Project Gutenberg's Journal d'un sous-officier, 1870, by Amde Delorme

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Title: Journal d'un sous-officier, 1870

Author: Amde Delorme

Release Date: April 3, 2004 [EBook #11893]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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JOURNAL
D'UN SOUS-OFFICIER




AMDE DELORME





CHOS DES PREMIERS REVERS


I


Le malheur aigrit. De l les rcriminations qui se sont entre-croises,
violentes, acerbes, au lendemain de nos dsastres. Nul n'a voulu de
bonne foi accepter sa part de responsabilit. Chacun, au lieu de sonder
sa conscience, a regard autour de soi, au-dessus ou au-dessous, selon
sa situation, et il lui a t facile de dcouvrir des griefs chez
autrui, car il n'est personne qui n'ait eu quelque reproche 
s'adresser. Notre faiblesse tait notoire, et le gouvernement imprial
fut inexcusable de lancer la France dans une folle aventure. Mais
a-t-on oubli comment le peuple franais avait accueilli les premires
tentatives de cration de la garde nationale mobile? Malgr leur fiert
de compter le marchal Niel parmi leurs compatriotes, les riverains de
la Garonne reurent mal ses dcrets. Ils y rpondirent en brisant
les rverbres de Toulouse. Le sort des armes n'et-il pas chang,
cependant, si,  la fin de juillet, quatre-vingts lgions, organises de
longue main, avaient pu seconder les efforts de la vaillante arme du
Rhin?

A vrai dire, les reproches amers clatrent plus tard. Ce fut d'abord de
la stupeur  la nouvelle des dsastres de Wissembourg, de Froeschwiller
et de Forbach. Prcieux patrimoine, l'honneur national s'apprcie  sa
valeur, comme la sant, quand il a subi une atteinte. La vie sembla
s'arrter  Toulouse. Industrie, commerce, tout fut suspendu. Les
boutiques restaient  demi closes, les usines chmaient. Ds le matin,
toute la population se portait sur la place du Capitole. Bourgeois
modestes, ouvriers en blouse, aristocrates  la mise lgante, tudiants
un peu dbraills, tous, confondus en une foule inquite, venaient
chercher vainement sur les murs de l'Htel de Ville l'annonce d'un
retour de la fortune.

Ces hommes demeuraient mornes, silencieux, comme implants dans le sol
de la place. Ils s'en arrachaient parfois, d'attente lasse, pour aller
inutilement demander si les nouvelles n'taient pas retenues  la
prfecture. Dans ce va-et-vient, personne n'osait marcher tte haute.
Les amis s'accostaient tristement, avec de longs serrements de main et
des hochements de tte dcourags, comme pour s'annoncer mutuellement
l'agonie d'un tre cher. Les rares officiers laisss dans les dpts
circulaient  peine, ne se montrant plus au caf. Par piti pour eux, on
les vitait. Du reste, la honte de la dfaite appesantissait le front de
tous les Franais, indistinctement, et ils n'osaient plus se regarder en
face.

nervantes journes que ces journes d'attente du mois d'aot, pendant
lesquelles on voulait douter, on voulait esprer encore. Il fallut se
rsigner. Les premiers revers furent confirms, avec l'aggravation des
plus navrants dtails. Pourtant le marchal de Mac-Mahon ralliait 
Chlons les dbris hroques de Froeschwiller; Bazaine massait autour de
Metz l'arme du Rhin, que Forbach avait  peine entame. La victoire, si
longtemps attache  nos armes, nous reviendrait peut-tre. Mais il n'y
a pas de douleur si cruelle qu'il ne faille s'en distraire, parce que
s'impose l'obligation de vivre. Le marchand forcment revint  son
comptoir, l'ouvrier reprit ses outils, en proie  une sourde rancoeur.
Seuls, dans un si grave pril, les oisifs durent continuer  subir le
sentiment de leur inutilit.

Pour moi, j'allais avoir vingt ans. Jamais je n'avais rv batailles,
et,  mon grand regret, je ne comptais pas des lieutenants gnraux,
ni le moindre mareschal de camp dans mes ascendants. Mon pre tait
un actif industriel; il avait le dsir d'tendre le cercle de ses
oprations  mesure que chacun de ses quatre fils serait en ge de
le seconder. Je commenais  m'initier aux affaires, quand la guerre
clata. Rien ne m'avait donc prpar  l'ide d'tre soldat un jour;
mais le malheur suscite des vocations soudaines, et il y a des grces
d'tat.

La _Marseillaise_ avait alors une signification poignante, car le flot
envahisseur grossissait sans rpit. Chaque jour, les hordes allemandes
nous dbordaient plus nombreuses; de terrifiantes rumeurs circulaient
dj sur leurs exactions, et leurs hardis claireurs taient signals 
d'normes distances. Qu'importait d'ailleurs le point sur lequel portait
la souillure: elle entachait le sol de la France; la patrie tait
viole. Comment demeurer le tmoin impassible d'une telle honte? Ne
devaient-ils pas moins souffrir ceux qui, luttant au pril de leur vie,
mettaient au moins, quelle que dt tre l'issue finale, leur conscience
en repos?

Partout, dans les casernes, dans les tablissements privs, des coles
s'taient ouvertes spontanment, ds la dclaration de guerre, pour
l'instruction des cadres de la garde nationale mobile. Je m'tais fait
inscrire au gymnase Lotard, et j'avais d'abord suivi les cours sans
plan dtermin, par imitation de mes camarades qui aimaient mieux
devenir officiers que simples gardes. Mais je ne tardai pas  me
passionner pour le maniement du fusil, pour l'cole de peloton et de
compagnie, pour l'escrime  la baonnette. La nuit venue, j'allais,
accompagn d'un de mes jeunes frres, faire de longues courses au pas
gymnastique, pour m'assouplir et m'entraner. Nous rentrions rouges,
haletants, puiss; mais ces efforts avaient dj leur rcompense. Ils
m'pargnaient les insomnies durant lesquelles je ne cessais de repasser
tous les dtails dsesprants apports par le tlgraphe. Aprs un bon
somme, l'ide fixe des progrs  faire pour hter le dpart me reprenait
au rveil, et je retournais de bonne heure au gymnase.

Avant de dcrocher les fusils du rtelier, nous nous pressions autour
des moniteurs, pour avoir des nouvelles du matre de la maison. Lotard,
le clbre acrobate, tait atteint de la petite vrole. Chez cet
athlte, alors dans la force de l'ge, la maladie avait pris tout d'un
coup une violence extrme. Il dlirait sans repos, et, ce qui nous
attachait le plus  lui, c'est que son dlire se changeait en fureur
patriotique. Il ne voyait que des Prussiens autour de lui, dans ses
hallucinations. Malgr l'affaiblissement de la fivre, les restes de sa
vigueur le rendaient encore redoutable; il ne fallait pas moins de deux
hommes robustes pour le veiller sans cesse, et, presque d'heure en
heure, ils avaient  lutter corps  corps avec lui, afin de le maintenir
dans le lit d'o il voulait s'lancer pour courir sus aux ennemis de la
France. Il mourut un matin dans un de ces terribles accs.

Cependant, la lgion des mobiles de la Haute-Garonne s'organisa et mes
camarades du gymnase y obtinrent tous des grades. J'estimai ds lors
qu'il n'tait pas trop ambitieux de ma part de prtendre faire ma partie
comme simple soldat. Le soir,  la table de famille, j'annonai mon
intention de m'engager.


II


Cette dclaration clata comme un obus. A l'exception du compagnon de
mes courses nocturnes, personne n'y tait prpar. Pour les parents, un
fils est toujours un enfant: la premire manifestation virile tonne de
sa part, inquite un peu, lors mme qu'il ne s'ensuivrait pas un danger
immdiat. Ds qu'il revendique l'entier usage de son libre arbitre, le
jeune homme chappe aux siens, en supprimant l'action d'une sollicitude
tendre et avise. A l'heure critique o nous tions, le pril tait
certain et tout proche. La pense en fit venir  ma mre deux grosses
larmes, qui un instant voilrent ses yeux bleus, puis roulrent
silencieusement sur son doux visage rsign. Mon pre, mal remis de sa
surprise, se contenta de me faire une rponse vasive.

Ma nuit fut mauvaise. J'tais partag entre le regret d'avoir chagrin
ma mre, la conviction que je ne lui pargnerais pas cette preuve, et
le dpit de n'avoir pas brusqu le dnouement inluctable. Le lendemain,
au djeuner, je remis donc la question sur le tapis, non sans un
tremblement dans la voix. Mon pre, voyant de nouveau le front de
ma mre s'assombrir, m'arrta net cette fois. Homme de dcision et
coeur-droit, il n'admettait pas les voies dtournes.

Si tu veux t'engager, dit-il, fais-le; mais parles-en moins.

--Qu' cela ne tienne, rpondis-je; j'attendais votre consentement.

Et, fort d'une autorisation ainsi surprise, je me rendis, en sortant de
table, au commissariat de police.

Mon coeur battait la chamade pendant que, ngligemment, comme
s'accomplit toute besogne coutumire, le magistrat remplissait, en me
posant les questions ncessaires, l'imprim sur lequel grinait sa plume
agile.

Mais, fit-il en relisant la date de ma naissance, vous n'avez pas vingt
ans?

La plume en l'air, le menton appuy sur sa main gauche, il me
dvisageait avec le regard scrutateur et svre d'un juge. Pour
conclure, il m'invita  aller chercher mon pre. Vainement j'insistai,
lui affirmant que j'avais l'assentiment paternel, qu'il pouvait me
confier le certificat, et que je le lui rapporterais sur l'heure dment
sign. Il dposa sa plume et me congdia poliment.

Ce contretemps me vexa d'abord, parce que tout dlai irrite une passion
sincre, et aussi parce que le commissaire semblait douter de ma parole;
mais, aprs tout, ce n'tait qu'un retard d'une heure. A la rflexion,
je me rjouissais que la signature de mon pre sanctionnt le premier
acte solennel de ma vie.

Quant  lui, mon engagement avait t jusque-l si loin de sa pense,
qu'il n'avait pas song  vrifier l'tendue de ses droits. Nanmoins
il prouva quelque satisfaction d'apprendre que son autorit pouvait
prvaloir sur ma rsolution. Il ne se ddit point toutefois, et se
disposa  m'accompagner sur-le-champ.

Or nous rencontrmes  notre porte un de mes camarades qui, peu de jours
auparavant, m'avait prcisment expos de belles thories sur l'impt
direct du sang. Mon pre lui ayant dit le but de notre course, quelle
ne fut pas ma surprise en le voyant s'exclamer: Henri Roland dveloppa,
pour me dtourner de mon projet, tous les sophismes que l'ingnieux
intrt personnel sait invoquer. La guerre clatait tout d'un coup trop
meurtrire pour pouvoir durer. Si, pourtant, notre concours devenait
ncessaire, le gouvernement ne saurait-il pas nous appeler?...
N'avais-je pas tort, du reste, de me croire dj bon  faire un soldat?
L'habilet  manier une arme s'acquiert-elle en quelques jours? Et, 
supposer que j'arrivasse  temps, n'irais-je pas-simplement offrir 
l'ennemi une victime de plus, sans profit apprciable?

A quoi bon discuter? J'entendais sans couter, en quelque sorte malgr
moi. Quelle raison et pu me vaincre, quand les pleurs de ma mre ne
m'avaient pas branl? Mon pre aussi gardait le silence; mais il
coutait, lui, pensif, soucieux. En dpit de longues pauses tous les dix
mtres, je dirigeais insensiblement la marche vers le commissariat, et,
remerciant mon ami, je cdai le pas  mon pre. Il connaissait un peu
le commissaire. S'asseyant  la table o mon certificat tait rest
inachev, il prit la plume et la plongea dans l'encre. Anxieux,
j'attendais le petit grincement que j'avais remarqu nagure.

Eh bien! non, fit mon pre en rejetant la plume et en se levant, je ne
peux pas signer!

Les discours de mon ami avaient t trop cruels pour son coeur. Mon
affection filiale lui tient compte aujourd'hui de cette hsitation, mais
je fus moins rsign jadis. Au surplus, l'heure de ma vingtime anne
tait proche. Il fallait patienter quelques jours seulement....
Seulement. Mais ces jours me semblaient aussi longs que des semaines, et
j'tais agit, troubl, comme par un remords.

Quelque loign que ft le thtre des hostilits, Toulouse en recevait
constamment des chos et tout y parlait de la guerre. L'arsenal, la
poudrerie activaient leurs travaux, multipliaient leurs envois. Les
rserves rejoignaient les dpts, et ceux-ci dirigeaient chaque jour
des dtachements sur l'arme pour combler les vides ou concourir  la
formation des premiers rgiments de marche. Les moblots foisonnaient,
luttant entre eux de crnerie et d'lgance, avec le pantalon bleu 
bande rouge et la vareuse fonce propice aux coupes de fantaisie.

Pour rappeler toutefois que l'heure tait grave, et que la coquetterie
militaire tait la parure juvnile de prochains sacrifices, le cur de
notre paroisse, septuagnaire au coeur chaud, organisa le premier un
service funbre en mmoire des victimes des batailles perdues. Au milieu
de l'glise froide et nue, dont la richesse est concentre dans une
des chapelles du transept o se trouve une Vierge Noire, un catafalque
levait haut ses draperies. Les trois couleurs apparaissaient aux
angles, obscurcies, comme dans le combat, par la fume des cierges dont
les flammes tremblantes faisaient scintiller l'acier des faisceaux
d'armes. Entoure d'un semis de larmes symboliques, dans un cartouche 
demi cach sous une palme verte, cette seule inscription:

  AUX BRAVES, MORTS POUR LA PATRIE.

La vaste nef et les bas-cts taient trop troits pour contenir la
foule. Malgr ce concours empress, un silence saisissant planait
au-dessus de ces mille fronts penchs comme sous la pense d'un deuil
personnel. Des larmes mme coulaient; mais, dans la sincrit de mon
me, je ne plaignais pas, moi, ceux que l'on pleurait. Leur sort me
semblait enviable. Tombs, ils restaient glorieux, tandis que la honte
atteignait les survivants inactifs.

Aussi, au sortir de l'glise, je me sentis trangement remu, en
entendant l'alerte sonnerie des clairons des chasseurs. Le pantalon
dans les gutres, la tente sur le sac, marmites neuves, grands bidons
reluisants, en tenue de campagne, ils partaient, vifs, gais, comme  la
parade. Insoucieux des dangers prochains, ils allaient crnement, d'un
pas rapide. La certitude de la revanche ne leur et pas donn plus
d'entrain, et je fus pris d'mulation. Un instant, je les suivis; mais
presque aussitt je m'arrtai court, comme saisi de honte, car,  la
gare, il faudrait les quitter, leur dire adieu. Non, je n'avais pas le
droit de les accompagner, n'ayant pas le pouvoir de les suivre jusqu'au
bout.

Maussade, silencieux, alternativement morne et nerveux, je ne
dissimulais pas que j'attendais l'heure d'agir suivant ma seule volont.
Mon pre ne s'y trompait pas. branl par les propos de mon ami, il
avait pu nourrir le vague espoir que j'en serais touch moi-mme  la
rflexion. Devant une rsolution fermement arrte, il ne voulut pas
s'obstiner. Ne pouvant douter que je m'engagerais le jour mme de mon
vingtime anniversaire, il consentit  me laisser partir avant. Il fixa
mon engagement  une date facile  retenir, me dit-il: _le 1er septembre
1870_.


III


Hlas! la nouvelle de la capitulation de Sedan me fut apporte le
lendemain matin au quartier du 72e de ligne, par un officier de mobiles.
Le dsastre surpassait tous les prcdents. La honte nous semblait
monter dmesurment, comme les eaux du dluge. Il s'y mla chez moi une
proccupation enfantine: je me demandais avec inquitude si la guerre
n'allait pas tre fatalement termine. Aussi, sans peser les chances
favorables et les chances contraires, j'applaudis aux rsolutions du
gouvernement de la Dfense nationale qui rpondaient  mes aspirations
et aux sentiments gnreux du pays.

