The Project Gutenberg EBook of Le Monde comme il va, vision de Babouc
by Voltaire
(#12 in our series by  Voltaire)

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Title: Le Monde comme il va, vision de Babouc

Author:  Voltaire

Release Date: February, 2004  [EBook #5138]
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[This file was first posted on May 12, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE MONDE COMME IL VA, VISION DE BABOUC ***

This eBook was produced by Carlo Traverso.







Title: Le Monde comme il va, vision de Babouc

Author: Voltaire  (Jean-Marie Arouet)  1694-1778

Language: French

Character set encoding: ISO-Latin-1




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			     OEUVRES

			       DE

			    VOLTAIRE.

			   TOME XXXIII

	      DE L' IMPRIMERIE DE A.  FIRMIN DIDOT,

			RUE JACOB, Ndeg. 24.




			     OEUVRES

			       DE

			    VOLTAIRE

	      PREFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.

			PAR  M. BEUCHOT.

			  TOME XXXIII.

			ROMANS.  TOME I.

			    A PARIS,

		     CHEZ LEFEVRE, LIBRAIRE,

	 RUE DE L'EPERON, Kdeg. 6.  WERDET ET LEQUIEN FILS,

		     RUE DU BATTOIR, Ndeg. 2O.

			   MDCCCXXIX.




			    LE MONDE

			   COMME IL VA

			VISION DE BABOUC

			      1746




Preface de l'Editeur


Longchamp, secretaire de Voltaire de 1746 a 1754, dit dans ses
_Memoires_[*] que _Babouc, ou le Monde comme il va_, fut compose en
1746, pendant la retraite de Voltaire a Sceaux ; et je n'ai rien
trouve qui contredise Longchamp.  La plus ancienne edition que je
connaisse est celle de 1748, dans le tome VIII de l'edition faite a
Dresde des _Oeuvres de Voltaire_. Ce conte fait aussi partie du
_Recueil de pieces en vers et en prose, par l'auteur de la tragedie
de Semiramis_, 1750, in-12.

  [*] _Memoires sur Voltaire_, etc., 1826, 2 vol. in-8deg.; voyez tom. II,
  p. 240.

C'est une imitation de _Babouc_, ou du moins de son titre, qu'a faite
l'auteur inconnu d'une brochure intitulee: _La Lune comme elle va_,
MDCCLXXXI, in-8deg., de trente-six pages; brochure au-dessous de la
critique, et relative aux discussions entre Joseph II et les
Hollandais pour l'ouverture de l'Escaut.

La revolution francaise a fait naitre trois imitations de Babouc :
I. _Le Retour de Babouc a Persepolis, ou la suite du Monde comme il
va_, 1789, in-8deg., a eu deux editions; c'est un opuscule de trente
pages: je n'ai pu en decouvrir l'auteur.  II. Le Fils de Babouc a
Persepolis, ou le Monde nouveau, Paris, decembre, 1790, in-8deg., de
cent vingt-quatre pages.  III. _Nouvelle Vision de Babouc, ou la Perse
comme elle va_, 1796, in-8deg., de cent douze pages, contenant seulement
la premiere partie, et l'annonce de la seconde. Je ne crois pas que la
seconde partie ait paru. L'auteur s'appelait Bunel.

				------

Les notes sans signature, et qui sont indiquees par des lettres,
sont de Voltaire.

Les notes signees d'un K sont des editeurs de Kehl, MM. Condorcet
et Decroix.  Il est impossible de faire rigoureusement la part de
chacun.

Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
des editeurs de Kehl, en sont separees par un --, et sont, comme
mes notes, signees de l'initiale de mon nom.

                                                 BEUCHOT.

4 octobre 1829.





				
			    LE MONDE
			  COMME IL VA,

			VISION DE BABOUC.





I.  Parmi les genies qui president aux empires du monde, Ituriel tient
un des premiers rangs, et il a le departement de la Haute-Asie.  Il
descendit un matin dans la demeure du Scythe Babouc, sur le rivage de
l'Oxus, et lui dit: Babouc, les folies et les exces des Perses ont
attire notre colere: il s'est tenu hier une assemblee des genies de la
Haute-Asie pour savoir si on chatierait Persepolis, ou si on la
detruirait.  Va dans cette ville, examine tout; tu reviendras m'en
rendre un compte fidele, et je me determinerai sur ton rapport a
corriger la ville, ou a l'exterminer.  Mais, seigneur, dit humblement
Babouc, je n'ai jamais ete en Perse; je n'y connais personne.  Tant
mieux, dit l'ange, tu ne seras point partial; tu as recu du ciel le
discernement[1], et j'y ajoute le don d'inspirer la confiance; marche,
regarde, ecoute, observe, et ne crains rien; tu seras partout bien
recu.

  [1] L'edition de 1750, dont j'ai parle dans ma preface, porte de
  plus ces mots: <<C'est un assez beau present.>> B.


Babouc monta sur son chameau, et partit avec ses serviteurs.  Au bout
de quelques journees, il rencontra vers les plaines de Sennaar l'armee
persane, qui allait combattre l'armee indienne.  Il s'adressa d'abord
a un soldat qu'il trouva ecarte.  Il lui parla, et lui demanda quel
etait le sujet de la guerre.  Par tous les dieux, dit le soldat, je
n'en sais rien; ce n'est pas mon affaire; mon metier est de tuer et
d'etre tue pour gagner ma vie; il n'importe qui je serve.  Je pourrais
bien meme des demain passer dans le camp des Indiens; car on dit
qu'ils donnent pres d'une demi-drachme de cuivre par jour a leurs
soldats de plus que nous n'en avons dans ce maudit service de Perse.
Si vous voulez savoir pourquoi on se bat, parlez a mon capitaine.

