Project Gutenberg's Entretien d'un pre avec ses enfants, by Denis Diderot

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Entretien d'un pre avec ses enfants

Author: Denis Diderot

Editor: Jules Asszat

Release Date: April 25, 2009 [EBook #28604]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENTRETIEN D'UN PERE AVEC SES ENFANTS ***




Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)








[Extrait des OEuvres compltes de Diderot, dites par Jules Asszat,
5me volume, Paris, Garnier Frres, 1875.]




ENTRETIEN D'UN PRE AVEC SES ENFANTS

OU

DU DANGER DE SE METTRE AU-DESSUS DES LOIS.

(Publi en 1773)




NOTICE PRLIMINAIRE


On lit dans la _Correspondance_ de Grimm, mars 1771:

M. Diderot, matre coutelier  Langres, mourut en 1759, gnralement
regrett dans sa ville, laissant  ses enfants une fortune honnte pour
son tat, et une rputation de vertu et de probit dsirable en tout
tat. Je le vis trois mois avant sa mort. En allant  Genve, au mois de
mars 1759, je passai exprs par Langres, et je m'applaudirai toute ma
vie d'avoir connu ce vieillard respectable. Il laissa trois enfants: un
fils an, Denis Diderot, n en 1713, c'est notre philosophe; une fille
d'un coeur excellent et d'une fermet de caractre peu commune, qui, ds
l'instant de la mort de sa mre, se consacra entirement au service de
son pre et de sa maison, et refusa, par cette raison, de se marier; un
fils cadet qui a pris le parti de l'glise: il est chanoine de l'glise
cathdrale de Langres et un des grands saints du diocse. C'est un homme
d'un esprit bizarre, d'une dvotion outre et  qui je crois peu d'ides
et de sentiments justes. Le pre aimait son fils an d'inclination et
de passion; sa fille, de reconnaissance et de tendresse; et son fils
cadet, de rflexion, par respect pour l'tat qu'il avait embrass. Voil
des claircissements qui m'ont paru devoir prcder le morceau que vous
allez lire.

Le testament, si fcheusement retrouv, a servi de donne  une pice
intitule: _Une Journe de Diderot_, dont nous dirons quelques mots dans
la _Notice_ place en tte du _Neveu de Rameau_.




ENTRETIEN D'UN PRE AVEC SES ENFANTS

OU

DU DANGER DE SE METTRE AU-DESSUS DES LOIS


Mon pre, homme d'un excellent jugement, mais homme pieux, tait renomm
dans sa province pour sa probit rigoureuse. Il fut, plus d'une fois,
choisi pour arbitre entre ses concitoyens; et des trangers qu'il ne
connaissait pas lui confirent souvent l'excution de leurs dernires
volonts. Les pauvres pleurrent sa perte, lorsqu'il mourut. Pendant sa
maladie, les grands et les petits marqurent l'intrt qu'ils prenaient
 sa conservation. Lorsqu'on sut qu'il approchait de sa fin, toute la
ville fut attriste. Son image sera toujours prsente  ma mmoire; il
me semble que je le vois dans son fauteuil  bras, avec son maintien
tranquille et son visage serein. Il me semble que je l'entends encore.
Voici l'histoire d'une de nos soires, et un modle de l'emploi des
autres.

                   *       *       *       *       *

C'tait en hiver. Nous tions assis autour de lui, devant le feu,
l'abb, ma soeur et moi. Il me disait,  la suite d'une conversation sur
les inconvnients de la clbrit: Mon fils, nous avons fait tous les
deux du bruit dans le monde, avec cette diffrence que le bruit que vous
faisiez avec votre outil vous tait le repos; et que celui que je
faisais avec le mien tait le repos aux autres. Aprs cette
plaisanterie, bonne ou mauvaise, du vieux forgeron, il se mit  rver, 
nous regarder avec une attention tout  fait marque, et l'abb lui dit:
Mon pre,  quoi rvez-vous?

--Je rve, lui rpondit-il, que la rputation d'homme de bien, la plus
dsirable de toutes, a ses prils, mme pour celui qui la mrite. Puis,
aprs une courte pause, il ajouta: J'en frmis encore, quand j'y
pense... Le croiriez-vous, mes enfants? Une fois dans ma vie, j'ai t
sur le point de vous ruiner; oui, de vous ruiner de fond en comble.

L'ABB.

Et comment cela?

MON PRE.

Comment? Le voici...

Avant que je commence (dit-il  sa fille), soeurette[1], relve mon
oreiller qui est descendu trop bas; ( moi) et toi, ferme les pans de ma
robe de chambre, car le feu me brle les jambes... Vous avez tous connu
le cur de Thivet[2]?

MA SOEUR.

Ce bon vieux prtre, qui,  l'ge de cent ans, faisait ses quatre lieues
dans la matine?

L'ABB.

Qui s'teignit  cent et un ans, en apprenant la mort d'un frre qui
demeurait avec lui, et qui en avait quatre-vingt-dix-neuf?

MON PRE.

Lui-mme.

L'ABB.

Eh bien?

MON PRE.

Eh bien, ses hritiers, gens pauvres et disperss sur les grands
chemins, dans les campagnes, aux portes des glises o ils mendiaient
leur vie, m'envoyrent une procuration, qui m'autorisait  me
transporter sur les lieux, et  pourvoir  la sret des effets du
dfunt cur leur parent. Comment refuser  des indigents un service que
j'avais rendu  plusieurs familles opulentes? J'allai  Thivet;
j'appelai la justice du lieu; je fis apposer les scells, et j'attendis
l'arrive des hritiers. Ils ne tardrent pas  venir; ils taient au
nombre de dix  douze. C'taient des femmes sans bas, sans souliers,
presque sans vtements, qui tenaient contre leur sein des enfants
entortills de mauvais tabliers; des vieillards couverts de haillons qui
s'taient trans jusque-l, portant sur leurs paules avec un bton,
une poigne de guenilles enveloppes dans une autre guenille; le
spectacle de la misre la plus hideuse. Imaginez, d'aprs cela, la joie
de ces hritiers  l'aspect d'une dizaine de mille francs qui revenait 
chacun d'eux; car,  vue de pays, la succession du cur pouvait aller 
une centaine de mille francs au moins. On lve les scells. Je procde,
tout le jour,  l'inventaire des effets. La nuit vient. Ces malheureux
se retirent; je reste seul. J'tais press de les mettre en possession
de leurs lots, de les congdier, et de revenir  mes affaires. Il y
avait sous un bureau un vieux coffre, sans couvercle et rempli de toutes
sortes de paperasses; c'taient de vieilles lettres, des brouillons de
rponses, des quittances surannes, des reus de rebut, des comptes de
dpenses, et d'autres chiffons de cette nature; mais, en pareil cas, on
lit tout, on ne nglige rien. Je touchais  la fin de cette ennuyeuse
rvision, lorsqu'il me tomba sous les mains un crit assez long; et cet
crit, savez-vous ce que c'tait? Un testament! un testament sign du
cur! Un testament, dont la date tait si ancienne, que ceux qu'il en
nommait excuteurs n'existaient plus depuis vingt ans! Un testament o
il rejetait les pauvres qui dormaient autour de moi, et instituait
lgataires universels les Frmins, ces riches libraires de Paris, que tu
dois connatre, toi. Je vous laisse  juger de ma surprise et de ma
douleur; car, que faire de cette pice? La brler? Pourquoi non?
N'avait-elle pas tous les caractres de la rprobation? Et l'endroit o
je l'avais trouve, et les papiers avec lesquels elle tait confondue et
assimile, ne dposaient-ils pas assez fortement contre elle, sans
parler de son injustice rvoltante? Voil ce que je me disais en
moi-mme; et me reprsentant en mme temps la dsolation de ces
malheureux hritiers spolis, frustrs de leur esprance, j'approchais
tout doucement le testament du feu; puis, d'autres ides croisaient les
premires, je ne sais quelle frayeur de me tromper dans la dcision d'un
cas aussi important, la mfiance de mes lumires, la crainte d'couter
plutt la voix de la commisration, qui criait au fond de mon coeur, que
celle de la justice, m'arrtaient subitement; et je passai le reste de
la nuit  dlibrer sur cet acte inique que je tins plusieurs fois
au-dessus de la flamme, incertain si je le brlerais ou non. Ce dernier
parti l'emporta; une minute plus tt ou plus tard, c'et t le parti
contraire. Dans ma perplexit, je crus qu'il tait sage de prendre le
conseil de quelque personne claire. Je monte  cheval ds la pointe du
jour; je m'achemine  toutes jambes vers la ville; je passe devant la
porte de ma maison, sans y entrer; je descends au sminaire qui tait
alors occup par des Oratoriens, entre lesquels il y en avait un
distingu par la sret de ses lumires et la saintet de ses moeurs:
c'tait un pre Bouin, qui a laiss dans le diocse la rputation du
plus grand casuiste.