Mon rve ne se ralisa pas sitt que je l'avais espr. Je m'imaginais
que, trois ou quatre jours aprs mon engagement, je serais habill,
quip, arm et dirig vers l'arme. Il me fallut plus de patience. La
plupart de mes chefs, peut-tre inconsciemment, pratiquaient la calme
philosophie de Henri Roland. Pour eux, je n'tais qu'un numro matricule
qui prenait sa place entre deux autres et marcherait quand son rang
serait appel.

Or les jours et les jours passaient et rien ne faisait prvoir que cet
appel aurait lieu. Il rgnait  la caserne un dsordre inexprimable.
Dans la hte de former et d'organiser l'arme du Rhin, aucune mesure
n'avait t prise pour encadrer les rserves au fur et  mesure de
leur arrive. Il n'y avait au dpt du 72e qu'une seule compagnie, qui
comptait 1400 ou 1500 hommes. Si actifs que fussent le sergent-major et
son fourrier, ils ne pouvaient, malgr un travail forcen et des veilles
prolonges, y voir clair dans leur comptabilit. Un dimanche, le chef
de bataillon commandant le dpt voulut procder lui-mme  une revue
srieuse.

Tout le troupeau, car le nom de troupe ne pouvait s'appliquer  cette
cohue, se trouva ds six heures du matin dans la cour du quartier, et
l'appel commena:

Prsent.... Prsent.... Prsent....

Le mot tait lanc sur des tons trs diffrents, tantt en fausset,
tantt en faux-bourdon,  intervalles ingaux. Parfois l'appel tait
tout proche, plus souvent il tait perdu dans la foule ou  l'autre
extrmit de la cour. Les noms, peu familiers aux officiers, n'taient
pas toujours intelligiblement prononcs et plus d'un avait besoin d'tre
rpt pour parvenir  son adresse. Il fallait perdre plusieurs minutes
pour ajouter un rang  la double file qui,  la longue, s'allongeait
cependant, s'allongeait comme un ver annel. Mais le groupe compact des
non-appels paraissait  peine entam, et midi approchait. La lassitude
tait gnrale, pour un rsultat illusoire. Quel avantage de dnombrer
cette foule, puisqu'il tait impossible de la sectionner, faute de
savoir  qui confier la surveillance et la direction de chaque peloton!

Le commandant perdit patience et courage. Il fit sonner la soupe, bien
avant d'avoir achev la lecture du contrle gnral. Cette tentative
avorte tourna contre la discipline. Ceux qui redoutaient encore une
surveillance relative s'estimrent ds lors srs de l'impunit, et
beaucoup en profitrent pour dserter  peu prs compltement la
caserne.

Inutile de dire que je n'tais pas du nombre. Avec le mme srieux
qu'un bambin montant la garde arm d'un fusil de bois, j'tais d'une
exactitude scrupuleuse  remplir des devoirs fort mal dfinis. A l'heure
o le quartier tait rgulirement ouvert, j'allais voir un instant ma
famille; mais, pour rien au monde, je n'eusse dcouch, et ce n'tait
pas la bont du lit qui m'attirait: pour mieux dire, je n'en avais ni de
bon ni de mauvais. Notre caserne ressemblait  une halle ouverte la
nuit aux vagabonds. L'espace ne nous manquait pas. Nous avions la libre
disposition de toutes les chambres laisses vides par le rgiment; mais
deux cents ou trois cents fournitures de lit y taient clairsemes: il
nous en manquait donc plus de mille. De distance en distance, le long
des murs, matelas et paillasses avaient t juxtaposs par terre, afin
d'accrotre la surface de couchage. Quand, la retraite battue, on
rejoignait  ttons le coin dont on avait pris possession la veille,
il n'tait pas rare de le trouver occup par un ronfleur inconnu,
dguenill et malpropre. Heureux celui qui pouvait alors dcouvrir
une planche ou un banc pour y dormir en quilibre, plutt que d'aller
s'tendre sur la brique nue.

Tout a une fin, mme le dsordre. L'attention de nos chefs tait
concentre d'ailleurs sur la prparation d'un dtachement de deux cents
hommes, au nombre desquels je sollicitai vainement d'tre compt. Leur
dpart effectu, la compagnie de dpt fut ddouble; d'anciens soldats
rengags constiturent les cadres, et tout prit alors une allure
militaire. Les hommes une fois recenss, il fut assign  chacun une
place dans les chambres: qu'il y et des lits ou non, il fallait s'y
trouver. Appels rguliers matin et soir, punitions svres au moindre
manquement, et, chaque jour, un nouveau groupe allait troquer des
vtements dpareills ou sordides contre l'uniforme en drap neuf, raide
et lustr.

L'enfantine joie d'trenner ma premire culotte est sortie de ma
mmoire, mais je suppose qu'elle fut comparable  celle que j'prouvai
en sortant  mon tour du magasin d'habillement. Enfant, j'avais d me
croire un homme en chaussant l'_inexpressible_; homme, je me croyais
presque un hros, parce que j'tais vtu comme d'autres qui s'taient
sacrifis hroquement.

Fier, je l'tais, mais non pas lgant. Mon pantalon rouge semblait tre
n de l'union de deux sacs; ma veste, en drap gros bleu, et pu servir
de corsage  une plantureuse nourrice--pardonnez  un troupier cette
comparaison--et la visire de mon kpi tait si longue, que l'ombre
en tait projete sur toute ma figure. Je ne la redressais pas,  dire
vrai, comme c'tait la mode alors. Au contraire, je m'efforais de
la rabattre, selon le type d'aujourd'hui, car je tenais  n'tre pas
confondu avec les nombreux infirmiers que distinguait un beau numro
blanc.

Il me semblait, en traversant la ville pour me rendre de la caserne  la
maison paternelle, que mon nouvel accoutrement dt me valoir l'attention
gnrale, presque des gards universels. Loin de l, personne ne me
regardait. Des amis, que j'arrtai, s'y prirent  deux fois pour me
reconnatre sous mon banal dguisement. Aprs quoi, ils s'esclaffrent,
en me regardant de face, de profil et de dos.

Ce ne fut point le ridicule de ma nouvelle tenue qui frappa ma mre.
Elle aussi pensa qu' prsent j'avais un premier point de ressemblance
avec ceux qui,  l'autre bout de la France, versaient leur sang. Sa
tristesse et la gravit de mon pre, quand il me considra longuement,
tmoignrent qu'ils pressentaient et redoutaient tous deux une
sparation prochaine. Elle l'tait en effet. Mais mon ardeur batailleuse
devait tre longtemps contrarie, car ce n'tait pas vers le Nord que
j'allais tre emmen loin d'eux.

Le gouvernement de la Dfense nationale avait assum une lourde tche.
Pour tout rorganiser en face de l'envahisseur, il n'avait pas le loisir
d'aller cueillir les violettes caches. Il dut accepter les concours qui
s'offraient bruyamment, sans trop se proccuper des aptitudes. Armand
Duportal, ancien dport il est vrai, rdacteur en chef du journal
le plus avanc de Toulouse, fut de la sorte bombard prfet de la
Haute-Garonne.

Sur je ne sais quelle plainte de quelques mauvais soldats, le nouveau
prfet admonesta vertement notre commandant, lequel prit mal la chose.
Pour couper court au diffrend, le ministre de la guerre ordonna par le
tlgraphe notre dpart immdiat  destination de Perpignan.

Dmnager un dpt, ce n'est pas une petite affaire. En quarante-huit
heures, le stock des magasins fut  moiti rparti entre nous. Chaque
objet nous causait une surprise et un embarras nouveaux, et il nous
fallut bcler en un jour ce que les jeunes soldats apprennent d'habitude
 faire en six mois. Pour loger, dans l'armoire minuscule que constitue
le havresac, toute sa garde-robe--linge, chaussures, brosses,--et y
rserver la place d'honneur aux cartouches, il n'y a pas  perdre
l'paisseur d'une pingle. Tout bien amnag en dedans, il reste
 difier l'extrieur, ce qui n'est pas moins difficile. Tente et
couverture doivent tre roules ensemble, dans des proportions fixes.
Piquets, outils, ustensiles de campement, exigent une rpartition gale
et symtrique, de peur qu'une paule ne devienne jalouse de l'autre. Sur
le tout, enfin, il faut, par un miracle d'quilibre, fixer la gamelle
qui,  l'occasion, servira de garde-manger, et qui semblera lever
au-dessus du kpi comme un casque de fer-blanc. Que notre paquetage ft
cette fois excut selon les meilleures rgles, je n'oserais l'affirmer.
Toujours est-il qu'il nous avait occups fort, et qu'il parut abrger
encore le court dlai qui nous avait t accord.

Le dpart devant avoir lieu  l'aurore, j'avais demand une permission
de minuit pour passer en famille ma dernire soire. Le rendez-vous
tait chez ma soeur, marie depuis quelques annes. Par une dlicate
attention, elle avait runi autour de nos parents ceux de ses amis
qu'elle savait m'tre le plus chers. Elle habitait, je m'en souviens, en
face du quartier gnral. De ses fentres, nous avions aperu le gnral
de Lorencez faire, nagure, son repas d'adieu. Il tait seul, vis--vis
de la gnrale, entre leurs enfants. Ce soir-l, le tic nerveux de sa
physionomie toujours grave paraissait s'accentuer. Le hardi soldat de
Puebla, peut-tre disgraci  tort, tait fond  prvoir la funeste
issue d'une guerre imprudente. Cela seul et justifi sa noble
tristesse,-- moins que son ambition ne souffrt d'avoir  jouer un rle
effac auprs de celui de commandant en chef qui allait malheureusement
choir  l'autre hros du Mexique?

Pour moi, une situation infime et de modestes devoirs facilement
remplis, tout cela me laissait une conscience lgre. Tous mes
prparatifs tant termins, j'tais  l'une de ces heures o, aprs une
lgre fatigue du corps, le repos qui le soulage donne en mme temps 
l'esprit toute sa plnitude et lui rend son entire libert. Heureux de
me trouver dans cette runion amie, je ne songeais pas  remonter  sa
cause: mon coeur se compltait par la sympathie gnrale qui semblait
rayonner vers moi comme une bienfaisante chaleur. Ma gaiet tait
pleine, franche, quoique sans clat. Quel instant dans ma vie!

Ds le commencement du repas, la conversation s'anima grce aux efforts
de chacun pour paratre gai. On plaisante et l'on rit; puis on choque le
verre, pour boire aux exploits du troupier et  son heureux retour. L'un
de mes frres, collectionneur enrag, me fait promettre de lui rapporter
un souvenir prussien, et l'on me souhaite encore de revenir sain et
sauf. Pourtant mon beau-frre semble prophtiser: Bah! quand vous
seriez lgrement atteint, par exemple au bras gauche. A quoi je
rponds,  la toulousaine: Certes je le voudrais bien, pour courir la
chance d'une riposte heureuse.

Le repas fut long. Passs au salon, nous achevions  peine de prendre le
caf, que la pendule sonna onze fois. La caserne tait assez loigne,
et je n'avais que la permission de minuit. Aussitt rappel au sentiment
de l'exactitude militaire: Maman, dis-je en me tournant vers ma mre,
je vais partir.

Que se passa-t-il soudain en moi? Je me penchai vers elle, et, comme si
une main d'acier m'et treint la gorge, je fus un instant sans voix. Un
torrent de larmes s'chappa brusquement de mes yeux. Je sanglotai....
Je n'eus pas conscience du temps qui s'coula, pendant que, la tenant
presse sur mon coeur, je balbutiais des paroles entrecoupes, lui
promettant que je reviendrais et que nous nous reverrions.

Elle avait le calme d'une sainte et contenait son immense douleur.
Durant toute la soire elle avait t souriante, hroque; parlant
peu, mais m'enveloppant sans cesse des caresses de son regard limpide;
retenant ses larmes, parce qu'elle savait que je n'aurais pas t
joyeux si je l'avais vue triste; courageuse parce que j'avais besoin de
courage, car, m'ayant donn la vie, elle tenait  m'inspirer aussi les
vertus qui l'honorent: Fais toujours ton devoir, me dit-elle simplement
en essuyant mes larmes comme au jour de mes premiers chagrins, et
n'oublie jamais Dieu, c'est le sr moyen de nous retrouver un jour.
S'il dcide que ce ne doit plus tre ici-bas, ce sera dans un monde
meilleur.

Mais l'enfant s'tait retrouv en moi, et ma tendresse filiale
continuait de se rpandre en un flot irrsistible, inpuisable.

Quand je me reconnus, j'tais  ses pieds. Nous tions seuls. Reprenant
enfin courage, je me levai et m'loignai avec effort. Mais,  la porte,
une ide me heurta: cet obstacle inerte allait la drober pour toujours
peut-tre  ma vue, placer entre elle et moi l'inconnu, la mort, qui
sait? Alors je revins vers elle; je m'lanai dans ses bras de nouveau
et la contemplai longuement.

Vingt annes d'tat maladif, six maternits et la mort d'un enfant
l'avaient amaigrie, affaiblie, sans pouvoir altrer sa beaut modeste
et sereine. Cette douce figure encadre de bandeaux noirs abondants,
ce profil si pur, ne les verrais-je donc plus? Ces beaux yeux bleus
au regard indulgent et tendre, ne se lveraient-ils plus sur moi? Ces
lvres un peu fortes, d'o jamais, jamais, aucune mdisance ne
s'tait chappe, ne murmureraient-elles plus pour moi de consolantes
paroles?--Pourquoi, cependant? Parce que la patrie l'exigeait. La
patrie, abstraction tyrannique, valait-elle un tel sacrifice?

Il faut le croire, car mon affection filiale tait vive, profonde, et
pourtant, quand, aprs avoir frntiquement embrass ma mre, je me
prcipitai hors du salon, n'y voyant plus, ne pouvant plus parler, mon
coeur tait navr, dchir, mais il ne ressentait l'aigreur d'aucun
regret, d'aucun remords. Ma douleur tait saine et en quelque sorte
fortifiante.

Le lendemain, malgr l'heure matinale, mon pre et mes frres taient
 la gare, accompagns de plusieurs amis. Devant tant de tmoignages
affectueux, je sentis prt  se renouveler l'accs de sensibilit de la
veille; je me htai de me drober aux regards de la foule indiscrte.
Bientt le cri de la locomotive annona le dpart: le train s'branla.
Quand la gare eut disparu, j'aperus longtemps le clocher de la
basilique de Saint-Sernin dressant son cne de briques tout rose sur le
champ d'azur du ciel. Il reparaissait encore, puis enfin ne se montra
plus.

Pourtant je distinguais toujours le vert feuillage des grands platanes
de l'alle Sainte-Anne,  l'ombre desquels j'avais si souvent jou avec
mes condisciples dans nos promenades du jeudi;  son tour il se perdit
dans le lointain, et je me demandai s'il me serait donn de le revoir un
jour.


IV


La vie militaire exige une abngation complte, un entier oubli de
soi-mme. Aussi faut-il, non pas entrer, mais se prcipiter dans cette
existence. On n'est vraiment soldat qu'aprs s'tre loign de sa
famille; je commenai  m'en rendre compte, en constatant mon isolement
parmi mes compagnons de route, que semblait unir une relle fraternit.

Certaine liaison existait bien entre eux et moi; je leur avais fait les
honneurs de Toulouse, o ils taient trangers; mais j'avais par l obi
 un sentiment de courtoisie, plutt qu'au double besoin de me distraire
et de me livrer, car, pour satisfaire inconsciemment mon coeur, j'avais
tous les jours une heure ou deux  passer au milieu des miens. La
Rochefoucauld l'a dit sans l'avoir invent: les affections naissent, se
dveloppent et se maintiennent sous l'influence de mutuels intrts.
L'expansion de mes camarades tablissait entre eux une communion
inspire par le dsir d'oublier tout souci personnel, tout regret
intime, autant que par l'envie d'amuser les autres et de leur plaire.
Ce naf gosme, tant gnral, ne choquait personne. Il tablissait
au contraire une galit d'humeur parfaite et nivelait des esprits
d'origine et d'ducation bien diverses.

