The Project Gutenberg EBook of Les grands orateurs de la Rvolution
by Franois-Alphonse Aulard

Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
copyright laws for your country before downloading or redistributing
this or any other Project Gutenberg eBook.

This header should be the first thing seen when viewing this Project
Gutenberg file.  Please do not remove it.  Do not change or edit the
header without written permission.

Please read the "legal small print," and other information about the
eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file.  Included is
important information about your specific rights and restrictions in
how the file may be used.  You can also find out about how to make a
donation to Project Gutenberg, and how to get involved.


**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**

**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**

*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****


Title: Les grands orateurs de la Rvolution
       Mirabeau--Vergniaud--Danton--Robespierre

Author: Franois-Alphonse Aulard

Release Date: September, 2005 [EBook #8822]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on August 13, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDS ORATEURS ***




Distributed Proofreaders





LES GRANDS ORATEURS DE LA RVOLUTION


MIRABEAU--VERGNIAUD--DANTON--ROBESPIERRE

par

FRANOIS-ALPHONSE AULARD




[Illustration]





MIRABEAU




_I.--L'DUCATION ORATOIRE DE MIRABEAU_


Nul homme ne fut peut-tre mieux prpar que Mirabeau  la carrire
oratoire. Ces conditions de savoir universel rclames par les anciens,
il les remplissait mieux que personne en 1789. Sa lecture tait
prodigieuse, grce aux longues annes qu'il avait passes en prison. Ni
au chteau d'If, ni au fort de Joux, ni au donjon de Vincennes, les
livres ne lui furent interdits. Il en demande et en obtient de toutes
sortes: romans, histoire, journaux, pamphlets, traits de gomtrie, de
physique, de mathmatiques affluent dans sa cellule, et, si on tente de
les lui refuser, son loquence irrsistible sduit et conquiert geliers
et gardiens. Loin d'tre isol, par sa captivit, du mouvement des
ides, il reste en contact quotidien avec le dveloppement intellectuel
de son poque. C'est peu de lire: il prend des notes, fait des extraits,
envoie chaque jour  Sophie un journal o ses impressions de lecteur
tiennent autant de place que ses effusions d'amoureux, commente et
traduit Tacite, compose son _Essai sur les lettres de cachet et sur les
prisons d'tat_, un essai sur la _Tolrance_, et, pour l'ducation de
l'enfant que va lui donner sa matresse, une mythologie, une grammaire
franaise, un cours de littrature ancienne et moderne; enfin, pour
dcider Sophie  vacciner cet enfant, un trait de l'inoculation. Ce ne
sont l que ses griffonnages de prisonnier. Les livres qu'il publie
attestent une diversit d'tudes plus grande encore: le commerce, la
finance, les eaux de Paris, le magntisme, l'agiotage, Bictre,
l'conomie politique, la statistique, il n'est aucun sujet  la mode 
la fin du XVIIIe sicle, mme la littrature obscne, qu'il n'ait abord
et qu'il n'ait trait avec clat, scandale, succs. Il n'ignorait rien
de ce qui intressait ses contemporains et ce qu'il avait appris, il se
l'assimilait assez vite pour paratre l'avoir su de naissance. Oui,
comme l'orateur antique, il pouvait discourir heureusement sur n'importe
quel sujet et tonner l'Assemble constituante de la varit de ses
connaissances: qu'il s'agisse de politique gnrale, de finances, de
mines ou de testaments, il parat tour  tour spcialiste dans chacune
de ces questions. Que dis-je spcialiste? Ceux-l mme auxquels il doit
sa science rcente s'instruisent  l'entendre, et c'est ainsi que les
rhteurs d'Athnes et de Rome se reprsentaient l'orateur digne de ce
nom: Que Sulpicius, dit Cicron, ait  parler sur l'art militaire, il
aura recours aux lumires de Marius; mais ensuite, en l'entendant
parler, Marius sera tent de croire que Sulpicius sait mieux la guerre
que lui.

Mais si Mirabeau avait appris un peu de tout, ce n'tait pas seulement
pour devenir un honnte homme  la mode du XVIIIe sicle, ou, comme
nous disons aujourd'hui, par curiosit de dilettante: le but de ces
tudes ne cessa d'tre,  son insu peut-tre, l'art de la parole.
Directement ou indirectement, tout ce qu'il lit, tout ce qu'il crit ne
va servir qu' perfectionner en lui ce don de l'loquence qui lui tait
naturel. Tous ses livres sont des discours, et il n'crit pas une phrase
qui ne soit faite pour tre lue  haute voix, dclame. Mme dans ses
lettres d'amour, mme dans ses confidences  Sophie, il est orateur, il
s'adresse  un public que son imagination lui cre, et, aprs avoir
tutoy tendrement son amie, il s'crie: _Voyez_ la Hollande, cette
cole et ce thtre de tolrance..... Disculpant sa matresse, il
introduit par la pense tout un auditoire dans sa cellule de Vincennes:
_Voulez-vous_, dit-il dans une lettre  Sophie, qu'elle ait fait une
imprudence? elle seule l'a expie. Personne au monde, qu'elle et son
amant, n'a t puni de leur erreur, si vous appelez ainsi leur dmarche.
Mais comment nommerez-vous le courage avec lequel elle a soutenu le plus
affreux des voeux? la persvrance dans ses opinions et ses sentiments?
la hauteur de ses dmarches au milieu de la plus cruelle dtresse? la
dcence de sa conduite dans des circonstances si critiques?... Si ce ne
sont pas l des vertus, je ne sais ce que vous appellerez ainsi.

Il s'exera plus directement  l'loquence, du fond mme de son cachot
de Vincennes, dans les suppliques qu'il adressa aux ministres. N'est-ce
pas une vritable proraison que la fin de cette lettre  M. de Maurepas
pour lui demander  prendre du service en Amrique ou aux Indes? Ici,
dit-il, j'ai cess de vivre et je ne jouis pas du repos que donne la
mort. J'y vgte inutilement pour la nature entire. Laissez-moi mettre
les mers entre mon pre et moi. Je vous promets, Monsieur le comte, ah!
oui, je vous jure qu'on ne rapportera de moi que mon extrait mortuaire,
ou des actions qui dmentiront bien haut mes lches, mes perfides
calomniateurs, et feront peut-tre regretter les annes qu'on m'a tes.
Relgu au bout du monde, je ne serai pas moins prisonnier relativement
 la France que je ne le suis ici; et le roi aura un sujet de plus qui
lui dvouera sa vie.

Le mmoire  son pre, crit de Vincennes, est un long plaidoyer qui
marque un grand progrs dans l'loquence de Mirabeau. C'est  la
postrit qu'il s'adresse, c'est nous qui lui servons d'auditoire, et il
nous charme et nous ravit, sans que jamais l'intrt languisse. Tout est
calcul avec un art surprenant pour rendre l'_Ami des hommes_ odieux et
son fils sympathique, et aucun effet ne manque, aucun trait ne tombe ou
ne dvie. Son pre l'avait exil  Maurique,  cause des dettes qu'il
avait contractes aussitt aprs son mariage:

Entire rsignation de ma part, dit-il, profonde tranquillit,
rigoureuse conomie. Et ne croyez pas, s'il vous plat, mon pre, que ce
ft impossible de trouver de l'argent. Non, je vous jure; je m'en fusse
aisment procur et  bon march; la preuve en est qu'au moment o je
crus madame de Mirabeau grosse pour la seconde fois, je m'assurai des
fonds ncessaires pour la rception de mon enfant  Malte, si son sexe
lui permettait d'y entrer. Je trouvai,  4p. 100, cet argent, que je
laissai en dpt jusqu' l'vnement. Si je n'empruntais pas, c'est donc
parce que je ne voulais pas emprunter; j'tais svrement rsolu d'tre
invariablement rang. Alors vous me fites interdire.

Veut-on un exemple de narration rapide et de modestie oratoire? Les
Parlements Maupeou avaient la faveur du pre de Mirabeau: On sait que
les nouveaux parlementaires cabalaient avec vhmence contre nous (les
nobles). Mon beau-pre lutta vigoureusement contre eux dans l'assemble
de la noblesse. On prtendit que j'avais contribue rchauffer et  le
soutenir, ce dont assurment il n'avait pas besoin; car on ne peut tre
meilleur ami ni meilleur patriote. On opinait d'apparat. Le hasard fit
que mon discours produisit quelque sensation. Nous triomphmes. C'tait
un grand crime; mais enfin, ce crime m'tait commun avec tous les
honntes gens....

La proraison est longue et pathtique. Il faut en citer une partie pour
montrer ce qu'tait dj Mirabeau dix ans avant son lection aux Etats
gnraux: Je vous ai suppli d'tre juge dans votre propre cause; je
vous supplie de vous interroger dans la rigidit de votre devoir et le
plus intrieur de votre conscience. Avez-vous le droit de me proscrire
et de me condamner seul? de vous lever au-dessus des lois et des formes
pour me proscrire? Quoi! mon pre, vous, le dfenseur clbre et
loquent de la _proprit_, vous attentez, de votre simple autorit, 
celle de ma personne! Quoi! mon pre, vous, l'_Ami des hommes_, vous
traitez avec un tel despotisme votre fils! Quoi! mon pre, on ne peut
statuer sur la libert, l'honneur ou la vie du moindre de vos valets,
que sept juges n'aient prononc, et vous dcidez arbitrairement de mon
sort!

Alors, par un procd familier aux avocats, il suppose que l'_Ami des
hommes_ fait lui-mme le plaidoyer de son fils. Voil, mon pre,
l'bauche de ce que je pouvais dire. Ce n'est pas le langage d'un
courtisan, sans doute; mais vous n'avez point mis dans mes veines le
sang d'un esclave. J'ose dire: _je suis n libre_, dans les lieux o
tout me crie: _non, tu ne l'es pas_. Et ce courage est digne de vous. Je
vous adresse des vrits respectueuses, mais hautes et fortes, et il est
digne de vous de les entendre et d'en convenir....

Je ne puis soutenir un tel genre de vie, mon pre, je ne le puis.
Souffrez que je voie le soleil, que je respire plus au large, que
j'envisage des humains; que j'aie des ressources littraires, depuis si
longtemps unique soulagement  mes maux; que je sache si mon fils
respire et ce qu'il fait....

Quoi qu'il en soit, je jure par le Dieu auquel vous croyez, je jure par
l'honneur, qui est le dieu de ceux qui n'en reconnaissent point d'autre,
que la fin de cette anne 1778 ne me verra point vivant au donjon de
Vincennes. Je profre hardiment un tel serment; car la libert de
disposer de sa vie est la seule que l'on ne puisse ter  l'homme, mme
en le gnant sur les moyens.

Il ne tient maintenant qu' vous, mon pre, d'user de ce droit
qu'avaient les Romains, et qui fait frmir la nature. Prononcez mon
arrt de mort, si vous tes altr de mon sang, et votre silence suffit
pour le prononcer. Rendez-moi la libert, ce bien inalinable, cette me
de la vie, si vous voulez que je conserve celle-ci....

Ainsi, Mirabeau passa une partie de sa vie  plaider sa cause auprs de
son pre,  chercher le point faible de cet homme cuirass d'orgueil et
de prjugs, plus difficile  mouvoir que ne le sera jamais l'Assemble
constituante, mme en ses jours de mfiance. C'est un discours que le
futur orateur recommence chaque jour et  chaque lettre qu'il crit soit
 son pre, soit  son oncle. C'est un thme ternel qu'il ne cesse de
traiter, dont il refait cent fois la forme, essayant ses forces  cette
tche ardue, s'assouplissant  cette gymnastique quotidienne, purant,
fortifiant son gnie. Inapprciable service que rendit  son fils, bien
malgr lui, le jaloux et le plus intraitable des tyrans domestiques,
auquel l'loquence mme et le gnie de sa victime dplaisaient! Il se
trouva que Mirabeau dut  son pre,  l'escrime terrible qu'il lui
imposa par sa rigueur muette, quelque chose de la prestesse et de la
solidit de son jeu, et peut-tre son attitude impassible  la tribune.

Telle fut la premire cole de Mirabeau: c'est ainsi qu'il prluda, par
des _dclamations_ dont le sujet tait emprunt  sa vie, aux exercices
de la tribune politique. Il lui arrivait, dans cette rhtorique, ce qui
arrivait aux orateurs romains dans leurs _suasories_ et leurs
_controverses_: il n'vitait pas le mauvais got, recherchait
l'antithse et le trait, tombait dans ces dfauts dont le contact du
public et la vrit des choses dbarrassent plus tard les vrais
orateurs, mais qui brillent comme des qualits dans toutes les
confrences de jeunes avocats.

Une autre cole plus srieuse acheva de le former et de le mrir; ce
furent ses procs, dans lesquels il voulut se dfendre lui-mme. Le
barreau l'attirait. En prison, chose singulire! il est l'avocat
consultant de ses geliers, par bon coeur et aussi pour satisfaire, ne
ft-ce que par crit, ses besoins oratoires. Ainsi, au chteau d'If, il
compose un mmoire pour le commandant Dallgre, qui avait un procs; au
fort de Joux, il crit sur les affaires municipales de la ville de
Pontarlier, et il rdige une dfense d'un portefaix nomm Jeanret, sans
compter un mmoire sur les salines de Franche-Comt. L'_Avis aux
Hessois_, publi  Clves (1777), pendant son sjour en Hollande, est un
vritable plaidoyer contre la traite des blancs. Il collabora la mme
anne  un mmoire publi par sa mre contre son pre. Enfin, prisonnier
volontaire  Pontarlier, il publie contre M. Monnier d'loquents
mmoires qui lui procurent une transaction honorable et dont il peut
dire firement: Si ce n'est pas l de l'loquence inconnue  nos
sicles barbares, je ne sais ce que c'est que ce don du ciel si prcieux
et si rare. Son procs avec sa femme, qu'il ne perdit que parce qu'il
le plaida lui-mme, mit le dernier sceau  sa rputation par les
qualits extrajuridiques qu'il y dploya. Il s'y montra, sinon bon
avocat, du moins grand orateur, grand moraliste, grand acteur, soulevant
et apaisant d'un geste les plus tragiques passions, tour  tour tendre
et vhment, suppliant et imprieux, mlant la modestie la plus
gracieuse  des colres de Titan.

Il s'leva si haut dans sa plaidoirie du 29 juin 1783, qu'il fora
l'admiration mme de son pre. Celui-ci crivit au bailli: C'est
dommage que tous ne l'entendissent pas: car il a tant parl, tant hurl,
tant rugi, que la crinire du lion tait blanche d'cume et distillait
la sueur. Quant  son adversaire, Portalis, qu'il a fallu, crit le
bailli, emporter vanoui et foudroy hors de la salle, il n'a plus
relev du lit depuis le terrible plaidoyer de cinq heures dont il le
terrassa.

Quelle prparation  la tribune que cette joute oratoire avec un homme
comme Portalis, devant une foule immense et  moiti hostile, au milieu
d'une ville agite de passions dj politiques et rvolutionnaires! Et
ce fut une bonne fortune pour Mirabeau de n'avoir remport comme
orateur, avant d'entrer dans la vie politique, que des succs
difficiles. Quel pige en effet pour un homme public de dbuter devant
des auditoires bienveillants et gagns d'avance, qui retrouvent et
applaudissent leurs propres penses sur ses lvres, qui lui tent
l'occasion de dissiper des prventions, de rfuter des interruptions,
d'chauffer une atmosphre glace, en un mot de s'instruire en luttant
et de connatre toute l'tendue de ses forces! Ces favoris d'un collge
lectoral, un Mounier, un Lally, arrivent au parlement mousss par les
louanges, ignorants d'eux-mmes, faciles  dconcerter. A la premire
contradiction, qu'ils prennent pour un chec, ils s'irritent, se
dgotent, se taisent ou s'en vont. Mirabeau ne connut pas ces fortunes
dangereuses: il avait appris  plaider sa cause, de vive voix ou la
plume  la main, dans les conditions les plus dfavorables, contre
l'universelle malveillance dont son pre menait le choeur. Il sera bien
difficile d'intimider un athlte si habitu au pril, si cuirass contre
le dcouragement: les orages parlementaires, les interruptions, et, ce
qui est plus dangereux aux novices, les conversations qu'on devine et
qu'on n'entend pas, ces difficults ne seront pour lui que jeux
d'enfant.

Mais, quand mme Mirabeau aurait apport aux Etats gnraux une
instruction plus tendue encore, une exprience oratoire plus consomme,
un gnie plus minent, tous ces avantages n'auraient pas suffi  faire
de lui un grand orateur politique, s'il ne s'y tait joint une qualit
suprme dont l'absence cause et explique l'infriorit parlementaire de
plus d'un homme d'esprit: je veux parler du got passionn des affaires
publiques. Bien avant la runion des Etats, il se fait donner une
mission diplomatique  Berlin, visite les ministres, leur crit, les
conseille, considre comme de son ressort tout ce qui intresse la
politique de la France, chef de parti sans parti, journaliste sans
journal, orateur sans tribune, homme public dans un pays o il n'y avait
pas de vie publique. Econduit, ridiculis, calomni, il ne se rebute
pas: il faut qu'il fasse les affaires de la France, qu'il parle, qu'il
crive pour son pays. Il voit mieux et plus loin que les plus aviss; il
conseille et prdit la runion des Etats gnraux quand personne n'y
songeait encore. Prisonnier, l'avenir de la France l'intresse plus que
le sien. Plaideur malheureux, il s'occupe moins de son procs que du
procs intent par la nation au despotisme. Perdu de dettes, il
s'inquite, du fond de sa misre, des finances de son pays. En veut-on
une preuve? Au moment o il songeait  forcer son pre  rendre ses
comptes de tutelle, il tait venu de Lige  Paris pour consulter ses
avocats et ses hommes d'affaires. Sa matresse, la tendre madame de
Nhra, n'y tenant plus d'impatience et d'anxit, court l'y rejoindre et
lui demande des nouvelles de son procs: Oui,  propos, me dit-il, je
voulais vous demander o j'en suis?--Comment! lui dis-je, ce voyage a
t entrepris en partie pour vous en occuper; vous avez vu MM. Treilhard
et Grard de Melsy?--Moi? dit-il; non, en vrit: j'ai vu  peine
Vignon, mon curateur. J'ai eu bien d'autre chose  faire que de penser 
toutes ces bagatelles. Savez-vous dans quelle crise nous sommes? Savez-
vous que l'affreux agiotage est  son comble? Savez-vous que nous sommes
au moment o il n'y a peut-tre pas un sou dans le Trsor public? Je
souriais de voir un homme dont la bourse tait si mal garnie y songer si
peu et s'affliger si fort de la dtresse publique.

Il accumulait dans son portefeuille les statistiques, les renseignements
sur l'opinion des provinces, une correspondance norme venue de tous les
coins de la France, s'entourait de collaborateurs et d'agents
politiques, prparation  la vie publique dont nous avons vu de nos
jours un exemple clbre, mais dont on ne pouvait s'expliquer la raison
sous l'ancien rgime. La seule carrire possible pour Mirabeau, c'tait
la carrire d'homme d'Etat, d'orateur. Que cette carrire ne s'ouvrt
pas devant lui, que la Rvolution tardt, ses vices ne suffisant plus 
le distraire, il mourait maniaque ou fou,  la fois ridicule et
dshonor.

Cette vocation fatale, irrsistible, s'alliait  une sant de fer,  une
figure imposante dans sa laideur,  une voix sonore et  un air de
dignit noble et paisible. Ses dfauts extrieurs, choquants chez un
homme priv, devenaient autant de qualits chez un tribun. Son attitude
et son costume, de mauvais ton dans un salon, [1] s'harmonisaient, au
contraire,  la tribune, avec sa tte loquente, ses regards
extraordinaires. En ralit, il n'avait tout son prix, au moral et au
physique, que quand il parlait en public. Le Midi seul forme ces natures
merveilleuses, faites pour la reprsentation, pour la vie tumultueuse en
plein air, pour le contact incessant de la foule, natures que la
solitude rapetisse et enlaidit, que la publicit grandit et transfigure,
et pour lesquelles l'loquence est le plus imprieux des besoins.


Note:

[1] En voyant entrer Mirabeau, M. de la Marck fut frapp de son
extrieur. Il avait une stature haute, carre, paisse. La tte, dj
forte au del des proportions ordinaires, tait encore grossie par une
norme chevelure boucle et poudre. Il portait un habit de ville dont
les boutons, en pierres de couleur, taient d'une grandeur dmesure;
des boucles de soulier galement trs grandes. On remarquait enfin dans
toute sa toilette, une exagration des modes du jour, qui ne s'accordait
gure avec le bon got des gens de la cour. Les traits de sa figure
taient enlaidis par des marques de petite vrole. Il avait le regard
couvert, mais ses yeux taient pleins de feu. En voulant se montrer
poli, il exagrait ses rvrences; ses premires paroles furent des
compliments prtentieux et assez vulgaires. En un mot, il n'avait ni les
formes ni le langage de la socit dans laquelle il se trouvait, et
quoique, par sa naissance, il allt de pair avec ceux qui le recevaient,
on voyait nanmoins tout de suite  ses manires qu'il manquait de
l'aisance que donne l'habitude du grand monde....


.... Mais, aprs le dner, M. de Meilhan ayant amen la conversation
sur la politique et l'administration, tout ce qui avait pu frapper
d'abord comme ridicule dans l'extrieur de Mirabeau disparut 
l'instant. On ne remarqua plus que l'abondance et la justesse de ses
ides, et il entrana tout le monde par sa manire brillante et
nergique de les exprimer. (_Correspondance de Mirabeau et de La
Marck_, t. I. p. 86.)

[Illustration: HONOR GABRIEL COMTE DE MIRABEAU]

_Dput de la Snchausse d'Aix  l'Assemble Nationale en 1789. Elu
prsident le 29 Janvier 1791. Mort le 2 Avril 1791._

A Paris, chez l'AUTEUR, Quay des Augustins No. 71 au 3e.]

Tel tait Mirabeau  la veille d'entrer dans la vie publique, runissant
dans sa personne toutes les conditions d'loquence parfaite qu'ont
numres un Cicron et un Quintilien. Il semble qu'un tel homme, port
par la nature et par les circonstances, va dpasser ce Cicron, qu'il
aimait  lire, et qui sait? atteindre Dmosthne, d'autant plus que ces
grandes vrits, ces admirables lieux communs qui ont fait vivre jusqu'
nous les harangues antiques, il aura la bonne fortune d'tre le premier
 les exprimer  la tribune franaise qu'il inaugure. Un public tout
neuf au plaisir d'couter, voil son auditoire. Les passions et les
ides de toute la France, et de la France du XVIIIe sicle encore
philosophe, enthousiaste, hroque, voil la matire de ses harangues.
Jamais le gnie ne rencontra de si belles et de si faciles
circonstances. Et pourtant, si sublimes que soient les accents du
discours sur la banqueroute, si brillante que nous apparaisse la
carrire oratoire de Mirabeau, nous rvions mieux. Aprs ces lans
sublimes, pourquoi ces chutes, ces langueurs, ces sommeils? Pourquoi la
pense du grand homme se drobe-t-elle parfois comme  dessein, au lieu
de se dvelopper d'un discours  l'autre avec harmonie et clart?
Pourquoi la dclamation succde-t-elle tout  coup  l'accent sincre,
aux beauts solides et simples? C'est qu'il manquait  Mirabeau un
avantage que ses collgues de la Constituante possdaient presque tous:
la considration publique. Aujourd'hui que nous ne voyons plus de
l'orateur que le ct glorieux, nous ne pouvons nous figurer avec quel
mpris il fut accueilli  Versailles. On ne lui parlait pas; on
considrait, mme  gauche, sa prsence comme un scandale. Outre que ce
transfuge de la noblesse n'inspirait nulle confiance, une lgende
dshonorante s'attachait  son nom. Les calomnies de son pre avaient
fait leur chemin, et tous les vices semblaient marqus hideusement sur
cette figure ravage. L'_Ami des hommes_, qui avait obtenu contre son
fils jusqu' dix-sept lettres de cachet, avait laiss publier, lors du
procs d'Aix, un recueil de ses lettres intimes o il disait de Mirabeau
tout ce que pouvaient lui inspirer la haine et une colre habilement
attise par M. de Marignane. Mauvais fils, disait-on, mauvais poux,
mauvais pre, Mirabeau pouvait-il tre un bon citoyen? Et encore on lui
et pardonn ses vices et ses crimes, mais on l'accusait d'avoir manqu
mme  l'honneur. On parlait tout haut de sa bassesse et de sa vnalit.
Son loquence au dbut tonnait, effrayait, ne convainquait pas. _On ne
croyait pas ce qu'il disait._

Il parvint  sduire,  arracher l'assentiment,  dcider certains votes
par l'clat blouissant de la vrit; il obtint une grande influence,
mais il n'atteignit jamais  l'autorit. Souvent son gnie mme se
tournait contre lui, et plus les imaginations taient flattes, plus les
consciences rsistaient. Dboires, affronts, mpris les moins dguiss,
il subit tout, accepta tout, dans la pense de se rhabiliter enfin. Il
n'y parvint jamais tout  fait. Dans certains moments, crit Etienne
Dumont, il aurait consenti  passer au travers des flammes pour purifier
le nom de Mirabeau. Je l'ai vu pleurer,  demi suffoqu de douleur, en
disant avec amertume: J'expie bien cruellement les erreurs de ma
jeunesse. Voil pourquoi il tombait quelquefois dans la dclamation.
Dsireux de donner au public une bonne ide de lui-mme, il n'y pouvait
parvenir; le dsaccord de sa vie et de ses paroles tait trop flagrant.
Or, le triomphe de l'orateur, comme le dit justement un philosophe
ancien, c'est de paratre  ses auditeurs tel qu'il veut paratre en
effet. Et c'tait bien l le but secret de Mirabeau; il voulait paratre
honnte. Mais, comme l'ajoute Cicron en termes qui s'appliquent
cruellement au pauvre grand homme, on n'arrive  cette loquence suprme
que par la dignit de la vie: _id fieri vitae dignitate_.




_II.--LA POLITIQUE DE MIRABEAU_


Quelle tait la politique de Mirabeau? A cette question souvent pose,
aucune rponse satisfaisante n'a t faite. Ceux qui ont crit avant la
publication de la correspondance de Mirabeau et de La Marck (1851) ne
connaissaient, dans Mirabeau, que l'homme extrieur, que ses desseins
avous, que sa politique officielle. Ceux qui ont crit depuis n'ont
plus vu que l'homme intrieur, que l'intrigant pay, que le conspirateur
mystrieux. L, dit-on, c'est un tribun, presque un dmagogue; ici c'est
un Machiavel, un professeur de tyrannie. En public, excite et lance la
Rvolution; en secret il la retient et semble lui prparer des piges.
Comment dmler sa vritable pense au milieu de ces contradictions?

cartons d'abord une hypothse qui se prsente tout de suite  l'esprit.
Mirabeau, pourrait-on dire, n'eut pas  proprement parler de politique:
il vcut d'expdients, au jour le jour, loquent si le hasard lui
faisait rencontrer la vrit, languissant ou obscur quand il se
trompait.--Sans doute il n'est pas d'homme politique dont chaque pas
soit guid par un dessein immuable: il n'en est pas non plus qui ne rve
un certain tat de choses plus heureux pour ses concitoyens et pour lui.
Eh bien, Mirabeau croyait que l'tat politique le plus souhaitable pour
la France et pour lui-mme, c'tait un tat mixte, moiti absolutisme et
moiti libert, o subsisterait ce qui tait supportable dans l'ancien
rgime et ce qui tait immdiatement possible dans les systmes
nouveaux. Ce qu'il veut, c'est la monarchie parlementaire telle que nous
l'avons eue vingt-cinq ans plus tard. Dans une note secrte pour la
cour, crite le 14 octobre 1790, il rsume en ces termes les principes
de sa politique:

Que doit-on entendre par les bases de la Constitution?

Rponse:

Royaut hrditaire dans la dynastie des Bourbons; corps lgislatif
priodiquement lu et permanent, born dans ses fonctions  la
confection de la loi; unit et trs grande latitude du pouvoir excutif
suprme dans tout ce qui tient  l'administration du royaume, 
l'excution des lois,  la direction de la force publique; attribution
exclusive de l'impt au corps lgislatif; nouvelle division du royaume,
justice gratuite, libert de la presse; responsabilit des ministres;
vente des biens du domaine et du clerg; tablissement d'une liste
civile, et plus de distinction d'ordres; plus de privilges ni
d'exemptions pcuniaires; plus de fodalit ni de parlement: plus de
corps de noblesse ni de clerg; plus de pays d'tats ni de corps de
province:--voil ce que j'entends par les bases de la Constitution.
Elles ne limitent le pouvoir royal que pour le rendre plus fort; elles
se concilient parfaitement avec le gouvernement monarchique.

Dans sa pense, le dfenseur naturel des droits du peuple, c'est le roi,
et le soutien du roi, c'est le peuple. Appuys l'un sur l'autre, ils
triomphent du clerg et de la noblesse, et  cette alliance le roi gagne
son pouvoir, le peuple sa libert. C'est la _dmocratie royale_ de
Wimpffen, c'est l'ide de la Constituante et de la France en 1789.

Mais quelle est l'autorit la plus ancienne, la plus forte, celle du roi
ou celle du peuple? Le 8 octobre 1789, cette question se pose,  propos
de la formule  employer pour la promulgation des lois. Doit-on
continuer  dire: _Louis, par la grce de Dieu_...? Oui, dit Mirabeau.--
Et les droits du peuple? Si les rois, rpond-il, sont rois par la grce
de Dieu, les nations sont souveraines par la grce de Dieu. On peut
aisment tout concilier.--Oprer cette conciliation (non aise, mais
impossible), telle est la fonction du gouvernement, du ministre.--
Conciliation? non: assujettissement de l'un des deux souverains 
l'autre, du corps  la tte, du peuple au roi. Il faut flatter, duper,
aveugler le peuple, lui faire accepter sa servitude comme une libert,
sous prtexte qu'elle est volontaire. Gouverner, c'est capter l'opinion
publique, et pour cette capture les moyens les plus cachs sont les plus
efficaces. Que l'on ne recule pas devant aucune fraude pour duper le
peuple; c'est pour le bonheur du peuple.

Le mot de rpublique, Mirabeau ne le prononce qu'avec horreur ou rise.
La rpublique, c'est pour lui le retour  l'tat de barbarie; c'est le
chaos; c'est la destruction de l'tat social. Et il montre cependant
plus de sens politique que les rares rpublicains qui existaient alors,
en ce qu'il craint l'arrive prochaine de la rpublique, tandis que
ceux-l ne l'esprent mme pas. Il voit clair dans l'avenir, et, comme
cela arrive, il se trompe sur les desseins de ses adversaires en leur
attribuant la clairvoyance qu'il est seul  possder. En voyant combien
les Constituants ont affaibli le pouvoir royal, il ne peut s'imaginer
qu'ils ne prparent pas secrtement les voies  la rpublique, et il
crit  la cour le 14 octobre 1790: Je sais que ... les lgislateurs,
consultant les craintes du moment plutt que l'avenir, hsitant entre le
pouvoir royal dont ils redoutaient l'influence, et les formes
rpublicaines dont ils prvoyaient le danger, craignant mme que le roi
ne dsertt sa haute magistrature, ou ne voult reconqurir la plnitude
de son autorit; je sais, dis-je, qu'au milieu de cette perplexit, les
lgislateurs n'ont form, en quelque sorte, l'difice de la constitution
qu'avec des pierres d'attente, n'ont mis nulle part la clef de la vote,
et ont eu pour but secret d'organiser le royaume de manire qu'ils
pussent opter entre la rpublique et la monarchie, et que la royaut ft
conserve ou inutile, selon les vnements, selon la ralit ou la
fausset des prils dont ils se croiraient menacs. Ce que je viens de
dire est le mot d'une grande nigme.

C'est faire beaucoup d'honneur aux Lameth et  Barnave que de leur
prter des vues aussi profondes: les vnements les menaient; ils ne se
doutaient pas toujours du lendemain: comment croire qu'ils songeassent 
un avenir, qui, en 1790, semblait loign d'un sicle.

Cette aversion de Mirabeau pour la dmocratie pure et pour les thories
du _Contrat social_ s'exprime, dans sa bouche, par une apologie du
pouvoir royal. Fortifier ce pouvoir, c'est son but, c'est son conseil
sans cesse rpt,  la tribune mme (10 octobre 1789): Ne multipliez
pas de vaines dclamations; ravivez le pouvoir excutif; sachez le
maintenir, tayez-le de tous les secours des bons citoyens; autrement,
la socit tombe en dissolution, et rien ne peut nous prserver des
horreurs de l'anarchie.

Son royalisme n'est pas seulement thorique; il se considre
personnellement comme le champion ncessaire de la royaut. Ne croyons
pas que le besoin d'argent l'ait rapproch de la cour; il se sent n
pour la servir et pour la bien servir, et, tout de suite, il s'offre.
Quand cela? En 1790, quand il succombe  la misre et que la situation
politique l'effraie? Non:  son arrive dans la vie politique,  la
premire heure,  la premire minute, au moment mme o il songe 
entrer aux tats gnraux, _cinq mois avant les lections_. Il crit, le
28 dcembre 1788,  M. de Montmorin:

Sans le concours, du moins secret, du gouvernement, je ne puis tre aux
tats gnraux.... En nous entendant, il me serait trs ais d'luder
les difficults ou de surmonter les obstacles; et certes il n'y a pas
trop de trois mois pour se prparer, lier sa partie, et se montrer digne
et influent dfenseur du trne et de la chose publique.

Ce rle de dfenseur du trne, si beau qu'il pt paratre en 1788, est-
il vraiment celui auquel son genre d'loquence semblait destiner
Mirabeau? Pourquoi ne voulut-il pas tre en effet un tribun populaire,
le conseiller, l'interprte, l'initiateur de la dmocratie? Pourquoi,
victime de l'ancien rgime, ne rva-t-il pas une rpublique dirige par
sa voix puissante?

Ses sentiments aristocratiques lui venaient, non de l'ducation, mais de
la naissance. C'est  son pre qu'il devait cet orgueil de caste qu'il
ne prit jamais la peine de cacher. On sait qu'aprs l'abolition des
titres de noblesse, il continua  se faire appeler Monsieur le comte, 
sortir en voiture armorie. Voil la premire raison pour laquelle il
tait royaliste.

La seconde, c'est que, si l'absolutisme l'avait mis  Vincennes, le
rgime dmocratique l'aurait laiss de ct, dans les rangs obscurs. Il
comprenait trs bien que le drglement de sa vie lui aurait ferm la
carrire politique dans un pays libre. La monarchie qu'on appelle
parlementaire, ou plutt cette monarchie qu'il imaginait, dans laquelle
le peuple et le roi ne faisaient qu'un contre les ordres privilgis,
semblait lui assurer un rle digne de son gnie. Il excellait, nous le
savons, dans l'loquence et dans l'intrigue: la tribune du parlement lui
permettait d'tre orateur, et la ncessit de concilier deux choses
inconciliables, la souverainet populaire et la souverainet royale,
ouvrait un champ illimit  son habilet un peu policire. blouir par
son loquence, sduire par son adresse, jouer un beau rle reprsentatif
et, en secret, prparer par de petits moyens, par des hommes
secondaires, de grands effets politiques, c'tait l son idal. Et que
ne le ralisa-t-il? Les d'Orlans taient sous sa main; il pouvait leur
donner la royaut. C'tait mme le seul moyen de raliser son rve de
monarchie mitige. Mais ds qu'il vit le duc d'Orlans, en 1788, chez le
comte de La Marck, il le jugea et dit que ce prince ne lui inspirait ni
got ni confiance. Plus tard il rptait qu'_il n'en voudrait mme pas
pour son valet_. C'est donc avec la branche ane qu'il veut fonder le
seul rgime dont il puisse tre l'orateur et le ministre.

Ses opinions, on le voit, sont fondes sur son intrt, ou, si on aime
mieux, sur l'intrt de son gnie. Il lui faut, ce sont ses propres
expressions, un grand but, un grand danger, de grands moyens, une grande
gloire. C'est heureux sans doute qu'il ait prpar les conditions les
plus favorables  l'panouissement de son loquence, mais avouons que sa
politique ne reposait sur aucune conviction morale. Et voil la
troisime raison pour laquelle il n'embrassa pas franchement et
compltement la cause du XVIIIme sicle. Ses contemporains, philosophes
et politiques, prcurseurs et acteurs de la rvolution, diffrent de
doctrine et de systme; mais ils se rapprochent en un point, c'est
qu'ils ont une foi ardente en l'humanit; ils la croient bonne,
raisonnable, perfectible; ils l'aiment et la plaignent. Leur but est de
lui ter ses chanes, de lui rendre ses droits, de l'amener  la
virilit par la libert. Ils croient fermement  la justice: c'est l
l'vangile de 1789, qu'aucune erreur, qu'aucun accident n'a encore
obscurci. Cette foi est trangre  Mirabeau: ce n'est ni sur la raison
ni sur le droit qu'il compte pour tablir son systme, mais sur le
gnie, sur la ruse. Sa politique, toute florentine, est plus vieille ou
plus jeune que cet ge. Quand, en dcembre 1790, dj pay par la cour,
il prsente son plan secret de rsistance, le comte de La Marck crit
finement  Mercy-Argenteau: Ce plan est trop compliqu, ainsi que vous
l'avez remarqu, monsieur le comte, on dirait qu'il est fait pour
d'autres temps et pour d'autres hommes. Le cardinal de Retz, par
exemple, l'aurait trs bien fait excuter; mais nous ne sommes plus au
temps de la Fronde.

Si la foi lui manquait, il la niait ou ne la voyait pas chez les autres.
Il se refusait, ce trop fin politique,  croire au dsintressement de
ce peuple de 1789, affam pourtant de justice. Tous les Franais,
disait-il, veulent des places ou de l'argent; on leur ferait des
promesses, et vous verriez bientt le parti du roi prdominant partout.
Il calomniait son temps, et, osons le dire, le jugeait d'aprs lui-mme.
Non, ce n'est pas pour le seul bien-tre que nos pres se levrent
contre la royaut. Le sens profond de la Rvolution chappait 
Mirabeau.

Dans les questions religieuses, il montrait la mme ingniosit et le
mme aveuglement. Croirait-on qu'il ne s'tait jamais srieusement
demand si la libert tait compatible avec le catholicisme? Il n'a pas
de solution pour ce grave problme. Dans son _Essai sur les lettres de
cachet_, il prtend montrer qu'une socit civile peut vivre sans
dtruire une religion hostile au principe mme de cette socit. Il
suffit, dit-il, que les ministres des autels soient circonscrits dans
leur tat, et il passe. Le mme homme vote et dfend la constitution
civile du clerg, et ce n'est que des circonstances qu'il apprend
l'hostilit irrconciliable de l'glise. En dcembre 1789, il disait 
sa soeur, Mme du Saillant: La libert nationale avait trois ennemis: le
clerg, la noblesse et les parlements. _Le premier n'est plus de ce
sicle, et la triste situation de nos finances nous aurait suffi pour le
tuer._ Telles sont les vues de Mirabeau: il croit morts des hommes qui
vont faire reculer la Rvolution! C'est qu'au fond il est indiffrent en
religion. Les grands problmes qu'il appelle ddaigneusement
mtaphysiques n'ont jamais proccup ce mridional. Les penses hautes
et gnrales sur la destine de l'homme lui sont inconnues et rpugnent
 sa nature. Dans les discussions religieuses, il apporte une dextrit
et un tact infinis, mais aucune ide suprieure.

Qu'en rsulte-t-il? C'est qu'en loquence comme en politique il ne
demande pas ses succs  ce qu'on appelle l'ternelle morale. On ne
trouvera pas dans ses discours un seul de ces lieux communs qui sont
beaux dans tous les temps; nul appel  la conscience humaine; nul lan
vers une justice plus haute; nul accent d'amour ou de pit pour les
hommes. Ces mots se trouvent, il le faut bien, dans ses harangues; mais
les choses mmes n'y sont pas, puisqu'elles n'taient pas dans son me.
Il y a des cordes que les orateurs de second ordre, un Rabaut Saint-
Etienne, un Thouret, savent faire vibrer, et que Mirabeau ne touche
jamais. Qu'on ne s'y trompe pas: c'est l le caractre de cet orateur,
d'avoir t grand sans puiser son inspiration aux sources morales; 'a
t son originalit et sa faiblesse  la fois.

Comment donc se fait-il applaudir? D'abord par son incontestable
patriotisme, par les paroles vraiment _nationales_ qu'il sait prononcer
avec un accent vrai, et puis par la manire mouvante dont il parle de
lui, encore de lui, toujours de lui. C'est sans cesse son _moi_ tragique
et superbe qui occupe la scne. Ses discours ne sont qu'une vaste
apologie de sa personne, un plaidoyer sans cesse renouvel, une
recherche acharne et une revendication anxieuse de l'estime des hommes,
qu'il va conqurir et qui lui chappe toujours. Le sentiment qui anime
cette loquence, ce n'est pas la dignit, c'est l'orgueil. Ange dchu,
il vante ses fautes et justifie sa vie devant ses contemporains,
exaltant dans un style passionn ses souffrances et ses colres. Que ce
soit aux tats de Provence,  l'Assemble constituante, lors de
l'affaire du Chtelet, ou encore dans sa correspondance secrte avec la
cour, je retrouve partout cette mme poursuite de la rhabilitation.
C'est peu d'tre admir: il veut tre estim, et, navement, il intrigue
pour forcer l'estime. L'Assemble ne se lasse pas de cette magnifique
apologie; elle applaudit sans accorder ce qu'on lui demande, pas mme la
prsidence, qu'on n'obtiendra qu'une fois, et encore en mendiant les
voix de l'extrme droite. Le jour o Mirabeau touche au ministre,  un
honneur qui peut refaire sa rputation, l'Assemble le prcipite en
souriant. Ses ides, elle les accueille, elle les vote; mais sa
personne, elle n'en veut pas. Ses oreilles sont flattes de cette
loquence incomparable; sa raison en est satisfaite: son coeur n'en est
pas touch. C'est un duel qui l'intresse et qui dsespre Mirabeau: il
en meurt.




_III.--LES DISCOURS DE MIRABEAU_


Justifions ces remarques gnrales sur la politique et l'inspiration
oratoire de Mirabeau par quelques exemples emprunts  ses principaux
discours.

Aux tats de Provence, il dfend le rglement royal contre la noblesse
qui voulait faire les lections selon l'antique constitution de la
nation provenale. C'est l pour lui un admirable terrain, qui lui
donne confiance et lui permet de lutter contre le mpris de ses
collgues: Si la noblesse veut m'empcher d'arriver, disait-il, il
faudra qu'elle m'assassine, comme Gracchus. Cependant les outrages dont
on l'abreuva, malgr sa bonne volont, le forcrent  prendre une allure
d'opposition qui tait bien loin de ses principes. Ces gens-l,
crivait-il alors, me feraient devenir tribun du peuple malgr moi, si
je ne me tenais pas  quatre. Il tenait nanmoins  l'estime de la
noblesse et il chercha  se justifier devant elle dans un discours que
la prorogation des Etats l'empcha de prononcer, mais qu'il fit imprimer
et rpandre. C'est la premire en date de ses justifications publiques:

Qu'ai-je donc fait de si coupable? J'ai dsir que mon ordre ft assez
habile pour donner aujourd'hui ce qui lui sera infailliblement arrach
demain; j'ai dsir qu'il s'assurt le mrite et la gloire de provoquer
l'assemble des trois ordres, que toute la Provence demande  l'envi....
Voil le crime de l'_ennemi de la paix_! ou plutt j'ai cru que le
peuple pouvait avoir raison.... Ah! sans doute, un patricien souill
d'une telle pense mrite des supplices! Mais je suis bien plus coupable
qu'on ne suppose, car je crois que le peuple qui se plaint a toujours
raison; que son infatigable patience attend constamment les derniers
excs de l'oppression pour se rsoudre  la rsistance; qu'il ne rsiste
jamais assez longtemps pour obtenir la rparation de tous ses griefs;
qu'il ignore trop que, pour se rendre formidable  ses ennemis, il lui
suffirait de rester immobile, et que le plus innocent comme le plus
invincible de tous les pouvoirs est celui de se refuser  faire.... Je
pense ainsi; punissez l'ennemi de la paix.

S'adressant aux nobles et aux membres du clerg, il profre ces paroles
menaantes et souvent cites:

Dans tous les pays, dans tous les ges, les aristocrates ont
implacablement poursuivi les amis du peuple, et si, par je ne sais
quelle combinaison de la fortune, il s'en est lev quelqu'un de leur
sein, c'est celui-l surtout qu'ils ont frapp, avides qu'ils taient
d'inspirer la terreur par le choix de la victime. Ainsi prit le dernier
des Gracques de la main des patriciens; mais, atteint du coup mortel, il
lana de la poussire vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs; et
de cette poussire naquit Marius: Marius, moins grand pour avoir
extermin les Cambres, que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de
la noblesse!

Dans une proraison d'un caractre tout personnel, il tire de trs
grands effets de l'affirmation de sa sincrit, affirmation qui n'tait
pas inutile:

Pour moi, qui dans ma carrire publique n'ai jamais craint que d'avoir
tort; moi qui, envelopp de ma conscience et arm de principes,
braverais l'univers, soit que mes travaux et ma voix vous soutiennent
dans l'assemble nationale, soit que mes voeux vous y accompagnent, de
vaines clameurs, des protestations injurieuses, des menaces ardentes,
toutes les convulsions, en un mot, des prjugs expirants, ne m'en
imposeront pas. Eh! comment s'arrterait-il aujourd'hui dans sa course
civique, celui qui, le premier d'entre les Franais, a profess
hautement ses opinions sur les affaires nationales, dans un temps o les
circonstances taient bien moins urgentes, et la tche bien plus
prilleuse? Non, les outrages ne lasseront pas ma constance; j'ai t,
je suis, je serai jusqu'au tombeau l'homme de la libert publique,
l'homme de la Constitution. Malheur aux ordres privilgis, si c'est l
plutt tre l'homme du peuple que celui des nobles! Car les privilges
finiront, mais le peuple est ternel.

Exclu de l'assemble de la noblesse comme _non-possdant_, c'est avec
dchirement qu'il se spara des hommes de sa condition, et qu'il se vit
forc de prendre un masque de tribun. Cette aristocratie provinciale fut
assez aveugle pour voir en Mirabeau un sditieux; elle le traitait
volontiers d'_enrag_. A quoi il rpondait: C'est une grande raison de
m'lire, si je suis un chien enrag; car le despotisme et les privilges
mourront de ma morsure. Mais ce n'est l qu'un accs de colre: ce
prtendu dmagogue, quelques jours plus tard, calme le peuple de
Marseille, soulev contre une taxe du pain, par les conseils les plus
sages, les plus modrs. Et pourquoi le peuple doit-il se rsigner? Pour
faire plaisir au roi. C'est le grand argument par lequel il termine une
proclamation o il avait mis  la porte de tous quelques vrits
conomiques:

Oui, mes amis, on dira partout: les Marseillais sont de bien braves
gens; le roi le saura, ce bon roi qu'il ne faut pas affliger, ce bon roi
que nous invoquons sans cesse; et il vous aimera, il vous en estimera
davantage. Comment pourrions-nous rsister au plaisir que nous lui
allons faire, quand il est prcisment d'accord avec nos plus pressants
intrts? Comment pourriez-vous penser au bonheur qu'il vous devra, sans
verser des larmes de joie?

Nous avons dit que Mirabeau ne partageait ni ne comprenait
l'enthousiasme de ses contemporains, et qu'il traitait de mtaphysique
le culte des principes. Dans un des premiers discours qu'il pronona aux
tats gnraux, il formula en ces termes son empirisme politique:

N'allez pas croire que le peuple s'intresse aux discussions
mtaphysiques qui nous ont agits jusqu'ici. Elles ont plus d'importance
qu'on ne leur en donnera sans doute; elles sont le dveloppement et la
consquence du principe de la reprsentation nationale, base de toute
constitution. Mais le peuple est trop loin encore de connatre le
systme de ses droits et la saine thorie de la libert. Le peuple veut
des soulagements, parce qu'il n'a plus de forces pour souffrir; le
peuple secoue l'oppression, parce qu'il ne peut plus respirer sous
l'horrible faix dont on l'crase; mais il demande seulement de ne payer
que ce qu'il peut et de porter paisiblement sa misre....

Il est cette diffrence essentielle entre le mtaphysicien, qui, dans
la mditation du cabinet, saisit la vrit dans son nergique puret, et
l'homme d'tat, qui est oblig de tenir compte des antcdents, des
difficults, des obstacles; il est, dis-je, cette diffrence entre
l'instructeur du peuple et l'administrateur politique, que l'un ne songe
qu' _ce qui est_ et l'autre s'occupe de _ce qui peut tre_.

Le mtaphysicien, voyageant sur une mappemonde, franchit tout sans
peine, ne s'embarrasse ni des montagnes, ni des dserts, ni des fleuves,
ni des abmes; mais quand on veut arriver au but, il faut se rappeler
sans cesse qu'on marche sur la terre, et qu'on n'est plus dans le monde
idal [Note: Sance du 15 juin 1789.].

Faut-il s'tonner que ce cours de politique applique n'ait pas t
chaudement accueilli? Ce n'tait certes pas le moment, en juin 1789, de
se rappeler qu'on marchait sur la terre, et de quitter le monde
idal. Il fallait au contraire ne pas regarder les difficults, les
prils, les baonnettes dont on tait entour, marcher la tte haute,
les yeux fixs vers l'idal populaire et vaincre, comme on le fit, par
la foi. Que les communes, au contraire, eussent recours aux recettes
d'une politique prudente, elles taient perdues. N'est-ce pas d'ailleurs
un pige que leur tend Mirabeau, quand, dans ce mme discours, il
propose  ses collgues de s'intituler _reprsentants du peuple
franais_? Comment fallait-il entendre le mot _peuple_? tait-ce
_populus_ ou _plebs_? N'y avait-il pas  craindre que la cour ne voult
comprendre _plebs_ et que le Tiers ne se trouvt avoir consacr la
distinction des ordres? L'abb Siys vit le danger, retira sa formule
(_Assemble des reprsentants connus et vrifis_) et se rallia  celle
de Legrand (_Assemble nationale_), qui contenait dj la Rvolution.
Quant  Mirabeau, il affecta de ne pas comprendre le sens des objections
et, en rhteur, rpondant  ce qu'on ne lui disait pas, il s'indigna du
mpris o l'on tenait ce beau mot de peuple:

Je persvre dans ma motion et dans la seule expression qu'on en avait
attaque, je veux dire la qualification de _peuple franais_; je
l'adopte, je la dfends, je la proclame, par la raison qui la fait
combattre.

Oui, c'est parce que le nom du peuple n'est pas assez respect en
France, parce qu'il est obscurci, couvert de la rouille du prjug;
parce qu'il nous prsente une ide dont l'orgueil s'alarme et dont la
vanit se rvolte; parce qu'il est prononc avec mpris dans les
chambres des aristocrates; c'est pour cela mme, Messieurs, que nous
devons nous imposer, non seulement de le relever, mais de l'ennoblir, de
le rendre dsormais respectable aux ministres et cher  tous les
coeurs....

Reprsentants du peuple, daignez me rpondre. Irez-vous dire  vos
commettants que vous avez repouss ce nom de peuple? que si vous n'avez
pas rougi d'eux, vous avez pourtant cherch  luder cette dnomination
qui ne vous parat pas assez brillante? qu'il vous faut un titre plus
fastueux que celui qu'ils vous ont confr? Eh! ne voyez-vous pas que le
nom de _reprsentants du peuple_ vous est ncessaire, parce qu'il vous
attache le peuple, cette masse imposante sans laquelle vous ne seriez
que des individus, de faibles roseaux qu'on briserait un  un! Ne voyez-
vous pas qu'il vous faut le nom du peuple, parce qu'il donne  connatre
au peuple que nous avons li notre sort au sien, ce qui lui apprendra 
reposer sur nous toutes ses penses, toutes ses esprances!

Plus habiles que nous, les hros bataves qui fondrent la libert de
leur pays prirent le nom de _gueux_; ils ne voulurent que ce titre,
parce que le mpris de leurs tyrans avait prtendu les en fltrir, et ce
titre, en leur attachant cette classe immense que l'aristocratie et le
despotisme avilissaient, fut  la fois leur force, leur gloire et le
gage de leur succs. Les amis de la libert choisissent le nom qui les
sert le mieux, et non celui qui les flatte le plus; ils s'appelleront
les _remontrants_ en Amrique, les _ptres_ en Suisse, les _gueux_ dans
les Pays-Bas. Ils se pareront des injures de leurs ennemis; ils leur
teront le pouvoir de les humilier avec des expressions dont ils auront
su s'honorer. (Sance du 16 juin 1789.)

Ces dclamations furent accueillies par des murmures mrits, et le rle
que Mirabeau joua en cette circonstance critique ne contribua pas peu 
loigner de lui la confiance de l'Assemble. Que voulait-il donc?
Maintenir les ordres privilgis? Nous avons vu qu'il les considre
comme un obstacle  la libert, et qu'il les supprime dans ses
programmes secrets. Il voulait seulement embarrasser la marche des
communes dont l'audace l'inquitait dj, comme elle inquitait la cour.
Le dfenseur du trne tremblait, ds les premiers jours de la
Rvolution, pour le pouvoir royal. Il voulait que les communes
soumissent leurs dcrets  la sanction de Louis XVI. Cette sanction, ce
_veto_ tait pour lui le palladium des liberts publiques: Je crois,
avait-il dit la veille, le _veto_ du roi tellement ncessaire, que
j'aimerais mieux vivre  Constantinople qu'en France, s'il ne l'avait
pas.

A cette poque, Mirabeau n'avait encore aucune relation avec la cour;
mais l'attitude qu'il venait de prendre semblait devoir le dsigner 
l'attention du roi. Il se posait en conciliateur entre les deux partis.
Il marquait d'avance les limites de la Rvolution. Voyant qu'on ne
venait pas  lui, il alla, par l'entremise de Malouet, voir Necker. Il
en reut l'accueil le plus injurieux. Justement dpit, il changea
d'allure, rsolut de montrer sa force et sa popularit et de s'imposer
en menaant. C'est ainsi qu'il faut expliquer les discours dmocratiques
par lesquels il releva le courage de l'Assemble, aprs la sance royale
du 23 juin, et notamment l'apostrophe au marquis de Dreux-Brz. Cette
apostrophe si clbre a donn le change sur la vritable politique de
Mirabeau: l'attitude qu'il prit ce jour-l est reste fixe dans la
mmoire populaire. La lgende reprsente le prtendu tribun montrant du
doigt la porte au courtisan terrifi, sortant  reculons comme devant le
roi. Ce coup de thtre fit de Mirabeau l'idole du peuple, comme s'il
avait ce jour-l menac le pouvoir absolu. La cour fut effraye de cette
infraction insolente  l'tiquette, si bien que de part et d'autre on se
trompa sur les vritables intentions du grand orateur, et l'on vit une
politique l o il n'y avait qu'une boutade, qu'un accs d'impatience et
de colre.

Il fut inquiet lui-mme d'avoir rvl d'un geste et d'un mot la
fragilit du pouvoir royal, et dans la sance du 27 juin il essaya
visiblement de rparer son imprudence:

Messieurs, je sais que les vnements inopins d'un jour trop mmorable
ont afflig les coeurs patriotes, mais qu'ils ne les branleront pas. A
la hauteur o la raison a plac les reprsentants de la nation, ils
jugent sainement les objets et ne sont point tromps par les apparences
qu'au travers des prjugs et des passions on aperoit comme autant de
fantmes.

Si nos rois, instruits que la dfiance est la premire sagesse de ceux
qui portent le sceptre, ont permis  de simples cours de judicature de
leur prsenter des remontrances, d'en appeler  leur volont mieux
claire; si nos rois, persuads qu'il n'appartient qu' un despote
imbcile de se croire infaillible, cdrent tant de fois aux avis de
leurs Parlements,--comment le prince qui a eu le noble courage de
convoquer l'Assemble nationale n'en couterait-il pas les membres avec
autant de faveur que des cours de judicature, qui dfendent aussi
souvent leurs intrts personnels que ceux des peuples? En clairant la
religion du roi, lorsque des conseils violents l'auront tromp, les
dputs du peuple assureront leur triomphe; ils invoqueront toujours la
libert du monarque; ce ne sera pas en vain, ds qu'il aura voulu
prendre sur lui-mme de ne se fier qu' la droiture de ses intentions et
de sortir du pige qu'on a su tendre  sa vertu....

Et il proposait une adresse aux commettants aussi rassurante pour le roi
que pour le peuple:

Tels que nous nous sommes montrs depuis le moment o vous nous avez
confi les plus nobles intrts, tels nous serons toujours, affermis
dans la rsolution de travailler, de concert avec notre roi, non pas 
des biens passagers, mais  la condition mme du royaume; dtermins 
voir enfin tous nos concitoyens, dans tous les ordres, jouir des
innombrables avantages que la nature et la libert nous promettent, 
soulager le peuple souffrant des campagnes,  remdier au dcouragement
de la misre, qui touffe les vertus et l'industrie, n'estimant rien 
l'gal des lois qui, semblables pour tous, seront la sauvegarde commune;
non moins inaccessibles aux projets de l'ambition personnelle qu'
l'abattement de la crainte; souhaitant la concorde, mais ne voulant
point l'acheter par le sacrifice des droits du peuple; dsirant enfin,
pour unique rcompense de nos travaux, de voir tous les enfants de cette
immense patrie runis dans les mmes sentiments, heureux du bonheur de
tous, et chrissant le pre commun dont le rgne aura t l'poque de la
rgnration de la France.

Le lendemain de la prise de la Bastille, l'Assemble rsolut de demander
pour la troisime fois au roi le renvoi des troupes, et Mirabeau,
s'adressant  la dputation, improvisa ce discours, qui porte  un si
haut degr l'empreinte de son gnie, et qui fut inspir par une colre
non joue:

Eh bien! dites au roi que les hordes trangres dont nous sommes
investis ont reu hier la visite des princes, des princesses, des
favoris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et
leurs prsents; dites-lui que, toute la nuit, ces satellites trangers,
gorgs d'or et de vin, ont prdit dans leurs chants impies
l'asservissement de la France, et que leurs voeux brutaux invoquaient la
destruction de l'Assemble nationale; dites-lui que, dans son palais
mme, les courtisans ont ml leurs danses au son de cette musique
barbare, et que telle fut l'avant-scne de la Saint-Barthlemy.

Dites-lui que ce Henri dont l'univers bnit la mmoire, celui de ses
aeux qu'il voulait prendre pour modle, faisait passer des vivres dans
Paris rvolt, qu'il assigeait en personne, et que ses conseillers
froces font rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris
fidle et affam.

Sur ces entrefaites, on annonce la visite du roi, et quelques historiens
prtendent que ce fut Mirabeau qui conseilla de ne pas applaudir et
ajouta: Le silence des peuples est la leon des rois. Quand mme il
aurait prononc ces paroles qui, avec l'apostrophe  la dputation, sont
les plus fortes qu'il se soit permises publiquement contre le roi, on ne
peut pas dire qu'il ait manqu un instant  son rle de dfenseur du
trne. L'indignation et l'coeurement que lui faisait prouver la
politique de la cour expliquent aisment ces sorties. Et puis, ne
voulait-il pas faire peur  l'entourage de Louis XVI, affirmer une fois
de plus son influence populaire, et, en se mettant au premier rang des
rvolutionnaires, se dsigner plus nettement comme l'homme
indispensable?

Cette intention s'accuse plus clairement, le 16 juillet, quand il
prsente un projet d'adresse au roi pour le renvoi des ministres.
Mounier proteste, au nom de la sparation des pouvoirs, et s'attire
cette rplique, o se trouvent les ides les plus sages, les plus vraies
de Mirabeau, celles aussi qu'il a le plus  coeur:

Vous oubliez que nous ne prtendons point  placer ni dplacer les
ministres en vertu de nos dcrets, mais seulement  manifester l'opinion
de nos commettants sur tel ou tel ministre. Eh! comment nous refuseriez-
vous ce simple droit de dclaration, vous qui nous accordez celui de les
accuser, de les poursuivre, et de crer le tribunal qui devra punir ces
artisans d'iniquits dont, par une contradiction palpable, vous nous
proposez de contempler les oeuvres dans un respectueux silence? Ne
voyez-vous donc pas combien je fais aux gouverneurs un meilleur sort que
vous, combien je suis plus modr? Vous n'admettez aucun intervalle
entre un morne silence et une dnonciation sanguinaire. Se taire ou
punir, obir ou frapper, voil votre systme. Et moi, j'avertis avant de
dnoncer, je rcuse avant de fltrir, j'offre une retraite 
l'inconsidration ou  l'incapacit avant de les traiter de crimes. Qui
de nous a plus de mesure et d'quit?

Mais voyez la Grande-Bretagne: que d'agitation populaire n'y occasionne
pas ce droit que vous rclamez! C'est lui qui a perdu l'Angleterre....
L'Angleterre est perdue! Ah! grand Dieu! quelle sinistre nouvelle! Eh!
par quelle latitude s'est-elle donc perdue, ou quel tremblement de
terre, quelle convulsion de la nature a englouti cette le fameuse, cet
inpuisable foyer de si grands exemples, cette terre classique des amis
de la libert? Mais vous me rassurez.... L'Angleterre fleurit encore
pour l'ternelle instruction du monde: l'Angleterre dveloppe tous les
germes d'industrie, exploite tous les filons de la prosprit humaine,
et tout  l'heure encore elle vient de remplir une grande lacune de sa
constitution avec toute la vigueur de la plus nergique jeunesse, et
l'imposante maturit d'un peuple vieilli dans les affaires publiques....
Vous ne pensiez donc qu' quelques discussions parlementaires (l, comme
ailleurs, ce n'est souvent que du partage, qui n'a gure d'autre
importance que l'intrt de la loquacit); ou plutt c'est apparemment
la dernire dissolution du parlement qui vous effraie.

Nous avons dit que Mirabeau faisait peu de cas des principes
mtaphysiques, et il le prouva en s'abstenant de paratre  la nuit du
4 aot et en blmant autant qu'il le pouvait sans se dpopulariser, non
l'insuffisance des sacrifices consentis, mais l'enthousiasme avec lequel
on avait procd. Il n'en parle jamais qu'avec mauvaise humeur, comme
d'une purilit. Il fut cependant rapporteur du Comit charg d'laborer
la Dclaration des droits, mais rapporteur plus docile que convaincu.
Tantt il demande l'ajournement, tantt que la dclaration ne figure pas
en tte, mais  la fin de la Constitution. Il faut lire dans Etienne
Dumont combien Mirabeau et ses collaborateurs se moquaient du rapport
qu'il dposa. Cette mtaphysique leur semble un jouet d'enfant.

Il tait encourag dans son mpris pour l'ide rvolutionnaire par
Etienne Dumont et les Genevois pdants qui l'entouraient, mais surtout
par son intime, le comte de La Marck, prince d'Arenberg, tranger dput
au parlement franais par suite d'un vieux droit fodal, ancien
serviteur de l'Autriche, conseiller de la reine, ami de Mercy-Argenteau
et me de ce que le peuple appelait justement le comit autrichien. Le
comte Auguste de La Marck, dit Madame Campan, se dvoua  des
ngociations utiles au roi auprs des chefs des factieux. Ce fin
diplomate, cet intrigant mrite capta bientt la confiance de Mirabeau,
quoiqu'il siget  l'extrme droite: Avec un aristocrate comme vous,
lui disait Mirabeau, je m'entendrai toujours facilement. La Marck fut
charm de trouver si monarchique celui qu'il prenait pour un dmagogue.
Il caressa son rve d'tre ministre et lui reprocha son opposition:
Mais, rpondait Mirabeau, quelle position m'est-il donc possible de
prendre? Le gouvernement me repousse, et je ne puis que me placer dans
le parti de l'opposition, qui est rvolutionnaire, ou risquer de perdre
ma popularit qui est ma force.

C'est  ce moment, encore pur d'argent, qu'il prononce son discours sur
le _veto_ (1er septembre), qui reflte fidlement ses hsitations et ses
contradictions intimes.

Son raisonnement est celui-ci:

Le roi a les mmes intrts que le peuple: ce qu'il fait pour lui-mme,
il le fait pour le peuple. Or les reprsentants peuvent former une
aristocratie dangereuse pour la libert. C'est contre cette aristocratie
que le _veto_ est ncessaire. Les reprsentants auront aussi leur
_veto_, le refus de l'impt.

C'est la thorie de la _dmocratie royale_ que nous connaissons dj.--
Voici l'objection telle que Mirabeau la prsente:

Quand le roi refuse de sanctionner la loi que l'Assemble nationale lui
propose, il est  supposer qu'il juge que cette loi est contraire aux
intrts nationaux, ou qu'elle usurpe sur le pouvoir excutif qui rside
en lui et qu'il doit dfendre; dans ce cas, il en appelle  la nation,
elle nomme une nouvelle lgislature, elle confie son voeu  ses nouveaux
reprsentants, par consquent elle prononce; il faut que le Roi se
soumette ou qu'il dnie l'autorit du tribunal suprme auquel lui-mme
en avait appel.

Et il avoue la toute-puissance de cette objection en termes curieux, qui
montrent combien peu il se laissait prendre  ses propres sophismes:

Cette objection est trs spcieuse, et _je ne suis parvenu  en sentir
la faiblesse_ qu'en examinant la question sous tous ses aspects; mais on
a pu dj voir et l'on remarquera davantage encore:

1 Qu'elle suppose faussement qu'il est impossible qu'une seconde
lgislature n'apporte pas le voeu du peuple;

2 Elle suppose faussement que le roi sera tent de prolonger son
_veto_ contre le voeu connu de la nation;

3 Elle suppose que le _veto suspensif_ n'a point d'inconvnient,
tandis qu' plusieurs gards il a les mmes inconvnients que si l'on
n'accordait au roi aucun _veto_.

Si le roi n'a pas le droit de s'opposer  certaines lois, il les
excutera  contre-coeur; peut-tre mme usera-t-il de violence ou de
corruption envers l'Assemble. Si, au contraire, il a sanctionn des
lois, il s'est engag par cela mme  les faire excuter fidlement.
C'est ainsi que le _veto_ devient le _Palladium_ des liberts publiques,
d'aprs Mirabeau.

Il reprend donc l'attitude qu'il avait prise lors de la discussion sur
la dnomination de l'Assemble. Ce n'est plus l'homme qui apostropha
Dreux-Brz, c'est un candidat  la faveur royale.

Le peuple de Paris, qui n'tait pas dans le secret, ne voulut pas en
croire ses oreilles: le soir mme on rptait au Palais-Royal que
Mirabeau avait parl contre l'infme _veto_.

Cependant La Marck prenait chaque jour plus d'influence sur l'idole
populaire. En septembre 1789, peu aprs ce discours, il lui prta
cinquante louis et s'engagea  renouveler ce prt chaque mois. Il acquit
ainsi le droit de morigner le grand orateur, et il en usa: Dans
plusieurs circonstances dit-il, lorsque je fus irrit de son langage
rvolutionnaire  la tribune, je m'emportai contre lui avec beaucoup
d'humeur.... Eh bien! je l'ai vu alors rpandre des larmes comme un
enfant et exprimer sans bassesse son repentir avec une sincrit sur
laquelle on ne pouvait se tromper. Il est le mentor de Mirabeau, qui
lui crit: Je boite sans soutien quand j'ai t vingt-quatre heures
sans vous voir. Et: Allez, mon cher comte, et faites  votre tte, car
vous en savez plus que moi, et votre jugement exquis vaut mieux que
toute la verve de l'imagination ou les lans de la sensibilit toujours
mobile. Ce La Marck fut le mauvais gnie de Mirabeau: il l'enfona
chaque jour davantage dans les ides de la raction, lui faisant honte
de ses tendances librales, surveillant svrement son loquence
factieuse. Veut-on une preuve de cette influence? Ds que La Marck
s'absente, voyage, Mirabeau s'mancipe, et La Marck crit qu'il est
afflig de le voir rentrer de plus en plus dans les ides
rvolutionnaires. Mais ds que le tentateur revient, Mirabeau se modre
et se calme.

Aprs les journes des 5 et 6 octobre (auxquelles il ne prit aucune
part, puisqu'il passa ces deux jours chez La Marck), il remit  celui-ci
un mmoire pour _Monsieur_, o il conseille au roi de se retirer en
Normandie, d'y appeler l'Assemble, et dans ses conversations avec son
ami, il va jusqu' demander et appeler de ses voeux la guerre civile
qui retrempe les mes. Tout le mois d'octobre se passe en intrigues;
on lui laisse entrevoir le ministre, et nanmoins la reine dit  La
Marck: Nous ne serons jamais assez malheureux, je pense, pour tre
rduits  la pnible extrmit de recourir  Mirabeau. Cependant, il a
besoin d'une grande place trs lucrative. On lui propose l'ambassade de
Constantinople: il refuse. La Fayette lui offre cinquante mille francs
pris sur la partie de la liste civile dont il a la disposition. Mais ce
qu'il veut, c'est le ministre. Enfin il va faire sauter Necker sur la
question des subsistances et il espre le remplacer, quand ses
esprances sont  jamais brises par le dcret de l'Assemble du 7
novembre 1789, qui interdit l'accs du ministre aux dputs. A cette
occasion, il pronona un discours loquent, ironique, dsespr. Aprs
avoir brivement rsum sa doctrine et montr l'utilit d'un ministre
pris dans le Parlement, il dclara ces principes si vidents que la
proposition devait avoir un but secret, qu'elle devait viser ou l'auteur
de la motion ou lui-mme: Je dis d'abord l'auteur de la motion, parce
qu'il est possible que sa modestie embarrasse ou son courage mal
affermi aient redout quelque grande marque de confiance, et qu'il ait
voulu se mnager le moyen de la refuser en faisant admettre une
exclusion gnrale. (Ironie crasante: il s'agit d'un Blin!) .... Voici
donc, Messieurs, l'amendement que je vous propose: c'est de borner
l'exclusion demande  M. de Mirabeau, dput des communes de la
snchausse d'Aix. Quel commentaire  ce discours que la lecture des
lettres de Mirabeau de septembre  octobre, dont chaque ligne exprime
son dsir fivreux d'tre ministre! Le dcret de l'Assemble fut pour
lui un coup terrible.

C'est en mars 1790 que la cour se dcide enfin  faire demander  La
Marck par l'intermdiaire de Mercy-Argenteau, de revenir en France (il
tait aux Pays-Bas), et d'offrir  Mirabeau, non pas le ministre, mais
la fonction de conseiller secret. Mene  l'insu du cabinet, la
ngociation aboutit, et Mirabeau remet un plan crit (10 mars 1790): il
s'agit surtout de faire vader le roi et de traiter avec La Fayette, ou
de l'carter et de le perdre. La reine, enchante, offre de payer les
dettes de Mirabeau, 208.000 livres. Le roi remet  La Marck, pour
Mirabeau, quatre bons de 250.000 livres chacun, payables  la fin de la
lgislature. Mirabeau ne devait jamais toucher ce million, puisqu'il
mourut avant cette date; mais il toucha des appointements fixes de 6.000
francs par mois, plus 300 francs pour son secrtaire et confident De
Comps. Quand ces conditions furent fixes, il laissa chapper, dit La
Marck, une ivresse de bonheur, dont l'excs je l'avoue m'tonna un peu.
Il prit, malgr les reprsentations de La Marck, un grand train de
maison, chevaux, domestiques, table ouverte, et fit des achats
considrables de livres rares, dont il avait la passion. Enfin, le 3
juillet 1790, il eut avec la reine,  Saint-Cloud, une entrevue secrte
dont il sortit enthousiasm pour la fille de Marie-Thrse ... le seul
homme que le roi ait prs de lui. Il remit des notes secrtes pleines
de conseils conformes  sa politique machiavlique, poussant le roi 
renvoyer Necker, ce qu'on voulait bien, et  l'appeler lui-mme au
ministre, ce qu'on ne voulait  aucun prix. Il dut le comprendre, se
rsigna  son rle mystrieux et resta le chef d'une camarilla obscure.
Il voulait du moins que son autorit ft, sinon apparente, du moins
srieuse et durable, et il proposait en ces termes la formation d'un
_ministre secret_:

Puisqu'on est rduit  choisir de nouveaux ministres, on doublerait
sur-le-champ leurs forces, ou plutt on aurait un _ministre secret_ 
l'abri des orages, susceptible d'une grande dure, propre  correspondre
et avec la cour et avec les conseillers du dehors, capable des
combinaisons les plus habiles, et dont les ministres, sans que leur
amour-propre en ft bless, ne seraient que les organes; car l'art de
s'emparer de l'esprit des chefs, l'art de les matriser sans qu'ils le
voulussent, sans mme qu'ils s'en doutassent, serait le premier trait
d'habilet des hommes dont je veux parler.... De tels hommes pourraient
avoir les rapports les plus tendus, sans qu'aucune de leurs liaisons
veillt la mfiance. Livrs  une longue carrire, ils conserveraient,
d'un ministre  l'autre, le fil des mmes ides, des mmes projets, et
l'on pourrait enfin tablir l'art de gouverner sur des bases
permanentes.