                   *       *       *       *       *

Mon pre en tait l, lorsque le docteur Bissei entra: c'tait l'ami et
le mdecin de la maison. Il s'informa de la sant de mon pre, lui tta
le pouls, ajouta, retrancha  son rgime, prit une chaise, et se mit 
causer avec nous.

Mon pre lui demanda des nouvelles de quelques-uns de ses malades, entre
autres, d'un vieux fripon d'intendant d'un M. de La Msangre, ancien
maire de notre ville. Cet intendant avait mis le dsordre et le feu dans
les affaires de son matre, avait fait de faux emprunts sous son nom,
avait gar des titres, s'tait appropri des fonds, avait commis une
infinit de friponneries dont la plupart taient avres, et il tait 
la veille de subir une peine infamante, sinon capitale. Cette affaire
occupait alors toute la province. Le docteur lui dit que cet homme tait
fort mal, mais qu'il ne dsesprait pas de le tirer d'affaire.

MON PRE.

C'est un trs-mauvais service  lui rendre.

MOI.

Et une trs-mauvaise action  faire.

LE DOCTEUR BISSEI.

Une mauvaise action! Et la raison, s'il vous plat?

MOI.

C'est qu'il y a tant de mchants dans ce monde, qu'il n'y faut pas
retenir ceux  qui il prend envie d'en sortir.

LE DOCTEUR BISSEI.

Mon affaire est de le gurir, et non de le juger; je le gurirai, parce
que c'est mon mtier; ensuite le magistrat le fera pendre, parce que
c'est le sien.

MOI.

Docteur, mais il y a une fonction commune  tout bon citoyen,  vous, 
moi, c'est de travailler de toute notre force  l'avantage de la
rpublique; et il me semble que ce n'en est pas un pour elle que le
salut d'un malfaiteur, dont incessamment les lois la dlivreront.

LE DOCTEUR BISSEI.

Et  qui appartient-il de le dclarer malfaiteur? Est-ce  moi?

MOI.

Non, c'est  ses actions.

LE DOCTEUR BISSEI.

Et  qui appartient-il de connatre de ces actions? Est-ce  moi?

MOI.

Non; mais permettez, docteur, que je change un peu la thse, en
supposant un malade dont les crimes soient de notorit publique. On
vous appelle; vous accourez, vous ouvrez les rideaux, et vous
reconnaissez Cartouche ou Nivet[3]. Gurirez-vous Cartouche ou Nivet?...

Le docteur Bissei, aprs un moment d'incertitude, rpondit ferme qu'il
le gurirait; qu'il oublierait le nom du malade, pour ne s'occuper que
du caractre de la maladie; que c'tait la seule chose dont il lui ft
permis de connatre; que s'il faisait un pas au del, bientt il ne
saurait plus o s'arrter; que ce serait abandonner la vie des hommes 
la merci de l'ignorance, des passions, du prjug, si l'ordonnance
devait tre prcde de l'examen de la vie et des moeurs du malade. Ce
que vous me dites de Nivet, un jansniste me le dira d'un moliniste, un
catholique d'un protestant. Si vous m'cartez du lit de Cartouche, un
fanatique m'cartera du lit d'un athe. C'est bien assez que d'avoir 
doser le remde, sans avoir encore  doser la mchancet qui permettrait
ou non de l'administrer...

--Mais, docteur, lui rpondis-je, si aprs votre belle cure, le premier
essai que le sclrat fera de sa convalescence, c'est d'assassiner votre
ami, que direz-vous? Mettez la main sur la conscience; ne vous
repentirez-vous point de l'avoir guri? Ne vous crierez-vous point avec
amertume: Pourquoi l'ai-je secouru! Que ne le laissais-je mourir! N'y
a-t-il pas l de quoi empoisonner le reste de votre vie?

LE DOCTEUR BISSEI.

Assurment, je serai consum de douleur; mais je n'aurai point de
remords.

MOI.

Et quel remords pourriez-vous avoir, je ne dis point d'avoir tu, car il
ne s'agit pas de cela; mais d'avoir laiss prir un chien enrag?
Docteur, coutez-moi. Je suis plus intrpide que vous; je ne me laisse
point brider par de vains raisonnements. Je suis mdecin. Je regarde mon
malade; en le regardant, je reconnais un sclrat, et voici le discours
que je lui tiens: Malheureux, dpche-toi de mourir; c'est tout ce qui
peut t'arriver de mieux pour les autres et pour toi. Je sais bien ce
qu'il y aurait  faire pour dissiper ce point de ct qui t'oppresse,
mais je n'ai garde de l'ordonner; je ne hais pas assez mes concitoyens,
pour te renvoyer de nouveau au milieu d'eux, et me prparer  moi-mme
une douleur ternelle par les nouveaux forfaits que tu commettrais. Je
ne serai point ton complice. On punirait celui qui te recle dans sa
maison, et je croirais innocent celui qui t'aurait sauv! Cela ne se
peut. Si j'ai un regret, c'est qu'en te livrant  la mort je t'arrache
au dernier supplice. Je ne m'occuperai point de rendre  la vie celui
dont il m'est enjoint par l'quit naturelle, le bien de la socit, le
salut de mes semblables, d'tre le dnonciateur. Meurs, et qu'il ne soit
pas dit que par mon art et mes soins il existe un monstre de plus.

LE DOCTEUR BISSEI.

Bonjour, papa. Ah , moins de caf aprs dner, entendez-vous?