Gabriel Toubet,  la physionomie intelligente rendue trange par
des yeux tigrs, au corps si grand, si maigre, que la capote bleue
paraissait flotter dessus comme autour d'une perche, avait abandonn
l'tude du code pour le maniement du chassepot.

N d'une Espagnole qu'il n'avait jamais connue, Louis Nareval avait ds
les premires hostilits quitt  Lisbonne son pre qui l'avait emmen
 bord d'un vaisseau o il tait mcanicien. Nareval avait hrit de sa
mre un coeur ardent. Jaloux aussi, et vindicatif, il s'tait engag
sous l'impulsion du patriotisme et en mme temps avec l'pre dsir de
gagner l'paulette. Il offrait en un mot un mlange de nobles lans et
de petites passions. D'un esprit, vif, mal, cultiv, il avait rapport
de ses voyages quelques souvenirs intressants, quoiqu'il les gtt par
trop de prtention  blouir tout le monde.

Il trouvait  qui parler dans la toute jeune personne d'un Parisien de
dix-sept ans. Le petit Royle tait ainsi qualifi  cause de son ge,
bien qu'il ft long comme une asperge. Il s'tait gaillardement vad
d'une imprimerie pour courir  la frontire, mais non pas  la frontire
espagnole. Sa dconvenue avait exalt le sentiment d'irrespectueuse
indpendance ancr au coeur de tout Parisien. Outre que par son bagou
faubourien il submergeait aisment la science factice de son partenaire,
il le froissait dans sa conscience d'autoritaire, car Nareval prtendait
que l'on respectt les galons auxquels il aspirait.

Ces discussions entre deux natures violentes eussent  tout moment mal
tourn, sans la bienfaisante influence du doyen de notre compartiment.
Bacannes, arrach  un cong de semestre, avait rendoss la tunique
encore orne des insignes du caporalat, et qu'il ne pouvait plus
boutonner. Lgrement grl, le nez en trompette, l'oeil vif et mobile,
les lvres assez paisses toujours souriantes, il donnait envie de rire
en se montrant, et comme il avait une verve intarissable, un esprit
facile, ptillant, bouffon, force tait d'clater quand il parlait.
Or il ne se taisait gure. Il tait bien second par Linemer, un
compatriote de Toubet,  l'esprit fin et railleur, un pince-sans-rire.

Le public tait reprsent par un brave garon, paysan  demi dgrossi,
 face large, panouie, respirant la franchise et la bont. Sans aucune
prtention personnelle, Daris coutait et riait tout le temps de bon
coeur, encourageant ainsi navement la verve des autres compres.

La jovialit de ces bons vivants me gagna d'autant plus vite qu'ils ne
s'imposrent point. S'tant bien aperus, au dpart, que j'avais le
coeur gros, ils avaient respect mon silence sans y paratre prendre
garde. Comment ne pas leur en savoir gr? Comment d'ailleurs entendre
Bacannes pendant une heure sans se drider?

Pourtant un de nos camarades demeura tout le jour inaccessible  la
gaiet gnrale. Nous le connaissions  peine. Il tait de Toulouse et
s'appelait Murette, voil tout. L'uniforme a le grand avantage d'tablir
une galit parfaite entre tous les conscrits, du jour au lendemain.
Pour distinguer le noble du rustre, il n'y a plus aucune particularit
trangre aux tres eux-mmes. Les grossiers vtements de soldat, aux
couleurs voyantes, enlvent mme aux physionomies leur aspect ordinaire.
Un observateur sagace dcouvre les secrets de l'me dans les traits du
visage; mais,  vingt ans, chacun est trop dbordant de soi-mme
pour s'adonner aux patientes tudes de l'observation. Pour juger ses
camarades, on s'en tient aux rvlations qui tt ou tard jaillissent de
leur humeur.

Murette avait une jolie tte brune; le rapprochement excessif des yeux
lui donnait toutefois une expression trs dure, presque de cruaut. Trs
soigneux, il s'tait install des premiers dans un coin, et, au lieu de
glisser, comme nous tous, son sac sous les banquettes, il l'avait plac
sur ses genoux, le maintenant debout comme une mre et fait de son
enfant. Quand,  peine le train en marche, tous offrirent  la ronde les
provisions de bouche dont parents ou amis nous avaient combls, Murette
refusa brivement. En le voyant s'obstiner dans son mutisme, tandis que
moi-mme je faisais contre tristesse bon coeur et trinquais comme les
autres, plusieurs furent tents de le plaindre. Plus d'un regard svre
se leva sur l'impitoyable Royle, qui, tout en dchirant  belles dents
une rondelle de saucisson, murmura:

  Monsieur vit de rgime, et il mange  sept heures.

Notre faim plus ou moins bien apaise, notre soif  peine allume, avec
quel tonnement, ml d'un lger mpris, ne vmes-nous point Murette
tirer de sa musette une collation choisie, abondante nanmoins! Tandis
qu'il s'en rgalait gostement, le petit Parisien le nargua, sans
d'ailleurs l'mouvoir:

La prvoyance de la fourmi, dit-il, au service de l'hygine du hron!

Aprs une courte halte  Narbonne, vers le milieu du jour, il y eut
comme une agrable surprise  se trouver debout, les mouvements libres,
sur le quai de la gare de Perpignan. La ville est  deux kilomtres.
Dans le demi-jour crpusculaire, elle nous apparut, groupe autour de
sa citadelle, comme une modeste tortue endormie au pied du monstre que
figurait le sombre Canigou, dont la crte seule resplendissait encore
sous les derniers feux du soleil dj invisible dans la plaine.

Le rgiment s'achemina vers la ville, nos rangs forms tant bien que
mal. En somme, c'tait notre premire prise d'armes. L'quipement tait
loin d'tre au complet. Pour ma part, je n'avais pas de ceinturon; mon
sabre-baonnette pendait pitrement  la patte de ma capote, tournant 
chaque pas sur ma hanche. Notre allure manquait peut-tre d'ensemble,
ou, du moins, il nous le semblait, et ce mcontentement de nous-mmes
nous indisposa contre notre nouvelle garnison. Quelques-uns d'ailleurs
taient dj mal prpars, les distractions de Perpignan ne leur
paraissant pas pouvoir lutter avec celles de Toulouse. D'autres, les
bons soldats, regrettaient un dplacement qui avait entrav et retard
l'organisation des compagnies de marche: ils en voulaient  l'autorit
civile, cause de tout le mal, et ils crurent voir dans les regards
curieux de la population perpignanaise la manifestation de sentiments
peu sympathiques.

Tout cela contribuait  nous montrer sous un jour dfavorable la
capitale du Roussillon. Toujours plein du souvenir de Paris, Royle
n'avait pas assez de railleries pour les rues courtes, troites et
tortueuses, o notre colonne serpentait. Il ne revenait pas de l'aspect
de certaines maisons  un seul tage, surplombant le rez-de-chausse:
comiquement, il se baissait dans la crainte de les voir s'effondrer.
Au tournant de la ruelle,  monte rapide, qui aboutit  un premier
pont-levis, il s'cria, en jurant, que jamais il n'et cru possible de
trouver un pavage plus douloureux aux pieds que celui de Toulouse.

La citadelle, de loin, apparat comme un monticule inoffensif. De prs,
elle semble inexpugnable. Au lieu d'admirer comme moi, Royle haussa
les paules, peut-tre pour secouer, sans en avoir l'air, le sac qu'il
commenait  trouver lourd. Le Mont-Valrien, dit-il, a une autre
tournure, et comme le spectacle majestueux de la double enceinte, la vue
des chanes des portes m'imposait, il ajouta qu'il se moquait pas mal
de sa nouvelle prison. Les murs de pierre qui supportent la terre du
rempart suintaient comme un caveau; le vent s'engouffrait avec nous en
sifflant lugubrement, et je me souvins plus tard de l'impression rapide,
mais pnible, que me fit,  cet instant prcis, dans la nuit tombante,
la voix cynique du gavroche dguis en soldat.

La cour d'honneur, assez vaste paralllogramme, est forme par de hauts
btiments qui peuvent abriter environ 3 000 hommes. Le dpt du 22e de
ligne en occupait une partie au midi, prs du donjon, qui date de six
sicles. Nous fmes distribus dans le principal corps de logis qui
rgne  l'est. Le lendemain matin, des fentres du second tage, nous
dcouvrmes toute une plaine verdoyante borde par une ligne d'un bleu
vif que piquaient de tout petits points blancs. C'tait la Mditerrane.

A partir de ce jour, je connus pleinement la vie de caserne, dont la
monotonie tait rompue par la varit des corves. Il fallut d'abord
s'approvisionner pour la nuit au magasin des lits militaires, et chacun
s'en revint avec sa paillasse sur la tte  un premier voyage, avec un
matelas au second. Corve de pain, corve de bois. Et jusqu' la grande
peinture  fresque avec le gros pinceau que tout le monde doit manier
sans tudes pralables!

Le plus pnible, c'tait la lutte pour la vie. Comme il n'y avait pour
tout le rgiment que deux ordinaires, le repas d'environ six cents
hommes se prparait dans une seule cuisine; il tait rparti au petit
bonheur dans les gamelles alignes sur plusieurs tables aprs un lavage
trs sommaire. Il n'tait pas question de retrouver la sienne; mais,
pour en obtenir une quelconque, il se livrait chaque jour, sous l'oeil
indiffrent ou goguenard des cuisiniers aux tabliers sordides, de
vritables pugilats. Ces combats  l'eau graisseuse me faisaient
reculer. Djeunant d'une botte de radis, j'allais, pour quelques sous,
dner le soir avec un de mes camarades dans un modeste cabaret de la
ville. Aprs la retraite, la chambre retrouvait, runis, les dix
compagnons de route.

Il nous manquait les glorieux rcits de la veille, tous les vtrans
ayant disparu  Sedan. Mais Bacannes se chargeait toujours d'gayer
les heures o le sommeil nous fuyait. Ayant vite saisi les travers de
Nareval, il les exploitait, de complicit avec Linemer, au profit de la
gaiet gnrale. Chaque soir, ils l'amenaient  faire le complaisant
talage de sa petite science. Ils se faisaient ignorants et nafs
jusqu' la btise, et lui se perdait en des dfinitions minutieuses,
en des dtails oiseux, en des descriptions enfantines. Toujours de
sang-froid, les interlocuteurs accompagnaient leurs questions de
pantomimes folles, excutes sur la table, en bonnet de coton et en
caleon,  la lueur vacillante d'une chandelle fumeuse, qui projetait
sur les murs et au plafond des ombres mouvantes, grotesques. Aveugl par
l'amour-propre, Nareval s'excutait indfiniment, en toute conscience.
Il se persuadait que nous avions recours  lui parce qu'il tait
naturellement dsign pour nous primer, nous diriger, pour devenir enfin
notre chef.

Cette farce et pu se renouveler longtemps; mais, un soir, Royle, ayant
dn en ville, rentra maussade; le gros vin bleu du Roussillon l'avait
peut-tre alourdi, et il prouvait le besoin de dormir. Il dchana le
fou rire que nous touffions sous nos couvertures, en sabrant la plus
belle priode de Nareval d'un impitoyable: As-tu fini, jobard?

Nareval se le tint pour dit: Il garda sans doute quelque fiel au fond
du coeur, mais il n'osa pas se fcher, dans la crainte d'augmenter le
ridicule. Une scne d'un comique plus sombre, et qui faillit tourner au
drame, vint d'ailleurs faire diversion le lendemain.

Murette tait rest dans notre groupe sans devenir plus expansif. Ses
yeux semblaient jeter sans cesse un feu plus vif; ses traits rguliers
paraissaient s'affiner. Sa rserve, ne se dmentant jamais, ressemblait
 de la fiert; elle finissait par imposer. Malgr le souvenir du trait
d'gosme qui l'avait signal dans le wagon, il commenait  conqurir
par son silence une sorte de prestige, lorsqu'un futile incident nous le
rvla tout entier.

Chacun, l'appel termin, faisait son petit mnage, quand sa voix presque
inconnue s'leva, sonore et vibrante. Devant son havresac, qu'il avait
vid sur son lit, il hurlait, se dclarant vol. Il lui manquait, je
crois, une paire de chaussures qu'il possdait en sus de l'ordonnance et
que pour ce motif il dissimulait sous son linge. Mais la passion blesse
ne connat ni frein ni rglement. Jamais trsor ne fut regrett comme
ces malheureux godillots. Impossible de rendre l'intensit de la fureur
de leur ci-devant propritaire.

Leur disparition bien constate, il courut chez le sergent-major. Un
brave homme, qui vint inviter le mauvais plaisant, s'il y en avait un,
 ne pas pousser le jeu plus avant. Tout le monde se dclara innocent;
mais je ne sais qui proposa de fouiller les paillasses.

Pendant la perquisition, Murette multipliait ses imprcations  mesure
que l'espoir lui chappait. Il en vint mme aux menaces, et il tira son
sabre, jurant d'ventrer le voleur. Toutes les recherches restrent
infructueuses, heureusement. Alors le sergent-major se fcha contre le
rclamant. Peine perdue. Murette, insensible aux reproches, ne songeait
qu' la perte subie, et il se roula sur son lit, mordant de rage ses
draps et son matelas, pleurant de dsespoir.

Royle tait son voisin. Auras-tu bientt fini de geindre, lui
demanda-t-il, Harpagon, Grandet, Shylock de vingt ans!

Murette, qui avait beaucoup moins de littrature, rugit cependant sous
l'injure, heureux qu'une victime s'offrt  sa colre. Quoique fluet,
Royle tait nerveux: il arrta son agresseur, le dompta, en continuant 
l'invectiver en son parler faubourien. Allons, allons, c'est pas tout
a! Il ne faut pas nous la faire. Tu nous as tous traits de voleurs, et
tu nous as fait bousculer nos fournitures. Tes godillots n'ont pas t
mangs aprs tout. Ils ont trop d'artes. Il y a encore ta paillasse 
visiter. Dpchons, il est temps de nous montrer ce qu'elle a dans le
ventre!

Et, en effet, dans les feuilles sches de mas, les bienheureux souliers
chamois,  semis de clous d'acier, taient cachs. Murette eut un clair
de joie d'abord,  la vue de son bien retrouv. Puis, souponnant Royle
de l'avoir jou, il darda sur lui un regard charg de haine. Mais-il dut
mesurer la profondeur du dgot qu'il nous inspirait. Ds cet instant,
la quarantaine s'tablit; il se creusa comme un foss autour de lui. Du
reste, sa peau, comme toute sa pacotille, lui appartenant, lui tait
chre: il sollicita et obtint la place de brosseur auprs d'un officier
que ses fonctions fixaient au dpt. Il n'irait pas au feu, et ajoutait
cinq francs par mois  l'argent de son prt.


V


Par le spectacle de passions pousses au point de dsquilibrer ainsi
un homme, les natures simples s'apprcient mieux. En s'loignant de
Murette, les autres camarades de la chambre se rapprochrent d'autant.
Pourtant avec son esprit indisciplin et frondeur  l'excs, le petit
Royle nous choquait aussi. De son plein gr, il faisait bande  part;
il tendait ses relations extrieures, qui d'une part lui procuraient
quelques bons dners, et lui fournissaient d'autre part l'occasion de
s'exalter en compagnie de gardes nationaux farouches.

Nareval, de son ct, s'tait repli en lui-mme, depuis qu'il s'tait
reconnu mystifi. Son ambition le rendait d'ailleurs trs assidu auprs
du sergent-major, lequel cherchait  retenir tous ceux qui savaient
tenir une plume. Mais, dans une compagnie de 5  600 hommes, les scribes
ne manquaient pas. Le trac perptuel d'interminables tats ne nous
paraissait pas avancer la libration du territoire. Frquemment,
Bacannes, Toubet et moi, peu jaloux d'taler un zle superflu, nous nous
chappions, et, le poste de police pass, les ponts de la citadelle
franchis, nous prouvions la joie espigle de gamins en rupture d'cole.

