The Project Gutenberg EBook of Le Tour du Monde; Afrique Centrale, by Various

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Title: Le Tour du Monde; Afrique Centrale
       Journal des voyages et des voyageurs; 2em. sem. 1860

Author: Various

Editor: douard Charton

Release Date: July 29, 2009 [EBook #29539]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DU MONDE; AFRIQUE CENTRALE ***




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                    LE TOUR DU MONDE




            IMPRIMERIE GNRALE DE CH. LAHURE
               Rue de Fleurus, 9,  Paris




                    LE TOUR DU MONDE

               NOUVEAU JOURNAL DES VOYAGES

                PUBLI SOUS LA DIRECTION

                 DE M. DOUARD CHARTON

        ET ILLUSTR PAR NOS PLUS CLBRES ARTISTES




                         1860
                   DEUXIME SEMESTRE

            LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
         PARIS, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77
          LONDRES, KING WILLIAM STREET, STRAND
              LEIPZIG, 15, POST-STRASSE

                         1860




TABLE DES MATIRES.


UN MOIS EN SICILE (1843.--Indit.), par M. Flix BOURQUELOT.

  Arrive en Sicile. -- Palerme et ses habitants. -- Les monuments
    de Palerme. -- La cathdrale de Monreale. -- De Palerme 
    Trapani. -- Partenico. -- Alcamo. -- Calatafimi. -- Ruines de
    Sgeste. -- Trapani. -- La spulture du couvent des capucins. --
    Le mont ryx. -- De Trapani  Girgenti. -- La Lettica. --
    Castelvetrano. -- Ruines de Slinonte. -- Sciacca. -- Girgenti
    (Agrigente). -- De Girgenti  Castrogiovanni. -- Caltanizzetta.
    -- Castrogiovanni. -- Le lac Pergusa et l'enlvement de
    Proserpine. -- De Castrogiovanni  Syracuse. -- Calatagirone. --
    Vezzini. -- Syracuse. -- De Syracuse  Catane. -- Lentini. --
    Catane. -- Ascension de l'Etna. -- Taormine. -- Messine. --
    Retour  Naples.                                                 1


VOYAGE EN PERSE, fragments par M. le comte A. de GOBINEAU (1855-1858),
dessins indits de M. Jules LAURENS.

  Arrive  Ispahan. -- Le gouverneur. -- Aspect de la ville. -- Le
    Tchhar-Bgh. -- Le collge de la Mre du roi. -- La mosque du
    roi. -- Les quarante colonnes. -- Prsentations. -- Le pont du
    Zend--Roub. -- Un dner  Ispahan. -- La danse et la comdie. --
    Les habitants d'Ispahan. -- D'Ispahan  Kaschan. -- Kaschan. --
    Ses fabriques. -- Son imprimerie lithographique. -- Ses
    scorpions. -- Une lgende. -- Les bazars. -- Le collge. -- De
    Kaschan  la plaine de Thran. -- Koum. -- Feux d'artifice. --
    Le pont du Barbier. -- Le dsert de Khavr. -- Houz-Sultan. --
    La plaine de Thran. -- Thran. -- Notre entre dans la ville.
    -- Notre habitation.                                            16

  Une audience du roi de Perse. -- Nouvelles constructions 
    Thran. -- Temprature. -- Longvit. -- Les nomades. -- Deux
    plerins. -- Le culte du feu. -- La police. -- Les ponts. -- Le
    laisser aller administratif. -- Les amusements d'un bazar persan.
    -- Les fianailles. -- Le divorce. -- La journe d'une Persane.
    -- La journe d'un Persan. -- Les visites. -- Formules de
    politesses. -- La peinture et la calligraphie persanes. -- Les
    chansons royales. -- Les conteurs d'histoires. -- Les spectacles:
    drames historiques. -- pilogue. -- Le Dmavend. -- L'enfant qui
    cherche un trsor.                                              34


VOYAGES AUX INDES OCCIDENTALES, par M. Anthony TROLLOPE
(1858-1859); dessins indits de M. A. de BRARD.

  L'le Saint-Thomas. -- La Jamaque: Kingston; Spanish-Town; les
    _rserves_; la vgtation. -- Les planteurs et les ngres. --
    Plaintes d'une Ariane noire. -- La toilette des ngresses. --
    Avenir des multres. -- Les petites Antilles. -- La Martinique.
    -- La Guadeloupe. -- Grenada. -- La Guyane anglaise. -- Une
    sucrerie. -- Barbados. -- La Trinidad. -- La Nouvelle-Grenade. --
    Sainte-Marthe. -- Carthagne. -- Le chemin de fer de Panama. --
    Costa Rica: San Jos; le Mont-Blanco. -- Le Serapiqui. --
    Greytown.                                                       49


VOYAGE DANS LES TATS SCANDINAVES, par M. Paul RIANT. (Le
Tlmark et l'vch de Bergen.) (1858.--Indit.)

  LE TLMARK. -- Christiania. -- Dpart pour le Tlmark. -- Mode
    de voyager. -- Paysage. -- La valle et la ville de Drammen. --
    De Drammen  Kongsberg. -- Le cheval norvgien. -- Kongsberg et
    ses gisements mtallifres. -- Les montagnes du Tlmark. --
    Leurs habitants. -- Hospitalit des _gaards_ et des _sters_. --
    Une sorcire. -- Les lacs Tinn et Mjs. -- Le Westfjord. -- La
    chute du Rjukan. -- Lgende de la belle Marie. -- Dal. -- Le
    livre des trangers. -- L'glise d'Hitterdal. -- L'ivresse en
    Norvge. -- Le chtelain aubergiste. -- Les lacs Sillegjord et
    Bandak. -- Le ravin des Corbeaux.                               65

  --_Le Saint-Olaf_ et ses pareils. -- Navigation intrieure. --
    Retour  Christiania par Skien.                                 82

  L'VCH DE BERGEN. -- La presqu'le de Bergen. -- Lrdal. -- Le
    Sognefjord. -- Vosse-Vangen. -- Le Vringfoss. -- Le
    Hardangerfjord. -- De Vikor  Sammanger et  Bergen.           85


VOYAGE DE M. GUILLAUME LEJEAN DANS L'AFRIQUE ORIENTALE
(1860.--Texte et dessins indits.)--Lettre au Directeur du _Tour
du monde_ (Khartoum, 10 mai 1860).

  D'ALEXANDRIE  SOUAKIN. -- L'gypte. -- Le dsert. -- Le simoun.
    -- Suez. -- Un danger. -- Le mirage. -- Tor. -- Qossir. --
    Djambo. -- Djeddah.                                             97


VOYAGE AU MONT ATHOS, par M. A. PROUST (1858.--Indit.)

  Salonique. -- Juifs, Grecs et Bulgares. -- Les mosques. --
    L'Albanais Rabottas. -- Prparatifs de dpart. -- Vasilika. --
    Galatz. -- Nedgesalar. -- L'Athos. -- Saint-Nicolas. -- Le P.
    Gdon. -- Le couvent russe. -- La messe chez les Grecs. --
    Karis et la rpublique de l'Athos. -- Le vovode turc. -- Le
    peintre Anthims et le pappas Manuel. -- M. de Svastiannoff.  103

  Ermites indpendants. -- Le monastre de Koutloumousis. -- Les
    bibliothques. -- La peinture. -- Manuel Panselinos et les
    peintres modernes. -- Le monastre d'Iveron. -- Les carmes. --
    Peintres et peintures. -- Stavronikitas. -- Miracles. -- Un
    Vroukolakas. -- Les bibliothques. -- Les mulets. -- Philotheos.
    -- Les moines et la guerre de l'Indpendance. -- Karacallos. --
    L'union des deux glises. -- Les pnitences et les fautes.     114

  La lgende d'Arcadius. -- Le pappas de Smyrne. -- Esphigmenou. --
    Thodose le Jeune. -- L'ex-patriarche Anthymos et l'glise
    grecque. -- L'isthme de l'Athos et Xerxs. -- Les monastres
    bulgares: Kiliandari et Zographos. -- La lgende du peintre. --
    Beaut du paysage. -- Castamoniti. -- Une femme au mont Athos. --
    Dokiarios. -- La secte des Palamites. -- Saint-Xnophon. -- La
    pche aux ponges. -- Retour  Karis. -- Xiropotamos, le couvent
    du Fleuve Sec. -- Dpart de Daphn. -- Marino le chanteur.     130


VOYAGE D'UN NATURALISTE (Charles DARWIN).--L'archipel Galapagos
et les attoles ou les de coraux.--(1838).

  L'ARCHIPEL GALAPAGOS. -- Groupe volcanique. -- Innombrables
    cratres. -- Aspect bizarre de la vgtation. -- L'le Chatam. --
    Colonie de l'le Charles. -- L'le James. -- Lac sal dans un
    cratre. -- Histoire naturelle de ce groupe d'les. --
    Mammifres; souris indigne. -- Ornithologie; familiarit des
    oiseaux; terreur de l'homme; instinct acquis. -- Reptiles;
    tortues de terre; leurs habitudes.                             139

  Encore les tortues de terre; lzard aquatique se nourrissant de
    plantes marines; lzard terrestre herbivore, se creusant un
    terrier. -- Importance des reptiles dans cet archipel o ils
    remplacent les mammifres. -- Diffrences entre les espces qui
    habitent les diverses les. -- Aspect gnral amricain.       146

  LES ATTOLES OU LES DE CORAUX. -- le Keeling. -- Aspect
    merveilleux. -- Flore exigu. -- Voyage des graines. -- Oiseaux.
    -- Insectes. -- Sources  flux et reflux. -- Chasse aux tortues.
    -- Champs de coraux morts. -- Pierres transportes par les
    racines des arbres. -- Grand crabe. -- Corail piquant. --
    Poissons se nourrissant de coraux. -- Formation des attoles. --
    Profondeur  laquelle le corail peut vivre. -- Vastes espaces
    parsems d'les de corail. -- Abaissement de leurs fondations. --
    Barrires. -- Franges de rcifs. -- Changement des franges en
    barrires et des barrires en attoles.                         151


BIOGRAPHIE.--Brun-Rollet.                                          159


VOYAGE AU PAYS DES YAKOUTES (Russie asiatique), par OUVAROVSKI
(1830-1839).

  Djigansk. -- Mes premiers souvenirs. -- Brigandages. -- Le
    paysage de Djigansk. -- Les habitants. -- La pche. -- Si les
    poissons morts sont bons  manger. -- La sorcire Agrippine. --
    Mon premier voyage. -- Killm et ses environs. -- Malheurs. --
    Les Yakoutes. -- La chasse et la pche. -- Yakoutsk. -- Mon
    premier emploi. -- J'avance. -- Dernires recommandations de ma
    mre. -- Irkoutsk. -- Voyage. -- Oudsko. -- Mes bagages. --
    Campement. -- Le froid. -- La rivire Outchour. -- L'Aldan. --
    Voyage dans la neige et dans la glace. -- L'gn. -- Un Tongouse
    qui pleure son chien. -- Obstacles et fatigues. -- Les guides. --
    Ascension du Diougdjour. -- Stratagme pour prendre un oiseau. --
    La ville d'Oudsko. -- La pche  l'embouchure du fleuve Ut. --
    Navigation pnible. -- Boroukan. -- Une halte dans la neige. --
    Les rennes. -- Le mont Byraya. -- Retour  Oudsko et 
    Yakoutsk.                                                      161

  Viliouisk. -- Sel tricolore. -- Bois ptrifi. -- Le Sountar. --
    Nouveau voyage. -- Description du pays des Yakoutes. -- Climat.
    -- Population. -- Caractres. -- Aptitudes. -- Les femmes
    yakoutes.                                                      177


DE SYDNEY  ADLADE (Australie du Sud), notes extraites d'une
correspondance particulire (1860).

  Les Alpes australiennes. -- Le bassin du Murray. -- Ce qui reste
    des anciens matres du sol. -- Navigation sur le Murray. --
    Frontires de l'Australie du Sud. -- Le lac Alexandrina. -- Le
    Kanguroo rouge. -- La colonie de l'Australie du Sud. -- Adlade.
    -- Culture et mines.                                           182


VOYAGES ET DCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE, journal du docteur
BARTH (1849-1855).

  Henry Barth. -- But de l'expdition de Richardson. -- Dpart. --
    Le Fezzan. -- Mourzouk. -- Le dsert. -- Le palais des dmons. --
    Barth s'gare; torture et agonie. -- Oasis. -- Les Touaregs. --
    Dunes. -- Afalesselez. -- Bubales et moufflons. -- Ouragan. --
    Frontires de l'Asben. -- Extorsions. -- Dluge  une latitude o
    il ne doit pas pleuvoir. -- La Suisse du dsert. -- Sombre valle
    de Taghist. -- Riante valle d'Auderas. -- Agadez. -- Sa
    dcadence. -- Entrevue de Barth et du sultan. -- Pouvoir
    despotique. -- Coup d'oeil sur les moeurs. -- Habitat de la
    girafe. -- Le Soudan; le Damergou. -- Architecture. -- Katchna;
    Barth est prisonnier. -- Pnurie d'argent. -- Kano. -- Son
    aspect, son industrie, sa population. -- De Kano  Kouka. -- Mort
    de Richardson. -- Arrive  Kouka. -- Difficults croissantes. --
    L'nergie du voyageur en triomphe. -- Ses visiteurs. -- Un vieux
    courtisan. -- Le vizir et ses quatre cents femmes. -- Description
    de la ville, son march, ses habitants. -- Le Dendal. --
    Excursion. -- Angornou. -- Le lac Tchad.                       193

  Dpart. -- Aspect dsol du pays. -- Les Ghouas. -- Mabani. -- Le
    mont Dlabda. -- Forgeron en plein vent. -- Dvastation. --
    Orage. -- Baobab. -- Le Mendif. -- Les Marghis. -- L'Adamaoua. --
    Mboutoudi. -- Proposition de mariage. -- Installation de vive
    force chez le fils du gouverneur de Soulleri. -- Le Bnou. --
    Yola. -- Mauvais accueil. -- Renvoi subit. -- Les Oulad-Sliman.
    -- Situation politique du Bornou. -- La ville de Yo. -- Nggimi
    ou Inggimi. -- Chute dans un bourbier. -- Territoire ennemi. --
    Razzia. -- Nouvelle expdition. -- Troisime dpart de Kouka. --
    Le chef de la police. -- Aspect de l'arme. -- Dikoua. -- Marche
    de l'arme. -- Le Mosgou. -- Adishen et son escorte. -- Beaut du
    pays. -- Chasse  l'homme. -- Erreur des Europens sur le centre
    de l'Afrique. -- Incendies. -- Baga. -- Partage du butin. --
    Entre dans le Baghirmi. -- Refus de passage. -- Traverse du
    Chari. --  travers champs. -- Dfense d'aller plus loin. --
    Hospitalit de Bou-Bakr-Sadik. -- Barth est arrt. -- On lui met
    les fers aux pieds. -- Dlivr par Sadik. -- Masna. -- Un
    savant. -- Les femmes de Baghirmi. -- Combat avec des fourmis. --
    Cortge du sultan. -- Dpches de Londres.                     209

  De Katchna au Niger. -- Le district de Mouniyo. -- Lacs
    remarquables. -- Aspect curieux de Zinder. -- Route prilleuse.
    -- Activit des fourmis. -- Le Ghaladina de Sokoto. -- Marche
    force de trente heures. -- L'mir Aliyou. -- Vourno. --
    Situation du pays. -- Cortge nuptial. -- Sokoto. -- Caprice
    d'une bote  musique. -- Gando. -- Khalilou. -- Un chevalier
    d'industrie. -- Exactions. -- Pluie. -- Dsolation et fcondit.
    -- Zogirma. -- La valle de Foga. -- Le Niger. -- La ville de
    Say. -- Rgion mystrieuse. -- Orage. -- Passage de la Sirba. --
    Fin du rhamadan  Sebba. -- Bijoux en cuivre. -- De l'eau
    partout. -- Barth dguis en schrif. -- Horreur des chiens. --
    Montagnes du Hombori. -- Protection des Touaregs. -- Bambara. --
    Prires pour la pluie. -- Sur l'eau. -- Kabara. -- Visites
    importunes. -- Dangereux passage. -- Tinboctoue, Tomboctou ou
    Tembouctou. -- El Bakay. -- Menaces. -- Le camp du cheik. --
    Irritation croissante. -- Sus au chrtien! -- Les Foullanes
    veulent assiger la ville. -- Dpart. -- Un preux chez les
    Touaregs. -- Zone rocheuse. -- Lenteurs dsesprantes. -- Gogo.
    -- Gando. -- Kano. -- Retour.                                  226


VOYAGES ET AVENTURES DU BARON DE WOGAN EN CALIFORNIE
(1850-1852.--Indit).

  Arrive  San-Francisco. -- Description de cette ville. -- Dpart
    pour les placers. -- Le claim. -- Premire dception. -- La
    solitude. -- Mineur et chasseur. -- Dpart pour l'intrieur. --
    L'ours gris. -- Reconnaissance des sauvages. -- Captivit. --
    Jugement. -- Le poteau de la guerre. -- L'Anglais chef de tribu.
    -- Dlivrance.                                                 242


VOYAGE DANS LE ROYAUME D'AVA (empire des Birmans), par le
capitaine Henri YULE, du corps du gnie bengalais (1855).

  Dpart de Rangoun. -- Frontires anglaises et birmanes. -- Aspect
    du fleuve et de ses bords. -- La ville de Magw. -- Musique,
    concert et drames birmans. -- Sources de naphte; leur
    exploitation. -- Un monastre et ses habitants. -- La ville de
    Pagn. -- Myeen-Kyan. -- Amarapoura. -- Paysage. -- Arrive 
    Amarapoura.                                                    258

  Amarapoura; ses palais, ses temples. -- L'lphant blanc. --
    Population de la ville. -- Recensement suspect. -- Audience du
    roi. -- Prsents offerts et reus. -- Le prince hritier
    prsomptif et la princesse royale. -- Incident diplomatique. --
    Religion bouddhique. -- Visites aux grands fonctionnaires. -- Les
    dames birmanes.                                                273

  Comment on dompte les lphants en Birmanie. -- Excursions autour
    d'Amarapoura. -- Gologie de la valle de l'Irawady. -- Les
    poissons familiers. -- Le serpent hamadryade. -- Les Shans et
    autres peuples indignes du royaume d'Ava. -- Les femmes chez les
    Birmans et chez les Karens. -- Ftes birmanes. -- Audience de
    cong. -- Refus de signer un trait. -- Lettre royale. -- Dpart
    d'Amarapoura et retour  Rangoun. -- Coup d'oeil rtrospectif sur
    la Birmanie.                                                   280


VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE, par le capitaine
BURTON (1857-1859).

  But de l'expdition. -- Le capitaine Burton. -- Zanzibar. --
    Aspect de la cte. -- Un village. -- Les Bloutchis. -- Ouamrima.
    -- Fertilit du sol. -- Dgot inspir par le pantalon. -- Valle
    de la mort. -- Supplice de M. Maizan. -- Hallucination de
    l'assassin. -- Horreur du paysage. -- Humidit. -- Zoungomro. --
    Effets de la traite. -- Personnel de la caravane. -- Mtis
    arabes, Hindous, jeunes gens mis en gage par leurs familles. --
    nes de selle et de bt. -- Chane de l'Ousagara. --
    Transformation du climat. -- Nouvelles plaines insalubres. --
    Contraste. -- Ruine d'un village. -- Fourmis noires. -- Troisime
    rampe de l'Ousagara. -- La Passe terrible. -- L'Ougogo. --
    L'Ougogi. -- pines. -- Le Zihoua. -- Caravanes. -- Curiosit des
    indignes. -- Faune. -- Un despote. -- La plaine embrase. --
    Coup d'oeil sur la valle d'Ougogo. -- Aridit. -- Kraals. --
    Absence de combustible. -- Gologie. -- Climat. -- Printemps. --
    Indignes. -- District de Toula. -- Le chef Maoula. -- Fort
    dangereuse.                                                    305

  Arrive  Kazeh. -- Accueil hospitalier. -- Snay ben Amir. --
    tablissements des Arabes. -- Leur manire de vivre. -- Le Temb.
    -- Chemins de l'Afrique orientale. -- Caravanes. -- Porteurs. --
    Une journe de marche. -- Costume du guide. -- Le Mganga. --
    Coiffures. -- Halte. -- Danse. -- Sjour  Kazeh. -- Avidit des
    Bloutchis. -- Saison pluvieuse. -- Yombo. -- Coucher du soleil.
    -- Jolies fumeuses. -- Le Msn. -- Orgies. -- Kajjanjri. --
    Maladie. -- Passage du Malagarazi. -- Tradition. -- Beaut de la
    Terre de la Lune. -- Soire de printemps. -- Orage. -- Faune. --
    Cynocphales, chiens sauvages, oiseaux d'eau. -- Ouakimbou. --
    Ouanyamouzi. -- Toilette. -- Naissances. -- ducation. --
    Funrailles. -- Mobilier. -- Lieu public. -- Gouvernement. --
    Ordalie. -- Rgion insalubre et fconde. -- Aspect du Tanganyika.
    -- Ravissements. -- Kaoul.                                   321

    Tatouage. -- Cosmtiques. -- Manire originale de priser. --
    Caractre des Ouajiji; leur crmonial. -- Autres riverains du
    lac. -- Ouatata, vie nomade, conqutes, manire de se battre,
    hospitalit. -- Installation  Kaoul. -- Visite de Kannna. --
    Tribulations. -- Maladies. -- Sur le lac. -- Bourgades de
    pcheurs. -- Ouafanya. -- Le chef Kanoni. -- Cte inhospitalire.
    -- L'le d'Oubouari. -- Anthropophages. -- Accueil flatteur des
    Ouavira. -- Pas d'issue au Tanganyika. -- Tempte. -- Retour.  337


FRAGMENT D'UN VOYAGE AU SAUBAT (affluent du Nil Blanc), par M.
Andrea DEBONO (1855)                                               348


VOYAGE  L'LE DE CUBA, par M. Richard DANA (1859).

  Dpart de New-York. -- Une nuit en mer. -- Premire vue de Cuba.
    -- Le Morro. -- Aspect de la Havane. -- Les rues. -- La volante.
    -- La place d'Armes. -- La promenade d'Isabelle II. -- L'htel Le
    Grand. -- Bains dans les rochers. -- Coolies chinois. -- Quartier
    pauvre  la Havane. -- La promenade de Tacon. -- Les surnoms  la
    Havane. -- Matanzas. -- La Plaza. -- Limossar. -- L'intrieur de
    l'le. -- La vgtation. -- Les champs de canne  sucre. -- Une
    plantation. -- Le caf. -- La vie dans une plantation de sucre.
    -- Le Cumbre. -- Le passage. -- Retour  la Havane. -- La
    population de Cuba. -- Les noirs libres. -- Les mystres de
    l'esclavage. -- Les productions naturelles. -- Le climat.      353


EXCURSIONS DANS LE DAUPHIN, par M. Adolphe JOANNE (1850-1860).

  Le pic de Belledon. -- Le Dauphin. -- Les Goulets.              369

  Les gorges d'Omblze. -- Die. -- La valle de Roumeyer. -- La
    fort de Saou. -- Le col de la Cochette.                       385


EXCURSIONS DANS LE DAUPHIN, par M. lise RECLUS (1850-1860).

  La Grave. -- L'Aiguille du midi. -- Le clapier de
    Saint-Christophe. -- Le pont du Diable. -- La Brarde. -- Le col
    de la Tempe. -- La Vallouise. -- Le Pertuis-Rostan. -- Le village
    des Claux. -- Le mont Pelvoux. -- La Balme-Chapelu. -- Moeurs des
    habitants.                                                     402


LISTE DES GRAVURES.                                                417

LISTE DES CARTES.                                                  422

ERRATA.                                                            427




[Illustration: Oasis d'dri (Fezzan).--Dessin de Rouargue d'aprs
Barth (premier volume)]




VOYAGES ET DCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE.

JOURNAL DU DOCTEUR BARTH[1].

         [Note 1: Un des gographes de notre temps, qui ont le plus
         d'autorit, M. Vivien Saint-Martin, a trs-justement apprci
         en ces termes le voyage du docteur Barth: Cette exploration
         restera comme l'une des plus importantes et des plus
         remarquables dans l'histoire des dcouvertes africaines. En
         effet, compltant au nord,  l'est et au sud du Bornou les
         dcouvertes de Denham, Oudney et Clapperton (1822), reliant 
         l'ouest les travaux de Lander (1830)  ceux de Caill (1828),
         Barth et ses compagnons ont combl d'immenses lacunes et
         trac sur la carte d'Afrique des itinraires qui ne s'lvent
         pas  moins de cinq  six mille lieues.

         Une traduction franaise des _Voyages_ de Barth, par M. Paul
         Ithier, se publie en ce moment  Bruxelles et  Paris (Bohn,
         rue de Rivoli, 170). Les deux premiers volumes ont paru.]

1849-1855

     Henry Barth. -- But de l'expdition de Richardson. -- Dpart. --
     Le Fezzan. -- Mourzouk. -- Le dsert. -- Le palais des dmons. --
     Barth s'gare; torture et agonie. -- Oasis. -- Les Touaregs. --
     Dunes. -- Afasselez. -- Bubales et moufflons. -- Ouragan. --
     Frontires de l'Asben. -- Extorsions. -- Dluge  une latitude o
     il ne doit pas pleuvoir. -- La Suisse du dsert. -- Sombre valle
     de Taghist. -- Riante valle d'Auderas.


Dans un premier voyage, le docteur Henry (Heinrich) Barth, n 
Hambourg, avait explor le nord de l'Afrique, une partie du dsert,
visit l'gypte et vu Constantinople, aprs avoir franchi l'Asie
Mineure. Il venait de publier le premier volume de ses prgrinations,
et commenait  l'universit de Berlin un cours sur la gographie
ancienne et moderne du bassin de la Mditerrane, lorsqu'en 1849 il
apprit que M. James Richardson allait partir de Londres pour l'Afrique
centrale charg d'une mission qui intressait  la fois la science et
l'humanit (il s'agissait d'ouvrir le Soudan au commerce europen et
de substituer au trafic des hommes celui des richesses naturelles du
pays des noirs). Le gouvernement britannique permettait  un Allemand
de se joindre  cette expdition; et Barth, qui entendait toujours ces
paroles que lui avait dites un esclave du Haoussa Plt  Dieu que
vous pussiez voir Kano! s'offrit avec joie pour accompagner le
voyageur. Nanmoins son pre se dsola de cette rsolution. Pntrer
au centre de l'Afrique, ce pays des monstres, o la faim, la soif, le
vent, le soleil et la fivre tuent ceux qu'ont pargns les btes
froces et l'homme, souvent plus cruel que la brute, c'tait vouloir
partager le sort de Mungo-Park et de ses trente-huit compagnons;
c'tait aller  la mort comme Peddie, Gray, Ritchie, Bowdich, Laing,
Oudney, Clapperton, Richard Lander. Les supplications paternelles
furent si pressantes, qu'Henry Barth crivit pour se dsister de sa
demande; mais il tait trop tard, on avait compt sur sa parole, et il
dut partir avec son compatriote Overweg[2], qui avait rsolu de
partager ses fatigues et ses travaux.

         [Note 2: Prononcez _Oferveg_.]

Ils arrivrent  Tunis le 15 dcembre 1849, ensuite  Tripoli, et, en
attendant leur dpart pour le centre, firent une excursion dans les
montagnes qui entourent la rgence; puis ils revinrent  Tripoli, d'o
ils partirent le 24 mars 1850.

Engage dans le Fezzan, cette province tripolitaine au sol aride
parsem d'oasis, et qui n'est  vrai dire que la falaise souvent
dsole d'une mer de sable o elle jette ses promontoires,
l'expdition arriva le 18 avril au pied d'un plateau rocailleux,
annonc par un tas de pierres, auquel chaque plerin qui traverse pour
la premire fois ce lieu sinistre doit ajouter la sienne.

Aprs avoir souffert du froid, par une nuit sombre et humide, nos
voyageurs atteignirent, vers le milieu du jour, le point culminant de
ce terrible hammada[3] qui s'lve  478 mtres au-dessus du niveau de
la mer. L, ils furent assaillis d'un vent furieux du nord-nord-ouest
qui renversa leurs tentes, et laissa toute la caravane  dcouvert
sous une pluie torrentielle. Le surlendemain commena la descente par
un dfil rocailleux, form d'un grs tellement noir  sa surface
qu'on l'aurait pris pour du basalte, si le clivage n'en avait montr
la vritable nature.

         [Note 3: El hammada, nom souvent employ dans le nord de
         l'Afrique pour dsigner un plateau pierreux.]

Un phnomne aussi curieux que rare dans ces contres est la ville
d'dri, perche au sommet d'un groupe de rochers en forme de terrasse
escarpe. Cette situation a donn  cette ville une grande importance
jusqu'au jour o elle a t dtruite par Abd-el-Djlil, le terrible
chef des Omlad-Sliman, qui, chass de la rgence de Tripoli en 1832 ou
33, passa comme le simoun sur toutes les oasis du Fezzan. On dit qu'il
n'abattit pas moins de six mille palmiers autour d'dri; c'est au
milieu des dbris pars de cette ancienne plantation qu'est situ le
village actuel d'dri.

L'expdition traversa ensuite quelques oueds fertiles, spars les uns
des autres par des falaises escarpes, des nappes de sable, des bandes
de terrain noir revtu de couches salines et blanchtres, jusqu'au
moment o elle dcouvrit la plantation de Mourzouk, tellement
parpille qu'on ne saurait dire avec exactitude o elle commence, o
elle finit.

La capitale du Fezzan repose au fond d'un plateau entour de dunes, 
quatre cent cinquante-six mtres au-dessus du niveau de la mer. Malgr
ce que la situation de Mourzouk a de pittoresque, on est frapp tout
d'abord de son extrme aridit, et l'impression triste qui en rsulte
augmente si l'on y rside quelques jours; ce n'est qu' l'ombre
paisse des dattiers que la culture de quelques fruits est possible
(grenades, figues et pches); les lgumes, y compris les oignons, y
sont extrmement rares, et le lait de chvre est le seul que l'on y
trouve.

L'enceinte de la ville n'a pas trois kilomtres; c'est trop encore
pour les 2800 mes qu'elle renferme, ainsi que le prouve la solitude
des quartiers loigns du bazar. Une voie spacieuse, appele _dendal_,
qui de la porte de l'est s'tend jusqu'au chteau, caractrise la
ville, et montre qu'elle a plus de relations avec la Nigritie qu'avec
les territoires arabes.

