The Project Gutenberg EBook of Han d'Islande, by Victor Hugo

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Title: Han d'Islande

Author: Victor Hugo

Release Date: November, 2004  [EBook #6994]
[This file was first posted on February 20, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, HAN D'ISLANDE ***




Carlo Traverso, Juliette Sutherland Charles Franks and the Online
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VICTOR HUGO


HAN D'ISLANDE





1833


_Han d'Islande_ est un livre de jeune homme, et de trs jeune homme.

On sent en le lisant que l'enfant de dix-huit ans qui crivait _Han
d'Islande_ dans un accs de fivre en 1821 n'avait encore aucune
exprience des choses, aucune exprience des hommes, aucune exprience
des ides, et qu'il cherchait  deviner tout cela.

Dans toute oeuvre de la pense, drame, pome ou roman, il entre trois
ingrdients: ce que l'auteur a senti, ce que l'auteur a observ, ce
que l'auteur a devin.

Dans le roman en particulier, pour qu'il soit bon, il faut qu'il y ait
beaucoup de choses senties, beaucoup de choses observes, et que les
choses devines drivent logiquement et simplement et sans solution de
continuit des choses observes et des choses senties.

En appliquant cette loi  _Han d'Islande_, on fera saillir aisment ce
qui constitue avant tout le dfaut de ce livre.

Il n'y a dans _Han d'Islande_ qu'une chose sentie, l'amour du jeune
homme; qu'une chose observe, l'amour de la jeune fille. Tout le reste
est devin, c'est--dire invent. Car l'adolescence, qui n'a ni faits,
ni exprience, ni chantillons derrire elle, ne devine qu'avec
l'imagination. Aussi _Han d'Islande_, en admettant qu'il vaille la
peine d'tre class, n'est-il gure autre chose qu'un roman
fantastique.

Quand la premire saison est passe, quand le front se penche, quand
on sent le besoin de faire autre chose que des histoires curieuses
pour effrayer les vieilles femmes et les petits enfants, quand on a
us au frottement de la vie les asprits de sa jeunesse, on reconnat
que toute invention, toute cration, toute divination de l'art doit
avoir pour base l'tude, l'observation, le recueillement, la science,
la mesure, la comparaison, la mditation srieuse, le dessin attentif
et continuel de chaque chose d'aprs nature, la critique
consciencieuse de soi-mme; et l'inspiration qui se dgage selon ces
nouvelles conditions, loin d'y rien perdre, y gagne un plus large
souffle et de plus fortes ailes. Le pote alors sait compltement o
il va. Toute la rverie flottante de ses premires annes se
cristallise en quelque sorte et se fait pense. Cette seconde poque
de la vie est ordinairement pour l'artiste celle des grandes oeuvres.
Encore jeune et dj mr. C'est la phase prcieuse, le point
intermdiaire et culminant, l'heure chaude et rayonnante de midi, le
moment o il y a le moins d'ombre et le plus de lumire possible.

Il y a des artistes souverains qui se maintiennent  ce sommet toute
leur vie, malgr le dclin des annes. Ce sont l les suprmes gnies.
Shakespeare et Michel-Ange ont laiss sur quelques-uns de leurs
ouvrages l'empreinte de leur jeunesse, la trace de leur vieillesse sur
aucun.

Pour revenir au roman dont on publie ici une nouvelle dition, tel
qu'il est, avec son action saccade et haletante, avec ses personnages
tout d'une pice, avec ses gaucheries sauvages, avec son allure
hautaine et maladroite, avec ses candides accs de rverie, avec ses
couleurs de toute sorte juxtaposes sans prcaution pour l'oeil, avec
son style cru, choquant et pre, sans nuances et sans habilets, avec
les mille excs de tout genre qu'il commet presque  son insu chemin
faisant, ce livre reprsente assez bien l'poque de la vie  laquelle
il a t crit, et l'tat particulier de l'me, de l'imagination et du
coeur dans l'adolescence, quand on est amoureux de son premier amour,
quand on convertit en obstacles grandioses et potiques les
empchements bourgeois de la vie, quand on a la tte pleine de
fantaisies hroques qui vous grandissent  vos propres yeux, quand on
est dj un homme par deux ou trois cts et encore un enfant par
vingt autres, quand on a lu Ducray-Duminil  onze ans, Auguste
Lafontaine  treize, Shakespeare  seize, chelle trange et rapide
qui vous a fait passer brusquement, dans vos affections littraires,
du niais au sentimental, et du sentimental au sublime.

C'est parce que, selon nous, ce livre, oeuvre nave avant tout,
reprsente avec quelque fidlit l'ge qui l'a produit que nous le
redonnons au public en 1833 tel qu'il a t fait en 1821.

D'ailleurs, puisque l'auteur, si peu de place qu'il tienne en
littrature, a subi la loi commune  tout crivain grand ou petit, de
voir rehausser ses premiers ouvrages aux dpens des derniers et
d'entendre dclarer qu'il tait fort loin d'avoir tenu le peu que ses
commencements promettaient, sans opposer  une critique peut-tre
judicieuse et fonde des objections qui seraient suspectes dans sa
bouche, il croit devoir rimprimer purement et simplement ses premiers
ouvrages tels qu'il les a crits, afin de mettre les lecteurs  mme
de dcider, en ce qui le concerne, si ce sont des pas en avant ou des
pas en arrire qui sparent _Han d'Islande_ de _Notre-Dame de Paris_.


Paris, mai 1833.




PREMIRE DITION


L'auteur de cet ouvrage, depuis le jour o il en a crit la premire
page, jusqu'au jour o il a pu tracer le bienheureux mot FIN au bas de
la dernire, a t le jouet de la plus ridicule illusion. S'tant
imagin qu'une composition en quatre volumes valait la peine d'tre
mdite, il a perdu son temps  chercher une ide fondamentale,  la
dvelopper bien ou mal dans un plan bon ou mauvais,  disposer des
scnes,  combiner des effets,  tudier des moeurs de son mieux; en
un mot, il a pris son ouvrage au srieux.

Ce n'est que tout  l'heure, au moment o, selon l'usage des auteurs
de terminer par o le lecteur commence, il allait laborer une longue
prface, qui ft comme le bouclier de son oeuvre, et contnt, avec
l'expos des principes moraux et littraires sur lesquels repose sa
conception, un prcis plus ou moins rapide des divers vnements
historiques qu'elle embrasse, et un tableau plus ou moins complet du
pays qu'elle parcourt; ce n'est que tout  l'heure, disons-nous, qu'il
s'est aperu de sa mprise, qu'il a reconnu toute l'insignifiance et
toute la frivolit du genre  propos duquel il avait si gravement
noirci tant de papier, et qu'il a senti combien il s'tait, pour ainsi
dire, mystifi lui-mme, en se persuadant que ce roman pourrait bien,
jusqu' un certain point, tre une production littraire, et que ces
quatre volumes formaient un livre.

Il se rsout donc sagement, aprs avoir fait amende honorable,  ne
rien dire dans cette espce de prface, que monsieur l'diteur aura
soin en consquence d'imprimer en gros caractres. Il n'informera pas
mme le lecteur de son nom ou de ses prnoms, ni s'il est jeune ou
vieux, mari ou clibataire, ni s'il a fait des lgies ou des fables,
des odes ou des satires, ni s'il veut faire des tragdies, des drames
ou des comdies, ni s'il jouit du patriciat littraire dans quelque
acadmie, ni s'il a une tribune dans un journal quelconque; toutes
choses, cependant, fort intressantes  savoir. Il se bornera
seulement  faire remarquer que la partie pittoresque de son roman a
t l'objet d'un soin particulier; qu'on y rencontre frquemment des
K, des Y, des H et des W, quoiqu'il n'ait jamais employ ces
caractres romantiques qu'avec une extrme sobrit, tmoin le nom
historique de _Guldenlew_, que plusieurs chroniqueurs crivent
_Guldenlowe_, ce qu'il n'a pas os se permettre; qu'on y trouve
galement de nombreuses diphtongues varies avec beaucoup de got et
d'lgance; et qu'enfin tous les chapitres sont prcds d'pigraphes
tranges et mystrieuses, qui ajoutent singulirement  l'intrt et
donnent plus de physionomie  chaque partie de la composition.

Janvier 1823.




DEUXIME DITION


On a affirm  l'auteur de cet ouvrage qu'il tait absolument
ncessaire de consacrer spcialement quelques lignes d'avertissement,
de prface ou d'introduction  cette seconde dition. Il a eu beau
reprsenter que les quatre ou cinq malencontreuses pages vides qui
escortaient la premire dition, et dont le libraire s'est obstin 
dparer celle-ci, lui avaient dj attir les anathmes de l'un de nos
crivains les plus honorables et les plus distingus [Footnote: M. C.
Nodier. _Quotidienne_ du 12 mars.], lequel l'avait accus de prendre
_le ton aigre-doux_ de l'illustre Jedediah Cleishbotham, matre
d'cole et sacristain de la paroisse de Gandercleugh; il a eu beau
allguer que ce brillant et judicieux critique, de svre pour la
faute, deviendrait sans doute impitoyable pour la rcidive; et
prsenter, en un mot, une foule d'autres raisons non moins bonnes pour
se dispenser d'y tomber, il parat qu'on lui en a oppos de
meilleures, puisque le voici maintenant crivant une seconde prface,
aprs s'tre tant repenti d'avoir crit la premire. Au moment
d'excuter cette dtermination hardie, il conut d'abord la pense de
placer en tte de cette seconde dition ce dont il n'avait pas os
charger la premire, savoir _quelques vues gnrales et particulires
sur le roman_. Mditant ce petit trait littraire et didactique, il
tait encore dans cette mystrieuse ivresse de la composition, instant
bien court, o l'auteur, croyant saisir une idale perfection qu'il
n'atteindra pas, est intimement ravi de son ouvrage  faire; il tait,
disons-nous, dans cette heure d'extase intrieure, o le travail est
un dlice, o la possession secrte de la muse semble bien plus douce
que l'clatante poursuite de la gloire, lorsqu'un de ses amis les plus
sages est venu l'arracher brusquement  cette possession,  cette
extase,  cette ivresse, en lui assurant que plusieurs hommes de
lettres trs hauts, trs populaires et trs puissants, trouvaient la
dissertation qu'il prparait tout  fait mchante, insipide et
fastidieuse; que le douloureux apostolat de la critique dont ils se
sont chargs dans diverses feuilles publiques, leur imposant le devoir
pnible de poursuivre impitoyablement le monstre du _romantisme_ et du
mauvais got, ils s'occupaient, dans le moment mme, de rdiger pour
certains journaux impartiaux et clairs une critique consciencieuse,
raisonne et surtout piquante de la susdite dissertation future.  ce
terrible avis, le pauvre auteur

   Obstipuit; steteruntque comae; et vox faucibus haesit;

c'est--dire qu'il n'a trouv d'autre expdient que de laisser dans
les limbes, d'o il se prparait  la tirer, cette dissertation,
_vierge non encor ne_, comme parle Jean-Baptiste Rousseau, sur
laquelle grondait une si juste et si rude critique. Son ami lui
conseilla de la remplacer tout simplement par une manire
d'_avant-propos des diteurs_, dans lequel il pourrait se faire dire
trs dcemment, par ces messieurs, toutes les douceurs qui
chatouillent si voluptueusement l'oreille d'un auteur; il lui en
prsenta mme plusieurs modles emprunts  quelques ouvrages trs en
faveur, les uns commenant par ces mots: _Le succs immense et
populaire de cet ouvrage, etc._; les autres par ceux-ci: _La clbrit
europenne que vient d'acqurir ce roman, etc._; ou: _Il est
maintenant superflu de louer ce livre, puisque la voix universelle
dclare toutes les louanges fort au-dessous de son mrite, etc., etc._
Quoique ces diverses formules, au dire du discret conseiller, ne
fussent pas sans quelque vertu tentative, l'auteur de ce livre ne se
sentit pas assez d'humilit et d'indiffrence paternelle pour exposer
son ouvrage au dsenchantement et  l'exigence du lecteur qui aurait
vu ces magnifiques apologies, ni assez d'effronterie pour imiter ces
baladins des foires, qui montrent, comme appt  la curiosit du
public, un crocodile peint sur une toile, derrire laquelle, aprs
avoir pay, il ne trouve qu'un lzard. Il rejeta donc l'ide
d'entonner ses propres louanges par la bouche complaisante de
messieurs ses diteurs. Son ami lui suggra alors de donner pour
passe-port  son vilain brigand islandais quelque chose qui pt le
mettre  la mode et le faire sympathiser avec le sicle, soit
plaisanteries fines contre les marquises, soit amers sarcasmes contre
les prtres, soit ingnieuses allusions contre les nonnes, les
capucins, et autres monstres de l'ordre social. L'auteur n'et pas
mieux demand; mais il ne lui semblait pas,  vrai dire, que les
marquises et les capucins eussent un rapport trs direct avec
l'ouvrage qu'il publie. Il et pu,  la vrit, emprunter d'autres
couleurs sur la mme palette, et jeter ici quelques bonnes pages bien
philanthropiques, dans lesquelles--en ctoyant toutefois avec prudence
un banc dangereux, cach sous les mers de la philosophie, qu'on nomme
le banc du _tribunal correctionnel_--il et avanc quelques-unes de
ces vrits dcouvertes par nos sages pour la gloire de l'homme et la
consolation du mourant; savoir, que l'homme n'est qu'une brute, que
l'me n'est qu'un peu de gaz plus ou moins dense, et que Dieu n'est
rien; mais il a pens que ces vrits incontestables taient dj bien
triviales et bien uses, et qu'il ajouterait  peine une goutte d'eau
 ce dluge de morales raisonnables, de religions athes, de maximes,
de doctrines, de principes qui nous inondent pour notre bonheur,
depuis trente ans, d'une si prodigieuse faon qu'on pourrait--s'il n'y
avait irrvrence--leur appliquer les vers de Rgnier sur une averse:

   Des nuages en eau tombait un tel degoust,
   Que les chiens altrs pouvaient boire debout.

Du reste, ces hautes matires ne se rattachaient pas encore trs
visiblement au sujet de cet ouvrage, et il et t fort embarrass de
trouver une liaison qui l'y conduisit, quoique l'art des transitions
soit singulirement simplifi depuis que tant de grands hommes ont
trouv le secret de passer sans secousse d'une choppe dans un palais,
et d'changer sans disparate le bonnet de _police_ contre la couronne
civique.

Reconnaissant donc qu'il ne saurait trouver dans son talent ni dans sa
science, _par ses ailes ou par son bec_, comme dit l'ingnieuse posie
des Arabes, une prface intressante pour les lecteurs, l'auteur de
ceci s'est dtermin  ne leur offrir qu'un rcit grave et naf des
amliorations apportes  cette seconde dition.

Il les prviendra d'abord que ce mot, _seconde dition_, est ici assez
impropre, et que le titre de _premire dition_ est rellement celui
qui convient  cette rimpression, attendu que les quatre liasses
ingales de papier gristre macul de noir et de blanc, dans
lesquelles le public indulgent a bien voulu voir jusqu'ici les quatre
volumes de _Han d'Islande_, avaient t tellement dshonores
d'incongruits typographiques par un imprimeur barbare, que le
dplorable auteur, en parcourant sa mconnaissable production, tait
incessamment livr au supplice d'un pre auquel on rendrait son enfant
mutil et tatou par la main d'un iroquois du lac Ontario.

Ici, _l'esclavage_ du suicide en remplaait _l'usage_; ailleurs, Je
manoeuvre typographe donnait  un _lien_ une voix qui appartenait  un
_lion_; plus loin il tait  la montagne du Dofre-Field ses _pics_,
pour lui attribuer des _pieds_, on, lorsque les pcheurs norvgiens
s'attendaient  amarrer dans des _criques_, il poussait leur barque
sur des _briques_. Pour ne pas fatiguer le lecteur, l'auteur passe
sous silence tout ce que sa mmoire ulcre lui rappelle d'outrages de
ce genre:

   _Manet alto in pectore vulnus_.

Il lui suffira de dire qu'il n'est pas d'image grotesque, de sens
baroque, de pense absurde, de figure incohrente, d'hiroglyphe
burlesque, que l'ignorance industrieusement stupide de ce prote
logogriphique ne lui ait fait exprimer. Hlas! quiconque a fait
imprimer douze lignes dans sa vie, ne ft-ce qu'une lettre de mariage
ou d'enterrement, sentira l'amertume profonde d'une pareille douleur!

C'est donc avec le soin le plus scrupuleux qu'ont t revues les
preuves de cette nouvelle publication, et maintenant l'auteur ose
croire, ainsi qu'un ou deux amis intimes, que ce roman restaur est
digne de figurer parmi ces splendides crits en prsence desquels _les
onze toiles se prosternent, comme devant la lune et le
soleil_[Alcoran].

Si messieurs les journalistes l'accusent de n'avoir pas fait de
corrections, il prendra la libert de leur envoyer les preuves,
noircies par un minutieux labeur, de ce livre rgnr; car on prtend
qu'il y a parmi ces messieurs plus d'un Thomas l'incrdule.

Du reste, le lecteur bnvole pourra remarquer qu'on a rectifi
plusieurs dates, ajout quelques notes historiques, surtout enrichi un
ou deux chapitres d'pigraphes nouvelles; en un mot, il trouvera 
chaque page des changements dont l'importance extrme a t mesure
sur celle mme de l'ouvrage.

Un impertinent conseiller dsirait qu'il mt au bas des feuillets la
traduction de toutes les phrases latines que le docte Spiagudry sme
dans cet ouvrage, pour l'intelligence--ajoutait ce quidam--de ceux de
messieurs les maons, chaudronniers ou perruquiers qui rdigent
certains journaux o pourrait tre jug par hasard _Han d'Islande_. On
pense avec quelle indignation l'auteur a reu cet insidieux avis. Il a
instamment pri le mauvais plaisant d'apprendre que tous les
journalistes, indistinctement, sont des soleils d'urbanit, de savoir
et de bonne foi, et de ne pas lui faire l'injure de croire qu'il ft
du nombre de ces citoyens ingrats, toujours prts  adresser aux
dictateurs du got et du gnie ce mchant vers d'un vieux pote:

   Tenez-vous dans vos peaux et ne jugez personne;

que pour lui, enfin, il tait loin de penser que la _peau du lion_ ne
ft pas la peau vritable de ces populaires seigneurs.

Quelqu'un l'exhortait encore--car il doit tout dire ingnument  ses
lecteurs-- placer son nom sur le titre de ce roman, jusqu'ici enfant
abandonn d'un pre inconnu. Il faut avouer qu'outre l'agrment de
voir les sept ou huit caractres romains qui forment ce qu'on appelle
son nom, ressortir en belles lettres noires sur de beau papier blanc,
il y a bien un certain charme  le faire briller isolment sur le dos
de la couverture imprime, comme si l'ouvrage qu'il revt, loin d'tre
le seul monument du gnie de l'auteur, n'tait que l'une des colonnes
du temple imposant o doit s'lever un jour son immortalit, qu'un
mince chantillon de son talent cach et de sa gloire indite. Cela
prouve qu'on a au moins l'intention d'tre un jour un crivain
illustre et considrable. Il a fallu, pour triompher de cette
tentation nouvelle, toute la crainte qu'a prouve l'auteur de ne
pouvoir percer la foule de ces noircisseurs de papier, lesquels, mme
en rompant l'anonyme, gardent toujours l'_incognito_.

Quant  l'observation que plusieurs amateurs d'oreille dlicate lui
ont soumise touchant la rudesse sauvage de ses noms norvgiens, il la
trouve tout  fait fonde; aussi se propose-t-il, ds qu'il sera nomm
membre de la socit royale de Stockholm ou de l'acadmie de Berghen,
d'inviter messieurs les norvgiens  changer de langue, attendu que le
vilain jargon dont ils ont la bizarrerie de se servir, blesse le
tympan de nos parisiennes, et que leurs noms biscornus, aussi raboteux
que leurs rochers, produisent sur la langue sensible qui les prononce
l'effet que ferait sans doute leur huile d'ours et leur pain d'corce
sur les houppes nerveuses et sensitives de notre palais.

Il lui reste  remercier les huit o dix personnes qui ont eu la bont
de lire son ouvrage en entier, comme le constate le succs vraiment
prodigieux qu'il a obtenu; il tmoigne galement toute sa gratitude 
celles de ses jolies lectrices qui, lui assure-t-on, ont bien voulu se
faire d'aprs son livre un certain idal de l'auteur de _Han
d'Islande_; il est infiniment flatt qu'elles veuillent bien lui
accorder des cheveux rouges, une barbe crpue et des yeux hagards; il
est confus qu'elles daignent lui faire l'honneur de croire qu'il ne
coupe jamais ses ongles; mais il les supplie  genoux d'tre bien
convaincues qu'il ne pousse pas encore la frocit jusqu' dvorer les
petits enfants vivants; du reste, tous ces faits seront fixs lorsque
sa renomme sera monte jusqu'au niveau de celles des auteurs de
_Lolotte et Fanfan_ ou de _Monsieur Botte_, hommes transcendants,
jumeaux de gnie et de got, _Arcades ambo_; et qu'on placera en tte
de ses oeuvres son portrait, _terribiles visu form_, et sa
biographie, _domestica facta_. Il allait clore cette trop longue note,
lorsque son libraire, au moment d'envoyer l'ouvrage aux journaux, est
venu lui demander pour eux quelques petits articles de complaisance
sur son propre ouvrage, ajoutant, pour dissiper tous les scrupules de
l'auteur, _que son criture ne serait pas compromise, et qu'il les
recopierait lui-mme_. Ce dernier trait lui a sembl touchant. Comme
il parat qu'en ce sicle tout lumineux chacun se fait un devoir
d'clairer son prochain sur ses qualits et perfections personnelles,
chose dont nul n'est mieux instruit que leur propritaire; comme,
d'ailleurs, cette dernire tentation est assez forte; l'auteur croit,
dans le cas o il y succomberait, devoir prvenir le public de ne
jamais croire qu' demi tout ce que les journaux lui diront de son
ouvrage.

Avril 1823.





Han D'Islande




I

                    L'avez-vous vu? qui est-ce qui l'a vu?--Ce n'est
                    pas moi.--Qui donc?--Je n'en sais rien.

                    STERNE, _Tristram Shandy_.


--Voil o conduit l'amour, voisin Niels, cette pauvre Guth Stersen ne
serait point l tendue sur cette grande pierre noire, comme une
toile de mer oublie par la mare, si elle n'avait jamais song qu'
reclouer la barque ou  raccommoder les filets de son pre, notre
vieux camarade. Que saint Usuph le pcheur le console dans son
affliction!

--Et son fianc, reprit une voix aigu et tremblotante, Gill Stadt, ce
beau jeune homme que vous voyez tout  ct d'elle, n'y serait point,
si, au lieu de faire l'amour  Guth et de chercher fortune dans ces
maudites mines de Roeraas, il avait pass sa jeunesse  balancer le
berceau de son jeune frre aux poutres enfumes de sa chaumire.

Le voisin Niels,  qui s'adressait le premier interlocuteur,
interrompit:--Votre mmoire vieillit avec vous, mre Olly; Gill n'a
jamais eu de frre, et c'est en cela que la douleur de la pauvre veuve
Stadt doit tre plus amre, car sa cabane est maintenant tout  fait
dserte; si elle veut regarder le ciel pour se consoler, elle trouvera
entre ses yeux et le ciel son vieux toit, o pend encore le berceau
vide de son enfant, devenu grand jeune homme, et mort.

--Pauvre mre! reprit la vieille Olly, car pour le jeune homme, c'est
sa faute; pourquoi se faire mineur  Roeraas?

--Je crois en effet, dit Niels, que ces infernales mines nous prennent
un homme par ascalin de cuivre qu'elles nous donnent. Qu'en
pensez-vous, compre Braal?

--Les mineurs sont des fous, repartit le pcheur. Pour vivre, le
poisson ne doit pas sortir de l'eau, l'homme ne doit pas entrer en
terre.

--Mais, demanda un jeune homme dans la foule, si le travail des mines
tait ncessaire  Gill Stadt pour obtenir sa fiance?...

--Il ne faut jamais exposer sa vie, interrompit Olly, pour des
affections qui sont loin de la valoir et de la remplir. Le beau lit de
noces en effet que Gill a gagn pour sa Guth.

--Cette jeune femme, demanda un autre curieux, s'est donc noye en
dsespoir de la mort de ce jeune homme?

--Qui dit cela? s'cria d'une voix forte un soldat qui venait de
fendre la presse. Cette jeune fille, que je connais bien, tait en
effet fiance  un jeune mineur cras dernirement par un clat de
rocher dans les galeries souterraines de Storwaadsgrube, prs Roeraas;
mais elle tait aussi la matresse d'un de mes camarades; et comme
avant-hier elle voulut s'introduire  Munckholm furtivement pour y
clbrer avec son amant la mort de son fianc, la barque qui la
portait chavira sur un cueil, et elle s'est noye.

Un bruit confus de voix s'leva:--Impossible, seigneur soldat,
criaient les vieilles femmes; les jeunes se taisaient; et le voisin
Niels rappelait malignement au pcheur Braal sa grave sentence: Voil
o conduit l'amour!

Le militaire allait se fcher srieusement contre ses contradicteurs
femelles; il les avait dj appeles _vieilles sorcires de la grotte
de Quiragoth_, et elles n'taient pas disposes  endurer patiemment
une si grave insulte, quand une voix aigre et imprieuse, criant
_paix, paix, radoteuses_! vint mettre fin au dbat. Tout se tut, comme
lorsque le cri subit d'un coq s'lve parmi les glapissements des
poules.

Avant de raconter le reste de la scne, il n'est peut-tre pas inutile
de dcrire le lieu o elle se passait; c'tait--le lecteur l'a sans
doute dj devin--dans, un de ces difices lugubres que la piti
publique et la prvoyance sociale consacrent aux cadavres inconnus,
dernier asile de morts qui la plupart ont vcu malheureux; o se
pressent le curieux indiffrent, l'observateur morose ou bienveillant,
et souvent des amis, des parents plors,  qui une longue et
insupportable inquitude n'a plus laiss qu'une lamentable esprance.
A l'poque dj loin de nous, et dans le pays peu civilis o j'ai
transport mon lecteur, on n'avait point encore imagin, comme dans
nos villes de boue et d'or, de faire de ces lieux de dpt des
monuments ingnieusement sinistres et lgamment funbres. Le jour n'y
descendait pas  travers une ouverture de forme tumulaire, le long
d'une vote artistement sculpte, sur des espces de couches o l'on
semble avoir voulu laisser aux morts quelques-unes des commodits de
la vie, et o l'oreiller est marqu comme pour le sommeil. Si la porte
du gardien s'entr'ouvrait, l'oeil, fatigu par des cadavres nus et
hideux, n'avait pas, comme aujourd'hui, le plaisir de se reposer sur
des meubles lgants et des enfants joyeux. La mort tait l dans
toute sa laideur, dans toute son horreur; et l'on n'avait point encore
essay de parer son squelette dcharn de pompons et de rubans.

La salle o se trouvaient nos interlocuteurs tait spacieuse et
obscure, ce qui la faisait paratre plus spacieuse encore; elle ne
recevait de jour que par la porte carre et basse qui s'ouvrait sur le
port de Drontheim, et une ouverture grossirement pratique dans le
plafond, d'o une lumire blanche et terne tombait avec la pluie, la
grle ou la neige, selon le temps, sur les cadavres couchs
directement au-dessous. Cette salle tait divise dans sa largeur par
une balustrade de fer  hauteur d'appui. Le public pntrait dans la
premire partie par la porte carre; on voyait dans la seconde six
longues dalles de granit noir, disposes de front et paralllement.
Une petite porte latrale servait, dans chaque section, d'entre au
gardien et  son aide, dont le logement remplissait les derrires de
l'difice, adoss  la mer. Le mineur et sa fiance occupaient deux
des lits de granit; la dcomposition s'annonait dans le corps de la
jeune fille par les larges taches bleues et pourpres qui couraient le
long de ses membres sur la place des vaisseaux sanguins. Les traits de
Gill paraissaient durs et sombres; mais son cadavre tait si
horriblement mutil, qu'il tait impossible de juger si sa beaut
tait aussi relle que le disait la vieille Olly.

C'est devant ces restes dfigurs qu'avait commenc, au milieu de la
foule muette, la conversation dont nous avons t le fidle
interprte.

Un grand homme, sec et vieux, assis les bras croiss et la tte
penche sur un dbris d'escabelle dans le coin le plus noir de la
salle, n'avait paru y prter aucune attention jusqu'au moment o il se
leva subitement en criant: Paix, paix, radoteuses! et vint saisir le
bras du soldat.

Tout le monde se tut; le soldat se retourna et partit d'un brusque
clat de rire  la vue de son singulier interrupteur, dont le visage
hve, les cheveux rares et sales, les longs doigts et le complet
accoutrement de cuir de renne, justifiaient amplement un accueil aussi
gai. Cependant un murmure s'levait dans la foule des femmes, un
moment interdites:--C'est le gardien du Spladgest [Nom de la morgue de
Drontheim].

--Cet infernal concierge des morts!--Ce diabolique Spiagudry!--Ce
maudit sorcier...

--Paix, radoteuses, paix! Si c'est aujourd'hui jour de sabbat,
htez-vous d'aller retrouver vos balais; autrement ils s'envoleront
tout seuls. Laissez en paix ce respectable descendant du dieu Thor.

Puis Spiagudry, s'efforant de faire une grimace gracieuse, adressa la
parole au soldat:

--Vous disiez, mon brave, que cette misrable femme...

--Le vieux drle! murmura Olly; oui, nous sommes pour lui de
_misrables femmes_, parce que nos corps, s'ils tombent en ses
griffes, ne lui rapportent  la taxe que trente ascalins, tandis qu'il
en reoit quarante pour la mchante carcasse d'un homme.

--Silence, vieilles! rpta Spiagudry. En vrit, ces filles du diable
sont comme leurs chaudires; lorsqu'elles s'chauffent, il faut
qu'elles chantent. Dites-moi, vous, mon vaillant roi de l'pe, votre
camarade, dont cette Guth tait la matresse, va sans doute se tuer du
dsespoir de l'avoir perdue?...

Ici clata l'explosion longtemps comprime.--Entendez-vous le
mcrant, le vieux paen? crirent vingt voix aigres et discordantes;
il voudrait voir un vivant de moins,  cause des quarante ascalins que
lui rapporte un mort.

--Et quand cela serait? reprit le concierge du Spladgest, notre
gracieux roi et matre Christiern V, que saint Hospice bnisse, ne se
dclare-t-il pas le protecteur n de tous les ouvriers des mines,
afin, lorsqu'ils meurent, d'enrichir son trsor royal de leurs
chtives dpouilles?

--C'est faire beaucoup d'honneur au roi, rpliqua le pcheur Braal,
que de comparer le trsor royal au coffre-fort de votre charnier, et
lui  vous, voisin Spiagudry.

--Voisin! dit le concierge, choqu de tant de familiarit; votre
voisin! dites plutt votre hte, car il se pourrait bien faire que
quelque jour, mon cher citoyen de la barque, je vous prtasse pour une
huitaine de jours un de mes six lits de pierre. Au reste, ajouta-t-il
en riant, si je parlais de la mort de ce soldat, c'tait simplement
pour voir se perptuer l'usage du suicide dans les grandes et
tragiques passions que ces dames ont coutume d'inspirer.

--Eh bien! grand cadavre gardien de cadavres, dit le militaire, o en
veux-tu donc venir avec ta grimace aimable qui ressemble si bien au
dernier clat de rire d'un pendu?

-- merveille, mon vaillant! rpondit Spiagudry, j'ai toujours pens
qu'il y avait plus de facults spirituelles sous le casque du gendarme
Thurn, qui vainquit le diable avec le sabre et la langue, que sous la
mitre de l'vque Isleif, qui a fait l'histoire d'Islande, ou sous le
bonnet carr du professeur Shoenning, qui a dcrit notre cathdrale.

--En ce cas, si tu m'en crois, mon vieux sac de cuir, tu laisseras l
les revenus du charnier, et tu iras te vendre au cabinet de curiosits
du vice-roi,  Berghen. Je te jure, par saint Belphgor, qu'on y paye
au poids de l'or les animaux rares; mais dis, que veux-tu de moi?

--Quand les corps qu'on nous apporte ont t trouvs dans l'eau, nous
sommes obligs de cder la moiti de la taxe aux pcheurs. Je voulais
donc vous prier, illustre hritier du gendarme Thurn, d'engager votre
infortun camarade  ne point se noyer, et  choisir quelque autre
genre de mort; la chose doit lui tre indiffrente, et il ne voudrait
pas faire tort en mourant au malheureux chrtien qui donnera
l'hospitalit  son cadavre, si toutefois la perte de Guth le pousse 
cet acte de dsespoir.

--C'est ce qui vous trompe, mon charitable et hospitalier concierge,
mon camarade n'aura point la satisfaction d'tre reu dans votre
apptissante auberge  six lits. Croyez-vous qu'il ne se soit pas dj
consol avec une autre valkyrie, de la mort de celle-l? Il y a, par
ma barbe, bien longtemps qu'il tait las de votre Guth.

 ces mots l'orage, que Spiagudry avait un moment dtourn sur sa
tte, revint fondre plus terrible que jamais sur le malencontreux
soldat.

--Comment, misrable drle, criaient les vieilles, c'est ainsi que
vous nous oubliez! mais aimez donc maintenant ces vauriens-l!

Les jeunes se taisaient encore; quelques-unes mme trouvaient, bien
malgr elles, que ce mauvais sujet avait assez bonne mine.

--Oh! oh! dit le soldat, est-ce donc une rptition du sabbat? le
supplice de Belzbuth est bien effroyable s'il est condamn  entendre
de pareils choeurs une fois par semaine!

On ne sait comment cette nouvelle bourrasque se serait passe, si en
ce moment l'attention gnrale n'et t entirement absorbe par un
bruit venu du dehors. La rumeur s'accrut progressivement, et bientt
un essaim de petits garons demi-nus, criant et courant autour d'une
civire voile et porte par deux hommes, entra tumultueusement dans
le Spladgest.

--D'o vient cela? demanda le concierge aux porteurs.

--Des grves d'Urchtal.

--Oglypiglap! cria Spiagudry.

Une des portes latrales s'ouvrit, un petit homme de race lapone, vtu
de cuir, se prsenta, fit signe aux porteurs de le suivre; Spiagudry
les accompagna, et la porte se referma avant que la multitude curieuse
et eu le temps de deviner,  la longueur du corps pos sur la
civire, si c'tait un homme ou une femme.

Ce sujet occupait encore toutes les conjectures, quand Spiagudry et
son aide reparurent dans la seconde salle, portant un cadavre d'homme,
qu'ils dposrent sur l'une des couches de granit.

--Il y a longtemps que je n'avais touch d'aussi beaux habits, dit
Oglypiglap; puis, hochant la tte et se haussant sur la pointe des
pieds, il accrocha au-dessus du mort un lgant uniforme de capitaine.
La tte du cadavre tait dfigure et les autres membres couverts de
sang; le concierge l'arrosa plusieurs fois avec un vieux seau  demi
bris.

--Par saint Belzbuth! cria le soldat, c'est un officier de mon
rgiment; voyons, serait-ce le capitaine Bollar... de douleur d'avoir
perdu son oncle? Bah! il hrite.--Le baron Randmer? il a risqu hier
sa terre au jeu, mais demain il la regagnera avec le chteau de son
adversaire.--Serait-ce le capitaine Lory, dont le chien s'est noy? ou
le trsorier Stunck, dont la femme est infidle?--Mais, vraiment, je
ne vois point dans tout cela de motif pour se faire sauter la
cervelle.

La foule croissait  chaque instant. En ce moment un jeune homme qui
passait sur le port, voyant cette affluence de peuple, descendit de
cheval, remit la bride aux mains du domestique qui le suivait, et
entra dans le Spladgest. Il tait vtu d'un simple habit de voyage,
arm d'un sabre et envelopp d'un large manteau vert; une plume noire,
attache  son chapeau par une boucle de diamants, retombait sur sa
noble figure et se balanait sur son front lev, ombrag de longs
cheveux chtains; ses bottines et ses perons, souills de boue,
annonaient qu'il venait de loin.

Lorsqu'il entra, un homme petit et trapu, envelopp comme lui d'un
manteau, et cachant ses mains sous des gants normes, rpondait au
soldat:

--Et qui vous dit qu'il s'est tu? Cet homme ne s'est pas plus
suicid, j'en rponds, que le toit de votre cathdrale ne s'est
incendi de lui-mme.

Comme la bisaigu fait deux blessures, cette phrase fit natre deux
rponses.

--Notre cathdrale! dit Niels, on la couvre maintenant en cuivre.
C'est ce misrable Han qui, dit-on, y a mis le feu, pour faire
travailler les mineurs, parmi lesquels se trouvait son protg Gill
Stadt, que vous voyez ici.

--Comment diable! s'criait de son ct le soldat, m'oser soutenir 
moi, second arquebusier de la garnison de Munckholm, que cet homme-l
ne s'est pas brl la cervelle!

--Cet homme est mort assassin, reprit froidement le petit homme.

--Mais coutez donc l'oracle! Va, tes petits yeux gris ne voient pas
plus clair que tes mains sous les gros gants dont tu les couvres au
milieu de l't.

Un clair brilla dans les yeux du petit homme.

--Soldat! prie ton patron que ces mains-l ne laissent pas un jour
leur empreinte sur ton visage.

--Oh! sortons! cria le soldat enflamm de colre. Puis, s'arrtant
tout  coup: Non, dit-il, car il ne faut point parler de duel devant
des morts.

Le petit homme grommela quelques mots dans une langue trangre et
disparut.

Une voix s'leva:--C'est aux grves d'Urchtal qu'on l'a trouv.

--Aux grves d'Urchtal? dit le soldat; le capitaine Dispolsen a d y
dbarquer ce matin, venant de Copenhague.

--Le capitaine Dispolsen n'est point encore arriv  Munckholm, dit
une autre voix.

--On dit que Han d'Islande erre actuellement sur ces plages, reprit un
quatrime.

--En ce cas, il est possible que cet homme soit le capitaine, dit le
soldat, si Han est le meurtrier; car chacun sait que l'islandais
assassine d'une manire si diabolique, que ses victimes ont souvent
l'apparence de suicids.

--Quel homme est-ce donc que ce Han? demanda-t-on.

--C'est un gant, dit l'un.

--C'est un nain, dit l'autre.

--Personne ne l'a donc vu? reprit une voix.

--Ceux qui le voient pour la premire fois le voient aussi pour la
dernire.

--Chut! dit la vieille Olly; il n'y a, dit-on, que trois personnes qui
aient jamais chang des paroles humaines avec lui: ce rprouv de
Spiagudry, la veuve Stadt, et....--mais il a eu malheureuse vie et
malheureuse mort--ce pauvre Gill, que vous voyez ici. Chut!

--Chut! rpta-t-on de toutes parts.

--Maintenant, s'cria tout  coup le soldat, je suis sr que c'est en
effet le capitaine Dispolsen; je reconnais la chane d'acier que notre
prisonnier, le vieux Schumacker, lui donna en don  son dpart.

Le jeune homme  la plume noire rompit vivement le silence:--Vous tes
sr que c'est le capitaine Dispolsen?

--Sr, par les mrites de saint Belzbuth! dit le soldat.

Le jeune homme sortit brusquement.

--Fais avancer une barque pour Munckholm, dit-il  son domestique.

--Mais, seigneur, et le gnral?....

--Tu lui mneras les chevaux. J'irai demain. Suis-je mon matre ou
non? Allons, le jour baisse; et je suis press, une barque.

Le valet obit et suivit quelque temps des yeux son jeune matre, qui
s'loignait du rivage.




II

                    Je m'assirai prs de vous, tandis que vous
                    raconterez quelque histoire agrable pour tromper
                    le temps.

                    MATURIN, _Bertram_.


Le lecteur sait dj que nous sommes  Drontheim, l'une des quatre
principales villes de la Norvge, bien qu'elle ne ft pas la rsidence
du vice-roi.  l'poque o cette histoire se passe--en 1699--le
royaume de Norvge tait encore uni au Danemark et gouvern par des
vice-rois, dont le sjour tait Berghen, cit plus grande, plus
mridionale et plus belle que Drontheim, en dpit du surnom de mauvais
got que lui donnait le clbre amiral Tromp.

Drontheim offre un aspect agrable lorsqu'on y arrive par le golfe
auquel cette ville donne son nom; le port assez large, quoique les
vaisseaux n'y entrent pas aisment en tout temps, ne prsentait
toutefois alors que l'apparence d'un long canal, bord  droite de
navires danois et norvgiens,  gauche de navires trangers, division
prescrite par les ordonnances. On voit dans le fond la ville assise
sur une plaine bien cultive, et surmonte par les hautes aiguilles de
sa cathdrale. Cette glise, un des plus beaux morceaux de
l'architecture gothique, comme on peut en juger par le livre du
professeur Shoenning--si savamment cit par Spiagudry--qui la dcrivit
avant que de frquents incendies ne l'eussent ravage, portait sur sa
flche principale la croix piscopale, signe distinctif de la
cathdrale de l'vch luthrien de Drontheim. Au-dessus de la ville,
on aperoit dans un lointain bleutre les cimes blanches et grles des
monts de Kole, pareilles aux fleurons aigus d'une couronne antique.

Au milieu du port,  une porte de canon du rivage, s'lve, sur une
masse de rochers battus des flots, la solitaire forteresse de
Munckholm, sombre prison qui renfermait alors un captif clbre par
l'clat de ses longues prosprits et de ses rapides disgrces.

Schumacker, n dans un rang obscur, avait t combl des faveurs de
son matre, puis prcipit du fauteuil de grand-chancelier de Danemark
et de Norvge sur le banc des tratres, puis tran sur l'chafaud, et
de l jet par grce dans un cachot isol  l'extrmit des deux
royaumes. Ses cratures l'avaient renvers, sans qu'il et droit de
crier  l'ingratitude. Pouvait-il se plaindre de voir se briser sous
ses pieds des chelons qu'il n'avait placs si haut que pour s'lever
lui-mme?

Celui qui avait fond la noblesse en Danemark voyait, du fond de son
exil, les grands qu'il avait faits se partager ses propres dignits.
Le comte d'Ahlefeld, son mortel ennemi, tait son successeur comme
grand-chancelier; le gnral Arensdorf disposait, comme grand
marchal, des grades militaires; et l'vque Spollyson exerait la
charge d'inspecteur des universits. Le seul de ses ennemis qui ne lui
dt pas son lvation tait le comte Ulric-Frdric Guldenlew, fils
naturel du roi Frdric III, vice-roi de Norvge; c'tait le plus
gnreux de tous.

C'est vers le triste rocher de Munckholm que s'avanait assez
lentement la barque du jeune homme  la plume noire. Le soleil
baissait rapidement derrire le chteau-fort isol, dont la masse
interceptait ses rayons, dj si horizontaux que le paysan des
collines lointaines et orientales de Larsynn pouvait voir se promener
prs de lui, sur les bruyres, l'ombre vague de la sentinelle place
sur le donjon le plus lev de Munckholm.




III

                    Ah! mon coeur ne pouvait tre plus sensiblement
                    bless!... Un jeune homme sans moeurs...  il a os
                    la regarder! ses regards souillaient sa
                    puret.--Claudia! cette seule pense me met hors
                    de moi.

                    LESSING.


--Andrew, allez dire que dans une demi-heure on sonne le couvre-feu.
Sorsyll relvera Duckness  la grande herse, et Maldivius montera sur
la plate-forme de la grosse tour. Qu'on veille attentivement du ct
du donjon du Lion de Slesvig. Ne pas oublier  sept heures de tirer le
canon pour qu'on lve la chane du port;--mais non, on attend encore
le capitaine Dispolsen; il faut au contraire allumer le fanal et voir
si celui de Walderhog est allum, comme l'ordre en a t donn
aujourd'hui. Surtout qu'on tienne des rafrachissements prts pour le
capitaine.--Et, j'oubliais,--qu'on marque pour deux jours de cachot
Toric-Belfast, second arquebusier du rgiment; il a t absent toute
la journe.

Ainsi parlait le sergent d'armes sous la vote noire et enfume du
corps de garde de Munckholm, situ dans la tour basse qui domine la
premire porte du chteau.

Les soldats auxquels il s'adressait quittrent le jeu ou le lit pour
excuter ses ordres; puis le silence se rtablit.

En ce moment, le bruit alternatif et mesur des rames se fit entendre
au dehors.--Voil sans doute, enfin, le capitaine Dispolsen! dit le
sergent en ouvrant la petite fentre grille qui donne sur le golfe.

Une barque abordait en effet au bas de la porte de fer.

--Qui va l? cria le sergent d'une voix rauque.

--Ouvrez! rpondit-on; paix et sret.

--On n'entre pas; avez-vous droit de passe?

--Oui.

--C'est ce que je vais vrifier; si vous mentez, par les mrites du
saint mon patron, je vous ferai goter l'eau du golfe.


Puis, refermant le guichet et se retournant, il ajouta:--Ce n'est
point encore le capitaine!

Une lumire brilla derrire la porte de fer; les verrous rouills
crirent; les barres se levrent, elle s'ouvrit, et le sergent examina
un parchemin que lui prsentait le nouveau venu.

--Passez, dit-il. Arrtez cependant, reprit-il brusquement, laissez en
dehors la boucle de votre chapeau. On n'entre pas dans les prisons
d'tat avec des bijoux. Le rglement porte que le roi et les membres
de la famille du roi,--le vice-roi et les membres de la famille du
vice-roi, l'vque et les chefs de la garnison, sont seuls excepts.
Vous n'avez, n'est-ce pas, aucune de ces qualits?

Le jeune homme dtacha, sans rpondre, la boucle proscrite, et la jeta
pour payement au pcheur qui l'avait amen; celui-ci, craignant qu'il
ne revnt sur sa gnrosit, se hta de mettre un large espace de mer
entre le bienfaiteur et le bienfait.

Tandis que le sergent, murmurant de l'imprudence de la chancellerie
qui prodiguait ainsi les droits de passe, replaait les lourds
barreaux, et que le bruit lent de ses bottes fortes retentissait sur
les degrs de l'escalier tournant du corps de garde, le jeune homme,
aprs avoir rejet son manteau sur son paule, traversait rapidement
la vote noire de la tour basse, puis la longue place d'armes, puis le
hangar de l'artillerie o gisaient quelques vieilles couleuvrines
dmontes que l'on peut voir aujourd'hui dans le muse de Copenhague,
et dont le cri imprieux d'une sentinelle l'avertit de s'loigner. Il
parvint  la grande herse, qui fut leve  l'inspection de son
parchemin. L, suivi d'un soldat, il franchit, suivant la diagonale,
sans hsiter et comme un habitu de ces lieux, une de ces quatre cours
carres qui flanquent la grande cour circulaire, du milieu de laquelle
sort le vaste rocher rond o s'levait alors le donjon, dit chteau du
Lion de Slesvig,  cause de la dtention que Rolf le Nain y fit jadis
subir  son frre, Joatham le Lion, duc de Slesvig.

Notre intention n'est pas de donner ici une description du donjon de
Munckholm, d'autant plus que le lecteur, enferm dans une prison
d'tat, craindrait peut-tre de ne pouvoir _se sauver au travers du
jardin_. Ce serait  tort, car le chteau du Lion de Slesvig, destin
 des prisonniers de distinction, leur offrait, entre autres
commodits, celle de se promener dans une espce de jardin sauvage
assez tendu, o des touffes de houx, quelques vieux ifs, quelques
pins noirs, croissaient parmi les rochers autour de la haute prison,
et dans un enclos de grands murs et d'normes tours.

Arriv au pied du rocher rond, le jeune homme gravit les degrs
grossirement taills qui montent tortueusement jusqu'au pied de l'une
des tours de l'enclos, laquelle, perce d'une poterne dans sa partie
infrieure, servait d'entre au donjon. L, il sonna fortement d'un
cor de cuivre que lui avait remis le gardien de la grande
herse.-Ouvrez, ouvrez! cria vivement une voix de l'intrieur, c'est
sans doute ce maudit capitaine!

La poterne qui s'ouvrit laissa voir au nouvel arrivant, dans
l'intrieur d'une salle gothique faiblement claire, un jeune
officier nonchalamment couch sur un amas de manteaux et de peaux de
rennes, prs d'une de ces lampes  trois becs que nos aeux
suspendaient aux rosaces de leurs plafonds, et qui, pour le moment,
tait pose  terre. La richesse lgante et mme l'excessive
recherche de ses vtements contrastaient avec la nudit de la salle et
la grossiret des meubles; il tenait un livre entre ses mains et se
dtourna  demi vers le nouveau venu.

--C'est le capitaine? salut, capitaine! Vous ne vous doutiez gure que
vous faisiez attendre un homme qui n'a point la satisfaction de vous
connatre; mais notre connaissance sera bientt faite, n'est-il pas
vrai? Commencez par recevoir tous mes compliments de condolance sur
votre retour dans ce vnrable chteau. Pour peu que j'y sjourne
encore, je vais devenir gai comme la chouette qu'on cloue  la porte
des donjons pour servir d'pouvantail, et quand je retournerai 
Copenhague pour les ftes du mariage de ma soeur, du diable si quatre
dames sur cent me reconnaissent! Dites-moi, les noeuds de ruban rose
au bas du justaucorps sont-ils toujours de mode? a-t-on traduit
quelques nouveaux romans de cette Franaise, la demoiselle Scudry? Je
tiens prcisment la _Cllie_; je suppose qu'on la lit encore 
Copenhague. C'est mon code de galanterie, maintenant que je soupire
loin de tant de beaux yeux....--car, tout beaux qu'ils sont, les yeux
de notre jeune prisonnire, vous savez de qui je veux parler, ne me
disent jamais rien. Ah! sans les ordres de mon pre!... Il faut vous
dire en confidence, capitaine, que mon pre, n'en parlez pas, m'a
charg de... vous m'entendez, auprs de la fille de Schumacker; mais
je perds toutes mes peines, cette jolie statue n'est pas une femme;
elle pleure toujours et ne me regarde jamais.

Le jeune homme, qui n'avait pu encore interrompre l'extrme volubilit
de l'officier, poussa un cri de surprise:--Comment! que dites-vous?
charg de sduire la fille de ce malheureux Schumacker!...

--Sduire, eh bien soit! si c'est ainsi que cela s'appelle  prsent 
Copenhague; mais j'en dfierais le diable. Avant-hier, tant de garde,
je mis exprs pour elle une superbe fraise franaise qui m'tait
envoye de Paris mme. Croiriez-vous qu'elle n'a pas lev seulement
les yeux sur moi, quoique j'aie travers trois ou quatre fois son
appartement en faisant sonner mes perons neufs, dont la molette est
plus large qu'un ducat de Lombardie?--C'est la forme la plus nouvelle,
n'est-ce pas?

--Dieu! Dieu! dit le jeune homme en se frappant le front! mais cela me
confond!

--N'est-ce pas? reprit l'officier, se mprenant sur le sens de cette
exclamation. Pas la moindre attention  moi! c'est incroyable, mais
c'est pourtant vrai.

Le jeune homme se promenait, violemment agit, de long en large et 
grands pas.

--Voulez-vous vous rafrachir, capitaine Dispolsen? lui cria
l'officier.

Le jeune homme se rveilla.

--Je ne suis point le capitaine Dispolsen.

--Comment! dit l'officier d'un ton svre, et se levant sur son sant;
et qui donc tes-vous pour oser vous introduire ici, et  cette heure?

Le jeune homme dploya sa pancarte.

--Je veux voir le comte Griffenfeld;... je veux dire votre prisonnier.

--Le comte! le comte! murmura l'officier d'un air mcontent.--Mais en
vrit cette pice est en rgle; voil bien la signature du
vice-chancelier Grummond de Knud: Le porteur pourra visiter,  toute
heure et en tout temps, toutes les prisons royales. Grummond de Knud
est frre du vieux gnral Levin de Knud, qui commande  Drontheim, et
vous saurez que ce vieux gnral a lev mon futur beau-frre.

--Merci de vos dtails de famille, lieutenant. Ne pensez-vous pas que
vous m'en avez dj assez racont?

--L'impertinent a raison, se dit le lieutenant en se mordant les
lvres.--Hol, huissier! huissier de la tour! Conduisez cet tranger 
Schumacker, et ne grondez pas si j'ai dcroch votre luminaire 
trois becs et  une mche. Je n'tais pas fch d'examiner une pice
qui date sans doute de Sciold le Paen ou de Havar le Pourfendu; et
d'ailleurs on ne suspend plus aux plafonds que des lustres en cristal.

Il dit, et pendant que le jeune homme et son conducteur traversaient
le jardin dsert du donjon, il reprit, martyr de la mode, le fil des
aventures galantes de l'amazone Cllie et d'Horatius le Borgne.




IV

                    BENVOLIO

                    O diable ce Romo peut-il tre? il n'est pas
                    rentr chez lui cette nuit.

                    MERCUTIO

                    Il n'est pas rentr chez son pre; j'ai parl 
                    son domestique.

                    SHAKESPEARE.


Cependant un homme et deux chevaux taient entrs dans la cour du
palais du gouverneur de Drontheim. Le cavalier avait quitt la selle
en hochant la tte d'un air mcontent; il se prparait  conduire les
deux montures  l'curie, lorsqu'il se sentit saisir brusquement le
bras, et une voix lui cria:

--Comment! vous voil seul, Pol! Et votre matre? o est votre
matre?

C'tait le vieux gnral Levin de Knud, qui, de sa fentre, ayant vu
le domestique du jeune homme et la selle vide, tait descendu
prcipitamment et fixait sur le valet un regard plus inquiet encore
que sa question.

--Excellence, dit Pol en s'inclinant profondment, mon matre n'est
plus  Drontheim.

--Quoi! il y tait donc? il est reparti sans voir son gnral, sans
embrasser son vieil ami! et depuis quand?

--Il est arriv ce soir et reparti ce soir.

--Ce soir! ce soir! mais o donc s'est-il arrt? o est-il all?

--Il a descendu au Spladgest, et s'est embarqu pour Munckholm.

--Ah! je le croyais aux antipodes. Mais que va-t-il faire  ce
chteau? qu'allait-il faire au Spladgest? Voil bien mon chevalier
errant! C'est aussi un peu ma faute, pourquoi l'ai-je lev ainsi?
J'ai voulu qu'il ft libre en dpit de son rang.

--Aussi n'est-il point esclave des tiquettes, dit Pol.

--Non, mais il l'est de ses caprices. Allons, il va sans doute
revenir. Songez  vous rafrachir, Pol.--Dites-moi, et le visage du
gnral prit une expression de sollicitude, dites-moi, Pol, avez-vous
beaucoup couru  droite et  gauche?

--Mon gnral, nous sommes venus en droite ligne de Berghen. Mon
matre tait triste.

--Triste? que s'est-il donc pass entre lui et son pre? Ce mariage
lui dplat-il?

--Je l'ignore. Mais on dit que sa srnit l'exige.

--L'exige! vous dites, Pol, que le vice-roi l'exige! Mais pour qu'il
l'exige, il faut qu'Ordener s'y refuse.

--Je l'ignore, excellence. Il parat triste.

--Triste! savez-vous comment son pre l'a reu?

--La premire fois, c'tait dans le camp, prs Berghen. Sa srnit a
dit: Je ne vous vois pas souvent, mon fils.--Tant mieux pour moi, mon
seigneur et pre, a rpondu mon matre, si vous vous en apercevez.
Puis il a donn  sa srnit des dtails sur ses courses du Nord; et
sa srnit a dit: C'est bien. Le lendemain, mon matre est revenu du
palais, et a dit: On veut me marier; mais il faut que je voie mon
second pre, le gnral Levin.--J'ai sell les chevaux, et nous voil.

--Vrai, mon bon Pol, dit le gnral d'une voix altre, il m'a appel
son second pre?

--Oui, votre excellence.

--Malheur  moi si ce mariage le contrarie, car j'encourrai plutt la
disgrce du roi que de m'y prter. Mais cependant, la fille du
grand-chancelier des deux royaumes!...  propos, Pol, Ordener sait-il
que sa future belle-mre, la comtesse d'Ahlefeld, est ici incognito
depuis hier, et que le comte y est attendu?

--Je l'ignore, mon gnral.

--Oh! se dit le vieux gouverneur, oui, il le sait, car pourquoi
aurait-il battu en retraite ds son arrive?

Ici le gnral, aprs avoir fait un signe de bienveillance  Pol, et
salu la sentinelle qui lui prsentait les armes, rentra inquiet dans
l'htel d'o il venait de sortir inquiet.




V

                    On et dit que toutes les passions avaient agit
                    son coeur, et que toutes l'avaient abandonn; il
                    ne lui restait rien que le coup d'oeil triste et
                    perant d'un homme consomm dans la connaissance
                    des hommes, et qui voyait, d'un regard, o tendait
                    chaque chose.

                    SCHILLER, _les Visions._


Quand, aprs avoir fait parcourir  l'tranger les escaliers en
spirale et les hautes salles du donjon du Lion de Slesvig, l'huissier
lui ouvrit enfin la porte de l'appartement o se trouvait celui qu'il
cherchait, la premire parole qui frappa les oreilles du jeune homme
fut encore celle-ci:--Est-ce enfin le capitaine Dispolsen?

Celui qui faisait cette question tait un vieillard assis le dos
tourn  la porte, les coudes appuys sur une table de travail et le
front appuy sur ses mains. Il tait revtu d'une simarre de laine
noire, et l'on apercevait, au-dessus d'un lit plac  une extrmit de
la chambre, un cusson bris autour duquel taient suspendus les
colliers rompus des ordres de l'lphant et de Dannebrog; une couronne
de comte renverse tait fixe au-dessous de l'cusson, et les deux
fragments d'une main de justice lis en croix compltaient l'ensemble
de ces bizarres ornements.--Le vieillard tait Schumacker.

--Non, seigneur, rpondit l'huissier; puis il dit  l'tranger: Voici
le prisonnier; et, les laissant ensemble, il referma la porte, avant
d'avoir pu entendre la voix aigre du vieillard, qui disait: Si ce
n'est pas le capitaine, je ne veux voir personne.

L'tranger,  ces mots, resta debout prs de la porte; et le
prisonnier, se croyant seul,--car il ne s'tait pas un moment
dtourn,--retomba dans sa silencieuse rverie.

Tout  coup il s'cria:--Le capitaine m'a certainement abandonn et
trahi! Les hommes.... les hommes sont comme ce glaon qu'un Arabe prit
pour un diamant; il le serra prcieusement dans son havre-sac, et
quand il le chercha, il ne trouva mme plus un peu d'eau.

--Je ne suis pas de ces hommes, dit l'tranger.

Schumacker se leva brusquement.--Qui est ici? qui m'coute? Est-ce
quelque misrable suppt de ce Guldenlew?

--Ne parlez point mal du vice-roi, seigneur comte.

--Seigneur comte! est-ce pour me flatter que vous m'appelez ainsi?
Vous perdez vos peines; je ne suis plus puissant.

--Celui qui vous parle ne vous a jamais connu puissant, et n'en est
pas moins votre ami.

--C'est qu'il espre encore quelque chose de moi; les souvenirs que
l'on conserve aux malheureux se mesurent toujours aux esprances qui
en restent.

--C'est moi qui devrais me plaindre, noble comte; car je me suis
souvenu de vous, et vous m'avez oubli. Je suis Ordener.

Un clair de joie passa dans les tristes yeux du vieillard, et un
sourire qu'il ne put rprimer entr'ouvrit sa barbe blanche, comme le
rayon qui perce un nuage.

--Ordener! soyez le bienvenu, voyageur Ordener. Mille voeux de bonheur
au voyageur qui se souvient du prisonnier!

--Mais, demanda Ordener, vous, m'aviez donc oubli?

--Je vous avais oubli, dit Schumacker reprenant son air sombre, comme
on oublie la brise qui nous rafrachit et qui passe; heureux
lorsqu'elle ne devient pas l'ouragan qui nous renverse.

--Comte de Griffenfeld, reprit le jeune homme, vous ne comptiez donc
pas sur mon retour?

--Le vieux Schumacker n'y comptait pas; mais il y a ici une jeune
fille qui me faisait remarquer aujourd'hui mme qu'il y avait eu, le 8
mai dernier, un an que vous tiez absent.

Ordener tressaillit.

--Quoi, grand Dieu! serait-ce votre thel, noble comte?

--Et qui donc?

--Votre fille, seigneur, a daign compter les mois depuis mon dpart!
Oh! combien j'ai pass de tristes journes! j'ai visit toute la
Norvge, depuis Christiania jusqu' Wardhus; mais c'est vers Drontheim
que mes courses me ramenaient toujours.

--Usez de votre libert, jeune homme, tant que vous en jouissez.--Mais
dites-moi donc enfin qui vous tes. Je voudrais, Ordener, vous
connatre sous un autre nom. Le fils d'un de mes mortels ennemis
s'appelle Ordener.

--Peut-tre, seigneur comte, ce mortel ennemi a-t-il plus de
bienveillance pour vous que vous n'en avez pour lui.

--Vous ludez ma question; mais gardez votre secret, j'apprendrais
peut-tre que le fruit qui dsaltre est un poison qui me tuera.

--Comte! dit Ordener d'une voix irrite. Comte! reprit-il d'un ton de
reproche et de piti.

--Suis-je contraint de me fier  vous, rpondit Schumacker,  vous qui
prenez toujours en ma prsence le parti de l'implacable Guldenlew?

--Le vice-roi, interrompit gravement le jeune homme, vient d'ordonner
que vous seriez  l'avenir libre et sans gardes dans l'intrieur de
tout le donjon du Lion de Slesvig. C'est une nouvelle que j'ai
recueillie  Berghen, et que vous recevrez sans doute prochainement.

--C'est une faveur que je n'osais esprer, et je croyais n'avoir parl
de mon dsir qu' vous seul. Au surplus, on diminue le poids de mes
fers  mesure que celui de mes annes s'accrot, et, quand les
infirmits m'auront rendu impotent, on me dira sans doute: Vous tes
libre.  ces mots le vieillard sourit amrement; il continua:

--Et vous, jeune homme, avez-vous toujours vos folles ides
d'indpendance?

--Si je n'avais point ces folles ides, je ne serais pas ici.

--Comment tes-vous venu  Drontheim?

--Eh bien!  cheval.

--Comment tes-vous venu  Munckholm?

--Sur une barque.

--Pauvre insens! qui crois tre libre, et qui passes d'un cheval dans
une barque. Ce ne sont point tes membres qui excutent tes volonts;
c'est un animal, c'est la matire; et tu appelles cela des volonts!

--Je force des tres  m'obir.

--Prendre sur certains tres le droit d'en tre obi, c'est donner 
d'autres celui de vous commander. L'indpendance n'est que dans
l'isolement.

--Vous n'aimez pas les hommes, noble comte?

Le vieillard se mit  rire tristement.--Je pleure d'tre homme, et je
ris de celui qui me console.--Vous le saurez, si vous l'ignorez
encore, le malheur rend dfiant comme la prosprit rend ingrat.
coutez, puisque vous venez de Berghen, apprenez-moi quel vent
favorable a souffl sur le capitaine Dispolsen. Il faut qu'il lui soit
arriv quelque chose d'heureux, puisqu'il m'oublie.

Ordener devint sombre et embarrass.

--Dispolsen, seigneur comte? C'est pour vous en parler que je suis
venu ds aujourd'hui.--Je sais qu'il avait toute votre confiance.

--Vous le savez? interrompit le prisonnier avec inquitude. Vous vous
trompez. Nul tre au monde n'a ma confiance.--Dispolsen tient, il est
vrai, entre ses mains mes papiers, des papiers mme trs importants.
C'est pour moi qu'il est all  Copenhague, prs du roi. J'avouerai
mme que je comptais plus sur lui que sur tout autre, car dans ma
puissance je ne lui avais jamais rendu service.

--Eh bien! noble comte, je l'ai vu aujourd'hui....

--Votre trouble me dit le reste; il est tratre.

--Il est mort.

--Mort!

Le prisonnier croisa ses bras et baissa la tte, puis relevant son
oeil vers le jeune homme:

--Quand je vous disais qu'il lui tait arriv quelque chose d'heureux!

Puis son regard se tourna vers la muraille o taient suspendus les
signes de ses grandeurs dtruites, et il fit un geste de la main comme
pour loigner le tmoin d'une douleur qu'il s'efforait de vaincre.

--Ce n'est pas lui que je plains; ce n'est qu'un homme de moins.--Ce
n'est pas moi; qu'ai-je  perdre? Mais ma fille, ma fille infortune!
je serai la victime de cette infme machination; et que
deviendra-t-elle si on lui enlve son pre?

Il se retourna vivement vers Ordener.

--Comment est-il mort? o l'avez-vous vu? Je l'ai vu au Spladgest; on
--ne sait s'il est mort d'un suicide ou d'un assassinat.

--Voici maintenant l'important. S'il a t assassin, je sais d'o le
coup part; alors tout est perdu. Il m'apportait les preuves du complot
qu'ils trament contre moi; ces preuves auraient pu me sauver et les
perdre. Ils ont su les dtruire!--Malheureuse thel!

--Seigneur comte, dit Ordener en saluant, je vous dirai demain s'il a
t assassin.

Schumacker, sans rpondre, suivit Ordener qui sortait, d'un regard o
se peignait le calme du dsespoir, plus effrayant que le calme de la
mort.

Ordener tait dans l'antichambre solitaire du prisonnier, sans savoir
de quel ct se diriger. La soire tait avance et la salle obscure;
il ouvrit une porte au hasard et se trouva dans un immense corridor,
clair seulement par la lune, qui courait rapidement  travers de
ples nues. Ses lueurs nbuleuses tombaient par intervalles sur les
vitraux troits et levs, et dessinaient sur la muraille oppose
comme une longue procession de fantmes, qui apparaissait et
disparaissait simultanment dans les profondeurs de la galerie. Le
jeune homme se signa lentement, et marcha vers une lumire rougetre
qui brillait faiblement  l'extrmit du corridor.

Une porte tait entr'ouverte; une jeune fille agenouille dans un
oratoire gothique, au pied d'un simple autel, rcitait  demi-voix les
litanies de la Vierge; oraison simple et sublime o l'me qui s'lve
vers la Mre des Sept-Douleurs ne la prie que de prier.

Cette jeune fille tait vtue de crpe noir et de gaze blanche, comme
pour faire deviner en quelque sorte, au premier aspect, que ses jours
s'taient enfuis jusqu'alors dans la tristesse et dans l'innocence.
Mme en cette attitude modeste, elle portait dans tout son tre
l'empreinte d'une nature singulire. Ses yeux et ses longs cheveux
taient noirs, beaut trs rare dans le Nord; son regard lev vers la
vote paraissait plutt enflamm par l'extase qu'teint par le
recueillement. Enfin, on et dit une vierge des rives de Chypre ou des
campagnes de Tibur, revtue des voiles fantastiques d'Ossian, et
prosterne devant la croix de bois et l'autel de pierre de Jsus.

Ordener tressaillit et fut prt  dfaillir, car il reconnut celle qui
priait.

Elle pria pour son pre, pour le puissant tomb, pour le vieux captif
abandonn, et elle rcita  haute voix le psaume de la dlivrance.

Elle pria encore pour un autre; mais Ordener n'entendit pas le nom de
celui pour qui elle priait; il ne l'entendit pas, car elle ne le
pronona pas; seulement elle rcita le cantique de la sulamite,
l'pouse qui attend l'poux, et le retour du bien-aim.

Ordener s'loigna dans la galerie; il respecta cette vierge qui
s'entretenait avec le ciel; la prire est un grand mystre, et son
coeur s'tait rempli, malgr lui, d'un ravissement inconnu, mais
profane.

La porte de l'oratoire se ferma doucement. Bientt une lumire, et une
femme blanche dans les tnbres, vinrent de son ct. Il s'arrta, car
il prouvait une des plus violentes motions de la vie; il s'adossa 
l'obscure muraille; son corps tait faible, et les os de ses membres
s'entre-choquaient dans leurs jointures, et, dans le silence de tout
son tre, les battements de son coeur retentissaient  son oreille.

Quand la jeune fille passa, elle entendit le froissement d'un manteau,
et une haleine brusque et prcipite.

--Dieu! cria-t-elle.

Ordener s'lana; d'un bras il la soutint, de l'autre il chercha
vainement  retenir la lampe, qu'elle avait laisse chapper, et qui
s'teignit.

--C'est moi, dit-il doucement.

--C'est Ordener! dit la jeune fille, car le dernier retentissement de
cette voix, qu'elle n'avait pas entendue depuis un an, tait encore
dans son oreille.

Et la lune qui passait claira la joie de sa charmante figure; puis
elle reprit, timide et confuse, et se dgageant des bras du jeune
homme:

--C'est le seigneur Ordener.

--C'est lui, comtesse thel.

--Pourquoi m'appelez-vous comtesse?

--Pourquoi m'appelez-vous seigneur?

La jeune fille se tut et sourit; le jeune homme se tut et soupira.
Elle rompit la premire le silence:

--Comment donc tes-vous ici?

--Faites-moi merci, si ma prsence vous afflige. J'tais venu pour
parler au comte votre pre.

--Ainsi, dit thel d'une voix altre, vous n'tes venu que pour mon
pre. Le jeune homme baissa la tte, car ces paroles lui semblaient
bien injustes.

--Il y a sans doute dj longtemps, continua la jeune fille d'un ton
de reproche, il y a sans doute dj longtemps que vous tes 
Drontheim? Votre absence de ce chteau n'a pu vous paratre longue, 
vous.

Ordener, profondment bless, ne rpondit pas.

--Je vous approuve, dit la prisonnire d'une voix tremblante de
douleur et de colre; mais, ajouta-t-elle d'un ton fier, j'espre,
seigneur Ordener, que vous ne m'avez pas entendue prier?

--Comtesse, rpondit enfin le jeune homme, je vous ai entendue.

--Ah! seigneur Ordener, il n'est point courtois d'couter ainsi.

--Je ne vous ai pas coute, noble comtesse, dit faiblement Ordener;
je vous ai entendue.

--J'ai pri pour mon pre, reprit la jeune fille en le regardant
fixement, et comme attendant une rponse  cette parole toute simple.

Ordener garda le silence.

--J'ai aussi pri, continua-t-elle, inquite et paraissant attentive 
l'effet que ces paroles allaient produire sur lui, j'ai aussi pri
pour quelqu'un qui porte votre nom, pour le fils du vice-roi, du comte
de Guldenlew. Car il faut prier pour tout le monde, mme pour ses
perscuteurs.

Et la jeune fille rougit, car elle pensait mentir; mais elle tait
pique contre le jeune homme, et elle croyait l'avoir nomm pendant sa
prire; elle ne l'avait nomm que dans son coeur.

--Ordener Guldenlew est bien malheureux, noble dame, si vous le
comptez au nombre de vos perscuteurs; il est bien heureux cependant
d'occuper une place dans vos prires.

--Oh! non, dit thel trouble et effraye de l'air froid du jeune
homme, non, je ne priais pas pour lui. J'ignore ce que j'ai fait, ce
que je fais. Quant au fils du vice-roi, je le dteste, je ne le
connais pas. Ne me regardez pas de cet oeil svre; vous ai-je
offens? ne pouvez-vous rien pardonner  une pauvre prisonnire, vous
qui passez vos jours prs de quelque belle et noble dame libre et
heureuse comme vous!

--Moi, comtesse! s'cria Ordener.

thel versait des larmes; le jeune homme se prcipita  ses pieds.

--Ne m'avez-vous pas dit, continua-t-elle souriant  travers ses
pleurs, que votre absence vous avait sembl courte?

--Qui, moi, comtesse?

--Ne m'appelez pas ainsi, dit-elle doucement, je ne suis plus comtesse
pour personne, et surtout pour vous.

Le jeune homme se leva violemment, et ne put s'empcher de la presser
sur son coeur dans un ravissement convulsif.

--Eh bien! mon thel adore, nomme-moi ton Ordener.--Dis-moi,--et il
attacha un regard brlant sur ses yeux mouills de larmes,--dis-moi,
tu m'aimes donc? Ce que dit la jeune fille ne fut pas entendu, car
Ordener, hors de lui, avait ravi sur ses lvres avec sa rponse cette
premire faveur, ce baiser sacr qui suffit aux yeux de Dieu pour
changer deux amants en poux.

Tous deux restrent sans paroles, parce qu'ils taient dans un de ces
moments solennels, si rares et si courts sur la terre, o l'me semble
prouver quelque chose de la flicit des cieux. Ce sont des instants
indfinissables que ceux o deux mes s'entretiennent ainsi dans un
langage qui ne peut tre compris que d'elles; alors tout ce qu'il y a
d'humain se tait, et les deux tres immatriels s'unissent
mystrieusement pour la vie de ce monde et l'ternit de l'autre.

thel s'tait lentement retire des bras d'Ordener, et, aux lueurs de
la lune, ils se regardaient avec ivresse; seulement, l'oeil de flamme
du jeune homme respirait un mle orgueil et un courage de lion, tandis
que le regard demi-voil de la jeune fille tait empreint de cette
pudeur, honte anglique, qui, dans le coeur d'une vierge, se mle 
toutes les joies de l'amour.

--Tout  l'heure, dans ce corridor, dit-elle enfin, vous m'vitiez
donc, mon Ordener?

--Je ne vous vitais pas, j'tais comme le malheureux aveugle que l'on
rend  la lumire aprs de longues annes, et qui se dtourne un
moment du jour.

--C'est  moi plutt que s'applique votre comparaison, car, durant
votre absence, je n'ai eu d'autre bonheur que la prsence d'un
infortun, de mon pre. Je passais mes longues journes  le consoler,
et, ajouta-t-elle en baissant les yeux,  vous esprer. Je lisais 
mon pre les fables de l'Edda, et quand je l'entendais douter des
hommes, je lui lisais l'vangile, pour qu'au moins il ne doutt pas du
ciel; puis je lui parlais de vous, et il se taisait, ce qui prouve
qu'il vous aime. Seulement, quand j'avais inutilement pass mes
soires  regarder de loin sur les routes les voyageurs qui
arrivaient, et dans le port les vaisseaux qui abordaient, il secouait
la tte avec un sourire amer, et je pleurais. Cette prison, o s'est
jusqu'ici passe toute ma vie, m'tait devenue odieuse, et pourtant
mon pre, qui, jusqu' votre apparition, l'avait toujours remplie pour
moi, y tait encore; mais vous n'y tiez plus, et je dsirais cette
libert que je ne connaissais pas.

Il y avait dans les yeux de la jeune fille, dans la navet de sa
tendresse, dans la douce hsitation de ses panchements, un charme que
des paroles humaines n'exprimeraient pas. Ordener l'coutait avec
cette joie rveuse d'un tre qui serait enlev au monde rel pour
assister au monde idal.

--Et moi, dit-il, maintenant je ne veux plus de cette libert que vous
ne partagez pas!

--Quoi, Ordener! reprit vivement thel, vous ne nous quitterez donc
plus?

Cette expression rappela au jeune homme tout ce qu'il avait oubli.

--Mon thel, il faut que je vous quitte ce soir. Je vous reverrai
demain, et demain je vous quitterai encore, jusqu' ce que je revienne
pour ne plus vous quitter.

--Hlas! interrompit douloureusement la jeune fille, absent encore!

--Je vous rpte, ma bien-aime thel, que je reviendrai bientt vous
arracher de cette prison ou m'y ensevelir avec vous.

--Prisonnire avec lui! dit-elle doucement. Ah! ne me trompez pas,
faut-il que j'espre tant de bonheur?

--Quel serment te faut-il? que veux-tu de moi? s'cria Ordener;
dis-moi, mon thel, n'es-tu pas mon pouse?--Et, transport d'amour,
il la serrait fortement contre sa poitrine.

--Je suis  toi, murmura-t-elle faiblement.

Ces deux coeurs nobles et purs battaient ainsi avec dlices l'un
contre l'autre, et n'en taient que plus nobles et plus purs.

En ce moment un violent clat de rire se fit entendre auprs d'eux. Un
homme envelopp d'un manteau dcouvrit une lanterne sourde qu'il y
avait cache, et dont la lumire claira subitement la figure effraye
et confuse d'thel et le visage tonn et fier d'Ordener.

--Courage! mon joli couple! courage! mais il me semble qu'aprs avoir
chemin si peu de temps dans le pays du Tendre, vous n'avez pas suivi
tous les dtours du ruisseau du Sentiment, et que vous avez d prendre
un chemin de traverse pour arriver si vite au hameau du Baiser.

Nos lecteurs ont sans doute reconnu le lieutenant admirateur de Mlle
de Scudry. Arrach de la lecture de la _Cllie_ par le beffroi de
minuit, que les deux amants n'avaient pas entendu, il tait venu faire
sa ronde nocturne dans le donjon. En passant  l'extrmit du corridor
de l'orient, il avait recueilli quelques paroles et vu comme deux
spectres se mouvoir dans la galerie  la clart de la lune. Alors,
naturellement curieux et hardi, il avait cach sa lanterne sous son
manteau, et s'tait avanc sur la pointe du pied prs des deux
fantmes, que son brusque clat de rire venait d'arracher
dsagrablement  leur extase.

thel fit un mouvement pour fuir Ordener, puis, revenant  lui comme
par instinct et pour lui demander protection, elle cacha sa tte
brlante dans le sein du jeune homme.

Celui-ci releva la sienne avec un orgueil de roi.

--Malheur, dit-il, malheur  celui qui vient de t'effrayer et de
t'affliger, mon thel!

--Oui vraiment, dit le lieutenant, malheur  moi si j'avais eu la
maladresse d'pouvanter la tendre Mandane!

--Seigneur lieutenant, dit Ordener d'un ton hautain, je vous engage 
vous taire.

--Seigneur insolent, rpliqua l'officier, je vous engage  vous taire.

--M'entendez-vous? reprit Ordener d'une voix tonnante; achetez votre
pardon par le silence.

--_Tibi tua_, rpondit le lieutenant, prenez vos avis pour vous,
achetez votre pardon par le silence.

--Taisez-vous! s'cria Ordener avec une voix qui fit trembler les
vitraux; et, dposant la tremblante jeune fille sur un des vieux
fauteuils du corridor, il secoua nergiquement le bras de l'officier.

--Oh! paysan, dit le lieutenant, moiti riant, moiti irrit, vous ne
remarquez pas que ce pourpoint que vous froissez si brutalement est du
plus beau velours d'Abingdon.

Ordener le regarda fixement.

--Lieutenant, ma patience est plus courte que mon pe.

--Je vous entends, mon brave damoisel, dit le lieutenant avec un
sourire ironique, vous voudriez bien que je vous fisse un tel honneur;
mais savez-vous qui je suis? Non, non, s'il vous plat, _prince contre
prince, berger contre berger_, comme disait le beau Landre.

--S'il faut dire aussi: lche contre lche! reprit Ordener, assurment
je n'aurai point l'insigne honneur de me mesurer avec vous.

--Je me fcherais, mon trs honorable berger, si vous portiez
seulement l'uniforme.

--Je n'en ai ni les galons ni les franges, lieutenant, mais j'en porte
le sabre.

Le fier jeune homme, rejetant son manteau en arrire, avait mis sa
toque sur sa tte et saisi la garde de son sabre, lorsque thel,
rveille par ce danger imminent, se prcipita sur son bras et
s'attacha  son cou avec un cri de terreur et de prire.

--Vous faites sagement, ma belle damoiselle, si vous ne voulez pas que
le jouvencel soit puni de ses hardiesses, dit le lieutenant, qui, aux
menaces d'Ordener, s'tait mis en garde sans s'mouvoir; car Cyrus
allait se brouiller avec Cambyse, pourvu toutefois que ce ne soit pas
faire trop d'honneur  ce vassal que de le comparer  Cambyse.

--Au nom du ciel, seigneur Ordener, disait thel, que je ne sois pas
la cause et le tmoin d'un pareil malheur!--Puis, levant sur lui ses
beaux yeux, elle ajouta:--Ordener, je t'en supplie!

Ordener repoussa lentement dans le fourreau la lame  demi tire, et
le lieutenant s'cria:

--Par ma foi, chevalier,--j'ignore si vous l'tes, mais je vous en
donne le titre parce que vous paraissez le mriter, moi et vous
agissons suivant les lois de la bravoure, mais non suivant celles de
la galanterie. La damoiselle a raison, des engagements comme celui que
je vous crois digne de nouer avec moi ne doivent pas avoir des dames
pour tmoins, quoique, n'en dplaise  la charmante damoiselle, ils
puissent avoir des dames pour cause. Nous ne pouvons donc ici
convenablement parler que du _duellum remotum_, et, comme l'offens,
si vous voulez en fixer l'poque, le lieu et les armes, ma fine lame
de Tolde ou mon poignard de Mrida seront  la disposition de votre
hachoir sorti des forges d'Ashkreuth, ou de votre couteau de chasse
tremp dans le lac de Sparbo.

Le _duel ajourn_ que l'officier proposait  Ordener tait en usage
dans le Nord, d'o les savants prtendent que la coutume du duel est
sortie. Les plus vaillants gentilshommes proposaient et acceptaient le
_duellum remotum_. On le remettait  plusieurs mois, quelquefois 
plusieurs annes, et, durant cet intervalle, les adversaires ne
devaient s'occuper ni en paroles ni en actions de l'affaire qui avait
amen le dfi. Ainsi, en amour, les deux rivaux s'abstenaient de voir
leur matresse, afin que les choses restassent dans le mme tat; on
se reposait  cet gard sur la loyaut des chevaliers; comme dans les
anciens tournois, si les juges du camp, croyant la loi courtoise
viole, jetaient leur bton dans l'arne,  l'instant tous les
combattants s'arrtaient; mais, jusqu' l'claircissement du doute, la
gorge du vaincu restait  la mme distance de l'pe du vainqueur.

--Eh bien! chevalier, dit Ordener aprs un moment de rflexion, un
messager vous instruira du lieu.

--Soit, rpondit le lieutenant; d'autant mieux que cela me donnera le
temps d'assister aux crmonies du mariage de ma soeur, car vous
saurez que vous aurez l'honneur de vous battre avec le futur
beau-frre d'un haut seigneur, du fils du vice-roi de Norvge, du
baron Ordener Guldenlew, lequel,  l'occasion de cet illustre hymne,
comme dit Artamne, va tre cr comte de Daneskiold, colonel et
chevalier del'lphant; et moi-mme, qui suis le fils du
grand-chancelier des deux royaumes, je serai sans doute nomm
capitaine.

--Fort bien, fort bien, lieutenant d'Ahlefeld, dit Ordener avec
impatience, vous n'tes point encore capitaine, ni le fils du vice-roi
colonel;--et les sabres sont toujours des sabres.

--Et les rustres toujours des rustres, quoi qu'on fasse pour les
lever jusqu' soi, dit entre ses dents l'officier.

--Chevalier, continua Ordener, vous connaissez la loi courtoise. Vous
n'entrerez plus dans ce donjon, et vous garderez le silence sur cette
affaire.

--Pour le silence, rapportez-vous-en  moi, je serai aussi muet que
Muce Scvole lorsqu'il eut le poing sur le brasier. Je n'entrerai non
plus dans le donjon, ni moi, ni aucun argus de la garnison; car je
viens de recevoir un ordre d'y laisser  l'avenir Schumacker sans
gardes, ordre que j'tais charg de lui communiquer ce soir; ce que
j'aurais fait si je n'avais pass une partie de la soire  essayer de
nouvelles bottines de Cracovie.--Cet ordre, entre nous, est bien
imprudent.

--Voulez-vous que je vous montre mes bottines?

Pendant cette conversation, thel, les voyant apaiss, et ne
comprenant pas ce que c'tait qu'un _duellum remotum_, avait disparu,
aprs avoir dit doucement  l'oreille d'Ordener:  demain.

--Je voudrais, lieutenant d'Ahlefeld, que vous m'aidassiez  sortir du
fort.

--Volontiers, dit l'officier, quoiqu'il soit un peu tard, ou plutt de
bien bonne heure. Mais comment trouverez-vous une barque?

--Cela me regarde, dit Ordener.

Alors, s'entretenant de bonne amiti, ils traversrent le jardin, la
cour circulaire, la cour carre, sans qu'Ordener, conduit par
l'officier de ronde, prouvt d'obstacle; ils franchirent la grande
herse, le hangar de l'artillerie, la place d'armes, et arrivrent  la
tour basse, dont la porte de fer s'ouvrit  la voix du lieutenant.

--Au revoir, lieutenant d'Ahlefeld! dit Ordener.

--Au revoir, rpondit l'officier. Je dclare que vous tes un brave
champion, quoique j'ignore qui vous tes, et si ceux de vos pairs que
vous amnerez  notre rendez-vous auront qualit pour prendre le titre
de parrains, et ne devront pas se borner au nom modeste d'assistants.

Ils se serrrent la main; la porte de fer se referma, et le lieutenant
retourna, en fredonnant un air de Lulli, admirer ses bottes polonaises
et le roman franais.

Ordener, rest seul sur le seuil, quitta ses vtements, qu'il
enveloppa de son manteau et attacha sur sa tte avec le ceinturon de
son sabre; puis, mettant en pratique les principes d'indpendance de
Schumacker, il s'lana dans l'eau froide et calme du golfe, et
commena  nager au milieu de l'obscurit, vers le rivage, en se
dirigeant du ct du Spladgest, destination o il tait toujours  peu
prs sr d'arriver, mort ou vif.

Les fatigues de la journe l'avaient puis; aussi n'aborda-t-il que
trs pniblement. Il se rhabilla  la hte, et marcha vers le
Spladgest qui se dessinait dans la place du port comme une masse
noire; car depuis quelque temps la lune s'tait entirement voile.

En approchant de cet difice, il entendit comme un bruit de voix; une
lumire faible sortait par l'ouverture suprieure. tonn, il frappa
violemment  la porte carre; le bruit cessa, la lueur disparut. Il
frappa de nouveau; la lumire en reparaissant lui laissa voir quelque
chose de noir sortir par l'orifice suprieur et se blottir sur le toit
plat du btiment. Ordener frappa une troisime fois avec le pommeau de
son sabre, et cria:--Ouvrez, de par sa majest le roi! ouvrez, de par
sa srnit le vice-roi!

La porte s'ouvrit enfin lentement, et Ordener se trouva face  face
avec la longue figure ple et maigre de Spiagudry, qui, les habits en
dsordre, l'oeil hagard, les cheveux hrisss, les mains
ensanglantes, portait une lampe spulcrale, dont la flamme tremblait
encore moins visiblement que son grand corps.




VI

                    PIRRO

                    Jamais!

                    ANGELO.

                    Quoi! je crois que tu veux faire l'homme de
                    bien. Misrable! si tu dis un seul mot...

                    PIRRO.

                    Mais, Angelo, je t'en conjure, pour l'amour de
                    Dieu...

                    ANGELO.

                    Laisse faire ce que tu ne peux empcher.

                    PIRRO.

                    Ah! quand le diable vous tient par un cheveu, il
                    faut lui abandonner toute la tte.  Malheureux que
                    je suis!

                    (_milia Galotti._)


Une heure environ aprs que le jeune voyageur  la plume noire tait
sorti du Spladgest, la nuit tant tout  fait tombe et la foule
entirement coule, Oglypiglap avait ferm la porte extrieure de
l'difice funbre, tandis que son matre Spiagudry arrosait pour la
dernire fois les corps qui y taient dposs. Puis tous deux
s'taient retirs dans leur trs peu somptueux appartement, et tandis
qu'Oglypiglap dormait sur son petit grabat, comme l'un des cadavres
confis  sa garde, le vnrable Spiagudry, assis devant une table de
pierre couverte de vieux livres, de plantes dessches et d'ossements
dcharns, s'tait plong dans les graves tudes qui, bien que
rellement fort innocentes, n'avaient pas peu contribu  lui donner
parmi le peuple une rputation de sorcellerie et de diablerie, fcheux
apanage de la science  cette poque.

Il y avait plusieurs heures qu'il tait absorb dans ses mditations;
et, prt enfin  quitter ses livres pour son lit, il s'tait arrt 
ce passage lugubre de Thormodus Torfoeus:

Quand un homme allume sa lampe, la mort est chez lui avant qu'elle
soit teinte...

--N'en dplaise au savant docteur, se dit-il  demi-voix, il n'en sera
point ainsi chez moi ce soir. Et il prit sa lampe pour la souffler.

--Spiagudry! cria une voix qui sortait de la salle des cadavres.

Le vieux concierge trembla de tous ses membres. Ce n'est pas qu'il
crt, comme tout autre peut-tre  sa place, que les tristes htes du
Spladgest s'insurgeaient contre leur gardien. Il tait assez savant
pour ne pas prouver de ces terreurs imaginaires; et la sienne n'tait
si relle que parce qu'il connaissait trop bien la voix qui
l'appelait.

--Spiagudry! rpta violemment la voix, faudra-t-il, pour te faire
entendre, que j'aille t'arracher les oreilles?

--Que saint Hospice ait piti, non de mon me, mais de mon corps! dit
l'effray vieillard; et, d'un pas que la peur pressait et ralentissait
 la fois, il se dirigea vers la seconde porte latrale, qu'il ouvrit.
Nos lecteurs n'ont pas oubli que cette porte communiquait  la salle
des morts.

La lampe qu'il portait claira alors un tableau bizarrement hideux.
D'un ct, le corps maigre, long et lgrement vot de Spiagudry; de
l'autre, un homme petit, pais et trapu, vtu de la tte aux pieds de
peaux de toutes sortes d'animaux encore teintes, d'un sang dessch,
et debout au pied du cadavre de Gill Stadt, qui, avec ceux de la jeune
fille et du capitaine, occupait le fond de la scne. Ces trois muets
tmoins, ensevelis dans une sorte de pnombre, taient les seuls qui
pussent'voir, sans fuir d'pouvant, les deux vivants dont l'entretien
commenait.

Les traits du petit homme, que la lumire faisait vivement ressortir,
avaient quelque chose d'extraordinairement sauvage. Sa barbe tait
rousse et touffue, et son front, cach sous un bonnet de peau d'lan,
paraissait hriss de cheveux de mme couleur; sa bouche tait large,
ses lvres paisses, ses dents blanches, aigus et spares; son nez,
recourb comme le bec de l'aigle; et son oeil gris bleu, extrmement
mobile, lanait sur Spiagudry un regard oblique, o la frocit du
tigre n'tait tempre que par la malice du singe. Ce personnage
singulier tait arm d'un large sabre, d'un poignard sans fourreau, et
d'une hache  tranchants de pierre, sur le long manche de laquelle il
tait appuy; ses mains taient couvertes de gros gants de peau de
renard bleu;

--Ce vieux spectre m'a fait attendre bien longtemps, dit-il, se
parlant  lui-mme; et il poussa une espce de rugissement comme une
bte des bois.

Spiagudry aurait certainement pli d'effroi, s'il et pu plir.

--Sais-tu bien, poursuivit le petit homme en s'adressant  lui
directement, que je viens des grves d'Urchtal? Avais-tu donc envie,
en me retardant, d'changer ta couche de paille contre une de ces
couches de pierre?

Le tremblement de Spiagudry redoubla; les deux seules dents qui lui
restaient s'entre-choqurent avec violence.

--Pardonnez, matre, dit-il en courbant l'arc de son grand corps
jusqu'au niveau du petit homme, je dormais d'un profond sommeil.

--Veux-tu que je te fasse connatre un sommeil plus profond encore?

Spiagudry fit une grimace de terreur, qui seule pouvait tre plus
plaisante que ses grimaces de gaiet.

--Eh bien! qu'est-ce? continua le petit homme. Qu'as-tu? Est-ce que ma
prsence ne t'est pas agrable?

--Oh! mon matre et seigneur, rpondit le vieux concierge, il n'est
certainement pas pour moi 'de bon heur plus grand que la vue de votre
excellence.

Et l'effort qu'il faisait pour donner  sa physionomie; effraye une
expression riante et drid tout autre que des morts.

--Vieux renard sans queue, mon excellence t'ordonne de me remettre les
vtements de Gill Stadt. En prononant ce nom, le visage farouche et
railleur du petit homme devint sombre et triste.

--Oh! matre, pardonnez, je ne les ai plus, dit Spiagudry; votre grce
sait que nous sommes obligs de livrer au fisc royal les dpouilles
des ouvriers des mines, dont le roi hrite en sa qualit de leur
tuteur n.

Le petit homme se tourna vers le cadavre, croisa les bras, et dit
d'une voix sourde:--Il a raison. Ces misrables mineurs sont comme
l'eider [Footnote: Oiseau qui donne l'edredon. Les paysana norvgiens
lui construisent des nids, ou ils le suprennent et le plumet.]; on
lui'fait son nid, on lui prend son duvet.

Puis soulevant le cadavre entre ses bras et l'treignant fortement, il
se mit  pousser des cris sauvages d'amour et de douleur, pareils aux
grondements d'un ours qui caresse son petit.  ces sons inarticuls,
se mlaient, par intervalles, quelques mots d'un jargon trange que
Spiagudry ne comprenait pas.

11 laissa retomber le cadavre sur la pierre, et se tourna vers le
gardien.

--Sais-tu, sorcier maudit, le nom du soldat n sous un mauvais astre
qhi a eu le malheur d'tre prfr  Gill par cette fille?

Et il poussa du pied les restes froids de Guth Stersen.

Spiagudry fit un signe ngatif.

--Eh bien! par la hache d'Ingolphe, le chef de ma race, j'exterminerai
tous les porteurs de cet uniforme; et il dsignait les vtements de
l'officier.--Celui dont je veux la vengeance se trouvera dans le
nombre. J'incendierai toute la fort pour brler l'arbuste vnneux
qu'elle renferme. Je l'ai jur du jour o Gill est mort; et je lui ai
donn dj un compagnon qui doit rjouir son cadavre.--O Gill! te
voil donc l sans force et sans vie, toi qui atteignais le phoque 
la nage, le chamois  la course, toi qui touffais l'ours des monts de
Kol  la lutte; te voil immobile, toi qui parcourais le Drontheimhus
depuis l'Orkel jusqu'au lac de Smiasen en un jour, toi qui gravissais
les pics du Dofre-Field comme l'cureuil gravit le chne; te voil
muet, Gill, toi qui, debout sur les sommets orageux de Kongsberg,
chantais plus haut que le tonnerre. O Gill! c'est donc en vain que
j'ai combl pour toi les mines de Fa-ror; c'est en vain que j'ai
incendi l'glise cathdrale de Drontheim; toutes mes peines sont
perdues, et je ne verrai pas se perptuer en toi la race des enfants
d'Islande, la descendance d'Ingolphe l'Exterminateur; tu n'hriteras
pas de ma hache de pierre; et c'est toi au contraire qui me lgues ton
crne pour y boire dsormais l'eau des mers et le sang des hommes.

 ces mots, saisissant la tte du cadavre:

--Spiagudry, dit-il, aide-moi. Et arrachant ses gants, il dcouvrit
ses-larges mains, armes d'ongles longs, durs et retors comme ceux
d'une bte fauve.

Spiagudry, qui le vit prt  faire sauter avec son sabre le crne
du cadavre, s'cria avec un accent d'horreur qu'il ne put
rprimer:--Juste Dieu! matre! un mort!

--Eh bien, rpliqua traquillement le petit homme, aimes-tu mieux que
cette lame s'aiguise ici sur un vivant?

--Oh! permettez-moi de supplier votre courtoisie... Comment votre
excellence peut-elle profaner?... Votre grce.... Seigneur, votre
srnit ne voudra pas....

--Finiras-tu? ai-je besoin de tous ces titres, squelette vivant, pour
croire  ton profond respect pour mon sabre?

--Par saint Waldemar, par saint Usuph, au nom de saint Hospice,
pargnez un mort!

--Aide-moi, et ne parle pas des saints au diable.

--Seigneur, poursuivit le suppliant Spiagudry, par votre illustre
aeul saint Ingolphe!...

--Ingolphe l'Exterminateur tait un rprouv comme moi.

--Au nom du ciel, dit le vieillard en se prosternant, c'est cette
rprobation que je veux vous viter.

L'impatience transporta le petit homme. Ses yeux gris et ternes
brillrent comme deux charbons ardents.

--Aide-moi! rpta-t-il en agitant son sabre.

Ces deux mots furent prononcs de la voix dont les prononcerait un
lion, s'il parlait. Le concierge, tremblant et  demi mort, s'assit
sur la pierre noire, et soutint de ses mains la tte froide et humide
de Gill, tandis que le petit homme,  l'aide de son poignard et de son
sabre, enlevait le crne avec une dextrit singulire.

Quand cette opration fut termine, il considra quelque temps le
crne sanglant, en profrant des paroles tranges; puis il le remit 
Spiagudry pour qu'il le dpouillt et le lavt, et dit en poussant une
espce de hurlement:

--Et moi, je n'aurai pas en mourant la consolation de penser qu'un
hritier de l'me d'Ingolphe boira dans mon crne le sang des hommes
et l'eau des mers.

Aprs une sinistre rverie, il continua:

--L'ouragan est suivi de l'ouragan, l'avalanche entrane l'avalanche,
et moi je serai le dernier de ma race. Pourquoi Gill n'a-t-il pas ha
comme moi tout ce qui porte la face humaine? Quel dmon ennemi du
dmon d'Ingolphe l'a pouss sous ces fatales mines  la recherche d'un
peu d'or?

Spiagudry, qui lui rapportait le crne de Gill, l'interrompit.

--L'excellence a raison; l'or lui-mme, dit Snorro Sturleson, s'achte
souvent trop cher.

--Tu me rappelles, dit le petit homme, une commission dont il faut que
je te charge; voici une bote de fer que j'ai trouve sur cet
officier, dont tu n'as pas, comme tu le vois, toutes les dpouilles;
elle est si solidement ferme, qu'elle doit renfermer de l'or, seule
chose prcieuse aux yeux des hommes; tu la remettras  la veuve Stadt,
au hameau de Thoctree, pour lui payer son fils.

Il tira alors de son havresac de peau de renne un trs petit coffre de
fer. Spiagudry le reut, et s'inclina.

--Remplis fidlement mon ordre, dit le petit homme en lui lanant un
regard perant; songe que rien n'empche deux dmons de se revoir; je
te crois encore plus lche qu'avare, et tu me rponds de ce coffre.

--Oh! matre, sur mon me.

--Non pas! sur tes os et sur ta chair.