Tout au rebours de Royle, nous vitions la frquentation des civils.
C'tait moins ais que dans un grand centre. Au caf, parfois, 
l'auberge, les conversations engages avec le patron, ou avec des
clients indignes, nous avaient difis sur les tendances radicales de
la population. Comme s'il tait vrai que l'uniforme a quelque vertu
comparable  la puissance de la tunique de Nessus, nous tions dj
imbus de l'esprit militaire, au point de ne pouvoir admettre que les
pkins osassent formuler sur les officiers des critiques dont l'ide
nous tait venue. Nous ne songions  mettre  profit nos escapades que
pour nous promener.

La ville avait t vite explore. Resserre dans ses murs, elle n'a pu
s'embellir comme des villes ouvertes, mme moins importantes. Mais il y
a de l'air pur au del des remparts, et de nombreuses portes s'ouvrent
sur la campagne. L'une d'elles est flanque d'un _Castillet_ d'aspect
romantique, et que, par parenthse, Royle, avec son instinct artistique,
trouvait trs chic. Il ajoutait en gouaillant qu'il aurait voulu y
habiter, et le malheureux n'ignorait pas que ce joli Castillet sert de
prison militaire.

Par cette porte on se rend  une belle alle de platanes, prs de
laquelle s'tend la ppinire dpartementale. Sans borner nos promenades
 ces endroits frquents, nous parcourions tous les recoins du paysage
que commande le canon de la place. Les innocentes joies du soldat
dsoeuvr me furent alors rvles. Combien de fois ne nous
attardmes-nous pas  choisir, tailler et plucher des gaules dans les
saussaies, pour les jeter une heure aprs? Quel intrt  voir courir au
fil de l'eau d'un ruisseau des brindilles de paille jetes en amont d'un
petit pont et guettes  l'aval?

Malgr la saison avance, le Roussillon tait encore couvert d'une
vgtation puissante, o apparaissaient  peine quelques taches de
rouille automnale. Nous allions  travers champs, escaladant des coteaux
avant-coureurs des Pyrnes, et, de l, nous nous plaisions  regarder
scintiller au loin la mer sous les rayons du soleil. Puis, allongs
 l'ombre du grle feuillage de quelque olivier, les bras replis en
oreiller sous notre tte, nous nous laissions bercer par la brise au
parfum salin, contemplant la dentelle d'un vert ple qui doucement se
mouvait sur le champ d'azur infini.

Les semailles et les vendanges tant acheves, rien ne troublait la
calme nature, sinon, tout prs de nous, le vol de mouches obstines
ou le bruissement d'insectes cheminant dans l'herbe sche, parfois le
cri-cri solitaire d'une cigale attarde. Dans ce silence relatif, l'air
tait si sonore, que, de temps en temps, les notes perles des clairons
nous parvenaient de la lointaine citadelle. Ce rappel  la vie militaire
nous faisait songer aux camarades tendus, comme nous, non pas sur un
lit de mousse, mais  mme la terre froide des provinces envahies.

A cette pense, le _far niente_ nous humiliait, et dans notre ignorance
des difficults de l'improvisation des armes nouvelles, nous prouvions
de l'irritation contre nos organisateurs inconnus. Le vulgaire tran-tran
de la caserne nous apparaissait de plus en plus fastidieux. Pour nous
forcer au retour, il fallait que le soleil et disparu derrire la
chane des Pyrnes. Malgr les saillies de Bacannes, la mlancolie nous
tenait, tandis que, le long des haies d'alos aux feuilles charnues 
pointes aigus, nous nous acheminions vers les murs blanchis, cribls
de fentres sombres, qui mergeaient carrment de la citadelle, dans la
lueur orange du crpuscule.

Tout cela m'engourdissait le coeur, je m'en rendais compte: j'aurais
voulu chercher des ractifs dans des exercices et des devoirs pnibles.
Djouant un jour la surveillance du sergent-major, qui n'entendait pas
que les sergents missent la main sur ses scribes, je parvins  me faire
enrler dans le piquet de garde.

Sac au dos, fourniment au complet, le dtachement se dirige d'un pas
cadenc vers l'intrieur de la ville. En portant les armes devant le
poste de police, en entendant mon pied faire rsonner le pont-levis,
et mon bidon cliqueter contre la poigne de mon sabre-baonnette,
j'prouvais une sorte de batitude de conscience, mle de fiert
patriotique: Il en faut peu pour tre fier et satisfait,  vingt ans.

Mon piquet allait relever le poste du Castillet. J'eus donc deux fois
le plaisir d'tre pos en faction sous la vote de la porte Notre-Dame.
Pour les passants, la sentinelle en armes est la garniture oblige de la
gurite. Jamais je n'avais fait grande attention  cet ornement anim.
Or, devenu  mon tour mannequin, je croyais remplir un sacerdoce: mon
fusil bien en main, baonnette au canon, je me sentais la Force, au
service de la Loi. Pour un peu, je me fusse attribu l'honneur de
l'ordre dans lequel s'coulait le petit flot des promeneurs, allant aux
Platanes, et de leur calme quand ils en revenaient.

Comme trve  la banalit, je dus faire sortir le poste  la vue, aussi
nouvelle pour moi que pour les habitants, d'un peloton de cuirassiers de
l'ex-garde impriale. Il venait constituer,  Perpignan, le noyau d'un
nouveau rgiment.

Ces hommes superbes,  la brillante armure, tonnaient dans les rues
troites, o ils ne pouvaient s'engager plus de deux  la fois; mais,
avant d'atteindre la vote un peu sombre  l'autre extrmit de laquelle
je me tenais, ils apparaissaient en pleine lumire, resplendissant au
soleil, sur le fond des arbres prochains, dans la baie ogivale de
la porte extrieure. Leurs palefrois, nervs par un long voyage,
caracolaient bruyamment sur le tablier du pont-levis: les cimiers des
casques effleuraient le cintre. Dans le cadre romantique du Castillet,
avec ses deux petits bastions crnels, ce groupe de ballade figurait
assez un retour de croisade en quelque manoir fodal.

A la vrit, il n'tait pas ncessaire de remonter si loin pour voir des
hros dans ces hommes bards de fer. Le souvenir rcent du dvouement
tragique de leurs frres d'armes,  Reichshofen,  Mouzon, les
rajeunissait, sans les rapetisser.

De grands changements s'taient produits  la caserne pendant mes
vingt-quatre heures de garde. En dehors des deux compagnies provisoires
de dpt, on en avait cr quatre autres, que l'on avait honores de
l'pithte d'actives, et Nareval ne se tenait pas de joie: il avait
gravi le premier chelon de la hirarchie, caporal. Il tait caporal 
la 2e, tandis que je demeurais, quant  moi, simple pousse-cailloux  la
4e. Toubet, Bacannes taient distribus dans les deux autres. De ceux
qui avaient compos notre joyeuse chambre, Royle et Daris, les deux
natures les plus dissemblables, restaient seuls avec moi. Le premier ne
me recherchait pas, estimant que, si je n'tais pas encore galonn, je
ne tarderais pas  l'tre.

Compagnie active, ce titre tait une promesse. Aussi ne marchandai-je
plus ma collaboration  notre nouveau sergent-major, digne troupier qui,
bien qu'il n'et plus trop de scribes pour chaque compagnie, me laissait
aller  l'exercice le matin. Mon apprentissage volontaire me valut
d'tre aussitt charg d'instruire d'autres conscrits, ce qui n'est pas,
il faut en convenir, une besogne toujours facile.

L'exemple de la patience m'tait cependant donn par l'officier qui nous
dirigeait. D'un zle infatigable, toujours prsent sur tous les points
du terrain de manoeuvres, il ne se dpartait jamais de son calme; mais
il tait sombre et triste. A Sedan, il avait sign le revers. Condamn 
ne pouvoir affronter de nouveau l'ennemi, il dsirait du moins lui crer
des adversaires redoutables, sans que rien part lui faire oublier le
titre injurieux de _capitulard_ que la population ne mchait gure aux
revenants de nos premiers dsastres.

En le plaignant, et fier au reste d'tre reconnu suffisamment instruit,
j'tais de plus en plus impatient d'user du droit qu'il avait perdu. La
compagnie de Toubet reut sur ces entrefaites l'ordre de se tenir prte
 partir: j'allai demander au commandant lui-mme  y tre vers. Mais
il repoussa ma requte: premirement, me dit-il en souriant, parce que
j'tais candidat caporal, et, en second lieu, ajouta-t-il d'un ton
svre, parce que je ne portais seulement pas de bretelles.

Point mcontent d'tre propos pour le double galon de laine, tant
les honneurs attirent, je n'eus plus aucun regret en apprenant que la
compagnie de Toubet allait simplement relever un bataillon de mobiles, 
Montlouis.

Aucun regret n'est pas le mot. Toubet tait mon meilleur camarade. Lui
parti, je me sentis isol, en proie  de douloureux nervements. Le
doute naissait presque en moi sur le devoir, et, quand les recrues de ma
classe arrivrent, j'en vins  me demander si mon ami Roland n'tait pas
dans le vrai. Qu'avais-je gagn  me sparer des miens avant l'heure,
puisque j'tais encore l, impuissant et dcourag!

Pour loger les nouveaux venus, on nous fit dresser la tente sur
les remparts, au pied du donjon. Malgr la fracheur des nuits, la
temprature tait clmente, et ce campement n'tait pas sans charme:
mais il me semblait que ce charme m'amollissait. Trop longtemps je me
perdais en contemplations devant le mme paysage, o il ne m'tait plus
loisible d'aller fatiguer mon corps. Aprs l'avoir vu s'estomper dans la
dgradation crpusculaire et disparatre dans la nuit, je me glissais
hors de la tente avant le rveil, pour le voir encore renatre au lever
du soleil.

Spectacle magnifique, auquel je revenais sans cesse  mon corps
dfendant. Je m'tais engag pour agir, non pour rver. Ce _far
niente_ relatif, sous un beau ciel, me laissait trop penser au milieu
que j'avais quitt. Je redoutais d'en arriver  aimer trop la vie et
craignais d'avoir peur de la perdre. Autre chose me faisait souhaiter
d'aller prouver au loin mon courage: l'air tait charg d'lectricit:
le ciel n'avait jamais t bien limpide, il s'embrumait tous les jours.


VI


Aux caresses de la brise d'Orient, aux rayons du soleil qui les claire
en mme temps qu'Athnes et que Rome, les hommes, sous ce beau climat,
semblent imbus de sentiments artistiques, et anims d'ardeurs librales;
ils aiment ce qui est beau et dsirent ce qui est grand; mais la mle
vertu et l'indomptable nergie des peuples antiques leur font dfaut
gnralement. Le vent d'Italie parat leur insuffler surtout l'indolence
des lazzaroni, qu'ils secouent par saccades. Leur ordinaire occupation
consiste  discourir en buvant dans les vastes cafs de la Loge, plus
vastes que la place qu'ils bordent. Les thmes  dclamations ne
manquaient pas alors. Les voix s'levaient trop haut, les discussions
s'chauffaient trop vite, pour permettre de rflchir sagement sur
l'inconstance de la fortune. Aux yeux de ce public svre au malheur,
l'arme avait fait banqueroute. Le retour des chapps des premiers
dsastres tait l'occasion d'anathmes.

Que ces vaincus eussent eu la faiblesse, comme notre sous-lieutenant, de
signer la capitulation; qu'ils eussent achet leur libert au prix d'une
blessure, ou qu'ils l'eussent reconquise par vasion au risque d'tre
massacrs, tous taient regards, ou peu s'en faut, comme des tratres
et des lches. Capitulards, ce seul mot disait tout. Et ceux qui le
lanaient, aveuglment, cruellement, croyaient avoir le droit, s'tant
revtus de l'uniforme hybride de la garde nationale, de condamner
l'arme avant de s'tre donn la peine de faire leurs preuves.

L'arme, quant  elle, ayant longtemps fourni des gages de sa valeur,
ne s'expliquait pas bien l'infidlit de la gloire; mais elle savait,
 n'en pouvoir douter, qu'elle avait rachet ses dfaites par plus
d'hrosme et de sang que ne lui en avaient cot les victoires d'antan.
Elle ne pouvait subir de bonne grce l'attitude parfois insultante de la
population.

Pourtant les pioupious, comme les moutons, sont endurants et modestes,
tant qu'on ne les fait pas trop enrager. Mais l'arrive du dpt de
cuirassiers envenima la situation. Ces hommes avaient appartenu  la
garde impriale, ce qui, dans l'esprit de certains Perpignanais, tait
aussi honteux que de sortir du bagne. Or ces forats librs taient
sans vergogne; ils avaient l'air avantageux qui caractrise tout bon
cavalier. Quand ils se promenaient par deux dans la ville, le bonnet de
police pench sur l'oreille, les rues, qui retentissaient du bruit de
leurs grandes bottes peronnes, paraissaient trop troites, et ils ne
se rangeaient gure pour faciliter la circulation aux pkins, ceux-ci
fussent-ils en gardes nationaux. De l, un accroissement d'hostilit et,
dans les cafs, un redoublement de fureur bavarde. Dans le rcipient que
formait l'enceinte fortifie, tous ces petits sentiments, toutes ces
vulgaires passions cuisaient et bouillonnaient. Un clat faillit
toutefois se produire en dehors des murailles.

Tous les Pyrnens-Orientaux ne songeaient pas  attendre les Prussiens
au pied du Canigou. Une compagnie de francs-tireurs s'tant recrute
dans le dpartement, les dames du chef-lieu voulurent lui offrir un
drapeau brod de leurs mains brunies. L'autorit avait dcid que la
remise en serait faite solennellement, un dimanche, sur le Champ de
Manoeuvres, qui s'tendait en vue de la citadelle.

Le temps favorisa la crmonie. Par toutes les portes de la ville, la
foule se dirigea vers le terrain en ses plus beaux atours. Depuis les
plus vieux barbons de la garde nationale jusqu'aux tout jeunes pupilles
de la Rpublique, sans parler des francs-tireurs eux-mmes, toute la
population masculine tait en armes, et notre rgiment avait t convi
 la fte. Nous n'avions  notre tte qu'un simple chef de bataillon,
tandis que l'arme sdentaire tait commande par un monsieur dont le
bonnet tait orn d'au moins cinq galons: trs larges, trs espacs, ils
couvraient presque toute la coiffure, et il tait  peu prs impossible
de les compter, tant s'agitait, comme la mouche du coche, d'un bout 
l'autre du polygone, ce pseudo-colonel. A peine tions-nous aligns du
ct laiss libre, qu'il s'lana d'un air farouche, au galop secou
de sa maigre haridelle, pour enjoindre  notre commandant de se ranger
d'une tout autre manire. Toujours peu endurant, notre chef riposta par
un commandement bref et net, qui fut d'ailleurs admirablement excut:
Par le flanc droit et par file  gauche. En avant, marche! A la
citadelle!

Le retentissement de ce scandale fut grand  nos oreilles, le soir
et pendant plusieurs jours. Pour affirmer son importance, la garde
nationale dcida d'organiser une revue, le dimanche suivant, sur la
promenade des Platanes, en prsence des autorits civiles. Le spectacle
militaire tait ainsi offert aux soldats par la population. Peu d'entre
nous s'en privrent.

La bonne tenue sous les armes, la rectitude des mouvements taient, 
vrai dire, le moindre souci de ces braves. Ils cherchaient  rvler
leur mrite par des vocifrations d'nergumnes et par des gestes
d'pileptiques, en dfilant devant la tribune municipale. Et ils
recommenaient de plus belle, en se tournant ostensiblement vers les
groupes de troupiers qui les regardaient.