Il n'obtint mme pas ce ministre secret, il ne fut mme pas un
conseiller cout; on lisait ses _notes_ et on n'en tenait pas compte;
on ne comprenait mme pas  quel grand politique on avait affaire. Eh
quoi! disait-il amrement, en nul pays du monde la balle ne viendra-t-
elle donc au joueur? Et voici comment il apprciait cette cour 
laquelle il se vendait: Du ct de la cour, oh! quelles balles de
coton! quels ttonneurs! quelle pusillanimit! quelle insouciance! quel
assemblage grotesque de vieilles ides et de nouveaux projets, de
petites rpugnances et de dsirs d'enfants, de volonts et de
_nolonts_, d'amour et de haines avortes!... Ils voudraient bien
trouver, pour s'en servir, des tres amphibies qui, avec le talent d'un
homme, eussent l'me d'un laquais.

Il mprise ceux qui sont aux affaires: Jamais des animalcules plus
imperceptibles n'essayrent de jouer un plus grand drame sur un plus
vaste thtre. Ce sont des cirons qui imitent les combats des gants.
Quant  l'Assemble, dont il ne peut obtenir l'estime, il la hait et,
dans son grand mmoire de dcembre 1790, qui est tout un plan de
gouvernement par la corruption, il indique cyniquement les moyens de
perdre l'Assemble trop populaire: J'indiquerai, dit-il, quelques
moyens de lui tendre des piges pour dvoiler ceux qu'elle prpare  la
nation; d'embarrasser sa marche pour montrer son impuissance et sa
faiblesse; d'exciter sa jalousie pour veiller celle des corps
administratifs; enfin, de lui faire usurper de plus en plus tous les
pouvoirs pour faire redouter sa tyrannie. Ici, ne craignons pas de le
dire, il est un tratre, et il excuse d'avance ceux qui expulseront ses
cendres du Panthon.

Ainsi, conseiller secret de la cour, mais conseiller  demi ddaign,
orateur _pay, mais non vendu_, en ce sens qu'il ne changeait pas
d'opinion pour de l'argent, mais qu'il recevait le salaire de ses
services, prement dsireux d'tre ministre et dsesprant de le
devenir,  la fin ennemi haineux de cette assemble dont il ne pouvait
forcer la confiance, tel il fut depuis le 10 mars 1790 jusqu' sa mort,
et c'est  cette lumire qu'il faut lire ses discours. En voici trois,
que nous examinerons rapidement  ce point de vue: le discours sur le
droit de paix et de guerre (20 et 22 mai 1790); le discours sur
l'adoption du drapeau tricolore (21 octobre 1790), et le discours sur le
projet de loi relatif aux migrs (28 fvrier 1791).

On sait dans quelles circonstances la discussion fut ouverte sur le
droit de paix et de guerre. L'Angleterre armait contre l'Espagne: le
ministre franais, allguant le pacte de famille, demanda les fonds
ncessaires pour armer quatorze vaisseaux. Mais  qui appartient le
droit de dclarer la guerre? A la nation, d'aprs Lameth, Barnave et les
patriotes. Au roi, d'aprs Mirabeau, et il prononce un discours confus,
embarrass, louche, o il met en lumire, l'inconvnient d'accorder ce
droit au Corps lgislatif:

Voyez les assembles politiques; c'est toujours sous le charme de la
passion qu'elles ont dcrt la guerre. Vous le connaissez tous, le
trait de ce matelot qui fit, en 1740, rsoudre la guerre de l'Angleterre
contre l'Espagne. _Quand les Espagnols m'ayant mutil, me prsentrent
la mort, je recommandai mon me  Dieu et ma vengeance a ma patrie_.
C'tait un homme bien loquent que ce matelot; mais la guerre qu'il
alluma n'tait ni juste ni politique: ni le roi d'Angleterre ni les
ministres ne la voulaient; l'motion d'une assemble, quoique moins
nombreuse et plus assouplie que la ntre aux combinaisons de
l'insidieuse politique, en dcida....

Ecartons, s'il le faut, les dangers des dissensions civiles. Eviterez-
vous aussi facilement celui des lenteurs des dlibrations sur une telle
matire? Ne craignez-vous pas que votre force publique ne soit
paralyse, comme elle l'est en Pologne, en Hollande et dans toutes les
Rpubliques? Ne craignez-vous pas que cette lenteur n'augmente encore,
soit parce que notre constitution prend insensiblement les formes d'une
grande confdration, soit parce qu'il est invitable que les
dpartements n'acquirent une grande influence sur le Corps lgislatif?
Ne craignez-vous pas que le peuple, tant instruit que ses reprsentants
dclarent la guerre en son nom, ne reoive par cela mme une impulsion
dangereuse vers la dmocratie, ou plutt l'oligarchie; que le voeu de la
guerre et de la paix ne parte du sein des provinces, ne soit compris
bientt dans les ptitions, et ne donne  une grande masse d'hommes
toute l'agitation qu'un objet aussi important est capable d'exciter? Ne
craignez-vous pas que le Corps lgislatif, malgr sa sagesse, ne soit
port  franchir lui-mme les limites de ses pouvoirs par les suites
presque invitables qu'entran l'exercice du droit de la guerre et de
la paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succs d'une guerre
qu'il aura vote, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix
des gnraux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne
porte sur toutes les dmarches du monarque cette surveillance inquite
qui serait par le fait un second pouvoir excutif?

Ne comptez-vous encore pour rien l'inconvnient d'une assemble non
permanente, oblige de se rassembler dans le temps qu'il faudrait
employer  dlibrer; l'incertitude, l'hsitation qui accompagneront
toutes les dmarches du pouvoir excutif, qui ne saura jamais jusqu'o
les ordres provisoires pourront s'tendre; les inconvnients mme d'une
dlibration publique sur les motifs de faire la guerre ou la paix,
dlibrations dont tous les secrets d'un Etat (et longtemps encore nous
aurons de pareils secrets) sont souvent les lments?

Le roi aura donc le droit de paix et de guerre, mais avec l'obligation
de convoquer aussitt le Corps lgislatif, qui sigera pendant toute la
guerre et runira auprs de lui la garde nationale.

Or, quel tait le but de Mirabeau en prononant ce discours? De trancher
une question de mtaphysique gouvernementale? Il la jugeait sans doute
peu importante. Mais, attach  la cour depuis le 10 mars, il cherchait
 raliser les plans secrets qu'il lui soumettait. Tous ces plans se
rsument en ceci: que le roi se retire dans une place forte, et
qu'entour de l'arme il commence, s'il le faut, cette guerre civile
qui retrempe les mes. En attribuant au roi le droit de paix et de
guerre, Mirabeau ne songe qu' lui donner le commandement de la force
arme. La Marck l'avoue: L'autorit du roi, dit-il, ne pouvait tre
rtablie que par la force arme; il fallait donc mettre cette force  sa
disposition. L'opinion de Mirabeau sur le droit de paix et de guerre,
qui est sans doute, de tous ses travaux lgislatifs, celui qui lui a
fait le plus d'honneur, n'avait pas d'autre but.

Ce n'est pas sans hsitations que Mirabeau s'tait dcid  cette
dmarche, exige sans doute par la cour, et dont il sentait toute la
gravit. La veille il avait sond les dispositions de ses ennemis, les
Triumvirs. Il tait venu, dit Alexandre de Lameth, s'asseoir sur le
banc immdiatement au-dessus du mien, afin de pouvoir causer avec moi.
--Eh bien! lui dis-je, nous allons donc tre demain en dissentiment, car
on assure que le dcret que vous proposerez ne sera gure dans les
principes....--Qui a pu vous dire cela? Je n'ai communiqu mon projet 
personne.--Si l'on ne m'a pas dit la vrit, il ne tient qu' vous de
me dtromper; montrez-le moi.--Si vous voulez nous coaliser, j'y
consens, rpond Mirabeau en se penchant vers moi.--Mais nous sommes
tous coaliss, repris-je  mon tour, car si vous voulez sincrement la
libert et le bien public, vous nous trouverez toujours  ct de vous.
--Ce n'est pas ici le lieu de nous expliquer, ajouta-t-il; mais, si
vous voulez aller dans le jardin des Feuillants, je vous y suivrai. Je
m'y rendis, et il vint promptement m'y rejoindre. Il me fit lire son
dcret; je ne le trouvais point clair, je le combattis. Il rpliqua par
l'exposition de ses motifs. Nous ne pmes nous accorder et, comme il
n'tait pas sans inconvnient d'tre aperu en conversation suivie avec
Mirabeau, je lui proposai de se rendre le soir chez Laborde, o il me
trouverait avec Duport et Barnave.

L on chercha  sduire Mirabeau en lui offrant toute la gloire de la
prochaine discussion. Il paraissait tent, mais rptait qu'il avait des
engagements, et disait qu'il _avait fait le calcul des voix_, qu'il
tait sr de la victoire.

On sait comment, au contraire, il fut vaincu par Barnave, mais sut se
mnager une retraite en faisant remettre la discussion au lendemain, et,
le lendemain, obtint un succs d'loquence qui masqua sa dfaite.

Il fit plus: il trouva moyen de dsavouer et d'altrer son discours pour
ressaisir la popularit qui lui chappait. Impopulaire en effet, il
tait perdu, et la cour le repoussait ddaigneusement. Or, quand on sut
au dehors dans quel sens il avait parl, ce fut une explosion de
surprise et de douleur. C'est alors qu'on cria dans les rues le fameux
libelle: _Grande trahison dcouverte du comte de Mirabeau_, o on
disait: Prends garde que le peuple ne fasse distiller dans ta gueule de
vipre de l'or, ce nectar brlant, pour teindre  jamais la soif qui te
dvore; prends garde que le peuple ne promne ta tte, comme il a port
celle de Foullon, dont la bouche tait remplie de foin. Le peuple est
lent  s'irriter, mais il est terrible quand le jour de sa vengeance est
arriv; il est inexorable, il est cruel ce peuple,  raison de la
grandeur des perfidies,  raison des esprances qu'on lui fait
concevoir,  raison des hommages qu'on lui a surpris.

Effray de son impopularit naissante, il modifia son discours pour
l'impression et l'envoya, ainsi modifi, aux 83 dpartements. Dans le
texte du _Moniteur_, il dniait formellement au Corps lgislatif le
droit de dlibrer directement sur la paix et sur la guerre; dans le
texte destin aux dpartements, il dplaait la question et se demandait
seulement s'il tait juste que le Corps lgislatif dlibrt
_exclusivement_, et se bornait  proposer que le roi concourt  la
dclaration de guerre. Mirabeau, videmment, se rtractait, mais ne
voulait point paratre le faire. Alexandre de Lameth publia alors une
brochure intitule: _Examen du discours du comte de Mirabeau sur la
question du droit de paix et de guerre_, par Alexandre Lameth, dput 
l'Assemble nationale, juin 1790. Il y dvoile la mauvaise foi de
Mirabeau et publie, en deux colonnes parallles, les deux ditions de
son discours, en soulignant les passages modifis.

Voici quelques-uns de ces passages:

Dans son discours, Mirabeau avait dit que les hostilits de fait taient
la mme chose que la guerre, et que le Corps lgislatif, ne pouvant
empcher ces hostilits, ne pouvait empcher la guerre. Il imprime
maintenant _tat de guerre_ partout o il avait mis _guerre_ et il prend
_tat de guerre_ dans le sens d'_hostilit de fait_, disant que si le
Parlement ne peut pas empcher l'tat de guerre, il peut empcher la
guerre, mais  condition d'tre d'accord avec le roi, ce qui est juste
l'oppos de ce qu'il avait dit  la tribune.

Dans la premire dition on lit:

Faire dlibrer directement le Corps lgislatif sur la paix et sur la
guerre..., ce serait faire d'un roi de France un stathouder, etc.

2e d.: Faire dlibrer _exclusivement_ le Corps lgislatif, etc.

1re d.: Ce serait choisir, entre deux dlgus de la nation celui qui...
est cependant le moins propre sur une telle matire  prendre des
dlibrations utiles.

2e d.: ... celui qui ne peut cependant prendre seul et exclusivement
de l'autre des dlibrations utiles sur cette matire.

Ces contradictions peu honorables s'expliquent d'elles-mmes sans se
justifier, si l'on connat la politique secrte de Mirabeau, qui est de
tromper le peuple pour son bien, c'est--dire pour le roi, puisque le
roi, c'est le peuple.

C'est pour reconqurir cette popularit qui lui chappe et pour masquer
sa servitude que, parfois, il retrouve des accents de tribun, et,
oubliant son rle d'homme pay, soulage sa conscience par une magnifique
apologie de la Rvolution. Tel il apparat quand, le 21 octobre 1790, il
glorifie avec colre le drapeau tricolore que l'on hsitait  substituer
au drapeau blanc sur la flotte nationale:

H bien, parce que je ne sais quel succs d'une tactique frauduleuse
dans la sance d'hier a gonfl les coeurs contre-rvolutionnaires, en
vingt-quatre heures, en une nuit, toutes les ides sont tellement
subverties, tous les principes sont tellement dnaturs, on mconnat
tellement l'esprit public, qu'on ose dire  vous-mmes,  la face du
peuple qui nous entend, qu'il est des prjugs antiques qu'il faut
respecter, comme si votre gloire et la sienne n'taient pas de les voir
anantir, ces prjugs qu'on rclame! Qu'il est indigne de l'Assemble
nationale de tenir  de telles bagatelles, comme si la langue des signes
n'tait pas partout le mobile le plus puissant pour les hommes, le
premier ressort des patriotes et des conspirateurs, pour le succs de
leur fdration ou de leurs complots! On ose, en un mot, vous tenir
froidement un langage qui, bien analys, dit prcisment: Nous nous
croyons assez forts pour arborer la couleur blanche, c'est--dire la
couleur de la contre-rvolution ... (_Murmures violents de la partie
droite; les applaudissements de la gauche sont unanimes_),  la place
des odieuses couleurs de la libert! Cette observation est curieuse sans
doute, mais son rsultat n'est pas effrayant. Certes, ils ont trop
prsum.... (_Au ct droit:_) Croyez-moi, ne vous endormez pas dans une
si prilleuse scurit, car le rveil serait prompt et terrible!...

(_Au milieu des applaudissements et des murmures, on entend ces mots:
C'est le langage d'un factieux._)

Calmez-vous, car cette imputation doit tre l'objet d'une controverse
rgulire; nous sommes contraires en faits; vous dites que je tiens le
langage d'un factieux. (_Plusieurs voix de la droite: Oui! oui!_)

Monsieur le prsident, je demande un jugement, et je pose le fait....
(_Murmures._) Je prtends, moi, qu'il est, je ne dis pas irrespectueux,
je ne dis pas inconstitutionnel, je dis profondment criminel de mettre
en question si une couleur destine  nos flottes peut tre diffrente
de celle que l'Assemble nationale a consacre, que la nation, que le
roi ont adopte, peut tre une couleur suspecte et proscrite! Je
prtends que les vritables factieux, les vritables conspirateurs sont
ceux qui parlent des prjugs qu'il faut mnager, en rappelant nos
antiques erreurs et les malheurs de notre honteux esclavage?
(_Applaudissements._)

Non, Messieurs, non! leur sotte prsomption sera due; leurs sinistres
prsages, leurs hurlements blasphmateurs seront vains! Elles vogueront
sur les mers, les couleurs nationales! Elles obtiendront le respect de
toutes les contres, non comme le signe des combats et de la victoire,
mais comme celui de la sainte confraternit des amis de la libert sur
toute la terre, et comme la terreur des conspirateurs et des tyrans!...

Vertement tanc par son ami La Marck pour cette sortie dmagogique, il
lui rpond avec orgueil: Hier, je n'ai point t un dmagogue; j'ai t
un grand citoyen, et peut-tre un habile orateur. Quoi! ces stupides
coquins, enivrs d'un succs de pur hasard, nous offrent tout platement
la contre-rvolution, et l'on croit que je ne tonnerai pas! En vrit,
mon ami, je n'ai nulle envie de livrer  personne mon honneur et  la
cour ma tte. Si je n'tais que politique, je dirais: J'ai besoin que
ces gens-l me craignent. Si j'tais leur homme, je dirais: Ces gens-
l ont besoin de me craindre. Mais je suis un bon citoyen, qui aime la
gloire, l'honneur et la libert avant tout, et, certes, Messieurs du
rtrograde me trouveront toujours prt  les foudroyer.

Hlas! une des causes de cette grande colre, c'tait aussi qu'il avait
appris que la course faisait conseiller,  son insu, par Bergasse.
Bless, indign, il fut pour un instant l'homme que le peuple croyait
voir en lui. Mais cet accs d'indpendance tomba vite; on revint  lui,
et il se justifia, s'excusa: Mon discours, crit-il  la cour, qu'une
attaque violente rendit trs vif, c'est--dire trs oratoire, fut
cependant tourn tout entier vers l'loge du monarque. Voil ma
conduite; qu'on la juge!

Ds lors, le _ministre secret_ resta docile et ne pronona plus de
discours rvolutionnaires. Il rendit  l'Assemble mpris pour mpris,
toujours souponn, toujours applaudi, s'enfonant davantage dans les
intrigues secrtes et se faisant l'illusion qu'on allait excuter ses
plans. Quand le Comit de constitution proposa une loi contre les
migrs, il s'leva avec force contre cette loi qui,  ses yeux, avait
surtout l'inconvnient de mettre entre les mains de l'Assemble une
prrogative du pouvoir excutif. Il combattit la motion avec hauteur:

La formation de la loi, dit-il, ne pouvant se concilier avec les excs,
de quelque espce qu'ils soient, l'excs du zle est aussi peu fait pour
prparer la loi que tous autres excs. Ce n'est pas l'indignation qui
doit proposer la loi, c'est la rflexion, c'est la justice, c'est
surtout elle qui doit la porter; vous n'avez pas voulu faire  votre
comit de constitution l'honneur que les Athniens firent  Aristide,
vous n'avez pas voulu qu'il ft le propre juge de la moralit de son
projet de loi; mais le frmissement qui s'est manifest dans l'Assemble
en l'entendant a montr que vous tiez aussi bons juges de cette
moralit qu'Aristide lui-mme, et que vous aviez bien fait de vous en
rserver la juridiction. Je ne ferai pas  l'Assemble cette injure, de
croire qu'il soit ncessaire de dmontrer que les trois articles qu'il
vous propose auraient pu trouver une digne place dans le code de Dracon,
mais que certes ils n'entreront jamais dans les dcrets de l'Assemble
nationale de France.

Ce que j'entreprendrais de dmontrer peut-tre, si la discussion
portait sur cet aspect de la question, c'est que la barbarie mme de la
loi qu'on vous propose est la plus haute preuve de l'impraticabilit de
cette loi. (_On crie d'une partie du ct gauche: non; et
applaudissements du reste de la salle._) J'entreprendrai de dmontrer et
je le ferai, si l'occasion s'en prsente, que nul autre mode lgal,
puisqu'on veut donner cette pithte de lgal, puisqu'on l'a donne
jusqu'ici du moins  toutes les promulgations faites par les autorits
lgitimes, et qu'aucun autre mode lgal qu'une commission dictatoriale
n'est possible contre les migrations. Certes je n'ignore pas qu'il est
des cas urgents, qu'il est des situations critiques o des mesures de
police sont indispensablement ncessaires, mme contre les principes,
mme contre les lois reues: c'est l la dictature de la ncessit.
Comme la socit ne doit tre considre alors que comme un homme tout-
puissant dans l'tat de nature, certes, cette mesure de police doit tre
prise, on n'en doute pas. Or le corps lgislatif formera la loi; ds
lors que cette proposition aura reu la sanction du contrleur de la loi
ou du chef suprme de la police sociale, nul doute que cette mesure de
police ne soit aussi sacre, tout aussi lgitime, tout aussi obligatoire
que toute autre ordonnance sociale. Mais entre une mesure de police et
une loi, il est une distance immense; et vous le sentez assez, sans que
j'aie besoin de m'expliquer davantage.

Messieurs, la loi sur les migrations est, je le rpte, une chose hors
de votre puissance, d'abord en ce qu'elle est impraticable, c'est--dire
infaisable; et il est hors de votre sagesse de faire une loi que vous ne
pouvez pas faire excuter, et je dclare que moi-mme, en anarchisant
toutes les parties de l'empire, il m'est prouv, par la srie
d'expriences de toutes les histoires, de tous les temps et de tous les
gouvernements, que, malgr l'excution la plus tyrannique, la plus
concentre dans les mains des Busiris, une loi contre les migrants a
toujours t inexcute, parce qu'elle a toujours t inexcutable.
(_Applaudissements, murmures._) Une mesure de police statue et mise 
excution par une autorit lgitime est sans doute dans votre puissance.

Il resterait  examiner s'il est dans votre devoir, c'est--dire s'il
est utile et convenable, si vous voulez appeler et retenir en France les
hommes autrement que par le bnfice des lois, autrement que par le seul
attrait de la libert. Car, encore une fois, de ce que vous pouvez
prendre une mesure, il ne s'ensuit pas que vous deviez statuer sur cette
mesure de police; c'est donc une toute autre question, et si je
m'tendais davantage sur ce point, je ne serais plus dans la question.
La question est de savoir si le projet que propose le comit est
dlibrable, et je le nie. Je le nie, dclarant que, dans mon opinion
personnelle (ce que je demanderais  dvelopper, si j'en trouvais
l'occasion), je serais, et j'en fais serment, dli  mes propres yeux
de tout serment de fidlit envers ceux qui auraient eu l'infamie
d'tablir une inquisition dictatoriale. (_Applaudissements; murmures du
ct gauche._)

Certes, la popularit que j'ai ambitionne (_murmures  gauche_), et
dont j'ai eu l'honneur de jouir comme un autre, n'est pas un faible
roseau, c'est un chne dont je veux enfoncer la racine en terre, c'est-
-dire dans l'imperturbable base des principes de la raison et de la
justice.

Je pense que je serais dshonor  mes propres yeux, si, dans aucun
moment de ma vie, je cessais de repousser avec indignation le droit, le
prtendu droit de faire une loi de ce genre: entendons-nous; je ne dis
pas de statuer sur une mesure de police, mais de faire une loi contre
les migrations et les migrants: je jure de ne lui obir dans aucun
cas, si elle tait faite. J'ai l'honneur de vous proposer le dcret
suivant:

L'Assemble nationale, ou le rapport de son Comit de constitution,
considrant qu'aucune loi sur les migrants ne peut se concilier avec
les principes de sa Constitution, passe  l'ordre du jour. (_Grands
murmures du ct gauche._)

Dans cette phrase souvent rpte: _Je jure de ne lui obir en aucun
cas_, la lecture des notes secrtes nous montre autre chose qu'une
figure oratoire. Mirabeau tendait  dconsidrer les dcrets de cette
Assemble qu'il voulait perdre et ruiner, parce qu'elle rpugnait  sa
politique contre-rvolutionnaire. Ce discours est la formule
parlementaire des thories dont il entretenait le comte de La Marck et
la reine.

Nous avons dit que ce n'tait pas aux principes de la morale ternelle,
 la conscience humaine, que Mirabeau demandait son inspiration
oratoire. Met-il en lumire une seule grande vrit dans les discours
que nous avons cits? La forme est vhmente, le fonds est une srie
d'arguments ingnieusement combins, mais tous emprunts au sentiment de
l'intrt. Prenons maintenant le discours le plus clbre de Mirabeau,
et, dans ce discours, les passages que l'on cite comme chefs-d'oeuvre
d'loquence.

Deux emprunts successifs avaient chou. Necker propose un plan de
finances ralisant diverses conomies, mais dont la mesure la plus grave
tait un impt provisoire d'un quart du revenu. Mirabeau, trs
habilement, propose de voter ce plan auquel on n'a rien  substituer
immdiatement, et d'en laisser la responsabilit au ministre (26
septembre 1789):

.... Deux sicles de dprdation, dit Mirabeau, et de brigandages ont
creus le gouffre o le royaume est prs de s'engloutir; et il faut le
combler, ce gouffre effroyable. Eh bien! voici la liste des
propritaires franais: choisissez parmi les plus riches, afin de
sacrifier moins de citoyens, mais choisissez; car ne faut-il pas qu'un
petit nombre prisse pour sauver la masse du peuple? Allons, ces deux
mille notables possdent de quoi combler le dficit; ramenez l'ordre
dans vos finances, la paix et la prosprit dans le royaume; frappez,
immolez sans piti ces tristes victimes, prcipitez-les dans l'abme; il
va se refermer.... Vous reculez d'horreur ... hommes inconsquents,
hommes pusillanimes! Eh! ne voyez-vous donc pas qu'en dcrtant la
banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant invitable
sans la dcrter, vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel;
car, enfin, cet horrible sacrifice ferait du moins disparatre le
_dficit_. Mais croyez-vous, parce que vous n'aurez pas pay, que vous
ne devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers, les millions d'hommes
qui perdront en un instant, par l'explosion terrible ou par ses contre-
coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-tre leur
unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de
votre crime? Contemplateurs stoques des maux incalculables que cette
catastrophe vomira sur la France; impassibles gostes qui pensez que
les convulsions du dsespoir et de la misre passeront comme tant
d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes,
tes-vous bien srs que tant d'hommes sans pain vous laisseront
tranquillement savourer les mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le
nombre, ni la dlicatesse?... Non, vous prirez, et dans la
conflagration universelle que vous ne frmissez pas d'allumer, la perte
de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos dtestables
jouissances....

Votez donc ce subside extraordinaire; puisse-t-il tre suffisant! Votez-
le, parce que, si vous avez des doutes sur les moyens, doutes vagues et
non clairs, vous n'en avez pas sur sa ncessit, et sur notre
impuissance  le remplacer, immdiatement du moins. Votez-le, parce que
les circonstances publiques ne souffrent aucun retard, et que nous
serions comptables de tout dlai. Gardez-vous de demander du temps, le
malheur n'en accorde jamais.... Eh! Messieurs,  propos d'une ridicule
motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection qui n'eut jamais
d'importance que dans les imaginations faibles, ou les desseins pervers
de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu nagure ces mots
forcens: _Catilina est aux portes de Rome, et l'on dlibre!_ Et
certes, il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni prils, ni factions,
ni Rome.... Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est
l; elle menace de consumer, vous, vos proprits, votre honneur ... et
vous dlibrez!

Le succs de Mirabeau fut prodigieux. Il parlait, dit son collgue, le
marquis de Ferrires, avec cet enthousiasme qui matrise le jugement et
les volonts. Le silence du recueillement semblait lier toutes les
penses  des vrits grandes et terribles. Le premier sentiment fit
place  un sentiment plus imprieux; et comme si chaque dput se ft
empress de rejeter de sur sa tte cette responsabilit redoutable dont
le menaait Mirabeau, et qu'il et vu tout  coup devant lui l'abme du
dficit appelant ses victimes, l'Assemble se leva tout entire, demanda
d'aller aux voix et rendit  l'unanimit le dcret.

Assurment, ce discours si brillant, si anim, si rapide, n'est pas
exempt de rhtorique; mais la rhtorique ne dplaisait pas toujours aux
Constituants, et l'_air de bravoure_ qu'on leur chanta les souleva de
leurs bancs. S'ils se laissrent aller  l'enthousiasme, c'est que
Mirabeau leur demandait tout autre chose que leur confiance, un vote de
salut public o sa personne n'tait pour rien. Ces artistes, ces
amateurs de beau langage ne furent-ils pas heureux d'applaudir au talent
de l'orateur, sans avoir  donner  l'homme la marque d'estime qu'ils
lui avaient toujours refuse? Quoi qu'il en soit, notons que, dans cette
belle tirade sur la banqueroute, aucun principe de haute morale ni de
haute politique n'est invoqu; c'est pourquoi, tout en l'admirant, nous
ne craignons pas d'y trouver des traces de dclamation. Cet _abme, ces
hommes qui reculent_, toute cette rhtorique pouvait tre cache par
l'attitude et le geste; elle parat aujourd'hui et nous empche
d'assimiler cette tirade aux beaux endroits des orateurs antiques.

La vraie inspiration de Mirabeau, avons-nous dit, c'est son _moi_. Il
est surtout grand, simple, sincre, quand il parle de lui pour se
dfendre et se louer. Nulle dclamation, nulle recherche; rien de
factice ou d'apprt. coutez-le, quand il rpond  Barnave vainqueur,
le 22 mai 1790:

C'est quelque chose, sans doute, pour rapprocher les oppositions, que
d'avouer nettement sur quoi l'on est d'accord et sur quoi l'on diffre.
Les discussions amiables valent mieux pour s'entendre que les
insinuations calomnieuses, les inculpations forcenes, les haines de la
rivalit, les machinations de l'intrigue et de la malveillance. On
rpand depuis huit jours que la section de l'Assemble nationale qui
veut le concours de la volont royale dans l'exercice du droit de la
paix et de la guerre est parricide de la libert publique; on rpand les
bruits de perfidie, de corruption; on invoque les vengeances populaires
pour soutenir la tyrannie des opinions. On dirait qu'on ne peut, sans
crime, avoir deux avis dans une des questions les plus dlicates et les
plus difficiles de l'organisation sociale. C'est une trange manie,
c'est un dplorable aveuglement que celui qui anime ainsi les uns contre
les autres des hommes qu'un mme but, un sentiment indestructible,
devraient, au milieu des dbats les plus acharns, toujours rapprocher,
toujours runir; des hommes qui substituent ainsi l'irascibilit de
l'amour-propre au culte de la patrie, et se livrent les uns les autres
aux prventions populaires.

Et moi aussi, on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe;
et maintenant on crie dans les rues: _La grande trahison du comte de
Mirabeau_.... Je n'avais pas besoin de cette grande leon pour savoir
qu'il est peu de distance du Capitole  la Roche Tarpienne; mais
l'homme qui combat pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si
aisment pour vaincu. Celui qui a la conscience d'avoir bien mrit de
son pays, et surtout de lui tre encore utile; celui que ne rassasie pas
une vaine clbrit, et qui ddaigne les succs d'un jour pour la
vritable gloire; celui qui veut dire la vrit, qui veut faire le bien
public, indpendamment des mobiles mouvements de l'opinion populaire,
cet homme porte avec lui la rcompense de ses services, le charme de ses
peines et le prix de ses dangers; il ne doit attendre sa moisson, sa
destine, la seule qui l'intresse, la destine de son nom, que du
temps, ce juge incorruptible qui tait justice  tous. Que ceux qui
prophtisaient depuis huit jours mon opinion sans la connatre, qui
calomnient en ce moment mon discours sans l'avoir compris, m'accusent
d'encenser des idoles impuissantes au moment o elles sont renverses,
ou d'tre le vil stipendi des hommes que je n'ai pas cess de
combattre; qu'ils dnoncent comme un ennemi de la Rvolution celui qui
peut-tre n'y a pas t inutile, et qui, cette rvolution ft-elle
trangre  sa gloire, pourrait l seulement trouver sa sret; qu'ils
livrent aux fureurs du peuple tromp celui qui depuis vingt ans combat
toutes les oppressions, qui parlait aux Franais de libert, de
constitution, de rsistance, lorsque ses calomniateurs suaient le lait
des cours et vivaient de tous les prjugs dominants: que m'importe? Les
coups de bas en haut ne m'arrteront pas dans ma carrire.

Cet exorde superbe, digne de l'antique, fora l'admiration des plus
implacables ennemis de Mirabeau. L, rien n'a vieilli, tout est vivant
parce que tout est vrai.

Les mmes qualits apparaissent dans la courte apologie qu'il fit de
lui-mme  propos des prtendues rvlations de l'agent secret, Thouard
de Riolles (11 septembre 1790):

Depuis longtemps, dit-il, mes torts et mes services, mes malheurs et
mes succs, m'ont galement appel  la cause de la libert; depuis le
donjon de Vincennes et les diffrents forts du royaume o je n'avais pas
lu domicile, mais o j'ai t arrt pour diffrents motifs, il serait
difficile de citer un fait, un discours de moi qui ne montrt pas un
grand et nergique amour de la libert. J'ai vu cinquante-quatre lettres
de cachet dans ma famille; oui, Messieurs, cinquante-quatre, et j'en ai
eu dix-sept pour ma part: ainsi vous voyez que j'ai t partag en an
de Normandie. Si cet amour de la libert m'a procur de grandes
jouissances, il m'a donn aussi de grandes peines et de grands
tourments. Quoi qu'il en soit, ma position est assez singulire: la
semaine prochaine,  ce que le Comit me fait esprer, on fera un
rapport d'une affaire o je joue le rle d'un conspirateur factieux;
aujourd'hui on m'accuse comme un conspirateur contre-rvolutionnaire.
Permettez que je demande la division. Conspiration pour conspiration,
procdure pour procdure; s'il faut mme supplice pour supplice,
permettez du moins que je sois un martyr rvolutionnaire.

Inutile de dire que, dans cette circonstance, Mirabeau ne jouait pas la
comdie. La Marck s'y trompa cependant et le flicita cyniquement de son
habile mensonge. Mais Mirabeau s'indigna que son ami n'et pas senti la
sincrit de son accent. En vrit, mon cher comte, lui crivit-il
brutalement, je suis bien catin, mais je ne le suis pas  ce point.

Quand il se dfendit,  propos de la procdure du Chtelet, d'avoir pris
part aux journes du 5 et du 6 octobre 1789, son loquence triste et
vhmente produisit une grande impression qu'aujourd'hui encore on
ressent en lisant ce long et admirable plaidoyer (2 octobre 1790).
L'exorde est un modle de convenance et de dignit:

Ce n'est pas pour me dfendre que je monte  cette tribune; objet
d'inculpations ridicules dont aucune ne m'est prouve et qui
n'tablirait rien contre moi lorsque chacune d'elles le serait, je ne me
regarde point comme accus; car si je croyais qu'un seul homme de sens
(j'excepte le petit nombre d'ennemis dont je tiens  honneur les
outrages) pt me croire accusable, je ne me dfendrais pas dans cette
assemble. Je voudrais tre jug, et votre juridiction se bornant 
dcider si je dois ou ne dois pas tre soumis  un jugement, il ne me
resterait qu'une demande  faire  votre justice, et qu'une grce 
solliciter de votre bienveillance: ce serait un tribunal.

Mais je ne puis pas douter de votre opinion, et si je me prsente ici,
c'est pour ne pas manquer une occasion solennelle d'claircir des faits
que mon profond mpris pour les libelles et mon insouciance trop grande
peut-tre pour les bruits calomnieux ne m'ont jamais permis d'attaquer
hors de cette assemble; qui, cependant, accrdits par la malveillance,
pourraient faire rejaillir sur ceux qui croiront devoir m'absoudre je ne
sais quels soupons de partialit. Ce que j'ai ddaign, quand il ne
s'agissait que de moi, je dois le scruter de prs quand on m'attaque au
sein de l'Assemble nationale, et comme en faisant partie.

Les claircissements que je vais donner, tout simples qu'ils vous
paratront sans doute, puisque mes tmoins sont dans cette assemble, et
mes arguments dans la srie des combinaisons les plus communes, offrent
pourtant  mon esprit, je dois le dire, une assez grande difficult.

Ce n'est pas de rprimer le juste ressentiment qui oppresse mon coeur
depuis une anne, et que l'on force enfin  s'exhaler. Dans cette
affaire, le mpris est  ct de la haine, il l'mousse, il l'amortit,
et quelle est l'me assez abjecte pour que l'occasion de pardonner ne
lui semble pas une jouissance!

Ce n'est pas mme la difficult de parler des temptes d'une juste
rvolution sans rappeler que, si le trne a des torts  excuser, la
clmence nationale a eu des complots  mettre en oubli; car, puisqu'au
sein de l'Assemble le roi est venu adopter notre orageuse rvolution,
cette volont magnanime, en faisant disparatre  jamais les apparences
dplorables que des conseillers pervers avaient donnes jusqu'alors au
premier citoyen de l'empire, n'a-t-elle pas galement effac les
apparences plus fausses que les ennemis du bien public voulaient trouver
dans les mouvements populaires, et que la procdure du Chtelet semble
avoir eu pour premier objet de raviver?

Non, la vritable difficult du sujet est tout entire dans l'histoire
mme de la procdure; elle est profondment odieuse, cette histoire. Les
fastes du crime offrent peu d'exemples d'une sclratesse tout  la fois
si dshonore et si malhabile. Le temps le saura, mais ce secret hideux
ne peut tre rvl aujourd'hui sans produire de grands troubles. Ceux
qui ont suscit la procdure du Chtelet ont fait cette horrible
combinaison que, si le succs leur chappait, ils trouveraient dans le
patriotisme mme de celui qu'ils voulaient immoler le garant de leur
impunit; ils ont senti que l'esprit public de l'offens tournerait  sa
ruine ou sauverait l'offenseur.... Il est bien dur de laisser ainsi aux
machinateurs une partie du salaire sur lequel ils ont compt: mais la
patrie commande ce sacrifice, et, certes, elle a droit encore  de plus
grands.

Je ne vous parlerai donc que des faits qui me sont purement personnels;
je les isolerai de tout ce qui les environne. Je renonce  les clairer
autrement qu'en eux-mmes et par eux-mmes; je renonce, aujourd'hui du
moins,  examiner les contradictions de la procdure et ses variantes,
ses pisodes et ses obscurits, ses superfluits et ses rticences, les
craintes qu'elle a donnes aux amis de la libert et les esprances
qu'elle a prodigues  ses ennemis; son but secret et sa marche
apparente; ses succs d'un moment et ses succs dans l'avenir; les
frayeurs qu'on a voulu inspirer au trne, peut-tre la reconnaissance
que l'on a voulu en obtenir. Je n'examinerai la conduite, les discours,
le silence, les mouvements, le repos d'aucun acteur de cette grande et
tragique scne; je me contenterai de discuter les trois principales
accusations qui me sont faites, et de donner le mot d'une nigme dont
votre comit a cru devoir garder le secret, mais qu'il est de mon
honneur de divulguer.

Ce discours dura plusieurs heures; mais il fut cout dans un religieux
silence, et l'Assemble dcrta qu'il n'y avait pas lieu  accusation.
Jamais,  notre avis, Mirabeau ne fut plus loquent que dans ce long
plaidoyer: c'est que ce jour-l il fut honnte et sincre.




_IV.--MIRABEAU A LA TRIBUNE_


Parmi les discours de Mirabeau, il en est beaucoup dont nous savons
qu'ils furent non seulement prpars, mais entirement ou presque
entirement rdigs par des collaborateurs, le marquis de Cazaux,
Durovenay, Pellenc, Reybaz et surtout Etienne Dumont. C'est le gnie de
Mirabeau qui inspirait et coordonnait les travaux. C'est le gnie de
Mirabeau qui,  la tribune, par l'action et la dcision, leur donnait la
vie [Note: J'ai longuement tudi cette part de la collaboration dans
mon ouvrage sur _Les Orateurs de la Constituante_ (2e d., Paris, F.
Rieder et Cie, 1905-07, in-8, p. 137  168).].

Aujourd'hui que les contemporains ont disparu, comment se faire une ide
de cette action oratoire? Est-il possible de montrer Mirabeau  la
tribune? Pourrions-nous donner autre chose qu'une image de fantaisie?
Bornons-nous  citer quelques souvenirs des contemporains.

Voici d'abord une impression de femme: On remarquait surtout, dit
Madame de Stal, le comte de Mirabeau, et il tait difficile de ne pas
le regarder longtemps, quand on l'avait une fois aperu; son immense
chevelure le distinguait entre tous. On et dit que sa force en
dpendait comme celle de Samson. Son visage empruntait de l'expression 
sa laideur mme; et toute sa personne donnait l'ide d'une puissance
irrgulire, mais enfin d'une puissance telle qu'on se la reprsentait
dans un tribun du peuple. Je vais, dit Dulaure, dcrire la figure de
Mirabeau. Sa stature tait moyenne. Ses membres muscls, ses formes
athltiques, correspondaient  la force de son me. Sa tte volumineuse,
couverte d'une chevelure abondante; de plus son visage, dont les ravages
de la petite vrole avaient dform les traits, constituaient sa
laideur. Mais la largeur de son front, l'vasement de ses temporaux,
signes du gnie, son oeil vif et perant, la chaleur de son action,
embellissaient sa figure, et lui composaient une physionomie loquente
qui subjuguait ses auditeurs, et les disposait d'avance  soumettre leur
opinion  la sienne.

Vergniaud, dans son _Eloge funbre_ de Mirabeau (p. 23), s'exprime
ainsi: D'abord sa prononciation tait lente, sa poitrine semblait
oppresse: on et dit qu'il travaillait  forger la foudre. Bientt son
dbit s'animait, des clairs partaient de ses yeux, sa main menaante
balanait d'un geste terrible les honteux destins des ennemis de la
patrie. Les votes du temple retentissaient des sons de sa voix devenue
clatante; il remplissait la tribune de sa majest, il en tait le
dieu.

Mais c'est Etienne Dumont qui nous donne les dtails les plus prcis:

Il comptait parmi ses avantages son air robuste, sa grosseur, des
traits fortement marqus et cribls de petite vrole. _On ne connat
pas_, disait-il, _toute la puissance de ma laideur_, et cette laideur il
la croyait belle. Sa toilette tait fort soigne. Il portait une norme
chevelure artistement arrange, et qui augmentait le volume de sa tte.
_Quand je secoue_, disait-il, _ma terrible hure, il n'y a personne qui
ost m'interrompre..._

A la tribune, il tait immobile. Ceux qui l'ont vu savent que les flots
roulaient autour de lui sans l'mouvoir, et que mme il restait matre
de ses passions au milieu de toutes les injures.... Dans les moments les
plus imptueux, le sentiment qui lui faisait appuyer sur les mots, pour
en exprimer la force, l'empchait d'tre rapide. Il avait un grand
mpris pour la volubilit franaise... Il n'a jamais perdu la gravit
d'un snateur; et son dfaut tait peut-tre un peu d'apprt et de
prtention  son dbut....

La voix de Mirabeau tait pleine, mle, sonore; elle remplissait
l'oreille et la flattait [1]; toujours soutenue, mais flexible, il se
faisait entendre aussi bien en la baissant qu'en l'levant; il pouvait
parcourir toutes les notes, et prononait les finales avec tant de soin,
qu'on ne perdait jamais ses derniers mots. Sa manire ordinaire tait un
peu tranante. Il commenait avec quelque embarras, hsitait souvent,
mais de manire  exciter l'intrt. On le voyait, pour ainsi dire,
chercher l'expression la plus convenable, carter, choisir, peser les
termes, jusqu' ce qu'il ft anim, et que les soufflets de la forge
fussent en fonction.

[Note: Arnault parle de la voix _argentine_ de Mirabeau apostrophant
Dreux-Brz. (_Souvenir d'un sexagnaire_, t. I, p. 179.)--Mme Roland
dit au contraire: Mirabeau lui-mme, avec la magie imposante d'un noble
dbit, n'avait pas un timbre flatteur ni la prononciation la plus
agrable. (_Mmoires particuliers_, IIIe partie.)--Voir aussi, sur
Mirabeau  la tribune, le tmoignage du jeune Thibaudeau (le futur
conventionnel), dans son crit posthume: _Biographie et Mmoires_.]

On voit combien Victor Hugo a tort de prtendre que Mirabeau se dmenait
 la tribune et faisait de grands gestes: Malheur  l'interrupteur!
s'crie le pote. Mirabeau fondait sur lui, le prenait au ventre,
l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait sur lui,
il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole l'homme tout
entier, quel qu'il ft, grand ou petit, mchant ou nul, boue ou
poussire, avec sa vie, avec son caractre, avec son ambition, avec ses
vices, avec ses ridicules; il n'omettait rien, il n'pargnait rien, il
ne manquait rien; il cognait dsesprment son ennemi sur les angles de
la tribune; il faisait trembler, il faisait rire; tout mot portait coup,
toute phrase tait flche, il avait la furie au coeur; c'tait terrible
et superbe, c'tait une colre bonne.

Au contraire, Mirabeau rpondait trs mal aux objections. C'tait l son
point faible. Ce qui lui manquait, dit Etienne Dumont, comme orateur
politique, c'tait l'art de la discussion dans les matires qui
l'exigeaient: il ne savait pas embrasser une suite de raisonnements et
de preuves; il ne savait pas rfuter avec mthode; aussi, tait-il
rduit  abandonner des motions importantes lorsqu'il avait lu son
discours, et aprs une entre brillante, il disparaissait et laissait le
champ  ses adversaires; ce dfaut tenait en partie  ce qu'il
embrassait trop et ne mditait pas assez. Il s'avanait avec un discours
qu'on avait fait pour lui, et sur lequel il avait peu rflchi: il ne
s'tait pas donn la peine de prvoir les objections et de discuter les
dtails; aussi tait-il bien infrieur sous ce rapport  ces athltes
que nous voyons dans le parlement d'Angleterre.

Les colres lonines que prte  Mirabeau la lgende invente par Victor
Hugo n'ont jamais exist que dans l'imagination du pote. Mirabeau tait
toujours calme et grave. Son sang-froid tait imperturbable, et Etienne
Dumont en cite un exemple tonnant:

Ce qui est incroyable, c'est qu'on lui faisait parvenir au pied de la
tribune, et  la tribune mme, de petits billets au crayon; qu'il avait
l'art de lire ces notes tout en parlant, et de les introduire dans le
corps de son discours avec la plus grande facilit. Garat le comparait 
ces charlatans qui dchirent un papier en vingt pices, l'avalent aux
yeux de tout le monde, et le font ressortir tout entier.

On sait maintenant tout ce que les contemporains nous ont dit de prcis
sur le physique et l'action de Mirabeau. On sait aussi quelle tait sa
politique. On peut entreprendre, avec ce fil conducteur, une lecture qui
autrement ennuierait et rebuterait. Nous avons donc atteint notre but,
qui tait de mettre le lecteur  mme de goter les oeuvres du grand
orateur: d'autres les ont juges et les jugeront mieux et avec plus de
loisir que nous ne pouvons le faire dans ce livre.


[Illustration]




VERGNIAUD





_I.--LA JEUNESSE ET LE CARACTRE DE VERGNIAUD_


Pierre-Victurnien Vergniaud appartenait, par son pre et sa mre, 
l'ancienne bourgeoisie du Limousin. Sans possder une grande fortune,
dit son neveu Alluaud, le pre de Vergniaud jouissait d'une honnte
aisance, qu'il augmentait avec le produit de ses entreprises. Comme
fournisseur des armes du roi, il se trouvait en relations avec
l'intendant de la province, Turgot, qui se prit d'amiti avec le petit
Vergniaud et l'admit souvent  sa table. L'enfant avait reu dans la
maison paternelle une ducation soigne, sous la direction d'un Jsuite
instruit, l'abb Roby, ami de la famille, homme vers dans les langues
anciennes et auteur d'une traduction limousine, en vers burlesques, de
l'_Enide_ de Virgile. Vergniaud entra bientt au collge de Limoges, et
il tait en troisime, d'aprs une tradition, quand une fable que le
jeune lve avait compose fit pressentir au clbre administrateur quel
serait un jour son talent. Lorsqu'il eut termin avec succs ses cours
de mathmatiques et ses humanits, Turgot lui procura une bourse au
collge du Plessis, o lui-mme avait fait ses tudes. Ce bienfait vint
d'autant plus  propos qu' ce moment-l le pre de Vergniaud eut de
grands revers de fortune. La disette de 1770  1771 le ruina
compltement, en l'empchant de tenir ses engagements comme fournisseur
des vivres du rgiment de cavalerie en garnison  Limoges. Il dut vendre
tout ce qu'il avait, et ne se rserva pour toute ressource, dit
Alluaud, que quatre maisons, sur lesquelles la fortune de sa femme tait
assise. La valeur de ces maisons reprsentait  peine le montant des
dettes qui restaient encore  payer.

Cet vnement changea la destine du jeune Vergniaud. Aprs avoir fait
sa philosophie au collge du Plessis, o il retrouva son compatriote
Gorsas, il dut songer  une carrire o la pauvret ne ft pas un
obstacle, et il rentra au sminaire. Mais la vocation lui manqua, comme
elle avait manqu  Turgot lui-mme. Il ne put se dvouer  porter toute
sa vie un masque sur le visage, et renona bientt  l'tat
ecclsiastique. Je l'ai pris, crivait-il  son beau-frre, sans savoir
ce que je faisais; je l'ai quitt parce que je ne l'aimais pas.

C'est probablement en 1775 qu'il faut placer la sortie de Vergniaud du
sminaire. Il pouvait esprer que son protecteur, alors ministre, lui
donnerait les moyens de gagner honorablement sa vie. On sait seulement
que Turgot le prsenta  Thomas, chez lequel il connut, en 1778, M.
Dailly, directeur des vingtimes, qui lui donna une place de
surnumraire dans ses bureaux, avec la promesse d'une recette en
Limousin. Mais il perdit bientt cette place, dont les occupations lui
taient antipathiques, dit son neveu, et, n'osant avouer la vrit, il
inventa un prtexte, dont sa famille connut bientt la fausset. Il fit
alors prsenter  son pre, par son beau-frre, ses excuses et ses
regrets, mais du ton embarrass d'un homme qui ne veut pas tout dire.
Quelque chose qu'on ait pu dire  mon pre sur ma conduite, ce ne sont
certainement pas les plaisirs qui m'ont dtourn de mon devoir. Et il
se blme d'avoir recul l'instant o il ne sera plus un fardeau pour son
pre. C'est assez d'en tre un pour moi-mme; je suis accabl par une
mlancolie qui m'te l'usage de mes facults. J'ai beau faire mes
efforts pour la cacher aux yeux de ceux que je vois: elle reste
toujours. Je vis par convulsion, et mon coeur partage rarement la fausse
joie qui se peint sur ma figure. Vous voyez que je vous parle avec
franchise. Je vous dvoile un caractre qui n'est pas fort aimable, mais
qui, j'espre, ne changera pas vos sentiments.

Est-ce un Obermann qu'il faut voir dans ce jeune homme de vingt-six ans,
 la mlancolie pesante, au rire convulsif? Sans doute, on distinguera
plus tard, en 1793, sur sa figure si noble, une ombre de tristesse vague
et presque philosophique. Mais, en 1779, cet chapp de sminaire rime
de petits vers faciles et riants, et semble plus proccup de la vie
mondaine que de sa propre psychologie. Peut-tre faut-il voir, dans ce
cri douloureux, un cho d'un sentiment plus vrai et plus profond que
ceux dont il faisait le sujet de ses madrigaux. En tout cas, de 1779 
1780, Vergniaud semble avoir pass par une crise morale, au sortir de
laquelle il sentit la strilit et le vide de ses annes de jeunesse. Il
rougit d'tre encore  la charge des siens, et revint  Limoges en 1780,
repenti et confus, mais sans tat et sans dessein. Son beau-frre, dit
M. Alluaud, le surprit un matin improvisant un discours. tonn de la
facilit de son locution: Que ne prends-tu donc l'tat d'avocat, lui
dit-il, si tu te sens les dispositions ncessaires pour y russir?

--Je ne demanderais pas mieux, rpond Vergniaud; mais comment subvenir
 ma dpense jusqu' ce que je sois en tat de plaider?--Je t'aiderai.
Et cette rponse dcida de son avenir.

Il alla aussitt faire son droit  Bordeaux, et, en aot 1781, il tait
avocat. Le voil sauv, grce au bon Alluaud, grce  Dupaty, qui
l'avait connu  Paris chez Thomas, et qui, nomm prsident  Bordeaux,
se l'attacha comme secrtaire, aux appointements de 400 livres. Il fit
plus, il rvla Vergniaud  Vergniaud lui-mme, et, par ses crits
levs, par sa conversation suprieure  ses crits, anime de la belle
philosophie humaine du XVIIIe sicle, il largit le coeur et il fconda
l'esprit de celui qui n'tait encore qu'un versificateur et qui, 
Bordeaux mme, s'tait rappel au souvenir de son protecteur par un
compliment en vers. Oui, quelque chose de la haute bont de Dupaty a
pass dans le gnie de Vergniaud, et ce n'est pas la moindre gloire de
ce disciple de Montesquieu, littrateur secondaire et oubli, mais
philanthrope admirable, d'avoir prpar et nourri l'loquence du plus
grand des Girondins.

      *       *       *       *       *

Vergniaud plaida sa premire cause le 13 avril 1782. Ce n'tait pas sans
impatience qu'il avait subi tant de dlais, abrgs cependant par la
faveur de Dupaty. Je ne vous cache point, crivait-il  son beau-frre,
ds le 13 juillet 1780, que l'habitude d'entendre plaider tous les jours
me donne une envie dmesure de me mettre en mesure d'entrer le plus tt
possible en lice. Quand enfin il _entre en lice_, quand il a parl, il
se sent orateur et ne peut contenir sa joie. Enfin, mon cher frre,
j'ai plaid ce matin.... Il a eu des succs; presque tous les avocats
lui ont fait compliment, et M. Dupaty l'a lou. Ds lors sa fortune
s'annonce.

Il ne renona pas cependant encore  ces exercices de versification qui
avaient si souvent charm sa paresse, et, la mme anne, il publia dans
le _Mercure de France_ une _ptre aux astronomes_, signe _Vergniaud,
avocat au Parlement de Bordeaux_, badinage en vers libres,  la gloire
de deux jolies femmes, Henriette et Nancy. Ce sont, dit le pote, deux
astres plus agrables  observer que ceux du firmament; allons les
surprendre dans le bocage o elles se cachent:

    L, regardez  travers l'ombre
    Scintiller ces deux yeux fripons,
  Et sur ces cols si blancs flotter ces cheveux blonds;
    C'est en vain que la nuit est sombre:
  Quand on est clair du flambeau de l'amour,
    On voit la nuit comme le jour.

Il ne quitta cette veine mdiocre qu'une fois dput. Jusqu'en 1791, la
littrature l'occupe autant que le barreau. Il est membre de cette
brillante acadmie du Muse qui avait organis des cours publics et des
rcitations. En 1790, il s'en spare avec clat, pour fuir l'intolrance
des ultra-royalistes, et il fonde, avec Ducos, Fonfrde et un de leurs
amis, Furtado, un cercle littraire qu'on appela ironiquement le _Comit
des quatre_. Mais Guadet, Gensonn et d'autres patriotes s'adjoignirent
bientt  Vergniaud et se grouprent autour de lui. C'est le noyau de la
future Gironde, qui se trouve ainsi avoir une origine littraire dont
elle gardera toujours la marque. Les membres du Muse firent des vers
satiriques contre les transfuges. Vergniaud riposta par des pigrammes
assez gaies, mais sans grande porte.

En pleine maturit,  37 ans, le got littraire de Vergniaud n'tait ni
trs pur ni trs lev. Dans ses papiers, saisis en 1793 et conservs 
la bibliothque de Bordeaux, il y a tout un cahier d'extraits potiques,
dont beaucoup sont copis de sa main et qui dnotent les prfrences les
plus frivoles. On voit aussi qu'il tenta d'crire un roman par lettres,
une comdie, une bergerie. Mais ce ne sont que des esquisses  peine
bauches. On lui prte un roman en deux volumes: _Les amants
rpublicains ou les Lettres de Nicias et de Cynire_, qui parut en 1783
et qu'on attribue aussi  J.-P. Dranger de Genve. Il est probable que
Vergniaud y collabora dans une certaine mesure, mais comme reviseur et
correcteur du style: le fond, qui est une allusion continuelle  la
rvolution de Genve, ne peut tre que d'un Genevois. On y trouve
quelques descriptions de la nature, assez notables  cette date o
Bernardin de Saint-Pierre n'avait pas encore paru, mais moins originales
qu'on ne pourrait le croire, puisqu'elles sont trs postrieures aux
crits de Jean-Jacques. De l'emphase, de la fadeur, avec quelque
tendresse dans les sentiments, un style color, tel est le caractre de
cette oeuvre mdiocre, qui, si Vergniaud y a touch, n'ajoute rien 
l'ide que ses vers nous avaient donne de sa littrature.

Ainsi, ce grand orateur, en ses vellits littraires, ne montra aucune
originalit, aucune inspiration un peu virile. Alors que Mirabeau et
Brissot abordaient dans leurs crits les problmes conomiques, et que
la plupart de ceux qui devaient briller aprs 1789 prparaient dj,
chacun dans son milieu, la Rvolution, Vergniaud, indolent et gracieux,
se laissait aller  la mode, et vivait en bel esprit, content de ses
succs mondains et ne semblant pas couter la voix sourde, mais dj
susceptible de la nation qui se rveillait.

      *       *       *       *       *

Nous touchons l au trait dominant de ce caractre,  une apathie que
les circonstances seules pouvaient secouer. Pour ce temprament mou,
penser tait une fatigue, une lutte. Il prfrait rver.

   Regarder couler l'eau, quel plaisir ineffable!

Ainsi dbutait une pice de vers compose par lui  Bordeaux et adresse
 la famille Desze. Un jour il arriva chez ses amis  la campagne, avec
un gros porte-manteau. Qu'avez-vous l? lui demanda Mme Desze.--Des
dossiers qu'il me faut tudier ces vacances, rpond Vergniaud. Huit
jours aprs, il faisait ses prparatifs de dpart. Mais vous n'avez pas
dli vos paperasses, lui dit Mme Desze. Vergniaud tire de sa poche
deux cus: J'ai encore six livres, rpond-il: me croyez-vous assez sot
pour travailler? Le procureur Duisabeau racontait aussi que, destinant
un jour deux affaires importantes au jeune avocat, il se rendit dans son
cabinet, et lui donnait une ide du premier procs, lorsque Vergniaud,
qui billait depuis un instant, se lve, va ouvrir son secrtaire, et,
s'apercevant qu'il lui reste encore quelque argent, engage le
bienveillant procureur  s'adresser  un autre.

M. Vatel, dans l'importante biographie qu'il a consacre  Vergniaud
[1], croit que les contemporains prirent pour de la somnolence un
travail constant et conscient de mditation intrieure. Les esprits
distingus qui jugrent Vergniaud ont-ils pu commettre cette mprise
grossire? Mme Roland regrette qu'il lui manque la tnacit d'un homme
laborieux. Etienne Dumont l'appelle un homme indolent, qui parlait peu
et qu'il fallait exciter. Meillan dit: Il me fallut un jour rveiller
son amour-propre par des durets, pour l'engager  combattre je ne sais
quelle proposition atroce qui venait d'tre faite  la tribune. Paganel
prtend que la paresse _tait son Armide_. Louvet s'crie dans ses
mmoires: Digne et malheureux Vergniaud, pourquoi n'as-tu pas plus
souvent surmont ton indolence naturelle? Enfin Bailleul ajoute un
trait de plus: Aprs un admirable discours, il retombait dans son
apathie accoutume; il musait, jouait avec les petits enfants de Boyer-
Fonfrde, et le moins enfant des trois n'tait pas celui qu'on pensait.
Pour tout le monde il est _l'indolent Vergniaud_.

[Note: _Recherches historiques sur les Girondins: Vergniaud, manuscrits,
lettres et papiers, pices pour la plupart indites, classes et
annotes_, Paris, Bordeaux et Limoges, 1873, 2 vol. in-8.]

Il faut entendre par l qu'il ne travaillait que par accs, quand la
ncessit brutale dissipait ses rveries, quand il se sentait touch au
vif par une injustice ou peronn par un danger. Alors, les admirables
facults qui sommeillaient en lui entraient brusquement en jeu; sa
torpeur se secouait d'elle-mme; il pensait fivreusement et vite; il
faisait beaucoup en peu de temps. C'tait comme une crise qui se
dnouait  la tribune. Quand il en descendait, on retrouvait le
Vergniaud des jours ordinaires, apathique, indulgent, plus fataliste
encore qu'imprvoyant, sans haine des personnes, sans crainte des
vnements. Il assistait au drame de la Rvolution comme un spectateur
dans son fauteuil. L'effarement, la trpidation de ses amis le
laissaient calme. Il fut imperturbable dans la journe du 10 mars 1793,
prt  s'offrir pour le gouffre au 31 mai. Quand ce fut son tour d'aller
mourir, il se leva froidement de sa place et se laissa emmener, en
continuant je ne sais quel rve commenc.

Ainsi, nul ne fut plus actif que lui dans les moments o il prparait
ses discours et o il les dbitait; nul ne fut plus insouciant dans les
nombreux entr'actes de sa vie politique. Son temprament ne le portait
ni  diriger, ni  prvoir. Son rle lui semblait tre de parler  la
tribune: quand il ne parlait plus, il se considrait comme un acteur
dans la coulisse, et il regardait jouer les autres, sans souffler et
sans applaudir, comme si sa tche tait finie. Voil pourquoi les
nombreux efforts de son gnie et ses cent trente discours ne le
prservrent pas de l'accusation de paresse: il la mritait en partie
par les nombreux congs qu'il donnait  son activit.

Mais, sans ces congs, qui l'empchrent en effet d'tre un homme
d'tat, son loquence aurait-elle eu la mme puissance, la mme
fracheur? Si l'historien doit lui reprocher ces abdications
volontaires, qui nuisirent  son parti et  la Rvolution, le critique
littraire doit-il essayer de les nier ou de les pallier? N'est-ce pas
l'originalit de Vergniaud que cette tension subite de son gnie, aprs
de si compltes dtentes? Cet homme, qui se rveille comme d'un songe
pour faire entendre tout  coup une loquence leve et potique, et
qui,  la tribune, comme s'il rejetait loin de lui par un brusque effort
tous les lments un peu lourds de sa nature, devient sublime et
terrible, sait exciter la colre et l'amour, mne  son tour cette
tragdie qu'il coutait tout  l'heure en spectateur, et dont il est
maintenant premier rle, n'a-t-il pas donn  ses contemporains, par la
magie mme d'une telle mtamorphose, des jouissances intellectuelles
qu'ils auraient vainement demandes  un autre orateur?

N'tons donc pas son indolence  Vergniaud: elle fait partie de son
gnie et de sa gloire; elle est la condition mme de son loquence.
Admettons seulement que cette indolence n'tait pas tout  fait oisive,
qu'un travail latent s'oprait dans son me  son insu, pendant qu'il
regardait _couler l'eau_, et que cette secrte prparation aux luttes
oratoires, analogue  cette vie intrieure de la nuit qui nous rend le
lendemain nos ides de la veille plus nettes et plus fortes, tait
d'autant plus fconde que lui-mme n'en avait nulle conscience. Aussi,
quand le jour venu, il ouvrait en lui les sources mystrieuses de son
inspiration, elles se trouvaient toutes remplies, et il y puisait 
pleines mains les grandes ides, les belles formes, toute la matire de
son loquence. Pendant qu'il rvait ou qu'il badinait, son oeuvre
s'tait comme cristallise d'elle-mme au plus profond de son me.

De mme, il voyait les vnements sans les regarder; et lui qui se
piquait de n'tre pas observateur, recevait et gardait en lui des
notions nettes et justes des hommes et des choses de son temps. Quoique
son activit, pour ainsi dire extrieure, ft absorbe dans sa jeunesse
par des soucis frivoles, il respirait  son insu la philosophie du
temps, et il se formait en lui une exprience, qu'il ne dirigea pas,
mais qui se trouva nourrie et prte la premire fois qu'il eut 
s'occuper de politique. Quand il crit de Bordeaux  sa famille, le 6
mai 1780, qu'il ne peut donner de nouvelles, _tant des plus ignorants
en politique_, il faut entendre par l, qu'il n'aimait pas  s'enqurir
et que le menu dtail lui dplaisait. Mais il tait pntr jusqu'au
fond, sans qu'il s'en doutt peut-tre, des gnreuses colres qui
fermentaient alors dans le coeur du peuple. A-t-il  plaider, en 1790,
pour des paysans contre leur ancien seigneur? il lui chappe la peinture
de l'tat de la France en 1790, la plus philosophique qu'aucun crivain
de cette poque nous ait laisse.

C'est donc un caractre complexe et, je crois, mal compris. D'autres
traits, plus apparents nanmoins, ont t mconnus ou exagrs. On a vu
en lui un picurien, un viveur. Rien, dans sa correspondance, ne rvle
chez Vergniaud des vices mme lgants. Tout indique une bonne sant
morale et physique, une gat sociable. S'il crit  son beau-frre, en
1789, qu'il craint de perdre une de ses causes, il ajoute: Nous nous
consolerons en buvant du Saint-milion. Bailleul nous l'a montr jouant
avec les enfants de Fonfrde. Dis  Vergniaud, crit Mme Ducos  son
mari, qu'il n'oublie pas la jolie chanson de _Nanette-Nanon_, parce
qu'elle servira  endormir notre enfant. Il n'avait nul pdantisme,
nulle morgue, mais plutt la fantaisie d'un artiste. Il arrange mal ses
affaires; ses dettes le poursuivent toute sa vie; en juillet 1792, il ne
sait comment payer son boulanger; prsident de l'Assemble lgislative,
il vit en tudiant pauvre. De sa probit scrupuleuse, il ne faut rien
dire. Les hommes de la Rvolution n'taient pas seulement probes; ils
taient, en matire d'argent, d'une dlicatesse presque nave. Ce n'est
pas seulement vrai de Vergniaud, mais aussi de Marat, de Robespierre, de
Billaud-Varenne, de presque tous. Quand le pre de Vergniaud mourut, il
laissa des dettes considrables que son fils dut payer et dont il ne
parat pas avoir pu s'acquitter compltement. Sa pauvret ne vient donc
pas uniquement de sa nonchalance.

Comment se comportait-il sur l'article des femmes, dirait Sainte-Beuve?
Il les aima; et nous avons vu, par une de ses lettres, qu'il connut
peut-tre la passion. Mais il faut avouer que nous ne savons rien de
prcis l-dessus, et oublier les belles pages de Lamartine et de
Michelet sur ses amours avec Sophie Candeille et sa collaboration  la
_Belle fermire_. Non, la comdienne n'est pas responsable, devant la
postrit, des distractions et des absences reproches  l'orateur par
ses amis: il est  peu prs prouv qu'elle ne lui a jamais parl. On a
retrouv, dans le dossier des Girondins, des lettres de femme adresses
 Vergniaud: elles sont tendres et assez gracieuses. Une personne qui
signe E... remercie le conventionnel, alors prisonnier chez lui, de
l'avoir choisie pour l'_objet de ses distractions politiques_. Ce sont
liaisons lgres et fragiles, qui n'altrent pas son gnie oratoire.

Il avait le culte de l'amiti, et il eut des amis passionns Ducos et
Boyer-Fonfrde, plus jeunes que lui, se disaient ses lves et le
regardaient comme un pre. Ils voulurent mourir pour lui et avec lui.

Ses deux qualits minentes taient la franchise et la modestie. Baudin
(des Ardennes), dans son loge officiel des Girondins, montre ce
Vergniaud si modeste, si parfaitement tranger  toute intrigue, dont il
ignorait les routes tortueuses..... Sa franchise paratra dans sa
carrire politique. Sa modestie tait peut-tre un peu dfigure par son
attitude distraite et songeuse; mais elle frappait ceux qui savaient
observer, et elle clate dans ses lettres.

Tel tait Vergniaud, grand coeur, esprit suprieurement dou, caractre
apathique, n'agissant que par intervalles et comme par crise. De
manires affables et gaies, il aimait le monde, la littrature frivole,
et cependant une gravit mditative tait au fond de lui, et on a raison
de le reprsenter dans une attitude rveuse. Ses contemporains nous ont
laiss peu de dtails sur son physique. Il n'tait pas beau  voir, dit
Rousselin de Saint-Albin; mais il tait divin  entendre. M. Chauvot,
qui a interrog les contemporains, dit que, dans la foule, il n'et
arrt les regards de personne: sa figure tait sans expression, sa
dmarche languissante. Mais Harmand (de la Meuse), son collgue, affirme
que sa physionomie, plutt laide que belle, respirait l'esprit et la
bont.

Parmi les portraits de Vergniaud, un des plus authentiques est un dessin
 la plume et  l'encre de Chine par Labadye. Il justifie le mot de
Rousselin: Vergniaud n'tait pas beau  voir. Et pourtant l'artiste a
reprsent l'orateur souriant d'un sourire un peu mlancolique, et il a
mis dans ses yeux quelque animation. Le front est assez haut et renvers
en arrire; le nez et le menton un peu forts, la figure use, presque
ride. On dirait d'un homme de cinquante ans de temprament maigre.
L'ensemble laisse une impression confuse et peu satisfaisante [1]. Il
est possible que l'artiste ait voulu montrer le vritable et intime
Vergniaud sous le Vergniaud apparent et quotidien; mais ces deux hommes
diffraient trop pour qu'on pt les fondre en une mme image.

[Note: M. Vatel, qui a donn une iconographie complte de Vergniaud dans
ses _Recherches historiques sur les Girondins_, signale aussi un petit
buste en terre cuite, qui fut sculpt d'aprs nature  la fin de mai
1793, et qu'Alluaud a attribu au fils de Dupaty (M. Vatel l'attribuait
plutt  Houdon ou  Pajou). Il se trouvait, en 1873, en la possession
de Mme. veuve Abel Blouet, chez qui M. Vatel l'a vu. Cette dame est
dcde eu 1887, et ses hritiers, interrogs par nous, ignorent ce
qu'est devenu le buste, dont se sont inspirs Cartellier, auteur de la
statue qui est maintenant au muse de Versailles, et Maurin, auteur de
la lithographie qui se trouve dans l'_Iconographie_ de Delpech. Ch.
Vatel a donn, dans son livre sur Vergniaud, une reproduction
photographique de l'oeuvre de Cartellier.]

[Illustration: VERGNIAUD]

A la tribune, ce physique se transformait. La carrure un peu lourde ne
semblait que robuste; les larges paules n'taient plus massives, mais
majestueuses. Alors, dit M. Chauvot, l'historien du barreau de Bordeaux
[Note: Le barreau de Bordeaux de 1775  1815, Paris, 1856, in-8.], il
portait la tte haute; ses yeux noirs, sous des sourcils prominents, se
remplissaient d'clat: ses lvres paisses semblaient modeles pour
jeter la parole  grands flots. Ajoutons que le son de sa voix, d'une
rondeur pleine, sonore et mlodieuse, saisissait l'oreille et allait 
l'me. Son geste, calme, rserv au dbut, tait large et noble.




_II.--L'DUCATION ORATOIRE DE VERGNIAUD_


Comment Vergniaud se prpara-t-il  l'loquence politique? Il n'eut
certes pas, nous le savons dj, l'ducation oratoire d'un Mirabeau. Il
n'tait pas curieux, et il laissa plutt l'exprience venir  lui qu'il
ne la provoqua. Toutefois, il ne faut pas se le reprsenter comme un
ignorant. Il avait fait de bonnes tudes classiques. Il avait lu
Montesquieu et le possdait, comme tous les Franais instruits en 1789.
Si ses tentatives potiques ne lui avaient pas appris grand'chose, ses
relations mondaines lui avaient fait connatre les hommes. Mais il
manquait, sur presque toutes les questions conomiques, de connaissances
prcises, et il y avait, dans son bagage intellectuel, des lacunes
notables. Son instinct lui faisait sentir son insuffisance et le portait
 prfrer les ides gnrales aux faits et  user en toute occasion de
cette philosophie gnreuse et vague, qu'il devait  quelques lectures
et  beaucoup de rverie. En toutes circonstances, il comptait sur son
gnie, sur les rencontres heureuses de son imagination. Il n'avait
travaill srieusement qu'une partie de l'loquence, la forme, et il
tait devenu un artiste habile. Encourag par les applaudissements du
prtoire de Bordeaux, il avait pris une confiance presque nave dans
l'infaillibilit de sa rhtorique.

Il y a des traces de prciosit et de mauvais got dans ses premiers
plaidoyers, comme dans ses essais potiques. On m'accuse, fait-il dire
 une fille accuse d'infanticide, on m'accuse d'avoir fltri le
printemps de mes jours, d'avoir cd au dsir de devenir mre avant
qu'un noeud sacr et lgitim ce dsir et que la religion l'et pur
aux autels de l'hymen. Que dis-je? on m'accuse, non pas d'avoir perdu
toute pudeur, outrag la vertu, offens la religion; je ne suis pas
seulement une martre injuste et cruelle; je suis un monstre, l'horreur
de l'humanit! On m'accuse d'avoir port des mains parricides sur le
fruit de mes dbauches, de lui avoir donn pour spulture des lieux
immondes qu'on ose  peine nommer, d'o il a t tir ensuite par des
animaux que la voracit appelait dans ce cloaque pour y chercher
pture. C'est ainsi que Vergniaud parlait vers l'ge de trente ans.
Quatre ans plus tard, plaidant contre un homme qui avait voulu enlever,
de nuit, des bestiaux squestrs, il est encore subtil et prtentieux.
S'ils vous appartenaient, dit-il, dveloppez-nous les causes de cet
enlvement furtif que vous mditiez, les motifs de cette extraordinaire
gnrosit par laquelle vous cherchiez  sduire le gardien d'une
marchandise dont vous auriez t le propritaire? _N'aimez-vous  jouir
que dans les tnbres?_

Il se corrigea peu  peu de ces traits qui rappelaient trop l'_Almanach
des Muses_ ou les rcitations du Muse.