Mourzouk, dit le docteur Barth, n'est pas, comme Ghadams, habite
par de riches trafiquants; c'est moins le sige d'un commerce
considrable, qu'un lieu de transit. Pour nous c'tait la premire
station de notre voyage, et notre vritable point de dpart, aussi ne
demandions-nous qu' en sortir; mais qui peut jamais quitter  son
heure une ville africaine, presser des individus pour qui le temps
n'existe pas? Notre dpart qui devait avoir lieu le 6 juin, fut dcid
pour le 13; on se mit en marche effectivement le jour indiqu. Mais
aprs avoir sjourn  Tasaoua pour s'entendre avec deux chefs des
Touaregs, ces pirates voils et silencieux du dsert, il fallut
retourner sur ses pas, rentrer  Mourzouk; et c'est le 25 juin que,
revenue  Tasaoua, notre petite caravane s'branla d'une manire
dfinitive, franchit des montagnes de sable, et entra sur un terrain
plus ferme dont les hauteurs sont couronnes de tamarix, rgion dont
un cours d'eau violent semble avoir entran la portion terreuse qui
runissait les collines,  prsent isoles. Nous retrouvons bientt le
sol caillouteux de l'hammada, puis la succession de valles
verdoyantes et de lieux arides qui ont prcd notre arrive 
Mourzouk.

Nous avions atteint l'Oued-Elaven, large dpression venant du nord,
lorsque nous dcouvrmes,  deux cents pas de notre camp, une mare qui
formait un centre de vie dans cette rgion solitaire; tout un monde
s'y baignait et foltrait; une nue de pintades et de gangas
voltigeait au-dessus de la masse anime, en attendant qu'ils pussent
remplacer les baigneurs. L, de nouvelles difficults s'lvent de la
part des Touaregs chargs de nous conduire  Seloufiet; nos serviteurs
eux-mmes nous disent que nous nous trompons en croyant que la route
de l'Ahir nous est ouverte, et nous dclarent qu'il nous faut envoyer
demander aux chefs du pays la permission d'y entrer. Bref, tout en
persistant dans notre itinraire, nous consentons  passer par Ghat,
et  y rester six jours; on nous promet en change de partir ensuite
immdiatement pour l'Asben.

[Illustration: Carte des Voyages du Dr Henri Barth en Afrique (partie
Orientale)

_Grav chez Erhard R. Bonaparte 42._]

C'est en nous dirigeant vers Ghat, au moment o nous entrions dans
la valle de Tanesof, que nous vmes se dresser en face de nous, le
mont Iniden ou des Dmons, admirablement clair par le soleil
couchant; sa cime perpendiculaire, avec ses tours et ses crneaux, se
dcoupait en blanc sur le ciel, au-dessus d'une base puissante dont on
distinguait les strastes de marne rouge.  l'ouest, l'horizon tait
form par des dunes que le vent balayait, et dont il rpandait le
sable sur toute la surface du val.

[Illustration: Mourzouk, capitale du Fezzan.--Dessin de Rouargue
d'aprs Barth (premier volume).]

Le lendemain matin, nous marchions vers la montagne enchante, que
les rcits fantastiques de nos gens revtaient d'un incroyable
prestige. Malgr les avertissements des Touaregs, ou peut-tre parce
qu'ils me disaient de ne pas risquer ma vie en escaladant ce palais
des dmons, je rsolus de tenter cette entreprise sacrilge. Ne
pouvant obtenir de guides, je partis seul pour ce sjour infernal,
bien persuad que c'tait autrefois un lieu consacr au culte, et que
j'y trouverais des sculptures, des inscriptions curieuses.
Malheureusement je n'emportais avec moi que du biscuit et des dattes,
la plus mauvaise nourriture qu'on puisse avoir quand l'eau vient 
manquer. Je franchis les dunes, j'entrai dans une plaine entirement
nue, jonche de cailloux noirs et d'o surgissaient des monticules de
mme couleur; je traversai le lit d'un torrent tapiss d'herbes, et
qui allait rejoindre la valle; c'tait l'asile d'un couple
d'antilopes qui, sans doute inquites pour leurs petits, ne
s'loignrent pas  mon approche, mais dressrent la tte et me
regardrent en agitant la queue. Je me trouvai en face d'un ravin, le
palais enchant semblait fuir; je changeai de direction, un prcipice
me barra le passage. Le soleil tait dans toute son ardeur, et ce fut
accabl de fatigue que j'atteignis le sommet de la montagne, dont le
fate crnel, seulement de quelques pieds de large, ne m'offrit ni
sculptures ni inscriptions.

La vue s'tendait au loin; mais je cherchai vainement  dcouvrir la
caravane. J'avais faim, j'avais soif; mes dattes et mon biscuit
n'taient pas mangeables, et ma provision d'eau tait si restreinte,
que j'en bus seulement une gorge pour ne pas la tarir. Malgr ma
faiblesse il fallut bien redescendre, et je n'avais plus d'eau quand
je me retrouvai dans la plaine. Je marchai quelque temps et finis par
ne plus savoir la direction qu'il fallait prendre. Je dchargeai mon
pistolet et ne reus pas de rponse. Je m'garai davantage; il y avait
de l'herbe  l'endroit o j'tais arriv; j'aperus de petites cases
fixes aux branches d'un tamarix; la joie au coeur, je m'empressai de
les atteindre: elles taient dsertes. Je vis passer au loin une file
de chameaux; c'tait une illusion: j'avais la fivre. Vint la nuit, un
feu brilla dans l'ombre, ce devait tre le prix de la caravane; je
dchargeai de nouveau mon pistolet, pas de rponse. La flamme
s'levait toujours vers le ciel, m'indiquant o tait le salut, et je
ne pouvais profiter du signal. Je tirai une seconde fois, tout resta
silencieux; je confiai ds lors ma vie  l'tre plein de misricorde,
et j'attendis la lumire avec impatience. Le jour parut, tout reposait
dans un calme indicible; je repris mon pistolet, j'avais mis une
double charge, et la dtonation, roulant d'cho en cho, me sembla
devoir rveiller les morts; personne ne m'entendit. Le soleil que
j'avais appel de mes voeux, se leva dans toute sa force, la chaleur
devint effrayante; je rampai sur le sable pour chercher l'ombre des
branches nues du tamarix;  midi j'en avais  peine assez pour y poser
la tte; la soif me torturait, je m'ouvris la veine, bus un peu de mon
sang, et perdis connaissance. Revenu  moi, lorsque le soleil fut
derrire la montagne, je me tranai  quelques pas du tamarix et
j'attachais sur la plaine un regard plein de tristesse, lorsque
retentit la voix d'un chameau; c'est la musique la plus dlicieuse que
j'aie jamais entendue.

Aprs vingt-quatre heures d'agonie, Barth fut sauv par un des
Touaregs faisant partie de la caravane et qui tait  la recherche du
voyageur.

On passa six jours dans la double oasis de Ghat et de Barakat, dont
les champs, o l'orge et le bl cdent la place au millet, annoncent
l'approche de la Nigritie. Nos voyageurs y trouvrent des jardins bien
tenus, entours de palissades, des tourterelles et des ramiers sur
toutes les branches, de jolies habitations couronnes d'une terrasse,
des hommes qui travaillaient avec activit, des faubourgs pleins
d'enfants, et presque chaque femme un bambin sur les paules; enfin
une population noire, parfaitement constitue, et bien suprieure  la
race mlange du Fezzan. Mais il fallut reprendre le chemin du dsert
qui, dans cette zone, est un vrai chaos de rochers.

[Illustration: Gorge d'Aguri.--Dessin de Lancelot d'aprs Barth
(premier volume).]

Cette rgion n'est pas remarquable seulement par les formes de ses
roches, mais encore par le passage frquent qui s'y opre du grs au
granit. Nous parvnmes, le 30 juillet,  la jonction de deux ravins
formant une sorte de carrefour dans ces masses confuses. Le Ouadey,
qui croisait notre route, large  peine de vingt mtres, se resserre
un peu plus loin entre des parois gigantesques de plus de mille pieds
de haut, de faon  ne plus former qu'une troite crevasse serpentant
dans le labyrinthe de blocs gigantesques, crevasse que les pluies
d'orage doivent changer parfois en vritable cataracte,  en juger par
un bassin creus au dbouch de ce sauvage canal, et plein, au moment
de notre passage, d'une eau frache et limpide. Ce carrefour, ces
dfils forment la valle d'Aguri, signale depuis longtemps aux
gographes europens sous le nom d'Amais.

C'est  regret que je m'loigne de cette gorge curieuse o j'ai
l'intention de revenir le lendemain, quand les chameaux viendront s'y
abreuver.

Mais des nouvelles alarmantes ne me permettent pas de raliser ce
dsir; on nous annonce qu'une expdition est projete contre nous par
Sidi-Jalef-Sakertaf, puissant chef qui a rduit en servitude un grand
nombre d'Imghad tablis dans le voisinage. C'est l'ternelle question
du tribut qu'au nom du droit des plus forts les Touaregs prlvent sur
les caravanes qui traversent le dsert. On s'arrange, et pleins
d'ardeur, nous suivons une issue mridionale de la valle, dont les
flancs s'abaissent peu  peu. Le granite, apparaissant d'abord sous
forme d'artes peu saillantes, finit par occuper tout le district;
notre chemin suit des dfils tortueux; on traverse de petites plaines
encaisses par des blocs de granit, gnralement nues et quelquefois
ornes de mimosas qui croissent entre les rochers.

Nous arrivons au mont Tiska, d'une hauteur d'environ deux cents
mtres, environn de cnes moins levs et qui marque la fin des
sillons rocailleux. Le sol est alors uni, bien qu'il monte
graduellement, et la plaine se droule  perte de vue, sans que rien
n'en interrompe l'aride monotonie. Le lendemain nous partons de bonne
heure pour atteindre la rgion des collines de sable, que nous
apercevons  une distance de cinq ou six milles, et qui promet un peu
d'herbe  nos chameaux affams.

Deux jours aprs nous atteignions le puits d'Afalesselez: pas
d'ombre; quelques buissons de tamarix rabougris sur des monticules de
douze  quinze mtres d'lvation et couverts de sable; le terrain est
souill d'excrments de chameaux et de bien d'autres vilenies, car ce
lieu dsol est, pour les caravanes, de la plus grande importance, en
raison de l'eau qu'on y trouve, et qui est potable, malgr ses
vingt-cinq degrs de chaleur.

Du sable, des cailloux, de petites crtes de grs quartzeux, le
granite se mlant au grs rouge ou blanc, quelques mimosas  un
intervalle d'un ou deux jours de marche, des pointes aigus, brisant
la ligne des grs, des valles arides, tel est le pays que nous
traversons. Il est nanmoins habit par de grands troupeaux de
bubales, qui, poursuivis par nos hommes, gravissent les rochers plus
facilement que nos chasseurs, et disparaissent bientt. L'ovis
traglaphe est galement trs-commun dans les parties montagneuses du
dsert, et s'y rencontre souvent en compagnie du bubale.

Le 16 aot nous descendions une crte rocheuse couverte de gravier,
d'pais nuages avaient crev sur nous, des tourbillons de sable,
chasss par un vent qui fouettait la pluie avec rage, avaient mis la
confusion dans nos rangs, lorsque les esclaves de la caravane qui nous
accompagnait salurent avec orgueil le mont Asben. Le grs et
l'ardoise avaient peu  peu remplac le granite, et cet endroit
formait une ligne de dmarcation entre deux zones diffrentes.

Depuis lors, nous avions fait trois journes de marche, et nous
suivions les dtours d'une valle remplie d'herbe nouvelle; quatre
hommes, puis une troupe d'individus lgrement arms, apparurent tout
 coup sur une minence et vinrent  notre rencontre. J'tais le
premier de la caravane, je mis pied  terre, et me dirigeai vers la
bande, attentif  la scne que j'avais sous les yeux. Quelle ne fut
pas ma surprise en voyant deux des quatre individus, qui s'taient
montrs d'abord, excuter avec nos Klouis une danse guerrire, que
les autres regardaient tranquillement. J'approchai; les danseurs se
prcipitrent vers moi, et, saisissant la corde de mon chameau que je
tenais  la main, rclamrent le payement d'un tribut. Le doigt sur la
gchette de mon fusil, j'appris  temps le motif de leur faon d'agir.
L'endroit o ils taient, quand nous les apermes, joue un rle
important dans l'histoire du pays o nous venions d'entrer. Lorsque
les Klouis, alors de pur sang berbre, prirent possession de la
patrie des Goberaoua, il fut convenu, dans ce lieu, entre les rouges
conqurants et les noirs indignes, que ceux-ci auraient la vie sauve,
et que le principal chef des Klouis ne pourrait se marier qu'avec une
femme de la race vaincue. En souvenir de cette transaction, lorsque
passe une caravane  la place o s'est tenue la confrence, les
esclaves se rjouissent et prlvent sur leurs matres un faible
tribut qui leur est accord.

Cet incident aurait t pour nous plein d'intrt, sans l'inquitude
qui assigeait notre esprit; la surveille, trois inconnus s'taient
approchs de notre caravane, disant qu'ils n'attendaient, pour nous
tuer, que les compagnons qui devaient les rejoindre. Que ne nous a pas
fait souffrir cette gente rapace qui habite la frontire de l'Asben,
et dont les impts forcs, en rduisant nos ressources, devaient nous
causer plus tard une srie de tribulations qui faillirent compromettre
le succs de l'entreprise?

Enfin, aprs dix jours de pillage et de menaces, de lutte avec ces
audacieux bandits et l'insatiable engeance des marabouts
convertisseurs, avec l'inondation cause par une pluie diluvienne, 
cette latitude o les savants ont dclar qu'il ne doit pas pleuvoir,
nos voyageurs virent apparatre l'escorte envoye par le chef An-nour,
pour les conduire  Tin-Tellust. La rception du vieux chef fut loin
d'tre hospitalire, mais du moins elle ne manqua ni de franchise ni
de loyaut.

Je ne lui pardonne pas, dit Henri Barth, d'avoir pouss l'avarice
jusqu' ne pas m'offrir  boire lorsque je le visitai par une chaleur
affreuse, mais je ne peux m'empcher de l'estimer comme homme d'tat,
et de rendre justice  la droiture et  la fermet de son esprit.
Enfin je n'eus qu' me louer de sa conduite, lorsqu'il fut dcid que
je partirais pour Agadez, o rside le chef suprme du pays.

L'Asben ou l'Ahir[4] peut tre appel la Suisse du dsert, et la route
que suivit Barth, pour se rendre  Agadez, traverse une rgion
extrmement pittoresque;  chaque instant la montagne se dchire et
laisse voir des gorges sinueuses, des bassins fertiles, des pics
dtachs qui dominent le paysage.

         [Note 4: L'Asben, immense oasis, tait autrefois le pays des
         Goberaoua, la plus noble partie des noirs du Haoussa, qui
         paraissent avoir eu, dans l'origine, quelque parent avec les
         races du nord de l'Afrique. La domination berbre s'tait
         dj implante au quatorzime sicle dans plusieurs de ses
         villes. Lon l'Africain dit positivement que l'Asben tait,
         lors de son voyage, occup par les Touaregs; ce sont eux qui
         ont baptis la province du nom d'Ahir. Nous avons vu que les
         vainqueurs pousrent les femmes indignes, ce qui fondit la
         gravit des Berbres avec la joyeuse insouciance du ngre, et
         modifia le type originel des deux peuples.]

Le 7 octobre, au dpart, nous trouvmes la valle Tiggeda
qu'animaient,  la fracheur du matin, de nombreux vols de pigeons.
Une monte rocailleuse est franchie, et nous sommes dans la valle
d'Erazar-en-Asada, borde  l'est par la masse imposante du Dogem. La
vgtation tropicale laisse  peine aux chameaux la libert de se
mouvoir; je retrouve, comme essence dominante, le cucifre que je
n'avais pas vu depuis Seloufiet, mais je le revois avec toute
l'exubrance qu'il a bientt lorsqu'on l'abandonne  lui-mme; il est
accompagn de mimosas d'espces nombreuses, entrelacs de grandes
lianes qui forment au-dessus d'eux une vote paisse.

Au sortir de la fort, le sentier gravit des ravins tapisss d'herbe,
et nous atteignons le point culminant de la passe, environ sept cent
soixante mtres au-dessus du niveau de la mer. Laissant  notre gauche
le pic majestueux du Dogem, form probablement de basalte, ainsi que
le groupe entier du Baghzem, nous arrivons dans une plaine
caillouteuse couverte d'un pais fourr de mimosas, o l'on trouve la
piste frquente des lions, extrmement communs dans ces lieux dserts,
mais qui, d'aprs ce que j'ai pu voir, ne sont pas trs-froces.

Nous entrons dans la valle de Taghist, jonche de pierres
basaltiques de la grosseur de la tte d'un enfant, et dont l'enceinte
rocheuse est compltement dnude. Mohammed-ben-Abd-el-Kerim,
originaire du Touat, et qui introduisit l'islamisme dans la partie
centrale du Soudan, a consacr cet endroit lugubre  la prire.

De ce terrain pierreux, nous passons dans la clbre valle
d'Auderas, o j'ai vu trois esclaves attels  une espce d'araire et
conduits, comme des boeufs, par celui qui les avait achets: C'est,
j'imagine, l'endroit le plus mridional de la partie de l'Afrique
situe au nord de l'quateur, o la charrue soit en usage; dans toute
la Nigritie elle est remplace par la houe. Le ciel tait pur, la
valle, ceinte de coteaux abrupts, orne de cucifres, garnie d'herbe,
fourre d'arbrisseaux touffus et varis, dployait devant nous sa
beaut luxuriante. Ainsi que toutes les valles qui lui succdent, le
val d'Auderas peut produire non-seulement du millet, mais encore du
froment, de la vigne, des dattes, et  peu prs tous les genres de
lgumes; on dit qu'il renferme cinquante jardins prs du village
d'Ifarghen. Il nous fallut trop tt quitter cet endroit dlicieux,
gravir des rochers, suivre un chemin ingal, longer la valle de
Tloua, qui revt une lgre crote de natron, l'un des articles
importants du commerce nigritien.

Nous campons dans la valle Boudde, o je rencontre, pour la premire
fois, le _pennisetum distichum_, plante dont les aiguilles vous
lardent, et sont, avec les fourmis, pour celui qui voyage au centre de
l'Afrique, l'une des incommodits les plus communes et les plus
irritantes. Il faut un instrument pour retirer ces dards empenns qui
s'insinuent dans la chair, o ils causeraient des plaies douloureuses
si on ne les en arrachait; aussi, malgr leur peu de dlicatesse, les
nomades indignes ne sont-ils jamais sans leurs pinces. Nous fuyons
cette peste, et nous montons pendant une heure avant de gagner le
plateau caillouteux o la ville d'Agadez est construite. Le soir,
j'tendais mon tapis dans la maison qu'y possdait An-nour, et
bientt, plong dans un profond sommeil, je rvai des dcouvertes que
me promettait la zone mystrieuse o j'allais pntrer.


     Agadez. -- Sa dcadence. -- Entrevue de Barth et du sultan. --
     Pouvoir despotique. -- Coup d'oeil sur les moeurs. -- Habitat de
     la girafe. -- Le Soudan; champ du Damergou. -- Architecture. --
     Katchna; Barth est prisonnier. -- Pnurie d'argent. -- Kano. --
     Son aspect, son industrie, sa population. -- De Kano  Kouka. --
     Mort de Richardson.

Agadez est construite sur un terrain plat, o s'lvent des tas
d'immondices, accumuls par la ngligence des habitants. Sige
autrefois d'un commerce considrable, qui s'est dplac vers la fin du
sicle dernier,  l'poque de la prise de Gogo par les Touaregs, sa
population est tombe de soixante mille mes  sept ou huit mille. La
plupart des maisons sont en ruines; les vingt ou vingt-cinq
habitations qui composent le palais sont elles-mmes dlabres; des
soixante-dix mosques d'autrefois il n'en reste plus que dix, et les
nombreux vautours que l'on voit sur le mur d'enceinte ne perchent le
plus souvent que sur des dcombres. Pas un riche commerant ne visite
le march d'Agadez, dont les Touati sont rests en possession; gens de
petit ngoce qui attendent, pour troquer leur mince pacotille, que le
millet soit  bas prix, afin de l'couler en dtail quand la valeur
s'en accrot. Pas de numraire, pas de cauris; du calicot, des
tuniques servent  l'change, surtout du millet, qui,  vrai dire, est
la monnaie courante, et a remplac l'or qui venait autrefois de Gogo.

Le lendemain de son arrive, Barth se dirigea vers le palais, dont les
btiments rservs au prince taient du moins en bon tat, et fut
introduit dans une salle de douze  quinze mtres carrs, au plafond
bas, form de nattes poses sur des branches, que soutenaient quatre
colonnes massives en pis. Entre l'une de ces colonnes et l'angle du
mur tait assis Abd-el-Kader, le sultan, homme vigoureux d'une
cinquantaine d'annes, indiquant par la couleur de sa robe grise, et
celle de l'charpe blanche dont le bas de sa figure tait voil, qu'il
n'appartenait pas  la race des Touaregs.

[Illustration: Valle d'Auderaz.--Dessin de Rouargue d'aprs Barth
(premier volume).]

Bien qu'il ne connt pas l'Angleterre, mme de nom, le sultan
accueillit le docteur avec bienveillance, lui exprima son indignation
des traitements que la caravane avait subis  la frontire d'Ahir, et
plus tard lui envoya des lettres qui le recommandaient aux gouverneurs
de Kano, de Katchna et de Daoura. Quant  celle que Barth lui avait
demande pour le gouvernement anglais, et o il aurait assur sa
protection aux Europens qui,  l'avenir, se rendraient au Soudan, il
ne tint pas sa promesse, soit qu'il n'et pas compris ce que dsirait
Barth, soit que, dans sa position prcaire, il ne se crt pas assez
fort pour tablir des relations avec les chrtiens. Dpos quelques
annes auparavant, remont sur le trne depuis peu, il devait, deux
ans plus tard, le rsigner de nouveau en faveur de celui qui l'en
avait dj dpossd: vicissitudes qui prouvent l'insuffisance du
pouvoir absolu pour protger ceux qui l'exercent. Le souverain
d'Agadez a non-seulement la facilit d'emprisonner les chefs les plus
puissants de l'Ahir, mais il a sur eux droit de vie et de mort, et
dispose d'atroces oubliettes hrisses de lames tranchantes, o il
peut faire jeter les coupables, quel que soit le rang qu'ils occupent.

Nous regrettons de ne pouvoir donner sur l'intrieur et la vie prive
des Agadzi tous les dtails que nous transmet le docteur Barth.
Citons du moins ce passage: Mohammed me prsenta chez l'une de ses
amies, qui habitait une demeure spacieuse et commode. Je trouvai cette
dame vtue d'une robe de soie et coton, et pare d'une grande quantit
de bijoux d'argent. Vingt personnes composaient sa maison; parmi
elles, six enfants entirement nus, chargs de bracelets et de
colliers d'argent, et six ou sept esclaves. Son mari vivait  Katchna
et venait la voir de temps  autre; mais je ne crois pas qu'elle
attendt ses visites  la manire de Pnlope. J'ai d'ailleurs tout
lieu de croire que les principes du pays n'ont rien de svre,  en
juger par cinq ou six jeunes femmes qui vinrent me faire visite, sous
prtexte que le sultan avait quitt la ville; deux d'entre elles
taient assez jolies, avec leurs beaux cheveux noirs qui retombaient
sur leurs paules en nattes paisses, leurs yeux vifs, leur teint peu
fonc, leur toilette qui ne manquait pas d'lgance; mais elles
devinrent tellement importunes que je finis par m'enfermer pour
chapper  leurs obsessions. J'eus, pour gayer ma retraite, la visite
de charmants petits oiseaux qui frquentent l'intrieur des maisons
d'Agadez, et que j'ai revus  Tombouctou.

[Illustration: Vue d'Agadez.--Dessin de Lancelot d'aprs Barth
(premier volume).]

Aprs une absence d'environ deux mois, Barth rejoignit ses compagnons
dans la valle Tin-Teggana. Ils y campaient avec An-nour, et y
sjournrent malgr eux pendant six semaines. Le 12 dcembre, nos
voyageurs se remirent en marche, traversrent une rgion montagneuse,
entrecoupe de valles fcondes, o apparurent le balanite gyptien et
l'indigo; ils franchirent une zone caillouteuse, raye de crtes
basses formes principalement de gneiss, puis une rampe de hauteur
mdiocre, et atteignirent la plaine qui fait transition entre le sol
rocailleux du dsert et la rgion fertile du Soudan, plaine sableuse
qui est le vritable habitat de la girafe et de l'antilope leucoryx.
Bientt elle se couvre de buissons, et un peu plus loin de bou-rkkba
(_avena forskalii_); on y voit des bandes d'autruches, de nombreux
terriers de fennecs, surtout dans le voisinage des fourmilires, et
ceux de l'oryctrope d'thiopie, qui ont une circonfrence d'un mtre
 un mtre vingt, et sont faits avec une grande rgularit.

Le fourr devient plus pais, le terrain s'accidente, les
fourmilires se multiplient; on descend une rampe abrupte d'environ
trente mtres, la vgtation change d'aspect, les melons abondent, le
dilou, espce de laurier, domine dans les bois, puis apparat une
euphorbe, assez rare dans le pays, et dont le suc vnneux sert 
empoisonner les flches. Les plantes parasites se montrent, mais sans
vigueur; un lac est rempli de vaches qui viennent s'y baigner 
l'ombre des mimosas dont les bords sont couverts, les grandes herbes
du sentier arrtent les chameaux, et la caravane aperoit  l'horizon
les champs du Damerghou[5]. Nos voyageurs passent auprs d'un village
o se prsente, pour la premire fois, ce genre d'architecture qui, 
part certaines modifications peu importantes, est le mme dans tout le
centre de l'Afrique. Entirement construites avec les tiges du sorgho
et celles de l'asclpias gante, les cases de la Nigritie n'ont pas la
solidit des maisons de l'Ahir, dont la charpente est forme de
branchages et de troncs d'arbres; mais elles sont infiniment plus
jolies et plus propres. On est frapp, en les examinant, de l'analogie
qu'elles offrent avec les cabanes des aborignes du Latium, dont
Vitruve, entre autres, nous a donn la description. Plus remarquables
encore sont les meules de grains, parses autour des huttes, et qui
consistent en d'normes paniers de roseaux, poss sur un chafaudage
de soixante centimtres d'lvation, afin de les protger contre les
souris et les termites.

         [Note 5: Le Damerghou, province frontire du Soudan, peut
         avoir soixante milles de longueur sur quarante de large. Son
         territoire onduleux, excessivement fertile, pourrait nourrir
         une population compacte, et a t jadis beaucoup plus habit
         qu'il ne l'est  prsent. District en dehors de l'Ahir,
         auquel il est soumis et dont il est le grenier, il est peupl
         de Haoussaoua et principalement de Bornouens.]

Arrivs  Tagelel, bourgade soumise au vieil An-nour, qui les y avait
accompagns, nos voyageurs se sparrent, non-seulement du vieux chef
de Tin-Tellust, mais encore les uns des autres: Richardson pour suivre
la route de Zinder, Overweg celle de Maradi, et Barth pour se rendre 
Kano, en passant par Katchna, ville norme dont l'enceinte, de vingt
 vingt-deux kilomtres d'tendue, renferme  peine huit mille mes.
C'tait autrefois le sjour de l'un des princes les plus riches et les
plus clbres de la Nigritie, bien qu'il payt un tribut de cent
esclaves au roi de Bornou en signe d'obdience.

Pendant deux sicles, le dix-septime et le dix-huitime, Katchna
parat avoir t la premire ville de cette partie du Soudan; l'tat
social, qui s'est dvelopp au contact des Arabes, y atteignit son
plus haut degr de civilisation; la langue, sa forme la plus riche, sa
prononciation la plus pure, et ses habitants, par leurs faons polies
et raffines, la distingurent des autres villes du Haoussa. Mais cet
tat de choses fut totalement chang, lorsque, en 1807, les Foullanes,
entrans par le rformateur Othman dan Fodiye, s'emparrent de la
province. Tous les riches marchands se rfugirent  Kano, les
Asbenaoua y transportrent leur commerce de sel, et Katchna, malgr
sa position avantageuse et salubre, n'est aujourd'hui que le sige
d'un gouverneur. Celui-ci, par caprice ou par soupon, voulut envoyer
Barth  Sokoto, rsidence de l'mir Aliyou; il employa d'abord la
persuasion pour parvenir  son but, et, voyant l'inutilit de sa
parole artificieuse, il retint le voyageur et le garda prisonnier
pendant cinq jours. Mais, grce  l'nergie dont il devait donner tant
de preuves, Barth se trouva libre, et put enfin se diriger vers le
clbre entrept du Soudan central.

C'tait pour nous, dit-il, une station importante, non-seulement au
point de vue scientifique, mais  celui de nos finances. Aprs les
exactions des Touaregs, les marchandises qui devaient nous attendre 
Kano formaient nos seules ressources. Pour ma part, j'avais  payer,
en arrivant dans cette ville, cent douze mille trois cents cauris, et
ce fut avec un amer dsappointement que je reconnus le peu de valeur
des objets qui taient mon seul avoir. Mal log, la bourse vide,
assailli chaque jour par mes nombreux cranciers, raill de ma misre
par un serviteur insolent, on peut se figurer ma situation dans cette
ville fameuse qui occupait depuis si longtemps mon esprit. Il fallut
cependant aller faire ma visite au gouverneur.

Le ciel tait pur, et la ville, avec ses habitations varies, ses
pturages verdoyants o paissaient des boeufs, des chevaux, des
chameaux, des nes et des chvres, ses tangs couverts de pistia, ses
arbres magnifiques, sa population aux costumes si divers, depuis
l'troit tablier de l'esclave jusqu'aux draperies flottantes de
l'Arabe, formaient le tableau anim d'un monde complet en lui-mme,
tout diffrent  l'extrieur de ce qu'on voit en Europe, mais
exactement pareil au fond. Ici, une file de magasins remplis de
marchandises trangres et indignes, des acheteurs, des vendeurs de
toutes les nuances, qui s'efforcent de gagner le plus possible et de
se tromper mutuellement; l-bas, des parcs o sont entasss des
esclaves demi-nus, mourant de faim, dont le regard dsespr cherche 
dcouvrir le matre auquel ils vont choir. Ailleurs, tout ce qui est
ncessaire  l'existence: le riche prenant ce qu'il y a de plus
dlicat; le pauvre se baissant, les yeux avides, au-dessus d'une
poigne de grains. Puis un haut dignitaire, mont sur un cheval de
race au brillant harnais, suivi d'un cortge insolent, effleure un
pauvre aveugle qui risque  chaque pas d'tre foul aux pieds.