Suspects. Nous tions suspects, non de modrantisme, mais d'hostilit.
Dans ces esprits mridionaux, surexcits et exalts, il y avait peu de
diffrence entre la froideur  l'gard du gouvernement et l'oubli des
devoirs sacrs envers la patrie. Et c'est  ce moment que le tlgraphe
apporta la dsastreuse nouvelle de la capitulation de Metz, aussitt
suivie des commentaires douloureux de Gambetta.

La citadelle fut aussitt consigne, les portes closes, les chanes des
ponts-levis vrifies. La rumeur se rpandit bientt que des
troubles avaient clat dans la ville. Aucun dtail prcis. Tous les
renseignements manquaient; mais la rigueur de la consigne tmoignait de
la gravit de la situation. Au surplus, cette privation de nouvelles 
un moment si critique tait affreusement pnible et nervante.

D'ailleurs il n'y avait pas que de dociles moutons parmi nous. Quelques
loups avaient t enferms dans la bergerie. Pour moi, nomm caporal
et adjoint au fourrier depuis deux jours, je n'avais ni l'humeur ni
le temps de me mler aux conciliabules qui se formaient dans quelques
cantines. Un nouveau lieutenant avait tout rcemment t mis  notre
tte; malgr une assez douloureuse blessure qui  Sedan lui avait entam
l'paule, il tait d'une activit et d'une nergie peu communes: il
avait prcisment fix ce jour-l au sergent-major comme extrme dlai
pour l'organisation complte de la compagnie. Mais, de notre bureau,
nous entendions des rumeurs inaccoutumes. A plusieurs reprises nous
apermes les sergents de semaine occups  disperser des groupes.

Le jour s'coula cependant sans incident remarquable. Aprs la soupe du
soir, le lieutenant tait venu signer les pices de comptabilit. Il
paraissait trs nerv, sans doute  cause des scnes tumultueuses de
la ville, dont nous ne savions toujours rien de formel. Dans ses yeux
brillait, par contre, une clart d'nergie satisfaite. Il donna l'ordre
de veiller  tous les derniers prparatifs, dans l'ventualit d'un
dpart prochain.

Tandis que le sergent-major et le fourrier couchaient dans la chambre o
nous travaillions, je n'avais pas cess d'occuper ma place dans l'une
des tentes dresses sur les remparts. Il me parut bon d'aller vrifier
mon havresac.

La nuit tait venue, et le firmament n'en tait pas moins tout clair.
Il resplendissait comme dans l'embrasement d'un immense incendie, et
cette rougeur paraissait devenir de plus en plus intense. Par toute la
vote cleste, les nues semblaient teintes d'un reflet sanglant, depuis
la dentelure noire des Pyrnes jusqu' la ligne lointaine de l'horizon
sur la Mditerrane.

Sur le rempart, le spectacle, quoiqu' peine distinct par contraste,
tait saisissant. Bien que le couvre-feu ft sonn, presque tous les
hommes taient debout hors des tentes, qui dessinaient en triangles
leurs silhouettes blanchtres sur la terre noire, et quelques ombres
humaines s'agitaient, gesticulaient, parlaient.

Dominant ma poignante impression, je me dirigeai vers mon bastion, en
cherchant d'loquentes paroles, pour user sur mes camarades de ma jeune
et faible autorit. Mais, au pied de l'antique donjon qui se dresse
l, regardant le Canigou du ct de l'Espagne, deux officiers me
devanaient. Ils allaient d'un pas rsolu. C'tait le commandant du 22e
de ligne, suivi d'un capitaine.

Ils abordrent un premier groupe qui,  leur approche, s'tait resserr.
Le commandant ayant dit qu'il fallait rentrer sous les tentes, un
murmure s'leva. Les officiers s'avancrent encore, et le groupe
s'ouvrit, mais pour se refermer aussitt comme une vague. D'autres
hommes accoururent, entrans par un courant invincible, et, en un clin
d'oeil, un cercle troit enferma les deux officiers, et le commandant
tomba.

A ce moment, d'autres officiers survinrent en nombre. C'taient les
ntres. Ils achevrent de rompre le charme funeste qui avait plan sur
la citadelle, en nous apportant l'ordre de dpart pour le lendemain
mme.

Trois de nos compagnies actives taient dsignes, dont la mienne, et
il ne s'agissait plus d'aller  Bellegarde ou  Montlouis. Cette fois,
c'est vers le Nord que nous serions dirigs. Vers l'ennemi, enfin.

Ah! la noble activit qui rgna en cette nuit si mal commence. L'ardeur
de tous tait gale. C'tait  qui se prterait aide mutuelle, pour que
rien ne clocht, pour qu'il n'y et aucun retardataire. A l'aube, aprs
une veille fconde, le ciel tait redevenu d'un bleu pur et profond:
la soire ensanglante par l'aurore borale ne m'apparaissait plus que
comme un vain cauchemar.

Mais, avant le dpart, le commandant du 22e, qui savait bien qu'il
n'avait pas rv, tint  passer en revue tous les hommes de notre
rgiment. Les partants, comme ceux qui restaient, durent s'aligner sur
le rempart. On vit mme errer par la Murette, l'ordonnance, le brosseur,
l'avare, qui ne se mlait plus  nos assembles. Son regard, d'une
acuit singulire, donnait l'impression que doivent produire les gens
 qui le peuple attribue le _mauvais oeil_. Il paraissait tre l pour
porter malheur  quelqu'un.

Quant  moi, j'avais fort  faire, avec le sergent-fourrier, pour
achever de rgler les derniers dtails administratifs: officier
d'habillement, matre armurier, prpos des lits militaires, le dfil
tait-interminable. L'heure du dpart arriva, sans que le dtachement
et travers la cour d'honneur. Courant au rempart, nous le trouvmes
dsert.

Les trois compagnies s'taient coules hors de la citadelle par une
poterne. Bien qu'elles eussent  gagner la gare par un long dtour dans
la campagne, nous n'avions que le temps de couper au plus court par la
ville. Cela me permit au moins d'adresser un tlgramme  ma famille,
car Angers tait notre but, et nous passions par Toulouse.

Nous avions le regret de laisser en arrire deux de nos meilleurs
camarades, Toubet et Bacannes, sans parler du malheureux petit Royle.
Au dernier moment, il avait t intern au Castillet sur l'ordre du
commandant du 22e. Murette aurait sans doute pu dire pourquoi.




LE 48e RGIMENT DE MARCHE



Il n'y avait pas  s'apitoyer longuement. Dans le mtier des armes,
les liaisons ne se dnouent pas; elles sont presque toujours rompues
brusquement, si fraternelles qu'elles aient t. Les exigences du
service veulent qu'aprs une longue intimit on se spare immdiatement
sans murmure, sinon sans regrets. A la guerre, il faut voir tomber,
sans faiblir, sans lui tendre la main, sans jeter vers lui un regard en
arrire, le camarade frapp  mort qui tait devenu votre ami. Et la
discipline impose parfois des preuves plus cruelles. Il faut brider son
coeur, si l'on ne peut l'touffer. C'est pourquoi les vieux militaires
passent et repassent sans cesse en revue les noms de leurs compagnons
d'autrefois; ils rachtent ainsi leur scheresse professionnelle, leur
froideur obligatoire et passagre, l'apparente indiffrence qui fut
longtemps exige d'eux. D'ailleurs Royle ne nous avait jamais inspir de
vritable amiti,  Nareval ni  moi: nous dplorions qu'il et commis
les fautes dont il serait chti, plus que nous ne pouvions le regretter
lui-mme.

Pour nous distraire, nous n'avions pas cependant la socit des joyeux
compres du premier voyage. Tous taient rests au dpt, et, outre que
nous n'tions pas gais naturellement, le grade nous isolait dj un peu
des simples soldats. D'eux-mmes ils s'loignaient de nous. Cette sorte
de solitude, en plein brouhaha, tait favorable au cours de mes penses
 la fois heureuses et graves. Le train rapide m'emportait enfin vers
le but que m'avait assign ma conscience, et, par une circonstance
inespre, il allait m'tre donn de revoir mes amis, de recevoir dans
un baiser une nouvelle bndiction de ma mre.

Dans cette saine disposition d'esprit, je ne m'expliquais pas que la vue
de ce pays ne m'et pas frapp et charm  mon premier passage. Chre
terre de France, aux sites si divers, aux aspects admirables dans leur
varit, je m'en prenais de plus en plus  cette revue panoramique,
parce qu'on s'attache en se dvouant. Et n'allions-nous pas essayer de
la dfendre? Qui sait si nous ne l'arroserions pas de notre sang?

De Perpignan  Narbonne, la voie suit le littoral, et, en certains
endroits, sur une chausse de quelques mtres  peine. D'un ct, la
mer, confondant la ligne de ses eaux avec le ciel, et, de l'autre,
d'immenses tangs bleus. Sur la cte, les pauvres villages de pcheurs
tagent leurs cabanes en amphithtre, devant l'lment qui leur fournit
la nourriture et souvent les engloutit. Le train semblait glisser sur
la mer. Le sifflet strident de la locomotive se perdait dans cette
immensit dont le calme n'tait troubl que par le cri de quelque
goland effarouch, s'envolant de rocher en rocher.

La matine s'coula assez vite, dans cette contemplation. Mais, vers le
milieu du jour, les heures parurent s'allonger. A mesure que le moment
attendu approchait, il semblait fuir. Je comptais les stations qui
restaient  franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais
oublies. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas. En vain,
pour prendre le change, j'essayais de dormir; mes yeux clos, l'esprit
veillait. Enfin, vers six heures, le train ralentit sa marche. Aux
portires, les clairons sonnent allgrement la charge. Nous entrons en
gare. Le train roule toujours, il y a encore un pont  passer; mais
je n'y peux tenir. Me voil dj debout sur le marchepied, quand une
terreur me prend. C'est jour fri, le 1er novembre, la Toussaint,
veille des Morts. Mon tlgramme est-il parvenu?... Oui, oui; l-bas,
devant le bureau du chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous,
ils y sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel dlicieux
moment, mais qu'il fut court!

Ma mre tait radieuse; elle retrouvait son fils, aussi dcid que
le premier jour, mais plus fort, devenu homme au bout de deux mois
d'absence. Elle me regarda quelques instants, sans parole, les yeux
brillants de joie au travers d'un voile humide. Bien que j'allasse vers
le danger, elle ne tremblait plus; aprs m'avoir cru  jamais perdu,
elle me revoyait: heureux prsage. Ah! quel chaleureux accueil! quelles
attentions charmantes! Quelques aliments rparateurs  prendre, tout en
causant; un chaud gilet de laine, que je dus m'engager  mettre le soir
mme. Que sais-je encore? Comme tous grandissaient le mrite du devoir
en se rendant plus chers, en dcouvrant  celui qui partait les trsors
de tendresse que peut-tre il allait perdre, mais dont rien alors
n'aurait pu l'obliger  se montrer moins digne!--Quoi! dj? Le clairon
rappelait: il fallut se dire adieu, et nous avions  peine chang
quelques paroles!

Quel vide dans le wagon, malgr le tumulte environnant! Bien que, blotti
silencieusement dans un coin, je m'efforasse de jouir encore, comme
d'un doux parfum, du souvenir de cette minute exquise, je souffrais;
j'tais triste, craignant que ma mre n'et entendu ces mots jets au
passage par un brutal, par un jaloux: Embrassez-le bien, vous ne le
reverrez pas!

Lorsque, au matin, nous emes dpass Bordeaux, le froid, dans nos
wagons  marchandises mal clos; devint, d'heure en heure plus vif et la
campagne nous apparut toute dpouille. Elle semblait s'tre mise en
deuil  mesure que nous nous rapprochions des contres o se jouaient
nos destines. Mais, aux abords des grandes villes, comme dans les plus
petits hameaux, nous apercevions les jeunes gens et les hommes faits
s'exerant au maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres
pour nous saluer, et six cents voix leur rpondaient en entonnant un
chant patriotique.


II


Arrivs  Angers  une heure du matin, nous fmes cantonns
provisoirement dans les btiments de l'cole des arts et mtiers. Aprs
quatre heures d'un pnible sommeil sur les tables d'tude, on nous
distribua des billets de logement. Chacun se mit en qute de l'habitant
charg de le recevoir. Il y eut ce jour-l repos gnral--except pour
moi.

Requis comme secrtaire par l'officier payeur du dtachement, le
lieutenant Christophe, je dus  cet honneur de faire, sans plus tarder,
ample connaissance avec la ville. Sac au dos, fusil sur l'paule, il
fallut suivre toute la ligne des boulevards neufs qui enveloppent la
cit, frissonner  la vue du sombre chteau d'ardoises  grosses tours
difi par saint Louis, saluer en passant la statue du paisible roi
Ren, et tcher de se retrouver dans le ddale des rues du quartier
central, qui montent, descendent, remontent, s'enchevtrent. C'est trs
pittoresque, mais bien fatigant.

Vers deux heures, je recouvrai ma libert, et,  mon tour, je me mis 
la recherche de mon habitant, un sculpteur, je crois, demeurant  la
monte des Forges, sur l'autre rive de la Maine. Une jeune femme me
reut poliment, et je me rjouissais  l'ide de m'asseoir, un jour
ou deux,  un honnte foyer familial qui, me rappellerait celui o je
manquais; mais je fus trs courtoisement adress  une banale htellerie
du voisinage.

Mon lit n'en fut pas moins excellent. La douce chose, au bout d'un long
voyage et aprs quinze jours de campement, mme sur des remparts ouats
de gazon! Quel hrosme, le lendemain, de sauter hors des draps, avant
le jour, sans avoir dormi son content! Voil de tout petits sacrifices
dont la vie militaire est seme et qui la rendent aussi mritoire que
les actions d'clat dans l'apothose d'un jour de bataille!


III


A sept heures, j'tais donc  plus d'un kilomtre de mon gte, tout
l-bas, devant l'Htel de Ville, sur le Champ de Mars que bordent les
jardins publics, et je n'y tais pas seul. Trois mille six cents de mes
pareils grouillaient autour d'une cinquantaine d'officiers, l'effectif
de dix-huit compagnies venues de tous les coins de la France, pour se
fondre en un seul corps. Chaque commandant d'unit ralliait ses hommes
de son mieux, ce qui, dans cette foule uniforme, n'tait pas trs ais.

Le ntre, le lieutenant Martial Eynard, tait des plus actifs et des
plus nergiques. De taille moyenne, il avait la dmarche souple, le pas
lastique, les paules larges, la poitrine bombe, le buste en avant
d'un bon gymnaste, avec la tte blonde et fine, dj un peu mrie, d'un
lgant Saint-Cyrien. L'oeil vif, le regard direct, tmoignant d'une
noble ardeur; la voix chaude et vibrante, aussi prompte  l'loge qu'au
blme. Son sang gnreux, que sa blessure encore ouverte semblait
rafrachir, et non puiser, entretenait en lui une animation
perptuelle. Un bon chien de berger n'et pas runi son troupeau plus
vite qu'il nous eut rassembls. La prsence de notre sous-lieutenant,
non loin de lui, le servait,  vrai dire, dans cette circonstance.

M. Houssine, chapp, lui aussi, de Sedan comme simple adjudant, avait
reu l'paulette en rentrant au dpt. Sa dignit rcente le tenait 
distance de la troupe: il paraissait tellement oublier qu'il tait
issu de cette catgorie subalterne, qu'il traitait les hommes trs
ddaigneusement. Mais il tait trs grand et avait les cheveux d'un
rouge clatant, ce qui nous guidait.

Quel que ft le point de repre de chacun, l'ordre sortit en moins d'un
quart d'heure de ce chaos humain. Dix-huit doubles lignes vivantes
s'espacrent sur l'tendue du Champ de Mars. Sous la direction du
lieutenant-colonel Koch, venu du 1er rgiment tranger, les compagnies
furent rparties en trois bataillons, dont le commandement fut confi au
commandant Bourrel, nagure major de place  Perpignan, au commandant
Chambeau, tir des capitaines du 5e de ligne, et au capitaine rengag
David, intrpide vieillard de soixante-dix ans, qui ne redoutait pas
d'affronter les fatigues d'une dure campagne d'hiver. Le 48e rgiment
d'infanterie de marche tait constitu.