En ce moment, la porte extrieure du Spladgest retentit d'un coup
violent. Le petit homme s'tonna, Spiagudry chancela, et couvrit sa
lampe de sa main.

--Qu'est-ce? s'cria le petit homme en grondant.

--Et toi, vieux misrable, comment trembleras-tu donc quand tu
entendras la trompette du jugement dernier?

Un second coup plus fort se fit entendre.

--C'est quelque mort press d'entrer, dit le petit homme.

--Non, matre, murmura Spiagudry, on n'amne point de morts pass
minuit.

--Mort ou vivant, il me chasse.--Toi, Spiagudry sois fidle et muet.
Je te jure, par l'esprit d'Ingolphe et le crne de Gill, que tu
passeras dans ton auberge de cadavres tout le rgiment de Munckholm en
revue.

Et le petit homme, attachant le crne de Gill  sa ceinture et
remettant ses gants, s'lana avec l'agilit d'un chamois, et  l'aide
des paules de Spiagudry, par l'ouverture suprieure, o il disparut.

Un troisime coup branla le Spladgest, et une voix du dehors ordonna
d'ouvrir aux noms du roi et du vice-roi. Alors le vieux concierge, 
la fois agit par deux terreurs diffrentes, dont on pourrait nommer
l'une de _souvenir_, et l'autre d'_esprance_, s'achemina ver la porte
carre, et l'ouvrit.




VII

                    Cette joie  laquelle se rduit la flicit
                    temporelle, elle s'est fatigue  la poursuivre
                    par des sentiers pres et douloureux, sans avoir
                    jamais pu l'atteindre.

                    (_Confessions de saint Augustin_.)


Rentr dans son cabinet aprs avoir quitt Pol, le gouverneur de
Drontheim s'enfona dans un large fauteuil, et ordonna, pour se
distraire,  l'un de ses secrtaires de lui rendre compte des placets
prsents au gouvernement.

Celui-ci, aprs s'tre inclin, commena:

--1 Le rvrend docteur Anglyvius demande qu'il soit pourvu au
remplacement du rvrend docteur Foxtipp, directeur de la bibliothque
piscopale, pour cause d'incapacit. L'exposant ignore qui pourra
remplacer ledit docteur incapable; il fait seulement savoir que lui,
docteur Anglyvius, a longtemps exerc les fonctions de bibliothc....

--Renvoyez ce drle  l'vque, interrompit le gnral.

--2 Athanase Munder, prtre, ministre des prisons, demande la grce
de douze condamns pnitents,  l'occasion des glorieuses noces de sa
courtoisie Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de
Dannebrog, fils du vice-roi, avec noble dame Ulrique d'Ahlefeld, fille
de sa grce le comte grand-chancelier des deux royaumes.

--Ajournez, dit le gnral. Je plains les condamns.

--3 Fauste-Prudens Destrombids, sujet norvgien, pote latin,
demande  faire l'pithalame desdits nobles poux.

--Ah! ah! le brave homme doit tre vieux, car c'est le mme qui en
1674 avait prpar un pithalame pour le mariage projet entre
Schumacker, alors comte de Griffenfeld, et la princesse
Louise-Charlotte de Holstein-Augustenbourg, mariage qui n'eut pas
lieu.--Je crains, ajouta le gouverneur entre ses dents, que
Fauste-Prudens soit le pote des mariages rompus.

--Ajournez la demande et poursuivez. On s'informera,  l'occasion
dudit pote, s'il n'y aurait pas un lit vacant  l'hpital de
Drontheim.

--4 Les mineurs de Guldbranshal, des les Faror, du Sund-Mor, de
Hubfallo, de Roeraas et de Kongsberg, demandent  tre affranchis des
charges de la tutelle royale.

--Ces mineurs sont remuants. On dit mme qu'ils commencent dj 
murmurer du long silence gard sur leur requte. Qu'elle soit rserve
pour un mr examen.

--5 Braal, pcheur, dclare, en vertu de l'Odelsrecht [Footnote:
_Odelsrecht_, loi singulire qui tablissait parmi les paysans
norvgiens dos sortes de _majorats_. Tout homme qui tait contraint de
se dfaire de son patrimoine pouvait empcher l'acqureur de
l'aliner, en dclarant tous les dix ans  l'autorit qu'il tait dans
l'intention de le racheter.], qu'il persvre dans l'intention de
racheter son patrimoine.

--6 Les syndics de Noes, Loevig, Indal, Skongen, Stod, Sparbo et
autres bourgs et villages du Drontheimhus septentrional, demandent que
la tte du brigand, assassin et incendiaire Han, natif, dit-on, de
Klipstadur en Islande, soit mise  prix.--S'oppose  la requte Nychol
Orugix, bourreau du Drontheimhus, qui prtend que Han est sa
proprit.--Appuie la requte Benignus Spiagudry, gardien du
Spladgest, auquel doit revenir le cadavre.

--Ce bandit est bien dangereux, dit le gnral, surtout lorsqu'on
craint des troubles parmi les mineurs. Qu'on fasse proclamer sa tte
au prix de mille cus royaux.

--7 Benignus Spiagudry, mdecin, antiquaire, sculpteur,
minralogiste, naturaliste, botaniste, lgiste, chimiste, mcanicien,
physicien, astronome, thologien, grammairien...

--Eh mais, interrompit le gnral, est-ce que ce n'est pas le mme
Spiagudry que le gardien du Spladgest?

--Si vraiment, votre excellence, rpondit le secrtaire--...
concierge, pour sa majest, de l'tablissement dit _Spladgest_, dans
la royale ville de Drontheim, expose--que c'est lui, Benignus
Spiagudry, qui a dcouvert que les toiles appeles fixes n'taient
pas claires par l'astre appel soleil; _item_, que le vrai nom
d'Odin est _Frigge_, fils de _Fridulph_; _item_, que le lombric marin
se nourrit de sable; _item_, que le bruit de la population loigne les
poissons des ctes de Norvge, en sorte que les moyens de subsistance
diminuent en proportion de l'accroissement du peuple; _item_, que le
golfe nomm Otte-Sund s'appelait autrefois _Limfiord_ et n'a pris le
nom d'_Otte-Sund_ qu'aprs qu'Othon le Roux y eut jet sa lance;
_item_, expose que c'est par ses conseils et sous sa direction qu'on a
fait d'une vieille statue de Freya la statue de la Justice qui orne la
grande place de Drontheim; et qu'on a converti en diable, reprsentant
le crime, le lion qui se trouvait sous les pieds de l'idole; _item_...

--Ah! faites-nous grce de ses minents services. Voyons, que
demande-t-il?

Le secrtaire tourna plusieurs feuillets, et poursuivit:

.... Le trs humble exposant croit pouvoir, en rcompense de tant de
travaux utiles aux sciences et aux belles-lettres, supplier son
excellence d'augmenter la taxe de chaque cadavre mle et femelle de
dix ascalins, ce qui ne peut qu'tre agrable aux morts en leur
prouvant le cas qu'on fait de leurs personnes.

Ici la porte du cabinet s'ouvrit, et l'huissier annona  haute voix
_la noble dame comtesse d'Ahlefeld_. En mme temps, une grande dame,
portant sur sa tte une petite couronne de comtesse, richement vtue
d'une robe de satin carlate, borde d'hermine et de franges d'or,
entra, et, acceptant la main que le gnral lui offrait, vint
s'asseoir prs de son fauteuil.

La comtesse pouvait avoir cinquante ans. L'ge n'avait, en quelque
sorte, rien eu  ajouter aux rides dont les soucis de l'orgueil et de
l'ambition avaient depuis si longtemps creus son visage. Elle attacha
sur le vieux gouverneur son regard hautain et son sourire faux.

--Eh bien, seigneur gnral, votre lve se fait attendre. Il devait
tre ici avant le coucher du soleil.

--Il y serait, dame comtesse, s'il n'tait, en arrivant, all 
Munckholm.

--Comment,  Munckholm! j'espre que ce n'est pas Schumacker qu'il
cherche?

--Mais cela se pourrait.

--La premire visite du baron de Thorvick aura t pour Schumacker!

--Pourquoi non, comtesse? Schumacker est malheureux.

--Comment, gnral! le fils du vice-roi est li avec ce prisonnier
d'tat!

--Frdric Guldenlew, en me chargeant de son fils, me pria, noble
dame, de l'lever comme j'eusse lev le mien. J'ai pens que la
connaissance de Schumacker serait utile  Ordener, qui est destin 
tre aussi puissant un jour. J'ai en consquence, avec l'autorisation
du vice-roi, demand  mon frre Grummond de Knud un droit d'entre
pour toutes les prisons, que j'ai donn  Ordener.--Il en use.

--Et depuis quand, noble gnral, le baron Ordener a-t-il fait cette
utile connaissance?

--Depuis un peu plus d'un an, dame comtesse; il parat que la socit
de Schumacker lui plut, car elle le fixa assez longtemps  Drontheim;
et ce n'est qu' regret et sur mon invitation expresse qu'il en partit
l'anne dernire pour visiter la Norvge.

--Et Schumacker sait-il que son consolateur est le fils d'un de ses
plus grands ennemis?

--Il sait que c'est un ami, et cela lui suffit, comme  nous.

--Mais vous, seigneur gnral, dit la comtesse avec un coup d'oeil
pntrant, saviez-vous en tolrant, et mme en formant cette liaison,
que Schumacker avait une fille?

--Je le savais, noble comtesse.

--Et cette circonstance vous a sembl indiffrente pour votre lve?

--L'lve de Levin de Knud, le fils de Frdric Guldenlew est un homme
loyal. Ordener connat la barrire qui le spar de la fille de
Schumacker; il est incapable de sduire, sans but lgitime, une
fille, et surtout la fille d'un homme malheureux.

La noble comtesse d'Ahlefeld rougit et plit; elle tourna la tte,
cherchant  viter le regard calme du vieillard comme celui d'un
accusateur.

--Enfin, balbutia-t-elle, cette liaison, gnral, me semble, souffrez
que je le dise, singulire et imprudente. On dit que les mineurs et
les peuplades du Nord menacent de se rvolter, et que le nom de
Schumacker est compromis dans cette affaire.

--Noble dame, vous m'tonnez! s'cria le gouverneur. Schumacker a
jusqu'ici support tranquillement son malheur. Ce bruit est sans doute
peu fond.

La porte s'ouvrit en ce moment, et l'huissier annona qu'un messager
de sa grce le grand-chancelier demandait  parler  la noble
comtesse.

La comtesse se leva prcipitamment, salua le gouverneur, et, tandis
qu'il continuait l'examen des placets, se rendit en toute hte  ses
appartements, situs dans une aile du palais, en ordonnant qu'on y
envoyt le messager.

Elle tait depuis quelques moments assise sur un riche sopha, au
milieu de ses femmes, quand le messager, entra. La comtesse en
l'apercevant fit un mouvement de rpugnance qu'elle cacha soudain sous
un sourire bienveillant. L'extrieur du messager ne semblait pourtant
pas repoussant au premier abord; c'tait un homme plutt petit que
grand, et dont l'embonpoint annonait tout autre chose qu'un messager.
Cependant, quand on l'examinait, son visage paraissait ouvert jusqu'
l'impudence, et la gaiet de son regard avait quelque chose de
diabolique et de sinistre. Il s'inclina profondment devant la
comtesse, et lui prsenta un paquet, scell avec des fils de soie.

--Noble dame, dit-il, daignez me permettre d'oser dposer  vos pieds
un prcieux message de sa grce, votre illustre poux, mon vnr
matre.

--Est-ce qu'il ne vient pas lui-mme? et comment vous prend-il pour
messager? demanda la comtesse.

--Des soins importants diffrent l'arrive de sa grce, cette lettre
est pour vous en informer, madame la comtesse; pour moi, je dois,
d'aprs l'ordre de mon noble matre, jouir de l'insigne honneur d'un
entretien particulier avec vous.

La comtesse plit; elle s'cria d'une voix tremblante:

--Moi! un entretien avec vous, Musdoemon?

--Si cela affligeait en rien la noble dame, son indigne serviteur
serait au dsespoir.

--M'affliger! non sans doute, reprit la comtesse s'efforant de
sourire; mais cet entretien est-il si ncessaire?

Le messager s'inclina jusqu' terre.

--Absolument ncessaire! la lettre que l'illustre comtesse a daign
recevoir de mes mains doit en contenir l'injonction formelle.

C'tait une chose singulire que de voir la fire comtesse d'Ahlefeld
trembler et plir devant un serviteur qui lui rendait de si profonds
respects. Elle ouvrit lentement le paquet et en lut le contenu. Aprs
l'avoir relu:

--Allons, dit-elle  ses femmes d'une voix faible, qu'on nous laisse
seuls.

--Daigne la noble dame, dit le messager flchissant le genou, me
pardonner la libert que j'ose prendre et la peine que je parais lui
causer.

--Croyez au contraire, repartit la comtesse avec un sourire forc, que
j'ai beaucoup de plaisir  vous voir.

Les femmes se retirrent.

--Elphge, tu as donc oubli qu'il fut un temps o nos tte--tte ne
te rpugnaient pas?

C'tait le messager qui parlait  la noble comtesse, et ces paroles
taient accompagnes d'un rire pareil  celui du diable lorsqu'au
moment o le pacte expire il saisit l'me qui s'est donne  lui.

La puissante dame baissa sa tte humilie.

--Que ne l'ai-je en effet oubli! murmura-t-elle.

--Pauvre folle! comment peux-tu rougir de choses que nul oeil humain
n'a vues?

--Ce que les hommes ne voient pas, Dieu le voit.

--Dieu, faible femme! tu n'es pas digne d'avoir tromp ton mari, car
il est moins crdule que toi.

--Vous insultez peu gnreusement  mes remords, Musdoemon.

--Eh bien! si tu en as, Elphge, pourquoi leur insultes-tu toi-mme
chaque jour par des crimes nouveaux?

La comtesse d'Ahlefeld cacha sa tte dans ses mains; le messager
poursuivit:

--Elphge, il faut choisir: ou le remords et plus de crimes, ou le
crime et plus de remords. Fais comme moi, choisis le second parti,
c'est le meilleur, le plus gai du moins.

--Puissiez-vous, dit la comtesse  voix basse, ne pas retrouver ces
paroles dans l'ternit!

--Allons, ma chre, quittons la plaisanterie. Alors Musdoemon
s'asseyant prs de la comtesse, et passant ses bras autour de son cou:

--Elphge, dit-il, tche de rester, par l'esprit du moins, ce que tu
tais il y a vingt ans.

L'infortune comtesse, esclave de son complice, tcha de rpondre  sa
repoussante caresse. Il y avait dans cet embrassement adultre de deux
tres qui se mprisaient et s'excraient mutuellement quelque chose de
trop rvoltant, mme pour ces mes dgrades. Les caresses illgitimes
qui avaient fait leur joie, et que je ne sais quelle horrible
convenance les forait de se prodiguer encore, faisaient maintenant
leur torture. trange et juste changement des affections coupables!
leur crime tait devenu leur supplice.

La comtesse, pour abrger ce tourment adultre, demanda enfin  son
odieux amant, en s'arrachant de ses bras, de quel message verbal son
poux l'avait charg.

--D'Ahlefeld, dit Musdoemon, au moment de voir son pouvoir s'affermir
par le mariage d'Ordener Guldenlew avec notre fille...

--Notre fille! s'cria la hautaine comtesse, et son regard fix sur
Musdoemon reprit une expression d'orgueil et de ddain.

--Eh bien, dit froidement le messager, je crois qu'Ulrique peut
m'appartenir au moins autant qu' lui. Je disais donc que ce mariage
ne satisfaisait pas entirement ton mari, si Schumacker n'tait en
mme temps tout  fait renvers. Du fond de sa prison, ce vieux favori
est encore presque aussi redoutable que dans son palais. Il a  la
cour des amis obscurs, mais puissants, peut-tre parce qu'ils sont
obscurs; et le roi, apprenant il y a un mois que les ngociations du
grand-chancelier avec le duc de Holstein-Ploen ne marchaient pas, s'est
cri avec impatience:--Griffenfeld  lui seul en savait plus qu'eux
tous.--Un intrigant nomm Dispolsen, venu de Munckholm  Copenhague, a
obtenu de lui plusieurs audiences secrtes, aprs lesquelles le roi a
fait demander  la chancellerie, o ils sont dposs, les titres de
noblesse et de proprit de Schumacker. On ignore  quoi Schumacker
aspire; mais ne dsirerait-il que la libert, pour un prisonnier
d'tat c'est dsirer le pouvoir.--Il faut donc qu'il meure, et qu'il
meure judiciairement; c'est  lui forger un crime que nous
travaillons.--Ton mari, Elphge, sous prtexte d'inspecter _incognito_
provinces du Nord, va s'assurer par lui-mme du rsultat qu'ont eu nos
menes parmi les mineurs, dont nous voulons provoquer, au nom de
Schumacker, une insurrection qu'il sera facile ensuite d'touffer. Ce
qui nous inquite, c'est la perte de plusieurs papiers importants
relatifs  ce plan, et que nous avons tout lieu de croire au pouvoir
de Dispolsen. Sachant donc qu'il tait reparti de Copenhague pour
Munckholm, rapportant  Schumacker ses parchemins, ses diplmes, et
peut-tre ces documents qui peuvent nous perdre ou au moins nous
compromettre, nous avons apost dans les gorges de Kole quelques
fidles, chargs de se dfaire de lui, aprs l'avoir dpouill de ses
papiers. Mais si, comme on l'assure, Dispolsen est venu de Berghen par
mer, nos peines seront perdues de ce ct-l.--Pourtant j'ai recueilli
en arrivant je ne sais quels bruits d'un assassinat d'un capitaine
nomm Dispolsen.--Nous verrons.--Nous sommes en attendant  la
recherche d'un brigand fameux, Han, dit d'Islande, que nous voudrions
mettre  la tte de la rvolte des mines. Et toi, ma chre, quelles
nouvelles d'ici me donneras-tu? Le joli oiseau de Munckholm a-t-il t
pris dans sa cage? La fille du vieux ministre a-t-elle enfin t la
proie de notre _falcofulvus_, de notre fils Frdric?

La comtesse, retrouvant sa fiert, se rcria encore:

--Notre fils!

--Ma foi, quel ge peut-il avoir? Vingt-quatre ans. Il y en a
vingt-six que nous nous connaissons, Elphge.

--Dieu le sait, s'cria la comtesse, mon Frdric est l'hritier
lgitime du grand-chancelier.

--Si Dieu le sait, rpondit le messager en riant, le diable peut
l'ignorer. Au reste, ton Frdric n'est qu'un tourneau indigne de
moi, et ce n'est pas la peine de nous quereller pour si peu de chose.
Il n'est bon qu' sduire une fille. Y est-il parvenu au moins?

--Pas encore, que je sache.

--Mais, Elphge, tche donc de jouer un rle moins passif dans nos
affaires. Celui du comte et le mien sont, tu le vois, assez actifs. Je
retourne ds demain vers ton mari. Pour toi, ne te borne pas, de
grce,  prier pour nos pchs, comme la madone que les Italiens
invoquent en assassinant.--Il faut aussi qu'Ahlefeld songe  me
rcompenser un peu plus magnifiquement qu'il ne l'a fait jusqu'ici. Ma
fortune est lie  la vtre; mais je me lasse d'tre le serviteur de
l'poux, quand je suis l'amant de la femme, et de n'tre que le
gouverneur, le prcepteur, le pdagogue, quand je suis presque le
pre.

En ce moment minuit sonna, et une des femmes entra, rappelant  la
comtesse que, d'aprs la rgle du palais, toutes les lumires devaient
tre teintes  cette heure. La comtesse, heureuse de terminer un
entretien pnible, rappela ses suivantes.

--Me permette la gracieuse comtesse, dit Musd?mon en se retirant, de
conserver l'esprance de la revoir demain, et de dposer  ses pieds
l'hommage de mon profond respect.




VIII

                    Il faut absolument que tu l'aies massacr; tu as
                    le regard d'un meurtrier, un air sinistre et
                    farouche.

                    SHAKESPEARE, _le Songe d't_.


--En honneur, vieillard, dit Ordener  Spiagudry, je commenais 
croire que c'taient les cadavres logs dans cet difice qui taient
chargs d'en ouvrir la porte.

--Pardonnez, seigneur, rpondit le concierge ayant encore dans
l'oreille les noms du roi et du vice-roi et rptant son excuse
banale, je... je dormais profondment.

--En ce cas, il parat que vos morts ne dorment pas, car c'taient eux
sans doute que j'entendais tout  l'heure causer distinctement.

Spiagudry se troubla.

--Vous avez, seigneur tranger, vous avez entendu?....

--Eh! mon Dieu, oui; mais qu'importe? je ne suis pas venu ici pour
m'occuper de vos affaires, mais pour vous occuper des miennes.
Entrons.

Spiagudry ne se souciait gure d'introduire le nouveau venu prs du
corps de Gill; mais ces dernires paroles le rassurrent un peu, et
d'ailleurs, pouvait-il rsister?

Il laissa donc passer le jeune homme, et, refermant la porte:

--Benignus Spiagudry, dit-il, est  votre service pour tout ce qui
concerne les sciences humaines. Cependant, si, comme votre visite
nocturne semble l'annoncer, vous croyez parler  un sorcier, vous avez
tort; _ne famam credas_; je ne suis qu'un savant.--Entrons, seigneur
tranger, dans mon laboratoire.

--Non pas, dit Ordener, c'est  ces cadavres qu'il faut nous arrter.

-- ces cadavres! s'cria Spiagudry, recommenant  trembler. Mais,
seigneur, vous ne pouvez les voir.

--Comment, je ne puis voir des corps qui ne sont dposs l que pour
tre vus! Je vous rpte que j'ai des renseignements  vous demander
sur l'un d'eux; votre devoir est de me les donner. Obissez de gr,
vieillard, ou vous obirez de force.

Spiagudry avait un profond respect pour les sabres, et il en voyait
briller un au ct d'Ordener.

--_Nihil non arrogat armis_, murmura-t-il; et, fouillant dans le
trousseau de ses clefs, il ouvrit la grille  hauteur d'appui, et
introduisit l'tranger dans la seconde section de la salle.

--Montrez-moi les vtements du capitaine, dit celui-ci.

En ce moment, un rayon de la lampe tomba sur la tte sanglante de Gill
Stadt.

--Juste Dieu! s'cria Ordener, quelle abominable profanation!

--Grand saint Hospice, ayez piti de moi! dit  voix basse le vieux
concierge.

--Vieillard, poursuivit Ordener d'une voix menaante, tes-vous si
loin de la tombe, pour violer le respect qu'on lui voue, et ne
craignez-vous pas, malheureux, que les vivants ne vous apprennent ce
que l'on doit aux morts?

--Oh! s'cria le pauvre concierge, grce, ce n'est pas moi! Si vous
saviez!.... Et il s'arrta, car il se rappela ces mots du petit homme:
Sois fidle et muet.

--Avez-vous vu quelqu'un sortir par cette ouverture? demanda-t-il
d'une voix teinte.

--Oui. Est-ce ton complice?

--Non, c'est le coupable, le seul coupable! j'en, jure par toutes les
rprobations infernales, par toutes les bndictions clestes, par ce
corps mme si indignement profan!--Et il s'tait prostern sur la
pierre devant Ordener.

Tout hideux qu'tait Spiagudry, il y avait cependant dans son
dsespoir, dans ses protestations, un accent de vrit qui persuada le
jeune homme.

--Vieillard, dit-il, relve-toi, et si tu n'as point outrag la mort,
n'avilis point la vieillesse.

Le concierge se releva. Ordener continua:

--Quel est le coupable?

--Oh! silence, noble jeune seigneur, vous ignorez de qui vous parlez.
Silence!

Et Spiagudry se rptait intrieurement: Sois fidle et muet.

Ordener reprit froidement:

--Quel est le coupable? Je veux le connatre.

--Au nom du ciel, seigneur! ne parlez pas ainsi, taisez-vous, de
peur....

--La peur ne me fera point taire et te fera parler.

--Excusez-moi, pardon, mon jeune matre! dit le dsol Spiagudry, je
ne puis.

--Tu le peux, car je le veux. Tu nommeras le profanateur!

Spiagudry chercha encore  tergiverser.

--Eh bien! noble matre, le profanateur de ce cadavre est l'assassin
de cet officier.

--Cet officier est donc mort assassin? demanda Ordener, ramen par
cette transition au but de sa recherche.

--Oui, sans doute, seigneur.

--Et par qui? par qui?

--Au nom de la sainte que votre mre invoquait en vous donnant le
jour, ne cherchez pas  savoir ce nom, mon jeune matre, ne me forcez
pas  le rvler.

--Si l'intrt que j'ai  le savoir avait besoin d'tre accru, vous y
ajouteriez, vieillard, l'intrt de la curiosit. Je vous commande de
me nommer ce meurtrier.

--Eh bien, dit Spiagudry, remarquez ces profondes dchirures produites
par des ongles longs et tranchants sur le corps de ce malheureux.
Elles vous nomment l'assassin.

Et le vieillard montrait  Ordener de longues et fortes gratignures
sur le cadavre nu et lav.

--Comment? dit Ordener, est-ce quelque bte fauve?

--Non, mon jeune seigneur.

--Mais,  moins que ce ne soit le diable....

--Chut! prenez garde de trop bien deviner. N'avez-vous jamais entendu
parler, poursuivit le concierge  voix basse, d'un homme ou d'un
monstre  face humaine, dont les ongles sont aussi longs que ceux
d'Astaroth qui nous a perdus, ou de l'Antchrist qui nous perdra?

--Parlez plus clairement.

--Malheur! dit l'Apocalypse....

--C'est le nom de l'assassin que je vous demande.

--L'assassin... le nom?.... Seigneur, ayez piti de moi, ayez piti de
vous.

--La seconde de ces prires dtruirait la premire, quand bien mme
des motifs graves ne me forceraient pas  t'arracher ce nom. N'abuse
pas plus longtemps....

--Eh bien, vous le voulez, jeune homme, dit Spiagudry se redressant et
d'une voix haute, ce meurtrier, ce profanateur est Han d'Islande.

Ce nom redoutable n'tait pas ignor d'Ordener.

--Comment! reprit-il, Han! cet excrable bandit!

--Ne l'appelez pas bandit, car il vit toujours seul.

--Alors, misrable, comment le connaissez-vous? Quels crimes communs
vous ont donc rapprochs?

--Oh! noble matre, daignez ne pas croire aux apparences. Le tronc de
chne est-il vnneux parce que le serpent s'y abrite?

--Point de vaines paroles! un sclrat ne peut avoir d'ami qu'un
complice.

--Je ne suis point son ami, et moins encore son complice; et si mes
serments ne vous ont pas persuad, seigneur, veuillez de grce
remarquer que cette profanation dtestable m'expose, dans vingt-quatre
heures, quand on viendra relever le corps de Gill Stadt, au supplice
des sacrilges, et me jette ainsi dans la plus effroyable inquitude
o innocent se soit jamais trouv.

Ces considrations d'intrt personnel firent encore plus sur Ordener
que la voix suppliante du pauvre gardien, auquel elles avaient
probablement inspir en bonne partie sa pathtique, quoique inutile
rsistance au sacrilge du petit homme. Ordener parut mditer un
moment, pendant lequel Spiagudry cherchait  lire sur son visage si ce
repos dciderait la paix ou ramnerait la tempte.

Enfin il dit d'un ton svre, mais calme:

--Vieillard, soyez vridique. Ayez-vous trouv des papiers sur cet
officier?

--Aucun, sur mon honneur.

--Savez-vous si Han d'Islande en a trouv?

--Je vous jure par saint Hospice que je l'ignore.

--Vous l'ignorez? savez-vous o se cache ce Han d'Islande?

--Il ne se cache jamais, il erre toujours.

--Soit; mais enfin quelles sont ses retraites?

--Ce paen, rpondit le vieillard  voix basse, a autant de retraites
que l'le de Hitteren a de rcifs, que l'toile Sirius a de rayons.

--Je vous engage de nouveau, interrompit Ordener,  parler en termes
positifs. Je vais vous donner l'exemple; coutez. Vous tes
mystrieusement li avec un brigand dont vous soutenez ne pas tre le
complice. Si vous le connaissez, vous devez savoir o il s'est
maintenant retir.--Ne m'interrompez pas.--Si vous n'tes pas son
complice, vous n'hsiterez pas  me conduire  sa recherche.

Spiagudry ne put contenir son effroi.

--Vous, noble seigneur, vous, grand Dieu! plein de jeunesse et de vie,
provoquer, rechercher ce dmoniaque! Quand Ingiald aux quatre bras
combattit le gant Nyctolm, du moins avait-il quatre bras.

--Eh bien, dit Ordener en souriant, s'il faut quatre bras, ne
serez-vous pas mon guide?

--Moi! votre guide! Comment pouvez-vous vous railler ainsi d'un pauvre
vieillard qui a dj presque besoin d'un guide lui-mme?

--coutez, reprit Ordener, n'essayez pas vous-mme de vous jouer de
moi. Si cette profanation, dont je veux bien vous croire innocent,
vous expose au chtiment des sacrilges, vous ne pouvez rester ici. Il
vous faut donc fuir. Je vous offre ma sauvegarde, mais  condition que
vous me conduirez  la retraite du brigand. Soyez mon guide, je serai
votre protecteur. Je dis plus; si j'atteins Han d'Islande, je
l'amnerai ici mort ou vif. Vous pourrez prouver votre innocence, et
je vous promets de vous faire rentrer dans votre emploi. Voil, en
attendant, plus d'cus royaux qu'il ne vous en rapporte par an.

Ordener, en gardant la bourse pour la fin, avait observ dans ses
arguments la gradation voulue par les saines lois de la logique.
Cependant ils taient par eux-mmes assez forts pour faire rver
Spiagudry. Il commena par prendre l'argent.

--Noble matre, vous avez raison, dit-il ensuite, et son?il,
jusqu'alors indcis, se releva sur Ordener. Si je vous suis, je
m'expose quelque jour  la vengeance du formidable Han. Si je reste,
je tombe demain entre les mains du bourreau Orugix.--Quel est donc
dj le supplice des sacrilges? N'importe.--Dans les deux cas, ma
pauvre vie est en pril; mais comme, d'aprs la juste observation de
S?mond-Sigfusson, autrement dit le Sage, _inter duo pericla?qualia,
minus imminens eligendum est_, je vous suis.--Oui, seigneur, je serai
votre guide. Veuillez ne pas oublier toutefois que j'ai fait tout ce
que j'ai pu pour vous dtourner de votre aventureux dessein.

--Soit, dit Ordener. Vous serez donc mon guide. Vieillard, ajouta-t-il
avec un regard expressif, je compte sur votre loyaut.

--Ah! matre, rpondit le concierge, la foi de Spiagudry est aussi
pure que l'or que vous venez de me donner si gracieusement.

--Qu'il n'en soit pas autrement, car je vous prouverais que le fer que
je porte n'est pas de moins bon aloi que mon or.--O pensez-vous que
soit Han d'Islande?

--Mais, comme le midi du Drontheimhus est plein de troupes qu'on y a
envoyes sur je ne sais quelle rquisition du grand-chancelier, Han
doit s'tre dirig vers la grotte de Walderlong ou vers le lac de
Smiasen. Notre route est par Skongen.

--Quand pouvez-vous me suivre?

--Aprs la journe qui commence, quand la nuit sera close et le
Spladgest ferm, votre pauvre serviteur commencera prs de vous les
fonctions de guide, pour lesquelles il privera les morts de ses soins.
Nous chercherons un moyen de cacher pendant tout le jour, aux yeux du
peuple, la mutilation du mineur.

--O vous trouverai-je ce soir?

--Sur la grande place de Drontheim, s'il convient au maitre, prs la
statue de la Justice, qui fut jadis Freya, et qui me protgera sans
doute de son ombre en reconnaissance du beau diable que j'ai fait
sculpter sous ses pieds.

Spiagudry allait peut-tre rpter verbalement  Ordener les
considrants de son placet au gouverneur, si celui-ci ne l'et
interrompu.

--Il suffit, vieillard, le trait est conclu.

--Conclu, rpta le concierge.

Il achevait ce mot, lorsqu'une espce de grondement se fit entendre
comme au-dessus d'eux. Le concierge tressaillit.

--Qu'est cela? dit-il.

--N'y a-t-il ici, dit Ordener galement surpris, d'autre habitant
vivant que vous?

--Vous me rappelez mon vicaire Oglypiglap, reprit Spiagudry rassur
par cette ide; c'est lui sans doute qui dort bruyamment. Un lapon qui
dort, selon l'vque Arngrim, fait autant de bruit qu'une femme qui
veille.

En parlant ainsi, ils s'taient rapprochs de la porte du Spladgest.
Spiagudry l'ouvrit doucement.

--Adieu, mon jeune seigneur, dit-il  Ordener, le ciel vous mette en
joie.  ce soir. Si votre chemin vous conduit devant la croix de saint
Hospice, daignez prier pour votre misrable serviteur Benignus
Spiagudry.

Alors refermant en hte la porte, autant de crainte d'tre aperu que
pour garantir sa lampe des premires brises du matin, il revint prs
du cadavre de Gill, et s'occupa d'en tourner la tte de manire  en
cacher la blessure.

Il avait fallu bien des raisons pour dcider le timide concierge 
accepter l'offre aventureuse de l'tranger. Dans les motifs de sa
tmraire dtermination entraient: 1 la crainte d'Ordener prsent;
2 celle du bourreau Orugix; 3 une vieille haine pour Han d'Islande,
haine qu'il osait  peine s'avouer  lui-mme, tant la terreur la
comprimait; 4 l'amour pour les sciences, auxquelles son voyage serait
si utile; 5 la confiance en son esprit rus, pour se drober aux
regards de Han; 6 un attrait tout spculatif pour certain mtal que
renfermait la bourse du jeune aventurier, et dont paraissait aussi
remplie la bote de fer vole au capitaine et destine  la veuve
Stadt, message qui maintenant courait grand risque de ne jamais
quitter le messager.

Une dernire raison enfin, c'tait l'esprance bien ou mal fonde de
rentrer tt ou tard dans la place qu'il allait abandonner. Que lui
importait d'ailleurs que le brigand tut le voyageur ou le voyageur le
brigand? A ce point de sa rverie, il ne put s'empcher de dire 
haute voix:

--Cela me fera toujours un cadavre.

Un nouveau grondement se fit encore entendre, et le malheureux
concierge frissonna.

--Ce ne sont vraiment point l les ronflements d'Oglypiglap, se
dit-il; ce bruit vient du dehors.

Puis, aprs un moment de rflexion:

--Je suis bien simple de m'effrayer ainsi, c'est sans doute le dogue
du port qui se rveille et qui aboie.

Alors il acheva de disposer les membres dfigurs de Gill; puis,
refermant toutes les portes, vint se dlasser sur son grabat des
fatigues de la nuit qui s'achevait, et prendre des forces pour celle
qui se prparait.




IX

                    JULIETTE.

                    Ah! crois-tu que nous nous revoyions jamais?

                    ROMO.

                    Je n'en doute point; et toutes ces peines
                    deviendront le doux entretien de nos jours 
                    venir.

                    SHAKESPEARE.


Le fanal du chteau de Munckholm venait de s'teindre, et,  sa place,
le matelot entrant dans le golfe de Drontheim voyait le casque du
soldat de garde briller de loin, comme une toile mobile, aux rayons
du soleil levant, quand Schumacker, appuy sur le bras de sa fille,
descendit comme de coutume dans le jardin circulaire qui environnait
sa prison. Tous deux avaient eu une nuit agite, le vieillard par
l'insomnie, la jeune fille par des rves dlicieux. Ils se promenaient
depuis quelque temps en silence, quand le vieux prisonnier attacha sur
la belle jeune fille un regard triste et grave:

--Vous rougissez et souriez toute seule, thel; vous tes heureuse,
car vous ne rougissez pas du pass, et vous souriez  l'avenir.

thel rougit plus fort, et cessa de sourire.

--Mon seigneur et pre, dit-elle, embarrasse et confuse, j'ai apport
le livre de l'Edda.

--Eh bien, lisez, ma fille, dit Schumacker; et il retomba dans sa
rverie.

Alors le sombre captif, assis sur un rocher noirtre ombrag d'un
sapin noir, couta la douce voix de sa fille, sans entendre sa
lecture, comme un voyageur altr se plat au murmure de la source o
il puise la vie.

thel lui lut l'histoire de la bergre Allanga, qui refusa un roi
jusqu' ce qu'il et prouv qu'il tait un guerrier. Le prince Regner
Lodbrog n'obtint la bergre qu'en revenant vainqueur du brigand de
Klipstadur, Ingolphe l'Exterminateur.

Soudain un bruit de pas et de feuillage froiss vint interrompre sa
lecture et arracher Schumacker  sa mditation. Le lieutenant
d'Ahlefeld sortit de derrire le rocher o ils taient assis. thel
baissa la tte en reconnaissant l'interrupteur ternel, et l'officier
s'cria:

--Sur ma foi, ma belle damoiselle, le nom d'Ingolphe l'Exterminateur
vient d'tre prononc par votre charmante bouche. Je l'ai entendu, et
je prsume que c'est en parlant de son petit-fils, Han d'Islande, que
vous tes remonte jusqu' lui. Les damoiselles aiment beaucoup 
parler des brigands. Sous ce rapport, on conte d'Ingolphe et de sa
descendance des choses singulirement agrables et effrayantes 
entendre. L'exterminateur Ingolphe n'eut qu'un fils, n de la sorcire
Thoarka; ce fils n'eut galement qu'un fils, n de mme d'une
sorcire. Depuis quatre sicles, cette race s'est ainsi perptue pour
la dsolation de l'Islande, toujours par un seul rejeton, qui ne
produit jamais qu'un rameau. C'est par cette srie d'hritiers uniques
que l'esprit infernal d'Ingolphe est arriv de nos jours sain et
entier au fameux Han d'Islande, qui avait sans doute tout  l'heure le
bonheur d'occuper les virginales penses de la damoiselle.

L'officier s'arrta un moment. thel gardait le silence de l'embarras;
Schumacker, celui de l'ennui. Enchant de les trouver disposs sinon 
rpondre, du moins  couter, il continua:

--Le brigand de Klipstadur n'a d'autre passion que la haine des
hommes, d'autre soin que celui de leur nuire.

--Il est sage, interrompit brusquement le vieillard.

--Il vit toujours seul, reprit le lieutenant.

--Il est heureux, dit Schumacker.

Le lieutenant fut ravi de cette double interruption, qui semblait
sceller un pacte de conversation.

--Nous prserve le dieu Mithra, s'cria-t-il, de ces sages et de ces
heureux! Maudit soit le zphyr malintentionn qui a apport en Norvge
le dernier des dmons d'Islande. J'ai tort de dire malintentionn, car
c'est, assure-t-on,  un vque que nous devons le bonheur de possder
Han de Klipstadur. Si l'on en croit la tradition, quelques paysans
islandais, ayant pris sur les montagnes de Bessestedt le petit Han
encore enfant, voulurent le tuer, comme Astyage tua le lionceau de
Bactriane; mais l'vque de Scalholt s'y opposa, et prit l'oursin sous
sa protection, esprant faire un chrtien du diable. Le bon vque
employa mille moyens pour dvelopper cette intelligence infernale,
oubliant que la cigu ne s'tait point change en lys dans les serres
chaudes de Babylone. Aussi le dmoniaque adolescent le paya-t-il de
ses soins en s'enfuyant une belle nuit sur un tronc d'arbre,  travers
les mers, et en clairant sa fuite de l'incendie du manoir piscopal.
Voil, selon les vieilles fileuses du pays, comment s'est transport
en Norvge cet islandais, qui, grce  son ducation, offre
aujourd'hui toute la perfection du monstre. Depuis ce temps, les mines
de Fa-ror combles et trois cents ouvriers crass sous les
dcombres; le rocher pendant de Golyn prcipit pendant la nuit sur le
village qu'il dominait; le pont de Half-Bron croulant du haut des
roches sous le passage des voyageurs; la cathdrale de Drontheim
incendie; les fanaux ctiers teints durant les nuits orageuses, et
une foule de crimes et de meurtres ensevelis dans les lacs de Sparbo
ou de Smiasen, ou cachs sous les grottes de Walderhog et de Rylass,
et dans les gorges du Dofre-Field, ont attest la prsence de cet
Arimane incarn dans le Drontheimhus. Les vieilles prtendent qu'il
lui pousse un poil de la barbe  chaque crime; en ce cas sa barbe doit
tre aussi touffue que celle du plus vnrable mage assyrien. La belle
damoiselle saura cependant que le gouverneur a plus d'une fois essay
d'arrter la crue extraordinaire de cette barbe.

Schumacker rompit encore le silence.

--Et tous les efforts pour s'emparer de cet homme, dit-il avec un
regard de triomphe et un sourire ironique, ont t vains? J'en
flicite la grande-chancellerie.

L'officier ne comprit pas le sarcasme de l'ex-grand-chancelier.

--Han a jusqu'ici t aussi imprenable qu'Horatius surnomm Cocls.
Vieux soldats, jeunes miliciens, campagnards, montagnards, tout meurt
ou tout fuit devant lui. C'est un dmon qu'on ne saurait viter ni
atteindre; ce qui peut arriver de plus heureux  ceux qui le
cherchent, c'est de ne pas le trouver.

--La gracieuse damoiselle est peut-tre surprise, continua-t-il en
s'asseyant familirement prs d'thel, qui se rapprocha de son pre,
de tout ce que je sais de curieux touchant cet tre surnaturel. Ce
n'est pas sans intention que j'ai recueilli ces singulires
traditions. Il me semble, et je serais heureux que ma charmante
damoiselle partaget mon avis, que les aventures de Han pourraient
fournir un roman dlicieux, dans le genre des sublimes crits de la
damoiselle Scudry, l'_Artamne_ ou la _Cllie_, dont je n'ai encore
lu que six volumes, mais qui n'en est pas moins un chef-d'oeuvre  mes
yeux. Il faudrait, par exemple, adoucir notre climat, orner nos
traditions, modifier nos noms barbares. Ainsi Drontheim, qui
deviendrai _Durtinianum_, verrait ses forts se changer sous ma
baguette magique, en des bosquets dlicieux, arross de mille petits
ruisseaux, bien autrement potiques que nos vilains torrents. Nos
cavernes noires et profondes feraient place  des grottes charmantes,
tapisses de rocailles dores et de coquillages d'azur. Dans l'une de
ces grottes habiterait un clbre enchanteur, Hannus de Thul...--Car
vous conviendrez que le nom de _Han d'Islande_ ne flatte pas
l'oreille.--Ce gant...--vous sentez qu'il serait absurde que le hros
d'un tel ouvrage ne ft pas un gant--ce gant descendrait en droite
ligne du dieu Mars.--Ingolphe l'Exterminateur ne prsente rien 
l'imagination--et de la magicienne Thonne...--ne trouvez-vous pas le
nom de _Thoarka_ heureusement altr?--fille de la sibylle de Cumes.
Hannus, aprs avoir t lev par le grand-mage de Thul, se serait
enfin chapp du palais du pontife, sur un char attel de deux
dragons...--Il faudrait tre un pauvre esprit pour conserver la
mesquine tradition du tronc d'arbre.--Arriv sous le ciel de
Durtinianum, et sduit par ce pays charmant, il en aurait fait le lieu
de sa rsidence et le thtre de ses crimes. Ce ne serait pas chose
aise que de faire une peinture agrable des brigandages de Han. On
pourrait en adoucir l'horreur par quelque amour ingnieusement
imagin. La bergre Alcippe, en promenant un jour son agneau dans un
bois de myrtes et d'oliviers, serait aperue par le gant, qui
cderait soudain au pouvoir de ses yeux. Mais Alcippe aimerait le beau
Lycidas, officier des milices, en garnison dans son hameau. Le gant
s'irriterait du bonheur du centurion, et le centurion des assiduits
du gant. Vous concevez, aimable damoiselle, tout ce qu'une pareille
imagination pourrait semer de charme dans les aventures de Hannus. Je
parierais mes bottes de Cracovie contre une paire de patins qu'un tel
sujet, trait par la damoiselle Scudry, ferait raffoler toutes les
daines de Copenhague.

Ce mot arracha Schumacker de la sombre rverie o il tait rest
enseveli pendant la dpense inutile de bel esprit que venait de faire
le lieutenant.

--Copenhague?-dit-il brusquement; seigneur officier, que s'est-il
pass de nouveau  Copenhague?

--Rien, sur ma foi, que je sache, rpondit le lieutenant, sinon le
consentement donn par le roi au mariage important qui occupe en ce
moment les deux royaumes.

--Comment! reprit Schumacker; quel mariage?

L'apparition d'un quatrime interlocuteur arrta la rponse sur les
lvres du lieutenant.

Tous trois levrent les yeux. Le visage sombre du prisonnier
s'claircit, la physionomie frivole du lieutenant prit une expression
de gravit, et la douce figure d'thel, ple et confuse pendant le
long soliloque de l'officier, se ranima de vie et de joie. Elle
soupira profondment, comme si son coeur et t allg d'un poids
insupportable, et son sourire triste et furtif s'lana au-devant du
nouveau venu.--C'tait Ordener.

Le vieillard, la jeune fille et l'officier taient devant Ordener dans
une position singulire, ils avaient chacun un secret commun avec lui;
aussi se gnaient-ils rciproquement. Le retour d'Ordener au donjon ne
surprit ni Schumacker ni thel, qui l'attendaient; mais il tonna le
lieutenant, autant que la prsence du lieutenant surprit Ordener, qui
aurait pu craindre quelque indiscrtion de l'officier sur la scne de
la veille, si le silence prescrit par la loi courtoise ne l'et
rassur. Il ne pouvait donc que s'tonner de le voir paisiblement
assis prs des deux prisonniers.

Ces quatre personnages ne pouvaient rien se dire runis, prcisment
parce qu'ils auraient eu beaucoup  se dire isolment. Aussi, hormis
les regards d'intelligence et d'embarras, l'accueil que reut Ordener
fut-il absolument muet.

Le lieutenant partit d'un clat de rire.

--Par la queue du manteau royal, mon cher nouveau-venu, voil un
silence qui ne ressemble pas mal  celui des snateurs gaulois, quand
le romain Brennus.... Je ne sais, en honneur, dj plus qui tait
romain ou gaulois, des snateurs ou du gnral. N'importe! puisque
vous voil, aidez-moi  instruire cet honorable vieillard de ce qui se
passe de nouveau. J'allais, sans votre subite entre en scne,
l'entretenir du mariage illustre qui occupe en ce moment mdes et
persans.

--Quel mariage? dirent en mme temps Ordener et Schumacker.

-- la coupe de vos vtements, seigneur tranger, s'cria le
lieutenant en frappant des mains, j'avais dj pressenti que vous
veniez de quelque autre monde. Voici une question qui change en
certitude mon soupon. Vous tes sans doute dbarqu hier sur les
bords de la Nidder, dans un char-fe attel de deux griffons ails;
car vous n'auriez pu parcourir la Norvge sans entendre parler du
fameux mariage du fils du vice-roi avec la fille du grand-chancelier.

Schumacker se tourna vers le lieutenant.

--Quoi! Ordener Guldenlew pouse Ulrique d'Ahlefeld?

--Comme vous dites, rpondit l'officier, et cela sera conclu avant que
la mode des vertugadins  la franaise soit passe  Copenhague.

--Le fils de Frdric doit avoir environ vingt-deux ans; car j'tais
depuis une anne dans la forteresse de Copenhague quand le bruit de sa
naissance parvint jusqu' moi. Qu'il se marie jeune, continua
Schumacker avec un sourire amer; au moment de la disgrce on ne lui
reprochera pas du moins d'avoir ambitionn le chapeau de cardinal.

Le vieux favori faisait  ses propres malheurs une allusion que le
lieutenant ne comprit pas.

--Non certes, dit-il en clatant de rire. Le baron Ordener va recevoir
le titre de comte, le collier de l'lphant et les aiguillettes de
colonel, qui ne se concilient gure vraiment avec la barrette de
cardinal.

--Tant mieux, rpondit Schumacker. Puis, aprs une pause, il ajouta,
secouant la tte comme s'il et vu sa vengeance devant lui:--Quelque
jour peut-tre on lui fera un carcan du noble collier, on lui brisera
sur le front sa couronne de comte, on lui battra les joues de ses
aiguillettes de colonel. Ordener saisit la main du vieillard.

--Dans l'intrt de votre haine, seigneur, ne maudissez pas le bonheur
d'un ennemi avant de savoir si ce bonheur en est un pour lui.

--Eh! mais, dit le lieutenant, qu'importent au baron de Thorvick les
anathmes du bonhomme?

--Lieutenant! s'cria Ordener, ils lui importent plus que vous ne
pensez....--peut-tre.--Et, poursuivit-il aprs un moment de silence,
votre fameux mariage est moins certain que vous ne le croyez.

--_Fiat quod vis_, repartit le lieutenant avec une salutation
ironique; le roi, le vice-roi et le grand-chancelier ont, il est vrai,
tout dispos pour cette union; ils la dsirent, ils la veulent; mais
puisqu'elle dplat au seigneur tranger, qu'importe le
grand-chancelier, le vice-roi et le roi!

--Vous avez peut-tre raison, dit Ordener d'un air srieux.

--Oh! sur ma foi!--et le lieutenant se renversa sur le dos en clatant
de rire,--cela est trop plaisant. Je voudrais pour beaucoup que le
baron de Thorvick ft ici pour entendre un devin aussi bien instruit
des choses de ce monde dcider de sa destine. Mon docte prophte,
croyez-moi, vous n'avez pas encore assez de barbe pour tre bon
sorcier.

--Seigneur lieutenant, rpondit froidement Ordener, je ne pense pas
qu'Ordener Guldenlew pouse une femme sans l'aimer.

--Eh! eh! voil le livre des maximes. Et qui vous dit, seigneur du
manteau vert, que le baron n'aime pas Ulrique d'Ahlefeld?

--Et, s'il vous plat,  votre tour, qui vous dit qu'il l'aime?

Ici le lieutenant fut entran, comme il arrive souvent, par la
chaleur de la conversation,  affirmer un fait dont il n'tait pas
sr.

--Qui me dit qu'il l'aime? la question est amusante! J'en suis fch
pour votre divination; mais tout le monde sait que ce mariage n'est
pas moins un mariage de passion que de convenance.

--Except moi, du moins, dit Ordener d'un ton grave.

--Except vous, soit; mais qu'importe! vous n'empcherez pas que le
fils du vice-roi ne soit amoureux de la fille du chancelier!

--Amoureux?

--Amoureux fou!

--Il faudrait en effet qu'il ft fou pour en tre amoureux.

--Hol! n'oubliez pas de qui et  qui vous parlez. Ne dirait-on pas
que le fils du comte vice-roi n'a pu s'prendre d'une dame sans
consulter ce rustaud?

En parlant ainsi, l'officier s'tait lev. thel, qui vit le regard
d'Ordener s'enflammer, se prcipita devant lui.

--Oh! dit-elle, de grce calmez-vous; n'coutez pas ces injures; que
nous importe que le fils du vice-roi aime la fille du chancelier?
Cette douce main pose sur le coeur du jeune homme en apaisa la
tempte; il abaissa sur son thel un regard enivr, et n'entendit plus
le lieutenant qui, reprenant sa gaiet, s'criait:--La damoiselle
remplit avec une grce infinie le rle des dames sabines entre leurs
pres et leurs maris. Mes paroles taient peu mesures; j'oubliais,
poursuivit-il en s'adressant  Ordener, qu'il existait entre nous un
lien de fraternit, et que nous ne pouvions plus nous provoquer.

--Chevalier, donnez-moi la main. Convenez-en, vous aviez aussi oubli
que vous parliez du fils du vice-roi  son futur beau-frre, le
lieutenant d'Ahlefeld.

 ce nom, Schumacker, qui avait tout observ jusque-l d'un oeil
d'indiffrence ou d'impatience, s'lana de son sige de pierre en
poussant un cri terrible.

--D'Ahlefeld! un d'Ahlefeld devant moi! Serpent! comment n'ai-je pas
reconnu dans le fils son excrable pre! Laissez-moi paisible dans mon
cachot, je n'ai point t condamn au supplice de vous voir. Il ne me
manque plus, comme il l'osait souhaiter tout  l'heure, que de voir le
fils de Guldenlew prs du fils d'Ahlefeld!--Tratres! lches! que ne
viennent-ils eux-mmes jouir de mes larmes de dmence et de rage?
Race! race abhorre! fils d'Ahlefeld, laisse-moi!

L'officier, d'abord tourdi de la vivacit de ces imprcations,
retrouva bientt la colre et la parole.

--Silence! vieil insens! auras-tu bientt fini de me chanter les
litanies des dmons?

--Laisse, laisse-moi! poursuivit le vieillard, et emporte ma
maldiction, pour toi et la misrable race de Guldenlew qui va
s'allier  la tienne.

--Pardieu, s'cria l'officier furieux, tu me fais un double outrage!

Ordener arrta le lieutenant, qui ne se connaissait plus.

--Respectez un vieillard dans votre ennemi, lieutenant; nous avons
dj des satisfactions  nous rendre, je vous ferai raison des
offenses du prisonnier.

--Soit, dit le lieutenant, vous contractez une double dette; le combat
sera  outrance, car j'aurai mon beau-frre et moi  venger. Songez
qu'avec mon gant vous ramassez celui d'Ordener Guldenlew.

--Lieutenant d'Ahlefeld, rpondit Ordener, vous embrassez le parti des
absents avec une chaleur qui prouve de la gnrosit. N'y en aurait-il
pas autant  prendre piti d'un malheureux vieillard  qui l'adversit
donne quelque droit d'tre injuste?

D'Ahlefeld tait de ces mes chez qui on veille une vertu avec une
louange. Il serra la main d'Ordener, et s'approcha de Schumacker, qui,
puis par son emportement mme, tait retomb sur le rocher dans les
bras d'thel plore.

--Seigneur Schumacker, dit l'officier, vous avez abus de votre
vieillesse, et j'allais peut-tre abuser de ma jeunesse, si vous
n'aviez trouv un champion. J'tais entr ce matin pour la dernire
fois dans votre prison, car c'tait pour vous dire que dsormais vous
pourriez rester, d'aprs l'ordre spcial du vice-roi, libre et sans
gardes dans le donjon. Recevez cette bonne nouvelle de la bouche d'un
ennemi.

--Retirez-vous, dit le vieux captif d'une voix sourde.

Le lieutenant s'inclina, et obit, intrieurement satisfait d'avoir
conquis le regard approbateur d'Ordener.

Schumacker resta quelque temps les bras croiss et la tte courbe,
enseveli dans ses rveries; tout  coup il releva son regard sur
Ordener, debout et en silence devant lui.

--Eh bien? dit-il.

--Seigneur comte, Dispolsen est mort assassin.

La tte du vieillard retomba sur sa poitrine. Ordener poursuivit:

--Son assassin est un brigand fameux, Han d'Islande.

--Han d'Islande! dit Schumacker.

--Han d'Islande! rpta thel.

--Il a dpouill le capitaine, continua Ordener.

--Ainsi, dit le vieillard, vous n'avez point entendu parler d'un
coffret de fer, scell des armes de Griffenfeld?

--Non, seigneur.

Schumacker laissa tomber son front sur ses mains.

--Je vous le rapporterai, seigneur comte, fiez-vous  moi. Le meurtre
a t commis hier matin. Han a fui vers le nord. J'ai un guide qui
connat ses retraites, j'ai souvent parcouru les monts du
Drontheimhus. J'atteindrai le brigand. thel plit. Schumacker se
leva; son regard avait quelque chose de joyeux, comme s'il comprenait
encore la vertu chez les hommes.

--Noble Ordener, dit-il, adieu.--Et levant une main vers le ciel, il
disparut derrire les broussailles.

Quand Ordener se retourna, il vit, sur le roc bruni par la mousse,
thel ple, comme une statue d'albtre sur un pidestal noir.

--Juste Dieu, mon thel! dit-il se prcipitant prs d'elle et la
soutenant dans ses bras, qu'avez-vous?

--Oh! rpondit la tremblante jeune fille d'une voix qu'on entendait 
peine, oh! si vous avez, non quelque amour, mais quelque piti pour
moi, seigneur, si vous ne me parliez pas hier tout  fait pour
m'abuser, si ce n'est pas pour causer ma mort que vous avez daign
venir dans cette prison; seigneur Ordener, mon Ordener, renoncez, au
nom du ciel, au nom des anges, renoncez  votre projet insens!
Ordener, mon bien-aim Ordener! poursuivit-elle,--et ses larmes
s'chappaient avec abondance, et sa tte s'tait penche sur le sein
du jeune homme,--fais-moi ce sacrifice. Ne poursuis pas ce brigand,
cet affreux dmon, que tu veux combattre. Dans quel intrt y vas-tu,
Ordener? Dis-moi, quel intrt peut t'tre plus cher que celui de la
malheureuse que tu nommais hier ta bien-aime pouse?

Elle s'arrta suffoque par les sanglots. Ses deux bras taient
attachs par ses mains jointes au cou d'Ordener, sur les yeux duquel
elle fixait ses yeux suppliants.

--Mon thel adore, vous vous alarmez  tort. Dieu soutient les bonnes
intentions, et l'intrt pour lequel je m'expose n'est autre que le
vtre. Ce coffret de fer renferme....

thel l'interrompit.

--Mon intrt! ai-je un autre intrt que ta vie? Et si tu meurs,
Ordener, que veux-tu que je devienne?

--Pourquoi penses-tu que je mourrai, thel?

--Ah! tu ne connais donc pas ce Han, ce brigand infernal? Sais-tu 
quel monstre tu cours? Sais-tu qu'il commande  toutes les puissances
des tnbres? qu'il renverse des montagnes sur des villes? que son pas
fait crouler les cavernes souterraines? que son souffle teint les
fanaux sur les rochers? Et crois-tu, Ordener, rsister  ce gant aid
du dmon, avec tes bras blancs et ta frle pe?

--Et vos prires, thel, et l'ide que je combats pour vous? Sois-en
sre, mon thel, on t'a beaucoup exagr la force et le pouvoir de ce
brigand. C'est un homme comme nous, qui donne la mort jusqu' ce qu'il
la reoive.

--Tu ne veux donc pas m'couter? mes paroles ne sont donc rien pour
toi? Que veux-tu, dis-moi, que je devienne si tu pars, si tu vas errer
de prils en prils, exposant, pour je ne sais quel intrt de la
terre, tes jours qui sont  moi, les livrant  un monstre?

Ici les rcits du lieutenant apparurent de nouveau  l'imagination
d'thel, accrus de tout son amour et de toute sa terreur. Elle
poursuivit, d'une voix entrecoupe par les sanglots:

--Je te l'assure, mon bien-aim Ordener, ils t'ont tromp ceux qui
t'ont dit que ce n'tait qu'un homme. Tu dois me croire plus qu'eux,
Ordener, tu sais que je ne voudrais pas te tromper. On a mille fois
essay de le combattre, il a dtruit des bataillons entiers. Je
voudrais seulement que d'autres te le disent, tu les croirais et tu
n'irais pas.

Les prires de la pauvre thel auraient sans doute branl
l'aventureuse rsolution d'Ordener, s'il n'et t aussi avanc. Les
paroles chappes la veille au dsespoir de Schumacker revinrent  sa
mmoire, et le raffermirent.

--Je pourrais, ma chre thel, vous dire que je n'irai pas, et n'en
pas moins excuter mon projet; mais je ne vous tromperai jamais, mme
pour vous rassurer. Je ne dois pas, je le rpte, balancer entre vos
larmes et vos intrts. Il s'agit de votre fortune, de votre bonheur,
de votre vie peut-tre, de ta vie, mon thel.

Et il la pressait doucement dans ses bras.

--Et que me fait tout cela? reprit-elle plore. Mon ami, mon Ordener,
ma joie, tu sais que tu es toute ma joie, ne me donne pas un malheur
affreux et certain pour des malheurs lgers et douteux. Que me font ma
fortune, ma vie?

--Il s'agit aussi, thel, de la vie de votre pre.

Elle s'arracha de ses bras.

--De mon pre? rpta-t-elle  voix basse et en plissant.

--Oui, thel. Ce brigand, soudoy sans doute par les ennemis du comte
Griffenfeld, a en son pouvoir des papiers dont la perte compromet les
jours, dj si dtests, de votre pre. Je veux lui reprendre ces
papiers avec la vie.

thel resta quelques instants ple et muette; ses larmes s'taient
taries, son sein gonfl respirait pniblement, elle regardait la terre
d'un oeil terne et indiffrent, de l'oeil dont le condamn la regarde
au moment o la hache se lve derrire lui sur sa tte.

--De mon pre! murmura-t-elle.

Puis elle tourna lentement les yeux sur Ordener.

--Ce que tu fais est inutile; mais fais-le.

Ordener l'attira sur son sein.

--Oh! noble fille, laisse ton coeur battre sur le mien. Gnreuse
amie! je reviendrai bientt. Va, tu seras  moi; je veux tre le
sauveur de ton pre, pour mriter de devenir son fils. Mon thel, ma
bien-aime thel!

Qui pourrait dire ce qui se passe dans un noble coeur qui se sent
compris d'un noble coeur? Et si l'amour unit ces deux mes pareilles
d'un lien indestructible, qui pourrait peindre ces inexprimables
dlices? Il semble alors que l'on prouve, runis dans un court
moment, tout le bonheur et toute la gloire de la vie, embellie du
charme des gnreux sacrifices.

--O mon Ordener, va, et, si tu ne reviens pas, la douleur sans espoir
tue. J'aurai cette lente consolation. Ils se levrent tous deux, et
Ordener plaa sur son bras le bras d'thel, et dans sa main cette main
adore; ils traversrent en silence les alles tortueuses du sombre
jardin, et arrivrent  regret  la porte de la tour qui servait
d'issue. L, thel, tirant de son sein de petits ciseaux d'or, coupa
une boucle de ses beaux cheveux noirs.

--Reois-la, Ordener; qu'elle t'accompagne, qu'elle soit plus heureuse
que moi.

Ordener pressa religieusement sur ses lvres ce prsent de sa
bien-aime.

Elle poursuivit:

--Ordener, pense  moi, je prierai pour toi. Ma prire sera peut-tre
aussi puissante auprs de Dieu que tes armes devant le dmon.

Ordener s'inclina devant cet ange. Son me sentait trop pour que sa
bouche pt parler. Ils restrent quelque temps sur le coeur l'un de
l'autre. Au moment de la quitter, peut-tre pour jamais, Ordener
jouissait, avec un triste ravissement, du bonheur de tenir une fois
encore toute son thel entre ses bras. Enfin, dposant un chaste et
long baiser sur le front dcolor de la douce jeune fille, il s'lana
violemment sous la vote obscure de l'escalier en spirale, qui lui
apporta un moment aprs le mot si lugubre et si doux: Adieu!




X

                    Tu ne la croirais pas malheureuse, tout ce qui
                    l'entoure annonce le bonheur. Elle porte des
                    colliers d'or et des robes de pourpre. Lorsqu'elle
                    sort, la foule de ses vassaux se prosterne sur son
                    passage, et des pages obissants tendent des
                    tapis sous ses pieds. Mais on ne la voit point
                    dans la retraite qui lui est chre: car alors elle
                    pleure, et son mari ne l'entend pas.--Je suis
                    cette malheureuse, l'pouse d'un homme honor,
                    d'un noble comte, la mre d'un enfant dont les
                    sourires me poignardent.

                    MATURIN, _Bertram_.


La comtesse d'Ahlefeld venait de quitter l'insomnie de la nuit pour
celle du jour.  demi couche sur un sopha, elle rvait aux
arrire-gots amers des jouissances impures, au crime qui use la vie
par des joies sans bonheur et des douleurs sans consolation. Elle
songeait  ce Musdoemon, que de coupables illusions lui avaient jadis
peint si sduisant, si affreux maintenant qu'elle l'avait pntr et
qu'elle avait vu l'me  travers le corps. La misrable pleurait, non
d'avoir t trompe, mais de ne pouvoir plus l'tre; de regret, non de
repentir; aussi ses pleurs ne la soulageaient-ils pas. En ce moment sa
porte s'ouvrit; elle essuya en hte ses yeux, et se retourna irrite
d'tre surprise, car elle avait ordonn qu'on la laisst seule. Sa
colre se changea  l'aspect de Musdoemon en un effroi qu'elle apaisa
pourtant en le voyant accompagn de son fils Frdric.

--Ma mre! s'cria le lieutenant, comment donc tes-vous ici? Je vous
croyais  Berghen. Est-ce que nos belles dames ont repris la mode de
courir les champs?

La comtesse accueillit Frdric avec des embrassements auxquels, comme
tous les enfants gts, il rpondit assez froidement. C'tait
peut-tre la plus sensible des punitions pour cette malheureuse.
Frdric tait son fils chri, le seul tre au monde pour lequel elle
conservt une affection dsintresse; car souvent, dans une femme
dgrade, mme quand l'pouse a disparu, il reste encore quelque chose
de la mre.

--Je vois, mon fils, qu'en apprenant ma prsence  Drontheim, vous
tes accouru sur-le-champ pour me voir.

--Oh! mon Dieu non. Je m'ennuyais au fort, je suis venu dans la ville
o j'ai rencontr Musdoemon, qui m'a conduit ici.

La pauvre mre soupira profondment.

-- propos, ma mre, continua Frdric, je suis bien content de vous
voir. Vous me direz si les noeuds de ruban rose au bas du justaucorps
sont toujours de mode  Copenhague. Avez-vous song  m'apporter une
fiole de cette huile de Jouvence, qui blanchit la peau? Vous n'avez
pas oubli, n'est-ce pas, le dernier roman traduit, ni les galons d'or
vierge que je vous ai demands pour ma casaque couleur de feu, ni ces
petits peignes que l'on place maintenant sous la frisure pour soutenir
les boucles, ni....

La malheureuse femme n'avait rien apport  son fils, que le seul
amour qu'elle et au monde.

--Mon cher fils, j'ai t malade, et mes souffrances m'ont empche de
songer  vos plaisirs.

--Vous avez t malade, ma mre? Eh bien, maintenant vous sentez-vous
mieux?-- propos, comment va ma meute de chiens normands? Je parie
qu'on aura nglig de baigner tous les soirs ma guenon dans l'eau de
rose. Vous verrez que je trouverai mon perroquet de Bilbao mort  mon
retour.--Quand je suis absent, personne ne songe  mes btes.

--Votre mre du moins songe  vous, mon fils, dit la mre, d'une voix
altre.

C'aurait t l'heure inexorable o l'ange exterminateur lancera les
mes pcheresses dans les chtiments ternels, qu'il aurait eu piti
des douleurs auxquelles tait en ce moment livr le coeur de
l'infortune comtesse.

Musdoemon riait dans un coin de l'appartement.

--Seigneur Frdric, dit-il, je vois que l'pe d'acier ne veut pas se
rouiller dans le fourreau de fer. Vous ne vous souciez pas de perdre
dans les tours de Munckholm les saines traditions des salons de
Copenhague. Mais pourtant, daignez me le dire,  quoi bon cette huile
de Jouvence, ces rubans roses et ces petits peignes;  quoi bon ces
apprts de sige, si la seule forteresse fminine que renferment les
tours de Munckholm est imprenable?

--En honneur! elle l'est, rpondit Frdric en riant. Certes, si j'ai
chou, le gnral Schack y chouerait. Mais comment surprendre un
fort o rien n'est  dcouvert, o tout est gard sans relche? Que
faire contre des guimpes qui ne laissent voir que le cou, contre des
manches qui cachent tout le bras, en sorte qu'il n'y a que le visage
et les mains pour prouver que la jeune damoiselle n'est pas noire
comme l'empereur de Mauritanie? Mon cher prcepteur, vous seriez un
colier. Croyez-moi, le fort est inexpugnable quand la Pudeur y tient
garnison.

--En vrit! dit Musdoemon. Mais ne forcerait-on pas la Pudeur 
capituler, en lui faisant donner l'assaut par l'Amour, au lieu de se
borner au blocus des Petits Soins?

--Peine perdue, mon cher; l'Amour s'est bien introduit dans la place,
mais il y sert de renfort  la Pudeur.

--Ah! seigneur Frdric, voil du nouveau. Avec l'Amour pour vous....

--Et qui vous dit, Musdoemon, qu'il est pour moi?

--Et pour qui donc? s'crirent  la fois Musdoemon et la comtesse,
qui jusqu'alors avait cout en silence, mais  qui les paroles du
lieutenant venaient de rappeler Ordener.

Frdric allait rpondre et prparait dj un rcit piquant de la
scne nocturne de la veille, quand le silence prescrit par la loi
courtoise lui revint  l'esprit et changea sa gaiet en embarras.

--Ma foi, dit-il, je ne sais pour qui... mais... quelque rustaud,
peut-tre... quelque vassal....

--Quelque soldat de la garnison? dit Musdoemon en clatant de rire.

--Quoi, mon fils! s'criait de son ct la comtesse, vous tes sr
qu'elle aime un paysan, un vassal?

--Quel bonheur si vous en tiez sr!

--Eh! sans doute, j'en suis sr. Ce n'est point un soldat de la
garnison, ajouta le lieutenant d'un air piqu. Mais je suis assez sr
de ce que je dis pour vous prier, ma mre, d'abrger mon trs inutile
exil dans ce maudit chteau.

Le visage de la comtesse s'tait clairci en apprenant la chute de la
jeune fille. L'empressement d'Ordener Guldenlew  se rendre 
Munckholm se prsenta alors  son esprit sous des couleurs toutes
diffrentes. Elle en fit les honneurs  son fils.

--Vous nous donnerez tout  l'heure, Frdric, des dtails sur les
amours d'thel Schumacker; ils ne m'tonnent pas, fille de rustre ne
peut aimer qu'un rustre. En attendant, ne maudissez pas ce chteau qui
vous a procur hier l'honneur de voir certain personnage faire les
premires dmarches pour vous connatre.

--Comment! ma mre, dit le lieutenant ouvrant les yeux,--quel
personnage?

--Trve de plaisanteries, mon fils. Personne ne vous a-t-il rendu
visite hier? Vous voyez que je suis instruite.

--Ma foi, mieux que moi, ma mre. Du diable si j'ai vu hier autre
visage que les mascarons placs sous les corniches de ces vieilles
tours!

--Comment, Frdric, vous n'avez vu personne?

--Personne, ma mre, en vrit!

Frdric, en omettant son antagoniste du donjon, obissait  la loi du
silence; et d'ailleurs ce manant pouvait-il compter pour quelqu'un?

--Quoi! dit la mre, le fils du vice-roi n'est pas all hier soir 
Munckholm?

Le lieutenant clata de rire.

--Le fils du vice-roi! En vrit, ma mre, vous rvez ou vous raillez.

--Ni l'un ni l'autre, mon fils. Qui donc tait hier de garde?

--Moi-mme, ma mre.

--Et vous n'avez point vu le baron Ordener?

--Eh non, rpta le lieutenant.

--Mais songez, mon fils, qu'il a pu entrer incognito, que vous ne
l'avez jamais vu, ayant t lev  Copenhague tandis qu'on relevait 
Drontheim; songez  ce qu'on dit de ses caprices, du vagabondage de
ses ides. tes-vous sr, mon fils, de n'avoir vu personne?

Frdric hsita un instant.

--Non, s'cria-t-il, personne! je ne puis dire autre chose.

--En ce cas, reprit la comtesse, le baron n'est sans doute pas all 
Munckholm.

Musdoemon, d'abord surpris comme Frdric, avait tout cout
attentivement. Il interrompit la comtesse.

--Noble dame, permettez.--Seigneur Frdric, quel est, de grce, le
nom du vassal aim de la fille de Schumacker?

Il rpta sa question; car Frdric, qui depuis quelques moments tait
devenu pensif, ne l'avait pas entendue.

--Je l'ignore.... ou plutt.... Oui, je l'ignore.

--Et comment, seigneur, savez-vous qu'elle aime un vassal?

--L'ai-je dit? un vassal? Eh bien! oui, un vassal.

L'embarras de la position du lieutenant s'accroissait. Cet
interrogatoire, les ides qu'il faisait natre en lui, l'obligation de
se taire, le jetaient dans un trouble dont il craignait de n'tre plus
matre.

--Par ma foi, sire Musdoemon, et vous, ma noble mre, si la manie
d'interroger est  la mode, amusez-vous  vous interroger tous deux.
Pour moi, je n'ai rien de plus  vous dire.

Et, ouvrant brusquement la porte, il disparut, les laissant plongs
dans un abme de conjectures. Il descendit prcipitamment dans la
cour, car il entendait la voix de Musdoemon qui le rappelait.

Il remonta  cheval, et se dirigea vers le port, d'o il voulait se
rembarquer pour Munckholm, pensant y trouver peut-tre encore
l'tranger qui jetait dans de profondes rflexions l'un des plus
frivoles cerveaux d'une des plus frivoles capitales.

--Si c'tait Ordener Guldenlew! se disait-il; en ce cas ma pauvre
Ulrique.... Mais non; il est impossible qu'on soit assez fou pour
prfrer la fille indigente d'un prisonnier d'tat  la fille opulente
d'un ministre tout-puissant. En tout cas, la fille de Schumacker
pourrait n'tre qu'une fantaisie, et rien n'empche, quand on a une
femme, d'avoir en mme temps une matresse; cela mme est de bon ton.
Mais non, ce n'est pas Ordener. Le fils du vice-roi ne se vtirait pas
d'un justaucorps us; et cette vieille plume noire sans boucle, battue
du vent et de la pluie! et ce grand manteau dont on pourrait faire une
tente! et ces cheveux en dsordre, sans peignes et sans frisure! et
ces bottines  perons de fer, souilles de boue et de poussire!
Vraiment ce ne peut tre lui. Le baron de Thorvick est chevalier de
Dannebrog; cet tranger ne porte aucune dcoration d'honneur. Si
j'tais chevalier de Dannebrog, il me semble que je coucherais avec le
collier de l'ordre. Oh non! il ne connat seulement pas la _Cllie_.
Non, ce n'est pas le fils du vice roi.




XI

                    Si l'homme pouvait conserver encore la chaleur de
                    l'me quand l'exprience l'claire; s'il hritait
                    du temps sans se courber sous son poids, il
                    n'insulterait jamais aux vertus exaltes, dont le
                    premier conseil est toujours le sacrifice de
                    soi-mme.

                    Mme DE STAL. _De l'Allemagne_.


--Eh bien! qu'est-ce? Vous, Pol! qui vous a fait monter?

--Son excellence oublie qu'elle vient de m'en donner l'ordre.

--Oui? dit le gnral.--Ah! c'tait pour que vous me donnassiez ce
carton.

Pol remit au gouverneur le carton, que celui-ci aurait pu prendre
lui-mme, en tendant un peu le bras.

Son excellence replaa machinalement le carton sans l'ouvrir, puis
elle feuilleta quelques papiers avec distraction.

--Pol, je voulais aussi vous demander.... Quelle heure est-il?

--Six heures du matin, rpondit le valet au gnral, qui avait une
horloge sous les yeux.

--Je voulais vous dire, Pol.... Qu'y a-t-il de nouveau dans le
palais?

Le gnral continua sa revue des papiers, crivant d'un air proccup
quelques mots sur chacun d'eux.

--Rien, votre excellence, sinon que l'on attend encore mon noble
matre, dont je vois que le gnral est inquiet.

Le gnral se leva de son grand bureau, et regarda Pol d'un air
d'humeur.

--Vous avez de mauvais yeux, Pol. Moi, inquiet d'Ordener! Je sais le
motif de son absence; je ne l'attends pas encore.

Le gnral Levin de Knud tait tellement jaloux de son autorit,
qu'elle lui et sembl compromise, si un subalterne et pu deviner une
de ses secrtes penses, et croire qu'Ordener avait agi sans son
ordre.

--Pol, poursuivit-il, retirez-vous.

Le valet sortit.

--En vrit, s'cria le gouverneur rest seul, Ordener use et abuse. 
force de plier la lame, on la brise. Me faire passer une nuit
d'insomnie et d'impatience! exposer le gnral Levin aux sarcasmes
d'une chancelire et aux conjectures d'un valet! et tout cela pour
qu'un vieil ennemi ait les premiers embrassements qu'il doit  un
vieil ami. Ordener! Ordener! les caprices tuent la libert. Qu'il
vienne, qu'il arrive maintenant, du diable si je ne l'accueille pas
comme la poudre accueille le feu! Exposer le gouverneur de Drontheim
aux conjectures d'un valet, aux sarcasmes d'une chancelire! Qu'il
vienne!

Le gnral continuait d'apostiller les papiers sans les lire, tant sa
mauvaise humeur le proccupait.

--Mon gnral! mon noble pre! s'cria une voix connue.

Ordener serrait dans ses bras le vieillard, qui ne songea pas mme 
rprimer un cri de joie.

--Ordener, mon brave Ordener! Pardieu! que je suis ais!....--La
rflexion arriva au milieu de cette phrase.--Je suis ais, seigneur
baron, que vous sachiez matriser vos sentiments. Vous paraissez avoir
du plaisir  me revoir; c'est sans doute pour vous mortifier que vous
vous en tes impos la privation depuis vingt-quatre heures que vous
tes ici.

--Mon pre, vous m'avez souvent dit qu'un ennemi malheureux devait
passer avant un ami heureux. Je viens de Munckholm.

--Sans doute, dit le gnral, quand le malheur de l'ennemi est
imminent. Mais l'avenir de Schumacker....

--Est plus menaant que jamais. Noble gnral, une trame odieuse est
ourdie contre cet infortun. Des hommes ns ses amis veulent le
perdre. Un homme n son ennemi saura le servir.

Le gnral, dont le visage s'tait par degrs entirement adouci,
interrompit Ordener.

--Bien, mon cher Ordener. Mais que dis-tu l? Schumacker est sous ma
sauvegarde. Quels hommes? quelles trames?

Ordener aurait t bien empch de rpondre clairement  cette
question. Il n'avait que des lueurs trs vagues, que des prsomptions
trs incertaines sur la position de l'homme pour lequel il allait
exposer sa vie. Bien des gens trouveront qu'il agissait follement;
mais les mes jeunes font ce qu'elles croient juste par instinct et
non par calcul; et d'ailleurs, dans ce monde o la prudence est si
aride et la sagesse si ironique, qui nie que la gnrosit soit folie?
Tout est relatif sur la terre, o tout est born; et la vertu serait
une grande dmence, si derrire les hommes il n'y avait Dieu. Ordener
tait dans l'ge o l'on croit et o l'on est cru. Il risquait ses
jours de confiance. Le gnral accueillit de mme des raisons qui
n'auraient pas rsist  une discussion froide.

--Quelles trames? quels hommes? mon bon pre. Dans quelques jours
j'aurai tout clairci; alors vous saurez tout ce que je saurai. Je
vais repartir ce soir.

--Comment! s'cria le vieillard, tu ne me donneras encore que quelques
heures! Mais o vas-tu? pourquoi pars-tu, mon cher fils?

--Vous m'avez quelquefois permis, mon noble pre, de faire une action
louable en secret.

--Oui, mon brave Ordener; mais tu pars sans trop savoir pourquoi, et
tu sais quelle grande affaire te demande.

--Mon pre m'a laiss un mois de rflexion, je le consacre aux
intrts d'un autre. Bonne action donne bon conseil. D'ailleurs  mon
retour nous verrons.

--Quoi! reprit le gnral d'un ton de sollicitude, ce mariage te
dplairait-il? on dit Ulrique d'Ahlefeld si belle! dis-moi, l'as-tu
vue?

--Je crois qu'oui, dit Ordener; il me semble qu'elle est belle, en
effet.

--Eh bien? reprit le gouverneur.

--Eh bien, dit Ordener, elle ne sera pas ma femme.

Ce mot froid et dcisif frappa le gnral comme un coup violent. Les
soupons de l'orgueilleuse comtesse lui revinrent  l'esprit.

--Ordener, dit-il en hochant la tte, je devrais tre sage, car j'ai
t pcheur. Eh bien, je suis un vieux fou! Ordener! le prisonnier a
une fille....

--Oh! s'cria le jeune homme, gnral, je voulais vous en parler. Je
vous demande, mon pre, votre protection pour cette faible et opprime
jeune fille.

--En vrit, dit gravement le gouverneur, tes instances sont vives.

Ordener revint un peu  lui.

--Et comment ne le seraient-elles pas pour une pauvre prisonnire 
laquelle on veut arracher la vie, et, ce qui est bien plus prcieux,
l'honneur?

--La vie! l'honneur! mais c'est moi pourtant qui gouverne ici, et
j'ignore toutes ces horreurs! Explique-toi.

--Mon noble pre, la vie du prisonnier et de sa fille sans dfense est
menace par un infernal complot.

--Mais ce que tu avances est grave; quelle preuve en as-tu?

--Le fils an d'une puissante famille est en ce moment  Munckholm;
il y est pour sduire la comtesse thel. Il me l'a dit lui-mme.

Le gnral recula de trois pas.

--Dieu, Dieu! pauvre jeune abandonne! Ordener, Ordener! thel et
Schumacker sont sous ma protection. Quel est le misrable? quelle est
la famille?

Ordener s'approcha du gnral et lui serra la main.

--La famille d'Ahlefeld.

--D'Ahlefeld! dit le vieux gouverneur; oui, la chose est claire, le
lieutenant Frdric est encore en ce moment  Munckholm. Noble
Ordener, on veut t'allier  cette race. Je conois ta rpugnance,
noble Ordener!

Le vieillard, croisant les bras, resta quelques moments rveur, puis
il vint  Ordener et le serra sur sa poitrine.

--Jeune homme, tu peux partir; ta protection ne sera pas absente pour
tes protgs; je leur reste. Oui, pars; tu fais bien de toute manire.
Cette infernale comtesse d'Ahlefeld est ici, tu le sais peut-tre?

--La noble dame comtesse d'Ahlefeld, dit la voix de l'huissier qui
ouvrait la porte.

 ce nom Ordener recula machinalement vers le fond de la chambre, et
la comtesse, entrant sans l'apercevoir, s'cria:

--Seigneur gnral, votre lve se joue de vous; il n'est point all 
Munckholm.

--En vrit! dit le gnral.

--Eh mon Dieu! mon fils Frdric, qui sort du palais, tait hier de
garde au donjon, et n'a vu personne.

--Vraiment, noble dame? rpta le gnral.

--Ainsi, continua la comtesse en souriant d'un air de triomphe,
gnral, n'attendez plus votre Ordener.

Le gouverneur resta grave et froid.

--Je ne l'attends plus en effet, dame comtesse.

--Gnral, dit la comtesse en se dtournant, je croyais que nous
tions seuls. Quel est?....

La comtesse attacha son regard scrutateur sur Ordener, qui s'inclina.

--Vraiment, poursuivit-elle,--je ne l'ai vu qu'une fois...--mais...
sans ce costume, ce serait....

--Seigneur gnral, c'est le fils du vice-roi?

--Lui-mme, noble dame, dit Ordener, s'inclinant de nouveau.

La comtesse sourit.

--En ce cas permettez-vous  une dame, qui doit bientt tre plus
encore pour vous, de vous demander o vous tes all hier, seigneur
comte.

--Seigneur comte! Je ne crois pas avoir eu le malheur de perdre dj
mon noble pre, dame comtesse.

--Ce n'est certes point l ma pense. Mieux vaut devenir comte en
prenant une pouse qu'en perdant un pre.

--L'un ne vaut gure mieux que l'autre, noble dame.

La comtesse, un peu interdite, prit cependant le parti d'clater de
rire.

--Allons, on m'avait dit vrai; sa courtoisie est un peu sauvage. Elle
se familiarisera pourtant avec les prsents des dames, quand Ulrique
d'Ahlefeld lui passera au cou la chane de l'ordre de l'lphant.

--Vritable chane en effet! dit Ordener.

--Vous verrez, gnral Levin, reprit la comtesse, dont le rire
devenait embarrass, que votre intraitable lve ne voudra pas non
plus tenir d'une dame son rang de colonel.

--Vous avez raison, dame comtesse, rpliqua Ordener, un homme qui
porte l'pe ne doit pas devoir ses aiguillettes  un jupon.

La physionomie de la grande dame se rembrunit tout  fait.

--Ho! ho! d'o vient donc le seigneur baron? Est-il bien vrai que sa
courtoisie ne soit pas alle hier  Munckholm?

--Noble dame, je ne satisfais pas toujours  toutes les
questions.--Mais, gnral, nous nous reverrons....

Puis, serrant la main du vieillard et saluant la comtesse, il sortit,
laissant la dame stupfaite de tout ce qu'elle ignorait, seule avec le
gouverneur, indign de tout ce qu'il savait.




XII

                    ... L'homme qui est en ce moment assis prs de
                    lui, qui rompt avec lui son pain et boit  sa
                    sant la coupe qu'ils ont partage ensemble, sera
                    le premier  l'assassiner.

                      SHAKESPEARE, _Timon d'Athnes_.


Que le lecteur se transporte maintenant sur la route de Drontheim 
Skongen, route troite et pierreuse qui ctoie le golfe de Drontheim
jusqu'au hameau de Vygla, il ne tardera pas  entendre les pas de deux
voyageurs qui sont sortis de la porte dite de Skongen  la chute du
jour, et montent assez rapidement les collines tages sur lesquelles
serpente le chemin de Vygla.

Tous deux sont envelopps de manteaux. L'un marche d'un pas jeune et
ferme, le corps droit et la tte leve; l'extrmit d'un sabre dpasse
le bord de son manteau, et, malgr l'obscurit de la nuit, on peut
voir une plume se balancer au souffle du vent sur sa toque. L'autre
est un peu plus grand que son compagnon, mais lgrement vot; on
voit sur son dos une bosse, forme sans doute par une besace que cache
un grand manteau noir dont les bords profondment dentels annoncent
les bons et loyaux services. Il n'a d'autre arme qu'un long bton dont
il aide sa marche ingale et prcipite.

Si la nuit empche le lecteur de distinguer les traits des deux
voyageurs, il les reconnatra peut-tre  la conversation que l'un
d'eux entame aprs une heure de route silencieuse, et par consquent
ennuyeuse.

--Matre! mon jeune matre! nous sommes au point d'o l'on aperoit 
la fois la tour de Vygla et les clochers de Drontheim. Devant nous, 
l'horizon, cette masse noire, c'est la tour; derrire nous; voici la
cathdrale, dont les arcs-boutants, plus sombres encore que le ciel,
se dessinent comme les ctes de la carcasse d'un mammouth.

--Vygla est-il loin de Skongen? demanda l'autre piton.

--Nous avons l'Ordals  traverser, seigneur; nous ne serons pas 
Skongen avant trois heures du matin.

--Quelle est l'heure qui sonne en ce moment?

--Juste Dieu, matre! vous me faites trembler. Oui, c'est la cloche de
Drontheim, dont le vent nous apporte les sons. Cela annonce l'orage.
Le souffle du nord-ouest amne les nuages.

--Les toiles, en effet, ont toutes disparu derrire nous.

--Doublons le pas, mon noble seigneur, de grce. L'orage arrive, et
peut-tre s'est-on dj aperu  la ville de la mutilation du cadavre
de Gill et de ma fuite. Doublons le pas.

--Volontiers. Vieillard, votre fardeau parat lourd; cdez-le-moi, je
suis jeune et plus vigoureux que vous.

--Non, en vrit, noble matre; ce n'est point  l'aigle  porter
l'caille de la tortue. Je suis trop indigne que vous vous chargiez de
ma besace.

--Mais, vieillard, si elle vous fatigue? Elle parat pesante. Que
contient-elle donc? Tout  l'heure vous avez bronch, cela a rsonn
comme du fer.

Le vieillard s'carta brusquement du jeune homme.

--Cela a rsonn, matre! oh non! vous vous tes tromp. Elle ne
contient rien... que des vivres, des habits. Non, elle ne me fatigue
pas, seigneur.

La proposition bienveillante du jeune homme paraissait avoir caus 
son vieux compagnon un effroi qu'il s'efforait de dissimuler.

--Eh bien, rpondit le jeune homme sans s'en apercevoir, si ce fardeau
ne vous fatigue pas, gardez-le.

Le vieillard, tranquillis, se hta nanmoins de changer la
conversation.

--Il est triste de suivre, la nuit, en fugitifs, une route qu'il
serait si agrable, seigneur, de parcourir le jour en observateurs. On
trouve sur les bords du golfe,  notre gauche, une profusion de
pierres runiques, sur lesquelles on peut tudier des caractres
tracs, suivant les traditions, par les dieux et les gants.  notre
droite, derrire les rochers qui bordent le chemin, s'tend le marais
sal de Sciold, qui communique sans doute avec la mer par quelque
canal souterrain, puisque l'on y pche le lombric marin, ce poisson
singulier qui, d'aprs les dcouvertes de votre serviteur et guide,
mange du sable. C'est dans la tour de Vygla, dont nous approchons, que
le roi paen Vermond fit rtir les mamelles de sainte theldera, cette
glorieuse martyre, avec du bois de la vraie croix, apport 
Copenhague par Olas III, et conquis par le roi de Norvge. On dit que
depuis on a essay inutilement de faire une chapelle de cette tour
maudite; toutes les croix qu'on y a places successivement ont t
consumes par le feu du ciel.

En ce moment un immense clair couvrit le golfe, la colline, les
rochers, la tour, et disparut avant que l'oeil des deux voyageurs et
pu discerner aucun de ces objets. Ils s'arrtrent spontanment, et
l'clair fut suivi presque immdiatement d'un coup de tonnerre
violent, dont l'cho se prolongea de nuage en nuage dans le ciel, et
de rocher en rocher sur la terre.

Ils levrent les yeux. Toutes les toiles taient voiles, de grosses
nues roulaient rapidement les unes sur les autres, et la tempte
s'amassait comme une avalanche au-dessus de leurs ttes. Le grand vent
sous lequel couraient toutes ces masses n'tait point encore descendu
jusqu'aux arbres, qu'aucun souffle n'agitait, et sur lesquels ne
retentissait encore aucune goutte de pluie. On entendait en haut comme
une rumeur orageuse qui, jointe  la rumeur du golfe, tait le seul
bruit qui s'levt dans l'obscurit de la nuit, redouble par les
tnbres de la tempte.

Ce tumultueux silence fut soudain interrompu, prs des deux voyageurs,
par une espce de rugissement qui fit tressaillir le vieillard.

--Dieu tout-puissant! s'cria-t-il en serrant le bras du jeune homme,
c'est le rire du diable dans l'orage, ou la voix de....

Un nouvel clair, un nouveau coup de tonnerre lui couprent la parole.
La tempte commena alors avec imptuosit, comme si elle eut attendu
ce signal. Les deux voyageurs resserrrent leurs manteaux pour se
garantir  la fois de la pluie qui s'chappait des nuages par
torrents, et de la poussire paisse qu'un vent furieux enlevait par
tourbillons  la terre encore sche.

--Vieillard, dit le jeune homme, un clair vient de me montrer la tour
de Vygla sur notre droite; quittons la route et cherchons-y un abri.

--Un abri dans la Tour-Maudite! s'cria le vieillard, que saint
Hospice nous protge! songez, jeune matre, que cette tour est
dserte.

--Tant mieux! vieillard, nous n'attendrons pas  la porte.

--Songez quelle abomination l'a souille!

--Eh bien! qu'elle se purifie en nous abritant. Allons, vieillard,
suivez-moi. Je vous dclare qu'en une pareille nuit je tenterais
l'hospitalit d'une caverne de voleurs. Alors, malgr les remontrances
du vieillard, dont il avait saisi le bras, il se dirigea vers
l'difice, que les frquentes lueurs des clairs lui montraient  peu
de distance. En approchant, ils aperurent une lumire  l'une des
meurtrires de la tour.

--Vous voyez, dit le jeune homme, que cette tour n'est pas dserte.
Vous voil rassur, sans doute.

--Dieu! bon Dieu! s'cria le vieillard, o me menez-vous, matre? Ne
plaise  saint Hospice que j'entre dans cet oratoire du dmon!

Ils taient au bas de la tour. Le jeune voyageur frappa avec force 
la porte neuve de cette ruine redoute.

--Tranquillisez-vous, vieillard; quelque pieux cnobite sera venu
sanctifier cette demeure profane, en l'habitant.

--Non, disait son compagnon, je n'entrerai pas. Je rponds que nul
ermite ne peut vivre ici,  moins qu'il n'ait pour chapelet une des
sept chanes de Belzbuth.

Cependant une lumire tait descendue de meurtrire en meurtrire, et
vint briller  travers la serrure de la porte.

--Tu viens bien tard, Nychol! cria une voix aigre; on dresse la
potence  midi, et il ne faut que six heures pour venir de Skongen 
Vygla. Est-ce qu'il y a eu surcrot de besogne?

Cette question tomba au moment o la porte s'ouvrait. La femme qui
l'ouvrait, apercevant deux figures trangres, au lieu de celle
qu'elle attendait, poussa un cri d'effroi et de menace, et recula de
trois pas. L'aspect de cette femme n'tait pas lui-mme trs
rassurant. Elle tait grande, son bras levait au-dessus de sa tte
une lampe de fer dont son visage tait fortement clair. Ses traits
livides, sa figure sche et anguleuse, avaient quelque chose de
cadavreux, et il s'chappait de ses yeux creux des rayons sinistres
pareils  ceux d'une torche funbre. Elle tait vtue depuis la
ceinture d'un jupon de serge carlate, qui ne laissait voir que ses
pieds nus, et paraissait souill de taches d'un autre rouge. Sa
poitrine dcharne tait  moiti couverte d'une veste d'homme de mme
couleur, dont les manches taient coupes au coude. Le vent, entrant
par la porte ouverte, agitait au-dessus de sa tte ses longs cheveux
gris  peine retenus par une ficelle d'corce, ce qui rendait plus
sauvage encore l'expression de sa farouche physionomie.

--Bonne dame, dit le plus jeune des nouveaux-venus, la pluie tombe 
flots, vous avez un toit et nous avons de l'or.

Son vieux compagnon le tirait par son manteau, et s'criait  voix
basse:

--O matre! que dites-vous l? Si ce n'est pas ici la maison du
diable, c'est l'habitacle de quelque bandit. Notre or nous perdra,
loin de nous protger.

--Paix! dit le jeune homme; et tirant une bourse de sa veste, il la
fit briller aux yeux de l'htesse, en rptant sa prire.

Celle-ci, revenue un peu de sa surprise, les considrait
alternativement d'un oeil fixe et hagard.

--trangers! s'cria-t-elle enfin, comme n'ayant pas entendu leur
voix, vos esprits gardiens vous ont-ils abandonns? que venez-vous
chercher parmi les habitants maudits de la Tour-Maudite? trangers! ce
ne sont point des hommes qui vous ont indiqu ces ruines pour abri,
car tous vous auraient dit: Mieux vaut l'clair de la tempte que le
foyer de la tour de Vygla. Le seul vivant qui puisse entrer ici
n'entre dans aucune demeure des autres vivants, il ne quitte la
solitude que pour la foule, il ne vit que pour la mort. Il n'a de
place que dans les maldictions des hommes, il ne sert qu' leurs
vengeances, il n'existe que par leurs crimes. Et le plus vil sclrat,
 l'heure du chtiment, se dcharge sur lui du mpris universel, et se
croit encore en droit d'y ajouter le sien. trangers! vous l'tes, car
votre pied n'a pas encore repouss avec horreur le seuil de cette
tour; ne troublez pas plus longtemps la louve et les louveteaux;
regagnez le chemin o marchent tous les autres hommes, et, si vous ne
voulez pas tre fuis de vos frres, ne leur dites pas que votre visage
ait t clair par la lampe des htes de la tour de Vygla.

 ces mots, indiquant la porte du geste, elle s'avana vers les deux
voyageurs. Le vieux tremblait de tous ses membres, et regardait d'un
air suppliant le jeune, lequel, n'ayant rien compris aux paroles de la
grande femme,  cause de l'extrme volubilit de son dbit, la croyait
folle, et ne se sentait d'ailleurs nullement dispos  retourner sous
la pluie, qui continuait de tomber  grand bruit.

--Par ma foi, notre bonne htesse, vous venez de nous peindre un
personnage singulier, avec lequel je ne veux pas perdre l'occasion de
faire connaissance.

--La connaissance avec lui, jeune homme, est bientt faite, plus tt
termine. Si votre dmon vous y pousse, allez assassiner un vivant ou
profaner un mort.

--Profaner un mort! rpta le vieillard d'une voix tremblante et se
cachant dans l'ombre de son compagnon.

--Je ne comprends gure, dit celui-ci, vos moyens, au moins trs
indirects; il est plus court de rester ici. Il faudrait tre fou pour
continuer sa route par un pareil temps.

--Mais bien plus fou encore, murmura le vieillard, pour s'abriter
contre un pareil temps dans un pareil lieu.

--Malheureux! s'cria la femme, ne frappez pas au seuil de celui qui
ne sait ouvrir d'autre porte que celle du spulcre.

--Dt la porte du spulcre s'ouvrir en effet pour moi avec la vtre,
femme, il ne sera pas dit que j'aurai recul devant une parole
sinistre. Mon sabre me rpond de tout. Allons, fermez la tour, car le
vent est froid, et prenez cet or.

--Eh! que me fait votre or! reprit l'htesse; prcieux dans vos mains,
il deviendra dans les miennes plus vil que l'tain. Eh bien, restez
donc pour de l'or. Il peut garantir des orages du ciel, il ne sauve
pas du mpris des hommes. Restez; vous payez l'hospitalit plus cher
qu'on ne paie un meurtre. Attendez-moi un instant ici, et donnez-moi
votre or. Oui, c'est la premire fois que les mains d'un homme entrent
ici charges d'or sans tre souilles de sang.

Alors, aprs avoir dpos sa lampe et barricad la porte, elle
disparut sous la vote d'un escalier noir, perc dans le fond de la
salle.

Tandis que le vieillard frissonnait, et, invoquant, sous tous ses
noms, le glorieux saint Hospice, maudissait de bon coeur, mais  voix
basse, l'imprudence de son jeune compagnon, celui-ci prit la lumire,
et se mit  parcourir la grande pice circulaire o ils se trouvaient.
Ce qu'il vit en approchant de la muraille le fit tressaillir, et le
vieillard, qui l'avait suivi du regard, s'cria:

--Grand Dieu, matre! une potence?

Une grande potence tait en effet appuye au mur, et atteignait au
cintre de la vote haute et humide.

--Oui, dit le jeune homme et voici des scies de bois et de fer, des
chanes, des carcans; voici un chevalet et de grandes tenailles
suspendues au-dessus.