En 1790, dans un plaidoyer pour des paysans d'Allassac, soulevs contre
leur ancien seigneur, son gnie parat et s'lve assez haut pour
interprter les passions des misrables et des ignorants, tonns d'tre
libres et griss de cet air nouveau.

Quoique les succs de Vergniaud au barreau eussent t rels, quoiqu'on
l'et applaudi plus d'une fois, contrairement  l'usage, [1] il n'tait
pas, comme avocat, en possession de l'incontestable autorit qu'il
exercera comme orateur. Nous avons entendu celui-l mme qui devait
demander la proscription des Girondins  la tte des sections de Paris,
le fougueux Rousselin, dclarer qu'il tait _divin  entendre_. Les
Bordelais furent plus rfractaires  son loquence, et il rsulte du
jugement port par l'auteur du _Barreau de Bordeaux_, d'aprs les
traditions locales, qu' Bordeaux on trouvait les artifices de Vergniaud
un peu trop visibles, et que les malveillants affectaient de voir en lui
un charlatan. Rhteur admirable, dit M. Chauvot, _simulant  merveille
la conviction la plus profonde_, Vergniaud tient surtout sa supriorit
de la facult qu'il possde de parler, avec l'imagination, le langage du
coeur. Esprit plus tendu que juste, esprit potique, enrichi par de
srieuses tudes et par la contemplation des beauts de la nature, qui
eurent toujours pour lui tant de charmes, il devait au calcul, bien plus
qu' l'inspiration, ces formes loquentes par lesquelles il excellait 
rendre sa pense: de l ces emprunts frquents  l'histoire,  la
mythologie, o il moissonnait avec bonheur; de l encore ce calme qui ne
l'abandonne jamais, cette parole lgante et chtie. On sent que son
coeur s'chauffe rarement; mais, par une puissance que la nature a
dpartie  peu d'hommes, il parat que l'enthousiasme le plus vrai
illuminait ses traits et voilait les combinaisons de son art. Aussi,
quand la cause intressait Vergniaud, son plaidoyer devenait-il un
drame, et un drame jou par un merveilleux acteur. [2]

[Note 1: C'est lui-mme qui nous l'apprend dans sa correspondance;
Vatel, _ouv. cit_, t. I, p. 115, 129, 135.]

[Note 2: _Le Barreau de Bordeaux_, p. 99.]

Qu'il y et du rhteur dans cet avocat, il n'en faut pas disconvenir;
mais c'tait un rhteur sincre. Ce qui donnait le change aux Bordelais,
c'tait le contraste qu'ils remarquaient entre le flegme ordinaire de
Vergniaud et sa vhmence  la barre. Ce changement  vue leur semblait
une comdie. Ils se trompaient, je crois: Vergniaud ne se masquait, ni
ne se grimait en revtant la toge; il montrait un ct de sa nature que
le public ne pouvait connatre. Il tait rellement _autre_ quand il
parlait, aussi naturel et aussi sincre dans sa surexcitation des grands
jours que dans son apathie quotidienne.

      *       *       *       *       *

Mais ce n'est pas seulement au barreau que Vergniaud put se prparer 
l'loquence politique. En 1790, les lecteurs de la Gironde l'appelrent
 l'administration du dpartement o il soutint, comme membre du
Conseil, les mesures les plus populaires. C'est surtout aux Jacobins de
Bordeaux qu'il prluda  son rle futur d'orateur et de rdacteur de
manifestes. Sa politique est alors d'interprter la Constitution dans le
sens libral, [1] mais de s'y tenir, et, dans les questions religieuses,
d'taler une orthodoxie qui n'altra en rien l'indpendance de ses
opinions intimes.

[Note: Aprs la fuite  Varennes, il n'hsita pas, dans une adresse  la
Constituante,  demander la mise en jugement du roi.]

MM. Chauvot et Vatel ont dpouill les procs-verbaux du club de
Bordeaux et donn les extraits des principaux discours de Vergniaud. On
voit qu'en 1791, plus artiste qu'homme de parti, il professait pour
Mirabeau une admiration presque idoltre, quoique celui-ci dvit
visiblement de la ligne populaire. Mais, dans un voyage  Paris, il
avait entendu l'orateur et vu en lui le dieu de l'loquence. Il rvait
dj de l'imiter, et en effet il l'imitera plus d'une fois. Le 7 fvrier
1791, il dcida les Jacobins de Bordeaux  commander au peintre Boze le
portrait de Mirabeau et, le 17 avril, en qualit de prsident, il
pronona un loge funbre du grand tribun, o je relve des indications
curieuses sur l'idal oratoire qu'il se proposait ds lors.

Pour lui, le gnie est tout. Racontant le duel de tribune que la
discussion sur le droit de paix et de guerre avait amen entre Barnave
et Mirabeau, il admire si fort l'exorde de celui-ci qu'il s'aveugle sur
la faiblesse et sur le peu de sincrit de ses arguments: il n'admet pas
que tant d'loquence puisse avoir tort. A ses yeux, le vrai politique
est avant tout un pote. N'est-ce pas son rle futur qu'il trace 
grands traits dans ce portrait de l'homme de gnie? Il embrasse, dans
sa pense bienfaisante, tous les temps, tous les lieux, tous les hommes.
Il n'est born ni par la mer, ni par les montagnes. Les sicles futurs
sont tous en sa prsence, et il ne craint pas de rgler leurs destines.
Quand il a pos les principes gnraux, il en fait dcouler les
principes secondaires....

Ce n'est pas seulement, pour Vergniaud, une thorie politique de poser
d'abord les principes; ce sera la forme mme de son argumentation
oratoire. L'amour des ides gnrales amne la pompe du style, et le
Girondin loue prcisment dans Mirabeau cette qualit dangereuse qui
sera plus d'une fois l'cueil de son propre talent, qui garantit la
prcision, dit-il, d'une scheresse fatigante, qui embellit la raison,
qui donne un coloris magique  la plus aride discussion et qui fait
jeter un voile sducteur jusque sur les carts d'une loquence domine
quelquefois par la fougue du patriotisme.

Ce _coloris magique_ et ce _voile sducteur_ seront prcisment les
artifices de Vergniaud, tour  tour agrables et fatigants. Il aime 
orner ses sentiments les plus vrais. Sincrement mu  l'ide de louer
publiquement Mirabeau, pourquoi dit-il qu'il s'est senti _frapp d'un
saisissement religieux_? Camille Desmoulins avait racont avec son coeur
la mort du grand homme. Vergniaud fait un rcit d'colier: Mirabeau ...
c'est en vain que sa patrie l'appelle, il ne l'entend plus: celui qui
invita l'univers  porter le deuil du gnie tutlaire de l'Amrique,
parvenu lui-mme au fate de la gloire, vient de tomber  son tour au
milieu de l'univers en pleurs. Mirabeau!... Il est mort. Le citoyen P.-
H. Duvigneau s'tait cri dans la mme sance:

  O va ce peuple en dsespoir?
  D'o naissent cet effroi, ces publiques alarmes?...

Vergniaud ne resta pas en arrire. Sur ce thme: Mirabeau mritait les
honneurs du Panthon, voici comment il brode: Mais que vois-je? Un
temple auguste s'lve vers les cieux: il est le chef-d'oeuvre des arts.
J'approche pour admirer et je lis: _Aux grands hommes la patrie
reconnaissante._ Ah! c'est un lyse qu'elle a cr pour ceux qui la
rendirent heureuse. Suit tout un dveloppement selon les roueries de la
rhtorique scolaire: P.-H. Duvigneau n'a pas fait mieux.

Il tait temps, on le voit, que Vergniaud ft appel sur un plus vaste
thtre et quittt cette cole bordelaise. Il avait besoin d'aller
respirer l'air de Paris: il n'y perdra pas toute sa rhtorique, mais il
deviendra plus difficile sur le choix de ses artifices, et d'ailleurs le
sentiment du danger, en levant son me, purera son got. Il trouvera,
lui aussi, le plus pur de son loquence, non dans ses recettes
compliques dont il est trop fier, mais dans son patriotisme qui lui
inspire dj, dans l'loge de Mirabeau, cette parole simple et vraie:
Si, comme lui, nous voulons mourir avec gloire, il faut, comme lui,
consacrer notre vie au bonheur de la patrie et  la dfense de la
libert.

      *       *       *       *       *

Le 31 aot 1791, Vergniaud fut nomm  l'Assemble lgislative, le
quatrime sur douze, avant Guadet, Gensonn et Grangeneuve. Les dputs
de la Gironde partirent ensemble dans la mme voiture publique. Un
tmoin fort respectable, dit Michelet, nullement enthousiaste, Allemand
de naissance, diplomate pendant cinquante ans, M. de Reinhart, nous a
racont qu'en 1791, il tait venu de Bordeaux  Paris par une voiture
publique qui amenait les Girondins. C'taient les Vergniaud, les Guadet,
les Gensonn, les Ducos, les Fonfrde, [Note 1: C'est une erreur:
Fonfrde ne fit pas partie de la Lgislative.] etc., la fameuse pliade
en qui se personnifia le gnie de la nouvelle assemble. L'Allemand,
fort cultiv, trs instruit des choses et des hommes, observait ses
compagnons, et il en tait charm. C'taient des hommes pleins d'nergie
et de grce, d'une jeunesse admirable, d'une verve extraordinaire, d'un
dvouement sans borne aux ides. Avec cela, il vit bien vite qu'ils
taient fort ignorants, d'une trange inexprience, lgers, parleurs et
batailleurs, domins (ce qui diminuait en eux l'invention et
l'initiative) par les habitudes du barreau. Et, toutefois, le charme
tait tel qu'il ne se spara pas d'eux. Ds lors, disait-il, je pris la
France pour patrie, et j'y suis rest.

Cette ardeur des Girondins, si potiquement dpeinte par Michelet, se
montra, ds les premires sances de cette Assemble compose d'hommes
nouveaux et obscurs, qui se regardaient entre eux avec curiosit et
inquitude. Ce fut la dputation de la Gironde qui rompit la glace,
commena la bataille parlementaire et inaugura la tribune, tablissant
du coup son autorit sur l'Assemble. Le 5 octobre 1791, Grangeneuve et
Guadet ouvrent le feu,  propos du mode de correspondance entre le roi
et le pouvoir lgislatif. Vergniaud prend deux fois la parole pour
soutenir ses amis. C'est dans cette sance qu'on rendit le dcret
agressif sur le crmonial avec lequel il convenait de recevoir le roi.
Le rapport de ce dcret, demand le lendemain, fut combattu par
Vergniaud en un petit discours fort applaudi. Le 7 octobre, il est nomm
membre de la dputation charge d'aller au-devant du roi. Le 17, il est
lu vice-prsident. Le 25, il prononce un grand discours sur la question
des migrs. Le voil dfinitivement en scne. Il a la confiance et la
sympathie de l'Assemble. Dsormais, sa biographie se confond avec
l'histoire de la Lgislative, et ce serait nous carter de notre but que
de suivre pas  pas la carrire de Vergniaud. Examinons plutt la
matire de ses discours, c'est--dire sa politique; nous citerons
ensuite des exemples de son loquence, et nous tudierons sa mthode.




_III.--LA POLITIQUE DE VERGNIAUD_


Quand on parle de la politique des Girondins, il faut entendre que l'on
signale seulement quelques traits de ressemblance entre des hommes fort
divers, et qui n'obissaient ni  un chef, ni presque jamais  un
dessein concert. Or, ce parti sans discipline ne comptait peut-tre pas
de membre plus indisciplin que Vergniaud. Si la Gironde tait fire de
le possder, il lui appartenait moins, dit Paganel, par sa propre
ambition et par ses opinions politiques, que par les sentiments de
l'honneur, que par une sorte de fraternit d'armes. Il vit  l'cart
avec Fonfrde et Ducos, tous deux  demi montagnards. Gensonn parla, au
Tribunal rvolutionnaire, de runions de quelques patriotes qui
auraient eu lieu chez Vergniaud. Mais aucun contemporain n'a confirm
cette dposition, peut-tre arrange aprs coup dans le _Bulletin_ du
Tribunal, dont ce ne serait pas le seul mensonge. Les ennemis des
Girondins avaient intrt  leur prter un concert qui leur manquait et
 cacher l'indpendance de Vergniaud et son isolement relatif, qui
l'eussent lav trop visiblement de l'accusation de conspirer. Il
n'allait gure chez Valaz, ni mme chez M'me Roland. Il n'tait donc ni
un chef de parti, ni mme un homme de parti; et Brissot, disculpant ses
amis d'tre d'une faction, disait de Vergniaud _qu'il portait  un trop
haut degr cette insouciance qui accompagne le talent et le fait aller
seul_.

Cette insouciance native de Vergniaud, il est difficile de n'y pas
revenir dans une esquisse de sa politique. C'tait un Dmosthne, dit
son collgue Paganel, auquel on pouvait reprocher ce que l'orateur grec
reprochait aux Athniens, l'insouciance, la paresse et l'amour des
plaisirs. Il sommeillait dans l'intervalle de ses discours, tandis que
l'ennemi gagnait du terrain, cernait la Rpublique et la poussait dans
l'abme avec ses dfenseurs.... Je n'ai pas connu d'homme plus impropre
 jouer un premier rle sur le thtre de la Rvolution. Dans
l'imminence du danger, il se montra plus dispos  attendre la mort qu'
la porter dans les rangs ennemis. Et Paganel ajoute cette comparaison
piquante: Reprsentez-vous un homme que d'autres hommes entourent et
entranent, qui ne cherche pas une issue pour s'chapper, mais qui
resterait l, si le cercle se rompait et le laissait libre. Tel tait
Vergniaud parmi les Girondins.

Il ne faut pas demander  ce rveur nonchalant les ides pratiques d'un
Mirabeau ou d'un Danton. Il n'a gure le sentiment de ce qu'il convient
de faire aujourd'hui ou demain. Ses conseils ne sont jamais ni nets ni
imprieux. Il dira, par exemple (3 juillet 1792): Je vais hasarder de
vous prsenter quelques ides.... Ce n'est pas avec ces formules
timides qu'on dcide les hommes. Ne cherchez pas davantage, dans ses
discours, une thorie suivie, un _credo_ politique. Il ne parle jamais
en oracle ou en possesseur de la vrit. Il aime au contraire 
protester contre cette thologie politique qui rige, dit-il, ses
dcisions sur toutes questions en autant de dogmes, qui menace tous les
incrdules de ses autoda-f et qui, par ses perscutions, glace l'ardeur
rvolutionnaire dans les mes que la nature n'a pas doues d'une grande
nergie.

On l'a prsent comme un disciple convaincu de Montesquieu. D'autre
part, il appelle J.-J. Rousseau le _philosophe immortel_ et lui
emprunte, dans son discours du 25 octobre 1791, la distinction de
l'homme naturel et de l'homme social, ce qui ne l'empche pas, le 17
avril 1798, de rfuter cette distinction dans un dbat sur la
Dclaration des Droits dont l'interprtation du _Contrat social_ tait
le point de dpart. A-t-il mme conscience de possder une doctrine? En
tout cas, ce n'est pas dans les ides religieuses qu'il faut chercher le
point de dpart de sa politique ou l'inspiration de son loquence. Vrai
fils du XVIIIe sicle, il croit qu'avec un sourire railleur il
supprimera le problme religieux, n'en veut pas voir les cts sociaux
et passe outre avec ddain.

Son idal est celui que l'on peut prter  la Gironde en gnral: un
tat o les plus instruits, les mieux dous gouverneraient la masse
ignorante; o les sciences, les arts, toute la floraison de l'esprit
humain, se dvelopperaient dans les conditions les plus libres et les
plus favorables; o il s'agirait moins de rendre l'humanit plus
vertueuse que de la rendre plus belle et plus heureuse; o le pouvoir
viendrait aux plus loquents et aux plus persuasifs, plutt qu'aux plus
impeccables et aux plus forts. C'est autre chose que la rpublique
puritaine de Billaud-Varenne et de Saint-Just. Si c'est une erreur de
croire, avec un de ses collgues, qu'il ne fut jamais rpublicain, _ni
par got, ni par conviction_, il est vrai de dire qu'il ne fut jamais
dmocrate, mme  la faon de Brissot. Il aima la plbe comme galerie
applaudissante; mais il ne prit jamais les artisans et les paysans au
srieux comme citoyens. O plaait-il donc la souverainet? De qui son
aristocratie de mrite tiendrait-elle ses pouvoirs? Il ne mettait pas de
prcision dans ses rveries: pour lui, le gnie devait se dsigner tout
seul et s'imposer par son rayonnement.

Ainsi, quoiqu'il ft pntr, autant que ses contemporains, de
Montesquieu et de Rousseau, ni le systme anglais, ni la dmocratie pure
ne satisfaisaient son imagination. Il rvait autre chose et se laissait
hanter par une belle et vague chimre, irrductible en projets de loi,
et qui le dgotait de la ralit. Il s'prit, en artiste hroque, du
rle le plus courageux, parce qu'il lui semblait le plus beau; et toute
sa politique pratique ne fut en vrit que d'tre chevaleresque. Tant
que la cour sembla dangereuse, il la combattit; quand le parti populaire
sembla le plus fort, il l'attaqua et prit dans la lutte. Le roi et la
plbe taient en effet les deux ennemis de ses instincts libraux, et il
prouvait une gale rpugnance pour le despotisme des Tuileries et pour
le despotisme de la rue. Aussi resta-t-il seul, charmant les oreilles,
mais sans influence vritable sur les mes.

Nous avons saisi dans son caractre un ct fataliste: sa conduite
politique est inspire aussi par un fatalisme que ses amis prenaient
pour de l'aveuglement. Pourquoi ses yeux, disait Louvet, ont-ils refus
de voir? Aprs le 10 mars, ils se fermaient encore. Ils ne se sont
ouverts qu'au 31 mai, hlas! et trop tard. Ses yeux voyaient, quoi
qu'en dit Louvet, mais sa raison ne trouvait pas le remde. Il
s'enveloppait alors dans sa rverie et attendait. Ou bien, dtournant
ses regards de la politique, il se rfugiait dans la vie prive, dans la
famille que lui formaient ses amis. Il tait aussi l'hte assidu de
Sauvan dont la gracieuse fille Adle le rassrnait, et de Talma, dont
la Julie le captivait par son esprit et sa bont. Il lui fallait une
socit brillante, et il aimait le thtre avec passion. Il recherchait
partout la beaut et le gnie: je crois bien qu'au fond, c'tait l
toute sa politique.

Ai-je besoin de dire qu'avec toute sa nonchalance, il tait patriote?
Qui ne l'tait, dans cet ge de foi? Mais le patriotisme de Vergniaud
eut tout de suite une exubrance guerrire. Aprs Brissot, qui fut plus
ardent  pousser la France dans son duel avec l'Europe? Je ne crois pas
qu'il ait t sensible aux raisons politiques de cette dclaration de
guerre hroque: son imagination fut sans doute touche de la beaut de
cette lutte d'un seul peuple contre tous les rois; il aimait la guerre
en pote.

En rsum, il rve une rpublique irralisable et il s'abstient du
maniement des affaires. Ce n'est pas assez pour lui de renoncer  toute
influence directe: il considre son rle de reprsentant du peuple comme
purement oratoire. Puisqu'il ne peut raliser ses rves, il dira du
moins de grandes et belles choses. Gardons-nous des abstractions
mtaphysiques, dit-il le 9 novembre 1792. La nature a donn aux hommes
des passions; c'est par les passions qu'il faut les gouverner et les
rendre heureux. La nature a surtout grav dans le coeur de l'homme
l'amour de la gloire, de la patrie, de la libert: passions sublimes,
qui doublent la force, exaltent le courage et enfantent les actions
hroques qui donnent l'immortalit aux hommes et font le bonheur des
nations qui savent entretenir ce feu sacr. C'est son seul dessein
pratique d'entretenir ainsi le feu sacr et d'encourager, par ses nobles
priodes, l'nergie rvolutionnaire. Il donna aux hommes de 1792 une
haute ide d'eux-mmes; il embellit  leurs propres yeux leurs actes et
leurs passions; il leur fit voir l'harmonie et la beaut de ce dsordre
apparent o s'agitait la France. Dans cet ordre d'ides, plus il fut
pote, plus il fut utile.




_IV.--LES DISCOURS DE VERGNIAUD JUSQU'AU 10 AOUT 1792_


Comment ces ides et ces tendances un peu vagues, inspirent-elles son
loquence?

D'abord, cette rpublique _librale_ qu'il rvait se laisse entrevoir
dans son discours sur la Constitution (8 mai 1793). Mais il ne pose
aucun principe formel: il attaque la rpublique de Saint-Just et de
Robespierre, plus encore qu'il ne propose la sienne:

Rousseau, Montesquieu, dit-il, et tous les hommes qui ont crit sur les
gouvernements nous disent que l'galit de la dmocratie s'vanouit l
o le luxe s'introduit, que les rpubliques ne peuvent se soutenir que
par la vertu, et que la vertu se corrompt par les richesses. Pensez-vous
que ces maximes, appliques seulement par leurs auteurs  des tats
circonscrits, comme les rpubliques de la Grce, dans d'troites
limites, doivent l'tre rigoureusement et sans modification  la
rpublique franaise? Voulez-vous lui crer un gouvernement austre,
pauvre et guerrier, comme celui de Sparte? Dans ce cas, soyez
consquents comme Lycurgue: comme lui, partagez les terres entre tous
les citoyens; proscrivez  jamais les mtaux que la cupidit humaine
arracha aux entrailles de la terre; brlez mme les assignats dont le
luxe pourrait aussi s'aider, et que la lutte soit le seul travail de
tous les Franais. Etouffez leur industrie, ne mettez entre leurs mains
que la scie et la hache. Fltrissez par l'infamie, l'exercice de tous
les mtiers utiles. Dshonorez les arts, et surtout l'agriculture. Que
les hommes auxquels vous aurez accord le titre de citoyens ne paient
plus d'impts. Que d'autres hommes, auxquels vous refuserez ce titre,
soient tributaires et fournissent  vos dpenses. Ayez des trangers
pour faire votre commerce, des ilotes pour cultiver vos terres, et
faites dpendre votre subsistance de vos esclaves.

Il continue  rfuter par l'absurde le gouvernement puritain de ses
adversaires:

Ainsi ce lgislateur serait insens, qui dirait aux Franais: Vous avez
des plaines fertiles, ne semez pas de grains; des vignes excellentes, ne
faites pas de vin. Votre terre, par l'abondance de ses productions et la
varit de ses fruits, peut fournir et aux besoins et aux dlices de la
vie, gardez-vous de la cultiver. Vous avez des fleuves sur lesquels vos
dpartements peuvent transporter leurs productions diverses, et par
d'heureux changes tablir dans toute la Rpublique l'quilibre des
jouissances: gardez-vous de naviguer. Vous tes ns industrieux: gardez-
vous d'avoir des manufactures. L'Ocan et la Mditerrane vous prtent
leurs flots pour tablir une communication fraternelle et une
circulation de richesses avec tous les peuples du globe: gardez-vous
d'avoir des vaisseaux. Il ne manquerait plus que d'ajouter  ce langage:
Dans vos climats temprs, le soleil vous claire d'une lumire douce et
bienfaisante, renoncez-y; et, comme le malheureux Lapon, ensevelissez-
vous six mois de l'anne dans un souterrain. Vous avez du gnie,
efforcez-vous de ne point penser; dgradez l'ouvrage de la nature,
abjurez votre qualit d'hommes, et, pour courir aprs une perfection
idale, une vertu chimrique, rendez-vous semblables aux brutes.

Aprs cette satire des discours montagnards, Vergniaud suppose  toute
thorie constitutionnelle ce point de dpart: Je pense que vous voulez
profiter de sa sensibilit, pour le porter aux vertus qui font la force
des rpubliques; de son activit industrieuse, pour multiplier les
sources de sa prosprit; de sa position gographique, pour agrandir son
commerce; de son amour pour l'galit, pour en faire l'ami de tous les
peuples; de sa force et de son courage, pour lui donner une attitude qui
contienne tous les tyrans; de l'nergie de son caractre tremp dans les
orages de la Rvolution, pour l'exciter aux actions hroques; de son
gnie enfin, pour lui faire enfanter ces chefs-d'oeuvre des arts, ces
inventions sublimes, ces conceptions admirables qui font le bonheur et
la gloire de l'espce humaine.

Il part de l pour proposer l'tablissement d'_institutions morales_,
destines, dit-il,  faire aimer le gouvernement,  corriger les dfauts
et perfectionner les qualits du caractre national,  inspirer
l'enthousiasme de la libert et de la patrie. Mais quelles seront ces
institutions? Il n'en dit rien. Trace-t-il au moins l'esquisse d'une
Constitution? Pas davantage. Il conclut en proposant une srie de
questions o il est impossible de dmler une pense politique.

Mais n'avons-nous pas devin son idal dans ce passage, o il semble
donner pour but  la politique de faire enfanter ces chefs-d'oeuvre des
arts, ces inventions sublimes, ces conceptions admirables qui font le
bonheur et la gloire de l'espce humaine? Dj ses proccupations  ce
sujet avaient paru, ds le 19 octobre 1791, dans la rponse qu'il fit,
en qualit de vice-prsident de l'Assemble lgislative,  une
dputation d'artistes demandant un rglement plus libral pour
l'exposition annuelle de peinture:

La Grce, dit-il, se rendit clbre dans l'univers par son amour pour
la libert et pour les beaux-arts. Dans la suite, ces deux passions
rpandirent sur l'Italie un clat immortel. Encore aujourd'hui, tous les
hommes sensibles accourent  Rome pour y pleurer sur la cendre des
Catons et admirer les chefs-d'oeuvre du gnie. Le peuple franais,
charg de chanes, mais cr par la nature pour tre grand, a vu
s'lever de son sein des hommes qui ont rivalis avec les artistes de la
Grce et de l'Italie, et qui ont conquis  leur patrie plusieurs sicles
de gloire. Enfin, il est devenu libre, ce peuple gnreux; et sans doute
que son gnie, prenant un essor plus hardi, va dsormais, par des
conceptions nouvelles, commander les respects de la postrit. Sans
doute que, brlant de l'amour de la patrie, avide de la libert et de la
gloire, le coeur encore palpitant des mouvements qu'imprima la
Rvolution, l'artiste heureux, avec un ciseau crateur ou un pinceau
magique, va reproduire pour les gnrations futures le plus mmorable
des vnements, et les hommes qui, par leur courage ou leur sagesse,
l'ont prpar et consomm. Croyez que l'Assemble nationale encouragera
de toutes ses forces des arts qui, par un si bel emploi, peuvent exciter
aux grandes actions, et contribuer ainsi au bonheur du genre humain.
Elle sait que les barrires qui vous sparent de l'Acadmie ne vous
sparent point de l'immortalit. Elle sait que c'est touffer le gnie
que de l'entraver par des rglements inutiles; et, dans le dcret que
vous sollicitez, elle conciliera les mesures  prendre pour les progrs
des arts avec la libert, qui seule peut les porter  leur plus haut
degr de perfection. L'Assemble nationale vous invite  sa sance.

Vergniaud est  peu prs le seul  parler ainsi des effets que doit
produire la Rvolution dans le domaine de l'art. Il est  peu prs le
seul  conserver des besoins esthtiques dans une crise qui absorbe
toute l'imagination de ses collgues. Au milieu de la tourmente, quand
l'motion nerve ou affole tous les autres, il garde sa curiosit de
dilettante et un vif sentiment du _dcorum_ parlementaire, mme au point
de vue du local o sige l'Assemble. Ainsi, il souffre de la laideur de
la salle du Mange: L'homme qu'enflamme l'amour de la libert, dit-il
le 13 aot 1792, et en qui la nature a grav le sentiment du beau dans
les arts, ne peut arrter sa pense et ses regards sur cette troite
enceinte, sans se demander  lui-mme s'il est bien vrai que ce soit l
le sanctuaire de nos lois....

      *       *       *       *       *

Avant le 10 aot, Vergniaud attaque les intrigues de la cour; aprs le
10 aot, il combat les excs populaires. Il y a donc deux priodes
distinctes dans l'histoire de son loquence.

Dans la premire, il a pour lui le peuple, l'Assemble, l'opinion. Ds
le 25 octobre 1791, il s'est rendu clbre par son discours sur les
migrations, discours soigneusement prpar, o il n'ose pas encore
s'abandonner, comme plus tard,  toutes les inspirations de son gnie,
mais o il se montre vraiment indign contre les intrigues de la famille
royale, migre ou complice.

Il examine d'abord une premire question: Est-il des circonstances dans
lesquelles les droits naturels de l'homme puissent permettre  une
nation de prendre une mesure quelconque relative aux migrations? Il
dmontre que les doctrines mmes du _Contrat social_, sagement
interprtes, donnent  la socit le droit de dfendre sa vie menace
par des membres dserteurs. Alors il se demande si la France se trouve
dans ces circonstances. Je n'ai point l'intention, dit-il, d'exciter
ici de vaines terreurs dont je suis bien loign d'tre frapp moi-mme.
Non, ils ne sont point redoutables, ces factieux aussi ridicules
qu'insolents, qui dcorent leur rassemblement convulsif du nom bizarre
de _France extrieure_! Chaque jour leurs ressources s'puisent;
l'augmentation de leur nombre ne fait que les pousser plus rapidement
vers la pnurie la plus absolue de tous moyens d'existence; les roubles
de la fire Catherine et les millions de la Hollande se consument en
voyages, en ngociations, en prparatifs dsordonns, et ne suffisent
pas d'ailleurs au faste des chefs de la rbellion: bientt on verra ces
superbes mendiants, qui n'ont pu s'acclimater  la terre de l'galit,
expier dans la honte et la misre les crimes de leur orgueil, et tourner
des yeux tremps de larmes vers la patrie qu'ils ont abandonne! Et
quand leur rage, plus forte que leur repentir, les prcipiterait les
armes  la main sur son territoire, s'ils n'ont pas de soutien chez les
puissances trangres, s'ils sont livrs  leurs propres forces, que
seraient-ils, si ce n'est de misrables pygmes qui, dans un accs de
dlire, se hasarderaient  parodier l'entreprise des Titans contre le
ciel? (_On applaudit._)

Mais  dfaut de danger immdiat, il y a une conspiration criminelle
contre laquelle il faut se prmunir. Attend-on d'avoir des preuves
lgales pour la combattre? Des preuves lgales! Vous comptez donc pour
rien le sang qu'elles vous coteraient! Des preuves lgales! Ah!
prvenons plutt les dsastres qui pourraient nous les procurer! Prenons
enfin des mesures vigoureuses; ne souffrons plus que des factieux
qualifient notre gnrosit de faiblesse; imposons  l'Europe par la
fiert de notre contenance; dissipons ce fantme de contre-rvolution
autour duquel vont se rallier les insenss qui la dsirent; dbarrassons
la nation de ce bourdonnement continuel d'insectes avides de son sang,
qui l'inquite et la fatigue; rendons le calme au peuple!
(_Applaudissements._)

O tendent ces objections? A endormir le peuple dans une fausse
scurit. On ne cesse depuis quelque temps de crier que la Rvolution
est faite; mais on n'ajoute pas que des hommes travaillent sourdement 
la contre-rvolution: il semble qu'on n'ait d'autre but que d'teindre
l'esprit public, lorsque jamais il ne fut plus ncessaire de
l'entretenir dans toute sa force; il semble qu'en recommandant l'amour
pour les lois, on redoute de parler de l'amour pour la libert! S'il
n'existe plus aucune espce de danger, d'o viennent ces troubles
intrieurs qui dchirent les dpartements, cet embarras dans les
affaires publiques? Pourquoi ce cordon d'migrants qui, s'tendant
chaque jour, cerne une partie de nos frontires? Qu'on m'explique ces
apparitions alternatives de quelques hommes de Coblentz aux Tuileries et
de quelques hommes des Tuileries  Coblentz. Qu'ont de commun des hommes
qui ont fait serment de renverser la Constitution avec un roi qui a fait
serment de la maintenir?

Quelles sont les mesures que la nation doit prendre? Il faut d'abord
frapper les migrs dans leurs biens. Il faut ensuite inviter les
princes  rentrer, sous peine d'tre dchus de leur droit. Louis XVI ne
s'y refusera pas:

Quels succs d'ailleurs ne peut-il pas se flatter d'obtenir auprs des
princes fugitifs par ses sollicitations fraternelles, et mme par ses
ordres, pendant le dlai que vous leur accorderez pour rentrer dans le
royaume? Au reste, s'il arrivait qu'il chout dans ses efforts, si les
princes se montraient insensibles aux accents de sa tendresse en mme
temps qu'ils rsisteraient  ses ordres, ne serait-ce pas une preuve aux
yeux de la France et de l'Europe que, mauvais frres et mauvais
citoyens, ils sont aussi jaloux d'usurper par une contre-rvolution
l'autorit dont la constitution investit le roi, que de renverser la
constitution elle-mme? (_Applaudissements._) Dans cette grande
occasion, leur conduite lui dvoilera le fond de leur coeur, et s'il a
le chagrin de n'y pas trouver les sentiments d'amour et d'obissance
qu'ils lui doivent, que, dfenseur de la constitution et de la libert,
il s'adresse au coeur des Franais, il y trouvera de quoi se ddommager
de ses pertes. (_Longs applaudissements._)

Cette habilet gnreuse rpondit aux sentiments du peuple, qui tait
tout prt  acclamer Louis XVI, s'il se ft montr loyal. Le mme
souffle populaire se retrouve dans les discours de Vergniaud contre
Duportail (28 octobre 1791),  propos de Saint-Domingue (17 novembre),
contre les dputs de la Droite qui troublent l'ordre pendant sa
prsidence, et dont les tranges motions, les cris tumultueux sont plus
dangereux pour la patrie que les rassemblements de Worms et de
Coblentz, sur les prtres rfractaires (18 novembre), contre la
proposition d'imprimer le discours du ministre de la guerre (10
dcembre).

Le 27 dcembre, il lut un projet d'adresse au peuple, que l'Assemble
carta comme dclamatoire, sur cette observation d'un des membres: Sous
certains points de vue, cette adresse est purement dclamatoire, et par
consquent inconvenante, puisque l'Assemble ne doit parler que le
langage des faits. On voit que les collgues de Vergniaud faisaient,
ds lors, plus de cas de son loquence que de son tact politique.

Mais il excelle  flageller les hommes de la cour. Le 13 janvier 1792,
le ministre de la marine, Bertrand, avait donn des explications peu
franches sur les migrations des officiers de marine. Je ne veux point,
dit Vergniaud, faire de discours. Je ne prsenterai qu'un syllogisme
fort simple. Le ministre a tromp l'Assemble sur le nombre des
officiers qui sont dans les ports: c'est un principe en morale qu'il
faut adopter en politique, que tout homme qui trompe est indigne de la
confiance.

Le 18 janvier, il prononce un grand discours sur la ncessit de
dclarer la guerre  l'empereur, et il est l'interprte, non seulement
de la Gironde, mais de la France:

Vos ennemis, dit-il, savent que la conqute de la libert a exig de
vous de grands sacrifices pcuniaires, ils savent que vos prparatifs de
dfense sont ruineux, ils esprent que des citoyens qui ont abandonn, 
la voix de la patrie, leurs femmes, leurs enfants, qui ont prfr les
prils et les travaux de la guerre aux douceurs paisibles qu'ils
gotaient dans leurs foyers, ils esprent, dis-je, que ces citoyens
dvous et courageux, fatigus d'habiter un camp devant lequel il ne se
prsente pas d'ennemi, quitteront vos frontires et les laisseront sans
dfense; tandis que dans l'intrieur, quelques millions sems avec
adresse prcipiteront la chute de vos changes vers le terme le plus
dsastreux, augmenteront le prix des matires de premire ncessit,
susciteront des insurrections, o le peuple gar dtruira lui-mme ses
droits en croyant les dfendre. Alors vos ennemis feront avancer une
arme formidable pour vous donner des fers. Voil la guerre qu'on vous
fait; voil celle qu'on veut vous faire. (_On applaudit._)

Le peuple a jur de maintenir la Constitution, parce qu'il est certain
d'tre heureux par elle; mais si vous le laissez dans un tat qui
demande chaque jour des sacrifices plus pnibles, des efforts plus
courageux; si vous puisez le trsor national par cette guerre de
prparatifs, le jour de cet puisement ne sera-t-il pas le dernier
moment de la Constitution? L'tat o nous sommes est un vritable tat
de destruction qui peut nous conduire  l'opprobre et  la mort. (_On
applaudit  plusieurs reprises._) Aux armes donc, aux armes! Citoyens,
hommes libres, dfendez votre libert, assurez l'espoir de celle du
genre humain, ou bien vous ne mriterez pas mme sa piti dans vos
malheurs. (_Les applaudissements recommencent._)

Il n'est pas moins loquent contre les ennemis de l'intrieur, contre la
cour elle-mme, quand, le 10 mars 1792, il appuie la demande
d'accusation contre le ministre des affaires trangres, Delessart. Il
n'a peut-tre pas prononc de discours plus vhment, ni plus applaudi:

J'ajouterai, dit-il, un fait qui est chapp  la mmoire de M.
Brissot. Et, ici, ce n'est plus moi que vous allez entendre, c'est une
voix plaintive--qui sort de l'pouvantable glacire d'Avignon. Elle vous
crie: Le dcret de runion du Comtat  la France a t rendu au mois de
novembre dernier; s'il nous et t envoy sur-le-champ, peut-tre qu'il
nous et apport la paix et et teint nos funestes divisions. Peut-tre
que le moment o nous aurions connu lgalement notre runion  la France
nous aurait tous runis au mme sentiment; peut-tre qu'en devenant
Franais, nous aurions abjur l'esprit de haine, et serions devenus tous
frres; peut-tre, enfin, que nous n'aurions pas t victimes d'un
massacre abominable, et que notre sol n'et pas t dshonor par le
plus atroce des forfaits. Mais M. Delessart, alors ministre de
l'intrieur, a gard pendant plus de deux mois ce dcret dans son
portefeuille, et dans cet intervalle, nos dissensions ont continu; dans
cet intervalle, de nouveaux crimes ont souill notre dplorable patrie;
c'est notre sang, ce sont nos cadavres mutils qui demandent vengeance
contre votre ministre. (_On applaudit  plusieurs reprises._)
Permettez-moi une rflexion. Lorsqu'on proposa  l'Assemble
constituante de dcrter le despotisme de la religion chrtienne,
Mirabeau pronona ces paroles: De cette tribune o je vous parle, on
aperoit la fentre d'o la main d'un monarque franais, arme contre
ses sujets par d'excrables factieux, qui mlaient des intrts
personnels aux intrts sacrs de la religion, tira l'arquebuse qui fut
le signal de la Saint-Barthlmy. Et moi aussi je m'crie: De cette
tribune o je vous parle, on aperoit le palais o des conseillers
pervers garent et trompent le roi que la Constitution nous a donn,
forgent les fers dont ils veulent nous enchaner, et prparent les
manoeuvres qui doivent nous livrer  la maison d'Autriche. Je vois les
fentres du palais o l'on trame la contre-rvolution, o l'on combine
les moyens de nous replonger dans les horreurs de l'esclavage, aprs
nous avoir fait passer par tous les dsordres de l'anarchie, et par
toutes les fureurs de la guerre civile. (_La salle retentit
d'applaudissements._)

Le jour est arriv o vous pouvez mettre un terme  tant d'audace, 
tant d'insolence, et confondre enfin les conspirateurs. L'pouvante et
la terreur sont souvent sorties, dans les temps antiques, et au nom du
despotisme, de ce palais fameux. Qu'elles y rentrent aujourd'hui au nom
de la loi. (_Les applaudissements redoublent et se prolongent._)
Qu'elles y pntrent tous les coeurs. Que tous ceux qui l'habitent
sachent que notre Constitution n'accorde l'inviolabilit qu'au roi.
Qu'ils sachent que la loi y atteindra sans distinction les coupables, et
qu'il n'y sera pas une seule tte convaincue d'tre criminelle, qui
puisse chapper  son glaive. Je demande qu'on mette aux voix le dcret
d'accusation. (_M. Vergniaud descend de la tribune au milieu des plus
vifs applaudissements._)

Les mmes sentiments se retrouvent dans ses discours trs dmocratiques
sur le licenciement de la garde du roi (29 mai) et sur la lettre de La
Fayette. Mais il faut en venir  la grande harangue du 3 juillet 1792,
sur la situation de la France, o son exaltation rvolutionnaire est au
plus haut point. Ce fut, dit justement Louis Blanc, un grand jour que
celui-l dans l'histoire de l'loquence.

A ce moment, la trahison de la cour tait visible. Vergniaud fit frmir
la nation en en rassemblant les preuves. Il parla d'abord de la
politique de Louis XVI  l'intrieur:

Le roi a refus sa sanction  votre dcret sur les troubles religieux.
Je ne sais si le sombre gnie de Mdicis et du cardinal de Lorraine erre
encore sous les votes du palais des Tuileries; si l'hypocrisie
sanguinaire des jsuites Lachaise et Letellier revit dans l'me de
quelque sclrat, brlant de voir se renouveler les Saint-Barthlmy et
les Dragonnades; je ne sais si le coeur du roi est troubl par des ides
fantastiques qu'on lui suggre, et sa conscience gare par les terreurs
religieuses dont on l'environne.

Mais il n'est pas permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser
d'tre l'ennemi le plus dangereux de la Rvolution, qu'il veut
encourager, par l'impunit, les tentatives criminelles de l'ambition
pontificale, et rendre aux orgueilleux suppts de la tiare la puissance
dsastreuse dont ils ont galement opprim les peuples et les rois. Il
n'est pas permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser d'tre
l'ennemi du peuple, qu'il approuve ou mme qu'il voie avec indiffrence
les manoeuvres sourdes employes pour diviser les citoyens, jeter des
ferments de haine dans le sein des mes sensibles, et touffer, au nom
de la Divinit, les sentiments les plus doux dont elle a compos la
flicit des hommes. Il n'est pas permis de croire, sans lui faire
injure et l'accuser lui-mme d'tre l'ennemi de la loi, qu'il se refuse
 l'adoption des mesures rpressives contre le fanatisme, pour porter
les citoyens  des excs que le dsespoir inspire et que les lois
condamnent; qu'il aime mieux exposer les prtres inserments, mme alors
qu'ils ne troublent pas l'ordre,  des vengeances arbitraires, que les
soumettre  une loi qui, ne frappant que sur les perturbateurs,
couvrirait les innocents d'une gide inviolable. Enfin, il n'est pas
permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser d'tre l'ennemi de
l'empire, qu'il veuille perptuer les sditions et terniser les
dsordres et tous les mouvements rvolutionnaires qui poussent l'empire
 la guerre civile et le prcipitent, par la guerre civile,  sa
dissolution.

Ces ironies redoutables faisaient tomber le masque de Louis XVI et le
montraient trahissant la Rvolution  l'intrieur et  l'extrieur. L,
Vergniaud affecte de sparer la cause du roi de celle de ses courtisans,
et il commence ce tableau clbre des intrigues royalistes et ces
apostrophes terribles, o il donne toute la mesure de son gnie. Citons
entirement ces paroles, qui ont eu la fortune rare de se graver dans la
mmoire des contemporains:

C'est au nom du roi, dit-il, que les princes franais ont tent de
soulever contre la nation toutes les cours de l'Europe; c'est pour
_venger la dignit_ du roi que s'est conclu le trait de Pilnitz, et
forme l'alliance monstrueuse entre les cours de Vienne et de Berlin;
c'est pour _dfendre le roi_ qu'on a vu accourir en Allemagne, sous les
drapeaux de la rbellion, les anciennes compagnies des gardes du corps;
c'est pour _venir au secours du roi_ que les migrs sollicitent et
obtiennent de l'emploi dans les armes autrichiennes, et s'apprtent 
dchirer le sein de leur patrie; c'est pour joindre ces preux chevaliers
de la _prrogative royale_, que d'autres preux, pleins d'honneur et de
dlicatesse, abandonnent leur poste en prsence de l'ennemi, trahissent
leurs serments, volent les caisses, travaillent  corrompre leurs
soldats, et placent ainsi leur gloire dans la lchet, le parjure, la
subordination, le vol et les assassinats; c'est contre la nation ou
l'Assemble nationale seule, et pour le _maintien de la splendeur du
trne_, que le roi de Bohme et de Hongrie nous fait la guerre, et que
le roi de Prusse marche vers nos frontires; c'est _au nom du roi_ que
la libert est attaque, et que, si l'on parvenait  la renverser, on
dmembrerait bientt l'empire pour en indemniser de leurs frais les
puissances coalises; car on connat la gnrosit des rois, on sait
avec quel dsintressement ils envoient leurs armes pour dsoler une
terre trangre, et jusqu' quel point on peut croire qu'ils
puiseraient leurs trsors pour soutenir une guerre qui ne devrait pas
leur tre profitable. Enfin, tous les maux qu'on s'efforce d'accumuler
sur nos ttes, tous ceux que nous avons  redouter, c'est le nom seul du
roi qui en est le prtexte ou la cause.

Or, je lis dans la Constitution, chap. II, section 1re, art. VI: Si le
roi se met  la tte d'une arme et en dirige les forces contre la
nation, ou s'il ne s'oppose pas par un acte formel  une telle
entreprise qui s'excuterait en son nom, il sera cens avoir abdiqu la
royaut.

Maintenant, je vous demande ce qu'il faut entendre par un acte formel
d'opposition; la raison me dit que c'est l'acte d'une rsistance
proportionne, autant qu'il est possible, au danger, et faite dans un
temps utile pour pouvoir l'viter.

Par exemple, si, dans la guerre actuelle, 100.000 Autrichiens
dirigeaient leur marche vers la Flandre, ou 100.000 Prussiens vers
l'Alsace, et que le roi, qui est le chef suprme de la force publique,
n'oppost  chacune de ces deux redoutables armes qu'un dtachement de
10 ou 20.000 hommes, pourrait-on dire qu'il a employ des moyens de
rsistance convenables, qu'il a rempli le voeu de la Constitution et
fait l'acte formel qu'elle exige de lui?

Si le roi, charg de veiller  la sret extrieure de l'Etat, de
notifier au Corps lgislatif les hostilits imminentes, instruit des
mouvements de l'arme prussienne, et n'en donnant aucune connaissance 
l'Assemble nationale; instruit, ou du moins, pouvant prsumer que cette
arme nous attaquera dans un mois, disposait avec lenteur les
prparatifs de rpulsion; si l'on avait une juste inquitude sur les
progrs que les ennemis pourraient faire dans l'intrieur de la France,
et qu'un camp de rserve ft videmment ncessaire pour prvenir ou
arrter ces progrs; s'il existait un dcret qui rendt infaillible et
prompte la formation de ce camp; si le roi rejetait ce dcret et lui
substituait un plan dont le succs ft incertain, et demandt pour son
excution un temps si considrable que les ennemis auraient celui de la
rendre impossible; si le Corps lgislatif rendait des dcrets de sret
gnrale; que l'urgence du pril ne permt aucun dlai; que cependant la
sanction ft refuse ou diffre pendant deux mois; si le roi laissait
le commandement d'une arme  un gnral intrigant, devenu suspect  la
nation par les fautes les plus graves, les attentats les plus
caractriss  la Constitution; si un autre gnral, nourri loin de la
corruption des cours, et familier avec la victoire, demandait pour la
gloire de nos armes un renfort qu'il serait facile de lui accorder; si,
par un refus, le roi lui disait clairement: Je te dfends de vaincre;
si, mettant  profit cette funeste temporisation, tant d'incohrence
dans notre marche politique, ou plutt une si constante persvrance
dans la perfidie, la ligue des tyrans portait des atteintes mortelles 
la libert, pourrait-on dire que le roi a fait la rsistance
constitutionnelle, qu'il a rempli, pour la dfense de l'Etat, le voeu de
la Constitution, qu'il a fait l'acte formel qu'elle lui prescrit?

Souffrez que je raisonne encore dans cette supposition douloureuse.
J'ai exagr plusieurs faits, j'en noncerai mme tout  l'heure, qui,
je l'espre, n'existeront jamais, pour ter tout prtexte  des
applications qui sont purement hypothtiques, mais j'ai besoin d'un
dveloppement complet pour montrer la vrit sans nuages.

Si tel tait le rsultat de la conduite dont je viens de tracer le
tableau, que la France naget dans le sang, que l'tranger y domint,
que la Constitution ft branle, que la contre-rvolution ft l, et
que le roi vous dt pour sa justification:

Il est vrai que les ennemis qui dchirent la France prtendent n'agir
que pour relever ma puissance qu'ils supposent anantie; venger ma
dignit, qu'il supposent fltrie; me rendre mes droits royaux, qu'ils
supposent compromis ou perdus; mais j'ai prouv que je n'tais pas leur
complice; j'ai obi  la Constitution, qui m'ordonne de m'opposer par un
acte formel  leurs entreprises, puisque j'ai mis des armes en
campagne. Il est vrai que ces armes taient trop faibles, mais la
Constitution ne dsigne pas le degr de force que je devais leur donner.
Il est vrai que je les ai rassembles trop tard; mais la Constitution ne
dsigne pas le temps auquel je devais les assembler. Il est vrai que des
camps de rserve auraient pu les soutenir; mais la Constitution ne
m'oblige pas  former des camps de rserve.

Il est vrai que, lorsque les gnraux s'avanaient en vainqueurs sur le
territoire ennemi, je leur ai ordonn de s'arrter; mais la Constitution
ne me prescrit pas de remporter des victoires; elle me dfend mme les
conqutes. Il est vrai qu'on a tent de dsorganiser les armes par des
dmissions combines d'officiers, et je n'ai fait aucun effort pour
arrter le cours de ces dmissions, mais la Constitution n'a pas prvu
ce que j'aurais  faire en pareil dlit. Il est vrai que mes ministres
ont continuellement tromp l'Assemble nationale sur le nombre, la
disposition des troupes et leurs approvisionnements; que j'ai gard le
plus longtemps que j'ai pu ceux qui entravaient la marche du
gouvernement constitutionnel, le moins possible ceux qui s'efforaient
de lui donner du ressort; mais la Constitution ne fait dpendre leur
nomination que de ma volont, et nulle part elle n'ordonne que je donne
ma confiance aux patriotes et que je chasse les contre-rvolutionnaires.
Il est vrai que l'Assemble nationale a rendu des dcrets utiles ou mme
ncessaires, et que j'ai refus de les sanctionner; mais j'en avais le
droit: il est sacr, car je le tiens de la Constitution. Il est vrai,
enfin, que la contre-rvolution se fait, que le despotisme va remettre
entre mes mains son sceptre de fer; que je vous punirai d'avoir eu
l'insolence de vouloir tre libres; mais j'ai fait tout ce que la
Constitution me prescrit; il n'est man de moi aucun acte que la
Constitution condamne; il n'est donc pas permis de douter de ma fidlit
pour elle, de mon zle pour sa dfense. (_On applaudit  plusieurs
reprises._)

Si, dis-je, il tait possible que, dans les calamits d'une guerre
funeste, dans un bouleversement contre-rvolutionnaire, le roi des
Franais leur tnt ce langage drisoire; s'il tait possible qu'il leur
parlt jamais de son amour pour la Constitution avec une ironie aussi
insultante, ne seraient-ils pas en droit de lui rpondre:

--O roi qui sans doute avez cru, avec le tyran Lysandre, que la vrit
ne valait pas mieux que le mensonge, et qu'il fallait amuser les hommes
par des serments, ainsi qu'on amuse les enfants avec des osselets; qui
n'avez feint d'aimer les lois que pour parvenir  la puissance qui vous
servirait  les braver; la Constitution, que pour qu'elle ne vous
prcipitt pas du trne, o vous aviez besoin de rester pour la
dtruire; la nation, que pour assurer le succs de vos perfidies en lui
inspirant de la confiance: pensez-vous nous abuser aujourd'hui avec
d'hypocrites protestations, nous donner le change sur la cause de nos
malheurs, par l'artifice de vos excuses et l'audace de vos sophismes?

Etait-ce nous dfendre que d'opposer aux soldats trangers des forces
dont l'infriorit ne laissait pas mme d'incertitude sur leur dfaite?
Etait-ce nous dfendre que d'carter les projets tendant  fortifier
l'intrieur du royaume, ou de faire des prparatifs de rsistance pour
l'poque o nous serions dj devenus la proie des tyrans? Etait-ce nous
dfendre que de choisir des gnraux qui attaquaient eux-mmes la
Constitution, ou d'enchaner le courage de ceux qui la servaient? Etait-
ce nous dfendre que de paralyser sans cesse le gouvernement par la
dsorganisation continuelle du ministre? La Constitution vous laissa-t-
elle le choix des ministres pour notre bonheur ou notre ruine? Vous fit-
elle chef de l'arme pour notre gloire ou notre honte? Vous donna-t-elle
enfin le droit de sanction, une liste civile et tant de grandes
prrogatives pour perdre constitutionnellement la Constitution et
l'Empire? Non, non, homme que la gnrosit des Franais n'a pu
mouvoir, homme que le seul amour du despotisme a pu rendre sensible,
vous n'avez pas rempli le voeu de la Constitution; elle est peut-tre
renverse: mais vous ne recueillerez point le fruit de votre parjure:
vous ne vous tes point oppos par un acte formel aux victoires qui se
remportaient en votre nom sur la libert; mais vous ne recueillerez
point le fruit de ces indignes triomphes: vous n'tes plus rien pour
cette Constitution que vous avez si indignement viole, pour ce peuple
que vous avez si lchement trahi. (_Les applaudissements recommencent
avec plus de force dans la trs grande majorit de l'Assemble._)




_V. LES DISCOURS DE VERGNIAUD DU 10 AOUT 1792 AU 2 JUIN 1793_.


Ou les mots n'ont aucun sens, ou le discours du 3 juillet 1792 signifie
qu'il n'y a plus rien  faire avec le prince. Cependant, les conclusions
de Vergniaud ne tendent ni  dtruire la royaut, ni  changer de roi.
Aprs avoir perdu Louis XVI moralement dans cette redoutable
philippique, il se refuse  le perdre politiquement. Personne n'avait pu
croire que cette hypothse si magnifiquement droule ft autre chose
qu'une habilet oratoire destine  rendre plus sanglante l'accusation
insinue. O puissance de la rhtorique! Vergniaud en vient  prendre au
srieux cette figure, et, la crainte d'une victoire populaire aidant, il
se dit que ce tratre est peut-tre moins incurablement tratre qu'il ne
l'a laiss entendre lui-mme. Il s'oppose  une rvolution parlementaire
et paisible qui aurait conomis  la France le sang vers au 10 aot,
et, le 24 juillet, il dcide l'Assemble  passer  l'ordre du jour sur
une ptition qui demandait la dchance.

Il fait plus: il signe avec Guadet, dans les derniers jours de juillet,
la fameuse consultation rdige par Gensonn et envoye aux Tuileries
par l'intermdiaire du peintre Boze. Le 29 juillet, il crit lui-mme 
Boze une lettre o il donne au roi les conseils les plus propres  le
sauver. Sans dsavouer son discours, il promet la paix  Louis s'il veut
dfendre sincrement la Constitution et former un ministre o
prendraient place des patriotes de la Constituante, par exemple Roederer
et Petion. Assurment, il n'y eut pas l l'ombre d'une trahison ou d'une
dfection, et quand, le 3 janvier 1793, Gasparin et Robespierre jeune
dnoncrent cette dmarche comme criminelle, la Convention eut raison de
passer  l'ordre du jour. Toutefois, c'est un pilogue bien inattendu au
discours du 3 juillet que ces conseils donns secrtement au tyran
Lysandre par celui-l mme qui l'avait si svrement dmasqu. Il
n'tait gure politique de chercher  raffermir un trne qu'on avait
soi-mme dclar vermoulu. On avait provoqu une rvolution, et
maintenant on la redoutait. Un nouveau ferment rvolutionnaire,
crivait Vergniaud  Boze, tourmente dans sa base une organisation
politique que le temps n'a pas consolide. Ce dsespoir peut en
acclrer le dveloppement avec une rapidit qui chapperait  la
vigilance des autorits constitues et  l'action de la loi. Vergniaud
craignait ce _ferment rvolutionnaire_; il essaya cette dmarche
imprudente, par excs de prudence et par dfiance de l'insurrection
imminente. La Commission extraordinaire attendit fivreusement la
rponse du roi, bien dcide  ne point faiblir, si la cour ne cdait
pas. Thierry envoya des phrases vasives et presque ddaigneuses. Ds
lors, on discuta srieusement les avantages compars de la dchance et
de la suspension. Mais ces hsitations avaient enlev  la Gironde toute
influence sur les vnements. Le 10 aot se fit en dehors d'elle, et
elle ne put que le ratifier par la suspension, dont Vergniaud lui-mme
devait rdiger la formule.

Il sortit amoindri et bless de ces dmarches honorables, en somme, mais
irrflchies. Ce rpublicain, dans la crainte de voir surgir une autre
rpublique que la sienne, fut sur le point de croire  la parole du
tyran Lysandre. Heureusement pour lui qu'on ne rpondit pas  ses
avances: perdu dans l'opinion, il n'aurait pas pu rendre  la Rvolution
les services qu'elle reut de lui dans le mois de septembre 1792.

Ces services consistrent  aider Danton de son loquence dans ses
efforts pour dresser la France contre l'ennemi. Sans rancune contre
l'homme du 10 aot, et plus patriote en cela que ses amis politiques,
Vergniaud joua un rle utile en lectrisant les mes par ses paroles
ardentes. Il s'agissait d'lever les courages au-dessus de la ralit,
au-dessus mme des impossibilits physiques. L'homme pratique, dans ces
conditions critiques, fut justement le chimrique Vergniaud; et sa
grandiose rhtorique exalta efficacement les volonts. Les deux appels
au camp retentirent dans tous les coeurs:

Pourquoi, disait-il, le 2 septembre, les retranchements du camp qui est
sous les remparts de la cit ne sont-ils pas plus avancs? O sont les
bches, les pioches, et tous les instruments qui ont lev l'autel de la
Fdration et nivel le Champ-de-Mars? Vous avez manifest une grande
ardeur pour les ftes, sans doute vous n'en aurez pas moins pour les
combats; vous avez chant, clbr la libert; il faut la dfendre. Nous
n'avons plus  renverser des rois de bronze, mais des rois environns
d'armes puissantes. Je demande que la commune de Paris concerte avec le
pouvoir excutif les mesures qu'elle est dans l'intention de prendre. Je
demande aussi que l'Assemble nationale, qui, dans ce moment-ci, est
plutt un grand Comit militaire qu'un Corps lgislatif, envoie 
l'instant, et chaque jour, douze commissaires au camp, non pour exhorter
par de vains discours les citoyens, mais pour piocher eux-mmes, car il
n'est plus temps de discourir; il faut piocher la fosse de nos ennemis,
et chaque pas qu'ils font en avant pioche la ntre. (_Des acclamations
universelles se font entendre dans les tribunes. L'assemble se lve
tout entire, et dcrte la proposition de Vergniaud._)

Il est notable que, dans ces paroles inspires par la politique
dantonienne, Vergniaud prend la prcision, la familiarit, le style de
Danton. Le 16 septembre 1792, il rpte cet appel au camp, en y mlant
un blme discret des journes de septembre:

O citoyens de Paris! je vous le demande avec la plus profonde motion,
ne dmasquerez-vous jamais ces hommes pervers qui n'ont, pour obtenir
votre confiance, d'autres droits que la bassesse de leurs moyens et
l'audace de leurs prtentions? Citoyens, lorsque l'ennemi s'avance, et
qu'un homme, au lieu de vous inviter  prendre l'pe pour le repousser,
vous engage  gorger froidement des femmes ou des citoyens dsarms,
celui-l est ennemi de votre gloire, de votre bonheur, il vous trompe
pour vous perdre. Lorsqu'au contraire un homme ne vous parle des
Prussiens que pour vous indiquer le coeur o vous devez frapper,
lorsqu'il ne vous propose la victoire que par des moyens dignes de votre
courage, celui-l est ami de votre gloire, ami de votre bonheur, il veut
vous sauver. Citoyens, abjurez donc vos dissensions intestines; que
votre profonde indignation pour le crime encourage les hommes de bien 
se montrer. Faites cesser les proscriptions, et vous verrez aussitt se
runir  vous une foule de dfenseurs de la libert. Allez tous ensemble
au camp: c'est l qu'est votre salut.

J'entends dire chaque jour: Nous pouvons prouver une dfaite. Que
feront alors les Prussiens? Viendront-ils  Paris? Non, si Paris est
dans un tat de dfense respectable; si vous prparez des postes d'o
vous puissiez opposer une forte rsistance: car alors l'ennemi
craindrait d'tre poursuivi et envelopp par les dbris des armes qu'il
aurait vaincues, et d'en tre cras comme Samson sous les ruines du
temple qu'il renversa. Mais, si une terreur panique ou une fausse
scurit engourdissent notre courage et nos bras; si nous livrons sans
dfense les postes d'o l'on pourra bombarder cette cit, il serait bien
insens de ne pas s'avancer vers une ville qui, par son inaction, aurait
paru l'appeler elle-mme; qui n'aurait pas su s'emparer des positions o
elle aurait pu le vaincre. Au camp donc, citoyens, au camp! Eh quoi!
tandis que vos frres, que vos concitoyens, par un dvouement hroque,
abandonnent ce que la nature doit leur faire chrir le plus, leurs
femmes, leurs enfants, demeurerez-vous plongs dans une molle oisivet?
N'avez-vous d'autre manire de prouver votre zle qu'en demandant sans
cesse, comme les Athniens: _Qu'y a-t-il aujourd'hui de nouveau?_ Ah!
dtestons cette avilissante mollesse! Au camp, citoyens, au camp! Tandis
que nos frres, pour notre dfense, arrosent peut-tre de leur sang les
plaines de la Champagne, ne craignons pas d'arroser de quelque sueur les
plaines de Saint-Denis, pour protger leur retraite. Au camp, citoyens,
au camp! Oublions tout, except la patrie! Au camp, au camp!

Le _Journal des Dbats et Dcrets_ appelle ce discours le plus beau
morceau d'loquence qu'on ait improvis dans l'Assemble actuelle.
Celle-ci en fut si touche qu'elle enjoignit  Vergniaud de donner  son
improvisation la forme d'une adresse au peuple, et cette adresse fut
dcrte le lendemain 17 septembre.

Son patriotisme n'tait pas de la xnophobie. C'tait un patriotisme
large et humanitaire. Ainsi, plus tard,  la Convention, le 9 novembre
1792,  propos des victoires remportes en Belgique, il dira:

.... Ne ngligeons pas d'entretenir ce feu sacr par tous les moyens
que nous offrent les circonstances.

L'aliment le plus efficace pour le vivifier, ce sont les ftes
publiques. Rappelez-vous la fdration de 1790. Quel coeur n'a pas, dans
ces moments d'enthousiasme et d'allgresse, palpit pour la patrie? Vous
rappelez-vous les ftes funbres que nous clbrmes pour les patriotes
morts dans la journe du 10 aot? Quel est celui d'entre nous qui, le
coeur oppress de douleur, mais l'me exalte par l'enthousiasme de la
vraie gloire, ne sentit pas alors le dsir, le besoin de venger ces
hros de la libert? Eh bien! c'est par de pareilles ftes que vous
ranimerez sans cesse le civisme. Chantez donc, chantez une victoire qui
sera celle de l'humanit. Il a pri des hommes, mais c'est pour qu'il
n'en prisse plus. Je le jure, au nom de la fraternit universelle que
vous allez tablir, chacun de vos combats sera un pas de fait vers la
paix, l'humanit et le bonheur des peuples. (_On applaudit._)

Tel est le caractre de l'loquence patriotique dans Vergniaud: on sent
qu'il est heureux de s'lever au-dessus de la lutte des partis, et
d'oublier, dans ces discours hroques, la politique intrieure et ses
propres contradictions.

En effet, il a dj commenc sa lutte contre la Commune de Paris et les
excs rvolutionnaires. Nous avons vu que, patriotiquement, il avait
d'abord jet un voile sur les journes de septembre, qu'il alla mme
jusqu' laisser tomber le mot d'_insurrection lgitime_, et qu'il
rserva toute sa colre contre les meneurs, surtout contre les
signataires de la clbre circulaire qui enjoignait aux dpartements
d'imiter Paris. Ds le 17 septembre 1792, il s'tait lev en ces termes
contre la tyrannie de la Commune:

Il est temps de briser ces chanes honteuses, d'craser cette nouvelle
tyrannie; il est temps que ceux qui ont fait trembler les hommes de bien
tremblent  leur tour. Je n'ignore pas qu'ils ont des poignards  leurs
ordres. Eh! dans la nuit du 2 septembre, dans cette nuit de
proscription, n'a-t-on pas voulu les diriger contre plusieurs dputs et
contre moi? Ne nous a-t-on pas dnoncs au peuple comme des tratres?
Heureusement, c'est en effet le peuple qui tait l; les assassins
taient occups ailleurs. La voix de la calomnie ne produisit aucun
effet, et la mienne peut encore se faire entendre ici; et, je vous en
atteste, elle tonnera de tout ce qu'elle a de force contre les crimes et
les tyrans. Eh! que m'importent des poignards et des sicaires!
qu'importe la vie aux reprsentants du peuple, quand il s'agit de son
salut! Lorsque Guillaume Tell ajustait la flche qui devait abattre la
pomme fatale qu'un monstre avait place sur la tte de son fils, il
s'criait: Prissent mon nom et ma mmoire, pourvu que la Suisse soit
libre! (_On applaudit._)

Et nous aussi nous dirons: Prisse l'Assemble nationale et sa mmoire,
pourvu que la France soit libre! (Les dputs se lvent par un mouvement
unanime en criant: _Oui, oui, prisse notre mmoire, pourvu que la
France soit libre!_ Les tribunes se lvent en mme temps, et rpondent
par des applaudissements ritrs au mouvement de l'Assemble.) Prisse
l'Assemble nationale et sa mmoire, si elle pargne un crime qui
imprimerait une tache au nom franais; si sa vigueur apprend aux nations
de l'Europe que, malgr les calomnies dont on cherche  fltrir la
France, il est encore, et au sein mme de l'anarchie momentane o des
brigands nous ont plongs, il est encore dans notre patrie quelques
vertus publiques, et qu'on y respecte l'humanit! Prisse l'Assemble
nationale et sa mmoire, si, sur nos cendres, nos successeurs plus
heureux peuvent tablir l'difice d'une constitution qui assure le
bonheur de la France, et consolide le rgne de la libert et de
l'galit! Je demande que les membres de la Commune rpondent sur leur
tte de la sret de tous les prisonniers. (_Les applaudissements
recommencent et se prolongent._)

      *       *       *       *       *

Ce sont les dernires paroles que Vergniaud pronona  la Lgislative.
Il fut lu,  une grande majorit, dput de la Gironde  la Convention,
le premier d'une liste o il avait fait mettre les noms de Siys et de
Condorcet. Il accepta son mandat avec rsignation et tristesse: il se
sentait impuissant et prenait dj des attitudes de victime fire.
Quant  ma nomination, crivait-il  son beau-frre, je vous avoue que
l'puisement de mes forces morales me la rend aussi pnible que
flatteuse; et si les temps eussent t calmes, si l'horizon de Paris ne
paraissait pas encore charg d'orages, s'il n'y avait eu aucun danger 
courir en restant, si je n'avais pas cru que je pouvais tre utile pour
lutter contre quelques sclrats dont je connais ou je souponne les
projets, je n'aurais pas hsit  refuser. Mais, dans les circonstances
actuelles, c'et t une lchet et un crime, et je reste.

Ds le 24 septembre 1792, il reprend la lutte contre la Montagne en
appuyant un projet de loi de Kersaint contre ceux qui poussent 
l'anarchie et  l'assassinat. Le 25, les crits de Marat sont dnoncs.
Marat se dfend. S'il est un malheur, rpond Vergniaud, pour un
reprsentant du peuple c'est, pour mon coeur, celui d'tre oblig de
remplacer  cette tribune un homme charg de dcrets de prise de corps
qu'il n'a pas purgs.

Cette pudeur et ce style de lgiste soulevrent des murmures. Marat
cria: Je m'en fais gloire. Chabot dit: Sont-ce les dcrets du
Chtelet dont on parle? Et Tallien: Sont-ce ceux dont il a t honor
pour avoir terrass La Fayette? Vergniaud reprit: C'est le malheur
d'tre oblig de remplacer un homme contre lequel il a t rendu un
dcret d'accusation, et qui a lev sa tte audacieuse au-dessus des
lois; un homme enfin tout dgotant de calomnies, de fiel et de sang.
Il donne ensuite lecture de la circulaire de la Commune signe Sergent,
Panis, Marat, etc. Que dirai-je, s'crie-t-il, de l'invitation formelle
qu'on y fait au meurtre et  l'assassinat? Que le peuple, lass d'une
longue suite de trahisons, se soit enfin lev, qu'il ait tir de ses
ennemis connus une vengeance clatante: je ne vois l qu'une rsistance
 l'oppression. Et s'il se livre  quelques excs qui outrepassent les
bornes de la justice, je n'y vois que le crime de ceux qui les ont
provoqus par leurs trahisons. Le bon citoyen jette un voile sur ces
dsordres partiels; il ne parle que des actes de courage du peuple, que
de l'ardeur des citoyens, que de la gloire dont se couvre un peuple qui
sait briser ses chanes; et il cherche  faire disparatre, autant qu'il
est en lui, les taches qui pourraient ternir l'histoire d'une si
mmorable rvolution. Mais que des hommes revtus d'un pouvoir public
qui, par la nature mme des fonctions qu'ils ont acceptes, se sont
chargs de parler au peuple le langage de la loi, et de le contenir dans
les bornes de la justice par tout l'ascendant de la raison; que ces
hommes prchent le meurtre, qu'ils en fassent l'apologie, il me semble
que c'est l un degr de perversit qui ne saurait se concevoir que dans
un temps o toute morale serait bannie de la terre.

Arrivons au grand discours de Vergniaud sur l'appel au peuple (31
dcembre 1792), qui est en mme temps son acte politique le plus
important. Il n'est pas douteux qu'il n'ait voulu sauver Louis XVI; il
n'admet pas un instant que les lecteurs puissent voter la mort. Il
donne contre le rejet de sa proposition toutes les raisons qui militent,
d'aprs lui, contre la condamnation du roi.

Il est probable, dit-il, qu'un des motifs pour lesquels l'Angleterre ne
rompt pas ouvertement la neutralit, et qui dterminent l'Espagne  la
promettre, c'est la crainte de hter la perte de Louis par une accession
 la ligue forme contre nous. Soit que Louis vive, soit qu'il meure, il
est possible que ces puissances se dclarent nos ennemies; mais la
condamnation donne une probabilit de plus  la dclaration, et il est
sr que si la dclaration a lieu, sa mort en sera le prtexte.

Est-il possible de dire plus nettement que voter l'appel au peuple,
c'est laisser la vie au roi? Et pourquoi veut-il donc le sauver? est-ce
par sympathie? Il lui adresse de durs reproches  plusieurs reprises.
Est-ce par souvenir des relations indirectes qu'il a eues avec lui par
l'intermdiaire de Boze? Peut-tre ne se sent-il pas le droit de faire
prir celui qu'il a conseill. La principale raison, c'est qu'il voit
dans cette condamnation une victoire dmagogique. Avec Brissot et toute
la Gironde, il veut, par l'appel au peuple, submerger la volont de
Paris dans celle des dpartements. Ses amis furent enthousiasms.
Vergniaud, dit le _Patriote franais_, a fait preuve d'un prodigieux
talent, en parlant d'abondance sur cette grande affaire, mais en parlant
comme les fameux orateurs de l'antiquit, lorsqu'ils traitaient des
intrts de la rpublique dans les assembles du peuple.

En terminant il avait dit: En tout cas, je dclare que, quel que puisse
tre le dcret qui sera rendu par la Convention, je regarderais comme
tratre  la patrie celui qui ne s'y soumettrait pas. Les opinions sont
libres jusqu' la manifestation du voeu de la majorit; elles le sont
mme aprs; mais alors, du moins, l'obissance est un devoir.

Cette dclaration explique son brusque changement d'attitude aprs le
rejet de l'appel au peuple. Il avait voulu se soustraire  la
responsabilit d'un juge. Mais, forc de juger et convaincu de la
culpabilit de Louis, il se croit oblig d'appliquer la loi telle
qu'elle est, et vote la mort. Justement il prsidait, et il eut 
prononcer l'arrt. Citoyens, dit-il, je vais proclamer le rsultat du
scrutin. Vous allez exercer un grand acte de justice; j'espre que
l'humanit vous engagera  garder le plus profond silence. Quand la
justice a parl l'humanit doit avoir son tour. Il fut consquent avec
lui-mme en votant contre le sursis.

