du ton le plus amical,
le plus persuad de ce que la Lgion d'honneur ferait d'avantageux pour
moi. Il me sembla que j'avais acquis dans ses sentiments d'affection.

En effet, le gnral Drouot, croyant m'tre utile auprs de l'Empereur,
lui rpta ce que je lui avais racont: l'Empereur se crut en droit de
s'emparer de la somme que j'avais entre mes mains. Il consulta son
trsorier. Le gnral Bertrand approuva l'Empereur. Le gnral Drouot ne
l'approuva pas.

Le gnral Bertrand m'crivit par ordre de l'Empereur, sous la dicte de
l'Empereur, pour me faire ou pour me rpter des demandes auxquelles
j'avais dj rpondu, et cette lettre n'avait visiblement pour but que
d'arriver aux quelques mots suivants: Je vous prie galement de
m'indiquer la situation actuelle des mines, ce qu'elle a vers cette
anne, et ce qui reste aujourd'hui....

Le gnral Drouot suivit immdiatement cette lettre. Il me fit part des
intentions de l'Empereur, je lui rpondis: que je ferais ce qu'il
ferait lui-mme en pareille circonstance, que j'agirais selon ma
conscience. Le gnral Drouot continua ma phrase en ajoutant: que la
conscience tait le meilleur de tous les guides. Je n'avais pas besoin
des paroles du gnral Drouot pour prendre le parti que je croirais le
plus honorable; cependant elles me fortifirent dans la rsolution de ne
pas cder aux exigences de l'Empereur. Le gnral Drouot prvoyait un
orage; il tait fch d'avoir parl. Mais s'il n'avait pas parl, moi
j'aurais parl, et un peu plus tt, un peu plus tard, ce qui allait
arriver serait arriv. Je me gardai de lui faire des reproches.

Je me rendis chez le gnral Bertrand. Nous parlmes assez longuement de
l'administration, mais il n'tait gure  la conversation: une pense
l'occupait, le gnait. Il m'annona que l'Empereur me rclamerait les
fonds que j'avais en caisse. Je rpondis de suite: que je ne pouvais
pas consciencieusement satisfaire aux dsirs de l'Empereur, et que je
m'abstiendrais. Le gnral Bertrand ne discuta pas; il me dit: Allons
 l'Empereur. L'Empereur allait sortir, il tait sur le seuil de la
porte. Le gnral Bertrand lui adressa quelques mots  voix basse.
L'Empereur se tourna vers moi, il me dit d'un ton svre: Pourquoi ne
voulez-vous pas me remettre cet argent? Cette brusque svrit ne
m'intimida pas. La nature de mon caractre me rend propre aux
circonstances difficiles. J'ajoutai  la rponse que j'avais faite au
gnral Bertrand: que cet argent appartenait au gouvernement franais,
quel que ft ce gouvernement. L'Empereur me regarda, leva les paules
et me tourna le dos. Le gnral Bertrand m'assura que je venais de
blesser Sa Majest. La parole du gnral Bertrand n'tait pas altre
comme celle de l'Empereur venait de l'tre. Il me parlait avec calme. Il
ne me pressa pas mme beaucoup d'obir. Cela lui paraissait indiffrent.

 dater de ce jour, tout fut pour moi ou contre moi, hargneux, exigeant,
inquisiteur, et il me fallait runir toutes les forces de mon me pour
rsister  l'amas des tracasseries que je trouvais sans cesse sur mon
passage.

Ma vie de cour tait scabreuse. Aussi j'tais constamment prt  y
renoncer. Le gnral Drouot me retenait. Ces misres durrent prs de
quatre mois.

L'Empereur ne voulait pas que l'on pt croire qu'il donnait des ordres
dont l'excution tait impossible. C'tait plus positivement sous ce
rapport qu'un refus d'obissance passive l'offensait. La susceptibilit
de l'amour-propre tait en jeu. Une longue habitude du commandement
absolu, sous lequel tout le monde pliait, avait donn un grand empire 
cette susceptibilit. Il aimait  rpter que le grand marchal Duroc
ne lui avait jamais dit non. Cela tait rigoureusement vrai, mais
voici comment. Lorsque l'Empereur disait au gnral Duroc: Faites telle
chose, le gnral Duroc lui rpondait: Oui, Sire, et si la chose
n'tait pas faisable, il allait se promener, puis il revenait 
l'Empereur lui expliquer par des sornettes pourquoi il n'avait pas pu
satisfaire  son dsir. L'Empereur ne se fchait jamais de
l'explication, alors mme qu'il s'apercevait qu'elle n'tait pas
explicite. Mais tout le monde ne pouvait pas se permettre de faire ce
que le gnral Duroc faisait: il n'y avait pas deux Durocs pour
l'Empereur.

Quant  moi, ici, pour l'ordre que me donnait l'Empereur, il n'y avait
pas  calculer; un _oui_, c'tait obir; un _non_, c'tait dsobir. Je
disais _non_. Ma dsobissance tait pleine et entire. L'Empereur ne
pouvait pas le voir autrement.

L'emploi d'administrateur gnral des mines de l'le d'Elbe tait, sans
comparaison, le plus rtribu de tous les emplois de l'le. L'Empereur
tait accabl de solliciteurs. Les proches de la famille impriale
s'agitaient beaucoup en faveur d'un gentilhomme corse pour lequel Madame
mre avait une extrme bienveillance.

Mon refus de verser les fonds dont je me croyais le dpositaire
responsable n'tait plus un mystre pour personne. On disait 
l'Empereur que je ne lui obissais pas parce que je ne le considrais
plus comme le grand Napolon. C'tait sa fibre la plus irritable.
L'Empereur se rvoltait  l'ide qu'on voulait l'amoindrir. Il veillait
 sa grandeur impriale comme  sa gloire militaire, mme plus encore.
Il avait peut-tre raison. Sa gloire militaire tait un fait immortel
bien accompli, que rien ne pouvait dtruire, ni mme altrer, et dont la
clbrit, indpendante des vicissitudes humaines, tait devenue
l'apanage des sicles. Il n'tait pas de mme de sa grandeur impriale.
Quelle qu'et t l'immensit de cette grandeur, les destins l'avaient
brise, et lui seul, comme homme, comme grand homme, tait rest
au-dessus des vnements. C'tait surtout l'homme que l'on respectait
dans l'Empereur. Ce respect, je le professais de toutes les facults de
mon me. J'aurais considr comme une profanation sacrilge toutes les
paroles qui auraient exprim un sentiment contraire. Je l'aurais brav
s'il avait t tout puissant. J'avais dit  l'Empereur: Jamais un homme
puissant ne m'a intimid. Ce qui n'empche pas d'tre humble devant le
malheur. L'Empereur n'avait pas t bless par ces paroles, puisqu'il
en avait parl avec loge au gnral Dalesme.

Il tait convenu entre le gnral Drouot et moi que je travaillerais
avec l'Empereur. Cependant, depuis mon refus d'obissance, l'Empereur
avait observ au gnral Drouot que, s'il tait  Paris, je n'aurais
pas la prtention de travailler avec lui, et le gnral Drouot,
peut-tre par ordre, m'avait rpt cette observation. C'tait une
erreur de la part de l'Empereur: s'il avait t  Paris dans les
conditions o il tait  Porto-Ferrajo, o j'tais moi-mme, ce que je
lui demandais  Porto-Ferrajo, je le lui aurais demand  Paris, et
peut-tre avec plus de force. Ici les paroles de l'Empereur n'taient
pas d'accord avec ses actions. Bless par mon refus de lui obir, dans
l'ide malencontreuse que je voulais le faire descendre du haut de sa
grandeur impriale, il avait, aprs coup, paru se plaindre de ce que je
voulais travailler directement avec lui, et, lorsque je restais un peu
de temps sans aller personnellement prendre ses ordres, ngligence 
laquelle j'tais assez enclin, il me faisait appeler pour me les donner.
Aussi son opinion n'tait pas arrte  mon gard. Moi, mon parti
officiel tait pris. C'tait toujours  lui que j'accusais rception des
ordres qui ne venaient pas de lui; c'tait  lui que je rendais compte
de leur excution ou de leur non-excution; c'tait  lui que je faisais
mes rapports administratifs.

On offrit  l'Empereur d'administrer les mines pour la moiti des
appointements dont je jouissais. Un chambellan me fit connatre ce que
l'on crivait  cet gard. Je mis de suite l'Empereur  son aise. Je
dclarai au gnral Drouot que si l'on touchait  mes moluments, je
quitterais immdiatement. Parler au gnral Drouot, c'tait parler 
l'Empereur, du moins en ce qui me concernait. Le gnral Drouot m'en
avait prvenu, en me demandant si cela me convenait. Je ne voulais pas
que l'on me marchandt, particulirement au milieu des circonstances
difficiles dans lesquelles l'on m'avait plac. Il me semblait qu'il y
aurait eu quelque chose d'avilissant pour moi si j'avais dbonnairement
consenti  cesser d'tre ce que j'avais t jusque-l. Mon bagage tait
prt, mais personne ne me dit rien. L'Empereur ne me fit pas mme
souponner ce qui avait eu lieu. Cependant je sus plus tard qu'il avait
deux fois refus les services  bon march, et je fus touch de son
silence de dlicatesse. La premire fois qu'on avait demand ma place 
l'Empereur, celui qui la lui demandait, une heure avant de la lui
demander, tait sous le coup d'une prise de corps, par suite d'un
jugement commercial, et, prostern  mes pieds, il me suppliait d'tre
son sauveur, comme je l'avais t plusieurs autres fois. Je payai pour
lui... Le chambellan Vantini l'avait racont  l'Empereur, et, quelques
jours aprs, l'Empereur me loua de ce que j'avais fait pour un vilain
homme. Mais ce vilain homme tait auprs de lui, il y resta, et lorsque
nous quittmes l'le d'Elbe, il me remplaa... L'Empereur avait des
aveuglements volontaires vraiment incomprhensibles. Je viens de parler
du maire de Rio-Montagne.

L'Empereur donnait carrire aux intrigants, car il leur prtait
l'oreille. Il coutait facilement ce qu'on lui disait. Il tait toujours
en garde. Triste condition que celle qui fait penser que le mauvais ct
du genre humain est prcisment le genre humain (_sic_)!

On fit croire  l'Empereur que les deux gardes-ctes de surveillance
pour empcher qu'on ne volt le minerai taient une dpense inutile, et,
l'Empereur, ne voyant que l'conomie, supprima ces deux embarcations. Il
s'en rapporta aux instigations qui lui craient des prtextes pour me
tourmenter. Mais les marins de ces deux embarcations allaient se trouver
sans emploi: je rclamai dans leur intrt. L'Empereur s'impatienta: je
donnai ma dmission; je la motivai sur ce que des affaires de famille
rclamaient ma prsence dans ma patrie. J'adressai ma dmission au
gnral Drouot pour qu'il la remt  l'Empereur. Il me la rapporta, et
il me pria instamment de ne pas lui donner cours. Il dit  mon pouse:
qu'il ne serait jamais pour rien dans ce qui me ferait sparer de
l'Empereur. Je fis ce qu'il dsirait. Le mme jour, l'Empereur m'envoya
chercher. Je n'allais plus auprs de lui qu' mon corps dfendant:
c'tait pour moi une corve. Je trouvai l'Empereur doux comme un agneau:
il ne me dit pas un seul mot de mon service; il m'accabla de questions
d'tat, des plus hautes questions d'tat. Sans s'informer si j'tais 
mme de lui rpondre, lorsqu'il se fut bien content, il me dit: 
revoir.

Que signifiait ce qui venait de se passer? Je n'ai jamais pu m'en rendre
bien compte. L'avant-veille, l'Empereur avait t mal pour moi. Il
m'avait demand avec un froid glacial si je persistais toujours dans
mon enttement, et, sans me donner le temps de lui rpondre, il s'tait
brusquement retir, ce qui, dans de semblables circonstances, annonait
le plus haut degr de sa mauvaise humeur. Je cherchai  deviner, et, ne
pouvant trouver, j'attribuai cette mansutude  quelque rcit
bienveillant de mon vieil ami le gnral Dalesme ou de mon nouvel ami le
gnral Drouot.

L'Empereur avait expressment charg M. le trsorier Peyrusse de me voir
pour vaincre ce qu' tort il appelait mon enttement. M. Peyrusse, par
son ge, par sa jovialit de tous les moments, de toutes les
circonstances, n'tait pas un homme imposant; mais, franc et loyal,
plein d'esprit, ne disant jamais de mal de personne, il mritait
d'inspirer une grande confiance. Je le reus avec plaisir. Mais quels
sont les moyens pour combattre victorieusement un homme qui est dans la
ligne du devoir et qui ne veut pas la quitter? Il n'y a que des moyens
pernicieux, immoraux, et M. Peyrusse tait incapable de les employer.
D'ailleurs, l'Empereur voulait me vaincre par le raisonnement. M.
Peyrusse trouva que le raisonnement n'tait pas possible, car, en son
me et conscience, il tait convaincu que le droit tait de mon ct. Il
puisa donc l'loquence des banalits; je restai inflexible; alors M.
Peyrusse s'cria, mais sur le ton de la plaisanterie: L'Empereur vous
enverra des grenadiers. Et je lui dis sur le mme ton: Que ces
grenadiers soient plus forts que moi, car je me dfendrai, et, s'ils
sont plus faibles que moi, je les jetterai par la croise. Certainement
aucune personne de bon sens n'imaginera que je prononai srieusement
ces paroles. M. Peyrusse avait ri, moi, j'avais ri. La chose n'tait
susceptible d'aucune importance, mais M. Peyrusse la raconta 
l'Empereur. L'Empereur la prit au srieux; nanmoins il ne s'en fcha
pas. M. Peyrusse tait loin d'avoir eu une mauvaise intention en faisant
ce rapport. Il voulait tout simplement faire rire l'Empereur comme nous
avions ri. Son intention tait si inoffensive, qu'il disait en mme
temps  l'Empereur que j'avais l'hrosme de la dlicatesse. M.
Peyrusse et moi, nous nous sparmes comme si nous tions runis, pleins
d'estime l'un pour l'autre. M. Peyrusse avait commenc par me dire
qu'il ne venait pas me trouver de son plein gr. J'entre dans tous ces
dtails,  l'gard de M. Peyrusse, parce que plusieurs notabilits
l'avaient injustement souponn de jeter l'huile sur le feu. Durant
tous ces dbats accablants, M. Peyrusse fut parfait pour moi, et, plus
d'une fois, il ne craignit pas de dplaire  l'Empereur. Sans doute en
sa qualit de trsorier, il ne comprenait que le tintement des cus.

Je fis un appel  l'affection du gnral Drouot pour qu'il intervnt
srieusement entre l'Empereur et moi, et mon appel tourmenta ce digne
homme. Il me demanda en grce de ne pas le mler  cette dplorable
affaire. Ds lors, je m'abstins de tout ce qui aurait pu lui faire
croire que j'tais dans la ncessit de recourir  lui.

Et comme si l'affaire de l'argent n'tait pas suffisante pour
m'occasionner de cruels soucis, il en survint une autre qui, pendant une
semaine, augmenta mon tourment. La farine pour les approvisionnements de
sige avait t consigne dans un mauvais tat. La troupe refusait le
pain que cette farine produisait. Il y avait eu des murmures militaires
caractriss. Alors on mit dans la tte de l'Empereur de faire manger
cette farine aux ouvriers des mines. L'Empereur dcida que je ferais
faire une distribution aux mineurs, comme si pour un pauvre morceau de
pain, la bouche de l'ouvrier ne valait pas la bouche du soldat. Le
gnral Bertrand me transmit les ordres de l'Empereur. Ces ordres me
ptrifirent. J'tais indign. Mon premier mouvement fut de jeter le
manche aprs la cogne, de m'en aller. Plus calme, je montai  cheval
pour aller dclarer  l'Empereur que je n'excuterais pas ses ordres,
et, avant de me prsenter  l'Empereur, j'entrai, selon mon usage, chez
le gnral Drouot. Celui-ci me trouva trop agit pour parler 
l'Empereur; il me conseilla de faire un essai, et je rentrai de suite 
Rio pour essayer. Je me htai de runir tous les employs et tous les
chefs de poste. Nous essaymes immdiatement. La mauvaise farine donna
du mauvais pain. Le gnral Drouot put se convaincre que le refus des
ouvriers n'avait rien de blmable. En sa prsence, j'crivis 
l'Empereur, et lui communiquai ma lettre. Le gnral Drouot y trouva
quelques expressions qui pourraient tre prises en mauvaise part. Je
refis ma lettre presque sous sa dicte. La voici:

     Sire,

     Je me plais  croire que Votre Majest est convaincue de
     l'empressement que j'ai mis  satisfaire  l'ordre qu'elle m'avait
     donn, de faire distribuer de la farine aux ouvriers des mines.

     Mais cette farine a fait du mal  beaucoup de travailleurs; tous
     les travailleurs refusent de la prendre. Je suis sr que ce refus
     n'est pas l'effet d'une cabale.

     Sire, mon devoir est d'obir  Votre Majest en ce qu'elle
     m'ordonne de juste, et de me faire obir par ceux qui me sont
     lgalement subordonns. Mais, Sire, mon devoir est aussi de
     reprsenter  Votre Majest qu'il ne serait pas juste que des
     malheureux qui ne mangent que du pain, dont les trois quarts ne
     boivent que de l'eau, fussent forcs  manger du mauvais pain, et,
     dans tous les cas, ce ne sera pas moi qui aurai le triste courage
     de les y forcer.

     J'ai l'honneur de prier Votre Majest de vouloir bien me dicter
     une rgle de conduite.

     Je suis avec respect, etc.

J'avais fait un peu de contrebande avec le gnral Drouot. J'avais
ajout quelques mots  sa dicte. Ce fut prcisment les mots que
l'Empereur remarqua de suite. Le gnral Drouot m'en fit un reproche
tout amical.

L'Empereur m'appela. Le gnral Bertrand tait avec lui. L'Empereur me
dit qu'il tait loin de vouloir faire du mal aux ouvriers. Il
m'engagea de tenter un autre essai en mlant de la mauvaise farine avec
de la bonne farine. Mais il ne me prescrivit pas cette mesure.
L'inflexion de sa voix donnait  sa parole quelque chose de paternel qui
me subjuguait. J'allais consentir, quand le gnral Bertrand me dit en
parlant des ouvriers des mines: Il faut que ces gens-l vous obissent,
et voil tout. Ce langage de duret tait si extraordinaire qu'il
m'tonna tout  fait, et, matris par l'tonnement, peut-tre aigri par
ce qui le causait, je lui rpondis avec un ton au moins gal: Il faut
que ces gens-l me dsobissent, si je leur commande de s'empoisonner,
et voil tout. Le premier mouvement de l'Empereur fut de sourire, mais
ce ne fut qu'un mouvement, et, reprenant son air grave, il allait me
parler, quand le gnral Bertrand m'adressa encore ces mots: Cependant
le maire de Rio-Montagne, qui doit aussi s'intresser aux ouvriers
puisqu'ils sont ses administrs, vient de m'assurer que, sans murmure,
ils feraient tout ce que vous voudriez, et il m'a galement assur que
plusieurs ouvriers n'avaient pas du tout trouv mauvais le pain de la
farine qu'on appelle gte. Cela m'expliquait pourquoi la bonne nature
du gnral Bertrand tait un moment sortie de son caractre. Il croyait
qu'il n'y avait que de la mauvaise volont en jeu. L'Empereur vit
facilement que j'allais rpondre avec svrit: Ce serait par trop
odieux, dit-il, que le maire de Rio-Montagne voult, sans ncessit,
faire du mal  ses concitoyens, et la raison repousse cette pense. Je
rpondis vivement  l'Empereur: Mais il y a une ncessit pour le maire
de Rio-Montagne.--Laquelle? rpliqua l'Empereur avec autorit. Et
j'ajoutai avec rudesse: Celle de flatter Votre Majest. L'Empereur ne
s'attendait pas  cette ncessit. Il regarda le gnral Bertrand avec
expression. Je me dcidai  me taire; je sentais que j'tais entran,
que j'irais trop loin. Ce n'tait pas le compte de l'Empereur; mon
silence ne lui plaisait pas; il me fora de le rompre. Parlez,
rpta-t-il plusieurs fois, parlez! Nous sommes seuls, vous n'avez rien
 craindre. Et je lui parlai ainsi: Sire, j'avais pri Votre Majest
de me permettre de ne jamais l'entretenir du maire de Rio-Montagne, et
je suis fch que Votre Majest n'attache aucune importance  ma prire.
Je cde donc  la contrainte qu'elle m'impose. Ce maire est aujourd'hui
de service auprs de Votre Majest; il coute peut-tre. Il vient de me
saluer profondment: je ne l'ai mme pas regard. Que Votre Majest le
fasse appeler; alors Votre Majest verra comment je sais tre vrai. Je
n'ai pas besoin de secret; le secret n'est bon que pour ceux qui sont 
craindre, et je ne crains rien. J'vite d'attaquer lorsque je puis
l'viter, mais lorsque j'y suis oblig, j'attaque en face, surtout les
gens sans dlicatesse, et en ce moment, Votre Majest peut facilement
s'en convaincre.

L'Empereur ne me pressa plus. Il se borna  me tmoigner le dsir qu'il
avait de me voir tenter un autre essai. Je fis ce second essai; je le
fis avec toutes les prcautions possibles, en exigeant que le mdecin et
le chirurgien fussent sans cesse sur pied, et bien m'en valut, car
vingt-quatre heures aprs la seconde distribution, il y avait cent
mineurs indisposs. Mon parti tait pris.

Cette distribution ne s'tait pas faite sans peine; j'avais t presque
forc de l'imposer; ce qui me faisait saigner le coeur, mais j'avais
mang moi-mme de la qualit du pain que les ouvriers mangeaient.
J'avais prch d'exemple. Le gnral Drouot savait de quelle manire je
m'tais comport, et il en avait rendu compte  l'Empereur; il lui parut
que l'Empereur en tait touch; nanmoins l'Empereur ne m'en parla pas.

L'Empereur attendait mon rapport dfinitif: je le lui fis par crit et
verbalement. Je concluais  l'impossibilit absolue de persister  la
distribution de la mauvaise farine: Soit, me dit-il,  l'impossible nul
n'est tenu, et je ne demande pas des choses impossibles. Ce n'tait pas
l un langage de fcherie, mais ce n'tait pas aussi un langage de
satisfaction, et je mritais certainement qu'il me lout, car j'avais
fait pour lui ce que trs certainement je n'aurais pas fait pour moi.

Ainsi finit cette affaire qui dans son principe avait prt  me donner
l'apparence d'tre dcid  une rsistance systmatique, et j'avoue que
je fus aux anges de n'avoir plus  m'en occuper. Ce n'est pas vivre que
de passer sa vie  discuter, surtout  discuter avec un homme tel que
l'Empereur. L'Empereur s'tait fait une nature du commandement absolu,
et, comme s'il tait encore dans la toute-puissance de cette nature, il
se croyait le matre d'imposer l'obissance, et il se soulevait contre
les sentiments gnreux pour la conviction desquels sa volont n'tait
pas une loi infaillible. Heureusement que sa haute raison l'empchait de
se laisser aller longuement  l'influence de ses erreurs. Sa mauvaise
humeur passait vite. L'Empereur tait trs oublieux des querelles peu
importantes, il n'en chargeait pas sa mmoire.

L'affaire des farines avait eu autant de retentissement que l'affaire de
l'argent, mme plus, car elle tait plus patente. On croyait
gnralement que ma rsistance amnerait mon renversement. Les Elbois
taient inquiets pour moi, car je puis dire avec fiert que je suis le
Franais qu'ils ont le plus aim.

C'tait surtout un Corse, valet de chambre de l'Empereur, pour lequel
l'Empereur semblait avoir une bienveillance particulire, qui rpandit
le bruit de ma destitution, en dsignant un de ses compatriotes pour mon
successeur, et je dus me plaindre de cette inconvenance, dont l'opinion
s'emparait parce qu'elle sortait de l'intrieur du palais imprial. Ma
plainte tait d'autant plus opportune que l'opinion, dans son extrme
bienveillance pour moi, blmait l'Empereur. L'Empereur couta ma
plainte; il gronda son valet de chambre. Toutefois le valet de chambre
n'avait pas invent ce qu'il disait, il ne faisait que rpter. J'en fis
faire l'observation au gnral Drouot. L'Empereur avait refus
d'accepter ma dmission, j'tais toujours prt  la lui donner: il le
savait, il n'avait donc pas besoin d'avoir recours  une mesure de
rigueur. Ce fut le sentiment du gnral Drouot, il devint le mien.

Cependant la distribution presque force de la mauvaise farine avait nui
 l'Empereur dans l'esprit des ouvriers des mines, et moi-mme je n'y
avais pas gagn. On avait dit  l'Empereur que j'avais une puissance
absolue sur les mineurs, qu'ils feraient tout ce que je voudrais leur
faire faire; on avait dit aux mineurs que l'Empereur ne me refusait
rien. Il rsultait de cette double assurance que l'Empereur doutait de
ma bonne volont, tandis que les ouvriers des mines croyaient moins 
mes sentiments paternels.

La bataille de la farine avait donn du rpit  la bataille de l'argent.
Mais les hostilits recommencrent. La reprise des hostilits est
presque toujours marque par un choc violent: ce que j'avais prvu
arriva. L'Empereur me fit encore demander et redemander les fonds que
j'avais sauvs du naufrage. M. le trsorier Peyrusse fut de nouveau son
organe. Nous changemes des paroles: cela n'arrangeait pas l'Empereur.
Il revint lui-mme  la charge: cela me convenait mieux. Toujours dans
une intention pacifique, M. Peyrusse, en rendant compte de mes opinions,
en modifiait la franchise quelquefois mle d'un peu de brusquerie, et
de cette modification bienveillante il pouvait se faire que l'Empereur
ne ft pas bien convaincu de ma rsolution. Avec l'Empereur c'tait
autre chose; chaque coup portait; il fallait se battre; mais l'Empereur
ne voulait pas discuter, il voulait commander. Il avait le droit
d'interrompre, il ne consentait pas  tre interrompu, de telle sorte
qu'on ne pouvait pas opposer des raisons  ses raisons: d'o il
rsultait qu'il avait sans cesse raison. Ce systme n'tait pourtant pas
son systme gnral. Ordinairement il discutait, il se plaisait  ce
qu'on discutt, il ne faisait pas de la prpotence, et lorsque son
opinion n'tait pas la meilleure, il avouait sa dfaite. Ici la
discussion n'tait gure possible. Les positions taient tranches: d'un
ct le droit, de l'autre la force. L'Empereur rpugnait  faire usage
de la force; il ne pouvait pas invoquer le droit. De l son tat
perplexe. Il voulait l'argent. Tout ce qu'il disait et tout ce qu'il
faisait se rsumait dans ce mot: Versez. Tout ce que je lui rpondais
aboutissait  ces paroles: Je ne verserai pas. Nous ne pouvions donc
pas nous entendre. L'Empereur, qui eut plusieurs moments de vivacit,
n'employa jamais aucune parole blessante. Lorsque l'Empereur me parlait
d'autre chose que de l'argent, ce n'tait plus le mme homme, et
personne n'aurait pu croire qu'il venait d'tre mcontent de mes refus.
Ensuite c'tait  recommencer.

Cette tourmente, qui prenait un caractre chronique, n'tait pas la
seule chose qui me fatigut depuis que j'tais fonctionnaire de
l'Empereur de l'le d'Elbe.

L'Empereur me faisait transmettre la presque totalit de ses ordres par
le gnral Bertrand, mais le gnral Bertrand, plong dans les
mditations de famille, dj ennuy de l'le d'Elbe, n'tait pas port 
travailler d'un travail assidu. Il lui arrivait souvent de perdre de vue
les demandes qu'il avait faites, ainsi que les rponses qui lui taient
adresses. Il m'arrivait qu'on me demandait une seconde fois des
renseignements desquels l'on m'avait accus rception. Le gnral
Bertrand aurait sans doute t plus  son aise dans une sphre de
grandes oprations, mais il tait contraint  entrer dans des dtails
minutieux, et cela ne l'accommodait pas. Il avait beaucoup de vivacit
dans les choses importantes, lorsqu'il devait procder sur-le-champ 
leur excution, mais cette vivacit l'abandonnait ds qu'il tait oblig
 se clturer dans le cabinet.

L'Empereur n'avait pas voulu se mettre  la porte de sa position. Son
gnie touffait dans Porto-Ferrajo, il fallait toujours que quelque
tincelle en francht les remparts. Cela l'inquitait. Dans son
inquitude il s'en prenait aux hommes et aux choses. Tant qu'il eut
l'ide de prolonger son sjour  l'le d'Elbe, il s'occupa avec une
sorte d'avarice de tout ce qui pouvait tant soit peu grossir ses
revenus, et c'tait triste de voir un si grand homme devenir presque un
homme du fisc.

L'Empereur avait supprim les deux gardes-ctes spcialement destins 
empcher qu'on ne volt le minerai de fer. Les voleurs reparurent ds
que les gardes-ctes eurent disparu. Le maire de Longone tait un des
voleurs. Il prtendait que les mines de Terra-Nera avaient appartenu 
ses anctres. Jamais sous l'empire franais il ne s'tait fait un droit
personnel de sa prtention. L'Empereur sut tout cela, il se fcha, sans
se rappeler que je n'avais plus le moyen de faire surveiller les bords
de la mer. Il fallut encore des explications crites.

J'avais lev l'tablissement des mines  une grande prosprit. Des
financiers, d'une profondeur extraordinaire de science conomique,
proposrent  l'Empereur un moyen tout simple d'accrotre encore les
revenus de cet tablissement: c'tait de supprimer une partie des
ouvriers des mines. L'Empereur, qui alors ne songeait qu' grossir son
trsor, admit le principe de cette ide ingnieuse, et il m'ordonna de
le mettre en pratique. Nouvelle source de discussion, nouveau besoin de
rsistance. Des plaintes srieuses avaient suivi la rforme des
gardes-ctes: une insurrection aurait marqu le renvoi d'un nombre
quelconque de mineurs. Tous les ouvriers des mines avaient
rancuneusement sur le coeur la farine gte dont leur sant s'tait
ressentie: je ne pouvais plus me trouver parmi eux sans que quelqu'un
des orateurs titulaires ne me rappelt le temps heureux o je commandais
seul. Je prvins respectueusement l'Empereur: qu'il m'tait
consciencieusement impossible de me charger d'une semblable
suppression. L'Empereur, sans tre courrouc, dit au gnral Drouot
que les susceptibilits de ma conscience me poussaient trop facilement
 l'opposition, et il voulut m'entretenir. En me rendant auprs de lui,
je m'tais demand si les paroles de l'Empereur taient des paroles de
vrit, et cet examen m'avait port encore plus  rester dans ma ligne
d'quit. L'Empereur chercha  me prouver que j'avais tort: il me cita
les princes de Piombino qui avaient un nombre de mineurs bien moins
considrable que le nombre que j'employais. Je lui observai que le
revenu actuel des mines triplait le revenu qu'elles donnaient avant les
Franais, que l'accroissement de l'exploitation avait ncessairement
rendu indispensable d'augmenter les bras pour exploiter. Ensuite je lui
reprsentai que le gouvernement des princes de Piombino n'avait rien de
paternel, que ces princes prenaient tout, et j'ajoutai avec le verbe de
la conviction que lorsque les gouvernants prenaient tout, il ne restait
rien pour les gouverns. Cela me parut lui faire impression. J'ajoutai
que, du temps des princes de Piombino, la population elboise qui
dpendait d'eux tait une population de misre, qui naissait et mourait
dans un tat de pauvret extrme, et qu'il ne pouvait pas convenir 
l'empereur Napolon que sous lui les Elbois redevinssent ce qu'ils
avaient t sous leurs petits tyrans. L'Empereur laissa machinalement
chapper ces mots: Moi aussi je suis pauvre. Alors, entran malgr
moi, je l'interrompis et je lui dis avec motion: Sire, votre pauvret
sur la terre d'exil est un des plus beaux rayons de votre aurole de
gloire, car elle tmoigne qu'aux jours de la grandeur vous avez plus
pens au bien-tre du peuple qu' votre propre bien-tre. Aussi le
peuple, qui n'est jamais ingrat,  ct du souvenir de votre gnie
conservera toujours la mmoire de votre gnrosit, et cette mmoire est
capable d'agir sur les destines. J'avais t entran. L'Empereur
m'avait laiss parler, il resta morne et silencieux. Quelques moments
s'coulrent. Puis il me dit: Faites ce que vous jugerez convenable;
l'on m'avait prsent la chose sous un autre aspect. Et il me congdia.
Il avait t content de moi, puisque le gnral Drouot vint expressment
 Rio pour m'en donner l'assurance, et qu'il la tenait de la bouche de
l'Empereur.

Mais l'Empereur tait en ralit trop grand pour qu'il lui ft possible
de se rapetisser  volont au niveau des petites choses. Aussi il
n'tait pas tonnant de le voir donner  faux lorsqu'il s'occupait des
choses mesquines. Il avait renonc au licenciement d'une partie des
ouvriers des mines: ce qui ne l'empcha pas de trouver un moyen d'en
diminuer le nombre. Il me fit demander des mineurs pour d'autres travaux
que ceux des mines. Ces mineurs durent se porter sur tous les points de
l'le. Les travaux des mines perdaient  cela: les autres travaux n'y
gagnaient pas. Rien ne s'en trouvait mieux. J'avais dit  l'Empereur
tout ce que je devais lui dire: l'Empereur avait cout d'autres
conseils. Aucun reproche ne pouvait m'atteindre.

L'Empereur se mlait des moindres approvisionnements.

C'tait surtout l'achat du bl qui tait de la plus haute importance
pour moi. L'Empereur en avait charg le gnral Bertrand. Le gnral
Bertrand aurait plutt fait un autre pont sur le Danube que les
dmarches ncessaires pour la russite de cette opration. La saison
avanait, l'opration n'tait pas mme entame, la disette pouvait tre
la suite de ce retard, et cela, parce que l'on avait port atteinte 
mes attributions.

Je donnai une seconde fois ma dmission. Mais cette fois je craignis
l'influence que le gnral Drouot exerait sur moi. C'est qu'en effet il
me tenait sous le charme de ses nobles vertus. Ainsi, je m'abstins de
lui communiquer le parti auquel je m'tais dcid. J'adressai ma
dmission directement  l'Empereur: je la lui fis remettre par le
chambellan de service. Cette fois, il n'y avait (_sic_) pas  prtexter
qu'elle lui tait inconnue.

Cependant, en me sparant de l'Empereur, je lui offrais en mme temps de
continuer le service jusqu' ce que mon successeur pt se passer de
l'exprience que j'avais acquise, et j'ajoutais que je resterais sans
compter au nombre des employs. Ma dmission tait d'ailleurs pleine de
respect pour l'Empereur.

L'Empereur avait reu ma dmission  deux heures aprs midi. J'attendais
sa rponse  Porto-Ferrajo, et, ne la voyant pas venir, j'allais
retourner  Rio. Je rencontrai le gnral Bertrand; il me dit avec une
espce de volubilit: Vous tes heureux de vous en aller, si vous
pouvez vous en aller. Et il me quitta. Ces paroles isoles me firent
penser que l'Empereur consentait  la cessation de mes services. J'avais
cru devoir m'abstenir d'aller chez le gnral Drouot.

Le lendemain,  huit heures du matin, le gnral Drouot tait  Rio, et
 la manire dont il m'aborda, je devinai qu'il n'approuvait pas ce que
j'avais fait. Il se plaignit que, lorsque je semblais avoir pris
l'habitude de le consulter en toutes choses, je ne lui eusse rien dit de
la chose la plus importante, et il me blma. Puis, avec sa logique
serre, il chercha  justifier l'Empereur de tous les griefs qui
m'avaient plus particulirement froiss; il ajouta avec une petite
apparence d'humeur: Je ne vois pas de quel droit vous voudriez que
l'Empereur vous traitt diffremment que comme il nous traite! Puis il
mit les grandes qualits de l'Empereur en regard de ses petits dfauts.
Ensuite, avec sa douceur anglique, il s'adressa  mon coeur: Je crois
que l'Empereur vous a afflig, il n'en a pas eu l'intention; il ne s'en
est pas mme dout. Mais vous, par votre dpart, si vous partiez, vous
augmenteriez volontairement, bien volontairement, malgr toute la
dlicatesse de vos sentiments, le mal que ses ennemis lui ont fait,
parce que, aim comme vous tes aim, connu comme vous tes connu, ce
dpart aurait du retentissement, et les mchants s'en empareraient pour
ajouter  leurs calomnies. D'ailleurs, il n'est pas gnreux de vouloir
quitter des fonctions dans lesquelles vous savez bien que l'Empereur ne
peut pas maintenant vous faire remplacer. Je ne m'attendais pas le
moins du monde  ces deux raisonnements que j'ai rduits  leur plus
simple expression. Tant est-il que je fis ce que le gnral Drouot
voulut; je retirai ma dmission. Je crois que l'Empereur ne m'aurait pas
domin comme le gnral Drouot me domina. Les paroles du gnral
Bertrand m'avaient frapp; je les rptai au gnral Drouot. Le gnral
Drouot me dit: Cela ne m'tonne pas, et, avec une intention marque,
il me parla d'autre chose.

C'est avec quelque anxit que je me prsentai de nouveau  l'Empereur.
L'Empereur s'en aperut peut-tre. Il me mit tout de suite  mon aise;
ses premires paroles furent pour me demander des nouvelles de ma
famille; il me dit des choses honorables pour ma femme. Il ne fut pas
question d'affaires.

Je suivais la marche publique et prive dont je ne me suis jamais
cart: celle de la ligne droite. J'obligeais toutes les personnes que
je pouvais obliger: j'avais beaucoup oblig; je ne marchais sur aucunes
brises; ainsi je ne faisais point de jaloux. Je pouvais croire que
j'tais cher aux Elbois, particulirement  ceux qui entouraient
l'Empereur. Ainsi les affections ne me faisaient pas dfaut. Il n'y
avait sur l'le d'Elbe que le maire de Rio-Montagne qui pt chercher 
me nuire. Ce n'est pas qu'il se dclart mon ennemi, mais c'tait une
mauvaise nature que la reconnaissance humiliait, et que j'avais maintes
fois sauv de la prison, mme depuis qu'il tait chambellan de
l'Empereur, j'entends de la prison pour cause de dettes commerciales.
Puis il ambitionnait d'arriver  l'administration des mines.

Je ne pouvais pas douter de l'amiti du gnral Drouot.

M. Peyrusse me tenait en garde contre mes fredaines de vivacit et de
susceptibilit; il continuait  tre excellent[60].

La princesse Pauline tait toute bonne pour moi.

Le gnral Bertrand ne pouvait plus aimer que sa femme et ses enfants.
Mais son essence tait celle d'un homme de bien, et homme de bien il
tait pour tout et pour tous, toujours dispos  viter le mal.

Je savais positivement que l'Empereur avait rpondu svrement  des
demandes et des offres qui lui taient adresses pour mon remplacement.
Je savais surtout que son coeur si noblement filial avait rsist aux
instances de sa mre en faveur de l'un de ses compatriotes. Je n'tais
pas ingrat: j'aurais donn mon sang pour reconnatre ce que l'Empereur
faisait pour moi, mais je ne pouvais pas lui donner ce que je
considrais comme mon honneur.

Plusieurs mois s'taient couls. Il ne pouvait pas convenir  la
dignit de l'Empereur que ce dbat d'argent se prolonget indfiniment:
il prit la rsolution d'y mettre un terme. Mais il voulut tenter un
autre essai, et il chargea le gnral Bertrand de remplir auprs de moi
la mission que M. le trsorier Peyrusse avait dj remplie. Il faut
remarquer que le gnral Bertrand ne m'avait jamais crit un mot 
l'gard de cette affaire, il s'tait mme abstenu de m'en parler: ce qui
pouvait me faire penser qu'il ne m'tait pas contraire. Lorsque le
gnral Bertrand m'en parla pour la premire fois, je venais d'tre
instruit que l'Empereur lui avait prescrit de finir par me donner en
son nom un ordre de versement, et j'tais prt  guerroyer. M. Peyrusse
avait discut les droits de l'Empereur. Le gnral Bertrand ne discuta
rien. Je rpte religieusement ses paroles. Il me dit: Eh bien,
tes-vous dcid  refuser le versement que l'Empereur vous demande? Et
sur ma rponse affirmative, il se crut dispens de passer outre. Ce fut
l tout ce qui eut lieu entre le gnral Bertrand et moi. Cependant,
j'appris que l'Empereur tait en colre. D'un autre ct, le trsorier
Peyrusse, dans un lan de loyaut, m'engageait  me tenir sur mes
gardes, et il me prvenait qu'il croyait tre certain qu'un orage se
formait. J'attendais. Je n'attendis pas longuement: l'orage clata.




CHAPITRE VIII

Deuxime visite de Napolon aux mines de Rio.--Scne violente entre
Napolon et Pons.--Promenade en montagne.--Le champagne de
l'Empereur.--Armistice.--L'avis de Lacpde.--L'abb de Pradt, grand
chancelier de la Lgion d'honneur.--Pons en Toscane.--M. de
Scitivaux.--Son opinion sur le retour prochain de l'Empereur en
France.--Lettre de Pons  l'Empereur.--Nouvelle conversation.--Pons
conquis par l'Empereur.


Le gnral Bertrand me donna l'avis officiel que l'Empereur voulait
aller djeuner aux mines, qu'il y ferait porter son repas, et il me pria
de fournir ce qui pourrait manquer aux gens de la maison impriale. Par
une seconde note, le gnral Bertrand me prvint qu'avant son djeuner,
l'Empereur voulait travailler chez moi, et il m'engageait  tout
prparer.

L'Empereur arriva. Il rpondit  peine  mes salutations respectueuses.
Il prit place au bout d'une longue table; il me fit mettre au bout
oppos. Le gnral Bertrand tait  sa droite, M. le trsorier Peyrusse
tait  sa gauche. Le gnral Drouot s'tait absent.

Ici commence une scne dont le souvenir me trouble encore. Jusque-l,
l'Empereur n'tait pas entr srieusement dans tous les dtails de la
possession des fonds qu'il me demandait. On lui avait dit, ou il s'tait
dit que ces fonds lui appartenaient; cela faisait sa loi, et il
prtendait que cela devait faire aussi la mienne. Mais il ne m'avait
expliqu sa prtention que par des paroles premptoires.

La sance avait quelque chose de solennel. L'Empereur l'ouvrit en
m'adressant ces paroles: Le gnral Bertrand vous a transmis, il y a
quelques jours, l'ordre que je vous donnais de verser les fonds que vous
avez entre les mains, et vous avez refus d'obir. Je lui rpondis: Je
n'ai pas reu cet ordre, mais si je l'avais reu, je ne l'aurais pas
excut, et je dois le dire  Votre Majest.--Pourquoi cela? ajouta
l'Empereur. Je lui rpondis encore: Parce que je ne fais jamais rien
contre ma conscience.--Vous n'avez pas besoin ici d'en appeler  votre
conscience, car il n'y a pas de question douteuse. Les proprits
gouvernementales, directement ou indirectement, que je trouve sur l'le
d'Elbe, sont ncessairement  moi, et je vous demande de faire ce que
tous les dtenteurs des deniers publics ont fait, de me verser les fonds
que vous avez en vos mains.--Je n'ai pas  m'occuper de ce que les
autres font. Je parle pour moi. Jusqu'au 11 avril pass, le revenu des
mines appartient  la Lgion d'honneur, et je ferai tout ce que je
pourrai pour qu'elle les reoive. Je ne dois pas obir  des ordres qui
entraneraient le sacrifice de mon honneur.--Vous ne pouvez pas penser
que je veux sacrifier votre honneur. J'ai t directeur de parcs
d'artillerie: lorsque je quittais, je rendais compte  ceux qui me
succdaient, et je n'ai pas t dshonor pour cela.--Vous rendiez
compte  qui de droit. Mais que Votre Majest veuille bien observer
qu'elle n'est pas ici qui de droit pour moi.--Toute cette discussion
me rappelle celles que vous avez eues avec la grande trsorerie de la
Lgion d'honneur.--Ce souvenir est heureux pour moi. J'en remercie Votre
Majest. Alors, je voulais conomiser les fonds de la Lgion d'honneur:
aujourd'hui, je veux les sauver.--Vous ferez ce que je vous dis de
faire.--Je ne le ferai pas.--Monsieur, je suis toujours Empereur!--Et
moi, Sire, je suis toujours Franais!

L'Empereur s'tait lev en me disant qu'il tait toujours Empereur.
J'avais imit son exemple en lui rpondant que j'tais toujours
Franais, et alors il demanda ses chevaux. Ma rponse l'avait
visiblement tonn et frapp.

J'ai rduit  quelques lignes un colloque qui dura une heure et demie.
Cette discussion n'avait pas pu suivre son cours de nature bourrasqueuse
sans des moments de vivacit, presque d'emportement, et je m'afflige
quand je pense que l'Empereur fut peut-tre plus modr que moi.
Toutefois, son raisonnement n'eut pas la profondeur ordinaire. Il tait
oblig  se tirer d'embarras en prenant la grosse voix de matre; il
avait pourtant fini par s'apercevoir que cette voix ne servait qu'
faire lever la mienne.

Le gnral Bertrand et le trsorier Peyrusse n'avaient pas ouvert la
bouche. Le gnral Bertrand avait maintes fois hauss les paules: ce
haussement d'paules semblait annoncer une dsapprobation des paroles de
l'Empereur. M. Peyrusse tait triste et pensif.

L'Empereur tait redevenu calme comme s'il n'avait prouv que de douces
motions. Il n'en tait pas de mme de moi. Je pouvais manquer de
raison. J'en manquai deux fois coup sur coup.

On annona que les chevaux taient prts. L'Empereur sortit tout de
suite. Je ne le suivis pas. C'tait un tort. Lorsqu'il fut mont 
cheval, ne me voyant pas  sa suite, il me fit appeler par un officier
d'ordonnance, et je ne prtai pas beaucoup d'attention aux paroles de ce
messager. Le gnral Drouot vint, il me dit gravement: L'Empereur vous
attend dans la rue. Il n'en fallait pas davantage pour me rappeler 
mon devoir. Je volai sur-le-champ au-devant de l'Empereur. Le gnral
Drouot savait bien comment me prendre. Je fus soulag de me retrouver
avec lui.

Quel homme tait-ce donc que l'Empereur! J'tais convaincu qu'il devait
tre irrit. Cependant il me parlait sans aucune espce d'amertume, il
avait le sourire sur les lvres. Je fis cette observation au gnral
Drouot. Le gnral Drouot me dit: Il est toujours sans fiel. Sa colre
ne passe pas l'piderme. Et il ajouta malicieusement: Il n'est pas,
comme vous, mu jusqu'au fond des entrailles.

L'Empereur voulut grimper  pied une partie de la montagne. Il me fit
marcher  ct de lui; il se mit deux fois  mon bras, et il s'appuya
aussi sur un bton. Cependant il se fatigua vite: il reprit son cheval.
Nous l'imitmes. Nos chevaux allaient lentement. L'Empereur m'accablait
de toutes sortes de questions. Je rpondais comme je pouvais,  tort et
 travers. J'tais encore dans un tat de fivre ardente: je crois qu'il
avait piti de moi.

Nous arrivmes sur le plateau de la montagne. Je m'aperus que je
n'tais pas dsign pour la table de l'Empereur: j'en eus une joie
d'enfant.

On se mit  table. L'Empereur me fit asseoir auprs de lui. Cette bont
ne passa pas inaperue: il y eut un mouvement de plaisir manifeste; tous
les yeux de la suite impriale se portrent affectueusement sur moi.
L'Empereur ne cessa pas un seul moment de m'entourer de la plus douce
bienveillance; il me pressa plusieurs fois de manger, et il me faisait
servir avec exactitude. Il y avait  table une chose rserve pour lui
seul; personne ne touchait  cette rserve. C'tait du vin de champagne
ros, dont  la fin du repas il buvait la moiti d'un petit verre, et
cette rserve venait de ce qu'il n'avait aucune provision de ce vin.
L'Empereur m'en servit en me disant: Prenez de ma gourmandise.
Nanmoins, tant et tant de condescendance ne parvenait pas  teindre le
brasier ardent qui me dvorait. L'amiti me blmait, je me blmais
moi-mme, et je continuais  ne pas rpondre aux prvenances gnreuses
du grand homme. L'honneur m'aveuglait.

L'Empereur se leva. On lui servit le caf; alors, avec une grce qui
fait encore tressaillir mon coeur, il m'offrit sa tasse: Prenez,
calmez-vous, car il n'y a pas de raison pour que vous vous tourmentiez
ainsi outre mesure. Puis, se tournant vers le gnral Drouot, il lui
dit en riant: S'il connaissait nos grandes querelles, ou plutt mes
querelles, il ne serait pas boulevers comme il l'est. Et le gnral
Drouot ajouta en me regardant: Vous pouvez croire ce que Sa Majest
vient de dire. L'Empereur donna la seconde tasse qu'on lui avait
apporte au directeur des travaux des mines, vieillard extrmement
respectable qui, interdit, ne sachant de quelle manire remercier, lui
dit, en parlant avec peine: Vous faites comme notre pre qui me le sert
toujours. Et, en effet, lorsqu'il mangeait chez moi, je me rservais le
plaisir de lui verser moi-mme sa tasse et son petit verre.

L'Empereur triomphait sans rserve. Il ne m'avait pas vaincu: je m'tais
vaincu. Que l'on me dise quel est l'homme qui,  la place de l'Empereur,
ne m'aurait pas bris comme le verre. Sans doute il avait tort de
vouloir prendre ce qui n'tait pas  lui, mais il aurait pu s'en emparer
par la force, et, mme alors que mes refus pouvaient lui paratre un
outrage, il ne voulut jamais craser ma faiblesse.

En partant, l'Empereur me dit adieu, et il me tendit la main: c'tait la
premire fois que cela lui arrivait.

Nanmoins, rien n'avait t dcid. L'Empereur n'avait pas dit qu'il
renonait  sa demande; je n'avais pas dit que je renonais  mes refus;
nous persistions. On pouvait comparer cela  un armistice.

Je n'avais rien perdu de mon nergie, mais ma colre tait dsarme.
J'aurais dsir que l'Empereur m'vitt de lutter encore. Dans ce
tourment d'esprit, quoique le gnral Drouot m'et pri de ne pas le
mler  ces tracasseries d'argent, j'invoquai la sagesse de ses
conseils. Le gnral Drouot me rpta que, dans une affaire de
conscience, il ne devait n'influencer ni pour ni contre, et il me fut
impossible d'en tirer davantage. La Providence vint  mon secours.

M. de Lacpde tait pour moi  Paris ce que le gnral Drouot tait 
Porto-Ferrajo: je lui confiais mes affaires, je le consultais. Je lui
avais crit en sa qualit de grand chancelier de la Lgion d'honneur.
J'avais aussi crit au gnral Dejean, le grand trsorier. Mes dpches
officielles avaient sans doute pri dans le naufrage universel.

Lorsque la tempte fut un peu apaise, je reus une lettre de M. le
comte de Lacpde, mais c'tait une lettre particulire, et il
m'apprenait qu'il n'tait plus grand chancelier; en effet, l'abb de
Pradt lui avait succd. J'avais tout dit  M. de Lacpde; il avait
tout approuv.

L'abb de Pradt, grand chancelier de la Lgion d'honneur! Rien ne
pouvait mieux constater le renversement absolu du monde moral. C'tait
la honte des hontes. Il n'y avait qu'un gouvernement issu de la
coalition des ennemis de la France qui ft capable d'un pareil choix. Ce
fut le premier coup frapp pour dmolir l'institution nationale de la
Lgion d'honneur, c'est de l que date sa dcadence. L'abb de Pradt se
glorifiait hautement d'avoir livr son pays.... Il m'aurait t
impossible d'tablir une correspondance suivie avec un homme de cette
basse espce. Il m'aurait t plus impossible encore de le reconnatre
pour mon chef. Ma tche d'administrateur des mines tait remplie en ce
qui concernait directement mes rapports officiels avec le grand
chancelier. Et ce n'tait plus qu'au grand trsorier  qui je devais
m'adresser pour la disposition de la somme que j'avais eu le bonheur de
recouvrer.

Le reprsentant lgal de M. le grand trsorier tait, pour moi, M.
Scitivaux, receveur de l'administration des mines. M. Scitivaux me fit
rpondre que l'Empereur, suivant l'apparence, serait bientt de retour 
Paris, et que, s'il en tait autrement, on lui retiendrait, sur les
subsides qu'on devait lui payer, la somme qu'il aurait prise  la Lgion
d'honneur. C'tait  Florence que je recevais cette rponse. J'avais
demand  l'Empereur de m'y rendre. L'Empereur m'avait confi une
mission d'importance qui trouvera ailleurs sa place.

M. Scitivaux avait peur de se compromettre en m'crivant: la poste
n'tait pas sre. Son ami me disait: Il ne peut pas aller  l'le
d'Elbe braver l'Empereur, et s'il y allait sans le braver, c'est--dire
sans emporter l'argent que vous lui remettriez, il deviendrait suspect
aux gens qui maintenant gouvernent la France. M. Scitivaux tait
sincrement attach  l'Empereur, il en avait donn des preuves dans les
moments de dtresse; mais il ne voulait pas perdre son emploi.

De retour  l'le d'Elbe, je confiai tout au gnral Drouot, et, comme
moi, le gnral Drouot fut persuad que rien ne s'opposait plus 
l'excution des ordres de l'Empereur. M. Scitivaux avait annonc sa
prochaine arrive  Florence. J'attendis plus que le temps indiqu.
J'avais puis tous les moyens honorables pour qu'aucun blme ne pt
m'atteindre. J'en appelais sans crainte  ma conscience. Aprs tant de
tourments, je touchais au rivage.

Le gnral Drouot et moi, nous dcidmes de ne parler  l'Empereur que
lorsque je n'attendrais absolument plus rien de M. Scitivaux.

Il s'tait coul quelques semaines depuis l'orageuse discussion de Rio.
L'Empereur tait intrigu du silence que je gardais depuis mon retour.

La mfiance de l'Empereur s'arrtait bien quelquefois devant la probit,
mais on la retrouvait partout. Je devais subir la loi commune.

Le maire de Rio-Montagne avait ordonn  un de mes employs de
surveiller secrtement si je ne faisais pas des prparatifs de dpart.
On sait que ce maire tait chambellan: il avait prescrit au nom de
l'Empereur. Je ne crois pas que l'Empereur lui et donn expressment
une si sotte mission.

Le gnral Drouot m'avait dit: L'Empereur ne me parle que trs rarement
de votre affaire; moi, je ne lui en parle pas du tout! Le gnral
Bertrand s'abstenait autant qu'il lui tait possible de s'abstenir.
L'Empereur chargea M. Peyrusse de m'crire une lettre, dans laquelle il
me faisait demander l'tat bien circonstanci des sommes qu'il voulait
s'approprier.

M. Peyrusse n'avait pas su, du moins par moi, ma course  Florence, et
il ignorait aussi la dcision que j'avais prise d'effectuer le versement
que l'Empereur me demandait.

J'crivais  l'Empereur, lorsque je reus la lettre de M. Peyrusse.
Cette lettre tait d'une longueur extrme; elle finissait ainsi: Votre
dlicatesse, votre loyaut, votre attachement  Sa Majest lui sont trop
connus, pour qu'elle puisse douter que vous ne vous empresserez pas de
ne rien lui laisser dsirer sur tous les points dont j'ai reu ordre de
vous entretenir. L'Empereur fit effacer le mot _attachement_, il voulut
que M. Peyrusse le remplat par le mot _dvouement_.

Je rpondis sur-le-champ  l'Empereur. Il put se convaincre que je
n'avais pas besoin de rflchir pour ne rien lui laisser dsirer. Il
confia ma lettre  M. Peyrusse. M. Peyrusse m'crivit
confidentiellement: Mon cher ami, me disait-il, j'ai fait briller dans
tout leur clat, l'extrme dlicatesse et la probit scrupuleuse que
vous avez mises dans vos derniers comptes. Sa Majest a t satisfaite.
Elle m'a crit la lettre ci-jointe que je m'empresse de vous envoyer par
une ordonnance que me fournit le gnral Drouot, qui a autant de plaisir
que moi  voir la justice qui vous est rendue.... Que Sa Majest, dans
vos entretiens, ne s'aperoive pas de nos communications.... Parlez-lui
de votre disette de bl. Il faut enfin qu'il sache qu'on prend pour s'en
procurer les moyens les plus lents, les moins accrditants et les plus
dispendieux.

La lettre que M. le trsorier Peyrusse me faisait passer avait rapport 
une combinaison administrative,  l'occasion de laquelle l'Empereur
voulait me consulter.

L'Empereur s'tait grandement tromp en prenant  cet gard [d'autres
mesures] que celles qui, jusqu'alors, avaient habituellement [t]
prises. Le gnral Bertrand n'avait rien de ce qu'il fallait pour ces
sortes d'oprations. Il nous aurait innocemment conduits  la famine.

Cette fois, press que j'tais, je ne communiquai pas au gnral Drouot
la rponse que je faisais  l'Empereur, et il comprit que je n'avais pas
pu faire autrement:

     Sire! J'ai obi aux ordres que Votre Majest m'a adresss par son
     trsorier. Mon obissance n'a t commande ni par la crainte de
     perdre mon emploi, ni par l'esprance de le conserver: Votre
     Majest sait que j'y avais renonc volontairement. En obissant, je
     n'ai pas mme consult mon dvouement pour Votre Majest, et rien
     n'a agi sur moi en dehors de l'honneur. Le gouvernement royal de la
     France me blmera sans doute, mais je suis en rgle, et ma
     conscience ne me reproche rien, ce qui est l'essentiel pour moi.

     L'le tait en insurrection. Je dus me retirer  Porto-Ferrajo. Je
     quittai Rio-Marine le 15 mars. Mais avant de partir j'expdiai tout
     le minerai qui tait sur la plage, et cette opration doit prouver
      Votre Majest que je sais veiller aux intrts qui me sont
     confis. Les insurgs n'attendaient que mon dpart pour se partager
     la proprit de la Lgion d'honneur.

     Prt  retourner en France, je dus ne pas faire connatre
     officiellement, mme  Votre Majest, quelle tait ma vritable
     situation, parce que j'avais  craindre que Votre Majest ne ft
     alors ce qu'elle fait aujourd'hui, c'est--dire ne me demandt des
     fonds dont j'tais au moins moralement responsable envers la Lgion
     d'honneur, et que la Lgion d'honneur avait le droit de rclamer.
     Cependant je faisais en mme temps tout ce qu'il m'tait possible
     de faire pour tre autoris  verser lgalement dans les caisses de
     Votre Majest. Je crois pouvoir maintenant agir de la manire que
     [je] juge la plus convenable, en restant toujours dans la ligne du
     droit et du devoir. Voil tout le mystre de ma conduite.

     Oui, Sire,--et je prie Votre Majest de me pardonner cette
     continuit de franchise qui n'a jamais t et ne sera jamais de la
     tnacit,--je crois encore toujours bien fermement que je ne dois
     des comptes qu' la Lgion d'honneur, que Votre Majest ne peut pas
     remplacer. Et si, par la force des circonstances, j'agis
     contrairement  cette opinion, c'est que je suis moralement
     convaincu que, par ses reus, Votre Majest se met en mon lieu et
     place, et que, si quelqu'un s'avisait de m'attaquer, Votre Majest
     se hterait de me dfendre, car elle ne voudrait pas que je fusse
     la victime d'une obissance tant et tant dispute.

Tout n'tait pas fini. L'Empereur tait moins tenace dans les grandes
affaires d'tat que dans les petites affaires de susceptibilit.

M. Peyrusse me transmettait une lettre que l'Empereur lui crivait pour
m'en donner connaissance. L'Empereur me blessait ainsi dans ma
dlicatesse, car ce qu'il demandait par cette lettre, il pouvait et
devait me le demander directement. Ce qu'il faisait ici avait tout l'air
d'une rminiscence, quant  ma prtention de travailler directement avec
lui. Je voulus tout de suite m'en expliquer avec le gnral Drouot, puis
avec l'Empereur. L'Empereur me renvoya  un autre moment. Cet autre
moment venu, il me reut. L'Empereur avait dit dans sa lettre _qu'il
voulait me consulter_. Cette consultation de prtexte se borna 
quelques paroles sur les moyens les plus faciles pour assurer le
recouvrement des crances. Sa manire tait calme, mme douce, sans
pourtant tre expansive, et visiblement quelque chose proccupait son
esprit. Lorsqu'il m'eut entretenu de ses affaires, je voulus lui parler
des miennes, et je lui en demandai la permission. Il me dit en souriant,
mais d'un sourire qui avait plutt quelque chose de srieux que quelque
chose de gai: Je ne suis pas dispos aujourd'hui  m'occuper de
tracasseries, et nous renverrons la chose  un autre jour. Certainement
le gnral Drouot avait parl. L'Empereur se retira.

J'avais fait  l'Empereur un sacrifice que je considrais comme immense,
et, pour me rcompenser, il semblait ne se rappeler que des (_sic_)
discussions qu'il appelait des _tracasseries_. Il y avait l vraiment de
quoi me dsorienter. Toutefois, l'Empereur s'tait exprim sans aucune
apparence de mauvaise humeur. J'eus un autre tonnement: lorsque
l'Empereur fut le sur seuil de la porte, il se tourna vers moi pour me
dire d'une voix interrogative: Vous tiez au sige de Toulon? et sans
attendre ma rponse, il passa dans le salon.

Cette sance ne me fit pas faire un pas dans la voie du mieux, et
j'tais fort contrit lorsque j'eus quitt le palais imprial.

J'allai droit  ma ressource universelle: le gnral Drouot avait, dans
sa parole d'honnte homme, un baume qui cicatrisait les plaies de l'me
lorsqu'il ne les gurissait pas. Mais ici il se borna  me dire: Dans
la situation de l'Empereur, je respecte tout ce qu'il fait, quelque
chose qu'il fasse. Je compris la leon.

J'prouvais un regret amer: ce n'tait pas d'avoir vers les fonds de la
Lgion d'honneur, mais de n'avoir pas insist pour ma dmission. Le mot
de _tracasseries_, alors que je m'attendais  des paroles de gratitude,
m'avait frapp au coeur.

Trois ou quatre semaines s'taient coules sans que j'eusse mis le pied
au palais de l'Empereur. Tout le monde s'apercevait que l'orage n'tait
pas compltement dissip. Le gnral Drouot n'avait rien fait ni rien
dit pour que je misse un terme  cette dsertion apparente. Cette
abstention n'tait pas naturelle. J'y voyais la preuve qu'il approuvait
ma rserve. Il venait rgulirement me voir; ma maison tait son lieu de
repos. Un matin, il me dit: L'Empereur m'a demand si vous tiez
malade; cela signifie qu'il fait attention  votre absence, qu'il n'en
est pas content. Je suis bien sr que si vous n'y allez pas, il vous
fera appeler. Je rpondis au gnral Drouot que j'attendrais que
l'Empereur m'appelt. Le gnral Drouot se tut. C'tait continuer
l'approbation qu'il donnait  ma conduite. La chose tait dsormais
ainsi tablie: l'Empereur disait au gnral Drouot ce qu'il ne voulait
pas me dire lui-mme. De mon ct, je confiais au gnral Drouot tout ce
qu'il m'importait de communiquer  l'Empereur.

Ma maison,  Porto-Ferrajo, tait adosse aux remparts qui entourent le
port, et, pour l'agrment de ma famille, le gnral Drouot, en sa
qualit de gouverneur de l'le d'Elbe, avait eu la complaisance de me
faire ouvrir une porte qui donnait sur le chemin de ronde. Je planais
donc sur le port: je pouvais voir tout ce qui s'y passait.

L'Empereur aimait  faire une promenade matinale sur les quais. Un jour
que du haut des remparts je le contemplais dans sa noble simplicit, il
m'aperut et il me fit signe d'aller le trouver. La promenade fut plus
longue que de coutume; il m'engagea  djeuner avec lui, et je continuai
 le suivre.

Lorsque le djeuner fut termin, l'Empereur me dit: Je voulais vous
entretenir aujourd'hui, mais le courrier m'ayant apport d'autres
occupations, je vous renvoie  demain, et il ne sera plus question de
tracasseries. L'Empereur pronona ces derniers mots en riant. Il n'y
avait pas de doute que le gnral Drouot avait rpt ma plainte.

Je fus exact  l'heure indique. L'Empereur tait dans son cabinet: il
avait pris son air de sduction; il me reut parfaitement. Il commena
ainsi:

Tout est fini maintenant. Toutefois, je veux vous dire ou vous rpter
ma pense; elle vous sera d'ailleurs un motif de scurit. Vous avez
mconnu mon droit, vous avez exagr vos devoirs, et, dans l'exagration
de vos devoirs, vous tes all jusqu' me menacer.

Ce mot de _menace_ me fit frmir. L'Empereur s'en aperut. Il continua:

Ne vous effrayez pas de ce mot: mais dire  M. Peyrusse, mme en
plaisantant, que vous jetteriez les grenadiers par la croise, c'tait
me faire comprendre que je devais me tenir sur mes gardes, et que, si
cela vous tait possible, vous opposeriez la force  la force.
Heureusement que j'ai t plus sage et plus modr que vous. Mon droit
me mettait d'abord en possession de tout ce qui dans l'le d'Elbe tait
gouvernemental, sauf  couter ensuite les rclamations. La Lgion
d'honneur est une manation gouvernementale. Vos devoirs taient
subordonns  mon droit. C'tait  moi  juger la question de ce que
vous deviez faire. Je crois que vous vous tes laiss sduire par les
attraits d'une intgrit rpublicaine. Nanmoins, malgr l'enttement de
votre rsistance, quelquefois dure, votre conduite vous a acquis ma
confiance, et lorsque l'occasion s'en prsentera, je vous en donnerai
des preuves. L'Empereur m'adressa l'extension de toutes ces belles
choses (_sic_) sans respirer une seule fois. Il y avait vraiment de
l'loquence dans son abandon. Je croyais qu'il y avait aussi des
paradoxes. Je lui demandai la permission de lui faire quelques
observations. L'Empereur me dit: Ne discutons pas. Ce serait sans
utilit. J'ai voulu vous faire connatre mon opinion et je veux vous
laisser libre de la vtre. Il ne faut discuter que lorsque les
discussions sont indispensables.

Alors l'Empereur passa  d'autres raisonnements. La diversit des choses
qu'il embrassait le conduisit  me parler de dangers possibles, et, me
permettant de l'interrompre, je lui dis: Au moment du danger, Sire, il
n'y aura personne entre Votre Majest et moi. L'Empereur eut alors un
de ces regards suprmes qui surprennent ou intimident toutes les
nergies. Mes paroles ne furent pas perdues pour lui. L'Empereur
continuait; je l'coutais avec avidit. Il m'entretenait des caractres
qu'il voyait autour de lui; il faisait des comparaisons; j'tais ml 
ces comparaisons. Je l'tonnai encore en l'interrompant par ces paroles:
Je prie Votre Majest de ne me comparer qu'au gnral Drouot.
L'Empereur eut de suite un autre de ces regards indicibles dont je viens
de parler. Mais il avait mal saisi ma pense, car en la rendant au
gnral Drouot, il lui avait dit: Pons se croit au-dessus de tout le
monde, except au-dessus de vous, et je ne m'tais certainement pas
exprim de cette manire. Je n'ai jamais pu comprendre pourquoi
l'Empereur avait ainsi tourn mes paroles. Je n'entendais parler que du
caractre. Je croyais que le caractre du gnral Drouot tait le
caractre dont le mien se rapprochait le plus. Le gnral Drouot me
prvint que ma franchise pourrait heurter des susceptibilits. Il avait
raison: une susceptibilit apparut aussitt, je la trouvai souvent sur
mon passage; quelquefois mme elle chercha  me le barrer. Mais elle
avait un grand fonds de justice et de bont. C'tait plus qu'il n'en
fallait pour paralyser des impressions draisonnables.

L'Empereur avait t ce qu'il tait toujours dans les tte--tte sans
discussion, plein de profondeur et de grce, car personne au monde
n'avait plus de savoir et plus d'amabilit que lui, lorsqu'il ne voulait
tre qu'aimable et savant. Un Anglais qui l'avait cout avec admiration
me disait: Le gnral Klber avait raison de lui adresser en gypte ce
bel loge: Vous tes grand comme le monde, et ce n'est qu'ici  l'le
d'Elbe, que j'ai pu justement me pntrer d'une vrit aussi bien
applique. On apprenait toujours  ses raisonnements, surtout alors
qu'il s'animait en traitant des questions d'tat. Je ne l'ai jamais
quitt, aprs une conversation srieuse, sans avoir  me dire: Je sais
telle chose que je ne savais pas.

Les dernires choses d'extrme bont que l'Empereur m'avait dites
remplissaient trop mon coeur pour que je cherchasse  revenir sur la
question de mon travail direct avec lui. L'Empereur comprit le motif de
mon silence; il me fit appeler pour travailler. Il me fut permis de
penser qu'il avait confiance en moi.

L'affaire de l'argent tait enfin consomme. Je n'avais qu' m'entendre
avec le trsorier de la couronne pour les versements que je devais
effectuer. Le trsorier m'en fit des reus circonstancis: nous voulions
mutuellement tre en rgle.

Je rentrai en France avec l'empereur Napolon.

Le grand chancelier de la Lgion d'honneur, le vnrable comte de
Lacpde m'avait conserv toute la plnitude de son amiti, et il y
mlait peut-tre mme un peu plus de tendresse. Il ne mit aucune rserve
aux loges qu'il donna  ma conduite, il en parla avec enthousiasme 
l'Empereur. L'Empereur eut la bont de me le dire. Tous les employs de
la grande chancellerie m'accueillirent avec une extrme affection, et je
me retrouvai dans ma famille officielle.

Aprs la funeste bataille de Waterloo, je dus forcment abandonner mon
pays. Aprs un long exil, je revins habiter la capitale. Alors je voulus
rendre compte de ma conduite administrative. M. de Lacpde m'accompagna
chez M. le marchal Magdonnald (_sic_). Le marchal me reut comme une
vieille connaissance. Il ne voulut pas que je rendis (_sic_) un compte
public; il prtendait que ce serait attaquer la mmoire de l'Empereur.
M. de Lacpde tait  peu prs de cet avis. Ils m'engagrent  me
taire. Il fut convenu que M. de Lacpde m'crirait une lettre de
satisfaction bien motive. En effet, il m'crivit, et je copie sa
lettre.

     Je saisirai toujours avec bien de l'empressement les occasions de
     remplir un devoir cher  mon coeur en rendant justice  votre
     habilet dans l'administration,  votre intgrit et aux grands
     services que vous avez rendus  la Lgion d'honneur, pendant que
     j'tais chancelier de cette institution. Vous avez particulirement
     administr d'une manire bien remarquable les fameuses mines de
     l'le d'Elbe qui appartenaient  notre ordre; vous y avez cr un
     grand et bel tablissement, construit un grenier d'abondance, de
     grands magasins, des maisons d'habitation destines aux employs,
     fait le bonheur des ouvriers et de leurs familles qui vous
     regardaient comme leur pre, donn  la Lgion d'honneur un revenu
     extrmement suprieur  celui qu'on avait retir auparavant de ces
     mines, et rpandu dans Rio une telle activit que les habitants y
     ont lev plus de soixante maisons et fait construire trente
     navires marchands.

     Je me flicite de pouvoir vous assurer de nouveau de la
     reconnaissance que vous avez inspire  tous les amis de notre
     ordre...

Lorsqu'il avait t question de diminuer mes appointements, j'avais dit
que, si l'on y touchait, je me retirerais, et si l'on y avait touch,
j'aurais tenu parole. Mais lorsque je n'eus plus rien  craindre des
temptes, malgr l'opinion contraire du gnral Drouot, je demandai 
l'Empereur, je lui demandai avec prire de diminuer mes moluments comme
il avait diminu ceux des autres employs, et l'Empereur s'y refusa
premptoirement! Je voulus insister: il m'ordonna _de ne plus lui parler
de cette niaiserie_.




CHAPITRE IX

Promenades de Napolon dans l'le d'Elbe.--Ptitions singulires.--Un
_confrre_ de l'Empereur.--Opinion sur le colonel Campbell et le gnral
Koller.--Conversation de Napolon sur la campagne de France.--Rvlation
du marchal Bubna sur la paix de Dresde.--Rle ambigu du capitaine de
Moncabri.--Retour en France des Franais de l'le, du gnral Dalesme
et du colonel Vincent.--Arrive de la garde.--Arrive de la princesse
Pauline.--Organisation des rsidences impriales.--San-Martino.--Saisie
des meubles du palais de Piombino et du prince Borghse.--Expdition de
vaisseaux chargs de minerais en Toscane.--Reconnaissance du pavillon
elbois par le Saint-Sige.--Hostilit du prince de Canino.--Visite
dtaille de l'le d'Elbe par Napolon.--Exploitation des madragues et
salines.--Carrires de marbre.--tablissement d'ateliers de
sculpture.--Les sculpteurs Bartolini et Bargigli.


Il restait  l'Empereur  visiter le front de terre de la place de
Porto-Ferrajo; il fit cette visite avec le colonel Vincent. Ce front est
trs difficile  parcourir. L'Empereur tait visiblement fatigu.
C'tait une journe de tristesse bien apparente. On le pria de rentrer;
il rpondit: qu'il ne fallait jamais reculer devant le premier
embarras. Du haut du balcon, il demanda des renseignements sur les
montagnes qui l'entouraient, et, lorsqu'on l'eut satisfait, il dit d'un
ton pntr: Notre le d'Elbe est une bien petite bicoque.

Au milieu d'un travail qui paraissait absorber tout son esprit,
l'Empereur fut prvenu qu'une frgate anglaise approchait de la rade,
et, dans la persuasion que cette frgate amenait sa soeur bien-aime la
princesse Pauline, avec une hte de jeune homme, il se rendit au port o
il prit une embarcation pour aller  la rencontre de la princesse.
L'attente de l'Empereur fut trompe, ce qui l'affligea visiblement. Je
ne puis pas me rendre compte que les ennemis de l'Empereur aient pu
parvenir  faire croire qu'il tait absolument dnu de sensibilit.