--Grands saints du paradis! s'cria le vieillard, o sommes-nous?

Le jeune homme poursuivit froidement son examen.

--Ceci est un rouleau de corde de chanvre; voil des fourneaux et des
chaudires; cette partie de la muraille est tapisse de pinces et de
scalpels; voici des fouets de cuir garnis de pointes d'acier, une
hache, une masse.

--C'est donc ici le garde-meuble de l'enfer! interrompit le vieillard
pouvant de cette terrible numration.

--Voici, continua l'autre, des siphons en cuivre, des roues  dents de
bronze, une caisse de grands clous, un cric. En vrit, ce sont de
sinistres ameublements. Il peut vous sembler fcheux que mon
impatience vous ait amen ici avec moi.

--Vraiment, vous en convenez!

Le vieillard tait plus mort que vif.

--Ne vous effrayez pas; qu'importe le lieu o vous tes? j'y suis avec
vous.

--Belle dfense! murmura le vieillard, chez qui une plus grande
terreur affaiblissait la crainte et le respect pour son jeune
compagnon; un sabre de trente pouces contre une potence de trente
coudes!

La grande femme rouge reparut, et, reprenant la lampe de fer, fit
signe aux voyageurs de la suivre. Ils montrent avec prcaution un
escalier troit et dgrad pratiqu dans l'paisseur du mur de la
tour.  chaque meurtrire, une bouffe de vent et de pluie venait
menacer la flamme tremblante de la lampe, que l'htesse couvrait de
ses mains longues et diaphanes. Ce ne fut pas sans avoir plus d'une
fois trbuch sur des pierres roulantes, que l'imagination alarme du
vieillard prenait pour des os humains pars sur les degrs, qu'ils
arrivrent au premier tage de l'difice, dans une salle ronde
pareille  la salle infrieure. Au milieu, suivant l'usage gothique,
brillait un vaste foyer, dont la fume s'chappait par une ouverture
perce dans le plafond, non sans obscurcir trs sensiblement
l'atmosphre de la salle, et dont la lumire, jointe  celle de la
lampe de fer, avait t aperue des deux voyageurs sur le chemin. Une
broche, charge de viande encore frache, tournait devant le feu. Le
vieillard se dtourna avec horreur.

--C'est  ce foyer excrable, dit-il  son compagnon, que la braise de
la vraie croix a consum les membres d'une sainte.

Une table grossire tait place  quelque distance du foyer. La femme
invita les voyageurs  s'y asseoir.

--trangers, dit-elle en plaant la lampe devant eux, le souper sera
bientt prt, et mon mari va sans doute se hter d'arriver, de peur
que l'esprit de minuit ne l'emporte en passant prs de la
Tour-Maudite.

Alors Ordener--car le lecteur a sans doute dj devin que c'tait
lui et son guide Benignus Spiagudry--put examiner  son aise le
dguisement bizarre pour lequel ce dernier avait puis toutes les
ressources de son imagination fconde par la peur d'tre reconnu et
repris. Le pauvre concierge fugitif avait chang ses habits de cuir
de renne contre un vtement noir complet, laiss jadis dans le
Spladgest par un clbre grammairien de Drontheim, qui s'tait noy
du dsespoir de n'avoir pu trouver pourquoi _Jupiter_ donnait _Jovis_
au gnitif. Ses sabots de coudrier avaient fait place aux bottes
fortes d'un postillon cras par ses chevaux, dans lesquelles ses
jambes fluettes taient tellement  l'aise qu'il n'aurait pu marcher
sans le secours d'une demi-botte de foin. La vaste perruque d'un
jeune et lgant voyageur franais assassin par des voleurs aux
portes de Drontheim cachait sa calvitie, et flottait sur ses paules
pointues et ingales. L'un de ses yeux tait couvert d'un empltre,
et, grce  un pot de fard qu'il avait trouv dans les poches d'une
vieille fille morte d'amour, ses joues ples et creuses s'taient
revtues d'un vermillon insolite, agrment auquel la pluie avait fait
participer jusqu' son menton. Avant de s'asseoir, il plaa
soigneusement sous lui le paquet qu'il portait sur son dos,
s'enveloppa de son vieux manteau, et, tandis qu'il absorbait toute
l'attention de son compagnon, la sienne paraissait entirement
concentre sur le rti que surveillait l'htesse, et vers lequel il
lanait de temps en temps des regards d'inquitude et d'horreur. Sa
bouche laissait par intervalles chapper des mots entrecoups:--Chair
humaine!... _horrendas epulas!_...--Anthropophages!...--Souper de
Moloch!...--_Ne pueras coram populo Medea trucidet_...--O
sommes-nous? Atre...--Druidesse...--Irmensul... Le diable a foudroy
Lycaon....

Enfin il s'cria:

--Juste ciel! Dieu merci! j'aperois une queue!

Ordener, qui, l'ayant considr et cout attentivement, avait  peu
prs suivi le fil de ses ides, ne put s'empcher de sourire.

--Cette queue n'a rien de rassurant. C'est peut-tre un quartier du
diable.

Spiagudry n'entendit pas cette plaisanterie; son regard s'tait
attach au fond de la salle. Il tressaillit et se pencha  l'oreille
d'Ordener.

--Matre, regardez, l, au fond, sur ce tas de paille, dans
l'ombre....

--Eh bien? dit Ordener.

--Trois corps nus et immobiles,--trois cadavres d'enfants!

--On frappe  la porte de la tour, s'cria la femme rouge, accroupie
prs du foyer.

En effet, un coup suivi de deux autres plus forts s'tait fait
entendre dans le bruit de l'orage toujours croissant.

--C'est enfin lui! c'est Nychol!

Et, prenant la lampe, l'htesse descendit prcipitamment.

Les deux voyageurs n'avaient pas encore repris leur conversation quand
ils entendirent dans la salle basse un bruit confus de voix, au milieu
duquel s'levrent enfin ces paroles prononces avec un accent qui fit
tressaillir et trembler Spiagudry:

--Femme, tais-toi, nous resterons. Le tonnerre entre sans qu'on lui
ouvre la porte.

Spiagudry se serra contre Ordener.

--Matre! matre! dit-il faiblement, malheur  nous!

Un tumulte de pas se fit entendre dans l'escalier, puis deux hommes,
revtus d'habits religieux, entrrent dans la salle, suivis de
l'htesse effare.

L'un de ces hommes tait assez grand et portait l'habit noir et la
chevelure ronde des ministres luthriens; l'autre, de petite taille,
avait une robe d'ermite noue d'une ceinture de corde. Le capuchon
rabattu sur son visage ne laissait apercevoir que sa longue barbe
noire, et ses mains taient entirement caches sous les larges
manches de sa robe.

 l'aspect de ces deux personnages pacifiques, Spiagudry sentit
s'vanouir la terreur que la voix trange de l'un d'eux lui avait
cause.

--Ne vous alarmez pas, chre dame, disait le ministre  l'htesse, des
prtres chrtiens se rendent utiles  qui leur nuit; voudraient-ils
nuire  qui leur est utile? Nous implorons humblement un abri. Si le
rvrend docteur qui m'accompagne vous a parl durement tout 
l'heure, il a eu tort d'oublier cette modration de la voix,
recommande par nos voeux; hlas! les plus saints peuvent faillir.
J'tais gar sur la route de Skongen  Drontheim, sans guide dans la
nuit, sans asile dans la tempte. Ce rvrend frre, que j'ai
rencontr, loign comme moi de sa demeure, a daign me permettre de
venir avec lui vers la vtre. Il m'avait vant votre bont
hospitalire, chre dame; sans doute, il ne s'est pas tromp. Ne nous
dites pas comme le mauvais pasteur: _Advena, cur intrus?_
Accueillez-nous, digne htesse, et Dieu sauvera vos moissons de
l'orage, Dieu donnera dans la tempte un abri  vos troupeaux, comme
vous en aurez donn un aux voyageurs gars!

--Vieillard, interrompit la femme d'une voix farouche, je n'ai ni
moissons ni troupeaux.

--Eh bien! si vous tes pauvres, Dieu bnit le pauvre avant le riche.
Vous vieillirez avec votre poux, respects, non pour vos biens, mais
pour vos vertus; vos enfants crotront, entours de l'estime des
hommes et seront ce qu'aura t leur pre.

--Taisez-vous! cria l'htesse. C'est en restant ce que nous sommes que
nos enfants vieilliront comme nous dans le mpris des hommes, transmis
sur notre race de gnration en gnration. Taisez-vous, vieillard! La
bndiction se tourne en maldiction sur nos ttes.

--O ciel! reprit le ministre, qui donc tes-vous? dans quels crimes
passez-vous votre vie?

--Qu'appelez-vous crimes? qu'appelez-vous vertus? nous jouissons ici
d'un privilge; nous ne pouvons avoir de vertus ni commettre de
crimes.

--La raison de cette femme est gare, dit le ministre se tournant
vers le petit ermite, qui schait sa robe de bure devant le foyer.

--Non, prtre! rpliqua la femme, sachez o vous tes. J'aime mieux
faire horreur que piti. Je ne suis pas une insense, mais la femme
du....

Le retentissement prolong de la porte de la tour sous un coup violent
empcha d'entendre le reste, au grand dsappointement de Spiagudry et
d'Ordener qui avaient prt une attention muette  ce dialogue.

--Maudit soit, dit la femme rouge entre ses dents, le syndic
haut-justicier de Skongen, qui nous a assign pour demeure cette tour
voisine de la route! peut-tre n'est-ce pas encore Nychol.

Elle prit nanmoins la lampe.

--Aprs tout, si c'est encore un voyageur, qu'importe? le ruisseau
peut couler o le torrent a pass. Les quatre voyageurs rests seuls
s'entre-regardaient aux lueurs du foyer. Spiagudry, d'abord pouvant
par la voix de l'ermite, et rassur ensuite par sa barbe noire, et
peut-tre recommenc  trembler s'il et vu de quel oeil perant
celui-ci l'observait en dessous de son capuchon.

Dans le silence gnral, le ministre hasarda une question:

--Frre ermite, je prsume que vous tes un des prtres catholiques
chapps  la dernire perscution, et que vous regagniez votre
retraite lorsque, pour mon bonheur, je vous ai rencontr;
pourriez-vous me dire o nous sommes?

La porte dlabre de l'escalier en ruine se rouvrit avant que le frre
ermite et rpondu.

--Femme, vienne un orage, et il y aura foule pour s'asseoir  notre
table excre et s'abriter sous notre toit maudit.

--Nychol, rpondit la femme, je n'ai pu empcher....

--Et qu'importent tous ces htes, pourvu qu'ils paient? l'or est tout
aussi bien gagn en hbergeant un voyageur qu'en tranglant un
brigand.

Celui qui parlait ainsi s'tait arrt devant la porte, o les quatre
trangers pouvaient le contempler  leur aise. C'tait un homme de
proportions colossales, vtu, comme l'htesse, de serge rouge. Son
norme tte paraissait immdiatement pose sur ses larges paules, ce
qui contrastait avec le cou long et osseux de sa gracieuse pouse. Il
avait le front bas, le nez camard, les sourcils pais; ses yeux,
entours d'une ligne de pourpre, brillaient comme du feu dans du sang.
Le bas de son visage, entirement ras, laissait voir sa bouche grande
et profonde, dont un rire hideux entr'ouvrait les lvres noires comme
les bords d'une plaie incurable. Deux touffes de barbe crpue,
pendantes de ses joues sur son cou, donnaient  sa figure, vue de
face, une forme carre. Cet homme tait coiff d'un feutre gris, sur
lequel ruisselait la pluie, et dont sa main n'avait seulement pas
daign toucher le bord  l'aspect des quatre voyageurs.

En l'apercevant, Benignus Spiagudry poussa un cri d'pouvante, et le
ministre luthrien se dtourna frapp de surprise et d'horreur, tandis
que le matre du logis, qui l'avait reconnu, lui adressait la parole.

--Comment, vous voil, seigneur ministre! En vrit, je ne croyais pas
avoir l'amusement de revoir aujourd'hui votre air piteux et votre mine
effarouche.

Le prtre rprima son premier mouvement de rpugnance. Ses traits
devinrent graves et sereins.

--Et moi, mon fils, je m'applaudis du hasard qui a amen le pasteur
vers la brebis gare, afin, sans doute, que la brebis revnt enfin au
pasteur.

--Ah! par le gibet d'Aman, reprit l'autre en clatant de rire, voil
la premire fois que je m'entends comparer  une brebis. Croyez-moi,
pre, si vous voulez flatter le vautour, ne l'appelez pas pigeon.

--Celui par lequel le vautour devient colombe, console, mon fils, et
ne flatte pas. Vous croyez que je vous crains, et je ne fais que vous
plaindre.

--Il faut, en vrit, messire, que vous ayez bonne provision de piti;
j'aurais pens que vous l'aviez puise tout entire sur ce pauvre
diable, auquel vous montriez aujourd'hui votre croix pour lui cacher
ma potence.

--Cet infortun, rpondit le prtre, tait moins  plaindre que vous;
car il pleurait, et vous riez. Heureux qui reconnat, au moment de
l'expiation, combien le bras de l'homme est moins puissant que la
parole de Dieu!

--Bien dit, pre, reprit l'hte avec une horrible et ironique gaiet.
Celui qui pleure! Notre homme d'aujourd'hui, d'ailleurs, n'avait
d'autre crime que d'aimer tellement le roi qu'il ne pouvait vivre sans
faire le portrait de sa majest sur des petites mdailles de cuivre,
qu'il dorait ensuite artistement pour les rendre plus dignes de la
royale effigie. Notre gracieux souverain n'a pas t ingrat, et lui a
donn en rcompense de tant d'amour un beau cordon de chanvre, qui,
pour l'instruction de mes dignes htes, lui a t confr ce jour mme
sur la place publique de Skongen, par moi, grand-chancelier de l'ordre
du Gibet, assist de messire, ici prsent, grand-aumnier dudit ordre.

--Malheureux! arrtez, interrompit le prtre. Comment celui qui chtie
oublie-t-il le chtiment? coutez le tonnerre....

--Eh bien! qu'est-ce que le tonnerre? un clat de rire de Satan.

--Grand Dieu! il vient d'assister  la mort, et il blasphme!

--Trve aux sermons, vieux insens, cria l'hte d'une voix tonnante et
presque irrite; sinon vous pourriez maudire l'ange des tnbres qui
nous a runis deux fois en douze heures sur la mme voiture et sous le
mme toit. Imitez votre camarade l'ermite, qui se tait, car il a bonne
envie de retourner dans sa grotte de Lynrass. Je vous remercie, frre
ermite, de la bndiction que tous les matins,  votre passage sur la
colline, je vous vois donner  la Tour-Maudite; mais, en vrit,
jusqu'ici vous m'aviez sembl de haute taille, et cette barbe si noire
m'avait paru blanche. Vous tes bien cependant l'ermite de Lynrass, le
seul ermite du Drontheimhus?

--Je suis en effet le seul, dit l'ermite d'une voix sourde.

--Nous sommes donc, reprit l'hte, les deux solitaires de la
province.--Hol! Bechlie, hte un peu ce quartier d'agneau, car j'ai
faim. J'ai t retard, au village de Burlock, par ce maudit docteur
Manryll, qui ne voulait me donner que douze ascalins du cadavre; on en
donne quarante  cet infernal gardien du Spladgest,  Drontheim.--H,
messire de la perruque, qu'avez-vous donc? vous allez tomber  la
renverse.-- propos, Bechlie, as-tu termin le squelette de
l'empoisonneur Orgivius, ce fameux magicien? Il serait temps de
l'envoyer au cabinet de curiosits de Berghen. As-tu dpch l'un de
tes petits marcassins au syndic de Loevig pour rclamer ce qu'il me
doit? quatre doubles cus pour avoir fait bouillir une sorcire et
deux alchimistes, et enlev plusieurs chanes des poutres de la salle
de son tribunal, qu'elles dparaient; vingt ascalins pour avoir
dpendu Ismal Typhaine, juif dont s'tait plaint le rvrend vque;
et un cu pour avoir remis un bras de bois neuf  la potence de pierre
du bourg?

--Le salaire, rpondit la femme d'un voix aigre, est rest dans les
mains du syndic, parce que ton fils avait oubli la cuiller de bois
pour le recevoir, et qu'aucun valet du juge n'a voulu le lui remettre
en main propre.

Le mari frona le sourcil.

--Que leur cou me tombe entre les mains, ils verront si j'aurai besoin
d'une cuiller de bois pour les toucher. Il faut pourtant mnager ce
syndic. C'est  lui qu'est renvoye la requte du voleur Ivar, qui se
plaint de ce que la question lui a t donne, non par un
tortionnaire, mais par moi, allguant que, n'ayant pas encore t
jug, il n'est pas encore infme.-- propos, femme, empche donc tes
petits de jouer avec mes tenailles et mes pinces;. ils ont drang
tous mes instruments, si bien que je n'ai pu m'en servir
aujourd'hui.--O sont-ils, ces petits monstres? continua l'hte en
s'approchant du tas de paille o Spiagudry avait cru voir trois
cadavres. Les voil couchs l; ils dorment, malgr le bruit, comme
trois dpendus.

 ces paroles, dont l'horreur contrastait avec la tranquillit
effrayante et l'atroce gaiet de celui qui les prononait, le lecteur
a peut-etre dja devin quel est l'habitant de la tour de Vygla.
Spiagudry, qui, ds son apparition, le reconnut pour l'avoir vu
figurer souvent dans de sinistres crmonies sur la place de
Drontheim, se sentit prs de dfaillir d'pouvante, en songeant
surtout au motif personnel qu'il avait depuis la veille pour craindre
ce terrible fonctionnaire. Il se pencha vers Ordener, et lui dit d'une
voix presque inarticule:

--C'est Nychol Orugix, bourreau du Drontheimbus!

Ordener, d'abord frapp d'horreur, tressaillit et regretta la route et
la tempte. Mais bientt je ne sais quel sentiment de curiosit
indfinissable s'empara de lui, et, tout en plaignant l'embarras et
l'pouvante de son vieux guide, il prtait son attention entire aux
paroles et  l'habitude de vie de l'tre singulier qu'il avait sous
les yeux, comme on coute avidement le grondement d'une hyne ou le
rugissement d'un tigre amen du dsert dans nos villes. Le pauvre
Benignus tait loin d'avoir l'esprit assez libre pour faire de son
ct des observations psychologiques. Cach derrire Ordener, il se
ramassait dans son manteau, portait une main inquite  son empltre,
attirait sur son visage le derrire de sa perruque flottante, et ne
respirait que par gros soupirs.

Cependant l'htesse avait servi sur un grand plat de terre le quartier
d'agneau rti, pourvu de sa queue rassurante. Le bourreau vint
s'asseoir en face d'Ordener et de Spiagudry, entre les deux prtres;
et sa femme, aprs avoir charg la table d'une cruche de bire
mielle, d'un morceau de _rindebrod_ [Footnote: Pain d'corce dont se
nourrit la classe indigente en Norvge.] et de cinq assiettes de bois,
s'assit devant le feu, et s'occupa d'aiguiser les pinces brches de
son mari.

--a, rvrend ministre, dit Orugix en riant, la brebis vous offre de
l'agneau. Et vous, seigneur de la perruque, est-ce le vent qui a ainsi
ramen votre coiffure sur votre visage?

--Le vent... seigneur, l'orage.... balbutia le tremblant Spiagudry.

--Allons, enhardissez-vous, mon vieux. Vous voyez que les seigneurs
prtres et moi nous sommes bons diables. Dites-nous qui vous tes et
quel est votre jeune compagnon le taciturne, et parlez un peu. Faisons
connaissance. Si vos discours tiennent tout ce que promet votre vue,
vous devez tre bien amusant.

--Le matre plaisante, dit le concierge contractant ses lvres,
montrant ses dents et clignant son oeil pour avoir l'air de rire, je
ne suis qu'un pauvre vieux.

--Oui, interrompit le jovial bourreau, quelque vieux savant, quelque
vieux sorcier.

--Oh! seigneur matre, savant oui, sorcier non.

--Tant pis, un sorcier complterait notre joyeux sanhdrin.--Seigneurs
mes htes, buvons pour rendre la parole  ce vieux savant, qui va
gayer notre souper.  la sant du pendu d'aujourd'hui, frre
prdicateur! Eh bien! pre ermite, vous refusez ma bire? L'ermite
avait en effet tir de dessous sa robe une grande gourde pleine d'une
eau trs claire, dont il remplit son verre.

--Parbleu! ermite de Lynrass, s'cria le bourreau, si vous ne gotez
pas de ma bire, je goterai de cette eau que vous lui prfrez.

--Soit, rpondit l'ermite.

--Otez d'abord votre gant, rvrend frre, rpliqua le bourreau; on ne
verse  boire qu' main nue.

L'ermite fit un signe de refus.

--C'est un voeu, dit-il.

--Versez donc toujours, dit le bourreau.

 peine Orugix eut-il port son verre  ses lvres, qu'il le repoussa
brusquement, tandis que l'ermite vidait le sien d'un trait.

--Par le calice de Jsus, rvrend ermite, quelle est cette liqueur
infernale? je n'en ai point bu de pareille, depuis le jour o je
faillis me noyer dans ma navigation de Copenhague  Drontheim. En
vrit, ermite, ce n'est pas de l'eau de la source de Lynrass; c'est
de l'eau de mer.

--De l'eau de mer! rpta Spiagudry avec une pouvante qu'augmentait
la vue du gant de l'ermite.

--Eh bien! dit le bourreau se tournant vers lui avec un clat de rire,
tout vous alarme donc ici, mon vieux Absalon, jusqu' la boisson mme
d'un saint cnobite qui se mortifie?

--Hlas! non, matre. Mais de l'eau de mer.... Il n'y a qu'un
homme....

--Allons, vous ne savez que dire, sire docteur; votre trouble parmi
nous vient d'une mauvaise conscience ou du mpris.

Ces mots prononcs d'un ton d'humeur ramenrent Spiagudry  la
ncessit de dissimuler sa terreur. Pour amadouer son redoutable hte,
il appela  son secours sa vaste mmoire, et rallia le peu de prsence
d'esprit qui lui restait.

--Du mpris, moi, du mpris pour vous, seigneur matre! pour vous,
dont la prsence dans une province donne  cette province le _merum
imperium_ [Footnote: _Droit de sang_, d'avoir un bourreau.] pour vous,
matre des hautes-oeuvres, excuteur de la vindicte sculire, pe de
la justice, bouclier de l'innocence! pour vous, qu'Aristote, livre
six, chapitre dernier de ses _Politiques_, classe parmi les
magistrats, et dont Paris de Puteo, dans son trait _de Syndico_, fixe
le traitement  cinq cus d'or, comme l'atteste ce passage: _Quinque
aureos manivolto_! pour vous, seigneur, dont les confrres  Cronstadt
acquirent la noblesse aprs trois cents ttes coupes! pour vous,
dont les terribles mais honorables fonctions sont remplies avec
orgueil, en Franconie par le plus nouveau mari,  Reutlingue par le
plus jeune conseiller,  Stedien par le dernier bourgeois install! Et
ne sais-je pas encore, mon bon matre, que vos confrres ont en France
droit de _havadium_ sur chaque malade de Saint-Ladre, sur les
pourceaux, et sur les gteaux de la veille de l'piphanie! Comment
n'aurais-je pas un profond respect pour vous, quand l'abb de
Saint-Germain-des-Prs vous donne chaque anne,  la Saint-Vincent,
une tte de porc, et vous fait marcher en tte de sa procession!

Ici la verve rudite du concierge fut brusquement interrompue par le
bourreau.

--C'est par ma foi la premire nouvelle que j'en ai! Le docte abb
dont vous parlez, rvrend, m'a jusqu' prsent fraud de tous ces
beaux droits que vous peignez d'une faon si sduisante.--Sires
trangers, poursuivit Orugix, sans m'arrter  toutes les
extravagances de ce vieux fou, il est vrai que j'ai manqu ma
carrire. Je ne suis aujourd'hui que le pauvre bourreau d'une pauvre
province. Eh bien! j'aurais d certes faire un plus beau chemin que
Stillison Dickoy, ce fameux bourreau de Moscovie. Croiriez-vous que je
suis le mme qui fut dsign, il y a vingt-quatre ans, pour
l'excution de Schumacker?

--De Schumacker, du comte de Griffenfeld! s'cria Ordener.

--Cela vous tonne, seigneur le muet. Eh bien! oui, de ce mme
Schumacker qu'un singulier hasard replace encore sous ma main, dans le
cas o il plairait au roi de lever le sursis.--Vidons cette cruche,
messieurs, et je vais vous conter comment il se fait qu'aprs avoir
dbut avec tant d'clat, je finisse si misrablement.

--J'tais, en 1676, valet de Rhum Stuald, bourreau royal de
Copenhague. Lors de la condamnation du comte de Griffenfeld, mon
matre tant tomb malade, je fus, grce  mes protections, choisi
pour le remplacer dans cette honorable excution. Le 5 juin--je
n'oublierai jamais ce jour,--ds cinq heures du matin, aid du matre
des basses oeuvres [Footnote: Charpentier des chafauds], je dressai
sur la place de la citadelle un grand chafaud que nous tendmes de
noir, par respect pour le condamn.  huit heures la garde-noble
entoura l'chafaud, et les hulans de Slesvig continrent la foule qui
se pressait sur la place. Quel autre  ma place n'et t enivr!
Debout, et sabre en main, j'attendais sur l'estrade. Tous les regards
taient fixs sur moi; j'tais en ce moment le personnage le plus
important des deux royaumes. Ma fortune, disais-je, est faite, car que
pourraient sans moi tous ces grands seigneurs qui ont jur la perte du
chancelier? Je me voyais dj excuteur royal en titre de la capitale;
j'avais des valets, des privilges... coutez! L'horloge du fort sonne
dix heures. Le condamn sort de sa prison, traverse la place, monte 
l'chafaud d'un pas ferme et d'un air tranquille. Je veux lui lier les
cheveux; il me repousse, et se rend  lui-mme ce dernier service.--Il
y avait longtemps, dit-il en souriant au prieur de Saint-Andr, que je
ne m'tais coiff moi-mme. Je lui offre le bandeau noir, il l'loign
de ses yeux avec ddain, mais sans me marquer de mpris.--Mon ami, me
dit-il, voil peut-tre la premire fois qu'un espace de quelques
pieds rassemble les deux officiers extrmes de l'ordre judiciaire, le
chancelier et le bourreau. Ces paroles sont restes graves dans ma
tte. Il refuse encore le coussin noir que je voulais mettre sous ses
genoux, embrasse le prtre, et s'agenouille, aprs avoir dit d'une
voix forte qu'il mourait innocent. Alors je brisai d'un coup de masse
l'cusson de ses armoiries, en criant, comme de coutume:

--Cela ne se fait pas sans une juste cause! Cet affront branla la
fermet du comte; il plit; mais il se hta de dire:--Le roi me les a
donnes, le roi peut me les ter. Il appuya sa tte sur le billot, les
yeux tourns vers l'est, et moi, je levai mon sabre des deux mains...
coutez bien!--En ce moment un cri arrive jusqu' moi:--Grce, au nom
du roi! grce pour Schumacker! Je me retourne. C'tait un aide de camp
qui galopait vers l'chafaud en agitant un parchemin. Le comte se
relve d'un air, non joyeux, mais seulement satisfait. Le parchemin
lui est remis.--Juste Dieu! s'crie-t-il, la prison perptuelle! leur
grce est plus dure que la mort.--Il descend, abattu comme un voleur,
de l'chafaud o il tait mont serein. Pour moi, cela m'tait gal.
Je ne me doutais gure que le salut de cet homme tait ma perte. Aprs
avoir dmoli l'chafaud, je rentre chez mon matre, encore plein
d'esprances, quoiqu'un peu dsappoint d'avoir perdu l'cu d'or, prix
de la chute de la tte. Ce n'tait pas tout. Le lendemain je reois un
ordre de dpart et un diplme d'excuteur provincial pour le
Drontheimhus! Bourreau de province, et de la dernire province de
Norvge! Or sachez, messires, comment de petites causes amnent de
grands effets. Les ennemis du comte, afin de se donner un air de
clmence, avaient tout dispos pour que la grce arrivt un moment
aprs l'excution. Il s'en fallut d'une minute; on s'en prit  ma
lenteur, comme s'il et t dcent d'empcher un personnage illustre
de s'amuser quelques instants avant le dernier! comme si un excuteur
royal qui dcapite un grand-chancelier pouvait le faire sans plus de
dignit et de mesure qu'un bourreau de province qui pend un juif! 
cela se joignit la malveillance. J'avais un frre, que mme je crois
avoir encore. Il tait parvenu, en changeant de nom, dans la maison du
nouveau chancelier, comte d'Ahlefeld.  Copenhague, ma prsence
importuna le misrable. Mon frre me mprise, parce que ce sera
peut-tre moi qui le pendrai un jour.

Ici le disert narrateur s'interrompit pour donner passage  sa gaiet,
puis il continua:

--Vous voyez, chers htes, que j'ai pris mon parti. Ma foi, au diable
l'ambition! j'exerce ici honntement mon mtier; je vends mes
cadavres, ou Bechlie en fait des squelettes, que m'achte le cabinet
d'anatomie de Berghen. Je ris de tout, mme de cette pauvre femelle
qui a t bohmienne et que la solitude rend folle. Mes trois
hritiers grandissent dans la crainte du diable et de la potence. Mon
nom est l'pouvantail des petits enfants du Drontheimhus. Les syndics
me fournissent une charrette et des habits rouges. La Tour-Maudite me
garantit de la pluie comme ferait le palais de l'vque. Les vieux
prtres que l'orage pousse chez moi me prchent, les savants me
flagornent. En somme, je suis aussi heureux qu'un autre, je bois, je
mange, je pends, et je dors.

Le bourreau n'avait pas men  fin ce long discours sans l'entremler
de bire et de bruyantes explosions de rire.

--Il tue, et il dort! murmura le ministre; l'infortun!

--Que ce misrable est heureux! s'cria l'ermite.

--Oui, frre ermite, dit le bourreau, misrable comme vous, mais
certes plus heureux. Tenez, le mtier serait bon si l'on ne semblait
prendre plaisir  en ruiner les bnfices. Croiriez-vous que je ne
sais quelles fameuses noces ont fourni  l'aumnier nouvellement nomm
de Drontheim l'occasion de demander la grce de douze condamns qui
m'appartiennent?

--Qui vous appartiennent! s'cria le ministre.

--Oui, sans doute, pre. Sept d'entre eux devaient tre fouetts, deux
marqus sur la joue gauche, et trois pendus, ce qui fait en somme
douze.--Oui, douze cus et trente ascalins, que je perds si la grce
est accorde. Comment trouvez-vous, sires trangers, cet aumnier qui
dispose ainsi de mon bien? Ce maudit prtre s'appelle Athanase Munder.
Oh! si je le tenais!

Le ministre se leva, et dit d'une voix gale et d'un air tranquille:

--Mon fils, c'est moi qui suis Athanase Munder.

 ce nom la colre s'alluma dans tous les traits d'Orugix, il s'lana
brusquement de son sige. Puis son regard irrit rencontra le regard
calme et bienveillant de l'aumnier, et il vint se rasseoir lentement,
muet et confus.

Il se fit un moment de silence. Ordener, qui s'tait lev de table,
prt  dfendre le prtre, le rompit le premier.

--Nychol Orugix, dit-il, voici treize cus pour vous ddommager de la
grce des condamns.

--Hlas! interrompit le ministre, qui sait si je l'obtiendrai? Il
faudrait que je pusse parler au fils du vice-roi, car cela dpend de
son mariage avec la fille du chancelier.

--Seigneur aumnier, rpondit le jeune homme d'une voix ferme, vous
l'obtiendrez. Ordener Guldenlew ne recevra pas l'anneau nuptial, que
les fers de vos protgs ne soient rompus.

--Jeune tranger, vous n'y pouvez rien; mais Dieu vous entende et vous
rcompense!

Cependant, les treize cus d'Ordener avaient achev ce que le regard
du prtre avait commenc. Nychol, entirement apais, reprit sa
gaiet.

--Tenez, rvrend aumnier, vous tes un brave homme, digne de
desservir la chapelle de Saint-Hilarion; j'en disais de vous plus que
je n'en pensais. Vous marchez droit dans votre sentier, ce n'est pas
votre faute s'il croise le mien. Mais celui auquel j'en veux, c'est le
gardien des morts de Drontheim, ce vieux magicien, concierge du
Spladgest. Quel est son nom dj? Spliugry?... Spadugry?... Dites-moi,
mon vieux docteur, vous qui tes une Babel de science, vous qui
connaissez tout, vous ne pourriez pas m'aider  trouver le nom de ce
sorcier, votre confrre? Vous avez d le rencontrer quelquefois, les
jours de sabbat, chevauchant en l'air sur un balai?

Certes, si le pauvre Benignus avait pu s'enfuir en ce moment sur
quelque monture arienne de ce genre, le narrateur de cette histoire
ne doute pas qu'il ne lui et confi avec bien de la joie sa frle
machine pouvante. Jamais l'amour de la vie ne s'tait dvelopp avec
autant de force chez lui, que depuis qu'il percevait de tous ses
organes l'imminence du danger. Tout ce qu'il voyait l'effrayait; les
souvenirs de la Tour-Maudite, l'oeil hagard de la femme rouge, la
voix, les gants et la boisson du mystrieux ermite, l'aventurire
intrpidit de son jeune compagnon, et, par-dessus tout, le bourreau;
ce bourreau dans le repaire duquel il tombait en fuyant, charg d'un
crime. Il tremblait si fort que tout mouvement volontaire tait chez
lui paralys, surtout lorsqu'il vit la conversation se tourner sur
lui, et qu'il entendit l'apostrophe du formidable Orugix. Comme il ne
se souciait gure d'imiter l'hrosme du prtre, sa langue embarrasse
se refusa assez longtemps  rpondre.

--Eh bien! reprit le bourreau, savez-vous le nom de ce concierge du
Spladgest? Est-ce que votre perruque vous rend sourd?

--Un peu, seigneur...--Mais, dit-il enfin, je ne sais pas ce nom, je
vous jure.

--Il ne le sait pas? dit la voix redoute de l'ermite. Il a tort d'en
faire serment. Cet homme se nomme Benignus Spiagudry.

--Moi! moi! grand Dieu! s'cria le vieillard avec terreur.

Le bourreau clata de rire.

--Et qui vous dit que c'est vous? c'est de ce paen de concierge que
nous parlons. En vrit, ce pdagogue s'effraie de rien. Que serait-ce
donc si ses grimaces si drles avaient une cause srieuse? Ce vieux
fou serait amusant  pendre.--Ainsi, vnrable docteur, poursuivit le
bourreau que les terreurs de Spiagudry gayaient, vous ne connaissez
pas ce Benignus Spiagudry?

--Non, matre, dit le concierge un peu rassur par son _incognito_, je
ne le connais pas, je vous assure. Et puisqu'il a le malheur de vous
dplaire, je serais, matre, bien fch, vraiment, de connatre cet
homme.

--Et vous, seigneur ermite, reprit Orugix, vous paraissez le
connatre?

--Oui, vraiment, rpondit l'ermite. C'est un homme grand, vieux, sec,
chauve...

Spiagudry, justement alarm de cette prosopographie, raffermit en hte
sa perruque.

--Il a, continua l'ermite, les mains longues comme celles d'un voleur
qui n'a pas rencontr de voyageur depuis huit jours, le dos courb...

Spiagudry se redressa de son mieux.

--Du reste, on pourrait le prendre pour un des cadavres qu'il garde,
s'il n'avait les yeux aussi perants. Spiagudry porta la main  son
empltre protecteur.

--Merci, pre, dit le bourreau  l'ermite; en quelque lieu que je le
trouve, je reconnatrai maintenant le vieux juif.

Spiagudry, qui tait trs bon chrtien, rvolt de cette intolrable
injure, ne put rprimer une exclamation.

--Juif, matre!

Puis il s'arrta tout court, tremblant d'en avoir trop dit.

--Eh bien, juif ou paen, qu'import, s'il a des relations avec le
diable, comme on le dit!

--Je le croirais volontiers, reprit l'ermite avec un sourire
sardonique que son capuchon ne cachait pas entirement, s'il n'tait
pas si poltron. Mais comment pourrait-il pactiser avec Satan? il est
aussi lche que mchant. Quand la peur le prend, il ne se connat
plus.

L'ermite parlait lentement, comme s'il et compos sa voix; et la
lenteur mme de ses paroles leur donnait une expression singulire. |

--Il ne se connat plus! rpta intrieurement Spiagudry.

--Je suis fch qu'un mchant soit lche, dit le bourreau; il ne vaut
pas la peine d'tre ha. Il faut combattre un serpent, on ne peut
qu'craser un lzard.

Spiagudry hasarda quelques paroles pour sa dfense.

--Mais, seigneurs; tes-vous srs que l'officier public dont vous
parlez soit tel que vous le dites? A-t-il donc une rputation?...

--Une rputation! reprit l'ermite; la plus excrable rputation de la
province!

Benignus, dsappoint, se tourna vers le bourreau.

--Seigneur matre, quels torts lui reprochez-vous? car je ne doute pas
que votre haine ne soit lgitime.

--Vous avez raison, vieillard, de n'en pas douter. Comme son commerce
ressemble au mien, Spiagudry fait tout ce qu'il peut pour me nuire.

--Oh! matre, ne le croyez pas! Ou, s'il en est ainsi, c'est que cet
homme ne vous a pas vu comme moi, entour de votre gracieuse femme et
de vos charmants enfants, admettant les trangers au bonheur de votre
foyer domestique. S'il et joui, comme nous, de votre aimable
hospitalit, matre, ce malheureux ne pourrait tre votre ennemi.

Spiagudry achevait  peine cette adroite allocution, quand la grande
femme, jusqu'alors muette, se leva, et dit d'une voix aigrement
solennelle:

--La langue de la vipre n'est jamais plus venimeuse que lorsqu'elle
est enduite de miel.

Puis elle se rassit, et continua de fourbir ses pinces, travail dont
le bruit rauque et criard, remplissant les intervalles de la
conversation, faisait, aux dpens des oreilles des quatre voyageurs,
l'office des choeurs dans une tragdie grecque.

--Cette femme est folle, vraiment! se dit tout bas le concierge, ne
pouvant s'expliquer autrement le mauvais effet de sa flatterie.

--Bechlie a raison, docteur aux blonds cheveux! s'cria le bourreau.
Je vous tiens pour langue de vipre, si vous continuez de justifier
plus longtemps ce Spiagudry.

-- Dieu ne plaise, matre! s'cria celui-ci; je ne le justifie
nullement.

-- la bonne heure. Vous ignorez d'ailleurs jusqu'o il pousse
l'insolence. Croiriez-vous que l'impudent a la tmrit de me disputer
la proprit de Han d'Islande?

--De Han d'Islande! dit brusquement l'ermite.

--Eh, oui. Vous connaissez ce fameux brigand?

--Oui, dit l'ermite.

--Eh bien, tout brigand revient au bourreau, n'est-il pas vrai? Que
fait cet infernal Spiagudry? il demande qu'on mette  prix la tte de
Han.

--Il demande qu'on mette  prix la tte de Han? interrompit l'ermite.

--Il en a l'audace; et cela uniquement pour que le corps lui revienne,
et que je sois frustr de ma proprit.

--Voil qui est infme, matre Orugix; oser vous disputer un bien qui
vous appartient si videmment!

Ces mots taient accompagns du sourire malicieux qui effrayait
Spiagudry.

--Le tour est d'autant plus noir, ermite, qu'il me faudrait une
excution comme celle de Han pour me tirer de mon obscurit, et me
faire la fortune que ne m'a pas faite celle de Schumacker.

--En vrit, matre Nychol?

--Oui, frre ermite, le jour de l'arrestation de Han, venez me voir,
et nous immolerons un pourceau gras  mon lvation future.

--Volontiers; mais savez-vous si je serai libre ce jour-l? D'ailleurs
vous aviez tout  l'heure envoy au diable l'ambition.

--Eh sans doute, pre, quand je vois que, pour dtruire mes esprances
les mieux fondes, il suffit d'un Spiagudry et d'une requte de mise 
prix.

--Ah! reprit l'ermite d'une voix trange, Spiagudry a demand la mise
 prix!

Cette voix tait pour le pauvre homme comme le regard du crapaud pour
l'oiseau.

--Seigneurs, dit-il, pourquoi juger tmrairement? Cela n'est pas sr,
peut-tre est-ce un faux bruit.

--Un faux bruit! s'cria Orugix, la chose n'est que trop certaine. La
demande des syndics est en ce moment  Drontheim, appuye de la
signature du concierge du Spladgest. On n'attend que la dcision de
son excellence le gnral gouverneur.

Le bourreau tait si bien instruit, que Spiagudry n'osa poursuivre sa
justification; il se contenta de maudire intrieurement, pour la
centime fois, son jeune compagnon. Mais que devint-il lorsqu'il
entendit l'ermite, qui depuis quelques moments paraissait mditer,
s'crier soudain d'un ton railleur:

--Matre Nychol, quel est donc le supplice des sacrilges?

Ces paroles firent sur Spiagudry le mme effet que si on lui avait
arrach son empltre et sa perruque. Il attendit avec anxit la
rponse d'Orugix, qui acheva d'abord de vider son verre.

--Cela dpend du genre de sacrilge, rpondit le bourreau.

--Si le sacrilge est la profanation d'un mort?

Pour le coup, le tremblant Benignus s'attendit  voir son nom sortir
d'un moment  l'autre de la bouche de l'inexplicable ermite.

--Autrefois, dit froidement Orugix, on l'enterrait vivant avec le
cadavre profan.

--Et maintenant?

--Maintenant on est plus doux.

--On est plus doux! dit Spiagudry, respirant  peine.

--Oui, reprit le bourreau de l'air satisfait et ngligent d'un artiste
qui parle de son art; on lui imprime d'abord, avec un fer chaud, une S
sur le gras des jambes.

--Et ensuite? interrompit le vieux concierge, contre lequel il et t
difficile d'excuter cette partie de la peine.

--Ensuite, dit le bourreau, on se contente de le pendre.

--Misricorde! s'cria Spiagudry; de le pendre!

--Eh bien, qu'a-t-il? il me regarde de l'air dont le patient regarde
le gibet.

--Je vois avec plaisir, disait l'ermite, que l'on est revenu  des
principes d'humanit.

En ce moment, l'orage, qui avait cess, permit d'entendre trs
distinctement au dehors le son clair et intermittent d'un cor.

--Nychol, dit la femme, on est  la poursuite de quelque malfaiteur,
c'est le cor des archers.

--Le cor des archers! rpta chacun des interlocuteurs avec un accent
diffrent, mais Spiagudry avec celui de la plus profonde terreur.

Ils achevaient  peine cette exclamation quand on frappa  la porte de
la tour.




XIII

                    Il ne faut qu'un homme, un signal; les lments
                    d'une rvolution sont tout prts. Qui commencera?
                    Ds qu'il y aura un point d'appui, tout
                    s'branlera.

                    BONAPARTE.


Loevig est un gros bourg situ sur la rive septentrionale du golfe de
Drontheim, et adoss  une chane basse de collines nues et
bizarrement barioles par diverses sortes de cultures, pareilles  de
grands pans de mosaque appuys  l'horizon. L'aspect du bourg est
triste; la cabane de bois et de jonc du pcheur, la hutte conique
btie de terre et de cailloux o le mineur invalide passe le peu de
vieux jours que ses pargnes lui permettent de donner au soleil et au
repos, la frle charpente abandonne que le chasseur de chamois revt
 son tour d'un toit de paille et de murs de peaux de btes, bordent
des rues plus longues que le bourg, parce qu'elles sont troites et
tortueuses. Sur une place o l'on ne voit plus aujourd'hui que les
vestiges d'une grosse tour, s'levait alors l'ancienne forteresse
btie par Horda le Fin-Archer, seigneur de Loevig et frre d'armes du
roi paen Halfdan, et occupe en 1698 par le syndic du bourg, lequel
en et t l'habitant le mieux log, sans la cigogne argente qui
venait tous les ts se percher  l'extrmit du clocher pointu de
l'glise, pareille  la perle blanche au sommet du bonnet aigu d'un
mandarin.

Le matin mme du jour o Ordener tait arriv  Drontheim, un
personnage tait dbarqu, galement incognito,  Loevig. Sa litire
dore, quoique sans armoiries, ses quatre grands laquais arms
jusqu'aux dents, avaient soudain fait le sujet de toutes les
conversations et de foutes les curiosits. L'hte de la _Mouette
d'or_, petite taverne o le grand personnage tait descendu, avait
pris lui-mme un air mystrieux et rpondait  toutes les questions:
Je ne sais pas, d'un air qui voulait dire: Je sais tout, mais vous ne
saurez rien. Les grands laquais taient plus muets que des poissons,
et plus sombres que les bouches d'une mine. Le syndic s'tait d'abord
renferm dans sa tour, attendant dans sa dignit la premire visite de
l'tranger; mais bientt les habitants l'avaient vu avec surprise se
prsenter deux fois inutilement  la _Mouette d'or_, et le soir pier
un salut du voyageur appuy sur sa fentre entrouverte. Les commres
infraient de l que le personnage avait fait connatre son haut rang
au seigneur syndic. Elles se trompaient. Un messager expdi par
l'tranger s'tait prsent chez le syndic pour y faire viser son
droit de passe, et le syndic avait remarqu sur le grand cachet de
cire verte du paquet qu'il portait deux mains de justice croises
soutenant un manteau d'hermine surmont d'une couronne de comte
impose  un cusson autour duquel pendaient les colliers de
l'lphant et de Dannebrog. Cette observation avait suffi au syndic,
qui dsirait vivement obtenir de la grande chancellerie le haut
syndicat du Drontheimhus. Mais il avait perdu ses avances, car le
noble inconnu ne voulait voir personne.

Le second jour de l'arrive de ce voyageur  Loevig tirait  sa fin,
lorsque l'hte entra dans sa chambre en disant, aprs une inclination
profonde, que le messager attendu de sa courtoisie venait d'arriver.

--Eh bien, dit sa courtoisie, qu'il monte.

Un instant aprs, le messager entra, ferma soigneusement la porte,
puis saluant jusqu' terre l'tranger qui s'tait  demi tourn vers
lui, attendit dans un silence respectueux qu'il lui adresst la
parole.

--Je vous esprais ce matin, dit celui-ci; qui donc vous a retenu?

--Les intrts de votre grce, seigneur comte; ai-je un autre souci?

--Que fait Elphge? que fait Frdric?

--Ils sont bien portants.

--Bien! bien! interrompit le matre; n'avez-vous rien de plus
intressant  m'apprendre? Quoi de nouveau  Drontheim?

--Rien, sinon que le baron de Thorvick y est arriv hier.

--Oui, je sais qu'il a voulu consulter ce vieux mecklembourgeois Levin
sur le mariage projet. Savez-vous quel a t le rsultat de son
entrevue avec le gouverneur?

--Aujourd'hui  midi, heure de mon dpart, il n'avait point encore vu
le gnral.

--Comment! arriv de la veille! Vous m'tonnez, Musdoemon. Et avait-il
vu la comtesse?

--Encore moins, seigneur.

--C'est donc vous qui l'avez vu?

--Non, mon noble matre; et d'ailleurs je ne le connais pas.

--Et comment, si personne ne l'a vu, savez-vous qu'il est  Drontheim?

--Par son domestique, qui est descendu hier au palais du gouverneur.

--Mais lui, est-il donc descendu ailleurs?

--Son domestique assure qu'en arrivant il s'est embarqu pour
Munckholm, aprs tre entr dans le Spladgest.

Le regard du comte s'enflamma.

--Pour Munckholm! pour la prison de Schumacker! en tes-vous certain?
J'ai toujours pens que cet honnte Levin tait un tratre. Pour
Munckholm! Qui peut l'attirer l? va-t-il demander aussi des conseils
 Schumacker? va-t-il?...

--Noble seigneur, interrompit Musdoemon, il n'est pas sr qu'il y soit
all.

--Quoi! et que me disiez-vous donc? vous jouez-vous de moi?

--Pardon, votre grce, je rptais au seigneur comte ce que disait le
domestique du seigneur baron. Mais le seigneur Frdric, qui tait
hier de garde au donjon, n'y a point vu le baron Ordener.

--Belle preuve! mon fils ne connat pas le fils du vice-roi. Ordener a
pu entrer au fort incognito.

--Oui, seigneur; mais le seigneur Frdric affirme n'avoir vu
personne.

Le comte parut se calmer.

--Cela est diffrent; mon fils l'affirme-t-il en effet?

--Il me l'a assur  trois reprises; et l'intrt du seigneur Frdric
est ici le mme que celui de sa grce.

Cette rflexion du messager rassura compltement le comte.

--Ah! dit-il, je comprends. Le baron, en arrivant, aura voulu se
promener un peu sur le golfe, et le domestique se sera persuad qu'il
allait  Munckholm. En effet, qu'irait-il faire l? j'tais bien sot
de m'alarmer. Cette nonchalance de mon gendre  voir le vieux Levin
prouve au contraire que son affection pour lui n'est pas si vive que
je le craignais. Vous ne croiriez pas, mon cher Musdoemon, poursuivit
le comte avec un sourire, que je m'imaginais dj Ordener amoureux
d'thel Schumacker, et que je btissais un roman et une intrigue sur
ce voyage  Munckholm. Mais, Dieu merci, Ordener est moins fou que
moi.-- propos, mon cher, que devient cette jeune Dana entre les
mains de Frdric?

Musdoemon avait conu les mmes alarmes que son matre touchant thel
Schumacker, et les avait combattues sans pouvoir les vaincre aussi
aisment. Cependant, charm de voir son matre sourire, il se garda
bien de troubler sa scurit et chercha au contraire  l'accrotre,
afin d'accrotre cette srnit si prcieuse dans les grands pour
leurs favoris.

--Noble comte, votre fils a chou prs de la fille de Schumacker;
mais il parat qu'un autre a t plus heureux.

Le comte l'interrompit vivement.

--Un autre! quel autre?

--Eh! mais, je ne sais quel serf, paysan ou vassal...

--Dites-vous vrai? s'cria le comte, dont la figure dure et sombre
tait devenue radieuse.

--Le seigneur Frdric me l'a affirm, ainsi qu' la noble comtesse.

Le comte se leva et se mit  parcourir la chambre en se frottant les
mains.

--Musdcemon, mon cher Musdoemon, encore un effort et nous sommes au
but. Le rejeton de l'arbre est fltri; il ne nous reste plus qu'
renverser le tronc.--Avez-vous encore quelque bonne nouvelle?

--Dispolsen a t assassin.

Le visage du comte se drida entirement.

--Ah! vous verrez que nous marcherons de triomphe en triomphe. A-t-on
ses papiers? a-t-on surtout ce coffre de fer?

--J'annonce avec peine  votre grce que le meurtre n'a point t
commis par les ntres. Il a t tu et dpouill sur les grves
d'Urchtal, et l'on attribue cet exploit  Han d'Islande.

--Han d'Islande! reprit le matre, dont le visage s'tait rembruni;
quoi! ce brigand clbre que nous voulons mettre  la tte de nos
rvolts!

--Lui-mme, noble comte; et je crains, d'aprs ce que j'en ai entendu
dire, que nous n'ayons de la peine  le trouver. En tout cas, je me
suis assur d'un chef qui prendra son nom et pourra le remplacer.
C'est un farouche montagnard, haut et dur comme un chne, froce et
hardi comme un loup dans un dsert de neige; il est impossible que ce
formidable gant ne ressemble pas  Han d'Islande.

--Ce Han d'Islande, demanda le comte, est donc de haute taille?

--C'est le bruit le plus populaire, votre grce.

--J'admire toujours, mon cher Musdoemon, l'art avec lequel vous
disposez vos plans. Quand clate l'insurrection?

--Oh! trs prochainement, votre grce; en ce moment peut-tre. La
tutelle royale pse depuis longtemps aux mineurs; tous saisissent avec
joie l'ide d'un soulvement. L'incendie commencera par Guldbranshal,
s'tendra  Sund-Mor, gagnera Kongsberg. Deux mille mineurs peuvent
tre sur pied en trois jours. La rvolte se fera au nom de Schumacker;
c'est en ce nom que leur parlent nos missaires. Les rserves du Midi
et la garnison de Drontheim et de Skongen s'branleront; et vous serez
ici justement pour touffer la rbellion, nouveau et insigne service
aux yeux du roi, et pour le dlivrer de ce Schumacker si inquitant
pour son trne. Voil sur quelles indestructibles bases s'lvera
l'difice que couronnera le mariage de la noble dame Ulrique avec le
baron de Thorvick.

L'entretien intime de deux sclrats n'est jamais long, parce que ce
qu'il y a d'homme en eux s'effraie bien vite de ce qu'il y a
d'infernal. Quand deux mes perverses s'talent rciproquement leur
impudique nudit, leurs mutuelles laideurs les rvoltent. Le crime
fait horreur au crime mme; et deux mchants qui conversent, avec tout
le cynisme du tte--tte, de leurs passions, de leurs plaisirs, de
leurs intrts, se sont l'un  l'autre comme un effroyable miroir.
Leur propre bassesse les humilie dans autrui, leur propre orgueil les
confond, leur propre nant les pouvante; et ils ne peuvent se fuir,
se dsavouer eux-mmes dans leur semblable; car chaque rapport odieux,
chaque affreuse concidence, chaque hideuse parit trouve en eux une
voix toujours infatigable qui la dnonce  leur oreille sans cesse
fatigue. Quelque secret que soit leur entretien, il a toujours deux
insupportables tmoins;--Dieu, qu'ils ne voient pas; et la conscience,
qu'ils sentent.

Les conversations confidentielles de Musdoemon taient d'autant plus
fatigantes pour le comte qu'il mettait toujours sans mnagements son
matre de moiti dans les crimes entrepris ou  entreprendre. Bien des
courtisans croient adroit de sauver aux grands l'apparence des
mauvaises actions; ils prennent sur eux la responsabilit du mal, et
laissent mme souvent  la pudeur du patron la consolation d'avoir
sembl rsister  un crime profitable. Musdoemon, par un raffinement
d'adresse, suivait la marche contraire. Il voulait paratre conseiller
rarement et toujours obir. Il connaissait l'me de son matre comme
son matre connaissait la sienne; aussi ne se compromettait-il qu'en
compromettant le comte. La tte que le comte aurait le plus volontiers
fait tomber, aprs celle de Schumacker, c'tait celle de Musdoemon; il
le savait comme si son matre le lui et dit, et son matre savait
qu'il le savait.

Le comte avait appris ce qu'il voulait apprendre. Il tait satisfait.
Il ne lui restait plus qu' congdier Musdoemon.

--Musdoemon, dit-il avec un sourire gracieux, vous tes le plus fidle
et le plus zl de mes serviteurs. Tout va bien et je le dois  vos
soins. Je vous fais secrtaire intime de la grande chancellerie.

Musdoemon s'inclina profondment.

--Ce n'est pas tout, poursuivit le comte, je vais demander pour vous
une troisime, fois l'ordre de Dannebrog; mais je crains toujours que
votre naissance, votre indigne parent...

Musdoemon rougit, plit, et cacha les altrations de son visage en
s'inclinant de nouveau.

--Allez, dit le comte lui prsentant sa main  baiser, allez, seigneur
secrtaire intime, rdiger votre _placeat_. Il trouvera peut-tre le
roi dans un moment de bonne humeur.

--Que sa majest l'accorde ou non, je suis confus et fier des bonts
de votre grce.

--Dpchez-vous, mon cher, car je suis press de partir. Il faut
tcher encore d'avoir des renseignements prcis sur ce Han.

Musdoemon, aprs une troisime rvrence, entr'ouvrit la porte.

--Ah! dit le comte, j'oubliais... En votre qualit nouvelle de
secrtaire intime, vous crirez  la chancellerie pour qu'on envoie sa
destitution  ce syndic de Loevig, qui compromet son rang dans le
canton par une foule de bassesses envers les trangers qu'il ne
connat pas.




XIV

                        Le religieux qui visite  minuit le reliquaire,
                        Le chevalier qui dompte un coursier belliqueux,
                        Celui qui meurt au son redout de la trompette,
                        Celui qui meurt au bruit pacifique des oraisons.
                        Sont l'objet de tes soins, prodigus galement
                         l'homme pieux, sous le casque ou sous la tonsure.

                        _Hymne  saint Anselme._


--Oui, matre, nous devons en vrit un plerinage  la grotte de
Lynrass. Et-on cru que cet ermite, que je maudissais comme un esprit
infernal, serait notre ange sauveur, et que la lance qui semblait nous
menacer  tout moment nous servirait de pont pour franchir le
prcipice?

C'est en ces termes assez burlesquement figurs que Benignus Spiagudry
faisait clater aux oreilles d'Ordener sa joie, son admiration et sa
reconnaissance pour l'ermite mystrieux. On devine que nos deux
voyageurs sont sortis de la Tour-Maudite. Au point o nous les
retrouvons, ils ont mme dj laiss assez loin derrire eux le hameau
de Vygla et suivent pniblement une route montueuse, entrecoupe de
mares ou embarrasse de grosses pierres que les torrents passagers de
l'orage ont dposes sur la terre humide et visqueuse. Le jour ne
parat pas encore; seulement les buissons qui couronnent les rochers
des deux cts du chemin se dtachent du ciel dj blanchtre comme
des dcoupures noires, et l'oeil voit les objets, encore sans
couleurs, reprendre par degrs leurs formes  cette lumire terne, et
en quelque sorte paisse, que le crpuscule du nord verse  travers
les froids brouillards du matin.

Ordener gardait le silence, car depuis quelques instants il s'tait
doucement livr  ce demi-sommeil que le mouvement machinal de la
marche permet quelquefois. Il n'avait pas dormi depuis la veille o il
avait donn au repos, dans une barque de pcheur amarre au port de
Drontheim, le peu d'heures qui avaient spar sa sortie du Spladgest
de son retour  Munckholm. Aussi, tandis que son corps s'avanait vers
Skongen, son esprit s'tait envol au golfe de Drontheim, dans cette
sombre prison, sous ces lugubres tours qui renfermaient le seul tre
auquel il pt dans le monde attacher l'ide d'esprance et de bonheur.
veill, le souvenir de son thel dominait toutes ses penses;
endormi, ce souvenir devenait comme une image fantastique qui
illuminait tous ses rves. Dans cette seconde vie du sommeil, o l'me
existe un moment seule, o l'tre physique avec tous ses maux
matriels semble s'tre vanoui, il voyait cette vierge bien aime,
non plus belle, non plus pure, mais plus libre, plus heureuse, plus 
lui. Seulement, sur la route de Skongen, l'oubli de son corps,
l'engourdissement de ses facults ne pouvaient tre complets; car de
temps en temps une fondrire, une pierre, une branche d'arbre,
heurtant ses pieds, le rappelaient brusquement de l'idal au rel. Il
relevait alors la tte, entr'ouvrait ses yeux fatigus, et regrettait
d'tre retomb de son beau voyage cleste dans son pnible voyage
terrestre, o rien ne le ddommageait de ses illusions enfuies que
l'ide de sentir contre son coeur cette boucle de cheveux qui lui
appartenait en attendant qu'thel tout entire ft  lui. Puis ce
souvenir ramenait la charmante image fantastique, et il remontait
mollement, non dans son rve, mais dans sa vague et opinitre rverie.

--Matre, rpta Spiagudry d'une voix plus forte, qui, jointe au choc
d'un tronc d'arbre, rveilla Ordener, ne craignez rien. Les archers
ont pris sur la droite avec l'ermite en sortant de la tour, et nous
sommes assez loin d'eux pour pouvoir parler. Il est vrai que jusqu'ici
le silence tait prudent.

--Vraiment, dit Ordener en billant, vous poussez la prudence un peu
loin. Il y a trois heures au moins que nous avons quitt la tour et
les archers.

--Cela est vrai, seigneur; mais prudence ne nuit jamais. Voyez, si je
m'tais nomm au moment o le chef de cette infernale escouade a
demand Benignus Spiagudry, d'une voix pareille  celle dont Saturne
demandait son fils nouveau-n pour le dvorer; si, mme, en ce moment
terrible, je n'avais eu recours  une taciturnit prudente, o
serais-je, mon noble matre?

--Ma foi, vieillard, je crois qu'en ce moment-l nul n'et pu obtenir
de vous votre nom, et-on employ des tenailles pour vous l'arracher.

--Avais-je tort, matre? Si j'avais parl, l'ermite, que saint Hospice
et saint Usbald le solitaire bnissent! l'ermite n'aurait pas eu le
temps de demander au chef des archers si son escouade n'tait pas
compose de soldats de la garnison de Munckholm, question
insignifiante, faite uniquement pour gagner du temps. Avez-vous
remarqu, jeune seigneur, aprs la rponse affirmative de ce stupide
archer, avec quel sourire singulier l'ermite l'a invit  le suivre,
en lui disant qu'il connaissait la retraite du fugitif Benignus
Spiagudry?

Ici le concierge s'arrta un moment comme pour prendre de l'lan, car
il reprit soudain d'une voix larmoyante d'enthousiasme:

--Bon prtre! digne et vertueux anachorte, pratiquant les principes
de l'humanit chrtienne et de la charit vanglique! Et moi qui
m'effrayais de ses dehors, assez sinistres  la vrit; mais ils
cachent une si belle me! Avez-vous encore remarqu, mon noble matre,
qu'il y avait quelque chose de singulier dans l'accent dont il m'a
dit: au revoir! en emmenant les archers? Dans un autre moment, cet
accent m'et alarm; mais ce n'est pas la faute du pieux et excellent
ermite. La solitude donne sans doute  la voix ce timbre trange; car
je connais, seigneur,--ici la voix de Benignus devint plus basse--je
connais un autre solitaire, ce formidable vivant que... Mais non, par
respect pour le vnrable ermite de Lynrass, je ne ferai pas cet
odieux rapprochement. Les gants n'ont galement rien d'extraordinaire,
il fait assez froid pour qu'on en porte; et sa boisson sale ne
m'tonne pas davantage. Les cnobites catholiques ont souvent des
rgles singulires; celle-l mme, matre, se trouve indique dans ce
vers du clbre Urensius, religieux du mont Caucase:

  _Rivos despiciens, maris undam polat amaram._

Comment ne me suis-je pas rappel ce vers dans cette maudite ruine de
Vygla! un peu plus de mmoire m'aurait pargn de bien folles alarmes.
Il est vrai qu'il est difficile, n'est-ce pas, seigneur, d'avoir ses
ides nettes dans un pareil repaire, assis  la table d'un bourreau!
d'un bourreau! d'un tre vou au mpris et  l'excration universelle,
qui ne diffre de l'assassin que par la frquence et l'impunit de ses
meurtres, dont le coeur,  toute l'atrocit des plus affreux brigands,
runit la lchet que du moins leurs crimes aventureux ne leur
permettent pas! d'un tre qui offre  manger et verse  boire de la
mme main qui fait jouer des instruments de torture et crier les os
des misrables entre les ais rapprochs d'un chevalet! Respirer le
mme air qu'un bourreau! Et le plus vil mendiant, si ce contact impur
l'a souill, abandonne avec horreur les derniers haillons qui
protgeaient contre l'hiver ses maladies et ses nudits! Et le
chancelier, aprs avoir scell ses lettres d'office, les jette sous la
table des sceaux, en signe de dgot et de maldiction! Et en France,
quand le bourreau est mort  son tour, les sergents de la prvt
aiment mieux payer une amende de quarante livres que de lui succder!
Et  Pesth, le condamn Chorchill, auquel on offrait sa grce avec des
lettres d'excuteur, prfra le rle de patient au mtier de bourreau!
N'est-il pas encore notoire, noble jeune seigneur, que Turmeryn,
vque de Mastricht, fit purifier une glise o tait entr le
bourreau, et que la czarine Petrowna se lavait le visage chaque fois
qu'elle revenait d'une excution? Vous savez galement que les rois de
France, pour honorer les gens de guerre, veulent qu'ils soient punis
par leurs camarades, afin que ces nobles hommes, mme lorsqu'ils sont
criminels, ne deviennent pas infmes par l'attouchement d'un bourreau.
Et enfin, ce qui est dcisif, dans la _Descente de saint Georges aux
enfers_, par le savant Melasius Iturham, Caron ne donne-t-il pas au
brigand Robin Hood le pas sur le bourreau Phlipcrass?--Vraiment,
matre, si jamais je deviens puissant--ce que Dieu seul peut
savoir--je supprime les bourreaux et je rtablis l'ancienne coutume et
les vieux tarifs. Pour le meurtre d'un prince, on paiera, comme en
1150, quatorze cent quarante doubles cus royaux; pour le meurtre d'un
comte, quatorze cent quarante cus simples; pour celui d'un baron,
quatorze cent quarante bas cus; le meurtre d'un simple noble sera
tax  quatorze cent quarante ascalins; et celui d'un bourgeois....

--N'entends-je pas le pas d'un cheval qui vient  nous? interrompit
Ordener.

Ils tournrent la tte, et, comme le jour avait paru pendant le long
soliloque scientifique de Spiagudry, ils purent distinguer en effet, 
cent pas en arrire, un homme vtu de noir, agitant un bras vers eux,
et pressant de l'autre un de ces petits chevaux d'un blanc sale que
l'on rencontre souvent, dompts ou sauvages, dans les montagnes basses
de la Norvge.

--De grce, matre, dit le peureux concierge, pressons le pas, cet
homme noir m'a tout l'air d'un archer.

--Comment, vieillard, nous sommes deux, et nous fuirions devant un
seul homme!

--Hlas! vingt perviers fuient devant un hibou. Quelle gloire y
a-t-il  attendre un officier de justice?

--Et qui vous dit que c'en est un? reprit Ordener, dont les yeux
n'taient pas troubls par la peur. Rassurez-vous, mon brave guide; je
reconnais ce voyageur.--Arrtons-nous.

Il fallut cder. Un moment aprs, le cavalier les aborda; et Spiagudry
cessa de trembler en reconnaissant la figure grave et sereine de
l'aumnier Athanase Munder.

Celui-ci les salua en souriant, et arrta sa monture, en disant d'une
voix que son essoufflement entrecoupait:

--Mes chers enfants, c'est pour vous que je reviens sur mes pas; et le
Seigneur ne permettra sans doute pas que mon absence, prolonge dans
une intention de charit, soit prjudiciable  ceux auxquels ma
prsence est utile.

--Seigneur ministre, rpondit Ordener, nous serions heureux de pouvoir
vous servir en quelque chose.

--C'est moi, au contraire, noble jeune homme, qui veux vous servir.
Daigneriez-vous me dire quel est le but de votre voyage?

--Rvrend aumnier, je ne puis.

--Je dsire qu'en effet, mon fils, il y ait de votre part impuissance
et non dfiance. Car alors malheur  moi! malheur  celui dont l'homme
de bien se dfie, mme quand il ne l'a vu qu'une fois!

L'humilit et l'onction du prtre touchrent vivement Ordener.

--Tout ce que je puis vous dire, mon pre, c'est que nous visitons les
montagnes du nord.

--C'est ce que je pensais, mon fils, et voil pourquoi je viens 
vous. Il y a dans ces montagnes des bandes de mineurs et de chasseurs,
souvent redoutables aux voyageurs.

--Eh bien?

--Eh bien,--je sais qu'il ne faut pas essayer de dtourner de sa route
un noble jeune homme qui va chercher un danger,--mais l'estime que
j'ai conue pour vous m'a inspir un autre moyen de vous tre utile.
Le malheureux faux monnayeur auquel j'ai port hier les dernires
consolations de mon Dieu avait t mineur. Au moment de la mort, il
m'a donn ce parchemin sur lequel son nom est crit, disant que cette
passe me prserverait de tout danger, si jamais je voyageais dans ces
montagnes. Hlas!  quoi cela pourrait-il servir  un pauvre prtre
qui vivra et mourra avec des prisonniers, et qui d'ailleurs, _inter
castra latronum_, ne doit chercher de dfense que dans la patience et
la prire, seules armes de Dieu! Si je n'ai pas refus cette passe,
c'est qu'il ne faut point affliger par un refus le coeur de celui qui,
dans peu d'instants, n'aura plus rien  recevoir et  donner sur la
terre. Le bon Dieu daignait m'inspirer, car aujourd'hui je puis vous
apporter ce parchemin, afin qu'il vous accompagne dans les hasards de
votre route, et que le don du mourant soit un bienfait pour le
voyageur.

Ordener reut avec attendrissement le prsent du vieux prtre.

--Seigneur aumnier, dit-il, Dieu veuille que votre dsir soit exauc!
Merci. Pourtant, ajouta-t-il, mettant la main sur son sabre, je
portais dj mon droit de passe  mon ct.

--Jeune homme, dit le prtre, peut-tre ce frle parchemin vous
protgera-t-il mieux que votre pe de fer. Le regard d'un pnitent
est plus puissant que le glaive mme de l'archange. Adieu. Mes
prisonniers m'attendent. Veuillez prier quelquefois pour eux et pour
moi.

--Saint prtre, reprit Ordener en souriant, je vous ai dit que vos
condamns auraient leur grce; ils l'auront.

--Oh! ne parlez pas avec cette assurance, mon fils. Ne tentez pas le
Seigneur. Un homme ne sait pas ce qui se passe dans le coeur d'un
autre homme, et vous ignorez encore ce que dcidera le fils du
vice-roi. Peut-tre, hlas! ne daignera-t-il jamais admettre devant
lui un humble aumnier. Adieu, mon fils; que votre voyage soit bni,
et que parfois il sorte de votre belle me un souvenir pour le pauvre
prtre et une prire pour les pauvres prisonniers.




XV

                    Sois le bienvenu, Hugo; dis-moi, toi... as-tu
                    jamais vu un orage aussi terrible?

                    MATURIN, _Bertram_.


Dans une salle attenante aux appartements du gouverneur de Drontheim,
trois des secrtaires de son excellence venaient de s'asseoir devant
une table noire, charge de parchemins, de papier, de cachets et
d'critoires, et prs de laquelle un quatrime tabouret rest vide
annonait qu'un des scribes tait en retard. Ils taient dj depuis
quelque temps mditant et crivant chacun de leur ct, quand l'un
d'eux s'cria:

--Savez-vous, Wapherney, que ce pauvre bibliothcaire Foxtipp va,
dit-on, tre renvoy par l'vque, grce  la lettre de recommandation
dont vous avez appuy la requte du docteur Anglyvius?

--Que nous contez-vous l, Richard? dit vivement celui des deux autres
secrtaires auquel ne s'adressait point Richard, Wapherney n'a pu
crire en faveur d'Anglyvius, car la ptition de cet homme a rvolt
le gnral quand je la lui ai lue.

--Vous me l'aviez dit, en effet, reprit Wapherney; mais j'ai trouv
sur la ptition le mot _tribuatur_, de la main de son excellence.

--En vrit! s'cria l'autre.

--Oui, mon cher; et plusieurs autres dcisions de son excellence, dont
vous m'aviez parl, sont galement changes dans les apostilles.
Ainsi, sur la requte des mineurs, le gnral a crit: _negetur_.

--Comment! mais je n'y comprends rien; le gnral craignait l'esprit
turbulent de ces mineurs.

--Il a peut-tre voulu les effrayer par la svrit. Ce qui me le
ferait croire, c'est que le placet de l'aumnier Munder pour les douze
condamns est galement mis  nant.

Le secrtaire auquel Wapherney parlait se leva ici brusquement.

--Oh! pour le coup, je ne peux vous croire. Le gouverneur est trop bon
et m'a montr trop de piti envers ces condamns pour....

--Eh bien, Arthur, reprit Wapherney, lisez vous-mme.

Arthur prit le placet et vit le fatal signe de rprobation.

--Vraiment, dit-il, j'en crois  peine mes yeux. Je veux reprsenter
le placet au gnral. Quel jour son excellence a-t-elle donc apostill
ces pices?

--Mais, rpondit Wapherney, je crois qu'il y a trois jours.

--'a t, reprit Richard  voix basse, dans la matine qui a prcd
l'apparition si courte et la disparition si mystrieusement subite du
baron Ordener.

--Tenez, s'cria vivement Wapherney avant qu'Arthur et eu le temps de
rpondre, ne voil-t-il pas encore un _tribuatur_ sur la burlesque
requte de ce Benignus Spiagudry!

Richard clata de rire.

--N'est-ce pas ce vieux gardien de cadavres qui a galement disparu
d'une manire si singulire?

--Oui, reprit Arthur; on a trouv dans son charnier un cadavre mutil,
en sorte que la justice le fait poursuivre comme sacrilge. Mais un
petit lapon, qui le servait et qui est rest seul au Spladgest, pense,
avec tout le peuple, que le diable l'a emport comme sorcier.

--Voil, dit Wapherney en riant, un personnage qui laisse une bonne
rputation!

Il achevait  peine son clat de rire quand le quatrime secrtaire
entra.

--En honneur, Gustave, vous arrivez bien tard ce matin. Vous
seriez-vous mari par hasard hier?

--Eh non! reprit Wapherney, c'est qu'il aura pris le chemin le plus
long pour passer, avec son manteau neuf, sous les fentres de
l'aimable Rosily.

--Wapherney, dit le nouveau venu, je voudrais que vous eussiez devin.
Mais la cause de mon retard est certes moins agrable; et je doute que
mon manteau neuf ait produit quelque effet sur les personnages que je
viens de visiter.

--D'o venez-vous donc? demanda Arthur.

--Du Spladgest.

--Dieu m'est tmoin, s'cria Wapherney laissant tomber sa plume, que
nous en parlions tout  l'heure! Mais si l'on peut en parler par
passe-temps, je ne conois pas comment on y entre.

--Et bien moins encore, dit Richard, comment on s'y arrte. Mais, mon
cher Gustave, qu'y avez-vous donc vu?

--Oui, dit Gustave, vous tes curieux, sinon de voir, du moins
d'entendre; et vous seriez bien punis si je refusais de vous dcrire
ces horreurs, auxquelles vous frmiriez d'assister.

Les trois secrtaires pressrent vivement Gustave, qui se fit un peu
prier, quoique son dsir de leur raconter ce qu'il avait vu ne ft pas
intrieurement moins vif que leur envie de le savoir.

--Allons, Wapherney, vous pourrez transmettre mon rcit  votre jeune
soeur, qui aime tant les choses effrayantes. J'ai t entran dans le
Spladgest par la foule qui s'y pressait. On vient d'y apporter les
cadavres de trois soldats du rgiment de Munckholm et de deux archers,
trouvs hier  quatre lieues dans les gorges, au fond du prcipice de
Cascadthymore. Quelques spectateurs assurent que ces malheureux
composaient l'escouade envoye, il y a trois jours, dans la direction
de Skongen,  la recherche du concierge fugitif du Spladgest. Si cela
est vrai, on ne peut concevoir comment tant d'hommes arms ont pu tre
assassins. La mutilation des corps parat prouver qu'ils ont t
prcipits du haut des rochers. Cela fait dresser les cheveux.

--Quoi! Gustave, vous les avez vus? demanda vivement Wapherney.

--Je les ai encore devant les yeux.

--Et prsume-t-on quels sont les auteurs de cet attentat?

--Quelques personnes pensaient que ce pouvait tre une bande de
mineurs, et assuraient qu'on avait entendu hier, dans les montagnes,
les sons de la corne avec laquelle ils s'appellent.

--En vrit! dit Arthur.

--Oui; mais un vieux paysan a dtruit cette conjecture en faisant
observer qu'il n'y avait ni mines ni mineurs du ct de Cascadthymore.

--Et qui serait-ce donc?

--On ne sait; si les corps n'taient entiers, on pourrait croire que
ce sont quelques btes froces, car ils portent sur leurs membres de
longues et profondes gratignures. Il en est de mme du cadavre d'un
vieillard  barbe blanche qu'on a apport au Spladgest avant-hier
matin,  la suite de cet affreux orage qui vous a empch, mon cher
Landre Wapherney, d'aller visiter, sur l'autre rive du golfe, votre
Hro du coteau de Larsynn.

--Bien! bien! Gustave, dit Wapherney en riant; mais quel est ce
vieillard?

-- sa haute taille,  sa longue barbe blanche,  un chapelet qu'il
tient encore fortement serr entre ses mains, quoiqu'il ait t trouv
du reste absolument dpouill, on a reconnu, dit-on, un certain ermite
des environs; je crois qu'on l'appelle l'ermite de Lynrass. Il est
vident que le pauvre homme a t galement assassin; mais dans quel
but? On n'gorge plus maintenant pour opinion religieuse, et le vieil
ermite ne possdait au monde que sa robe de bure et la bienveillance
publique.

--Et vous dites, reprit Richard, que ce corps est dchir, ainsi que
ceux des soldats, comme par les ongles d'une bte froce?

--Oui, mon cher; et un pcheur affirmait avoir remarqu des traces
pareilles sur le corps d'un officier trouv, il y a plusieurs jours,
assassin, vers les grves d'Urchtal.

--Cela est singulier, dit Arthur.

--Cela est effroyable, dit Richard.

--Allons, reprit Wapherney, silence et travail, car je crois que le
gnral va bientt venir.--Mon cher Gustave, je suis bien curieux de
voir ces corps; si vous voulez, ce soir, en sortant, nous entrerons un
moment au Spladgest.




XVI

                    Elle et t si facilement heureuse! une simple
                    cabane dans une valle des Alpes, quelques
                    occupations domestiques auraient suffi pour
                    satisfaire ses modestes dsirs et remplir sa douce
                    vie; mais moi, l'ennemi de Dieu, je n'ai pas eu de
                    repos que je n'aie bris son coeur, que je n'aie
                    fait tomber en ruine sa destine. 11 faut qu'elle
                    soit la victime de l'enfer.

                    GOETHE, _Faust_.


En 1675, c'est--dire vingt-quatre annes avant l'poque o se passe
cette histoire, hlas! 'avait t une fte charmante pour tout le
hameau de Thoctree, que le mariage de la douce Lucy Pelnyrh, et du
beau, du grand, de l'excellent jeune homme Caroll Stadt. Il est vrai
de dire qu'ils s'aimaient depuis longtemps; et comment tous les coeurs
ne se seraient-ils pas intresss aux deux jeunes amants le jour o
tant d'ardents dsirs, tant d'inquites esprances allaient enfin se
changer en bonheur! Ns dans le mme village, levs dans les mmes
champs, bien souvent, dans leur enfance, Caroll s'tait endormi aprs
leurs jeux sur le sein de Lucy; bien souvent, dans leur adolescence,
Lucy s'tait, aprs leurs travaux, appuye sur le bras de Caroll. Lucy
tait la plus timide et la plus jolie des filles du pays, Caroll le
plus brave et le plus noble des garons du canton; ils s'aimaient, et
ils n'auraient pas mieux pu se rappeler le jour o ils avaient
commenc d'aimer, que le jour o ils avaient commenc de vivre.

Mais leur mariage n'tait pas venu comme leur amour, doucement et de
lui-mme. Il y avait eu des intrts domestiques, des haines de
famille, des parents, des obstacles; une anne entire ils avaient t
spars, et Caroll avait bien souffert loin de sa Lucy, et Lucy avait
bien pleur loin de son Caroll, avant le jour bienheureux qui les
runissait, pour dsormais ne plus souffrir et pleurer qu'ensemble.

C'tait en la sauvant d'un grand pril que Caroll avait enfin obtenu
sa Lucy. Un jour il avait entendu des cris dans un bois; c'tait sa
Lucy qu'un brigand, redout de tous les montagnards, avait surprise et
paraissait vouloir enlever. Caroll attaqua hardiment ce monstre  face
humaine, auquel le singulier rugissement qu'il poussait comme une bte
froce avait fait donner le nom de _Han_. Oui, il attaqua celui que
personne n'osait attaquer; mais l'amour lui donnait des forces de
lion. Il dlivra sa bien-aime Lucy, la rendit  son pre, et le pre
la lui donna.

Or tout le village fut joyeux le jour o l'on unit ces deux fiancs.
Lucy, seule, paraissait sombre. Jamais pourtant elle n'avait attach
un regard plus tendre sur son cher Caroll; mais ce regard tait aussi
triste que tendre, et, dans la joie universelle, c'tait un sujet
d'tonnement. De moment en moment, plus le bonheur de son ami semblait
crotre, plus ses yeux exprimaient de douleur et d'amour.--O ma Lucy,
lui dit Caroll aprs la sainte crmonie, la prsence de ce brigand,
qui est un malheur pour toute la contre, aura donc t un bonheur
pour moi!--On remarqua qu'elle secoua la tte et ne rpondit rien.

Le soir vint; on les laissa seuls dans leur chaumire neuve, et les
danses et les jeux redoublrent sur la place du village, pour clbrer
la flicit des deux poux.

Le lendemain matin, Caroll Stadt avait disparu; quelques mots de sa
main furent remis au pre de Lucy Pelnyrh par un chasseur des monts de
Kole, qui l'avait rencontr avant l'aube, errant sur les grves du
golfe. Le vieux Will Pelnyrh montra ce papier au pasteur et au syndic,
et il ne resta de la fte de la veille que l'abattement et le morne
dsespoir de Lucy.

Cette catastrophe mystrieuse consterna tout le village, et l'on
s'effora vainement de l'expliquer. Des prires pour l'me de Caroll
furent dites dans la mme glise o, quelques jours auparavant,
lui-mme avait chant des cantiques d'actions de grces sur son
bonheur. On ne sait ce qui retint  la vie la veuve Stadt. Au bout de
neuf mois de solitude et de deuil, elle mit au monde un fils, et, le
jour mme, le village de Golyn fut cras par la chute du rocher
pendant qui le dominait.

La naissance de ce fils ne dissipa point la douleur sombre de sa mre.
Gill Stadt n'annonait en rien qu'il dt ressembler  Caroll. Son
enfance farouche semblait promettre une vie plus farouche encore.
Quelquefois un petit homme sauvage--dans lequel des montagnards qui
l'avaient vu de loin affirmaient reconnatre le fameux Han
d'Islande--venait dans la cabane dserte de la veuve de Caroll, et
ceux qui passaient alors prs de l en entendaient sortir des plaintes
de femme et des rugissements de tigre. L'homme emmenait le jeune Gill,
et des mois s'coulaient; puis il le rendait  sa mre, plus sombre et
plus effrayant encore.

La veuve Stadt avait pour cet enfant un mlange d'horreur et de
tendresse. Quelquefois elle le serrait dans ses bras de mre, comme le
seul lien qui l'attacht encore  la vie; d'autres fois elle le
repoussait avec pouvante en appelant Caroll, son cher Caroll. Nul
tre au monde ne savait ce qui bouleversait son coeur.

Gill avait pass sa vingt-troisime anne; il vit Guth Stersen, et
l'aima avec fureur. Guth Stersen tait riche, et il tait pauvre.
Alors, il partit pour Roeraas afin de se faire mineur et de gagner de
l'or. Depuis lors sa mre n'en avait plus entendu parler.

Une nuit, assise devant le rouet qui la nourrissait, elle veillait,
avec sa lampe  demi teinte, dans sa cabane, sous ces murs vieillis
comme elle dans la solitude et le deuil, muets tmoins de la
mystrieuse nuit de ses noces. Inquite, elle pensait  son fils, dont
la prsence, si vivement dsire, allait lui rappeler, et peut-tre
lui apporter bien des douleurs. Cette pauvre mre aimait son fils,
tout ingrat qu'il tait. Et comment ne l'aurait-elle pas aim? elle
avait tant souffert pour lui!

Elle se leva, alla prendre au fond d'une vieille armoire un crucifix
rouill dans la poussire. Un moment elle le considra d'un oeil
suppliant; puis tout  coup, le repoussant avec effroi:--Prier!
cria-t-elle; est-ce que je puis prier?--Tu n'as plus  prier que
l'enfer, malheureuse! c'est  l'enfer que tu appartiens.

Elle retombait dans sa sombre rverie, lorsqu'on frappa  la porte.

C'tait un vnement rare chez la veuve Stadt; car, depuis longues
annes, grce  ce que sa vie offrait d'extraordinaire, tout le
village de Thoctree la croyait en commerce avec les esprits infernaux.
Aussi nul n'approchait de sa cabane. tranges superstitions de ce
sicle et de ce pays d'ignorance! elle devait au malheur la mme
rputation de sorcellerie que le concierge du Spladgest devait  la
science!

--Si c'tait mon fils, si c'tait Gill! s'cria-t-elle; et elle
s'lana vers la porte.

Hlas! ce n'tait pas son fils. C'tait un petit ermite vtu de bure,
dont le capuchon rabattu ne laissait voir que la barbe noire.

--Saint homme, dit la veuve, que demandez-vous? Vous ne savez pas 
quelle maison vous vous adressez.

--Si vraiment! rpliqua l'ermite, d'une voix rauque et trop connue.

Et, arrachant ses gants, sa barbe noire et son capuchon, il dcouvrit
un atroce visage, une barbe rousse et des mains armes d'ongles
hideux.

--Oh! cria la veuve, et elle cacha sa tte dans ses mains.

--Eh bien! dit le petit homme, est-ce que, depuis vingt-quatre ans, tu
ne t'es pas encore habitue  voir l'poux que tu dois contempler
durant toute l'ternit?

Elle murmura avec pouvante:--L'ternit!

--coute, Lucy Pelnyrh, je t'apporte des nouvelles de ton fils.

--De mon fils! o est-il? pourquoi ne vient-il pas?

--Il ne peut.

--Mais vous avez de ses nouvelles. Je vous rends grces. Hlas! vous
pouvez donc m'apporter du bonheur!

--C'est le bonheur en effet que je t'apporte, dit l'homme d'une voix
sourde; car tu es une faible femme, et je m'tonne que ton ventre ait
pu porter un pareil fils. Rjouis-toi donc. Tu craignais que ton fils
ne marcht sur ma trace; ne crains plus rien.

--Quoi! s'cria la mre avec ravissement, mon fils, mon bien-aim Gill
est donc chang?

L'ermite regardait sa joie avec un rire funeste.

--Oh! bien chang! dit-il.

--Et pourquoi n'est-il pas accouru dans mes bras? O l'avez-vous vu?
que faisait-il?

--Il dormait.

La veuve, dans l'excs de sa joie, ne remarquait ni le regard
sinistre, ni l'air horriblement railleur du petit homme.

--Pourquoi ne l'avoir pas rveill, ne lui avoir pas dit: Gill, viens
voir ta mre?

--Son sommeil tait profond.

--Oh! quand viendra-t-il? Apprenez-moi, je vous en supplie, si je le
reverrai bientt.

Le faux ermite tira de dessous sa robe une espce de coupe d'une forme
singulire.

--Eh bien! veuve, dit-il, bois au prochain retour de ton fils!

La veuve poussa un cri d'horreur. C'tait un crne humain. Elle fit un
geste d'pouvante et ne put profrer une parole.

--Non, non! cria tout  coup l'homme avec une voix terrible, ne
dtourne pas les yeux, femme; regarde. Tu demandes  revoir ton fils?
Regarde, te dis-je! car voil tout ce qui en reste.

Et, aux lueurs de la lampe rougetre, il prsentait aux lvres ples
de la mre le crne nu et dessch de son fils.

Trop de malheurs avaient pass sur cette me pour qu'un malheur de
plus la brist. Elle leva sur le farouche ermite un regard fixe et
stupide.

--Oh! la mort! dit-elle faiblement; la mort! laissez-moi mourir.

--Meurs si tu veux!--Mais souviens-toi, Lucy Pelnyrh, du bois de
Thoetree; souviens-toi du jour o le dmon, en s'emparant de ton
corps, a donn ton me  l'enfer! Je suis le dmon, Lucy, et tu es mon
pouse ternelle! Maintenant, meurs, si tu veux.

C'tait une croyance, dans ces contres superstitieuses, que des
esprits infernaux apparaissaient parfois parmi les hommes pour y vivre
des vies de crime et de calamit. Entre autres fameux sclrats, Han
d'Islande avait cette effrayante renomme. On croyait encore que la
femme qui, par sduction ou par violence, tait la proie d'un de ces
dmons  forme humaine, devenait irrvocablement par ce malheur sa
compagne de damnation.

Les vnements que l'ermite rappelait  la veuve parurent rveiller en
elle ces ides.

--Hlas! dit-elle douloureusement, je ne puis donc chapper 
l'existence!--Et qu'ai-je fait? car tu le sais, mon bien-aim Caroll,
je suis innocente. Le bras d'une jeune fille n'a point la force du
bras d'un dmon.

Elle poursuivit; ses regards taient pleins de dlire, et ses paroles
incohrentes semblaient nes du tremblement convulsif de ses lvres.

--Oui, Caroll, depuis ce jour je suis impure et innocente; et le dmon
me demande si je me le rappelle, cet horrible jour!--Mon Caroll, je ne
t'ai point tromp; tu es venu trop tard; j'tais  lui avant d'tre 
toi, hlas!--Hlas! et je serai punie ternellement. Non, je ne vous
rejoindrai pas, vous que je pleure. A quoi bon mourir? J'irai avec ce
monstre, dans un monde qui lui ressemble, dans le monde des rprouvs!
et qu'ai-je donc fait? Mes malheurs dans la vie seront mes crimes dans
l'ternit.

Le petit ermite appuyait sur elle un regard de triomphe et d'autorit.

--Ah! s'cria-t-elle tout  coup en se tournant vers lui, ah!
dites-moi, ceci n'est-il pas quelque rve affreux que votre prsence
m'apporte? car, vous le savez, hlas! depuis le jour de ma perte,
toutes les fatales nuits o votre esprit m'a visite ont t marques
pour moi par d'impures apparitions, d'effrayants songes et des visions
pouvantables.

--Femme, femme, reviens  la raison. Il est aussi vrai que tu es
veille, qu'il est vrai que Gill est mort.

Le souvenir de ses anciennes infortunes avait comme effac en cette
mre celui de son nouveau malheur; ces paroles le lui rendirent.

--O mon fils! mon fils! dit-elle; et le son de sa voix aurait mu tout
autre que l'tre mchant qui l'coutait. Non, il reviendra; il n'est
pas mort; je ne puis croire qu'il est mort.

--Eh bien! va le demander aux rochers de Roeraas, qui l'ont cras, au
golfe de Drontheim, qui l'a enseveli. La veuve tomba  genoux et cria
avec effort:

--Dieu, grand Dieu!

--Tais-toi, servante de l'enfer!

La malheureuse se tut. Il poursuivit.

--Ne doute pas de la mort de ton fils. Il a t puni par o son pre a
failli. Il a laiss amollir son coeur de granit par un regard de
femme. Moi, je t'ai possde, mais je ne t'ai jamais aime. Le malheur
de ton Caroll est retomb sur lui.--Mon fils et le tien a t tromp
par sa fiance, par celle pour qui il est mort.

--Mort! reprit-elle, mort! Cela est donc vrai?--O Gill, tu tais n de
mon malheur; tu avais t conu dans l'pouvante et enfant dans le
deuil; ta bouche avait dchir mon sein; enfant, jamais tes caresses
n'avaient rpondu  mes caresses, tes embrassements  mes
embrassements; tu as toujours fui et repouss ta mre, ta mre si
seule et si abandonne dans la vie! Tu ne cherchais  me faire oublier
mes maux passs qu'en me crant de nouvelles douleurs; tu me
dlaissais pour le dmon auteur de ton existence et de mon veuvage;
jamais, durant de longues annes, Gill, jamais une joie ne m'est venue
de toi; et cependant aujourd'hui ta mort, mon fils, me semble la plus
insupportable de mes afflictions, aujourd'hui ton souvenir me semble
un souvenir d'enchantement et de consolation. Hlas!

Elle ne put continuer; elle cacha sa tte dans son voile de bure
noire, et on l'entendait sangloter douloureusement.

--Faible femme! murmura l'ermite; puis il reprit d'une voix
forte:--Dompte ta douleur, je me suis jou de la mienne. coute, Lucy
Pelnyrh, pendant que tu pleures encore ton fils, j'ai dj commenc 
le venger. C'est pour un soldat de la garnison de Munckholm que sa
fiance l'a tromp. Tout le rgiment prira par mes mains.--Vois, Lucy
Pelnyrh. Il avait relev les manches de sa robe, et montrait  la
veuve ses bras difformes teints de sang.

--Oui, dit-il en poussant une sorte de rugissement, c'est aux grves
d'Urchtal, c'est aux gorges de Cascadthymore, que l'esprit de Gill
doit se promener avec joie.--Allons, femme, ne vois-tu pas ce sang?
Console-toi donc!

Puis tout  coup, comme frapp d'un souvenir, il s'interrompit:

--Veuve, ne t'a-t-on pas remis de ma part un coffre de fer?--Quoi! je
t'ai envoy de l'or et je t'apporte du sang, et tu pleures encore! Tu
n'es donc pas de la race des hommes?

La veuve, absorbe dans son dsespoir, gardait le silence.

--Allons! dit-il avec un rire farouche, muette et immobile! tu n'es
donc pas non plus de la race des femmes, Lucy Pelnyrh!--Et il secouait
son bras pour qu'elle l'coutt.--Est-ce qu'un messager ne t'a pas
apport un coffre de fer scell?

La veuve, lui accordant une attention passagre, fit un signe de tte
ngatif, et retomba dans sa morne rverie.

--Ah! le misrable! cria le petit homme, le misrable infidle!
Spiagudry, cet or te cotera cher!

Et, dpouillant sa robe d'ermite, il s'lana hors de la cabane avec
le grondement d'une hyne qui cherche un cadavre.




XVII

                    Seigneur, je peigne mes cheveux, je les peigne en
                    pleurant, parce que vous me laissez seule, et que
                    vous vous en allez dans les montagnes.

                    _La, Dame au Comte_, romance.


thel, cependant, avait dj compt quatre jours longs et monotones
depuis qu'elle errait seule dans le sombre jardin du donjon de
Slesvig; seule dans l'oratoire, tmoin de tant de pleurs et confident
de tant de voeux; seule dans la longue galerie o, une fois, elle
n'avait pas entendu sonner minuit. Son vieux pre l'accompagnait
quelquefois, mais elle n'en tait pas moins seule, car le vritable
compagnon de sa vie tait absent.

Malheureuse jeune fille! Qu'avait fait cette me jeune et pure pour
tre dj livre  tant d'infortune? Enleve au monde, aux honneurs,
aux richesses, aux joies de la jeunesse, aux triomphes de la beaut,
elle tait encore au berceau qu'elle tait dj dans un cachot;
captive prs d'un pre captif, elle avait grandi en le voyant dprir;
et pour comble de douleurs, pour qu'elle n'ignort aucun esclavage,
l'amour tait venu la trouver dans sa prison.

Encore si elle et pu avoir son Ordener auprs d'elle, que lui et
fait la libert? Et-elle su seulement s'il existait un monde dont on
la sparait? Et d'ailleurs, son monde, son ciel, n'eussent-ils pas t
avec elle dans cet troit donjon, sous ces noires tours hrisses de
soldats, et vers lesquelles le passant n'en aurait pas moins jet un
regard de piti?

Mais, hlas! pour la seconde fois, son Ordener tait absent; et, au
lieu de couler prs de lui des heures bien courtes, mais toujours
renaissantes, dans de saintes caresses et de chastes embrassements,
elle passait les nuits et les jours  pleurer son absence et  prier
pour ses dangers. Car une vierge n'a que sa prire et ses larmes.

Quelquefois elle enviait ses ailes  l'hirondelle libre qui venait lui
demander quelque nourriture  travers les barreaux de sa prison.
Quelquefois elle laissait fuir sa pense sur le nuage qu'un vent
rapide enfonait dans le nord du ciel; puis tout  coup elle
dtournait sa tte et voilait ses yeux, comme si elle et craint de
voir apparatre le gigantesque brigand et commencer le combat ingal
sur l'une des montagnes lointaines dont le sommet bleutre rampait 
l'horizon ainsi qu'une nue immobile.

Oh! qu'il est cruel d'aimer alors qu'on est spar de l'tre qu'on
aime! Bien peu de coeurs ont connu cette douleur dans toute son
tendue, parce que bien peu de coeurs ont connu l'amour dans toute sa
profondeur. Alors, tranger en quelque sorte  sa propre existence, on
se cre pour soi-mme une solitude morne, un vide immense, et, pour
l'tre absent, je ne sais quel monde effrayant de prils, de monstres
et de dceptions; les diverses facults qui composaient notre nature
se changent et se perdent en un dsir infini de l'tre qui nous
manque; tout ce qui nous environne est hors de notre vie. Cependant on
respire, on marche, on agit, mais sans la pense. Comme une plante
gare qui aurait perdu son soleil, le corps se meut au hasard; l'me
est ailleurs.




XVIII

                        Sur un grand bouclier ces chefs impitoyables
                        pouvantent l'enfer de serments effroyables;
                        Et prs d'un taureau noir qu'ils viennent d'gorger,
                        Tous, la main dans le sang, jurent de se venger.

                        _Les Sept Chefs devant Thbes._


Les rivages de Norvge abondent en baies troites, en criques, en
rcifs, en lagunes, en petits caps tellement multiplis qu'ils
fatiguent la mmoire du voyageur et la patience du topographe.
Autrefois,  en croire les discours populaires, chaque isthme avait
son dmon qui le hantait, chaque anse sa fe qui l'habitait, chaque
promontoire son saint qui le protgeait; car la superstition mle
toutes les croyances pour se faire des terreurs. Sur la grve de
Kelvel,  quelques milles au nord de la grotte de Walderhog, un seul
endroit, disait-on, tait libre de toute juridiction des esprits
infernaux, intermdiaires ou clestes. C'tait la clairire riveraine
domine par le rocher sur le sommet duquel on apercevait encore
quelques vieilles ruines du manoir de Ralph ou Radulphe le Gant.
Cette petite prairie sauvage, borde au couchant par la mer, et
troitement encaisse dans des roches couvertes de bruyres, devait ce
privilge au nom seul de cet ancien sire norvgien, son premier
possesseur. Car quelle fe, quel diable, ou quel ange et os se faire
l'hte ou le patron du domaine autrefois occup et protg par Ralph
le Gant?

Il est vrai que le nom seul du formidable Ralph suffisait pour
imprimer un caractre effrayant  ces lieux dj si sauvages. Mais, 
tout prendre, un souvenir n'est pas si redoutable qu'un esprit; et
jamais un pcheur, attard par le gros temps, en amarrant sa barque
dans la crique de Ralph, n'avait vu le follet rire et danser, parmi
des mes, sur le haut d'un rocher, ni la fe parcourir les bruyres
dans son char de phosphore tran par des vers luisants, ni le saint
remonter vers la lune aprs sa prire.

