The Project Gutenberg EBook of La passagre, by Guy Chantepleure

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Title: La passagre

Author: Guy Chantepleure

Release Date: February 18, 2009 [EBook #28113]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PASSAGRE ***




Produced by Daniel Fromont








[Transcriber's note: Guy Chantepleure (pseudonyme de Jeanne Violet,
Mme Edgar Dussap) (1875-19??), _La passagre_ (1911), dition de 1921.
Observation: this is an abridged version.]




E. GREVIN -- IMPRIMERIE DE LAGNY





GUY CHANTEPLEURE



LA

PASSAGERE



PARIS

CALMANN-LEVY, EDITEURS

3, RUE AUBER, 3

1921





LA PASSAGERE





PREMIERE PARTIE



I


-- Vous  Vichy, cher ami!

Roger Lecoulteux zzaye trs fort. Un peu courtaud pour l'lgance de
son costume d't, les cheveux trop blonds, la peau trop rose,
semblable  un gros enfant joyeusement rep et frachement
dbarbouill, il s'est dress devant Kerjean, il l'arrte, gnant les
passants au milieu de l'alle bitume qui, du Hall des Sources au
Casino, traverse le Vieux Parc de Vichy.

-- Qu'est-ce qui vous attire ici, Kerjean?... Je parierais que c'est le
meeting d'aviation.

-- Vous gagneriez.

-- Moi, je suis venu sur la demande de ma mre qui commenait une cure,
puis, la cure accomplie, ma mre est partie... et, sur son conseil, je
suis rest... Toute une histoire!

-- Vraiment!

Kerjean sourit. Il est rare que Roger Lecoulteux mette de suite trois
phrases, sans allguer les actes ou citer les opinions de sa mre.

-- Kerjean, cher ami, j'tais au champ d'Abrest, hier... Comment ne
vous y ai-je pas vu?... C'est surprenant!

-- C'est trs naturel... Dans une runion de ce genre, on voit les
pilotes illustres, on se fait montrer les constructeurs clbres... et
les ingnieux obscurs, comme moi, ne peuvent que demeurer inaperus...

-- Peste! Je sais, dans les milieux aronautiques, des gens qui ne vous
considrent pas comme un ingnieur obscur!... Vous tes toujours chez
Patain?

-- Toujours.

-- Content?

-- Trs content.

-- Tant mieux, donc!... Cher ami... Je suis follement pris d'une jeune
fille exquise. Ma mre veut que je me marie... Elle pense qu'un homme
doit se marier  la fleur de l'ge et que je suis  point...

Lecoulteux s'est empar de Kerjean; il lui a pris le bras, il
l'entrane dans la direction du Casino.

Guillaume Kerjean est long et svelte, avec cette souplesse heureuse du
corps, cette aisance particulire des gestes qu'une saine activit
physique et la pratique des sports dveloppent chez les hommes
robustes. Il s'habille de vtements commodes qui ont l'allure anglaise
et ne se distinguent par aucun raffinement visible. Dans le monde, les
femmes  qui on le prsente le trouvent laid. Cependant, elles ne nient
pas que ces traits abrupts, cette maigreur brune et chaude, puissent
paratre intressants, sympathiques et presque beaux... Et peut-tre
regrettent-elles que, trop souvent tourns vers quelque mystrieux
problme dont l'nigme les embrume, ces yeux, d'un gris changeant o
dort le bleu ardent de la flamme, n'en clairent que si fugitivement la
sculpture maladroite et puissante.

Les voici au caf de la Restauration, buvant un cocktail, en plein air.

-- Dites-moi, Kerjean, quand vous tiez  l'Ecole centrale, avec
Etienne Davranay et mon cousin Lignire, -- celui qui prospecte 
Madagascar, -- vous alliez souvent chez Mme Davranay?

-- Trs souvent. Davranay et moi, nous nous runissions chaque soir
pour prparer les examens. J'tais seul  Paris et rcemment arriv de
ma province. Comme Etienne, j'avais, tout jeune, perdu mon pre. Ma
mre tait reste  Fougres, auprs du vieux tilleul... Ce fut, je
crois, mon isolement de grand orphelin de vingt ans, livr  lui-mme
et aux prils de Babylone, qui me valut tout d'abord la sympathie
vraiment cordiale et maternelle de Mme Davranay et m'ouvrit sa maison,
o je fus reu en ami... J'en suis demeur l'hte habituel et bien
reconnaissant pendant plusieurs annes... jusqu' cette affreuse
catastrophe... vous avez su?...

-- Oui... une explosion de chaudire... Etienne Davranay et deux de
ses ouvriers tus... une horreur sans nom!... Mais vous voyez toujours
Mme Davranay?...

-- Certainement... mais, depuis la mort de son fils, Mme Davranay
n'habite plus gure qu'en passant son htel de la rue d'Offmont...

-- On m'a dit... Elle ne quitte la Peuplire que pour Monte-Carlo en
hiver, Vichy, Aix en t... Etrange cette passion du jeu s'emparant
aussi compltement d'une femme de cet ge!

-- J'ai toujours vu Mme Davranay jouer avec fivre, mme dans son
salon trs familial...

-- Heureusement que Mme Davranay a de quoi faire!

-- Mais j'ignorais que vous fussiez en relations avec Mme Davranay,
Lecoulteux?...

Le visage rose de Lecoulteux exprimait une satisfaction discrte.

-- Puisque vous tes un fidle de l'htel de la rue d'Offmont et du
petit chteau de Montjoie-la-Peuplire, Kerjean, vous connaissez Mlle
Phyllis Boisjoli, la filleule, la pupille de Mme Davranay... C'est
elle que j'aime.

-- La petite Phyl!

La surprise avait fait sursauter Kerjean.

-- La petite Phyl! rpta-t-il. Mais c'est une enfant!

-- Elle a dix-huit ans... moi, vingt-cinq... rpliqua Lecoulteux. Pas
si enfant, d'ailleurs! Quand l'avez-vous vue?

-- Mais, hier... J'ai rencontr Mme Davranay et sa filleule  la
laiterie du Nouveau-Parc. La filleule savourait de grande tartines et
de la crme... La petite Phyl!... Je crois bien que "Mlle Phyllis
Boisjoli", comme vous dites, ne cessera jamais tout  fait d'tre  mes
yeux la gamine  qui je racontais des histoires et qui, dans les jeux
extravagants auxquels je prenais part -- le plus souvent avec la
mission de dlivrer un princesse captive -- m'appelait le
"Bon-gant"... J'avais vingt ans... j'en ai trente et un... calculez!"

-- Depuis ces temps prhistoriques, suggra Lecoulteux, Phyllis
Boisjoli a quelque peu chang!

-- Oh! elle a beaucoup grandi... mais en vrit, c'est toujours ma
mignonne et folle petite compagne de nagure... Comment voulez-vous que
je puisse voir en elle une demoiselle  marier?

Intrieurement, Kerjean ajoutait:

-- Comment voulez-vous que je puisse voir en vous un mari pour elle?

Et soudain, cette ide d'un mariage entre Lecoulteux et la petite Phyl
lui parut si absurde qu'il se mit  rire, joyeusement, de ce rire
jeune, de ce rire neuf qui lui tait propre.

-- Ma mre a pens que Mlle Boisjoli serait une femme pour moi...

-- Et avez-vous quelque raison d'esprer que Phyllis partage cette
opinion de Mme votre mre?

-- Mon Dieu, cher ami, pas encore... Je sais que je ne suis pas ce
qu'on appelle un homme sduisant... et je sais que je ne suis pas un
homme riche... Vingt-cinq mille francs de rente, qu'est-ce que cela?...
Mais Mlle Boisjoli se trouve dans une situation particulire...

-- Ma vieille amie chrit et gte sa pupille comme la plus tendre des
mres... Elle la dotera certainement.

-- On dit mme que, n'ayant plus d'hritier direct, elle compte lui
laisser sa fortune... Mais, voyez-vous que j'pouse Phyllis avec une
dot de cent ou deux cent mille francs... et qu'un beau jour Mme
Davranay -- qui est de complexion apoplectique -- meure intestat?...
Ah! je serai bien, moi!

Le rire de l'homme primitif sonna de nouveau.

-- De ce que l'on soit "follement pris", il ne faudrait pas conclure
que l'on ft tout  fait fou, mon cher, protesta Lecoulteux. Et je vous
assure qu'on peut, en telle occurrence, raisonner et prvoir sans tre
pour cela moins amoureux. Il y a ici d'autres jeunes gens qui admirent
Mlle Boisjoli autant que moi et qui, jusqu' prsent, ne se sont pas
plus dclars que moi...

-- Qui par exemple?

-- Le petit docteur Sorbier...

-- Un gentil garon... trs intelligent, trs srieux.

-- Peuh! Si l'on veut... Puis Fabrice de Mauve.

-- Le romancier?

A ce nom connu, presque clbre, Kerjean avait fronc les sourcils. Il
l'avait plusieurs fois rencontr, il revit Fabrice de Mauve, la
silhouette jeune, fine, expressive de grce et de force, le beau visage
dlicat et viril, les lvres amoureuses, les yeux d'eau glauque, le
regard aigu, insistant, qui observait et voulait sduire.

Kerjean ne mconnaissait point le talent littraire de Fabrice de
Mauve, mais cette psychologie exaspre,  la fois douloureuse et
cruelle, ce parti pris d'esthtisme, ml  l'observation  de la
ralit palpitante, cette sensualit subtile et presque maladive, cette
langue nerveuse qui allait de l'extrme raffinement  l'extrme
brutalit, avec des mots rares, des images somptueuses, l'irritaient
dans ses prfrences instinctives pour une conception plus robuste,
plus saine et aussi plus harmonieuse de l'art et de la vie. Et ce qu'il
savait ou devinait de la personnalit morale de l'crivain lui tait
moins sympathique encore. Cette vanit, assoiffe de lucre et de
rclame, cet arrivisme insinuant et forcen qu'habitait une lgance un
peu hautaine de grand seigneur-pote, rebutaient sa droiture
ombrageuse, ennemie jusqu' l'absurde peut-tre de tous les compromis,
de toutes les concessions, de toutes les habilets calcules en vue du
succs ou du gain.

-- L'homme dangereux, celui-l, hein? dit Lecoulteux qui avait surpris
sur le visage de Kerjean le reflet fugitif de sa pense. L'homme 
femmes?

Kerjean eut un lger haussement d'paules. Rapproch de l'image lgre
et virginale que, depuis un moment paroles et souvenirs voquaient en
lui, le terme que Lecoulteux venait d'employer lui parut dplaisant.

-- C'est possible, dit-il... Mais ma petite amie Phyllis n'est pas une
femme... heureusement!

Lecoulteux parut rflchir:

-- Et vous, Kerjean... vous? Vous ne songez pas  pouser Phyllis
Boisjoli?

Kerjean rit de bon coeur.

-- Moi, pouser la petite Phyl? Mais, mon pauvre Lecoulteux, je viens
de vous dire que je l'ai vue natre, ou  peu prs... Sans compter que
j'ai dj toutes les manies d'un vieux garon endurci...

Il s'tait lev et il avait pay les consommations.



Kerjean s'loigne, d'anciens souvenirs se rveillent.

Cette petite Phyl! N'tait-ce pas hier qu'elle accourait au coup de
sonnette toujours reconnu?

-- Bonjour, Kerjean... Tu as piqu un dix-neuf en descriptive? Bravo!
Et la "colle" avec Louf d'Amphi?

Imitant Etienne, elle disait Kerjean tout court et tutoyait
fraternellement son grand camarade. Les noms et les surnoms de tous les
professeurs lui taient familiers, comme aussi l'argot de l'cole, dont
les mots inlgants taient gentils dans sa bouche. Elle avait une voix
charmante, cristalline, qui donnait  ses paroles une grce spciale.

Quand la petite Phyl entre-billait la porte du cabinet de travail et
montrait son nez rose, Etienne se fchait, mais Kerjean essayait
d'arranger les choses.

Le "Bon-gant" s'avouait l'esclave docile de la toute petite princesse
qui l'entranait  sa suite dans le monde enchant des contes et des
jeux. A Kerjean, un seul rle tait dvolu, celui du Bon-gant: gnie
puissant et tutlaire, personnage pique et fabuleux, le Bon-gant
devait tre de toutes les histoires.

Lorsque la petite Phyl avait t gronde, -- ce qui arrivait tout de
mme quelquefois, -- et qu'elle avait beaucoup de chagrin, c'tait prs
du grand ami qu'elle se rfugiait: "Console-moi, "Bon-gant", je suis
si mchante! Il n'y a plus que toi qui m'aimes!" sanglotait-elle.

Et les annes se sont succd sans que Guillaume Kerjean cesst d'tre
le meilleur et certainement le plus sincre sinon l'unique ami de
Phyllis Boisjoli.

Ils ne se voient plus aussi souvent. Cependant leur intimit a
conserv, en dpit du temps coul et des conditions de vie nouvelles,
le mme caractre d'affection confiante et d'allgre camaraderie. Leurs
causeries sont aussi amicales, aussi gaies, parfois aussi folles que
leurs jeux de jadis.

Le printemps dernier, Kerjean a revu Phyllis  Paris. Elle avait
grandi, elle avait embelli sans rien perdre de sa grce trange, un peu
mystrieuse, ni de cette apparence d'extrme fragilit. Elle avait
gard sa voix enfantine. Toute la jeunesse de son me riait au coin de
ses lvres innocentes et dans ses yeux ravis.

Kerjean l'a trouve charmante, claire et frache comme l'aube.

Pauvre petite Phyl! Voici dj que les calculs gostes, les basses
rivalits, les convoitises des hommes, tant de choses mesquines, viles
ou brutales, dont elle ne souponne rien, vont s'agiter autour d'elle,
l'arracher peut-tre  ses limbes heureuses...

Pauvre petite Phyl! Kerjean sourit. La petite Phyl lui apparat telle
qu'hier au nouveau parc, savourant son goter de tartines et de
crme!... Est-il possible qu'en cette enfant on puisse voir une pouse,
aimer, dsirer une femme?



II


Ce soir-l, Kerjean traversa, au milieu d'une invasion grouillante de
chaises et de gens, la terrasse illumine du casino o le concert de
neuf heures allait commencer et se hta de gagner le jardin. Dj
l'orchestre prludait. Kerjean porta sa chaise au del des parterres.

Un lger cri jaillit tout prs de lui, une voix singulirement limpide
dit: "Bonjour, Kerjean!"

-- Bonsoir, petite Phyl! rpondit-il tonn et joyeux. Que faites-vous
ici toute seule?

-- Je ne suis pas venue seule... Mlle Ribes veille sur moi... Tenez! La
voici qui s'avise de mon tte--tte avec un fantme masculin et
accourt... au risque de se faire voler son fauteuil!... Nous avons
conclu un trait, et elle me laisse couter le concert de ma place
favorite.

-- Oh! Phyllis, comment pouvez-vous dire que vous coutez le concert
d'ici? Monsieur Kerjean, soyez juge! protesta d'une voix dont la
rvolte tait tendre, Mlle Ribes qui s'tait approche et tendait
amicalement la main au jeune homme.

-- Kerjean ne peut me donner tort, chre vieille obstine, puisqu'il
avait choisi la mme place que moi.

-- Que rpondre  cela, mademoiselle? demanda Guillaume en souriant 
Mlle Ribes, une grande vieille personne aux yeux nafs et fidles, qui
tait depuis plusieurs annes la demoiselle de compagnie de Mme
Davranay.

-- Un concert au casino, voyez-vous, Kerjean, dclara Phyllis, un
concert en plein air, le soir, c'est fait pour tre cout de loin, par
des gens qui rvent... C'est fait pour n'tre entendu qu'un peu, en
phrases inacheves, en mesures parses, en notes errantes qui voltigent
sans lien, sans but, comme des papillons gais ou des penses
mlancoliques. J'aime qu'on puisse, en fermant les yeux, imaginer qu'on
ne sait plus trs bien d'o viennent ces sonorits gares dans la
nuit, parce qu'on ne sait plus trs bien o l'on est soi-mme... Mlle
Ribes, puisque Kerjean est l et peut me garder, je vais vous
installer, l, au pied de la terrasse... Vous ne perdrez aucune note...
Kerjean, vieil ami, allons nous asseoir dans ma fort parfume.

Elle se dressait au milieu d'une grande flaque de clart, fine,
prcieuse. Sa robe simple et harmonieuse tait faite d'une toffe
soyeuse. C'tait vaporeux, imprcis et charmant. Un grand chapeau de
tulle encadrait d'une nue sombre les brillants cheveux blonds,
bouffants  peine, le visage clair aux pommettes dlicates, un peu
saillantes, les longs yeux, o riait la douceur innocente d'un trs
jeune regard.

Kerjean regarda Phyllis.

-- Vous avez l'air d'une petite fe de l'aurore qui, par malice, se
serait enveloppe des plus jolies lueurs du crpuscule...

-- Vous tes fort galant, Kerjean.

Ils avaient repris leurs chaises, sous les arbres, prs de la grille
d'enceinte.

Il y eut un silence. Kerjean savait qu' cette heure, Mme Davranay,
assise  une table de "baccara" ou de "chemin de fer", appartenait
toute  son dmon, et que Phyllis redoutait toujours d'entendre une
parole qui les voqut.

-- Je croyais, reprit-il, que vous ne deviez pas venir au casino, ce
soir, Phyllis?

-- Qui vous a dit cela?

-- Un adorateur.

-- Un adorateur?... Lequel?

-- Lequel! Voyez-vous cette belle assurance.

-- Ne me taquinez pas, Kerjean! "Lequel", a veut dire simplement le
docteur Sorbier ou M. Lecoulteux?... Il n'y a pas l de quoi se montrer
orgueilleuse.

Tiens! pensa Kerjean, la petite Phyl oublie un nom... Mais il se garda
de toute allusion  celui dont on ne lui parlait pas.

-- Alors, c'est le docteur Sorbier que vous avez rencontr aujourd'hui,
Kerjean?

-- Non, c'est Lecoulteux.

-- Roro?... Pauvre Roro!

-- Pauvre Roro! Son affaire est claire  celui-l!...

-- Vous ne voudriez pourtant pas me voir pouser Lecoulteux?

-- Ni Lecoulteux ni personne... pour le moment. Vous tes trop jeune,
petite Phyl!