Babouc ayant fait un petit present au soldat entra dans le camp.  Il
fit bientot connaissance avec le capitaine, et lui demanda le sujet de
la guerre.  Comment voulez-vous que je le sache? dit le capitaine, et
que m'importe ce beau sujet? J'habite a deux cents lieues de
Persepolis; j'entends dire que la guerre est declaree; j'abandonne
aussitot ma famille, et je vais chercher, selon notre coutume, la
fortune ou la mort, attendu que je n'ai rien a faire.  Mais vos
camarades, dit Babouc, ne sont-ils pas un peu plus instruits que vous?
Non, dit l'officier; il n'y a guere que nos principaux satrapes qui
savent bien precisement pourquoi on s'egorge.

Babouc etonne s'introduisit chez les generaux; il entra dans leur
familiarite.  L'un d'eux lui dit enfin: La cause de cette guerre, qui
desole depuis vingt ans l'Asie, vient originairement d'une querelle
entre un eunuque d'une femme du grand roi de Perse, et un commis d'un
bureau du grand roi des Indes.  Il s'agissait d'un droit qui revenait
a peu pres a la trentieme partie d'une darique[2].  Le premier
ministre des Indes et le notre soutinrent dignement les droits de
leurs maitres.  La querelle s'echauffa.  On mit de part et d'autre en
campagne une armee d'un million de soldats.  Il faut recruter cette
armee tous les ans de plus de quatre cent mille hommes.  Les meurtres,
les incendies, les ruines, les devastations se multiplient, l'univers
souffre, et l'acharnement continue.  Notre premier ministre et celui
des Indes protestent souvent qu'ils n'agissent que pour le bonheur du
genre humain; et a chaque protestation il y a toujours quelques villes
detruites et quelque province ravagee.

   [2] La darique vaut vingt-quatre francs: vojez tome XXXII, page
   494.  B.

Le lendemain, sur un bruit qui se repandit que la paix allait etre
conclue, le general persan et le general indien s'empresserent de
donner bataille; elle fut sanglante.  Babouc en vit toutes les fautes
et toutes les abominations; il fut temoin des manoeuvres des
principaux satrapes, qui firent ce qu'ils purent pour faire battre
leur chef.  Il vit des officiers tues par leurs propres troupes; il
vit des soldats qui achevaient d'egorger leurs camarades expirants,
pour leur arracher quelques lambeaux sanglants, dechires et couverts
de fange.  Il entra dans les hopitaux ou l'on transportait les
blesses, dont la plupart expiraient par la negligence inhumaine de
ceux memes que le roi de Perse payait cherement pour les secourir.
Sont-ce la des hommes, s'ecria Babouc, ou des betes feroces? Ah!  je
vois bien que Persepolis sera detruite."

Occupe de cette pensee, il passa dans le camp des Indiens; il y fut
aussi bien recu que dans celui des Perses, selon ce qui lui avait ete
predit; mais il y vit tous les memes exces qui l'avaient saisi
d'horreur.  Oh, oh! dit-il en lui-meme, si l'ange Ituriel veut
exterminer les Persans, il faut donc que l'ange des Indes detruise
aussi les Indiens.  S'etant ensuite informe plus en detail de ce qui
s'etait passe dans l'une et l'autre armee, il apprit des actions de
generosite, de grandeur d'ame, d'humanite, qui l'etonnerent et le
ravirent.  Inexplicables humains, s'ecria-t-il, comment pouvez-vous
reunir tant de bassesse et de grandeur, tant de vertus et de crimes?

 Cependant la paix fut declaree.  Les chefs des deux armees, dont
aucun n'avait remporte la victoire, mais qui, pour leur seul interet,
avaient fait verser le sang de tant d'hommes, leurs semblables,
allerent briguer dans leurs cours des recompenses.  On celebra la paix
dans des ecrits publics, qui n'annoncaient que le retour de la vertu
et de la felicite sur la terre.  Dieu soit loue! dit Babouc;
Persepolis sera le sejour de l'innocence epuree; elle ne sera point
detruite, comme le voulaient ces vilains genies: courons sans tarder
dans cette capitale de l'Asie.



II.  Il arriva dans cette ville immense par l'ancienne entree, qui
etait toute barbare, et dont la rusticite degoutante offensait les
yeux[3].  Toute cette partie de la ville se ressentait du temps ou
elle avait ete batie; car, malgre l'opiniatrete des hommes a louer
l'antique aux depens du moderne, il faut avouer qu'en tout genre les
premiers essais sont toujours grossiers.

  [3] Persepolis etant Paris, l'entree toute barbare est celle du
  faubourg Saint-Marceau: voyez le chapitre XXII de _Candide_.  B.