Si pourtant, la nuit qui suivit le grand orage, les houles de la mer
et la violence du vent eussent permis  quelque marinier gar
d'aborder dans cette baie hospitalire, peut-tre et-il t frapp
d'une superstitieuse pouvante en contemplant les trois hommes qui,
cette nuit-l, s'taient assis autour d'un grand feu, allum au milieu
de la clairire. Deux d'entre eux taient couverts de grands chapeaux
de feutre et des larges pantalons des mineurs royaux. Leurs bras
taient nus jusqu' l'paule, leurs pieds cachs dans des bottines
fauves; une ceinture d'toffe rouge soutenait leurs sabres recourbs
et leurs longs pistolets. Tous deux portaient une trompe de corne
suspendue  leur cou. L'un tait vieux, l'autre tait jeune; et
l'paisseur de la barbe du vieillard, la longueur des cheveux du jeune
homme, ajoutaient quelque chose de sauvage  leurs physionomies,
naturellement dures et svres.

 son bonnet de peau d'ours,  sa casaque de cuir huil, au mousquet
fix en bandoulire  son dos,  sa culotte courte et troite,  ses
genoux nus,  ses sandales d'corce,  la hache tincelante qu'il
portait  la main, il tait facile de reconnatre, dans le compagnon
des deux mineurs, un montagnard du nord de la Norvge.

Certes, celui qui et aperu de loin ces trois figures singulires,
sur lesquelles le foyer, agit par les brises de mer, jetait des
lueurs rouges et changeantes, et pu tre  bon droit effray, sans
mme croire aux spectres et aux dmons; il lui et suffi pour cela de
croire aux voleurs et d'tre un peu plus riche qu'un pote.

Ces trois hommes tournaient souvent la tte vers le sentier perdu du
bois qui aboutit  la clairire de Ralph, et d'aprs celles de leurs
paroles que le vent n'emportait pas, ils semblaient attendre un
quatrime personnage.

--Dites donc, Kennybol, savez-vous qu' cette heure-ci nous
n'attendrions pas aussi paisiblement cet envoy du comte Griffenfeld
dans la prairie voisine, la prairie du lutin Tulbytilbet, ou l-bas,
dans la baie de Saint-Cuthbert?

--Ne parlez pas si haut, Jonas, rpondit le montagnard au vieux
mineur, bni soit Ralph Gant qui nous protge! Me prserve le ciel de
remettre le pied dans la clairire de Tulbytilbet! L'autre jour j'y
croyais cueillir de l'aubpine, et j'y ai cueilli de la mandragore,
qui s'est mise  saigner et  crier, ce qui a failli me rendre fou.

Le jeune mineur se prit  rire.

--En vrit, Kennybol! je crois, moi, que le cri de la mandragore a
bien produit tout son effet sur votre pauvre cerveau.

--Pauvre cerveau toi-mme! dit le montagnard avec humeur; voyez,
Jonas, il rit de la mandragore. Il rit comme un insens qui joue avec
une tte de mort.

--Hum! repartit Jonas. Qu'il aille donc  la grotte de Walderhog, o
les ttes de ceux que Han, dmon d'Islande, a assassins, reviennent
chaque nuit danser autour de son lit de feuilles sches, en
entre-choquant leurs dents pour l'endormir.

--Cela est vrai, dit le montagnard.

--Mais, reprit le jeune homme, le seigneur Hacket, que nous attendons,
ne nous a-t-il pas promis que Han d'Islande se mettrait  la tte de
notre insurrection?

--Il l'a promis, rpondit Kennybol; et, avec l'aide de ce dmon, nous
sommes srs de vaincre toutes les casaques vertes de Drontheim et de
Copenhague.

--Tant mieux! s'cria le vieux mineur; mais ce n'est pas moi qui me
chargerai de faire la sentinelle la nuit prs de lui.

En ce moment, le craquement des bruyres mortes sous des pas d'homme
appela l'attention des interlocuteurs; ils se dtournrent, et un
rayon du foyer leur fit reconnatre le nouveau venu.

--C'est lui!--c'est le seigneur Hacket!--Salut, seigneur Hacket; vous
vous tes fait attendre.--Voil plus de trois quarts d'heure que nous
sommes au rendez-vous.

Ce seigneur _Hacket_ tait un homme petit et gras, vtu de noir, dont
la figure joviale avait une expression sinistre.

--Bien, mes amis, dit-il; j'ai t retard par mon ignorance du chemin
et les prcautions qu'il m'a fallu prendre.--J'ai quitt le comte
Schumacker ce matin; voici trois bourses d'or qu'il m'a charg de vous
remettre.

Les deux vieillards se jetrent sur l'or avec l'avidit commune, aux
paysans de cette pauvre Norvge. Le jeune mineur repoussa la bourse
que lui tendait Hacket.

--Gardez votre or, seigneur envoy; je mentirais si je disais que je
me rvolte pour votre comte Schumacker; je me rvolte pour affranchir
les mineurs de la tutelle royale; je me rvolte pour que le lit de ma
mre n'ait plus une couverture dchiquete comme les ctes de notre
bon pays, la Norvge.

Loin de paratre dconcert, le seigneur Hacket rpondit en souriant:

--C'est donc  votre pauvre mre, mon cher Norbith, que j'enverrai cet
argent, afin qu'elle ait deux couvertures neuves pour les bises de cet
hiver.

Le jeune homme se rendit par un signe de tte, et l'envoy, en orateur
habile, se hta d'ajouter:

--Mais gardez-vous de rpter ce que vous venez de dire
inconsidrment, que ce n'est pas pour Schumacker, comte de
Griffenfeld, que vous prenez les armes.

--Cependant.... cependant, murmurrent les deux vieillards, nous
savons bien qu'on opprime les mineurs, mais nous ne connaissons pas ce
comte, ce prisonnier d'tat.

--Comment! reprit vivement l'envoy; pouvez-vous tre ingrats  ce
point! Vous gmissiez dans vos souterrains, privs d'air et de jour,
dpouills de toute proprit, esclaves de la plus onreuse tutelle!
Qui est venu  votre aide? qui a ranim votre courage? qui vous a
donn de l'or, des armes? N'est-ce pas mon illustre matre, le noble
comte de Griffenfeld, plus esclave et plus infortun encore que vous?
Et maintenant, combls de ses bienfaits, vous refuseriez de vous en
servir pour conqurir sa libert, en mme temps que la vtre?

--Vous avez raison, interrompit le jeune mineur, ce serait mal agir.

--Oui, seigneur Hacket, dirent les deux vieillards, nous combattrons
pour le comte Schumacker.

--Courage, mes amis! levez-vous en son nom, portez le nom de votre
bienfaiteur d'un bout de la Norvge  l'autre. coutez, tout seconde
votre juste entreprise; vous allez tre dlivrs d'un formidable
ennemi, le gnral Levin de Knud, qui gouverne la province. La
puissance secrte de mon noble matre, le comte de Griffenfeld, va le
faire rappeler momentanment  Berghen.--Allons, dites-moi, Kennybol,
Jonas, et vous, mon cher Norbith, tous vos compagnons sont-ils prts?

--Mes frres de Guldbranshal, dit Norbith, n'attendent que mon signal.
Demain, si vous voulez....

--Demain, soit. Il faut que les jeunes mineurs, dont vous tes le
chef, lvent les premiers l'tendard. Et vous, mon brave Jonas?

--Six cents braves des les Fa-ror, qui vivent depuis trois jours de
chair de chamois et d'huile d'ours, dans la fort de Bennallag, ne
demandent qu'un coup de trompe de leur vieux capitaine Jonas, du bourg
de Loevig.

--Fort bien. Et vous, Kennybol?

--Tous ceux qui portent une hache dans les gorges de Kole, et
gravissent les rochers sans genouillres, sont prts  se joindre 
leurs frres les mineurs, quand ils auront besoin d'eux.

--Il suffit. Annoncez  vos compagnons, pour qu'ils ne doutent pas de
vaincre, ajouta l'envoy en haussant la voix, que Han d'Islande sera
le chef.

--Cela est-il certain? demandrent-ils tous trois ensemble et d'une
voix o se mlaient l'expression de la terreur et celle de
l'esprance.

L'envoy rpondit:

--Je vous attendrai tous trois dans quatre jours,  pareille heure,
avec vos colonnes runies, dans la mine d'Apsyl-Corh, prs le lac de
Smiasen, sous la plaine de l'toile-Bleue. Han d'Islande
m'accompagnera.

--Nous y serons, dirent les trois chefs. Et puisse Dieu ne pas
abandonner ceux qu'aidera le dmon!

--Ne craignez rien de la part de Dieu, dit Hacket en
ricanant.--coutez, vous trouverez, dans les vieilles ruines de Crag,
des enseignes pour vos troupes.--N'oubliez pas le cri: _Vive
Schumacker! Sauvons Schumacker!_--Il faut que nous nous sparions; le
jour ne va pas tarder  paratre. Mais auparavant, jurez le plus
inviolable secret sur ce qui se passe entre nous.

Sans rpondre une parole, les trois chefs s'ouvrirent la veine du bras
gauche avec la pointe d'un sabre; ensuite, saisissant la main de
l'envoy, ils y laissrent couler chacun quelques gouttes de sang.

--Vous avez notre sang, lui dirent-ils. Puis le jeune s'cria:

--Que tout mon sang s'coule comme celui que je verse en ce moment;
qu'un esprit malfaisant se joue de mes projets, comme l'ouragan d'une
paille; que mon bras soit de plomb pour venger une injure; que les
chauves-souris habitent mon spulcre; que je sois, vivant, hant par
les morts; mort, profan par les vivants; que mes yeux se fondent en
pleurs comme ceux d'une femme, si jamais je parle de ce qui a lieu, 
cette heure, dans la clairire de Ralph le Gant. Daignent les
bienheureux saints m'entendre!

--Amen, rptrent les deux vieillards.

Alors ils se sparrent, et il ne resta plus dans la clairire que le
foyer  demi teint dont les rayons mourants montaient par intervalles
jusqu'au fate des tours ruines et solitaires de Ralph le Gant.




XIX

                    THODORE.

                    Tristan, fuyons par ici.

                    TRISTAN.

                    C'est une trange disgrce.

                    THODORE.

                    Nous aura-t-on reconnus?

                    TRISTAN.

                    Je l'ignore et j'en ai peur.

                    LOPE DE VEGA. _Le Chien du Jardinier._


Benignus Spiagudry se rendait difficilement compte des motifs qui
pouvaient pousser un jeune homme bien constitu et paraissant avoir
encore de longues annes de vie devant lui, tel que son compagnon de
voyage,  se porter l'agresseur volontaire du redoutable Han
d'Islande. Bien souvent, depuis qu'ils avaient commenc leur route, il
avait abord adroitement cette question; mais le jeune aventurier
gardait, sur la cause de son voyage, un silence obstin. Le pauvre
homme n'avait pas t plus heureux dans toutes les autres curiosits
que son singulier camarade devait naturellement lui inspirer. Une
fois, il avait hasard une question sur la famille et le nom de son
jeune _matre_.--Appelez-moi Ordener, avait rpondu celui-ci; et cette
rponse peu satisfaisante tait prononce d'un ton qui interdisait la
rplique. Il fallait donc se rsigner; chacun a ses secrets; et le bon
Spiagudry lui-mme ne cachait-il pas soigneusement, dans sa besace et
sous son manteau, certaine cassette mystrieuse sur laquelle toutes
recherches lui eussent sembl fort dplaces et fort dsagrables.

Ils avaient quitt Drontheim depuis quatre jours, sans avoir fait
beaucoup de chemin, tant en raison du dgt caus dans les routes par
l'orage, que de la multiplicit des voies de traverse et dtours que
le concierge fugitif croyait prudent de prendre pour viter les lieux
trop habits. Aprs avoir laiss Skongen  leur droite, vers le soir
du quatrime jour ils atteignirent la rive du lac de Sparbo.

C'tait un tableau sombre et magnifique que cette vaste nappe d'eau
rflchissant les derniers rayons du jour et les premires toiles de
la nuit dans un cadre de hauts rochers, de sapins noirs et de grands
chnes. L'aspect d'un lac, le soir, produit quelquefois,  une
certaine distance, une singulire illusion d'optique; c'est comme si
un abme prodigieux, perant le globe de part en part, laissait voir
le ciel  travers la terre.

Ordener s'arrta, contemplant ces vieilles forts druidiques qui
couvrent les rivages montueux du lac comme une chevelure, et les
huttes crayeuses de Sparbo, rpandues sur une pente ainsi qu'un
troupeau pars de chvres blanches. Il coutait les bruits lointains
des forges [Footnote: Les Eaux du lac de Sparbo sont renommes pour la
trempe de l'acier.] mls au sourd mugissement des grands bois
magiques, aux cris intermittents des oiseaux sauvages et  la grave
harmonie des vagues. Au nord, un immense rocher de granit, encore
clair par le soleil, s'levait majestueusement au-dessus du petit
hameau d'Olmoe, puis sa tte se courbait sous un amas de tours
ruines, comme si le gant et t fatigu du fardeau.

Quand l'me est triste, les spectacles mlancoliques lui plaisent;
elle les rembrunit de toute sa tristesse. Qu'un malheureux soit jet
parmi les sauvages et hautes montagnes, prs d'un sombre lac, d'une
noire fort, au moment o le jour va disparatre, il verra cette scne
grave, cette nature srieuse, en quelque sorte  travers un voile
funbre; il ne lui semblera pas que le soleil se couche, mais qu'il
meurt.

Ordener rvait, silencieux et immobile, quand son compagnon s'cria:

-- merveille, jeune seigneur! Il est beau de mditer ainsi devant le
lac de Norvge qui renferme le plus de pleuronectes.

Cette observation et le geste qui l'accompagnait eussent fait sourire
tout autre qu'un amant spar de sa matresse pour ne la revoir
peut-tre plus. Le savant concierge poursuivit:

--Pourtant, souffrez que je vous enlve  votre docte contemplation
pour vous faire remarquer que le jour dcline, et qu'il faut nous
hter si nous voulons arriver au village d'Olmoe avant le crpuscule.

La remarque tait juste. Ordener se remit en marche, et Spiagudry le
suivit en continuant ses rflexions mal coutes sur les phnomnes
botaniques et physiologiques que le lac de Sparbo prsente aux
naturalistes.

--Seigneur Ordener, disait-il, si vous en croyiez votre dvou guide,
vous abandonneriez votre funeste entreprise; oui, seigneur, et vous
vous fixeriez ici sur les bords de ce lac si curieux o nous pourrions
nous livrer ensemble  une foule de doctes recherches, par exemple 
celle de la _stella canora palustris_, plante singulire que beaucoup
de savants croient fabuleuse, mais que l'vque Arngrim affirme avoir
vue et entendue sur les rives du Sparbo. Ajoutez  cela que nous
aurions la satisfaction d'habiter le sol de l'Europe qui renferme le
plus de gypse, et o les sicaires de la Thmis de Drontheim pntrent
le moins.--Cela ne vous sourit-il pas, mon jeune matre? Allons,
renoncez  votre voyage insens; car, sans vous offenser, votre
entreprise est prilleuse sans profit, _periculum sine pecunia_,
c'est--dire insense, et conue dans un moment o vous auriez mieux
fait de penser  autre chose.

Ordener, qui ne prtait aucune attention aux paroles du pauvre homme,
n'entretenait la conversation que par ces monosyllabes insignifiants
et distraits que les grands parleurs prennent pour des rponses. C'est
ainsi qu'ils arrivrent au hameau d'Olmoe, sur la place duquel un
mouvement inusit se faisait en ce moment remarquer.

Les habitants, chasseurs, pcheurs, forgerons, sortaient de toutes les
cabanes et accouraient se grouper autour d'un tertre circulaire,
occup par quelques hommes, dont l'un sonnait du cor en agitant
au-dessus de sa tte une petite bannire blanche et noire.

--C'est sans doute quelque charlatan, dit Spiagudry, _ambubaiarum
collegia, pharmacopolae_, quelque misrable qui convertit l'or en
plomb et les plaies en ulcres. Voyons; quelle invention de l'enfer
va-t-il vendre  ces pauvres campagnards? Encore si ces imposteurs se
bornaient aux rois, s'ils imitaient tous le danois Borch et le
milanais Borri, ces alchimistes qui se jourent si compltement de
notre Frdric III [Footnote: Frdric III fut la dupe de Borch ou
Borrichius, chimiste danois, et surtout de Borri, charlatan milanais,
qui se disait le favori de l'archange Michel. Cet imposteur, aprs
avoir merveill de ses prtendus prodiges Strasbourg et Amsterdam,
agrandit la sphre de son ambition et la tmrit de ses mensonges;
aprs avoir tromp le peuple, il osa tromper les rois. Il commena par
la reine Christine  Hambourg, et termina par le roi Frdric 
Copenhague.]; mais il leur faut le denier du paysan non moins que le
million du prince.

Spiagudry se trompait; en approchant du monticule, ils reconnurent, 
sa robe noire et  son bonnet rond et aigu, un syndic environn de
quelques archers. L'homme qui sonnait du cor tait le crieur des
dits.

Le gardien fugitif, troubl, murmura  voix basse:

--En vrit, seigneur Ordener, en entrant dans cette bourgade, je ne
m'attendais gure  tomber sur un syndic. Me protge le grand saint
Hospice! que va-t-il dire?

Son incertitude ne fut pas longue, car la voix glapissante du crieur
des dits s'leva tout  coup, religieusement coute par la petite
foule des habitants d'Olmoe.

--Au nom de sa majest, et par ordre de son excellence le gnral
Levin de Knud, gouverneur, le haut-syndic du Drontheimhus fait savoir
 tous les habitants des villes, bourgs et bourgades de la province,
que:--1 la tte de Han, natif de Klipstadur, en Islande, assassin et
incendiaire, est mise au prix de mille cus royaux.

Un murmure vague clata dans l'auditoire. Le crieur poursuivit:

--2 La tte de Benignus Spiagudry, ncroman et sacrilge, ex-gardien
du Spladgest de Drontheim, est mise au prix de quatre cus royaux;

3 Cet dit sera publi dans toute la province, par les syndics des
villes, bourgs et bourgades, qui en faciliteront l'excution.

Le syndic prit l'dit des mains du crieur, et ajouta d'une voix
lugubre et solennelle:

--La vie de ces hommes est offerte  qui voudra la prendre.

Le lecteur se persuadera aisment que cette lecture ne fut pas coute
sans quelque motion par notre pauvre et malencontreux Spiagudry. Nul
doute mme que les signes extraordinaires d'effroi qui lui chapprent
en ce moment n'eussent appel l'attention du groupe qui l'environnait,
si elle n'et t entirement absorbe par la premire partie de
l'dit syndical.

--La tte de Han  prix! s'cria un vieux pcheur qui tait venu
tranant ses filets humides. Ils feraient tout aussi bien, par saint
Usulph, de mettre  prix galement la tte de Belzbuth.

--Pour garder la proportion entre Han et Belzbuth, il faudrait, dit
un chasseur, reconnaissable  sa veste de peau de chamois, qu'ils
offrissent seulement quinze cents cus du chef cornu du dernier dmon.

--Gloire soit  la sainte mre de Dieu! ajouta en roulant son fuseau
une vieille dont le front chauve branlait. Je voudrais voir la tte de
ce Han, afin de m'assurer que ses yeux sont deux charbons ardents,
comme on le dit.

--Oui, srement, reprit une autre vieille, c'est seulement en la
regardant qu'il a brl la cathdrale de Drontheim. Moi, je voudrais
voir le monstre tout entier avec sa queue de serpent, son pied fourchu
et ses grandes ailes de chauve-souris.

--Qui vous a fait ces contes, bonne mre? interrompit le chasseur d'un
air de fatuit. J'ai vu, moi, ce Han d'Islande dans les gorges de
Medsyhath; c'est un homme fait comme nous, seulement il a la hauteur
d'un peuplier de quarante ans.

--Vraiment? dit avec une expression singulire une voix dans la foule.
Cette voix, qui fit tressaillir Spiagudry, tait celle d'un petit
homme dont le visage tait cach sous un large feutre de mineur, et le
corps couvert d'une natte de jonc et de poil de veau marin.

--Sur ma foi, reprit, avec un rire pais, un forgeron qui portait son
grand marteau en bandoulire, qu'on offre pour sa tte mille ou dix
mille cus royaux, qu'il ait quatre ou quarante brasses de hauteur, ce
n'est pas moi qui me chargerai d'aller y voir.

--Ni moi, dit le pcheur.

--Ni moi, ni moi, rptrent toutes les voix.

--Celui pourtant qui en serait tent, reprit le petit homme, trouvera
Han d'Islande demain dans la ruine d'Arbar, prs le Smiasen;
aprs-demain dans la grotte de Walderhog.

--Brave homme, en tes-vous sr?

Cette question fut faite  la fois par Ordener, qui assistait  cette
scne avec un intrt facile  comprendre pour tout autre que
Spiagudry, et par un autre petit homme, assez replet, vtu de noir,
d'un visage gai, et qui tait sorti, aux premiers sons de la trompe du
crieur, de la seule auberge que renfermt la bourgade.

Le petit homme au grand chapeau parut les considrer un instant tous
deux, et rpondit d'une voix sourde:

--Oui.

--Et comment le savez-vous pour pouvoir l'affirmer? demanda Ordener.

--Je sais o est Han d'Islande, comme je sais o est Benignus
Spiagudry; ni l'un ni l'autre ne sont loin d'ici en ce moment.

Toutes les terreurs se rveillrent dans le pauvre concierge, osant 
peine regarder le mystrieux petit homme, et se croyant mal cach sous
sa perruque franaise; il se mit  tirer le manteau d'Ordener en
disant  voix basse:

--Matre, seigneur, au nom du ciel, de grce, par piti,
allons-nous-en, sortons de ce maudit faubourg de l'enfer!

Ordener, surpris comme lui, examinait attentivement le petit homme,
qui, tournant le dos au jour, paraissait soigneux de cacher ses
traits.

--Ce Benignus Spiagudry, s'cria le pcheur, je l'ai vu au Spladgest
de Drontheim. C'est un grand.

--C'est celui dont on offre quatre cus.

Le chasseur clata de rire.

--Quatre cus! Ce n'est pas moi qui chasserai celui-l. On paie plus
cher la peau d'un renard bleu.

Cette comparaison, qui dans tout autre temps et fort dsoblig le
savant concierge, le rassura cette fois. Il allait nanmoins adresser
une nouvelle prire  Ordener pour le dcider  poursuivre leur
chemin, quand celui-ci, sachant ce qu'il lui importait de savoir, le
prvint, en sortant du rassemblement qui commenait  s'claircir.

Quoiqu'ils eussent, en arrivant au hameau d'Olmoe, l'intention d'y
passer la nuit, ils le quittrent tous deux, comme par une convention
tacite, sans mme s'interroger sur le motif de leur dpart prcipit.
Celui d'Ordener tait l'esprance de rencontrer plus tt le brigand,
celui de Spiagudry le dsir de s'loigner plus vite des archers.

Ordener avait l'esprit trop grave pour rire des msaventures de son
compagnon. Ce fut d'une voix affectueuse qu'il rompit le premier le
silence.

--Vieillard, quelle est donc dj cette ruine o l'on pourra trouver
demain Han d'Islande,  ce qu'affirme ce petit homme qui parat tout
savoir?

--Je l'ignore.... Je l'ai mal entendu, noble matre, dit Spiagudry,
qui en effet ne mentait pas.

--Il faudra donc, continua le jeune homme, se rsigner  ne le
rencontrer qu'aprs-demain  cette grotte de Walderhog?

--La grotte de Walderhog, seigneur! c'est en effet la demeure favorite
de Han d'Islande.

--Prenons-en le chemin, dit Ordener.

--Tournons  gauche, derrire le rocher d'Olmoe; il faut moins de
deux journes pour arriver  la caverne de Walderhog.

--Connaissez-vous, vieillard, reprit Ordener avec mnagement, ce
singulier homme qui semble si bien vous connatre?

Cette question rveilla dans Spiagudry les craintes qui commenaient 
s'affaiblir  mesure qu'ils s'loignaient de la bourgade d'Olmoe.

--Non, vraiment, seigneur, rpondit-il d'une voix presque tremblante.
Seulement, il a une voix bien trange!

Ordener chercha  le rassurer.

--Ne craignez rien, vieillard; servez-moi bien, je vous protgerai de
mme. Si je reviens vainqueur de Han, je vous promets non-seulement
votre grce, mais encore l'abandon des mille cus royaux qui sont
offerts par la justice.

L'honnte Benignus aimait extraordinairement la vie, mais il aimait
l'or prodigieusement. Les promesses d'Ordener furent comme des paroles
magiques; non-seulement elles bannirent toutes ses frayeurs, mais
encore elles rveillrent en lui cette sorte d'hilarit loquace, qui
s'panchait en longs discours, en gesticulations bizarres et en
savantes citations.

--Seigneur Ordener, dit-il, quand je devrais subir  ce sujet une
controverse avec Over-Bilseuth, autrement dit le Bavard, non, rien ne
m'empcherait de soutenir que vous tes un sage et honorable jeune
homme. Quoi de plus digne et de plus glorieux en effet, _quid cithara,
tuba, vel campana dignius_, que d'exposer noblement sa vie pour
dlivrer son pays d'un monstre, d'un brigand, d'un dmon, en qui tous
les dmons, les brigands et les monstres semblent runis?--Qu'on ne
m'aille pas dire qu'un sordide intrt vous guide! le noble seigneur
Ordener abandonne le salaire de son combat au compagnon de son voyage,
au vieillard qui l'aura conduit seulement  un mille de la grotte de
Walderhog; car, n'est-il pas vrai, jeune matre, que vous me
permettrez d'attendre le rsultat de votre illustre entreprise au
hameau de Surb, situ  un mille du rivage de Walderhog, dans la
fort? Et quand votre clatante victoire sera connue, seigneur, ce
sera dans toute la Norvge une joie pareille  celle de Vermund le
Proscrit, quand, du sommet de ce mme rocher d'Olmoe que nous
ctoyons maintenant, il aperut le grand feu que son frre Hafdan
avait allum, en signe de dlivrance, sur le donjon de Munckholm.

 ce nom, Ordener interrompit vivement:

--Quoi! du haut de ce rocher on aperoit le donjon de Munckholm?

--Oui, seigneur,  douze milles au sud, entre les montagnes que nos
pres nommaient les Escabelles de Frigga.  cette heure on doit voir
parfaitement le phare du donjon.

--Vraiment! s'cria Ordener, qui s'lanait vers l'ide de revoir
encore une fois le lieu o tait tout son bonheur. Vieillard, il y a
sans doute un sentier qui conduit au sommet de ce rocher?

--Oui, sans doute; un sentier qui prend naissance dans le bois o nous
allons entrer, et s'lve, par sur pente assez douce, jusqu' la tte
nue du rocher, une laquelle il se continue en gradins taills dans le
roc par les compagnons de Vermund le Proscrit, au chteau duquel il
aboutit. Ce sont ces ruines, que vous pouvez voir au clair de la lune.

--Eh bien, vieillard, vous allez m'indiquer le sentier; c'est dans ces
ruines que nous passerons la nuit, dans ces ruines d'o l'on voit le
donjon de Munckholm.

--Y pensez-vous, seigneur? dit Benignus. La fatigue de cette
  journe....

--Vieillard, j'aiderai votre marche; jamais mon pas ne fut plus ferme.

--Seigneur, les ronces qui obstruent ce sentier depuis si longtemps
abandonn, les pierres dgrades, la nuit....

--Je marcherai le premier.

--Peut-tre quelque bte malfaisante, quelque animal impur, quelque
monstre hideux....

--Ce n'est pas pour viter les monstres que j'ai entrepris ce voyage.

L'ide de s'arrter si prs d'Olmoe dplaisait fort  Spiagudry;
celle de voir le phare de Munckholm, et peut-tre la lumire de la
fentre d'thel, enchantait et entranait Ordener.

--Mon jeune matre, dit Spiagudry, abandonnez ce projet, croyez-moi;
j'ai le pressentiment qu'il nous portera malheur.

Cette prire n'tait rien, devant ce que dsirait Ordener.

--Allons, dit-il avec impatience, songez que vous vous tes engag 
me bien servir. Je veux que vous m'indiquiez ce sentier; o est-il?

--Nous allons y arriver tout  l'heure, dit le concierge forc
d'obir.

En effet, le sentier s'offrit bientt  eux; ils y entrrent, mais
Spiagudry remarqua, avec un tonnement ml d'effroi, que les hautes
herbes taient couches et brises, et que le vieux sentier de Vermund
le Proscrit paraissait avoir t foul rcemment.




XX

                    LEONARDO.
                    Le roi vous demande.

                    HENRIQUE.
                    Comment cela?

                    LOPE DE VEGA. _La Fuerza lastimosa._


Devant quelques papiers pars sur son bureau, parmi lesquels on
distingue des lettres nouvellement ouvertes, le gnral Levin de Knud
parat rver profondment. Un secrtaire debout prs de lui semble
attendre ses ordres. Le gnral tantt frappe de ses perons le riche
tapis qui s'tend sous ses pieds, tantt joue d'un air distrait avec
la dcoration de l'lphant, suspendue  son cou par le collier de
l'ordre. De temps en temps il ouvre la bouche pour parler, puis
s'arrte et se frotte le front, et jette un nouveau coup d'oeil sur
les dpches dcachetes qui couvrent la table.

--Comment diable!.... s'crie-t-il enfin.

Cette exclamation concluante est suivie d'un instant de silence.

--Qui se serait jamais figur, reprend-il, que ces dmons de mineurs
en viendraient l? Il faut ncessairement que de secrtes instigations
les aient pousss  cette rvolte.--Mais, savez-vous, Wapherney, que
la chose est srieuse? Savez-vous que cinq  six cents coquins des
les Fa-ror, commands par un certain vieux bandit nomm Jonas, ont
dj dsert leurs mines? qu'un jeune fanatique, appel Norbith, s'est
galement mis  la tte des mcontents de Guldbranshal? qu'
Sund-Mor,  Hubfallo,  Kongsberg, ces mauvaises ttes, qui
n'attendaient qu'un signal, sont dj peut-tre souleves? Savez-vous
que les montagnards s'en mlent, et qu'un des plus hardis renards de
Kole, le vieux Kennybol, les commande? Savez-vous enfin que, d'aprs
un bruit gnral dans le nord du Drontheimhus, s'il faut en croire les
syndics qui m'crivent, ce fameux sclrat dont nous avons fait mettre
la tte  prix, le formidable Han, dirige en chef l'insurrection? Que
direz-vous de tout cela, mon cher Wapherney? hem!

--Votre excellence, dit Wapherney, sait quelles mesures....

--Il y a encore dans cette dplorable affaire une circonstance que je
ne puis m'expliquer; c'est que notre prisonnier Schumacker soit, comme
on le prtend, l'auteur de la rvolte. C'est ce qui semble n'tonner
personne, et c'est enfin ce qui m'tonne le plus. Il me parat
difficile qu'un homme prs duquel se plaisait mon loyal Ordener soit
un tratre. Cependant, les mineurs, assure-t-on, se lvent en son nom;
son nom est leur mot d'ordre, leur cri de ralliement; ils lui donnent
mme les titres dont le roi l'a priv.--Tout cela semble
certain.--Mais comment se fait-il que la comtesse d'Ahlefeld connt
dj tous ces dtails il y a six jours, au moment o les premiers
symptmes rels de l'insurrection se manifestaient  peine dans les
mines?--Cela est trange.--N'importe, il faut pourvoir  tout.
Donnez-moi mon sceau, Wapherney.

Le gnral crivit trois lettres, les scella et les remit au
secrtaire.

--Faites tenir ces messages au baron Voethan, colonel des
arquebusiers, actuellement en garnison  Munckholm, afin que son
rgiment marche en hte aux rvolts.--Voici, pour le commandant de
Munckholm, un ordre de veiller plus soigneusement que jamais sur
l'ex-grand-chancelier. Il faudra que je voie et que j'interroge
moi-mme ce Schumacker.--Enfin, envoyez cette lettre  Skongen, au
major Wolhm, qui y commande, afin qu'il dirige une partie de la
garnison vers le foyer de l'insurrection.--Allez, Wapherney, et qu'on
excute promptement ces ordres.

Le secrtaire sortit, laissant le gouverneur plong dans ses
rflexions.

--Tout cela est fort inquitant, pensait-il. Ces mineurs rvolts
l-bas, cette intrigante chancelire ici, ce fou d'Ordener... on ne
sait o!--Peut-tre il voyage au milieu de tous ces bandits, laissant
ici sous ma protection ce Schumacker, qui conspire contre l'tat, et
sa fille, pour la sret de laquelle j'ai eu la bont d'loigner la
compagnie o se trouve ce Frdric d'Ahlefeld, qu'Ordener accuse.--Eh
mais, il me semble que cette compagnie pourra bien arrter les
premires colonnes des insurgs; elle est bien place pour cela.
Walhstrom, o elle tient garnison, est prs du lac de Smiasen et de la
ruine d'Arbar. C'est un des points que la rvolte gagnera
ncessairement.

 cet endroit de sa rverie, le gnral fut interrompu par le bruit de
la porte qui s'ouvrait.

--Eh bien, que voulez-vous, Gustave?

--Mon gnral, c'est un messager qui demande votre excellence.

--Allons! qu'est-ce encore? quelque dsastre!.... Faites entrer ce
messager.

Le messager, introduit, remit un paquet au gouverneur.

--Votre excellence, dit-il, c'est de la part de sa srnit le
vice-roi.

Le gnral ouvrit prcipitamment la dpche.

--Par saint Georges, s'cria-t-il avec un mouvement de surprise, je crois
qu'ils sont tous fous! Ne voil-t-il pas le vice-roi qui m'invite  me
rendre prs de lui,  Berghen? C'est, dit-il, pour une affaire pressante,
d'aprs l'ordre du roi.--Voil une affaire pressante qui choisit bien son
moment.--Le grand-chancelier, qui visite actuellement le Drontheimhus,
supplera  votre absence....--C'est un supplant auquel je ne me fie
gure!--L'vque l'assistera....--En vrit, Frdric choisit l de
bons gouverneurs pour un pays rvolt; deux hommes de robe, un chancelier
et un vque!--Allons cependant, l'invitation est expresse, c'est l'ordre
du roi. Il faut s'y rendre. Mais avant mon dpart je veux voir
Schumacker, et l'interroger.--Je sens bien qu'on veut m'engloutir dans un
chaos d'intrigues, mais j'ai pour me diriger une boussole qui ne me
trompe jamais,--c'est ma conscience.




XXI

                    Il semble que tout prenne une voix pour l'accuser
                    de son crime.

                    _Can,_ tragdie.


--Oui, seigneur comte, c'est aujourd'hui mme, dans la ruine d'Arbar,
que nous pourrons le rencontrer. Une foule de circonstances me font
croire  la vrit de ce renseignement prcieux, que j'ai recueilli
hier soir par hasard, comme je vous l'ai cont, dans le village
d'Olmoe.

--Sommes-nous loin de cette ruine d'Arbar?

--Mais c'est auprs du lac de Smiasen. Le guide m'a assur que nous y
serions avant le milieu du jour.

Ainsi s'entretenaient deux personnages  cheval et envelopps de
manteaux bruns, lesquels suivaient de grand matin une de ces mille
routes sinueuses et troites qui traversent en tous sens la fort
situe entre les lacs de Smiasen et de Sparbo. Un guide des montagnes,
muni de sa trompe et arm de sa hache, les prcdait sur son petit
cheval gris, et derrire eux marchaient quatre autres cavaliers arms
jusqu'aux dents, vers lesquels ces deux personnages tournaient de
temps en temps la tte, comme s'ils craignaient d'en tre entendus.

--Si ce brigand islandais se trouve en effet dans la ruine d'Arbar,
disait celui des deux interlocuteurs dont la monture se tenait
respectueusement un peu en arrire de l'autre, c'est un grand point de
gagn, car le difficile tait de rencontrer cet tre insaisissable.

--Vous croyez, Musdoemon? Et s'il allait rejeter nos offres?

--Impossible, votre grce! de l'or et l'impunit, quel brigand
rsisterait  cela?

--Mais vous savez que ce brigand n'est pas un sclrat ordinaire. Ne
le jugez donc pas  votre mesure; s'il refusait, comment
rempliriez-vous la promesse que vous avez faite dans la nuit
d'avant-hier aux trois chefs de l'insurrection?

--Eh bien, noble comte, dans ce cas, que je regarde comme impossible,
si nous avons le bonheur de trouver notre homme, votre grce a-t-elle
oubli qu'un faux Han d'Islande m'attend dans deux jours  l'heure
fixe, au lieu du rendez-vous assign aux trois chefs, 
l'toile-Bleue, endroit d'ailleurs assez voisin de la ruine d'Arbar?

--Vous avez raison, toujours raison, mon cher Musdoemon, dit le noble
comte; et ils retombrent tous deux dans leur cercle particulier de
rflexions.

Musdoemon, dont l'intrt tait de tenir le matre en bonne humeur,
fit, pour le distraire, une question au guide.

--Brave homme, quelle est cette espce de croix de pierre dgrade qui
s'lve l-haut, derrire ces jeunes chnes?

Le guide, homme au regard fixe,  la mine stupide, tourna la tte et
la secoua  plusieurs reprises en disant:

--Oh! seigneur matre, c'est la plus vieille potence de Norvge; le
saint roi Olas la fit construire pour un juge qui avait fait un pacte
avec un brigand.

Musdoemon aperut sur le visage de son patron une impression toute
contraire  celle qu'il esprait des paroles simples du guide.

--Ce fut, poursuivit celui-ci, une histoire bien singulire, la bonne
mre Osie me l'a conte; le brigand fut charg de pendre le juge.

Le pauvre guide ne s'apercevait pas, dans sa navet, que l'aventure
dont il voulait gayer ses voyageurs tait presque un outrage pour
eux. Musdoemon l'arrta.

--Assez, assez, lui dit-il, nous connaissons cette histoire.

--L'insolent! murmura le comte, il connat cette histoire! Ah!
Musdoemon, tu me paieras cher tes impudences.

--Sa grce ne parle-t-elle pas? dit Musdoemon d'un air obsquieux.

--Je pensais aux moyens de vous faire enfin obtenir l'ordre de
Dannebrog. Le mariage de ma fille Ulrique et du baron Ordener sera une
bonne occasion.

Musdoemon se confondit en protestations et en remerciements.

-- propos, reprit sa grce, parlons de nos affaires. Croyez-vous que
l'ordre de rappel momentan que nous lui destinons soit parvenu au
mecklembourgeois?

Le lecteur se rappelle peut-tre que le comte avait l'habitude de
dsigner sous ce nom le gnral Levin de Knud, qui tait en effet
natif du Mecklembourg.

--Parlons de nos affaires! se dit intrieurement Musdoemon choqu; il
parat que mes affaires ne sont pas _nos affaires_.--Seigneur comte,
rpondit-il  haute voix, je pense que le messager du vice-roi doit
tre en ce moment  Drontheim, et qu'ainsi le gnral Levin n'est pas
loin de son dpart.

Le comte prit une voix affectueuse.

--Ce rappel, mon cher, est un de vos coups de matre; c'est une de vos
intrigues les mieux conues et les plus habilement excutes.

--L'honneur en appartient  sa grce autant qu' moi, rpliqua
Musdoemon, soigneux, comme nous l'avons dj dit, de mler le comte 
toutes ses machinations.

Le patron connaissait cette pense secrte de son confident, mais il
voulait paratre l'ignorer. Il se mit  sourire.

--Mon cher secrtaire intime, vous tes toujours modeste; mais rien ne
me fera mconnatre vos minents services. La prsence d'Elphge et
l'absence du mecklembourgeois assurent mon triomphe  Drontheim. Me
voici le chef de la province, et si Han d'Islande accepte le
commandement des rvolts, que je veux lui offrir moi-mme, c'est 
moi que reviendra, aux yeux du roi, la gloire d'avoir apais cette
inquitante insurrection et pris ce formidable brigand.

Ils parlaient ainsi  voix basse, quand le guide se retourna.

--Mes seigneurs matres, dit-il, voici,  notre gauche, le monticule
sur lequel Biord le Juste fit dcapiter, aux yeux de son arme, Vellon
 la langue double, ce tratre qui avait loign les vrais dfenseurs
du roi et appel l'ennemi dans le camp, pour paratre avoir seul sauv
les jours de Biord.

Tous ces souvenirs de la vieille Norvge ne semblrent pas du got de
Musdoemon, car il interrompit brusquement le guide.

--Allons, allons, bonhomme, taisez-vous et continuez votre chemin sans
vous dtourner; que nous importe ce que des masures ruines ou des
arbres morts vous rappellent de sottes aventures? Vous importunez mon
matre avec vos contes de vieilles femmes.




XXII

                        Voici l'heure o le lion rugit,
                        O le loup hurle  la lune,
                        Tandis que le laboureur ronfle,
                        puis de sa pnible tche.
                        Maintenant les tisons consums brillent dans le foyer;
                        La chouette poussant son cri sinistre,
                        Rappelle aux malheureux, couchs dans les douleurs,
                        Le souvenir d'un drap funbre.
                        Voici le temps de la nuit
                        O les tombeaux, tous entr'ouverts,
                        Laissent chapper chacun son spectre,
                        Qui va errer dans les sentiers des cimetires.

                        SHAKESPEARE. _Le Songe d't._


Retournons sur nos pas. Nous avons laiss Ordener et Spiagudry
gravissant avec assez de peine, au lever de la lune, la croupe du
rocher courb d'Olmoe. Ce rocher, chauve  l'origine de sa courbure,
tait appel alors par les paysans norvgiens le Cou-de-Vautour,
dnomination qui reprsente en effet assez bien la figure qu'offre de
loin cette masse norme de granit.

 mesure que nos voyageurs s'levaient vers la partie nue du rocher,
la fort se changeait en bruyre. Les mousses succdaient aux herbes;
les glantiers sauvages, les gents, les houx, aux chnes et aux
bouleaux; appauvrissement de vgtation qui, sur les hautes montagnes,
indique toujours la proximit du sommet, en annonant l'amincissement
graduel de la couche de terre dont ce qu'on pourrait appeler
l'ossement du mont est revtu.

--Seigneur Ordener, disait Spiagudry, dont l'esprit mobile tait comme
sans cesse entran dans un tourbillon d'ides diverses, cette pente
est bien fatigante, et, pour vous avoir suivi, il faut tout le
dvouement....

--Mais il me semble que je vois l,  droite, un magnifique
_convolvulus_; je voudrais bien pouvoir l'examiner. Pourquoi ne
fait-il pas grand jour?--Savez-vous que c'est une chose bien
impertinente que d'valuer un savant tel que moi quatre mchants cus?
Il est vrai que le fameux Phdre tait esclave, et qu'sope, si nous
en croyons le docte Planude, fut vendu dans une foire comme une bte
ou une chose. Et qui ne serait fier d'avoir un rapport quelconque avec
le grand sope?

--Et avec le clbre Han? ajouta Ordener en souriant.

--Par saint Hospice, rpondit le concierge, ne prononcez pas ce nom
ainsi; je me passerais bien, je vous jure, seigneur, de cette dernire
conformit. Mais ne serait-ce pas une chose singulire, que le prix de
sa tte revnt  Benignus Spiagudry, son compagnond'infortune?--Seigneur
Ordener, vous tes plus noble que Jason, qui ne donna pas la toison
d'or au pilote d'Argo; et certes votre entreprise, dont je ne devine
pas positivement le but, n'est pas moins prilleuse que celle de
Jason.

--Mais, dit Ordener, puisque vous connaissez Han d'Islande, donnez-moi
donc quelques dtails sur lui. Vous m'avez dj appris que ce n'est
pas un gant, comme on le croit le plus communment.

Spiagudry l'interrompit.

--Arrtez, matre! n'entendez-vous point un bruit de pas derrire
nous?

--Oui, rpondit tranquillement le jeune homme. Ne vous alarmez pas;
c'est quelque bte fauve que notre approche effarouche, et qui se
retire en froissant les halliers.

--Vous avez raison, mon jeune Csar; il y a si longtemps que ces bois
n'ont vu d'tres humains! Si l'on en juge  la pesanteur des pas,
l'animal doit tre gros. C'est un lan ou un renne; cette partie de la
Norvge en est peuple. On y trouve aussi des chatpards. J'en ai vu
un, entre autres, qu'on avait amen  Copenhague; il tait d'une
grandeur monstrueuse. Il faut que je vous fasse la description de ce
froce animal.

--Mon cher guide, dit Ordener, j'aimerais mieux que vous me fissiez la
description d'un autre monstre non moins froce, de cet horrible Han.

--Baissez la voix, seigneur! Comme le jeune matre prononce
paisiblement un tel nom! Vous ne savez pas....--Dieu! seigneur,
coutez!

Spiagudry se rapprocha, en disant ces mots, d'Ordener, qui venait
d'entendre en effet trs distinctement un cri pareil  l'espce de
rugissement qui, si le lecteur se le rappelle, avait si fort effray
le timide concierge dans cette soire orageuse o ils avaient quitt
Drontheim.

--Avez-vous entendu? murmura celui-ci, tout haletant de crainte.

--Sans doute, dit Ordener, et je ne vois pas pourquoi vous tremblez.
C'est un hurlement de bte sauvage, peut-tre tout simplement le cri
d'un de ces chatpards dont vous parliez tout  l'heure. Comptiez-vous
traverser  cette heure un pareil endroit sans tre averti en rien de
la prsence des htes que vous troublez? Je vous proteste, vieillard,
qu'ils sont plus effrays encore que vous.

Spiagudry, en voyant le calme de son jeune compagnon, se rassura un
peu.

--Allons, il pourrait bien se faire, seigneur, que vous eussiez encore
raison. Mais ce cri de bte ressemble horriblement  une voix.... Vous
avez t fcheusement inspir, souffrez que je vous le dise, seigneur,
de vouloir monter  ce chteau de Vermund. Je crains qu'il ne nous
arrive malheur sur le Cou-de-Vautour.

--Ne craignez rien tant que vous serez avec moi, rpondit Ordener.

--Oh! rien ne vous alarme; mais, seigneur, il n'y a que le bienheureux
saint Paul qui puisse prendre des vipres sans se blesser.--Vous
n'avez seulement pas remarqu, quand nous sommes entrs dans ce maudit
sentier, qu'il paraissait fray depuis peu, et que les herbes foules
n'avaient mme pas eu le temps de se relever depuis qu'on y avait
pass.

--J'avoue que tout cela me frappe peu, et que le calme de mon esprit
ne dpend pas du plus ou moins de courbure d'un brin d'herbe. Voici
que nous allons quitter la bruyre; nous n'entendrons plus de pas ni
de cris de btes; je ne vous dirai donc plus, mon brave guide, de
rassembler votre courage, mais de ramasser vos forces, car le sentier,
taill dans le roc, sera sans doute plus difficile que celui-ci.

--Ce n'est pas, seigneur, qu'il soit plus escarp, mais le savant
voyageur Suckson conte qu'il est souvent embarrass d'clats de roches
ou de lourdes pierres qu'on ne peut soulever et qu'il n'est pas ais
de franchir. Il y a entre autres, un peu au del de la poterne de
Malar, dont nous approchons, un norme bloc triangulaire de granit
que j'ai toujours vivement dsir voir. Schoenning affirme y avoir
retrouv les trois caractres runiques primitifs.

Il y avait dj quelque temps que les voyageurs gravissaient la roche
nue; ils atteignirent une petite tour croule,  travers laquelle il
fallait passer, et que Spiagudry fit remarquer  Ordener.

--C'est la poterne de Malar, seigneur. Ce chemin creus  vif
prsente plusieurs autres constructions curieuses, qui montrent
quelles taient les anciennes fortifications de nos manoirs
norvgiens! Cette poterne, qui tait toujours garde par quatre hommes
d'armes, tait le premier ouvrage avanc du fort de Vermund.  propos
de porte ou poterne, le moine Urensius fait une remarque singulire;
le mot _janua_, qui vient de _Janus_, dont le temple avait des portes
si clbres, n'a-t-il pas engendr le mot _janissaire_, gardien de la
porte du sultan? Il serait assez curieux que le nom du prince le plus
doux de l'histoire et pass aux soldats les plus froces de la terre.

Au milieu de tout le fatras scientifique du concierge, ils avanaient
assez pniblement sur des pierres roulantes et des cailloux
tranchants, mls de ce gazon court et glissant qui crot quelquefois
sur les rochers. Ordener oubliait la fatigue en songeant au bonheur de
revoir ce Munckholm, si loign; tout  coup Spiagudry s'cria:

--Ah! je l'aperois! cette seule vue me ddommage de toute ma peine.
Je la vois, seigneur, je la vois!

--Qui donc? dit Ordener, qui pensait en ce moment  son thel.

--Eh! seigneur, la pyramide triangulaire dont parle Schoenning! Je
serai, avec le professeur Schoenning et l'vque Isleif, le troisime
savant qui aura eu le bonheur de l'examiner. Seulement il est fcheux
que ce ne soit qu'au clair de lune.

En approchant du fameux bloc, Spiagudry poussa un cri de douleur et
d'pouvante  la fois. Ordener, surpris, s'informa avec intrt du
nouveau sujet de son motion; mais le concierge archologue fut
quelque temps avant de pouvoir lui rpondre.

--Vous croyiez, disait Ordener, que cette pierre barrait le chemin;
vous devez, au contraire, reconnatre avec plaisir qu'elle le laisse
parfaitement libre.

--Et c'est justement ce qui me dsespre! dit Benignus d'une voix
lamentable.

--Comment?

--Quoi! seigneur, reprit le concierge, ne voyez-vous pas que cette
pyramide a t drange de sa position; que la base, qui tait assise
sur le sentier, est maintenant expose  l'air, tandis que le bloc est
prcisment appuy contre terre, sur la face o Schoenning avait
dcouvert les caractres runiques primordiaux?--Je suis bien
malheureux!

--C'est jouer de malheur, en effet, dit le jeune homme.

--Et ajoutez  cela, reprit vivement Spiagudry, que le drangement de
cette masse prouve ici la prsence de quelque tre surhumain.  moins
que ce ne soit le diable, il n'y a en Norvge qu'un seul homme dont le
bras puisse...

--Mon pauvre guide, vous revenez encore  vos terreurs paniques. Qui
sait si cette pierre n'est pas ainsi depuis plus d'un sicle?

--Il y a cent cinquante ans,  la vrit, dit Spiagudry d'une voix
plus calme, que le dernier observateur l'a tudie. Mais il me semble
qu'elle est frachement remue; la place qu'elle occupait est encore
humide. Voyez, seigneur.

Ordener, impatient d'arriver aux ruines, arracha son guide d'auprs de
la pyramide merveilleuse, et parvint, par de sages paroles,  dissiper
les nouvelles craintes que cet trange dplacement avait inspires au
vieux savant.

--coutez, vieillard, vous pourrez vous fixer au bord de ce lac, et
vous livrer  votre aise  vos importantes tudes, quand vous aurez
reu les mille cus royaux que vous rapportera la tte de Han.

--Vous avez raison, noble seigneur; mais ne parlez pas si lgrement
d'une victoire bien douteuse. Il faut que je vous donne un conseil
pour que vous vous rendiez plus aisment matre du monstre.

Ordener se rapprocha vivement de Spiagudry.

--Un conseil! lequel?

--Le brigand, dit celui-ci  voix basse et en jetant des regards
inquiets autour de lui, le brigand porte  sa ceinture un crne dans
lequel il a coutume de boire. Ce crne est le crne de son fils, dont
le cadavre est celui pour la profanation duquel je suis poursuivi.

--Haussez un peu la voix et ne craignez rien, je vous entends  peine.
Eh bien! ce crne?

--C'est de ce crne, dit Spiagudry en se penchant  l'oreille du jeune
homme, qu'il faut tcher de vous emparer. Le monstre y attache je ne
sais quelles ides superstitieuses. Quand le crne de son fils sera en
votre pouvoir, vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.

--Cela est bien, mon brave homme; mais comment s'emparer de ce crne?

--Par la ruse, seigneur; pendant le sommeil du monstre, peut-tre...

Ordener l'interrompit.

--Il suffit. Votre bon conseil ne peut me servir; je ne dois pas
savoir si un ennemi dort. Je ne connais pour combattre que mon pe.

--Seigneur, seigneur! il n'est pas prouv que l'archange Michel n'ait
pas us de ruse pour terrasser Satan.

Ici Spiagudry s'arrta tout  coup, et tendit ses deux mains devant
lui, en s'criant d'une voix presque teinte:

--O ciel!  ciel! qu'est-ce que je vois l-bas? Voyez, matre,
n'est-ce pas un petit homme qui marche dans ce mme sentier devant
nous?

--Ma foi, dit Ordener en levant les yeux, je ne vois rien.

--Rien, seigneur?--En effet, le sentier tourne, et il a disparu
derrire ce rocher.--N'allons pas plus loin, seigneur, je vous en
conjure.

--En vrit, si ce personnage prtendu a si vite disparu, cela
n'annonce pas qu'il ait l'intention de nous attendre; et s'il fuit, ce
n'est pas une raison pour nous de fuir.

--Veille sur nous, saint Hospice! dit Spiagudry, qui, dans toutes les
occasions prilleuses, se souvenait de son patron favori.

--Vous aurez pris, ajouta Ordener, l'ombre mouvante d'une chouette
effraye pour un homme.

--J'ai pourtant bien cru voir un petit homme; il est vrai que le clair
de lune produit souvent des illusions singulires. C'est  cette
lumire que Baldan, sire de Merneugh, prit le rideau blanc de son lit
pour l'ombre de sa mre; ce qui le dcida  aller, le lendemain,
dclarer son parricide aux juges de Christiania, qui allaient
condamner le page innocent de la dfunte. Ainsi, l'on peut dire que le
clair de lune a sauv la vie  ce page.

Personne n'oubliait mieux que Spiagudry le prsent dans le pass. Un
souvenir de sa vaste mmoire suffisait pour bannir toutes les
impressions du moment. Aussi l'histoire de Baldan dissipa-t-elle sa
frayeur. Il reprit d'une voix tranquille:

--Il est possible que le clair de lune m'ait tromp de mme.

Cependant ils atteignaient le sommet du Cou-de-Vautour, et
commenaient  revoir le fate des ruines, que la courbure du rocher
leur avait caches pendant qu'ils montaient.

Que le lecteur ne s'tonne pas si nous rencontrons souvent des ruines
 la cime des monts de Norvge. Quiconque a parcouru des montagnes en
Europe n'aura pas manqu de remarquer frquemment des restes de forts
et de chteaux, suspendus  la crte des pics les plus levs, comme
d'anciens nids de vautours ou des aires d'aigles morts. En Norvge
surtout, au sicle o nous nous sommes transports, ces sortes de
constructions ariennes tonnaient autant par leur varit que par
leur nombre. C'taient tantt de longues murailles dmanteles, se
roulant en ceinture autour d'un roc; tantt des tourelles grles et
aigus surmontant la pointe d'un pic, comme une couronne; ou, sur la
tte blanche d'une haute montagne, de grosses tours groupes autour
d'un grand donjon, et prsentant de loin l'aspect d'une vieille tiare.
On voyait prs des frles arcades ogives d'un clotre gothique, les
lourds piliers gyptiens d'une glise saxonne; prs de la citadelle 
tours carres d'un chef paen, la forteresse  crneaux d'un sire
chrtien; prs d'un chteau-fort ruin par le temps, un monastre
dtruit par la guerre. Tous ces difices, mlange d'architectures
singulires et presque ignores aujourd'hui, construits hardiment sur
des lieux en apparence inaccessibles, n'y avaient plus laiss que des
dbris, pour rendre en quelque sorte  la fois tmoignage de la
puissance et du nant de l'homme. Peut-tre s'tait-il pass dans leur
enceinte bien des choses plus dignes d'tre racontes que tout ce
qu'on raconte  la terre; mais les vnements s'coulent, les yeux qui
les ont vus se ferment; les traditions s'teignent avec les ans, comme
un feu qu'on n'a point recueilli; et qui pourrait ensuite pntrer le
secret des sicles?

Le manoir de Vermund le Proscrit, o nos deux voyageurs arrivaient en
ce moment, tait un de ceux auxquels la superstition rattachait le
plus d'histoires surprenantes et d'aventures miraculeuses.  ces
murailles de cailloux noys dans un ciment devenu plus dur que la
pierre, on reconnaissait aisment qu'il avait t bti vers le
cinquime ou le sixime sicle. De ses cinq tours, une seulement tait
encore debout dans toute sa hauteur; les quatre autres, plus ou moins
dgrades, et couvrant de leurs dbris le sommet du rocher, taient
lies entre elles par des lignes de ruines, lesquelles indiquaient
galement les anciennes limites des cours dans l'enceinte du chteau.
Il tait trs difficile de pntrer dans cette enceinte, obstrue de
pierres, de quartiers de rochers, et d'arbustes de toute espce, qui,
rampant de ruine en ruine, surmontaient de leurs touffes les murailles
tombes, ou laissaient pendre jusque dans le prcipice leurs longs
bras flexibles. C'est  ces tresses de rameaux que venaient souvent,
disait-on, se balancer, au clair de lune, des mes bleutres, esprits
coupables de ceux qui s'taient volontairement noys dans le Sparbo,
ou que le farfadet du lac attachait le nuage qui devait le remmener au
lever du soleil. Mystres effrayants, dont avaient t plus d'une fois
tmoins de hardis pcheurs, quand, pour profiter du sommeil des chiens
de mer, [Footnote: Les chiens de mer sont redouts des pcheurs, parce
qu'ils effraient les poissons.] ils osaient la nuit pousser leur
barque jusque sous le rocher d'Olmoe, qui s'arrondissait dans
l'ombre, au-dessus de leur tte, comme l'arche rompue d'un pont
gigantesque.

Nos deux aventuriers franchirent, non sans peine, la muraille du
manoir,  travers une crevasse, car l'ancienne porte tait encombre
de ruines. La seule tour qui, ainsi que nous l'avons dit, ft reste
debout, tait situe  l'extrmit du rocher. C'tait, dit Spiagudry 
Ordener, celle du sommet de laquelle on apercevait le fanal de
Munckholm. Ils s'y dirigrent, quoique l'obscurit ft en ce moment
complte. La lune tait entirement cache par un gros nuage noir. Ils
allaient gravir la brche d'un autre mur, pour pntrer dans ce qui
avait t la seconde cour du chteau, quand Benignus s'arrta tout
court, et saisit brusquement le bras d'Ordener, d'une main qui
tremblait si fort, que le jeune homme lui-mme en tait branl.

--Quoi donc?... dit Ordener surpris.

Benignus, sans rpondre, pressa son bras plus vivement encore, comme
pour lui demander du silence.

--Mais.... reprit le jeune homme.

Une nouvelle pression, accompagne d'un gros soupir mal touff, le
dcida  attendre patiemment que ce nouvel effroi ft pass.

Enfin Spiagudry, d'une voix oppresse:

--Eh bien! matre, qu'en dites-vous?

--De quoi? dit Ordener.

--Oui, seigneur, continua l'autre du mme ton, vous vous repentez bien
maintenant d'tre mont ici!

--Non, en vrit, mon brave guide, j'espre bien monter plus haut
encore. Pourquoi voulez-vous que je m'en repente?

--Comment, seigneur, vous n'avez donc point vu?...

--Vu! quoi?

--Vous n'avez point vu! rpta l'honnte concierge, avec un accs
toujours croissant de terreur.

--Mais non vraiment! rpondit Ordener d'un ton d'impatience; je n'ai
rien vu, et je n'ai entendu que le bruit de vos dents que la peur
faisait claquer violemment.

--Quoi! l, derrire ce mur, dans l'ombre, ces deux yeux flamboyants
comme des comtes, qui se sont fixs sur nous. Vous ne les avez point
vus?

--En honneur, non.

--Vous ne les avez point vus errer, monter, descendre et disparatre
enfin dans les ruines?

--Je ne sais ce que vous voulez dire. Qu'importe, d'ailleurs?

--Comment! seigneur Ordener, savez-vous qu'il n'y a en Norvge qu'un
seul homme dont les yeux rayonnent ainsi dans les tnbres?

--Allons, qu'importe encore! Quel est donc cet homme aux yeux de chat?
Est-ce Han, votre formidable islandais? Tant mieux, s'il est ici! cela
nous pargnera le voyage de Walderhog.

Ce _tant mieux_ n'tait point du got de Spiagudry, qui ne put
s'empcher de rvler sa pense secrte par cette exclamation
involontaire:

--Ah! seigneur, vous m'aviez promis de me laisser au village de Surb,
 un mille du lieu du combat.

Le bon et noble Ordener comprit et sourit.

--Vous avez raison, vieillard; il serait injuste de vous mler  mes
dangers. Ne craignez donc rien. Vous voyez ce Han d'Islande partout.
Est-ce qu'il ne peut pas y avoir dans ces ruines quelque chat sauvage,
dont les yeux soient aussi brillants que ceux de cet homme!

Pour la cinquime fois, Spiagudry parvint  se rassurer, soit que
l'explication d'Ordener lui part en effet naturelle, soit que la
tranquillit de son jeune compagnon et quelque chose de contagieux.

--Ah! seigneur, sans vous je serais dix fois mort de peur en
gravissant ces roches.--Il est vrai que, sans vous, je ne l'aurais pas
tent.

La lune, qui reparut, leur laissa voir l'entre de la plus haute tour,
au bas de laquelle ils taient parvenus. Ils y pntrrent en
soulevant un pais rideau de lierre, qui fit pleuvoir sur eux des
lzards endormis et de vieux nids d'oiseaux funbres. Le concierge
ramassa deux cailloux qu'il choqua, en laissant tomber les tincelles
sur un tas de feuilles mortes et de branches sches recueillies par
Ordener. En peu d'instants une flamme claire s'leva; et, dissipant
les tnbres qui les entouraient, elle leur permit d'observer
l'intrieur de la tour.

Il n'en restait plus que la muraille circulaire, qui tait trs
paisse et revtue de lierre et de mousse. Les plafonds de ses quatre
tages s'taient successivement crouls au rez-de-chausse, o ils
formaient un amas norme de dcombres. Un escalier troit et sans
rampe, rompu en plusieurs endroits, tournait en spirale sur la surface
intrieure de la muraille, au sommet de laquelle il aboutissait. Aux
premiers ptillements du feu, une nue de chats-huants et d'orfraies
s'envolrent lourdement, avec des cris tonns et lugubres, et de
grandes chauves-souris vinrent par intervalles effleurer la flamme de
leurs ailes couleur de cendre.

--Voici des htes qui ne nous reoivent pas trs gaiement, dit
Ordener; mais n'allez pas vous effrayer encore.

--Moi, seigneur, reprit Spiagudry, en s'asseyant prs du feu, moi
craindre un hibou ou une chauve-souris! Je vivais avec des cadavres,
et je ne craignais pas les vampires. Ah! je ne redoute que les
vivants! Je ne suis pas brave, j'en conviens; mais je ne suis pas
superstitieux.--Tenez, si vous m'en croyez, seigneur, rions de ces
dames aux ailes noires et aux chants rauques, et songeons  souper.

Ordener ne songeait qu' Munckholm.

--J'ai bien l quelques provisions, dit Spiagudry en tirant son
havre-sac de dessous son manteau; mais, si votre apptit gale le
mien, ce pain noir et ce fromage rance auront bientt disparu. Je vois
que nous serons obligs de rester encore fort loin des limites de la
loi du roi franais Philippe le Bel: _Nemo audeat comedere praeter duo
fercula cum potagio_. Il doit bien y avoir au sommet de cette tour des
nids de mouettes ou de faisans; mais comment y arriver par un escalier
branlant qui ne pourrait tout au plus porter que des sylphes?

--Cependant, reprit Ordener, il faudra bien qu'il me porte; car je
monterai certainement au fate de cette tour.

--Quoi! matre, pour avoir des nids de mouettes?

--Ne faites pas, de grce, cette imprudence. Il ne faut pas se tuer
pour mieux souper. Songez d'ailleurs que vous pourriez vous tromper,
et prendre des nids de chats-huants.

--C'est bien de vos nids que je m'embarrasse! Ne m'avez-vous pas dit
que du haut de cette tour on apercevait le donjon de Munckholm?

--Cela est vrai, jeune matre; au sud. Je vois bien que le dsir de
fixer ce point important pour la science gographique a t le motif
de ce fatigant voyage au chteau de Vermund. Mais daignez rflchir,
noble seigneur Ordener, que le devoir d'un savant zl peut tre
quelquefois de braver la fatigue, mais jamais le danger. Je vous en
supplie, ne tentez pas cette mchante ruine d'escalier sur laquelle un
corbeau n'oserait se percher.

Benignus ne se souciait nullement de rester seul dans le bas de la
tour. Comme il se levait pour prendre la main d'Ordener, son
havre-sac, plac sur les pointes de ses genoux, tomba dans les pierres
et rendit un son clair.

--Qu'est-ce donc qui rsonne ainsi dans ce havre-sac? demanda Ordener.

Cette question sur un point si dlicat pour Spiagudry, lui ta l'envie
de retenir son jeune compagnon.

--Allons, dit-il sans rpondre  la question, puisque, malgr mes
prires, vous vous obstinez  monter au haut de cette tour, prenez
garde aux crevasses de l'escalier.

--Mais, reprit Ordener, qu'y a-t-il donc dans votre havre-sac, pour
lui faire rendre, ce son mtallique?

Cette insistance indiscrte dplut souverainement au vieux gardien qui
maudit le questionneur du fond de l'me.

--Eh! noble matre, rpondit-il, comment pouvez-vous vous occuper d'un
mchant plat  barbe de fer, qui retentit contre un caillou?--Puisque
je ne puis vous flchir, se hta-t-il d'ajouter, ne tardez pas 
redescendre, et ayez soin de vous tenir aux lierres qui tapissent la
muraille. Vous verrez le fanal de Munckholm entre les deux Escabelles
de Frigge, au midi.

Spiagudry n'aurait rien pu dire de plus adroit pour bannir toute autre
ide de l'esprit du jeune homme. Ordener, se dbarrassant de son
manteau, s'lana vers l'escalier, sur lequel le concierge le suivit
des yeux, jusqu' ce qu'il ne le vt plus que glisser, comme une ombre
vague, au plus haut de la muraille,  peine claire  son sommet par
la lueur agite du foyer et le reflet immobile de la lune.

Alors, se rasseyant et ramassant son havre-sac:

--Mon cher Benignus Spiagudry, dit-il, pendant que ce jeune lynx ne
vous voit pas et que vous tes seul, htez-vous de briser l'incommode
enveloppe de fer qui vous empche de prendre possession, _oculis et
manu_, du trsor renferm sans doute dans cette cassette. Quand il
sera dlivr de cette prison, il sera moins lourd  porter et plus
ais  cacher.

Dj, arm d'une grosse pierre, il s'apprtait  briser le couvercle
du coffre, quand un rayon de lumire tombant sur le sceau de fer qui
le fermait, arrta tout  coup le concierge antiquaire.

--Par saint Willebrod le Numismate, je ne me trompe pas, s'criait-il
en frottant vivement le couvercle rouill, ce sont bien l les armes
de Griffenfeld. J'allais faire une grande folie de rompre ce sceau.
Voil peut-tre le seul modle qui reste de ces armoiries fameuses,
brises en 1676 par la main du bourreau. Diable! ne touchons pas  ce
couvercle. Quelle que soit la valeur des objets qu'il cache,  moins
que, contre toute probabilit, ce ne soient des monnaies de Palmyre ou
des mdailles carthaginoises, il est certainement plus prcieux
encore. Me voici donc seul propritaire des armes maintenant abolies
de Griffenfeld! Cachons soigneusement ce trsor.--Aussi bien je
trouverai peut-tre quelque secret pour ouvrir la cassette, sans
commettre de vandalisme. Les armoiries de Griffenfeld! Oh oui! voil
bien la main de justice, la balance sur champ de gueules. Quel
bonheur!

 chaque nouvelle dcouverte hraldique qu'il faisait en drouillant
le vieux cachet, il poussait un cri d'admiration ou une exclamation de
contentement.

--Au moyen d'un dissolvant, j'ouvrirai la serrure sans briser le
sceau. Ce sont sans doute les trsors de l'ex-chancelier.--Si
quelqu'un, tent par l'appt des quatre cus syndicaux, me reconnat
et m'arrte, il ne me sera pas difficile de me racheter.--Ainsi, cette
bienheureuse cassette m'aura sauv.

En parlant ainsi, son regard se leva machinalement.

--Tout  coup son visage grotesque passa en un clin d'oeil de
l'expression d'une joie folle  celle d'une terreur stupide. Tous ses
membres tremblrent convulsivement. Ses yeux devinrent fixes, son
front se rida, sa bouche demeura bante, et sa voix s'teignit dans
son gosier, comme une lumire qu'on souffle.

En face de lui, de l'autre ct du foyer, un petit homme tait debout,
les bras croiss.  ses vtements de peaux ensanglantes,  sa hache
de pierre,  sa barbe rousse, et  ce regard dvorant fix sur lui, le
malheureux concierge avait reconnu du premier coup d'oeil l'effrayant
personnage dont il avait reu la dernire visite au Spladgest de
Drontheim.

--C'est moi! dit le petit homme d'un air terrible.

--Cette cassette t'aura sauv, ajouta-t-il avec un affreux sourire
ironique. Spiagudry! est-ce ici le chemin de Thoctree?

L'infortun essaya d'articuler quelques paroles.

--Thoctree!... Seigneur... Mon seigneur matre... j'y allais...

--Tu allais  Walderhog, rpondit l'autre d'une voix de tonnerre.

Spiagudry terrifi ramassa toutes ses forces pour faire un signe de
tte ngatif.

--Tu me conduisais un ennemi; merci! ce sera un vivant de moins. Ne
crains rien, fidle guide, il te suivra.

Le malheureux gardien voulut pousser un cri et put  peine faire
entendre un murmure vague et confus.

--Pourquoi t'effraies-tu de ma prsence? Tu me cherchais.--coute, ne
crie pas, ou tu es mort.

Le petit homme agita sa hache de pierre au-dessus de la tte du
concierge; il poursuivit, d'une voix qui sortait de sa poitrine comme
le bruit d'un torrent sort d'une caverne:

--Tu m'as trahi.

--Non, votre grce, non, excellence... dit enfin Benignus pouvant 
peine articuler ces paroles suppliantes. L'autre fit entendre comme un
rugissement sourd.

--Ah! tu voudrais me tromper encore! Ne l'espre plus.--coute,
j'tais sur le toit du Spladgest quand tu as scell ton pacte avec cet
insens; c'est moi dont tu as deux fois entendu la voix. C'est moi que
tu as encore entendu dans l'orage sur la route; c'est moi que tu as
retrouv dans la tour de Vygla; c'est moi qui t'ai dit: Au revoir!

Le concierge pouvant jeta un regard gar autour de lui, comme pour
appeler du secours. Le petit homme continua:

--Je ne voulais pas laisser chapper ces soldats qui te poursuivaient.
Ils taient du rgiment de Munckholm.

--Pour toi, je ne pouvais te perdre.--Spiagudry, c'est moi que tu as
revu au village d'Olmoe sous ce feutre de mineur; c'est moi dont tu
as entendu les pas et la voix, dont tu as reconnu les yeux en montant
 ces ruines; c'est moi!

Hlas! l'infortun n'en tait que trop convaincu; il se roula  terre,
aux pieds de son formidable juge, en s'criant d'une voix dchirante
et touffe:--Grce!

Le petit homme, les bras toujours croiss, attachait sur lui un regard
de sang, plus ardent que la flamme du foyer.

--Demande ton salut  cette cassette dont tu l'attends, dit-il
ironiquement.

--Grce, seigneur! Grce! rpta le mourant Spiagudry.

--Je t'avais recommand d'tre fidle et muet, tu n'as pu tre fidle;
 l'avenir je te proteste que tu seras muet.

Le concierge, entrevoyant l'horrible sens de ces paroles, poussa un
long gmissement.

--Ne crains rien, dit l'homme, je ne te sparerai pas de ton trsor.

 ces mots, dnouant sa ceinture de cuir, il la passa dans l'anneau de
la cassette, et la suspendit ainsi au cou de Spiagudry, qui
flchissait sous le poids.

--Allons! reprit l'autre, quel est le diable auquel tu dsires donner
ton me? Hte-toi de l'appeler, afin qu'un autre dmon dont tu ne te
soucierais pas ne s'en empare point avant lui.

Le dsespr vieillard, hors d'tat de prononcer une parole, tomba aux
genoux du petit homme, en faisant mille signes de prire et
d'pouvante.

--Non, non! dit celui-ci; coute, fidle Spiagudry, ne te dsole pas
de laisser ainsi ton jeune compagnon sans guide. Je te promets qu'il
ira o tu vas. Suis-moi, tu ne fais que lui montrer le chemin.--Allons!

 ces mots, saisissant le misrable dans ses bras de fer, il l'emporta
hors de la tour comme un tigre emporte une longue couleuvre; et un
moment aprs il s'leva dans les ruines un grand cri, auquel se mla
un effroyable clat de rire.




XXIII

                    Oui, l'on peut bien montrer  l'oeil plor de
                    l'amant fidle l'objet loign de son idoltrie.
                    Mais, hlas! les scnes de l'attente, des adieux,
                    les penses, les souvenirs doux et amers, les
                    rves enchanteurs des tres qui aiment! qui peut
                    les rendre?

                    MATURIN. _Bertram._


Cependant l'aventureux Ordener, aprs avoir vingt fois failli tomber
dans sa prilleuse ascension, tait parvenu sur le haut du mur pais
et circulaire de la tour.  son arrive inattendue, de noires
chouettes centenaires, brusquement troubles dans leurs ruines,
s'enfuirent d'un vol oblique, en tournant vers lui leur regard fixe,
et des pierres roulantes, heurtes par son pied, tombrent dans le
gouffre en bondissant sur les saillies des rochers avec des bruits
sourds et lointains.

En tout autre instant, Ordener et longtemps laiss errer sa vue et sa
rverie sur la profondeur de l'abme, accrue de la profondeur de la
nuit. Son oeil, observant  l'horizon toutes ces grandes ombres, dont
une lune nbuleuse blanchissait  peine les sombres contours, et
longtemps cherch  distinguer les vapeurs parmi les rochers et les
montagnes parmi les nuages; son imagination et anim toutes les
formes gigantesques, toutes les apparences fantastiques que le clair
de lune prte aux monts et aux brouillards. Il et cout de loin la
plainte confuse du lac et des forts, mle au sifflement aigu des
herbes sches que le vent tourmentait  ses pieds, entre les fentes
des pierres; et son esprit et donn un langage  toutes ces voix
mortes que la nature matrielle lve pendant le sommeil de l'homme et
le silence de la nuit. Mais, quoique cette scne agt  son insu sur
son tre entier, d'autres penses le remplissaient.  peine son pied
s'tait-il pos sur le fate de la muraille, que son oeil s'tait
tourn vers le sud du ciel, et qu'une joie indicible l'avait
transport en apercevant, au del de l'angle de deux montagnes, un
point lumineux rayonner  l'horizon comme une toile rouge.--C'tait
le fanal de Munckholm.

Ceux-l ne sont pas destins  goter les vraies joies de la vie, qui
ne comprendront pas le bonheur qu'prouva le jeune homme. Tout son
coeur se souleva de ravissement; son sein gonfl, palpitant avec
force, respirait  peine. Immobile, l'oeil tendu, il contemplait
l'astre de consolation et d'esprance. Il lui semblait que ce rayon de
lumire, venant au sein de la nuit du sjour qui contenait toute sa
flicit, lui apportait quelque chose de son thel. Ah! n'en doutons
pas,  travers les temps et les espaces, les mes ont quelquefois des
correspondances mystrieuses. En vain le monde rel lve ses
barrires entre deux tres qui s'aiment; habitants de la vie idale,
ils s'apparaissent dans l'absence, ils s'unissent dans la mort. Que
peuvent en effet les sparations corporelles, les distances physiques
sur deux coeurs lis invinciblement par une mme pense et un commun
dsir?--Le vritable amour peut souffrir, mais non mourir.

Qui ne s'est point arrt cent fois durant les nuits pluvieuses sous
quelque fentre  peine claire? Qui n'a point pass et repass
devant une porte, err avec dlices autour d'une maison? Qui ne s'est
point brusquement retourn de son chemin pour suivre, le soir, dans
les dtours d'une rue dserte, une robe flottante, un voile blanc tout
 coup reconnu dans l'ombre? Celui qui ne connat pas ces motions
peut dire qu'il n'a jamais aim.

En prsence du fanal lointain de Munckholm, Ordener mditait.  sa
premire joie avait succd un contentement triste et ironique; mille
sentiments divers se pressaient dans son me tumultueuse.--Oui, se
disait-il, il faut que l'homme gravisse longtemps et pniblement pour
voir enfin un point de bonheur dans l'immense nuit.--Elle est donc l!
elle dort, elle rve, elle pense  moi, peut-tre!--Mais qui lui dira
que son Ordener est maintenant, triste et isol, suspendu dans l'ombre
au-dessus d'un abme? son Ordener, qui n'a plus d'elle qu'une boucle
de cheveux sur son sein, et une lueur vague  l'horizon!--Puis,
laissant tomber un coup d'oeil sur les rayons rougetres du grand feu
allum dans la tour, qui s'chappaient au dehors  travers les
crevasses de la muraille:

--Peut-tre, murmura-t-il, de l'une des fentres de sa prison,
jette-t-elle un regard indiffrent sur la flamme lointaine de ce
foyer.

Tout  coup un grand cri et un long clat de rire se firent entendre,
comme au-dessous de lui, sur le bord de l'abme; il se dtourna
brusquement, et vit l'intrieur de la tour dsert. Alors, inquiet pour
le vieillard, il se hta de descendre; mais  peine avait-il franchi
quelques marches de l'escalier, qu'un bruit sourd, pareil  celui d'un
corps pesant qui serait tomb dans les eaux profondes du lac, monta
jusqu' lui.




XXIV

                    Le comte don Sancho Diaz, seigneur de Saldana,
                    rpandait d'amres larmes dans sa prison.

                    Plein de dsespoir, il exhalait, ses plaintes dans
                    la solitude contre le roi Alphonse.

                    O tristes moments, o mes cheveux blancs me
                    rappellent combien d'annes j'ai dj passes dans
                    cette prison horrible!

                    _Romances espagnoles._


Le soleil se couchait; ses rayons horizontaux dessinaient sur la
simarre de laine de Schumacker et sur la robe de crpe d'thel,
l'ombre noire des barreaux de leur fentre. Tous deux taient assis
prs de la haute croise en ogive, le vieillard sur un grand fauteuil
gothique, la jeune fille sur un tabouret,  ses pieds. Le prisonnier
paraissait rver dans sa position favorite et mlancolique. Son front
chauve et rid tait appuy sur ses mains et l'on ne voyait de son
visage que sa barbe blanche qui pendait en dsordre sur sa poitrine.

--Mon pre, dit thel qui cherchait tous les moyens de le distraire,
mon seigneur et pre, j'ai fait cette nuit un songe d'heureux
avenir.--Voyez, levez les yeux, mon noble pre, regardez ce beau ciel.

--Je ne vois le ciel, rpondit le vieillard, qu' travers les barreaux
de ma prison, comme je ne vois votre avenir, thel, qu' travers mes
malheurs.

Puis sa tte, un moment souleve, retomba sur ses mains, et tous deux
se turent.

--Mon seigneur et pre, reprit la jeune fille un moment aprs et d'une
voix timide, est-ce au seigneur Ordener que vous pensez?

--Ordener, dit le vieillard, comme cherchant  se rappeler de qui on
lui parlait.--Ah! je sais qui vous voulez dire. Eh bien?

--Pensez-vous qu'il revienne bientt, mon pre? il y a longtemps dj
qu'il est parti. Voici le quatrime jour.

Le vieillard secoua tristement la tte.

--Je crois que, lorsque nous aurons compt la quatrime anne depuis
son dpart, nous serons aussi prs de son retour qu'aujourd'hui.

thel plit.

--Dieu! croyez-vous donc qu'il ne reviendra pas? Schumacker ne
rpondit point. La jeune fille rpta sa question avec un accent
suppliant et inquiet.

--N'a-t-il donc pas promis qu'il reviendrait? dit brusquement le
prisonnier.

--Oui, sans doute, seigneur! reprit thel empresse.

--Eh bien! comment pouvez-vous compter sur son retour? n'est-ce pas un
homme? Je crois que le vautour pourra retourner au cadavre, mais je ne
crois pas au retour du printemps dans l'anne qui dcline.

thel, voyant son pre retomber dans ses mlancolies, se rassura; il y
avait dans son coeur de vierge et d'enfant une voix qui dmentait
imprieusement la philosophie chagrine du vieillard.

--Mon pre, dit-elle avec fermet, le seigneur Ordener reviendra; ce
n'est pas un homme comme les autres hommes.

--Qu'en savez-vous, jeune fille?

--Ce que vous en savez vous-mme, mon seigneur et pre.

--Je ne sais rien, dit le vieillard. J'ai entendu des paroles d'un
homme qui annonaient des actions d'un dieu.

Puis il ajouta, avec un rire amer:

--J'ai rflchi sur cela, et j'ai vu que c'tait trop beau pour y
croire.

--Et moi, seigneur, j'y ai cru, prcisment parce que c'tait beau.

--Oh! jeune fille, si vous tiez ce que vous deviez tre, comtesse de
Tongsberg et princesse de Wollin, entoure, comme vous le seriez,
d'une cour de beaux tratres et d'adorateurs intresss, cette
crdulit serait d'un grand danger pour vous.

--Mon pre et seigneur, ce n'est pas crdulit, c'est confiance.

--On s'aperoit aisment, thel, qu'il y a du sang franais dans vos
veines.

Cette ide ramena le vieillard, par une transition imperceptible, 
des souvenirs, et il continua avec une sorte de complaisance:

--Car ceux qui ont dgrad votre pre plus qu'il n'avait t lev, ne
pourront empcher que vous ne soyez fille de Charlotte, princesse de
Tarente, et que l'une de vos aeules ne soit Adle ou dle, comtesse
de Flandre, dont vous portez le nom.

thel pensait  toute autre chose.

--Mon pre, vous jugez mal le noble Ordener.

--Noble, ma fille! quel sens donnez-vous  ce mot? J'ai fait des
nobles qui ont t bien vils.

--Je ne veux point dire, seigneur, qu'il soit noble de la noblesse qui
se donne.

--Est-ce donc que vous savez qu'il descend d'un _jarl_ ou d'un
_hersa_? [Footnote: Les anciens seigneurs en Norvge, avant que
Griffenfeld fondt une noblesse rgulire, portaient les titres de
_hersa_ (baron), ou _jarl_ (comte). C'est de ce dernier mot qu'est
form le mot anglais _earl_ (comte).]

--Je l'ignore comme vous, mon pre. Il est peut-tre, poursuivit-elle
en baissant les yeux, le fils d'un serf ou d'un vassal. Hlas! on
peint des couronnes et des lyres sur le velours d'un marchepied. Je
veux dire seulement d'aprs vous, mon vnr seigneur, qu'il est noble
de coeur.

De tous les hommes qu'elle avait vus, Ordener tait celui qu'thel
connaissait le plus et le moins tout ensemble. Il tait apparu dans sa
destine, pour ainsi dire, comme ces anges qui visitaient les premiers
hommes, en s'enveloppant  la fois de clarts et de mystres. Leur
seule prsence rvlait leur nature, et l'on adorait. Ainsi Ordener
avait laiss voir  thel ce que les hommes cachent le plus, son
coeur; il avait gard le silence sur ce dont ils se vantent assez
volontiers, sa patrie et sa famille; son regard avait suffi  thel,
et elle avait eu foi en ses paroles. Elle l'aimait, elle lui avait
donn sa vie, elle n'ignorait rien de son me, et ne savait pas son
nom.

--Noble de coeur! rpta le vieillard, noble de coeur! Cette noblesse
est au-dessus de celle que donnent les rois; c'est Dieu qui la donne.
Il la prodigue moins qu'eux.

Ici le prisonnier leva les yeux vers ses armoiries brises, en
ajoutant:

--Et il ne la reprend jamais.

--Aussi, mon pre, dit la jeune fille, celui qui garde l'une se
console-t-il aisment d'avoir perdu l'autre.

Cette parole fit tressaillir le pre et lui rendit son courage. Il
reprit d'une voix ferme:

--Vous avez raison, jeune fille. Mais vous ne savez pas que la
disgrce juge injuste par le monde est quelquefois justifie par
notre intime conscience. Telle est notre misrable nature; une fois
malheureux, il s'lve en nous-mmes, pour nous reprocher des fautes
et des erreurs, une foule de voix qui dormaient dans la prosprit.

--Ne parlez pas ainsi, mon illustre pre, dit thel, profondment
mue; car,  la voix altre du vieillard, elle sentait qu'il avait
laiss chapper le secret de l'une de ses douleurs. Elle leva ses yeux
sur lui, et, baisant sa main froide et ride, elle reprit doucement:

--Vous jugez bien svrement deux hommes nobles, le seigneur Ordener
et vous, mon vnr pre.

--Vous dcidez lgrement, thel. On dirait que vous ne savez pas que
la vie est une chose grave.

--Ai-je donc mal fait, seigneur, de rendre justice au gnreux
Ordener?

Schumacker frona le sourcil d'un air mcontent.

--Je ne puis vous approuver, ma fille, d'attacher ainsi votre
admiration  un inconnu, que vous ne reverrez jamais sans doute.

--Oh! dit la jeune fille, sur laquelle ces paroles glaces tombaient
comme un poids, ne croyez pas cela. Nous le reverrons. N'est-ce pas
pour vous qu'il va affronter ce danger?

--Je me suis comme vous, je l'avoue, laiss prendre d'abord  ses
promesses. Mais non, il n'ira pas, et alors il ne reviendra pas vers
nous.

--Il ira, seigneur, il ira!

Le ton dont la jeune fille pronona ces mots tait presque celui de
l'offense. Elle se sentait outrage dans son Ordener. Hlas! elle
tait trop sre dans son me de ce qu'elle affirmait!

Le prisonnier reprit, sans paratre mu:

--Eh bien! s'il va combattre ce brigand, s'il se dvoue  ce danger,
il en sera de mme; il ne reviendra pas.

Pauvre thel!--combien une parole dite avec indiffrence peut
quelquefois froisser douloureusement la plaie secrte d'un coeur
inquiet et dchir! Elle baissa son visage ple, pour drober au
regard froid de son pre deux larmes qui s'chappaient malgr elle de
ses paupires gonfles.

--O mon pre! murmura-t-elle, au moment o vous parlez ainsi,
peut-tre ce noble infortun meurt-il pour vous!

Le vieux ministre secoua la tte en signe de doute.

--Je ne le crois pas plus que je ne le dsire; et d'ailleurs, o
serait mon crime? J'aurais t ingrat envers ce jeune homme, comme
tant d'autres l'ont t envers moi.

Un soupir profond fut la seule rponse d'thel; et Schumacker, se
penchant vers son bureau, continua de dchirer d'un air distrait
quelques feuillets des _Vies des Hommes illustres_ de Plutarque, dont
le volume, dj lacr en vingt endroits, et surcharg de notes, tait
devant lui.

Un moment aprs, le bruit de la porte qui s'ouvrait se fit entendre,
et Schumacker, sans se dtourner, cria sa dfense habituelle:--Qu'on
n'entre pas! laissez-moi; je ne veux pas qu'on entre.

--C'est son excellence le gouverneur, rpondit la voix de l'huissier.

En effet, un vieillard, revtu d'un grand habit de gnral, portant 
son cou les colliers de l'lphant, de dannebrog et de la toison d'or,
s'avana vers Schumacker, qui se leva  demi, en rptant entre ses
dents:

--Le gouverneur! le gouverneur!--Le gnral salua avec respect thel,
qui, debout prs de son pre, le considrait d'un air inquiet et
craintif.

Peut-tre, avant d'aller plus loin, n'est-il pas inutile de rappeler
en quelques mots les motifs de cette visite du gnral Levin 
Munckholm. Le lecteur n'a pas oubli les fcheuses nouvelles qui
tourmentaient le vieux gouverneur, au chapitre XX de cette vritable
histoire. En les recevant, la ncessit d'interroger Schumacker
s'tait d'abord prsente  l'esprit du gnral; mais il n'avait pu
s'y dcider sans, une extrme rpugnance. L'ide d'aller tourmenter un
infortun prisonnier, dj livr  tant de tourments, et qu'il avait
vu si puissant, de scruter svrement les secrets du malheur, mme
coupable, dplaisait  son me bonne et gnreuse. Cependant le
service du roi l'exigeait; il ne devait pas quitter Drontheim
sans emporter les nouvelles lueurs qui pouvaient jaillir de
l'interrogatoire de l'auteur apparent de l'insurrection des mineurs.
C'tait donc le soir qui devait prcder son dpart qu'aprs un
entretien long et confidentiel avec la comtesse d'Ahlefeld, le
gouverneur s'tait rsign  voir le captif. En se rendant au chteau,
l'ide des intrts de l'tat, du parti que ses nombreux ennemis
personnels pourraient tirer de ce qu'on nommerait sa ngligence, et
peut-tre aussi d'astucieuses paroles de la grande-chancelire,
avaient ferment dans sa tte et l'avaient ramen  la fermet. Il
tait donc mont au donjon du Lion de Slesvig avec des projets de
svrit; il se promettait d'tre avec le conspirateur Schumacker
comme s'il n'avait jamais connu le chancelier Griffenfeld, de
dpouiller tous ses souvenirs et jusqu' son caractre, et de parler
en juge inflexible  cet ancien confrre de faveur et de puissance.

Cependant,  peine entr dans l'appartement de l'ex-chancelier, le
visage, vnrable, quoique morose, du vieillard l'avait frapp; la
figure douce, quoique fire, d'thel l'avait attendri; et le premier
aspect des deux prisonniers avait dj dissip la moiti de sa
svrit.

Il s'avana vers le ministre tomb, et lui tendit involontairement la
main en disant, sans s'apercevoir que l'autre ne rpondait pas  sa
politesse:

--Salut, comte de Griffenf...--C'tait la surprise d'une vieille
habitude. Il se reprit prcipitamment:

--Seigneur Schumacker!--Puis il s'arrta, tout satisfait et tout
puis d'un tel effort.

Il se fit une pause. Le gnral cherchait dans sa tte quelles paroles
assez svres pourraient dignement rpondre  la duret de ce dbut.

--Eh bien, dit enfin Schumacker, vous tes le gouverneur du
Drontheimhus?

Le gnral, un peu surpris de se voir questionn par celui qu'il
venait interroger, fit un signe affirmatif.

--En ce cas, reprit le prisonnier, j'ai une plainte  vous faire.

--Une plainte! laquelle? laquelle? et le visage du noble Levin prenait
une expression d'intrt.

Schumacker continua d'un air d'humeur:

--Un ordre du vice-roi prescrit qu'on me laisse libre et tranquille
dans ce donjon.

--Je connais cet ordre.

--Seigneur gouverneur, on se permet pourtant de m'importuner et de
pntrer dans ma prison.

--Qui donc? s'cria le gnral; nommez-moi celui qui ose...

--Vous, seigneur gouverneur.

Ces paroles, prononces d'un ton hautain, blessrent le gnral. Il
rpondit d'une voix presque irrite:

--Vous oubliez que mon pouvoir, lorsqu'il s'agit de servir le roi, ne
connat point de limites.

--Si ce n'est, dit Schumacker, celles du respect qu'on doit au
malheur. Mais les hommes ne savent pas cela.

L'ex-grand-chancelier parlait ainsi, comme s'il se ft parl 
lui-mme. Il fut entendu du gouverneur.

--Si vraiment, si vraiment! J'ai eu tort, comte de Griff.... seigneur
Schumacker, veux-je dire; je devais vous laisser la colre, puisque
j'ai la puissance.

Schumacker se tut un instant.

--Il y a, reprit-il pensif, dans votre visage et dans votre voix,
seigneur gouverneur, quelque chose d'un homme que j'ai connu jadis. Il
y a bien longtemps. Il n'y a que moi qui me souvienne de ce temps-l.
C'tait dans ma prosprit. C'tait un certain Levin de Knud, du
Mecklembourg. Avez-vous connu ce fou?

--Je l'ai connu, rpliqua le gnral sans s'mouvoir.

--Ah! vous vous le rappelez. Je croyais qu'on ne se souvenait des
hommes que dans l'adversit.

--N'tait-ce pas un capitaine de la milice royale? poursuivit le
gouverneur.

--Oui, un simple capitaine, bien que le roi l'aimt beaucoup. Mais il
ne songeait qu'aux plaisirs et ne montrait pas d'ambition. C'tait une
tte singulirement extravagante. Conoit-on une pareille modration
de dsirs dans un favori?

--Mais cela peut se concevoir.

--Je l'aimais assez, ce Levin de Knud, parce qu'il ne m'inquitait
pas. Il tait l'ami du roi comme d'un autre homme. On et dit qu'il ne
l'aimait que pour son plaisir particulier, et nullement pour sa
fortune.

Le gnral voulut interrompre Schumacker; mais celui-ci continua avec
quelque opinitret, soit par esprit de contrarit, soit que le
souvenir rveill en lui lui plt en effet:

--Puisque vous avez connu ce capitaine Levin, seigneur gouverneur,
vous savez sans doute qu'il eut un fils, lequel mme est mort tout
jeune. Mais vous souvenez-vous de ce qui se passa  la naissance de ce
fils?

--Je me souviens bien plus de ce qui se passa  sa mort, dit le
gnral, en cachant ses yeux de sa main et d'une voix altre.

--Mais, poursuivit l'indiffrent Schumacker, c'est un fait connu de
peu de personnes, et qui vous peindra toute la bizarrerie de ce Levin.
Le roi voulait tenir l'enfant sur les fonts de baptme; croiriez-vous
que Levin refusa? Il fit bien plus encore; il choisit pour le parrain
de son fils un vieux mendiant qui se tranait aux portes du palais. Je
n'ai jamais pu comprendre le motif d'un pareil acte de dmence.

--Je vais vous le dire, rpondit le gnral. En choisissant un
protecteur  l'me de son fils, ce capitaine Levin pensait sans doute
qu'un pauvre est plus puissant auprs de Dieu qu'un roi.

Schumacker rflchit un instant et dit:

--Vous avez raison.

Le gouverneur voulut encore ramener la conversation au but de sa
visite. Mais Schumacker l'arrta.

--De grce, s'il est vrai que ce Levin du Mecklembourg ne vous soit
pas inconnu, laissez-moi parler de lui. De tous les hommes que j'ai
vus dans mes temps de grandeur, c'est le seul dont le souvenir ne
m'apporte ni dgot ni horreur. S'il poussait la singularit jusqu'
la folie, il n'en tait pas moins, par ses nobles qualits, un homme
tel qu'il y en a bien peu.

--Je ne pense pas de mme. Ce Levin n'avait rien de plus que les
autres hommes. Il y en a beaucoup mme qui valent mieux que lui.

Schumacker croisa les bras, en levant les yeux au ciel.

--Oui, voil bien comme ils sont tous! On ne peut louer devant eux un
homme digne de louange, qu'ils ne cherchent aussitt  le noircir. Ils
empoisonnent jusqu'au plaisir de louer justement. Il est cependant
assez rare.

--Si vous me connaissiez, vous ne m'accuseriez pas de noirceur envers
le gn...--c'est--dire, le capitaine Levin.

--Laissez-moi, laissez-moi, dit le prisonnier, pour la loyaut et la
gnrosit il n'y a jamais eu deux hommes comme ce Levin de Knud, et
dire le contraire, c'est  la fois le calomnier et louer dmesurment
cette excrable race humaine!

--Je vous assure, reprit le gouverneur, cherchant  calmer la colre
de Schumacker, que je n'ai eu contre Levin de Knud aucune intention
perfide.

--Ne dites pas cela. Bien qu'il ft insens, tous les hommes sont loin
de lui ressembler. Ils sont faux, ingrats, envieux, calomniateurs.
Savez-vous que Levin de Knud donnait aux hpitaux de Copenhague plus
de la moiti de son revenu?

--J'ignorais que vous en fussiez instruit.

--C'est cela! s'cria le vieillard d'un air triomphant. Il esprait
pouvoir le fltrir en toute sret, dans la confiance que j'ignorais
les bonnes actions de ce pauvre Levin!

--Mais non, mais non!

--Pensez-vous que je ne sais pas encore qu'il fit donner le rgiment
que le roi lui destinait,  un officier qui l'avait bless en duel,
lui, Levin de Knud, parce que, disait-il, l'autre tait plus ancien
que lui?

--Je croyais cependant cette action secrte.

--Dites-moi donc, seigneur gouverneur du Drontheimhus, est-ce que pour
cela elle en est moins belle? Parce que Levin cachait ses vertus,
est-ce une raison pour les nier? Oh! que les hommes sont bien les
mmes! Oser confondre avec eux le noble Levin, lui qui, n'ayant pu
sauver un soldat convaincu d'avoir voulu l'assassiner, fit une pension
 la veuve de son meurtrier!

--Eh! qui n'en et pas fait autant? Ici Schumacker clata.

--Qui? vous! moi! tous les hommes, seigneur gouverneur! Parce que vous
portez le brillant costume de gnral et des plaques d'honneur sur
votre poitrine, croyez-vous donc  votre mrite? Vous tes gnral, et
le malheureux Levin sera mort capitaine. Il est vrai que c'tait un
fou, et qu'il ne songeait pas  son avancement.

--S'il n'y a point song lui-mme, la bont du roi y a song pour lui.

--La bont? dites la justice! si pourtant on peut dire la justice d'un
roi. Eh bien! quelle insigne rcompense lui a-t-on donne?

--Sa majest a pay Levin de Knud bien au del de son mrite.

-- merveille! s'cria le vieux ministre en frappant des mains. Un
loyal capitaine vient peut-tre, aprs trente ans de service, d'tre
nomm major, et cette haute faveur vous porte ombrage, noble gnral?
Un proverbe persan a raison de dire que le soleil couchant est jaloux
de la lune qui se lve.

Schumacker tait tellement irrit que le gnral put  peine faire
entendre ces paroles:--Si vous m'interrompez sans cesse... vous
m'empchez de vous expliquer...