Ce qui pourrait prouver que le baron Galazzini n'avait pas tout  fait
tort d'ouvrir une route carrossable de Porto-Ferrajo  Marciana, c'est
que maintenant l'Empereur met un grand intrt  ce que cette route soit
perfectionne le plus tt possible, et que chaque jour il se fait rendre
compte de l'tat des travaux. Il est vrai de dire que les circonstances
ne sont pas les mmes. La route de Longone est unie comme une glace; il
en est de mme de celle qui contourne le golfe. L'Empereur fait faire
des tudes pour continuer jusqu' Rio le chemin qui va jusqu' Longone.
Ensuite, il voudra aussi aller en voiture jusqu' Campo. Maintenant,
bien des choses le gnent. Il est oblig de monter en voiture au milieu
de la place; il ne peut pas sortir de la ville par la porte de terre,
les ptitionnaires le poursuivent, et les malheureux lui prsentent des
bouquets pour avoir de l'argent. Il disait: Je suis forc de ne rien
donner  ces pauvres gens, car raisonnablement si je leur donne, je ne
pourrai plus sortir sans les avoir sur les paules, ce qui serait
lourd. En parlant de ptitions, il faut que j'en cite une qui a son
cachet d'originalit, et qui tait l'oeuvre d'un pharmacien franais. Ce
pharmacien tait mari  Longone; il avait t destitu, il demandait 
tre rintgr; sa famille inspirait beaucoup d'intrt. J'en avais
parl  l'Empereur. Le pharmacien prsenta sa ptition; elle commenait
ainsi: Sire, il m'est arriv comme  vous. J'ai t destitu sans le
savoir et sans le vouloir, vous pouvez m'en croire. L'Empereur ne
voulut pas en entendre davantage: Puisqu'il en est  deux de jeu avec
moi, il ne faut pas qu'il meure de faim. Et le ptitionnaire
excentrique fut plac d'une faon plus approprie  la faiblesse de son
talent.  l'occasion de ce pharmacien, l'Empereur dit: Il ne convient
pas  l'honneur de la France qu'un Franais mari dans l'le jette sa
femme et ses enfants dans la misre. Ce serait un exemple nuisible.

La promenade  pied sur la grande route qui entourait le golfe de
Porto-Ferrajo tait, pour l'ordinaire, le rendez-vous des trangers qui
n'taient pas prsents  l'Empereur, des Elbois qui voulaient le voir,
et de toutes les personnes qui avaient besoin de l'entretenir.
L'Empereur s'arrtait facilement, causait volontiers, et ce n'tait que
dans ses moments d'inquitude qu'il ne se prtait pas aux dsirs des
gens qui l'attendaient. L'Empereur n'aimait pas les individus qui,
suivant son expression, viennent de suite vous manger dans la main, et
avec ces individus, il prenait un air de supriorit qui avait la
puissance de tout intimider. Il se plaisait avec les personnes qui
parlaient librement des choses qu'elles savaient, et il ne cherchait pas
 les interrompre. Il avait des attentions marques pour ne pas
augmenter l'tat pnible de ceux qui taient troubls en lui adressant
la parole. Il tait extrmement satisfait lorsqu'il tait sr d'avoir
une supriorit marque dans une conversation.

Le colonel Campbell, commissaire de la coalition, comme reprsentant de
l'Angleterre, resta  l'le d'Elbe pour surveiller l'Empereur. Le
gnral Koller, reprsentant de l'Autriche, va nous quitter.

Depuis le dpart de Fontainebleau, le gnral Koller a entour
l'Empereur de respect. Lors des prils sans nombre qui marqurent le
passage de l'Empereur dans la Provence, le gnral Koller fut toujours
prt  lui faire un rempart de son corps, et rien ne manqua aux
sentiments d'indignation que lui inspirrent les sauvages sanguinaires
de cette contre. Le gnral Koller est  ct de l'Empereur toutes les
fois que l'Empereur dsire qu'il y soit, et l'Empereur le dsire
souvent. On a fait parler le gnral contre l'Empereur: c'est une
infamie. Le gnral Koller ne peut pas avoir t  Vienne en sens
inverse de ce qu'il a t  Porto-Ferrajo. On lui prte des invectives
contre l'Empereur, un langage d'opposition  l'Empereur dans une
conversation de soire. Ce qu'on lui fait dire est prcisment le
contraire de ce qu'il a dit. J'ai t tmoin oculaire et auriculaire de
cette conversation. Voici ce que j'ai crit  cet gard, il y a plus de
trente ans. Je me copie fidlement:

     Jusqu' cette soire, l'Empereur avait paru ne pas aimer qu'on
     l'entretnt de guerre ou de politique, et aussi l'on se gardait
     bien de lui en parler. Le gnral Koller et le colonel Campbell
     taient invits  dner. Le dner fut triste parce que l'Empereur
     tait triste. Les journaux firent cesser l'espce de monotonie
     silencieuse qui rgnait dans le cercle. Ils parlaient d'un
     mouvement des troupes allies. Cela amena une discussion militaire.
     D'abord l'Empereur laissa dire, puis il jeta quelques paroles,
     ensuite il se mla  la conversation dont il devint immdiatement
     le centre; il s'anima, et anim, entran, il raconta l'immortelle
     campagne de France. L'Empereur prcisait toutes les positions, tous
     les mouvements, toutes les affaires, tous les combats, toutes les
     batailles. Il indiquait les jours et les heures. Chaque fois qu'il
     faisait le rcit de ces actions, o, avec une poigne d'hommes, il
     avait vaincu des divisions entires, il s'adressait plus
     particulirement au gnral Koller: Parlez, Koller, reprenez-moi,
     si je ne suis pas vrai. Enfin l'Empereur en vint au moment o
     l'ennemi tait sous les murs de la capitale. Votre arme, dit-il,
     toujours en s'adressant au gnral Koller, votre arme tait
     perdue, si le marchal Marmont n'avait pas trahi. Et de suite,
     entrant dans les dtails stratgiques, il continua: Par telle
     manoeuvre, je vous avais spars de vos parcs, de vos magasins; par
     telle autre manoeuvre, si Marmont tait rest fidle, je paralysais
     vos oprations, j'avais le temps de me rendre  Paris, d'en faire
     barricader les rues, d'y retremper l'esprit public, d'oprer une
     leve en masse, de me faire joindre par tel et tel corps, et alors,
     tout combin, matre des hauteurs, libre de vous attaquer 
     volont, je vous livrais bataille dans tel endroit, dans telle
     situation, je vous crasais et je vous rejetais au del de la
     Vistule... L'Empereur pronona ces dernires paroles avec tant
     d'nergie, d'animation, de feu; sa gesticulation tait si
     expressive, que le gnral Koller et le colonel Campbell semblrent
     un moment se croire transports sur les bords du fleuve lointain.

     Tout le monde tait mu. Le gnral Koller ne cachait pas sa
     sensibilit.

     Aprs un assez long intervalle de mditation, l'Empereur reprit
     avec plus de calme, mais non pas sans agitation: Si je n'avais t
     qu'un misrable aventurier plus occup du soin de conserver ma
     couronne que du besoin de donner des preuves de mon amour pour la
     patrie, malgr les trahisons qui m'avaient fait tant et tant de
     mal, malgr la lassitude des marchaux qui, depuis nos malheurs,
     rvaient les dlices de Capoue,--ce qui a aussi influ sur nos
     destines,--il me restait assez de moyens pour faire encore pendant
     deux ans la guerre intrieure, et les ennemis eux-mmes ne peuvent
     point en disconvenir. Mais j'ai mieux aim me sacrifier que
     d'ajouter aux infortunes de la France. La France est tout pour moi.
     La postrit, qui seule pourra me juger, me bien juger, dira que
     tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour la gloire du nom franais.
     Que le peuple franais soit heureux, voil dsormais mon voeu le
     plus cher! Le gnral Koller convint que l'Empereur aurait pu
     longuement faire la guerre.

     De la guerre on passa  la politique. Le colonel Campbell dit que
     ce qui l'avait le plus tonn dans le changement qui s'tait opr,
     c'tait le choix des Bourbons pour rgner sur la France, et
     l'Empereur lui rpondit: C'est pourtant votre gouvernement qui l'a
     voulu ainsi. L'Empereur continua  raisonner sur les Bourbons;
     alors il tait entirement calme. Les Bourbons, dit-il, ne
     convenaient plus  la France o ils n'ont pour eux que quelques
     vieilles perruques sans influence, et qui bientt, par le ridicule
     de leurs vieilles prtentions, leur feront plus de mal que de bien.
     Mais puisque les intrts de l'Angleterre exigeaient cette
     rsurrection, Louis XVIII aurait d prendre la France comme on la
     lui donnait, avec les institutions et les habitudes nationales, et
     ne pas chercher  l'affubler de vieux vtements qui ne vont plus 
     aucune taille. Il a fait autrement. Eh bien, je le lui prdis, dans
     vingt-cinq ans, il ne sera pas plus assis sur le trne que ce qu'il
     l'est maintenant, et si, dans cet intervalle, quelque ouragan
     rvolutionnaire tourbillonne autour de lui, il ira retrouver _ses
     amis les ennemis_.

Le lendemain de cette soire mmorable, le gnral Koller me fit visite,
et il me trouva racontant  l'intendant Balbiani tout ce que je viens de
narrer. Nous lui demandmes son opinion. Le gnral Koller nous assura
que l'Empereur avait t vrai; il ajouta en riant: Il m'a fait peur
lorsqu'il a parl de jeter les armes au del de la Vistule, et j'en ai
rv toute la nuit.

En 1820, lorsque les proscripteurs me permirent de quitter l'Illyrie
pour aller m'tablir en Suisse, je traversai Milan et j'appris au
feld-marchal Bubna tout ce qui tait relatif au gnral Koller. Le
feld-marchal Bubna me pria de le lui donner par crit, parce qu'il
voulait le faire passer au brave gnral Koller. Cet entretien, qui dura
deux heures, eut une chose qui appartient  l'histoire gnrale de
l'empereur Napolon. Le feld-marchal me dit avec abandon en
m'autorisant  le rpter:  Dresde, l'empereur Napolon avait
positivement adhr  l'_ultimatum_ des puissances coalises, et je puis
le crier sur les toits, car je fus charg de porter cette adhsion 
l'empereur d'Autriche. C'est donc nous qui, alors, n'avons pas voulu la
paix. Une dame anglaise tait prsente, je crois que c'tait lady
Kinair (_sic_).

Le gnral Koller savait les fcheuses discussions qui me brouillaient
avec l'Empereur, mais il ne faisait pas comme son collgue, il ne me
donnait pas toujours aveuglment raison. Cet honnte homme nous quitta.
L'Empereur lui dit les choses les plus honorables; les amis de
l'Empereur l'accompagnrent de leurs voeux. Cependant il n'avait rest
que trs peu de temps avec nous; il tait Autrichien et reprsentait la
coalition. Mais sa probit l'avait vieilli dans nos rangs, elle effaait
 nos yeux ce qu'il tait et  qui il tait.

L'article 16 du trait de Paris portait: Il sera fourni une corvette et
les btiments ncessaires pour transporter Sa Majest l'empereur
Napolon et sa maison, et la corvette appartiendra en toute proprit 
Sa Majest l'Empereur.

Le prsident du gouvernement provisoire de la France, duquel il est
permis de tout penser et de tout croire, n'avait pris aucune mesure de
prvoyance pour la sret de l'Empereur depuis son dpart de
Fontainebleau jusqu'au moment o il s'embarquerait, et peut-tre
esprait-il que, dans le dchanement des passions mridionales,
l'Empereur trouverait d'autres assassins auxquels il ne pourrait pas
chapper, comme il avait chapp  ceux de la fort de Fontainebleau.
Mais il n'avait pas oubli de prendre les prcautions ncessaires pour
que l'loignement de l'Empereur n'prouvt aucune espce de retard. En
consquence, la frgate _la Dryade_, commande par M. de Moncabri,
capitaine de vaisseau, et le brick _l'Inconstant_, command par M. de
Charrier-Moissard, capitaine de frgate, reurent l'ordre de se rendre 
Saint-Tropez, pour y embarquer l'Empereur et sa suite.

Le colonel anglais Campbell s'tait spar de l'Empereur  Lyon et avait
pris les devants pour aller faire prparer les moyens de transport
ncessaires au cortge imprial. Le colonel Campbell avait envoy une
frgate anglaise  Frjus. Les deux btiments de guerre franais
excutant leur mandat s'taient rendus  Saint-Tropez, et leur but fut
manqu. Ce n'tait pas l o l'Empereur devait s'embarquer. Nanmoins,
MM. de Moncabri et de Charrier-Moissard appareillrent pour Frjus dans
l'esprance de pouvoir accomplir leur mission; mais  leur arrive 
Frjus, ils trouvrent que la frgate anglaise embarquait les quipages
impriaux.

M. de Moncabri se rendit auprs de l'Empereur. Rien ne fut chang aux
dispositions qui avaient dj reu un commencement d'excution. La
_Dryade_ et l'_Inconstant_ retournrent  Toulon.

Il y a eu bien des versions sur cet vnement. Voici ce qu'il y a de
plus vrai: l'Empereur ne s'tait pas occup des moyens maritimes de
transport; lorsqu'il sut que ces transports taient franais, il parut
afflig de quitter la patrie sur des btiments portant la bannire
blanche; cependant il ne les refusa pas. Mais les commissaires des
puissances allies, dans un sentiment de convenance, prvinrent la peine
de l'Empereur.

On a publi aussi que l'Empereur avait propos  M. de Moncabri et  M.
de Charrier-Moissard de continuer leur voyage  la suite de la frgate
anglaise: c'est une assertion de toute fausset. M. de Moncabri, qui
commandait, tait fort embarrass. Il craignait des reproches, et il
consulta le gnral Bertrand, qui lui-mme consulta l'Empereur.
L'Empereur rpondit qu'il ne pouvait jamais convenir au pavillon
franais de marcher  la trane du pavillon anglais, ce qui dcida la
question. Je tiens ce fait de M. de Moncabri lui-mme: il me l'a
racont  l'le d'Elbe; il me l'a rpt  Paris.

Environ un mois aprs, la frgate _la Dryade_ et le brick _l'Inconstant_
mouillrent  Porto-Ferrajo. La _Dryade_ devait ramener en France les
anciens tats-majors, ainsi que les anciens employs suprieurs de
l'le, et l'_Inconstant_ y restait comme proprit de l'Empereur.

Un btiment marchand de Rio-Marine avait dj transport  Toulon les
diffrents dbris des anciennes garnisons et tous les bagages officiels
dont le gouvernement franais avait le droit de rclamer la proprit.

Il y avait sur la rade de Porto-Ferrajo la golette _la Bacchante_,
commande par l'enseigne de vaisseau Salvi, parent du marchal Massna,
et que l'Empereur avait accueilli avec bont. Il y avait aussi l'aviso
_la Bacchante_ (_sic_), command par l'enseigne de vaisseau Taillade.

Le gnral Drouot reprsenta l'Empereur pour la prise de possession du
brick.

L'le d'Elbe n'avait aucun marin capable de commander le btiment amiral
du nouveau souverain elbois. L'Empereur en donna le commandement 
l'enseigne Taillade. Ce choix pour ainsi dire forc (M. Taillade avait
pous une Elboise et habitait l'le) ne fut pas heureux. L'enseigne
Salvi aurait t nomm,--l'Empereur mme le lui offrit en raison de ce
qu'il le croyait parent du marchal Massna,--mais il craignit de
dplaire  son parent: Massna tait le prtexte, le culte du soleil
levant tait le motif rel. Le marchal Massna me le disait dans les
Cent-Jours: il tait fch que son parent se ft servi de son nom pour
faire ce qu'il appelait une maladresse.

Pendant leur sjour  l'le d'Elbe, M. de Moncabri et M. de
Charrier-Moissard ne laissrent chapper aucune occasion de faire leur
cour  l'Empereur, et, en jugeant ces messieurs sur l'apparence,
l'Empereur aurait pu les ranger au nombre de ses amis. Toutefois, M. de
Moncabri tait plus empress que M. de Charrier: il imitait les
courtisans  s'y mprendre. L'Empereur tait son hros. Nanmoins,  son
retour en France, il fut un des dtracteurs de celui qu'il venait
d'appeler le grand homme, et l'on cita de lui des propos empreints de
mensonge.  l'poque des Cent-Jours, il chercha  se justifier et il ne
put pas y parvenir.

Le gnral Dalesme tait prt  rentrer dans sa patrie. Il tait sr
d'emporter l'estime de l'Empereur et l'affection des Elbois. Il n'avait
fait de mal  personne, il avait fait du bien  beaucoup de monde.
Lorsqu'il fut prendre cong de l'Empereur, l'Empereur lui dit avec
motion: Je m'intresserai toujours  vous, et si en France l'on ne
vous place pas, je vous placerai auprs de l'impratrice Marie-Louise.
En me rptant ces paroles, le gnral Dalesme prouvait un sentiment de
respect si douloureux que l'on aurait pu penser que c'tait lui qui
avait t exil. Il pronona ces mots qui partirent comme un boulet: Je
me ferais cent fois tuer pour cet homme. L'Empereur me fit l'loge de
mon ami, et m'assura qu'il aurait eu du plaisir  le garder, s'il
n'avait pas eu le gnral Cambronne.

Le colonel Vincent partit aussi. Il ne paraissait pas content de son
audience de sparation avec l'Empereur. Je lui demandai s'il avait pris
cong de l'Empereur; il me rpondit avec humeur: Il m'a dit adieu comme
s'il me disait bonjour. Et il ajouta: Il vous prpare du fil 
retordre. C'tait me dire trop ou pas assez. Il fut beaucoup plus
explicite en me parlant du gnral Bertrand; il l'aimait encore moins
qu'il n'aimait l'Empereur. Il le regardait comme un embarras pour
l'Empereur. Il ne pardonnait pas au gnral Bertrand de n'avoir pas
voulu se loger avec l'Empereur. Ce reproche, le colonel Vincent ne le
manifestait que pour le faire servir de point de dpart  ses frquentes
explosions de mauvaise humeur. L'inoffensif trsorier de la couronne ne
trouvait pas non plus grce devant sa verve satirique: ce fonctionnaire
le fatiguait par son rire continuel. Le colonel Vincent ne riait jamais,
ou presque jamais. Le colonel Vincent n'tait pas un mchant homme,
c'tait un homme aigri. Il se croyait victime du despotisme imprial; il
criait; il se plaignait; de l de nouveaux motifs pour rejeter ses
justes rclamations.

Au retour de mon exil, en 1823, je retrouvai  Paris le colonel Vincent,
alors plus qu'octognaire: la tombe de l'Empereur venait  peine de se
fermer. Le colonel Vincent n'tait plus le mme; il pleurait le grand
homme, et il maudissait les Anglais qui l'avaient assassin. Je le
flicitai de ce qu'il tait enfin gnral. Il me rpondit d'un ton
pntr: Ne me flicitez pas: les gnraux d'aujourd'hui ne valent pas
les colonels de notre temps: tout a dgnr.

Le commandant du gnie Flandin et le commandant d'artillerie Benveulot
furent sincrement regretts.

On croyait, avec raison, que l'Empereur renverrait le commandant de
Longone dont tout le monde avait  se plaindre. L'Empereur l'envoya
commander  la Pianosa, o il trouva encore moyen de troubler le peu de
personnes avec lesquelles il devait y vivre.

La _Dryade_ et la _Bacchante_ appareillrent. Mais avant de s'embarquer,
toutes les autorits civiles et militaires se runirent, et, runies,
elles demandrent  faire ensemble leurs derniers adieux  l'Empereur.
L'Empereur les reut immdiatement. C'tait au gnral Dalesme  les
prsenter: il les prsenta, quoiqu'il et bien voulu pouvoir se
dispenser de cette nouvelle preuve. Il m'engagea  le suivre; je le
suivis avec empressement. L'Empereur avait compos sa figure; il voulut
paratre calme; il le voulut en vain. Vingt tmoins oculaires peuvent le
dire comme moi: l'Empereur, oppress par l'motion, balbutia sa rponse
comme le gnral Dalesme avait balbuti son discours, et c'est peut-tre
l'unique fois de sa vie qu'il se trouva dans un pareil embarras, car il
parlait avec facilit.

Ds que la frgate et la golette eurent appareill, l'Empereur les
suivit longtemps des yeux, et lorsqu'il se retira de l'endroit o il
tait all pour les voir, il les salua de la main. C'est le fourrier du
palais, Baillon, qui me raconta cela et qui, aprs me l'avoir racont,
me disait avec une bonhomie parfaite: Ce pauvre Empereur s'imagine
qu'en souriant il nous empche de voir ses souffrances.

L'Empereur demanda sa voiture, puis ses chevaux, puis son embarcation.
Il ne savait pas trop ce qu'il voulait. Cette versatilit de dcision et
de commandement expliquait le trouble de son me. Enfin, il alla courir
dans l'intrieur de l'le. Il rentra pour dner; son dner fut triste et
silencieux; il n'y eut pas de soire. Le lendemain, le gnral Drouot me
dit: L'Empereur a t touch des sentiments que le dpart d'hier vous a
fait prouver. On lui rendait compte de tout.

L'Empereur devait tre encore sous l'influence de deux grands
vnements: l'arrive de sa garde et l'arrive de sa soeur.
L'emmnagement de sa garde l'occupait beaucoup. Il veillait lui-mme 
ce qu'elle ne manqut de rien. L'arrive de sa soeur l'avait combl de
joie. Je n'ai pas besoin de dire que cette soeur tait la princesse
Pauline. L'Empereur n'avait vraiment que cette soeur, du moins que cette
soeur sur laquelle il pouvait compter. Les princesses lisa et Caroline
ne possdaient que des coeurs d'ingratitude et de trahison, la princesse
Caroline surtout. L'Empereur ne pouvait plus rien pour elles, elles
n'prouvaient plus rien pour l'Empereur.

L'Empereur tait all  la rencontre de la princesse Pauline: il avait
prsid  son dbarquement. Ses soins portaient un caractre touchant de
tendresse fraternelle.

Les Porto-Ferrajais, qui se rjouissaient de tout ce qui faisait prendre
au sjour de l'Empereur un caractre de stabilit, accueillirent la
princesse Pauline avec amour. La population entire accourut sur son
passage: la prsence de l'Empereur n'intimida personne; tout le monde
voulut voir la soeur bien-aime du souverain bien-aim. La princesse fut
plusieurs fois arrte par les ondulations des masses. L'Empereur
semblait se plaire  cette curiosit; il dit gaiement  la princesse, et
de manire  tre bien entendu: Ah! madame, vous pensiez que j'tais
dans un pays presque dsert et avec des gens  demi sauvages. Eh bien!
regardez, regardez encore! et jugez si l'on peut tre mieux entour que
je ne le suis!.

Sans doute, l'Empereur tait d'abord pour beaucoup dans la rception
improvise que l'on faisait  sa soeur; mais lorsque l'on eut vu la
princesse, toutes les manifestations furent inspires par elle. Tte,
regard, sourire, corps, dmarche, tout dans la princesse Pauline tait
perfection, et son caractre tait plus parfait encore.

Mais la joie populaire de Porto-Ferrajo fut de courte dure. Le
lendemain, la princesse Pauline se remit en route pour Naples. Son
dpart occasionna mille et mille contes plus fantastiques les uns que
les autres.

Mais toutes ces distractions ne faisaient pas que l'Empereur perdt de
vue son logement. C'tait l son point capital. Il tait du matin au
soir au milieu des ouvriers. Le pavillon des Moulins n'tait plus
reconnaissable. Les vieux moulins, les maisons d'embarras, tout ce qui
pouvait gner tait dmoli, et du sein de tant de dcombres, il sortait,
avec toute l'lgance possible, les deux maisons du gnie et de
l'artillerie, qui, runies ou plutt mtamorphoses, formaient le palais
imprial. Au fur et  mesure que l'on dblayait le terrain, la pioche et
la bche, d'un sol que tout le monde croyait improductif, faisaient un
parterre magnifique. Le colonel Vincent me disait, un jour que nous
visitions ensemble les travaux: Si cela continue, il nous fera de
l'toile une lune ou un soleil, et cette ide me fit bien rire. Le fort
de l'toile domine le pavillon des Moulins.

Tandis que le palais imprial avanait, l'arrive de l'impratrice
Marie-Louise reculait, et peu  peu il n'en fut plus question.
L'appartement qu'on lui avait prpar reut une autre destination, et il
devint titulairement l'appartement de la princesse Pauline. Cette
destination ne varia plus.

L'Empereur ne se contenta pas d'un palais principal  Porto-Ferrajo. Il
touchait encore au jour de son arrive: il n'avait pas eu le temps de
penser au moment de son dpart; sa pense tait une pense de stabilit.
Il ne songeait qu' se faire un bon lit de repos,  avoir ses aises, ses
jouissances, ses va-et-vient, tout ce qui constitue les douceurs de la
vie princire. Pour cela, il lui fallait un pied--terre sur les points
capitaux de l'le, une campagne ou des campagnes qui pussent le mettre 
l'abri des ennuis de la monotonie. Il commena par Longone; il donna le
nom de palais imprial  la maison du commandant de la place.

Jusqu'alors l'on avait d grimper d'une manire trs fatigante pour
aller de Longone-Marine  la place de Longone. L'Empereur voulait faire
en voiture ce trajet escarp. La route carrossable, grce  des zig-zac
(_sic_), permit  l'Empereur de faire une entre triomphale dans cette
forteresse. C'tait la premire fois que l'on y voyait une voiture.
L'Empereur descendit dans son propre palais. Les maons, les menuisiers,
les serruriers y taient encore. L'ide d'tre chez lui sduisit
l'Empereur, et il en eut un contentement tant soit peu juvnile; il
aimait beaucoup de pouvoir faire ce qu'on n'avait pas fait avant lui:
j'ai eu maintes fois occasion de constater cela.

C'tait particulirement une campagne convenable que l'Empereur dsirait
trouver. Tous les propritaires offraient les leurs. L'Empereur fixa son
choix sur la campagne de M. Manganaro, situe dans la jolie valle de
Saint-Martin, et qui pouvait facilement tre agrandie. M. Manganaro
tait certainement l'une des plus belles notabilits de l'le d'Elbe.
Son fils an comptait dj parmi les plus braves officiers de l'arme
franaise; le plus jeune de ses enfants tait cadet dans la marine
impriale de l'le d'Elbe. Un troisime tudiait pour suivre la carrire
du barreau dans laquelle il s'est fait un nom distingu. L'Empereur
pouvait traiter aveuglment avec le pre d'une famille si honorable: le
march ne trana pas en longueur; on fit estimer, l'Empereur paya le
prix de l'estimation, et tout fut fini. Nanmoins, cette proprit
devint chre par le dveloppement que l'Empereur lui donna, par la
manire dont il la fit orner, et par le chemin qu'il dut faire faire
pour pouvoir y aller avec la somptuosit d'un souverain. Saint-Martin
cota 180,000 francs  l'Empereur, tout compris: c'tait trop.
Saint-Martin reut un nouveau baptme de nationalit franaise: les
Franais lui donnrent le nom de Saint-Cloud. Saint-Cloud devint le
joujou rural de l'Empereur: c'tait son lieu de retraite et de
mditation.

Saint-Cloud tait au centre de l'le d'Elbe. L'Empereur ambitionnait
deux autres demeures de retraite et de mditation dans les deux
extrmits de l'le,  l'est et  l'ouest.  plusieurs reprises il
envoya diverses personnes explorer la partie occidentale pour y trouver
un endroit agrable de belle vue et o il y aurait de l'eau. La
recherche fut longue et minutieuse. Enfin l'on crut avoir trouv.
L'Empereur se rendit au lieu dsign. Le site lui plut. De suite il y
fit lever une toute petite maisonnette. C'tait sur les hauteurs de
Marciana.

Par-dessus tout, c'tait au fate d'une haute montagne, sur les dbris
d'un ancien temple de Jupiter que l'Empereur dsirait avoir une
habitation. C'tait d'une beaut  la fois sauvage et admirable. De l
l'oeil embrassait un horizon immense, la cte depuis le mont Argental
jusqu'au golfe de la Spezzia et les les qui peuplent la mer
Tyrrhnienne. Napolon tait en extase devant ce grand spectacle de la
nature: son regard de feu le dvorait. Il ne cessait point de dire:
C'est merveilleux.

Toutefois Napolon tait effray de la dpense. Il rptait souvent: Je
ne suis pas assez riche pour me permettre l'accomplissement d'une telle
fantaisie. Il aimait mme qu'on lui en montrt les inconvnients. Ce
projet ne fut pas excut.

Dans la partie orientale de l'le, l'Empereur devait forcment
construire ou prendre une demeure. La plus belle maison du pays, de la
contre, un beau jardin, des curies, des dpendances, vue en plein sur
la mer, mouvement perptuel sur le rivage, rien ne manquait  l'agrment
de cette habitation, et cette habitation lui appartenait. Mais je
l'avais cre, et l'Empereur prenait prtexte de cela pour ne pas m'en
priver. Cependant, il y avait une autre raison de dlicatesse qui
l'arrtait plus particulirement encore. L'Empereur avait dit au gnral
Drouot: L'htel de l'administration des mines me conviendrait beaucoup,
on me conseille de le prendre, mais cela aurait l'air d'une perscution
contre M. Pons, et j'aime mieux me priver. C'tait le maire de Rio qui
lui avait donn ce conseil. Le gnral Drouot m'engagea beaucoup  ne
pas aller au-devant des dsirs de l'Empereur en lui offrant de quitter
ma demeure, ce que j'aurais fait sans ces conseils. D'ailleurs,
l'Empereur pouvait disposer  volont de mon chez-moi. Je l'avais mis 
ses ordres.

Pour des palais, pour des campagnes, il fallait des meubles; l'Empereur
n'en avait pas du tout. Il se tira vite d'embarras. Le palais imprial
de Piombino tait trs bien meubl. L'Empereur y envoya prendre des
meubles; on n'osa pas lui en refuser; un fourrier du palais alla et
revint sans coup frir. Le colonel Campbell riait de cette manire un
peu anglaise de se pourvoir, disait-il, pour compte de qui il
appartiendrait; le commissaire autrichien crut devoir faire quelques
observations, ce qui ne changea rien aux dispositions prises. Le
fourrier du palais signa un tat circonstanci des meubles dont il avait
fait choix: c'tait dj beaucoup. Le prince Borghese, forc de quitter
Turin, n'ayant pas l'esprance d'y retourner, fit expdier  Rome une
quantit considrable de meubles qui lui appartenaient, et ces meubles,
on les embarqua  Gnes sur un btiment ligurien. Le mauvais temps fit
relcher le btiment  Longone; l'on en prvint tout de suite
l'Empereur; il ne se donna pas la peine de choisir ce qu'il y avait de
bon et de meilleur: il prit tout. Cela ne sort pas de la famille,
disait-il en riant. Nanmoins il fit estimer tout ce qu'il prenait.

C'est ainsi que l'Empereur eut un garde-meuble richement mont. Aussi,
il nomma un employ pour la surveillance de cette fastueuse rserve.

J'avais expdi des btiments de transport pour les ctes romaines.
C'tait la premire fois que le drapeau elbois allait flotter sur ces
parages. Les administrations sanitaires ne voulurent pas le reconnatre.
Il fallut que ces btiments se rendissent  Civita-Vecchia. 
Civita-Vecchia, on les mit en quarantaine. Cependant ils taient chargs
de minerai de fer pour le prince Lucien Bonaparte. L'Empereur se mit en
colre; il prtendit qu'on voulait l'humilier; il se plaignit au
Saint-Pre. Il me donna ordre de rclamer et de protester. Je chargeai
M. Franchetti, de Civita-Vecchia, de mes rclamations et de mes
protestations, et M. Franchetti rclama et protesta. La chose n'eut pas
de suites. Le Saint-Pre reconnut le pavillon de l'le d'Elbe: il voulut
mme faire indemniser les btiments de transport dont on avait retard
le voyage.

Le prince Lucien Bonaparte tait propritaire de la principaut de
Canino; les hauts fourneaux de fonte lui appartenaient; les btiments de
transport taient chargs pour lui. Les capitaines de ces btiments
avaient cru d'abord pouvoir recourir  la protection de ce prince. Ce
prince n'avait pas paru vouloir prendre parti entre l'Empereur et le
Saint-Pre. Toutefois, il avait accueilli les capitaines avec une
extrme bienveillance. On les questionna beaucoup sur l'Empereur, mais
ces questions portaient l'empreinte haineuse de mauvais sentiments. La
princesse Lucien surtout n'avait que des paroles blessantes pour
l'Empereur. Les pauvres capitaines taient profondment blesss des
vilaines choses qu'ils entendaient.

Ma position tait toute particulire  l'gard du prince Lucien. Je le
croyais sincrement rpublicain: ce qui m'avait attach  lui de telle
manire que j'avais expos ma responsabilit pour favoriser son
tablissement, car j'avais tendu le crdit officiel que je devais lui
faire. J'tais all plus loin: son tablissement tait dans la gne, et
de mes propres deniers j'avais converti en prt les frais de transport
qu'il ne pouvait pas payer. En ce moment-l, le prince Lucien Bonaparte
tait dbiteur de l'administration des mines et mon dbiteur. Je lui
envoyais cependant du minerai. La suspension de mes envois lui aurait
port un grand prjudice, et l'Empereur, instruit de ce qui se passait,
pouvait m'ordonner de les cesser. Mon embarras tait grand; j'eus
recours au gnral Drouot: il fut d'avis qu'il ne fallait encore rien
dire  l'Empereur, afin de lui viter une inquitude; mais en mme temps
il me conseilla d'envoyer d'autres capitaines pour bien m'assurer de la
vrit. Ces capitaines furent plus indigns encore que ceux qui les
avaient prcds, mais il y eut pour eux une compensation: le prince
Louis voulut les voir, et autour de ce prince tout leur parla avec loge
de l'Empereur.

Nous dcidmes, le gnral Drouot et moi, que je devais tout dire 
l'Empereur.

L'Empereur m'couta avec sa figure d'impassibilit factice. Aprs un
gros moment de silence, il me dit: Je savais ce qui se passait chez
Louis, et je me doutais de ce qui se passait chez Lucien, parce que
personne ne m'en parlait. Cela s'puisera pour en venir  autre chose.
Ainsi va le monde. Et Lucien finira par comprendre qu'il a tort de trop
laisser jaser sa femme.

Les capitaines marins de Rio taient trs connus  Civita-Vecchia et 
Rome, et depuis que l'Empereur rgnait  l'le d'Elbe, tout le monde
dans ces deux villes les abordait pour leur demander des renseignements
sur le grand homme, et il arrivait souvent que de hauts personnages les
faisaient appeler. Les curieux payaient les matelots pour leur faire
dployer le pavillon elbois. L'Empereur aimait  savoir ces petites
choses.

L'Empereur visita l'le d'Elbe de manire  pouvoir parfaitement la
connatre dans tous ses dtails.  son retour  Porto-Ferrajo,
l'Empereur disait: Je sais mon le d'Elbe par coeur; et c'tait vrai. 
Marciana,  Campo,  Poggio,  Saint-Hilaire,  Saint-Pierre, 
Capoliveri, il avait tout examin et tout apprci.

Cette course fut vraiment triomphale. Partout on voulut que l'Empereur
ft une entre solennelle, partout on chanta le _Te Deum_, partout les
autorits reprsentrent et prsentrent. Partout le clerg harangua,
partout l'on illumina, et partout, enfin, l'on essaya de surpasser
Porto-Ferrajo.

L'Empereur mit de suite  profit les lumires qu'il avait acquises dans
son voyage. Il autorisa une troisime madrague que M. Seno fit valoir
comme il faisait valoir les deux autres. Tout le monde gagnait  cet
accroissement. M. Seno mritait la bienveillance de l'Empereur. Seul
artisan de sa fortune, devenu riche  la sueur de son front, n'oubliant
jamais les premiers jours de sa vie laborieuse, il occupait sans cesse
les pauvres qui voulaient tre utilement occups, et il secourait ceux
qui aprs avoir beaucoup travaill ne pouvaient plus travailler. Sa
philanthropie tait permanente. C'tait d'ailleurs un bon pre et un bon
citoyen. L'Empereur dsira que j'entretinse (_sic_) M. Seno sur la pche
des anchois et sur la pche du corail, qui autrefois taient familires
aux Elbois. Je ne pouvais que m'en rapporter  la sagesse de M. Seno.
L'Empereur approuva M. Seno, il lui promit toute sa protection, ainsi
qu' ceux qui suivraient son exemple. On fit de suite des essais. Des
mesures bien combines de prudence et de faveur furent prises afin que
les ngociants et les pcheurs, encourags par des avantages qu'ils
n'avaient jamais eus, se livrassent activement  ces oprations.

J'avais demand que les carrires de marbre de l'le d'Elbe fissent,
comme les mines de fer, partie de la dotation de la Lgion d'honneur: le
grand chancelier avait en vain donn cours  ma demande. L'Empereur vit
les carrires; il dit: Il faut qu'elles soient exploites, et elles
furent exploites.

Mais l'Empereur ne borna pas sa pense  la vente du marbre brut. Il
demanda au clbre statuaire de Florence, Bartolini, de lui donner un
bon professeur de sculpture, et Bartolini lui donna le professeur
Bargigli de Carrare. L'Empereur m'avait charg d'engager Bartolini 
faire le voyage de l'le d'Elbe. Bartolini avait bien envie de rpondre
 cette honorable invitation, mais cela ne dpendit pas de lui. Le
professeur Bargigli arriva  Porto-Ferrajo avec des sculpteurs et avec
des marbriers. L'Empereur mit les carrires de marbre  leur
disposition. Des ateliers de sculpture furent de suite ouverts; le
principal de ces ateliers tait  Rio-Marine; bientt une foule d'objets
d'utilit ou d'embellissement sortit de ces laboratoires. Tous les
voyageurs trangers cherchaient  s'en procurer, surtout les Anglais. Le
professeur Bargigli suivit l'Empereur en France; la bataille de Waterloo
le foudroya; il se trouva  Paris entirement isol; sa bonne toile le
conduisit  Lyon o j'tais prfet; je fus assez heureux pour l'aider 
rentrer dans sa patrie.

L'Angleterre a acquis presque tout ce qui est sorti de ce laboratoire
des beaux-arts. Sa Majest ne voulait pas qu'on et recours aux artisans
du continent: Faisons d'abord comme nous pouvons, disait-elle, puis
nous ferons moins mal, ensuite nous ferons mieux, et enfin nous ferons
bien. Ce peu de paroles avaient une grande puissance d'encouragement.
Il aurait fallu peu de temps pour rivaliser avec les arts manuels de
Livourne et de Florence.

J'ai parl des salines. Le regard de l'Empereur avait pass par l, les
salines taient vivifies. Le gouvernement franais les avait mal
confies, il y avait eu de l'incurie, l'opinion publique disait de la
dprdation. Le fermier de ces salines, M. Rossetti (de Milan), tait un
trs honnte homme; il aurait bien dirig s'il avait dirig lui-mme,
mais M. Rossetti ne quittait pas son pays; et son agent y voyait  sa
manire. Les salines bien rgies pouvaient doubler, peut-tre mme
tripler le prix auquel on les avait affermes, et les Porto-Ferrajais
faisaient des calculs positifs  cet gard. L'Empereur voulut les mettre
en rgie. Il me consulta pour runir cette rgie  mon administration.
Je me htai de le dtourner de ce projet.

Il me dit: Ce ne serait pour vous qu'une surintendance. Alors
j'observai  l'Empereur que cette surintendance ferait peser sur moi la
responsabilit de l'intendance, et que cette ide pourrait me rendre
investigateur, peut-tre mme tracassier. L'Empereur ne me pressa pas
davantage. M. Rossetti, partisan des Franais, vint  l'le d'Elbe pour
voir l'Empereur, aussi pour veiller  ses intrts des salines.
L'Empereur traita avec lui. Les salines augmentrent de valeur. J'tais
toujours dans la tempte des discussions lorsque l'Empereur eut la bont
de vouloir m'investir de cette rgie. Il n'avait pas plus de fiel qu'un
poulet. Son coeur tait toujours dsarm.




CHAPITRE X

L'tiquette impriale.--Visiteurs de l'le d'Elbe.--Une cavalcade
d'Anglais insolents.--Une dame anglaise.--Intrigues du colonel Campbell.
--Tentative de corruption sur Pons.--Arrive d'officiers franais,
corses et polonais.--Bertolosi, Colombani, Lebel, Bellina, Tavelle.--Le
_colonel_ Tavelle, gouverneur de Rio.--Le gnral Boinod.--Aventure
amusante du gnral Boinod avec M. Rebuffat de Longone.


L'Empereur prouvait le besoin d'tre chez lui, dans un appartement
arrang selon ses habitudes, ses gots, ses convenances, o il pt 
volont faire le souverain et le bourgeois, et en arrivant 
Porto-Ferrajo on l'avait cas comme il avait t possible de le caser.
Mais le temps s'coulait: l'Empereur ne travaillait pas comme il aurait
voulu travailler, et pour lui le temps qui n'tait pas compltement
rempli par le travail tait un temps perdu.

La translation de la maison commune au palais qui devait dsormais tre
le palais imprial des Tuileries fut une solennit de famille, et
l'Empereur, se conformant  un usage populaire, fit la fte de la
crmaillre. Il eut socit au premier repas dans sa nouvelle demeure.

Le palais tait loin d'tre arriv au perfectionnement que plus tard il
devait avoir. Les constructions ainsi que les rparations avaient besoin
de scher, les boiseries d'tre peintes, les chambres tapisses.
N'importe, l'Empereur prenait le tout comme il le trouvait, et, malgr
les observations du mdecin, il y transporta ses lares. Le colonel
Campbell admirait le contentement de l'Empereur.

La famille du gnral Bertrand remplaa l'Empereur  la maison commune,
le gnral Drouot se contenta de ce qu'on put lui donner, et il se
colloqua dans le voisinage du palais imprial.

Presque en mme temps, la demeure de Longone tait dfinitivement
habitable, et rien n'empchait l'Empereur de s'y tablir pour des temps
indtermins.

Aussitt qu'il fut install, l'Empereur tablit des rgles d'tiquette,
et il y eut moins de facilit pour l'approcher. Les demandes d'audience
impriale taient adresses au gnral Bertrand ou au gnral Drouot,
qui prenaient les ordres de l'Empereur. L'Empereur indiquait le jour et
l'heure de la rception. Il ne faisait jamais beaucoup attendre. Cette
rgle tait sans exception, mme pour les personnes du pays qui
n'avaient pas des emplois. Quant au travail rgulier de son empire en
miniature, l'Empereur faisait appeler les employs avec lesquels il
voulait travailler, et cela obligeait les employs  tre constamment
prts  rendre compte et  payer de leur personne.

Les prsentations taient faites par celui des deux gnraux Bertrand ou
Drouot auquel on s'tait adress pour avoir audience, et il n'y avait
pas d'autre crmonial. Il tait facile de reconnatre la mesure de
considration que l'Empereur avait pour les personnages qu'il recevait.

On ne venait pas  l'le d'Elbe voir l'Empereur sans visiter les mines
de fer, et ainsi, par contre-coup, je recevais tout le monde que
l'Empereur recevait. Il n'y a pas d'exemple que je n'aie pas eu 
Rio-Marine d'assez longs entretiens avec quelqu'un que l'Empereur avait
entretenu  Porto-Ferrajo, et il tait tout naturel qu'on s'entretnt
plus librement avec un homme bonhomme qu'avec l'homme suprme que l'on
venait admirer. Les visites aux mines n'taient pas la seule chose qui
me faisait tenir une place dans la reprsentation impriale sur notre
rocher. Lorsque l'Empereur voulait fter les visiteurs, il m'engageait 
leur donner  djeuner  Rio, et cette dlgation, qui n'tait pas rare,
devenait quelquefois embarrassante.

L'Empereur expdiait vite les personnes pour lesquelles il n'tait qu'un
simple objet de curiosit, surtout lorsque ces personnes portaient un
grand nom. Lorsque les visiteurs taient pntrs d'un grand intrt
pour les infortunes de l'Empereur, l'Empereur s'panchait sans peine et
prolongeait facilement la conversation; lorsqu'il avait affaire  des
hommes d'tat d'une bonne rputation, il provoquait les discussions sur
l'tat du monde, et alors il enthousiasmait ses auditeurs. J'ai vu des
hommes d'tat distingus, qui, vingt-quatre heures aprs l'avoir
entendu, avaient encore une fivre d'admiration. Les visiteurs
appartenant au monde commercial ou industriel, l'Empereur se plaisait
infiniment  les entretenir, et les engageait  le revoir, et il les
traitait avec des gards marqus, surtout quand ils lui parlaient de la
supriorit de la fabrique de Lyon, car Lyon tait la cit de son coeur.

L'originalit anglaise se faisait distinguer dans toutes ces visites. La
prsence de l'Empereur la contenait, mais hors de la prsence de
l'Empereur, elle se laissait aller  des inconvenances rprhensibles.

Une cavalcade de militaires anglais vinrent  Rio pour aller visiter les
mines, et, au lieu de se rendre d'abord chez moi, ils me firent appeler
pour les accompagner. C'tait plus que de l'originalit, c'tait de la
grossiret; mais ils taient tombs en bonnes mains. Je fus indign
contre les Anglais qui la composaient, et je dfendis qu'on les
accompagnt: ils furent piqus, ils s'en retournrent, non pas sans
avoir menac de se plaindre. Restait  savoir comment l'Empereur
prendrait cela. Je n'tais pas parvenu  le persuader que j'avais un
caractre facile, et il pouvait croire que dans ce qui venait de se
passer il y avait autant de susceptibilit de ma part que d'impertinence
de la part du gnral anglais. Je lui crivis:

     Sire, plusieurs officiers anglais viennent d'arriver ici pour
     visiter les mines. Celui d'entre eux (qui, dit-on, est un gnral)
     qui paraissait tre le chef de la compagnie, arrt  deux cents
     pas de ma porte, a eu l'impudence de m'envoyer une personne de sa
     suite pour me faire dire d'aller l'accompagner.

     Je devais  Votre Majest, je devais  moi-mme de punir cet oubli
     des convenances, et je l'ai puni. J'ai formellement refus d'aller.
     J'ai dfendu qu'aucun employ allt.

     J'ai pens que Votre Majest ne serait pas fche de connatre la
     vrit de cette affaire, dans le cas o on lui en parlerait, et je
     me suis ht de lui dire ce qu'il en tait.

     Je suis avec respect...

L'Empereur fut charm de ce que j'avais fait. Prcisment le colonel
Campbell tait auprs de lui lorsqu'il reut ma lettre, et, aprs
l'avoir lue, il lui en communiqua le contenu. Puis il lui dit avec
gravit: Monsieur le colonel, je dsire que vous fassiez connatre mon
mcontentement  messieurs vos compatriotes; ils ont manqu d'urbanit,
et M. Pons a bien fait de leur donner une leon de biensance. Le
colonel ne se fit pas rpter les paroles de l'Empereur; il crivit 
ses compatriotes. En mme temps, il m'crivit:Je vous prie d'agrer mes
excuses pour la btise d'un de mes compatriotes qui hier est all aux
mines. C'est le colonel Lemoine qui, ayant t  l'le d'Elbe avec le
quartier gnral anglais, il y a plusieurs annes, avait connu le
surintendant et croyait le retrouver. J'espre que vous oublierez ce
malentendu. Je rpondis  cette convenance par une convenance gale.

Tous les Anglais n'taient pas de la mme trempe. Les bien levs
avaient une politesse distingue. J'avais remarqu que les Anglais qui
ne voyageaient pas ensemble ne familiarisaient pas entre eux dans les
rencontres fortuites. Le colonel Campbell m'en donna une raison toute
particulire: Il y a beaucoup d'Anglais de mauvaise compagnie, me
dit-il, qui ne voyagent que pour dpenser et qui dpensent follement.
Nos personnes comme il faut distinguent ces gens-l. Alors ils ne
veulent pas les voir: voil naturellement la cause du froid glacial
qu'il y a souvent entre diffrentes socits anglaises.

Ce qu'il y avait d'uniforme dans les Anglais,  quelque classe qu'ils
appartinssent, c'tait l'loge de l'Empereur, et vraiment ils
paraissaient rivaliser d'expressions louangeuses.

Un soir l'Empereur me dit: Demain matin vous aurez la visite d'une dame
anglaise extrmement aimable, et qu'il faut faire partir de l'le d'Elbe
satisfaite de tout ce qu'elle y aura vu. Je reus cette dame avec
empressement: elle n'tait pas seulement aimable, elle avait de plus une
beaut anglique. Je montai  cheval pour l'accompagner aux mines. Elle
ne faisait cette visite que parce que l'Empereur l'avait engage  la
faire. Elle me rptait souvent: Faisons vite. Je dois dner avec le
grand Napolon, et je ne voudrais pas me faire attendre. Elle avait
pourtant cinq ou six heures de plus que ce qu'il lui fallait. En prenant
cong d'elle, je lui donnai le conseil en riant de bien barricader son
coeur, et elle me rpondit aussi en riant d'tre tranquille, que son
coeur tait vot  l'preuve de la bombe. Cette dame tait  Londres
lorsque les souverains de la Sainte-Alliance allrent se pavaner dans
cette capitale. Au milieu d'une socit de premier ordre, elle dit
hautement en voyant passer ces monarques: Il faut convenir que ces
ttes ne peuvent pas paratre de belles ttes aux personnes qui, comme
moi, ont pu admirer de prs celle de l'empereur Napolon. Et j'ai su
que cette sympathie tait aussi vive pour le prisonnier de Sainte-Hlne
que ce qu'elle avait t pour le souverain de l'le d'Elbe.

Le colonel Campbell tait extrmement bien pour moi. Nous en tions
venus  nous voir d'une manire qui avait quelque chose de plus que la
froide politesse. Il me recommandait souvent de ses compatriotes,
j'accueillais de mon mieux ses recommands. Lors de mon dplorable
tintamarre financier avec l'Empereur, il louait ma conduite et il alla
jusqu' m'offrir ses services, ce que je refusai avec toute l'nergie
dont j'tais capable. Plus tard, il m'engagea  rentrer en France, en me
promettant la protection du gouvernement anglais auprs du gouvernement
franais: ce conseil et cette promesse me firent frmir. Ma rponse fut
bien celle que l'honneur national commandait, mais elle n'tait pas
telle que je l'aurais faite si je n'avais pas craint de nuire 
l'Empereur. Dans une autre visite, le colonel Campbell s'expliqua plus
explicitement avec ma femme: il la pressa pour qu'elle me dcidt 
quitter l'Empereur, toujours en assurant que la protection anglaise ne
me ferait pas dfaut auprs du gouvernement franais. Ma femme tait
Franaise: sa douceur naturelle disparut pour faire place  son
indignation. J'tais dsespr que le colonel Campbell et pu penser de
moi que j'tais capable de quitter l'Empereur sous les inspirations de
l'Angleterre. C'tait la premire fois que j'avais eu un secret pour le
gnral Drouot. Je voulais avoir mon libre arbitre pour terminer cette
affaire, car j'y voyais ma dlicatesse compromise, peut-tre mme ma
rputation. Mais j'tais arrt par la pense de la situation de
l'Empereur. Une affaire avec le commissaire anglais pouvait tomber
pesamment sur l'Empereur. L'anxit me dvorait; je me jetai dans les
bras du gnral Drouot. Le gnral Drouot prenait ordinairement tout
avec douceur; cette fois il prit la chose avec svrit. Il alla de
suite en rendre compte  l'Empereur; bientt il vint me prendre pour
l'expliquer moi-mme. Je dis  l'Empereur tout ce qui s'tait pass.
L'Empereur m'couta avec attention; ses traits taient en mouvement;
lorsque j'eus fini, il dit avec une espce d'indignation: C'est bien
anglais, et puis se tournant vers moi, il ajouta: Vous me porteriez un
grand prjudice si vous faisiez de cette affaire une affaire d'honneur,
car je ne saurais plus rien des intentions de l'Angleterre. Campbell n'a
pas l'ide de vous offenser, il fait son mtier, voil tout. Vous me
prouverez votre attachement en continuant  l'couter sans qu'il se
doute que je suis instruit de ce qui a eu lieu entre vous et lui.
L'Empereur me pressa encore d'couter le colonel Campbell sans me
laisser matriser par la vivacit. Le gnral Drouot lui fit observer
que le colonel pouvait bien s'tre aussi adress  d'autres personnes, 
l'intendant Balbiani par exemple. L'Empereur se mit  rire: Que
voulez-vous, dit-il au gnral Drouot, que les Anglais fassent de ce
pauvre diable, et quel intrt ont-ils  ce qu'il parte ou  ce qu'il
reste? Le lendemain, l'Empereur me fit dner avec lui, le colonel
Campbell tait aussi invit. Je ne compris pas cette politique. Il fut
trs aimable pour le colonel Campbell et le fut galement beaucoup pour
moi. Je crois que son intention tait de resserrer mes relations avec le
commissaire anglais.

Mais le cabinet de Saint-James n'avait pas choisi un sot pour surveiller
l'Empereur. Le colonel Campbell tait un matre renard. Les rponses
claires et prcises de ma femme, mes visites au palais imprial, en
dtruisant ses esprances, l'avaient fait renoncer  ses projets. Il
vint  Rio avec des Anglais, il vita le tte--tte et il loua beaucoup
l'Empereur.

Le colonel Campbell tait un homme de fort bonne compagnie, il
enveloppait sa surveillance de tant de respect qu'il fallait bien y
regarder pour apercevoir la permanence de son action. Ensuite je l'ai si
bien tromp au moment de notre dpart de l'le d'Elbe que ma tromperie
quivaut  une vengeance et que je ne puis plus lui en vouloir.

Nous prouvions une douce jouissance en voyant des Franais s'associer 
notre destine. Mais l'Empereur ne pouvait pas retenir tout le monde 
son service, surtout les officiers qui demandaient  tre employs dans
leur grade. Il en retint seulement quelques-uns qui se contentrent des
appointements ncessaires aux besoins de leur existence. Le nombre en
fut petit.

Le gnral de brigade Bertolosi, Corse, avait command la place de
Milan, et l'Empereur lui donna le commandement de la place de
Porto-Ferrajo. C'tait un digne homme qui ne s'occupait que de son
service.

L'adjudant gnral Lbel dbarqua avec une vieille dame que l'on croyait
son pouse et une demoiselle qui passait pour tre sa fille. L'Empereur
tait  Longone, il fit appeler le nouveau venu. Le nouveau venu se mit
immdiatement en route pour Longone: il se fit accompagner par ses deux
dames. La demoiselle tait vraiment jolie, elle ajoutait  sa beaut en
la faisant adroitement valoir; elle connaissait le monde. Tous les
officiers de la garde impriale tmoignaient hautement le dsir que
l'Empereur donnt le commandement de Longone  l'adjudant gnral Lbel.
La chose paraissait pour ainsi dire dcide. Que se passa-t-il 
Longone? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu' son retour de Longone,
l'Empereur ne fit aucune attention  l'adjudant gnral Lbel et qu'on
ne parla plus du commandement. Il plaa la demoiselle auprs de la
princesse Pauline.  Paris, je voulus parler pour lui  l'Empereur.
L'Empereur me dit: Cet homme ne mrite pas votre estime; et si je le
place, je le placerai dans un lieu sans importance. Dans l'exil j'eus
la preuve personnelle que l'adjudant gnral Lbel tait un homme de peu
de dlicatesse.

Le chef de bataillon Tavelle, vieillard corse, avait longuement servi
sous le gouvernement papal. L'Empereur fit un acte de charit en lui
donnant un emploi pour vivre, car c'tait un homme hors de tout service.
L'Empereur lui avait dit: Colonel, vous irez commander  Rio, et il
alla commander  Rio. Mais de ce que l'Empereur, sans y faire attention
ou par politesse, lui avait dit colonel, quoiqu'il ne ft que chef de
bataillon, il arriva  Rio avec les paulettes de colonel, et lorsqu'on
lui demandait pourquoi, il rpondait: Si je ne portais pas ces
paulettes, je donnerais un dmenti  l'Empereur qui m'a trait de
colonel! Cet excellent vieillard avait eu la faiblesse d'acheter des
paulettes de colonel, sacrifiant ainsi les quelques cus qu'il avait
encore  un titre fictif, et il tait fier de son sacrifice.

Rio n'avait d'autres fortifications que la tour de vigie et cinq
canonniers garde-ctes pour toute garnison. L'Empereur y envoya ensuite
quatre cavaliers pour les besoins de mon administration. Le bon colonel
Tavelle s'exagrait les devoirs de sa place. Rien n'aurait pu le faire
volontairement sortir du territoire de la commune sans une autorisation
expresse de l'Empereur. Le gnral Drouot, son chef immdiat, ne cessait
pas de lui dire que son gouvernement n'tait qu'une fiction, qu'il
pouvait aller o il voudrait, et que l'Empereur serait bien aise de le
voir  Porto-Ferrajo: il prtendait que dsormais il ne pouvait saluer
l'Empereur que dans le lieu que l'Empereur lui avait assign. Ce brave
homme n'avait en tout que quatre-vingts francs par mois. L'Empereur
m'avait dit: Je sais que vous aurez des gards pour lui. Je n'avais
pas besoin d'excitation pour tcher de lui rendre la vie douce; j'avais
pris toutes les prcautions de dlicatesse afin de lui faire accepter ma
table: jamais il ne voulut y consentir. J'avais mme beaucoup de peine 
lui faire quelquefois accepter ma soupe. Somme toute, il avait des
ridicules, mais il tait soldat d'honneur.

Nous emes aussi un chef d'escadron polonais. Tous les Polonais qui
avaient suivi l'Empereur dpassaient le chef d'escadron en supriorit.
Il s'appelait Bellina. Son pouse tait Espagnole: Mme Bellina n'tait
pas une beaut extraordinaire, mais sa figure avait un charme
inexprimable, qui sduisait. Je ne crois pas qu'aucune Castillane ait
jamais mieux dans le fandango: danse enivrante qui se prte si bien au
dveloppement de toutes les grces. La prcieuse Espagnole devint aussi
une des dames de compagnie de la princesse Pauline. Ensuite Mme Bellina
fut jete sur les rivages de la mer du Sud  Lima, o, honore et
honorable, elle tenait, il y a quelques annes, un grand pensionnat de
demoiselles.

Walter Scott a parl d'un officier corse qui alla trouver l'Empereur
pour lui offrir ses services, et dont il a mal dit le nom: c'tait le
chef de bataillon Colombani. M. Colombani sortait de l'arme italienne.
C'tait un brave, mais, en dehors de la bravoure, il avait peu de
qualits sociales. Son orgueil allait jusqu' la btise, ce qui
l'exposait  des querelles qui finissaient souvent par le conduire sur
le terrain. Il dut tirer l'pe contre un des meilleurs officiers de la
garde: le jugement de Dieu fut juste, M. Colombani reut une blessure.
Il tait l'offenseur. Cet officier avait aussi une jolie femme. On
disait que cette dame tait Corse, je crois qu'elle tait Capraaise;
elle devint un des plus beaux ornements de la cour impriale. L'Empereur
l'attacha  la princesse Pauline en qualit de dame de compagnie.
Canova, juge suprme en fait de beaut, avait surnomm la princesse
Pauline la Vnus moderne, et, s'il avait vu les trois dames de
compagnie de cette princesse, il aurait dit que c'taient les trois
Grces. Mme Colombani n'tait pas seulement jolie, aimable, elle tait
aussi exemplaire par la sagesse de la conduite. Elle n'avait pas t
heureuse en amour; dans sa toute premire jeunesse, elle avait t
fiance au brave colonel Eugne, officier corse, d'une grande esprance,
et qui mourut glorieusement au champ d'honneur avant que l'hymen et
couronn sa tendresse.

Le matin du duel du commandant Colombani, l'Empereur m'avait fait
appeler, et, en arrivant  Porto-Ferrajo, je trouvai le gnral Drouot
chez moi. Il me pria de ne pas perdre de temps pour aller mettre la paix
entre les combattants. J'oubliai l'Empereur, je courus, l'affaire tait
faite. L'Empereur ne me fit point de reproches de mon retard; mais il me
blma de ce que j'avais consenti  servir de tmoin _dans un duel de
crnerie_; il changea de langage, lorsque je lui eux (_sic_) fait
connatre la mission pacifique que j'allais remplir dans cette querelle.

Une arrive plus importante vint rjouir l'Empereur. C'tait l'arrive
du respectable gnral Boinod, ancien inspecteur gnral aux revues, et
l'un des hommes les plus vertueux de l'arme. L'le d'Elbe allait
trouver un autre gnral Drouot dans le gnral Boinod. Un homme
d'environ soixante ans dbarqua  Porto-Ferrajo. L'Empereur tait 
Longone. Le nouveau venu se disposa  y aller; simple et modeste, mont
sur un des misrables chevaux du pays, il se dirigea mesquinement vers
le but de son voyage. En gnral, la longue habitude d'un grand pouvoir
donne un air de commandement; le gnral Boinod n'avait rien en lui qui
pt faire souponner son pass: c'tait pleinement et entirement
l'apparence d'un bon homme. M. Rebuffat, en commission pour l'Empereur,
retournant de Porto-Ferrajo, ayant la mme route  faire que le gnral
Boinod, l'accosta et l'accabla de questions. M. Boinod ne rpondait que
par des monosyllabes, et plus il tait rserv, plus M. Rebuffat tait
curieux.  Longone, il n'y avait point d'auberge: M. Rebuffat engagea
son compagnon  dner chez lui. Tandis que le gnral Boinod se mettait
 table, M. Rebuffat fut rendre compte de sa mission, et raconta 
l'Empereur comme quoi il s'tait achemin avec un bon homme qui venait
tout exprs pour le voir et qui tait peut-tre le plus vieux de ses
amis. L'Empereur dnait; il demanda  M. Rebuffat quel tait le nom de
ce vieil ami: Ma foi, Sire, lui rpondit M. Rebuffat, c'est Toisot, ou
Poisot ou Noisot, je ne sais. Mais il est facile  reconnatre, car de
ma vie je n'ai vu un homme aussi sourd, et  ce mot, l'Empereur
l'interrompant avec vivacit lui demanda s'il ne voulait pas dire
Boinod. M. Rebuffat ayant assur que c'tait cela, l'Empereur bondit; il
envoya le gnral Bertrand chercher le gnral Boinod. Le gnral
Bertrand, press par l'Empereur, alla en courant chez M. Rebuffat, entra
prcipitamment, et presque effar il demanda le gnral Boinod. Personne
ne se doutait qu'il y avait l un gnral: on dit au gnral Bertrand
que dans la salle  manger il y avait bien une personne qui mangeait,
mais que cette personne n'tait pas un gnral, et pour l'en convaincre
on la lui fit voir: le gnral Bertrand reconnut le gnral Boinod. Il
l'enleva sans lui donner le temps de se reconnatre, de faire un peu de
toilette, et il le conduisit  l'Empereur. L'Empereur l'attendait sur le
seuil de la porte. Il lui tendit la main avec effusion, le conduisit 
table, le plaa  ct de lui pour lui faire continuer son repas.
L'Empereur rpta plusieurs fois au gnral Boinod: Vous me faites bien
plaisir. Il veilla lui-mme  ce que le gnral Boinod ft bien log.
Les proches de M. Rebuffat ou ses gens, qui, tromps par la simplicit
du gnral Boinod, n'avaient pas voulu qu'il pt avoir ce rang
honorable, maintenant tonns des gards que l'Empereur avait pour lui,
de l'empressement que le gnral Bertrand avait mis  venir le chercher,
 l'embrasser, en faisaient un marchal, un prince, un roi, et peut-tre
mme un empereur. Cinq minutes aprs, tout Longone faisait des
commentaires sur le grand personnage dguis qui tait venu trouver
l'Empereur. De ce que l'Empereur tait all l'attendre sur le seuil de
la porte, au haut de l'escalier, on tirait la consquence prcise que
c'tait une tte couronne, mais que ce n'tait pas une tte impriale,
parce que pour une tte impriale, l'Empereur aurait attendu  l'entre
principale de son palais. M. Rebuffat prtait beaucoup  toutes les
balivernes de cette illusion, parce que dans son trouble il avait cru
entendre que l'Empereur disait au gnral Boinod mon frre. Il aurait
illumin si on ne lui avait pas fait observer que l'illumination
trahirait l'incognito de l'illustre visiteur.... Le lendemain, tout
tait clairci. Le gnral Boinod remplissait les doubles fonctions de
commissaire ordonnateur et d'inspecteur gnral aux revues. Il avait
pour adjoint M. Vauthier[61].




CHAPITRE XI

Un provocateur: le chevalier de l'ordre du Lys.--Tentatives
d'assassinat, relles ou supposes, de l'Empereur.--Le gnral
Brulart.--Msaventure d'un magistrat corse.--Rle prt  un officier
suprieur.--Un juif de Leipzig.--Attitude du commandant Tavelle.--Les
algarades de Cambronne.--Accueil fait  un vaisseau napolitain;  un
officier.--Stabilit du gouvernement elbois.--Mariages
d'officiers.--Aventure du gnral Drouot et de Mlle Vantini.--Mariage du
pharmacien Gatti.


Un de ces hommes qui, branches parasites du monde social sans services
publics, sans qualits prives, veulent cependant, comme rostrate,
faire passer leur nom  la postrit, vint  Porto-Ferrajo: il eut
l'impudence de se promener en portant ostensiblement la dcoration du
Lys  la boutonnire de son habit. Venir  l'le d'Elbe pour insulter 
l'infortune de l'Empereur, pour narguer le dvouement des braves de la
garde, tait, ce me semble, avoir pris la rsolution de poursuivre
jusqu'au bout cette tmraire entreprise et de tenir l'pe  la main
pour en affronter les consquences. Les citoyens de Porto-Ferrajo
avaient hu le chevalier du Lys: il y avait mme eu des menaces,
lorsqu'un officier se prsenta au malencontreux personnage, et le pria
poliment d'ter une dcoration dont l'apparition inattendue affligeait
tout le monde. Mais ce chevalier, rassur par la politesse de
l'officier, refusa; l'officier, toujours avec une extrme civilit, lui
dit: Vous ne pouvez avoir mis ce lys que dans l'intention de nous
offenser, et je vous demande raison de cette offense, d'autant plus
outrageante qu'elle est prmdite. Allons, monsieur, choisissez les
armes et finissons-en tout de suite, afin que votre audace n'ait pas
d'autres suites. Le chevalier balbutia quelques paroles, prtendit
qu'il ne pouvait pas se dgrader lui-mme, et, indign de ce langage, un
tmoin lui arracha sa dcoration et la foula dans la boue. L'Empereur
fut afflig de cette aventure, il blma svrement l'officier. Je ne
saurais pas dire pourquoi: l'officier avait fait son devoir, le blme de
l'Empereur tait injuste; peut-tre n'tait-il que politique, car
l'Empereur avait des mnagements  garder. Le colonel Campbell tait l.
Le chevalier du Lys reut l'ordre de quitter l'le d'Elbe.

Porto-Ferrajo tait sous la proccupation de cet vnement, lorsqu'un
bruit inattendu bouleversa l'opinion publique. Ce que je vais dire est
d'une importance historique d'autant plus grande que personne ne le
sait, et que, depuis la mort du respectable gnral Drouot, je suis le
seul qui puisse en parler pertinemment. Je dirai les faits les uns  la
suite des autres, comme s'ils s'taient passs en mme temps, quoiqu'ils
aient eu lieu  diverses poques, et, dans l'unit de ce tout compact,
le lecteur trouvera plus facilement le moyen d'en conserver la mmoire.

L'opinion publique de Porto-Ferrajo,  tort ou  raison, accusait le
gnral Brulart, ancien chouan, alors gouverneur de la Corse, d'tre
charg de se dfaire,  tout prix, de l'empereur Napolon. Cette opinion
exagrait les moyens d'assassinat que le gnral Brulart pouvait avoir,
si en effet il avait accept un semblable mandat. Un vnement de la
plus haute gravit ajouta  toutes les croyances qui circulaient  cet
gard.

Il y avait en Corse un assassin redoutable qui se vantait d'avoir commis
plusieurs assassinats et qui dbarqua  l'le d'Elbe sans qu'on st
comment. Cette clandestinit tait une double violation de la loi
sanitaire et de la loi de police. Un hasard presque miraculeux le fit
dcouvrir dans la nuit. Ce misrable fut longuement interrog; il y eut
preuve morale qu'il venait assassiner. Son poignard ne pouvait tre
guis (_sic_) que contre l'Empereur. Avant le jour, l'Empereur le fit
embarquer sur la _Caroline_, et il ordonna qu'on le rejett sur les
rives de la Corse. Il y avait trop de personnes dans le secret pour
qu'il ft possible de taire ce qui s'tait pass. J'tais  Rio, je me
rendis  Porto-Ferrajo; je demandai au gnral Drouot ce qu'il y avait
de vrai dans les bruits qui couraient; il me rpondit que probablement
l'Empereur m'en parlerait. Je pouvais alors compter sur la confiance de
l'Empereur. Je le priai de me dire pourquoi il n'avait pas mis le
brigand entre les mains de la justice, et l'Empereur m'adressa ces
paroles: Mais vous n'avez pas rflchi que cela ne pouvait pas se
faire: il n'y avait pas de crime commis, ni preuve qu'on devait en
commettre, et alors il aurait fallu acquitter: ce dont Brulart n'aurait
pas manqu de tirer parti. L'Empereur ne voulut pas aller plus loin.

Il y eut encore autre chose. Parti de Bastia pour aller  Livourne,
l'aide de camp du gnral Brulart, sans qu'un temps contraire l'obliget
 relcher, aborda  Porto-Ferrajo et mit pied  terre. La prsence de
cet officier fit hautement murmurer. Le gnral Drouot en fut prvenu,
et, en sa qualit de gouverneur gnral de l'le, il appela cet officier
et lui intima l'ordre de partir. L'Empereur disait au colonel Campbell:
Il faut tre bien os pour se permettre une pareille incartade de
curiosit, et c'est d'ailleurs de fort mauvais got. Il aurait t
tonn, monsieur l'aide de camp, si je l'avais coffr comme espion, ou
de toute autre manire lgale, et c'est cependant  quoi il s'exposait.
Le colonel Campbell tait de l'avis de l'Empereur.

J'ai toujours rpugn  croire que le gnral Brulart avait consenti 
excuter des projets d'assassinat.

Ce qui m'tonne  l'gard du gnral Brulart, c'est que ce soit,  ma
connaissance, le seul homme contre lequel l'Empereur ait gard une
rancune bien conditionne, et j'en ai la preuve. L'Empereur n'tait pas
haineux, surtout il n'tait pas vindicatif. Il oubliait tout le mal
qu'on lui avait fait ou qu'on avait voulu lui faire. Lorsqu'il m'envoya
en mission dans le Midi, il me rpta vingt fois de tirer un voile sur
le pass, et cependant il m'ordonna premptoirement de m'entendre avec
le marchal Massna pour faire arrter le gnral Brulart.

L'Empereur avait, deux ou trois ans auparavant, destitu un magistrat
civil; cette destitution tait au moins rigoureuse. Ce magistrat tait
venu  l'le d'Elbe pour se justifier. Lui aussi fut accus d'tre un
chef d'assassins. Un jour je reus,  Rio, un billet pressant pour me
rendre  Porto-Ferrajo. Je trouvai les dvous dans un tat de panique
inconcevable. Le brave Mallet, commandant de la garde impriale,
m'attendait, et il me dit d'un air effar: Vennez (_sic_) de suite au
thtre, parce que M. _un tel_ veut y assassiner l'Empereur, et ce
monsieur _un tel_ tait le magistrat qui avait t destitu. Je ne me le
fis pas rpter, mais avant je passai chez le gnral Drouot et je ne le
trouvai pas. Je me rendis auprs de l'Empereur: il tait occup.
Cependant l'affiche portait que l'Empereur assisterait  la
reprsentation. J'avais couru pour arriver avant l'heure du danger. Tout
le monde tait arm, j'avais fait comme tout le monde. Je m'enfermai
dans ma loge. J'tais extrmement li avec le magistrat que l'on
dsignait comme un brigand. Ce pauvre magistrat vint aussi au thtre:
selon son usage, il se plaa  ct de moi, de moi qui tais arm contre
lui, et tous les yeux se portrent sur nous. Les regards du commandant
Mallet flamboyaient de colre; ils me disaient: Ne manquez pas cet
homme ds qu'il fera un mouvement. J'tais sur un brasier ardent.
L'Empereur ne vint pas, j'en bnis encore le ciel! La prsence de
l'Empereur aurait occasionn quelque grande catastrophe. Au sortir du
thtre, je retournai chez le gnral Drouot pour savoir quelque chose
de certain; il m'assura qu'il n'y avait rien de vrai dans cette
accusation; l'Empereur fut du mme avis. Nanmoins l'Empereur et le
gnral Drouot ne me parurent pas avoir leur figure accoutume.

Le magistrat sur qui planait un si affreux soupon tait incapable d'un
crime. La dnonciation tait une infamie: on pouvait la considrer comme
une vendetta. Elle avait t faite par un Corse appel Sandreschi,
armateur de corsaires, adresse  l'ancien secrtaire de l'accus,
appel Cazella, et ce secrtaire, qui pourtant connaissait le noble
caractre du magistrat auquel il devait beaucoup de reconnaissance,
avait craint de se compromettre en gardant le secret: il alla le dposer
dans le sein d'un conseiller  la cour impriale, galement Corse, M.
Poggi. Il n'tait pas permis  M. Poggi de garder le silence, quoiqu'il
ft l'ami intime du magistrat incrimin. C'est ainsi que l'Empereur fut
instruit.

Cette dnonciation avait fait plus qu'effleurer l'esprit de l'Empereur.
Aprs l'vnement du thtre, il chargea le conseiller Poggi d'engager
le magistrat accus  quitter l'le d'Elbe pour se soustraire aux bruits
qui couraient, et M. Poggi devait en mme temps assurer le magistrat que
l'Empereur ne l'oublierait pas s'il survenait des jours meilleurs. Le
magistrat justement indign refusa de partir, et il demanda une audience
 l'Empereur.

L'Empereur le reut.