Babouc se mela dans la foule d'un peuple compose de ce qu'il y avait
de plus sale et de plus laid dans les deux sexes.  Cette foule se
precipitait d'un air hebete dans un enclos vaste et sombre.  Au
bourdonnement continuel, au mouvement qu'il remarqua, a l'argent que
quelques personnes donnaient a d'autres pour avoir droit de s'asseoir,
il crut etre dans un marche ou l'on vendait des chaises de paille;
mais bientot, voyant que plusieurs femmes se mettaient a genoux, en
fesant semblant de regarder fixement devant elles, et en regardant les
hommes de cote, il s'apercut qu'il etait dans un temple.  Des voix
aigres, rauques, sauvages, discordantes, fesaient retentir la voute de
sons mal articules, qui fesaient le meme effet que les voix des
onagres quand elles repondent, dans les plaines des Pictaves[4], au
cornet a bouquin qui les appelle.  Il se bouchait les oreilles; mais
il fut pres de se boucher encore les yeux et le nez, quand il vit
entrer dans ce temple des ouvriers avec des pinces et des pelles.  Ils
remuerent une large pierre, et jeterent a droite et a gauche une terre
dont s'exhalait une odeur empestee; ensuite on vint poser un mort dans
cette ouverture, et on remit la pierre par-dessus.  Quoi!  s'ecria
Babouc, ces peuples enterrent leurs morts dans les memes lieux ou ils
adorent la Divinite! Quoi! leurs temples sont paves de cadavres! Je ne
m'etonne plus de ces maladies pestilentielles qui desolent souvent
Persepolis.  La pourriture des morts, et celle de tant de vivants
rassembles et presses dans le meme lieu, est capable d'empoisonner le
globe terrestre.  Ah! la vilaine ville que Persepolis! Apparemment que
les anges veulent la detruire pour en rebatir une plus belle, et la
peupler d'habitants moins malpropres, et qui chantent mieux.  La
Providence peut avoir ses raisons; laissons-la faire.

  [4] Les Pietaves sont les Poitevins, habitants du Poitou.  B.



III.  Cependant le soleil approchait du haut de sa carriere.  Babouc
devait aller diner a l'autre bout de la ville, chez une dame pour
laquelle son mari, officier de l'armee, lui avait donne des lettres.
Il fit d'abord plusieurs tours dans Persepolis; il vit d'autres
temples mieux batis et mieux ornes, remplis d'un peuple poli, et
retentissant d'une musique harmonieuse; il remarqua des fontaines
publiques, lesquelles, quoique mal placees[5], frappaient les yeux par
leur beaute; des places ou semblaient respirer en bronze les meilleurs
rois[6] qui avaient gouverne la Perse; d'autres places ou il entendait
le peuple s'ecrier: Quand verrons-nous ici le maitre que nous
cherissons? Il admira les ponts magnifiques eleves sur le fleuve, les
quais superbes et commodes, les palais batis a droite et a gauche, une
maison immense[7] ou des milliers de vieux soldats blesses et
vainqueurs rendaient chaque jour graces au Dieu des armees.  Il entra
enfin chez la dame, qui l'attendait a diner avec une compagnie
d'honnetes gens.  La maison etait propre et ornee, le repas delicieux,
la dame jeune, belle, spirituelle, engageante, la compagnie digne
d'elle; et Babouc disait en lui-meme a tout moment: L'ange Ituriel se
moque du monde de vouloir detruire une ville si charmante.

  [5] C'est de Paris que Voltaire parle, sous le nom de Persepolis:
  les fontaines mal placees sont la fontaine de la rue de Grenelle,
  faubourg Saint Germain, et la fontaine des Innocents, qui etait
  alors au coin des rues aux Fers et de Saint-Denis.  C'est de 1788
  que date la construction de cette derniere fontaine telle qu'elle
  est aujourd'hui. Voyez, dans le tome XIX, la liste des _Artistes
  celebres du Siecle de Louis XIV_ (apres l'article MANSARD).  B.

  [6] Les seuls rois qui eussent des statues etaient Henri IV, Louis
  XIII, Louis XIV.  La statue de Louis XV ne Fut erigee que beaucoup
  plus tard, en 1763; elle avait ete votee, en 1748, par le prevot des
  marchands et les echevins de la ville de Paris.  B.

  [7] L'Hotel des Invalides.  B.



IV.  Cependant il s'apercut que la dame, qui avait commence par lui
demander tendrement des nouvelles de son mari, parlait plus tendrement
encore, sur la fin du repas, a un jeune mage.  Il vit un magistrat
qui, en presence de sa femme, pressait avec vivacite une veuve; et
cette veuve indulgente[7] avait une main passee autour du cou du
magistrat, tandis qu'elle tendait l'autre a un jeune citoyen tres beau
et tres modeste.  La femme du magistrat se leva de table la premiere,
pour aller entretenir dans un cabinet voisin son directeur qui
arrivait trop tard, et qu'on avait attendu a diner; et le directeur,
homme eloquent, lui parla dans ce cabinet avec tant de vehemence et
d'onction, que la dame avait quand elle revint les yeux humides, les
joues enflammees, la demarche mal assuree, la parole tremblante.


  [8] L'edition de 1750 porte: <<Cette veuve indulgente lorgnait
  vivement le magistrat tandis qu'elle tendait la main a un jeune
  citoyen, etc.>> B.

Alors Babouc commenca a craindre que le genie Ituriel n'eut raison.
Le talent qu'il avait d'attirer la confiance le mit des le jour meme
dans les secrets de la dame: elle lui confia son gout pour le jeune
mage, l'assura que dans toutes les maisons de Persepolis il trouverait
l'equivalent de ce qu'il avait vu dans la sienne.  Babouc conclut
qu'une telle societe ne pouvait subsister; que la jalousie, la
discorde, la vengeance, devaient desoler toutes les maisons; que les
larmes et le sang devaient couler tous les jours; que certainement les
maris tueraient les galants de leurs femmes, ou en seraient tues; et
qu'enfin Ituriel ferait fort bien de detruire tout d'un coup une ville
abandonnee a de continuels desordres.