Dans cette rue, est un charmant cottage, au fond d'une cour entoure
d'une palissade de roseaux; un alllouba, un dattier, protgent cette
retraite contre la chaleur du jour; la matresse du logis, vtue d'une
robe noire serre autour de la taille, les cheveux soigneusement
retrousss, file du coton en surveillant la mouture du millet; des
enfants nus et joyeux se roulent dans le sable, ou courent  la
poursuite d'une chvre;  l'intrieur, des vases en terre, des sbiles
de bois, luisant de propret, sont rangs en bon ordre. Plus loin, une
courtisane sans famille, sans refuge, au rire bruyant et forc, aux
colliers nombreux, la chevelure  demi retenue par un diadme, balaye
le sable de sa jupe aux vives couleurs, attache lchement au-dessous
d'une poitrine luxuriante. Derrire elle, un malheureux couvert de
plaies, ou dform par l'lphantiasis. Sur une terrasse dcouverte,
un atelier de teinture avec ses nombreux ouvriers.  deux pas, un
forgeron finit une lame, dont le tranchant surprendrait le plaisant
qui voudrait rire des outils grossiers de celui qui la termine. Dans
une ruelle peu frquente, des femmes tendent des cheveaux de coton
sur une haie.

Plus loin, c'est une caravane qui apporte la noix favorite, du sel
qu'emportent des Asbenaoua, une longue file de chameaux chargs
d'objets de luxe et qu'on dirige vers Ghadams, ou bien un corps de
cavaliers qui vont, bride abattue, annoncer au gouverneur la nouvelle
d'une attaque ou d'une razzia. Dans la foule bigarre, tous les types,
toutes les nuances[6]: l'Arabe olivtre, le Kanouri  la peau fonce,
aux narines flottantes, le Foullane aux traits fins,  la taille
souple, aux membres dlicats, le Mandingue  la figure aplatie, la
virago de Noup, la jolie femme du Haoussa, lgante et bien faite.
Partout la vie humaine sous ses aspects les plus divers, sous ses
formes les plus riantes et les plus sombres.

         [Note 6: La population fixe de Kano (environ trente mille
         habitants), se compose de Haoussaoua, de Kanouris ou
         Bornouens, de Foullanes et de gens de Noup. On y trouve
         beaucoup d'Arabes de janvier en avril, poque o la
         population s'lve  soixante mille mes par l'afflux des
         trangers.--Le principal commerce de Kano consiste en toffes
         de coton vendues sous forme de tob, espce de blouse; de
         turkdi, longue charpe, ou draperie bleu fonc, dont les
         femmes s'enveloppent; de zenn, sorte de plaid aux couleurs
         voyantes; de litham noir dont les Touaregs se voilent le bas
         de la figure; produits qui s'coulent, au nord jusqu'
         Mourzouk, Ghat et mme Tripoli;  l'ouest jusqu'
         l'Atlantique en passant par Tombouctou;  l'est dans tout le
         Bornou, y faisant concurrence  l'industrie indigne, tandis
         qu'au sud ils envahissent l'Adamaoua, et n'ont de limites que
         la nudit des ngres. On exporte de ces tissus pour trois
         cents millions de cauris, et l'on comprendra l'importance de
         cette somme quand on saura qu'avec cinquante mille de ces
         coquilles une famille entire peut vivre et s'habiller
         pendant un an. Ajoutons que le Haoussa est l'une des rgions
         les plus fertiles de la terre, et sa population l'une des
         plus heureuses du globe, toutes les fois que son gouvernement
         est assez nergique pour la protger contre ses voisins.--La
         province de Kano compte cinq cent mille habitants (moiti
         esclaves, moiti hommes libres). Le gouverneur peut mettre
         sur pied sept mille chevaux (il en a lev jusqu' dix mille),
         et vingt mille fantassins.--Son revenu se compose, outre les
         prsents qu'il reoit des trangers, d'un impt foncier de
         deux mille cinq cents cauris (cinq francs) par famille, et
         d'une taxe de sept cents cauris par cuve de teinture, qui
         sont au nombre de plus de cinq mille  Kano seulement. Son
         autorit n'est pas absolue.  part le droit d'appel de ses
         dcisions  l'mir de Sokato, si toutefois la plainte peut
         arriver jusque-l, il est assist d'un conseil dont il est
         oblig de prendre l'avis dans toutes les affaires
         importantes. Ce conseil est form du ghaladina, ou vizir, qui
         le prside et qui est parfois plus puissant que le gouverneur
         lui-mme, du matre des curies, charge importante dans ces
         contres barbares, du commandant militaire, du chef de la
         justice, de celui des esclaves, du trsorier et du matre des
         boeufs, espce d'intendant charg du matriel de guerre (le
         boeuf tant la bte de somme du pays).--La classe leve est
         arrogante, l'tiquette de la cour trs-svre; les Foullanes
         qui, peu  peu, ont envahi la province et ont fini par s'en
         rendre matres, pousent les jolies filles de la nation
         conquise, mais ne donnent pas les leurs aux vaincus.]

Convenu avec le chef de l'expdition de se trouver  Koukaoua dans les
premiers jours d'avril, Barth voulait partir de Kano le 7 mars; mais
si l'on se rappelle ses embarras financiers, les lenteurs
dsesprantes des Africains, et si nous disons que la fivre tait
venue se joindre  toutes ces difficults, on comprendra la somme
d'nergie qui fut ncessaire au voyageur pour tenir sa promesse.

Il m'tait surtout difficile de m'loigner de Kano, dit Barth,
personne avec qui faire le voyage, une route infeste de voleurs, un
seul domestique sur lequel je pusse compter, et la fivre tellement
forte, que la veille de mon dpart je ne m'tais pas lev de mon
tapis. Nanmoins, j'tais plein d'espoir, et c'est avec la joie d'un
oiseau qui retrouve la libert, que je m'enfuis de ces murailles pour
m'lancer vers l'horizon.

La premire chose qui me tira de la rverie o j'tais plong fut une
bande d'esclaves conduits sur deux files, et attachs l'un  l'autre
par une grosse corde passe autour du cou. Ils sont gnralement bien
traits dans le pays, et il est rare qu'ils cherchent  s'vader, mais
encore plus rare qu'ils soient ns dans ces lieux, except chez les
Touaregs, o l'lve de l'esclave parat tre l'objet de grands soins.
J'en augure que le mariage est peu encourag par les matres, je crois
pouvoir dire qu'il est rarement permis; considration grave, puisque,
pour rparer les pertes que la mortalit fait natre, il faut avoir
recours  de nouvelles razzias, o l'homme est le btail qu'on
pourchasse. L'un de mes serviteurs, ayant t jadis captur dans l'une
de ces maraudes, me fut pris dans le Bornou par un homme qui le
rclamait comme sa proprit; sa mre devint captive  son tour, et sa
soeur ne tarda pas  subir le mme sort. Pareil fait est journalier
sur la frontire; et si l'on y ajoute les rvolutions de palais, qui
sont frquentes, on devinera les calamits qui psent sur ces
malheureuses provinces.

 peine avions-nous quitt Benza-ri que j'entendis le bruit du
tambour, accompagn de chants significatifs: c'tait Bokhari, l'ancien
gouverneur de Khadj, qui, dpos par son suzerain dont il excitait
les soupons, remplac par son frre, accueilli par le gouverneur de
Mashna, se mettait en marche pour ressaisir le pouvoir. Il s'empara
de la ville, tua son frre, lutta contre les forces runies de
l'empire, sema la dsolation jusqu'aux portes de Kano, fut vainqueur,
et n'imagina pas autre chose que de se faire marchand d'esclaves sur
une immense chelle.

Inquiets pour notre petite bande, compose de trois hommes et d'un
adolescent, nous traversmes en silence un paysage qui n'tait pas
fait pour nous distraire de nos proccupations; la culture avait
cess, d'immenses plaines droulaient devant nous leur tapis monotone
d'asclpias, o de loin en loin s'levait un balanite solitaire.

Aux environs de Chefoua, grande ville entoure de murs, de nombreux
troupeaux animent la campagne;  Ouelleri, o la petite caravane
faillit manquer d'eau, l'aspect de la contre s'amliore; nos
voyageurs brlent Mashna, traversent des pturages, un pays bien
bois, et aperoivent une bourgade, qu'ils se pressent d'atteindre:
elle est compltement dserte; l'tat du pays indique une rcente
catastrophe. Il n'est  la ronde si mince gouverneur qui, aussitt
qu'il a des dettes, ne fasse une razzia chez ses voisins, quand il ne
trouve pas plus court de vendre ses propres sujets.

[Illustration: Vue de Kano, entrept du Soudan central.--Dessin de
Lancelot d'aprs Barth (premier volume).]

Le docteur s'arrta  Boundi pour visiter le Ghaladina, grand
dignitaire de l'empire, dont le pouvoir a considrablement diminu,
mais qui est un intrigant, et qu'il et t dangereux d'avoir contre
soi. Il promet un guide, ne tient pas sa promesse, et la petite
caravane s'esquive au point du jour, pendant que la ville est
endormie. Elle suit la grande route, s'engage dans la fort, traverse
un nouveau champ d'asclpias, retrouve l'odieux panisetum et entre
dans une rgion o domine entirement le crucifre. Un groupe de
tamarins annonce un lieu humide; c'est le bord du Ouani, qui est une
branche du Ouaoube; nos voyageurs le traversent, aperoivent la ville
de Zourrikolo, et se trouvent dans le Bornou proprement dit[7].

         [Note 7: Noyau du grand empire central de l'Afrique, depuis
         la chute du Kanem, qui n'en est plus qu'une province, le
         Bornou est limit  l'est par le Tchad,  l'ouest et au
         nord-ouest par la rivire de Yo.]

Le lendemain apparurent des baobabs, et quelques dattiers gars dans
cette rgion plantureuse. L'air tait d'une transparence admirable;
je laissais aller ma bte  sa guise, rvant au pays natal des
vgtaux, qui ornent maintenant des contres si diffrentes des leurs,
quand je vis sur la route un homme de race blanche, ayant un costume
opulent, des armes de prix et que suivaient trois cavaliers, porteurs
de mousquets et de pistolets. J'allai  sa rencontre; il me demanda si
j'tais le chrtien qui devait arriver de Kano, et sur ma rponse
affirmative, il m'apprit que M. Richardson tait mort, et que tous ses
bagages avaient t saisis. J'esprais que la nouvelle tait fausse,
et je voulais piquer des deux, laissant en arrire ma petite escorte;
mais il me restait quarante heures de marche, les Touaregs infestaient
une partie de la route, et la prudence ne me permettait pas d'excuter
ce projet.

[Illustration: Dendal ou boulevard de Kouka, capitale du
Bornou.--Dessin de Lancelot d'aprs Barth (premier volume).]


     Arrive  Kouka. -- Difficults croissantes. -- L'nergie du
     voyageur en triomphe. -- Ses serviteurs. -- Un vieux courtisan.
     -- Le vizir et ses quatre cents femmes. -- Description de la
     ville, son march, ses habitantes. -- Le dendal. -- Excursion. --
     Ngornou. -- Le lac Tchad.

Quatre jours aprs la triste communication qui m'avait t faite,
j'atteignais la muraille d'argile blanche qui entoure la capitale du
Bornou, et qui, de loin, se distingue  peine du sol qui l'avoisine.
Je franchis la porte et surpris vivement des individus qui s'y
trouvaient rassembls, en leur demandant le chemin de la rsidence du
cheik; je traversai le petit march, o il y avait foule, je suivis le
dendal, et j'arrivai droit au palais qui borde ce grand boulevard; une
mosque insignifiante et les maisons des hauts fonctionnaires
entourent la place palaciale dont le seul ornement est un arbre 
caoutchouc, mais qui est anime  certaines heures du jour par une
foule de courtisans monts sur des chevaux richement caparaonns. Je
fus, du reste, frapp de l'tendue de la double ville, et du grand
nombre de cavaliers somptueusement vtus que je rencontrai sur ma
route.

Les esclaves du cheik me regardrent, bouche bante, sans rpondre 
mes questions, jusqu' ce que l'intendant, qui avait entendu parler de
moi, me fit entrer chez le vizir. Aprs avoir reu un bon accueil de
cet important personnage, Barth fut conduit  la rsidence qui avait
t prpare pour les membres de la mission, avant qu'on et appris
leur dtresse. Si le voyageur avait subi  Kano tous les inconvnients
de la pauvret, ses embarras devenaient bien autrement srieux,
maintenant qu'il avait  rpondre non-seulement de ses dettes, mais
encore de toutes celles de l'expdition. Plus de quinze cents dollars
taient dus par M. Richardson; je n'en possdais pas un seul, je
n'avais pas un burnous, pas un objet de valeur; j'ignorais si le
gouvernement britannique m'autoriserait  poursuivre notre voyage, et
l'on m'avait annonc que le cheik attendait mes prsents.

Nanmoins,  force d'activit et d'nergie, s'tant fait rendre tout
ce qui avait appartenu  M. Richardson, except la montre que le cheik
avait prise, l'intrpide voyageur contracta un emprunt au taux de
soixante pour cent, remboursable  Mourzouk, fit taire ses cranciers,
paya les serviteurs du dfunt; puis l'honorabilit de l'expdition 
couvert, il s'occupa avec plus de ferveur que jamais de recueillir les
renseignements qui lui taient fournis, et dont il tait en mesure de
faire une ample rcolte[8]. Parmi les visiteurs que je mettais 
contribution et que je questionnais avec fruit, dit-il, se trouvait un
vieux courtisan de la dynastie dchue, qui,  force d'intrigue, avait
sauv sa tte; fripon mrite, auquel on imputait des vices totalement
inconnus dans ces contres, mais qui possdait  merveille l'histoire
des anciens rois, et parlait le kanouri avec une lgance que je n'ai
retrouve chez personne. Profond politique, il avait mari l'une de
ses filles au vizir, l'autre au comptiteur de celui-ci, et n'en fut
pas moins trangl avec son gendre, en 1853, pour de vieux pchs, il
est vrai, dont il tait seul responsable. J'avais encore pour
instituteurs les trangers, les plerins, et quelques indignes rests
fidles aux croyances de leurs pres.

         [Note 8: Par ces mots, Henry Barth comprend les diffrentes
         routes suivies par les caravanes, et dont il donne
         l'itinraire, la topographie des lieux dont il dresse la
         carte, l'histoire du pays dont il fait la chronique, enfin
         l'tude compare des divers langages dont il rapporte le
         vocabulaire.]

Mais les plus intressantes de toutes mes relations furent celles que
j'eus avec le vizir. D'une intelligence suprieure, d'un esprit
cultiv, El-Haj-Beshir, depuis son voyage  la Mecque, envisageait le
monde sous un nouveau jour, et le cheik n'avait pu mieux faire que de
le choisir pour premier, ou plutt pour seul ministre du royaume.
Malheureusement il tait avide de richesses, qu'il aimait pour
elles-mmes, et plus encore pour l'entretien de ses quatre cents
femmes. C'tait, disait-il, au point de vue de la science qu'il avait
rassembl ces dernires. Un auditeur crdule aurait pu croire qu'il
envisageait son harem comme une collection de mdailles, d'un intrt
particulier sans aucun doute, mais destin  graver dans sa mmoire
les diffrents types de la race humaine. Si par hasard, en causant, je
venais  parler d'une tribu dont il ignorait le nom, El-Beshir donnait
immdiatement des ordres pour qu'on lui trouvt un chantillon fminin
de l'espce qui lui manquait. Un jour, comme nous regardions ensemble
l'une de mes gravures, reprsentant une Circassienne, il me dit avec
une satisfaction non dguise qu'il possdait un spcimen vivant de
cette belle race; et quand, au mpris de l'tiquette musulmane, je lui
demandai si elle tait aussi jolie que celle du livre, il ne me
rpondit que par un sourire, pardonnant et punissant  la fois
l'indiscrtion que j'avais commise. Il semblait porter  chacune
d'elles un intrt sincre, et je me souviens de la douleur que lui
causa la perte d'une de ses femmes, dcde pendant mon sjour 
Kouka. Pauvre El-Beshir! il fut mis  mort en 1853, laissant aprs lui
soixante-treize fils vivants; nous ne comptons pas les filles, et ne
parlons pas des enfants morts en bas ge, et dont le nombre est
considrable dans les harems.

La capitale du Bornou est compose de deux villes, entoures de
murailles distinctes: l'une, habite par les gens riches, est bien
construite et renferme de vastes demeures; l'autre est forme de
ruelles troites, o s'entassent de petites maisons. Un espace de huit
cents mtres, qui spare les deux cits, est travers, dans toute sa
longueur, par une grande artre faisant communiquer entre elles les
deux parties de la ville. Cet endroit, trs-populeux, offre  l'oeil
un mlange intressant de grands difices et de cases au toit de
chaume, d'paisses murailles en terre et de palissades de roseaux,
variant, suivant leur ge, depuis le jaune clatant jusqu'au noir le
plus fonc.

Dans la banlieue, de petits villages, des hameaux, des fermes
dtaches, entoures de murs. Une foire se tient chaque lundi, entre
deux de ces bourgades, o l'habitant des provinces de l'est apporte, 
dos de boeuf ou de chameau, son beurre et ses grains, surmonts de sa
femme qui est perche sur les sacs; o l'Ydina, ce pirate du Tchad,
qui attire les regards par ses traits dlicats et sa souplesse, vient
avec du poisson sch, de la viande d'hippopotame et des fouets du
cuir de cet amphibie. Les denres sont abondantes; mais quel tourment
et quelle fatigue pour faire ses provisions de la semaine! Pas de
numraire: la bande de coton qui servait autrefois de monnaie a t
remplace par des cauris[9], dont mon ami El-Beshir fait hausser ou
tomber le cours au gr de son humeur spculative, et d'aprs les
besoins de sa collection gymnologique. Le petit fermier ne consent
pas  les recevoir, et ne prend pas votre argent. Il faut donc
changer son dollar pour des cauris, acheter une chemise avec ses
coquilles, se dbattre avec les changeurs, marchander avec les
vendeurs, puis troquer la chemise obtenue pour du millet, du froment
ou du riz sauvage, rebut des lphants, et naturellement de
trs-mauvaise qualit.

         [Note 9: _Cyprea moneta_, coquillage blanc, qui sert de
         monnaie courante au Bengale et dans tout le centre de
         l'Afrique; il en fallait deux mille cinq cents pour valoir
         cinq francs, pendant que le docteur se trouvait  Kano; il
         est facile d'imaginer l'embarras caus par une monnaie aussi
         encombrante, et la patience qu'il faut avoir pour rgler un
         compte, lorsque la somme s'lve  quelques centaines de
         francs.]

 l'exception du lundi, o le march se tient pendant les heures les
plus brlantes du jour, ainsi qu'il arrive dans toute cette partie du
Soudan, la ville est d'un calme plat; aucune industrie, pas de ces
grands ateliers de teinture, que l'on voit  Kano, pas de travail. Les
femmes y sont affreuses: de grosses ttes, la face courte et carre,
le nez aplati, les narines tombantes, ornes d'une perle rouge ou d'un
grain de corail; ce qui n'empche pas ces cratures d'avoir autant de
coquetterie que les plus jolies femmes du Haoussa, de vaguer dans les
rues, en tranant derrire elles la queue de leur jupe, les paules
ngligemment couvertes d'un fichu aux couleurs voyantes, dont elles
retiennent les deux cornes du bout des doigts, en agitant les bras
d'un air provocateur. Ce qu'il y a de mieux dans toute leur personne,
est l'ornement d'argent qu'elles portent derrire la tte, et qui,
lorsque les cheveux sont relevs en casque, ne manque pas d'lgance.
Mais toutes les femmes n'ont pas le moyen d'avoir cet ornement; et
plus d'une sacrifie ses intrts les plus prcieux au dsir de se le
procurer.

Toute l'animation de la ville se porte vers le Dendal, grand
boulevard qui, traversant les deux cits, conduit aux deux palais, et
qui se retrouve, sur une plus ou moins grande chelle, dans toutes les
villes du pays. On y voit chaque jour une foule considrable:
cavaliers et pitons, esclaves et hommes libres, trangers et
indignes, qui vont faire leur cour au cheik ou au vizir, s'acquitter
d'un message, leur demander justice, solliciter une place, ou leur
porter des prsents. J'ai moi-mme suivi bien des fois ce grand chemin
de la fortune, hant par l'ambition; mais soit au point du jour, soit
 une heure avance, lorsque les habitants revenaient chez eux, ou
qu'assis devant leurs portes, ils mdisaient de leur prochain, ou se
racontaient des histoires merveilleuses. J'tais sr, alors, de
trouver seuls les puissants que j'allais voir; et le vizir en
profitait pour causer avec moi d'un sujet scientifique, tel que la
rotation du globe, ou le systme plantaire.

Il y avait trois semaines que j'tais arriv, lorsque le 14 avril au
soir, le cheik Omar et son vizir quittrent la ville pour aller passer
quarante-huit heures  Ngornou; c'tait pour moi une bonne occasion de
promenade et le lendemain matin je partis pour les rejoindre.

La route qu'il me fallut suivre a cette monotonie qui caractrise les
environs de Kouka: de l'asclpias gante, puis des buissons de
crucifres, et des arbres qui, d'abord pars, finissent par former un
bois peu lev.  deux lieues de Ngornou, le bois cde la place  une
immense plaine o l'on cultive des haricots et du grain; toutefois 
l'poque o je la voyais, elle tait couverte de l'ternelle asclpias
que l'on arrache au commencement de la saison des pluies, qui reparat
pendant la scheresse, et dont la tige a bientt quatre mtres et
plus.

J'arrivai  Ngornou, la ville de _la Bndiction_, vers deux heures
de l'aprs-midi. Les rues taient dsertes, mais les cours pleines de
tentes que l'on avait dresses pour recevoir les courtisans; et de
tous cts des chevaux magnifiques, regardant par-dessus les
palissades, nous saluaient au passage. Except la demeure royale, je
ne vis gure de maisons bties en pis; nanmoins la ville a un air
d'aisance et de propret remarquable; les cltures sont bien
entretenues, les huttes spacieuses, les cours ombrages de baobabs. Je
cherchai vainement  pntrer jusqu'au cheik, impossible de voir le
vizir, et fatigu de la foule, je rsolus de faire le lendemain une
excursion au bord du Tchad.

Parti de bonne heure, je me rjouissais de la perspective dlicieuse
qui allait s'offrir  mes yeux. Je rencontrai beaucoup d'esclaves,
allant couper de l'herbe pour les chevaux; mais au lieu du lac, une
plaine immense, dpourvue d'arbres, s'tendait aussi loin que la vue
pouvait atteindre. L'herbe devint de plus en plus frache, plus
paisse et plus haute; un bas-fond marcageux, dcrivant une courbe
tantt saillante, tantt rentrante, gna de plus en plus notre marche,
et aprs avoir lutt pendant longtemps pour sortir de cette fondrire,
cherchant en vain  l'horizon quelque surface miroitante, je revins
sur mes pas, barbotant dans la fange, et me disant pour me consoler
que j'avais au moins vu l'indice de l'lment humide. Quel aspect
diffrent prsenta la contre lorsque, dans l'hiver de 1854-55, plus
de la moiti de Ngornou fut dtruite par l'inondation, et qu'il se
forma au midi de cette ville une mer profonde o s'engloutit la plaine
jusqu'au village de Koukiya! La couche infrieure du sol, compose de
calcaire, parat avoir cd l'anne prcdente et fait baisser le
rivage de plusieurs pieds, d'o l'panchement des eaux. Mais  part
cet vnement gologique, tout  fait exceptionnel, le caractre du
Tchad est videmment celui d'une immense lagune dont les bords
changent tous les mois, et dont il est impossible par consquent de
dresser la carte avec exactitude.

Le lendemain je me dirigeai vers le nord-est, accompagn d'un chef du
Kanem et d'un garde  cheval du cheik. Aprs une demi-heure de marche
nous atteignmes le marcage, et mouills parfois jusqu'aux genoux,
bien que nous fussions  cheval, nous arrivmes au bord d'une belle
nappe d'eau, entoure de papyrus et de roseaux de diffrentes espces,
ayant de quatre  cinq mtres de hauteur. Franchissant une eau plus
profonde remplie de grandes herbes, nous gagnmes une autre crique, o
j'aperus deux petits bateaux plats d'environ quatre mtres de
longueur, faits du bois lger du fogo, et manoeuvrs par deux hommes
qui s'loignrent ds qu'ils nous aperurent. C'taient des Bouddouma
ou Yedina, en qute de proie humaine. Des habitants d'un village
voisin coupaient des roseaux pour rparer le toit de leur case, et
comme ils ne pouvaient apercevoir l'ennemi, que cachaient les grandes
herbes, nous les avertmes de se tenir sur leurs gardes, et nous
poursuivmes notre marche.

Le soleil tait brlant; toutefois une brise rafrachissante vint
rider la surface du lac et rendre la chaleur supportable. Nous aurions
pu boire en nous baissant un peu, tant nous tions immergs; mais
l'eau trs-chaude, et remplie de matires vgtales, n'avait rien qui
nous engaget  y porter les lvres. Elle est nanmoins aussi douce
que possible, et l'on a commis une erreur en disant que le Tchad
devait avoir une issue, ou bien tre sal. J'affirme le contraire: il
est sans coulement; et je ne vois pas d'o ses eaux tireraient leur
salaison, dans un district o le sel manque tout  fait, o l'herbe en
est tellement dpourvue que le lait des brebis et des vaches qui la
paissent est insipide et malsain. Dans les cavits qui entourent le
rivage, o le sol est fortement imprgn de natron, il est certain que
l'eau doit avoir un got saumtre; mais  l'poque de l'anne o
celle-ci est noye par le dbordement du lac, il est probable que son
cret n'est plus sensible.

[Illustration: Vue du lac Tchad.--Dessin de Rouargue d'aprs Barth
(deuxime volume).]

De la crique de Mellla, nous prmes  l'ouest, et aprs une marche
d'une heure, moiti dans l'eau, moiti dans la plaine herbeuse, nous
arrivmes  Madouari. Le nom de ce village ne me disait rien alors; il
me rappelle aujourd'hui un tombeau. Madouari, du reste, au lieu d'tre
resserr comme la plupart des villes et des villages du Bornou,
s'parpillait au milieu d'une profusion de balanites et de baobabs, et
tout y respirait l'aisance. Je fus conduit chez Fouli-Ali, dans la
maison o dix-huit mois plus tard expirait Overweg, et dont le
propritaire devait prir trois ans aprs victime de la rvolution de
1854. Quelle diffrence entre l'accueil joyeux que je reus  cette
poque, et celui qui m'attendait, lorsque je revins avec M. Vogel, en
1855, alors que la veuve du pauvre Fougo sanglotait  mon ct,
pleurant la mort de son mari et celle de mon pauvre compagnon!

Le lendemain matin nous tions  cheval au point du jour; il faisait
un temps superbe; au loin se dessinait une ligne pure, que rien ne
venait briser; la plaine marcageuse s'tendait  notre droite, o
elle se fondait avec le lac, et ravissait mes yeux en me prsentant un
horizon sans limites.

                                        Traduit par Mme LOREAU.

  (_La suite  la prochaine livraison._)




[Illustration: Village marghi.--Dessin de Rouargue d'aprs Barth
(deuxime volume).]




VOYAGES ET DCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE.

JOURNAL DU DOCTEUR BARTH[10].

         [Note 10: Suite.--Voy. page 193.]

1849-1855

     Dpart. -- Aspect dsol du pays. -- Les Chouas. -- Mabani. -- Le
     mont Dlabda. -- Forgeron en plein vent. -- Dvastation. --
     Orage. -- Baobab. -- Le Mendif. -- Les Marghis. -- L'Adamaoua. --
     Mboutouli. -- Proposition de mariage. -- Installation de vive
     force chez le fils du gouverneur de Soulleri. -- Le Bnou. --
     Yola. -- Mauvais accueil. -- Renvoi subit.


Dans sa dernire excursion, l'un des chefs de la frontire du Marghi,
ayant enlev les habitants de plusieurs bourgades auxquels prtendait
le gouverneur de l'Adamaoua, celui-ci envoya un message au cheik du
Bornou, afin de protester contre cet acte de violence, beaucoup moins
dans l'intrt des captifs que pour tablir son droit de proprit.
Barth allait explorer l'Adamaoua, il fut mis, par le cheik, sous la
protection du chef de l'ambassade, et partit pour le sud le 29 mars
1851.

Toujours trs-pauvre, dit le voyageur, et pis que cela, fort endett,
j'avais nourri l'espoir d'emporter mes bagages avec un seul chameau;
ce fut impossible et de nouveaux embarras s'ensuivirent. Pour comble
de misre, nos cauris, c'est--dire notre seul avoir, n'avait pas
cours dans cette contre. Overweg, qui m'accompagna jusqu' ma seconde
tape, offrit en vain ses coquilles en change de quelques aliments,
et ne parvint  se procurer une chvre qu'en la payant avec la chemise
de l'un de ses domestiques.

Deux jours aprs notre dpart, nous nous arrtons  Ou'lo-Koura,
village qui appartient  la mre du cheik. Tout le pays,  cette
poque de l'anne, prend un aspect lugubre; entrecoup de bas-fonds
qui, pendant les pluies, forment de vastes tangs, il est couvert de
masakoua (_holcus cernuus_) lorsque les eaux se retirent; mais
dpouills de leurs rcoltes, ces bassins argileux, d'un noir fonc,
donnent au paysage un air de dsolation indicible.

Le lendemain la perspective est diffrente, sans devenir plus
agrable: un sol aride et nu, couvert a et l de halliers d'o
surgissent des tamarins pars; puis une fort paisse convertie en
marais dans la saison pluvieuse; aujourd'hui qu'elle est  sec, des
gens du voisinage y creusent des rigoles afin d'emplir une fosse qui
leur sert d'abreuvoir. Ce sont des Chouas[11]; l'un d'eux est aussi
blanc que mes mains, et ses traits ont la distinction qui caractrise
sa race. Il est rare que ces Arabes aient plus d'un mtre soixante
centimtres; mais leur gracilit les fait paratre de plus grande
taille qu'ils ne le sont rellement. J'ai rencontr quelquefois des
Foullanes vigoureux; je n'ai pas vu de Choua robuste.

         [Note 11: On appelle _Chouas_ tous les Arabes fixs dans le
         pays et compris dans le chiffre de la population. Diviss par
         clans nombreux, ils sont deux cent cinquante mille dans le
         Bornou, et peuvent fournir vingt mille hommes de cavalerie.
         Agriculteurs une partie de l'anne, la plupart ont des
         villages qu'ils habitent pendant la saison des pluies et du
         travail agricole. Nomades le reste du temps, ils errent avec
         leurs troupeaux.]