Cette conduite  la fois loyale et complexe, qui devait suggrer aux
royalistes les plus basses calomnies, ne fut pas comprise par le peuple
de Paris. Vergniaud avait voulu faire juger Louis XVI par ces assembles
primaires, qui l'auraient acquitt sans doute: donc, il tait royaliste.
Cet homme franc et limpide prit, aux yeux des tribunes, la figure d'un
tratre  la solde des migrs et des Autrichiens; et son hostilit
envers les rvolutionnaires avancs, en s'accentuant de jour en jour
davantage, accrut ces soupons, sincres chez la multitude, affects
chez les Robespierristes, et avivs avec art par tous ceux qui
n'aimaient ni le gnie, ni l'insouciance un peu ddaigneuse du plus
loquent des Girondins.

Ds lors, la vie de Vergniaud fut un combat  mort contre la Montagne.
Le 10 mars 1798, il s'leva contre l'institution du Tribunal
rvolutionnaire: Lorsqu'on vous propose, dit-il, de dcrter
l'tablissement d'une inquisition mille fois plus redoutable que celle
de Venise, nous mourrons tous plutt que d'y consentir. Il
reconnaissait pourtant (discours du 13 mars) que ce tribunal, s'il
tait organis d'aprs les principes de la justice, pourrait tre
utile.

Le lendemain de l'insurrection avorte du 10 mars, les Girondins
sentirent le besoin de s'unir plus troitement. Une vingtaine d'entre
eux, dit Louvet, s'assemblrent et chargrent Vergniaud de dnoncer  la
France le rcent attentat contre la Convention. Ce ne fut pas sans peine
que Vergniaud, interrompu par Marat, put commencer son discours. Il
chercha surtout  montrer que c'tait l'impunit des excs populaires
qui avait amen cette dictature de l'meute, et il protesta contre
l'intolrance des terroristes:

On a vu, dit il, se dvelopper cet trange systme de libert, d'aprs
lequel on vous dit: Vous tes libres; mais pensez comme nous sur telle
ou telle question d'conomie politique, ou nous vous dnonons aux
vengeances du peuple. Vous tes libres; mais courbez la tte devant
l'idole que nous encensons, ou nous vous dnonons aux vengeances du
peuple. Vous tes libres; mais associez-vous  nous pour perscuter les
hommes dont nous redoutons la probit et les lumires, ou nous vous
dsignerons par des dnominations ridicules, et nous vous dnoncerons
aux vengeances du peuple. Alors, citoyens, il a t permis de craindre
que la rvolution, comme Saturne dvorant successivement tous ses
enfants, n'engendrt enfin le despotisme avec les calamits qui
l'accompagnent.

Mais il vite avec soin, dans son rcit des vnements du 10 mars,
toutes les rcriminations personnelles qui auraient pu diviser davantage
les patriotes. Sa proraison n'a rien d'amer, et il prche plutt la
rconciliation:

Et toi peuple infortun, seras-tu plus longtemps dupe des hypocrites,
qui aiment mieux obtenir tes applaudissements que les mriter, et
surprendre la faveur, en flattant tes passions, que de te rendre un seul
service?...

Un tyran de l'antiquit avait un lit de fer sur lequel il faisait
tendre ses victimes, mutilant celles qui taient plus grandes que le
lit, disloquant douloureusement celles qui l'taient moins pour leur
faire atteindre le niveau. Ce tyran aimait l'galit, et voil celle des
sclrats qui te dchirent par leurs fureurs. L'galit, pour l'homme
social, n'est que celle des droits. Elle n'est pas plus celle des
fortunes que celle des tailles, celle des forces, de l'esprit, de
l'activit, de l'industrie et du travail.

On te la prsente souvent sous l'emblme de deux tigres qui se
dchirent. Vois-la sous l'emblme plus consolant de deux frres qui
s'embrassent. Celle qu'on veut te faire adopter, fille de la haine et de
la jalousie, est toujours arme de poignards. La vraie galit, celle de
la nature, au lieu de les diviser, unit les hommes par les liens d'une
fraternit universelle. C'est celle qui seule peut faire ton bonheur et
celui du monde. Ta libert! des monstres l'touffent, et offrent  ton
culte gar la licence. La licence, comme tous les faux dieux, a ses
druides qui veulent la nourrir de victimes humaines. Puissent ces
prtres cruels subir le sort de leurs prdcesseurs! puisse l'infamie
sceller  jamais la pierre dshonore qui couvrira leurs cendres?

Et vous, mes collgues, le moment est venu: il faut choisir enfin entre
une nergie qui vous sauve et la faiblesse qui perd tous les
gouvernements, entre les lois et l'anarchie, entre la rpublique et la
tyrannie. Si, tant au crime la popularit qu'il a usurpe sur la vertu,
vous dployez contre lui une grande vigueur, tout est sauv. Si vous
mollissez, jouets de toutes les factions, victimes de tous les
conspirateurs, vous serez bientt esclaves.

Patriotiquement, Vergniaud attribuait aux manoeuvres de l'aristocratie
et de Pitt tous les excs du peuple, et en particulier le complot du 10
mars. Les Girondins furent trs mcontents de ces mnagements, et le
Comit Valaz chargea Louvet de rparer la prtendue maladresse de
Vergniaud; mais Louvet ne put obtenir la parole.

On voit que Vergniaud planait toujours plus haut que les rancunes, les
rcriminations et les romans o se complaisaient la plupart de ses amis.
Il n'attaque que pour se dfendre, comme lorsqu'il rpondit, le 10 avril
1793, aux accusations de Robespierre; mais alors son ddain est
accablant:

J'oserai rpondre  M. Robespierre qui, par un roman perfide,
artificieusement crit dans le silence du cabinet, et par de froides
ironies, vient provoquer de nouvelles discordes dans le sein de la
Convention; j'oserai lui rpondre sans mditation: je n'ai pas, comme
lui, besoin d'art; il suffit de mon me.

Je parlerai non pour moi: c'est le coeur navr de la plus profonde
douleur que, lorsque la patrie rclame tous les instants de notre
existence politique, je vois la Convention rduite, par des
dnonciations o l'absurdit seule peut galer la sclratesse,  la
ncessit de s'occuper de misrables intrts individuels; je parlerai
pour la patrie, au sort de laquelle, sur les bords de l'abme o on l'a
conduite, les destines d'un de ses reprsentants, qui peut et qui veut
la servir, ne sont pas tout  fait trangres; je parlerai non pour moi,
je sais que dans les rvolutions la lie des nations s'agite, et
s'levant sur la surface politique, parat quelques moments dominer les
hommes de bien. Dans mon intrt personnel, j'aurais attendu patiemment
que ce rgne passager s'vanout; mais puisqu'on brise le ressort qui
comprimait mon me indigne, je parlerai pour clairer la France qu'on
gare. Ma voix qui, de cette tribune, a port plus d'une fois la terreur
dans ce palais d'o elle a concouru  prcipiter le tyran, la portera
aussi dans l'me des sclrats qui voudraient substituer leur tyranie 
celle de la royaut.

Il passe ensuite en revue les dix-huit chefs d'accusation que
Robespierre a ports contre la Gironde, et les rfute d'autant plus
aisment qu'on avait choisi, non les plus vraisemblables, mais les plus
redoutables. On avait dit, par exemple, que les Girondins calomniaient
Paris et qu'ils taient des modrs:

Robespierre, rpond Vergniaud, nous accuse d'avoir _calomni Paris_.
Lui seul et ses amis ont calomni cette ville clbre. Ma pense s'est
toujours arrte avec effroi sur les scnes dplorables qui ont souill
la Rvolution; mais j'ai constamment soutenu qu'elles taient l'ouvrage,
non du peuple, mais de quelques sclrats accourus de toutes les parties
de la rpublique, pour vivre de pillage et de meurtre, dans une ville
dont l'immensit et les agitations continuelles ouvraient la plus grande
carrire  leurs criminelles esprances; et pour la gloire mme du
peuple, j'ai demand qu'ils fussent livrs au glaive des lois.

D'autres, au contraire, pour assurer l'impunit des brigands et leur
mnager sans doute de nouveaux massacres et de nouveaux pillages, ont
fait l'apologie de leurs crimes, et les ont tous attribus au peuple;
or, qui calomnie le peuple, ou de l'homme qui le soutient innocent des
crimes de quelques brigands trangers, ou de celui qui s'obstine 
imputer au peuple entier l'odieux de ces scnes de sang?
(_Applaudissements._--_Marat_: Ce sont des vengeances nationales!)

La rponse  l'accusation de modrantisme est noble et juste:

Enfin Robespierre nous accuse d'tre devenus tout  coup des _modrs_,
des Feuillants.

Nous modrs! Je ne l'tais pas, le 10 aot, Robespierre, quand tu
tais cach dans ta cave. Des modrs! Non, je ne le suis pas dans ce
sens que je veuille teindre l'nergie nationale. Je sais que la libert
est toujours active comme la flamme, qu'elle est inconciliable avec ce
calme parfait qui ne convient qu' des esclaves. Si on n'et voulu que
nourrir ce feu sacr qui brle dans mon coeur aussi ardemment que dans
celui des hommes qui parlent sans cesse de l'imptuosit de leur
caractre, de si grands dissentiments n'auraient pas clat dans cette
assemble. Je sais aussi que, dans des temps rvolutionnaires, il y
aurait autant de folie  prtendre calmer  volont l'effervescence du
peuple, qu' commander aux flots de la mer d'tre tranquilles quand ils
sont battus par les vents. Mais c'est au lgislateur  prvenir autant
qu'il peut les dsastres de la tempte par de sages conseils; et si,
sous prtexte de rvolution, il faut, pour tre patriote, se dclarer le
protecteur du meurtre et du brigandage, je suis _modr_.

Depuis l'abolition de la royaut, j'ai beaucoup entendu parler de
rvolution. Je me suis dit il n'y en a plus que deux possibles: celle
des proprits ou la loi agraire, et celle qui nous ramnerait au
despotisme. J'ai pris la ferme rsolution de combattre l'une et l'autre
et tous les moyens indirects qui pourraient nous y conduire. Si c'est l
tre modr, nous le sommes tous: car tous nous avons vot la peine de
mort contre tout citoyen qui proposerait l'une ou l'autre.

J'ai aussi beaucoup entendu parler d'insurrection, de faire lever le
peuple et je l'avoue, j'en ai gmi. Ou l'insurrection a un objet
dtermin, ou elle n'en a pas: au dernier cas, c'est une convulsion pour
le corps politique qui, ne pouvant lui produire aucun bien, doit
ncessairement lui faire beaucoup de mal. La volont de la faire natre
ne peut entrer que dans le coeur d'un mauvais citoyen. Si l'insurrection
a un objet dtermin, quel peut-il tre? de transporter l'exercice de la
souverainet dans la rpublique. L'exercice de la souverainet est
confi  la reprsentation nationale. Donc ceux qui parlent
d'insurrection veulent dtruire la reprsentation nationale; donc ils
veulent remettre l'exercice de la souverainet  un petit nombre
d'hommes, ou le transporter sur la tte d'un seul citoyen; donc ils
veulent fonder un gouvernement aristocratique, ou rtablir la royaut.
Dans les deux cas, ils conspirent contre la rpublique et la libert, et
s'il faut, ou les approuver pour tre patriote, ou tre modr en les
combattant, je suis modr. (_On applaudit._) Lorsque la statue de la
Libert est sur le trne, l'insurrection ne peut tre provoque que par
les amis de la royaut. A force de crier au peuple qu'il fallait qu'il
se levt,  force de lui parler, non pas le langage des lois, mais celui
des passions, on a fourni des armes  l'aristocratie; prenant la livre
et le langage du sans-culottisme, elle a cri dans le dpartement du
Finistre: Vous tes malheureux, les assignats perdent, il faut vous
lever en masse. Voil comment des exagrations ont nui  la Rpublique.

Nous sommes des modrs! Mais au profit de qui avons-nous montr cette
grande modration? Au profit des migrs? Nous avons adopt contre eux
toutes les mesures de rigueur que commandaient galement et la justice
et l'intrt national. Au profit des conspirateurs du dedans? Nous
n'avons cess d'appeler sur leur tte le glaive de la loi; mais j'ai
repouss la loi qui menaait de proscrire l'innocent comme le coupable.
On parlait sans cesse de mesures terribles, de mesures rvolutionnaires.
Je les voulais aussi, ces mesures terribles, mais contre les seuls
ennemis de la patrie. Je ne voulais pas qu'elles compromissent la sret
des bons citoyens, parce que quelques sclrats auraient intrt  les
perdre; je voulais des punitions et non des proscriptions. Quelques
hommes ont paru faire consister leur patriotisme  tourmenter,  faire
verser des larmes. J'aurais voulu qu'il ne ft que des heureux. La
Convention est le centre autour duquel doivent se rallier tous les
citoyens. Peut-tre que leurs regards ne se fixent pas toujours sur elle
sans inquitude et sans effroi. J'aurais voulu qu'elle ft le centre de
toutes les affections et de toutes les esprances. On a cherch 
consommer la rvolution par la terreur, j'aurais voulu la consommer par
l'amour. Enfin, je n'ai pas pens que, semblablement aux prtres et aux
farouches ministres de l'Inquisition, qui ne parlent de leur Dieu de
misricorde qu'au milieu des bchers, nous dussions parler de libert au
milieu des poignards et des bourreaux. (_On applaudit._)

Nous, des _modrs_! Ah! qu'on nous rende grce de cete modration dont
on nous fait un crime. Si, lorsque dans cette tribune on est venu
secouer les torches de la discorde et outrager avec la plus insolente
audace la majorit des reprsentants du peuple; si, lorsqu'on s'est
cri avec autant de fureur que d'imprudence: _plus de trve, plus de
paix entre nous_, nous eussions cd aux mouvements de la plus juste
indignation, si nous avions accept le cartel contre-rvolutionnaire que
l'on nous prsentait: je le dclare  mes accusateurs, de quelques
soupons dont on nous environne, de quelques calomnies dont on veuille
nous fltrir, nos noms sont encore plus estims que les leurs; on aurait
vu accourir de tous les dpartements, pour combattre les hommes du 2
septembre, des hommes galement redoutables  l'anarchie et aux tyrans.
Nos accusateurs et nous, nous serions peut-tre dj consums par le feu
de la guerre civile. Notre modration a sauv la rpublique de ce flau
terrible, et par notre silence nous avons bien mrit de la patrie. (_On
applaudit._)

Le discours de Vergniaud obtint, dit le conventionnel Baudin (des
Ardennes), _le silence de l'admiration_, non seulement des Girondins,
mais aussi d'un auditoire videmment dvou  ses dtracteurs.

Les vnements se prcipitent. Le 15 avril, les sections demandent
l'expulsion des Brissotins. C'est ici que se montra la grandeur d'me de
Vergniaud. Ses amis proposaient un appel au peuple qui et sauv la
Gironde et compromis la France: il fit repousser cette mesure:

La convocation des assembles primaires, dit-il hroquement, est une
mesure dsastreuse. Elle peut perdre la Convention, la Rpublique et la
libert; et s'il faut ou dcrter cette convocation, ou nous livrer aux
vengeances de nos ennemis; si vous tes rduits  cette alternative,
citoyens, n'hsitez pas entre quelques hommes et la chose publique.
Jetez-nous dans le gouffre et sauvez la patrie!

Rien de plus cornlien n'a t dit  la tribune, et il n'y a peut-tre
pas, dans l'antiquit, de trait de dvouement  la patrie qui soit plus
sincre et plus sublime. Le grand coeur de Vergniaud lui montre ici la
vritable ncessit politique o leurs fautes ont accul les malheureux
Girondins. La Rvolution ne peut plus avancer, si deux partis d'gale
force la tire en sens contraire. Il faut que le mieux organis limine
l'autre, et c'est un Girondin qui par une divination de son patriotisme,
offre de sacrifier la Gironde! Danton tait-il prsent? Entendit-il ces
paroles magnanimes? Comme il dut frmir! C'tait son style, son me;
c'tait lui-mme qu'il retrouvait, mais trop tard dans Vergniaud. Unis,
ces deux hommes, le pote et le politique, auraient reprsent les deux
instincts de la rvolution, et presque tout le gnie de la France.

Sans doute, la Convention improuva la ptition comme calomnieuse; mais
Vergniaud ne se fit aucune illusion et se prpara  tomber dans une
attitude digne de lui. Pendant ces deux derniers mois, ce nonchalant
dveloppa une activit surprenante et parla sur les sujets les plus
divers, sur les subsistances et sur le maximum (17 avril 1793), sur la
libert de conscience (19 avril), sur les secours aux familles des
dfenseurs de la patrie (4 mai), sur la formation d'une arme de
domestiques (8 mai), enfin sur la Constitution (mme jour).

Le 17 mai, il rpond  Couthon, qui avait demand aux Girondins leur
dmission:

Celui d'entre nous qui se retirerait pour chapper  des soupons
calomniateurs serait un lche; et certes Couthon a, l, suggr 
l'aristocratie un moyen infaillible de dissoudre l'Assemble; il lui
suffirait, pour la dsorganiser, d'en attaquer successivement tous les
membres par les mmes impostures. Quant  moi et  ceux de mes collgues
contre lesquels, peut-tre, s'est dirige la proposition de Couthon, je
demande acte  la Convention de l'extrme modration avec laquelle j'ai
parl au milieu des interruptions les plus violentes; du serment que je
fais d'employer constamment tous mes efforts pour prvenir cet incendie
des passions qui nous fait tant de mal. Mais je dclare aussi, et il est
bon que tous les Parisiens m'entendent, je dclare que si,  force de
perscutions, d'outrages, de violences, on nous forait en effet  nous
retirer; si l'on provoquait ainsi une scission fatale, le dpartement de
la Gironde n'aurait plus rien de commun avec une ville qui aurait viol
la reprsentation nationale, et rompu l'unit de la rpublique. (_Nous
faisons tous la mme dclaration! s'crient un grand nombre de
membres._)

Cette menace de guerre civile n'est gure dans le ton du discours si
gnreux du 20 avril: ce n'est pas du Vergniaud, c'est du Guadet, du
Buzot. Ici, il a cd pour un instant  l'influence de ses amis, presque
tous altrs de vengeance et inspirs par une femme.

Le 20 mai, il protesta contre les interruptions des tribunes et les
dsordres qui paralysent la Convention:

Citoyens, nous avons deux ennemis puissants  vaincre: le despotisme
arm au dehors, qui presse et attaque la Rpublique sur tous ses points
extrieurs; l'anarchie au dedans, qui travaille sans relche  la
dissolution de toutes ses parties intrieures. Nous ne pouvons combattre
nous-mmes le premier de ces ennemis terribles. La gloire en est
rserve  nos bataillons. Combattons corps  corps le second, c'est
notre devoir: assez et trop longtemps il nous a tourments; assez et
trop longtemps nous avons soutenu contre lui une lutte aussi pnible
pour nous, que dsastreuse pour la patrie; il faut voir enfin qui
l'emportera, du gnie de la libert ou de celui des brigands: offrons,
sans plir, nos coeurs aux poignards, mais dlivrons la patrie d'un
flau qui la dvore. Nos bataillons versent, chaque jour, leur sang pour
abattre les tyrans; versons le ntre, s'il le faut, pour terrasser
l'anarchie; triomphons enfin, ou prissons, ou ensevelissons-nous 
jamais sous les ruines du temple de la libert.

Le 24, il appuie en ces termes les mesures nergiques proposes par la
Commission des Douze: Citoyens, montrez-vous dignes enfin de votre
mission, osez attaquer de front vos assassins; vous les verrez rentrer
dans la poussire. Voulez-vous attendre lchement qu'ils viennent vous
plonger le poignard dans le sein? S'il en est ainsi, vous trahissez le
plus sacr de vos devoirs! vous abandonnez le peuple sans constitution 
la fureur de vos meurtriers; et vous tes les complices de tous les maux
qu'ils lui feront souffrir. L'unit de la Rpublique tient  la
conservation de tous les reprsentants du peuple. On ne saurait le
publier  cette tribune, aucun de nous ne mourra sans vengeance, nos
dpartements sont debout. Les conspirateurs le savent; et c'est parce
qu'ils le savent, c'est pour faire natre une guerre civile gnrale,
qu'ils conspirent. Sans doute, la libert survivrait  ces nouveaux
orages; mais il pourrait arriver que, sanglante, elle fut contrainte 
chercher un asile dans les dpartements mridionaux. Pourquoi vous
rendriez-vous coupables de l'esclavage du Nord? n'a-t-il pas vers assez
de sang pour la libert, et ne devez-vous pas lui en assurer la
jouissance? Sauvez, par votre fermet, l'unit de la Rpublique; sauvez,
par votre fermet, la libert pour tous les Franais, surtout ne vous y
mprenez pas, la faiblesse ici serait lchet. Frappez les coupables:
vous n'entendrez plus parler de conjuration, la patrie est sauve. N'en
avez-vous point le courage? Abdiquez vos fonctions, et demandez  la
France des successeurs plus dignes de sa confiance.

      *       *       *       *       *

Nous sommes au 31 mai. Au dbut de la sance, il s'oppose  la
discussion immdiate sur la suppression de la Commission des Douze:

La Convention ne doit pas  mon avis, s'occuper en ce moment de cette
dlibration. Elle ne doit pas entendre le rapport, parce que ce rapport
heurterait ncessairement les passions, ce qu'il faut viter dans un
jour de fermentation. Il s'agit de la dignit de la Convention. Il faut
qu'elle prouve  la France qu'elle est libre. Eh bien! pour le prouver,
il ne faut pas qu'elle casse aujourd'hui la Commission. Je demande donc
l'ajournement  demain. Il importe  la Convention de savoir qui a donn
l'ordre de sonner le tocsin, de tirer le canon d'alarme. (_Quelques
voix_: La rsistance  l'oppression!) Je rappelle ce que j'ai dit en
commenant: c'est que s'il y a un combat, il sera, quel qu'en soit le
succs, la perte de la Rpublique. Je demande que le commandant gnral
soit mand  la barre et que nous jurions de mourir tous  notre poste.

Au mme moment, on entendit le canon d'alarme que les violents avaient
russi  faire tirer. Paris s'tait dj mis aux portes pour voir passer
l'insurrection. Mais les heures s'coulaient, l'aprs-midi se passait,
et la tranquillit rgnait encore quoique tout ft prpar pour une
rvolution, Vergniaud crut habile et juste de constater, par un hommage
rendu  Paris, l'chec du gouvernement: Citoyens, dit-il, on vient de
vous dire [1] que tous les bons citoyens devaient se rallier: certes,
lorsque j'ai propos aux membres de la Convention de jurer qu'ils
mourraient tous  leur poste, mon intention tait certainement d'inviter
tous les membres  se runir pour sauver la Rpublique. Je suis loin
d'accuser la majorit ni la minorit des habitants de Paris; ce jour
suffira pour faire voir combien Paris aime la libert. Il suffit de
parcourir les rues, de voir l'ordre qui y rgne, les nombreuses
patrouilles qui y circulent, pour dcrter que Paris a bien mrit de la
patrie. (_Oui, oui, aux voix!_ s'crie-t-on dans toutes les parties de
la salle.) Oui, je demande que vous dcrtiez que les sections de Paris
ont bien mrit de la patrie en maintenant la tranquillit dans ce jour
de crise, et que vous les invitiez  continuer d'exercer la mme
surveillance jusqu' ce que tous les complots soient djous.

[Note: Couthon avait dit: Que tous ceux qui veulent sauver la
Rpublique se rallient; je ne suis ni de Marat ni de Brissot, je suis 
ma conscience. Que tous ceux qui ne sont que du parti de la libert se
runissent et la libert est sauve.]

Ces propositions, dit le _Procs-verbal de la Convention_, sont vivement
applaudies et dcrtes dans les termes suivants:

La Convention nationale dclare  l'unanimit que les sections de Paris
ont bien mrit de la patrie, par le zle qu'elles ont mis aujourd'hui 
rtablir l'ordre,  faire respecter les personnes et les proprits et 
assurer la libert et la dignit de la reprsentation nationale. La
Convention nationale invite les sections de Paris  continuer leur
surveillance jusqu' l'instant o elles seront averties par les
autorits constitues du retour du calme et de l'ordre public.

Mais bientt la situation se modifie. Une dputation de la Commune
rclame le dcret d'accusation contre les vingt-deux. Puis le directoire
du dpartement de Paris parat  la barre et demande par la bouche de
Lulier, procureur gnral syndic, le mme dcret d'accusation. Alors
Barre, au nom du Comit de Salut public, prsente un projet de dcret
contre la Commission des Douze. A ce moment plusieurs membres du ct
gauche passent au ct droit et y sigent pour cder leurs places aux
ptitionnaires, qui, tout  l'heure, voteront avec la Montagne. La
Convention est entoure par la force arme. Vergniaud ne perd pas
courage; et, comme Osselin soutient l'adoption en masse des projets de
Barre, il interpelle le prsident Mallarm et demande qu'il consulte
l'assemble pour savoir si elle veut dlibrer. Repouss, il propose
que, conformment  l'article 1er du projet de Barre, le commandant de
la force arme, de service auprs de la Convention, soit mand pour
recevoir les ordres du prsident. On lui ferme la bouche en criant: _Aux
voix!_ Alors il tente une dmarche trs hardie et qui aurait eu de
graves rsultats, si elle avait russi: La Convention nationale ne peut
pas dlibrer, dit-il, dans l'tat o elle est. Je demande qu'elle aille
se joindre  la force arme qui est sur la place, et se mette sous sa
protection. Et il sort. Quelques membres du ct droit le suivent. Il y
eut alors une seconde d'hsitation, mais presque tous restrent,
intimids par ce cri de Chabot: Je demande l'appel nominal afin de
connatre les absents! Si la majorit de la Convention avait suivi
Vergniaud, la face des vnements changeait. Mais, laiss seul, il
rentra bientt au milieu des hues des galeries. Dj Robespierre tait
 la tribune. En voyant rentrer Vergniaud, il dit: Je n'occuperai point
l'assemble de la fuite ou du retour de ceux qui ont dsert ses
sances. Vergniaud indomptable s'cria: Je demande la parole.
Robespierre continua en dfendant avec prolixit le projet Barre.
Vergniaud l'interrompit avec son ddain: Concluez donc, dit-il. Oui,
repartit Robespierre, je vais conclure, et contre vous, contre vous
qui.... Et il improvisa ce clbre mouvement qui porta le coup de grce
 la Gironde. Le projet de Barre fut vot. Alors le vritable peuple
envahit la salle et fraternisa avec les reprsentants.

Le lendemain, 1er juin, les hostilits recommencrent par une
proposition de Vergniaud lui-mme, qui demanda que le Comit de Salut
public ft charg de faire un rapport sur ce pouvoir rvolutionnaire
que nous ne reconnaissons pas, dit-il, puisqu'il n'y a plus de
rvolution  faire. La Convention vota aussitt cette motion. Elle
s'occupa, quelques instants, de la fixation de l'ordre du jour. Puis
Barre apporta  la tribune, non plus le rapport demand par Vergniaud,
mais un projet de proclamation aux Franais, o il prsentait sous un
jour favorable les vnements de la veille, allant jusqu' dire que la
libert des opinions avait rgn mme dans la chaleur des dbats de la
Convention.

Vergniaud proposa d'envoyer, pour toute adresse, le dcret portant que
les sections ont bien mrit de la patrie. C'tait sagement dcrter
l'oubli des excs commis. C'tait, au fond, dire la mme chose que
Barre. Mais les Girondins dsavourent encore une fois Vergniaud.
Louvet traita le projet de Barre de projet de mensonge. Lasource
proposa une adresse trs courte, mais o les divisions des patriotes
taient imprudemment constates et o taient dnoncs les malveillants
qui ont form un complot. Legendre s'cria: Ce sont tous les patriotes
qui ont sonn le tocsin! Et Chabot insulta les Girondins. Se tournant
du ct de Vergniaud, il parla de ceux qui avaient abandonn lchement
leur poste aprs avoir fait serment d'y mourir. Vergniaud, harcel  la
fois par ses adversaires et ses amis, se rallia par point d'honneur au
projet de Lasource. Il parla, suivant l'expression du _Patriote
franais_, avec une nergie qui semblait crotre avec le danger:

On parle sans cesse d'touffer les haines et sans cesse, on les
rallume. On nous reproche aujourd'hui d'tre des modrs; mais je
m'honore d'un modrantisme qui peut sauver la patrie, quand nous la
perdons par nos divisions.

Je pense que faire une adresse au peuple franais serait prendre une
mesure indiscrte. Je respecte la volont du peuple franais; je
respecte mme la volont d'une section de ce peuple; et, si les sections
de Paris avaient elles-mmes sonn le tocsin et ferm les barrires, je
dirais  la France: C'est le peuple de Paris; je respecte ses motifs;
jugez-les.

[Illustration: JOURNES DES 31 MAI, 1ER ET 2 JUIN 1793. ou 12, 13 et 14
Prairial An 1er de la Rpublique]

Mais pouvons-nous dissimuler que le mouvement opr ne soit l'ouvrage
de quelques intrigants, de quelques factieux? Vous en faut-il la preuve?
Un homme en charpe, j'ignore s'il est de la municipalit, alla dire aux
habitants du faubourg Saint-Antoine: _Eh quoi! vous restez tranquilles,
quand la section de la Butte-des-Moulins est en contre-rvolution, que
la cocarde blanche y est arbore!_ Alors les gnreux habitants de ce
faubourg, toujours amis de la libert, sont descendus avec leurs canons
pour dtruire ce nouveau Coblentz. Cependant on excitait  la dfiance
les habitants de la section de la Butte-des-Moulins. Bientt on est en
prsence, mais on s'explique, on reconnat la ruse, on fraternise, et
l'on s'embrasse. Les sentiments du peuple sont bons, tout nous l'a
prouv; mais des agitateurs l'ont fait parler. Il ne faut rien dire qui
ne soit vrai.

On sait le reste: la Commune revint  la charge, et, le lendemain, la
Convention, violente, vota l'arrestation des Girondins.




_VI.--LES LETTRES POLITIQUES DE VERGNIAUD ET SA DFENSE_


Vergniaud, arrt, crivit le lendemain, au prsident de la Convention,
une lettre qui n'est pas seulement instructive pour l'histoire du 2
juin; elle est aussi loquente que ses plus beaux discours:

Citoyen prsident, je sortis hier de l'Assemble entre une et deux
heures. Il n'y avait alors aucune apparence de trouble autour de la
Convention. Bientt on vint me dire dans une maison o j'tais avec
quelques collgues que les citoyens des tribunes s'taient empars des
passages qui conduisent  la salle de nos sances, et, que l ils
arrtaient les reprsentants du peuple, dont les noms se trouvent sur la
liste de proscription dresse par la Commune de Paris. Toujours prt 
obir  la loi, je ne crus point devoir m'exposer  des violences qu'il
n'est plus en mon pouvoir de rprimer.

J'ai appris, cette nuit, qu'un dcret me mettait en arrestation chez
moi: je me soumets.

On a propos comme moyen de rtablir le calme, que les dputs
proscrits donnassent leur dmission. Je n'imagine pas qu'on puisse me
souponner de trouver de grandes jouissances dans les perscutions que
j'prouve depuis le mois de septembre; mais je suis tellement assur de
l'estime et de la bienveillance de tous mes commettants, que je
craindrais de voir ma dmission devenir, dans mon dpartement, la source
de troubles beaucoup plus funestes que ceux que l'on veut apaiser et
qu'il tait si facile de ne pas exciter. Dans quelque temps, Paris sera
bien tonn qu'on l'ait tenu trois jours sous les armes pour assiger
quelques individus dont tous les moyens de dfense contre leurs ennemis
consistent dans la puret de leurs consciences.

Puisse, au reste, la violence qui m'est faite n'tre fatale qu' moi-
mme. Puisse le peuple, dont on parle si souvent et qu'on sert si mal,
le peuple qu'on m'accuse de ne pas aimer, lorsqu'il n'est aucune de mes
opinions qui ne renferme un hommage  sa souverainet et un voeu pour
son bonheur; puisse, dis-je, le peuple n'avoir pas  souffrir d'un
mouvement auquel viennent de se livrer mes perscuteurs! Puissent-ils
eux-mmes sauver la patrie! Je leur pardonnerai de grand coeur et le mal
qu'ils m'ont fait, et le mal plus grand peut-tre qu'ils ont voulu me
faire.

La Convention avait dcrt que le Comit de Salut public lui ferait,
sous trois jours, un rapport sur les complots dont les Girondins taient
accuss. Mais ce rapport fut indfiniment ajourn et Vergniaud crivit,
le 6 juin 1793, au prsident de la Convention, une lettre d'un tout
autre ton que la prcdente, o il traite ses accusateurs d'imposteurs
et demande leur tte pour leurs crimes contre la Convention et contre la
patrie. Le 28 juin, il rdigeait encore une _Lettre  Barre et  Robert
Lindet, membres du Comit de Salut public_, sorte d'appel  l'opinion,
o toute sa douleur se donne carrire avec une sorte d'pret  la
manire d'Andr Chnier.

Hommes qui vendez lchement vos consciences et le bonheur de la
Rpublique pour conserver une popularit qui vous chappe, et acqurir
une clbrit qui vous fuit!

Vous peignez dans vos rapports les reprsentants du peuple,
illgalement arrts, comme des factieux et des instigateurs de la
guerre civile.

Je vous dnonce  mon tour  la France comme des _imposteurs_ et des
_assassins_.

Et je vais prouver ma dnonciation:

Vous tes des _imposteurs_, car si vous pensiez que les membres que
vous accusez fussent coupables, vous auriez dj fait un rapport et
sollicit contre eux un dcret d'accusation, qui flatterait tant votre
haine et la fureur de leurs ennemis.

Vous tes des _imposteurs_ car, si ce que vous dites, si ce que vous
avez  dire tait la vrit, vous ne redouteriez pas de les rappeler
pour entendre les rapports qui les intressent, et de les attaquer en
[leur] prsence.

Vous tes des _assassins_; car vous ne savez les frapper que par
derrire; vous ne les accusez pas devant les tribunaux o la loi leur
accorderait la parole pour se dfendre; vous ne savez les insulter qu'
la tribune, aprs les en avoir carts par la violence, et lorsqu'ils ne
peuvent plus y monter pour vous confondre.

Vous tes des _imposteurs_; car vous les accusez d'exciter dans la
rpublique des troubles que vous seuls et quelques autres membres
dominateurs de votre Comit avez foments.

Et il continue sa dnonciation vengeresse en rptant toujours, comme un
refrain, ces deux mots: _assassins, imposteurs_. C'est un vritable
discours, un des plus oratoires mme que Vergniaud ait composs, le plus
nerveux peut-tre. Voici sa proraison:

Je reprends. Vous n'aviez aucune inculpation fonde  prsenter contre
les membres dnoncs.

Vous avez dit:

Si nous faisons sur-le-champ un rapport, il faut proclamer leur
innocence et les rappeler.

Mais alors qu'est-ce que notre rvolution du 31 mai?

Que dirons-nous au peuple et aux hommes dont nous nous sommes servis
pour la mettre en mouvement?

Comment, dans le sein de la Convention, soutiendrons-nous la prsence
de nos victimes?

Si nous ne faisons point de rapport, l'indignation soulvera plusieurs
dpartements contre nous. Eh bien! nous traiterons cette insurrection de
rbellion. Il ne sera plus question de celle que nous avons excite 
Paris, ni de justifier ses motifs.

L'insurrection des dpartements, qui ne sera que le rsultat de notre
conduite, nous en accuserons les hommes que nous avons si cruellement
perscuts.

Leur crime, ce sera la haine que nous aurons mrite, en foulant aux
pieds, pour mieux les opprimer, et les droits des reprsentants du
peuple et ceux mme de l'humanit.

Lches! voil vos perfides combinaisons!

Ma vie peut tre en votre puissance.

Vous avez dans les dilapidations effrayantes du ministre de la guerre,
pour lesquelles vous vous montrez si indulgents, une liste civile qui
vous fournit les moyens de combiner de nouveaux mouvements et de
nouvelles atrocits.

Mon coeur est prt: il brave le fer des assassins et celui des
bourreaux.

Ma mort serait le dernier crime de nos modernes dcemvirs.

Loin de la craindre, je la souhaite: bientt le peuple clair par
elle, se dlivrerait enfin de leur horrible tyrannie.

Incarcrs d'abord au palais du Luxembourg, Vergniaud et ses amis furent
rpartis entre les prisons ordinaires, aprs que la Convention les eut
dcrts d'accusation, le 28 juillet 1793. Vergniaud fut transfr  la
Force avec Valaz, et le 12 aot, il crivit  la Convention pour
demander des juges. Cette fois, son ton est calme; il ne se plaint pas
du dcret d'accusation port contre lui; il veut seulement parler  des
juges et au peuple:

Je veux enfin, dit-il, dvelopper devant le peuple toute mon me,
toutes mes penses, toutes mes actions. Son estime est tout pour moi. On
a voulu me la ravir; peut-tre a-t-on russi. Eh bien, je veux la
reconqurir, et j'ai dans ma conscience la certitude du succs.

Si ensuite mes ennemis veulent ma vie, je la leur abandonnerai
volontiers.

Ils m'ont exclu de la Convention parce que mes opinions n'taient pas
toujours conformes aux leurs.

Ils n'ont voulu gouverner que d'aprs leurs vues politiques.

Qu'ils gouvernent! qu'ils assurent le triomphe de la libert sur les
despotes coaliss contre elle! qu'ils fassent le bonheur du peuple!
qu'ils fassent fleurir la France par de sages lois!

Je ne me vengerai du mal qu'ils m'ont fait qu'en proclamant moi-mme le
service qu'ils auront rendu  la patrie!

Cette lettre ne fut ni lue ni publie: faire connatre ces patriotiques
paroles, ce dsintressement si noble, c'et t sauver Vergniaud.

Le 6 octobre 1798, il fut transfr  la Conciergerie et le 18, Dumas
l'interrogea. Il rpondit nettement  des questions perfidement poses.
Il nia avoir provoqu un soulvement dpartemental, et, en effet, dans
sa correspondance avec les Jacobins de Bordeaux, tant incrimine, il n'y
a qu'une demande ventuelle d'un secours pour venir, en cas
d'insurrection parisienne, forcer  la paix les hommes qui provoquent 
la guerre civile. Il entra,  ce sujet, dans des dveloppements qui
embarrassrent tellement Dumas, qu'il refusa de les insrer dans le
procs-verbal de l'interrogatoire o ce refus est constat. Dj on
fermait la bouche  Vergniaud.

Cependant il prparait soigneusement sa dfense. Il se croyait presque
sr d'un acquittement, si on le laissait parler, tant tait grande la
confiance des Girondins en la toute-puissance de la parole! Un
contemporain raconte qu'ils trpignaient de joie, dans leur prison,
quand ils avaient trouv un bon argument.

On sait comment les choses se passrent. Vergniaud n'eut la parole que
pour rpondre aux dpositions des tmoins, et encore ses rponses
furent-elles tronques et peut-tre dfigures dans le compte-rendu
officiel. La plupart cependant paraissent dignes de son caractre.

D'abord,  la dposition de Pache, maire de Paris, qui avait reproch
aux Girondins leur projet de garde dpartementale, il rpond en
rappelant qu'il a vot contre ce projet, et il rfute brivement
d'autres inculpations du mme tmoin.

Chaumette dposa ensuite. Il est tonnant, s'cria Vergniaud, que les
membres de la municipalit et ceux de la Convention, nos accusateurs,
viennent dposer contre nous. Puis il justifia son rle au 10 aot;
dans les explications qu'il donne sur les termes dans lesquels il
proposa la suspension, il y a une obscurit, qui n'est videmment pas la
faute de son talent, mais celle des perfides rdacteurs du compte-rendu.
Serr de prs par Chaumette, qui objectait l'article du projet de dcret
relatif au gouverneur du prince royal, il repartit: Lorsque je
rdigeais cet article, le combat n'tait pas fini, la victoire pouvait
favoriser le despotisme, et, dans ce cas, le tyran n'aurait pas manqu
de faire le procs aux patriotes; c'est au milieu de ces incertitudes
que je proposai de donner un gouverneur au fils de Capet, afin de
laisser entre les ennemis (_sic_: les mains?) du peuple un otage qui lui
serait devenu trs utile dans le cas o il aurait t vaincu par la
tyrannie.

Mais il pronona un vritable discours, qui dura plus d'une heure, en
rponse  la dposition de Hbert. Le _Bulletin_ du Tribunal a beau le
mutiler et en teindre la flamme, l'extrait qu'il en donne est
admirable.

Le premier fait que le tmoin m'impute est d'avoir form, dans
l'Assemble lgislative, une faction pour opprimer la libert. tait-ce
former une faction oppressive de la libert que de faire prter un
serment  la garde constitutionnelle du roi et de la faire casser
ensuite comme contre-rvolutionnaire? Je l'ai fait. tait-ce former une
faction oppressive de la libert que de dvoiler les perfidies des
ministres, et, particulirement celles de Delessart? Je l'ai fait.
tait-ce former une faction oppressive de la libert lorsque le roi se
servait des tribunaux pour faire punir les patriotes, que de dnoncer le
premier ces juges prvaricateurs. Je l'ai fait. tait-ce former une
faction oppressive de la libert que de venir au premier coup de tocsin,
dans la nuit du 9 au 10 aot, prsider l'Assemble lgislative? Je l'ai
fait. tait-ce former une faction oppressive de la libert que
d'attaquer La Fayette? Je l'ai fait. tait-ce former une faction
oppressive de la libert, que d'attaquer Narbonne, comme j'avais fait de
La Fayette? Je l'ai fait. tait-ce former une faction oppressive de la
libert, que de m'lever contre les ptitionnaires dsigns sous le nom
des huit et des vingt-mille, et de m'opposer  ce qu'on leur accordt
les honneurs de la sance? Je l'ai fait, etc.

Vergniaud continue cette numration de faits qui prouvent la division
qui existait, en 1791 et au commencement de 1792, entre son parti et
celui de Montmorin, Delessart, Narbonne, La Fayette; il allgue que
cette conduite doit le dispenser de rpondre aux reproches qui lui sont
faits pour sa conduite postrieure au 10 aot; il pense qu'il ne doit
pas tre souponn d'avoir, comme on l'en accuse, vari dans les
principes, pour former une coalition nouvelle sur les dbris de celle
que l'insurrection du peuple avait renverse. En effet, dit-il, j'ai eu
le droit d'estimer Roland, les opinions sont libres, et j'ai partag ce
dlit avec une partie de la France. J'atteste qu'on ne m'a vu dner que
cinq  six fois chez lui, et ceci ne prouve aucune coalition. Il se
dfend mme d'avoir eu des intimits avec Brissot et Gensonn. Il rpond
aussi au reproche de s'tre oppos obstinment  la dchance, quand on
pouvait la dcrter.

Le 25 juillet, un membre, ajoute-t-il, emport par son patriotisme,
demanda que le rapport sur la dchance ft fait le lendemain. L'opinion
n'tait pas encore forme; alors, que fis-je? Je cherchai  temporiser,
non pour carter cette mesure que je dsirais aussi, mais pour avoir le
temps d'y prparer les esprits.

Le tmoin a encore parl de la rponse que j'ai faite au tyran, le 18
avril, et de la protection que je lui ai accorde. J'ai dj rpondu 
cette inculpation, et certes il est tonnant qu'on veuille faire de
cette rponse un acte d'accusation contre moi, quand l'Assemble elle-
mme ne l'improuva pas.

Le tmoin nous a accuss d'avoir voulu dissoudre et diffamer la
municipalit de Paris. Qu'on ouvre les journaux, et l'on verra si jamais
j'ai fait une seule diffamation.

Voil ce que j'avais  rpondre  la dposition du citoyen Hbert.

Quel dommage qu'une prtendue raison d'tat ait ainsi mutil cette
dfense de Vergniaud! Encore ne lui prte-t-on, dans cette analyse, que
des paroles conformes  son caractre et  la vrit. Mais la perfidie
du rdacteur s'exerce sur la rponse qu'il fit  l'accusation d'avoir
adress aux Jacobins de Bordeaux, aprs le 31 mai, de vritables appels
 la guerre civile. On sait que Vergniaud, resta, jusqu'au bout,
observateur formaliste des lois, tout comme Robespierre; et on peut voir
que ses lettres aux Bordelais n'ont rien de sditieux. Son patriotisme
tait oppos au soulvement de la province contre Paris. Pour le perdre,
il fallait lui prter la rponse ambigu que voici:

Citoyens jurs, vous avez entendu la lecture de deux copies de lettres
que le dsespoir et la douleur m'ont fait crire  Bordeaux. Ces deux
lettres, j'aurais pu les dsavouer, parce qu'on ne reproduit pas les
originaux; mais je les avoue parce qu'elles sont de moi. Depuis que je
suis  Paris, je n'avais crit que deux lettres dans mon dpartement,
jusqu' l'poque du mois de mai. Citoyens, si j'avais t un
conspirateur, me serais-je born d'crire  Bordeaux, et n'aurais-je
point tent de soulever d'autres dpartements? Et si je vous rappelais
les motifs qui m'ont engag d'crire  Bordeaux dans cette circonstance,
peut-tre paratrais-je plus  plaindre qu' blmer.

Non, Vergniaud n'a pas pu prendre cette attitude contrite d'un coupable
surpris et convaincu. Il n'a pas fait ce plaisir  ses ennemis, ni ce
tort  sa cause. La preuve, c'est que, quelques heures plus tard, comme
on revenait sur sa correspondance avec Bordeaux, il dit firement:
Depuis mon arrestation, j'ai crit plusieurs fois  Bordeaux. Dire que
dans ces lettres j'ai fait l'loge de la journe du 31 serait une
lchet, et, pour sauver ma vie, je n'en ferai point. Je n'ai pas voulu
soulever mon pays en ma faveur; j'ai fait le sacrifice de ma personne.
Voil le vritable Vergniaud: les mensonges du compte-rendu ne peuvent
le dfigurer compltement.

Mais s'il ne put prononcer la longue apologie qu'il avait prpare, il
laissa du moins des notes qui nous permettent de retrouver son plan et
ses arguments. [Note: Arch. nat., W, 292. Ces notes ont t publies
pour la premire fois par M. Vatel, _Vergniaud_, t. II, p. 253.]

Il avait divis son discours en cinq parties o il rpondait  cinq
chefs d'accusation:

Je suis accus, dit-il:

1 De royalisme;

2 De fdralisme;

3 D'avoir voulu la guerre civile;

4 La guerre avec toute l'Europe;

5 D'avoir tenu  une faction.

1 _Royalisme_. Il trouve des arguments en sa faveur dans son attitude
du 6 octobre 1791  propos du crmonial  observer avec le roi, dans
ses discours sur le serment de la garde royale (20 avril 1792), sur la
sanction du dcret relatif  la Haute-cour nationale, sur Delessart, sur
la cassation de la garde du roi, sur l'affaire Larivire, sur la
situation gnrale (3 juillet); dans sa prsidence du 9 au 10 aot; dans
la proposition qu'il fit du dcret de suspension; enfin dans ses travaux
depuis le 10 aot  la Commission des Vingt-et-un. Il rfute ensuite ce
qu'on a dit sur son attitude royaliste aux approches du 10 aot. Quant 
la lettre  Boze, il rappelle combien la dnonciation de Gasparin a t
tardive. Ses intentions patriotiques sont prouves par les circonstances
dans lesquelles il a sign cette lettre, par son ignorance du mouvement
rvolutionnaire, par sa conduite postrieure. S'il ne proposa que la
suspension et non pas la dchance, c'tait pour viter la nomination
d'un rgent; et si un article du dcret portait qu'il sera nomm un
gouverneur au prince royal, c'tait  la fois pour donner un otage au
peuple et pour ne pas manifester l'envie de renverser la Constitution.
On lui a reproch la manire dont il prsenta le dcret de suspension:
Si j'avais eu des regrets monarchiques, me serais-je mis en avant?--
S'il a vot l'appel au peuple, c'tait pour loigner de la Convention la
responsabilit du jugement; mais il a vot pour la mort et contre le
sursis. Et Dumouriez?--Il n'a eu aucune relation avec lui ni pendant son
ministre, ni pendant son gnralat. Il ne l'a jamais dfendu comme
l'ont fait certains Montagnards. Nous avons parl comme Dumouriez?--
Oui, quand il a parl comme les patriotes. Il rpond avec ddain et en
peu de mots  l'accusation d'avoir voulu rtablir le petit Capet sur
le trne,  celle d'tre le complice de Dillon. Lui royaliste! Quels
taient ses moyens pour faire un roi? Lui ambitieux! Je n'ai eu ni
l'ambition des places, ni celle du crdit, ni celle de la fortune: j'ai
vcu pauvre. Quel titre au-dessus de celui de Reprsentant du peuple?

2 _Fdralisme_. Quel intrt? N'est-il pas plus beau pour un
ambitieux de gouverner une grande Rpublique qu'un dpartement? Mais il
a voulu la garde dpartementale? C'est faux. Mais il a calomni Paris
pour l'isoler des dpartements? C'est faux. Qui a plus calomni Paris
qu'un de ses adversaires, Barre? Personne plus que moi n'idoltre la
gloire de Paris. Si j'ai parl contre les provocations au pillage,
c'tait pour viter que, lorsque Paris serait appauvri, on ne nous
accust. Et il rappelle le dcret qu'il fit rendre au 31 mai en
l'honneur de Paris. Mais, dit-il, nous faisons une rvolution d'hommes
libres, et non pas de brigands. Peut-tre ne serait-il pas difficile de
prouver que l'on connaissait les prparatifs de ce pillage que quelques
prtendus amis de la libert appellent du saint nom d'insurrection.--Si
je voulais salir ma bouche des paroles d'un journaliste atroce ou
insens, trop connu parmi nous pour que je veuille le nommer, vous
verriez que, sans tre ni sorcier ni prophte, on pouvait prsager ce
qui vient d'arriver.--Disons toute la vrit. Il est des hommes qui
veulent lgitimer le vol, qui flagornent et bercent les citoyens peu
fortuns de je ne sais quelles ides subversives de tous les principes
sociaux.

3 _Guerre civile_. L'ai-je voulue, avant ou depuis le 31 mai? Avant?
quel but? Pour un roi? Pour le fdralisme? Quelles de mes actions
induisent  le croire? Mon opinion sur l'appel? J'y dclare que je
regarde comme tratres [ceux qui pousseraient  la guerre civile].

On dit que j'ai mis le trouble dans la Convention. Jamais je n'ai
dnonc, jamais je n'ai rpondu aux injures. J'ai pu montrer quelquefois
de l'aigreur, mais j'ai toujours ramen le calme.

Il prouve ensuite, par un rcit dtaill de sa conduite avant le 31 mai,
que, dnonc, menac, en danger de mort, il n'a jamais provoqu  la
guerre civile. Quant  Toulon livr, c'est la faute du 2 juin, et non
celle de Vergniaud.

4 _Guerre avec toute l'Europe_. Il justifie la dclaration de guerre,
et montre que Danton et Barre y ont contribu.

5 _Faction_. Il y avait entre les Girondins des relations d'estime,
aucune coalition d'opinions. Et Vergniaud rappelle la diversit de leurs
votes dans le procs de Louis XVI. Quant  sa camaraderie avec Fonfrde
et Ducos, elle n'a jamais influenc leurs opinions. Leur crime et ma
consolation [c'est] de m'avoir aim. Et il plaide gnreusement leur
cause: S'il faut le sang d'un Girondin, que le mien suffise. Ils
pourraient rparer par leurs talents et leurs services [les torts qu'on
leur a faits dans l'esprit du peuple]. D'ailleurs ils sont pres, poux.
Quant  moi, lev dans l'infortune..., ma mort ne fera pas un
malheureux.

_Conclusion_. Comment tant d'accusations, si nous sommes innocents? Il
reconnat l les haines aveugles de l'esprit du pass: On nous a
assimils au ct droit de l'Assemble constituante et  celui de
l'Assemble lgislative. Quelle erreur! Aucun dcret contraire au peuple
n'a t appuy par nous. Il s'est lev contre les arrestations
arbitraires, qui sont maintenant _des couronnes civiques_; il a voulu
dfendre l'innocence: c'est pour cela qu'on l'a accus de modrantisme.
Mais existe-t-il une reprsentation nationale sans libert d'opinions?
L'Assemble se dtruira elle-mme, si elle fait le procs  la minorit.
Que d'hommes timides n'oseront plus dfendre les intrts du peuple!
Point de parti d'opposition dans un snat, point de libert. Pour lui,
il a vot tantt avec la Montagne, tantt contre.

Pourquoi rendre les Girondins responsables des malheurs de la France?
Aprs tout, quand nous avons eu de l'influence, il y a eu des victoires,
tandis que, par un hasard singulier, les checs d'Aix-la-Chapelle, la
guerre de la Vende, l'affaire du 10 mars ont clat dans le mme
temps.

Lui aristocrate! Ce n'est ni son intrt, ni son caractre. Je n'ai pas
flatt pour mieux servir. J'ai prfr quelquefois dplaire au peuple
et ouvrir un bon avis. Malheur  qui prfre sa popularit! Et il
numre tous les services qu'il a rendus au peuple. Il lui a aussi
consacr sa vie; vous la lui devez, s'il la veut.--S'il faut des
victimes  la libert, nous nous honorerons de l'tre (_sic_). Vous la
lui devez encore [ma vie], si la libert court des dangers.--Sauvez-moi
de la tache de la Vende.--Je mourrai content si c'est pour les
rpublicains.

Si habile que soit cette dfense, quand mme Vergniaud aurait pu la
prononcer, elle n'aurait pas sauv sa tte. Mais telle qu'elle est, dans
sa forme rudimentaire, elle prserve sa mmoire des reproches qu'ont
mrits d'autres Girondins. Si Buzot et Guadet ont paru prfrer le soin
de leur vengeance au salut de la Rvolution, on voit que Vergniaud resta
toujours, mme dans les misres et dans les tentations d'une injuste
captivit, le patriote sublime qui disait aux Montagnards: Jetez-nous
dans le gouffre et sauvez la patrie. C'est avec douleur qu'il a connu
les commencements de guerre civile tents par ses amis fugitifs. C'est
avec angoisse qu'il a vu comme une ombre de dshonneur se projeter sur
tout le parti de la Gironde. Les Girondins pactisant avec les royalistes
et l'tranger! Il n'a pu supporter cet opprobre et il a crit noblement:
Sauvez-moi de la tache de la Vende! Cet orateur  la conduite
politique un peu flottante,  l'idal trop lev, aux dgots de rveur
raffin, s'est senti, dans sa prison, dlivr des laideurs de la
ralit, spar du spectacle coeurant des hommes et des choses, et il a
pu raliser en son coeur sa chimre, assouvir dans l'infortune sa soif
d'hrosme, et mourir en rpublicain.

On connat l'issue du procs. Mais ce qu'on sait moins, c'est que
l'opinion, quoi qu'en dise Michelet, ne fut pas indiffrente au sort des
Girondins. On a cinq lettres de Pache  Hanriot, dates du 3 au 10
brumaire, et qui tmoignent de l'inquitude inspire  la Montagne et 
la Commune par les sympathies qui restaient aux accuss. Pache prvient
d'abord Hanriot _qu'il y a beaucoup de monde dans la grande salle du
palais de justice_, et l'invite  envoyer un renfort pour maintenir la
tranquillit et le silence. Le 6 brumaire, il l'engage  surveiller les
abords de la Conciergerie. Le 9 brumaire, la parole des Girondins et de
Vergniaud produit sans doute un grand effet; car, dit Pache, il serait
possible que les malveillants redoublassent d'efforts aujourd'hui pour
occasionner du mouvement. Le 10 brumaire, quand le jugement est rendu,
Pache demande qu'on prenne des prcautions pour assurer la tranquillit,
et donne l'ordre de ne pas faire de visites domiciliaires, vu les
circonstances. Ce luxe de prcautions permet-il de dire, avec Michelet,
que _l'attention de Paris tait ailleurs_? Et n'est-ce point une
satisfaction de penser que les accents suprmes de Vergniaud ne
restrent pas sans cho?

Il demeura impassible en prsence de la scne mouvante qui suivit le
prononc du jugement: il paraissait, dit Vilate, ennuy de la longueur
d'un spectacle si dchirant. Riouffe, qui a laiss des dtails sur les
derniers instants des Girondins, dit de Vergniaud: Tantt grave, tantt
moins srieux, il nous citait une foule de vers plaisants dont sa
mmoire tait orne, et quelquefois il nous faisait jouir des derniers
accents de cette loquence sublime, qui tait dj perdue pour
l'univers, puisque les barbares l'empchaient de parler. Il s'tait
muni d'un poison trs subtil que lui avait donn Condorcet; mais
lorsqu'il vit que ses jeunes amis (Fonfrde et Ducos), pour lesquels il
avait eu des esprances partageaient son malheur, il remit sa fiole 
l'officier de garde et rsolut de prir avec eux. L'aumnier de
l'Htel-Dieu essaya vainement de le confesser: il mourut en philosophe.




_VII.--LA MTHODE ORATOIRE DE VERGNIAUD_


Nous connaissons maintenant les principaux traits de la carrire
oratoire de Vergniaud. Il reste  parler de sa mthode et de son style.

Et d'abord, improvisait-il?

Comme avocat, il crivait et lisait ses plaidoiries: on le voit et on le
sait. Il ne fit d'ailleurs que suivre en cela les usages du barreau de
Bordeaux.

A la tribune, il ne lisait pas. Mais rcitait-il? Mme Roland, dans le
portrait qu'elle a trac de lui, parle de _ses discours prpars_, et
dit _qu'il n'improvisait pas, comme Guadet_. Cependant il parla sans
prparation, le 16 mai 1792, sur les prtres inserments, et dit lui-
mme de la motion qu'il fit dans cette occasion: Au reste, je la livre
 votre rflexion; n'ayant pu prvoir que cette matire serait mise
inopinment  l'ordre du jour, je n'ai pu moi-mme la mditer ni en
prparer les dveloppements. Son grand discours du 31 dcembre 1792,
sur l'appel au peuple, donna aux contemporains l'impression d'une
loquence improvise. Il en fut de mme de son opinion du 13 mars 1793.
La Convention en avait vot l'impression. Craignant qu'il n'en attnut
les phrases les plus vives et les plus compromettantes pour la Gironde,
Thuriot et Tallien demandrent qu'il dpost son manuscrit sur le bureau
de l'Assemble. Vergniaud laissa entendre qu'il avait improvis: S'il
fallait donner la copie littrale, dit-il, de ce que j'ai prononc,
j'avouerai que cela ne me serait pas possible: ainsi,  ce sujet, je
demande moi-mme le rapport du dcret qui en a ordonn l'impression.
Enfin sa longue rponse  Robespierre (10 avril 1793), qu'il pronona
sance tenante, est gnralement considre comme une improvisation.

On hsite cependant  appeler Vergniaud un improvisateur dans le sens
propre du terme. Sans doute, il imagina brusquement, pour le fond et
pour la forme, nombre de petites harangues dont il ne pouvait avoir
prvu ni l'occasion ni le sujet, comme celles que lui inspirrent, sur-
le-champ, les vnements du 31 mai. Mais est-il possible d'admettre
qu'il inventa de mme les dveloppements si mthodiques, si combins, si
proportionns entre eux, qui forment le fond des discours sur l'appel au
peuple, sur la journe du 10 mars, sur les accusations de Robespierre?
Sans doute il n'est pas en tat, le 13 mars 1793, de dposer son
manuscrit sur le bureau de la Convention; mais il avait t charg, par
le Comit Valaz, quarante-huit heures auparavant, de prendre la parole
dans cette circonstance au nom des Girondins. Il avait donc eu le temps
de se prparer. Le discours sur l'appel au peuple fut peut-tre dbit
sans le secours d'un manuscrit; mais s'il est un sujet que Vergniaud ait
eu le temps de mditer, c'est le procs de Louis XVI. L'occasion de sa
rponse  Robespierre ne pouvait tre prvue; mais l'accusation mme
flottait, pour ainsi dire, dans l'air; il avait pu la saisir dans toutes
les feuilles montagnardes. Son apologie s'tait prpare d'elle-mme
dans sa tte; son discours tait fait; il ne restait plus qu' l'adapter
 la circonstance qui le forcerait  le prononcer, ce qu'il fit
d'ailleurs avec une prestesse heureuse.

Il n'improvisait qu' moiti ses grands discours. Il les avait prpars
fortement, et parlait d'ordinaire sur des notes.

Nous savons dj, grce au manuscrit de sa dfense, quel tait le
caractre de ces notes. La charpente du discours s'y trouvait marque
avec beaucoup de relief, dans un plan solide, clair, classique. Tout s'y
ramenait  cinq ou six ides matresses, comme dans la rhtorique de la
chaire. On voit que la premire proccupation de l'orateur tait de
rpartir en des paragraphes nettement dlimits les principaux chefs de
son argumentation. Ainsi, pour sa dfense, cinq points, comme dans un
sermon de Bourdaloue, et un numrotage dont il n'aurait sans doute pas
fait grce  l'auditeur: 1 _royalisme_; 2 _fdration_; 3 _guerre
civile_; 4 _guerre trangre_; 5 _faction_. Et chacun de ces
dveloppements aura un certain nombre de subdivisions. Ainsi le premier
dveloppement, _royalisme_, comprend seize paragraphes, soit neuf
arguments et sept objections avec rponse. Peu de phrases compltes: des
indications sommaires faciles  distinguer d'un coup d'oeil et qui
guideront la mmoire de l'orateur ou dont la prsence le rassurera, sans
qu'il ait presque besoin de baisser les yeux sur son papier.

Vergniaud montait donc  la tribune avec un plan crit, dont les
divisions et les subdivisions se dtachaient et o les arguments taient
rangs selon une graduation rigoureuse: d'abord le dessein gnral du
discours, puis les groupes d'ides qui forment ce dessein, puis les
ides isoles, enfin les faits complexes et les faits simples sur
lesquels s'appuient les arguments. On dirait d'un ouvrage de menuiserie
compliqu, dans lequel cinq ou six tiroirs, ouverts l'un aprs l'autre,
laisseraient voir des cases qui contiendraient d'autres botes plus
petites, lesquelles, ouvertes  leur tour, en renfermeraient de
minuscules. C'est dans ces dernires seulement que l'ouvrier a plac les
faits, ces faits qui, dans notre loquence contemporaine, viennent en
premire ligne, et auxquels,  cette poque, Danton fut le seul  donner
une place d'honneur.

Aid de cette machine savante, mais dont il a le secret, Vergniaud n'a
pas de crainte de s'garer: il n'a qu' toucher dans un ordre dtermin
les diffrents ressorts; les compartiments s'ouvrent et se ferment tour
 tour, et toute l'argumentation en sort, sans encombre et sans erreur.
L'orateur est sr de ne rien oublier, de ne rien intervertir, de donner
 chaque argument toute sa valeur. Son esprit se tranquillise sur la
conduite mme de son discours: toute son imagination peut jouer, sans
inquitude, le rle qu'il lui a assign.

Ce rle, c'est l'locution proprement dite, et c'est ici que Vergniaud
improvise davantage; c'est ici qu'il dpend des circonstances, du
hasard, de son humeur. Il s'agit de trouver sur l'heure mme, la forme
de ces arguments, encore nus sur le papier et dessins d'un trait
sommaire. Ou plutt les ides, dans le manuscrit, sont prsentes sous
forme implicite; il s'agit de les drouler et de leur donner tout leur
lustre. C'est alors que Vergniaud coute son dmon intrieur et qu'il
met en jeu ses plus hautes facults. Si le plan est fait d'avance, le
style et l'action sont en partie improviss, et, comme l'orateur n'est
pleinement lui-mme qu' la tribune, ce second effort se trouve tre
plus heureux que le premier; l'excution vaut mieux que la matire, et
il y a plus d'art inspir dans la draperie que dans le corps mme du
discours.

Mais cette part laisse  l'imprvu, Vergniaud la restreint encore, en
joueur habile qui se dfie de la fortune. Ainsi tout le style n'est pas
improvis. Certains ornements sont esquisss d'avance; il ne reste plus
qu' en finir le dtail. Par exemple, ces comparaisons antiques, qui
semblent suggres au girondin dans la chaleur mme de la parole et de
l'action ne lui chappent jamais: il les a prvues; il en a calcul le
nombre et fix la place. Sa dfense devait renfermer quatre allusions 
l'antiquit. 1 Premire partie, paragraphe septime: Sur le reproche
de Billaud-Varenne d'avoir vot pour l'appel et pour la mort, voyez
l'histoire de la soeur de Caligula. Vergniaud veut dire: Vous m'avez
fait voter la mort du roi, et vous me reprochez ce vote. Vous faites
comme Caligula qui, aprs avoir dbauch ses soeurs, les exila comme
adultres. 2 Troisime partie: Il veut dire qu'il saurait souffrir
pour ses opinions, et il ajoute cette indication  dvelopper:
Prsentez-moi le rchaud de Scaevola. 3 Un peu plus loin, il crit
les noms de Rutilius et d'Aristide, qui furent exils pour leur vertu,
comme Vergniaud va tre guillotin pour son amour de la justice. Mais il
s'aperoit que l'exil  Smyrne de P. Rutilius Rufus n'est pas assez
connu du public, et, en marge de ses notes, il remplace ce nom par celui
de Thmistocle. 4 Enfin, dans la cinquime partie,  l'appui de cette
ide qu'il ne faut pas prfrer sa popularit  la vrit, il se
proposait d'allguer les grands hommes de l'antiquit victimes de leur
droiture.

Le mme nombre d'allusions, comme l'a justement remarqu M. Vatel, se
retrouve dans les quatre grands discours de Vergniaud, o elles sont
espaces  peu prs de la mme manire que dans le projet de dfense,
amenes avec art et sobrement dveloppes.

Ainsi, dans le discours du 3 juillet 1792, il reprsente les dputs
comme placs sur les bouches de l'Etna pour conjurer la foudre. Il
compare Louis XVI au tyran Lysandre. Il se demande si le jour n'est pas
venu de runir ceux qui sont dans Rome et ceux qui sont sur le mont
Aventin. Il offre  ses collgues un moyen de vivre dans la mmoire des
hommes: Ce sera d'imiter les braves Spartiates qui s'immolrent aux
Thermopyles; ces vieillards vnrables qui, sortant du snat romain,
allrent attendre, sur le seuil de leurs portes, la mort, que des
vainqueurs farouches faisaient marcher devant eux. L'orateur avait fait
en sorte que chaque dveloppement ret un ornement antique.

Dans le discours sur l'appel au peuple, il est question de Catilina et
de la minorit insolente qui le suivait; les Montagnards sont appels
des Catilinas et ironiquement ces vaillants Brutus. Si les Girondins
sont dnoncs au peuple, ils savent que Tiberius Gracchus prit par les
mains d'un peuple gar qu'il avait constamment dfendu. Il n'y a pas
grand courage  frapper Louis vaincu: Un soldat cimbre entre dans la
prison de Marius pour l'gorger. Effray  l'aspect de sa victime, il
s'enfuit sans oser le frapper. Si ce soldat et t membre d'un snat,
doutez-vous qu'il et hsit  voter la mort du tyran?--Mme nombre,
mme distribution d'allusions classiques que dans le projet de dfense.

Le 13 mars 1793, alors que les missaires de Catilina ne se prsentent
pas seulement aux portes de Rome, mais qu'ils ont l'insolente audace de
venir jusque dans cette enceinte dployer les signes de la contre-
rvolution, il ne peut garder un silence qui deviendrait une vritable
trahison. Il montre la Rvolution, comme Saturne, dvorant
successivement tous ses enfants [1]. Si la Convention a chapp au
pril, c'est que plus d'un Brutus veillait  sa sret et que, si parmi
ses membres elle avait trouv des dcemvirs, ils n'auraient pas vcu
plus d'un jour. Un tyran de l'antiquit, dit-il au peuple, avait un
lit de fer sur lequel il faisait tendre ses victimes, mutilant celles
qui taient plus grandes que le lit, disloquant douloureusement celles
qui l'taient moins pour leur faire atteindre le niveau. Ce tyran aimait
l'galit; et voil celle des sclrats qui te dchirent par leur
fureur. [Note: Cette comparaison avait dj t plus d'une fois
apporte  la tribune. Ainsi Franais (de Nantes), s'adressant  la Rome
papale, avait dit; Es-tu donc comme Saturne  qui il faut tous les
soirs des holocaustes nouveaux? _Moniteur_, rimpression, t. XII, p.
305.]

Enfin, dans sa rplique  Robespierre (10 avril 1793), il s'lve contre
ceux qui s'efforcent de nous faire entr'gorger comme les soldats de
Cadmus, pour livrer notre place vacante au premier despote qu'ils ont
l'audace de vouloir nous donner. Repoussant l'accusation de har Paris,
il rappelle qu'il a dit dans la Commission des Vingt-et-un: Si
l'Assemble lgislative sortait de Paris, ce ne pourrait tre que comme
Thmistocle sortit d'Athnes, c'est--dire avec tous les citoyens, etc.
A propos de Fournier, l'Amricain mand au Tribunal rvolutionnaire
comme tmoin et non comme accus: C'est  peu prs comme si,  Rome, le
snat et dcrt que Lentulus pourrait servir de tmoin dans la
conjuration de Catilina.

Il est  remarquer que, dans ces quatre exemples, les allusions antiques
offrent comme un rsum de toute l'argumentation: c'est que Vergniaud, 
dessein, en a orn de prfrence les points les plus saillants de son
discours. Son but est de laisser dans la mmoire de l'auditeur une
formule lgante et classique qu'il ne puisse oublier et qui fasse vivre
l'ide qu'elle contient. Il y a russi dans la comparaison de la
Rvolution avec Saturne, qui est reste populaire. Il a t moins
heureux dans les autres comparaisons, comme dans celle des soldats de
Cadmus. Ce sont de froides et laborieuses lgances.

S'il allgue aussi les modernes, Cromwell, quelques orateurs
contemporains, et Mirabeau, qu'il imite ou cite  plusieurs reprises,
c'est aux orateurs anciens, c'est  Dmosthne qu'il fait allusion plus
volontiers. Le 16 septembre 1792, il dit aux Athniens de Paris:
N'avez-vous pas d'autre manire de prouver votre zle qu'en demandant
sans cesse, comme les Athniens: _Qu'y a-t-il de nouveau aujourd'hui?_
Le 18 janvier de la mme anne,  propos de la guerre, il avait rcit
un des passages les plus clbres des _Philippiques:_ Je puis appliquer
 vos mesures le langage que tenait en pareille circonstance Dmosthne
aux Athniens: Vous vous conduisez  l'gard des Macdoniens, leur
disait-il, comme ces barbares qui paraissent dans nos jeux,  l'gard de
leurs adversaires. Quand on les frappe au bras, ils portent la main au
bras... Et, aprs avoir cit tout le passage, il reprend: Et moi
aussi, s'il tait possible que vous vous livrassiez  une dangereuse
scurit, parce qu'on vous annonce que les migrs s'loignent de
l'Electorat de Trves, si vous vous laissiez sduire par des nouvelles
insidieuses, ou des faits qui ne prouvent rien, ou des promesses
insignifiantes, je vous dirais: Vous apprend-on qu'il se rassemble des
migrs  Worms et  Coblentz? vous envoyez une arme sur les bords du
Rhin. Vous dit-on qu'ils se rassemblent dans les Pays-Bas? vous envoyez
une arme en Flandre. Vous dit-on qu'ils s'enfoncent dans le sein de
l'Allemagne? vous posez les armes.

Publie-t-on des lettres, des offices dans lesquels on vous insulte?
alors votre indignation s'excite, et vous voulez combattre. Vous
adoucit-on par des paroles flatteuses, vous flatte-t-on de fausses
esprances? alors vous songez  la paix. Ainsi, Messieurs, ce sont les
migrs de Lopold qui sont vos chefs. Ce sont eux qui disposent de vos
armes. Ce sont eux qui en rglent tous les mouvements. Ce sont eux qui
disposent de vos citoyens, de vos trsors: ils sont les arbitres de
votre destine. (_Trs vifs applaudissements ritrs. Bravo! bravo!_)

Certes, il faut savoir gr  Vergniaud de n'avoir pas prodigu davantage
ces ornements chers  son temps. On peut mme,  tout prendre, le ranger
parmi ceux qui,  la tribune, ont le moins abus de la Grce et de Rome.
Mais qu'il est loin, sous ce rapport, de la discrtion de son rival
Danton! L'orateur cordelier rencontre les allusions classiques, tandis
que l'orateur girondin les cherche. Celui-l mle des noms romains ou
grecs  quelques passages de ses discours, parce que c'est la langue
courante de ses contemporains, parce que ce pdantisme est une manire
d'tre plus clair; celui-ci ajoute aprs coup une parure antique
savamment choisie. C'est un peu le procd laborieux d'Andr Chnier
dans ses oeuvres en prose. Ce n'est pas la spontanit et l'exubrance
de Camille Desmoulins, qui a su, par son gnie, raviver ces fleurs
fanes, en semer tout son style, sans ennuyer, et rendre agrables, mme
pour nous, tant de Brutus, de Thmistocles, de Publicolas, de Nrons, si
fastidieux chez les autres.

