The Project Gutenberg EBook of Tartarin sur les Alpes, by Alphonse Daudet
#9 in our series by Alphonse Daudet

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Title: Tartarin sur les Alpes
       Nouveaux exploits du hros tarasconnais

Author: Alphonse Daudet

Release Date: February, 2004 [EBook #5105]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on April 29, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK TARTARIN SUR LES ALPES ***




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                           ALPHONSE DAUDET


                        Tartarin sur les Alpes

               Nouveaux exploits du hros tarasconnais




TABLE DE MATIRES


I.  Apparition au Rigi-Kulm.--Qui?--Ce qu'on dit autour d'une table de
six cents couverts.--Riz et pruneaux.--Un bal improvis.--L'inconnu
signe son nom sur le registre de l'htel.--P. C. A.

II.  Tarascon, cinq minutes d'arrt.--Le Club des Alpines.--Explication
du P. C. A.--Lapins de garenne et lapins de choux.--Ceci est mon
testament,--Le sirop de cadavre.--Premire ascension.--Tartarin tire
ses lunettes.

III.  Une alerte sur le Rigi.--Du sang-froid!  du sang-froid!--Le cor
des Alpes.--Ce que Tartarin trouve  sa glace en se rveillant.
--Perplexit.--On demande un guide par le tlphone.

IV.  Sur le bateau.--Il pleut.--Le hros tarasconnais salue des
mnes.--La vrit sur Guillaume Tell.--Dsillusion.--Tartarin de
Tarascon n'a jamais exist.--T!  Bompard!.

V.  Confidences sous un tunnel.

VI.  Le col du Brnig.--Tartarin tombe aux mains des nihilistes.--Disparition
d'un tnor italien et d'une corde fabrique en Avignon.--Nouveaux
exploits du chasseur de casquettes.--Pan!  pan!

VII.  Les nuits de Tarascon.--O est-il?--Anxit.--Les cigales du Cours
redemandent Tartarin.--Martyre d'un grand saint tarasconnais.--Le Club
des Alpines.--Ce qui se passait  la pharmacie de la placette.--A moi,
Bzuquet!.

VIII.  Dialogue mmorable entre la Jungfrau et Tartarin.--Un salon
nihiliste.--Le duel au couteau de chasse.--Affreux cauchemar.
--C'est moi que vous cherchez, messieurs?--trange accueil fait par
l'htelier Meyer  la dlgation tarasconnaise.

IX.  Au Chamois fidle

X.  L'ascension de la Jungfrau.--V, les boeufs!--Les crampons Kennedy
ne marchent pas, la lampe  chalumeau non plus.--Apparition d'hommes
masqus au chalet du Club Alpin.--Le prsident dans la crevasse.--Il y
laisse ses lunettes.--Sur les cimes!--Tartarin devenu dieu.

XI.  En route pour Tarascon!--Le lac de Genve.---Tartarin propose une
visite au cachot de Bonnivard.--Court dialogue au milieu des
roses.--Toute la bande sous les verrous.--L'infortun Bonnivard.--O
se trouve une certaine corde fabrique en Avignon.

XII.  L'htel Baltet  Chamonix.--a sent l'ail!--De l'emploi de la
corde dans les courses alpestres.--Shake hands!--Un lve de
Schopenhauer.--A la halte des Grands-Mulets.--Tartar_in_, il faut
que je vous parle.

XIII.  La catastrophe.

XIV.  pilogue.





I

APPARITION AU RIGI-KULM.--OUI?--CE QU'ON DIT AUTOUR D'UNE TABLE DE SIX
CENTS COUVERTS.--RIZ ET PRUNEAUX.  UN BAL IMPROVIS.--L'INCONNU SIGNE
SON NOM SUR LE REGISTRE DE L'HOTEL.--P. C. A.


Le 10 aot 1880,  l'heure fabuleuse de ce coucher de soleil sur les
Alpes, si fort vant par les guides Joanne et Baedeker, un brouillard
jaune hermtique, compliqu d'une tourmente de neige en blanches
spirales, enveloppait la cime du Rigi (_Regina montium_) et cet htel
gigantesque, extraordinaire  voir dans l'aride paysage des hauteurs,
ce Rigi-Kulm vitr comme un observatoire, massif comme une citadelle,
o pose pour un jour et une nuit la foule des touristes adorateurs du
soleil.

En attendant le second coup du dner, les passagers de l'immense et
fastueux caravansrail, morfondus en haut dans les chambres ou pms
sur les divans des salons de lecture dans la tideur moite des
calorifres allums, regardaient,  dfaut des splendeurs promises,
tournoyer les petites mouchetures blanches et s'allumer devant le
perron les grands lampadaires dont les doubles verres de phares
grinaient au vent.

Monter si haut, venir des quatre coins du monde pour voir cela...  O
Baedeker!...

Soudain quelque chose mergea du brouillard, s'avanant vers l'htel
avec un tintement de ferrailles, une exagration de mouvements cause
par d'tranges accessoires.

A vingt pas,  travers la neige, les touristes dsoeuvrs, le nez
contre les vitres, les _misses_ aux curieuses petites ttes coiffes
en garons, prirent cette apparition pour une vache gare, puis pour
un rtameur charg de ses ustensiles.

A dix pas, l'apparition changea encore et montra l'arbalte
l'paule, le casque  visire baisse d'un archer du moyen ge, encore
plus invraisemblable  rencontrer sur ces hauteurs qu'une vache ou
qu'un ambulant.

Au perron, l'arbaltrier ne fut plus qu'un gros homme, trapu, rbl,
qui s'arrtait pour souffler, secouer la neige de ses jambires en
drap jaune comme sa casquette, de son passe-montagne tricot ne
laissant gure voir du visage que quelques touffes de barbe
grisonnante et d'normes lunettes vertes, bombes en verres de
stroscope.  Le _piolet_, l'alpenstock, un sac sur le dos, un paquet
de cordes en sautoir, des crampons et crochets de fer  la ceinture
d'une blouse anglaise  larges pattes compltaient le harnachement de
ce parfait alpiniste.

Sur les cimes dsoles du Mont-Blanc ou du Finsteraarhorn, cette tenue
d'escalade aurait sembl naturelle; mais au Rigi-Kulm,  deux pas du
chemin de fer!

L'Alpiniste, il est vrai, venait du ct oppos  la station, et
l'tat de ses jambires tmoignait d'une longue marche dans la neige
et la boue.

Un moment il regarda l'htel et ses dpendances, stupfait de trouver
 deux mille mtres au-dessus de la mer une btisse de cette
importance, des galeries vitres, des colonnades, sept tages de
fentres et le large perron s'talant entre deux ranges de pots  feu
qui donnaient  ce sommet de montagne l'aspect de la place de l'Opra
par un crpuscule d'hiver.

Mais si surpris qu'il pt tre, les gens de l'htel le paraissaient
bien davantage, et lorsqu'il pntra dans l'immense antichambre, une
pousse curieuse se fit  l'entre de toutes les salles: des messieurs
arms de queues de billard, d'autres avec des journaux dploys, des
dames tenant leur livre ou leur ouvrage, tandis que tout au fond, dans
le dveloppement de l'escalier, des ttes se penchaient par-dessus la
rampe, entre les chanes de l'ascenseur.

L'homme dit haut, trs fort, d'une voix de basse profonde, un creux
du Midi sonnant comme une paire de cymbales:

Coquin de bon sort!  En voil un temps!...

Et tout de suite il s'arrta, quitta sa casquette et ses lunettes.

Il suffoquait.

L'blouissement des lumires, le chaleur du gaz, des calorifres, en
contraste avec le froid noir du dehors, puis cet appareil somptueux,
ces hauts plafonds, ces portiers chamarrs avec REGINA MONTIUM en
lettres d'or sur leurs casquettes d'amiraux, les cravates blanches des
matres d'htel et le bataillon des Suissesses en costumes nationaux
accouru sur un coup de timbre, tout cela l'tourdit une seconde, pas
plus d'une.

Il se sentit regard et, sur-le-champ, retrouva son aplomb, comme un
comdien devant les loges pleines.

Monsieur dsire?...

C'tait le grant qui l'interrogeait du bout des dents, un grant trs
chic, jaquette raye, favoris soyeux, une tte de couturier pour
dames.

L'Alpiniste, sans s'mouvoir, demanda une chambre, une bonne petite
chambre, au moins,  l'aise avec ce majestueux grant comme avec un
vieux camarade de collge.

Il fut par exemple bien prs de se fcher quand la servante bernoise,
qui s'avanait un bougeoir  la main, toute raide dans son plastron
d'or et les bouffants de tulle de ses manches, s'informa si monsieur
dsirait prendre l'ascenseur.  La proposition d'un crime  commettre
ne l'et pas indign davantage.

--Un ascenseur,  lui!...   lui!...  Et son cri, son geste,
secourent toute sa ferraille.

Subitement radouci, il dit  la Suissesse d'un ton aimable:
_Pedibus_se_ cum jambis_se, ma belle chatte... et il monta derrire
elle, son large dos tenant l'escalier, cartant les gens sur son
passage, pendant que par tout l'htel courait une clameur, un long
Qu'est-ce que c'est que a? chuchot dans les langues diverses des
quatre parties du monde.  Puis le second coup du dner sonna, et nul
ne s'occupa plus de l'extraordinaire personnage.


Un spectacle, cette salle  manger du Rigi-Kulm.

Six cents couverts autour d'une immense table en fer  cheval o des
compotiers de riz et de pruneaux alternaient en longues files avec des
plantes vertes, refltant dans leur sauce claire ou brune les petites
flammes droites des lustres et les dorures du plafond caissonn.

Comme dans toutes les tables d'hte suisses, ce riz et ces pruneaux
divisaient le dner en deux factions rivales, et rien qu'aux regards
de haine ou de convoitise jets d'avance sur les compotiers du
dessert, on devinait aisment  quel parti les convives appartenaient.
Les Riz se reconnaissaient  leur pleur dfaite, les Pruneaux  leurs
faces congestionnes.

Ce soir-l, les derniers taient en plus grand nombre, comptaient
surtout des personnalits plus importantes, des clbrits
europennes, telles que le grand historien Astier-Rhu, de l'Acadmie
franaise, le baron de Stoltz, vieux diplomate austro-hongrois, lord
Chipendale (?), un membre du Jockey-Club avec sa nice (hum!  hum!),
l'illustre docteur-professeur Schwanthaler, de l'Universit de Bonn,
un gnral pruvien et ses huit demoiselles.

A quoi les Riz ne pouvaient gure opposer comme grandes vedettes qu'un
snateur belge et sa famille, Mme Schwanthaler, la femme du
professeur, et un tnor italien retour de Russie, talant sur la nappe
des boutons de manchettes larges comme des soucoupes.

C'est ce double courant oppos qui faisait sans doute la gne et la
raideur de la table.  Comment expliquer autrement le silence de ces
six cents personnes, gourmes, renfrognes, mfiantes, et le souverain
mpris qu'elles semblaient affecter les unes pour les autres?  Un
observateur superficiel aurait pu l'attribuer  la stupide morgue
anglo-saxonne qui, maintenant, par tous pays donne le ton du monde
voyageur.

Mais non!  Des tres  face humaine n'arrivent pas  se har ainsi
premire vue,  se ddaigner du nez, de la bouche et des yeux faute de
prsentation pralable.  Il doit y avoir autre chose.

Riz et Pruneaux, je vous dis.  Et vous avez l'explication du morne
silence pesant sur ce dner du Rigi-Kulm qui, vu le nombre et la
varit internationale des convives, aurait d tre anim, tumultueux,
comme on se figure les repas au pied de la tour de Babel.

L'Alpiniste entra, un peu troubl devant ce rfectoire de chartreux en
pnitence sous le flamboiement des lustres, toussa bruyamment sans que
personne prt garde  lui, s'assit a son rang de dernier venu, au bout
de la salle.  Dfubl maintenant, c'tait un touriste comme un autre,
mais d'aspect plus aimable, chauve, bedonnant, la barbe en pointe et
touffue, le nez majestueux, d'pais sourcils froces sur un regard bon
enfant.

Riz ou Pruneau?  on ne savait encore.

A peine install, il s'agita avec inquitude, puis quittant sa place
d'un bond effray: _Outre!_...un courant d'air!... dit-il tout haut,
et il s'lana vers une chaise libre, rabattue au milieu de la table.

Il fut arrt par une Suissesse de service, du canton d'Uri, celle-l,
chanettes d'argent et guimpe blanche:

Monsieur, c'est retenu...

Alors, de la table, une jeune fille dont il ne voyait que la chevelure
en blonds relevs sur des blancheurs de neige vierge dit sans se
retourner, avec un accent d'trangre:

Cette place est libre...  mon frre est malade, il ne descend pas.

--Malade?  demanda l'Alpiniste en s'asseyant, l'air empress, presque
affectueux...  Malade?  Pas dangereusement au moins?

Il prononait au mouain, et le mot revenait dans toutes ses phrases
avec quelques autres vocables parasites h, qu, t, zou, v, va,
allons, et autrement, diffremment, qui soulignaient encore son
accent mridional, dplaisant sans doute pour la jeune blonde, car
elle ne rpondit que par un regard glac, d'un bleu noir, d'un bleu
d'abme.

Le voisin de droite n'avait rien d'encourageant non plus; c'tait le
tnor italien, fort gaillard au front bas, aux prunelles huileuses,
avec des moustaches de matamore qu'il frisait d'un doigt furibond,
depuis qu'on l'avait spar de sa jolie voisine.

Mais le bon Alpiniste avait l'habitude de parler en mangeant, il lui
fallait cela pour sa sant.

_V_!  Les jolis boutons...  se dit-il tout haut  lui-mme en
guignant les manchettes de l'Italien...  Ces notes de musique,
incrustes dans le jaspe, c'est d'un effet _charmain_...

Sa voix cuivre sonnait dans le silence sans y trouver le moindre
cho.

Sr que monsieur est chanteur, _qu?_

--Non capisco... grogna l'Italien dans ses moustaches.

Pendant un moment l'homme se rsigna  dvorer sans rien dire, mais
les morceaux l'touffaient.  Enfin, comme son vis--vis le diplomate
austro-hongrois essayait d'atteindre le moutardier du bout de ses
vieilles petites mains grelottantes, enveloppes de mitaines, il le
lui passa obligeamment: A votre service, monsieur le baron... car il
venait de l'entendre appeler ainsi.

Malheureusement le pauvre M. de Stoltz, malgr l'air finaud et
spirituel contract dans les chinoiseries diplomatiques, avait perdu
depuis longtemps ses mots et ses ides, et voyageait dans la montagne
spcialement pour les rattraper.  Il ouvrit ses yeux vides sur ce
visage inconnu, les referma sans rien dire.  Il en et fallu dix,
anciens diplomates de sa force intellectuelle, pour trouver en commun
la formule d'un remerciement.

A ce nouvel insuccs, l'Alpiniste fit une moue terrible, et la brusque
faon dont il s'empara de la bouteille aurait pu faire croire qu'il
allait achever de fendre, avec, la tte fle du vieux diplomate.  Pas
plus!  C'tait pour offrir  boire  sa voisine, qui ne l'entendit
pas, perdue dans une causerie  mi-voix, d'un gazouillis tranger doux
et vif, avec deux jeunes gens assis tout prs d'elle.  Elle se
penchait, s'animait.  On voyait des petits frisons briller dans la
lumire contre une oreille menue, transparente et toute rose...
Polonaise, Russe, Norvgienne?...  mais du Nord bien certainement; et
une jolie chanson do son pays lui revenant aux lvres, l'homme du Midi
se mit  fredonner tranquillement:

        _O coumtesso gnto,
        Estelo dou Nord
        Qu la neu argento,
        Qu'Amour friso en or._[*]

  [*] Gentille comtesse,--Lumire du Nord,--Que la neige
  argente,--Qu'Amour frise en or. (Frdric MISTRAL.)

Toute la table se retourna; on crut qu'il devenait fou.  Il rougit, se
tint coi dans son assiette, n'en sortit plus que pour repousser
violemment un des compotiers sacrs qu'on lui passait:

Des pruneaux, encore!...  Jamais de la vie!

C'en tait trop.

Il se fit un grand mouvement de chaises.  L'acadmicien, lord
Chipendale (?), le professeur de Bonn et quelques autres notabilits
du parti se levaient, quittaient la salle pour protester.

Les Riz presque aussitt suivirent, en le voyant repousser le second
compotier aussi vivement que l'autre.

Ni Riz ni Pruneau!...  Quoi alors?...

Tous se retirrent; et c'tait glacial ce dfil silencieux de nez
tombants, de coins de bouche abaisss et ddaigneux, devant le
malheureux qui resta seul dans l'immense salle  manger flamboyante,
en train de faire une trempette  la mode de son pays, courb sous le
ddain universel.


Mes amis, ne mprisons personne.  Le mpris est la ressource des
parvenus, des poseurs, des laiderons et des sots, le masque o
s'abrite la nullit, quelquefois la gredinerie, et qui dispense
d'esprit, de jugement, de bont.  Tous les bossus sont mprisants;
tous les nez tors se froncent et ddaignent quand ils rencontrent un
nez droit.

Il savait cela, le bon Alpiniste.  Ayant de quelques annes dpass la
quarantaine, ce palier du quatrime o l'homme trouve et ramasse la
clef magique qui ouvre la vie jusqu'au fond, en montre la monotone et
dcevante enfilade, connaissant en outre sa valeur, l'importance de sa
mission et du grand nom qu'il portait, l'opinion de ces gens-l ne
l'occupait gure.  Il n'aurait eu d'ailleurs qu' se nommer,  crier:
C'est moi... pour changer en respects aplatis toutes ces lippes
hautaines; mais l'incognito l'amusait.

Il souffrait seulement de ne pouvoir parler, faire du bruit, s'ouvrir,
se rpandre, serrer des mains, s'appuyer familirement  une paule,
appeler les gens par leurs prnoms.  Voil ce qui l'oppressait au
Rigi-Kulm.

Oh!  surtout, ne pas parler.

J'en aurai la ppie, bien sr... se disait le pauvre diable, errant
dans l'htel, ne sachant que devenir.

Il entra au caf, vaste et dsert comme un temple en semaine, appela
le garon mon bon ami, commanda un moka sans sucre, _qu!_ Et le
garon ne demandant pas: Pourquoi sans sucre? l'Alpiniste ajouta
vivement: C'est une habitude que j'ai prise en Algrie, du temps de
mes grandes chasses.

Il allait les raconter, mais l'autre avait fui sur ses escarpins de
fantme pour courir  lord Chipendale affal de son long sur un divan
et criant d'une voix morne: Tchimppgne!  tchimppgne! Le bouchon
fit son bruit bte de noce de commande, puis on n'entendit plus rien
que les rafales du vent dans la monumentale chemine et le cliquetis
frissonnant de la neige sur les vitres.

Bien sinistre aussi, le salon de lecture, tous les journaux en main,
ces centaines de ttes penches autour des longues tables vertes, sous
les rflecteurs.  De temps en temps une bille, une toux, le
froissement d'une feuille dploye, et, planant sur ce calme de salle
d'tude, debout et immobiles, le dos au pole, solennels tous les deux
et sentant pareillement le moisi, les deux pontifes de l'histoire
officielle, Schwanthaler et Astier-Rhu, qu'une fatalit singulire
avait mis en prsence au sommet du Rigi, depuis trente ans qu'ils
s'injuriaient, se dchiraient dans des notes explicatives,
s'appelaient Schwanthaler l'ne bt, _vir ineptissimus_
Astier-Rhu.

Vous pensez l'accueil que reut le bienveillant Alpiniste approchant
une chaise pour faire un brin de causette instructive au coin du feu.
Du haut de ces doux cariatides tomba subitement sur lui un de ces
courants froids, dont il avait si grand'peur; il se leva, arpenta la
salle autant par contenance que pour se rchauffer, ouvrit la
bibliothque.  Quelques romans anglais y tranaient, mls  de
lourdes bibles et  des volumes dpareills du Club Alpin Suisse; il
en prit un, l'emportait pour le lire au lit, mais dut le laisser  la
porte, le rglement ne permettant pas qu'on proment la bibliothque
dans les chambres.

Alors, continuant  errer, il entr'ouvrit la porte du billard, o le
tnor italien jouait tout seul, faisait des effets de torse et de
manchettes pour leur jolie voisine, assise sur un divan, entre deux
jeunes gens auxquels elle lisait une lettre.  A l'entre de
l'Alpiniste elle s'interrompit, et l'un des jeunes gens se leva, le
plus grand, une sorte de moujik, d'homme-chien, aux pattes velues, aux
longs cheveux noirs, luisants et plats, rejoignant la barbe inculte.
Il fit deux pas vers le nouveau venu, le regarda comme on provoque, et
si frocement que le bon Alpiniste sans demander d'explication,
excuta un demi-tour  droite, prudent et digne.

Diffremment, ils ne sont pas liants, dans le Nord... dit-il tout
haut, et il referma la porte bruyamment pour bien prouver  ce sauvage
qu'on n'avait pas peur de lui.


Le salon restait comme dernier refuge; il y entra...  Coquin de
sort!...  La morgue, bonnes gens!  la morgue du mont Saint-Bernard, o
les moines exposent les malheureux ramasss sous la neige dans les
attitudes diverses que la mort congelante leur a laisses, c'tait
cela le salon de Rigi-Kulm.

Toutes les dames figes, muettes, par groupes sur des divans
circulaires, ou bien isoles, tombes a et l.  Toutes les misses
immobiles sous les lampes des guridons, ayant encore aux mains
l'album, le magazine, la broderie qu'elles tenaient quand le froid les
avait saisies; et parmi elles les filles du gnral, les huit petites
Pruviennes avec leur teint de safran, leurs traits en dsordre, les
rubans vifs de leurs toilettes tranchant sur les tons de lzard des
modes anglaises, pauvres petits _pays-chauds_ qu'on se figurait si
bien grimaant, gambadant  la cime des cocotiers et qui, plus encore
que les autres victimes, faisaient peine  regarder en cet tat de
mutisme et de conglation.  Puis au fond, devant le piano, la
silhouette macabre du vieux diplomate, ses petites mains  mitaines
poses et mortes sur le clavier, dont sa figure avait les reflets
jaunis...

Trahi par ses forces et sa mmoire, perdu dans une polka de sa
composition qu'il recommenait toujours au mme motif, faute de
retrouver la coda, le malheureux de Stoltz s'tait endormi en jouant,
et avec lui toutes les dames du Rigi, berant dans leur sommeil des
frisures romantiques ou ce bonnet de dentelle en forme de crote de
vol-au-vent qu'affectionnent les dames anglaises et qui fait partie du
cant voyageur.

L'arrive de l'Alpiniste ne les rveilla pas, et lui-mme s'croulait
sur un divan, envahi par ce dcouragement de glace, quand des accords
vigoureux et joyeux clatrent dans le vestibule, o trois musicos,
harpe, flte, violon, de ces ambulants aux mines piteuses, aux longues
redingotes battant les jambes, qui courent les htelleries suisses,
venaient d'installer leurs instruments.  Ds les premires notes,
notre homme se dressa, galvanis.

_Zou!_ bravo!...  En avant musique!

Et le voil courant, ouvrant les portes grandes, faisant fte aux
musiciens, qu'il abreuve de champagne, se grisant lui aussi, sans
boire, avec cette musique qui lui rend la vie.  Il imite le piston, il
imite la harpe, claque des doigts au-dessus de sa tte, roule les
yeux, esquisse des pas,  la grande stupfaction des touristes
accourus de tous cts au tapage.  Puis brusquement, sur l'attaque
d'une valse de Strauss que les musicos allums enlvent avec la furie
de vrais tziganes, l'Alpiniste, apercevant  l'entre du salon la
femme du professeur Schwanthaler, petite Viennoise boulotte aux
regards espigles, rests jeunes sous ses cheveux gris tout poudrs,
s'lance, lui prend la taille, l'entrane en criant aux autres: Eh!
allez donc!...  valsez donc!

L'lan est donn, tout l'htel dgle et tourbillonne, emport.  On
danse dans le vestibule, dans le salon, autour de la longue table
verte de la salle de lecture.  Et c'est ce diable d'homme qui leur a
mis  tous le feu au ventre.  Lui cependant ne danse plus, essouffl
au bout de quelques tours; mais il veille sur son bal, presse les
musiciens, accouple les danseurs, jette le professeur de Bonn dans les
bras d'une vieille Anglaise, et sur l'austre Astier-Rhu la plus
fringante des Pruviennes.  La rsistance est impossible.  Il se
dgage de ce terrible Alpiniste on ne sait quelles effluves qui vous
soulvent, vous allgent.  Et zou!  et zou!  Plus de mpris, plus de
haine.  Ni Riz ni Pruneaux, tous valseurs.  Bientt la folie gagne, se
communique aux tages, et, dans l'norme baie de l'escalier, on voit
jusqu'au sixime tourner sur les paliers, avec la raideur d'automates
devant un chalet  musique, les jupes lourdes et colores des
Suissesses de service.

Ah!  le vent peut souffler dehors, secouer les lampadaires, faire
grincer les fils du tlgraphe et tourbillonner la neige en spirales
sur la cime dserte.  Ici l'on a chaud, l'on est bien, en voil pour
toute la nuit.

Diffremment, je vais me coucher, moi... se dit en lui-mme le bon
Alpiniste, homme de prcaution, et d'un pays o tout le monde
s'emballe et se dballe encore plus vite.  Riant dans sa barbe grise,
il se glisse, se dissimule pour chapper  la maman Schwanthaler qui,
depuis leur tour de valse, le cherche, s'accroche  lui, voudrait
toujours ballir...  dantsir...

Il prend la clef, son bougeoir; puis au premier tage s'arrte une
minute pour jouir de son oeuvre, regarder ce tas d'empals qu'il a
forcs  s'amuser,  se dgourdir.

Une Suissesse s'approche, toute haletante de sa valse interrompue, lui
prsente une plume et le registre de l'htel:

Si j'oserais demander  mossi de vouloir bien signer son nom...

Il hsite un instant.  Faut-il, ne faut-il pas conserver l'incognito?

Aprs tout, qu'importe!  En supposant que la nouvelle de sa prsence
au Rigi arrive l-bas, nul ne saura ce qu'il est venu faire en Suisse.
Et puis ce sera si drle, demain matin, la stupeur de tous ces
Inglichemans quand ils apprendront...  Car cette fille ne pourra pas
s'en taire...  Quelle surprise par tout l'htel, quel
blouissement!...

Comment?  C'tait lui...  Lui!...

Ces rflexions passrent dans sa tte, rapides et vibrantes comme les
coups d'archet de l'orchestre.  Il prit la plume et d'une main
ngligente, au-dessous d'Astier-Rhu, de Schwanthaler et autres
illustres, il signa ce nom qui les clipsait tous, son nom; puis monta
vers sa chambre, sans mme se retourner pour voir l'effet dont il
tait sr.

Derrire lui la Suissesse regarda,

                         TARTARIN DE TARASCON

et au-dessous:

                               P. C. A.

Elle lut cela, cette Bernoise, et ne fut pas blouie du tout.  Elle ne
savait pas ce que signifiait P. C. A.  Elle n'avait jamais entendu
parler de Dardarin.

Sauvage, _ra_!



II

TARASCON, CINQ MINUTES D'ARRT.--LE CLUB DES ALPINES.--EXPLICATION DU
P.C.A.--LAPINS DE GARENNE ET LAPINS DE CHOUX.--CECI EST MON
TESTAMENT.--LE SIROP DE CADAVRE.--PREMIRE ASCENSION.--TARTARIN TIRE
SES LUNETTES.


Quand ce nom de Tarascon sonne en fanfare sur la voie du
Paris-Lyon-Mditerrane, dans le bleu vibrant et limpide du ciel
provenal, des ttes curieuses se montrent  toutes les portires de
l'express, et de wagon en wagon les voyageurs se disent: Ah!  voil
Tarascon...  Voyons un peu Tarascon.

Ce qu'on en voit n'a pourtant rien que de fort ordinaire, une petite
ville paisible et proprette, des tours, des toits, un pont sur le
Rhne.  Mais le soleil tarasconnais et ses prodigieux effets de
mirage, si fconds en surprises, en inventions, en cocasseries
dlirantes; ce joyeux petit peuple, pas plus gros qu'un pois chiche,
qui reflte et rsume les instincts de tout le Midi franais, vivant,
remuant, bavard, exagr, comique, impressionnable, c'est l ce que
les gens de l'express guettent au passage et ce qui fait la popularit
de l'endroit.

En des pages mmorables que la modestie l'empche de rappeler plus
explicitement, l'historiographe de Tarascon a jadis essay de
dpeindre les jours heureux de la petite ville menant sa vie de
cercle, chantant ses romances--chacun la sienne,--et, faute de gibier,
organisant de curieuses chasses  la casquette[*].  Puis, la guerre
venue, les temps noirs, il a dit Tarascon, et sa dfense hroque,
l'esplanade torpille, le cercle et le caf de la comdie imprenables,
tous les habitants forms en compagnies franches, soutachs de fmurs
croiss et de ttes de mort, toutes les barbes pousses, un tel
dploiement de haches, sabres d'abordage, revolvers amricains, que
les malheureux en arrivaient  se faire peur les uns aux autres et
ne plus oser s'aborder dans les rues.

  [*] Voici ce qu'il est dit de cette chasse locale dans les Aventures
  prodigieuses de Tartarin de Tarascon:

  Aprs un bon djeuner en pleine campagne, chacun des chasseurs
  prend sa casquette, la jette en l'air de toutes ses forces, et la
  tire au vol avec du 5, du 6 ou du 2, selon les conventions.  Celui
  qui met le plus souvent dans sa casquette est proclam roi de la
  chasse et rentre, le soir, en triomphateur  Tarascon, la casquette
  crible au bout du fusil, au milieu des aboiements et des
  fanfares...

Bien des annes ont pass depuis la guerre, bien des almanachs ont t
mis au feu; mais Tarascon n'a pas oubli, et, renonant aux futiles
distractions d'autre temps, n'a plus song qu' se faire du sang et
des muscles au profit des revanches futures.  Des socits de tir et
de gymnastique, costumes, quipes, ayant toutes leur musique et leur
bannire; des salles d'armes, boxe, bton, chausson; des courses
pieds, des luttes  main plate entre personnes du meilleur monde ont
remplac les chasses  la casquette, les platoniques causeries
cyngtiques chez l'armurier Costecalde.

Enfin le cercle, le vieux cercle lui-mme, abjurant bouillotte et
bezigue, s'est transform en Club Alpin, sur le patron du fameux
Alpine Club de Londres qui a port jusqu'aux Indes la renomme de
ses grimpeurs.  Avec cette diffrence que les Tarasconnais, au lieu de
s'expatrier vers des cimes trangres  conqurir, se sont contents
de ce qu'ils avaient sous la main, ou plutt sous le pied, aux portes
de la ville.

Les Alpes  Tarascon?...  Non, mais les Alpines, cette chane de
montagnettes parfumes de thym et de lavande, pas bien mchantes ni
trs hautes (150  200 mtres au-dessus du niveau de la mer), qui font
un horizon de vagues bleues aux routes provenales, et que
l'imagination locale a dcores de noms fabuleux et caractristiques:
_le Mont-Terrible, le Bout-du-Monde, le Pic-des-Gants,_ etc.

C'est plaisir, les dimanches matin, de voir les Tarasconnais gutrs,
le pic en main, le sac et la tente sur le dos, partir, clairons en
tte, pour des ascensions dont le Forum, le journal de la localit,
donne le compte rendu avec un luxe descriptif, une exagration
d'pithtes, abmes, gouffres, gorges effroyables, comme s'il
s'agissait de courses sur l'Himalaya.  Pensez qu' ce jeu les
indignes ont acquis des forces nouvelles, ces doubles muscles
rservs jadis au seul Tartarin, le bon, le brave, l'hroque
Tartarin.

Si Tarascon rsume le Midi, Tartarin rsume Tarascon.  Il n'est pas
seulement le premier citoyen de la ville, il en est l'me, le gnie,
il en a toutes les belles flures.  On connat ses anciens exploits,
ses triomphes de chanteur (oh!  le duo de _Robert le Diable_  la
pharmacie Bzuquet!) et l'tonnante odysse de ses chasses au lion
d'o il ramena ce superbe chameau, le dernier de l'Algrie, mort
depuis, charg d'ans et d'honneurs, conserv en squelette au muse de
la ville, parmi les curiosits tarasconnaises.

Tartarin, lui, n'a pas bronch; toujours bonnes dents, bon oeil,
malgr la cinquantaine, toujours cette imagination extraordinaire qui
rapproche et grossit les objets avec une puissance de tlescope.  Il
est rest celui dont le brave commandant Bravida disait: C'est un
lapin...

Deux lapins, plutt!  Car dans Tartarin comme dans tout Tarasconnais,
il y a la race garenne et la race choux trs nettement accentues: le
lapin de garenne coureur, aventureux, casse-cou; le lapin de choux
casanier, tisanier, ayant une peur atroce de la fatigue, des courants
d'air, et de tous les accidents quelconques pouvant amener la mort.

On sait que cette prudence ne l'empchait pas de se montrer brave et
mme hroque  l'occasion; mais il est permis de se demander ce qu'il
venait faire sur le Rigi (Regina montium)  son ge, alors qu'il avait
si chrement conquis le droit au repos et au bien-tre.

A cela, l'infme Costecalde aurait pu seul rpondre.

Costecalde, armurier de son tat, reprsente un type assez rare
Tarascon.  L'envie, la basse et mchante envie, visible  un pli
mauvais de ses lvres minces et  une espce de bue jaune qui lui
monte du foie par bouffes, enfume sa large face rase et rgulire,
aux mplats frips, meurtris comme  coups de marteau, pareille  une
ancienne mdaille de Tibre ou de Caracalla.  L'envie chez lui est une
maladie qu'il n'essaye pas mme de cacher, et, avec ce beau
temprament tarasconnais qui dborde toujours, il lui arrive de dire
en parlant de son infirmit: Vous ne savez pas comme a fait mal...

Naturellement, le bourreau de Costecalde, c'est Tartarin.  Tant de
gloire pour un seul homme!  Lui partout, toujours lui!  Et lentement,
sourdement, comme un termite introduit dans le bois dor de l'idole,
voil vingt ans qu'il sape en dessous cette renomme triomphante, et
la ronge, et la creuse.  Quand le soir, au cercle, Tartarin racontait
ses affts au lion, ses courses dans le grand Sahara, Costecalde avait
des petits rires muets, des hochements de tte incrdules.

Mais les peaux, pas moins, Costecalde...  ces peaux de lion qu'il
nous a envoyes, qui sont l, dans le salon du cercle?...

--T!  pardi...  Et les fourreurs, croyez-vous pas qu'il en manque, en
Algrie?

--Mais les marques des balles, toutes rondes, dans les ttes?

--Et autrem_ain_, est-ce qu'au temps de la chasse aux casquettes, on
ne trouvait pas chez nos chapeliers des casquettes troues de plomb et
dchiquetes, pour les tireurs maladroits?

Sans doute l'ancienne gloire du Tartarin tueur de fauves restait
au-dessus de ces attaques; mais l'Alpiniste chez lui prtait  toutes
les critiques, et Costecalde ne s'en privait pas, furieux qu'on et
nomm prsident du Club des Alpines un homme que l'ge enlourdissait
visiblement et que l'habitude, prise en Algrie, des babouches et des
vtements flottants prdisposait encore  la paresse.

Rarement, en effet, Tartarin prenait part aux ascensions; il se
contentait de les accompagner de ses voeux et de lire en grande
sance, avec, des roulements d'yeux et des intonations  faire plir
les dames, les tragiques comptes rendus des expditions.

Costecalde, au contraire, sec, nerveux, la Jambe de coq, comme on
l'appelait, grimpait toujours en tte; il avait fait les Alpines une
par une, plant sur les cimes inaccessibles le drapeau du club, la
_Tarasque_ toile d'argent.  Pourtant, il n'tait que vice-prsident,
V.  P. C. A.; mais il travaillait si bien la place qu'aux lections
prochaines, videmment, Tartarin sauterait.

Averti par ses fidles, Bzuquet le pharmacien, Excourbanis, le brave
commandant Bravida, le hros fut pris d'abord d'un noir dgot, cette
rancoeur rvolte dont l'ingratitude et l'injustice soulvent les
belles mes.  Il eut l'envie de tout planter l, de s'expatrier, de
passer le pont pour aller vivre  Beaucaire, chez les Volsques; puis
se calma.

Quitter sa petite maison, son jardin, ses chres habitudes, renoncer
son fauteuil de prsident du Club des Alpines fond par lui,  ce
majestueux P. C. A.  qui ornait et distinguait ses cartes, son papier
 lettres, jusqu' la coiffe de son chapeau!  Ce n'tait pas possible,
_v!_ Et tout  coup lui vint une ide mirobolante.

En dfinitive, les exploits de Costecalde se bornaient  des courses
dans les Alpines.  Pourquoi Tartarin, pendant les trois mois qui le
sparaient des lections, ne tenterait-il pas quelque aventure
grandiose; arborer, par _zemple_, l'tendard du Club sur une des plus
hautes cimes de l'Europe, la Jungfrau ou le Mont-Blanc?

Quel triomphe au retour, quelle gifle pour Costecalde lorsque le Forum
publierait le rcit de l'ascension!  Comment, aprs cela, oser lui
disputer le fauteuil?

Tout de suite il se mit  l'oeuvre, fit venir secrtement de Paris une
foule d'ouvrages spciaux: les _Escalades_ de Whymper, les _Glaciers_
de Tyndall, le _Mont-Blanc_ de Stphen d'Arve, des relations du Club
Alpin, anglais et suisse, se farcit la tte d'une foule d'expressions
alpestres, chemines, couloirs, moulins, nvs, sracs, moraine,
rotures, sans savoir bien prcisment ce qu'elles signifiaient.

La nuit, ses rves s'effrayrent de glissades interminables, de
brusques chutes dans des crevasses sans fond.  Les avalanches le
roulaient, des artes de glace embrochaient son corps au passage; et
longtemps aprs le rveil et le chocolat du matin qu'il avait
l'habitude de prendre au lit, il gardait l'angoisse et l'oppression de
son cauchemar; mais cela ne l'empchait pas, une fois debout, de
consacrer sa matine  de laborieux exercices d'entranement.

Il y a tout autour de Tarascon un cours plant d'arbres qui, dans le
dictionnaire local, s'appelle le Tour de ville.  Chaque dimanche,
l'aprs-midi, les Tarasconnais, gens de routine malgr leur
imagination, font leur tour de ville, et toujours dans le mme sens.
Tartarin s'exera  le faire huit fois, dix fois dans la matine, et
souvent mme  rebours.  Il allait, les mains derrire le dos,
petits pas de montagne, lents et srs, et les boutiquiers, effars de
cette infraction aux habitudes locales, se perdaient en suppositions
de toutes sortes.