V.  Il etait plonge dans ces idees funestes, quand il se presenta a la
porte un homme grave, en manteau noir, qui demanda humblement a parler
au jeune magistrat.  Celui-ci, sans se lever, sans le regarder, lui
donna fierement, et d'un air distrait, quelques papiers, et le
congedia.  Babouc demanda quel etait cet homme.  La maitresse de la
maison lui dit tout bas: C'est un des meilleurs avocats de la ville;
il y a cinquante ans qu'il etudie les lois.  Monsieur, qui n'a que
vingt-cinq ans, et qui est satrape[9] de loi depuis deux jours, lui
donne a faire l'extrait d'un proces qu'il doit juger demain; et qu'il
n'a pas encore examine.  Ce jeune etourdi fait sagement, dit Babouc,
de demander conseil a un vieillard; mais pourquoi n'est-ce pas ce
vieillard qui est juge? Vous vous moquez, lui dit-on; jamais ceux qui
ont vieilli dans les emplois laborieux et subalternes ne parviennent
aux dignites.  Ce jeune homme a une grande charge, parceque son pere
est riche, et qu'ici le droit de rendre la justice s'achete comme une
metairie[10].  O moeurs! o malheureuse ville! s'ecria Babouc; voila le
comble du desordre; sans doute, ceux qui ont ainsi achete le droit de
juger vendent leurs jugements: je ne vois ici que des abimes
d'iniquite.

  [9] Satrape de loi signifie ici conseiller au parlement.  Il
  arrivait souvent aux conseillers-rapporteurs de charger quelque
  avocat de faire les extraits dos proces a juger.  B.

  [10] Voltaire n'a cesse de s'elever contre la venalite des offices
  de judicature; et c'est la suppression de la venalite qui l'avait
  rendu partisan des mesures prises eu 1771.  Voyez l'_Histoire du
  parlement_, chapitre LXIX, tome XXII, pages 366-67, dans les
  _Melanges_, annee 1771, differentes pieces relatives au parlement
  Maupeou; dans la _Correspondance_, la lettre a madame de Florian,
  du 1er avril 1771, et autres lettres.  B.

Comme il marquait ainsi sa douleur et sa surprise, un jeune guerrier,
qui etait revenu ce jour meme de l'armee, lui dit: Pourquoi ne
voulez-vous pas qu'on achete les emplois de la robe? j'ai bien achete,
moi, le droit d'affronter la mort a la tete de deux mille hommes que
je commande; il m'en a coute quarante mille dariques d'or cette annee,
pour coucher sur la terre trente nuits de suite en habit rouge, et
pour recevoir ensuite deux bons coups de fleches dont je me sens
encore.  Si je me ruine pour servir l'empereur persan que je n'ai
jamais vu, M. le satrape de robe peut bien payer quelque chose pour
avoir le plaisir de donner audience a des plaideurs.  Babouc indigne
ne put s'empecher de condamner dans son coeur un pays ou l'on mettait
a l'encan les dignites de la paix et de la guerre; il conclut
precipitamment que l'on y devait ignorer absolument la guerre et les
lois, et que, quand meme Ituriel n'exterminerait pas ces peuples, ils
periraient par leur detestable administration.


Sa mauvaise opinion augmenta encore a l'arrivee d'un gros homme, qui,
ayant salue tres familierement toute la compagnie, s'approcha du jeune
officier, et lui dit: Je ne peux vous preter que cinquante mille
dariques d'or; car, en verite, les douanes de l'empire ne m'en ont
rapporte que trois cent mille cette annee.  Babouc s'informa quel
etait cet homme qui se plaignait de gagner si peu; il apprit qu'il y
avait dans Persepolis quarante[11] rois plebeiens qui tenaient a bail
l'empire de Perse, et qui en rendaient quelque chose au monarque.

  [11] _Quarante_ est ce qu'on lit dans les editions depuis 1756.  Les
  editions de 1748 et 1750 portent, _soixante et douze_.  Le nombre
  des fermiers-generaux a varie.  Louis XV, en 1765, avait cree vingt
  nouvelles places.  Voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du _Precis du
  Siecle de Louis XV_.  B.



VI.  Apres diner il alla dans un des plus superbes temples de la
ville; il s'assit au milieu d'une troupe de femmes et d'hommes qui
etaient venus la pour passer le temps.  Un mage parut dans une machine
elevee, qui parla long-temps du vice et de la vertu.  Ce mage divisa
en plusieurs parties ce qui n'avait pas besoin d'etre divise; il
prouva methodiquement tout ce qui etait clair; il enseigna tout ce
qu'on savait.  Il se passionna froidement, et sortit suant et hors
d'haleine.  Toute l'assemblee alors se reveilla, et crut avoir assiste
a une instruction.  Babouc dit: Voila un homme qui a fait de son
mieux pour ennuyer deux ou trois cents de ses concitoyens; mais son
intention etait bonne: il n'y a pas la de quoi detruire Persepolis.

Au sortir de cette assemblee, on le mena voir une fete publique qu'on
donnait tous les jours de l'annee; c'etait dans une espece de
basilique, au fond de laquelle on voyait un palais.  Les plus belles
citoyennes de Persepolis, les plus considerables satrapes ranges avec
ordre formaient un spectacle si beau, que Babouc crut d'abord que
c'etait la toute la fete.  Deux ou trois personnes, qui paraissaient
des rois et des reines, parurent bientot dans le vestibule de ce
palais; leur langage etait tres different de celui du peuple; il etait
mesure, harmonieux, et sublime.  Personne ne dormait, on ecoutait dans
un profond silence, qui n'etait interrompu que par les temoignages de
la sensibilite et de l'admiration publique.  Le devoir des rois,
l'amour de la vertu, les dangers des passions etaient exprimes par des
traits si vifs et si touchants, que Babouc versa des larmes.  Il ne
douta pas que ces heros et ces heroines, ces rois et ces reines qu'il
venait d'entendre, ne fussent les predicateurs de l'empire.  Il se
proposa meme d'engager Ituriel a les venir entendre; bien sur qu'un
tel spectacle le reconcilierait pour jamais avec la ville.