J'allais entrer chez l'Empereur lorsque le magistrat en sortit; nous
nous trouvmes face  face. Il tait visible qu'il venait de pleurer:
j'en fus extrmement mu, je lui dis avec l'expression d'un grand
intrt: Qu'avez-vous, mon ami? Et frmissant, il me rpondit: Je ne
suis plus digne d'tre votre ami! Je suis un brigand venu ici pour
assassiner l'Empereur, et vous devez bien tre instruit de cela... Il
tait dsespr, j'aurais de suite parl  l'Empereur s'il ne m'avait
pri de n'en rien faire.

Lorsque nous quittmes l'le d'Elbe, l'Empereur n'avait pas dit que ce
magistrat ferait partie de sa suite, et je pris sur moi de le faire
monter sur le brick _l'Inconstant_. Sans cela il y serait venu  la
nage. Je prvins le gnral Drouot que je m'tais permis cette
infraction aux ordres donns.

Sur le brick, l'Empereur me demanda si c'tait moi qui avais dcid
l'embarquement du magistrat, et sur ma rponse affirmative, il fit un
sourire d'approbation.

Au golfe Jouan, l'Empereur donna quelques toiles d'honneur, et le
magistrat ne fut point compris dans cette distribution. C'tait
confirmer les bruits qui l'avaient accabl, je me permis de le dire 
l'Empereur. L'Empereur me rpondit froidement: Il n'en est pas temps
encore. Cependant, aux portes de Grasse, il m'ordonna d'acheter un
cheval pour ce magistrat, et comme ce magistrat, fameux piton, avait
encore plus besoin d'argent que d'un cheval, je lui donnai la somme
ncessaire pour se monter  sa fantaisie. Il ne prit que le plus strict
ncessaire. Remont sur le trne, l'Empereur comprit que l'preuve du
magistrat tait accomplie: il l'appela  de hautes fonctions, il nomma
le fils de ce magistrat  un emploi suprieur. Ce magistrat m'a pri
instamment de ne point le nommer en parlant de cette triste affaire. Je
lui obis  regret, car son nom est un beau nom, dont les Corses peuvent
s'honorer.

Durant les Cent-Jours, ce magistrat se montra intgre, dvou, aprs les
Cent-Jours, lorsque c'tait la mode de crier contre l'Empereur, il n'en
parla qu'avec un sentiment d'amour et de respect. Jamais il ne chercha 
se rapprocher de la Restauration. Son fils, aujourd'hui conseiller  une
cour royale, est un juge exemplaire que la considration publique
entoure. J'ajoute encore que le dlateur Sandreschi, armateur en course,
tait un homme de peu de valeur morale, et qu'on l'avait maintes fois
souponn de prter la main  la piraterie.

Une autre nouvelle confidentielle d'assassinat transpira aussi, mais
elle fut trs peu bruite, et l'on n'en aurait pas parl du tout, si
l'Empereur avait vraiment voulu l'ensevelir dans le plus profond secret.
Cette nouvelle portait qu'il fallait se tenir en garde contre un
officier suprieur qui devait venir  l'le d'Elbe. Elle tait donne
par un gnral,--de la part du marchal Soult, disait-on,--et motive
sur la conduite que cet officier suprieur avait tenue depuis que
l'Empereur avait quitt Fontainebleau. Dire que l'Empereur devait se
tenir en garde contre cet officier suprieur, ce n'tait pas dire que
cet officier suprieur devait assassiner l'Empereur, et c'est pourtant
ainsi que l'on expliqua l'avis reu. L'Empereur contribua  cette
explication en cherchant un peu trop  prouver qu'il tait impossible
que cet officier suprieur ne lui ft pas entirement dvou, malgr les
sentiments de circonstance qu'il devait afficher. Toutefois la certitude
que l'officier suprieur avait une mission criminelle resta incarne: on
ne voulut pas s'en dpartir, et si cet officier suprieur tait venu 
Porto-Ferrajo, il aurait certainement t abreuv d'amertumes. Plusieurs
annes aprs, dans l'exil, la princesse lisa me parlait de ce fait
comme s'il tait avr, et elle me disait: Un tel devait aller tuer
l'Empereur. Lorsque au sortir du chteau d'If je me rendis auprs de
l'Empereur, il tait  l'lyse-Bourbon, l'officier suprieur tait de
service. L'Empereur me dit seulement: J'espre bien que vous n'avez pas
partag les crdulits de ces visionnaires, qui ne voient partout que
des fantmes ensanglants.

Enfin il fallut nous prmunir contre les tentatives d'un autre assassin;
mais pour celui-ci la chose tait officielle. L'Empereur me prvint
qu'il avait reu l'avis, de trois endroits diffrents, par des
personnes sres, qu'un juif, borgne, vendeur de livres  Leipzig, avait
reu une somme considrable pour tenter de l'assassiner, et que ce juif,
venant de Naples ou de Civita-Vecchia, devait dbarquer  Rio-Marine.
Il m'ordonna de faire arrter cet homme ds qu'il aurait touch au
rivage, de le mettre au secret le plus rigoureux, et d'apposer le scell
sur tous ses effets. L'assassin prsum devait tre accompagn d'une
bibliothque de choix, qu'il offrirait  l'Empereur, ce qui lui
donnerait une grande facilit de l'approcher et de le poignarder. Cette
nouvelle tait connue  Rio comme dans toute l'le, lorsque des
btiments riais mirent  la voile pour les lieux d'o le juif devait
partir, et si la chose tait telle qu'on l'avait crit  l'Empereur, ce
juif, ncessairement sur ses gardes, avait t prvenu  temps de
l'accueil que les Elbois lui prparaient.

Lorsque l'Empereur me donna ses ordres, je croyais que personne n'tait
dans le secret, et je priais l'Empereur de ne pas en parler. Non, me
dit-il, il faut au contraire en parler beaucoup, car je veux me plaindre
et faire savoir aux peuples comme les rois me traitent. Je n'ai t que
trop rserv. Faites-vous aider dans votre surveillance par le vieux
commandant Tavelle. Je reprsentai  l'Empereur que le bon commandant
Tavelle ne se croirait plus permis de coucher chez lui, et qu'il ferait
porter son lit sur les bords de la mer, ce qui l'exposerait  tomber
malade. L'Empereur me dit en riant: La maladie serait bien plus grave
et plus prompte s'il allait s'imaginer que je le crois incapable de
veiller au salut de l'Empire... Ce que j'avais prvu arriva. Ds que
j'eus averti ce pauvre commandant Tavelle que l'Empereur dsirait qu'il
m'aidt  surveiller l'arrive du juif assassin, il bouleversa tout le
pays. Il ne voulait plus voir de borgnes. Le maire de Rio-Montagne tait
borgne: il voulut venir  la Marine; mal lui en arriva. Le commandant
Tavelle lui en voulait dj beaucoup, parce qu'il le regardait comme le
principal auteur des tracasseries auxquelles j'avais t en butte. Il
l'accosta comme un furieux: Monsieur, lui dit-il, que venez-vous faire
ici? Ce n'est pas votre poste, et je vous ordonne de vous retirer. Le
maire, stupfait, frmissant de rage, observa qu'il tait citoyen,
maire, chambellan: Oui, lui rpliqua le commandant, oui, mais vous tes
marqu comme celui qui vendit Notre-Seigneur, et comme celui qui veut
tuer l'Empereur, et c'est un mauvais signe. Retirez-vous. Le maire de
Rio-Montagne dut se retirer, malgr qu'il et appel le maire de
Rio-Marine  son secours. Je n'tais pas sur les lieux. Lorsque j'y
revins, le commandant Tavelle me raconta comme quoi il avait trait le
borgne  l'instar d'un juif, ni plus ni moins, et il ne pouvait pas
comprendre que cela me ft de la peine. Le maire de Rio-Montagne se
plaignit  l'Empereur. L'Empereur ne donna aucune suite  la plainte,
qui n'tait cependant pas sans gravit. Lorsque l'Empereur m'en parla,
je lui fis observer, ainsi que je l'avais dj fait, combien le zle du
brave Tavelle pouvait devenir compromettant. L'Empereur me chargea de
lui dire que le juif ne venait plus  l'le d'Elbe, et que tout devait
par consquent rentrer dans l'ordre accoutum. Toutefois il me pressa de
continuer la surveillance. Je me sentis soulag d'tre dbarrass de la
coopration du vieux colonel. Il avait sans cesse le glaive hors du
fourreau; il aurait fini par en faire usage sans trop savoir ni pourquoi
ni comment. Certainement, si le juif avait dbarqu, il lui aurait pass
l'pe  travers le corps, et il aurait cru avoir rempli sa tche.

Je terminerai cette douloureuse srie de projets ou de tentatives
d'assassinat par une parole chappe  l'Empereur. Nous tions  Rio,
j'avais suivi l'Empereur dans sa chambre  coucher; je lui parlais de
toutes les trames que ses ennemis ourdissaient: il me dit: Ce ne sont
pas mes ennemis. Ce sont les ennemis de la France. Vous ne savez pas
tout: vous ne savez presque rien. Ils ont eu des intentions plus
perverses encore... De suite il parla d'autre chose. C'tait bien
vident qu'il ne voulait pas continuer sur le mme sujet. Nanmoins,
j'ai ensuite, deux fois, entendu dire  l'Empereur, avec un sentiment de
douleur amre qui pntrait: Les plus grands assassins du monde sont
ceux qui veulent faire gorger un ennemi dsarm.

Un vaisseau de haut bord, portant pavillon napolitain, se prsenta sur
la rade de Porto-Ferrajo, s'approcha le plus possible de la place, hissa
la bannire elboise  son grand mt, et il salua de vingt et un coups de
canon, ainsi que de trois hourras de Vive l'empereur Napolon! Il
tait impossible de faire une plus grande politesse de salutation.

Sans doute, nous ne pouvions pas,  l'le d'Elbe, tre les amis de
Murat. Mais le peuple napolitain ne devait pas tre responsable du crime
de son roi. D'ailleurs, il y avait des relations quotidiennes entre
Naples et Porto-Ferrajo. C'tait sur une frgate napolitaine que la
princesse Pauline tait venue  Porto-Ferrajo.

Bientt le grand canot du vaisseau napolitain se dirigea vers la maison
sanitaire, mont par l'tat-major du vaisseau. Le commandant,--un
contre-amiral,--demanda  descendre  terre pour aller prsenter ses
respectueux hommages  l'Empereur. On prvint tout de suite le
gouverneur de la place, le gnral Cambronne. Le gnral Cambronne
pouvait, dans deux minutes, avoir l'opinion de l'Empereur; il ne chercha
pas  la connatre; il accourut immdiatement  la maison sanitaire. Le
commandant napolitain renouvela sa demande, et il paraissait s'attendre
 une rponse d'urbanit. Mais,  la vue de l'uniforme napolitain, le
gnral Cambronne fut atteint d'un accs de folie, et dans son paroxysme
de draison, aprs avoir trait les officiers napolitains d'infmes, de
brigands, de sclrats, il les menaa de les faire fusiller s'ils ne se
retiraient pas; il ordonna  l'officier du poste de faire charger les
armes. Le gnral Cambronne aurait fait ce qu'il avait dit si le canot
napolitain n'avait pas pouss au large. Ds que le canot fut de retour 
bord du vaisseau, il y eut vraiment un coup de thtre maritime: le
commandant napolitain s'imaginait que la forteresse allait tirer sur
lui; il fit amener la bannire elboise, orienter ses voiles, et dans un
clin d'oeil il cingla en pleine mer. Tout le monde tait dans la plus
grande stupfaction.

Le gnral Drouot, instruit de ce qui venait de se passer, en rendit
compte  l'Empereur, et l'Empereur en prouva un chagrin extrme. Dans
l'ide que le vaisseau napolitain tait encore prs du rivage,
l'Empereur prescrivit  un officier d'ordonnance de prendre un bateau et
d'aller de sa part prier le commandant napolitain de revenir au
mouillage. L'officier d'ordonnance rentra sans avoir pu excuter les
ordres qu'il avait reus.

L'Empereur, visiblement inquiet, me demanda si je pensais que l'on ne
pouvait plus rejoindre le vaisseau napolitain. Je lui offris d'aller
immdiatement  la poursuite de ce vaisseau sur un btiment riais.
L'Empereur me sut gr de ma proposition; il m'engagea beaucoup  ne
prendre cette peine qu'autant que je serais certain d'un heureux
rsultat. Je me rendis  Rio; je mis en mer. Le vaisseau napolitain
avait cinq heures de marche sur moi. Cependant, je poussai vers le mont
Argental jusqu'au soleil couchant. C'tait par acquit de conscience. Je
revins dans la nuit. Le lendemain matin, je me rendis auprs de
l'Empereur. Il fut touchant d'affection; on aurait pu croire que j'avais
fait quelque chose d'important.

C'est bien grave, me dit l'Empereur, ce que le gnral Cambronne a
fait, et l'on ne se conduit pas comme cela. Je le priai d'observer que
le sentiment qui avait entran le gnral Cambronne tait respectable
jusque dans son exagration, et l'Empereur ajouta en m'interrompant:
Oui, lorsque ce sentiment ne change pas de forme, ou que sa nouvelle
forme n'est pas nuisible. Pendant plusieurs jours, l'Empereur n'eut que
cet vnement en tte, et il donna des ordres pour que de semblables
choses ne se reproduisissent plus.

Nanmoins, une chose de mme nature se reproduisit. La garde impriale
dfilait chaque jour  la parade. C'tait un grand spectacle que ce
petit nombre de soldats chapps  tant de batailles, et qui, sillonns
de blessures, plus grands que la destine, ne demandaient qu' reprendre
les armes! Tout tait remarquable dans ces hommes granitiques. Aussi,
chaque jour,  midi, il y avait sur la place d'honneur beaucoup de monde
pour les voir manoeuvrer, et les voyageurs, surtout, ne manquaient jamais
de s'y rendre.

Un jour, un tranger qui venait de dbarquer, sachant que c'tait
l'heure de la parade, accourut pour la voir dfiler, et son accoutrement
de voyage comme son air d'motion le firent bientt remarquer. Le
gnral Cambronne, pour lequel tous les hommes qu'il ne connaissait pas
semblaient tre des meurtriers chargs de tuer l'Empereur, alla droit au
nouveau venu, et au lieu de le questionner, commena par lui adresser
des paroles dures, et il finit par lui prodiguer des menaces.
L'tranger, effray de la rigueur excessive avec laquelle on
l'accueillait, avait perdu la facult de parler, et plus il tait
troubl, plus le gnral Cambronne le souponnait. C'tait un Franais,
un bon Franais, ancien commissaire des guerres, qui avait servi sous
les ordres du gnral Bertrand, et qui, destitu pour cause de ses
opinions impriales, venait  l'le d'Elbe revoir son gnral et son
Empereur. On le conduisit chez le gnral Bertrand. On lui fit des
excuses. Cela ne le gurit point de la peur qu'il avait eue, et il
quitta sur-le-champ Porto-Ferrajo.

L'Empereur avait besoin que tout prt autour de lui un aspect de
stabilit. Quelques-uns des compagnons de l'Empereur cherchrent 
secouer le joug de l'oisivet: ils aimrent. L'amour n'est pas le repos,
particulirement pour des hommes qui ramenaient tout aux souvenirs du
pas de charge. Aller vite: ils ne comprenaient pas autre chose.
L'Empereur n'entravait pas leurs plaisirs. Mais les compagnons de
l'Empereur taient jeunes, ardents, susceptibles de se tromper.
L'Empereur y voyait mieux qu'eux. Il voulait que rien ne ft brche 
l'honneur, que rien ne blesst les convenances. Je cite quelques faits:

Une jeune demoiselle de seize ans, malheureuse dans sa famille, blouie
par l'clat et par la renomme de la garde impriale, avait suivi un des
plus braves officiers, et elle tait avec lui arrive  Porto-Ferrajo.
L'Empereur se fit rendre compte de cette circonstance, il tmoigna le
dsir que l'officier poust la belle fugitive. L'officier tait un
homme d'honneur: le mariage eut lieu.

Un capitaine vivait conjugalement avec une dame; il aurait cependant
voulu que son union ft considre comme un mariage morganitique
(_sic_), et que, sous cette enveloppe, sa compagne ft admise aux ftes
de la cour. Il eut la faiblesse d'en faire faire la demande. L'Empereur
fut bless de cette prtention inconvenante; il refusa d'y faire droit.
Le capitaine lui en garda rancune.

L'Empereur ne voulut pas admettre  ses soires une dame qui jusqu'alors
avait t reue dans toutes les socits et dont la rputation laissait
beaucoup  dsirer.

Un jeune lieutenant demanda  se marier. Les officiers firent des
difficults pour laisser contracter ce mariage. On pria l'Empereur
d'intervenir; l'Empereur rpondit: C'est ici une affaire de corps. Il
faut que le corps dcide. Il faut surtout que rien ne puisse blesser la
demoiselle que le lieutenant voudrait pouser. Le lieutenant couta le
conseil de ses camarades. La demoiselle tait d'ailleurs une fort
honnte personne, le lieutenant tait un homme d'lite.

Avec un beau nom, avec un beau talent, avec la gloire d'tre sorti de
l'cole polytechnique, avec l'affection de l'Empereur, un capitaine
d'artillerie, officier d'avenir, eut aussi la fivre d'amour, et il
voulut pouser une des dames de compagnie de la princesse Pauline.
C'tait une Franaise que des circonstances particulires avaient
conduite  l'le d'Elbe. L'Empereur fit entendre des paroles
paternelles; ces paroles devinrent un oracle pour le capitaine
d'artillerie. Il brisa sa chane.

Mais un autre mariage allait encore chouer. Celui-ci devait marquer
comme un grand vnement. Le philosophe, le savant, le gnral Drouot,
en vint aux prises avec l'amour, et l'amour vainquit. Le gnral Drouot
n'tait plus un jeune homme; il commenait  grisonner, et son air grave
le faisait encore paratre plus vieux qu'il n'tait. Ce n'tait pas
aussi un bel homme. Mais il avait un nom si honorable, une gloire si
pure, une vertu si rare, qu'il tait impossible qu'une femme ne se
trouvt pas heureuse d'unir sa destine  cette destine.

Mlle Henriette tait  cet ge de la vie o tout est enchantement.
Jeune, jolie, aimable, elle pouvait se tresser une magnifique couronne
de belles qualits, et son heureux caractre ajoutait encore  ses dons
de la nature. Il tait impossible qu'il n'y et pas un coeur excellent
sous une enveloppe de presque perfection. Que peut la puissance des ans
et de la sagesse en face d'un coeur excellent! Le gnral Drouot voulait
apprendre l'italien, Mlle Henriette voulait apprendre le franais: il
fut convenu qu'il y aurait change de leons. On commena par conjuguer
le verbe aimer. L'pope atteignit de suite  son accomplissement. Mlle
Henriette devint rveuse: on la crut malade. La mre, inquite, dans un
lan de douleur maternelle, s'cria, en prsence du gnral Drouot, en
le regardant avec tendresse: Ma fille meurt pour vous! Et le gnral
Drouot, effray, alla se jeter aux pieds de Mlle Henriette, et il lui
dit: Ne mourrez (_sic_) pas! Le mariage fut aussitt conclu.

Mlle Henriette tait bien certainement le plus beau choix que l'on pt
faire  l'le d'Elbe. Il n'y avait qu'une opinion  cet gard. Le jour
nuptial tait fix, lorsqu'un coup de foudre dtruisit jusqu'aux
esprances de bonheur mutuel que les futurs poux avaient conues. Le
gnral Drouot tait trs pieux: il ne cherchait point  le cacher et 
l'afficher; dans son amour filial, sa religion touchait jusqu'
l'idoltrie; il commenait toujours la journe par une prire fervente
pour sa mre. Il rendit compte  sa mre de la situation dans laquelle
il se trouvait. Sa mre s'alarma de voir son fils se marier si loin
d'elle, sous un ciel tranger. Elle lui ordonna de rompre tous les
engagements qu'il avait pris  cet gard. Le gnral Drouot manqua
d'nergie pour dsobir. Ce fut un tort: le gnral Drouot n'avait pas
seulement le droit, il avait aussi le devoir de reprsenter  sa mre
qu'il serait injuste de manquer  une promesse solennelle, et, sans
cesser en aucune manire d'tre fils respectueux, il devait s'en tenir 
la foi jure. Je fus moi-mme compromis dans ce triste dnouement.
L'Empereur m'avait envoy sur le continent. Ce fut  mon retour que le
gnral Drouot prit la rsolution dfinitive de rompre. On crut que mon
amiti avait particulirement contribu  le dcider. Il fallut toute
l'autorit de l'Empereur pour apaiser cet orage occasionn par une
apparence trompeuse. Pendant mon absence, le gnral Drouot avait
consult ma femme, qui s'tait borne  lui dire: Si vous devez vous
marier  l'le d'Elbe, Mlle Henriette est la personne qui vous convient
le mieux. Cette rupture affligea les Elbois. On a voulu faire croire
que le gnral Drouot avait suppos la lettre de sa mre. C'est une
infamie: le respectable gnral Drouot tait incapable d'un mensonge.

Mlle Henriette continua  tre honore. Aujourd'hui, femme d'un officier
suprieur, mre d'une charmante famille, entoure de considration,
aimable comme elle l'tait aux jours de sa jeunesse, sans aucune espce
de rancune, dans un rang honorable, elle est heureuse autant qu'il est
possible de l'tre. Le gnral Drouot n'a jamais cess d'en parler avec
un respect affectueux.

L'Empereur avait suivi toutes les phases de l'tonnante mtamorphose du
gnral Drouot. Il s'amusait sans gne de la gaucherie amoureuse du
philosophe: il ornait mme un peu les choses qu'il en racontait.
Nanmoins, je serais tent d'assurer qu'il ne fut pas fch de la
priptie de ce pome amoureux: car alors ses ides de stabilit elboise
s'affaiblissaient sensiblement.

Le colonel Campbell chercha  donner une couleur politique aux tendres
sentiments du gnral Drouot. Il tait trs attentif  tout ce qu'on en
disait. C'tait pour lui une affaire d'tat. Il affecta de prendre
beaucoup de part au dnouement.

Enfin, il y eut un mariage de consomm: celui de M. Gatti, pharmacien en
chef de l'Empereur, avec Mlle Bianchina Ninci, appartenant  l'une des
familles les plus distingues du commerce de Porto-Ferrajo. M. Gatti
avait un bon emploi; il portait un habit brod; il avait l'honneur
insigne d'tre un des compagnons du grand homme, et il tait bon enfant.
Tout cela runi n'en faisait pas pourtant un homme distingu, mais tout
cela runi en faisait un bon parti, surtout dans un pays o les fortunes
taient gnralement mdiocres. M. Gatti comprit sa position; il chercha
 en profiter. Parmi les demoiselles que l'on considrait comme les
perles de la cit, Mlle Bianchina tenait un rang distingu, et elle
devint l'objet des hommages de M. Gatti. Mlle Bianchina tait trop jeune
pour pouvoir rflchir, elle ne voyait dans le mariage qu'un jour de
fte et de parure. Elle laissa faire ses parents. M. Gatti fut heureux:
l'Empereur signa le contrat de mariage!




DEUXIME PARTIE

ANECDOTES DE L'LE D'ELBE




CHAPITRE PREMIER: NAPOLON SOUVERAIN DE L'LE D'ELBE

     I.--La premire poque du rgne de Napolon.--Voyage de Pons en
     Toscane.--Le grand-duc Ferdinand III.--Fossombroni.--L'glise
     Saint-Napolon.--Les subsides et Talleyrand.

     II.--L'Empereur homme public et homme priv.--Les ambitions
     successives de Napolon.--Le tribun Cure et les rpublicains du
     Palais-Royal.--Religion de l'Empereur.--Son savoir, sa bonhomie,
     son got des commrages.

     III.--Isolement de l'Empereur.--Service intrieur: les soires.--Le
     service.--Marchand.--Saint-Denis.--Affaire de Gilles avec le
     capitaine Cornuel.

     IV.--La Porte de Terre.--Une Aspasie franaise.--L'escorte de
     l'Empereur.--Les secrets de l'Empereur.--La formation des nouvelles
      l'le d'Elbe.--Les dictes de l'Empereur.

     V.--Napolon souverain.--Les impositions.--Capoliveri et Rio.




I

LA PREMIRE POQUE DU RGNE DE NAPOLON.


Le sjour de l'Empereur  l'le d'Elbe a eu quatre poques bien
marques, et je les caractrise. L'poque de la stabilit, l'poque du
doute, l'poque des projets, l'poque de l'excution: les deux premires
poques sont celles qui se prolongrent le plus.

L'Empereur arriva  l'le d'Elbe dgot des grandeurs et dsirant la
tranquillit. Sans doute dans un homme tel que l'Empereur, ce dgot et
ce dsir pouvaient n'tre pas durables, mais alors ils taient rels.
Ses constructions, ses achats, ses traits ne pouvaient tre inspirs
que par un esprit d'avenir de jouissance durable, et l'intention d'une
jouissance phmre n'aurait pu se comprendre que par un tat de
draison complte. L'Empereur n'tait pas homme  puiser son trsor
pour s'entourer d'un luxe de circonstance.

Les journaux franais taient pour ainsi dire supprims: l'on ne savait
que par correspondance ce qui se passait en France. Je crois mme qu'il
y avait des lettres supprimes: l'un des deux chefs de la police
suprieure, d'une nature trs lgre, tait souvent dans les bureaux de
la poste, et le directeur de la poste, honnte homme, mais sans nergie,
n'aurait peut-tre pas os empcher un dtournement ou une violation.
Dans les premiers temps de l'arrive de l'Empereur, j'eus des lettres
dcachetes, et je dus m'en plaindre. L'Empereur tait avare de
nouvelles; il semblait prter peu d'attention  celles qu'on croyait
devoir lui donner, et sa curiosit, naturellement grande, ne paraissait
pas facile  exciter. Il dtournait les conversations qui attaquaient
les Bourbons. Il trouvait mme des paroles pour attnuer les crimes
politiques des grands personnages de l'Empire contre lesquels son
indignation aurait d de jour en jour devenir plus palpitante. Il avait
pour Marmont un langage de mpris ou de piti. La correspondance tait
presque sans activit.

Dans sa vie d'intrieur, au milieu de ces conversations qui, mme pour
les hommes les plus rservs, ne mettent jamais en garde contre la
vivacit d'une parole plus ou moins expressive, l'Empereur parlait de
choses qu'il aurait plus tard, et ce plus tard signifiait dans
quelques annes.  son dbut d'installation, il disait: Je ferai lever
mon fils avec une dizaine d'autres enfants, afin qu'il puisse un peu
profiter du bienfait de l'instruction publique, et deux ou trois fois
il s'informa des familles auxquelles il pourrait s'adresser pour
l'accomplissement de ce dsir.

Je fis un voyage en Toscane. Ce voyage n'avait que le caractre
semi-officiel, car il tait  la fois pour mon administration et pour
mes propres affaires, mme plus pour mes propres affaires que pour mon
administration. Je pris les ordres de l'Empereur. Je n'tais pas alors
dans sa confidence; le gnral Drouot m'avait dit: Je crois que
l'Empereur vous donnera une commission particulire. Cependant
l'Empereur s'tait born  me charger de voir si,  Livourne ou 
Florence, il n'y aurait pas un bon fournisseur pour l'le d'Elbe, et
particulirement pour les troupes. Il m'avait aussi charg de m'informer
si l'on trouverait  Pise les professeurs ncessaires pour organiser un
collge  Porto-Ferrajo, et  quelles conditions. L'Empereur n'avait pas
mme paru mettre une grande importance  l'accomplissement de ces
commissions. Je n'y voyais que le rapport qu'elles avaient avec un long
sjour  l'le d'Elbe. Le gnral Drouot me paraissait trs tonn de ce
que l'Empereur s'tait born l. L'Empereur avait seulement ajout ces
quelques mots: Il faut partir sans tambour ni trompette, car sans cela
il semblerait que je vous envoie en mission. J'allais me mettre en
route lorsqu'il me fit appeler. Il me parla ainsi: On m'avait assur
que votre voyage tait un dpart dfinitif de l'le d'Elbe. Le gnral
Drouot me garantit le contraire, et je crois le gnral Drouot...
(J'abrge le colloque.) Verrez-vous le grand-duc?--Si Votre Majest me
l'ordonne.--Voyez-le, c'est un brave homme. Il sera bien aise des
renseignements que vous lui donnerez sur ma vie elboise. Faites une
visite aux ministres. Observez bien leur allure, surtout celle de
Fossombroni. Dans une heure vous aurez bcl tout cela, car  Florence
l'on reoit vite.--N'importe le temps, je prendrai tout celui qu'il me
faudra.--Porterez-vous notre cocarde?--Votre Majest ne doit pas en
douter.--Alors vous ferez plus que le commandant de la marine qui, 
Gnes, n'a pas os la mettre. Visitez les magasins pour connatre si les
marchandises anglaises y abondent. tudiez pour savoir ce qu'il y a de
vrai dans ce que l'on raconte de l'influence britannique. Il me dit
encore: Il y a  Florence plusieurs artistes d'une haute distinction,
seules sommits sociales que la tempte politique n'ait pas pu
atteindre, et je serais bien aise que vous trouvassiez l'occasion de
vous entretenir avec eux.

 Livourne, je fus accueilli comme si les Franais rgnaient encore dans
la Toscane, et les maisons Veuve Chemin, Dupui, Valser me traitrent
avec une bont indicible, surtout la premire. Il y avait d'ailleurs peu
de Livournais marquants qui ne me connussent. Tout le monde fut bien
pour moi, mais tout le monde me disait aussi que trois mois auparavant
on n'aurait pas os m'accoster. La cocarde elboise fit sensation, mme
au quartier vnitien, o les Franais avaient eu immensment  souffrir
lors de l'vacuation de la place.

 Florence, un personnage de la cour vint avec une politesse exquise
m'adresser une prire de me rendre au palais Pitti, et  peine me
donna-t-on le temps de mettre un habit. Le grand-duc Ferdinand III me
reut de suite; le meilleur de tous les bourgeois ne m'aurait pas reu
avec plus de simplicit. Il me demanda avec un vritable empressement
des nouvelles dtailles de son bien-aim neveu. Ds que je l'eus
assur que lors mme qu'il n'aurait pas eu la bont de me faire appeler,
j'aurais demand  lui prsenter mes hommages parce que l'Empereur me
l'avait ordonn, il me regarda fixement et me dit: _Pater noster!_
_Pater noster!_ qu'est-ce que cela signifiait? Je n'en savais rien. Le
grand-duc n'insista pas. Ce prince avait, comme l'Empereur, l'habitude
de questionner, il me fit des questions  l'infini, mais ces questions
n'taient que des questions superficielles. Il vitait de me parler des
choses qui auraient demand un raisonnement srieux. Mais cette rserve
ne s'appliquait visiblement qu' ce qui regardait l'Empereur. Quant  ce
qui regardait ses propres affaires,  lui grand-duc, il m'en parla comme
 un vieil ami, je n'tais que le dpositaire de ses paroles; ses
paroles devaient tre transmises  son cher neveu,  son bon neveu,
 son bien-aim neveu, car Ferdinand III ne dsignait pas autrement
l'Empereur. Ainsi il me raconta qu'il avait eu toutes les peines du
monde pour arrter la violence des ractionnaires qui voulaient dtruire
de fond en comble le code Napolon; qu'on lui avait dnonc un
personnage de sa cour, parce qu'il se servait d'une tabatire que
l'Empereur lui avait donne et qui tait enrichie de son portrait; que
lui, grand-duc, pour punir les dnonciateurs, il avait pendant toute une
soire pris du tabac dans cette tabatire, en flicitant maintes fois
celui qui tait possesseur d'un prsent fait par le plus grand des
souverains. Le grand-duc Ferdinand III tait amoureux de l'empereur
Napolon.

Je pris cong du grand-duc: j'tais profondment reconnaissant de cet
accueil. Au sortir du palais Pitti,  quarante pas de la porte, presque
sous les croises, un marchand forain vendait des chansons contre
l'Empereur; j'entrai dans un caf, j'crivis directement au grand-duc
pour me plaindre. Dix minutes aprs le chansonnier tait chass, et le
mme jour ces insultes en plein vent taient dfendues.

La haute police de Florence n'avait pas imit la politesse du grand-duc;
elle m'avait prescrit de me rendre de suite dans ses bureaux, elle me
demanda ce que je venais faire dans la capitale du grand-duch; je lui
rpondis que j'avais confi mon secret au grand-duc, et que j'allais le
confier aussi au ministre Fossombroni: la police s'excusa de sa
curiosit.

Le ministre Fossombroni, alors le plus grand homme de la Toscane, homme
minent partout (ce qui ne l'a pas empch de mourir dans la disgrce de
son prince), Fossombroni, dont les travaux,  dfaut de monument
national, consacreront l'immortalit, Fossombroni me serra la main avec
effusion. Sa parole tait profondment respectueuse pour l'Empereur;
tout ce qu'il disait semblait tudi pour glorifier le gnie de
l'illustre banni. Il tait trs mcontent de tout ce que les
ractionnaires faisaient; il me rpta deux fois: Le monde social est
pass sans transition de l'poque des gants  l'poque des pygmes:
c'est dgotant! Il me chargea de prier l'Empereur de bien se tenir
sur ses gardes. Il ajouta: C'est  vous autres  veiller sur lui, car
on veut le tuer. Il ne se soucia pas que je visse ses collgues. Je me
laissai diriger par lui.

La Toscane avait alors trois clbres artistes: Benvenuti, dont le
pinceau s'est illustr  la coupole de la chapelle des Mdicis;
Santarelli, qui gala les plus grands lapidaires de l'antiquit, et
Morghen, le premier graveur du sicle. Je connaissais ces trois
illustres personnages, j'eus du bonheur  passer quelques moments avec
eux. Je passai aussi quelques moments agrables avec Bartolini, gnie
suprieur en sculpture; il avait le projet de faire le voyage de l'le
d'Elbe, mais cela ne dpendit pas de lui, il ne le fit pas, et plus tard
il m'en tmoigna ses regrets.

 Pise, ppinire des hommes appartenant par tat  l'instruction
publique, il n'y eut pas cependant, lors de mon passage, d'individus
convenables aux intentions de l'Empereur.

Mais  Pise, Andr Vacca, mon ami, chirurgien qui porta l'art de gurir
 son perfectionnement, me donna l'hospitalit, et, avec son coeur
brlant, il se mit corps et me, selon sa propre expression, aux
ordres de l'Empereur.

De retour  Livourne pour m'embarquer, je visitai les magasins et
j'tudiai l'opinion livournaise. Les magasins taient encombrs de
marchandises anglaises, surtout de draps, mais l'coulement par la vente
n'tait pas rapide. L'opinion des Livournais avait plusieurs nuances: le
haut commerce craignait la rivalit britannique, car dj les Anglais
craient des maisons de concurrence; le commerce intermdiaire trouvait
que les consommateurs revenaient des folies qu'ils avaient faites pour
se parer d'toffes nouvelles; le peuple mercenaire travaillait, il
gagnait et il clbrait ceux qui le faisaient gagner.

Je rendis compte  l'Empereur. Il couta avec attendrissement tout ce
que je lui racontais du grand-duc Ferdinand III. Il me dit: Ce sont des
loges qui partent du coeur et qui arrivent au coeur; le temps et le lieu
attestent leur sincrit. Mon oncle a toujours t un honnte homme; il
conserve le souvenir de ce que je voulais faire pour lui. C'tait la
premire fois que l'Empereur disait mon oncle en parlant du grand-duc.
Je lui fis connatre l'amoncellement que l'on trouvait  Livourne pour
les vtements militaires ou de marine.

L'Empereur n'interprta pas bien mes paroles; il crut que je voulais lui
conseiller d'acheter de ces draps pour le besoin de ses troupes, et il
s'cria presque avec indignation: J'aimerais mieux les voir couvertes
de haillons, que de recourir aux Anglais pour habiller les braves gens
qui les composent! Nanmoins, je ne crois pas que les draps qu'il fit
acheter  Gnes fussent des draps franais, et, certainement, ce
n'taient pas aussi des draps liguriens.

L'Empereur s'amusa beaucoup de mon embarras par et pour le _Pater
noster_, et il me promit de m'expliquer cela plus tard; ce qui me
prouva que ce _Pater noster_ avait quelque chose de mystrieux. Il me
fit rpter mot  mot toutes les paroles du ministre Fossombroni. Il se
rappella (_sic_) avec intrt d'Andr Vacca.

Pendant que j'tais sur le continent, l'Empereur avait fait une course 
Rio, et l'agent comptable, qui en mon absence avait l'intrim de
l'administration, s'tait empress de lui communiquer le plan d'une
glise qui devait tre ddie  saint Napolon, et dont, avant nos
malheurs nationaux, j'avais dj fait creuser les fondements. L'Empereur
s'tonna beaucoup de ce que je ne lui avais pas dit un seul mot  cet
gard; il me demanda la raison de mon silence; il ajouta: J'adopte
votre plan. Maintenant j'ai trop de besogne sur les bras: nous
commencerons aux premiers jours de l'anne prochaine. Dans moins de deux
ans tout sera fini. Je rpte cela pour justifier l'opinion qu'en
arrivant  l'le d'Elbe, l'Empereur ne croyait pas en partir dans dix
mois, et qu'il n'en serait pas parti si on ne s'tait pas fait un jeu de
la violation de son trait avec les trois grandes puissances de la
coalition.

L'Empereur fit galement demander en son nom par le grand marchal le
payement du trimestre chu des subsides annuels stipuls par ce mme
trait, et Talleyrand,  qui l'on s'tait adress en sa qualit de
ministre des affaires trangres, eut l'impudence de ne pas rpondre.




II

L'EMPEREUR HOMME PUBLIC ET HOMME PRIV.


Je me suis maintes fois entretenu du caractre de l'Empereur, mais ce
que j'en ai dit se trouvait li  des circonstances dont je devais
rendre compte, et les traits caractristiques ainsi pars n'ont pas pu
se graver dans la mmoire de mes lecteurs. Le moment est venu de leur
expliquer l'Empereur comme je me le suis expliqu  moi-mme. Qu'on
n'oublie pas que c'est un rpublicain qui parle!

Napolon Bonaparte tait Corse: l'orgueil le domina, jusqu' ce que la
noblesse inne de ses sentiments lui et fait comprendre que l'orgueil
n'tait qu'une faiblesse purile. Alors il remplaa l'orgueil par
l'ambition; ainsi, ds son bas ge, son orgueil le poussait parmi les
enfants qui taient plus avancs que lui, et plus tard,  l'cole de
Brienne, son ambition le portait  prendre place avec les lves les
plus distingus. Cela l'obligeait  travailler.

L'ambition suivit Napolon Bonaparte dans les camps; elle contribua
glorieusement  en faire un gnral. Cette ambition tait alors toute
patriotique.

Le gnral Napolon Bonaparte dbuta dans le commandement des armes
comme les vieux gnraux en chef finissent. Son ambition le pressait de
prendre place au premier rang; il arriva vite  la toute premire place
du premier rang. Son ambition tait devenue une ambition de patriotisme
et de gloire.

En gypte, le poison du pouvoir le subjugua, et son ambition de
patriotisme et de gloire fut aussi une ambition de puissance.

Le titre de consul tait certainement un titre honorable, c'tait une
participation  la souverainet. Un gnral pouvait s'en contenter:
l'ambition intervint. Le gnral Bonaparte voulut tre premier consul.
Mais ici l'ambition du gnral Bonaparte faillit: elle ne lui inspira
pas le dsir d'tre  la fois le premier consul et le premier citoyen de
la Rpublique.

Le gnral Bonaparte avait tir le glaive contre une fraction du peuple
que la Convention nationale voulait frapper, il l'avait tir contre les
reprsentants du peuple qui taient sous la protection de la loi. La
premire magistrature de la rpublique, honorablement exerce, aurait
peut-tre effac ces deux souvenirs, mais la triple ambition du gnral
Bonaparte n'tait pas encore satisfaite, et le premier consul ceignit la
couronne impriale. Jour nfaste pour la France et pour lui!

Et qu'on ne pense pas que, mont sur le premier trne du monde,
l'Empereur se trouva enfin satisfait. Son ambition patriotique, 
laquelle il ne fit jamais dfaut, mme dans ses moments d'erreur, lui
fit rver que l'Europe n'tait pas plus grande que ce qu'il fallait pour
fixer les limites de l'empire franais; les souverains de l'Europe
prouvaient qu'ils anantiraient la nation franaise, s'ils n'taient pas
anantis par elle. Il fallait les briser ou en tre bris.

Une quatrime ambition naquit de la possibilit d'arriver 
l'accomplissement des trois autres ambitions. L'Empereur ambitionna
d'tre, de sa personne, le premier de tous les empereurs europens; il
l'tait par le fait, il voulut aussi l'tre par le droit. Ce qui fit
surgir une cinquime ambition, l'ambition de famille. Elle ne fit jamais
du bien  l'Empire, elle fit souvent du mal  l'Empereur.

L'Empereur tait au fate des grandeurs humaines, mais il n'tait pas au
fate de la vritable grandeur: celle qui nat de l'amour du peuple! Il
s'tait spar du peuple.

Tout est peuple dans l'tat social: hors du peuple, point de salut.
L'Empereur en fit la cruelle preuve. Il serait injuste de dire que
l'Empereur n'aimait pas le peuple, il l'aimait beaucoup, il faisait tout
pour lui; seulement, il ne faisait rien par lui. C'tait l son erreur,
car toute sa suprmatie ne lui donnait pas le droit d'agir sans le
peuple. Le peuple ne supporte pas l'humiliation, il se spara de
l'Empereur. Toutefois, le peuple chrissait l'Empereur sincrement; il
se serait dvou pour lui. Mais son bien au-dessus de tous les biens
tait l'exercice permanent de ses droits naturels et imprescriptibles.

Les rengats du peuple accoururent auprs de l'Empereur: ils s'taient
dits hommes libres, ils s'honorrent de devenir esclaves. C'tait cette
fraction qui s'tait constitue le peuple du Directoire, qu'on appelait
le peuple dor: cume thermidorienne, la base corrompue et corruptrice
de toutes les factions liberticides.

Le premier Consul parlait du grand peuple, l'Empereur ne parla que de la
grande nation. On ne fit pas attention  ce changement; cependant, il
tait significatif.

Le berceau de l'Empire se trouva au milieu des fanges directoriales,
purges par le Consulat de leur cume la plus dgotante.

Il fallait donner  l'Empire naissant les formes apparentes des vieilles
monarchies. L'Empereur avait par ncessit adopt les hommes de la
Rvolution, mais, malgr les hochets et les titres, ils ne pouvaient pas
lui constituer une cour: il appela  son aide les hommes de la
contre-rvolution.

Il eut  ses cts la Rvolution et la contre-rvolution, amalgame
incohrent qui ne fit jamais fusion et eut pour rsultat de dtriorer
les hommes de la Rvolution et les hommes de la contre-rvolution.
Fouch de Nantes reprsentait les uns, Talleyrand-Prigord reprsentait
les autres: ils faillirent galement  leurs principes primitifs.

Une sphre semblable ne pouvait pas tre l'unique sphre de l'Empereur.
Il se cra un monde d'hommes minemment suprieurs qu'il alla chercher
parmi les rvolutionnaires comme parmi les contre-rvolutionnaires, et
qu'il plaa dans les fonctions gouvernementales de l'tat: ce fut son
monde spcial.

L'Empereur tait patriote, il tait entirement dvou  l'honneur et 
la gloire de la patrie. La France avant tout fut le sentiment de sa
vie entire. Un sentiment pareil, excitant sans cesse son gnie,
conduisit facilement l'Empereur  lire dans l'me de ce peuple factice,
et il en connut bientt tous les replis. Connaissance fatale qui lui fit
juger l'homme par les hommes qui l'entouraient! Ds lors, il ne crut
plus  la vertu,  la probit, au dsintressement; il ne vit l'espce
humaine qu' travers le prisme trompeur des cours. De l, son
incrdulit pour la puret des existences le plus noblement remplies; de
l, un abandon inou dans la confiance qu'il accordait  des hommes
qu'il ne lui tait gure possible d'estimer. Il ne pouvait pas se
figurer d'tre trahi ou tromp par ceux qu'un calcul d'intrt devait
porter  le bien servir. Il menaait toujours, il ne punissait jamais,
il ne savait pas punir. Il se plaisait  prodiguer les rcompenses.
Encore un trait: quelque ft son ddain pour les hommes, il fouilla sans
cesse dans toutes les classes de la socit pour y trouver des hommes
honorables et honors.

L'Empereur fut un grand homme, mais il lui manqua d'tre un grand
citoyen. Il se laissa blouir par les fausses grandeurs. Lui aussi
voulait un trne. Pourquoi les hommes l'ont-ils laiss faire? Pourquoi
tant d'ambitions et tant de vnalits lui crirent-elles: Soyez
empereur!... La veille de sa malheureuse lvation  l'Empire, nous
tions quelques rpublicains runis au Palais-Royal, et nous murmurions
contre l'ambition patente du premier Consul. Cure, le conventionnel,
tait avec nous: il disait que si le premier Consul aspirait  la
couronne, s'il voulait la prendre, il fallait le mettre hors la loi, et
le lendemain, malgr ce qu'il avait dit la veille,-- cause de ce qu'il
avait dit,--il demanda que le Tribunat mt le voeu que Napolon
Bonaparte ft proclam empereur des Franais! Et la France entrane par
ses meneurs, restes impurs de la corruption directoriale, rpondit  la
motion de Cure par...(_sic_).

Cure n'tait cependant ni un malhonnte homme, ni un homme corrompu,
mais il avait parl: on lui inspira des craintes et l'on exploita sa
faiblesse. L'Empire insulta  la chute rpublicaine en s'appelant
drisoirement empire rpublicain, et les rpublicains rests fidles 
la foi jure devinrent des parias politiques.

Tel tait l'Empereur comme homme public: je vais maintenant l'esquisser
comme homme priv.

L'enfance et l'adolescence de l'Empereur furent plus remarquables par la
prcocit de la raison que par le dveloppement du gnie. Son caractre
tait studieux: on le considrait comme un jeune homme instruit.
Toutefois, son premier avancement militaire ne fut pas rapide; il resta
sept ou huit ans sans pouvoir atteindre au grade de capitaine, ce qui
tait rare alors. Tous ses camarades le regardaient comme un bon
camarade: il devait l'tre, car il n'en oublia jamais aucun.

L'Empereur tait essentiellement religieux, je crois mme qu'il tait un
peu superstitieux. Si l'Empereur avait eu une vie calme, une situation
ordinaire, il aurait t dvot: il avait des saints de prdilection; les
crmonies du culte lui plaisaient lorsque leur splendeur n'avait pas un
air mondain, il n'avait oubli aucune des prires que sa mre lui
faisait rciter. La princesse Pauline disait: L'Empereur sait bien
mieux prier que moi. J'avais un aumnier pour l'administration que je
dirigeais; cet aumnier serait mort de peur, si on l'avait fait coucher
dans la sacristie: l'Empereur trouva qu'il n'y avait l rien
d'extraordinaire; il pensait qu'il tait permis de se troubler dans une
glise non claire, surtout au milieu de la nuit. Il ne souffrait pas
des paroles qui outrageaient la religion. Mais il ne voulait pas que des
prtres fussent autre chose que des prtres, qu'ils quittassent la paix
du sanctuaire pour porter le trouble dans la socit.

Madame Mre m'assurait que l'Empereur avait toujours eu un coeur d'or:
Lorsqu'il tait petit enfant, me disait-elle, il tait constamment prt
 partager avec les autres petits enfants, alors mme qu'on ne
partageait pas avec lui, et, quelquefois, je devais le gronder. Cette
gnrosit des premiers jours de sa vie ne se dmentit jamais, et ses
plus grands ennemis l'ont reconnu. Il resta toujours fidle  ses
liaisons de jeunesse: il combla de bienfaits tous ceux avec lesquels il
avait eu alors quelques rapports d'intimit. La France ne sait que trop
combien il fut bon parent. Il aima constamment Josphine, mais il
n'oublia point une dame qu'il avait connue en gypte, et qui l'avait
suivi en France. Son blme tait svre pour l'homme qui affichait une
matresse; il l'tait aussi pour la femme dont la parole n'tait pas
rserve.

Dans la vie prive, il se laissait moins aller aux mots blessants que
dans la vie publique; il se servait mme de la vie prive pour rparer
les torts de la vie publique. Il ne lui tait pas cependant facile de
faire le bonhomme: son habitude de pouvoir absolu ne prtait pas au
laisser aller. Toutefois, il y avait des circonstances o le bonhomme
tait seul. Par exemple, on ne voyait que le bonhomme dans les petites
invitations, lorsqu'il pouvait se considrer comme tant tte  tte, et
alors rien n'indiquait l'Empereur, parce qu'il s'effaait entirement.
J'ai quatre fois joui de cette distinction honorable, une fois pour
manger des hutres, repas pendant la dure duquel l'Empereur fut d'une
gaiet indicible. C'tait son moment le plus gai.

Le savoir de l'Empereur tait si vaste, si gnral, que l'Empereur
pouvait mler sa parole  toutes les questions du ressort de l'esprit
humain; il aimait mieux discuter sur des choses dans le dbat desquelles
il pouvait apprendre que sur des choses dans le dbat desquelles il
pouvait instruire, et il ne s'en cachait pas. Dans ses raisonnements
ordinaires, il se mettait  la porte de tout le monde et il
n'intimidait personne. Son opinion tait premptoire quant aux questions
politiques. En morale, disait-il, il ne faut ni des _si_, ni des
_mais_. La morale doit tre toute de puret, ou je ne la comprends pas.
Je l'ai entendu adresser ces paroles  une dame qui tait  cet gard
loin de penser comme lui.

Les chirurgiens affectent pour l'ordinaire une duret qui souvent n'est
que factice; j'ai vu Samson, le meilleur de tous les hommes, l'une des
plus hautes sommits chirurgicales, vouloir paratre dur en ayant les
larmes aux yeux. L'Empereur tait un peu de cette trempe: il cherchait 
cacher sa sensibilit, alors mme que sa sensibilit l'touffait. Il ne
pouvait pas nommer son fils sans se troubler, il ne pouvait pas parler
d'un vnement malheureux sans que sa parole ft pniblement altre, et
son coeur tait faible autant que son me tait forte. On lui aurait fait
faire beaucoup de choses en le prenant par la sensibilit.

Au milieu de ses grandes qualits, l'Empereur avait une manie des petits
esprits qui excite encore mon tonnement: l'Empereur aimait trop 
connatre le dtail vulgaire des vies du foyer, la teneur des bavardages
dans les coteries, ce que disait celui-ci, ce que faisait celui-l, et
il ne se montrait pas toujours sans susceptibilit pour les niaiseries.

Ma grande tude a t de suivre l'Empereur pas  pas. Je ne l'ai pas un
seul moment perdu de vue pendant toutes ses explorations de l'le
d'Elbe, de la Pianosa et de Palmajola. L o je n'tais pas avec lui,
j'allais de suite aprs lui, ou je me faisais immdiatement rendre
compte par ceux qui sans erreur pouvaient  peu prs m'instruire. Il y
avait entre les quelques personnes qui entouraient plus particulirement
l'Empereur une espce d'engagement de se dire mutuellement ce qu'elles
savaient,--et elles se le disaient,  moins que le devoir du secret
impos ne les obliget  garder le silence,--de manire que, pour tout
ce qui n'avait pas besoin d'tre couvert d'un voile, ces quelques
personnes connaissaient ensemble ce que l'Empereur faisait, ce qu'il
disait et presque ce qu'il pensait. Mais un homme tel que l'Empereur ne
pouvait pas laisser deviner les graves sujets de mditation qui devaient
changer ou dsarmer sa destine: alors son me tait impntrable, son
coeur sans vibrations, ses traits sans mobilit, son regard sans feu et
ses gestes sans nergie. Tout dans sa nature tait soumis  la force de
sa volont. Au moral comme au physique, il ne paraissait que ce qu'il
voulait paratre. On ne savait rien de lui, surtout lorsqu'on croyait en
savoir quelque chose. Mais lui n'ignorait aucune des penses dont il
tait l'objet, car ces penses, il les faisait natre, et il leur
imprimait la direction dont il pouvait tirer le parti le plus
avantageux.




III

ISOLEMENT DE L'EMPEREUR.--SERVICE D'INTRIEUR.


Grce aux meubles de la grande-duchesse lisa et du prince Borghse,
l'Empereur avait embelli son palais; chaque jour il l'embellissait
encore. Mais il n'achetait pas du moins des choses d'agrment: il se
bornait  choisir dans l'abondance dont le hasard l'avait rendu
possesseur. Toutefois, il tait seul au milieu de ses lambris; il tait
dcid qu'on ne laisserait pas venir l'Impratrice, l'arrive de Madame
Mre se faisait attendre, et la princesse Pauline ne devait retourner
qu'assez tard. On a mal connu l'Empereur: l'Empereur avait besoin
d'affection, il ne s'habituait pas  son isolement, il ne se rsignait
pas  l'absence de son fils, peut-tre  celle de sa femme. L'impatience
qui le dvorait pendant qu'il attendait la garde impriale venait le
dvorer encore. L'Empereur souffrait; des amis prouvs l'entouraient,
mais ils ne pouvaient pas lui dispenser les consolations qu'il aurait
puises dans l'amour maternel et dans la tendresse fraternelle,--je
n'ose pas me permettre de dire dans le dvouement conjugal: sa fatale
compagne n'avait jamais t dvoue, elle n'avait point compris la
grandeur de sa destine; elle avait travers des jours de gloire sans
s'occuper d'autre chose que des pierreries prcieuses dont la gloire se
plaisait  la surcharger: c'tait une pagode couronne. Elle ne sut pas
mme se faire oublier! Les fastes des dceptions humaines apprendront 
la postrit la plus recule la baraterie honteuse qu'elle fit du nom
auguste qu'elle portait. Mais il y avait un fils: cela seul explique les
soupirs et les voeux de l'Empereur. Les amis prouvs n'taient auprs de
l'Empereur que lorsque l'Empereur les appelait. Les rapprochements de la
journe taient fugitifs, lorsqu'ils n'taient pas purement des
rapprochements de travail. Ses soires avaient seules la prrogative de
dispenser les douceurs de l'intimit, mais l'heure du couvre-feu en
abrgeait la dure. Tous les autres moments taient durs, mme
lorsqu'ils taient pleins d'activit.

Les soires de l'Empereur taient d'une simplicit toute bourgeoise.
Elles se passaient en causeries pour l'Empereur. Il y avait une table 
jeu pour les invits; on y jouait trs petit jeu. Mais ces soires
presque patriarcales avaient chacune un vnement remarquable, le plus
remarquable de tous ceux qui ont pu faire connatre le caractre de
l'Empereur.

L'Empereur avait des dfauts, des prjugs, des caprices. Parmi ses
dfauts, l'Empereur en avait un dont le malencontreux caractre, d'une
reproduction frquente, tait toujours blessant et qui, sans nul doute,
fut la cause des haines inexorablement acharnes  sa perte: l'Empereur
n'tait pas colre, mme quand il tait indign, mais dans un premier
mouvement de vivacit il avait des paroles qui blessaient cruellement,
et qui ne cessaient plus d'tre saignantes (_sic_). L'Empereur ignorait
souvent qu'il avait bless, et lorsqu'il tait convaincu d'une blessure
faite par lui, il cherchait immdiatement  la gurir. Il n'y
russissait pas toujours. Toutefois, la plnitude de sa bonne intention
tait patente. C'tait plus particulirement dans les soires que cette
bonne intention se manifestait. Les soires n'taient pas rgulires;
l'on n'y participait gnralement que par invitation, sauf quelques
exceptions privilgies. Lorsque l'Empereur avait eu quelque discussion,
qu'il s'tait laiss aller  une imptuosit de mots offensants,
l'offens ne manquait jamais d'tre appel  la soire, et il y tait le
plus ft. L'Empereur se retirait ordinairement  neuf heures; lorsque
neuf heures sonnaient, il s'approchait du piano, et avec l'index il
battait sur les touches les notes suivantes: _ut ut sol sol la la sol fa
fa mi mi r r ut_. Et lorsque ce concert imprial tait termin,
l'Empereur s'approchait de la personne avec laquelle il avait querell
et lui posait amicalement la main sur l'paule, il lui disait
affectueusement: Eh bien! nous avons fait comme les amoureux, nous nous
sommes fchs! Mais les amoureux se raccommodent, et, raccommods, ils
s'en aiment davantage. Adieu, bonne nuit, sans rancune! Et l'Empereur
se retirait avec un contentement si expressif que tout le monde en tait
touch. L'Empereur ne prenait aucun masque, il se montrait tel quel. Il
ne pouvait pas aller se coucher dans un tat de brouillerie; la
brouillerie lui pesait comme un cauchemar.

Malgr la simplicit des soires, le service intrieur du palais tait
largement tabli, et il pouvait suffire aux ncessits d'une grande
rception. Lorsqu'il arriva  l'le d'Elbe, l'Empereur avait avec lui
deux de ses plus anciens valets de chambre, MM. Huber et Pelard, braves
gens, capables, et surtout fidles; il avait aussi M. Colin, homme
honorable, intelligent et dvou: ces messieurs retournrent  Paris,
aprs avoir install l'Empereur  Porto-Ferrajo. M. Marchand arriva pour
tre employ en qualit de premier valet de chambre. Alors
l'organisation dfinitive du service intrieur se composa de la manire
suivante:

MM. Marchand, premier valet de chambre.
    Gilles, second.
    Saint-Denis, premier chasseur.
    Noverraz, second.

Le service des appartements se fit par quatre huissiers: deux Franais
et deux Elbois; les Franais se nommaient Dorville et Santini. Puis il y
avait deux chefs des valets de pied: Archambault, Mathias.

M. Marchand, dont les paroles sacramentales du testament de l'Empereur
ont si honorablement fait connatre le nom, prludait alors  cette vie
de fidlit dvoue. M. Marchand avait reu une bonne ducation; il en
avait bien profit, et beaucoup de fanfarons de naissance auraient pu
lui demander des leons d'urbanit. L'Empereur savait bien ce qu'il
faisait lorsqu'il lui accorda une grande confiance. M. Marchand fit
partie de la commission qui alla chercher les cendres de l'Empereur 
Sainte-Hlne: personne n'tait plus digne que lui de remplir cette
tche pieuse.

M. Saint-Denis tait aussi un homme de fidlit et de dvouement.
L'Empereur pouvait entirement compter sur lui. Il y avait dix ans qu'il
tait au service imprial: il y tait entr sous les auspices du duc de
Vicence, ce qui tait une garantie de probit. M. Saint-Denis avait
suivi l'Empereur dans les guerres. Un grand souvenir m'attache  M.
Saint-Denis: c'est lui qui m'apporta la lettre confidentielle dans
laquelle l'Empereur me faisait pour la premire fois pntrer le secret
de son dpart. Il fut  Sainte-Hlne l'un des tmoins quotidiens des
crimes permanents par lesquels le gouvernement anglais abrgea la vie de
l'Empereur. Il a vou un culte de respect  la mmoire de celui qui,
dans l'expression de sa dernire volont, lui donna une preuve
imprissable de son estime.

Il y eut une occasion de froissement entre l'un des braves les plus
distingus de la garde impriale et le second valet de chambre de
l'Empereur, M. Gilles. Ce n'est pas sans intrt pour la connaissance du
caractre social qui dominait  l'le d'Elbe. Des officiers de la garde
taient au caf; ils avaient M. Gilles en leur compagnie. M. Gilles ne
jouissait peut-tre pas de l'affection qui entourait M. Marchand: il
tait jeune, tourdi et, je crois, un peu bruyant. Le capitaine Cornuel
entra dans le caf; les officiers l'invitrent, il n'accepta pas. On
crut qu'il n'acceptait pas pour viter de se trouver publiquement en
socit avec M. Gilles, ce qui tait vrai, et le capitaine Cornuel ne
chercha pas du tout  le taire. Cela amena une explication. M. Gilles
prtendait que l'Empereur lui avait donn le rang de capitaine; le
capitaine Cornuel lui disait: N'importe le rang fictif que l'Empereur
vous donne, mais vous me servez lorsque j'ai l'honneur d'tre admis  la
table impriale, et, sans vouloir vous blesser, je me dois de garder ce
souvenir.

Ce jour-l je me trouvais au caf avec le trsorier de la couronne.
L'Empereur me demanda ce que j'en pensais. Je lui rpondis qu'il me
semblait que la susceptibilit du capitaine Cornuel tait celle d'un
homme honorable. Il ne me dit plus rien, mais M. Gilles s'abstint ds
lors de la frquentation des lieux publics. Il y avait en effet quelque
inconvnient  ce que les personnes du service imprial intrieur se
trouvassent souvent au milieu des runions qui avaient leur franc
parler.




IV

LA PORTE DE TERRE.--LE SECRET.


L'Empereur, lorsqu'il habitait l'htel de ville, tait pein de s'offrir
en spectacle chaque fois qu'il voulait monter en voiture pour aller  la
promenade, ce qui arrivait quotidiennement: cet inconvnient l'entrana
 habiter le palais imprial tandis que les ouvriers en taient encore
en possession.

Des mesures militaires avaient mis la Porte de Terre dans un tat tel
qu'une voiture tait dans l'impossibilit de sortir de la place.
L'Empereur, log dans sa nouvelle demeure impriale, avait de suite
charg le maire de Porto-Ferrajo de faire rendre cette porte  la libre
circulation, et le maire avait assur l'Empereur qu'on allait mettre la
main  l'oeuvre. L'Empereur tenait  l'excution prompte de cette mesure,
par suite de laquelle il pourrait sortir de la ville sans tre
embarrass par les curieux et par les solliciteurs. Mais il fallait des
bras pour mettre la main  l'oeuvre, et les bras taient tous occups aux
travaux multiplis dont l'Empereur lui-mme pressait l'accomplissement.
L'Empereur ne savait pas attendre. Trois jours s'coulrent sans qu'il y
et rien de commenc: il n'y tint plus. Le troisime jour, il m'ordonna
verbalement d'envoyer le lendemain  la Porte de Terre, o ils devaient
se trouver avant le lever du soleil, six ouvriers mineurs pourvus de
leurs masses et de leurs fleurets de fer. Dsireux de savoir  quoi l'on
allait employer mes ouvriers, je m'acheminai vers le rendez-vous que je
leur avais donn, et en route je me trouvai face  face avec l'Empereur.
Il tait seul, j'en fus tonn; il me dit en riant: Soyez tranquille,
je ne suis pas en bonne aventure. Venez avec moi. Je le suivis  la
Porte de Terre, o bientt un fort dtachement de la garde nous joignit.
Ces braves venaient en pionniers pour aplanir la route; ils semblaient
joyeux d'avoir quelque chose  faire sous les yeux de l'Empereur.
L'Empereur dirigea les soldats et les mineurs. Enfin la main tait
vraiment mise  l'oeuvre; l'ouvrage fut assez avanc dans la matine pour
que l'Empereur pt sortir dsormais de la place par cette porte. Les
grognards exeraient leur mmoire en mme temps qu'ils fatiguaient leurs
bras: ils racontaient la guerre; on croyait entendre le rcit fabuleux
des contes orientaux. L'Empereur s'amusa beaucoup de leur jaserie
anecdotique; il m'assura que personne n'avait autant d'imagination
qu'eux pour les sornettes.

Le dtachement de la garde avait t bruyant dans sa marche: tout le
monde s'tait mis  la croise. Une espce d'Aspasie franaise s'y tait
mise comme tout le monde; elle y resta pour attendre le retour de
l'Empereur. Lorsque l'Empereur revint, l'Aspasie lui fit des grimaces
doucereuses, et l'Empereur, presque fch, peut-tre humili, me dit:
Il parat que cette femme s'imagine que je suis un conscrit. La police
ordonna  la dame d'tre plus circonspecte  l'avenir, ce qui touchait
de prs  une menace d'expulsion. L'Empereur avait pris la chose au
srieux.

La promenade continuait  tre d'une ncessit absolue pour l'Empereur.
Tous les jours il allait au chteau de Saint-Martin, ou autour du golfe
de Porto-Ferrajo, ou  Longone ou  Marciana. Rio-Marine tait rserv
pour les promenades  cheval. Personne ne savait ordinairement de quel
ct l'Empereur porterait ses pas. Cependant les Anglais ne cessaient
point de se trouver sur son passage; ils semblaient tre instruits de ce
dont les alentours de l'Empereur n'avaient aucune connaissance. On en
fit l'observation; sans avoir prcisment des craintes sur l'assiduit
britannique, que l'on ne pouvait certes pas considrer comme un effet de
tendresse, l'tat-major de la garde pria l'Empereur de permettre qu'un
officier l'accompagnt: l'Empereur y consentit de suite.  dater de ce
jour, le capitaine de service au palais imprial monta dans la voiture
impriale, et l'on crut que l'Empereur tait plus en sret. Le brave
qui accompagnait l'Empereur devenait la gazette officielle du jour; ses
rcits faisaient foi, et bien des nouvelles qui circulaient en Europe
partaient de cette source.

L'Empereur paraissait quelquefois laisser chapper des paroles qu'il
avait pourtant l'intention de rendre publiques, mme populaires.
Lorsqu'il voulait que son langage ft beaucoup d'impression, il le
rptait de diverses manires, sous diffrentes formes, et il finissait
par demander si dans le public on parlait de ce qu'il venait de dire.
Puis il ajoutait: Le public est un renard, je suis certain qu'il ne
laissera pas passer cela inaperu; soyez attentif, vous me rpterez son
opinion. Alors l'on interrogeait le public, et l'Empereur finissait par
savoir ce qu'il voulait.

L'Empereur avait une autre habitude embarrassante. Lorsque, sortant du
cercle des affaires ordinaires, il confiait quelque chose qui avait une
apparence srieuse, il prescrivait le secret, et je ne crois pas qu'
l'le d'Elbe il l'ait jamais prescrit en vain. Puis la chose, d'abord
srieuse, finissait par n'tre plus srieuse, et alors l'Empereur en
parlait. Jusque-l c'tait bien. Mais ensuite l'Empereur venait vous
dire: Eh bien, vous avez divulgu ma confidence! et cela affligeait
lorsqu'on ne savait pas que c'tait une petite manie d'amusement
imprial. Toutefois, l'Empereur ne vous laissait pas longtemps dans
l'embarras: il riait bientt de sa malice; surtout il ne s'offensait pas
de ce qu'on lui rpondait vertement qu'il se trompait. On pouvait aller
jusqu' lui prouver qu'il tait lui-mme le divulgateur; le trsorier
Peyrusse,--qui parlait toujours d'une manire joviale, sans cependant
parler d'une manire dplace,--lui dit une fois: Non, Sire, ce n'est
pas moi, et je ne suis pas assez haut plac pour punir le coupable.
L'Empereur comprit parfaitement M. Peyrusse.

Cette exigence de secret tait parfaitement raisonne de la part de
l'Empereur; elle servait ses projets. Ses confidences taient faites aux
personnes qui pouvaient le seconder; les personnes inities  ses vues
agissaient sans que rien les embarrasst ou chercht  les embarrasser,
et tout tait fait lorsqu'on s'apercevait de ce que l'Empereur avait
voulu faire. La situation de l'Empereur ne lui permettait pas de jouer
constamment _jeu sur table_. Il ne faudrait pas croire pourtant que
l'Empereur tait facile  livrer son secret; l'Empereur ne disait que ce
qu'il fallait dire. Le nombre de ses confidents tait extrmement
restreint; il n'avait pas un confident absolu. Sans doute en tant sans
cesse auprs de l'Empereur tmoin ou collaborateur, l'on pouvait bien
deviner ou prjuger les intentions qui le matrisaient, et les
consquences que l'on tirait de ce que l'on croyait  peu prs savoir
mettaient sur les traces mmes de ce qu'il pouvait y avoir d'occulte
dans sa conduite apparente. Mme dans la plus grande intimit de la vie
prive, nous nous tenions rigoureusement sur nos gardes, pour ne pas
nous carter de la circonspection impose ou recommande.  l'le
d'Elbe, les secrets de l'Empereur furent saints et sacrs pour ceux
qu'il en honora. Jamais le gnral Drouot ne chercha  savoir ce que
l'Empereur m'avait dit, jamais je n'eus la pense de le lui confier,
cependant le gnral Drouot tait l'homme de ma vnration. La tempte
sociale nous a disperss sans qu'il nous ait t possible de nous
confier ce que chacun de nous savait. Je n'ai pu m'pancher qu'avec le
gnral Drouot. J'avais obtenu de quitter l'Autriche: j'tais en Suisse,
le gnral Drouot vint m'y trouver; le gnral Desaix et le gnral
Chastel taient avec lui: il tait impossible de voir une runion plus
parfaite que celle de ces trois officiers gnraux. Il n'y avait plus de
secrets  garder: le malheur nous autorisait  parler. Le gnral Drouot
n'en revenait pas de ce que je savais, encore plus de ce que je ne
m'tais jamais laiss pntrer. Je n'tais peut-tre pas le seul dans
cette position exceptionnelle.

L'Empereur avait une autre habitude. Alors qu'il prouvait le plus son
estime, il tmoignait le moins son affection, surtout en public. Le
premier mouvement de l'Empereur le dcelait: c'tait le mouvement du
coeur. Aprs, il posait: il subordonnait son regard, sa parole, son
geste, tout, au besoin d'envelopper ce qu'il croyait ne pas devoir faire
connatre. Bien lui en valait d'agir ainsi: ses chambellans, tous de
l'le d'Elbe, taient les yeux et les oreilles des Elbois, et les Elbois
leur imposaient pour ainsi dire la communication de ce qu'ils pouvaient
parvenir  savoir, par un sentiment d'intrt qui avait quelque chose de
filial. De l, des commentaires sur la parole la plus simple, des
jugements sur l'action la plus ingnue, des opinions sur le regard le
plus indiffrent. Ensuite nous tions tous connus  Porto-Ferrajo: on
savait quel tait l'homme de tte, quel tait l'homme de coeur, quel
tait l'homme de courage, quel tait l'homme de dvouement, et lorsqu'on
voyait l'Empereur serrer la main de l'un de ces hommes, on croyait avoir
lu dans son me. Cela avait son danger; c'est contre ce danger que
l'Empereur cherchait  se mettre en garde. Je l'ai vu,  l'aspect
inattendu de personnages devant lesquels il ne voulait pas se laisser
pntrer, passer tout  coup d'une conversation riante et affectueuse 
une conversation sombre et dcolore, et ne plus laisser chapper un mot
que l'on et envie de retenir.

L'Empereur avait fait suivre son argenterie de campagne: c'tait plus
qu'il ne lui en fallait pour sa vie impriale de l'le d'Elbe. Les plus
petits besoins de sa souverainet passe taient cent fois plus
importants que les plus grands besoins de la souverainet prsente. Il
tait convaincu  cet gard.

Mais l'Empereur se plaignait souvent de la pauvret de sa bibliothque.
Cependant il avait reu avec ses bagages deux fourgons chargs de
livres, et depuis son arrive  Porto-Ferrajo il avait achet plusieurs
ouvrages. Un jour qu'il m'entretenait de sa pnurie  cet gard, je lui
dis qu'il me semblait que cinq cents volumes bien choisis pouvaient
remplir la vie: La vie de mditation, oui, me rpondit l'Empereur en
m'interrompant; mais la vie de travail, non, car pour faire de bons
livres, il faut tudier beaucoup de livres, et encore, malgr les
grandes tudes, les bons livres sont rares. Nanmoins, l'Empereur n'a
pas crit de livres  l'le d'Elbe.

L'Empereur avait perdu l'habitude d'crire lui-mme: il n'tait plus
propre qu' dicter, mais il dictait avec une facilit tonnante.
L'expression lui venait toujours  propos, et jamais il ne courait aprs
un mot. Seulement il dictait trop vite: la premire fois que j'crivis
sous sa dicte, je suais sang et eau pour le suivre, et je ne pouvais
pas y parvenir. Le gnral Bertrand crivait comme moi, mais il en
prenait tout  son aise, et pourtant il ne faisait pas attendre: c'est
qu'il n'crivait que le sens de la dicte. Il eut piti de ma fatigue,
il m'engagea  faire comme lui. Il m'assura que c'tait l sa manire,
que l'Empereur avait fini par en prendre son parti. Je dbutais dans la
carrire. Le gnral Bertrand en avait dj parcouru un grand espace. Je
ne pouvais pas me permettre ce qu'il se permettait. Je continuai donc 
labourer pniblement. Plus tard, lorsqu'il prenait envie  l'Empereur de
mettre matriellement ma plume  contribution, ce qui lui arrivait
quelquefois, je le prvenais ds qu'il me devanait trop rapidement, et
aussitt il ralentissait sa marche,  moins pourtant qu'il ne ft
proccup: alors il allait sans s'arrter, sans couter, et il tait
arriv qu'on n'tait encore qu' moiti route. Mais jamais il ne faisait
une plainte ou un reproche pour le retard: il attendait patiemment la
fin de la besogne. Il prenait indistinctement pour cette opration
mcanique ou le gnral Bertrand, ou le gnral Drouot, ou le trsorier
Peyrusse ou moi, et le premier rencontr tait le premier pris. Le
gnral Bertrand n'aimait pas cette corve, il l'esquivait autant que
possible. Le trsorier Peyrusse faisait comme le gnral Bertrand: il
supprimait autant de paroles qu'il pouvait. Du reste, l'Empereur ne
donnait jamais des ordres pour ce travail, et c'tait toujours sous la
forme d'un service  lui rendre qu'il vous engageait  mettre la main 
l'oeuvre. D'abord il demandait si l'on avait quelque chose  faire:
lorsque la rponse tait affirmative, il gardait le silence, et lorsque
la rponse tait ngative, il vous tendait un sige ou vous indiquait la
place que vous deviez prendre. Je ne l'ai jamais vu de mauvaise humeur,
lorsqu'on lui donnait une bonne raison pour ne pas faire ce qu'il
dsirait.




V

CAPOLIVERI ET RIO.


C'est au milieu de cette situation d'ordre, de paix, de prosprit, de
jouissance  l'intrieur, de considration  l'extrieur que l'le
d'Elbe eut une commotion de trouble qui demanda l'appel de la force et
dont l'Empereur eut visiblement le coeur navr, quoiqu'il ft des efforts
pour paratre y attacher peu d'importance.