Chez lui, dans son jardinet exotique, il s'accoutumait  franchir les
crevasses en sautant par-dessus le bassin o quelques cyprins
nageaient parmi des lentilles d'eau;  deux reprises il tomba et fut
oblig de se changer.  Ces dconvenues l'excitaient et, sujet au
vertige, il longeait l'troite maonnerie du bord, au grand effroi de
la vieille servante qui ne comprenait rien  toutes ces manigances.

En mme temps, il commandait _en_ Avignon, chez un bon serrurier, des
crampons systme Whymper pour sa chaussure, un piolet systme Kennedy;
il se procurait aussi une lampe  chalumeau, deux couvertures
impermables et deux cents pieds d'une corde de son invention, tresse
avec du fil de fer.

L'arrivage de ces diffrents objets, les alles et venus mystrieuses
que leur fabrication ncessita, intrigurent beaucoup les
Tarasconnais; on disait en ville: le prsident prpare un coup.
Mais, quoi?  Quelque chose de grand, bien sr, car selon la belle
parole du brave et sentencieux commandant Bravida, ancien capitaine
d'habillement, lequel ne parlait que par apophtegmes: L'aigle ne
chasse pas les mouches.

Avec ses plus intimes, Tartarin demeurait impntrable; seulement, aux
sances du Club, on remarquait le frmissement de sa voix et ses
regards zbrs d'clairs lorsqu'il adressait la parole  Costecalde,
cause indirecte de cette nouvelle expdition dont s'accentuaient,
mesure qu'elle se faisait plus proche, les dangers et les fatigues.
L'infortun ne se les dissimulait pas et mme les considrait
tellement en noir, qu'il crut indispensable de mettre ordre  ses
affaires, d'crire ces volonts suprmes dont l'expression cote tant
aux Tarasconnais, pris de vie, qu'ils meurent presque tous intestat.

Oh!  par un matin de juin rayonnant, un ciel sans nuage, arqu,
splendide, la porte de son cabinet ouverte sur le petit jardin
propret, sabl, o les plantes exotiques dcoupaient leurs ombres
lilas immobiles, o le jet d'eau tintait sa note claire parmi les cris
joyeux des petits Savoyards jouant  la marelle devant la porte,
voyez-vous Tartarin en babouches, larges vtements de flanelle,
l'aise, heureux, une bonne pipe, lisant tout haut  mesure qu'il
crivait:

Ceci est mon testament.

Allez, on a beau avoir le coeur bien en place, solidement agraf, ce
sont l de cruelles minutes.  Pourtant, ni sa main ni sa voix ne
tremblrent, pendant qu'il distribuait  ses concitoyens toutes les
richesses ethnographiques entasses dans sa petite maison,
soigneusement poussetes et conserves avec un ordre admirable;

Au Club des Alpines, le baobab (arbor gigantea), pour figurer sur la
chemine de la salle des sances;

A Bravida, ses carabines, revolvers, couteaux de chasse, kriss
malais, tomahawks et autres pices meurtrires;

A Excourbanis, toutes ses pipes, calumets, narghils, pipettes
fumer le kif et l'opium;

A Costecalde,--oui, Costecalde lui-mme avait son legs!--les fameuses
flches empoisonnes (N'y touchez pas)

Peut-tre y avait-il sous ce don le secret espoir que le tratre se
blesse et qu'il en meure; mais rien de pareil n'manait du testament,
ferm sur ces paroles d'une divine mansutude:

Je prie mes chers alpinistes de ne pas oublier leur prsident...  je
veux qu'ils pardonnent  mon ennemi comme je lui pardonne, et pourtant
c'est bien lui qui a caus ma mort...

Ici, Tartarin fut oblig de s'arrter, aveugl d'un grand flot de
larmes.  Pendant une minute, il se vit fracass, en lambeaux, au pied
d'une haute montagne, ramass dans une brouette et ses restes informes
rapports  Tarascon.  O puissance de l'imagination provenale!  il
assistait  ses propres funrailles, entendait les chants noirs, les
discours sur sa tombe: Pauvre Tartarin, _pchre!_... Et, perdu dans
la foule de ses amis, il se pleurait lui-mme.

Mais, presque aussitt, la vue de son cabinet plein de soleil, tout
reluisant d'armes et de pipes alignes, la chanson du petit filet
d'eau au milieu du jardin, le remit dans le vrai des choses.
Diffremment, pourquoi mourir?  pourquoi partir mme?  Qui l'y
obligeait, quel sot amour-propre?  risquer la vie pour un fauteuil
prsidentiel et pour trois lettres!...

Ce ne fut qu'une faiblesse, et qui ne dura pas plus que l'autre.  Au
bout de cinq minutes, le testament tait fini, paraph, scell d'un
norme cachet noir, et le grand homme faisait ses derniers prparatifs
de dpart.

Une fois encore le Tartarin de garenne avait triomph du Tartarin de
choux.  Et l'on pouvait dire du hros tarasconnais ce qu'il a t dit
de Turenne: Son corps n'tait pas toujours prt  aller  la
bataille, mais sa volont l'y menait malgr lui.


Le soir de ce mme jour, comme le dernier coup de dix heures sonnait
au jacquemart de la maison de ville, les rues dj dsertes,
agrandies,  peine a et l un heurtoir retardataire, de grosses voix
trangles de peur se criant dans le noir: Bonne nuit, au
_mouain_... avec une brusque retombe de porte, un passant se
glissait dans la ville teinte o rien n'clairait plus la faade des
maisons que les rverbres et les bocaux teints de ros et de vert de
la pharmacie Bzuquet se projetant sur la placette avec la silhouette
du pharmacien accoud  son bureau et dormant sur le Codex.  Un petit
acompte qu'il prenait ainsi chaque soir, de neuf  dix, afin,
disait-il, d'tre plus frais la nuit si l'on avait besoin de ses
services.  Entre nous, c'tait l une simple tarasconnade, car on ne
le rveillait jamais et, pour dormir plus tranquille, il avait coup
lui-mme le cordon de la sonnette de secours.

Subitement, Tartarin entra, charg de couvertures, un sac de voyage
la main, et si ple, si dcompos, que le pharmacien, avec cette
fougueuse imagination locale dont l'apothicairerie ne le gardait pas,
crut  quelque aventure effroyable et s'pouvanta: Malheureux!...
qu'y a-t-il?...  vous tes empoisonn?...  Vite, vite, l'ipca...

Il s'lanait, bousculait ses bocaux.  Tartarin, pour l'arrter fut
oblig de le prendre  bras-le-corps: Mais coutez-moi donc, _qu_
diable! et dans sa voix grinait le dpit de l'acteur  qui l'on a
fait manquer son entre.  Le pharmacien une fois immobilis au
comptoir par un poignet de fer, Tartarin lui dit tout bas:

Sommes-nous seuls, Bzuquet?

--B oui...  fit l'autre en regardant autour de lui avec un vague
effroi...  Pascalon est couch (Pascalon, c'tait son lve), la maman
aussi, mais pourquoi?

--Fermez les volets, commanda Tartarin sans rpondre...  on pourrait
nous voir du dehors.

Bzuquet obit en tremblant.  Vieux garon, vivant avec sa mre qu'il
n'avait jamais quitte, il tait d'une douceur, d'une timidit de
demoiselle, contrastant trangement avec son teint basan, ses lvres
lippues, son grand nez en croc sur une moustache ploye, une tte de
forban algrien d'avant la conqute.  Ces antithses sont frquentes
Tarascon o les ttes ont trop de caractre, romaines, sarrazines,
ttes d'expression des modles de dessin, dplaces en des mtiers
bourgeois et des moeurs ultra-pacifiques de petite ville.

C'est ainsi qu'Excourbanis, qui a l'air d'un conquistador compagnon
de Pizarre, vend de la mercerie, roule des yeux flamboyants pour
dbiter deux sous de fil, et que Bzuquet, tiquetant la rglisse
sanguinde et le _sirupus gummi_, ressemble  un vieil cumeur des
ctes barbaresques.

Quand les volets furent mis, assurs de boulons de fer et de barres
transversales: coutez, Ferdinand... dit Tartarin, qui appelait
volontiers les gens par leur prnom; et il se dborda, vida son coeur
gros de rancunes contre l'ingratitude de ses compatriotes, raconta les
basses manoeuvres de la Jambe de coq, le tour qu'on voulait lui
jouer aux prochaines lections, et la faon dont il comptait parer la
botte.  Avant tout, il fallait tenir la chose trs secrte, ne la
rvler qu'au moment prcis o elle dciderait peut-tre du succs,
moins qu'un accident toujours  prvoir, une de ces affreuses
catastrophes...  Eh!  coquin de sort, Bzuquet, ne sifflez donc pas
comme a pendant qu'on parle.

C'tait un des tics du pharmacien.  Peu bavard de sa nature, ce qui ne
se rencontre gure  Tarascon et lui valait la confidence du
prsident, ses grosses lvres toujours en O gardaient l'habitude d'un
perptuel sifflotement qui semblait rire au nez du monde, mme dans
l'entretien le plus grave.

Et pendant que le hros faisait allusion  sa mort possible, disait en
posant sur le comptoir un large pli cachet: Mes dernires volonts
sont l, Bzuquet, c'est vous que j'ai choisi pour excuteur
testamentaire...

--Hu...  hu...  hu... sifflotait le pharmacien emport par sa manie,
mais, au fond, trs mu et comprenant la grandeur de son rle.

Puis, l'heure du dpart tant proche, il voulut boire  l'entreprise
quelque chose de bon, _qu?_...  un verre d'lixir de Garus.
Plusieurs armoires ouvertes et visites, il se souvint que la maman
avait les clefs du Garus.  Il aurait fallu la rveiller, dire qui
tait l.  On remplaa l'lixir par un verre de _sirop de Calabre_,
boisson d't, modeste et inoffensive, dont Bzuquet est l'inventeur
et qu'il annonce dans le _Forum_ sous cette rubrique: _Sirop de
Calabre, dix sols la bouteille, verre compris_.  _Sirop de cadavre,
vers compris_, disait l'infernal Costecalde qui bavait sur tous les
succs; du reste, cet affreux jeu de mots n'a fait que servir  la
vente et les Tarasconnais en raffolent, de ce sirop de cadavre.

Les libations faites, quelques derniers mots changs, ils
s'treignirent, Bzuquet sifflotant dans sa moustache o roulaient de
grosses larmes.

Adieu, au _mouain_... dit Tartarin d'un ton brusque, sentant qu'il
allait pleurer aussi; et comme l'auvent de la porte tait mis, le
hros dut sortir de la pharmacie  quatre pattes.

C'taient les preuves du voyage qui commenaient.


Trois jours aprs, il dbarquait  Vilznau, au pied du Rigi.  Comme
montagne de dbut, exercice d'entranement, le Rigi l'avait tent
cause de sa petite altitude (1.800 mtres environ dix fois le
Mont-Terrible, la plus haute des Alpines!) et aussi  cause du
splendide panorama qu'on dcouvre du sommet, toutes les Alpes
bernoises alignes, blanches et roses, autour des lacs, attendant que
l'ascensionniste fasse son choix, jette son piolet sur l'une d'elles.

Certain d'tre reconnu en route, et peut-tre suivi, car c'tait sa
faiblesse de croire que par toute la France il tait aussi clbre et
populaire qu' Tarascon, il avait fait un grand dtour pour entrer en
Suisse et ne se harnacha qu'aprs la frontire.  Bien lui en prit:
jamais tout son armement n'aurait pu tenir dans un wagon franais.

Mais si commodes que soient les compartiments suisses, l'Alpiniste,
emptr d'ustensiles dont il n'avait pas encore l'habitude, crasait
des orteils avec la pointe de son alpenstock, harponnait les gens au
passage de ses crampons de fer, et partout o il entrait, dans les
gares, les salons d'htel et de paquebot, excitait autant
d'tonnements que de maldictions, de reculs, de regards de colre
qu'il ne s'expliquait pas et dont souffrait sa nature affectueuse et
communicative.  Pour l'achever, un ciel toujours gris, moutonneux, et
une pluie battante.

Il pleuvait  Ble sur les petites maisons blanches laves et relaves
par la main des servantes et l'eau du ciel; il pleuvait  Lucerne sur
le quai d'embarquement o les malles, les colis semblaient sauvs d'un
naufrage, et quand il arriva  la station de Vitznau, au bord du lac
des Quatre-Cantons, c'tait le mme dluge sur les pentes vertes du
Rigi, chevauches de nues noires, avec des torrents qui dgoulinaient
le long des roches, des cascades en humide poussire, des gouttements
de toutes les pierres, de toutes les aiguilles des sapins.  Jamais le
Tarasconnais n'avait vu tant d'eau.

Il entra dans une auberge, se fit servir un caf au lait, miel et
beurre, la seule chose vraiment bonne qu'il et encore savoure dans
le voyage; puis une fois restaur, sa barbe empoisse de miel nettoye
d'un coin de serviette, il se disposa  tenter sa premire ascension.

Et autrement, demanda-t-il pendant qu'il chargeait son sac, combien
de temps faut-il pour monter au Rigi?

--Une heure, une heure et quart, monsieur; mais dpchez-vous, le
train part dans cinq minutes.

--Un train pour le Rigi!...  vous badinez!

Par la fentre  vitraux de plomb de l'auberge, on le lui montra qui
partait.  Deux grands wagons couverts, sans vasistas, pousss par une
locomotive  chemine courte et ventrue en forme de marmite, un
monstrueux insecte agripp  la montagne et s'essoufflant  grimper
ses pentes vertigineuses.

Les deux Tartarin, garenne et choux, se rvoltrent en mme temps
lide de monter dans cette hideuse mcanique.  L'un trouvait ridicule
cette faon de grimper les Alpes en ascenseur; quant  l'autre, ces
ponts ariens que traversait la voie avec la perspective d'une chute
de mille mtres au moindre draillement, lui inspiraient toutes sortes
de rflexions lamentables que justifiait la prsence du petit
cimetire de Vilznau, dont les tombes blanches se serraient, tout au
bas de la pente, comme du linge tal dans la cour d'un lavoir.
videmment ce cimetire est l par prcaution, et pour qu'en cas
d'accident les voyageurs se trouvent tout ports.

Allons-y de mon pied, se dit le vaillant Tarasconnais, a
m'exercera...  _zou!_

Et le voil parti, tout proccup de la manoeuvre de son alpenstock en
prsence du personnel de l'auberge accouru sur la porte et lui criant
pour sa route des indications qu'il n'coutait pas.  Il suivit d'abord
un chemin montant, pav de gros cailloux ingaux et pointus comme une
ruelle du Midi, et bord de rigoles en sapin pour l'coulement des
eaux de pluie.

A droite et  gauche, de grands vergers, des prairies grasses et
humides traverses de ces mmes canaux d'irrigation en troncs
d'arbres.  Cela faisait un long clapotis du haut en bas de la
montagne, et chaque fois que le piolet de l'Alpiniste accrochait au
passage les branches basses d'un chne ou d'un noyer, sa casquette
crpitait comme sous une pomme d'arrosoir.

_Diou!_ que d'eau! soupirait l'homme du Midi.  Mais ce fut bien pis
quand, le cailloutis du chemin ayant brusquement cess, il dut
barboter  mme le torrent, sauter d'une pierre  l'autre pour ne pas
tremper ses gutres.  Puis l'onde s'en mla, pntrante, continue,
semblant froidir  mesure qu'il montait.  Quand il s'arrtait pour
reprendre haleine, il n'entendait plus qu'un vaste bruit d'eau o il
tait comme noy, et il voyait en se retournant les nuages rejoindre
le lac en fines et longues baguettes de verre au travers desquelles
les chalets de Vitznau luisaient comme des joujoux frais vernisss.

Des hommes, des enfants passaient prs de lui la tte basse, le dos
courb sous la mme hotte en bois blanc contenant des provisions pour
quelque villa ou pension dont les balcons dcoups s'apercevaient
mi-cte.  Rigi-Kulm? demandait Tartarin pour s'assurer qu'il tait
bien dans la direction; mais son quipement extraordinaire, surtout le
passe-montagne en tricot qui lui masquait la figure, jetaient l'effroi
sur sa route, et tous, ouvrant des yeux ronds, pressaient le pas sans
lui rpondre.

Bientt ces rencontres devinrent rares; le dernier tre humain qu'il
aperut tait une vieille qui lavait son linge dans un tronc d'arbre,
 l'abri d'un norme parapluie rouge plant en terre.

Rigi-Kulm? demanda l'Alpiniste.

La vieille leva vers lui une face idiote et terreuse, avec un goitre
qui lui ballait dans le cou, aussi gros que la sonnaille rustique
d'une vache suisse: puis, aprs l'avoir longuement regard, elle fut
prise d'un rire inextinguible qui lui fendait la bouche jusqu'aux
oreilles, bridait de rides ses petits yeux, et chaque fois qu'elle les
rouvrait, la vue de Tartarin plant, devant elle, le piolet sur
l'paule, semblait redoubler sa joie.

_Tron de l'air!_ gronda le Tarasconnais, elle a de la chance d'tre
femme... et, tout bouffant de colre, il continua sa route, s'gara
dans une sapinire, o ses bottes glissaient sur la mousse
ruisselante.

Au del, le paysage avait chang.  Plus de sentiers, d'arbres ni de
pturages.  Des pentes mornes dnudes, de grands boulis de roche
qu'il escaladait sur les genoux de peur de tomber; des fondrires
pleines d'une boue jaune qu'il traversait lentement, ttant devant lui
avec l'alpenstock, levant le pied comme un rmouleur.  A chaque
instant, il regardait la boussole en breloque  son large cordon de
montre; mais, soit l'altitude ou les variations de la temprature,
l'aiguille semblait affole.  Et nul moyen de s'orienter avec l'pais
brouillard jaune empchant de voir  dix pas, travers depuis un
moment d'un verglas fourmillant et glacial qui rendait la monte de
plus en plus difficile.

Tout  coup il s'arrta, le sol blanchissait vaguement devant lui...
Gare les yeux!...

Il arrivait dans la rgion des neiges...

Tout de suite il tira ses lunettes de leur tui, les assujettit
solidement.  La minute tait solennelle.  Un peu mu, fier tout de
mme, il sembla  Tartarin que, d'un bond, il s'tait lev de 1.000
mtres vers les cimes et les grands dangers.

Il n'avana plus qu'avec prcaution, rvant des crevasses et des
rotures dont lui parlaient ses livres et, dans le fond de son coeur,
maudissant les gens de l'auberge qui lui avaient conseill de monter
tout droit et sans guides.  Au fait, peut-tre s'tait-il tromp de
montagne!  Plus de six heures qu'il marchait, quand le Rigi ne
demandait que trois heures.  Le vent soufflait, un vent froid qui
faisait tourbillonner la neige dans la brume crpusculaire.

La nuit allait le surprendre.  O trouver une hutte, seulement
l'avance d'une roche pour s'abriter?  Et tout  coup il aperut
devant lui, sur le terre-plein sauvage et nu, une espce de chalet en
bois, band d'une pancarte aux lettres normes qu'il dchiffra
pniblement: PHO...TO...GRA...PHIE DU RI...GI...KULM.  En mme
temps, l'immense htel aux trois cents fentres lui apparaissait un
peu plus loin entre les lampadaires de fte qui s'allumaient dans le
brouillard.



III

UNE ALERTE SUR LE RIGI.---DU SANG-FROID!  DU SANG-FROID!--LE COR DES
ALPES.---CE QUE TARTARIN TROUVE A SA GLACE EN SE
RVEILLANT.---PERPLEXIT.---ON DEMANDE UN GUIDE PAR LE TLPHONE.


_Qus aco_?...  Qui vive?... fit le Tarasconnais l'oreille tendue,
les yeux carquills dans les tnbres.

Des pas couraient par tout l'htel, avec des claquements de portes,
des souffles haletants, des cris: Dpchez-vous! tandis qu'au dehors
sonnaient comme des appels de trompe et que de brusques montes de
flammes illuminaient vitres et rideaux.

Le feu!...

D'un bond il fut hors du lit, chauss, vtu, dgringolant l'escalier
o le gaz brlait encore et que descendait tout un essaim bruissant de
_misses_ coiffes  la hte, serres dans des chles verts, des fichus
de laine rouge, tout ce qui leur tait tomb sous la main en se
levant.

Tartarin, pour se rconforter lui-mme et rassurer ces demoiselles,
criait en se prcipitant et bousculant tout le monde: Du sang-froid!
du sang-froid! avec une voix de goland, blanche, perdue, une de ces
voix comme on en a dans les rves,  donner la chair de poule aux plus
braves.  Et comprenez-vous ces petites _misses_ qui riaient en le
regardant, semblaient le trouver trs drle.  On n'a aucune notion du
danger,  cet ge!

Heureusement, le vieux diplomate venait derrire elles, trs
sommairement vtu d'un pardessus que dpassaient des caleons blancs
et des bouts de cordonnets.

Enfin, voil un homme!...

Tartarin courut  lui en agitant les bras: Ah!  monsieur le baron,
quel malheur!...  Savez-vous quelque chose?...  O est-ce?...  Comment
a-t-il pris?

--Qui?  Quoi?... bgayait le baron ahuri, sans comprendre.

Mais, le feu...

--Quel feu?...

Le pauvre homme avait une mine si extraordinairement dprime et
stupide que Tartarin l'abandonna et s'lana dehors brusquement pour
organiser les secours!...

Des secours! rptait le baronet, aprs lui, cinq ou six garons de
salle qui dormaient debout dans l'antichambre et s'entre-regardrent,
absolument gars...  Des secours!...

Au premier pas dehors, Tartarin s'aperut de son erreur.  Pas le
moindre incendie.  Un froid de loup, la nuit profonde  peine
claircie des torches de rsine qu'on agitait a et l et qui
faisaient sur la neige de grandes traces sanglantes.

Au bas du perron, un joueur de cor des Alpes mugissait sa plainte
module, un monotone ranz des vaches  trois notes avec lequel il est
d'usage, au Rigi-Kulm, de rveiller les adorateurs du soleil et de
leur annoncer la prochaine apparition de l'astre.

On prtend qu'il se montre parfois  son premier rveil  la pointe
extrme de la montagne, derrire l'htel.  Pour s'orienter, Tartarin
n'eut qu' suivre le long clat de rire des misses qui passaient prs
de lui.  Mais il allait plus lentement encore plein de sommeil et les
jambes lourdes de ses six heures d'ascension.

C'est vous, Manilof?...  dit tout  coup dans l'ombre une voix
claire, une voix de femme...  Aidez-moi donc...  J'ai perdu mon
soulier.

Il reconnut le gazouillis tranger de sa petite voisine de table, dont
il cherchait la fine silhouette dans le ple reflet blanc montant du
sol.

Ce n'est pas Manilof, mademoiselle, mais si je puis vous tre
utile...

Elle eut un petit cri de surprise et de peur, un geste de recul que
Tartarin n'aperut pas, dj pench, ttant l'herbe rase et craquante
autour de lui.

T, pardi!  le voil... s'cria-t-il joyeusement.  Il secoua la fine
chaussure que la neige poudrait  frimas, mit un genou  terre, dans
le froid et l'humide, de la faon la plus galante, et demanda pour
rcompense l'honneur de chausser Cendrillon.

Celle-ci, plus farouche que dans le conte, rpondit par un non trs
sec, et sautillait, essayant de rintgrer son bas de soie dans le
soulier mordor; mais elle n'y serait jamais parvenue sans l'aide du
hros, tout mu de sentir une minute cette main mignonne effleurer son
paule.

Vous avez de bons yeux...  ajouta-t-elle en manire de remerciement,
pendant qu'ils marchaient  ttons, cte  cte.

--L'habitude de l'afft, mademoiselle.

--Ah!  vous tes chasseur?

Elle dit cela avec un accent railleur, incrdule.  Tartarin n'aurait
eu qu' se nommer pour la convaincre, mais, comme tous les porteurs de
noms illustres, il gardait une discrtion, une coquetterie; et,
voulant graduer la surprise:

Je suis chasseur, _efftivemain_...

Elle continua sur le mme ton d'ironie:

Et quel gibier chassez-vous donc, de prfrence?

--Les grands carnassiers, les grands fauves...  fit Tartarin, croyant
l'blouir.

--En trouvez-vous beaucoup sur le Rigi?

Toujours galant et  la riposte, le Tarasconnais allait rpondre que,
sur le Rigi, il n'avait rencontr que des gazelles, quand sa rplique
fut coupe par l'approche de deux ombres qui appelaient.

Sonia...  Sonia...

--J'y vais... dit-elle; et se tournant vers Tartarin dont les yeux,
faits  l'obscurit, distinguaient sa ple et jolie figure sous une
mantille en manola, elle ajouta, srieuse cette fois:

Vous faites un chasse dangereuse, mon bonhomme...  prenez garde d'y
laisser vos os...

Et, tout de suite, elle disparut dans le noir avec ses compagnons.

Plus tard l'intonation menaante qui soulignait ces paroles devait
troubler l'imagination du mridional; mais, ici, il fut seulement vex
de ce mot de bonhomme jet  son embonpoint grisonnant et du brusque
dpart de la jeune fille juste au moment o il allait se nommer, jouir
de sa stupfaction.

Il fit quelques pas dans la direction o le groupe s'loignait,
entendit une rumeur confuse, les toux, les ternuements des touristes
attroups qui attendaient avec impatience le lever du soleil,
quelques-uns des plus braves grimps sur un petit belvdre dont les
montants, ouats de neige, se distinguaient en blanc dans la nuit
finissante.

Une lueur commenait  claircir l'Orient, salue d'un nouvel appel de
cor des Alpes et de ce ah! soulag que provoque au thtre le
troisime coup pour lever le rideau.  Mince comme la fente d'un
couvercle, elle s'tendait, cette lueur, largissait l'horizon; mais
en mme temps montait de la valle un brouillard opaque et jaune, une
bue plus pntrante et plus paisse  mesure que le jour venait.
C'tait comme un voile entre la scne et les spectateurs.

Il fallait renoncer aux gigantesques effets annoncs sur les Guides.
En revanche, les tournures htroclites des danseurs de la veille
arrachs au sommeil se dcoupaient en ombres chinoises, falotes et
cocasses; des chles, des couvertures, jusqu' des courtines de lit
les recouvraient.  Sous des coiffures varies, bonnets de soie ou de
coton, capelines, toques, casquettes  oreilles, c'taient des faces
effares, bouffies, des ttes de naufrags perdus sur un lot en
pleine mer et guettant une voile au large de tous leurs yeux
carquills.

Et rien, toujours rien!

Pourtant certains s'vertuaient  distinguer des cimes dans un lan de
bonne volont et, tout en haut du belvdre, on entendait les
gloussements de la famille pruvienne serre autour d'un grand diable,
vtu jusqu'aux pieds de son ulster  carreaux, qui dtaillait
imperturbablement l'invisible panorama des Alpes bernoises, nommant et
dsignant  voix haute les sommets perdus dans la brume:

Vous voyez  gauche le Finsteraarhorn, quatre mille deux cent
soixante-quinze mtres...  le Schreckhorn, le Wetterhorn, le Moine, la
Jungfrau, dont je signale  ces demoiselles les proportions
lgantes...

--B!  vrai!  on voil un qui ne manque pas de toupet!... se dit le
Tarasconnais, puis  la rflexion: Je connais cette voix, pas
_mouain_.

Il reconnaissait surtout l'accent, cet _assent_ du Midi qui se
distingue de loin comme l'odeur de l'ail; mais tout proccup de
retrouver sa jeune inconnue, il ne s'arrta pas, continua d'inspecter
les groupes sans succs.  Elle avait d rentrer  l'htel, comme ils
faisaient tous, fatigus de rester  grelotter,  battre la semelle.

Des dos ronds, des tartans dont les franges balayaient la neige
s'loignaient, disparaissaient dans le brouillard de plus en plus
paissi.  Bientt il ne resta plus, sur le plateau froid et dsol
d'une aube grise, que Tartarin et le joueur de cor des Alpes qui
continuait  souffler mlancoliquement dans l'norme bouquin, comme un
chien qui aboie  la lune.

C'tait un petit vieux  longue barbe, coiff d'un chapeau tyrolien
orn de glands verts lui tombant dans le dos, et portant, comme toutes
les casquettes de service de l'htel, le _Regina montium_ en lettres
dores.  Tartarin s'approcha pour lui donner son pourboire, ainsi
qu'il l'avait vu faire aux autres touristes.

Allons nous coucher, mon vieux, dit-il; et, lui tapant sur l'paule
avec sa familiarit tarasconnaise: Une fire blague, _qu!_ le soleil
du Rigi.

Le vieux continua de souffler dans sa corne, achevant sa ritournelle
trois notes avec un rire muet qui plissait le coin de ses yeux et
secouait les glands verts de sa coiffure.

Tartarin, malgr tout, ne regrettait pas sa nuit.  La rencontre de la
jolie blonde le ddommageait du sommeil interrompu; car, tout prs de
la cinquantaine, il avait encore le coeur chaud, l'imagination
romanesque, un ardent foyer de vie.  Remont chez lui, les yeux ferms
pour se rendormir, il croyait sentir dans sa main le petit soulier
menu si lger, entendre les petits cris sautillants de la jeune fille:
Est-ce vous, Manilof?...

Sonia...  quel joli nom!...  Elle tait Russe certainement; et ces
jeunes gens voyageant avec elle, des amis de son frre, sans doute...
Puis tout se brouilla, le joli minois fris en or alla rejoindre
d'autres visions flottantes et assoupies, pentes du Rigi, cascades en
panaches; et bientt le souffle hroque du grand homme, sonore et
rythm, emplit la petite chambre et une bonne partie du corridor...

Au moment de descendre, sur le premier coup du djeuner, Tartarin
s'assurait que sa barbe tait bien brosse et qu'il n'avait pas trop
mauvaise mine dans son costume d'alpiniste, quand tout  coup il
tressaillit.  Devant lui, grande ouverte et colle  la glace par deux
pains  cacheter, une lettre anonyme talait les menaces suivantes:

_Franais du diable, ta dfroque te cache mal.  On te fait grce
encore ce coup-ci, mais si tu te retrouves sur notre passage, prends
garde._

bloui, il relut deux ou trois fois sans comprendre.  A qui,  quoi
prendre garde?  Comment cette lettre tait-elle venue l?  videmment
pendant son sommeil, car il ne l'avait pas aperue au retour de sa
promenade aurorale.  Il sonna la fille de service, une grosse face
blafarde et plate, troue de petite vrole, un vrai pain de gruyre,
dont il ne put rien tirer d'intelligible sinon qu'elle tait de pon
famille et n'entrait jamais dans les chambres pendant que les
messieurs ils y taient.

Quelle drle de chose, pas moins! disait Tartarin tournant et
retournant sa lettre, trs impressionn.  Un moment le nom de
Costecalde lui traversa l'esprit: Costecalde instruit de ses projets
d'ascension et essayant de l'en dtourner par des manoeuvres, des
menaces.  A la rflexion, cela lui parut invraisemblable, il finit par
se persuader que cette lettre tait une farce...  peut-tre les
petites misses qui lui riaient au nez de si bon coeur...  elles sont
si libres, ces jeunes filles anglaises et amricaines!

Le second coup sonnait.  Il cacha la lettre anonyme dans sa poche:
Aprs tout, nous verrons bien... Et la moue formidable dont il
accompagnait cette rflexion indiquait l'hrosme de son me.

Nouvelle surprise en se mettant  table.  Au lieu de sa jolie voisine
qu'amour frise en or, il aperut le cou de vautour d'une vieille
dame anglaise dont les grands repentirs poussetaient la nape.  On
disait tout prs de lui que la jeune demoiselle et sa socit taient
parties par un des premiers trains du matin.

Cr nom!  je suis flou... fit, tout haut, le tnor italien qui, la
veille, signifiait si brusquement  Tartarin qu'il ne comprenait pas
le franais.  Il l'avait donc appris pendant la nuit!  Le tnor se
leva, jeta sa serviette et s'enfuit, laissant le mridional
compltement ananti.

Des convives de la veille, il ne restait plus que lui.  C'est toujours
ainsi, au Rigi-Kulm, o lon ne sjourne gure que vingt-quatre
heures.  D'ailleurs le dcor tait invariable, les compotiers en files
sparant les factions.  Mais ce matin, les Riz triomphaient en grand
nombre, renforcs d'illustres personnages, et les Pruneaux, comme on
dit, n'en menaient pas large.

Tartarin, sans prendre parti pour les uns ni pour les autres, monta
dans sa chambre avant les manifestations du dessert, boucla son sac et
demanda sa note; il en avait assez du Regina montium et de sa table
d'hte de sourds-muets.

Brusquement repris de sa folie alpestre au contact du piolet, des
crampons et des cordes dont il s'tait raffubl, il brlait
d'attaquer une vraie montagne, au sommet dpourvu d'ascenseur et de
photographie en plein vent.  Il hsitait encore entre le
Finsteraarhorn plus lev et la Jungfrau plus clbre, dont le joli
nom de virginale blancheur le ferait penser plus d'une fois  la
petite Russe.

En ruminant ces alternatives, pendant qu'on prparait sa note, il
s'amusait  regarder, dans l'immense hall lugubre et silencieux de
l'htel, les grandes photographies colories accroches aux murailles,
reprsentant des glaciers, des pentes neigeuses, des passages fameux
et dangereux de la montagne: ici, des ascensionnistes  la file, comme
des fourmis en qute, sur une arte de glace tranchante et bleue; plus
loin une norme crevasse aux parois glauques en travers de laquelle on
a jet une chelle que franchit une dame sur les genoux, puis un abb
relevant sa soutane.

L'alpiniste de Tarascon, les deux mains sur son piolet, n'avait jamais
eu l'ide de difficults pareilles; il faudrait passer l, pas
moins!...  Tout  coup, il plit affreusement.

Dans un cadre noir, une gravure, d'aprs le dessin fameux de Gustave
Dor, reproduisait la catastrophe du mont Cervin: Quatre corps humains
 plat ventre ou sur le dos, dgringolant la pente presque  pic d'un
nv, les bras jets, les mains qui ttent, se cramponnent, cherchent
la corde rompue qui tenait ce collier de vies et ne sert qu' les
entraner mieux vers la mort, vers le gouffre o le tas va tomber
ple-mle avec les cordes, les piolets, les voiles verts, tout le
joyeux attirail d'ascension devenu soudainement tragique.

Mtin! fit le Tarasconnais parlant tout haut dans son pouvante.

Un matre d'htel fort poli entendit son exclamation et crut devoir le
rassurer.  Les accidents de ce genre devenaient de plus en plus rares;
l'essentiel tait de ne pas faire d'imprudence et, surtout, de se
procurer un bon guide.

Tartarin demanda si on pourrait lui en indiquer un, l, de
confiance...  Ce n'est pas qu'il et peur, mais cela vaut toujours
mieux d'avoir quelqu'un de sr.

Le garon rflchit, l'air important, tortillant ses favoris: De
confiance...  Ah!  si monsieur m'avait dit a plus tt, nous avions ce
matin un homme qui aurait bien t l'affaire...  le courrier d'une
famille pruvienne...

--Il connat la montagne?  fit Tartarin d'un air entendu.

--Oh!  monsieur, toutes les montagnes...  de Suisse, de Savoie, du
Tyrol, de l'Inde, du monde entier, il les a toutes faites, il les sait
par coeur et vous les raconte, c'est quelque chose!...  Je crois qu'on
le dciderait facilement...  Avec un homme comme celui-l, un enfant
irait partout sans danger.

--O est-il?  o pourrais-je le trouver?

--Au Kaltbad, monsieur, o il prpare les chambres de ses voyageurs...
Nous allons tlphoner.

Un tlphone, au Rigi!

a, c'tait le comble.  Mais Tartarin ne s'tonnait plus.

Cinq minutes aprs, le garon revint, rapportant la rponse.

Le courrier des Pruviens venait de partir pour la Tellsplatte, o il
passerait certainement la nuit.

Cette Tellsplatte est une chapelle commmorative, un de ces
plerinages en l'honneur de Guillaume Tell comme on en trouve
plusieurs en Suisse.  On s'y rendait beaucoup pour voir les peintures
murales qu'un fameux peintre blois achevait d'excuter dans la
chapelle...

Par le bateau, il ne fallait gure plus d'une heure, une heure et
demie, Tartarin n'hsita pas.  Cela lui ferait perdre un jour, mais il
se devait de rendre cet hommage  Guillaume Tell, pour lequel il avait
une prdilection singulire, et puis, quelle chance s'il pouvait
saisir ce guide merveilleux, le dcider  faire la Jungfrau avec lui.

En route, zou!...

Il paya vite sa note o le coucher et le lever du soleil taient
compts  part ainsi que la bougie et le service, et, toujours prcd
de ce terrible bruit de ferraille qui semait la surprise et l'effroi
sur son passage, il se rendit  la gare, car redescendre le Rigi
pied, comme il l'avait mont, c'tait du temps perdu et, vraiment,
faire trop d'honneur  cette montagne artificielle.



IV

SUR LE BATEAU.---IL PLEUT.---LE HROS TARASCONNAIS SALUE DES
MANES.---LA VRIT SUR GUILLAUME TELL.---DSILLUSION.--TARTARIN DE
TARASCON N'A JAMAIS EXIST.---T!  BOMPARD.


Il avait laiss la neige au Rigi-Kulm; en bas, sur le lac, il retrouva
la pluie, fine, serre, indistincte, une vapeur d'eau  travers
laquelle les montagnes s'estompaient, gradues et lointaines, en forme
de nuages.

Le Foehn soufflait, faisait moutonner le lac o les mouettes volant
bas semblaient portes par la vague; on aurait pu se croire en pleine
mer.

Et Tartarin se rappelait sa sortie de Marseille, quinze ans
auparavant, lorsqu'il partit pour la chasse au lion, ce ciel sans
tache, bloui de lumire blonde, cette mer bleue, mais bleue comme une
eau de teinture, rebrousse par le mistral avec de blancs
tincellements de salines, et les clairons des forts, tous les
clochers en branle, ivresse, joie, soleil, ferie du premier voyage!

Quel contraste avec ce pont noir de mouillure, presque dsert, sur
lequel se distinguaient dans la brume, comme derrire un papier huil,
quelques passagers vtus d'ulsters, de caoutchoucs informes, et
l'homme de la barre immobile  l'arrire, tout encapuchonn dans son
caban, l'air grave et sybillin au-dessus de cette pancarte en trois
langues:

Dfense de parler au timonier.

Recommandation bien inutile, car personne ne parlait  bord du
Winkelried, pas plus sur le pont que dans les salons de premire et de
seconde, bonds de voyageurs aux mines lugubres, dormant, lisant,
billant, ple-mle avec leurs menus bagages sems sur les banquettes.
C'est ainsi qu'on se figure un convoi de dports au lendemain d'un
coup d'tat.

De temps en temps, le beuglement rauque de la vapeur annonait
l'approche d'une station.  Un bruit de pas, de bagages remus tranait
sur le pont.  Le rivage sortait de la brume, s'avanait, montrant des
pentes d'un vert sombre, des villas grelottant parmi des massifs
inonds, des peupliers en file au bord de routes boueuses le long
desquelles de somptueux htels s'alignaient avec des lettres d'or sur
leurs faades, htels Meyer, Mller, du Lac, et des ttes ennuyes
apparaissant aux vitres ruisselantes.