--Non, non! poursuivit l'autre, j'avais cru, seigneur gnral, saisir,
au premier abord, quelques traits de ressemblance entre vous et le bon
Levin; mais, allez! il n'en existe aucun.

--Mais, coutez-moi...

--Vous couter! pour que vous me disiez que Levin de Knud est indigne
de quelque misrable rcompense!

--Je vous jure que ce n'est pas...

--Vous en viendriez bientt, je vous devine, vous autres hommes,  me
soutenir qu'il est, comme vous tous, fourbe, hypocrite, mchant.

--En vrit, non.

--Que sais-je? peut-tre qu'il a trahi un ami, perscut un
bienfaiteur, comme vous l'avez tous fait?--ou empoisonn son pre, ou
assassin sa mre?

--Vous tes dans une erreur...--Je suis loin de vouloir...

--Savez-vous que ce fut lui qui dtermina le vice-chancelier Wind,
ainsi que Scheel, Vinding et le justicier Lasson, trois de mes juges,
 ne point opiner pour la peine de mort? Et vous voulez que je vous
entende, de sang-froid, le calomnier! Oui, c'est ainsi qu'il a agi
envers moi, et pourtant je lui avais toujours fait plutt du mal que
du bien; car je suis semblable  vous, vil et mchant.

Le noble Levin prouvait, durant cet trange entretien, une motion
singulire. Objet  la fois des outrages les plus directs et de la
louange la plus sincre, il ne savait quelle contenance faire 
d'aussi rudes compliments,  tant de flatteuses injures. Il tait
choqu et attendri. Tantt il voulait s'emporter, tantt remercier
Schumacker. Prsent et inconnu, il aimait  voir le farouche
Schumacker dfendre en lui, et contre lui, un ami et un absent;
seulement, il et voulu que son avocat mt un peu moins d'amertume et
d'cret dans son pangyrique. Mais, au fond de l'me, les loges
furieux donns au capitaine Levin le touchaient plus que les injures
adresses au gouverneur de Drontheim ne le blessaient. Attachant sur
le favori disgraci son regard bienveillant, il prit le parti de lui
laisser exhaler son indignation et sa reconnaissance. Celui-ci enfin,
aprs une longue dclamation contre l'ingratitude humaine, tomba
puis sur son fauteuil, dans les bras de la tremblante thel, en
disant d'une voix douloureuse:--O hommes! que vous ai-je donc fait
pour vous tre fait connatre  moi?

Le gnral n'avait pas encore pu arriver au sujet important de sa
descente  Munckholm. Toute sa rpugnance  tourmenter le captif d'un
interrogatoire lui tait revenue;  sa piti et  son attendrissement
se joignaient deux raisons assez fortes; l'tat d'agitation o tait
tomb Schumacker ne laissait pas esprer qu'il pt rpondre d'une
faon satisfaisante; et d'ailleurs, en envisageant l'affaire en
elle-mme, il ne semblait pas au confiant Levin qu'un pareil homme pt
tre un conspirateur. Nanmoins, comment partir de Drontheim sans
avoir interrog Schumacker? Cette ncessit fcheuse de sa position de
gouverneur vainquit une fois encore toutes ses hsitations, et ce fut
ainsi qu'il commena, en adoucissant le plus possible l'accent de sa
voix:

--Veuillez calmer un peu votre agitation, comte Schumacker.

C'tait d'inspiration que le bon gouverneur avait trouv cette
qualification, comme pour concilier le respect d au jugement de
dgradation avec les gards rclams par le malheur du dgrad, en
unissant son titre nobiliaire  son nom roturier. Il continua:

--C'est un devoir pnible pour moi que de venir....

--Avant tout, interrompit le prisonnier, permettez-moi, seigneur
gouverneur, de vous reparler d'une chose qui m'intresse beaucoup plus
que tout ce que votre excellence peut avoir  me dire. Vous m'avez
assur tout  l'heure qu'on avait rcompens ce fou de Levin de ses
services. Je dsirerais vivement savoir comment.

--Sa majest, seigneur de Griffenfeld, a lev Levin au rang de
gnral, et depuis plus de vingt ans ce fou vieillit paisiblement,
honor de cette dignit militaire et de la bienveillance de son roi.

Schumacker baissa la tte:

--Oui, ce fou de Levin, auquel il importait si peu de vieillir
capitaine, mourra gnral, et le sage Schumacker, qui comptait mourir
grand-chancelier, vieillit prisonnier d'tat.

En parlant ainsi, le captif couvrit son visage de ses mains, et de
longs soupirs s'chappaient de sa vieille poitrine. thel, qui ne
comprenait de l'entretien que ce qui attristait son pre, chercha
sur-le-champ  le distraire.

--Mon pre, voyez donc l-bas, au nord, on voit briller une lumire
que je n'ai pas remarque les soires prcdentes.

En effet, la nuit, qui tait tout  fait tombe, faisait ressortir 
l'horizon une lumire faible et lointaine, qui semblait partir du
sommet de quelque montagne loigne. Mais l'oeil et l'esprit de
Schumacker ne se dirigeaient pas incessamment comme ceux d'thel vers
le nord; aussi ne rpondit-il point. Le gnral seul fut frapp de
l'observation de la jeune fille.--C'est peut-tre, se dit-il en
lui-mme, un feu allum par les rvolts; et cette ide lui rappelant
avec force le but de sa prsence, il adressa la parole au prisonnier:

--Seigneur Griffenfeld, je suis fch de vous tourmenter; mais il faut
que vous subissiez....

--J'entends, seigneur gouverneur, ce n'est pas assez de passer mes
jours dans ce donjon, de vivre fltri et abandonn, de n'avoir plus 
moi que des souvenirs amers de grandeur et de puissance; il faut
encore que vous violiez ma solitude pour scruter mes douleurs et jouir
de mon infortune. Puisque ce noble Levin de Knud, que plusieurs traits
extrieurs de votre personne m'ont rappel, est gnral comme vous, il
et t trop heureux pour moi qu'on lui donnt le poste que vous
occupez; car ce n'est pas lui, je vous jure, seigneur gouverneur, qui
ft venu tourmenter un infortun dans sa prison.

Durant le cours de cet entretien bizarre, le gnral avait t plus
d'une fois sur le point de se nommer afin de le faire cesser. Ce
reproche indirect de Schumacker lui en ta le pouvoir. Il s'accordait
si bien avec ses sentiments intrieurs, qu'il lui inspira comme un
sentiment de honte de lui-mme. Il essaya nanmoins de rpondre  la
supposition accablante de Schumacker. Chose trange! par la seule
diffrence de leur caractre, ces deux hommes avaient chang
rciproquement de position. Le juge tait en quelque sorte rduit  se
justifier devant l'accus.

--Mais, dit le gnral, si le devoir l'y et contraint, ne doutez pas
que Levin de Knud....

--J'en doute, noble gouverneur! s'cria Schumacker; ne doutez pas
vous-mme qu'il n'et rejet, avec toute la gnreuse indignation de
son me, l'emploi d'pier et d'accrotre les tortures d'un malheureux
captif! Allez, je le connais mieux que vous; en aucun cas il n'et
accept les fonctions de bourreau. Maintenant, seigneur gnral, je
vous coute. Faites ce que vous appelez votre devoir. Que veut de moi
votre excellence?

Et le vieux ministre attachait son regard fier sur le gouverneur.
Toute la rsolution de celui-ci tait tombe. Ses premires
rpugnances s'taient rveilles, et rveilles invincibles.

--Il a raison, se disait-il en lui-mme; venir tourmenter un
malheureux sur de simples soupons! Qu'on en charge un autre que moi!

L'effet de ces rflexions fut prompt; il s'avana vers Schumacker
tonn et lui serra la main. Puis, sortant prcipitamment:

--Comte Schumacker, dit-il, conservez toujours la mme estime  Levin
de Knud.




XXV

                    LE LION.
                    Hoh!

                    THSE.
                    Bien rugi, lion!

                    SHAKESPEARE, _le Songe d't_.


Le voyageur qui parcourt de nos jours les montagnes couvertes de neige
dont le lac de Smiasen est entour comme d'une ceinture blanche, ne
trouve plus aucun vestige de ce que les norvgiens du dix-septime
sicle appelaient la ruine d'Arbar. On n'a jamais pu savoir de quelle
construction humaine, de quel genre d'difice, provenait cette ruine,
si l'on peut lui donner ce nom. En sortant de la fort qui couvre la
partie mridionale du lac, aprs avoir gravi une pente seme  et l
de pans de murs et de restes de tours, on arrive  une ouverture
vote qui perce le flanc du mont. Cette ouverture, aujourd'hui
entirement obstrue par les boulements de terre, tait l'entre
d'une espce de galerie creuse  vif dans le roc, laquelle traversait
la montagne de part en part. Cette galerie, claire faiblement par
des soupiraux coniques, pratiqus dans sa vote de distance en
distance, aboutissait  une sorte de salle oblongue et ovale, creuse
 moiti dans la roche et termine en une espce de maonnerie
cyclopenne. Autour de cette salle on observait, dans des niches
profondes, des figures de granit grossirement travailles.
Quelques-uns de ces simulacres mystrieux, tombs de leurs pidestaux,
gisaient ple-mle sur les dalles, avec d'autres dcombres informes
couverts d'herbes et de mousses,  travers lesquels serpentaient le
lzard, l'araigne, et tous les insectes hideux qui naissent de la
terre et des ruines.

Le jour ne pntrait dans ce lieu que par une porte oppose  la
bouche de la galerie. Cette porte avait, vue d'un certain ct, la
forme ogive, mais grossire, sans ge et sans date, et videmment
donne  l'architecte par le hasard. On aurait pu donner  cette
porte, bien qu'elle ft de plain-pied, le nom de fentre, car elle
s'ouvrait sur un prcipice immense; et l'on ne comprenait pas o
pouvaient conduire trois ou quatre marches d'escalier suspendues sur
l'abme en dehors et au-dessous de cette singulire issue.

Cette salle tait l'intrieur d'une espce de tourelle gigantesque
qui, de loin, vue du ct du prcipice, semblait un des pitons de la
montagne. Cette tourelle tait isole, et, comme on l'a dj dit, nul
ne savait  quel difice elle avait appartenu. On apercevait seulement
au-dessus, sur un plateau inaccessible au plus hardi chasseur, une
masse qu'on pouvait prendre,  cause de l'loignement, pour une roche
courbe ou pour le dbris d'une arcade colossale.--Cette tourelle et
cette arcade croule taient connues des paysans sous le nom de
ruines d'Arbar. On ne savait pas plus l'origine du nom que l'origine
du monument.

C'est sur une pierre situe au milieu de cette salle elliptique, qu'un
petit homme, vtu de peaux de btes, et que nous avons dj eu
occasion de rencontrer plusieurs fois dans le cours de cet ouvrage,
est assis. Il tourne le dos au jour, ou plutt au vague crpuscule qui
pntre dans la sombre tourelle pendant le soleil clatant de midi.
Cette lueur, la plus forte qui puisse clairer naturellement
l'intrieur de la tourelle, ne suffit pas pour qu'on puisse distinguer
de quelle nature est l'objet vers lequel le petit homme se tient
courb. On entend quelques gmissements sourds, et l'on pourrait juger
qu'ils partent de ce corps, aux mouvements faibles qu'il semble faire
de tout temps. Quelquefois le petit homme se redresse, et il porte 
ses lvres une sorte de coupe, dont la forme parat tre celle d'un
crne humain, pleine d'une liqueur fumante dont on ne peut voir la
couleur, et qu'il savoure  longs traits.

Tout  coup il se lve brusquement.

--On marche dans la galerie, je crois; est-ce dj le chancelier des
deux royaumes?

Ces paroles sont suivies d'un clat de rire horrible, qui se termine
en rugissement sauvage, auquel rpond soudain un hurlement parti de la
galerie.

--Oh! oh! reprend l'hte de la ruine d'Arbar, ce n'est pas un homme;
mais c'est toujours un ennemi; c'est un loup.

En effet, un grand loup sort subitement de dessous la vote de la
galerie, s'arrte un moment, puis s'approche obliquement vers l'homme,
le ventre  terre et fixant sur lui des yeux ardents qui tincellent
dans l'ombre. Celui-ci, toujours debout et les bras croiss, le
regarde.

--Ah! c'est le vieux loup au poil gris! le plus vieux loup des forts
du Smiasen.--Bonjour, loup; tes yeux brillent; tu es affam, et
l'odeur des cadavres t'attire.--Tu attireras aussi bientt les loups
affams.

--Sois le bienvenu, loup de Smiasen; j'ai toujours eu envie de te
rencontrer. Tu es si vieux qu'on dit que tu ne peux mourir.--On ne le
dira plus demain.

L'animal rpondit par un hurlement affreux, fit un soubresaut en
arrire et s'lana d'un bond sur le petit homme.

Celui-ci ne recula point d'un pas. Aussi prompt que l'clair, de son
bras droit il treignit le ventre du loup, qui, debout en face de lui,
avait jet ses deux pattes de devant sur ses paules; de la main
gauche, il garantit son visage de la gueule bante de son ennemi, en
lui saisissant le gosier avec une telle force, que l'animal, contraint
de lever la tte, put  peine articuler un cri de douleur.

--Loup de Smiasen, dit l'homme triomphant, tu dchires ma casaque,
mais ta peau la remplacera.

Au moment o il mlait  ces paroles de victoire quelques paroles d'un
jargon bizarre, un effort convulsif du loup  l'agonie le fit
trbucher contre les pierres qui parsemaient la salle. Ils tombrent
tous deux, et les rugissements de l'homme se confondirent avec les
hurlements de la bte.

Oblig dans sa chute de lcher le gosier du loup, le petit homme
sentait dj les dents tranchantes s'enfoncer dans son paule, quand,
en se roulant l'un sur l'autre, les deux combattants heurtrent une
norme masse blanche velue qui gisait dans la partie la plus
tnbreuse de la salle.

C'tait un ours, qui se rveilla de son lourd sommeil en grondant.

 peine les yeux paresseux de ce nouveau personnage se furent-ils
assez ouverts pour distinguer la lutte, qu'il se prcipita avec
fureur, non sur l'homme, mais sur le loup qui en ce moment triomphait
 son tour, le saisit violemment de sa gueule par le milieu du corps,
et dgagea ainsi le combattant  face humaine.

L'homme, loin de se montrer reconnaissant d'un si grand service, se
releva tout ensanglant, et, s'lanant sur l'ours, lui donna un
vigoureux coup de pied dans le ventre, comme un matre  son chien
lorsqu'il a commis quelque faute.

--Friend! qui est-ce qui t'appelle? De quoi te mles-tu?

Ces mots taient entrecoups d'interjections furibondes et de
grincements de dents.

--Va-t'en! ajouta-t-il en rugissant. L'ours, qui avait reu  la fois
un coup de pied de l'homme et un coup de dent du loup, fit entendre
une sorte de murmure plaintif; puis, baissant sa lourde tte, il lcha
l'animal affam, qui se jeta sur l'homme avec une rage nouvelle.

Pendant que la lutte continuait, l'ours rebut retourna  la place o
il dormait, s'assit gravement en laissant errer sur les deux ennemis
furieux un regard indiffrent, et garda le plus paisible silence, en
passant alternativement chacune de ses pattes de devant sur
l'extrmit de son museau blanc.

Mais le petit homme, au moment o le doyen des loups du Smiasen tait
revenu  la charge, avait saisi le mufle sanglant de la bte; puis,
par un effort inou de force et d'adresse, il tait parvenu 
emprisonner la gueule tout entire dans sa main. Le loup se dbattait
avec des lancements de rage et de douleur; une cume livide tombait
de ses lvres comprimes, et ses yeux, comme gonfls de colre,
semblaient sortir de leur orbite. Des deux adversaires, celui dont les
os taient broys par des dents aigus, les chairs dchires par des
ongles brlants, ce n'tait pas l'homme, mais la bte froce; celui
dont le hurlement avait l'accent le plus sauvage, l'expression la plus
farouche, ce n'tait point la bte fauve, mais l'homme.

Enfin celui-ci, ramassant toutes ses forces puises par la longue
rsistance du vieux loup, serra le museau de ses deux mains avec une
telle vigueur, que le sang jaillit des narines et de la gueule de
l'animal; ses yeux de flamme s'teignirent et se fermrent  demi; il
chancela et tomba inanim aux pieds de son vainqueur. Le mouvement
faible et continuel de sa queue et les tremblements convulsifs et
intermittents qui couraient par tout son corps annonaient seuls qu'il
n'tait pas encore tout  fait mort.

Tout  coup une dernire convulsion branla l'animal expirant, et les
symptmes de vie cessrent.

--Te voil mort, loup cervier! dit le petit homme en le poussant du
pied avec ddain; est-ce que tu croyais vieillir encore aprs m'avoir
rencontr? Tu ne courras plus  pas sourds sur les neiges en suivant
l'odeur et les traces de ta proie; te voil toi-mme bon pour les
loups ou les vautours; tu as dvor bien des voyageurs gars autour
du Smiasen durant ta longue vie de meurtre et de carnage; maintenant,
tu es mort toi-mme, tu ne mangeras plus d'hommes; c'est dommage.

Il s'arma d'une pierre tranchante, s'accroupit sur le corps chaud et
palpitant du loup, rompit les jointures des membres, spara la tte
des paules, fendit la peau dans toute sa longueur sur le ventre, la
dtacha comme on enlve une veste, et en un clin d'oeil le formidable
loup du Smiasen n'offrit plus qu'une carcasse nue et ensanglante. Il
jeta cette dpouille sur ses paules meurtries de morsures, en
tournant au dehors le ct nu de la peau humide et tache de longues
veines de sang.

--Il faut bien, grommela-t-il entre ses dents, se vtir de la peau des
btes, celle de l'homme est trop mince pour prserver du froid.
Pendant qu'il se parlait ainsi  lui-mme, plus hideux encore sous son
hideux trophe, l'ours, ennuy sans doute de son inaction, s'tait
approch comme furtivement de l'autre objet couch dans l'ombre dont
nous avons parl au commencement de ce chapitre, et bientt il s'leva
de cette partie tnbreuse de la salle un bruit de dents ml de
soupirs d'agonie faibles et douloureux. Le petit homme se retourna.

--Friend! cria-t-il d'une voix menaante; ah! misrable Friend!--Ici,
viens ici!

Et ramassant une grosse pierre, il la jeta  la tte du monstre, qui,
tout tourdi du choc, s'arracha lentement  son festin, et vint, en
lchant ses lvres rouges, tomber pantelant aux pieds du petit homme,
vers lequel il levait sa tte norme en courbant son dos, comme pour
demander grce de son indiscrtion.

Alors, il se fit entre les deux monstres, car on peut bien donner ce
nom  l'habitant de la ruine d'Arbar, un change de grondements
significatifs. Ceux de l'homme exprimaient l'empire et la colre, ceux
de l'ours la prire et la soumission.

--Tiens, dit enfin l'homme, en montrant de son doigt crochu le cadavre
corch du loup, voici ta proie; laisse-moi la mienne.

L'ours, aprs avoir flair le corps du loup, secoua la tte d'un air
mcontent et tourna son regard vers l'homme qui paraissait son matre.

--J'entends, dit celui-ci, cela est dj trop mort pour toi, tandis
que l'autre palpite encore.--Tu es raffin dans tes volupts, Friend,
autant qu'un homme; tu veux que ta nourriture vive encore au moment o
tu la dchires; tu aimes  sentir la chair mourir sous ta dent; tu ne
jouis que de ce qui souffre. Nous nous ressemblons;--car je ne suis
pas homme, Friend, je suis au-dessus de cette espce misrable, je
suis une bte farouche comme toi.--Je voudrais que tu pusses parler,
compagnon Friend, pour me dire si elle gale ma joie, la joie dont
palpitent tes entrailles d'ours quand tu dvores des entrailles
d'homme; mais non, je ne voudrais pas t'entendre parler, de peur que
ta voix ne me rappelt la voix humaine.--Oui, gronde  mes pieds, de
ce grondement qui fait tressaillir dans la montagne le chevrier gar;
il me plat comme une voix amie, parce qu'il lui annonce un ennemi.
Lve, Friend, lve ta tte vers moi; lche mes mains de cette langue
qui a tant de fois bu le sang humain.--Tu as, ainsi que moi, les dents
blanches; cependant ce n'est point notre faute si elles ne sont pas
rouges comme une plaie nouvelle; mais le sang lave le sang.--J'ai vu
plus d'une fois, du fond d'une caverne noire, les jeunes filles de
Kole ou d'Olmoe laver leurs pieds nus dans l'eau des torrents, en
chantant d'une voix douce; mais je prfre  ces voix mlodieuses et 
ces figures satines ta gueule velue et tes cris rauques; ils
pouvantent l'homme.

En parlant ainsi, il s'tait assis et abandonnait sa main aux caresses
du monstre, qui, se roulant sur le dos  ses pieds, les lui prodiguait
de mille manires, comme un pagneul qui dploie toutes ses
gentillesses sur le sopha de sa matresse. Ce qui tait encore plus
trange, c'est l'attention, intelligente avec laquelle il paraissait
recueillir les paroles de son patron. Les monosyllabes bizarres dont
celui-ci les entremlait semblaient surtout compris de lui, et il
manifestait cette comprhension en redressant subitement sa tte, ou
en roulant quelques sons confus au fond de son gosier.

--Les hommes disent que je les fuis, reprit le petit homme, mais ce
sont eux qui me fuient; ils font par crainte ce que je ferais par
haine. Cependant tu sais, Friend, que je suis aise de rencontrer un
homme quand j'ai faim ou soif.

Tout  coup, il aperut dans les profondeurs de la galerie une lumire
rougetre poindre et s'accrotre par degrs, en colorant faiblement
les vieux murs humides.

--En voici un justement. Quand on parle d'enfer, Satan montre sa
corne.--Hol! Friend, ajouta-t-il en se tournant vers l'ours; hol,
lve-toi!

L'animal se dressa sur-le-champ.

--Allons, il faut bien rcompenser ton obissance en satisfaisant ton
apptit.

En parlant ainsi, l'homme se courba vers ce qui tait couch  terre.
On entendit comme un craquement d'os briss par la hache; mais il ne
s'y mlait plus ni soupirs ni gmissements.

--Il parat, murmura le petit homme, que nous ne sommes plus que deux
qui vivons dans cette salle d'Arbar.--Tiens, ami Friend, achve ton
festin commenc. Il jeta vers la porte extrieure dont nous avons
parl ce qu'il avait dtach de l'objet tendu  ses pieds. L'ours se
prcipita sur cette proie si avidement, que le coup d'oeil le plus
rapide n'et pu distinguer si ce lambeau n'avait pas en effet la forme
d'un bras humain, revtu d'un morceau d'toffe verte de la nuance de
l'uniforme des arquebusiers de Munckholm.

--Voici que l'on approche, dit le petit homme, l'oeil fix sur la
lumire qui croissait de plus en plus.--Compagnon Friend, laisse-moi
seul un instant.--H! dehors!

Le monstre obissant s'lana vers la porte, descendit  reculons les
marches extrieures, et disparut, emportant dans sa gueule sa proie
dgouttante, avec un hurlement de satisfaction.

Au mme instant, un homme assez grand se prsenta  l'issue de la
galerie, dont les profondeurs sinueuses refltaient encore une lumire
vague. Il tait envelopp d'un long manteau brun, et portait une
lanterne sourde, dont il dirigea le foyer lumineux droit au visage du
petit homme.

Celui-ci, toujours assis sur sa pierre et les bras croiss, s'cria:

--Sois le mal venu, toi qui viens ici amen par une pense et non par
un instinct!

Mais l'tranger, sans rpondre, paraissait le considrer
attentivement.

--Regarde-moi, poursuivit-il en dressant la tte, tu n'auras peut-tre
pas dans une heure un souffle de voix pour te vanter de m'avoir vu. Le
nouveau venu, en promenant sa lumire sur toute la personne du petit
homme, paraissait plus surpris encore qu'effray.

--Eh bien, de quoi t'tonnes-tu? reprit le petit homme avec un rire
pareil au bruit d'un crne qu'on brise; j'ai des bras et des jambes
ainsi que toi. Seulement mes membres ne seront pas, ainsi que les
tiens, la pture des chatpards et des corbeaux.

L'tranger rpondit enfin d'une voix basse, quoique assure, et comme
s'il craignait seulement d'tre entendu du dehors.

--coutez, je ne viens pas en ennemi, mais en ami.

L'autre l'interrompit:

--Pourquoi alors n'as-tu pas dpouill ta forme d'homme?

--Mon intention est de vous rendre service, si vous tes celui que je
cherche.

--C'est--dire de tirer un service de moi. Homme, tu perds tes pas. Je
ne sais rendre de service qu' ceux qui sont las de la vie.

-- vos paroles, rpondit l'tranger, je vous reconnais, bien pour
l'homme qu'il me faut; mais votre taille... Han d'Islande est un
gant; ce ne peut tre vous.

--C'est la premire fois qu'on en doute devant moi.

--Quoi! ce serait vous!--Et l'tranger se rapprochait du petit
homme.--Mais on dit que Han d'Islande est d'une stature colossale?

--Ajoute ma renomme  ma taille, et tu me verras plus haut que
l'Hcla.

--Vraiment! Rpondez-moi, je vous prie; vous tes bien Han, natif de
Klipstadur, en Islande?

--Ce n'est point avec des paroles que je rponds  cette question, dit
le petit homme en se levant; et le regard qu'il lana sur l'imprudent
tranger le fit reculer de trois pas.

--Bornez-vous, de grce,  la rsoudre avec ce regard, rpondit-il
d'une voix presque suppliante et en jetant vers le seuil de la galerie
un coup d'oeil o se peignait le regret de l'avoir franchi. Ce sont
vos seuls intrts qui me conduisent ici.

En entrant dans la salle, le nouveau-venu, n'ayant fait qu'entrevoir
celui qu'il abordait, avait pu conserver quelque sang-froid; mais
quand l'hte d'Arbar se fut lev, avec son visage de tigre, ses
membres ramasss, ses paules sanglantes,  peine couvertes d'une peau
encore frache, ses grandes mains armes d'ongles, et son regard
flamboyant, l'aventureux tranger avait frmi, comme un voyageur
ignorant, qui croit caresser une anguille et se sent piquer par une
vipre.

--Mes intrts? reprit le monstre. Viens-tu donc me donner avis qu'il
y a quelque source  empoisonner, quelque village  incendier, ou
quelque arquebusier de Munckholm  gorger?

--Peut-tre.--coutez. Les mineurs de Norvge se rvoltent. Vous savez
combien de dsastres amne une rvolte.

--Oui, le meurtre, le viol, le sacrilge, l'incendie, le pillage.

--Je vous offre tout cela. Le petit homme se mit  rire.

--Je n'ai pas besoin que tu me l'offres pour le prendre.

Le ricanement froce qui accompagnait ces paroles fit de nouveau
tressaillir l'tranger. Il continua nanmoins:

--Je vous propose, au nom des mineurs, le commandement de
l'insurrection.

Le petit homme resta un moment silencieux. Tout  coup sa physionomie
sombre prit une expression de malice infernale.

--Est-ce bien en leur nom que tu me le proposes? dit-il.

Cette question sembla dconcerter le nouveau-venu; mais, sr d'tre
inconnu de son redoutable interlocuteur, il se remit aisment.

--Pourquoi les mineurs se rvoltent-ils? demanda celui-ci.

--Pour s'affranchir des charges de la tutelle royale.

--N'est-ce que pour cela? repartit l'autre avec le mme ton railleur.

--Ils veulent aussi dlivrer le prisonnier de Munckholm.

--Est-ce l le seul but de ce mouvement? rpta le petit homme avec
cet accent qui dconcertait l'tranger.

--Je n'en connais point d'autre, balbutia ce dernier.

--Ah! tu n'en connais point d'autre! Ces paroles taient prononces du
mme ton ironique. L'tranger, pour dissiper l'embarras qu'elles lui
causaient, s'empressa de tirer de dessous son manteau une grosse
bourse qu'il jeta aux pieds du monstre.

--Voici les honoraires de votre commandement. Le petit homme repoussa
le sac du pied.

--Je n'en veux pas. Crois-tu donc que si j'avais envie de ton or ou de
ton sang, j'attendrais ta permission pour me satisfaire?

L'tranger fit un geste de surprise et presque d'effroi.

--C'tait un prsent dont les mineurs royaux m'avaient charg pour
vous.

--Je n'en veux pas, te dis-je. L'or ne me sert  rien. Les hommes
vendent bien leur me, mais ils ne vendent pas leur vie. On est forc
de la prendre.

--J'annoncerai donc aux chefs des mineurs que le redoutable Han
d'Islande se borne  accepter leur commandement?

--Je ne l'accepte pas.

Ces mots, prononcs d'une voix brve, parurent frapper trs
dsagrablement le prtendu envoy des mineurs rvolts.

--Comment? dit-il,

--Non! rpta l'autre.

--Vous refusez de prendre part  une expdition qui vous prsente tant
d'avantages?

--Je puis bien piller les fermes, dvaster les hameaux, massacrer les
paysans ou les soldats, tout seul.

--Mais songez qu'en acceptant l'offre des mineurs l'impunit vous est
assure.

--Est-ce encore au nom des mineurs que tu me promets l'impunit?
demanda l'autre en riant.

--Je ne vous dissimulerai pas, rpondit l'tranger d'un air
mystrieux, que c'est au nom d'un puissant personnage qui s'intresse
 l'insurrection.

--Et ce puissant personnage, lui-mme, est-il sr de n'tre pas pendu?

--Si vous le connaissiez, vous ne secoueriez pas ainsi la tte.

--Ah!--Eh bien! quel est-il donc?

--C'est ce que je ne puis vous dire.

Le petit homme s'avana, et frappa sur l'paule de l'tranger,
toujours avec le mme rire sardonique.

--Veux-tu que je te le dise, moi?

Un mouvement chappa  l'homme au manteau; c'tait  la fois de
l'pouvante et de l'orgueil bless. Il ne s'attendait pas plus  la
brusque interpellation du monstre qu' sa sauvage familiarit.

--Je me joue de toi, continua ce dernier. Tu ne sais pas que je sais
tout. Ce puissant personnage, c'est le grand-chancelier de Danemark et
de Norvge, et le grand-chancelier de Danemark et de Norvge, c'est
toi.

C'tait lui en effet. Arriv  la ruine d'Arbar, vers laquelle nous
l'avons laiss voyageant avec Musdoemon, il avait voulu ne s'en
remettre qu' lui-mme du soin de sduire le brigand, dont il tait
loin de se croire connu et attendu. Jamais, par la suite, le comte
d'Ahlefeld, malgr toute sa finesse et toute sa puissance, ne put
dcouvrir par quel moyen Han d'Islande avait t si bien inform.
tait-ce une trahison de Musdoemon? C'tait Musdoemon, il est vrai,
qui avait insinu au noble comte l'ide de se prsenter en personne au
brigand; mais quel intrt pouvait-il tirer de cette perfidie? Le
brigand avait-il saisi sur quelqu'une de ses victimes des papiers
relatifs aux projets du grand-chancelier? Mais Frdric d'Ahlefeld
tait, avec Musdoemon, le seul tre vivant instruit du plan de son
pre, et, tout frivole qu'il tait, il n'tait pas assez insens pour
compromettre un pareil secret. D'ailleurs, il tait en garnison 
Munckholm, du moins le grand-chancelier le croyait. Ceux qui liront la
suite de cette scne, sans tre, plus que le comte d'Ahlefeld,  mme
de rsoudre le problme, verront quelle probabilit on pouvait asseoir
sur cette dernire hypothse.

Une des qualits les plus minentes du comte d'Ahlefeld, c'tait la
prsence d'esprit. Quand il s'entendit si rudement nommer par le petit
homme, il ne put rprimer un cri de surprise; mais en un clin d'oeil
sa physionomie ple et hautaine passa de l'expression de la crainte et
de l'tonnement  celle du calme et de l'assurance.

--Eh bien, oui! dit-il, je veux tre franc avec vous; je suis en effet
le chancelier. Mais soyez franc aussi.

Un clat de rire de l'autre l'interrompit.

--Est-ce que je me suis fait prier pour te dire mon nom et pour te
dire le tien?

--Dites-moi avec la mme sincrit comment vous avez su qui j'tais.

--Ne t'a-t-on donc pas dit que Han d'Islande voit  travers les
montagnes?

Le comte voulut insister.

--Voyez en moi un ami.

--Ta main, comte d'Ahlefeld! dit le petit homme brutalement. Puis il
regarda le ministre en face et s'cria:--Si nos deux mes s'envolaient
de nos corps en ce moment, je crois que Satan hsiterait avant de
dcider laquelle des deux est celle du monstre.

Le hautain seigneur se mordit les lvres; mais, plac entre la crainte
du brigand et la ncessit d'en faire son instrument, il ne manifesta
pas son mcontentement.

--Ne vous jouez pas de vos intrts; acceptez la direction de
l'insurrection, et confiez-vous  ma reconnaissance.

--Chancelier de Norvge; tu comptes sur le succs de tes entreprises,
comme une vieille femme qui songe  la robe qu'elle va se filer avec
du chanvre drob, tandis que la griffe du chat embrouille sa
quenouille.

--Encore une fois, rflchissez avant de rejeter mes offres.

--Encore une fois, moi, brigand, je te dis  toi, grand-chancelier des
deux royaumes: non!

--J'attendais une autre rponse, aprs l'minent service que vous
m'avez dj rendu.

--Quel service? demanda le brigand.

--N'est-ce point par vous que le capitaine Dispolsen a t assassin?
rpondit le chancelier.

--Cela se peut, comte d'Ahlefeld; je ne le connais pas. Quel est cet
homme dont tu me parles?

--Quoi! est-ce que ce ne serait point dans vos mains par hasard que
serait tomb le coffret de fer dont il tait porteur?

Cette question parut fixer les souvenirs du brigand.

--Attendez, dit-il, je me rappelle en effet cet homme et sa cassette
de fer. C'tait aux grves d'Urchtal.

--Du moins, reprit le chancelier, si vous pouviez me remettre cette
cassette, ma reconnaissance serait sans bornes. Dites-moi, qu'est
devenue cette cassette? car elle est en votre pouvoir.

Le noble ministre insistait si vivement sur cette demande que le
brigand en parut frapp.

--Cette bote de fer est donc d'une bien haute importance pour ta
grce, chancelier de Norvge?

--Oui.

--Quelle sera ma rcompense si je te dis o tu la trouveras?

--Tout ce que vous pouvez dsirer, mon cher Han d'Islande.

--Eh bien! je ne te le dirai pas.

--Allons, vous riez! Songez au service que vous me rendrez.

--J'y songe prcisment.

--Je vous assurerai une fortune immense, je demanderai votre grce au
roi.

--Demande-moi plutt la tienne, dit le brigand. coute-moi,
grand-chancelier de Danemark et de Norvge, les tigres ne dvorent pas
les hynes. Je vais te laisser sortir vivant de ma prsence, parce que
tu es un mchant et que chaque instant de ta vie, chaque pense de ton
me, enfante un malheur pour les hommes et un crime pour toi. Mais ne
reviens plus, car je t'apprendrais que ma haine n'pargne personne,
pas mme les sclrats. Quant  ton capitaine, ne te flatte pas que ce
soit pour toi que je l'ai assassin; c'est son uniforme qui l'a
condamn, ainsi que cet autre misrable, que je n'ai pas non plus
gorg pour te rendre service, je t'assure.

En parlant ainsi, il avait saisi le bras du noble comte et l'avait
entran vers le corps couch dans l'ombre. Au moment o il achevait
ses protestations, la lumire de la lanterne sourde tomba sur cet
objet. C'tait un cadavre dchir et revtu en effet d'un habit
d'officier des arquebusiers de Munckholm. Le chancelier s'approcha
avec un sentiment d'horreur. Tout  coup son regard s'arrta sur le
visage blme et sanglant du mort. Cette bouche bleue et entr'ouverte,
ces cheveux hrisss, ces joues livides, ces yeux teints, ne
l'empchrent pas de le reconnatre. Il poussa un cri effrayant:

--Ciel! Frdric! mon fils!

Qu'on n'en doute pas, les coeurs en apparence les plus desschs et
les plus endurcis reclent toujours dans leur dernier repli quelque
affection ignore d'eux-mmes, qui semble se cacher parmi des passions
et des vices, comme un tmoin mystrieux et un vengeur futur. On
dirait qu'elle est l pour faire un jour connatre au crime la
douleur. Elle attend son heure en silence. L'homme pervers la porte
dans son sein et ne la sent pas, parce qu'aucune des afflictions
ordinaires n'est assez forte pour pntrer l'corce paisse d'gosme
et de mchancet dont elle est enveloppe; mais qu'une des rares et
vritables douleurs de la vie se prsente inattendue, elle plonge dans
le gouffre de cette me comme un glaive, et en touche le fond. Alors
l'affection inconnue se dvoile,  l'infortun mchant, d'autant plus
violente qu'elle tait plus ignore, d'autant plus douloureuse qu'elle
tait moins sensible, parce que l'aiguillon du malheur a d remuer le
coeur bien plus profondment pour l'atteindre. La nature se rveille
et se dchane; elle livre le misrable  des dsolations
inaccoutumes,  des supplices inous; il prouve runies en un
instant toutes les souffrances dont il s'tait jou durant tant
d'annes. Les tourments les plus opposs le dchirent  la fois. Son
coeur, sur qui pse une stupeur morne, se soulve en proie  des
tortures convulsives. Il semble qu'il vienne d'entrevoir l'enfer dans
sa vie, et qu'il se soit rvl  lui quelque chose de plus que le
dsespoir.

Le comte d'Ahlefeld aimait son fils sans le savoir. Nous disons son
fils, parce qu'ignorant l'adultre de sa femme, Frdric, l'hritier
direct de son nom, avait ce titre  ses yeux. Le croyant toujours 
Munckholm, il tait bien loir de s'attendre  le retrouver dans la
tourelle d'Arbar et  le retrouver mort! Cependant il tait l,
sanglant, dcolor; c'tait lui, il n'en pouvait douter. On peut se
figurer ce qui se passa en lui quand la certitude de l'aimer pntra
dans son me inopinment avec la certitude de l'avoir perdu. Tous les
sentiments que ces deux pages dcrivent  peine fondirent sur son
coeur ensemble comme des clats de tonnerre. Foudroy, en quelque
sorte, par la surprise, l'pouvante et le dsespoir, il se jeta en
arrire et se tordit les bras, en rptant d'une voix lamentable:

--Mon fils! mon fils!

Le brigand se mit  rire; et ce fut une chose horrible que d'entendre
ce rire se mler aux gmissements d'un pre devant le cadavre de son
fils.

--Par mon aeul Ingolphe! tu peux crier, comte d'Ahlefeld, tu ne le
rveilleras pas.

Tout  coup son atroce visage se rembrunit, et il dit d'une voix
sombre:

--Pleure ton fils, je venge le mien.

Un bruit de pas prcipits dans la galerie l'interrompit; et au moment
o il retournait la tte avec surprise, quatre hommes de haute taille,
le sabre nu, s'lancrent dans la salle; un cinquime, petit et
replet, les suivait, portant une torche d'une main et une pe de
l'autre. Il tait envelopp d'un manteau brun, pareil  celui du
grand-chancelier.

--Seigneur! cria-t-il, nous vous avons entendu, nous accourons  votre
secours.

Le lecteur a sans doute dj reconnu Musdoemon et les quatre
domestiques arms qui composaient la suite du comte.

Quand les rayons de la torche jetrent leur lumire vive dans la
salle, les cinq nouveaux-venus s'arrtrent frapps d'horreur; et
c'tait en effet un spectacle effrayant. D'un ct, les restes
sanglants du loup; de l'autre, le cadavre dfigur du jeune officier;
puis ce pre aux yeux hagards, aux cris farouches, et prs de lui
l'pouvantable brigand, tournant vers les assaillants un visage
hideux, o se peignait un tonnement intrpide.

En voyant ce renfort inattendu, l'ide de la vengeance s'empara du
comte et le jeta du dsespoir dans la rage.

--Mort  ce brigand! s'cria-t-il en tirant son pe. Il a assassin
mon fils! Mort! mort!

--Il a assassin le seigneur Frdric? dit Musdoemon, et la torche
qu'il portait n'claira point la moindre altration sur son visage.

--Mort! mort! rpta le comte furieux.

Et ils s'lancrent tous six sur le brigand. Celui-ci, surpris de
cette brusque attaque, recula vers l'ouverture qui donnait sur le
prcipice, avec un rugissement froce, qui annonait plutt la colre
que la crainte.

Six pes taient diriges contre lui, et son regard tait plus
enflamm, et ses traits taient plus menaants qu'aucun de ceux des
agresseurs. Il avait saisi sa hache de pierre, et, contraint par le
nombre des assaillants  se borner  la dfensive, il la faisait
tourner dans sa main avec une telle rapidit, que le cercle de
rotation le couvrait comme un bouclier. Une multitude d'tincelles
jaillissaient avec un bruit clair de la pointe des pes, lorsqu'elles
taient heurtes par le tranchant de la hache; mais aucune lame ne
touchait son corps. Toutefois, fatigu par son prcdent combat avec
le loup, il perdait insensiblement du terrain, et il se vit bientt
accul  la porte ouverte sur l'abme.

--Mes amis! cria le comte, du courage! jetons le monstre dans ce
prcipice.

--Avant que j'y tombe, les toiles y tomberont, rpliqua le brigand.

Cependant les agresseurs redoublrent d'ardeur et d'audace en voyant
le petit homme forc de descendre une marche de l'escalier suspendu
au-dessus du gouffre.

--Bien, poussons! reprit le grand-chancelier; il faudra bien qu'il
tombe; encore un effort!--Misrable! tu as commis ton dernier
crime.--Courage, compagnons!

Tandis que de sa main droite il continuait les terribles volutions de
sa hache, le brigand, sans rpondre, prit de la gauche une trompe de
corne suspendue  sa ceinture, et, la portant  ses lvres, lui fit
rendre  plusieurs reprises un son rauque et prolong, auquel rpondit
soudain un rugissement parti de l'abme.

Quelques instants aprs, au moment o le comte et ses satellites,
serrant toujours le petit homme de prs, s'applaudissaient de lui
avoir fait descendre la seconde marche, la tte norme d'un ours blanc
parut au bout rompu de l'escalier. Frapps d'un tonnement ml
d'effroi, les assaillants reculrent.

L'ours acheva de gravir l'escalier lourdement en leur prsentant sa
gueule sanglante et ses dents acres.

--Merci, mon brave Friend! cria le brigand.

Et profitant de la surprise des agresseurs, il se jeta sur le dos de
son ours qui se mit  descendre  reculons, montrant toujours, sa tte
menaante aux ennemis de son matre.

Bientt, revenus de leur premire stupfaction, ils purent voir
l'ours, emportant le brigand hors de leur atteinte, descendre dans
l'abme, ainsi que sans doute il en tait mont, en s'accrochant  de
vieux troncs d'arbres et  des saillies de rochers. Ils voulurent
faire rouler des quartiers de pierre sur lui; mais avant qu'ils
eussent soulev du sol une de ces vieilles masses de granit qui y
dormaient depuis si longtemps, le brigand et son trange monture
avaient disparu dans une caverne.




XXVI

                    Non, non, ne rions plus. Voyez-vous, ce qui me
                    paraissait si plaisanta aussi son ct srieux,
                    trs srieux, comme tout dans l'univers!
                    Croyez-moi, ce mot hasard est un blasphme; rien
                    sous le soleil n'arrive par hasard; et ne
                    voyez-vous pas ici le but marqu par la
                    providence?

                    LESSING. _milia Galotti._


Oui, une raison profonde se dvoile souvent dans ce que les hommes
nomment hasard. Il y a dans les vnements comme une main mystrieuse
qui leur marque, en quelque sorte, la voie et le but. On se rcrie sur
les caprices de la fortune, sur les bizarreries du sort, et tout 
coup il sort de ce chaos des clairs effrayants, ou des rayons
merveilleux; et la sagesse humaine s'humilie devant les hautes leons
de la destine.

Si, par exemple, quand Frdric d'Ahlefeld talait dans un salon
somptueux, aux yeux des femmes de Copenhague, la magnificence de ses
vtements, la fatuit de son rang et la prsomption de ses paroles; si
quelque homme, instruit des choses de l'avenir, ft venu troubler la
frivolit de ses penses par de graves rvlations; s'il lui et dit
qu'un jour ce brillant uniforme qui faisait son orgueil causerait sa
perte; qu'un monstre  face humaine boirait son sang comme il buvait,
lui, voluptueux insouciant, les vins de France et de Bohme; que ses
cheveux, pour lesquels il n'avait pas assez d'essences et de parfums,
balaieraient la poussire d'un antre de btes fauves; que ce bras,
dont il offrait avec tant de grce l'appui aux belles dames de
Charlottenbourg, serait jet  un ours comme un os de chevreuil  demi
rong; comment Frdric et-il rpondu  ces lugubres prophties? par
un clat de rire et une pirouette; et ce qu'il y a de plus effrayant,
c'est que toutes les raisons humaines auraient approuv l'insens.

Examinons cette destine de plus haut encore.--N'est-ce pas un mystre
trange que de voir le crime du comte et de la comtesse d'Ahlefeld
retomber sur eux en chtiments? Ils ont ourdi une trame infme contre
la fille d'un captif; cette infortune rencontre par hasard un
protecteur qui juge ncessaire d'loigner leur fils, charg par eux
d'excuter leur abominable dessein. Ce fils, leur unique esprance,
est envoy loin du thtre de sa sduction; et,  peine arriv dans
son nouveau sjour, un autre hasard vengeur lui fait rencontrer la
mort. Ainsi c'est en voulant entraner une jeune fille innocente et
abhorre dans le dshonneur, qu'ils ont pouss leur fils coupable et
chri dans le tombeau. C'est par leur faute que ces misrables sont
devenus des malheureux.




XXVII

                    Ah! voil notre belle comtesse!--Pardon, madame,
                    si je ne puis aujourd'hui profiter de l'honneur de
                    votre visite. Je suis en affaires. Une autre fois,
                    chre comtesse, une autrefois; mais, pour
                    aujourd'hui, je ne vous retiens pas plus longtemps
                    ici.

                    _Le prince  Orsina._


Le lendemain de sa visite  Munckholm, de grand matin, le gouverneur
de Drontheim ordonna qu'on attelt sa voiture de voyage, esprant
partir pendant que la comtesse d'Ahlefeld dormirait encore; mais nous
avons dj dit que le sommeil de la comtesse tait lger.

Le gnral venait de signer les dernires recommandations qu'il
adressait  l'vque, aux mains duquel le gouvernement devait tre
remis par intrim. Il se levait, aprs avoir endoss sa redingote
fourre, pour sortir, quand l'huissier annona la noble chancelire.
Ce contre-temps dconcerta le vieux soldat, accoutum  rire devant la
mitraille de cent canons, mais non devant les artifices d'une femme.
Il fit nanmoins d'assez bonne grce ses adieux  la mchante
comtesse, et ne laissa percer quelque humeur sur son visage que
lorsqu'il la vit se pencher vers son oreille avec cet air astucieux
qui voulait seulement paratre confidentiel.

--Eh bien, noble gnral, que vous a-t-il dit?

--Qui? Pol? il m'a dit que la voiture allait tre prte.

--Je vous parle du prisonnier de Munckholm, gnral.

--Ah!

--A-t-il rpondu  votre interrogatoire d'une manire satisfaisante?

--Mais... oui vraiment, dame comtesse, dit le gouverneur, dont on
devine l'embarras.

--Avez-vous la preuve qu'il ait tremp dans le complot des mineurs?

Une exclamation chappa  Levin.

--Noble dame, il est innocent!

Il s'arrta tout court, car il venait d'exprimer une conviction de son
coeur, et non de son esprit.

--Il est innocent! rpta la comtesse d'un air constern, quoique
incrdule; car elle tremblait qu'en effet Schumacker n'et dmontr au
gnral cette innocence qu'il tait si important aux intrts du
grand-chancelier de noircir.

Le gouverneur avait eu le temps de rflchir; il rpondit 
l'insistance de la grande-chancelire d'un ton de voix qui la rassura,
parce qu'il dcelait le doute et le trouble:

--Innocent...--Oui,--si vous voulez...

--Si je veux, seigneur gnral!

Et la mchante femme clata de rire.

Ce rire blessa le gouverneur.

--Noble comtesse, dit-il, vous permettrez que je ne rende compte de
mon entretien avec l'ex-grand-chancelier qu'au vice-roi.

Alors il salua profondment, et descendit dans la cour o l'attendait
sa voiture.

--Oui, se disait la comtesse d'Ahlefeld rentre dans ses appartements,
pars, chevalier errant, que ton absence nous dlivre du protecteur de
nos ennemis. Va, ton dpart est le signal du retour de mon Frdric.

--Je vous demande un peu, oser envoyer le plus joli cavalier de
Copenhague dans ces horribles montagnes! Heureusement il ne me sera
pas difficile maintenant d'obtenir son rappel.

 cette pense, elle s'adressa  sa suivante favorite.

--Ma chre Lisbeth, vous ferez venir de Berghen deux douzaines de ces
petits peignes que nos lgants portent dans leurs cheveux; vous vous
informerez du nouveau roman de la fameuse Scudry, et vous veillerez 
ce qu'on lave rgulirement tous les matins dans l'eau de ros la
guenon de mon cher Frdric.

--Quoi! ma gracieuse matresse, demanda Lisbeth, est-ce que le
seigneur Frdric peut revenir?

--Oui, vraiment; et, pour qu'il ait quelque plaisir  me revoir, il
faut faire tout ce qu'il demande; je veux lui mnager une surprise 
son retour.

Pauvre mre!




XXVIII

                    ... Bernard suit en courant les rives de
                    l'Arlana. Il est semblable  un lion qui sort de
                    son antre, cherchant les chasseurs, et dtermin 
                    les vaincre ou  mourir.

                    Il est parti, l'espagnol vaillant et dtermin?

                    C'est d'un pas rapide, une grosse lance au poing,
                    dans laquelle il met ses esprances, que Bernard
                    suit les ruines de l'Arlana.

                    _Romances espagnoles._


Ordener, descendu de la tour d'o il avait aperu le fanal de
Munckholm, s'tait longtemps fatigu  chercher de tous cts son
pauvre guide Benignus Spiagudry. Longtemps il l'avait appel, et
l'cho bris des ruines avait seul rpondu. Surpris, mais non effray
de cette inconcevable disparition, il l'avait attribue  quelque
terreur panique du craintif concierge, et, aprs s'tre gnreusement
reproch de l'avoir quitt quelques instants, il s'tait dcid 
passer la nuit sur le rocher d'Olmoe pour lui donner le temps de
revenir. Alors il prit quelque nourriture, et s'enveloppant de son
manteau, il se coucha prs du foyer qui s'teignait, dposa un baiser
sur la boucle de cheveux d'thel, et ne tarda pas  s'endormir; car on
peut dormir avec un coeur inquiet, quand la conscience est tranquille.

Au soleil levant, il tait debout, mais il ne retrouva de Spiagudry
que sa besace et son manteau laisss dans la tour, ce qui semblait
l'indice d'une fuite trs prcipite. Alors, dsesprant de le revoir,
du moins sur le rocher d'Olmoe, il se dtermina  partir sans lui,
car c'tait le lendemain qu'il fallait atteindre Han d'Islande 
Walderhog.

On a appris dans les premiers chapitres de cet ouvrage qu'Ordener
s'tait de bonne heure accoutum aux fatigues d'une vie errante et
aventurire. Ayant dj plusieurs fois parcouru le nord de la Norvge,
il n'avait plus besoin de guide, maintenant qu'il savait o trouver le
brigand. Il dirigea donc vers le nord-ouest son voyage solitaire, dans
lequel il n'eut plus de Benignus Spiagudry pour lui dire combien de
quartz ou de spath renfermait chaque colline, quelle tradition
s'attachait  chaque masure, et si tel ou tel dchirement du sol
provenait d'un courant du dluge ou de quelque ancienne commotion
volcanique.

Il marcha un jour entier  travers ces montagnes qui, partant comme
des ctes, de distance en distance, de la chane principale dont la
Norvge est traverse dans sa longueur, s'tendent en s'abaissant
graduellement jusqu' la mer, o elles se plongent; de sorte que tous
les rivages de ce pays ne prsentent qu'une succession de promontoires
et de golfes, et tout l'intrieur des terres qu'une suite de montagnes
et de valles, disposition singulire du sol, qui a fait comparer la
Norvge  la grande arte d'un poisson.

Ce n'tait point une chose commode que de voyager dans ce pays. Tantt
il fallait suivre pour chemin le lit pierreux d'un torrent dessch,
tantt franchir sur des ponts tremblants de troncs d'arbres les
chemins mmes, que des torrents ns de la veille venaient de choisir
pour lits.

Au reste, Ordener cheminait quelquefois des heures entires sans tre
averti de la prsence de l'homme dans ces lieux incultes autrement que
par l'apparition intermittente et alternative des ailes d'un moulin 
vent au sommet d'une colline, ou par le bruit d'une forge lointaine,
dont la fume se courbait au gr de l'air comme un panache noir.

De loin en loin il rencontrait un paysan mont sur un petit cheval au
poil gris,  la tte basse, moins sauvage encore que son matre, ou un
marchand de pelleteries assis dans son traneau attel de deux rennes,
derrire lequel tait attache une longue corde, dont les noeuds
nombreux, en bondissant sur les pierres de la route, taient destins
 effrayer les loups.

Si alors Ordener demandait au marchand le chemin de la grotte de
Walderhog:--Marchez toujours au nord-ouest, vous trouverez le
village d'Hervalyn, vous franchirez la ravine de Dodlysax, et cette
nuit vous pourrez atteindre Surb, qui n'est qu' deux milles de
Walderhog.--Ainsi rpondait avec indiffrence le commerant nomade,
instruit seulement des noms et de la position des lieux que son
mtier lui faisait parcourir.

Si Ordener adressait la mme question au paysan, celui-ci, imbu
profondment des traditions du pays et des contes du foyer,
secouait plusieurs fois la tte et arrtait sa monture grise en
disant:--Walderhog! la caverne de Walderhog! les pierres y
chantent, les os y dansent, et le dmon d'Islande y habite; ce
n'est sans doute point  la caverne de Walderhog que votre
courtoisie veut aller?

--Si vraiment, rpondait Ordener.

--C'est donc que votre courtoisie a perdu sa mre, ou que le feu a
brl sa ferme, ou que le voisin lui a vol son cochon gras?

--Non, en vrit, reprenait le jeune homme.

--Alors, c'est qu'un magicien a jet un sort sur l'esprit de sa
courtoisie.

--Bonhomme, je vous demande le chemin de Walderhog.

--C'est  cette demande que je rponds, seigneur. Adieu donc. Toujours
au nord! je sais bien comment vous irez, mais j'ignore comment vous
reviendrez.

Et le paysan s'loignait avec un signe de croix.

 la triste monotonie de cette route se joignait l'incommodit d'une
pluie fine et pntrante qui avait envahi le ciel vers le milieu du
jour et accroissait les difficults du chemin. Nul oiseau n'osait se
hasarder dans l'air, et Ordener, glac sous son manteau, ne voyait
voler au-dessus de sa tte que l'autour, le gerfaut ou le
faucon-pcheur, qui, au bruit de son passage, s'envolait brusquement
des roseaux d'un tang avec un poisson dans ses griffes.

Il tait nuit close quand le jeune voyageur, aprs avoir franchi le
bois de trembles et de bouleaux qui est adoss  la ravine de
Dodlysax, arriva  ce hameau de Surb dans lequel Spiagudry, si le
lecteur se le rappelle, voulait fixer son quartier gnral. L'odeur de
goudron et la fume de charbon de terre avertirent Ordener qu'il
approchait d'une peuplade de pcheurs. Il s'avana vers la premire
hutte que l'ombre lui permit de distinguer. L'entre, basse et
troite, en tait ferme, suivant l'usage norvgien, par une grande
peau de poisson transparente, colore en ce moment par la lumire
rouge et tremblante d'un foyer allum. Il frappa sur l'encadrement de
bois de la porte, en criant:

--C'est un voyageur!

--Entrez, entrez, rpondit une voix de l'intrieur.

Au mme instant une main officieuse leva la peau de poisson, et
Ordener fut introduit dans l'habitacle conique d'un pcheur des ctes
de Norvge. C'tait une sorte de tente ronde de bois et de terre, au
milieu de laquelle brillait un feu o la flamme pourpre de la tourbe
se mariait  la clart blanche du sapin. Prs de ce feu le pcheur, sa
femme et deux enfants vtus de haillons taient assis devant une table
charge d'assiettes de bois et de vases de terre. Du ct oppos,
parmi des filets et des rames, deux rennes endormis taient couchs
sur un lit de feuilles et de peaux, dont le prolongement semblait
destin  recevoir le sommeil des matres du logis et des htes qu'il
plairait au ciel de leur amener. Ce n'tait pas du premier coup d'oeil
que l'on pouvait distinguer cette disposition intrieure de la hutte,
car une fume cre et pesante qui s'chappait avec peine par une
ouverture pratique  la sommit du cne enveloppait tous ces objets
d'un voile pais et mobile.

 peine Ordener eut-il franchi le seuil, que le pcheur et sa femme se
levrent et lui rendirent son salut d'un air ouvert et bienveillant.
Les paysans norvgiens aiment les voyageurs, autant peut-tre par le
sentiment de curiosit, si vif chez eux, que par leur penchant naturel
 l'hospitalit.

--Seigneur, dit le pcheur, vous devez avoir faim et froid, voici du
feu pour scher votre manteau et d'excellent rindebrod pour apaiser
votre apptit. Votre courtoisie daignera ensuite nous dire qui elle
est, d'o elle vient, o elle va, et quelles sont les histoires que
racontent les vieilles femmes de son pays.

--Oui, seigneur, ajouta la femme, et vous pourrez joindre  ce rindebrod
excellent, comme le dit mon seigneur et mari, un morceau dlicieux de
stock-fish sal, assaisonn d'huile de baleine.--Asseyez-vous, seigneur
tranger.

--Et si votre courtoisie n'aime pas la chre de saint Usulph,
[Footnote: Patron des pcheurs.] reprit l'homme, qu'elle veuille bien
prendre patience un moment, je lui rponds qu'elle mangera un quartier
de chevreuil merveilleux ou au moins une aile de faisan royal. Nous
attendons le retour du plus fin chasseur qui soit dans les trois
provinces. N'est-il pas vrai, ma bonne Maase?

_Maase_, nom que le pcheur donnait  sa femme, est un mot norvgien
qui signifie _mouette_. La femme n'en parut nullement choque, soit
que ce ft son nom vritable, soit que ce ft un surnom de tendresse.

--Le meilleur chasseur! je le crois, certes, rpondit-elle avec
emphase. C'est mon frre, le fameux Kennybol! Dieu bnisse ses
courses! Il est venu passer quelques jours avec nous, et vous pourrez,
seigneur tranger, boire dans la mme tasse que lui quelques coups de
cette bonne bire. C'est un voyageur comme vous.

--Grand merci, ma brave htesse, dit Ordener en souriant; mais je
serai forc de me contenter de votre apptissant stock-fish et d'un
morceau de ce rindebrod. Je n'aurai pas le loisir d'attendre votre
frre, le fameux chasseur. Il faut que je reparte sur-le-champ.

La bonne Maase,  la fois contrarie du prompt dpart de l'tranger et
flatte des loges qu'il donnait  son stock-fish et  son frre,
s'cria:

--Vous tes bien bon, seigneur. Mais comment! vous allez nous quitter
si tt?

--Il le faut.

--Vous hasarder clans ces montagnes  cette heure et par un temps
semblable?

--C'est pour une affaire importante. Ces rponses du jeune homme
piquaient la curiosit native de ses htes autant qu'elles excitaient
leur tonnement.

Le pcheur se leva et dit:

--Vous tes chez Christophe Buldus Braall, pcheur, du hameau de Surb.

La femme ajouta:

--Maase Kennybol est sa femme et sa servante.

Quand les paysans norvgiens voulaient demander poliment son nom  un
tranger, leur usage tait de lui dire le leur.

Ordener rpondit:

--Et moi, je suis un voyageur qui n'est sr ni du nom qu'il porte, ni
du chemin qu'il suit.

Cette rponse singulire ne parut pas satisfaire le pcheur Braall.

--Par la couronne de Gormon le Vieux, dit-il, je croyais qu'il n'y
avait en ce moment en Norvge qu'un seul homme qui ne ft pas sr de
son nom. C'est le noble baron de Thorvick, qui va s'appeler
maintenant, assure-t-on, le comte de Danneskiold,  cause de son
glorieux mariage avec la fille du chancelier. C'est du moins, ma bonne
Maase, la plus frache nouvelle que j'aie apporte de Drontheim.--Je
vous flicite, seigneur tranger, de cette conformit avec le fils du
vice-roi, le grand comte Guldenlew.

--Puisque votre courtoisie, ajouta la femme avec un visage enflamm de
curiosit, parat ne pouvoir rien nous dire de ce qui lui touche, ne
pourrait-elle pas nous apprendre quelque chose de ce qui se passe en
ce moment; par exemple, de ce fameux mariage dont mon seigneur et mari
a recueilli la nouvelle?

--Oui, reprit celui-ci d'un air important, c'est ce qu'il y a de plus
nouveau. Avant un mois, le fils du vice-roi pouse la fille du
grand-chancelier.

--J'en doute, dit Ordener.

--Vous en doutez, seigneur! Je puis vous affirmer, moi, que la chose
est sre. Je la tiens de bonne source. Celui qui m'en a fait part l'a
appris du seigneur Pol, le domestique favori du noble baron de
Thorvick, c'est--dire du noble comte de Danneskiold. Est-ce qu'un
orage aurait troubl l'eau, depuis six jours? Cette grande union
serait-elle rompue?

--Je le crois, rpondit le jeune homme en souriant.

--S'il en est ainsi, seigneur, j'avais tort. Il ne faut pas allumer le
feu pour frire le poisson avant que le filet ne se soit referm sur
lui. Mais cette rupture est-elle certaine? de qui en tenez-vous la
nouvelle?

--De personne, dit Ordener. C'est moi qui arrange cela ainsi dans ma
tte.

 ces mots nafs, le pcheur ne put s'empcher de droger  la
courtoisie norvgienne par un long clat de rire.

--Mille pardons, seigneur. Mais il est ais de voir que vous tes en
effet un voyageur, et sans doute un tranger. Vous imaginez-vous donc
que les vnements suivront vos caprices, et que le temps se
rembrunira ou s'claircira selon votre volont?

Ici, le pcheur, vers dans les affaires nationales, comme tous les
pasyans norvgiens, se mit  expliquer  Ordener pour quelles raisons
ce mariage ne pouvait manquer; il tait ncessaire aux intrts de la
famille d'Ahlefeld; le vice-roi ne pouvait le refuser au roi, qui le
dsirait; on affirmait en outre qu'une passion vritable unissait les
deux futurs poux. En un mot, le pcheur Braall ne doutait pas que
cette alliance n'et lieu; il et voulu tre aussi sr de tuer, le
lendemain, le maudit chien de mer qui infestait l'tang de
Master-Bick.

Ordener se sentait peu dispos  soutenir une conversation politique
avec un aussi rude homme d'tat, quand la survenue d'un nouveau
personnage vint le tirer d'embarras.

--C'est lui, c'est mon frre! s'cria la vieille Maase.

Et il ne fallait rien moins que l'arrive d'un frre pour l'arracher
de l'admiration contemplative avec laquelle elle coutait les longues
paroles de son mari.

Celui-ci, pendant que les deux enfants se jetaient bruyamment au cou
de leur oncle, lui tendit la main gravement.

--Sois le bienvenu, mon frre.

Puis, se tournant vers Ordener:

--Seigneur, c'est notre frre, le renomm chasseur Kennybol, des
montagnes de Kole.

--Je vous salue tous cordialement, dit le montagnard en tant son
bonnet de peau d'ours. Frre, je fais mauvaise chasse sur vos ctes,
comme tu ferais sans doute mauvaise pche dans nos montagnes. Je crois
que je remplirais encore plutt ma gibecire en cherchant des lutins
et des follets dans les forts brumeuses de la reine Mab. Soeur Maase,
vous tes la premire mouette  laquelle j'ai pu dire bonjour de prs
aujourd'hui. Tenez, amis, Dieu vous maintienne en paix! c'est pour ce
mchant coq de bruyre que le premier chasseur du Drontheimhus a couru
les clairires jusqu' cette heure et par ce temps.

En parlant ainsi, il tira de sa carnassire et dposa sur la table une
gelinotte blanche, en affirmant que cette bte maigre n'tait pas
digne d'un coup de mousquet.

--Mais, ajouta-t-il entre ses dents, fidle arquebuse de Kennybol, tu
chasseras bientt de plus gros gibier. Si tu n'abats plus des robes de
chamois ou d'lan, tu auras  percer des casaques vertes et des
justaucorps rouges.

Ces mots,  demi entendus, frapprent la curieuse Maase.

--Hein! demanda-t-elle, que dites-vous donc l, mon bon frre?

--Je dis qu'il y a toujours un farfadet qui danse sous la langue des
femmes.

--Tu as raison, frre Kennybol, s'cria le pcheur. Ces filles d'Eve
sont toutes curieuses comme leur mre.--Ne parlais-tu pas de casaques
vertes?

--Frre Braall, rpliqua le chasseur d'un air d'humeur, je ne confie
mes secrets qu' mon mousquet, parce que je suis sr qu'il ne les
rptera pas.

--On parle dans le village, poursuivit intrpidement le pcheur, d'une
rvolte des mineurs. Frre, saurais-tu quelque chose de cela?

Le montagnard reprit son bonnet, et l'enfona sur ses yeux en jetant
un regard oblique sur l'tranger; puis il se baissa vers le pcheur,
et dit d'une voix brve et basse:

--Silence!

Celui-ci secoua la tte  plusieurs reprises.

--Frre Kennybol, le poisson a beau tre muet, il n'en tombe pas moins
dans la nasse.

Il se fit un moment de silence. Les deux frres se regardaient d'un
air expressif; les enfants tiraient les plumes de la gelinotte dpose
sur la table; la bonne femme coutait ce qu'on ne disait pas; et
Ordener observait.

--Si vous faites maigre chre aujourd'hui, dit tout  coup le
chasseur, cherchant visiblement  changer de conversation, il n'en
sera pas de mme demain. Frre Braall, tu peux pcher le roi des
poissons, je te promets de l'huile d'ours pour l'assaisonner.

--De l'huile d'ours! s'cria Maase. Est-ce qu'on a vu un ours dans les
environs?--Patrick, Regner, mes enfants, je vous dfends de sortir de
cette cabane.--Un ours!

--Tranquillisez-vous, soeur, vous n'aurez plus  le craindre demain.
Oui, c'est un ours en effet que j'ai aperu  deux milles environ de
Surb; un ours blanc. Il paraissait emporter un homme, ou un animal
plutt.

--Mais non, ce pouvait tre un chevrier qu'il enlevait, car les
chevriers se vtissent de peaux de btes.--Au reste, l'loignement ne
m'a pas permis de distinguer. Ce qui m'a tonn, c'est qu'il portait
sa proie sur son dos et non entre ses dents.

--Vraiment, frre?

--Oui, et il fallait que l'animal ft mort, car il ne faisait aucun
mouvement pour se dfendre.

--Mais, demanda judicieusement le pcheur, s'il tait mort, comment
tait-il soutenu sur le dos de l'ours?

--C'est ce que je n'ai pu comprendre. Au reste, il aura fait le
dernier repas de l'ours. En entrant dans ce village je viens de
prvenir six bons compagnons; et demain, soeur Maase, je vous
apporterai la plus belle fourrure blanche qui ait jamais couru sur les
neiges d'une montagne.

--Prenez garde, frre, dit la femme, vous avez remarqu en effet de
singulires choses. Cet ours est peut-tre le diable.

--tes-vous folle? interrompit le montagnard en riant; le diable se
changer en ours! En chat, en singe,  la bonne heure, cela s'est vu;
mais en ours! ah! par saint Eldon l'exorciseur, vous feriez piti  un
enfant ou  une vieille femme avec vos superstitions!

La pauvre femme baissa la tte.

--Frre, vous tiez mon seigneur avant que mon vnr mari jett les
yeux sur moi, agissez comme votre ange gardien vous inspirera d'agir.

--Mais, demanda le pcheur au montagnard, de quel ct as-tu donc
rencontr cet ours?

--Dans la direction du Smiasen  Walderhog.

--Walderhog! dit la femme avec un signe de croix.

--Walderhog! rpta Ordener.

--Mais, mon frre, reprit le pcheur, ce n'est pas toi, j'espre, qui
te dirigeais vers cette grotte de Walderhog?

--Moi! Dieu m'en garde! C'tait l'ours.

--Est-ce que vous irez le chercher l demain? interrompit Maase avec
terreur.

--Non vraiment; comment voulez-vous, mes amis, qu'un ours mme ose
prendre pour retraite une caverne o...?

Il s'arrta, et tous trois firent un signe de croix.

--Tu as raison, rpondit le pcheur, il y a un instinct qui avertit
les btes de ces choses-l.

--Mes bons htes, dit Ordener, qu'y a-t-il donc de si effrayant dans
cette grotte de Walderhog?

Ils se regardrent tous trois avec un tonnement stupide, comme s'ils
ne comprenaient pas une pareille question.

--C'est l qu'est le tombeau du roi Walder? ajouta le jeune homme.

--Oui, reprit la femme, un tombeau de pierre qui chante.

--Et ce n'est pas tout, dit le pcheur.

--Non, continua-t-elle, la nuit on y a vu danser les os des trpasss.

--Et ce n'est pas tout, dit le montagnard.

Tous se turent, comme s'ils n'osaient poursuivre.

--Eh bien, demanda Ordener, qu'y a-t-il donc encore de surnaturel?

--Jeune homme, dit gravement le montagnard, il ne faut pas parler si
lgrement quand vous voyez frissonner un vieux loup gris tel que moi.

Le jeune homme rpondit en souriant doucement:

--J'aurais pourtant voulu savoir tout ce qui se passe de merveilleux
dans cette grotte de Walderhog; car c'est l prcisment que je vais.

Ces mots ptrifirent de terreur les trois auditeurs.

-- Walderhog! ciel! vous allez  Walderhog?

--Et il dit cela, reprit le pcheur, comme on dirait: Je vais  Loevig
vendre ma morue! ou  la clairire de Ralph pcher le hareng!--A
Walderhog, grand Dieu!

--Malheureux jeune homme! s'criait la femme, vous tes donc n sans
ange gardien? aucun saint du ciel n'est donc votre patron? Hlas! cela
est trop vrai, puisque vous paraissez ne savoir mme, pas votre nom.

--Et quel motif, interrompit le montagnard, peut donc conduire votre
courtoisie  cet effroyable lieu?

--J'ai quelque chose  demander  quelqu'un, rpondit Ordener.

L'tonnement des trois htes redoublait avec leur curiosit.

--coutez, seigneur tranger; vous paraissez ne pas bien connatre ce
pays; votre courtoisie se trompe sans doute, ce ne peut tre 
Walderhog qu'elle veut aller.

--D'ailleurs, ajouta le montagnard, si elle veut parler  quelque tre
humain, elle n'y trouverait personne.

--Que le dmon, reprit la femme.

--Le dmon! quel dmon?

--Oui, continua-t-elle, celui pour qui chante le tombeau et dansent
les trpasss.

--Vous ne savez donc pas, seigneur, dit le pcheur en baissant la voix
et en se rapprochant d'Ordener, vous ne savez donc pas que la grotte
de Walderhog est la demeure ordinaire de....

La femme l'arrta.

--Mon seigneur et mari, ne prononcez pas ce nom, il porte malheur.

--La demeure de qui? demanda Ordener.

--D'un Belzbuth incarn, dit Kennybol.

--En vrit, mes braves htes, je ne sais ce que vous voulez dire. On
m'avait bien appris que Walderhog tait habit par Han d'Islande.

Un triple cri d'effroi s'leva dans la chaumire.

--Eh bien!--Vous le saviez!--C'est ce dmon!

La femme baissa sa coiffe de bure en attestant tous les saints que ce
n'tait pas elle qui avait prononc ce nom.

Quand le pcheur fut un peu revenu de sa stupfaction, il regarda
fixement Ordener, comme s'il y avait en ce jeune homme quelque chose
qu'il ne pouvait comprendre.

--Je croyais, seigneur voyageur, quand j'aurais d vivre une vie
encore plus longue que celle de mon pre, qui est mort g de cent
vingt ans, n'avoir jamais  indiquer le chemin de Walderhog  une
crature humaine doue de sa raison et croyant en Dieu.

--Sans doute, s'cria Maase, mais sa courtoisie n'ira pas  cette
grotte maudite; car, pour y mettre le pied, il faut vouloir faire un
pacte avec le diable!

--J'irai, mes bons htes, et le plus grand service que vous pourrez me
rendre sera de m'indiquer le plus court chemin.

--Le plus court pour aller o vous voulez aller, dit le pcheur, c'est
de vous prcipiter du haut du rocher le plus voisin dans le torrent le
plus proche.

--Est-ce donc arriver au mme but, demanda Ordener d'une voix
tranquille, que de prfrer une mort strile  un danger utile?

Braall secoua la tte, tandis que son frre attachait sur le jeune
aventurier un regard scrutateur.

--Je comprends, s'cria tout  coup le pcheur, vous voulez gagner les
mille cus royaux que le haut syndic promet pour la tte de ce dmon
d'Islande.

Ordener sourit.

--Jeune seigneur, continua le pcheur avec motion, croyez-moi,
renoncez  ce projet. Je suis pauvre et vieux, et je ne donnerais pas
ce qui me reste de vie pour vos mille cus royaux, ne me restt-il
qu'un jour.

L'oeil suppliant et compatissant de la femme piait l'effet que
produirait sur le jeune seigneur la prire de son mari. Ordener se
hta de rpondre:

--C'est un intrt plus grand qui me fait chercher ce brigand que vous
appelez un dmon; c'est pour d'autres que pour moi...

Le montagnard, qui n'avait pas quitt Ordener du regard,
l'interrompit.

--Je vous comprends  mon tour, je sais pourquoi vous cherchez le
dmon islandais.

--Je veux le forcer  combattre, dit le jeune homme.

--C'est cela, dit Kennybol, vous tes charg de grands intrts,
n'est-ce pas?

--Je viens de le dire.

Le montagnard s'approcha du jeune homme d'un air d'intelligence, et ce
ne fut pas sans un extrme tonnement qu'Ordener l'entendit lui dire 
l'oreille,  demi-voix:

--C'est pour le comte Schumacker de Griffenfeld, n'est-il pas vrai?

--Brave homme, s'cria-t-il, comment savez-vous?...

Et en effet, il lui tait difficile de s'expliquer comment un
montagnard norvgien pouvait savoir un secret qu'il n'avait confi 
personne, pas mme au gnral Levin.

Kennybol se pencha vers lui.

--Je vous souhaite bon succs, reprit-il du mme ton mystrieux; vous
tes un noble jeune homme de servir ainsi les opprims.

La surprise d'Ordener tait si grande qu'il trouvait  peine des
paroles pour demander au montagnard comment il tait instruit du but
de son voyage.

--Silence, dit Kennybol en mettant son doigt sur la bouche, j'espre
que vous obtiendrez de l'habitant de Walderhog ce que vous dsirez;
mon bras est dvou, comme le vtre, au prisonnier de Munckholm.

Puis levant la voix, avant qu'Ordener et pu rpliquer:

--Frre, bonne soeur Maase, poursuivit-il, recevez ce respectable
jeune homme comme un frre de plus. Allons, je crois que le souper est
prt.

--Quoi! interrompit Maase, vous avez sans doute dcid sa courtoisie 
renoncer  son projet de visiter le dmon?

--Soeur, priez pour qu'il ne lui arrive point de mal. C'est un noble
et digne jeune homme. Allons, brave seigneur, prenez quelque
nourriture et quelque repos avec nous. Demain je vous montrerai votre
chemin, et nous irons  la recherche, vous de votre diable, et moi de
mon ours.




XXIX

                    Compagnon, eh! compagnon, de quel compagnon es-tu
                    donc n? de quel enfant des hommes es-tu provenu
                    pour oser ainsi attaquer Fafnir?

                    _Edda_


Le premier rayon du soleil levant rougissait  peine la plus haute
cime des rochers qui bordent la mer, lorsqu'un pcheur, qui tait venu
avant l'aube jeter ses filets  quelques portes d'arquebuse du
rivage, en face de l'entre de la grotte de Walderhog, vit comme une
figure enveloppe d'un manteau, ou d'un linceul, descendre le long des
roches et disparatre sous la vote formidable de la caverne. Frapp
de terreur, il recommanda sa barque et son me  saint Usuph, et
courut raconter  sa famille effraye qu'il avait aperu l'un des
spectres qui habitent le palais de Han d'Islande rentrer dans la
grotte au lever du jour.

Ce spectre, l'entretien et l'effroi futur des longues veilles
d'hiver, c'tait Ordener, le noble fils du vice-roi de Norvge, qui,
tandis que les deux royaumes le croyaient livr  de doux soins auprs
de son altire fiance, venait, seul et inconnu, exposer sa vie pour
celle  qui il avait donn son coeur et son avenir, pour la fille d'un
proscrit.

De tristes prsages, de sinistres prdictions l'avaient accompagn 
ce but de son voyage; il venait de quitter la famille du pcheur, et
en lui disant adieu la bonne Maase s'tait mise en prires pour lui
devant le seuil de sa porte. Le montagnard Kennybol et ses six
compagnons, qui lui avaient indiqu le chemin, s'taient spars de
lui  un demi-mille de Walderhog, et ces intrpides chasseurs, qui
allaient en riant affronter un ours, avaient longtemps attach un oeil
d'pouvante sur le sentier que suivait l'aventureux voyageur.

Le jeune homme entra dans la grotte de Walderhog, comme on entre dans
un port longtemps dsir. Il prouvait une joie cleste en songeant
qu'il allait accomplir l'objet de sa vie, et que dans quelques
instants peut-tre il aurait donn tout son sang pour son thel. Prs
d'attaquer un brigand redout d'une province entire, un monstre, un
dmon peut-tre, ce n'tait point cette effrayante figure qui
apparaissait  son imagination; il ne voyait que l'image de la douce
vierge captive, priant pour lui sans doute devant l'autel de sa
prison. S'il se ft dvou pour toute autre qu'elle, il aurait pu
songer un moment, pour les mpriser, aux prils qu'il venait chercher
de si loin; mais est-ce qu'une rflexion trouve place dans un jeune
coeur au moment o il bat de la double exaltation d'un beau dvouement
et d'un noble amour?

Il s'avana, la tte haute, sous la vote sonore dont les mille chos
multipliaient le bruit de ses pas, sans mme jeter un coup d'oeil sur
les stalactites, sur les basaltes sculaires qui pendaient au-dessus
de sa tte parmi des cnes de mousses, de lierre et de lichen;
assemblages confus de formes bizarres, dont la crdulit
superstitieuse des campagnards norvgiens avait fait plus d'une fois
des foules de dmons ou des processions de fantmes.

Il passa avec la mme indiffrence devant ce tombeau du roi Walder,
auquel se rattachaient tant de traditions lugubres, et il n'entendit
d'autre voix que les longs sifflements de la bise sous ces funbres
galeries.

Il continua sa marche sous de tortueuses arcades, claires faiblement
par des crevasses  demi obstrues d'herbes et de bruyres. Son pied
heurtait souvent je ne sais quelles ruines, qui roulaient sur le roc
avec un son creux, et prsentaient dans l'ombre  ses yeux des
apparences de crnes briss, ou de longues ranges de dents blanches
et dpouilles jusqu' leurs racines.

Mais aucune terreur ne montait jusqu' son me. Il s'tonnait
seulement de n'avoir pas encore rencontr le formidable habitant de
cette horrible grotte.

Il arriva dans une sorte de salle ronde, naturellement creuse dans le
flanc du rocher. L aboutissait la route souterraine qu'il avait
suivie, et les parois de la salle n'offraient plus d'autre ouverture
que de larges fentes,  travers lesquelles on apercevait les montagnes
et les forts extrieures.

Surpris d'avoir ainsi infructueusement parcouru toute la fatale
caverne, il commena  dsesprer de rencontrer le brigand. Un
monument de forme singulire, situ au milieu de la salle souterraine,
appela son attention. Trois pierres longues et massives, poses debout
sur le sol, en soutenaient une quatrime, large et carre, comme trois
piliers portent un toit. Sous cette espce de trpied gigantesque
s'levait une sorte d'autel, form galement d'un seul quartier de
granit, et perc circulairement au milieu de sa face suprieure.
Ordener reconnut une de ces colossales constructions druidiques qu'il
avait souvent observes dans ses voyages en Norvge, et dont les
modles les plus tonnants peut-tre sont, en France, les monuments de
Lokmariaker et de Carnac. difices tranges qui ont vieilli, poss sur
la terre comme des tentes d'un jour, et o la solidit nat de la
seule pesanteur.

Le jeune homme, livr  ses rveries, s'appuya machinalement sur cet
autel, dont la bouche de pierre tait brunie, tant elle avait bu
profondment le sang des victimes humaines.

Tout  coup il tressaillit; une voix, qui semblait sortir de la
pierre, avait frapp son oreille:

--Jeune homme, c'est avec des pieds qui touchent au spulcre que tu es
venu dans ce lieu.

Il se leva brusquement, et sa main se jeta sur son sabre, tandis qu'un
cho, faible comme la voix d'un mort, rptait distinctement dans les
profondeurs de la grotte:

--Jeune homme, c'est avec des pieds qui touchent au spulcre que tu es
venu dans ce lieu.

En ce moment, une tte effroyable se leva de l'autre ct de l'autel
druidique, avec des cheveux rouges et un rire atroce.

--Jeune homme, rpta-t-elle, oui, tu es venu dans ce lieu avec des
pieds qui touchent au spulcre.

--Et avec une main qui touche une pe, rpondit le jeune homme sans
s'mouvoir.

Le monstre sortit entirement de dessous l'autel, et montra ses
membres trapus et nerveux, ses vtements sauvages et sanglants, ses
mains crochues et sa lourde hache de pierre.

--C'est moi, dit-il avec un grondement de bte fauve.

--C'est moi, rpondit Ordener.

--Je t'attendais.

--Je faisais plus, repartit l'intrpide jeune homme, je te cherchais.

Le brigand croisa les bras.

--Sais-tu qui je suis?

--Oui.

--Et tu n'as point de peur?

--Je n'en ai plus.

--Tu as donc prouv une crainte en venant ici?

Et le monstre balanait sa tte d'un air triomphant.

--Celle de ne pas te rencontrer.

--Tu me braves, et tes pas viennent de trbucher contre des cadavres
humains!

--Demain, peut-tre, ils trbucheront contre le tien.

Un tremblement de colre saisit le petit homme. Ordener, immobile,
conservait son attitude calme et fire.

--Prends garde! murmura le brigand; je vais fondre sur toi, comme la
grle de Norvge sur un parasol.

--Je ne voudrais point d'autre bouclier contre toi.

On et dit qu'il y avait dans le regard d'Ordener quelque chose qui
dominait le monstre. Il se mit  arracher avec ses ongles les poils de
son manteau, comme un tigre qui dvore l'herbe avant de s'lancer sur
sa proie.

--Tu m'apprends ce que c'est que la piti, dit-il.

--Et  moi, ce que c'est que le mpris.

--Enfant, ta voix est douce, ton visage est frais, comme la voix et le
visage d'une jeune fille;--quelle mort veux-tu de moi?

--La tienne.

Le petit homme rit.

--Tu ne sais point que je suis un dmon, que mon esprit est l'esprit
d'Ingolphe l'Exterminateur.

--Je sais que tu es un brigand, que tu commets le meurtre pour de
l'or.

--Tu te trompes, interrompit le monstre, c'est pour du sang.

--N'as-tu pas t pay par les d'Ahlefeld pour assassiner le capitaine
Dispolsen?

--Que me dis-tu l? Quels sont ces noms?

--Tu ne connais pas le capitaine Dispolsen, que tu as assassin sur la
grve d'Urchtal?

--Cela se peut, mais je l'ai oubli, comme je t'aurai oubli dans
trois jours.

--Tu ne connais pas le comte d'Ahlefeld, qui t'a pay pour enlever au
capitaine un coffret de fer?

--D'Ahlefeld! Attends; oui, je le connais. J'ai bu hier le sang de son
fils dans le crne du mien.

Ordener frissonna d'horreur.

--Est-ce que tu n'tais pas content de ton salaire?

--Quel salaire? demanda le brigand.

--coute; ta vue me pse; il faut en finir. Tu as drob, il y a huit
jours, une cassette de fer  l'une de tes victimes,  un officier de
Munckholm?

Ce mot fit tressaillir le brigand.

--Un officier de Munckholm! dit-il entre ses dents.

Puis il reprit, avec un mouvement de surprise:

--Serais-tu aussi un officier de Munckholm, toi?

--Non, dit Ordener.

--Tant pis!

Et les traits du brigand se rembrunirent.

--coute, reprit l'opinitre Ordener, o est cette cassette que tu as
drobe au capitaine?

Le petit homme parut mditer un instant.

--Par Ingolphe! voil une mchante bote de fer qui occupe bien des
esprits. Je te rponds que l'on cherchera moins celle qui contiendra
tes os, si jamais ils sont recueillis dans un cercueil.

Ces paroles, en montrant  Ordener que le brigand connaissait la
cassette dont il lui parlait, lui rendirent l'espoir de la
reconqurir.

--Dis-moi ce que tu as fait de cette cassette. Est-elle au pouvoir du
comte d'Ahlefeld?

--Non.

--Tu mens, car tu ris.

--Crois ce que tu voudras. Que m'importe?

Le monstre avait en effet pris un air railleur qui inspirait de la
dfiance  Ordener. Il vit qu'il n'y avait plus rien  faire que de le
mettre en fureur, ou de l'intimider, s'il tait possible.

--Entends-moi, dit-il en levant la voix, il faut que tu me donnes
cette cassette.

L'autre rpondit par un ricanement farouche.

--Il faut que tu me la donnes! rpta le jeune homme d'une voix
tonnante.

--Est-ce que tu es accoutum  donner des ordres aux buffles et aux
ours? rpliqua le monstre avec le mme rire.

--J'en donnerais au dmon dans l'enfer.

--C'est ce que tu seras  mme de faire tout  l'heure.

Ordener tira son sabre, qui tincela dans l'ombre comme un clair.

--Obis!

--Allons, reprit l'autre en secouant sa hache, il ne tenait qu' moi
de briser tes os et de sucer ton sang quand tu es arriv, mais je me
suis contenu; j'tais curieux de voir le moineau franc fondre sur le
vautour.

--Misrable, cria Ordener, dfends-toi!

--C'est la premire fois qu'on me le dit, murmura le brigand en
grinant des dents.

En parlant ainsi, il sauta sur l'autel de granit et se ramassa sur
lui-mme, comme le lopard qui attend le chasseur au haut d'un rocher
pour se prcipiter sur lui  l'improviste.

De l son oeil fixe plongeait sur le jeune homme et semblait chercher
de quel ct il pourrait le mieux s'lancer sur lui. C'en tait fait
du noble Ordener, s'il et attendu un instant. Mais il ne donna pas au
brigand le temps de rflchir, et se jeta imptueusement sur lui en
lui portant la pointe de son sabre au visage.

Alors commena le combat le plus effrayant que l'imagination puisse se
figurer. Le petit homme, debout sur l'autel, comme une statue sur son
pidestal, semblait une des horribles idoles qui, dans les sicles
barbares, avaient reu dans ce mme lieu des sacrifices impies et de
sacrilges offrandes.

Ses mouvements taient si rapides que de quelque ct qu'Ordener
l'attaqut, il rencontrait toujours la face du monstre et le tranchant
de sa hache. Il aurait t mis en pices ds les premiers chocs s'il
n'avait eu l'heureuse inspiration de rouler son manteau autour de son
bras gauche, en sorte que la plupart des coups de son furieux ennemi
se perdaient dans ce bouclier flottant. Ils firent ainsi inutilement,
pendant plusieurs minutes, des efforts inous pour se blesser l'un et
l'autre. Les yeux gris et enflamms du petit homme sortaient de leur
orbite. Surpris d'tre si vigoureusement et si audacieusement combattu
par un adversaire en apparence si faible, une rage sombre avait
remplac ses ricanements sauvages. L'atroce immobilit des traits du
monstre, le calme intrpide de ceux d'Ordener contrastaient
singulirement avec la promptitude de leurs mouvements et la vivacit
de leurs attaques.

On n'entendait d'autre bruit que le cliquetis des armes, les pas
tumultueux du jeune homme, et la respiration presse des deux
combattants, quand le petit homme poussa un rugissement terrible. Le
tranchant de sa hache venait de s'engager dans les plis du manteau. Il
se roidit; il secoua furieusement son bras, et ne fit qu'embarrasser
le manche avec le tranchant dans l'toffe, qui,  chaque nouvel
effort, se tordait de plus en plus  l'entour.

Le formidable brigand vit le fer du jeune homme s'appuyer sur sa
poitrine.

--coute-moi encore une fois, dit Ordener triomphant; veux-tu me
remettre ce coffre de fer que tu as lchement vol?

Le petit homme garda un moment le silence, puis il dit au milieu d'un
rugissement:

--Non, et sois maudit!

Ordener reprit, sans quitter son attitude victorieuse et menaante:

--Rflchis!

--Non; je t'ai dit que non, rpta le brigand.

Le noble jeune homme baissa son sabre.

--Eh bien! dit-il, dgage ta hache des plis de mon manteau, afin que
nous puissions continuer.

Un rire ddaigneux fut la rponse du monstre.

--Enfant, tu fais le gnreux, comme si j'en avais besoin!

Avant qu'Ordener surpris et pu tourner la tte, il avait pos son
pied sur l'paule de son loyal vainqueur, et d'un bond il tait 
douze pas dans la salle.

D'un autre bond il tait sur Ordener. Il s'tait suspendu  lui tout
entier, comme la panthre s'attache de la gueule et des griffes aux
flancs du grand lion. Ses ongles s'enfonaient dans les paules du
jeune homme; ses genoux noueux pressaient ses hanches, tandis que son
affreux visage prsentait aux yeux d'Ordener une bouche sanglante et
des dents de bte fauve prtes  le dchirer. Il ne parlait plus;
aucune parole humaine ne s'chappait de son gosier pantelant; un
mugissement sourd, entreml de cris rauques et ardents, exprimait
seul sa rage. C'tait quelque chose de plus hideux qu'une bte froce,
de plus monstrueux qu'un dmon; c'tait un homme auquel il ne restait
rien d'humain.

Ordener avait chancel sous l'assaut du petit homme, et serait tomb 
ce choc inattendu, si l'un des larges piliers du monument druidique ne
se ft trouv derrire lui pour le soutenir. Il resta donc  demi
renvers sur le dos, et haletant sous le poids de son formidable
ennemi. Qu'on pense que tout ce que nous venons de dcrire s'tait
pass en aussi peu de temps qu'il faut pour se le figurer, et l'on
aura quelque ide de ce que prsentait d'horrible ce moment de la
lutte.

Nous l'avons dit, le noble jeune homme avait chancel, mais il n'avait
pas trembl. Il se hta de donner une pense d'adieu  son thel.
Cette pense d'amour fut comme une prire; elle lui rendit des forces.
Il enlaa le monstre de ses deux bras; puis, saisissant la lame de son
sabre par le milieu, il lui appuya perpendiculairement la pointe sur
l'pine du dos. Le brigand atteint poussa une clameur effrayante, et
d'un soubresaut, qui branla Ordener, il se dgagea des bras de son
intrpide adversaire et alla tomber  quelques pas en arrire,
emportant dans ses dents un lambeau du manteau vert qu'il avait mordu
dans sa fureur.

Il se releva, souple et agile comme un jeune chamois, et le combat
recommena pour la troisime fois, d'une manire plus terrible encore.
Le hasard avait jet prs du lieu o il se trouvait un amas de
quartiers de rochers, entre lesquels les mousses et les ronces
croissaient paisiblement depuis des sicles. Deux hommes de force
ordinaire auraient  peine pu soulever la moindre de ces masses. Le
brigand en saisit une de ses deux bras et l'leva au-dessus de sa tte
en la balanant vers Ordener. Son regard fut affreux dans ce moment.
La pierre, lance avec violence, traversa lourdement l'espace; le
jeune homme n'eut que le temps de se dtourner. Le quartier de granit
s'tait bris en clats au pied du mur souterrain avec un bruit
pouvantable, que se renvoyrent longtemps les chos profonds de la
grotte.

Ordener tourdi avait  peine eu le temps de reprendre son sang-froid,
qu'une seconde masse de pierre se balanait dans les mains du brigand.
Irrit de se voir ainsi lapider lchement, il s'lana vers le petit
homme, le sabre haut, afin de changer de combat; mais le bloc
formidable, parti comme un tonnerre, rencontra, en roulant dans
l'atmosphre paisse et sombre de la caverne, la lame frle et nue sur
son passage; elle tomba en clats comme un morceau de verre, et le
rire farouche du monstre remplit la vote.

Ordener tait dsarm.

--As-tu, cria le monstre, quelque chose  dire  Dieu ou au diable
avant de mourir?

Et son oeil lanait des flammes, et tous ses muscles s'taient roidis
de rage et de joie, et il s'tait prcipit avec un frmissement
d'impatience sur sa hache laisse  terre dans les plis du
manteau.--Pauvre thel!

Tout  coup un rugissement lointain se fait entendre au dehors. Le
monstre s'arrte. Le bruit redouble; des clameurs d'hommes se mlent
aux grondements plaintifs d'un ours. Le brigand coute. Les cris
douloureux continuent. Il saisit brusquement la hache et s'lance, non
vers Ordener, mais vers l'une des crevasses dont nous avons parl et
qui donnaient passage au jour. Ordener, au comble de la surprise de se
voir ainsi oubli, se dirige comme lui vers l'une de ces portes
naturelles, et voit, dans une clairire assez voisine, un grand ours
blanc rduit aux abois par sept chasseurs, parmi lesquels il croit
mme distinguer ce Kennybol dont les paroles l'avaient tant frapp la
veille.

Il se retourne. Le brigand n'tait plus dans la grotte, et il entend
au dehors une voix effrayante qui criait:

--Friend! Friend! je suis  toi! me voici!




XXX

                    Pierre le bon enfant aux ds a tout perdu.

                    RGNIER.


Le rgiment des arquebusiers de Munckholm est en marche  travers les
dfils qui se trouvent entre Drontheim et Skongen. Tantt il ctoie
un torrent, et l'on voit la file des bayonnettes ramper dans les
ravines comme un long serpent dont les cailles brillent au jour;
tantt il tourne en spirale  l'entour d'une montagne, qui ressemble
alors  ces colonnes triomphales autour desquelles montent des
bataillons de bronze.

Les soldats marchent, les armes basses et les manteaux dploys, d'un
air d'humeur et d'ennui, parce que ces nobles hommes n'aiment que le
combat ou le repos. Les grosses railleries, les vieux sarcasmes qui
faisaient hier leurs dlices ne les gayent pas aujourd'hui; l'air est
froid, le ciel est brumeux. Il faut au moins, pour qu'un rire passager
s'lve dans les rangs, qu'une cantinire se laisse tomber
maladroitement du haut de son petit cheval barbe, ou qu'une marmite de
fer-blanc roule de rocher en rocher jusqu'au fond d'un prcipice.

C'est pour se distraire un moment de l'ennui de cette route que le
lieutenant Randmer, jeune baron danois, aborda le vieux capitaine
Lory, soldat de fortune. Le capitaine marchait, sombre et silencieux,
d'un pas pesant, mais assur; le lieutenant, leste et lger, faisait
siffler une baguette qu'il avait arrache aux broussailles dont le
chemin tait bord.

--Eh bien, capitaine, qu'avez-vous donc? vous tes triste.

--C'est qu'apparemment j'en ai sujet, rpondit le vieil officier sans
lever la tte.

--Allons, allons, point de chagrin; regardez-moi, suis-je triste? et
pourtant je gage que j'en aurais au moins autant sujet que vous.

--J'en doute, baron Randmer; j'ai perdu mon seul bien, j'ai perdu
toute ma richesse.

--Capitaine Lory, notre infortune est prcisment la mme. Il n'y a
pas quinze jours que le lieutenant Alberick m'a gagn d'un coup de d
mon beau chteau de Randmer et ses dpendances. Je suis ruin; me
voit-on moins gai pour cela?

Le capitaine rpondit d'une voix bien triste:

--Lieutenant, vous n'avez perdu que votre beau chteau; moi, j'ai
perdu mon chien.

 cette rponse, la figure frivole du jeune homme resta indcise entre
le rire et l'attendrissement.

--Capitaine, dit-il, consolez-vous; tenez, moi qui ai perdu mon
chteau...

L'autre l'interrompit.

--Qu'est-ce que cela? D'ailleurs, vous regagnerez un autre chteau.

--Et vous retrouverez un autre chien.

Le vieillard secoua la tte.

--Je retrouverai un chien; je ne retrouverai pas mon pauvre Drake.

Il s'arrta; de grosses larmes roulaient dans ses yeux et tombaient
une  une sur son visage dur et rude.

--Je n'avais, continua-t-il, jamais aim que lui; je n'ai connu ni
pre ni mre; que Dieu leur fasse paix, comme  mon pauvre
Drake!--Lieutenant Randmer, il m'avait sauv la vie dans la guerre de
Pomranie; je l'appelai Drake pour faire honneur au fameux amiral.--Ce
bon chien! il n'avait jamais chang pour moi, lui, selon ma fortune.
Aprs le combat d'Oholfen, le grand gnral Schack l'avait flatt de
la main en me disant: Vous avez l un bien beau chien, sergent
Lory!--car  cette poque je n'tais encore que sergent.

--Ah! interrompit le jeune baron en agitant sa baguette, cela doit
paratre singulier d'tre sergent.

Le vieux soldat de fortune ne l'entendait pas; il paraissait, se
parler  lui-mme, et l'on entendait  peine quelques paroles
inarticules s'chapper de sa bouche.

--Ce pauvre Drake! tre revenu tant de fois sain et sauf des brches
et des tranches pour se noyer, comme un chat, dans le maudit golfe de
Drontheim!

--Mon pauvre chien! mon brave ami! tu tais digne de mourir comme moi
sur le champ de bataille.