La prose de Vergniaud n'a pas cette verve et ce naturel. Tout y est
calcul pour mouvoir dans les rgles et plaire de la bonne faon,
c'est--dire avec la mthode des orateurs antiques et des grands
sermonnaires franais. La noblesse et la majest sont les deux qualits
que recherche l'orateur et qu'il rencontre le plus souvent. Il excelle 
lever le dbat au-dessus des misres et des laideurs de la ralit. Il
emporte les esprits dans les rgions sereines o sa propre rverie le
fait vivre d'ordinaire. Ce ne sont qu'ides sublimes ou dlicates, que
priodes harmonieuses comme celles d'un Massillon, que beaux mots et
beaux sons dont jouissent l'oreille et l'esprit tout  l'heure blesss
par les cris brutaux des tribunes ou les balbutiements diffus des
orateurs sans gnie. L'orateur carte avec adresse tout ce qui, dans les
choses dont il parle, peut donner des impressions chagrines, ou
triviales, ou coeurantes. Son art n'admet aucune ide qui ne soit belle
ou haute, aucune forme qui ne soit lgante ou splendide et ici son art
est d'accord avec son me.

Mais trop souvent, si ses ides paraissent leves, elles sont vagues et
abstraites; si ses mots sont souvent nobles, ils sont rarement prcis et
vrais. Lui aussi, dans la tourmente rvolutionnaire, il veut sacrifier
aux grces acadmiques. Il nomme les objets par les termes les plus
gnraux; il dsigne par des priphrases dcentes les hommes et les
choses qui lui semblent indignes d'entrer sans parure dans sa trop belle
prose oratoire. A-t-il  prciser un dtail technique? Sa dlicatesse
s'effarouche, et, dans un discours sur les subsistances (17 avril 1793),
il prend des prcautions presque pudiques pour parler de la ncessit de
restreindre la consommation des boeufs: Une autre mesure, dit-il, que
je vais vous soumettre vous paratra peut-tre ridicule au premier
aspect... Il fallait que le bon got classique exert encore une
tyrannie bien puissante pour qu'un homme si grand, en de si grandes
circonstances, en avril 1793, et encore peur du ridicule littraire!

Certes, Marat fut injuste, quoique fin connaisseur en exercices de
style, quand,  la tribune, le 13 mars 1793, il traitait l'loquence de
Vergniaud de _vain batelage_. Mais avait-il compltement tort quand il
souriait des discours fleuris et des phrases parasites de son
adversaire? N'y a-t-il pas trop de fleurs et trop de fard dans le
discours du 3 juillet 1792? Partout, n'y a-t-il pas trop d'pithtes,
trop de synonymes, trop de mots placs l pour complter plutt le son
que l'ide? Sauf dans les passages o l'indignation lui fait oublier
l'art, rarement Vergniaud rencontre du premier coup le mot juste. C'est
par une accumulation de termes qu'il approche de la clart, qu'il en
donne l'illusion et qu'il sduit son auditeur plus encore qu'il ne
l'claire et le convaincre.

C'est la faute de sa mthode. Ses notes sont si compltes,  en juger
par celles de sa dfense, que la part laisse  l'improvisation est
vraiment trop rduite. L'crivain, par la multiplicit et la prcision
des traits qu'il a fixs sur le papier, n'a laiss  l'improvisateur
qu'une besogne d'arrangeur, je ne dis pas de phrases, mais de mots.
Parfois cette besogne est capitale, tant la forme importe dans l'art de
l'loquence. Parfois, nous l'avons vu, Vergniaud s'y montre artiste de
gnie. Mais trop souvent, empch, par la rigueur de son plan,
d'improviser des ides, il ne peut satisfaire son imagination que par un
exercice strile de paraphrase: alors il tourne sans fin et sans fruit
sa priode, dmesurment charge de mots inutiles, quelquefois
impropres, souvent emphatiques, sans que l'ide progresse d'un pas;
alors, avec toute sa sincrit, il est rhteur, et Marat a raison de
sourire.

Il est rare, toutefois, qu'il paraisse franchement dclamateur. A le
lire, on hsite souvent sur le sentiment qu'on prouve. Plus d'un
passage de Vergniaud, mme parmi les plus clbres, semble  gale
distance du bon et du mauvais got, de l'loquence et de la mauvaise
rhtorique, comme l'apostrophe aux migrs dans le discours du 25
octobre 1791. Il abuse aussi des expressions qu'on ne peut ni proscrire
ni louer, et il dira volontiers: Ouvrez les annales du monde... Il
aime ces mtaphores trop communes et trop vagues. A vrai dire, ses
comparaisons un peu prolonges sont rarement justes dans toutes leurs
parties. Je sais bien qu'il a heureusement rapproch les inquitudes
causes par les migrs  la nation _du bourdonnement continuel
d'insectes avides de son sang_; mais cette justesse familire n'est
qu'une exception dans son style: trop souvent il se mle  ses
comparaisons autant d'inexactitude que de noblesse, comme quand il dit,
dans son discours sur l'appel au peuple: Craignez qu'au milieu de ses
triomphes, la France ne ressemble  ces monuments fameux qui, dans
l'gypte, ont vaincu le temps. L'tranger qui passe s'tonne de leur
grandeur; s'il veut y pntrer, qu'y trouve-t-il? des cendres inanimes
et le silence des tombeaux.

On voit que ce mauvais got consiste moins dans l'exagration des
penses que dans le vague et dans l'inexactitude des comparaisons. C'est
un mauvais got propre  Vergniaud. Il ne donne gure toutefois dans le
genre d'emphase qui est  la mode autour de lui, except dans ce passage
du mme discours:

Irez-vous trouver ces faux amis [les inspirateurs de septembre], ces
perfides flatteurs, qui vous auraient prcipits dans l'abme? Ah!
fuyez-les plutt; redoutez leur rponse; je vais vous l'apprendre. Vous
leur demanderiez du pain, ils vous diraient: Allez dans les carrires
disputer  la terre quelques lambeaux sanglants des victimes que nous
avons gorges; ou voulez-vous du sang? prenez, en voici. Du sang et des
cadavres, nous n'avons pas d'autre nourriture  vous offrir... Vous
frmissez, citoyens! O ma patrie! je demande acte  mon tour des efforts
que je fais pour te sauver de cette crise dplorable.

Mais les figures de rhtorique que Vergniaud aime ne dplaisent pas
toujours. Il en est une qui revient sans cesse dans ses discours, qu'il
ramne avec insistance toutes les fois qu'il veut frapper un grand coup,
et qui ne laisse pas, si visible que soit l'artifice, de produire, mme
sur nous, le plus grand effet. Je veux parler de la _rptition_, qu'il
avait employe dj avec prdilection dans ses plaidoyers et qui devait
jouer un grand rle, on le voit, dans le dveloppement de sa dfense.
Rien de plus brillant et de plus fort que ce procd tel qu'il le
renouvelle par son gnie. Rien de plus calcul et rien qui sente moins
le calcul que ce refrain ramen en tte ou  la fin d'une dizaine de
dveloppements tantt ironiques, tantt indigns, comme lorsque, le 10
avril 1793, il rpte chaque grief de Robespierre en s'levant  chaque
reprise d'un degr plus haut dans la colre et dans le ddain. _Nous
modrs!_... et cette exclamation retombe, chaque fois plus lourdement,
chaque fois de plus haut, sur la calomnie qu'elle crase. Une autre
rptition qui souleva un vif enthousiasme, ce fut quand, le 17
septembre 1792, Vergniaud s'cria trois fois: Prisse l'Assemble
nationale et sa mmoire... et posa trois hypothses dans lesquelles ce
sacrifice sauvait la patrie. On se rappelle que tous les dputs se
levrent et rptrent le cri de Vergniaud. Mais c'est dans le grand
discours du 3 juillet 1792 que cette figure est employe avec le plus
d'art. Qu'on se souvienne de ce trait: _C'est au nom du roi_, lanc 
tant de reprises sur le masque de Louis XVI qu'il brise et fait tomber.
Et que dire de cette ironie redoutable qui revient quatre fois de suite
et quatre fois couvre Louis XVI de confusion: _Il n'est pas permis de
croire sans lui faire injure_... qu'il agisse comme il agit. De tels
artifices portaient l'effroi dans les Tuileries et la colre dans le
coeur des patriotes; il y faut voir autre chose qu'un calcul de rhteur:
c'tait une inspiration du coeur et, chez Vergniaud, les mouvements les
plus passionns revtaient aussitt une forme complique.

Ces rptitions, en effet, ne sont pas seulement propres  ses discours
prpars; elles se retrouvent jusque dans ses improvisations, avec la
mme symtrie, la mme gradation. Ainsi, le 6 mai 1793, Marat s'opposait
 l'admission, aux honneurs de la sance, des ptitionnaires de la
section de Bonconseil venus pour se plaindre de l'anarchie. Vergniaud
rpond  l'improviste:

Je conviens, citoyens, que lorsque des hommes parlent de respect pour
la Convention nationale, ils doivent tre appels intrigants par ceux
qui cherchent sans cesse  l'avilir. Je conviens que lorsque des hommes
parlent de maintenir la sret des personnes, ils doivent tre appels
intrigants par ceux qui provoquent sans cesse au meurtre. Je conviens,
que lorsque des hommes parlent de maintenir les proprits, ils doivent
tre appels intrigants par ceux qui provoquent sans cesse au pillage.
Je conviens que lorsque des hommes parlent d'obissance aux lois, ils
doivent tre appels intrigants par ceux qui ne veulent que l'anarchie.
Je conviens que lorsque des hommes viennent ici prter des serments de
l'excution desquels dpend le bonheur du peuple, ils doivent tre
appels intrigants par ceux-l qui veulent perptuer la misre du
peuple....

On peut conclure de ces exemples, d'abord que les ides s'offraient 
Vergniaud, intrieurement, sous la forme de figures savantes et que,
parmi ces figures, la rptition s'adaptait davantage  la nature de son
esprit. Nul orateur, dans la Rvolution, n'en a fait un tel usage. Ce
qui lui convenait et ce qui lui plaisait dans ce procd, c'tait qu'il
facilitait la gradation ascendante des sentiments et des mots: l'orateur
pouvait ainsi s'lever, par bonds successifs, toujours plus haut, et
planer enfin sans paratre avoir perdu pied. A ces exclamations rptes
succdait un dveloppement large, brillant, harmonieux, o il mettait
ses plus nobles abstractions et sa plus suave musique.

Enfin, si l'on considre la suite de ses discours depuis le 5 octobre
1791 jusqu'au 31 mai 1793, c'est toujours la mme mthode qu'on y
retrouve, mais ce n'est pas le mme succs. Tandis que d'autres, comme
Isnard, vont en dclinant et ne peuvent se maintenir au niveau d'un trop
heureux dbut, Vergniaud, au contraire, ne cesse de se perfectionner et
de grandir. Il est meilleur le 3 juillet 1792 qu'il ne l'a t huit mois
auparavant dans son discours sur les migrs; et son dernier grand
discours, sa rponse  Robespierre (10 avril 1793), surpasse tous les
autres. La lecture de ses notes nous donne  croire qu'au Tribunal
rvolutionnaire il se serait encore lev au-dessus de lui-mme. C'est
que les circonstances l'avaient dpouill de plus en plus de son
caractre d'avocat. Dans les commencements il plaidait une cause qu'il
croyait gagner, et il la plaidait avec tout l'artifice qui lui avait
valu ses succs de barreau. Bientt il dsespre de gagner cette cause
noble et chimrique de la Gironde: ce sont alors, dans des plaidoiries
prononces sans confiance, des lans plus spontans, une vraie douleur,
de beaux cris de fiert. Enfin il ne plaide mme plus, il renonce mme 
un simulacre de lutte pour la victoire: du haut de la tribune il
s'adresse  la postrit; il arrache le masque  ses adversaires et il
montre toute son me. Alors, on voit  plein son dvouement stoque  la
patrie, sa grande et sereine bont, la puret de son coeur, la force de
son gnie qui s'exerce sans les entraves d'une discipline de parti.
Alors Vergniaud n'est plus un girondin: aucune haine ne l'agite. Il
n'est plus un conventionnel: aucun vote ne peut sanctionner son
loquence. Tourn vers le sicle  venir, c'est  nous qu'il parle;
c'est nous qu'il fait jouir de toute la posie de son me en chantant
ses illusions mortes et son dsir ardent de mourir pour la Rvolution.
C'est dans ces moments-l qu'il est le plus orateur, parce qu'il n'y
parle que de lui, et, comme il arrive  Mirabeau, comme il arrive  tous
les orateurs, c'est son _moi_ qui a inspir  Vergniaud son loquence la
plus sublime.

Si donc il est de moins en moins rhteur, c'est que les circonstances
l'ont amen  tre de plus en plus lui-mme et  se dgager tout  fait
de son parti et mme de son temps. Mais, je le rpte, sa mthode ne
change pas avec son inspiration. Jusque dans ces lettres si vivantes
qu'il crivait  la Convention du fond de sa captivit, on retrouve
le mme ordre dans les ides, le mme choix dans les ornements, les
mmes procds dans le style. Cette rhtorique lui venait sans doute
moins de l'cole que de son caractre et c'est l le trait qui le
distingue si nettement de ses rivaux en loquence: ses motions les
plus sincres s'exprimaient dans des formes aussi artificielles que ses
ides d'homme de parti ou d'avocat. Seulement, ces formes nous plaisent
quand Vergniaud est sous l'empire d'un sentiment violent; elles nous
fatiguent et nous importunent quand il plaide sans passion.

Il y avait probablement autant d'art dans son action que dans son style.
En parlant de son physique, nous avons dit  peu prs tout ce qu'on sait
sur ce point si important et si mal connu. Baudin (des Ardennes), dans
son loge des Girondins, dit qu'il tait _ravissant_  entendre et il
ajoute: Son geste, sa dclamation, tout le rendait entranant. Nous ne
savons rien de plus et, si nous pouvons dire que son action tait  la
fois savante et naturelle, c'est par conjecture. Toujours est-il qu'elle
entranait l'auditoire et qu'elle devait tre en parfait accord avec le
style et la pense pour produire les effets qu'enregistrent les
journaux. Ainsi, au milieu du discours sur l'appel au peuple, Vergniaud
s'arrta un instant: il y eut alors, dit le _Journal des Dbats_, un
moment d'admiration silencieuse. A un passage de son opinion sur la
guerre (18 janvier 1792), le _Logographe_ signale cette interruption
nave d'un collgue: _Voil la vraie loquence!_ Plusieurs fois
l'Assemble entire, ravie d'un art si complet, se leva dans un accs
d'admiration enthousiaste. Presque toujours, on tait suspendu aux
lvres de Vergniaud. Lorsqu'il montait  la tribune, dit un de ses
collgues, l'attention tait universelle: tous les partis coutaient et
les causeurs les plus intrpides taient forcs de cder  l'ascendant
magique de sa voix. Il reposait les mes des inquitudes de la lutte et
leur offrait de nobles intermdes aux difficults de la Rvolution. Et
les moins sensibles  ces chants de sirne ne furent pas ceux qui se
bouchrent les oreilles pour ne pas l'entendre et lui fermrent la
bouche pour le tuer. A ce point de vue, c'est au Tribunal
rvolutionnaire que le gnie de Vergniaud reut le plus prcieux
hommage.

Voil tout ce que nous savons sur l'loquence de ce grand orateur, et
nous sentons toute l'insuffisance, toutes les lacunes du portrait que
nous venons d'esquisser. Mais l'histoire ne nous a pas fourni d'autres
traits: ceux qu'on rencontre en plus dans les crits de Nodier et de
Lamartine ont t imagins par ces deux potes. Notre grand Michelet
lui-mme a souvent rv  propos de Vergniaud. Il est difficile, quand
on parle d'un des Girondins, d'oublier les belles fantaisies dont leur
lgende a t brode. Y avons-nous russi tout  fait? En tout cas, nous
avons prfr d'tre incomplet, plutt que de rien produire qu'un
document certain ne nous suggrt. Mais il est un trait de la
physionomie de Vergniaud que nous avons rencontr plus d'une fois et
qu'il valait mieux rserver pour la fin de cette tude, parce que c'est
l le meilleur Vergniaud, le Vergniaud le plus intime et le plus vrai.
Son protecteur Dupaty avait dit un jour: L'humanit est une lumire.
L'humanit fut la religion de Vergniaud, comme elle avait t sans doute
celle de l'auteur de _Don Juan_. Son mot caractristique, c'est
_humanit_. Il revient cent fois dans ses plaidoiries. Il rsonne sans
cesse dans ses discours. Le 6 octobre 1792, il flicite Montesquieu
d'avoir fond la conqute de la Savoie sur l'_humanit_, sur l'humanit
sans laquelle il n'y a pour les hommes d'autre libert que celle dont
jouissent les tigres au sein des forts. Et le 9 novembre il s'crie:
Chantez donc, chantez une victoire qui sera celle de l'_humanit_.
Enfin c'est l'_humanit_ qui inspire presque toute l'admirable rplique
 Robespierre. C'est l que se trouve ce mot qu'il faut rpter, parce
que Vergniaud y a mis son me: _On a cherch  consommer la rvolution
par la terreur; j'aurais voulu la consommer par l'amour._

[Illustration]

[Illustration]




DANTON




I. LE TEXTE DES DISCOURS DE DANTON


A lire ce qui reste des discours de Danton,  tudier dans les faits
l'influence de sa parole, on devine que cette loquence fut plus
originale que celle de Mirabeau, de Robespierre et de Vergniaud, et on
sent qu'il n'y eut pas, dans toute la Rvolution, d'orateur plus grand
que ce vritable homme d'tat. Mais sa gloire fut aussitt obscurcie par
le peu de soin qu'il en prenait, et surtout par une lgende calomnieuse
 laquelle concoururent  l'envi royalistes, girondins et
robespierristes: tous les vices, toutes les erreurs, toutes les
bassesses furent prts jusqu' nos jours  ce vaincu, et, pour
dshonorer l'homme du 10 aot, le mensonge usurpa une prcision
effronte. Villiaum le premier, en 1850, opposa  cette lgende
quelques faits; puis vint M. Bougeart, qui crivit tout un livre pour
rhabiliter Danton; mais son mauvais style nuisit  ses arguments. C'est
 M. le docteur Robinet que revient l'honneur d'avoir trouv et runi
avec mthode d'irrcusables documents, d'une authenticit clatante et
parfois _notarie_, propres  tablir la certitude dans les esprits les
plus mticuleux. Il faudrait un volume entier, ne ft-ce que pour
esquisser la biographie de Danton, telle que la critique vient de la
renouveler, pour faire connatre, mme sommairement, l'homme, le
politique et l'orateur. Ce grand sujet nous tente depuis longtemps, mais
dans une histoire gnrale de l'loquence parlementaire, on ne peut
qu'en indiquer les principaux points, et fixer quelques-uns des
caractres de cette parole, o revit toute la Rvolution.

La premire remarque  faire, et elle explique le caractre quivoque de
la rputation oratoire de Danton, c'est que ses discours furent
reproduits d'une manire encore plus dfectueuse que ceux de ses rivaux.

Cet orateur qui n'crivait jamais, qui n'avait pas mme, disait-il, de
correspondance prive, se livrait entirement  l'inspiration de l'heure
prsente. Ni ses phrases, ni mme l'ordre de ses ides n'taient fixs
dans son esprit, quand il se mettait  parler, comme le prouve la
soudainet imprvue de presque toutes ses apparitions  la tribune et le
perptuel dfi que ses plus belles harangues semblent porter  ces
rgles de la rhtorique classique. Il tait improvisateur dans la force
du terme, pour le fond comme pour la forme, jusqu' ne prendre aucun
soin de sa rputation auprs de la postrit. Je ne crois mme pas qu'il
existe une seule opinion de lui imprime par ordre de la Convention.
Quant  la manire dont les journaux reproduisaient ses paroles, il ne
s'en inquitait point et ne daignait pas rectifier: toute son attention
tait rserve  la politique active, et ses rares loisirs absorbs par
la vie de famille. Nul ne fut plus indiffrent  cette gloire littraire
si fort prise par ses contemporains, depuis Garat jusqu' Robespierre.

Nous souffrons aujourd'hui de cette ngligence. Ses paroles, aux
Jacobins notamment, furent longtemps rsumes en quelques lignes sches
et obscures, et le plus souvent en style indirect, par le journal du
club, si indigent et si infidle. Plus tard, le _Journal de la
Montagne_, qui reproduit si complaisamment les paroles de Robespierre,
affecte d'abrger les plus importantes harangues de son fougueux rival.

Un des principaux discours de Danton, celui du 21 janvier 1793, fut
normment mutil par le _Moniteur_: on n'en trouvera un compte rendu
dvelopp que dans le _Logotachygraphe_ et dans le _Rpublicain
franais_. Le discours sur Marat (12 avril 1792) n'est reproduit en
dtail que par le _Logotachygraphe_. Les dernires paroles que Danton
pronona  la tribune de la Convention sont trangement dnatures par
le _Moniteur_. Le _Rpublicain franais_ a seul pris la peine ou eut le
courage d'y mettre un ordre clair. Le 26 aot 1793, aux Jacobins, Danton
pronona une longue apologie personnelle o,  propos de son second
mariage, il rendait compte de sa fortune de manire  se faire applaudir
du plus souponneux des auditoires: les journaux n'insrrent qu'une
analyse insignifiante.

Nous avons pu suivre, dans les plaidoyers de Vergniaud, les progrs de
son ducation oratoire: l'insouciance de Danton laissa dans l'oubli son
oeuvre d'avocat. On a cependant retrouv quelques mmoires judiciaires
de lui. Mais on n'a publi aucun de ses plaidoyers.

Voici une lacune plus srieuse dans la collection des discours de
Danton. Nous n'avons pas la harangue qui fut sans doute son chef-
d'oeuvre,  en juger par les effets qu'elle produisit, je veux parler de
sa dfense au Tribunal rvolutionnaire. L'officieux _Bulletin_ l'altra,
la rduisit  quelques phrases incohrentes, et les notes de Topino-
Lebrun, qui font paratre ces altrations et rectifient plus d'un point
capital, sont trop informes pour nous permettre de restituer le vrai
texte. Les dtails qu'on a sur cette tragdie disent assez de quel
miracle d'loquence le tribun tonna des oreilles prvenues et
malveillantes. Le prsident tenta d'teindre avec sa sonnette la voix de
l'accus, comme Thuriot touffera, au 9 thermidor, la voix de
Robespierre: il n'y put parvenir: Un citoyen qui a t tmoin des
dbats, crit un contemporain, nous a rapport que Danton fait trembler
juges et jurs. Il crase de sa voix la sonnette du prsident. Celui-ci
lui disait: Est-ce que vous n'entendez pas la sonnette?--Prsident, lui
rpondit Danton, la voix d'un homme qui a  dfendre sa vie et son
honneur doit vaincre le bruit de la sonnette. Le public murmurait
pendant les dbats; Danton s'cria: Peuple, vous me jugerez quand
j'aurai tout dit: ma voix ne doit pas tre seulement entendue de vous,
mais de toute la France. Cette voix surhumaine se faisait entendre par
les fentres, de la foule amasse sur le quai de la Seine, et dj cette
foule s'mouvait. L'auditoire intrieur, compos d'mes dures et
hostiles, robespierristes, royalistes ou indiffrents, ne put rsister 
la vue de l'homme, au son de sa voix,  la vrit de ses raisons. Il
clata en applaudissements, et le prsident dut ter la parole  Danton
et demander une loi contre lui. Croit-on que l'loquence ait jamais
remport un triomphe plus surprenant? Et quelle perte irrparable que
celle du suprme discours de Danton?

Si incomplte, si mutile que soit cette oeuvre oratoire, telle tait la
force des formules de Danton, telle tait la vie de son style, que
beaucoup de ses phrases s'incrustrent dans la mmoire indiffrente ou
hostile des faiseurs de comptes rendus, et nous sont ainsi parvenues,
presque malgr eux, dans leur beaut originale. [Note: Ces lignes ont
t crites avant que part la bonne dition critique des discours de
Danton que M. Andr Fribourg a donne dans la collection de la Socit
de l'histoire de la Rvolution.]




_II.--LE CARACTRE ET L'DUCATION DE DANTON_


Sur l'homme mme, allons au plus press, et disons par quels traits
prcis la critique a remplac la caricature lgendaire o Danton
apparaissait crapuleux, vnal et ignorant.

      *       *       *       *       *

C'tait,  coup sr, une nature nergique, violente mme, dont
l'exubrance fougueuse tonnait au premier abord. Mais cette fougue se
connaissait, se modrait, se raisonnait au besoin, et, en somme, se
tournait toujours au bien. Depuis longtemps Danton avait su se
discipliner et devenir matre de ses passions. Sa mre, puis sa femme,
l'y avaient aid, sans doute; mais c'est surtout sa propre volont,
claire et fortifie par les souvenirs scolaires des grands Romains,
par les leons de la philosophie, qui avait opr cette rforme
merveilleuse. A voir cette figure ravage,  entendre cette parole
parfois brusque, cette gat souvent gauloise, des observateurs
superficiels ou prvenus s'imaginaient un fanfaron grossier, libertin,
crapuleux. Rien de plus faux que ces suppositions: cet homme de famille
et de foyer vcut avec puret et modestie, sans qu'on lui connt d'autre
amour que celui de sa femme, sans autres plaisirs que ceux qu'il
partageait avec les siens. Ajoutons que, bon camarade au collge, il
resta tel toute sa vie avec ses amis. Il avait le culte de l'amiti, et
le don, si prcieux, de la cordialit: sa joie tait de runir  sa
table ses condisciples, ses compagnons de lutte. Son grand coeur
s'ouvrait  des sentiments plus larges encore: il aimait ses
concitoyens, la vue du peuple le rjouissait. Durant les courts sjours
qu'il fit  Arcis, dans sa maison natale qui donnait sur la place
principale, il se plaisait  dner, fentres ouvertes,  la vue de tous,
non par ostentation, mais par bonhomie et fraternit. Loin de har ses
ennemis, il ne pouvait pas leur garder rancune: il avait toujours la
main tendue vers ceux qui l'insultaient le plus grivement, vers les
Girondins comme vers les Robespierristes. Il ne voyait que la patrie,
l'humanit. Les autres le comprenaient mal; ils cherchaient  expliquer
par de bas calculs ce patriotique oubli des injures. La vrit n'clata
que plus tard. En 1829, quelqu'un disait  Royer-Collard, qui avait
connu Danton, mais qui n'aimait pas sa politique: Il parat que Danton
avait un beau caractre. Dites magnanime, monsieur! s'cria le froid
doctrinaire avec une sorte d'enthousiasme.

On a dit que Danton avait trafiqu de sa conscience et s'tait vendu 
la cour. Il faut rfuter cette accusation qui fait de lui un
dclamateur. O prit-il, dit-on, les 71.000 francs avec lesquels il paya
sa charge d'avocat au conseil? Voici o il les prit. Grce  une action
hypothcaire de 90.000 livres que ses tantes lui donnrent sur leurs
biens, il put emprunter loyalement  diverses personnes, notamment  son
futur beau-pre. Mais, le jour de son mariage, il toucha en espces la
moiti de la dot de sa femme, soit 20.000 francs; il avait 15.000 francs
en argent, provenant d'un reliquat de patrimoine, et 12.000 francs en
terres; total: 47.000 francs. Il lui restait  trouver 24.000 francs
pour se librer compltement. Or, il paya son office en plusieurs fois
et son dernier paiement n'eut lieu que deux ans aprs son entre en
fonctions, le 3 dcembre 1789. Put-il conomiser cette somme en deux ans
et demi sur le revenu annuel de sa charge que tout le monde value 
25.000 francs environ? En d'autres termes, sur 72.000 ou 73.000 francs
qu'il gagna dans ces trente-deux mois, put-il, avec ses gots simples,
conomiser 24.000 francs? Poser la question, n'est-ce pas la rsoudre?

Ceux qui veulent  tout prix que Danton soit un malhonnte homme
affirment qu'en 1791, lors de la suppression de ces offices d'avocats au
conseil, il fut rembours deux fois: une premire fois par la nation,
lgalement; une seconde fois par le roi, secrtement. Certes, le roi
aurait bien mal plac son argent: car Danton ne cessa d'agir en franc
rvolutionnaire. Mais on objecte qu' l'infamie de ce march scandaleux,
Danton put ajouter celle de manquer de parole  son corrupteur. Et sur
quoi l'accuse-t-on de cette double perfidie? Sur ce qu'il acheta
quelques biens nationaux. Mais quand il fut rembours des 71.000 francs
que lui avait cot sa charge, il n'avait pas de dettes et il avait mme
pu faire des conomies sur les 50.000 francs qu'il gagna pendant les
deux dernires annes qu'il fut avocat au conseil. Voil donc les
dpenses de Danton expliques, contrles. Ces choses ont t dites
dj. Mais la passion politique ne veut rien entendre.

      *       *       *       *       *

Dans les oeuvres posthumes de Roederer, il y a deux morceaux sur Danton.
Aprs l'avoir trait de _dogue_ et de _crapule_, Roederer ajoute ce
trait bien naturel de la part d'un pdant: Sans instruction!--Au
contraire, Danton avait fait de bonnes tudes classiques  Troyes, dans
une pension laque dont les lves suivaient les cours du collge des
Oratoriens. Son ami Rousselin et son camarade Bon nous ont laiss de
curieux dtails sur ces annes scolaires. Il prfrait, dit Bon, 
toute autre lecture celle de Rome rpublicaine. Il s'exerait  chercher
des expressions nergiques, des tournures hardies, des expressions
nouvelles; car il aimait  franciser les mots latins, dans les
traductions  faire de Tive-Live et autres historiens romains.
Rousselin ajoute que ses amplifications renfermaient toujours quelques
traits saillants et originaux, qui provoquaient les applaudissements de
ses camarades et du matre. Toute la classe attendait avec impatience
que le professeur dsignt Danton pour lire lui-mme ses compositions.
Il obtint en rhtorique les prix de discours franais, de narration et
de version latine. Ce bagage classique, auquel on attachait tant de prix
alors, il en possdait donc tout ce qu'il en fallait avoir, et sa
scolarit avait t la mme que celle de Mirabeau, de Camille, de
Vergniaud, de Robespierre, des plus lettrs d'entre les hommes de la
Rvolution.

Ce n'est pas au collge seulement que Danton avait appris le latin, dont
la connaissance semblait  l'esprit ultra-classique des Jacobins une
condition indispensable de la parole et de l'action politique. Son
neveu, M. Marcel Seurat, dit le Dr Robinet, se rappelle que son oncle
parlait volontiers cette langue, suivant l'habitude des lettrs du
temps, notamment avec le Dr Senthex, qui s'tait profondment attach 
lui et qui l'accompagnait souvent  Arcis. Rousselin conte mme  ce
sujet une anecdote caractristique. Quand Danton, dit-il, eut achet sa
charge d'avocat au conseil, ses collgues, sans l'avoir averti d'avance,
lui demandrent,  brle-pourpoint et comme par gracieuset, de prorer
sur la situation morale et politique du pays dans ses rapports avec la
justice, et d'improviser sance tenante ce discours en langue latine.
C'tait, dit plus tard le rcipiendaire lui-mme, lui proposer de
marcher sur des charbons, mais il ne recula point et il vivifia, de son
souffle dj puissant, les vieilles formes qu'on lui imposait. Il dit
que, comme citoyen ami de son pays, autant que comme membre d'une
corporation consacre  la dfense des intrts privs et publics de la
socit, il dsirait que le gouvernement sentt assez la gravit de la
situation pour y porter remde par des moyens simples, naturels et tirs
de son autorit; qu'en prsence des besoins imprieux du pays, il
fallait se rsigner  se sacrifier; que la noblesse et le clerg, qui
taient en possession des richesses de la France, devaient donner
l'exemple; que, quant  lui, il ne pouvait voir, dans la lutte du
Parlement qui clatait alors, que l'intrt de quelques particuliers,
mais sans rien stipuler au profit du peuple. Il dclarait qu' ses yeux
l'horizon apparaissait sinistre, et qu'il sentait venir une rvolution
terrible. Si seulement on pouvait la reculer de trente annes, elle se
ferait aimablement par la force des choses et le progrs des lumires.
Il rpta dans ce discours, qui ressemblait au cri prophtique de
Cassandre: _Malheur  ceux qui provoquent les rvolutions, malheur 
ceux qui les font!_

Les jeunes avocats, frais moulus du collge, comprenaient et se
gaudissaient. Les vieux avaient saisi au passage des mots inquitants,
tels que _motus populorum, ira gentium, salus populorum, suprema lex_;
mfiants, ils demandrent  Danton d'crire et de dposer cette
dclamation aussi sditieuse que cicronienne. Mais, dj, Danton
n'crivait pas, ne voulait pas crire: il proposa de rpter sa
harangue, pour qu'on pt la mieux juger: Le remde, dit Rousselin, et
t pire que le mal. L'aropage trouva que c'tait dj bien assez de ce
qu'on avait entendu, et la majorit s'opposa avec vivacit  la
rcidive.

Mais ce n'est que par malice et baudissement que, ce jour-l, le futur
orateur se barbouilla de latin. Certes, les Diafoirus ne manqurent pas
dans la Rvolution, il leur laissa leurs grimaces et leur culte puril
pour l'antiquit scolaire. Il prit l'attitude d'un homme moderne,
franchement tourn vers l'avenir, non sans traditions, mais sans
pdantisme, qui se sert du pass et en profite sans en subir l'treinte
rtrograde. Il est de son temps, aussi franc de pense et aussi libre de
scolastique que l'lve fabuleux de Rabelais. Sa toute premire enfance
parat avoir t forme par des exercices plus physiques encore
qu'intellectuels, selon Jean-Jacques, et au sortir du collge, il put
dire comme cet autre: _J'aime bien les anciens, mais je ne les adore
pas_. Laissant l l'cole, il voulut tre franais. Par-dessus tous les
potes, il aima Corneille, dans lequel il se plaisait  voir un
prcurseur de la Rvolution: Corneille, disait-il  la tribune de la
Convention (13 aot 1793), Corneille faisait des ptres ddicatoires 
Montauron, mais Corneille avait fait _le Cid_, _Cinna_; Corneille avait
parl en Romain, et celui qui avait dit: _Pour tre plus qu'un roi, tu
te crois quelque chose_, tait un vrai rpublicain.

Sur ses lectures franaises, Rousselin donne des dtails prcis. A
Paris, faisant son droit et retenu au lit par une convalescence longue,
il voulut lire et lut _toute_ l'Encyclopdie. Il n'est pas besoin de
dire qu'il se nourrissait, comme tous ses contemporains, de Rousseau, de
Voltaire et de ce Montesquieu dont il disait: Je n'ai qu'un regret,
c'est de retrouver dans l'crivain qui vous porte si loin et si haut, le
prsident d'un Parlement. Et pourtant cet esprit si peu acadmique
tait assez souple pour goter mme les grces acadmiques de Buffon,
dont sa puissante mmoire retenait des pages entires.

Mais ce qui caractrise le mieux le tour qu'il voulut donner  sa
culture intellectuelle, c'est la composition de sa bibliothque, dont M.
Robinet a publi le catalogue d'aprs l'inventaire de 1793. Presque
aucun auteur ancien ne s'y trouve en original, quoique Danton ft, on
l'a vu, en tat de comprendre au moins les latins. Voici deux Virgiles,
l'un italien par Caro, l'autre anglais par Dryden. Voici un Plutarque en
anglais, un Dmosthne en franais. Le hasard n'a certes pas prsid 
ce choix de livres, d'ailleurs peu nombreux: on sent des prfrences
d'humoristique, une fantaisie personnelle et antipdante, surtout un vif
sentiment de la _modernit_ franaise et trangre.

Il savait et parlait l'anglais, cette langue de la politique
indispensable  l'homme d'Etat, si familire  Robespierre et  Brissot.
C'est en anglais qu'il converse, d'aprs Riouffe, avec Thomas Paine. Il
a dans sa bibliothque Shakespeare, Pope, Richardson, Robertson,
Johnson, Adam Smith, dans le texte anglais. Il a aussi, par un caprice,
du mme got, la traduction anglaise de _Gil Blas_; et il ne faut pas
croire qu' la fin du XVIIIe sicle, cette anglomanie littraire ft
aussi frquente que l'anglomanie somptuaire ou politique, qui courait
les rues.

A ct de Rabelais, que son poque ne lisait gure, Danton avait plac
quelques livres italiens svrement choisis. Tout en ddaignant la
littrature frivole, dit Rousselin, et n'ayant jamais lu de roman que
les chefs-d'oeuvre consacrs qui sont des peintures de moeurs, il apprit
en mme temps la langue italienne, assez pour lire le Tasse, Arioste et
mme le Dante. M. Manuel Seurat ajoutait, d'aprs le docteur Robinet,
qu'il parlait souvent l'italien avec sa belle-mre, Mme Soldini-
Charpentier, dont c'tait la langue maternelle.--Telle tait la varit
originale que ce prtendu ignorant avait su mettre dans son savoir.




_III.--L'INSPIRATION ORATOIRE DE DANTON_


Cherchons quelle tait l'inspiration oratoire de Danton, c'est--dire 
quelles ides religieuses, philosophiques et politiques se rattacha
l'ensemble de ses discours.

      *       *       *       *       *

Si Robespierre se trompa en voulant, d'aprs Rousseau, crer une
religion d'Etat, il eut raison de placer au premier plan de sa politique
la solution des questions religieuses. Son erreur mme atteste qu'il
voyait la vraie difficult de la Rvolution, et que le dnouement, bon
ou mauvais, dpendrait de l'attitude prise vis--vis des religions.
Danton ne parut pas se soucier de ce grand problme, et il n'avait pas,
 proprement parler, de politique religieuse. Ses apologistes font de
lui (mais sans preuves) un disciple de Diderot. Etait-il _athe avec
dlices_, comme le fut, dit-on, Andr Chnier? Non, ces volupts de la
raison satisfaite ou gare et de la pense qui s'exerce spcialement
furent trangres  ce Franais actif et heureux de vivre. Il ne
philosophe que dans la crise finale, en face de la mort, et, l, d'un
mot net, il proclame avec scurit son sentiment. Ma demeure sera
bientt dans le nant.... dit-il au Tribunal rvolutionnaire et, au
commencement de sa dfense, il reprend cette courte profession de foi:
Je l'ai dit et je le rpte: _Mon domicile est bientt dans le nant et
mon nom au Panthon._ Ce fier aveu ne dut-il pas soulager  demi la
conscience du vritable meurtrier de Danton, de ce Robespierre,
inquisiteur du Dieu de Jean-Jacques? Il put se dire qu'videmment sa
victime n'tait pas orthodoxe.

[Illustration: ATTAQUE DES TUILERIES, LE 10 AOUT 1792]

Il est probable que Danton n'attachait qu'une importance secondaire  ce
qui proccupait si fort son rival. Il semble vouloir ignorer les
rapports de la religion et de la politique, par ddain philosophique ou
par impuissance naturelle. Quand la question se prsente, il l'ajourne
systmatiquement. Ainsi, le 25 septembre 1792, il rpond  Cambon, qui
avait propos de rduire le traitement du clerg: Par motion d'ordre,
je demande que, pour ne pas vous jeter dans une discussion immense, vous
distinguiez le clerg en gnral des prtres qui n'ont pas voulu tre
citoyens; occupez-vous  rduire le traitement de ces tratres qui
s'engraissaient des sueurs du peuple, et renvoyez la grande question 
un autre moment. (_On applaudit._) Le 30 novembre suivant, il s'oppose
 la suppression du salaire des prtres: On bouleversera la France,
dit-il, par l'application trop prcipite des principes que je chris,
mais pour lesquels le peuple, et surtout celui des campagnes, n'est pas
mr encore. Et, avec une attitude toute girondine, il affirme sa libre-
pense, et dclare en mme temps la religion provisoirement utile au
peuple: On s'est appuy sur des ides philosophiques qui me sont
chres, car je ne connais d'autre bien que celui de l'univers, d'autre
culte que celui de la justice et de la libert.... Quand vous aurez eu
pendant quelque temps des officiers de morale qui auront fait pntrer
la lumire auprs des chaumires, alors il sera bon de parler au peuple
morale et philosophie. Mais jusque-l il est barbare, c'est un crime de
lse-nation que d'ter au peuple des hommes dans lesquels il peut
trouver encore quelque consolation. Quand on tente une solution
radicale, quand les hbertistes veulent continuer Voltaire et dtruire
le christianisme par le ridicule, il accueille mal cette tentative, et
parle avec mauvaise humeur contre ces mascarades antireligieuses, o
il ne voit qu'une infraction aux convenances parlementaires. Il y a un
dcret, dit-il le 6 frimaire an II, qui porte que les prtres qui
abdiqueront iront apporter leur renonciation au comit. Je demande
l'excution de ce dcret; car je ne doute pas qu'ils ne viennent
successivement abjurer l'imposture. Il ne faut pas tant s'extasier sur
la dmarche d'hommes qui ne font que suivre le torrent. Nous ne voulons
nous engouer pour personne. Si nous n'avons pas honor le prtre de
l'erreur et du fanatisme, nous ne voulons pas non plus honorer le prtre
de l'incrdulit: nous voulons servir le peuple. Je demande qu'il n'y
ait plus de mascarades antireligieuses dans le sein de la Convention.
Que les individus qui voudront dposer sur l'autel de la patrie les
dpouilles de l'Eglise ne s'en fassent plus un jeu ni un trophe. Notre
mission n'est pas de recevoir sans cesse des dputations qui rptent
toujours les mmes mots. Il est un terme  tout, mme aux flicitations.
Je demande qu'on pose la barrire. Ici la rondeur et la franchise du
langage cachent mal l'incertitude de la pense. Faute d'ides
personnelles sur le problme religieux, Danton incline en apparence vers
les sentiments de Robespierre. Le mme jour, sa nonchalance  prendre un
parti raisonn sur ce point l'entrane  se prononcer contre les
tendances qu'il manifestera au Tribunal rvolutionnaire, et  accepter
officiellement la croyance  l'tre suprme. Que dis-je,  accepter?
c'est lui qui le premier proposa la religion d'Etat rve par
Robespierre, et, dans un instant de dfaillance morale ou par une
tactique parlementaire vraiment trop complique, se fit l'interprte des
conceptions mystiques de son adversaire. Oui, seize jours aprs la fte
de la Raison, o certains dantonistes avaient dploy le mme zle que
les hbertistes, quand les chos de l'hymne philosophique retentissaient
encore  Notre-Dame, Danton, sous prtexte de donner _une centralit 
l'instruction publique_, demanda que le peuple pt se runir dans un
vaste temple, orn et gay par les arts, et il ajoutait: Le peuple
aura des ftes dans lesquelles il offrira de l'encens  l'tre suprme,
au matre de la nature: car nous n'avons pas voulu anantir la
superstition pour tablir le rgne de l'athisme. Et, avec un visible
embarras, il vantait l'influence des ftes nationales et les bons effets
de l'instruction publique, en termes contradictoires avec sa proposition
jacobine d'organiser une religion d'Etat diste, en termes qu'on et dit
emprunts  Diderot ou  Condorcet.

Il y eut alors, parmi les dantonistes qui ne faisaient pas partie de
l'entourage intime, un instant d'tonnement, de stupeur. Thuriot, sur la
motion duquel la Convention avait assist  la fte de la Raison,
feignit de n'avoir pas entendu la motion robespierriste de son ami:
Mais ce que demande Danton est fait, dit-il. Le Comit d'instruction
publique est charg de vous prsenter des vues sur cet objet. Et il fit
mettre  l'ordre du jour d'une prochaine sance le dbat sur
l'organisation de l'instruction publique. Quant  la proposition de
Danton, on la renvoya au Comit, sans spcifier qu'il s'agissait du
culte de l'tre suprme ou de la tenue des ftes nationales. C'est ainsi
que les dantonistes firent chouer l'intrigue si habile de Robespierre
et rparrent la dfaillance de leur chef. Il y eut l, semble-t-il, un
incident vif et grave, o il faut voir, non un acte d'hypocrisie de
Danton, mais cette _incapacit religieuse_ qui lui a t si durement
reproche par Edgar Quinet.

      *       *       *       *       *

La mtaphysique, comme on disait alors, n'tait pas moins trangre  la
politique de Danton que les ides religieuses. Il n'affectait pas, 
proprement parler, de principes. Il laissait Robespierre prcher  son
aise l'Evangile de Jean-Jacques et ne semblait pas croire aux vrits
sociales, pas plus qu'au disme, dont ces vrits taient pour
Robespierre la consquence naturelle. Les ides morales, telles que les
entendaient les adeptes du _Contrat social_, n'inspirent nulle part son
loquence. Il ne catchise jamais. A l'exprience seule il emprunte ses
vues et ses conseils, et son empirisme tait bien fait pour plaire  nos
modernes positivistes.

Ceux-ci, cependant, exagrent: si l'loquence de Danton n'avait jamais
procd que de faits tangibles ou dmontrables, elle n'et pas agi sur
ses contemporains. Danton repoussait, je l'admets, Dieu et l'immortalit
de l'me: mais il croyait d'instinct, et comme on croit en religion, aux
deux divinits incontestes de la Rvolution: la Justice et la Patrie.
Ce sont les deux ides indmontres grce auxquelles son loquence
touche les coeurs et pousse les hommes au seul genre d'action que ne
puisse conseiller une philosophie utilitaire: au sacrifice. Lui-mme est
prt  donner sa vie pour le succs de la Rvolution, et il ne croit pas
faire un march de dupe, quoiqu'il n'espre aucun salaire ultrieur. Il
avait donc certaines croyances irraisonnes, contraires ou suprieures
au bon sens, par lesquelles il rchauffait sa parole et faisait germer
dans les mes l'enthousiasme et le got de cette gnrosit absurde et
divine qui porta nos pres  mourir pour cette abstraction, la Patrie,
et pour cette chimre, la justice.

Ainsi, les robespierristes calomniaient ce juste et ce patriote quand
ils l'accusaient de ne point croire  la morale. Il avait, lui aussi,
une morale; sans morale et-il pu se faire entendre du peuple qui,
runi, ne comprend pas la langue de l'intrt? Mais cette morale de
Danton, plus sommaire que celle de Robespierre, se rduisait  un double
postulatum, sur lequel il vitait mme de disserter. Robespierre, du
haut de la tribune, raisonne sa morale, la professe, la prche et ne
craint pas d'tre pdant. Danton constate en lui-mme et chez autrui
l'existence des deux sentiments dont nous avons parl, et il en fait
l'inspiration, la flamme de son loquence, sans chercher  les
dmontrer,  les expliquer.

Si les principes diffrent chez ces deux orateurs, leur but n'est pas le
mme. Robespierre,  l'exemple de Rousseau, rve de moraliser le monde.
Danton n'a pas ces vises ambitieuses: il ne cherche pas  rformer
l'homme intrieur, mais  entourer ses concitoyens des meilleures
conditions matrielles pour vivre dans la libert, l'galit et la
fraternit. Il ne tend pas  faire violence au gnie de la nation et 
changer Athnes en Sparte, comme on disait alors. Il conseillerait
plutt  la race franaise d'abonder dans son propre sens, de dvelopper
ses qualits hrditaires et d'tre heureuse conformment  son
caractre. Mais il ne croit pas que les gouvernants aient charge d'me
ni que les dputs  la Convention soient des professeurs de morale. Ils
auront, d'aprs lui, rempli leur tche, s'ils rsolvent les difficults
de l'heure prsente, s'ils chassent l'ennemi du sol franais, s'ils
abattent  l'intrieur les partisans de l'ancien rgime, s'ils donnent 
la France l'indpendance et la libert.

Il suit de l que la politique de Robespierre se meut tout entire dans
le pass et dans l'avenir, qu'elle tient un compte norme des ides, un
compte mdiocre des faits. La politique de Danton ne s'occupe que des
sentiments et des choses de l'heure prsente. Robespierre donne une
direction aux hommes. Danton leur indique le moyen de se tirer d'affaire
le jour mme. Rarement Robespierre dit ce qu'il faut faire, dans telle
circonstance. Toujours Danton indique la mesure  prendre immdiatement.

C'est sa force, c'est la raison de son influence dcisive en vingt
conjonctures importantes. Mais c'est aussi le secret de sa faiblesse et
la raison de sa chute. Il se condamnait, par son affectation
d'empirisme,  toujours russir. Les checs de Robespierre le
relevaient: c'tait mchancet des hommes et nouvelle preuve de la
ncessit de les rendre meilleurs. Les checs de Danton le diminuaient:
c'tait un dmenti  sa perspicacit,  son gnie. La morale dont se
couvrait Robespierre fut son bouclier: si on n'et fait croire que
c'tait l un masque, si on n'et montr en lui le Tartufe, et-on
jamais pu lui ter l'amour de ce peuple si sensible aux ides morales?
Et-on jamais pu, si coupable qu'il ft, le vaincre et l'abattre sans le
calomnier? Au contraire, le peuple abandonna Danton ds qu'il fut
vaincu, parce que sa politique affectait de reposer en partie sur
l'habilet et l'audace. Il ne fut pleur que d'une lite qui avait
compris sa pense et pntr son coeur.

      *       *       *       *       *

Prcisons maintenant et demandons  Danton lui-mme les lments de sa
politique. Nous savons en gnral quelle fut son _invention oratoire_:
empruntons des exemples  ses discours.

Voici d'abord une protestation formelle contre la mtaphysique en
politique: Une rvolution, dit-il le 5 pluvise an II, ne peut se faire
gomtriquement. La Convention n'est pas pour lui un concile destin 
dfinir la morale,  incliner ou contraindre les mes dans un sens
meilleur: Nous ne sommes, sous le rapport politique, dit-il, qu'une
commission nationale que le peuple encourage par ses applaudissements.

Robespierre, dpositaire de l'orthodoxie, admet ou rejette, selon la
nuance des opinions. Il ne faut tre  ses yeux ni en de ni au del de
la vrit. Cette ferme certitude exclut la tolrance, la conciliation:
ceux qui pensent autrement sont _les mchants_: point de pacte avec eux.
Danton, en sceptique, provoque au contraire les adhsions, appelle et
attire toutes les bonnes volonts: c'est que la Patrie et la Justice
sont des divinits bienveillantes: Rapprochons-nous, rapprochons-nous
fraternellement.... Je ne veux pas que vous flattiez tel parti plutt
que tel autre, mais que vous prchiez l'union. Il n'a de colre que
contre ceux qui se cantonnent et s'excluent les uns les autres: Vous
qui me fatiguez de vos contestations particulires, au lieu de vous
occuper du salut de la Rpublique, je vous rpudie tous comme tratres 
la patrie; je vous mets tous sur la mme ligne. C'est au nom de la
_raison_ qu'il affecte de convoquer les hommes, recherchant les mots de
ralliement les plus gnraux, les bannires les plus larges: L'nergie,
dit-il, fonde les rpubliques; la sagesse et la conciliation les rendent
immortelles. On finirait bientt par voir natre des partis. Il n'en
faut qu'un, celui de la raison..... Robespierre aurait dit: Il n'en
faut qu'un, celui de la _vertu_, et Robespierre ne voyait de _vertu_
que dans l'vangile du _Vicaire savoyard_.

La dfaite ou la victoire de la _vertu_, voil le cheval de bataille de
Robespierre. Contre qui les ennemis intrieurs sont-ils coaliss? Contre
le peuple? Contre la Rvolution? Dites plutt: contre la _vertu_. Par ce
terme abstrait, que dsigne au fond l'orateur moraliste? Ses partisans,
ou mieux ses coreligionnaires en Jean-Jacques. Partout o il dit la
_vertu_, Danton dit plutt la _France_; par exemple, le 30 mars 1793:
Non, la France ne sera pas rasservie, ou le 21 janvier de la mme
anne: La France entire ne saura plus sur qui poser sa confiance. Aux
entits de son rival il oppose des ralits vivantes et actuelles. La
patrie, pour lui, est-ce, comme Robespierre, une runion idale d'mes
possdes de la vrit, est-ce une patrie mystique? Non, ce sont des
personnes, des villes, un sol, c'est Paris, c'est Arcis-sur-Aube, c'est
la France, cette France qu'on ne peut quitter. Qui ne se reprsente,
sans effort, Robespierre, en exil, se consolant avec sa pense,
jouissant de sa cit idale qu'il a emporte avec lui et y vivant comme
 Paris ou  Arras? Mais s'imagine-t-on Danton loin de la France?
_Emporte-t-on sa patrie sous la semelle de ses souliers?_ [Note:
Convention, sance du 18 nivse, an III: _Legendre_: Ecoutez ce mot
d'un de vos collgues qui a t guillotin. Il avait t prvenu du sort
qui l'attendait; quelques jours avant qu'il fut arrt, on lui
conseillait de fuir: Eh quoi! rpondit-il, emporte-t-on sa patrie sous
la semelle de ses souliers? _Plusieurs voix_: C'est Danton! _Legendre_:
L'histoire et la postrit jugeront l'homme qui a prononc ces
paroles.]

Il suit de l que, si Robespierre s'inquite surtout des ennemis
intrieurs, des _htrodoxes_, Danton s'inquite davantage de repousser
l'invasion allemande. Ces disputes sur les principes, si chres 
Robespierre, il les carte comme byzantines. Toutes nos altercations
tuent-elles un Prussien? Il n'est rien, d'aprs lui, qui ne doive
tendre  fonder d'abord l'indpendance du pays en chassant l'tranger.
S'il dit, avec la brutalit du temps: _Il faut tuer les ennemis
intrieurs_, il ajoute aussitt: _pour triompher des ennemis
extrieurs_. Plus son ple et mystique rival se tourmente des progrs de
l'erreur et du vice, plus Danton s'exalte pour sauver la patrie. On sait
comment il arma la nation, excita l'enthousiasme, et parla aux Franais
au nom de la France. Ses paroles vivent encore: Le tocsin qu'on va
sonner n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis
de la patrie. (_On applaudit._) Pour les vaincre, messieurs, il nous
faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France
est sauve. C'est dans ce sens qu'il pouvait dire: Faisons marcher la
France, et nous irons glorieux  la postrit. Il apparat  nos yeux,
en effet, comme la personnification de la patrie en danger, de la patrie
sauve.

Cette patrie, il en affirme la personnalit  toute occasion, et il aime
 en proclamer l'unit, et cela par des images sensibles, sans
mysticisme de langage: Les citoyens de Marseille, dit-il, veulent
donner la main aux citoyens de Dunkerque. Et il venait de s'crier dans
le mme discours: Aucun de nous n'appartient  tel ou tel dpartement:
il appartient  la France entire.

Il voit volontiers la France sous les traits de Paris, et il comprend
qu' cette heure de crise la capitale doit rellement commander au reste
du corps. Sans aller jusqu' la nave adoration du bon Anacharsis
Cloots, qui regardait Paris comme la Mecque du genre humain, Danton
dfend et loue le peuple de Paris, peuple instruit, peuple qui juge
bien ceux qui le servent, peuple qui se compose de citoyens pris dans
tous les dpartements..., qui sera toujours la terreur des ennemis de la
libert. Paris est le centre o tout vient aboutir; Paris sera le foyer
qui recevra tous les rayons du patriotisme franais, et en brlera tous
les ennemis. On n'entendra plus de calomnies contre une ville qui a cr
la libert, qui ne prira pas avec elle, mais qui triomphera avec la
libert et passera avec elle  l'immortalit.

Telle est l'ide que Danton se fait de la patrie et de Paris qui en est
la tte, ide nette et concrte. De mme, le peuple n'est pas pour lui
une force mystrieuse, une abstraction: ce sont des Franais, ouvriers
et paysans, rpandus sur les places publiques, dans leur costume de
travail, ou courbs sur leurs outils, ou en marche vers la frontire.
Tandis que Robespierre divinise le peuple, comme un instrument de Dieu,
et s'abme devant lui en mditations, Danton le coudoie dans les rues de
Paris, le voit en chair et en os, lui parle familirement. La fraternit
n'est pas pour lui, comme pour Robespierre, un agenouillement devant le
dieu du Vicaire savoyard: c'est un repas en commun, entre braves gens du
mme pays. On dit qu' Arcis il mangeait fentres ouvertes, ml  tous.
C'est ainsi qu'il comprend la fraternit, et qu'il l'explique  la
Convention: Il faut, dit-il, que nous ayons la satisfaction de voir
bientt ceux de nos frres qui ont bien mrit de la patrie en la
dfendant, manger ensemble et sous nos yeux  la gamelle patriotique.
Et il aime  dire  ses collgues: Montrez-vous peuple.... Il faut que
la Convention soit peuple.

Il sut donc parler au coeur de ses contemporains, quoiqu'il ait dit une
fois: Je ne demande rien  votre enthousiasme, mais tout  votre
raison. Il prtend, en effet,  une politique purement raisonnable,
uniquement inspire de l'exprience et du bon sens, et c'est l l'autre
face de son gnie. Lui-mme, au lendemain des plus nuageuses
dissertations de Robespierre, se plat  exagrer son empirisme, 
parler de la _machine politique_, dont le gouvernement est la grande
roue  laquelle il faut, en cas de besoin, adapter une _manivelle_. S'il
conseille une mesure, c'est sous une forme aussitt applicable, c'est 
un besoin de l'heure mme qu'il rpond, c'est  l'instant mme qu'on
devra excuter le dcret propos. Ainsi,  propos de la dfense de la
Belgique: Je demande, dit-il, par forme de mesure provisoire, que la
Convention nomme des commissaires qui, _ce soir_, se rendront dans
toutes les sections de Paris, convoqueront les citoyens, leur feront
prendre les armes, et les engageront, au nom de la libert et de leurs
serments,  voler  la dfense de la Belgique. De mme, quand il s'agit
de rvolutionner la Hollande: Faites donc partir vos commissaires;
soutenez-les par votre nergie; qu'ils partent _ce soir, cette nuit
mme_. Et il rpte dans la mme sance: Que vos commissaires partent
 l'instant..., que _demain_ vos commissaires soient partis. Par l, il
ne donne pas seulement  la Convention le got de la promptitude, si
utile  une politique de dfense nationale, il rassure aussi les esprits
effrays par les dsastres rcents, il te aux hommes le temps de la
rflexion, du dcouragement, il remplit sans cesse par de nouveaux actes
le vide que tant de mcomptes faisaient dans les coeurs. Ce politique
habile ne laissa pas  la nation un instant pour douter et, tant que
dura sa toute-puissance, la France fut heureuse, car elle ne cessa
d'agir.

      *       *       *       *       *

Ainsi, l'me de l'loquence de Danton tait le patriotisme; ses moyens,
l'exprience et le bon sens. Est-ce tout? N'y a-t-il pas  dmler
d'autres lments? On a parl souvent,  propos de ce tribun, de
terrorisme et de modrantisme. Peut-on juger son loquence, sans savoir
s'il tait un homme de sang ou un homme de raction et s'il mritait ces
deux reproches qui, partis de camps opposs, ne s'excluent pas forcment
entre eux? La rponse se trouve dans les livres de MM. Bougeart et
Robinet, aprs qui l'histoire et l'apologie de Danton ne sont plus 
faire. Mais toute politique a deux faces: action et raction. Aprs
avoir provoqu, on arrte ou on ramne. Aprs avoir dtruit, on fonde.
Quel rle ces tendances diverses jouent-elles dans l'loquence de
Danton?

Nous savons qu'il n'tait pas haineux, et les mmoires du royaliste
Beugnot nous le montrent humain et obligeant. L'effusion du sang est-
elle un de ses _motifs_ oratoires? Voici les journes de septembre:
Marat les loue, les Girondins les excusent. Que fait Danton, je ne dis
pas dans la lgende, mais dans l'histoire? Il y assiste avec tristesse,
reste  son poste, tandis que Roland et les autres ministres veulent
dserter, et se garde de toute parole d'approbation. C'est une calomnie
trop lgrement accepte, mme par ses apologistes, que de lui prter
cette distinction cynique entre le _ministre de la Rvolution_ et le
_ministre de la justice_. Le propos n'est pas prouv: j'ai le droit de
le dire invent. Et  la tribune? A la tribune, il ne parla qu'une fois
des journes de septembre (10 mars 1793), et voici en quels termes:
Puisqu'on a os, dans cette assemble, rappeler ces journes sanglantes
sur lesquelles tout bon citoyen a gmi, je dirai, moi, que si un
tribunal et alors exist, le peuple, auquel on a si souvent, si
cruellement reproch ces journes, ne les aurait pas ensanglantes; je
dirai, et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui auront t les tmoins
de ces mouvements, que nulle puissance humaine n'tait dans le cas
d'arrter le dbordement de la vengeance nationale.

Mais ne poussa-t-il pas, dans cette mme sance,  l'organisation du
Tribunal rvolutionnaire? N'est-il pas un complice du systme
terroriste? Il le fut, mais  son corps dfendant, quand d'autres s'y
complaisaient. Loin de nous l'ide de glorifier aucun des meurtres de la
Rvolution: l'usage de la peine de mort fut, si l'on veut, sa tache et
sa perte. Mais enfin comment ne pas distinguer Danton et Marat, dont la
sensibilit barbare se rjouit de la mort des anciens oppresseurs du
peuple, ou de Robespierre qui, quoi qu'en dise M. Hamel, parait avoir
allgrement remerci son Dieu quand l'chafaud le dlivrait des ennemis
de la _vertu_?

Quand Danton parlait du _dbordement de la vengeance nationale_, il
disait le fond de sa pense politique. Il lui semblait que, si l'on
voulait garder la direction du mouvement, il fallait faire une part  la
colre du peuple,  ces haines hrditairement transmises depuis tant de
sicles et accrues encore par la permanence des griefs. Faire la part du
sang! Chose horrible, qui n'tait pas ncessaire, mais qu'il crut, avec
ses contemporains, indispensable. Sa politique fut d'lever un chafaud
pour empcher des massacres, pour porter du moins quelque lumire et
quelque choix dans la vengeance nationale. Et, ce qui condamne cette
mesure, c'est qu'au lieu de _vengeance_, on fut oblig de dire
_justice_! Quoi qu'il en soit, reconnaissons que Danton, de bonne foi,
fit le possible pour que la Rvolution gardt quelque mesure envers ses
ennemis, et, ds la premire sance de la Convention, il dveloppa cette
ide qu'il faut faire faire justice au peuple pour qu'il ne la fasse pas
lui-mme. Il combat gnreusement le soupon, ce pourvoyeur de la
guillotine qu'encourage sans cesse l'orthodoxie dfiante de Robespierre:
Je vous invite, citoyens,  ne pas montrer cette envie de trouver sans
cesse des coupables.... Laissons  la guillotine de l'opinion quelque
chose  faire.

Et les Girondins? et le 31 mai?--Danton n'est pas homme  reculer devant
les responsabilits: Je le proclame  la face de la France, dit-il peu
de jours aprs ces vnements, sans les canons du 31 mai, sans
l'insurrection, les conspirateurs triomphaient, ils nous donnaient la
loi. Que le crime de cette insurrection retombe sur nous; je l'ai
appele, moi, cette insurrection, lorsque j'ai dit que s'il y avait dans
la Convention cent hommes qui me ressemblassent, nous rsisterions 
l'oppression, nous fonderions la libert sur des bases inbranlables.
Mais s'il condamnait la politique des Girondins, il aimait leurs
personnes, il estimait leurs talents, il avait fait le possible pour les
rallier: Vingt fois, disait-il  Garat, je leur ai offert la paix; ils
ne l'ont pas voulue: ils refusaient de me croire, pour conserver le
droit de me perdre. Il se rsigna  les carter des affaires, dans
l'intrt public. Mais les destinait-il  l'chafaud? Garat, qui alla le
voir au moment o il fut question de juger la Gironde, lui prte une
attitude bien conforme  son caractre: J'allai, dit-il, chez Danton:
il tait malade; je ne fus pas deux minutes avec lui sans voir que sa
maladie tait surtout une profonde douleur et une grande consternation
de tout ce qui se prparait. _Je ne pourrai pas les sauver_, furent les
premiers mots qui sortirent de sa bouche, et, en les prononant, toutes
les forces de cet homme qu'on a compar  un athlte, taient abattues,
de grosses larmes tombaient le long de ce visage dont les formes
auraient pu servir  reprsenter celui d'un Tartare: il lui restait
pourtant encore quelque esprance pour Vergniaud et Ducos. [Note:
Garat, _Mmoire sur la Rvolution ou expos de ma conduite dans les
affaires et dans les fonctions publiques_, Paris, an III, in-8, p.
187.--Il ne savait pas har, et un jour,  propos d'un homme qu'il
frquentait sans l'estimer, il disait ces paroles fraternelles, dignes
de Trence: Je vois souvent X..., dont le caractre atrabilaire ne
m'inspire aucune confiance; je sais qu'il me dnigre toutes les fois
qu'il en trouve l'occasion; je pourrais au besoin produire plus d'un
tmoin: en voil plus qu'il ne faut sans doute pour cesser de voir cet
homme. Eh bien, quand je pense que je l'ai vu ds l'enfance lutter
contre sa mauvaise fortune; que je lui ai fait un peu de bien; que je
puis encore lui tre utile, alors je m'oublie moi-mme pour le plaindre
d'tre si malheureusement n; sa prsence devient une espce d'treinte
qui m'te jusqu' la force d'examiner sa conduite envers moi. _Notes et
souvenirs de Courtois_ (de l'Aube), publis par le Dr Robinet dans la
revue _La Rvolution franaise_, t. XII, p. 1.000.]

Il accepte donc la terreur comme une ncessit, il ne l'aime pas. Il
parle de ces mesures de salut public d'un tout autre accent que
Robespierre et que Marat. Quant aux chimres politiques, ce prtendu
dmagogue les carte en toute occasion; il s'oppose nergiquement 
l'adoption de lois agraires et rassure les propritaires du haut de la
tribune. La Rpublique qu'il rve n'est point une Sparte, encore moins
une dmagogie. On l'a appel barbare. Danton barbare! Ecoutez-le lui-
mme: Prisse plutt le sol de la France que de retourner sous un dur
esclavage! Mais qu'on ne croie pas que nous devenions barbares: aprs
avoir fond la libert, nous l'embellirons. Il croit que quand le
temple de la libert sera _assis_, il faudra _le dcorer_. Et il ajoute:
Nous n'avons point fond une rpublique de Wisigoths; aprs l'avoir
solidement instruite, il faudra bien s'occuper de la dcorer.

Si, au fond du coeur, il n'est pas terroriste, ne serait-il, comme le
veulent Saint-Just et Robespierre, qu'un modrantiste, qu'un faux
rvolutionnaire? Il a rpondu d'avance  cette accusation hypocrite, le
jour o il s'est cri  la tribune: Il vaudrait mieux outrer la
libert et la Rvolution, que de donner  nos ennemis la moindre
esprance de rtroaction. Et il avait dit dj: Faites attention 
cette grande vrit, c'est que, s'il fallait choisir entre deux excs,
il vaudrait mieux se jeter du ct de la libert que de rebrousser vers
l'esclavage. Voici d'ailleurs la nuance exacte de son prtendu
modrantisme: Dclarons, dit-il  la tribune de la Convention, que nul
n'aura le droit de faire arbitrairement la loi  un citoyen; dfendons
contre toute atteinte ce principe: que la loi n'mane que de la
Convention, qui seule a reu du peuple la facult lgislative: rappelons
ceux de nos commissaires qui, avec de bonnes intentions sans doute, ont
pris les mesures qu'on nous a rapportes, et que nul reprsentant du
peuple ne prenne dsormais d'arrt qu'en concordance avec nos dcrets
rvolutionnaires, avec les principes de la libert, et d'aprs les
instructions qui leur seront transmises par le comit de salut public.
Rappelons-nous que, si c'est avec la pique que l'on renverse, c'est avec
le compas de la raison et du gnie qu'on peut lever et consolider
l'difice de la socit.... Oui, nous voulons marcher rvolutionnairement,
dt le sol de la Rpublique s'anantir, mais, aprs avoir donn tout  la
vigueur, donnons beaucoup  la sagesse; c'est dela constitution de ces
deux lments que nous recueillerons les moyens de sauver la patrie.
Si nous faisions une histoire suivie de la politique de Danton, nous
rappellerions que ses amis, d'accord avec lui, voulaient, il est vrai,
_un Comit de clmence_. Mais tait-ce raction,--ou justice? Et les
robespierristes eux-mmes n'y songeaient- ils pas? La clmence ne
devait-elle pas tre le don de joyeux avnement du pontife-dictateur? La
clmence! chaque parti ne l'ajournait que parce qu'il voulait la confisquer
 son profit, parce qu'il comprenait que par elle seule un gouvernement
pourrait s'tablir. Robespierre voulait, lui aussi, la clmence: mais il
la voulait robespierriste, et non dantonienne. Toutefois, ces
considrations sont trangres  l'tude des ides oratoires de Danton:
nulle part, dans ses discours, il n'use de cet argument; jamais, en public,
il n'aborde ce thme, mme par voie d'allusion. Il parle de raison, de
sagesse, non de clmence: il sait trop bien le parti terrible que ses
rivaux tireraient contre lui, aux yeux du peuple encore altr de vengeance
et affol de peur, d'un mot que tout homme clair portait alors grav au
fond du coeur et que, seul, le pauvre Camille Desmoulins osa prononcer.

      *       *       *       *       *

Tels sont les lments de l'inspiration oratoire de Danton. Sa force, on
le voit, fut dans son patriotisme et dans son bon sens pratique. Sa
faiblesse, nous l'avons dj indiqu, fut prcisment d'affecter
l'empirisme, de se taire sur les principes, d'appeler le gouvernement
_une roue, une manivelle_, de se condamner, en ne s'appuyant pas sur les
ides suprieures dont vit le peuple,  une infaillibilit perptuelle
de prvision et de succs. Il semble presque,  lire ses discours que
les checs ne viennent jamais des torts, mais des fautes, que l'habilet
est la reine du monde, que la vertu n'est pas indispensable pour fonder
et faire vivre un gouvernement. Et puis cet homme si moral, si
dsintress, prte aux autres les vices et les bassesses dont lui-mme
est exempt. Il croit trop  la puissance de l'argent; il parle trop
souvent d'argent  la tribune, quand Robespierre n'y parlait que des
principes. Le 18 octobre 1792,  propos de sa reddition de comptes,
n'est-il pas forc de reconnatre qu'il a plus dpens que ses collgues
pour de secrtes mesures rvolutionnaires? En septembre 1793, il croit
et il dclare qu'avec de l'or on vaincra l'insurrection lyonnaise: Les
revers que nous prouvons, dit-il, nous prouvent qu'aux moyens
rvolutionnaires nous devons joindre les moyens politiques. Je dis
qu'avec trois ou quatre millions nous eussions dj reconquis Toulon 
la France, et fait pendre les tratres qui l'ont livre aux Anglais. Vos
dcrets n'y parvenaient pas. Eh bien! l'or corrupteur de vos ennemis n'y
est-il pas entr? Vous avez mis cinquante millions  la disposition du
comit de salut public. Mais cette somme ne suffit pas. Sans doute,
vingt, trente, cent millions seront bien employs, quand ils serviront 
reconqurir la libert. _Si  Lyon on et RCOMPENS le patriotisme des
socits populaires_, cette ville ne serait pas dans l'tat o elle se
trouve. Certes, il n'est personne qui ne sache qu'il faut des dpenses
secrtes pour sauver la patrie. Tout le monde le savait, en effet. Mais
dans ces premiers temps de la libert, on rougissait de parler d'argent
 la tribune. Corrompre ses ennemis, c'tait un expdient sur lequel on
aimait  se taire. Quant  reconnatre pcuniairement le zle des
rpublicains, un tel cynisme n'tait pas encore entr dans les moeurs.
On eut honte, quand on entendit Danton regretter  la tribune qu'on
n'et pas _rcompens_ le patriotisme des socits populaires. C'tait
l un langage nouveau, que personne encore n'avait tenu dans la
Rvolution, pas mme Mirabeau. Danton n'effleura ce thme que deux fois;
mais son loquence l'y dconsidra.

Il parut corruptible, lui qui se vantait de corrompre. Ceux qui
lancrent contre lui l'accusation mensongre de vnalit, accusation
aujourd'hui rfute, mais indlbile, connaissaient trop la nature
humaine pour ignorer qu'un homme vnal prodigue au contraire les
protestations vertueuses et parle plus qu'un autre de conscience et de
probit. Qui avait fait sonner plus haut son dsintressement que
Mirabeau? Si Danton, lui aussi, et t pay, ne se ft-il pas gard de
parler de vnalit, de corruption? Mais la calomnie n'en fit pas moins
son chemin, et le peuple ne pardonna pas  Danton son got pour les
dpenses secrtes et l'argent qu'il avait mani pendant son ministre.
Le prjug vulgaire qu' toucher de l'or on s'enrichit diminua le
prestige du grand tribun, et, en ouvrant la voie  la calomnie, ta de
l'autorit  son loquence.