De la fort, nous entrons dans une plaine o sont plusieurs villages,
et nous retombons dans un bassin d'argile noire, dont le sol dessch
conserve la piste de nombreuses girafes. Nous sommes dans le
Gamerghou, pays industrieux, o j'aperois le premier champ de coton
que nous ayons vu depuis Kouka. Le district d'Ouj, qui fait partie de
cette province, et qui renferme un grand nombre de villes importantes
avec march considrable, est assurment l'un des plus riches du
Bornou: au sud de Maidougouri, la plaine entire est un champ de
millet ou de sorgho, interrompu seulement par de nombreux villages,
parsems de baobabs et de figuiers; c'est l'endroit le plus riant que
j'aie travers depuis le Haoussa. Une rivire, qui prend naissance aux
environs d'Alaouo, serpente dans la plaine, et va tomber dans le Tchad
en passant  Dikoua. Nous la franchissons deux fois pour atteindre
Mabani, ville tendue, situe sur une colline de sable, et qui, aprs
en avoir couvert le sommet et le versant mridional, en entoure la
base et remonte sur une autre colline; Mabani peut avoir neuf ou dix
mille habitants, dont les huttes confortables indiquent l'aisance. Le
commerce et l'industrie paraissent y fleurir, si l'on en juge par les
deux cents boutiques de la place du march, et par ses ateliers de
teinture.

Aprs Mabani, des champs fertiles, de beaux arbres, une herbe
paisse, de l'indigo, des bandes de travailleurs, du btail auprs des
mares, des villages dans toutes les directions, des fermes dtaches,
qui tmoignent de la scurit des habitants; et parmi les crales,
des papayers dont le fruit dlicieux a le got de la crme, et, qui,
de la grosseur d'une pche, a malheureusement le noyau trop dvelopp.

Dans la bourgade o nous nous arrtons, je ne vois pas une seule case
ayant des murs en pis; c'est une preuve que la pluie n'y est jamais
excessive. En sortant de ce village, nous apercevons, au sud, le mont
Dlabda, qui me fait prouver ce que j'ai ressenti  la vue des Alpes
tyroliennes. Mais notre dpart n'tait qu'une feinte: une heure aprs,
nous campions  Fougo-Mozari, prs d'Ouj, dont le march attirait mon
escorte. Plac  la frontire des tribus paennes, et par cela mme
trs-important pour la vente des esclaves, ce march est digne de sa
rputation. Il pouvait y avoir cinq ou six mille acheteurs, et leur
nombre et t plus grand sans la crainte inspire par les tribus
indpendantes qui se trouvent dans le voisinage.

Le mont Dlabda, qui frappe de nouveau nos regards, annonce le
commencement d'une rgion montagneuse. Sous un tamarin luxuriant un
forgeron travaille avec activit, l'apprenti fait mouvoir le soufflet,
l'ouvrier emmanche une hache, et le matre finit une lance. J'apprends
qu'il tire son fer du Boubanjidda, qui fournit le meilleur du pays. 
partir du district de Chamo, o nous entrons, le millet est rare et le
sorgho gnralement cultiv. Quelques marchands indignes, arms de
lances et poussant devant eux des nes chargs de sel, se joignent 
nous, car il y a tant de pillards un peu plus loin, qu'il faut tre
nombreux pour ne pas avoir  les craindre. Le pays tmoigne  chaque
pas des malheurs qu'il a subis: des traces d'ancienne culture, des
huttes en ruines, se rencontrent  et l au milieu de la fort; et
des jongles, o l'herbe domine cheval et cavalier, recouvrent la place
o fut la demeure de l'homme. Le terrain, form d'une argile noire et
marcageuse, est rempli de trous qui en rendent le parcours
extrmement difficile. J'y remarque des ruches souterraines o l'on
trouve un miel de nature particulire. Aprs trois heures de marche
dans ce pays dvast, nous atteignons les restes d'un village
autrefois considrable, et qui n'est plus habit que par quelques
indignes nouvellement convertis. Nous n'avons qu'une seule case, pour
nous tous et je vais camper au dehors; mais je ne suis pas couch
qu'une tempte effroyable clate, bouleverse ma tente et qu'une pluie
torrentielle met  flots mes bagages. Le lendemain nouveau dluge;
nous tions dans le district de Molghoy, o les portes des cases, qui
ont  peine trente centimtres d'ouverture, annoncent qu'il est
ncessaire de s'y protger contre la violence de la pluie.

Bien qu'ils aient embrass l'islamisme, les indignes n'ont pour tout
vtement qu'une lanire de cuir passe entre les jambes, et qui
souvent leur parat superflue. J'ai t frapp de leurs formes
harmonieuses, de leurs traits rguliers, que ne dfigure aucun
tatouage, et qui, chez beaucoup d'entre eux, n'offre rien du type
ngre. La diffrence qu'offre la teinte de leur peau m'a galement
surpris; elle est chez les uns d'un noir brillant, chez les autres
couleur de rhubarbe, sans qu'il y ait entre ces deux tons de nuance
intermdiaire; toutefois c'est le noir qui prdomine. Je me suis
arrt devant une jeune femme qui avait prs d'elle son fils, g de
huit ans; ils formaient  eux deux un groupe digne du ciseau d'un
grand artiste; l'enfant, surtout, ne le cdait en rien au diskophoros
antique; sa chevelure tait courte et frise, mais non laineuse; il
tait d'un rouge lav de jaune, ainsi que toute sa famille, et portait
plusieurs rangs de perles de fer autour des bras et des jambes.

Nous rentrons dans la fort; les clairires sont couvertes de pas
d'lphants de tous les ges, des fleurs remplissent l'atmosphre de
leur parfum, et de temps en temps nous suons la pulpe du toso[12], ou
nous mangeons la racine du katakirri. La marche devient de plus en
plus difficile; on n'aperoit que des mimosas de grandeur mdiocre; 
et l un baobab, dpourvu de feuilles, tend ses branches nues  la
place o tait un village; il semble par son attitude exprimer son
dsespoir, car il aime la demeure du ngre, qui le recherche  son
tour: ses feuilles naissantes et son fruit lgrement acide permettent
aux indignes d'assaisonner leur nourriture, et de donner un peu de
saveur  leur boisson.

         [Note 12: Fruit du _bassia parkii_; le toso se compose
         presque entirement d'un noyau de la couleur et du volume de
         la chtaigne, entour d'une pulpe trs-mince, revtue d'une
         peau verte. Il est fort commun dans ces parages; les naturels
         prparent avec l'amande du noyau une grande quantit de
         beurre qui leur sert  la fois pour la cuisine et comme
         mdicament.]

L'herbe est grossire et ne forme plus que des touffes parses; le
chemin est abominable; il suffirait d'en dtourner un instant les yeux
pour tomber dans un trou plein de vase. La fort devient moins
paisse, des bouquets d'arbres lui succdent, et nous entrons dans une
prairie qui s'tend jusqu' la chane du Mandara. Le ton vert de la
plaine, qui tranche avec le brun des montagnes, est d'un effet
charmant, sous le ciel pur o le soleil brille. Nous gagnons le
district d'Issg; des moutons et des chevaux couvrent les pturages,
des femmes travaillent dans les champs. Les indignes ont videmment
souffert des rapines de leurs voisins, mais ne sont encore ni vaincus
ni ruins. Des hommes vigoureux et de grande taille, ceints d'une
lanire de cuir, et portant une pique, mle  leurs instruments
d'agriculture, s'approchent firement ou vont s'asseoir  l'ombre, et
paraissent nous signifier que cette terre leur appartient. Quelque
lger que soit leur costume, j'ai tout lieu de croire qu'ils se sont
habills pour la circonstance; car, tombant  l'improviste au bord
d'une mare, nous faisons fuir,  la grande frayeur de mon cheval, une
espce de virago totalement nue. Il est vrai que chez ces tribus
naves, on estime qu'un vtement, si troit qu'il puisse tre, est
plus essentiel pour l'homme que pour la femme.

Sur le toit des cases schait un poisson qui m'tonna par sa taille;
on me rpondit qu'il venait d'un grand lac, situ  peu de distance,
et que j'allai visiter. Les abords en sont tellement couverts de
roseaux, qu'il me serait difficile de dire quelle tendue il peut
avoir. Une masse de granit, d'environ cinq mtres de hauteur, formait
la seule minence qui s'levt dans la plaine; j'y montai, l'horizon
tait splendide: en face de moi, comme je l'ai dit prcdemment, se
dployait la chane du Mandara, tandis qu'au sud apparaissaient des
montagnes plus hautes et de formes plus varies. Je vis alors pour la
premire fois le Mendif, que Denham a fait connatre  l'Europe, et
qui a donn lieu  tant de conjectures. Ce n'est qu'un simple cne
isol, dont la base, o s'parpille le village du mme nom, a tout au
plus dix ou douze milles de circonfrence; sa couleur blanchtre, qui
pourrait faire supposer qu'il est de formation calcaire, est due tout
bonnement  la fiente de l'immense quantit d'oiseaux qui s'y
runissent; sa vritable couleur est noire, m'ont dit les naturels; la
double pointe qui le termine est la preuve que c'est un ancien volcan,
et sans doute il est form de basalte. Je ne crois pas qu'il ait plus
de cinq mille mtres au-dessus du niveau de la mer, ce qui ferait un
peu moins de quatre mille mtres au-dessus de la plaine. Enchant
d'avoir atteint cette rgion, et plein de projets pour l'avenir, je
remontai  cheval et repris la route du village. Tout en marchant,
celui qui m'accompagnait me donna des dtails sur les habitudes des
Marghis, tribu assez nombreuse pour lever trente mille soldats.

C'est, me dit-il entre autres choses, la coutume parmi ses
compatriotes de se lamenter  la mort d'un jeune homme, et de se
rjouir de celle d'un vieillard; j'en acquis la preuve dans la suite
de mon voyage. Les Marghis se vantent, peut-tre avec raison, d'tre
suprieurs  leurs puissants voisins; il est, du reste, avr que
l'inoculation est trs-rpandue chez eux, et que dans le Bornou elle
est exceptionnelle.

Nous arrivions le surlendemain  Kofa, l'un des villages dont la mise
 sac avait motiv l'ambassade que j'accompagnais. Des prairies
mailles de fleurs, de vastes champs de sorgho, des arbres vigoureux,
toute l'exubrance de sve des rgions tropicales; mais une route de
plus en plus dangereuse, une alarme continuelle, des habitants sur le
point de tomber sur nous en se croyant attaqus. Le sentier monte peu
 peu; on voit  l'ouest diffrents groupes de montagnes qui sparent
le bassin du Tchad de celui du Niger; une gorge rocailleuse, encaisse
par des blocs de granit, est franchie; nous dominons une plaine
immense, et nous gagnons les murs d'Ouba, dont les quartiers de l'est,
o sont tablis les vainqueurs, ressemblent  une colonie algrienne.
Nous tions dans l'Adamaoua, ce royaume musulman greff sur les
paens, et que je dsirais tant connatre. Je rvais au sort des races
de cette partie du monde, lorsque je reus la visite du gouverneur,
accompagn d'une suite nombreuse. Son costume et celui de ses
compagnons n'avait ni lgance, ni propret. Je demandai  quelle
poque les Foullanes avaient, pour la premire fois, migr dans cette
province; on me rpondit que les grands-pres de la gnration
prsente l'avaient habite comme leveurs de troupeaux. Ils sont
devenus les premiers du royaume; mais la race vaincue leur disputera
longtemps la possession du sol.

Nos chameaux taient pour la population un objet de curiosit; on en
voit rarement dans cette rgion plantureuse, dont cet habitant du
dsert ne supporte pas le climat. Plus grande encore fut la surprise
du gouverneur et de ses courtisans, lorsqu'ils virent ma boussole, mon
chronomtre, mon tlescope, et l'impression minuscule de mon livre de
prires. Les Foullanes sont pleins d'intelligence, mais d'un esprit
malicieux; ils n'ont pas cette excessive bont des vrais ngres, et
c'est par le caractre, bien plus que par la couleur de la peau,
qu'ils diffrent de la race noire.  Bagma, o nous arrivmes le
surlendemain, je fus frapp de la dimension des cases, dont un certain
nombre a vingt mtres de longueur sur quatre ou cinq de large.

[Illustration: Halte dans une fort du Marghi.--Dessin de Rouargue
d'aprs Barth (troisime volume).]

De gras pturages, aprs un sol aride, des montagnes que nous
laissons  notre gauche, partout le dleb qui caractrise le district,
une herbe paisse d'o sortent de nombreuses fleurs violettes, et nous
arrivons  Mboutoudi, qui entoure le pied d'une colline de granit,
ayant six cents mtres de circonfrence, et  peu prs cent de
hauteur. Ville importante avant la conqute, Mboutoudi n'a plus
maintenant qu'une centaine de cases, et si ce n'tait sa situation
remarquable, elle resterait inaperue. Malgr mon tat de faiblesse,
je voulus gravir la montagne, ascension difficile  cause de
l'escarpement du roc, mais qui mritait d'tre essaye. Quelques
indignes me suivirent, et bientt je fus accompagn de la plus grande
partie du village. Dans le nombre taient deux jeunes Foullanes, qui
tout d'abord m'avaient regard avec une extrme bienveillance; l'une
avait quinze ans, l'autre neuf. Elles taient couvertes d'une espce
de tunique montante; les paens, au contraire, bien qu'ils eussent
fait leur toilette, ne portaient qu'une bande de cuir passe entre les
jambes,  laquelle se rattachait une feuille; les femmes avaient, en
outre, sous la lvre infrieure, l'ornement du mtal que l'on voit
chez les Marghis, dont ces tribus partagent les croyances religieuses
et certainement l'origine.

Parvenu au sommet de la montagne, j'crivais sous la dicte des
indignes un vocabulaire de leur dialecte, puis je revins  ma case;
mais je n'y eus pas de repos: ces gens simples avaient fini par croire
que j'tais leur divinit, qui leur consacrait un jour par piti pour
leurs malheurs, et c'tait  qui solliciterait ma bndiction. La nuit
vint me dbarrasser de la foule, mais non des deux jeunes filles, dont
l'ane me demanda en mariage dans les termes les plus nets. La pauvre
crature avait raison de se mettre en qute d'un mari, car ses quinze
printemps quivalaient aux vingt-cinq ts d'une Europenne.

[Illustration: Village mosgou.--Dessin de Rouargue d'aprs Barth
(troisime volume).]

Le lendemain nous poursuivions notre route au milieu des pturages
boiss, de vastes champs de millet et d'arachides, qui sont pour les
habitants de Sgro ce que la pomme de terre est dans certaines
parties de l'Europe. J'aime, le matin, ou aprs le repos du soir, 
croquer ces pistaches souterraines, mais je n'ai jamais pu avaler plus
de deux ou trois cuillres de la bouillie qu'on fait avec ces amandes.
Il faut dire que les cuillres des indignes sont de la dimension d'un
bol. Ici la nature pourvoit  tous les besoins: les plats, les
bouteilles et les verres poussent sur les arbres; le riz crot
spontanment dans la fort, et le sol produit sans labeur,
non-seulement du grain et des arachides, mais du manioc, des patates
douces et une grande varit de calebasses. Nous passons  Saraou,
puis  Blem, o j'ai la visite de trois adolescents d'une grande
beaut de corps et de visage. Chose remarquable, les Foullanes sont
trs-beaux jusqu' leur vingtime anne; leur physionomie prend
ensuite quelque chose du singe, qui dfigure leurs traits,
vritablement circassiens; les femmes sont bien plus longtemps belles.

La fort et les champs cultivs se succdent jusqu'au bord d'un petit
lac entour de grandes herbes, foules de tous cts par les
hippopotames. Les nuages s'accumulent, et nous atteignons Soulleri 
la lueur des clairs. Impossible de nous faire ouvrir la maison du
gouverneur. En dsespoir de cause, nous forons la porte du fils, qui
demeure en face. Je m'empare d'une grande salle, j'tends ma natte sur
les cailloux dont le sol est jonch, suivant la coutume, et je tombe
dans un profond sommeil, tandis que l'ouragan se dchane au dehors,
et que le matre de la case tempte  l'intrieur, laisse mes
compagnons sans souper, nos chevaux sans abri, et qui pis est sans
provende.

Le lendemain matin, l'air et le ciel taient purs, les plantes
ravives par l'orage, mes compagnons de mauvaise humeur de l'accueil
qu'ils avaient reu, et moi plein d'enthousiasme en pensant que
j'allais voir le Bnou. Des fourmilires nombreuses, places en
lignes, et formant un spectacle curieux, annonaient la proximit de
l'eau; nous traversmes un village d'o l'on me fit apercevoir
l'Alantika, dont le vaste sommet forme le territoire de sept tribus
indpendantes. Aux champs cultivs succde une plaine marcageuse,
dchiquete par des fosses remplies d'eau, et qui, tous les ans, est
compltement submerge. Une petite minence, qui a l'air d'avoir t
faite de main d'homme, s'lve du milieu des grandes herbes, et porte
les cabanes des passeurs, d'o s'chappe une nue d'enfants, de petits
garons bien faits et endurcis  la fatigue. Un quart d'heure aprs,
la rivire coulait sous nos yeux de l'orient  l'occident.  et l,
dans la plaine, on apercevait des montagnes dtaches; en face de
nous, derrire une pointe de sable, tombait le Faro, dont la courbe
majestueuse venait du sud-est, o je le remontais par la pense
jusqu' l'Alantika. En aval de son embouchure, le Bnou s'inclinait
lgrement vers le nord, baignait le ct septentrional du Bagl,
disparaissait au regard pour traverser la rgion montagneuse des
Bachama, longer l'industrieux Korafa, puis rejoindre le Niger, et se
prcipiter avec lui dans l'Ocan.

Il est rare que le voyageur ne soit pas tromp dans son attente,
quand il est en face des lieux qu'il s'est retracs, mais la ralit
dpassait tous mes rves, et ce fut l'un des moments les plus heureux
de ma vie. N sur les rives de l'Elbe, j'ai toujours eu de la
prdilection pour le bord des rivires, et malgr l'tude exclusive de
l'antiquit, qui m'absorba trop longtemps, j'ai conserv cet instinct
de mon enfance. Ds que j'en eus le pouvoir, associant les voyages 
l'tude, ce fut ma joie de remonter au lit des sources, de les voir
grossir, former des ruisseaux, puis des fleuves, et de les suivre
jusqu' la mer. Plus tard, poursuivant ma course aventureuse au coeur
de la terre inconnue, mon plus vif dsir fut de jeter quelque lumire
sur les cours d'eau qui l'arrosent; le Bnou se plaait au premier
rang de mes proccupations, et je voyais se confirmer la thorie que
je m'tais faite  son gard: j'acqurais la certitude que, par ce
grand chemin tout fray, on arrivait jusqu'au centre de la Nigritie;
je me disais que l'influence et le commerce de l'Europe feront
disparatre de ces contres les guerres de religion et l'esclavage,
c'est--dire la chasse  l'homme, et qui sment le dsespoir chez ces
paens, o le bonheur germe spontanment.

Aprs avoir franchi la rivire, nous passons dans une plaine boise
que l'on prendrait pour un parc; de chaque ct de la route, des
ossements de cheval marquent la ligne suivie par le gouverneur quand
il revint de saccager le Mbana. Traversant un district populeux, nous
approchons du Bagl, dont les flancs soutiennent dix-huit villages,
qui, grce  leur situation, et aux piques  double lame de ceux qui
les habitent, n'ont pas t conquis. Le pays s'anime de plus en plus;
nous traversons une bourgade, o les femmes, croyant voir dans nos
chameaux des tres sacrs, passent sous leur ventre pour en obtenir
les bonnes grces, et nous arrivons  Yola[13].

         [Note 13: Yola, capitale de l'Adamaoua ou _Adamova_, est
         situe  quatre degrs au sud de Kouka, sur le Faro, affluent
         du Bnou, qui lui-mme tombe dans le Niger,  quelques
         journes seulement de l'embouchure de ce fleuve immense.--Le
         Bnou, grossi du Faro, est navigable, pour de grandes
         embarcations, jusqu'au centre de l'Adamaoua, et fournirait le
         moyen de pntrer, par le sud, au coeur de l'Afrique; d'o
         l'importance de l'exploration que le docteur voulait faire de
         cette province.

La ville de Yola, nouvellement construite par les Foullanes, dans une
plaine marcageuse, n'a pas moins de trois milles de l'est  l'ouest;
mais chaque hutte est place au milieu d'une vaste cour, parfois d'un
champ de sorgho, et malgr son tendue, elle compte  peine douze
mille habitants. Pas d'industrie; l'esclavage sur une chelle immense;
il est des propritaires dont les esclaves en chef ont sous leurs
ordres jusqu' un millier d'hommes. On dit que le gouverneur reoit
par an un tribut de cinq mille esclaves, outre le btail et les
chevaux qu'il prlve.]

C'tait un vendredi, Lowel, le gouverneur, se trouvait  la mosque,
et personne n'tait l pour nous recevoir. Le lendemain, Lowel tait 
la campagne; lorsqu' son retour, nous allmes au palais, nous fmes
le pied de grue pendant une heure, et je revins chez moi sans avoir pu
offrir le burnous de drap ponceau que j'avais trouv dans les bagages
de M. Richardson. J'eus heureusement, pour me distraire, la visite de
deux Arabes, dont l'un, natif de Moka, avait explor la cte orientale
de l'Afrique, et vu Madras et Bombay. Vint enfin notre jour
d'audience; le gouverneur, que nous trouvmes dans la grande salle
d'une espce de chteau fort, parut satisfait de la lettre que le
cheik m'avait donne pour lui; mais les dpches que lui remit le chef
de l'ambassade l'ayant exaspr, sa colre se tourna contre moi, il
m'accusa d'intentions perfides, et pour la seconde fois il me fallut
remporter mes prsents. Inquiet et malade, je revins  ma case, aprs
deux heures d'attente passes d'abord sous une pluie diluvienne, puis
sous un soleil dvorant; et le lendemain je fus invit  dguerpir,
sous prtexte que je ne pouvais rester dans la province qu'avec
l'autorisation du sultan de Sokoto.

Malgr ma fivre et la chaleur accablante (c'tait au milieu du
jour), je fis faire les prparatifs de dpart; je montai  cheval, me
cramponnai  ma selle, et, rappel de deux vanouissements successifs
par la brise qui commenait  souffler, je repris la route de Bornou,
 laquelle la pluie des jours prcdents avaient rendu toute sa
fracheur[14].

         [Note 14: Le Fombina, que les Foullanes appellent Adamaoua,
         en l'honneur d'Adama, pre du gouverneur actuel, s'tend du
         sud-ouest au nord-est, sur un espace d'environ deux cents
         milles sur quatre-vingts. C'est assurment l'une des plus
         belles provinces de la Nigritie: rivires nombreuses, valles
         fcondes, montagnes peu leves, gras pturages, vgtation
         luxuriante, papayer, sterculier, pandanus, baobab, hyphn,
         bombax, las et bananiers; beaucoup d'lphants gris, noirs
         et jaunes; le rhinocros dans la partie orientale, le
         lamentin dans le Bnou, le boeuf sauvage trs-commun dans la
         rgion de l'est; et parmi les animaux domestiques fort
         nombreux, une varit indigne de btes bovines, petite
         espce d'un mtre de haut, et de couleur grise, totalement
         diffrente de celle que les Foullanes ont introduite dans le
         pays.]


     Les Oulad-Sliman. -- Situation politique du Bornou. -- La ville
     de Yo. -- Nggimi ou Inggimi. -- Chute dans un bourbier. --
     Territoire ennemi. -- Razzia.

J'arrivai malade  Kouka, et la saison des pluies commenait. Dans la
nuit du 3 aot, une averse fit de ma chambre une vritable mare,
endommagea mes bagages, et aggrava ma fivre d'une faon dsastreuse.
Les tangs, forms dans tous les coins de la ville, devinrent d'autant
plus pernicieux qu'ils renfermaient tous les genres d'immondices et de
charognes, et j'aurais d me retirer dans un endroit plus sain; mais
il fallait vendre les marchandises arrives en mon absence, payer nos
dettes, et faire les prparatifs de nouvelles explorations. Toutefois,
je me htai d'en finir; le gouvernement envoyait des Oulad-Sliman
dans le Kanem, soi-disant pour reconqurir les districts orientaux de
cette province; et, me joignant  ce corps expditionnaire, je quittai
la ville au commencement de septembre.

Je n'ignorais pas que les Oulad-Sliman sont les plus francs voleurs
du globe; mais nos instructions nous ordonnaient d'explorer la marche
orientale du lac, et nous ne pouvions y parvenir qu'en nous runissant
 ces bandits.

Si le Bornou tire un bnfice rel de sa position au centre du
Soudan, il lui doit en change d'avoir  lutter sans cesse avec l'un
ou l'autre des pays qui l'entourent. Au nord il est menac par les
Turcs, au nord-ouest pill par les Touaregs,  l'ouest et au midi les
Foullanes convoitent cette rgion fertile en esclaves,  l'est
l'empire barbare et puissant du Ouaday brise la frontire et dborde
sur ces riches provinces, qu'il a envahies en 1844. Mais  l'poque de
mon dpart l'heure tait favorable pour le Bornou: la guerre civile
dchirait le Ouaday; Bokhari, l'exil de Kadj, venait de battre le
sultan de Sokoto; et dans l'Adamaoua le gouverneur avait trop de ses
propres affaires. Aussi mon ami El-Beshir rvait-il de marcher sur
Kano, pendant que mes compagnons iraient piller le Kanem.

Le 11 septembre, mont sur un cheval magnifique, prsent du vizir, je
sortis de la ville accompagn d'Overweg, et pris les devants sur notre
escorte qui devait partir le 12. Rien ne me rend heureux comme
l'espace, une tente commode, une belle et bonne monture, et je sentais
les forces me revenir au grand air. Le lendemain au rveil, j'oubliai
les moustiques, et je regardai le paysage pendant longtemps; c'tait
le plus modeste qu'on pt voir, mais il avait tant de calme et de
srnit que j'prouvai un sentiment dlicieux, et me sentis pntr
de gratitude envers la Providence. Aprs avoir travers les champs de
millet du Daouerghou, franchi des collines de sable, rencontr des
Kanembous nomades, et enlev le mouton le plus gras d'un troupeau,
malgr mes efforts et les cris du berger, nous entrmes dans la ville
de Yo, dont les rues troites, horriblement chaudes, et sentant le
poisson, me parurent un sjour intolrable.

 l'extrieur, la rivire coulait  plein bord vers le Tchad, et je
ne me doutais pas que je camperais un jour dans son lit dessch. Sur
les deux rives, des crucifres, de belles acacies, des tamarins
splendides chargs de plicans et d'oiseaux de toute espce; du coton,
du froment au pied des arbres; peu de crales et de btail; beaucoup
de poisson, qui forme la principale nourriture des habitants. Des
hommes se baignent dans la rivire, des femmes y puisent de l'eau, des
groupes d'indignes la traversent  la nage, leurs habits nous sur la
tte, ou bien assis sur une planche que soutiennent deux calebasses.
Tandis que nous regardons ce spectacle anim, les termites dvorent
mes sacs de cuir. Passe une caravane charge de dattes, nos bandits se
rassemblent, tombent sur les arrivants, et se partagent la cargaison;
le soir, ils pillaient un troupeau, et c'est ainsi que nous marquons
notre passage.

Le 23, ayant laiss derrire nous tout vestige de culture et gravi
des collines de sable, nous apercevons les eaux du Tchad que les
pluies ont fait dborder. Toute la plaine est couverte de capparis
sodata, dont les indignes retirent un sel fade, moins mauvais,
pourtant, que celui des environs de Kotoko o il est extrait de la
bouse de vache. Nous entrons le lendemain dans la clbre Nggimi, et
nous sommes tout dsappoints de ne voir qu'un pauvre village,
quelques huttes parses, dpourvues de tout confort, dont les
habitants, qui ont faim, nous demandent du millet en change de leurs
maigres volailles. Deux ans aprs, ces malheureux devaient tre
capturs par les Touaregs, et ceux qui chapprent  l'esclavage
furent contraints, par l'inondation, d'aller s'tablir sur une colline
de sable, o je les retrouvai plus tard. Quant  Woudie, saccage par
les Touaregs en 1838, quelques dattiers indiquent seuls l'endroit o
fut cette ville, l'une des anciennes rsidences du roi de Bornou. Je
pensais au sort de cet empire de Kanem, autrefois si brillant[15];
j'avais sous les yeux d'immenses rizires, de gras pturages, le sol
le plus fertile du monde, et cependant un pays dsol: des villages en
ruines, des villes croulantes, des pasteurs craintifs, dont mes
bandits enlevaient le btail; mais j'ai l'espoir que nos travaux
aideront  rappeler la vie dans ces contres fertiles.

         [Note 15: Le Kanem, gouvern depuis le commencement du
         neuvime sicle par les Sfouas, dont la dynastie occupa le
         trne du Bornou jusqu'en 1835, s'tendait, au commencement du
         treizime sicle, depuis les bords du Nil jusqu'aux
         territoires de Borgou et d'Yorouba; au sud jusqu' Mabina, au
         nord sur la totalit du Fezzan. Cet tat de prosprit dura
         plus de cent ans; mais  la fin du quatorzime sicle la
         guerre civile clata, les Sfouas furent chasss de la
         capitale et allrent s'tablir dans le Bornou, qui, ds les
         premires annes du seizime sicle, reprit le Kanem et le
         subjugua d'une manire dfinitive. Depuis lors,
         s'affaiblissant par la lutte prive de ses habitants contre
         le Bornou, pill par les Touaregs, disput  ses matres par
         le Ouaday, qui en possde aujourd'hui la partie orientale, le
         Kanem est l'une des rgions les plus dvastes du Soudan.]

Nous voyons des bruyres entre les pturages, des lagunes sales
parmi les collines de sable; le terrain devient de plus en plus
marcageux, il manque sous les pieds de mon cheval, et celui-ci
tombant m'entrane dans la vase, o il reste immobile. On conoit
l'aspect que je devais offrir avec mon burnous blanc, et la peine
qu'il me fallut prendre pour retirer ma bte, car nos larrons me
regardaient faire sans m'aider le moins du monde.

Toujours dtroussant et pillant, notre escorte, diminue par de
nombreuses dsertions que les querelles avaient fait natre,
approchait du territoire ennemi.

Le 11 octobre nous traversions l'une de ces valles troites, qui
dchirent la plaine sableuse, et nous dressions nos tentes au bord du
plateau qui domine le puits d'El-Ftaim. De l nous partions le
lendemain, pour entrer dans un pays d'o la trace de l'homme a
compltement disparu.

Jusqu'ici nos maraudeurs n'avaient fait que prlever la dme sur les
troupeaux et les biens; mais le brigandage allait devenir plus
srieux. On s'arrta pour dlibrer; le chef harangua la bande, et lui
intima ses ordres: combat  outrance, pas de quartier aux vaincus; et
promesse de ddommagement  quiconque perdrait son cheval ou son
chameau. Deux porte-tendard coururent devant l'arme en agitant leur
bannire blanche; les cavaliers sortirent des rangs, et jurrent de
vaincre ou de mourir.

[Illustration: Chef mosgovien.--Dessin de Rouargue d'aprs Barth
(troisime volume).]