La population elboise imagina d'abord que la souverainet de l'Empereur
dispenserait l'le d'Elbe de toute imposition. On eut le tort de la
laisser se bercer de cette ide trompeuse. L'poque du payement des
impositions arriva, le percepteur dut poursuivre ceux qui ne payaient
pas.  Capoliveri personne ne payait: le peuple de Capoliveri est la lie
du peuple elbois. Lorsque le percepteur des impositions s'y rendit, la
populace l'assaillit par un charivari, puis par des menaces, et il dut
fuir. Le maire intervint avec nergie, mais la canaille ne respecte
rien; la voix du maire fut mconnue; j'ai dit que c'tait le meilleur
maire de l'le d'Elbe, je le rpte. Il n'y eut que deux ou trois
propritaires qui payrent. On fit semblant de croire que l'Empereur
ignorait ce qui se passait; on supposa que l'intendant agissait pour son
propre compte; on savait le contraire; ce n'taient que des prtextes
pour ne pas payer. Des gendarmes furent envoys  Capoliveri pour tre
mis en garnison chez les contribuables retardataires. Alors un autre
soulvement eut lieu: la populace dclara qu'elle ne voulait rien payer,
elle se dcida  chasser la gendarmerie. Le maire lui-mme fut menac
dans l'exercice de ses fonctions. La gendarmerie tait faible, et elle
dut se retirer  Longone. Le maire ne la quitta que lorsqu'elle n'eut
plus rien  craindre des forcens de Capoliveri. Un officier
d'ordonnance et le secrtaire de l'intendance furent envoys comme
commissaires de l'Empereur, pour sommer les Capoliverais de payer le
total de leurs impositions dans les vingt-quatre heures, et pour qu'ils
eussent  faire connatre les auteurs des deux soulvements. Le maire
runit le conseil municipal: le conseil municipal dclara aux
commissaires qu'on ne pouvait ni payer ni indiquer personne. Les
commissaires impriaux n'taient pas les hommes qu'il aurait fallu
choisir. L'un ne jouissait pas de l'estime publique, l'autre tait sans
exprience. L'Empereur envoya une colonne mobile compose de deux cents
chasseurs corses, de vingt lanciers polonais et de quinze gendarmes. La
colonne tait commande par le colonel Germanovski. Il avait ordre de
tenir garnison chez les habitants de Capoliveri jusqu' ce que les
impositions fussent entirement payes: elles le furent le mme jour. On
arrta quelques perturbateurs. Peu de temps aprs, l'Empereur leur fit
grce.

Une autre commune qui se refusait aussi  payer les contributions,
c'tait la commune de Rio-Montagne. Rio-Montagne n'avait jamais pris
part aux rvoltes elboises; les mains de ses habitants taient pures de
sang franais. Avant l'arrive de l'Empereur, entrans par leur maire,
ils avaient illicitement pris possession des mines, mais ils n'avaient
commis aucun dsordre, et le plus coupable d'entre eux, le maire, tait
chambellan de l'Empereur. Des mesures de rigueur prises contre
Rio-Montagne auraient certainement eu plus de retentissement que celles
qui avaient t exerces contre Capoliveri, du moins l'Empereur le
croyait ainsi. L'Empereur ne comptait pas sur son chambellan; il
m'appela. Il me dit: Vous pouvez peut-tre m'viter d'avoir recours 
une colonne mobile, ce qui n'est pas du tout agrable, et pour cela il
faut que vous fassiez une espce de proclamation aux Riais puisqu'ils
sont tous sous vos ordres. Il ajouta: crivez, je vous ferai parler
votre langage. L'Empereur me dicta:

     Messieurs les employs et ouvriers des mines!

     Sa Majest l'empereur Napolon, notre auguste souverain, dsire
     que les contributions soient exactement acquittes, et les justes
     dsirs de Sa Majest doivent tre des lois pour tout ce que l'le
     d'Elbe a d'hommes honntes et senss. Je vous ai dj prvenus 
     cet gard; je vous donne un nouvel avis qui sera le dernier. Ceux
     qui refuseront de payer leurs contributions seront irrvocablement
     renvoys des mines, et ils peuvent compter l-dessus: tel est mon
     devoir, je le remplirai.

     J'ai pour vous toute l'affection d'un bon pre, j'ai pour
     l'Empereur tout le dvouement d'un bon fils. Soyez ce que vous
     devez tre, mon dvouement et mon affection contribueront  votre
     bonheur.

Le souvenir de la farine gte vibrait encore. Les perturbations
apportes dans mon administration avaient altr mon influence, et je
rpugnais  faire encore de la rigueur, parce que je n'aimais pas  la
faire en vain. Je le dis franchement  l'Empereur: il me rpondit que je
me trompais, que les Riais me craignaient plus qu'ils ne le
craignaient. Deux mois auparavant il m'avait dit: Les Riais vous
aiment plus qu'ils ne m'aiment.

Cette sance fut couronne d'une manire vraiment digne de l'Empereur.
L'Empereur me dit: coutez, la population riaise est infiniment
suprieure  la population capoliveraise; car les Riais aiment autant 
travailler que les Capoliverais aiment  ne rien faire. Si la population
ouvrire de Rio montre de la bonne intention pour le payement des
contributions, prtez-lui en anticipation sur le prix de son travail, et
ensuite, quant au remboursement, arrivera que pourra. L'essentiel est de
ne pas les habituer  se croire dispenss de venir au secours de
l'tat. La population riaise paya ses impositions; il n'y eut pas plus
d'une vingtaine de travailleurs imposs qui eurent besoin de mon
secours.




CHAPITRE II: LA FAMILLE, L'ENTOURAGE ET LES VISITEURS DE NAPOLON.

     I.--Madame Mre.--Les Corses.--Arrive de la mre de
     l'Empereur.--Son installation.--Le jeu de l'Empereur.--Ambition des
     Corses.--Favoritisme de Madame.--Monopole demand pour les Corses.

     II.--Marciana.--Mme Walewska.

     III.--Mme Bertrand: sa vie retire.--Sjour  l'Elbe du frre du
     gnral Bertrand, son voyage  Rome.--Portrait de Marie-Louise et
     du roi de Rome apports  Napolon.

     IV.--Les dames: La comtesse de Rohan-Mignac.--Mme Dargy.--Mme
     Giroux.--Mme Filippi.--M. Guizot.




I

MADAME MRE.


Madame Mre dont l'Empereur s'entretenait sans cesse, qu'il attendait
avec une impatience indicible, n'avait sans doute pas eu la facult de
lui donner quotidiennement des renseignements sur la route qu'elle
suivait, et l'Empereur allait envoyer  sa rencontre, lorsqu'une frgate
anglaise arriva  Porto-Ferrajo et y amena cette princesse. Qu'on
s'imagine une ardeur de jeunesse se retrouvant en prsence d'un objet
ador aprs une cruelle sparation, et l'on aura une ide de l'ineffable
flicit que cette heureuse nouvelle fit prouver  l'Empereur. Lui
d'ordinaire si calme, lui qui ne faisait point passer les motions de
son coeur aux traits de sa figure, lui, l'Empereur, ne taisait, ne
cachait plus rien. Il donnait des ordres et des contre-ordres, il disait
des _oui_ et des _non_.

Il se rendit  bord de la frgate anglaise: deux fois il essuya les
larmes qu'il mlait  celles de sa mre.

Madame Mre dbarqua. Tout le monde tait profondment mu de l'amour
filial que l'Empereur faisait clater. C'tait l'ange gardien qui
veillait sur l'tre de sa prdilection, le respect de la vnration, le
dvouement, tout tait  son plus haut priode, et par les soins qu'il
donnait  sa mre, l'on aurait pu dire que l'Empereur craignait de ne
pouvoir la conduire jusqu'au foyer. Il cartait ou faisait tout carter
pour que rien ne gnt les pas de sa mre. Les Anglais avaient peine 
en croire leurs yeux: leurs exclamations taient incessantes. Ils
semblaient se demander si c'tait vraiment l'homme que le gouvernement
de leur pays leur peignait avec un caractre de duret indomptable.

Qu'ils sont odieusement coupables, ceux qui ont cherch  persuader que
l'Empereur n'avait aucune sensibilit!  l'le d'Elbe, l'Empereur pleura
devant l'image de son fils et il pleura aussi en apprenant la mort de
l'impratrice Josphine.  Essling il avait pleur son fidle ami le
marchal Lannes; il pleura le marchal Berthier dont il avait pourtant 
se plaindre. Et la perte du plus grand trne du monde ne lui avait pas
arrach une seule larme!

La municipalit attendait sur le rivage; le peuple attendait avec ses
magistrats. L'Empereur leur prsenta sa mre. Il n'y eut point de
discours: ce n'tait pas une rception officielle, c'tait un hommage
improvis. Au milieu de ce cortge universel, Madame Mre fut
triomphalement conduite au palais imprial.

Toutefois le palais imprial ne fut pour Madame Mre qu'un lieu de repos
momentan. L'Empereur lui avait fait prparer un logement spcial pour
elle seule. Ainsi Madame Mre logea en son particulier. Elle monta sa
maison comme il lui plut de la monter; elle lui donna une teinte plus
italienne que franaise,--je ne dirais pas trop quand je dirais tout
italienne. Sa dame d'honneur, sa demoiselle lectrice, sa domesticit
taient italiennes; sa cuisine tait faite  l'italienne. Elle
n'invitait pas  sa table, du moins ses invitations taient rares et
tout  fait exceptionnelles. Sa vie tait d'ailleurs d'une grande
simplicit: le dimanche elle dnait rgulirement avec l'Empereur, elle
passait beaucoup de soires avec lui. Les soires taient courtes; le
jeu de whist en remplissait presque la dure; la conversation suivie y
avait peu de part. Madame Mre voulait que le jeu ft intress: elle
aimait  gagner; l'Empereur se plaisait  la faire perdre. Il trichait:
Madame Mre se plaignait des tricheries. L'Empereur lui disait: Madame,
vous tes riche, vous pouvez perdre, et moi qui suis pauvre, je dois
gagner. C'tait la mme plainte et la mme excuse chaque fois que le
jeu recommenait.

Madame Mre sortait trs peu. L'Empereur tenait beaucoup  ce que sa
mre participt aux honneurs dont il tait lui-mme l'objet. Chaque
dimanche, en sortant du lever imprial, nous allions chez Madame Mre,
et c'tait un autre lever. On lui rendait aussi toutes les visites
officielles que l'on devait rendre  l'Empereur. Elle recevait
majestueusement. C'tait vraiment la mre du roi des rois: on aurait cru
qu'elle planait encore sur les trnes de ses enfants, tant la dignit
d'une haute reprsentation lui tait naturelle. J'ai vu des personnages
plus intimids devant elle que devant l'Empereur.

L'arrive de Madame Mre  l'le d'Elbe aurait pu nuire aux Elbois si
l'Empereur s'tait laiss aller aux ides de cette princesse, ou s'il en
avait tant soit peu partag les erreurs, et la lutte  cet gard ne fut
pas sans importance. Madame Mre tait Corse dans toute l'tendue du
mot. Son affection pour la France n'avait pas le moins du monde altr
son amour du clocher. Son accent, ses habitudes, ses souvenirs, tout
rappelait ou continuait les premiers temps de sa vie, et plus d'une fois
l'on aurait pu se demander si elle avait jamais quitt Ajaccio. Elle
aurait voulu que l'Empereur ne ft entour que par des Corses, tout au
moins pour les places lucratives. Cependant la Corse tait la fraction
de la France qui avait le moins donn son appui  l'lvation successive
de l'Empereur. Aujourd'hui mme un nom qui, du temps de l'Empire,
n'avait pas pu gravir au-dessus des noms vulgaires, malgr la
bienveillance impriale, domine en Corse la mmoire de l'Empereur, et il
y foule les rputations impriales. Demandez  la Corse ce qu'elle a
fait pour le duc de Padoue, l'un de ses citoyens les plus purs de
l'poque!

Beaucoup de notabilits corses vinrent  Porto-Ferrajo: Madame Mre les
prit sous sa protection. Elle voulut leur faire donner l'administration
des mines, ainsi que le monopole de l'exploitation du minerai de fer
destin pour la Ligurie; il fut mme question de leur livrer les salines
et les madragues. On alla plus loin: on eut la folie de vouloir
organiser une compagnie de gardes du corps qui tous seraient pris parmi
des officiers corses, comme si la garde impriale avait dmrit de la
confiance de l'Empereur. La sagesse de l'Empereur arrta de suite cette
frnsie d'accaparement. Il s'indigna de ce qu'on osait lui proposer une
chose dont l'excution blessait les nobles susceptibilits de braves qui
s'taient expatris pour s'associer  son infortune. Il dfendit de lui
adresser dsormais des demandes semblables.

Le monopole de l'exportation du minerai de fer pour les ctes de la
Ligurie fut l'objet d'une longue discussion, et par suite de mes
fonctions, je fus oblig d'en soutenir le poids.

Une compagnie gnoise avait demand ce monopole. La cration d'un
monopole est un principe de destruction pour le commerce ou pour
l'industrie qu'elle frappe. L'Empereur comprenait parfaitement cela en
thorie, mais moins bien dans la pratique, et il hsitait. Le besoin
d'assurer ses revenus, qui dominait sa pense, l'emporta sur tous les
raisonnements. J'avais dit consciencieusement mon opinion: je dus
m'arrter devant la loi de la ncessit. L'Empereur me chargea de
traiter de ses intrts avec la Compagnie gnoise. Tout tait presque
fini, lorsqu'une compagnie corse demanda  entrer en concurrence. Ici la
concurrence n'tait avantageuse que pour l'Empereur; son rsultat
dfinitif devait ncessairement tre de faire augmenter le prix du
minerai de fer livr  la consommation. Cette affaire fut encore un
sujet de tracasserie pour moi. Madame Mre me recommanda la Compagnie
corse; sa recommandation ne tendait qu' m'empcher de faire autre chose
que ce qu'elle m'indiquait. Elle me dit, comme un argument irrsistible,
que les personnes qui composaient la Compagnie corse taient toutes
plus ou moins affilies  la parent impriale. Je rpondis  Madame
Mre que mon devoir tait par-dessus tout de considrer les intrts de
l'Empereur, et que je serais fidle  mon devoir. Ma rponse ne plut
pas. Madame Mre crut que je n'tais pas port de bonne volont pour
elle; peut-tre mme pensa-t-elle que je cherchais  me venger de ce
qu'elle avait demand ma place pour un de ses protgs; on m'obsdait:
je fus prier l'Empereur de me dbarrasser de cette ngociation; il me
dit: Vous tes fatigu, et vous avez raison de l'tre, mais je vais
mettre un terme  cela. Je chargerai le gnral Bertrand d'en finir; il
suivra vos errements. Deux jours aprs, l'Empereur m'apprit que la
Compagnie corse offrait davantage que la Compagnie gnoise. Il ajouta
avec un accent de confiance qui ne me permettait aucun mnagement pour
la vrit: Faites-moi connatre toute votre opinion. Je la lui fis
connatre sans rserve: Sire, lui dis-je, c'est pour assurer vos
revenus que vous voulez tablir un monopole, et, en mon me et
conscience, je doute que vos revenus soient assurs par la Compagnie
corse. Les personnes qui composent cette compagnie sont sans doute des
personnes fort respectables, mais elles sont entoures par des
intrigants, et ces intrigants leur ont fait croire que le monopole
serait pour elles une vache  lait, ce qui est une grande erreur: le
monopole, mal dirig, les ruinera. Le moment du payement viendra: alors
cette compagnie, appuye de ses parents ou par ses parents, fera comme
la grande-duchesse qui n'a pas pay, comme le prince de Canino qui ne
paye pas, et comme la presque totalit des propritaires des fourneaux
corses, dont je ne suis pas parvenu  faire solder les comptes.
L'Empereur m'avait cout avec attention. Lorsque j'eus fini, il se leva
en riant, et il ne m'adressa que ces seules paroles: Voil ce qu'on
peut appeler du franc parler. La Compagnie corse n'eut pas le monopole.

Je m'attendais  la mauvaise humeur de Madame Mre. Le dimanche d'aprs,
au lever, elle me tmoigna le plus touchant intrt pour ma femme, pour
mes enfants, et elle joignit  ce tmoignage beaucoup de paroles
bienveillantes pour moi. Dsormais, elle m'honora de toute sa bont.
L'Empereur vit cela avec plaisir.

Le contrat du monopole tait sign. L'Empereur me dit sans prambule:
Vous avez refus un pot-de-vin. Et il me regarda fixement. J'aurais pu
lui rpondre que j'en avais refus deux, mais, interdit par cette
question  brle-pourpoint, je me tus. Il me sembla que mon silence ne
dplaisait pas  l'Empereur. Au lieu de presser ma rponse, sans doute
parce qu'il crut que je rpugnais  la faire, il chercha  m'en
dispenser, et il ajouta: Il y a des pots-de-vin de toutes les natures,
et quel que soit leur caractre, quel que soit le nom qu'on leur donne,
ils attestent l'existence d'un corrupteur et d'un corrompu. Je n'ai
jamais eu foi  la loyaut des pots-de-vin. Vous avez bien fait de ne
pas accepter.




II

MARCIANA. MADAME WALEWSKA.


Le soleil tait aussi brlant que sous le tropique, ses rayons enflamms
semblaient empcher les vents alizs de rafrachir les montagnes
granitiques et ferrugineuses de l'le d'Elbe. Cette chaleur excessive
fatiguait l'Empereur. Son palais imprial de Porto-Ferrajo tait
vraiment en feu, Longone n'offrait aucune espce d'abri, Rio n'avait
qu'une promenade nocturne sur les bords de la mer. Saint-Martin ne
possdait que quelques arbres presque sans ombrage. Toutefois, des voix
amies conseillaient  l'Empereur de ne pas s'isoler sous les
chtaigniers touffus de Marciana; ma voix tait l'une de ces voix. Ce
n'est pas que je craignisse quelque trahison: Marciana n'avait alors
aucun intrt  trahir. Mais il pouvait tre facile d'y trouver un
assassin, et les ennemis de l'Empereur cherchaient des assassins. Je
reprsentai  l'Empereur que ses jours avaient dj t menacs, qu'il
serait imprudent de les exposer encore, et je ne fus pas le seul de cet
avis. L'Empereur couta, remercia, et il s'achemina vers son ermitage
pittoresque: De l'ombre et de l'eau, disait-il en riant, c'est le
bonheur, et je vais chercher le bonheur. Alors on le pria de prendre
une bonne garde, il ne voulut pas tre gard: Que ferait, disait-il
encore, un dtachement pour veiller  ma sret? Ces soldats ne
pourraient pas, arme au bras, me suivre  la promenade, et alors mme
que cela serait quotidiennement possible, aucune escorte n'empcherait
un coup de fusil tir de derrire une haie. Il y avait du vrai dans ce
raisonnement.

L'Empereur partit donc pour Marciana il ne prit que la suite
indispensable. Mais  ct de l'ermitage, il fit dresser sa tente de
campagne qu'il n'oubliait pas, mme dans ses courses ordinaires, et,
comme les rois de l'antiquit, c'est sous la tente qu'il leva son trne
voyageur. Madame Mre se rendit auprs de son fils. Elle habita
l'ermitage.

Porto-Ferrajo n'tait plus le mme; il semblait morne. Cependant il ne
lui manquait qu'un homme, mais cet homme tait l'Empereur! Longone et
Rio avaient aussi quelque chose de plaintif. On aurait dit que
l'Empereur tait parti. Mme, le colonel Campbell trouvait l'absence
longue; les courses de vigilance le fatiguaient, d'autant plus que
l'Empereur le recevait peu. Une quinzaine de jours s'coulrent dans
cette espce de dlaissement.

On n'tait pas pourtant sans nouvelles de l'Empereur. Le service
rgulier de l'tat, et les besoins du service intrieur de la maison
impriale, ainsi que de la maison de Madame Mre, tablissaient un
va-et-vient permanent de Porto-Ferrajo  Marciana, et l'on savait tout
ce que l'Empereur faisait.

Tout  coup, la population matinale s'cria: L'Impratrice et le Roi de
Rome sont arrivs, et aussitt la population entire fut debout. On
m'envoya un exprs pour m'instruire de ce grand vnement, j'accourus 
Porto-Ferrajo. Les officiers de la garde avaient la tte  l'envers; ils
voulaient que l'Impratrice et le Roi de Rome restassent  l'le d'Elbe.
Le commandant Malet me priait de rdiger une adresse raisonne pour
signifier cela  l'Empereur. Les Porto-Ferrajais voulurent en faire
autant; l'intendant me demanda s'il devait consentir  cette dmarche.
Le gnral Drouot vitait de se montrer en public.

Le vrai tait que Mme la comtesse Walewska et son fils avaient dbarqu
 Marciana, que Mme la comtesse Walewska avait  peu prs l'ge de
l'Impratrice, autant de noblesse que l'Impratrice, que l'enfant avait
aussi  peu prs l'ge du Roi de Rome, qu'il tait mis comme le Roi de
Rome. L'erreur tait facile; elle fut complte. Mme la comtesse Walewska
se plut  la laisser exister, mme elle la sanctionna, car elle faisait
rpter  son fils les paroles que la renomme attribuait au Roi de
Rome. C'est le rapport des marins dans le btiment desquels Mme la
comtesse Walewska tait venue  l'le d'Elbe avec son fils.

Aussitt que Mme la comtesse Walewska fut arrive  la tente de
l'Empereur, l'Empereur ne reut plus personne, pas mme Madame Mre, et
l'on peut dire qu'il se mit en grande quarantaine. Son isolement fut
complet.

Le gnral Drouot avait instruit l'Empereur de l'impression produite par
l'arrive de Mme la comtesse Walewska, qu'on supposait tre
l'Impratrice, de la tendance de la garde impriale pour empcher la
prtendue Marie-Louise de quitter dsormais l'le d'Elbe. L'Empereur ne
pouvait pas se plaindre; cependant, il crivit une lettre dans laquelle
il essayait de faire la mauvaise humeur. On ne le crut pas, on crut
seulement que la dame qui tait alle lui faire visite n'tait pas celle
que l'on aurait voulu garder.

Mme la comtesse Walewska et son fils restrent environ cinquante heures
auprs de l'Empereur.

Une espce d'ouragan du sud-ouest bouleversait le ciel et la terre. On
craignait pour les btiments qui se trouvaient affals sur la cte de
Toscane. Nanmoins, ce fut en ce moment que Mme la comtesse Walewska
quitta l'Empereur pour retourner sur le continent. Une barque attendait
Mme la comtesse  Longone. Toutefois,  peine avait-elle quitt
Marciana, que l'Empereur, justement effray de la fureur toujours
croissante du vent, fit monter  cheval l'officier d'ordonnance Prez,
et lui ordonna d'aller l'empcher de partir sous quelque prtexte que ce
pt tre. Mais ce Prez, tout officier d'ordonnance que l'Empereur
l'avait fait, tait le sot des sots: sans coeur, sans me, et incapable
de s'inquiter du danger qui menaait Mme la comtesse Walewska, il ne
songea qu' s'abriter lui-mme. Mme la comtesse Walewska tait en pleine
mer lorsque ce franc malotru arriva  Longone.

Les autorits et les marins de Longone avaient fait tout ce qu'il leur
tait possible de faire pour que Mme la comtesse Walewska ne mt pas 
la voile. Mais, rsolue, elle repoussa tous les conseils et elle
affronta la destine.

L'Empereur eut des heures d'angoisse. Il lui fut impossible d'attendre
le retour de son officier d'ordonnance. Il se rendit de sa personne au
lieu o Mme la comtesse Walewska devait s'embarquer. Il tait trop tard.
Ses alarmes durrent jusqu'au moment o Mme la comtesse Walewska lui eut
appris elle-mme que le pril tait pass.




III

LA FAMILLE BERTRAND. LES PORTRAITS.


La comtesse Bertrand tait arrive  l'le d'Elbe sans que le public
elbois s'en ft presque aperu, on ne s'aperut gure plus du sjour
qu'elle fit  Porto-Ferrajo. La raison en est toute simple: Mme la
comtesse Bertrand tait venue rejoindre son mari avec la rsolution
prise de vivre dans l'isolement le plus complet, de se consacrer
exclusivement aux soins maternels, et de retourner en France avec sa
famille aussitt que cela serait possible. Ce plan devait exclure toutes
les relations qu'il aurait t facile  la comtesse Bertrand de
contracter; elle ne se prta point  cette combinaison. Le seul agrment
dont elle voulait jouir sans rserve tait la prsence de son mari, de
ses enfants. Ses enfants taient constamment auprs d'elle; son mari ne
la quittait presque pas. La comtesse Bertrand ne voyait mme que trs
rarement Madame Mre et la princesse Pauline. Madame Mre se plaignait
de cela; la princesse Pauline ne le trouvait pas mauvais: elle faisait
plus de visites  Mme la comtesse Bertrand qu'elle n'en recevait.
L'opinion tait tablie que l'Empereur exigeait les prvenances de la
princesse Pauline pour Mme la comtesse Bertrand. Ma femme tait excepte
de la rgle commune par laquelle Mme la comtesse Bertrand avait voulu se
faire une vie prive tout  fait  part. Pourtant, elle ne fermait pas
sa porte; elle recevait les personnes qui allaient lui faire visite,
mais elle ne leur rendait pas leurs visites. On se lassa de lui
prodiguer des gards sans rciprocit; on la laissa tranquillement chez
elle. Un malheur rendit son isolement encore plus absolu: son plus jeune
enfant mourut. La douleur maternelle de la comtesse Bertrand atteignit
au comble. Sa solitude devenait une ncessit absolue. La comtesse
Bertrand tait  peu prs inconnue des Elbois lorsqu'elle quitta l'le.
Ce que je viens de dire ne l'empchait pas d'admettre chez elle les
Anglais que la curiosit attirait  Porto-Ferrajo. Son cercle tait un
cercle anglais. D'origine anglaise, peut-tre leve  l'anglaise, la
comtesse Bertrand avait des tendances britanniques, et, comme elle ne
croyait pas mal faire, elle le disait  qui voulait l'entendre. Elle
disait aussi, sans gne aucune, que pour rien au monde elle ne resterait
 l'le d'Elbe plus d'un an. Le gnral Bertrand tait l'cho de sa
noble compagne, si tant est que sa noble compagne n'tait pas le sien.
La comtesse Bertrand tait femme parfaite, mre plus parfaite encore.

L'arrive de la comtesse Bertrand ne fut une diversion pour personne.
Elle diminua mme les distractions de l'Empereur, car elle fut cause que
le gnral Bertrand se concentra dans sa demeure. L'Empereur ne le
voyait presque plus que lorsqu'il le faisait demander; mais les
occasions ne pouvaient pas manquer. L'Empereur ne paraissait pas aimer
aller  la promenade sans avoir son grand marchal  ct de lui, car le
gnral Bertrand tait toujours grand marchal dans la plnitude du mot.
L'Empereur prenait quelquefois dans sa voiture le fils du gnral
Bertrand, jeune enfant de six ou sept ans, plein de vivacit, d'nergie,
et qui se fchait lorsqu'on lui faisait quitter son petit sabre de bois,
ce  quoi nous nous amusions pour le courroucer. L'Empereur tait plein
d'attention pour la comtesse Bertrand; il se rendait frquemment auprs
d'elle, et pour peu qu'elle ft indispose, il en faisait exactement
demander des nouvelles plusieurs fois par jour.

Plus tard, tous les journaux de l'Europe, sans en excepter ceux de la
Toscane, qui pour ainsi dire s'imprimaient sous nos yeux, donnrent la
nouvelle que le gnral Bertrand tait all  Rome, et un personnage
publia qu'il l'avait rencontr au palais Quirinal. Autant vaut-il que je
fasse connatre la cause de cette erreur universelle.

Le gnral Bertrand avait un frre inspecteur gnral des eaux et
forts, et ce frre vint le trouver  l'le d'Elbe: il y fut reu avec
jubilation. L'Empereur l'accueillit comme un des fidles. Chacun de nous
chercha  rendre son sjour agrable; je me plus  lui faire les
honneurs des mines, il me parut charm des moments qu'il passa 
Rio-Marine. L'Empereur le surchargea de questions; le nouveau venu,
peut-tre averti par son frre, avait fait une ample provision de
renseignements. C'tait alors la pture la plus substantielle pour l'me
afflige de l'Empereur. L'inspecteur gnral visita l'empire elbois, fut
partout bien reu, ensuite il nous quitta pour aller visiter la capitale
du monde chrtien. Un inspecteur gnral franais, du nom de Bertrand,
venant de l'le d'Elbe, y retournant! Il n'en fallait pas davantage pour
faire croire que le grand marchal de l'Empereur tait  Rome, et on le
crut.

Le retour  l'le d'Elbe du frre du gnral Bertrand donna lieu, ds le
premier jour,  une scne de profond attendrissement de la part de
l'Empereur. M. l'inspecteur gnral apportait des gravures qu'il avait
achetes  Rome. L'Empereur voulut voir ces gravures; on s'empressa de
les lui envoyer  la campagne de Saint-Martin. L'Empereur examina ce
recueil avec une attention extrme: il en disait le bien, il en disait
le mal selon son jugement. Il semblait avoir tudi l'art du graveur.
Tout  coup il s'arrta, devint rouge, et, avec un frissonnement marqu,
il s'cria: Voil Marie-Louise! Ce cri d'motion extrme nous avait
tous jets dans une espce de stupeur; nous portions sur l'Empereur un
regard d'anxit: il s'en aperut et il chercha  se remettre; alors il
dcomposa la figure de l'Impratrice et il en apprcia chaque trait. Il
prit la gravure suivante, c'tait celle du Roi de Rome. Ici tout me
manque pour faire comprendre l'expression paternelle que l'Empereur mit
 ces mots: Mon fils! Ce tableau dchirant est toujours prsent  ma
pense. La tendresse, l'amertume, le bonheur, la misre, l'esprance, le
dcouragement, le pass, le prsent, l'avenir, tout s'tait caractris
dans l'accent presque surnaturel avec lequel l'Empereur avait dit: Mon
fils! Ce n'tait pas un cri, non, l'Empereur ne cria pas, nous
l'entendmes  peine. J'ignore ce que c'tait, je n'ai jamais pu me
l'expliquer. L'Empereur, se couvrant le visage avec la gravure, rpta:
Mon fils! et un long silence succda  cette rptition. On n'osait
pas mme respirer. L'Empereur s'enferma dans son cabinet, il y resta une
demi-heure et il tait tout dfait lorsqu'il en sortit. Il monta en
voiture sans rien dire  personne. On avait eu tort de surprendre sa
sensibilit: il resta plusieurs jours sous l'influence de cette
surprise.




IV

LES DAMES.


Les visiteurs n'tonnaient plus, l'on en voyait de tous les sexes, de
tous les rangs, de tous les ges. Il y eut une poque o l'on craignit
le trop d'encombrement. L'autorit voulut prendre des prcautions de
sret que l'Empereur n'approuva pas. On continua  laisser aller et
venir librement. Une dame franaise dbarqua  Porto-Ferrajo, suivie de
son fils, enfant d'environ douze ans; cette dame venait de Malte. Elle
demanda immdiatement un appartement meubl, elle fit dbarquer son
bagage, qui consistait en un landau et trois malles. La population de
Porto-Ferrajo, ancienne et nouvelle, fut aussitt sens dessus dessous
pour savoir ce que c'tait que la voyageuse qui venait en quipage
visiter l'Empereur; on alla  la maison sanitaire, afin de satisfaire 
l'opinion gnrale. Qu'on s'imagine le caquetage de la place publique!
La dame qui nous arrivait tait une dame de Rohan, prenant le titre de
comtesse, et ajoutait le nom de Mignac au nom de Rohan.

J'ai dit la voyageuse: je n'ai pas dit la jeune, ni la jolie voyageuse.
Mme la comtesse de Rohan-Mignac avouait la quarantaine; elle avait un
embonpoint remarquable, plus remarquable que sa figure, et le nom
qu'elle portait faisait penser qu'elle aurait d tre mise avec plus de
got dans la parure recherche dont elle faisait parade. Ce n'tait pas
madame Angot en habit de fte; c'tait Mme l'picire en costume de
duchesse. Elle faisait beaucoup d'embarras.

Ds que Mme la comtesse de Rohan-Mignac fut installe dans l'appartement
meubl qu'elle avait lou, elle tala fastueusement son argenterie de
voyage sur un meuble de la chambre qui lui servait de salon, la fit
regarder  tout le monde, et elle commena ainsi  montrer le bout de
l'oreille. Elle loua des chevaux pour sa voiture, prit une femme pour la
servir, et un cocher pour la conduire. Tout cela ne faisait pas une
maison monte, ni mme un appartement complet. Mais le nom de Rohan
couvrait cette mesquinerie fastueuse, jetait de la poudre aux yeux,
selon une expression vulgaire, et Mme la comtesse reut beaucoup de
visites. Tous les officiers de la garde allrent avec empressement lui
prsenter leurs hommages. Le gnral Bertrand et le gnral Drouot ne
ddaignrent pas de se rendre chez elle: c'est dire que presque tout le
monde officiel s'y rendit. Je crus pourtant devoir m'abstenir; c'tait
une ide comme une autre, Mme la comtesse de Rohan-Mignac ne me
paraissait pas de bon aloi.

Mme la comtesse se fit prsenter  l'Empereur,  Madame Mre et  la
princesse Pauline: elle fut reue. Puis elle fit visite  Mme la
comtesse Bertrand, ensuite  ma femme: Mme la comtesse Bertrand et ma
femme mirent des cartes chez elle.

L'Empereur paraissait s'amuser des entourages de Mme la comtesse, dont
la demeure tait vite devenue le rendez-vous des oisivets civiles et
militaires. Un jour l'Empereur me demanda, presque en goguenardant, si
je n'avais pas fait ma cour  la fameuse comtesse, et lui ayant rpondu
que je ne l'avais vue que de loin, il ajouta: Vous avez eu raison, car
tout fait croire qu'il n'y a l que du _gnic_ et du _gnac_. Cependant,
si elle va aux mines, vous lui en ferez les honneurs et vous l'inviterez
 djeuner. Le djeuner tait toujours le commencement ou la fin de
l'histoire, lorsque l'Empereur me disait d'accueillir quelqu'un  Rio,
car il ne me donnait jamais des ordres  cet gard, et quelquefois mme
il semblait me le demander comme un service, en s'inquitant toujours
des embarras que cela causait  mon pouse.

Quoiqu'il en soit de Mme la comtesse de Rohan avec le _gnic_ et le
_gnac_, comme disait l'Empereur, il n'en est pas moins vrai qu'elle fut
invite  la grande fte que l'Empereur donna pour le second retour tant
dsir de la princesse Pauline, et que, de prfrence  beaucoup de
dames notables du pays, elle eut l'honneur, inconnue qu'elle tait,
d'tre dsigne pour la table impriale. La table impriale se trouvait
place dans un petit salon qui tenait au grand salon o tait la grande
table de tous les invits, et, de sa place, les portes ouvertes,
l'Empereur assis aurait pu voir tout le monde. Mais l'Empereur ne
s'assit pas: il se promena sans cesse autour des tables suivi de sa
cour, et son fauteuil, mis entre ceux de Madame Mre et de la princesse
Pauline, resta constamment vide.

Au moment o l'on avait servi, l'Empereur fit sa tourne gnrale pour
s'assurer par lui-mme si les dames taient  leur aise, et, en rentrant
au petit salon de la table impriale, il trouva que Mme la comtesse de
Rohan-Mignac, par une inconvenance inconcevable, avait, malgr la
prsence de Madame Mre et de la princesse Pauline, fait asseoir son
fils  ct d'elle. Tout le monde tait tonn: on se regardait
rciproquement pour se demander comment l'Empereur prendrait la
hardiesse de ce sans-faon. Madame Mre et la princesse Pauline taient
vraiment interdites. L'Empereur parut: tous les yeux se portrent sur
lui avec une curiosit inquite; il s'arrta sur le seuil de la porte,
frona les sourcils, demanda ce qu'tait ce garon, et ordonna
froidement qu'on le conduist ailleurs. Je regardai attentivement Mme la
comtesse de Rohan-Mignac: l'ordre de l'Empereur ne lui fit aucune
impression, elle laissa faire sans mme tourner la tte.

Le dner fut suivi d'une soire dansante.  cette soire dansante, on
s'aperut que la sobrit n'tait pas la vertu invulnrable de Mme la
comtesse, et il devint impossible de ne pas reconnatre que, par mgarde
sans doute, son pied avait gliss jusque dans la vigne du Seigneur, o
il avait visiblement laiss des traces.

Alors le charme fut dtruit, le nom de Rohan n'eut pas le pouvoir de
faire jeter un voile pais sur le double vnement du dner et de la
soire. L'Empereur ne reut plus la comtesse: le charme tait dtruit!
La comtesse de Rohan-Mignac comprit que son rgne tait pass. Elle
s'occupa rapidement de ses prparatifs de dpart; je rpte ses paroles
d'adieu aux quelques officiers qui l'accompagnrent: J'aime mieux
l'Angleterre que la France: en Angleterre, les femmes  l'ge de
quarante ans sont considres comme tant encore jeunes, et en France 
l'ge de trente ans elles passent pour tre vieilles.

On voulut pourtant savoir ce qu'tait vritablement cette comtesse de
Rohan-Mignac; il parat mme que l'Empereur dsira savoir  quoi s'en
tenir positivement sur son compte. Quelques jours aprs le dpart de la
dame, on fit circuler la nouvelle suivante: La comtesse de Rohan-Mignac
n'usurpe pas le titre qu'elle porte; mais sa naissance n'est pas  la
hauteur du nom qu'elle a acquis. Elle louait des appartements garnis
prs de la place des Victoires. L'ouragan rvolutionnaire menaait la
tte de M. le comte de Rohan-Mignac. Il se cacha dans ces appartements
garnis: son htesse se dvoua  son service, elle le sauva de plusieurs
prils imminents. Ils migrrent ensemble. Dans l'migration, le comte
pousa sa bienfaitrice.

Presque en mme temps arriva une autre dame qui avait aussi avec elle un
jeune enfant, dont elle se disait la tante, et qui, de son propre aveu,
ne venait  l'le d'Elbe que pour admirer de plus prs le hros des
hros. Mme Dargy ne paraissait avoir gure plus de vingt-cinq ans. Elle
parlait fort bien, sa locution (_sic_) tait facile, et, quoique les
apparences fussent contre elle, elle n'avait pas du tout  l'extrieur
l'air d'une coureuse de bonnes aventures. Son enthousiasme pour
l'Empereur paraissait vrai. Sa figure tait agrable. D'ailleurs, point
de titres, point de prtentions, point de clinquant, et la tournure
plbienne, ce qui est souvent une fort jolie tournure. Compatriote du
gnral Drouot, Mme Dargy crut pouvoir compter sur lui, et, sans y tre
autorise, elle se prsenta sous ses auspices, ce qui n'tait pas bien.
La pauvre femme paya sa petite hardiesse: le gnral Drouot ne la
reconnut pas, ou ne voulut pas la reconnatre. Elle se prsenta au
gnral Bertrand, elle n'en fut pas mieux accueillie. Alors elle eut
recours au suprieur des suprieurs,  l'homme de sa pense. Cette fois,
elle ne fut pas due: l'Empereur la reut avec bont, il s'intressa 
elle et il lui donna un modeste emploi  la campagne de Saint-Martin.
Cet emploi fit un peu jaser. Mais la pture manqua  la jaserie; elle
tomba bientt d'inanition. Les adorateurs de Mme Dargy eurent hte de
protester contre une pense qui pouvait garer l'opinion. Lorsque nous
quittmes l'le d'Elbe, Mme Dargy resta  la campagne de Saint-Martin,
et j'ignore de quelle manire elle rentra dans sa patrie. Tout ce que,
par la suite, j'ai appris d'elle, c'est qu'elle a crit des mmoires sur
l'le d'Elbe, et que, dans ces mmoires, elle tonne contre le gnral
Drouot ainsi que contre le gnral Bertrand, petite vengeance
rancunire, qui, trs certainement, ne donnera pas plus de mrite  son
ouvrage. Il m'est d'ailleurs difficile de comprendre comment Mme Dargy a
pu crire des mmoires sur l'le d'Elbe qu'elle n'a pas t  mme
d'tudier; elle ne peut avoir conserv que le souvenir confus des
ou-dire qui devaient mille fois se rpter et se dfigurer dans son
petit cercle. On m'a cependant assur que ces mmoires ont t rdigs
par Mme Dufresnoi: je m'incline profondment devant le nom de Mme
Dufresnoi, comme devant toutes les gloires nationales; mais Mme
Dufresnoi n'tait oblige qu' bien crire ce qu'elle crivait. Ces
mmoires ont d'ailleurs maintenant une vilaine tache: leur possesseur
actuel a bassement cherch  se les faire acheter par les personnes
respectables qui y sont calomnies.

Une troisime dame franaise arriva  Porto-Ferrajo pour voir
l'Empereur. Je ne connais rien de plus intressant que le sentiment de
vnration que cette dame avait pour celui qu'elle appelait la gloire de
la France. Ce n'tait pas de l'exaltation, de l'aveuglement: c'tait de
la raison, du jugement, de l'exprience, de la conviction, du
patriotisme. Mme Giroux tait de Versailles: elle touchait  la
vieillesse, si elle n'y avait pas dj atteint. Sa figure tait une
belle figure de soixante ans, surtout bien expressive. On aimait 
l'entendre, on aimait encore plus  la lire. Sans doute cette tte
devait tre un peu volcanise, car dans un ge avanc, lorsqu'on n'a pas
une fortune assez considrable pour pourvoir aux besoins d'un long
voyage, qu'on ne peut pas aller et venir vite, mme pour une cause trs
honorable on ne quitte pas son foyer, sa famille, son existence, et l'on
ne va pas sous un ciel lointain se mettre  la merci des vnements.
Quoi qu'il en soit, Mme Giroux, ne pouvant pas supporter le bannissement
de l'empereur des Franais, se bannit elle-mme, quitta la France et
prit la route de l'le d'Elbe. L'Empereur fut touch de ce dvouement,
il assura momentanment des moyens d'existence  Mme Giroux. Mais le 26
fvrier arriva, et nous partmes: Mme Giroux ne put pas nous suivre; le
gnral Bertrand avait oubli de prendre des mesures pour que la pension
de Mme Giroux n'prouvt aucun retard; cet oubli mit Mme Giroux dans un
tat pnible, et cela aurait pu aller loin si l'pouse de l'un des
compagnons de l'Empereur ne s'tait pas empresse de remplir un devoir
de nationalit.

Une quatrime dame apparut. C'tait une dame lucquoise, marie 
Livourne. Dans ses beaux jours, Mme Filippi avait,  l'arme d'Italie,
surtout  la retraite de Gnes, fait la pluie et le beau temps, et dans
le corps d'arme dont je faisais partie, son nom tait devenu un nom
clbre. C'est qu'alors elle tait jolie comme un ange: c'est qu'il
tait vraiment intressant de voir une jeune femme, voue  la libert
de son pays, quitter ses pnates, son foyer, toutes les aisances de la
vie, et fuyant la bannire autrichienne, range sous le drapeau
franais, habille en homme, marchant forcment  pied, affronter toutes
les misres de la retraite. Mme Filippi tait sans doute venue 
Porto-Ferrajo avec les souvenirs de sa beaut, mais les souvenirs de la
beaut ne sont pas la beaut. On voyait facilement que Mme Filippi
n'avait pas toujours t dans le voisinage de la quarantaine, et
personne ne refusait de croire  son pass. Toutefois, cela ne la
contenta pas: elle nous quitta. L'Empereur l'avait reue avec une grande
bienveillance.

Il y avait  Piombino un Franais appel Louis Guizot, depuis longues
annes loign de sa patrie, et dont le langage mme crit n'tait plus
qu'un baragouin de sa langue oublie, mle avec la langue italienne non
apprise. Ce brave homme cherchait  gagner sa vie le plus honorablement
possible, surtout dans les petites entreprises. Il vint  Porto-Ferrajo,
il avait avec lui ses deux filles, grandes et charmantes demoiselles. M.
Louis Guizot me visita ds son arrive. L'Empereur se faisait rendre un
compte exact de ce qu'taient les Franais qui venaient  l'le d'Elbe
avec l'intention apparente d'y fixer leur rsidence. On le sait,
l'Empereur avait une mmoire immense: je crois qu'il n'existait pas en
France un seul nom public qui lui ft inconnu; le nom de Guizot le
frappa. Il me demanda si ce M. Guizot tait un migr. Je lui rpondis
que l'on m'avait assur qu'il avait fui la tempte rvolutionnaire. Il
continua: Savez-vous s'il est parent de ce Guizot qui est attach 
l'abb de Montesquiou? Alors, je dus dire  l'Empereur que je ne
connaissais M. Guizot que comme je connaissais les Franais habitants du
Piombinais pour lesquels j'tais assez habituellement un point d'appui,
mais que je pouvais lui communiquer ou lui faire communiquer une lettre
crite par M. Guizot lui-mme, et dans laquelle il donnait des
renseignements sur sa famille. L'Empereur dsira de lire cette lettre.
Le lendemain, je la lui remis. Je vais copier M. Guizot:

     Je profite des offres obligeantes que vous avez eu la bont de me
     faire  l'gard du dsir que j'ai de recevoir des nouvelles de mon
     frre Joseph Guizot. Il y a du mme nom un architecte du roi qui,
     le 19 mai dernier, fut charg de rtablir le monument de Henri IV,
     et, par voie indirecte, j'ai appris qu'il a fait et excut le
     projet de la colonne de la place Vendme. Il tait ci-devant
     ingnieur des ponts et chausses dans le dpartement de la Loire,
     rsidant  Visigneux, et il tait d'Aix, dpartement du Rhne
     (_sic_).

     Le _Journal des Dbats_, du mois de juin dernier, annonce que M.
     Guizot, professeur d'histoire, membre de l'Acadmie, tait nomm
     secrtaire du ministre de l'Intrieur, et je crois que c'est le
     fils an de mon frre. Il y a dix-huit ans que mon frre l'avait
     envoy  Paris pour son ducation. De notre nom positif de famille,
     il n'a que mon frre et moi, une famille dans la Bourgogne et les
     parents de notre dpartement. Mon frre et moi, nous avons beaucoup
     voyag en France et  l'tranger. Par des circonstances fcheuses,
     je suis depuis dix-sept ans priv de la correspondance d'un si
     digne frre, quoique nous fussions les deux plus intimes de la
     famille. J'espre, Monsieur, que par votre canal, j'aurai des
     nouvelles d'un frre qui m'est si cher, et dont je ne pourrai
     jamais oublier les grandes qualits, car sa conduite a toujours t
     celle d'un homme estimable.

Aprs la lecture de cette lettre, l'Empereur me dit: J'avais d'abord
cru que c'tait un agent politique qu'on nous envoyait, mais j'tais
dans l'erreur, et le pauvre diable ne parat venir ici que pour y
trouver quelque ressource. Je voudrais faire quelque chose pour lui,
quoique ce ne soit pas un nom des ntres. Voyons, il ne faut pas qu'on
dise que nous sommes rancuneux. Je lui observai qu'il pouvait le nommer
 un emploi de surveillance que je lui indiquai: l'emploi tait donn
depuis quelques jours. Alors l'Empereur me chargea de voir si le
commandant du gnie n'avait pas encore  donner quelques travaux
d'entreprise. M. Guizot resta environ quatre mois  Porto-Ferrajo; je
crois qu'il nous quitta pour aller  Marseille.




CHAPITRE III: LES FTES ET LES DISTRACTIONS IMPRIALES.--LA PRINCESSE
PAULINE.

     I.--Les ftes.--Fte patronale de San Cristino.--Banquet de la
     garde nationale et de la garde impriale.--Bals au palais.--La
     Saint-Napolon.--Fte du roi Georges d'Angleterre.

     II.--Arrive de Pauline Borghse.--Son rle  l'le d'Elbe.--Bal au
     thtre.--Suite des ftes donnes par l'Empereur.--Mots de Napolon
     sur la Marseillaise.--Maladie imaginaire de Pauline.--Anecdotes sur
     elle.--Carnaval-mascarade de la garde.

     III.--Thtre.--Cration d'une salle de spectacle.--Association de
     propritaires.




I

LES FTES.


La municipalit de Porto-Ferrajo avait bien l'intention de fter
publiquement l'arrive de l'Empereur; mais la caisse municipale n'tait
pas riche, et l'on touchait  la fte de saint Cristino, le patron
titulaire du pays. Les Porto-Ferrajais n'auraient pas voulu pour rien au
monde supprimer l'hommage annuel qu'ils rendent  leur protecteur
cleste. Mais deux dpenses l'une sur l'autre, sans compter celle que
l'arrive de l'Empereur avait dj occasionne, c'tait beaucoup: on se
dcida  fter l'Empereur le jour qu'on fterait saint Cristino. On fit
deux parts pour cette double fte, la part de la religion et la part du
plaisir. Le matin l'on chanta une messe solennelle, le soir l'on donna
un bal splendide. L'invitation du matin ne faisait mention que de saint
Cristino, l'invitation du soir portait la prire d'assister au bal pour
solenniser l'arrive de Sa Majest l'Empereur, l'auguste souverain. Il
n'y avait pas  se tromper.

L'Empereur alla, dans toute la splendeur de sa situation, assister  la
messe solennelle: voitures, chambellans, officiers d'ordonnance, troupes
sous les armes, rien ne manqua  son cortge du matin et le soir. Pour
aller au bal, il y eut de plus les flambeaux. Quelques personnes
trouvrent que, dans ce faste presque prtentieux, il y avait quelque
chose de colifichet, et j'avoue que j'tais un peu de cette opinion.
Quelques jours aprs, je reus une leon dans une conversation fortuite
et je tchai d'en profiter: l'Empereur, parlant au gnral Bertrand des
ncessits de circonstance qui soumettaient les hommes comme les choses,
lui disait: Par exemple, croyez-vous que, l'autre jour, je n'aurais pas
pay pour pouvoir aller  pied  l'glise, seulement avec vous ou avec
le gnral Drouot? Et cependant, je me suis fait suivre par une sorte de
fracas ridicule: c'est que, dans un pays o le peuple n'a pas le
sentiment de la puissance suprme, si, au jour de ses prdilections
sculaires, je n'tais pas apparu  ses yeux dans l'clat qu'il suppose
aux souverains, il n'aurait peut-tre plus cru  ma souverainet, et,
dans mon intrt bien entendu, il fallait viter cela, comme il faudra
que je l'vite encore chaque fois que l'occasion s'en prsentera.

L'Empereur fut trs dvot  la messe; il fut trs gai au bal.

La garde nationale ajouta sa fte  la double fte; la garde nationale
qui avait accueilli la garde impriale avec une fraternit de l'ge
d'or, saisit cette circonstance pour lui offrir un banquet, et ce
banquet fut la conscration de tous les sentiments nobles et gnreux.
Citoyens et soldats, soldats et citoyens s'identifirent d'affection, et
jamais runion d'amiti n'eut un caractre plus virginal. Tout le pays y
prit part; l'Empereur en prouva une joie extrme. On porta sa sant
avec dlire. On porta aussi la sant des braves morts au champ
d'honneur, ce qui amena une illarit (_sic_) telle qu'on resta plus
d'un quart d'heure sans pouvoir continuer  porter les sants convenues.
Mais, en reprenant le cours des sants  porter, le convive qui s'tait
tromp reprit; gravement:  la mmoire des braves morts au champ
d'honneur! et l'assemble, debout, lui rpondit par des acclamations
brlantes de patriotisme.

La garde impriale riposta banquet pour banquet: ce n'tait pas une
nouvelle fte, c'tait la suite de la premire fte. Toutes les mes
continurent  s'entendre,  s'aimer,  se le dire, et les panchements
furent sans rserve. L'Empereur y reut de nouveaux tmoignages d'amour.

On chanta des couplets de circonstance qui finissaient par ce refrain:

     Jurons, jurons ensemble
     Honneur, fidlit!

et, d'enthousiasme, tout le monde jura honneur, fidlit. Les tables du
banquet taient dresses sur la terrasse de la Porte de mer; des
croises de ma maison dominaient cette terrasse. J'avais chez moi six
canons de bronze du calibre d'une grosse carabine, et qui jusque-l
n'avaient servi que d'ornement militaire. Ils n'quivalaient pas mme 
de petits mortiers. Ma femme, associe de coeur et d'me  tous les
tmoignages de nationalit, eut l'heureuse ide de faire  mon insu
dresser ces canons en batterie  l'une des croises, et lorsque le
gnral Cambronne porta la sant de l'Empereur, l'artillerie en
miniature mla son bruit aux cris de joie. Cette surprise, bien
approprie  la fte des preux, la couronna joyeusement, et un vivat
gnral de gratitude salua Mme Pons. Tous les officiers de la garde me
tmoignaient beaucoup d'affection: il tait donc naturel que je portasse
un toast; je le portai ainsi:  la libert! Puisse-t-elle devenir au
monde moral ce que le soleil est  l'univers physique! Ce n'taient pas
les habitudes impriales. L'Empire comprenait mieux l'galit que la
libert: on pourrait mme dire que l'Empire ne comprenait que l'galit.
Toutefois, mon toast fut accueilli avec un sentiment d'approbation
extrme. La plupart des braves vinrent me presser la main. C'est que le
mot de libert fait vibrer tous les coeurs nobles et gnreux.

L'Empereur s'tait afflig de ce que la princesse Pauline n'avait pas pu
assister  la fte de saint Cristino; il s'affligeait encore de ce
qu'elle n'assisterait pas  la fte de saint Napolon, il le disait
souvent. Il eut mme un moment la pense de faire retarder cette
nouvelle manifestation. Mais il comprit la difficult d'arrter le
mouvement populaire, il laissa faire.

Porto-Ferrajo se lanait dans une voie immense d'affection. Mais c'tait
pourtant une voie de perdition pour les finances gnrales de la commune
et pour les finances particulires de ses notabilits. Les rentres de
la commune ne couvraient pas,  beaucoup prs, les dpenses qu'elle
s'imposait. Il fallait donc indubitablement qu'elle recourt aux
emprunts publics, onreux dans tous les pays du monde, plus
particulirement dans les pays pauvres. Il n'y avait pas six familles 
Porto-Ferrajo dont la fortune ft au niveau des sommes que cotait le
luxe inusit de leurs femmes. Sans doute, l'Empereur, en occupant des
milliers de bras, faisait couler l'or  grands flots, mais il le faisait
couler par le travail, et la gnralit des personnes de faste ne
travaillait pas. Les marchands gagnaient parce qu'ils vendaient haut la
main toutes leurs marchandises, bonnes et mauvaises. Les rentiers
perdaient parce que le renchrissement de toutes les choses ncessaires
 la vie matrielle devenait chaque jour moins en rapport avec
l'immobilit de leurs revenus: ils ne pouvaient pas faire faire pour
cent francs ce que, avant l'arrive de l'Empereur, ils faisaient faire
pour cinquante francs, tandis que la valeur de leurs rentres n'avait
pas augment d'un centime. N'importe, l'on tait notabilit; et pour ne
pas dchoir par la mise, on s'exposait  dchoir par la bourse. On avait
une belle robe pour la fte du pays; on n'aurait pas os la porter une
seconde fois au bal de la fte impriale, et l'on cherchait  s'en
procurer une plus belle; ajoutez quelques apparitions aux cercles de la
Cour: tout cela conduisait  une catastrophe. L'usure de Porto-Ferrajo
aurait fini par dvorer le patrimoine de la bourgeoisie rentire, comme
l'usure de Florence dvore les domaines de la vieille noblesse.

Quoi qu'il en soit, l'on se prpara  clbrer dignement la fte de
l'Empereur, et la municipalit n'pargna aucune des somptuosits qui
pouvaient tre  sa porte. On construisit une grande salle en bois sur
la place d'Armes, on leva un arc de triomphe pour un beau feu
d'artifice, et l'on organisa une course de chevaux: c'tait immense pour
la localit.

Enfin le 15 aot arriva. Les salves d'artillerie commencrent les joies
de la journe. Le lever de l'Empereur eut vraiment quelque chose
d'extraordinaire; toutes les magistratures populaires de l'le s'y
trouvaient, et jamais aux Tuileries l'Empereur ne fut si bien entour:
il semblait le comprendre, ses paroles d'motion se succdaient, on
voyait que sa manire tait suprieure  celle du souverain agrant des
hommages: c'est que c'tait celle de l'homme recevant des sentiments.
Tout le monde emporta de nobles souvenirs de ce lever. On alla aussi
complimenter Madame Mre: Madame Mre joignit ses voeux aux voeux
universels.

Les crmonies religieuses eurent cet clat presque mondain qui sert
plus  blouir les yeux qu' satisfaire le coeur, et dont l'Italie fait
un si grand abus que son culte du catholicisme romain ne semble pas le
mme que celui que l'on exerce en France. L'Empereur se rendit en grand
apparat  la messe. La garde nationale et la garde impriale taient
sous les armes formant la haie, et je ne crois pas que la fte eut rien
de plus magnifique. La sortie de la messe offrit un spectacle curieux:
toutes les toilettes du jour, se disputant un regard de l'Empereur,
forcrent les rangs militaires, prirent leur place, et la perturbation
de joyeuset fut telle qu'on ne songea pas mme  battre aux champs.

Il en fut  peu prs de mme  la course des chevaux: les dames prirent
d'assaut toutes les places sur lesquelles l'oeil de l'Empereur pouvait
planer. Ce divertissement n'tait pas ordinaire  Porto-Ferrajo, parce
qu'il fallait y faire venir les chevaux du continent. Aussi il fit un
grand plaisir, mme  l'Empereur.

Un vent imptueux drangea le feu d'artifice. J'ai dit que le feu
d'artifice reprsentait un arc de triomphe; sur le fronton de cet arc de
triomphe on lisait:  l'Empereur. Le vent teignit tous les lampions
de la premire lettre, de la quatrime, de la neuvime et enfin de la
dixime, de telle sorte que les lettres restantes formaient ce mot, le
pre; et ce qu'il y a de plus tonnant, c'est que le pre fut la
dernire clart qui cessa de briller. Le peuple fit attention  cela;
l'Empereur fut peuple  cet gard.

L'illumination fut gnrale dans toute l'tendue du mot; chacun disputa
de got et d'clat, il y avait de fort belles illuminations. La mienne
remporta le prix: je le dis avec plaisir. J'avais huit croises de
faade. Je fis faire des lettres en bois aussi grandes que les croises:
une ancre d'esprance, aussi en bois, qui avait vingt pieds de long,
rompait  angle droit le centre de la ligne horizontale des lettres, et
chaque lettre avait au-dessous d'elle une toile qui l'galait en
largeur; les huit lettres taient domines par une seule lettre, un _A_;
ces huit lettres formaient le nom de Napolon. J'avais fait garnir cette
charpente de lampions tricolores aussi resserrs que possible. Ds qu'on
l'eut claire, le public accourut devant ma maison, et il m'honora de
ses applaudissements rpts. On prvint l'Empereur: l'Empereur se
rendit chez le capitaine du port qui restait en face de chez moi, et il
regarda longuement. Le colonel Campbell prtendait que mon allgorie
tait trop explicite. Je ne savais pourtant rien des projets de
l'Empereur; je ne crois pas mme qu' cette poque l'Empereur et des
projets. Le peuple veilla toute la nuit.

Tandis que le peuple veillait dans les rues, la haute socit veillait
au bal, et le soleil dispensait sa lumire lorsque les danseurs se
sparrent. L'Empereur alla voir danser, Madame Mre aussi; tous deux
partagrent la joie commune. La comtesse Bertrand ne parut pas: un
malheur de famille la retenait chez elle. Il y eut un acte de juste
svrit exerc contre une femme franaise; cette femme avait une
mauvaise conduite; un de ses adorateurs lui avait procur un billet;
elle s'tait rendue au bal la premire. On la pria de se retirer;
appuye qu'elle se croyait par des protecteurs, elle refusa, et alors,
usant d'autorit, on la fit sortir; les protecteurs ne la protgrent
pas.

Entre la fte de saint Cristino et celle de saint Napolon, il y avait
eu, en rade, une fte anglaise qui surprit les Elbois. Le 4 juin, vers
midi, je reus l'invitation suivante: Le capitaine Towers, de la
frgate de Sa Majest Britannique, prie Monsieur et Madame Pons de lui
faire l'honneur d'assister  une fte impromptue donne  l'occasion de
la naissance de S. M. le roi Georges, ce jour  cinq heures et demie.
Cette invitation me fut apporte par un officier anglais, qui, de la
part de son commandant, me pria de vouloir bien lui dire s'il n'y avait
personne d'oubli sur une longue liste qu'il me prsenta, et que la
municipalit lui avait donne. Il ne pouvait gure y avoir des oublis,
car c'tait vraiment la leve en masse des personnes prsentables. J'y
ajoutai pourtant un nom. Cet officier, sa liste  la main, guid par un
valet de ville, alla de porte en porte, et, verbalement, pria tout le
monde d'assister  la fte impromptue. Cet officier parlait bien le
franais, moins bien l'italien; il avait d'ailleurs des manires
distingues.

J'avoue que ma premire impression fut de trouver cette fte blessante.
Il me semblait que c'tait de mauvais got que de fter le souverain
vainqueur en prsence du souverain vaincu. Je croyais que la rade de
Livourne aurait mieux convenu  cette ovation. Je fus consulter le
gnral Drouot. L'Empereur ne lui avait rien fait dire, et il tait
aussi embarrass que moi; il courut chez l'Empereur. L'Empereur
regardait la fte anglaise comme une fte de famille, il dsirait que
j'acceptasse l'invitation, mme que j'allasse  bord de la frgate avec
ma femme et mes enfants qu'il aurait du plaisir  voir.

Je fus donc avec ma femme et mes enfants  bord de la frgate anglaise.
Les Anglais nous accueillirent avec une politesse extrme.

Tous les canons avaient t mis dans la cale. L'entrepont formait une
vaste salle  manger. La table tenait toute la longueur que la frgate
avait pu permettre de lui donner. Sur le pont, avec des voiles et des
drapeaux, l'on tait parvenu  constituer un beau salon dansant, dans
lequel le capitaine Towers avait fait lever un trne pour l'Empereur.
La frgate tait compltement pavoise: le pavillon elbois tenait la
premire place.

L'Empereur arriva: tout l'tat-major alla le recevoir  l'chelle. On ne
pouvait pas le saluer avec l'artillerie, parce qu'il n'y avait plus de
canons monts, mais l'quipage, rang sur les vergues, lui adressa trois
hourras bien nourris, et l'Empereur, le regardant, ta son chapeau. Il
passa ensuite sur le gaillard d'arrire: l, tout le monde se rangea en
cercle, et l'Empereur, comme s'il tait chez lui, la main gauche dans
son gousset, selon son usage, rpta  l'avenant les questions
insignifiantes qu'il faisait presque toujours en pareille circonstance.
Il ne cherchait pas  fatiguer son esprit par des -propos
particulirement applicables  chacune des personnes qu'il interrogeait:
ce n'tait pas son moment d'clat. Lorsque le cercle fut rompu,
l'Empereur demanda un interprte, et il alla parler  des matelots,
surtout  un contrematre qu'il avait entretenu plusieurs fois pendant
sa traverse de Frjus  l'le d'Elbe. Il semblait que tout l'quipage
tait avide de le revoir: la figure de ces braves gens exprimait le
contraire de la perversit de leur gouvernement. Le capitaine Towers
tait dans une admiration sincre pour l'Empereur: il le suivait sans
cesse d'un regard plein de respect et d'intrt, il avait une de ces
figures ouvertes qui inspirent de la confiance.

J'en tais encore  ma grande brouillerie avec l'Empereur. Je ne
l'approchai pas. Il vint  moi, il me demanda ma femme et mes enfants,
je me htai de les lui prsenter. Il loua beaucoup ma femme de la
manire remarquable dont elle remplissait ses devoirs maternels, qu'il
appela de _saints devoirs_. Il avait dj dit au gnral Drouot que ma
femme tait un noble modle des bonnes mres. Il s'amusa beaucoup 
faire jaser ma fille ane, qui, toute petitote (_sic_), ne pouvant en
aucune manire comprendre la grandeur du personnage qui s'occupait
d'elle, lui disait des choses enfantines que l'Empereur trouvait
aimables, parce qu'elles taient ingnues et qu'elles lui prtaient 
rire: cet amusement dura assez pour que tout le monde en ft la
remarque. Ma fille cadette n'tait pas encore en tat de bien rpondre.
J'tais fort aise de la distinction impriale dont ma fille ane
jouissait, parce qu'elle me prouvait que l'Empereur, qui semblait m'en
vouloir, n'en voulait pas du moins aux tres que je rapprochais le plus
de mon coeur. J'eus aussi mon moment de faveur, suite naturelle de celle
dont ma famille venait d'tre honore. L'Empereur me fit signe d'aller 
lui: Vous ne vouliez pas venir ici?--Je ne croyais pas devoir y
venir.--Pourquoi?--Parce qu'il ne me semblait pas sant que l'on
affectt de fter sous vos yeux le prince qui a le plus contribu  vos
malheurs.--C'est un devoir pour les Anglais de clbrer cette fte
partout o leur service les appelle.--Le service de ceux-ci les appelle
au moins autant  Livourne qu' Porto-Ferrajo, puisqu'ils sont les trois
quarts du temps  Livourne, o ils taient hier encore.--C'est
vrai.--Ensuite ils viennent nous dire que c'est un impromptu; oui, un
impromptu prmdit! du drap noir cousu avec du fil blanc!--Comme tout
ce que font les Anglais. Le capitaine Towers n'est pour rien dans cette
combinaison, c'est une ide du colonel Campbell. Le colonel Campbell est
l'me damne de son gouvernement, son mandat est de me nuire. Il cherche
 me nuire, il m'a plusieurs fois ennuy. Ne vous engage-t-il plus 
rentrer en France?--Non, Sire, et bien lui en vaut, car la patience a un
terme.--Gardez-vous bien de la perdre! C'est dans mon intrt que vous
devez la garder. On ne manquerait pas de me susciter une affaire
gnrale en vengeance d'une affaire particulire. Le gouvernement
anglais ne cherche qu' me perdre: il ne me pardonnera jamais d'avoir
t le Franais le plus acharn  briser sa suprmatie. Ce n'tait pas
la haine qui me faisait agir, c'tait le devoir, c'tait l'amour de la
patrie. Aussi tous les Anglais de bonne foi m'honorent. Si j'allais en
Angleterre, le gouvernement anglais aurait peur de mon influence, et il
me ferait partir.

J'aurais pay beaucoup pour pouvoir prolonger cet entretien, mais
l'Empereur s'aperut qu'il retardait le repas. Il me dit: Je commence 
tre un embarras, et il est temps que je m'en aille. Ds qu'il fut lev
pour partir, le capitaine Towers vint lui faire une demande  voix
basse, et l'Empereur lui rpondit hautement: Madame Pons!

Les mmes hourras accompagnrent l'Empereur  son dpart: il rpondit
par le mme salut.

Lorsqu'on dut se mettre  table, le capitaine Towers, chef visible de
cette fte, alla prendre Mme Pons, lui donna le bras et la fit placer 
sa droite; il lui fit aussi les honneurs du bal. Cette prfrence tait
certainement due  l'indication de l'Empereur. Le repas fut somptueux;
il y avait une immensit de plats; toutefois, il y avait peu dans chaque
plat. Ainsi, un poulet rti faisait deux plats.

Le bal suivit le repas, il couronna la fte.

Ma fille ane en tait encore aux jours de la premire enfance, mais
les leons de pre et mre taient incessantes, et ce tout petit enfant
en profitait. De retour  la maison, sa mre lui demanda si elle tait
contente d'avoir vu l'Empereur: Oui, rpondit-elle, mais je crois, que
je l'ai trop salu, et j'en suis fche! Cette rponse tait de
quelques annes plus vieille que ma fille. Lorsque je fus dans les
bonnes grces de l'Empereur, je lui racontai cette petite anecdote, et
il me dit gaiement: Ah! monsieur le rpublicain, il y a votre couleur
dans ces paroles naissantes! Je ne m'en dfendis point.

Cette fte eut cependant un revers de mdaille, fort indiffrent sans
doute pour la socit britannique: deux officiers anglais, entrs dans
la vigne du Seigneur, voulurent cependant danser quand mme, et, par
leurs inconvenances de draison, sans pourtant avoir l'intention
d'offenser, ils contraignirent plusieurs dames  se retirer,
particulirement la femme de l'intendant, quoiqu'elle aimt beaucoup la
danse. Il est incomprhensible qu'un peuple qui a presque atteint au
plus haut degr de la civilisation ne puisse pas se gurir  tout jamais
de cette maladie dgradante. Un officier suprieur a, dans une grande
runion  la cour de Florence, pour ainsi dire en prsence du souverain,
de la souveraine, fait ce qu'un soldat abruti n'oserait pas  la caserne
faire en prsence de ses camarades, et les compatriotes de cet officier
suprieur ne l'ont puni qu'en riant de son oubli! La philosophie
philanthropique qui, en Angleterre, est si riche de bonnes institutions,
ne pourrait-elle pas ajouter  sa gloire en inventant un moyen assur
d'teindre cette odiosit (_sic_), ou au moins de l'empcher de se
montrer en spectacle dans tous les pays du monde?




II

PAULINE BORGHSE.--LE CARNAVAL.


La princesse Pauline tait un complment d'intimit indispensable pour
l'Empereur: elle avait toutes les qualits d'un ange consolateur. La
prsence du Roi de Rome tait la seule qui aurait t plus prcieuse que
celle de la princesse Pauline. Sans doute Madame Mre, que l'Empereur
aimait si tendrement, lui procurait de douces jouissances, mais Madame
Mre n'tait pas toujours l, et d'ailleurs ses habitudes de vieillesse
ne pouvaient pas marcher ensemble avec les habitudes viriles de
l'Empereur. C'tait mme  cause de cela que Madame Mre avait voulu
avoir sa maison  part. La princesse Pauline, au contraire, ne
considrait en rien pour rien les habitudes de l'Empereur; et si
l'Empereur avait eu l'habitude de la battre, rsigne  supporter les
coups, elle aurait dit: Il me fait mal, mais laissons-le faire, puisque
cela lui est agrable! Je rpte ses propres expressions dans un moment
o elle expliquait son dvouement fraternel. Elle tait douce,
affectueuse, bienveillante, et sa gaiet donnait de l'animation  tout
ce qui l'entourait. On pouvait la considrer comme le trsor le plus
prcieux du palais imprial, l'Empereur  part, cela s'entend.

L'Empereur alla au-devant de la princesse Pauline: tout Porto-Ferrajo
tait sur les pas de l'Empereur. La premire fois la princesse Pauline
n'avait fait que paratre et disparatre; maintenant elle venait pour ne
plus s'en aller. C'tait l'Empereur qui l'avait dit: chacun le rptait,
et cela doublait le plaisir de cette heureuse arrive.

Tous les soins de tendresse que l'Empereur avait eus pour sa mre, il
les eut pour sa soeur, et le peuple, dans sa justice distributive, disait
que l'on ne pouvait pas tre ni meilleur fils ni meilleur frre. Un
vivat universel accueillit la princesse Pauline; ce vivat la suivit au
palais imprial, o Madame Mre l'attendait. Rien n'est comparable au
bonheur de semblables rceptions; aucune manifestation officielle ne
peut avoir une telle puissance. Les coeurs ne vibrent pas par ordre.

Porto-Ferrajo illumina. Personne ne le lui avait dit. Cette spontanit
fit plaisir  l'Empereur: elle toucha la princesse.

L'Empereur mit la princesse Pauline en possession de l'appartement qu'il
avait lui-mme fait prparer pour l'impratrice.

L'intrieur du palais imprial se ressentit de la prsence de la
princesse Pauline. Il y avait quelques soires dansantes: elles taient
agrables, parce que l'tiquette n'y mettait pas le _veto_ glacial des
grandes soires. On avait organis deux ou trois comdies pour les jouer
dans une pice qu'on avait transforme en thtre du palais. La jeunesse
la plus gaie fournissait de droit les acteurs les plus factieux. Ces
messieurs n'taient pas parfaits, mais ils taient agrables, ils
faisaient rire, et il n'en fallait pas davantage. L'Empereur ne se
proccupait pas trop de ces amusements; il en laissait la direction
suprme  sa soeur, pour laquelle c'tait une grande affaire.

Toutefois, avant de se dmettre de la surintendance des plaisirs,
l'Empereur avait voulu diriger lui-mme la clbration d'une fte qu'il
donnait  l'occasion du retour de cette soeur chrie. L'Empereur
prsidait  tout; rien n'chappait  son regard; il avait  la fois la
galanterie d'un chevalier et la noblesse d'un souverain. Je me trompe:
il avait toute la tendresse d'un pre au milieu de ses enfants, toute
l'affection d'un ami entour de ses amis. Lorsqu'il entra dans la salle
de danse, il s'attendait peut-tre que l'orchestre jouerait: _O peut-on
tre mieux qu'au sein de sa famille?_ et au lieu de cet air d'amour, on
joua: _Allons, enfants de la patrie..._ L'Empereur s'arrta, il couta;
il se tourna vers moi et il me dit: On croirait que c'est vous qui
dirigez la musique. L'Empereur riait, mais en riant il disait  peu
prs la vrit, car c'tait moi qui avais fait jouer la _Marseillaise_.
Le chef d'orchestre, Gaudiano, qui me connaissait plus que les alentours
de l'Empereur, tait venu me consulter pour savoir par o il devait
commencer, et je lui avais rpondu: Par le commencement: _Amour sacr
de la patrie..._! Gaudiano tait un patriote, il m'avait cru sur
parole. L'Empereur dit deux fois que la _Marseillaise_ avait t le
plus grand gnral de la Rpublique. Il dit une fois que les miracles
de la _Marseillaise_ taient une chose inoue. L'Empereur prit place
sur un fauteuil auquel on avait voulu, je crois, donner la forme d'un
trne. L'tiquette voulait qu'on ne passt pas devant l'Empereur sans le
saluer: la princesse Pauline suivait ponctuellement cette tiquette. La
femme de l'intendant voulut tre encore plus ponctuelle: elle passa et
repassa tant de fois devant l'Empereur, toujours en le saluant
profondment, que l'Empereur finit par faire des signes d'impatience. La
socit s'autorisa de ces signes d'impatience pour rire tout  son aise.
L'Empereur s'en aperut; il se leva, fit le tour de la salle, et
lorsqu'il fut  la femme de l'intendant, il l'entretint avec beaucoup de
bienveillance; les rires cessrent. Le bal se prolongea avant dans la
nuit; il tait tard lorsque l'Empereur se retira.