MON PRE.

Ah! docteur, c'est une si bonne chose que le caf!

LE DOCTEUR BISSEI.

Du moins, beaucoup, beaucoup de sucre.

MA SOEUR.

Mais, docteur, ce sucre nous chauffera.

LE DOCTEUR BISSEI.

Chansons! Adieu, philosophe.

MOI.

Docteur, encore un moment. Galien, qui vivait sous Marc-Aurle, et qui,
certes, n'tait pas un homme ordinaire, bien qu'il crt aux songes, aux
amulettes et aux malfices, dit de ses prceptes sur les moyens de
conserver les nouveau-ns: C'est aux Grecs, aux Romains,  tous ceux
qui marchent sur leurs pas dans la carrire des sciences, que je les
adresse. Pour les Germains et le reste des barbares, ils n'en sont pas
plus dignes que les ours, les sangliers, les lions, et les autres btes
froces.

LE DOCTEUR BISSEI.

Je savais cela. Vous avez tort tous les deux; Galien, d'avoir profr sa
sentence absurde; vous, d'en faire une autorit. Vous n'existeriez pas,
ni vous ni votre loge ou votre critique de Galien, si la nature n'avait
pas eu d'autre secret que le sien pour conserver les enfants des
Germains.

MOI.

Pendant la dernire peste de Marseille...

LE DOCTEUR BISSEI.

Dpchez-vous, car je suis press.

MOI.

Il y avait des brigands qui se rpandaient dans les maisons, pillant,
tuant, profitant du dsordre gnral, pour s'enrichir par toutes sortes
de crimes. Un de ces brigands fut attaqu de la peste, et reconnu par un
des fossoyeurs que la police avait chargs d'enlever les morts. Ces
gens-ci allaient, et jetaient les cadavres dans la rue. Le fossoyeur
regarde le sclrat, et lui dit: Ah! misrable, c'est toi; et en mme
temps, il le saisit par les pieds, et le trane vers la fentre. Le
sclrat lui crie: Je ne suis pas mort. L'autre lui rpond: Tu es
assez mort, et le prcipite  l'instant d'un troisime tage. Docteur,
sachez que le fossoyeur qui dpche si lestement ce mchant pestifr,
est moins coupable  mes yeux qu'un habile mdecin, comme vous, qui
l'aurait guri; et partez.

LE DOCTEUR.

Cher philosophe, j'admirerai votre esprit et votre chaleur, tant qu'il
vous plaira; mais votre morale ne sera ni la mienne, ni celle de l'abb,
je gage.

L'ABB.

Vous gagez  coup sr.

                   *       *       *       *       *

J'allais entreprendre l'abb; mais mon pre, s'adressant  moi, en
souriant, me dit: Tu plaides contre ta propre cause.

MOI.

Comment cela?

MON PRE.

Tu veux la mort de ce coquin d'intendant de M. de La Msangre, n'est-ce
pas? Eh! laisse donc faire le docteur. Tu dis quelque chose tout bas.

MOI.

Je dis que Bissei ne mritera jamais l'inscription que les Romains
placrent au-dessus de la porte du mdecin d'Adrien VI, aprs sa mort:
_Au librateur de la patrie._

MA SOEUR.

Et que, mdecin du Mazarin, ce ministre dcd, il n'et pas fait dire
aux charretiers, comme Gunaut: _Camarades, laissons passer monsieur le
docteur, c'est lui qui nous a fait la grce de tuer le cardinal._

                   *       *       *       *       *

Mon pre sourit, et dit: O en tais-je de mon histoire?

MA SOEUR.

Vous en tiez au pre Bouin.

MON PRE.

Je lui expose le fait. Le pre Bouin me dit: Rien n'est plus louable,
monsieur, que le sentiment de commisration dont vous tes touch pour
ces malheureux hritiers. Supprimez le testament, secourez-les, j'y
consens; mais c'est  la condition de restituer au lgataire universel
la somme prcise dont vous l'aurez priv, ni plus, ni moins. Mais je
sens du froid entre les paules. Le docteur aura laiss la porte
ouverte; soeurette, va la fermer.

MA SOEUR.

J'y vais; mais j'espre que vous ne continuerez pas que je ne sois
revenue.

MON PRE.

Cela va sans dire.

                   *       *       *       *       *

Ma soeur, qui s'tait fait attendre quelque temps, dit en rentrant, avec
un peu d'humeur: C'est ce fou qui a pendu deux criteaux  sa porte, sur
l'un desquels on lit: _Maison  vendre vingt mille francs, ou  louer
douze cents francs par an, sans bail_; et sur l'autre: _Vingt mille
francs  prter pour un an,  six pour cent_.

MOI.

Un fou, ma soeur? Et s'il n'y avait qu'un criteau o vous en voyez
deux, et que l'criteau du prt ne ft qu'une traduction de celui de la
location? Mais laissons cela, et revenons au pre Bouin.

MON PRE.

Le pre Bouin ajouta: Et qui est-ce qui vous a autoris  ter ou 
donner de la sanction aux actes? Qui est-ce qui vous a autoris 
interprter les intentions des morts?

--Mais, pre Bouin, et le coffre?

--Qui est-ce qui vous a autoris  dcider si ce testament a t rebut
de rflexion, ou s'il s'est gar par mprise? Ne vous est-il jamais
arriv d'en commettre de pareilles, et de retrouver au fond d'un seau un
papier prcieux que vous y aviez jet d'inadvertance?

--Mais, pre Bouin, et la date et l'iniquit de ce papier?

--Qui est-ce qui vous a autoris  prononcer sur la justice ou
l'injustice de cet acte, et  regarder le legs universel comme un don
illicite, plutt que comme une restitution ou telle autre oeuvre
lgitime qu'il vous plaira d'imaginer?

--Mais, pre Bouin, et ces hritiers immdiats et pauvres, et ce
collatral loign et riche?

--Qui est-ce qui vous a autoris  peser ce que le dfunt devait  ses
proches, que vous ne connaissez pas davantage?

--Mais, pre Bouin, et ce tas de lettres du lgataire, que le dfunt ne
s'tait pas seulement donn la peine d'ouvrir!...

Une circonstance que j'avais oublie de vous dire, ajouta mon pre,
c'est que dans l'amas de paperasses, entre lesquelles je trouvai ce
fatal testament, il y avait vingt, trente, je ne sais combien de lettres
des Frmins, toutes cachetes.

Il n'y a, dit le pre Bouin, ni coffre, ni date, ni lettres, ni pre
Bouin, ni si, ni mais, qui tienne; il n'est permis  personne
d'enfreindre les lois, d'entrer dans la pense des morts, et de disposer
du bien d'autrui. Si la Providence a rsolu de chtier ou l'hritier ou
le lgataire, ou le dfunt, car on ne sait lequel, par la conservation
fortuite de ce testament, il faut qu'il reste.

Aprs une dcision aussi nette, aussi prcise de l'homme le plus clair
de notre clerg, je demeurai stupfait et tremblant, songeant en
moi-mme  ce que je devenais,  ce que vous deveniez, mes enfants, s'il
me ft arriv de brler le testament, comme j'en avais t tent dix
fois; d'tre ensuite tourment de scrupules, et d'aller consulter le
pre Bouin. J'aurais restitu; oh! j'aurais restitu; rien n'est plus
sr, et vous tiez ruins.