Phyllis se tut, la mine songeuse, puis elle se mit  rire trs
gaiement... Kerjean rpta mentalement: Oui, certes, elle tait trop
jeune.

-- Kerjean... si j'aimais, Kerjean, j'aimerais beaucoup... j'aimerais
_trop_...

-- _Trop!_... J'espre que non.

-- Est-ce que vous avez dj aim trop, Kerjean?

-- Oh! jamais!

Son accent convaincu amusa la petite Phyl.

-- Vous n'avez jamais dsir vous marier?...

-- Non. Je crois bien que la carrire d'un vieux garon me plat trop
pour que j'en change.

-- Oh! il est certain que, quand on est arriv  trente ans sans se
marier, dit-elle du ton dont elle et cit l'ge de Mathusalem... C'est
vrai, Bon-gant, que vous avez dj un peu l'air d'un vieux garon...
Vous savez, le Bon-gant ne se mariait jamais dans les contes...
Kerjean, quand j'aurai trente ans et que je serai une trs vieille
fille, nous nous runirons pour vivre ensemble...

-- Petite Phyl, insinua doucement Guillaume, dans les contes, la
princesse se mariait toujours...

-- Oui, mais il y avait le prince Charmant qui venait la qurir...
Allez-vous l'amener  mes pieds?

-- Non, rpliqua Kerjean plus srieusement que la question ne semblait
le comporter. Non, je ne connais pas, tout au moins pas encore, le
prince Charmant que je voudrais amener  vos pieds, ma petite amie.

Elle soupira sans rien dire.

-- On dirait que vous tres triste, ce soir... et la petite Phyl
triste, c'est si trange, si contre nature!

-- Peut-tre y a-t-il une petite Phyl que vous ne connaissez pas,
Kerjean?... Je ne suis pas triste, cependant... Kerjean, vous ne m'avez
rien dit de vous... Vous devez tre fier des succs de la maison
Patain?... Vous ne volez pas dans les meetings?...

-- Je vole pour faire des essais, et aussi quelquefois, pour ma propre
joie... Il faut avoir fait de l'aviation pour connatre l'ivresse de la
solitude absolue  sept cents mtres au-dessus du sol...

-- Alors, vous ne voudriez pas m'emmener vers les toiles?

L'orchestre jouait avec emportement une rapsodie inquite et barbare.
-- Kerjean, dit Phyllis, allez dire  marraine que je rentre  l'htel
tout de suite. Je suis trs lasse...

Comme Kerjean prenait cong d'elle, elle ajouta:

-- C'est demain que vous djeunez avec nous?...

-- Entendu, petite Phyl...  demain.

Kerjean retint un moment la main souple qui s'tait abandonne  sa
main.

-- ...Laissez vos diables bleus dans la "fort", ajouta-t-il.

S'inclinant lgrement, il chercha les yeux qui n'avaient jamais fui
les siens, et, tout de suite, il les trouva, chastes et souriants,
mais, pour la premire fois, il eut l'impression de n'avoir pas vu le
fond de ce regard frais, pur et sombre comme l'eau des abmes.



III


Penche au-dessus de la grande bote ronde que lui prsentait un petit
marchand, Phyllis faisait jouer le tourniquet grinant, et gagnait
ainsi au hasard ce qu'elle appelait son "goter du matin".

-- Mademoiselle... Voulez-vous des "plis" ou des "cornets"?...

Les "plis" avaient l'air de petits mouchoirs bien repasss, bien
lisses... Un "pli" valait deux "cornets"... Cependant les cornets
avaient la prfrence de Phyllis. Elle apprciait leur finesse tentante
et jusqu'au petit quadrillage de gaufre qui parait leur blondeur. Ils
s'embotaient l'un dans l'autre, et elle les emportait ainsi, les
croquant un  un, le long du chemin.

Kerjean, qui achetait des journaux au kiosque, vit Phyllis tout de
suite et vint  elle.

-- C'est bon le "plaisir, Mesdames"?

-- Un rgal!... gotez...

La petite Phyl avait obi  Kerjean; elle avait laiss dans la nuit les
mauvais esprits de sa mlancolie.

-- Comme vous voil fleurie! s'cria Kerjean. D'o viennent ces
roses?... du mme pays que votre sourire du matin?...

-- Je ne puis gure vous rpondre... Aucune carte n'accompagnait
l'envoi...

Ils marchaient indolemment sous les arbres. C'tait charmant pour
causer en badinage. Phyllis se mit  rire.

-- Eh bien... oui, l... mon bouquet tait sign. Il y a trois jours,
j'ai dit  _quelqu'un_ -- sans arrire-pense, je vous assure -- que ma
fleur favorite tait la rose France... et aussi, que j'aimais
passionnment le subtil parfum des freesias... Mon bouquet est sign...
une petite signature lgre... invisible... Fabrice de Mauve...
Etes-vous content?

Kerjean ne sourcilla pas. Il attendait le nom. Il l'avait lu tout de
suite dans les yeux ensoleills, sur les lvres joyeuses.

-- Je le croyais absent, Fabrice de Mauve?

-- Il l'est, en effet, depuis deux jours...  cause d'une pice de lui
qu'on reprsente  Dieppe... Mais les fleurs venaient de Paris... (Elle
croqua un nouveau cornet.) Kerjean, tournons  gauche... I y a dans la
rue Cunin-Gridaine un petit collier d'amthystes que je veux acheter...
Vous connaissez Fabrice de Mauve?

-- Trs peu.

-- N'importe... Que pensez-vous de lui?

-- C'est un trs joli garon.

-- Oh! n'est-ce pas? approuva-t-elle, ravie, sans pressentir mme une
intention de sarcasme. Mais ce n'est pas tout, Kerjean...

-- Non, certes, de Mauve est un crivain de grand talent. J'espre,
toutefois, que vous ne le savez que par ou-dire...

Phyllis avait rougi.

-- Oh! j'ai lu de lui quelques petites choses... des fragments... Et
puis le sonnet qu'il a crit pour moi... un bijou... une merveille...

-- J'en suis persuad...

-- Dites, Kerjean, si peu que vous connaissiez M. de Mauve, il vous
plat?

Le jeune homme hsita. Il tait franc, mais pas brutal.

-- Eh! bien... Non... pas beaucoup, dit-il pourtant.

Phyllis parut confondue.

-- Mais pourquoi?

Les yeux rieurs interrogeaient... Et soudain le jeune homme craignit
d'teindre d'un mot cette flamme de joie qui les illuminait.

-- Pourquoi? dit-il. Oh! parce que nos natures sont trs dissemblables,
je suppose.... Mais je vous le rpte, je connais peu Fabrice de Mauve.

-- C'est cela, mon ami! fit l'enfant confiante. Vous ne le connaissez
pas... Et quand on ne le connat pas, il a l'air... un peu impertinent,
n'est-ce pas? Je l'ai trouv moi aussi... au dbut!... Mais cet air lui
sied.

Oh! petite Phyl, pensa Kerjean, comme vous voil prise!

Phyllis s'arrta devant la vitrine. Elle acheta le collier convoit,
puis des pingles  chapeau dont le modle l'amusait et donna son
adresse pour que tout y ft port.

-- Rentrons dans le parc, maintenant, Kerjean.

-- Quand partez-vous?

-- Aprs-demain soir... Marraine a chang... Elle change souvent pour
les dparts.

La voix de la jeune fille tait triste, soudain.

-- Kerjean vous l'avez vue, hier... dans cette horrible salle de jeu?

Il eut un signe affirmatif.

Aprs avoir t l'esclave meurtrie et rsigne d'un mari qui l'avait
pouse pour sa fortune, elle avait t l'esclave heureuse d'un fils
affectueux et loyal mais qui ne l'avait pas toujours comprise. La mort
de ce fils l'avait livre ensuite  un penchant violent, bientt un
vice.

Au milieu de cette vie trange, Phyllis Boisjoli, fille adopte de sa
tendresse avide, n'avait jamais du son coeur. Et Phyllis et pu faire
de ce coeur, comme de cette vie, comme de cette fortune, ce que bon lui
et sembl. Mais, inconsciente du doux pouvoir qu'elle exerait sans y
songer, la filleule adorait et respectait les moindres dsirs de sa
marraine.

...Aprs le djeuner dans l'appartement que Mme Davranay occupait 
l'htel Excelsior, Mlle Ribes se retira, puis Phyllis, et la vieille
dame demeura seule avec Kerjean.

Ses yeux ravis avaient suivi la petite Phyl jusqu' ce que la porte se
ft referme.

-- Comme elle est devenue jolie, n'est-ce pas, Kerjean? Et quelle
grce!... Il ne manque pas de bons aptres pour me chanter ses
louanges... Mais elle est trop jeune.. beaucoup trop jeune... et je ne
veux pas qu'on me la prenne maintenant...

-- Oui, fit Kerjean, elle est jeune... et portant...

Il s'interrompit. Mme Davranay rit:

-- Fabrice de Mauve, hein?... Je fais l'aveugle et la sourde. Si c'est
srieux, nous verrons bien... Je ne suis pas sans craindre les coureurs
de fortune... Et Phyllis sera riche, trs riche, mon ami... Je n'ai
plus de famille. Ma nice, Laure Arguin, une vieille fille revche que
je ne puis souffrir... Quand je ne serai plus de ce monde, Kerjean, ma
petite Phyl aura la Peuplire... et tout ce que je possde...

Mme Davranay parla de Phyllis longuement.

-- Il y a dj longtemps, reprit Mme Davranay, que je pense  ces
choses, et j'ai t... lche, mon pauvre Kerjean... Oui, c'est stupide,
jusqu' prsent le courage m'a manqu pour prendre mes dispositions
testamentaires... Mais, ds mon retour, c'est dcid, j'appelle mon
notaire...

-- Madame, fit Kerjean trs affectueusement, voulez-vous permettre 
l'ami tout dvou qui se rjouit profondment de votre rsolution
gnreuse, la hardiesse de vous donner un conseil?... Faites
l'impossible pour que tout ceci soit ignor... Notre petite Phyl sera
aime, elle l'est dj sans doute... Laissez  celui qui l'aimera le
mrite du petit acte de dsintressement, de courage qu'il accomplirait
en l'pousant sans connatre vos intentions. Si je vous parle ainsi...

--Compris, mon bon Kerjean!... Vous n'avez pas tort.... Et je me
mfierai pour elle...

Elle mit un doigt sur sa bouche; Phyllis rentrait.



IV


Trs jeune, muni depuis un an seulement de son diplme d'ingnieur des
arts et manufactures, silencieux, rserv, et pourtant aussi hardi dans
ses rves et dans ses conceptions scientifiques qu'il semblait timide
dans ses paroles et ses prtentions, Guillaume avait  tout d'abord
accept  Levallois-Perret, chez Patain et fils, les fabricants
d'automobiles, des fonctions de dbutant et une rmunration mdiocre.
Mais son intelligence aigu, son infatigable activit, ses intuitions
d'inventeur-n, toute cette personnalit prenante s'tait rapidement
impose.

Ainsi, quatre ans  peine aprs sa sortie de l'Ecole centrale, le jeune
homme tait devenu le collaborateur principal du grand constructeur qui
allait, comme les Farman, les Gastambide, les Blriot, attacher son nom
aux recherches aronautiques.

Ds que cette amlioration considrable de sa situation s'tait
produite, Kerjean avait obtenu de sa mre qu'elle quittt Fougres et
s'installt prs de lui, aux Batignolles, dans une vieille maison
d'aspect provincial, rue Boursault.

On y avait envoy de Fougres une partie du mobilier de famille.
Guillaume avait dispos les meubles avec le souci de donner  chaque
chambre la physionomie qu'avait  Fougres la pice correspondante.
Mais Mme Kerjean ne devait pas goter la douceur de cet accueil de
l'enfant chri parmi les choses familires. A la veille du jour fix
pour son dpart de Fougres, une bronchite complique de pleursie
l'avait enleve brutalement  la sollicitude filiale.

Six ans avaient pass. Rien n'avait t chang dans la demeure o Mme
Kerjean n'tait jamais entre, et o, cependant, tout parlait d'elle.
La jolie chambre de Mme Kerjean semblait attendre encore la mre qui ne
viendrait plus.

Anak, une vieille Fougeraise qui portait encore la coiffe du pays,
tirait vanit du parfait entretien des choses. Pas une tache, pas un
grain de poussire. On se mirait dans ses parquets.

Les tablissements Patain avaient t reconstruits, trs agrandis, 
Levallois. Ds le matin, Kerjean s'y rendait,  moins que des essais
d'appareils ne dussent avoir lieu  Issy-les-Moulineaux. Le soir, le
vieux nid breton, blotti sous le toit de la maison parisienne, semblait
doux et hospitalier.

Il aimait son tranquille intrieur de clibataire, les soires qu'il y
passait en tudes et en lectures.

Il tait rest Guillaume le Taciturne. Il tait devenu l'obscur
chercheur que ne grisait pas encore la gloire, l'aviateur qui sentait
en plein ciel l'ivresse de la solitude parfaire et qui n'aimait point 
prendre de passager.

Kerjean n'avait revu avant leur dpart de Vichy ni Phyllis ni Mme
Davranay. Toutes les deux taient sorties, lorsqu'il s'tait prsent
 l'htel. Dans le jardin du Casino, il avait bien aperu Phyllis,
reconnu son rire... Mais d'autres voix se mlaient  ce rire, d'autres
chapeaux parmi lesquels se distinguait celui de Fabrice de Mauve.

La semaine d'aviation finie, il ne prolongea pas son sjour.

Comme il rentrait rue Boursault, on lui remit une dpche. Elle tait
date d'Aix. Elle disait:

"_Mme Davranay, frappe d'hmiplgie dans la salle de jeu, morte deux
heures aprs, sans avoir repris connaissance_."



V


Comme Kerjean s'arrtait dans la rue d'Offmont pour sonner  la grille
de l'htel que Mme Davranay avait habit vingt ans, Lecoulteux en
sortait.

-- Cher ami! s'cria le bon jeune homme... Je viens de dposer ma
carte, pour la petite Phyl... Je vous assure que j'ai beaucoup de
chagrin!... J'aimais cette jolie enfant, Kerjean... et si ma mre...

Kerjean l'interrompit:

-- Mon cher, laissez donc l Mme votre mre... Et si vous aimez
Phyllis, pousez Phyllis...

Lecoulteux prit le bras de l'ingnieur et l'entrana de quelques pas
plus loin.

-- Alors... c'est vrai?... Elle n'a rien... _rien_, la pauvre petite?

-- Trop vrai!... Elle n'a rien... Mme Davranay n'a pas laiss de
testament. Selon la loi, sa nice, Mlle Laure Arguin, est son unique
hritire.

-- Quelle misre! murmura Lecoulteux... Quelle misre..."

Il se tut. Puis:

-- Vous savez, Kerjean... mme maintenant, elle ne voudrait pas de moi,
la petite Phyl... C'est un autre qui lui plat... A Vichy, les deux
derniers jours, quand de Mauve est revenu, je croyais qu'on allait nous
annoncer les fianailles. Je vois encore le sourire de la petite
Phyl... Mais je connais de Mauve... Maintenant il la demandera encore
moins que moi... Pauvre petite Phyl!... Vous l'avez revue, Kerjean,
depuis cette journe funbre?

-- Deux fois... Elle adorait sa marraine et la pleure dsesprment...
Je ne crois pas qu'elle se fasse une ide trs exacte des difficults
matrielles de sa situation.

-- Elle vous aime beaucoup, Kerjean... C'est elle qui a voulu qu'on
vous tlgraphit en mme temps qu' Mlle Arguin.

-- Oui, elle sait qu'elle peut compter sur ma fidlit... Je ne l'aime
pas d'amour, moi!... Mais, hlas! que peut-on pour elle?

-- Je pense qu'elle ne va pas rester ici ou  la Peuplire...

-- Oh! soyez tranquille, on ne le lui proposera pas... L'attitude et
toute la manire d'air de Mlle Arguin sont inqualifiables... Phyllis
est subie quelques jours... Voil tout.

-- Que va-t-elle devenir?... dites, Kerjean?

-- Mlle Ribes, la demoiselle de compagnie de sa marraine, lui cherche
une place d'institutrice... ou de lectrice...

-- Une place? Pauvre gosse!...

-- La petite Phyl institutrice! Cela semble absurde, n'est-ce pas?

-- Quelle misre! Quelle misre!

Et prenant cong de Kerjean, il s'loigna. Celui-ci le suivit des yeux
un moment, et alla sonner  la grille de l'htel.

Une anxit, presque une angoisse, l'treignait. Il aimait cette enfant
comme une petite soeur, trs doucement, trs prcieusement, de
l'affection que les forts donnent aux faibles.

Matre Baudin,  qui Mme Davranay avait maintes fois confi ses
intentions testamentaires, avait rappel  Mlle Arguin qu'en
recueillant Phyllis la dfunte avait entendu s'acquitter d'une dette
contracte au lit de mort de Marcel Boisjoli. Il lui avait suggr la
possibilit d'une mesure qui, en l'occurrence, semblait assez
quitable: reporter sur la tte de la jeune fille la petite pension
qu'elle-mme, alors dans le besoin, avait reue de sa tante, pendant
prs de trente annes. Mais Mlle Arguin s'tait montre irrductible.

Kerjean s'tait  son tour autoris de sa dernire conversation avec
Mme Davranay pour risquer une dmarche. Il avait parl avec chaleur,
il s'tait cru persuasif. Ses arguments s'taient briss contre
l'aversion froide et inflexible qui avait dcourag matre Baudin.

-- Phyllis Boisjoli travaillera, avait-elle dclar. Comme tant de
jeunes filles, tant de jeunes femmes, comme sa propre mre, elle
gagnera sa vie, et ce lui sera salutaire...

Guillaume avait regard la vieille fille.

-- Le travail est la plus belle et la plus saine des coles,
mademoiselle, mais il est difficile aux femmes qui n'y ont pas t
prpares... Avez-vous pens  tous les dangers qui peuvent guetter une
jeune crature abandonne dans la lutte, sans argent, sans gagne-pain,
jolie... et innocente comme un petit enfant?

Mlle Arguin avait tressailli. Kerjean s'tait pris  la croire touche,
mue peut-tre dans sa terreur sacre du mal. Mais presque aussitt ces
paroles taient tombes glaciales:

-- Une honnte fille, une bonne chrtienne n'a rien  craindre des
piges du monde, monsieur... Aussi bien ne me semble-t-il pas que
Phyllis Boisjoli soit en droit de se sentir abandonne si elle compte
beaucoup d'amis aussi ardents  la dfendre que... vous!