--Brave capitaine, cria le lieutenant, comment pouvez-vous rester
triste? nous nous battrons peut-tre demain.

--Oui, rpondit ddaigneusement le vieux capitaine, contre de fiers
  ennemis!

--Comment, ces brigands de mineurs! ces diables de montagnards!

--Des tailleurs de pierres, des voleurs de grands chemins! des gens
qui ne sauront seulement pas former en bataille la tte de porc ou le
coin de Gustave-Adolphe! voil de belle canaille en face d'un homme
tel que moi, qui ai fait toutes les guerres de Pomranie et de
Holstein! les campagnes de Scanie et de Dalcarlie! qui ai combattu
sous le glorieux gnral Schack, sous le vaillant comte de Guldenlew!

--Mais vous ne savez pas, interrompit Randmer, qu'on donne  ces
bandes un redoutable chef, un gant fort et sauvage comme Goliath, un
brigand qui ne boit que du sang humain, un dmon qui porte en lui tout
Satan.

--Qui donc? demanda l'autre.

--Eh! le fameux Han d'Islande!

--Brrr! je gage que ce formidable gnral ne sait seulement pas armer
un mousquet en quatre mouvements ou charger une carabine 
l'impriale!

Randmer clata de rire.

--Oui, riez, poursuivit le capitaine. Il sera fort gai en effet de
croiser de bons sabres avec de viles pioches, et de nobles piques avec
des fourches  fumier! voil de dignes ennemis! mon brave Drake
n'aurait pas daign leur mordre les jambes!

Le capitaine continuait de donner un cours nergique  son
indignation, lorsqu'il fut interrompu par l'arrive d'un officier qui
accourait vers eux tout essouffl.

--Capitaine Lory! mon cher Randmer!

--Eh bien? dirent-ils tous deux  la fois.

--Mes amis, je suis glac d'horreur!--D'Ahlefeld! le lieutenant
  d'Ahlefeld! le fils du grand-chancelier! vous savez, mon cher baron
  Randmer, ce Frdric... si lgant... si fat!...

--Oui, rpondit le jeune baron, trs lgant! Cependant, au dernier
bal de Charlottenbourg, mon dguisement tait d'un meilleur got que
le sien.--Mais que lui est-il donc arriv?

--Je sais de qui vous voulez parler, disait en mme temps Lory, c'est
Frdric d'Ahlefeld, le lieutenant de la troisime compagnie, qui a
les revers bleus. Il fait assez ngligemment son service.

--On ne s'en plaindra plus, capitaine Lory.

--Comment? dit Randmer.

--Il est en garnison  Walhstrom, continua froidement le vieux
capitaine.

--Prcisment, reprit l'autre, le colonel vient de recevoir un
messager... Ce pauvre Frdric!

--Mais qu'est-ce donc? capitaine Bollar, vous m'effrayez. Le vieux
Lory poursuivit:

--Brrr! notre fat aura manqu aux appels, comme  son ordinaire; le
capitaine aura envoy en prison le fils du grand-chancelier; et voil,
j'en suis sr, le malheur qui vous dcompose le visage.

Bollar lui frappa sur l'paule.

--Capitaine Lory, le lieutenant d'Ahlefeld a t dvor tout vivant.

Les deux capitaines se regardrent fixement, et Randmer, un moment
tonn, se mit tout  coup  rire aux clats.

--Ah! ah! capitaine Bollar, je vois que vous tes toujours mauvais
plaisant. Mais je ne donnerai pas dans celle-l, je vous en prviens.

Et le lieutenant, croisant ses deux bras, donna un libre essor  toute
sa gaiet, en jurant que ce qui l'amusait le plus, c'tait la
crdulit avec laquelle Lory accueillait les amusantes inventions de
Bollar. Le conte, disait-il, tait vraiment drle, et c'tait une ide
tout  fait divertissante que de faire dvorer tout cru ce Frdric
qui avait de sa peau un soin si tendre et si ridicule.

--Randmer, dit gravement Bollar, vous tes un fou. Je vous dis que
d'Ahlefeld est mort. Je le tiens du colonel;--mort!

--Oh! qu'il joue bien son rle! reprit le baron toujours en riant;
qu'il est amusant!

Bollar haussa les paules, et se tourna vers le vieux Lory, qui lui
demanda avec sang-froid quelques dtails.

--Oui vraiment, mon cher capitaine Bollar, ajouta le rieur
inextinguible, contez-nous donc par qui ce pauvre diable a t ainsi
mang. A-t-il fait le djeuner d'un loup, ou le souper d'un ours?

--Le colonel, dit Bollar, vient de recevoir en route une dpche, qui
l'instruit d'abord que la garnison de Walhstrom se replie vers nous,
devant un parti considrable d'insurgs.

Le vieux Lory frona le sourcil.

--Ensuite, poursuivit Bollar, que le lieutenant Frdric d'Ahlefeld,
ayant t, il y a trois jours, chasser dans les montagnes, du ct de
la ruine d'Arbar, y a rencontr un monstre, qui l'a emport dans sa
caverne et l'a dvor.

Ici le lieutenant Randmer redoubla ses joyeuses exclamations.

--Oh! oh! comme ce bon Lory croit aux contes d'enfants! C'est bien,
gardez votre srieux, mon cher Bollar. Vous tes admirablement drle.
Mais vous ne nous direz pas quel est ce monstre, cet ogre, ce vampire
qui a emport et mang le lieutenant comme un chevreau de six jours!

--Je ne vous le dirai pas,  vous, murmura Bollar avec impatience;
mais je le dirai  Lory, qui n'est pas follement incrdule.--Mon cher
Lory, le monstre qui a bu le sang de Frdric, c'est Han d'Islande.

--Le colonel des brigands! s'cria le vieux officier.

--Eh bien, mon brave Lory, reprit le railleur Randmer, a-t-on besoin
de savoir l'exercice  l'impriale, quand on fait si bien manoeuvrer
sa mchoire?

--Baron Randmer, dit Bollar, vous avez le mme caractre que
d'Ahlefeld; prenez garde d'avoir le mme sort.

--J'affirme, s'cria le jeune homme, que ce qui m'amuse le plus, c'est
le srieux imperturbable du capitaine Bollar.

--Et moi, rpliqua Bollar, ce qui m'effraie le plus, c'est la gaiet
intarissable du lieutenant Randmer.

En ce moment un groupe d'officiers, qui paraissaient s'entretenir
vivement, se rapprocha de nos trois interlocuteurs.

--Ah! pardieu, s'cria Randmer, il faut que je les amuse de
l'invention de Bollar.--Camarades, ajouta-t-il en s'avanant vers eux,
vous ne savez pas? ce pauvre Frdric d'Ahlefeld vient d'tre croqu
tout vivant par le barbare Han d'Islande.

En achevant ces paroles, il ne put rprimer un clat de rire, qui, 
sa grande surprise, fut accueilli des nouveaux-venus presque avec des
cris d'indignation.

--Comment! vous riez!--Je ne croyais pas que Randmer dt rpter de
cette manire une semblable nouvelle.--Rire d'un pareil malheur!

--Quoi! dit Randmer troubl, est-ce que cela serait vrai?

--Eh! c'est vous qui nous le rptez! lui cria-t-on de toutes parts.
Est-ce que vous n'avez pas foi en vos paroles?

--Mais je croyais que c'tait une plaisanterie de Bollar.

Un vieux officier prit la parole.

--La plaisanterie et t de mauvais got; mais ce n'en est
malheureusement pas une. Le baron Voethan, notre colonel, vient de
recevoir cette fatale nouvelle.

--Une affreuse aventure! c'est effrayant! rptrent une foule de
voix.

--Nous allons donc, disait l'un, combattre des loups et des ours 
face humaine!

--Nous recevrons des coups d'arquebuse, disait l'autre, sans savoir
d'o ils partiront; nous serons tus un  un, comme de vieux faisans
dans une volire.

--Cette mort de d'Ahlefeld, cria Bollar d'une voix solennelle, fait
frissonner. Notre rgiment est malheureux. La mort de Dispolsen, celle
de ces pauvres soldats trouvs  Cascadthymore, celle de d'Ahlefeld,
voil trois tragiques vnements en bien peu de temps.

Le jeune baron Randmer, qui tait rest muet, sortit de sa rverie.

--Cela est incroyable, dit-il; ce Frdric qui dansait si bien!

Et aprs cette rflexion profonde, il retomba dans le silence, tandis
que le capitaine Lory affirmait qu'il tait trs afflig de la mort du
jeune lieutenant, et faisait remarquer au second arquebusier, Toric
Belfast, que le cuivre de sa bandoulire tait moins brillant qu'
l'ordinaire.




XXXI

                    Chut! chut! voil un homme qui descend de l-haut
                    par le moyen d'une chelle.

                    ........................................

                    --Oh oui, c'est un espion.

                    --Le ciel ne pouvait m'accorder une plus grande
                    faveur que celle de pouvoir vous livrer... ma vie.
                    Je suis  vous; mais dites-moi, de grce,  qui
                    appartient cette arme.

                    --Au comte de Barcelone.

                    --Quel comte?

                    ................................

                    --Qu'est-ce donc?

                    --Gnral, voil un espion de l'ennemi.

                    --D'o viens-tu?

                    --Je venais ici, bien loign de songer  ce que
                    je devais y trouver; je ne m'attendais pas  ce
                    que je vois.

                    LOPE DE VBGA. _La Fuerza lastimosa_.


Il y a quelque chose de sinistre et de dsol dans l'aspect d'une
campagne rase et nue, quand le soleil a disparu, lorsqu'on est seul,
qu'on marche en brisant du pied des tronons de paille sche, au cri
monotone de la cigale, et qu'on voit de grands nuages dforms se
coucher lentement sur l'horizon, comme des cadavres de fantmes.

Telle tait l'impression qui se mlait aux tristes penses d'Ordener,
le soir de son inutile rencontre avec le brigand d'Islande. tourdi un
moment de sa brusque disparition, il avait d'abord voulu le
poursuivre; mais il s'tait gar dans les bruyres, et il avait err
toute la journe dans des terres de plus en plus incultes et sauvages,
sans rencontrer trace d'homme.  la chute du jour, il se trouvait dans
une plaine spacieuse, qui ne lui offrait de tous cts qu'un horizon
gal et circulaire, o rien ne promettait un abri au jeune voyageur
extnu de fatigue et de besoin.

Encore si ses souffrances corporelles n'eussent pas t aggraves par
les tristesses de son me; mais c'en tait fait! il avait atteint le
terme de son voyage, sans en remplir le but. Il ne lui restait mme
plus ces folles illusions d'esprance qui l'avaient entran  la
poursuite du brigand; et maintenant que rien ne soutenait plus son
coeur, mille penses dcourageantes, qui n'y trouvaient point place la
veille, venaient l'assaillir. Qu'allait-il faire? comment revenir vers
Schumacker sans lui apporter le salut d'thel? de quelle effrayante
nature taient les malheurs que la conqute de la fatale cassette et
prvenus? Et son mariage, avec Ulrique d'Ahlefeld! S'il pouvait du
moins enlever son thel  cette indigne captivit; s'il pouvait fuir
avec elle, et emporter son bonheur dans quelque lointain exil!

Il s'enveloppa de son manteau et se coucha sur la terre. Le ciel tait
noir; une lueur orageuse apparaissait par intervalles dans les nues
comme  travers un crpe funbre, et s'teignait; un vent froid
tournait sur la plaine. Le jeune homme songeait  peine  ces signes
d'une tempte violente et prochaine; et d'ailleurs, quand il et pu
trouver un asile o fuir l'orage et se reposer de ses fatigues, en
et-il trouv un o fuir son malheur et se reposer de ses penses?

Tout  coup des sons confus de voix humaines arrivrent  son oreille.
Surpris, il se souleva sur le coude, et aperut,  quelque distance de
lui, comme des ombres se mouvoir dans l'obscurit. Il regarda; une
lumire brilla au milieu du groupe mystrieux, et Ordener vit, avec un
tonnement facile  concevoir, chacune de ces figures fantasmagoriques
s'enfoncer successivement dans la terre.--Tout disparut.

Ordener tait au-dessus des superstitions de son temps et de son pays.
Son esprit grave et mr ignorait ces crdulits vaines, ces terreurs
tranges qui tourmentent l'enfance des peuples de mme que l'enfance
des hommes. Il y avait cependant dans cette apparition singulire
quelque chose de surnaturel qui lui inspira une religieuse dfiance de
sa raison; car nul ne sait si les esprits des morts ne reviennent pas
quelquefois sur la terre.

Il se leva, fit un signe de croix, et se dirigea vers le lieu o la
vision avait disparu. De larges gouttes de pluie commenaient 
tomber; son manteau se gonflait comme une voile, et la plume de sa
toque, tourmente par le vent, battait son visage.

Il s'arrta tout  coup.--Un clair venait de lui montrer devant ses
pas une sorte de puits large et circulaire, o il se serait
infailliblement prcipit sans la lueur bienfaisante de l'orage. Il
s'approcha du gouffre. Une lumire vague y brillait  une profondeur
effrayante, et rpandait une teinte rougetre sur l'extrmit
infrieure de cet immense cylindre creus dans les entrailles de la
terre. Ce rayon, qui semblait un feu magique allum par les gnomes,
accroissait en quelque sorte l'incommensurable tendue des tnbres
que l'oeil tait contraint de traverser pour l'atteindre.

L'intrpide jeune homme, pench sur l'abme, couta. Un bruit lointain
de voix monta  son oreille. Il ne douta plus que les tres qui
avaient trangement paru et disparu  ses yeux ne se fussent plongs
dans ce gouffre, et il sentit un dsir invincible, parce qu'il tait
sans doute dans sa destine, d'y descendre aprs eux, dt-il suivre
des spectres dans une des bouches de l'enfer. D'ailleurs, la tempte
commenait avec fureur, et ce gouffre lui prsentait un abri contre
elle. Mais comment y descendre? quel chemin avaient pris ceux qu'il
voulait suivre, si ce n'taient pas des fantmes?--Un second clair
vint  son secours, et lui fit voir  ses pieds l'extrmit suprieure
d'une chelle, qui se prolongeait dans les profondeurs du puits.
C'tait une forte solive verticale, que traversaient horizontalement,
de distance en distance, de courtes barres de fer destines  recevoir
les pieds et les mains de ceux qui oseraient s'aventurer dans ce
gouffre.

Ordener ne balana pas. Il se suspendit audacieusement  la formidable
chelle, et s'enfona dans l'abme, sans savoir mme si elle le
conduirait jusqu'au fond, sans songer qu'il ne reverrait peut-tre
plus le soleil. Bientt, dans les tnbres qui couvraient sa tte, il
ne distingua plus le ciel qu'aux clairs bleutres qui l'illuminaient
frquemment. Bientt la pluie abondante, qui battait la surface de la
terre, n'arriva plus  lui qu'en rose fine et vaporeuse. Bientt le
tourbillon de vent qui s'engouffrait imptueusement dans le puits se
perdit au-dessus de lui en long sifflement. Il descendit, il descendit
encore, et  peine paraissait-il s'tre rapproch de la lumire
souterraine. Il continua sans se dcourager, en vitant seulement
d'abaisser son regard dans le gouffre, de peur d'y tre prcipit par
un tourdissement.

Cependant, l'air de plus en plus touff, le bruit de voix de plus en
plus distinct, le reflet pourpre qui commenait  colorer la muraille
circulaire du puits, l'avertirent enfin qu'il n'tait pas loin du
fond. Il descendit encore quelques chelons, et son regard put voir
clairement, au bas de l'chelle, l'entre d'un souterrain claire
d'une lueur tremblante et rouge, tandis que son oreille tait frappe
par des paroles qui attirrent toute son attention.

--Kennybol n'arrive pas, disait une voix du ton de l'impatience.

--Qui peut le retenir? rptait la mme voix aprs un moment de
silence.

--Nous l'ignorons, seigneur Hacket, rpondait-on.

--Il a d passer la nuit chez sa soeur Maase Braall, du village de
Surb, ajoutait une autre voix.

--Vous le voyez, reprenait la premire, je tiens, moi, tous mes
engagements. Je devais vous amener Han d'Islande pour chef; je vous
l'amne.

Un murmure, dont il tait difficile de deviner le sens, rpondit  ces
paroles. La curiosit d'Ordener, dj veille par le nom de ce
Kennybol, qui lui avait tant caus de surprise la veille, redoubla au
nom de Han d'Islande.

La mme voix reprit:

--Mes amis, Jonas, Norbith, si Kennybol est en retard, qu'importe!
nous sommes assez nombreux pour ne plus rien craindre; avez-vous
trouv vos enseignes dans les ruines de Crag?

--Oui, seigneur Hacket, rpondirent plusieurs voix.

--Eh bien! levez l'tendard, il en est temps! Voici de l'or! voici
votre invincible chef. Courage! marchez  la dlivrance du noble
Schumacker, de l'infortun comte de Griffenfeld!

--Vive! vive Schumacker! rptrent une foule de voix, et le nom de
Schumacker se prolongea d'chos en chos dans les replis des votes
souterraines.

Ordener, conduit de curiosit en curiosit, d'tonnement en
tonnement, coutait, respirant  peine. Il ne pouvait croire ni
comprendre ce qu'il entendait. Schumacker ml  Kennybol,  Han
d'Islande! Quel tait ce drame tnbreux dont, spectateur ignor, il
entrevoyait une scne? De qui dfendait-on les jours? de qui jouait-on
la tte?

--coutez, reprit la mme voix, vous voyez l'ami, le confident du
noble comte de Griffenfeld. C'tait la premire fois qu'Ordener
entendait cette voix. Elle poursuivit:

--.....Accordez-moi votre confiance, comme il m'accorde la sienne.
Amis, tout vous favorise; vous arriverez  Drontheim sans rencontrer
un ennemi.

--Seigneur Hacket, interrompit une voix, marchons. Peters m'a dit
avoir vu dans les dfils tout le rgiment de Munckholm en marche
contre nous.

--Il vous a tromp, rpondit l'autre avec autorit. Le gouvernement
ignore encore votre rvolte, et sa tranquillit est telle, que celui
qui a repouss vos justes plaintes, votre oppresseur, l'oppresseur de
l'illustre et malheureux Schumacker, le gnral Levin de Knud a quitt
Drontheim pour aller dans la capitale assister aux ftes du fameux
mariage de son lve Ordener Guldenlew avec Ulrique d'Ahlefeld.

Qu'on juge de l'motion d'Ordener. Dans ce pays sauvage et dsert,
sous cette vote mystrieuse, entendre des inconnus prononcer tous les
noms qui l'intressaient, et jusqu'au sien propre! Un doute affreux
s'leva dans son coeur. Serait-il vrai? tait-ce en effet un agent du
comte de Griffenfeld dont il entendait la voix? Quoi! Schumacker, ce
vieillard vnrable, le noble pre de sa noble thel, se rvoltait
contre le roi son seigneur, soudoyait des brigands, allumait une
guerre civile! Et c'tait pour cet hypocrite, pour ce rebelle, qu'il
avait, lui, fils du vice-roi de Norvge, lve du gnral Levin,
compromis son avenir, expos sa vie! c'tait pour lui qu'il avait
cherch et combattu ce brigand islandais avec lequel Schumacker
paraissait tre d'intelligence, puisqu'il le plaait  la tte de ces
bandits! Qui sait mme si cette cassette, pour laquelle lui, Ordener,
avait t sur le point de donner son sang, ne contenait pas
quelques-uns des indignes secrets de cette trame odieuse? Ou plutt le
vindicatif prisonnier de Munckholm ne s'tait-il pas jou de lui?
Peut-tre il avait dcouvert son nom; peut-tre, et combien cette
pense fut douloureuse pour le magnanime jeune homme! n'avait-il
dsir, en le poussant  ce fatal voyage, que la perte du fils d'un
ennemi?

Hlas! lorsqu'on a longtemps port le nom d'un malheureux en
vnration et en amour, quand dans le secret de sa pense on a jur 
son infortune un attachement inviolable, c'est un moment bien amer que
celui o l'on reoit son salaire d'ingratitude, o l'on sent que l'on
est dsenchant de la gnrosit, et qu'il faut renoncer  ce bonheur
si pur et si doux du dvouement. On a vieilli en un instant de la plus
triste des vieillesses, on est devenu vieux d'exprience; et l'on a
perdu la plus belle des illusions de la vie, qui n'a de beau que les
illusions.

Telles taient les dsolantes penses qui se pressaient confusment
dans l'me d'Ordener. Le noble jeune homme et voulu mourir dans ce
fatal moment; il lui semblait que toute la flicit de sa vie lui
chappait. Il y avait bien dans les assertions de celui qui parlait
comme envoy de Griffenfeld des choses qui lui paraissaient
mensongres ou douteuses; mais comme elles n'taient destines qu'
abuser de malheureux campagnards, Schumacker n'en tait que plus
coupable  ses yeux; et ce Schumacker tait le pre de son thel!

Ces rflexions agitrent d'autant plus violemment son coeur qu'elles
s'y prcipitrent toutes  la fois. Il chancela sur les barreaux qui
le soutenaient, et continua d'couter; car on attend parfois avec une
impatience inexplicable et une affreuse avidit les malheurs que l'on
redoute le plus.

--Oui, poursuivit la voix de l'envoy, vous tes commands par le
formidable Han d'Islande. Qui osera vous combattre? Votre cause est
celle de vos femmes, de vos enfants indignement dpouills de votre
hritage; d'un noble infortun, depuis vingt ans plong injustement
dans une infme prison. Allons, Schumacker et la libert vous
attendent. Guerre aux tyrans!

--Guerre! rptrent mille voix; et l'on entendit dans les dtours du
souterrain un long bruit d'armes se mler aux sons rauques de la
trompe des montagnes.

--Arrtez! cria Ordener.--Il avait descendu prcipitamment le reste de
l'chelle. L'ide d'pargner un crime  Schumacker et tant de malheurs
 son pays s'tait empare imprieusement de tout son tre. Mais, au
moment o il tait apparu sur le seuil du souterrain, la crainte de
perdre, par d'imprudentes dclamations, le pre de son thel, et
peut-tre son thel elle-mme, avait remplac tout autre sentiment en
lui; et il tait rest l, ple et jetant un regard tonn sur le
tableau singulier qui s'offrait  sa vue.

C'tait comme une immense place d'une ville souterraine, dont les
limites se perdaient derrire une foule de piliers qui soutenaient les
votes. Ces piliers brillaient comme des pilastres de cristal aux
rayons d'un millier de torches que portait une multitude d'hommes
bizarrement arms et rpandus confusment dans les profondeurs de la
place. On et dit,  voir tous ces points lumineux et toutes ces
figures effrayantes errer dans les tnbres, une de ces assembles
fabuleuses dont parlent les vieilles chroniques, de sorciers et de
dmons qui portaient des toiles pour flambeaux, et illuminaient la
nuit les vieux bois et les chteaux crouls.

Un long cri s'leva.

--Un tranger! Mort! mort!

Cent bras taient dj levs sur Ordener. Il porta la main  son ct
pour y chercher son sabre.--Noble jeune homme! dans son gnreux lan
il avait oubli qu'il tait seul et dsarm.

--Attendez, attendez! cria une voix, la voix de celui en qui Ordener
voyait l'envoy de Schumacker.

C'tait un petit homme gras, vtu de noir,  l'oeil gai et faux. Il
s'avana vers Ordener.

--Qui tes-vous? lui dit-il.

Ordener ne rpondit pas; il tait saisi de toutes parts, et il n'y
avait pas une place sur sa poitrine o ne s'appuyt la pointe d'une
pe ou le canon d'un pistolet.

--Est-ce que tu as peur? demanda le petit homme avec un sourire.

--Si ta main tait sur mon coeur au lieu de ces pes, dit froidement
le jeune homme, tu verrais qu'il ne bat pas plus vite que le tien, en
supposant que tu aies un coeur.

--Ah! ah! dit le petit homme, il fait le fier! eh bien! qu'il
meure.--Et il tourna le dos.

--Donne-moi la mort, rpliqua Ordener; c'est tout ce que je veux te
devoir.

--Un instant, seigneur Hacket, dit un vieillard  barbe touffue, qui
se tenait appuy sur un long mousquet. Vous tes ici chez moi, et j'ai
seul le droit d'envoyer ce chrtien raconter aux morts ce qu'il a vu
ici.

Le seigneur Hacket se mit  rire.--Ma foi, mon cher Jonas, comme il
vous plaira! Peu m'importe que cet espion soit jug par vous, pourvu
qu'il soit condamn.

Le vieillard se tourna vers Ordener:

--Allons, dis-nous qui tu es, toi qui souhaitais si audacieusement de
savoir qui nous sommes.

Ordener garda le silence. Entour des tranges partisans de ce
Schumacker, pour lequel il aurait si volontiers donn son sang, il
n'prouvait en ce moment qu'un dsir infini de la mort.

--Sa courtoisie ne veut pas rpondre, dit le vieillard. Quand le
renard est pris, il ne crie plus. Tuez-le.

--Mon brave Jonas, reprit Hacket, que la mort de cet homme soit le
premier exploit de Han d'Islande parmi vous.

--Oui, oui! crirent une foule de voix.

Ordener tonn, mais toujours intrpide, chercha des yeux ce Han
d'Islande, auquel il avait si vaillamment disput sa vie le matin
mme, et vit, avec un redoublement de surprise, s'avancer vers lui un
homme d'une stature colossale, vtu du costume des montagnards. Ce
gant fixa sur Ordener un regard atrocement stupide, et demanda une
hache.

--Tu n'es pas Han d'Islande, dit Ordener avec force.

--Qu'il meure! qu'il meure! cria Hacket d'une voix furieuse.

Ordener vit qu'il fallait mourir. Il mit la main dans sa poitrine,
afin d'en tirer les cheveux de son thel et de leur donner un dernier
baiser. Ce mouvement fit tomber un papier de sa ceinture.

--Quel est ce papier? dit Hacket; Norbith, prenez ce papier.

Ce Norbith tait un jeune homme dont les traits noirs et durs avaient
une expression de noblesse. Il ramassa le papier et le dploya.

--Grand Dieu! s'cria-t-il, c'est la passe de mon pauvre ami
Christophorus Nedlam, de ce malheureux camarade qu'ils ont excut, il
n'y a pas huit jours, sur la place publique de Skongen, pour fausse
monnaie.

--Eh bien! dit Hacket avec l'accent d'une attente trompe, gardez ce
chiffon de papier. Je le croyais plus important. Vous, mon cher Han
d'Islande, expdiez votre homme.

Le jeune Norbith se plaa devant Ordener, et s'cria:

--Cet homme est sous ma protection. Ma tte tombera avant qu'il tombe
un cheveu de la sienne. Je ne souffrirai pas que le sauf-conduit de
mon ami Christophorus Nedlam soit viol.

Ordener, si miraculeusement protg, baissa la tte et s'humilia; car
il se rappelait combien il avait ddaigneusement accueilli en lui-mme
le voeu touchant de l'aumnier Athanase Munder:--Puisse le don du
mourant tre un bienfait pour le voyageur!

--Bah! bah! dit Hacket, vous dites l des folies, mon brave Norbith.
Cet homme est un espion; il faut qu'il meure.

--Donnez-moi ma hache, rpta le gant.

--Il ne mourra pas! cria Norbith. Que dirait l'esprit de mon pauvre
Nedlam, qu'ils ont indignement pendu? Je vous assure qu'il ne mourra
pas; car Nedlam ne veut pas qu'il meure.

--En effet, dit le vieux Jonas, Norbith a raison. Comment voulez-vous
qu'on tue cet tranger, seigneur Hacket? il a la passe de
Christophorus Nedlam.

--Mais c'est un espion, c'est un espion, reprit Hacket.

Le vieillard se plaa prs du jeune homme, devant Ordener, et tous
deux dirent gravement:

--Il a la passe de Christophorus Nedlam, qui a t pendu  Skongen.

Hacket vit qu'il fallait cder; car tous les autres commenaient 
murmurer, en disant que cet tranger ne pouvait mourir, puisqu'il
portait le sauf-conduit de Nedlam le faux-monnayeur.

--Allons, dit-il entre ses dents avec une rage concentre, qu'il vive
donc. Au reste, c'est votre affaire.

--Ce serait le diable que je ne le tuerais point, dit Norbith
triomphant.

En parlant ainsi, il se tourna vers Ordener.

--coute, poursuivit-il, tu dois tre un bon frre, puisque tu as la
passe de Nedlam, mon pauvre ami. Nous sommes les mineurs royaux. Nous
nous rvoltons pour qu'on nous dlivre de la tutelle. Le seigneur
Hacket, que tu vois, dit que nous prenons les armes pouf un certain
comte Schumacker; mais moi je ne le connais pas. tranger, notre cause
est juste. coute, et rponds-moi comme si tu rpondais  ton saint
patron. Veux-tu tre des ntres?

Une ide passa dans l'esprit d'Ordener.

--Oui, rpondit-il.

Norbith lui prsenta un sabre, qu'il reut en silence

--Frre, dit le jeune chef, si tu veux nous trahir, tu commenceras par
me tuer.

En ce moment le son de la trompe retentit sous les arceaux de la mine,
et l'on entendit des voix loignes qui disaient: Voil Kennybol.




XXXII

                    Il a des penses dans la tte qui vont jusqu'aux
                    cieux.

                    _Romances espagnoles._


L'me a quelquefois des inspirations subites, des illuminations
soudaines, dont un volume entier de penses et de rflexions
n'exprimerait pas mieux l'tendue, ne sonderait pas plus la
profondeur, que la clart de mille flambeaux ne rendrait la lueur
immense et rapide de l'clair.

On n'essaiera donc pas d'analyser ici l'impulsion imprieuse et
secrte qui,  la proposition du jeune Norbith, jeta le noble fils du
vice-roi de Norvge parmi les bandits qui se rvoltaient pour un
proscrit. Ce fut tout  la fois, sans doute, un gnreux dsir
d'approfondir,  tout prix, cette tnbreuse aventure, ml  un
dgot amer de la vie,  un insouciant dsespoir de l'avenir;
peut-tre je ne sais quel doute de la culpabilit de Schumacker,
inspir par tout ce qu'offraient de louche et de faux les apparences
diverses qui avaient frapp le jeune homme, par un instinct inconnu de
la vrit, et surtout par son amour pour thel. Enfin, ce fut
certainement une rvlation intime du bien qu'un ami clairvoyant de
Schumacker pourrait lui faire, au milieu de ses aveugles partisans.




XXXIII

                    Est-ce l le chef? ses regards m'effraient, je
                    n'oserais lui parler.

                    MATURIN, _Bertram_.


Aux cris qui annonaient le fameux chasseur Kennybol, Hacket s'lana
prcipitamment au-devant de lui, en laissant Ordener avec les deux
autres chefs.

--Vous voila enfin, mon cher Kennybol! Venez que je vous prsente 
votre formidable chef, Han d'Islande.

 ce nom, Kennybol, qui arrivait ple, haletant, les cheveux hrisss,
le visage inond de sueur et les mains teintes de sang, recula de
trois pas.

--Han d'Islande!

--Allons, dit Hacket, rassurez-vous! il vient pour vous seconder. Ne
voyez en lui qu'un ami, qu'un compagnon.

Kennybol ne l'entendait pas.

--Han d'Islande ici! rpta-t-il.

--Eh oui, dit Hacket, en rprimant un rire quivoque; allez-vous en
avoir peur?

--Quoi! interrompit pour la troisime fois le chasseur, vous
m'affirmez... Han d'Islande dans--cette mine!...

Hacket se tourna vers ceux qui l'entouraient:

--Est-ce que notre brave Kennybol est fou? Puis, s'adressant 
Kennybol:

--Je vois que c'est la crainte de Han d'Islande qui vous a retard.

Kennybol leva la main au ciel:

--Par Etheldera, la sainte martyre norvgienne, ce n'est pas la
crainte de Han d'Islande, seigneur Hacket, mais bien Han d'Islande
lui-mme, je vous jure, qui m'a empch d'tre ici plus tt.

Ces paroles firent clater un murmure d'tonnement parmi la foule de
montagnards et de mineurs qui entouraient les deux interlocuteurs, et
jetrent sur le front de Hacket le mme nuage que l'aspect et le salut
d'Ordener y avaient dj fait natre un moment auparavant.

--Comment! que dites-vous? demanda-t-il en baissant la voix.

--Je dis, seigneur Hacket, que sans votre maudit Han l'Islandais
j'aurais t ici avant le premier cri de la chouette.

--En vrit! Que vous a-t-il donc fait?

--Oh! ne me le demandez pas; je veux seulement que ma barbe blanchisse
en un jour, comme le poil d'une hermine, si l'on me surprend de ma
vie, puisqu'il est vrai que je vis encore,  la chasse d'un ours
blanc.

--Est-ce que vous avez failli tre dvor par un ours? Kennybol haussa
les paules en signe de mpris:

--Un ours! voil un redoutable ennemi! Kennybol dvor par un ours!
Pour qui me prenez-vous, seigneur Hacket?

--Ah! pardon, dit Hacket en souriant.

--Si vous saviez ce qui m'est arriv, mon brave seigneur, interrompit
le vieux chasseur en baissant la voix, vous ne me rpteriez point que
Han d'Islande est ici.

Hacket parut de nouveau un moment dconcert. Il arrta brusquement
Kennybol par le bras, comme s'il craignait qu'il n'approcht davantage
du point de la place souterraine o l'on apercevait, au-dessus des
ttes des mineurs, la tte norme du gant.

--Mon cher Kennybol, dit-il d'une voix presque solennelle, contez-moi,
je vous prie, ce qui a caus votre retard. Vous sentez qu'au moment o
nous sommes, tout peut tre d'une haute importance.

--Cela est vrai, dit Kennybol aprs un moment de rflexion.

Alors, cdant aux instances ritres de Hacket, il lui raconta
comment il avait, le matin mme, aid de six compagnons, pouss un
ours blanc jusqu'aux environs de la grotte de Walderhog, sans
s'apercevoir, dans l'ardeur de la chasse, qu'il tait si prs de ce
lieu redoutable; comment les plaintes de l'ours aux abois avaient
attir un petit homme, un monstre, un dmon, qui, arm d'une hache de
pierre, s'tait jet sur eux  la dfense de l'ours. L'apparition de
cette espce de diable, qui ne pouvait tre autre que Han, le dmon
islandais, les avait glacs tous sept de terreur; enfin, ses six
malheureux camarades avaient t victimes des deux monstres, et lui,
Kennybol, n'avait d son salut qu' une prompte fuite, qui n'avait pas
t entrave, grce  son agilit,  la fatigue de Han d'Islande, et,
avant tout,  la protection du bienheureux patron des chasseurs, saint
Sylvestre.

--Vous voyez, seigneur Hacket, dit-il en terminant son rcit encore
plein de son pouvante, et orn de toutes les fleurs de la rhtorique
des montagnes, vous voyez que si je viens tard, ce n'est pas moi qu'il
faut accuser, et qu'il est impossible que le dmon d'Islande, que j'ai
laiss ce matin avec son ours, s'acharnant sur les cadavres de mes six
pauvres camarades dans la bruyre de Walderhog, soit maintenant, comme
notre ami, dans cette mine d'Apsyl-Corh,  notre rendez-vous. Je vous
proteste que cela ne se peut. Je le connais,  prsent, ce dmon
incarn; je l'ai vu!

Hacket, qui avait tout cout attentivement, prit la parole et dit
d'une voix grave:

--Mon brave ami Kennybol, quand vous parlez de Han d'Islande ou de
l'enfer, ne croyez rien impossible. Je savais tout ce que vous venez
de me dire.

L'expression de l'extrme tonnement et de la plus nave crdulit se
peignit sur les traits sauvages du vieux chasseur des monts de Kole.

--Comment?

--... Oui, poursuivit Hacket, sur le visage duquel un observateur plus
adroit et peut-tre dml quelque chose de triomphant et de
sardonique, je savais tout, except pourtant que vous fussiez le hros
de cette triste aventure. Han d'Islande me l'avait conte en me
suivant ici.

--Vraiment! dit Kennybol; et son regard attach sur Hacket venait de
prendre un air de crainte et de respect.

Hacket continua avec le mme sang-froid:

--Sans doute; mais maintenant, soyez tranquille, je vais vous conduire
 ce formidable Han d'Islande.

Kennybol poussa un cri d'effroi.

--Soyez tranquille, vous dis-je, reprit Hacket. Voyez en lui votre
chef et votre camarade; gardez-vous seulement de lui rappeler en rien
ce qui s'est pass ce matin. Vous comprenez?

Il fallut cder, mais ce ne fut pas sans une vive rpugnance
intrieure qu'il consentit  se laisser prsenter au dmon. Ils
s'avancrent vers--le groupe o taient Ordener, Jonas et Norbith.

--Mon bon Jonas, mon cher Norbith, dit Kennybol, que Dieu vous
assiste!

--Nous, en avons besoin, Kennybol, dit Jonas. En ce moment le regard
de Kennybol s'arrta sur celui d'Ordener, qui cherchait le sien.

--Ah! vous voil, jeune homme, dit-il en s'approchant vivement de lui
et lui tendant sa main ride et rude, soyez le bienvenu. Il parat que
votre hardiesse a eu bon succs?

Ordener, qui ne comprenait pas que ce montagnard part le comprendre
si bien, allait provoquer une explication, quand Norbith s'cria:

--Vous connaissez donc cet tranger, Kennybol?

--Par mon ange gardien, si je le connais! Je l'aime et je l'estime. Il
est dvou comme nous tous  la bonne cause que nous servons.

Et il lana vers Ordener un second regard d'intelligence, auquel
celui-ci se prparait  rpondre, lorsque Hacket, qui tait all
chercher son gant, que tous ces bandits semblaient fuir avec effroi,
les aborda tous quatre en disant:

--Mon brave chasseur Kennybol, voici votre chef, le fameux Han de
Klipstadur!

Kennybol jeta sur le brigand gigantesque un coup d'oeil o il y avait
plus de surprise encore que de crainte, et se pencha vers l'oreille de
Hacket:

--Seigneur Hacket, le Han d'Islande que j'ai laiss ce matin 
Walderhog tait un petit homme.

Hacket lui rpondit  voix basse:

--Vous oubliez, Kennybol! un dmon!

--Il est vrai, dit le crdule chasseur, il aura chang de forme.

Et il se dtourna en tremblant pour faire furtivement un signe de
croix.




XXXIV

                    Le masque approche; c'est Angelo lui-mme; le
                    drle entend bien son mtier; il faut qu'il soit
                    sr de son fait.

                    LESSING.


C'est dans une sombre fort de vieux chnes, o pntre  peine le
ple crpuscule du matin, qu'un homme de petite taille en aborde un
autre qui est seul, et qui parat l'attendre. L'entretien suivant
commence  voix basse:

--Daigne votre grce me pardonner si je l'ai fait attendre! Plusieurs
incidents m'ont retard.

--Lesquels?

--Le chef des montagnards, Kennybol, n'est arriv au rendez-vous qu'
minuit; et nous avons en revanche t troubls par un tmoin
inattendu.

--Qui donc?

--C'est un homme qui s'est jet comme un fou dans la mine au milieu de
notre sanhdrin. J'ai pens d'abord que c'tait un espion, et j'ai
voulu le faire poignarder; mais il s'est trouv porteur de la
sauvegarde de je ne sais quel pendu fort respect de nos mineurs, et
ils l'ont pris sous leur protection. Je pense, en y rflchissant, que
ce n'est sans doute qu'un voyageur curieux ou un savant imbcile. En
tout cas, j'ai dispos mes mesures  son gard.

--Tout va-t-il bien du reste?

--Fort bien. Les mineurs de Guldbranshal et de Fa-ror, commands par
le jeune Norbith et le vieux Jonas, les montagnards de Kole, conduits
par Kennybol, doivent tre en marche en ce moment.  quatre milles de
l'toile-Bleue, leurs compagnons de Hubfallo et de Sund-Mor les
joindront; ceux de Kongsberg et la troupe des forgerons du Smiasen,
qui ont dj forc la garnison de Walhstrom de se retirer, comme le
noble comte le sait, les attendent quelques milles plus loin.--Enfin,
mon cher et honor matre, toutes ces bandes runies feront halte
cette nuit  deux milles de Skongen, dans les gorges du Pilier-Noir.

--Mais votre Han d'Islande, comment l'ont-ils reu?

--Avec une entire crdulit.

--Que ne puis-je venger la mort de mon fils sur ce monstre! Quel
malheur qu'il nous ait chapp!

--Mon noble seigneur, usez d'abord du nom de Han d'Islande pour vous
venger de Schumacker; vous aviserez ensuite au moyen de vous venger de
Han lui-mme. Les rvolts marcheront aujourd'hui tout le jour et
feront halte ce soir, pour passer la nuit dans le dfil du
Pilier-Noir,  deux milles de Skongen.

--Comment! vous laisseriez pntrer si prs de Skongen un
rassemblement aussi considrable?--Musdoemon!...

--Un soupon, noble comte! Que votre grce daigne envoyer,  l'instant
mme, un messager au colonel Voethan, dont le rgiment doit tre en
ce moment  Skongen; informez-le que toutes les forces des insurgs
seront campes cette nuit sans dfiance dans le dfil du Pilier-Noir,
qui semble avoir t cr exprs pour les embuscades.

--Je vous comprends; mais pourquoi, mon cher, avoir tout dispos de
faon que les rebelles soient si nombreux?

--Plus l'insurrection sera formidable, seigneur, plus le crime de
Schumacker et votre mrite seront grands. D'ailleurs il importe
qu'elle soit entirement teinte d'un seul coup.

--Bien! mais pourquoi le lieu de la halte est-il si voisin de Skongen?

--Parce que, dans toutes les montagnes, c'est le seul o la dfense
soit impossible. Il ne sortira de l que ceux qui sont dsigns pour
figurer devant le tribunal.

-- merveille!--Quelque chose, Musdoemon, me dit de terminer
promptement cette affaire. Si tout est rassurant de ce ct, tout est
inquitant de l'autre. Vous savez que nous avons fait faire 
Copenhague des recherches secrtes sur les papiers qui pouvaient tre
tombs au pouvoir de ce Dispolsen?

--Eh bien, seigneur?

--Eh bien, je viens d'apprendre  l'instant que cet intrigant avait eu
des rapports mystrieux avec ce maudit astrologue Cumbysulsum.

--Qui est mort dernirement?

--Oui; et que le vieux sorcier avait en mourant remis  l'agent de
Schumacker des papiers.

--Damnation! il avait des lettres de moi, un expos de notre plan!

--De votre plan, Musdoemon!

--Mille pardons, noble comte! Mais aussi pourquoi votre grce
avait-elle t se livrer  ce charlatan de Cumbysulsum? le vieux
tratre!

--coutez, Musdoemon, je ne suis pas comme vous un tre sans croyance
et sans foi.--Ce n'est pas sans de justes raisons, mon cher, que j'ai
toujours eu confiance dans la science magique du vieux Cumbysulsum.

--Que votre grce n'a-t-elle eu autant de dfiance de sa fidlit que
de confiance en sa science? Au surplus, ne nous alarmons pas, mon
noble matre, Dispolsen est mort, ses papiers sont perdus; dans
quelques jours il ne sera plus question de ceux auxquels ils
pourraient servir.

--En tout cas quelle accusation pourrait monter jusqu' moi?

--Ou jusqu' moi, protg par votre grce?

--Oh oui, mon cher, vous pouvez, certes, compter sur moi; mais htons,
je vous prie, le dnoment de tout ceci; je vais envoyer le messager
au colonel. Venez, mes gens m'attendent derrire ces halliers, et il
faut reprendre le chemin de Drontheim, que le mecklembourgeois a
quitt sans doute. Allons, continuez  me bien servir, et, malgr tous
les Cumbysulsum et les Dispolsen de la terre, comptez sur moi  la vie
et  la mort!

--Je prie votre grce de croire... Diable!

Ici ils s'enfoncrent tous deux dans le bois, dans les dtours duquel
leurs voix s'teignirent peu  peu; et bientt aprs on n'y entendit
plus que le bruit des pas des deux chevaux qui s'loignaient.




XXXV

                    .... Battez, tambours! ils viennent!

                    .... Ils ont fait serment tous, et tous le mme
                    serment, de ne pas rentrer en Castille sans le
                    comte prisonnier, leur seigneur.

                    Ils ont sa statue de pierre dans un chariot, et
                    sont rsolus  ne retourner en arrire qu'en
                    voyant la statue s'en retourner elle-mme.

                    Et en signe que celui qui ferait un pas en arrire
                    serait regard comme un tratre, ils ont tous lev
                    la main et prt leur serment.

                    .............................................

                    Et ils marchent vers Arlanon, aussi vite que
                    peuvent aller les boeufs qui tranent le chariot;
                    ils ne s'arrtent pas plus que le soleil.

                    Burgos reste dsert; seulement les femmes et les
                    enfants y sont demeurs; il en est ainsi dans les
                    environs.

                    Ils vont causant ensemble du cheval et du faucon,
                    et se demandant s'il faut affranchir la Castille
                    du tribut qu'elle paie  Lon.

                    Et avant d'entrer dans la Navarre, ils rencontrent
                    sur la frontire...--

                    _Romances espagnoles._


Pendant que la conversation qu'on vient de lire avait lieu dans une
des forts qui avoisinent le Smiasen, les rvolts, diviss en trois
colonnes, sortirent de la mine de plomb d'Apsyl-Corh, par l'entre
principale, qui s'ouvre de plain-pied sur un ravin profond. Ordener,
qui, malgr son dsir de se rapprocher de Kennybol, avait t rang
dans la bande de Norbith, ne vit d'abord qu'une longue procession de
torches, dont les feux, luttant avec les premires lueurs du jour, se
rflchissaient sur des haches, des fourches, des pioches, des massues
armes de pointes de fer, d'normes marteaux, des pics, des leviers et
toutes les armes grossires que la rvolte peut emprunter au travail,
mles  d'autres armes rgulires, qui annonaient que cette rvolte
tait une conspiration, des mousquets, des piques, des sabres, des
carabines et des arquebuses. Quand le soleil eut paru, et que la
lumire des torches ne fut plus que de la fume, il put mieux observer
l'aspect de cette singulire arme, qui s'avanait en dsordre, avec
des chants rauques et des cris sauvages, pareille  un troupeau de
loups affams qui vont  la conqute d'un cadavre. Elle tait partage
en trois divisions, ou plutt en trois foules. D'abord marchaient les
montagnards de Kole, commands par Kennybol, auquel ils ressemblaient
tous par leur costume de peaux de btes, et presque par leur mine
farouche et hardie. Puis venaient les jeunes mineurs de Norbith et les
vieux de Jonas, avec leurs grands feutres, leurs larges pantalons,
leurs bras entirement nus et leurs visages noirs, qui tournaient vers
le soleil des yeux stupides. Au-dessus de ces bandes tumultueuses
flottaient ple-mle des bannires couleur de feu, sur lesquelles on
lisait diffrentes devises, telles que: Vive Schumacker!--Dlivrons
notre librateur!--Libert aux mineurs! Libert au comte de
Griffenfeld!--Mort  Guldenlew!--Mort aux oppresseurs! Mort 
d'Ahlefeld!--Les rebelles paraissaient plutt considrer ces enseignes
comme des fardeaux que comme des ornements, et elles passaient de main
en main quand les porte-tendards taient fatigus ou voulaient mler
le son discordant de leur trompe aux psalmodies et aux vocifrations
de leurs camarades.

L'arrire-garde de cette trange arme se composait de dix chariots
trans par des rennes et de grands nes, destins sans doute  porter
les munitions; et l'avant-garde, du gant amen par Hacket, qui
marchait seul, arm d'une massue et d'une hache, et bien loin duquel
venaient, avec une sorte de terreur, les premiers rangs commands par
Kennybol, qui ne le quittait pas des yeux, comme pour pouvoir suivre
son chef diabolique dans les diverses transfigurations qu'il lui
plairait de subir.

Ce torrent de rebelles descendait ainsi avec une rumeur confuse et en
remplissant les bois de pins du bruit de la trompe des montagnes du
Drontheimhus septentrional. Il fut bientt grossi par les diverses
bandes de Sund-Mor, de Hubfallo, de Kongsberg, et la troupe des
forgerons du Smiasen, qui prsentait un contraste bizarre avec le
reste des rvolts. C'taient des hommes grands et forts, arms de
pinces et de marteaux, ayant pour cuirasses de larges tabliers de
cuir, ne portant pour enseigne qu'une haute croix de bois, qui
marchaient gravement et en cadence, avec une rgularit plus
rligieuse encore que militaire sans autre chant de guerre que les
psaumes et les cantiques de la bible. Ils n'avaient de chef que leur
porte-croix, qui s'avanait sans armes  leur tte.

Tout ce ramas d'insurgs ne rencontrait pas un tre humain sur son
passage.  leur approche, le chevrier poussait son troupeau dans une
caverne, et le paysan dsertait son village; car l'habitant des
plaines et des valles est partout le mme, il craint la trompe des
bandits de mme que le cor des archers.

Ils traversrent ainsi des collines et des forts semes de rares
bourgades, suivirent des routes sinueuses o l'on voyait plus de
traces de btes fauves que de pas d'hommes, ctoyrent des lagunes,
franchirent des torrents, des ravins, des marais. Ordener ne
connaissait aucun de ces lieux. Une fois seulement, son regard, se
levant, rencontra a l'horizon l'apparence lointaine et bleutre d'une
grande roche courbe. Il se pencha vers un de ses grossiers compagnons
de voyage:

--Ami, quel est ce rocher l-bas, au sud,  droite?

--C'est le Cou-de-Vautour, le rocher d'Olmoe, rpondit l'autre.

Ordener soupira profondment.




XXXVI

                    Ma fille, Dieu vous garde et vous veuille bnir!

                    RGNIER.


Guenon, perroquets, peignes et rubans, tout tait prt chez la
comtesse d'Ahlefeld pour recevoir le lieutenant Frdric. Elle avait
fait venir  grands frais le dernier roman de la fameuse Scudry. On
l'avait, par son ordre, revtu d'une riche reliure  fermoirs de
vermeil cisel, et plac entre les flacons d'essence et les botes de
mouches, sur l'lgante toilette  pieds dors, orne de mosaque de
bois, dont elle avait meubl le boudoir futur de son cher enfant
Frdric. Quand elle eut ainsi parcouru le cercle minutieux de ces
petits soins maternels, qui l'avaient un moment distraite de la haine,
elle songea qu'elle n'avait plus autre chose  faire que de nuire 
Schumacker et  thel. Le dpart du gnral Levin les lui livrait sans
dfense.

Il s'tait pass depuis peu dans le donjon de Munckholm une foule de
choses sur lesquelles elle n'avait pu obtenir que des donnes trs
vagues.--Quel tait le serf, vassal ou paysan, qui,  en croire les
paroles trs ambigus et trs embarrasses de Frdric, s'tait fait
aimer de la fille de l'ex-chancelier?--Quels taient les rapports du
baron Ordener avec les prisonniers de Munckholm?--Quels taient les
motifs incomprhensibles de l'absence si singulire d'Ordener, dans un
moment o les deux royaumes n'taient occups que de son prochain mariage
avec cette Ulrique d'Ahlefeld qu'il paraissait ddaigner?--Enfin, que
s'tait-il pass entre Levin de Knud et Schumacker?--L'esprit de la
comtesse se perdait en conjectures. Elle rsolut enfin, pour claircir
tous ces mystres, de hasarder une descente  Munckholm, conseil que lui
donnaient  la fois sa curiosit de femme et ses intrts d'ennemie.

Un soir qu'thel, seule dans le jardin du donjon, venait de graver,
pour la sixime fois, avec le diamant d'une bague, je ne sais quel
chiffre mystrieux sur le pilier noir de la poterne qui avait vu
disparatre son Ordener, cette porte s'ouvrit. La jeune fille
tressaillit. C'tait la premire fois que cette poterne s'ouvrait,
depuis qu'elle s'tait referme sur lui.

Une grande femme ple, vtue de blanc, tait devant elle. Elle
prsentait  thel un sourire doux comme du miel empoisonn, et il y
avait, derrire son regard paisible et bienveillant, comme une
expression de haine, de dpit et d'admiration involontaire.

thel la considra avec tonnement, presque avec crainte. Depuis sa
vieille nourrice, qui tait morte entre ses bras, c'tait la premire
femme qu'elle voyait dans la sombre enceinte de Munckholm.

--Mon enfant, dit doucement l'trangre, vous tes la fille du
prisonnier de Munckholm?

thel ne put s'empcher de dtourner la tte; quelque chose en elle ne
sympathisait pas avec l'trangre, et il lui semblait qu'il y avait du
venin dans le souffle qui accompagnait cette douce voix.--Elle
rpondit:

--Je m'appelle thel Schumacker. Mon pre dit qu'on me nommait, dans
mon berceau, comtesse de Tongsberg et princesse de Wollin.

--Votre pre vous dit cela! s'cria la grande femme avec un accent
qu'elle rprima aussitt. Puis elle ajouta:--Vous avez prouv bien
des malheurs!

--Le malheur m'a reue  ma naissance dans ses bras de fer, rpondit
la jeune prisonnire; mon noble pre dit qu'il ne me quittera qu' ma
mort.

Un sourire passa sur les lvres de l'trangre, qui reprit du ton de
la piti:

--Et vous ne murmurez pas contre ceux qui ont jet votre vie dans ce
cachot? vous ne maudissez pas les auteurs de votre infortune?

--Non, de peur que notre maldiction n'attire sur eux des maux pareils
 ceux qu'ils nous font souffrir.

--Et, continua la femme blanche avec un front impassible,
connaissez-vous les auteurs de ces maux dont vous vous plaignez?

thel rflchit un moment et dit:

--Tout s'est fait par la volont du ciel.

--Votre pre ne vous parle jamais du roi?

--Le roi? c'est celui pour lequel je prie matin et soir sans le
connatre.

thel ne comprit pas pourquoi l'trangre se mordit les lvres  cette
rponse.

--Votre malheureux pre ne vous nomme jamais, dans sa colre, ses
implacables ennemis, le gnral Arensdorf, l'vque Spollyson, le
chancelier d'Ahlefeld?

--J'ignore de qui vous me parlez.

--Et connaissez-vous le nom de Levin de Knud?

Le souvenir de la scne qui s'tait passe la surveille entre le
gouverneur de Drontheim et Schumacker tait trop rcent dans l'esprit
d'thel, pour que le nom de Levin de Knud ne la frappt point.

--Levin de Knud? dit-elle; il me semble que c'est cet homme pour
lequel mon pre a tant d'estime et presque tant d'affection.

--Comment! s'cria la grande femme.

--Oui, reprit la jeune fille, c'est ce Levin de Knud que mon seigneur
et pre dfendait si vivement avant-hier contre le gouverneur de
Drontheim.

Ces paroles redoublrent la surprise de l'autre:

--Contre le gouverneur de Drontheim! Ne vous jouez pas de moi, ma
fille. Ce sont vos intrts qui m'amnent. Votre pre prenait contre
le gouverneur de Drontheim le parti du gnral Levin de Knud!

--Du gnral! il me semble que c'tait du capitaine... Mais non; vous
avez raison.--Mon pre, poursuivit thel, paraissait conserver autant
d'attachement  ce gnral Levin de Knud qu'il tmoignait de haine au
gouverneur du Drontheimhus.

--Voil encore un trange mystre! dit en elle-mme la grande femme
ple, dont la curiosit s'allumait de plus en plus.--Ma chre enfant,
que s'est-il donc pass entre votre pre et le gouverneur de
Drontheim?

L'interrogatoire fatiguait la pauvre thel, qui regarda fixement la
grande femme.

--Suis-je donc une criminelle pour que vous m'interrogiez ainsi?

 ce mot si simple, l'inconnue parut interdite, comme si elle sentait
le fruit de son adresse lui chapper. Elle reprit nanmoins, d'une
voix lgrement mue:

--Vous ne me parleriez pas ainsi si vous saviez pourquoi et pour qui
je viens.

--Quoi! dit thel, viendriez-vous de sa part? m'apporteriez-vous un
message de lui?

Et tout son sang rougissait son beau visage; et tout son coeur s'tait
soulev dans son sein, gonfl d'impatience et d'inquitude.

--... De qui? demanda l'autre.

La jeune fille s'arrta au moment de prononcer le nom ador. Elle
avait vu luire dans l'oeil de l'trangre un clair de sombre joie qui
semblait un rayon de l'enfer. Elle dit tristement:

--Vous ne savez pas de qui je veux parler. L'expression de l'attente
trompe se peignit pour la seconde fois sur le visage bienveillant de
l'autre.

--Pauvre jeune fille! s'cria-t-elle, que pourrais-je faire pour vous?

thel n'entendait pas. Sa pense tait derrire les montagnes du
septentrion,  la suite de l'aventureux voyageur. Sa tte s'tait
baisse sur son sein, et ses mains s'taient jointes comme
d'elles-mmes.

--Votre pre espre-t-il sortir de cette prison? Cette question, que
l'inconnue rpta deux fois, ramena thel  elle-mme.

--Oui, dit-elle.

Et une larme roula dans ses yeux.

Ceux de l'trangre s'taient anims  cette rponse.

--Il l'espre, dites-moi! et comment? par quel moyen? quand?

--Il espre sortir de cette prison, parce qu'il espre sortir de la
vie.

Il y a quelquefois dans la simplicit d'une me douce et jeune une
puissance qui se joue des ruses d'un coeur vieilli dans la mchancet.
Cette pense parut agiter l'esprit de la grande femme, car
l'expression de son visage changea tout  coup; et, posant sa main
froide sur le bras d'thel:

--coutez-moi, dit-elle d'un ton qui tait presque de la franchise;
avez-vous entendu dire que les jours de votre pre sont de nouveau
menacs d'une enqute juridique? qu'il est souponn d'avoir foment
une rvolte parmi les mineurs du Nord?

Ces mots de rvolte et d'enqute n'offraient pas d'ide claire 
thel; elle leva son grand oeil noir sur l'inconnue:

--Que voulez-vous dire?

--Que votre pre conspire contre l'tat; que son crime est presque
dcouvert; que ce crime entrane la peine de mort.

--Mort! crime!... s'cria la pauvre enfant.

--Crime et mort, dit gravement la femme trangre.

--Mon pre! mon noble pre! poursuivit thel.

Hlas! lui qui passe ses jours  m'entendre lire l'Edda et l'vangile!
lui, conspirer! Que vous a-t-il donc fait?

--Ne me regardez pas ainsi; je vous le rpte, je suis loin d'tre
votre ennemie. Votre pre est souponn d'un grand crime, je vous en
avertis. Peut-tre, au lieu de ces tmoignages de haine, aurais-je
droit  quelque reconnaissance.

Ce reproche toucha thel.

--Oh! pardon, noble dame! pardon! Jusqu'ici quel tre humain
avons-nous vu qui ne ft de nos ennemis? J'ai t dfiante envers
vous; vous me le pardonnez, n'est-ce pas?

L'trangre sourit.

--Quoi! ma fille! est-ce que jusqu' ce jour vous n'avez pas encore
rencontr un ami?

Une vive rougeur enflamma les joues d'thel. Elle hsita un moment.

--Oui.--Dieu connat la vrit. Nous avons trouv un ami, noble dame.
Un seul!

--Un seul! dit prcipitamment la grande femme. Nommez-le-moi, de
grce; vous ne savez pas combien il est important. C'est pour le salut
de votre pre. Quel est cet ami?

--Je l'ignore, dit thel. L'inconnue plit.

--Est-ce parce que je veux vous servir que vous vous jouez de moi?
Songez qu'il s'agit des jours de votre pre. Quel est, dites, quel est
l'ami dont vous me parliez?

--Le ciel sait, noble dame, que je ne connais de lui que son nom, qui
est Ordener.

thel dit ces mots avec cette peine que l'on prouve  prononcer
devant un indiffrent le nom sacr qui rveille en nous tout ce qui
aime.

--Ordener! Ordener! rpta l'inconnue avec une motion trange, tandis
que ses mains froissaient vivement la blanche broderie de son
voile.--Et quel est le nom de son pre? demanda-t-elle d'une voix
trouble.

--Je ne sais, rpondit la jeune fille. Qu'importent sa famille et son
pre! Cet Ordener, noble dame, est le plus gnreux des hommes.

Hlas! l'accent qui accompagnait cette parole avait livr tout le
secret du coeur d'thel  la pntration de l'trangre.

L'trangre prit un air calme et compos, et fit cette demande sans
quitter la jeune fille du regard:

--Avez-vous entendu parler du prochain mariage du fils du vice-roi
avec la fille du grand-chancelier actuel, d'Ahlefeld?

Il fallut recommencer cette question, pour ramener l'esprit d'thel 
des ides qui ne semblaient point l'intresser.

--Je crois que oui, fut toute sa rponse.

Sa tranquillit, son air indiffrent parurent surprendre l'inconnue.

--Eh bien! que pensez-vous de ce mariage?

Il lui fut impossible d'apercevoir la moindre altration dans les
grands yeux d'thel tandis qu'elle rpondait:

--En vrit, rien. Puisse leur union tre heureuse!

--Les comtes Guldenlew et d'Ahlefeld, pres des deux fiancs, sont
deux grands ennemis de votre pre.

--Puisse, rpta doucement thel, l'union de leurs enfants tre
heureuse!

--Il me vient une ide, poursuivit l'astucieuse inconnue. Si les jours
de votre pre sont menacs, vous pourriez,  l'occasion de ce grand
mariage, faire obtenir sa grce par le fils du comte vice-roi.

--Les saints vous rcompenseront de tous vos bons soins pour nous,
noble dame; mais comment faire parvenir ma prire jusqu'au fils du
vice-roi?

Ces paroles taient prononces avec tant de bonne foi qu'elles
arrachrent  l'trangre un geste d'tonnement.

--Quoi! est-ce que vous ne le connaissez pas?

--Ce puissant seigneur! s'cria thel; vous oubliez qu'aucun de mes
regards n'a encore franchi l'enceinte de cette forteresse.

--Mais vraiment, murmura entre ses dents la grande femme, que me
disait donc ce vieux fou de Levin? Elle ne le connat pas.--Impossible
cependant! dit-elle en levant la voix; vous devez avoir vu le fils du
vice-roi, il est venu ici.

--Cela se peut, noble dame; de tous les hommes qui sont venus ici je
n'ai jamais vu que lui, mon Ordener.

--Votre Ordener! interrompit l'inconnue.--Elle continua, sans paratre
s'apercevoir de la rougeur d'thel:--Connaissez-vous un jeune homme au
visage noble,  la taille lgante,  la dmarche grave et assure?
son oeil est doux et austre, son teint frais comme celui d'une jeune
fille, ses cheveux chtains.

--Oh! s'cria la pauvre thel, c'est lui, c'est mon fianc, mon ador
Ordener! Dites-moi, noble et chre dame, m'apportez-vous de ses
nouvelles? O l'avez-vous rencontr? Il vous a dit qu'il daignait
m'aimer, n'est-il pas vrai? Il vous a dit qu'il avait tout mon amour.
Hlas! une malheureuse prisonnire n'a que son amour au monde. Ce
noble ami! Il n'y a pas huit jours, je le voyais encore  cette mme
place, avec son manteau vert, sous lequel bat un si gnreux coeur, et
cette plume noire qui se balanait avec tant de grce sur son beau
front.

Elle n'acheva pas. Elle vit la grande femme inconnue trembler, plir
et rougir, et crier d'une voix foudroyante  ses oreilles:

--Malheureuse! tu aimes Ordener Guldenlew, le fianc d'Ulrique
d'Ahlefeld, le fils du mortel ennemi de ton pre, du vice-roi de
Norvge!

thel tomba vanouie.




XXXVII

                    CAUPOLICAN.

                    Marchez avec tant de prcaution que la terre
                    elle-mme n'entende pas le bruit de vos pas...
                    Redoublez de soins, mes amis... Si nous arrivons
                    sans tre entendus, je vous rponds de la
                    victoire.

                    TUCAPEL.

                    La nuit a tout couvert de ses voiles; une
                    obscurit effrayante enveloppe la terre. Nous
                    n'entendons aucune sentinelle, nous n'avons point
                    aperu d'espions.

                    RINGO.

                    Avanons!

                    . . . . . . . . . .

                    TUCAPEL.

                    Qu'entends-je? serions-nous dcouverts?

                    LOPE DE VEGA, _l'Arauque dompt_.


--Dis-moi, Guldon Stayper, mon vieux camarade, sais-tu que la bise du
soir commence  me rabattre vigoureusement les poils de mon bonnet sur
le visage?

C'tait Kennybol, qui, dtachant un moment son regard du gant qui
marchait en tte des rvolts, s'tait tourn  demi vers l'un des
montagnards que le hasard d'une course dsordonne avait plac prs de
lui.

Celui-ci secoua la tte, et changea d'paule la bannire qu'il
portait, avec un grand soupir de lassitude.

--Hum! je crois, notre capitaine, que dans ces maudites gorges du
Pilier-Noir, o le vent se prcipite comme un torrent, nous n'aurons
pas tout  fait aussi chaud cette nuit qu'une flamme qui danse sur la
braise.

--Il faudra faire de tels feux que les vieilles chouettes en soient
veilles au haut des rochers, dans leurs palais de ruines. Je n'aime
pas les chouettes; dans cette horrible nuit o j'ai vu la fe Ubfem,
elle avait la forme d'une chouette.

--Par saint Sylvestre! interrompit Guldon Stayper en dtournant la
tte, l'ange du vent nous donne de furieux coups d'ailes!--Si l'on
m'en croit, capitaine Kennybol, on mettra le feu  tous les sapins
d'une montagne. D'ailleurs ce sera une belle chose  voir qu'une arme
se chauffant avec une fort.

-- Dieu ne plaise, mon cher Guldon! et les chevreuils! et les
gerfauts! et les faisans! fais cuire le gibier,  merveille; mais ne
le fais pas brler.

Le vieux Guldon se mit  rire:

--Notre capitaine, tu es bien toujours le mme dmon Kennybol, le loup
des chevreuils, l'ours des loups, et le buffle des ours!

--Sommes-nous encore loin du Pilier-Noir? demanda une voix parmi les
chasseurs.

--Compagnon, rpondit Kennybol, nous entreront dans les gorges  la
nuit tombante; nous voici dans un instant aux Quatre-Croix. Il se fit
un moment de silence, pendant lequel on n'entendit que le bruit
multipli des pas, le gmissement de la bise, et le chant loign de
la bande des forgerons du lac Smiasen.

--Ami Guldon Stayper, reprit Kennybol aprs avoir siffl l'air du
chasseur Rollon, tu viens de passer quelques jours  Drontheim?

--Oui, notre capitaine; notre frre Georges Stayper le pcheur tait
malade, et j'ai t le remplacer pendant quelque temps dans sa barque,
afin que sa pauvre famille ne mourt pas de faim pendant qu'il serait
mort de maladie.

--Et puisque tu arrives de Drontheim, as-tu eu occasion de voir ce
comte, le prisonnier... Schumacker... Gleffenhem... quel est son nom
dj? cet homme enfin au nom duquel nous nous rvoltons contre la
tutelle royale, et dont tu portes sans doute les armoiries brodes sur
cette grande bannire couleur de feu?

--Elle est bien lourde! dit Guldon.--Tu veux parler du prisonnier du
chteau-fort de Munckholm, le comte?... enfin soit. Et comment
veux-tu, notre brave capitaine, que je l'aie vu? il m'aurait fallu,
ajouta-t-il en baissant la voix, les yeux de ce dmon qui marche
devant nous, sans pourtant laisser derrire lui l'odeur du soufre, de
ce Han d'Islande qui voit  travers les murs, ou l'anneau de la fe
Mab qui passe par le trou des serrures.--Il n'y a en ce moment parmi
nous, j'en suis sr, qu'un seul homme qui ait vu le comte... le
prisonnier dont tu me parles.

--Un seul? Ah! le seigneur Hacket? Mais ce Hacket n'est plus parmi
nous. Il nous a quitts cette nuit pour retourner...

--Ce n'est point le seigneur Hacket que je veux dire, notre capitaine.

--Et qui donc?

--Ce jeune homme au manteau vert,  la plume noire, qui est tomb au
milieu de nous cette nuit.

--Eh bien?

--Eh bien! dit Guldon en se rapprochant de Kennybol, c'est celui-l
qui connat le comte... ce fameux comte, enfin, comme je te connais,
notre capitaine Kennybol.

Kennybol regarda Guldon, cligna de l'oeil gauche en faisant claquer
ses dents, et lui frappa sur l'paule avec cette exclamation
triomphale qui chappe  notre amour-propre, quand nous sommes
contents de notre pntration:--Je m'en doutais!

--Oui, notre capitaine, poursuivit Guldon Stayper en replaant
l'tendard couleur de feu sur l'paule dlasse, je te proteste que le
jeune homme vert a vu le comte...--je ne sais comment tu l'appelles,
celui donc pour qui nous allons nous battre.--dans le donjon mme de
Munckholm, et qu'il ne paraissait pas attacher moins d'importance 
entrer dans cette prison, que toi ou moi  pntrer dans un parc
royal.

--Et comment sais-tu cela, notre frre Guldon?

Le vieux montagnard saisit le bras de Kennybol, puis, entr'ouvrant sa
peau de loutre avec une prcaution presque souponneuse:--Regarde! lui
dit-il.

--Par mon trs saint patron! s'cria Kennybol, cela brille comme du
diamant!

C'tait en effet une riche boucle de diamants, qui attachait le
grossier ceinturon de Guldon Stayper.

--Et il est aussi vrai que c'est du diamant, repartit celui-ci en
laissant tomber le pan de sa casaque, qu'il est vrai que la lune est 
deux journes de marche de la terre, et que le cuir de mon ceinturon
est du cuir de buffle mort.

Mais les traits de Kennybol s'taient rembrunis, et avaient pass de
l'tonnement  la svrit. Il baissa les yeux vers la terre en disant
avec une sorte de solennit sauvage:

--Guldon Stayper, du village de Chol-Soe, dans les montagnes de Kole,
ton pre, Medprath Stayper, est mort  cent deux ans, sans avoir rien
 se reprocher, car ce ne sont pas des forfaitures que de tuer par
mgarde un daim ou un lan du roi.--Guldon Stayper, tu as sur ta tte
grise cinquante-sept bonnes annes, ce qui n'est jeunesse que pour le
hibou.--Guldon Stayper, notre camarade, j'aimerais mieux pour toi que
les diamants de cette boucle fussent des grains de mil, si tu ne l'as
pas acquise lgitimement, aussi lgitimement que le faisan royal
acquiert la balle de plomb du mousquet.

En prononant cette singulire admonestation, il y avait dans l'accent
du chef montagnard  la fois de la menace et de l'onction.

--Aussi vrai que notre capitaine Kennybol est le plus hardi chasseur
de Kole, rpondit Guldon sans s'mouvoir, et que ces diamants sont des
diamants, je les possde en lgitime proprit.

--Vraiment! reprit Kennybol avec une inflexion de voix qui tenait le
milieu entre la confiance et le doute.

--Dieu et mon patron bni savent, reprit Guldon, que c'tait un soir,
au moment o je venais d'indiquer le Spladgest de Drontheim  des
enfants de notre bonne mre la Norvge, qui apportaient le corps d'un
officier trouv sur les grves d'Urchtal.--Il y a de ceci huit jours
environ.--Un jeune homme s'avana vers ma barque:-- Munckholm! me
dit-il. Je m'en souciais peu, notre capitaine; un oiseau ne vole pas
volontiers autour d'une cage. Cependant le jeune seigneur avait la
mine haute et fire, il tait suivi d'un domestique qui menait deux
chevaux; il avait saut dans ma barque d'un air d'autorit; je pris
mes rames,--c'est--dire les rames de mon frre. C'tait mon bon ange
qui le voulait. En arrivant, le jeune passager, aprs avoir parl au
seigneur sergent, qui commandait sans doute le fort, m'a jet pour
paiement, et Dieu m'entend, notre capitaine, oui, cette boucle de
diamants que je viens de te montrer, et qui et d appartenir  mon
frre Georges, et non  moi, si,  l'heure o le voyageur, que le ciel
assiste, m'a pris, la journe que je faisais pour Georges n'et t
finie. Cela est la vrit, capitaine Kennybol.

--Bien.

Peu  peu la physionomie du chef reprit autant de srnit que son
expression, naturellement sombre et dure, le lui permettait, et il
demanda  Guldon, d'une voix radoucie:

--Et tu es sr, notre vieux camarade, que ce jeune homme est le mme
qui est maintenant derrire nous avec ceux de Norbith?

--Sr. Je n'oublierais pas, entre mille visages, le visage de celui
qui a fait ma fortune. D'ailleurs, c'est le mme manteau, la mme
plume noire.

--Je te crois, Guldon.

--Et il est clair qu'il allait voir le fameux prisonnier; car, si ce
n'et pas t pour quelque grand mystre, il n'et point rcompens
ainsi le batelier qui l'amenait; et d'ailleurs, maintenant qu'il se
retrouve avec nous...

--Tu as raison.

--Et j'imagine, notre capitaine, que le jeune tranger est peut-tre
bien plus en crdit auprs du comte que nous allons dlivrer, que le
seigneur Hacket, qui ne me semble bon, sur mon me, qu' miauler comme
un chat sauvage.

Kennybol fit un signe de tte expressif.

--Notre camarade, tu as dit ce que j'allais dire. Je serais, dans
toute cette affaire, bien plus tent d'obir  ce jeune seigneur qu'
l'envoy Hacket. Que saint Sylvestre et saint Olas me soient en aide;
si le dmon islandais nous commande, je pense, camarade Guldon, que
nous le devons beaucoup moins au corbeau bavard Hacket, qu' cet
inconnu.

--Vrai, notre capitaine? demanda Guldon. Kennybol ouvrait la bouche
pour rpondre, quand il se sentit frapper sur l'paule. C'tait
Norbith.

--Kennybol, nous sommes trahis! Gormon Wostroem vient du sud. Tout le
rgiment des arquebusiers marche contre nous. Les hulans de Slesvig
sont  Sparbo; trois compagnies de dragons danois attendent des
chevaux au village de Loevig. Tout le long de la route, il a vu autant
de casaques vertes que de buissons. Htons-nous de gagner Skongen; ne
faisons point halte avant d'y tre entrs. L, du moins, nous pourrons
nous dfendre. Encore, Gormon croit-il avoir vu des mousquetons
briller  travers les broussailles, en longeant les gorges du
Pilier-Noir.

Le jeune chef tait ple, agit; cependant son regard et le son de sa
voix annonaient encore l'audace et la rsolution.

--Impossible! s'cria Kennybol.

--Certain! certain! dit Norbith.

--Mais le seigneur Hacket...

--Est un tratre ou un lche. Sois sr de ce que je dis, camarade
Kennybol.--O est-il, ce Hacket?

En ce moment le vieux Jonas aborda les deux chefs. Au dcouragement
profond empreint dans tous ses traits, il tait facile de voir qu'il
tait instruit de la fatale nouvelle.

Les regards des deux vieillards, Jonas et Kennybol, se rencontrrent,
et tous deux se mirent  hocher la tte comme d'un mutuel accord.

--Eh bien! Jonas? Eh bien! Kennybol? dit Norbith.

Cependant le vieux chef des mineurs de Fa-ror avait pass lentement
sa main sur son front rid, et il rpondait  voix basse au coup
d'oeil du vieux chef des montagnards de Kole:

--Oui, cela est trop vrai, cela est trop sr. C'est Gormon Wostroem
qui les a vus.

--Si la chose est ainsi, dit Kennybol, que faire?

--Que faire? rpliqua Jonas.

--J'estime, camarade Jonas, que nous agirions sagement de nous
arrter.

--Et plus sagement encore, notre frre Kennybol, de reculer.

--S'arrter! reculer! s'cria Norbith. Il faut avancer!

Les deux vieillards tournrent vers le jeune homme un regard froid et
surpris.

--Avancer! dit Kennybol. Et les arquebusiers de Munckholm!

--Et les hulans de Slesvig! ajouta Jonas.

--Et les dragons danois! reprit Kennybol. Norbith frappa la terre du
pied.

--Et la tutelle royale! et ma mre, qui meurt de faim et de froid!

--Dmons! la tutelle royale! dit le mineur Jonas, avec une sorte de
frmissement.

--Qu'importe! dit le montagnard Kennybol. Jonas prit Kennybol par la
main.

--Notre compagnon le chasseur, vous n'avez pas l'honneur d'tre
pupille de notre glorieux souverain Christiern IV. Puisse le saint roi
Olas. qui est au ciel, nous dlivrer de la tutelle!

--Demande ce bienfait  ton sabre! dit Norbith d'une voix farouche.

--Les paroles hardies cotent peu  un jeune homme, camarade Norbith,
rpondit Kennybol, mais songez que si nous allons plus loin, toutes
ces casaques vertes...

--Je songe que nous aurons beau rentrer dans nos montagnes, comme des
renards devant les loups, on connat nos noms et notre rvolte; et,
mourir pour mourir, j'aime mieux la balle d'une arquebuse que la corde
d'un gibet.

Jonas remua la tte de haut en bas en signe d'adhsion.

--Diable! la tutelle pour nos frres! le gibet pour nous! Norbith
pourrait bien avoir raison.

--Donne-moi la main, mon brave Norbith, dit Kennybol; il y a danger
des deux cts. Il vaut mieux marcher droit au prcipice qu'y tomber 
reculons.

--Allons! allons donc! s'cria le vieux Jonas, en faisant sonner le
pommeau de son sabre.

Norbith leur serra vivement la main.

--Frres, coutez! Soyez audacieux comme moi, je serai prudent comme
vous. Ne nous arrtons aujourd'hui qu' Skongen; la garnison est
faible et nous l'craserons. Franchissons, puisqu'il le faut, les
dfils du Pilier-Noir, mais dans un profond silence. Il faut les
traverser, quand mme ils seraient surveills par l'ennemi.

--Je crois que les arquebusiers ne sont pas encore au pont de
l'Ordals, avant Skongen. Mais, n'importe. Silence!

--Silence! soit, rpta Kennybol.

--Maintenant, Jonas, reprit Norbith, retournons tous deux  notre
poste. Demain peut-tre nous serons  Drontheim, malgr les
arquebusiers, les hulans, les dragons et tous les justaucorps verts du
midi.

Les trois chefs se quittrent. Bientt le mot d'ordre _silence!_ passa
de rang en rang, et cette bande de rebelles, un moment auparavant si
tumultueuse, ne fut plus, dans ces dserts rembrunis par les approches
de la nuit, que comme une troupe de fantmes muets, qui se promne
sans bruit dans les sentiers tortueux d'un cimetire.

Cependant la route qu'ils suivaient se rtrcissait de moment en
moment, et semblait s'enfoncer par degrs entre deux remparts de
rochers qui devenaient de plus en plus escarps.  l'instant o la
lune rougetre se leva au milieu d'un amas froid de nuages qui
droulaient autour d'elle leurs formes bizarres avec une mobilit
fantastique, Kennybol s'inclina vers Guldon Stayper:

--Nous allons entrer dans le dfil du Pilier-Noir. Silence!

En effet, on entendait dj le bruit du torrent qui suit entre les
deux montagnes tous les dtours du chemin, et l'on voyait au midi
l'norme pyramide oblongue de granit, qu'on a nomme le Pilier-Noir,
se dessiner sur le gris du ciel et sur la neige des montagnes
environnantes; tandis que l'horizon de l'ouest, charg de brouillards,
tait born par l'extrmit de la fort du Sparbo et par un long
amphithtre de rochers, tags comme un escalier de gants.

Les rvolts, contraints d'allonger leurs colonnes dans ces routes
tortueuses trangles entre deux montagnes, continurent leur marche.
Ils pntrrent dans ces gorges profondes sans allumer de torches,
sans pousser de clameurs. Le bruit mme de leurs pas ne s'entendait
point au milieu du fracas assourdissant des cascades et des
rugissements d'un vent violent qui ployait les forts druidiques et
faisait tournoyer les nues autour des pitons revtus de glace et de
neige. Perdue dans les sombres profondeurs du dfil, la lumire
souvent voile de la lune, ne descendait pas jusqu'aux fers de leurs
piques, et les aigles blancs qui passaient par intervalles au-dessus
de leurs ttes ne se doutaient pas qu'une aussi grande multitude
d'hommes troublt en ce moment leurs solitudes.

Une fois le vieux Guldon Stayper toucha l'paule de Kennybol de la
crosse de sa carabine.

--Capitaine! notre capitaine! je vois quelque chose reluire derrire
cette touffe de houx et de gents.

--Je le vois galement, rpondit le chef montagnard; c'est l'eau du
torrent qui rflchit les nuages.

Et l'on passa outre.

Une autre fois Guldon arrta brusquement son chef par le bras.

--Regarde, lui dit-il, ne sont-ce pas des mousquetons qui brillent
l-haut dans l'ombre de ce rocher?

Kennybol secoua la tte, puis aprs un moment
d'attention:--Rassure-toi, frre Guldon. C'est un rayon de la lune qui
tombe sur un pic de glace.

Aucun sujet d'alarme ne se prsenta plus autour d'eux, et les diverses
bandes, paisiblement droules dans les sinuosits du dfil,
oublirent insensiblement tout ce que la position du lieu prsentait
de danger.

Aprs deux heures de marche souvent pnible, au milieu des troncs
d'arbres et des quartiers de granit dont le chemin tait obstru,
l'avant-garde entra dans le montueux bouquet de sapins qui termine la
gorge du Pilier-Noir, et au-dessus duquel pendent de hauts rochers
noirs et moussus.

Guldon Stayper se rapprocha de Kennybol, affirmant qu'il se flicitait
d'tre enfin sur le point de sortir de ce maudit coupe-gorge, et qu'il
fallait rendre grce  saint Silvestre de ce que le Pilier-Noir ne
leur avait pas t fatal.

Kennybol se mit  rire, jurant qu'il n'avait jamais partag ces
terreurs de vieilles femmes; car pour la plupart des hommes, quand le
pril est pass, il n'a point exist, et l'on cherche alors  prouver,
par l'incrdulit que l'on montre, le courage qu'on n'aurait peut-tre
pas montr.

En ce moment, deux petites lueurs rondes, pareilles  deux charbons
ardents, qui se mouvaient dans l'paisseur du taillis, appelrent son
attention.

--Par le salut de mon me! dit-il  voix basse, en secouant le bras de
Guldon, voil, certes, deux yeux de braise qui doivent appartenir au
plus beau chatpard qui ait jamais miaul dans un hallier.

--Tu as raison, rpondit le vieux Stayper, et s'il ne marchait pas
devant nous, je croirais plutt que ce sont les yeux maudits du dmon
d'Isl...

--Chut! cria Kennybol.

Puis, saisissant sa carabine:

--En vrit, poursuivit-il, il ne sera pas dit qu'une aussi belle
pice aura pass impunment sous les yeux de Kennybol.

Le coup tait parti avant que Guldon Stayper, qui s'tait jet sur le
bras de l'imprudent chasseur, et pu l'arrter.--Ce ne fut pas la
plainte aigu d'un chat sauvage qui rpondit  la bruyante dtonation
de la carabine, ce fut un affreux grondement de tigre, suivi d'un
clat de rire humain, plus affreux encore.

On n'entendit pas le retentissement du coup de feu se prolonger, et
mourir d'cho en cho dans les profondeurs des montagnes; car  peine
la lumire de la carabine eut-elle brill dans la nuit,  peine le
bruit fatal de la poudre eut-il clat dans le silence, qu'un millier
de voix formidables s'levrent inattendues sur les monts, dans les
gorges, dans les forts; qu'un cri de _vive le Roi!_ immense comme un
tonnerre, roula sur la tte des rebelles,  leurs cts, devant et
derrire eux, et que la lueur meurtrire d'une mousqueterie terrible,
clatant de toutes parts, les frappant et les clairant  la fois,
leur fit voir, parmi les rouges tourbillons de fume, un bataillon
derrire chaque rocher, et un soldat derrire chaque arbre.




XXXVIII

                    Aux armes! aux armes! capitaines!

                    _Le captif d'Ochali_.


Qu'on veuille bien recommencer avec nous la journe qui vient de
s'couler, et se transporter  Skongen, o, tandis que les insurgs
sortaient de la mine de plomb d'Apsyl-Corh, est entr le rgiment des
arquebusiers, que nous avons vu en marche au trentime chapitre de
cette trs vridique narration.

Aprs avoir donn quelques ordres pour le logement des soldats qu'il
commandait, le baron Voethan, colonel des arquebusiers, allait
franchir le seuil de l'htel qui lui tait destin prs de la porte de
la ville, quand il sentit une main lourde se poser familirement sur
son paule. Il se retourna.

C'tait un homme de petite taille, dont un grand chapeau d'osier, qui
couvrait ses traits, ne laissait apercevoir que la barbe rousse et
touffue. Il tait soigneusement envelopp des plis d'une espce de
manteau de bure grise, qui,  un reste de capuchon qu'on y voyait
pendre, paraissait avoir t une robe d'ermite, et ne laissait
apercevoir que ses mains caches sous de gros gants.

--Brave homme, demanda brusquement le colonel, que diable me
voulez-vous?

--Colonel des arquebusiers de Munckholm, rpondit l'homme avec une
expression bizarre, suis-moi un instant, j'ai un avis  te donner.

 cette trange invitation, le baron resta un moment surpris et muet.

--Un avis important, colonel, rpta l'homme aux gros gants.

Cette insistance dtermina le baron Voethan. Dans le moment de crise
o se trouvait la province, et avec la mission qu'il remplissait,
aucun renseignement n'tait  ddaigner.--Allons, dit-il.

Le petit homme marcha devant lui, et ds qu'ils furent hors de la
ville il s'arrta:--Colonel, as-tu bonne envie d'exterminer d'un seul
coup tous les rvolts?

Le colonel se prit  rire:

--Mais ce ne serait point mal commencer la campagne.

--Eh bien! fais placer ds aujourd'hui en embuscade tous tes soldats
dans les gorges du Pilier-Noir,  deux milles de cette ville; les
bandes y camperont cette nuit. Au premier feu que tu verras briller,
fonds sur eux avec les tiens. La victoire sera aise.

--Brave homme, l'avis est bon, et je vous en remercie. Mais comment
savez-vous ce que vous me dites?

--Si tu me connaissais, colonel, tu me demanderais plutt comment il
se pourrait faire que je ne le susse point.

--Qui donc tes-vous?

L'homme frappa du pied.

--Je ne suis point venu ici pour te dire cela.

--Ne craignez rien. Qui que vous soyez, le service que vous rendez
sera votre sauvegarde. Peut-tre tiez-vous du nombre des rebelles?

--J'ai refus d'en tre.

--Alors pourquoi taire votre nom, puisque vous tes un fidle sujet du
roi?

--Que t'importe?

Le colonel voulut tirer encore quelques claircissements de ce
singulier donneur d'avis.

--Dites-moi, est-il vrai que les brigands soient commands par le
fameux Han d'Islande?

--Han d'Islande! rpta le petit homme avec une inflexion de voix
extraordinaire.

Le baron recommena sa question. Un clat de rire, qui et pu passer
pour un rugissement, fut toute la rponse qu'il put obtenir. Il essaya
plusieurs autres questions sur le nombre et les chefs des mineurs; le
petit homme lui ferma la bouche.

--Colonel des arquebusiers de Munckholm, je t'ai dit tout ce que
j'avais  te dire. Embusque-toi ds aujourd'hui dans le dfil du
Pilier-Noir avec ton rgiment entier, et tu pourras craser tout ce
troupeau d'hommes.

--Vous ne voulez pas me dvoiler qui vous tes; ainsi vous vous privez
de la reconnaissance du roi; mais il n'en est pas moins juste que le
baron Voethan vous tmoigne sa gratitude du service que vous lui
rendez.

Le colonel jeta sa bourse aux pieds du petit homme.

--Garde ton or, colonel, dit celui-ci. Je n'en ai pas besoin; et,
ajouta-t-il, en montrant un gros sac suspendu  sa ceinture de corde,
s'il te fallait un salaire pour tuer ces hommes, j'aurais encore,
colonel, de l'or  te donner en paiement de leur sang.

Avant que le colonel ft revenu de l'tonnement o l'avaient jet les
inexplicables paroles de cet tre mystrieux, il avait disparu.

Le baron Voethan retourna lentement sur ses pas, en se demandant ce
qu'on devait ajouter de foi aux avis de cet homme. Au moment o il
rentrait dans son htel, on lui remit une lettre scelle des armes du
grand-chancelier. C'tait en effet un message du comte d'Ahlefeld, o
le colonel retrouva, avec une surprise facile  concevoir, le mme
avis et le mme conseil que venait de lui donner aux portes de la
ville l'incomprhensible personnage au chapeau d'osier et aux gros
gants.




XXXIX

                    Cent bannires flottaient sur les ttes des
                    braves, des ruisseaux de sang coulaient de toutes
                    parts, et la mort paraissait prfrable  la
                    fuite. Un barde saxon aurait appel cette nuit la
                    fte des pes; le cri des aigles fondant sur leur
                    proie, ce bruit de guerre, aurait t plus
                    flatteur  son oreille que les chants joyeux d'un
                    festin de noces.

                     WALTER SCOTT. _Ivanho_.


On n'entreprendra pas de dcrire ici l'pouvantable confusion qui
rompit les colonnes dj dsordonnes des rebelles, quand le fatal
dfil leur montra soudain toutes ses cimes hrisses, tous ses antres
peupls d'ennemis inattendus. Il et t difficile de distinguer si le
long cri, form de mille cris, qui s'chappa de leurs rangs ainsi
inopinment foudroys, tait un cri de dsespoir, d'pouvante ou de
rage. Le feu terrible que vomissaient sur eux de toutes parts les
pelotons dmasqus des troupes royales s'accroissait de moment en
moment; et, avant qu'il ft parti de leurs lignes un autre coup de
mousquet que le funeste coup de Kennybol, ils ne voyaient dj plus
autour d'eux qu'un nuage touffant de fume embrase  travers lequel
volait aveuglment la mort, o chacun d'eux, isol, ne reconnaissait
que soi-mme, et distinguait  peine de loin les arquebusiers, les
dragons, les hulans, qui se montraient confusment au front des
rochers et sur la lisire des taillis, comme des diables dans une
fournaise.

Toutes ces bandes, ainsi parses dans une longueur d'environ un mille,
sur un chemin troit et tortueux, bord d'un ct d'un torrent
profond, de l'autre d'une muraille de rochers, ce qui leur tait toute
facilit de se replier sur elles-mmes, ressemblaient  ce serpent que
l'on brise en le frappant sur le dos, lorsqu'il a droul tous ses
anneaux, et dont les tronons vivants se roulent longtemps dans leur
cume, cherchant encore  se runir.

Quand la premire surprise fut passe, le mme dsespoir parut animer,
comme une me commune, tous ces hommes naturellement farouches et
intrpides. Furieux de se voir ainsi craser sans dfense, cette foule
de brigands poussa une clameur comme un seul corps, une clameur qui
couvrit un moment tout le bruit des ennemis triomphants; et quand
ceux-ci les virent sans chefs, sans ordre, presque sans armes, gravir,
sous un feu terrible, des rochers  pic, s'attacher des dents et des
poings  des ronces au-dessus des prcipices, en agitant des marteaux
et des fourches de fer, ces soldats si bien arms, si bien rangs, si
srement posts, et qui n'avaient pas encore perdu un seul des leurs,
ne purent se dfendre d'un mouvement d'effroi involontaire.

Il y eut plusieurs fois de ces barbares qui parvinrent, tantt sur des
ponts de morts, tantt en s'levant sur les paules de leurs
camarades, appliqus aux pentes des rocs comme des chelles vivantes,
jusqu'aux sommets occups par les assaillants; mais  peine
avaient-ils cri: Libert!  peine avaient-ils lev leurs haches ou
leurs massues noueuses;  peine avaient-ils montr leurs noirs
visages, tout cumants d'une rage convulsive, qu'ils taient
prcipits dans l'abme, entranant avec eux ceux de leurs hasardeux
compagnons qu'ils rencontraient dans leur chute suspendus  quelque
buisson ou embrassant quelque pointe de roche.

Les efforts de ces infortuns pour fuir et pour se dfendre taient
vains; toutes les issues du dfil taient fermes; tous les points
accessibles taient hrisss de soldats. La plupart de ces malheureux
rebelles expiraient en mordant le sable de la route, aprs avoir bris
leurs bisaigus ou leurs coutelas sur quelque clat de granit;
quelques-uns, croisant les bras, l'oeil fix  terre, s'asseyaient sur
des pierres au bord du chemin, et l ils attendaient, en silence et
immobiles, qu'une balle les jett dans le torrent. Ceux d'entre eux
que la prvoyance de Hacket avait arms de mauvaises arquebuses
dirigeaient au hasard quelques coups perdus vers la crte des rochers,
vers l'ouverture des cavernes d'o tombaient sans cesse sur eux de
nouvelles pluies de balles. Une rumeur tumultueuse, o l'on
distinguait les cris furieux des chefs et les commandements
tranquilles des officiers, se mlait incessamment au fracas
intermittent et frquent des dcharges, tandis qu'une sanglante vapeur
montait et fuyait au-dessus du lieu de carnage, jetant au front des
montagnes de grandes lueurs tremblantes; et que le torrent, blanchi
d'cume, passait comme un ennemi, entre ces deux troupes d'hommes
ennemis, emportant avec lui sa proie de cadavres.

Mais, ds les premiers moments de l'action, ou plutt de la boucherie,
c'taient les montagnards de Kole, commands par le brave et imprudent
Kennybol, qui avaient le plus souffert. On se souvient qu'ils
formaient l'avant-garde de l'arme rebelle, et qu'ils taient engags
dans le bois de pins qui termine le dfil. A peine le malencontreux
Kennybol eut-il arm son arquebuse, que ce bois, peupl soudain, en
quelque sorte par magie, de tirailleurs ennemis, les enferma d'un
cercle de feu; tandis que, du sommet d'une hauteur en esplanade
domine par quelques grandes roches penches, un bataillon entier du
rgiment de Munckholm, form en querre, les foudroyait sans relche
d'une mousqueterie pouvantable. Dans cette horrible crise, Kennybol,
perdu, jeta les yeux vers le mystrieux gant, n'attendant plus de
salut que d'un pouvoir surhumain, tel que celui de Han d'Islande; mais
il ne vit point le formidable dmon dployer soudain deux ailes
immenses, et s'lever au-dessus des combattants en vomissant des
flammes et des foudres sur les arquebusiers; il ne le vit point
grandir tout  coup jusqu'aux nuages, et renverser une montagne sur
les assaillants, ou frapper du pied la terre, et ouvrir un abme sous
le bataillon embusqu. Ce formidable Han d'Islande recula comme lui
ds la premire borde d'arquebusades, et vint  lui d'un visage
presque troubl, demandant une carabine, attendu, disait-il avec une
voix assez ordinaire, qu'en un pareil moment sa hache lui tait aussi
inutile que la quenouille d'une vieille femme.

Kennybol, tonn, mais toujours aussi crdule, remit son propre
mousqueton au gant avec un effroi qui lui faisait presque oublier la
crainte des balles qui pleuvaient autour de lui. Esprant toujours un
prodige, il s'attendit encore  voir son arme fatale devenir entre les
mains de Han d'Islande aussi grosse qu'un canon, ou se mtamorphoser
en un dragon ail lanant du feu par les yeux, la gueule et les
narines. Il n'en fut rien, et l'tonnement du pauvre chasseur fut au
comble quand il vit le dmon charger comme lui la carabine de poudre
et de plomb ordinaire, la mettre en joue  sa manire, et lcher tout
simplement son coup, sans mme ajuster aussi bien que lui, Kennybol,
aurait pu le faire. Il le regarda avec une morne stupeur rpter cette
opration toute machinale plusieurs fois de suite; et, convaincu enfin
qu'il fallait renoncer  un miracle, il songea  tirer ses compagnons
et lui-mme du mauvais pas o ils se trouvaient, par quelque moyen
humain. Dj son pauvre vieux camarade Guldon Stayper tait tomb 
ses cts, cribl de blessures; dj tous les montagnards, pouvants
et ne pouvant fuir, cerns de toutes parts, se serraient les uns
contre les autres, sans songer  se dfendre, avec de lamentables
clameurs. Kennybol comprit et vit combien cet amas d'hommes donnait de
sret aux coups de l'ennemi, dont chaque dcharge lui enlevait une
vingtaine des siens. Il ordonna  ses malheureux compagnons de
s'parpiller, de se jeter dans les taillis qui longent le chemin,
beaucoup plus large en cet endroit que dans le reste de la gorge du
Pilier-Noir, de se cacher sous les broussailles, et de riposter de
leur mieux au feu de plus en plus meurtrier des tirailleurs et du
bataillon. Les montagnards, pour la plupart bien arms, parce qu'ils
taient tous chasseurs, excutrent l'ordre de leur chef avec une
soumission qu'il n'et peut-tre pas obtenue dans un moment moins
critique; car, en face du danger, les hommes en gnral perdent la
tte, et alors ils obissent assez volontiers  celui qui se charge
d'avoir du sang-froid et de la prsence d'esprit pour tous.

Cette mesure sage tait loin cependant d'tre la victoire, ou
seulement le salut. Il y avait dj plus de montagnards tendus hors
de combat qu'il n'en restait debout, et, malgr l'exemple et les
encouragements de leur chef et du gant, plusieurs d'entre eux,
s'appuyant sur leurs mousquets inutiles, ou s'tendant auprs des
blesss, avaient pris obstinment le parti de recevoir la mort sans
avoir la peine de la donner. On s'tonnera peut-tre que ces hommes,
accoutums tous les jours  braver la mort en courant de glaciers en
glaciers  la poursuite des btes froces, eussent si tt perdu
courage; mais, qu'on ne s'y trompe pas, dans les coeurs vulgaires, le
courage est local; on peut rire devant la mitraille, et trembler dans
les tnbres ou au bord d'un prcipice; on peut affronter chaque jour
les animaux farouches, franchir des abmes d'un bond, et fuir devant
une dcharge d'artillerie. Il arrive souvent que l'intrpidit n'est
qu'habitude, et que, pour avoir cess de craindre la mort sous telle
ou telle forme, on ne l'en redoute pas moins.