En tout pareil aux hroques lgions dtruites autour de Sedan et de
Metz, il lui manquait pourtant ces deux fiers ornements dont l'un
provoquait le sourire et l'autre imposait le respect, suscitait
l'enthousiasme: pas de tambour-major  voir parader en tte de la
colonne; point de drapeau, hlas!  entendre frissonner glorieusement au
milieu des rangs!

Tel quel, il lui fut accord un court dlai pour rgler les derniers
dtails de son organisation, pour assurer la soudure de ses lments,
pars la veille, inconnus les uns aux autres, pour permettre enfin 
l'tat-major de tter et d'assouplir ce corps fait de milliers d'hommes
et de lui donner en mme temps quelque cohsion, de lui infuser l'esprit
de solidarit, l'amour collectif qui pousse hardiment vers le danger et
apprend  braver la mort. Cinq jours pour accomplir oeuvre pareille,
c'tait peu, et il fallut s'en contenter.

Tandis que chacun collaborait selon son rle  l'oeuvre commune de
fusion et d'entranement, en se montrant exact aux rassemblements,
attentif et docile durant les exercices, scrupuleux  tablir les
situations, les bons, les feuilles de journes, etc., tous, le devoir
rempli, nous jouissions sans scrupule du dernier rpit qui nous tait
accord. Maintenant, le doute n'tait plus permis; il n'y avait plus
de place pour l'impatience et l'nervement:  brve chance, nous
combattrions, nous aussi; il nous serait donn de tenir la campagne, de
dormir  la belle toile, de peiner et de souffrir pour la dfense du
pays. Pour le moment, nous gotions l'agrment de dambuler dans une
ville belle, lgante, anime comme au temps d'une paix heureuse, en
songeant aux tristes tapes en pays dvasts; nous savourions le plaisir
de manger, assis, des mets servis proprement dans de la vaisselle,
en prvoyant le renversement des marmites au bivouac et les repas de
biscuit tout sec; voluptueusement, nous prenions nos aises dans des
lits chauds et douillets, frissonnant seulement  l'ide des prochaines
nuites sur la terre humide ou gele.

Pourtant les passions mesquines gtaient par leurs infiltrations
malsaines ces dernires heures de lgitime bien-tre. Le cadre
subalterne de chaque compagnie forme un groupe d'hommes, qu' certaines
heures rassemblent le service ou les ncessits matrielles, et que
l'habitude maintient  peu prs runis le reste du temps: en un mot,
c'est une petite socit; donc, on s'y observe mutuellement, on s'y
jalouse, on y mdit les uns des autres, la charit servant rarement de
lien aux runions humaines.

A Angers, la compagnie n'avait plus de sergent-major. Le ntre avait
t nomm adjudant  l'organisation du rgiment. Les fonctions de chef
taient remplies par le sergent-fourrier, camarade gnreux, loyal,
malgr quelques ingalits de caractre. Harel avait t mousse, je
crois. Il avait alors vingt-cinq ans, il tait grand et beau, ses
yeux, trs noirs, s'enfonaient sous un front bomb, prominent, et
semblaient, par l'habitude des vastes horizons de la mer, lancer des
regards d'une porte trop lointaine.

Villiot, le doyen des sergents, tait, quoique n  Marseille, simple,
brave et modeste. Excellent soldat, bon camarade, suprieur affable,
subordonn digne. Ayant prouv son courage  ses propres yeux dans
la sanglante fournaise de Sedan et dans sa fuite prilleuse aprs la
capitulation, il ne cherchait  en imposer  personne. Sa qualit
d'ancien prvt d'armes tmoignait assez d'ailleurs qu'il n'avait rien 
craindre d'un adversaire individuel. Sa complaisance et sa serviabilit
n'en avaient que plus de prix; elles ne se dmentaient jamais.

Son compatriote Laurier ne lui ressemblait gure, surtout au moral.
Moins grand, mais de traits plus rguliers, grassouillet, il offrait le
type combin du joli sergent et du vrai Marseillais. La face rjouie
d'un gourmand, toujours propret, pommad, reluisant, il tait aussi
glorieux que son nom, bien que le laurier serve  parfumer la soupe
autant qu' tresser des couronnes. Jamais zouave n'eut de gutres plus
blanches ni mieux ajustes que les siennes, sur un pied mieux cambr.
Aucun mousquetaire n'eut l'allure plus avantageuse. Quels accroche-coeur
que les bouts aiguiss et retrousss de ses moustaches noires! Qu'ils
annonaient bien la hardiesse de langage et les propos vantards, que
l'accent _aol_ semblait du reste lgitimer!

Pluvier, comme Royle, nous tait venu de Paris; mais il avait beaucoup
plus de chance d'y retourner. Court, malingre, le nez dj bourgeonnant,
il grelottait avant d'avoir pass une nuit dehors et se plaignait de
rhumatismes sans avoir essuy la moindre averse. Il tait du nombre des
Parisiens qui prfrent regarder l'meute derrire leurs volets, plutt
que d'aller la tenter--ou la combattre--sur les barricades.

D'o Gouzy pouvait-il bien tre originaire? Je ne sais. Il tait un peu
vantard comme Laurier, mais beaucoup moins freluquet. Quoique l'un
des plus anciens grads, il avait l'esprit subversif de Royle, qu'il
rappelait par son jeune ge et sa longue taille dgingande. Il avait,
comme Nareval, la manie de prorer devant les hommes.

Quant  ce dernier, en prenant du galon, il s'tait peu modifi. Plus
circonspect dans l'talage de son savoir, il tait livr prement  son
ambition. Il gotait moins la satisfaction d'avoir franchi les premiers
degrs, qu'il n'aspirait inquitement  en gravir d'autres. Aussi
mettait-il son temps  profit pour tcher d'acqurir sur le Champ de
Mars les premires notions du commandement, qu'il possdait  peine.

L, comme partout, Villiot tait la providence de tous. Il manoeuvrait
fort bien, donnait l'exemple, entranait et, de plus, prodiguait 
chacun des conseils, au besoin, un coup de main, pour le paquetage des
sacs, l'entretien du fusil, l'arrangement commode du fourniment. Pendant
ce temps, Gouzy se contentait de dvelopper, mais  profusion, des
conseils thoriques, tandis que Laurier se campait firement, en
retroussant ses moustaches sous l'oeil des bonnes angevines, et que
Pluvier constatait l'intensit progressive de ses rhumatismes. Harel,
pour lui, contenait sa fureur avec peine  l'ide que sa comptabilit,
confie  mon inexprience, n'avanait gure.

Sans titre encore, j'tais en effet ml aux sous-officiers. Bien que
je n'eusse mme pas les insignes de caporal-fourrier, j'en remplissais
compltement les fonctions. De l, s'il faut l'avouer, les troubles qui
agitaient notre petit groupe. La promotion de notre sergent-major au
grade d'adjudant avait immdiatement allum les convoitises de Laurier
et de Gouzy, sans parler naturellement de Nareval.

A leurs yeux, il tait lgitime que Harel passt sergent-major,
avant-dernire et peut-tre dernire tape vers le grade de
sous-lieutenant. Ils dsiraient tous trois obtenir le grade de fourrier,
avec le ferme espoir de suivre aprs lui le mme chemin. Il leur
dplaisait donc que la place me part rserve, et, puisque je n'tais
pas sous-officier, ils estimaient que leurs dsirs devaient primer mes
droits. Avec cette ide, ils taient vexs de voir leurs doyens me
traiter dj en gal. Ils s'en expliqurent avec eux  l'occasion d'un
fin repas d'adieu organis la veille de notre dpart d'Angers.

Villiot et Harel se contentrent de hausser les paules. Mais, au
dernier moment, le beau Laurier dclara tout net qu'il y allait de la
dignit de son grade  ne point s'attabler avec un simple caporal. Ses
deux mules appuyrent son avis, par leur silence. Harel et Pluvier, au
contraire, tout en se mettant  table, le traitrent de ridicule, ce qui
tait insuffisant pour le faire capituler. Villiot, prsident de droit,
ressentit davantage l'odieux d'une insolence que l'ingalit de grade
m'empchait de relever. Froidement, s'asseyant  son tour et m'invitant
 l'imiter, il rpondit  Laurier qu'il avait un bon moyen de
sauvegarder sa dignit menace. En mme temps, il lui indiquait la
porte.

Ce geste interloqua notre chatouilleux sergent. Il eut bien bonne envie
de nous punir tous, en nous privant de sa gracieuse personne. Mais le
potage fumait dans les assiettes et une grosse volaille talait au
milieu de la table sa chair reluisante et dore. Laurier tait incapable
de bouder contre son ventre. Il prit sa place sans rpliquer, et, 
coups de dents, il se vengea sur le dner.


IV


Le 9 novembre, tandis que la premire arme de la Loire remportait sans
nous la victoire de Coulmiers, le rgiment reut l'ordre de se diriger
sur Nevers, par les voies dites rapides. A la nuit, les trois bataillons
s'acheminrent vers la gare; mais les deux premiers purent seuls tre
embarqus, faute de matriel roulant. Nous les suivmes le lendemain
matin, et vingt-quatre heures aprs nous atteignions notre nouvelle
destination.

Sur une vaste promenade plante en quinconce, douze clairons rassembls
lanaient l'allgre sonnerie du rveil, soutenus par le roulement
cadenc des tambours. L, au milieu de Nevers, s'levait comme une autre
ville. Vritable ville lilliputienne, avec ses petites maisons blanches
identiques, avec ses troites avenues et son carrefour central o se
dressait la tente du colonel. Dominant toutes les autres, cette tente
semblait, ainsi qu'un clocher de village, tendre sa protection tout 
l'entour. Quand, de chacun de ces petits abris fragiles, se glissrent
au dehors six hommes tous semblables, qui paraissaient sortir de
terre et dominaient de deux coudes leurs demeures, on et dit d'une
innombrable foule de gants.

tant enfant, j'apprciais fort les images d'pinal et les soldats de
plomb qui me fournissaient de longues files d'un mme type uniformment
reproduit; mais je raffolais littralement des gravures plus soignes ou
des jouets de luxe qui figuraient un camp dans sa diversit pittoresque.
Or c'tait ce spectacle au naturel qui m'tait offert maintenant
et infiniment plus vari que toutes les imitations. Non loin des
sentinelles en armes, les uns baignaient bravement leur tte et leurs
bras  la fontaine publique; d'autres nettoyaient leur fusil, mal
graiss la veille, et que l'humidit de la nuit menaait. Ceux-l
btissaient les fourneaux de campagne, rallumaient les feux de bivouac
et prparaient le caf. Les sergents commandaient la garde, les caporaux
rassemblaient les corves que les fourriers rclamaient impatiemment,
toujours affairs, tandis que, pour assister au rapport, officiers et
sergents-majors se runissaient en cercle devant la tente du colonel.

Tout cela dans la perspective accuse par les ranges successives des
arbres aux fts blanchtres, aux hautes branches dpouilles d'o
tombaient pourtant,  et l, par instants, dans la bue matinale,
quelques dernires feuilles, recroquevilles et rouilles, qui
semblaient retrouver une fugace vitalit en roulant sur le plan inclin
de la toile des petites tentes. Ce cadre, par le contraste, accentuait
la couleur, l'animation du tableau martial, et en mme temps lui donnait
une teinte mlancolique bien approprie, car cette vie des camps, pleine
et robuste, est dans son activit le prlude de sanglantes hcatombes.
Nanmoins, nous qui, arrivant, n'tions encore que des spectateurs, nous
prouvions, par un entranement physique, par une mulation instinctive,
quelque intime fiert et une sensualit indfinissable  nous savoir une
partie de ce tout et  avoir le droit de nous mler  son mouvement.

Le 3e bataillon n'eut pas  dresser ses tentes. Le temps de prparer son
repas, et le rgiment devait se porter en masse dans la direction du
Nord. Les clairons sonnrent vers midi. Immdiatement tout le monde met
sac au dos; puis la colonne s'branle en bon ordre et se met en marche
gaiement.

Sevrs du doux climat du Roussillon, nous fmes cependant favoriss,
pour cette promenade militaire, d'un dernier sourire du soleil
d'automne. Par un temps sec, la route tait excellente et le rgiment
magnifique. Sur un espace d'un kilomtre environ, les hommes marchaient,
deux par deux, sur chaque bord de la route, laissant circuler au milieu
le train rgimentaire et les voitures d'ambulances.

Les uniformes taient irrprochables. Releves sur les hanches, les
capotes bleues laissaient voir, agite d'un mouvement unique et cadenc,
une longue trane rouge, coupe  quelques centimtres de terre par
la ligne blanche, clatante, des gutres. Au sommet des havresacs, les
gamelles neuves resplendissaient sous le soleil, comme des casques,
entre les tentes et la haie d'acier des chassepots. Le cliquetis des
armes scandait la marche, et un bruissement gnral, comme celui des
cailles d'un monstre gigantesque, servait d'accompagnement aux chants
qui s'levaient alternativement, de distance en distance. Quel effet
merveilleux! Jamais rgiment marchant  la victoire fut-il plus dispos?
parut-il plus alerte et plus fier?

A un tel pas, il nous et t facile d'aller fort loin; mais notre
ardeur dut se borner  franchir six kilomtres. Il y avait l, sur la
droite de la route, l'emplacement d'un camp, marqu par la prsence
d'un peloton de tirailleurs algriens. Sur un coin de la verte prairie,
bientt jalonne par nos adjudants-majors, les noirs Africains, dans
leur vtement d'azur galonn de jaune, accroupis devant leurs tentes,
recueillaient frileusement les rayons du soleil qui leur envoyait un
ple reflet du pays natal. De leurs yeux blancs ils semblaient nous
toiser assez ddaigneusement, tandis que, fiers de notre gros effectif,
nous ne pouvions nous empcher de trouver leur masse un peu grle.

L'herbe tait sche, la paille de couchage nous fut bientt distribue.
Aprs quelques hsitations, certaines lenteurs, nos six cents tentes
s'alignrent en colonne par compagnie, derrire les faisceaux aux lames
miroitantes irradies comme des feuilles d'alos. Les fourneaux se
creusrent  l'abri d'une haie vive, et bientt les hommes, en petite
veste, sans ceinturon, vinrent en nombre s'offrir l'avant-got de soupes
qui dlicieusement chantaient dans les marmites de fer-blanc tout neuf.

Quelques-uns, moins affams, allrent essayer de fraterniser avec les
turcos, qui dj rpartissaient entre eux leurs gamelles. Les sombres
visages de nos voisins servaient de repoussoir  la-blanche figure de
leur jeune chef. Physionomie intelligente et douce, le blond capitaine
Carrire semblait n'avoir nul besoin d'nergie pour mener ces
demi-sauvages. Il y supplait par sa bont naturelle, ne les quittant
jamais, mangeant gaiement au milieu d'eux la mme soupe et le mme pain.

Notre premire nuit de bivouac fut bonne, sauf quelques indiscrets
courants d'air signalant de lgres imperfections architecturales dans
notre fragile demeure. Mais nul n'osait critiquer un difice qui tait
en partie sorti de ses mains. Seul Pluvier hasarda quelques soupirs.
Point d'cho. Force fut bien d'imiter le stocisme de ses compagnons,
et, se rchauffant mutuellement les uns les autres, tous bientt
s'endormirent.

Hlas! le lendemain, une pluie diluvienne transforma notre moelleuse
prairie en un grand lac. Quoique Villiot et pris le soin de creuser
une rigole tout autour de la tente pour en prserver l'intrieur, la
situation fut terrible, quand, aprs le couvre-feu, nous nous trouvmes
blottis, immobiles, pour plusieurs heures, dans nos vtements tremps,
avec nos chaussures boueuses, sous nos toiles mouilles. A la premire
plainte de Pluvier, ce fut un concert affreux de reproches adverses.
Chacun se souvenait de l'ouvrage des autres, pour leur en faire un
grief. Nareval accusait Gouzy d'avoir mal plant les piquets. Laurier
critiquait la tension des cordes, et Gouzy leur reprochait d'avoir
boutonn les toiles de travers. Une goutte d'eau, une perle fluide,
lui tombait sur le nez avec une telle rgularit, qu'il craignait d'y
trouver une stalagmite le lendemain.