Des que cette fete fut finie, il voulut voir la principale reine qui
avait debite dans ce beau palais une morale si noble et si pure; il se
fit introduire chez sa majeste; on le mena par un petit escalier, au
second etage, dans un appartement mal meuble, ou il trouva une femme
mal vetue, qui lui dit d'un air noble et pathetique: Ce metier-ci ne
me donne pas de quoi vivre; un des princes que vous avez vus m'a fait
un enfant; j'accoucherai bientot; je manque d'argent, et sans argent
on n'accouche point.  Babouc lui donna cent dariques d'or, en disant:
S'il n'y avait que ce mal-la dans la ville, Ituriel aurait tort de se
tant facher.

De la il alla passer sa soiree chez des marchands de magnificences
inutiles.  Un homme intelligent, avec lequel il avait fait
connaissance, l'y mena; il acheta ce qui lui plut, et on le lui vendit
avec politesse beaucoup plus qu'il ne valait.  Son ami, de retour chez
lui, lui fit voir combien on le trompait.  Babouc mit sur ses
tablettes le nom du marchand, pour le faire distinguer par Ituriel au
jour de la punition de la ville.  Comme il ecrivait, on frappa a sa
porte; c'etait le marchand lui-meme qui venait lui rapporter sa
bourse, que Babouc avait laissee par megarde sur son comptoir.
Comment se peut-il, s'ecria Babouc, que vous soyez si fidele et si
genereux, apres n'avoir pas eu honte[12] de me vendre des colifichets
quatre fois au-dessus de leur valeur? Il n'y a aucun negociant un peu
connu dans cette ville, lui repondit le marchand, qui ne fut venu vous
rapporter votre bourse; mais on vous a trompe quand on vous a dit que
je vous avais vendu ce que vous avez pris chez moi quatre fois plus
qu'il ne vaut, je vous l'ai vendu dix fois davantage: et cela est si
vrai, que si dans un mois vous voulez le revendre, vous n'en aurez pas
meme ce dixieme.  Mais rien n'est plus juste; c'est la fantaisie
passagere[13] des hommes qui met le prix a ces choses frivoles; c'est
cette fantaisie qui fait vivre cent ouvriers que j'emploie; c'est elle
qui me donne une belle maison, un char commode, des chevaux; c'est
elle qui excite l'industrie, qui entretient le gout, la circulation,
et l'abondance.

  [12] On lit _de honte_ dans l'edition de 1748, faite a Dresde; mais
  l'edition de 1750, faite probablement sous les yeux de l'auteur,
  quoique portant l'adresse d'Amslerdam, porte seulement: _eu
  honte_.  B.

  [13] C'est d'apres l'edition de 1750 que j'ai ajoute le mot
  passagere.  B.

Je vends aux nations voisines les memes bagatelles plus cherement qu'a
vous, et par la je suis utile a l'empire.  Babouc, apres avoir un peu
reve, le raya de ses tablettes[14]; car enfin, disait-il, les arts du
luxe ne sont en grand nombre dans un empire que quand tous les arts
necessaires sont exerces, et que la nation est nombreuse et opulente.
Ituriel me parait un peu severe.

  [14] C'est aussi d'apres l'edition de 1750 que je retablis la fin de
  cet alinea.  B.



VII.  Babouc, fort incertain sur ce qu'il devait penser de Persepolis,
resolut de voir les mages et les lettres; car les uns etudient la
sagesse, et les autres la religion; et il se flatta que ceux-la
obtiendraient grace pour le reste du peuple.  Des le lendemain matin
il se transporta dans un college de mages.  L'archimandrite lui avoua
qu'il avait cent mille ecus de rente pour avoir fait voeu de pauvrete,
et qu'il exercait un empire assez etendu en vertu de son voeu
d'humilite; apres quoi il laissa Babouc entre les mains d'un petit
frere qui lui fit les honneurs.

Tandis que ce frere lui montrait les magnificences de cette maison de
penitence, un bruit se repandit qu'il etait venu pour reformer toutes
ces maisons.  Aussitot il recut des memoires de chacune d'elles; et
les memoires disaient tous en substance: <<Conservez-nous, et detruisez
toutes les autres.>> A entendre leurs apologies, ces societes etaient
toutes necessaires; a entendre leurs accusations reciproques, elles
meritaient toutes d'etre aneanties.  Il admirait comme il n'y avait
aucune d'elles qui, pour edifier l'univers, ne voulut en avoir
l'empire.  Alors il se presenta un petit homme qui etait un demi-mage,
et qui lui dit: Je vois bien que l'oeuvre va s'accomplir; car Zerdust
est revenu sur la terre; les petites filles prophetisent, en se fesant
donner des coups de pincettes par-devant et le fouet par-derriere[15].
Ainsi nous vous demandons votre protection contre le grand-lama.
Comment! dit Babouc, contre ce pontife-roi qui reside au
Thibet?--Contre lui-meme.--Vous lui faites donc la guerre, et vous
levez contre lui des armees?--Non; mais il dit que l'homme est libre;
et nous n'en croyons rien; nous ecrivons contre lui de petits livres
qu'il ne lit pas; a peine a-t-il entendu parler de nous, il nous a
seulement fait condamner, comme un maitre ordonne qu'on echenille les
arbres de ses jardins.  Babouc fremit de la folie de ces hommes qui
fesaient profession de sagesse, des intrigues de ceux qui avaient
renonce au monde, de l'ambition et de la convoitise orgueilleuse de
ceux qui enseignaient l'humilite et le desinteressement; il conclut
qu'Ituriel avait de bonnes raisons pour detruire toute cette engeance

  [15] Tel est le texte de 1748 et de toutes les autres editions.
  Mais l'edition de 1750, que j'aurais peut-etre du suivre, porte:

  <<... par-derriere.  Il est evident que le monde va finir: ne
  pourriez-vous point, avant cette belle epoque, nous proteger contre
  le grand-lama?--Quel galimatias, dit Babouc, contre le grand-lama?
  contre ce pontife-roi qui reside au Thibet?--Oui, dit le petit
  demi-mage avec un air opiniatre, contre lui-meme.--Vous lui faites
  donc la guerre, vous avez donc des armees? dit Babouc.--Non, dit
  l'autre, mais nous avons ecrit contre lui trois on quatre mille gros
  livres qu'on ne lit point, et autant de brochures, que nous fesons
  lire par des femmes: a peine a-t-il entendu, etc.>> B.