L'Empereur reprit les habitudes de son cercle quotidien, qu'il laissait
cependant embellir, chaque fois que cela lui plaisait,  sa soeur, et il
n'tait pas rare que sa soeur se plt  cet embellissement.

 ct du cercle de l'Empereur, il y avait quelquefois le cercle de la
princesse Pauline, et ce n'tait pas le moins agrable. Chez elle, la
princesse Pauline avait ses franches coudes, et elle en profitait pour
multiplier les plaisirs. C'tait son empire, et l'Empereur trouvait
toujours quelque prtexte pour aller la visiter. Ces visites faisaient
le bonheur de la princesse Pauline: elle le disait avec une navet
charmante.

La princesse Pauline tait celle des soeurs de l'Empereur qui avait le
moins de talents, mais ses soeurs taient bien moins remarquables pour le
coeur. Les deux soeurs anes de la princesse Pauline n'auraient pas donn
un centime pour servir l'Empereur, et la princesse Pauline aurait
sacrifi sa vie seulement pour lui viter des chagrins. L'Empereur ne
fut pas heureux dans ces (_sic_) deux soeurs, mais il le fut dans ses
trois belles-soeurs, la femme du roi Joseph, la femme du roi Louis, la
femme du roi Jrme, et dans la femme de son fils adoptif, le prince
Eugne. La reine d'Espagne, Marie-Julie, fut digne dans la prosprit
comme dans l'adversit, et, sur le trne ou dans l'exil, sa vie fut un
enchanement honorable de bont et de bienfaisance; la reine de
Hollande, Hortense, qui se montra suprieure  toutes les vicissitudes
humaines et dont le nom dans l'infortune est devenu un nom national,
Hortense, qui fit de ses enfants des princes citoyens, et qui sur la
terre d'exil passa  l'ternit en faisant des voeux pour la France; la
reine de Westphalie, Frdrique-Catherine, dont l'autorit paternelle
fora la main, et dont ensuite on voulut forcer les sentiments
d'honneur: ne sur les marches du trne, alors qu'elle fut descendue du
trne elle refusa de reconnatre  la puissance souveraine le droit de
briser le lien conjugal, et, libre alors de sa volont, elle resta
fidle au serment qu'elle n'aurait pas fait, si,  l'poque o elle le
fit, elle avait t matresse de ne pas le faire; la princesse
Auguste-Amlie de Bavire, femme du prince Eugne, belle d'me, parfaite
de coeur, et qu'une couronne n'aurait pas grandie, car elle tait au
moins au niveau de toutes les couronnes.

Une espce de monomanie dominait l'excellent naturel de la princesse
Pauline: elle voulait toujours tre ou paratre malade. Le seul dfaut
qu'elle trouvt  son frre tait celui de la contrarier  cet gard,
et, en effet, l'Empereur se plaisait souvent  lui dire que ses maladies
taient des rves. La princesse Pauline avait une mauvaise sant, mais
elle s'tait habitue  exagrer ses incommodits passagres. Le 1er
janvier, j'allai lui souhaiter la bonne anne, que je lui souhaitai de
bon coeur, car je l'aimais sincrement. Aprs le compliment, elle me
demanda comment je trouvais son teint. Je rpondis: Comme le matin je
trouvais celui des roses. Cela lui donna un peu de bouderie, elle
imaginait que c'tait mal  moi de la contrarier ce jour-l, puis elle
se mit  rire de sa susceptibilit. Une autre fois, je la trouvai allant
 la promenade en chaise  porteurs; je m'approchai pour lui prsenter
mon hommage. Elle me dit: Vous voyez bien que je suis souffrante,
puisque l'Empereur m'a engage  prendre le grand air. Pour prendre le
grand air, la bonne princesse n'avait qu' se mettre  l'une de ses
croises, car son appartement tait expos  tous les airs, et c'est
peut-tre ce que l'Empereur avait voulu lui faire entendre. Mais le
dsir de se rendre intressante n'allait pas jusqu' la faire renoncer 
la danse qui lui nuisait ou qui pouvait lui nuire, et, et-elle t plus
malade encore, elle aurait dans sans cesse si l'Empereur n'y avait mis
bon ordre. Le capitaine Loubers tait son danseur officiel. La princesse
Pauline n'aurait pas joui de son plaisir particulier si elle n'avait t
assure qu'il tait entour d'un plaisir gnral: c'tait une pte
humaine de perfection. Je cite un seul trait de son caractre: elle
s'habillait pour paratre au cercle dansant de l'Empereur; sa femme de
chambre, jeune demoiselle corse, la mcontenta dans son service, et,
impatiente, elle lui donna un soufflet. Arrive au bal, elle tait
inquite; ses yeux se portaient avec anxit vers une porte o les
premiers serviteurs de l'Empereur avaient la permission de se placer
pour voir les divertissements. La princesse faisait partie d'une
contredanse, mais son regard tait toujours fix sur la porte. Tout 
coup, quittant la contredanse, elle courut  la porte et elle y embrassa
vivement une jeune personne  laquelle elle dit hautement avec motion:
Pardonne-moi, cela ne m'arrivera plus. C'tait la femme de chambre.

Aucune famille porto-ferrajaise ne donnait des soires: c'tait presque
impossible en prsence des soires de l'Empereur. La princesse Pauline
me pressait de recevoir; mais j'tais trop petitement log 
Porto-Ferrajo, et je recevais  Rio-Marine: l'lite des braves y venait,
je tchais de lui rendre mon hospitalit agrable. La vrit est qu'elle
s'en contentait; car c'tait toujours  qui rirait le plus. La princesse
Pauline voulait s'associer  cette gaiet de bon aloi; elle me le disait
souvent, mais l'Empereur ne voulait pas que, dans la mauvaise saison,
elle s'expost  franchir les monts, et l'Empereur commandait.

Lorsque le carnaval fut arriv, la princesse Pauline usa de toute son
influence pour que le thtre donnt plus de vie aux divertissements
nocturnes, et le thtre rpondit aux intentions de cette princesse avec
d'autant plus d'empressement qu'on tait persuad que la princesse ne
cherchait qu' distraire l'Empereur: ce qui tait vrai.

Depuis quelque temps, l'Empereur tait plus rveur que de coutume, sans
cependant tre sombre. La princesse Pauline s'inquitait; le gnral
Drouot m'en avait parl plusieurs fois. L'Empereur se prtait de la
meilleure grce du monde  tout ce que sa soeur faisait pour lui tre
agrable; d'ailleurs, il n'aimait l'isolement que pour travailler sans
distraction. Pendant la dure du carnaval, il alla plus frquemment aux
reprsentations thtrales, et il assista mme  un bal masqu. Ce bal
eut cela de remarquable, outre la prsence de l'Empereur, que la
princesse Pauline y alla travestie en Napolitaine, mise avec un got
exquis, une grce enchanteresse, et paraissant encore plus jolie que
jamais. Son triomphe fut complet. Tout le monde tait sincrement
merveill. L'Empereur lui-mme comptait parmi les admirateurs.

Le carnaval parcourut sa carrire. La garde impriale, qui l'avait aim
pendant sa vie, se chargea de faire les honneurs de son convoi funbre,
et elle s'en acquitta  merveille; beaucoup de jeunes gens du pays
s'associrent  ce deuil factieux. Le pauvre carnaval fut donc
solennellement enterr. Le commandant Mallet conduisait le cortge;
habill en Sultan, mont sur le cheval blanc de l'Empereur, richement
couvert des cachemires de la princesse Pauline, il tait fier comme
Artaban, et il y avait vraiment de quoi l'tre.  ct de lui, tait le
capitaine des lanciers polonais, Schultz, qui reprsentait Don
Quichotte, et qui le reprsentait  s'y mprendre. C'tait naturel: le
capitaine Schultz avait cinq pieds neuf pouces, il tait mince, et son
cheval tait l'haridelle (_sic_) la plus haridelle de l'le d'Elbe; le
costume rpondait parfaitement au cavalier et au coursier; c'tait en
tout point le hros de Michel Cervants. Il y avait beaucoup d'autres
beaux costumes. Et cette crmonie avait lieu quelques jours avant notre
dpart!




III

LE THTRE.


L'Empereur comprit bientt qu'il fallait des amusements  ses braves:
les amusements nocturnes lui parurent les plus essentiels. Il dcida que
l'on ferait de suite un thtre. On chercha un local; l'autorit
administrative indiqua l'glise de Saint-Franois. L'Empereur hsita un
moment, il craignait la rprobation des consciences religieuses
timores. Les magistrats municipaux le rassurrent: depuis longtemps
cette glise servait de magasin militaire; elle avait dj t employe
pour les besoins de la cit. Le clerg lui-mme ne fit entendre aucune
plainte; personne donc ne cria au sacrilge, loin de l. Une dputation
des premires notabilits alla remercier l'Empereur de ce qu'il dotait
Porto-Ferrajo d'un difice qui lui tait absolument ncessaire; mais
l'difice seul ne suffisait pas. La transformation en salle de spectacle
devait tre dispendieuse, les accessoires pour monter la scne pouvaient
aussi s'lever  une somme importante, et la bourse de l'Empereur
n'tait plus intarissable. D'ailleurs, l'Empereur donnait sa part en
donnant un btiment que l'on considrait comme sa proprit, quoique 
vrai dire cela ft un peu douteux,  moins que l'tat ne comptt pour
rien dans la souverainet de l'le d'Elbe. L'Empereur dcida que les
loges du thtre  construire seraient par anticipation vendues aux prix
que fixerait plus tard l'assemble des acheteurs runis en socit, et
dans un clin d'oeil la vente fut consomme: il n'y eut pas de loges pour
tous ceux qui en voulurent. On avait cru que le premier rang devait tre
destin aux plus hauts fonctionnaires et aux grandes familles: cet
arrangement d'amour-propre prouva quelque obstacle ds son
accomplissement. Il y eut des jaloux, par consquent des critiques, ce
qui de part et d'autre avait quelque chose de ridicule. Nous tions tous
de la mme hauteur et de la mme grandeur: l'Empereur nous nivelait.

Ainsi le thtre de Saint-Franois eut une foule de propritaires, ce
qui arrive souvent en Italie. Les propritaires s'organisrent; ils
donnrent  leur organisation le titre d'_Accademia dei fortunati_,
Acadmie des fortuns. L'Acadmie dcida que l'inscription suivante
serait mise sur le frontispice du btiment: _A noi la sorte._
L'Empereur alla au-devant de tout ce qui pouvait tre agrable aux
acadmiciens; il se prta  toutes leurs fantaisies, qui d'ailleurs
n'avaient pour but que de lui plaire.

Chaque socitaire fit sa propre affaire de l'affaire commune; tous se
donnrent une tche  remplir. Aussi architectes, maons, mcaniciens,
dcorateurs, peintres, menuisiers, serruriers, tout marcha de front, les
arts et les mtiers, et dans moins de trois mois le thtre fut livr au
public. On aurait cru que l'Empereur en avait l'entreprise, tant il
surveillait l'excution.

Ce monument pouvait et devait tre considr comme un petit
chef-d'oeuvre.

Le peintre, artiste pimontais, se surpassa sur la toile d'avant-scne,
et son oeuvre mritait d'tre conserve. Elle reprsentait Apollon banni
du ciel gardant les troupeaux chez Admte, et heureux, instruisant les
bergers. L'auteur de cette allgorie fit aussi un beau portrait de
l'Empereur en pied. Ce portrait a disparu, je ne sais pourquoi, car
publiquement le gouvernement toscan ne l'avait pas proscrit, et personne
parmi les gens de bien ne pouvait avoir intrt  le faire disparatre.
C'tait un portrait remarquable.

L'inauguration du thtre eut beaucoup de similitude avec les ftes de
famille. L'Empereur y prit part plutt en pre qu'en souverain.

Les comdiens taient arrivs  point nomm. Leur troupe ne tenait pas
un premier rang, peut-tre mme un second, mais elle faisait passer les
veilles en compagnie, et cela comptait pour beaucoup dans une vie
d'ostracisme.

Nous en tions encore  la lune de miel, je veux dire aux jours o
l'Empereur n'avait pas dcid ce qu'il ferait; ses oprations semblaient
tre empreintes de stabilit.




CHAPITRE IV: LES PROMENADES ET EXCURSIONS DE NAPOLON.

     I.--Le cap Stella.--Chasse rserve de l'Empereur.--Amusements de
     l'Empereur.--Prtendue dcadence de l'Empereur.--Les jeux
     innocents, les commrages.--La pche au cap Stella.--Une farce de
     Napolon au gnral Bertrand.--Une bouillabaisse.

     II.--Deux journes  Rio.--Promenade au Monte Giove.--La
     pche.--Chargement des btiments.--Horreur de Napolon pour les
     vtements noirs.--L'ermite de Monte Serrato.--Les caroubiers de M.
     Rebuffat.




I

LA CHASSE ET LA PCHE.


Avant de terminer la srie des projets qui fourmillaient dans l'esprit
de l'Empereur, je dois consacrer quelques mots au cap Stella et dire 
quel emploi il devait servir. Le cap Stella part de la cte mridionale
de l'le d'Elbe, il s'avance environ une demi-lieue en mer, et dans la
ligne du sud-ouest un peu sud. C'est ce cap, du ct de l'ouest, et le
cap Calamita, du ct de l'est, qui forment l'anse de l'Aconna. Le cap
Stella tait originairement une le: ce sont les circonstances
accidentelles des ensablements qui l'ont uni ou runi au continent
elbois; c'est du moins l'opinion reue. Il ne fallait que creuser dans
le sable pour rendre au cap Stella son isolement primitif. L'Empereur
destina ce cap  un lieu de chasse rserve; ds lors, il ordonna que
l'on spart le cap Stella de l'le d'Elbe. On mit la main  l'oeuvre.
Certainement le but de l'Empereur tait facile  atteindre quant 
l'isolement, mais il n'en tait pas de mme quant au gibier qu'avant
tout il fallait avoir pour chasser. L'Empereur ne croyait pas 
l'impossible: il ordonna une espce de leve en masse de livres et de
lapins. Puis il eut recours aux maremmes toscans et  la Corse. Il fit
mme fouiller l'le de Cerboli qu'une vieille tradition couvre de
lapins, quoiqu'il n'y en ait pas un seul: j'en ai fait l'exprience plus
d'une fois.

Le rivage de l'Aconna est propre aux parties improvises d'amusement
intime. Pendant les sjours frquents que l'Empereur faisait  Longone
dans ses vues d'intrt comme dans ses vues d'agrment, il allait assez
souvent du ct de l'Aconna, et quelquefois il poussait sa course
jusqu' Campo, ce qui pour lui n'tait ni long ni pnible. Dans ces
excursions rapides, l'Empereur aimait  tre accompagn, et il tait
ordinairement d'une gaiet franche, communicative, et, presque joyeux,
il se mlait  tout ce qui semblait plaire  sa suite. Lorsque la visite
 l'Aconna ne devait tre qu'une promenade lente, paisible, jaseuse, des
dames allaient avec l'Empereur, et sur les bords de la mer l'Empereur
s'amusait avec elles aux jeux qu'on appelle innocents, sans que pourtant
l'on en ait jamais bien constat l'innocence.

Qu'on ne pense pas que je sois tonn de ce que l'Empereur se prtait 
de simples divertissements vulgaires! L'Empereur tait un homme, et
homme, quoique privilgi du ciel, quoiqu'il et une nature suprieure,
les dcrets ternels ne pouvaient pas l'avoir affranchi de toutes les
faiblesses. Ainsi l'Empereur aimait la distraction des plaisirs;
seulement, il les aimait  la manire des grands hommes, comme un
adoucissement ncessaire aux tourments de la vie: ses plaisirs tenaient
leur place dans son emploi du temps. J'aurais peut-tre mme
historiquement eu tort de ne pas en parler, puisque d'autres en avaient
parl avant moi, surtout lorsque nous tions encore  l'le d'Elbe, et
qu'ils en avaient parl mensongrement, avec l'intention marque de
nuire  l'Empereur. Le capitaine de vaisseau Moncabri avait crit 
Paris que l'Empereur tombait dans l'enfance, parce qu'il s'amusait 
des jeux d'enfant. Et le colonel Campbell crivait  Londres que la
dcrpitude de l'Empereur faisait des progrs rapides. Ensuite Paris et
Londres inondaient l'Europe de ces niaiseries.

L'Empereur recevait les dames en gnral, mais il les recevait sur leur
demande ou lorsqu'il les avait invites. Seulement il invitait plus
souvent, presque chaque jour,  Porto-Ferrajo l'pouse et la fille d'un
chambellan, et  Longone l'pouse et la fille du vice-consul de Naples.
La frquence de ces invitations avait donn  ces dames l'apparence des
franches coudes. La dame de Porto-Ferrajo, ni par son ge, ni par sa
figure, ni par son esprit, ni par la position ostensible de son coeur, ne
pouvait attacher l'Empereur, et la demoiselle, jeune personne charmante,
avait sa main promise. La mre et la fille de Longone ne possdaient
absolument rien de ce qui pouvait srieusement fixer l'attention d'un
homme tel que l'Empereur, et lorsqu'on avait dit d'elles: Ce sont de
bonnes gens, l'on ne trouvait plus rien  dire.

Quel tait donc le motif de l'entranement de l'Empereur pour la dame de
Porto-Ferrajo et pour la dame de Longone? D'abord l'Empereur n'aurait
pas trouv dans l'le d'Elbe deux autres dames qui, sans souci de leur
famille, eussent autant de temps  lui consacrer. De plus, l'Empereur,
sans tre retenu par l'immensit de son gnie, aimait les caquetages 
l'gal des vieilles commres, et ces deux dames, sans mme s'en douter,
lui apprenaient tous les contes bleus du pays.

Or, les deux dames et les deux demoiselles de Porto-Ferrajo et de
Longone taient les seules dames que l'Empereur admettait  ses
rcrations de campagne et avec lesquelles il s'amusait aux jeux
innocents. Ainsi il est constat par des tmoins oculaires et
auriculaires que l'Empereur avait fait deux parties de palet avec ces
dames, et qu'il avait tellement cess d'tre lui-mme que ces dames
l'avaient facilement gagn. Ce n'est pas la seule preuve de dgnration
(_sic_) morale que l'Empereur donnait au monde moral; en voici une autre
qui a bien plus de gravit: je suis sr que le colonel Campbell la
considra comme le complment des preuves que l'Empereur donnait de la
faiblesse de son esprit. Le bon M. Seno, excellent homme s'il en fut
jamais, pria l'Empereur d'assister  la leve de la madrague ainsi qu'
d'autres pches que l'on ferait en mme temps que la pche du thon, et
l'Empereur accepta,  la condition qu'aprs la pche ou les pches, M.
Seno lui ferait manger sur le rivage un _bouille basse_ (_sic_) de
pcheur. L'invitation fut nombreuse, la pche brillante et le bouille
basse excellent. On mangea, on but, on rit, et puis on se livra  des
divertissements,  des divertissements semblables  ceux du commun des
hommes. Et, chose trange, inoue, incroyable, l'on vit l'Empereur, lui,
de sa propre personne, tre joyeux de cette gaiet presque populaire!
Qu'on vienne dire ensuite que les Moncabri, que les Campbell, ainsi que
vingt autres observateurs de la mme force, avaient tort de penser ou de
vouloir faire penser que la raison de l'Empereur s'en allait! Il y a
d'autres preuves de conviction contre la dbilitation intellectuelle de
l'Empereur: ainsi, au retour de la pche, en dbarquant sur la plage,
l'Empereur trouva un amoncellement de beaux poissons parmi lesquels il y
avait beaucoup de fretin qui sautillait, et il prit une poigne de ces
petits poissons. Les gens sensibles et spirituels comme les Moncabri et
les Campbell pensaient que l'Empereur allait rendre ces pauvres petits
poissons  leur lment naturel: pas du tout! l'Empereur n'eut pas le
moins du monde ce sentiment d'humanit, et, le coeur endurci, au lieu de
jeter ces petits poissons  la mer, il les mit dextrement dans la poche
du gnral Bertrand. Puis, faisant semblant d'avoir perdu son mouchoir,
il demanda au gnral Bertrand s'il n'en aurait pas un  lui prter, et
le gnral Bertrand ayant mis avec empressement la main  la poche, la
retira avec plus d'empressement encore, car ses doigts avaient t
piqus: de quoi l'Empereur se permit de rire tout  son aise, comme si
pareille chose n'tait pas une chose abominable! Aprs le repas,
l'Empereur voulut alimenter les divertissements en proposant le jeu de
la bague, et comme on manquait du cordon indispensable pour ce jeu, il
dcida qu'on prendrait les rubans qui taient  la coiffure des dames.
Les dames consentirent; elles parurent mme trs satisfaites.

Il n'y avait personne  l'le d'Elbe, absolument personne, dans les
hommes comme dans les femmes, qui n'ambitionnt une attention
bienveillante de la part de l'Empereur.

Ce qui se passait  Longone avait moins de retentissement dans l'le
d'Elbe que ce qui se passait  Porto-Ferrajo. Ainsi l'on avait peu parl
des parties de palet faites presque clandestinement. Les surveillants
salaris des faits et gestes de l'Empereur y ajoutrent ensuite ce
qu'ils voulurent pour se faire des droits  une augmentation de salaire.
La partie de la madrague fut raconte avec plus de vrit. On aurait pu
faire un recueil de toutes les paroles de l'Empereur. Pendant huit jours
on ne s'entretint pas d'autre chose; pas un seul individu qui ne crt
avoir t l'objet principal des attentions de l'Empereur. Quelques jours
aprs, j'avais une runion porto-ferrajaise chez moi, et la conversation
gnrale ne roula que sur ce qui s'y tait pass: l'un avait vu que
l'Empereur avait fait ceci, l'autre que l'Empereur avait cela, un tel
avait t interrog, un tel consult; chaque dame avait eu son apart,
il avait demand le ruban  celle-ci, il l'avait pris  celle-l; il
s'tait promen avec la premire, avec la deuxime, avec la troisime;
et enfin si l'on avait additionn le chiffre du temps qu'il avait pass
avec toutes les personnes de l'invitation, il en serait certainement
rsult que cette matine avait au moins dur trois mois. L'Empereur me
parla de cette runion: je lui racontai ce qui s'y tait pass, et
quoique le gnral Drouot lui en et dj rendu compte, il n'en voulut
pas moins connatre les plus petites circonstances. Il s'amusa beaucoup
de ce qu'on lui faisait faire et de ce qu'on lui faisait dire.

Chose remarquable: l'Empereur, qui apprenait avec indiffrence, du moins
ostensiblement, tout ce que la raction antisociale vocifrait contre
ses injustices, contre ses tyrannies, prouvait une sensation
douloureuse en lisant dans les journaux ce qu'on disait de son
affaissement moral, et il ne cachait pas sa peine.




II

DEUX JOURNES DE RIO.--MONTE GIOVE.


Le gnral Bertrand tait le gouverneur-n du palais imprial de
Porto-Ferrajo: son titre de grand marchal lui donnait galement la
haute main sur le palais imprial de Longone, et cependant l'Empereur
avait nomm quelqu'un de confiance au gouvernement de ce dernier palais:
cela ressemblait  quelque chose, mais en ralit ce n'tait rien,
absolument rien. Tous les ordres taient l'oeuvre du gnral Bertrand,
lorsque l'Empereur n'avait pas lui-mme pris directement l'initiative,
ce qui arrivait presque toujours. On ne connaissait pas d'autres palais
impriaux  l'le d'Elbe, ni rien qui ft destin  une demeure
impriale: nanmoins, tout  coup il surgit de terre un palais imprial.
Personne ne s'en doutait, moi encore moins que personne, et ce fut
l'Empereur qui me l'apprit. Le gnral Drouot m'avait averti que
l'Empereur voulait me parler; il avait ajout avec satisfaction: Nous
irons vous voir. Je trouvai l'Empereur dans une apparence de
contentement manifeste. Il me demanda de suite si le grand marchal
m'avait prvenu que j'tais nomm gouverneur du palais imprial de Rio.
Et comme il me fit cette demande d'un air presque riant, je crus que
c'tait une plaisanterie, et je lui rpondis sur le mme ton:
C'est--dire gouverneur de ma maison. Ma rponse ne fit pas
prcisment de peine  l'Empereur, puisqu'il la prit par son bon ct,
mais il cessa de sourire, et il ajouta: Vous resterez l jusqu' ce que
je vous aie fait prparer un autre logement dans lequel vous serez
beaucoup mieux. Lorsque j'aurai un chez-moi, que je ne vous drangerai
plus, j'irai souvent  Rio. Alors je compris que la chose tait
srieuse, que ma rponse tait presque une balourdise, et je fis
observer  l'Empereur que je ne savais rien: Je m'en suis dout,
rpliqua l'Empereur, et alors il continua  me parler d'un ton de bonne
humeur, ce qui me fit plaisir, car j'tais au regret d'avoir laiss
chapper des paroles irrflchies. L'Empereur poursuivit: Mais en
attendant que je puisse tre chez moi, il faut que vous me receviez
encore chez vous, et demain j'irai vous demander l'hospitalit: je
coucherai  Rio.--Coucher  Rio! C'tait m'annoncer qu'il n'y viendrait
pas seul. Vouloir y aller le lendemain, c'tait ne pas me donner le
temps ncessaire pour une rception convenable. Je priai l'Empereur de
retarder son voyage d'un jour. Il me rpondit: C'est comme si vous me
demandiez de vous mettre  mme de faire beaucoup plus de dpense que je
n'ai l'intention de vous en occasionner, et je veux viter cela. Je me
rendrai demain  Rio. Nous irons visiter la forteresse de Monte Giove.
Il n'y avait pas  rpliquer.

Cette seconde hospitalit devait, comme la premire, fourmiller de
particularits plus ou moins importantes, et elle pourrait facilement
fournir des matriaux pour un chapitre tendu. Alors j'tais dans les
bonnes grces de l'Empereur; j'avais dj part  ses confidences.

Depuis le repas que je lui avais donn  son arrive, l'Empereur n'tait
venu  Rio-Marine que pour s'y reposer ou pour s'y rafrachir en
passant. Les marins riais dsiraient de le voir sjourner au milieu
d'eux. L'Empereur dut tre satisfait du plaisir que sa prsence faisait
prouver.

Monte Giove, qui donne son nom  la seule fort que l'le d'Elbe
possde, est couronn  son fate par un plateau assez spacieux, au
centre duquel on trouve les vestiges d'un monument que les indignes
considrent comme les dbris d'un ancien temple de Jupiter, et qui sont
les restes d'une tour de dfense que les Riais avaient leve pour se
garantir des irruptions barbaresques du moyen ge. Il est impossible
d'avoir une vue plus admirable que celle qu'on a du plateau qui couronne
le Monte Giove. L'oeil peut promener son regard depuis le mont Argental
jusqu'au golfe de la Spezia, distinguant tous les objets qui
l'intressent, et en suivant la crte des Apennins jusqu' la hauteur de
Gnes. On compte facilement les navires qui sont sur la rade de
Livourne, plus facilement encore la quantit prodigieuse de barques de
pche qui ressemblent parfaitement  des papillons effleurant la surface
des flots. On croit toucher  toutes les les qui peuplent la mer
Tyrrhnienne. Ce qu'on prouve sur ce plateau, c'est de la
contemplation, c'est une ferveur religieuse. Je ne l'ai jamais visit
sans me dire qu'un athe y serait mal  son aise, car tout y rvle la
divinit.

L'Empereur donna le signal du dpart pour le plateau de Monte Giove.
Nous suivmes la route parallle  la cte. L'Empereur, qui de la mer
avait examin les batteries, voulut les connatre du ct de terre, et
il alla les visiter. Il alla visiter aussi les filons du minerai de fer
et les antiques usines de fonte; il fut compltement de mon avis; il me
dit: Vous me reconduirez ici. La route tait pittoresque et assez
facile jusqu'au pied de Monte Giove. Mais arrivs au pied de Monte
Giove, nous ne trouvmes que des sentiers troits, scabreux, et, en
approchant du sommet, il fallut mettre pied  terre. L'Empereur grimpa
comme toute sa suite en s'appuyant sur un bton qui ds lors devint son
bton, et enfin, un peu fatigu, il atteignit au terme de sa course.
Chaque bel arbre qu'il avait vu lui avait fait pousser un cri de joie,
et il avait vu beaucoup de beaux arbres. De manire qu'en arrivant au
lieu de halte force, on pouvait croire que ses cris de joie taient
puiss et que son contentement deviendrait silencieux. Nous nous
trompions! Ds qu'il eut pos le pied sur le plateau, qu'il plana sur le
vaste horizon qui de toutes parts se dveloppait devant lui, ses
exclamations nous tonnrent, et, pendant une demi-heure, elles nous
obligrent  remarquer des beauts qui auraient peut-tre chapp 
notre attention. Ce premier mouvement pass, l'Empereur alla s'asseoir
sur un amoncellement de pierres provenant de la dmolition de la tour de
Giove, et en s'asseyant, il dit: Mme les monuments prissent! Cette
pense l'amena  philosopher sur le nant des grandeurs humaines, et il
termina sa proraison par ces paroles remarquables: Bien fou celui qui
se croit  l'abri des coups du sort.

Lorsqu'il fut repos, l'Empereur examina avec une grande attention s'il
existait quelque chose dans les restes du monument dtruit qui pt avoir
quelques rapports avec un ancien temple, et il se convainquit que ce
n'tait qu'une tour de sret pour se garantir des pirates. Aprs cet
examen, l'Empereur se livra  l'inspection du plateau, et, l'inspection
termine, son imagination ardente, imptueuse, sans bornes, lui fit
tracer le plan d'une campagne solitaire, unique, merveilleuse: l, le
btiment principal; l, les dpendances; l, un jardin; l, une citerne;
l, un bouquet d'arbres, puis un sentier couvert qui irait jusqu'aux
bords de la mer, puis un peu de chasse, puis deux ou trois petites
fermes, puis des vaches, puis un troupeau, puis... il alla reprendre son
sige sur les ruines du prtendu temple de Giove, et l, il revint  des
ides philosophiques: Voyez, nous dit-il, quelle est la faiblesse de
notre nature! Je suis plus pauvre que Job, et pourtant je fais
travailler mon esprit pour dpenser de l'argent. Ensuite il fit des
calculs. Les calculs ne lui sourirent pas. Il se leva en murmurant ces
mots: Je ne suis pas assez riche! et enfin, aprs un combat entre sa
pauvret et son agrment, sa pauvret ayant vaincu, il parla de
retourner  Rio. Mais il rpta maintes fois: Pourtant ce serait une
retraite d'une beaut idale. Alors ce n'tait qu'un rocher presque nu:
il aurait fallu bien du temps pour lui redonner une nature vgtale.

L'exploration du plateau amena une scne qui passa presque inaperue.
L'Empereur tait trs mcontent de la conduite de la grande-duchesse de
Toscane: tout le monde savait cela. L'oeil fix sur le Piombinais,
l'Empereur demanda  quelqu'un de sa suite, homme du pays, ce que
faisait la grande-duchesse  Piombino, et cet homme, croyant faire la
cour  l'Empereur, lui rpondit crment qu'elle faisait l'amour.
L'Empereur cessa de lui parler, il ne le regarda plus. Tourn de mon
ct, il me dit: Je l'ai arrt sur-le-champ pour l'empcher d'aller
trop loin, et il ajouta: Quelle est votre opinion? Je rpondis que,
envoy  l'le d'Elbe pour administrer, je m'tais born  administrer.
L'Empereur continua: Cependant vous devez connatre les changements qui
se sont oprs dans la principaut de Piombino? Je rpondis 
l'Empereur: Ceci est autre chose; je n'ai pas  me taire. Le
gouvernement de la grande-duchesse a fait beaucoup de bien au peuple
piombinais. L'Empereur me tmoigna son contentement par un signe de
bont, mais se tournant de suite vers la personne qui lui avait adress
la premire parole, il lui dit avec l'accent du blme: Je suis sr que
vous ne savez rien de cela, et il marcha.

Nous retournmes  Rio-Marine par le chemin de Rio-Montagne. L'Empereur
alla  l'ermitage de sainte Catherine qu'il connaissait dj. Il alla
aussi examiner un terrain o l'on assure qu'il y a des carrires de
marbre; il ne fut pas bien convaincu; nanmoins il ordonna quelques
travaux d'examen.

J'avais vacu le palais imprial. Je m'tais retir dans ce qu'on
appelait l'htel des employs, que j'avais fait btir et que l'Empereur
me destinait. L'Empereur fit une visite  ma femme; il lui renouvela la
promesse de la loger mieux qu'elle ne l'tait dans le soi-disant palais
qu'elle venait de quitter. Et, comme de juste, il fit lui-mme le plan
d'un appartement complet. Chose singulire: ce plan tout de la main de
l'Empereur, laiss par lui  ma disposition, devenu ma proprit, a t
dtourn de mon cabinet, et dernirement  Florence l'on a voulu me le
vendre. Mais on le mettait  un prix trop haut pour moi.

Un beau jardin qui tait mon ouvrage attenait au nouveau palais
imprial, et dans ce beau jardin, devenu aussi proprit impriale, mais
dont je conservais la jouissance, il y avait un joli petit rduit o
j'avais l'habitude d'aller tudier.  cette poque j'crivais un ouvrage
qui m'obligeait  mditer _Tlmaque_, et cet ouvrage tait dans le
rduit de mes mditations. Sans doute entran par la situation de
l'Empereur, par la multiplicit des travaux qui se faisaient sur l'le
d'Elbe, j'avais marqu, au crayon noir, les passages suivants, et le
livre tait rest ouvert  cet endroit:

     Le roi ne doit rien avoir au-dessus des autres, except ce qui est
     ncessaire ou pour le soulager dans ses pnibles fonctions, ou pour
     imprimer aux peuples le respect de celui qui doit soutenir les
     lois. D'ailleurs, le roi doit tre plus sobre, plus ennemi de la
     mollesse, plus exempt de faste et de hauteur qu'aucun autre, etc.

     Minos n'a voulu que ses enfants rgnassent aprs lui qu'
     condition qu'ils rgneraient d'aprs ses maximes: il aimait encore
     plus son peuple que sa famille.

     Je fus rduit  me rjouir de possder avec un petit nombre de
     soldats et de compagnons qui avaient bien voulu me suivre dans mes
     malheurs, cette terre sauvage et d'en faire ma patrie, ne pouvant
     plus jamais esprer de revoir jamais cette le fortune o les
     dieux m'avaient fait natre pour y rgner, etc. Ainsi tomberont
     tous les rois qui se livreront  leurs dsirs et aux conseils des
     flatteurs.

L'Empereur tait entr dans son appartement. Il faisait chaud,
extrmement chaud, et l'on pensait qu'il s'tait renferm pour avoir de
la fracheur en se mettant plus  l'aise. Sa suite s'tait un peu
disperse; chacun tait all  et l chercher de l'ombre. Je me
promenais depuis quelque temps avec un chambellan, bon enfant, mais
mauvaise tte et surtout mauvaise langue. Nous discutions assez vivement
sur la vie politique et religieuse de Pie VII; le chambellan se servait
d'expressions offensantes pour ce Saint Pre. Je n'tais pas de son
avis; je le blmais, et nous en tions presque  des paroles de
vivacit. Tout  coup, l'Empereur, que l'on croyait mollement tendu sur
un lit de repos, sortit de mon rduit, vint  nous d'un air courrouc
et, apostrophant le chambellan avec svrit, lui dit: Des opinions
comme les vtres, monsieur, exprimes par des personnes qui
m'approchaient, ont induit l'Europe en erreur, et ont fini par faire
croire que j'avais maltrait Notre Saint Pre. Je vous sais mauvais gr
de ce que je viens d'entendre. Veuillez bien ne pas rcidiver. Cela
dit, sans attendre une rponse ou une excuse, l'Empereur tourna le dos
au chambellan et il se retira. Le pauvre chambellan tait terrifi, se
croyant perdu. Un instant aprs, l'Empereur n'y pensait plus.

Rest seul, j'entrai dans mon petit rduit chri, je feuilletai le
_Tlmaque_, et  mon tour je fus saisi d'tonnement. J'avais laiss le
livre ouvert, je le retrouvais ferm et avec une oreille  diffrentes
pages que l'on avait sans doute voulu m'indiquer. Ce ne pouvait tre que
le fait de l'Empereur. Je me htai de regarder. L'Empereur avait
accompagn  coups de plume les coups de crayon par lesquels j'avais
signal les passages que j'ai cits avec une scrupuleuse fidlit.
Quelle pouvait tre l'intention de l'Empereur? Pourquoi ne m'avait-il
pas de suite interrog sur la prcaution que j'avais prise de marquer
certains passages? Mon anxit ne fut pas de longue dure. En sortant du
petit rduit, je vis l'Empereur sur une terrasse: il me regardait en
riant, et il m'appela; j'accourus, je rpte son colloque:

     Vous commentez donc le pome de Fnelon, car je crois que c'est
     ainsi qu'il faut appeler son immortel _Tlmaque_?

     --Je l'explique comme je le comprends. Mes explications sont
     crites pour que mes enfants puissent en profiter ds qu'ils seront
      mme de les comprendre.

     --Vos coups de crayon me prouvent que vous faites des allusions 
     ma personne?

     --Ils vous prouvent mal; mes allusions s'adressent toutes  votre
     gouvernement.

     --En quel sens?

     --Pour l'intrieur, en plus d'un sens, par la raison que tous mes
     sentiments sont fonds sur le principe ternel de la souverainet
     nationale.

     --Et pour l'extrieur?

     --Tout  votre avantage: vous tiez l'enfant de la rvolution;
     malgr vous, vous reprsentiez la rvolution, et, en vous
     dtruisant, on croyait dtruire la rvolution comme on croyait
     l'anantir en anantissant la rpublique. Voil la base
     fondamentale de toutes les guerres que la France a eu  soutenir.

     --Ne vous laissez pas trop aller  un entranement patriotique.
     Examinez bien les causes, quels qu'en soient les effets: c'est le
     seul moyen d'tre juste.

     --C'est  quoi je m'applique.

     --Fnelon fabriquait des rois divins. Mais les rois sont des
     hommes, un assemblage de dfauts et de qualits, de vices et de
     vertus. Les plus grands rois sont ceux qui sont les moins
     imparfaits. Cette opinion doit vous aller?

     --Elle m'enchante.

     --Tant mieux! Et l'Empereur, vraiment satisfait, changeant la
     conversation, me loua d'avoir rembarr le chambellan.

Il me serait difficile de rendre avec exacte prcision tout le plaisir
que ce colloque me fit prouver, et, aprs un long enchanement de
vicissitudes, j'en conserve encore l'impression d'un souvenir joyeux.
C'est que depuis bien du temps je dsirais avec ardeur pouvoir
franchement manifester  l'Empereur la plnitude de mes sentiments
patriotiques: de l, mon contentement de la circonstance qui semblait
tre venue tout exprs au-devant de moi. J'avais bien dit  l'Empereur
que j'tais l'ami du peuple, l'aptre de la libert, mais en passant, et
l'Empereur n'avait pas paru m'entendre. L'Empereur n'avait pas fronc
les sourcils en m'coutant.

Il tait temps de dner. Nous attendions que l'Empereur donnt le signal
d'aller  table, mais il ne se pressait pas, quoiqu'il et deux fois
regard sa montre, et j'tais tonn, j'tais surtout tonn que ma
femme ne ft pas invite. L'Empereur perdit patience, il s'approcha de
moi, et il me dit sans lever la voix: Mme Pons se fait bien attendre.
Je fus forc de lui rpondre que ma femme n'avait pas t invite.
L'Empereur fut trs surpris et trs fch de cet oubli; il avait charg
le gnral Bertrand de l'invitation, et mme de demander  Mme Pons s'il
n'y aurait pas une autre dame  inviter, afin qu'elle ne se trouvt pas
seule avec des hommes. Le gnral Bertrand ne connaissait pas les
habitudes matinales de ma femme; avant le dpart de Monte Giove, il
avait cru qu'il tait trop  bonne heure (_sic_) pour aller chez elle,
et ensuite le voyage avait effac cela de son souvenir. L'Empereur
l'envoya de suite chercher Mme Pons; le gnral courut pour la prendre,
et  peine lui donna-t-il le temps de mettre ses gants. Ma femme tait
en grande toilette, mais en deuil, et c'est dans l'habillement de deuil
qu'elle se prsenta  l'Empereur. L'Empereur avait une antipathie
profonde pour les habillements noirs: ma femme ne savait pas cela, le
gnral Bertrand ne la prvint pas. L'Empereur, en voyant le deuil,
devint sombre, et il ne se drida pas un moment pendant le temps qu'il
resta  table. Ce n'tait pas de la mauvaise humeur: c'tait une pense
douloureuse qui l'oppressait. Toutefois, il fut parfait pour ma femme.
Le gnral Drouot m'assura que l'Empereur avait d se faire un grand
effort pour rester une heure  ct d'une dame en deuil. Il n'avait
permis qu' Mme Duroc de paratre ainsi  la cour. Le gnral Drouot
n'avait jamais pu connatre ni prsumer la cause de cette antipathie.

Cette petite faiblesse d'un grand homme ne se bornait pas seulement  ne
pas aimer que les femmes se prsentassent  lui habilles de noir: il
n'aimait pas non plus qu'elles s'y prsentassent habilles de blanc. La
reine Caroline de Naples envoya  la princesse Pauline du velours noir,
soi-disant des fabriques napolitaines, et la princesse Pauline eut une
envie dmesure de s'en faire faire une robe. Toutefois, elle craignait
la dsapprobation de son frre; elle hsitait, mais le dmon tentateur
l'emporta: la robe fut faite. Cependant la princesse prit ses
prcautions pour que l'Empereur ne se fcht pas. La robe fut orne 
l'espagnole avec des bouffants en soie rose et avec d'autres ornements
de la mme couleur. Ainsi pimpante, jolie comme un ange, la princesse
arriva  l'heure du dner, et en la voyant, l'Empereur, inexorable dans
sa rpulsion pour le noir, lui dit: Quoi, madame, vous venez dner en
domino! La pauvre princesse s'arrta, balbutia, et, tout interdite,
alla mettre une autre robe. Une autre fois, la princesse Pauline avait
fait venir de Paris une robe blanche, richement brode; l'Empereur lui
dit: Ah madame! vous voil habille  la victime! Ce qui obligea la
princesse  rentrer chez elle pour se vtir d'une autre manire. Cette
fois il y avait un double mcontentement de la part de l'Empereur, la
princesse Pauline en convenait. Il n'y avait pas de dames elboises qui
eussent une parure en diamants, et par un principe de dlicatesse bien
entendue l'Empereur avait dsir que la princesse s'abstnt d'en porter.
Cependant au pch d'avoir mis la robe blanche la princesse avait ajout
la faute de se parer d'une riche pingle en diamant, et l'Empereur y
avait fait attention. La couleur favorite de l'Empereur tait la couleur
rose.

Revenons au dner: en se levant de table, l'Empereur prit cong de ma
femme et il se retira dans son appartement. Nous restmes libres, pas
pour bien longtemps cependant. Je crois que l'Empereur n'avait cherch
qu' se soustraire  la vue de l'habillement noir. Une heure aprs il
nous fit appeler, et nous le suivmes  la promenade; je le priai de me
permettre de le diriger, je le conduisis sur les bords de la mer. Un de
mes employs avait prpar une pche de nuit au feu, et j'tais certain
que ce serait une curiosit agrable pour l'Empereur. On fait brler des
bois rsineux dans une machine en cercles de fer que l'on fixe au bout
d'une perche; le poisson vient  la lumire; alors on l'entoure avec des
filets, on resserre doucement les filets, et, lorsque les filets sont
resserrs, que le poisson est ramass dans un petit espace, qu'il est
facile de l'atteindre, on le prend  coups de trident. La nuit tait
arrive; son voile transparent lui donnait l'air d'un crpuscule, et le
firmament talait ses cent peuples d'toiles; les vagues s'teignaient
sans murmure en touchant au rivage. L'Empereur s'embarqua. La pche au
feu l'amusa beaucoup, et il y passa une heure de divertissement. Sa
tristesse avait entirement disparu.

En dbarquant, l'Empereur dit: Cette campagne qui embaume, ce ciel
d'azur qui enchante, engagent  la promenade, et il faut nous promener.
Nous le suivmes, la promenade fut longue; nous rentrmes tard.
Cependant elle m'avait paru courte et rapide. Elle a une premire place
dans les plus beaux souvenirs de ma vie. Pendant sa dure, je fus
presque toujours tte  tte avec l'Empereur, et, je l'avoue, j'en tais
plus fier que je ne l'aurais t aux Tuileries. Nous tions dans le
silence des merveilles de la nature; tout portait aux panchements.
L'Empereur me dit: Voyons, pourquoi aviez-vous crit contre moi? Si le
respect ne m'avait pas retenu, j'aurais embrass l'Empereur pour le
plaisir qu'il me faisait en prenant l'initiative d'une explication que
j'avais le dsir ardent d'avoir, et ma rponse fut rapide. J'allai droit
au but:

L'arme d'Italie tait toujours rpublicaine; votre systme de
gouvernement la froissait beaucoup. J'tais l'un des crieurs
rpublicains contre le systme politique que vous aviez adopt. Un
conventionnel, mon ami, honnte homme, bon citoyen, avait, quoique
extrmement instruit, fait d'assez mauvais couplets contre votre
nationalit, contre votre patriotisme, et le gnral en chef qui m'tait
trs attach m'avait engag  corriger cet amusement satirique, qui ne
devait d'ailleurs avoir aucune publicit. Le pamphlet potique fut
drob dans le cabinet du gnral en chef, par un homme qui croyait
obtenir par sa dloyaut un avancement qu'il n'avait pas su mriter par
ses services. On ne connut pas l'criture des couplets, mais on connut
la mienne qui tait dans les interlignes, et je fus mand  Paris. Votre
reprsentant osa me demander une dnonciation contre l'crivain qui vous
avait attaqu. Cette infamie dtruisit ma carrire. Je restai homme
d'honneur.

L'Empereur s'tait arrt pour m'couter. Lorsque j'eus fini, il me dit:

Je vous crois, et vous venez de soulever un voile.

Puis, aprs un moment de rflexion, il ajouta: J'ai cependant fait
beaucoup de bien  ce conventionnel! et il se tut encore.

Je ne voulais pas laisser l'Empereur sous la triste impression d'avoir
oblig un ingrat. Je l'assurai que le conventionnel, auquel il avait en
effet rendu un grand service, mais bien des annes aprs, avait t
extrmement reconnaissant, et qu'il tait mort en bnissant son nom, ce
qui me parut le toucher. L'Empereur reprit la parole pour me demander
si, en dehors de ma vie militaire, il n'y avait pas eu quelque autre
manifestation antigouvernementale. Je lui avouai que j'tais l'officier
qui, la nuit du jugement de Moreau, s'tait hautement prononc en faveur
de ce gnral, et cela ne l'tonna pas. Il me restait une confidence 
lui faire, mais la chose me paraissait scabreuse. Nanmoins je m'y
dcidai:

Il tait naturel, lui dis-je, qu' cette poque je fusse exaspr
contre le gouvernement, car je suis Cettois, et le gouvernement avait
fait dcimer mes concitoyens.

Ce mot de dcimer alla droit  l'me de l'Empereur. Dcimer!
rpta-t-il avec motion, et, aprs une minute de silence, il me dit,
comme s'il s'agissait d'un vnement bien rcent:

Vous voulez parler de la malheureuse affaire de collision entre les
soldats et les ouvriers, sous le consulat? Je ne l'ai jamais oublie:
jamais aussi Fouch ne m'a bien satisfait  cet gard. La guerre entre
Franais est une guerre de dsolation: je n'aurais rien valu pour elle.
Racontez-moi: je saurai enfin la vrit.

J'ajoutai: La vrit, toute la vrit, rien que la vrit.

Je commenais mon rcit lorsque le gnral Bertrand, s'approchant de
l'Empereur, lui fit observer que, s'il n'avait pas l'intention de nous
faire coucher  la belle toile, il tait temps de rentrer, et
l'Empereur, d'accord avec le gnral Bertrand, continua en s'adressant 
moi: En effet, nous nous sommes oublis. Il faut que nous allions
reposer. Votre rcit ne sera pas perdu: je vous le demanderai.

Nous rentrions, un violon frappa l'oreille de l'Empereur, l'Empereur me
demanda ce que c'tait. Je lui rpondis que c'tait un bal pour fter le
mariage d'un marin: Allons voir danser les marins, dit tout de suite
l'Empereur, et il tourna ses pas vers le lieu de la danse. bahi, je lui
observai qu' une heure aussi avance, les marins devaient avoir la tte
chauffe par le plaisir et le vin, et qu'il pourrait bien se faire
qu'il s'expost  un manque de respect: Bah! me rpondit l'Empereur,
ces braves gens m'offriront un verre d'aleatico, voil tout! Et il
continuait  marcher: je le priai encore, le gnral Bertrand le pria
aussi; chacun fit sa prire (_sic_). Alors l'Empereur, s'arrtant, nous
dit gravement: C'est en petit comme en grand! Puisque tout le monde est
contre moi, il faut bien que je cde! Et il alla se coucher.

Nous tions tous debout le lendemain de trs bonne heure. Lorsque je fus
prsenter mes respects  l'Empereur, il me demanda si je n'avais plus
rien  lui faire voir. Je lui rpondis qu'il y avait une pche matinale
prpare, et des btiments du pays prts  charger du minerai. La pche
tait au filet qu'on appelle la seyne; on pcha trois fois, toujours
abondamment. L'Empereur avait pass un bon moment; mais la manire de
charger le minerai l'intressa davantage, il tmoigna un grand
tonnement. Ce jour-l, le chargement tait difficile parce que la mer
tait houleuse, et que les btiments que l'on chargeait remuaient
beaucoup. Mais les ouvriers chargeurs, stimuls par la prsence de
l'Empereur, se jouant du balancement de la planche sur laquelle ils
devaient passer en portant plusieurs quintaux de minerai sur l'paule
droite, couraient plus vite que jamais, et en courant ils tournaient la
tte pour s'assurer que l'Empereur les regardait. L'Empereur m'ordonna
de leur accorder une gratification.

Il me restait  faire voir  l'Empereur un figuier remarquable et dont
on lui avait parl. Ce figuier de haute structure a, de son tronc
principal, laiss autour de lui tomber ses branchages  terre, et ces
branchages enfoncs dans la terre sont alls se reproduire  une
certaine distance, former d'autres grands arbres qui,  leur tour, ont
encore laiss tomber leurs rameaux, lesquels rameaux, soumis 
l'impulsion de leurs prdcesseurs, se sont aussi enterrs pour
continuer la reproduction, qui en effet continue; de manire qu'il y a
l plusieurs gnrations de figuiers qui ont chacun un beau salon 
offrir aux voyageurs qui vont leur demander de l'ombrage, et l'Empereur
en profita. Je m'emparai de cette circonstance pour lui montrer un
abricotier qui, l'anne auparavant, avait produit soixante quintaux
d'abricots. Je lui fis galement visiter les orangeries du pays, assez
importantes pour qu'on dt penser srieusement  les propager. Mais je
tenais surtout  le conduire  un arbre vraiment extraordinaire; c'tait
un pcher. Ce pcher appartenait  un de mes employs; chaque anne, le
jour de la Nol, cet employ offrait  ma femme douze pches cueillies
sur ce pcher quelques minutes auparavant, et il n'en avait pas une
seule qui ne ft du poids de douze onces. Je dis cela  l'Empereur;
l'Empereur se mit  rire; il m'assura que mon employ m'en contait; je
lui protestai que j'avais vu les pches de mes propres yeux, l'Empereur
n'tait pas convaincu. C'est mme dans ce sentiment d'incrdulit qu'il
me suivit au pcher mystrieux. Il l'examina, il l'examina encore, et,
n'y trouvant rien qui pt fixer son attention, il se retira en disant:
Nous verrons. Ce nous verrons tait un avis, du moins je le regardai
comme tel.

La fte de Nol arriva, les pches l'accompagnrent. Mon employ porta
ses douze pches  ma femme. Ma femme me chargea de les prsenter  la
princesse Pauline. La princesse Pauline les fit servir  la table de
l'Empereur; j'avais l'honneur d'tre  table. L'Empereur crut tout 
coup que c'tait un de ces fruits de fabrique italienne dont le
perfectionnement peut tromper l'oeil le plus exerc: il manifesta son
tonnement pour cette exacte imitation de la nature; la princesse
Pauline jouissait de l'erreur de l'Empereur. L'Empereur s'en aperut; il
se rappela le pcher de Rio-Marine; il me regarda, et il prit une pche.
La pche n'tait pas l'oeuvre de l'homme, c'tait un enfant de la terre.
L'Empereur l'admira, la mangea, et convint que j'avais eu raison.

J'ai promis de parler encore de ce commandant Gottmann qui, aprs avoir
dsol les habitants de Longone, porta la perturbation sur la Pianosa,
et que l'Empereur avait destitu. L'Empereur allait partir, il tait
dj  cheval, lorsque le commandant Gottmann se prsenta  lui pour
rclamer contre la destitution dont il avait t frapp, et qu'il s'y
prsenta avec le ton d'un nergumne qui voulait ameuter le public.
L'Empereur l'engagea avec dignit  s'adresser au gnral Drouot, que
cela regardait, et il l'assura que justice lui serait rendue s'il y
avait eu erreur dans la mesure prise  son gard. Le commandant
Gottmann, tromp par le calme de l'Empereur, crut qu'il l'avait
intimid, et il parla plus fort. Ce fut une scne scandaleuse,  tel
point que le gnral Bertrand dut menacer le commandant Gottmann de le
faire arrter s'il continuait ses inconvenantes criailleries. L'Empereur
resta impassible, mais, lorsque tout le monde fut prt  le suivre, il
piqua son cheval, se mit en route au grand trot et laissa le commandant
Gottmann au milieu de la rue. Le commandant Gottmann s'puisa en paroles
de vhmence, accusa le ciel, s'en prit  la terre, et, rest seul, il
quitta le champ de ses tristes prouesses.

L'Empereur m'avait engag  aller avec lui  Monte Serrato, o il se
rendait, et je l'accompagnais. Je montais le cheval de ma femme, joli
petit corse, magnifique de beaut, infatigable de marche, et qui
plaisait beaucoup  l'Empereur. Le gnral Bertrand avait une grande
monture: l'Empereur croyait que le gnral Bertrand pouvait aller plus
vite que moi, le gnral Bertrand le croyait aussi. Nous courrmes
(_sic_); je dpassai le gnral Bertrand avec une facilit tonnante.
L'Empereur louait tellement mon petit cheval que je me crus oblig de le
lui offrir; il me rpondit qu'il se ferait un cas de conscience d'en
priver Mme Pons.

Pendant que l'Empereur tait  Rio-Marine, une ancienne religieuse,
habitante de Rio-Montagne, avait demand plusieurs fois  lui parler, et
comme elle ne jouissait pas d'une bonne rputation, outre qu'elle avait
quitt le voile, on ne l'avait pas prsente. Nous la trouvmes sur la
route de Longone: videmment elle attendait l'Empereur. Elle portait un
costume qui tait presque le costume oblig du clotre dont elle s'tait
volontairement spare, c'est--dire la robe noire, le fichu blanc, le
bguin, la croix. L'Empereur la vit de loin; surpris, il me demanda
pourquoi une personne de couvent se trouvait ainsi seule sur un chemin 
peu prs dsert et expose aux outrages de quiconque voudrait
l'insulter. Je lui rpondis que je ne croyais pas me tromper en
l'assurant que c'tait une contribution qui allait l'atteindre, et de
suite il mit la main  la poche. Je lui rptai l'opinion du pays, et
alors il dit en riant: Il est inutile de donner  une Magdelaine qui
n'est ni pnitente ni repentante. La prtendue religieuse s'tait mise
 genoux, le chapelet  la main, et, ferme au poste, elle attendait que
l'Empereur l'avoisint pour oprer une manoeuvre d'clat. En effet, ds
que l'Empereur fut prs d'elle, elle se leva comme une folle, comme une
furieuse, et elle se jeta dans les jambes du cheval de manire  se
faire fouler si le cheval avait pris peur. L'Empereur eut des craintes;
il recula et il demanda  cette femme ce qu'elle voulait. Elle rpondit
seulement: L'aumne. L'Empereur lui fit l'aumne quoiqu'il n'et pas
l'intention de la lui faire; puis il dit au gnral Bertrand: L'opinion
publique vient de me faire conomiser quelques centaines de francs que
j'aurais indubitablement donns  cette femme.

 partir de la plaine de Rio, le chemin de Longone, toujours montagneux,
presque toujours  mi-cte, domine sur des vallons dont la plupart sont
bien cultivs. Dans l'un de de ces vallons, sur un penchant faisant face
au septentrion, l'Empereur aperut avec un vif intrt des plantations
de chtaigniers; il demanda le nom du propritaire. Il voulut s'arrter
en face de la plage de l'Ortanno pour savoir ce que je pensais, quant 
l'embarquement des marbres provenant des carrires qu'il faisait
exploiter sur ce point. Il avait fait faire des tudes pour pouvoir
ouvrir une bonne route de Longone  Rio, car celle que nous parcourions
n'tait gure qu'un chemin vicinal sans nivellement.

En approchant du Monte Serrato, nous marchmes quelques minutes sur un
sol d'amiante, et je le fis observer  l'Empereur. L'Empereur voulait
des faits. J'appelai un vigneron qui, aprs quelques coups de pioche,
arracha un gros morceau d'amiante d'un blanc un peu jauntre, et il alla
joyeux le prsenter  l'Empereur, ce qui lui valut la rcompense d'un
napolon. C'tait ce que l'Empereur avait l'habitude de donner dans de
pareilles circonstances; il ne portait pas d'argent blanc sur lui. Le
vigneron assura l'Empereur que ce filon d'amiante serpentait dans toute
la contre. L'Empereur le questionna pour savoir si les productions du
sol d'amiante valaient mieux ou valaient moins que celles qui venaient
sur un fonds tout de terre vgtale. Le vigneron parut assez embarrass;
il rflchit, porta ses regards autour de lui, sembla interroger les
proprits qu'il voyait, et ensuite il dit  l'Empereur: Le vin blanc
du sol d'amiante, qui du reste n'est pas considrable, vaut mieux, mais
la terre vgtale l'emporte pour le vin rouge. Il lui indiqua plusieurs
vignes d'une qualit suprieure. L'Empereur lui demanda si ces vignes ne
lui appartenaient pas: c'tait  peu prs cela.

Nous arrivmes  Monte Serrato ou plutt  l'ermitage qui porte ce nom,
et que l'on peut considrer comme l'une des plus intressantes
curiosits de l'le d'Elbe.

L'ermitage est assis sur le plateau d'une des hauteurs montagneuses, au
milieu de l'agglomration qui forme le Monte Serrato. Il y a l un mont
principal couvert d'un schiste qu'on peut tout bonnement appeler
pourri. Il n'a que quelques arbustes sauvages qui naissent et qui
meurent sans jamais tre d'aucune utilit pour les besoins matriels de
la socit. En se cramponnant  ces arbustes sauvages, on peut, quoique
difficilement, grimper jusqu' la crte de cette montagne, d'o l'on
retrouve une vue aussi admirable que des hauteurs de Volterrajo. Mais
pour descendre, ce n'est pas seulement difficile, c'est si dangereux
qu'on peut rouler du haut en bas sans rien trouver qui arrte sur la
pente: j'ai appris cela  mes dpens.

Cependant l'ermitage de Monte Serrato, quoique ainsi entour, n'a rien
d'effrayant, mme de lugubre, et le regard est de suite absorb par une
foule de dtails importants. L tout n'est pas inculte, et les ermites
titulaires qui depuis des sicles s'y sont succd, ont trouv le moyen
d'y ramasser un peu de terre, d'y planter quelques arbres, quelques
vignes, et de faire un enclos pour la culture des herbages. Puis une
chvre, deux brebis, et un bon petit bidet que l'on garde parce qu'il y
a de quoi l'entretenir. L'on y est  l'abri des amertumes de la vie,
les jours s'y coulent presque en dormant. L'glise est simple et
pauvre, mais elle est bien tenue toujours; le dimanche un prtre va y
dire la messe; il y a une fte annuelle. La cellule de l'ermite,
maisonnette assez commode, est situe sur une terrasse spacieuse
entirement couverte de treillages, et qui dans la belle saison forme un
salon extrmement agrable. La charpente de ce salon est toute en tiges
d'alos.

L'ermite de Monte Serrato vit autant avec les habitants de la terre
qu'avec les habitants du ciel, car l'on va  l'ermitage encore plus pour
se divertir que pour prier. Jadis les marins avaient une grande
confiance dans la vierge de Monte Serrato: ils lui consacraient beaucoup
de messes, ce qui faisait de l'ermitage de Monte Serrato une
chapelainerie (_sic_) fort importante. Les temps sont changs; les
messes sont rares. L'ermite me disait: Cela durera jusqu' ce que la
Vierge nous ait fait quelque bon miracle!

Pour arriver  l'ermitage, en quittant la route de Longone on prend un
sentier trs troit, bord par des cyprs d'une grande hauteur, dominant
un ravin de haut en bas couvert d'alos et de figuiers d'Inde (_cactus
opuntia_), et au fond duquel coule un ruisseau qui va se perdre dans la
mer  la fontaine de Barberousse. Ce sentier parfois obscur, toujours
trs onduleux, fait arriver sur la terrasse devant la cellule. C'est
surtout en dbouchant du sentier que l'on est surpris de l'ensemble
vraiment pittoresque de ce lieu, et qu'on est presque forc de se livrer
 un moment de contemplation. Ces montagnes sans vie semblent faire
encore partie du chaos, o rien en principe n'avait imprim les traces
de l'homme, dont l'homme s'est pourtant empar pour y reposer sa tte,
peut-tre mme pour se sparer des hommes. Et par-dessus, un ciel pur
qui enivre l'imagination de l'immensit de ses richesses!... Ensuite la
nuit, la lune, les toiles, chaque chose projetant sa lumire ou son
obscurit, ajoutant aux horreurs ou aux beauts, idalisant le regard...
et la rose du matin qui semble couvrir la terre de perles orientales,
et la fracheur de la soire que des milliers de plantes odorifrantes
parfument, et un air vivifiant qui se lie amoureusement  la brise de la
mer... Je veux parler de l'enchantement que j'ai vingt fois prouv en
entrant dans cette enceinte de solitude et de mditation, sans que j'aie
jamais bien pu analyser toutes les causes de mes diffrentes motions,
et, je l'avoue, je sens que maintenant je ne suis pas plus avanc. Ce ne
sont pas l les saintes baumes de la Provence, ni la grotte de saint
Franois d'Assise en Italie. Le caractre m'en parat moins religieux.
Nanmoins, tout y lve la pense vers la divinit; on y prie
d'instinct.

Qu'on ne pense pas que l'Empereur avec toute sa puissance morale pt 
volont se soustraire  une impression de surprise. Sans doute
l'Empereur commandait  sa figure, mais il obissait  son coeur, et il
lui tait impossible de taire les vibrations de son me. Il s'arrta sur
le seuil de l'enceinte: dans une fixit absolue, considrant avec
attention tout ce qui l'entourait, il resta dix minutes sans parler: et
enfin il rompit son silence par ces paroles: C'est beau, mais ce doit
tre bien plus imposant que ce n'est beau durant ces temptes
quinoxiales qui sont sillonnes par les clairs, laboures par le
tonnerre, et qui menacent d'engloutir la terre. Puis il alla s'asseoir,
toujours en raisonnant sur les choses qui lui paraissaient les plus
remarquables. De sa place il pouvait voir la mer, et cette vue lui fit
beaucoup de plaisir; il se plaignit de ce qu'on n'avait pas apport sa
lunette d'approche, ce qui l'empchait d'observer la manoeuvre de
quelques btiments qui taient  la voile.

L'Empereur demanda  l'ermite si la foudre ne faisait pas des ravages
sur le Monte Serrato ou autour du Monte Serrato. L'ermite lui rpondit
qu'elle tombait frquemment, mais qu'elle n'avait jamais atteint
l'ermitage. L'Empereur lui fit observer que la montagne de l'ermitage
tait garantie parce que les montagnes qui l'entouraient taient plus
hautes et plus aigus. L'ermite dit  l'Empereur: Il vaut mieux encore
que le peuple croie  la protection de la Vierge.--Ce que je
n'empcherai pas forcment, rpliqua l'Empereur, et il ajouta en
parlant italien, assez mauvais italien: Pourtant, monsieur l'ermite,
notre religion est assez riche de vrits pour pouvoir se passer
d'assertions qui ne sont pas positivement vraies. L'ermite lui demanda
la permission de le conduire  l'glise: elle tait illumine;
l'Empereur s'agenouilla un moment. Il donna  l'ermite, je ne vis pas ce
qu'il lui donnait. Mais immdiatement l'ermite s'entoura de quelques
personnes qui par hasard se trouvaient l, et avec elles il fit des
prires; je crois que ces prires taient pour l'Empereur.

Par une heureuse prcaution, l'Empereur avait fait venir une collation
de Longone: nous la dvormes, nous avions tous bon apptit. L'Empereur
se plut beaucoup  nous voir manger comme des conscrits qui venaient de
faire une corve. Ce fut l son expression de contentement. L'Empereur
tait gai comme tout le monde; ces moments furent vraiment des moments
heureux. Il y eut pourtant un temps de profond silence: l'Empereur
dormit pendant un quart d'heure sur sa chaise.

Au moment du dpart, l'Empereur me demanda si je connaissais le
caroubier qui tait  la campagne de Saint-Joseph appartenant  M.
Rebuffat, et si ce caroubier mritait la rputation de beaut qu'on lui
faisait. Je rpondis  l'Empereur qu'il y avait deux caroubiers, le mle
et la femelle; que le caroubier mle, sans tre aussi considrable que
celui de la reine Jeanne en Sicile, tait cependant fort important,
puisqu'on pouvait dresser sous son ombrage une table de soixante
couverts, ce qui tait arriv  l'occasion du repas nuptial de Mlle
Rebuffat auquel j'avais assist: Allons visiter l'arbre de noces, dit
l'Empereur. Nous allmes; l'Empereur se promena sous les deux
caroubiers; il nous assura qu'il payerait beaucoup pour avoir deux
arbres semblables  son chteau de Saint-Martin Saint-Cloud.

Il fallait retourner au logis. Je pris cong de l'Empereur: Je suis
bien content de ma journe d'hier et de ma journe d'aujourd'hui.
Telles furent les dernires paroles de son adieu; il allait coucher 
Longone.




CHAPITRE V: LES TRAVAUX DE L'LE D'ELBE

     I.--Les palais impriaux.--La maison de Pons  Rio.--Rception de
     lord Bentinck.

     II.--Visite de l'le par l'Empereur.--La
     Pianosa.--Palmajola.--L'approvisionnement de l'le.--Propagation de
     la pomme de terre.--Industries locales.

     III.--Port de Rio.--Projet de Pons.--Napolon ingnieur.--Napolon
     mis en selle.

     IV.--Les projets de M. Bourri.--Les hauts fourneaux de Rio.

     V.--Les plantations.--Les lazarets.--Oliviers et mriers.--La fort
     de Giove.--Un plan de Napolon pour le reboisement des montagnes de
     France.--La guerre sanitaire de Livourne et Porto-Ferrajo.

     VI.--Rsum des travaux.--Dfense de l'le.




I

LA MAISON DE PONS.


Quant  la manire de me loger, l'Empereur avait plutt sollicit
qu'ordonn. Je pouvais donc faire ce que je croirais le plus convenable
pour le rle de reprsentant imprial qu' mon corps dfendant je devais
jouer  Rio-Marine. Mon intention est seulement de faire comprendre que
le fardeau tait quelquefois un peu lourd, qu'il le devenait davantage
du moment o je n'tais plus log d'une manire digne des htes de
l'Empereur qui m'arrivaient sous ses auspices.

L'Empereur m'autorisait  prolonger ma demeure dans le palais imprial,
mais les maons allaient s'emparer des appartements, et je ne pouvais
pas faire dormir ma famille au milieu des dcombres. Je dis dans le pays
que je cherchais  me loger: j'eus immdiatement tout le pays pour
logement. Deux des propritaires les plus aiss se htrent de me cder
leurs maisons qui taient contigus, et je les fis communiquer. Le
directeur des travaux des mines vint  la tte de cent ouvriers pour
transporter mes meubles; la chose fut faite comme par enchantement, et,
sans le moindre embarras, je me trouvai tout  fait install.

J'tais  peine install chez moi que l'Empereur aurait pu dsirer que
je fusse encore chez lui. L'Empereur reut la visite de lord Bentinck et
de (_nom en blanc_), et les traita somptueusement. Mais le contre-coup
tombait sur moi, pauvre chtif, qui tais aussi  peu prs dchu, du
moins d'habitation. L'avis qu'on me donna de la visite de ces deux
personnages, extrmement polis selon l'usage, semblait pourtant
m'enjoindre de les recevoir avec distinction: le grand marchal
accompagnerait les htes de l'Empereur. C'tait presque de l'tiquette;
je me le tins pour dit.

En effet, le grand marchal  la tte du cortge britannique arriva 
Rio-Marine, et, par habitude, il alla descendre au palais imprial, o
il ne trouva que des travailleurs, ce qui fit rire les Anglais, sans
pourtant amuser leur conducteur. La socit vint me trouver; je la reus
de mon mieux. La veille, j'avais aussi une autre compagnie anglaise
assez nombreuse. Le grand marchal croyait que j'aurais d tenir bon
dans le palais imprial; je n'tais pas de son avis; il me semblait, au
contraire, que j'avais bien fait. La journe ne fut pas sans plaisir: la
simplicit de la maison ne changea rien  la bont des mets,  la
qualit des vins, et les illustres (_sic_) de la Grande-Bretagne
mangrent et burent comme si de rien n'tait. Ils furent d'ailleurs trs
aimables; je fis pourtant une petite malice  lord Bentinck: je lui
parlai contre ceux qui avaient corrompu la grande-duchesse lisa, et il
y tait pour sa part. Il me dit que la grande-duchesse lisa n'avait
pas besoin d'tre corrompue, ce qui tait un peu vrai.

De retour  Porto-Ferrajo, le gnral Bertrand rendit compte 
l'Empereur, et il lui fit connatre l'tat de ma demeure. Sur quoi
l'Empereur, sans mme attendre de m'avoir parl, m'envoya l'autorisation
de reprendre possession du palais imprial, et je dus lui faire observer
que la chose n'tait plus faisable. Je me htai nanmoins d'aller le
remercier de sa bont; il me dit ds que je l'abordai: Retournez au
palais imprial aussitt que cela vous sera possible; casez-vous y
encore, et alors vous continuerez  me recevoir. Il ajouta: Le jardin
n'a pas cess d'tre  Mme Pons, ce qui dcida Mme Pons  y retourner.
On ne pouvait pas tre meilleur que ce que l'Empereur tait pour moi
dans cette circonstance, mais il oubliait qu'il avait fait disparatre
toutes les petites pices pour n'en avoir que de grandes. Je conservai
ma maison bourgeoise, et dsormais tous les recommands de l'Empereur
durent descendre dans une demeure passablement plbienne, ce qui ne
veut pas dire que l'hospitalit y fut moins cordiale ou moins gnreuse.
Ce qu'il y eut d'tonnant  l'gard de ce palais imprial, qui partout
ailleurs n'aurait t regard que comme une petite bicoque, c'est qu'au
milieu des proccupations insparables de son dpart de l'le d'Elbe,
l'Empereur lui donna un dernier regard, voulut qu'il ft dfinitivement
mis  la disposition de Mme Pons. L'excution de cette volont, mme
aprs le dpart de l'Empereur, n'prouva aucune espce d'obstacle. Ma
femme resta dans le palais imprial tant que la bannire impriale put y
rester arbore.




II

APPROVISIONNEMENTS ET INDUSTRIES DE L'LE.


Ds que l'Empereur eut fix le logement qu'il destinait  son sjour
habituel, il visita les petites cits de son petit empire: Rio, Longone,
Marciana, Campo, Capoliveri, et, selon son usage, partout et toujours il
examina ce qu'il y avait  examiner. Sa Majest visita galement l'le
de la Pianosa, le rocher de Palmajola, deux dpendances de l'le d'Elbe,
et, quoique le trait de Paris n'en ft pas mention, Sa Majest en prit
possession.

Le colonel anglais Campbell appelait cela faire des conqutes, ce qui ne
l'amusait pas, quoiqu'il ne se permt aucune observation en prsence de
l'Empereur.

C'est  l'le de la Pianosa que fut exil et mourut Agrippa le Posthume.
Cette le, jadis assez peuple, aujourd'hui inhabite, est propre  la
culture; elle a quatre lieues de tour, la distance de l'le d'Elbe est
d'environ six lieues. L'Empereur chargea le capitaine du gnie Larabit
de la fortifier, et cet officier justifia pleinement la confiance de Sa
Majest. M. Larabit tait alors fort jeune: il avait commenc la guerre
 la campagne de Saxe, ses premiers pas militaires lui avaient mrit
des loges. C'est lui-mme qui avait demand  l'Empereur la permission
de le suivre; cependant, il ne put arriver  l'le d'Elbe que quinze
jours aprs Sa Majest; son arrive fit plaisir  tous les compagnons du
grand homme. L'Empereur disait de lui: C'est une vieille tte sur un
jeune corps. Maintenant M. Larabit est un de nos dputs les plus
consciencieux.

Palmajola est un rocher  quatre milles de l'le d'Elbe, sur le fate
duquel il y a une tour avec deux canons, et qui en temps de guerre sert
 observer ce qui se passe dans le canal de Piombino.

Anne commune, l'le d'Elbe ne rcoltait de bl que pour son besoin de
deux mois, et il est facile de penser que ce dnuement de la denre de
premire ncessit absorbait la pense de l'Empereur.