Ces orages passaient au-dessus de moi, qui n'avais garde de souffler
mot. Cela n'empcha pas Harel de me prendre  partie. Modestement, je
fis valoir que, appel  copier un ordre en arrivant au camp, je n'avais
pu collaborer  l'dification de la tente.--En vrit, j'avais le
cynisme de l'avouer: j'acceptais une hospitalit vole, voyez quelle
paresse! A ces mots, en un instant, on cria baro sur le fourrier.
Tellement, que, du voisinage, le lieutenant nous pria de causer plus
bas, ce qui assura mon salut. Un suprme gmissement de Pluvier, et
chacun se morfondit dans le silence et dans l'humidit.

La pluie, comme et dit M. de la Palisse, est un grand dissolvant; mais
je l'entends au moral. Comme elle ne s'arrta pas le jour suivant, les
tentes restaient debout; mais beaucoup d'hommes s'en chappaient,
allant chercher un abri et du feu dans les habitations du voisinage.
La discipline dj, il faut en convenir, commenait  se relcher.
J'enviais un peu les transfuges, sans vouloir pourtant, sans pouvoir
d'ailleurs les imiter, car il fallait sous l'onde recevoir  toute
heure une distribution nouvelle et la rpartir aussitt entre les
escouades. Ah! que j'eusse volontiers cd  Laurier, ou  tout autre,
le galon de fourrier, que je n'avais du reste toujours pas!

Le quatrime jour enfin, le ciel, au rveil, nous apparut tout bleu,
sans un nuage. Le soleil se montra, et tous les hommes profitaient
avec joie de ses rayons bienfaisants pour scher leurs vtements et se
dgourdir comme des lzards. Libre de toute corve, j'allai avec Nareval
visiter une immense construction, un couvent, je crois, qui se dressait
 proximit, quand le clairon sonna  l'ordre. Nous revenons au pas de
course. Dpart immdiat. Il est onze heures, et  une heure le rgiment
doit se trouver  la gare de Nevers.

En un clin d'oeil, les six cents tentes qui couvrent la prairie
s'effondrent. Pendant quelques instants, un mouvement indescriptible,
une agitation fbrile, rgnent partout. C'est comme une mer humaine.
Tous--les bras agiles, les mains prestes--tantt s'agenouillent, tantt
se lvent, se courbent, se redressent, ainsi que font, au thtre, sous
la toile verte figurant l'ocan, les manoeuvres qui _jouent les flots_.
Et de cet immense dsordre, de ce fouillis inextricable d'hommes et de
choses, le rgiment bientt se dgage, s'aligne, se meut et s'loigne,
laissant, dans le vaste espace o quatre nuits il a dormi, un champ de
paille fltrie, pitine, entre des sentiers bourbeux. Six cents tas de
fumier, sur un cloaque.

A la gare, l'appel signala quelques retardataires. Le dpart avait t
si imprvu, si prompt, que beaucoup avaient appris la leve du camp
lorsque nous tions loin. Harel tait de ce nombre. Il nous rejoignit 
temps, mais furieux d'tre en faute. Les vifs reproches du lieutenant ne
le calmrent point. Il s'en prit naturellement  moi, qui avais eu soin
de boucler vivement son sac et de le mettre aux bagages. Cette injustice
m'indigna: oubliant la diffrence de grade, je le rabrouai vertement.
Tandis qu'il se perdait dans la foule, l'attention gnrale fut attire
vers une scne analogue, dont les consquences devaient tre plus
graves. L'altercation avait lieu entre un caporal et un sergent-major du
2e bataillon, les rles tant, il est vrai, renverss.

L'un des derniers arrivs, le caporal, soit qu'il se ft chauff en
voulant rejoindre son rang, soit qu'il et trop essay de se rafrachir,
avait le visage enflamm, l'air surexcit. A une observation de son
chef, il rpliqua, et le sous-officier s'avana d'un air courrouc. Le
caporal le saisit par le plastron de la capote, assez violemment pour en
arracher un des boutons. Si le caporal tait avin, ce geste, malgr
sa brusquerie, pouvait tre celui d'un interlocuteur tenace, importun,
grossier, si l'on veut, sans intention brutale. Mais ce point ne devait
jamais tre clairci.

Cent cinquante personnes avaient t tmoins du fait en lui-mme,
y compris les officiers. Irrits dj du relchement que dnotait
l'interminable dfil des retardataires, nos chefs taient mal prpars
 l'indulgence. Ordre fut donn de saisir le caporal et de le dsarmer.
Le malheureux tait inculp de voies de fait envers un suprieur.

Aussitt dgris ou calm, il demeura stupfait, prt sans doute  faire
des excuses,  s'humilier. Car, dj mr, mari, assurait-on, et pre
de famille, il n'avait plus la fougue de la prime jeunesse. Rengag
volontairement  bonne intention, il dut regretter vite un premier
mouvement inconsidr; mais on ne lui demandait plus rien. Rien que sa
vie. Il tait pris dans l'engrenage de la justice militaire, terrible
instrument que la ncessit du salut commun rendait impitoyable.

Retenu par ce pnible incident, j'avais laiss envahir les wagons.
J'errais le long de la voie, demandant distraitement une place  chaque
portire. Mentalement, j'tablissais une relation entre ma situation et
celle du misrable caporal; je frmissais  l'ide qu'il et pu dpendre
d'un mauvais regard de Harel, d'un geste trop hardi de sa part, pour me
jeter dans une situation pareille, et, par cela seul, je sentais monter
en moi une rancune contre lui. Or je l'aperus, entr'ouvrant  ma vue la
portire d'un compartiment de deuxime classe qu'il occupait seul
avec Villiot. Pour m'aider  monter, il me tendit la main. C'tait
dlicatement me faire des excuses. Elles m'allrent au coeur, je
l'avoue, dans l'tat particulier d'esprit o je me trouvais.

Install commodment entre mes deux meilleurs camarades, je leur
rapportai la scne dont j'tais mu encore. Harel, faisant tout bas le
mme rapprochement que moi, plit un peu, en mesurant les consquences
possibles de la vivacit de son caractre. Bah! dit-il, le conseil de
guerre expliquera tout cela. Car nous ignorions qu'il n'y avait mme
plus pour nous de conseils de guerre. Nous n'avions plus droit qu' une
justice sommaire, celle des _cours martiales_.

Le train nous emportait cependant vers Blois, notre nouvelle
destination. Nous passmes par Orlans, que les Allemands avaient vacu
aprs leur dfaite de Coulmiers. Mais la voie tait  peine rtablie. Il
fallait avancer prudemment, toujours sur le qui-vive. L'ennemi pouvait 
tout instant reparatre, et cette pense nous surexcitait. Elle rompit
l'ennui d'un trajet de dix-huit longues heures.


V


A Blois, on nous fit tablir nos bivouacs au sud-ouest de la ville,
au del de la gare. Nos tentes s'alignaient tout le long d'une avenue
boise qui aboutit  la fort; les dernires, les ntres, en touchaient
la lisire, et il y avait comme une sorte de mystre inquitant dans ce
voisinage immdiat. Bien que toutes les feuilles fussent tombes, les
troncs d'arbres formaient, par leur foule, un mur impntrable aux
regards et d'o semblaient s'chapper, comme des fantmes, les vapeurs
du matin.

La vie de Nevers se continua l, par un temps meilleur. J'y achevai plus
agrablement mon apprentissage de fourrier. Il ne me laissait pas un
instant de libert, mme pour assister aux exercices. Prparation des
bons, direction des corves, distributions de toute nature. Il n'y avait
pas de temps  perdre pour arriver  tout. Ce ne fut pas d'ailleurs sans
une certaine motion que je pris charge des 18 000 cartouches destines
 ma compagnie. Quatre-vingt-dix pour chacun de nous. Sur les
recommandations ritres de M. Eynard, nous les logemes dans le
havresac, douillettement, de manire  les bien garantir de l'humidit.

Ces soins divers, multiples, nous absorbaient entirement. Beaucoup
d'entre nous avaient oubli la scne du dpart de Nevers, mais non
pas ceux qui avaient mission de s'en souvenir. Elle devait avoir son
pilogue, logique, fatal et prompt.

L'accus fut traduit devant une cour martiale, o sigeaient un chef de
bataillon, deux capitaines, un lieutenant et un sous-officier, et dont
la sentence ne pouvait tre ni rvise ni casse.

Cela dut tout d'abord ne point paratre srieux au caporal Tillot, ainsi
se nommait le malheureux accus. Pour un instant d'oubli, pour une
bnigne vivacit, mourir de la mort des assassins, des voleurs et des
lches? Etre tu par des Franais, avant d'avoir affront les Prussiens
dtests!

Non, ce n'tait pas vraisemblable. Il s'agissait sans doute de quelque
simulacre de jugement et de supplice,  la manire maonnique, afin
d'prouver le courage du patient. Mais il ne pouvait tre question
d'enlever au pays un de ses dfenseurs dvous.

Telles durent tre les penses du caporal Tillot. Mais, pour les juges,
qui ne pouvaient dcliner leurs fonctions sans tre honteusement mis en
rforme, ils durent envisager leur rle avec tristesse et terreur, car,
entre un texte formel et un fait indniable, il n'y avait pas de place
pour une hsitation. La cour martiale n'hsita pas.

Notre lieutenant en faisait partie, en raison de son anciennet de
grade. Il nous annona le verdict, sans commentaires. Certes il avait eu
l'occasion de cuirasser son coeur,  Sedan. Plus d'une fois il menaa de
son revolver des hommes qui maugraient contre le service, et il aurait
eu le courage de tuer un fuyard; mais il veillait sur sa compagnie
paternellement, quoique bien jeune. Il la rconfortait aprs les
journes de fatigue. Il tait bon, certainement, autant que brave. Toute
sa bravoure lui fut ncessaire pour tenir jusqu'au bout le rle qui
lui tait chu dans l'accomplissement de ce drame. L'arrt qu'il avait
contribu  rendre, il devait le prononcer le lendemain  la face du
condamn, devant 8000 hommes assembls pour en voir mourir un autre.

Spectacle douloureux. Acte le plus pnible de la vie militaire, car,
quelque bien tabli qu'il soit que l'arme forme un tout complet qui
doit se suffire, il n'en reste pas moins terrible d'tre oblig de
passer, sans prparation,  l'tat et de juge et de justicier. Nul ne
peut rpondre qu'il ne deviendra pas le bourreau sans piti de son
camarade coupable d'une peccadille, qu'il ne sera pas forc de viser
au coeur un ami digne de son estime quand mme. Le code de justice
militaire, en effet, mieux pondr que le dcret du 2 octobre 1870, qui
avait institu les cours martiales, distingue entre les crimes contre
la discipline militaire: il en reconnat de honteux, pour lesquels la
dgradation accompagne la mort, et d'autres qui entranent seulement
la mort. Mais il est muet pour la dsignation des excuteurs. Ce point
tait alors rgl par le dcret du 13 octobre 1863, o il tait dit:
Le commandant de place fait commander pour l'excution un adjudant
sous-officier, quatre sergents, quatre caporaux et quatre soldats, pris
 tour de rle, en commenant par les plus anciens, dans le corps auquel
appartenait le condamn.

Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi les hommes de troupe,
n'tait fix sur son anciennet relative. Il tait probable que, dans
une telle incertitude, le sort, le hasard, remplacerait la rgle. Tous,
nous avions  craindre d'tre dsigns pour faire partie du fatal
peloton. Brler ainsi sa premire cartouche, quelle preuve!

Mauvaise nuit que celle qui prcda l'excution. Pourtant nos
apprhensions furent vaines. Aucun grad, aucun homme de notre compagnie
ne fut requis. Seul le 2e bataillon avait t charg de former le
peloton. Ds l'aube, tout le rgiment s'tait prpar  prendre les
armes, dans une sorte de recueillement. Il tait  peine align en avant
du front de bandire, que l'alerte sonnerie de clairons des chasseurs
 pied se fit entendre venant de la ville: As-tu vu la casquette, la
casquette?

Le 10e bataillon de marche dfilait devant nous, d'une vive allure.
Puis, le puissant roulement des tambours, sourd d'abord, plus distinct,
plus sonore d'instant en instant, sembla faire trembler le sol. C'tait
un aussi beau rgiment que le ntre, le 51e. Il venait de son campement,
sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et,  la suite des
chasseurs, s'enfona dans la fort, o nous nous engagemes  notre
tour. Allant en faire les frais, nous faisions aussi les honneurs de
cette premire runion de notre brigade.

A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le brouillard; mais
ce voile, sans se dissiper, semblait reculer devant nous, dessinant, 
mesure que nous avancions, un cadre appropri  la crmonie o nous
tions conduits. Les arbres dpouills tendaient lamentablement
leurs branches, comme les bras d'un peuple de squelettes; l'herbe
disparaissait sous la litire des feuilles dessches, terreuses, qui
s'affaissaient en grinant sous nos pas. Quittant bientt la grande
route qui partage la fort, la colonne prit un troit chemin, mal fray,
dfonc par les chariots des bcherons. Tout  coup s'ouvrit devant nous
une immense clairire, o nous nous engagemes en face du 51e de marche
et  ct du 10e bataillon.

Clairons et tambours s'taient tus; mais derrire nous se faisait
entendre la voiture cellulaire qui, entre deux gendarmes, cahotait dans
les ornires. Il lui fut impossible d'avancer au milieu des fougres
qui nous cachaient jusqu' la ceinture. La portire s'ouvrit, et le
condamn, invit  descendre, put contempler une dernire fois la vote
du ciel, qui, dans ce large espace, n'tait plus voil par la brume.

Le caporal Tillot tait vtu de la petite veste bleu fonc, avec ses
galons. Un aumnier le soutenait, car il semblait prt  faiblir,
comme au terme d'un trop long voyage. Il recueillait les dernires
consolations de la bouche du prtre. Son visage, douloureusement
contract, exprimait pourtant la rsignation. Sa marche tait pnible,
mais non pas hsitante.

Les herbes et les fougres avaient t fauches sur un carr de quelques
mtres. C'tait l'endroit o le malheureux devait mourir. Il y parvint
enfin. Il se laissa bander les yeux et s'agenouilla devant ses
compagnons d'armes rangs  dix pas de lui.

A cheval auprs du peloton, le colonel Koch tait visible de tous les
points de la clairire. Il commanda: Portez vos armes!--Tambours,
ouvrez le ban...!

A un roulement lugubre comme un glas, succda un silence plus lugubre
encore. Dans cet espace o, sous le ciel, 8000 hommes respiraient, on
entendit, semblable  un rle d'agonie, le souffle oppress du condamn.
A cet instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant
Eynard s'leva du centre de ce cirque et pronona l'inexorable arrt que
terminaient ces mots:

_Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamn  la peine
de mort._

La dernire parole fut couverte par une dtonation que les chos de
la fort rpercutrent comme un grondement de tonnerre. Puis, un coup
isol, sec, sinistre, le coup de grce, tandis qu'un blanc nuage de
fume s'levait lentement dans l'air en s'y vaporant peu  peu. Le
caporal Tillot avait achev de souffrir.

M. Eynard nous rejoignit de son pas long et souple. Nous ne savions trop
s'il fallait admirer cette matrise de soi-mme ou craindre la cruaut
que dnotait le sang-froid de notre chef. Pourtant il tait livide et
sa main trembla en cherchant la poigne du sabre qu'il tira du fourreau
pour dfiler. Il n'essaya pas d'ailleurs de dissimuler. J'ai pass,
nous dit-il  demi-voix, par bien des motions; mais celle-ci est la
plus cruelle.