Une portire se souleva, la jeune fille entrait.

Elle tendit ses deux mains  Kerjean qui les serra et les garda un
moment dans les siennes.

-- Oh! Kerjean, mon ami!... Comme vous tes bon!

Elle avait maigri. Elle s'assit sur une petite chaise basse.

Devant ce visage navr, dire: "Avez-vous dcid quelque chose? Quels
sont vos projets?..." Il n'osait pas... il ne voulait pas... Jamais il
n'avait mieux compris l'impuissance profonde de son amiti d'homme.

Le silence pesa sur eux.

Puis la voix fragile reprit:

-- Un emploi m'a t propos... Des gens qui passent deux mois 
Houlgate veulent emmener une jeune institutrice pour surveiller leur
petite fille et la faire travailler... S'ils sont contents, ils
garderont l'institutrice  Paris...

Kerjean prit une des mains ples et, sans un mot, y appuya ses lvres.

-- J'aurai voulu pleurer en paix... Et voil... cela ne m'est plus
permis...

-- Ma pauvre enfant, fit Kerjean, vous me faites plus de peine encore
avec votre calme d'aujourd'hui qu'avec vos sanglots perdus d'il y a
trois jours... Vous tres trs courageuse pourtant...

-- La pauvre Ribes a cherch, en mme temps pour elle et pour moi...
Mlle Arguin m'avait galement offert son appui... Elle compte sur le
travail pour me rgnrer... Et peut-tre est-elle bien aise de se
dbarrasser de moi.

-- Cette crature est odieuse!...

Un petit sourire triste parut sur la jeune bouche.

-- Mon vieux Kerjean, vous tes furieux qu'elle ait tout cet argent...
qui, par le fait, lui revenait de droit.

-- Oh! ce n'est pas son argent que je lui reproche, corrigea le jeune
homme.

-- Vous lui reprochez aussi ses mauvais sentiments envers moi... Mais
sont-ils sans excuses? Marraine, la chre marraine, si bonne pourtant,
n'a jamais aim sa nice... qui le sentait bien... Moi, je trouvais
Mlle Laure infiniment svre, horriblement ennuyeuse... j'tais polie
avec elle, rien de plus... Comment et-elle aim la fillette
indiffrente qu'elle accusait de lui avoir pris le coeur... et aussi,
Kerjean, -- oh! oui! maintenant je le comprends!... -- la fortune de sa
tante? Elle tait la parente pauvre, oublie, nglige,  peine
supporte.. J'tais l'trangre heureuse, aime... oh! si aime! si
aime!... Oh Kerjean, maintenant, je n'ai plus personne qui m'aime,
personne... que vous, mon ami!

Le coeur serr, Kerjean pensait au temps o, toute petite et tendrement
chrie, Phyllis lui disait les mmes paroles.

-- Ma pauvre enfant, le Bon-gant tient  rester votre "meilleur et
unique ami". Cependant, vous avez d'autres amis, Phyllis...

Les yeux brillants de Phyllis s'arrtrent sur les siens.

-- Kerjean, si vous aimiez une jeune fille et qu'elle se trouvt dans
l'horrible situation o je suis,... est-ce que vous l'auriez laisse
plus d'une semaine sans un mot de vous?... Est-ce que vous ne viendriez
pas la voir?... Est-ce que... dites, Kerjean?

-- Petite Phyl, il y a des questions de biensance, de correction...
Peut-tre, aprs tout, est-il plus discret, plus dlicat de la part
d'un homme qui aime de ne pas choisir un moment...

Phyllis l'interrompit:

-- Oh! Kerjean... Dire ou crire  une pauvre enfant: "Vous n'tes pas
seule dans la vie, je vous aime... Faites un signe et je... Kerjean,
_vous_, vous auriez...

-- Ma petite Phyl, fit Kerjean avec une douceur tendre et quasi
paternelle, ces mots-l, _quelqu'un_ avait-il le droit de vous les dire?

-- Mon ami, vous savez dj qu'il s'agit de M. de Mauve... Je l'avais
rencontr le printemps dernier  Paris... Nous l'avons retrouv 
Vichy... Il me plaisait beaucoup!... Le monde entier prenait un air de
fte, parce que je pensais : "Il m'aime!". Les derniers jours,
surtout!... J'tais si heureuse! Il ne s'occupait que de moi... Il ne
voyait que moi!... La veille de notre sparation,  Vichy, il a saisi
ma main et l'a effleure de ses lvres... Oh!  peine!... Mais il ne
m'a jamais dit un mot d'amour... Depuis... il ne m'a plus donn le
moindre signe de vie...

Une telle angoisse tendait le regard qui interrogeait les yeux de
Kerjean que, troubl par cette supplication muette, le jeune homme dit:

-- Je vous rpte que de Mauve a pu craindre d'tre indiscret... Des
scrupules...

-- Si je m'tais aussi cruellement trompe sur Fabrice de Mauve,
Kerjean, reprit la jeune fille, je ne pourrais plus l'aimer, parce
que... je le mpriserais... Mais il y aurait quelque chose de bris...
de mort en moi... Maintenant, il faut que je parte... dans trois jours!

Kerjean la regardait avec une piti infinie.

-- Vous m'crirez.

-- Oh! trs souvent... Je vous raconterai les choses... Peut-tre la
fillette sera-t-elle gentille...

-- Mlle Ribes connat les parents?

-- Je ne crois pas... Ce sont, parat-il, des gens trs honorables...
J'espre que je leur plairai... Mais quelle drle d'institutrice je
ferai, Kerjean! Je ne possde pas le moindre parchemin, je dessine un
peu, je chante un peu, je joue un peu de piano... Si mon lve allait
tre plus instruite que moi?

-- Elle vous adorera... Maintenant, petite Phyl, coutez...
Promettez-moi que vous n'hsiterez jamais  vous adresser  moi... si
quelque difficult surgissait...

-- Je vous le promets... Vous viendrez me dire adieu,  la gare?

-- A la gare, non... Vous ne partez pas seule... et l'on pourrait
trouver trange...

Elle ne put s'empcher de rire.

-- J'oubliais...

..."Pauvre petite," pensa Kerjean lorsqu'il l'eut quitte. Ainsi que
Lecoulteux, Kerjean considrait comme certaine la dfection de Fabrice
de Mauve. Quel pige avait t, pour l'me nave de Phyllis, cette
duplicit banale!... Que la pauvre enfant connt, en mme temps que
l'horreur de la mort et l'humiliation de la ruine, le dchirement de
l'abandon; que si jeune, si sincre, elle et heurt dj son coeur 
la froide lchet d'un homme... c'tait par trop cruel!



VI


"Houlgate, Villa des Vagues, 18 aot.

"Vous m'avez recommand de vous crire, mon ami Kerjean... A peine
arrive  Houlgate,  peine installe dans ma chambre de Pichin, je
m'assois  ma table, devant la fentre ouverte toute grande sur la mer,
et je prends ma plume...

"Ce n'est pas qu'il me semble avoir beaucoup  vous conter... Mais je
suis seule, je suis triste... Tout est froid et noir autour de moi, et
j'ai besoin de sentir prsent, malgr la distance, votre coeur d'ami,
votre grand coeur si fort, si chaud, si bon.

"Kerjean, combien j'tais insouciante et gaie ce matin du mois dernier
o je croquais des cornets de plaisir... Je croyais au bonheur, alors;
j'y croyais comme on croit  quelque chose dont on n'et jamais song 
douter...

"Et ma marraine est morte!... Et quand je cesse de penser  ma pauvre
marraine que je ne verrai jamais plus, c'est pour penser  quelqu'un
dont je suis peut-tre plus spare maintenant que si mort tait entre
nous. Alors je n'ai plus de courage.

"Mais je vous cris des choses sans but... Mon lve est gentille, pas
trs jolie, mais toute souriante et bonne  embrasser comme un bb.
Vous aviez raison, je crois qu'elle m'aimera. Elle m'a dit: "Je suis
contente, vous avez l'air d'une grande petite fille!"

"Mme de Valois doit tre remarque partout comme une fort belle
personne. Ses traits sont rguliers, sa taille superbe. Elle est trs
froide mais extrmement courtoise.

"M. Valois est beaucoup moins bien que sa femme. Je ne crois pas qu'il
appartienne au mme milieu social. Son aspect physique, ses manires,
son langage sont lourds et assez vulgaires, mais il a l'air d'un trs
brave homme. Il adore sa fillette et me tmoigne une bienveillance
cordiale. Quand il parle de la petite Liliane et de moi, il dit "les
enfants"... En route, il nous a achet  toutes les deux des bonbons...
C'tait gentil... Mais comme ces gens me sont trangers, indiffrents 
moi et  mes peines!


"Au revoir, mon ami, rpondez vite.

"Bon-gant, aimez toujours votre petite

"Phyl."



"Villa des Vagues, 20 aot.

"Merci, mon bon Kerjean; votre lettre qui me parle, votre lettre qui me
gronde, votre lettre qui m'aime, votre lettre est vous tout entier!...
Elle me fait du bien.

"Vous dites: "La vie est l qui nous prend, qui nous entrane; il nous
faut marcher, poursuivre notre route..." Vous dites: "A votre ge, le
devoir est aussi d'esprer..."

"Je ne sais pas si j'espre, mon ami, mais je vis et les jours passent.
La petite Liliane est charmante. Ses paroles, ses rires, ses baisers me
sont doux. Nous jouons ensemble sur la plage. Je raconte les histoires
d'autrefois, les histoires du Bon-gant.

"Mon lve? Je me demande ce que lui enseigne... Elle est paresseuse
comme une chenille... et il fait si chaud! C'est cruel d'imposer aux
enfants un travail de vacances. Je lui ai donn un _trs bien_... Mme
Valois a jug mon indulgence excessive et me l'a reproche. Elle est
assez hautaine et ne me plat gure. Ses belles manires, son beau
langage, sont vritablement les plus fastidieux, les plus insipides du
monde. Je crois qu'elle ennuie aussi son mari, mais il est trs patient
avec elle.

"Au revoir, mon ami. Je vous promets d'tre vaillante.

"Bien affectueusement.

"Phyllis."



"Villa des Vignes, 27 aot.

"Vous tes bon de me rpondre si fidlement. Je voudrais vous crire
des lettres intressantes, mais je ne suis libre que le soir...

"La plage fait les frais de nos plus grands plaisirs,  Liliane et 
moi. Puis nous prenons des bains. Je nage comme un poisson, vous savez?
C'est un instinct chez moi. M. Valois pense qu'il doit y avoir, dans ma
plus lointaine ascendance, une petite sirne dont je porte la
ressemblance mystrieuse.

"Nous faisons aussi de longues promenades  travers la campagne, au
hasard des plus ravissants chemins creux... Quelquefois, M. Valois nous
accompagne. Il manque dcidment de toute espce de distinction, mais
je le prfre  sa femme, parce qu'il est simple, cordial, et toujours
de bonne humeur. Il a connu beaucoup de gens, d'hommes politiques,
d'hommes de lettres. Sa grosse tte fourmille de souvenirs
anecdotiques, et ses rcits trs vivants, sa manire de conter
m'amusent. Le soir, quand Mme Valois ne parle pas d'aller au casino,
Liliane va chercher son pre, et nous jouons au jeu d'oie tous les
trois,  moins que ce ne soit au Nain jaune...

"Mon cher Kerjean, voil ma vie! La vtre est peut-tre plus paisible
encore, mais votre lettre est un hymne au travail! On vous devine pris,
conquis, enivr... De "chercher" vous passionne.

"Vieux Kerjean, comme j'aimerais vous voir.

"Je vous aime bien.

"Votre petite Phyllis."



"29 aot.

"Mon cher Kerjean, qu'allez-vous penser? Vraiment, les hommes ont des
ides singulires! Vous craignez que ma socit ne plaise que _trop_ 
M. Valois... Vous me recommandez la prudence... et mme la mfiance et
je ne sais quoi... Mon pauvre Bon-gant, vous tes fou! Songez que M.
Valois est un homme srieux, un homme mari, qu'il a au moins dix ans
de plus que vous, qu'il pourrait tre mon pre!... Le voyez-vous me
faisant la cour? C'est absurde.

"Je vous jure que je ne suis pour lui qu'une enfant  peine plus ge
que Liliane. Dormez donc tranquille!

"Au revoir, mon ami, je vous envoie mes plus tendres gentillesses.

"Phyllis."



"3 septembre.

"J'ai "dmaigri" un peu... et surtout je me sens plus brave.

"On espre toujours, Kerjean, rien n'est plus vrai... L'oubli de
certains souvenirs est difficile... je ne le vois que trop!... Ne
peut-il paratre  quelqu'un d'autre aussi impossible qu' moi?... Je
suis folle!...

"Au revoir et bien affectueusement  vous, cher Bon-gant d'autrefois.

"Phyllis."



"9 septembre.

"Kerjean, quand vous parlez de M. Valois, on dirait que vous tes
jaloux! Pensez-vous que la place de "Bon-gant" soit  prendre?... Ce
brave homme est mon seul espoir. Il chrit sa petite fille et voit
combien Liliane m'aime... Peut-tre convaincra-t-il sa femme de me
garder  Paris...

"Hier, prcisment, M. Valois a vu que j'avais pleur (hlas! Kerjean,
il y a des jours, des heures o je ne puis m'empcher de pleurer), et,
sans grand tact, mais avec une trs vidente bienveillance, il m'a
demand si quelqu'un m'avait fait de la peine.

"M. Valois paraissait tout apitoy, tout dsireux de me tmoigner sa
compassion... Il m'a pris la main comme vous quand j'ai de la peine...
Je la lui ai retire, soyez tranquille; je dteste que quelqu'un
d'tranger me touche... Mais j'ai remerci M. Valois de sa bont.

"Kerjean, je ne quitterais volontiers Liliane que si quelque chose
d'heureux -- la seule chose heureuse pour moi -- arrivait... Oh!
Kerjean! n'est-il pas trange que je puisse attendre encore des choses
heureuses, et cela, sans m'appuyer sur d'autres raisons que celles de
mon coeur...

"Si vous lisiez en moi, vous y verriez certainement combien vous auriez
tort d'tre jaloux de qui que ce ft. J'ai entendu dire de je ne sais
qui: "Elle a t la femme d'un seul amour." On pourra dire cela de moi,
Kerjean, mais il faudra qu'on ajoute: "Elle a t aussi la femme d'une
seule amiti."

"Votre petite Phyl."



"Villa des Vagues, 10 septembre.

"Mon cher Kerjean, je pars demain  la premire heure. Je quitte
Houlgate et les Valois... C'est une histoire rvoltante et parfaitement
ridicule que je vous conterai. Vous aviez raison. Je manque
d'exprience, mais le monde est quelquefois bien laid.

"J'espre que Mlle Arguin voudra me donner asile une fois encore. Je ne
lui demanderai de me supporter que juste le temps de trouver un autre
emploi... Aussi bien, o pourrais-je aller, sinon chez elle, mon pauvre
Kerjean? Je n'ai personne...

"Je ne vous prie pas de venir me voir rue d'Offmont. Si ma nouvelle
intrusion avait contrari Mlle Laure, elle ne manquerait pas de me
reprocher le sans-gne de recevoir votre visite sous son toit... C'est
moi qui irai chez vous, rue Boursault, demain, vers cinq heures... J'ai
un tel besoin de vous voir!

"A bientt, prenez ma main et serrez-la bien fort dans votre bonne et
loyale patte d'ami.

"Phyllis."



VII


Phyllis, toute vibrante, contait l'incident qui avait caus sa fuite.

-- ...J'tais assise toute seule dans le salon, je feuilletais un livre
pos sur la table... M. Valois est venu derrire moi... j'ai cru qu'il
regardait les gravures... Et je n'osais rien dire, bien que cette
prsence invisible et toute proche me ft dsagrable... Puis j'ai
senti son souffle qui me touchait et, tout de suite, sa bouche s'est
pose sur mon cou... Alors je me suis retourne, brusquement, et je lui
ai donn une gifle... Oh! une gifle...

Kerjean, le visage dur, un peu ple, mordait sa lvre, et ses doigts se
fermaient, crisps, sur ses paumes.

-- Ma pauvre petite Phyl! Oh! pouvoir donner une leon  ce lche
individu!

-- J'avais tout ensemble envie de le battre encore... et de
sangloter... Je me sentais seule, tellement abandonne... Ah! le lche,
Kerjean! Le lche, le goujat!...

La voix de la jeune fille se brisa, de grosses larmes lui jaillirent
des yeux.

-- La vrit, ma pauvre petite Phyl, c'est que vous tes beaucoup trop
jeune, beaucoup trop jolie pour tre institutrice...

-- Mon pauvre Kerjean, il faut pourtant que je trouve une autre
situation... Mlle Laure m'a parl d'une dame, une de ses amies de
pension, la veuve d'un notaire de province, qui cherche pour ses deux
grandes filles une demoiselle de compagnie...

-- Ah! fit Kerjean, le visage soucieux, si Jacqueline Albin... Vous
avez connu Jacqueline..."

-- Je l'ai vue quand j'tais petite, mais je me souviens d'elle

-- Depuis la mort de son pre, elle voyage... Elle vous et prise
auprs d'elle. Vous auriez t sa demoiselle de compagnie, sa lectrice,
que sais-je?... et elle vous aurait aime comme une soeur...

Phyllis soupira.

-- Quel dommage! Une amie de vous, Kerjean...

La petite pendule d'or commenait  sonner six heures.

-- Oh! dit la jeune fille, que c'est joli... Je n'tais jamais venue
chez vous, Kerjean, mais je me reprsentais votre salon tel que je le
vois... L'ensemble est un peu "vieux garon" vous savez... Mais tout y
est beau, simple, solide... net et franc...


-- En vrit, je crois n'avoir pas mme une tasse de th  vous
offrir... Ah! mais aimez-vous le sirop de framboise? Anak en fait
d'excellent et qui embaume.

Ce savant inventeur disait ainsi parfois des choses trs simples avec
un contentement puril qui riait dans sa voix grave.