L'Empereur fit un trait avec un ngociant gnois. Sa Majest lui
concda une grande tendue de terrain  la Pianosa: le ngociant gnois
s'engagea  tablir une colonie lucquoise sur cette le,  faire
cultiver la terre qui lui tait concde, et  fournir aux Elbois  un
prix avantageux une quantit de grain gale  leur consommation
ordinaire de cinq mois. Ce trait, dont l'administration gnrale des
mines fut charge de discuter et de soutenir les clauses et conditions
arrtes par l'Empereur, ne laissait rien aux chances du hasard; Sa
Majest avait tout prvu, et les stipulations pour la vente ou
l'acquisition d'une grande province n'auraient certainement t ni plus
ni mieux tudies.

Ainsi les Elbois se trouvaient assurs de leurs approvisionnements en
bl pour l'espace de sept mois.

Restaient cinq mois  la ncessit desquels il fallait parer.

L'Empereur acheta dans l'le d'Elbe mme une vaste plaine appele
l'Aconna, dont le sol couvert des dbris d'une antique fort tait
totalement abandonn, et Sa Majest appela de suite des Lucquois pour
mettre cette proprit en culture. L'Aconna pouvait, anne commune,
fournir en crales un approvisionnement de deux  trois mois.

C'tait au moins neuf mois de tranquillit acquise; disons mieux, il n'y
avait plus  craindre, parce que la quantit des vins que l'le d'Elbe
rcoltait en sus de la consommation de ses habitants lui permettait de
faire annuellement des changes qui, terme moyen, lui procuraient une
quantit de gramines pour la nourriture de trois mois.

Cela ne suffisait pas  l'Empereur: il disait que lorsque le pain tait
cher, tout tait cher, et il voulait qu'on le manget bon march. Aussi
il s'occupa des champs jusqu'au moment o il crut que l'amlioration de
la culture tait telle qu'elle pourrait dsormais doubler le produit
auquel on tait habitu.

Les pommes de terre taient presque inusites dans les mnages elbois.
L'Empereur en prchait la bont et l'usage; il engageait les
cultivateurs  leur consacrer une partie du sol qu'ils faisaient
fructifier. Sa Majest se plaisait  donner le nom de _parmentires_ aux
pommes de terre; elle disait que Parmentier avait rendu un service
immense  l'humanit.

Sa Majest ne s'occupait pas seulement du bl et des parmentires. Une
vieille erreur faisait croire aux Elbois que le chtaignier et l'olivier
ne prospraient point sur le sol de l'le; il y avait pourtant beaucoup
de preuves du contraire. L'Empereur envoya en Corse pour y acheter une
grande quantit de boutures de chtaigniers et d'oliviers, et, ds leur
arrive  Porto-Ferrajo, il les distribua aux propritaires ruraux. Les
chtaigniers furent placs sur les revers des montagnes au septentrion,
et les oliviers partout o le soleil donnait en plein. Sa Majest envoya
aussi en Toscane pour faire l'acquisition de ppinires de mriers: elle
pensait que la propagation de cet arbre pouvait tre une source de
prosprit pour les Elbois.

Les marais salants du golfe de Porto-Ferrajo appartenaient  l'tat,
mais ils avaient t mal administrs, mal soigns, et l'Empereur, aprs
les avoir fait mettre en bon ordre, les afferma avantageusement  un
Milanais fort capable de les bien exploiter.

Les madragues de l'le d'Elbe sont renommes. Le fermier, Gnois
d'origine, avait fait une grande fortune dans cette entreprise, et il
mritait son riche succs, car il faisait beaucoup de bien. L'Empereur
dsira que cet honorable industriel donnt plus d'extension  la pche
du thon, et le fermier cra une autre madrague. Cette extension donne 
la pche du thon augmentait un peu, bien peu, les revenus de l'Empereur:
mais ce n'est pas ce que Sa Majest avait en vue, et son but principal
tait d'occuper fructueusement des bras. D'ailleurs, la pche du thon
favorisait beaucoup la vie animale des Elbois.

Dans des temps peu reculs, les Elbois se livraient  la pche du corail
et des anchois, et l'on trouvait encore des personnes qui pouvaient
donner de bons renseignements  cet gard: l'Empereur les consulta. Sa
Majest prit ensuite les dispositions les plus capables de faire
renatre et fleurir cette branche de commerce et d'industrie.




III

PORT DE RIO.


L'Empereur porta sa pense sur Rio-Marine; il m'crivit directement pour
savoir s'il ne serait pas possible de parer aux dangers de la rade
riaise en faisant faire un port par une compagnie qui ensuite
prlverait un droit sur tous les btiments qui viendraient y mouiller.
(J'appelle lettres directes de l'Empereur celles que l'Empereur dictait
 son secrtaire intime et dans lesquelles le secrtaire intime parlait
au nom de l'Empereur.)

Il n'y avait pas  Rio-Marine, ni de loin ni de prs, possibilit de
trouver un seul actionnaire, et  Rio-Montagne encore moins:
Rio-Montagne est sans fortune, celui qui a quelques cus d'conomie les
emploie de suite  l'achat d'une pice de terre. Les Riais de Rio-Marine
n'ont jamais un denier de disponible; tout ce qu'ils gagnent est employ
 faire construire des btiments de cabotage, ce qui les met souvent
dans la ncessit de recourir  des emprunts onreux. Je reprsentai
cela  l'Empereur, je lui rappelai ce qui s'tait dj pass  l'gard
de ce port. L'Empereur me rpta tout ce que le grand chancelier de la
Lgion d'honneur lui avait dit  cet gard. Voici:

Le vent du nord-est est le vent traversier de la rade de Rio-Marine. Ds
que ce vent souffle un peu fort, les btiments en rade sont obligs de
lever l'ancre et d'aller se rfugier  Longone, ce qui leur occasionne
une perte d'argent et une perte de temps. Quelquefois mme cette
ncessit d'abri donne des soucis. Il y a bien,  un mille au sud de la
rade, une calanque appele Porticcioli qui peut recevoir trois btiments
et dont on profite dans les cas d'urgence, seulement dans la belle
saison. Cette calanque n'offre d'ailleurs des garanties de sret que
lorsqu'on s'y est orient pendant un temps calme. Encore, il n'est pas
trs rare que le vent traversier empche de charger et d'expdier du
minerai. Cet empchement dure souvent plusieurs jours, quelquefois une
semaine, un mois (_sic_). Il n'en faut gure plus pour occasionner la
ruine d'un tablissement de hauts fourneaux de fonte qui n'a pas eu la
prcaution de faire ses approvisionnements pour toute la saison des
travaux.

En 1812, convaincu que je pouvais par les seules ressources de
l'administration des mines, sans une bien grande augmentation de dpense
pour la Lgion d'honneur, construire un port  Rio-Marine, j'en fis la
proposition raisonne au grand chancelier, et le gnie militaire fut
consult au lieu et place du gnie des ponts et chausses qu'on n'avait
pas sous la main. Le gnie militaire trouva que le ruisseau-torrent qui
alimente la fontaine ainsi que les moulins de Rio-Montagne, se perdant
dans la mer prcisment  l'endroit o le port aurait d tre construit,
occasionnerait, par l'entranement de la pente rapide, des frais
incessants de recreusement, et, fond sur cet inconvnient, il ne fut
pas de mon avis. L'inconvnient n'existait pas le moins du monde,
puisque le cours du ruisseau pouvait facilement tre dtourn. Plus tard
le gnie militaire fut de mon avis, mais alors il n'tait plus temps.

L'Empereur voulut aller sur les lieux. Son regard fut un regard de
conviction; il indiqua comment le ruisseau-torrent devait tre dtourn,
et il montra du doigt le point o il devait aller se perdre. Il demanda
de suite une embarcation, ainsi que tout ce qui tait ncessaire au
sondage de l'emplacement dsign. Il sonda lui-mme, il se mouilla
beaucoup, quoique le temps ft assez froid, et son travail fini, comme
si de rien n'tait, il retourna  Longone d'o il tait venu. Je crois
que l'Empereur avait un peu exagr le nombre de btiments que le port
aurait pu contenir, d'aprs le trac visuel qu'il en avait fait
lui-mme. Combler par une jete l'espace de mer qu'il y a entre la tour
et l'lot de la rade, faire une seconde jete qui, appuye sur le mme
lot, s'avancerait vers la viguerie dans une longueur convenable, et
remplacer le pont de bois par un mle en pierre trois fois plus tendu;
les jetes faites des pontons auraient creus l'enceinte du port pour
galiser le fond, particulirement  l'ancienne embouchure du
ruisseau-torrent, qu'avant tout l'on aurait dtourn: tel tait le plan
de l'Empereur. Il le dessina sur place, compltement, en prcisant,
proportionnellement  l'oeil, la viguerie, la plage riaise, le pont de
bois, le ruisseau, la tour et l'lot qu'on appelle _scoglietto_. Il
marqua mme l'emplacement que devrait avoir la maison sanitaire.

Les capitaines de la marine marchande que j'avais de suite fait appeler
pour qu'ils prparassent immdiatement l'embarcation que l'Empereur
dsirait, montrent, comme matelots, la meilleure de leurs chaloupes et
allrent embarquer l'Empereur, qui fut touch de leur attention. Les
capitaines croyaient que l'Empereur les laisserait se charger du soin du
sondage, mais il leur vita cette peine.

Ce n'tait pas une chose sans intrt que de voir le grand Napolon, une
longue perche ou une corde plombe dans les mains, se faisant conduire
successivement dans toutes les directions et travaillant autant qu'un
mercenaire. Je fis une bonne observation morale: l'embarcation tait
petite; elle balanait beaucoup, l'Empereur n'tait pas toujours ferme
sur ses jambes, et quelquefois il chancelait. Ordinairement, les marins
rient de ces sortes de choses. Mais les capitaines de la marine
marchande ne riaient pas; loin de l; ils prouvaient un frmissement
d'motion chaque fois que l'Empereur ne paraissait pas se tenir
solidement, et les deux plus forts d'entre eux s'taient, sans rien
dire, placs  ses cts pour veiller  sa sret.

J'avais fait prparer un rafrachissement pour l'Empereur. Lorsqu'il
dbarqua de la chaloupe, je le lui offris, mais il me rpondit qu'il
tait trop mouill pour s'arrter chez moi; et pendant que je donnais
des ordres pour qu'on lui apportt quelque chose sur le rivage, un des
capitaines qui venaient de lui servir de matelots, le capitaine Franois
Giannoni, lui dit en italien: Majest, j'ai du vin _aleatico_ qui
ressuscite les morts, et je vous prie de le goter. L'Empereur ne se
fit pas prier davantage; il prit un doigt d'aleatico, trempa un biscuit
et monta  cheval.

En montant  cheval il se passa une scne qui avait son ct burlesque,
mais dont l'Empereur sourcilla, et ce n'tait pas sans raison. Il y
avait  Rio-Montagne un sergent-major, douard Castelli, frre de
l'excellent capitaine Castelli, qui avait une force vraiment herculenne
et dont l'esprit n'tait pas transcendant. L'Empereur avait dj le pied
gauche  l'trier, il prenait son lan pour se mettre en selle, lorsque
douard Castelli, trouvant sans doute que l'Empereur ne montait pas
assez vite, le prit par derrire, l'enleva et le jeta presque sur le
cheval. L'Empereur rsista en vain; il dut subir la loi de la force. Ds
qu'il fut  cheval, il regarda srieusement douard Castelli et lui dit:
Que cela ne vous arrive plus! Ce pauvre gros garon d'Edouard Castelli
tait tout bahi qu'on le blmt au lieu de l'admirer. Cette tourderie
lui valut pourtant les paulettes de sous-lieutenant, qu'il eut quelques
jours aprs.




IV

L'INGNIEUR BOURRI.


Parmi les personnes qui venaient pour le voir, l'Empereur distingua M.
Bourri, homme d'une haute capacit industrielle, le premier entrepreneur
franais des mines de fer de Rio. M. Bourri, je crois, Lyonnais de
naissance, tait l'ancien directeur de la fonderie militaire de Valence,
et, au moment de son arrive  Porto-Ferrajo, il dirigeait les hauts
fourneaux du prince Lucien, avec lequel il paraissait associ. M.
Bourri, toujours plein de grands projets, ne reculait devant aucune
entreprise; il aurait pris l'Europe  ferme, si quelqu'un avait eu le
droit de la lui affermer. Instruit, expriment, insinuant, sa
conversation intressait; et l'Empereur la mit  contribution. J'tais
li avec lui. Je pouvais croire que j'entrais pour une part dans son
voyage  l'le d'Elbe; mais je n'tais pas  Porto-Ferrajo lorsqu'il y
arriva, et il avait dj eu une audience de l'Empereur alors qu'il vint
me trouver  Rio. Il y venait pour me parler de l'Empereur, et les yeux
brillants de joie, les bras tendus, sans cependant songer 
m'embrasser, il m'aborda avec un lan d'enthousiasme: Je n'ai pas eu
besoin de vous attendre; il m'a fait appeler, il m'a reu de suite. Il
m'a parl de tout, de la fonderie de Valence, des fourneaux de la
Romagne, des mines de Rio, du charbon de terre, des transports, des
usines... Quel homme! Il faut savoir ce qu'il a t, autrement on ne
s'en douterait pas, tant il est pntr des affaires auxquelles on le
croyait le plus tranger. Lucien se vante d'en savoir autant que lui;
c'est ridicule. Il dit qu'il l'a fait empereur, c'est plus ridicule
encore. L'Empereur a t empereur par la force des choses autant que par
la force de son gnie... Triste homme que ce Lucien: il fait le
rpublicain  Paris et le despote  Rome. L'Empereur a un grand projet
en tte, il vient demain; il faut que nous lui prparions un rapport.
N'allez pas vous opposer  ses dsirs, parce que vous me feriez tort...
J'ai parl artillerie avec le gnral Drouot: il est modeste comme une
jeune fille bien leve. J'ai vu deux de mes canons: j'en ai t bien
aise. Il me semble que l'Empereur a t content de moi... Je suis
vraiment jaloux de la gloire de ses fidles...

L'Empereur vient demain pour un grand projet, m'avait dit M. Bourri,
et je lui demandai quel tait ce projet, L'Empereur, me rpondit-il,
voudrait, par une digue trs forte, arrter le cours du ruisseau qui va
se perdre dans la mer, en ramasser les eaux ainsi que celles des pluies
d'hiver, et, au printemps prochain, se servir de ce grand rservoir pour
faire marcher un haut fourneau de fonte, que l'on s'empresserait de
construire... Cette ide n'tait pas une ide nouvelle; je l'avais eue
avant l'Empereur, M. Bourri avant moi. Mais personne ne s'tait hasard
 soutenir radicalement ce projet, parce que, quoique sous l'Empire,
poque  laquelle l'on ne reculait pas devant les dpenses publiques, la
cration complte d'un tel tablissement devait absorber des sommes
considrables, et qu'il tait presque dmontr que l'emploi de ces
sommes n'obtiendrait pas un rsultat analogue  leur importance. Puis
venait le manque total de bois et de charbon de terre. Il y avait une
autre considration qu'il ne fallait pas perdre de vue: c'tait la
concurrence que cette usine tablirait avec toutes les usines semblables
du continent. Avant 1815 il y avait un moyen de parer  ce grave
inconvnient: c'tait de ne fondre que de la gueuse et de ne l'employer
exclusivement qu'au lestage de notre marine militaire, tandis
qu'aujourd'hui nous ne pourrions vendre la fonte que dans les lieux o
les hauts fourneaux trouvent depuis des sicles des dbouchs pour la
leur. M. Bourri cherchait  combattre ces raisons, devant lesquelles
pourtant il avait prcdemment recul. Ce n'tait pas mme les seules
qu'on pouvait mettre dans la balance. Nous raisonnmes, nous calculmes,
et tous nos calculs et tous nos raisonnements nous ramenrent au point
de dpart, c'est--dire que cette usine serait trop coteuse pour son
rapport probable, sans compter le mal qu'elle pourrait occasionner.

L'Empereur m'avait bien parl de ce projet, mais vaguement: j'avais cru
 une de ces ides fugitives qui sillonnaient sans cesse son gnie.

Le lendemain, l'Empereur ne vint pas  Rio; nous l'attendmes en vain.
Le soir il me fit appeler  Porto-Ferrajo; je m'y rendis avec M. Bourri.
Il pouvait se faire que M. Bourri n'et pas bien compris l'Empereur; du
moins l'Empereur ne me parut pas aussi pntr que M. Bourri des
avantages qu'il y aurait  d'aussi grandes constructions. Il me fit
expliquer mes doutes et il me dit: Nous irons ensemble vrifier cela
sur les lieux; ensuite il ajouta en riant: Je me tenais en dfense
contre vous; car je ne supposais pas que vous reculeriez devant l'emploi
du mortier. L'Empereur faisait allusion  ce que j'avais beaucoup fait
btir  Rio. Il me parla avec avantage de M. Bourri; il trouva seulement
qu'il y avait trop de choses dans sa tte, que ces choses taient
ple-mle, et qu'elles s'touffaient rciproquement. M. Bourri convenait
que l'Empereur l'avait jug comme s'il l'avait connu toute sa vie.
L'Empereur le reut encore; il le convainquit, et M. Bourri ne compta
plus sur l'usine. Toutefois, l'Empereur n'avait pas pris un parti
dfinitif; quelque temps aprs, il alla examiner les lieux, son examen
fut approfondi. Il fit une foule de calculs; il voulut savoir d'o l'on
tirerait les bois ou les charbons, quel serait leur prix de revient,
quelles chances il y avait  courir pendant la guerre, quels coulements
pendant la paix. Enfin, aprs une grosse matine de travail, il cltura
son opration par ces paroles: L'avantage pour nous serait douteux,
tandis que le dsavantage pour les autres serait certain, et le plus
sage est de s'abstenir. Il ne faut pas, d'ailleurs, que les
gouvernements tentent mme de faire perdre ceux qu'ils ont le devoir de
faire gagner. Je suis encore gouvernement. L'Empereur appuya sur ces
derniers mots, qu'il pronona d'ailleurs avec dignit[62]. Lorsque je
racontai  M. Bourri l'emploi de cette matine, il resta un moment
pensif, puis il s'cria avec amertume: Et cet homme est tomb du trne
de France au trne de l'le d'Elbe!

M. Bourri avait apport  l'Empereur une maisonnette en bois qui se
montait et se dmontait avec une facilit tonnante, et que l'on pouvait
par consquent changer de place  volont. Cette maisonnette avait
plusieurs pices; il fallait deux heures pour la monter et une heure
pour la dmonter. La premire pense de l'Empereur fut de la destiner au
plateau de Monte Giove, mais cette pense ne fit que passer, et, se
reprenant, il dit de suite: Bah! avec cette maison, sur le Monte Giove,
priv de voisinage, je serais seul log, et cela ne doit pas tre. Je
m'en servirai  l'Aconna. Nanmoins, la maisonnette ne servit jamais.
J'ignore mme ce qu'elle est devenue.




V

LES PLANTATIONS.--LES LAZARETS.


L'on dirait qu'un gnie infernal a toujours loign de l'le d'Elbe les
institutions locales ncessaires pour bien instruire les Elbois et pour
les faire concourir aux progrs incessants du monde moral. Que peut une
peuplade qui, pauvre par la nature du sol qu'elle habite, n'a que des
coles primaires, et qui, afin de trouver des coles secondaires, doit
vendre jusqu'aux derniers lambeaux de ses vtements pour aller les
chercher sur le continent?

Le climat de l'le est un climat bni du ciel, la glace et la neige y
sont presque inconnues. Nanmoins, les paysans elbois, en gnral,
s'imaginent que leur terrain n'est pas propre  l'olivier; ils en
repoussent la culture. C'est en vain que les hommes les plus instruits
ont cherch  les dtromper: ils n'ont pas voulu sortir de leur vieille
ornire. Depuis vingt-cinq annes, plusieurs propritaires expriments
ont fait des plantations qui toutes ont russi; ce fait matriel n'a pas
pourtant pleinement suffi pour convaincre la masse des campagnards. Il y
a toujours des objections, particulirement celle que l'olivier reste
trop longtemps pour produire. On dirait que le paysan entt ne veut
songer qu' lui, que dans son gosme il ne porte pas ses regards sur sa
progniture. L'le d'Elbe n'a pas la centime partie des oliviers
qu'elle pourrait avoir. Les figuiers encombrent les vignes: cependant le
figuier dvore une grande partie de la substance ncessaire  la vigne
qui l'entoure: la vigne souffre aussi de l'ombrage du figuier. Le
vigneron le sait, il le dit, mais il ne remplace pas le figuier par
l'olivier.

Toutefois les Elbois n'osrent pas mconnatre les conseils paternels de
l'Empereur. Il offrit de faire venir  ses frais du continent tous les
quantits ainsi que toutes les qualits de pieds d'olivier qu'on lui
demanderait, et il alla au-devant de tous les propritaires qui avaient
besoin de recourir  l'accomplissement de cette offre gnreuse.
L'Empereur manifestait un grand contentement lorsqu'on lui annonait
quelque plantation. Il pressait les retardataires, il visitait leurs
domaines, et ses paroles de persuasion finissaient par vaincre les plus
obstins.

Le mrier manquait totalement  l'le d'Elbe. Cela tonna et affligea
l'Empereur: convaincu que le mrier pouvait devenir une production
avantageuse pour les Elbois, il se dcida immdiatement  se procurer
des ppinires.

Aussitt que possible les mriers ornrent les routes, ainsi que les
lieux publics o il pouvait tre convenable d'en planter, et les
propritaires en admirent dans leurs proprits.

L'le d'Elbe manquait aussi presque gnralement, surtout dans sa partie
orientale, de l'arbre populaire qui ne redoute pas le froid, le
chtaignier, et l'Empereur songea  remplir ce vide de la culture
elboise. Il n'y avait pas d'objections possibles contre le chtaignier,
puisque c'tait l'arbre qui faisait la principale proprit rurale du
territoire de Marciana. L'Empereur eut recours  la Corse pour
l'acquisition d'une grande quantit de plants de chtaigniers.

Des oliviers et des mriers dans les valles qui sont pour ainsi dire
des foyers de chaleur naturelle, ainsi que sur les montagnes
secondaires, du ct qui donne en plein midi, ou au bas des hautes
montagnes o le soleil jette son feu; et la russite de ces deux arbres
sera assure. Puis les chtaigniers sur les revers des montagnes qui
font face au nord.

C'est de cette manire que l'Empereur donnait des leons d'agriculture
aux paysans, avec lesquels il aimait beaucoup  s'entretenir. Ce n'est
pas que l'Empereur se bornt  leur parler de ces trois qualits
d'arbres; il leur parlait aussi horticulture, choux, raves, oignons, et
l'on aurait pu croire qu'il tait l'homme des champs. J'ai toujours
pens que lorsqu'il allait faire ses promenades agricoles, il venait
d'tudier la _Maison rustique_, ou tout autre ouvrage de cette nature,
et que c'taient les lumires de la thorie qu'il dispensait de suite 
la pratique. J'ai entendu l'Empereur enseigner  mon jardinier comment
il devait s'y prendre pour avoir constamment des bons radis et de la
bonne salade. Quand et comment l'Empereur pouvait-il avoir appris cela?

Je dus faire un voyage en Toscane. L'Empereur m'ordonna d'aller 
Lucques pour y traiter avec les propritaires de ppinires d'olivier et
de mrier. Il m'ordonna aussi de chercher des familles qui voudraient
s'tablir  l'Aconna, o il avait lui-mme fait le trac d'un village
qui devait y tre construit. Lorsque je fus prendre cong de lui en
m'entretenant de ce qu'il avait l'intention d'excuter, il me dit:
L'le d'Elbe a en elle-mme tout ce qu'il faut pour le bien-tre
matriel de ses habitants, et sans qu'ils s'en aperoivent, j'espre que
je conduirai les Elbois au bonheur possible.

La fort de Giove, la seule fort de l'le, avait t maltraite et
presque dtruite. L'Empereur alla la visiter: il fut indign de la
ngligence de l'autorit comptente. Il runit l'administration de cette
fort  l'administration des mines. Il me prescrivit de faire
rigoureusement excuter les lois sur les eaux et forts. Mais la vue de
cette fort reporta sa pense sur les antiques forts dont les montagnes
de l'le taient couvertes, et, en regardant toutes ces montagnes
actuellement d'une nudit presque absolue, il prouva le besoin de les
rendre  leur splendeur primitive, c'est--dire de les envelopper de
chnes; il parla de faire pour l'le d'Elbe ce qu'il voulait faire pour
l'le de la Pianosa, une semence gnrale de glands de la fort Noire,
semence qui aurait lieu en mme temps qu'une semence de graines
d'acacia. L'Empereur disait: Le chne vient doucement; l'acacia, au
contraire, vient vite; et le chne est  peine enfant que l'acacia
arrive  la vieillesse. L'acacia est donc ncessaire pour abriter et
sauvegarder le chne, jusqu' ce que le chne n'ait plus besoin d'tre
abrit et sauvegard.

J'ai vu entre les mains de M. le comte de Lacpde, alors grand
chancelier de la Lgion d'honneur, une note qu'il gardait comme une
relique prcieuse et qui tait intitule: _Du repeuplement forestier des
montagnes de la France_. Cette note tait l'oeuvre de l'Empereur; elle ne
contenait presque que des chiffres. L'Empereur avait calcul le temps
qu'il faudrait pour l'accomplissement de cette opration: c'tait
quatre-vingt-deux annes. Son intention tait que cette richesse immense
constitut un jour la dotation de la Lgion d'honneur et des rcompenses
nationales. M. le comte de Lacpde ne peut pas avoir perdu ce morceau
de papier, il y tenait trop. Mais il est  craindre qu'aprs lui l'on
n'ait pas connu la valeur de ce document.

L'Empereur eut la pense immense de faire de l'le d'Elbe l'entrept du
commerce universel. Une le sous un heureux ciel; deux rades sres et
magnifiques qui pouvaient chacune recevoir et abriter des escadres; le
port de Porto-Ferrajo dj fait, le port de Longone demandant peu 
faire; une forteresse de premier ordre, une autre forteresse importante;
des ctes bien gardes, ou pouvant facilement l'tre; de bons
emplacements pour deux lazarets, un pour la grande quarantaine, l'autre
pour la quarantaine ordinaire: c'tait vraiment au grand complet. Le
gnie de l'Empereur tait plus complet encore; mais il n'en tait
pourtant pas encore venu  la transmutation des mtaux, et il n'avait
pas la facult de transformer les mines en mines d'or. Il fallait des
montagnes d'or pour excuter ce projet extraordinaire. Ainsi le gnie de
l'Empereur, malgr toute sa puissance, devait ncessairement s'arrter
devant le besoin d'or.

Sous l'Empire, la grande-duchesse de Toscane m'avait demand mon opinion
crite sur l'administration sanitaire des lazarets de Livourne, et plus
tard M. le baron Capelle, prfet du dpartement de la Mditerrane, fut
charg de rdiger des rglements  cet gard. L'Empereur m'avait deux
fois parl de cela. Alors il m'en parla encore, et il me communiqua son
intention: ainsi son plan tait de placer le lazaret de la grande
quarantaine au fond de la rade de Longone, le lazaret ordinaire au fond
de la rade de Porto-Ferrajo. Je lui fis observer que la communication
ncessaire, indispensable entre ces deux lazarets, serait trs
difficile, mme trs dangereuse par un chemin commun  tout le monde, et
il me rpondit: Je ferai creuser un canal qui runira tout
l'tablissement. Je lui fis observer encore que des travaux aussi
considrables l'obligeraient  des dpenses normes, et il me rpondit:
Il faut bien esprer que ces messieurs me rendront le trsor qu'ils
m'ont pris. Enfin je lui rappelai que le Directoire excutif avait eu
pour les les d'Hyres une pense  peu prs gale  la sienne, et il me
dit en riant: Est-ce que le Directoire avait des penses?

Sans renoncer au grandiose de sa premire ide, l'Empereur en rduisit
cependant les proportions, et pour le moment il se borna  un lazaret et
 un port de quarantaine  Porto-Ferrajo, ce qui paraissait nanmoins
tre encore bien au-dessus de ce que sa situation du moment lui
permettait de faire. Mais l'Empereur n'attachait d'importance  l'argent
que de son utilit pour les crations sociales; son systme n'tait pas
d'enfouir les trsors, encore moins de les jeter hors de l'tat.

Le commandant du gnie Raoul fut charg de lever le plan du lazaret et
du port de quarantaine qui, tout en attenant au lazaret, devait tre
construit  l'endroit appel les Fosses, o par ordre mouillaient les
btiments qui n'taient pas admis  la libre pratique. L'Empereur
veillait attentivement  ce que le travail de l'ingnieur donnt dans le
plan un lazaret spacieux, bien distribu, runissant l'agrable 
l'utile. Lorsque des occupations particulires l'empchaient d'aller sur
le lieu des oprations, le commandant du gnie lui en rendait
rgulirement compte, et il les modifiait selon ses vues.

Alors l'Empereur organisa une administration sanitaire absolument
indpendante de l'administration sanitaire de Livourne. De suite la
guerre des pouvoirs sanitaires fut dclare entre Livourne et
Porto-Ferrajo; on combattit  coups de quarantaines. C'tait ridicule;
de part et d'autre, l'on ne s'tait jamais mieux port; ce qui,
rhabilitant mutuellement les patentes de sant, rendit  ces
laissez-passer le caractre de libre communication que la discorde leur
avait fait perdre. La paix fut signe entre les deux puissances
sanitaires. Porto-Ferrajo et Livourne cessrent tout  coup d'avoir la
contagion. Ils ne se considrrent plus tour  tour comme des
pestifrs. Mais cette paix tait une paix pltre,  double entente,
une de ces paix que l'Angleterre fait lorsqu'elle ne peut plus continuer
la guerre.

L'administration sanitaire de Livourne a la vieille habitude d'opprimer
l'administration sanitaire de Porto-Ferrajo. Fire d'une indpendance
sans contrle, elle se renferme orgueilleusement dans son _alter ego_
(_sic_), et, presque insouciante du bien public, ne faisant que ce qu'il
lui plat de faire, elle laisse crier ceux qui crient. Mais je ne crois
pas qu'aucune administration puisse faire preuve de plus d'ignorance
qu'elle. C'est certainement la plus mauvaise de la Toscane, o toutes
les administrations devront tre rgnres le jour o le ciel rendra ce
beau pays  sa dignit originelle.

Je crois que je fus la seule personne que l'Empereur employa, dans cette
circonstance, pour la discussion comme pour la correspondance de cette
affaire, et je ne le vis qu'une seule fois consulter M. Bigeschi pre,
duquel, me dit-il, il n'avait pu tirer aucune espce de renseignement.




VI

RSUM DES TRAVAUX.


Le tableau de prosprit que l'le d'Elbe, aprs tant de dtresses,
offrait depuis l'arrive de l'Empereur  Porto-Ferrajo, avait quelque
chose de quasi miraculeux; et cet ensemble de travaux en vigueur ou de
projets dont on prparait l'excution, en grandissant la dignit
humaine, dmontrait et consacrait la puissance suprme du gnie.

Une demeure impriale sur chacun des points cardinaux de l'le, 
Porto-Ferrajo,  Longone,  Rio-Marine,  Marciana. Demeures  faire ou
 refaire.

Un chteau rural au centre: Saint-Martin. Amlioration complte du
btiment. Remaniement gnral de la proprit.

Rforme et perfectionnement des casernes, des hpitaux, des magasins, et
reprise des travaux de fortification  Porto-Ferrajo.

De nouvelles dispositions pour le casernement de Longone.

Rparations importantes  la grande citerne publique.

Travaux d'essai pour parvenir  trouver une source d'eau douce.

Le Fort Anglais ajoutant  sa supriorit.

La dernire main mise au fort de Montebello.

Les greniers d'approvisionnement et de rserve mieux appropris  leur
destination.

Premires oprations pour un lazaret.

Btiments d'habitation pour les personnes en quarantaine.

Changements de construction pour de vastes curies.

Ouvertures, redressements et tudes de chemins.

Tentatives d'une haute importance en agriculture.

Exploitation de carrires de marbre.

Ouverture d'ateliers de sculpture.

Restauration de la fort de Giove.

tudes pour un port  Rio-Marine.

Des logements militaires et une forte batterie  la Pianosa.

Le logement de Palmajola rendu plus commode; la batterie plus utile.

Toutes les amliorations abordes et tudies.

Aprs l'utile, l'agrable, en rendant l'agrable utile: l'embellissement
des promenades publiques par des arbres de production lucrative.

L'rection d'un thtre public.

Si tout cela, marchant de front, malgr la privation presque absolue de
ressources, n'tait pas dans sa runion considr, du moins d'une
manire relative, comme un travail gigantesque, je briserais ma plume,
et, dcourag, je ne me hasarderais plus  dire la vrit aux hommes.

C'tait dans l'infortune que l'Empereur devait atteindre au plus haut
degr de sa grandeur. Il fut plus grand au fort de l'toile qu'au palais
des Tuileries; il fut plus grand  l'le de Sainte-Hlne qu' l'le
d'Elbe. Je le dis avec ma conscience: l'histoire ne m'a pas fait
connatre un plus grand homme que Napolon mourant.

Toutes les oprations partaient de l'Empereur. L'Empereur ne mettait
aucun intermdiaire entre lui et les personnes qu'il chargeait d'oprer,
de telle sorte qu'il tait seul pour satisfaire aux rclamations ou aux
besoins de ceux qui, par son ordre direct, avaient la main  l'oeuvre. On
manquait de quelque chose, on le demandait  l'Empereur; et, dans son
premier mouvement d'autorit suprme, l'Empereur disait: Adressez-vous
 un tel. Or, ce tel tait constamment l'administrateur gnral des
mines, et cela ne l'amusait pas toujours.

Cette manire expditive n'tait pas du dsordre pour l'Empereur, mais
elle renouvelait la tour de Babel pour moi, et elle absorbait mes
approvisionnements. Celui-l me demandait des hommes, celui-ci me
demandait des outils; l'un voulait des bois de charpente, l'autre
voulait des chariots; le militaire avait besoin d'un corps de garde,
l'artiste, d'un lieu pour travailler; le gnie et l'artillerie
sollicitaient sans cesse. On parlait au nom de l'Empereur, j'coutais.
Ensuite, je me plaignais: l'Empereur n'tait pas bless de mes plaintes;
au contraire, il m'assurait que cela n'arriverait plus; nanmoins, un
moment aprs, cela arrivait encore. Il est vrai que l'tablissement des
mines tait le seul dans l'le qui et des ressources importantes.

L'Empereur n'tait propre qu'au commandement; sa parole tait presque
toujours un ordre. Il ne concevait pas qu'on pt avoir la pense de ne
pas lui obir. Aussi il commandait sans distinction de rang ou de grade,
le grand comme le petit et le vieux comme le jeune. Au premier qui dans
les affaires courantes lui tombait sous la main, il disait: Faites, et
c'tait sans consquence. Bien fou celui qui en aurait tir vanit ou
qui aurait cru  une humiliation; rien de tout cela. L'Empereur ne se
servait des hommes que pour faire marcher les choses; c'est dans ce but
unique que sa prpotence planait sur tous. Sa volont s'arrtait devant
la dignit: un refus digne mettait une barrire  son pouvoir absolu; il
ne s'offensait pas d'une rsistance honorable. C'est  la suite d'une
longue rsistance  ses ordres que l'Empereur m'honora de sa bont, de
sa confiance, et qu'il me confia le secret de sa nouvelle destine. Un
jour viendra o des centaines de faits de cette nature passeront des
mmoires particulires (_sic_) dans l'histoire gnrale de cette vie
immense.

Tous les travaux entrepris ou projets concouraient  la solution du
plan gigantesque que Napolon avait form en faveur de la prosprit
elboise, et ce plan se serait accompli si la destine de l'Empereur
avait t de passer le reste de sa vie  l'le d'Elbe. Ici, plus que
jamais, nous devrons nous borner  citer les faits.

L'le d'Elbe est parfaitement place pour un commerce universel
d'entrept et d'change. Les rades de Porto-Ferrajo et de Porto-Longone
sont excellentes, mme pour les vaisseaux de haut bord, et elles sont
gardes par de bonnes forteresses, celle de Porto-Ferrajo surtout.
Porto-Ferrajo a d'ailleurs un port marchand dans lequel les navires de
commerce sont en toute sret.

Comme forteresse, Porto-Ferrajo est plus fort que Mahon, presque aussi
fort que Gibraltar, et bien approvisionn et bien dfendu, il faudrait
du temps pour le rduire. Mais Porto-Ferrajo, mis en tat de profiter
pleinement de tous les avantages dont la nature l'a favoris, attirerait
facilement  lui le commerce de Livourne, et alors Livourne, l'unique
port de la Toscane continentale, o les btiments sont mal abrits, o
le lazaret est loin d'offrir tous les avantages dsirables, Livourne
serait bientt crase. Aussi les souverains de la Toscane n'ont jamais
voulu que Porto-Ferrajo ft autre chose qu'un lieu de _presidio_ et
d'exil.

L'empereur Napolon, quant  Porto-Ferrajo, avait un intrt tout oppos
 l'intrt des princes de l'trurie, et il n'tait pas dans ses
principes de ngliger un moyen de gloire et de grandeur. Sa Majest crut
donc qu'elle pouvait et qu'elle devait faire de l'le d'Elbe un lieu
cosmopolitain, un point de contact pour toutes les nations, et elle
s'occupa de ce projet qui se serait ralis si l'Empereur tait rest 
l'le d'Elbe.

L'empereur Napolon tait encore plus grand administrateur que grand
capitaine. Il aimait assez  raconter ce qu'il avait fait en
administration aux diffrentes poques de sa carrire dans l'artillerie;
son premier temps occupait sa mmoire: Quand j'tais lieutenant...
quand j'tais capitaine. Ces mots-l lui taient familiers.




CHAPITRE VI: LES CONQUTES DE NAPOLON.

     I.--Palmajola.--L'artillerie de M. de Noailles.

     II.--La Pianosa.--Plan de colonisation.--Affection de l'Empereur
     pour les Gnois.--L'approvisionnement de l'le.--Riposte de M.
     Traditi.

     III.--Un btiment barbaresque.--Le Dieu de la terre.--Un rengat
     du Gard.




I

PALMAJOLA.


L'Empereur partit de Porto-Ferrajo pour aller visiter la petite le de
Palmajola. Il y donna des ordres pour un meilleur placement de la
batterie, ainsi que pour le logement de la garnison. Il prit des
dispositions pour faciliter davantage les communications. Cette
excursion le mit  mme, en longeant la cte orientale de l'le d'Elbe,
en dcouvrant pleinement le canal de Piombino, de juger plus
particulirement de la position des batteries riveraines et de l'esprit
militaire qui avait prsid  leur direction. De retour dans son
cabinet, des travaux de perfectionnement furent de suite ordonns;
c'tait toujours le rsultat de ses inspections. Il semblait que l'on
s'amust  arranger ou  dranger les choses pour qu'il et  dire,
selon le colonel Vincent.

Rien n'indiquait encore que l'Empereur et  craindre des hostilits.
Mais l'exemple du pass lui servait de leon pour le prsent et pour
l'avenir, et convaincu que les ennemis de la France ne le laisseraient
tranquille que lorsqu'ils seraient hors d'tat de troubler sa
tranquillit, malgr le calme social ou la stupeur politique, il se
gardait bien de s'tendre mollement sur un lit d'dredon en laissant au
hasard la garde de sa personne. Quelque chose qu'il ft, il y avait
toujours la part de vigilance pour ce qu'il devait faire: il
n'approchait pas d'un armement quelconque sans examiner s'il tait en
bon tat, ce qui obligeait tous les pouvoirs militaires  ne jamais
s'carter de la ligne qui leur tait trace par le devoir. Sans doute
cette surveillance de surprise qui manifestait inopinment son action le
matin ou le soir, le jour ou la nuit, tait minemment antipathique  la
paresse, mais les gens d'honneur n'y voyaient qu'un aliment  leur zle.
Les artilleurs surtout aimaient que l'Empereur les visitt, et leur
commandant Cornuel le priait quelquefois d'tre moins rare.

L'Empereur tait la dmonstration palpitante du mouvement perptuel. Il
connaissait les magasins et l'arsenal militaires mieux que sa chambre 
coucher; les casernes lui taient familires comme ses palais; il savait
tout le parti qu'on pouvait en tirer, et, s'il y avait quelque
changement  faire, c'tait lui qui l'indiquait.

 sa premire visite  l'arsenal militaire, l'Empereur trouva plusieurs
canons aux anciennes armes royales de France, et il les examina avec
beaucoup d'attention. Il disserta sur les causes probables qui faisaient
trouver cette artillerie  Porto-Ferrajo. Il crut qu'elle avait
appartenu au corps d'arme que le gnral de Noailles commandait lors de
la belle dfense de la place de Longone. L'Empereur, qui avait dj fait
 Longone l'loge de cette dfense, ajouta ici: Cette garnison aurait
mrit un canon d'honneur, et un moment aprs, il dit, comme s'il
reportait sa pense aux jours des grandes rcompenses: Une arme
d'honneur est la plus belle des rcompenses. L'Empereur oubliait qu'il
avait lui-mme amoindri la grandeur de ces rcompenses en instituant les
rcompenses nobiliaires. Fatalit des fatalits, qui amena la
dgnration de presque tous les gnraux passs de la Rpublique 
l'Empire! Il fallait vivre avec les vieilles puissances de l'Europe;
c'est l le grand argument que font valoir ceux qui veulent justifier la
rsurrection injustifiable des titres contre lesquels la France avait
fait sa rvolution rgnratrice. C'tait avec les peuples de l'Europe
qu'il fallait vivre! Ils ne nous demandaient ni des castes ni des races.
Qu'ont fait pour nous les vieilles puissances de l'Europe lorsque nous
sommes descendus jusqu' elles, et que, comme elles, nous avons eu des
castes et des races? Elles ont bafou nos castes et nos races: ni plus
ou moins. Alors mme que nous tranions ces vieilles puissances de
l'Europe  la suite de nos chars de victoire, elles riaient de nos
parodies de distinction, et elles affectaient de ne se rappeler que les
anciens noms de ceux auxquels l'on avait nouvellement donn des noms
distingus. Les vieilles puissances de l'Europe nous ont encore plus
tromps sous l'Empire que sous la Rpublique.

L'Empereur dtruisit ou paralysa la rvolution en rappelant des hommes
et en instituant des choses que la rvolution avait voulu anantir,
qu'elle croyait avoir anantis. C'tait faire rtrograder l'humanit.
Sans doute une rvolution est fconde en malheurs, mais les
contre-rvolutions ont de plus encore qu'elles sont fcondes en crimes
de toute espce, et nous n'en avons que trop de preuves. Aveugle de
confiance, l'Empereur, en voulant vivre avec les vieilles puissances de
l'Europe, les avait garanties de la tempte qui menaait leurs trnes
d'une destruction totale, et  Erfurth il tait l'objet de leur
adoration. Plus tard, le marchal Marmont, tratre  la patrie, en
passant honteusement  elles leur livra l'Empereur, le sauveur de leurs
trnes, et par elles l'Empereur fut impitoyablement dtrn. Plus tard,
elles soudoyrent le gouvernement anglais pour faire mourir l'Empereur
de la mort des martyrs.




II

LA PIANOSA.


Durant les deux jours que l'Empereur passa  la Pianosa, il ne prit pas
un seul moment de repos et du matin au soir. Avec le lieutenant Larabit,
il explora l'le dans tous les sens, en long et en large, sur ses bords,
dans son centre, dans ses grottes et partout. Il examina avec la plus
minutieuse attention la nature du sol, le parti que l'on pouvait en
tirer, et lorsqu'il quitta la Pianosa, elle lui tait parfaitement
connue. Il tait naturel que le gnral Drouot ne quittt pas un moment
l'Empereur. Le capitaine Pisani, propritaire campais, avait, comme tous
ses concitoyens, profit maintes fois de la Pianosa, et il put donner
beaucoup de renseignements  l'Empereur. L'Empereur ne se contenta pas
d'tre renseign par le capitaine Pisani; il voulut aussi l'tre par la
presque totalit des soldats de la compagnie campaise. Les habitants de
Campo sont tous agriculteurs; tous considraient la Pianosa comme leur
champ communal, et je crois bien  cet gard, d'aprs les changements
qui se sont oprs depuis l'Empereur, qu'ils en sont revenus  leur
antique habitude. Je fus aussi questionn, car les Anglais m'avaient
conduit prisonnier sur cette le; mais mes renseignements ne pouvaient
gure tre utiles  l'Empereur: je n'avais eu ni le temps ni la libert
de bien voir la Pianosa; seulement, j'avais t tmoin que les Anglais
en levaient le plan sur une grande chelle: c'est tout ce que je pus
apprendre  l'Empereur. L'Empereur me dit: Nous en ferons autant, mais
il n'eut plus le loisir ncessaire pour l'accomplissement de cette
promesse; il ne retourna pas  la Pianosa; aucun ingnieur n'y remplaa
le lieutenant Larabit; nanmoins, l'Empereur n'oublia pas cette le;
tant s'en faut, nous allons en avoir la preuve. C'est  Porto-Ferrajo
que l'Empereur m'adressa des questions sur la Pianosa.

J'ai parl de la Pianosa dans ses rapports avec la dfense militaire de
l'le d'Elbe; j'ai dit que j'en parlerais encore en dehors de cette
importance (_sic_), lorsque je saurais la pense qu'elle ferait germer
dans l'esprit de l'Empereur, et me voil arriv  l'accomplissement de
ma promesse.

L'Empereur fit deux voyages  la Pianosa.

Son premier voyage  la Pianosa, quoiqu'un voyage d'exploration, eut
pour but apparent le simulacre d'une prise de possession, ou plutt il
lui donna l'apparence d'une partie de plaisir, car il se fit accompagner
par une socit assez nombreuse dans laquelle on distinguait trois
dames, deux de Porto-Ferrajo et une de Longone. La caravane arriva
heureusement  sa destination; mais au moment o elle tait dans toute
la joie des ftes de campagne, l'Empereur reut des dpches, prit de
suite cong d'elle, et se fit dbarquer  Campo pour retourner
immdiatement  Porto-Ferrajo; la socit revint  Longone, d'o elle
tait partie. Cette sparation fit causer.

L'Empereur, dbarqu fort tard  Campo, avait d, en retournant 
Porto-Ferrajo, forc qu'il tait de marcher dans les tnbres, se faire
prcder par des guides et par des claireurs mercenaires; mais la
personne charge du payement des dpenses impriales de route avait
oubli d'acquitter le salaire d aux paysans qui s'taient fatigus
pendant plusieurs heures nocturnes, la lanterne  la main, qui devaient
se fatiguer encore pour aller chez eux, et cet oubli causa un peu de
rumeur, ce qui dplut extrmement  l'Empereur. Quelque rapide qu'et
t cette course, elle avait cependant suffi pour que l'Empereur jett
un regard d'exprience sur la Pianosa, et pour que ce regard
d'exprience devnt le principe vivificateur de la petite le.
L'Empereur tait satisfait de son excursion pittoresque; les projets
fourmillaient dans sa tte. Le colonel Campbell n'tait pas du tout
content de ce qu'il appelait la conqute de la Pianosa que
l'Angleterre voulait conqurir, et qu'elle aurait certainement conquise
si l'Empereur avait prolong son sjour  l'le d'Elbe. Je puis
librement parler ainsi, parce que, lorsque l'Empereur ordonna l'armement
de la Pianosa, qu'il y envoya de quoi l'armer, le colonel Campbell dit 
un Longonais, vieux partisan de l'Angleterre: C'est pour nous que
l'empereur Napolon travaille, et ce partisan se crut dispens de
garder le secret sur un propos dont on ne lui avait fait aucune espce
de mystre. Le colonel Campbell avait galement assur qu'il ferait des
reprsentations srieuses  l'Empereur, mais il ne lui parla jamais de
la Pianosa, et il n'y avait qu'une vaine jactance dans les paroles qui
lui taient chappes  cet gard.

La Pianosa est situe entre l'le d'Elbe et l'le de Monte Cristo, 
vingt milles de l'le d'Elbe. Elle a environ dix milles de
circonfrence; le fond de son sol est de pierre calcaire, dont les trois
quarts de la surface sont recouverts d'une bonne terre vgtale qui a
gnralement trois pieds de profondeur; quelques rochers granitiques se
montrent  et l; il n'y a pas  se tromper. Chaque fois que l'le a pu
tre occupe, ses habitants se sont livrs exclusivement aux travaux
d'agriculture, et leurs principales cultures ont t celles des
crales, de l'olivier et de la vigne; l'le est parseme d'oliviers
sauvages qui ne demandent qu' tre greffs pour tre producteurs. Il y
a aussi une grande quantit de ceps de vigne vieux comme le temps. L'eau
n'y est pas d'une grande abondance, mais, malgr la privation de
montagnes, il y a  l'endroit appel _la Botta_ une source d'eau
excellente qui ne tarit jamais, et l'on trouve encore d'autres bonnes
sources sur les bords de la mer. Les foins y sont de la premire
qualit. Sur le quart du sol dont la surface n'est pas couverte de terre
vgtale, des troncs d'une grande dimension indiquent l'ancienne
existence d'arbres de haute futaie, prcieux pour les bois de
construction, et il n'y a pas encore de longues annes que ces arbres
ont t totalement dtruits. Tout prouve que le pin y vient facilement.

C'est sur ces preuves acquises que l'Empereur fonda son plan de
rgnration pour l'le de la Pianosa. Faire venir des glands de la
fort Noire, faire une semence de ces glands en les protgeant par une
plantation d'arbres d'acacia que l'on dtruirait lorsque leur protection
ne serait plus ncessaire.

Des pins sur le terrain propre  leur nature.

Le mrier partout o l'on pourrait en planter. Obligation  tous les
propritaires de s'en servir pour marquer les bornes de leurs
proprits.

Un greffage gnral de tous les oliviers sauvages. Une plantation
indfinie d'oliviers.

Des arbres fruitiers le plus possible, particulirement de fruits 
ppins et de fruits rouges.

La vigne l o le sol ne serait pas convenable pour le bl.

La prminence aux champs.

La cration d'une race de chevaux.

Un tablissement public pour l'ducation des animaux domestiques.

Dfense absolue d'introduire des btes dangereuses.

Point ou peu de chvres.

Ne pas dpasser le nombre de moutons et de brebis que l'le pourrait
facilement entretenir.

Tel tait le plan de l'Empereur. Je ne crois pas avoir rien oubli, car
je l'crivis ds que l'Empereur eut la bont de me le faire connatre.

L'Empereur ne pouvait pas faire toutes ces grandes choses par lui-mme:
sa bourse n'avait pas la profondeur de son gnie, il s'en fallait de
beaucoup. D'ailleurs, il lui manquait une chose plus essentielle que
l'argent; c'taient des bras nationaux.

Arrt dans l'excution de ses vastes ides, l'Empereur chercha  faire
tout ce qui pourrait le rapprocher du bien qu'il voulait oprer, et il
marcha droit dans la ligne des bonnes intentions. Il chercha  diviser
l'le en quatre ou six fermes,  avoir quatre ou six fermiers, et  leur
accorder tout le temps et tous les avantages qu'il tait possible de
leur accorder. Cette tentative ne lui russit pas; on lui fit des
propositions qui ne pouvaient pas tre admissibles. Il essaya encore: ce
fut la mme chose, des exigences qui mettaient tout d'un ct et rien de
l'autre. Cela devenait d'autant plus inquitant pour l'Empereur qu'il
s'tait mis en tte d'assurer la provision annuelle de bl dont les
Elbois avaient besoin. C'tait son ide fixe.

Une partie de l'le avait une destination sacre; elle devait tre
l'apanage des citoyens qui rendraient des services  la patrie, dotation
gale pour les Elbois  ce qu'tait pour les Franais celle de la Lgion
d'honneur, avant que la Lgion d'honneur servt  des primes
d'encouragement pour la servilit; changement dgradant que le
gouvernement de la Restauration avait commenc, auquel le gouvernement
actuel tient  coeur de mettre la dernire main. Mais, pour que la
dotation patriotique ft un bien rel, il fallait que l'le de la
Pianosa devnt entirement fertile, rgulirement peuple, et que la
munificence nationale n'obliget pas les vertus patriotiques  aller
vivre et mourir dans un dsert.

Une circonstance particulire vint en aide  l'Empereur. L'Empereur
avait toujours eu une grande propension pour les Gnois; c'taient ses
Lyonnais de l'Italie. Un Gnois, ngociant  Gnes, ayant une fabrique
de draps, avec lequel le gouvernement imprial de France avait eu des
rapports d'intrt relativement  ses entreprises, vint  l'le d'Elbe
et demanda  tre prsent  l'Empereur; l'Empereur le reut. Parler 
un Gnois, c'est parler marine ou commerce, et l'Empereur n'aurait pas
laiss chapper l'occasion [de causer] sur ces deux rameaux de la
science gouvernementale.

Le ngociant gnois trouva le moyen de plaire  l'Empereur; il lui
inspira de la confiance; l'Empereur l'appela et le rappela maintes fois.
Les conversations ne roulrent que sur les moyens de faire prosprer
l'le d'Elbe: la mise en culture de la Pianosa tait un de ces moyens;
il fut donc question de la culture de la Pianosa. L'Empereur vanta outre
mesure son prcieux diamant; _il fit du prospectus_, disait plus tard le
ngociant gnois. Quoi qu'il en soit, les conversations prirent le
caractre de discussions d'tat, et alors elles arrivrent  un trait
par lequel l'Empereur concdait deux mille journaux de terre labourable
au ngociant gnois,  la condition expresse:

1 Que le concessionnaire ferait venir  l'le de la Pianosa cent
familles trangres  l'le d'Elbe, qui s'y tabliraient en permanence
et en se consacrant au travail.

2 Que le bl que le concessionnaire rcolterait sur l'le de la Pianosa
ne pourrait, dans aucun cas, en temps de paix comme en temps de guerre,
tre hors de l'le d'Elbe,  moins que, sur l'avis dlibr des
municipalits, l'autorit suprieure de l'le d'Elbe n'et publiquement
dclar que les Elbois n'en avaient pas besoin.

3 Que le prix du bl serait chaque anne  une poque dtermine fix
par le gouvernement, d'aprs les mercuriales de la Toscane et de la
Romagne.

4 Que le concessionnaire devrait toujours avoir  l'le de la Pianosa
les troupeaux et les bestiaux que son exploitation comporterait, et que
la vente provenant des btes des troupeaux serait soumise aux mmes
formalits que la vente du bl.

Venaient ensuite les stipulations pour la plantation des arbres. Le
gouvernement devrait fournir les glands de la fort Noire: il devrait
aussi fournir les arbres de ppinire qui lui seraient demands. Le
concessionnaire devait d'ailleurs suivre le plus possible les intentions
que nous venons tout  l'heure d'entendre manifester par l'Empereur. Le
trait de concession finissait par les engagements de garantie
rciproque; le concessionnaire avait une anne pour accomplir son
tablissement.

Je reviens  l'ide fixe de l'Empereur qui voulait assurer la provision
annuelle du bl pour les Elbois.

C'tait cent fois constat par les Campais. La semence du bl  la
Pianosa rapportait, anne commune, de sept  huit pour un, et l'on
comptait l-dessus; mais  l'le d'Elbe, elle ne rapporte que de six 
sept, et encore!...

La concession de la Pianosa, alors que les travaux du concessionnaire
auraient t en pleine activit, aurait pu rapporter de cinq  six mille
sacs de bl, et cette quantit pouvait tre augmente par la culture des
terrains destins aux rcompenses nationales. Nous comptons cinq mois.
L'le d'Elbe ne rcoltait du bl que pour ses besoins de deux mois, on
disait un peu plus; nous ne devions cependant pas compter davantage.
Cela faisait sept mois. Restait  se pourvoir pour cinq mois.

La rcolte principale de l'le d'Elbe est celle du vin: le vin est la
seule exportation elboise. L'Empereur ordonna qu'il ft fait un relev
exact des vins exports chaque anne pendant dix annes; je crois que ce
relev ne fut qu'approximatif. Toutefois, il en rsulta que l'Empereur
crut que l'exportation du vin pouvait fournir  l'importation de trois
mille sacs de bl.

Ainsi l'Empereur comptait dj sur un approvisionnement probable de dix
mois de bl. Il fallait chercher comment pourvoir  deux mois pour le
complment de l'anne.

Il y a dans la partie mridionale de l'le d'Elbe une plaine spacieuse,
appele la plaine de l'Aconna, et qui est devenue marcageuse, parce
que, n'tant pas cultive, on n'a donn aucun soin  l'coulement des
eaux pluviales. Cette plaine s'tend en suivant la cte du cap Stella
jusqu' la limite territoriale de la commune de Longone, et elle donne
son nom  une anse qui peut au besoin abriter des petits btiments, et
par consquent faciliter une descente militaire dans l'le. L'Empereur
alla visiter cette plaine; il se fit accompagner par des personnes
exprimentes, et aprs un mr examen il fut reconnu que la plaine de
l'Aconna pouvait de nouveau tre rendue  l'agriculture, car personne ne
mettait en doute que dans des temps reculs l'Aconna n'et dj t
cultive. L'Empereur fit l'acquisition de cette plaine. Il envoya dans
la principaut de Lucques chercher des bras pour la mettre en rapport.
On commena par prluder au desschement des marais.

L'Empereur consulta les cultivateurs. On l'assura que l'Aconna pourrait
produire trois mille sacs de bl par an. Tous les hommes, les grands
hommes comme les hommes ordinaires, croient facilement  tout ce qui
sourit  leur propre pense, et l'Empereur aimait  se persuader que
l'Aconna complterait l'approvisionnement annuel auquel il dsirait tant
et tant pouvoir parvenir.

Dans tous les temps, sous tous les gouvernements, l'administration des
mines avait elle-mme approvisionn la population de Rio-Montagne ainsi
que celle de Rio-Marine, et plus d'une fois elle tait venue au secours
de la population gnrale. Mais l'Empereur avait mis des entraves 
cette vieille coutume.

Saint-Martin devait aussi entrer en ligne de compte pour fournir sa
quote-part  l'approvisionnement de l'le. L'Empereur s'aveuglait sur
Saint-Martin comme tous les propritaires s'aveuglent sur leurs
proprits. Il voulait en faire un lieu d'agriculture modle,
c'est--dire qu'il voulait lui faire rapporter beaucoup plus que les
autres proprits ne rapportaient.

Cette illusion amena une anecdote dont je parle parce qu'elle est encore
dans toutes les bouches elboises. M. Traditi, chambellan de l'Empereur,
tait sans contredit un des meilleurs agriculteurs de l'le d'Elbe, et
un jour l'Empereur, la tte pleine de l'approvisionnement annuel,
l'engagea  l'accompagner  Saint-Martin.  Saint-Martin, il lui parlait
des changements agricoles qu'il voulait faire subir  sa campagne, et il
lui en parlait comme si ces changements avaient dj opr le bien qu'il
en attendait. M. Traditi savait mieux que l'Empereur ce qu'tait
Saint-Martin, mais, laissant l'Empereur se complaire dans d'innocentes
exagrations, il gardait le silence, et l'Empereur, croyant que ce
silence tait une approbation, allait toujours en avant. Le territoire
de Saint-Martin tait tout au plus propre  ensemencer cent sacs de bl:
cependant l'Empereur, entran par son illusion, peut-tre tromp par
quelqu'un qui avait cherch  le flatter, dit  M. Traditi: Au moyen de
telle opration, j'ensemencerai cinq cents sacs de bl. Et alors M.
Traditi, ne pouvant plus se contenir, s'cria en italien: _O questa,
si, che  grossa!_ Ce qui signifiait dans son esprit: C'est celle-l,
de baliverne, qui est grosse!

L'Empereur fut un moment suffoqu; mais, comprenant bien que M. Traditi,
homme respectable, n'avait pas voulu volontairement le blesser, il se
remit vite, prit la chose en riant, et consola M. Traditi qui, vraiment
foudroy, ne trouvait plus une parole pour s'excuser. Cet excellent M.
Traditi ne s'est jamais pardonn ce qu'il appelait sa maudite
inconvenance.

Ainsi l'Empereur croyait tre parvenu  une marche rgulire pour que
les Elbois ne fussent plus chaque anne dans des transes cruelles pour
leur pain quotidien, et cette presque certitude d'un grand bien jetait
quelques fleurs sur le chemin raboteux qu'il parcourait alors. Je crois
que je suis la personne  laquelle il parla le plus de cette
satisfaction de son coeur, ce sont ses propres paroles. C'est que
l'Empereur comprenait combien j'tais heureux du bonheur du peuple.

L'Empereur ne s'tait pas cach que la guerre pourrait altrer l'ordre
de choses qu'il voulait tablir; mais il disait que durant la guerre,
l'le d'Elbe, par sa position particulire, pourrait tirer un grand
parti de ce droit de course, piraterie de fait que les puissances
maritimes avaient le tort honteux de ne pas supprimer, et dont les
gouvernements, pour n'en tre pas dupes ou victimes, devaient, mme en
la blmant, tcher de profiter, tant que son abolition ne serait pas un
fait gnralement accompli.




III

BTIMENTS BARBARESQUES.


Depuis le renversement de l'empire franais, les pirates des ctes
d'Afrique parcouraient de nouveau la mer et effrayaient les marines
marchandes des puissances riveraines de la Mditerrane. Les marins
elbois n'taient pas sans souci  cet gard, et l'Empereur partageait
leur anxit. On se rappelle que le brick _l'Inconstant_ avait pris sous
sa sauvegarde un convoi napolitain chass par un chebec barbaresque, et
qu'il l'avait prserv, du moins en partie, d'une prise presque
certaine. Sur cela les marins avaient forg des contes imaginaires.
Aucun d'eux ne pouvait avoir vu le _reis_, capitaine du btiment turc
qui avait donn la chasse au convoi napolitain; n'importe, on le faisait
parler, on lui prtait les paroles les plus extravagantes. Ces propos,
en passant de bouche en bouche, prenaient un air de vraisemblance, et
ceux qui en taient les inventeurs avaient fini par y croire.
D'ailleurs, le bruit du danger des Barbaresques faisait que la marine
marchande demandait une augmentation de nolis, et l'appt de ce surplus
de gain entrait pour beaucoup dans la crainte que l'on tmoignait.
L'Empereur me demanda, avec l'accent de la simple curiosit, de quelle
manire je me comporterais avec la marine riaise; je lui rpondis qu'en
mon me et conscience il ne me paraissait pas ncessaire d'accrotre le
fret de paix, d'abord parce qu'il n'y avait encore aucun fait positif,
et ensuite parce que c'tait aux propritaires des hauts fourneaux de
fonte  traiter pour le transport du minerai. L'Empereur fut trs
satisfait de ma rponse; il avait eu la pense que mon affection pour
les Riais me ferait saisir cette circonstance pour les faire gagner. Je
lui fis observer qu'il me connaissait mal, mais il m'interrompit net
en me disant: Cela pourrait bien tre, et il parla d'autre chose. Il
devenait urgent de faire cesser des bruits qui avaient au moins
l'inconvnient d'intimider les voyageurs que la curiosit attirait 
l'le d'Elbe. L'Empereur ne voulait en aucune manire avoir recours 
l'autorit britannique des Bourbons; il lui rpugnait galement de
demander protection aux puissances signataires du trait de Paris. Il
s'adressa lui-mme  tous les pouvoirs barbaresques de la Mditerrane;
il leur fit connatre son pavillon, et il attendait les dcisions
mahomtanes, lorsqu'un vnement tout  fait imprvu vint assurer l'le
d'Elbe qu'elle n'avait rien  craindre des Turcs.

Un chebec barbaresque s'tait montr dans le canal de la Corse; puis il
avait pouss des bordes en dehors de la Pianosa, et tout  coup, aprs
avoir parl  un navire franais, il alla mouiller sur la rade de
Longone, le plus prs de terre possible, ce qui le mettait dans la
dpendance absolue de la place. Le reis, capitaine, n'attendit pas que
l'intendance sanitaire le ft appeler; il s'y rendit de suite, et sans
attendre qu'on l'interpellt, il demanda si le Dieu de la terre tait
encore l. L'intendant sanitaire lui rpondit qu'en effet l'Empereur
tait encore l, mais, ne songeant qu' sa propre affaire, voulut lui
adresser les questions sanitaires d'usage. Le reis le pria avant tout de
lui faire vendre une bannire elboise, et pendant qu'on lui cherchait
cette bannire, il fit le rapport qu'on lui avait demand. Ds qu'on lui
eut remis le pavillon elbois, qu'il paya sans marchander, il poussa au
large, alla  son bord, fit hisser le drapeau achet au bout de la
grande antenne, et il le salua de trois salves de toute son artillerie,
en ajoutant  cette salutation trois des _hourras_ en usage dans notre
marine militaire; aucun btiment europen n'aurait pu avoir une
politesse plus exquise. Le reis retourna  l'intendance sanitaire; son
costume tait visiblement un costume de parade, et avec un langage de
respect il s'informa s'il ne lui serait pas possible de courber la tte
devant le grand Dieu terrestre. On lui rpondit que comme il tait, lui
reis, en grande quarantaine, il ne pourrait pas approcher de l'Empereur,
parce que les soins pour la conservation des jours prcieux de Sa
Majest s'y opposaient, mais qu'il pourrait le voir sur le rivage
lorsqu'il sortirait pour aller  la promenade, et il s'inclina
profondment.

Il fut de suite rendu  l'Empereur un compte exact de ce qui se passait,
et l'Empereur fut charm des merveilles mahomtanes (_sic_) dont il
tait l'objet. Il ordonna qu'on rpondt au salut par un autre salut de
cinq coups de canon. Le btiment barbaresque n'tait pas un btiment
militaire, c'tait un armement particulier de la Rgence de Tunis.

Le reis avait deux rengats pour interprtes, un Franais et un Italien,
et l'Empereur m'ordonna d'aller les interroger: j'y fus. Mais le reis
voulut tre de la confrence. Je restai une heure avec ces trois
personnages. Le Franais tait du dpartement du Gard, l'Italien tait
de Venise. Le Franais me dit qu'il avait t fait prisonnier, puis
esclave, et qu'en dfinitive il avait mieux aim renoncer  sa religion
qu'aux jouissances de la libert; cet homme avait tout l'air d'un
flibustier. L'Italien tait plus rserv. Le reis ne me parla que par
des questions; jamais il ne me donna la facult de l'interroger. Il
ignorait  peu prs les causes et les effets des malheurs de la France.
 chaque instant il me demandait pourquoi les Franais s'taient
spars de leur Dieu. Je lui rpondais du mieux qu'il m'tait possible;
toutefois mes rponses ne le contentaient pas, et il en revenait
toujours  ses pourquoi. Une seule de ses penses me parut remarquable;
je l'engageais  ne pas avoir une mauvaise opinion de la nation
franaise; je l'assurais que le peuple franais aimait toujours
l'Empereur, et il me fit dire par l'interprte italien: Ce ne sont pas
les petits qui trahissent, ce sont les grands. Au moment de me sparer
de lui, je lui demandai s'il continuerait  tre de nos amis, et en
joignant paralllement les deux doigts index, il m'adressa vivement ces
mots qui rsonnrent ainsi  mon oreille: _Schim, schim_.

L'Empereur s'tait arrang pour passer sur le port pendant que je serais
encore avec le reis; il passa; sa suite avait une tenue de fte. Ds que
l'Empereur parut, je le montrai au reis, et, sans exagration aucune, le
reis se prosterna en croisant ses bras sur la poitrine. L'Empereur
s'arrta sur le rivage, se fit indiquer le reis, et il le salua
plusieurs fois de la main. Lorsqu'il ne fut plus en vue, je demandai au
reis ce qu'il en pensait, et le reis, rayonnant, me rpondit directement
comme si je devais le comprendre. L'interprte italien le traduisit
ainsi: Ses yeux refltent comme du cristal. Le reis demanda ensuite 
l'interprte s'il m'avait bien expliqu ce qu'il avait voulu me dire.

Avant la fin de ce jour, l'Empereur fit envoyer au reis des
approvisionnements considrables pour lui, ainsi que pour son quipage,
et il lui fit souhaiter un bon voyage. Le reis m'avait retenu; enfin je
le quittai, et il me cria plusieurs fois: _Addio, moussiou!_ Je ne
voulus pas tre moins aimable que lui; je m'arrtai, et je lui rpondis
par les deux seuls mots grecs que je savais _Calismre, calispre!_
(Bonjour, bonsoir!) Et ensuite l'intendant sanitaire m'apprit que mon
langage hellniste avait beaucoup amus le marin musulman. L'Empereur
aurait voulu que j'eusse insist pour arracher des paroles  mon
interlocuteur. Il fut frapp de ces mots: Ce ne sont pas les petits qui
trahissent, ce sont les grands, et le _Schim, schim_, lui fit plaisir.
Puis, assur qu'il ne serait pas troubl par la piraterie africaine, il
me dit d'un air de contentement: Voil une pine de moins dans le pied,
et pour nous c'est quelque chose. Ces paroles chappes  une
conversation d'panchement me prouvrent que l'Empereur n'avait pas t
sans souci  l'gard des Barbaresques, et de bien bon coeur je partageai
sa satisfaction.

Lorsque l'Empereur se prsenta sur le rivage, le rengat franais, qui
jusque-l n'avait pas du tout paru embarrass, qui mme avait peut-tre
affect d'tre sans gne, devint blme en voyant le cortge imprial, et
dans un sentiment indicible d'orgueil national, il m'adressa ces paroles
en patois: Il n'y a rien au monde comme les militaires franais! Et 
dater de ce moment, sombre, rveur, toujours ple, il ne prit plus la
parole. C'tait un double remords qui s'tait empar de cet homme: la
vue de Franais et de chrtiens avait malgr lui pntr dans sa
conscience. On ne renonce pas impunment  sa patrie et  son Dieu.

Cet vnement presque inconnu aujourd'hui eut cependant alors un grand
retentissement pour l'Empereur et pour les Elbois, puisqu'il les
dbarrassa des craintes de guerre avec les puissances barbaresques.

Aussitt que l'on sut  Gnes,  Livourne,  Civita-Vecchia,  Naples,
qu'un btiment barbaresque tait all  l'le d'Elbe, qu'il avait salu,
qu'on l'avait salu, et que l'Empereur lui avait envoy des
approvisionnements, les marines marchandes de la Mditerrane
s'empressrent de demander le pavillon elbois, et ces demandes
multiplies ne laissrent pas que d'embarrasser l'Empereur. Le premier
mouvement de l'Empereur fut d'accorder sa bannire  tous ceux qui la
lui demanderaient; il souriait  l'ide que cette bannire flotterait
ainsi sur toute la Mditerrane, peut-tre mme sur tout l'Ocan.

Une autre chose le sduisait dans l'intrt des Elbois: c'tait de faire
pour l'le d'Elbe ce que la France avait fait pour Port-Vendres, obliger
les propritaires des btiments qui prendraient la bannire elboise 
tablir un domicile sur l'le,  y acheter une proprit,  confier les
expditions maritimes  un capitaine de la marine elboise, et  faire
armer et dsarmer leurs btiments  Porto-Ferrajo ou  Longone. Sans
doute ce systme aurait pu avoir de bons rsultats pour l'le d'Elbe,
mais il tait presque impossible que les puissances barbaresques s'y
prtassent volontairement, et si elles l'avaient considr comme une
tromperie, chose probable, elles auraient compris la bannire elboise
dans la proscription qu'elles faisaient planer sur toutes les bannires
de la chrtient, ce qui aurait t un principe de mort pour la marine
elboise. L'Empereur dcida qu'il ne s'exposerait pas  sacrifier les
Elbois pour favoriser les trangers: c'tait de toute justice. Lorsque
la France pour peupler Port-Vendres avait prt le pavillon franais aux
Gnois, la France avait des armes navales pour faire respecter ce
pavillon, et l'le d'Elbe n'avait rien pour se faire craindre.

La marine marchande gnoise avait un noble reprsentant auprs de
l'Empereur, l'honorable Laurent Chighizola, ancien capitaine, qui avait
 la sueur de son front acquis une fortune importante, et dont la parole
d'exprience et de vrit se faisait couter. Ce digne Ligurien tait
all trouver l'Empereur  la Pianosa. L'Empereur l'avait reu avec
bont; il l'avait entretenu avec plaisir, et, ne pouvant pas lui
accorder le pavillon de l'le d'Elbe, il l'avait destin  en tre le
consul. Je connaissais beaucoup cet excellent homme depuis le temps dj
recul o je commandais la marine militaire  Gnes; j'avais t heureux
de pouvoir l'accueillir affectueusement. Aux jours de malheur, lorsque
la proscription me poursuivait avec acharnement, le fils Chighizola,
devenu un grand armateur, paya la dette morale de son pre, et il me
tendit une main amie. C'est ainsi que les braves gens se retrouvent.




CHAPITRE VII: L'ARME DE NAPOLON.

     I. La garde impriale.--Sa formation.--Voyage de Fontainebleau 
     Livourne.--Rception de la garde.--Les officiers de la garde.--Le
     lieutenant Noisot.

     II.--Le lieutenant Larabit.--Sa querelle avec le commandant
     Gottmann.

     III.--Le bataillon corse.--Son mauvais esprit.--Les dsertions.

     IV.--La compagnie d'artillerie.--Le capitaine Cornuel.--Le
     capitaine Raoul.--Un brave de Sambre-et-Meuse.

     V.--L'hpital.--Runion de l'hpital civil  l'hpital militaire.

     VI.--Marine militaire.--L'_Inconstant_.--Le commandant
     Taillade.--Voyages de l'_Inconstant_.--Chautard.--Sarri.




I

LA GARDE IMPRIALE.


Le trait entre les puissances allies et l'empereur Napolon, sign 
Paris le 11 avril, portait, article 17: L'empereur Napolon pourra
prendre avec lui et retenir, comme sa garde, quatre cents hommes,
officiers, sous-officiers et soldats volontaires.

En consquence, le gnral Friant, colonel gnral des grenadiers de la
garde impriale, homme dont le nom est un loge, fut charg d'organiser
cette garde d'honneur, et le choix ne pouvait pas tre plus parfait. Le
gnral Petit et le gnral Pelet assistrent le gnral Friant dans
l'accomplissement de sa noble mission; c'taient aussi deux gnraux
distingus.