VIII.  Retire chez lui, il envoya chercher des livres nouveaux pour
adoucir son chagrin, et il pria quelques lettres a diner pour se
rejouir.  Il en vint deux fois plus qu'il n'en avait demande, comme
les guepes que le miel attire.  Ces parasites se pressaient de manger
et de parler; ils louaient deux sortes de personnes, les morts et
eux-memes, et jamais leurs contemporains, excepte le maitre de la
maison.  Si quelqu'un d'eux disait un bon mot, les autres baissaient
les yeux et se mordaient les levres de douleur de ne l'avoir pas dit.
Ils avaient moins de dissimulation que les mages, parcequ'ils
n'avaient pas de si grands objets d'ambition.  Chacun d'eux briguait
une place de valet et une reputation de grand homme; ils se disaient
en face des choses insultantes, qu'ils croyaient des traits d'esprit.
[16]Ils avaient eu quelque connaissance de la mission de Babouc.  L'un
d'eux le pria tout bas d'exterminer un auteur qui ne l'avait pas assez
loue il y avait cinq ans; un autre demanda la perte d'un citoyen qui
n'avait jamais ri a ses comedies; un troisieme demanda l'extinction de
l'academie, parcequ'il n'avait jamais pu parvenir a y etre admis.  Le
repas fini, chacun d'eux s'en alla seul, car il n'y avait pas dans
toute la troupe deux hommes qui pussent se souffrir, ni meme se parler
ailleurs que chez les riches qui les invitaient a leur table.  Babouc
jugea qu'il n'y aurait pas grand mal quand cette vermine perirait dans
la destruction generale.

  [16] Cette phrase et la suivante furent ajoutees en 1756.  Les
   editions de 1748 et 1750 portent: <<traits d'esprit.  Le repas fini,
   etc.>> B.



IX.  Des qu'il se fut defait d'eux, il se mit a lire quelques livres
nouveaux.  Il y reconnut l'esprit de ses convives.  Il vit surtout
avec indignation ces gazettes de la medisance, ces archives du mauvais
gout, que l'envie, la bassesse et la faim ont dictees; ces laches
satires ou l'on menage le vautour, et ou l'on dechire la colombe; ces
romans denues d'imagination, ou l'on voit tant de portraits de femmes
que l'auteur ne connait pas.

Il jeta au feu tous ces detestables ecrits, et sortit pour aller le
soir a la promenade.  On le presenta a un vieux lettre qui n'etait
point venu grossir le nombre de ses parasites.  Ce lettre fuyait
toujours la foule, connaissait les hommes, en fesait usage, et se
communiquait avec discretion.  Babouc lui parla avec douleur de ce
qu'il avait lu et de ce qu'il avait vu.

Vous avez lu des choses bien meprisables, lui dit le sage lettre; mais
dans tous les temps, dans tous les pays, et dans tous les genres, le
mauvais fourmille, et le bon est rare.  Vous avez recu chez vous le
rebut de la pedanterie, parceque, dans toutes les professions, ce
qu'il y a de plus indigne de paraitre est toujours ce qui se presente
avec le plus d'impudence.  Les veritables sages vivent entre eux
retires et tranquilles; il y a encore parmi nous des hommes et des
livres dignes de votre attention.  Dans le temps qu'il parlait ainsi,
un autre lettre les joignit; leurs discours furent si agreables et si
instructifs, si eleves au-dessus des prejuges et si conformes a la
vertu, que Babouc avoua n'avoir jamais rien entendu de pareil.  Voila
des hommes, disait-il tout bas, a qui l'ange Ituriel n'osera toucher,
ou il sera bien impitoyable.

Raccommode avec les lettres, il etait toujours en colere contre le
reste de la nation.  Vous etes etranger, lui dit l'homme judicieux qui
lui parlait; les abus se presentent a vos yeux en foule, et le bien
qui est cache, et qui resulte quelquefois de ces abus memes, vous
echappe.[17] Alors il apprit que parmi les lettres il y en avait
quelques uns qui n'etaient pas envieux, et que parmi les mages meme il
y en avait de vertueux.  Il concut a la fin que ces grands corps, qui
semblaient en se choquant preparer leurs communes ruines, etaient au
fond des institutions salutaires; que chaque societe de mages etait un
frein a ses rivales; que si ces emules differaient dans quelques
opinions, ils enseignaient tous la meme morale, qu'ils instruisaient
le peuple, et qu'ils vivaient soumis aux lois; semblables aux
precepteurs qui veillent sur le fils de la maison, tandis que le
maitre veille sur eux-memes.  Il en pratiqua plusieurs, et vit des
ames celestes.  Il apprit meme que parmi les fous [18] qui
pretendaient faire la guerre au grand-lama, il y avait eu de tres
grands hommes.  Il soupconna enfin qu'il pourrait bien en etre des
moeurs de Persepolis comme des edifices, dont les uns lui avaient paru
dignes de pitie, et les autres l'avaient ravi en admiration.