Au coucher du soleil on dressa les tentes, il fut ordonn de garder
le silence et de ne pas faire de feu, dans la crainte d'tre aperu;
mais la nuit arrive, une raie flamboyante se dessina au sud-est,
prouvant que l'ennemi savait que nous approchions, et se runissait
pour le combat. Nous partmes aussitt, et ne fmes halte qu'au jour,
sur un terrain couvert de broussailles. Les cavaliers poussrent en
avant pour faire une reconnaissance, et nous restmes, Overweg et moi,
avec soixante-dix chameaux du train, monts par de jeunes gars, dont
quelques-uns n'avaient pas plus de dix ans; mais ds qu'il fit grand
jour, il devint impossible de retenir la petite troupe, et il fallut
partir. Bientt nous descendmes dans la valle de Gesgi; la troupe se
dbanda: nos jeunes rapaces avaient aperu des moutons, et les
poursuivaient, tandis que leurs ans saccageaient un hameau. Un peu
plus loin est la valle d'Hendri-Siggsi. Dans la coule,  quarante
mtres de profondeur, des bosquets de dattiers, des champs de froment
dont la brise agitait les pis; sur le plateau, du millet prt  tre
coup: de riches moissons, de la verdure, un village en flammes, des
habitants en fuite, scne mouvante dont j'ai tent de faire
l'esquisse.

Des malheureux avaient cherch un asile au plus pais du fourr,
quelques-uns de nos massacreurs les aperoivent, jettent leur cri de
guerre et se prcipitent au fond du val; les rfugis sortent du bois,
tombent sur leurs assaillants dsunis, leur prennent deux chameaux et
disparaissent. Nous perdons de vue nos brigands que nous finissons par
revoir dans une valle plus profonde, chassant devant eux un troupeau
de moutons.

Aprs les avoir rejoints, nous arrivons dans une petite valle,
garnie d'une profusion de mimosas, et contenant, dans sa partie la
plus basse, des puits qui servent  irriguer une belle plantation de
coton.  peine les chevaux sont-ils abreuvs, qu'on repart en toute
hte, pour ne s'arrter que le soir. Il y avait trente-quatre heures
que j'tais  cheval; dvor par la fivre, puis par la fatigue, je
m'vanouis en mettant pied  terre, et tous mes compagnons crurent que
j'allais mourir. La bande s'tait fortifie dans son douar avec ses
bagages, et les sacs remplis du grain qu'elle avait drob; mais elle
n'tait pas tranquille.

Pendant la nuit j'entends nos Sliman pousser leur cri de guerre: un
corps d'ennemis nombreux se dirigeait vers le camp. J'appris cette
nouvelle avec l'indiffrence d'un homme cras par la fivre, et ne
songeai mme pas  me lever. Des coups de feu retentissent, Overweg
m'annonce la dfaite de nos hommes, monte  cheval et s'loigne; je
prends mes armes, on selle ma bte, et je me dirige vers le couchant,
tandis qu'on attaque le douar du ct oppos. Mais bientt la
fusillade recommence derrire moi; nos gens s'taient rallis et
fondaient sur l'ennemi, occup de son butin. J'avertis Overweg, et
nous retournons au camp: plus de bagages, aucun vestige de ma tente.
Cependant les Arabes continuent leur poursuite, ressaisissent le
btail, et  peu prs tout ce qui nous appartient. La perte se borne,
en fin de compte,  nos provisions de bouche,  nos ustensiles de
cuisine, et au livre d'heures de M. Richardson, que je regrettai
vivement.

[Illustration: Intrieur d'une habitation mosgovienne.--Dessin de
Rouargue d'aprs Barth (troisime volume).]

Nouvelle attaque des indignes au coucher du soleil; ils sont battus
de nouveau; mais en dpit de cette victoire, l'anxit de nos gens est
extrme; ils partiraient immdiatement, s'ils n'avaient peur d'tre
surpris au milieu des tnbres. Les chevaux sont sells, chacun
veille, et le cri des sentinelles rsonne  chaque instant. Le plus
effar de la bande est un juif rengat, qui se croit  sa dernire
heure, et cherche partout un rasoir pour se couper les cheveux d'une
manire orthodoxe avant de mourir. Le jour parat sans qu'on ait vu
l'ennemi; et c'est  qui prendra le pas sur son voisin, ds que le
soleil donne le signal du dpart.

Quinze chameaux, trois cents ttes de gros btail et quinze cents
chvres ou moutons furent pris dans cette campagne. Nous emes cinq
morts et un assez grand nombre de blesss. On parlait de retourner 
Bourka-Drousso, mais rencontrant une caravane qui se dirigeait sur
Kouka, nous nous sparmes de nos bandits, quels que fussent nos
regrets de laisser derrire nous la partie la plus intressante du
Kanam, ce pays aux valles fcondes, aux cits populeuses, telles que
Njimiy, Aghafi et tant d'autres, qui, clbres autrefois, n'existent
plus que dans le rcit de l'expdition d'Edris.


     Nouvelle expdition. -- Troisime dpart de Kouka. -- Le chef de
     la police. -- Aspect de l'arme. -- Dikoua. -- Marche de l'arme.
     -- Le Mosgou. -- Adishen et son escorte. -- Beaut du pays. --
     Chasse  l'homme. -- Erreur des Europens sur le centre de
     l'Afrique. -- Incendies. -- Baga. -- Partage du butin.

Dix jours aprs mon retour  Kouka, je partais de nouveau pour aller
rejoindre, cette fois, une vritable arme. Le cheik et son vizir
avaient dj quitt la ville; on ne savait pas la direction qu'ils
devaient prendre, mais on citait le Mandara dont le gouverneur,
protg par ses montagnes, aurait eu des vellits de rbellion. 
parler franc, les coffres, ou plutt les chambres  esclaves de ces
messieurs taient vides, et il importait de les remplir, quel que ft
l'endroit qui en fournt les moyens.

L'arme avait pass Ngornou lorsque j'arrivai au camp, o l'on me fit
dresser ma tente auprs de celle de Lamino. Jadis voleur de grand
chemin, ce larron mrite, devenu chef de la police du royaume, tait
fort prcieux pour le vizir qui n'aurait pas eu la force d'adopter une
mesure rigoureuse. L'ex-bandit, au contraire, n'avait pas de joie plus
vive que de torturer ou de mettre  mort; cela ne l'empchait pas
d'tre fort tendre  ses heures, et je m'amusais beaucoup de l'air
sentimental dont il parlait de sa favorite, qui le suivait dans cette
expdition. Il n'tait pas le seul qui et amen ses amours; la
plupart des courtisans avaient avec eux une partie de leurs harems, et
lorsque l'arme s'arrta sous les murs de Dikoua, la diversit des
abris qui surgirent tout  coup, l'aspect vari des combattants, le
nombre des chevaux, souvent d'une beaut remarquable, la quantit
prodigieuse des btes de somme, chameaux et boeufs, qui portaient les
provisions, les meubles, les femmes voiles et richement vtues des
dignitaires, formaient un spectacle des plus intressants.

La ville de Dikoua, elle-mme, l'une des plus grandes cits du
royaume, et l'ancienne rsidence des chefs du pays, mritait de fixer
nos regards. Ses murs de dix mtres de hauteur et d'une paisseur
considrable, ses habitations importantes, chacune entoure d'une cour
spacieuse, m'impressionnrent vivement. Partout des arbres
magnifiques, des palissades bien entretenues, et recouvertes d'une
liane de la plus grande beaut. Devant le palais du gouverneur, un
arbre  caoutchouc, dont la cime de douze  quinze mtres de rayon,
qui jadis abritait le grand conseil, n'entend plus aujourd'hui que le
caquet des oisifs. Au dehors, le Yalou traverse une fort luxuriante,
et de vastes champs de coton produisent la matire premire de
l'industrie des habitants.

Quelques jours aprs, nous campions le soir  ct de Zogoua. J'avais
 peine dress ma tente que cet affreux Lamino vint me chercher pour
me mettre en prsence de deux sclrats, dont il avait fait passer la
tte dans une machine, forme de grosses pices de bois, et qu'il
avait condamns  se dchirer mutuellement avec un long fouet
d'hippopotame. J'eus beaucoup de peine  lui faire entendre que cette
vue m'tait dsagrable, et je lui donnai, afin de me dbarrasser de
lui, une poigne de clous de girofles pour sa bien-aime, dont je
connaissais les talents culinaires. Enchant du prsent, il me rpta
combien il adorait cette femme: Un amour rciproque, ajouta-t-il,
avec un tendre sourire, est le plus grand bien qu'on puisse avoir en
ce monde. dclaration qui m'bouriffait toujours et me paraissait
fort ridicule, manant d'une pareille masse de chair.

Zogoua est la dernire ville du ct du Bornou; et nous allions
pntrer chez l'ennemi.

Le 10 dcembre nous tions  Diggra o nous restmes cinq jours.
C'est l que pour la premire fois j'eus un vritable chantillon de
ces canaux,  peu prs stagnants, qui caractrisent la partie
quatoriale de l'Afrique, et justifient les contradictions apparentes
des voyageurs au sujet de la direction des eaux de cette contre. Ces
canaux sont de deux sortes: les uns, en rapport immdiat avec la
rivire, se dirigent souvent dans le mme sens qu'elle; les autres,
compltement indpendants, sont des espces de drains collecteurs qui
se forment au fond des plis de terrain. C'est  ce dernier systme que
se rattache le canal vaseux de Diggra, bien qu'on m'ait affirm qu'il
va rejoindre le Tchad. Le soir, nous en causmes chez le vizir; une
discussion tellement scientifique en rsulta, qu'elle et ferm la
bouche  ceux qui mprisent l'intelligence des habitants de cette
contre.

Nous n'tions plus alors qu' un jour de marche de la capitale du
Mandara, et il tait urgent pour nos amis, de savoir ce qu'ils
voulaient faire. On leur avait dit, quelques jours avant, que le chef
de cette province tait dcid  la rsistance; cette nouvelle les
avait profondment abattus, et ce fut avec la joie la plus sincre
qu'ils virent arriver un serviteur du rebelle, accompagn d'un prsent
de dix belles esclaves et apportant l'offre d'une entire soumission;
tel fut du moins le rapport officiel. Un indigne m'affirma au
contraire que loin de se soumettre, l'imprieux vassal ne parlait du
Bornou qu'avec ddain. Toujours est-il que le vizir m'apprit d'un air
triomphant l'heureuse issue de l'affaire du Mandara, et ajouta que le
cheik allait retourner  Kouka, tandis qu' la tte du gros de
l'arme, il se dirigerait vers le Mosgou.

Je n'ignorais pas quel tait le but de l'expdition, mais nous
pouvions en diminuer les horreurs, et nous nous dcidmes 
accompagner le vizir. C'tait d'ailleurs l'unique moyen d'tudier la
communication qu'tablit le Bnou entre le bassin du Tchad et le
Niger.

On se mit en marche, et ce fut pour moi un plaisir indicible; nos
hommes, se dployant sur une immense tendue, maillaient la plaine de
leurs groupes si varis: la grosse cavalerie aux vtements bourrs de
ouate, ou revtue de la cotte de maille, et du heaume; les Chouas
simplement couverts d'une tunique flottante, monts sur de petits
chevaux sans figure, mais robustes; les esclaves pimpants et vaniteux,
pars de burnous carlates, ou d'toffes de soie aux couleurs
diverses; les Kanembous entirement nus, sauf leur tablier de cuir,
avec leurs grands boucliers, leur faisceau de lances et leur coiffure
barbare; et  l'arrire-garde, les chameaux et les boeufs. Tous pleins
d'ardeur, se dirigeaient vers la rgion inconnue du sud-est.

Je suivais avec enivrement cette multitude qui ne semblait runie que
pour une partie de plaisir.  et l un troupeau de gazelles
effarouches entranait  sa poursuite les Kanembous et les Chouas,
qui, anims par les cris des spectateurs, se disputaient la bte; une
perdrix, une pintade prenait son vol, et, abasourdie par les clameurs
de la foule, tombait d'elle-mme entre les mains des soldats. En
certains endroits le sol, pareil  un immense chiquier, tmoignait du
nombre d'lphants qui avaient d s'y runir, et dont ces trous
marquaient la piste. Le jour suivant, les buissons se rapprochrent,
au fourr succda la fort, puis elle devint moins paisse, fut
remplace par des champs de riz sauvage, et l'on dressa les tentes
auprs d'une belle nappe d'eau, qui nous permit d'ajouter du poisson 
nos rtis de livre et d'lphant.

Ds l'aurore toute l'arme tait en rumeur, et les chefs revtaient
leur plus beau costume. Nous entrions dans le Mosgou, et nous
retrouvions les Foullanes qui, s'avanant toujours, et subjuguant les
paens, sont venus jeter ici les fondements d'un nouvel empire. Nous
nous arrtons pour recevoir le chef mosgovien Adishen, dont les
cavaliers nus, monts sur de petits poneys sans selle et sans bride,
ont l'aspect le plus sauvage.  peu de distance, nous rencontrons le
chef des Foullanes avec deux cents hommes, dont les tuniques, les
chles, le harnachement annoncent un degr suprieur de civilisation,
mais qui sont loin d'avoir grand air. Lorsque les tentes sont
dresses, Adishen se prsente chez le vizir, se plaint des Foullanes
et sollicite la protection du cheik. On l'affuble d'une chemise noire,
d'une riche tunique de soie, d'un grand chle gyptien; on le salue du
nom de gouverneur, et le voil fonctionnaire du Bornou, seul moyen
pour lui de conserver l'existence; mais au prix de quels sacrifices!

Nous avons atteint la rgion du dleb, varit du _borassus
flabelliformis_, qui s'tend du Mosgou jusqu' la frontire du
Kordofan. Quel dommage d'tre avec ces odieux chasseurs d'hommes, qui,
sans gard pour la beaut de ce pays et le bonheur de ceux qui
l'habitent, rpandent la dvastation, uniquement pour s'enrichir. De
vastes champs de crales, parsems de villages, de grands arbres  la
cime tale, dont les branches soutiennent la provision de foin pour
la saison pluvieuse; des mares creuses de main d'homme, auxquelles il
ne faudrait que des canards et des oies pour me rappeler celles de mon
pays natal; des greniers soigneusement construits, de larges sentiers
bords de haies bien tenues, des tombeaux, annonant le respect des
morts, que le vainqueur, plus civilis, abandonne aux hynes. Absorb
par ce tableau, je ne m'aperois pas que l'arme a pris les devants;
quelques Chouas passent au milieu des arbres, et je me hte de les
rejoindre. Dans la plaine o nous arrivons, des cavaliers battent les
haies des villages; ici un indigne fuit  toutes jambes ceux qui le
poursuivent; l-bas c'est un malheureux qu'on arrache de sa case, plus
loin un troisime, qui s'est blotti dans un massif de figuiers, sert
de point de mire aux flches et aux balles, tandis qu'un certain
nombre de Chouas s'efforcent de contenir les troupeaux qu'ils ont
pris.

J'entends enfin le tambour, le son me guide; j'apprends que les
paens ont bris la colonne du vizir, et dispers l'arrire-garde.
Pauvres gens! ce n'est pas la bravoure qui leur manque; s'ils avaient
un chef et des armes, ils tiendraient en respect leurs dangereux
voisins; mais ils n'ont que des lances, pas mme de flches.

On avait pris mille esclaves, coup froidement la jambe  cent
soixante-dix hommes, laissant  l'hmorragie le soin de les achever.
Nous arrivons  Demmo; prs de ce village passe une rivire
importante, dont la rive oppose longe une fort splendide. Quelle
fausse ide nous avons tous de ces rgions africaines!  la place de
cette chane massive des monts de la Lune, quelques montagnes parses;
au lieu d'un plateau dessch, de vastes plaines d'une fcondit
excessive, et traverses par d'innombrables cours d'eau.

Nos gens regardent avec dpit cette rivire qui les empche de
poursuivre leur gibier. Ils n'en prennent pas moins un nombre
considrable de femmes et d'enfants, sans parler du btail; et nous
campons sur les ruines de ce village, dont une heure auparavant la
population tait riche et heureuse.

Nous ne trouvons plus que des hameaux dserts, que nos pillards
brlent en toute scurit.  Baga, la besogne est dj faite; mise 
sac l'anne prcdente, il ne reste plus que des ruines; tout ce que
la flamme a pu dtruire a disparu; les cours intrieures du palais,
autrefois remplies de hangars, ont seules conserv leurs cases, dont
les tourelles en pis tmoignent d'un art que je ne m'attendais pas 
trouver dans le Mosgou. Il n'y a de chambres closes que pour le vizir
et son harem; le temps est froid, et rien n'est douloureux comme
d'entendre les gmissements de ces pauvres Mosgoviens, arrachs de
leur demeure, et laisss nus au dehors par cette nuit rigoureuse. Nous
n'en restons pas moins plusieurs jours dans cet endroit glacial,
l'usage voulant qu'on partage le butin sur le territoire ennemi.

Bien que l'expdition n'et pas t fructueuse, elle ramena dix mille
ttes de gros btail, et environ trois mille esclaves, y compris de
vieilles femmes ne pouvant plus marcher, de vritables squelettes,
horribles  voir dans leur entire nudit. Le commandant en chef reut
pour sa part le tiers du produit de la chasse, plus la totalit des
gens pris sur le territoire d'Adishen, et qui constituaient une espce
de tribu.


     Entre dans le Baghirmi. -- Refus de passage. -- Traverse du
     Chari. --  travers champs. -- Dfense d'aller plus loin. --
     Hospitalit de Bou-Bakr Sadik. -- Barth est saisi. -- On lui met
     les fers aux pieds. -- Dlivr par Sadik. -- Masna. -- Un
     savant. -- Les femmes de Baghirmi. -- Combat avec des fourmis. --
     Cortge du sultan. -- Dpches de Londres.

Rentr  Kouka le 1er fvrier, notre voyageur s'en loigna de nouveau
le 4 mars 1852. Toujours dnu de ressources, luttant contre la misre
qui s'ajoutait  la fivre,  la fatigue,  mille dangers,  mille
obstacles, il entrait le 17 mars dans le Baghirmi[16], rgion o pas
un Europen n'avait encore pntr.

         [Note 16: Le Baghirmi est un plateau lgrement inclin vers
         le nord, et situ  trois cents mtres au-dessus de la mer.
         Son tendue est actuellement de deux cent quarante milles du
         nord au sud, et de cent cinquante de large. On y trouve,
         seulement dans la partie septentrionale, quelques montagnes
         dtaches, qui sparent les deux bassins du Fittri et du
         Tchad. Le sol, silico-calcaire, produit du sorgho, du millet,
         qui forment la principale nourriture des Soudaniens; du
         ssame, du poa, dont se nourrissent une grande partie des
         habitants; une norme quantit de riz sauvage; des haricots,
         du _corchorus olitorius_, des melons d'eau, du coton, de
         l'indigo. On n'y cultive de bl que dans l'intrieur de
         Masna, et pour l'usage particulier du sultan. La population
         de Baghirmi, proprement dit, n'excde pas quinze cent mille
         mes. Le tribut est pay, par les musulmans, en grain, en
         bandes troites de calicot et en beurre; par les paens, en
         esclaves. La lance et une espce de serpe constituent les
         seules armes du pays; pas de flches, pas de boucliers, 
         peine quelques armes  feu.--Monarchie entirement absolue,
         tiquette svre; les Baghirmays ne peuvent approcher du
         souverain, appel _banga_, qu'en se dcouvrant l'paule
         gauche et en se saupoudrant la tte de poussire; mais ils
         jouissent d'une libert de parole beaucoup plus grande que
         celle qui est accorde  une foule de citoyens de l'Europe.]

Je me trouvais en avant, dit Barth, lorsque j'aperus, entre les
feuilles, une eau transparente dont la brise agitait la surface.
C'tait la grande rivire du Kotoko.

Des bateliers apparaissent, nous allons  leur rencontre, ils
refusent de nous passer avant d'en avoir reu l'autorisation. Je suis
suspect; le sultan fait la guerre, je pourrais en son absence
renverser le trne, asservir le pays, et le chef du village m'en
interdit l'entre. Je retourne sur mes pas, afin de donner le change
aux passeurs; mais le lendemain matin je me prsente au bac de Ml;
un bateau se dtache du bord, et nous voguons sur le Chari, qui, en
cet endroit, n'a pas moins de six cents mtres de large et quatre ou
cinq de profondeur. Nos chevaux, nos chameaux, nos boeufs nagent 
ct de la barque; nous abordons sur l'autre rive, o nous recevons
bon accueil, et o je suis agrablement surpris de la taille et de la
figure des femmes; nanmoins, nous nous empressons de quitter le
village, en nous flicitant du succs que nous avons obtenu.

Nous n'avons pas fait un mille, que nous apercevons un serviteur du
chef; nous prenons  travers champs et passons une rivire  gu. Une
ligne de hameau, presque interrompue, borde cette langue de terre
fconde; a et l des groupes d'indignes sortent d'une paisse
feuille, des troupeaux nombreux couvrent la prairie marcageuse, o
l'on voit une foule d'oiseaux: le plican, le marabout immobile, et
vot comme un vieillard, le grand ddgami au plumage azur, le
plotus au cou de serpent, des ibis, des canards de diffrente espce,
et tant d'autres. Quelles sources de joies inpuisables pour le
chasseur! Toutefois je ne pense qu' une chose: on m'empchera d'aller
plus loin! Je ne devrais pas m'arrter; mais le soleil est si ardent
et l'ombre si frache! Tandis que je me repose, un homme, accompagn
de sept autres, me signifie que je ne peux pas continuer mon voyage,
qu'il me faut la permission de l'autorit suprieure; bref, je suis
intern  Bougoman.

[Illustration: Chef kanembou.--Dessin de Rouargue d'aprs Barth
(troisime volume).]

Nous nous retrouvons sur le bord du Chari; en face est la ville qui
doit me servir de prison; elle parat dlabre, mais renferme de beaux
arbres, o le dleb et le cucifre dominent. C'est le jour du march;
une foule d'individus attendent les passeurs; ils disparaissent les
uns aprs les autres; mais mon tour n'arrive pas. Je dpche  la
ville le cavalier qui m'escorte, et je m'impatiente au soleil qui me
dvore. Une heure aprs mon homme revient, l'oreille basse; on ne veut
pas me recevoir, malgr l'ordre qui m'interne.

[Illustration: Entre du sultan de Baghirmi dans Masna, sa
capitale.--Dessin de Rouargue d'aprs Barth (troisime volume).]

Nous sommes repousss de nouveau  Bakada, village divis en quatre
bourgades, o nous arrivons le soir. Je continue jusqu'au troisime
groupe de cases, et je trouve enfin l'hospitalit chez Bou-Bakr Sadik,
vieillard aimable, qui m'a laiss le plus doux souvenir. Il avait fait
trois fois le plerinage de la Mecque, vu les grands vaisseaux des
chrtiens, et se rappelait les moindres dtails des lieux qu'il avait
traverss. De plus il n'tait personne qui pt comme lui, et dans un
arabe aussi pur, m'initier  l'histoire et au caractre de cette
rgion. Avec quelle chaleur il me retraait la lutte que son pays
soutint contre le Bornou pendant plusieurs annes! Il y avait pris
part, et ajoutait avec orgueil que le cheik n'avait eu la victoire
qu'aprs avoir appel  son secours le pacha du Fezzan. Avec quelle
joie enthousiaste il me disait comment ses compatriotes avaient
repouss les Foullanes, et fait contre eux une expdition victorieuse!
Puis avec quelle tristesse il me dpeignait la grandeur et la
prosprit du Baghirmi, avant qu'Abd-el-Kerim Saboun, le sultan du
Ouaday, n'et pill ses trsors, fait son roi tributaire, et captur
une partie de ses habitants. Des districts entiers, couverts de
moissons et de villages, me disait-il d'une voix navrante, sont
transforms en solitudes incultes; les puits sont desschs, les
canaux sont taris, la vermine dvore tout dans les champs, et la
disette est venue. Il est certain que le pays semble tre chti par
la colre cleste: je n'ai vu nulle part autant d'insectes
destructeurs; il y a surtout un gros ver noir, et un scarabe jaune,
qui valent  eux seuls toutes les sauterelles d'gypte.

L'individu que j'avais expdi au lieutenant de la province ne
revenait pas, et sans la parole instructive de Sadik j'aurais perdu
patience. L'excellent homme, d'une activit sans pareille, travaillait
tout en causant, et je m'amusais beaucoup de lui voir, non-seulement
raccommoder ses habits, mais confectionner des objets de toilette pour
une de ses pouses qui habitait Masna, et qu'il avait le projet
d'aller voir. Posait-il son aiguille, il triait de l'indigo pour
teindre sa tunique, rpait quelque racine mdicinale, ou ramassait les
grains de millet qu'il avait laisss tomber la veille.

Quand Sadik eut termin ce qu'il destinait  sa femme, il partit pour
la capitale, me promettant de revenir le lendemain; trois jours
passrent, mon hte n'tait pas arriv; je n'y tins plus, et fis mes
prparatifs pour quitter Bakada.

Nous marchions depuis quatre jours  travers la fort et les jongles,
ne sortant de la vase que pour souffrir de la soif; tout cela dans
l'espoir d'arriver  Jogod, place importante, d'o je devais ensuite
gagner facilement le Chari. Mais au lieu d'atteindre cette ville, nous
nous retrouvons  Ml, sur la route que nous avions prise pour venir,
et o des missaires du lieutenant de la province m'attendaient depuis
le matin avec la mission de m'interdire le passage. Toutes mes paroles
furent inutiles; les gens du gouverneur me saisirent brusquement, et
j'eus les fers aux pieds. On s'empara de mes armes, de mes bagages, on
prit ma montre, mes papiers, ma boussole et mon cheval; on me porta
sous un hangar, o furent placs deux sentinelles. Ce n'tait pas
assez: il me fallut subir les homlies de ces fatalistes qui
m'exhortaient  la rsignation, sous prtexte que tout vient de Dieu.
J'avais par bonheur le premier voyage de Mungo Park, et l'exemple de
cet homme illustre m'aida puissamment  supporter cette preuve.

J'en tais l, pensant au moyen de faire pntrer les lumires
europennes dans cette partie du monde, lorsque le soir du quatrime
jour mon vieil ami arriva, au galop de mon cheval, et transport
d'indignation  la vue de mes fers, me les fit ter sur-le-champ. Tout
ce qui m'appartenait me fut rendu,  l'exception d'un pistolet qu'on
avait envoy au gouverneur; et le lendemain matin je partais avec
Sadik.

Aprs deux jours de marche, nous apermes tout  coup une large
dpression de terrain, garnie de verdure, et parseme de dcombres:
c'tait Masna, dvaste comme le reste de la province. Il fallut
attendre la permission du chef; on nous l'apporta, et nous franchmes
l'enceinte croulante, qui, bien moins tendue qu'elle ne l'tait
jadis, est beaucoup trop large pour la ville qu'elle renferme. Nous
traversons de grands pturages et nous arrivons  la partie habite.

 peine sommes-nous tablis, qu'on vient me saluer de la part du
lieutenant-gouverneur; je lui envoie plusieurs mtres d'indienne, un
chle, des essences, du bois de santal qui est fort apprci  l'est
du Bornou, et je lui fais dire que je ne peux aller le voir que
lorsque mon pistolet m'aura t rendu. On me promet de me restituer
cette arme lorsque j'entrerai chez le lieutenant, et je vais faire ma
visite, accompagn de mon vieil ami. Je trouve un homme affable, vtu
d'une simple tunique bleue, et qui peut avoir la cinquantaine. Il
s'excuse des mesures que l'on a prises  mon gard, me rend mon
pistolet, et me prie d'attendre avec patience l'arrive du sultan.

Le dpart du chef avait entran celui de la cour, et la ville tait
dserte; mais il y restait un homme dont la socit fut pour moi d'un
prix inestimable. Faki Sambo, grand et mince, la barbe rare, la figure
expressive, bien qu'il ft aveugle, tait vers non-seulement dans
toutes les branches de la littrature arabe, mais il avait lu Aristote
et Platon. Je n'oublierai jamais qu'tant all le voir, je le trouvai
 ct d'un monceau de manuscrits, dont il ne pouvait plus que
toucher, les feuillets, et je me rappelai tout  coup ces paroles de
Jackson: Un jour on corrigera nos ditions des classiques d'aprs les
textes rapports du Soudan. Faki Sambo possdait en outre la
connaissance intime des pays qu'il avait habits. Ses anctres, qui
taient Foullanes, avaient migr dans le Ouaday; et son pre, auteur
d'un ouvrage sur le Haoussa, l'avait envoy en gypte, o il avait
fait de longues tudes  la mosque d'El-Azhar. Revenu dans son pays,
aprs avoir sjourn au Darfour, et s'tre ml  une expdition qui
s'tendit jusqu'au Niger, il avait jou un rle important dans le
Ouaday, jusqu'au moment o il en fut exil. Wahabi dans l'me, il se
plaisait  m'appeler de ce nom,  cause de mes principes, et venait me
voir tous les jours; il me parlait des temps glorieux du kalifat, de
la splendeur qui brillait alors de Bagdad au fond de l'Andalousie,
dont l'histoire et la littrature lui taient familires. Nous
prenions du caf qui lui rappelait sa jeunesse, et dont il ne manquait
jamais de presser la tasse contre chacune de ses tempes.

J'avais aussi la visite d'un bambara, d'origine ngre, qui, autrefois
employ aux mines d'or de Bambouk, avait fait le commerce du Touat 
Agadez,  Kano, et  Tombouctou; aprs avoir t dvalis deux fois
par les Touaregs, il s'tait install  Mdine, avait pris part 
diffrentes batailles, rempli diverses missions  Bagdad, et autres
lieux, et venait  Masna (o l'article est commun) chercher des
eunuques pour la mosque de Mdine.

Il y avait encore Sliman, un shrif voyageur tabli  la Mecque; puis
un jeune homme qui voulait m'accompagner  Sokoto, pour y continuer
ses tudes; enfin les malades qui venaient me consulter, et dont
quelques-uns m'intressaient vivement; une dame surtout, mre d'une
fille qui paraissait enchante de mes visites, et se montrait fort
curieuse  l'endroit de mon mnage de garon. Elle tait charmante; on
l'et trouve jolie, mme en Europe, n'et t la couleur de son
teint, dont le noir de jais me paraissait alors un lment presque
essentiel de la beaut fminine.

Les femmes du Baghirmi sont gnralement belles; moins lances que les
Foullanes, elles ont plus de noblesse, les membres mieux faits, et des
yeux dont l'clat est clbre dans toute la Nigritie. Quant  leurs
vertus domestiques, je n'ai pas eu le temps de m'en instruire; je sais
seulement que le divorce est commun dans le pays et que les duels en
matire d'amour y sont nombreux. Le fils du lieutenant-gouverneur,
lui-mme, tait en prison  cette poque, pour avoir bless
dangereusement l'un de ses rivaux. Enfin les maris ne sont pas toujours
contents; Sadik se plaignait du peu d'conomie de sa femme, et il y
avait parfois chez les autres des disputes assez graves. Sliman tait le
seul qui part satisfait; d'humeur ambulante et volage, il ne se mariait
jamais que pour vingt-neuf jours, ce qui le rendait fort rudit en fait
de moeurs fminines.