On abordait le ponton de dbarquement, des gens descendaient,
montaient, galement crotts, tremps et silencieux.  C'tait sur le
petit port un va-et-vient de parapluies, d'omnibus vite vanouis.
Puis le grand battement des roues faisait mousser l'eau sous leurs
palettes et le rivage fuyait, rentrait dans le vague paysage avec les
pensions Meyer, Mller, du Lac, dont les fentres, un instant
ouvertes, laissaient voir  tous les tages des mouchoirs agits, des
bras tendus qui semblaient dire: Grce, piti, emmenez-nous...  si
vous saviez...!

Parfois, le _Winkelried_ croisait au passage un autre vapeur avec son
nom en lettres noires sur le tambour blanc: _Germania_..., _Guillaume
Tell_....  C'tait le mme pont lugubre, les mmes caoutchoucs
miroitants, la mme traverse lamentable, que le vaisseau fantme
allt dans ce sens-ci ou dans celui-l, les mmes regards navrs,
changs d'un bord a l'autre.

Et dire que tous ces gens voyageaient pour leur plaisir, et qu'ils
taient aussi captifs pour leur plaisir, les pensionnaires des htels
du Lac, Meyer et Mller!

Ici, comme au Rigi-Kulm, ce qui suffoquait surtout Tartarin, ce qui le
navrait, le gelait encore plus que la pluie froide et le ciel sans
lumire, c'tait de ne pouvoir parler.  En bas, il avait bien retrouv
des figures de connaissance, le membre du Jockey avec sa nice (hum!
hum!...), l'acadmicien Astier-Rhu et le professeur Schwanthaler, ces
deux implacables ennemis condamns  vivre cte  cte, pendant un
mois, rivs au mme itinraire d'un voyage circulaire Cook, d'autres
encore; mais aucun de ces illustres Pruneaux ne voulait reconnatre le
Tarasconnais, que son passe-montagne, ses outils de fer, ses cordes en
sautoir distinguaient cependant, poinonnaient d'une faon toute
particulire.  Tous semblaient honteux du bal de la veille, de
l'entranement inexplicable o les avait jets la fougue de ce gros
homme.

Seule, Mme Schwanthaler tait venue vers son danseur, avec sa mine
toute rose et riante de petite fe boulotte, et, prenant sa jupe
deux doigts comme pour esquisser un pas de menuet: Ballir...
dantsir...  trs choli... disait la bonne dame.  tait-ce un souvenir
qu'elle voquait, ou la tentation de tourner encore en mesure?  C'est
qu'elle ne le lchait pas, et Tartarin, pour chapper  son
insistance, remontait sur le pont, aimant mieux se tremper jusqu'aux
os que d'tre ridicule.

Et il en tombait, et le ciel tait sale!  Pour achever de l'assombrir,
toute une bande de l'Arme du Salut qu'on venait de prendre
Beckenried, une dizaine de grosses filles  l'air hbt, en robe bleu
marine et chapeaux Greenaway, se groupait sous trois normes
parapluies rouges et chantait des versets, accompagns sur l'accordon
par un homme, une espce de David-la-Gamme, long, dcharn, les yeux
fous.

Ces voix aigus, molles, discordantes comme des cris de mouettes,
roulaient, se tranaient  travers la pluie, la fume noire de la
machine que le vent rabattait.  Jamais Tartarin n'avait entendu rien
de si lamentable.

A Brunnen, la troupe descendit, laissant les poches des voyageurs
gonfles de petites brochures pieuses; et presque aussitt que
l'accordon et les chants de ces pauvres larves eurent cess, le ciel
se dbrouilla, laissa voir quelques morceaux de bleu.

Maintenant, on entrait dans le lac d'Uri assombri et resserr entre de
hautes montagnes sauvages et, sur la droite, au pied du Seelisberg,
les touristes se montraient le champ de Grtli, o Melchtal, Frst et
Stauffacher firent le serment de dlivrer leur patrie.

Tartarin, trs mu, se dcouvrit religieusement sans prendre garde
la stupeur environnante, agita mme sa casquette en l'air par trois
fois, pour rendre hommage au mnes des hros.  Quelques passagers s'y
tromprent, et, poliment, lui rendirent son salut.

Enfin la machine poussa un mugissement enrou, rpercut d'un cho
l'autre de l'troit espace.  L'criteau qu'on accrochait sur le pont
chaque station nouvelle, comme on fait dans les bals publics pour
varier les contredanses, annona Tellsplatte.

On arrivait.

La chapelle est situe  cinq minutes du dbarcadre, tout au bord du
lac, sur la roche mme o Guillaume Tell sauta, pendant la tempte, de
la barque de Gessler.  Et c'tait pour Tartarin une motion
dlicieuse, pendant qu'il suivait le long du lac les voyageurs du
circulaire Cook, de fouler ce sol historique, de se rappeler, de
revivre les principaux pisodes du grand drame qu'il connaissait comme
sa propre histoire.

De tout temps, Guillaume Tell avait t un type.  Quand,  la
pharmacie Bzuquet, on jouait aux prfrences et que chacun crivait
sous pli cachet le pote, l'arbre, l'odeur, le hros, la femme qu'il
prfrait un de ces papiers portait invariablement ceci:

L'arbre prfr?--le baobab.

L'odeur?--de la poudre.

L'crivain?--Fenimore Cooper.

Ce que j'aurais voulu tre?--Guillaume Tell...

Et dans la pharmacie, il n'y avait qu'une voix pour s'crier: C'est
Tartarin!

Pensez s'il tait heureux et si le coeur lui battait d'arriver devant
la chapelle commmorative leve par la reconnaissance de tout un
peuple, il lui semblait que Guillaume Tell, en personne, allait lui
ouvrir la porte, encore tremp de l'eau du lac, son arbalte et ses
flches  la main.

On n'entre pas...  Je travaille...  Ce n'est pas le jour... cria de
lintrieur une voix forte double par la sonorit des votes.

Monsieur Astier-Rhu, de l'Acadmie Franaise!...

--Herr Doctor Professor Schwanthaler!...

--Tartarin de Tarascon!...

Dans l'ogive au-dessus du portail, le peintre, grimp sur un
chafaudage, parut presque  mi-corps, en blouse de travail, la
palette  la main.

Mon _famulus_ descend vous ouvrir, messieurs, dit-il avec une
intonation respectueuse.

--J'en tais sr, pardi!  pensa Tartarin...  Je n'avais qu' me
nommer.

Toutefois il eut le bon got de se ranger et, modestement, n'entra
qu'aprs tout le monde.

Le peintre, gaillard superbe, la tte rutilante et dore d'un artiste
de la Renaissance, reut ses visiteurs sur l'escalier de bois qui
menait  l'tage provisoire install pour les peintures du haut de la
chapelle.  Les fresques reprsentant les principaux pisodes de la vie
de Guillaume Tell, taient termines, moins une, la scne de la pomme
sur la place d'Altorf.  Il y travaillait en ce moment, et son jeune
_famoulous_,--comme il disait,--les cheveux  l'archange, les jambes
et les pieds nus sous son sarrau moyen ge, lui posait l'enfant de
Guillaume Tell.

Tous ces personnages archaques, rouges, verts, jaunes, bleus, empils
plus hauts que nature dans d'troites rues, sous des poternes du
temps, et faits pour tre vus  distance, impressionnaient les
spectateurs un peu tristement, mais on tait l pour admirer et l'on
admira.  D'ailleurs, personne n'y connaissait rien.

Je trouve cela d'un grand caractre! dit le pontifiant Astier-Rhu,
son sac de nuit  la main.

Et Schwanthaler, un pliant sous le bras, ne voulant pas tre en reste,
cita deux vers de Schiller, dont la moiti resta dans sa barbe de
fleuve.  Puis les dames s'exclamrent et, pendant un moment, on
n'entendit que des:

Schn!...  oh!  schn...

--Yes...  lovely...

--Exquis, dlicieux...

On se serait cru chez le ptisser.

Brusquement une voix clata, dchira d'une sonnerie de trompette le
silence recueilli:

Mal paul, je vous dis...  Cette arbalte n'est pas en place...

On se figure la stupeur du peintre en face de l'exorbitant alpiniste
qui, le pic en main, le piolet sur l'paule, risquant d'assommer
quelqu'un  chacune de ses voltes nombreuses, lui dmontrait par A + B
que le mouvement de son Guillaume Tell n'tait pas juste.

Et je m'y connais, au _mouains_...  Je vous prie de le croire...

--Vous tes?

--Comment!  qui je suis?... fit le Tarasconnais tout  fait vex.  Ce
n'tait donc pas devant lui que la porte avait cd; et redressant sa
taille: Allez demander mon nom aux panthres du Zaccar, aux lions de
l'Atlas, ils vous rpondront peut-tre.

Il y eut une reculade, un effarement gnral.

Mais, enfin, demanda le peintre, en quoi mon mouvement n'est-il pas
juste?

--Regardez-moi, t!

Tombant en arrt d'un double coup de talon qui fit fumer les planches,
Tartarin, paulant son piolet en arbalte, se campa.

Superbe!  Il a raison...  Ne bougez plus...

Puis au famulus: Vite, un carton, du fusain.

Le fait est que le Tarasconnais tait  peindre, trapu, le dos rond,
la tte incline dans le passe-montagne en mentonnire de casque et
son petit oeil flamboyant qui visait le famulus pouvant.

Imagination,  magie!  Il se croyait sur la place d'Altorf, en face de
son enfant, lui qui n'en avait jamais eu; une flche dans le goulot de
son arbalte, une autre  sa ceinture pour percer le coeur du tyran.
Et sa conviction devenait si forte qu'elle se communiquait autour de
lui.

C'est Guillaume Tell!... disait le peintre, accroupi sur un
escabeau, poussant son croquis d'une main fivreuse: Ah!  monsieur,
que ne vous ai-je connu plus tt!  vous m'auriez servi de modle...

--Vraiment!  vous trouvez quelque ressemblance?... fit Tartarin
flatt, sans dranger la pose.

Oui, c'est bien ainsi que l'artiste se reprsentait son hros.

La tte aussi?

--Oh!  la tte peu importe... Le peintre s'cartait, regardait son
croquis: Un masque viril, nergique, c'est tout ce qu'il faut,
puisqu'on ne sait rien de Guillaume Tell et que probablement il n'a
jamais exist.

De stupeur, Tartarin laissa tomber son arbalte.

Outre!...[*] Jamais exist!...  Que me dites-vous l?

  [*] Outre et boufre sont des jurons tarasconnais d'tymologie
  mystrieuse.  Les dames elles-mmes s'en servent parfois, mais en y
  ajoutant une attnuation.  Outre!...  que vous me feriez dire.

--Demandez  ces messieurs...

Astier-Rhu solennel, ses trois mentons sur sa cravate blanche: C'est
une lgende danoise.

--Islndische...?  affirma Schwanthaler non moins majestueux.

--Saxo Grammaticus raconte qu'un vaillant archer appel Tobe ou
Paltanoke...

--Es ist in der Vilkinasaga geschrieben...

                             Ensemble:

    fut condamn par le roi de  |  dass der Islndische Knig
    Danemark, Harold aux dents  |  Necding...
    bleues...                  |

L'oeil fixe, le bras tendu, sans se regarder ni se comprendre ils
parlaient  la fois, comme en chaire, de ce ton doctoral, despotique,
du professeur sr de n'tre jamais contest, ils s'chauffaient,
criant des noms, des dates: Justinger de Berne!  Jean de
Winterthur!...

Et peu  peu, la discussion devint gnrale, agite, furieuse, parmi
les visiteurs.  On brandissait des pliants, des parapluies, des
valises, et le malheureux artiste allait de l'un  l'autre prchant la
concorde, tremblant pour la solidit de son chafaudage.  Quand la
tempte fut apaise, il voulut reprendre son croquis et chercher le
mystrieux alpiniste, celui dont les panthres du Zaccar et les lions
de l'Atlas seuls auraient pu dire le nom; l'Alpiniste avait disparu.

Il grimpait maintenant  grands pas furieux un petit chemin  travers
des bouleaux et des htres vers l'htel de la Tellsplatte o le
courrier des Pruviens devait passer la nuit, et, sous le coup de sa
dception, parlait tout haut, enfonait rageusement son alpenstock
dans la sente dtrempe.

Jamais exist, Guillaume Tell!  Guillaume Tell, une lgende!  Et c'est
le peintre charg de dcorer la Tellsplatte qui lui disait cela
tranquillement.  Il lui en voulait comme d'un sacrilge, il en voulait
aux savants,  ce sicle nieur, dmolisseur, impie, qui ne respecte
rien, ni gloire ni grandeur, coquin de sort!

Ainsi, dans deux cents, trois cents ans, lorsqu'on parlerait de
Tartarin il se trouverait des Astier-Rhu, des Schwanthaler pour
soutenir que Tartarin n'avait jamais exist, une lgende provenale ou
barbaresque!  Il s'arrta suffoqu par l'indignation et la raide
monte, s'assit sur un banc rustique.

On voyait de l le lac entre les branches, les murs blancs de la
chapelle comme un mausole neuf.  Un mugissement de vapeur, avec le
clapotis de l'abordage, annonait encore l'arrive de nouveaux
visiteurs.  Ils se groupaient au bord de l'eau le Guide en main,
s'avanaient avec des gestes recueillis, des bras tendus qui
racontaient la lgende.  Et tout  coup, par un brusque revirement
d'ides, le comique de la chose lui apparut.

Il se reprsentait toute la Suisse historique vivant sur ce hros
imaginaire, levant des statues, des chapelles en son honneur sur les
placettes des petites villes et dans les muses des grandes,
organisant des ftes patriotiques o lon accourait, bannires en
tte, de tous les cantons; et des banquets, des toasts, des discours,
des hurrahs, des chants, les larmes gonflant les poitrines, tout cela
pour le grand patriote que tous savaient n'avoir jamais exist.

Vous parlez de Tarascon, en voil une tarasconnade, et comme jamais,
l-bas, il ne s'en est invent de pareille!

Remis en belle humeur, Tartarin gagna en quelques solides enjambes la
grand'route de Fluelen aubord de laquelle l'htel de la Tellsplatte
tale sa longue faade  volets verts.  En attendant la cloche du
dner, les pensionnaires marchaient de long en large devant une
cascade en rocaille, sur la route ravine o s'alignaient des
berlines, brancards  terre, parmi les flaques d'eau mires d'un
couchant couleur de cuivre.

Tartarin s'informa de son homme.  On lui apprit qu'il tait  table:
Menez-moi vers lui, zou! et ce fut dit d'une telle autorit que,
malgr la respectueuse rpugnance qu'on tmoignait pour dranger un si
important personnage, une servante mena l'Alpiniste par tout l'htel,
o son passage souleva quelque stupeur, vers le prcieux courrier,
mangeant  part, dans une petite salle sur la cour.

Monsieur, dit Tartarin en entrant, son piolet sur l'paule,
excusez-moi si...

Il s'arrta stupfait, pendant que le courrier, long, sec, la
serviette au menton dans le nuage odorant d'une assiette de soupe
chaude, lchait sa cuillre.

V!  Monsieur Tartarin...

--T Bompard.

C'tait Bompard, l'ancien grant du Cercle, bon garon, mais afflig
d'une imagination fabuleuse qui l'empchait de dire un mot de vrai et
l'avait fait surnommer  Tarascon l'Imposteur.  Qualifi d'imposteur,
 Tarascon, jugez ce que cela doit tre!  Et voil le guide
incomparable, le grimpeur des Alpes, de l'Himalaya, des monts de la
Lune!

Oh!  alors, je comprends... fit Tartarin un peu du mais joyeux
quand mme de retrouver une figure du pays et le cher, le dlicieux
accent du Cours.

Diffremment, monsieur Tartarin, vous dnez avec moi, qu?

Tartarin s'empressa d'accepter, savourant le plaisir de s'asseoir
une petite table intime, deux couverts face  face, sans le moindre
compotier litigieux, de pouvoir trinquer, parler en mangeant, et en
mangeant d'excellentes choses, soignes et naturelles, car MM. les
courriers sont admirablement traits par les aubergistes, servis
part, des meilleurs vins et de mets d'extra.

Et il y en eut des au moins, pas moins, diffremment!

Alors, mon bon, c'est vous que j'entendais cette nuit, l-haut, sur
la plate-forme?...

--Et!  parfaite_main_...  Je faisais admirer  ces demoiselles...
C'est beau, pas vrai, ce soleil levant sur les Alpes?

--Superbe! fit Tartarin, d'abord sans conviction, pour ne pas le
contrarier, mais emball au bout d'une minute; et c'tait tourdissant
d'entendre les deux Tarasconnais clbrer avec enthousiasme les
splendeurs qu'on dcouvre du Rigi.  On aurait dit Joanne alternant
avec Baedeker.

Puis,  mesure que le repas avanait, la conversation devenait plus
intime, pleine de confidences, d'effusions, de protestations qui
mettaient de bonnes larmes dans leurs yeux de Provence, brillants et
vifs, gardant toujours en leur facile motion une pointe de farce et
de raillerie.  C'est par l seulement que les deux amis se
ressemblaient; l'un aussi sec, marin, tann, coutur de ces fronces
spciales aux grimes de profession, que l'autre tait petit, rbl, de
teint lisse et de sang repos.

Il en avait tant vu ce pauvre Bompard, depuis son dpart du Cercle:
cette imagination insatiable qui l'empchait de tenir en place l'avait
roul sous tant de soleils, de fortunes diverses!  Et il racontait ses
aventures, dnombrait toutes les belles occasions de s'enrichir qui
lui avaient craqu, l, dans la main, comme sa dernire invention
d'conomiser au budget de la guerre la dpense des godillots...
Savez-vous comment?...  Oh!  mon Dieu, c'est bien simple...  en
faisant ferrer les pieds des militaires.

--_Outre!_... dit Tartarin pouvant.

Bompard continuait, toujours trs calme, avec cet air fou  froid
qu'il avait:

Une grande ide, n'est-ce pas?  Eh!  b, au ministre, ils ne m'ont
seulement pas rpondu...  Ah!  mon pauvre monsieur Tartarin, j'en ai
eu de mauvais moments, j'en ai mang du pain de misre, avant d'tre
entr au service de la Compagnie...

--La Compagnie?

Bompard baissa la voix discrtement.

Chut!  tout  l'heure, pas ici... Puis reprenant son intonation
naturelle: Et autrement, vous autres,  Tarascon, qu'est-ce qu'on
fait?  Vous ne m'avez toujours pas dit ce qui vous amne dans nos
montagnes...

Ce fut  Tartarin de s'pancher.  Sans colre, mais avec cette
mlancolie de dclin, cet ennui dont sont atteints en vieillissant les
grands artistes, les femmes trs belles, tous les conqurants de
peuples et de coeurs, il dit la dfection de ses compatriotes, le
complot tram pour lui enlever la prsidence, et le parti qu'il avait
pris de faire acte d'hrosme, une grande ascension, la bannire
tarasconnaise plus haut qu'on ne l'avait jamais plante, de prouver
enfin aux alpinistes de Tarascon qu'il tait toujours
digne... toujours digne... L'motion l'treignait, il dut se taire,
puis:

Vous me connaissez, Gonzague... Et rien ne saurait rendre ce qu'il
mettait d'effusion, de caresse rapprochante, dans ce prnom
troubadouresque de Bompard.  C'tait comme une faon de serrer ses
mains, de se le mettre plus prs du coeur... Vous me connaissez, qu!
Vous savez si j'ai boud quand il s'est agi de marcher au lion; et,
pendant la guerre, quand nous avons organis ensemble la dfense du
Cercle...

Bompard hocha la tte avec une mimique terrible; il croyait y tre
encore.

Eh bien!  mon bon, ce que les lions, ce que les canons Krupp
n'avaient pu faire, les Alpes y sont arrives...  J'ai peur.

--Ne dites pas cela, Tartarin!

--Pourquoi?  fit le hros avec une grande douceur...  Je le dis, parce
que cela est...

Et tranquillement, sans pose, il avoua l'impression que lui avait
faite le dessin de Dor, cette catastrophe du Cervin reste dans ses
yeux.  Il craignait des prils pareils; et c'est ainsi qu'entendant
parler d'un guide extraordinaire, capable de les lui viter, il tait
venu se confier  lui.

Du ton le plus naturel, il ajouta:

Vous n'avez jamais t guide, n'est-ce pas, Gonzague?

--H!  si, rpondit Bompard en souriant...  Seulement je n'ai pas fait
tout ce que j'ai racont...

--Bien entendu! approuva Tartarin.

Et l'autre entre ses dents:

Sortons un moment sur la route, nous serons plus libres pour causer.

La nuit venait, un souffle tide, humide, roulait des flocons noirs
sur le ciel o le couchant avait laiss de vagues poussires grises.
Ils allaient  mi-cte, dans la direction de Fluelen, croisant des
ombres muettes de touristes affams qui rentraient  l'htel, ombres
eux-mmes, sans parler, jusqu'au long tunnel qui coupe la route,
ouvert de baies en terrasse du ct du lac.

Arrtons-nous ici... entonna la voix creuse de Bompard, qui rsonna
sous la vote comme un coup de canon.  Et assis sur le parapet, ils
contemplrent l'admirable vue du lac, des dgringolades de sapins et
de htres, noirs, serrs, en premier plan, derrire, des montagnes
plus hautes, aux sommets en vagues, puis d'autres encore d'une
confusion bleutre comme des nues; au milieu la trane blanche,
peine visible, d'un glacier fig dans les creux, qui tout  coup
s'illuminait de feux iriss, jaunes, rouges, verts.  On clairait la
montagne de flammes de bengale.

De Fluelen, des fuses montaient, s'grenaient en toiles
multicolores, et des lanternes vnitiennes allaient, venaient sur le
lac dont les bateaux restaient invisibles, promenant de la musique et
des gens de fte.

Un vrai dcor de ferie dans l'encadrement des murs de granit,
rguliers et froids, du tunnel.

Quel drle de pays, pas moins, que cette Suisse... s'cria Tartarin.

Bompard se mit  rire.

Ah!  _va_, la Suisse...  D'abord, il n'y en a pas de Suisse!



V

CONFIDENCES SOUS UN TUNNEL


La Suisse,  l'heure qu'il est, _v!_ monsieur Tartarin, n'est plus
qu'un vaste Kursaal, ouvert de juin en septembre, un casino
panoramique, o l'on vient se distraire des quatre parties du monde et
qu'exploite une compagnie richissime  centaines de millions de
milliasses, qui a son sige  Genve et  Londres.  Il en fallait de
l'argent, figurez-vous bien, pour affermer, peigner et pomponner tout
ce territoire, lacs, forts, montagnes et cascades, entretenir un
peuple d'employs, de comparses, et sur les plus hautes cimes
installer des htels mirobolants, avec gaz, tlgraphes,
tlphones!...

--C'est pourtant vrai, songe tout haut Tartarin qui se rappelle le
Rigi.

--Si c'est vrai!...  Mais vous n'avez rien vu...  Avancez un peu dans
le pays, vous ne trouverez pas un coin qui ne soit truqu, machin
comme les dessous de l'Opra; des cascades claires  giorno, des
tourniquets  l'entre des glaciers, et, pour les ascensions, des tas
de chemins de fer hydrauliques ou funiculaires.  Toutefois, la
Compagnie, songeant  sa clientle d'Anglais et d'Amricains
grimpeurs, garde  quelques Alpes fameuses, la Jungfrau, le Moine, le
Finsteraarhorn, leur apparence dangereuse et farouche, bien qu'en
ralit, il n'y ait pas plus de risques l qu'ailleurs.

--Pas moins, les crevasses, mon bon, ces horribles crevasses...  Si
vous tombez dedans?

--Vous tombez sur la neige, monsieur Tartarin, et vous ne vous faites
pas de mal; il y a toujours en bas, au fond, un portier, un chasseur,
quelqu'un qui vous relve, vous brosse, vous secoue et gracieusement
s'informe: Monsieur n'a pas de bagages?...

--Qu'est-ce que vous me chantez l, Gonzague?

Et Bompard redoublant de gravit:

L'entretien de ces crevasses est une des plus grosses dpenses de la
Compagnie.

Un moment de silence sous le tunnel dont les environs sont accalmis.
Plus de feux varis, de poudre en l'air, de barques sur l'eau; mais la
lune s'est leve et fait un autre paysage de convention, bleutre,
fluidique, avec des pans d'une ombre impntrable...

Tartarin hsite  croire son compagnon sur parole.  Pourtant il
rflchit  tout ce qu'il a vu dj d'extraordinaire en quatre jours,
le soleil du Rigi, la farce de Guillaume Tell; et les inventions de
Bompard lui paraissent d'autant plus vraisemblables que dans tout
Tarasconnais le hbleur se double d'un gobeur.

Diffremment, mon bon ami, comment expliquez-vous ces catastrophes
pouvantables...  celle du Cervin, par exemple!...

--Il y a seize ans de cela, la Compagnie n'tait pas constitue,
monsieur Tartarin.

--Mais, l'anne dernire encore, l'accident du Wetterhorn, ces deux
guides ensevelis avec leurs voyageurs!...

--Il faut bien, t, pardi!...  pour amorcer les alpinistes...  Une
montagne o l'on ne s'est pas un peu cass la tte, les Anglais n'y
viennent plus...  Le Wetterhorn priclitait depuis quelque temps; avec
ce petit fait-divers, les recettes ont remont tout de suite.

--Alors, les deux guides?...

--Se portent aussi bien que les voyageurs; on les a seulement fait
disparatre, entretenus  l'tranger pendant six mois...  Une rclame
qui cote cher, mais la Compagnie est assez riche pour s'offrir cela.

--coutez, Gonzague...

Tartarin s'est lev, une main sur l'paule de l'ancien grant:

Vous ne voudriez pas qu'il m'arrivt malheur, _qu_?...  Eh bien!
parlez-moi franchement...  vous connaissez mes moyens comme alpiniste,
ils sont mdiocres.

--Trs mdiocres, c'est vrai!

--Pensez-vous cependant que je puisse, sans trop de danger, tenter
l'ascension de la Jungfrau?

--J'en rpondrais, ma tte dans le feu, monsieur Tartarin...  Vous
n'avez qu' vous fier au guide, _v!_

--Et si j'ai le vertige?

--Fermez les yeux.

--Si je glisse?

--Laissez-vous faire...  C'est comme au thtre...  Il y a des
praticables...  On ne risque rien...

--Ah!  si je vous avais l pour me le dire, pour me le rpter...
Allons, mon brave, un bon mouvement, venez avec moi...

Bompard ne demanderait pas mieux, pcar!  mais il a ses Pruviens
sur les bras jusqu' la fin de la saison; et comme son ami s'tonne de
lui voir accepter ces fonctions de courrier, de subalterne:

Que voulez-vous, monsieur Tartarin?...  C'est dans notre
engagement...  La Compagnie a le droit de nous employer comme bon lui
semble.

Le voil comptant sur ses doigts tous ses avatars divers depuis trois
ans...  guide dans l'Oberland, joueur de cor des Alpes, vieux chasseur
de chamois, ancien soldat de Charles X, pasteur protestant sur les
hauteurs...

Qus aco? demande Tartarin surpris.

Et l'autre de son air tranquille:

B!  oui.  Quand vous voyagez dans la Suisse allemande, des fois vous
apercevez  des hauteurs vertigineuses un pasteur prchant en plein
air, debout sur une roche ou dans une chaire rustique en tronc
d'arbre.  Quelques bergers, fromagers,  la main leurs bonnets de
cuir, des femmes coiffes et costumes selon le canton, se groupent
autour avec des poses pittoresques; et le paysage est joli, des
pturages verts ou frais moissonns, des cascades jusqu' la route et
des troupeaux aux lourdes cloches sonnant  tous les degrs de la
montagne.  Tout a, _v!_ c'est du dcor, de la figuration.
Seulement, il n'y a que les employs de la Compagnie, guides,
pasteurs, courriers, hteliers qui soient dans le secret, et leur
intrt est de ne pas l'bruiter de peur d'effaroucher la clientle.

L'Alpiniste reste abasourdi, muet, le comble chez lui de la
stupfaction.  Au fond, quelque doute qu'il ait de la vracit de
Bompard, il se sent rassur, plus calme sur les ascensions alpestres,
et bientt l'entretien se fait joyeux.  Les deux amis parlent de
Tarascon, de leurs bonnes parties de rire d'autrefois, quand on tait
plus jeune.

A propos de _galjade,_[*] dit subitement Tartarin, ils m'en ont fait
une bien bonne au Rigi-Kulm...  Figurez-vous que ce matin... et il
raconte la lettre pique  sa glace, la rcite avec emphase:
_Franais du diable..._ C'est une mystification, qu?...

  [*] Galjade, plaisanterie, farce.

--On ne sait pas...  Peut-tre... dit Bompard qui semble prendre la
chose plus srieusement que lui.  Il s'informe si Tartarin, pendant
son sjour au Rigi, n'a eu d'histoire avec personne, n'a pas dit un
mot de trop.

Ah!  _va_, un mot de trop!  Est-ce qu'on ouvre seulement la bouche
avec tous ces Anglais, Allemands, muets comme des carpes sous prtexte
de bonne tenue!

A la rflexion, pourtant; il se souvient d'avoir riv son clou, et
vertement,  une espce de Cosaque, un certain Mi...  Milanof.

Manilof, corrige Bompard.

--Vous le connaissez?...  De vous  moi, je crois que ce Manilof m'en
voulait  cause d'une petite Russe...

--Oui, Sonia...  murmure Bompard soucieux...

--Vous la connaissez aussi?  Ah!  mon ami, la perle fine, le joli
petit perdreau gris!

--Sonia de Wassilief...  C'est elle qui a tu d'un coup de revolver,
en pleine rue, le gnral Felianine, le prsident du Conseil de guerre
qui avait condamn son frre  la dportation perptuelle.

Sonia assassin!  cette enfant, cette blondinette...  Tartarin ne veut
y croire.  Mais Bompard prcise, donne des dtails sur l'aventure, du
reste bien connue.  Depuis deux ans Sonia habite Zurich, o son frre
Boris, chapp de Sibrie, est venu la rejoindre, la poitrine perdue;
et, tout l't, elle le promne au bon air dans la montagne.  Le
courrier les a souvent rencontrs, escorts d'amis qui sont tous des
exils, des conspirateurs.  Les Wassilief, trs intelligents, trs
nergiques, ayant encore quelque fortune, sont  la tte du parti
nihiliste avec Bolibine, l'assassin du prfet de police, et ce Manilof
qui, l'an dernier, a fait sauter le palais d'hiver.

_Boufre!_ dit Tartarin, on a de drles de voisins au Rigi.

Mais en voil bien d'une autre.  Bompard ne ne va-t-il pas s'imaginer
que la fameuse lettre est venue de ces jeunes gens; il reconnat l
les procds nihilistes.  Le czar, tous les matins, trouve de ces
avertissements, dans son cabinet, sous sa serviette...

Mais enfin, dit Tartarin en plissant, pourquoi ces menaces?
Qu'est-ce que je leur ai fait?

Bompard pense qu'on l'a pris pour un espion.

Un espion, moi!

--_B_ oui! Dans tous les centres nihilistes,  Zurich,  Lausanne,
Genve, la Russie entretient  grands frais une nombreuse
surveillance; depuis quelque temps mme, elle a engag l'ancien chef
de la police impriale franaise avec une dizaine de Corses qui
suivent et observent tous les exils russes, se servent de mille
dguisements pour les surprendre.  La tenue de l'Alpiniste, ses
lunettes, son accent, il n'en fallait pas plus pour le confondre avec
un de ces agents.

Coquin de sort!  vous m'y faites penser, dit Tartarin...  ils avaient
tout le temps sur leurs talons un sacr tnor italien...  Ce doit tre
un mouchard bien sr...  Diffremment, qu'est-ce qu'il faut que je
fasse?

--Avant tout, ne plus vous trouver sur le chemin de ces gens l,
puisqu'on vous prvient qu'il vous arriverait malheur.

--Ah!  _va_, malheur...  Le premier qui m'approche, je lui fends la
tte avec mon piolet.

Et dans l'ombre du tunnel les yeux du Tarasconnais s'enflamment.  Mais
Bompard, moins rassur que lui, sait que la haine de ces nihilistes
est terrible, s'attaque en dessous, creuse et trame.  On a beau tre
un lapin comme le prsident, allez donc vous mfier du lit d'auberge
o l'on couche, de la chaise o l'on s'assied, de la rampe de paquebot
qui cdera tout  coup pour une chute mortelle.  Et les cuisines
prpares, le verre enduit d'un poison invisible.

Prenez garde au kirsch de votre gourde, au lait mousseux que vous
apporte le vacher en sabots.  Ils ne reculent devant rien, je vous
dis.

--Alors, quoi?  Je suis fichu! gronde Tartarin; puis saisissant la
main de son compagnon:

Conseillez-moi, Gonzague.

Aprs une minute de rflexion, Bompard lui trace son programme.
Partir le lendemain de bonne heure, traverser le lac, le col du
Brnig, coucher le soir  Interlaken.  Le jour suivant Grindelwald et
la petite Scheideck.  Le surlendemain, la Jungfrau!  Puis, en route
pour Tarascon, sans perdre une heure, sans se retourner.

Je partirai demain, Gonzague... fait le hros d'une voix mle avec
un regard d'effroi au mystrieux horizon que recouvre la pleine nuit,
au lac qui semble recler pour lui toutes les trahisons dans son calme
glac de ples reflets...



VI

LE COL DU BRUNIG.--TARTARIN TOMBE AUX MAINS DES
NIHILISTES.--DISPARITION D'UN TNOR ITALIEN ET D'UNE CORDE FABRIQUE
EN AVIGNON.--NOUVEAUX EXPLOITS DU CHASSEUR DE CASQUETTES.--PAN!  PAN!


Mondez...  mondez donc!

--Mais o, qu diable, faut-il que je monte?  tout est plein...  Ils
ne veulent de moi nulle part...

C'tait  la pointe extrme du lac des Quatre-Cantons, sur ce rivage
d'Alpnach, humide, infiltr comme un delta, o les voitures de la
poste s'organisent en convoi et prennent les voyageurs  la descente
du bateau pour leur faire traverser le Brnig.

Une pluie fine, en pointes d'aiguilles, tombait depuis le matin; et le
bon Tartarin, emptr de son fourniment, bouscul par les postiers,
les douaniers, courait de voiture en voiture, sonore et encombrant
comme cette homme-orchestre de nos ftes foraines, dont chaque
mouvement met en branle un triangle, une grosse caisse, un chapeau
chinois, des cymbales.  A toutes les portires l'accueillait le mme
cri d'effroi, le mme Complet! rbarbatif grogn dans tous les
dialectes, le mme hrissement en boule pour tenir le plus de place
possible et empcher de monter un si dangereux et retentissant
compagnon.

Le malheureux suait, haletait, rpondait par des Coquin de bon sort!
et des gestes dsesprs  la clameur impatience du convoi: En
route!--All right!--Andiamo!--Vorwrtz! Les chevaux piaffaient, les
cochers juraient.   la fin le conducteur de la poste, un grand rouge
en tunique et casquette plate, s'en mla lui-mme, et, ouvrant de
force la portire d'un landau  demi couvert, poussa Tartarin, le
hissa comme un paquet, puis resta debout et majestueux devant le
garde-crotte, la main tendue pour son _trinkgeld_.

Humili, furieux contre les gens de la voiture qui l'acceptaient _manu
militari_, Tartarin affectait de ne pas les regarder, enfonait son
porte-monnaie dans sa poche calait son piolet  ct de lui avec des
mouvements de mauvaise humeur, un parti pris grossier,  croire qu'il
descendait du packet de Douvres  Calais.

Bonjour, monsieur... dit une voix douce dj entendue.

Il leva les yeux, resta saisi, terrifi devant la jolie figure ronde
et rose de Sonia, assise en face de lui, sous l'auvent du landau o
s'abritait aussi un grand garon envelopp de chles, de couvertures,
et dont on ne voyait que le front d'une pleur livide parmi quelques
boucles de cheveux menus et dors comme les tiges de ses lunettes de
myope; le frre, sans doute.  Un troisime personnage que Tartarin
connaissait trop celui-l, les accompagnait, Manilof, l'incendiaire du
palais imprial.

Sonia, Manilof, quelle souricire!

C'est maintenant qu'ils allaient accomplir leur menace, dans ce col du
Brnig si escarp, entour d'abmes.  Et le hros, par une de ces
pouvantes en clair qui montrent le danger  fond, se vit tendu sur
la pierraille d'un ravin, balanc au plus haut d'un chne.  Fuir?  o,
comment?  Voici que les voitures s'branlaient, dtalaient  la file
au son de la trompe, une nue de gamins prsentant aux portires des
petits bouquets d'edelweiss.  Tartarin affol eut envie de ne pas
attendre, de commencer l'attaque en crevant d'un coup d'alpenstock le
cosaque assis  son ct; puis,  la rflexion, il trouva plus prudent
de s'abstenir.  videmment ces gens ne tenteraient leur coup que plus
loin, en des parages inhabits; et peut-tre aurait-il le temps de
descendre.  D'ailleurs, leurs intentions ne lui semblaient plus aussi
malveillantes.  Sonia lui souriait doucement de ses jolis yeux de
turquoise, le grand jeune homme ple le regardait, intress, et
Manilof, sensiblement radouci, s'cartait obligeamment, lui faisait
poser son sac entre eux deux.  Avaient-ils reconnu leur mprise en
lisant sur le registre du Rigi-Kulm l'illustre nom de Tartarin?  Il
voulut s'en assurer et, familier, bonhomme, commena:

Enchant de la rencontre, belle jeunesse...  seulement, permettez-moi
de me prsenter...  vous ignorez  qui vous avez affaire, _v_, tandis
que je sais parfaitement qui vous tes.

--Chut! fit du bout de son gant de Sude, la petite Sonia toujours
souriante, et elle lui montrait sur le sige de la voiture,  ct du
conducteur, le tnor aux manchettes et l'autre jeune Russe, abrits
sous le mme parapluie, riant, causant tous deux en italien.

Entre le policier et les nihilistes, Tartarin n'hsitait pas:

Connaissez-vous cet homme, au _mouains?_ dit-il tout bas,
rapprochant sa tte du frais visage de Sonia et se mirant dans ses
yeux clairs, tout  coup farouches et durs tandis qu'elle rpondait
oui d'un battement de cils.

Le hros frissonna, mais comme au thtre; cette dlicieuse inquitude
d'piderme qui vous saisit quand l'action se corse et qu'on se carre
dans son fauteuil pour mieux entendre ou regarder.  Personnellement
hors d'affaire, dlivr des horribles transes qui l'avaient hant
toute la nuit, empch de savourer son caf suisse, miel et beurre,
et, sur le bateau, tenu loin du bastingage, il respirait  larges
poumons, trouvait la vie bonne et cette petite Russe irrsistiblement
plaisante avec sa toque de voyage, son jersey montant au cou, serrant
les bras, moulant sa taille encore mince, mais d'une lgance
parfaite.  Et si enfant!  Enfant par la candeur de son rire, le duvet
de ses joues et la grce gentille dont elle talait le chle sur les
genoux de son frre: Es-tu bien?...  Tu n'as pas froid? Comment
croire que cette petite main, si fine sous le gant chamois, avait eu
la force morale et le courage physique de tuer un homme!