MA SOEUR.

Mais, mon pre, il fallut, aprs cela, s'en revenir au presbytre, et
annoncer  cette troupe d'indigents qu'il n'y avait rien l qui leur
appartnt, et qu'ils pouvaient s'en retourner comme ils taient venus.
Avec l'me compatissante que vous avez, comment en etes-vous le
courage?

MON PRE.

Ma foi, je n'en sais rien. Dans le premier moment, je pensai  me
dpartir de ma procuration, et  me remplacer par un homme de loi; mais
un homme de loi en et us dans toute la rigueur, pris et chass par les
paules ces pauvres gens dont je pouvais peut-tre allger l'infortune.
Je retournai donc le mme jour  Thivet. Mon absence subite, et les
prcautions que j'avais prises en partant, avaient inquit; l'air de
tristesse avec lequel je reparus, inquita bien davantage. Cependant je
me contraignis, je dissimulai de mon mieux.

MOI.

C'est--dire assez mal.

MON PRE.

Je commenai par mettre  couvert tous les effets prcieux. J'assemblai
dans la maison un certain nombre d'habitants, qui me prteraient
main-forte, en cas de besoin. J'ouvris la cave et les greniers que
j'abandonnai  ces malheureux, les invitant  boire,  manger, et 
partager entre eux le vin, le bl et toutes les autres provisions de
bouche.

L'ABB.

Mais, mon pre!...

MON PRE.

Je le sais, cela ne leur appartenait pas plus que le reste.

MOI.

Allons donc, l'abb, tu nous interromps.

MON PRE.

Ensuite, ple comme la mort, tremblant sur mes jambes, ouvrant la
bouche, et ne trouvant aucune parole, m'asseyant, me relevant,
commenant une phrase, et ne pouvant l'achever, pleurant; tous ces gens
effrays m'environnant, s'criant autour de moi: Eh bien! mon cher
monsieur, qu'est-ce qu'il y a?--Qu'est-ce qu'il y a? repris-je... Un
testament, un testament qui vous dshrite. Ce peu de mots me cota
tant  dire, que je me sentis presque dfaillir.

MA SOEUR.

Je conois cela.

MON PRE.

Quelle scne, quelle scne, mes enfants, que celle qui suivit! Je frmis
de la rappeler. Il me semble que j'entends encore les cris de la
douleur, de la fureur, de la rage, le hurlement des imprcations... Ici,
mon pre portait ses mains sur ses yeux, sur ses oreilles... Ces femmes,
disait-il, ces femmes, je les vois; les unes se roulaient  terre,
s'arrachaient les cheveux, se dchiraient les joues et les mamelles; les
autres cumaient, tenaient leurs enfants par les pieds, prtes  leur
cacher la tte contre le pav, si on les et laiss faire; les hommes
saisissaient, renversaient, cassaient tout ce qui leur tombait sous les
mains; ils menaaient de mettre le feu  la maison; d'autres, en
rugissant, grattaient la terre avec leurs ongles, comme s'ils y eussent
cherch le cadavre du cur pour le dchirer; et, tout au travers de ce
tumulte, c'taient les cris aigus des enfants qui partageaient, sans
savoir pourquoi, le dsespoir de leurs parents, qui s'attachaient 
leurs vtements, et qui en taient inhumainement repousss. Je ne crois
pas avoir jamais autant souffert de ma vie.

Cependant j'avais crit au lgataire de Paris, je l'instruisais de tout
et je le pressais de faire diligence, le seul moyen de prvenir quelque
accident qu'il ne serait pas en mon pouvoir d'empcher.

J'avais un peu calm les malheureux par l'esprance dont je me flattais,
en effet, d'obtenir du lgataire une renonciation complte  ses droits
ou de l'amener  quelque traitement favorable; et je les avais disperss
dans les chaumires les plus loignes du village.

Le Frmin de Paris arriva; je le regardai fixement et je lui trouvai une
physionomie dure qui ne promettait rien de bon.

MOI.

De grands sourcils noirs et touffus, des yeux couverts et petits, une
large bouche, un peu de travers, un teint basan et cribl de petite
vrole?

MON PRE.

C'est cela. Il n'avait pas mis plus de trente heures  faire ses
soixante lieues. Je commenai par lui montrer les misrables dont
j'avais  plaider la cause. Ils taient tous debout devant lui, en
silence; les femmes pleuraient; les hommes, appuys sur leurs btons, la
tte nue, avaient la main dans leurs bonnets. Le Frmin, assis, les yeux
ferms, la tte penche et le menton appuy sur sa poitrine, ne les
regardait pas. Je parlai en leur faveur de toute ma force; je ne sais o
l'on prend ce qu'on dit en pareil cas. Je lui fis toucher au doigt
combien il tait incertain que cette succession lui ft lgitimement
acquise; je le conjurai par son opulence, par la misre qu'il avait sous
les yeux; je crois mme que je me jetai  ses pieds; je n'en pus tirer
une obole. Il me rpondit qu'il n'entrait point dans toutes ces
considrations; qu'il y avait un testament; que l'histoire de ce
testament lui tait indiffrente, et qu'il aimait mieux s'en rapporter 
ma conduite qu' mes discours. D'indignation, je lui jetai les clefs au
nez; il les ramassa, s'empara de tout; et je m'en revins si troubl, si
pein, si chang, que votre mre, qui vivait encore, crut qu'il m'tait
arriv quelque grand malheur... Ah! mes enfants! quel homme que ce
Frmin!

                   *       *       *       *       *

Aprs ce rcit, nous tombmes dans le silence, chacun rvant  sa
manire sur cette singulire aventure. Il vint quelques visites; un
ecclsiastique, dont je ne me rappelle pas le nom: c'tait un gros
prieur, qui se connaissait mieux en bon vin qu'en morale, et qui avait
plus feuillet le _Moyen de parvenir_ que les _Confrences de Grenoble_;
un homme de justice, notaire et lieutenant de police, appel Dubois; et,
peu de temps aprs, un ouvrier qui demandait  parler  mon pre. On le
fit entrer, et avec lui un ancien ingnieur de la province, qui vivait
retir et qui cultivait les mathmatiques, qu'il avait autrefois
professes; c'tait un des voisins de l'ouvrier, l'ouvrier tait
chapelier.

Le premier mot du chapelier fut de faire entendre  mon pre que
l'auditoire tait un peu nombreux pour ce qu'il avait  lui dire. Tout
le monde se leva, et il ne resta que le prieur, l'homme de loi, le
gomtre et moi, que le chapelier retint.

Monsieur Diderot, dit-il  mon pre, aprs avoir regard autour de
l'appartement s'il ne pouvait tre entendu, c'est votre probit et vos
lumires qui m'amnent chez vous; et je ne suis pas fch d'y rencontrer
ces autres messieurs dont je ne suis peut-tre pas connu, mais que je
connais tous. Un prtre, un homme de loi, un savant, un philosophe et un
homme de bien! Ce serait grand hasard, si je ne trouvais pas dans des
personnes d'tat si diffrent, et toutes galement justes et claires,
le conseil dont j'ai besoin.