Ma grande affaire  moi tait de me dfendre contre de grosses
fourmis noires, dont l'obstination m'aurait beaucoup amus si leurs
attaques avaient t moins personnelles. Une fois, mon lit se trouvant
sur leur chemin, elles m'assaillirent avec fureur; je tombai sur
elles, crasant, chassant, brlant sans repos ni trve ce flot qui
coulait toujours, et cela pendant deux heures, avant d'avoir pu le
dtourner. Disons cependant  la dcharge de ces fourmis qu'elles
purgent les maisons de toute espce de vermine, et que si, dans leur
avidit excessive, elles enfouissent une quantit de grain
considrable, leurs silos forment pour les indignes un fonds de
rserve souvent prcieux.

Pendant que je luttais contre ces lgions dvorantes, la place que
l'arme assigeait dans le sud-est finit par tre prise; et aprs la
nouvelle, cent fois dmentie, de sa prochaine arrive, le sultan
apparut sous les murs de la capitale, escort de huit cents hommes de
cavalerie (les autres corps avaient rejoint leurs foyers respectifs).
 la tte du cortge est le lieutenant-gouverneur, entour de
cavaliers. Vient ensuite le Barma, suivi d'un homme portant une lance
de forme particulire, ancien ftiche apport de Kenga-Mataya, qui fut
la rsidence primitive des rois du Baghirmi. Aprs le Barma, le Facha
ou gnral en chef, seconde autorit du royaume, et qui jadis avait un
immense pouvoir; enfin le sultan, vtu d'un burnous jaune, mont sur
un cheval gris, dont il est difficile d'apprcier le mrite, grce aux
draperies sous lesquelles disparat l'animal; c'est mme tout au plus
si les deux parasols, l'un vert, l'autre rouge, que l'on porte de
chaque ct du noble palefroi, permettent de voir la tte de son
auguste cavalier. Six esclaves, dont le bras droit est revtu de fer,
ventent le sultan avec des plumes d'autruche, emmanches d'une longue
hampe; autour d'eux se pressent les capitaines et les grands de
l'tat, groupe chatoyant et bigarr o l'oeil se perd. Je compte
nanmoins une trentaine de burnous de toute couleur, au milieu d'une
foule de tuniques bleues ou noires, d'o sortent des ttes
dcouvertes. Derrire ce groupe est le timbalier, port par un
chameau;  ct de lui, on voit un bugle et deux cors. Mais ce qui
surtout caractrise le dfil de cette cour africaine, ce sont les
quarante-cinq favorites du sultan, montes sur de magnifiques chevaux
draps de noir, places en file, et chacune entre deux esclaves.

L'infanterie est peu nombreuse, mais toute la ville est venue saluer
le retour de l'arme triomphante. Nanmoins, suivant l'usage, le
sultan va camper au milieu des ruines de l'ancien quartier, et ce
n'est que le lendemain, vers midi, qu'il fait son entre solennelle.
Cette fois les favorites, qui ont regagn le srail ds le matin, sont
remplaces par de la cavalerie, et derrire le chameau du timbalier
apparaissent quinze chevaux de bataille, qui n'y taient pas la
veille. Enfin sept chefs des vaincus, mens en triomphe, ajoutent 
l'effet du dfil. Celui de Gogomi, d'une taille majestueuse, et qui
gouvernait une peuplade importante, veille entre tous la sympathie
des spectateurs par son air calme et souriant. Tout le monde sait dans
la foule que la coutume est de tuer les chefs prisonniers, ou pis
encore, de les mutiler d'une manire infme, aprs les avoir livrs
aux caprices et aux railleries du srail.

Le cortge traversa lentement la ville aux acclamations des hommes,
aux applaudissements des femmes. Une heure aprs, le sultan me
faisait dire qu'il avait ignor tout ce que j'avais souffert; et comme
preuve de sa bienveillance  mon gard, il m'envoyait un mouton, du
beurre et du grain.

C'tait le 6 juillet, l'un des jours les plus heureux de ma vie: le
soir, on m'apportait des dpches de Londres qui, aprs quinze mois de
misre et d'anxit, m'autorisaient  poursuivre nos explorations, et
me fournissaient les moyens d'atteindre le but qui m'tait propos. En
outre, il m'arrivait une quantit de lettres particulires o la
valeur de mes efforts tait reconnue; et je recevais ainsi la plus
douce rcompense qu'un voyageur puisse esprer.

Le lendemain, un officier du palais vint me prendre pour me conduire
 l'audience du sultan. Introduit dans une cour intrieure du palais,
j'y trouvai deux longues files de courtisans assis devant une porte de
roseaux couverte par un rideau de soie. Invit  prendre place au
milieu de l'assemble, et ne sachant  qui m'adresser, je demandai
tout haut si le sultan Abd-el-Kader tait prsent. Aussitt une voix
claire, partant de derrire le rideau, rpondit affirmativement.
Comprenant que cette voix tait celle du sultan lui-mme, je dbitai
en arabe mon compliment officiel, que Faki-Sambo, plac  mes cts,
traduisait, phrase par phrase, en langue du pays.

[Illustration: Une razzia  Barea (Mosgou).--Dessin de Rouargue
d'aprs Barth (troisime volume).]

Ayant d'abord rpt ce que tant de fois dj j'avais dit aux autres
princes du Soudan, je rappelai qu'au temps de la gnration prcdente
un de mes compatriotes, Raiz-Khalid (le major Denham), s'tait propos
de venir offrir ses hommages au sultan alors rgnant, mais que les
hostilits qui existaient  cette poque entre le Bornou et le
Baghirmi l'avaient empch de raliser son projet. J'ajoutai que
malgr mes intentions amicales, j'avais t fort mal trait dans ce
dernier pays, o l'on avait mconnu mon caractre d'envoy d'une
puissance trangre et amie. Je conclus en dclarant que, si on ne s'y
tait oppos, mon plus vif dsir aurait t d'tre le tmoin des
grandes choses faites par S. M. Abd-el-Kader pendant sa dernire
expdition. Ce discours achev, je fis apporter les prsents et j'en
expliquai l'usage; puis profitant de l'impression favorable que leur
vue produisait sur mon auditoire, je rclamai de nouveau
l'autorisation de retourner  Kouka, o me rappelaient de puissants
motifs. Je me retirai avec une rponse favorable.

Deux messagers royaux vinrent le lendemain me dire que le sultan me
priait d'accepter, comme souvenir de sa part, une jeune esclave dont
ils me dcrivirent les charmes en termes trs-chaleureux. Abd-el-Kader
mettait en mme temps  ma disposition un chameau et deux cavaliers
pour me conduire au Bornou. En acceptant cette escorte avec
reconnaissance, je dclarai aux deux hrauts que, bien que mon
existence solitaire me fut souvent pnible, ma religion et les lois de
mon pays me dfendaient de recevoir une esclave en cadeau. En change
de cette gracieuset, je demandai seulement quelques chantillons des
produits du pays. Cinq semaines aprs je rentrais  Kouka.

                                        Traduit par Mme H. LOREAU.

  (_La fin  la prochaine livraison._)




[Illustration: Vue du march de Sokoto.--Dessin de Hadamar d'aprs
Barth (quatrime volume).]




VOYAGES ET DCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE.

JOURNAL DU DOCTEUR BARTH[17].

         [Note 17: Suite et fin.--Voy. pages 193 et 209.]

1849-1855.

     De Katchna au Niger. -- Le district de Mouniyo. -- Lacs
     remarquables. -- Aspect curieux de Zinder. -- Route prilleuse.
     -- Activit des fourmis. -- Le Ghaladina de Sokoto. -- Marche
     force de trente heures. -- L'mir Aliyou. -- Vourno. --
     Situation du pays. -- Cortge nuptial. -- Sokoto. -- Caprice
     d'une bote  musique. -- Gando. -- Khalilou. -- Un chevalier
     d'industrie. -- Exactions. -- Pluie. -- Dsolation et fcondit.
     -- Zogirma. -- La valle de Foga. -- Le Niger.


La mort d'Overweg, arrive  la fin de septembre 1852, avait chang
les plans du docteur Barth; au lieu de retourner dans le Kanem, et
d'explorer le nord-est du lac Tchad, comme il en avait eu le projet,
notre voyageur se tourna vers le Niger, afin de visiter la rgion
inconnue qui s'tendait entre la route de Caill et la zone o Lander
et Clapperton ont fait leurs dcouvertes. Toujours ncessiteux, en
dpit de sa qualit de chef de l'expdition, Barth s'loigna de Kouka
le 25 novembre, avec l'espoir de pntrer  Tembouctou.

Le 9 dcembre il avait quitt les plaines monotones du Bornou, pour
entrer dans les districts fertiles du Haoussa, et le 12, il se
dirigeait au nord-nord-est, vers la province montueuse du Mouniyo.

Le sentier serpente, monte et descend au milieu d'une srie de valles
siliceuses, dont les flancs sont couverts de buissons et couronns de
villages: on y voit des crales, des travailleurs, et du btail qui
le soir se rassemble autour des puits. Le Mouniyo,  qui appartiennent
ces valles, a la forme d'un coin, dont la pointe se projette vers le
dsert; habit par une population fixe et laborieuse, passablement
gouvern, il contraste d'une manire frappante avec le territoire des
tribus nomades qui l'avoisinent. N'oublions pas, qu'autrefois, tout le
pays qui spare du Kanem cet peron du Soudan, renfermait des
provinces populeuses, appartenant au Bornou, et qu'il y a tout au plus
cent ans que ces rgions sont dvastes par les Touaregs. Les
gouverneurs du Mouniyo, plus nergiques et plus braves que leurs
voisins, ont su, non-seulement se dfendre contre les Berbres, mais
ont entam le district de Diggra, qui est soumis  ces derniers. Le
chef de cette province indpendante, peut, dit-on, mettre en campagne
quinze cents hommes de cavalerie, et neuf ou dix mille archers; son
revenu est de trente millions de coquilles (cent cinquante mille
francs), sans compter la dme qu'il prlve sur les grains.

Au lieu d'aller directement  Zinder, Barth prit  l'ouest pour
visiter Oushek, l'endroit o l'on cultive le plus de froment de la
partie occidentale du Bornou, et qui offre un mlange curieux de
vgtation plantureuse et de strilit. Au pied d'une montagne, dit
le voyageur, est un espace aride;  la lisire de ce terrain dsol,
on trouve un sol onduleux, des dattiers, des tamarins, des tangs, une
herbe paisse, une eau copieuse  une profondeur de trente  cinquante
centimtres. Nous entrons dans la ville par des champs de bl, des
carrs d'oignons, des cotonneries,  tous les degrs de dveloppement.
Ici on crase les mottes, on irrigue le sol, tandis que chez le voisin
les pis sont en fleurs. Partout une vgtation luxuriante; mais des
amas de dcombres empchent de saisir l'ensemble du village, qui
s'grne dans les plis du sol; le principal groupe entoure le pied
d'une minence, couronne par la maison du chef; et tandis que les
cases sont faites de roseaux et de tiges de millet, les tourelles o
l'on serre les grains sont construites en pis et s'lvent  trois
mtres de hauteur.

Aprs Oushek, un plateau sableux couvert de roseaux, entrecoup de
vallons fertiles; un peron de la chane qui vient du sud-sud-ouest,
puis une plaine ondule, tapisse d'herbe et de gent; un fourr de
mimosas, de grosses touffes de capparis, en approchant des montagnes;
et de loin en loin quelques traces de culture. Le soleil est brlant;
je me sens malade, et suis forc de m'asseoir. Dans la nuit, un vent
froid du nord-est nous couvre des artes plumeuses du pennisetum, et
nous nous levons dans un tat de malaise indicible. La nuit suivante
est plus froide encore; mais il ne fait pas de vent. Le pays est le
mme; on y voit moins de culture, et le cucifre domine. En sortant de
Magajiri, au pied d'une colline rocheuse, des cotonniers, des
corchorus entourent un grand lac de natron; nous n'osons pas franchir
cette surface d'un blanc de neige, dont l'paisseur n'a pas trois
centimtres, et qui recouvre un sol noir et fangeux.

Plus loin,  Badamouni, des sources nombreuses arrosent des champs
fertiles, et vont alimenter deux lacs, runis par un canal. Malgr ce
dtroit qui les fait communiquer, l'un de ces lacs est form d'eau
douce, l'autre est saumtre, et renferme du natron. Dans cette zone
toutes les valles, toutes les chanes de montagnes se dirigent du
nord-est au sud-ouest, et c'est galement l'orientation de ces deux
lacs si remarquables. Le papyrus en couvre les bords, vers le point o
ils se runissent; mais  l'endroit o l'eau devient saumtre, cette
plante est remplace par le koumba, dont la moelle est comestible.
Mes deux compagnons, ns sur les rives du Tchad, reconnaissent
immdiatement cette espce de roseau, qui crot d'une faon identique
 la place o le grand lac touche aux bassins de natron dont il est
environn. Chose curieuse! tandis que le lac d'eau douce parfaitement
calme, est un miroir d'un bel azur, l'autre a la couleur verte de la
mer, se soulve, et roule ses vagues cumantes sur le rivage, o elles
dposent une profusion d'algues marines.

J'arrivais le surlendemain  Zinder, o je devais trouver les valeurs
indispensables pour continuer mon voyage. Un rempart et un foss
entourent la ville; nous passons devant la demeure d'El Fasi, l'agent
d'El Bchir, et nous gagnons les deux chambres qui nous sont
assignes. Grce  leurs murailles d'argile, mes bagages y sont 
l'abri de l'incendie qui, nulle part, n'clate plus souvent qu'
Zinder. L'aspect de la ville est curieux: une masse de rochers s'lve
du quartier de l'ouest; et hors des murs, se trouvent des crtes
pierreuses, se dirigeant dans tous les sens. Il en rsulte une
infinit de sources qui fertilisent des champs de tabac, et donnent 
la vgtation une richesse toute locale. Des bouquets de dattiers, des
hameaux de Touaregs, qui font le commerce de sel, animent le paysage.
Au sud, on voyait un immense terrain, dont le vizir avait fait un
jardin d'acclimatation. Je crains bien qu' la mort de cet homme
remarquable, ce coin de terre ne retourne  l'tat sauvage. On peut
donner le plan de la ville, mais non dpeindre le mouvement tumultueux
dont elle est le centre, quelque born qu'il soit, compar  celui de
nos cits europennes. Zinder n'a pas d'autre industrie que la
teinture  l'indigo; et nanmoins son importance commerciale est si
grande qu'on peut l'appeler avec raison la porte du Soudan.

Ayant reu mille dollars, prudemment renferms dans deux caisses de
sucre, o personne ne se doutait de leur prsence, je fis une partie
de mes achats: burnous blancs, jaunes et rouges, turbans, clous de
girofle, coutellerie, chapelets, miroirs que l'arrive des caravanes
mettait  bon march; et sans attendre une caisse de coutellerie fine
et quatre cents dollars, que devait m'expdier le vizir, je quittai la
ville le 30 janvier 1853.

La route qu'il nous fallait prendre n'avait rien de rassurant; nous
allions traverser les marches du Haoussa, o les Foullanes[18] et les
tribus indpendantes sont en lutte perptuelle. Nous rencontrmes
d'abord des marchands de sel de l'Ahir, dont les campements
pittoresques animaient le pays, mais n'ajoutaient pas  la sret des
chemins. Cependant le 5 fvrier, nous arrivions sans encombre 
Katchna, o je m'installai dans le local qui m'avait t dsign. La
maison tait grande; mais tellement pleine de fourmis qu'tant rest
sur un banc d'argile pendant une heure, il n'en fallut pas davantage 
ces maudites cratures pour traverser la muraille, construire des
galeries couvertes qui arrivrent jusqu' moi et attaquer ma chemise,
o elles firent de grands trous.

         [Note 18: Les Foullanes, qui, suivant le peuple qui les
         dsigne, portent les noms de Flans, Foulb, Fellata, ou
         Foulhas, composent une famille humaine d'un brun rouge, et la
         plus intelligente des tribus africaines. L'Orient a d tre
         leur berceau, mais les premiers chroniqueurs les trouvrent
         tablis prs de la cte occidentale. Depuis cette poque, ils
         n'ont cess de rtrograder vers le centre, o leurs progrs
         sont de plus en plus rapides. Ce fut d'abord une migration
         de pasteurs, puis des tablissements isols, des villages
         sans lien politique et sans pouvoir, malgr la dcadence des
         empires o ils taient placs. Il en tait ainsi depuis
         quatre sicles, quand, en 1802, le chef des Gober ayant
         rprimand les Foullanes, au sujet de leurs prtentions
         naissantes, le cheik Othman dan Fodiyo, irrit de l'insolence
         du chef paen, souleva ses compatriotes, leur insuffla son
         fanatisme, et, en dpit de ses premires dfaites, jeta les
         fondements d'un vaste empire. Son fils, Mohammed Bello, non
         moins distingu par son amour de la science que par son
         courage et ses qualits d'homme de guerre, consolida les
         conqutes d'Othman; et, malgr la faiblesse d'Aliyou, qui n'a
         de Mohammed que la bienveillance et les bonnes intentions,
         l'tat fodal des Foullanes comprend toujours un espace de
         dix-huit cents kilomtres de longueur sur six cents
         kilomtres de large. Il est vrai que la rvolte est partout,
         et que les grands vassaux, non moins que les indignes,
         semblent  la veille de se partager l'empire.]

Cette fois le gouverneur, reut avec un plaisir non quivoque le
burnous, le caftan, le bonnet, les deux pains de sucre, et surtout le
pistolet que je lui offris; il voulut en avoir un second, je fus
oblig de cder; et les portant sans cesse, il effraya dsormais tous
ceux qui l'approchrent, en brlant des capsules  leur barbe. Fort
heureusement le ghaladima de Sokoto, inspecteur de Katchna, tait en
ce moment dans la ville, pour recueillir le tribut. C'tait un homme
simple, franc et ouvert, ni trs-gnreux, ni fort intelligent, mais
d'humeur bienveillante et de caractre sociable. J'achetai des toffes
de soie et coton des fabriques de Noup et de Kano, et trs-impatient
de quitter la ville, j'attendis que le ghaladima voult bien partir,
afin de profiter de son escorte. Enfin le 21 mars toute la ville fut
en mouvement; le gouverneur nous accompagnait jusqu'aux limites de son
territoire, et nous avions une suite nombreuse, en raison des prils
de la guerre; pour le mme motif, au lieu de prendre  l'ouest, il
fallut aller au sud. Le printemps commenait, la nature tait en fte;
une vgtation magnifique: l'allbouba, le parkia, le baobab, le
cucifre et le bombax; une contre populeuse et bien cultive, des
pturages couverts de troupeaux, des champs d'yams et de tabac. Dans
le district de Maj: du coton, de l'indigo, des patates sur une
immense chelle. Aprs Kouray, ville de cinq  six mille mes, nous
trouvons encore plus de fertilit, si la chose est possible; le
figuier banian, l'arbre sacr des anciens indignes, se montre dans
toute sa splendeur, et le bassiaparkia, le millet, le sorgho abondent.
Le terrain se mouvement; nous traversons quelques rivires
dessches, o le granite apparat, et le 24 on s'arrte devant
Koulfi, ne voyant pas trop comment franchir les fosss qui en
dfendent la triple enceinte. Nous tions sur la limite qui spare les
mahomtans des paens; la culture disparaissait peu  peu; des villes
abandonnes tmoignaient de la triste influence de la guerre; mais des
troupeaux annonaient que la campagne n'tait pas entirement dserte.
 Zekka, ville importante, ayant murailles et fosss, nous nous
sparmes du gouverneur de Katchna, et de ceux qui taient chargs
du tribut; car la route allait devenir plus dangereuse, et ne
permettait pas qu'on y aventurt les biens du trsor.

Au sortir d'une fort paisse, on trouve les ruines de Monaya; nous
devions nous y arrter, mais l'arme hostile y avait camp la veille,
et nous rentrmes dans la fort pour n'en sortir qu' neuf heures du
matin. Zyrmi, que nous atteignmes le jour suivant, est une ville
considrable, dont le gouverneur tait autrefois chef de tout le
Zanfara. Cette province, peut-tre la plus riche de cette rgion vers
le milieu du sicle dernier, est divise aujourd'hui en autant de
gouvernements qu'elle renferme de villes fortes, et il est difficile
de reconnatre les districts soumis aux Foullanes, des territoires qui
sont rests aux paens.

Aprs Badaraoua, march important frquent par huit ou dix mille
individus, le pril se compliqua de la proximit des Touaregs, qui ont
des tablissements dans toutes les villes de Zanfara.

Le 31 mars, difficult d'un autre genre: nous tions en face du
dsert de Goundoumi; on ne peut le franchir que par une marche force,
et Clapperton, cet esprit nergique, s'en souvenait comme de la
traverse la plus accablante qu'il et faite dans ses voyages. Nous
commenmes par nous garer, en allant trop au sud, et nous perdmes
un temps prcieux au milieu d'un fourr inextricable. Remis dans la
bonne voie, nous marchmes  travers la fort pendant toute la
journe, toute la nuit, sans avoir aucune trace humaine, et jusqu' la
moiti du jour suivant, o nous trouvmes des cavaliers que l'on
envoyait  notre rencontre, avec des outres pleines d'eau, afin
d'aller secourir les tranards. Ceux-ci taient nombreux; et une femme
tait morte de lassitude, car la ncessit de garder le silence, pour
ne pas trahir notre passage, nous avait priv des refrains joyeux qui
d'ordinaire nous soutenaient en pareil cas.

[Illustration: Bac sur le Niger,  Say.--Dessin de Rouargue d'aprs
Barth (quatrime volume).]

Nous fmes encore deux milles, et nous apermes le village o
campait l'mir Aliyou, qui allait combattre les gens du Gober. Il y
avait trente heures que nous marchions sans avoir repris haleine;
jamais je n'ai vu mon cheval aussi compltement puis; les hommes,
dont j'tais suivi, tombrent en arrivant. Quant  moi, trop surexcit
pour sentir la fatigue, je cherchai dans mes bagages ce que j'avais de
plus prcieux, afin de le donner  l'mir, qui devait partir le
lendemain, et dont le succs de mon entreprise dpendait entirement.
La journe s'coula, je n'osais plus esprer d'audience, quand le soir
le prince m'envoya un boeuf, quatre moutons gras et deux cents
kilogrammes de riz, en me faisant dire qu'il attendait ma visite.
Aliyou me serra les mains, me fit asseoir et m'interrompit quand je
voulus m'excuser de n'tre pas venu  Sokoto avant d'aller 
Koukaoua. Je lui dis alors que j'avais deux choses  lui demander: sa
protection pour me rendre  Tembouctou, et une lettre de franchise
garantissant la vie et les biens des Anglais qui visiteraient ses
tats. Il accueillit ma double requte avec faveur, me dit qu'il ne
pensait qu'au bien de l'humanit, et, par consquent, n'avait d'autre
dsir que de rapprocher les peuples. Le lendemain, je doublai les
prsents que je lui avais faits la veille, et je pus distinguer ses
traits qui m'avaient chapp dans l'ombre. C'tait un homme robuste,
de taille moyenne, ayant la face ronde et grasse de sa mre (une
esclave du Haoussa), et non pas le noble visage du grand Mohammed
Bello, dont il reniait les habitudes, car il me reut la figure
dcouverte, ce que n'aurait pas fait son pre, qui conservait son
litham jusqu'au fond de ses appartements.

Le 4 avril, en possession de la lettre de franchise dont j'avais
dict les termes, et de cent mille cauris que le prince m'avait fait
remettre pour me dfrayer en son absence, je m'tablissais  Vourno,
sjour ordinaire de l'mir. Ma surprise fut grande en voyant le
mauvais tat et la malpropret de la ville, que traverse un cloaque
plus dgotant mme que tous ceux d'Italie. Hors des murs, le
Goulbi-n-rima formait plusieurs bassins d'eau croupissante au milieu
d'une plaine o mes chameaux cherchrent vainement pture. Les
frontires de trois provinces: le Kebbi, l'Adar et le Gober, dont
Vourno fait partie, se rejoignent dans cette plaine aride, qui aprs
la saison pluvieuse est d'un aspect tout diffrent.

[Illustration: Vue des monts Homboris.--Dessin de Lancelot d'aprs
Barth (quatrime volume).]

La ville devenait de plus en plus dserte; chaque jour quelques
notables allaient retrouver l'mir; mais ces guerriers, pour la
plupart, ne songent qu' leur bien-tre, et vendraient leurs armes
pour une poigne de noix de kola. Je n'ai vu dans aucun lieu de la
Nigritie moins d'ardeur belliqueuse, et plus de dcouragement; presque
tous les dignitaires semblent persuads que leur rgne touche  sa
fin; peut-tre ont-ils raison. Le 7 avril, les rebelles avaient fait
une razzia entre Gando et Sokoto, et quelques jours aprs, c'tait
Gondi qu'attaquaient les rvolts. Pendant ce temps-l, au lieu de
fondre sur les Gobraouas, l'mir s'enfermait  Kauri-Namoda, refusant
la bataille qui lui tait offerte; et les Aznas assigeaient une
ville  un jour de marche de ces conqurants dgnrs.

La situation n'tait pas moins dplorable  l'occident qu' l'orient;
et si l'on considre la faiblesse d'Aliyou, l'audace des gouverneurs
insoumis, la rivalit des chefs de Sokoto et de Gando, la rvolte du
Kebbi du Zaberma, du Dendina, qui coupait la route du fleuve, on
comprendra que les marchands arabes aient dclar que mon voyage tait
impossible. Mais un Europen peut accomplir ce qui parat impraticable
aux indignes; et ceux d'ailleurs qui me conseillaient d'abandonner
mon entreprise auraient eu de l'avantage  m'y faire renoncer.

En l'absence de l'mir, je recueillais des renseignements
topographiques, j'tudiai l'histoire de ces contres et je fis
quelques promenades, entre autres une excursion  Sokoto. La premire
partie de la route franchie, de vastes rizires, de petits villages
maillent la valle, qui se rtrcit graduellement, et finit par
n'tre plus qu'une ravine, dont le sentier escalade le flanc
rocailleux; c'est le chemin qu'a suivi tant de fois Clapperton, de
Sokoto  Magariya. Jusqu'ici le baobab est le seul arbre qui ait orn
le paysage; vient ensuite le kadasi, puis le tamarin, et parfois, au
sommet des fourmilires, une frache cpe de serkki. Le sol argileux
est fendu par la scheresse, et le buphaga attend vainement les
troupeaux qui le nourrissent de leur vermine. Au point culminant du
sentier, nous apercevons Sokoto; et, descendant au fond d'une valle,
aussi fertile qu'insalubre, nous tombons au milieu d'un cortge de
noces. L'pouse est  cheval  ct de sa mre, et suivie d'un nombre
considrable de servantes, qui ont sur la tte le mobilier du jeune
mnage. Apparat le Bougga, rivire de Sokoto; je n'y vois qu'un filet
de vingt-cinq centimtres de large, dont l'eau est, dit-on, malsaine;
les gens riches de la ville la boivent nanmoins, sans le savoir, et
la payent fort cher sous le nom pompeux qui la leur dissimule. Le
quartier principal, celui-l mme o rsida Bello, est entirement
dgrad; on peut juger du reste. Des femmes aveugles qui remontent de
la rivire, charges d'une cruche d'eau, tmoignent de l'insalubrit
de la ville, o la ccit est frquente. La maison du gouverneur est
en assez bon tat, et le quartier qui l'entoure est passablement
peupl. Ce gouverneur est le chef des Syllbaouas, qui habitent les
villages voisins, et cette diffrence de nationalits, d'o rsultent
des intrts divergents, est l'une des causes qui ont fait adopter 
l'mir la rsidence de Vourno. Quant au march, quelle que soit la
dcadence de la ville, c'est toujours une chose intressante que ces
groupes nombreux de trafiquants et d'acheteurs, d'animaux de toute
espce, de btes de somme et de boucherie, parpills sur la cte
rocheuse qui descend dans la plaine. Outre les denres fort
abondantes, on y voit du fer de qualit suprieure, une foule d'objets
en cuir de la fabrique de Sokoto, dont les brides sont renommes dans
toute la Nigritie, et beaucoup d'esclaves, qui sont d'un prix lev: 
ct de moi on paye un jeune homme trente-trois mille cauris, c'est un
dixime de plus que le poney que je marchande.

Le lendemain, j'tais de retour  Vourno, o l'mir fit sa rentre le
23 avril. Sans tre glorieuse, l'expdition avait rduit 
l'obissance quelques humbles villages, protgs par l'ennemi.
Toujours bienveillant pour moi, Aliyou m'avait fait prier de venir 
sa rencontre. Je le trouvai aux portes de la ville, et je le suivis au
palais. Le jour mme, je lui fis cadeau, entre autres choses, d'une
bote  musique, l'un des objets qui donnent aux habitants de cette
rgion la plus haute ide de notre industrie. Dans sa joie, il appela
son grand vizir pour lui montrer cette merveille; mais la bote
mystrieuse, affecte par le climat, et les secousses du voyage, resta
muette,  notre grande dception. Toutefois, je parvins au bout de
quelques jours  la raccommoder. Ce bon Aliyou en fut tellement ravi,
qu'il me donna immdiatement une lettre pour son neveu, le chef de
Gando, et la permission de partir, que j'attendais avec impatience.

Je quittai Aliyou le 8 mai, et le 17 nous arrivions  Gando. C'est la
rsidence d'un autre chef foullane, non moins puissant que l'mir, et
dont la protection m'tait d'autant plus indispensable que ses tats
renferment les deux rives du Niger. Malheureusement Khalilou tait un
homme sans nergie, bien plus fait pour tre moine que pour gouverner
un peuple, et qui, depuis dix-sept ans qu'il occupait le trne, vivait
dans une rclusion absolue; les mahomtans eux-mmes ne l'apercevaient
que le vendredi, et l'on me dclara que je ne serais pas admis 
contempler sa pieuse figure. En effet, tous mes efforts pour obtenir
une audience furent en pure perte, et il fallut envoyer mes prsents
par un intermdiaire. Celui qui s'en chargea tait un chevalier
d'industrie, qui, aprs avoir chou dans ses entreprises, avait fini
par s'tablir  Gando, o, de son autorit prive, il s'tait fait
consul des Arabes, et o, grce  la faiblesse du prince et au
dplorable tat des affaires, il avait acquis une extrme influence.