Cette nouvelle garde de quatre cents hommes aurait compt toute l'arme
dans ses rangs si l'on avait appel toute l'arme, et les trois gnraux
qui la constituaient eurent bien de la peine pour ne pas dpasser le
nombre de braves qu'il leur tait permis d'y admettre. Jamais soldats
citoyens n'eurent  remplir une plus belle tche; c'tait la fidlit se
dvouant au malheur. La patrie savait bien qu'elle ne perdait pas ses
enfants de prdilection; on pourrait presque dire qu'elle s'exilait avec
eux. Le gnral Cambronne eut l'honneur d'tre dsign pour prendre le
commandement de ce corps d'lite.

La garde impriale de l'le d'Elbe quitta Fontainebleau avant le dpart
de l'Empereur. Elle se rendit  Briare, rendez-vous que l'Empereur lui
avait donn pour la passer en revue; elle attendit plusieurs jours.
L'Empereur enfin arriva: tout tait prpar pour cette revue; elle eut
lieu immdiatement. Aprs la revue, l'Empereur, s'adressant  sa
nouvelle garde, lui dit  haute voix: Adieu, mes enfants, au revoir!
Et ce fut une autre scne touchante.

La garde continua sa marche. Partout elle fut entoure d'un respect
universel. Cependant, quelques misres, entirement fortuites, eurent
lieu en dehors de cette universalit; j'ai peut-tre tort d'en
renouveler le souvenir, parce que cela leur donne une espce
d'importance qu'elles n'ont pas, mais les nobles dbris de ce corps
extraordinaire dsirent que j'en parle. Donc, le bataillon de l'le
d'Elbe, prcd de la vieille rputation de la garde impriale, marchait
triomphalement, mme au milieu des dtachements des armes ennemies, et
faisait encore briller les couleurs tricolores. Or, un soir,  Saulieu,
il y eut un vieux major autrichien qui, pour le logement, voulut qu'on
prfrt ses soldats aux soldats franais, et qui notifia sa volont
d'une manire insultante. Aussitt, le gnral Cambronne, dont le
caractre avait l'inflammabilit du salptre, lui dit: C'est comme a
que tu t'y prends? Eh bien! mets tes soldats d'un ct; moi, je mettrai
les miens de l'autre, et nous verrons  qui les logements resteront. Le
vieux major autrichien n'insista pas dans sa prtention. Nos soldats
furent logs de prfrence.... L'adjudant-major Laborde prcdait la
colonne pour prparer le logement, les vivres et les moyens de
transport; il avait pour escorte un brigadier et quatre lanciers
polonais-franais; il tait accompagn par un officier hongrois.  la
mairie de Lyon, le chef de poste de la garde bourgeoise, homme  mine
patibulaire, cuma de rage en voyant la cocarde tricolore, et ordonna
au capitaine Laborde de l'enlever. Le capitaine Laborde lui rpondit en
courant sur lui le sabre lev; l'officier hongrois fit comme le
capitaine Laborde. Le chef du poste prit la fuite, le poste ne fit pas
un seul mouvement pour le soutenir. Le gnral autrichien qui commandait
la place loua la conduite du capitaine Laborde, et le maire fit comme le
gnral. On craignait de laisser pntrer le bataillon elbois dans Lyon;
il traversa seulement pour se rendre au faubourg de la Guillotire.
Pendant le passage de ces braves, vingt mille Autrichiens restrent sous
les armes avec une artillerie considrable, mche allume; et ils
bivouaqurent comme s'ils taient en prsence d'une arme ennemie. On
empcha la colonne elboise de circuler dans Lyon; mais le peuple
lyonnais, accouru en masse au faubourg de la Guillotire, tmoigna
toutes ses plus profondes sympathies  cette phalange immortelle. Il
l'accompagna de ses voeux ardents et de ses regrets amers. Un officier
tranger ayant voulu frapper un militaire qui, hors des rangs, criait:
Vive la garde impriale! un Lyonnais lui arracha l'pe, la brisa et
lui dit: Voil mon adresse. Je t'attendrai chez moi pour te rendre les
morceaux. En traversant la place de Bellecour pour se rendre  la
Guillotire, quelques voix parties d'un groupe franco-allemand qui tait
devant un caf crirent:  bas la cocarde tricolore! Le colonel
Mallet, qui commandait la colonne, fit de suite faire halte, et allant
seul au groupe, il dit: Je demande raison  ceux qui ont eu la lchet
de crier:  bas la cocarde tricolore! Personne ne rpondit; le groupe
rentra dans le caf. Il y avait plusieurs officiers autrichiens.

Enfin, aprs avoir travers les Alpes, la colonne arriva  Savone, o
elle s'embarqua. Savone avait une garnison anglo-sicilienne; le rgiment
anglo-sicilien tait le ramassis de tout ce que l'on avait trouv de
plus abject dans les gouts des gens sans aveu. Il y eut querelle entre
nos grenadiers et les soldats de cette horde dont les Italiens gardent
une mmoire de mpris. Le gnral qui commandait  Savone donna un
banquet  tous les officiers du bataillon elbois, et,  ce banquet, on
but  la sant de l'empereur Napolon, ainsi qu' celle de la garde
impriale.

Il fallait quelque temps pour prparer l'embarquement. Le gnral
Cambronne expdia le capitaine Laborde  l'le d'Elbe afin d'instruire
l'Empereur de l'approche de ses braves, et le capitaine Laborde dbarqua
 Rio, o j'eus le plaisir de lui donner l'hospitalit.

L'Empereur reut le capitaine Laborde avec un tressaillement de joie. Le
capitaine Laborde suait sang et eau pour rpondre  la multiplicit des
questions que l'Empereur lui adressait; il ne pouvait pas y suffire, et
il fut bien soulag lorsque l'Empereur le congdia.

La garde n'arriva que huit jours aprs le capitaine Laborde. Ces huit
jours furent huit jours d'une tourmente indicible pour l'Empereur; ses
ides en taient devenues noires; toutes ses paroles aboutissaient 
exprimer le dsir ardent qu'il prouvait de revoir ses braves. Enfin ses
voeux furent accomplis: la garde le rejoignit! C'tait vers la fin de
mai.

Ds qu'on signala les btiments de transport, l'Empereur bondit
d'allgresse, et il tait depuis longtemps au dbarcadre quand ses
enfants de l'arme y abordrent. L'Empereur tendit la main au gnral
Cambronne. Cambronne, lui dit-il, j'ai pass de bien mauvais moments en
vous attendant, mais enfin nous sommes runis, et tout est oubli.
Cambronne tait transport au septime ciel. Mais il faudrait que ma
plume et une tout autre puissance que celle qu'elle a pour exprimer
avec vrit les sentiments que la garde manifesta  l'aspect de
l'Empereur. Hommes au coeur brlant,  l'me gnreuse, au caractre
noble, vous qui comprenez bien l'honneur, la patrie, la gloire, le
dvouement, faites-vous une ide de tout ce qu'il y eut de beau en ce
moment, et ensuite imaginez que je vous l'ai dit! Vous verrez de vieux
soldats qui, avec une figure rbarbarative (_sic_), versent de douces
larmes, comme la jeune fille qui retrouve le pre chri au-devant duquel
elle courait. Vous verrez ces traits auxquels les intempries de toutes
les saisons, dans tous les climats, ont donn une apparence qui ne
semble vraiment pas appartenir  notre nature, s'extasier de ce qu'ils
taient rests gravs dans la mmoire de l'Empereur, et en rendre grce
au ciel comme d'un bienfait divin. Vous verrez ces troupiers, ces
grognards se rptant mutuellement avec enthousiasme un mot que
l'Empereur leur a dit, un signe qu'il leur a fait, et par ce mot ou par
ce signe, se croyant pays de leurs longues fatigues. Vous verrez enfin,
dans un tout petit coin du globe, le beau ct du monde social, et vous
ne dsesprerez plus de l'espce humaine.

Une autre scne eut gnralement un caractre extrmement touchant. Le
gnral Dalesme,  la tte du peu de soldats qui devaient rentrer en
France, tait venu  la rencontre de la garde impriale qui arrivait
pour se runir  l'ex-empereur des Franais, et lorsque la garde
impriale, en colonne serre, entra dans Porto-Ferrajo, le petit corps,
command par le gnral Dalesme en personne, rang en bataille sur le
quai du port, lui rendit les honneurs militaires.

La garde impriale alla droit  la place d'Armes; l'Empereur la suivait.
Ds qu'elle fut sur la place d'Armes, l'Empereur ordonna au gnral
Cambronne de faire former le carr, et, se plaant au centre, il dit 
haute voix, avec une motion remarquable: Officiers et soldats! je vous
attendais avec impatience et je me flicite de votre arrive. Je vous
rends grces de vous tre associs  mon sort. Je trouve en vous la
noble reprsentation de la Grande Arme. Nous ferons ensemble des voeux
pour notre chre France, la mre patrie, et nous serons heureux de son
bonheur. Vivez en bonne harmonie avec les Elbois: ce sont aussi des
coeurs franais!

L'Empereur ne fut pas le seul qui accueillit la garde impriale avec une
grande dmonstration de tendresse: tous les Elbois s'associrent  son
affection, les Porto-Ferrajais plus particulirement. On aurait pu
penser que c'tait un bataillon de famille qui venait d'arriver. On le
logea au fort de l'toile  ct de l'Empereur, et  la caserne de
Saint-Franois dans l'intrieur de la cit.

Dans sa sollicitude paternelle, l'Empereur voulut que la garde d'honneur
repost, et lorsqu'il la crut bien repose, il en passa une revue
gnrale. Cela fait, il l'organisa de la manire la plus approprie au
service dont elle devait tre charge: l'Empereur ne savait rien faire
lgrement. Cette garde se composait d'artillerie, de cavalerie,
d'infanterie et de marine. Tous ces vieux braves appartenaient  la
garde impriale: l'infanterie forma un bataillon de six compagnies; la
cavalerie tait toute polonaise, elle forma un escadron; les marins
formrent une compagnie. L'Empereur dcida que ces trois corps
porteraient son nom: bataillon Napolon, escadron Napolon, compagnie
Napolon.

Je crois faire une chose honorable en disant  la France quels sont les
braves qui la reprsentrent auprs de l'empereur Napolon pendant son
exil  l'le d'Elbe:

TAT-MAJOR:

     Anselme Mallet, chef de bataillon.
     Laborde, capitaine adjudant-major.
     Victor Mlissent, lieutenant en premier, sous-adjudant-major.
     Joseph-Flicien Arnaud, lieutenant en premier.
     Apollinaire Emery, chirurgien de deuxime classe.
     Louis Ebrard, sous-aide-major.
     Carr, sergent-tambour.
     Antoine Gaudiano, chef de musique.
     Laurent Fresco, sous-chef de musique, premire clarinette.
     Joseph Parconini, clarinette.
     Joseph Donizetti, premire flte.
     Joseph Cicero, premier cor.
     Andr Brascelli, deuxime clarinette.
     Louis Deferrari, deuxime clarinette.
     Dominique Giuli, chasseur.

_Premire compagnie._

     Lamouret, capitaine.
     Thibault, lieutenant en premier.
     Lerat, lieutenant en second.
     Joachim, sergent-major; Bertrand Chanais, Mathieu Lapra, Jacques
     Gavin, Charles Bretet, sergents; Antoine Cicero, fourrier.

_Deuxime compagnie._

     Michel Combe, capitaine.
     Joseph Duguenot, lieutenant en premier.
     Andr Bigot, lieutenant en second.
     Louis Perrier, sergent-major; Jean Perrier, Pierre Fouque, Jean
     Riverain, Jean Martin, sergents; Jacques Chanat, fourrier.

_Troisime compagnie._

     Charles Dequeux, capitaine.
     Jean-Pierre-douard Paris, lieutenant en premier.
     Jean-Franois Jeanmaire, lieutenant en second.
     tienne-Franois Puyroux, sergent-major.
     Antoine Dlaye, Antoine Blanc, Jean-Louis Crollet, Joseph Brunon,
     sergents; Baptiste Leromain, fourrier.

_Quatrime compagnie._

     Jules Loubers, capitaine.
     Pierre Ser Lanaure, lieutenant en second.
     Franois Franconnin, _idem_.
     Antoine Escribe, sergent-major; Berthel Thomas, Charles Lefebvre,
     Charles Grenoulliot, Franois Pierson, sergents.

_Cinquime compagnie._

     Louis-Marie-Charles-Philippe Hurault de Sorbe, capitaine.
     Louis Chaumont, lieutenant en second.
     Charles-Claude Noisot, _idem_.
     Edme Tassin, sergent-major; Pierre Auge, Laurent Blamont, Franois
     Belais, Pierre Vendremish, sergents; Narcisse Tassin, fourrier.

_Sixime compagnie._

     Jean-B. Mompez, capitaine.
     Barthlmy Bacheville, lieutenant en second.
     Mallet, _idem_.
     Georges Souffio, sergent-major; Franois Talon, Franois Matthieu,
     Nizier Lacour, Franois Scaglia, sergents; Michel Huguenin,
     fourrier.

_Compagnie de marins._

     Jacques Benigni, sergent-major.
     Victor Cordeviole, sergent.
     Franois Juliany, caporal.
     Joseph Rubiani, Antoine-Joseph Lotta, _idem_.
     Marins de premire classe: Jean Vilchy, Mathieu Dolphy, Vincent
     Jeard, Louis Chansonnet, Tranquille Coquet, Jean Debos, Levasseur,
     Jrme Legrandy, Augustin Voicogne, Simon Coste.
     Marins de seconde classe: Jean Lambert, Grosard, Vido Samianti,
     Vincenti, Jean-Antoine Leroux, Louis Jansonnetti.

_Escadron chevau-lgers lanciers._

     Jean Schultz, capitaine.
     Balinski, _idem_.
     Guitonski, lieutenant en premier.
     Skoirresuski, lieutenant en second.
     Radon Sraphin, Joseph Zielenluenoicz, _idem_.
     Piotronky, _idem_.
     Raffaezynski, Alexandre Piotronsky, marchaux des logis chefs.
     Marchaux des logis: Marthe Bielicki, Joseph Zaremba, Louis
     Trzebiatonski, Franois Fierzeiecoski, Jean Fuszezenski, Stanislas
     Borocoski, Nicolas Schultz; Jean Nuchmewiez, fourrier; Joseph
     Policaski, _idem_.

Si cela avait dpendu de moi, j'aurais fait la biographie de tous les
braves qui avaient suivi l'Empereur  l'le d'Elbe; mais pendant mon
long exil la famille elboise s'est totalement disperse, et, faute de
matriaux positifs, je ne puis parler que des officiers dont il m'a t
possible d'tudier le caractre. Lorsque je fais l'histoire du pre, que
je cherche  ne rien oublier de ce qui tait lui, de ce qui tenait 
lui, je ne dois pas omettre de dire ce que je sais de ses enfants.

Le gnral Cambronne commandait la compagnie dans laquelle La Tour
d'Auvergne trouva une mort glorieuse. Il tait d'une bravoure  toute
preuve. Sa carrire militaire est illustre par beaucoup de traits de
dvouement, mais la violence de son caractre tait quelquefois
effrayante. De retour de l'le d'Elbe, l'Empereur le nomma lieutenant
gnral, et il refusa.  la funeste journe de Waterloo, il fut
grivement bless, et les Anglais, qui l'avaient ramass sur le champ de
bataille, le conduisirent prisonnier en Angleterre. On lui a prt ces
belles paroles qu'il n'avait pas dites, qu'il n'avait jamais t en
position de dire: La garde meurt, elle ne se rend pas, et pour rendre
hommage  la vrit il les dsavoua. De mauvais conseils lui firent
prendre du service sous la Restauration.

Le commandant Mallet, chef de bataillon de la garde, avait peu
d'instruction, mais c'tait une belle nature de soldat, de bon soldat
franc, loyal, dvou, pouvant honorablement remplir sa tche et la
remplissant  la complte satisfaction de l'Empereur, ainsi qu' celle
des braves qui taient immdiatement sous ses ordres.

Le capitaine Laborde, adjudant-major, avait reu une bonne ducation, en
avait profit, et, malgr son exaltation mridionale, tout en lui
tmoignait d'un bon coeur ainsi que d'une belle me. Il tait brave comme
l'pe de Bayard.

Le lieutenant en premier Mlissent, sous-adjudant-major, ne fit que
paratre et disparatre, et lorsqu'il s'en alla, ses camarades se
demandrent pourquoi il tait venu. Son dpart prmatur fit que
personne ne le regretta; c'tait cependant un bon officier.

L'officier payeur, Flicien Arnaud, tait  la fois un excellent soldat
et un bon comptable, et tous les braves l'entouraient d'estime.

D'un talent distingu, homme de science et homme d'pe, gnreux,
dvou, religieusement soigneux pour les blesss, le chirurgien Emery,
chirurgien en chef de la garde, tait une des belles illustrations de ce
corps minemment illustre, et Grenoble, qui a donn tant de grands
hommes  la patrie, peut le compter parmi ses enfants d'une noble
distinction. Nous le retrouverons  notre dbarquement en France.

Voil pour l'tat-major.

Le capitaine Lamouret, doyen des capitaines de la garde, renferm
strictement dans le cercle de ses devoirs militaires, cherchait peu 
aller au del, et l'estime l'entourait.

Le lieutenant en premier Thibaut avait la rputation d'un bon officier,
et avec les braves de la garde, il tait impossible que ce ft une
rputation usurpe.

Je ne connaissais pas le lieutenant en second Lerat. Toutefois, je
savais qu'il tait considr.

La seconde compagnie avait pour son chef le capitaine Combe, qui s'tait
fait honorablement remarquer le jour de l'infme trahison de Marmont, et
qui est mort glorieusement au sige de Constantine. Le capitaine Combe
avait beaucoup d'esprit naturel; il tait instruit, les beaux-arts
occupaient ses loisirs, il dessinait assez bien. Il avait une force
musculaire remarquable. Son pre, colonel, l'avait lev trs durement,
et il s'tait de bonne heure habitu  cette duret; on pourrait mme
dire qu'il se l'tait approprie, ce qui quelquefois le rendait gnant
pour ses camarades. Son courage tait  toutes les preuves; mais il
tait au moins aussi ambitieux que brave, et, s'il avait vcu, il aurait
donn de la tablature au pouvoir.

Je n'ai pas connu le lieutenant en premier du capitaine Combe, M. Joseph
Duguenot. Le capitaine Combe en parlait avantageusement.

Le lieutenant en second Bigot faisait honneur  son habit. Je l'avais
quitt avec la rputation du bon soldat, je l'ai retrouv avec les
sentiments d'un bon citoyen, ce  quoi MM. les Impriaux ne m'ont pas
habitu.

La troisime compagnie n'avait pas son capitaine titulaire. Elle tait
provisoirement commande par le lieutenant en premier Charles Dequeux,
officier capable qui la commandait bien et qui mritait de la commander
dfinitivement. Un autre lieutenant en premier, Jean-Pierre-douard
Paris, avait une noble conduite et jouissait d'une belle rputation.

M. Jean-Franois Jeanmaire, sous-lieutenant dans cette compagnie, tenait
une belle place dans le rang des bons officiers, et, jeune encore, il
tait considr comme un excellent militaire. Ce brave est maintenant
messager d'tat  la Chambre des dputs.

Le capitaine Jules Loubert affectait les allures de ce qu'on appelle une
personne bien ne: ce qui n'est pas toujours la preuve d'une haute
naissance. Cependant le capitaine Loubert tait fils de famille, comme
on disait jadis. Ses prtentions aristocratiques le rendaient
impopulaire; il n'tait pas aim. L'Empereur le chargea d'aller  Gnes
acheter des draps. Puis il le choisit pour tre le danseur de la
princesse Pauline, ce qui tait un bon choix, car le capitaine Loubert
dansait parfaitement. On le considrait comme le Vestris de la garde,
qui avait cependant d'autres fort bons danseurs. Bien manier les jambes
n'empche pas de bien manier l'pe, le capitaine Loubert tait un bon
officier. La garde nationale de Paris lui donna une grande marque
d'estime: elle le nomma colonel d'une de ses lgions.

Le lieutenant en second Ser-Lanaure comptait au nombre des braves. Le
lieutenant en second Franconnin se faisait remarquer par une politesse
exquise; il tait aussi bien plac dans un salon que dans un camp. 
travers la douceur de son caractre, ses yeux brillaient de courage, et
comme soldat son rang tait au premier rang des braves.

Une grande nomenclature de prnoms a quelque chose de la prtention
d'une grande srie de titres. Ce n'est pas le capitaine
Louis-Marie-Charles-Philippe Hurault de Sorbe qui me fera changer
d'avis  cet gard. Ce capitaine arriva  l'le d'Elbe avec la garde; il
tait officier distingu. Mais il avait laiss son pouse auprs de
Marie-Louise; l'Empereur lui donna une mission qui le rendit  sa
compagne conjugale. Le capitaine Hurault de Sorbe est maintenant
marchal de camp; il tait dj colonel sous la Restauration.

Le lieutenant en second Chaumet dirigea cette compagnie lorsque le
capitaine Hurault de Sorbe en quitta le commandement, et il la dirigea
trs bien.

Cette compagnie avait aussi le lieutenant en second Claude Charles
Noisot. La nature du lieutenant Noisot tait l'une de ces belles natures
qui se font aimer  tort et  travers. Jeune, lger, tourdi, imptueux,
aimant, dvou, brave, plein d'honneur, il avait tous les lgers dfauts
ainsi que toutes les belles qualits du jeune chevalier franais.
C'tait un de ces bons soldats qui savent aussi tre bons citoyens. Le
lieutenant Noisot a conserv dans toute sa puret sa religion d'amour
pour la mmoire de l'Empereur, et,  ses frais, il vient dans sa
proprit de faire lever une statue en bronze au hros de la France:
hommage pieux qui n'est mme venu  la pense d'aucun des marchaux de
l'Empire! Je paye un tribut de reconnaissance nationale au lieutenant
Noisot. Que ma parole amie aille lui faire comprendre combien j'ai t
profondment mu du bel exemple qu'il a donn[63]!

Le capitaine Mompez tait un officier capable. Ce n'tait pas l'officier
sur l'amour duquel l'Empereur pouvait le plus compter; il se prparait 
rentrer en France lorsque l'Empereur quitta l'le d'Elbe[64].

Un lieutenant en second, Barthlmy Bacheville, tait aussi attach  la
6e compagnie, commande par le capitaine Mompez. Il avait toutes les
qualits d'un soldat, et lorsque le gouvernement de la Restauration eut
cri haro sur tous les hommes de coeur, le lieutenant Bacheville dut
s'expatrier.

Le lieutenant en second Mallet n'avait pas  beaucoup prs les belles
qualits du commandant Mallet. C'tait un officier ordinaire.

Les officiers polonais qui n'avaient pas quitt l'Empereur se
comportrent  l'le d'Elbe comme des officiers modles, et le colonel
Germanovski y apparut avec une haute supriorit; les capitaines Schultz
et Balinski taient aussi des hommes dignes. L'Empereur honorait tous
ces enfants adoptifs de la France; il aimait  s'entretenir avec eux, et
il tait toujours satisfait de leur entretien. Malheur  la France,
alors qu'elle est gouverne de manire  ne pouvoir pas se dvouer  sa
soeur la Pologne! Le gouvernement de la France qui abandonne la Pologne
est un gouvernement de maldiction pour les Franais. Ce n'est pas ici
de l'exaltation, c'est de l'honneur. L'abandon de la Pologne est un
crime de lse-humanit. Ce crime sera puni le jour mme o la nation
franaise reprendra l'exercice de sa puissance suprme.




II

LE LIEUTENANT LARABIT.


J'ai, autant qu'il tait en moi, cherch  faire connatre  la France
les braves de la garde impriale qui avaient suivi l'Empereur  l'le
d'Elbe, et cette tche, toute de conscience et de coeur, a dans son
ensemble t douce pour moi; mais je n'ai parl que des officiers qui
taient avec leurs corps. Il me reste  parler d'un officier isol; mes
lecteurs me sauront gr de mon attention.

La garde, qui devait suivre l'Empereur dans son exil, allait partir pour
sa noble destination, et le gnie militaire tait la seule arme qui n'y
et point de reprsentant, car le gnral Bertrand n'appartenait plus 
ce corps. Le chef de bataillon Cournault, l'un des officiers du gnie
qui connaissaient le mieux l'le d'Elbe, et que sous ce rapport l'on
avait dsign  l'Empereur, refusa d'y suivre le hros qui avait t
longtemps l'homme de son idoltrie.

Il faut bien l'avouer, une erreur anticivique de l'Empereur avait
enfant beaucoup d'aristocratie dans l'arme. Le gnie militaire se
faisait surtout remarquer  cet gard.

Accompagner l'empereur Napolon que le peuple franais avait lgalement
lev sur le pavois imprial, l'accompagner en s'associant 
l'ostracisme dont les ennemis de la France l'avaient frapp, tait
minemment un acte de nationalit, et une tache indlbile allait  tout
jamais tre l'accusatrice du gnie militaire qui n'avait pas prouv le
besoin de lui donner des compagnons d'infortune.

Un officier du gnie se prsenta; il offrit ses services, ils furent
accepts. C'tait une jeune gloire plus pure que les vieilles gloires.
Cet officier tait le lieutenant Larabit. Le lieutenant Larabit sauva le
gnie militaire du reproche patriotique d'une ingratitude de corps. Il
n'avait alors que vingt et un ans.

Le jeune Larabit avait quitt l'cole d'application de Metz en 1813; il
avait fait la campagne de Leipsick, et, aprs la campagne, il avait t
attach  l'tat-major de la grande arme. Il avait fait aussi la
campagne de France; aprs la bataille de Montereau, il avait t attach
 l'tat-major de la garde impriale; c'taient dj des jours pleins.

Tout ce qu'il est possible d'amour et d'admiration, le jeune Larabit
l'avait ds sa plus tendre enfance prouv pour l'empereur Napolon, et
les trahisons dont il tait le tmoin soulevaient d'indignation son me
vierge; son dvouement tait tout naturel.

Il y a des devoirs de famille que l'homme de bien ne franchit jamais; le
jeune Larabit demanda  remplir les siens. Il alla sous le toit paternel
embrasser ses proches. Le grand marchal Bertrand lui remit une feuille
de route spciale qui l'autorisait  aller seul; cela explique pourquoi
il ne partit pas de Fontainebleau avec la garde impriale. L'Empereur
lui avait fait compter l'argent qu'on prsumait pouvoir lui tre
ncessaire pour son voyage.

La feuille de route dlivre par le grand marchal devait tre vise par
les commissaires des rois coaliss, et ce visa, en France, donn par des
trangers, servait de sauf-conduit  un Franais!... Tout cela pour
aboutir  des Bourbons! Les peuples ont de tristes moments de dmence.

Ainsi le jeune Larabit dut se prsenter aux commissaires de la
coalition; il s'y prsenta en frmissant. Le gnral prussien et le
gnral autrichien l'accueillirent trs froidement. Le gnral russe
Schouvaloff, aide de camp de l'empereur Alexandre, fut au contraire on
ne peut plus bienveillant, et le traita avec une cordialit exquise; ils
s'entretinrent plus d'une heure tte  tte; le gnral Schouvaloff dit
au jeune Larabit les paroles suivantes, paroles remarquables pour un
Russe, et que je rpte pour qu'elles ne soient pas perdues:

L'empereur Napolon a t tonnant de gnie et d'audace pendant toute
cette campagne. Il ne s'est oubli que dans sa marche sur Saint-Dizier,
Vassy et Doulevant. On sait que cette marche fut le rsultat des
malheureux renseignements que le marchal Macdonald avait donns 
l'Empereur.

Par un effet de son service militaire, le jeune lieutenant Larabit
s'tait accidentellement trouv auprs de l'Empereur lorsque le marchal
Macdonald lui rendait compte du mouvement de l'ennemi, et il put en
parler au gnral russe qui n'en revenait pas d'tonnement.

Le lieutenant Larabit dit adieu  ses pnates. Il traversa la France, le
Pimont, la Toscane, et il alla s'embarquer  Livourne pour
Porto-Ferrajo. Pendant ce long voyage, le lieutenant Larabit ne quitta
jamais ni son uniforme ni la cocarde tricolore, et partout il trouva
dans les Italiens des regards affectueux.

Le 1er juin, le jeune lieutenant abordait  l'le, et l'Empereur fut la
premire personne qu'il reconnut sur le rivage. L'Empereur faisait sa
promenade matinale.

Aussitt qu'il eut dbarqu, le lieutenant Larabit se rendit chez le
grand marchal, et le grand marchal le prsenta immdiatement 
l'Empereur.

L'Empereur le reut avec une bienveillance marque; il ne s'attendait
presque plus  le voir arriver.

Selon son usage, il l'accabla de questions prcipites sur son retard,
sur son voyage, sur ce qu'on disait en France, en Italie, et il finit
par lui dire: Allez vous reposer, mais ne laissez pas finir la journe
sans avoir reconnu et tudi les fortifications de la place.

Le lieutenant Larabit avait reu neuf cents francs pour les frais
prsums de son voyage; il n'en avait dpens que six cents, et il versa
dans la caisse impriale les trois cents francs qui lui restaient.

De Bologne  Florence, trois Italiens qui voyageaient  petites journes
avec le lieutenant Larabit et qui avaient pu, dans plusieurs
conversations importantes, apprcier la noblesse de son caractre, le
chargrent d'assurer  l'Empereur qu'ils pouvaient le rendre  l'Italie,
et que cela ne dpendait que de lui. L'un d'eux dit au lieutenant
Larabit: Voil mon nom. L'Empereur le connat. crivez-moi  Naples.
Le lieutenant Larabit informa le grand marchal, le grand marchal
rendit compte  l'Empereur. L'Empereur rpondit qu'il voulait rester 
l'le d'Elbe; surtout qu'il ne voulait pas d'intrigues politiques.

Mais l'Empereur avait nomm le capitaine Raoul au commandement du gnie
militaire de l'le d'Elbe, quoique cet officier appartnt 
l'artillerie. Cela aurait pu blesser le lieutenant Larabit, il n'en fut
rien. Le lieutenant Larabit comprit qu'il manquait d'exprience pour une
foule de marchs que la multiplicit des constructions militaires
ncessitait; il ne rclama pas.

L'Empereur fit appeler le lieutenant Larabit; il lui dit: Je veux
occuper militairement la Pianosa; rendez-vous sur cette le; vous y
construirez une caserne et un poste retranch pour cent hommes avec huit
pices de canon; allez d'abord  Longone pour vous embarquer, je vous y
joindrai et je vous donnerai des instructions. En effet, l'Empereur fut
 Longone presque aussitt que le lieutenant Larabit; il voulait
prsider et il prsida  l'embarquement pour la Pianosa. Il donna au
lieutenant Larabit quatre canons de huit, quatre canons de quatre, un
dtachement de grenadiers de la garde, un dtachement de canonniers et
cent hommes du bataillon franc, commands par le capitaine Pisani.

Avant de passer outre, je dois saisir l'occasion qui se prsente pour
acquitter une dette franaise envers le capitaine Pisani, et je la
saisis avec jubilation. Le capitaine Pisani, un des meilleurs officiers
du bataillon franc comme l'un des meilleurs citoyens de l'le d'Elbe,
rendit beaucoup de services aux Franais durant les sanglantes rvoltes
auxquelles son pays, Campo, prit une si cruelle part, et je remplis un
devoir cher  mon coeur en lui adressant au nom de la France des
expressions de reconnaissance affectueuse.

Quoique le jeune lieutenant Larabit et un commandement spcial en
dehors de l'le d'Elbe, il n'en tait pas moins sous les ordres du
commandant Raoul, et cela devait tre.

L'Empereur indiqua au lieutenant Larabit l'endroit o il devait
construire la caserne ainsi que le retranchement; puis il lui fit voir
sur un plan le rocher lev qui domine le petit port de la Pianosa:
C'est l qu'il faut tablir votre artillerie, lui dit-il; n'oubliez pas
les habitudes de la guerre; mettez toutes vos pices en batterie dans
les vingt-quatre heures, et tirez sur tout ce qui voudrait aborder
malgr vous. Ce furent l les seules instructions que l'Empereur donna
au lieutenant Larabit; il lui promit d'aller bientt le voir. C'est
ainsi que le lieutenant Larabit partit de Longone pour se rendre  sa
nouvelle destination.

La Pianosa n'tait pas absolument dserte; le pays de Campo y avait des
ptres pour garder quelques bestiaux. Il y avait aussi des gens pour
soigner les chevaux des Polonais de la garde. Mais l'arrive de cent
cinquante hommes de guerre quivalait  l'arrive de deux mille hommes
de paix; la Pianosa fut de suite aussi mouvante qu'une le bien peuple.
Il n'y avait rien de rien pour l'tablissement de la colonie militaire
qui en prenait possession; aussi les premiers jours qui suivirent le
dbarquement furent des jours de brouhaha, et, sans qu'il y et volont
de dsobissance, il n'y avait pas possibilit de commandement, chacun
cherchait  se caser le moins mal possible dans des grottes, dans des
rduits, dans des ruines, et partout o l'on pouvait trouver un abri. On
avait bien apport des tentes, mais on n'en avait pas apport assez, et
pour le logement, le droit d'tre log tait un droit commun; de l des
rclamations; enfin, tout le monde se colloqua. Le capitaine Pisani
connaissait parfaitement l'le; aussi son exprience contribua beaucoup
au contentement gnral.

Le lieutenant Larabit avait de suite mis la main  l'oeuvre pour excuter
promptement les ordres de l'Empereur; tout le monde travaillait, quoique
l'on et fait venir des ouvriers du continent.

J'ai dit les malheurs dont le commandant de la place Gottmann avait t
une des principales causes  Longone; cet officier avait cent fois
mrit qu'on le renvoyt de l'le d'Elbe; son expulsion aurait t un
gage de paix donn aux Elbois. Nanmoins l'Empereur le garda  son
service; il fit plus, il lui donna le commandement de la Pianosa. Cet
homme, qui n'avait de militaire que l'habit, sans ducation, sans
convenances, sans dignit, fit  la Pianosa ce qu'il avait fait 
Longone: il mit tout sens dessus dessous, et deux jours aprs son
apparition au milieu de la colonie, la perturbation tait complte;
c'tait un flau. L'ordre de l'Empereur prescrivait imprativement au
lieutenant Larabit de construire immdiatement une caserne, et le
lieutenant Larabit construisait immdiatement une caserne, car, sans se
compromettre gravement, il ne pouvait pas construire autre chose; mais
le commandant Gottmann voulait que le lieutenant Larabit cesst de
construire la caserne pour lui construire une maison  lui Gottmann, et
il prtendait avoir le droit de rvoquer dans l'le les ordres mans de
l'Empereur. Le lieutenant Larabit tait jeune, sa figure tait encore
plus jeune que son ge, et, confiant dans cette jeunesse, le commandant
Gottmann s'tait imagin qu'il n'avait qu' commander pour tre obi. Il
s'tait tromp, grandement tromp: le lieutenant Larabit avait l'nergie
que le devoir inspire et que l'honneur commande; il ne craignait pas
d'entrer en lutte contre un chef qui voulait le soumettre  un abus de
pouvoir. Le commandant Gottmann ne parvint pas  le faire flchir; il
n'obtint rien de ce qu'il voulait en obtenir; de l des discussions
incessantes. Heureusement que les deux positions empchaient
mutuellement d'en venir  la raison de l'pe.

C'est dans cet tat de choses que l'Empereur arriva  la Pianosa, ainsi
qu'il en avait fait la promesse au lieutenant Larabit. Il y tait arriv
mont sur le brick _l'Inconstant_, il y tait rest  peu prs deux
jours. L'Empereur avait avec lui le gnral Drouot, le fourrier du
palais Baillon, et le premier officier d'ordonnance Roule. Il fut
satisfait de l'tat des travaux, il manifesta hautement sa satisfaction.
Vinrent ensuite les plaintes; l'Empereur couta les plaignants; il tait
naturel que la justice pencht en faveur de celui qui n'avait pas voulu
s'carter de la ligne lgale. L'Empereur blma le commandant Gottmann.
Cependant la parole de l'Empereur ne termina pas la question. Le premier
officier d'ordonnance, Roule, prit fait et cause pour le commandant
Gottmann: qui se ressemble s'assemble, dit un vieux proverbe. Il y eut
une vive altercation entre le lieutenant Larabit et l'officier
d'ordonnance Roule; la prsence de l'Empereur empcha un duel;
l'Empereur dit positivement au lieutenant Larabit: Je vous dfends de
vous battre. La preuve convaincante que l'Empereur approuvait la
conduite du lieutenant Larabit, c'est que peu de temps aprs son retour
 Porto-Ferrajo, il destitua le commandant Gottmann, et plus tard je
parlerai d'une scne qui eut lieu  la suite de cette destitution.




III

BATAILLON CORSE.


Sans doute,  Porto-Ferrajo, la scurit de l'Empereur pouvait
raisonnablement tre parfaite; mais quoiqu'il part ne rien savoir des
rvoltes qui avant son arrive avaient tant de fois ensanglant le sol
elbois, il tait impossible qu'on ne lui en et pas rendu compte, et
alors, malgr que les circonstances eussent chang, que les anciens
rvolts n'eussent maintenant rien  prtendre, la prudence voulait
qu'il prt ses prcautions contre la versatilit infiniment trop prouve
des populations effrnes de la partie occidentale du pays. Aussi, ds
qu'il eut accompli la prise de possession de sa souverainet, il fit
venir auprs de lui trois cents hommes du bataillon franc, et personne
ne fut tonn de cette mesure de prudence. La pense de cette milice
bourgeoise est qu'elle ne doit servir qu' la garde des ctes, que tout
autre service est un service extraordinaire, alors mme qu'on l'lve au
niveau de la troupe de ligne. Cette pense n'est pas tout  fait
errone: l'institution du bataillon franc ne lui attribue qu'un service
insulaire spcial. Mais cette spcialit doit tre subordonne aux
circonstances qui par la force des choses obligent le bataillon franc 
la coopration de tous les services. Ainsi lorsqu'il est le seul corps
arm dans l'le, il faut qu'il soit partout  tout et que, bon gr, mal
gr, il tienne garnison dans les places. C'est ce qui avait eu lieu 
l'poque dont je viens de parler.

La garde impriale arriva. C'tait beaucoup pour l'Empereur: c'tait
loin d'tre assez pour occuper militairement Porto-Ferrajo et Longone.
C'et t peut-tre s'exposer  des rcriminations que d'ordonner au
bataillon franc de s'associer rigoureusement  la tche que la garde
impriale devait remplir.

Mais les concitoyens de l'Empereur taient l, debout, en observation.
Ils considraient l'le d'Elbe comme une succursale, comme un bien
communal de la Corse: le vicaire gnral, le commandant de
Porto-Ferrajo, le chef de la police secrte, le commandant de la police
secrte, le commandant de la gendarmerie, le directeur de la poste, le
capitaine de port, le lieutenant de l'_Inconstant_, taient Corses, et,
par l'intermdiaire de Madame Mre, toutes les avenues du pouvoir
taient corses. Cependant les Corses n'taient pas satisfaits: il leur
fallait davantage: on proposa de crer un bataillon corse. Le gnral
Drouot n'tait pas de cet avis, mais l'Empereur blma l'opinion du
gnral Drouot, et le bataillon corse fut cr.

Toutefois il ne suffisait pas de vouloir un bataillon pour que le
bataillon existt. Il fallait des soldats, des sous-officiers, des
officiers, et l'Empereur dcida: 1 que les Corses militaires qui
recruteraient quarante hommes seraient capitaines; 2 que ceux qui
recruteraient trente hommes seraient lieutenants; 3 que ceux qui
recruteraient vingt hommes seraient sous-lieutenants, et 4 que ceux qui
recruteraient dix hommes seraient sergents-majors. Le recrutement eut
lieu immdiatement; aucun officier ne prsenta son entier contingent;
nanmoins, les _chasseurs Napolon_ furent organiss en bataillon. De
suite, l'on arma et l'on quipa les prsents.

Jamais les cadres de ce bataillon ne dpassrent le tiers de leur nombre
ncessaire.

L'Empereur prit alors le parti d'utiliser ce bataillon autant qu'il
tait possible de l'utiliser. Il le destina  recevoir les braves qui
venaient partager son ostracisme.

Malheureusement le bataillon corse eut pour commandant le plus mauvais
officier de la Corse, mauvais par son incapacit autant que par la
bassesse de sa conduite. Le corps dut en venir  le dnoncer comme
concussionnaire. Tout le mrite de cet homme tait de porter le nom de
l'une des familles notables de la Corse.

Un tel corps n'tait pas fait  la subordination: il fallait souvent
avoir recours aux peines disciplinaires; c'tait dsagrable pour
l'Empereur; il le disait.

Les officiers corses recruteurs en engageant pour le service de
l'Empereur ne parlaient que de choses magnifiques, et ceux qui
s'engageaient en partant pour l'le d'Elbe croyaient partir pour la
Terre promise. Un d'entre eux disait avec une espce de dpit: On nous
avait fait croire qu'ici les cailles tombaient toutes rties, mais ce
n'est pas cela, et il nous faut dcompter. Ce bataillon n'aurait pas
fait de vieux os  l'le d'Elbe. Il se serait dissous par la dsertion.

Plusieurs soldats corses avaient dsert avec armes et bagages, et pris
au moment o ils cherchaient  se procurer une barque pour retourner en
Corse, ils furent conduits dans les prisons de Porto-Ferrajo; un conseil
de guerre les condamna  la peine de mort. Le bataillon corse fut mu de
cette condamnation, il demanda la grce des condamns, l'Empereur la lui
accorda. Cette grce n'empcha pas d'autres dsertions; elle y excita:
une de ces dsertions, plus considrable que les autres, obligea
l'Empereur  ordonner qu'un fort dtachement se portt sur les lieux o
l'on prsumait que ces dserteurs devaient s'embarquer, et le
dtachement se mit en route. La nuit arrive, l'officier se dirigea vers
l'ermitage de la Vierge des Grces, et il demanda  parler  l'ermite.
L'ermite, craignant que ce ne ft (_sic_) les dserteurs, refusa
d'ouvrir; l'officier qui commandait le dtachement conclut que les
dserteurs taient renferms dans l'ermitage; dans cette pense, il se
disposa  faire enfoncer la porte, et l'ermite effray se hta de faire
sonner la cloche de la chapelle. Or cette cloche tait le tocsin
nocturne de la contre, et, ds qu'ils l'eurent entendue, les paysans
accoururent  l'ermitage. Le dtachement fut bientt cern de toutes
parts; au lieu d'attaquer, il dut songer  se dfendre, et peu s'en
fallut que cette petite conflagration ne devnt trs sanglante. Les
paysans s'taient d'autant plus facilement arms que dans la journe
quelques-uns d'entre eux avaient t ranonns par les dserteurs, et,
avant la nuit, ils s'taient runis pour prendre des prcautions de
garantie mutuelle.

Ce fut encore un vnement fcheux pour l'Empereur. Lorsqu'on lui en fit
le rapport, il dit avec un sentiment d'amertume: Il vaudrait encore
mieux une dsertion gnrale que toutes ces dsertions particulires;
car alors je saurais  quoi m'en tenir, et du moins je n'aurais plus 
blmer la conduite de ceux qui se considrent presque comme mes
proches[65].

Nous touchions  l'poque de notre dpart; sans cela le bataillon corse
aurait t rorganis; je le rpte, il y avait  Porto-Ferrajo des
militaires distingus, prouvs, et sur lesquels l'Empereur pouvait
compter. Le bataillon avait aussi des officiers trs honorables qui
auraient t des officiers distingus si l'Empereur leur avait donn un
chef de haute capacit.


IV

COMPAGNIE D'ARTILLERIE.


Il m'a t impossible de me procurer le contrle nominatif des
canonniers qui composaient la compagnie d'artillerie de la garde
impriale elboise. Le gnral Drouot ne l'avait plus, aucun des
officiers ne l'avait conserv, cela m'afflige, car j'aurais voulu que la
France pt connatre tous ces braves.

C'est  Fontainebleau que cette compagnie fut cre. Son berceau tait
un noble difice de gloire et de dvouement. Aucun corps militaire ne
mritait plus qu'elle d'tre associ aux nouvelles destines du hros
qui se sacrifiait pour la patrie.

On avait demand des canonniers de bonne volont: aussitt le nombre
fut plus qu'au grand complet. On fit aussi un appel aux officiers
d'artillerie: il en fallait quatre; dix se prsentrent. Un choix devint
indispensable. Le gnral Drouot fut charg de le faire. Il tait beau
d'accompagner l'Empereur, il tait beau aussi d'tre choisi par le
gnral Drouot.

Les quatre lus furent:

     MM. Cornuel, capitaine commandant;
     Raoul, capitaine en second;
     Blanc de Lacombe, lieutenant en premier;
     Demons, lieutenant en second.

Le capitaine commandant Cornuel tait un officier accompli. Son pass et
son prsent semblaient tre les prcurseurs d'un grand avenir. Sa vie
toute neuve avait dj des faits qui la mettaient au niveau des vieilles
vies. On citait de lui beaucoup de belles choses. Ses camarades
l'aimaient, tout le monde l'estimait. L'Empereur l'entourait de
considration. Le gnral Drouot avait dit aux officiers choisis: Votre
courage et votre fidlit seront plus d'une fois mis  l'preuve.
C'tait ce qu'il fallait au capitaine Cornuel. Il bravait les preuves
parce que son me tait au-dessus des preuves.  Porto-Ferrajo,
l'Empereur lui accorda, ainsi qu'au capitaine Raoul, une distinction
dont aucun capitaine de la garde ne fut honor, l'entre libre au palais
imprial, et il le nomma directeur d'artillerie, commandant de son arme
dans l'le. Le capitaine Cornuel ne profitait pas beaucoup de ses
grandes et de ses petites entres auprs de l'Empereur: il aimait mieux
consacrer ses heures de loisir  la princesse Pauline. Au moment o nous
quittmes l'le d'Elbe, le capitaine Cornuel tait trs souffrant; mais
ds que le signal du dpart fut donn, son nergie prit la place de sa
sant, et il suivit pour la seconde fois l'Empereur; ses forces
physiques se soutinrent tant qu'il crut  des prils; mais lorsque
l'Empereur fut entr  Paris, qu'il n'y eut plus de dangers  craindre,
le mal du capitaine Cornuel empira, et bientt l'heure dernire de cet
excellent officier se fit entendre. Il venait d'tre nomm
lieutenant-colonel et directeur d'artillerie. Puisse la ville de
Saint-Malo avoir honor cette belle mmoire!

Le capitaine en second Raoul tait fils du gnral Raoul, dbris de
cette arme de Sambre et Meuse qui a fourni des gnraux  toutes nos
armes et dont (_sic_) on semble ne presque plus se rappeler. Le vieux
gnral Raoul n'aimait pas l'Empereur par la seule raison que l'Empereur
n'avait pas t gnral de Sambre et Meuse; il tait courrouc de ce que
son fils tait all  l'le d'Elbe. Nanmoins, au retour de l'le
d'Elbe, ses sentiments paternels l'emportrent sur tous les autres
sentiments, et il se rendit  Paris. Le capitaine Raoul profita avec
empressement de cette circonstance. Il prsenta son pre  l'Empereur;
l'Empereur sduisit le gnral Raoul, et le gnral Raoul, sduit, tout
fier d'tre le pre de son fils, pardonna  l'Empereur de n'avoir pas
t gnral de Sambre et Meuse et devint l'un de ses partisans les plus
outrs. Le gnral Raoul avait lev son fils dans toutes les rigueurs
militaires: le capitaine Raoul avait t soldat ds sa plus tendre
enfance, il fut presque grognard en arrivant au camp. Des rapports
honorables avaient signal sa bravoure; son pe avait dj de la
valeur; on comptait sur elle. Effet incomprhensible des miracles de la
guerre de France! Except parmi les hautes sommits de l'arme, gorges
de richesses et de grandeurs, personne ne comptait le nombre des
ennemis, et les conscrits, aprs le baptme de feu, pouvaient de droit
porter la moustache, car ils taient capables de la dfendre; il n'y
avait plus de conscrits. Le capitaine Raoul appartenait  cette
ppinire polytechnicienne qui entoure nos drapeaux des meilleurs
officiers qu'il y ait au monde. Le caractre connu du capitaine Raoul
lui mrita une mission de confiance avant que la garde impriale quittt
Fontainebleau: il fut envoy  Orlans pour prendre en consignation le
trsor de la liste civile de l'Empereur et les quipages de
l'Impratrice. Il devait ensuite remettre le tout sous l'escorte de la
garde impriale.  Orlans, il se trouva que d'autres dispositions
avaient t prises. Lorsque le capitaine Raoul arriva  Porto-Ferrajo,
l'Empereur le nomma directeur du gnie militaire de l'le d'Elbe, et en
mme temps il le chargea du service des travaux publics, moins les
travaux de la campagne de Saint-Martin qui taient spcialement confis
au lieutenant Larabit. Ses jours de l'le d'Elbe furent pleins; il peut
les compter parmi ses beaux jours. L'Empereur l'entourait de confiance,
il l'admettait dans son intimit. Proscrit par la Restauration, il fut
d'abord au _Champ d'asyle_, et ensuite il commanda la division des
vtrans  l'arme rpublicaine de Guatemala, qu'il quitta pour rentrer
dans sa patrie lorsque la rvolution de 1830 l'eut dbarrasse des
oppresseurs que l'tranger lui avait imposs. Le capitaine Raoul, de
l'le d'Elbe, est aujourd'hui un de nos gnraux distingus. Nous le
retrouverons dans la marche immortelle du golfe Jouan  Paris.

Le lieutenant en premier Blanc de Lacombe s'tait offert de bonne
volont pour partir; on comptait et l'on devait compter sur son dpart.
Cependant il ne partit pas: sa mre le dtourna de l'engagement qu'il
avait pris, quoique ce ft un engagement d'honneur. La Restauration
rcompensa le respect filial qui avait sacrifi la parole donne. Du
moins cet officier eut la pudeur de ne pas reprendre l'uniforme imprial
pendant les Cent-Jours. On le considrait comme un bon militaire, comme
un homme de bien; il est mme  peu prs certain qu'il n'aurait pas fait
dfaut  son nouveau poste si l'on n'avait pas trouv  le remplacer.
Mais il fut remplac par un autre lieutenant en premier qui l'galait en
bravoure et le surpassait en talent: le lieutenant en premier Lanoue
tait digne de ses deux chefs Cornuel et Raoul. Brave comme la meilleure
pe des braves, riche de savoir, d'esprit, d'amabilit, aprs avoir t
martyris par les Bourbons, il a noblement rempli sa carrire, et il est
mort honor et honorable avec le grade de colonel. Je lui conserve un
souvenir de sincre affection.

Le lieutenant en second Dmons tait un excellent officier pratique. Il
fut nomm capitaine, fit tranquillement son service, et, aprs avoir
reu sa retraite, il s'teignit dans la place de premier huissier de la
Chambre des pairs.

La compagnie d'artillerie de la garde impriale elboise tait partie de
Fontainebleau avec quatre canons de huit, mais la longueur de la route,
la difficult du passage des Alpes et souvent le manque de moyens pour
la traner, dcidrent le gnral Cambronne  s'en sparer, et il les
dposa dans une de nos forteresses.



V

L'HPITAL.


Le gnral Drouot qui prsidait  toutes les prises de possession
prsida aussi  celle de l'hpital militaire, et il l'inspecta dans
toutes ses parties; l'Empereur l'examina galement avec une attention
scrupuleuse. De cette inspection et de cet examen il rsulta une
nouvelle organisation.

L'Empereur nomma:

     MM. Squarci, mdecin;
     meri, chirurgien;
     Gatti, pharmacien;
     Vivier, directeur comptable;
     Soumaire, garde-magasin et commis aux entres.

Tous les employs subordonns furent dsigns  la suite de ces
nominations.

L'Empereur nomma galement au conseil d'administration. Le gnral
Cambronne, M. Lacour, commissaire des guerres, M. (_nom en blanc_),
capitaine d'infanterie de la garde, M. Lanoue, lieutenant d'artillerie
de la garde, et M. le docteur Foureau de Beauregard en furent les
membres titulaires; le gnral Cambronne tait le prsident du conseil;
le docteur Foureau de Beauregard tait l'inspecteur de l'hpital; le
chirurgien du bataillon franc et celui du bataillon corse furent
adjoints au chirurgien meri.

Le conseil d'administration se runissait deux fois par mois, plus
souvent lorsque le bien du service l'exigeait. Il se faisait svrement
rendre un compte exact de tout ce qui se passait  l'hpital; les
employs craignaient, ils marchaient droit. Jamais les malades ne furent
mieux soigns. L'Empereur les visitait souvent.

On se plaignait gnralement de l'hpital civil: l'Empereur ordonna
qu'il lui ft fait un rapport sur la tenue de cet hpital. Il crut qu'il
pouvait adoucir le sort des malades, il les fit transfrer  l'hpital
militaire: la translation eut lieu avec les prcautions les plus
dlicates; les femmes eurent un local absolument spar de celui des
hommes. L'hospice civil fut supprim.

La police reut l'ordre d'exercer la surveillance la plus rigide sur les
maladies honteuses. Cette rigidit tait d'autant plus ncessaire que
Livourne tait pour Porto-Ferrajo une sentine constamment dangereuse 
cet gard.




VI

MARINE MILITAIRE.


L'Empereur songea  organiser sa marine militaire. Il n'avait pas
pourtant beaucoup de confiance en elle, et il s'en serait pass s'il lui
avait t possible de s'en passer, mais des btiments de guerre lui
taient indispensables.

Le brick _l'Inconstant_ tait un trs bon navire, trs bien gr et trs
bien arm; il portait en batterie dix-huit caronades de dix-huit. Il
fallait chercher des hommes pour former son quipage. Rio ainsi que
Marciana, les deux pays maritimes de l'le, n'en fournirent point, et
l'on dut aller recruter  Capraja ou  Gnes. On eut peine  se procurer
le nombre de matelots ncessaires mme pour un faible armement.
L'_Inconstant_ n'eut jamais un quipage au complet: c'tait un triste
quipage.

L'enseigne de vaisseau Taillade, que l'Empereur avait fait lieutenant de
vaisseau en lui donnant le commandement de l'_Inconstant_, navire amiral
de la marine impriale de l'le d'Elbe, ressemblait assez  l'quipage
du btiment qu'il montait: il n'y avait pas en lui l'toffe d'un bon
marin. Il parlait bien science navale lorsqu'il tait  terre ou
lorsqu'il naviguait vent arrire, bonnettes haut et bas, et les flots 
peine agits. Mais lorsqu'il y avait tempte, le commandant Taillade
abandonnait le commandement  ses subordonns, et allait dans sa cabine
attendre le retour du beau temps. Le commandant Taillade tait loin de
ressembler  un loup de mer. Ajoutons un vice que ses camarades lui
reprochaient sans cesse: le commandant Taillade ne songeait qu' lui;
dans l'excs d'un gosme de tous les temps et de toutes les
circonstances, il ne comprenait bien que le moi. L'Empereur ne fut
jamais content du service de cet officier, mais il fallait avoir dix
torts pour que l'Empereur se dcidt  en punir un seul, et il garda le
commandant Taillade jusqu'au bout.

L'Empereur avait accueilli avec empressement un aspirant de premire
classe qui, parti de Toulon o il avait refus de donner son adhsion au
gouvernement de la Restauration, venait lui offrir son pe et le nomma
enseigne. Puis il le plaa en second  bord de l'_Inconstant_. On
l'appelait Sarri: il tait Corse; l'aspirant Sarri, devenu enseigne
second sur le brick amiral, tait un lve de l'cole militaire de
Saint-Cyr, et il comptait dj prs de six annes de service maritime.
Toutefois, il n'avait pas encore atteint  sa vingt-quatrime anne
d'ge. On le considrait comme un jeune homme capable.

Il y avait encore deux autres officiers sur l'_Inconstant_: l'enseigne
auxiliaire Morandi, marin pratique fort recommandable; l'enseigne
auxiliaire Forcioli, dont on disait du bien.

L'_Inconstant_ se trouva organis autant que les circonstances avaient
permis de l'organiser. Chose remarquable dans la destine du brick
_l'Inconstant_, il avait t construit  Livourne et avec les matriaux
qu'un entrepreneur de bois de construction avait par testament donns 
l'Empereur, de telle sorte que l'Empereur tait doublement propritaire
de son vaisseau amiral.

L'Empereur acheta un chebec marchand, appel _l'toile_, qu'il fit  peu
prs armer en guerre et dont il donna le commandement  l'enseigne
auxiliaire Richon, homme de coeur et de dvouement. L'enseigne Richon
n'avait pas servi dans la marine militaire, ce n'tait pas un officier
de thorie, mais il tait parfait pour l'accomplissement des devoirs qui
lui taient imposs, et l'Empereur pouvait compter sur lui.

Le second de l'enseigne Richon, l'officier Rouverro, tait un marin de
confiance, et il remplissait bien sa petite tche.

Puis venait l'espronade _la Caroline_, qui avant l'arrive de
l'Empereur servait de courrier pour les communications avec la Toscane
par Livourne, et  laquelle l'Empereur fit continuer le va et le vient
selon l'usage adopt.

Un excellent patron de Porto-Ferrajo, Gallanti, commandait la
_Caroline_, et le jeune Gallanti son fils lui servait de second:
c'taient de bien braves gens. Telle tait l'arme navale de l'le
d'Elbe.

Le brick _l'Inconstant_ tait charg de missions importantes. Le chebec
_l'toile_ ne servait qu'aux besoins matriels. Ainsi ce sont les seuls
voyages de l'_Inconstant_ qu'il importe de lier  la vie de l'Empereur.
Je vais donc les suivre l'un aprs l'autre sans dsemparer.

Le brick _l'Inconstant_ partit pour Gnes: c'tait au mois de juillet.
Il avait  bord le capitaine Hurault de Sorbe. Il avait aussi un valet
de chambre de l'Empereur. M. Cipriani et ces deux personnes dbarqurent
ds l'arrive du brick  sa destination. Le capitaine Hurault de Sorbe
allait remplir une mission auprs de l'impratrice Marie-Louise; le
valet de chambre allait en courrier  Vienne. C'tait du moins le mandat
ostensible.

 Gnes, le peuple en gnral accueillit parfaitement l'quipage de
l'_Inconstant_, et M. de Palavicini en particulier se montra empress de
soins pour l'tat-major.

L'_Inconstant_ embarqua des moutons, des vaches, des arbres, des
habillements, et il semblait que le commandant Taillade n'avait plus
rien  faire, cependant il ne se disposait pas  partir: ce n'tait pas
sans raison. Des Milanais arrivrent  Gnes: ils prirent passage sur
l'_Inconstant_. L'_Inconstant_ appareilla de suite: une fois en mer, ces
passagers avourent, sans se contraindre le moins du monde, qu'ils
taient envoys par les patriotes italiens pour faire des propositions 
l'Empereur, et ils ne demandrent pas qu'on leur gardt le secret.
Nanmoins, une fois dbarqus, ils ne se montrrent nulle part, et
l'Empereur les reut deux fois en audience particulire. Il ne serait
pas impossible que ces messagers italiens ou se disant tels ne fussent
les mmes personnages qui parlrent  l'Empereur le jour de son entre
solennelle  Porto-Ferrajo, et qui partirent immdiatement aprs l'avoir
entretenu.

Ds le retour du brick _l'Inconstant_, le bruit se rpandit que, pendant
son sjour  Gnes, le commandant Taillade n'avait jamais os porter la
cocarde elboise, et l'Empereur s'assura que le fait tait vrai, ce qui
ne l'amusa pas. C'tait d'autant plus mal de la part du commandant
Taillade que ses officiers lui avaient donn l'exemple de
l'accomplissement de ce devoir.

L'_Inconstant_ remit  la voile pour Civita-Vecchia. C'tait en aot.
J'ai dit que le peuple de cette ville avait t bien pour les btiments
de Rio, mme alors que l'autorit locale avait refus de reconnatre la
nouvelle bannire de l'le d'Elbe. Il en fut autrement  l'gard du
brick de l'Empereur: on insulta l'quipage, on chercha  faire meuter
la plus vile populace, et le gouverneur dtourna la tte jusqu' ce que
sa responsabilit ft mise en cause par une protestation accusatrice. Ce
gouverneur s'appelait Pacca. On ne pouvait gure donner suite  cette
protestation, car le commandant Taillade avait comme le gouverneur
laiss maltraiter ses matelots, et envelopp dans sa redingote, le
chapeau rond sur la tte, il ne s'tait proccup que de pouvoir
tranquillement retourner  bord. La course  Civita-Vecchia n'avait
d'autre but que de faire parvenir avec sret des dpches adresses 
une personne de confiance. Le brick retourna vite  Porto-Ferrajo.

Quelques jours aprs son arrive, l'_Inconstant_ remit  la voile pour
Gnes, porteur d'une autre correspondance et ayant  son bord une dame
polonaise. Le sjour  Gnes ne fut pas long: le capitaine Loubert, qui,
depuis quelque temps, tait dans cette ville pour y faire confectionner
des habillements militaires, prit passage sur le brick et revint  l'le
d'Elbe. En entrant  Gnes, un vaisseau anglais qui stationnait 
l'embouchure du port demanda  visiter l'_Inconstant_, et sur la rponse
que, portant le drapeau imprial de l'le d'Elbe, btiment de guerre, le
brick ne subirait l'humiliation d'une visite que lorsqu'il y serait
contraint par la force, le commandant britannique ne poussa pas plus
loin la draison de son exigence. Nanmoins, lorsque le capitaine
Taillade appareilla pour partir, le commandant anglais lui envoya un
officier, et le commandant Taillade, aprs avoir reu cet officier, le
fit descendre dans sa chambre, et l ils restrent ensemble plus d'une
demi-heure: personne ne put savoir ce qui s'tait pass entre eux. La
traverse de retour fut marque par un grand coup de vent du nord. Le
commandant Taillade justifia l'opinion que l'on avait sur son compte: il
resta couch pendant toute la dure du mauvais temps. Le capitaine
Loubert disait en riant qu'il se croyait plus marin que lui. Il est vrai
qu'il y a eu des marins qui ont navigu toute leur vie sans pouvoir
parvenir  vaincre le mal de mer. Mais ces marins, lorsqu'ils taient
bons marins, supportaient leur mal sur le tillac, et ils n'allaient pas
s'allonger dans leur couchette pour vider leur estomac.

L'_Inconstant_ alla  Longone, o l'Empereur s'embarqua pour la Pianosa:
le voyage dura deux jours, le vent souffla vigoureusement. Le brick dut
attendre l'Empereur en louvoyant  l'abri du cap Calamita. On rentra 
Porto-Ferrajo.

L'_Inconstant_ dut retourner  Civita-Vecchia; de l, aller  Naples. Il
avait  bord, recommande par l'Empereur au commandant Taillade, Mme
Blachier, fille du comte Fachinelli de Mantoue, et femme du commissaire
des guerres; Mme Blachier tait dame d'honneur de Madame Mre; Madame
Mre l'envoyait au-devant de la princesse Pauline qui devait revenir 
l'le d'Elbe monte sur l'_Inconstant_. Mme Blachier jouissait d'une
belle rputation justement mrite: le commandant Taillade crut pouvoir
impunment manquer de respect  la dame que l'Empereur avait confie 
sa dlicatesse; Mme Blachier l'arrta ds sa premire hardiesse; elle en
appela  l'tat-major, et l'tat-major veilla sur elle. Le commandant
Taillade dut forcment se contraindre.

L'_Inconstant_ resta peu  Civita-Vecchia: il n'avait qu' remettre des
dpches. La correspondance avec Rome tait active et paraissait
importante. De Civita-Vecchia, le brick fit voile vers Naples. Il alla
mouiller sur la rade de Baes: il y resta vingt jours. Aprs, il reut
l'ordre d'aller  Portici embarquer la princesse Pauline, et le
commandant Taillade obit  cet ordre. Toutefois, il n'eut pas besoin de
mouiller devant Portici; la princesse Pauline vint  sa rencontre, il la
reut en pleine mer. De Civita-Vecchia  Baes, un convoi napolitain,
poursuivi par un corsaire barbaresque, s'abrita sous la bannire
elboise, et cela valut au commandant Taillade une croix du roi Murat. Le
sjour prolong de l'_Inconstant_ sur la rade de Baes, au lieu de le
faire sjourner avec plus de scurit et avec plus d'agrment dans le
port de Naples, suivi de l'embarquement de la princesse Pauline en
pleine mer, semblait cacher quelque mystre: on cherchait  viter les
regards du public. Le retour  l'le d'Elbe fut heureux. Nous tions en
fin octobre.

On bruita la conduite plus qu'inconvenante du commandant Taillade
envers Mme Blachier: on crut qu'il y aurait punition. Mais l'Empereur
tait cens ne pas savoir ce qui s'tait pass  cet gard. Le gnral
Drouot se chargea d'infliger le blme que le commandant Taillade avait
mrit.

Dans le courant de dcembre, le mois dj avanc, l'_Inconstant_
retourna  Civita-Vecchia pour y prendre M. Ramolini, parent de
l'Empereur, et il en repartit le 4 janvier. Dans la nuit du 5 au 6, par
le travers de l'le de Gianutti, l'_Inconstant_ essuya un coup de vent
pouvantable, dut mettre  la cape sous la voile de misre, et avec une
mer qui dferlait de toutes parts, au milieu de prils imminents, il
atteignit le golfe de Saint-Florent et mouilla  l'endroit qu'on appelle
la Calcina. Trois heures aprs que le brick tait au mouillage, le
colonel Perrin, ancien migr, aide de camp du gnral Brulart,
accompagn du commandant de la place de Saint-Florent, M. Albertini,
vint de Bastia pour savoir au nom de son gnral quel tait le motif de
la venue de l'_Inconstant_ en Corse. La demande tait oiseuse, car le
mauvais temps durait encore, et d'ailleurs le dlabrement du navire
parlait  tous les yeux intelligents. Le commandant Taillade accueillit
l'aide de camp et le commandant de place; il les engagea  descendre
dans la chambre du navire. Le commandant de la place de Saint-Florent
tait rest Franais imprial, mme en servant les Bourbons: il profita
du mouvement de politesse pour faire un signe significatif qui
recommandait une grande rserve avec le colonel Perrin. Il resta sur le
tillac avec l'enseigne Sarri, son compatriote, et, dbarrass de la
prsence de son compagnon, il parla librement: l'aide de camp et le
commandant Taillade restrent assez longtemps tte  tte. Les deux
visiteurs retournrent  terre. Le commandant Taillade et son second,
l'enseigne Sarri, les suivirent de prs pour leur rendre la visite
qu'ils en avaient reue, et ils allrent d'abord  l'aide de camp
colonel. La conversation du colonel Perrin avec le commandant Taillade
dura environ trois heures; l'un et l'autre taient Franais, du moins de
naissance, et pourtant sans aucun gard pour les personnes qui les
entouraient, ils ne parlrent absolument que la langue anglaise. Le vent
entra dans le golfe, et son imptuosit causa beaucoup de dgts:
l'_Inconstant_ eut une embarcation chavire. Cet incident fit que le
colonel Perrin retint  dner le commandant Taillade et l'enseigne
Sarri; aprs le dner, le colonel Perrin monta  cheval pour aller
rendre compte, et le commandant Taillade, ainsi que son second,
retournrent  bord.

Le lendemain matin, de trs bonne heure, la frgate franaise (_nom en
blanc_), commande par le capitaine de vaisseau Duranteau, vint mouiller
bord  bord de l'_Inconstant_, et une heure aprs, le capitaine de
frgate (_nom en blanc_), officier de la garde, second du capitaine de
vaisseau Duranteau, se rendit  bord du brick, et il y fut reu comme un
officier de distinction. L'enseigne Sarri alla ensuite  la frgate; le
capitaine de vaisseau Duranteau l'accueillit avec beaucoup de
bienveillance. Nanmoins, le voisinage de la frgate n'tait pas une
chose rassurante: tout l'quipage du brick fut consign: personne ne
descendit plus  terre; on travailla  rparer le mal fait par la
bourrasque. Mais n'oublions pas plus longtemps M. Ramolini: M.
Ramolini, malgr le changement radical de gouvernement, malgr sa
parent impriale, tait encore directeur des droits runis  Ajaccio,
et il dsirait conserver son emploi. Il dsirait aussi voir son auguste
parent, le souverain de l'le d'Elbe. Or, pour faire marcher ses
affections avec ses intrts, il se dcida  partir sans en avertir
personne, esprant que, puisqu'il ne disait rien  personne, personne ne
saurait rien. Il ajouta  cette prcaution, afin de drouter les
curieux, d'aller  Porto-Ferrajo en passant par Livourne, Florence, Rome
et Civita-Vecchia. L'adresse ne put rien contre les dcrets ternels: le
brave homme tait revenu presque  son point de dpart; sa peur tait
extrme, il croyait toujours qu'on allait le dcouvrir et le pendre. Son
coeur fut un peu soulag lorsque le commandant Taillade dfendit toute
communication avec la terre. On mit prs d'une semaine pour se rparer
entirement: cette semaine parut  M. Ramolini avoir la dure d'un
sicle. Le commandant de la place, M. Albertini, pria le commandant
Taillade de prendre sur le brick un cheval dont il faisait hommage 
l'Empereur, et le pauvre cheval, victime d'une nouvelle tempte, prit
avant d'tre parvenu  sa destination. Le gnral Brulart avait plus
d'aides de camp qu'il n'avait gagn de batailles, et pendant le sjour
de l'_Inconstant_ au golfe de Saint-Florent, l'on remit  l'enseigne
Sarri, qui, comme Corse, inspirait plus de confiance que le commandant
Taillade, une note dans laquelle on prvenait l'Empereur que l'un des
aides de camp du gnral Brulart avait dit bien des fois dans un cercle
lgitimiste qu'il voulait tuer Bonaparte, et cet avis n'tait pas sans
fondement, puisque l'Empereur l'avait dj reu par une autre voie de
grande confiance. Cet aide de camp tait sans doute le mme qui avait eu
l'effronterie de se montrer  Porto-Ferrajo: peut-tre appelle-t-il cela
du courage! Cet officier, en allant  l'le d'Elbe, rendait un hommage
solennel au noble caractre des compagnons de l'Empereur, et cet hommage
tait mrit. Le commandant Taillade ne laissa pas  Saint-Florent la
rputation d'tre dvou  l'Empereur, car, en se sparant du colonel
Perrin, il parlait beaucoup de la proposition qu'on lui faisait de
rentrer en France, o il serait confirm dans le grade de lieutenant de
vaisseau, et il semblait n'tre arrt que par la crainte qu'on lui
manqut de parole.

On mit  la voile par un temps favorable. L'_Inconstant_ n'tait
vraiment pas heureux dans ses traverses:  peine eut-il repris la
pleine mer, que le vent passa au sud-ouest grand frais et qu'il fallut
diminuer de voiles. Le commandant Taillade se dirigea sur Porto-Ferrajo.
Il faisait nuit, mais le phare du port brillait: cependant l'on avoisina
tellement la cte que l'on dt forcment passer entre l'le et un rocher
appel _Scoglietto_, dtroit trs dangereux, et dont, mme de jour, les
plus petits btiments du pays ne profitent qu' la dernire extrmit.
Il parat qu'on ne s'tait pas rappel cet cueil, de telle sorte que le
brick aurait pu facilement aller s'y briser. chapp  ce risque, au
lieu de ranger le plus possible  tribord pour aller prendre le bon
mouillage, le commandant Taillade poussa  pleine voile dans la rade, et
lorsqu'il s'aperut qu'il tait sous le vent du meilleur poste, il
voulut essayer de faire une borde afin de regagner ce qu'il avait
perdu; malheureusement, le brick refusa de virer de bord. Alors force
fut de mouiller les deux ancres; ces deux ancres auraient d tre
penneles; on ne prit pas cette prcaution essentielle; il devint
impossible d'avoir recours  l'ancre d'esprance. Le vent tait entr
furieux, le brick passa la nuit sur les ancres; on cala les mts; on
descendit les vergues: tout cela n'empcha pas les ancres de draper. On
tira le canon de dtresse;  la pointe du jour, le danger tait
imminent. Les vagues jetaient le brick sur les rochers de Bagnajo o
tout le monde aurait pu prir, et, dans cette situation horrible,
saisissant le moyen qui seul semblait offrir une planche de salut, on
coupa les cbles pour aller chouer sur le rivage de la baie voisine. Le
brick choua. Personne ne prit. La mort du cheval fut la seule qui
marqua cette catastrophe. M. Ramolini ne mourut pas, mais il se crut
tout prs de sa dernire heure, et lorsqu'il eut le pied sur le rivage,
sa premire pense fut de se mettre  genoux pour remercier Dieu de
l'avoir sauv.

Le naufrage de l'_Inconstant_ devint la triste nouvelle de l'le d'Elbe.
Le commandant Taillade n'tait pas aim: on critiqua tout ce qu'il avait
fait comme ce qu'il n'avait pas fait. Le blme fut universel, il y eut
exagration. Un navire tranger avait mouill peu aprs le brick
_l'Inconstant_, mais il avait mouill au bon mouillage, et il ne lui
tait rien arriv de sinistre, fait duquel on tirait des consquences
contre le commandant Taillade. On lui reprochait de n'tre pas descendu
le dernier  terre, d'y tre descendu avec sa cassette  la main. S'il
avait t aim, on n'aurait song qu' le plaindre, et tout le monde se
serait fait un devoir de le consoler.

Au premier coup de canon de dtresse, l'Empereur sauta de son lit, et,
cinq minutes aprs, il tait  cheval. Il mit bien peu de temps pour
franchir l'espace qui le sparait de la baie de Bagnajo. Un triste
spectacle s'offrit  ses regards: le brick _l'Inconstant_ n'ayant que le
grand mt, le mt de misaine, le mt de beaupr, tous trois confusment
couverts des manoeuvres courantes de la mture gnrale, gisait sur le
rivage et tait abattu du ct de terre. Le foc, qui avait heureusement
servi  la dernire manoeuvre, semblait insulter aux vents et les
flagellait de ses lambeaux; les vagues se brisaient avec fureur sur les
flancs du navire naufrag. L'_Inconstant_ tait menac d'tre bientt
rduit en pices: l'quipage, presque nu malgr la rigueur de la saison,
se livrait avec zle  l'oeuvre du sauvetage et ne songeait mme pas  se
plaindre.