Le chapelier ajouta ensuite: Promettez-moi d'abord de garder le secret
sur mon affaire, quel que soit le parti que je juge  propos de suivre.

On le lui promit, et il continua.

Je n'ai point d'enfants, je n'en ai point eu de ma dernire femme, que
j'ai perdue il y a environ quinze jours. Depuis ce temps, je ne vis pas;
je ne saurais ni boire, ni manger, ni travailler, ni dormir. Je me lve,
je m'habille, je sors et je rde par la ville dvor d'un souci profond.
J'ai gard ma femme malade pendant dix-huit ans; tous les services qui
ont dpendu de moi et que sa triste situation exigeait, je les lui ai
rendus. Les dpenses que j'ai faites pour elle ont consomm le produit
de notre petit revenu et de mon travail, m'ont laiss charg de dettes;
et je me trouverais,  sa mort, puis de fatigues, le temps de mes
jeunes annes perdu; je ne serais, en un mot, pas plus avanc que le
premier jour de mon tablissement, si j'observais les lois et si je
laissais aller  des collatraux loigns la portion qui leur revient de
ce qu'elle m'avait apport en dot: c'tait un trousseau bien
conditionn; car son pre et sa mre, qui aimaient beaucoup leur fille,
firent pour elle tout ce qu'ils purent, plus qu'ils ne purent; de belles
et bonnes nippes en quantit, qui sont restes toutes neuves; car la
pauvre femme n'a pas eu le temps de s'en servir; et vingt mille francs
en argent, provenus du remboursement d'un contrat constitu sur M.
Michelin, lieutenant du procureur gnral.  peine la dfunte a-t-elle
eu les yeux ferms, que j'ai soustrait et les nippes et l'argent.
Messieurs, vous savez actuellement mon affaire. Ai-je bien fait? Ai-je
mal fait? Ma conscience n'est pas en repos. Il me semble que j'entends
l quelque chose qui me dit: Tu as vol, tu as vol; rends, rends. Qu'en
pensez-vous? Songez, messieurs, que ma femme m'a emport, en s'en
allant, tout ce que j'ai gagn pendant vingt ans; que je ne suis presque
plus en tat de travailler; que je suis endett, et que si je restitue,
il ne me reste que l'hpital, si ce n'est aujourd'hui, ce sera demain.
Parlez, messieurs, j'attends votre dcision. Faut-il restituer et s'en
aller  l'hpital?

-- tout seigneur, tout honneur, dit mon pre, en s'inclinant vers
l'ecclsiastique;  vous, monsieur le prieur.

--Mon enfant, dit le prieur au chapelier, je n'aime pas les scrupules,
cela brouille la tte et ne sert  rien; peut-tre ne fallait-il pas
prendre cet argent; mais, puisque tu l'as pris, mon avis est que tu le
gardes.

MON PRE.

Mais, monsieur le prieur, ce n'est pas l votre dernier mot?

LE PRIEUR.

Ma foi si; je n'en sais pas plus long.

MON PRE.

Vous n'avez pas t loin.  vous, monsieur le magistrat.

LE MAGISTRAT.

Mon ami, ta position est fcheuse; un autre te conseillerait peut-tre
d'assurer le fonds aux collatraux de ta femme, afin qu'en cas de mort
ce fonds ne passt pas aux tiens, et de jouir, ta vie durant, de
l'usufruit. Mais il y a des lois; et ces lois ne t'accordent ni
l'usufruit, ni la proprit du capital. Crois-moi, satisfais aux lois et
sois honnte homme;  l'hpital, s'il le faut.

MOI.

Il y a des lois! Quelles lois?

MON PRE.

Et vous, monsieur le mathmaticien, comment rsolvez-vous ce problme?

LE GOMTRE.

Mon ami, ne m'as-tu pas dit que tu avais pris environ vingt mille
francs?

LE CHAPELIER.

Oui, monsieur.

LE GOMTRE.

Et combien  peu prs t'a cot la maladie de ta femme?

LE CHAPELIER.

 peu prs la mme somme.

LE GOMTRE.

Eh bien! qui de vingt mille francs paye vingt mille francs, reste zro.

MON PRE,  moi.

Et qu'en dit la philosophie?

MOI.

La philosophie se tait o la loi n'a pas le sens commun...

Mon pre sentit qu'il ne fallait pas me presser; et portant tout de
suite la parole au chapelier: Matre un tel, lui dit-il, vous nous avez
confess que depuis que vous aviez spoli la succession de votre femme,
vous aviez perdu le repos. Et  quoi vous sert donc cet argent, qui vous
a t le plus grand des biens? Dfaites-vous-en vite; et buvez, mangez,
dormez, travaillez, soyez heureux chez vous, si vous y pouvez tenir, ou
ailleurs, si vous ne pouvez pas tenir chez vous.

Le chapelier rpliqua brusquement: Non, monsieur, je m'en irai 
Genve.

--Et tu crois que tu laisseras le remords ici?

--Je ne sais, mais j'irai  Genve.

--Va o tu voudras, tu y trouveras ta conscience.

Le chapelier partit; sa rponse bizarre devint le sujet de l'entretien.
On convint que peut-tre la distance des lieux et du temps affaiblissait
plus ou moins tous les sentiments, toutes les sortes de consciences,
mme celle du crime. L'assassin, transport sur le rivage de la Chine,
est trop loin pour apercevoir le cadavre qu'il a laiss sanglant sur les
bords de la Seine. Le remords nat peut-tre moins de l'horreur de soi
que de la crainte des autres; moins de la honte de l'action que du blme
et du chtiment qui la suivraient s'il arrivait qu'on la dcouvrt. Et
quel est le criminel clandestin assez tranquille dans l'obscurit pour
ne pas redouter la trahison d'une circonstance imprvue ou
l'indiscrtion d'un mot peu rflchi? Quelle certitude a-t-il qu'il ne
se dclera point dans le dlire de la fivre ou du rve? On l'entendra
sur le lieu de la scne, et il est perdu. Ceux qui l'environneront  la
Chine ne le comprendront pas. Mes enfants, les jours du mchant sont
remplis d'alarmes. Le repos n'est fait que pour l'homme de bien. C'est
lui seul qui vit et meurt tranquille.

Ce texte puis, les visites s'en allrent; mon frre et ma soeur
rentrrent; la conversation interrompue fut reprise, et mon pre dit:
Dieu soit lou! nous voil ensemble. Je me trouve bien avec les autres,
mais mieux avec vous. Puis s'adressant  moi: Pourquoi, me
demanda-t-il, n'as-tu pas dit ton avis au chapelier?

--C'est que vous m'en avez empch.

--Ai-je mal fait?

--Non, parce qu'il n'y a point de bon conseil pour un sot. Quoi donc,
est-ce que cet homme n'est pas le plus proche parent de sa femme? Est-ce
que le bien qu'il a retenu ne lui a pas t donn en dot? Est-ce qu'il
ne lui appartient pas au titre le plus lgitime? Quel est le droit de
ces collatraux?

MON PRE.

Tu ne vois que la loi, mais tu n'en vois pas l'esprit.

MOI.