Les autres, non plus, ne semblaient plus froces; tous, le mme rire
ingnu, un peu contraint et douloureux sur les lvres tires du
malade, plus bruyant chez Manilof qui, tout jeune sous sa barbe en
broussaille, avait des explosions d'colier en vacances, des bouffes
de gaiet exubrante.

Le troisime compagnon, celui qu'on appelait Bolibine et qui causait
sur le sige avec l'Italien, s'amusait aussi beaucoup, se retournait
souvent pour traduire  ses amis des rcits que lui faisait le faux
chanteur, ses succs  l'Opra de Ptersbourg, ses bonnes fortunes,
les boutons de manchettes que les dames abonnes lui avaient offertes
 son dpart, des boutons extraordinaires, gravs de trois notes _la
do r_, l'ador; et ce calembour redit dans le landau y causait une
telle joie, le tnor lui-mme se rengorgeait, frisait si bien sa
moustache d'un air bte et vainqueur en regardant Sonia, que Tartarin
commenait  se demander s'il n'avait pas affaire  de simples
touristes,  un vrai tnor.

Mais les voitures, toujours  fond de train, roulaient sur des ponts,
longaient de petits lacs, des champs fleuris, de beaux vergers
ruisselants et dserts, car c'tait dimanche et les paysans rencontrs
avaient tous leurs costumes de fte, les femmes de longues nattes et
des chanes d'argent.  On commenait  gravir la route en lacet parmi
des forts de chnes et de htres; peu  peu le merveilleux horizon se
droulait sur la gauche,  chaque dtour en tage, des rivires des
valles d'o montaient des clochers d'glise, et tout au fond, la cime
givre du Finsteraarhorn, blanchissant sous le soleil invisible.

Bientt le chemin s'assombrit, d'aspect plus sauvage.  D'un ct, des
ombres profondes, chaos d'arbres plants en pente, tourments et
tordus, o grondait l'cume d'un torrent;  droite, une roche immense,
surplombante, hrisse de branches jaillies de ses fentes.

On ne riait plus dans le landau; tous admiraient, la tte leve,
essayaient d'apercevoir le sommet de ce tunnel de granit.

Les forts de l'Atlas!...  Il semble qu'on y est... dit gravement
Tartarin; et, sa remarque passant inaperue, il ajouta: Sans les
rugissements du lion, toutefois.

--Vous les avez entendus, monsieur? demanda Sonia.

Entendu le lion, lui!...  Puis, avec un doux sourire indulgent: Je
suis Tartarin de Tarascon, mademoiselle...

Et voyez un peu ces barbares?  Il aurait dit: Je m'appelle Dupont,
c'et t pour eux exactement la mme chose.  Ils ignoraient le nom de
Tartarin.

Pourtant, il ne se vexa pas et rpondit  la jeune fille qui voulait
savoir si le cri du lion lui avait fait peur: Non, mademoiselle...
Mon chameau, lui, tremblait la fivre entre mes jambes; mais je
visitais mes amorces, aussi tranquille que devant un troupeau de
vaches...  A distance, c'est  peu prs le mme cri, comme ceci,
_t!_

Pour donner  Sonia une exacte impression de la chose, il poussait de
son creux le plus sonore un Meuh... formidable, qui s'enfla,
s'tala, rpercut par l'cho de la roche.  Les chevaux se cabrrent:
dans toutes les voitures les voyageurs dresss, pleins d'pouvante,
cherchaient l'accident, la cause d'un pareil vacarme, et reconnaissant
l'alpiniste, dont la capote  demi rabattue du landau montrait la tte
 casque et le dbordant harnachement, se demandaient une fois encore:
Quel est donc cet animal-l!

Lui, trs calme, continuait  donner des dtails, la faon d'attaquer
la bte, de l'abattre et de la dpecer, le guidon en diamant dont il
ornait sa carabine pour tirer srement, la nuit.  La jeune fille
recourait, penche, avec un petit palpitement de ses narines trs
attentif.

On dit que Bombonnel chasse encore, demanda le frre, l'avez-vous
connu?

--Oui, dit Tartarin sans enthousiasme...  C'est un garon pas
maladroit...  Mais nous avons mieux que lui.

A bon entendeur, salut!  puis, d'un ton de mlancolie; Pas moins, ce
sont de fortes motions que ces chasses aux grands fauves.  Quand on
ne les a plus, l'existence semble vide, on ne sait de quoi la
combler.

Ici, Manilof, qui comprenait le franais sans le parler et semblait
couter le Tarasconnais trs curieusement, son front d'homme du peuple
coup d'une grande ride en cicatrice, dit quelques mots en riant  ses
amis.

Manilof prtend que nous sommes de la mme confrrie, expliqua Sonia
 Tartarin...  Nous chassons comme vous les grands fauves.

--T!  oui, pardi...  les loups, les ours blancs...

--Oui, les loups, les ours blancs et d'autres btes nuisibles
encore...

Et les rires de recommencer, bruyants, interminables, sur un ton aigu
et froce cette fois, des rires qui montraient les dents et
rappelaient  Tartarin en quelle triste et singulire compagnie il
voyageait.

Tout  coup, les voitures s'arrtrent.  La route devenait plus raide
et faisait  cet endroit un long circuit pour arriver en haut du
Brnig que l'on pouvait atteindre par un raccourci de vingt minutes
pic dans une admirable fort de htres.  Malgr la pluie du matin, les
terrains glissants et dtremps, les voyageurs, profitant d'une
claircie, descendaient presque tous, s'engageaient  la file dans
l'troit chemin de schlittage.

Du landau de Tartarin, qui venait le dernier, les hommes mettaient
pied  terre; mais Sonia, trouvant les chemins trop boueux,
s'installait au contraire, et, commue l'Alpiniste descendait aprs les
autres, un peu retard par son attirail, elle lui dit  mi-voix:
Restez donc, tenez-moi compagnie, et d'une faon si cline!  Le
pauvre homme en resta boulevers se forgeant un roman aussi dlicieux
qu'invraisemblable qui fit battre son vieux coeur  grands coups.

Il fut vite dtromp en voyant la jeune fille se pencher anxieuse,
guetter Bolibine et l'Italien causant vivement  l'entre de la
schlitte, derrire Manilof et Boris dj en marche.  Le faux tnor
hsitait.  Un instinct semblait l'avertir de ne pas s'aventurer seul
en compagnie de ces trois hommes.  Il se dcida enfin, et Sonia le
regardait monter, en caressant sa joue ronde avec un bouquet de
cyclamens violtres, ces violettes de montagnes dont la feuille est
double de la frache couleur des fleurs.

Le landau allait au pas, le cocher descendu marchait en avant avec
d'autres camarades, et le convoi chelonnait plus de quinze voitures
rapproches par la perpendiculaire, roulant  vide, silencieusement.
Tartarin, trs mu, pressentant quelque chose de sinistre, n'osait
regarder sa voisine, tant il craignait une parole, un regard qui
aurait pu le faire acteur ou tout au moins complice dans le drame
qu'il sentait tout proche.  Mais Sonia ne faisait pas attention  lui,
l'oeil un peu fixe et ne cessant la caresse machinale des fleurs sur
le duvet de sa peau.

Ainsi, dit-elle aprs un long temps, ainsi vous savez qui nous
sommes, moi et mes amis...  Eh bien!  que pensez-vous de nous?  Qu'en
pensent les Franais?

Le hros plit, rougit.  Il ne tenait pas  indisposer par quelques
mots imprudents des gens aussi vindicatifs; d'autre part, comment
pactiser avec des assassins?  Il s'en tira par une mtaphore:

Diffremment, mademoiselle, vous me disiez tout  l'heure que nous
tions de la mme confrrie, chasseurs d'hydres et de monstres, de
despotes et de carnassiers...  C'est donc en confrre de Saint-Hubert
que je vais rpondre...  Mon sentiment est que, mme contre les
fauves, on doit se servir d'armes loyales...  Notre Jules Grard,
fameux tueur de lions, employait des balles explosibles...  Moi, je
n'admets pas a et ne l'ai jamais fait...  Quand j'allais au lion ou
la panthre, je me plantais devant la bte, face  face, avec une
bonne carabine  deux canons, et pan!  pan!  une balle dans chaque
oeil.

--Dans chaque oeil!...  fit Sonia.

--Jamais je n'ai manqu mon coup.

Il affirmait, s'y croyait encore.

La jeune fille le regardait avec une admiration nave, songeant tout
haut:

C'est bien ce qu'il y aurait de plus sr.

Un brusque dchirement de branches, de broussailles, et le fourr
s'carta au-dessus d'eux, si vivement, si flinement, que Tartarin, la
tte pleine d'aventures de chasse, aurait pu se croire  l'afft dans
le Zaccar.  Manilof sauta du talus, sans bruit, prs de la voiture.
Ses petits yeux brids luisaient dans sa figure tout corche par les
ronces, sa barbe et ses cheveux en oreille de chien ruisselaient de
l'eau des branches.  Haletant, ses grosses mains courtes et velues
appuyes  la portire, il interpella en russe Sonia qui, se tournant
vers Tartarin, lui demanda d'une voix brve:

Votre corde...vite...

--Ma...corde?...  bgaya le hros.

--Vite, vite...on vous la rendra tout  l'heure.

Sans lui fournir d'autre explication, de ses petits doigts gants elle
l'aidait  se dfubler de sa fameuse corde fabrique en Avignon.
Manilof prit le paquet en grognant de joie, regrimpa en deux bonds
sous le fourr avec une lasticit de chat sauvage.

Qu'est-ce qui se passe?  Qu'est-ce qu'ils vont faire?...  Il a l'air
froce... murmura Tartarin n'osant dire toute sa pense.

Froce, Manilof!  Ah!  comme on voyait bien qu'il ne le connaissait
pas.  Nul tre n'tait meilleur, plus doux, plus compatissant; et
comme trait de cette nature exceptionnelle, Sonia, le regard clair et
bleu, racontait que son ami venant d'excuter un dangereux mandat du
Comit rvolutionnaire et sautant dans le traneau qui l'attendait
pour la fuite, menaait le cocher de descendre, cote que cote, s'il
continuait  frapper,  surmener sa bte dont la vitesse pourtant le
sauvait.

Tartarin trouvait le trait digne de l'antique; puis, ayant rflchi
toutes les vies humaines sacrifies par ce mme Manilof, aussi
inconscient qu'un tremblement de terre ou qu'un volcan en fusion, mais
qui ne voulait pas qu'on ft du mal  une bte devant lui, il
interrogea la jeune fille d'un air ingnu:

Est-il mort beaucoup de monde, dans l'explosion du palais d'hiver?

--Beaucoup trop, rpondit tristement Sonia.  Et le seul qui devait
mourir a chapp.

Elle resta silencieuse, comme fche, et si jolie, la tte basse avec
ses grands cils dors battant sa joue d'un rose ple, Tartarin s'en
voulait de lui avoir fait de la peine, repris par le charme de
jeunesse, de fracheur pandu autour de l'trange petite crature.

Donc, monsieur, la guerre que nous faisons vous semble injuste,
inhumaine? Elle lui disait cela de tout prs, dans la caresse de son
haleine et de son regard; et le hros se sentait faiblir.

Vous ne croyez pas que toute arme soit bonne et lgitime pour
dlivrer un peuple qui rle, qui suffoque?

--Sans doute, sans doute...

La jeune fille, plus pressante  mesure que Tartarin faiblissait:

Vous parliez de vide  combler tout  l'heure; ne vous semble-t-il
pas qu'il serait plus noble, plus intressant de jouer sa vie pour une
grande cause que de la risquer en tuant des lions ou en escaladant des
glaciers?

--Le fait est... dit Tartarin gris, la tte perdue, tout angoiss
par le dsir fou, irrsistible, de prendre et de baiser cette petite
main ardente, persuadante, qu'elle posait sur son bras comme l-haut,
dans la nuit du Rigi-Kulm, quand il lui remettait son soulier.  A la
fin n'y tenant plus, et saisissant cette petite main gante entre les
siennes.

coutez, Sonia, dit-il d'une bonne grosse voix paternelle et
familire...  coutez, Sonia...

Un brusque arrt du landau l'interrompit.  On arrivait en haut du
Brnig; voyageurs et cochers rejoignaient leurs voitures pour
rattraper le temps perdu et gagner, d'un coup de galop, le prochain
village o l'on devait djeuner et relayer.  Les trois Russes
reprirent leurs places, mais celle de l'Italien resta inoccupe.

Ce monsieur est mont dans les premires voitures, dit Boris au
cocher qui s'informait; et s'adressant  Tartarin dont l'inquitude
tait visible:

Il faudra lui rclamer votre corde; il a voulu la garder avec lui.

L-dessus, nouveaux rires dans le landau et reprise, pour le brave
Tartarin des plus atroces perplexits, ne sachant que penser, que
croire devant la belle humeur, et la mine ingnue des prtendus
assassins.  Tout en enveloppant son malade de manteaux, de plaids, car
l'air de la hauteur s'avivait encore de la vitesse des voitures, Sonia
racontait, en russe, sa conversation avec Tartarin, jetant des pan!
pan!  d'une gentille intonation que rptaient ses compagnons aprs
elle, les uns admirant le hros, Manilof hochant la terre, incrdule.

Le relais!

C'est sur la place d'un grand village, une vieille auberge au balcon
de bois vermoulu,  l'enseigne en potence de fer rouill.  La file des
voitures s'arrte l, et pendant qu'on dtelle, les voyageurs affams
se prcipitent, envahissent au premier tage une salle peinte en vert
qui sent le moisi, o la table d'hte est dresse pour vingt couverts
tout au plus.  On est soixante, et l'on entend pendant cinq minutes
une bousculade effroyable, des cris, des altercations vhmentes entre
Riz et Pruneaux autour des compotiers, au grand effarement de
l'aubergiste qui perd la tte comme si tous les jours  la mme heure,
la poste ne passait pas, et qui dpche ses servantes, prises aussi
d'un garement chronique, excellent prtexte  ne servir que la moiti
des plats inscrits sur la carte et  rendre une monnaie fantaisiste,
o les sous blancs de suisse comptent pour cinquante centimes.

Si nous djeunions dans la voiture?... dit Sonia que ce remue-mnage
ennuie; et comme personne n'a le temps de s'occuper d'eux, les jeunes
gens se chargent du service.  Manilof revient brandissant un gigot
froid, Bolibine un pain long et des saucisses; mais le meilleur
fourrier c'est encore Tartarin.  Certes, l'occasion s'offrait belle
pour lui de se sparer de ses compagnons dans le brouhaha du relais,
de s'assurer tout au moins si l'Italien avait reparu, mais il n'y a
pas song, proccup uniquement du djeuner de la petite et de
montrer  Manilof et aux autres ce que peut un Tarasconnais
dbrouillard.

Quand il descend le perron de l'htel, grave et le regard fixe,
soutenant de ses mains robustes un grand plateau charg d'assiettes,
de serviettes, victuailles assorties, champagne suisse au casque dor,
Sonia bat des mains, le complimente:

Mais comment avez-vous fait?

--Je ne sais pas..  on s'en tire, t!...  Nous sommes tous comme a
Tarascon.

Oh!  les minutes heureuses.  Il comptera dans la vie du hros ce joli
djeuner en face de Sonia, presque sur ses genoux, dans un dcor
d'oprette: la place villageoise aux verts quinconces sous lesquels
clatent les dorures, les mousselines des Suissesses en costume se
promenant deux  deux comme des poupes.

Que le pain lui semble bon, et quelles savoureuses saucisses!  Le ciel
lui-mme s'est mis de la partie, clment, doux et voil, il pleut sans
doute, mais si lgrement, des gouttes perdues, juste de quoi tremper
le champagne suisse, dangereux pour les ttes mridionales.

Sous la vranda de l'htel, un quatuor tyrolien, deux gants et deux
naines aux haillons clatants et lourds, qu'on dirait chapps  la
faillite d'un thtre de foire, mlent leurs coups de gosier: aou...
aou... au cliquetis des assiettes et des verres.  Ils sont laids,
btes, immobiles, tendant les cordes de leurs cous maigres.  Tartarin
les trouve dlicieux, leur jette des poignes de sous, au grand
bahissement des villageois qui entourent le landau dtel.

Fife le Vranze! chevrote une voix dans la foule d'o surgit un grand
vieux, vtu d'un extraordinaire habit bleu  boutons d'argent dont les
basques balaient la terre, coiff d'un shako gigantesque en forme de
baquet  choucroute et si lourd avec son grand panache qu'il oblige le
vieux  marcher en balanant les bras comme un quilibriste.

Fieux soltat...  carte royale...  Charles tix.

Le Tarasconnais, encore aux rcits de Bompard, se met  rire, et tout
bas en clignant de l'oeil:

Connu, mon vieux... mais il lui donne quand mme une pice blanche
et lui verse une rasade que le vieux accepte en riant et faisant de
l'oeil, lui aussi, sans savoir pourquoi.  Puis dvissant d'un coin de
sa bouche une norme pipe en porcelaine, il lve son verre et boit
la compagnie! ce qui affermit Tartarin dans son opinion qu'ils ont
affaire  un collgue de Bompard.

N'importe!  un toast en vaut un autre.

Et, debout, dans la voiture, la voix forte, le verre haut, Tartarin se
fait venir les larmes aux yeux en buvant d'abord:  la France,  sa
patrie... puis  la Suisse hospitalire, qu'il est heureux d'honorer
publiquement, de remercier pour l'accueil gnreux qu'elle fait  tous
les vaincus,  tous les exils.  Enfin, baissant la voix, le verre
inclin vers ses compagnons de route, il leur souhaite de rentrer
bientt dans leur pays, d'y retrouver de bons parents, des amis srs,
des carrires honorables et la fin de toutes leurs dissensions, car on
ne peut pas passer sa vie  se dvorer.

Pendant le toast, le frre de Sonia sourit, froid et railleur derrire
ses lunettes blondes; Manilof, la nuque en avant, les sourcis gonfls
creusant sa ride, se demande si le gros barine ne va pas cesser
bientt ses bavardages, pendant que Bolibine perch sur le sige et
faisant grimacer sa mine falote, jaune et fripe  la tartare, semble
un vilain petit singe grimp sur les paules du Tarasconnais.

Seule, la jeune fille l'coute, trs srieuse, essayant de comprendre
cet trange type d'homme.  Pense-t-il tout ce qu'il dit?  A-t-il fait
tout ce qu'il raconte?  Est-ce un fou, un comdien ou seulement un
bavard, comme le prtend Manilof qui, en sa qualit d'homme d'action,
donne  ce mot une signification mprisante?

L'preuve se fera tout de suite.  Son toast fini, Tartarin vient de se
rasseoir, quand un coup de feu, un autre, encore un, partis non loin
de l'auberge, le remettent debout tout mu, l'oreille dresse,
reniflant la poudre.

Qui a tir?...  o est-ce!...  que se passe-t-il?

Dans sa caboche inventive dfile tout un drame, l'attaque du convoi
main arme, l'occasion de dfendre l'honneur et la vie de cette
charmante demoiselle.  Mais non, ces dtonations viennent simplement
du _Stand_, o la jeunesse du village s'exerce au tir tous les
dimanches.  Et comme les chevaux ne sont pas encore attels, Tartarin
propose ngligemment d'aller faire un tour jusque-l.  Il a son ide,
Sonia la sienne en acceptant.  Guids par le vieux de la garde royale
ondulant sous son grand shako, ils traversent la place, ouvrent les
rangs de la foule qui les suit curieusement.

Sous son toit de chaume et ses montants de sapins frais quarris, le
stand ressemble, en plus rustique,  un de nos tirs forains, avec
cette diffrence qu'ici les amateurs apportent leurs armes, des fusils
 baguette d'ancien systme et qu'ils manient assez adroitement.
Muet, les bras croiss, Tartarin juge les coups, critique tout haut,
donne des conseils, mais ne tire pas.  Les Russes l'pient et se font
signe.

Pan...  pan... ricane Bolibine avec le geste de mettre en joue et
l'accent de Tarascon.  Tartarin se retourne, tout rouge et bouffant de
colre.

Parfaite_main_, jeune homme...  Pan...  pan...  Et autant de fois que
vous voudrez.

Le temps d'armer une vieille carabine  double canon qui a d servir
des gnrations de chasseurs de chamois...  pan!.....  pan!.....
C'est fait.  Les deux balles sont dans la mouche.  Des hurrahs
d'admiration clatent de toutes parts.  Sonia triomphe, Bolibine ne
rit plus.

Mais ce n'est rien, cela, dit Tartarin...  vous allez voir...

Le stand ne lui suffit plus, il cherche un but, quelque chose
abattre, et la foule recule pouvante devant cet trange alpiniste,
trapu, farouche, la carabine au poing, proposant au vieux garde royal
de lui casser sa pipe entre les dents,  cinquante pas.  Le vieux
pousse des cris pouvantables et s'gare dans la foule que domine son
panache grelottant au-dessus des ttes serres.  Pas moins, il faut
que Tartarin la loge quelque part, cette balle.  T, pardi!  comme
Tarascon... Et l'ancien chasseur de casquettes jetant son couvre-chef
en l'air, de toutes les forces de ses doubles muscles, tire au vol et
le traverse.  Bravo! dit Sonia en piquant dans la petite ouverture
faite par la balle au drap de la casquette le bouquet de montagne qui
tantt caressait sa joue.

C'est avec ce joli trophe que Tartarin remonta en voiture.  La trompe
sonne, le convoi s'branle, les chevaux dtalent  fond de train sur
la descente de Brienz, merveilleuse route en corniche, ouverte  la
mine au bord des roches, et que des boute-roues espacs de deux mtres
sparent d'un abme de plus de mille pieds; mais Tartarin ne voit plus
le danger, il ne regarde pas non plus le paysage, la valle de
Meiringen baigne d'une claire bue d'eau, avec sa rivire aux lignes
droites, le lac, des villages qui se massent dans l'loignement et
tout un horizon de montagnes, de glaciers confondus parfois avec les
nues ou se dplaant aux dtours du chemin, s'cartant, se dcouvrant
connue les pices remues d'un dcor.

Amolli de penses tendres, le hros admire cette jolie enfant en face
de lui, songe que la gloire n'est qu'un demi-bonheur, que c'est triste
de vieillir seul par trop de grandeur, comme Mose, et que cette
frileuse fleur du Nord, transplante dans le petit jardin de Tarascon,
en gaierait la monotonie, autrement bonne  voir et  respirer que
l'ternel baobab, l'_arbos gigantea_, minusculement empot.  Avec ses
yeux d'enfant, son large front pensif et volontaire, Sonia le regarde
aussi et rve; mais sait-on jamais  quoi rvent les jeunes filles?



VII

LES NUITS DE TARASCON.--O EST-IL?--ANXIT.--LES CIGALES DU COURS
REDEMANDENT TARTARIN.--MARTYRS D'UN GRAND SAINT TARASCONNAIS.--LE CLUB
DES ALPINES.--CE QUI SE PASSAIT A LA PHARMACIE DE LA PLACETTE.--A MOI,
BZUQUET!


Une lettre, monsieur Bzuquet...  a vient de Suisse, v!...  de
Suisse! criait le facteur joyeusement de l'autre bout de la placette,
agitant quelque chose en l'air et se htant dans le jour qui tombait.

Le pharmacien, qui prenait le frais en bras de chemise devant sa
porte, bondit, saisit la lettre avec des mains folles, l'emporta dans
son antre aux odeurs varies d'lixirs et d'herbes sches, mais ne
l'ouvrit que le facteur parti, lest et rafrachi d'un verre du
dlicieux sirop de cadavre, en rcompense de la bonne nouvelle.

Quinze jours que Bzuquet l'attendait, cette lettre de Suisse, quinze
jours qu'il la guettait avec angoisse!  Maintenant, la voil.  Et rien
qu' regarder la petite criture trapue et dtermine de l'enveloppe,
le nom du bureau de poste: Interlaken, et le large timbre violet de
l'htel Jungfrau, tenu par Meyer, des larmes gonflaient ses yeux,
faisaient trembler ses lourdes moustaches de corsaire barbaresque o
susurrait un petit sifflotis bon enfant.

_Confidentiel.  Dchirer aprs lecture._

Ces mots trs gros en tte de la page et dans le style tlgrammique
de la pharmacope usage externe, agiter avant de s'en servir, le
troublrent au point qu'il lut tout haut, comme on parle dans les
mauvais rves:

_Ce qui m'arrive est pouvantable..._

Du salon  ct o elle faisait son petit somme d'aprs souper, Mme
Bzuquet la mre pouvait l'entendre, ou bien l'lve dont le pilon
sonnait  coups rguliers dans le grand mortier de marbre au fond du
laboratoire.  Bzuquet continua sa lecture  voix basse, la recommena
deux ou trois fois, trs pale, les cheveux littralement dresss.
Ensuite un regard rapide autour de lui, et _cra cra_...  voil la
lettre en mille miettes dans la corbeille  papiers; mais on pourrait
l'y retrouver, ressouder tous ces bouts ensemble, et pendant qu'il se
baisse pour les reprendre, une voix chevrotante appelle:

V, Ferdinand, tu es l?

--Oui maman... rpond le malheureux corsaire, fig de peur, tout son
grand corps  ttons sur le bureau.

Qu'est-ce que tu fais, mon trsor?

--Je fais...  h!  Je fais le collyre de Mlle Tournatoire.

La maman se rendort, le pilon de l'lve un instant suspendu reprend
son lent mouvement de pendule qui berce la maison et la placette
assoupies dans la fatigue de cette fin de journe d't.  Bzuquet,
maintenant, marche  grands pas devant sa porte, tour  tour rose ou
vert, selon qu'il passe devant l'un ou l'autre de ses bocaux.  Il lve
les bras, profre des mots hagards: Malheureux...perdu...fatal
amour...  comment le tirer de l? et, malgr son trouble, accompagne
d'un sifflement allgre la retraite des dragons s'loignant sous les
platanes du Tour de ville.

H!  adieu, Bzuquet... dit une ombre presse dans le crpuscule
couleur de cendre.

O allez voue donc, Pgoulade?

--Au Club, pardi!...  sance de nuit...  on doit parler de Tartarin et
de la prsidence...  Il faut venir.

--T oui!  je viendrai... rpond brusquement le pharmacien travers
d'une ide providentielle; il rentre, passe sa redingote, tte dans
les poches pour s'assurer que le passe-partout s'y trouve et le
casse-tte amricain sans lequel aucun Tarasconnais ne se hasarde par
les rues aprs la retraite.  Puis il appelle: Pascalon...
Pascalon... mais pas trop fort, de peur de rveiller la vieille dame.

Presque enfant et dj chauve, comme s'il portait tous ses cheveux
dans sa barbe frise et blonde, l'lve Pascalon avait l'me exalte
d'un sde, le front en dme, des yeux de chvre folle, et sur ses
joues poupines les tons dlicats, croustillants et dors d'un petit
pain de Beaucaire.  Aux grands jours des ftes alpestres, c'est  lui
que le Club confiait sa bannire, et l'enfant avait vou au
P. C. A. une admiration frntique, l'adoration brlante et
silencieuse du cierge qui se consume au pied de l'autel en temps de
Pques.

Pascalon, dit le pharmacien tout bas et de si prs qu'il lui
enfonait le crin de sa moustache dans l'oreille, j'ai des nouvelles
de Tartarin...  Elles sont navrantes...

Et le voyant plir:

Courage, enfant, tout peut encore se rparer...  Diffremment je te
confie la pharmacie...  Si l'on te demande de l'arsenic, n'en donne
pas; de l'opium, n'en donne pas non plus, ni de la rhubarbe...  ne
donne rien.  Si je ne suis pas rentr  dix heures, couche-toi et mets
les boulons.  Va!

D'un pas intrpide, il s'enfona dans la nuit du Tour de ville, sans
se retourner une fois, ce qui permit  Pascalon de se ruer sur la
corbeille, de la fouiller de ses mains rageuses et avides, de la
retourner enfin sur la basane du bureau pour voir s'il n'y restait pas
quelques morceaux de la mystrieuse lettre apporte par le facteur.

Pour qui connat l'exaltation tarasconnaise, il est ais de se
reprsenter l'affolement de la petite ville depuis la brusque
disparition de Tartarin.  Et autrement, pas moins, diffremment, ils
en avaient tous perdu la tte, d'autant qu'on tait en plein coeur
d'aot et que les crnes bouillaient sous le soleil  faire sauter
tous leurs couvercles.  Du matin au soir, on ne parlait que de cela en
ville, on n'entendait que ce nom: Tartarin sur les lvres pinces
des dames  _capot_, sur la bouche fleurie des grisettes coiffes d'un
ruban de velours: Tartarin, Tartarin... et dans les platanes du
Cours, alourdis de poussire blanche, o les cigales perdues, vibrant
avec la lumire semblaient s'trangler de ces deux syllabes sonores:
Tar...  tar...  tar...  tar...  tar...

Personne ne sachant rien, naturellement tout le monde tait inform et
donnait une explication au dpart du prsident.  Il y avait des
versions extravagantes.  Selon les uns, il venait d'entrer  la
Trappe, il avait enlev la Dugazon; pour les autres, il tait all
dans les les fonder une colonie qui s'appelait Port-Tarascon, ou
bien, parcourait l'Afrique centrale  la recherche de Livingstone.

Ah!  va Livingstone!...  Voil deux ans qu'il est mort...

Mais l'imagination tarasconnaise dfie tous les calculs du temps et de
l'espace.  Et le rare, c'est que ces histoires de Trappe, de
colonisation, de lointains voyages taient des ides de Tartarin, des
rves de ce dormeur veill, jadis communiqus  ses intimes qui ne
savaient que croire  cette heure et, trs vexe au fond de n'tre pas
informs, affectaient vis--vis de la foule la plus grande rserve,
prenaient entre eux des airs sournois, entendus.  Excourbanis
souponnait Bravida d'tre au courant; et Bravida disait de son ct:
Bzuquet doit tout savoir.  Il regarde de travers comme un chien qui
porte un os.

C'est vrai que le pharmacien souffrait mille morts avec ce secret en
cilice qui le cuisait, le dmangeait, le faisait plir et rougir dans
la mme minute et loucher continuellement.  Songez qu'il tait de
Tarascon, le malheureux, et dites si, dans tout le martyrologe, il
existe un supplice aussi terrible que celui-l: le martyre de saint
Bzuquet, qui savait quelque chose mais ne pouvait rien dire.

C'est pourquoi, ce soir-l, malgr les nouvelles terrifiantes, sa
dmarche avait on ne sait quoi d'allg, de plus libre, pour courir
la sance.  En_fen_!...  Il allait parler, s'ouvrir, dire ce qui lui
pesait tant; et dans sa hte de se dlester, il jetait en passant des
demi-mots aux promeneurs du Tour de ville.  La journe avait t si
chaude que, malgr l'heure insolite et l'ombre terrifiante,--huit
heures _manque un quart_ au cadran de la commune,--il y avait dehors,
un monde fou, des familles bourgeoises assises sur les bancs et
prenant le bon de l'air pendant que leurs maisons s'vaporaient, des
bandes d'ourdisseuses marchant cinq ou six en se tenant le bras sur
une ligne ondulante de bavardages et de rires.  Dans tous les groupes,
on parlait de Tartarin:

Et autrement, monsieur Bzuquet toujours pas de lettre?...
demandait-on au pharmacien en l'arrtant au passage.

Si fait, mes enfants, si fait...  Lisez le _Forum_, demain matin...

Il htait le pas, mais on le suivait, on s'accrochait  lui, et cela
faisait le long du Cours une rumeur, un pitinement de troupeau qui
s'arrta sous les croises du Club ouvertes en grands carrs de
lumire.

Les sances se tenaient dans l'ancienne salle de la bouillotte dont la
longue table, recouverte du mme drap vert, servait  prsent de
bureau.  Au milieu, le fauteuil prsidentiel avec le P. C. A. brod
sur le dossier;  un bout et comme en dpendance, la chaise du
secrtaire.  Derrire, la bannire se dployait au-dessus d'un long
carton-pte verniss o les Alpines sortaient en relief avec leurs
noms respectifs et leurs altitudes.  Des alpenstocks d'honneur
incrusts d'ivoire, en faisceaux comme des queues de billard, ornaient
les coins, et la vitrine talait des curiosits ramasses sur la
montagne, cristaux, silex, ptrifications, deux oursins, une
salamandre.

En l'absence de Tartarin, Costecalde rajeuni, rayonnant, occupait le
fauteuil; la chaise tait pour Excourbanis qui faisait fonction de
secrtaire; mais ce diable d'homme, crpu, velu, barbu, prouvait un
besoin de bruit, d'agitation qui ne lui permettait pas les emplois
sdentaires.  Au moindre prtexte, il levait les bras, les jambes,
poussait des hurlements effroyables, des ha!  ha!  ha! d'une joie
froce, exubrante, que terminat toujours ce terrible cri de guerre en
patois tarasconnais: _Fen d brut_!  faisons du bruit... On
l'appelait le gong  cause de sa voix de cuivre partant  vous faire
saigner les oreilles sous une continuelle dtente.

 et l, sur un divan de crin autour de la salle, les membres du
comit.

En premire ligne, l'ancien capitaine d'habillement Bravida que tout
le monde,  Tarascon, appelait le Commandant; un tout petit homme,
propre comme un sou, qui se rattrapait de sa taille d'enfant de
troupe, en se faisant la tte moustachue et sauvage de Vercingtorix.

Puis une longue face creuse et maladive, Pgoulade, le receveur, le
dernier naufrag de la Mduse.  De mmoire d'homme, il y a toujours eu
 Tarascon un dernier naufrag de la Mduse.  Dans un temps, mme, on
en comptait jusqu' trois, qui se traitaient mutuellement d'imposteurs
et n'avaient jamais consenti  se trouver ensemble.  Des trois, le
seul vrai, c'tait Pgoulade.  Embarqu sur la Mduse avec ses
parents, il avait subi le dsastre  six mois, ce qui ne l'empchait
pas de le raconter, _de visu_, dans les moindres dtails, la famine,
les canots, le radeau, et comment il avait pris  la gorge le
commandant qui se sauvait: Sur ton banc de quart, misrable!... A
six mois, _outre_!...  Assommant, du reste, avec cette ternelle
histoire que tout le monde connaissait, ressassait depuis cinquante
ans, et dont il prenait prtexte pour se donner un air dsol, dtach
de la vie.

Aprs ce que j'ai vu! disait-il, et bien injustement, puisqu'il
devait  cela son poste de receveur conserv sous tous les rgimes.

Prs de lui, les frres Rognonas, jumeaux et sexagnaires, ne se
quittant pas, mais toujours en querelle et disant des monstruosits
l'un de l'autre; une telle ressemblance que leurs deux vieilles ttes
frustes et irrgulires, regardant  l'oppos par antipathie, auraient
pu figurer dans un mdaillier avec IANVS BIFRONS pour exergue.

De-ci, de-l, le prsident Bdaride, Barjavel l'avou, le notaire
Cambalalette, et le terrible docteur Tournatoire dont Bravida disait
qu'il aurait tir du sang d'une rave.

Vu la chaleur accablante, accrue par l'clairage au gaz, ces messieurs
sigeaient en bras de chemise, ce qui tait beaucoup de solennit  la
runion.  Il est vrai qu'on tait en petit comit, et l'infme
Costecalde voulait en profiter pour fixer au plus tt la date des
lections, sans attendre le retour de Tartarin.  Assur de son coup,
il triomphait d'avance, et lorsque, aprs la lecture de l'ordre du
jour par Excourbanis, il se leva pour intriguer, un infernal sourire
retroussait sa lvre mince.

Mfie-toi de celui qui rit avant de parler, murmura le commandant.

Costecalde, sans broncher, et clignant de l'oeil au fidle
Tournatoire, commena d'une voix fielleuse:

Messieurs, l'inqualifiable conduite de notre prsident, l'incertitude
o il nous laisse...

--C'est faux!...  Le Prsident a crit...

Bzuquet frmissant se campait devant le bureau; mais comprenant ce
que son attitude avait d'antirglementaire, il changea de ton et, la
main leve selon l'usage, demanda la parole pour une communication
pressante.

Parlez!  Parlez!

Costecalde, trs jaune, la gorge serre lui donna la parole d'un
mouvement de tte.  Alors, mais alors seulement, Bzuquet commena:

--Tartarin est au pied de la Jungfrau...  Il va monter...  Il demande
la bannire!...

Un silence coup du rauque haltement des poitrines, du crpitement du
gaz; puis un hurrah formidable, des bravos, des trpignements, que
dominait le gong d'Excourbanis poussant son cri de guerre: Ah!  ah!
ah!  _fen d brut_! auquel la foule anxieuse rpondait du dehors.

Costecalde, de plus en plus jaune, agitait dsesprment la sonnette
prsidentielle; enfin Bzuquet continua, s'pongeant le front,
soufflant comme s'il venait de monter cinq tages.

Diffremment, cette bannire que leur prsident rclamait pour la
planter sur les cimes vierges, allait-on la ficeler, l'empaqueter par
la grande vitesse comme un simple colis?

--Jamais!.., Ah!  ah!  ah!  rugit Excourbanis.

Ne vaudrait-il pas mieux nommer une dlgation, tirer au sort trois
membres du bureau?...

On ne le laissa pas finir.  Le temps de dire zou! la proposition de
Bzuquet tait vote, acclame, les noms des trois dlgus sortis
dans l'ordre suivant: l, Bravida; 2, Pgoulade; 3, le pharmacien.

Le 2 protesta.  Ce grand voyage lui faisait peur, si faible et mal
portant comme il tait, _pchre_, depuis le sinistre de la Mduse.

Je partirai pour vous, Pgoulade... gronda Excourbanis dans une
tlgraphie de tous ses membres.  Quant  Bzuquet, il ne pouvait
quitter la pharmacie.  Il y allait du salut de la ville.  Une
imprudence de l'lve et voila Tarascon empoisonn, dcim.

_Outre!_ fit le bureau se levant comme un seul homme.

Bien sr que le pharmacien ne pouvait partir, mais il enverrait
Pascalon, Pascalon se chargerait de la bannire.  a le connaissait!
L-dessus, nouvelles exclamations, nouvelle explosion du gong et, sur
le cours, une telle tempte populaire, qu'Excourbanis dut se montrer
 la fentre, au-dessus des hurlements que matrisa bientt sa voix
sans rivale.

Mes amis, Tartarin est retrouv.  Il est en train de se couvrir de
gloire.

Sans rien ajouter de plus que Vive Tartarin! et son cri de guerre
lanc  toute gorge, il savoura une minute la clameur pouvantable de
toute cette foule sous les arbres du Cours, roulant et s'agitant
confuse dans une fume de poussire, tandis que, sur les branches,
tout un tremblement de cigales faisait aller ses petites crcelles
comme en plein jour.