Le sirop de framboise, l'eau toute frache qui embuait le verre, les
petites galettes bretonnes -- gloire d'Anak -- furent servis dans le
salon, sur le guridon empire, et Kerjean vit dans les yeux de Phyllis
la mme petite clart de plaisir qu'au Nouveau Parc de Vichy, quand
elle gotait avec des tartines et de la crme.

Quelques jours aprs, Kerjean reut une lettre de Phyllis. La veuve du
notaire de province, Mme Chardon-Pluche, avait commenc par dclarer
que Mlle Boisjoli paraissait "aussi jeune que ses filles" et tait
afflige d'un physique tout  fait impropre au rle de chaperon. Mais
Mme Chardon-Pluche ne savait plus rien refuser  son admirable amie
Laure. L'accord avait t conclu.

Kerjean revoyait Phyllis, mince, souple, harmonieuse, des roses  la
main, la magnificence de ses cheveux blonds, l'blouissante puret de
son teint rose. C'tait bien une jeune fille dans tout l'innocence en
mme temps que dans toute la grce de sa dlicieuse juvnilit... Mais
qui donc garderait une pareille institutrice?

Pour la centime fois, il se demandait: "Que puis-je faire? Si j'avais
un ami dans la gne, je lui dirais: "Venez chez moi..." mais une femme,
une jeune fille... que puis-je faire?"



VIII


"Paris, 39 bis rue des Vignes, 3 octobre.

"Mon cher Kerjean, me voici chez Mme Chardon-Pluche, remplissant depuis
dix jours mes fonctions de demoiselle de compagnie et de promeneuse.

"Mme Chardon-Pluche vient seulement de s'installer  Paris, o il tait
 l'avance entendu que tout serait trs neuf, trs parisien et trs
moderne -- lisez: "vaguement anglais et d'un horrible modern style". On
a l'impression d'y tre  l'htel. Souvent je rve, mlancolique,  ma
vnrable Peuplire ou  votre beau salon ancien de la rue Boursault.

"Mme Chardon-Pluche n'est ni lgante ni distingue. Marcelle a
vingt-quatre ans, Edme vingt-deux. Voue leur en donneriez aisment
vingt-huit ou trente. Je crains toujours, quand nous sortons ensemble,
qu'on ne me prenne pour une jeune fille trs mal leve, qui a besoin
deux gouvernantes.

"Mon pauvre ami, ne croyez pas, si je raconte ces choses, que ce soit
pour me plaindre, c'est plutt pour m'amuser.

"Phyllis."



"Paris, 18 octobre.

"Mon cher Kerjean,

"Les jours se suivent et se ressemblent.

"Dimanche, cependant, nous sommes alles dans le monde, Marcelle, Edme
et moi, chez une amie de Mme Chardon-Pluche, qui avait runi quelques
jeunes filles et quelques jeunes gens.

"Ce fut trs amusant, ma foi!... On n'a pas dans, mais on a caus,
chant, fait des jeux d'esprit et un peu flirt, je crois... Je ne
tiens gure au flirt, mais cette fois, eh bien! oui, cette fois,
j'tais contente de flirter... Je me disais: "Je suis donc encore une
jeune fille comme les autres, aprs tout..."

"Au revoir, mon ami... A bientt, je voudrais!

"Votre petite Phyl."



IX


Comme Kerjean ouvrait un journal, le nom de Fabrice de Mauve attira son
attention sur un cho qui dsola son amiti. Il rsolut d'aller trouver
Phyllis, quitte  user de diplomatie pour ne pas trop mcontenter Mme
Chardon-Pluche.



"Nous avons annonc, il y a quelque temps, disait le journal, les
fianailles de M. Fabrice de Mauve, l'crivain, le pote bien connu,
avec Mlle Alice Tourneur, la fille unique de M. Philippe Tourneur, le
grand industriel havrais. Le mariage sera clbr au Havre, le 22
novembre prochain."



Pauvre petite Phyl! Si elle ignorait l'abandon de l'homme qu'elle
aimait, Kerjean voulait lui pargner le saisissement douloureux de
l'apprendre par une note de presse. Si, au contraire, elle connaissait
la fcheuse nouvelle, ce qui n'tait que trop possible, il voulait
qu'elle pt au moins confier sa grande peine, prouver la douceur d'une
compassion amie.

Par prudence, il crivit:

"Ma chre petite Phyl,

"Me voici de retour  Paris et bien dsireux d'aller vous trouver,
aprs ces longues semaines. Voulez-vous solliciter de Mme
Chardon-Pluche la permission de me recevoir, pendant quelques instants,
un trs ancien ami de votre marraine? Je pense pas qu'ainsi prsente,
votre requte puisse tre ma accueillie. Le "trs ancien ami" compte se
prsenter chez vous vers six heures.

"Votre trs affectueusement dvou

"Kerjean."



Aucun contre-ordre ne vint. A l'heure fixe, Kerjean fut introduit dans
un salon o tout tait d'un vert cru.

La petite Phyl parut. Elle souriait, trs pale; ce sourire de bienvenue
tait doux, triste.

-- Vous n'avez pas bonne mine, observa Kerjean...

-- Je suis bien portante.

Elle l'avait fait asseoir prs de la chemine et s'tait assise
elle-mme en face de lui.

-- Alors, Mme Chardon-Pluche a autoris ma visite?

-- Oui... assez schement... mais sans difficult. Elle m'a demand si
je ne dsirais pas qu'elle assistt  notre entretien... Je lui ai dit
que vous tiez un trs ancien ami... et elle n'a pas insist.

Tout de suite, Phyllis questionna Kerjean sur son voyage. Mais,
soudain, au milieu d'une phrase, avant mme qu'il et parl, elle
s'interrompit:

--Kerjean, fit-elle sourdement, vous savez qu'il se marie, n'est-ce pas?

Il inclina la tte en silence.

-- Vous l'avez appris par les journaux?

-- Hier matin... en arrivant.

-- Moi, il y a dix jours que je le sais... Et, depuis, je n'ai pas eu
le courage de vous crire... Je connais cette Alice Tourneur qu'il
pouse... Elle n'est pas jolie... elle est trop grande, trop forte,
trop massive... elle n'est pas trs intelligente, elle manque de toute
distinction... Mais elle a quinze cents mille francs de dot et dix
millions d'esprances!...

-- Ma pauvre enfant, je me faisais peu d'illusions, je l'avoue....
Cependant, j'ai t... saisi.

Elle reprit, du mme ton neutre et comme indiffrent:

-- Marcelle lisait l'Echo de Paris, elle s'est crie tout  coup:
"Tiens! Fabrice de Mauve, l'auteur, qui se marie!" Par une sorte
d'instinct je me suis cramponne  ma chaise... Il me semblait que je
tombais dans un trou... J'ai prtext une vague indisposition... On ne
s'est dout de rien.

-- Ma pauvre, pauvre petite Phyl!

-- Il y a longtemps que nous n'espriez plus en Fabrice de Mauve, vous,
Kerjean... Mais moi, j'esprais encore, j'esprais de toute mon me...
Je me disais: "Il y a des choses qui s'expliqueront... Il m'aime, je le
sais..." Oh! Kerjean je ne pouvais croire  tant de duplicit!...

Elle eut un petite sanglot bref et sans larmes.

-- Phyllis... cet homme est aussi indigne de vos regrets qu'il l'tait
de votre affection.

-- Un jour, vous souvenez-vous, je vous ai dclar que, si je devais
cesser d'estimer Fabrice de Mauve, je cesserais en mme temps de
l'aimer... J'ai ajout: "Quelque chose en moi serait mort..." Je ne
veux plus aimer Fabrice de Mauve, Kerjean... Mais c'est mon coeur qu'il
a tu...

Je suis calme, vous voyez... Je voudrais tre brave...

Les larmes avaient jailli.

-- Vous tes trs brave, affirma Guillaume.

-- Mon ami, je suis trs jeune, trs ignorante... Tout est confus en
moi... Comprenez-vous qu' sentir tout  coup, brutalement, qu'aux yeux
de certains hommes on n'est qu'une sorte de proie, on prenne tous les
autres en horreur, en dgot?... Je n'aimerai plus jamais personne...
Je ne me marierai jamais...

Kerjean l'avait cout sans songer  l'interrompre, trangement
heureux. Soudain, il comprit que la mariage de Phyllis l'et rvolt
comme un sacrilge. Il avait entendu parler de la jalousie des pres
qui marient leur fille, pre chez certains comme une jalousie d'amant.
Il pensa que cette passion complexe, paradoxale, devait ressembler,
singulirement,  ce qu'il venait lui-mme de pressentir.

Le Bon-gant et voulu abriter de tout mal et de toute peine la frle
petite princesse...

-- Phyllis, dit-il, vous n'avez pas vingt ans, petite Phyl, et moi,
j'ai confiance. Je veux croire que, malgr cette dsillusion qui l'a
bless, votre coeur n'est pas mort... qu'il se rchauffera au contact
d'un autre coeur encore ignor de vous et de moi, mais qui sera trs
bon, trs aimant, trs fidle...

-- Vous me prenez toujours pour une fillette, vieux Kerjean, une
fillette qui vient de casser sa poupe et  qui l'on en promet une
nouvelle... Sans doute l'avenir montrera que vous avez tort...



X


Kerjean, oisif, un peu las, rvait  des choses imprcises.

La sonnette de la porte retentit. Des pas presss, lgers, bruissaient
sur le parquet du salon, dont la porte tait ouverte... Guillaume se
leva violemment:

-- Mais, malheureuse enfant, que faites-vous ici,  pareille heure?

Car, dans le cadre bant de la porte, c'tait la mince silhouette de
Phyllis Boisjoli qui venait de se dresser.

Cependant, la jeune fille tait entre... Devant cette pleur, ce
mutisme frmissant, le mcontentement de Kerjean tomba.

-- Qu'y a-t-il, petite Phyl? dit-il, Qu'y a-t-il? Vous m'effrayez...

-- Kerjean, cette femme a t atroce...

-- Mme Chardon-Pluche?

-- Elle m'a insulte, elle m'a chasse.

-- Comment? Parlez vite!

Phyllis semblait puise. Kerjean voulait qu'elle s'asst, prs du feu,
mais elle demeurait debout au milieu de la pice, nerveuse, sans larmes.

-- Elle m'avait prise en grippe... L'autre jour dj, quand vous tes
venu... elle m'a dit des choses absurdes et blessantes; que je l'avais
inexactement renseigne, que vous tiez plus jeune qu'elle n'avait pu
le supposer d'aprs mes paroles, que sa responsabilit... Aujourd'hui,
Edme lui a racont que nous vous avions rencontr au parc Monceau...
Ce soir, le dner  peine fini, elle m'a fait une scne terrible, elle
m'a reproch d'tre pour ses filles un "lment de corruption",
Kerjean!... Elle avait patient autant que possible,  cause de Mlle
Arguin, mais, puisque, aprs avoir reu un homme en tte  tte chez
elle... je poussais l'inconvenance jusqu' donner des rendez-vous au
parc Monceau sous l'gide de ses innocentes filles, jusqu' leur
prsenter mes amoureux...

-- Ah! a!

-- Oui, mon ami, c'tait par trop fort... Je me suis rvolte... J'ai
dit  Mme Chardon-Pluche ce que j'avais sur le coeur... Et, quand cette
affreuse personne m'a donn mes huit jours comme  une domestique, je
lui ai rpondu que je ne passerais pas une nuit de plus sous son
toit... Sans plus l'couter, j'ai couru  ma chambre, j'ai jet mes
affaires dans ma malle... Ah! me sauver, me sauver... Mais me sauver
o? Mlle Arguin m'a laiss clairement comprendre que sa maison ne
m'hospitaliserait plus... Alors il n'y avait plus que vous... Et quand
le concierge, ma malle charge, a demand quelle adresse il devait dire
au cocher... j'ai donn la vtre, mon ami...

-- Mais vous avez bien fait... vous avez bien fait! s'cria le jeune
homme.

Elle pleurait, cachant son visage:

-- Je ne pouvais aller  l'htel, Kerjean!... J'aurais eu si peur... et
puis je sentais bien que marraine n'et pas aim me savoir  l'htel
toute seule... et que marraine m'et confie  vous...

-- Vous avez bien fait, vous ne pouviez mieux faire... Ma petite Phyl,
ne pleurez pas!...

-- Oh! Kerjean, je ne veux plus recommencer cette vie.... chercher une
autre maison... o l'on me maltraitera d'une autre manire... je ne
peux plus... Les gens sont trop injustes, trop mchants!... Je ne peux
plus, non, je ne peux plus... Je mourrais... Oh! mon ami, gardez-moi...

Kerjean tait rest debout prs d'elle.

-- Ma pauvre petite, dit-il, j'en serais trs heureux, mais ne
voyez-vous pas que c'est impossible? Vous tes trs jeune, je n'ai que
trente ans... Vous n'tes ni ma soeur ni ma femme... Et le monde... Si
vous viviez prs de moi, on dirait... de trs vilaines choses...

Les yeux de la pauvre enfant se remplirent de dsespoir.

-- Alors, qu'est-ce que je deviendrai?... Oh! Kerjean... si... s'il
n'avait pas t si cruel... maintenant, je suis comme un pave... je
n'ai plus de force...

-- Nous chercherons... nous aurons une ide... tout s'arrangera, je
vous le promets, fit Kerjean, ne sachant en vrit de quoi attendre la
solution du problme. Oui, demain, nous causerons, petite Phyl... et
nous trouverons quelque chose... Mais ce soir, il faut ne plus
pleurer...

Elle eut un cri;

-- Vous me gardez, ce soir?

Il sourit:

-- Mais, naturellement, je vous garde... L'heure ne nous laisse pas le
choix... Je vais dire  Anak de vous prparer la chambre de ma mre...

Phyllis retint doucement la main du jeune homme et, lui souriant dans
les yeux:

-- Une fois de plus, le Bon-gant a sauv la princesse! dit-elle.



XI


Guillaume ne dormit qu'une partie de la nuit et s'veilla soucieux.

A sept heures et demie, comme il djeunait dans la salle  manger,
Phyllis entra, blonde et claire comme un rayon de soleil. Anak la
suivait, portant un plateau.

-- Bonjour, vieux Kerjean! fit la jeune fille; Anak m'avait apport
mon chocolat dans ma chambre, mais j'ai prfr djeuner avec vous.

Une robe blanche, ample et souple, l'enveloppait de longs plis. Elle ne
s'tait pas coiffe; ses cheveux taient encore natts de chaque ct
de son visage.

Kerjean sourit.

-- Bonjour, petite Phyl!...

Phyllis s'tait assise en face de son hte et gotait du bout de sa
cuillre le chocolat trop chaud.

-- Kerjean, avez-vous trouv quelque chose?

Il hsita devant le sourire confiant.

-- Eh bien,  la vrit, non, pas encore... Je vais demander  Mme
Saugeret, la femme d'un ingnieur chez Patain... Car vous ne devez pas
rester un jour de plus ici... Si dj l'on savait...

Phyllis l'interrompit:

-- Kerjean, j'ai une ide, moi... une ide qui me parat splendide...
Seulement, il faut que l'approuviez, que vous l'acceptiez... Et je
crois que nous ne jugeons pas toujours les choses de mme...

-- Mais si, pourquoi pas? Voyons votre ide, petite Phyl?

-- Elle arrangerait tout, Bon-gant! Et je serai si tranquille, si
contente!

-- Eh bien, dites, alors?

-- Vous allez vous gendarmer...

-- Je vous coute.

-- Attendez que j'aie bu mon chocolat...

Quand elle eut repos la tasse vide:

-- Si j'tais votre soeur, Kerjean, vous voudriez bien me garder ici,
n'est-ce pas? Ma prsence ne vous ennuierait pas?...

-- Mais, ma petite Phyl, assurment non... Cependant, je ne vois pas...

-- Il y autre chose que je vous ai entendu dire... Kerjean, c'est que
vous aviez dcid de ne pas vous marier...

-- Non certes... mais...

Le visage de Phyllis s'illumina.

-- Eh bien, alors, rflchissez un moment et vous verrez que la
solution cherche est toute prte... Puisque nous ne voulez pas vous
marier... et puisque je n'aimerai plus jamais personne... c'est trs
simple... Epousez-moi!

-- Qu'est-ce que vous dites?

Sans se troubler, elle expliqua:

-- Je dis que vous devriez m'pouser; Kerjean... Pour vous, je ne
serais qu'une petite soeur trs affectueuse, trs reconnaissante...
Pour le monde, je serais votre femme... voil.

-- Ma petite Phyl, ma pauvre enfant, mais c'est d'une extravagance sans
nom... une telle combinaison est enfantine... et irralisable... il est
impossible de l'envisager srieusement...

-- Irralisable, pourquoi?

-- Pour cent raisons...

-- Lesquelles?...

-- Ma chre petite... un homme et une femme maris sans l'tre...
vivant comme frre et soeur... l'enfant que vous tes... vous ne pouvez
concevoir toutes les difficults, toutes les quivoques... Aussi bien,
laissons ce ct de la question. Il y a autre chose... Vous dites: Je
n'aimerai plus jamais personne... Croyez-vous qu'une telle parole soit
article de foi dans la bouche d'une enfant de dix-neuf ans?

-- Je ne suis pas une enfant, Kerjean... et je vous rpte que je me
sens  jamais dgote de l'amour.

-- A jamais dgote de l'amour, ma pauvre mignonne! Mais on vous
aimera, Phyllis, on vous aimera, parce que vous tes faite pour tre
aime... Et comment voudriez-vous rpondre aujourd'hui que vous ne
comprendrez pas un jour quel abme sparait votre petite flirt avec de
Mauve, votre naf roman de fillette sentimentale, et... l'amour, le
vrai... celui prcisment dont vous ne pouvez pas tre "dgote",
parce que vous ne le connaissez pas?

Phyllis fut saisie, offense. Son ami lui parut brutal.

-- Vous tes bien mchant! s'cria-t-elle.

Sa voix s'trangla.

-- J'ai beaucoup, beaucoup de chagrin, Kerjean...

Kerjean regretta des paroles qui, d'ailleurs, avaient un peu dpass sa
pense. Mais cette disproportion entre les regrets de Phyllis et les
mrites de celui qui les causait l'avait toujours agac.

-- Ma chre petite, dit-il, je ne doute pas de ce grand chagrin. Mais
c'est parce que je sais combien sincrement votre pauvre petit coeur
s'tait donn, que je puis prvoir qu'un jour ou l'autre il rclamera
de la vie... Ce jour-l, vous dplorerez amrement, croyez-moi, d'avoir
li votre avenir ... un frre.