Kennybol, entour des monceaux de ses frres expirants, commenait
lui-mme  dsesprer, quoiqu'il n'et encore reu qu'une lgre
atteinte au bras gauche, et qu'il vt le diabolique gant continuer
son office de mousquetaire avec l'impassibilit la plus rassurante.
Tout  coup il aperut, dans le fatal bataillon rang sur la hauteur,
se manifester une confusion extraordinaire, et qui ne pouvait tre
certainement cause par le peu de dommage que lui faisait prouver le
trs faible feu de ses montagnards. Il entendit d'affreux cris de
dtresse, des imprcations de mourants, des paroles d'pouvante,
s'lever de ce peloton victorieux. Bientt la mousqueterie se
ralentit, la fume s'claircit, et il put voir distinctement d'normes
quartiers de granit tomber sur les arquebusiers de Munckholm du haut
de la roche leve qui dominait le plateau o ils taient en bataille.
Ces clats de rocs se suivaient dans leur chute avec une horrible
rapidit; on les entendait se briser  grand bruit les uns sur les
autres, et rebondir parmi les soldats, qui, rompant leurs lignes, se
htaient de descendre en dsordre de la hauteur et fuyaient dans
toutes les directions.

 ce secours inattendu, Kennybol tourna la tte;--le gant tait
pourtant encore l! Le montagnard resta interdit, car il avait pens
que Han d'Islande avait enfin pris son vol et s'tait plac au haut de
ce rocher d'o il crasait l'ennemi. Il leva les yeux vers le sommet
d'o tombaient les formidables masses, et ne vit rien. Il ne pouvait
donc supposer qu'une partie des rebelles taient parvenus  ce
redoutable poste, puisqu'on ne voyait point briller d'armes, puisqu'on
n'entendait point de cris de triomphe.

Cependant le feu du plateau avait entirement cess; l'paisseur des
arbres cachait les dbris du bataillon qui se ralliait sans doute au
bas de la hauteur. La mousqueterie des tirailleurs tait mme devenue
moins vive. Kennybol, en chef habile, profita de cet avantage bien
inespr; il ranima ses compagnons, et leur montra,  la sombre lueur
qui rougissait toute cette scne de carnage, le monceau de cadavres
entasss sur l'esplanade parmi les quartiers de rocs qui continuaient
de tomber d'intervalle en intervalle. Alors les montagnards
rpondirent  leur tour par des clameurs de victoire aux gmissements
de leurs ennemis; ils se formrent en colonne, et, bien que toujours
incommods par les tirailleurs pars dans les halliers, ils
rsolurent, pleins comme d'un courage nouveau, de sortir de vive force
de ce funeste dfil.

La colonne ainsi forme allait s'branler; dj Kennybol donnait le
signal avec sa trompe, au bruit des acclamations _Libert! libert!
Plus de tutelle!_ quand le son du tambour et du cor, sonnant la
charge, se fit entendre devant eux; puis le reste du bataillon de
l'esplanade, grossi de quelques renforts de soldats frais, dboucha 
porte de carabine d'un tournant de la route, et montra aux
montagnards un front hriss de piques et de bayonnettes, soutenu de
rangs nombreux dont l'oeil ne pouvait sonder la profondeur. Arriv
ainsi  l'improviste en vue de la colonne de Kennybol, le bataillon
fit halte, et celui qui paraissait le commander agita une petite
bannire blanche en s'avanant vers les montagnards, escort d'un
trompette.

L'apparition imprvue de cette troupe n'avait point dconcert
Kennybol. Il y a un point, dans le sentiment du danger, o la surprise
et la crainte sont impossibles. Aux premiers bruits du cor et du
tambour, le vieux renard de Kole avait arrt ses compagnons. Au
moment o le front du bataillon se dploya en bon ordre, il fit
charger toutes les carabines et disposa ses montagnards deux par deux,
afin de prsenter moins de surface aux dcharges de l'ennemi. Il se
plaa lui-mme en tte,  ct du gant, avec lequel, dans la chaleur
de l'action, il commenait presque  se familiariser, ayant os
remarquer que ses yeux n'taient pas prcisment aussi flamboyants que
la fournaise d'une forge, et que les prtendues griffes de ses mains
ne s'loignaient pas autant qu'on le disait de la forme des ongles
humains.

Quand il vit le commandant des arquebusiers royaux s'avancer ainsi
comme pour capituler, et le feu des tirailleurs s'teindre tout 
fait, bien que leurs cris d'appel, qui retentissaient de toutes parts,
dcelassent encore leur prsence dans le bois, il suspendit un instant
ses prparatifs de dfense.

Cependant l'officier  la bannire blanche tait parvenu au milieu de
l'espace qui divisait les deux colonnes; il s'arrta, et le trompette
qui l'accompagnait sonna trois fois la sommation. Alors l'officier
cria d'une voix forte, que les montagnards entendirent distinctement,
malgr le fracas toujours croissant dont le combat remplissait
derrire eux les gorges de la montagne:

--Au nom du roi! la grce du roi est accorde  ceux des rebelles qui
mettront bas les armes, et livreront leurs chefs  la souveraine
justice de sa majest!

Le parlementaire avait  peine prononc ces paroles qu'un coup de feu
partit d'un taillis voisin. L'officier frapp chancela; il fit
quelques pas en levant sa bannire, et tomba en s'criant:--Trahison!

Nul ne sut de quelle main venait le coup fatal.

--Trahison! lchet! rpta le bataillon des arquebusiers avec des
frmissements de rage.

Et une effroyable salve de mousqueterie foudroya les montagnards.

--Trahison! reprirent  leur tour les montagnards, furieux de voir
leurs frres tomber  leurs cts.

Et une dcharge gnrale rpondit  la borde inattendue des soldats
royaux.

--Sur eux! camarades! mort  ces lches! Mort! crirent les officiers
des arquebusiers.

--Mort! mort! rptrent les montagnards. Et les combattants des deux
partis s'lancrent les sabres nus, et les deux colonnes se
rencontrrent presque sur le corps du malheureux officier, avec un
horrible bruit d'armes et de clameurs.

Les rangs enfoncs se mlrent. Chefs rebelles, officiers royaux,
soldats, montagnards, tous, ple-mle, se heurtrent, se saisirent,
s'treignirent, comme deux troupeaux de tigres affams qui se joignent
dans un dsert. Les longues piques, les bayonnettes, les pertuisanes
taient devenues inutiles; les sabres et les haches brillaient seuls
au-dessus des ttes; et beaucoup de combattants, luttant corps 
corps, ne pouvaient mme plus employer d'autres armes que le poignard
ou les dents.

Une gale fureur, une pareille indignation animait les montagnards et
les arquebusiers; le mme cri _trahison! vengeance!_ tait vomi par
toutes les bouches. La mle en tait arrive  ce point o la
frocit entre dans tous les coeurs, o l'on prfre  sa vie la mort
d'un ennemi que l'on ne connat pas, o l'on marche avec indiffrence
sur des amas de blesss et de cadavres parmi lesquels le mourant se
rveille, pour combattre encore de sa morsure celui qui le foule aux
pieds.

C'est dans ce moment qu'un petit homme, que plusieurs combattants, 
travers les fumes et les vapeurs du sang, prirent d'abord,  son
vtement de peaux de btes, pour un animal sauvage, se jeta au milieu
du carnage, avec d'horribles rires et des hurlements de joie. Nul ne
savait d'o il venait, ni pour quel parti il combattait, car sa hache
de pierre ne choisissait pas ses victimes, et fendait galement le
crne d'un rebelle et le ventre d'un soldat. Il paraissait nanmoins
massacrer plus volontiers les arquebusiers de Munckholm. Tout
s'cartait devant lui; il courait dans la mle comme un esprit; et sa
hache sanglante tournoyait sans cesse autour de lui, faisant jaillir
de tous cts des lambeaux de chair, des membres rompus, des ossements
fracasss. Il criait _vengeance!_ comme tous les autres, et prononait
des paroles bizarres, parmi lesquelles le nom de Gill revenait
souvent. Ce formidable inconnu tait dans le carnage comme dans une
fte.

Un montagnard sur lequel son regard meurtrier s'tait arrt vint
tomber aux pieds du gant dans lequel Kennybol avait plac tant
d'esprances dues, en criant:

--Han d'Islande, sauve-moi!

--Han d'Islande! rpta le petit homme.

Il s'avana vers le gant.

--Est-ce que tu es Han d'Islande? dit-il.

Le gant pour rponse leva sa hache de fer. Le petit homme recula, et
le tranchant, dans sa chute, s'enfona dans le crne mme du
malheureux qui implorait le secours du gant.

L'inconnu se mit  rire.

--Ho! ho! par Ingolfe! je croyais Han d'Islande plus adroit.

--C'est ainsi que Han d'Islande sauve qui l'implore! dit le gant.

--Tu as raison. Les deux formidables champions s'attaqurent avec
rage. La hache de fer et la hache de pierre se rencontrrent; elles se
heurtrent si violemment, que les deux tranchants volrent en clats
avec mille tincelles.

Plus prompt que la pense, le petit homme dsarm saisit une lourde
massue de bois, laisse  terre par un mourant, et, vitant le gant
qui se courbait pour le saisir entre ses bras, il assna,  mains
jointes, un coup furieux de massue sur le large front de son colossal
adversaire.

Le gant poussa un cri touff et tomba. Le petit homme triomphant le
foula aux pieds, en cumant de joie.

--Tu portais un nom trop lourd pour toi, dit-il.

Et, agitant sa massue victorieuse, il alla chercher d'autres victimes.

Le gant n'tait pas mort. La violence du coup l'avait tourdi, il
tait tomb presque sans vie. Il commenait  rouvrir les yeux et 
faire quelques faibles mouvements, lorsqu'un arquebusier l'aperut
dans le tumulte, et se jeta sur lui en criant:

--Han d'Islande est pris! victoire!

--Han d'Islande est pris! rptrent toutes les voix avec des accents
de triomphe ou de dtresse.

Le petit homme avait disparu.

Il y avait dj quelque temps que les montagnards se sentaient
succomber sous le nombre; car aux arquebusiers de Munckholm s'taient
joints les tirailleurs de la fort, et des dtachements de hulans et
de dragons dmonts, qui arrivaient de moment en moment de l'intrieur
des gorges, o la reddition des principaux chefs rebelles avait arrt
le carnage. Le brave Kennybol, bless au commencement de l'action,
avait t fait prisonnier. La capture de Han d'Islande acheva
d'abattre tout le reste du courage des montagnards. Ils mirent bas les
armes.

Quand les premires blancheurs de l'aube clairrent la cime aigu des
hauts glaciers encore  demi submergs dans l'ombre, il n'y avait plus
dans les dfils du Pilier-Noir qu'un morne repos, qu'un affreux
silence parfois entreml de faibles plaintes dont se jouait le vent
lger du matin. De noires nues de corbeaux accouraient vers ces
fatales gorges de tous les points du ciel; et quelques pauvres
chevriers, ayant pass pendant le crpuscule sur la lisire des
rochers, revinrent effrays dans leurs cabanes, affirmant qu'ils
avaient vu, dans le dfil du Pilier-Noir, une bte  face humaine,
qui buvait du sang, assise sur des monceaux de morts.




XL

                    Brle donc qui voudra sous ces feux couverts!

                    BRANTME.


--Ma fille, ouvrez cette fentre; ces vitraux sont bien sombres, je
voudrais voir un peu le jour.

--Voyez le jour, mon pre! la nuit approche  grands pas.

--Il y a encore des rayons de soleil sur les collines qui bordent le
golfe. J'ai besoin de respirer cet air libre  travers les barreaux de
mon cachot.--Le ciel est si pur!

--Mon pre, un orage vient derrire l'horizon.

--Un orage, thel! o le voyez-vous?

--C'est parce que le ciel est pur; mon pre, que j'attends un orage.

Le vieillard jeta un regard surpris sur la jeune fille.

--Si j'avais pens cela ds ma jeunesse, je ne serais point ici. Puis
il ajouta d'un ton moins mu:

--Ce que vous dites est juste, mais n'est pas de votre ge. Je ne
comprends point comment il se fait que votre jeune raison ressemble 
ma vieille exprience.

thel baissa les yeux, comme trouble par cette rflexion grave et
simple. Ses deux mains se joignirent douloureusement, et un soupir
profond souleva sa poitrine.

--Ma fille, dit le vieux captif, depuis quelques jours vous tes ple,
comme si jamais la vie n'avait chauff le sang de vos veines. Voil
plusieurs matins que vous m'abordez avec des paupires rouges et
gonfles, avec des yeux qui ont pleur et veill. Voil plusieurs
journes, thel, que je passe dans le silence, sans que votre voix
essaie de m'arracher  la sombre mditation de mon pass. Vous tes
auprs de moi plus triste que moi; et cependant vous n'avez pas, comme
votre pre, le fardeau de toute une vie de nant et de vide qui pse
sur votre me. L'affliction entoure votre jeunesse, mais ne peut
pntrer jusqu' votre coeur. Les nuages du matin se dissipent
promptement. Vous tes  cette poque de l'existence o l'on se
choisit dans ses rves un avenir indpendant du prsent, quel qu'il
soit. Qu'avez-vous donc, ma fille? Grce  cette monotone captivit,
vous tes  l'abri des malheurs imprvus. Quelle faute avez-vous
commise?--Je ne puis croire que ce soit sur moi que vous vous
affligiez; vous devez tre accoutume  mon irrmdiable infortune.
L'esprance,  la vrit, n'est plus dans mes discours; mais ce n'est
pas un motif pour que je lise le dsespoir dans vos yeux.

En parlant ainsi, la voix svre du prisonnier s'tait attendrie
presque jusqu' l'accent paternel. thel, muette, se tenait debout
devant lui. Tout  coup, elle se dtourna d'un mouvement presque
convulsif, tomba  genoux sur la pierre, et cacha son visage dans ses
mains, comme pour touffer les larmes et les sanglots qui
s'chappaient tumultueusement de son sein.

Trop de douleur gonflait le coeur de l'infortune jeune fille.
Qu'avait-elle donc fait  cette fatale trangre, pour lui rvler le
secret qui dtruisait toute sa vie? Hlas! depuis que le nom de son
Ordener lui tait connu tout entier, la pauvre enfant n'avait pas
encore pu livrer ses yeux au sommeil, ni son me au repos. La nuit
elle n'prouvait d'autre soulagement que celui de pouvoir pleurer en
libert. C'en tait donc fait! il n'tait point  elle, celui qui lui
appartenait par tous ses souvenirs, par toutes ses douleurs, par
toutes ses prires, celui dont elle s'tait crue l'pouse sur la foi
de ses rves. Car la soire o Ordener l'avait si tendrement serre
dans ses bras n'tait plus dans sa pense que comme un songe. Et en
effet, ce doux songe, chacune de ses nuits le lui avait rendu depuis.
C'tait donc une tendresse coupable que celle qu'elle conservait
encore malgr elle  cet ami absent! Son Ordener tait le fianc d'une
autre! Et qui peut dire ce qu'prouva ce coeur virginal quand le
sentiment trange et inconnu de la jalousie vint s'y glisser comme une
vipre? quand elle s'agita pendant les longues heures de l'insomnie
sur son lit brlant, se figurant son Ordener, peut-tre en ce moment
mme, dans les bras d'une autre femme plus belle, plus riche et plus
noble qu'elle?--Car, se disait-elle, j'tais bien folle de croire
qu'il avait t chercher la mort pour moi. Ordener est le fils d'un
vice-roi, d'un puissant seigneur, et moi, je ne suis rien qu'une
pauvre prisonnire; rien, que l'enfant mprise d'un proscrit. Il est
parti, lui qui est libre! et parti, sans doute, pour aller pouser sa
belle fiance, la fille d'un chancelier, d'un ministre, d'un
orgueilleux comte!--Mais il m'a donc trompe, mon Ordener?  Dieu! qui
m'et dit que cette voix pt tromper?

Et la malheureuse thel pleurait et pleurait encore, et elle voyait
devant ses yeux son Ordener, celui dont elle avait fait le dieu ignor
de tout son tre, cet Ordener par de l'clat de son rang, marchant 
l'autel au milieu d'une fte, et se tournant vers l'autre avec ce
sourire qui tait jadis sa joie.

Cependant, au sein de son inexprimable dsolation, elle n'avait pas un
moment oubli sa tendresse filiale. Cette faible fille avait fait les
plus hroques efforts pour drober son malheur  son infortun pre;
car c'est ce qu'il y a de plus douloureux dans la douleur que d'en
comprimer l'explosion extrieure, et les larmes qu'on dvore sont bien
plus amres que celles qu'on rpand. Il avait fallu plusieurs jours
pour que le silencieux vieillard s'apert du changement de son thel,
et les questions presque affectueuses qu'il venait de lui adresser
avaient enfin fait jaillir tout  coup ses larmes trop longtemps
renfermes dans son coeur.

Le pre regarda quelque temps sa fille pleurer avec un sourire amer,
et en secouant la tte.

--thel, dit-il enfin, toi qui ne vis pas parmi les hommes, pourquoi
pleures-tu?

Il achevait  peine ces paroles que la noble et douce fille se releva.
Elle avait, par je ne sais quelle puissance, arrt les larmes dans
ses yeux, qu'elle essuyait avec son charpe.

--Mon pre, dit-elle avec force, mon seigneur et pre, pardonnez-moi;
c'tait un moment de faiblesse.

Puis elle leva sur lui des regards qui s'efforaient de sourire.

Elle alla au fond de la chambre chercher l'Edda, vint se rasseoir prs
de son pre taciturne, et ouvrit le livre au hasard. Alors, calmant
l'motion de sa voix, elle se mit  lire; mais sa lecture inutile
passait sans tre coute, ni d'elle, ni du vieillard.

Celui-ci fit un geste de la main.

--Assez, assez, ma fille.

Elle ferma le livre.

--thel, ajouta Schumacker, songez-vous encore quelquefois  Ordener?

La jeune fille, interdite, tressaillit.

--Oui, continua-t-il;  cet Ordener, qui est parti....

--Mon seigneur et pre, interrompit thel, pourquoi nous occuper de
lui? Je pense, comme vous, qu'il est parti pour ne pas revenir.

--Pour ne pas revenir, ma fille! Je n'ai pu dire cela. Je ne sais quel
pressentiment m'avertit au contraire qu'il reviendra.

--Telle n'tait point votre pense, mon noble pre, quand vous me
parliez avec tant de dfiance de ce jeune homme.

--En ai-je donc parl avec dfiance?

--Oui, mon pre, et je me range en cela de votre avis; je pense qu'il
nous a tromps.

--Qu'il nous a tromps, ma fille! Si je l'ai jug ainsi, j'ai agi
comme tous les hommes qui condamnent sans preuve. Je n'ai reu de cet
Ordener que des tmoignages de dvouement.

--Et savez-vous, mon vnrable pre, si ces paroles cordiales ne
cachaient pas des penses perfides?

--D'ordinaire, les hommes ne s'empressent point autour du malheur et
de la disgrce. Si cet Ordener ne m'tait point attach, il ne serait
pas ainsi venu dans ma prison sans but.

--tes-vous sr, reprit thel d'une voix faible, qu'en venant ici il
n'ait eu aucun but?

--Et lequel? demanda vivement le vieillard.

thel se tut.

L'effort tait trop grand pour elle, de continuer  accuser le
bien-aim Ordener, qu'elle dfendait autrefois contre son pre.

--Je ne suis plus le comte de Griffenfeld, poursuivit celui-ci. Je ne
suis plus le grand-chancelier de Danemark et de Norvge, le
dispensateur favori des grces royales, le tout-puissant ministre. Je
suis un misrable prisonnier d'tat, un proscrit, un pestifr
politique. C'est dj du courage que de parler de moi sans excration
 tous ces hommes que j'ai combls d'honneurs et de biens; c'est du
dvouement que de franchir le seuil de ce cachot, si l'on n'est pas un
gelier ou un bourreau; c'est de l'hrosme, ma fille, que de le
franchir en se disant mon ami.--Non, je ne serai point ingrat comme
toute cette race humaine. Ce jeune homme a mrit ma reconnaissance,
ne ft-ce que pour m'avoir montr un visage bienveillant et fait
entendre une voix consolatrice.

thel coutait pniblement ce langage, qui l'et ravie quelques jours
plus tt, lorsque cet Ordener tait encore dans son coeur son Ordener.
Le vieillard, aprs s'tre arrt un moment, reprit d'une voix
solennelle:

--coutez-moi, ma fille, car ce que je vais vous dire est grave. Je me
sens dprir lentement; la vie se retire peu  peu de moi; oui, ma
fille, ma fin approche.

thel l'interrompit par un gmissement touff.

--O Dieu, mon pre, ne parlez pas ainsi! de grce, pargnez votre
pauvre fille! Hlas! est-ce que vous voulez l'abandonner aussi? Que
deviendra-t-elle, seule au monde, quand votre protection lui manquera?

--La protection d'un proscrit! dit le pre en remuant la tte.--Au
reste, c'est  cela que j'ai pens. Oui, votre bonheur futur m'occupe
plus encore que mes malheurs passs.--coutez-moi donc, et ne
m'interrompez plus. Cet Ordener ne mrite pas d'tre jug aussi
svrement par vous, ma fille, et j'avais cru jusqu'ici que vous
n'aviez point tant d'aversion pour lui. Ses dehors sont francs et
nobles; ce qui ne prouve rien  la vrit, mais je dois dire qu'il ne
me parat pas peut-tre sans quelques vertus, bien qu'il lui suffise
de porter une me d'homme pour renfermer en lui le germe de tous les
vices et de tous les crimes. Toute flamme donne sa fume.

Le vieillard s'arrta encore une fois, et, fixant son regard sur sa
fille, il ajouta:

--Averti intrieurement de l'approche de ma mort, j'ai mdit sur lui
et sur vous, thel; et s'il revient, comme j'en ai l'esprance,--je
vous le donne pour protecteur et pour mari.

thel plit, trembla; c'tait au moment o son rve de bonheur venait
de s'envoler pour jamais, que son pre essayait de le raliser. Cette
pense si amre: J'aurais donc pu tre heureuse! vint rendre  son
dsespoir toute sa violence. Elle resta un moment sans pouvoir parler,
de peur de laisser chapper les larmes brlantes qui roulaient dans
ses yeux.

Le pre attendait.

--Quoi! dit-elle enfin d'une voix teinte, vous me le destiniez pour
mari, mon seigneur et pre, sans connatre sa naissance, sa famille,
son nom?

--Je ne vous le destinais point, ma fille, je vous le destine.

Le ton du vieillard tait presque imprieux; thel soupira.

--... Je vous le destine, dis-je; et que m'importe sa naissance? je
n'ai pas besoin de connatre sa famille, puisque je connais sa
personne. Songez-y; c'est la seule ancre de salut qui vous reste. Je
crois qu'il n'a heureusement pas pour vous la mme rpugnance que vous
montrez pour lui.

La pauvre jeune fille leva les yeux au ciel.

--Vous m'entendez, thel; je le rpte, que me fait sa naissance? Il
est sans doute d'un rang obscur, car on n'enseigne pas  ceux qui
naissent dans les palais  frquenter les prisons. Oui, et ne
manifestez pas d'orgueilleux regrets, ma fille; n'oubliez pas qu'thel
Schumacker n'est plus princesse de Wollin et comtesse de Tongsberg;
vous tes redescendue plus bas que le point d'o votre pre s'est
lev. Soyez donc heureuse si cet homme accepte votre main, quelle que
soit sa famille. S'il est d'une humble naissance, tant mieux, ma
fille; vos jours du moins seront  l'abri des orages qui ont tourment
les jours de votre pre. Vous coulerez, loin de l'envie et de la haine
des hommes, sous quelque nom inconnu, une existence ignore, bien
diffrente de la mienne, car elle s'achvera mieux qu'elle n'aura
commenc.

thel tait tombe  genoux devant le prisonnier.

--O mon pre! grce!

Il ouvrit ses bras avec surprise.

--Que voulez-vous dire, ma fille?

--Au nom du ciel, ne me peignez pas ce bonheur, il n'est pas fait pour
moi!

--thel, reprit svrement le vieillard, ne vous jouez pas de toute
votre vie. J'ai refus la main d'une princesse de sang royal, d'une
princesse de Holstein-Augustenbourg, entendez-vous cela? Et mon
orgueil a t cruellement puni. Vous ddaignez celle d'un homme
obscur, mais loyal; tremblez que le vtre ne soit aussi tristement
chti.

--Plt au ciel, murmura thel, que ce ft un homme obscur et loyal!

Le vieillard se leva et fit quelques pas dans l'appartement avec
agitation.

--Ma fille, dit-il, c'est votre pauvre pre qui vous en prie et qui
vous l'ordonne. Ne me laissez pas  ma mort une inquitude sur votre
avenir; promettez-moi d'accepter cet tranger pour poux.

--Je vous obirai toujours, mon pre, mais n'esprez pas son retour.

--J'ai pes les probabilits, et je pense, d'aprs l'accent dont cet
Ordener prononait votre nom....

--Qu'il m'aime! interrompit thel amrement; oh! non, ne le croyez
pas.

Le pre rpondit froidement:

--J'ignore si, pour employer votre expression de jeune fille, il vous
aime; mais je sais qu'il reviendra.

--Abandonnez cette ide, mon noble pre. D'ailleurs, vous ne voudriez
peut-tre pas qu'il ft votre gendre si vous le connaissiez.

--thel, il le sera, quels que soient son nom et son rang.

--Eh bien! reprit-elle, si ce jeune homme, en qui vous avez vu un
consolateur, en qui vous voulez voir un soutien pour votre fille,
monseigneur et pre, si c'tait le fils d'un de vos mortels ennemis,
du vice-roi de Norvge, du comte de Guldenlew?

Schumacker recula de deux pas.

--Que dites-vous, grand Dieu! Ordener! cet Ordener.--Cela est
impossible!....

L'indicible expression de haine qui venait de s'allumer dans les yeux
ternes du vieillard glaa le coeur tremblant d'thel, qui se repentit
vainement de la parole imprudente qu'elle venait de prononcer.

Le coup tait port. Schumacker resta quelques instants immobile et
les bras croiss; tout son corps tressaillait comme s'il avait t sur
un gril ardent; ses prunelles flamboyantes sortaient de leur orbite,
et son regard, fix sur les dalles de pierre, paraissait vouloir les
enfoncer. Enfin quelques paroles sortirent de ses lvres bleues,
prononces d'une voix aussi faible que celle d'un homme qui rve.

--Ordener!--Oui, c'est cela, Ordener Guldenlew!

--C'est bien. Allons! Schumacker, vieux insens, ouvre-lui donc tes
bras, ce loyal jeune homme vient pour te poignarder.

Tout  coup il frappa le sol du pied, et sa voix devint tonnante.

--Ils m'ont donc envoy toute leur infme race pour m'insulter dans ma
chute et dans ma captivit! j'avais dj vu un d'Ahlefeld; j'ai
presque souri  un Guldenlew! Les monstres! Qui et dit cela de cet
Ordener, qu'il portait une pareille me et un pareil nom! Malheur 
moi! malheur  lui! Puis il tomba ananti sur son fauteuil, et tandis
que sa poitrine oppresse se dgonflait par de longs soupirs, la
pauvre thel, palpitante d'effroi, pleurait  ses pieds.

--Ne pleure pas, ma fille, dit-il d'une voix sinistre, viens, oh!
viens sur mon coeur.

Et il la pressa dans ses bras.

thel ne savait comment s'expliquer cette caresse dans un moment de
rage, lorsqu'il reprit:

--Du moins, jeune fille, tu as t plus clairvoyante que ton vieux
pre. Tu n'as point t trompe par le serpent aux yeux doux et
venimeux. Viens, que je te remercie de la haine que tu m'as fait voir
pour cet excrable Ordener.

Elle frmit de cet loge, hlas! si peu mrit.

--Mon seigneur et pre, dit-elle, calmez-vous!

--Promets-moi, poursuivait Schumacker, de vouer toujours les mmes
sentiments au fils de Guldenlew; jure-le-moi.

--Dieu dfend le serment, mon pre.

--Jure-le, ma fille, rpta Schumacker avec vhmence. N'est-il pas
vrai que tu conserveras toujours le mme coeur pour cet Ordener
Guldenlew?

thel n'eut pas de peine  rpondre:

--Toujours.

Le vieillard l'attira sur sa poitrine.

--Bien, ma fille! que je te lgue au moins ma haine pour eux; si je ne
puis te lguer les biens et les honneurs qu'ils m'ont ravis. coute,
ils ont enlev  ton vieux pre son rang et sa gloire, ils l'ont
tran d'un chafaud dans les fers, comme pour le souiller de toutes
les infamies en le faisant passer par tous les supplices. Les
misrables! Et c'est  moi qu'ils devaient le pouvoir qu'ils ont
tourn contre moi! Oh! que le ciel et l'enfer m'entendent, et qu'ils
soient tous maudits dans leur existence, et maudits dans leur
postrit!

Il se tut un moment; puis, embrassant sa pauvre fille, pouvante de
ses imprcations:

--Mais, mon thel, toi qui es ma seule gloire et mon seul bien,
dis-moi, comment ton instinct a-t-il t plus habile que le mien?
Comment as-tu dcouvert que ce tratre portait l'un des noms abhorrs
qui sont crits au fond de mon coeur avec du fiel? Comment as-tu
pntr ce secret?

Elle rassemblait toutes ses forces pour rpondre, quand la porte
s'ouvrit.

Un homme vtu de noir, portant  sa main une verge d'bne et  son
cou une chane d'acier bruni, parut sur le seuil, environn de
hallebardiers galement vtus de noir.

--Que me veux-tu? demanda le captif avec aigreur et tonnement.

L'homme, sans lui rpondre et sans le regarder, droula un long
parchemin, auquel pendait,  des fils de soie, un sceau de cire verte,
et lut  haute voix:

--Au nom de sa majest notre misricordieux souverain et seigneur,
Christiern, roi,

Il est enjoint  Schumacker, prisonnier d'tat dans la forteresse
royale de Munckholm, et  sa fille, de suivre le porteur dudit
ordre.--

Schumacker rpta sa question:

--Que me veux-tu?

L'homme noir, toujours impassible, se mit en devoir de recommencer sa
lecture.

--Il suffit, dit le vieillard.

Alors, se levant, il fit signe  thel, surprise et pouvante, de
suivre avec lui cette lugubre escorte.




XLI

                  Un signal lugubre est donn, un ministre abject de
                  la justice vient frapper  sa porte, et l'avertir
                  qu'on a besoin de lui.

                  JOSEPH DE MAISTRE.


La nuit venait de tomber; un vent froid sifflait autour de la
Tour-Maudite, et les portes de la ruine de Vygla tremblaient dans
leurs gonds, comme si la mme main les et secoues toutes  la fois.

Les farouches habitants de la tour, le bourreau et sa famille, taient
runis autour du foyer allum au milieu de la salle du premier tage,
qui jetait des rougeurs vacillantes sur leurs visages sombres et sur
leurs vtements d'carlate. Il y avait dans les traits des enfants
quelque chose de froce comme le rire de leur pre, et de hagard comme
le regard de leur mre. Leurs yeux, ainsi que ceux de Bechlie, taient
tourns vers Orugix, qui, assis sur une escabelle de bois, paraissait
reprendre haleine, et dont les pieds, couverts de poussire,
annonaient qu'il venait d'arriver de quelque lointaine expdition.

--Femme, coute; coutez, enfants. Ce n'est pas pour apporter de
mauvaises nouvelles que j'ai t absent deux jours entiers. Si, avant
un mois, je ne suis pas excuteur royal, je veux ne savoir pas serrer
un noeud coulant ou manier une hache. Rjouissez-vous, mes petits
louveteaux, votre pre vous laissera peut-tre pour hritage
l'chafaud mme de Copenhague.

--Nychol, demanda Bechlie, qu'y a-t-il donc?

--Et toi, ma vieille bohmienne, reprit Nychol avec son rire pesant,
rjouis-toi aussi! tu peux t'acheter des colliers de verre bleu pour
orner ton cou de cigogne trangle. Notre engagement expire bientt;
mais va, dans un mois, quand tu me verras le premier bourreau des deux
royaumes, tu ne refuseras pas de casser une autre cruche avec moi.

--Qu'y a-t-il donc, qu'y a-t-il donc, mon pre? demandrent les
enfants, dont l'an jouait avec un chevalet tout sanglant, tandis que
le plus petit s'amusait  plumer vivant un petit oiseau qu'il avait
pris  sa mre dans le nid mme.

--Ce qu'il y a, mes enfants?--Tue donc cet oiseau, Haspar, il crie
comme une mauvaise scie; et d'ailleurs il ne faut pas tre cruel.
Tue-le.--Ce qu'il y a? Rien, peu de chose vraiment, sinon, dame
Bechlie, qu'avant huit jours d'ici l'ex-chancelier Schumacker, qui est
prisonnier  Munckholm, aprs avoir vu mon visage de si prs 
Copenhague, et le fameux brigand d'Islande Han de Klipstadur, me
passeront peut-tre tous deux  la fois par les mains.

L'oeil gar de la femme rouge prit une expression d'tonnement et de
curiosit.

--Schumacker! Han d'Islande! comment cela, Nychol?

--Voil tout. J'ai rencontr hier matin, sur la route de Skongen, au
pont de l'Ordals, tout le rgiment des arquebusiers de Munckholm, qui
s'en retournait  Drontheim d'un air trs victorieux. J'ai questionn
un des soldats, qui a daign me rpondre, parce qu'il ignorait sans
doute pourquoi ma casaque et ma charrette sont rouges; j'ai appris que
les arquebusiers revenaient des gorges du Pilier-Noir, o ils avaient
mis en pices des bandes de brigands, c'est--dire de mineurs
insurgs. Or, tu sauras, Bechlie la bohmienne, que ces rebelles se
rvoltaient pour Schumacker, et taient commands par Han d'Islande.
Tu sauras que cette leve de boucliers constitue pour Han d'Islande un
bon crime d'insurrection contre l'autorit royale, et pour Schumacker
un bon crime de haute trahison; ce qui amne tout naturellement ces
deux honorables seigneurs  la potence ou au billot. Ajoute  ces deux
superbes excutions, qui ne peuvent manquer de me rapporter au moins
quinze ducats d'or chacune, et de me faire le plus grand honneur dans
les deux royaumes, celles, moins importantes,  la vrit, de quelques
autres....

--Mais quoi! interrompit Bechlie, Han d'Islande a donc t pris?

--Pourquoi interrompez-vous votre seigneur et matre, femme de
perdition? dit le bourreau. Oui, sans doute, ce fameux, cet imprenable
Han d'Islande a t pris, avec quelques autres chefs de brigands, ses
lieutenants, qui me rapporteront bien aussi chacun douze cus par
tte, sans compter la vente des cadavres. Il a t pris, vous dis-je,
et je l'ai vu, puisqu'il faut satisfaire entirement votre curiosit,
passer entre les rangs des soldats.

La femme et les enfants se rapprochrent vivement d'Orugix.

--Quoi! tu l'as vu, pre? demandrent les enfants.

--Taisez-vous, enfants. Vous criez comme un coquin qui se dit
innocent. Je l'ai vu. C'est une espce de gant; il marchait les bras
croiss, enchans derrire le dos, et le front band. C'est que, sans
doute, il a t bless  la tte. Mais, qu'il soit tranquille, avant
peu je l'aurai guri de cette blessure.

Aprs avoir ml  ces horribles paroles un horrible geste, le
bourreau continua:

--Il y avait derrire lui quatre de ses compagnons, galement
prisonniers, blesss de mme, et qu'on menait comme lui  Drontheim,
o ils seront jugs, avec l'ex-grand-chancelier Schumacker, par un
tribunal o sigera le haut-syndic, et que prsidera le
grand-chancelier actuel.

--Pre, quel visage avaient les autres prisonniers?

--Les deux premiers taient deux vieillards, dont l'un portait le
feutre de mineur, et l'autre le bonnet de montagnard. Tous deux
paraissaient dsesprs. Des deux autres, l'un tait un jeune mineur,
qui marchait la tte haute, en sifflant; l'autre....--Te souviens-tu,
ma damne Bechlie, de ces voyageurs qui sont entrs dans cette tour,
il y a une dizaine de jours, la nuit de ce violent orage?

--Comme Satan se souvient du jour de sa chute, rpondit la femme.

--Avais-tu remarqu parmi ces trangers un jeune homme qui
accompagnait ce vieux docteur fou  grande perruque? un jeune homme,
te dis-je, vtu d'un grand manteau vert et coiff d'une toque  plume
noire?

--En vrit, je crois l'avoir encore devant les yeux, me disant:
Femme, nous avons de l'or.

--Eh bien! la vieille, je veux n'avoir jamais trangl que des coqs de
bruyre, si le quatrime prisonnier n'est pas ce jeune homme. Sa
figure m'tait,  la vrit, entirement cache par sa plume, sa
toque, ses cheveux et son manteau; d'ailleurs, il baissait la tte.
Mais c'est bien le mme vtement, les mmes bottines, le mme air. Je
veux avaler d'une bouche le gibet de pierre de Skongen, si ce n'est
pas le mme homme! Que dis-tu de cela, Bechlie? Ne serait-il pas
plaisant qu'aprs avoir reu de moi de quoi soutenir sa vie, cet
tranger en ret galement de quoi l'abrger, et qu'il exert mon
habilet aprs avoir prouv mon hospitalit?

Le bourreau prolongea quelque temps son gros rire sinistre; puis il
reprit:

--Allons, rjouissez-vous donc tous, et buvons; oui, Bechlie,
donne-moi un verre de cette bire qui rpe le gosier comme si l'on
buvait des limes, que je le vide  mon avancement futur.--Allons,
honneur et sant au seigneur Nychol Orugix, excuteur royal en
perspective!--Je t'avouerai, vieille pcheresse, que j'ai eu de la
peine  me rendre au bourg de Noes pour y pendre obscurment je ne
sais quel ignoble voleur de choux et de chicore. Cependant, en y
rflchissant, j'ai pens que trente-deux ascalins n'taient pas
encore  ddaigner, et que mes mains ne se dgraderaient en excutant
de simples voleurs et autres canailles de ce genre que lorsqu'elles
auraient dcapit le noble comte ex-grand-chancelier et le fameux
dmon d'Islande. Je me suis donc rsign, en attendant mon diplme de
matre royal des hautes-oeuvres,  expdier le pauvre misrable du
bourg de Noes; et voici, ajouta-t-il en tirant une bourse de cuir de
son havresac, voici les trente-deux ascalins que je t'apporte, la
vieille.

En ce moment, le bruit du cor se fit entendre  trois reprises
diffrentes, en dehors de la tour.

--Femme, cria Orugix en se levant, ce sont les archers du haut-syndic.

 ces mots, il descendit en toute hte.

Un instant aprs il reparut, portant un grand parchemin, dont il avait
rompu le sceau.

--Tiens, dit-il  sa femme, voil ce que le haut-syndic m'envoie.
Dchiffre-moi cela, toi qui lirais le grimoire de Satan. Ce sont
peut-tre dj mes lettres de promotion; car, puisque le tribunal aura
un grand-chancelier pour prsident et un grand-chancelier pour accus,
il conviendrait que le bourreau qui excutera son arrt ft un
bourreau royal.

La femme reut le parchemin, et, aprs y avoir quelque temps promen
ses yeux, elle lut  haute voix, tandis que les enfants jetaient sur
elle un regard hbt et stupide:

--Au nom du haut-syndic du Drontheimhus!--il est ordonn  Nychol
Orugix, bourreau de la province, de se transporter sur-le-champ 
Drontheim, et de se munir de la hache d'honneur, du billot et des
tentures noires.

--C'est l tout? demanda le bourreau d'une voix mcontente.

--C'est l tout, rpondit Bechlie.

--Bourreau de la province! murmura Orugix entre ses dents.

Il resta un moment jetant sur le parchemin syndical des regards
d'humeur.

--Allons, dit-il enfin, il faut obir et partir. Voici pourtant qu'on
me demande la hache d'honneur et les tentures noires.--Tu auras soin,
Bechlie, d'enlever les gouttes de rouille qui ont dlustr ma hache,
et de voir si la draperie n'est pas tache en plusieurs endroits. En
somme, il ne faut pas se dcourager, ils ne veulent peut-tre
m'accorder d'avancement que comme salaire de cette belle excution.
Tant pis pour les condamns, ils n'auront pas la satisfaction d'tre
mis  mort par un excuteur royal.




XLII

                    ELVINE.

                    Qu'est devenu le pauvre Sanche? Il n'a point paru
                    dans la ville.

                    NUNO.

                    Sanche aura su se mettre  couvert.

                    LOPE DE VEGA. _Le meilleur alcade est le roi._


Le comte d'Ahlefeld, tranant une ample simarre de satin noir double
d'hermine, la tte et les paules caches par une large perruque
magistrale, et la poitrine charge de plusieurs toiles et
dcorations, parmi lesquelles on distinguait les colliers des ordres
royaux de l'lphant et de Dannebrog; revtu, en un mot, du costume
complet de grand-chancelier de Danemark et de Norvge, se promenait
d'un air soucieux dans l'appartement de la comtesse d'Ahlefeld, seule
avec lui en ce moment.

--Allons, il est neuf heures, le tribunal va entrer en sance; il ne
faut pas le faire attendre, car il est ncessaire que l'arrt soit
rendu dans la nuit, afin qu'on l'excute demain matin au plus tard. Le
haut-syndic m'a assur que le bourreau serait ici avant
l'aube.--Elphge! avez-vous ordonn qu'on apprtt la barque qui doit
me transporter  Munckholm?

--Monseigneur, elle vous attend depuis une demi-heure au moins,
rpondit la comtesse en se soulevant sur son fauteuil.

--Et ma litire est-elle  la porte?

--Oui, monseigneur.

--Allons!....--Vous dites donc, Elphge, ajouta le comte en se
frappant le front, qu'il existe une intrigue amoureuse entre Ordener
Guldenlew et la fille de Schumacker?

--Trs amoureuse, je vous jure! rpliqua la comtesse en souriant de
colre et de ddain.

--Qui se ft imagin cela?--Pourtant, je vous assure que je m'en tais
dj dout.

--Et moi aussi, dit la comtesse.--C'est un tour que ce maudit Levin
nous a jou.

--Vieux sclrat de mecklembourgeois! murmura le chancelier; va, je te
recommanderai  Arensdorf.

--Si je pouvais le faire disgracier!--Eh! mais, coutez donc, Elphge,
voici un trait de lumire.

--Quoi donc?

--Vous savez que les individus que nous allons juger dans le chteau
de Munckholm sont au nombre de six:--Schumacker, que je ne redouterai
plus, j'espre, demain  pareille heure; ce montagnard colosse, notre
faux Han d'Islande, qui a jur de soutenir le rle jusqu' la fin,
dans l'esprance que Musdoemon, dont il a dj reu de fortes sommes
d'argent, le fera vader.--Ce Musdoemon a des ides vraiment
diaboliques!--Les quatre autres accuss sont les trois chefs des
rebelles, et un quidam qui s'est trouv, on ne sait comment, au milieu
du rassemblement d'Apsyl-Corh, et que les prcautions prises par
Musdoemon ont fait tomber dans nos mains. Musdoemon pense que cet
homme est un espion de Levin de Knud. Et, en effet, en arrivant ici
prisonnier, sa premire parole a t pour demander le gnral; et
quand il a appris l'absence du mecklembourgeois, il a paru constern.
Du reste, il n'a voulu rpondre  aucune des questions que lui a
adresses Musdoemon.

--Mon cher seigneur, interrompit la comtesse, pourquoi ne l'avez-vous
pas interrog vous-mme?

--En vrit, Elphge, comment l'aurais-je pu au milieu de tous les
soins qui m'accablent depuis mon arrive? Je me suis repos de cette
affaire sur Musdoemon, qu'elle intresse autant que moi. D'ailleurs,
ma chre, cet homme n'est d'aucune importance par lui-mme; c'est
quelque pauvre vagabond. Nous n'en pourrons tirer parti qu'en le
prsentant comme un agent de Levin de Knud, et, comme il a t pris
dans les rangs des rebelles, cela pourra prouver entre le
mecklembourgeois et Schumacker une connivence coupable, qui suffira
pour provoquer, sinon la mise en accusation, du moins la disgrce du
maudit Levin.

La comtesse parut mditer un moment.

--Vous avez raison, monseigneur. Mais cette fatale passion du baron
Thorvick pour thel Schumacker....

Le chancelier se frotta le front de nouveau; puis tout  coup haussant
les paules:

--coutez, Elphge, nous ne sommes plus ni l'un ni l'autre jeunes et
novices dans la vie, et pourtant nous ne connaissons pas les hommes!
Quand Schumacker aura t une seconde fois fltri par un jugement de
haute trahison, quand il aura subi sur l'chafaud une condamnation
infamante, quand sa fille, retombe au-dessous des derniers rangs de
la socit, sera souille  jamais publiquement de tout l'opprobre de
son pre, pensez-vous, Elphge, qu'alors Ordener Guldenlew se
souvienne un seul instant de cette amourette d'enfance, que vous
nommez passion, d'aprs les discours exalts d'une jeune folle
prisonnire, et qu'il balance un seul jour entre la fille dshonore
d'un misrable criminel et la fille illustre d'un glorieux chancelier?
Il faut juger les hommes d'aprs soi, ma chre; o avez-vous vu que le
coeur humain ft ainsi fait?

--Je souhaite que vous ayez encore raison.--Vous ne trouverez
cependant pas inutile, n'est-il pas vrai, la demande que j'ai faite au
syndic pour que la fille de Schumacker assiste au procs de son pre,
et soit place dans la mme tribune que moi? Je suis curieuse
d'tudier cette crature.

--Tout ce qui peut nous clairer sur cette affaire est prcieux, dit
le chancelier avec flegme.--Mais, dites-moi, sait-on o cet Ordener
est en ce moment?

--Personne au monde ne le sait; c'est le digne lve de ce vieux
Levin, un chevalier errant comme lui. Je crois qu'il visite en ce
moment Ward-Hus.

--Bien, bien, notre Ulrique le fixera. Allons, j'oublie que le
tribunal m'attend.

La comtesse arrta le grand-chancelier.

--Encore un mot, monseigneur.--Je vous en ai parl hier, mais votre
esprit tait occup, et je n'ai pu obtenir de rponse. O est mon
Frdric?

--Frdric! dit le comte avec une expression lugubre, et en portant la
main sur son visage.

--Oui; rpondez-moi, mon Frdric! Son rgiment est de retour 
Drontheim sans lui. Jurez-moi que Frdric n'tait pas dans cette
horrible gorge du Pilier-Noir. Pourquoi votre figure a-t-elle chang
au nom de Frdric? Je suis dans une mortelle inquitude.

Le chancelier reprit sa physionomie impassible.

--Elphge, tranquillisez-vous. Je vous jure qu'il n'tait point dans
le dfil du Pilier-Noir. D'ailleurs, on a publi la liste des
officiers tus ou blesss dans cette rencontre.

--Oui, dit la comtesse calme, vous me rassurez. Deux officiers
seulement ont t tus, le capitaine Lory et le jeune baron Randmer,
qui a fait tant de folies avec mon pauvre Frdric dans les bals de
Copenhague! Oh! j'ai lu et relu la liste, je vous assure. Mais
dites-moi, monseigneur, mon fils est donc rest  Walhstrom?

--Il y est rest, rpondit le comte.

--Eh bien, cher ami, dit la mre avec un sourire qu'elle s'efforait
de rendre tendre, je ne vous demande qu'une grce, c'est de faire
revenir vite mon Frdric de cet affreux pays.

Le chancelier se dgagea pniblement de ses bras suppliants.

--Madame, dit-il, le tribunal m'attend. Adieu, ce que vous me demandez
ne dpend pas de moi.

Et il sortit brusquement.

La comtesse demeura sombre et pensive.

--Cela ne dpend pas de lui! se dit-elle; et il lui suffirait d'un mot
pour me rendre mon fils!--Je l'ai toujours pens, cet homme-l est
vraiment mchant.




XLIII

                    Est-ce ainsi qu'on traite un homme de ma charge?
                    est-ce ainsi qu'on perd le respect d  la
                    justice?

                    CALDERON. _Louis Perez de Galice_.


La tremblante thel, que les gardes ont spare de son pre  la
sortie du donjon du Lion de Slesvig, a t conduite,  travers de
tnbreux corridors, jusqu'alors inconnus d'elle, dans une sorte de
cellule obscure, qu'on a referme sur son entre. Du ct de la
cellule oppose  la porte est une grande ouverture grille,  travers
laquelle pntre une lumire de torches et de flambeaux. Devant cette
ouverture est une banquette sur laquelle est place une femme voile
et vtue de noir, qui lui fait signe de s'asseoir auprs d'elle. Elle
obit en silence et interdite.

Ses yeux se portent au del de l'ouverture grille. Un tableau sombre
et imposant est devant elle.

 l'extrmit d'une salle, tendue de noir, et faiblement claire par
des lampes de cuivre suspendues  la vote, s'lve un tribunal noir
arrondi en fer  cheval, occup par sept juges vtus de robes noires,
dont l'un, plac au centre sur un sige plus lev, porte sur sa
poitrine des chanes de diamants et des plaques d'or qui tincellent.
Le juge assis  la droite de celui-ci se distingue des autres par une
ceinture blanche et un manteau d'hermine, insigne du haut-syndic de la
province.  droite du tribunal est une estrade couverte d'un dais, o
sige un vieillard, revtu d'habits pontificaux;  gauche, une table
charge de papiers, derrire laquelle se tient debout un homme de
petite taille, coiff d'une norme perruque, et envelopp des plis
d'une longue robe noire.

On remarque, en face des juges, un banc de bois entour de
hallebardiers qui portent des torches, dont la lueur, rflchie par
une fort de piques, de mousquets et de pertuisanes, rpand de vagues
rayons sur les ttes tumultueuses d'une foule de spectateurs, presss
contre la grille de fer qui les spare du tribunal.

thel observait ce spectacle comme si elle et assist veille  un
rve; cependant elle tait loin de se sentir indiffrente  ce qui
allait se passer sous ses yeux. Elle entendait en elle comme une voix
intime qui l'avertissait d'tre attentive, parce qu'elle touchait 
l'une des crises de sa vie. Son coeur tait en proie  deux agitations
diffrentes en mme temps; elle et voulu savoir sur-le-champ en quoi
elle tait intresse  la scne qu'elle contemplait, ou ne le savoir
jamais. Depuis plusieurs jours, l'ide que son Ordener tait perdu
pour elle lui avait inspir le dsir dsespr d'en finir d'une fois
avec l'existence, et de pouvoir lire d'un coup d'oeil tout le livre de
sa destine. C'est pourquoi, comprenant qu'elle entrait dans l'heure
dcisive de son sort, elle examina le tableau lugubre qui s'offrait 
elle, moins avec rpugnance qu'avec une sorte de joie impatiente et
funbre.

Elle vit le prsident se lever, en proclamant, au nom du roi, que
l'audience de justice tait ouverte.

Elle entendit le petit homme noir, plac  la gauche du tribunal,
lire, d'une voix basse et rapide, un long discours o le nom de son
pre, ml aux mots de _conspiration_, de _rvolte des mines_, de
_haute-trahison_, revenait frquemment. Alors elle se rappela ce que
la fatale inconnue lui avait dit, dans le jardin du donjon, de
l'accusation dont son pre tait menac; et elle frmit quand elle
entendit l'homme  la robe noire terminer son discours par le mot de
_mort_, fortement articul.

pouvante, elle se tourna vers la femme voile, pour laquelle un
sentiment qu'elle ne s'expliquait pas lui inspirait de la crainte:

--O sommes-nous? qu'est-ce que tout ceci? demanda-t-elle timidement.

Un geste de sa mystrieuse compagne l'invita au silence et 
l'attention. Elle reporta sa vue dans la salle du tribunal.

Le vieillard vnrable, en habits piscopaux, venait de se lever; et
thel recueillit ces paroles, qu'il pronona distinctement:

--Au nom du Dieu tout-puissant et misricordieux,--moi,
Pamphile-leuthre, vque de la royale ville de Drontheim et de la
royale province du Drontheimhus, je salue le respectable tribunal qui
juge au nom du roi, notre seigneur aprs Dieu;

Et je dis--qu'ayant remarqu que les prisonniers amens devant ce
tribunal taient des hommes et des chrtiens, et qu'ils n'avaient
point de procureurs, je dclare aux respectables juges que mon
intention est de les assister de mon faible secours, dans la cruelle
position o le ciel les a voulu mettre;

Priant Dieu de daigner donner sa force  notre infirme faiblesse, et
sa lumire  notre profonde ccit.

C'est ainsi que moi, vque de ce royal diocse, je salue le
respectable et judicieux tribunal.--

Aprs avoir parl ainsi, l'vque descendit de son trne pontifical,
et alla s'asseoir sur le banc de bois destin aux accuss, tandis
qu'un murmure d'approbation clatait parmi le peuple.

Le prsident se leva, et dit d'une voix sche:

--Hallebardiers, qu'on fasse silence!--Seigneur vque, le tribunal
remercie votre rvrence, au nom des prisonniers.--Habitants du
Drontheimhus, soyez attentifs  la haute justice du roi; le tribunal
va juger sans appel. Archers,--qu'on amne les accuss.

Il se fit dans l'auditoire un silence d'attente et de terreur;
seulement toutes les ttes s'agitrent dans l'ombre, comme les sombres
vagues d'une mer orageuse, sur laquelle le tonnerre s'apprte 
gronder.

Bientt thel entendit une rumeur sourde et un mouvement
extraordinaire se prolonger au-dessous d'elle, dans les sinistres
avenues de la salle; puis l'auditoire se rangea avec un frmissement
d'impatience et de curiosit; des pas multiplis retentirent; des
hallebardes et des mousquets brillrent; et bientt six hommes
enchans et entours de gardes pntrrent, la tte nue, dans
l'enceinte du tribunal. thel ne vit que le premier de ces six
prisonniers; c'tait un vieillard  barbe blanche, vtu d'une simarre
noire; c'tait son pre.

Elle s'appuya dfaillante sur la balustrade de pierre qui tait devant
sa banquette; les objets roulaient sous ses yeux comme dans un nuage
confus, et il lui semblait que son coeur palpitait  son oreille.
Elle-dit d'une voix faible:

--O Dieu, secourez-moi!

La femme voile se pencha vers elle, et lui fit respirer des sels qui
la rveillrent de sa lthargie.

--Noble dame, dit-elle ranime, de grce, un mot de votre voix pour me
convaincre que je ne suis pas ici le jouet des fantmes de l'enfer.

Mais l'inconnue, sourde  sa prire, avait retourn sa tte vers le
tribunal; et la pauvre thel, qui avait retrouv quelque force, se
rsigna  l'imiter en silence.

Le prsident s'tait lev, et avait dit d'une voix lente et
solennelle:

--Prisonniers, on vous amne devant nous pour que nous ayons 
examiner si vous tes coupables de haute-trahison, de conspiration, de
rvolte par les armes contre l'autorit du roi notre souverain
seigneur Mditez maintenant dans vos consciences, car une accusation
de lse-majest au premier chef pse sur vos ttes.

En ce moment un rayon de lumire tomba sur le visage d'un des six
accuss, d'un jeune homme qui tenait sa tte penche sur sa poitrine,
comme pour drober ses traits sous les boucles pendantes de ses longs
cheveux. thel tressaillit, et une sueur froide sortit de tous ses
membres; elle avait cru reconnatre....--Mais non, c'tait une cruelle
illusion; la salle tait faiblement claire, et les hommes s'y
mouvaient comme des ombres;  peine distinguait-on le grand christ
d'bne poli, plac au-dessus du fauteuil du prsident.

Cependant ce jeune homme tait envelopp d'un manteau qui de loin
paraissait vert, ses cheveux en dsordre avaient des reflets chtains,
et le rayon inattendu qui avait dessin ses traits.... Mais non, cela
n'tait pas, cela ne pouvait tre! c'tait une horrible illusion.

Les prisonniers taient assis sur le banc o tait descendu l'vque.
Schumacker s'tait plac  l'une des extrmits; il tait spar du
jeune homme aux cheveux chtains par ses quatre compagnons
d'infortune, qui portaient des vtements grossiers, et au nombre
desquels on remarquait une espce de gant. L'vque sigeait 
l'autre extrmit du banc.

thel vit le prsident se tourner vers son pre.

--Vieillard, dit-il d'une voix svre, dites-nous votre nom et qui
vous tes.

Le vieillard souleva sa tte vnrable.

--Autrefois, rpondit-il en regardant fixement le prsident, on
m'appelait comte de Griffenfeld et de Tongsberg, prince de Wollin,
prince du Saint-Empire, chevalier de l'ordre royal de l'lphant,
chevalier de l'ordre royal de Dannebrog; chevalier de la toison d'or
d'Allemagne et de la jarretire d'Angleterre, premier ministre,
inspecteur gnral des universits, grand-chancelier de Danemark et
de....

Le prsident l'interrompit.

--Accus, le tribunal ne vous demande ni comment on vous a nomm, ni
ce que vous avez t, mais comment on vous nomme, et ce que vous tes.

--Eh bien, reprit vivement le vieillard, maintenant je m'appelle Jean
Schumacker, j'ai soixante-neuf ans, et je ne suis rien, que votre
ancien bienfaiteur, chancelier d'Ahlefeld.

Le prsident parut interdit.

--Je vous ai reconnu, seigneur comte, ajouta l'ex-chancelier, et comme
j'ai cru voir qu'il n'en tait pas de mme  mon gard de votre ct,
j'ai pris la libert de rappeler  votre grce que nous sommes de
vieilles connaissances.

--Schumacker, dit le prsident d'un ton o l'on sentait l'accent de la
colre concentre, pargnez les moments du tribunal.

Le vieux captif l'interrompit encore:

--Nous avons chang de rle, noble chancelier; autrefois c'tait moi
qui vous appelais simplement _d'Ahlefeld_, et vous qui me disiez
_seigneur comte_.

--Accus, rpliqua le prsident, vous nuisez  votre cause en
rappelant le jugement infamant dont vous tes dj fltri.

--Si ce jugement est infamant pour quelqu'un, comte d'Ahlefeld, ce
n'est pas pour moi.

Le vieillard s'tait lev  demi en prononant ces paroles avec force.
Le prsident tendit la main vers lui.

--Asseyez-vous. N'insultez pas, devant un tribunal, et aux juges qui
vous ont condamn, et au roi qui vous a donn ces juges. Rappelez-vous
que sa majest a daign vous accorder la vie, et bornez-vous ici 
vous dfendre.

Schumacker ne rpondit qu'en haussant les paules.

--Avez-vous, demanda le prsident, quelques aveux  faire au tribunal
touchant le crime capital dont vous tes accus?

Voyant que Schumacker gardait le silence, le prsident rpta sa
question.

--Est-ce que c'est  moi que vous parlez? dit l'ex-grand-chancelier.
Je croyais, noble comte d'Ahlefeld, que vous vous parliez  vous-mme.
De quel crime m'entretenez-vous? Est-ce que j'ai jamais donn le
baiser d'Iscariote  un ami? Ai-je emprisonn, condamn, dshonor un
bienfaiteur? dpouill celui  qui je devais tout? J'ignore, en
vrit, seigneur chancelier actuel, pourquoi l'on m'amne ici. C'est
sans doute pour juger de votre habilet  faire tomber des ttes
innocentes. Je ne serai point fch en effet de voir si vous saurez
aussi bien me perdre que vous perdez le royaume, et s'il vous suffira
d'une virgule pour causer ma mort, comme il vous a suffi d'une lettre
de l'alphabet pour provoquer la guerre avec la Sude.[*]

  [*] Il y avait eu en effet de trs graves diffrends entre le
  Danemark et la Sude, parce que le comte d'Ahlefeld avait exig,
  dans une ngociation, qu'un trait entre les deux tats donnt au
  roi de Danemark le titre de _rex Gothorum_, ce qui semblait
  attribuer au monarque danois la souverainet de la Gothie, province
  sudoise; tandis que les Sudois ne voulaient lui accorder que la
  qualit de _rex Gotorum_, dnomination vague qui quivalait 
  l'ancien titre des souverains danois, _roi des Gots_.

  C'est  cette _h_, cause, non d'une guerre, mais de longues et
  menaantes ngociations, que Schumacker faisait sans doute allusion.

 peine achevait-il cette raillerie amre, que l'homme plac devant la
table  gauche du tribunal se leva.

--Seigneur prsident, dit-il, aprs s'tre inclin profondment,
seigneurs juges, je demande que la parole soit interdite  Jean
Schumacker, s'il continue d'injurier ainsi sa grce le prsident de ce
respectable tribunal.

La voix calme de l'vque s'leva:

--Seigneur secrtaire intime, on ne peut interdire la parole  un
accus.

--Vous avez raison, rvrend vque, s'cria le prsident avec
prcipitation. Notre intention est de laisser le plus de libert
possible  la dfense.--J'engage seulement l'accus  modrer son
langage, s'il comprend ses vritables intrts.

Schumacker secoua la tte et dit froidement:

--Il parait que le comte d'Ahlefeld est plus sr de son fait qu'en
1677.

--Taisez-vous, dit le prsident; et s'adressant sur-le-champ au
prisonnier voisin du vieillard, il lui demanda quel tait son nom.
C'tait un montagnard d'une taille colossale, dont le front tait
entour de bandages, qui se leva en disant:

--Je suis Han, de Klipstadur, en Islande.

Un frmissement d'pouvante erra quelque temps dans la foule, et
Schumacker, soulevant sa tte pensive dj retombe sur sa poitrine,
jeta un brusque regard sur son formidable voisin, dont tous les autres
co-accuss se tenaient loigns.

--Han d'Islande, demanda le prsident quand le trouble fut dissip,
qu'avez-vous  dire au tribunal?

De tous les spectateurs, thel n'avait pas t la moins frappe de la
prsence du brigand fameux qui, depuis si longtemps, lui apparaissait
dans toutes ses terreurs. Elle attacha avec une avidit craintive son
regard sur le gant monstrueux que son Ordener avait peut-tre
combattu, dont il avait peut-tre t la victime. Cette ide se
retourna dans son coeur sous toutes ses formes douloureuses. Aussi,
entirement absorbe par une foule d'motions dchirantes, elle
entendit  peine la rponse qu'adressait au prsident, dans un langage
grossier et embarrass, ce Han d'Islande, en qui elle voyait presque
le meurtrier de son Ordener. Elle comprit seulement que le brigand se
dclarait le chef des bandes rebelles.

--Est-ce de vous-mme, demanda le prsident, ou par une instigation
trangre, que vous avez pris le commandement des insurgs?

Le brigand rpondit:

--Ce n'est pas de moi-mme.

--Qui vous a provoqu  ce crime?

--Un homme qui s'appelait Hacket.

--Quel tait ce Hacket?

--Un agent de Schumacker, qu'il nommait aussi comte de Griffenfeld.

Le prsident s'adressa  Schumacker:

--Schumacker, connaissez-vous ce Hacket?

--Vous m'avez prvenu, comte d'Ahlefeld, repartit le vieillard;
j'allais vous adresser la mme question.

--Jean Schumacker, dit le prsident, vous tes mal conseill par votre
haine. Le tribunal apprciera votre systme de dfense.

L'vque prit la parole.

--Seigneur secrtaire intime, dit-il en se tournant vers l'homme de
petite taille, qui paraissait faire les fonctions de greffier et
d'accusateur, ce Hacket est-il parmi mes clients?

--Non, votre rvrence, rpondit le secrtaire.

--Sait-on ce qu'il est devenu?

--On n'a pu le saisir; il a disparu.

On et dit qu'en parlant ainsi le seigneur secrtaire intime composait
sa voix.

--Je crois plutt qu'il s'est vanoui, dit Schumacker.

L'vque continua:

--Seigneur secrtaire, fait-on poursuivre ce Hacket? A-t-on son
signalement?

Avant que le secrtaire intime et pu rpondre, un des prisonniers se
leva; c'tait un jeune mineur d'un visage pre et fier.

--Il serait ais de l'avoir, dit-il d'une voix forte. Ce misrable
Hacket, l'agent de Schumacker, est un homme de petite stature, d'une
figure ouverte, mais ouverte comme une bouche de l'enfer.--Tenez,
seigneur vque, sa voix ressemble beaucoup  celle de ce seigneur qui
crit l sur cette table, et que votre rvrence appelle, je crois,
secrtaire intime. Et mme, si cette salle tait moins sombre, et que
le seigneur secrtaire intime et moins de cheveux pour lui cacher le
visage, j'assurerais presque qu'il y a dans ses traits quelque
ressemblance avec ceux du tratre Hacket.

--Notre frre dit vrai, s'crirent les deux prisonniers voisins du
jeune mineur.

--Vraiment! murmura Schumacker avec une expression de triomphe.

Cependant le secrtaire avait fait un mouvement involontaire, soit de
crainte, soit de l'indignation qu'il ressentait d'tre compar  ce
Hacket. Le prsident, qui lui-mme avait paru troubl, se hta
d'lever la voix.

--Prisonniers, n'oubliez pas que vous ne devez parler que lorsque le
tribunal vous interroge; et surtout n'outragez pas les ministres de la
justice par d'indignes comparaisons.

--Cependant, seigneur prsident, dit l'vque, ceci n'est qu'une
question de signalement. Si le coupable Hacket offre quelques points
de ressemblance avec le secrtaire, cela pourrait tre utile.

Le prsident l'interrompit.

--Han d'Islande, vous qui avez eu tant de rapports avec Hacket,
dites-nous, pour satisfaire le rvrend vque, si cet homme ressemble
en effet  notre trs honor secrtaire intime.

--Nullement, seigneur, rpondit le gant sans hsiter.

--Vous voyez, seigneur vque, ajouta le prsident.

L'vque pronona d'un signe de tte qu'il tait satisfait; et le
prsident, s'adressant  un autre accus, pronona la formule usite:

--Quel est votre nom?

--Wilfrid Kennybol, des montagnes de Kole.

--tiez-vous parmi les insurgs?

--Oui, seigneur; la vrit vaut mieux que la vie. J'ai t pris dans
les gorges maudites du Pilier-Noir. J'tais le chef des montagnards.

--Qui vous a pouss au crime de rbellion?

--Nos frres les mineurs se plaignaient de la tutelle royale, et cela
tait tout simple, n'est-ce pas, votre courtoisie? Vous n'auriez
qu'une hutte de boue et deux mauvaises peaux de renard, que vous ne
seriez pas fch d'en tre le matre. Le gouvernement n'a pas cout
leurs prires. Alors, seigneur, ils ont song  se rvolter, et nous
ont pris de les aider. Un si petit service ne se refuse pas entre
frres qui rcitent les mmes oraisons et chment les mmes saints.
Voil tout.

--Personne, dit le prsident, n'a-t-il veill, encourag et dirig
votre insurrection?

--C'tait un seigneur Hacket, qui nous parlait sans cesse de dlivrer
un comte prisonnier  Munckholm, dont il se disait l'envoy. Nous le
lui avons promis, parce qu'une libert de plus ne nous cotait rien.

--Ce comte ne s'appelait-il pas Schumacker ou Griffenfeld?

--Justement, votre courtoisie.

--Vous ne l'avez jamais vu?

--Non, seigneur; mais si c'est ce vieillard qui vous a dit tout 
l'heure tant de noms, je ne puis faire autrement que de convenir....

--De quoi? interrompit le prsident.

--Qu'il a une bien belle barbe blanche, seigneur, presque aussi belle
que celle du pre du mari de ma soeur Maase, de la bourgade de Surb,
lequel a vcu jusqu' cent vingt ans.

L'ombre rpandue dans la salle empcha de voir si le prsident
paraissait dsappoint de la nave rponse du montagnard. Il ordonna
aux archers de dployer quelques bannires couleur de feu dposes
devant le tribunal.

--Wilfrid Kennybol, dit-il, reconnaissez-vous ces bannires?

--Oui, votre courtoisie; elles nous ont t donnes par Hacket, au nom
du comte Schumacker. Le comte fit distribuer aussi des armes aux
mineurs; car nous n'en avions pas besoin, nous autres montagnards, qui
vivons de la carabine et de la gibecire. Et moi, seigneur, tel que
vous me voyez, attach ici comme une mchante poule qu'on va rtir,
j'ai plus d'une fois, du fond de nos valles, atteint de vieux aigles,
lorsqu'au plus haut de leur vol ils ne semblaient que des alouettes ou
des grives.

--Vous entendez, seigneurs juges, observa le secrtaire intime;
l'accus Schumacker a fait distribuer par Hacket des armes et des
drapeaux aux rebelles.

--Kennybol, reprit le prsident, n'avez-vous plus rien  dclarer?

--Rien, votre courtoisie, sinon que je ne mrite pas la mort. Je n'ai
fait que prter assistance, en bon frre, aux mineurs, et j'ose
affirmer  toutes vos courtoisies que le plomb de ma carabine, tout
vieux chasseur que je suis, n'a jamais touch un daim du roi.

Le prsident, sans rpondre  ce plaidoyer, interrogea les deux
compagnons de Kennybol. C'taient des chefs de mineurs. Le plus vieux,
qui dclara se nommer Jonas, rpta, en d'autres termes, ce qu'avait
avou Kennybol. L'autre, qui tait le jeune homme dont les yeux
avaient saisi tant de ressemblance entre le secrtaire intime et le
perfide Hacket, dit s'appeler Norbith, confessa firement sa part dans
la rvolte, mais refusa de rien rvler touchant Hacket et Schumacker.
Il avait, disait-il, prt serment de se taire, et ne se souvenait
plus que de ce serment. Le prsident eut beau l'interroger par toutes
les menaces et par toutes les prires, l'obstin jeune homme resta
inflexible. D'ailleurs il assurait ne point s'tre rvolt pour
Schumacker, mais seulement parce que sa vieille mre avait faim et
froid. Il ne niait point qu'il n'et peut-tre mrit la mort; mais il
affirmait que l'on commettrait une injustice en le condamnant, parce
qu'en le tuant on tuerait aussi sa pauvre mre, qui ne l'avait pas
mrit.

Quand Norbith eut cess de parler, le secrtaire intime rsuma en peu
de mots les charges accablantes qui pesaient jusqu' ce moment sur les
accuss, surtout sur Schumacker. Il lut quelques-unes des devises
sditieuses inscrites sur les bannires, et fit ressortir contre
l'ex-grand-chancelier l'unanimit des rponses de ses complices, et
jusqu'au silence de ce jeune Norbith, li par un serment
fanatique.--Il ne reste plus, ajouta-t-il en terminant, qu'un accus 
interroger, et nous avons de hautes raisons de le croire agent secret
de l'autorit qui a si mal veill  la tranquillit du Drontheimhus.
Cette autorit a favoris, sinon par sa connivence coupable, du moins
par sa fatale ngligence, l'explosion de la rvolte qui va perdre tous
ces malheureux, et rendre  l'chafaud ce Schumacker, que la clmence
du roi en avait si gnreusement sauv.

thel, qui de ses craintes pour Ordener tait revenue, par une cruelle
transition,  ses craintes pour son pre, frmit  ce langage
sinistre, et un torrent de larmes s'chappa de ses yeux, quand elle
vit son pre se lever, en disant d'une voix tranquille:--Chancelier
d'Ahlefeld, j'admire tout ceci. Avez-vous eu la prvoyance de faire
mander le bourreau?

L'infortune crut en ce moment qu'elle puisait sa dernire douleur;
elle se trompait.

Le sixime accus venait de se lever; noble et superbe, il avait
cart les cheveux qui couvraient son visage, et aux questions que le
prsident lui avait adresses, il avait rpondu d'une voix ferme et
haute:

--Je m'appelle Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de
Dannebrog.

Un cri de surprise chappa au secrtaire:

--Le fils du vice-roi!

--Le fils du vice-roi! rptrent toutes les voix, comme si la salle
et eu en ce moment mille chos.

Le prsident avait recul sur son sige; les juges, jusqu'alors
immobiles dans le tribunal, se penchaient tumultueusement les uns vers
les autres, ainsi que des arbres qui seraient battus  la fois de
vents opposs. L'agitation tait plus grande encore dans l'auditoire;
les spectateurs montaient sur les corniches de pierre et les grilles
de fer; la foule entire parlait comme d'une seule bouche; et les
gardes, oubliant de rclamer le silence, mlaient leurs paroles de
surprise  la rumeur universelle.

Quelle me assez accoutume aux soudaines motions de la vie pourrait
concevoir ce qui se passa dans l'me d'thel? Qui pourrait rendre ce
mlange inou de joie dchirante et de dlicieuse douleur? cette
attente inquite, qui tait  la fois de la crainte et de l'esprance,
et n'en tait cependant pas?--Il tait devant elle, sans qu'elle ft
devant lui! c'tait lui qu'elle voyait et qui ne la voyait pas!
c'tait son bien-aim Ordener, son Ordener, qu'elle avait cru mort,
qu'elle savait perdu pour elle, son ami qui l'avait trompe et qu'elle
adorait comme d'une adoration nouvelle. Il tait l; oui, il tait l.
Un vain songe ne l'abusait pas; oh! c'tait bien lui, cet Ordener,
hlas! qu'elle avait rv plus souvent encore qu'elle ne l'avait vu.

--Mais apparaissait-il dans cette enceinte solennelle comme un ange
sauveur ou comme un fatal gnie? Devait-elle esprer en lui ou
trembler pour lui?--Mille conjectures oppressaient  la fois sa pense
et l'touffaient comme une flamme que trop d'aliment teint; toutes
les ides, toutes les sensations que nous venons d'indiquer
parcoururent son esprit comme un clair, au moment o le fils du
vice-roi de Norvge pronona son nom. Elle fut la premire  le
reconnatre, et les autres ne l'avaient pas encore reconnu, qu'elle
tait vanouie.

Elle reprit bientt ses sens, pour la seconde fois, grce aux soins de
sa mystrieuse voisine. Ple, elle rouvrit ses yeux dans lesquels les
larmes s'taient subitement taries. Elle jeta avidement sur le jeune
homme, toujours debout et calme dans le tumulte gnral, un de ces
regards qui embrassent tout un tre; et le trouble avait cess dans le
tribunal et le peuple, que le nom d'Ordener Guldenlew retentissait
encore  son oreille. Elle remarqua avec une douloureuse inquitude
qu'il portait son bras en charpe, et que ses mains taient charges
de fers; elle remarqua que son manteau tait dchir en plusieurs
endroits, que son sabre fidle ne pendait plus  sa ceinture. Rien
n'chappa  sa sollicitude; car l'oeil d'une amante ressemble  l'oeil
d'une mre. Elle environna de toute son me celui qu'elle ne pouvait
couvrir de tout son corps; et, il faut le dire  la honte et  la
gloire de l'amour, dans cette salle qui renfermait son pre et les
perscuteurs de son pre, thel ne vit plus qu'un seul homme.

Le silence s'tait rtabli peu  peu. Le prsident se mit en devoir de
commencer l'interrogatoire du fils du vice-roi.

--Seigneur baron.... dit-il d'une voix tremblante.

--Je ne m'appelle point ici _seigneur baron_, rpondit Ordener d'une
voix ferme, je m'appelle Ordener Guldenlew, comme celui qui a t
comte de Griffenfeld s'appelle Jean Schumacker.

Le prsident resta un moment comme interdit.

--Eh bien donc! reprit-il, Ordener Guldenlew, c'est sans doute par un
hasard malheureux que vous tes amen devant nous. Les rebelles vous
auront pris voyageant, vous auront forc de les suivre, et c'est
ainsi, sans doute, que vous avez t trouv dans leurs rangs.

Le secrtaire se leva:

--Nobles juges, le nom seul du fils du vice-roi de Norvge est un
plaidoyer suffisant pour lui. Le baron Ordener Guldenlew ne peut tre
un rebelle. Notre illustre prsident a parfaitement expliqu sa
fcheuse arrestation parmi les rebelles. Le seul tort du noble
prisonnier est de n'avoir pas dit plus tt son nom. Nous demandons
qu'il soit mis sur-le-champ en libert, abandonnant toute accusation 
son gard, et regrettant qu'il se soit assis sur le banc souill par
le criminel Schumacker et ses complices.

--Que faites-vous donc? s'cria Ordener.

--Le secrtaire intime, dit le prsident, se dsiste de toute
poursuite  votre gard.

--Il a tort, rpliqua Ordener, d'une voix haute et sonore; je dois ici
tre seul accus, seul jug, et seul condamn.--Il s'arrta un moment,
et ajouta d'un accent moins ferme:--Car je suis seul coupable.

--Seul coupable! s'cria le prsident.

--Seul coupable! rpta le secrtaire intime.

Une nouvelle explosion de surprise se manifesta dans l'auditoire. La
malheureuse thel frmit; elle ne songeait pas que cette dclaration
de son amant sauvait son pre. Elle avait devant les yeux la mort de
son Ordener.

--Hallebardiers, qu'on fasse silence! dit le prsident, profitant
peut-tre du moment de rumeur pour rallier ses ides et reprendre sa
prsence d'esprit.--Ordener Guldenlew, reprit-il, expliquez-vous.

Le jeune homme resta, un instant rveur, puis soupira avec effort,
puis pronona ces paroles d'un ton calme et rsign:

--Oui, je sais qu'une mort infme m'attend; je sais que la vie
pourrait m'tre belle et glorieuse. Mais Dieu lira au fond de mon
coeur!  la vrit, Dieu seul!--Je vais accomplir le premier devoir de
mon existence; je vais lui sacrifier mon sang, mon honneur peut-tre;
mais je sens que je mourrai sans remords et sans repentir. Ne vous
tonnez pas de mes paroles, seigneurs juges; il y a dans l'me et dans
la destine humaine des mystres que vous ne pouvez pntrer et qui ne
sont jugs qu'au ciel. coutez-moi donc; et agissez envers moi selon
vos consciences, quand vous aurez absous ces infortuns, et surtout ce
dplorable Schumacker, qui a dj, dans sa captivit, expi bien plus
de crimes qu'un homme n'en peut commettre.--Oui, je suis coupable,
nobles juges, et seul coupable. Schumacker est innocent; ces autres
malheureux ne sont qu'gars. L'auteur de la rbellion des mineurs,
c'est moi.

--Vous! s'crirent  la fois, et avec une expression trange, le
prsident et le secrtaire intime.

--Moi! et ne m'interrompez plus, seigneurs. Je suis press de
terminer, car en m'accusant je justifie ces infortuns. C'est moi qui
ai soulev les mineurs au nom de Schumacker; c'est moi qui ai fait
distribuer aux rebelles des bannires; qui leur ai envoy, au nom du
prisonnier de Munckholm, de l'or et des armes. Hacket tait mon agent.

 ce nom de _Hacket_, le secrtaire intime fit un geste de stupeur.
Ordener continua:

--J'pargne vos moments, seigneurs. J'ai t pris dans les rangs des
mineurs, que j'avais pousss  la rvolte. J'ai seul tout fait.
Maintenant, jugez. Si j'ai prouv mon crime, j'ai prouv galement
l'innocence de Schumacker et celle des pauvres misrables que vous
croyez ses complices.

Le jeune homme parlait ainsi, les yeux levs au ciel. thel, presque
inanime, respirait  peine; il lui semblait seulement qu'Ordener,
tout en justifiant son pre, prononait bien amrement son nom. Les
discours du jeune homme l'tonnaient et l'pouvantaient, sans qu'elle
pt les comprendre. Dans tout ce qui frappait ses sens, elle ne voyait
clairement que le malheur.

Un sentiment du mme genre paraissait proccuper le prsident. On et
dit qu'il ne pouvait croire  ce qu'il entendait de ses oreilles. Il
adressa nanmoins la parole au fils du vice-roi:

--Si vous tes en effet l'unique auteur de cette rvolte, dans quel
but l'avez-vous excite?

--Je ne puis le dire.

Un frisson saisit thel, lorsqu'elle entendit le prsident rpliquer
d'une voix presque irrite:

--N'aviez-vous point une intrigue avec la fille de Schumacker?

Mais Ordener, enchan, avait fait un pas vers le tribunal, et s'tait
cri, avec l'accent de l'indignation:

--Chancelier d'Ahlefeld, contentez-vous de ma vie que je vous livre;
respectez une noble et innocente fille. Ne tentez pas de la dshonorer
une seconde fois.

La pauvre thel, qui avait senti son sang remonter  son visage, ne
comprit pas ce que signifiaient ces mots, _une seconde fois_, sur
lesquels son dfenseur appuyait avec nergie; mais  la colre qui se
peignait sur les traits du prsident, on et dit qu'il les comprenait.

--Ordener Guldenlew, n'oubliez pas vous-mme le respect que vous devez
 la justice du roi et  ses suprmes officiers. Je vous rprimande au
nom du tribunal.-- prsent, je vous somme de nouveau de me dclarer
dans quel but vous avez commis le crime dont vous vous accusez.

--Je vous rpte que je ne puis vous le dire.

--N'tait-ce pas, reprit le secrtaire, pour dlivrer Schumacker?

Ordener garda le silence.

--Ne soyez pas muet, accus Ordener, dit le prsident; il est prouv
que vous entreteniez des intelligences avec Schumacker, et l'aveu de
votre culpabilit accuse, plus qu'il ne justifie, le prisonnier de
Munckholm. Vous alliez souvent  Munckholm, et certes vous attachiez 
ces visites plus qu'un intrt de curiosit ordinaire. Tmoin cette
boucle de diamants.

Le prsident prit sur le bureau, et montra  Ordener une boucle de
brillants qui y tait dpose.

--La reconnaissez-vous pour vous avoir appartenu?

--Oui. Par quel hasard?....

--Eh bien! un des rebelles l'a remise, avant d'expirer,  notre
secrtaire intime, en dclarant qu'il l'avait reue de vous en
paiement, pour vous avoir transport du port de Drontheim  la
forteresse de Munckholm. Or, je vous le demande, seigneurs juges, un
pareil salaire donn  un simple matelot n'annoncet-il pas quelle
importance l'accus Ordener Guldenlew attachait  parvenir jusqu'
cette prison, qui est celle de Schumacker?

--Ah! s'cria l'accus Kennybol, ce que dit sa courtoisie est vrai, je
reconnais la boucle; c'est l'histoire de notre pauvre frre Guldon
Stayper.

--Silence, dit le prsident, laissez rpondre Ordener Guldenlew.

--Je ne cacherai pas, repartit Ordener, que je dsirais voir
Schumacker. Mais cette boucle ne signifie rien. On ne peut entrer avec
des diamants dans le fort; le matelot qui m'avait amen s'tait
plaint, dans la traverse, de sa misre; je lui ai jet cette boucle,
que je ne pouvais garder sur moi.

--Pardon, votre courtoisie, interrompit le secrtaire intime, le
rglement excepte de cette mesure le fils du vice-roi. Vous pouviez
donc....

--Je ne voulais pas me nommer.

--Pourquoi? demanda le prsident.

--C'est ce que je ne puis dire.

--Vos intelligences avec Schumacker et sa fille prouvent que le but de
votre complot tait de les dlivrer.

Schumacker, qui, jusqu'alors, n'avait donn d'autre signe d'attention
que de ddaigneux mouvements d'paules, se leva:

--Me dlivrer! Le but de cette infernale trame tait de me
compromettre et de me perdre, comme il l'est encore. Croyez-vous
qu'Ordener Guldenlew et avou sa participation au crime, s'il n'et
t pris parmi les rvolts? Oh! je vois qu'il a hrit de la haine de
son pre pour moi. Et quant aux intelligences qu'on lui suppose avec
moi et ma fille, qu'il sache, cet excr Guldenlew, que ma fille a
hrit aussi de ma haine pour lui, pour la race des Guldenlew et des
d'Ahlefeld!

Ordener soupira profondment, tandis qu'thel dsavouait tout bas son
pre, et que celui-ci retombait sur son banc, palpitant encore de
colre.

--Le tribunal jugera, dit le prsident.

Ordener, qui, aux paroles de Schumacker, avait baiss les yeux en
silence, parut se rveiller:

--Oh! nobles juges, coutez. Vous allez descendre dans vos
consciences; n'oubliez pas qu'Ordener Guldenlew est coupable seul;
Schumacker est innocent. Ces autres infortuns ont t tromps par
Hacket, qui tait mon agent. J'ai fait tout le reste.

Kennybol l'interrompit:

--Sa courtoisie dit vrai, seigneurs juges; car c'est elle qui s'est
charge de nous amener le fameux Han d'Islande, dont je souhaite que
le nom ne me porte pas malheur. Je sais que c'est ce jeune seigneur
qui a os l'aller trouver dans la caverne de Walderhog, pour lui
proposer d'tre notre chef. Il m'a confi le secret de son entreprise
au hameau de Surb, chez mon frre Braall. Et, pour le reste encore, le
jeune seigneur dit vrai; nous avons t abuss par ce Hacket maudit;
d'o il suit que nous ne mritons pas la mort.

--Seigneur secrtaire intime, dit le prsident, les dbats sont clos.
Quelles sont vos conclusions?

Le secrtaire se leva, salua plusieurs fois le tribunal, passa quelque
temps la main entre les plis de son rabat de dentelle, sans quitter un
moment des yeux les yeux du prsident. Enfin, il fit entendre ces
paroles d'une voix sourde et lugubre:

--Seigneur prsident, respectables juges! l'accusation demeure
victorieuse. Ordener Guldenlew, qui ternit  jamais la splendeur de
son glorieux nom, n'a russi qu' prouver sa culpabilit sans
dmontrer l'innocence de l'ex-chancelier Schumacker, et de ses
complices Han d'Islande, Wilfrid Kennybol, Jonas et Norbith.--Je
demande  la justice du tribunal que les six accuss soient dclars
coupables du crime de haute-trahison et de lse-majest, au premier
chef.

Un murmure vague s'leva de la foule. Le prsident allait proclamer la
formule de clture, quand l'vque rclama un moment d'attention.

--Doctes juges, il est convenable que la dfense des accuss se fasse
entendre la dernire. Je souhaiterais qu'elle et un meilleur organe;
car je suis vieux et faible, et je n'ai plus en moi d'autre force que
celle qui me vient de Dieu.--Je m'tonne des svres requtes du
secrtaire intime. Rien ici ne prouve le crime de mon client
Schumacker. On ne peut tablir contre lui aucune participation directe
 l'insurrection des mineurs; et puisque mon autre client Ordener
Guldenlew dclare avoir abus du nom de Schumacker, et, de plus, tre
l'unique auteur de cette condamnable sdition, toutes les prsomptions
qui pesaient sur Schumacker s'vanouissent; vous devez donc
l'absoudre. Je recommande  votre indulgence chrtienne les autres
accuss, qui n'ont t qu'gars, comme la brebis du bon pasteur; et
mme le jeune Ordener Guldenlew, qui a du moins le mrite, bien grand
devant le Seigneur, de confesser son crime. Songez, seigneurs juges,
qu'il est encore dans l'ge o l'homme peut faillir, et mme tomber,
sans que Dieu refuse de le soutenir ou de le relever. Ordener
Guldenlew porte  peine le quart de ce fardeau de l'existence qui pse
dj presque entier sur ma tte. Mettez dans la balance de vos
jugements sa jeunesse et son inexprience, et ne lui retirez pas si
tt cette vie que le Seigneur vient  peine de lui donner.

Le vieillard se tut et se plaa prs d'Ordener, qui souriait; tandis
qu' l'invitation du prsident, les juges se levaient du tribunal, et
passaient en silence le seuil de la formidable salle de leurs
dlibrations.

Pendant que quelques hommes dcidaient de six destines dans ce
terrible sanctuaire, les accuss immobiles taient rests assis sur
leur banc entre deux rangs de hallebardiers. Schumacker, la tte sur
sa poitrine, paraissait endormi dans une rverie profonde; le gant
promenait  droite et  gauche des regards o se peignait une
assurance stupide; Jonas et Kennybol, les mains jointes, priaient 
voix basse, tandis que leur camarade Norbith frappait par intervalles
la terre du pied, ou secouait ses chanes avec des tressaillements
convulsifs. Entre lui et le vnrable vque, qui lisait les psaumes
de la pnitence, se tenait Ordener, les bras croiss et les yeux levs
au ciel.

Derrire eux on entendait le bruit de la foule, qui avait
imptueusement clat  la sortie des juges. C'tait le fameux captif
de Munckholm, c'tait le redoutable dmon d'Islande, c'tait surtout
le fils du vice-roi, qui occupaient toutes les penses, toutes les
paroles, tous les regards. La rumeur, mle de plaintes, de rires et
de cris confus, qui s'chappait de l'auditoire, s'abaissait et
s'levait comme une flamme qui ondoie sous le vent.

Ainsi se passrent plusieurs heures d'attente, si longues que chacun
s'tonnait qu'elles fussent contenues dans la mme nuit. De temps en
temps on jetait un regard vers la porte de la chambre des
dlibrations; mais on n'y voyait rien, que les deux soldats qui se
promenaient avec leurs pertuisanes tincelantes devant le seuil fatal,
comme deux fantmes muets.

Enfin, les torches et les lampes commenaient  plir, et quelques
rayons blancs de l'aube traversaient les vitraux troits de la salle,
quand la porte redoutable s'ouvrit. Un silence profond remplaa
sur-le-champ, comme par magie, tout le tumulte du peuple, et l'on
n'entendit plus que le bruit des respirations presses et le mouvement
vague et sourd de la foule en suspens.

Les juges, sortant  pas lents de la chambre des dlibrations,
reprirent place au tribunal, le prsident  leur tte.

Le secrtaire intime, qui avait paru absorb dans ses rflexions
pendant leur absence, s'inclina:

--Seigneur prsident, quel est l'arrt que le tribunal, jugeant sans
appel, a rendu au nom du roi? Nous sommes prts  l'entendre avec un
respect religieux. Le juge plac  droite du prsident se leva, tenant
un parchemin dans ses mains:

--Sa grce, notre glorieux prsident, fatigu par la longueur de cette
audience, daigne nous charger, nous, haut-syndic du Drontheimhus,
prsident naturel de ce tribunal respectable, de lire  sa place la
sentence rendue au nom du roi. Nous allons remplir ce devoir honorable
et pnible, rappelant  l'auditoire de se taire devant l'infaillible
justice du roi.

Alors la voix du haut-syndic prit une inflexion solennelle et grave,
et tous les coeurs palpitrent.

--Au nom de notre vnr matre et lgitime seigneur Christiern,
roi!--voici l'arrt que nous, juges du haut tribunal du Drontheimhus,
nous rendons dans nos consciences, touchant Jean Schumacker,
prisonnier d'tat; Wilfrid Kennybol, habitant des montagnes de Kole;
Jonas, mineur royal; Norbith, mineur royal; Han, de Klipstadur, en
Islande; et Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de
Dannebrog; tous accuss des crimes de haute trahison et de
lse-majest au premier chef; Han d'Islande tant de plus prvenu des
crimes d'assassinat, d'incendie et de brigandage.

1 Jean Schumacker n'est point coupable;

2 Wilfrid Kennybol, Jonas et Norbith sont coupables; mais le tribunal
les excuse, parce qu'ils ont t gars;

3 Han d'Islande est coupable de tous les crimes qu'on lui impute;

4 Ordener Guldenlew est coupable de haute trahison et de lse-majest
au premier chef. Le juge s'arrta un moment comme pour prendre
haleine. Ordener attachait sur lui un regard plein d'une joie cleste.

--Jean Schumacker, continua le juge, le tribunal vous absout et vous
renvoie dans votre prison.

Kennybol, Jonas et Norbith, le tribunal rduit la peine que vous avez
encourue  une dtention perptuelle et  l'amende de mille cus
royaux chacun.

Han, de Klipstadur, assassin et incendiaire, vous serez ce soir
conduit sur la place d'armes de Munckholm, et pendu par le cou jusqu'
ce que mort s'ensuive.

Ordener Guldenlew, tratre, aprs avoir t dgrad de vos titres
devant ce tribunal, vous serez conduit ce soir au mme lieu, avec un
flambeau  la main, pour y avoir la tte tranche, le corps brl, et
pour que vos cendres soient jetes au vent et votre tte expose sur
la claie.

Retirez-vous tous. Tel est l'arrt rendu par la justice du roi.--

 peine le haut-syndic avait-il achev cette funbre lecture, qu'on
entendit dans la salle un cri. Ce cri glaa les assistants plus mme
que l'effrayant appareil de la sentence de mort; ce cri fit plir un
moment le front serein et radieux d'Ordener condamn.




XLIV

                    C'tait le malheur qui les rendait gaux.

                    CHARLES NODIER.


C'en est donc fait; tout va s'accomplir, ou plutt tout est dj
accompli. Il a sauv le pre de celle qu'il aimait, il l'a sauve
elle-mme, en lui conservant l'appui paternel. La noble conspiration
du jeune homme pour la vie de Schumacker a russi; maintenant le reste
n'est rien; il n'a plus qu' mourir.

Que ceux qui l'ont cru coupable ou insens le jugent maintenant, ce
gnreux Ordener, comme il se juge lui-mme dans son me avec un saint
ravissement. Car ce fut toujours sa pense, en entrant dans les rangs
des rebelles, que, s'il ne pouvait empcher l'excution du crime de
Schumacker, il pourrait du moins en empcher le chtiment, en
l'appelant sur sa propre tte.

--Hlas! s'tait-il dit, sans doute Schumacker est coupable; mais, aigri
par sa captivit et son malheur, son crime est pardonnable. Il ne veut 
que sa dlivrance; il la tente, mme par la rbellion.--D'ailleurs, 
que deviendra mon thel si on lui enlve son pre; si elle le perd
par l'chafaud, si un nouvel opprobre vient fltrir sa vie, que
deviendra-t-elle, sans soutien, sans secours, seule dans son cachot,
ou errante dans un monde d'ennemis? Cette pense l'avait dtermin 
son sacrifice, et il s'y tait prpar avec joie; car le plus grand
bonheur d'un tre qui aime est d'immoler son existence, je ne dis pas
 l'existence, mais  un sourire,  une larme de l'tre aim.

Il a donc t pris parmi les rebelles, il a t tran devant les
juges qui devaient condamner Schumacker, il a commis son gnreux
mensonge, il a t condamn, il va mourir d'une mort cruelle, d'un
supplice ignominieux, il va laisser une mmoire souille; mais que lui
importe au noble jeune homme? il a sauv le pre de son thel.

Il est maintenant assis sur ses chanes dans un cachot humide, o la
lumire et l'air ne pntrent qu' peine par de sombres soupiraux;
prs de lui est la nourriture du reste de son existence, un pain noir,
une cruche pleine d'eau. Un collier de fer pse sur son cou, des
bracelets, des carcans de fer pressent ses mains et ses pieds. Chaque
heure qui s'coule lui emporte plus de vie qu'une anne n'en enlve
aux autres mortels.--Il rve dlicieusement.

--Peut-tre mon souvenir ne prira-t-il pas avec moi, du moins dans un
des coeurs qui battent parmi les hommes! peut-tre daignera-t-elle me
donner une larme pour mon sang! peut-tre consacrera-t-elle
quelquefois un regret  celui qui lui a dvou sa vie! peut-tre, dans
ses rveries virginales, aura-t-elle parfois prsente la confuse image
de son ami! Qui sait d'ailleurs ce qui est derrire la mort? Qui sait
si les mes dlivres de leur prison matrielle ne peuvent pas
quelquefois revenir veiller sur les mes qu'elles aiment, commercer
mystrieusement avec ces douces compagnes encore captives, et leur
apporter en secret quelque vertu des anges et quelque joie du ciel?

Toutefois des ides amres se mlaient  ces consolantes mditations.
La haine que Schumacker lui avait tmoigne au moment mme de son
sacrifice oppressait son coeur. Le cri dchirant qu'il avait entendu
en mme temps que son arrt de mort l'avait branl profondment; car,
seul dans l'auditoire, il avait reconnu cette voix et compris cette
douleur. Et puis, ne la reverra-t-il donc plus, son thel? ses
derniers moments se passeront-ils dans la prison mme qui la renferme,
sans qu'il puisse encore une fois toucher la douce main, entendre la
douce voix de celle pour qui il va mourir?

Il abandonnait ainsi son me  cette vague et triste rverie, qui est
 la pense ce que le sommeil est  la vie, quand le cri rauque des
vieux verrous rouills heurta rudement son oreille, dj en quelque
sorte attentive aux concerts de l'autre sphre o il allait
s'envoler.--C'tait la lourde porte de fer de son cachot, qui
s'ouvrait en grondant sur ses gonds. Le jeune condamn se leva
tranquille et presque joyeux, car il pensa que c'tait le bourreau qui
venait le chercher, et il avait dj dpouill l'existence comme le
manteau qu'il foulait  ses pieds.

Il fut tromp dans son attente; une figure blanche et svelte venait
d'apparatre au seuil de son cachot, pareille  une vision lumineuse.
Ordener douta de ses yeux, et se demanda s'il n'tait pas dj dans le
ciel. C'tait elle, c'tait son thel.

La jeune fille tait tombe dans ses bras enchans; elle couvrait les
mains d'Ordener de larmes, qu'essuyaient les longues tresses noires de
ses cheveux pars; baisant les fers du condamn, elle meurtrissait ses
lvres pures sur les infmes carcans; elle ne parlait pas, mais tout
son coeur semblait prt  s'chapper dans la premire parole qui
passerait  travers ses sanglots.

Lui, il prouvait la joie la plus cleste qu'il et prouve depuis sa
naissance. Il serrait doucement son thel sur sa poitrine, et les
forces runies de la terre et de l'enfer n'eussent pu en ce moment
dnouer les deux bras dont il l'environnait. Le sentiment de sa mort
prochaine mlait quelque chose de solennel  son ravissement, et il
s'emparait de son thel comme s'il en et dj pris possession pour
l'ternit.

Il ne demanda pas  cet ange comment elle avait pu pntrer jusqu'
lui. Elle tait l, pouvait-il penser  autre chose? D'ailleurs il ne
s'en tonnait pas. Il ne se demandait pas comment cette jeune fille
proscrite, faible, isole, avait pu, malgr les triples portes de fer,
et les triples rangs de soldats, ouvrir sa propre prison et celle de
son amant; cela lui semblait simple; il portait en lui la conscience
intime de ce que peut l'amour.

 quoi bon se parler avec la voix quand on se peut parler avec l'me?
Pourquoi ne pas laisser les corps couter en silence le langage
mystrieux des intelligences?--Tous deux se taisaient, parce qu'il y a
des motions qu'on ne saurait exprimer qu'en se taisant.

Cependant la jeune fille souleva enfin sa tte appuye sur le coeur
tumultueux du jeune homme.

--Ordener, dit-elle, je viens te sauver; et elle pronona cette parole
d'esprance avec une angoisse douloureuse.

Ordener secoua la tte en souriant.

--Me sauver, thel! tu t'abuses; la fuite est impossible.