Je vois comme vous, mon pre, le peu de sret des femmes, mprises,
haes  tort  travers de leurs maris, si la mort saisissait ceux-ci de
leurs biens. Mais qu'est-ce que cela me fait  moi, honnte homme, qui
ai bien rempli mes devoirs avec la mienne? Ne suis-je pas assez
malheureux de l'avoir perdue? Faut-il qu'on vienne encore m'enlever sa
dpouille?

MON PRE.

Mais si tu reconnais la sagesse de la loi, il faut t'y conformer, ce me
semble.

MA SOEUR.

Sans la loi il n'y a plus de vol.

MOI.

Vous vous trompez, ma soeur.

MON FRRE.

Sans la loi tout est  tous, et il n'y a plus de proprit.

MOI.

Vous vous trompez, mon frre.

MON FRRE.

Et qu'est-ce qui fonde donc la proprit?

MOI.

Primitivement, c'est la prise de possession par le travail. La nature a
fait les bonnes lois de toute ternit; c'est une force lgitime qui en
assure l'excution; et cette force, qui peut tout contre le mchant, ne
peut rien contre l'homme de bien. Je suis cet homme de bien; et dans ces
circonstances et beaucoup d'autres que je vous dtaillerais, je la cite
au tribunal de mon coeur, de ma raison, de ma conscience, au tribunal de
l'quit naturelle; je l'interroge, je m'y soumets ou je l'annule.

MON PRE.

Prche ces principes-l sur les toits, je te promets qu'ils feront
fortune, et tu verras les belles choses qui en rsulteront.

MOI.

Je ne les prcherai pas; il y a des vrits qui ne sont pas faites pour
les fous; mais je les garderai pour moi.

MON PRE.

Pour toi qui es un sage?

MOI.

Assurment.

MON PRE.

D'aprs cela, je pense bien que tu n'approuveras pas autrement la
conduite que j'ai tenue dans l'affaire du cur de Thivet. Mais toi,
l'abb, qu'en penses-tu?

L'ABB.

Je pense, mon pre, que vous avez agi prudemment de consulter, et d'en
croire le pre Bouin; et que si vous eussiez suivi votre premier
mouvement, nous tions en effet ruins.

MON PRE.

Et toi, grand philosophe, tu n'es pas de cet avis?

MOI.

Non.

MON PRE.

Cela est bien court. Va ton chemin.

MOI.

Vous me l'ordonnez?

MON PRE.

Sans doute.

MOI.

Sans mnagement?

MON PRE.

Sans doute.

MOI.

Non, certes, lui rpondis-je avec chaleur, je ne suis pas de cet avis.
Je pense, moi, que, si vous avez jamais fait une mauvaise action dans
votre vie, c'est celle-l; et que si vous vous fussiez cru oblig 
restitution envers le lgataire aprs avoir dchir le testament, vous
l'tes bien davantage envers les hritiers pour y avoir manqu.

MON PRE.

Il faut que je l'avoue, cette action m'est toujours reste sur le coeur;
mais le pre Bouin!...

MOI.

Votre pre Bouin, avec toute sa rputation de science et de saintet,
n'tait qu'un mauvais raisonneur, un bigot  tte rtrcie.

MA SOEUR,  voix basse.

Est-ce que ton projet est de nous ruiner?

MON PRE.

Paix! paix! laisse l le pre Bouin; et dis-nous tes raisons, sans
injurier personne.

MOI.

Mes raisons? Elles sont simples; et les voici. Ou le testateur a voulu
supprimer l'acte qu'il avait fait dans la duret de son coeur, comme
tout concourait  le dmontrer; et vous avez annul sa rsipiscence: ou
il a voulu que cet acte atroce et son effet: et vous vous tes associ
 son injustice.

MON PRE.

 son injustice? C'est bientt dit.

MOI.

Oui, oui,  son injustice; car tout ce que le pre Bouin vous a dbit
ne sont que de vaines subtilits, de pauvres conjectures, des peut-tre
sans aucune valeur, sans aucun poids, auprs des circonstances qui
taient tout caractre de validit  l'acte injuste que vous avez tir
de la poussire, produit et rhabilit. Un coffre  paperasses; parmi
ces paperasses une vieille paperasse proscrite; par sa date, par son
injustice, par son mlange avec d'autres paperasses, par la mort des
excuteurs, par le mpris des lettres du lgataire, par la richesse de
ce lgataire, et par la pauvret des vritables hritiers!
Qu'oppose-t-on  cela? Une restitution prsume! Vous verrez que ce
pauvre diable de prtre, qui n'avait pas un sou lorsqu'il arriva dans sa
cure, et qui avait pass quatre-vingts ans de sa vie  amasser environ
cent mille francs en entassant sou sur sou, avait fait autrefois aux
Frmins, chez qui il n'avait point demeur, et qu'il n'avait peut-tre
jamais connus que de nom, un vol de cent mille francs. Et quand ce
prtendu vol et t rel, le grand malheur que... J'aurais brl cet
acte d'iniquit. Il fallait le brler, vous dis-je; il fallait couter
votre coeur, qui n'a cess de rclamer depuis, et qui en savait plus que
votre imbcile Bouin, dont la dcision ne prouve que l'autorit
redoutable des opinions religieuses sur les ttes les mieux organises,
et l'influence pernicieuse des lois injustes, des faux principes sur le
bon sens et l'quit naturelle. Si vous eussiez t  ct du cur,
lorsqu'il crivit cet inique testament, ne l'eussiez-vous pas mis en
pices? Le sort le jette entre vos mains, et vous le conservez?

MON PRE.

Et si le cur t'avait institu son lgataire universel?...

MOI.

L'acte odieux n'en aurait t que plus promptement cass.

MON PRE.

Je n'en doute nullement; mais n'y a-t-il aucune diffrence entre le
donataire d'un autre, et le tien?...

MOI.

Aucune. Ils sont tous les deux justes ou injustes, honntes ou
malhonntes...

MON PRE.

Lorsque la loi ordonne, aprs le dcs, l'inventaire et la lecture de
tous les papiers, sans exception, elle a son motif, sans doute; et ce
motif quel est-il?

MOI.

Si j'tais caustique, je vous rpondrais: de dvorer les hritiers, en
multipliant ce qu'on appelle des vacations; mais songez que vous n'tiez
point l'homme de la loi; et qu'affranchi de toute forme juridique, vous
n'aviez de fonctions  remplir que celles de la bienfaisance et de
l'quit naturelle.

                   *       *       *       *       *

Ma soeur se taisait; mais elle me serrait la main en signe
d'approbation. L'abb secouait les oreilles, et mon pre disait: Et puis
encore une petite injure au pre Bouin. Tu crois du moins que ma
religion m'absout?

MOI.

Je le crois; mais tant pis pour elle.

MON PRE.

Cet acte, que tu brles de ton autorit prive, tu crois qu'il aurait
t dclar valide au tribunal de la loi?

MOI.

Cela se peut; mais tant pis pour la loi.

MON PRE.

Tu crois qu'elle aurait nglig toutes ces circonstances, que tu fais
valoir avec tant de force?

MOI.