Entendant cela, Costecalde, qui s'tait approch d'une croise avec
tous les autres, revint vers son fauteuil en chancelant.

_V_ Costecalde, dit quelqu'un...  Qu'est-ce qu'il a?...  Comme il
est jaune!

On s'lana; dj le terrible Tournatoire tirait sa trousse, mais
l'armurier, tordu par le mal, en une grimace horrible, murmurait
ingnument:

Rien...  rien,., laissez-moi...  Je sais ce que c'est...  c'est
l'envie!

Pauvre Costecalde, il avait l'air de bien souffrir.


Pendant que se passaient ces choses,  l'autre bout du Tour de ville,
dans la pharmacie de la placette, l'lve de Bzuquet, assis au bureau
du patron, collait patiemment et remettait bout  bout les fragments
oublis par le pharmacien au fond de la corbeille; mais de nombreux
morceaux chappaient  la reconstruction, car voici l'nigme
singulire et farouche, tale devant lui, assez pareille  une carte
de l'Afrique centrale, avec des manques, des blancs de _terra
incognita_, qu'explorait dans la terreur l'imagination du naf
porte-bannire:

                                           _fou d'amour
           lampe  chalum                       conserves de Chicago
     peux pas m'arrach                   nihiliste
      mort                   condition abom              en change
     de son                     Vous me connaissez, Ferdi
                                         savez mes ides librales,
     mais de l au tsaricide
                         rribles consquences
     Sibrie           pendu               l'adore
                      Ah!                 serrer ta main loya
                               Tar                        Tar_



VIII

DIALOGUE MMORABLE ENTRE LA JUNGFRAU ET TARTARIN.--UN SALON
NIHILISTE.--LE DUEL AU COUTEAU DE CHASSE.--AFFREUX CAUCHEMAR.--C'EST
MOI QUE VOUS CHERCHEZ, MESSIEURS?--TRANGE ACCUEIL FAIT PAR
L'HOTELIER MEYER A LA DLGATION TARASCONNAISE.


Comme tous les htels chics d'Interlaken, l'htel Jungfrau, tenu par
Meyer, est situ sur le Hoeheweg, large promenade  la double alle de
noyers qui rappelait vaguement  Tartarin son cher Tour de ville,
moins le soleil, la poussire et les cigales; car, depuis une semaine
de sjour, la pluie n'avait cess de tomber.

Il habitait une trs belle chambre avec balcon, au premier tage; et
le matin, faisant sa barbe devant la petite glace  main pendue  la
croise, une vieille habitude de voyage, le premier objet qui frappait
ses yeux par del des bls, des luzernes, des sapinires, un cirque de
sombres verdures tages, c'tait la Jungfrau sortant des nuages sa
cime en corne, d'un blanc pur de neige amoncele, o s'accrochait
toujours le rayon furtif d'un invisible levant.  Alors entre l'Alpe
rose et blanche et l'Alpiniste de Tarascon, s'tablissait un court
dialogue qui ne manquait pas de grandeur.

Tartarin, y sommes-nous? demandait la Jungfrau svrement.

Voil, voil... rpondait le hros, son pouce sous le nez, se htant
de finir sa barbe; et, bien vite, il atteignait son complet  carreaux
d'ascensionniste, au rancart depuis quelques jours, le passait en
s'injuriant:

Coquin de sort!  c'est vrai que a n'a pas de nom...

Mais une petite voix discrte et claire montait entre les myrtes en
bordure devant les fentres du rez-de-chausse:

Bonjour...  disait Sonia, le voyant paratre au balcon...  le landau
nous attend...  dpchez-vous donc, paresseux...

--Je viens, je viens...

En deux temps, il remplaait sa grosse chemise de laine par du linge
empes fin, ses knickers-bockers de montagne par la jaquette
vert-serpent qui, le dimanche,  la musique, tournait la tte  toutes
les dames de Tarascon.

Le landau piaffait devant l'htel, Sonia dj installe  ct de son
frre, plus ple et creus de jour en jour malgr le bienfaisant
climat d'Interlaken; mais, au moment de partir, Tartarin voyait
rgulirement se lever d'un banc de la promenade et s'approcher, avec
le lourd dandinement d'ours de montagne, deux guides fameux de
Grindelwald, Rodolphe Kaufmann et Christian Inebnit, retenus par lui
pour l'ascension de la Jungfrau et qui, chaque matin, venaient voir si
leur monsieur tait dispos.

L'apparition de ces deux hommes aux fortes chaussures ferres, aux
vestes de futaine, rpes au dos et sur l'paule par le sac et les
cordes d'ascension, leurs faces naves et srieuses, les quatre mots
de franais qu'ils baragouinaient pniblement en tortillant leurs
grands chapeaux de feutre, c'tait pour Tartarin un vritable
supplice.  Il avait beau leur dire:

Ne vous drangez pas...  je vous prviendrai...

Tous les jours, il les retrouvait  la mme place et s'en dbarrassait
par une grosse pice proportionne  l'normit de son remords.
Enchants de cette faon de faire la Jungfrau, les montagnards
empochaient le _trinkgeld_ gravement et reprenaient d'un pas rsign,
sous la fine pluie, le chemin de leur village, laissant Tartarin
confus et dsespr de sa faiblesse.  Puis le grand air, les plaines
fleuries refltes aux prunelles limpides de Sonia, le frlement d'un
petit pied contre sa botte au fond de la voiture...  Au diable la
Jungfrau!  Le hros ne songeait qu' ses amours, ou plutt  la
mission qu'il s'tait donne de ramener dans le droit chemin cette
pauvre petite Sonia, criminelle inconsciente, jete par dvouement
fraternel hors la loi et hors la nature.

C'tait le motif qui le retenait  Interlaken, dans le mme htel que
les Wassilief.  A son ge, avec son air papa, il ne pouvait songer
se faire aimer de cette enfant; seulement, il la voyait si douce, si
bravette, si gnreuse envers tous les misrables de son parti, si
dvoue pour ce frre, que les mines sibriennes lui avaient renvoy
le corps rong d'ulcres, empoisonn de vert-de-gris, condamn  mort
par la phtisie plus srement que par toutes les cours martiales!  Il y
avait de quoi s'attendrir, allons!

Tartarin leur proposait de les emmener  Tarascon, de les installer
dans un bastidon plein de soleil aux portes de la ville, cette bonne
petite ville o il ne pleut jamais, o la vie se passe en chansons et
en ftes.  Il s'exaltait, esquissait un air de tambourin sur son
chapeau, entonnait le gai refrain national sur une mesure de
farandole:

           _Lagadigade
           La Tarasco, la Tarasco,
           Lagadigade
           La Tarasco de Caste._

Mais tandis qu'un sourire ironique amincissait encore les lvres du
malade, Sonia secouait la tte.  Ni ftes ni soleil pour elle, tant
que le peuple russe rlerait sous le tyran.  Sitt son frre
guri,--ses yeux navrs disaient autre chose,--rien ne l'empcherait
de retourner l-bas souffrir et mourir pour la cause sacre.

Mais, coquin de bon sort!  criait le Tarasconnais, aprs ce tyran l,
si vous le faites sauter, il en viendra un autre...  Il faudra donc
recommencer...  Et les annes se passent, v!  le temps du bonheur et
des jeunes amours... Sa faon de dire amour  la tarasconnaise,
avec les _r_ et les yeux hors du front, amusait la jeune fille; puis,
srieuse, elle dclarait qu'elle n'aimerait jamais que l'homme qui
dlivrerait sa patrie.  Oh!  celui-l, fut-il laid comme Bolibine,
plus rustique et grossier que Manilof, elle tait prte  se donner
toute  lui,  vivre  ses cts en libre grce, aussi longtemps que
durerait sa jeunesse de femme, et que cet homme voudrait d'elle.

En libre grce! le mot dont se servent les nihilistes pour qualifier
ces unions illgales contractes entre eux par le consentement
rciproque.  Et de ce mariage primitif, Sonia parlait tranquillement,
avec son air de vierge, en face du Tarasconnais, bon bourgeois,
lecteur paisible, tout dispos pourtant  finir ses jours auprs de
cette adorable fille, dans ledit tat de libre grce, si elle n'y
avait mis d'aussi meurtrires et abominables conditions.

Pendant qu'ils devisaient de ces choses extrmement dlicates, des
champs, des lacs, des forts, des montagnes se droulaient devant eux
et, toujours,  quelque tournant,  travers le frais tamis de cette
perptuelle onde qui suivait le hros dans ses excursions, la
Jungfrau dressait sa cime blanche comme pour aiguiser d'un remords la
dlicieuse promenade.  On rentrait djeuner, s'asseoir  l'immense
table d'hte o les Riz et les Pruneaux continuaient leurs hostilits
silencieuses dont se dsintressait absolument Tartarin, assis prs de
Sonia, veillant  ce que Boris n'et pas de fentre ouverte dans le
dos, empress, paternel, mettant  l'air toutes ses sductions d'homme
du monde et ses qualits domestiques d'excellent lapin de choux.

Ensuite, on prenait le th chez les Russes, dans le petit salon ouvert
au rez-de-chausse devant un bout de jardin, au bord de la promenade.
Encore une heure exquise pour Tartarin, de causerie intime,  voix
basse, pendant que Boris sommeillait sur un divan.  L'eau chaude
grsillait dans le samovar; une odeur de fleurs mouilles se glissait
par l'entre-billure de la porte avec le reflet bleu des glycines qui
l'encadraient.  Un peu plus de soleil, de chaleur, et c'tait le rve
du Tarasconnais ralis, sa petite Russe installe l-bas, prs de
lui, soignant le jardinet du baobab.

Tout  coup, Sonia tressautait:

Deux heures!...  Et le courrier?

--On y va, disait le bon Tartarin; et rien qu' l'accent de sa voix,
au geste rsolu et thtral dont il boutonnait sa jaquette, empoignait
sa canne, on et devin la gravit de cette dmarche en apparence
assez simple, aller  la poste restante chercher le courrier des
Wassilief.

Trs surveills par l'autorit locale et la police russe, les
nihilistes, les chefs surtout, sont tenus  de certaines prcautions,
comme de se faire adresser lettres et journaux bureau restant, et sur
de simples initiales.

Depuis leur installation  Interlaken, Boris se tranant  peine,
Tartarin, pour viter  Sonia l'ennui d'une longue attente au guichet
sous des regards curieux, s'tait charg  ses risques et prils de
cette corve quotidienne.  La poste aux lettres n'est qu' dix minutes
de l'htel, dans une large et bruyante rue faisant suite  la
promenade et borde de cafs, de brasseries, de boutiques pour les
trangers, talages d'alpenstocks, gutres, courroies, lorgnettes,
verres fums, gourdes, sacs de voyage, qui semblaient l tout exprs
pour faire honte  l'Alpiniste rengat.  Des touristes dfilaient en
caravanes, chevaux, guides, mulets, voiles bleus, voiles verts, avec
le brimbalement des cantines  l'amble des btes, les pics ferrs
marquant le pas contre les cailloux; mais cette fte, toujours
renouvele, le laissait indiffrent.  Il ne sentait mme pas la bise
frache  got de neige qui venait de la montagne par bouffes,
uniquement attentif  dpister les espions qu'il supposait sur ses
traces.

Le premier soldat d'avant garde, le tirailleur rasant les murs dans la
ville ennemie, n'avance pas avec plus de mfiance que le Tarasconnais
pendant ce court trajet de l'htel  la poste.  An moindre coup de
talon sonnant derrire les siens, il s'arrtait attentivement devant
les photographies tales, feuilletait un livre anglais ou allemand
pour obliger le policier  passer devant lui; ou bien il se retournait
brusquement, dvisageait sous le nez, avec des yeux froces, une
grosse fille d'auberge allant aux provisions, ou quelque touriste
inoffensif, vieux Pruneau de table d'hte, qui descendait du trottoir,
pouvant, le prenant pour un fou.

A la hauteur du bureau dont les guichets ouvrent assez bizarrement
mme la rue, Tartarin passait et repassait, guettait les physionomies
avant de s'approcher, puis s'lanait, fourrait sa tte, ses paules,
dans l'ouverture, chuchotait quelques mots indistinctement, qu'on lui
faisait toujours rpter, ce qui le mettait au dsespoir, et,
possesseur enfin du mystrieux dpt, rentrait  l'htel par un grand
dtour du ct des cuisines, la main crispe un fond de sa poche sur
le paquet de lettres et de journaux, prt  tout dchirer,  tout
avaler  la moindre alerte.

Presque toujours Manilof et Bolibine attendaient les nouvelles chez
leurs amis; ils ne logeaient pas  l'htel pour plus d'conomie et de
prudence.  Bolibine avait trouv de l'ouvrage dans une imprimerie, et
Manilof, trs habile bniste, travaillait pour des entrepreneurs.  Le
Tarasconnais ne les aimait pas; l'un le gnait par ses grimaces, ses
airs narquois, l'autre le poursuivait de mines farouches.  Puis ils
prenaient trop de place dans le coeur de Sonia.

C'est un hros! disait-elle de Bolibine, et elle racontait que
pendant trois ans il avait imprim tout seul une feuille
rvolutionnaire en plein coeur de Ptersbourg.  Trois ans sans
descendre une fois, sans se montrer  une fentre, couchant dans un
grand placard o la femme qui le logeait l'enfermait tous les soirs
avec sa presse clandestine.

Et la vie de Manilof, pendant six mois, dans les sous-sols du Palais
d'hiver, guettant l'occasion, dormant, la nuit, sur sa provision de
dynamite, ce qui finissait par lui donner d'intolrables maux de tte,
des troubles nerveux aggravs encore par l'angoisse perptuelle, les
brusques apparitions de la police avertie vaguement qu'il se tramait
quelque chose et venant tout  coup surprendre les ouvriers employs
au palais.  A ses rares sorties, Manilof croisait sur la place de
l'Amiraut un dlgu du Comit rvolutionnaire qui demandait tout bas
en marchant:

Est-ce fait?

--Non, rien encore... disait l'autre sans remuer les lvres.  Enfin,
un soir de fvrier,  la mme demande dans les mmes termes, il
rpondait avec le plus grand calme:

C'est fait...

Presque aussitt un pouvantable fracas confirmait ses paroles et,
toutes les lumires du palais s'teignant brusquement, la place se
trouvait plonge dans une obscurit complte que dchiraient des cris
de douleur et d'pouvante, des sonneries de clairons, des galopades de
soldats et de pompiers accourant avec des civires.

Et Sonia interrompant son rcit:

Est-ce horrible, tant de vies humaines sacrifies, tant d'efforts, de
courage, d'intelligence inutiles?...  Non, non, mauvais moyens, ces
tueries en masse...  Celui qu'on vise chappe toujours...  Le vrai
procd, le plus humain, serait d'aller au tsar comme vous alliez au
lion, bien dtermin, bien arm, se poster  une fentre, une portire
de voiture...  et quand il passerait...

--B oui!...  certaine_main_... disait Tartarin embarrass, feignant
de ne pas saisir l'allusion, et tout de suite il se lanait dans
quelque discussion philosophique, humanitaire, avec un des nombreux
assistants.  Car Bolibine et Manilof n'taient pas les seuls visiteurs
des Wassilief.  Tous les jours se montraient des figures nouvelles:
des jeunes gens, hommes ou femmes, aux tournures d'tudiants pauvres,
d'institutrices exaltes, blondes et roses, avec le front ttu et le
froce enfantillage de Sonia; des illgaux, des exils, quelques-uns
mme condamns  mort, ce qui ne leur tait rien de leur expansion de
jeunesse.

Ils riaient, causaient haut, et, la plupart parlant franais, Tartarin
se sentait vite  l'aise.  Ils l'appelaient l'oncle, devinaient en
lui quelque chose d'enfantin, de naf, qui leur plaisait.  Peut-tre
abusait-il un peu de ses rcits de chasse, relevant sa manche jusqu'au
biceps pour montrer sur son bras la cicatrice d'un coup de griffe de
panthre, ou faisant tter sous sa barbe les trous qu'y avaient
laisss les crocs d'un lion de l'Atlas, peut-tre aussi se
familiarisait-il un peu trop vite avec les gens, les appelant de leurs
petits noms au bout de cinq minutes qu'on tait ensemble:

coutez, Dmitri...  Vous me connaissez Fdor Ivanovitch... Pas
depuis bien longtemps, en tout cas; mais il leur allait tout de mme
par sa rondeur, son air aimable, confiant, si dsireux de plaire.  Ils
lisaient des lettres devant lui, combinaient des plans, des mots de
passe pour drouter la police, tout un ct conspirateur dont
s'amusait normment l'imagination du Tarasconnais; et, bien qu'oppos
par nature aux actes de violence, il ne pouvait parfois s'empcher de
discuter leurs projets homicides, approuvait, critiquait, donnait des
conseils dicts par l'exprience d'un grand chef qui a march sur le
sentier de la guerre, habitu au maniement de toutes les armes, aux
luttes corps  corps avec les grands fauves.

Un jour mme qu'ils parlaient en sa prsence de l'assassinat d'un
policier poignard par un nihiliste au thtre, il leur dmontra que
le coup avait t mal port et leur donna une leon de couteau:

Comme ceci, _v!_ de bas on haut.  On ne risque pas de se blesser...

Et s'animant  sa propre mimique:

Une supposition, _t!_ que je tienne votre despote entre
quatre-z'yeux, dans une chasse  l'ours.  Il est l-bas o vous tes,
Fdor; moi, ici, prs du guridon, et chacun son couteau de chasse...
A nous deux, monseigneur, il faut en dcoudre...

Camp au milieu du salon, ramass sur ses jambes courtes pour mieux
bondir, rlant comme un bcheron ou un geindre, il leur mimait un vrai
combat termin par son cri de triomphe quand il eut enfonc l'arme
jusqu' la garde, de bas en haut, coquin de sort!  dans les entrailles
de son adversaire.

Voil comme a se joue, mes petits!

Mais quels remords ensuite, quelles terreurs, lorsque chapp au
magntisme de Sonia et de ses yeux bleus,  la griserie que dgageait
ce bouquet de ttes folies, il se trouvait seul, en bonnet de nuit,
devant ses rflexions et son verre d'eau sucre de tous les soirs.

Diffremment, de quoi se mlait-il?  Ce tsar n'tait pas son tsar, en
dfinitive, et toutes ces histoires ne le regardaient gure...
Voyez-vous qu'un de ces jours il fut coffr, extrad, livr  l
justice moscovite...  _Boufre!_ c'est qu'ils ne badinent pas, tous ces
cosaques...  Et dans l'obscurit de sa chambre d'htel, avec cette
horrible facult qu'augmentait la position horizontale, se
dveloppaient devant lui, comme sur un de ces dpliants qu'on lui
donnait aux jours de l'an de son enfance, les supplices varis et
formidables auxquels il tait expos: Tartarin, dans les mines de
vert-de-gris, comme Boris, travaillant de l'eau jusqu'au ventre, le
corps dvor, empoisonn.  Il s'chappe, se cache au milieu des forts
charges de neige, poursuivi par les Tartares et les chiens dresss
pour cette chasse  l'homme.  Extnu de froid, de faim, il est repris
et finalement pendu entre deux forats, embrass par un pope aux
cheveux luisants, puant l'eau-de-vie et l'huile de phoque, pendant que
l-bas,  Tarascon, dans le soleil, les fanfares d'un beau dimanche,
la foule, l'ingrate et oublieuse foule, installe Costecalde rayonnant
sur le fauteuil du P. C. A.

C'est dans l'angoisse d'un de ces mauvais rves qu'il avait pouss son
cri de dtresse:  moi, Bzuquet... envoy au pharmacien sa lettre
confidentielle toute moite de la sueur du cauchemar.  Mais il
suffisait du petit bonjour de Sonia vers sa croise pour l'ensorceler,
le rejeter encore dans toutes les faiblesses de l'indcision.

Un soir, revenant du Kursaal  l'htel avec les Wassilief et Bolibine,
aprs deux heures de musique exaltante, le malheureux oublia toute
prudence, et le Sonia, je vous aime, qu'il retenait depuis si
longtemps, il le pronona en serrant le bras qui s'appuyait au sien.
Elle ne s'mut pas, le fixa toute ple sous le gaz du perron o ils
s'arrtaient: Eh bien!  mritez-moi... dit-elle avec un joli sourire
d'nigme, un sourire remontant sur les fines dents blanches.  Tartarin
allait rpondre, s'engager par serment  quelque folie criminelle,
quand le chasseur de l'htel s'avanant vers lui:

Il y a du monde pour vous, l-haut...  Des messieurs...  on vous
cherche.

--On me cherche!...  _Outre!_...  pourquoi faire? Et le numro 1 du
dpliant lui apparut: Tartarin coffr, extrad...  Certes, il avait
peur, mais son attitude fut hroque.  Dtach vivement de Sonia
Fuyez, sauvez-vous... lui dit-il d'une voix touffe.  Puis il
monta, la tte droite, les yeux fiers, comme  l'chafaud, si mu
cependant qu'il tait oblig de se cramponner  la rampe...

En s'engageant dans le corridor, il aperut des gens groups au fond,
devant sa porte, regardant par la serrure, cognant, appelant: H!
Tartarin...

Il fit deux pas, et la bouche sche: C'est moi que vous cherchez,
messieurs?

--T!  pardi oui, mon prsident!...

Un petit vieux, alerte et sec, habill de gris et qui semblait porter
sur sa jaquette, son chapeau, ses gutres, ses longues moustaches
tombantes, toute la poussire du Tour de ville, sautait au cou du
hros, frottait  ses joues satines et douillettes le cuir dessch
de l'ancien capitaine d'habillement.

Bravida!...  pas possible!...  Excourbanis aussi?...  Et l-bas, qui
est-ce?...

Un blement rpondit: Cher ma-a-atre!... et l'lve s'avana,
cognant aux murs une espce de longue canne  pche empaquete dans le
haut, ficele de papier gris et de toile cire.

H!  _v!_ c'est Pascalon...  Embrassons-nous, petitot...  Mais
qu'est-ce qu'il porte?...  Dbarrasse-toi donc!...

--Le papier...  te le papier!... soufflait le commandant.  L'enfant
roula l'enveloppe d'une main prompte, et l'tendard tarasconnais se
dploya aux yeux de Tartarin ananti.

Les dlgus se dcouvrirent.

Mon prsident--la voix de Bravida tremblait solennelle et rude--vous
avez demand la bannire, nous vous l'apportons, t!...

Le prsident arrondissait des yeux gros comme des pommes: Moi, j'ai
demand?...

--Comment!  vous n'avez pas demand?

--Ah!  si, parfaite_main_... dit Tartarin subitement clair par le
nom de Bzuquet.  Il comprit tout, devina le reste, et,
s'attendrissant devant l'ingnieux mensonge du pharmacien pour le
rappeler au devoir et  l'honneur, il suffoquait, bgayait dans sa
barbe courte: Ah!  mes enfants, que c'est bon!  quel bien vous me
faites...

--Vive le prsi_dain!_... glapit Pascalon, brandissant l'oriflamme.
Le gong d'Excourbanis retentit, fit rouler son cri de guerre.  Ha!
ha!  ha!  _fen d brut_... jusque dans les caves de l'htel.  Des
portes s'ouvraient, des ttes curieuses se montraient  tous les
tages, puis disparaissaient pouvantes devant cet tendard, ces
hommes noirs et velus qui hurlaient des mots tranges, les bras en
l'air.  Jamais le pacifique htel Jungfrau n'avait subi pareil
vacarme.

Entrons chez moi, fit Tartarin un peu gn.  Ils ttonnaient dans la
nuit de la chambre, cherchant des allumettes, quand un coup
autoritaire frapp  la porte la fit s'ouvrir d'elle-mme devant la
face rogue, jaune et bouffie de l'htelier Meyer.  Il allait entrer,
mais s'arrta devant cette ombre o luisaient des yeux terribles, et
du seuil, les dents soires sur son dur accent tudesque: Tchez de
vous tenir tranquilles...  ou je vous fais tous ramasser par _le_
police...

Un grognement de buffle sortit de l'ombre  ce mot brutal de
ramasser.  L'htelier recula d'un pas, mais jeta encore: On sait
qui vous tes, allez!  on a l'oeil sur vous, et moi je ne veux plus de
monde comme a dans ma maison.

--Monsieur Meyer, dit Tartarin doucement, poliment, mais trs ferme...
faites prparer ma note...  Ces messieurs et moi nous partons demain
matin pour la Jungfrau.


O sol natal,  petite patrie dans la grande!  rien que d'entendre
l'accent tarasconnais frmissant avec l'air du pays aux plis d'azur de
la bannire; voil Tartarin dlivr de l'amour et de ses piges, rendu
 ses amis,  sa mission,  la gloire.

Maintenant, zou!...



IX

AU CHAMOIS FIDLE


Le lendemain, ce fut charmant, cette route  pied d'Interlaken
Grindelwald o l'on devait, en passant, prendre les guides pour la
Petite Scheideck; charmante, cette marche triomphale du
P. C. A. rentr dans ses houseaux et vtements de campagne, s'appuyant
d'un ct sur l'paule maigrelette du commandant Bravida, de l'autre
au bras robuste d'Excourbanis, fiers tous les deux d'encadrer, de
soutenir leur cher prsident, de porter son piolet, son sac, son
alpenstock, tandis que, tantt devant, tantt derrire ou sur les
flancs, gambadait comme un jeune chien le fanatique Pascalon, sa
bannire dment empaquete et roule pour viter les scnes
tumultueuses de la veille.

La gaiet de ses compagnons, le sentiment du devoir accompli, la
Jungfrau toute blanche, l-bas dans le ciel comme une fume, il n'en
fallait pas moins pour faire oublier au hros ce qu'il laissait
derrire lui,  tout jamais peut-tre, et sans un adieu.  Aux
dernires maisons d'Interlaken, ses paupires se gonflrent; et, tout
en marchant, il s'panchait  tour de rle dans le sein
d'Excourbanis: coutez, Spiridion, ou dans celui de Bravida: Vous
me connaissez, Placide... Car, par une ironie de la nature, ce
militaire indomptable s'appelait Placide, et Spiridion ce buffle
peau rude, aux instincts matriels.

Malheureusement, la race tarasconnaise, plus galante que sentimentale,
ne prend jamais les affaires de coeur au srieux: Qui perd une femme
et quinze sous, c'est grand dommage de l'argent... rpondait le
sentencieux Placide, et Spiridion pensait exactement comme lui; quant
 l'innocent Pascalon, il avait des femmes une peur horrible et
rougissait jusqu'aux oreilles lorsqu'on prononait le nom de la Petite
Scheideck devant lui, croyant qu'il s'agissait d'une personne lgre
dans ses moeurs.  Le pauvre amoureux en fut rduit  garder ses
confidences et se consola tout seul, ce qui est encore le plus sr.

Quel chagrin d'ailleurs et pu rsister aux distractions de la route
travers l'troite, profonde et sombre valle o ils s'engageaient le
long d'une rivire sinueuse, toute blanche d'cume, grondant comme un
tonnerre dans l'cho des sapinires qui l'encaissaient, en pente sur
ses deux rives!

Les dlgus tarasconnais, la tte en l'air, avanaient avec une sorte
de terreur, d'admiration religieuse; ainsi les compagnons de Sindbad
le marin, lorsqu'ils arrivrent devant les paltuviers, les manguiers,
toute la flore gante des ctes indiennes.  Ne connaissant que leurs
montagnettes peles et ptres, ils n'auraient jamais pens qu'il pt
y avoir tant d'arbres  la fois sur des montagnes si hautes.

Et ce n'est rien, cela...  vous verrez la Jungfrau! disait le
P. C. A., qui jouissait de leur merveillement, se sentait grandir
leurs yeux.

En mme temps, pour gayer le dcor, humaniser sa note imposante, des
cavalcades les croisaient sur la route, de grands landaus  fond de
train avec des voiles flottant aux portires, des ttes curieuses qui
se penchaient pour regarder la dlgation serre autour de son chef,
et, de distance en distance, les talages de bibelots en bois sculpt,
des fillettes plantes au bord du chemin, raides sous leurs chapeaux
de paille  grands rubans, dans leurs jupes bigarres, chantant des
choeurs  trois voix en offrant des bouquets de framboises et
d'edelweiss.  Parfois, le cor des Alpes envoyait aux montagnes sa
ritournelle mlancolique, enfle, rpercute dans les gorges et
diminue lentement  la faon d'un nuage qui fond en vapeur.

C'est beau, on dirait les orgues... murmurait Pascalon, les yeux
mouills, extasi comme un saint de vitrail.  Excourbanis hurlait
sans se dcourager et l'cho rptait  perte de son l'intonation
tarasconnaise: Ha!...  ha!...  ha!...  _fen d brut_.

Mais on se lasse aprs deux heures de marche dans le mme dcor,
ft-il organis, vert sur bleu, des glaciers dans le fond, et sonore
comme une horloge  musique.  Le fracas des torrents, les choeurs  la
tierce, les marchands d'objets au couteau, les petites bouquetires,
devinrent insupportables  nos gens, l'humidit surtout, cette bue au
fond de cet entonnoir, ce sol mou, fleuri de plantes d'eau, o jamais
le soleil n'a pntr.

Il y a de quoi prendre une pleursie, disait Bravida, retroussant le
collet de sa jaquette.  Puis la fatigue s'en mla, la faim, la
mauvaise humeur.  On ne trouvait pas d'auberge; et, pour s'tre
bourrs de framboises, Excourbanis et Bravida commenaient  souffrir
cruellement.  Pascalon lui-mme, cet ange charg non seulement de la
bannire, mais du piolet, du sac, de l'alpenstock dont les autres se
dbarrassaient lchement sur lui, Pascalon avait perdu sa gaiet, ses
vives gambades.

A un tournant de route, comme ils venaient de franchir la Lutschine
sur un de ces ponts couvert qu'on trouve dans les pays de grande
neige, une formidable sonnerie de cor les accueillit.

Ah!  _va_, assez!...  assez!... hurlait la dlgation exaspre.

L'homme, un gant, embusqu au bord de la route, lcha l'norme trompe
en sapin descendant jusqu' terre et termine par une bote
percussion qui donnait  cet instrument prhistorique la sonorit
d'une pice d'artillerie.

Demandez-lui donc s'il ne connat pas une auberge? dit le prsident
 Excourbanis qui, avec un norme aplomb, et un tout petit
dictionnaire de poche, prtendait servir d'interprte  la dlgation,
depuis qu'on tait en Suisse allemande.  Mais, avant qu'il et tir
son dictionnaire, le joueur de cor rpondait en trs bon franais:

Une auberge, messieurs?...  mais parfaitement...  le Chamois fidle
est tout prs d'ici; permettez-moi de vous y conduire.

Et, chemin faisant, il leur apprit qu'il avait habit Paris pendant
des annes, commissionnaire au coin de la rue Vivienne.

Encore un de la Compagnie, parbleu! pensa Tartarin, laissant ses
amis s'tonner.  Le confrre de Bompard leur fut du reste fort utile,
car, malgr l'enseigne en franais, les gens du Chamois fidle ne
parlaient qu'un affreux patois allemand.

Bientt la dlgation tarasconnaise, autour d'une norme omelette aux
pommes de terre, recouvra la sant et la belle humeur, essentielle aux
mridionaux comme le soleil  leur pays.  On but sec, on mangea ferme.
Aprs force toasts ports au prsident et  son ascension, Tartarin,
que l'enseigne de l'auberge intriguait depuis son arrive, demanda au
joueur de cor, cassant une crote dans un coin de la salle avec eux:

Vous avez donc du chamois, par ici?...  Je croyais qu'il n'en restait
plus en Suisse.

L'homme cligna des yeux:

Ce n'est pas qu'il y en ait beaucoup, mais on pourrait vous en faire
voir tout de mme.

--C'est lui en faire tirer, qu'il faudrait, _v_...  dit Pascalon
plein d'enthousiasme...  jamais le prsident n'a manqu son coup.

Tartarin regretta de n'avoir pas apport sa carabine.

Attendez donc, je vais parler au patron.

Il se trouva justement que le patron tait un ancien chasseur de
chamois; il offrit son fusil, sa poudre, ses chevrotines et mme de
servir de guide  ces messieurs vers un gte qu'il connaissait.

En avant, zou! fit Tartarin, cdant  ses alpinistes heureux de
faire briller l'adresse de leur chef.  Un lger retard, aprs tout; et
la Jungfrau ne perdait rien pour attendre!...

Sortis de l'auberge par derrire, ils n'eurent qu' pousser la
claire-voie du verger, gure plus grand qu'un jardinet de chef de
gare, et se trouvrent dans la montagne fendue de grandes crevasses
rouilles entre les sapins et les ronces.

L'aubergiste avait pris l'avance et les Tarasconnais le voyaient dj
trs haut, agitant les bras, jetant des pierres, sans doute pour faire
lever la bte.  Ils eurent beaucoup de mal  le rejoindre par ces
pentes rocailleuses et dures, surtout pour des personnes qui sortent
de table et qui n'ont pas plus l'habitude de gravir que les bons
alpinistes de Tarascon.  Un air lourd, avec cela, une haleine orageuse
qui roulait des nuages lentement le long des cimes, sur leur tte.

_Boufre!_ geignait Bravida.

Excourbanis grognait:

_Outre!_

--Que vous me feriez dire... ajoutait le doux et blant Pascalon.

Mais le guide leur ayant, d'un geste brusque, intim l'ordre de se
taire, de ne plus bouger: On ne parle pas sous les armes, dit
Tartarin de Tarascon avec une svrit dont chacun prit sa part, bien
que le prsident seul ft arm.  Ils restaient l debout, retenant
leur souffle; tout  coup Pascalon cria:

_V!_ le chamois, _v_.....

A cent mtres au-dessus d'eux, les cornes droites, la robe d'un fauve
clair, les quatre pieds runis au bord du rocher la jolie bte se
dcoupait comme en bois travaill, les regardant sans aucune crainte.
Tartarin paula mthodiquement selon son habitude; il allait tirer, le
chamois disparut.

C'est votre faute, dit le commandant  Pascalon...  Vous avez
siffl...  a lui a fait peur.

--J'ai siffl, moi?

--Alors, c'est Spiridion.....

--Ah, va!  jamais de la vie.

On avait pourtant entendu un coup de sifflet strident, prolong.  Le
prsident les mit tous d'accord en racontant que le chamois,
l'approche de l'ennemi, pousse un signal aigu par les narines.  Ce
diable de Tartarin connaissait  fond cette chasse comme toutes les
autres!  Sur l'appel de leur guide, ils se mirent en route; mais la
pente devenait de plus en plus raide, les roches plus escarpes, avec
des fondrires  droite et  gauche.  Tartarin tenait la tte, se
retournant  chaque instant pour aider les dlgus, leur tendre la
main ou sa carabine.  La main, la main, si a ne vous fait rien,
demandait le bon Bravida qui avait trs peur des armes charges.

Nouveau signe du guide, nouvel arrt de la dlgation, le nez en
l'air.

Je viens de sentir une goutte! murmura le commandant tout inquiet.
En mme temps, la foudre gronda et, plus forte que la foudre, la voix
d'Excourbanis: A vous, Tartarin! Le chamois venait de bondir tout
prs d'eux, franchissant le ravin comme une lueur dore, trop vite
pour que Tartarin pt pauler, pas assez pour les empcher d'entendre
le long sifflement de ses narines.

J'en aurai raison, coquin de sort! dit le prsident, mais les
dlgus protestrent.  Excourbanis, subitement trs aigre, lui
demanda s'il avait jur de les exterminer.

Cher ma...a...  atre... bla timidement Pascalon.  j'ai ou dire
que le chamois, lorsqu'on l'accule aux abmes, se retourne contre le
chasseur et devient dangereux.

--Ne l'acculons pas, alors! fit Bravida terrible, la casquette en
bataille.

Tartarin les appela poules mouilles.  Et brusquement, tandis qu'ils
se disputaient, ils disparurent les uns aux yeux des autres dans une
paisse nue tide qui sentait le soufre et  travers laquelle ils se
cherchaient, s'appelaient.

H!  Tartarin.

--tes-vous l, Placide?

--Ma... a... tre!

--Du sang-froid!  du sang-froid!

Une vraie panique.  Puis un coup de vent creva le nuage, l'emporta
comme une voile arrache flottant aux ronces, d'o sortit un clair en
zigzag avec un pouvantable coup de tonnerre sous les pieds des
voyageurs.  Ma casquette!... cria Spiridion dcoiff par la tempte,
les cheveux tout droits crpitant d'tincelles lectriques.  Ils
taient en plein coeur de l'orage, dans la forge mme de Vulcain.
Bravida, le premier, s'enfuit  toute vitesse; le reste de la
dlgation s'lanait derrire lui, mais un cri du P. C. A. qui
pensait  tout les retint:

Malheureux...  gare  la foudre!...

Du reste, en dehors du danger trs rel qu'il leur signalait, on ne
pouvait gure courir sur ces pentes abruptes, ravines, transformes
en torrents, en cascades, par toute l'eau du ciel qui tombait.  Et le
retour fut sinistre,  pas lents sous la folle rade, parmi les courts
clairs suivis d'explosions, avec des glissades, des chutes, des
haltes forces.  Pascalon se signait, invoquait tout haut, comme
Tarascon, sainte Marthe et sainte Hlne, sainte Marie-Madeleine,
pendant qu'Excourbanis jurait: Coquin de sort! et que Bravida,
l'arrire-garde, se retournait saisi d'inquitude:

Que diable est-ce qu'on entend derrire nous?...  a siffle, a
galope, puis a s'arrte... L'ide du chamois furieux, se jetant sur
les chasseurs, ne lui sortait pas de l'esprit,  ce vieux guerrier.
Tout bas, pour ne pas effrayer les autres, il fit part de ses craintes
 Tartarin qui, bravement, prit sa place  l'arrire-garde et marcha
la tte haute, tremp jusqu'aux os, avec la dtermination muette que
donne l'imminence d'un danger.  Par exemple, rentr  l'auberge,
lorsqu'il vit ses chers alpinistes  l'abri, en train de s'triller,
de s'essorer autour d'un norme pole en faence, dans la chambre du
premier tage o montait l'odeur du grog au vin command, le prsident
s'couta frissonner et dclara, trs ple: Je crois bien que j'ai
pris le mal...

Prendre le mal! expression de terroir sinistre dans son vague et sa
brivet, qui dit toutes les maladies, peste, cholra, vomito negro,
les noires, les jaunes, les foudroyantes, dont se croit atteint le
Tarasconnais  la moindre indisposition.

Tartarin avait pris le mal!  Il n'tait plus question de repartir, et
la dlgation ne demandait que le repos.  Vite, on fit bassiner le
lit, on pressa le vin chaud, et, ds le second verre, le prsident
sentit par tout son corps douillet une chaleur, un picotis de bonne
augure.  Deux oreillers dans le dos, un plumeau sur les pieds, son
passe-montagne serrant la tte, il prouvait un bien-tre dlicieux
couter les rugissements de la tempte, dans la bonne odeur de sapin
de cette pice rustique aux murs en bois, aux petites vitres plombes,
 regarder ses chers alpinistes presss autour du lit, le verre en
main, avec les tournures htroclites que donnaient  leurs types
gaulois, sarrasins ou romains, les courtines, rideaux, tapis dont ils
s'taient affubls, tandis que leurs vtements fumaient devant le
pole.  S'oubliant lui-mme, il les questionnait d'une voix dolente.

tes-vous bien, Placide?...  Spiridion, vous sembliez souffrir tout
l'heure?...