Kerjean s'nerva.

-- Ma petite enfant, si j'ai renonc au mariage, c'est parce que je
tiens  mon indpendance, parce que j'en ai besoin...

Phyllis eut un cri.

-- Alors vous avez peur que je vous ennuie, que je vous gne?

-- Non!... mais non!... vous ne me gneriez pas... ce n'est pas cela
que j'ai voulu dire... Ma petite Phyl, je serais trs heureux de vous
avoir toujours auprs de moi... Mais, enfin, vous savez que ma
profession comporte des devoirs, des servitudes... des risques, avec
lesquels il faut bien que le compte... Il n'y aurait pas de place pour
une femme, pouse ou soeur... Je vis en sauvage... Je fuis le monde...
Je m'absente frquemment... Mes recherches, mes expriences m'absorbent
plus que vous ne croyez... Voyez-vous l'existence que je pourrais
offrir  ma petite compagne?...

Phyllis secoua la tte.

-- Oui, je comprends, dit-elle... Pas de passager! L'enivrante
solitude!... Un jour dj, vous m'avez dit cela, Kerjean.

Elle tait demeure  la mme place, enfantine et fragile dans sa robe
anglique, avec ses deux nattes de pensionnaire.

Il vint s'asseoir prs d'elle, prit une des mains.

-- Non, ma petite Phyl, dit-il, non, je ne veux pas prendre votre vie,
parce que ce serait la sacrifier... et parce que ce serait une grande
folie... une irrparable folie... parce que...

Avant qu'il et fini sa phrase, la porte fut brusquement ouverte et,
repoussant Anak, Mlle Arguin parut.



XII


-- Malheureuse enfant! On m'avait bien dit que je vous trouverais ici!

Kerjean s'tait lev.

-- Pardon, madame, puis-je vous prier de me dire ce qui me vaut
l'honneur de votre visite?

Trs calme, son beau regard d'honnte homme interrogeait.

Les petits yeux luisants quittrent la robe blanche, les nattes
blondes, pour croiser ce regard, et le dfirent.

-- Ce matin,  la premire heure, monsieur, Mme Chardon-Pluche est
arrive toute bouleverse, pour me dire qu'ayant fort mal pris quelques
justes observations, Phyllis Boisjoli s'tait, hier soir, enfuie de
chez elle... J'ai svrement blm Mme Chardon-Pluche d'avoir laiss
partir  pareille heure une jeune fille sans famille, qui ne devait en
vrit savoir o aller. Mais mon amie m'a rpondu: "Mlle Boisjoli
savait o aller... Elle a fait chercher une automobile par le concierge
et a donn une adresse qu'on m'a redite. C'est, n'en doutez pas, celle
de son am..." Mes lvre se refusent  profrer le mot que Mme
Chardon-Pluche a cru pouvoir employer!

Phyllis avait tressailli de tout son tre, mais elle s'tait tue; elle
se sentait dfendue, protge... Ce lui fut d'une extrme, d'une
poignante douceur.

-- Vos lvres font bien de ne pas rpter une aussi monstrueuse
calomnie. Votre coeur et mieux fait encore en ne l'accueillant pas...
Je respecte trop l'enfant qui nous coute, madame, pour rfuter devant
elle une accusation de ce genre... Cette boue-l, Dieu merci, ne salit
que ceux qui la jettent... Phyllis ne s'est pas enfuie de chez Mme
Chardon-Pluche, elle en a t chasse avec de telles paroles, de telles
insinuations, -- en attendant l'insulte top claire dont vous avez t
le messagre, -- qu'elle n'et plus pu y demeurer une heure de plus
sans lchet... Sa premire pense a t d'aller  vous, mais votre
accueil en une rcente circonstance lui avait nettement indiqu votre
dsir de ne plus la revoir... Alors, trs innocemment, sans supposer
qu'un acte,  ses yeux tout simple, pouvait tre mal interprt, mal
compris par d'autres, elle est venue au vieil ami de son enfance, 
l'ami fidle, qui...

Guillaume eut une imperceptible hsitation, puis il acheva:

-- ...qui, devant tre bientt son mari, lui semblait tre, ds
maintenant, son appui, son protecteur naturel..

-- Son mari! rpta Mlle Arguin au comble de la surprise... Vous
pousez Phyllis Boisjoli?

Le profond et mle regard de Guillaume croisa le regard perant de Mlle
Arguin.

-- Phyllis connat depuis longtemps l'affection que je lui ai voue,
fit le jeune homme; elle sait de quelle amiti Mme Davranay, sa chre
marraine, m'honorait... et elle veut bien me confier sa vie.

Mlle Arguin paraissait saisie, presque dcontenance.

-- Dieu soit lou! dit-elle enfin. J'aurais mauvaise grce, monsieur, 
ne point vous fliciter d'une dcision que j'approuve...

Elle avana de quelques pas vers Phyllis.

-- Adieu, Phyllis. J'espre que vous serez pour l'homme qui vous prend
pauvre et dnue de tout, l'pouse dvoue dont le roi Salomon dit
"qu'elle a plus de valeur que les perles".

Phyllis inclina la tte gravement:

-- Je l'espre aussi, dit-elle.

Mlle Arguin sortit, suivie de Guillaume, qui l'accompagnait
courtoisement.

Presque aussitt le jeune homme rentra.

-- Eh bien, ma pauvre enfant, dit-il, il semble que la fatalit l'ait
voulu...

Mais il n'acheva pas. Avec un sanglot de joie, de gratitude passionne,
la petite Phyl avait couru  lui, elle lui jetait autour du cou ses
bras clins:

-- Oh! Kerjean, mon vieux Kerjean, mon fidle ami, mon frre,
cria-t-elle. Vous tes bon... Je ne suis plus seule, je n'ai plus peur,
je suis contente! Merci, merci, merci!

-- Ma pauvre petite fille, c'est, je le dis encore, une grande folie...
Puissiez-vous ne jamais le regretter!

-- Nous serons trs heureux, affirma-t-elle.

Kerjean pensait;

"Il y a douze heures  peine, j'tais satisfait de mon sort, j'avais
une vie libre, laborieuse, un logis dont j'aimais le silence et la
tranquillit, des habitudes calmes qui m'taient prcieuses. Je faisais
de grands projets glorieux... Et parce qu'une petite fille qui ne m'est
rien, que je n'aime certainement pas d'amour... et que j'aime bien
plus, en vrit, je ne sais pourquoi, que si je l'aimais d'amour; parce
qu'une petite fille dsole a imagin pour elle et pour moi un plan de
vie comme si elle et invent un jeu; parce qu'elle m'a parl de sa
gentille manire douce et rsigne de princesse qui se souvient encore
d'avoir fait des heureux rien qu'en souriant; parce que, muette sous
l'insulte, elle s'est, de toute sa faiblesse, confie, abandonne 
moi; parce que, dans sa robe candide, elle semblait vraiment une
enfant; parce qu'elle m'est apparue, alors, si fragile, si pure, si
dsarme que l'en ai frmi; parce qu'un lan de tout mon coeur a
bouscul toute ma volont, toute ma raison, je viens de commettre une
grande folie, une incommensurable imprudence, je viens de me prcipiter
dans une aventure absurde et sans issue!

Cependant, de sa voix douce, avec cet accent dlicat qui semblait
changer les paroles en perles comme celles qui, dans le conte de fes,
tombent des lvres de la belle princesse, la petite Phyl rptait:

-- Nous serons heureux, Bon-gant... L'amiti, c'est la plus belle et
la meilleure des choses... Nous nous moquerons bien de l'amour!





DEUXIEME PARTIE



JOURNAL DE PHYLLIS



I


Bruges, 10 dcembre 191...

Aller  Bruges, voir Bruges, c'tait mon souhait ardent! Pourquoi? Je
n'ai point  le confesser ici... Un mystrieux sortilge m'y
attirait... Et voici: depuis deux heures, je suis  Bruges!

Il me semble que je rve, il me semble que c'est une ombre qui va me
guider  travers les vnrables petites rues, le long des eaux calmes
et tristes.

Je suis  Bruges! N'est-il pas singulier que, dans mon existence tout 
coup dvaste par la disparition de ma bien-aime marraine, puis par un
autre deuil que mon coeur ne quittera plus, de chers dsirs se trouvent
encore satisfaits, d'humbles petites joies fleurissent... Et que je
sache encore en tre contente!

Kerjean m'a dit: "Vous plairait-il de quitter Paris pour une huitaine?
Patain m'offrait quelques jours de cong,  l'occasion de mon
mariage... Je n'ai pas os refuser... Nous irons o vous voudrez..."

J'ai battu des mains et j'ai rpliqu:

-- Quel bonheur! Nous irons  Bruges!

Kerjean a paru contrari.

-- A Bruges? Ce n'est gure la saison. Ne vous semblerait-il pas plus
agrable de lzarder au soleil de quelque plage bleue, Cap-Martin ou
San-Remo?

-- Le soleil m'nerve et je dteste le bleu... Bruges est l'unique lieu
du monde o je me soucie d'aller.

Il a dit simplement:

-- Ah!

Et il n'a pas demand pourquoi. Il n'a vu l qu'une toquade de la
petite princesse... Je suis toujours la petite princesse pour Kerjean...

Avant-hier, quand on nous a maris dans la petite chapelle du couvent,
j'tais triste, trs triste... Je pensais  ma chre marraine, je
pensais  l'homme que, tant de fois, mes rves m'avaient montr
agenouill  mes cts sous la bndiction du prtre... Je pensais 
tout "ce qui aurait pu tre..." et ne serait jamais.

Et je me disais: "Puisque j'ai renonc  l'amour, puisque mon roman est
fini...  quel tre plus sr, plus fidle, plus noble euss-je pu
confier ma vie?"

Un moment, comme nous tions debout, j'ai lev les yeux vers Kerjean,
si grand prs de moi. Il tait ple. Rien de sa pense ne
transparaissait sur ses traits un peu raidis. Mais je devinais. Il
disait  Dieu: "Mon Dieu, aidez-moi, dans la tche que j'accepte
sincrement, bien que je la juge folle...Bnissez ma prcieuse petite
Phyl, ma petite soeur choisie... Faites qu'elle soit heureuse, quand
mme... Je serai pour cette enfant l'ami fidle, le frre dont elle a
besoin; je la conduirai par la main, je la garderai du mal... Je prends
la responsabilit de sa vie."

Et voil, c'est une petite princesse qui est partie pour Bruxelles.

Nous avons dn dans le wagon-restaurant. C'est si follement amusant!

L'htel o nous sommes descendus,  Bruxelles, donne sur le parc, dans
la partie haute de la ville.

J'ai dormi comme une marmotte toute la nuit et presque toute la
matine. Aussitt prte, j'ai frapp  la porte de Kerjean. Il m'a
demand de mes nouvelles.

-- Je vais trs bien, je me sens heureuse de vivre... Comme tout est
amusant! Ce matin, en m'veillant, je me suis tout  coup rappel que
nous sommes maris... et je me suis mis  rire toute seule.... Et vous,
Kerjean?

-- Je ris moins facilement que vous....

Puis, aprs une petite pause, il a ajout:

-- Vous feriez mieux de ne plus m'appeler par mon nom de famille...

L'ide m'gaya.

-- Tiens! c'est vrai!... Kerjean, c'est votre nom de famille!...
Comment voulez-vous que vous appelle?

-- Mais, par mon nom de baptme... Guillaume.

-- C'est vrai!... ai-je dit encore. Guillaume le Taciturne! Mais cela
me paratra si drle de vous appeler Guillaume... Vous ne me gronderez
pas si je me trompe?...

Il a dit: "Enjleuse!"

-- Et vous m'aimerez autant qu'autrefois?

Tout  coup, je n'avais plus envie de rire. J'ai dit:

-- Kerjean, il faut m'aimer beaucoup...



II


Bruges, 11 dcembre.

On! C'est trop dsastreux! Je n'aurai jamais le courage d'crire...

Si j'cris, ce n'est pas pour noter les impressions que j'attendais de
Bruges, que j'y venais chercher, l'esprit et le coeur hants de doux
rcits...

Il pleut!... Une pluie implacable qui tombait dj ce matin au moment
o j'ai ouvert les yeux, qui tombe encore ce soir, tandis que je veille
dans le silence endormi... Mon dsespoir a t si violent que Kerjean
m'a trouve effondres dans un fauteuil avec un visage de carme.

Ma premire vision ma premire sensation de Bruges tait  l'avance
dflore... Oh! que c'tait triste!

Il a essay de me consoler. Mais on dirait, je ne sais pourquoi, que
cette pluie lui dplat moins qu' moi...

Nous avons pass dans le hall de l'htel -- car je n'ai pas voulu
sortir -- une soire assommante.

Moi, je me distrayais de temps  autre, en observant du coin de l'oeil
un jeune couple arriv  Bruges en mme temps que Kerjean et moi... De
nouveaux maris, ils se parlent bas, ils se regardent d'un air bte, on
croit tout le temps qu'ils vont s'embrasser...

La jeune femme est ravissante, brune, un teint blanc trs pur et le
plus fin, le plus dlicat profil... un came antique...

Je me demande si Kerjean me trouve aussi jolie que cette jeune femme
brune?



III


Bruges, 12 dcembre.

Visit l'hpital Saint-Jean, beau, grave, recueilli.

Kerjean m'a conduite  devant le grand rtable du "Mariage mystique".
Moi, assise sur la longue banquette, lui debout derrire moi, nous
avons contempl. Kerjean jouissait de mon ravissement.

Quand mon grand ami regarde une chose belle, il a des yeux bleus qui
s'clairent et dont la douceur charme rit...

Au sortir de l'hpital Saint-Jean, j'ai voulu me promener  pied. Nous
avons ouvert nos parapluies...

Dans une vieille rue paisible et dlabre, avec ses petites maisons
jaunes, toutes pareilles, ses murs bas, ses troits pignons... une
angoisse indfinissable m'oppressa. J'ai pris le bras de Kerjean.

-- Guillaume, ai-je murmur (je m'tudie  prononcer "Guillaume"),
Guillaume, Bruges m'ennuie... Voulez-vous que nous retournions  Paris?



Dans le train

Quelques notes griffonnes pour clore ce journal.

Promenade matinale. Nous suivons des rues aux noms vocateurs. Nous
pntrons dans la rue Cour-de-Gand  la recherche de vieilles maisons
intressantes. Et voil que, soudain, nous nous trouvons devant celle
qui porte -- indment, parat-il -- le nom de "Maison de Memling".

-- Oh! ai-je dit, quelle belle vieille chose! J'aurais regrett de ne
pas voir cette maison...

Mais cette rplique est arrive sur moi, vite, comme si elle
s'chappait:

-- Elle est historique... Fabrice de mauve y a fait des achats...

-- Comment le savez-vous?

-- Vous me l'avez dit vous-mme,  Vichy, en me racontant que de Mauve
vous avait beaucoup parl de Bruges... et que votre rve tait d'y
aller un jour... -- Vous avez bonne mmoire... ai-je murmur.

C'tait mchant de m'avoir parl de Fabrice de Mauve!... Kerjean l'a
compris. Il s'est approch de moi doucement et a pass son bras sous le
mien.

...Je n'aime plus Bruges... Oh! Fabrice, pourquoi me l'aviez-vous fait
aimer?

Le train court dans la nuit. Depuis qu'installs en tte  tte dans un
wagon o la complaisance rmunre du chef de train nous dfend des
intrus, nous roulons vers Paris, je retrouve mon grand ami Kerjean. Il
a son bon visage souriant... du temps o il n'tait pas encore
Guillaume.

Adieu! Bruges... sans regrets!



IV


Paris, 31 dcembre.

Dans la chambre bretonne qui, avant d'tre la mienne, fut celle d'une
autre Mme Kerjean, je me suis assise  ma table devant le petit cahier
dlaiss depuis Bruges... Et j'cris...

Depuis quinze jours, je suis de retour  Paris, et la chre vieille
maison de la rue Boursault est ma demeure... J'y suis  l'abri du monde
qui s'agite, sous la protection tendre et forte de Guillaume Kerjean,
mon ami, mon frre... aussi heureuse, je pense, que peut l'tre une
femme qui a renonc au bonheur.

Le surlendemain de notre arrive, Guillaume (je commence  m'habituer 
dire Guillaume) m'a dclar que nous devions avoir une conversation
d'affaires... J'ai ouvert de grand yeux.

-- Petite Phyl, a repris mon ami, vous voici matresse de maison...
ministre des finances...

Il parlait doucement, gentiment, gardant entre ses doigts, par
distraction, quatre ou cinq billets de banque qu'il venait de prendre
au fond d'un tiroir...

En vrit, je me sens impuissante  exprimer ce que j'ai ressenti.

Oui, j'avais oubli qu'on ne mange pas, qu'on ne s'habille pas sans
argent! Je n'avais pas pens, moi qui souhaitais de lui tre douce,
d'apporter de la joie, de la gaiet dans sa maison, je n'avais pas
pens que j'allais tre une charge trs lourde... Son argent, durement
gagn, je le lui prenais!

Ces petits billets bleus qui frmissaient dans la longue main adroite
et que, tout  coup, je regardais avec respect...

La rvlation fut brusque, foudroyante... Et je me vis si coupable que,
tout  coup, sans un mot, tandis que Guillaume continuait une phrase
que je n'entendais plus, je fondis en larmes...

Mon vieux Kerjean fut saisi. Il m'interrogea anxieusement. Je
sanglotais toujours sans rpondre.

Quand j'eus dit tant bien que mal mon souci, mon remords, Guillaume se
mit  rire.

-- Oh! Kerjean, m'criai-je.

Il souriait:

-- Alors, c'est fini de pleurer?

Je ne crois pas que, s'il avait une petite soeur, il l'aimerait plus
tendrement que moi.



Paris, 2 janvier.

Presse d'offrir mon prsent d'trennes, -- une prcieuse petite
mdaille florentine qui me venait de mon pre, -- je suis entre dans
la salle  manger.

-- C'est moi, Guillaume, bonjour, -- et surtout bonne anne!

Des remerciements d'abord... Cette petite table Empire que j'avais
admire chez un antiquaire... Quelle jolie surprise!

Guillaume,  votre tour d'tre surpris et d'tre content...

Comme il semble touch...