  [17] Ce texte est de 1751.  Dans les editions de 1748 et 1750, on
  lit: <<...vous echappe.  Alors ils le menerent chez le principal
  mage, qu'on appelait le surveillant, Babouc vit dans ce mage un
  homme digne d'etre a la tete des justes; il sut qu'il y en avait
  beaucoup qui lui ressemblaient.  Il concut meme que ces grands corps,
  etc.>>

  Le mot eveque, en latin _episcopus_, vient du grec _episcopos_, qui
  veut dire inspecteur.  En 1748 et 1750 l'archeveque de Paris etait
  Christophe de Beaumont, alors recemment nomme, mais qui se rendit
  bientot _ridicule et odieux a tout Paris_ (voyez tome XXII, page
  339).  Beaumont, vingt-cinq ans apres, ne permit pas qu'a la mort
  de Voltaire on fit le service d'usage jusque-la pour chaque membre
  de l'academie francaise.  B.

  [18] Les jansenistes.  B.



X.  Il dit a son lettre: Je concois tres bien que ces mages, que
j'avais crus si dangereux, sont en effet tres utiles, surtout quand un
gouvernement sage les empeche de se rendre trop necessaires; mais vous
m'avouerez au moins que vos jeunes magistrats, qui achetent une charge
de juge des qu'ils ont appris a monter a cheval, doivent etaler dans
les[19] tribunaux tout ce que l'impertinence a de plus ridicule, et
tout ce que l'iniquite a de plus pervers; il vaudrait mieux sans doute
donner ces places gratuitement a ces vieux jurisconsultes qui ont
passe toute leur vie a peser le pour et le contre.

  [19] L'edition de 1750 porte: leurs.  B.

Le lettre lui repliqua: Vous avez vu notre armee avant d'arriver a
Persepolis; vous savez que nos jeunes officiers se battent tres bien,
quoiqu'ils aient achete leurs charges: peut-etre verrez-vous que nos
jeunes magistrats ne jugent pas mal, quoiqu'ils aient paye pour juger.

Il le mena le lendemain au grand tribunal, ou l'on devait rendre un
arret important.  La cause etait connue de tout le monde.  Tous ces
vieux avocats qui en parlaient etaient flottants dans leurs opinions;
ils alleguaient cent lois, dont aucune n'etait applicable au fond de
la question; ils regardaient l'affaire par cent cotes, dont aucun
n'etait dans son vrai jour: les juges deciderent plus vite que les
avocats ne douterent.  Leur jugement fut presque unanime; ils jugerent
bien, parcequ'ils suivaient les lumieres de la raison; et les autres
avaient opine mal, parcequ'ils n'avaient consulte que leurs livres.


Babouc conclut qu'il y avait souvent de tres bonnes choses dans les
abus.  Il vit des le jour meme que les richesses des financiers, qui
l'avaient tant revolte, pouvaient produire un effet excellent, car
l'empereur ayant eu besoin d'argent, il trouva en une heure, par leur
moyen, ce qu'il n'aurait pas eu en six mois par les voies ordinaires;
il vit que ces gros nuages, enfles de la rosee de la terre, lui
rendaient en pluie ce qu'ils en recevaient[20].  D'ailleurs les
enfants de ces hommes nouveaux, souvent mieux eleves que ceux des
familles plus anciennes, valaient quelquefois beaucoup mieux; car rien
n'empeche qu'on ne soit un bon juge, un brave guerrier, un homme
d'etat habile, quand on a eu un pere bon calculateur.

  [20] Voyez daus les _Melanges_, annee 1749, le morceau intitule:
  _Embellissements de Paris_.  B.



XI.  Insensiblement Babouc fesait grace a l'avidite du financier, qui
n'est pas au fond plus avide que les autres hommes, et qui est
necessaire[21].  Il excusait la folie de se ruiner pour juger et pour
se battre, folie qui produit de grands magistrats et des heros.  Il
pardonnait a l'envie des lettres, parmi lesquels il se trouvait des
hommes qui eclairaient le monde; il se reconciliait avec les mages
ambitieux et intrigants, chez lesquels il y avait plus de grandes
vertus encore que de petits vices; mais il lui restait bien des
griefs, et surtout les galanteries des dames; et les desolations qui
en devaient etre la suite le remplissaient d'inquietude et d'effroi.

  [21] 1750 porte: <<tres necessaire.>> B.

Comme il voulait penetrer dans toutes les conditions humaines, il se
fit mener chez un ministre; mais il tremblait toujours en chemin que
quelque femme ne fut assassinee en sa presence par son mari.  Arrive
chez l'homme d'etat, il resta deux heures dans l'antichambre sans etre
annonce, et deux heures encore apres l'avoir ete.  Il se promettait
bien dans cet intervalle de recommander a l'ange Ituriel et le
ministre et ses insolents huissiers.  L'antichambre etait remplie de
dames de tout etage, de mages de toutes couleurs, de juges, de
marchands, d'officiers, de pedants; tous se plaignaient du ministre.
L'avare et l'usurier disaient: Sans doute cet homme-la pille les
provinces; le capricieux lui reprochait d'etre bizarre; le voluptueux
disait: Il ne songe qu'a ses plaisirs; l'intrigant se flattait de le
voir bientot perdu par une cabale; les femmes esperaient qu'on leur
donnerait bientot un ministre plus jeune.