Je n'en sais rien; mais j'en aurais voulu avoir le coeur net. J'y aurais
sacrifi une cinquantaine de louis: 'aurait t une charit bien faite,
et j'aurais attaqu le testament au nom de ces pauvres hritiers.

MON PRE.

Oh! pour cela, si tu avais t avec moi, et que tu m'en eusses donn le
conseil, quoique, dans les commencements d'un tablissement, cinquante
louis ce soit une somme, il y a tout  parier que je l'aurais suivi.

L'ABB.

Pour moi, j'aurais autant aim donner cet argent aux pauvres hritiers
qu'aux gens de justice.

MOI.

Et vous croyez, mon frre, qu'on aurait perdu ce procs?

MON FRRE.

Je n'en doute pas. Les juges s'en tiennent strictement  la loi, comme
mon pre et le pre Bouin; et font bien. Les juges ferment, en pareils
cas, les yeux sur les circonstances, comme mon pre et le pre Bouin,
par l'effroi des inconvnients qui s'ensuivraient; et font bien. Ils
sacrifient quelquefois contre le tmoignage mme de leur conscience,
comme mon pre et le pre Bouin, l'intrt du malheureux et de
l'innocent qu'ils ne pourraient sauver sans lcher la bride  une
infinit de fripons; et font bien. Ils redoutent, comme mon pre et le
pre Bouin, de prononcer un arrt quitable dans un cas dtermin, mais
funeste dans mille autres par la multitude de dsordres auxquels il
ouvrirait la porte; et font bien. Et dans le cas du testament dont il
s'agit...

MON PRE.

Tes raisons, comme particulires, taient peut-tre bonnes; mais comme
publiques, elles seraient mauvaises. Il y a tel avocat peu scrupuleux,
qui m'aurait dit tte  tte: Brlez ce testament; ce qu'il n'aurait os
crire dans sa consultation.

MOI.

J'entends; c'tait une affaire  n'tre pas porte devant les juges.
Aussi, parbleu! n'y aurait-elle pas t porte, si j'avais t  votre
place.

MON PRE.

Tu aurais prfr ta raison  la raison publique; la dcision de l'homme
 celle de l'homme de loi.

MOI.

Assurment. Est-ce que l'homme n'est pas antrieur  l'homme de loi?
Est-ce que la raison de l'espce humaine n'est pas tout autrement sacre
que la raison d'un lgislateur? Nous nous appelons civiliss, et nous
sommes pires que des sauvages. Il semble qu'il nous faille encore
tournoyer pendant des sicles, d'extravagances en extravagances et
d'erreurs en erreurs, pour arriver o la premire tincelle de jugement,
l'instinct seul, nous et mens tout droit. Aussi nous nous sommes si
bien fourvoys...

MON PRE.

Mon fils, mon fils, c'est un bon oreiller, que celui de la raison; mais
je trouve que ma tte repose plus doucement encore sur celui de la
religion et des lois: et point de rplique l-dessus; car je n'ai pas
besoin d'insomnie. Mais il me semble que tu prends de l'humeur. Dis-moi
donc, si j'avais brl le testament, est-ce que tu m'aurais empch de
restituer?

MOI.

Non, mon pre; votre repos m'est un peu plus cher que tous les biens du
monde.

MON PRE.

Ta rponse me plat et pour cause.

MOI.

Et cette cause, vous allez nous la dire?

MON PRE.

Volontiers. Le chanoine Vigneron, ton oncle, tait un homme dur, mal
avec ses confrres dont il faisait la satire continuelle par sa conduite
et par ses discours. Tu tais destin  lui succder; mais, au moment de
sa mort, on pensa dans la famille qu'il valait mieux envoyer en cour de
Rome, que de faire, entre les mains du chapitre, une rsignation qui ne
serait point agre. Le courrier part. Ton oncle meurt une heure ou deux
avant l'arrive prsume du courrier, et voil le canonicat et dix-huit
cents francs perdus. Ta mre, tes tantes, nos parents, nos amis taient
tous d'avis de celer la mort du chanoine. Je rejetai ce conseil; et je
fis sonner les cloches sur-le-champ.

MOI.

Et vous ftes bien.

MON PRE.

Si j'avais cout les bonnes femmes, et que j'en eusse eu du remords, je
vois que tu n'aurais pas balanc  me sacrifier ton aumusse.

MOI.

Sans cela. J'aurais mieux aim tre un bon philosophe, ou rien que
d'tre un mauvais chanoine.

                   *       *       *       *       *

Le gros prieur rentra, et dit sur mes derniers mots qu'il avait
entendus: Un mauvais chanoine! Je voudrais bien savoir comment on est
un bon ou un mauvais prieur, un bon ou un mauvais chanoine; ce sont des
tats si indiffrents. Mon pre haussa les paules, et se retira pour
quelques devoirs pieux qui lui restaient  remplir. Le prieur dit: J'ai
un peu scandalis le papa.

MON FRRE.

Cela se pourrait.

Puis, tirant un livre de sa poche: Il faut, ajouta-t-il, que je vous
lise quelques pages d'une description de la Sicile par le pre Labat.

MOI.

Je les connais. C'est l'histoire du _calzolaio_[4] de Messine.

MON FRRE.

Prcisment.

LE PRIEUR.

Et ce _calzolaio_, que faisait-il?

MON FRRE.

L'historien raconte que, n vertueux, ami de l'ordre et de la justice,
il avait beaucoup  souffrir dans un pays o les lois n'taient pas
seulement sans vigueur, mais sans exercice. Chaque jour tait marqu par
quelque crime. Des assassins connus marchaient tte leve, et bravaient
l'indignation publique. Des parents se dsolaient sur leurs filles
sduites et jetes du dshonneur dans la misre, par la cruaut des
ravisseurs. Le monopole enlevait  l'homme laborieux sa subsistance et
celle de ses enfants; des concussions de toute espce arrachaient des
larmes amres aux citoyens opprims. Les coupables chappaient au
chtiment, ou par leur crdit, ou par leur argent, ou par le subterfuge
des formes. Le _calzolaio_ voyait tout cela; il en avait le coeur perc;
et il rvait sans cesse sur sa selle aux moyens d'arrter ces dsordres.

LE PRIEUR.

Que pouvait un pauvre diable comme lui?

MON FRRE.

Vous allez le savoir. Un jour, il tablit une cour de justice dans sa
boutique.

LE PRIEUR.

Comment cela?

MOI.

Le prieur voudrait qu'on lui expdit un rcit, comme il expdie ses
matines.

LE PRIEUR.

Pourquoi non? L'art oratoire veut que le rcit soit bref, et l'vangile
que la prire soit courte.

MON FRRE.

Au bruit de quelque dlit atroce, il en informait; il en poursuivait
chez lui une instruction rigoureuse et secrte. Sa double fonction de
rapporteur et de juge remplie, le procs criminel parachev, et la
sentence prononce, il sortait avec une arquebuse sous son manteau; et,
le jour, s'il rencontrait les malfaiteurs dans quelques lieux carts,
ou la nuit, dans leurs tournes, il vous leur dchargeait quitablement
cinq ou six balles  travers le corps.

LE PRIEUR.

Je crains bien que ce brave homme-l n'ait t rompu vif. J'en suis
fch.