-- Petite Phyl... Mais cette mdaille est une chose trs belle!... Et
vous y teniez...

-- Mais c'est parce que ma mdaille tait belle et parce que j'y
tenais, ami, quelle m'a paru digne de vous..

-- Oh! petite fe que vous tes!...

-- Et maintenant, m'cri-je, dites-moi que vous me... que vous nous
souhaitez une bonne anne.

Un peu de mlancolie a pass dans les yeux qui me regardaient.

-- Notre avenir... Je ne le vois pas du tout, notre avenir, ma petite...

Il s'est tu.

Il y avait une chose que j'hsitais  dire et, soudain, presque malgr
moi, je l'ai dite:

-- Guillaume, pourquoi ne m'embrassez-vous jamais? Un frre embrasse sa
soeur... Et c'est le jour de l'an...

Brusquement, mes larmes m'taient montes au bord des paupires.

Il a saisi ma tte entre ses deux grandes mains, et il a bais mes yeux
trs tendrement, puis, un tout petit moment, il m'a regarde sans rien
dire...



V


17 janvier.

Guillaume est arriv au salon o je brodais, installe devant ma table
 ouvrage. Un grand feu crpitait. Mes fleurs, des violettes
aujourd'hui, rien que des violettes, embaumaient. Dehors la bise
d'hiver soufflait.

En entrant, Guillaume s'est cri:

-- Qu'il fait bon!

Il s'tait assis prs du feu. J'tais debout devant lui. Il a pris mes
mains pour y appuyer son front, puis il a dit, comme malgr lui:

-- Je rentrais dcourag...

-- Dcourag, vous, Guillaume!

Il souriait de ma stupfaction.

-- Croyez-vous que je n'aie pas, comme d'autres, mes heures
mauvaises?... Il y a des jours o je vois clair... c'est comme une
petite lueur que j'aperois, qui me guide... Je la suis... elle
m'entrane, je me crois au but. Hlas, brusquement, je dois constater
que tout est  recommencer... Je recommence... Parfois, j'en ai la tte
un peu casse... Alors, je ne l'avoue pas, mais je n'ai plus aucune
confiance dans le rsultat final...

-- Mais _moi_, j'ai confiance en vous.

Je m'tais agenouille prs de son fauteuil...

-- Oh! petite princesse! s'est-il cri. Vous  mes genoux! ce sont les
rles renverss!

D'un bond joyeux, je m'tais remise sur mes pieds.

Il a secou la tte en souriant.

-- Maintenant, je vais travailler.

Guillaume reprenait confiance. Son visage resplendissait d'intelligence
et de foi...

-- Guillaume, chercher comme vous, c'est avoir dj trouv!

Il a soupir.

-- Vous vaincrez toutes les difficults, affirmai-je...

Il souriait, rconfort.

-- Est-ce que vous ne pensez pas qu'un jour, je pourrais vous aider?

-- Ma mignonne...

-- Vous vous mfiez de mes capacits?... Vous rappelez-vous... vous me
faisiez mes problmes d'arithmtique pendant que je me reposais,
couche devant le feu, sur la grande peau d'ours blanc...

-- Oui, dit Kerjean... Vous aviez la poser et le sourire d'un petit
sphinx...

-- Il tait doux et prcieux pour une petite princesse ignorante
d'avoir un grand esclave trs savant! Allez travailler, mon ami, je ne
vous drangerai pas...

-- Il me semble que, de nouveau, la petite lueur va briller dans les
tnbres.

Je me suis sentie trs fire.



18 janvier.

Roger Lecoulteux est venu vers sept heures pour demander je ne sais
quel renseignement  Guillaume, et, comme la "fortune du pot" ne
l'effrayait pas, il a dn avec nous.

C'est la premire fois que nous avions un convive. Je jouais avec
aisance et plaisir mon rle de matresse de maison.

Avec un -propos admirable et des coups d'oeil malins jets vers
Guillaume impassible, Lecoulteux m'a redit qu'il avait appris sans
tonnement mon mariage.

-- J'avais devin, moi, et depuis longtemps... Je ne lui avait pas
cach ma pense,  ce diable de Kerjean: "Vous, vous pouserez Phyllis
Boisjoli!..."

-- Lecoulteux, vous brodez, objecta Guillaume.

-- Je l'entends encore me rpondre: "La petite Phyl?... Mais c'est une
enfant, cher ami, je l'ai vue natre!"

J'tais un peu agace. Guillaume aussi... Trouvant la gaffe
insuffisante, il parla du mnage Fabrice de Mauve! Epatant, patant!...
On les rencontrait ensemble partout!... Je suis devenue rouge, puis
ple... Guillaume est rest indchiffrable.

L'aimable garon nous a quitts en nous promettant de revenir.

Pourquoi Guillaume dit-il toujours qu'il m'a vue natre... et que je
suis une enfant!



20 janvier.

Nous causons beaucoup,  propos de toutes choses. Si Guillaume prtend
qu'il ne me comprend plus toujours aussi bien qu'autrefois, moi, je
pourrais rpondre qu'auprs de lui, j'prouve l'impression contraire.
Il me semble comprendre Guillaume beaucoup mieux, beaucoup plus
compltement qu'autrefois... Oh! ce n'est pas, en ce cas, que le livre
soit devenu plus facile  lire, c'est plutt qu'aux anciens jours,
insouciante et distraite, je n'y jetais les yeux qu'avec ngligence, en
passant... mes yeux gostes et futiles de petite princesse...



22 janvier.

J'ai fait une apparition chez les Mauriceau... Mais j'ai vit le
"jour" de madame, ne voulant  aucun prix _penser_  Fabrice de Mauve...

J'ai rempli galement mes devoirs de politesse auprs de Mlle Arguin,
que j'ai manque; de Mme Patain qui avait vingt personnes autour d'elle
et avec qui je n'ai pas chang dix mots. Je lui ai parl de "mon
mari". De prononcer ces deux mots "mon mari" me parat trs drle...
Jamais je n'appelle Guillaume "mon mari", ni quand je m'adresse  lui
ni quand je pense  lui.

Je songe au couple amoureux de Bruges, et je me proccupe de jouer
congrment mon rle d'heureuse jeune marie...

Et, soudain, je constate que l'amiti -- une certaine amiti -- est une
bien belle chose, puisqu'elle peut ainsi parler, sans le savoir, le
mme langage que l'amour.



VI


Paris, 25 janvier.

Guillaume voulait m'emmener  Issy-les-Moulineaux pour voir avec lui un
dpart d'aroplanes. J'ai refus. Ah! Dieu, je mourrais de peur!

Guillaume paraissait confondu.

-- Mais pourquoi? Quand je vous parle de ces choses...

-- Quand vous m'en parlez, c'est diffrent... Je retourne au temps du
Bon-gant, des contes... tout est possible, facile... Mais si je voyais
de vrais aroplanes, je me ferais une ide plus relle, plus terrible
des dangers que vous courez  chaque moment... et je ne vivrais plus.

Je m'tais jete dans ses bras comme on se rfugie... Il me regarda un
moment en souriant, un peu, trs peu, et d'un drle d'air comme s'il
tait mu, et ne voulait pas qu'on s'avist de son motion.



20 fvrier.

Mlle Jacqueline Albin arrive  Paris et projette d'y passer quelques
mois. Guillaume est all la recevoir  la gare.

Si le retour de Mlle Aubin s'tait annonc trois mois plus tt, je ne
serais pas la femme de Guillaume.

Je me demande si Guillaume regrette de m'avoir pouse? Cette question
 laquelle, nagure, je ne songeais mme pas, me passe par l'esprit,
sans cesse maintenant...



23 fvrier.

Mlle Albin a trente-deux ans. Elle est encore trs jolie, quoiqu'un peu
trop forte  mon got.

Elle m'a embrasse tout de suite, puis elle m'a regarde attentivement,
en disant comme Guillaume:

-- Mon Dieu, quelle enfant vous tes!

Elle est trs intelligente, trs instruite. Elle a parl de ses voyages
avec Guillaume. Et j'ai constat qu'elle comprenait beaucoup mieux que
moi ce que Guillaume lui disait de ses recherches aronautiques et des
rsultats dj obtenus.

J'aimais  suivre leur causerie. Cependant mon plaisir se mlait d'un
peu de peine, parce qu'en les coutant, je concevais plus nettement
toute la distance qui spare d'un homme comme Guillaume la petite fille
frivole, rieuse et insignifiante que je suis.



VII


Ce matin, au premier courrier, une lettre est venue de Mme Mauriceau
qui nous invite  dner pour jeudi prochain avec les de Mauve et
quelques amis. Elle dsire runir chez elle "les deux nouveaux mnages
de la saison"...

J'ai senti que mes joues s'empourpraient.

-- Non... cela non!... J'crirai que je ne sors pas, que je suis en
deuil...

-- Vous ne pouvez vous autoriser de votre deuil pour refuser; il s'agit
d'un dner intime...

-- Eh bien... Je trouverai un prtexte... Je ne veux pas aller  ce
dner... je ne pourrais pas supporter...

--Phyllis... vous avez peur... peur de rencontrer Fabrice de Mauve...

Guillaume tait ple, et il avait l'air dur tout  coup.

J'ai murmur:

-- C'est affreusement mchant  vous de dire cela. Il est pourtant bien
facile de comprendre que de revoir M. de Mauve ne peut tre que pnible
pour moi... -- Il me sera parfaitement dsagrable  moi aussi de me
retrouver -- dans un salon o je serai tenu de me montrer courtois --
en face de ce cabotin de l'art et de l'amour que j'ai toujours
mpris... et que je dteste maintenant au del de tout ce qu'il vous
est possible d'imaginer!... Mais je dois  votre dignit et  la mienne
de vous conduire  ce dner... vous me devez d'y aller, Phyllis...

J'tais ennuye, triste... A quoi bon rveiller cette vieille histoire?
Je dsire l'oublier... Bruges a t ma dernire fidlit  ce pass qui
m'a meurtrie... J'en suis revenue due et un peu confuse, un peu
honteuse des secrtes penses qui m'y avaient conduite...

Mais qu'prouverai-je, quand je me retrouverai prs de lui?...

Si je l'ai aim, c'est qu'il m'tait apparu comme le hros de mes rves
romanesques; je lui savais gr d'tre avec tant d'lgance et d'esprit,
ambitieux, sceptique et impertinent. Sa beaut fine et virile de grand
seigneur trs moderne, la sduction de son regard, de sa voix, de ses
paroles, m'avait conquise. Qu'il et t trs aim, qu'on et beaucoup
souffert pour lui et  cause de lui, ne me dplaisait pas. Il n'tait
pas jusqu' son vident mpris de l'amour et des femmes qui ne me
semblt mriter la plus tendre indulgence, quand je pensais en
triompher.

Oui, qu'prouverais-je en revoyant l'homme qui m'a blesse,
dsillusionne, humilie?...

Je souffrirai... Si j'allais aussi regretter... Si j'allais me sentir
faible et malheureuse, pleurer... Si j'allais tre jalouse de la femme
que Fabrice m'a prfre?...

Guillaume a raison. J'ai peur...



Mme jour, dans la soire.

Comme il ne devait pas retourner  Levallois dans la journe,  cause
de son dpart pour Douai puis ensuite l'Angleterre, Guillaume est
rentr  la maison pour le djeuner.

-- Comme c'est ennuyeux que vous partiez, Guillaume! Je vais trouver
les journes bien longues et les soires interminables!

-- Jacqueline m'a promis de vous tenir compagnie... Je serais heureux
qu'elle devnt votre amie.

-- Elle le deviendra certainement... Mais Jacqueline, ce n'est pas
vous, mon grand ami!

Et soudain un dsir fou me vint de dire:

-- Emmenez-moi, Guillaume, emmenez-moi avec vous?

Mais je n'ai pas os... Ces quelques jours de solitude, de libert lui
agrent peut-tre?

Guillaume m'a serr la main.

D'un petit mouvement absolument irraisonn, je l'avais dj retenu.

-- Guillaume, ai-je dit, vous avez t si bon!

Je souriais trs gentiment en lui tendant mon visage. Alors trs vite,
il a pris ma tte entre ses deux mains, comme au jour de l'an... mais
ce fut un autre baiser.

Ses lvres sont douces et violentes...



5 mars.

Chaque jour, j'adresse  mon ami une lettre o je lui raconte toute ma
vie quotidienne. Les messages que je reois sont plus brefs, mais aussi
rguliers.

Il me semble que Guillaume est parti depuis un an... au moins!

Je le lui ai crit. Et sa lettre de ce matin tait encore meilleure que
toutes les autres. "Ma petite Phyl chrie, vous me dites que vous
pensez beaucoup  moi... Je pourrais vous dire, moi, que, sauf dans les
moments o je m'occupe d'affaires -- et encore! -- il ne se passe pas
une minute sans que je pense  vous... Hier, je vous avais crit une
grande lettre, que j'ai dtruite... parce que certaines paroles...
parce que, de loin, on n'est pas toujours compris... Ah! quel dsir
j'avais de vous emmener..."



VIII


8 mars, dans la nuit.

Je ne puis dormir... Je crois que j'ai de la fivre... C'est cette
soire chez les Mauriceau...

A deux heures, comme j'tais lasse de me retourner dans mon lit, je me
suis leve... et j'cris pour tuer mon nervement.

Quelle absurde journe!...

Tout l'aprs-midi, j'ai attendu Guillaume, en retard sur l'heure que sa
lettre avait annonce... Et naturellement, au lieu de me dire que les
paquebots et mme les trains ne pratiquent pas la politesse des rois,
je me suis figur les choses les plus extravagantes... qu'il s'tait
perdu dans les brouillards de la mer du Nord.

Je me suis dcide  m'habiller. La pauvre Anak s'effarait devant les
agrafes de ma nouvelle robe et ses mains faisaient crisser la soie sans
que la besogne avant.

J'ai entendu un bruit de cl... on a frapp  ma porte... et j'ai t
si contente, si soulage que je n'ai mme pas pens que ma chambre
tait en dsordre, et que ma robe n'tais pas attache. J'ai cri:
"Entrez!" Et j'ai saut au cou de Guillaume!

Des bourrasques, une vritable tempte de mer, avaient rendu la
traverse du pas de Calais plus longue et plus difficile que de coutume.

Mes craintes, que, maintenant, je racontais en riant, amusrent
Guillaume.

Il a beaucoup admir ma tunique... et peut-tre un peu moi, puis, comme
Anak reprenait sa tche interrompue, il a ri.

-- Mais, ma pauvre vieille, cela n'ira jamais...

Et, repoussant doucement mon humble femme de chambre, trs vite, trs
bien, ses doigts m'effleurant  peine, il a attach la robe.

Ce n'tait peut-tre pas  cause de ce dner inopportun que j'tais
ple.

...Nous arrivions les derniers. Le voyage de Guillaume nous excusa.

Mme de Mauve n'est certainement pas jolie, mais son long fourreau de
velours est une oeuvre d'artiste.

A table j'tais assise ente deux messieurs, une jeune homme assez serin
et un vieillard trs spirituel... L'un et l'autre se sont montrs fort
empresss...

La conversation gnrale, bientt, a tout envahi. La conversation
gnrale, chez les Mauriceau, c'est toujours une espce de
confrence... et le confrencier, c'est toujours M. de Mauve.

Fabrice de Mauve est un virtuose admirable, ides et mots tincellent,
chatoient, se changent en or, dans l'illusion du moment qui passe... On
est bloui et charm...

Guillaume ne partage aucune des ides de M. de Mauve, que ce soit en
politique, en morale ou en littrature. Ces deux hommes ne sont pas de
la mme race. C'est le principe essentiel de leur tre qui s'oppose.

Le dner m'a sembl long... La soire aussi.

Un moment, je me suis trouve seule dans le petit salon et Fabrice de
Mauve m'y a rejointe. Son visage mergea tout prs du mien. Son visage
blond, fin et comme un peu frip dj, ses yeux froids et enjleurs,
ses yeux clairs dont on ne sait jamais la pense vraie, ses lvres
rouges,  la fois minces et charnues, pleines de grce et inquitantes
comme une menace.

Alors, ce fut un mouvement plus fort que ma volont, une sorte de
rpulsion, un instinct profond, me jeta de ct, loin de ce visage, de
ces yeux, de cette bouche qui souriaient...

-- Oh! s'cria M. de Mauve, je vous ai fait peur...

-- Vous m'avez surprise, corrigeai-je; je ne vous avais pas entendu
venir. Il y eut un silence. Je fis quelques pas pour m'loigner. Il
m'et dplu que le beau Fabrice me prtt un trouble, une crainte que,
grce  Dieu, je n'prouvais pas...

-- Restez, dit-il... Je dsirais si passionnment vous voir!... Vous
tes plus ple, plus fine, plus mystrieuse qu'autrefois...

Un regard froid l'arrta.

-- Mais, cher monsieur, vous tes mari.

-- Ne raillez pas... Vous savez bien que j'ai fait un mariage de raison.

-- Non, je ne le savais pas.

-- Et... vous?

-- Moi?

-- Est-ce un mariage de raison que vous avez fait?

-- Moi?... Ah! mon Dieu, un mariage de raison m'et autant dplu qu'une
vie mdiocre...

-- Alors, vous aimez votre mari?

-- J'aime mon mari... de tout mon coeur!

-- Etrange... trange...

-- Etrange, quoi?

-- Que je n'aie jamais pressenti votre... affection pour Kerjean...
Depuis quand l'aimez-vous... voyons?

-- Depuis... toujours.

-- Voil qui est trop... beaucoup trop!

-- Monsieur de Mauve, Guillaume Kerjean est l'homme que j'estime, que
j'admire... et que j'aime le plus au monde... Je l'ai aim comme une
enfant... Je suis une femme... et... je l'aime, voil tout... je suis
trs heureuse avec lui... Et maintenant, laissez-moi retourner dans
l'autre salon, je vous prie.

Sur ces mots, je l'ai laiss. Il avait son sourire d'ironie suprieure,
mais je crois qu'il tait un peu vex... et moi... Oh! moi, je ne sais
pas comment dire, j'tais tonn... j'avais comme une ivresse
d'tonnement!

Il tait prs de minuit. Nous avons pris cong de nos htes.

Quand nous sous sommes retrouvs  la maison:

-- Guillaume, m'criai-je, je n'aime plus cet homme... Je le sais, j'en
suis sre, maintenant.