Babouc entendait leurs discours; il ne put s'empecher de dire: Voila
un homme bien heureux, il a tous ses ennemis dans son antichambre; il
ecrase de son pouvoir ceux qui l'envient; il voit a ses pieds ceux qui
le detestent.  Il entra enfin; il vit un petit vieillard courbe sous
le poids des annees et des affaires, mais encore vif et plein
d'esprit.[22]

  [22] C'est le cardinal de Fleuri que Voltaire designe ici; il en
  fait encore l'eloge dans le _Panegyrique de Louis XV_ (voyez les
  _Melanges_, annee 1748).  B.

Babouc lui plut, et il parut a Babouc un homme estimable.  La
conversation devint interessante.  Le ministre lui avoua qu'il etait
un homme tres malheureux, qu'il passait pour riche, et qu'il etait
pauvre; qu'on le croyait tout puissant, et qu'il etait toujours
contredit; qu'il n'avait guere oblige que des ingrats, et que dans un
travail continuel de quarante annees il avait eu a peine un moment de
consolation.  Babouc en fut touche, et pensa que, si cet homme avait
fait des fautes, et si l'ange Ituriel voulait le punir, il ne fallait
pas l'exterminer, mais seulement lui laisser sa place.



XII.  Tandis qu'il parlait au ministre entre brusquement la belle dame
chez qui Babouc avait dine; on voyait dans ses yeux et sur son front
les symptomes de la douleur et de la colere.  Elle eclata en reproches
contre l'homme d'etat, elle versa des larmes; elle se plaignit avec
amertume de ce qu'on avait refuse a son mari une place ou sa naissance
lui permettait d'aspirer, et que ses services et ses blessures
meritaient; elle s'exprima avec tant de force, elle mit tant de graces
dans ses plaintes, elle detruisit les objections avec tant d'adresse,
elle fit valoir les raisons avec tant d'eloquence, qu'elle ne sortit
point de la chambre sans avoir fait la fortune de son mari.

Babouc lui donna la main: Est-il possible, madame, lui dit-il, que
vous vous soyez donne toute cette peine pour un homme que vous n'aimez
point, et dont vous avez tout a craindre?  Un homme que je n'aime
point!  s'ecria-t-elle: sachez que mon mari est le meilleur ami que
j'aie au monde, qu'il n'y a rien que je ne lui sacrifie, hors mon
amant; et qu'il ferait tout pour moi, hors de quitter sa maitresse.
Je veux vous la faire connaitre; c'est une femme charmante, pleine
d'esprit, et du meilleur caractere du monde; nous soupons ensemble ce
soir avec mon mari et mon petit mage; venez partager notre joie.

La dame mena Babouc chez elle.  Le mari, qui etait enfin arrive plonge
dans la douleur, revit sa femme avec des transports d'allegresse et de
reconnaissance: il embrassait tour-a-tour sa femme, sa maitresse, le
petit mage, et Babouc.  L'union, la gaiete, l'esprit, et les graces,
furent l'ame de ce repas.  Apprenez, lui dit la belle dame chez
laquelle il soupait, que celles qu'on appelle quelquefois de
malhonnetes femmes ont presque toujours le merite d'un tres honnete
homme; et pour vous en convaincre, venez demain diner avec moi chez la
belle Teone[23].  Il y a quelques vieilles vestales qui la dechirent;
mais elle fait plus de bien qu'elles toutes ensemble.  Elle ne
commettrait pas une legere injustice pour le plus grand interet; elle
ne donne a son amant que des conseils genereux; elle n'est occupee que
de sa gloire: il rougirait devant elle, s'il avait laisse echapper une
occasion de faire du bien; car rien n'encourage plus aux actions
vertueuses que d'avoir pour temoin et pour juge de sa conduite une
maitresse dont on veut meriter l'estime.

  [23] On a pretendu que sous le nom de Teone Voltaire designait
  madame du Chatelet; ce serait plutot la marquise de Pompadour.  B.


Babouc ne manqua pas au rendez-vous.  Il vit une maison ou regnaient
tous les plaisirs.  Teone regnait sur eux; elle savait parler a chacun
son langage.  Son esprit naturel mettait a son aise celui des autres;
elle plaisait sans presque le vouloir; elle etait aussi aimable que
bienfesante; et, ce qui augmentait le prix de toutes ses bonnes
qualites, elle etait belle.

Babouc, tout Scythe et tout envoye qu'il etait d'un genie, s'apercut
que, s'il restait encore a Persepolis, il oublierait Ituriel pour
Teone.  Il s'affectionnait a la ville, dont le peuple etait poli,
doux, et bienfesant, quoique leger, medisant, et plein de vanite.  Il
craignait que Persepolis ne fut condamnee; il craignait meme le compte
qu'il allait rendre.


Voici comme il s'y prit pour rendre ce compte.  Il fit faire par le
meilleur fondeur de la ville une petite statue composee de tous les
metaux, des terres et des pierres les plus precieuses et les plus
viles; il la porta a Ituriel: Casserez-vous, dit-il, cette jolie
statue, parceque tout n'y est pas or et diamants? Ituriel entendit a
demi-mot; il resolut de ne pas meme songer a corriger Persepolis, et
de laisser aller le monde comme il va; car, dit-il, si tout n'est pas
bien, tout est passable[24].  On laissa donc subsister Persepolis, et
Babouc fut bien loin de se plaindre, comme Jonas, qui se facha de ce
qu'on ne detruisait pas Ninive[25].  Mais quand on a ete trois jours
dans le corps d'une baleine, on n'est pas de si bonne humeur que quand
on a ete a l'opera, a la comedie, et qu'on a soupe en bonne compagnie.

  [24] Fin du chapitre en 1748 et 1750.  Le reste fut ajoute en 1756.
  B.

  [25] Voyez, dans la Bible, le chapitre IV de _Jonas_.  B.









*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE MONDE COMME IL VA, VISION DE BABOUC ***



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