Non, Spiridion ne souffrait plus; cela lui avait pass en voyant le
prsident si malade.  Bravida, qui accommodait la morale aux proverbes
de son pays, ajouta cyniquement: Mal de voisin rconforte et mme
gurit!... Puis ils parlrent de leur chasse, s'chauffant au
souvenir de certains pisodes dangereux, ainsi quand la bte s'tait
retourne, furieuse; et sans complicit de mensonge, bien ingnument,
ils fabriquaient dj la fable qu'ils raconteraient au retour.
Soudain, Pascalon descendu pour aller chercher une nouvelle tourne de
grog, apparut tout effar, un bras nu hors du rideau  fleurs bleues
qu'il ramenait contre lui d'un geste pudique  la Polyeucte.  Il fut
plus d'une seconde sans pouvoir articuler tout bas, l'haleine courte:
Le chamois!...

--Eh bien, le chamois?...

--Il est en bas,  la cuisine...  Il se chauffe!...

--Ah!  va...

--Tu badines!...

--Si vous alliez voir, Placide?

Bravida hsitait.  Excourbanis descendit sur la pointe du pied, puis
revint presque tout de suite, la figure bouleverse...  De plus on
plus fort!...  le chamois buvait du vin chaud.

On lui devait bien cela,  la pauvre bte, aprs la course folle
qu'elle avait fournie dans la montagne, tout le temps relance ou
rappele par son matre qui, d'ordinaire, se contentait de la faire
voluer dans la salle pour montrer aux voyageurs comme elle tait d'un
facile dressage.

C'est crasant! dit Bravida, n'essayant plus de comprendre, tandis
que Tartarin enfonait le passe-montagne en casque  mche sur ses
yeux pour cacher aux dlgus la douce hilarit qui le gagnait en
rencontrant  chaque tape, avec ses trucs et ses comparses, la Suisse
rassurante de Bompard.



X

L'ASCENSION DE LA JUNGFRAU.--V, LES BOEUFS.--LES CRAMPONS KENNEDY NE
MARCHENT PAS, LA LAMPE  CHALUMEAU NON PLUS.--APPARITION D'HOMMES
MASQUS AU CHALET DU CLUB ALPIN.--LE PRSIDENT DANS LA CREVASSE.--IL Y
LAISSE SES LUNETTES.--SUR LES CIMES.--TARTARIN DEVENU DIEU.


Grande affluence, ce matin-l,  l'htel Bellevue sur la Petite
Scheideck.  Malgr la pluie et les rafales, on avait dress les tables
dehors,  l'abri de la vranda, parmi tout un talage d'alpenstocks,
gourdes, longues-vues, coucous en bois sculpt, et les touristes
pouvaient en djeunant contempler,  gauche,  quelque deux mille
mtres de profondeur, l'admirable valle de Grindelwald;  droite,
celle de Lauterbrunnen, et en face,  une porte de fusil,
semblait-il, les pentes immacules, grandioses, de la Jungfrau, ses
nvs, ses glaciers, toute cette blancheur rverbre illuminant l'air
alentour, faisant les verres encore plus transparents, les nappes
encore plus blanches.

Mais, depuis un moment, l'attention gnrale se trouvait distraite par
une caravane tapageuse et barbue qui venait d'arriver  cheval,
mulet,  ne, mme en chaise  porteurs, et se prparait  l'escalade
par un djeuner copieux, plein d'entrain, dont le vacarme contrastait
avec les airs ennuys, solennels, des Riz et Pruneaux trs illustres
runis  la Scheideck: lord Chipendale, le snateur belge et sa
famille, le diplomate austro-hongrois, d'autres encore.  On aurait pu
croire que tous ces gens barbus attabls ensemble allaient tenter
l'ascension, car ils s'occupaient  tour de rle des prparatifs de
dpart, se levaient, se prcipitaient pour aller faire des
recommandations aux guides, inspecter les provisions, et, d'un bout de
la terrasse  l'autre, ils s'interpellaient de cris terribles:

H!  Placide, _v_ la terrine si elle est dans le sac!--N'oubliez pas
la lampe  chalumeau, au _mouains_.

Au dpart, seulement, on vit qu'il s'agissait d'une simple conduite,
et que, de toute la caravane, un seul allait monter, mais quel un!

Enfants, y sommes-nous? dit le bon Tartarin d'une voix triomphante
et joyeuse o ne semblait pas l'ombre d'une inquitude pour les
dangers possibles du voyage, son dernier doute sur le truquage de la
Suisse s'tant dissip le matin mme devant les deux glaciers de
Grindelwald, prcds chacun d'un guichet et d'un tourniquet avec
cette inscription: Entre du glacier: un franc cinquante.

Il pouvait donc savourer sans regret ce dpart en apothose, la joie
de se sentir regard, envi, admir par ces effrontes petites misses
 coiffures troites de jeunes garons, qui se moquaient si gentiment
de lui au Rigi-Kulm et,  cette heure, s'enthousiasmaient en comparant
ce petit homme avec l'norme montagne qu'il allait gravir.  L'une
faisait son portrait sur un album, celle ci tenait  honneur de
toucher son alpenstock!  Tchimpgne!...  Tchimpgne!... s'cria tout
 coup un long, funbre Anglais au teint briquet s'approchant le
verre et la bouteille en mains.  Puis, aprs avoir oblig le hros
trinquer:

Lord Chipendale, sir...  Et v?

--Tartarin de Tarascon.

--Oh!  yes...  Tartarine...  Il tait trs joli nom pour un cheval...
dit le lord, qui devait tre quelque fort sportsman d'outre-Manche.

Le diplomate austro-hongrois vint aussi serrer la main de l'alpiniste
entre ses mitaines, se souvenant vaguement de l'avoir entrevu
quelque endroit: Enchant...  enchant!... nonna-t-il plusieurs
fois, et ne sachant plus comment en sortir, il ajouta: Compliments
madame... sa formule mondaine pour brusquer les prsentations.

Mais les guides s'impatientaient, il fallait atteindre avant le soir
la cabane du Club Alpin o l'on couche en premire tape, il n'y avait
pas une minute  perdre.  Tartarin le comprit, salua d'un geste
circulaire, sourit paternellement aux malicieuses misses, puis, d'une
voix tonnante:

Pascalon, la bannire!

Elle flotta, les mridionaux se dcouvrirent, car on aime le thtre,
 Tarascon; et sur le cri vingt fois rpt: Vive le prsident!...
Vive Tartarin...  Ah!  Ah!...  _fen d brut_... la colonne s'branla,
les deux guides en tte, portant le sac, les provisions, des fagots de
bois, puis Pascalon tenant l'oriflamme, enfin le P. C. A. et les
dlgus qui devaient raccompagner jusqu'au glacier du Guggi.  Ainsi
dploy en procession avec son claquement de drapeau sur ces fonds
mouills, ces crtes dnudes ou neigeuses, le cortge voquait
vaguement le jour des morts  la campagne.

Tout  coup le commandement cria fort alarm:

V, les boeufs!

On voyait quelque btail broutant l'herbe rase dans les ondulations de
terrain.  L'ancien militaire avait de ces animaux une peur nerveuse,
insurmontable, et, comme on ne pouvait le laisser seul, la dlgation
dut s'arrter.  Pascalon transmit l'tendard  l'un des guides; puis,
sur une dernire treinte, des recommandations bien rapides, l'oeil
aux vaches:

Et adieu, _qu!_

--Pas d'imprudence au _mouains_... ils se sparrent.  Quant
proposer au prsident de monter avec lui, pas un n'y songea; c'tait
trop haut, _boufre!_ A mesure qu'on approchait, cela grandissait
encore, les abmes se creusaient, les pics se hrissaient dans un
blanc chaos que l'on et dit infranchissable.  Il valait mieux
regarder l'ascension, de la Scheideck.

De sa vie, naturellement, le prsident du Club des Alpines n'avait mis
les pieds sur un glacier.  Rien de semblable dans les montagnettes de
Tarascon embaumes et sches comme un paquet de vtiver; et cependant
les abords du Guggi lui donnaient une sensation de dj vu,
veillaient le souvenir de chasses en Provence, tout au bout de la
Camargue, vers la mer.  C'tait la mme herbe toujours plus courte,
grille, comme roussie au feu.  a et l des flaques d'eau, des
infiltrations trahies de roseaux grles, puis la moraine, comme une
dune mobile de sable, de coquilles brises, d'escarbilles, et, au
bout, le glacier aux vagues bleu-vert, crtes de blanc, moutonnantes
comme des flots silencieux et figs.  Le vent qui venait de l,
sifflant et dur, avait aussi le mordant, la fracheur salubre des
brises de mer.

Non, merci...J'ai mes crampons... fit Tartarin au guide lui offrant
des chaussons de laine pour passer sur ses bottes...  Crampons
Kennedy...  perfectionns...  trs commodes... Il criait comme pour
un sourd, afin de se mieux faire comprendre de Christian Inebnit, qui
ne savait pas plus de franais que son camarade Kaufmann; et en mme
temps, assis sur la moraine, il fixait par leurs courroies des espces
de socques ferrs de trois normes et fortes pointes.  Cent fois il
les avait expriments, ces crampons Kennedy, manoeuvrs dans le
jardin du baobab; nanmoins, l'effet fut inattendu.  Sous le poids du
hros, les pointes s'enfoncrent dans la glace avec tant de force que
toutes les tentatives pour les retirer furent vaines.  Voil Tartarin
clou au sol, suant, jurant, faisant des bras et de l'alpenstock une
tlgraphie dsespre, rduit enfin  rappeler ses guides qui s'en
allaient devant, persuads qu'ils avaient affaire  un alpiniste
expriment.

Dans l'impossibilit de le draciner, on dfit les courroies, et les
crampons abandonns dans la glace, remplacs par une paire de
chaussons tricots, le prsident continua sa route, non sans beaucoup
de peine et de fatigue.  Inhabile  tenir son bton, il y butait des
jambes, le fer patinait, l'entranait quand il s'appuyait trop fort;
il essaya du piolet, plus dur encore  manoeuvrer, la houle du glacier
s'accentuant  mesure, bousculant l'un par-dessus l'autre ses flots
immobiles dans une apparence de tempte furieuse et ptrifie.

Immobilit apparente, car des craquements sourds, de monstrueux
borborygmes, d'normes quartiers de glace se dplaant avec lenteur
comme des pices truques d'un dcor indiquaient l'intrieur vie de
toute cette masse fige, ses tratrises d'lment: et sous les yeux de
l'Alpiniste, au jet de son pic, des crevasses se fendaient, des puits
sans fond o les glaons en dbris roulaient indfiniment.  Le hros
tomba  plusieurs reprises, une fois jusqu' mi-corps, dans un de ces
goulots verdtres o ses larges paules le retinrent au passage.

 le voir si maladroit et en mme temps si tranquille et sr de lui,
riant, chantant, gesticulant comme tout  l'heure pendant le djeuner,
les guides s'imaginrent que le champagne suisse l'avait impressionn.
Pouvaient-ils supposer autre chose d'un prsident de Club Alpin, d'un
ascensionniste renomm dont ses camarades ne parlaient qu'avec des
Ah! et de grands gestes?  L'ayant pris chacun sous un bras avec la
fermet respectueuse de policemen mettant en voiture un fils de
famille mch, ils tchaient,  l'aide de monosyllabes et de gestes,
d'veiller sa raison aux dangers de la route,  la ncessit de gagner
la cabane avant la nuit; le menaaient des crevasses, du froid, des
avalanches.  Et, de la pointe de leurs piolets, ils lui montraient
l'norme accumulation des glaces, les nvs en mur inclin devant eux
jusqu'au znith dans une rverbration aveuglante.

Mais le bon Tartarin se moquait bien de tout cela: Ah!  va, les
crevasses...  Ah!  va, les avalanches... et il pouffait de rire en
clignant de l'oeil, leur envoyait des coups de coudes dans les ctes
pour bien faire comprendre  ses guides qu'on ne l'abusait pas, qu'il
tait dans le secret de la comdie.

Les autres finissaient par s'gayer  l'entrain des chansons
tarasconnaises, et, quand ils posaient une minute sur un bloc solide
pour permettre au monsieur de reprendre haleine, ils _yodlaient_  la
mode suisse, mais pas bien fort, de crainte des avalanches, ni bien
longtemps, car l'heure s'avanait.  On sentait le soir proche, au
froid plus vif et surtout  la dcoloration singulire de toutes ces
neiges, ces glaces, amonceles, surplombantes, qui, mme sous un ciel
brumeux, gardent un irisement de lumire, mais, lorsque le jour
s'teint, remont vers les cimes fuyantes, prennent des teintes
livides, spectrales, de monde lunaire.  Pleur, conglation, silence,
toute la mort.  Et le bon Tartarin, si chaud, si vivant, commenait
pourtant  perdre sa verve, quand un cri lointain d'oiseau, le rappel
d'une perdrix des neiges sonnant dans cette dsolation, fit passer
devant ses yeux une campagne brle et, sous le couchant couleur de
braise, des chasseurs tarasconnais s'pongeant le front, assis sur
leurs carniers vides, dans l'ombre fine d'un olivier.  Ce souvenir le
rconforta.

En mme temps, Kaufmann lui montrait au-dessus d'eux quelque chose
ressemblant  un fagot de bois sur la neige.  _Die Hutte_. C'tait
la cabane.  Il semblait qu'on dt l'atteindre en quelques enjambes,
mais il fallait encore une bonne demi-heure de marche.  L'un des
guides alla devant pour allumer le feu.  La nuit descendait
maintenant, la bise piquait sur le sol cadavrique; et Tartarin, ne se
rendant plus bien compte des choses, fortement soutenu par le bras du
montagnard, butait, bondissait, sans un fil sec sur la peau malgr
l'abaissement de la temprature.  Tout  coup une flamme jaillit
quelques pas, portant une bonne odeur de soupe  l'oignon.

On arrivait.

Rien de plus rudimentaire que ces haltes tablies dans la montagne par
les soins du Club Alpin Suisse.  Une seule pice dont un plan de bois
dur inclin, servant de lit, tient presque tout l'espace, n'en
laissant que fort peu pour le fourneau et la table longue cloue au
parquet comme les bancs qui l'entourent.  Le couvert tait dj mis,
trois bols, des cuillers d'tain, la lampe  chalumeau pour le caf,
deux conserves de Chicago ouvertes.  Tartarin trouva le dner
dlicieux bien que la soupe  l'oignon empestt la fume et que la
fameuse lampe  chalumeau brevete, qui devait parfaire son litre de
caf en trois minutes, n'et jamais voulu fonctionner.

Au dessert, il chanta: c'tait sa seule faon de causer avec ses
guides.  Il chanta des airs de son pays: _la Tarasque_, _les Filles
d'Avignon_.  Les guides rpondaient par des chansons locales on patois
allemand: _Mi Vater isch en Appenzeller...  aou, aou_... Braves gens
aux traits durs et frustes, taills en pleine roche, avec de la barbe
dans les creux qui semblait de la mousse, de ces yeux clairs, habitus
aux grand espaces comme en ont les matelots; et cette sensation de la
mer et du large qu'il avait tout  l'heure en approchant du Guggi,
Tartarin la retrouvait ici, en face de ces marins du glacier, dans
cette cabane troite, basse et fumeuse, vrai entrepont de navire, dans
l'gouttement de la neige du toit qui fondait  la chaleur, et les
grands coups de vent tombant en paquet d'eau, secouant tout, faisant
craquer les planches, vaciller la flamme de la lampe, et s'arrtant
tout  coup sur un silence, norme, monstrueux, de fin du monde.

On achevait de dner, quand des pas lourds sur le sol opaque, des voix
s'approchrent.  Des bourrades violentes, branlrent la porte,
Tartarin, trs mu, regarda ses guides...  Une attaque nocturne  ces
hauteurs!...  Les coups redoublrent.  Qui va l? fit le hros
sautant sur son piolet; mais dj la cabane tait envahie par deux
Yankees gigantesques masqus de toile blanche, les vtements tremps
de sueur et de neige, puis, derrire eux, des guides, des porteurs,
toute une caravane qui venait de faire l'ascension de la Jungfrau.

Soyez les bienvenus, milords, dit le Tarasconnais avec un geste
large et dispensateur dont les milords n'avaient nul besoin pour
prendre leurs aises.  En un tour de main, la table fut investie, le
couvert enlev, les bols et les cuillers passs  l'eau chaude pour
servir aux arrivants, selon la rgle tablie en tous ces chalets
alpins: les bottes des milords fumaient devant le pole, pendant
qu'eux-mmes, dchausss, les pieds envelopps de paille, s'talaient
devant une nouvelle soupe  l'oignon.

Le pre et le fils, ces Amricains; deux gants roux, ttes de
pionniers, dures et volontaires.  L'un deux, le plus g, avait dans
sa face boursoufle, hle, craquele, des yeux dilats, tout blancs;
et bientt,  son hsitation ttonnante autour de la cuiller et du
bol, aux soins que son fils prenait de lui, Tartarin comprit que
c'tait le fameux alpiniste aveugle dont on lui avait parl  l'htel
Bellevue et auquel il ne voulait pas croire, grimpeur fameux dans sa
jeunesse qui malgr ses soixante ans et son infirmit, recommenait
avec son fils toutes ses courses d'autrefois.  Il avait dj fait
ainsi le Wetterhorn et la Jungfrau, comptait attaquer le Cervin et le
Mont-Blanc, prtendant que l'air des cimes, cette aspiration froide
got de neige, lui causait une joie indicible, tout un rappel de sa
vigueur passe.

Diffremment, demandait Tartarin  l'un des porteurs, car les Yankees
n'taient pas communicatifs et ne rpondaient que _yes_ et _no_
toutes ses avances...  diffremment, puisqu'il n'y voit pas, comment
s'arrange-t-il aux passages dangereux?

--Oh!  il a le pied montagnard, puis son fils est l qui le veille,
lui place les talons...  Le fait est qu'il s'en tire toujours sans
accidents.

--D'autant que les accidents ne sont jamais bien terribles, _qu_?
Aprs un sourire d'entente au porteur ahuri, le Tarasconnais, persuad
de plus en plus que tout a c'tait de la blague, s'allongea sur la
planche, roul dans sa couverture, le passe-montagne jusqu'aux yeux,
et s'endormit, malgr la lumire, le train, la fume des pipes et
l'odeur de l'oignon...

Mossi!....  Mossi!....

Un de ses guides le secouait pour le dpart pendant que l'autre
versait du caf bouillant dans les bols.  Il y eut quelques jurons,
des grognements de dormeurs que Tartarin crasait au passage pour
gagner la table, puis la porte.  Brusquement, il se trouva dehors,
saisi de froid, bloui par la rverbration ferique de la lune sur
ces blanches nappes, ces cascades figes o l'ombre des pics, des
aiguilles, des sracs, se dcoupait d'un noir intense.  Ce n'tait
plus l'tincelant chaos de l'aprs-midi, ni le livide amoncellement
des teintes grises du soir, mais une ville accidente de ruelles
sombres, de coules mystrieuses, d'angles douteux entre des monuments
de marbre et des ruines effrites, une ville morte avec de larges
places dsertes.

Deux heures!  En marchant bien on serait l-haut pour midi.  Zou!
dit le P. C. A. tout gaillard et s'lanant comme  l'assaut.  Mais
ses guides l'arrtrent: il fallait s'attacher pour ces passages
prilleux.

Ah!  _va_, s'attacher?...  Enfin, si a vous amuse...

Christian Inebnit prit la tte, laissant trois mtres de corde entre
lui et Tartarin qu'une mme distance sparait du second guide charg
des provisions et de la bannire.  Le Tarasconnais se tenait mieux que
la veille, et, vraiment, il fallait que sa conviction ft faite pour
qu'il ne prt pas au srieux les difficults de la route,--si l'on
peut appeler route la terrible arte de glace sur laquelle ils
avanaient avec prcaution, large de quelques centimtres et tellement
glissante que le piolet de Christian devait y tailler des marches.

La ligne de l'arte tincelait entre deux profondeurs d'abmes.  Mais
si vous croyez que Tartarin avait peur, pas plus!  A peine le petit
frisson  fleur de peau du franc-maon novice auquel on fait subir les
premires preuves.  Il se posait trs exactement dans les trous
creuss par le guide de tte, faisait tout ce qu'il lui voyait faire,
aussi tranquille que dans le jardin du baobab lorsqu'il s'exerait
autour de la margelle, au grand effroi des poissons rouges.  Un moment
la crte devint si troite qu'il fallut se mettre  califourchon, et,
pendant qu'ils allaient lentement, s'aidant des mains, une formidable
dtonation retentit  droite, au-dessous d'eux, Avalanche! dit
Inebnit, immobile tant que dura la rpercussion des chos, nombreuse,
grandiose  remplir le ciel, et termine par un long roulement de
foudre qui s'loigne ou qui tombe en dtonations perdues.  Aprs, le
silence s'tala de nouveau, couvrit tout comme un suaire.

L'arte franchie, ils s'engagrent sur un nv de pente assez douce,
mais d'une longueur interminable.  Ils grimpaient depuis plus d'une
heure, quand une mince ligne rose commena  marquer les cimes,
l-haut, bien haut sur leurs ttes.  C'tait le matin qui s'annonait.
En bon Mridional ennemi de l'ombre, Tartarin entonnait son chant
d'allgresse:

      _Grand souleu de la Proveno
      Gai compaire dou mistrau..._[*]

  [*] Grand soleil de la Provence,--Gai compre du mistral.

Une brusque secoue de la corde par devant et par derrire l'arrta
net au milieu de son couplet.  Chut!...  chut!... faisait Inebnit
montrant du bout de son piolet la ligne menaante des sracs
gigantesques et tumultueux, aux assises branlantes, et dont la moindre
secousse pouvait dterminer l'boulement.  Mais le Tarasconnais savait
 quoi s'en tenir; ce n'est pas  lui qu'il fallait pousser de
pareilles bourdes, et, d'une voix retentissante, il reprit:

     _Tu qu'escouls la Durano
     Commo un flot d vin de Crau._[*]

  [*] Toi qui siffles la Durance--Comme un coup de vin de Crau.

Les guides, voyant qu'ils n'auraient pas raison de l'enrag chanteur,
firent un grand dtour pour s'loigner des sracs et, bientt, furent
arrts par une norme crevasse qu'clairait en profondeur, sur les
parois d'un vert glauque, le furtif et premier rayon du jour.  Ce
qu'on appelle un pont de neige la surmontait, si mince, si fragile,
qu'au premier pas il s'boula dans un tourbillon de poussire blanche,
entranant le premier guide et Tartarin suspendus  la corde que
Rodolphe Kaufmann, le guide d'arrire, se trouvait seul  soutenir,
cramponn de toute sa vigueur de montagnard  son piolet profondment
enfonc dans la glace.  Mais s'il pouvait retenir les deux hommes sur
le gouffre, la force lui manquait pour les en retirer, et il restait
accroupi, les dents serres, les muscles tendus, trop loin de la
crevasse pour voir ce qui s'y passait.

D'abord abasourdi par la chute, aveugl de neige, Tartarin s'tait
agit une minute des bras et des jambes en d'inconscientes dtentes,
comme un pantin dtraqu, puis, redress au moyen de la corde, il
pendait sur l'abme, le nez  cette paroi de glace que lissait son
haleine, dans la posture d'un plombier en train de ressouder des
tuyaux de descente.  Il voyait au-dessus de lui plir le ciel,
s'effacer les dernires toiles, au-dessous s'approfondir le gouffre
en d'opaques tnbres d'o montait un souffle froid.

Tout de mme, le premier tourdissement pass, il retrouva son aplomb,
sa belle humeur.

Eh!  l-haut, pre Kaufmann, ne nous laissez pas moisir ici, _qu_!
il y a des courants d'air, et puis cette sacre corde nous coupe les
reins.

Kaufmann n'aurait su rpondre; desserrer les dents, c'et t perdre
sa force.  Mais Inebnit criait du fond:

Mossi!.., Mossi!...  piolet.... car le sien s'tait perdu dans la
chute, et le lourd instrument pass des mains de Tartarin dans celles
du guide, difficilement  cause de la distance qui sparait les deux
pendus, le montagnard s'en servit pour entailler la glace devant lui
d'encoches o cramponner ses pieds et ses mains.

Le poids de la corde ainsi affaibli de moiti, Rodolphe Kaufmann, avec
une vigueur calcule, des prcautions infinies, commena  tirer vers
lui le prsident dont la casquette tarasconnaise parut enfin au bord
de la crevasse.  Inebnit reprit pied  son tour, et les deux
montagnards se retrouvrent avec l'effusion aux paroles courtes qui
suit les grands dangers chez ces gens d'locution difficile; ils
taient mus, tout tremblants de l'effort, Tartarin dut leur passer sa
gourde de kirsch pour raffermir leurs jambes.  Lui paraissait dispos
et calme, et tout en se secouant, battant la semelle en mesure, il
fredonnait au nez des guides bahis.

Brav...  brav...  Franzose... disait Kaufmann lui tapant sur
l'paule; et Tartarin avec son beau rire:

Farceur, je savais bien qu'il n'y avait pas de danger...

De mmoire de guide, on n'avait vu un alpiniste pareil.

Ils se remirent en route, grimpant  pic une sorte de mur de glace
gigantesque de six  huit cents mtres o l'on creusait les degrs
mesure, ce qui prenait beaucoup de temps.  L'homme de Tarascon
commenait  se sentir  bout de forces sous le brillant soleil que
rverbrait toute la blancheur du paysage, d'autant plus fatigante
pour ses yeux qu'il avait laiss ses lunettes dans le gouffre.
Bientt une affreuse dfaillance le saisit, ce mal des montagnes qui
produit les mmes effets que le mal de mer.  reint, la tte vide,
les jambes molles, il manquait les pas et ses guides durent
l'empoigner, chacun d'un ct, comme la veille, le soutenant, le
hissant jusqu'en haut du mur de glace.  Alors cent mtres  peine les
sparaient du sommet de la Jungfrau; mais, quoique la neige se fit
dure et rsistante, le chemin plus facile, cette dernire tape leur
prit un temps interminable, la fatigue et la suffocation du
P. C. A. augmentant toujours.

Tout  coup les montagnards le lchrent et, agitant leurs chapeaux,
se mirent  _yodler_ avec transport.  On tait arriv.  Ce point dans
l'espace immacul, cette crte blanche un peu arrondie, c'tait le
but, et pour le bon Tartarin la fin de la torpeur somnambulique dans
laquelle il vaguait depuis une heure.

Scheideck!  Scheideck! criaient les guides lui montrant tout en bas,
bien loin, sur un plateau de verdure mergeant des brumes de la
valle, l'htel Bellevue gure plus gros qu'un d  jouer.

De l jusque vers eux s'talait un panorama admirable, une monte de
champs de neige dors, orangs par le soleil, ou d'un bleu profond et
froid, un amoncellement de glaces bizarrement structures en tours, en
flches, en aiguilles, artes, bosses gigantesques,  croire que
dormait dessous le mastodonte ou le mgathrium disparus.  Toutes les
teintes du prisme s'y jouaient, s'y rejoignaient dans le lit de vastes
glaciers roulant leurs cascades immobiles, croises avec d'autres
petits torrents figs dont l'ardeur du soleil liqufiait les surfaces
plus brillantes et plus unies.  Mais  la grande hauteur, cet
tincellement se calmait, une lumire flottait, cliptique et froide,
qui faisait frissonner Tartarin autant que la sensation de silence et
de solitude de tout ce blanc dsert aux replis mystrieux.

Un peu de fume, de sourdes dtonations montrent de l'htel.  On les
avait vus, on tirait le canon en leur honneur, et la pense qu'on le
regardait, que ses alpinistes taient l, les misses, Riz et Pruneaux
illustres, avec leurs lorgnettes braques, rappela Tartarin  la
grandeur de sa mission.  Il t'arracha des mains du guide,  bannire
tarasconnaise, te fit flotter deux ou trois fois; puis, enfonant son
piolet dans la neige, s'assit sur le fer de la pioche, bannire au
poing, superbe, face au public.  Et, sans qu'il s'en apert, par une
de ces rpercussions spectrales frquentes aux cimes, pris entre le
soleil et les brumes qui s'levaient derrire lui, un Tartarin
gigantesque se dessina dans le ciel, largi et trapu, la barbe
hrisse hors du passe-montagne, pareil  un de ces dieux Scandinaves
que la lgende se figure trnant au milieu des nuages.



XI

ROUTE POUR TARASCON!--LE LAC DE GENVE.--TARTARIN PROPOSE UNE VISITE
AU CACHOT DE BONNIVARD.--COURT DIALOGUE AU MILIEU DES ROSES.--TOUTE LA
BANDE SOUS LES VERROUS.--L'INFORTUN BONNIVARD.--O SE RETROUVE UNE
CERTAINE CORDE FABRIQUE EN AVIGNON.


 la suite de l'ascension, le nez de Tartarin pela, bourgeonna, ses
joues se craquelrent.  Il resta chambr pendant cinq jours  l'htel
Bellevue.  Cinq jours de compresses, de pommades, dont il trompait la
fadeur gluante et l'ennui en faisant des parties de quadrette avec les
dlgus ou leur dictant un long rcit dtaill, circonstanci, de son
expdition, pour tre lu en sance, au Club des Alpines, et publi
dans le Forum; puis, lorsque la courbature gnrale eut disparu et
qu'il ne resta plus sur le noble visage du P. C. A. que quelques
ampoules, escarres, gerures, avec une belle teinte de poterie
trusque, la dlgation et son prsident se remirent en route pour
Tarascon, via Genve.

Passons sur les pisodes du voyage, l'effarement que jeta la bande
mridionale dans les wagons troits, les paquebots, les tables d'hte,
par ses chants, ses cris, son affectuosit dbordante, et sa bannire,
et ses alpenstocks; car depuis l'ascension du P. C. A., ils s'taient
tous munis de ces btons de montagne, o les noms d'escalades clbres
s'enroulent, marqus au feu, en vers de mirlitons.

Montreux!

Ici, les dlgus, sur la proposition du matre, dcidaient de faire
halte un ou deux jours pour visiter les bords fameux du Lman, Chillon
surtout, et son cachot lgendaire dans lequel languit le grand
patriote Bonnivard et qu'ont illustr Byron et Delacroix.

Au fond, Tartarin se souciait fort peu de Bonnivard, son aventure avec
Guillaume Tell l'ayant clair sur les lgendes suisses; mais passant
 Interlaken, il avait appris que Sonia venait de partir pour Montreux
avec son frre dont l'tat s'aggravait, et cette invention d'un
plerinage historique lui servait de prtexte pour revoir la jeune
fille et, qui sait, la dcider peut-tre  le suivre  Tarascon.

Bien entendu, ses compagnons croyaient de la meilleure foi du monde
qu'ils venaient rendre hommage au grand citoyen genevois dont le
P. C. A. leur avait racont l'histoire; mme, avec leur got pour les
manifestations thtrales, sitt dbarqus  Montreux, ils auraient
voulu se mettre en file, dployer la bannire et marcher sur Chillon
aux cris mille fois rpts de Vive Bonnivard! Le prsident fut
oblig de les calmer.  Djeunons d'abord, nous verrons ensuite... Et
ils emplirent l'omnibus d'une pension Mller quelconque, stationn,
ainsi que beaucoup d'autres, autour du ponton de dbarquement.

_V_ le gendarme, comme il nous regarde! dit Pascalon, montant le
dernier avec la bannire toujours trs mal commode  installer.  Et
Bravida inquiet: C'est vrai...  Qu'est-ce qu'il nous veut, ce
gendarme, de nous examiner comme a?...

--Il m'a reconnu, pardi! fit le bon Tartarin modestement; et il
souriait de loin au soldat de la police vaudoise dont la longue capote
bleue se tournait avec obstination vers l'omnibus filant entre les
peupliers du rivage.

Il y avait march, ce matin-l,  Montreux.  Des ranges de petites
boutiques en plein vent le long du lac, talages de fruits, de
lgumes, de dentelles  bon march et de ces bijouteries claires,
chanes, plaques, agrafes, dont s'ornent les costumes des Suissesses
comme de neige travaille ou de glace en perles.  A cela se mlait le
train du petit port o s'entrechoquait toute une flottille de canots
de plaisance aux couleurs vives, le transbordement des sacs et des
tonneaux dbarqus des grandes brigantines aux voiles en antennes, les
rauques sifflements, les cloches des paquebots, et le mouvement des
cafs, des brasseries, des fleuristes, des brocanteurs qui bordent le
quai.  Un coup de soleil l-dessus, on aurait pu se croire  la marine
de quelque station mditerranenne, entre Menton et Bordighera.  Mais
le soleil manquait, et les Tarasconnais regardaient ce joli pays
travers une bue d'eau qui montait du lac bleu, grimpait les rampes,
les petites rues caillouteuses, rejoignait au-dessus des maisons en
tage d'autres nuages noirs amoncels entre les sombres verdures de la
montagne, chargs de pluie  en crever.  Coquin de sort!  Je ne suis
pas lacustre, dit Spiridion Excourbanis essuyant la vitre pour
regarder les perspectives de glaciers, de vapeurs blanches fermant
l'horizon en face...

--Moi non plus, soupira Pascalon...  ce brouillard, cette eau morte...
a me donne envie de pleurer.

Bravida se plaignait aussi, craignant pour sa goutte sciatique.

Tartarin les reprit svrement.  N'tait-ce donc rien que raconter au
retour qu'ils avaient vu le cachot de Bonnivard, inscrit leurs noms
sur des murailles historiques  ct des signatures de Rousseau, de
Byron, Victor Hugo, George Sand, Eugne Sue.  Tout  coup, au milieu
de sa tirade, le prsident s'interrompit, changea de couleur...  Il
venait de voir passer une petite toque sur des cheveux blonds en
torsade...  Sans mme arrter l'omnibus ralenti par la monte, il
s'lana, criant: Rendez-vous  l'htel... aux alpinistes
stupfaits.

Sonia!...  Sonia!...

Il craignait de ne pouvoir la rejoindre, tant elle se pressait, sa
fine silhouette en ombre sur le murtin de la route.  Elle se retourna,
l'attendit: Ah!  c'est vous... Et sitt le serrement de mains, elle
se remit  marcher.  Il prit le pas  ct d'elle, essouffl,
s'excusant de l'avoir quitte d'une faon si brusque...  l'arrive de
ses amis...  la ncessit de l'ascension dont sa figure portait encore
les traces...  Elle l'coutait sans rien dire, sans le regarder,
pressant le pas, l'oeil fixe et tendu.  De profil, elle lui semblait
plie, les traits dvelouts de leur candeur enfantine, avec quelque
chose de dur, de rsolu, qui, jusqu'ici, n'avait exist que dans sa
voix, sa volont imprieuse; mais toujours sa grce juvnile, sa
chevelure en or fris.

Et Boris, comment va-t-il? demanda Tartarin un peu gn par ce
silence, cette froideur qui le gagnait.  Boris?... Elle tressaillit:
Ah!  oui, c'est vrai, vous ne savez pas...  Eh bien!  venez,
venez...

Ils suivaient une ruelle de campagne borde de vignes en pente
jusqu'au lac, et de villas, de jardins sabls, lgants, les terrasses
charges de vigne vierge, fleuries de roses, de ptunias et de myrtes
en caisses.  De loin en loin ils croisaient quelque visage tranger,
aux traits creuss, au regard morne, la dmarche lente et malade,
comme on en rencontre  Menton,  Monaco; seulement, l-bas, la
lumire dvore tout, absorbe tout, tandis que sous ce ciel nuageux et
bas, la souffrance se voyait mieux, comme les fleurs paraissaient plus
fraches.

Entrez... dit Sonia poussant la grille sous un fronton de maonnerie
blanche marqu de caractres russes en lettres d'or.

Tartarin ne comprit pas d'abord o il se trouvait.  Un petit jardin
aux alles soignes, cailloutes, plein de rosiers grimpants jets
entre des arbres verts, de grands bouquets de roses jaunes et blanches
remplissant l'espace troit de leur arme et de leur lumire.  Dans
ces guirlandes, cette floraison merveilleuse, quelques dalles debout
ou couches, avec des dates, des noms, celui-ci tout neuf incrust sur
la pierre:

_Boris de Wassilief_, 22 ans.

Il tait l depuis quelques jours, mort presque aussitt leur arrive
 Montreux; et, dans ce cimetire des trangers, il retrouvait un peu
la patrie parmi les Russes, Polonais, Sudois enterrs sous les
fleurs, poitrinaires des pays froids qu'on expdie dans cette Nice du
Nord, parce que le soleil du Midi serait trop violent pour eux et la
transition trop brusque.

Ils restrent un moment immobiles et muets, devant cette blancheur de
la dalle neuve sur le noir de la terre frachement retourne; la jeune
fille, la tte incline, respirait les roses foisonnantes, y calmant
ses yeux rougis.

Pauvre petite!... dit Tartarin mu, et, prenant dans ses fortes
mains rudes le bout des doigts de Sonia: Et vous, maintenant,
qu'allez-vous devenir?

Elle le regarda bien en face avec des yeux brillants et secs o ne
tremblait plus une larme:

Moi, je pars dans une heure.

--Vous partez?

--Bolidine est dj  Ptersbourg...  Manilof m'attend pour passer la
frontire...  je rentre dans la fournaise.  On entendra parler de
nous. Tout bas, elle ajouta avec un demi-sourire, plantant son regard
bleu dans celui de Tartarin qui fuyait, se drobait: Qui m'aime me
suive!

Ah!  _va_, la suivre.  Cette exalte lui faisait bien trop peur!
puis ce dcor funbre avait refroidi son amour.  Il s'agissait
cependant de ne pas fuir comme un pleutre.  Et, la main sur le coeur,
en un geste d'Abencrage, le hros commena: Vous me connaissez,
Sonia...

Elle ne voulut pas en savoir davantage.

Bavard!  ... fit-elle avec un haussement d'paules.  Et elle s'en
alla, droite et fire, entre les buissons de roses, sans se retourner
une fois...  Bavard!  ...pas un mot de plus, mais l'intonation tait
si mprisante que le bon Tartarin en rougit jusque sous sa barbe et
s'assura qu'ils taient bien seuls dans le jardin, que personne
n'avait entendu.