Il m'a sembl que les yeux de Guillaume s'clairaient. Je me suis
sauve.



IX


8 mars.

J'ai dormi plus tard que de coutume. Neuf heures tintaient quand j'ai
ouvert les yeux.

Guillaume n'tait pas sorti. Il avait reu "un monsieur d'affaires" --
c'est le terme consacr par Anak.

Je tendais mon front.

-- Petite Phyl, un clerc de matre Baudin me quitte  l'instant... Mlle
Arguin est morte.

J'eus un cri de piti.

-- Pauvre Mlle Laure!

-- Une congestion crbrale comme votre pauvre marraine.

Guillaume se tut un moment. Il tait trs ple.

-- Mlle Arguin avait pris ses dispositions, dit-il enfin, avec une
sorte de froideur... Elle a fait de vous sa lgataire universelle.

Je comprenais  peine.

-- Matre Baudin tait galement charg de vous transmettre, ds le
dcs de sa cliente, cette lettre crite pour vous.

Je lus:



"Un jour, Guillaume Kerjean m'a dit: interrogez votre conscience
sincrement, impitoyablement, elle vous rpondra que vous hassez
Phyllis Boisjoli...

"Guillaume Kerjean avait dit la vrit. La haine abritait mon coeur. Je
le comprenais, je le sentais tout  coup avec une intensit singulire.
C'tait comme un brutal trait de feu qui foudroyait mon orgueil.

"Phyllis, je vous ai hae de toutes les iniquits dont j'avais pti, de
toutes les dceptions, de toutes les rancoeurs que la vie avait
laisses en moi... et, quand j'ai t riche, je me suis rjouie de vous
voir dpouille.

"Je rends grce  Dieu qui a permis que mes yeux s'ouvrissent.

"Aujourd'hui, j'ai solennellement rpudi les mauvais instincts de mon
coeur en vous nommant ma lgataire universelle..."



...Guillaume,  son tour, avait lu. Lentement, il replia la lettre et
me la rendit.

J'eusse t incapable de dire de faon prcise ce que j'prouvais. Cet
hritage inattendu ne me causait aucune joie. Cette richesse qu'on
m'annonait, je la sentais peser sur mes paules, lourde et noire comme
un vtement de deuil.

Et brusquement, j'clatai en sanglots.

...Guillaume a compris mon dsir de rendre  Mlle Laure tous les
devoirs. Pendant la crmonie funbre, alors mme qu'il semblait occup
par d'autres soins, je sentais que toute sa pense, tout son coeur
tait prs de moi.

Il a t parfaitement bon... Mais pourquoi, par instants, semblait-il
si sombre? Pourquoi cet air contraint?

Il n'est plus tout  fait le mme.



16 mars.

J'ai dit:

-- Avez-vous parl  matre Baudin de la rente viagre pour ma pauvre
vieille Ribes?

-- Oui, c'est entendu.

-- Je suis contente... Les questions d'argent pour moi ne sont jamais
simples... et mon plus grand dsir est de m'en occuper jamais... Quelle
chance d'tre en puissance de mari!

-- Mais moi, je n'ai pas hrit.

-- Moi, c'est vous... Oh! Guillaume, si c'est fortune ma caus une
vraie satisfaction, c'est quand j'ai pens qu'au moins, je... que...

-- Que quoi?

-- Qu'au moins je ne vous coterai plus rien... Vous avez t si bon,
si gnreux pour moi!

En parlant, j'ai compris que ce que je disais, dans un sentiment
sincre, tait maladroit.

Guillaume m'a regard froidement.

-- Guillaume, je ne comprends pas... il semble que vous soyez fch,
contrari de ce qui est arriv... Alors, si vous le prfriez, je
pourrais refuser tout cet argent... Je ne tiens pas tre riche, si cela
vous ennuie...

Guillaume s'est retourn vers moi. J'ai senti que ses lvres
tremblaient. Il a souri:

-- Non, mon enfant chrie... Vous tes un peu saisie, un peu
trouble... Bientt, demain, il en sera tout autrement. Vous rentrerez
dans la vie de luxe, d'lgance pour laquelle vous tes ne!... Vous
tes  l'abri du besoin, votre avenir se trouve assur...

-- J'tais  l'abri du besoin...

-- Oui, certes, relativement, ma chre petite, mais que de choses vous
manquaient!... Oh! je le sais, allez!... Je n'ai, moi, que mes
appointements...

Je me mis  pleurer.



28 mars.

Il travaille beaucoup, il travaille trop... Il a l'air fatigu, presque
malade.

Hier, on m'a tlphon qu'il ne rentrerait pas dner et resterait aux
ateliers toute la nuit. Moi, je n'ai pas dormi deux heures...

Ce matin, je me suis lance vers lui avec une vhmence involontaire.

-- Oh! Guillaume, ne recommencez pas cela...

-- Il m'tait impossible de quitter... Ah! Phyllis, cette fois, je
crois que j'ai trouv... enfin, enfin!

J'ai eu un cri de joie.



...Pour la premire fois, depuis que je suis l'hritire de Mlle
Arguin, j'ai fait des projets... D'abord, revoir ma chre Peuplire, la
retrouver accueillante et maternelle aprs l'avoir pleure, y revivre
les jours paisibles et simples que j'aimais... C'est une pense qui
m'est si douce que mon allgresse clatait sur mes lvres, dans mes
yeux...

-- Guillaume, nous serons des chtelains trs aims... Nous ferons une
quantit de choses trs utiles et trs bonnes dans la voisinage...

Je parlais, je parlais...

-- Oh! Guillaume, je voudrais qu'il ft possible de retrouver tous ces
braves serviteurs de marraine... Je voudrais la maison rue d'Offmont
telle qu'elle tait... quand je l'habitais, quand vous y veniez...

-- Nous parlerons de tout cela un de ces jours, Phyllis... Il faudra
bien en parler...



X


30 mars.

J'ai beaucoup de chagrin, mais je veux tre brave. J'attendais si peu
ce qui allait m'tre dit! Pas un instant, je n'avais song  _cela_...

Le feu tait clair, l'atmosphre tait douce, les violettes sentaient
bon... Nous offrions l'apparence d'un couple tranquille, heureux... Et
voici que Guillaume a dit:

-- Petite Phyl... Ma chre enfant, vous comprenez comme moi, n'est-ce
pas... Le moment est venu d'examiner cette situation, nouvelle pour
vous... et pour moi.

Je me suis rappel que Guillaume avait paru peu dsireux d'habiter
l'htel de la rue d'Offmont...

Il a paru mu.

-- Ma petite Phyl, je voudrais... En ce moment, je pense aux caprices
de la destine. Qu'un mois de vie et t accord encore  Mme
Davranay, et votre marraine accomplissait son dessein de faire de vous
son hritire, et... Moi, j'aurais t votre tuteur, peut-tre... et
peut-tre aussi vous vous seriez marie... et vous ne m'eussiez jamais
dit: "Epousez-moi."

-- Non... j'aurais pous Fabrice de Mauve.

Guillaume a tressailli:

-- Vous n'auriez pas pous Fabrice de Mauve... Il me semble que...
quelque chose... je ne sais quoi... et empch ce mariage
rvoltant!... Mais j'en reviens  la petite fille qui, confiante en son
meilleur et unique ami, lui tint certain jour ce langage trange:
"Puisque je n'aimerai plus jamais personne, c'est trs simple,
pousez-moi!" Vous pensiez que, nullement tent de se marier,  le
"Bon-gant" serait charm d'acqurir ainsi une dlicieuse petite
soeur... Quant  vous, peu vous importait, puisque votre coeur tait
mort, d'unir votre existence  un homme que vous ne pourriez aimer
d'amour. Et vous dcidiez: "Nous serons heureux!"... Mon enfant chri,
tout ceci tait enfantin, extravagant... Je vous l'ai dclar
nagure... Nanmoins, j'ai accept ce rle de "mari fraternel" que
votre innocence m'offrait si gentiment. Vous tiez malheureuse,
accable par des difficults trop lourdes pour vous, et je ne pouvais
vous prter mon appui sans... Maintenant, tout a chang... Cette
fiction d'un mariage qui m'a permis de vous protger de toute mon
amiti, tant que ma protection tait ncessaire, est devenue inutile...

-- Guillaume, que voulez-vous dire?

-- Je veux dire, mon enfant, que la possibilit de refaire votre vie
vous est maintenant offerte, et je dsire vous rendre votre libert.

Il me semblait qu'un lment trange glaait mon coeur.

Un moment, le silence tomba sur nous. Puis, plus bas, d'une voix
altre, Guillaume parla:

-- Phyllis, ma chre enfant, me connaissant, n'attendiez-vous pas ce
que je viens de vous dire?... Comment imaginiez-vous dans votre vie
nouvelle une place pour moi... pour l'homme simple, peu fortun, que je
suis?... Que serais-je auprs de vous, dites-moi, rue d'Offmont ou 
la Peuplire?... Je profiterais du luxe de la maison, des multiples
avantages d'une grande fortune... Songez que je n'ai rien  moi... Ma
petite! Comment ne l'avez-vous pas compris?

-- Guillaume, Guillaume, c'est de la dmence... Vous prsentez les
choses avec un parti pris mchant et vous les dformez  plaisir...
Vous n'tes qu'un orgueilleux, voil la vrit...

-- Oui... petite Phyl... il y a des situations qui amoindrissent un
homme... si elles ne l'avilissent pas... Celle de mari pauvre d'une
femme riche...

-- Ah! Guillaume... vous continuez  dfigurer les faits les plus
simples... Quand vous m'avez pouse, Guillaume, c'est moi qui tais
pauvre... et combien plus pauvre que vous! Maintenant, nous sommes
maris; ce n'est pas moi qui hrite, c'est nous deux...

-- Vous n'tes pas ma femme... Il n'y a entre nous qu'un lien fictif,
dont la seule raison d'tre tait votre situation difficile... et qui
par consquent tombe d'elle-mme.

Il a dit "vous n'tes pas ma femme".

J'ai dit, et ma voix m'a fait peur:

-- C'est donc une chose trs facile de divorcer?

Guillaume a tressailli, mais il s'est aussitt ressaisi.

-- Ma pauvre petite, un mariage comme le ntre est de ceux que l'Eglise
annule...

Il s'interrompit. Sa voix tait pleine d'angoisse.

-- Il est essentiel d'viter que vous quittiez ma maison brusquement...
Georges Patain veut suivre le circuit de France et dsire que je
l'accompagne... Nul ne s'tonnera de vous voir accepter pendant mon
absence l'hospitalit d'une amie. Jacqueline serait heureuse de vous
recevoir...

D'une voix lasse et pourtant prcise, Guillaume m'entretint encore de
ce que nous devrions faire pour que notre rupture ne ft connue qu'une
fois consomme.

Quand il eut termin:

-- Petite Phyl, vous ne saurez jamais combien il m'en a cot de vous
parler comme je viens de le faire... Toute fausse et difficile qu'elle
me part souvent, notre vie commune tait douce... Mais, plus tard, ma
petite, vous me remercierez sans doute d'avoir eu le courage de
comprendre qu'une dcision si pnible tait sage...

J'ai couru  lui:

-- Guillaume, m'criai-je, mon ami... mon grand ami tendre et fidle...

Il me tenait presse contre lui. Je ne voyais pas son visage.

-- Guillaume, dis-je encore, quand nous ne vivrons plus ensemble, nous
nous verrons souvent... trs souvent... Et nous pourrons encore tre
heureux...

Il baisa mon front, longuement, et, tout  coup, me repoussa:

-- Allez dormir, mon enfant... dit-il... Moi, il faut que je travaille.

Et, l'instant d'aprs, il sortait. Il va passer la nuit aux ateliers.

...Est-il possible que tout soit vrai, que je n'aie pas rv ces choses
tranges?

Oh! Guillaume, n'avez-vous pas senti qu'en me rejetant hors de votre
vie, aprs ces jours de douceur intime et profonde, vous me laissiez
plus pauvre que vous ne m'aviez prise?



TROISIEME PARTIE



I


Jacqueline disait:

-- Je conois vos scrupules, votre rpugnance quant  cette fortune,
mon ami... Je conois aussi qu'une pareille situation vous paraisse
fausse, impossible... et ne puisse durer... Tout cela est si
inattendu... J'tais si certaine que vous tiez heureux... que votre
mariage tait le dnouement d'une trs vieux, et trs jeune, roman
d'amour.

-- Il ne pouvait y avoir d'amour entre la petite Phyl et moi.

-- La petite Phyl!... Je me souviens, vous l'avez toujours nomme
ainsi... Elle tait encore une enfant, une toute petite chose frle
que, dj, elle vous tait chre... que dj elle avait dans votre vie
sa place  elle...

Guillaume sourit:

-- C'est vrai, dit-il. Je l'aimais quand elle tait encore une
enfant... Et quand elle a cess de l'tre, je m'en suis  peine avis.
J'ai continu de l'aimer avec la mme sollicitude merveille... Je
l'aimais d'une tendresse trange o se fondaient toutes les nuances
d'un sentiment profond et trs pur... Elle tait ma petite soeur, elle
tait ma petite camarade... Je l'appelais ma petite princesse...
J'tais le bon gant qui devait pour elle vaincre les mauvais
destins...  Peut-tre a-t-elle t aussi, qui sait, en ces temps trs
ralistes, ma petite fleur d'idal, ma petite pouse de rve?

-- Il lui appartenait encore d'tre simplement, humainement, votre
femme...

-- Comme vous arrangez les choses!... Notre mariage n'a t qu'une
simple association...

Le regard de Mlle Albin n'avait pas quitt le visage rude, mle, et
cependant presque ingnu, de Guillaume.

-- Guillaume, tes-vous sr que Phyllis ne vous aime pas?

Guillaume se mit  rire.

-- Phyllis? Mais elle m'aime!... Elle m'aime d'une affection trs
chaude, trs fidle. Je suis son grand ami, son sauveur, son frre...
Elle m'aime avec de charmants lans de tendresse, une grce docile et
enjleuse d'enfant clin, certain de son pouvoir... Si vous saviez! Un
jour elle m'a reproch de ne jamais l'embrasser... Un frre embrasse
bien sa soeur, n'est-ce pas?... Et depuis la mort de sa bonne marraine,
personne ne l'embrassait plus, la pauvre petite!... Elle se jette  mon
cou, elle se blottit contre moi... Chaque soir, quand je rentre, elle
accourt  ma rencontre, joyeuse de me voir... Chaque matin, elle vient
djeuner avec moi, toute frache dans son peignoir blanc, ses beaux
cheveux natts... Elle me regarde vivre d'un air heureux... Et l'ide
que, de cette intimit invraisemblable qui la laisse calme, paisible
comme un petit enfant, je pourrais, moi, aprs tout, tre troubl, ne
lui a mme pas pass par l'esprit...

-- Mon pauvre ami, n'est-ce pas vous qui aimez?

-- Moi!

Les lvres de Kerjean se serrrent un peu.

-- Non, je n'aime pas Phyllis... au moins comme vous l'entendez.
Peut-tre ai-je, pendant trop de jours, vcu, respir prs d'elle...
dans un solitude trop vocatrice... En vrit, je crois qu'un saint
mme y eut un peu perdu la tte... Mais mon affection, trs profonde,
pour la chre petite amie, n'est pas de l'amour... Ma tche fraternelle
est finie... Vous veillerez sur Phyllis... Plus tard, elle aimera, elle
se mariera... J'aurai conscience d'avoir fait pour ma petite Phyl tout
le possible...



II


Trois semaines taient dj finies, et Phyllis n'avait pas fait de
confidences  Jacqueline

Tous les deux ou trois jours, Phyllis recevait de Guillaume une carte
ou une lettre assez brve  laquelle elle rpondait fidlement.

Quand lettre ou carte manquait  la date prvue, elle avouait: "J'ai
toujours peur qu'il ne fasse une imprudence..."

-- Qu'en pensez-vous qu'il revienne, Jacqueline? Je m'ennuie de lui...
Et puis, nous reprendrions notre bonne vie d'autrefois!...

Un jour, comme, en toute innocence, Jacqueline lui signalait, dans un
journal quotidien, une jolie nouvelle de Fabrice de Mauve, Phyllis
s'cria:

-- Vous savez, Jacqueline, il y a trs longtemps, quand j'tais jeune,
Fabrice de Mauve m'a fait la cour... et je l'ai aim!

-- Non, je ne savais pas...

-- J'avais, dans mon deuil cruel, un tel besoin de protection, de
tendresse... Il s'est retir... Ce fut atroce!... Et cependant
j'aimerais mieux mourir maintenant que d'tre la femme de Fabrice de
Mauve.

-- Parce que vous l'avez jug...

-- Parce que je l'ai jug, oui... et parce que je ne l'aime plus...
Comme le coeur change!

-- Pas toujours, fit doucement Jacqueline.

-- Avant de connatre M. de mauve, j'avais un grand dsir d'aimer...
Mes yeux et mon coeur cherchaient vaguement leur hros... Et M. de
Mauve est venu... Alors, j'ai cru que je l'aimais... J'ai aim en lui
un tre que mon imagination avait, de toutes pices, cr et auquel
elle prtait ces traits sduisants, cette grce aristocratique, ce
talent de pote... Mais ce n'tait pas lui que j'aimais... J'tais une
petite fille en ce temps-l, Guillaume avait raison. Je ne comprenais
pas... Il y a beaucoup de choses que j'ai comprises depuis...

Si mince dans sa robe blanche, les cheveux fins et blonds, le teint
transparent, elle avait l'air d'une fillette. Et cependant, peut-tre
ce coeur si tendre, si doux, et qu'on croyait frivole et puril, ce
gentil coeur d'enfant, de princesse ou de fe... battait comme un coeur
de femme.



III


Le Circuit de France boucl, pour la gloire de la maison Patain,
Kerjean fit seul un voyage dont Phyllis ignora la raison prcise. Elle
resta dix jours sans recevoir le moindre message.

Enfin, un mot arriva. Guillaume tait de retour depuis plusieurs jours
dj; il travaillait comme un forcen. Il renonait pour l'instant 
venir voir Phyllis rue de Lisbonne et la priait instamment de ne point
se montrer rue Boursault. La manire d'agir de ces jeunes gens qui,
tous les deux  Paris, continuaient de vivre spars, paratrait
trange.