D'abord enchant de mes prsents, Khalilou dcouvrit, au bout de
quelques jours, par les yeux du consul, qu'ils taient infrieurs  ce
que j'avais offert au prince de Sokoto; bref je ne pouvais sortir de
la ville qu'en faisant de nouveaux dons. Il y eut dbat, dispute
srieuse; enfin je sacrifiai une paire de pistolets, monts en argent
cisel, et j'eus l'espoir de continuer mon voyage. Chacun doutait que
je pusse gagner le Niger; cependant,  force de peine et de cadeaux,
extorqus par le consul, j'obtins une lettre de Khalilou qui
garantissait aux Anglais le parcours de ces provinces, et ordonnait
aux fonctionnaires de leur prter assistance. En surcrot des embarras
que me suscitaient le pouvoir et la mendicit des gens de cour,
j'tais exploit d'une manire indigne par l'Arabe qui me servait
d'intendant, et qui avait toute la rapacit de sa race, toutes les
ruses de l'emploi; c'tait une escroquerie, un chantage perptuel dont
j'tais exaspr. Mais au milieu de tous ces dboires j'eus la bonne
fortune de possder l'ouvrage d'Ahmed Baba, dont un savant m'avait
prt le manuscrit, et qui jetait de vives lumires sur l'histoire des
contres que j'avais  parcourir. Quel dommage de n'avoir pas pu tout
copier! Gando est renferm dans une valle si troite qu'on se heurte
immdiatement  la montagne, et l'on ne pouvait s'loigner des murs
sans rencontrer l'ennemi. Quant  la ville en elle-mme, le sjour n'y
est pas sans charme; un torrent la coupe du nord au sud, et une
vgtation exubrante en couvre les deux bords. On y trouve peu de
commerce, en raison des troubles politiques; toutefois les habitants,
forcs de subvenir  leurs propres besoins, fabriquent d'excellentes
cotonnades, mais dont la nuance est loin d'avoir l'clat des toffes
de Noup et de Kano.

Le 4 juin, nous avons sous les yeux les valles profondes du Kebbi,
qui, aprs la saison pluvieuse, forment de vastes rizires.  Kombara,
le gouverneur m'envoie ce qui constitue un bon repas soudanien, depuis
le mouton jusqu'aux grains de sel et au gteau de dodoua. La pluie
tombe  torrents, dtrempe les sentiers, grossit les rivires. Nous
passons  Gaoumach, grande ville autrefois, et qui n'est maintenant
qu'un village  esclaves.  Talba, le son du tambour annonce des
dispositions belliqueuses; nous sommes prs de Daoub, sige de la
rvolte, et dont le territoire perd chaque jour quelque centre
d'industrie. Yara, qui, le mois dernier, tait riche et laborieuse,
est actuellement dserte; et sans y penser, je porte la main  mon
fusil en traversant ses dcombres. Mais la vie et la mort sont
intimement lies dans ces rgions fertiles, et nous oublions les
ruines en saluant des rizires ombrages d'arbres touffus, domins par
le dleb. Un homme est assis tranquillement  l'ombre de ces palmiers
dont il savoure les fruits. Qui peut voyager seul dans un pareil
endroit? Ce doit tre un espion? Et mon Arabe, toujours courageux
quand il n'a rien  craindre, veut absolument tuer ce voyageur
solitaire; j'ai beaucoup de peine  l'en dissuader.

En dpit des bruits et des tambours de guerre, nous ne cessons de
traverser des plantations d'yams et de coton, de papayers, dont le
feuillage se montre au-dessus des murailles; un horizon calme, un pays
intressant dpeupl par la guerre. Nous nous arrtons  Kola, sige
d'un gouverneur qui dispose de soixante-dix mousquets; c'est un homme
important dans la situation du pays, et qu'il est bon de visiter. J'y
gagne une oie grasse, que me donne la soeur du chef, et qui apporte 
mon rgime un changement ncessaire. Plus loin, les trois fils du
gouverneur de Zogirma viennent me saluer au nom de leur pre. Cette
dernire ville est plus considrable que je ne le supposais, et je
suis tonn de la rsidence du chef, dont le style rappelle
l'architecture gothique. Zogirma peut avoir sept ou huit mille
habitants, que les discordes civiles ont affams; et c'est 
grand'peine que je m'y procure du millet.

Le 10, nous entrons dans une fort, dont les arbres en fleurs
remplissent l'air de parfums; deux tangs nous y fournissent une eau
excellente, qui, en 1854, faillit causer la mort de tous les gens de
mon escorte. C'est un endroit insalubre; nous y restons vingt-quatre
heures, parce que l'un de nos chameaux s'est gar; et le fait parat
si extraordinaire que dans le voisinage on disait, en parlant de moi:
Celui qui a pass tout un jour dans le dsert pernicieux.

On voit des pistes d'lphants dans tous les sens; une vgtation qui
ne laisserait jamais deviner qu'on est  la lisire d'un pays strile.
Nous dbouchons dans une srie de valles peu profondes, traverses
par des rservoirs d'eau stagnante, et vers quatre heures nous sommes
dans la valle de Fogha. Sur une minence quadrangulaire, ayant dix
mtres d'lvation, et forme de dcombres, est un hameau qui
ressemble aux anciennes villes d'Assyrie; les habitants extraient du
sel de la fange noire d'o surgit le monticule. D'autres hameaux de
mme nature succdent  celui-ci; nous sommes frapps de la misre de
cette population, que pillent sans cesse les gens du Dendina. Le
lendemain, aprs avoir fait deux ou trois milles sur un sol
rocailleux, fourr de broussailles, je vois miroiter la surface de
l'eau, et, marchant encore une heure sans la perdre de vue, nous
arrivons en face de Say,  l'endroit o l'on passe le grand fleuve du
Soudan.


     Le Niger. -- La ville de Say. -- Rgion mystrieuse. -- Orage. --
     Passage de la Sirba. -- Fin du rhamadan  Sebba. -- Bijoux en
     cuivre. -- De l'eau partout. -- Barth dguis en schrif. --
     Horreur des chiens. -- Montagnes du Hombori. -- Protection des
     Touaregs. -- Bambara. -- Prires pour la pluie. -- Sur l'eau.

Le Niger, dont tous les noms: _Dhiouliba_, _Mayo_, _ghirrou_,
_Isa_, _Kouara_, _Baki-n-roua_, ne signifient autre chose que le
_Fleuve_, n'a pas plus de sept cents mtres de large au bac de Say, et
coule en cet endroit du nord-nord-est au sud-sud-ouest avec une
rapidit de trois milles par heure. Le bord d'o je le contemple est
lev de dix mtres au-dessus du courant, la rive droite est basse, et
porte une grande ville dont les remparts sont domins par des
cucifres. Beaucoup de passagers, Foullanes et Sonrays, accompagns
d'nes et de boeufs, traversent le fleuve. Arrivent les canots que
j'ai fait demander; ils sont composs de deux troncs d'arbres vids
et runis, qui forment une embarcation de treize mtres de longueur,
sur un mtre et demi de large. C'est avec une motion profonde que je
franchis cette eau dont la recherche a t paye de tant de nobles
vies[19]. La muraille de Say forme un quadrilatre de quatorze cents
mtres de ct; mais elle est trop large; et les cases, toutes en
roseaux, except la maison du gouverneur, y composent des groupes
dissmins. Un vallon, bord de cucifres, coupe la ville du nord au
sud; rempli d'eau, aprs la saison pluvieuse, il rend la cit malsaine
et intercepte les communications entre les diffrents quartiers.
Ceux-ci, dans les grandes crues du fleuve, sont entirement submergs;
la population est alors oblige d'en sortir. Les provisions n'abondent
pas au march de Say; on y trouve peu de grain, pas d'oignons, pas de
riz, malgr la nature du sol qui s'y prterait  merveille; mais
beaucoup de cotonnade, un excellent dbouch pour les tissus noirs; et
ce sera pour les Europens la place la plus importante de toute cette
partie du Niger, ds qu'ils utiliseront cette grande route de
l'Afrique occidentale.

         [Note 19: Voy. le remarquable ouvrage de M. de Lanoye,
         intitul _le Niger_.]

Le gouverneur, videmment n d'une esclave, et dont les manires
rappelaient celles du juif, me dit qu'il verrait avec joie un vaisseau
europen venir approvisionner sa ville des objets qui lui manquent.
Fort tonn de ce que je ne faisais pas de commerce, et pensant qu'il
fallait un motif bien grave pour entreprendre un pareil voyage, en
dehors de l'appt du gain, il s'alarma des projets insidieux que je
devais avoir, et m'invita  partir. C'tait ce que je demandais; le
lendemain je quittais le Niger, qui spare les rgions explores de la
Nigritie d'une contre totalement inconnue, et je me dirigeais avec
bonheur vers la zone mystrieuse qui s'tendait devant moi.

Nous avions travers l'le basse o la ville de Say couve la fivre,
laiss derrire nous la branche occidentale du fleuve, alors
entirement dessche, lorsque de gros nuages venant du sud,
accompagns d'un tonnerre effrayant, crevrent sur nous, tandis que le
sable roul par la tempte couvrait la campagne de tnbres et nous
obligeait de nous arrter. Au bout de trois heures nous nous
remettions en marche,  travers une couche d'eau de plusieurs pouces,
que la pluie avait dpose sur le sol. Tout le district, d'une
fertilit mdiocre, a t colonis par les Sonrays; il dpend de la
province de Gourma, et les indignes sont en guerre  la fois avec les
colons et avec les Foullanes. Nous passons  Champaboule, rsidence du
gouverneur de Torob; la ville est presque dserte, et les remparts
sont cachs par les broussailles. Aprs avoir travers une rivire,
nous entrons dans un district bien cultiv, dont les troupeaux
appartiennent aux Foullanes, qui considrent la vache comme l'animal
le plus utile  la cration. Un fourr de minosas,  et l un baobab,
un tamarin, varient l'aspect des lieux; on voit de nombreux fourneaux,
de deux mtres de hauteur, qui servent  fondre le fer. Le sol devient
ingal, se tourmente, et bris par des crtes de rocher; le gneiss et
le micaschiste dominent, de belles varits de granite apparaissent,
et nous arrivons au bord de la Sirba, rivire profonde, encaisse par
des berges de six  sept mtres d'lvation. Pour la franchir, nous
n'avons que les bottes de roseaux que nous nous htons d'assembler; le
chef et tous les habitants du village sont assis tranquillement sur la
rive, d'o ils nous regardent avec un vif intrt. La partie masculine
des spectateurs a la figure expressive, les traits effmins, de longs
cheveux natts, qui retombent sur les paules, la pipe  la bouche, et
pour costume une chemise et un large pantalon bleus. Quant aux femmes,
elles sont courtaudes, mal faites; elles ont la poitrine et les jambes
nues, de nombreux colliers, et les oreilles charges de perles.

[Illustration: Village sonray.--Dessin de Lancelot d'aprs Barth
(quatrime volume).]

De l'autre ct de la rivire, la trace des lphants et des buffles
se rencontre  chaque pas; l'orage nous surprend au milieu des
jungles, qu'il transforme en nappe d'eau, et nous franchissons trois
torrents qui se prcipitent vers la Sirba. Un village, entour de
haies vives, interrompt la solitude; nous voyons des champs de mas,
puis la fort se referme; le granite, le gneiss et les grs percent la
terre, et nous entrons dans un district bien peupl, dont le sol
argileux fatigue beaucoup les chameaux. Nous atteignons enfin les murs
de Sebba; le gouverneur qui, devant sa porte, explique  la foule
divers passages du Koran, me loge dans une case toute neuve, aux
murailles admirablement polies, et rjouissante  voir. Mais comme il
arrive trop souvent ici-bas, o l'apparence vous sduit ou vous
trompe, cette jolie case est un nid de fourmis qui dvastent mes
bagages. Le lendemain se termine le rhamadan; au point du jour, la
musique annonce la fte; les Foullanes sont vtus de chemises
blanches, en signe de la puret de leur foi, et le cortge du
gouverneur se compose de quarante cavaliers, probablement tout ce que
la ville possde. J'ai  soutenir une attaque religieuse de la part du
cadi, qui voudrait me faire passer pour sorcier, et je crois prudent
de distribuer quelques aumnes aux gens de la procession.

Le 12 juillet, nous arrivons  Dor, capitale du Libtako. Le pays est
sec, des bandes de gazelles parcourent une plaine aride qui borde la
place du March: on voit sur cette dernire quatre ou cinq cents
personnes, des toffes, du sel, des noix de kola, des nes, du grain
et des vases de cuivre, mtal dont sont forms les bijoux des
habitants. Je remarque deux jeunes filles qui ont dans les cheveux un
ornement de cuivre reprsentant un cavalier, l'pe  la main et la
pipe  la bouche; car pour les Sonrays, le tabac fait le charme de la
vie, toutefois aprs la danse.

Le voisinage des Touaregs a entretenu, chez les habitants du Libtako,
une ancienne bravoure, trs-renomme jadis, et qu'ils emploient
aujourd'hui  des querelles intestines.

[Illustration: Vue de Kabra, port de Tembouctou.--Dessin de Rouargue
d'aprs Barth (quatrime volume).]

Un lacis de rivires et de marcages nous entrave  chaque pas. Des
buffles en quantit; une mouche venimeuse, trs-rare  l'est du
Soudan, tourmente mes btes et les menace. Des averses perptuelles,
de l'eau partout! On ne se figure pas, en Europe, ce que c'est que de
parcourir cette contre dans la saison pluvieuse, de transporter les
bagages  travers les marais, d'o les chameaux ont assez  faire de
se retirer  vide. Il m'est arriv plus d'une fois de penser que mon
cheval, malgr toute sa vigueur, ne sortirait pas de la fange, d'y
tomber avec lui, et de ne savoir comment faire pour l'enlever du
bourbier. C'est une pluie tellement violente que je lui ai vu en une
nuit dtruire le quart d'un gros village, et tuer onze chvres dans
une seule maison.

Jusqu'ici, j'avais conserv ma qualit de chrtien; mais nous allions
entrer dans la province de Dalla, soumise au chef fanatique de Masina,
qui n'aurait jamais permis  un mcrant de franchir son territoire,
et je me fis passer pour un Arabe, qui plus est pour un schrif.
Cependant la dispute que nous emes avec notre hte, au sujet d'une
meute de chiens qui ne voulaient pas nous cder la place, annonait le
peu de ferveur de la population; car tout bon musulman rprouve la
race canine; les Foullanes ne s'en servent mme pas pour guider leurs
troupeaux, qu'ils conduisent  la voix. Tous ces chiens taient noirs,
les volailles noires et blanches; et un gros ver noir (je n'en avais
rencontr aucun depuis mon voyage dans le Bagirmi) dvastait les
rcoltes.

Le 5 aot, la route devient de plus en plus marcageuse, des cnes
dtachs apparaissent au nord; on n'aperoit que des pasteurs
foullanes; peu de culture, puis les constructions, pittoresques des
villages sonrays et la silhouette bizarre de la chane des Hombori.
Sans l'avoir vue, il m'aurait t impossible de me figurer cette
rampe, dont les pitons les plus levs n'ont que deux cent cinquante
mtres au-dessus de la plaine. Rien ne me frappa d'abord dans l'aspect
de ces montagnes que de loin je prenais pour des collines; mais
bientt mon attention fut puissamment captive. Sur une pente adoucie,
compose de quartiers de roche, s'lve une muraille perpendiculaire,
dont le sommet, couronn d'une terrasse, est habit par des indignes
que rien n'a pu vaincre. Quelques moutons, du millet, des corchorus,
prouvent que ces fiers montagnards descendent parfois de leur
retraite.  partir de l, c'est une double srie de crtes
fantastiques, surgissant le long de la plaine, et ressemblant aux
ruines des chteaux du moyen ge.

En sortant de ce dfil remarquable, nous arrivons extnus  Bone,
o l'on refuse de nous recevoir; nous sommes prs de Nouggra, hameau
sacr, d'o sortit la famille du chef d'Hamda-Allahi, et nous nous
htons de fuir pour ne pas tomber entre les mains de ce fanatique. Des
Touaregs campaient dans le voisinage; c'est  eux que j'allai demander
appui. Le chef,  la peau blanche, aux traits nobles,  la physionomie
agrable, mit une de ses tentes de cuir  ma disposition, et nous
envoya du lait et un mouton tout prpar. Le lendemain nos tentes de
toile figuraient au milieu de celles de mon hte, et j'tais assig
par une quantit de femmes d'un excessif embonpoint, rappelant surtout
celui qu'on attribue par erreur  la clbre Vnus callipige. Qu'il
fallut de patience, en face des lenteurs d'une pareille escorte, et
des perfidies de mon Arabe, qui profitait de l'occasion pour trafiquer
 mes dpens! J'arrivai nanmoins  Bambara, village dont les produits
agricoles sont distribus dans toute la province, grce aux affluents
et aux canaux du Niger. Il fallut y passer quelques jours, en dpit de
l'inquitude que j'avais d'tre reconnu, et malgr les prsents qui me
furent arrachs par notre hte, par le fils de l'mir, par trois
cousins de celui-ci, et trois Arabes de Tembouctou, dont j'avais 
m'assurer les bonnes grces. Bambara est situ sur une eau morte du
fleuve. Ce marigot, d'une largeur considrable, tait presque dessch
 cette poque; mais trois semaines plus tard, il devait tre couvert
d'embarcations, allant  Tembouctou par Dlgo et Sarayamo, et  Dir
par Kanima. La prosprit de la ville dpend donc de la pluie, et
comme il n'en tombait pas, toute la population, l'mir en tte, vint
me prier d'user de mon influence pour obtenir du ciel une onde
copieuse. J'ludai l'oraison, mais j'exprimai l'espoir que le Seigneur
couterait des voeux aussi justes. Le lendemain une petite pluie vint
me faire bnir des habitants, ce qui ne m'empcha pas d'tre fort
satisfait de m'loigner.

Un terrain onduleux, du granite,  et l une rampe sablonneuse d'o
nous voyons la surface agite du lac Niengay. Des dunes, des
marcages, des mimosas, du capparis, de l'euphorbe vnneuse, du riz
partout; un labyrinthe de canaux et de criques o s'panche le fleuve,
et dont personne n'a jamais eu l'ide.  Sarayamo, je suis en ma
qualit de schrif contraint de faire la prire; Que Dieu vous donne
la pluie! ajout-je. Le soir il tonne; je suis en faveur, on me prie
de recommencer le lendemain; je les exhorte  la patience, et je suis
forc de joindre ma bndiction au vomitif que j'administre au chef,
qui, par parenthse, fut trs-scandalis lorsqu'il apprit plus tard
mon titre de chrtien.

Le 1er septembre je m'embarque sur l'un des canaux du Niger, et je
vogue enfin vers Tembouctou. La nappe d'eau qui nous porte a environ
cent mtres de large; elle est tellement remplie d'herbe que nous
paraissons glisser sur une prairie. C'est au reste dans le lit de ce
canal, que les chevaux et les vaches trouvent la plus grande partie de
leur nourriture. Au bout de quatre  cinq kilomtres, nous entrons
dans une eau dcouverte, et les bateliers, dont les chants clbrent
les hauts faits du grand Askia[20], nous promnent, de dtours en
dtours, entre des rives couvertes de cucifres, de tamarins, de
gents et d'herbe que paissent tantt des gazelles, tantt du btail.
Des alligators annoncent une eau plus tendue, et le canal o nous
dbouchons n'a pas moins de deux cents mtres de large: des hommes et
des chevaux sur le bord, des plicans, des rmipdes sans nombre; le
voyage est dlicieux. Les zigzags se multiplient, les rives se
dessinent d'une faon plus rgulire; l'ombre descend  la surface de
l'eau, qui brille aux dernires clarts du jour, et dont la largeur
est de trois cent quarante mtres. Des feux nous attirent, et nous
nous arrtons au fond d'une crique, o s'parpille un village. Il
m'est impossible de distinguer le moindre courant. Dans ce lacis
fluvial, l'eau se dirige tantt dans un sens, tantt dans l'autre,
avec incertitude, et finit gnralement par se dcider pour le
nord-nord-ouest. Aprs deux cents ans de guerre, ces bords, autrefois
si anims, sont devenus silencieux; et nous laissons derrire nous la
place o fut Gakoira, Sanyare, et tant d'autres villages. Un bouquet
d'arbres, chargs d'oiseaux, surgit de la rive; nous revoyons le
fleuve. Il coule ici du sud-ouest au nord-est sur une largeur de seize
cents mtres; ses flots majestueux, resplendissant tout  coup sous la
lune, qui se lve dans un ciel noir, tout sillonn d'clairs,
inspirent aux gens de mon escorte un respect ml de crainte.

         [Note 20: Mohammed ben Aboubakr, fondateur de la dynastie des
         Askia, peut-tre le plus grand de tous les souverains de la
         Nigritie, est un exemple du dveloppement intellectuel dont
         un ngre est capable. N dans une le du Niger, au milieu du
         seizime sicle, il dtrne le fils de Sonni Ali, sultan des
         Sonrays, prend le pouvoir, tend ses conqutes du centre du
         Haoussa jusqu'au bord de l'Atlantique, et du douzime degr
         de latitude nord jusqu' la frontire du Maroc. Il gouverne
         les vaincus avec justice et bont, s'attache mme les
         musulmans, dont il a chass les princes, fait natre partout
         l'aisance, protg les savants, et rpand dans ses tats les
         principes les plus avancs de la civilisation arabe.
         Malheureusement le harem, ce germe de dissolution, engendre
         les querelles de famille, les discordes civiles, et Mohammed,
         devenu le jouet et la victime de ses fils, est contraint
         d'abdiquer en 1529, aprs trente-six ans de rgne.]


     Kabara. -- Visites importunes. -- Dangereux passage. --
     Tinboctoue, Tomboctou ou Tembouctou. -- El Bakay. -- Menaces. --
     Le camp du cheik. -- Irritation croissante. -- Sus au chrtien!
     -- Les Foullanes veulent assiger la ville. -- Dpart. -- Un
     preux chez les Touaregs. -- Zone rocheuse. -- Lenteurs
     dsesprantes. -- Gogo. -- Gando. -- Kano. -- Retour.

 peine le soleil commence-t-il  paratre, qu'ayant travers le
Niger, nous nous trouvons en face de Tasakal, petit village mentionn
 Caill. Except quelques bateaux pcheurs, tout est dsert autour de
nous. L'eau se divise, nous prenons l'embranchement sur lequel est
situ Korom, tandis que le fleuve s'loigne vers l'est, de l'autre
ct des les Day, qui nous sparent de lui. Le canal se divise  son
tour, la branche que nous suivons n'est plus qu'un ruisseau,
traversant une prairie; mais elle se rlargit peu  peu, forme un
bassin d'une rgularit parfaite, et aprs huit mois et demi d'efforts
nous sommes  Kabara, qui sert de havre  Tembouctou. La maison que
j'occupe au sommet de la cte, o la ville est situe, comprend deux
grandes salles, une quantit de pices plus petites, et un premier
tage; la cour intrieure, avec son assortiment de moutons, de
canards, de pigeons, de volailles de toute sorte, rappelle le temps o
les Foullanes n'avaient pas encore exploit le pays.

[Illustration: Mridien de Paris

Voyage du Docteur Barth Itinraire de Sokoto  Tembouctou 1855

_Dress par Vuillemin d'aprs le Dr Peterson_ _Grav chez Erhard R.
Bonaparte 42_]

Ds que le jour vient  paratre je me hte de quitter ma chambre o
l'on touffe.  peine rentr de la promenade, je reois un chef
touareg qui rclame un prsent; je refuse, il insiste, et me rpond
qu'en sa qualit de bandit il peut me faire beaucoup de mal. Je suis,
en effet, hors la loi, et le premier sclrat venu, qui me souponnera
d'tre chrtien, peut me tuer impunment. Toutefois, aprs une vive
altercation, je me dbarrasse du Touareg. Il n'est pas parti que la
maison est encombre de gens qui arrivent de Tembouctou,  pied, 
cheval, portant des robes bleues, serres  la taille par une
draperie, des culottes courtes et des chapeaux de paille termins en
pointe. Tous ont des lances, quelques-uns des pes et des mousquets;
ils s'asseyent dans la cour, remplissent les chambres, se regardent,
et se demandent qui je puis tre. Deux cents de ces individus passent
chez moi dans le courant de la journe; et le soir, l'missaire que
j'avais envoy  Tembouctou revient avec Sidi Alaouate, l'un des
frres du cheik. On lui a confi que je suis chrtien, mais sous la
protection toute spciale du souverain de Stamboul. Par malheur je
n'ai d'autre preuve de cette assertion qu'un vieux firman, qui date de
mon premier sjour en gypte, et n'a aucun rapport avec mon voyage
actuel; nanmoins l'entrevue n'a rien de dsagrable.

[Illustration: Camp touareg.--Dessin de Lancelot d'aprs Barth
(cinquime volume).]

Le lendemain nous franchissons les dunes qui s'lvent derrire
Kabara; l'aridit des lieux contraste d'une manire frappante avec la
fertilit des bords du fleuve. C'est un dsert, infect par les
Touaregs, qui deux jours avant y ont assassin trois ngociants du
Touat. Le peu de scurit de la route est tellement avr, qu'un
hallier, situ  mi-chemin, porte le nom significatif de: _Il n'entend
pas_, c'est--dire qu'il est sourd aux cris de la victime. Nous
laissons  notre gauche l'arbre du Ouli-Salah; un mimosa que les
indignes ont couvert de haillons dans l'espoir que le saint les
remplacera par des habits neufs. Nous approchons de Tembouctou; le
ciel est nuageux, l'atmosphre pleine de sable, et la ville se
distingue  peine des dcombres qui l'entourent; mais ce n'est pas le
moment d'en tudier l'aspect: une dputation des habitants se dirige
vers moi, pour me souhaiter la bienvenue. Il faut payer d'audace, je
mets mon cheval au galop, et vais  leur rencontre. L'un d'eux
m'adresse la parole en turc; j'ai presque oubli cette langue, que je
dois savoir, moi, prtendu Syrien; cependant je trouve quelques mots 
rpondre, et j'vite les questions de l'indiscret en entrant dans la
ville. Je laisse  ma gauche une range de cases malpropres, et je
m'engage dans des ruelles qui permettent tout au plus  deux chevaux
de passer de front; mais le quartier populeux de San-Goungou m'tonne
par ses maisons  deux tages, dont la faade vise  l'ornementation.
Nous prenons  l'ouest, et, passant devant la demeure du cheik, nous
entrons en face dans celle qui nous est destine.

[Illustration: Arrive  Tembouctou.--Dessin de Lancelot d'aprs Barth
(cinquime volume).]

J'avais atteint mon but; mais l'inquitude et la fatigue m'avaient
puis, et la fivre me saisit immdiatement. Nanmoins l'nergie et
le sang-froid taient plus ncessaires que jamais; le bruit courait
dj qu'Hammadi, le rival d'El Bakay, avait inform les Foullanes de
la prsence d'un chrtien dans la ville. Le cheik tait absent; son
frre, qui m'avait promis son appui, non satisfait de mes cadeaux,
levait des prtentions exorbitantes; mon hte prtendait pouvoir
disposer de mes bagages, ainsi que je disposais de son local:
exactions sur exactions. Le lendemain, toutefois, la fivre ayant
cess, je reus la visite de gens honntes, et pus prendre l'air sur
ma terrasse, d'o j'embrassais du regard la ville. Au nord, la mosque
massive de Sankor donne  cette partie un caractre imposant; 
l'est, le dsert; au sud, les habitations des marchands de Ghadams;
puis des cases au milieu de maisons construites en pis, des rues
troites, un march au versant des dunes, le tout formant un coup
d'oeil plein d'intrt.

Le lendemain la nouvelle d'une attaque projete contre ma demeure,
par ceux qui s'opposent  mon sjour, me coupe la fivre; une attitude
un peu ferme suffit  dissiper les nuages. Le frre du cheik essaye de
me convertir, et me dfie de lui dmontrer la supriorit de mes
principes religieux; lui et ses lves entament la discussion; je les
bats, ce qui me procure l'estime de la partie intelligente des
habitants et l'amiti du cheik. La fivre m'avait repris le 17; ma
faiblesse augmentait de jour en jour, quand le 26,  trois heures du
matin, des instruments et des voix m'annoncrent l'arrive d'El Bakay;
ma fivre s'en accrut; mais mon protecteur me tranquillisa le soir
mme. Il blmait hautement la conduite de son frre  mon gard;
m'envoyait des vivres, avec la recommandation de ne rien prendre de ce
qui ne sortirait pas de sa maison, et m'offrait le choix entre les
diverses routes qui me permettaient d'arriver  la cte. Si j'avais su
alors que je devais languir huit mois  Tembouctou je n'aurais pas eu
la force d'en supporter l'ide; mais l'homme, fort heureusement, ne
prvoit pas la dure de la lutte, et marche avec courage au milieu des
tnbres qui lui drobent l'avenir.

Ahmed El Bakay, d'une taille au-dessus de la moyenne, et bien
proportionne, avait cinquante ans, la peau noirtre, mais la figure
ouverte, l'air intelligent, le port et la physionomie d'un Europen.
Une courte robe noire, un pantalon de mme couleur, ainsi que le chle
qui tait pos ngligemment sur sa tte, formaient tout son costume.
Il se leva pour venir  moi, et sans phrases, sans formules
prliminaires, nous changemes nos penses avec un entier abandon. Le
pistolet que je lui donnai fit tomber l'entretien sur l'industrie
europenne; il en connaissait la supriorit, et me demanda s'il tait
vrai que la capitale de l'Angleterre et plus de cent mille habitants.
Il me parla ensuite du major Laing, le seul chrtien qu'il et jamais
vu; personne  Tembouctou, n'ayant eu connaissance du sjour de
Caill, grce au dguisement qu'avait pris l'illustre Franais.

Tembouctou, situe  neuf kilomtres du Niger, par dix-huit degrs de
latitude nord et trs-probablement entre le cinquime et le sixime
mridien  l'ouest de Paris, a la forme d'un triangle dont la pointe
se dirige vers le dsert, et qui s'tendait autrefois  un kilomtre
au del des limites actuelles. Sa circonfrence est aujourd'hui de
quatre kilomtres et demi; ses anciens remparts dtruits par les
Foullanes en 1826, n'ont pas t relevs. La cit se compose de rues
droites et de rues tortueuses, non paves, mais dont la chausse est
faite de sable durci; quelquefois un ruisseau en parcourt le milieu.
On y trouve neuf cent quatre-vingts maisons en pis, bien entretenues,
et deux cents cases en nattes dans les faubourgs, au nord et au
nord-ouest, o sont des monceaux de dcombres accumuls depuis des
sicles. Plus de traces de l'ancien palais ni de la Casbah; mais trois
grandes mosques, trois petites et une chapelle. Tembouctou se divise
en sept quartiers, habits par une population fixe de treize mille
mes, et une population flottante de cinq  dix mille de novembre en
janvier, poque de l'arrive des caravanes. Fonde au commencement du
onzime sicle par les Touaregs, sur un de leurs anciens pturages,
Tembouctou appartient au Sonray dans la premire moiti du
quatorzime. Reprise au milieu du quinzime par ses fondateurs, elle
leur est bientt enleve par Sonni Ali, qui la saccage, la tire de ses
ruines, et y fait affluer les marchands de Ghadams. Dj marque, en
1373, sur les cartes catalanes, non-seulement entrept du commerce de
sel et d'or, mais centre scientifique[21] et religieux de tout l'ouest
du Soudan, elle excite la convoitise de Mulay Ahmed, tombe, en 1592,
avec l'empire d'Askia, sous la domination du Maroc, et demeure
jusqu'en 1826 au pouvoir des Roumas (soldats marocains tablis dans le
pays). Viennent ensuite les Foullanes, puis les Touaregs qui chassent
les Foullanes en 1844. Mais cette victoire, en isolant Tembouctou des
bords du fleuve, amne la famine. Un compromis a lieu, en 1848, par
l'entremise d'El Bakay: les Touaregs reconnaissent la suprmatie
_nominale_ des Foullanes, qui ne peuvent tenir garnison dans la ville;
les impts y sont perus par deux cadis: l'un Sonray, l'autre
Foullane; et le gouvernement (ou plutt la police) est confi  deux
maires sonrays, comprims  la fois par les Foullanes et les Touaregs,
entre lesquels se place l'autorit religieuse, reprsente par le
cheik, Rouma d'origine.