_IV.--LA COMPOSITION ET LE STYLE DES DISCOURS DE DANTON_


Il faut reconnatre, avant de passer de l'tude des ides  celle du
style, que cette unanimit des contemporains  refuser aux discours de
Danton un mrite littraire qu'on accordait  Robespierre, que ce soin
que prennent tous les mmorialistes de l'appeler, ou  peu prs, _le
Mirabeau de la populace_, qu'un tel accord dans l'apprciation de son
loquence ne peut tre entirement l'effet d'une entente mensongre.
L'loquence de Danton dconcertait, sinon le peuple, du moins ses
collgues, et surtout les lettrs, qui taient nombreux encore  la
Convention. Est-ce un effet de ce cynisme qu'on lui attribue? Emaillait-
il ses discours d'apostrophes  la Duchesne? Il est impossible
d'extraire de ses oeuvres oratoires une seule parole, je ne dis pas
obscne ou grossire, mais simplement dplace. Manqua-t-il jamais aux
convenances parlementaires? Il en semble au contraire le gardien
intolrant. Il s'oppose aux mascarades anticatholiques dans la
Convention et  ces dfils incessants de processions chantantes ou
hurlantes. L'antipathie des lettrs pour son loquence ne venait donc
pas des motifs qu'ils allguaient, mais, sans qu'ils s'en rendissent
bien compte, de ce que Danton rejetait les rgles de la rhtorique
traditionnelle. Ses harangues ne sont ni composes, ni crites comme
celles des anciens ou mme de Mirabeau et de Robespierre.

D'abord, les ides chez Danton ne sont pas distribues comme on le veut
au collge. Les orateurs classiques ne traitent qu'un sujet  la fois et
recherchent avant tout l'unit d'intrt. L'improvisateur Danton
n'observe pas toujours cette loi: il lui arrive de traiter toutes les
questions du jour, dans le mme discours, en les plaant d'aprs leur
ordre d'urgence. Il veut rpondre, en une seule fois,  toutes les
proccupations prsentes, et donner des solutions  toutes les
difficults pendantes. Ainsi le 21 janvier 1793, il traite,  propos de
l'assassinat de Le Peletier, dans un discours de moyenne tendue,
jusqu' sept sujets diffrents:

1 Eloge funbre de Le Peletier; 2 opinion de Danton sur Petion; 3
attaques violentes contre Roland; 4 des visites domiciliaires; 5
ncessit d'augmenter les attributions du Comit de sret gnrale; 6
ncessit de faire la guerre  l'Europe avec plus d'nergie; loge du
courage des soldats; 7 proposition d'enlever au ministre de la guerre
une partie de ses fonctions qui l'crasent.

Et cependant l'incohrence n'est ici qu'apparente: toutes ces questions
si diverses se tiennent, dans l'esprit de l'auditeur, par un lien que
Danton croit inutile de lui montrer. Ces mesures multiples rpondent
toutes  une mme proccupation et tendent  un seul but: le salut
immdiat de la Rvolution. A distance, il nous semble que les
transitions manquent: mais pour l'auditeur de 1793, dont ces ides
taient toute l'me, point n'tait besoin d'artifice pour que son
attention passt d'un objet  un autre. Au contraire: les lenteurs,
parfois utiles, de la rhtorique, l'eussent fait languir. Dans cette
poque de crise (et quelle poque! le jour mme de la mort de Louis
XVI!) o des soucis bien divers s'veillaient au mme instant dans le
mme esprit, quelle satisfaction n'tait-ce pas d'obtenir  la fois
autant de rponses rassurantes qu'on se faisait de questions anxieuses!
Quelle source d'autorit pour un orateur que de pouvoir, par cette
simultanit des arguments, faire taire les doutes et calmer les
inquitudes  l'instant mme o on les sentait natre!

Parfois aussi, par un procd contraire, Danton sait concentrer sur un
seul point l'attention perfidement disperse par un orateur ennemi.
Citons intgralement, comme un modle d'unit apparente et relle, le
discours qu'il pronona dans la sance du 25 septembre 1792, en rponse
aux accusations girondines si varies et si incohrentes:

C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la
Rpublique franaise, que celui qui amne entre nous une explication
fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui
veuille dominer despotiquement les reprsentants du peuple, sa tte
tombera aussitt qu'il sera dmasqu. On parle de dictature, de
triumvirat. Cette imputation ne doit pas tre une imputation vague et
indtermine; celui qui l'a faite doit la signer; je le ferais, moi,
cette imputation dt-elle faire tomber la tte de mon meilleur ami. Ce
n'est pas la dputation de Paris prise collectivement qu'il faut
inculper; je ne chercherai pas non plus  justifier chacun de ses
membres, je ne suis responsable pour personne; je ne vous parlerai donc
que de moi.

Je suis prt  vous retracer le tableau de ma vie publique. Depuis
trois ans j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la libert.
Pendant la dure de mon ministre, j'ai employ toute la vigueur de mon
caractre, j'ai apport dans le conseil toute l'activit et tout le zle
du citoyen embras de l'amour de son pays. S'il y a quelqu'un qui puisse
m'accuser  cet gard, qu'il se lve, et qu'il parle. Il existe, il est
vrai, dans la dputation de Paris, un homme dont les opinions sont pour
le parti rpublicain, ce qu'taient celles de Royou pour le parti
aristocratique: c'est Marat. Assez et trop longtemps, l'on m'a accus
d'tre l'auteur des crits de cet homme. J'invoque le tmoignage du
citoyen qui vous prside [Petion]. Il lut, votre prsident, la lettre
menaante qui m'a t adresse par ce citoyen; il a t tmoin d'une
altercation qui a eu lieu entre lui et moi  la mairie. Mais j'attribue
ces exagrations aux vexations que ce citoyen a prouves. Je crois que
les souterrains dans lesquels il a t enferm ont ulcr son me.... Il
est trs vrai que d'excellents citoyens ont pu tre rpublicains par
excs, il faut en convenir; mais n'accusons pas pour quelques individus
exagrs une dputation tout entire. Quant  moi, je n'appartiens pas 
Paris; je suis n dans un dpartement vers lequel je tourne toujours mes
regards avec un sentiment de plaisir; mais aucun de nous n'appartient 
tel ou tel dpartement, il appartient  la France entire. Faisons donc
tourner cette discussion au profit de l'intrt public.

Il est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui
voudraient dtruire la libert publique. Eh bien! portons-la, cette loi,
portons une loi qui prononce la peine de mort contre quiconque se
dclarerait en faveur de la dictature ou du triumvirat; mais, aprs
avoir pos ces bases qui garantissent le rgne de l'galit,
anantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On prtend qu'il est
parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler la France;
faisons disparatre ces ides absurdes, en prononant la peine de mort
contre leurs auteurs. La France doit tre un tout indivisible. Elle doit
avoir unit de reprsentation. Les citoyens de Marseille veulent donner
la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande donc la peine de mort
contre quiconque voudrait dtruire l'unit en France, et je propose de
dcrter que la Convention nationale pose pour base du gouvernement
qu'elle va tablir l'unit de reprsentation et d'excution. Ce ne sera
pas sans frmir que les Autrichiens apprendront cette sainte harmonie;
alors, je vous le jure, nos ennemis sont morts. (_On applaudit._)

Ce n'est peut-tre pas l le plus beau discours de Danton: mais nulle
part il n'a montr plus de simplicit, une loquence plus familire, une
aversion plus marque pour la rhtorique scolaire.

      *       *       *       *       *

C'est pourquoi, j'imagine, on le traitait ainsi d'orateur populaire, non
qu'il montt sur les bornes (c'est une vision de Michelet), mais parce
qu'il pratiquait une rhtorique nouvelle, ne des besoins de l'heure
prsente. Autre audace littraire, qui devait scandaliser l'acadmicien
d'Arras! il supprimait souvent avec l'exorde toute indication pralable
du sujet. Il se levait pour la riposte ou l'attaque  la seconde mme o
l'occasion le voulait et entrait aussitt au milieu des choses. C'est
une rgle de la rhtorique qu' un sujet important il faut un exorde
grave et de haut style. Or, quel sujet plus tragique que la discussion
sur la manire de juger Louis XVI? Voyez comme Danton dbute simplement:
La premire question qui se prsente est de savoir si le dcret que
vous devez porter sur Louis sera, comme tous les autres, rendu  la
majorit. Le 8 mars 1793, on discutait le rapport de Delacroix. Les
circonstances taient tristes et les affaires de Belgique allaient mal.
Robespierre parla et dbuta par un exorde classiquement adapt aux
circonstances: Citoyens, quelque critiques que paraissent les nouvelles
circonstances dans lesquelles se trouvent la rpublique, je n'y puis
voir qu'un nouveau gage du succs de la libert.... Danton, qui lui
succda  la tribune, affecta au contraire une simplicit nue ds les
premiers mots: Nous avons plusieurs fois, dit-il, fait l'exprience que
tel est le caractre franais, qu'il lui faut des dangers pour trouver
toute son nergie. Eh bien! ce moment est arriv.

Mais il commit, en matire d'exorde, de plus fortes hrsies
littraires. Le croira-t-on? Il commena souvent ses discours par la
conjonction _et_,--en dmagogue qu'il tait! Ainsi le 15 juillet 1791,
aux Jacobins, il dbute en ces termes: Et moi aussi, j'aime la paix,
mais non la paix de l'esclavage. Et  la Convention, le 29 octobre
1792,  propos d'une proposition d'Albitte et de Tallien: Et moi, je
demande  l'appuyer. J'ai peine  concevoir.... Suit un des plus longs
discours qu'il ait prononcs. Enfin, le 2 dcembre 1793, un citoyen se
prsente  la barre et commence la lecture d'un pome  la louange de
Marat: Danton l'interrompt: Et moi aussi j'ai dfendu Marat contre ses
ennemis, et moi aussi j'ai apprci les vertus de ce rpublicain; mais,
aprs avoir fait son apothose patriotique, il est inutile d'entendre
tous les jours son loge funbre et les discours ampouls sur le mme
sujet:

  Il nous faut des travaux, et non pas des discours.

Je demande que le ptitionnaire nous dise clairement et sans emphase
l'objet de sa ptition.

_Clairement et sans emphase_, c'est bien l la devise littraire de
Danton. Mais s'il supprime souvent l'exorde, ce n'est pas ngligence
chez lui, c'est habilet consomme: il se fait plus bref pour frapper
plus fort. Quand l'exorde est ncessaire, nul ne sait en user avec plus
d'art. Violemment accus par Lasource (26 septembre 1792), il n'entre
pas tout d'un coup dans sa justification, mais il prpare les auditeurs
par ce prambule ironique: Citoyens, c'est un beau jour pour la nation,
c'est un beau jour pour la Rpublique franaise, que celui qui amne
entre vous une explication fraternelle.

      *       *       *       *       *

On pourrait appliquer les mmes remarques aux autres parties du
discours. Ainsi, pas de proraison. Dans les _preuves_, Danton viole 
plaisir les rgles adores de Robespierre. Sa dialectique est dcousue.
Ses arguments ne se succdent pas dans l'ordre enseign dans les
manuels. Il effleure un motif, passe  un autre, puis revient au premier
qu'il quitte pour y revenir une dernire fois et s'y fixer. D'autres
convainquent d'abord la raison, puis touchent le coeur: il s'adresse 
la fois  toutes les facults. C'est le dsordre d'une conversation
familire. Ce sont  la fois des lans de bon sens et de sensibilit. On
est dconcert. Roederer, ahuri, se plaint que Danton soit _sans
logique, sans dialectique_.... Jamais de discussion, jamais de
raisonnement! s'crie douloureusement le littrateur, et il ajoute,
sans se rendre compte de la porte de l'loge: Tout ce qui pouvait
s'enlever par un mouvement, il l'enlevait. C'est que, dans ses
discours, circulait une logique secrte, d'autant plus efficace qu'elle
se cachait, menant d'un bond les esprits  la conviction agissante.
L'effet de cette dialectique n'tait pas de faire penser, de jeter des
doutes, d'indiquer des probabilits, de mettre en jeu tout l'appareil
intime de la rflexion et du raisonnement: on tait au contraire
dispens de peser le pour et le contre; on se levait et on faisait ce
que l'orateur avait dit de faire.

Avouons-le cependant: cette absence de transition, qui est le caractre
le plus frappant de ses discours, nous fatigue parfois  la lecture.
Nous, qui avons appris ces vnements, nous n'en possdons pas les
rapports comme ceux qui les vivaient. Il nous faut, pour ne pas perdre
le fil, une certaine tension d'esprit dont les contemporains taient
dispenss par la prsence mme des faits indiqus, et aussi, ne
l'oublions pas, par l'action de l'orateur, qui, d'un geste ou d'une
inflexion, donnait la transition aujourd'hui absente.

      *       *       *       *       *

Si des lettrs du temps taient choqus de la manire peu classique dont
Danton disposait ses ides, que devaient-ils penser de son style? La
priode continuelle chez Mirabeau, chez Barnave, chez Robespierre, est
rare chez Danton. Ce sont de courtes phrases, haches, abruptes, dont
les vides taient combls par l'action. Dire l'indispensable dans le
moins de mots possible, voil le but de cet orateur. Ce n'est pas
seulement vitesse de l'homme d'action, c'est aussi dlicatesse d'un got
pur. Danton a horreur du banal, du convenu. Il vite ces fleurs de
rhtorique, si vite fanes, dont se paraient  l'envi Girondins et
Montagnards. Et, d'abord, il ne cite que modrment l'antiquit. Rome et
Sparte, qui fournissent  ses collgues tout un arsenal d'exemples et de
traits, n'apparaissent que rarement dans ses discours, et sans nul
pdantisme. Nous avons relev en tout une dizaine d'allusions 
l'antiquit: on va voir si elles sont sobres.

D'abord, dans son discours d'installation comme substitut en janvier
1792, il rappelle le mot de Mirabeau qu'il n'y a pas loin du Capitole 
la roche Tarpienne, et il emploie les termes de _plbiscite_ et
_d'ostracisme_.

Aux Jacobins, le 5 juin 1792, aprs avoir, dit le journal du club,
rapport la loi rendue  Rome contre l'expulsion des Tarquins par
Valrius Publicola, loi qui permettait  tout citoyen de tuer, sans
aucune forme judiciaire, tout homme convaincu d'avoir manifest une
opinion contraire  la loi de l'Etat, avec obligation de prouver ensuite
le dlit de la personne qu'il avait tue ainsi, M. Danton propose deux
mesures pour remdier aux dangers auxquels la chose publique est
expose.

Il reprend cette comparaison  la Convention, 27 mars 1793: A Rome,
Valrius Publicola eut le courage de proposer une loi qui portait la
peine de mort contre quiconque appellerait la tyrannie. Et quant aux
autres passages o il est question de l'antiquit, les voici tous: Que
le Franais, en touchant la terre de son pays, _comme le gant de la
fable_, reprenne de nouvelles forces. Le peuple, _comme le Jupiter de
l'Olympe_, d'un seul signe fera rentrer dans le nant tous les ennemis.
Nous avons fait notre devoir, et j'appelle sur ma tte toutes les
dnonciations, sr que ma tte, loin de tomber, _sera la tte de Mduse_
qui fera trembler tous les aristocrates. Ainsi un peuple de
l'antiquit construisait ses murs, en tenant d'une main la truelle et de
l'autre l'pe pour repousser ses ennemis. Nos commissaires sont
dignes de la nation et de la Convention nationale, ils ne doivent pas
craindre le tonneau de Rgulus. Les Romains discutaient publiquement
les grandes affaires de l'Etat et la conduite des individus. Mais ils
oubliaient bientt les querelles particulires, lorsque l'ennemi tait
aux portes de Rome. Aprs une guerre longue et meurtrire, les
lgislateurs d'Athnes, qui s'y connaissaient aussi, pour rparer la
perte que l'Etat avait faite de ses concitoyens, ordonnrent  ceux qui
restaient d'avoir plusieurs femmes.

Je ne crois pas qu'on puisse relever, dans toute l'oeuvre oratoire de
Danton, d'autres allusions  l'antiquit. Et encore ces allusions sont-
elles sobres, souvent dtournes, toujours amenes presque de force par
le sujet trait, par l'occasion survenue, avec si peu de pdantisme que
la plupart seraient encore tolrables aujourd'hui qu'on se pique tant de
ne plus citer les Grecs et les Latins. C'est que Danton est un gnie
tout moderne: les auteurs anciens, nous l'avons vu, n'taient
reprsents que par des traductions dans sa bibliothque, o les textes
des crivains anglais et italiens tenaient une place d'honneur  ct
des classiques franais. Chez Danton, l'homme de got tait d'accord
avec le politique pour bannir ces oripeaux de collge dont tous les
rvolutionnaires, sauf peut-tre Mirabeau, se paraient avec orgueil. Sa
Rpublique n'est pas une rsurrection du pass, une exhumation rudite:
elle est ne du prsent et elle y vit, les yeux tourns vers l'avenir.
La langue de Danton est moderne et franaise comme sa politique.

      *       *       *       *       *

De mme, les mtaphores qui abondent dans son style n'ont rien de
classique: ou elles sont simples et familires, tires de la vie
quotidienne, ou il les invente et les cre. Jamais il ne les emprunte 
l'arsenal acadmique o Robespierre et les autres se fournissent.

Voici des exemples de cette simplicit alors nouvelle, presque
scandaleuse:

Je lui rpondis ( La Fayette) que le peuple, d'un seul mouvement,
_balayerait_ ses ennemis quand il le voudrait.

Ailleurs, il parle de la ncessit de placer un prud'homme dans la
composition des tribunaux, d'y placer un citoyen, un homme de bon sens,
reconnu pour tel dans son canton, pour rprimer l'esprit de dubitation
qu'ont souvent les hommes _barbouills_ de la science de la justice.

A propos du projet d'impt sur les riches: Paris a un luxe et des
richesses considrables; eh bien! par ce dcret, _cette ponge va tre
presse_.

Nous avons vu qu'il appelait le _gouvernail de l'tat_ une _manivelle_.
Il reprend cette expression: Ce qui pouvante l'Europe, c'est de voir
la _manivelle_ de ce gouvernement entre les mains de ce comit, qui est
l'assemble elle-mme.

Enfin,  propos du cautionnement exig de certains fonctionnaires:
C'est encore une _rouille_ de l'ancien rgime  faire disparatre.

Ce sont l des mtaphores vieilles comme la langue, mais bannies
jusqu'alors de la prose noble, laisses au peuple, et que Danton apporte
le premier  la tribune.

Les mtaphores qu'il invente, il en emprunte les lments aux choses du
jour, aux impressions prsentes,  la guerre,  l'industrie,  la
science,  la Rvolution mme: La Constitution ... est une batterie qui
fait un feu  mitraille contre les ennemis de la libert.

Une nation en rvolution est comme l'airain qui bout et se rgnre
dans le creuset. La statue de la libert n'est pas fondue. Ce mtal
bouillonne. Si vous n'en surveillez le fourneau, vous serez tous
brls.

Quoi! vous avez une nation entire pour levier, la raison pour point
d'appui, et vous n'avez pas encore boulevers le monde.

Il dit  Dumouriez, aux Jacobins: Que la pique du peuple brise le
sceptre des rois, et que les couronnes tombent devant ce bonnet rouge
dont la socit vous a honor.

La pique populaire, que chacun voit ou tient, joue chez Danton le rle
du glaive classique: Rappelons-nous que, si c'est avec _la pique_ que
l'on renverse, c'est avec le compas de la raison et du gnie qu'on peut
lever et consolider l'difice de la socit.

Plusieurs de ces mtaphores sont devenues proverbes, comme cette autre,
 propos de l'ducation nationale:

C'est dans les coles nationales que l'enfant doit sucer le lait
rpublicain. Mais,  force d'viter le banal, Danton tombe une ou deux
fois dans le bizarre: Je me suis retranch dans la citadelle de la
raison; j'en sortirai avec le canon de la vrit, et je pulvriserai les
sclrats qui ont voulu m'accuser. _Ce canon de la vrit_ est une
image fausse qui plut aux contemporains, mais dont le got de quelques
critiques est justement choqu. Toutefois, parmi tant de mtaphores
heureusement cres, je ne vois que celle-l, et _la tte de roi jete
comme un gant_, qui ne satisfasse pas l'imagination. On les pardonnera
d'autant plus aisment  Danton, qu'il improvisait son style.

Parfois il s'lve et divinise deux des sentiments populaires. D'abord
il montre la Patrie en face des migrs: Que leur dit la Patrie?
Malheureux! vous m'avez abandonne au moment du danger; je vous repousse
de mon sein. Ne revenez plus sur mon territoire: je deviendrais un
gouffre pour vous. Il personnifie aussi la libert: S'il est vrai _que
la libert soit descendue du ciel_, elle viendra nous aider  exterminer
tous nos ennemis. Oui, les clairons de la guerre sonneront; oui,
_l'ange exterminateur de la libert_ fera tomber ces satellites du
despotisme. (La guerre) renversera ce ministre stupide qui a cru que
les talents de l'ancien rgime pouvaient touffer le gnie de la libert
qui plane sur la France. Citoyens, c'est _le gnie de la libert_ qui
a lanc le char de la Rvolution.

La Libert et la Patrie, voil tout l'Olympe mtaphorique de Danton.

D'autres mtaphores, mais plus rares, montrent que ce prtendu barbare
n'est pas insensible  la beaut de la Rvolution considre en elle-
mme et comme un spectacle. Il aime  la comparer  une tragdie, et,
bafouant le bicamrisme, il dit avec esprit: Il y aura toujours unit
de lieu, de temps et d'action, et la pice restera. Et plus tard, 
propos de la pice de Laya, _l'Ami des Lois_: Il s'agit de la tragdie
que vous devez donner aux nations; il s'agit de faire tomber sous la
hache des lois la tte d'un tyran, et non de misrables comdies.

Danton pouvait dire, dans sa rponse  l'imprcation d'Isnard contre
Paris: Je me connais aussi, moi, en figures oratoires.

Ajoutons que ces figures ne sont jamais un ornement, ni mme une forme
supplmentaire de sa pense. Danton n'exprime pas deux fois la mme
ide. Il cherche et il donne la formule la plus frappante, et il passe
sans redoubler, diffrent sur ce point encore de tous ses rivaux en
loquence. Une mtaphore, dans ses discours, c'est toujours une vue
politique importante, soit qu'il parle de cette fivre nationale qui a
produit des miracles dont s'tonnera la postrit, soit qu'il excuse
les erreurs de la Rvolution en montrant que jamais trne n'a t
fracass sans que ses clats blessassent quelques bons citoyens, et que
lorsqu'un peuple brise sa monarchie pour arriver  la Rpublique, il
dpasse son but par la force de projection qu'il s'est donne.

      *       *       *       *       *

C'est que Danton, mme quand il parle sans figures, vite les longs
raisonnements et recherche le trait. Il a horreur du dveloppement, de
la tirade. Il rsume ses ides les plus essentielles en quelques mots
topiques et pittoresques. Ses discours sont une srie d'apophtegmes
brillants et forts. Toute sa politique, ainsi rsume en phrases
proverbiales, circule dans le peuple et se fixe dans les mmoires.
Parfois, c'est du Corneille, comme lorsqu'il dit  la Convention: Ne
craignez rien du monde! ou: Il faut pour conomiser le sang des
hommes, leurs sueurs, il faut la prodigalit. Ou encore, au 31 mai: Il
est temps que nous marchions firement dans la carrire. Ou enfin, dans
sa dfense au Tribunal rvolutionnaire: J'embrasserais mon ennemi pour
la patrie,  laquelle je donnerai mon corps  dvorer.

C'est surtout quand il parle des ennemis extrieurs qu'il trouve des
traits inoubliables: Tout appartient  la patrie, quand la patrie est
en danger. Soyons terribles, faisons la guerre en lions. C'est 
coups de canons qu'il faut signifier la Constitution  nos ennemis.
Voulons-nous tre libres? Si nous ne le voulons plus, prissons, car
nous l'avions jur. Si nous le voulons, marchons tous pour dfendre
notre indpendance.

Il excelle  exprimer une vue philosophique en quelques mots brefs et
nets, qu'on ne peut plus oublier: Soyez comme la nature; elle voit la
conservation de l'espce: ne regardez pas les individus.

Cette concision heureuse ne met-elle pas Danton au rang de nos crivains
les plus franais? Ce politique n'apportait-il pas  la tribune
certaines qualits des auteurs du XVIIe sicle? Oui, pour un La
Rochefoucauld et pour un Danton, aussi dissemblables entre eux que la
Convention diffre du salon de Mme de Sabl, brille un mme idal
littraire: dire le plus de choses dans le moins de mots possibles, et
forcer l'attention  force de brivet. L'ancien frondeur fait tenir en
deux lignes toute une psychologie morale; l'orateur Cordelier condense
en dix mots toute une philosophie de l'histoire, tout un cours de
politique  l'adresse des modrs et des timides de 1793: S'il n'y
avait pas eu des hommes ardents, dit-il, si le peuple lui-mme n'avait
pas t violent, il n'y aurait pas eu de Rvolution. C'est par cette
interprtation profonde de la ralit prsente que Danton s'lve
souvent au-dessus de Robespierre, orateur parfois lev, mais critique
moins pntrant, penseur absorb par sa conscience.


Mais, ne l'oublions pas, la plus grande qualit du style oratoire de
Danton, c'est que sa force concise, en frappant les esprits, les
incline, non  rflchir, mais  agir. On ne pouvait rsister  la voix
de l'orateur; toute l'me tait remue par des objurgations comme celle-
ci, merveille d'art savant et de pathtique naf: Le peuple n'a que du
sang, et il le prodigue. Allons, misrables, prodiguez vos richesses!

      *       *       *       *       *

Tel est le caractre des mtaphores et des traits qui ont servi de
formule  la politique de Danton. Cette politique fait le fonds de ses
discours: il s'y mle peu de questions trangres aux mesures  prendre
le jour mme. Mais l'orateur, ayant  rpondre  des accusations
immdiates et  combattre des adversaires, est oblig, en quelques
circonstances, de parler de lui-mme ou des autres. Ici encore son style
n'est qu' lui.

En effet, tandis que Robespierre et les Girondins enveloppent leurs
invectives de formes classiques et vagues, que mme leurs injures sont
empruntes au style noble, Danton use du style familier et en tire les
effets oratoires les plus imprvus. Pour Robespierre, un adversaire
mprisable est un _monstre_ (c'est ainsi qu'il appelle Danton
guillotin); pour Danton, c'est un _coquin_. A l'pithte acadmique il
prfre l'adjectif populaire et vrai. Les hommes qu'il stigmatise ainsi
sont tus du coup dans leur prestige. Il dit, par exemple: _Un vieux
coquin_, Dupont de Nemours, de l'assemble constituante, a intrigu dans
sa section..... Biauzat ne voulait pas qu'on se mfit des intentions
du roi en cas de guerre. Danton: L'_insignifiant_ M. Biauzat.....
Petion avait demand des poursuites contre les signataires d'une adresse
hostile  Roland: La proposition de Petion est _insignifiante_. Aux
Jacobins, quand on apprend l'arrestation du roi  Varennes, Danton
l'appelle ddaigneusement _individu royal_: L'individu royal, dit-il,
ne peut plus tre roi, ds qu'il est imbcile. Il dit de mme:
L'_individu_ Dumouriez. Je n'aime point l'_individu_ Marat. A propos
de l'migration de La Fayette, il remarque qu'il n'a port aux ennemis
que son misrable individu. Il l'appelle ailleurs _ce vil eunuque de
la Rvolution_. La Gironde ne lui pardonna jamais le trait qu'il lana
du haut de la tribune contre Mme Roland. Nous l'avons dj dit: il
s'agissait de provoquer la dmission du ministre de l'intrieur:
Personne, dit Danton, ne rend plus justice que moi  Roland; mais je
vous dirai: si vous lui faites une invitation, faites-la donc aussi 
Mme Roland; car tout le monde sait que Roland n'tait pas seul dans son
dpartement. Robespierre, en pareil cas, et procd par une allusion
trs enveloppe, selon la rgle du genre acadmique qui veut qu'il soit
de bon got d'indiquer les personnes sans les nommer. Danton, qui avait
souffert des intrigues de Mme Roland, ddaigna les circonlocutions et
usa d'un trait brutal et vrai, qui dconcerta ses adversaires, et les
dcouvrit  l'opinion populaire.

Il sait donc, quoique sans fiel, dverser le ridicule sur ses
adversaires, et son style franc et rude ne les atteint pas moins que les
subtiles et doucereuses pigrammes de Robespierre. Celui-ci a le tort de
laisser voir trop de haine: Danton ne montre que du mpris, un mpris
sans ressentiment personnel, mais d'autant plus terrible qu'il est la
vengeance du bon sens bless ou du patriotisme indign.

      *       *       *       *       *

S'il parle des autres avec une libert peu acadmique, il ne manque pas
moins aux rgles de la rhtorique quand il parle de lui-mme. L'cole
croit qu' la tribune le moi est hassable: Danton est de l'avis oppos,
et il a raison. Les plus beaux passages de Mirabeau et de Robespierre ne
sont-ils pas justement ceux o ces orateurs se mettent en scne, se
louent ou se dfendent? Mais ils ne parlent que de leur tre moral; ils
se gardent de toute allusion  leur personne physique. Mirabeau disait
bien  Etienne Dumont qu'il n'avait qu' secouer sa crinire pour jeter
l'effroi: mais il et craint de faire rire en avouant publiquement de
pareilles prtentions. Danton n'a pas ces pudeurs. Avec une audace sans
exemple dans la patrie du ridicule, le jour de son installation comme
substitut du procureur de la commune, il trace son propre portrait et
dbute par cette phrase, qui tonna les gens de got: La nature m'a
donn en partage les formes athltiques et la physionomie pre de la
libert.

On connat la laideur de sa figure ravage par la petite vrole et par
un accident de sa premire enfance. Lui-mme parle de _sa tte de
Mduse_, qui fera trembler tous les aristocrates. Il se vante, aux
Jacobins, d'avoir ces traits qui caractrisent la figure d'un homme
libre. Enfin, dans sa dfense suprme, se tournant vers les jurs du
Tribunal rvolutionnaire, il s'crie firement: Ai-je la face
hypocrite?

Il parle, sans fausse modestie, mais non sans tact, de ses qualits: Je
l'avoue, je crois valoir un autre citoyen franais..... Pendant la
dure de mon ministre, j'ai employ toute la vigueur de mon caractre.

Ce caractre, voici comment il l'explique, en janvier 1792, dans ce mme
discours d'installation comme substitut du procureur de la commune:
Exempt du malheur d'tre n d'une de ces races privilgies suivant nos
vieilles institutions, et par cela mme presque toujours abtardies,
j'ai conserv, en crant seul mon existence civile, toute ma vigueur
native, sans cependant cesser un seul instant, soit dans ma vie prive,
soit dans la profession que j'avais embrasse, de prouver que je savais
allier le sang-froid de la raison  la chaleur de l'me et  la fermet
du caractre. Si, ds les premiers jours de notre rgnration, j'ai
prouv tous les bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti 
paratre exagr, pour n'tre jamais faible, si je me suis attir une
premire proscription pour avoir dit hautement ce qu'taient ces hommes
qui voulaient faire le procs  la Rvolution, pour avoir dfendu ceux
qu'on appelait les nergumnes de la libert, c'est que je vis ce qu'on
devait attendre des tratres qui protgeaient ouvertement les serpents
de l'aristocratie.

Sa prtention, c'est d'allier la sagesse politique  l'ardeur
rvolutionnaire. Dj, le 1er fvrier 1791, dans sa lettre  l'Assemble
lectorale qui l'avait nomm membre du dpartement de Paris, il se dit
capable d'unir la modration aux lans d'un patriotisme bouillant.
Cette dclaration revient sans cesse dans ses discours: Je sais allier
 l'imptuosit du caractre le flegme qui convient  un homme choisi
par le peuple pour faire ses lois. Je ne suis pas un agitateur.
Enfin, il dit ironiquement: J'ai cru longtemps que, quelle que ft
l'imptuosit de mon caractre, je devais temprer les moyens que la
nature m'a dpartis.

Il aime aussi  se proclamer exempt de haine: Je ne suis pas fait pour
tre souponn de ressentiment. Je suis sans fiel, non par vertu, mais
par temprament. La haine est trangre  mon caractre.... Je n'en ai
pas besoin. La nature m'a fait imptueux, mais exempt de haine.

Aussi n'en veut-il pas  ses ennemis: il ddaigne leurs calomnies et
refuse, imprudemment, d'y rpondre: Quels que doivent tre, crit-il 
ses lecteurs, le flux et le reflux de l'opinion sur ma vie publique...,
je prends l'engagement de n'opposer  mes dtracteurs que mes
actions elles-mmes. Et  la Convention: Que m'importent toutes les
chimres que l'on peut rpandre contre moi, pourvu que je puisse servir
la patrie? Ce n'est pas tre homme public que de craindre la
calomnie.

Au Tribunal rvolutionnaire, il rfute l'accusation de vnalit en
exaltant, non sa probit, mais son gnie, et Topino-Lebrun lui entend
dire: Moi, vendu? Un homme de ma trempe est impayable! D'aprs le
_Bulletin du tribunal_, il aurait parl en outre des vertus qu'annonait
sa figure: Les hommes de ma trempe sont impayables; c'est sur leur
front qu'est imprim, en caractres ineffaables, le sceau de la
libert, le gnie rpublicain.

Son style s'lve encore quand il exalte son patriotisme: Je mets de
ct toutes les passions: elles me sont toutes parfaitement trangres,
except celle du bien public.... Je leur disais: Eh! que m'importe ma
rputation! que la France soit libre et que mon nom soit fltri! Que
m'importe d'tre appel buveur de sang? Eh bien! buvons le sang des
ennemis de l'humanit, s'il le faut; combattons, conqurons la libert.
Il se plat  rpter qu'il mourrait, qu'il mourra pour la patrie: Si
jamais, quand nous serons vainqueurs, et dj la victoire nous est
assure, si jamais des passions particulires pouvaient prvaloir sur
l'amour de la patrie, si elles tentaient de creuser un nouvel abme pour
la libert, je voudrais m'y prcipiter tout le premier. Et il fait au
Tribunal rvolutionnaire cette dclaration dont la srnit donne  son
style une allure presque classique: Jamais l'ambition ni la cupidit
n'eurent de puissance sur moi; jamais elles ne dirigrent mes actions;
jamais ces passions ne me firent compromettre la chose publique: tout
entier  ma patrie, je lui ai fait le gnreux sacrifice de toute mon
existence.

D'une faon  la fois familire et cornlienne, il parle de lui  la
troisime personne dans cette mme dfense: Danton est bon fils.
Depuis deux jours, le tribunal connat Danton; demain il espre
s'endormir dans le sein de la gloire. Jamais il n'a demand grce, et on
le verra voler  l'chafaud avec la srnit ordinaire au calme et 
l'innocence.

Enfin, il a conscience d'tre un Franais, non seulement par le
patriotisme, le bon sens lumineux, l'audace heureuse, mais par des
qualits plus familires et plus intimes. Quoique des circonstances
tragiques l'aient toujours inspir, il n'est pas un gnie tragique: Je
porte dans mon caractre, dit-il  la Convention, une bonne portion de
la gaiet franaise, et je la conserverai, je l'espre. Ce Champenois
se sent le compatriote de La Fontaine, et il laisse  Robespierre les
mlancolies de Jean-Jacques Rousseau.

C'est ainsi qu'il parle de lui-mme et qu'il se peint au physique et au
moral, avec une ingnuit digne de Montaigne, qui semblera peut-tre de
l'effronterie, mais qui tait, pour le peuple de Paris (l'auditoire
idal de Danton), une franchise heureuse, une confiance aimable, ou du
moins toujours pardonne. Si nous avons insist de la sorte sur ces
confidences personnelles chappes  Danton du haut de la tribune, c'est
qu'elles donnent la plus juste ide de son style oratoire. Car est-on
jamais plus soi-mme que quand on parle de soi? C'est dans la forme de
tels aveux qu'on surprend le style d'un crivain ou d'un orateur, son
vrai style, c'est--dire la manire d'tre la plus durable de son tre
moral; et, dans ces confidences, ce qui fait juger un homme, n'est-ce
pas moins ce qu'il avoue, que la faon dont il l'avoue? Cet aveu
involontaire et inconscient, qui s'chappe, en quelque sorte, du style
mme de l'orateur, montre l'homme bien mieux que les portraits
contradictoires mans de l'tourderie ou de la passion des
contemporains. Oui, le grand patriote tait bien tel qu'il se montrait,
homme de bon sens, homme ardent et modr, vraiment peuple, c'est--dire
vraiment national, terroriste par force et par prjug, plus pur de sang
que les plus timides de ses collgues; en tous cas, pur de haine, et
quant au gnie, franais et moderne, dou d'un sentiment trs vif, trop
vif mme, des ncessits de l'heure prsente.--C'est mme pour ce
dernier motif, avouons-le, que certaines rgions sublimes et sereines,
o planait la pense de cet antipathique de Robespierre et o atteignait
parfois son loquence, restrent fermes ou inconnues  Danton.




_V.--DANTON A LA TRIBUNE_


Il est vident que, chez Danton comme chez Mirabeau, l'action joue le
premier rle. Danton improvise: Danton cherche  produire un grand effet
de terreur ou d'enthousiasme,  mettre ceux-l hors d'eux-mmes pour une
activit immdiate et fivreuse,  stupfier ceux-ci pour l'obissance
ou l'inertie. Oui, son loquence est faite de raison et d'imagination:
mais c'est aussi, selon le mot classique, le corps qui parle au corps.
Danton  la tribune dgage de sa personne une influence toute physique
qui va surexciter ou engourdir les volonts.--Comment cette fascination
s'exerait-elle? Les contemporains ont plutt constat les effets de
Danton qu'ils en ont dcrit les moyens. Ils disent que ses formes
athltiques effrayaient, que sa figure devenait froce  la tribune. La
voix aussi tait terrible. Il le savait, dit Garat, et il en tait bien
aise, pour faire plus de peur en faisant moins de mal. Cette voix de
Stentor, dit Levasseur, retentissait au milieu de l'Assemble, comme le
canon d'alarme qui appelle les soldats sur la brche. Je suis port 
croire que son geste tait sobre et large. Mais les contemporains sont
muets  cet gard. On sait seulement qu'il se campait firement, la tte
renverse en arrire. La mimique de son visage tait parlante et il
savait ainsi rendre loquent mme son silence, comme le jour o Lasource
osa l'accuser de conspiration royaliste avec Dumouriez: Immobile sur
son banc, il relevait sa lvre avec une expression de mpris qui lui
tait propre et qui inspirait une sorte d'effroi; son regard annonait
en mme temps la colre et le ddain; son attitude contrastait avec les
mouvements de son visage, et l'on voyait, dans ce mlange bizarre de
calme et d'agitation, qu'il n'interrompait pas son adversaire parce
qu'il lui serait facile de lui rpondre, et qu'il tait certain de
l'craser. [Note: _Mmoires de Levasseur_, t. I, p. 138. Ces mmoires
ont t rdigs par Achille Roche, mais sur des notes fournies par
Levasseur lui-mme. Le fond en est donc authentique, et, dans le passage
que nous citons, il semble qu'il y ait l'accent d'un homme qui a _vu_.]

Cette apparence de force physique, qui tait une partie de son
loquence, lui venait de sa toute premire ducation qui fut, pour ainsi
dire, confie  la nature selon le got du temps et les prceptes de
Jean-Jacques Rousseau. Nourri par une vache, il prit ses premiers bats
au milieu des animaux dans les champs. C'est ainsi qu'un double accident
le dfigura pour la vie: un taureau lui enleva, d'un coup de corne, la
lvre suprieure. Il s'exposa de nouveau avec insouciance: un second
coup de corne lui crasa le nez. Plus tard, la petite vrole le marqua
profondment. De l vient sa laideur si visible, mais que faisaient
oublier les yeux pleins de feu, un grand air d'intelligence et de bont.
Merlin (de Thionville), qui l'aimait, disait qu'il avait l'air d'un
dogue, et Thibaudeau, qui ne l'aimait pas, lui trouvait, au repos, une
figure calme et riante.

Voil ce que nous apprennent les portraits de Danton que les
contemporains ont crits: ceux qu'ils ont dessins ou peints sont plus
instructifs.

[Illustration: DANTON]

Il y a d'abord le dessin de Bonneville, que la gravure a popularis.
C'est le Danton classique, tte nergique, attitude oratoire, visage
grl, avec une trace assez vague du double accident d'enfance. La
poitrine dcouverte,  la mode des portraitistes du temps, laisse voir
le clbre cou de taureau. Les cheveux sont soigneusement relevs en
rouleaux  la hauteur des oreilles.--On a remarqu une ressemblance
frappante entre ce portrait et un dessin  la plume de David, reproduit
dans l'oeuvre du matre, publie par son petit-fils. Mme pose, mme
expression, avec un peu plus de douceur pourtant et d'urbanit, mme
attnuation des traces de l'accident d'enfance.

David avait fait aussi un portrait  l'huile que les Prussiens volrent,
dit-on, en 1815  Arcis. Il en existe, dans la galerie de la famille de
Saint-Albin, une copie que Michelet a vue et dcrite avec posie, sans
paratre savoir que c'tait une copie. J'ai sous les yeux, dit-il, un
portrait de cette personnification terrible, trop cruellement fidle, de
notre Rvolution, un portrait qu'esquissa David, puis il le laissa,
effray, dcourag, se sentant peu capable encore de peindre un pareil
objet. Un lve consciencieux reprit l'oeuvre, et simplement, lentement,
servilement mme, il peignit chaque dtail, cheveu par cheveu, poil 
poil, creusant une  une les marques de la petite vrole, les crevasses,
montagnes et valles de ce visage boulevers.... C'est le Pluton de
l'loquence.... C'est un Oedipe dvou, qui, possd de son nigme,
porte en soi, pour en tre dvor, ce terrible sphinx. Sans avoir vu ce
portrait, il faut protester contre cette belle page lyrique. Danton
tait un gnie simple et clair, tout bon sens et tout coeur, nullement
complexe ou mystrieux, absolument autre que ne l'a montr le grand
crivain.

Il y a aussi au muse de Lille un croquis de David o on voit Danton de
profil. C'est le Danton un peu fatigu et alourdi de 1794. L'artiste,
tout en restant vrai, a cd  quelques proccupations caricaturales,
ou, si l'on aime mieux, interprtatives. La commissure des lvres est
fortement releve, le nez grossi, le sourcil touffu et prominent; dans
les autres portraits, l'oeil est petit, ici, il n'y a plus d'oeil du
tout.--Ce croquis est frappant, gnial, comme tout ce que la ralit a
inspir  David: il est certain qu'il a saisi,  la Convention, une
attitude caractristique de l'orateur coutant et _bougonnant_  part
lui. [Note: Dtail curieux, le _dmagogue chevel_ portait encore un
_catogan_, en 1794.]

Nous avons vu aussi une photographie d'un croquis de Danton sur la
charrette, fait au vol par David, qui avait dj saisi de mme Marie-
Antoinette. Mais ne croyez pas que la passion ait guid ici le crayon de
l'ami de Robespierre. Non, si le politique, en David, fut dfaillant et
incohrent, le peintre resta le plus souvent respectueux de son art.
C'est en artiste qu'il vit et reprsenta la silhouette de Danton courant
 l'chafaud, la bouche bante et l'oeil vague. [Note: L'original a fait
partie de la collection du peintre Chenavard. Je ne sais o il se trouve
aujourd'hui.]

Voulez-vous maintenant voir le vaincu de germinal dans un des entr'actes
du merveilleux drame oratoire qu'il joua au Tribunal rvolutionnaire?
Voici un croquis tonnant, [Note: Collection de M. Clmenceau.]
furtivement surpris et comme drob par Vivant-Denon, le peintre favori
de Robespierre, qui, dit-on, assis  bonne place au tribunal, trompa
l'absolue interdiction de _portraiturer_ les accuss, en crayonnant  la
hte au fond de son chapeau. L, Danton coute, cras, croul sur lui-
mme, le visage pliss et subitement vieilli, les yeux noys dans les
rides, l'air hbt d'un homme assomm par la calomnie ou d'un forat
dform par le bagne, ou encore d'un dvot abti par la grce et chou
au banc d'oeuvre. [Note: Ce dessin ne se trouve pas dans l'_Oeuvre_ de
Vivant-Denon par la Fizelire (2 vol. in-4, 1872-1873), et c'est
pourtant l une des productions les plus originales de l'artiste qui,
trange destine! fut l'ami intime de Mme de Pompadour, de Robespierre
et de Napolon.]

Les yeux pleins de ce dessin horriblement raliste, regardez une
photographie du portrait de Danton attribu  Greuze, qu'un amateur de
Nancy exposa au Trocadro en 1878. Quel contraste! L'couteur engourdi
de Vivant-Denon est un fier et doux adolescent amoureux et gracieux
comme un hros de Racine, mais sans fadeur et sans prciosit. Danton a
l vingt ans, un duvet de jeunesse, un air de joie confiante et de
juvnile langueur. Mais est-ce bien Danton? Oui, voil son cou puissant,
et c'est ainsi qu'il portait la tte. Mais o sont ses cicatrices, son
nez pat, ses sourcils en broussailles? J'aimerais une preuve, une
prsomption, autre que le dire de l'amateur qui possde ce joli
portrait.

Le portrait le plus authentique, celui que la famille jugeait le plus
ressemblant, c'est la peinture anonyme que le docteur Robinet a lgue
au muse de la ville de Paris et dont nous donnons une reproduction.

J'ai donn, je crois, les principaux traits physiques et moraux de
l'loquence de Danton. Il et peut-tre t, lui qui ne joua jamais au
littrateur, une des plus hautes gloires littraires de la France, s'il
et vcu, s'il et triomph, si les circonstances eussent permis de
recueillir intgralement les monuments de sa parole.




ROBESPIERRE




_I.--ROBESPIERRE A LA CONSTITUANTE_


Quelque opinion que l'on ait sur l'loquence et sur la politique de
Robespierre, une remarque s'impose d'abord: c'est que son caractre ne
fut pas sympathique  ses contemporains. Il eut des sides, et pas un
ami, comme l'a dit trs bien Louis Blanc. Il manquait, dit-on, de
cordialit, loignait toute confiance familire et, quand il descendait
de la tribune, vainqueur ou vaincu, aucune main empresse ne se tendait
vers la sienne: une atmosphre glaciale l'entourait et faisait le vide
autour de lui. Sauf au club des Jacobins, si son loquence touchait les
esprits et ne laissait pas les coeurs insensibles, sa personne ne
bnficiait jamais des mouvements gnreux que provoquaient ses
discours. Cet ami de l'humanit semblait nourrir contre les hommes une
sombre et mystrieuse rancune, et on se demandait, on se demande encore
d'o lui venait cette misanthropie cache sous ses paroles les plus
nobles et les plus confiantes. C'est l le trait le plus frappant de son
loquence; c'est le premier point qu'il nous faut lucider.

Etait-ce, comme l'a dit Michelet, la misre qui lui donnait de
l'amertume? Mais Robespierre touchait, comme les autres dputs, dix-
huit livres par jour. Ces appointements, aujourd'hui modestes,
constituaient, en 1789, une aisance trs large: c'tait une fortune pour
un homme de gots simples. Oui, Robespierre tait riche comparativement
 Brissot,  Camille Desmoulins,  Loustallot et  tant d'autres qui, en
1789, ne gagnaient peut-tre pas, avec leur succs d'crivains, la
moiti de l'indemnit d'un dput. La lgende de l'habit noir emprunt
par l'avocat d'Arras pour un deuil officiel ne repose, que nous
sachions, sur aucun tmoignage srieux. Comme tant d'autres  cette
poque, Robespierre n'avait pas de fortune personnelle; mais sa
profession (chose rare en ce temps-l) lui donnait amplement de quoi
vivre.

On l'a reprsent orphelin ds son enfance, dj chef de famille,
proccup et inquiet de sa vie avant l'ge: de l, dit-on, ce pli de
gravit et ce visage sombre. Sans doute, il perdit sa mre  sept ans et
son pre  neuf ans. Mais il fut recueilli et lev, avec son frre,
chez ses aeux maternels. Les soins de la famille ne lui manqurent donc
pas. On le mit au collge d'Arras et il n'y fut pas l'colier taciturne
qu'on veut trouver dans le futur hros de la Terreur: ses biographes
nous l'y montrent bon lve, insouciant et gai comme les autres enfants,
jouant volontiers  la chapelle, levant des oiseaux, se plaisant aux
rcrations de son ge. Bientt l'vque d'Arras obtint pour ce bon
sujet une des bourses dont l'abb de Saint-Waast disposait au collge
Louis-le-Grand. C'est ici que s'assombrit, dans quelques crits, la
lgende de l'orphelin. Pauvre boursier raill, exploit, victime,
comment pouvait-il viter la misanthropie?

On oublie que jamais les boursiers des grands collges officiels ne
furent traits autrement que leurs camarades. Camille Desmoulins tait
lui aussi, en mme temps, boursier  Louis-le-Grand, et il resta
optimiste et souriant jusqu' l'chafaud. Sans doute Robespierre perdit
alors son correspondant vnr, l'abb de Laroche, et sa jeune soeur
Henriette. Mais ces deuils l'affectrent sans modifier son caractre: il
resta, la douleur passe, un enfant comme les autres. Dj il a le
bonheur de sentir se former ses opinions: Un de ses professeurs de
rhtorique, dit M. Hamel, le doux et savant Hrivaux, dont il tait
particulirement apprci et chri, ne contribua pas peu  dvelopper en
lui les ides rpublicaines. Epris des actes et de l'loquence
d'Athnes, enthousiasm des hauts faits de Rome, admirateur des moeurs
austres de Sparte, le brave homme s'tait fait l'aptre d'un
gouvernement idal et, en expliquant  ses jeunes auditeurs les
meilleurs passages des plus purs auteurs de l'antiquit, il essayait de
leur souffler le feu de ses ardentes convictions. Robespierre, dont les
compositions respiraient toujours une sorte de morale stocienne et
d'enthousiasme sacr de la libert, avait t surnomm par lui le
_Romain_. [1] Il tait donc aim, estim de ses matres. Quand Louis
XVI vint visiter le collge, c'est lui qui fut charg de le haranguer,
et le principal corrigea avec indulgence le discours du _Romain_ o les
remontrances politiques se mlaient aux louanges obliges. Il faut
n'avoir pas vcu dans cette rpublique en miniature qu'on appelle un
collge pour s'imaginer qu'un _fort_, comme l'tait Robespierre, qu'un
hros des concours scolaires, ait pu y jouer, de prs ou de loin, le
rle d'un souffre-douleur.

[Note: _Histoire de Robespierre, d'aprs des papiers de famille et des
documents entirement indits_, 1863-1867, 3 vol. in-8, t. I, p. 17.]

Ses tudes finies, connut-il de prcoces preuves capables de le porter
au noir? Aprs avoir obtenu pour son frre Augustin la survivance de sa
bourse, il fit son droit sous le patronage du collge Louis-le-Grand,
qui lui accorda une gratification pcuniaire avec un certificat
logieux. Alors g de vingt ans, en 1778, il eut avec Jean-Jacques
Rousseau une entrevue qui dcida peut-tre de sa vocation et de sa
destine. Reu avocat, il retourne  Arras, y plaide, s'y fait
connatre, est nomm juge au tribunal civil et criminel de l'vque
d'Arras, rsigne ses fonctions pour ne pas avoir de condamnations
capitales  prononcer et prouve toutes les joies de la popularit. Il
rdige, en 1789,  la nouvelle de la convocation des Etats gnraux, une
adresse trs hardie sur la ncessit de rformer les Etats d'Artois, et,
mis en lumire par cette publication, il est nomm  trente et un ans,
dput du Tiers de la gouvernance d'Arras aux Etats gnraux.

Est-ce l, je le demande, une jeunesse malheureuse, une carrire
manque? Admettons que Robespierre, avocat  Arras, ft dj grave:
tait-il, comme on le veut, triste et amer? Membre de la joyeuse
acadmie des _Rosati_, il rimait, en rieuse compagnie; d'aimables
bouquets  Chloris, de petits vers galants, se montrant gai et frivole
quand il le fallait, ne laissant rien paratre d'un _tre  part_, d'un
Timon. Ce n'est ni dans la retraite ni au milieu des disgrces du sort
ou des hommes que l'orateur de la Convention se prpara  ses tragiques
destines: son enfance et sa jeunesse ressemblrent  celles des plus
favoriss d'entre ses contemporains. Dans les rangs du Tiers tat
d'avant la Rvolution, il tait,  tout prendre, un des heureux.

Ce n'est donc pas dans sa condition antrieure qu'il faut chercher la
cause de sa visible amertume et de cette noire rancune dont il semblait
rong; il n'apportait aux Etats gnraux aucun grief personnel contre la
socit et contre les hommes. Mais il fut peut-tre bless des sourires
railleurs avec lesquels, dit-on, on accueillit sa premire apparition 
la tribune, d'autant que les moqueries s'adressrent moins  ses
opinions politiques qu' sa personne. Son habit olive, sa raideur, sa
gaucherie provinciale furent,  premire vue, ridicules. Le style
travaill et surann des discours qu'il lisait  la tribune mit en gat
les assistants. Les dputs de la noblesse d'Artois, Beaumez et les
autres, commencrent contre lui une petite guerre de quolibets, de
sourires, de haussements d'paules qui piqurent et firent saigner son
amour-propre, si on en croit une tradition orale rapporte surtout par
Michelet. L'homme politique et peut-tre ddaign ces sarcasmes; mais
le lettr en demeura profondment ulcr, outrag dans sa dignit.

C'est que, sauf l'abb Maury, personne  la Constituante ne fut plus
jaloux que lui de sa renomme d'homme de lettres. Acadmicien de
province, il tait habitu  faire applaudir son talent d'crivain et
d'orateur, et  ses couronnes d'lve du lyce de Louis-le-Grand il
avait ajout,  la mode du temps, des lauriers cueillis  diffrents
concours. L'anne 1783 avait t une date mmorable dans sa vie: en mme
temps que l'acadmie d'Arras l'admettait dans son sein, l'acadmie de
Metz le couronnait pour un mmoire sur la rversibilit du crime, o se
trouvent dj quelques-unes des formules qu'il rptera volontiers  la
Convention. En 1785, il n'obtint de l'acadmie d'Amiens qu'un accessit
pour un loge de Gresset. Ce demi-succs le porta  rserver ses oeuvres
 l'acadmie d'Arras, dont il devint l'orateur habituel et prfr,
bientt le prsident. A cette tribune pacifique, il exera et fixa ses
aptitudes  l'loquence d'apparat, dbitant de longues dissertations
d'un style facile, un peu mou, un peu fleuri, ple reflet de Rousseau,
d'une composition sage, bien ordonne, trs classique, presque scolaire,
toujours sur des sujets de droit naturel et de morale. Il prit l son
habitude de gnraliser, de disserter en dehors du temps prsent et de
glorifier en beau style les principes inns. Bien crire et bien dire,
ce fut sa peine et son souci quotidien. Sa correspondance n'est pas
moins travaille que ses mmoires acadmiques: il badine dans l'intimit
avec un art laborieux, avec un apprt qui va jusqu'au pdantisme.
Remerciant une demoiselle d'un envoi de serins, il lui dit avec effort:
Ils sont trs jolis; nous nous attendions qu'tant levs par vous, ils
seraient encore plus doux et les plus sociables de tous les serins.
Quelle fut notre surprise, lorsqu'en approchant de leur cage, nous les
vmes se prcipiter contre les barreaux avec une imptuosit qui faisait
craindre pour leurs jours! Et voil le mange qu'ils recommencent toutes
les fois qu'ils aperoivent la main qui les nourrit. Quel plan
d'ducation avez-vous donc adopt pour eux, et d'o leur vient ce
caractre sauvage? Est-ce que la colombe, que les Grces lvent pour le
char de Vnus, montre ce naturel farouche? Un visage comme le vtre n'a-
t-il pas d familiariser aisment vos serins avec les figures humaines?
Ou bien serait-ce qu'aprs l'avoir vu ils ne pourraient plus en
supporter d'autres? Il semble, mme dans ses lettres familires,
concourir pour un prix de littrature.

On comprend maintenant quelle fut la dception du bel esprit d'Arras
quand son beau style, si apprci dans sa province, lui valut, aux Etats
gnraux, un succs de ridicule. Les journaux firent chorus avec les
dputs, et, ds qu'on eut constat cette susceptibilit aigu et cet
amour-propre maladif de laurat, ce fut une cible  laquelle chacun
visa. La pire malignit fut de dfigurer son nom dans les comptes
rendus. On l'appelait _Robetspierre_ ou _Robert-Pierre_, ou, par une
cruaut plus raffine, on le dsignait par _M_... ou simplement par: _Un
membre_, ou: _Un dput des communes_, et on lui tait jusqu' la
consolation de faire lire sa prose dans l'Artois. D'ordinaire, on
rsumait ses opinions en quelques lignes. Parfois mme on ne soufflait
mot de son discours, et quand l'infortun se cherchait le lendemain dans
la feuille de Barre ou dans celle de Le Hodey, il y trouvait tous les
discours de la sance, sauf le sien. Les rancunes littraires sont
vivaces: la sienne fut inexorable et ternelle. Il ne rit plus, il fixa
sur sa figure un masque sombre et, ne pouvant se faire prendre au
srieux, il se fit prendre au tragique. Par l'effroi qu'il inspira, il
devait regagner,  Paris, la faveur et les applaudissements gots jadis
 Arras. Lui dont on avait ri sans piti, il vint un moment o on n'osa
plus ne pas l'applaudir....

Voil, selon nous, l'explication de l'amertume farouche que fit paratre
Robespierre. C'est ainsi qu'en lui les humiliations du lettr firent
tort  l'orateur et  l'homme d'tat. Il lui manqua ce don de
cordialit, qui donnait du charme  Mirabeau,  Cazals et  Danton.
Accueilli par les sifflets, il garda une attitude dfiante et
souponneuse, mme au milieu de ses plus grands succs de tribune.

Mais est-ce l tout Robespierre? Sa politique et son loquence ne
furent-elles que la revanche d'un amour-propre littraire grivement
bless? Cet homme remarquable eut assurment d'autres vises, un autre
gnie. La manire d'tre que nous venons d'expliquer ne fut qu'un aspect
de sa personnalit, qu'une apparence: il fallait nanmoins s'y arrter,
puisqu'un orateur n'est en gnral que ce qu'il parat tre, puisque
mme un rictus involontaire, mme un _tic_ de sa physionomie font partie
de son loquence et qu' la tribune l'homme intrieur n'est connu et
jug que d'aprs l'homme extrieur.

tait-il vraiment ridicule  ses dbuts? Les journaux donnent peu de
dtails sur son compte  cette poque, et les auteurs de mmoires, qui
pour la plupart crivirent aprs avoir subi la terreur qu'il inspira, se
vengent trop visiblement de leur peur en dfigurant leurs premires
impressions. Malgr eux, ils le reprsentent, ds juin et juillet 1789,
comme un monstre  figure de coquin. J'ai caus deux fois avec
Robespierre, dit Etienne Dumont; il avait un aspect sinistre; il ne
regardait point en face; il avait dans les yeux un clignotement
continuel et pnible. Nous chercherions vainement, chez les
contemporains, un souvenir juste et vrai de Robespierre dbutant. Ce qui
est certain, c'est qu'il dut s'imposer et devint l'orateur qu'il fut au
milieu des difficults les plus dcourageantes. Excellente cole: il s'y
dbarrassa de son air et de son style d'Arras;  force de raturer et de
limer, il rencontra l'expression juste et frappante. Les quolibets de
ses ennemis l'empchrent de se contenter trop aisment. Lui qui,
d'abord, de son propre aveu, avait une timidit d'enfant, tremblait
toujours en s'approchant de la tribune et ne se sentait plus au moment
o il commenait  parler, il s'enhardit bientt, se fit une manire
personnelle, dont il tait matre aux derniers mois de l'Assemble
constituante. Ses collgues procdaient de Montesquieu; chez lui, le
fond et la forme sont inspirs de Rousseau. Il parle dj,  la tribune
de la Constituante, la langue de la Convention et il exprime en 1790 les
ides de 1793.

Qui ne connat sa politique? Dans la Constituante, il renona  toute
influence prsente ou prochaine. Il se fit l'homme des principes,
l'homme de l'avenir. Il comprit, presque seul, que la Rvolution ne
faisait que commencer, qu'elle userait et rejetterait ses premiers
instruments. Son souci fut de se rserver, intact et fort, pour les
luttes terribles auxquelles on ne faisait que prluder. Ds l'origine il
rompt avec les constitutionnels et les triumvirs. Son rle, dit trs
justement Michelet, fut ds lors simple et fort. Il devint le grand
obstacle de ceux qu'il avait quitts. Hommes d'affaires et de parti, 
chaque transaction qu'ils essayaient entre les principes et les
intrts, entre le droit et les circonstances, ils rencontrrent une
borne que leur posait Robespierre, le droit abstrait, absolu. Contre
leurs solutions btardes, anglo-franaises, soi-disant constitutionnelles,
il prsentait des thories, non spcialement franaises, mais gnrales,
universelles, d'aprs le _Contrat social_, l'idal lgislatif de Rousseau
et de Mably.

Ils intriguaient, s'agitaient, et lui, immuable. Ils se mlaient 
tout, pratiquaient, ngociaient, se compromettaient de toute manire;
lui, il professait seulement. Ils semblaient des procureurs; lui, un
philosophe, un prtre du droit. Il ne pouvait manquer de les user  la
longue.

Tmoin fidle des principes et toujours protestant pour eux, il
s'expliqua rarement sur l'application, ne s'aventura gure sur le
terrain scabreux des voies et moyens. Il dit _ce qu'on devait_ faire,
rarement, trs rarement, _comment on pouvait_ le faire.

      *       *       *       *       *

En effet, quand on passe des discours de Mirabeau et de Barnave  ceux
de Robespierre, on est transport dans un monde tout diffrent, monde
idal o les difficults et les contradictions de la vie relle n'ont
pas d'cho. Ce n'est pas Robespierre qui se moquerait, comme ces deux
orateurs, de la thorie et la mtaphysique. Il ne voit, ne glorifie
qu'une chose: le droit pur. Le premier avant 89, dans ses crits, il
emploie usuellement les mots d'galit, de libert et surtout de
fraternit. Il ne suppose pas un instant qu'on puisse transiger avec les
exigences de la morale: obir  la morale, c'est pour lui toute la
politique. Comment l'intrt social, dit-il,  propos de l'ligibilit
des juifs, pourrait-il tre fond sur la violation des principes
ternels de la justice et de la raison, qui sont les bases de toute
socit? Il se pose comme l'Alceste de l'Assemble, irrit du sarcasme
des Philintes politiques, mais se roidissant et allant nanmoins son
chemin, sans se gner pour rompre en visire avec les compromis et les
dfaillances. Sa rhtorique, c'est d'tre honnte envers et contre tous
et, s'il l'est avec pdantisme, est-ce une raison pour suspecter sa
sincrit? Oui, la plupart riaient; mais Mirabeau ne s'y trompait pas et
rptait: Il ira loin: il croit tout ce qu'il dit. Voyez de quel ton
vraiment indign il apostrophe, en juin 1789, la dputation envoye par
le clerg aux communes pour leur demander de dlibrer sur la raret des
grains et leur faire consacrer, par cette dlibration isole, la
sparation des ordres:

Allez, et dites  vos collgues que, s'ils ont tant d'impatience 
soulager le peuple, ils viennent se joindre dans cette salle aux amis du
peuple; dites-leur de ne plus retarder nos oprations par des dlais
affects; dites-leur de ne plus employer de petits moyens pour nous
faire abandonner les rsolutions que nous avons prises, ou plutt,
ministres de la religion, dignes imitateurs de votre matre, renoncez 
ce luxe qui vous entoure,  cet clat qui blesse l'indigence; reprenez
la modestie de votre origine; renvoyez ces laquais orgueilleux qui vous
escortent; vendez ces quipages superbes et convertissez ce vil superflu
en aliments pour les pauvres.

Mais il se sent encore ridicule, et ce n'est que le 20 octobre qu'il se
fait enfin couter  propos de la loi martiale.

Bientt les rieurs commencent  se taire, et le 16 janvier 1790 il peut
dfendre, sans tre interrompu, le peuple de Toulon, qui avait incarcr
illgalement des fonctionnaires hostiles  la Rvolution.

Ds lors, il est en possession de sa mthode oratoire et d'un genre
d'argumentation dont il ne sortira pas pendant toute la dure de la
Constituante. Quelle que soit la rforme que proposent ses collgues de
la gauche, il la combat comme trop modre, comme trop peu favorable au
peuple. Quels que soient les excs et les svices commis par la
multitude, il les excuse et les prsente comme de faibles taches  un
beau tableau. Que parle-t-on de la violence populaire? Le peuple montre
plutt une patience inconcevable; aprs tant de sicles de servitude et
de tortures, il se contente, au jour de sa victoire, de brler quelques
chteaux et de pendre quelques aristocrates. Y a-t-il l matire  tant
s'indigner? Qu'on ne vienne donc pas, dit-il le 22 fvrier 1790,
calomnier le peuple! J'appelle le tmoignage de la France entire; je
laisse ses ennemis exagrer les voies de fait, s'crier que la
Rvolution a t signale par des barbaries. Moi, j'atteste tous les
bons citoyens, tous les amis de la raison, que jamais rvolution n'a
cot si peu de sang et de cruauts. Vous avez vu un peuple immense,
matre de sa destine, rentrer dans l'ordre au milieu de tous les
pouvoirs abattus, de ces pouvoirs qui l'ont opprim pendant tant de
sicles. Sa douceur, sa modration inaltrables ont seules dconcert
les manoeuvres de ses ennemis; et on l'accuse devant ses reprsentants!
Tel est le thme que Robespierre ne cesse de dvelopper  la tribune,
affectant de planer plus haut que les accidents et les crimes isols,
jugeant l'ensemble de la Rvolution alors que ses contemporains n'en
regardaient que le dtail. Cette placidit tonnait et scandalisait les
Constituants, mais elle commenait dj  plaire aux tribunes et  la
rue. Aux Jacobins, Robespierre fait de rapides progrs. Assidu aux
sances, parleur infatigable, il s'impose  la clbre socit, s'en
fait aimer, s'y ddommage des premires rebuffades de ses collgues.
Bientt les Jacobins ont la primeur des discours destins  la
Constituante et, en 1791, ils sont dj sduits, conquis, sous le charme
et presque sous le joug. Robespierre peut se croire encore  la tribune
et devant l'auditoire de l'Acadmie d'Arras. Il triomphe et jouit
d'unanimes et constants applaudissements qui ne s'adressent pas moins au
lettr qu'au politique.

Cependant, depuis le jour o il a fait taire les rieurs, il n'a cess de
parler  l'Assemble. Il a dit son mot dans toutes les discussions 
l'ordre du jour. ligibilit des comdiens et des juifs, galit
politique (marc d'argent), tablissement des jurs en toute matire,
permanence des districts, droit de paix et de guerre, tribunal de
cassation, constitution civile du clerg, runion d'Avignon, affaire de
Nancy, rsistance des parlements, organisation du jury, droit de tester,
extension de la garde nationale, droit de ptition, droits politiques
des hommes de couleur, rlection des Constituants, abolition de la
peine de mort, licenciement des officiers de l'arme, libert de la
presse, inviolabilit royale, tablissement des conventions nationales,
revision de la Constitution, il parle longuement sur toutes ces
questions si varies, sans qu'on puisse l'accuser, comme l'abb Maury,
de dclamation: car son but est moins de traiter  fond ces sujets que
de montrer dans quels rapports ils sont avec les principes de la morale.
Il excelle  dgager le ct thorique des questions,  lever le dbat.

Il aime aussi, nous l'avons dit,  prendre la dfense du peuple, 
justifier ses erreurs,  confondre ses dtracteurs. Il a mis toutes ses
qualits et tous ses dfauts dans ses opinions sur les troubles des
provinces, sur l'adjonction des simples soldats aux conseils de guerre,
sur l'admission des indigents aux fonctions politiques. Il veut tre, 
la Constituante, l'avocat des pauvres et des humbles. Quoi d'tonnant
que sa popularit devienne formidable et que sa toute-puissance aux
Jacobins finisse par lui donner de l'autorit, mme  l'Assemble
constituante?

Cette autorit devint telle qu'il dcida l'Assemble  voter sa propre
mort. C'est en effet sur sa proposition que fut port le dcret relatif
 la non-rligibilit des Constituants, et voici la proraison du
discours par lequel il dfendit sa motion le 16 mai 1791:

Il est un moment o la lassitude affaiblit ncessairement les ressorts
de l'me et de la pense; et lorsque ce moment est arriv, il y aurait
au moins de l'imprudence pour tout le monde  se charger encore pour
deux ans du fardeau des destines d'une nation. Quand la nature mme et
la raison nous ordonnent le repos, pour l'intrt public autant que pour
le ntre, l'ambition ni mme le zle n'ont point le droit de les
contredire. Athltes victorieux, mais fatigus, laissons la carrire 
des successeurs frais et vigoureux, qui s'empresseront de marcher sur
nos traces, sous les yeux de la nation attentive, et que nos regards
seuls empcheraient de trahir leur gloire et la patrie. Pour nous, hors
de l'Assemble lgislative, nous servirons mieux notre pays qu'en
restant dans son sein. Rpandus sur toutes les parties de cet empire,
nous clairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de lumires;
nous propagerons partout l'esprit public, l'amour de la paix, de
l'ordre, des lois et de la libert. (_On applaudit  plusieurs
reprises._)

Oui voil, dans ce moment, la manire la plus digne de nous, et la plus
utile  nos concitoyens, de signaler notre zle pour leurs intrts.
Rien n'lve les mes des peuples, rien ne forme les moeurs publiques,
comme les vertus des lgislateurs. Donnez  vos concitoyens ce grand
exemple d'amour pour l'galit, d'attachement exclusif au bonheur de la
patrie; donnez-le  vos successeurs,  tous ceux qui sont destins 
influer sur le sort des nations; que les Franais comparent le
commencement de votre carrire avec la manire dont vous l'aurez
termine et qu'ils doutent quelle est celle de ces deux poques o vous
vous serez montrs plus purs, plus grands, plus dignes de leur
confiance.

Je n'insisterai pas plus longtemps: il me semble que pour l'intrt
mme de cette mesure, pour l'honneur des principes de l'Assemble, cette
motion ne doit pas tre dcrte avec trop de lenteur. Je crois qu'elle
est lie aux principes gnraux de la rligibilit des membres de la
lgislature; mais je crois aussi qu'elle en est indpendante sous
d'autres rapports; mais je crois que les raisons que j'ai prsentes
sont tellement dcisives, que l'Assemble peut dcrter ds ce moment
que les membres de l'Assemble nationale actuelle ne pourront tre
rlus  la premire lgislature. (_L'Assemble applaudit  plusieurs
reprises.--La trs grande majorit demande  aller aux voix._)

Le 31 mai 1791, aprs la lecture de la lettre insidieuse de l'abb
Raynal, ce n'est ni Barnave, ni Thouret, ni Le Chapelier, ni aucun des
chefs de la gauche qui rpond au nom de l'Assemble, c'est Robespierre.
Et il le fait avec infiniment de tact et de dignit:

J'ignore, dit-il, quelle impression a faite sur vos esprits la lettre
dont vous venez d'entendre la lecture; quant  moi, l'Assemble ne m'a
jamais paru autant au-dessus de ses ennemis qu'au moment o je l'ai vue
couter avec une tranquillit si expressive la censure la plus vhmente
de sa conduite et de la rvolution qu'elle a faite. (_La partie gauche
et les tribunes applaudissent  plusieurs reprises._) Je ne sais, mais
cette lettre me parat instructive dans un sens bien diffrent de celui
o elle a t faite. En effet, une rflexion m'a frapp en entendant
cette lecture. Cet homme clbre, qui,  ct de tant d'opinions qui
furent accuses jadis de pcher par un excs d'exagration, a cependant
publi des vrits utiles  la libert, cet homme, depuis le
commencement de la Rvolution, n'a point pris la plume pour clairer ses
concitoyens ni vous; et dans quel moment rompt-il le silence? dans un
moment o les ennemis de la Rvolution runissent leurs efforts pour
l'arrter dans son cours. (_Les applaudissements recommencent._) Je suis
bien loign de vouloir diriger la svrit, je ne dis pas de
l'Assemble, mais de l'opinion publique, sur un homme qui conserve un
grand nom. Je trouve pour lui une excuse suffisante dans une
circonstance qu'il vous a rappele, je veux dire son grand ge. (_On
applaudit._)

Je pardonne mme, sinon  ceux qui auraient pu contribuer  sa
dmarche, du moins  ceux qui sont tents d'y applaudir, parce que je
suis persuad qu'elle produira dans le public un effet tout contraire 
celui qu'on en attend. Elle est donc bien favorable au peuple, dira-t-
on, elle est donc bien funeste  la tyrannie, cette Constitution,
puisqu'on emploie des moyens si extraordinaires pour la dcrier,
puisque, pour y russir, on se sert d'un homme qui, jusqu' ce moment,
n'tait connu dans l'Europe que par son amour passionn pour la libert,
et qui tait jadis accus de licence par ceux qui le prennent
aujourd'hui pour leur aptre et pour leur hros (_Nouveaux
applaudissements_), et que sous son nom, on produit les opinions les
plus contraires aux siennes, les absurdits mmes que l'on trouve dans
la bouche des ennemis les plus dclars de la Rvolution; non plus
simplement ces reproches imbciles prodigus contre ce que l'Assemble
nationale a fait pour la libert, mais contre la libert elle-mme? Car
n'est-ce pas attaquer la libert que de dnoncer  l'univers, comme les
crimes des Franais, ce trouble, ce tiraillement qui est une crise si
naturelle de la libert que, sans cette crise, le despotisme et la
servitude seraient incurables?