Il ajoutait: "Je serais heureux d'avoir de vos nouvelles, petite Phyl,
j'ai besoin d'entendre parler de vous. Jacqueline...".

Phyllis s'cria:

-- Votre visite  Guillaume me fera plaisir. Je serai un peu mieux
renseigne. Il me tient  l'cart de sa vie...

...Anak avait fait entrer Mlle Albin dans le salon. Guillaume vint
presque aussitt, avec une sorte de hte. Un lger pansement barrait le
front. Il prvint la question:

-- Oh! rien du tout... J'ai cass du bois... pour la premire fois de
ma vie... L'accident est tout  fait tranger  mon nouvel engin,
heureusement!... Dites-moi vite... Phyllis?

Jacqueline parla de Phyllis. Phyllis tait bien portante, et, comme de
coutume, affectueuse, gentille... Elle s'tait beaucoup intresse au
circuit... Elle s'tait un peu fche en apprenant qu'il ne viendrait
pas la voir...

Guillaume paraissait du. Il se tut un moment. Puis il s'anima:

-- Oh! je vis dans l'ivresse de la russite!... Et ce moteur
extraordinaire, ce moteur puissant, capable d'affronter tous les temps,
de rsister  toutes les rafales, de permettre toutes les altitudes et
toutes les vitesses, je l'ai trouv... Patain exulte! Mais maintenant,
il faut qu'avec son moteur, quelque chose soit fait qui ait l'air d'une
prouesse...

-- Et que ferez-vous?

-- Rien de trs difficile... Nice-Ajaccio avec un passager... 250
kilomtres en deux heures... sans bateau... Voyez-vous un bateau qui
nous suivrait  125  l'heure!...

Kerjean regarda fixement la jeune femme.

-- Jacqueline, s'cria-t-il, n'allez pas parler de ces futurs exploits
 ma petite Phyl, au moins!... Pauvre mignonne!... Elle avait toujours
peur qu'un accident ne m'arrivt...

Guillaume se tut, puis soudain, avec un grand effort et d'une voix
change, il demanda:

-- Est-ce que vous croyez qu'elle a du chagrin?

-- Je ne sais. Elle accepte sans rvolte, ce qu'elle juge ncessaire...
tout en regrettant vivement, je crois, cette vie  deux, cette vie
fraternelle qui lui tait douce... Un moment, il rva, puis il dit:

-- Ce mariage fut une aberration... Phyllis ne pouvait tre heureuse
avec moi...

-- Mon cher Guillaume, je le vois bien, vous souffrez... mais alors,
pourquoi?

Il haussa les paules.

-- Est-ce que je pouvais accepter cette fortune... moi?... il y a l
une question d'orgueil, de dignit qui ne se discute mme pas... Pauvre
petite Phyl, elle a du chagrin aussi maintenant... Jacqueline, il y a
des heures o je ne sais plus trs bien o est la vrit...

Guillaume prit la main de la jeune femme:

-- Au revoir, mon amie... et, rappelez-vous que Phyllis doit tout
ignorer.

...Phyllis l'attendait, questionneuse:

-- Vite, vite, racontez, Jacqueline.

Guillaume avait beaucoup parl de Phyllis. Il travaillait beaucoup. Sa
dcouverte donnait des rsultats inesprs.

Que pouvait-elle raconter d'autre, puisqu'elle ne devait rien dire de
l'essai projet.

-- Comme vous rpondez drlement, Jacqueline! murmura Phyllis... Il
n'est pas malade?...

-- Il va bien, mais il a eu un petit accident.

Un cri clata:

-- Il est bless!

-- Mais non, pas bless... une simple coupure au front... presque rien,
je n'aurais pas d vous le dire...

Phyllis tait blme et voulait aller prs de Guillaume, ce soir, tout
de suite...

Un peu calme, elle crivit:



"Mon grand ami. Je serai demain matin  neuf heures au Parc Monceau...
Venez m'y trouver... Je veux vous voir... Si je ne vous vois pas, je
ferai une sottise.

"Trs affectueusement,

"Votre petite Phyl."



IV


Avant neuf heures, Kerjean faisait les cent pas dans l'avenue
Velasquez. Sans tre aperu lui-mme, il la vit descendre de son
automobile.

Guillaume suivait troitement la ligne charmante de son corps, de ses
mouvements, l'or ensoleill des cheveux lourds, la lueur rose du teint
fragile, le rouge vivant et charnu des lvres...

Il se demanda si Phyllis avait embelli? Il lui semblait ne se l'tre
jamais rappele aussi fine, aussi jolie qu'elle lui apparaissait 
cette minute, dans la lumire de ce matin de mai.

Phyllis eut un petit cri de surprise. Une rougeur violente, profonde,
avait envahi la dlicate suavit de son teint.

Il prit son bras et l'entrana sous les platanes.

Phyllis voyait, barrant le front volontaire, coupant le sourcil,
effleurant la paupire, la petite blessure  peine cicatrise... Elle
l'avait vue tout de suite, du premier regard... Elle et aim y poser
ses lvres... Mais elle pensait  dissimuler cette motion.

Elle attendit de pouvoir affermir sa voix:

-- C'est fini, cette petite blessure? Jacqueline m'a dit que vous aviez
eu un accident...

-- Oui, c'est fini, acquiesa Guillaume, c'tait d'ailleurs peu de
chose.

Mais il s'tonnait un peu douloureusement que Phyllis prt avec
philosophie une aventure qui, somme toute, et pu lui coter la vie. Et
quand, de la mme manire flegmatique, elle s'informa des circonstances
de l'accident, il rpondit d'assez mauvais grce. Alors elle se tut.

Ce n'tait pas ainsi qu'il avait imagin leur rencontre. Il prit sa
main:

-- Qu'y a-t-il, Phyllis, qu'avez-vous?

Il la regardait, sans quitter sa main.

-- Je ne sais pas, Guillaume... je ne puis vous l'expliquer... Nous
sommes rests trop longtemps spars... Cela m'intimide... Il me semble
que je ne vous retrouve plus tout  fait le mme, vous non plus...

Guillaume se sentit affreusement triste de se sparer de Phyllis ainsi.
Il eut envie de l'embrasser pour lui dire adieu...

Ils n'taient plus qu' quinze mtres de la maison de Jacqueline.
Phyllis tendit une main que Guillaume serra sans la garder.

Ils ne convinrent d'aucun revoir. Ils taient tristes et mcontents
l'un de l'autre.



V


Phyllis soupira:

-- Je me sens toute seule... J'ai comme une inquitude quand je ne sais
pas o il est...

Elle semblait triste et lasse. Elle demeura seule un instant dans le
petit salon, puis, incapable de fixer son esprit, elle gagna sa chambre.

La femme de chambre entra, apportant une lettre.

L'enveloppe contenait une lettre crite de la main de Guillaume, pour
qu'elle ft remise  Mlle Albin; puis une seconde enveloppe plus
petite, cachete: "Pour Phyllis. En cas d'accident."

Jacqueline lut la lettre qui lui tait destine.



"Ma chre Jacqueline,

"Quand mon message vous parviendra, nous roulerons dj vers la Cte
d'Azur, en attendant que l'heure sonne de nous envoler vers la Corse.

"J'ai tout espoir de russir. Nanmoins, c'est avec l'inconnu qu'on est
appel  lutter. Bref, l'hypothse d'une dfaite aussi doit tre
envisage... avec toutes ses ventualits, mme les pires.

"Si quelque chose m'arrivait, si je ne devais pas revenir, vous voudrez
bien remettre  Phyllis cette lettre crite pour elle et qui lui dit ma
grande tendresse.

"De tout mon coeur,

"Guillaume Kerjean."



VI


Comme la petite Phyl s'veillait, plotte et mlancolique entre ses
deux nattes blondes, Jacqueline vint dans le chambre.

-- Qu'y a-t-il, Jacqueline?

Jacqueline avait ouvert les rideaux; elle s'tait assise au pied du lit.

-- Petite Phyl... je vais manquer  une promesse...

La petite Phyl s'tait redresse sur son oreiller.

-- Qu'y a-t-il, Jacqueline?... J'ai peur...

Et Jacqueline dit:

-- Mon enfant, demain matin, Guillaume et un ingnieur de chez Patain
doivent faire un vol de 250 kilomtres au-dessus de la Mditerrane,
sans tre convoys...

La petite Phyl interrogeait de tout son regard.

-- Phyllis, j'ai eu, hier soir, une lettre de Guillaume... Ma petite
Phyl, vous occupez dans le coeur, dans la vie de Guillaume une telle
place... Et un homme comme Guillaume, si intelligent, si bon, est
malhabile  lire dans un coeur de femme, comme le vtre... Ma pauvre
petite, coutez-moi... Dans la lettre que j'ai reue tait une seconde
lettre crite pour vous... mais qui ne devait vous tre remise qu'en
cas... d'accident...

La petite Phyl tremblait. Elle prit l'enveloppe. Avidement,
passionnment, elle lisait.



"Phyllis, mon amour, ma mignonne adore.

"Si cette lettre arrive  toi, c'est que j'aurai succomb... Ce m'est
nanmoins un rconfort de l'crire... Ma chrie, je t'cris pour la
douceur de te dire enfin, que je t'aime...

"Oui,  cette heure, je veux tout oublier pour te dire combien je
t'aime, combien je t'ai aime...



La petite Phyl lisait.



"Parfois, j'tais injuste et mchant, parce que j'tais malheureux. Le
travail me sauvait. Cette vie, dont je pleure le charme aujourd'hui,
cette vie anormale, douloureuse, me torturait lentement...

"Je pensais: je l'aimerai tant que, peu  peu, elle apprendra  voir en
moi non plus le vieil ami d'autrefois, mais un mari, un amant...

"Mais c'est alors que Mlle Arguin est morte... Vois-tu ce mari
fraternel se mettant  faire la cour  sa femme au moment o elle
hrite de plusieurs millions?

"Dsormais cet argent tait entre nous...

"Tu tais riche, ma petite princesse... et je ne me sentais plus le
droit de t'aimer... De l'orgueil, comme tu disais, peut-tre. Mais
qu'aurais-tu pens toi-mme si je n'avais pas eu cet orgueil?

"Je t'aimais d'un amour profond, complet, qui s'tait empar de moi,
chair et me... Ma chrie, ne t'ai-je pas toujours aime? Que
fallait-il pour que cette grande tendresse d'autrefois devnt l'amour
tout-puissant d'aujourd'hui? Il fallait seulement que, dans l'enfant
adore, m'appart la femme dlicieuse que ma petite Phyl est devenue...
et que j'ignorais... et qui s'ignore encore elle-mme.. celle, t'en
souviens-tu, dont le coeur est endormi et que le fils du roi doit
rveiller un jour..."



La petite Phyl lisait, lisait. Cette lettre de Guillaume, cette lettre
l'enivrait... C'tait un cri d'amour...

Et Phyllis l'avait entendu, ce cri...

-- Ah! Jacqueline! Jacqueline, il m'aime!

Elle se mit  pleurer nerveusement.

-- Je vais le rejoindre... je veux le voir...

-- Mais, ma pauvre enfant, je ne crois pas que vous puissiez arriver 
temps...

-- Si, si, j'arriverai  temps... Oh! oui, j'arriverai... et alors,
alors... Je lui dirai qu'il faut vivre pour moi... pour que nous soyons
heureux... enfin, enfin heureux!

Dans les yeux de la petite Phyl, il y eut comme une extase.



VII


-- O est M. Kerjean?...

L'homme la regarde, hsitant.

-- Je suis Mme Kerjean... Conduisez-moi tout de suite, je vous prie...

Phyllis se hte.

-- Vite, vite... Ils partent au soleil levant...

L'homme rit:

-- On pensait plus  causer qu' partir tout  l'heure... M. Vignol a
pris mal cette nuit... Et M. Kerjean a dit qu'il ne voulait pas le
prendre avec lui...

Phyllis s'pouvante.

-- Mais il emmnera quelqu'un d'autre?

-- Non, madame, je ne crois pas.

L'homme s'arrte, sentant sa maladresse.

-- Mon Dieu! murmure la petite Mme Kerjean.

Soudain, au grand tonnement de l'homme, son visage s'illumine...



Les mcaniciens prouvaient l'hlice. Un bruit d'ouragan emplissait la
tente o le grand oiseau blanc attendait.

Effondr sur un pliant, le petit Vignol se tenait la tte d'un air las
et malheureux. Kerjean s'obstinait  refuser toute concession:

-- Non, monsieur Patain, non, mon cher ami, je n'emmnerai personne...
Nous remettrons l'preuve avec passager  une autre fois.

A ce moment, saisissant le grand oiseau par les traverses du fuselage
et les cintres des ailes, les mcaniciens l'amenrent jusqu'
l'ouverture de la tente.

A peine retombe, la toile se souleva de nouveau, et une petite voix
dit:

-- C'est moi, Guillaume...

Guillaume avait tressailli. Son visage blmit.

La petite Phyl sourit. Elle appuya sa tte contre l'paule de
Guillaume. Ses yeux tendres se levrent vers les yeux qui vitaient
leur regard.

-- Puisque M. Vignol est malade, Guillaume, voulez-vous m'emmener?

-- Vous emmener!

Elle eut un petit rire fbrile.

-- Quand je vous ai demand en mariage, vous rappelez-vous? ce jour-l
aussi, je vous demandais de prendre une passagre... Vous ne vouliez
pas... Vous m'avez dit des paroles trs sages, et puis... vous l'avez
prise avec vous!... Emmenez-moi, voulez-vous?

-- Mais songez un peu... un vol de 250 kilomtres au-dessus de la
Mditerrane... je ne pourrais pas m'occuper de vous, vous rassurer,
vous parler...

Elle l'interrompit:

-- Je serais avec vous... J'ai confiance en vous, Guillaume, et j'ai
foi en votre oeuvre... Je n'aurais pas peur... puisque vous seriez l.

Elle lui souriait:

-- C'est comme jadis, quand vous me contiez de si belles histoires...
Vous tes le Bon-gant, je suis la petite princesse... N'avons-nous pas
fait dj de merveilleux voyages?... Emmenez-moi, Guillaume...
emmenez-moi...

Elle parlait comme en rve. Il l'coutait avec un visage douloureux. --
Ma petite Phyl... vous n'avez pas peur, mais moi j'aurais peur... trs
peur pour vous... et je serais proccup, inquiet, hsitant, alors que
toute ma lucidit, tout mon sang-froid me sont indispensables.

Elle secoua la tte avec obstination.

-- Cette peur, ce serait votre sauvegarde, au contraire... Et puis
d'ailleurs, puisqu'il n'y a pas de danger...

-- Ma chre petite, il y a toujours du danger en pareille entreprise.
Il y a ce grand danger: l'Inconnu!

De nouveau, elle appuya sa tte contre l'paule de Guillaume.

Il se tut, n'en pouvant plus de trouble, d'motion.

Tous bas, trs simplement, elle dit:

-- C'est  cause du danger que je suis venue, Guillaume... si vous
deviez mourir, j'aimerais mieux mourir avec vous.

Ses yeux se levrent, fervents.

Et Guillaume ne sut plus les fuir... Ses yeux d'homme et de rveur
cdrent  l'attirance tendre, perdue des yeux d'enfant... Il ne vit
plus que l'abme dlicieux de leurs prunelles d'o montait vers lui
l'me mystrieuse, chaste et hardie d'une femme...

Il dit seulement:

-- Nous vivrons, mon enfant chrie... Nous vivrons, ma prcieuse petite
passagre... Je vous emporte avec moi!

Elle sourit en le regardant, puis, sans un mot, lui tendit sa bouche.



VIII


Il l'enleva dans ses bras pour l'installer devant le sige du pilote.
Il la tint un moment serre troitement contre sa poitrine. Puis il la
dposa doucement sur le sige de bois, l'enveloppa dans son manteau de
fourrure, boucla la ceinture et les courroies. Elle le regardait avec
des yeux souriants o il y avait de la joie...

Il lui adressa quelques recommandations brves, lui fit mettre ses
lunettes d'automobile. Il grimpa lestement dans le fuselage et s'assit.
La petite Phyl se retourna pour le regarder. Il lui tendit la main et
leurs doigts, un moment, s'entrelacrent.

...Quand, aprs quelques mtres de course rapide sur l'herbe rase du
pr, la petite Phyl a vu le sol s'enfoncer  l'avant de l'appareil,
elle a compris que l'oiseau prenait son vol et un subtil frisson l'a
saisie... Puis, peu  peu, une paix confiante s'est faite en elle...

...Le monoplan volait  deux cents mtres au-dessus de la mer. La
petite Phyl ne voit plus rien que le ciel et la mer... La mer est si
vaste et si dserte qu'elle songe  la cration du monde, aux temps
mornes o Dieu n'avait pas encore spar la terre d'avec les eaux... La
petite princesse peut se croire au bord de l'infini...

Un moment, tout tait si calme que, n'ayant  faire agir aucune
commande, les grandes mains protectrices de Guillaume se sont poses
sur les paules de Phyllis... Phyllis a inclin la tte vers elles, et
elle a appuy sa bouche...

Ce fut un instant de douceur infinie...

...L'oiseau vole, plus rapide. Il monte, monte...

Soudain, la voix de Kerjean crie:

-- La Terre!

Et Phyllis a l'impression qu'il a cri: "La vie"!

Alors son coeur se fond et la petite Phyl se met  pleurer, parce
qu'elle est heureuse... Aprs tout, les rves de la princesse ont
peut-tre annonc la vrit...



IX


L'oiseau s'est pos sur la grve.

Les grands bras tendres qui ont confi la petite Phyl aux ailes
magiques de l'oiseau, l'ont entoure pour la reprendre...

Guillaume l'a questionne fivreusement. Elle a rpondu seulement:

-- Je suis heureuse...

Et leurs yeux se sont souri...



Et maintenant,  travers les bois odorants, le long des pentes
fleuries, Guillaume a pris la bien-aime contre son coeur...

Ils s'embrassent perdument, ivres de leur amour, ils se contemplent
comme des tres nouveaux, ils se taisent, ils parlent, ravis...

Et, doucement, passionnment, gardant encore sous ses paupires
mi-closes l'extase du dernier baiser reu, souriant dj, les lvres
offertes au baiser qui va venir, elle dit de sa jolie voix pure:

-- Je t'aime... je t'adore, mon mari!...



_Juillet, 1911_.








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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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DAMAGE.

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promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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