--Hlas! je le sais trop. Ce chteau est peupl de soldats, et toutes
les portes qu'il faut traverser pour arriver ici sont gardes par des
archers et des geliers qui ne dorment pas.--Elle ajouta avec effort:
Mais je t'apporte un autre moyen de salut.

--Va, ton esprance est vaine. Ne te berce pas de chimres, thel;
dans quelques heures un coup de hache les dissiperait trop
cruellement.

--Oh! n'achve pas! Ordener! tu ne mourras pas. Oh! drobe-moi cette
affreuse pense, ou plutt, oui, prsente-la-moi dans toute son
horreur, pour me donner la force d'accomplir ton salut et mon
sacrifice.

Il y avait dans l'accent de la jeune fille une expression
indfinissable, Ordener la regarda doucement:

--Ton sacrifice! que veux-tu dire?

Elle cacha son visage dans ses mains, et sanglota en disant d'une voix
inarticule:--O Dieu!

Cet abattement fut de courte dure; elle se releva; ses yeux
brillaient, sa bouche souriait. Elle tait belle comme un ange qui
remonte de l'enfer au ciel.

--coutez, mon Ordener, votre chafaud ne s'lvera pas. Pour que vous
viviez, il suffit que vous promettiez d'pouser Ulrique d'Ahlefeld.

--Ulrique d'Ahlefeld! ce nom dans ta bouche, mon thel!

--Ne m'interrompez pas, poursuivit-elle avec le calme d'une martyre
qui subit sa dernire torture; je viens ici envoye par la comtesse
d'Ahlefeld. On vous promet d'obtenir votre grce du roi, si l'on
obtient en change votre main pour la fille du grand-chancelier. Je
viens ici vous demander le serment d'pouser Ulrique et de vivre pour
elle. On m'a choisie pour messagre, parce qu'on a pens que ma voix
aurait quelque puissance sur vous.

--thel, dit le condamn d'une voix glace, adieu; en sortant de ce
cachot, dites qu'on fasse venir le bourreau.

Elle se leva, resta un moment devant lui debout, ple et tremblante;
puis ses genoux flchirent, elle tomba  genoux sur la pierre en
joignant les mains.

--Que lui ai-je fait? murmura-t-elle d'une voix teinte.

Ordener, muet, fixait son regard sur la pierre.

--Seigneur, dit-elle, se tranant  genoux jusqu' lui, vous ne me
rpondez pas? Vous ne voulez donc plus me parler?--Il ne me reste plus
qu' mourir.

Une larme roula dans les yeux du jeune homme.

--thel, vous ne m'aimez plus.

--O Dieu! s'cria la pauvre jeune fille, serrant dans ses bras les
genoux du prisonnier, je ne l'aime plus! Tu dis que je ne t'aime plus,
mon Ordener. Est-il bien vrai que tu as pu dire cela?

--Vous ne m'aimez plus, puisque vous me mprisez.

Il se repentit  l'instant mme d'avoir prononc cette parole cruelle;
car l'accent d'thel fut dchirant, quand elle jeta ses bras adors
autour de son cou, en criant d'une voix touffe par les larmes:

--Pardonne-moi, mon bien-aim Ordener, pardonne-moi comme je te
pardonne. Moi! te mpriser, grand Dieu! n'es-tu pas mon bien, mon
orgueil, mon idoltrie?--Dis-moi, est-ce qu'il y avait dans mes
paroles autre chose qu'un profond amour, qu'une brlante admiration
pour toi? Hlas! ton langage svre m'a fait bien du mal, quand je
venais pour te sauver, mon Ordener ador, en immolant tout mon tre au
tien.

--Eh bien, rpondit le jeune homme radouci en essuyant les pleurs
d'thel avec des baisers, n'tait-ce pas me montrer peu d'estime que
de me proposer de racheter ma vie par l'abandon de mon thel, par un
lche oubli de mes serments, par le sacrifice de mon amour?--Il
ajouta, l'oeil fix sur thel:--De mon amour, pour lequel je verse
aujourd'hui tout mon sang. Un long gmissement prcda la rponse
d'thel.

--coute-moi encore, mon Ordener, ne m'accuse pas si vite. J'ai
peut-tre plus de force qu'il n'appartient d'ordinaire  une pauvre
femme.--Du haut de notre donjon on voit construire, dans la place
d'Armes l'chafaud qui t'est destin. Ordener! tu ne connais pas cette
affreuse douleur de voir lentement se prparer la mort de celui qui
porte avec lui notre vie! La comtesse d'Ahlefeld, prs de laquelle
j'tais quand j'ai entendu prononcer ton arrt funbre, est venue me
trouver au donjon, o j'tais rentre avec mon pre. Elle m'a demand
si je voulais te sauver, elle m'a offert cet odieux moyen; mon
Ordener, il fallait dtruire ma pauvre destine, renoncer  toi, te
perdre pour jamais, donner  une autre cet Ordener, toute la flicit
de la dlaisse thel, ou te livrer au supplice; on me laissait le
choix entre mon malheur et ta mort; je n'ai pas balanc.

Il baisa avec respect la main de cet ange.

--Je ne balance pas non plus, thel. Tu ne serais pas venue m'offrir
la vie avec la main d'Ulrique d'Ahlefeld si tu avais su comment il se
fait que je meurs.

--Quoi? Quel mystre?....

--Permets-moi d'avoir un secret pour toi, mon thel bien-aime. Je
veux mourir sans que tu saches si tu me dois de la reconnaissance ou
de la haine pour ma mort.

--Tu veux mourir! Tu veux donc mourir! O Dieu! et cela est vrai, et
l'chafaud se dresse en ce moment, et aucune puissance humaine ne peut
dlivrer mon Ordener qu'on va tuer! Dis-moi, jette un regard sur ton
esclave, sur ta compagne, et promets-moi, bien-aim Ordener, de
m'entendre sans colre. Es-tu bien sr, rponds  ton thel comme 
Dieu, que tu ne pourrais mener une vie heureuse auprs de cette femme,
de cette Ulrique d'Ahlefeld? en es-tu bien sr, Ordener? Elle est
peut-tre, sans doute mme, belle, douce, vertueuse; elle vaut mieux
que celle pour qui tu pris.--Ne dtourne pas la tte, cher ami, mon
Ordener. Tu es si noble et si jeune pour monter sur un chafaud! Eh
bien! tu irais vivre avec elle dans quelque brillante ville o tu ne
penserais plus  ce funeste donjon; tu laisserais couler paisiblement
tes jours sans t'informer de moi; j'y consens, tu me chasserais de ton
coeur, mme de ton souvenir, Ordener. Mais vis, laisse-moi ici seule,
c'est  moi de mourir. Et, crois-moi, quand je te saurai dans les bras
d'une autre, tu n'auras pas besoin de t'inquiter de moi; je ne
souffrirai pas longtemps.

Elle s'arrta; sa voix se perdait dans les larmes. Cependant on lisait
dans son regard dsol le dsir douloureux de remporter la victoire
fatale dont elle devait mourir.

Ordener lui dit:

--thel, ne me parle plus de cela. Qu'il ne sorte en ce moment de nos
bouches d'autres noms que le tien et le mien.

--Ainsi, reprit-elle, hlas! hlas! tu veux donc mourir?

--Il le faut. J'irai avec joie  l'chafaud pour toi; j'irais avec
horreur  l'autel pour toute autre femme. Ne m'en parle plus; tu
m'affliges et tu m'offenses.

Elle pleurait en murmurant toujours:--Il va mourir,  Dieu! et d'une
mort infme!

Le condamn rpondit avec un sourire:

--Crois-moi, thel, il y a moins de dshonneur dans ma mort que dans
la vie telle que tu me la proposes.

En ce moment, son regard, se dtachant de son thel plore, aperut
un vieillard vtu d'habits ecclsiastiques, qui se tenait debout dans
l'ombre, sous la vote basse de la porte:

--Que voulez-vous? dit-il brusquement.

--Seigneur, je suis venu avec l'envoye de la comtesse d'Ahlefeld.
Vous ne m'avez point aperu, et j'attendais en silence que vos yeux
tombassent sur moi.

En effet, Ordener n'avait vu que son thel, et celle-ci, voyant
Ordener, avait oubli son compagnon.

--Je suis, continua le vieillard, le ministre charg....

--J'entends, dit le jeune homme. Je suis prt.

Le ministre s'avana vers lui.

--Dieu est prt aussi  vous recevoir, mon fils.

--Seigneur ministre, reprit Ordener, votre visage ne m'est pas
inconnu. Je vous ai vu quelque part. Le ministre s'inclina.

--Je vous reconnais aussi, mon fils. C'tait dans la tour de Vygla.
Nous avons tous deux montr ce jour-l combien les paroles humaines
ont peu de certitude. Vous m'avez promis la grce de douze malheureux
condamns, et moi je n'ai point cru en votre promesse, ne pouvant
deviner que vous fussiez ce que vous tes, le fils du vice-roi; et
vous, seigneur, qui comptiez sur votre puissance et sur votre rang, en
me donnant cette assurance....

Ordener acheva la pense qu'Athanase Munder n'osait complter.

--Je ne puis aujourd'hui obtenir aucune grce, pas mme la mienne;
vous avez raison, seigneur ministre. Je respectais trop peu l'avenir;
il m'en a puni, en me montrant sa puissance suprieure  la mienne.

Le ministre baissa la tte.

--Dieu est fort, dit-il.

Puis il releva ses yeux bienveillants sur Ordener en ajoutant:

--Dieu est bon.

Ordener, qui paraissait proccup, s'cria, aprs un court silence:

--coutez, seigneur ministre, je veux tenir la promesse que je vous ai
faite dans la tour de Vygla. Quand je serai mort, allez trouver 
Berghen mon pre, le vice-roi de Norvge, et dites-lui que la dernire
grce que lui demande son fils, c'est celle de vos douze protgs. Il
vous l'accordera, j'en suis sr.

Une larme d'attendrissement mouilla le visage vnrable d'Athanase.

--Mon fils, il faut que de nobles penses remplissent votre me, pour
savoir, dans la mme heure, rejeter avec courage votre propre grce et
solliciter avec bont celle des autres. Car j'ai entendu vos refus;
et, tout en blmant le dangereux excs d'une passion humaine, j'en ai
t profondment touch. Maintenant je me dis: _Unde scelus?_ Comment
se fait-il qu'un homme qui approche tant du vrai juste se soit souill
du crime pour lequel il est condamn?

--Mon pre, je ne l'ai point dit  cet ange, je ne puis vous le dire.
Croyez seulement que la cause de ma condamnation n'est point un crime.

--Comment? expliquez-vous, mon fils.

--Ne me pressez pas, rpondit le jeune homme avec fermet. Laissez-moi
emporter dans le tombeau le secret de ma mort.

--Ce jeune homme ne peut tre coupable, murmura le ministre.

Alors il tira de son sein un crucifix noir, qu'il plaa sur une sorte
d'autel grossirement form d'une dalle de granit adosse au mur
humide de la prison. Prs du crucifix il posa une petite lampe de fer
allume, qu'il avait apporte avec lui, et une bible ouverte.

--Mon fils, priez et mditez. Je reviendrai dans quelques
heures.--Allons, ajouta-t-il, se tournant vers thel, qui, pendant
tout l'entretien d'Ordener et d'Athanase, avait gard le silence du
recueillement, il faut quitter le prisonnier. Le temps s'coule.

Elle se leva radieuse et tranquille; quelque chose de divin enflammait
son regard:

--Seigneur ministre, je ne puis vous suivre encore. Il faut auparavant
que vous ayez uni thel Schumacker  son poux Ordener Guldenlew.

Elle regarda Ordener:

--Si tu tais encore puissant, libre et glorieux, mon Ordener, je
pleurerais et j'loignerais ma fatale destine de la tienne.--Mais
maintenant que tu ne crains plus la contagion de mon malheur, que tu
es ainsi que moi captif, fltri, opprim, maintenant que tu vas
mourir, je viens  toi, esprant que tu daigneras du moins, Ordener,
mon seigneur, permettre  celle qui n'aurait pu tre la compagne de ta
vie, d'tre la compagne de ta mort; car tu m'aimes assez, n'est-il pas
vrai, pour n'avoir pas dout un instant que je n'expire en mme temps
que toi?

Le condamn tomba  ses pieds et baisa le bas de sa robe.

--Vous, vieillard, continua-t-elle, vous allez nous tenir lieu de
familles et de pres; ce cachot sera le temple; cette pierre, l'autel.
Voici mon anneau, nous sommes  genoux devant Dieu et devant vous.
Bnissez-nous et lisez les paroles saintes qui vont unir thel
Schumacker  Ordener Guldenlew, son seigneur.

Et ils s'taient agenouills ensemble devant le prtre, qui les
contemplait avec un tonnement ml de piti.

--Comment, mes enfants! que faites-vous?

--Mon pre, dit la jeune fille, le temps presse. Dieu et la mort nous
attendent.

On rencontre quelquefois dans la vie des puissances irrsistibles, des
volonts auxquelles on cde soudain comme si elles avaient quelque
chose de plus que les volonts humaines. Le prtre leva les yeux en
soupirant.

--Que le Seigneur me pardonne si ma condescendance est coupable! Vous
vous aimez, vous n'avez plus que bien peu de temps  vous aimer sur la
terre; je ne crois pas manquer  nos saints devoirs en lgitimant
votre amour.

La douce et redoutable crmonie s'accomplit. Ils se levrent tous
deux sous la dernire bndiction du prtre; ils taient poux.

Le visage du condamn brillait d'une douloureuse joie; on et dit
qu'il commenait  sentir l'amertume de la mort,  prsent qu'il
essayait la flicit de la vie. Les traits de sa compagne taient
sublimes de grandeur et de simplicit; elle tait encore modeste comme
une jeune vierge, et dj presque fire comme une jeune pouse.

--coute-moi, mon Ordener, dit-elle; n'est-il pas vrai que nous sommes
maintenant heureux de mourir, puisque la vie ne pouvait nous runir?
Tu ne sais pas, ami, ce que je ferai,--je me placerai aux fentres du
donjon de manire  te voir monter sur l'chafaud, afin que nos mes
s'envolent ensemble dans le ciel. Si j'expire avant que la hache ne
tombe, je t'attendrai; car nous sommes poux, mon Ordener ador, et ce
soir le cercueil sera notre lit nuptial.

Il la pressa sur son coeur gonfl et ne put prononcer que ces mots,
qui taient l'ide de toute son existence:

--thel, tu es donc  moi!

--Mes enfants, dit la voix attendrie de l'aumnier, dites-vous adieu.
Il est temps.

--Hlas! s'cria thel.

Toute sa force d'ange lui revint, et elle se prosterna devant le
condamn:

--Adieu! mon Ordener bien-aim; mon seigneur, donnez-moi votre
bndiction.

Le prisonnier accomplit ce voeu touchant, puis il se retourna pour
saluer le vnrable Athanase Munder. Le vieillard tait galement
agenouill devant lui.

--Qu'attendez-vous, mon pre? demanda-t-il surpris.

Le vieillard le regarda d'un air humble et doux:

--Votre bndiction, mon fils.

--Que le ciel vous bnisse et appelle sur vous toutes les flicits
que vos prires appellent sur vos frres les autres hommes, rpondit
Ordener d'un accent mu et solennel.

Bientt la vote spulcrale entendit les derniers adieux et les
derniers baisers; bientt les durs verrous se refermrent bruyamment,
et la porte de fer spara les deux jeunes poux, qui allaient mourir
aprs s'tre donn rendez-vous dans l'ternit. 




XLV

                     qui me livrera Louis Perez, mort ou vif, Je lui
                    donne deux mille cus.

                    CALDERON. _Louis Perez de Galice_.


--Baron Voethan, colonel des arquebusiers de Munckholm, quel est
celui des soldats qui ont combattu sous vos ordres au Pilier-Noir, qui
a fait Han d'Islande prisonnier? Nommez-le au tribunal, afin qu'il
reoive les mille cus royaux promis pour cette capture.

Ainsi parle au colonel des arquebusiers le prsident du tribunal. Le
tribunal est assembl; car, selon l'usage ancien de Norvge, les juges
qui prononcent sans appel doivent rester sur leurs siges jusqu' ce
que l'arrt qu'ils ont rendu soit excut. Devant eux est le gant,
qu'on vient de ramener, portant  son cou la corde qui doit le porter
 son tour dans quelques heures.

Le colonel, assis prs de la table du secrtaire intime, se lve. Il
salue le tribunal et l'vque, qui est remont sur son trne.

--Seigneurs juges, le soldat qui a pris Han d'Islande est dans cette
enceinte. Il se nomme Toric Belfast, second arquebusier de mon
rgiment.

--Qu'il vienne donc, reprend le prsident, recevoir la rcompense
promise.

Un jeune soldat, en uniforme d'arquebusier de Munckholm, se prsente.

--Vous tes Toric Belfast? demande le prsident.

--Oui, votre grce.

--C'est vous qui avez fait Han d'Islande prisonnier?

--Oui, avec l'aide de saint Belzbuth, s'il plat  votre excellence.

On apporte sur le tribunal un sac pesant.

--Vous reconnaissez bien cet homme pour le fameux Han d'Islande?
ajoute le prsident, montrant le gant enchan.

--Je connaissais mieux le minois de la jolie Cattie que celui de Han
d'Islande; mais j'affirme, par la gloire de saint Belphgor, que, si
Han d'Islande est quelque part, c'est sous la forme de ce grand dmon.

--Approchez, Toric Belfast, reprit le prsident. Voici les mille cus
promis par le haut-syndic.

Le soldat s'avanait prcipitamment vers le tribunal, quand une voix
s'leva dans la foule:

--Arquebusier de Munckholm, ce n'est pas toi qui as pris Han
d'Islande!

--Par tous les bienheureux diables, s'cria le soldat en se
retournant, je n'ai en proprit que ma pipe et la minute o je parle,
mais je promets de donner dix mille cus d'or  celui qui vient de
dire cela, s'il peut prouver ce qu'il a dit.

Et, croisant les deux bras, il promenait un regard assur sur
l'auditoire.

--Eh bien! que celui qui vient de parler se montre donc!

--C'est moi! dit un petit homme qui fendait la presse pour pntrer
dans l'enceinte.

Ce nouveau personnage tait envelopp d'une natte de jonc et de poil
de veau marin, vtement des Gronlandais, qui tombait autour de lui
comme le toit conique d'une hutte. Sa barbe tait noire, et d'pais
cheveux de mme couleur, couvrant ses sourcils roux, cachaient son
visage, dont tout ce qu'on distinguait tait hideux. On ne voyait ni
ses bras ni ses mains.

--Ah! c'est toi? dit le soldat avec un clat de rire. Et qui donc,
selon toi, mon beau sire, a eu l'honneur de prendre ce diabolique
gant?

Le petit homme secoua la tte et dit avec une sorte de sourire
malicieux:

--C'est moi!

En ce moment, le baron Voethan crut reconnatre en cet homme
singulier l'tre mystrieux qui lui avait donn  Skongen l'avis de
l'arrive des rebelles; le chancelier d'Ahlefeld, l'hte de la ruine
d'Arbar; et le secrtaire intime, un certain paysan d'Olmoe, qui
portait une natte pareille et lui avait si bien indiqu la retraite de
Han d'Islande. Mais, spars tous trois, ils ne purent se communiquer
leur impression fugitive, que les diffrences de costume et de traits
qu'ils remarqurent ensuite eurent bientt efface.

--Vraiment, c'est toi! rpondit le soldat ironiquement.--Sans ton
costume de phoque du Gronland, au regard que tu me lances, je serais
tent de reconnatre en toi un autre nain grotesque, qui m'a de mme
cherch querelle dans le Spladgest, il y a environ quinze
jours;--c'tait le jour o on apporta le cadavre du mineur Gill Stadt.

--Gill Stadt! interrompit le petit homme en tressaillant.

--Oui, Gill Stadt, affirma le soldat avec indiffrence, l'amoureux
rebut d'une fille qui tait la matresse d'un de nos camarades, et
pour laquelle il est mort comme un sot.

Le petit homme dit sourdement:

--N'y avait-il pas aussi au Spladgest le corps d'un officier de ton
rgiment?

--Prcisment, je me rappellerai toute ma vie ce jour-l; j'ai oubli
l'heure de la retraite dans le Spladgest, et j'ai failli tre dgrad
en rentrant au fort. Cet officier, c'tait le capitaine Dispolsen.

 ce nom le secrtaire intime se leva.

--Ces deux individus abusent de la patience du tribunal. Nous prions
le seigneur prsident d'abrger cet entretien inutile.

--Par l'honneur de ma Cattie, je ne demande pas mieux, dit Toric
Belfast, pourvu que vos courtoisies m'adjugent les mille cus promis
pour la tte de Han, car c'est moi qui l'ai fait prisonnier.

--Tu mens! s'cria le petit homme.

Le soldat chercha son sabre  son ct.

--Tu es bien heureux, drle, que nous soyons devant la justice, en
prsence de laquelle un soldat, ft-il arquebusier de Munckholm, doit
se tenir dsarm comme un vieux coq.

--C'est  moi, dit froidement le petit homme, qu'appartient le
salaire, car sans moi on n'aurait pas la tte de Han d'Islande.

Le soldat furieux jura que c'tait lui qui avait pris Han d'Islande
lorsque, tomb sur le champ de bataille, il commenait  rouvrir les
yeux.

--Eh bien, dit son adversaire, il se peut que ce soit toi qui l'aies
pris, mais c'est moi qui l'ai terrass; sans moi tu n'aurais pu
l'emmener prisonnier; donc les mille cus m'appartiennent.

--Cela est faux, rpliqua le soldat, ce n'est pas toi qui l'as
terrass, c'est un esprit vtu de peaux de btes.

--C'est moi!

--Non, non.

Le prsident ordonna aux deux parties de se taire; puis, demandant de
nouveau au colonel Voethan si c'tait bien Toric Belfast qui lui
avait amen Han d'Islande prisonnier, sur la rponse affirmative, il
dclara que la rcompense appartenait au soldat.

Le petit homme grina des dents, et l'arquebusier tendit avidement
les mains pour recevoir le sac.

--Un instant! cria le petit homme.--Sire prsident, cette somme,
d'aprs l'dit du haut-syndic, n'appartient qu' celui qui livrera Han
d'Islande.

--Eh bien? dirent les juges.

Le petit homme se tourna vers le gant:

--Cet homme n'est pas Han d'Islande.

Un murmure d'tonnement parcourut la salle. Le prsident et le
secrtaire intime s'agitaient sur leurs siges.

--Non, rpta avec force le petit homme, l'argent n'appartient pas 
l'arquebusier maudit de Munckholm, car cet homme n'est point Han
d'Islande.

--Hallebardiers, dit le prsident, qu'on emmne ce furieux, il a perdu
la raison.

L'vque leva la voix:

--Me permette le respectable prsident de lui faire observer qu'on
peut, en refusant d'entendre cet homme, briser la planche du salut
sous les pieds du condamn ici prsent. Je demande au contraire que la
confrontation continue.

--Rvrend vque, le tribunal va vous satisfaire, rpondit le
prsident; et s'adressant au gant:--Vous avez dclar tre Han
d'Islande; confirmez-vous devant la mort votre dclaration?

--Le condamn rpondit:--Je la confirme, je suis Han d'Islande.

--Vous entendez, seigneur vque?

Le petit homme criait en mme temps que le prsident:

--Tu mens, montagnard de Kole! tu mens! Ne t'obstine pas  porter un
nom qui t'crase; souviens-toi qu'il t'a dj t funeste.

--Je suis Han, de Klipstadur, en Islande, rpta le gant, l'oeil fix
sur le secrtaire intime.

Le petit homme s'approcha du soldat de Munckholm, qui, comme
l'auditoire, observait cette scne avec curiosit.

--Montagnard de Kole, on dit que Han d'Islande boit du sang humain. Si
tu l'es, bois-en.--En voici.

Et  peine ces paroles taient-elles prononces, qu'cartant son
manteau de natte, il avait plong un poignard dans le coeur de
l'arquebusier, et jet le cadavre aux pieds du gant.

Un cri d'effroi et d'horreur s'leva; les soldats qui gardaient le
gant reculrent. Le petit homme, prompt comme le tonnerre, s'lana
sur le montagnard dcouvert, et d'un nouveau coup de poignard il le
fit tomber sur le corps du soldat. Alors, dpouillant sa natte de
jonc, sa fausse chevelure et sa barbe noire, il dvoila ses membres
nerveux, hideusement revtus de peaux de btes, et un visage qui
rpandit plus d'horreur encore parmi les assistants que le poignard
sanglant dont il levait le fer dgouttant de deux meurtres.

--H! juges, o est Han d'Islande?

--Gardes, qu'on saisisse ce monstre! cria le prsident pouvant.

Han jeta dans la salle son poignard.

--Il m'est inutile, s'il n'y a plus ici de soldats de Munckholm. En
parlant ainsi, il se livra sans rsistance aux hallebardiers et aux
archers qui l'entouraient, se prparant  l'assiger comme une ville.
On enchana le monstre sur le banc des accuss, et une litire emporta
ses deux victimes, dont l'une, le montagnard, respirait encore.

Il est impossible de peindre les divers mouvements de terreur,
d'tonnement et d'indignation qui, pendant cette scne horrible,
avaient agit le peuple, les gardes et les juges. Quand le brigand eut
pris place, calme et impassible, sur le banc fatal, le sentiment de la
curiosit imposa silence  toute autre impression, et l'attention
rtablit la tranquillit.

L'vque vnrable se leva:

--Seigneurs juges.... dit-il.

Le brigand l'interrompit:

--vque de Drontheim, je suis Han d'Islande; ne prends pas la peine
de me dfendre.

Le secrtaire intime se leva.

--Noble prsident....

Le monstre lui coupa la parole:

--Secrtaire intime, je suis Han d'Islande; ne prends pas le soin de
m'accuser.

Alors, les pieds dans le sang, il promena son oeil farouche et hardi
sur le tribunal, les archers et la foule, et l'on et dit que tous ces
hommes palpitaient d'pouvante sous le regard de cet homme dsarm,
seul et enchan.

--coutez, juges, n'attendez pas de moi de longues paroles. Je suis le
dmon de Klipstadur. Ma mre est cette vieille Islande, l'le des
volcans. Elle ne formait autrefois qu'une montagne, mais elle a t
crase par la main d'un gant qui s'appuya sur sa cime en tombant du
ciel. Je n'ai pas besoin de vous parler de moi; je suis le descendant
d'Ingolphe l'Exterminateur, et je porte en moi son esprit. J'ai commis
plus de meurtres et allum plus d'incendies que vous n'avez  vous
tous prononc d'arrts iniques dans votre vie. J'ai des secrets
communs avec le chancelier d'Ahlefeld.--Je boirais tout le sang qui
coule dans vos veines avec dlices. Ma nature est de har les hommes,
ma mission de leur nuire. Colonel des arquebusiers de Munckholm, c'est
moi qui t'ai donn avis du passage des mineurs au Pilier-Noir, certain
que tu tuerais un grand nombre d'hommes dans ces gorges; c'est moi qui
ai cras un bataillon de ton rgiment avec des quartiers de rochers;
je vengeais mon fils.--Maintenant, juges, mon fils est mort; je viens
ici chercher la mort. L'me d'Ingolphe me pse, parce que je la porte
seul et que je ne pourrai la transmettre  aucun hritier. Je suis las
de la vie, puisqu'elle ne peut plus tre l'exemple et la leon d'un
successeur. J'ai assez bu de sang; je n'ai plus soif.  prsent, me
voici; vous pouvez boire le mien.

Il se tut, et toutes les voix rptrent sourdement chacune de ses
effroyables paroles.

L'vque lui dit:

--Mon fils, dans quelle intention avez-vous donc commis tant de
crimes?

Le brigand se mit  rire.

--Ma foi, je te jure, rvrend vque, que ce n'tait pas, comme ton
confrre l'vque de Borglum, dans l'intention de m'enrichir.
[Footnote: Quelques chroniqueurs affirment qu'en 1525 un vque de
Borglum se rendit fameux par divers brigandages. Il soudoyait des
pirates, disent-ils, qui infestaient les ctes de-Norvge.] Quelque
chose tait en moi, qui me poussait.

--Dieu ne rside pas toujours dans tous ses ministres, rpondit
humblement le saint vieillard. Vous voulez m'insulter, je voudrais
pouvoir vous dfendre.

--Ta rvrence perd son temps. Va demander  ton autre confrre
l'vque de Scalholt, en Islande. Par Ingolphe, ce sera une chose
trange que deux vques aient pris soin de ma vie, l'un prs de mon
berceau, l'autre prs de mon spulcre.--vque, tu es un vieux fou.

--Mon fils, croyez-vous en Dieu?

--Pourquoi non? Je veux qu'il soit un Dieu pour pouvoir blasphmer.

--Arrtez, malheureux! vous allez mourir, et vous ne baisez pas les
pieds du Christ!

Han d'Islande haussa les paules.

--Si je le faisais, ce serait  la manire du gendarme de Roll, qui
fit tomber le roi en lui baisant le pied.

L'vque se rassit, profondment mu.

--Allons, juges, poursuivit Han d'Islande, qu'attendez-vous? Si
j'avais t  votre place et vous  la mienne, je ne vous aurais point
fait attendre si longtemps votre arrt de mort. Le tribunal se retira.
Aprs une courte dlibration, il rentra dans l'audience, et le
prsident lut  haute voix une sentence qui, selon les formules,
condamnait Han d'Islande _ tre pendu par le cou jusqu' ce que mort
s'ensuivt_.

--Voil qui est bien, dit le brigand. Chancelier d'Ahlefeld, j'en sais
assez sur ton compte pour t'en faire obtenir autant. Mais vis, puisque
tu fais du mal aux hommes.--Allons, je suis sr maintenant de ne point
aller dans le Nysthiem. [Footnote: Selon les croyances populaires, le
Nysthiem tait l'enfer de ceux qui mouraient de maladie ou de
vieillesse.]

Le secrtaire intime ordonna aux gardes qui l'emmenaient de le dposer
dans le donjon du Lion de Slesvig, pendant qu'on lui prparerait un
cachot, pour y attendre son excution, dans le quartier des
arquebusiers de Munckholm.

--Dans le quartier des arquebusiers de Munckholm! rpta le monstre
avec un grondement de joie. 




XLVI

                   Cependant le cadavre de Ponce de Lon qui tait
                   rest auprs de la fontaine, ayant t dfigur
                   par le soleil, les Maures des Alpuxares s'en
                   emparrent et le portrent  Grenade.

                   E.H. _Le Captif d'Ochali_.


Cependant, avant l'aube du jour dans lequel nous sommes dj assez
avancs,  l'heure mme o la sentence d'Ordener se prononait 
Munckholm, le nouveau gardien du Spladgest de Drontheim, l'ancien
lieutenant et le successeur actuel de Benignus Spiagudry, Oglypiglap,
avait t brusquement rveill sur son grabat par le retentissement de
la porte de l'difice sous plusieurs coups violents. Il s'tait lev 
regret, avait pris sa lampe de cuivre dont la faible lumire blessait
ses yeux endormis, et tait all, en jurant de l'humidit de la salle
des morts, ouvrir  ceux qui l'arrachaient si tt  son sommeil.

C'taient des pcheurs du lac de Sparbo, qui apportaient sur une
litire couverte de joncs, d'algues et de limoselle des marais, un
cadavre trouv dans les eaux du lac.

Ils dposrent leur fardeau dans l'intrieur de l'difice funbre, et
Oglypiglap leur donna un reu du mort afin qu'ils pussent rclamer
leur salaire.

Rest seul dans le Spladgest, il commena  dshabiller le cadavre,
qui tait remarquable par sa longueur et sa maigreur. Le premier objet
qui se prsenta  ses yeux, quand il eut soulev le voile dont il
tait envelopp, fut une norme perruque.

--En vrit, se dit-il, cette perruque de forme trangre m'a dj
pass par les mains, c'tait celle de ce jeune lgant franais...
Mais, continua-t-il en poursuivant ses oprations, voici les
bottes fortes du pauvre postillon Cramner que ses chevaux ont
cras, et...--que diable est-ce que cela signifie?--l'habit noir
complet du professeur Syngramtax, ce vieux savant qui s'est noy
dernirement.--Quel est donc ce nouveau venu qui m'arrive avec la
dpouille de toutes mes vieilles connaissances?

Il promena sa lampe sur le visage du mort, mais inutilement; les
traits, dj dcomposs, avaient perdu leur forme et leur couleur. Il
fouilla dans les poches de l'habit, et en tira quelques vieux
parchemins imprgns d'eau et souills de vase; il les essuya
fortement avec son tablier de cuir, et parvint  lire sur l'un d'eux
ces mots sans suite  demi effacs: --Rudbeck. Saxon le grammairien.
Arngrim, vque de Holum.--Il n'y a en Norvge que deux comts, Larvig
et Jarlsberg, et une baronnie...--On ne trouve de mines d'argent qu'
Kongsberg; de l'aimant, des aspestes, qu' Sundmor; de l'amthyste,
qu' Guldbranshal; des calcdoines, des agates, du jaspe, qu'aux les
Fa-ror.-- Noukahiva, en temps de famine, les hommes mangent leurs
femmes et leurs enfants.--Thormodus Thorfoeus; Isleif, vque de
Scalholt, premier historien islandais.--Mercure joua aux checs avec
la Lune, et lui gagna la soixante-douzime partie du jour.--Malstrom,
gouffre.--_Hirundo, hirudo_.--Cicron, pois chiche; gloire.--Frode le
savant.--Odin consultait la tte de Mimer, sage.--(Mahomet et son
pigeon, Sertorius et sa biche).--Plus le sol... moins il renferme de
gypse...

--Je ne puis en croire encore mes yeux! s'cria-t-il, laissant tomber
le parchemin; c'est l'criture de mon ancien matre, Benignus
Spiagudry!

Alors, examinant de nouveau le cadavre, il reconnut les longues mains,
les cheveux rares, et toute l'habitude du corps de l'infortun.

--Ce n'est pas  tort, pensa-t-il en secouant la tte, qu'on a lanc
contre lui une accusation de sacrilge et de ncromancie. Le diable
l'a enlev pour le noyer dans le Sparbo.--Ce que c'est que de nous!
qui et jamais pens que le docteur Spiagudry, aprs avoir si
longtemps gard les autres dans cette htellerie des morts, viendrait
un jour de loin s'y faire garder lui-mme!

Le petit lapon philosophe soulevait le corps pour le porter sur l'une
de ses six couches de granit, lorsqu'il s'aperut que quelque chose de
lourd tait attach par un lien de cuir au cou du malheureux
Spiagudry.

--C'est sans doute la pierre avec laquelle le dmon l'a prcipit dans
le lac, murmura-t-il.

Il se trompait; c'tait une petite cassette de fer, sur laquelle, en
la regardant de prs, aprs l'avoir soigneusement essuye, il remarqua
un large fermoir en cusson.

--Il y a sans doute quelque diablerie dans cette bote, se dit-il; cet
homme tait sacrilge et sorcier. Allons dposer cette cassette chez
l'vque, elle renferme peut-tre un dmon.

Alors, la dtachant du cadavre, qu'il dposa dans la salle
d'exposition, il sortit en toute hte pour se rendre au palais
piscopal, murmurant en chemin quelques prires contre la redoutable
bote qu'il portait.




XLVII


                    Est-ce un homme ou un esprit infernal qui parle
                    ainsi? Quel est donc l'esprit malfaisant qui te
                    tourmente? Montre-moi l'ennemi implacable qui
                    habite ton coeur.

                    MATURIN.


Han d'Islande et Schumacker sont dans la mme salle du donjon de
Slesvig. L'ex-chancelier absous se promne  pas lents, les yeux
chargs de pleurs amers; le brigand condamn rit de ses chanes,
environn de gardes.

Les deux prisonniers s'observent longtemps en silence; on dirait
qu'ils se sentent tous deux et se reconnaissent mutuellement ennemis
des hommes.

--Qui es-tu? demande enfin l'ex-chancelier au brigand.

--Je te dirai mon nom, reprit l'autre, pour te faire fuir. Je suis Han
d'Islande.

Schumacker s'avance vers lui:

--Prends ma main! dit-il.

--Est-ce que tu veux que je la dvore?

--Han d'Islande, reprend Schumacker, je t'aime parce que tu hais les
hommes.

--Voil pourquoi je te hais.

--coute, je hais les hommes, comme toi, parce que je leur ai fait du
bien, et qu'ils m'ont fait du mal.

--Tu ne les hais pas comme moi; je les hais, moi, parce qu'ils m'ont
fait du bien, et que je leur ai rendu du mal.

Schumacker frmit du regard du monstre. Il a beau vaincre sa nature,
son me ne peut sympathiser avec celle-l.

--Oui, s'crie-t-il, j'excre les hommes, parce qu'ils sont fourbes,
ingrats, cruels. Je leur ai d tout le malheur de ma vie.

--Tant mieux!--je leur ai d, moi, tout le bonheur de la mienne.

--Quel bonheur?

--Le bonheur de sentir des chairs palpitantes frmir sous ma dent, un
sang fumant rchauffer mon gosier altr; la volupt de briser des
tres vivants contre des pointes de rochers, et d'entendre le cri de
la victime se mler au bruit des membres fracasss. Voil les plaisirs
que m'ont procurs les hommes.

Schumacker recula avec pouvante devant le monstre dont il s'tait
approch presque avec l'orgueil de lui ressembler. Pntr de honte,
il voila son visage vnrable de ses mains; car ses yeux taient
pleins de larmes d'indignation, non contre la race humaine, mais
contre lui-mme. Son coeur noble et grand commenait  s'effrayer de
la haine qu'il portait aux hommes depuis si longtemps en la voyant
reproduite dans le coeur de Han d'Islande comme par un miroir
effrayant.

--Eh bien! dit le monstre en riant, ennemi des hommes, oses-tu te
vanter d'tre semblable  moi?

Le vieillard frissonna.

--O Dieu! plutt que de les har comme toi, j'aimerais mieux les
aimer.

Les gardes vinrent chercher le monstre, pour l'emmener dans un cachot
plus sr. Schumacker rveur resta seul dans le donjon; mais il n'y
restait plus d'ennemi des hommes.




XLVIII

                    ...... Quand le mchant m'pie, Me ferez-vous
                    tomber, Seigneur, entre ses mains? C'est lui qui
                    sous mes pas a rompu vos chemins. Ne me chtiez
                    point, car mon crime est son crime.

                    A. DE VIGNY.


L'heure fatale tait arrive; le soleil ne montrait plus que la moiti
de son disque au-dessus de l'horizon. Les postes taient doubls dans
tout le chteau fort de Munckholm; devant chaque porte se promenaient
des sentinelles silencieuses et farouches. La rumeur de la ville
arrivait plus tumultueuse et plus bruyante aux sombres tours de la
forteresse, livre elle-mme  une agitation extraordinaire. On
entendait dans toutes les cours le bruit lugubre des tambours voils
de crpes; le canon de la tour basse grondait par intervalles; la
lourde cloche du donjon se balanait lentement avec des sons graves et
prolongs, et, de tous les points du port, des embarcations charges
de peuple se pressaient vers le redoutable rocher. Un chafaud tendu
de noir, autour duquel s'paississait et se grossissait sans cesse une
foule impatiente, s'levait dans la place d'armes du chteau, au
centre d'un carr de soldats. Sur l'chafaud se promenait un homme
vtu de serge rouge, tantt s'appuyant sur une hache qu'il tenait  la
main, tantt remuant un billot et une claie que portait l'estrade
funbre. Prs de l tait prpar un bcher devant lequel brlaient
quelques torches de rsine. Entre l'chafaud et le bcher, on avait
plant un pieu auquel tait suspendu un criteau: _Ordener Guldenlew,
tratre_.--On apercevait, de la place d'Armes, flotter au haut du
donjon de Slesvig un grand drapeau noir.

C'est dans ce moment que parut, devant le tribunal toujours assembl
dans la salle d'audience, Ordener condamn. L'vque seulement tait
absent; son ministre de dfenseur avait cess.

Le fils du vice-roi tait vtu de noir, et portait  son cou le
collier de Dannebrog. Son visage tait ple, mais fier. Il tait seul;
car on tait venu le chercher pour le supplice avant que l'aumnier
Athanase Munder ft revenu dans son cachot.

Ordener avait dj consomm intrieurement son sacrifice. Cependant
l'poux d'thel songeait encore avec quelque amertume  la vie, et et
peut-tre voulu pouvoir choisir pour sa premire nuit de noces une
autre nuit que celle du tombeau. Il avait pri et surtout rv dans sa
prison. Maintenant il tait debout devant le terme de toute prire et
de tout rve. Il se sentait fort de la force que donnent Dieu et
l'amour. La foule, plus mue que le condamn, le considrait avec une
attention avide. L'clat de son rang, l'horreur de son sort,
veillaient toutes les envies et toutes les pitis. Chacun assistait 
son chtiment sans s'expliquer son crime. Il y a au fond des hommes un
sentiment trange qui les pousse, ainsi qu' des plaisirs, au
spectacle des supplices. Ils cherchent avec un horrible empressement 
saisir la pense de la destruction sur les traits dcomposs de celui
qui va mourir, comme si quelque rvlation du ciel ou de l'enfer
devait apparatre, en ce moment solennel, dans les yeux du misrable;
comme pour voir quelle ombre jette l'aile de la mort planant sur une
tte humaine; comme pour examiner ce qui reste d'un homme quand
l'esprance l'a quitt. Cet tre, plein de force et de sant, qui se
meut, qui respire, qui vit, et qui, dans un moment, cessera de se
mouvoir, de respirer, de vivre, environn d'tres pareils  lui,
auxquels il n'a rien fait, qui le plaignent tous, et dont nul ne le
secourra; ce malheureux, mourant sans tre moribond, courb  la fois
sous une puissance matrielle et sous un pouvoir invisible; cette vie
que la socit n'a pu donner, et qu'elle prend avec appareil, toute
cette crmonie imposante du meurtre judiciaire, branlent vivement
les imaginations. Condamns tous  mort avec des sursis indfinis,
c'est pour nous un objet de curiosit trange et douloureuse, que
l'infortun qui sait prcisment  quelle heure son sursis doit tre
lev.

On se souvient qu'avant d'aller  l'chafaud Ordener devait tre amen
devant le tribunal, pour tre dgrad de ses titres et de ses
honneurs.  peine le mouvement excit dans l'assemble par son arrive
eut-il fait place au calme, que le prsident se fit apporter le livre
hraldique des deux royaumes, et les statuts de l'ordre de Dannebrog.

Alors, ayant invit le condamn  mettre un genou en terre, il
recommanda aux assistants le silence et le respect, ouvrit le livre
des chevaliers de Dannebrog, et commena  lire d'une voix haute et
svre:

--Christiern, par la grce et misricorde du Tout-Puissant, roi de
Danemark et de Norvge, des Vandales et des Goths, duc de Slesvig, de
Holstein, de Stormarie et de Dytmarse, comte d'Oldenbourg et de
Delmenhurst, savoir faisons--qu'ayant rtabli, sur la proposition de
notre grand-chancelier, comte de Griffenfeld (la voix du prsident
passa si rapidement sur ce nom qu'on l'entendit  peine), l'ordre
royal de Dannebrog, fond par notre illustre aeul saint Waldemar,

Sur ce que nous avons considr que cet ordre vnrable ayant t
cr en souvenir de l'tendard Dannebrog, envoy du ciel  notre
royaume bni,

Ce serait mentir  la divine institution de l'ordre si quelqu'un des
chevaliers pouvait impunment forfaire  l'honneur et aux saintes lois
de l'glise et de l'tat, Nous ordonnons,  genoux devant Dieu, que
quiconque, parmi les chevaliers de l'ordre, aura livr son me au
dmon par quelque flonie ou trahison, aprs avoir t blm
publiquement par un juge, sera  jamais dgrad du rang de chevalier
de notre royal ordre de Dannebrog. Le prsident referma le livre.

--Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de Dannebrog, vous
vous tes rendu coupable de haute trahison, crime pour lequel votre
tte va tre tranche, votre corps brl, et votre cendre jete au
vent.--Ordener Guldenlew, tratre, vous vous tes rendu indigne de
prendre rang parmi les chevaliers de Dannebrog. Je vous invite  vous
humilier, car je vais vous dgrader publiquement au nom du roi.

Le prsident tendit la main sur le livre de l'ordre, et s'apprtait 
prononcer la formule fatale sur Ordener, calme et immobile, lorsqu'une
porte latrale s'ouvrit  droite du tribunal. Un huissier
ecclsiastique parut, annonant sa rvrence l'vque de Drontheimhus.

C'tait lui en effet. Il entra prcipitamment dans la salle,
accompagn d'un autre ecclsiastique qui le soutenait.

--Arrtez! seigneur prsident, cria-t-il avec une force qui semblait
n'tre plus de son ge; arrtez!--Le ciel soit bni! j'arrive  temps:

L'assemble redoubla d'attention, prvoyant quelque nouvel vnement.

Le prsident se tourna vers l'vque avec humeur:

--Votre rvrence me permettra de lui faire remarquer, que sa prsence
est inutile ici. Le tribunal va dgrader le condamn, qui touche au
moment de subir sa peine.

--Gardez-vous, dit l'vque, de toucher  celui qui est pur devant le
Seigneur. Ce condamn est innocent. Rien ne peut se comparer au cri
d'tonnement qui retentit dans l'auditoire, si ce n'est le cri
d'pouvante que poussrent le prsident et le secrtaire intime.

--Oui, tremblez, juges, poursuivit l'vque avant que le prsident et
eu le temps de reprendre son sang-froid; tremblez! car vous alliez
verser le sang innocent.

Pendant que l'motion du prsident se calmait, Ordener s'tait lev
constern. Le noble jeune homme craignait que sa gnreuse ruse ne ft
dcouverte, et qu'on n'et trouv des preuves de la culpabilit de
Schumacker.

--Seigneur vque, dit le prsident, dans cette affaire, le crime
semble vouloir nous chapper, en passant de tte en tte. Ne vous fiez
pas  quelque vaine apparence. Si Ordener Guldenlew est innocent, quel
est donc alors le coupable?

--Votre grce va le savoir, rpondit l'vque.--Puis, montrant au
tribunal une cassette de fer qu'un serviteur portait derrire
lui:--Nobles seigneurs, vous avez jug dans les tnbres; dans cette
cassette est la lumire miraculeuse qui doit les dissiper.

Le prsident, le secrtaire intime et Ordener parurent frapps en mme
temps,  l'aspect de la mystrieuse cassette. L'vque poursuivit:

--Nobles juges, coutez-nous. Aujourd'hui, au moment o nous rentrions
dans notre palais piscopal, afin de nous reposer des fatigues de la
nuit, et de prier pour les condamns, on nous a remis cette bote de
fer scelle. Le gardien du Spladgest l'avait, nous a-t-on dit,
apporte ce matin  notre palais pour qu'elle nous ft remise,
affirmant qu'elle renfermait sans doute quelque mystre satanique,
attendu qu'il l'avait trouve sur le corps du sacrilge Benignus
Spiagudry, dont on a retir le cadavre du Sparbo.

L'attention d'Ordener redoubla. Tout l'auditoire se taisait
religieusement. Le prsident et le secrtaire courbaient la tte comme
deux condamns. On et dit qu'ils avaient tous deux oubli leur astuce
et leur audace. Il y a un moment dans la vie du mchant o sa
puissance s'en va.

--Aprs avoir bni cette cassette, continua l'vque, nous en avons
bris le sceau, qui portait, comme vous pouvez le voir encore, les
anciennes armoiries abolies de Griffenfeld. Nous y avons trouv en
effet un secret satanique. Vous allez en juger, vnrables seigneurs.
Prtez-nous toute votre attention; car il s'agit ici du sang des
hommes, et le Seigneur en pse chaque goutte.

Alors, ouvrant la formidable cassette, il en tira un parchemin au dos
duquel tait crite l'attestation suivante:

Moi, Blaxtham Cumbysulsum, docteur, je dclare, au moment de mourir,
remettre au capitaine Dispolsen, procureur,  Copenhague, de l'ancien
comte de Griffenfeld, la pice suivante, entirement crite de la main
de Turiaf Musdoemon, serviteur du chancelier comte d'Ahlefeld, afin
que le susnomm capitaine en fasse l'usage qu'il lui plaira.--Et je
prie Dieu de me pardonner mes crimes.-- Copenhague, le onzime jour
du mois de janvier mil six cent quatre-vingt-dix-neuf.

CUMBYSULSUM.

Le secrtaire intime tremblait d'un tremblement convulsif. Il voulut
parler et ne le put. L'vque cependant remettait le parchemin au
prsident ple et agit.

--Que vois-je? s'cria celui-ci en dployant le parchemin.--_Note au
noble comte d'Ahlefeld, sur le moyen de se dfaire juridiquement de
Schumacker!_....--Je vous jure, rvrend vque....

Le parchemin tomba des mains du prsident.

--Lisez, lisez, seigneur, poursuivit l'vque. Je ne doute pas que
votre indigne serviteur n'ait abus de votre nom, comme il a abus de
celui du malheureux Schumacker. Voyez seulement ce qu'a produit votre
haine peu charitable pour votre prdcesseur tomb. Un de vos
courtisans a machin en votre nom sa perte, esprant sans doute s'en
faire un mrite auprs de votre grce.

En montrant au prsident que les soupons de l'vque, qui connaissait
tout le contenu de la cassette, ne tombaient pas sur lui, ces paroles
le ranimrent. Ordener respirait galement. Il commenait  entrevoir
que l'innocence du pre de son thel allait clater en mme temps que
la sienne propre. Il prouvait un profond tonnement de cette destine
bizarre qui l'avait conduit  la poursuite d'un formidable brigand
pour retrouver cette cassette, que son vieux guide Benignus Spiagudry
portait sur lui; en sorte qu'elle le suivait pendant qu'il la
cherchait. Il mditait aussi la grave leon des vnements qui, aprs
l'avoir perdu par cette fatale cassette, le sauvaient par elle.

Le prsident, rappelant son sang-froid, lut alors, avec les signes
d'une indignation que partageait tout l'auditoire, une longue note, o
Musdoemon expliquait en dtail l'abominable plan que nous lui avons vu
suivre dans le cours de cette histoire. Plusieurs fois le secrtaire
intime voulut se lever pour se dfendre; mais  chaque fois la rumeur
publique le repoussait sur son sige. Enfin l'odieuse lecture se
termina au milieu d'un murmure d'horreur.

--Hallebardiers, qu'on saisisse cet homme! dit le prsident, dsignant
le secrtaire intime.

Le misrable, sans force et sans parole, descendit de son sige, et
fut jet sur le banc d'infamie, parmi les hues de la populace.

--Seigneurs juges, dit l'vque, frmissez et rjouissez-vous. La
vrit, qui vient d'tre porte  vos consciences, va encore vous tre
confirme par ce que l'aumnier des prisons de cette royale ville,
notre honor frre Athanase Munder, ici prsent, va vous apprendre.

C'tait en effet Athanase Munder qui accompagnait l'vque. Il
s'inclina devant son pasteur et devant le tribunal, puis, sur un signe
du prsident, il s'exprima ainsi:

--Ce que je vais dire est la vrit. Me punisse le ciel si je profre
ici une parole dans une intention autre que celle de bien
faire!--J'avais, d'aprs ce que j'avais vu ce matin dans le cachot du
fils du vice-roi, pens en moi-mme que ce jeune homme n'tait point
coupable, quoique vos seigneuries l'aient condamn sur ses aveux. Or,
j'ai t appel, il y a quelques heures, pour donner les derniers
secours spirituels au malheureux montagnard qui a t si cruellement
assassin devant vous, et que vous aviez condamn, respectables
seigneurs, comme tant Han d'Islande. Voici ce que m'a dit ce
moribond: Je ne suis point Han d'Islande; j'ai t bien puni d'avoir
pris ce nom. Celui qui m'a pay pour jouer ce rle est le secrtaire
intime de la grande chancellerie; il se nomme Musdoemon, et il a
machin toute la rvolte sous le nom de Hacket. Je crois qu'il est le
seul coupable dans tout ceci. Alors il m'a demand ma bndiction et
recommand de venir en toute hte reporter ses dernires paroles au
tribunal. Dieu est tmoin de ce que je dis. Puisse-je sauver le sang
de l'innocent, et ne point faire verser celui du coupable!

Il se tut, saluant de nouveau son vque et les juges.

--Votre grce voit, seigneur, dit l'vque au prsident, que l'un de
mes clients n'avait point saisi  tort tant de ressemblance entre ce
Hacket et votre secrtaire intime.

--Turiaf Musdoemon; demanda le prsident au nouvel accus,
qu'avez-vous  allguer pour votre dfense?

Musdoemon leva sur son matre un regard qui l'effraya. Toute son
assurance lui tait revenue. Il rpondit aprs un moment de silence:

--Rien, seigneur.

Le prsident reprit d'une voix altre et faible:

--Vous vous avouez donc coupable du crime qui vous est imput? Vous
vous avouez auteur d'une conspiration trame  la fois contre l'tat
et contre un individu nomm Schumacker.

--Oui, seigneur, rpondit Musdoemon. L'vque se leva.

--Seigneur prsident, pour qu'il ne reste aucun doute dans cette
affaire, que votre grce demande  l'accus s'il a eu des complices.

--Des complices! rpta Musdoemon.

Il parut rflchir un moment. Un horrible malaise se peignit sur le
front du prsident.

--Non, seigneur vque, dit-il enfin.

Le prsident jeta sur lui un regard soulag qui rencontra le sien.

--Non, je n'ai point eu de complices, rpta Musdoemon avec plus de
force. J'avais tram tout ce complot par attachement pour mon matre,
qui l'ignorait, pour perdre son ennemi Schumacker.

Les regards de l'accus et du prsident se rencontrrent encore.

--Votre grce, reprit l'vque, doit sentir que, puisque Musdoemon n'a
point eu de complices, le baron Ordener Guldenlew ne peut tre
coupable.

--S'il ne l'tait pas, rvrend vque, comment se serait-il avou
criminel?

--Seigneur prsident, comment ce montagnard s'est-il obstin  se dire
Han d'Islande au pril de sa tte? Dieu seul sait ce qui existe au
fond des coeurs.

Ordener prit la parole.

--Seigneurs juges, je puis vous le dire, maintenant que le vrai
coupable est dcouvert. Oui, je me suis faussement accus, pour sauver
l'ancien chancelier Schumacker, dont la mort et laiss sa fille sans
protecteur.

Le prsident se mordit les lvres.

--Nous demandons au tribunal, dit l'vque, que l'innocence de notre
client Ordener soit proclame par lui.

Le prsident rpondit par un signe d'adhsion; et, sur la demande du
haut-syndic, on acheva l'examen de la redoutable cassette, qui ne
renfermait plus que le diplme et les titres de Schumacker mls 
quelques lettres du prisonnier de Munckholm au capitaine Dispolsen,
lettres amres sans tre coupables, et qui ne pouvaient effrayer que
le chancelier d'Ahlefeld.

Bientt le tribunal se retira, et aprs une courte dlibration,
tandis que les curieux rassembls dans la place d'Armes attendaient
avec une impatience opinitre le fils du vice-roi condamn, et que le
bourreau se promenait nonchalamment sur l'chafaud, le prsident
pronona, d'une voix presque teinte, l'arrt qui condamnait  mort
Turiaf Musdoemon, et rhabilitait Ordener Guldenlew, le rintgrant
dans tous ses honneurs, titres et privilges.




XLIX

                    Combien me vendras-tu ta carcasse, mon drle? Je
                    n'en donnerais pas, en honneur, une obole.

                    _Saint Michel  Satan_. Mystre.


Ce qui restait du rgiment des arquebusiers de Munckholm tait rentr
dans son ancienne caserne, btiment isol au milieu d'une grande cour
carre dans l'enceinte du fort.  la nuit tombante, on barricada,
suivant l'usage, les portes de cet difice, o s'taient retirs tous
les soldats,  l'exception des sentinelles disperses sur les tours et
du peloton de garde devant la prison militaire adosse  la caserne.
Cette prison, la plus sre et la mieux surveille de toutes les
prisons de Munckholm, renfermait les deux condamns qui devaient tre
pendus le lendemain matin, Han d'Islande et Musdoemon.

Han d'Islande est seul dans son cachot. Il est tendu sur la terre,
enchan, la tte appuye sur une pierre; quelque faible lumire vient
jusqu' lui  travers une ouverture quadrangulaire grille, pratique
dans l'paisse porte de chne qui spare son cachot de la salle
voisine, o il entend ses gardiens rire et blasphmer, au bruit des
bouteilles qu'ils vident et des ds qu'ils roulent sur un tambour. Le
monstre s'agite en silence dans l'ombre, ses bras se resserrent et
s'cartent, ses genoux se contractent et se dploient, ses dents
mordent ses fers.

Tout  coup il lve la voix, il appelle; un guichetier se prsente 
l'ouverture grille.

--Que veux-tu? dit-il au brigand.

Han d'Islande se soulve.

--Compagnon, j'ai froid; mon lit de pierre est dur et humide;
donne-moi une botte de paille pour dormir, et un peu de feu pour me
rchauffer.

--Il est juste, reprend le guichetier, de procurer au moins ses aises
 un pauvre diable qui va tre pendu, ft-il le diable d'Islande. Je
vais t'apporter ce que tu me demandes.--As-tu de l'argent?

--Non, rpond le brigand.

--Quoi! toi, le plus fameux voleur de la Norvge, tu n'as pas dans ta
sacoche quelques mchants ducats d'or?

--Non, rpond le brigand.

--Quelques petits cus royaux?

--Non, te dis-je!

--Pas mme quelques pauvres ascalins?

--Non, non, rien; pas de quoi acheter la peau d'un rat ou l'me d'un
homme.

Le guichetier hocha la tte:

--C'est diffrent; tu as tort de te plaindre; ta cellule n'est pas
aussi froide que celle o tu dormiras demain, sans t'apercevoir, je te
jure, de la duret du lit.

Cela dit, le guichetier se retira, emportant une maldiction du
monstre, qui continua de se mouvoir dans ses chanes, dont les anneaux
rendaient par intervalles des bruits faibles, comme s'ils se fussent
lentement briss sous des tiraillements violents et ritrs.

La porte de chne s'ouvrit; un homme de haute taille, vtu de serge
rouge, et portant une lanterne sourde, entra dans le cachot,
accompagn du guichetier qui avait repouss la prire du prisonnier.
Celui-ci cessa tout mouvement.

--Han d'Islande, dit l'homme vtu de rouge, je suis Nychol Orugix,
bourreau du Drontheimhus; je dois avoir demain, au lever du jour,
l'honneur de pendre ton excellence par le cou  une belle potence
neuve, sur la place publique de Drontheim.

--Es-tu bien sr en effet de me pendre? rpondit le brigand.

Le bourreau se mit  rire.

--Je voudrais que tu fusses aussi sr de monter droit au ciel par
l'chelle de Jacob, que tu es sr de monter demain au gibet par
l'chelle de Nychol Orugix.

--En vrit? dit le monstre avec un malicieux regard.

--Je te rpte, seigneur brigand, que je suis le bourreau de la
province.

--Si je n'tais moi, je voudrais tre toi, reprit le brigand.

--Je ne t'en dirai pas autant, reprit le bourreau; puis, se frottant
les mains d'un air vain et flatt:--Mon ami, tu as raison, c'est un
bel tat que le ntre. Ah! ma main sait ce que pse la tte d'un
homme.

--As-tu quelquefois bu du sang? demanda le brigand.

--Non; mais j'ai souvent donn la question.

--As-tu quelquefois dvor les entrailles d'un petit enfant vivant
encore?

--Non; mais j'ai fait crier des os entre les ais d'un chevalet de fer;
j'ai tordu des membres dans les rayons d'une roue; j'ai brch des
scies d'acier sur des crnes dont j'enlevais les chevelures; j'ai
tenaill des chairs palpitantes, avec des pinces rougies devant un feu
ardent; j'ai brl le sang dans des veines entr'ouvertes, en y versant
des ruisseaux de plomb fondu et d'huile bouillante.

--Oui, dit le brigand pensif, tu as bien aussi tes plaisirs.

--En somme, continua le bourreau, quoique tu sois Han d'Islande, je
crois qu'il s'est encore envol plus d'mes de mes mains que des
tiennes, sans compter celle que tu rendras demain.

--En supposant que j'en aie une.--Crois-tu donc, bourreau du
Drontheimhus, que tu pourrais faire partir l'esprit d'Ingolphe du
corps de Han d'Islande, sans qu'il emportt le tien?

La rponse du bourreau commena par un clat de rire.

--Ah, vraiment! nous verrons cela demain.

--Nous verrons, dit le brigand.

--Allons, dit le bourreau, je ne suis pas venu ici pour t'entretenir
de ton esprit, mais seulement de ton corps. coute-moi!--Ton cadavre
m'appartient de droit aprs ta mort; cependant la loi te laisse la
facult de me le vendre; dis-moi donc ce que tu en veux.

--Ce que je veux de mon cadavre? dit le brigand.

--Oui, et sois consciencieux.

Han d'Islande s'adressa au guichetier:

--Dis-moi, camarade, combien veux-tu me vendre une botte de paille et
un peu de feu?

Le guichetier resta un moment rveur:

--Deux ducats d'or, rpondit-il.

--Eh bien, dit le brigand au bourreau, tu me donneras deux ducats d'or
de mon cadavre.

--Deux ducats d'or! s'cria le bourreau. Cela est horriblement cher.
Deux ducats d'or un mchant cadavre! Non, certes! je n'en donnerai pas
ce prix.

--Alors, rpondit tranquillement le monstre, tu ne l'auras pas!

--Tu seras jet  la voirie, au lieu d'orner le muse royal de
Copenhague ou le cabinet de curiosits de Berghen.

--Que m'importe?

--Longtemps aprs ta mort, on viendrait en foule examiner ton
squelette, en disant: _Ce sont les restes du fameux Han d'Islande!_ on
polirait tes os avec soin, on les rattacherait avec des chevilles de
cuivre; on te placerait sous une grande cage de verre, dont on aurait
soin chaque jour d'enlever la poussire. Au lieu de ces honneurs,
songe  ce qui t'attend, si tu ne veux pas me vendre ton cadavre; on
t'abandonnera  la pourriture dans quelque charnier, o tu seras  la
fois la pture des vers et la proie des vautours.

--Eh bien! je ressemblerai aux vivants qui sont sans cesse rongs par
les petits et dvors par les grands.

--Deux ducats d'or! rptait le bourreau entre ses dents; quelle
prtention exorbitante! Si tu ne modres ton prix, mon cher Han
d'Islande, nous ne pourrons traiter ensemble.

--C'est la premire et probablement la dernire vente que je ferai de
ma vie; je tiens  faire un march avantageux.

--Songe que je puis te faire repentir de ton opinitret. Demain tu
seras en ma puissance.

--Crois-tu?

Ces mots taient prononcs avec une expression qui chappa au
bourreau.

--Oui, et il y a une manire de serrer le noeud coulant.... tandis
que, si tu deviens raisonnable, je te pendrai mieux.

--Peu m'importe ce que tu feras demain de mon cou! rpondit le monstre
d'un air railleur.

--Allons, ne pourrais-tu te contenter de deux cus royaux? Qu'en
feras-tu?

--Adresse-toi  ton camarade, dit le brigand en montrant le
guichetier; il me demande deux ducats d'or pour un peu de paille et de
feu.

--Aussi, dit le bourreau, apostrophant le guichetier avec humeur, par
la scie de saint Joseph! il est rvoltant de faire payer du feu et de
la mchante paille au poids de l'or. Deux ducats! Le guichetier
rpliqua aigrement:

--Je suis bien bon de n'en pas exiger quatre!--C'est vous, matre
Nychol, qui tes aussi arabe que le chiffre 2, de refuser  ce pauvre
prisonnier deux ducats d'or de son cadavre, que vous pourrez vendre au
moins vingt ducats  quelque savant ou  quelque mdecin.

--Je n'ai jamais pay un cadavre plus de quinze ascalins, dit le
bourreau.

--Oui, repartit le guichetier, le cadavre d'un mauvais voleur ou d'un
misrable juif, cela peut-tre; mais chacun sait que vous tirerez ce
que vous voudrez du corps de Han d'Islande.

Han d'Islande hocha la tte.

--De quoi vous mlez-vous? dit Orugix brusquement; est-ce que je
m'occupe, moi, de vos rapines, des vtements, des bijoux que vous
volez aux prisonniers, de l'eau sale que vous versez dans leur maigre
bouillon, des tourments que vous leur faites prouver pour tirer d'eux
de l'argent?--Non! je ne donnerai point deux ducats d'or.

--Point de paille et point de feu,  moins de deux ducats d'or,
rpondit l'obstin guichetier.

--Point de cadavre  moins de deux ducats d'or, rpta le brigand
immobile.

Le bourreau, aprs un moment de silence, frappa la terre du pied:

--Allons, le temps me presse. Je suis appel ailleurs. Il tira de sa
veste un sac de cuir qu'il ouvrit lentement et comme  regret.

--Tiens, maudit dmon d'Islande, voil tes deux ducats. Satan ne
donnerait certes pas de ton me ce que je donne de ton corps.

Le brigand reut les deux pices d'or. Aussitt le guichetier avana
la main pour les reprendre.

--Un instant, compagnon, donne-moi d'abord ce que je t'ai demand.

Le guichetier sortit, et revint un moment aprs, apportant une botte
de paille frache et un rchaud plein de charbons ardents, qu'il plaa
prs du condamn.

--C'est cela, dit le brigand en lui remettant les deux ducats, je me
chaufferai cette nuit.--Encore un mot, ajouta-t-il d'une voix
sinistre:--Le cachot ne touche-t-il pas  la caserne des arquebusiers
de Munckholm?

--Cela est vrai, repartit le guichetier.

--Et d'o vient le vent?

--De l'est, je crois.

--C'est bon, reprit le brigand.

--O veux-tu donc en venir, camarade? demanda le guichetier.

-- rien, rpondit le brigand.

--Adieu, camarade,  demain de bonne heure.

--Oui,  demain, rpta le brigand.

Et le bruit de la lourde porte, qui se refermait, empcha le bourreau
et son compagnon d'entendre le ricanement sauvage et goguenard, qui
accompagnait ces paroles.




L

                    Esprais-tu finir par un autre trpas?

                    ALEX. SOUMET.


Jetons maintenant un regard dans l'autre cachot de la prison militaire
adosse  la caserne des arquebusiers, qui renferme notre ancienne
connaissance Turiaf Musdoemon.

On s'est peut-tre tonn d'entendre ce Musdoemon, si profondment
rus, si profondment lche, livrer avec tant de bonne foi le secret
de son crime au tribunal qui l'a condamn, et cacher avec tant de
gnrosit la part qu'y a prise son ingrat patron, le chancelier
d'Ahlefeld. Qu'on se rassure cependant; Musdoemon n'tait point
converti. Cette gnreuse bonne foi tait peut-tre la plus grande
preuve d'adresse qu'il et jamais donne. Quand il avait vu toute son
infernale intrigue si inopinment dvoile et si invinciblement
dmontre, il avait t un instant tourdi et pouvant. Cette
premire impression passe, l'extrme justesse de son esprit lui fit
sentir que, dans l'impuissance de perdre dsormais ses victimes
dsignes, il ne devait plus songer qu' se sauver. Deux partis 
prendre se prsentrent  lui: se dcharger de tout sur le comte
d'Ahlefeld, qui l'abandonnait si lchement, ou prendre sur lui tout le
crime qu'il avait partag avec le comte. Un esprit vulgaire se ft
jet sur le premier, Musdoemon choisit le second. Le chancelier tait
chancelier, d'ailleurs rien ne le compromettait directement dans ces
papiers qui accablaient son secrtaire intime; puis il avait chang
quelques regards d'intelligence avec Musdoemon; il n'en fallut pas
davantage pour dterminer celui-ci  se laisser condamner, certain que
le comte d'Ahlefeld faciliterait son vasion, moins encore par
reconnaissance pour le service pass que par besoin de ses services
futurs.

Il se promenait donc dans sa prison, qu'clairait  peine une lampe
spulcrale, ne doutant pas que la porte ne lui en ft ouverte dans la
nuit. Il examinait la forme de ce vieux cachot de pierre, bti par
d'anciens rois dont l'histoire sait,  peine les noms, s'tonnant
seulement qu'il et un plancher de bois, sur lequel ses pas
retentissaient profondment comme s'il et couvert quelque cavit
souterraine. Il remarquait un gros anneau de fer scell dans la clef
de la vote en ogive, et auquel pendait un lambeau de vieille corde
rompue. Et le temps s'coulait, et il coutait avec impatience
l'horloge du donjon sonner lentement les heures, en tranant ses
tintements lugubres dans le silence de la nuit. Enfin, un mouvement de
pas se fit entendre en dehors du cachot; son coeur battit d'esprance.
L'norme serrure cria, les cadenas s'agitrent, les chanes tombrent;
et, quand la porte s'ouvrit, son front rayonna de joie.

C'tait le personnage en habits d'carlate que nous venons de voir
dans le cachot de Han. Il portait sous son bras un rouleau de corde de
chanvre, et tait accompagn de quatre hallebardiers vtus de noir et
arms d'pes et de pertuisanes.

Musdoemon tait encore en robe et en perruque de magistrat. Ce costume
parut faire effet sur l'homme rouge. Il le salua comme accoutum  le
respecter.

--Seigneur, demanda-t-il au prisonnier avec quelque hsitation, est-ce
 votre courtoisie que nous avons affaire?

--Oui, oui, rpondit en hte Musdoemon confirm dans son espoir
d'vasion par ce dbut poli, et ne remarquant point la couleur
sanglante des vtements de celui qui lui parlait.

--Vous vous nommez, dit l'homme, les yeux fixs sur un parchemin qu'il
avait dploy, Turiaf Musdoemon.

--Prcisment. Vous venez, mes amis, de la part du grand-chancelier?

--Oui, votre courtoisie.

--N'oubliez pas, quand vous aurez termin votre mission, d'exprimer 
sa grce toute ma reconnaissance.

L'homme aux habits rouges leva sur lui un regard tonn.

--Votre.... reconnaissance!....

--Oui, sans doute, mes amis; car il me sera probablement impossible de
la lui tmoigner moi-mme tout de suite.

--Probablement, rpondit l'homme avec une expression ironique.

--Et vous sentez, poursuivit Musdoemon, que je ne dois pas me montrer
ingrat pour un pareil service.

--Par la croix du bon larron, s'cria l'autre en riant lourdement, on
dirait,  vous entendre, que le chancelier fait pour votre courtoisie
tout autre chose.

--Sans doute, il ne me rend encore en ce moment qu'une justice
rigoureuse!

--Rigoureuse, soit!--mais enfin vous convenez que c'est justice. C'est
le premier aveu de ce genre que j'entends depuis vingt-six ans que
j'exerce. Allons, seigneur, le temps se passe en paroles; tes-vous
prt?

--Je le suis, dit Musdoemon joyeux, faisant un pas vers la porte.

--Attendez, attendez un moment, cria l'homme rouge, se baissant pour
dposer  terre son rouleau de corde.

Musdoemon s'arrta.

--Pourquoi donc toute cette corde?

--Votre courtoisie a raison de me faire cette question; j'en ai l en
effet bien plus qu'il ne m'en faut; mais, au commencement de ce
procs, je croyais avoir bien plus de condamns.

En parlant ainsi l'homme dnouait son rouleau de corde.

--Allons, dpchons, dit Musdoemon.

--Votre courtoisie est bien presse.--Est-ce qu'elle n'a pas encore
quelque prire?....

--Point d'autre que celle que je vous ai dj adresse, de remercier
pour moi sa grce.--Pour Dieu, htons-nous, ajouta Musdoemon, je suis
impatient de sortir d'ici. Avons-nous beaucoup de chemin  faire?

--De chemin! reprit l'homme au vtement d'carlate, se redressant et
mesurant plusieurs brasses de corde droule. La route qui nous reste
 faire ne fatiguera pas beaucoup votre courtoisie; car nous allons
tout terminer sans mettre le pied hors d'ici.

Musdoemon tressaillit.

--Que voulez-vous dire?

--Que voulez-vous dire vous-mme? demanda l'autre.

--O Dieu! dit Musdoemon, plissant comme s'il entrevoyait une lueur
funbre; qui tes-vous?

--Je suis le bourreau.

Le misrable trembla ainsi qu'une feuille sche que le vent secoue.

--Est-ce que vous ne venez pas pour me faire vader? murmura-t-il
d'une voix teinte.

Le bourreau partit d'un clat de rire.

--Si fait vraiment! pour vous faire vader dans le pays des esprits,
o je vous proteste qu'on ne pourra plus vous reprendre.

Musdoemon s'tait prostern la face contre terre.

--Grce! ayez piti de moi! Grce!

--Sur ma foi, dit froidement le bourreau, c'est la premire fois qu'on
me fait une pareille demande.

--Est-ce que vous me prenez pour le roi?

L'infortun se tranait  genoux, souillant sa robe dans la poussire,
frappant le plancher de son front, un moment auparavant si radieux, et
embrassant les pieds du bourreau avec des cris sourds et des sanglots
touffes.

--Allons, paix! reprit le bourreau. Je n'avais point encore vu la robe
noire s'humilier devant ma veste rouge.

Il repoussa du pied le suppliant.

--Camarade, prie Dieu et les saints; ils t'couteront mieux que moi.

Musdoemon resta agenouill, le visage cach dans ses mains et pleurant
amrement. Cependant le bourreau, se haussant sur la pointe des pieds,
avait pass la corde dans l'anneau de la vote; il la laissa pendre
jusque sur le plancher, puis l'arrta par un double tour, puis prpara
un noeud coulant  l'extrmit qui touchait  terre.

--J'ai fini, dit-il au condamn quand ces menaants apprts furent
termins; en as-tu fini de mme avec la vie?

--Non, dit Musdoemon se levant, non, cela ne se peut! Vous commettez
quelque horrible mprise. Le chancelier d'Ahlefeld n'est point assez
infme... Je lui suis trop ncessaire. Il est impossible que ce soit
pour moi que l'on vous ait envoy. Laissez-moi fuir, craignez
d'encourir la colre du chancelier.

--Ne nous as-tu point dclar, rpliqua le bourreau, que tu tais
Turiaf Musdoemon?

Le prisonnier demeura un moment silencieux:

--Non, dit-il tout  coup, non, je ne me nomme point Musdoemon; je me
nomme Turiaf Orugix.

--Orugix! s'cria le bourreau, Orugix!

Il arracha prcipitamment la perruque qui cachait le visage du
condamn, et poussa un cri de stupeur:

--Mon frre!

--Ton frre! rpondit le condamn avec un tonnement ml de honte et
de joie, serais-tu?...

--Nychol Orugix, bourreau du Drontheimhus, pour te servir, mon frre
Turiaf.

Le condamn se jeta au cou de l'excuteur, en l'appelant son frre,
son frre chri. Cette reconnaissance fraternelle n'et pas dilat le
coeur de celui qui en et t tmoin. Turiaf prodiguait  Nychol mille
caresses avec un sourire affect et craintif, auquel Nychol rpondait
par des regards sombres et embarrasss; on et dit un tigre flattant
un lphant au moment o le pied pesant du monstre presse son ventre
haletant.

--Quel bonheur, frre Nychol!--Je suis bien joyeux de te revoir.

--Et moi, j'en suis fch pour toi, frre Turiaf. Le condamn feignait
de ne point entendre, et poursuivait d'une voix tremblante:

--Tu as une femme et des enfants, sans doute? Tu me mneras voir mon
aimable soeur et embrasser mes charmants neveux.

--Signe de croix du dmon! murmura le bourreau.

--Je veux tre leur second pre. coute, frre, je suis puissant, j'ai
du crdit....

Le frre rpondit d'un accent sinistre:

--Je sais que tu en avais!-- prsent ne songe plus qu' celui que tu
as sans doute su te mnager prs des saints.

Toute esprance disparut du front du condamn.

--O Dieu! que signifie ceci, cher Nychol? Je suis sauv, puisque je te
retrouve.--Songe que le mme ventre nous a ports, que le mme sein
nous a nourris, que les mmes jeux ont occup notre enfance;
souviens-toi, Nychol, que tu es mon frre!

--Jusqu' cette heure, tu ne t'en tais pas souvenu, rpondit le
farouche Nychol.

--Non, je ne puis mourir de la main de mon frre!

--C'est ta faute, Turiaf.--C'est toi qui as rompu ma carrire; qui
m'as empch d'tre excuteur royal de Copenhague; qui m'as fait
jeter, comme bourreau de province, dans ce misrable pays. Si tu
n'avais point agi ainsi en mauvais frre, tu ne te plaindrais pas de
ce qui te rvolte aujourd'hui. Je ne serais point dans le
Drontheimhus, et ce serait un autre qui ferait ton affaire.

--Nous en avons dit assez, mon frre, il faut mourir.

La mort est hideuse au mchant, par le mme sentiment qui la rend
belle  l'homme de bien; tous deux vont quitter ce qu'ils ont
d'humain, mais le juste est dlivr de son corps comme d'une prison,
le mchant en est arrach comme d'une forteresse. Au dernier moment,
l'enfer se rvle  l'me perverse qui a rv le nant. Elle frappe
avec inquitude sur la sombre porte de la mort, et ce n'est pas le
vide qui lui rpond. Le condamn se roula sur le plancher en se
tordant les bras avec une plainte plus dchirante que la lamentation
ternelle d'un damn.

--Misricorde de Dieu! Saints anges du ciel, si vous existez, ayez
compassion de moi! Nychol, mon Nychol, au nom de notre mre commune,
oh! laisse-moi vivre!

Le bourreau montra son parchemin.

--Je ne puis; l'ordre est prcis.

--Cet ordre ne me concerne pas, balbutia le dsespr prisonnier; il
regarde un certain Musdoemon, ce n'est pas moi; je suis Turiaf Orugix.

--Tu veux rire, dit Nychol en haussant les paules. Je sais bien qu'il
s'agit de toi. D'ailleurs, ajouta-t-il durement, tu n'aurais point t
hier, pour ton frre, Turiaf Orugix; tu n'es pour lui aujourd'hui que
Turiaf Musdoemon.

--Mon frre, mon frre! reprit le misrable, eh bien! attends jusqu'
demain! Il est impossible que le grand-chancelier ait donn l'ordre de
ma mort. C'est un affreux malentendu. Le comte d'Ahlefeld m'aime
beaucoup. Je t'en conjure, mon cher Nychol, la vie!--Je serai bientt
rentr en faveur, et je te rendrai tous les services....

--Tu ne peux plus m'en rendre qu'un, Turiaf, interrompit le bourreau.
J'ai dj perdu les deux excutions sur lesquelles je comptais le
plus, celles de l'ex-chancelier Schumacker et du fils du vice-roi.
J'ai toujours du malheur. Il ne me reste plus que Han d'Islande et
toi. Ton excution, comme nocturne et secrte, me vaudra douze ducats
d'or. Laisse-moi donc faire tranquillement, voil le seul service que
j'attends de toi.

--O Dieu! dit douloureusement le condamn.

--Ce sera le premier et le dernier,  la vrit; mais, en revanche, je
te promets que tu ne souffriras point. Je te pendrai en
frre.--Rsigne-toi.

Musdoemon se leva; ses narines taient gonfles de rage, ses lvres
vertes tremblaient, ses dents claquaient, sa bouche cumait de
dsespoir.

--Satan!--J'aurai sauv ce d'Ahlefeld! j'aurai embrass mon frre! et
ils me tueront!, et il faudra mourir la nuit, dans un cachot obscur,
sans que le monde puisse entendre mes maldictions, sans que ma voix
puisse tonner, sur eux d'un bout du royaume  l'autre, sans que ma
main puisse dchirer le voile de tous leurs crimes! Ce sera pour
arriver  cette mort que j'aurai souill toute ma vie!--Misrable!
poursuivit-il, s'adressant  son frre, tu veux donc tre fratricide?

--Je suis bourreau, rpondit le flegmatique Nychol.

--Non! s'cria le condamn. Et il s'tait jet  corps perdu sur le
bourreau, et ses yeux lanaient des flammes et rpandaient des larmes,
comme ceux d'un taureau aux abois. Non, je ne mourrai pas ainsi! Je
n'aurai point vcu comme un serpent formidable pour mourir comme le
misrable ver qu'on crase! Je laisserai ma vie dans ma dernire
morsure; mais elle sera mortelle.

En parlant ainsi, il treignait en ennemi celui qu'il venait
d'embrasser en frre. Le flatteur et caressant Musdoemon se montrait
en ce moment ce qu'il tait dans son essence. Le dsespoir avait remu
le fond de son me ainsi qu'une lie, et aprs avoir ramp comme le
tigre, il se redressait comme lui. Il et t difficile de dcider
lequel des deux frres tait le plus effroyable, dans ce moment o ils
luttaient, l'un avec la stupide frocit d'une bte sauvage, l'autre
avec la fureur ruse d'un dmon.

Mais les quatre hallebardiers, jusqu'alors impassibles, n'taient pas
rests immobiles. Ils avaient prt assistance au bourreau, et bientt
Musdoemon, qui n'avait d'autre force que sa rage, fut contraint de
lcher prise. Il alla se jeter  plat ventre contre la muraille,
poussant des hurlements inarticuls et moussant ses ongles sur la
pierre.

--Mourir! dmons de l'enfer! mourir sans que mes cris percent ces
votes, sans que mes bras renversent ces murs!

On le saisit sans prouver de rsistance. Son effort inutile l'avait
puis. On le dpouilla de sa robe pour le garrotter. En ce moment, un
paquet cachet tomba de ses vtements.

--Qu'est cela? dit le bourreau.

Une esprance infernale luisait dans l'oeil hagard du condamn.

--Comment avais-je oubli cela? murmura-t-il.--coute, frre Nychol,
ajouta-t-il d'une voix presque amicale; ces papiers appartiennent au
grand-chancelier. Promets-moi de les lui remettre, et fais ensuite de
moi ce que tu voudras.

--Puisque tu es tranquille maintenant, je te promets de remplir ta
dernire intention, quoique tu viennes d'agir envers moi comme un
mauvais frre. Ces papiers seront remis au chancelier, foi d'Orugix.

--Demande  les lui remettre toi-mme, reprit le condamn en souriant
au bourreau, qui, par sa nature, comprenait peu les sourires. Le
plaisir qu'ils causeront  sa grce te vaudra peut-tre quelque
faveur.

--Vrai, frre? dit Orugix. Merci. Peut-tre le diplme d'excuteur
royal, n'est-ce pas? Eh bien! quittons-nous bons amis. Je te pardonne
les coups d'ongles que tu m'as donns; pardonne-moi le collier de
corde que tu vas recevoir de moi.

--Le chancelier m'avait promis un autre collier, rpondit Musdoemon.

Alors les hallebardiers l'amenrent garrott au milieu du cachot; le
bourreau lui passa le fatal noeud coulant autour du cou.

--Turiaf, es-tu prt?

--Un instant! un instant! dit le condamn, auquel sa terreur tait
revenue; de grce, mon frre, ne tire pas la corde avant que je ne te
le dise.

--Je n'aurai pas besoin de tirer la corde, rpondit le bourreau.

Une minute aprs il rpta sa question:

--Es-tu prt?

--Encore un instant! hlas! il faut donc mourir!

--Turiaf, je n'ai pas le temps d'attendre.

En parlant ainsi, Orugix invitait les hallebardiers  s'loigner du
condamn.

--Un mot encore, frre! n'oublie pas de remettre le paquet au comte
d'Ahlefeld.

--Sois tranquille, rpliqua le frre. Il ajouta pour la troisime
fois:--Allons, es-tu prt?

L'infortun ouvrait la bouche pour implorer peut-tre encore une
minute de vie, quand le bourreau impatient se baissa. Il tourna un
bouton de cuivre qui sortait du plancher.

Le plancher se droba sous le patient; le misrable disparut dans une
trappe carre, au bruit sourd de la corde qui se tendait soudainement
avec d'effrayantes vibrations, causes en partie par les dernires
convulsions du mourant. On ne vit plus que la corde qui s'agitait dans
la sombre ouverture, d'o s'chappaient un vent frais et une rumeur
pareille  celle de l'eau courante.

Les hallebardiers eux-mmes reculrent frapps d'horreur. Le bourreau
s'approcha du gouffre, saisit de la main la corde qui vibrait toujours
et se suspendit sur l'abme, s'appuyant des deux pieds sur les paules
du patient. La fatale corde se tendit avec un son rauque et demeura
immobile. Un soupir touff venait de sortir de la trappe.

--C'est bon, dit le bourreau remontant dans le cachot. Adieu, frre.

Il tira un coutelas de sa ceinture.

--Va nourrir les poissons du golfe. Que ton corps soit la proie de
l'eau tandis que ton me sera celle du feu.

 ces mots, il coupa la corde tendue. Ce qui en resta suspendu 
l'anneau de fer revint fouetter la vote, tandis qu'on entendait l'eau
profonde et tnbreuse rejaillir de la chute du corps, puis continuer
sa course souterraine vers le golfe.

Le bourreau referma la trappe comme il l'avait ouverte. Au moment o
il se redressait, il vit le cachot plein de fume.

--Qu'est-ce donc? demanda-t-il aux hallebardiers; d'o vient cette
fume?

Ils l'ignoraient comme lui. Surpris, ils ouvrirent la porte du cachot;
les corridors de la prison taient galement inonds d'une fume
paisse et nausabonde. Une issue secrte les conduisit, alarms, dans
la cour carre, o un spectacle effrayant les attendait.

Un immense incendie, accru par la violence du vent d'est, dvorait la
prison militaire et la caserne des arquebusiers. La flamme, pousse en
tourbillons, rampait autour des murs de pierre, couronnait les toits
ardents, sortait comme d'une bouche des fentres dvores; et les
noires tours de Munckholm tantt se rougissaient d'une clart
sinistre, tantt disparaissaient dans d'pais nuages de fume.

Un guichetier qui fuyait dans la cour leur apprit en peu de mots que
le feu tait parti, pendant le sommeil des gardiens de Han d'Islande,
du cachot du monstre, auquel on avait eu l'imprudence de donner de la
paille et du feu.

--J'ai bien du malheur! s'cria Orugix  ce rcit; voil encore sans
doute Han d'Islande qui m'chappe. Le misrable aura t brl! et je
n'aurai mme plus son corps que j'ai pay deux ducats!

Cependant les malheureux arquebusiers de Munckholm, rveills en
sursaut par cette mort imminente, se pressaient en foule  la grande
porte, embarrasse de funestes barricades; on entendait du dehors
leurs clameurs d'angoisse et de dtresse; on les voyait se tordre les
bras aux fentres en feu ou se prcipiter sur les dalles de la cour,
vitant une mort dans une autre. La flamme victorieuse embrassait tout
l'difice, avant que le reste de la garnison et eu le temps
d'accourir. Tout secours tait dj inutile. Le btiment tait
heureusement isol; on se borna  enfoncer  coups de hache la porte
principale; mais ce fut trop tard, car au moment o elle s'ouvrait,
toute la charpente embrase du toit de la caserne s'croula avec un
long fracas sur les infortuns soldats, entranant dans sa chute les
combles et les tages incendis. L'difice entier disparut alors dans
un tourbillon de poussire enflamme et de fume ardente, o
s'teignaient quelques faibles clameurs.

Le lendemain matin il ne s'levait plus dans la cour carre que quatre
hautes murailles noires et chaudes encore, entourant un horrible amas
de dcombres fumants qui continuaient  se dvorer les uns les autres,
comme des btes dans un cirque. Quand toute cette ruine fut un peu
refroidie, on en fouilla les profondeurs. Sous une couche de pierres,
de poutres et de ferrures tordues par le feu, reposait un amas
d'ossements blanchis et de cadavres dfigurs; avec une trentaine de
soldats, pour la plupart estropis, c'tait ce qui restait du beau
rgiment de Munckholm.

Lorsqu'en remuant les dbris de la prison on arriva au cachot fatal
d'o l'incendie tait parti et que Han d'Islande avait habit, on y
trouva les restes d'un corps humain, couch prs d'un rchaud de fer,
sur des chanes rompues. On remarqua seulement que parmi ces cendres
il y avait deux crnes, quoiqu'il n'y et qu'un cadavre. 




LI


SALADIN. Bravo, Ibrahim! tu es vraiment un messager de bonheur; je
te remercie de ta bonne nouvelle.

LE MAMELOUCK. Eh bien! il n'en est que cela?

SALADIN. Qu'attends-tu?

LE MAMELOUCK. Il n'y a rien de plus pour le messager du bonheur?

LESSING, _Nathan le Sage_.

Ple et dfait, le comte d'Ahlefeld se promne  grands pas dans son
appartement; il froisse dans ses mains un paquet de lettres qu'il
vient de parcourir, et frappe du pied le marbre poli et les tapis 
franges d'or.

 l'autre bout de l'appartement se tient debout, quoique dans
l'attitude d'une prostration respectueuse, Nychol Orugix, vtu de son
infme pourpre et son chapeau de feutre  la main.

--Tu m'as rendu service, Musdoemon, murmure le chancelier entre ses
dents, resserres par la colre. Le bourreau lve timidement son
regard stupide:

--Sa grce est contente?

--Que veux-tu, toi? dit le chancelier se dtournant brusquement.

Le bourreau, fier d'avoir attir un regard du chancelier, sourit
d'esprance.

--Ce que je veux, votre grce? La place d'excuteur  Copenhague, si
votre grce daigne payer par cette haute faveur les bonnes nouvelles
que je lui apporte.

Le chancelier appelle les deux hallebardiers de garde  la porte de
son appartement.

--Qu'on saisisse ce drle, qui a l'insolence de me narguer.

Les deux gardes entranent Nychol stupfait et constern, qui hasarde
encore une parole:

--Seigneur....

--Tu n'es plus bourreau du Drontheimhus! j'annule ton diplme! reprend
le chancelier poussant la porte avec violence.

Le chancelier ressaisit les lettres, les lit, les relit, avec rage,
s'enivrant en quelque sorte de son dshonneur, car ces lettres sont
l'ancienne correspondance de la comtesse avec Musdoemon. C'est
l'criture d'Elphge. Il y voit qu'Ulrique n'est pas sa fille, que ce
Frdric si regrett n'tait peut-tre pas son fils. Le malheureux
comte est puni par le mme orgueil qui a caus tous ses crimes. C'est
peu d'avoir vu sa vengeance fuir de sa main; il voit tous ses rves
ambitieux s'vanouir, son pass fltri, son avenir mort. Il a voulu
perdre ses ennemis; il n'a russi qu' perdre son crdit, son
conseiller, et jusqu' ses droits de mari et de pre.

Il veut du moins voir une fois encore la misrable qui l'a trahi. Il
traverse les grandes salles d'un pas rapide, secouant les lettres dans
ses mains, comme s'il et tenu la foudre. Il ouvre en furieux la porte
de l'appartement d'Elphge. Il entre...

Cette coupable pouse venait d'apprendre subitement du colonel
Voethan l'horrible mort de son fils Frdric. La pauvre mre tait
folle. 




CONCLUSION

                    Ce que j'avais dit par plaisanterie, vous l'avez
                    pris srieusement.

                    _Romances espagnoles_. Le roi Alphonse  Bernard.


Depuis quinze jours, les vnements que nous venons de raconter
occupaient toutes les conversations de Drontheim et du Drontheimhus,
jugs selon les diverses faces qu'ils avaient prsentes au jour. La
populace de la ville, qui s'tait vainement attendue au spectacle de
sept excutions successives, commenait  dsesprer de ce plaisir; et
les vieilles femmes,  demi aveugles, racontaient encore qu'elles
avaient vu, la nuit du dplorable embrasement de la caserne, Han
d'Islande s'envoler dans une flamme, riant dans l'incendie, et
poussant du pied la toiture brlante de l'difice sur les arquebusiers
de Munckholm; lorsque, aprs une absence qui avait sembl bien longue
 son thel, Ordener reparut dans le donjon du Lion de Slesvig,
accompagn du gnral Levin de Knud et de l'aumnier Athanase Munder.

Schumacker se promenait en ce moment dans le jardin, appuy sur sa
fille. Les deux jeunes poux eurent bien de la peine  ne point tomber
dans les bras l'un de l'autre; il fallut encore se contenter d'un
regard. Schumacker serra affectueusement la main d'Ordener et salua
d'un air de bienveillance les deux trangers.

--Jeune homme, dit le vieux captif, que le ciel bnisse votre retour!

--Seigneur, rpondit Ordener, j'arrive. Je viens de voir mon pre de
Berghen, je reviens embrasser mon pre de Drontheim.

--Que voulez-vous dire? demanda le vieillard tonn.

--Que vous me donniez votre fille, noble seigneur.

--Ma fille! s'cria le prisonnier, se tournant vers thel rouge et
tremblante.

--Oui, seigneur, j'aime votre thel; je lui ai consacr ma vie; elle
est  moi.

Le front de Schumacker se rembrunit:

--Vous tes un noble et digne jeune homme, mon fils; quoique votre
pre m'ait fait bien du mal, je le lui pardonne en votre faveur, et je
verrais volontiers cette union. Mais il y a un obstacle.

--Lequel, seigneur? demanda Ordener presque inquiet.

--Vous aimez ma fille; mais tes-vous sr qu'elle vous aime?

Les deux amants se regardrent, muets de surprise.

--Oui, poursuivit le pre. J'en suis fch; car je vous aime, moi, et
j'aurais voulu vous appeler mon fils. C'est ma fille qui ne voudra
pas. Elle m'a dclar dernirement son aversion pour vous. Depuis
votre dpart, elle se tait quand je lui parle de vous, et semble
viter votre pense, comme si elle la gnait. Renoncez donc  votre
amour, Ordener. Allez, on se gurit d'aimer comme de har.

--Seigneur... dit Ordener stupfait.

--Mon pre!... dit-thel joignant les mains.

--Ma fille, sois tranquille, interrompit le vieillard; ce mariage me
plat, mais il te dplat. Je ne veux pas torturer ton coeur, thel.
Depuis quinze jours je suis bien chang, va. Je ne forcerai pas ta
rpugnance pour Ordener. Tu es libre.

Athanase Munder souriait.

--Elle ne l'est pas, dit-il.

--Vous vous trompez, mon noble pre, ajouta thel enhardie. Je ne hais
pas Ordener.

--Comment! s'cria le pre.

--Je suis... reprit thel. Elle s'arrta. Ordener s'agenouilla devant
le vieillard,

--Elle est ma femme, mon pre! Pardonnez-moi comme mon autre pre m'a
dj pardonn, et bnissez vos enfants.

Schumacker, tonn  son tour, bnit le jeune couple inclin devant
lui.

--J'ai tant maudit dans ma vie, dit-il, que je saisis maintenant sans
examen toutes les occasions de bnir. Mais  prsent expliquez-moi....

On lui expliqua tout. Il pleurait d'attendrissement, de reconnaissance
et d'amour.

--Je me croyais sage, je suis vieux, et je n'ai pas compris le coeur
d'une jeune fille!

--Je m'appelle donc Ordener Guldenlew! disait thel avec une joie
enfantine.

--Ordener Guldenlew, reprit le vieux Schumacker, vous valez mieux que
moi; car, dans ma prosprit, je ne serais certes pas descendu de mon
rang pour m'unir  la fille pauvre et dgrade d'un malheureux
proscrit.

Le gnral prit la main du prisonnier et lui remit un rouleau de
parchemins:

--Seigneur comte, ne parlez pas ainsi. Voici vos titres que le roi
vous avait dj renvoys par Dispolsen. Sa majest vient d'y joindre
le don de votre grce et de votre libert. Telle est la dot de la
comtesse de Danneskiold, votre fille.

--Grce! libert! rpta thel ravie.

--Comtesse de Danneskiold! ajouta le pre.

--Oui, comte, continua le gnral, vous rentrez dans tous vos
honneurs, tous vos biens vous sont rendus!

-- qui dois-je tout cela? demanda l'heureux Schumacker.

--Au gnral Levin de Knud, rpondit Ordener.

--Levin de Knud! Je vous le disais bien, gnral gouverneur, Levin de
Knud est le meilleur des hommes. Mais pourquoi n'est-il pas venu
lui-mme m'apporter mon bonheur? o est-il?

Ordener montra avec tonnement le gnral qui souriait et pleurait:

--Le voici!

Ce fut une scne touchante que la reconnaissance de ces deux vieux
compagnons de puissance et de jeunesse. Le coeur de Schumacker se
dilatait enfin. En connaissant Han d'Islande, il avait cess de har
les hommes; en connaissant Ordener et Levin, il se prenait  les
aimer.

Bientt de belles et douces ftes solennisrent le sombre hymen du
cachot. La vie commena  sourire aux deux jeunes poux qui avaient su
sourire  la mort. Le comte d'Ahlefeld les vit heureux; ce fut sa plus
cruelle punition.

Athanase Munder eut aussi sa joie. Il obtint la grce de ses douze
condamns, et Ordener y ajouta celle de ses anciens confrres
d'infortune, Kennybol, Jonas et Norbith, qui retournrent libres et
joyeux annoncer, aux mineurs pacifis que le roi les dlivrait de la
tutelle.

Schumacker ne jouit pas longtemps de l'union d'thel et d'Ordener; la
libert et le bonheur avaient trop branl son me; elle alla jouir
d'un autre bonheur et d'une autre libert. Il mourut dans la mme
anne 1699, et ce chagrin vint frapper ses enfants, comme pour leur
apprendre qu'il n'est point de flicit parfaite sur la terre. On
l'inhuma dans l'glise de Veer, terre que son gendre possdait dans le
Jutland, et le tombeau lui conserva tous les titres que la captivit
lui avait enlevs. De l'alliance d'Ordener et d'thel naquit la
famille des comtes de Danneskiold.









*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, HAN D'ISLANDE ***

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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
unless a copyright notice is included.  Thus, we usually do not
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

We are now trying to release all our eBooks one year in advance
of the official release dates, leaving time for better editing.
Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
even years after the official publication date.

Please note neither this listing nor its contents are final til
midnight of the last day of the month of any such announcement.
The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
Midnight, Central Time, of the last day of the stated month.  A
preliminary version may often be posted for suggestion, comment
and editing by those who wish to do so.

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These Web sites include award-winning information about Project
Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).


Those of you who want to download any eBook before announcement
can get to them as follows, and just download by date.  This is
also a good way to get them instantly upon announcement, as the
indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.

http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or
ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04

Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90

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as it appears in our Newsletters.


Information about Project Gutenberg (one page)

We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

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If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

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Prof. Hart will answer or forward your message.

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          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
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