Nous ne nous livrerons point aux alarmes dont on veut nous environner.
C'est en ce moment o, par une dmarche extraordinaire, on vous annonce
clairement quelles sont les intentions manifestes, quel est
l'acharnement des ennemis de l'Assemble et de la Rvolution; c'est en
ce moment que je ne crains point de renouveler en votre nom le serment
de suivre toujours les principes sacrs qui ont t la base de votre
Constitution, de ne jamais nous carter de ces principes par une voie
oblique et tendant indirectement au despotisme, ce qui serait le seul
moyen de ne laisser  nos successeurs et  la nation que troubles et
anarchie. Je ne veux point m'occuper davantage de la lettre de M. l'abb
Raynal; l'Assemble s'est honore en en entendant la lecture. Je demande
qu'on passe  l'ordre du jour. (_M. Robespierre descend de la tribune au
milieu des applaudissements de la partie gauche et de toutes les
tribunes._)

Ce beau discours djoua les intrigues des monarchiens, et Malouet lui-
mme, dans ses Mmoires, reconnat que Robespierre fut loquent ce jour-
l. Remarquons aussi qu'il improvisa, lui qui tait habitu  crire ses
opinions: son talent n'avait pas moins grandi que son autorit
politique.

Aprs le dpart du roi, cette autorit s'accrut encore. Tous les yeux se
tournrent vers celui qui n'avait cess de fltrir les transactions
hypocrites et qui n'avait jamais cru  la sincrit de Louis XVI. Le
soir mme du 21 juin, il pronona aux Jacobins un long discours, qui
malheureusement n'a pas t recueilli en entier, mais dont nous avons
quelques phrases intressantes, ainsi conues: Peut-tre, en vous
parlant avec cette franchise, vais-je attirer sur moi les haines de tous
les partis. Ils sentiront bien que jamais ils ne viendront  bout de
leurs desseins tant qu'il restera parmi eux un seul homme juste et
courageux qui djouera continuellement leurs projets et qui, mprisant
la vie, ne redoute ni le fer ni le poison, et serait trop heureux si sa
mort pouvait tre utile  la libert de sa patrie. Alors, dit le
procs-verbal de la sance, le saint enthousiasme de la vertu s'est
empar de toute l'assemble, et chaque membre a jur, au nom de la
libert, de dfendre Robespierre au pril mme de sa vie.

Camille Desmoulins, dans son journal, ajoute ces dtails: ...Lorsque
cet excellent citoyen, au milieu de son discours, parla de la certitude
de payer de sa tte les vrits qu'il venait de dire, m'tant cri:
_Nous mourrons tous avant toi!_ l'impression que son loquence naturelle
et la force de ses discours faisaient sur l'Assemble tait telle que
plus de huit cents personnes se levrent toutes  la fois, et,
entranes comme moi par un mouvement involontaire, firent un serment de
se rallier autour de Robespierre et offrirent un tableau admirable par
le feu de leurs paroles, l'action de leurs mains, de leurs chapeaux, de
tout leur visage et par l'inattendu de cette inspiration soudaine.

Mme Roland, qui tait prsente, dit que la scne fut vraiment
surprenante et pathtique.

Robespierre ne se pronona que tard pour la rpublique; il suivit et
encouragea presque les hsitations de l'opinion et des Jacobins,
auxquels il disait, le 13 juillet 1791: On m'a accus d'tre
rpublicain; on m'a fait trop d'honneur: je ne le suis pas. Si l'on
m'et accus d'tre monarchiste, on m'et dshonor: je ne le suis pas
non plus.

Et, le 14, il pronona un loquent discours contre l'inviolabilit
royale, un des plus puissants que la Constituante ait entendus:

...Le crime lgalement impuni est en soi une monstruosit rvoltante
dans l'ordre social, ou plutt il est le renversement absolu de l'ordre
social. Si le crime est commis par le premier fonctionnaire public, par
le magistrat suprme, je ne vois l que deux raisons de plus de svir:
la premire, que le coupable tait li  la patrie par un devoir plus
saint; la seconde, que comme il est arm d'un grand pouvoir, il est bien
plus dangereux de ne pas rprimer ses attentats.

Le roi est inviolable, dites-vous; il ne peut pas tre puni: telle est
la loi.... Vous vous calomniez vous-mmes! Non, jamais vous n'avez
dcrt qu'il y et un homme au-dessus des lois, un homme qui pourrait
attenter impunment  la libert,  l'existence de la nation, et
insulter paisiblement, dans l'opulence et dans la gloire, au dsespoir
d'un peuple malheureux et dgrad! Non, vous ne l'avez pas fait: si vous
aviez os porter une pareille loi, le peuple franais n'y aurait pas
cru, ou un cri d'indignation universelle vous et appris que le
souverain reprenait ses droits! Vous avez dcrt l'inviolabilit;
mais aussi, messieurs, avez-vous jamais eu quelque doute sur l'intention
qui vous avait dict ce dcret? Avez-vous jamais pu vous dissimuler 
vous-mmes que l'inviolabilit du roi tait intimement lie  la
responsabilit des ministres; que vous aviez dcrt l'une et l'autre
parce que, dans le fait, vous aviez transfr du roi aux ministres
l'exercice rel de la puissance excutive, et que, les ministres tant
les vritables coupables, c'tait sur eux que devaient porter les
prvarications que le pouvoir excutif pourrait faire? De ce systme il
rsulte que le roi ne peut commettre aucun mal en administration,
puisqu'aucun acte du gouvernement ne peut maner de lui, et que ceux
qu'il pourrait faire sont nuls et sans effet; que, d'un autre ct, la
loi conserve sa puissance contre lui. Mais, messieurs, s'agit-il d'un
acte personnel  un individu revtu du titre de roi? S'agit-il, par
exemple, d'un assassinat commis par un individu? Cet acte est-il nul et
sans effet, ou bien y a-t-il l un ministre qui signe et qui rponde?

Mais, nous a-t-on dit, si le roi commettait un crime, il faudrait que
la loi chercht la main qui a fait mouvoir son bras.... Mais si le roi,
en sa qualit d'homme, et ayant reu de la nature la facult du
mouvement spontan, avait remu son bras sans agent tranger, quelle
serait donc la personne responsable?

Mais, a-t-on dit encore, si le roi poussait les choses  certain excs,
on lui nommerait un rgent.... Mais si on lui nommait un rgent, il
serait encore roi; il serait donc encore investi du privilge de
l'inviolabilit. Que les Comits s'expliquent donc clairement, et qu'ils
nous disent si, dans ce cas, le roi serait encore inviolable.

Lgislateurs, rpondez vous-mmes sur vous-mmes. Si un roi gorgeait
votre fils sous vos yeux, s'il outrageait votre femme ou votre fille,
lui diriez-vous: Sire, vous usez de votre droit, nous vous avons tout
permis?... Permettriez-vous au citoyen de se venger! Alors vous
substituez la violence particulire, la justice prive de chaque
individu  la justice calme et salutaire de la loi; et vous appelez cela
tablir l'ordre public, et vous osez dire que l'inviolabilit absolue
est le soutien, la base immuable de l'ordre social!

Mais, messieurs, qu'est-ce que toutes ces hypothses particulires,
qu'est-ce que tous ces forfaits auprs de ceux qui menacent le salut et
le bonheur du peuple! Si un roi appelait sur sa patrie toutes les
horreurs de la guerre civile et trangre; si,  la tte d'une arme de
rebelles et d'trangers, il venait ravager son propre pays, et ensevelir
sous ses ruines la libert et le bonheur du monde entier, serait-il
inviolable?

Le roi est inviolable! Mais, vous l'tes aussi, vous! Mais avez-vous
tendu cette inviolabilit jusqu' la facult de commettre le crime?

Messieurs, une rflexion bien simple, si l'on ne s'obstinait 
l'carter, terminerait cette discussion. On ne peut envisager que deux
hypothses en prenant une rsolution semblable  celle que je combats.
Ou bien le roi, que je supposerais coupable envers une nation,
conserverait encore toute l'nergie de l'autorit dont il tait d'abord
revtu, ou bien les ressorts du gouvernement se relcheraient dans ses
mains. Dans le premier cas, le rtablir dans toute sa puissance, n'est-
ce pas videmment exposer la libert publique  un danger perptuel? Et
 quoi voulez-vous qu'il emploie le pouvoir immense dont vous le
revtez, si ce n'est  faire triompher ses passions personnelles, si ce
n'est  attaquer la libert et les lois,  se venger de ceux qui auront
constamment dfendu contre lui la cause publique? Au contraire, les
ressorts du gouvernement se relchent-ils dans ses mains, alors les
rnes du gouvernement flottent ncessairement entre les mains de
quelques factieux qui le serviront, le trahiront, le caresseront,
l'intimideront tour  tour, pour rgner sous son nom.

Messieurs, rien ne convient aux factieux et aux intrigants comme un
gouvernement faible; c'est seulement sous ce point de vue qu'il faut
envisager la question actuelle: qu'on me garantisse contre ce danger,
qu'on garantisse la nation de ce gouvernement o pourraient dominer les
factieux, et je souscris  tout ce que vos comits pourront vous
proposer.

Qu'on m'accuse, si l'on veut, de rpublicanisme: je dclare que
j'abhorre toute espce de gouvernement o les factieux rgnent. Il ne
sufft pas de secouer le joug d'un despote, si l'on doit retomber sous
le joug d'un autre despotisme. L'Angleterre ne s'affranchit du joug de
ses rois que pour retomber sous le joug plus avilissant encore d'un
petit nombre de ses concitoyens. Je ne vois point parmi vous, je
l'avoue, le gnie puissant qui pourrait jouer le rle de Cromwell: je ne
vois non plus personne dispos  le souffrir. Mais je vois des
coalitions plus actives et plus puissantes qu'il ne convient  un peuple
libre; mais je vois des citoyens qui runissent entre leurs mains les
moyens trop varis et trop puissants d'influencer l'opinion; mais la
perptuit d'un tel pouvoir dans les mmes mains pourrait alarmer la
libert publique. Il faut rassurer la nation contre la trop longue dure
d'un gouvernement oligarchique.

Cela est-il impossible, messieurs, et les factions qui pourraient
s'lever, se fortifier, se coaliser, ne seraient-elles pas un peu
ralenties, si l'on voyait dans une perspective plus prochaine la fin du
pouvoir immense dont nous sommes revtus, si elles n'taient plus
favorises en quelque sorte par la suspension indfinie de la nomination
des nouveaux reprsentants de la nation, dans un temps o il faudrait
profiter peut-tre du calme qui nous reste, dans un temps o l'esprit
public, veill par les dangers de la patrie, semble nous promettre les
choix les plus heureux? La nation ne verra-t-elle pas avec quelque
inquitude la prolongation indfinie de ces dlais ternels qui peuvent
favoriser la corruption et l'intrigue? Je souponne qu'elle le voit
ainsi, et du moins, pour mon compte personnel, je crains les factions,
je crains les dangers.

Messieurs, aux mesures que vous ont proposes les Comits, il faut
substituer des mesures gnrales videmment puises dans l'intrt de la
paix et de la libert. Ces mesures proposes, il faut vous en dire un
mot: elles ne peuvent que vous dshonorer; et si j'tais rduit  voir
sacrifier aujourd'hui les premiers principes de la libert, je
demanderais au moins la permission de me dclarer l'avocat de tous les
accuss; je voudrais tre le dfenseur des trois gardes du corps, de la
gouvernante du Dauphin, de M. Bouill lui-mme.

Dans les principes de vos Comits, le roi n'est pas coupable; il n'y a
point de dlit!... Mais partout o il n'y a pas de dlit, il n'y a pas
de complices. Messieurs, si pargner un coupable est une faiblesse,
immoler un coupable plus faible au coupable puissant, c'est une lche
injustice. Vous ne pensez pas que le peuple franais soit assez vil pour
se repatre du spectacle du supplice de quelques victimes subalternes;
vous ne pensez pas qu'il voie sans douleur ses reprsentants suivre
encore la marche ordinaire des esclaves, qui cherchent toujours 
sacrifier le faible au fort, et ne cherchent qu' tromper et  abuser le
peuple pour prolonger impunment l'injustice et la tyrannie! Non,
messieurs, il faut ou prononcer sur tous les coupables ou prononcer
l'absolution gnrale de tous les coupables.

Voici en dernier mot l'avis que je propose:

Je propose que l'Assemble dcrte: 1 qu'elle consultera le voeu de la
nation pour statuer sur le sort du roi; 2 que l'Assemble nationale
lve le dcret qui suspend la nomination des reprsentants ses
successeurs; 3 qu'elle admette la question pralable sur l'avis des
Comits.

Et si les principes que j'ai rclams pouvaient tre mconnus, je
demande au moins que l'Assemble nationale ne se souille pas par une
marque de partialit contre les complices prtendus d'un dlit sur
lequel on veut jeter un voile!

Les aristocrates furent tellement pouvants de ce discours qu'ils
firent passer Robespierre pour fou. L'ambassadeur de Sude transmet
gravement, le 18 juillet, ce bruit  son matre, et le dment avec la
mme gravit le 23 juillet.




_II.--LA POLITIQUE RELIGIEUSE DE ROBESPIERRE A LA CONVENTION_


Nous venons de voir Robespierre  la Constituante, sa vertu puritaine,
sa vanit littraire, son talent grandissant peu  peu. Mais ce n'est l
qu'une esquisse incomplte de cette personnalit en voie de formation et
qui s'ignorait peut-tre encore. Trs simple au dbut, la figure de
l'avocat d'Arras devient de jour en jour plus complexe: de cet orateur
raide et monotone que nous avons vu  l'oeuvre en 1791, il va sortir peu
 peu un politique astucieux, mystrieux, presque indchiffrable. On
peut dire qu'il fut, jusqu' un certain point, un hypocrite, et qu'il
rigea l'hypocrisie en systme de gouvernement. Son idal politique
tait si tranger  la conscience de ses contemporains, qu'il ne pouvait
le raliser qu'en le leur dguisant  moiti, et cette dissimulation ne
rpugna nullement  sa nature orgueilleuse et timide, o une pense
courageuse tait servie par le plus lche des organismes physiques. Nul
homme ne fut moins capable de faire le coup de poing ou de manier le
sabre, et pourtant nul ne fut plus sensible aux injures. Aussi ses
vengeances furent-elles d'un tratre, et comme son inquitude nerveuse
l'empchait d'affronter Danton, il le fit tomber dans un pige.
Cependant par une loquence mystique, chaque jour plus grave et plus
dcente, il exerait une influence religieuse sur les mes et marchait
au souverain pouvoir. Est-ce par ambition ou par foi qu'il s'efforait
d'tablir en France une nouvelle forme du christianisme? Je ne crois pas
que la sincrit de ce fanatique puisse tre suspecte dans sa croyance
aux dogmes prns par le Vicaire Savoyard; mais il se considrait comme
le seul pontife possible du culte no-chrtien qu'il rvait.

En politique, il affecte une orthodoxie troite et immuable; il
excommunie ceux qui s'cartent d'un millimtre de la ligne tnue, du
point unique o est, selon lui, la vrit. Veut-il tuer le pauvre
Cloots? Tu tais toujours, lui crie-t-il, au-dessus ou au-dessous de la
Montagne. Quelles ttes demande-t-il dans son discours du 8 thermidor?
Celles des misrables qui sont toujours en de ou au del de la
vrit. C'est l que son hypocrisie est surtout odieuse. Car il ne
cessa lui-mme de varier sur toutes les grandes questions de politique
purement gouvernementale. Ses contradictions furent aussi rapproches
que violentes. Son hostilit  l'ide rpublicaine avant le 10 aot est
trop connue pour qu'il soit ncessaire d'en donner des preuves: eh bien!
lui qui, jusqu'en 1792, ricanait au mot de rpublique, il s'indigne, en
1794, contre ceux qui n'ont pas toujours t rpublicains, et il ose
crire, dans son rapport sur l'Etre suprme: Les chefs des factions qui
partagrent les deux premires lgislatures, trop lches pour croire 
la Rpublique, trop corrompus pour la vouloir, ne cessrent de conspirer
pour effacer des coeurs des hommes les principes ternels que leur
propre politique les avait d'abord obligs  proclamer.

Pour lui, la question de la forme du gouvernement est secondaire, la
question religieuse est presque tout. La monarchie, se dit-il, fera
peut-tre l'oeuvre de _conversion_ nationale: soutenons la monarchie.
Celle-ci se drobe; essayons de la rpublique. La rpublique ne
convertit pas les mes: prparons un pontificat dictatorial.

      *       *       *       *       *

C'est donc dans les tendances mystiques qu'est l'me de l'loquence de
Robespierre. La lecture du _Contrat social_ l'a instruit: mais la
_Profession de foi du Vicaire savoyard_ est sa bible, la source
ordinaire de son inspiration oratoire. Prcisons donc, avant de citer
l'orateur lui-mme, la pense religieuse de son matre.

C'est  coup sr une pense chrtienne. A la philosophie des
encyclopdistes, Rousseau oppose l'Evangile tel que sa conscience
calviniste l'interprte;  la science, il oppose la tradition et
l'autorit; son homme primitif et idal n'tait pas seulement n
vertueux, il tait n chrtien, et la civilisation ne l'a pas seulement
rendu vicieux, elle l'a rendu aussi philosophe. Le ramener  lui-mme, 
la nature, ce sera le ramener au christianisme, non au christianisme
romain, mais au christianisme pur et original. Voici comment le Vicaire
savoyard opre ce retour  la nature, qui est la religion vanglique.

C'est d'abord une prtendue _table rase_, mais moins rase encore que
celle de Descartes. En ralit, Rousseau n'limine provisoirement de son
esprit que les opinions ou les prjugs qui gnent sa thorie. Tout de
suite, sur cette table rase, il aperoit et il adopte trois dogmes: 1
Je crois qu'une volont meut l'univers et anime la nature. 2 Si la
matire mue me montre une volont, la matire mue selon certaines lois
me montre une intelligence qui est Dieu. 3 L'homme est libre de ses
actions et, comme tel, anim d'une substance immatrielle.

[Illustration: M. M. J. ROBESPIERRE

_Dput du Dpt de Paris  la Convention Nationale en 1792_

_Rue du Thtre Franais No 4_]

Sur ces trois principes, Rousseau btit une thodice et une morale. Il
orne son Dieu des attributs classiques, tout en affectant d'carter
toute mtaphysique, et il reprend les formules mme des Pres de
l'glise. Il y a une providence (Robespierre saura le rappeler 
Guadet), mais, comme l'homme est libre, ce qu'il fait librement ne doit
pas tre imput  la providence. C'est sa faute s'il est mchant ou
malheureux. Quant aux injustices de cette vie, c'est que Dieu attend
l'achvement de notre oeuvre pour nous punir ou nous rcompenser. Notre
me immatrielle survivra au corps assez pour le maintien de l'ordre,
peut-tre mme toujours. Dans cette autre vie, la conscience sera la
plus efficace des sanctions. C'est alors que la volupt pure qui nat
du consentement de soi-mme, et le regret amer de s'tre avili
distingueront par des sentiments inpuisables le sort que chacun se sera
prpar. Et c'est ici que se place cette belle apologie de la
conscience: Conscience! conscience! instinct divin, etc.

Voil ce qu'il y a de nouveau et d'anti-chrtien dans Rousseau. Un pas
de plus et il semble qu'il dirait: Dieu, c'est la loi morale, Dieu est
dans la conscience, brisant ainsi, pour une formule suprieure, le vieux
moule religieux. Mais aussitt il retombe, selon le mot de Quinet, dans
la nuit du moyen ge. Aprs de vagues attaques contre les religions
positives, l'hrdit et l'ducation rabattent son audace d'un instant
et il s'crie en bon chrtien: Si la vie et la mort de Socrate sont
d'un sage, la vie et la mort de Jsus-Christ sont d'un Dieu. Faut-il
sortir du christianisme? Non: il faut respecter en silence ce qu'on ne
saurait ni rejeter, ni comprendre, et s'humilier devant le grand Etre
qui seul sait la vrit. Je suis n calviniste; dois-je rester
calviniste? demande le jeune homme au vicaire: Reprenez la religion de
vos pres, suivez-la dans la sincrit de votre coeur et ne la quittez
plus. Et si j'tais catholique? Eh bien, il faudrait rester catholique.
Moi qui vous parle, depuis que je suis diste, je me sens meilleur
prtre romain; je dis toujours la messe, je la dis mme avec plus de
plaisir et de soin. Le dernier mot du disme de Rousseau est celui de
l'athisme de Montaigne. L'auteur de l'_Emile_ et celui de l'_Apologie
de Raymond Sebond_, libres en thorie, prchent l'esclavage intellectuel
dans la pratique, et leur conclusion  tous deux est qu'il faut vivre et
mourir dans la religion natale.

Mais il y a autre chose dans Rousseau que cette thorie spculative. On
y trouve un projet de culte national, dont l'ide ne s'accorde gure
avec le conseil de rester chacun dans sa religion. Dj dans la
profession de foi du Vicaire, Rousseau, aprs avoir dclar que _la
forme du vtement du prtre_ tait chose secondaire, reconnaissait que
le culte extrieur doit tre uniforme pour le bon ordre et que c'tait
l une affaire de police. Dans le _Contrat social_, il est explicite:
Il y a, dit-il, une profession de foi purement civile dont il
appartient au souverain de fixer les articles, non pas prcisment comme
dogme de religion, mais comme sentiments de sociabilit, sans lesquels
il est impossible d'tre bon citoyen ni sujet fidle. Ces dogmes
indispensables sont, d'aprs Rousseau, l'existence de la divinit
puissante, intelligente, bienfaisante, prvoyante et pourvoyante; la vie
 venir, le bonheur des justes, le chtiment des mchants, et la
saintet du contrat social et des lois. Vous tes libres de ne pas y
croire; mais si vous n'y croyez pas, vous serez banni, non comme impie,
mais comme insociable. D'ailleurs la tolrance est  l'ordre du jour, la
tolrance est un de nos dogmes ngatifs. Telle est la religion civile de
Rousseau.

      *       *       *       *       *

Parmi tant d'ides contradictoires, la plupart des hommes de la
Rvolution choisirent, pour la conduite de leur vie, celles qui
s'cartaient le moins de la philosophie du sicle. Les Girondins
acceptaient un disme vague, mais cartaient par un sourire l'ide d'une
constante intervention providentielle dans les affaires humaines. Tous,
ou  peu prs, firent leur joie et leur force d'une morale fonde sur la
seule conscience, morale si loquemment rajeunie par Rousseau. J'estime
que les volontaires de l'an II, les hros du 10 aot, et, avant que
l'migration ft devenue dvote, plus d'un migr, moururent pour la
seule satisfaction de leur conscience, sans espoir ou crainte d'une
sanction ultrieure, et que l'influence de Rousseau ne fut pas trangre
 cet hrosme dsintress. Il y a plus: ce qu'on remarque de plus
noble dans la vie de Robespierre lui vient de cet veil de sa conscience
provoqu par la lecture de l'_Emile_, comme ce qu'il y a de plus beau
dans son loquence procde de ce pur sentiment moral, tout humain, tout
indpendant de la mtaphysique qui inspira le culte de l'Etre suprme.
Il est orateur, il s'lve au-dessus de lui-mme quand il rappelle qu'
la Constituante il n'aurait pu rsister au ddain s'il n'avait t
soutenu par sa conscience et quand,  l'heure tragique, il s'crie
noblement: Otez-moi ma conscience, et je suis le plus malheureux des
hommes!

C'est pour avoir proclam ce culte de la conscience que Rousseau fut
idoltr dans la Rvolution, et non pour ses efforts contradictoires en
vue de maintenir les antiques formules chrtiennes et en vue de crer
une religion civile. Robespierre se spara de ses contemporains et
n'entrana avec lui qu'un petit groupe d'hommes sincres, comme Couthon,
le jour o il voulut suivre le matre dans ses contradictions, raliser
l'idal du culte de l'Etre suprme et en mme temps vivre en bons termes
avec les diffrentes sectes du christianisme. On voit dj dans quelles
incohrences de conduite le fit tomber cette fidlit trop littrale 
laquelle le condamnaient d'ailleurs son ducation et son temprament.

N catholique, il resta catholique dans la mme mesure que Jean-Jacques
tait rest calviniste. Ecoutez-le: J'ai t, ds le collge, un assez
mauvais catholique, dit-il aux Jacobins le 21 novembre 1793, dans un
discours anti-hbertiste. Il se garde bien de dire: je ne suis pas
catholique. Mais il ne faut pas se le reprsenter pratiquant. La vrit
c'est que, dans son adolescence, il fut touch de l'esprit du sicle et
s'loigna des formules catholiques avec une gravit philosophique.
L'abb Proyart, sous-principal du collge Louis-le-Grand, a racont,
dans une page peu connue et qu'il faut citer, comment Robespierre, 
l'ge de quinze ou seize ans, se comportait dans les choses religieuses.

Aprs avoir esquiss le caractre sombre et farouche de ce _constant
adorateur de ses penses_, et dit que _l'tude tait son Dieu_, l'abb
crit, en 1795: De tous les exercices qui se pratiquent dans une maison
d'ducation, il n'en est point qui cotassent plus  Robespierre et qui
parussent le contrarier davantage que ceux qui avaient plus directement
la religion pour objet. Ses tantes, avec beaucoup de pit, n'avaient
pas russi  lui en inspirer le got dans l'enfance, il ne le prit pas
dans un ge plus avanc, au contraire. La prire, les instructions
religieuses, les offices divins, la frquentation du sacrement de
pnitence, tout cela lui tait odieux, et la manire dont il
s'acquittait de ces devoirs ne dcelait que trop d'opposition de son
coeur  leur gard. Oblig de comparatre  ces divers exercices, il y
portait l'attitude passive de l'automate. Il fallait qu'il et des
Heures  la main; il les avait, mais il n'en tournait pas les feuillets.
Ses camarades priaient, il ne remuait pas les lvres; ses camarades
chantaient, il restait muet, et, jusqu'au milieu des saints mystres et
au pied de l'autel charg de la Victime sainte, o la surveillance
contenait son extrieur, il tait ais de s'apercevoir que ses
affections et ses penses taient fort loignes du Dieu qui s'offrait 
ses adorations. Il dit aussi que Robespierre communiait souvent, par
hypocrisie, mais il ajoute que tous les lves de Louis-le-Grand
communiaient. Il ajoute aussi que, dans les derniers temps de ses
tudes, le jeune homme, s'mancipant, ne communiait plus.

C'est au sortir du collge, en 1778, qu'il eut cette entrevue avec
l'auteur de l'_Emile_, dont son imagination garda l'empreinte. En mme
temps, il entretenait les plus affectueuses relations avec son ancien
professeur, l'abb Audrein qui devait tre son collgue  la Convention,
et avec l'abb Proyart, alors retir  Saint-Denis. On voit que si, dans
sa jeunesse, il ne pratiquait plus, ses relations le rattachaient au
catholicisme, en mme temps qu'il s'prenait de Rousseau avec une ardeur
qu'une entrevue avec le grand homme tourna en dvotion [Note: Charlotte
Robespierre cite dans ses mmoires (Lapouneraye, _OEuvres de
Robespierre_, t. II, p. 475), une ddicace que son frre avait projet
d'adresser aux mnes de Rousseau: Je t'ai vu dans tes derniers jours,
disait Robespierre, et ce souvenir est pour moi la source d'une joie
orgueilleuse; j'ai contempl tes traits augustes, j'y ai vu l'empreinte
des noirs chagrins, auxquels t'avaient condamn les injustices des
hommes. Ds lors, j'ai compris toutes les peines d'une noble vie qui se
dvoue au culte de la vrit; elles ne m'ont pas effray. La confiance
d'avoir voulu le bien de ses semblables est le salaire de l'homme
vertueux; vient ensuite la reconnaissance des peuples, qui environne sa
mmoire des honneurs que lui ont donns ses contemporains. Comme toi, je
voudrais acheter ces biens au prix d'une vie laborieuse, au prix mme
d'un trpas prmatur.].

Mais je ne vois pas qu'avant 1792 sa politique religieuse ait diffr de
celle de la majorit des Constituants, et qu'il ait tch de prciser la
thologie du Vicaire. Toutefois, il n'est pas inadmissible que, sous
l'influence des rels dboires et des blessures d'amour-propre dont il
fut centriste, en 1789 et en 1790, son me, naturellement mystique, ait
cherch dans l'tude dvote du texte de Rousseau une consolation
religieuse. Il est possible qu'alors un vague disme et l'ide de
conscience n'aient pas suffi  ce triste coeur, hant des souvenirs de
toute sa premire enfance, et qu'il se soit senti chrtien en mditant
l'_Emile_. Les rsultats de ce travail latent parurent avec force aux
Jacobins, le 26 mars 1792, quand il rpondit  Guadet, qu'avait
impatient sa pieuse affirmation de la Providence. Mais l'tonnement des
contemporains montra combien la religiosit de Robespierre dpassait la
moyenne des opinions jacobines et rvolutionnaires. Il y eut un sourire,
que rprima la gravit dj terrible de l'orateur mystique.

On sentit bientt que toute la philosophie encyclopdiste, tout l'esprit
laque et libre de la Rvolution taient menacs par ce sombre
doctrinaire. En septembre 1792, il fallut mener toute une campagne pour
obtenir de la Commune qu'elle dbaptist la rue Sainte-Anne en rue
Helvtius. L'opinion se pronona franchement et ironiquement contre
Robespierre et le gouvernement s'engagea lui-mme dans le sens
encyclopdiste. Le _Moniteur_ du 8 octobre insra une lettre de
Grouvelle  Manuel qui tait une longue apologie d'Helvtius et
Grouvelle tait secrtaire du Conseil excutif provisoire. On vit alors
avec stupeur que Robespierre avait russi  gagner la majorit des
Jacobins  ses ides anti-philosophiques, et, le 5 dcembre, le buste
d'Helvtius, qui ornait le club, fut bris et foul aux pieds en mme
temps que celui de Mirabeau: Helvtius, s'tait cri Robespierre,
Helvtius tait un intrigant, un misrable bel esprit, un tre immoral,
un des cruels perscuteurs de ce bon J.-J. Rousseau, le plus digne de
nos hommages. Si Helvtius avait exist de nos jours, n'allez pas croire
qu'il et embrass la cause de la libert; il et augment la foule des
intrigants beaux-esprits qui dsolent aujourd'hui la patrie. Le
surlendemain, dit le journal du club, un membre, fch que la socit
ait bris le buste d'Helvtius, sans entendre sa dfense par la bouche
de ses amis, demande que l'on consacre un buste nouveau  la mmoire de
l'auteur de l'_Esprit_. Des murmures interrompent le dfenseur officieux
d'Helvtius, et la socit passe  l'ordre du jour....

Voil dans quel tat d'esprit Robespierre avait mis ses plus fidles
auditeurs, outrant mme la pense du matre: car Rousseau avait crit,
en 1758,  Deleyre que, si le livre d'Helvtius tait dangereux,
l'auteur tait un honnte homme, et ses actions valaient mieux que ses
crits. Mais il ne faudrait pas croire que l'opinion ft devenue hostile
aux philosophes avec les Jacobins. D'abord les Girondins protestrent,
et il y eut dans le journal de Prudhomme une amre critique de
l'iconoclaste, sous ce titre: _L'ombre d'Helvtius aux Jacobins_. Dj,
le 9 novembre 1792, la _Chronique de Paris_ avait insr un portrait
satirique de Robespierre, o l'ennemi du philosophisme tait montr
comme un prtre au milieu de ses dvotes, morceau piquant et mchant,
dont l'auteur tait, d'aprs Vilate, le pasteur protestant Rabaut Saint-
Etienne. On peut dire qu' l'origine de cette entreprise religieuse de
Robespierre, il y a contre lui un dchanement des lments les plus
actifs et les plus intelligents de l'opinion, au moins parisienne.

C'est donc, pour le dire en passant, une vue fausse que celle qui
prsente cet orateur comme uniquement occup de prvoir l'opinion pour
la suivre et la flatter. Au moins dans les choses religieuses, il eut, 
partir de 1792, un dessein trs arrt, une volont forte contre
l'entranement populaire, une fermet remarquable  se raidir contre
presque tout Paris, dont l'incrdulit philosophique s'amusait des
gamineries d'Hbert. Ses plus solides appuis dans cette lutte, sont les
femmes d'abord, et puis quelques bourgeois libraux de province que des
documents nous montrent, surtout dans les petites villes, moralement
prpars  la religion de Rousseau. Mais ce sont l pour Robespierre des
adhsions isoles ou compromettantes: quand on considre la masse
hostile ou indiffrente des rvolutionnaires parisiens, girondins,
hbertistes ou dantonistes, il apparat presque seul contre tous, et
c'est  force d'loquence qu'il change vritablement les mes, et groupe
autour de lui une glise.

      *       *       *       *       *

Il ne faut pas croire que tout son dessein clate au dbut mme de cette
campagne de prdication religieuse. Il prpare habilement et lentement
les esprits, et dconsidre d'abord ses adversaires aux yeux des
Jacobins, comme incapables de comprendre le srieux de la vie. Avec un
art infini, il sait rendre suspecte au peuple de Paris, jusqu' la gat
des Girondins et des Dantonistes. Ses discours sont plus d'une fois la
paraphrase de ce mot de Jean-Jacques: Le mchant se craint et se fuit;
il s'gaie en se jetant hors de lui-mme; il tourne autour de lui des
yeux inquiets, et cherche un objet qui l'amuse; sans la satire amre,
sans la raillerie insultante, il serait toujours triste, le ris moqueur
est son seul plaisir. Le mchant, pour Rousseau, c'tait Voltaire,
c'tait Diderot, avec leur gat paenne; pour Robespierre, c'est Louvet
avec sa raillerie insultante, c'est Fabre d'Eglantine avec sa lorgnette
de thtre ironiquement braque sur le Pontife. Car il voit ses ennemis,
ceux de sa religion,  travers les formules mmes du Vicaire. Plus il
avance dans l'excution de son dessein secret, plus il se rapproche de
la lettre mme de Rousseau, plus il s'en approprie les thmes oratoires.
Que de fois, il paraphrase  la tribune l'loquente et vraiment belle
tirade de l'auteur de l'_Emile_, sur la _surdit_ des matrialistes! Que
de fois il reprend les appels de Rousseau  Caton,  Brutus,  Jsus, en
les ajustant au ton de la tribune! Rousseau avait dit, dans une note de
l'_Emile_, que le fanatisme tait moins funeste  un Etat que
l'athisme, et laiss entendre qu'il n'y a pas de vice pire que
l'irrligion. Appliquant ces ides et ces formules, le 21 novembre 1793,
Robespierre dclare aux Jacobins,  propos des Hbertistes, qu'ils
doivent moins s'inquiter du fanatisme, du philosophisme. C'est l qu'il
prononce son mot fameux: L'athisme est aristocratique.

En mme temps, il suit le matre dans ses contradictions; et lui qui se
pique d'tablir un autre culte, il prend le catholicisme sous sa
protection, ne peut souffrir mme la vue d'un hrtique. C'est avec
fureur et dgot qu' la Convention (5 dcembre 1793) il nomme ce
Rabaut, _ce ministre protestant_..., ce monstre..., qui, le mme jour,
montait sur l'chafaud; et il dclare soudoys par l'tranger, tous les
ennemis du catholicisme. Le 22 frimaire an II, dans son terrible
discours contre Cloots aux Jacobins (il le fit rayer en attendant
mieux), son principal grief fut que l'orateur du genre humain avait
dcid l'vque Gobel  se dfroquer. Sa protection s'tend au clerg:
il s'oppose avec colre  toute mesure tendant  ne le plus payer et 
prparer la sparation de l'Eglise et de l'Etat; et le 26 frimaire an
II, il fait rejeter une proposition tendant  rayer des Jacobins tous
les prtres, en mme temps que tous les nobles. On se demande quels plus
grands services les intrts religieux pouvaient recevoir d'une
politique, en pleine Terreur. Quant  la religion civile, la motion d'en
consacrer par une loi le principal dogme, l'existence de Dieu, clata
dans la Convention ds le 17 avril 1793, au fort mme de la lutte entre
la Gironde et la Montagne. Mais Robespierre n'osa pas encore se mettre
en avant, et ce fut un obscur dput de Cayenne, Andr Pomme, qui tta
l'opinion. Son chec ajourna le dessein de l'Incorruptible au moment o
il croirait ses adversaires supprims ou dompts.

La chute de la Gironde ne le rassura pas: elle donna d'abord la
prpondrance au parti dantoniste, qui rpugnait par essence  toute
politique mystique, et pendant toute cette anne 1793, surtout  partir
de la mort du mlancolique Marat, le peuple de Paris laissa libre et
joyeuse carrire  ses instincts hrditaires d'irrligion frondeuse.
Chaumette, Cloots, Hbert entreprennent de dtruire le catholicisme par
l'insulte et la raillerie, et ils mnent dans les glises saccages une
carmagnole voltairienne. C'est l'poque du culte antichrtien de la
Raison dont l'histoire n'est pas encore faite, mais qui eut un caractre
prononc d'opposition  la politique religieuse qu'on avait vu poindre
dans les homlies jacobines de Robespierre. Celui-ci parut dpass et
dmod sans retour, le jour o, sur la proposition du dantoniste
Thuriot, la Convention se rendit en corps  la fte de la desse Raison,
 Notre-Dame, afin d'y chanter des hymnes inspires par l'esprit le plus
hostile  la profession de foi du Vicaire savoyard (20 brumaire, an II).

Toutefois si Robespierre avait contre lui Paris, il avait pour lui la
grande force morale et politique de ce temps-l, le seul instrument de
propapande organise et, en quelque sorte, officielle: le club des
Jacobins. Depuis l'chec de la motion prsente par Andr Pomme, il
n'avait pas cess un instant sa propagande religieuse, domptant les
esprits les plus voltairiens par la monotonie mme de sa prdication
infatigable, convertissant son auditoire quotidien avec une loquence
dont sa sincrit faisait la force et dont l'enthousiasme des femmes des
galeries achevait le succs. Ceux qui rsistrent furent purs, comme
Thuriot, ou destins  la guillotine, comme Hbert. Il n'y eut bientt
plus aux Jacobins que de fanatiques partisans de la doctrine du Vicaire.
La force de cette glise groupe autour de Robespierre et t
invincible, si l'opinion publique l'avait soutenue. Mais,  partir du
jour o les Jacobins, ferms et rduits, s'organisrent en secte
religieuse, s'ils purent dominer un instant Paris et la France par le
pouvoir matriel qui avait survcu  leur ancienne popularit, leur
autorit morale disparut peu  peu, et la Rvolution ne se reconnut plus
dans cette coterie violente et mystique: de l vient la dfaite de la
Socit-Mre au 9 thermidor.

Mais, aprs la fte de la Raison, le club robespierriste avait tent
toute une raction lgale contre les tendances antithologiques, et
appuy le coup hardi, merveilleux, par lequel Robespierre essaya de
mater violemment l'opinion. Nous l'avons vu: il russit  faire porter 
la tribune le premier article de son _credo_, non plus par un Andr
Pomme, mais par l'orateur mme, dont la gloire balanait la sienne, par
le disciple de Diderot, par Danton en personne (6 frimaire an II). Mais
les Dantonistes s'opposrent  cette concession de leur chef, et firent
chouer cette motion.

Danton ne la renouvela pas; il ne l'avait mise que du bout des lvres
et sous la pression de Robespierre. Celui-ci se tut et attendit encore:
il attendit la mort des Hbertistes, il attendit la mort des
Dantonistes. Alors seulement il osa. Danton prit le 16 germinal; le 17,
Couthon annona tout un programme gouvernemental et oratoire, dont
l'article essentiel devait tre un projet de fte dcadaire ddie 
l'Eternel. Cette fois, personne ne se permit de protester contre cette
tentative, pour faire de Dieu une personne politique, et pour imposer
des moeurs, comme dit justement M. Foucart, qui ajoute avec esprit: Le
plan de Robespierre, pour achever la moralisation de la France, tait
fait en trois points, comme celui d'un prdicateur: annonce de Dieu,
proclamation lgale de Dieu, fte lgale de Dieu. Couthon avait annonc
Dieu, avec succs et au milieu des applaudissements; un mois plus tard,
Robespierre en personne le proclama, dans la sance du 18 floral an II,
et en fit dcrter la reconnaissance et le culte.

Quant au rapport, qu'il lut dans cette occasion, au nom du Comit de
salut public, on peut dire qu'il avait pass sa vie entire  le
prparer: depuis un an, depuis la motion d'Andr Pomme, cette vaste
composition oratoire devait exister dans ses parties essentielles et
dans ses tirades les plus brillantes. Le plan seul en fut modifi 
mesure que les circonstances fortifiaient ou supprimaient les
adversaires du disme d'Etat; dans ce cadre large et mobile, Robespierre
glissait sans cesse de nouveaux dveloppements inspirs par les
pripties de sa lutte sourde contre l'irrligion. Le discours s'enflait
chaque jour: il tait norme quand l'orateur put enfin le produire  la
tribune, et la lecture en fut interminable, quoique l'attention de
l'auditoire ft soutenue par le caractre mme de l'orateur, que
l'chafaud avait rendu tout-puissant, par la curiosit d'apprendre enfin
quelle religion allait couronner le sicle de Voltaire, et, il faut
l'avouer, par la relle beaut de certains mouvements o le moraliste
avait mis tout son coeur.

Il dbute par dclarer que les victoires de la Rpublique donnent une
occasion pour faire le bonheur de la France, en appliquant certaines
vrits profondes qui dlivreront les hommes d'un tat violent et
injuste. Ces vrits, c'est que l'art de gouverner a t, jusqu' nos
jours, l'art de tromper et de corrompre les hommes; il ne doit tre que
celui de les clairer et de les rendre meilleurs. Et, aprs avoir pos
cette maxime banale et plausible, Robespierre s'avance par un chemin
tortueux vers son vritable dessein. Ce sont d'abord des anathmes
lancs  la monarchie, cette cole de vice. Puis vient cette remarque,
que les factieux rcemment vaincus taient tous vicieux. Ainsi La
Fayette, Brissot, Danton, corrompaient le peuple  l'envi, et mettaient
une sorte de pit  perdre les mes. Ils avaient usurp une espce de
sacerdoce politique, s'crie l'orateur, en prtant aux autres ses
propres arrire-penses et ses formules. Ils avaient rig l'immoralit
non-seulement en systme, mais en religion. Que voulaient-ils, ceux
qui, au sein des conspirations dont nous tions environns, au milieu
des embarras d'une telle guerre, au moment o les torches de la discorde
civile fumaient encore, attaqurent tout  coup les cultes par la
violence pour s'riger eux-mmes en aptres fougueux du nant et en
missionnaires fanatiques de l'athisme?

L'athisme! Et  ce mot, par lequel Robespierre dsigne au fond toute la
philosophie des encyclopdistes, son imagination s'meut et tourne avec
chaleur un de ces morceaux dignes de Jean-Jacques par lesquels il
rivalise avec l'loquence de la chaire: Vous qui regrettez un ami
vertueux, vous aimez  penser que la plus belle partie de lui-mme a
chapp au trpas! Vous qui pleurez sur le cercueil d'un fils ou d'une
pouse, tes-vous consols par celui qui vous dit qu'il ne reste plus
d'eux qu'une vile poussire? Malheureux qui expirez sous les coups d'un
assassin, votre dernier soupir est un appel  la justice ternelle!
L'innocence sur l'chafaud fait plir le tyran sur son char de triomphe;
aurait-elle cet ascendant si le tombeau galait l'oppresseur et
l'opprim! Malheureux sophiste! de quel droit viens-tu arracher 
l'innocence le sceptre de la raison pour le remettre entre les mains du
crime, attrister la vertu, dgrader l'humanit?

Ce n'est pas comme philosophe, dit-il, qu'il attaque ainsi l'athisme,
c'est comme politique. Aux yeux du lgislateur, tout ce qui est utile
au monde et bon dans la pratique est la vrit. L'ide de l'Etre suprme
et de l'immortalit de l'me est un rappel continuel  la justice: elle
est donc sociale et rpublicaine. Le disme fut la religion de Socrate
et celle de Lonidas, et il y a loin de Socrate  Chaumette et de
Lonidas au _Pre Duchesne_. L-dessus, Robespierre s'engage dans un
loge pompeux de Gaton et de Brutus dont l'hrosme s'inspira, dit-il,
de la doctrine de Znon et non du matrialisme d'picure. Personne n'osa
interrompre l'orateur pour lui faire remarquer que justement les
stociens ne croyaient ni  un Dieu personnel, ni  l'immortalit de
l'me, et que Marc-Aurle n'et pas sacrifi  l'Etre suprme de
Rousseau. Mais, depuis longtemps, on ne faisait plus d'objections 
Robespierre: on coutait en silence, avec curiosit, stupeur ou
hypocrisie.

Il continuait son homlie en montrant que tous les conspirateurs avaient
t des athes. Nous avons entendu, qui croit  cet excs d'impudeur?
nous avons entendu dans une socit populaire, le tratre Guadet
dnoncer un citoyen pour avoir prononc le nom de Providence! Nous avons
entendu, quelque temps aprs, Hbert en accuser un autre pour avoir
crit contre l'athisme. N'est-ce pas Vergniaud et Gensonn qui, en
votre prsence mme,  votre tribune, prorrent avec chaleur pour
bannir du prambule de la Constitution le nom de l'Etre suprme que vous
y avez plac? Danton, qui souriait de piti aux mots de vertu, de
gloire, de postrit (lisez: _Danton qui n'apprciait pas mon
loquence_), Danton, dont le systme tait d'avilir ce qui peut lever
l'me; Danton, qui tait froid et muet dans les plus grands dangers de
la libert, parla aprs eux avec beaucoup de vhmence en faveur de la
mme opinion. D'o vient ce singulier accord?... Ils sentaient que, pour
dtruire la libert, il fallait favoriser par tous les moyens tout ce
qui tend  justifier l'gosme,  desscher le coeur, etc.

Aprs avoir lou Rousseau du ton dont Lucrce exalte picure,
Robespierre se tournait vers les prtres, et, d'un air  la fois irrit
et rassurant, il opposait  leur culte corrompu le culte pur des vrais
distes, dont il faisait un loge vraiment mu et loquent. Ce culte
doit tre national, et il le sera si toute l'ducation publique est
dirige vers un mme but religieux et surtout si des ftes populaires et
officielles glorifient la divinit. L'orateur compte sur les femmes pour
dfendre et maintenir son oeuvre: O femmes franaises, chrissez la
libert...; servez-vous de votre empire pour tendre celui de la vertu
rpublicaine! O femmes franaises, vous tes dignes de l'amour et du
respect de la terre!

Mais sera-t-on libre d'tre philosophe  la manire de Diderot? La
rponse est vague et terrible: Malheur  celui qui cherche  teindre
le sublime enthousiasme!... La nouvelle religion nationale ne laissera
aux hommes que la libert du bien. Et l'orateur termine par ce conseil
hardi qui caractrise nettement toute sa politique religieuse et morale:
Commandez  la victoire, mais replongez surtout le vice dans le nant.
Les ennemis de la Rpublique ce sont des hommes corrompus. En
consquence, la Convention reconnut, par un dcret, l'existence de
l'Etre suprme et de l'immortalit de l'me, et elle organisa des ftes
religieuses.

Si Robespierre avait lou Rousseau, il n'avait pas affect de parler
toujours au nom de Rousseau et il avait paru prtendre  quelque
originalit religieuse, de mme qu'il avait laiss dans l'ombre les
consquences les plus illibrales de la proclamation du disme comme
religion d'tat. Ses acolytes sont plus explicites: le 27 floral, une
dputation des Jacobins vint constater  la barre la conformit du
dcret avec le texte mme du dernier chapitre du _Contrat social_, et
cette constatation fut un suprme loge. En mme temps, l'orateur de la
dputation justifia la Terreur robespierriste par le simple nonc des
principes moraux, religieux et politiques de Jean-Jacques. On nous
reproche, dit-il, comme une sorte de suicide, d'avoir extermin Hbert
et Danton: mais ils n'taient pas vertueux; ils ne furent jamais
Jacobins. Quel signe distingue donc les vrais Jacobins? Les vrais
Jacobins sont ceux en qui les vertus prives offrent une garantie sre
des vertus politiques. Les vrais Jacobins sont ceux qui professent
hautement les articles qu'on ne doit pas regarder comme dogmes de
religion, mais comme sentiments de sociabilit, sans lesquels, dit Jean-
Jacques, il est impossible d'tre un bon citoyen, l'existence de la
Divinit, la vie  venir, la saintet du contrat social et des lois. Sur
ces bases immuables de la morale publique, doit s'asseoir notre
Rpublique une, indivisible et imprissable. Rallions-nous tous autour
de ces principes sacrs.

Est-ce l un _Credo_ obligatoire? Nous ne pouvons obliger personne 
croire  ces principes, rpond l'orateur jacobin. Et que ferez-vous, si
quelques-uns n'y croient pas? Les conspirateurs seuls peuvent chercher
un asile dans l'anantissement total de leur tre. Or, les
conspirateurs sont punis de mort. Donc, si les athes ne sont pas
punissables comme athes, ils doivent tre guillotins comme
conspirateurs.

S'il y avait dans la Convention des philosophes ou des indiffrents qui
crurent, comme dira plus tard Cambon, avoir adopt un dcret sans but et
sans objet et donn au mysticisme de Robespierre une satisfaction
innocente, on voit qu'ils furent bien vite dtromps: la dmarche des
Jacobins leur montra qu'ils avaient, sans le vouloir, fond une religion
et institu un pontife. Dj Couthon, au moment o Robespierre
descendait de la tribune, s'tait cri que la Providence avait t
offense, qu'il n'y avait pas une minute  perdre pour l'apaiser par un
affichage  profusion, afin qu'on pt _lire sur les murs et les gurites
qu'elle tait la vritable profession de foi du peuple franais_. Le 23
floral, la Commune, pure dans un sens robespierriste, reconnut, elle
aussi, l'Etre suprme. Le mme jour, le Comit de salut public organisa
le pontificat, arrtant que le discours de Robespierre serait lu pendant
un mois dans les temples. Cependant, en province, comme  Paris, des
agents du nouveau culte s'emparaient des ci-devant glises; quelques-
uns, dit Cambon (dans son discours du 18 septembre 1794), gravrent en
lettres d'or sur les portes de ces temples les paroles de leur matre.
Ils provoqurent mme un ptitionnement pour que le culte de l'Etre
suprme ft salari.

A une religion naissante il faut un miracle. Robespierre obtint un
miracle dont sa personne fut mme l'objet. Le nouveau Dieu le prserva
merveilleusement du couteau de Ccile Renault. Mais, il fit en mme
temps un second miracle dont son pontife se ft volontiers pass: il
sauva les jours de Collot d'Herbois, assassin par Ladmiral. Les
robespierristes clbrrent surtout le premier de ces incidents; les
futurs thermidoriens mirent toute leur malice  faire mousser le second,
comme Barre faisait mousser les victoires. Ce fut un assaut fort
comique d'ironiques dolances. Mais les robespierristes purent donner un
clat officiel  leurs actions de grces. Le 6 prairial, les membres du
tribunal du premier arrondissement vinrent remercier l'Etre suprme  la
barre et se rjouir de ce que leur me tait immortelle; plusieurs
sections dclarrent que Dieu avait dtourn le bras des meurtriers pour
reconnatre le dcret du 18 floral. Le 7, les Jacobins et d'autres
sections vinrent adorer la Providence pour ce miracle robespierriste. Le
vrai Paris, qui avait dsert ce club pur, ces sections pures,
regardait et laissait faire avec une curiosit narquoise.

Enfin, le 20 prairial an II (8 juin 1794), eut lieu la clbre fte, si
souvent raconte, o il y eut, quoi qu'on en ait dit, plus de fleurs que
d'enthousiasme. On a lu Michelet, et on sait quel rle joua Robespierre
dans cette crmonie qu'il prsidait. Ses deux discours furent de
brillantes paraphrases de Rousseau. Il loua l'Etre suprme en disant:
Tout ce qui est bon est son ouvrage ou c'est lui-mme. Le mal
appartient  l'homme... Et il ajouta: L'Auteur de la nature avait li
tous les mortels par une chane immense d'amour et de flicit:
prissent les tyrans qui ont os la briser! Prissent aussi les ennemis
de la religion et de Robespierre! Demain nous relverons l'chafaud. Le
second discours se terminait par une prire mystique et ardente,
inspire par une vidente sincrit: car la bonne foi de Robespierre ne
fut pas douteuse dans ces manifestations mystiques; et c'est elle qui
donne de la grandeur  son orgueil, de l'loquence  son fanatisme. Si
le sicle avait pu tre converti, il l'aurait t par cet aptre; mais
dans l'aptre il ne vit que le prtre, et il se dtourna avec rpugnance
et raillerie.

Cependant la nouvelle religion s'affirmait, sinon dans les esprits, du
moins dans les actes officiels. Le 11 messidor an II, la Commission
d'instruction publique interdisait formellement aux thtres de
reprsenter la fte de l'Etre suprme, et l'arrt qu'elle prit  ce
sujet ft approuv par le Comit de salut public le 13 messidor. [1] La
profession de foi du Vicaire savoyard tait donc devenue la loi de
l'tat, quand la rvolution du 9 thermidor la ruina en mme temps que
son fondateur.

[Note: J. Guillaume, _Procs-verbaux du Comit d'instruction publique de
la Convention nationale_, t. IV, p. 714.]

Mais dira-t-on avec Edgar Quinet qu'il fut timide, cet homme qui lutta
presque seul contre l'esprit encyclopdiste ou schement diste de ses
contemporains? Dira-t-on que l'audace novatrice manqua au crateur de la
fte et du culte de l'Etre suprme? Il choua uniquement parce que la
France de 1794, j'entends la France instruite, n'tait plus chrtienne:
son ducation la rattachait  la philosophie du sicle, ses habitudes
hrditaires la retenaient dans les formes catholiques, qu'elle savait
mortes, mais auxquelles elle jugeait inutile de substituer une autre
formule thologique. Il y a l, ce semble, l'explication de l'chec
religieux de Robespierre, et du succs de la politique concordataire de
Bonaparte. Si Robespierre et vcu, l'indiffrence gnrale l'aurait
forc  se rallier au catholicisme, au catholicisme romain, mais servi
par de bons prtres comme ceux dont il faisait ses amis personnels,
Torn, Audrein, dom Gerle et d'autres. Comme l'tude de son
dveloppement intrieur nous l'a fait prvoir, la pense du pontife de
l'Etre suprme, aurait sans doute t ramene  la religion natale par
le mme circuit qu'avait suivi la pense de Montaigne et celle de
Rousseau.




_III.--LES PRINCIPAUX DISCOURS DE ROBESPIERRE A LA CONVENTION_


Tels furent les lments essentiels de l'inspiration de Robespierre.
Faut-il le suivre dans toute sa carrire, depuis la fin de la
Constituante jusqu'au 9 thermidor? Dans cet espace de moins de trois
annes, cet orateur infatigable fut sans cesse sur la brche, et
pronona des centaines de discours. Bornons-nous  mettre en lumire les
harangues qu'il composa dans les circonstances capitales de sa vie, dans
sa querelle avec les Girondins sur la guerre, dans sa rivalit avec
Danton, dans ses tentatives de dictature religieuse, enfin dans la crise
finale, en thermidor.

      *       *       *       *       *

Quand Robespierre revint  Paris,  la fin de l'anne 1791, il eut une
surprise dsagrable pour son esprit lent: pendant son absence, une
saute de vent avait boulevers l'atmosphre politique, et l'opinion,
oubliant la mtaphysique constitutionnelle qui avait occup les derniers
jours de la Constituante, discutait avec fivre sur la guerre. On le
sait: la Cour et les Feuillants la voulaient courte, restreinte aux
petits princes allemands, avec l'arrire-pense de lever ainsi une arme
contre la Rvolution; les Girondins la voulaient gnrale, europenne,
indfinie, esprant que cette force aveugle, une fois dchane,
porterait dans le monde les principes de 1789, et ruinerait les
rsistances et les intrigues de Louis XVI. Avec sa nature hsitante,
Robespierre ne sut d'abord o se tourner. Un instant, par contagion, il
fut presque belliqueux et, aux Jacobins, le 28 novembre 1791, menaa
Lopold du cercle de Popilius. Mais bientt la rflexion rveilla en
lui trois sentiments fort divers: une mfiance envers la cour, dont la
politique belliqueuse ferait le jeu; une horreur de moraliste pour la
guerre, horreur sincre et presque physique; enfin une crainte jalouse
de se voir dpossd par Brissot de la premire place. Il crut qu'en
tant l'homme de la paix, il se rservait intact et fort pour le jour de
la dfaite, qui lui semblait probable et prochain. Certes, ses calculs
ou ses pressentiments le tromperont; et les victoires franaises, en le
rendant inutile, contribueront  sa chute finale. Mais comment cet
esprit troit, timor, formaliste, aurait-il pu s'imaginer, en dcembre
1791, que les armes informes de la Rvolution l'emporteraient sur
l'exprience et la discipline des soldats de l'Europe?

Pourtant, les ides guerrires taient dj si fortes qu'il ne put les
attaquer qu'en biaisant. Sa premire rponse  Brissot (Jacobins, 18
dcembre 1791) se rsume dans cette phrase d'exorde: Je veux aussi la
guerre, mais comme l'intrt de la nation la demande; domptons nos
ennemis intrieurs, et ensuite marchons contre nos ennemis trangers.
Le 2 janvier 1792, il refait son discours, commence  se poser en
prdicateur de la Rvolution, rptant ses homlies pour ceux qui n'ont
pu les entendre ou qui les ont mal coutes. Mais, cette fois que
l'opinion est prpare, il retire ses premires concessions  l'esprit
belliqueux, contre lequel clate franchement toute sa haine d'homme
d'tude et de parlementaire: La guerre, dit-il, est bonne pour les
officiers militaires, pour les ambitieux, pour les agioteurs qui
spculent sur ces sortes d'vnements; elle est bonne pour les
ministres, dont elle couvre les oprations d'un voile sacr... Cette
ide, parfois dguise, est au fond de tout ce discours, o Robespierre
attaque, avec un art infini, les passions les plus populaires et les
plus franaises, les prjugs les plus gnreux de la Rvolution. Lui
qu'on reprsente ddaigneux de l'exprience, pris de la thorie pure,
il se moque ce jour-l de ceux qui rglent le destin des empires par
des figures de rhtorique. Il est fcheux, dit-il, que la vrit et le
bon sens dmentent ces magnifiques prdictions; il est dans la nature
des choses que la marche de la raison soit lentement progressive. Sur
les illusions de la propagande arme, il jette goutte  goutte l'eau
froide de son ironie: La plus extravagante ide qui puisse natre dans
la tte d'un politique est de croire qu'il suffise  un peuple d'entrer
 main arme chez un peuple tranger, pour lui faire adopter ses lois et
sa constitution. Personne n'aime les missionnaires arms; et le premier
conseil que donnent la nature et la prudence, c'est de les repousser
comme des ennemis. Ses sarcasmes n'pargnent mme pas les principes de
1789, o Brissot voit un talisman: La dclaration des droits n'est
point la lumire du soleil qui claire au mme instant tous les hommes;
ce n'est point la foudre qui frappe en mme temps tous les trnes. Il
est plus facile de l'crire sur le papier ou de le graver sur l'airain
que de rtablir dans le coeur des hommes ses sacrs caractres effacs
par l'ignorance, par les passions et par le despotisme. Et, d'un ton
presque voltairien, il raille Cloots, qui a cru voir descendre du ciel
l'ange de la libert pour se mettre  la tte de nos lgions, et
exterminer, par leurs bras, tous les tyrans de l'univers.

Quels ennemis poursuivra cette guerre? les migrs? Mais traiter comme
une puissance rivale des criminels qu'il suffit de fltrir, djuger, de
punir par contumace; nommer pour les combattre des marchaux de France
extraordinaires contre les lois, affecter d'taler aux yeux de l'univers
La Fayette tout entier, qu'est-ce autre chose que leur donner une
illustration, une importance qu'ils dsirent, et qui convient aux
ennemis du dedans qui les favorisent?... Mais que dis-je? en avons-nous,
des ennemis du dedans? Non, vous n'en connaissez pas; vous ne connaissez
que Coblentz. N'avez-vous pas dit que le sige du mal est  Coblentz? Il
n'est donc pas  Paris? Il n'y a donc aucune relation entre Coblentz et
un autre lieu qui n'est pas loin de nous? Quoi! vous osez dire que ce
qui a fait rtrograder la Rvolution, c'est la peur qu'inspirent  la
nation les aristocrates fugitifs qu'elle a toujours mpriss; et vous
attendez de cette nation des prodiges de tous les genres! Apprenez donc
qu'au jugement de tous les Franais clairs, le vritable Coblentz est
en France; que celui de l'vque de Trves n'est que l'un des ressorts
d'une conspiration profonde trame contre la libert, dont le foyer,
dont le centre, dont les chefs sont au milieu de nous. Si vous ignorez
tout cela, vous tes trangers  tout ce qui se passe dans ce pays-ci.
Si vous le savez, pourquoi le niez-vous? Pourquoi dtourner l'attention
publique de nos ennemis les plus redoutables, pour la fixer sur d'autres
objets, pour nous conduire dans le pige o ils nous attendent?

Il tait difficile de serrer Brissot de plus prs, de lui mieux couper
la retraite, de le harceler de coups plus forts et plus rapides. Il n'y
a rien l de nuageux, de mystique; c'est une dialectique serre, et,
tranchons le mot, admirable.

Mais il ne suffit pas  Robespierre d'avoir raison et de rduire ses
adversaires au silence: il veut replacer au premier plan, en pleine
lumire, sa personnalit dont une longue absence a pu effacer les
traits. Dans son exorde, il montre avec habilet le beau ct du rle
impopulaire que sa sagesse lui impose: De deux opinions, dit-il, qui
ont t balances dans cette assemble, l'une a pour elle toutes les
ides qui flattent l'imagination, toutes les esprances brillantes qui
animent l'enthousiasme, et mme un sentiment gnreux, soutenu de tous
les moyens que le gouvernement le plus actif et le plus puissant peut
employer pour influer sur l'opinion; l'autre n'est appuye que sur la
froide raison et sur la triste vrit. Pour plaire, il faut dfendre la
premire; pour tre utile, il faut soutenir la seconde avec la certitude
de dplaire  tous ceux qui ont le pouvoir de nuire: c'est pour celle-ci
que je me dclare. Dans sa proraison, il emploie, pour se louer, un
procd auquel il reviendra sans mesure jusqu' la fin de sa carrire:
il se suppose attaqu, menac, et il se plaint et se dfend. Mais, cette
fois, il le fait avec autant de tact que de verve. Apprenez que je ne
suis point le dfenseur du peuple; jamais je n'ai prtendu  ce titre
fastueux; je suis du peuple, je n'ai jamais t que cela; je mprise
quiconque a la prtention d'tre quelque chose de plus. S'il faut dire
plus, j'avouerai que je n'ai jamais compris pourquoi on donnait des noms
pompeux  la fidlit constante de ceux qui n'ont point trahi sa cause:
serait-ce un moyen de mnager une excuse  ceux qui l'abandonnent, en
prsentant la conduite contraire comme un effort d'hrosme et de vertu?
Non, ce n'est rien de tout cela; ce n'est que le rsultat naturel du
caractre de tout homme qui n'est point dgrad. L'amour de la justice,
de l'humanit, de la libert est une passion comme une autre: quand elle
est dominante, on lui sacrifie tout; quand on a ouvert son me  des
passions d'une autre espce, comme  la soif de l'or et des honneurs, on
leur immole tout, et la gloire, et la justice, et l'humanit, et le
peuple et la patrie. Voil le secret du coeur humain; voil toute la
diffrence qui existe entre le crime et la probit, entre les tyrans et
les bienfaiteurs de leur pays.

En terminant, Robespierre, sr de son auditoire, annona une troisime
harangue sur le mme sujet; et, en effet, le 11 janvier 1792, il
dveloppa encore les mmes arguments, avec plus d'abondance et non sans
quelque rhtorique. Cette fois, il s'attacha surtout  dmontrer que
pour une guerre rvolutionnaire, il n'y a ni soldats, ni gnraux: O
est-il, le gnral qui, imperturbable dfenseur des droits du peuple,
ternel ennemi des tyrans, ne respira jamais l'air empoisonn des cours,
dont la vertu austre est atteste par la disgrce de la cour; ce
gnral, dont les mains pures du sang innocent et des dons honteux du
despotisme sont dignes de porter devant nous l'tendard sacr de la
libert? O est-il ce nouveau Caton, ce troisime Brutus, ce hros
encore inconnu? Qu'il se reconnaisse  ces traits, qu'il vienne;
mettons-le  notre tte.... O est-il! O sont-ils ces hros qui, au 14
juillet, trompant l'espoir des tyrans, dposrent leurs armes aux pieds
de la patrie alarme? Soldats de Chteau-Vieux, approchez, venez guider
nos efforts victorieux.... O tes-vous? Hlas! on arracherait plutt sa
proie  la mort, qu'au dsespoir ses victimes! Citoyens qui, les
premiers, signaltes votre courage devant les murs de la Bastille,
venez; la patrie, la libert vous appellent aux premiers rangs. Hlas!
on ne vous trouve nulle part.... Quoiqu'il prolonge  l'excs ces
apostrophes, il en tire parfois d'heureux effets: Venez au moins,
gardes nationales, qui vous tes spcialement dvoues  la dfense de
nos frontires, dans cette guerre dont une cour perfide nous menace;
venez. Quoi! vous n'tes point encore arms? Quoi! depuis deux ans vous
demandez des armes, et vous n'en avez pas?... Eh bien! s'il en est
ainsi, pourquoi les Jacobins ne marchaient-ils pas eux-mmes  Lopold,
comme le veut Louvet? Mais quoi! voil tous les orateurs de guerre qui
m'arrtent; voil M. Brissot qui me dit qu'il faut que _M. le comte de
Narbonne_ conduise toute cette affaire: qu'il faut marcher sous les
ordres de _M. le marquis de La Fayette_; que c'est au pouvoir excutif
qu'il appartient de mener la nation  la victoire et  la libert. Ah!
Francais, ce seul mot a rompu tout le charme: il anantit tous mes
projets. Adieu la libert des peuples. Si tous les sceptres des princes
d'Allemagne sont briss, ce ne sera pas par de telles mains. Si
l'opinion resta belliqueuse, si on ne suivit point les conseils de
Robespierre, la rputation oratoire de l'austre moraliste fut accrue
par ce discours. C'est, disait Frron, dans son _Orateur du peuple_, un
chef-d'oeuvre d'loquence qui doit rester dans toutes les familles.

Ce fut ds lors entre Robespierre et la Gironde une lutte oratoire de
tous les jours, dont on ne peut retenir ici que quelques traits. A
l'loquent loge de Condorcet et des Encyclopdistes que lui infligea
Brissot, le 25 avril 1792, Robespierre rpondit trois jours aprs, par
une apologie personnelle qu'il faut citer:

Vous demandez, dit-il, ce que j'ai fait. Oh! une grande chose sans
doute: j'ai donn Brissot et Condorcet  la France. J'ai dit un jour 
l'Assemble constituante que, pour imprimer  son ouvrage un auguste
caractre, elle devait donner au peuple un grand exemple de
dsintressement et de magnanimit; que les vertus des lgislateurs
devaient tre la premire leon des citoyens, et je lui ai propos de
dcrter qu'aucun de ses membres ne pourrait tre rlu  la seconde
lgislature, cette proposition fut accueillie avec enthousiasme. Sans
cela, peut-tre beaucoup d'entre eux seraient rests dans la carrire;
et qui peut rpondre que le choix du peuple de Paris ne m'et pas moi-
mme appel  la place qu'occupent aujourd'hui Brissot et Condorcet?
Cette action ne peut tre compte pour rien par M. Brissot, qui, dans le
pangyrique de son ami, rappelant ses liaisons avec d'Alembert et sa
gloire acadmique, nous a reproch la tmrit avec laquelle nous
jugions des hommes qu'il a appels _nos matres en patriotisme et en
libert_. J'aurais cru, moi, que dans cet art nous n'avions d'autres
matres que la nature.

Je pourrais observer que la Rvolution a rapetiss bien des grands
hommes de l'ancien rgime; que si les acadmiciens et les gomtres que
M. Brissot nous propose pour modles ont combattu et ridiculis les
prtres, ils n'en ont pas moins courtis les grands et ador les rois,
dont ils ont tir un assez bon parti; et qui ne sait avec quel
acharnement ils ont perscut la vertu et le gnie de la libert dans la
personne de ce Jean-Jacques dont j'aperois ici l'image sacre, de ce
vrai philosophe qui seul,  mon avis, entre tous les hommes clbres de
ce temps-l, mrita des honneurs publics prostitus depuis par
l'intrigue  des charlatans politiques et  de misrables hros? Quoi
qu'il en soit, il n'est pas moins vrai que, dans le systme de M.
Brissot, il doit paratre tonnant que celui de mes services que je
viens de rappeler ne m'ait pas mrit quelque indulgence de la part de
mes adversaires.

      *       *       *       *       *

On a vu plus haut que la rvolution du 10 aot 1792, s'tant faite sans
Robespierre, l'avait amoindri au profit de Danton et de la Gironde
_extra parlementaire_, agissante et franchement rpublicaine. A la
Convention, il se sentait isol, suspect, menac. Il risquait de tomber
au rang de faiseur de placards, si Barbaroux et Louvet ne lui avaient
ouvert la tribune pour une longue srie d'apologies personnelles aussi
irrfutables que peu convaincantes. Cet accus, auquel les tourdis de
la Gironde ne reprochaient aucun acte prcis, eut beau jeu pour tre
modeste, pour prparer habilement l'opinion en sa faveur et se donner un
prestige de victime calomnie.

Ce n'tait pas assez: il voulut reprendre  Danton cette premire place,
 l'avant-garde de la dmocratie, que lui avait donne son nergie au 10
aot. L'avocat qui s'tait cach pendant l'attaque du chteau eut tout 
coup une grande hardiesse en face du roi vaincu et captif. Son discours
du 3 dcembre 1792 exprima cette ide violente qu'il fallait tuer Louis
XVI et non le juger. Robespierre se donna ce jour-l un style concis,
hach, abrupt. Il sut tre terrible et clair: Il n'y a point ici, dit-
il, de procs  faire. Louis n'est point un accus; vous n'tes pas des
juges; vous ne pouvez tre que des hommes d'Etat et les reprsentants de
la nation. Vous n'avez point une sentence  rendre pour ou contre un
homme, mais une mesure de salut public  prendre, un acte de providence
nationale  exercer... Louis fut roi, et la rpublique est fonde; la
question fameuse qui vous occupe est dcide par ces seuls mots. Louis a
t dtrn par ses crimes; Louis dnonait le peuple franais comme
rebelle; il a appel, pour le chtier, les armes des tyrans, ses
confrres; la victoire et le peuple ont dcid que lui seul tait
rebelle: Louis ne peut donc tre jug; il est dj jug. Il est
condamn, ou la Rpublique n'est point absoute. Proposer de faire le
procs  Louis XVI, de quelque manire que ce puisse tre, c'est
rtrograder vers le despotisme royal et constitutionnel; c'est une ide
contre-rvolutionnaire, car c'est mettre la rvolution elle-mme en
litige. En effet, si Louis peut tre encore l'objet d'un procs, Louis
peut tre absous; il peut tre innocent, que dis-je? Il est prsum
l'tre jusqu' ce qu'il soit jug. Mais si Louis est absous, si Louis
peut tre prsum innocent, que devient la Rvolution? Si Louis est
innocent, tous les dfenseurs de la Libert deviennent des
calomniateurs. Et il demanda que, sans dbats, on guillotint l'accus.

C'est ainsi qu'il dpassait les hommes du 10 aot par une violence qui,
dans le fond, devait rpugner  son caractre de lgiste. Mais il en
voulait plus  la Gironde qu'au roi et, quand la proposition d'appel au
peuple eut compromis le parti Brissot-Guadet, il ne cessa de le
poursuivre de ses dnonciations, rendant impossible l'union des
patriotes rve par Danton et Condorcet, et dans laquelle son influence
et sa personne auraient t clipses.