Chez notre Tarasconnais, heureusement, les impressions ne duraient
gure.  Cinq minutes aprs, il remontait les terrasses de Montreux
d'un pas allgre, en qute de la pension Mller o ses alpinistes
devaient l'attendre pour djeuner, et toute sa personne respirait un
vrai soulagement, la joie d'en avoir fini avec cette liaison
dangereuse.  En marchant, il soulignait d'nergiques hochements de
tte les loquentes explications que Sonia n'avait pas voulu entendre
et qu'il se donnait  lui-mme mentalement: _B_, oui, certainement le
despotisme...  Il ne disait pas non...  mais passer de l'ide
l'action, _boufre!_...  Et puis, en voil un mtier de tirer sur les
despotes!  Mais si tous les peuples opprims s'adressaient  lui,
comme les Arabes  Bombonnel lorsqu'une panthre rde autour du douar,
il n'y pourrait jamais suffire, _allons!_

Une voiture de louage venant  fond de train coupa brusquement son
monologue.  Il n'eut que le temps de sauter sur le trottoir.  Prends
donc garde, animal! Mais son cri de colre se changea aussitt en
exclamations stupfaites: _Qus aco!...  Bou-diou!_..  Pas
possible!... Je vous donne en mille de deviner ce qu'il venait de
voir dans ce vieux landeau.  La dlgation, la dlgation au grand
complet.  Bravida, Pascalon, Excourbanis, empils sur la banquette du
fond, ples, dfaits, gars, sortant d'une lutte, et deux gendarmes
en face, le mousqueton au poing.  Tous ces profils, immobiles et muets
dans le cadre troit de la portire, tenaient du mauvais rve; et
debout, clou comme jadis sur la glace par ses crampons Kennedy,
Tartarin regardait fuir au galop ce carrosse fantastique derrire
lequel s'acharnait une vole d'coliers sortant de classe, leurs
cartables sur le dos, lorsque quelqu'un cria  ses oreilles: Et de
quatre!... En mme temps, empoign, garrott, ligott on le hissait
son tour dans un locati avec des gendarmes, dont un officier arm de
sa latte gigantesque qu'il tenait toute droite entre ses jambes, la
poigne touchant le haut de la voiture.

Tartarin voulait parler, s'expliquer.  videmment il devait y avoir
quelque mprise...  Il dit son nom, sa patrie, se rclama de son
consul, d'un marchand de miel suisse nomm Ichener qu'il avait connu
en foire de Beaucaire.  Puis, devant le mutisme persistant de ses
gardes, il crut  un nouveau truc de la ferie de Bompard, et
s'adressant  l'officier d'un air malin: C'est pour rire, _qu!_...
ah!  _va_, farceur, je sais bien que c'est pour rire.

--Pas un mot, ou je vous billonne... dit l'officier roulant des yeux
terribles,  croire qu'il allait passer le prisonnier au fil de sa
latte.

L'autre se tint coi, ne bougea plus, regardant se drouler  la
portire des bouts de lacs, de hautes montagnes d'un vert humide, des
htels aux toitures varies, aux enseignes dores visibles d'une
lieue, et, sur les pentes, comme au Rigi, un va-et-vient de hottes et
de bourriches; comme au Rigi encore, un petit chemin de fer cocasse,
un dangereux jouet mcanique qui se cramponnait  pic jusqu' Glion,
et, pour complter la ressemblance avec Regina montium, une pluie
rayante et battante, un change d'eau et de brouillards du ciel au
Lman et du Lman au ciel, les nuages touchant les vagues.

La voiture roula sur un pont-levis entre des petites boutiques de
chamoiseries, canifs, tire-boutons, peignes de poche, franchit une
poterne basse et s'arrta dans la cour d'un vieux donjon, mange
d'herbe, flanque de tours rondes  poivrires,  moucharabis noirs
soutenus par des poutrelles.  O tait-il?  Tartarin le comprit en
entendant l'officier de gendarmerie discuter avec le concierge du
chteau, un gros homme en bonnet grec agitant un trousseau de clefs
rouilles.  Au secret, au secret...  mais je n'ai plus de place, les
autres ont tout pris...  A moins de le mettre dans le cachot de
Bonnivard?

--Mettez-le dans le cachot de Bonnivard, c'est bien assez bon pour
lui... commanda le capitaine, et il fut fait comme il avait dit.

Ce chteau de Chillon, dont le P. C. A. ne cessait de parler depuis
deux jours  ses chers alpinistes, et dans lequel, par une ironie de
la destine, il se trouvait brusquement incarcr sans savoir
pourquoi, est un des monuments historiques les plus visits de toute
la Suisse.  Aprs avoir servi de rsidence d't aux comtes de Savoie,
puis de prison d'Etat, de dpt d'armes et de munitions, il n'est plus
aujourd'hui qu'un prtexte  excursion, comme le Rigi-Kulm ou la
Tellsplatte.  On y a laiss cependant un poste de gendarmerie et un
violon pour les ivrognes et les mauvais garons du pays; mais ils
sont si rares, dans ce paisible canton de Vaud, que le violon est
toujours vide et que le concierge y renferme sa provision de bois pour
l'hiver.  Aussi l'arrive de tous ces prisonniers l'avait mis de fort
mchante humeur, l'ide surtout qu'il n'allait plus pouvoir faire
visiter le clbre cachot,  cette poque de l'anne le plus srieux
profit de la place.

Furieux, il montrait la route  Tartarin, qui suivait, sans le courage
de la moindre rsistance.  Quelques marches branlantes, un corridor
moisi, sentant la cave, une porte paisse comme un mur, avec des gonds
normes, et ils se trouvrent dans un vaste souterrain vot, au sol
battu, aux lourds piliers romains o restent scells des anneaux de
fer enchanant jadis les prisonniers d'Etat.  Un demi-jour tombait
avec le tremblotement, le miroitement du lac  travers d'troites
meurtrires qui ne laissaient voir qu'un peu de ciel.

Vous voil chez vous, dit le gelier...  Surtout, n'allez pas dans le
fond, il y a les oubliettes!

Tartarin recula pouvant:

Les oubliettes, _Boudiou!_...

--Qu'est-ce que vous voulez, mon garon!...  On m'a command de vous
mettre dans le cachot de Bonnivard...  Je vous mets dans le cachot de
Bonnivard...  Maintenant, si vous avez des moyens, on pourra vous
fournir quelques douceurs, par exemple une couverture et un matelas
pour la nuit.

--D'abord,  manger! dit Tartarin,  qui, fort heureusement, on
n'avait pas t sa bourse.

Le concierge revint avec un pain frais, de la bire, un cervelas,
dvors avidement par le nouveau prisonnier de Chillon,  jeun depuis
la veille, creus de fatigues et d'motions.  Pendant qu'il mangeait
sur son banc de pierre dans la lueur du soupirail, le gelier
l'examinait d'un oeil bonasse.

Ma foi, dit-il, je ne sais pas ce que vous avez fait ni pourquoi l'on
vous traite si svrement...

--Eh!  coquin de sort, moi non plus, je ne sais rien, fit Tartarin la
bouche pleine.

--Ce qu'il y a de sr, c'est que vous n'avez pas l'air d'un mauvais
homme, et, certainement, vous ne voudriez pas empcher un pauvre pre
de famille de gagner sa vie, n'est ce pas?...  Eh ben, voil!...  J'ai
l-haut toute une socit venue pour visiter le cachot de Bonnivard...
Si vous vouliez me promettre de vous tenir tranquille, de ne pas
essayer de vous sauver...

Le bon Tartarin s'y engagea par serment, et cinq minutes aprs, il
voyait son cachot envahi par ses anciennes connaissances du Rigi-Kulm
et de la Tellsplatte, l'ne bt Schwanthaler, l'ineptissimus
Astier-Rhu, le membre du Jockey-Club avec sa nice (hum!  hum!...),
tous les voyageurs du circulaire Cook.  Honteux, craignant d'tre
reconnu, le malheureux se dissimulait derrire les piliers, reculant,
se drobant  mesure qu'approchait le groupe des touristes prcds du
concierge et de son boniment dbit d'une voix dolente:

C'est ici que l'infortun Bonnivard...

Ils avanaient lentement, retards par les discussions des deux
savants toujours en querelle, prts  se sauter dessus agitant l'un
son pliant, l'autre son sac de voyage, en des attitudes fantastiques
que le demi-jour des soupiraux allongeait sur les votes.

A force de reculer, Tartarin se trouva tout prs du trou des
oubliettes, un puits noir, ouvert au ras du sol, soufflant l'haleine
des sicles passs, marcageuse et glaciale.  Effray, il s'arrta, se
pelotonna dans un coin, sa casquette sur les yeux; mais le salptre
humide des murailles l'impressionnait; et tout  coup un formidable
ternuement, qui fit reculer les touristes, les avertissait de sa
prsence.

Tiens, Bonnivard... s'cria l'effronte petite Parisienne coiffe
d'un chapeau Directoire, que le monsieur du Jockey-Club faisait passer
pour sa nice.

Le Tarasconnais ne se laissa pas dmonter.

C'est vraiment trs gentil, _v_, ces oubliettes!,.. dit-il du ton
le plus naturel du monde, comme s'il tait en train, lui aussi, de
visiter le cachot par plaisir, et il se mla aux autres voyageurs qui
souriaient en reconnaissant l'alpiniste du Rigi-Kulm, le
boute-en-train du fameux bal.

H!  mossi...  ballir, dantsir!...

La silhouette falote de la petite fe Schwanthaler se dressait devant
lui, prte  partir pour une contredanse.  Vraiment, il avait bien
envie de danser!  Alors, ne sachant comment se dbarrasser de l'enrag
petit bout de femme, il lui offrit le bras, lui montra fort galamment
son cachot, l'anneau o se rivait la chane du captif, la trace
appuye de ses pas sur les dalles autour du mme pilier; et jamais,
l'entendre parler avec tant d'aisance, la bonne dame ne se serait
doute que celui qui la promenait tait aussi prisonnier d'Etat, une
victime de l'injustice et de la mchancet des hommes.  Terrible, par
exemple, fut le dpart, quand l'infortun Bonnivard, ayant reconduit
sa danseuse jusqu' la porte, prit cong avec un sourire d'homme du
monde: Non, merci, _v_...  Je reste encore un petit moment.
L-dessus il salua, et le gelier, qui le guettait, ferma et
verrouilla la porte  la stupfaction de tous.

Quel affront!  Il en suait d'angoisse, le malheureux, en coutant les
exclamations des touristes qui s'loignaient.  Par bonheur, ce
supplice ne se renouvela plus de la journe.  Pas de visiteurs  cause
du mauvais temps.  Un vent terrible sous les vieux ais, des plaintes
montant des oubliettes comme des victimes mal enterres, et le
clapotis du lac, cribl de pluie, battant les murailles au ras des
soupiraux d'o les claboussures jaillissaient jusque sur le captif.
Par intervalles, la cloche d'un vapeur, le claquement de ses roues
scandant les rflexions du pauvre Tartarin, pendant que le soir
descendait gris et morne dans le cachot qui semblait s'agrandir.

Comment s'expliquer cette arrestation, son emprisonnement dans ce lieu
sinistre?  Costecalde, peut-tre...  une manoeuvre lectorale de la
dernire heure?...  Ou, encore, la police russe avertie de ses paroles
imprudentes, de sa liaison avec Sonia, et demandant l'extradition?
Mais alors, pourquoi arrter les dlgus?...  Que pouvait-on
reprocher  ces infortuns dont il se reprsentait l'effarement, le
dsespoir, quoiqu'ils ne fussent pas comme lui dans le cachot de
Bonnivard, sous ces votes aux pierres serres, traverses
l'approche de la nuit d'un passage de rats normes, de cancrelats, de
silencieuses araignes aux pattes frleuses et difformes.

Voyez pourtant ce que peut une bonne conscience!  Malgr les rats, le
froid, les araignes, le grand Tartarin trouva dans l'horreur de la
prison d'Etat, hante d'ombres martyres, le sommeil rude et sonore,
bouche ouverte et poings ferms, qu'il avait dormi entr les cieux et
les abmes dans la cabane du Club Alpin.  Il croyait rver encore, au
matin, en entendant son gelier:

Levez-vous, le prfet du district est l...  Il vient vous
interroger... L'homme ajouta avec un certain respect: Pour que le
prfet se soit drang...  Il faut que vous soyez un fameux sclrat.

Sclrat!  non, mais on peut le paratre aprs une nuit de cachot
humide et poussireux, sans avoir eu le temps d'une toilette, mme
sommaire.  Et dans l'ancienne curie du chteau, transforme en
gendarmerie, garnie de mousquetons en rtelier sur le crpissage des
murs, quand Tartarin--aprs un coup d'oeil rassurant  ses alpinistes
assis entre les gendarmes--apparat devant le prfet du district, il a
le sentiment de sa mauvaise tenue en face de ce magistrat correct et
noir, la barbe soigne, et qui l'interpelle svrement:

Vous vous appelez Manilof, n'est-ce pas?...  sujet russe...
incendiaire  Ptersbourg...  rfugi et assassin en Suisse.

--Mais jamais de la vie...  C'est une erreur, une mprise...

--Taisez-vous, ou je vous billonne... interrompt le capitaine.

Le prfet correct reprend: D'ailleurs, pour couper court  toutes vos
dngations...  Connaissez-vous cette corde?

Sa corde, coquin de sort!  Sa corde tisse de fer, fabrique en
Avignon.  Il baisse la tte,  la stupeur des dlgus, et dit: Je la
connais.

--Avec cette corde, un homme a t pendu dans le canton
d'Unterwald...

Tartarin frmissant jure qu'il n'y est pour rien.

Nous allons bien voir! Et l'on introduit le tnor italien, le
policier que les nihilistes avaient accroch  la branche d'un chne
au Brnig, mais que des bcherons ont sauv miraculeusement.

Le mouchard regarde Tartarin: Ce n'est pas lui! les dlgus: Ni
ceux-l non plus...  On s'est tromp.

Le prfet, furieux,  Tartarin: Mais, alors, qu'est-ce que vous
faites ici?

--C'est ce que je me demande, _v!_... rpond le prsident avec
l'aplomb de l'innocence.

Aprs une courte explication, les alpinistes de Tarascon, rendus  la
libert, s'loignent du chteau de Chillon dont nul n'a ressenti plus
fort qu'eux la mlancolie oppressante et romantique.  Ils s'arrtent
la pension Mller pour prendre les bagages, la bannire, payer le
djeuner de la veille qu'ils n'ont pas eu le temps de manger, puis
filent vers Genve par le train.  Il pleut.  A travers les vitres
ruisselantes se lisent des noms de stations d'aristocratique
villgiature, Clarens, Vevey, Lausanne; les chalets rouges, les
jardinets d'arbustes rares passent sous un voile humide o s'gouttent
les branches, les clochetons des toits, les terrasses des htels.

Installs dans un petit coin du long wagon suisse, deux banquettes se
faisant face, les alpinistes ont la mine dfaite et dconfite.
Bravida, trs aigre, se plaint de douleurs et, tout le temps, demande
 Tartarin avec une ironie froce: Eh _b!_ vous l'avez vu, le cachot
de Bonnivard...  Vous vouliez tant le voir...  Je crois que vous
l'avez vu, _qu_? Excourbanis, aphone, pour la premire fois,
regarde piteusement le lac qui les escorte aux portires: En voil de
l'eau, _Boudiou!_...  aprs a, je ne prends plus de bain de ma
vie...

Abruti d'une pouvante qui dure encore, Pascalon, la bannire entre
ses jambes, se dissimule derrire, regardant  droite et  gauche
comme un livre, crainte qu'on le rattrape...  Et Tartarin?...  Oh!
lui, toujours digne et calme, il se dlecte en lisant des journaux du
Midi, un paquet de journaux expdie  la pension Mller et qui, tous,
reproduisent d'aprs le Forum le rcit de son ascension, celui qu'il a
dict, mais agrandi, enjoliv d'loges mirifiques.  Tout  coup le
hros pousse un cri, un cri formidable qui roule jusqu'au bout du
wagon.  Tous les voyageurs se sont dresss; on croit  un
tamponnement.  Simplement un entrefilet du Forum que Tartarin lit
ses alpinistes...  coutez a: _Le bruit court que le
V. P. C. A. Costecalde,  peine remis de la jaunisse qui l'alitait
depuis quelques jours, va partir pour l'ascension du Mont-Blanc monter
encore plus haut que Tartarin_...  Ah!  le bandit...  il veut tuer
l'effet de ma Jungfrau...  Eh bien!  attends un peu, je vais te la
souffler, ta montagne...  Chamonix est  quelques heures de Genve, je
ferai le Mont-Blanc avant lui!  En tes-vous, mes enfants?

Bravida proteste.  _Outre!_ il en a assez, des aventures.  Assez et
plus qu'assez... hurle Excourbanis tout bas, de sa voix morte.

Et toi, Pascalon?...  demande doucement Tartarin.

L'lve ble sans oser lever les yeux:

Ma-a-atre... Celui-l aussi le reniait.

C'est bien, dit le hros solennel et fch, je partirai seul, j'aurai
tout l'honneur...  _Zou!_ rendez-moi la bannire...



XII

L'HOTEL BALTET A CHAMONIX.--A SENT L'AIL!--DE L'EMPLOI DE LA CORDE
DANS LES COURSES ALPESTRES.--SHAKE HANDS!--UN LVE DE
SCHOPENHAUER.--A LA HALTE DES GRANDS-MULETS.--TARTARIN, IL FAUT QUE
JE VOUS PARLE...


Le clocher de Chamonix sonnait neuf heures dans un soir frissonnant de
bise et de pluie froides; toutes les rues noires les maisons teintes,
sauf de place en place la faade et les cours des htels o le gaz
veillait, faisant les alentours encore plus sombres dans le vague
reflet de la neige des montagnes, d'un blanc de plante sur la nuit du
ciel.

A l'htel Baltet, un des meilleurs et des plus frquents du village
alpin, les nombreux voyageurs et pensionnaires ayant disparu peu a
peu, harasss des excursions du jour, il ne restait au grand salon
qu'un pasteur anglais jouant aux dames silencieusement avec son
pouse, tandis que ses innombrables demoiselles en tabliers crus
bavettes s'activaient  copier des convocations au prochain service
vanglique, et qu'assis devant la chemine o brlait un bon feu de
bches, un jeune Sudois, creus, dcolor, regardait la flamme d'un
air morne, en buvant des grogs au kirsch et  l'eau de seltz.  De
temps en temps un touriste attard traversait le salon, gutres
trempes, caoutchouc ruisselant, allait  un grand baromtre pendu sur
la muraille, le tapotait, interrogeait le mercure pour le temps du
lendemain et s'allait coucher constern.  Pas un mot, pas d'autres
manifestations de vie que le ptillement du feu, le grsil aux vitres
et le roulement colre de l'Arve sous les arches de son pont de bois,
 quelques mtres de l'htel.

Tout  coup le salon s'ouvrit, un portier galonn d'argent entra
charg de valises, de couvertures, avec quatre alpinistes grelottants,
saisis par le subit passage de la nuit et du froid  la chaude
lumire.

_Bondiou!_ Quel temps...

--A manger, _zou!_

--Bassinez les lits, _qu!_

Ils parlaient tous ensemble du fond de leur cache-nez, passe-montagne,
casquettes  oreilles, et l'on ne savait auquel entendre, quand un
petit gros qu'ils appelaient le _prsidain_ leur imposa silence en
criant plus fort qu'eux.

D'abord le livre des trangers! commanda-t-il; et le feuilletant
d'une main gourde, il lisait  haute voix les noms des voyageurs qui,
depuis huit jours, avaient travers l'htel: Docteur Schwanthaler et
madame...  Encore!...  Astier-Rhu, de l'Acadmie franaise... Il en
dchiffra deux ou trois pages, plissant quand il croyait voir un nom
ressemblant  celui qu'il cherchait; puis,  la fin, le livre jet sur
la table avec un rire de triomphe, le petit homme fit une gambade
gamine, extraordinaire pour son corps replet: Il n'y est pas, _v!_
il n'est pas venu...  C'est bien ici pas moins qu'il devait descendre.
Enfonc Costecalde..._lagadigadeou!_...vite  la soupe, mes
enfants!... Et le bon Tartarin, ayant salu les dames, marcha vers la
salle  manger, suivi de la dlgation affame et tumultueuse.

Eh oui!  la dlgation, tous, Bravida lui-mme...  Est-ce que c'tait
possible, allons!...  Qu'aurait-on dit, l-bas, en les voyant revenir
sans Tartarin?  Chacun d'eux le sentait bien.  Et au moment de se
sparer, en gare de Genve, le buffet fut tmoin d'une scne
pathtique, pleurs, embrassades, adieux dchirants  la bannire,
l'issue desquels adieux tout le monde s'empilait dans le landau que le
P. C. A. venait de frter pour Chamonix.  Superbe route qu'ils firent
les yeux ferms, pelotonns dans leurs couvertures, remplissant la
voiture de ronflements sonores, sans se proccuper du merveilleux
paysage qui, depuis Sallanches, se droulait sous la pluie: gouffres,
forts, cascades cumantes, et, selon les mouvements de la valle,
tour  tour visible ou fuyante, la cime du Mont-Blanc au-dessus des
nues.  Fatigus de ce genre d beauts naturelles, nos Tarasconnais
ne songeaient qu' rparer la mauvaise nuit passe sous les verrous de
Chillon.  Et, maintenant encore, au bout de la longue salle  manger
dserte de l'htel Baltet, pendant qu'on leur servait un potage
rchauff et les reliefs de la table d'hte, ils mangeaient
gloutonnement, sans parler, proccups surtout d'aller vite au lit.
Subitement, Spiridion Excourbanis, qui avalait comme un somnambule,
sortit de son assiette et, flairant l'air autour de lui: _Outre!_ a
sent l'ail!...

--C'est vrai, que a le sent... dit Bravida.  Et tous, ragaillardis
par ce rappel de la patrie, ce fumet des plats nationaux que Tartarin
n'avait plus respir depuis longtemps, ils se retournaient sur leurs
chaises avec une anxit gourmande.  Cela venait du fond de la salle,
d'une petite pice o mangeait  part un voyageur, personnage
d'importance sans doute, car  tout moment la barrette du chef se
montrait au guichet ouvrant sur la cuisine, pour passer  la fille de
service des petits plats couverts qu'elle portait dans cette
direction.

Quelqu'un du Midi, bien sr, murmura le doux Pascalon; et le
prsident, devenu blme  l'ide de Costecalde, commanda:

Allez donc voir, Spiridion...vous nous le saurez  dire...

Un formidable clat de rire partit du retrait o le brave gong venait
d'entrer, sur l'ordre de son chef, et d'o il ramenait par la main un
long diable au grand nez, les yeux farceurs, la serviette au menton,
comme le cheval gastronome:

_V!_ Bompard...

--_Te!_ l'imposteur...

--H!  adieu, Gonzague...  Comment _te_ va!

--Diffremment, messieurs, je suis bien le vtre... dit le courrier
serrant toutes les mains et s'asseyant  la table des Tarasconnais
pour partager avec eux un plat de cpes  l'ail prpar par la mre
Baltet, laquelle, ainsi que son mari, avait horreur de la cuisine de
table d'hte.

tait-ce le fricot national ou bien la joie de retrouver un _pays_, ce
dlicieux Bompard  l'imagination inpuisable?  Immdiatement la
fatigue et l'envie de dormir s'envolrent, on dboucha du Champagne
et, la moustache toute barbouille de mousse, ils riaient, poussaient
des cris, gesticulaient, s'treignaient  la taille, pleins
d'effusion.

Je ne vous quitte plus, v!  disait Bompard...  Mes Pruviens sont
partis...  Je suis libre...

--Libre!...  Alors, demain, vous faites le Mont-Blanc avec moi?

--Ah!  vous faites le Mont-Blanc _demen?_ rpondit Bompard sans
enthousiasme.

--Oui, je le souffle  Costecalde...  Quand il viendra, _uit!_...
Plus de Mont-Blanc...  Vous en tes, _qu_, Gonzague?

--J'en suis...  J'en suis...  moyennant que le temps le veuille...
C'est que la monte n'est pas toujours commode dans cette saison.

--Ah!  _va!_ pas commode... fit le bon Tartarin frisant ses petits
yeux par un rire d'augure que Bompard, du reste, ne parut pas
comprendre.

Passons toujours prendre le caf au salon...  Nous consulterons le
pre Baltet.  Il s'y connat, lui, l'ancien guide qui a fait
vingt-sept fois l'ascension.

Les dlgus eurent un cri:

Vingt-sept fois!  _Boufre!_

--Bompard exagre toujours... dit le P. C. A, svrement avec une
pointe d'envie.

Au salon, il trouvrent la famille du pasteur toujours penche sur les
lettres de convocation, le pre et la mre sommeillant devant leur
partie de dames, et le long Sudois remuant son grog  l'eau de seltz
du mme geste dcourag.  Mais l'invasion des alpinistes tarasconnais,
allums par le champagne, donna, comme on pense, quelques distractions
aux jeunes convocatrices.  Jamais ces charmantes personnes n'avaient
vu prendre le caf avec tant de mimiques et de roulements d'yeux.

Du sucre, Tartarin?

--Mais non, commandant...  Vous savez bien...  Depuis l'Afrique!...

--C'est vrai, pardon...  T!  voil M. Baltet!

--Mettez-vous l, _qu_, monsieur Baltet.

--Vive M. Baltet!...ah!  ah!..._fen d brut_.

Entour, press par tous ces gens qu'il n'avait jamais vus de sa vie,
le pre Baltet souriait d'un air tranquille.  Robuste Savoyard, haut
et large, le dos rond, la marche lente, sa face paisse et rase
s'gayait de deux yeux finauds encore jeunes, contrastant avec sa
calvitie, cause par un coup de froid  l'aube dans les neiges.

Ces messieurs dsirent faire le Mont-Blanc? dit-il, jaugeant les
Tarasconnais d'un regard  la fois humble et ironique.  Tartarin
allait rpondre, Bompard se jeta devant lui:

N'est-ce pas que la saison est bien avance?

--Mais non, rpondit l'ancien guide...  Voici un monsieur sudois qui
montera demain, et j'attends,  la fin de la semaine, deux messieurs
amricains pour monter aussi.  Il y en a mme un qui est aveugle.

--Je sais.  Je l'ai rencontr au Guggi.

--Ah!  monsieur est all au Guggi?

--Il y a huit jours, en faisant la Jungfrau...

Il y eut un frmissement parmi les convocatrices vangliques, toutes
les plumes en arrt, les ttes leves du ct de Tartarin qui, pour
ces Anglaises, dtermines grimpeuses, expertes  tous les sports,
prenait une autorit considrable.  Il tait mont  la Jungfrau!

Une belle tape!  dit le pre Baltet considrant le P. C. A.  avec
tonnement, tandis que Pascalon, intimid par les dames, rougissant et
bgayant, murmurait:

Ma-a-tre, racontez-leur donc le... le... chose... la crevasse...

Le prsident sourit: Enfant!... et, tout de mme, il commena le
rcit de sa chute; d'abord d'un air dtach, indiffrent, puis avec
des mouvements effars, des gigotements au bout de la corde, sur
l'abme, des appels de mains tendues.  Ces demoiselles frmissaient,
le dvoraient de ces yeux froids des Anglaises, ces yeux qui s'ouvrent
en rond.

Dans le silence qui suivit s'leva la voix de Bompard:

Au Chimborazo, pour franchir les crevasses, nous ne nous attachions
jamais.

Les dlgus se regardrent.  Comme tarasconnade, celui-l les
dpassait tous.  Oh!  _de ce_ Bompard, pas moins... murmura Pascalon
avec une admiration ingnue.

Mais le pre Baltet, prenant le Chimborazo au srieux, protesta contre
cet usage de ne pas s'attacher; selon lui, pas d'ascension possible
sur les glaces sans une corde, une bonne corde en chanvre de Manille.
Au moins, si l'un glisse, les autres le retiennent.

Moyennant que la corde ne casse pas, monsieur Baltet, dit Tartarin
rappelant la catastrophe du mont Cervin.

Mais l'htelier, pesant les mots:

Ce n'est pas la corde qui a cass, au Cervin...  C'est le guide
d'arrire qui l'a coupe d'un coup de pioche...

Comme Tartarin s'indignait:

Faites excuse, monsieur, le guide tait dans son droit...  Il a
compris l'impossibilit de retenir les autres et s'est dtach d'eux
pour sauver sa vie, celle de son fils et du voyageur qu'ils
accompagnaient...  Sans sa dtermination, il y aurait eu sept victimes
au lieu de quatre.

Alors, une discussion commena.  Tartarin trouvait que s'attacher  la
file, c'tait comme un engagement d'honneur de vivre ou de mourir
ensemble; et s'exaltant, trs mont par la prsence des dames, il
appuyait son dire sur des faits, des tres prsents.  Ainsi, demain,
_t_, en m'attachant avec Bompard, ce n'est pas une simple prcaution
que je prendrai, c'est un serment devant Dieu et devant les hommes de
n'tre qu'un avec mon compagnon et de mourir plutt que de rentrer
sans lui, coquin de sort!

--J'accepte le serment pour moi comme pour vous, Tarta_rn_... cria
Bompard de l'autre ct du guridon.

Minute mouvante!

Le pasteur, lectris, se leva et vint infliger au hros une poigne
de main en coup de pompe, bien anglaise.  Sa femme l'imita, puis
toutes ses demoiselles, continuant le _shake hands_ avec une vigueur
faire monter l'eau  un cinquime tage.  Les dlgus, je dois le
dire, se montraient moins enthousiastes.

Eh _b!_ moi, dit Bravida, je suis de l'avis de M. Baltet.  Dans ses
affaires-l, chacun y va pour sa peau, pardi!  et je comprends trs
bien le coup de piolet...

--Vous m'tonnez, Placide, fit Tartarin svrement.  Et tout bas,
entre cuir et chair: Tenez-vous donc, malheureux; l'Angleterre nous
regarde...

Le vieux brave qui, dcidment, gardait un fond d'aigreur depuis
l'excursion de Chillon, eut un geste signifiant: Je m'en moque un
peu, de l'Angleterre... et peut-tre se ft-il attir quelque verte
semonce du prsident irrit de tant de cynisme, quand le jeune homme
aux airs navrs, repu de grog et de tristesse, mit son mauvais
franais dans la conversation.  Il trouvait, lui aussi, que le guide
avait eu raison de trancher la corde: dlivrer de l'existence quatre
malheureux encore jeunes, c'est--dire condamns  vivre un certain
temps, les rendre d'un geste au repos, au nant, quelle action noble
et gnreuse!

Tartarin se rcria:

Comment, jeune homme!   votre ge, parler de la vie avec ce
dtachement, cette colre...  Qu'est-ce qu'elle vous a donc fait?

--Rien, elle m'ennuie... Il tudiait la philosophie  Christiania,
et, gagn aux ides de Schopenhauer, de Hartmann, trouvait l'existence
sombre, inepte, chaotique.  Tout prs du suicide, il avait ferm ses
livres  la prire de ses parents et s'tait mis  voyager, butant
partout contre le mme ennui, la sombre misre du monde.  Tartarin et
ses amis lui semblaient les seuls tres contents de vivre qu'il et
encore rencontrs.

Le bon P. C. A. se mit  rire: C'est la race qui veut a, jeune
homme.  Nous sommes tous les mmes  Tarascon.  Le pays du bon Dieu.
Du matin au soir, on rit, on chante, et le reste du temps on danse la
farandole...  comme ceci...  _t!_ Il se mit  battre un entrechat
avec une grce, une lgret de gros hanneton dployant ses ailes.

Mais les dlgus n'avaient pas les nerfs d'acier, l'entrain
infatigable de leur chef.  Excourbanis grognait: Le prsidain
s'emballe...  nous sommes l jusqu' minuit.

Bravida se levant, furieux: Allons nous coucher, _v!_ Je n'en puis
plus de ma sciatique... Tartarin consentit, songeant  l'ascension du
lendemain; et les Tarasconnais montrent, le bougeoir en main, le
large escalier de granit conduisant aux chambres, tandis que le pre
Baltet allait s'occuper des provisions, retenir des mulets et des
guides.


_T!_ il neige...

Ce fut le premier mot du bon Tartarin  son rveil en voyant les
vitres couvertes de givre et la chambre inonde d'un reflet blanc;
mais lorsqu'il accrocha son petit miroir  barbe  l'espagnolette, il
comprit son erreur et que le Mont-Blanc, tincelant en face de lui
sous un soleil splendide, faisait toute cette clart.  Il ouvrit sa
fentre  la brise du glacier, piquante et rconfortante, qui lui
apportait toutes les sonnailles en marche des troupeaux derrire les
longs mugissements de trompe des bergers.  Quelque chose de fort, de
pastoral, remplissait l'atmosphre, qu'il n'avait pas respir en
Suisse.

En bas, un rassemblement de guides, de porteurs, l'attendait; le
Sudois dj hiss sur sa bte, et, mle aux curieux qui formaient le
cercle, la famille du pasteur, toutes ces alertes demoiselles coiffes
en matin, venues pour donner encore shake hands au hros qui avait
hant leurs rves.

Un temps superbe!  dpchez-vous!... criait l'htelier dont le crne
luisait au soleil comme un galet.  Mais Tartarin eut beau se presser,
ce n'tait pas une mince besogne d'arracher au sommeil les dlgus
qui devaient l'accompagner jusqu' la Pierre-Pointue, o finit le
chemin de mulet.  Ni prires ni raisonnements ne purent dcider le
commandant  sauter du lit; son bonnet de coton jusqu'aux oreilles, le
nez contre le mur, aux objurgations du prsident il se contentait de
rpondre par un cynique proverbe tarasconnais: Qui a bon renom de se
lever le matin peut dormir jusqu' midi... Quant  Bompard, il
rptait tout le temps: Ah _va!_ le Mont-Blanc!...  quelle
blague... et ne se leva que sur l'ordre formel du P. C. A.

Enfin la caravane se mit en route et traversa les petites rues de
Chamonix dans un appareil fort imposant: Pascalon sur le mulet de
tte, la bannire dploye, et le dernier de la file, grave comme un
mandarin parmi les guides et les porteurs groups des deux cts de sa
mule, le bon Tartarin, plus extraordinairement alpiniste que jamais,
avec une paire de lunettes neuves aux verres bombs et fums et sa
fameuse corde fabrique en Avignon, on sait  quel prix reconquise.

Trs regard, presque autant que la bannire, il jubilait sous son
masque important, s'amusait du pittoresque de ces rues du village
savoyard si diffrent du village suisse trop propre, trop verniss,
sentant le joujou neuf, le chalet de bazar, du contraste de ces
masures  peine sorties de terre o l'table tient toute la place,
ct des grands htels somptueux de cinq tages dont les enseignes
rutilantes dtonnaient comme la casquette galonne d'un portier,
l'habit noir et les escarpins d'un matre d'htel au milieu des
coiffes savoyardes, des vestes de futaine, des feutres de charbonniers
 larges ailes.  Sur la place, des landaus dtels, des berlines de
voyage  ct de charrettes de fumier; un troupeau de porcs flnant au
soleil devant le bureau de poste d'o sortait un Anglais en chapeau de
toile blanche, avec un paquet de lettres et un numro du _Times_ qu'il
lisait en marchant avant d'ouvrir sa correspondance.  La cavalcade des
Tarasconnais traversait tout cela, accompagne par le pitinement des
mulets, le cri de guerre d'Excourbanis  qui le soleil rendait
l'usage de son gong, le carillon pastoral tag sur les pentes
voisines et le fracas de la rivire en torrent jailli du glacier,
toute blanche, tincelante comme si elle charriait du soleil et de la
neige.

A la sortie du village, Bompard rapprocha sa mule de celle du
prsident et lui dit, roulant des yeux extraordinaires: Tartar_n_,
il faut que je vous parle...

--Tout  l'heure... dit le P. C. A. engag dans une discussion
philosophique avec le jeune Sudois, dont il essayait de combattre le
noir pessimisme par le merveilleux spectacle qui les entourait, ces
pturages aux grandes zones d'ombre et de lumire, ces forts d'un
vert sombre crtes de la blancheur des nvs blouissants.

Aprs deux tentatives pour se rapprocher de Tartarin, Bompard y
renona de force.  L'Arve franchie sur un petit pont, la caravane
venait de s'engager dans un de ces troits chemins en lacet au milieu
des sapins, o les mulets, un par un, dcoupent de leurs sabots
fantasques toutes les sinuosits des abmes, et nos Tarasconnais
n'avaient pas assez de leur attention pour se maintenir en quilibre
l'aide des _Allons...  doucemain...  Outre..._ dont ils retenaient
leurs btes.

Au chalet de la Pierre-Pointue, dans lequel Pascalon et Excourbanis
devaient attendre le retour des ascensionnistes, Tartarin, trs occup
de commander le djeuner, de veiller  l'installation des porteurs et
des guides, fit encore la sourde oreille aux chuchotements de Bompard.
Mais--chose trange et qu'on ne remarqua que plus tard--malgr le beau
temps, le bon vin, cette atmosphre pure  deux mille mtres
au-dessus de la mer, le djeuner fut mlancolique.  Pendant qu'ils
entendaient les guides rire et s'gayer  ct, la table des
Tarasconnais restait silencieuse, livre seulement aux bruits du
service, tintements des verres, de la grosse vaisselle et des couverts
sur le bois blanc.  tait-ce la prsence de ce Sudois morose ou
l'inquitude visible de Gonzague, ou encore quelque pressentiment, la
bande se mit en marche, triste comme un bataillon sans musique, vers
le glacier des Bossons o la vritable ascension commenait.

En posant le pied sur la glace, Tartarin ne put s'empcher de sourire
au souvenir du Guggi et de ses crampons perfectionns.  Quelle
diffrence entre le nophyte qu'il tait alors et l'alpiniste de
premier ordre qu'il se sentait devenu!  Solide sur ses lourdes bottes
que le portier de l'htel lui avait ferres le matin mme de quatre
gros clous, expert  se servir de son piolet, c'est  peine s'il eut
besoin de la main d'un de ses guides, moins pour le soutenir que pour
lui montrer le chemin.  Les lunettes fumes attnuaient la
rverbration du glacier qu'une rcente avalanche poudrait de neige
frache, o des petits lacs d'un vert glauque s'ouvraient a et l,
glissants et tratres; et trs calme, assur par exprience qu'il n'y
avait pas le moindre danger, Tartarin marchait le long des crevasses
aux parois chatoyantes et lisses, s'approfondissant  l'infini,
passait au milieu des sracs avec l'unique proccupation de tenir pied
 l'tudiant sudois, intrpide marcheur, dont les longues gutres
boucles d'argent s'allongeaient minces et sches et de la mme dtente
 ct de son alpenstock qui semblait une troisime jambe.  Et leur
discussion philosophique continuant en dpit des difficults de la
route, on entendait sur l'espace gel, sonore comme la largeur d'une
rivire, une bonne grosse voix familire et essouffle: Vous me
connaissez, Otto...