MON FRRE.

Aprs l'excution, il laissait le cadavre sur la place sans en
approcher, et regagnait sa demeure, content comme quelqu'un qui aurait
tu un chien enrag.

LE PRIEUR.

En tua-t-il beaucoup de ces chiens-l?

MON FRRE.

On en comptait plus de cinquante, et tous de haute condition; lorsque le
vice-roi proposa deux mille cus de rcompense au dlateur; et jura, en
face des autels, de pardonner au coupable s'il se dfrait lui-mme.

LE PRIEUR.

Quelque sot!

MON FRRE.

Dans la crainte que le soupon et le chtiment ne tombassent sur un
innocent...

LE PRIEUR.

Il se prsenta au vice-roi!

MON FRRE.

Il lui tint ce discours: J'ai fait votre devoir. C'est moi qui ai
condamn et mis  mort les sclrats que vous deviez punir. Voil les
procs-verbaux qui constatent leurs forfaits. Vous y verrez la marche de
la procdure judiciaire que j'ai suivie. J'ai t tent de commencer par
vous; mais j'ai respect dans votre personne le matre auguste que vous
reprsentez. Ma vie est entre vos mains, et vous en pouvez disposer.

LE PRIEUR.

Ce qui fut fait.

MON FRRE.

Je l'ignore; mais je sais qu'avec tout ce beau zle pour la justice, cet
homme n'tait qu'un meurtrier.

LE PRIEUR.

Un meurtrier! le mot est dur: quel autre nom pourrait-on lui donner,
s'il avait assassin des gens de bien?

MOI.

Le beau dlire!

MA SOEUR.

Il serait  souhaiter...

MON FRRE,  moi.

Vous tes le souverain: cette affaire est soumise  votre dcision;
quelle sera-t-elle?

MOI.

L'abb, vous me tendez un pige; et je veux bien y donner. Je
condamnerai le vice-roi  prendre la place du savetier, et le savetier 
prendre la place du vice-roi.

MA SOEUR.

Fort bien, mon frre.

                   *       *       *       *       *

Mon pre reparut avec ce visage serein qu'il avait toujours aprs la
prire. On lui raconta le fait, et il confirma la sentence de l'abb. Ma
soeur ajouta: et voil Messine prive, sinon du seul homme juste, du
moins du seul brave citoyen qu'il y et. Cela m'afflige.

On servit; on disputa encore un peu contre moi; on plaisanta beaucoup le
prieur sur sa dcision du chapelier, et le peu de cas qu'il faisait des
prieurs et des chanoines. On lui proposa le cas du testament; au lieu de
le rsoudre, il nous raconta un fait qui lui tait personnel.

LE PRIEUR.

Vous vous rappelez l'norme faillite du changeur Bourmont.

MON PRE.

Si je me rappelle! j'y tais pour quelque chose.

LE PRIEUR.

Tant mieux!

MON PRE.

Pourquoi tant mieux?

LE PRIEUR.

C'est que, si j'ai mal fait, ma conscience en sera soulage d'autant. Je
fus nomm syndic des cranciers. Il y avait parmi les effets actifs de
Bourmont un billet de cent cus sur un pauvre marchand grnetier son
voisin. Ce billet, partag au prorata de la multitude des cranciers,
n'allait pas  douze sous pour chacun d'eux; et exig du grnetier,
c'tait sa ruine. Je supposai...

MON PRE.

Que chaque crancier n'aurait pas refus 12 sous  ce malheureux; vous
dchirtes le billet, et vous ftes l'aumne de ma bourse.

LE PRIEUR.

Il est vrai; en tes-vous fch?

MON PRE.

Non.

LE PRIEUR.

Ayez la bont de croire que les autres n'en seraient pas plus fchs que
vous; et tout sera dit.

MON PRE.

Mais, monsieur le prieur, si vous lacrez de votre autorit prive un
billet, pourquoi n'en lacrerez-vous pas deux, trois, quatre; tout
autant qu'il se trouvera d'indigents  secourir aux dpens d'autrui? Ce
principe de commisration peut nous mener loin, monsieur le prieur: la
justice, la justice...

LE PRIEUR.

On l'a dit, est souvent une grande injustice.

                   *       *       *       *       *

Une jeune femme, qui occupait le premier, descendit; c'tait la gaiet
et la folie en personne. Mon pre lui demanda des nouvelles de son mari:
ce mari tait un libertin qui avait donn  sa femme l'exemple des
mauvaises moeurs, qu'elle avait, je crois, un peu suivi; et qui, pour
chapper  la poursuite de ses cranciers, s'en tait all  la
Martinique. Mme d'Isigny, c'tait le nom de notre locataire, rpondit 
mon pre: M. d'Isigny? Dieu merci! je n'en ai plus entendu parler; il
est peut-tre noy.

LE PRIEUR.

Noy! je vous en flicite.

MADAME D'ISIGNY.

Qu'est-ce que cela vous fait, monsieur l'abb?

LE PRIEUR.

Rien, mais  vous?

MADAME D'ISIGNY.

Et qu'est-ce que cela me fait  moi?

LE PRIEUR.

Mais, on dit...

MADAME D'ISIGNY.

Et qu'est-ce qu'on dit?

LE PRIEUR.

Puisque vous le voulez savoir, on dit qu'il avait surpris quelques-unes
de vos lettres.

MADAME D'ISIGNY.

Et n'avais-je pas un beau recueil des siennes?...

                   *       *       *       *       *

Et puis voil une querelle tout  fait comique entre le prieur et Mme
d'Isigny sur les privilges des deux sexes. Mme d'Isigny m'appela  son
secours; et j'allais prouver au prieur que le premier des deux poux qui
manquait au pacte, rendait  l'autre sa libert; mais mon pre demanda
son bonnet de nuit, rompit la conversation, et nous envoya coucher.
Lorsque ce fut  mon tour de lui souhaiter la bonne nuit, en
l'embrassant, je lui dis  l'oreille: Mon pre, c'est qu' la rigueur
il n'y a point de lois pour le sage...

--Parlez plus bas...

--Toutes tant sujettes  des exceptions, c'est  lui qu'il appartient
de juger des cas o il faut s'y soumettre ou s'en affranchir.

--Je ne serais pas trop fch, me rpondit-il, qu'il y et dans la ville
un ou deux citoyens comme toi; mais je n'y habiterais pas, s'ils
pensaient tous de mme.




NOTES

  [1] Nous rtablissons ce terme familier d'aprs l'dition originale.
    Les suivantes l'ont remplac par _petite soeur_.

  [2] Village situ entre Chaumont et Langres. (Note de l'dition de
    BRIRE.)

  [3] On connat Cartouche. Son affaire n'tait rien, dit l'avocat
    Barbier, en comparaison de celle de Nivet, coupable d'un grand
    nombre d'assassinats. Nivet fut rou en Grve le 1er juin 1729.

  [4] Cordonnier.






End of the Project Gutenberg EBook of Entretien d'un pre avec ses enfants, by 
Denis Diderot

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENTRETIEN D'UN PERE AVEC SES ENFANTS ***

***** This file should be named 28604-8.txt or 28604-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/8/6/0/28604/

Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