L'Empereur me fit appeler: j'tais en route pour me rendre auprs de
lui. Je le trouvai profondment mu, il me dit seulement: Venez vous
pntrer de ce triste tableau. Un temps infini s'coula sans qu'il
m'adresst encore la parole. Enfin, il me demanda si l'on avait eu soin
des matelots. Il me demanda aussi si l'on avait fait l'appel pour
s'assurer que personne n'avait pri. L'Empereur vitait avec intention
d'entretenir le commandant Taillade, mais lorsqu'il lui parlait, c'tait
sans amertume. Le commandant Taillade ne paraissait pas mme ressentir
une lgre douleur d'piderme moral; l'enseigne Sarri tait attrist.

Durant la matine, on pouvait craindre que la continuation du mauvais
temps n'empcht de remettre l'_Inconstant_  flot, mais le vent se
calma, la mer fit comme le vent. On remarqua que l'Empereur avait quitt
silencieusement le lieu du dsastre. Ds que cela fut possible, on
releva le brick, on le remorqua dans le port, l'on s'occupa avec
empressement de le rparer. Vingt jours aprs, il tait de nouveau 
mme de remettre en mer.

La loi maritime de tous les pays qui ont une marine militaire prescrit
la mise en jugement de tous les commandants de btiments de guerre qui
font naufrage, et cette loi, sauvegarde des intrts de l'tat comme de
l'honneur des officiers, est ordinairement excute avec ponctualit. 
l'le d'Elbe, il n'y avait aucun moyen de constituer un conseil de
guerre compos d'officiers de marine, et cette impossibilit empcha
l'Empereur de faire juger le commandant Taillade.  dfaut, l'Empereur
ordonna une enqute sur le naufrage du brick l'_Inconstant_, et le
gnral Drouot en fut charg.  la suite de cette enqute, l'Empereur
ta le commandement du brick  M. Taillade, et il le conserva cependant
lieutenant de vaisseau en activit de service. Personne ne trouva qu'il
y avait de la rigueur dans cette dcision impriale. Des officiers de
l'_Inconstant_ assurrent mme qu'elle n'tait pas assez svre; ils
prtendaient que le commandant Taillade n'tait mont sur le pont qu'
la dernire des extrmits.

Il y avait alors environ un mois qu'un officier de marine venu de Toulon
tait arriv  l'le d'Elbe pour offrir ses services  l'Empereur, et
que l'Empereur lui avait donn de l'emploi. Cet officier se nommait
Chautard, il se disait lieutenant de vaisseau ou capitaine de frgate,
et l'Empereur ne lui demanda pas la preuve officielle du titre qu'il
prenait. Ce M. Chautard tait un ancien pilote de la marine royale; il
avait migr avec la masse des Toulonnais en 1793; plusieurs annes
aprs, le gnral Brune, ensuite le gnral Joubert, lui confirent le
commandement de la division navale attache spcialement  l'arme
d'Italie, et il dut faire sa rsidence  Peschiera sur le lac de Guarda
pour tre personnellement  la tte de l'importante flottille qu'il y
avait sur ce lac; il se fit destituer. Je fus charg de le remplacer. M.
Chautard avait une rputation de savoir, mais il parat que l'migration
l'avait extrmement us, et s'il pouvait tre vrai que, dans un temps
dj recul, il et eu rellement du talent, il n'en avait presque pas
gard le souvenir. M. Chautard n'avait alors rien qui l'levt au-dessus
d'un homme ordinaire. C'est cependant lui que l'Empereur nomma en
remplacement de M. Taillade. L'un ne valait pas plus que l'autre; aucun
des deux ne pouvait convenir et ne convenait  l'Empereur; l'Empereur
les subissait. Toutefois, il est vrai de dire que, malgr sa suffisance
vaniteuse, le lieutenant Taillade reprsentait mieux que le commandant
Chautard, et que, dans un cercle tranger  la marine, il aurait par la
parole vingt fois cras son successeur au commandement du brick. Le
commandant Chautard avait les qualits de camarade que le lieutenant
Taillade n'avait pas.

Le lieutenant de vaisseau Taillade n'tait pas au bout de son rle. Il
tait hardi de langage jusqu' l'effronterie; rien ne pouvait lui faire
baisser les yeux. Son malheureux naufrage n'avait apport aucune
modification  son malheureux caractre; il tait plus os que jamais.
Sans doute la perte de son commandement devait lui tre pnible; mais il
brisa toutes les barrires de la prudence, et dans une fivre
d'amour-propre bless il s'appliqua  vomir des milliers d'infamies
contre l'Empereur. Ses calomnies allrent si loin, furent si hontes,
si publiques, qu'il y eut plusieurs rapports adresss  l'Empereur: un
de ces rapports conseillait  l'Empereur de renvoyer M. Taillade de
l'le. L'Empereur rpondit: Cet officier est mari dans l'le; le
renvoyer, ce serait renvoyer sa femme, et la mesure produirait un trs
mauvais effet; il vaut encore mieux lui laisser puiser le fiel de sa
destitution. Nanmoins, le gnral Drouot fut charg de lui recommander
d'tre plus circonspect  l'avenir. Mais M. Taillade ne tint aucun
compte de cette recommandation, et il continua  vocifrer. Cela en vint
au point que le plus indulgent de tous les hommes, le gnral Drouot,
dans une indignation profonde, alla une seconde fois trouver M.
Taillade, et lui dclara svrement que ce serait lui, lui gnral
Drouot, qui, en sa qualit de gouverneur gnral de l'le, le renverrait
sur le continent, s'il continuait  se dgrader. M. Taillade comprit
qu'il devait changer de conduite, du moins publiquement. L'Empereur ne
voulait sans doute pas porter la perturbation dans la famille adoptive
de M. Taillade, mais, il faut le dire, ce n'tait pas la seule chose qui
l'empchait d'infliger une punition parfaitement mrite. Il craignait
les bruits que M. Taillade pourrait rpandre en France, et il avait
raison. Nous touchions au dpart de l'le d'Elbe.

L'Empereur ne se hasarda plus  donner des missions maritimes. Il avait
bientt apprci le commandant Chautard; il voyait que le commandement
de l'_Inconstant_ n'tait pas en bonnes mains. L'enseigne de vaisseau
Sarri lui aurait mieux convenu; mais cet officier tait encore fort
jeune, et sa jeunesse ne permettait pas qu'on lui confit des missions
auxquelles mille circonstances imprvues pouvaient donner une importance
grave et complique.

J'ai dit le bien que je pensais de l'enseigne Richon. L'enseigne Richon
pouvait avoir des prtentions au commandement du brick _l'Inconstant_.
L'Empereur eut mme un moment l'intention de le lui confier, et une sage
rflexion l'arrta. L'enseigne de vaisseau Richon avait pass sa vie
dans la marine marchande; l'habitude militaire lui manquait: elle tait
absolument indispensable pour le commandement d'un btiment de guerre
dont l'quipage, appartenant  plusieurs nations, avait sans cesse
besoin d'tre contenu par une discipline svre. M. Richon tait
beaucoup mieux  sa place dans le commandement du chebec _l'toile_,
d'armement mixte, et aussi il n'y eut jamais aucun reproche contre lui.
Il avait trouv l'heureux secret de se faire gnralement aimer.




CHAPITRE VIII: L'IDE DU RETOUR EN FRANCE.

     I.--Les trois lettres.--Lettre de Massna.--Lettre de
     Cambon.--Pourquoi Cambon ne fut pas ministre de l'Empire.--Une
     lettre anonyme de la direction de la police.

     II.--Une lettre de Verdun.--L'opinion populaire.--Le plan de
     campagne d'un caporal marseillais.

     III.--Dpart de l'le d'Elbe.--Projet de transport de Napolon 
     Sainte-Hlne.--Inexcution du trait de Paris.--Projets ou
     tentatives d'assassinat.--Formation d'une flottille
     expditionnaire.--Provocations.--Circulation de la flotte marchande
     elboise.--Lucien Bonaparte.--Visite de Mme Walewska.--Fleury de
     Chaboulon.--Les jardins de la garde.--Le jour du dpart.--Le
     gouverneur gnral de l'le d'Elbe.--L'embarquement.




I

LES TROIS LETTRES.


J'avais reu trois lettres qui, sans tre d'une haute importance,
avaient chacune un caractre remarquable et fort piquant pour la
position dans laquelle je me trouvais. Le gnral Drouot tait chez moi
lorsqu'on me remit mon courrier. Je n'avais rien de mystrieux dans ma
conduite; je lus devant le gnral Drouot.

La premire de ces lettres tait une rponse affectueuse du marchal
Massna. Elle ne contenait qu'une chose qui pt prter  des
commentaires; le marchal Massna me disait: Vous tes heureux de
pouvoir vivre tranquille.

La seconde tait une lettre de patriotisme et d'amiti crite par
Cambon, le rpublicain le plus pur de la _Convention nationale_.

La troisime tait anonyme. Encore brouill avec l'Empereur, j'avais
crit au gnral Dalesme pour lui confier mes sujets de plainte, et ma
lettre tait dj vieille. Je n'en attendais plus de rponse, cependant
j'en reus une; elle tait timbre de Paris et faite par un employ de
la police gnrale. J'avais parl allgoriquement  mon ami, je lui
avais dit que le berger ne mnageait pas les vieux moutons, et que les
vieux moutons finiraient par quitter le troupeau. Ma fiction n'tait
pas bien difficile  deviner. M. l'employ de la police me donnait des
leons: c'tait un imprial de bon aloi; il m'engageait dans mon propre
intrt  ne plus me plaindre du hros, et surtout  ne plus confier mes
plaintes  la poste. La mercuriale partait du cabinet mme du prfet de
police; ce qui prouvait que l'Empereur avait encore des partisans zls
dans cet antre de Cacus.

Le gnral Drouot avait parl de mon courrier  l'Empereur. L'Empereur
me demanda si je voulais le lui communiquer, et je fus de suite le lui
chercher.

L'Empereur allait donc savoir comme quoi je l'avais accus, mais il y
aurait eu de la lchet  me dsavouer; et avec la lettre de la police,
je pris copie de la mienne au gnral Dalesme. Je trouvai le gnral
Drouot qui venait m'engager  ne pas mettre de ct la lettre anonyme,
et je fus bien aise d'avoir prvenu son conseil.

J'arrivai chez l'Empereur, mon courrier  la main, et l'Empereur prit
d'abord la lettre du marchal Massna. Cette lettre avait t
dcachete: je le fis observer  l'Empereur, cela ne l'tonna pas; je
crus et je crois encore qu'il l'avait lue avant moi. Toutefois, il
l'examina avec beaucoup d'attention; aprs l'avoir bien examine, il me
la rendit en me disant: Le prince d'Essling n'est pas content, en voil
la preuve, et il m'indiqua du doigt le point d'admiration qui
couronnait ces paroles: Vous tes heureux de pouvoir vivre tranquille!
J'avoue que je n'avais pas eu la pntration de l'Empereur. L'Empereur
me parla beaucoup du marchal Massna: aucun mot ne lui chappa 
l'gard de leur brouillerie. J'ai retenu ces paroles qu'il pronona
d'effusion: Rien n'est plus martial que sa figure dans un moment de
danger.

La lettre de Cambon me parut frapper l'Empereur. Il la parcourut d'abord
avec rapidit, puis il la lut en la mditant. Cambon s'panchait dans le
sein de l'amiti: il parlait avec son me de feu. Ses opinions
politiques taient diamtralement opposes au systme imprial.
Toutefois, il n'insultait pas  la grande chute de l'Empereur, loin de
l: Il professait beaucoup de respect pour cette immense infortune. Ce
sont ses paroles. Mais aprs le sentiment venait le pays: Cambon me
disait que l'Empereur ne serait pas tomb s'il avait eu autant d'amour
pour la libert qu'il en avait eu pour la patrie...; que l'Empereur
s'tait fait une fausse patrie, une patrie de grandeur monarchique au
lieu de se faire une patrie de grandeur plbienne; que maintenant il
devait bien se repentir d'avoir chang son faisceau pour un sceptre,
qu'il tait bien plus grand comme consul que comme empereur. Mais dans
cette noble expansion rien ne portait l'empreinte de l'amertume; Cambon
me disait: Je ne suis pas fch que tu sois auprs de lui, parce que je
suis sr que tu seras toujours toi. Ensuite, il tombait sur les
Bourbons: Nous les avions expulss de notre pays de France; maintenant
ils s'expulsent eux-mmes du coeur des Franais. Ce sont des esclaves de
l'Angleterre, ils n'ont de vie que par et pour l'Angleterre. Cela ne
peut pas durer.

Je ne cite de cette lettre, type pur de civisme, que les choses qui
peuvent le plus exciter l'attention de mes lecteurs. En ce qui le
concernait, l'Empereur se borna  m'observer que Cambon pouvait avoir
raison de son point de vue particulier, mais non pas du point de vue
gnral, et que, d'ailleurs, celui qui tenait la queue de la pole tait
toujours le plus embarrass. Je dis  l'Empereur qu'il me semblait, au
contraire, que Cambon ne parlait qu'en principe: il me laissa dire sans
me rpondre. Lorsqu'il en fut aux Bourbons, l'Empereur trouva que Cambon
tait plein de pntration, que c'tait un homme d'exprience qui avait
mis la main  la pte et dont les paroles devaient tre prises en grande
considration. Le _Cela ne peut pas durer_ lui parut une prophtie. Il
trouva que je devais tre fier d'avoir un tel ami.

Puis l'Empereur me dit  propos de Cambon: Avant d'appeler Gaudin au
ministre des finances, je l'avais consult et je lui avais confi mes
ides financires. Je fus fort tonn lorsque Gaudin m'assura que Cambon
tait l'homme qui convenait le plus  mes projets. Je croyais  la
loyaut de Gaudin; je le chargeai d'crire  Cambon. Il crivit, Cambon
lui rpondit: _Ton patron ne veut qu'un commis, je ne puis pas lui
convenir_. Ce qui n'tait pas fort poli. L'Empereur fut bahi lorsque
je lui appris que c'tait Cambacrs et non pas Gaudin qui avait crit 
Cambon, que Cambon lui avait rpondu: Les finances de l'tat marchent
forcment selon les principes du chef de l'tat, les principes du chef
de l'tat ne sont pas les miens. Nous ne serions pas plus d'accord en
finances qu'en politique. Merci donc de ton souvenir et de ta bonne
opinion. D'ailleurs, Cambacrs n'avait pas offert positivement le
ministre. Il parat qu'on n'avait pas tout dit au premier consul.
Cambon aimait beaucoup Gaudin, il aurait peut-tre suivi les conseils
que Gaudin lui aurait donns; c'taient deux hommes faits pour s'estimer
rciproquement: Cambon avait t la puret des finances de la
Rpublique, Gaudin fut la puret des finances de l'Empire. Tous deux ont
bien mrit de la nation franaise.

Venait la rponse de la police: je priai l'Empereur de lire d'abord ma
lettre que je lui remis; il me sut gr de cela et il me rendit la lettre
qui n'tait qu'une copie sans mme l'avoir regarde. Il ne me dit pas un
seul mot de mes plaintes. Il pensa comme moi que cette rponse sortait
du cabinet du prfet de police. Il pronona ces mots avec une espce
d'nergie de conviction: J'ai des partisans partout o il y a des gens
de bien. Car j'ai toujours t leur protecteur.

Je puis me tromper,--mais si je me trompe, je ne me trompe gure,--et
d'ailleurs mon opinion toute personnelle ne peut en aucune manire faire
le moindre mal  qui que ce puisse tre: c'est du _Cela ne peut pas
durer_ de Cambon, que s'chappe la premire pense du dpart de l'le
d'Elbe.




II

L'OPINION PUBLIQUE.


Aprs ces lettres graves il en arriva une autre adresse  un grenadier
de la garde, et qui, malgr son langage un peu burlesque, disait
cependant des choses d'une haute gravit. Cette lettre portait le timbre
de Verdun. C'tait une mre qui rpondait  son fils. Je copie
littralement:

Je t'aimons ben plus, depuis que je te savons auprs de not' fidle
empereur. C'est comme a que les honntes gens font. Je te croyons bien
qu'on vient des quatre coins du monde pour le voir, car ici l'on est
venu des quatre coins de la ville pour lire ta lettre, et qu'un chacun
disiont que t'es un homme d'honneur. Les Bourbons ne sont pas au bout et
nous n'aimons pas ces messieurs. Le Marmont a t tu en duel par un des
ntres, et la France l'a divorc. Je n'avons rien  t'apprendre, sinon
que je prions Dieu et que je faisons prier ta soeur pour l'Empereur et
Roi.

Cette lettre fut lue et relue dans les casernes et hors des casernes:
elle eut les honneurs de la renomme. L'Empereur voulut la connatre; il
la fit demander. Lorsqu'on la lui prsenta, il tait dans son parterre,
et plusieurs personnes l'entouraient. Le brave capitaine Raoul lut 
haute voix, l'Empereur le fit rpter, tout le monde riait. L'Empereur
tait le seul qui ne riait pas. Lorsque la seconde lecture fut termine,
l'Empereur prit la parole et dit: Cette lettre n'est pas risible,
quoiqu'elle ne soit pas crite en style d'accadmie (sic), et elle m'en
apprend plus que les journaux.

Puis l'Empereur fit appeler le grognard, il le reut avec affection, et,
en lui donnant quelques napolons, il lui adressa ces paroles: Tu diras
 ta mre que je la remercie de ses bons sentiments pour moi.

Je ne crois pas que l'Empereur ait jamais appel un soldat sans lui
donner quelque chose; il avait souvent la main  la poche, et sa poche
tait toujours en mesure de parer  l'imprvu. Nanmoins il n'en
appelait pas souvent, sans doute pour ne pas les habituer  compter trop
facilement sur sa bourse; il voulait que le soldat pt tre fier du
motif qui l'avait fait appeler. Ordinairement ce que l'Empereur donnait
 l'un devenait  table le partage de tous.

Presque immdiatement aprs le grognard de la lettre de Verdun,
l'Empereur put se procurer quelques nouveaux moments de jouissance en
parlant  un autre grognard.

J'ai dit que sur la porte de mer il y avait une grande terrasse qui
avait servi  la garde impriale pour donner son banquet. J'ai dit aussi
que, pour l'agrment de ma famille, le gnral Drouot, du consentement
de l'Empereur, m'avait permis d'ouvrir une porte qui donnait sur le
chemin de ronde, et que je pouvais ainsi faire  volont le tour des
remparts. Nous faisions ordinairement notre promenade de la soire sur
la terrasse de la porte de mer. Il y avait  cette porte un poste de la
garde sur lequel nous planions et dont nous pouvions entendre toutes les
conversations: je ne m'en faisais pas faute. Rien n'tait plus
divertissant que les rcits de ces braves; ils faisaient une gographie
 leur convenance, mais ils s'garaient beaucoup moins lorsqu'ils
parlaient stratgie. Plus d'une fois ils disaient d'excellentes choses;
ils jugeaient parfaitement les gnraux. Leurs biographies auraient t
de fort bons matriaux pour l'histoire militaire de l'Empire. Tous
voulaient que l'action principale des affaires auxquelles ils avaient
pris part se ft passe sur le point o ils se trouvaient. Ds qu'il y
avait controverse, un brouhaha assourdissant commenait, et de ces
dbats de corps de garde s'chappaient des tincelles de vrit que l'on
aurait peut-tre cherches en vain dans les discussions des rgions
sociales les plus leves. C'tait plus particulirement un caporal
marseillais qui prorait; lorsqu'il tait de garde, je me passais du
thtre et je n'y perdais pas. Un jour il parla du retour en France:
c'tait la premire fois que j'entendais manifester une opinion  cet
gard. Je fus fort tonn: j'coutai avec une grande attention. Il y
avait vingt projets en dlibration, mais il n'y en avait aucun pour
traverser la Provence. La Provence tait un pays de rpulsion pour la
garde, mme de la part des Provenaux qui en faisaient partie. C'est que
le souvenir des dangers qui avaient menac l'Empereur faisait encore
palpiter tous les coeurs. Le caporal marseillais tenait le haut bout, il
avait une rponse prte pour chaque objection. Enfin, il l'emporta.
Voici son plan:

L'Empereur fait courir le bruit qu'il veut reprendre l'gypte. Ceux qui
sont aux Tuileries sont contents de notre loignement; ils en rient:
c'est bon. On donne le signal du dpart; nous mettons  la voile: c'est
bon. L'Empereur ne s'est pas endormi; tout est prpar pour nous
recevoir, pour nous seconder: c'est bon. Nous nous ravitaillons  Malte,
nous y prenons des galres si nous en avons besoin: c'est bon. Nous
dbarquons sur les bords du Danube, un peu plus haut ou un peu plus bas:
c'est bon. Constantinople est dans le secret, il ferme les yeux, on
dirait qu'il ne voit pas, qu'il ne sait rien: c'est bon. Alors nous
marchons en avant, drapeau dploy, en colonne serre: c'est bon. Les
Grecs viennent nous joindre, les Moldaves et les Serviens aussi: c'est
bon. Nous prenons Belgrade s'il le faut, nous nous y reposons: c'est
bon. Les Hongrois nous attendaient pour s'insurger contre les
Autrichiens; ils se sont insurgs, ils marchent sous nos drapeaux, car
les Hongrois et les Autrichiens, c'est comme l'eau et le feu: c'est bon.
Notre arme a grossi, nous remontons le Danube: c'est bon. Mais ce n'est
pas tout. Une arme polonaise s'est mise en route de Varsovie, pour
venir  notre rencontre; cette arme est la soeur de notre arme, vous
savez, et au signal, nous nous trouvons ensemble sous les murs de
Vienne: c'est bon. Vienne est cerne: elle met le pouce, et voil
qu'elle est encore  nous: c'est bon. De la capitale de l'Autriche 
notre capitale nous connaissons la route et nous la faisons les yeux
bands: c'est bon. Nous voil de retour  Paris, ceux des Tuileries ont
fil, et les Parisiens crient: Vive l'Empereur! C'est bon!

Je pris tant de plaisir  entendre ce caporal que je l'aurais cout
toute la nuit. J'crivis de suite le rsum de ce qu'il avait dit, et le
lendemain bon matin, je portai ce rsum  l'Empereur.

L'Empereur le lut avec avidit. Lorsqu'il eut fini de le lire, il
s'cria: C'est bon! et, m'adressant la parole, il me remercia de cette
communication et il me dit: Il n'y a vraiment que des soldats franais
capables d'une telle imagination. Il ajouta: Je devine l'auteur de ce
plan. C'est un Provenal qu'on appelle _le lettr_. Je l'enverrai
chercher. Je parlai  l'Empereur de mes jouissances de la Porte de
terre. Il me fit longuement rpter tout ce que j'avais retenu: cela ne
m'tonna pas. Ce langage libre de camarade  camarade l'initiait  la
pense de ses braves, et il savait  quoi s'en tenir sur leur compte. Il
fit venir le caporal marseillais. Ce Carnot improvis faisait tinter
l'intrieur de son gousset en sortant de chez l'Empereur. Le gnral
Drouot m'assura que cette petite anecdote avait extrmement amus
l'Empereur. Quelques jours aprs, l'Empereur, en dnant, parla beaucoup
de ce plan, et il n'en oublia pas un seul mot.




III

DPART DE L'LE D'ELBE.


L'le d'Elbe jouissait de sa flicit prsente, des esprances d'une
plus grande flicit future: tout lui souriait, et elle touchait au
veuvage de son bonheur.

Le fatal congrs de Vienne, tandis qu'il faisait la traite des peuples,
avait  l'instigation de l'Angleterre et des agents des Bourbons agit
la question d'envoyer l'empereur Napolon  Sainte-Hlne, et l'Empereur
n'avait pas tard  tre instruit de cette infamie.

La nouvelle avait transpir: les Elbois en taient bouleverss, on
aurait dit qu'ils voulaient de suite marcher  l'ennemi. L'Empereur
paraissait calme, mais ce calme tait silencieux, et cela seul prouvait
qu'il n'tait qu'apparent.

Enlever l'Empereur de l'le d'Elbe n'tait pas une entreprise sans
danger, et la Sainte-Alliance aurait eu peine  y parvenir par la force.
La garde impriale tait dvoue, le peuple elbois ne le lui cdait
point: ils formaient un rempart presque indestructible.

L'administrateur gnral des mines s'tait rendu auprs de l'Empereur,
et, avec une profonde motion, il lui avait demand si ce qu'on disait
des grandes puissances avait quelque fondement. Sa Majest lui avait
rpondu en l'interrompant: Elles ne le feront pas. Sainte-Hlne est
trop prs des Indes. Ensuite, prenant cet air des champs de bataille
qui tant de fois avait impos des lois  la victoire, il avait ajout:
Et d'ailleurs, nous pouvons ici nous dfendre pendant deux ans.

 dater de cette poque, la conduite de l'Empereur prit une autre
direction, et en l'observant il tait permis de penser que Sa Majest ne
se croyait plus lie par le trait de Paris qui le reconnaissait
souverain de l'le d'Elbe. Sa Majest avait raison: en effet, la
Restauration n'excutait du trait de Paris que les clauses et
conditions qui lui taient avantageuses, et elle repoussait celles qui
avaient t stipules en faveur de l'empereur Napolon.

Ainsi la Restauration refusait de payer les subsides auxquels ce trait
donnait un droit incontestable. Ds lors, l'empereur Napolon ne pouvait
pas se maintenir dans l'tat social que le trait de Paris avait voulu
lui constituer. L'engagement des subsides dtruit, tous les engagements
taient dtruits, et dans cette position insoutenable il fallait
ncessairement en revenir au droit du plus fort.

Mais il y avait encore autre chose: la vie de l'Empereur tait ou
semblait tre sans cesse menace. C'tait en vain que Sa Majest
affectait de ne pas croire aux tentatives d'assassinat; son incrdulit
ne faisait pas des incrdules.

L'Empereur n'tait pas seulement tracass dans la possession souveraine
de l'le d'Elbe, mais il l'tait encore dans ses proches dont on
squestrait les proprits, dans ses amis dont on faisait des parias, et
dans ses affections les plus chres dont on punissait les sympathies.

L'Empereur tait surtout afflig de ce que la Restauration se prtait
complaisamment  ce que la France ft traite comme une colonie
anglaise, russe, autrichienne, prussienne, et dans sa douleur il
rptait: Il n'y a plus de sang franais dans les Bourbons. Sa Majest
rptait galement: On me reproche d'avoir abandonn la patrie. On a
peut-tre raison.

Dans cet ensemble de choses graves, il y avait plus de motifs qu'il n'en
tait ncessaire pour en appeler  la dcision suprme de la nation
franaise, et c'est  quoi l'Empereur se dcida.

L'Empereur ne rompait pas de ban en quittant l'le d'Elbe: il tait
souverain, et rien ne limitait les droits de sa souverainet; il pouvait
faire la paix et la guerre; il pouvait surtout prendre les armes contre
ceux qui tentaient de dtruire son existence, et, assassinats  part,
c'tait dtruire son existence que de refuser l'excution du trait de
Paris.

En fait, comme en droit, par la non-excution du trait de Paris, le roi
de France rtablissait l'empereur des Franais, et en le rtablissant il
se mettait en tat d'hostilit contre lui.

C'tait le roi Louis XVIII qui dclarait la guerre  l'empereur
Napolon. D'un ct tait le pouvoir national, de l'autre les
baonnettes trangres.

L'empereur Napolon, convaincu que l'on ne lui payerait pas les subsides
qui taient une des conditions expresses de son abdication, convaincu
qu'il y avait le projet de le faire assassiner, convaincu qu' dfaut
d'assassinat les grandes puissances pousses par les Anglais et par les
Bourbons voulaient aggraver son sort, et par-dessus tout convaincu que
la France tait antipathique  la prtendue Restauration, dcida cette
marche immortelle qui, dans quelques jours, le fit passer du trne
elbois au trne franais.

       *       *       *       *       *

Ds que Sa Majest fut dcide  cette vaste entreprise, elle se fit un
plan de conduite, et, tout en ne paraissant occupe que de se consolider
 l'le d'Elbe, elle prparait ce qui tait ncessaire pour faire voile
vers la terre sacre.

L'Empereur accordait sa confiance  l'administrateur gnral des mines;
le moment tait venu o Sa Majest devait lui en donner une grande
preuve. Ce fonctionnaire avait t marin: l'Empereur lui adressa
directement et confidentiellement une lettre dans laquelle il le
chargeait de lui faire un rapport sur les moyens d'organiser une
flottille expditionnaire. L'administrateur gnral pouvait tre tonn
de ce que Sa Majest s'adressait plutt  lui pour cet objet tout
spcial qu'aux officiers de marine qui l'entouraient, et nanmoins il
fit le rapport.

Une flottille expditionnaire! c'tait dire: Je veux partir!
L'administrateur gnral des mines le comprit ainsi, et, entran par
cette pense, il mit dans son rapport cette phrase hasarde: Et si le
ciel enfin plus juste conduisait Votre Majest  de nouvelles destines,
sans doute nous dbarquerions sur un rivage ami; phrase que l'Empereur
laissa passer sans faire aucune observation, quoiqu'elle lui ft la
preuve caractrise que l'administrateur gnral des mines avait pntr
le secret du dpart. Seulement Sa Majest lui recommanda un silence
absolu.

Ce premier projet de flottille expditionnaire resta sans excution.

On n'avait pas fait cesser les travaux: toutefois, on ne faisait que des
travaux lents, surtout peu coteux, et qui par leur fracas pouvaient
occuper les regards inexpriments de la multitude. Les trangers
devaient surtout y tre tromps.

Ensuite l'Empereur faisait rsonner  toutes les oreilles le mot
conomie, et il prchait d'exemple. Il avait rduit sa table, la table
de la cour, et tout ce qui n'tait pas absolument indispensable  son
systme de reprsentation auquel il tenait ou semblait tenir.

Jusque-l les journaux franais n'taient pas rpandus dans l'le, l'on
y connaissait tard les nouvelles publiques; mais alors les journaux
circulrent, on sut rgulirement ce qui se passait sur le continent.
L'Empereur parlait sans gne de la situation de la France, des fautes
que faisait la Restauration, de l'abaissement auquel on rduisait la
nation franaise. Il s'indignait surtout de ce que Louis XVIII avait
reconnu tenir sa couronne d'un prince anglais. Sa Majest Impriale
connaissait bien le caractre personnel de tous les princes de la
branche ane des Bourbons, l'esprit sans coeur de Louis XVIII, le coeur
sans esprit du comte d'Artois, la bonhomie inoffensive du duc
d'Angoulme et les emportements soldatesques du duc de Berry. Elle
connaissait aussi la branche cadette...

Toutes les prdictions de l'Empereur se sont accomplies.

L'empereur Napolon ne parlait des Bourbons que d'une manire digne.
Jamais une parole dplace n'chappait  son langage le plus anim.
Pourtant il connaissait tous les propos dsordonns que l'on se
permettait aux Tuileries.

Un sot se prsenta  Porto-Ferrajo, et ce sot portait  sa boutonnire
un _lys_ qu'il paraissait afficher avec une ostentation insultante.
L'inconvenance provocatrice tait au moins grossire. Ce chevalier du
lys fut bientt appel au champ d'honneur: il paratrait que sa bravoure
n'tait pas gale  son tourderie,--on le disait du moins. L'Empereur
interposa son autorit pour qu'on ne tirt pas l'pe. Sa Majest blma
les susceptibilits qui s'taient trop facilement irrites. Cependant,
le malencontreux porteur du lys dut partir.

L'Empereur dit  l'occasion de ce petit vnement: La France de la
Restauration est  la France de l'Empire ce que le Lys est  la croix de
la Lgion d'honneur. Et cette comparaison fit une grande impression.
Alors la croix de la Lgion d'honneur tait encore vierge de ces
distributions honteuses et multiplies qui l'ont ensuite jete sur des
poitrines o elle n'aurait jamais d se trouver.

Les correspondances particulires occupaient aussi l'esprit de
l'Empereur: il tmoignait le dsir qu'on lui communiqut ce qu'il y
avait de relatif aux affaires du temps. Quelquefois il y trouvait des
paroles de blme; alors il discutait pour se dfendre. Mais la
correspondance gnrale lui garantissait les sympathies et les voeux de
la France pour son retour. Les lettres aux grognards faisaient souvent
rire beaucoup de monde, et c'taient ces lettres dont Sa Majest se
plaisait  commenter le langage.

Les btiments de transport attachs aux mines de Rio taient aussi un
grand moyen de relation intime avec le continent italien, et par
l'intermdiaire de l'administrateur gnral, l'Empereur en profitait.
Les mines elboises fournissaient le minerai  toutes les usines qui
fabriquent le fer dans les tats napolitains, dans la Romagne, dans la
Toscane, dans la Ligurie, et des btiments riais taient sans cesse 
Naples,  Civita-Vecchia,  Livourne,  Gnes, ainsi que dans les ports
intermdiaires entre ces villes maritimes.

Le pavillon elbois tait un objet d'extrme curiosit pour tous les
peuples. Partout l'on accourait pour le voir, pour parler  des gens qui
avaient pu approcher l'Empereur. Les capitaines de navires avaient ordre
de tout observer.

Lucien Bonaparte tait propritaire de grands fourneaux. Les capitaines
riais rendaient compte que c'tait chez lui o l'on trouvait les ennemis
les plus implacables de l'empereur Napolon. Lucien Bonaparte!...
rpublicain dmocrate en France, prince despote  Canino, et qui, tour 
tour lgislateur, ministre, ambassadeur, pote, historien, ne put
jamais, malgr l'influence de son nom, s'lever en rien au-dessus des
mdiocrits de son poque.

L'empereur Napolon serait mort sur le trne s'il n'avait pas eu des
frres et des soeurs... Cependant, nous faisons une honorable exception
en faveur de la princesse Pauline. Le dvouement de cette princesse fut
toujours exemplaire. Nous en disons autant de Madame Mre; elle se
montra digne de son auguste fils.

La princesse Pauline avait opr un rapprochement entre l'empereur
Napolon et le roi Murat. Il paratrait que de ce rapprochement tait
rsult un trait d'alliance offensive et dfensive d'aprs lequel l'le
d'Elbe tait cde aux Deux-Siciles. Nous avons t possesseur d'une
lettre du roi de Naples crite de sa main, dans laquelle ce prince
rapportait les clauses et conditions de cette cession.

Les agents allaient et venaient de Porto-Ferrajo  Naples. L'Empereur
jetait un voile sur les ngociations: le voile tait transparent.

L'administrateur gnral des mines avait t deux fois envoy en
Toscane. Ensuite l'Empereur lui avait dit de se prparer  faire le
voyage de Vienne.

Le brick _l'Inconstant_ et l'aviso _l'toile_ taient presque toujours 
la voile.

N'oublions pas que l'Empereur avait prcdemment charg l'administrateur
gnral des mines de lui faire un rapport sur l'organisation d'une
flottille expditionnaire, que ce projet n'avait pas eu de suites. Mais
tout ce que l'Empereur faisait depuis lors se rattachait plus ou moins 
la pense qui avait voulu prparer les btiments lgers pour excuter ce
qu'on appela vulgairement un coup de main.

L'administrateur gnral des mines tait prt  partir ds qu'il lui
serait ordonn de se rendre en Autriche, quand l'Empereur, se confiant
entirement  lui, lui dit qu'il tait question d'un tout autre voyage,
et, sans rticence, il lui demanda s'il ne serait pas possible d'avoir
constamment en disponibilit quatre btiments riais dont on pourrait se
servir  tout moment. L'administrateur gnral rpondit que oui. Aprs
avoir beaucoup tudi, beaucoup mdit, rien n'a pu nous donner le
moindre indice que, pour les prparatifs matriels de son retour en
France, l'Empereur se ft adress  toute autre personne qu'
l'administrateur gnral des mines: distinction honorable dont il est
permis de se glorifier  tout jamais!

Et tandis que les instructions donnes par l'Empereur taient
religieusement excutes, que Sa Majest touchait au grand vnement qui
devait tonner le monde, une visite extraordinaire vint pendant quelques
moments jeter la confusion dans Porto-Ferrajo.

L'Empereur tait depuis deux jours  Marciana. Sa Majest avait pris peu
de suite.

Un btiment arriva  Porto-Ferrajo aprs le soleil couch, et, contre
l'usage, il fut admis  libre pratique. Ce btiment avait  bord une
dame polonaise, mre d'un enfant de l'Empereur, et cette dame dbarqua
aussitt. La dame polonaise portait dans ses bras un enfant charmant, et
cet enfant, costum comme le roi de Rome, rptait facilement les
paroles que dj l'opinion avait attribues au roi de Rome. Bientt,
pour la garde impriale comme pour les habitants de l'le d'Elbe, la
mre et l'enfant furent l'impratrice Marie-Louise et le roi de Rome.
Personne ne doutait de cela, pas mme les personnes qui avaient vcu aux
Tuileries.

Le nouvel hte voulut sur-le-champ se rendre auprs de l'Empereur, il
partit de suite. Cette dame avait facilement devin l'erreur dont elle
tait l'objet; elle ne se prtait pas directement  la nourrir, elle ne
faisait rien pour la dtruire. Ainsi, elle ne disait pas qu'elle tait
l'Impratrice, mais, aprs avoir dit le fils de l'Empereur, elle
ajoutait mon fils, et il n'en fallait pas davantage pour faire croire
que l'Empereur avait retrouv sa compagne. La chose tait d'autant plus
probable que maintes et maintes fois l'on avait annonc l'arrive
prochaine de Marie-Louise.

La dame polonaise resta trente-six heures avec l'Empereur: pendant ce
temps l'Empereur ne voulut recevoir personne, et l'isolement fut absolu.
Mais aprs trente-six heures la dame alla s'embarquer  Longone pour
retourner sur le continent, et elle partit par un coup de vent tel que
les marins craignaient avec raison qu'il n'y et danger imminent pour
elle. Elle ne voulut couter aucune reprsentation: l'Empereur envoya un
officier d'ordonnance pour faire retarder le dpart de l'intrpide
voyageuse; elle tait en pleine mer. On fut dans l'anxit jusqu' ce
que l'on eut appris son arrive  bon port.

La beaut de la dame polonaise tait alle droit au coeur du colonel
Campbell: l'envoy anglais soupirait et faisait assidment parler ses
soupirs. Ce fait n'est pas aussi futile qu'on pourrait d'abord le
penser: il eut beaucoup d'influence sur le relchement de la
surveillance britannique. Nous croyons que l'Empereur lui avait donn
une place dans sa combinaison.

 peu prs  la mme poque, plus tard cependant, l'Empereur eut
galement la visite de M. Fleury de Chaboulon, qui dans le temps avait
t attach au secrtariat imprial et que Sa Majest revit avec
intrt. On a cru que M. Fleury de Chaboulon avait dcid le dpart de
l'le d'Elbe: on s'est tromp, beaucoup tromp. Cet ancien employ
imprial tait parti de Paris au commencement de novembre, il arrivait 
Porto-Ferrajo vers la fin de fvrier: c'tait prs de quatre mois qu'il
avait mis en route. Quatre mois, dans un temps de fivre politique,
quand chaque jour les hommes et les choses recevaient de nouvelles
impulsions, quivalaient  quatre sicles, et lorsqu'il aborda
l'Empereur, M. Fleury de Chaboulon ne pouvait lui apprendre que des
vieilleries, il ne savait rien de ce qui se passait alors en France.
L'Empereur tait bien mieux instruit que lui. M. Fleury de Chaboulon a
crit longuement  cet gard: ce n'est ici ni le temps ni le lieu de
commenter un ouvrage que l'Empereur a blm. Peut-tre que M. Fleury de
Chaboulon ne fut pas le matre de dire toute la vrit; il l'aurait dite
plus tard, nous en sommes convaincu. Mais nous devons assurer que
lorsque M. Fleury de Chaboulon arriva  Porto-Ferrajo, l'expdition
tait prte, et que ce n'est pas lui qui fit hter la mise en mer.

L'Empereur fit partir M. Fleury de Chaboulon pour Naples: un btiment
riais fut mis  sa disposition.

Le mme jour, Sa Majest envoyait M. J... en France. M. J... tait
Corse, mais infiniment moins que ne le sont ordinairement ses
compatriotes; il n'arriva  Paris qu'aprs l'Empereur, et il tait
permis de penser que son retard avait t volontaire.

L'heure du dpart allait sonner... Et l'Empereur venait d'assigner un
terrain inculte  chaque compagnie de la garde pour que la compagnie le
cultivt, l'embellt et lui donnt son nom! Et les grognards
rivalisaient de zle, de got, allant partout quter des arbres et des
fleurs qu'on se plaisait  leur prodiguer, faisaient des merveilles que
Le Ntre n'aurait pas dsavoues! Et les Elbois qui se pmaient d'aise
en voyant les miracles des soldats agriculteurs! Et la princesse Pauline
qui allait encourager et rcompenser les braves! Les terrains taient
contigus; leur ensemble devait former un parterre imprial.

Les btiments riais destins  faire partie de l'expdition taient 
Longone o ils chargeaient des munitions et des approvisionnements de
guerre, et l'administrateur gnral des mines avait reu l'ordre de les
faire rentrer  Porto-Ferrajo. Mais au moment o ces btiments sortaient
du port, la frgate anglaise, sur laquelle tait le colonel Campbell,
dbouchait  l'est du canal de Piombino, ayant le cap sur le mont
Argental, et l'Empereur instruit de ce contretemps prescrivait 
l'administrateur gnral des mines de faire retourner les btiments
riais  Longone, ce qui n'tait plus possible sans s'exposer aux
soupons de l'Argus britannique. L'administrateur prit un autre parti:
il crivit au colonel Campbell pour l'inviter  un grand dner qu'il
devait donner la semaine suivante. Une embarcation fut dpche pour
porter l'invitation confie  un employ intelligent; le colonel demanda
o allaient les btiments qui taient  la voile. L'administrateur avait
prvu cette demande: l'employ rpondit que ces btiments allaient
charger du minerai pour la Romagne. Plus ne fut dit, la frgate anglaise
continua sa route, les btiments riais suivirent la leur.

La frgate anglaise ne pouvait pas empcher le dpart si elle venait
mouiller sur la rade de Porto-Ferrajo (car alors on l'aurait
certainement faite prisonnire), mais elle pouvait attendre en pleine
mer, et, dans ce cas, malgr que tout le monde ft bien dcid  se
sacrifier, l'expdition n'tait pas de force  surmonter un pareil
obstacle. De toutes les manires possibles, c'et t une perturbation
effroyable, et le sang aurait coul en abondance.

Le 25 fvrier, l'ordre fut donn de runir par compagnie les effets de
campement, et, cet ordre ayant t mal compris, les effets de campement
furent ports  la caserne. Cette disposition ne troubla pas la qui
tude des esprits qui comptaient sur un long repos. Les soldats
croyaient que l'Empereur voulait seulement les arracher  l'oisivet,
les faire trotter dans l'le; on le croyait comme eux. Cependant l'on
tait dsireux de savoir ce qui allait se passer.

Mais qui dira la journe qui va suivre? Quelle plume assez loquente en
reproduira les motions? Ah! nous, tmoin de ce qui s'est pass; nous,
honor de la confiance de l'Empereur, initi dans ses projets; nous, qui
sur les lieux avons prouv tous les sentiments qu'un si grand vnement
inspirait, aprs vingt annes, nous osons  peine prendre le crayon pour
en esquisser le souvenir! Et nous sommes peut-tre le seul qui puisse en
parler avec certitude.

C'tait un dimanche, le 26 fvrier. Le soleil s'tait lev pur;
l'horizon tait tendu, le ciel tait sans nuage; la brise,
prmaturment printanire, portait dans la cit le parfum suave des
plantes odorifrantes dont le sol de l'le d'Elbe abonde: tout annonait
un beau jour. On avait quitt le foyer avant l'heure ordinaire, on se
rapprochait plus facilement, on s'affectionnait davantage. C'tait ce
certain je ne sais quoi qu'il est impossible de dfinir.

Toutes les personnes qui avaient le droit d'assister au lever de
l'Empereur s'y taient rendues, et il y en avait mme de celles que rien
n'autorisait  s'y trouver. L'tiquette subissait aussi l'influence du
moment.

L'Empereur parut: on aurait cru qu'on le voyait pour la premire fois.
Sa Majest avait beaucoup veill; ses traits se ressentaient de la
fatigue. Son air tait grave, mais calme, et sa parole, mue, allait 
l'me. D'abord, l'Empereur, suivant son usage dans ces sortes de
crmonies, commena par des questions oiseuses, et tout  coup, se
laissant aller  l'motion qui le matrisait, il annona son dpart. Ce
n'tait pas la foudre qui venait de tomber; mais on avait cru
l'entendre, et la stupeur tait profonde. L'Empereur rentra dans son
cabinet; l'assemble se spara; aussitt le cri gnral fut: L'Empereur
s'en va! Mais o allait-il, cet Empereur? C'est ce que Sa Majest avait
laiss couvert d'un voile mystrieux. Et chacun de faire son plan:
l'extravagance avait un air de raison, la raison ressemblait  de
l'extravagance. Une arme de 673 hommes marchant  la rencontre de
toutes les armes de l'Europe! Toutefois, l'opinion n'tait pas
inquite. La garde impriale faisait clater sa joie. Une foule d'Elbois
se dcidaient  suivre l'homme du destin.

Porto-Ferrajo offrait alors un coup d'oeil dont l'imagination la plus
ardente ne pourrait pas mme se faire une ide.

L'Empereur nomma un gouverneur gnral de l'le d'Elbe. L'lu tait
Porto-Ferrajais, tranger  l'art militaire, et peu au niveau de la
tche qui lui tait impose. Prcdemment il n'avait pas pu parvenir 
se faire confirmer dans la sous-prfecture de l'le qu'il avait
administre par intrim. Mais c'tait le plus influent des Elbois, et il
commandait la garde nationale. C'est ce qui avait dtermin la dcision
de Sa Majest.

Sa Majest nomma aussi une junte gouvernementale pour l'le de Corse.
Cette junte dut partir en mme temps que l'expdition impriale. Les
membres qui la composaient taient tous Corses.

Les adieux commencrent. Tous les compagnons de l'Empereur allrent
prendre cong de Madame Mre et de la princesse Pauline. Madame Mre
tait parfaite de noble rsignation.

Les plus rudes moustaches ne pouvaient point retenir leurs larmes en
entendant les touchantes recommandations que la princesse Pauline leur
adressait en faveur de son auguste frre. Il n'y a qu'une soeur bien
aimante et bien-aime qui puisse parler ainsi: nous aurons  citer une
foule de paroles remarquables.

Le mouvement tait gnral.

L'embarquement des troupes, des armes, des chevaux, des munitions, des
approvisionnements, tout se faisait en mme temps avec rapidit, et
l'obissance prvenait le commandement. Mais  mesure que les heures
avanaient, Porto-Ferrajo prenait une teinte douloureuse, et c'est
facile  concevoir. L'Empereur allait partir, les jeunes gens des
meilleures familles s'embarquaient avec lui.... Les pres, les mres,
les parent, les amis! Il y avait une part pour chacun dans la sparation
qui allait s'oprer. Toutes les motions du coeur et tous les sentiments
de l'me taient en prsence; on lisait sur toutes les figures, dans
tous les yeux; le stocisme tait impossible, les natures les plus
froides se laissaient aller  une sensibilit d'imitation. On ne
pleurait pas; on ne riait pas.... Ce n'tait ni de la peine ni du
plaisir, ni de la joie ni de la douleur, ni de la crainte ni de
l'esprance; c'tait cette disposition inexplicable de l'esprit qui fait
aller au-devant de toutes les impressions, qui donne un empire absolu 
chaque impression.

Les rues taient encombres. Chaque voyageur partant qui fendait la
foule pour se rendre  son poste tait moralement bris par les
embrassements, par les adieux, et ces scnes taient incessantes.

C'est en cet tat de choses que l'empereur Napolon quitta la demeure
impriale pour se rendre  bord du brick _l'Inconstant_.

Il tait sept heures du soir: toutes les maisons taient claires; on
ne se doutait pas qu'il faisait nuit. L'Empereur monta en calche
dcouverte; le grand marchal tait  ct de lui. Sa Majest se dirigea
vers le port o le canot imprial des marins de la garde l'attendait. 
l'approche de l'Empereur, tout le monde se dcouvrit, et comme si l'on
s'tait entendu  cet gard, la population resta un moment silencieuse.
Il semblait qu'elle venait d'tre frappe de stupfaction. Mais bientt
une voix fit entendre le mot d'adieu, et toutes les voix rptrent:
Adieu; mais une mre pleura et toutes les mres pleurrent; et le
charme qui avait enchan la parole fut rompu, et tout le monde parla 
Napolon. Sire, mon fils vous accompagne.--Sire, les Elbois sont vos
enfants.--Ne nous oubliez pas.--Ici, tout le monde vous aime.--Sire,
nous serons toujours prts  verser notre sang pour vous.--Sire, que le
ciel vous accompagne! Alors l'Empereur tait peuple; il comprenait le
peuple, et son langage faisait vibrer son coeur. Personne n'tait plus
touch que lui.

La voiture atteignit lentement  l'embarcadre. Les autorits y taient
runies depuis longtemps; le maire de Porto-Ferrajo voulut haranguer
l'Empereur; les sanglots l'empchrent de prononcer un seul mot; alors
les sanglots furent universels. Sa Majest tait trouble; cependant
elle dit: Bons Elbois, adieu! je vous confie ma mre et ma soeur...
Adieu, mes amis, vous tes les braves de la Toscane! Et faisant un
effort sur elle-mme, elle se jeta presque machinalement dans le canot.

Toutes les embarcations du pays suivirent jusqu'au brick. Le brick
appareilla immdiatement; la flottille tait dj sous voile. C'est
ainsi que finit le rgne imprial de l'le d'Elbe.

Le pinceau historique de M. Baume vient de reproduire d'une manire fort
remarquable la scne imposante du dpart de l'le d'Elbe, et nous en
flicitons bien sincrement cet artiste.

_Un compagnon d'infortune de l'empereur Napolon._

FIN.




NOTES

[1: Aujourd'hui conservs  la bibliothque de Carcassonne, o ils
forment la meilleure part du fonds Peyrusse. Voir le _Catalogue gnral
des manuscrits des bibliothques des dpartements_, tome XIII,
_Carcassonne_, par Lon CADIER. Un volume in-8, Paris, Plon.]

[2: Voir _Correspondance de Napolon Ier_, t. XXVII, et ma publication
signale plus haut.]

[3: Marcellin PELLET, _Napolon  l'le d'Elbe_, un vol. in-12. Paris,
Charpentier, 1889.]

[4: Les _Souvenirs de Foresi_ ont t publis par son petit-fils. J'ai
publi les notes de Rebuffat (adresses  Pons) sur _Porto-Longone
durante il primo imperio_ dans l'_Archivio storico italiano_ (srie IV,
tome XVI, 1895).]

[5: Henry HOUSSAYE, _1815_, p. 193. Pons, dans son _Mmoire aux
puissances allies_, parle du landau imprial.]

[6: En 1809.]

[7: Pons  Barras.]

[8: De la bataille et de la capitulation de Paris, extrait d'un _Essai
historique sur le rgne de l'empereur Napolon_, suivi de la 2e dition
du Congrs de Chtillon, par PONS. Paris, Delaforest, 1828.]

[9: Sur M. Cornet Peyrusse on trouvera des renseignements utiles dans un
rapport sur la Bibliothque municipale de Carcassonne, d au
bibliothcaire M. Izard et publi dans les _Mmoires de la Socit des
sciences et arts_ de cette ville.]

[10: On peut supposer qu'il le sut par les Cormenin, allis  la famille
de G. Peyrusse.]

[11: La lettre d'envoi est conserve avec les autres papiers de Pons.]

[12: Aujourd'hui dans la collection d'autographes de la mme
bibliothque.]

[13: C'est par une singulire erreur qu'ils ont t classs dans le
fonds Mahul, o Cadier les a laisss.]

[14: J'en ai publi quelques fragments, les moins dnus d'intrt, dans
diverses revues italiennes.]

[15: Dans la collection de la _Socit d'histoire contemporaine_.]

[16: Voir ci-dessous, chapitre XI.]

[17: Voici la version sacrifie par Pons: L'Empereur avait l'air
riant:--Vous commentez _Tlmaque_?--Non, Sire, mais je l'explique, et
mes explications sont crites.--Faites-vous allusion  ma
personne?--J'en fais  votre gouvernement.--En quel sens?--Pour
l'intrieur, en plus d'un sens. Et pour l'extrieur?--Tout  l'avantage
de Votre Majest.--Il vous faut bien tudier les causes et les
effets.--C'est  quoi je m'applique.--Fnelon fabriquait des rois
divins, mais les rois sont des hommes, et ne sont que des hommes, un
assemblage de dfauts et de qualits, de vices et de vertus. Les plus
grands rois sont ceux qui sont les moins imparfaits; ils n'chappent
point  la loi commune. Ces principes doivent vous aller?--Oui, Sire,
ils m'enchantent.--Tant mieux. Et l'Empereur, visiblement satisfait,
rentra dans son appartement.]

[18: Voir ci-dessous, deuxime partie, chapitre premier, sous-chapitre
V.]

[19: Ds qu'il y eut mis pied  terre, le temps devint orageux, si
orageux que le brick ne put plus s'approcher de l'embarcadre et qu'il
dut rester toute la nuit  la cape entre l'le de la Pianosa et l'le
d'Elbe. Heureusement que l'Empereur avait eu la prcaution de faire
suivre sa tente de campagne et qu'il put, avec toute sa suite, s'abriter
du vent qui tait violent et de la pluie qui tombait en abondance.
Toutefois il tait mcontent; son mcontentement le rendait mme un peu
injuste: il murmurait contre la marine au lieu de murmurer contre la
bourrasque. Le lendemain, l'on profita d'un moment de calme; le brick
s'approcha de la Pianosa, la chaloupe, monte par l'enseigne Sarri,
aborda le rivage dans un lieu favorable, et elle ramena l'Empereur 
bord de l'_Inconstant_.]

[20: L'le d'Elbe au dbut du dix-neuvime sicle, dans le _Bulletin
de la Socit languedocienne de gographie_, 1896 et 1897; et L'le
d'Elbe pendant la Rvolution et l'Empire, dans la _Miscellanea
Napoleonica_, t. III, 1897.]

[21: Outre l'introduction, Pons a donn aussi dans un des fragments
supprims une sorte de plan gnral de son ouvrage, qui montre bien son
dessein, et qu'il me parat,  ce titre, utile de donner ici; le morceau
est, du reste, fort court: L'histoire gnrale de l'le d'Elbe n'entre
pas et ne peut pas entrer dans le cadre spcial de mon ouvrage. Aussi je
n'crirai pas l'histoire gnrale de l'le d'Elbe; ce qui ne doit pas
m'empcher de faire connatre l'le d'Elbe.

Voici donc le plan que je me suis trac:

Je dirai d'abord l'le d'Elbe telle qu'elle tait  l'arrive de
l'empereur Napolon. Je chercherai  expliquer avec vrit les hommes et
les choses du moment. J'ai longtemps habit l'le d'Elbe; je puis en
parler avec connaissance de cause. J'crirai avec ma mmoire et avec mes
notes. Ma mmoire embrassera les gnralits de l'le; elle ne me fera
pas dfaut, parce que je la dbarrasserai de toutes les incertitudes et
que je ne lui demanderai que ce qu'elle pourra facilement me garantir.
Mes notes sont l'enregistrement abrg des faits que je puis certifier,
elles ne sont susceptibles d'aucune variation, et je n'ai qu' leur
donner une tendue gale  leur importance. Cette partie de mon ouvrage
contiendra un travail circonstanci sur les mines de fer qui sont ce que
l'le d'Elbe a de plus important.

Cela fait, je remonterai vers les sicles de l'antiquit; je me
placerai au dbut connu de l'histoire politique de ce rocher clbre, je
franchirai rapidement les poques recules, je sauterai presque  pieds
joints le chaos du moyen ge, et, sans m'appesantir sur les temps plus
modernes, j'arriverai au moment o, par suite de la Rvolution
franaise, l'le d'Elbe s'est trouve en contact direct avec la France.

Alors, sr d'intresser mon pays, de lui donner des renseignements
utiles, je suivrai pas  pas tous les vnements qui ont eu lieu dans
l'le d'Elbe, jusqu'au grand vnement elbois qui rsulte du
dbarquement de l'empereur Napolon  Porto-Ferrajo.

L, avec toute la gravit de l'histoire, j'avancerai lentement, je
mditerai, je discuterai, et, la main sur la conscience, je dirai tout
ce qui sera venu  ma connaissance.

J'ai le dsir prononc de bien faire, mais la bonne volont ne suffit
pas toujours pour remplir avec distinction une belle tache, alors mme
qu'on se l'est volontairement impose, et je ne promets que ce qui est
(_sic_) en mon pouvoir de tenir.

Je ne prends pas non plus l'engagement radical d'crire positivement
l'histoire de l'empereur Napolon  l'le d'Elbe, car il peut y avoir
des choses que je n'aie pas connues, et je ne veux pas m'exposer au
reproche mrit d'avoir laiss des lacunes. Ce sont des faits
remarquables que je raconte, que je transmets  l'histoire universelle
du monde social, et dont je lui lgue la proprit. D'ailleurs, un style
purement historique m'exposerait  des embarras dans le rcit des
vnements auxquels j'ai pris part; et comme j'ai pris part  presque
tous les vnements, ces embarras deviendraient incessants, peut-tre
mme insurmontables.

Un mmoire historique carte tous les inconvnients. C'est donc  un
mmoire historique que je vais consacrer mes veilles. L'empereur
Napolon n'y perdra aucun des hommages de vrit que l'histoire aurait
pu lui rendre. Je commence.]

[22: Quelques titres et l'arrangement matriel de ces petits cahiers de
notes sont dus  M. Cornet-Peyrusse.]

[23: J'en ai publi quelques-uns il y a plusieurs annes dans la _Revue
rtrospective_ de M. Cottin.]

[24: Il doit y avoir l un rapprochement forc; il est probable que ce
n'est qu'aprs 1815 que Drouot a pu corriger quelques pages des crits
de Pons.]

[25: Les fragments ci-dessous, par exemple, donneront une ide de ces
invectives dont j'ai coup la plus grande partie: Sans doute l'Empereur
faisait unanimement planer sa prpotence sur tous ceux qui
l'entouraient, mais cela ne dit pas que cette prpotence brisait les
caractres qu'elle ne parvenait pas  faire plier sous sa volont, et, 
cet gard, je dois  l'honneur de me citer comme preuve du contraire. Si
j'avais lutt avec un des personnages du gouvernement anglais de la
Restauration, ou avec un des personnages du gouvernement prostitu qui
reprsente la monarchie de 1830, comme j'ai lutt avec l'Empereur,
j'aurais t li et garrott, puisque, pour avoir fait de justes
reprsentations la loi  la main, j'ai perdu ma carrire. Ailleurs, 
propos du gnral Boinod qui vint retrouver Napolon  l'le, il dit:
Boinod, que la rvolution de 1830 ou ceux qui l'ont accapare ont mis
hors de service en lui rognant encore quelques cus de retraite... La
rvolution de 1830 a, d'ailleurs, fait plusieurs choses semblables.]

[26: Voir _Revue rtrospective, Documents sur le sjour de Napolon Ier
 l'le d'Elbe_.]

[27: Qu'entendait-il par trois gros volumes? Son manuscrit est sur
feuilles spares; leur masse pouvait  ses yeux reprsenter la valeur
de trois volumes. Et il y a aussi  Carcassonne une copie en quatre gros
registres de son manuscrit, mais je la crois postrieure  Pons, et elle
est incomplte; il est possible cependant qu'elle ait t faite sous ses
yeux, par une de ses filles peut-tre, et que ce soit d'elle que Pons
parle ici.]

[28: Il raconte avec attendrissement, dans son _Voyage en Italie_,
comment il retrouva  Sienne, en 1841, Mlle Enrichetta Vantini, devenue
Mme Patriachi et mre de famille. Il est tonnant qu'il n'ait jamais eu
occasion de parler de ce fils an du chambellan de l'Empereur, qui fut
enlev enfant par les Barbaresques et qui devint par la suite le gnral
Yusuf.]

[29: Voir ci-dessous, deuxime partie, chapitre premier, sous-chapitre
III.]

[30: Une fois mme, soixante-douze heures dans son cabinet,  la
prfecture de Lyon, pendant les Cent-Jours.]

[31: Sur les divers voyages de l'_Inconstant_, Pons avait eu des notes
de l'enseigne Sarri.]

[32: _Biographie des hommes du jour_, par Germain Sarrut et B.
Saint-Edme, Paris, Henri Krabbe, 1836; extrait avec le titre Pons de
l'Hrault, Paris, imprimerie de Bthune et Plon, 1837; troisime
dition, continuant jusqu' ce jour la seconde dition de 1836,
imprimerie d'Ad. Blondeau, 1848, in-4 de 106 p.]

[33: La famille de Pons de l'Hrault a aujourd'hui pour chef son
petit-neveu, M. Masson, employ de la Compagnie P.-L.-M.,  Cette.
Citons, entre autres souvenirs conservs par lui, un mdaillon en cire
envoy  son frre an par Pons pendant qu'il combattait  l'arme
d'Italie. Ce curieux portrait n'a jamais t reproduit.]

[34: Voir ce qu'il en dit ci-dessous, page 221.]

[35: Il critique assez vivement celle-ci dans son _Mmoire aux
puissances allies_.]

[36: Voici ce qu'il dit, dans un fragment indit, de ses trois
devanciers:

     Il y a cependant un _Voyage  l'le d'Elbe_, par Arsenne Thibaut,
     publi  Paris en 1808, et ce voyage peut tre bon  consulter.
     Mais M. Arsenne Thibaut a crit vite, bien vite, et quoiqu'il
     n'ait pass que trois jours dans l'le, il tranche sur tout, et son
     langage n'est pas toujours vrai.

     Lambardi, de Porto-Ferrajo, publia, en 1791, un mmoire sur l'le
     d'Elbe, et les Elbois ont considr cet ouvrage comme une sornette.
     Il y a eu quelques autres sornettes.

     Ninci, qui, comme Lambardi, est de Porto-Ferrajo, a crit, en
     1815, une _Histoire de l'le d'Elbe_, et il l'a ddie  Sa
     Majest sacre l'empereur Napolon le Grand. Ninci a peut-tre t
     plus hardi dans sa ddicace que savant dans son travail. Cette
     histoire est d'ailleurs d'une diffusion telle qu'on a souvent peine
      comprendre ce que l'auteur a voulu dire. Ninci a autant puis
     dans la fable que dans la vrit, dans l'inconnu que dans le connu,
     et ses opinions ne font pas toujours preuve d'un gnie
     transcendant. Lui-mme en convient. Il me l'a dit avec une bonhomie
     charmante. Toutefois, l'ensemble de son travail est un vritable
     service rendu  l'le d'Elbe. Un jour l'empereur Napolon me
     demanda si je croyais que Ninci tait capable d'crire une
     histoire, et je dus lui rpondre, ce qui tait vrai, que je ne
     savais mme pas qu'il ft crivain. J'appris  l'Empereur que Ninci
     avait t moine. Alors, l'Empereur ajouta  la demande qu'il
     m'avait adresse: Moine! cela nous vaudra une chronique.
     J'ignorais compltement que Ninci ft auteur. Il peut se faire que
     j'aie recours  lui, c'est--dire que j'aie besoin de son ouvrage,
     et j'y puiserai sans scrupule, si j'y trouve des choses
     essentielles qui aient chapp  mes recherches.
]

[37: Publi dans la _Revue rtrospective_.]

[38: Indite.]

[39: Il semble d'ailleurs,  son insistance mme, qu'il n'a pas obtenu
satisfaction sur ce point. Peyrusse n'avait pas d'ailleurs,  proprement
parler, de journal. Pons demandait probablement les livres de
comptabilit du trsorier. Mais Peyrusse lui donna d'autres
renseignements.]

[40: Les uns et les autres n'ont t publis que tout rcemment dans la
_Revue hebdomadaire_ et dans la _Revue bleue_.]

[41: M. Marcellin Pellet l'a dj dit. M. Capelletti a bien voulu s'en
assurer de nouveau pour moi.]

[42: Mon ami M. Casanova, archiviste  l'_Archivio di Stato_, de
Florence, y a cependant fait pour moi quelques recherches dont le
rsultat, quant  ce contrle, a t ngatif.  Trieste, mon confrre et
ami M. Madelin s'est galement assur que les archives de la police ne
conservent aucune trace de Pons.]

[43: Cette, Archives municipales. Il ne reste que quelques volumes pars
et fragmentaires de ces registres. M. Mouret, archiviste  Cette, a bien
voulu m'en extraire de prcieux renseignements.]

[44: Il y a des diffrences dans les noms propres. Pons appelle
Rohan-Mignac la mme dame que Mariotti appelle Renard de Polignac; il
crit Borri ou Bourri le nom que Mariotti crit Baury, et Roule celui de
l'officier casseur et tapageur Ruhl. La liste des officiers de la garde
ne parat pas exempte d'erreurs et de rptitions. Les noms des gens du
service intrieur sont aussi dfigurs.]

[45: On ne trouvera ici qu'une allusion  ce fait, qui est racont tout
au long dans l'_Ile d'Elbe pendant la Rvolution et l'Empire_.]

[46: Quoique ami du colonel Vincent, Pons s'exprime sur lui avec la plus
pre svrit: L'Empereur eut le malheur de trouver  Porto-Ferrajo un
homme que la nature avait fait l'ennemi des hommes, et dont chaque
parole tait une sorte d'anathme contre l'espce humaine. C'tait le
colonel qui, depuis plusieurs annes, commandait le gnie militaire en
Toscane et que les vnements de la guerre avait forc de se rfugier
sur l'le o son commandement s'tendait. L'Empereur le connaissait
bien. Sa Majest avait plusieurs fois refus de lui donner de
l'avancement. D'ailleurs, la police ne lui avait pas laiss ignorer que
cet officier tait son antagoniste dcid. Tout devait donc le lui
rendre suspect.

 propos du dpart du colonel, il dit encore: Le colonel du gnie
partit galement. Ses adieux furent marqus par une foule de traits
satiriques contre l'Empereur; il blmait la trop grande dpense de Sa
Majest; ensuite, il feignait de craindre la circulation d'une monnaie
de mauvais aloi.]

[47: Il refusa toujours de porter le titre de comte de Rio que Napolon
lui avait donn  Paris en 1815 avant de l'envoyer administrer ses chers
Lyonnais].

[48: Le dernier historien de Cambronne, M. Brunschwig, ne les a pas tous
connus].

[49: Pons en trace dans le fragment suivant un assez long tableau:
L'organisation gnrale, civile et militaire tait accomplie, et tous
les Impriaux Elbois devaient s'y soumettre. Mais l'Empereur se moquait
des rgles qu'il avait tablies, des hirarchies qu'il avait fixes, et
il ne prchait pas d'exemple. Tous les moyens de donner des ordres lui
taient galement bons. Il dictait  la premire personne de ses
alentours qui lui tombait sous la main. N'importe que cette personne ft
ou ne ft pas au courant de ce dont il tait question, qu'elle et ou
qu'elle n'et pas autorit sur ceux  qui elle crivait. Nanmoins tout
allait. D'ailleurs, lorsque la chose en valait la peine, les ordres se
succdaient, les instructions les suivaient, et il n'y avait jamais
sujet de dsobir pour cause d'ignorance. Ce n'taient que les
susceptibilits qui, parfois, se trouvaient blesses.]

[50: Pons a fait deux fois le tableau des relations de Napolon avec ces
princesses. On n'a pas  attendre de lui de confidences sur la vie
prive de Pauline Borghse; il ne croyait pas, du reste, au mauvais tat
de sant de la princesse.]

[51: Mais il fait ici une restriction notable: Napolon ne demandait
jamais deux fois la mme chose, lorsque, aprs une premire demande, on
s'tait mis  mme d'obir sans pourtant pouvoir excuter. Mais alors
qu'on lui rpondait de suite que ce qu'il voulait n'tait pas faisable,
il s'irritait comme si on l'avait accus de manquer de raison ou de
jugement, et cette irritation s'exhalait quelquefois par un mot
d'impatience et de mcontentement. _(Fragment indit.)_]

[52: Pons fait retomber sur le colonel Vincent une partie de ces choix
malheureux: Sa Majest, dit-il, le prit pour son principal conseil; ce
qui le conduisit  quelques choix qui auraient pu tre plus dignes...
Toutefois, ces quelques choix peu convenables n'appartenaient qu'aux
fonctions d'apparat, au servage plus ou moins brod des affaires prives
du palais, et ce n'tait que par l'intrigue qu'ils pouvaient influer sur
les actes du gouvernement. L'Empereur savait que l'toffe de la
domesticit couvre mal un fonctionnaire public.]

[53: Henri HOUSSAYE, _1815_, p. 144 et suivantes.]

[54: L'ide d'avoir l'Impratrice avec lui  l'le d'Elbe n'tait sans
doute pas pour l'Empereur une ide de stabilit indfinie, et il serait
ridicule de le penser aveuglment. Mais cette ide de stabilit, sinon
indfinie, du moins prolonge, dans les combinaisons de l'Empereur, aura
encore une plus grande probabilit, si l'Empereur trane  sa suite une
quantit d'quipages somptueux qui ne pourraient tre qu'un embarras
fastidieux et une dpense exagre pour un tablissement prcaire. Ces
lignes se trouvent dans un chapitre sur les curies impriales  l'le
d'Elbe que j'ai jug inutile de reproduire, Pons s'tant born  y
transcrire les mmoires du sellier Vincent que j'ai publis dans la
_Revue rtrospective_.]

[55: Je m'empare de tout ce qui peut tendre  prouver moralement que
les mfaits de la Sainte-Alliance ont fait partir l'Empereur de l'le
d'Elbe bien plus tt qu'il ne voulait en partir, si tant est qu'il
voult d'abord en partir. (_Mme chapitre_.)]

[56: Rien ne confirme la fameuse invention des fromages vids dans
l'intrieur desquels auraient circul, de Marseille  Porto-Ferrajo, des
lettres de Massna  Pons ou autres. Je n'ai trouv la preuve de cette
imagination saugrenue nulle part, pas mme dans l'enqute de police
dirige contre Massna en 1816 par Decazes et le commissaire Caire,
lesquels pourtant ont accueilli nombre d'inepties passionnes.]

[57: Il faut cependant observer qu'il dit le dimanche 6 fvrier, et que
le 6 fvrier de l'anne 1815 n'tait pas un dimanche, mais un lundi. Y
a-t-il erreur sur le jour ou sur le quantime? Cette date, dimanche 6
fvrier, ne peut-elle pas tre fausse tout entire? N'a-t-elle pas t
suggre  Pons par la date vraie du _dimanche 26 fvrier_? Et alors
comment conclure, et que croire?]

[58: Comme nous l'avons dj dit, Sa Majest avait dj dcid que le
drapeau serait blanc, travers diagonalement d'une bande rouge qui le
diviserait en deux triangles gaux, et que cette bande rouge serait
parseme de trois abeilles en or. Napolon hsita pour adopter les trois
abeilles jaunes: il les voulait bleues. Mais aprs avoir rflchi, il
dit: Avec les abeilles bleues, nous aurions le drapeau tricolore, ce
qui pourrait bien nous occasionner des dsagrments. Et les abeilles
jaunes l'emportrent.]

[59: Plusieurs de ces embarcations taient remplies de musiciens qui
jouaient des airs analogues  la circonstance. On remarquait aussi
quelques improvisateurs qui chantaient _Apollon exil du ciel et rfugi
en Thessalie_.]

[60: Comme le prouve entre autres choses la lettre que je transcris ici.
J'avais d faire deux rapports financiers  l'Empereur. J'avais pri M.
Peyrusse de les remettre. Il m'crivit immdiatement:

     Mon cher Pons, vous avez toujours l'air en colre; votre premier
     rapport est trop sec, et le second est d'un style acerbe. On a dj
     observ qu'il y avait trop de raideur dans votre caractre. Votre
     diction s'en ressent. Voil, mon ami, ma manire de voir, et je
     vous la tmoigne, parce que je voudrais que vous plussiez en tout
     point, etc.
]

[61: M. Vauthier, employ  Florence dans l'administration militaire,
sous les ordres de l'ordonnateur Mazade, se rendit  l'le d'Elbe en
quittant la Toscane, et l'Empereur le plaa auprs de l'ordonnateur
Boinod. Ce M. Vauthier fut ensuite nomm adjoint aux commissaires des
guerres.]

[62: Il y avait quelque chose tout  la fois d'admirable et
d'incomprhensible dans les discussions que l'Empereur soulevait; il
allait jusqu'aux entrailles des questions les plus opposes et
auxquelles on le croyait le plus tranger: il les tournait et les
retournait; il les prenait sous toutes les formes et de toutes les
faons; il ne les quittait que lorsque tous les raisonnements taient
puiss. L'Empereur souffrait trs bien la controverse, il soutenait son
opinion, il cherchait  la faire prvaloir; mais il s'arrtait ds qu'on
l'avait convaincu. Un lger mouvement des paules tait l'indice le plus
ordinaire de son mcontentement. Aprs ce mouvement on pouvait tout
dire. Le mcontentement de l'Empereur dans les discussions d'affaires,
quand on parlait de bonne foi, n'avait pas d'autre dure que celle d'un
instant.]

[63: Le jour du dpart de l'le d'Elbe, M. Noisot tait commissaire pour
le bal qui devait avoir lieu chez l'Empereur le jour mme du dpart. M.
Franconnin tait aussi l'un des commissaires.]

[64: Le capitaine Mompez voulait quitter l'le et avait dj pris cong
de ses camarades, par la raison que l'Empereur n'avait pas voulu
admettre au cercle de la Cour une dame avec laquelle cet officier
vivait. La rflexion fit que ledit officier changea de dispositions.]

[65: Ces paroles de l'Empereur lui taient dictes par les prtentions
d'un grand nombre des officiers ou des personnages corses qui se
faisaient prsenter  lui et qui, presque tous, croyaient ou
prtendaient avoir des affinits de famille avec Sa Majest. Ce qui
faisait souvent dire  Napolon: Il n'en serait pas de mme si je
n'tais qu'un simple et pauvre vtran.]






End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs et anecdotes de l'le d'Elbe, by 
Pons de l'Hrault

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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