On sait que le projet de Constitution prsent par Condorcet tait trs
dmocratique. Robespierre craignit que cela ne rendt les Girondins
populaires. Aussi peut-on dire que c'est par une sorte de surenchre 
la politique des Girondins que, dans son discours du 24 avril 1793, sur
la proprit, il exprime  la Convention des ides que nous appellerions
aujourd'hui socialistes:

... Demandez, dit-il,  ce marchand de chair humaine, ce que c'est que
la proprit; il vous dira, en vous montrant cette longue bire qu'on
appelle un navire, o il a encaiss et serr des hommes qui paraissent
vivants: Voil mes proprits, je les ai achetes tant par tte.
Interrogez ce gentilhomme qui a des terres et des vassaux, ou qui croit
l'univers boulevers depuis qu'il n'en a plus: il vous donnera de la
proprit des ides  peu prs semblables.

Interrogez les augustes membres de la dynastie captienne: ils vous
diront que la plus sacre de toutes les proprits est, sans contredit,
le droit hrditaire, dont ils ont joui de toute antiquit, d'opprimer,
d'avilir et de s'assurer lgalement et monarchiquement les 25 millions
d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur bon
plaisir.

Aux yeux de tous ces gens-l, la proprit ne porte sur aucun principe
de morale. Pourquoi notre dclaration des droits semblerait-elle
prsenter la mme erreur en dfinissant la libert le premier des biens
de l'homme, le plus sacr des droits qu'il tient de la nature? Nous
avons dit avec raison qu'elle avait pour bornes les droits d'autrui;
pourquoi n'avez-vous pas appliqu ce principe  la proprit, qui est
une institution sociale, comme si les lois ternelles de la nature
taient moins inviolables que les conventions des hommes? Vous avez
multipli les articles pour assurer la plus grande libert  l'exercice
de la proprit, et vous n'avez pas dit un seul mot pour en dterminer
la nature et la lgitimit, de manire que votre dclaration parat
faite non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs,
pour les agioteurs et pour les tyrans. Je vous propose de rformer ces
vices en consacrant les vrits suivantes:

I. La proprit est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de
disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi.

II. Le droit de proprit est born, comme tous les autres, par
l'obligation de respecter les droits d'autrui.

III. Il ne peut prjudicier ni  la sret, ni  la libert, ni 
l'existence, ni  la proprit de nos semblables.

IV. Toute possession, tout trafic qui voile ce principe est illicite et
immoral. [Note: Voir mon _Histoire politique de la Rvolution_, p.
290.]

Le 26 mai 1798, c'est Robespierre qui dcida les Jacobins 
l'insurrection, et il le fit en termes singulirement nergiques.

J'invite le peuple, dit-il,  se mettre, dans la Convention nationale,
en insurrection contre tous les dputs corrompus. (_Applaudissements._)
Je dclare qu'ayant reu du peuple le droit de dfendre ses droits, je
regarde comme mon oppresseur celui qui m'interrompt ou qui me refuse la
parole, et je dclare que, moi seul, je me mets en insurrection contre
le prsident, et contre tous les membres qui sigent dans la Convention.
(_Applaudissements._) Toute la socit se leva et se dclara en
insurrection contre les _dputs corrompus_.

Au 31 mai, on sait dans quelles circonstances Robespierre porta le coup
de grce aux Girondins. Il dfendait, avec quelque diffusion, la
proposition de Barre contre la commission des Douze. Vergniaud,
impatient, lui cria: Concluez donc!--Oui, je vais conclure, rpondit-
il, et contre vous! contre vous qui, aprs la rvolution du 10 aot,
avez voulu conduire  l'chafaud ceux qui l'ont faite! contre vous, qui
n'avez cess de provoquer la destruction de Paris! contre vous, qui avez
voulu sauver le tyran! contre vous, qui avez conspir avec Dumouriez!
contre vous, qui avez poursuivi avec acharnement les mmes patriotes
dont Dumouriez demandait la tte! contre vous, dont les vengeances
criminelles ont provoqu ces mmes cris d'indignation dont vous voulez
faire un crime  ceux qui sont vos victimes! Eh bien! ma conclusion,
c'est le dcret d'accusation contre tous les complices de Dumouriez et
contre tous ceux qui ont t dsigns par les ptitionnaires.

      *       *       *       *       *

Cette pret loquente qu'il portait dans l'art d'accuser donna un
accent original et vraiment terrible au discours qu'il pronona, le
14 germinal an II, contre Danton. J'ai dj indiqu que Robespierre
fut,  n'en pas douter, l'assassin de Danton, quoi qu'en aient dit
Louis Blanc et Ernest Hamel. En vain ils allguent que Robespierre
dfendit son rival aux Jacobins (13 brumaire an II). Oui; mais comment
le dfendit- il? Coup (de l'Oise) avait accus le tribun de modrantisme.
Danton rpondit avec feu dans un long discours dont le _Moniteur_
n'analyse que la premire partie: L'orateur, dit l'auteur robespierriste
du compte rendu, aprs plusieurs morceaux vhments, prononcs avec une
abondance qui n'a pas permis d'en recueillir tous les traits, termine par
demander qu'il soit nomm une commission de douze membres, charge
d'examiner les accusations diriges contre lui, afin qu'il puisse y
rpondre en prsence du peuple.

Robespierre profita de cette attitude d'accus maladroitement prise par
Danton, pour l'accabler de sa bienveillance hautaine, pour le diminuer
par de perfides concessions  ses accusateurs. Sans doute, il dclara
que Danton tait un patriote calomni; et Danton, absous, fut embrass
par le prsident du club. Mais l'Incorruptible avait, comme en passant,
tabli deux griefs, alors formidables, contre son rival: La Convention,
dit-il, sait que j'tais divis d'opinion avec Danton; que, dans le
temps des trahisons avec Dumouriez, mes soupons avaient devanc les
siens. Je lui reprochai alors de n'tre plus irrit contre ce monstre.
Je lui reprochai alors de n'avoir pas poursuivi Brissot et ses complices
avec assez de rapidit, et je jure que ce sont l les seuls reproches
que je lui ai faits.... Les seuls reproches! Mais voil Danton suspect
d'indulgence pour Dumouriez et pour les Girondins. N'tait-ce pas le
marquer d'avance pour le Tribunal rvolutionnaire? Je me trompe peut-
tre sur Danton, ajoutait Robespierre; mais, vu dans sa famille, il ne
mrite que des loges. Sous le rapport politique, je l'ai observ: une
diffrence d'opinion entre lui et moi me le faisait pier avec soin,
quelquefois avec colre; et s'il n'a pas toujours t de mon avis,
conclurai-je qu'il trahissait sa patrie? Non; je la lui ai toujours vu
servir avec zle. _Une diffrence d'opinion!_ Mais pour Robespierre il
n'y avait, en dehors de l'orthodoxie politique et religieuse, qu'erreur,
vice et mensonge.--Ainsi, sous prtexte de disculper Danton de
modrantisme, le Pontife avait attest, signal l'indulgence et
l'aveuglement de l'homme du 10 aot. Au sortir de cette sance fameuse,
chacun pouvait se dire: Oui, Robespierre, le gnreux Robespierre a
sauv Danton; mais Danton est suspect, Danton pense mal en politique.

L'Incorruptible ne perdit aucune occasion d'ter  son rival sa
popularit en le prsentant comme un indulgent, dupe ou complice de la
raction. On sait qu'il avait vu les premiers numros du _Vieux
Cordelier_ et encourag Camille dans son appel  la clmence: voulait-il
perdre ainsi et Camille et Danton? L'embarras qu'il montra quand ce fait
lui fut rappel  la tribune semble autoriser les suppositions les plus
dfavorables. Il est incontestable qu'en cette occasion il fut aussi
dloyal que cruel envers Camille. Je vois aussi qu'il tendait
frquemment des piges  la bonne foi de Danton. On connat l'affaire
des soixante-quinze Girondins dsigns par Amar, officiellement sauvs
par Robespierre, troupeau tour  tour rassur et tremblant, future
majorit robespierriste pour le jour o le dictateur arrterait la
Rvolution et fixerait son pouvoir personnel. Aprs Thermidor, Clauzel
rappelait un jour ce fait  la tribune. Alors, le bon Legendre voulut
ter  l'assassin de Danton le bnfice de cette clmence, si intresse
qu'elle ft. Je vais vous dire, s'cria-t-il (3 germinal an III), ce
qui arriva dans un dner o je me trouvai avec Robespierre et Danton. Le
premier lui dit que la Rpublique ne pourrait s'tablir que sur les
cadavres des Soixante-treize; Danton rpondit qu'il s'opposerait  leur
supplice.--Robespierre lui rpondit qu'il voyait bien qu'il tait le
chef de la faction des indulgents. Legendre n'avait pas compris
l'hypocrisie d'une rponse qui ne tendait qu' constater une fois de
plus l'indulgence de Danton. Mais celui-ci avait vu trs clair dans le
jeu de son adversaire; il se sentait min et menac par lui. Peu de jour
avant son arrestation, un de ces Girondins inquiets le consulta sur ce
qu'il y avait  craindre ou  esprer. Danton, dit Bailleul, lui prit
d'une main le haut de la tte, de l'autre le menton, et, faisant jouer
la tte sur son pivot: Sois tranquille, dit-il avec cette voix qu'on
lui connaissait, ta tte est plus assure sur tes paules que la
mienne. L'insouciance du tribun, son refus de fuir n'taient donc pas
de l'ignorance, de l'aveuglement. Il devinait les mauvais desseins de
Robespierre, mais il ne croyait pas le pril si proche, et il comptait,
pour sauver sa tte, sur sa propre loquence, sur sa popularit.

On a fait grand bruit du mot naf de Billaud-Varenne, au 9 thermidor:
La premire fois, dit-il, que je dnonai Danton au Comit, Robespierre
se leva comme un furieux, en disant qu'il voyait mes intentions, que je
voulais perdre les meilleurs patriotes. Indignation de commande!
l'occasion n'tait pas mre encore pour perdre Danton; il fallait
d'abord dtruire les hbertistes, ses allis possibles en cas de danger
commun. Hbert une fois guillotin, Robespierre consentit  abandonner
Danton, suivant l'expression de Billaud-Varenne; il cda aux
objurgations patriotiques de Saint-Just, et sacrifia l'amiti  la
patrie, si on en croit Louis Blanc, qui s'crie avec motion: Ah! quel
trouble ne dut pas tre le sien en ces moments funestes! Oui, je le
crois, Robespierre au Comit se fait prier pour accepter la tte de son
rival. Oui, Billaud, Saint-Just le gourmandrent: je vois, j'entends
cette scne shakespearienne: Iago refusant ce qu'il brle d'obtenir. Et,
certes, les larmes de ce faux Brutus nous duperaient encore, nous
croirions aux angoisses de son coeur, quand il vit Danton destin 
l'chafaud, si nous n'avions pas la preuve crite que lui-mme fournit 
la calomnie les armes dont elle frappa les accuss de germinal. On a
retrouv et publi en 1841 les notes secrtes qu'il fournit  Saint-
Just, comme une _matire_ pour composer son terrible rapport. L s'tale
et siffle toute sa haine contre celui qu'il avait feint de dfendre aux
Jacobins. L, il ment avec joie contre son frre d'armes; et ses
mensonges sont aussi odieux que ridicules, soit qu'il accuse Danton
d'avoir trahi et vendu la Rvolution, soit qu'il lui reproche d'avoir
voulu se cacher au 10 aot. C'est sur ce texte mme, orn et mis au
point par Saint-Just, que fut condamn celui qui, la veille encore,
tendait fraternellement la main  Robespierre. [Note: Discours de
Billaud du 12 fructidor an II: La veille o (_sic_) Robespierre
consentit  l'abandonner, ils avaient t ensemble  une campagne, 
quatre lieues de Paris, et taient revenus dans la mme voiture. C'est
peut-tre  cette campagne qu'eut lieu le dner dont parlent Vilain-
Daubigny et Prudhomme, et o Robespierre resta sourd  la voix
fraternelle de Danton.]

Que deviennent, en prsence de ce document, les allgations de Charlotte
Robespierre? Elle dit, dans ses mmoires, que son frre voulait sauver
Danton. Et quelle preuve donne-t-elle? qu'en apprenant l'arrestation de
Desmoulins, Robespierre se rendit  sa prison pour le supplier de
revenir aux principes. Pourquoi Camille ne voulut-il pas voir son ami?
Celui-ci dut,  son vif regret, l'abandonner  son sort. Mais il avait
voulu le sauver. Or, Camille et Danton taient trop lis pour qu'on pt
sauver l'un sans l'autre. Voil le raisonnement de Charlotte
Robespierre: elle ne peut croire que son frre n'ait pas voulu sauver un
ami, un fidle camarade avec qui elle vivait familirement, faisant
sauter le petit Horace Desmoulins sur ses genoux. Qu'et-elle dit si
elle avait pu lire, dans les Notes secrtes, cette impitoyable critique
du pauvre Camille et surtout les lignes o Robespierre, sur une
plaisanterie cynique de Danton, prte au pamphltaire les moeurs les
plus infmes? Sur Camille comme sur Danton, il n'y a rien, dans le
rapport de Saint-Just, qui n'ait t souffl par Robespierre.

[Illustration: ATTAQUE DE LA MAISON COMMUNE DE PARIS, le 29 Juillet 1794
ou 9 Thermidor An 2me de la Rpublique]

Danton, avons-nous dit, comptait sur son loquence pour sauver sa tte.
Il et suffi, en effet, qu'il ft libre de parler soit  la barre de la
Convention, soit au Tribunal rvolutionnaire, pour que son procs se
termint par un triomphe, comme celui de Marat. Mais il ne s'agissait
pas de juger Danton: _Nous voulons_, avait dit Vadier, _vider ce turbot
farci_. Il fallait d'abord le billonner, ce qu'on ne pouvait faire
sans l'aveu de Robespierre. Si celui-ci, le 11 germinal, avait appuy
Legendre qui demandait que Danton ft entendu, Danton tait sauv. Que
dis-je? si Robespierre se ft tu sur la motion de Legendre, Danton
obtenait audience. Il y eut un instant de trouble et de rvolte dans
l'assemble  l'ide de livrer l'homme du 10 aot sans l'avoir entendu.
C'est alors que l'Incorruptible pronona cet infernal discours o il mit
toutes ses colres, toute sa haine fraternelle, une nergie farouche,
une loquence terrible. En voici les principaux passages:

A ce trouble, depuis longtemps inconnu, qui rgne dans cette assemble;
aux agitations qu'ont produites les premires paroles de celui qui a
parl avant le dernier opinant, il est ais de s'apercevoir, en effet,
qu'il s'agit d'un grand intrt, qu'il s'agit de savoir si quelques
hommes aujourd'hui doivent l'emporter sur la patrie. Quel est donc ce
changement qui parat se manifester dans les principes des membres de
cette assemble, de ceux surtout qui sigent dans un ct qui s'honore
d'avoir t l'asile des plus intrpides dfenseurs de la libert?
Pourquoi une doctrine, qui paraissait nagure criminelle et mprisable,
est-elle reproduite aujourd'hui? Pourquoi cette motion, rejete quand
elle fut propose par Danton, pour Basire, Chabot et Fabre d'Eglantine,
a-t-elle t accueillie tout  l'heure par une portion des membres de
cette assemble? Pourquoi? Parce qu'il s'agit aujourd'hui de savoir si
l'intrt de quelques hypocrites ambitieux doit l'emporter sur l'intrt
du peuple franais. (_Applaudissements._)

... Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une
prtendue idole pourrie depuis longtemps; ou si, dans sa chute, elle
crasera la Convention et le peuple franais. Ce qu'on a dit de Danton
ne pouvait-il pas s'appliquer  Brissot,  Petion,  Chabot,  Hbert
mme, et  tant d'autres qui ont rempli la France du bruit fastueux de
leur patriotisme trompeur? Quel privilge aurait-il donc? En quoi Danton
est-il suprieur  ses collgues,  Chabot,  Fabre d'Eglantine, son ami
et son confident, dont il a t l'ardent dfenseur? En quoi est-il
suprieur  ses concitoyens? Est-ce parce que quelques individus
tromps, et d'autres qui ne l'taient pas, se sont groups autour de lui
pour marcher  sa suite  la fortune et au pouvoir? Plus il a tromp les
patriotes qui avaient eu confiance en lui, plus il doit prouver la
svrit des amis de la libert....

Et  moi aussi, on a voulu inspirer des terreurs; on a voulu me faire
croire qu'en approchant de Danton, le danger pourrait arriver jusqu'
moi; on me l'a prsent comme un homme auquel je devais m'accoler, comme
un bouclier qui pourrait me dfendre, comme un rempart qui, une fois
renvers, me laisserait expos aux traits de mes ennemis. On m'a crit,
les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsd de
leurs discours. Ils ont cru que le souvenir d'une ancienne liaison,
qu'une foi antique dans de fausses vertus, me dtermineraient  ralentir
mon zle et ma passion pour la libert. Eh bien! je dclare qu'aucun de
ces grands motifs n'a effleur mon me de la plus lgre impression. Je
dclare que s'il tait vrai que les dangers de Danton dussent devenir
les miens, que s'ils avaient fait faire  l'aristocratie un pas de plus
pour m'atteindre, je ne regarderais pas cette circonstance comme une
calamit publique. Que m'importent les dangers? Ma vie est  la patrie;
mon coeur est exempt de crainte; et si je mourais, ce serait sans
reproche et sans ignominie. (_On applaudit  plusieurs reprises._)

... Au reste, la discussion qui vient de s'engager est un danger pour
la patrie; dj elle est une atteinte coupable porte  la libert: car
c'est avoir outrag la libert que d'avoir mis en question s'il fallait
donner plus de faveur  un citoyen qu' un autre: tenter de rompre ici
cette galit, c'est censurer indirectement les dcrets salutaires que
vous avez ports dans plusieurs circonstances, les jugements que vous
avez rendus contre les conspirateurs; c'est dfendre aussi indirectement
ces conspirateurs qu'on veut soustraire au glaive de la justice, parce
qu'on a avec eux un intrt commun; c'est rompre l'galit. Il est donc
de la dignit de la reprsentation nationale de maintenir les principes.
Je demande la question pralable sur la proposition de Legendre.

On sait quel effet cette admirable et homicide harangue produisit sur
Legendre et sur la Convention tout entire. Une stupeur engourdit les
mes. La peur, la lchet fermrent les bouches et livrrent au bourreau
la victime demande. Jamais l'loquence n'exera, dans des circonstances
plus tragiques, une influence plus prodigieuse et plus criminelle.

      *       *       *       *       *

La mort des Dantonistes, en supprimant la libert de contradiction,
donna toute carrire  la rhtorique d'apparat o se complaisait
Robespierre, et comme lettr et comme prdicateur. Dj il s'tait plu 
faire la thorie d'une rpublique fonde sur la vertu telle que l'entend
Jean-Jacques dans son rapport sur les principes du gouvernement
rvolutionnaire (5 nivse an II). Ces ides constituent le fond du
clbre rapport du 18 pluvise suivant, _sur les principes de morale
politique_. C'est l qu'il balance avec le plus d'art et de bonheur ses
antithses favorites sur la vertu compare au vice.

Nous voulons, dit-il, un ordre de choses o toutes les passions basses
et cruelles soient enchanes, toutes les passions bienfaisantes et
gnreuses veilles par les lois; o l'ambition soit le dsir de
mriter la gloire et de servir la patrie; o les distinctions ne
naissent que de l'galit mme; o le citoyen soit soumis au magistrat,
le magistrat au peuple et le peuple  la justice; o la patrie assure le
bien-tre de chaque individu, et o chaque individu jouisse avec orgueil
de la prosprit et de la gloire de la patrie; o toutes les mes
s'agrandissent par la communication continuelle des sentiments
rpublicains, et par le besoin de mriter l'estime d'un grand peuple; o
les arts soient les dcorations de la libert, qui les ennoblit; le
commerce, la source de la richesse publique, et non pas seulement de
l'opulence monstrueuse de quelques maisons.

Nous voulons substituer dans notre pays la morale  l'gosme, la
probit  l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux
biensances, l'empire de la raison  la tyrannie de la mode, le mpris
du vice au mpris du malheur, etc.

J'ai dj parl du fameux discours du 18 floral an II, _sur les
rapports des ides religieuses et morales avec les principes
rpublicains et sur les ftes nationales_, o Robespierre proclama
l'existence et organisa le culte de l'tre suprme. Il y a l, parmi des
banalits diffuses, de beaux morceaux dignes de Jean-Jacques. Les deux
harangues  la fte mme de l'tre suprme ne me semblent pas mriter,
au point de vue littraire, l'enthousiasme lyrique de Louis Blanc. Mais
les circonstances donnrent une importance extraordinaire  la parole de
l'orateur, dont la tenue, l'attitude, tonnrent le peuple et
veillrent l'ironie de ses collgues. L'imagerie populaire a reprsent
Robespierre en habit bleu, cheveux poudrs, air de gala, prchant  la
foule la religion nouvelle. On sait que le hasard ou la malignit laissa
un intervalle entre la Convention et son prsident, quand le cortge se
mit en marche. A le voir, dit Five,  vingt pas en avant des membres
de la Convention et des autorits convoques, par sans avoir l'air plus
noble, tenant  la main un bouquet compos d'pis de bl et de fleurs,
on pouvait distinguer les efforts qu'il faisait pour touffer son
orgueil; mais, au moment o les acteurs des thtres de Paris, en
costumes grecs, chantrent la dernire strophe d'une hymne adresse soi-
disant  l'tre suprme, et qui se terminait par ces vers qu'on
adressait rellement  Robespierre au nom du peuple franais: _S'il a
rougi d'obir  des rois, il est fier de t'avoir pour matre_,  ce
moment, tout ce que l'homme renfermait d'ambition dans son sein clata
sur son visage: il se crut  la fois roi et Dieu.

C'est alors qu' demi voix, les amis de Danton le menacrent et
l'insultrent  l'envi. Cette scne est trop connue pour qu'il faille la
rappeler en dtail: disons seulement que jamais orateur ne parla dans
une occasion aussi extraordinaire,  la fois politique et pontife,
prsident de la Convention et fondateur d'un culte nouveau, acclam
officiellement et injuri tout bas par son entourage, portant dans son
coeur et sur son visage la joie d'avoir ralis un rve surhumain et la
rage d'tre outrag dans son triomphe. Puis il se sentit perdu, et Mme
Le Bas l'entendit murmurer mlancoliquement,  son retour chez Duplay:
Vous ne me verrez plus longtemps.

      *       *       *       *       *

L'effroyable loi du 22 prairial an II tendait  supprimer ceux qui
avaient hu le Pontife  la fte de l'tre suprme, dantonistes et
indpendants. On sait comment ceux-ci firent la rvolution de Thermidor,
pour sauver leur tte, avec l'aide du terroriste Billaud. Je ne veux pas
raconter, aprs M. d'Hricault, les prliminaires de cette journe
clbre ni cette _rptition gnrale_ de son discours suprme que
Robespierre fit aux Jacobins, le 13 messidor. Voici seulement deux
points qui me paraissent hors de doute, quoi qu'en dise le spirituel
critique, et qui expliquent tout ce discours: 1 Robespierre voulait la
fin de la Terreur, mais aprs la destruction de ses ennemis personnels,
dantonistes attards comme Tallien, Thuriot, Dubois-Cranc, Bourdon (de
l'Oise), ou ultra-terroristes comme Billaud et les billaudistes: ces
hommes disparus, _une volont unique_ aurait dirig la Rpublique dans
une voie lgale, humaine, pacifique, et Robespierre aurait t le
dictateur par persuasion, le Pricls de cet ordre nouveau; 2 tout en
gardant son influence sur les affaires, tout en gouvernant par sa
signature ou par ses manoeuvres secrtes dans son bureau de police, avec
Saint-Just et Couthon, il crut devoir s'absenter pendant quatre dcades
des sances du Comit de salut public. Pourquoi? par dgot des hommes?
par lassitude morale? Peut-tre; mais surtout pour sparer
ostensiblement sa personne des rivaux qu'il voulait perdre.
L'orgueilleux croyait les isoler. C'est lui qui s'isola. En dlivrant
ses collgues de sa figure, de son loquence, de toute sa personne
redoutable, il leur donna le courage et la libert de conspirer contre
lui. Ecoutez les aveux de Billaud-Varenne (12 fructidor an II):
L'absence de Robespierre du Comit a t utile  la patrie, car il nous
a laiss le temps de combiner nos moyens pour l'abattre; vous sentez
que, s'il s'y tait rendu exactement, il nous aurait beaucoup gns.
Saint-Just et Couthon, qui y taient fort exacts, ont t pour nous des
espions trs incommodes.

De ces deux remarques, il suit que le discours du 8 thermidor fut
forcment ambigu, et que l'orateur, ayant laiss respirer ses ennemis,
eut affaire  plus forte partie que s'il n'avait pas interrompu pendant
un mois l'action terrifiante de son loquence. On s'tait fait un
courage en son absence; on osa regarder en face cette tte de Mduse,
selon le mot de Boucher Saint-Sauveur. D'autre part, il y a deux
tendances dans le discours: la clmence et la rigueur. Robespierre, dit
M. d'Hricault, mourut dans la peau d'un terroriste: il ne voulait que
rgulariser la Terreur  son profit. Robespierre, disent Louis Blanc et
M. Hamel, prit parce qu'il voulait faire enfin ce qu'avaient propos
trop tt Camille et Danton, parce qu'il voulait renverser l'chafaud.
Les uns et les autres ont raison; Robespierre voulait dire: Je
renverserai l'chafaud, non demain, mais aprs-demain, quand cette
poigne de mchants y aura mont. Mais il enveloppa ce programme dans
des formules vagues, o toute la Convention se sentit dsigne. Et puis,
quelle garantie avait-on que ces quelques victimes lui suffiraient? En
sauvant la tte des collgues menacs, chacun crut sauver la sienne.

Quelque confiance que Robespierre et dans la puissance de sa parole, je
crois qu' la veille de prononcer son discours, il avait senti, connu
les rsistances que sa faute avait rendues possibles, et peut-tre mme
s'tait-il dit que l'obscurit de ses paroles effraieraient le Centre et
la Droite. Oui, il tait trop inform pour compter outre mesure sur
l'appui problmatique des Soixante-Quinze, et des hommes comme Durand-
Maillane. Mais cet esprit lent et orgueilleux ne sut pas, ne voulut pas
changer son plan d'attaque et de dfense. Dirai-je que son amour-propre
littraire rpugna  sacrifier un discours tout rdig? Il est positif
qu'il travaillait depuis longtemps  ce discours, qu'il y avait mis
toute son me, que c'et t pour lui une souffrance de supprimer ce
beau testament politique. On n'aime pas Robespierre; mais on ne peut
nier qu'il n'et l'me assez grande pour se consoler d'un chec et de la
mort par l'ide de laisser aprs lui un chef-d'oeuvre oratoire.[2]


Note:

[2]Il n'est pas moins proccup de passer pour un honnte homme aux yeux
de la postrit, comme l'indique ce beau mouvement de son discours: Les
lches! ils voudraient donc me faire descendre au tombeau avec
ignominie! Et je n'aurais laiss sur la terre que la mmoire d'un
tyran! La mme proccupation lui avait inspir, dans les derniers temps
de sa vie, ces vers que nous a transmis Charlotte Robespierre:

  Le seul tourment du juste  son heure dernire,
  Et le seul dont alors je serai dchir,
  C'est de voir en mourant la ple et sombre envie
  Distiller sur mon front l'opprobre et l'infamie,
  De mourir pour le peuple et d'en tre abhorr.

Sa crainte se ralisa,  en croire le compte rendu de la sance du 9
thermidor publi par un journal peu connu, la _Correspondance politique
de Paris et des dpartements_: Robespierre demande en vain la parole:
_il est hu par le peuple_. Cf. Vatel, _Vergniaud_, t. II, p. 167.


La promenade mlancolique qu'on lui prte la veille de son duel, ses
prvisions funbres, tout cela n'est pas une comdie comme il en joua
souvent pour apitoyer sur lui-mme.

Mais je crois aussi que, quand il relisait son discours, son orgueil lui
rendait la confiance, et qu'une fois  la tribune, cout et applaudi,
enivr lui-mme de sa parole, il se crut sr de vaincre et que la
dsillusion finale lui fut amre.

On sait que le _Moniteur_, pour plaire aux vainqueurs, rsuma les
paroles du vaincu en dix lignes insignifiantes. Seul, le _Rpublicain
franais_ osa en donner une analyse tendue et fidle. Mais le texte
complet ne fut imprim que plusieurs semaines aprs la mort de
Robespierre. On ignore donc quels sont les passages que la Convention a
particulirement applaudis, ceux qui l'ont laisse froide ou mfiante,
et jamais il n'aurait t plus intressant d'avoir ces notes si
incompltes et si prcieuses  la fois que les journaux donnaient sur
l'attitude de l'auditoire.

Robespierre, aprs un exorde classique et une vague esquisse de sa
politique, galement loigne de la violence hbertiste et de
l'indulgence dantonienne, fit un appel indirect aux honntes gens de la
Droite. Puis il rfuta en ces termes les accusations de dictature:

Quel terrible usage les ennemis de la rpublique ont fait du seul nom
d'une magistrature romaine! Et si leur rudition nous est si fatale, que
sera-ce de leurs trsors et de leurs intrigues! Je ne parle point de
leurs armes; mais qu'il me soit permis de renvoyer au duc d'York et 
tous les crivains royaux les patentes de cette dignit ridicule, qu'ils
m'ont expdie les premiers: il y a trop d'insolence,  des rois, qui ne
sont pas srs de conserver leurs couronnes, de s'arroger le droit d'en
distribuer  d'autres.... Qu'un reprsentant du peuple qui sent la
dignit de ce caractre sacr, qu'un citoyen franais digne de ce nom
puisse abaisser ses voeux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules
qu'il a contribu  foudroyer, qu'il se soumette  la dgradation
civique pour descendre  l'infamie du trne, c'est ce qui ne paratra
vraisemblable qu' ces tres pervers qui n'ont pas mme le droit de
croire  la vertu! Que dis-je, _vertu_! C'est une passion naturelle sans
doute; mais comment la connatraient-elles, ces mes vnales qui ne
s'ouvrirent jamais qu' des passions lches et froces; ces misrables
intrigants qui ne lirent jamais le patriotisme  aucune ide morale,
qui marchrent dans la rvolution  la suite de quelque personnage
important et ambitieux, de je ne sais quel prince mpris, comme jadis
nos laquais sur les pas de leurs matres?... Mais elle existe, je vous
en atteste, mes sensibles et pures; elle existe, cette passion tendre,
imprieuse, irrsistible, tourment et dlices des coeurs magnanimes;
cette horreur profonde de la tyrannie, ce zle compatissant pour les
opprims, cet amour plus sublime et plus saint de l'humanit, sans
lequel une grande rvolution n'est qu'un crime clatant qui dtruit un
autre crime; elle existe cette ambition gnreuse de fonder sur la terre
la premire Rpublique du monde!...

Ils m'appellent tyran.... Si je l'tais, ils ramperaient  mes pieds,
je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre tous les
crimes, et ils seraient reconnaissants! Si je l'tais, les rois que nous
avons vaincus, loin de me dnoncer (quel tendre intrt ils portent 
notre libert!), me prteraient leur coupable appui; je transigerais
avec eux....

Qui suis-je, moi qu'on accuse? Un esclave de la libert, un martyr
vivant de la Rpublique, la victime autant que l'ennemi du crime. Tous
les fripons m'outragent; les actions les plus indiffrentes, les plus
lgitimes de la part des autres sont des crimes pour moi; un homme est
calomni ds qu'il me connat; on pardonne  d'autres leurs forfaits; on
me fait un crime de mon zle. Otez-moi ma conscience, je suis le plus
malheureux de tous les hommes; je ne jouis pas mme des droits du
citoyen; que dis-je! il ne m'est pas mme permis de remplir les devoirs
d'un reprsentant du peuple.

Quand les victimes de leur perversit se plaignent, ils s'excusent en
leur disant: _C'est Robespierre qui le veut, nous ne pouvons pas nous en
dispenser...._ On disait aux nobles: _C'est lui seul qui vous a
proscrits_; on disait en mme temps aux patriotes: _Il veut sauver les
nobles_; on disait aux prtres: _C'est lui seul qui vous poursuit; sans
lui, vous seriez paisibles et triomphants_; on disait aux fanatiques:
_C'est lui qui dtruit la religion_; on disait aux patriotes perscuts:
_C'est lui qui l'a ordonn, ou qui ne veut pas l'empcher_. On me
renvoyait toutes les plaintes dont je ne pouvais faire cesser les
causes, en disant: _Votre sort dpend de lui seul_. Des hommes aposts
dans les lieux publics propageaient chaque jour ce systme; il y en
avait dans le lieu des sances du tribunal rvolutionnaire, dans les
lieux o les ennemis de la patrie expient leurs forfaits; ils disaient:
_Voil des malheureux condamns; qui est-ce qui en est la cause?
Robespierre._ On s'est attach particulirement  prouver que le
tribunal rvolutionnaire tait un _tribunal de sang_, cr par moi seul,
et que je matrisais absolument pour faire gorger tous les gens de
bien, et mme tous les fripons, car on voulait me susciter des ennemis
de tous les genres. Ce cri retentissait dans toutes les prisons; ce plan
de proscription tait excut  la fois dans tous les dpartements par
les missaires de la tyrannie. Mais qui taient-ils, ces
calomniateurs?...

Ce sont ceux qui ont blasphm  la fte de l'Etre Suprme: Croirait-on
qu'au sein de l'allgresse publique, des hommes aient rpondu par des
signes de fureur aux touchantes acclamations du peuple? Croira-t-on que
le prsident de la Convention nationale, parlant au peuple assembl, fut
insult par eux, et que ces hommes taient des reprsentants du peuple?
Ce seul trait explique tout ce qui s'est pass depuis. La premire
tentative que firent les malveillants fut de chercher  avilir les
grands principes que vous aviez proclams et  effacer le souvenir
touchant de la fte nationale: tel fut le but du caractre et de la
solennit qu'on donna  ce qu'on appelait l'affaire de _Catherine
Thos_....

Oh! je la leur abandonnerai sans regret, ma vie! J'ai l'exprience du
pass, et je vois l'avenir! Quel ami de la patrie peut vouloir survivre
au moment o il n'est plus permis de la servir et de dfendre
l'innocence opprime! Pourquoi demeurer dans un ordre de choses o
l'intrigue triomphe ternellement de la vrit, o la justice est un
mensonge, o les plus viles passions, o les craintes les plus ridicules
occupent dans les coeurs la place des intrts sacrs de l'humanit?...
En voyant la multitude des vices que le torrent de la Rvolution a
rouls ple-mle avec les vertus civiques, j'ai craint quelquefois, je
l'avoue, d'tre souill aux yeux de la postrit par le voisinage impur
des hommes pervers qui s'introduisaient parmi les sincres amis de
l'humanit, et je m'applaudis de voir la fureur des Verrs et des
Catilina de mon pays tracer une ligne profonde de dmarcation entre eux
et tous les gens de bien. J'ai vu dans l'histoire tous les dfenseurs de
la libert accabls par la calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts
aussi! Les bons et les mchants disparaissent de la terre, mais  des
conditions diffrentes. Franais, ne souffrez pas que vos ennemis osent
abaisser vos mes et nerver vos vertus par leur dsolante doctrine!...
Non, Chaumette, non, la mort n'est pas un sommeil ternel!... Citoyens,
effacez des tombeaux cette maxime grave par des mains sacrilges, qui
jette un crpe funbre sur la nature, qui dcourage l'innocence
opprime, et qui insulte  la mort; gravez-y plutt celle-ci: _la mort
est le commencement de l'immortalit!_

Dans sa proraison, il changea de ton et de but. C'est l qu'avec
d'effrayantes et vagues formules, il dsignait de nouvelles victimes
pour l'chafaud:

... Quel est le remde  ce mal? Punir les tratres, renouveler les
bureaux du Comit de sret gnrale, purer ce comit lui-mme, et le
subordonner au Comit de salut public; purer le Comit de salut public
lui-mme, constituer l'unit du gouvernement sous l'autorit suprme de
la Convention nationale, qui est le centre et le juge, et craser ainsi
toutes les factions du poids de l'autorit nationale, pour lever sur
leurs ruines la puissance de la justice et de la libert: tels sont les
principes. S'il est impossible de les rclamer sans passer pour un
ambitieux, j'en conclurai que les principes sont proscrits, et que la
tyrannie rgne parmi nous, mais non que je doive le taire; car que peut-
on objecter  un homme qui a raison et qui sait mourir pour son pays?

Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner. Le temps
n'est point arriv o les hommes de bien peuvent servir impunment la
patrie; les dfenseurs de la libert ne seront que des proscrits tant
que la horde des fripons dominera.

Cette vaste harangue, diffuse et ingale, mais o brillent des traits
sublimes, sembla d'abord assurer la victoire  Robespierre. Dj la
Convention avait ordonn l'impression et l'envoi aux dpartements; mais
les conspirateurs jetrent le masque et jourent rsolument leur tte,
accusant l'orateur de dictature. Le dcret fut rapport, et la querelle
suprme remise au lendemain.

Le soir du mme jour, Robespierre lut son discours aux Jacobins. Il y
remporta le plus vif succs et mit le club en rbellion morale contre la
Convention, malgr l'opposition de Billaud et de Collot. Mais on ne
connat cette sance oratoire que par les confidences de Billaud lui-
mme, narrateur trop partial pour tre exact et complet. [1] Le seul
fait certain, c'est que, le lendemain, Robespierre et Saint-Just se
prsentrent  la Convention avec l'appui notoire de la plus grande
autorit rvolutionnaire. Si Robespierre avait pu parler, la journe
tournait en sa faveur; mais la sonnette de Thuriot touffa sa voix,
rendant ainsi  son loquence le suprme hommage qu'on avait rendu 
Vergniaud et  Danton, quand on les avait billonns pour les tuer.

[Note: _Rponse de J.-N. Billaud aux inculpations qui lui sont
personnelles_, an III, in-8. Voici les paroles qu'il prte 
Robespierre: Aux agitations de cette assemble, a-t-il dit, il est ais
de s'apercevoir qu'elle n'ignore pas ce qui s'est pass ce matin  la
Convention. Il est facile de voir que les factieux craignent d'tre
dvoils en prsence du peuple; au reste, je les remercie de s'tre
signals d'une manire aussi prononce et de m'avoir fait connatre mes
ennemis et ceux de la patrie.--Aprs ce prambule, Robespierre lit le
discours qu'il avait prononc  la Convention. Il est accueilli par des
applaudissements nombreux; et la portion de la Socit qui ne paraissait
point l'approuver, ne fait qu'exciter la colre....]




_IV.--LA RHTORIQUE DE ROBESPIERRE_


Charles Nodier est presque le seul crivain qui ait discut le mrite
littraire de Robespierre, mais il l'a fait avec sa fantaisie
extravagante et paradoxale, avec un air de mystification. On n'a pas
encore srieusement prpar les lments d'une critique de ce talent
oratoire, qui s'imposa et rgna un temps sur la France. Voyons donc ce
que les contemporains pensaient de cet homme politique considr comme
orateur, ce que lui-mme pensait de lui, quels sont les principaux
procds de sa rhtorique.

      *       *       *       *       *

A la Constituante, Robespierre s'tait montr proccup de sa rputation
d'homme de lettres, avec une irritabilit douloureuse d'amour-propre.
Sous le politique austre et dj redoutable, on dmlait en lui le
candidat au prix d'loquence. On a vu quels sarcasmes lui attira cette
vanit littraire, et comment, sous le feu de la raillerie, il s'leva
au-dessus de lui-mme dans les derniers mois de la lgislature, soit
qu'il improvist une rponse  la consultation ractionnaire de l'abb
Raynal, soit qu'il demandt l'inligibilit des reprsentants actuels.
Depuis ce moment jusqu' sa mort, il ne cessa de faire des progrs, 
force d'application fivreuse, et de monter chaque jour d'un degr,
comme orateur, dans son estime et dans celle du public: son discours
testamentaire du 8 thermidor couronnera avec clat tant de luttes
intimes contre la lenteur de sa propre imagination, tant de fermet
patiente contre les moqueries ou l'indiffrence de l'opinion.

En 1792 et en 1793, ces progrs sont attests par les procds mmes
dont usent ses ennemis pour attnuer les effets de son loquence. Ce
sont des gamineries inconvenantes comme celle de Louvet lui billant au
nez ou de Rabaut affectant la plus ironique inattention. Dans ses
mmoires, l'auteur de _Faublas_, surpris par l'closion du talent
oratoire de Robespierre, voit l un phnomne qu'une collaboration
secrte peut seule expliquer: Dtestable auteur et trs mince crivain,
dit-il, il n'a aujourd'hui d'autre talent que celui qu'il est en tat
d'acheter. Non, Robespierre n'eut pas ses faiseurs, comme Mirabeau, et
il n'y a pas  craindre, quoi qu'en dise Mercier, qu'un Pellenc ou un
Reybaz revendique la paternit des discours sur la guerre ou de
l'homlie sur l'Etre suprme. Il y rgne une trop grande unit, dit
justement M. d'Hricault, on y trouve trop les traces d'un temprament
et de dfauts qui eussent disparu sous la main d'hommes comme Sieys ou
Saint-Just ou Fabre d'Eglantine, ou l'obscur prtre apostat qu'on
dsigne aussi comme son secrtaire-compositeur. La vrit, c'est que
ses ennemis le calomnient jusque dans son talent, dont ils font ainsi un
involontaire loge.

On ne peut contester ni la quantit ni la qualit de ses succs
oratoires: il est sr qu'aux Jacobins l'enthousiasme pour sa parole
devint peu  peu du fanatisme. Ne dites pas que sa dictature, une fois
fonde, lui valut des applaudissements serviles ou pays:  l'poque o
il a contre lui la majorit des Jacobins eux-mmes (fin 1791), comme 
l'poque o il inaugure son attitude religieuse au milieu du Paris
d'Hbert et de Chaumette, il remporte, lui qui est presque seul contre
presque tous, des triomphes de tribune qu'il faut bien attribuer tout
entiers  son talent et  son caractre. On voit que son loquence
travaille, acadmique, toujours grave et dcente, imperturbablement
srieuse et dogmatique, plaisait au peuple, lui semblait le comble de
l'art, un beau mystre de science et de foi. Quelques lettrs
s'tonnaient de cette faveur; et Baudin (des Ardennes), dans son
pangyrique des Girondins, se demandera comment une parole si orne et
guinde a pu en imposer si longtemps aux mes incultes. La popularit,
dit-il, ne se trouvait ni dans son langage, ni dans ses manires; ses
discours, ternellement polmiques, toujours vagues et souvent prolixes,
n'avaient ni un but assez sensible, ni des rsultats assez frappants, ni
des applications assez prochaines pour sduire le peuple. Ils le
sduisaient cependant, par les qualits mme ou les dfauts que signale
Baudin. A la fin, aux Jacobins, dit Daunou, il pouvait discourir  son
gr sans crainte de contradiction ni de murmures: il recueillait, il
savourait les longs applaudissements d'un immense auditoire. [1] Un
fait peu connu donnera une juste ide de l'enthousiasme presque
religieux qu'il excitait parmi les frres et amis ds la fin de 1792:
les membres de la Socit ouvraient une souscription pour imprimer et
rpandre ses principaux discours.

[Note: Taillandier, _Documents biographiques sur Daunou_, p. 293.]

Mais que pensaient de son talent les rares esprits dont les passions du
temps n'avaient pas altr tout  fait la finesse critique? Andr
Chnier raille quelque part les beaux sermons sur la Providence de ce
parleur connu par sa froce dmence. Le plus grand styliste d'alors,
Camille Desmoulins, est parfois lyrique sur l'loquence de
l'Incorruptible. Tantt, il trouve qu'aux Jacobins, dans le dbat sur la
guerre, le talent de Robespierre s'est lev  une hauteur dsesprante
pour les ennemis de la libert; il a t sublime, il a arrach des
larmes. Tantt il s'crie,  propos de la rponse  Louvet: Qu'est-ce
que l'loquence et le talent, si vous n'en trouvez pas dans ce discours
admirable de Robespierre, o j'ai retrouv d'un bout  l'autre l'ironie
de Socrate et la finesse des _Provinciales_, mles de deux ou trois
traits comparables aux plus beaux endroits de Dmosthne? Certes, ces
loges ont leur poids; mais Camille, bon camarade, partisan exalt, ne
se laisse-t-il pas aveugler ici par son admiration pour le caractre de
Robespierre? Ne se monte-t-il pas un peu la tte, par passion politique,
quand sa plume attique et lgre compare  Socrate et  Pascal le
rhteur laborieux? Ses loges feront place  un froid ddain quand
l'auteur du _Vieux Cordelier_ se sera rapproch de Danton.

Un autre hommage vint  Robespierre et dut flatter voluptueusement son
amour-propre: l'arbitre du got acadmique, La Harpe, lui crivit, en
1794, pour le fliciter de son discours sur l'Etre suprme,--comme si
l'admiration ralliait l'ancien rgime au gnie de Robespierre. Mais
bientt La Harpe se vengea de sa propre platitude en crivant contre la
littrature rvolutionnaire des pages furibondes. Tous ces jugements
sont donc entachs de partialit, et je ne trouve une note juste, une
impression froide et quitable, encore qu'un peu svre, que dans les
mmoires du littrateur Garat. Dans Robespierre, dit-il,  travers le
bavardage insignifiant de ses improvisations journalires,  travers son
rabchage ternel sur les droits de l'homme, sur la souverainet du
peuple, sur les principes dont il parlait sans cesse, et sur lesquels il
n'a jamais rpandu une seule vue un peu exacte et un peu neuve, je
croyais apercevoir, surtout quand il imprimait, les germes d'un talent
qui pouvait crotre, qui croissait rellement, et dont le dveloppement
entier pouvait faire un jour beaucoup de bien ou beaucoup de mal. Je le
voyais, dans son style, occup  tudier et  imiter ces formes de la
langue qui ont de l'lgance, de la noblesse et de l'clat. D'aprs les
formes mmes qu'il imitait et qu'il reproduisait le plus souvent, il
m'tait facile de deviner que toutes ses tudes, il les faisait surtout
dans Rousseau.

C'est bien l l'opinion des rares contemporains qui ont gard assez de
sang-froid pour juger dans Robespierre l'artiste et l'orateur: il est 
leurs yeux un bon lve, un imitateur appliqu de Rousseau. Le mme
Garat dit ailleurs de celui qu'il appelle le _dictateur oratoire_: Il
cherche curieusement et laborieusement les formes et les expressions
lgantes du style: il crit, le plus souvent, ayant prs de lui,  demi
ouvert, le roman o respirent en langage enchanteur les passions les
plus tendres du coeur et les tableaux les plus doux de la nature, la
_Nouvelle Hlose_. Robespierre ne laissait chapper d'ailleurs aucune
occasion de se prsenter comme un disciple, un champion du bon Jean-
Jacques. Mais surtout il tient  passer pour un crivain dcent et
noble, selon la tradition acadmique. Aprs la gloire de rformateur
moral et religieux, il ambitionne surtout celle d'tre pour la postrit
un orateur classique. Le faible Garat veut-il flatter cet homme
terrible? Il lui crit: Votre discours sur le jugement de Louis Capet
et ce rapport (sur les puissances trangres), sont les plus beaux
morceaux qui aient paru dans la Rvolution; ils passeront dans les
coles de la Rpublique comme des _modles classiques_.

Oui, tenir un jour une place dans une anthologie oratoire, vivre dans la
mmoire des gnrations futures comme le mieux disant des orateurs
moralistes, tre l'objet d'enthousiastes biographies scolaires, o il
apparatrait dans son attitude studieuse et austre, comme un
instituteur du genre humain et le premier disciple de Jean-Jacques, tel
est l'idal de ce rveur n pdagogue. Certes, il n'imagine cette gloire
qu' travers les souvenirs de l'antiquit grecque et romaine, et toute
sa religiosit ne l'empche pas de s'offrir  lui-mme comme modles les
grands harangueurs de Rome et d'Athnes. Mais l'orateur antique se
piquait d'tre un politique complet, d'exceller dans toutes les
fonctions de la vie publique, au forum, au temple,  la palestre, 
l'arme. Presque tout ce rle a t repris, au fort de la Terreur, par
quelques hommes d'Etat rpublicains qui parlaient et agissaient  la
fois, comme Saint-Just, qu'on vit tout ensemble homme de guerre et de
tribune, comme la plupart des reprsentants missionnaires. Couthon lui-
mme, le paralytique Couthon, se montrait presque aussi capable d'agir
que de prorer. Robespierre est, avec Barre, un des rares
rvolutionnaires de marque qui n'ait reproduit en sa personne qu'une des
faces de l'orateur antique. Tout son rle fut de parler. Il attribua une
importance exclusive  l'loquence considre comme loquence, inspire
non par des faits, mais par la mditation solitaire, visant moins 
provoquer des actes que des penses et des sentiments. Cette conception
toute littraire de l'art de la parole fit le prestige et la faiblesse
de la politique de Robespierre. Les appels qu'il adressa, en artiste, 
l'imagination et  la sensibilit de ses contemporains, lui valurent des
applaudissements et une flatteuse renomme chez ces Franais pris de la
virtuosit oratoire. Mais son erreur fut de penser que la parole
suffisait  tout. Cette confiance imperturbable dans la toute-puissance
de l'outil qu'il forgeait et polissait sans cesse lui fit croire qu'il
possdait un talisman pour vaincre ses ennemis, sans avoir besoin
d'agir; voil pourquoi, dans la sance du 8 thermidor, il n'apporta pas
d'autre machine de guerre qu'un rouleau de papier.

[Illustration: ESTAMPE THERMIDORIENNE CONTRE ROBESPIERRE]

      *       *       *       *       *

Si on veut maintenant tudier de plus prs comment lui viennent ses
ides, comment il les dispose et les exprime, il faut d'abord remarquer
que son imagination est lente et laborieuse. Elle ne s'veille et ne
s'chauffe que dans le silence du cabinet. Mme alors, elle est inhabile
 cet cart si commun en France et au dix-huitime sicle de saisir
rapidement les rapports entre les ides, art qui est le fond de l'esprit
de conversation, alors si florissant. A ce point de vue comme au point
de vue de l'inspiration, Robespierre n'offre ni les qualits ni les
dfauts de notre race. Il s'assimile avec peine ce que d'autres ont
pens et il pense maigrement. Je crois que M. d'Hricault a eu raison de
dire: Son esprit lent, son cerveau aisment troubl par des
apprhensions et o toute pense nouvelle ne se prsentait jamais
qu'avec des formes indcises ou menaantes, le rendaient rebelle  toute
ide survenant brusquement. [Note: _La Rvolution de Thermidor_, p.
115.] Ainsi l'ide de rpublique, subitement produite aprs la fuite 
Varennes, le dconcerte et lui rpugne pendant de longs mois. L o
d'autres Franais ont dj volu dans une pirouette, il lui faut un
dlai infini pour achever un lent et circonspect travail d'intime
changement d'opinion. De mme dans la mise en ordre de ses propres
penses, c'est avec peine qu'il passe d'un argument  un autre, c'est
avec raideur qu'il quitte une attitude oratoire pour en revtir une
seconde, mme prvue et dj essaye par lui. Il lui faut une ornire,
il s'y plat, la suit jusqu'au bout, et la prolonge chaque jour
davantage. De l ces ternelles redites, ce dlayage, ce retour des
mmes thmes chaque fois plus dvelopps. Il ne se sent en sret, il
n'est matre de lui que dans une formule qui lui soit familire. Les
interruptions le drangent et l'exasprent: tous ont ri d'un sarcasme
avant qu'il en ait saisi la porte. Mme un compliment brusque le
dconcerte: il craint un pige, un sous-entendu. Il lui faut une galerie
muette et applaudissante, et il n'excelle que dans le monologue: son
rle de pontife lui plat en partie comme monologue, [Note: Cette fine
remarque est de M. d'Hricault, _ibid._, p 206.] parce qu'il lui assure
un assentiment silencieux, un droit  n'tre jamais interrompu, c'est--
dire dsaronn.

Michelet nous le montre courb sous la lampe de Duplay et raturant,
raturant encore, raturant sans cesse, comme un colier qui s'applique et
dont l'imagination laborieuse ne peut ni aboutir ni se contenter. Il y a
du vrai dans cette vue. Pourtant, voici un renseignement tout autre sur
sa mthode de composition. Je l'emprunte  Villiers qui, en 1790, avait
pass sept mois auprs de Robespierre, comme secrtaire bnvole et non
pay, et dont,  ce titre, les _Souvenirs_ ont quelque intrt pour
l'histoire: Robespierre, dit-il, crivait vite correctement, et j'ai
copi de ses plus longs discours qui n'avait pas six ratures. Comment
concilier cette indication avec l'aspect si souvent dcrit, que prsente
le manuscrit du discours du 8 thermidor, dont quelques pages sont noires
de ratures?

Cette apparente contradiction entre ce tmoignage et ce document va nous
donner le secret de la mthode de composition et de style de
Robespierre.

Quel est le caractre des ratures du fameux manuscrit? L'auteur supprime
des tirades, des paragraphes; il les supprime en les raturant tout
entiers. Mais presque jamais il n'efface un mot, un membre de phrase,
pour les remplacer. Il change le fond; il touche trs peu  la forme.
D'o il suit qu'il modifie sans cesse le plan de son discours, qu'il en
corrige rarement le style. Villiers a donc raison de dire: Robespierre
crivait vite, et la tradition n'a pas tort de dire: Robespierre
composait pniblement, et ses discours sentaient l'huile.

On a vu comment l'homlie sur l'Etre suprme, compose longtemps avant
le jour o elle fut prononce, s'tait peu  peu accrue d'incessantes
additions dans la pense et sous la plume de l'auteur, jusqu' former
une harangue norme. De mme, la plupart des grands discours de
Robespierre ont t ainsi invents et forms d'avance, avant l'heure de
leur publication. Puis, dans sa mmoire ou sur le papier, ces discours,
en attendant l'occasion de paratre enfin, commenaient  se dvelopper,
 s'annexer toutes les ides nouvelles que les faits suggraient. Leur
cadre mobile, sans cesse distendu, dfait et reform, recevait
incessamment des arguments inattendus, semblables pour la forme, fort
disparates pour le fond, parfois contradictoires. L'heure de la tribune
sonnait, et le discours se produisait, sans que cet incessant travail de
dveloppement ft achev:  vrai dire, Robespierre et attendu vingt ans
l'heure dcisive, que son oeuvre n'et pas t plus fixe pour cela.
Chacun de ses discours est l'histoire de son me depuis la dernire fois
qu'il a pris la parole.

Il arrive que l'tendue de son pome sans cesse enfl inquite son got;
alors, non sans douleur, il retranche quelques-uns de ces morceaux,
parce qu'il le faut, parce qu'il ne peut lire  la tribune _tout_ ce que
lui a suggr son imagination en politique et en morale depuis son
dernier discours. De l, les ratures du manuscrit du 8 thermidor. Mais
chacun de ces morceaux s'est prsent  son esprit dans une forme aise,
abondante, analogue  sa pense; sa plume a crit sous la dicte facile
de son imagination sans cesse en travail solitaire, de sa mditation qui
tourne et s'vertue sans relche, comme une roue dans une usine. C'est
aussi la facilit acquise du _nullus dies sine linea_: en Robespierre,
le scribe aide l'auteur.

Mais le dveloppement du discours ne s'arrte pas toujours quand
l'orateur descend de la tribune; il arrive  Robespierre de reprendre sa
harangue, de la rpter, revue et augmente, de l'imposer jusqu' trois
fois  ses auditeurs, comme le discours sur la guerre, dont les trois
ditions successives marquent chacune un progrs d'abondance sur la
prcdente. Ce rabchage est un besoin d'esprit chez ce prdicateur; et
Michelet a finement montr qu'une telle monotonie,  coup sr
littraire, se trouve tre un bon moyen politique et par consquent
oratoire.

Le style de Robespierre fut toujours acadmique. Rarement il sortit de
sa bouche ou de sa plume un mot trivial, familier ou qui refltt le ton
simple et nglig de la conversation. Il ne dsigne gure que par des
priphrases ou des allusions les ralits actuelles, les faits et les
hommes trop rcents pour que l'imagination ait eu le temps de les
ennoblir. Mme les ralits de sa propre politique, le Tribunal
rvolutionnaire, la guillotine, la dictature, la Terreur, il hsite 
les nommer de leur nom, alors qu'il les dsigne le plus clairement. Si
les monuments de la Rvolution disparaissaient un jour, et qu'il ne
restt que les discours de Robespierre pour faire connatre les
institutions, les hommes, la langue de l'poque, l'rudit plirait en
vain sur ces gnralits vagues, si conformes aux prceptes de Buffon.
Il semble que l'orateur parle, crive en dehors du temps et de l'espace,
pour tous les moments et pour tous les lieux. Ecrit-il donc mal? Non,
certes, en ce sens que son style convient justement  sa pense, qui
est, elle-mme, gnrale, abstraite, issue de la mditation solitaire
dans le silence du cabinet. Il ne se guinde pas pour crire ainsi: ses
ides se prsentent  lui sous cette forme acadmique, et chez lui le
langage extrieur est d'accord avec ce que les philosophes appellent le
langage intrieur.

Quand il nomme, il ne nomme gure que les morts, que l'chafaud a dj
transfigurs pour la haine ou pour l'amour. Tant que Brissot, Hbert,
Danton firent partie de la ralit tangible et par consquent triviale
aux yeux du spiritualisme classique, il vite de prononcer leur nom.
Sitt que Sanson a fait tomber leurs ttes, ils deviennent, aux yeux de
Robespierre, les personnifications du vice et de l'erreur. Ce ne sont
plus des hommes, ce sont des types: il peut les nommer, sans faillir au
got, mais il les ennoblit aussitt d'une pithte classiquement
injurieuse, et il dit: _Danton, ce monstre..._, autant par tactique
littraire que par pudeur politique.

Enfin, cette rhtorique deviendra entre ses mains une arme de tyrannie.
Ses vagues allusions porteront l'effroi ou le repentir chez ses ennemis:
elles lui permettront de ne pas s'engager trop, de reculer  temps si
l'effet est manqu ou si l'opinion proteste. Oui, ces formules de manuel
glacent de terreur les ennemis de ce virtuose en l'art de parler. Si on
ne se dfend pas, on est perdu. Si on se dfend, on se reconnat donc?
Un jour, Bourdon (de l'Oise) se voit dsign par une de ces priphrases
si claires  la fois et si entortilles. Il se sent dj boucl, couch
sur la bascule. Il pousse un cri, un hoquet d'agonie. Robespierre
s'interrompt, dirige son binocle vers lui, et dit froidement: Je n'ai
pas nomm Bourdon; malheur  qui se nomme!

Il serait curieux d'tudier en dtail l'emploi qu'il fait des figures de
rhtorique,  la fois comme moyen littraire et comme moyen politique.
Il pratique avec prdilection la rticence, l'omission, la
prtermission, que sais-je encore? tous les modes de diction qui
veillent en l'auditeur des sentiments vagues, une admiration vague, une
terreur vague, une vague esprance. Il fait peser sur les esprits comme
la tyrannie de l'incertitude; et un des effets les plus profonds de son
loquence, c'est qu'on se disait, aprs l'avoir ou: Qu'a-t-il voulu
dire? Quelle est sa vraie pense? Ce mystre redoublait la fidlit
ardente de ses dvots et l'effroi lche de ses ennemis.

Je l'ai dit: ce qui me frappe en Robespierre, ce qui nous dconcerte,
c'est qu'il est d'une autre race que les autres hommes d'tat franais.
On retrouverait, je crois, dans la srie de nos politiques remarquables,
et je cite au hasard Henri IV, Richelieu, Mirabeau, Danton, Napolon
lui-mme, qui sut se franciser, on retrouverait, dis-je, des
ressemblances fondamentales, une pense claire, peu d'imagination, le
got et le don d'agir. Robespierre, qui gouverna la France par la
persuasion, fut au contraire un mystique et un inactif. Je retrouve ce
mme temprament antifrancais dans le style oratoire du pontife de
l'Etre suprme. Il lui manque ce que possdait  un si haut degr
l'loquence de Mirabeau, de Vergniaud, de Danton, je peux dire _le
trait_. Robespierre n'a pas d'esprit, pas de mots frapps en mdailles,
pas de formules vives, courtes et suggestives. Il rve, il dduit, il
raisonne, il parle pour lui, quand la parole de Danton est vive, hache,
sautillante comme et pu l'tre une conversation lyrique avec Diderot.
Le Franais a peur d'ennuyer, il se hte, ou s'il s'attarde, il
s'excuse: Robespierre prend son temps et ses aises. Il est lent et
monotone. Il n'est remarquable, que quand il est sublime et il le
devient deux ou trois fois quand il parle de la conscience, de sa
conscience  lui, de la haute dignit de sa vie et de sa pense. Mais
quel singulier phnomne, et antipathique  notre race, qu'une loquence
o on ne retrouve rien de l'esprit de Rabelais, de Molire, de Pascal,
de Voltaire!

      *       *       *       *       *

Michelet, Louis Blanc, M. d'Hricault ont reprsent Robespierre, dcrit
son action, monotone comme son style et pourtant puissante. Ses
portraits sont tous dissemblables et contradictoires. Charlotte
Robespierre affirme, dans ses mmoires, que le plus ressemblant est
celui de la collection Delpech, o il a un air de douceur que dmentent
presque tous les tmoignages. Boilly l'a reprsent jeune, gras,
florissant, l'air studieux et un peu born (muse Carnavalet). Mais,
parmi tant de portraits clbres, j'incline  croire que le dessin de
Bonneville, auquel tous les autres ressemblent par quelque point, est la
plus fidle image de Robespierre tel que le peuple le voyait. Ses
ennemis s'accordent  comparer sa figure  celle d'un chat sauvage. [1]
Beaulieu dit: C'tait, en 1789, un homme de trente ans, de petite
taille, d'une figure mesquine et fortement marque de petite vrole; sa
voix tait aigre et criarde, presque toujours sur le diapason de la
violence; des mouvements brusques, quelquefois convulsifs, rvlaient
l'agitation de son me. Son teint ple et plomb, son regard sombre et
quivoque, tout en lui annonait la haine et l'envie. [2] Le tmoignage
de Thibaudeau est analogue: Il tait d'une taille moyenne, avait la
figure maigre et la physionomie froide, le teint bilieux et le regard
faux, des manires sches et affectes, le ton imprieux, le rire forc
et sardonique. Chef des sans-culottes, il tait soign dans ses
vtements, et il avait conserv la poudre, lorsque personne n'en portait
plus.... [3] Etienne Dumont, qui avait caus avec lui, trouvait qu'il
ne regardait point en face et qu'il avait dans les yeux un clignotement
continuel et pnible. [4] Toutes ces impressions ont t rsumes dans
un pamphlet thermidorien d'une faon qui a sembl aux contemporains si
heureuse et si vraie que les innombrables factums qui parurent presque
en mme temps le plagirent mot pour mot:

Sa taille tait de cinq pieds deux ou trois pouces; son corps jet
d'aplomb; sa dmarche ferme, vive et mme un peu brusque; il crispait
souvent ses mains comme par une espce de contraction de nerfs; le mme
mouvement se faisait sentir dans ses paules et dans son cou, qu'il
agitait convulsivement  droite et  gauche; ses habits taient d'une
propret lgante, et sa chevelure toujours soigne; sa physionomie, un
peu renfrogne, n'avait rien de remarquable; son teint tait livide,
bilieux; ses yeux mornes et teints; un clignement frquent semblait la
suite de l'agitation convulsive dont je viens de parler; il portait
toujours des conserves. Il savait adoucir avec art sa voix naturellement
aigre et criarde, et donner de la grce  son accent artsien; mais il
n'avait jamais regard en face un honnte homme. [5]


[Note 1: Mercier, _Nouveau Paris_, t. VI, p. 11; Buzot, _Mmoires_, d.
Dauban, 43, 159; et surtout Merlin (de Thionville), _Portrait de
Robespierre_: Cette figure changea de physionomie: ce fut d'abord la
mine inquite, mais assez douce, du chat domestique, ensuite la mine
farouche du chat sauvage, puis la mine froce du chat tigre.]

[Note 2: Biographie Michaud, 1re d., 1824.]

[Note 3: _Mmoires_, t. I, p. 58.--Son protg, le peintre Vivant-Denon,
se rappelait l'avoir vu poudr  blanc, portant un gilet de mousseline
broche, avec un liser de couleur tendre, et vtu de tout point avec la
propret et la recherche d'un petit-matre de 1789. Biographie Rabbe,
art. _Denon_.]

[Note 4: _Souvenirs sur Mirabeau_, p. 250.--Ajoutons ce tmoignage de
l'abb Proyart, sur le physique de Robespierre adolescent: Il portait
sur de larges paules une tte assez petite. Il avait les cheveux
chtains-blonds, le visage arrondi, la peau mdiocrement grave de
petite vrole, le teint livide, le nez petit et rond, les yeux bleus
ples et un peu enfoncs, le regard indcis, l'abord froid et
repoussant. Il ne riait jamais. A peine souriait-il quelquefois; encore
n'tait-ce ordinairement que d'un sourire moqueur... _La vie et les
crimes de Robespierre_, p. 52.]

[Note 5: _Vie secrte, politique et curieuse de M. J. Maximilien
Robespierre_, par L. Duperron, Paris, an II, in-8.]

Michelet parle des deux binocles qu'il maniait  la tribune avec
dextrit. Il portait  la fois des bsicles vertes, qui reposaient ses
yeux fatigus, et un binocle qu'il appliquait de temps en temps sur ses
lunettes pour regarder ses auditeurs: en 1794, ce maniement glaait de
terreur les personnes qu'il fixait du haut de la tribune.

Five le vit aux Jacobins dans une des sances fameuses o il parla
contre Hbert, et il nous a donn un croquis de son action oratoire:

Robespierre s'avana lentement. Ayant conserv  peu prs seul  cette
poque le costume et la coiffure en usage avant la Rvolution, petit,
maigre, il ressemblait assez  un tailleur de l'ancien rgime; il
portait des bsicles, soit qu'il en et besoin, soit qu'elles lui
servissent  cacher les mouvements de sa physionomie austre et sans
aucune dignit. Son dbit tait lent, ses phrases taient si longues que
chaque fois qu'il s'arrtait en relevant ses lunettes sur son front, on
pouvait croire qu'il n'avait plus rien  dire; mais, aprs avoir promen
son regard sur tous les points de la salle, il rabaissait ses lunettes,
puis ajoutait quelques phrases aux priodes dj si allonges lorsqu'il
les avait suspendues.

Voil ce que les contemporains nous ont laiss de plus vraisemblable sur
le physique de Robespierre, sur son attitude  la tribune; le reste
n'est que passion et fantaisie.




TABLE DES PLANCHES HORS TEXTE

      *       *       *       *       *

PLANCHE I

PORTRAIT DE MIRABEAU

D'aprs un dessin de J. Gurin grav par Frsinger, conserv au Cabinet
des Estampes.


PLANCHE II

PORTRAIT DE VERGNIAUD

D'aprs une lithographie de Maurin, publie dans l'_Iconographie _de
Delpech.


PLANCHE III

LE 31 MAI 1793

D'aprs une gravure de Swebach-Desfontaines et Berthault, conserve au
Cabinet des Estampes.


PLANCHE IV

ATTAQUE DES TUILERIES LE 10 AOUT 1792

D'aprs une gravure excute par Villeneuve, conserve au Cabinet des
Estampes.


PLANCHE V

PORTRAIT DE DANTON

D'aprs une peinture anonyme du Muse de la Ville de Paris.


PLANCHE VI

PORTRAIT DE ROBESPIERRE

D'aprs un dessin de Bonneville grav par B. Gautier, conserv au
Cabinet des Estampes.


PLANCHE VII

ATTAQUE DE L'HOTEL DE VILLE LE 9 THERMIDOR

D'aprs une eau-forte de Duplessi-Bertaux, conserve au Cabinet des
Estampes.


PLANCHE VIII

ESTAMPE THERMIDORIENNE CONTRE ROBESPIERRE

D'aprs une gravure reproduite par Montjoie dans _La Conjuration de
Maximilien Robespierre,_ 2e dit., Paris, 1796, in-8. [Note: Les
vignettes qui illustrent ce volume sont extraites de l'ouvrage de MM. A.
Boppe et Raoul Bonnet, _Les Vignettes emblmatiques sous la Rvolution_,
Paris, 1911, in fol. Nous remercions vivement M.R. Bonnet de
l'obligeance qu'il a mise  nous les communiquer. (_Note des
Editeurs._)]

      *       *       *       *       *

TABLE DES MATIRES

      *       *       *       *       *

MIRABEAU

I.--L'ducation oratoire de Mirabeau

II.--La politique de Mirabeau

III.--Les discours de Mirabeau

IV.--Mirabeau  la tribune


VERGNIAUD

I.--La jeunesse et le caractre de Vergniaud

II.--L'ducation oratoire de Vergniaud

III.--La politique de Vergniaud

IV.--Les discours de Vergniaud jusqu'au 10 aot 1792

V.--Les lettres politiques et la dfense de Vergniaud

VI.--La mthode oratoire de Vergniaud


DANTON

I.--Le texte des discours de Danton

II.--Le caractre et l'ducation de Danton

III.--L'inspiration oratoire de Danton

IV.--La composition et le style des discours de Danton

V.--Danton  la tribune


ROBESPIERRE

I.--Robespierre  la Constituante

II.--La politique religieuse de Robespierre  la Convention

III.--Les principaux discours de Robespierre  la Convention

IV.--La rhtorique de Robespierre


       *       *       *       *       *






End of the Project Gutenberg EBook of Les grands orateurs de la Rvolution
by Franois-Alphonse Aulard

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDS ORATEURS DE LA ***

This file should be named 8rtrs10.txt or 8rtrs10.zip
Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8rtrs11.txt
VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8rtrs10a.txt

Distributed Proofreaders

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
unless a copyright notice is included.  Thus, we usually do not
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

We are now trying to release all our eBooks one year in advance
of the official release dates, leaving time for better editing.
Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
even years after the official publication date.

Please note neither this listing nor its contents are final til
midnight of the last day of the month of any such announcement.
The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
Midnight, Central Time, of the last day of the stated month.  A
preliminary version may often be posted for suggestion, comment
and editing by those who wish to do so.

Most people start at our Web sites at:
http://gutenberg.net or
http://promo.net/pg

These Web sites include award-winning information about Project
Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).


Those of you who want to download any eBook before announcement
can get to them as follows, and just download by date.  This is
also a good way to get them instantly upon announcement, as the
indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.

http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03

Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90

Just search by the first five letters of the filename you want,
as it appears in our Newsletters.


Information about Project Gutenberg (one page)

We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
you may distribute copies of this eBook if you want to.

*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
sending a request within 30 days of receiving it to the person
you got it from. If you received this eBook on a physical
medium (such as a disk), you must return it with your request.

ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
through the Project Gutenberg Association (the "Project").
Among other things, this means that no one owns a United States copyright
on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
distribute it in the United States without permission and
without paying copyright royalties. Special rules, set forth
below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.

Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
any commercial products without permission.

To create these eBooks, the Project expends considerable
efforts to identify, transcribe and proofread public domain
works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
medium they may be on may contain "Defects". Among other
things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged
disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
codes that damage or cannot be read by your equipment.

LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
all liability to you for damages, costs and expenses, including
legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.

If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
you paid for it by sending an explanatory note within that
time to the person you received it from. If you received it
on a physical medium, you must return it with your note, and
such person may choose to alternatively give you a replacement
copy. If you received it electronically, such person may
choose to alternatively give you a second opportunity to
receive it electronically.

THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
PARTICULAR PURPOSE.

Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
the exclusion or limitation of consequential damages, so the
above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
may have other legal rights.

INDEMNITY
You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
and its trustees and agents, and any volunteers associated
with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
texts harmless, from all liability, cost and expense, including
legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
following that you do or cause:  [1] distribution of this eBook,
[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
or [3] any Defect.

DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
You may distribute copies of this eBook electronically, or by
disk, book or any other medium if you either delete this
"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
or:

[1]  Only give exact copies of it.  Among other things, this
     requires that you do not remove, alter or modify the
     eBook or this "small print!" statement.  You may however,
     if you wish, distribute this eBook in machine readable
     binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
     including any form resulting from conversion by word
     processing or hypertext software, but only so long as
     *EITHER*:

     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
          does *not* contain characters other than those
          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
          eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
          or other equivalent proprietary form).

[2]  Honor the eBook refund and replacement provisions of this
     "Small Print!" statement.

[3]  Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
     gross profits you derive calculated using the method you
     already use to calculate your applicable taxes.  If you
     don't derive profits, no royalty is due.  Royalties are
     payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
     the 60 days following each date you prepare (or were
     legally required to prepare) your annual (or equivalent
     periodic) tax return.  Please contact us beforehand to
     let us know your plans and to work out the details.

WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
public domain and licensed works that can be freely distributed
in machine readable form.

The Project gratefully accepts contributions of money, time,
public domain materials, or royalty free copyright licenses.
Money should be paid to the:
"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

If you are interested in contributing scanning equipment or
software or other items, please contact Michael Hart at:
hart@pobox.com

[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
when distributed free of all fees.  Copyright (C) 2001, 2002 by
Michael S. Hart.  Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
they hardware or software or any other related product without
express permission.]

*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