         [Note 21: Ahmed Baba donne une liste considrable des savants
         de Tembouctou, et il avait lui-mme (au seizime sicle) une
         bibliothque de seize cents manuscrits.]

J'avais, comme on l'a vu, l'entier appui du cheik; mais le conflit
des pouvoirs qui s'exercent dans Tembouctou devait neutraliser
l'influence de cet homme gnreux, et menacer mes jours, malgr sa
protection. Le mois de septembre s'tait bien pass; je n'attendais
plus qu'une occasion pour fixer mon dpart, lorsque le 1er octobre
arrivrent des cavaliers appartenant au gouverneur titulaire; ces
soldats avaient l'ordre de me chasser de la ville, et de me tuer si je
faisais rsistance. Plus moyen de partir; El Bakay s'y opposait
formellement, pour ma scurit d'abord, ensuite pour ne pas avoir
l'air de plier devant les Foullanes; il rsolut mme d'aller camper
hors des murs, afin de prouver  tous qu'il ne dpendait ni de la
population ni de ses vainqueurs; et le 11 nous quittmes la ville un
peu avant midi. En dpit de mes inquitudes, je me trouvai bien du
changement d'air et de la scne paisible que j'avais sous les yeux.
Ds le matin les tentes ouvraient leurs rideaux de laine, aux
couleurs varies, on trayait les chamelles, les chvres, les vaches
qui paissaient sur la colline; toute la nature s'veillait, et les
essaims de pigeons blancs, qui avaient dormi sur les arbres, lissaient
leurs plumes et prenaient leur vole. Le soir le btail revenait des
pturages, les esclaves poussaient devant eux les nes chargs d'eau;
les fidles, groups dans les buissons, psalmodiaient la prire,
guids par la voix mlodieuse du matre; puis un chapitre du Koran
tait chant par les meilleurs lves, et le son harmonieux de ces
beaux vers se rpandait au loin, rpt par l'cho.

Deux jours aprs, nous rentrmes  Tembouctou; la division se mit
dans la propre famille du cheik; on persistait  vouloir me chasser.
El Bakay sortit de nouveau de la ville et m'emmena cette fois 
Kabara. Les Foullanes en profitrent pour envoyer de nouvelles forces
 Tembouctou; nous y revnmes, mais pour retourner au camp. J'y
retrouvai un calme parfait: El Bakay me laissait libre, ou venait
causer avec moi de choses toujours intressantes. Il avait, ainsi que
les gens de sa suite, un intrieur paisible et doux. Je ne crois pas
qu'il y ait en Europe d'individu plus affectueux pour sa femme et ses
enfants, que mon hte ne l'tait pour les siens; je dirai mme qu'il
poussait trop loin la condescendance aux volonts de son auguste
pouse. La plupart de ces tribus mauresques, aujourd'hui mtis, n'ont
qu'une seule femme, de mme que les Touaregs; seulement chez ces
derniers l'pouse est libre, va et vient, a le visage dcouvert,
tandis que, vtue de noir, la femme du Maure est toujours voile, et
que celle des riches ne quitte jamais la tente. La vie que nous
menions aurait pu tre favorable aux intrigues; mais les femmes
taient chastes, et l'on aurait infailliblement lapid l'pouse
convaincue d'adultre. Toutefois le cheik tant le chef de la
religion, il est possible que la bonne tenue observe dans son camp
soit un fait exceptionnel.

La guerre et les discordes civiles, pendant ce temps-l, redoublaient
de furie, et ma position devenait chaque jour plus prilleuse; les
Foullanes ne pouvant m'arracher de force au cheik, essayaient de la
ruse pour me faire tomber entre leurs mains; les Oulad-Sliman, qui
assassinrent le major Laing, avaient fait serment de me tuer. De
nouveaux soldats taient entrs dans la ville, o nous tions revenus,
et avaient l'ordre de m'en expulser  tout prix. J'avais espr
commencer l'anne prs de la cte; janvier finissait, et je me
trouvais toujours dans la mme alternative.

Le 27 fvrier, le chef des Foullanes exprima enfin  El Bakay, d'une
manire franche et nette, le dsir de me voir chass du pays: refus
premptoire du cheik; nouvelle demande, nouveau refus, nouvelles
luttes, une situation de plus en plus intolrable: le commerce en
souffrance, la population inquite. Les particuliers s'assemblent,
discutent les moyens de se dbarrasser de moi; les Tbous approchent,
les Foullanes veulent assiger la ville, l'irritation est au comble.

Le 17 mars, dans la nuit, Sidi Mohammed, frre an d'El Bakay, fait
battre le tambour, monte  cheval, et me dit de le suivre avec deux de
mes serviteurs, pendant que des Touaregs, qui nous soutiennent,
frappent leurs boucliers et rptent leur cri de guerre. Nous trouvons
le cheik  la tte d'un corps nombreux d'Arabes, de Sonrays, voire de
Foullanes, qui lui sont dvous. Je le supplie de ne pas faire couler
le sang  cause de moi; il promet aux mcontents de me garder hors de
la ville, et nous allons camper sur la frontire des Aberaz, o nous
souffrons horriblement des insectes et de la mauvaise nourriture.
Enfin, aprs trente-trois jours de rsidence au bord de la crique de
Bosbango, il fut dcid que nous partirions le 19 avril.

Le 25, aprs avoir travers divers campements de Touaregs, nous
suivions les dtours du Niger, ayant  notre gauche un pays bien
bois, entrecoup de marais, et anim par de nombreuses pintades.
C'est l que nous rencontrmes le vaillant Ouoghdougou, ami sincre
d'El Bakay, magnifique Touareg, ayant prs de deux mtres, d'une force
prodigieuse, et dont on rapportait des prouesses dignes de la Table
ronde. C'est sous son escorte que je gagnai Gago, aujourd'hui bourgade
de quelques centaines de cases et qui fut au quinzime sicle la
capitale florissante et renomme de l'empire sonray.

Aprs m'tre spar en ce lieu de mes protecteurs, et ne conservant
autour de moi qu'une suite compose encore d'une vingtaine de
personnes, je repassai sur la rive droite du fleuve et la descendit
jusqu' Say, o j'avais travers le Niger l'anne prcdente. Sur tout
ce parcours de prs de cent cinquante lieues, je ne rencontrai qu'un
sol fertile et des populations paisibles au milieu desquelles tout
Europen pourrait passer en toute scurit, en leur parlant comme je
le fis, des sources et de la terminaison de leur grand fleuve
nourricier; questions qui proccupent de temps  autre ces bons ngres
autant peut-tre qu'elles ont tourment nos socits savantes, mais
dont ils ne possdent pas les premiers lments.

Rentr  Sokoto et  Vourno au milieu de la saison des pluies, j'y
reus l'accueil le plus gnreux de l'mir, mais  bout de forces et
de sant, j'tais presque incapable d'en profiter. L'avenir
m'apparaissait de plus en plus sombre.

La guerre venait d'clater tout autour de moi et devant moi; le
sultan de l'Asben avait t dpos; le cheik du Bornou avait perdu le
pouvoir, et l'on avait trangl mon ami El Bchir.

Le 17 octobre, j'arrivais  Kano: on m'y attendait; mais ni argent,
ni dpches; aucune nouvelle d'Europe. C'tait l que je devais payer
mes serviteurs, acquitter mes dettes, rembourser mes crances, chues
depuis longtemps. J'engageai tout ce qui me restait, y compris mon
revolver, en attendant que j'eusse fait venir la coutellerie et les
quatre cents dollars qui devaient tre  Zinder; mais ceux-ci avaient
disparu pendant les troubles civils. Kano sera toujours insalubre pour
les Europens; ma sant dj mauvaise, s'altra davantage, mes
chameaux, mes chevaux tombrent malade, et je perdis entre autres le
noble animal qui depuis trois ans avait partag toutes mes fatigues.

L'nergie du voyageur triompha encore une fois de toutes ces
difficults. Le 24 novembre il partait pour Kouka, o le cheik Omar
avait ressaisi le pouvoir; de nouveaux embarras l'y attendaient, et ce
ne fut qu'aprs quatre mois de sjour dans cette ville que Barth
reprit la route du Fezzan, mais cette fois par Bilma, voie plus
directe, autrefois suivie par Denham et Clapperton.

[Illustration: Vue gnrale de Tembouctou.--Dessin de Lancelot d'aprs
Barth (cinquime volume).]

Arriv  Tripoli,  la fin d'aot, Barth s'y arrta quatre jours,
s'embarqua pour Malte, et de l pour Marseille, traversa Paris, et
entra dans Londres le 6 septembre 1855. Rappelons qu'il avait explor
le Bornou, l'Adamaoua, le Baghirmi, o nul Europen n'tait jamais
entr. Non-seulement il avait visit sur une largeur de mille
kilomtres, la rgion qui s'tend de Katchna  Tembouctou, et qui,
mme pour les Arabes est la partie la moins connue du Soudan, mais il
avait nou des relations avec les princes les plus puissants des bords
du Niger, depuis Sokoto jusqu' la ville interdite aux chrtiens. Il
avait donn cinq ans de sa jeunesse  cette entreprise surhumaine,
endur des privations et des fatigues inoues, brav les climats les
plus meurtriers, le fanatisme le plus implacable, triomph du manque
absolu d'argent en face d'une cupidit sans frein. Il avait altr une
sant miraculeuse, et pay cinq mille francs  l'Angleterre le
prilleux honneur de lui rapporter des lettres de franchise pour ses
marchands. Des cinq hommes intrpides qui ont pris part  cette
expdition, il revenait seul, charg de matriaux prcieux dans tous
les genres: cartes dtailles, dessins, chronologies, vocabulaires,
histoire des pays et des races, itinraires et tables mtorologiques;
depuis le sol jusqu'aux nuages, ses tudes avaient tout embrass. Quel
est, dira-t-on, la rcompense de tant d'intrpidit, d'abngation et
de savoir? Barth nous rpond par ces lignes si simples: Je laisse
beaucoup  faire  mes successeurs, mme dans la voie que j'ai suivie;
mais j'ai la satisfaction de sentir que j'ai ouvert aux esprits
clairs de nouveaux horizons sur la terre africaine, et prpar
l'tablissement de rapports rguliers entre l'Europe et ces contres
fertiles, qui lui taient peu ou point connues.

                                        Traduit par Mme H. LOREAU.




GRAVURES.

                                                      Dessinateurs.
  Chapelle de Sainte-Rosalie (prs Palerme)              Rouargue      1
  Types et costumes siciliens                            Rouargue      4
  Ruines  Girgenti (Agrigente)                          Rouargue      5
  Vue de Syracuse                                        Rouargue      8
  Taormine et l'Etna                                     Rouargue      9
  La Marine  Messine                                    Rouargue     12
  Rocher de Scylla                                       Rouargue     13
  Stromboli                                              Rouargue     16
  Pigeonnier prs d'Ispahan                         Jules Laurens     17
  Pont d'Allah-Verdi-Khan sur le Zend--Roud,
     Ispahan                                       Jules Laurens     21
  Collge de la Mre du roi,  Ispahan              Jules Laurens     24
  Une peinture indienne dans le palais des
    Quarante-Colonnes,  Ispahan                    Jules Laurens     25
  Entre de Kaschan                                 Jules Laurens     28
  Une caravane persane au repos                     Jules Laurens     29
  Types persans                                     Jules Laurens     32
  Faubourg de Thran                               Jules Laurens     33
  La porte de Schah-Abdoulazim                      Jules Laurens     36
  Dans une cour,  Thran                          Jules Laurens     37
  Types et portraits persans                        Jules Laurens     40
  Groupe de Persans                                 Jules Laurens     41
  Dans l'Enderoun (appartement intrieur
    -- Costumes d'intrieur et de sortie)           Jules Laurens     44
  Choix d'armes, d'instruments et objets divers
    persans                                         Jules Laurens     45
  Le Dmavend                                       Jules Laurens     48
  Vue de l'le Saint-Thomas                             de Brard     49
  Saint-Pierre,  la Martinique                         de Brard     52
  Cataracte de Weinachts (Guyane anglaise)              de Brard     53
  Une sucrerie  la Guadeloupe                          de Brard     56
  La Pointe--Ptre,  la Guadeloupe                    de Brard     57
  Le port d'Espagne,  la Trinidad                      de Brard     60
  La baie de Panama                                     de Brard     61
  Vue des Bermudes                                      de Brard     64
  Costumes norvgiens d'Hitterdal                          Pelcoq     65
  La valle de Bolkesj                                      Dor     68
  Costumes du Tlmark                                     Pelcoq     69
  La valle de Vestfjordal                                   Dor     72
  Intrieur d'auberge  Bolkesj                         Lancelot     73
  glise d'Hitterdal                                      Wormser     75
  Le Rjukandfoss                                             Dor     76
  Un chalet  Bamble                                     Lancelot     77
  Vue du lac Bandak                                          Dor     80
  Le lac Flatdal                                             Dor     81
  Fjord de Gudvangen                                         Dor     84
  glise de Bakke                                            Dor     85
  Route de Stalheim                                          Dor     88
  Le Vringfoss                                              Dor     89
  Valle de l'Heimdal                                        Dor     92
  Femme du Sogn                                            Pelcoq     93
  Une noce en Norvge                                      Pelcoq     96
  Le march aux grains (Suez)                       Karl Girardet     97
  Port de Suez                                      Karl Girardet    100
  Cimetire europen  Suez                         Karl Girardet    100
  Qossir                                           Karl Girardet    101
  Djeddah                                           Karl Girardet    101
  Port de Souakin                                   Karl Girardet    101
  Mosque de Salonique                              Karl Girardet    104
  Femmes albanaises, prs d'un arabas,
     Vasilika                                       Villevieille    105
  Un Juif de Salonique                                       Bida    108
  Une Juive de Salonique                                     Bida    109
  Sceau du monastre de Karis                                       111
  Vue gnrale de mont Athos                         Villevieille    112
  Le Conseil des pistates au mont Athos                Boulanger    113
  Saint Georges (fresque de Panselinos dans le
    Catholicon de Karis)                                  Pelcoq    116
  Monastre d'Iveron                                Karl Girardet    117
  L'higoumne d'Iveron                                     Pelcoq    120
  La Phiale ou le Baptistre du couvent de Lavra         Lancelot    121
  Croix sculpte en bois dans le trsor de Karis         Thrond    124
  Coffret dans le trsor de Karis                        Thrond    125
  Peinture de la trapeza de Lavra: les trois patriarches  Thrond    128
  La confession                                              Bida    129
  Bas-relief du couvent de Vatopdi                     A. Proust    130
  Albanais, soldat de la garde des pistates         Villevieille    132
  Vue du couvent d'Esphigmenou                      Karl Girardet    133
  Intrieur de la cour principale du couvent slave
    de Kiliandari                                        Lancelot    136
  La rcolte des noisettes au mont Athos             Villevieille    137
  L'le Chatam, dans l'archipel Galapagos            E. de Brard    140
  Baie de la Poste, dans l'le Floriana
    (archipel Galapagos)                             E. de Brard    140
  L'le Charles, dans l'archipel Galapagos           E. de Brard    141
  Aiguade de l'le Charles (archipel Galapagos)      E. de Brard    144
  Oiseaux et reptile (archipel Galapagos)                  Rouyer    145
  Ctes de l'le Albermale, dans l'archipel
    Galapagos                                        E. de Brard    148
  Oeno, dans l'archipel Pomotou (les  coraux)      E. de Brard    149
  Village de Vanou, dans l'le de Vanikoro
    (les  coraux)                                  E. de Brard    149
  Baie de Manevai, dans l'le de Vanikoro
    (les  coraux)                                  E. de Brard    152
  Rcifs et piton de l'le de Borabora
    (les  coraux)                                  E. de Brard    153
  Rade et pic de l'le de Borabora (les  coraux)   E. de Brard    156
  le de Whitsunday, dans l'archipel Pomotou
    (les  coraux)                                  E. de Brard    157
  Brun-Rollet                                                Fath    160
  Traneau yakoute                                    Victor Adam    161
  Une sorcire tongouse                               Victor Adam    164
  Port d'Okhotsk                                      Victor Adam    165
  Bazar de Nertchinsk                                 Victor Adam    168
  Colonie ou village yakoute                          Victor Adam    169
  Voyageur russe en Sibrie                           Victor Adam    172
  Argali (mouton sauvage)                             Victor Adam    173
  Campement de Tongouses                              Victor Adam    176
  Chamans yakoutes                                    Victor Adam    177
  Femme yakoute                                       Victor Adam    180
  Poteaux des frontires du pays des Yakoutes et
    de la Chine                                       Victor Adam    181
  Types indignes (Australie du Sud)                      G. Fath    184
  Spultures australiennes dans les bois                 Lancelot    185
  Spulture australienne au dsert                           Dor    189
  Restes d'un voyageur retrouvs par ses compagnons
    dans les dserts du lac Torrens                          Dor    192
  Oasis d'deri (Fezzan)                                 Rouargue    193
  Mourzouk (capitale du Fezzan)                          Rouargue    196
  Gorge d'Agueri                                         Lancelot    197
  Valle d'Auderaz                                       Rouargue    200
  Vue d'Agadez                                           Lancelot    201
  Vue de Kano (entrept du Soudan central)               Lancelot    204
  Dendal ou boulevard de Kouka (capitale du Bornou)      Lancelot    205
  Vue du lac Tchad                                       Rouargue    208
  Village marghi                                         Rouargue    209
  Halte dans une fort du Marghi                         Rouargue    212
  Village mosgou                                         Rouargue    213
  Chef mosgovien                                         Rouargue    216
  Intrieur d'une habitation mosgovienne                 Rouargue    217
  Chef kanembou                                          Rouargue    220
  Entre du sultan de Baghirmi dans Masna
    (sa capitale)                                        Rouargue    221
  Une razzia  Barea (Mosgou)                            Rouargue    224
  Vue du march de Sokoto                                Hadamard    225
  Bac sur le Niger,  Say                                Rouargue    228
  Vue des monts Homboris                                 Lancelot    229
  Village sonray                                         Lancelot    232
  Vue de Kabra (port de Tembouctou)                      Rouargue    233
  Camp touareg                                           Lancelot    236
  Arrive  Tembouctou                                   Lancelot    237
  Vue gnrale de Tembouctou                             Lancelot    240
  Portrait en pied du baron de Wogan en costume
    de voyage                                           J. Pelcoq    241
  Grass-Valley                                          J. Pelcoq    244
  Un claim ou atelier de mineur                         J. Pelcoq    245
  Fort de _taxodium giganteum_ ou pins gants           Lancelot    248
  Un caon ou passage de la Sierra-Wah                   Lancelot    249
  La case du jugement                                   J. Pelcoq    252
  Le poteau de la guerre                                J. Pelcoq    253
  Types d'Indiennes du Rio-Colorado                     J. Pelcoq    256
  Grande pagode de Rangoun                               Franais    257
  Bateau  voile sur l'Irawady                     Clich anglais    258
  Canot de parade                                  Clich anglais    259
  Bateau de commerce                               Clich anglais    259
  Birmans dans une fort                                J. Pelcoq    261
  Pattshaing ou tambour-harmonica                  Clich anglais    262
  Pattshaing  baguettes                           Clich anglais    262
  Harpe birmane                                    Clich anglais    263
  Harmonica birman                                 Clich anglais    263
  Pagode  Pagn                                   Clich anglais    264
  Reprsentation thtrale dans le royaume d'Ava         Hadamard    265
  Dagobah ou pagode en forme de cloche             Clich anglais    266
  Intrieur d'une pagode                           Clich anglais    267
  Maison de l'ambassade  Amarapoura               Clich anglais    268
  Valle des puits de bitume                        Karl Girardet    269
  Types de grands seigneurs et hauts fonctionnaires
    birmans                                                 Morin    272
  Le palais du roi et l'lphant blanc                     Navlet    273
  Sculptures comiques dans le monastre royal 
    Amarapoura                                           Lancelot    276
  Vue du Maha-Toolut-Boungyo (monastre royal 
    Amarapoura)                                          Lancelot    277
  Dtails intrieurs du Maha-comiye-peima  Amarapoura     Navlet    281
  Une porte  Amarapoura                           Clich anglais    284
  Canon birman                                     Clich anglais    284
  Danse des lphants                              Clich anglais    284
  Canal d'irrigation dans le royaume d'Ava         Clich anglais    285
  Jeunes dames birmanes                                     Morin    288
  Le temple du Dragon                                    Lancelot    289
  Rives de l'Irawady (prs des mines de rubis)     Clich anglais    292
  Petite pagode  Mengoun                          Clich anglais    292
  Grand temple de Mengoun (depuis le tremblement
    de terre de 1839)                               Karl Girardet    293
  Valle de l'Irawady au confluent du Myit-Nge          Paul Huet    297
  Temple ruin  Pagn                                   Lancelot    300
  Salces ou volcans de boue  Membo                Clich anglais    301
  Cnes volcaniques dans la plaine de Membo        Clich anglais    301
  Paysans birmans en voyage                        Clich anglais    302
  Statue gigantesque de Bouddha  Amarapoura             Lancelot    304
  Zanzibar vue de la mer                             E. de Brard    305
  Portrait de feu l'iman de Zanzibar                 E. de Brard    308
  Pont de la ville de Zanzibar                       E. de Brard    309
  Un village de la Mrima                                Lavieille    312
  Jihou la Mkoa ou la roche ronde                 Clich anglais    313
  La fontaine qui bout (source thermale dans le
    Khoutou)                                       Clich anglais    313
  Sycomore africain                                Clich anglais    314
  L'Ougogo                                         Clich anglais    315
  Burton et ses compagnons en marche                    Lavieille    316
  Chane ctire de l'Afrique occidentale               Lavieille    317
  Passe dans l'Ousagara                                 Lavieille    320
  Paysage dans l'Ounyamouzi                            Lavieille    321
  Noirs de l'Ousumboua                               G. Boulanger    324
  Huttes  Msn                                        Lavieille    325
  Ngres porteurs                                    G. Boulanger    328
  Noir de l'Ouganda                                  G. Boulanger    329
  Habitation de Snay ben Amir  Kazeh                   Lavieille    332
  Jeunes dames  Kazeh                               G. Boulanger    333
  Coiffures des indignes de l'Ounyanyemb         Clich anglais    334
  Coiffures des indignes de l'Oujiji              Clich anglais    335
  Maison des trangers  Kaoul                        Lavieille    336
  Navigation sur le lac Tanganyika                      Lavieille    337
  Le capitaine Burton sur le lac Tanganyika             Lavieille    339
  Habitation au bord du lac Tanganyika                  Lavieille    340
  Le bassin du Maroro                                   Lavieille    341
  Instruments et ustensiles des Ouajiji            Clich anglais    342
  Riverains du Tanganyika (ct ouest)             Clich anglais    343
  Riverains du Tanganyika (ct sud)               Clich anglais    343
  Le bassin du Kisanga                                  Lavieille    344
  Vgtation de l'Ougogi                                Lavieille    345
  Passe de l'Ouzagara                              Clich anglais    346
  Rocher de l'lphant prs du cap Gardafui        Clich anglais    347
  Dernier tablissement gyptien dans le Fazogl          Lancelot    348
  Contre des Shelouks sur le Saubat                     Lancelot    349
  Blnia (village bari sur le fleuve Blanc)             Lancelot    352
  Habitants de la Havane                                    Potin    353
  Coolies chinois  Cuba                                   Pelcoq    356
  Vue gnrale de la Havane (capitale de Cuba)           Lancelot    357
  Avenue de palmiers devant une habitation de Cuba   E. de Brard    360
  Cathdrale de la Havane                                  Navlet    361
  La volante (voiture de la Havane)                   Victor Adam    363
  Vue de Matanzas                                        Lancelot    364
  Paysage dans l'le de Cuba: Loma (coteau)
    de Candela                                          Paul Huet    365
  Paysage dans l'le de Cuba (Loma de la Givora)        Paul Huet    368
  Grenoble et les Alpes dauphinoises                Karl Girardet    369
  Les Grands Goulets                                Karl Girardet    372
  Pont-en-Royans                                             Dor    373
  Sainte-Croix et les ruines du chteau de Quint    Karl Girardet    376
  Die et la valle de Roumeyer (vue prise des
    hauteurs de Saint-Justin)                            Franais    377
  Le Mont-Aiguille (vu de Clelles)                       Daubigny    380
  Pontaix                                           Karl Girardet    381
  Roumeyer et le mont Glandaz                            Franais    384
  Entre de la valle de Roumeyer                   Karl Girardet    385
  La valle de Loncel                              Karl Girardet    388
  La valle de la Voure et de la plaine du Rhne
    (vue prise des hauteurs de la Vacherie)         Karl Girardet    389
  Beaufort                                               Franais    392
  La fort de Saou                                       Sabatier    394
  Pot-Cellard                                      Karl Girardet    395
  Bourdeaux                                         Karl Girardet    396
  Le Velan et Plan-de-Baix (vue des sources
    du Rudoux)                                     Karl Girardet    397
  Cascade de la Druse                              Karl Girardet    398
  La gorge de Trente-Pas                            Karl Girardet    400
  Le mont Viso                                           Sabatier    401
  Le pont du Diable                                      Sabatier    405
  Le lac de l'chauda                                    Sabatier    408
  Le Pelvoux                                             Sabatier    409
  Le mont Aurouze                                        Franais    412
  Les montagnes du Devoluy                          Karl Girardet    413
  Ruines de la Chartreuse de Durbon                 Karl Girardet    416




CARTES ET PLANS.


  Carte de la Sicile, par M. A. Vuillemin.                             3
  Carte de la Perse, par M. A. Vuillemin.                             19
  Carte des grandes et petites Antilles, par M. A. Vuillemin.         51
  Carte du haut Tlmark (Norvge mridionale), d'aprs
    M. Paul Riant.                                                    67
  Carte de la presqu'le de Bergen, d'aprs M. Paul Riant.            83
  Carte de la Chalcidique, par M. A. Vuillemin.                      115
  Partie du gouvernement d'Yakoutsk, par Piadischeff.                167
  Carte de l'Australie, par M. A. Vuillemin.                         187
  Carte des voyages du docteur Henri Barth en Afrique (partie
    orientale) d'aprs M. de Lanoye.                                 195
  Voyage du docteur Barth (Itinraire de Sokoto  Tembouctou),
    par M. A. Vuillemin.                                             234
  Carte du cours infrieur de l'Irawady comprenant les possessions
    britanniques et la partie sud du royaume d'Ava, d'aprs le
    capitaine H. Yule.                                               260
  Plan d'Amarapoura et de sa banlieue, d'aprs les relevs du
    major Grant Allan.                                               280
  Carte du cours suprieur de l'Irawady et partie nord du royaume
    d'Ava, d'aprs le cap. Yule.                                     296
  Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique
    orientale (Itinraire de Zanzibar  Kazeh).                      307
  Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique
    orientale (2e partie).                                           338
  Carte de l'le de Cuba, par M. A. Vuillemin.                       355
  Carte du Dauphin (partie occidentale: Isre et Drme),
    par M. A. Vuillemin.                                             371
  Carte du Dauphin (partie orientale: Isre et Hautes-Alpes),
    par M. A. Vuillemin.                                             404




ERRATA.


I. Sous le titre _Voyage d'un naturaliste_, pages 139 et 146, on
a imprim: (1858.--INDIT).--Cette date et cette qualification ne
peuvent s'appliquer qu' la traduction.

La note qui commence la page 139 donne la date du voyage (1838)
et avertit les lecteurs que le texte a t publi en anglais.


II. Dans un certain nombre d'exemplaires, le voyage du capitaine
Burton AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE, 1re partie,
46e livraison, le mot ORIENTALE se trouve remplac par celui
d'OCCIDENTALE.


III. On a omis, sous les titres de _Juif_ et _Juive de
Salonique_, dessins de Bida, pages 108 et 109, la mention
suivante: d'aprs M. A. Proust.


IV. On a galement omis de donner,  la page 146, la description
des oiseaux et du reptile de l'archipel des Galapagos reprsents
sur la page 145. Nous rparons cette omission:

1 _Tanagra Darwinii_, varit du genre des
_Tanagras_ trs-nombreux en Amrique. Ces oiseaux ne diffrent de
nos moineaux, dont ils ont  peu prs les habitudes, que par la
brillante diversit des couleurs et par les chancrures de la
mandibule suprieure de leur bec.

2 _Cactornis assimilis:_ Darwin le nomme _Tisseim des
Galapagos_, o l'on peut le voir souvent grimper autour des
fleurs du grand cactus. Il appartient particulirement  l'le
Saint-Charles. Des treize espces du genre _pinson_, que le
naturaliste trouva dans cet archipel, chacune semble affecte 
une le en particulier.

3 _Pyrocephalus nanus_, trs-joli petit oiseau du
sous-genre _muscicapa_, gobe-mouches, tyrans ou moucherolles. Le
mle de cette varit a une tte de feu. Il hante  la fois les
bois humides des plus hautes parties des les _Galapagos_ et les
districts arides et rocailleux.

4 _Sylvicola aureola._ Ce charmant oiseau, d'un jaune
d'or, appartient aux les Galapagos.

5 Le _Leiocephalus grayii_ est l'une des nombreuses
nouveauts rapportes par les navigateurs du _Beagle_. Dans le
pays on le nomme _holotropis_, et moins curieux peut-tre que
l'_amblyrhinchus_, il est cependant remarquable en ce que c'est
un des plus beaux sauriens, sinon le plus beau saurien qui
existe.

Le saurien _amblyrhinchus cristatus_, que nous reproduisons ici,
est dcrit dans le texte, page 147.

[Illustration: _Amblyrhinchus cristatus_, iguane des les Galapagos.]

       *       *       *       *       *

IMPRIMERIE GNRALE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9,  Paris.

       *       *       *       *       *





End of Project Gutenberg's Le Tour du Monde; Afrique Centrale, by Various

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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