Bompard, pendant ce temps, subissait mille msaventures.  Fermement
convaincu encore le matin que Tartarin n'irait jamais jusqu'au bout de
sa vantardise et ne ferait pas plus le Mont-Blanc qu'il n'avait fait
la Jungfrau, le malheureux courrier s'tait vtu comme  l'ordinaire,
sans clouter ses bottes ni mme utiliser sa fameuse invention pour
ferrer les pieds des militaires, sans alpenstock non plus, les
montagnards du Chimborazo ne s'en servant pas.  Seulement arm de la
badine qui allait bien avec son chapeau  ganse bleue et son ulster,
l'approche du glacier le terrifia, car, malgr toutes ses histoires,
on pense bien que l'imposteur n'avait jamais fait d'ascension.  Il
se rassura pourtant en voyant du haut de la moraine avec quelle
facilit Tartarin voluait sur la glace, et se dcida  le suivre
jusqu' la halte des Grands-Mulets, o l'on devait passer la nuit.  Il
n'y arriva point sans peine.  Au premier pas, il s'tala sur le dos,
la seconde fois en avant sur les mains et sur les genoux.  Non, merci,
c'est exprs... affirmait-il aux guides essayant de le relever...  A
l'amricaine, _v!_...  comme au Chimborazo! Cette position lui
paraissant commode, il la garda, s'avanant  quatre pattes, le
chapeau en arrire, l'ulster balayant la glace comme une pelure d'ours
gris; trs calme, avec cela, et racontant autour de lui que, dans la
Cordillre des Andes, il avait grimp ainsi une montagne de dix mille
mtres.  Il ne disait pas en combien de temps par exemple, et cela
avait d tre long  en juger par cette tape des Grands-Mulets o il
arriva une heure aprs Tartarin et tout dgouttant de neige boueuse,
les mains geles sous ses gants de tricot.

A ct de la cabane du Guggi, celle que la commune de Chamonix a fait
construire aux Grands-Mulets est vritablement confortable.  Quand
Bompard entra dans la cuisine o flambait un grand feu de bois, il
trouva Tartarin et le Sudois en train de scher leurs bottes, pendant
que l'aubergiste, un vieux racorni aux longs cheveux blancs tombant en
mches, talait devant eux les trsors de son petit muse.

Sinistre, ce muse fait des souvenirs de toutes les catastrophes qui
avaient eu lieu au Mont-Blanc, depuis plus de quarante ans que le
vieux tenait l'auberge; et, en les retirant de leur vitrine, il
racontait leur origine lamentable...  A ce morceau de drap, ces
boutons de gilet, tenait la mmoire d'un savant russe prcipit par
l'ouragan sur le glacier de la Brenva...  Ces maxillaires restaient
d'un des guides de la fameuse caravane de onze voyageurs et porteurs
disparus dans une tourmente de neige...  Sous le jour tombant et le
ple reflet des nvs contre les carreaux, l'talage de ces reliques
mortuaires, ces rcits monotones avaient quelque chose de poignant,
d'autant que le vieillard attendrissait sa voix tremblante aux
endroits pathtiques, trouvait des larmes en dpliant un bout de voile
vert d'une dame anglaise roule par l'avalanche en 1827.

Tartarin avait beau se rassurer par les dates, se convaincre qu'
cette poque la Compagnie n'avait pas organis les ascensions sans
danger, ce _vocero_ savoyard lui serrait le coeur, et il alla respirer
un moment sur la porte.

La nuit tait venue, engloutissant les fonds.  Les Bossons
ressortaient livides et tout proches, tandis que le Mont-Blanc
dressait une cime encore rose, caresse du soleil disparu.  Le
Mridional se rassrnait  ce sourire de la nature, quand l'ombre de
Bompard se dressa derrire lui.

C'est vous, Gonzague...  vous voyez, je prends le bon de l'air...  Il
m'embtait, ce vieux, avec ses histoires...

--Tartar_n_, dit Bompard lui serrant le bras  le broyer...
J'espre qu'en voil assez, et que vous allez vous en tenir l de
cette ridicule expdition?

Le grand homme arrondit des yeux inquiets:

Qu'est-ce que vous me chantez?

Alors Bompard lui fit un tableau terrible des mille morts qui les
menaaient, les crevasses, les avalanches, coups de vent, tourbillons.

Tartarin l'interrompit.

Ah!  _va_, farceur; et la Compagnie!...  Le Mont-Blanc n'est donc
pas amnag comme les autres?

--Amnag?...  la Compagnie?... dit Bompard ahuri ne se rappelant
plus rien de sa tarasconnade; et l'autre la lui rptant mot pour mot,
la Suisse en Socit, l'affermage des montagnes, les crevasses
truques, l'ancien grant se mit  rire.

Comment!  vous avez cru...  mais c'tait une _galjade_...  Entre
gens de Tarascon, pas moins, on sait bien ce que parler veut dire...

--Alors, demanda Tartarin trs mu, la Jungfrau n'tait pas prpare?

--Pas plus!

--Et si la corde avait cass?...

--Ah!  mon pauvre ami...

Le hros ferma les yeux, ple d'une pouvante rtrospective et,
pendant une minute, il hsita...  Ce paysage en cataclysme polaire,
froid, assombri, accident de gouffres...  ces lamentations du vieil
aubergiste encore pleurantes  ses oreilles...  _Outre!_ que vous me
feriez dire... Puis, tout  coup, il pensa aux _gensses_, de
Tarascon,  la bannire qu'il ferait flotter l-haut, il se dit
qu'avec de bons guides, un compagnon  toute preuve comme Bompard...
Il avait fait la Jungfrau...  pourquoi ne tenterait-il pas le
Mont-Blanc?

Et, posant sa large main sur l'paule de son ami, il commena d'une
voix virile: coutez, Gonzague...



XIII

LA CATASTROPHE


Par une nuit noire, noire, sans lune, sans toile, sans ciel, sur la
blancheur tremblotante d'une immense pente de neige, lentement se
droule une longue corde o des ombres craintives et toutes petites
sont attaches  la file, prcdes,  cent mtres, d'une lanterne en
tache rouge presque au ras du sol.  Des coups de piolet sonnant dans
la neige dure, le roulement des glaons dtachs drangent seuls le
silence du nv o s'amortissent les pas de la caravane; puis de
minute en minute un cri, une plainte touffe, la chute d'un corps sur
la glace et, tout de suite, une grosse voix qui rpond du bout de la
corde: Allez doucement de tomber, Gonzague. Car le pauvre Bompard
s'est dcid  suivre son ami Tartarin jusqu'au sommet du Mont-Blanc.
Depuis deux heures du matin--il en est quatre  la montre  rptition
du prsident--le malheureux courrier s'avance  ttons, vrai forat
la chane, tran, pouss, vacillant et bronchant, contraint de
retenir les exclamations diverses que lui arrache sa msaventure,
l'avalanche guettant de tous cts et le moindre branlement, une
vibration un peu forte de l'air cristallin, pouvant dterminer des
tombes de neige ou de glace.  Souffrir en silence, quel supplice pour
un homme de Tarascon!

Mais la caravane a fait halte, Tartarin s'informe, on entend une
discussion  voix basse, des chuchotements anims: C'est votre
compagnon qui ne veut plus avancer... rpond le Sudois.  L'ordre de
marche est rompu, le chapelet humain se dtend, revient sur lui-mme,
et les voil tous au bord d'une norme crevasse, ce que les
montagnards appellent une roture.  On a franchi les prcdentes
l'aide d'une chelle mise en travers et qu'on passe sur les genoux;
ici, la crevasse est beaucoup trop large et l'autre bord se dresse en
hauteur de quatre-vingts  cent pieds.  Il s'agit de descendre au fond
du trou qui se rtrcit,  l'aide de marches creuses au piolet, et de
remonter pareillement.  Mais Bompard s'y refuse avec obstination.

Pench sur le gouffre que l'ombre fait paratre insondable, il regarde
s'agiter dans une bue la petite lanterne des guides prparant le
chemin.  Tartarin, peu rassur lui-mme, se donne du courage en
exhortant son ami: Allons, Gonzague, zou! et, tout bas, il le
sollicite d'honneur, invoque Tarascon, la bannire, le Club des
Alpines...

--Ah!  _va_, le Club...  Je n'en suis pas, rpond l'autre
cyniquement.

Alors Tartarin lui explique qu'on lui posera les pieds que rien n'est
plus facile.

--Pour vous, peut-tre, mais pas pour moi...

--Pas moins, vous disiez que vous aviez l'habitude...

--B oui!  certainement, l'habitude...  mais laquelle?  J'en ai
tant...  l'habitude de fumer, de dormir...

--De mentir, surtout, interrompt le prsident...

--D'exagrer, allons!  dit Bompard sans s'mouvoir le moins du monde.

Cependant, aprs bien des hsitations, la menace de le laisser l tout
seul le dcide  descendre lentement, posment, cette terrible chelle
de meunier...  Remonter est plus difficile, sur l'autre paroi droite
et lisse comme un marbre et plus haute que la tour du roi Ren
Tarascon.  D'en bas, la clignante lumire des guides semble un ver
luisant en marche, il faut se dcider, pourtant; la neige sous les
pieds, n'est pas solide, des glouglous de fonte et d'eau circulante
s'agitent autour d'une large fissure qu'on devine plutt qu'on ne la
voit, au pied du mur de glace, et qui souffle son haleine froide
d'abme souterrain.

--Allez doucement de tomber, Gonzague!...

Cette phrase, que Tartarin profre d'une intonation attendrie, presque
suppliante, emprunte une signification solennelle  la position
respective des ascensionnistes, cramponns maintenant des pieds et des
mains, les uns au-dessous des autres, lis par la corde, et par la
similitude de leurs mouvements, si bien que la chute ou la maladresse
d'un seul les mettrait tous en danger.  Et quel danger, coquin de
sort!  Il suffit d'entendre rebondir et dgringoler les dbris de
glaons avec l'cho de la chute par les crevasses et les dessous
inconnus pour imaginer quelle gueule de monstre vous guette et vous
happerait au moindre faux pas.

Mais qu'y a-t-il encore?  Voil que le long Sudois qui prcde
justement Tartarin s'est arrt et touche de ses talons ferrs la
casquette du P. C. A.  Les guides ont beau crier: En avant!... et le
prsident: Avancez donc, jeune homme... Rien ne bouge.  Dress de
son long, accroch d'une main ngligente, le Sudois se penche et le
jour levant effleure sa barbe grle, claire la singulire expression
de ses yeux dilats, pendant qu'il fait signe  Tartarin:

--Quelle chute, hein, si on lchait!...

--Outre!  Je crois bien...  vous nous entraneriez tous...  Montez
donc!...

L'autre continue, immobile:

--Belle occasion pour en finir avec la vie, rentrer au nant par les
entrailles de la terre, rouler de crevasse en crevasse comme ceci que
je dtache de mon pied...  Et il s'incline effroyablement pour suivre
le quartier de glace qui rebondit et sonne sans fin dans la nuit.

Malheureux!  prenez garde... crie Tartarin blme d'pouvante; et,
dsesprment cramponn  la paroi suintante, il reprend d'une chaude
ardeur son argument de la veille en faveur de l'existence: Elle a du
bon, que diantre!...  A votre ge, un beau garon comme vous...  vous
ne croyez donc pas  l'amour, _qu?_

Non, le Sudois n'y croit pas.  L'amour idal est un mensonge des
potes; l'autre, un besoin qu'il n'a jamais ressenti...

B oui!  b oui!...  C'est vrai que les potes sont un peu de
Tarascon, ils en disent toujours plus qu'il n'y en a; mais, pas moins,
c'est gentil le _femellan_, comme on appelle les dames chez nous.
Puis, on a des enfants, des jolis mignons qui vous ressemblent.

--Ah!  oui, les enfants, une source de chagrins.  Depuis qu'elle m'a
eu, ma mre n'a cess de pleurer.

--coutez, Otto, vous me connaissez, mon bon ami...

Et de toute l'expansion valeureuse de son me, Tartarin s'puise
ranimer,  frictionner  distance cette victime de Schopenhauer et de
Hartmann, deux polichinelles qu'il voudrait tenir au coin d'un bois,
coquin de sort!  pour leur faire payer tout le mal qu'ils ont fait
la jeunesse...

Qu'on se reprsente, pendant cette discussion philosophique, la haute
muraille de glace, froide, glauque, ruisselante, frle d'un rayon
ple, et cette broche de corps humains plaqus dessus en chelons,
avec les sinistres gargouillements qui montent des profondeurs bantes
et blanchtres, les jurons des guides, leurs menaces de se dtacher et
d'abandonner leurs voyageurs.  A la fin, Tartarin, voyant que nul
raisonnement ne peut convaincre ce fou, dissiper son vertige de mort,
lui suggre l'ide de se jeter de la pointe extrme du Mont-Blanc...
A la bonne heure, a vaudrait la peine de l-haut?  Une belle fin dans
les lments...  Mais ici, au fond d'une cave...  Ah!  _va_, quelle
_foutaise!_...  Il y met tant d'accent,  la fois brusque et
persuasif, une telle conviction, que le Sudois se laisse vaincre; et
les voil enfin, un par un, en haut de cette terrible _roture_.

On se dtache, on fait halte pour boire un coup et casser une crote.
Le jour est venu.  Un jour froid et blme sur un cirque grandiose de
pics, de flches, domins par le Mont-Blanc encore  quinze cents
mtres.  Les guides  part gesticulent et se concertent avec des
hochements de tte.  Sur le sol tout blanc, lourds et ramasss, le dos
rond dans leur veste brune, on dirait des marmottes prtes  remiser
pour l'hiver.  Bompard et Tartarin, inquiets, transis, ont laiss le
Sudois manger tout seul et se sont approchs au moment o le
guide-chef disait d'un air grave:

C'est qu'il fume sa pipe, il n'y a pas  dire que non.

--Qui donc fume sa pipe?  demanda Tartarin.

--Le Mont-Blanc, monsieur, regardez.

Et l'homme montre tout au bout de la haute cime, comme une aigrette,
une fume blanche qui va vers l'Italie.

Et autrement, mon bon ami, quand le Mont-Blanc fume sa pipe,
qu'est-ce que cela veut dire?

--a veut dire, monsieur, qu'il fait un vent terrible au sommet, une
tempte de neige qui sera sur nous avant longtemps.

Et dame!  c'est dangereux.

--Revenons dit Bompard verdissant; et Tartarin ajoute:

Oui, oui, certaine_main_, pas de sot amour-propre!

Mais le Sudois s'en mle; il a pay pour qu'on le mne au Mont-Blanc,
rien ne l'empchera d'y aller.  Il y montera seul, si personne ne
l'accompagne.  Lches!  lches! ajoute-t-il tourn vers les guides,
et il leur rpte l'injure de la mme voix de revenant dont il
s'excitait tout  l'heure au suicide.

Vous allez bien voir si nous sommes des lches....  Qu'on s'attache,
et en route!  s'crie le guide-chef.  Cette fois, c'est Bompard qui
proteste nergiquement.  Il en a assez, il veut qu'on le ramne,
Tartarin l'appuie avec vigueur:

Vous voyez bien que ce jeune homme est fou!... s'crie-t-il en
montrant le Sudois dj parti  grandes enjambes sous les floches de
neige que le vent commence  chasser de toutes parts.  Mais rien
n'arrtera plus ces hommes que l'on a traits de lches.  Les
marmottes se sont rveilles, hroques, et Tartarin ne peut obtenir
un conducteur pour le ramener avec Bompard aux Grands-Mulets.
D'ailleurs, la direction est simple: trois heures de marche en
comptant un cart de vingt minutes pour tourner la grande roture si
elle les effraie  passer tout seuls.

_Outre_, oui, qu'elle nous effraie!... fait Bompard sans pudeur
aucune, et les deux caravanes se sparent.


A prsent, les Tarasconnais sont seuls.  Ils avancent avec prcaution
sur le dsert de neige, attachs  la mme corde, Tartarin en avant,
ttant de son piolet gravement, pntr de la responsabilit qui lui
incombe, y cherchant un rconfort.

Courage!  du sang-froid!...  Nous nous en tirerons!... crie-t-il
chaque instant  Bompard.  Ainsi l'officier, dans la bataille, chasse
la peur qu'il a, en brandissant son pe et criant  ses hommes:

En avant, s... n... de D...!  toutes les balles ne tuent pas!

Enfin les voil au bout de cette horrible crevasse.  D'ici au but, ils
n'ont plus d'obstacles bien graves; mais le vent souffle, les aveugle
de tourbillons neigeux.  La marche devient impossible sous peine de
s'garer.

Arrtons-nous un moment, dit Tartarin.  Un srac de glace
gigantesque leur creuse un abri  sa base; ils s'y glissent, tendent
la couverture double de caoutchouc du prsident, et dbouchent la
gourde de rhum, seule provision que n'aient pas emporte les guides.
Il s'ensuit alors un peu de chaleur et de bien-tre, tandis que les
coups de piolet, toujours plus faibles sur la hauteur, les avertissent
du progrs de l'expdition.  Cela rsonne au coeur du P. C. A. comme
un regret de n'avoir pas fait le Mont-Blanc jusqu'aux cimes.

Qui le saura?  riposte Bompard cyniquement.  Les porteurs ont
conserv la bannire; de Chamonix on croira que c'est vous.

--Vous avez raison, l'honneur de Tarascon est sauf... conclut
Tartarin d'un ton convaincu.

Mais les lments s'acharnent, la bise en ouragan, la neige par
paquets.  Les deux amis se taisent, hants d'ides sinistres, ils se
rappellent l'ossuaire sous la vitrine du vieil aubergiste, ses rcits
lamentables, la lgende de ce touriste amricain qu'on a retrouv
ptrifi de froid et de faim, tenant dans sa main crispe un carnet o
ses angoisses taient crites jusqu' la dernire convulsion qui fit
glisser le crayon et dvier la signature.

Avez-vous un carnet, Gonzague?

Et l'autre, qui comprend sans explications:

Ah!  _va_, un carnet...  Si vous croyez que je vais me laisser
mourir comme cet Amricain...  Vite, allons nous-en, sortons d'ici.

--Impossible...  Au premier pas nous serions emports comme une
paille, jets dans quelque abme.

--Mais alors, il faut appeler, l'auberge n'est pas loin... Et Bompard
 genoux, la tte hors du srac, dans la pose d'une bte au pturage
et mugissante, hurle: Au secours!  au secours!   moi!

--Aux armes!... crie  son tour Tartarin de son creux le plus sonore
que la grotte rpercute en tonnerre.

Bompard lui saisit le bras: Malheureux, le srac!... Positivement
tout le bloc a trembl; encore un souffle et cette masse de glaons
accumuls croulerait sur leur tte.  Ils restent figs, immobiles,
envelopps d'un effrayant silence bientt travers d'un roulement
lointain qui se rapproche, grandit, envahit l'horizon, meurt enfin
sous la terre de gouffre en gouffre.

Les pauvres gens!... murmure Tartarin pensant au Sudois et  ses
guides, saisis, emports sans doute par l'avalanche.  Et Bompard
hochant la tte: Nous ne valons gure mieux qu'eux. En effet, leur
situation est sinistre, n'osant bouger dans leur grotte de glace ni se
risquer dehors sous les rafales.

Pour achever de leur serrer le coeur, du fond de la valle monte un
aboiement de chien hurlant  la mort.  Tout  coup Tartarin, les yeux
gonfls, les lvres grelottantes, prend les mains do son compagnon et
le regardant avec douceur:

Pardonnez-moi, Gonzague, oui, oui, pardonnez-moi, Je vous ai rudoy
tantt, je vous ai trait de menteur...

--Ah!  _va!_ Qu'est-ce que a fait?

--J'en avais le droit moins que personne, car j'ai beaucoup menti dans
ma vie, et,  cette heure suprme, j'prouve le besoin de m'ouvrir, de
me dgonfler, d'avouer publiquement mes impostures.

--Des impostures, vous?

--coutez-moi, ami...  d'abord je n'ai jamais tu de lion.

--a ne m'tonne pas... fait Bompard tranquillement.  Mais est-ce
qu'il faut se tourmenter pour si peu?...  C'est notre soleil qui veut
a, on nat avec le mensonge...  _V!_ moi...  Ai-je dit une vrit
depuis que je suis au monde?  Ds que j'ouvre la bouche, mon Midi me
monte comme une attaque.  Les gens dont je parle, je ne les connais
pas, les pays, je n'y suis jamais all, et tout a fait un tel tissu
d'inventions que je ne m'y dbrouille plus moi-mme.

--C'est l'imagination, _pchre!_ soupire Tartarin; nous sommes des
menteurs par imagination.

--Et ces mensonges-l n'ont jamais fait de mal  personne, tandis
qu'un mchant, un envieux comme Costecalde...

--Ne parlons jamais de ce misrable! interrompt le P. C. A., et pris
d'un subit accs de rage: Coquin de bon sort!  c'est tout de mme un
peu fichant... Il s'arrte sur un geste terrifi de Bompard...  Ah!
oui, le srac... et baissant le ton, forc de chuchoter sa colre, le
pauvre Tartarin continue ses imprcations  voix basse dans une norme
et comique dsarticulation de la bouche: Un peu fichant de mourir
la fleur de l'ge par la faute d'un sclrat qui, dans ce moment,
prend bien tranquillement sa demi-tasse sur le Tour de Ville!...

Mais pendant qu'il fulmine, une claircie s'ouvre peu  peu dans
l'air.  Il ne neige plus, il ne vente plus; et des carts bleus
apparaissent dchirant le gris du ciel.  Vite, en route, et, rattachs
tous deux  la corde, Tartarin, qui a pris la tte comme tout
l'heure, se retourne, un doigt sur la bouche:

Et vous savez, Gonzague, tout ce que nous venons de dire reste entre
nous.

--T, pardi...

Pleins d'ardeur, ils repartent, enfonant jusqu'aux genoux dans la
neige frachement tombe, qui a englouti sous sa ouate, immacule les
traces de la caravane; aussi Tartarin consulte sa boussole toutes les
cinq minutes.  Mais cette boussole tarasconnaise, habitue aux chauds
climats, est frappe de conglation depuis son arrive en Suisse.
L'aiguille joue aux quatre coins, agite, hsitante; et ils marchent
devant eux, attendant de voir se dresser tout  coup les roches noires
des Grands-Mulets dans la blancheur uniforme, silencieuse, en pics, en
aiguilles, en mamelons, qui les entoure, les blouit, les pouvante
aussi, car elle peut recouvrir de dangereuses crevasses sous leurs
pieds.

Du sang-froid, Gonzague, du sang-froid!

--C'est justement de a que je manque, rpond Bompard lamentablement.
Et il gmit: Ae de mon pied!...  ae de ma jambe!...  nous sommes
perdus; jamais nous n'arriverons...

Ils marchent depuis deux heures lorsque, vers le milieu d'une pente de
neige trs dure  grimper, Bompard s'crie effar:

Tartar_n_, mais a monte!

--Eh!  je le vois parbleu bien, que a monte, riposte le P. C. A. en
train de perdre sa srnit.

--Pas moins,  mon ide, a devrait descendre.

--_B_ oui!  mais que voulez que j'y fasse?  Allons toujours jusqu'en
haut, peut-tre que a descendra de l'autre ct.

Cela descendait en effet, et terriblement, par une succession de
nvs, de glaciers presque  pic, et tout au bout de cet tincellement
de blancheurs dangereuses une cabane s'apercevait pique sur une roche
 des profondeurs qui semblaient inaccessibles.  C'tait un asile
atteindre avant la nuit, puisqu'on avait perdu la direction des
Grands-Mulets, mais au prix de quels efforts, de quels dangers
peut-tre!

Surtout ne me lchez pas, _qu_, Gonzague...

--Ni vous non plus, Tartar_n._

Ils changrent ces recommandations sans se voir, spars par une
arte derrire laquelle Tartarin a disparu, avanant l'un pour monter,
l'autre pour descendre, avec lenteur et terreur.  Ils ne se parlent
mme plus, concentrant toutes leurs forces vives, crainte d'un faux
pas, d'une glissade.  Tout  coup, comme il n'est plus qu' un mtre
de la crte, Bompard entend un cri terrible de son compagnon, en mme
temps qu'il sent la corde se tendre d'une violente et dsordonne
secousse...  Il veut rsister, se cramponner pour retenir son
compagnon sur l'abme.  Mais la corde tait vieille, sans doute, car
elle se rompt brusquement sous l'effort.

Outre!

--Boufre!

Ces deux cris se croisent, sinistres, dchirant le silence et la
solitude, puis un calme effrayant, un calme de mort que rien ne
trouble plus dans la vastitude des neiges immacules.

Vers le soir, un homme ressemblant vaguement  Bompard, un spectre aux
cheveux dresss, boueux, ruisselant, arrivait  l'auberge des
Grands-Mulets o on le frictionnait, le rchauffait, le couchait avant
qu'il et prononc d'autres paroles que celles-ci, entrecoupes de
larmes, de poings levs au ciel.  Tartarin...  perdu...  cass la
corde... Enfin on put comprendre le grand malheur qui venait
d'arriver.

Pendant que le vieil aubergiste se lamentait et ajoutait un nouveau
chapitre aux sinistres de la montagne en attendant que son ossuaire
s'enricht des restes de l'accident, le Sudois et ses guides, revenus
de leur expdition, se mettaient  la recherche de l'infortun
Tartarin avec des cordes, des chelles, tout l'attirail d'un
sauvetage, hlas!  infructueux.  Bompard, rest comme ahuri, ne
pouvait fournir aucun indice prcis ni sur le drame ni sur l'endroit
o il avait eu lieu.  On trouva seulement au Dme du Goter un bout de
corde rest dans une anfractuosit de glace.  Mais cette corde, chose
singulire, tait coupe aux deux bouts comme avec un instrument
tranchant; les journaux de Chambry en donnrent un facsimil.  Enfin,
aprs huit jours de courses, de consciencieuses recherches, quand on
eut la conviction que le pauvre prsid_ain_ tait introuvable, perdu
sans retour, les dlgus dsesprs prirent le chemin de Tarascon,
ramenant Bompard dont le cerveau branl gardait la trace d'une
terrible secousse.

Ne me parlez pas de a, rpondait-il quand il tait question du
sinistre, ne m'en parlez jamais!

Dcidment le Mont-Blanc comptait une victime de plus, et quelle
victime!



XIV

PILOGUE


D'endroit plus impressionnable que Tarascon, il ne s'en est jamais vu
sous le soleil d'aucun pays.  Parfois, en plein dimanche de fte,
toute la ville dehors, les tambourins en rumeur, le Cours grouillant
et tumultueux, maill de jupes vertes, rouges, de fichus arlsiens,
et, sur de grandes affiches multicolores, l'annonce des luttes pour
hommes et demi-hommes, des courses de taureaux camarguais, il suffit
d'un farceur criant: Au chien fou!... ou bien: Un boeuf
chapp!... et l'on court, on se bouscule, on s'effare, les portes se
ferment de tous leurs verrous, les persiennes claquent comme par un
orage, et voil Tarascon dsert, muet, sans un chat, sans un bruit,
les cigales elles-mmes blotties et attentives.

C'tait l'aspect de ce matin-l qui n'tait pourtant ni fte ni
dimanche: les boutiques closes, les maisons mortes, places et
placettes comme agrandies par le silence et la solitude.  Vasta
silentio, dit Tacite dcrivant Rome aux funrailles de Germanicus, et
la citation de sa Rome en deuil s'appliquait d'autant mieux  Tarascon
qu'un service funbre pour l'me de Tartarin se disait en ce moment
la mtropole o la population en masse pleurait son hros, son dieu,
son invincible  doubles muscles rest dans les glaciers du
Mont-Blanc.

Or, pendant que le glas grenait ses lourdes notes sur les rues
dsertes, Mlle Tournatoire, la soeur du mdecin, que son mauvais tat
de sant retenait toujours  la maison, morfondue dans son grand
fauteuil contre la vitre, regardait dehors en coutant les cloches.
La maison des Tournatoire se trouve sur le chemin d'Avignon, presque
en face celle de Tartarin, et la vue de ce logis illustre dont le
locataire ne devait plus revenir, la grille pour toujours ferme du
jardin, tout, jusqu'aux botes  cirage des petits savoyards alignes
prs de la porte, gonflait le coeur de la pauvre demoiselle infirme
qu'une passion secrte dvorait depuis plus de trente ans pour le
hros tarasconnais.  O mystres d'un coeur de vieille fille!  C'tait
sa joie de le guetter passer  des heures rgulires, de se dire: O
va-t-il?... de surveiller les modifications de sa toilette, qu'il
s'habillt en alpiniste ou revtit sa jaquette vert-serpent.
Maintenant, elle ne le verrait plus; et cette consolation mme lui
manquait d'aller prier pour lui avec toutes les dames de la ville.

Soudain la longue tte de cheval blanc de Mlle Tournatoire se colora
lgrement; ses yeux dteints, bords de rose, se dilatrent d'une
manire considrable pendant que sa maigre main aux rides saillantes
esquissait un grand signe de croix...  Lui, c'tait lui longeant les
murs de l'autre ct de la chausse...  D'abord elle crut  une
apparition hallucinante...  Non, Tartarin lui-mme, en chair et en os,
seulement pli, piteux, loqueteux, longeant les murs comme un pauvre
ou comme un voleur.  Mais pour expliquer sa prsence furtive
Tarascon, il nous faut retourner sur le Mont-Blanc, au Dme du Goter,
 cet instant prcis o les deux amis se trouvant chacun sur un ct
du Dme, Bompard sentit le lien qui les attachait, brusquement se
tendre, comme par la chute d'un corps.

En ralit, la corde s'tait prise entre deux glaons, et Tartarin,
prouvant la mme secousse, crut, lui aussi, que son compagnon
roulait, l'entranait.  Alors,  cette minute suprme...  comment dire
cela, mon Dieu!...  dans l'angoisse de la peur, tous deux, oubliant le
serment solennel  l'htel Baltet, d'un mme mouvement, d'un mme
geste instinctif, couprent la corde, Bompard avec son couteau,
Tartarin d'un coup de piolet; puis pouvants de leur crime,
convaincus l'un et l'autre qu'ils venaient de sacrifier leur ami, ils
s'enfuirent dans des directions opposes.

Quand le spectre de Bompard apparut aux Grands-Mulets, celui de
Tartarin arrivait  la cantine de l'Avesailles.  Comment, par quel
miracle, aprs combien de chutes, de glissades?  Le Mont-Blanc seul
aurait pu le dire, car le pauvre P. C. A.  resta deux jours dans un
complet abrutissement, incapable, de profrer le moindre son.  Ds
qu'il fut en tat, on le descendit  Courmayeur, qui est le Chamonix
italien.  A l'htel o il s'installa pour achever de se remettre, il
n'tait bruit que d'une pouvantable catastrophe arrive au
Mont-Blanc, tout  fait le pendant de l'accident du Cervin: encore un
alpiniste englouti par la rupture de la corde.

Dans sa conviction qu'il s'agissait de Bompard, Tartarin, rong de
remords, n'osait plus rejoindre la dlgation ni retourner au pays.
D'avance il voyait sur toutes les lvres, dans tous les yeux: Can,
qu'as-tu fait de ton frre?... Pourtant le manque d'argent, la fin de
son linge, les frimas de septembre qui arrivaient et vidaient les
htelleries, l'obligrent  se mettre en route.  Aprs tout, personne
ne l'avait vu commettre son crime?  Rien ne l'empcherait d'inventer
n'importe quelle histoire; et, les distractions du voyage aidant, il
commenait  se remettre.  Mais aux approches de Tarascon, quand il
vit s'iriser sous le ciel bleu la fine dcoupure des Alpines, tout le
ressaisit, honte, remords, crainte de la justice; et pour viter
l'clat d'une arrive en pleine gare, il descendit  la dernire
station avant la ville.

Ah!  sur cette belle route tarasconnaise, toute blanche et craquante
de poussire, sans autre ombrage que les poteaux et les fils
tlgraphiques, sur cette voie triomphale o, tant de fois, il avait
pass  la tte de ses alpinistes ou de ses chasseurs de casquettes,
qui l'aurait reconnu, lui, le vaillant, le pimpant, sous ses hardes
dchires et malpropres, avec cet oeil mfiant du routier guettant les
gendarmes?  L'air brlait malgr qu'on ft au dclin de la saison; et
la pastque qu'il acheta  un maracher lui parut dlicieuse  manger
dans l'ombre courte du charreton, pendant que le paysan exhalait sa
fureur contre les mnagres de Tarascon, toutes absentes du march, ce
matin-l, rapport  une messe noire qu'on chantait pour quelqu'un de
la ville perdu au fond d'un trou, l-bas dans les montagnes...  T!
les cloches qui sonnent...  Elles s'entendent d'ici...

Plus de doute; c'est pour Bompard que tombait ce lugubre carillon de
mort secou par un vent tide sur la campagne solitaire!  Quel
accompagnement  la rentre du grand homme dans sa patrie!

Une minute, quand, la porte du petit jardin brusquement ouverte et
referme, Tartarin se retrouva chez lui, qu'il vit les troites alles
bordes de buis ratisses et proprettes, le bassin, le jet d'eau, les
poissons rouges s'agitant au craquement du sable sous ses pas, et le
baobab gant dans son pot  rsda, un bien-tre attendri la chaleur
de son gte de lapin de choux l'enveloppa comme une scurit aprs
tant de dangers et d'aventures.  Mais les cloches, les maudites
cloches redoublrent, la tombe des grosses notes noires lui crasa de
nouveau le coeur.  Elles lui disaient sur le mode funbre: Can,
qu'as-tu fait de ton frre?  Tartarin, qu'est devenu Bompard? Alors,
sans le courage d'un mouvement, il s'assit sur la margelle brlante du
petit bassin et resta l, ananti, effondr, au grand moi des
poissons rouges.

Les cloches ne sonnent plus.  Le porche de la mtropole, bruyant tout
 l'heure, est rendu au marmottement de la pauvresse assise  gauche
et  l'immobilit de ses saints de pierre.  La crmonie religieuse
termine, tout Tarascon s'est port au Club des Alpines o, dans une
sance solennelle, Bompard doit faire le rcit de la catastrophe,
dtailler les derniers moments du P. C. A.  En dehors des membres,
quelques privilgis, arme, clerg, noblesse, haut commerce, ont pris
place dans la salle des confrences dont les fentres, larges
ouvertes, permettent  la fanfare de la ville, installe en bas, sur
le perron, de mler quelques accords hroques ou plaintifs aux
discours de ces messieurs.  Une foule norme se presse autour des
musiciens, se hisse sur ses pointes, les cous tendus, essayant
d'attraper quelques bribes de la sance, mais les fentres sont trop
leves et l'on n'aurait aucune ide de ce qui se passe, sans deux ou
trois petits drles branchs dans un gros platane, et jetant de l des
renseignements comme on jette des noyaux de cerises du haut de
l'arbre.

V, Costecalde, qui se force pour pleurer.  Ah!  le gueusard, c'est
lui qui tient le fauteuil  prsent...  Et le pauvre Bzuquet, comme
il se mouche!  comme il a les yeux rouges!  T!  l'on a mis un crpe
la bannire...  Et Bompard qui vient vers la table avec les trois
dlgus...  Il met quelque chose sur le bureau...  Il parle
prsent...  a doit tre bien beau.  Les voil qui tombent tous des
larmes...

En effet, l'attendrissement devenait gnral  mesure que Bompard
avanait dans son rcit fantastique.  Ah!  la mmoire lui tait
revenue, l'imagination aussi.  Aprs s'tre montrs, lui et son
illustre compagnon,  la cime du Mont-Blanc, sans guides, car tous
s'taient refuss  les suivre, effrays par le mauvais temps,--seuls
avec la bannire dploye pendant cinq minutes sur le plus haut pic de
l'Europe, il racontait maintenant, et avec quelle motion, la descente
prilleuse et la chute, Tartarin roulant au fond d'une crevasse, et
lui, Bompard, s'attachant pour explorer le gouffre dans toute sa
longueur, d'une corde de deux cents pieds.

Plus de vingt fois, messieurs, que dis-je, plus de nonante fois, j'ai
sond cet abme de glace sans pouvoir arriver jusqu' notre malheureux
prsid_ain_ dont cependant je constatais le passage par ces quelques
dbris laisss aux anfractuosits de la glace....

En parlant, il talait sur le tapis de la table un fragment de
maxillaire, quelques poils de barbe, un morceau de gilet, une boucle
de bretelle; on et dit l'ossuaire des Grands-Mulets.

Devant cette exhibition, les douloureux transports de l'assemble ne
se matrisaient plus; mme les coeurs les plus durs, les partisans de
Costecalde et les personnages les plus graves, Cambalalette le
notaire, le docteur Tournatoire, tombaient effectivement des larmes
grosses comme des bouchons de carafe.  Les dames invites poussaient
des cris dchirants que dominaient les beuglements sanglots
d'Excourbanis, les blements de Pascalon, pendant que la marche
funbre de la fanfare accompagnait d'une basse lente et lugubre.

Alors, quand il vit l'motion, l'nervement  son comble, Bompard
termina son rcit avec un grand geste de piti vers les dbris en
bocaux comme des pices  conviction: Et voil, messieurs et chers
concitoyens, tout ce que j'ai pu retrouver de notre illustre et
bien-aim prsident...  Le reste, dans quarante ans, le glacier nous
le rendra.

Il allait expliquer, pour les personnes ignorantes, la rcente
dcouverte faite sur la marche rgulire des glaciers: mais le
grincement de la petite porte du fond l'interrompit, quelqu'un
entrait.  Tartarin, plus ple qu'une apparition de Home, juste en face
de l'orateur.

_V_!  Tartarin!...

--_T_!  Gonzague!...

Et cette race est si singulire, si facile aux histoires
invraisemblables, aux mensonges audacieux et vite rfuts, que
l'arrive du grand homme dont les fragments gisaient encore sur le
bureau, ne causa dans la salle qu'un mdiocre tonnement.

C'est un malentendu, _allons_, dit Tartarin soulag, rayonnant, la
main sur l'paule de l'homme qu'il croyait avoir tu.

J'ai fait le Mont-Blanc des deux cts.  Mont d'un versant, descendu
de l'autre; et c'est ce qui a permis de croire  ma disparition.

Il n'avouait pas qu'il avait fait le second versant sur le dos.

Sacr Bompard!  dit Bzuquet, il nous a tout de mme retourns avec
son histoire.... Et l'on riait, on se serrait les mains pendant qu'au
dehors la fanfare, qu'on essayait en vain de faire taire, s'acharnait
 la marche funbre de Tartarin.

V Costecalde, comme il est jaune!... murmurait Pascalon  Bravida
en lui montrant l'armurier qui se levait pour cder le fauteuil
l'ancien prsident dont la bonne face rayonnait.  Bravida, toujours
sentencieux, dit tout bas en regardant Costecalde dchu, rendu  son
rang subalterne: La fortune de l'abb Mandaire, de cur il devint
vicaire.

Et la sance continua.







End of Project Gutenberg's Tartarin sur les Alpes, by Alphonse Daudet

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    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
you may distribute copies of this eBook if you want to.

*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
sending a request within 30 days of receiving it to the person
you got it from. If you received this eBook on a physical
medium (such as a disk), you must return it with your request.

ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
through the Project Gutenberg Association (the "Project").
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on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
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under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.

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     binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
     including any form resulting from conversion by word
     processing or hypertext software, but only so long as
     *EITHER*:

     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
          does *not* contain characters other than those
          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
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          or other equivalent proprietary form).

[2]  Honor the eBook refund and replacement provisions of this
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express permission.]

*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