Armes au bras! reprit cependant la voix calme et froide du colonel.
Les tambours roulrent de nouveau, et le dfil commena devant le corps
du supplici. Auprs se tenaient le prtre et le docteur, et autour de
ce groupe quatre hommes en sentinelle formaient le carr  dix pas les
uns des autres. Le malheureux s'tait affaiss sur le ct droit, sa
veste portait dans le dos les petites dchirures rondes des balles qui
l'avaient travers de part en part, et le visage exsangue touchait
terre, baignant dans une mare d'un rouge noir dont l'herbe s'imprgnait.


VI


Nous passmes rapidement devant cette guenille humaine, la regardant,
par une sorte de fascination, obstinment, quelque dsir que nous
eussions de ne la point voir. Un lourd silence, au retour, pesait sur
nous: il semblait qu'un lien trop troit nous opprimt la poitrine,
jusqu' nous treindre le coeur. Chacun de nous ruminait de sombres
penses. Gouzy, au risque d'tre atteint  son tour, exprima les siennes
tout haut. Il dclara cette excution barbare et imbcile: mais il
n'veilla pas de franc cho. Moi-mme, je n'aurais pas os m'affirmer
comme lui. S'il y avait dans nos rangs des tratres ou des lches, la
terreur pouvait les dompter et les entraner. Aux yeux des autres, le
caporal Tillot tait un martyr. Son sang a coul pour la patrie, sans
gloire, mais non sans utilit. Dans l'immense sacrifice, qu'tait-ce
que de frapper une victime quelques jours plus tt, parmi cette foule
destine au carnage? N'y avait-il pas l un jeu de la loterie du sort
qui avait dsign le caporal Tillot et avait vou ce premier holocauste
aux esprits malins de la peur et de l'indiscipline, pour les conjurer?

Peut-tre; mais nous nous trouvions dans la situation du patient qu'un
oprateur hardi a priv d'un membre, sous prtexte d'viter la gangrne.
Il nous fallait changer le cours de nos ides; l'air du camp paraissait
dltre. Aprs la prise d'armes du matin, la journe tait remplie.
Point de corves, aucune crainte de dpart, la date du ntre tant
fixe officiellement au surlendemain. Nareval tait libre comme moi.
Impossible de rsister au besoin d'aller entrevoir, dans des rues, sur
le seuil des maisons, derrire les vitres des boutiques, une population
vivant de la vie ordinaire des peuples civiliss, banale, monotone, mais
sre et non sans attrait.

Blois avait  nous montrer son chteau, que nous avions aperu de la
gare. Il est flanqu de tourelles lgantes, au sommet desquelles
flottait alors le drapeau blanc  la croix de Genve. De ce ct, il
domine un joli square, du haut d'un talus abrupt o poussent quelques
arbustes et d'o le lierre s'lve en capricieux dessins jusqu'aux
premires croises. Elles sont ornes de balcons sculpts dans la pierre
dlicatement ajoure, et elles alternent avec des panneaux peints
de couleurs vives et sems d'cussons, d'or, d'argent, d'azur et de
gueules.

En suivant une pente raide  notre gauche, nous parvnmes devant le
portail, que surmonte une statue questre de Louis XII en haut-relief.
Une vote ogivale, borde de statues spares par de gracieuses colonnes
torses, conduit  la cour d'honneur, o apparat en saillie le large
escalier de pierre qui a tent plus d'un peintre. L dut se borner notre
visite; nous n'avions pas encore acquis le droit de pntrer dans les
salles, et ne le regrettions pas: il fallait, pour entrer, permission ou
plutt ordre de la Facult.

A ce point de vue, notre dernire journe de Blois complta les titres
de l'un de nous. Une pluie diluvienne dtrempa le sol et rendit le camp
inhabitable. Pluvier, se dclarant vaincu par les rhumatismes, se fit
hospitaliser.

Sans avoir le dsir de l'imiter, nous trouvions tous qu'un lit de
boue, pour tre moelleux, n'en tait pas moins dsagrable et en effet
malsain. La retraite et le couvre-feu sonns, Gouzy et Nareval, bons
camarades, en dpit d'un reste d'envie, m'offrirent de les accompagner
jusqu' une ferme voisine o ils avaient dj admirablement dormi.
Les nuits prcdentes avaient t mauvaises pour moi, grande tait ma
fatigue. Et puis, enfin, trop rigoureuse tait la sanction donne  la
discipline, pour ne pas relever l'attrait du fruit dfendu.

L'obscurit favorisa notre vasion. Il fallait gagner la ferme par de
petits sentiers courant  travers champs. Ils taient coups de larges
flaques d'eau, o je m'embourbais, tandis que mes compagnons filaient
beaucoup mieux dans un chemin qu'ils avaient pratiqu. Derrire nous, on
marchait. D'autres soldats allaient peut-tre nous ravir nos places, 
moins que nous ne fussions poursuivis par la garde du camp. De toute
manire, il fallait se hter, gagner de vitesse; mais des tangs, de
vritables lacs, succdaient aux premires flaques. A la fin, Gouzy, le
mieux enjamb de nous trois, cria victoire:  nous le prix de la course,
et nous fmes aussitt rassurs quant  la poursuite. La dfaite
constate, les pas dcourags s'loignrent, faisant entendre par
intervalles le bruit flou de crapauds s'affalant dans l'eau. Les
malheureux vaincus pataugeaient toujours.

Si notre escapade nous avait caus quelques remords, ils s'vaporrent 
la chaleur de l'tre de notre hte. En notre honneur, il s'empressa
de jeter deux sarments dans sa large chemine. Le bois sec ptillait
gaiement, et, dans la flamme agile, les brindilles se tordaient,
pareilles  des cornes de diablotins. Nos vtements de gros drap tout
mouills schaient rapidement, et nous tions envelopps chacun d'un
nuage, comme les dieux de la mythologie. Quoique moins olympien, le
spectacle qui s'offrait  nos yeux tait charmant, dans sa simplicit.

Sur des murs blanchis  la chaux et lgrement enfums, deux gravures
religieuses pour tout ornement. Un sol de terre battue; des outils
de laboureur dans un coin; quatre chaises rustiques; un lourd bahut
reluisant; une table massive de bois blanc o transparaissait, comme une
neige impalpable, la fleur du savon dont elle devait tre tous les jours
frotte; les provisions d'hiver suspendues dans des linges aux poutres
du plafond.

Aprs nous avoir reus et avoir activ le feu, le matre du logis,
paraissant un peu las de sa journe, s'tait assis en face de sa jeune
femme, qui, prs de la table o attendait un tricot tout hriss de ses
aiguilles, allaitait un enfant, tandis qu'un bambin plus g jouait 
ses pieds avec des pis de mas et nous examinait curieusement  la
drobe. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient plir la petite flamme
de la chandelle fumeuse, et illuminaient la scne entire.

L'homme, dans la force de l'ge, le teint hl, l'air franc et bon,
reposait volontiers son regard sur la jeune mre, au visage rgulier,
presque beau, agrable en tout cas dans le cadre de cheveux bruns lisss
en deux bandeaux qui s'chappaient d'un serre-tte blanc. Les traits
taient fins, l'expression nave, et, malgr cette navet, les quelques
mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la mme prononciation
parfaite, dnotaient un ferme bon sens. Ce tableau figurait  souhait la
paix bienfaisante et fconde.

Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au lieu de donner
une hospitalit volontaire, ne subiraient-ils pas bientt, comme le
tiers de leurs semblables, l'occupation force d'un brutal ennemi?
L'loignement de ce supplice, de cette honte, ne dpendrait-il pas
de notre conduite? Si vraiment l'immolation d'un des ntres devait
enflammer les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce
que, devant les prils  enrayer, le sacrifice ne se lgitimait pas?

Nos vtements ayant t assez schs, il nous fallut remercier de son
aimable accueil la jeune femme que nous ne devions plus revoir. Son mari
nous conduisit dans un grenier bien clos, tout garni de paille frache
et de foin odorant. L nous gotmes quelques heures d'un sommeil
rparateur, embelli de doux rves. La victoire nous souriait; tous
nos frres taient vengs, l'ennemi vaincu, refoul, ananti. Songes,
mensonges. Les ntres, si sduisants qu'ils fussent, ne purent nous
dtourner longtemps de la ralit. Bien avant le rveil, nous nous
glissions sous notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci!

A sept heures, le caf bu tout chaud, nous prenions, avec armes et
bagages, le chemin de la petite ville de Mer, situe  une vingtaine
de kilomtres de notre camp, au nord-est de Blois. La brigade allait
s'incorporer au 17e corps d'arme. Elle tait confie  un ancien
colonel d'infanterie de marine, le gnral Charvet, du cadre auxiliaire.




EN CAMPAGNE


I


Vingt kilomtres  parcourir, c'est une petite tape. Le temps tait
sombre, assez favorable pour la marche; mais le sol, dtremp par la
pluie de la veille, mollissait sous les pieds. Et puis, notre bagage
tait au grand complet. Fourniment, vivres, cartouches, rien ne
manquait. La tente, humide encore, pesait fort. Quand, au bout d'une
heure, retentit de distance en distance, comme rpercute par un
interminable cho, la sonnerie de la halte, tous, et moi le premier,
nous poussmes un long soupir de soulagement; mais il tait  peine
exhal, que les clairons, l'instant d'avant si charitables, nous
ordonnrent cruellement de repartir.

Grise et pnible journe, qui n'a rien laiss dans ma mmoire de
l'aspect du pays. Nous avions tout au plus parcouru le quart du chemin,
et il me semblait que j'tais dj  bout de forces. Je ne voyais que
les deux pieds qui devant moi s'agitaient, fuyant alternativement les
miens. Mon regard, s'il s'levait, ne dpassait pas la hauteur du
havresac qui sous mon nez se balanait comme un esquif, avec le frquent
tressaut que lui imprimait un sec haussement d'paules. Cet as de
carreau marchant, je le regardais, je le fixais dsesprment, pour
subir son attraction magntique, pour contre-balancer l'horrible poids
de celui qui me sollicitait en arrire, me tiraillait sous les bras,
m'crasait les paules, comme si, de minute en minute, il et grossi et
se ft rellement appesanti.

Avec une terreur qui croissait en proportion de l'affaiblissement de mon
corps, je me demandais si jamais j'arriverais au bout de l'tape. Or,
si  cette premire preuve j'tais vaincu, comment esprer fournir une
carrire plus longue? Ma bonne volont, mon ardeur patriotique, tous mes
lans sincres allaient-ils donc tre teints, annihils? Etait-il donc
inutile et vain d'avoir du coeur? Ne valait-il pas mieux possder de
solides jarrets?

A la dernire pause, j'eus l'imprudence de m'asseoir. Quand le clairon
sonna, mes jambes taient rouilles, inertes. Je voulus me lever.
Impossible. Mon fardeau me clouait sur le tas de pierres o je m'tais
chou, au bord de la route, et, plein de dsespoir et de rage, je vis
dfiler tout le 51e rgiment qui suivait le 48e. Par un suprme effort,
je m'tais redress pourtant; mais, loin de pouvoir regagner le terrain
perdu, je me voyais distancer toujours plus. Non seulement mes effets et
mon sac me pesaient, mais aussi mes galons: je m'en trouvais indigne,
j'en tais honteux. Volontiers je me les fusse arrachs, et je me
demandais avec inquitude comment j'allais m'excuser auprs de mes
officiers d'tre un tranard.

La brigade s'tait arrte au nord de la ville, le 48e  droite et le
51e  gauche de la voie ferre qui monte vers Beaugency. La nuit tombait
quand je rejoignis ma compagnie; il avait fallu du temps pour assigner
 chacun sa place: les faisceaux taient forms, les tentes  peine
dresses. Officiers et camarades ne remarqurent pas mon retard ou
feignirent de ne s'en tre pas aperus. Impossible de me rappeler si la
soupe fut bonne, ni mme si j'en mangeai. Me reposer, m'tendre, dormir,
voil ce qu'il me fallait. N'importe o. Ncessaire est l'extrme
fatigue de la marche avec un chargement de bte de somme, pour vous
faire goter les bienfaits du repos sous un illusoire abri et  mme la
terre humide.

Au redoublement de froid qui concide avec l'aube, je me rveillai
pourtant. Le besoin de secouer l'engourdissement du sommeil me poussa
 m'agiter hors de ma tente: je me trouvai si dispos, si alerte, que
j'esprai mieux rsister  une seconde preuve. Faible espoir, car j'eus
l'ennui de constater que, ressemblant aux hros par les mauvais cts,
j'avais, comme Achille, le talon entam.

Par bonheur, nous ne devions pas quitter Mer tout de suite. Cette ville,
qui compte normalement 4 000 mes, tait alors entoure et farcie de 12
000 hommes de troupes de toutes catgories et de toutes couleurs.
Avec nous, les chasseurs campaient alentour. Au centre de la cit, un
rgiment de mobiles occupait la halle, qui offrait vritablement le
spectacle d'une ruche gigantesque. Des moblots y apparaissaient en
effet, non seulement fourmillant au ras du sol, mais encore allant
chercher le repos sur les piles de sacs qui attendaient l'ouverture du
march. Dehors, sur la place, dans les rues, aux carrefours, partout
s'brouaient, piaffaient, ruaient, des chevaux au piquet, et
quelques-uns stationnaient tte basse, crinire tombante, leurs grands
yeux mornes. Le long des grandes voies, s'alignait le matriel de
l'artillerie. Canons  la longue gueule leve, hardie, caissons
lugubres comme des cercueils, forges roulantes, fourgons, fourragres,
enfin le train de la 2e division du 17e corps d'arme.

Sous l'impulsion du gnral Durrieu, un divisionnaire authentique,
graine d'pinards rare  ce moment-l, le corps d'arme s'agglomrait
graduellement, sans prcipitation, sans hte exagre. Cette prudence
semblait s'imposer avec des formations improvises, comptant--j'en
fournissais la preuve--des volonts meilleures que les jambes.

A la tte de la 2e division tait plac le gnral de brigade du Bois de
Jancigny, la veille colonel de gendarmerie. Bientt un autre brigadier,
depuis lors clbre, allait tre dsign pour remplacer le baron
Durrieu, trop mthodique et trop lent au gr du ministre de la guerre.
Le 17e corps tait offert par le tlgraphe au gnral Gaston de Sonis,
pendant qu'il cherchait vainement  Chteaudun d'introuvables rgiments
de cavalerie avec lesquels il brlait de charger.

Moi aussi, je profitai du trouble des temps pour avancer
vertigineusement en grade. Le haut galon de sergent-fourrier me fut
dcern  Mer. M. Eynard, promu lui-mme capitaine, rpondit  mes
remerciements en me promettant de me faire avoir sous peu, si je
continuais de bien servir, le grade de sergent-major. Comme je l'eusse
envi, le double galon, s'il avait d me dispenser de porter mon sac!

En tout cas, les paroles bienveillantes du capitaine justifiaient un peu
le dpit de Gouzy et de Nareval, qui pera malgr eux. Ils me boudrent
pendant une heure et devinrent ensuite les meilleurs camarades du monde.
Quant  mon troisime rival, il ne daignait plus tre jaloux de moi.
Villiot, simple sergent, tait dj dsign pour passer sous-lieutenant.
Pourquoi son compatriote n'obtiendrait-il pas la mme faveur? En vrit,
le beau Laurier attendait l'paulette, ni plus ni moins, et dans cette
attente il relevait un peu plus ses moustaches; il multipliait les
punitions, sans de bien graves motifs, pour se donner de l'importance!

Harel, cela va sans dire, avait t consacr sergent-major, et, pour
complter notre cadre, il nous fut donn un lieutenant. M. Barta, comme
M. Houssine, tait sorti des rangs, mais depuis plus longtemps. Il avait
la mine d'un grognard qu'il tait, ayant combattu en Crime, en Italie,
et tant dcor de la mdaille militaire. Forte moustache, longue
barbiche, grosse-voix. Au demeurant, le meilleur des hommes. Il et t
parfait, sans son got prononc pour la dive bouteille; mais,  l'arme
de la Loire, il n'y avait gure  boire que de la neige fondue. M.
Barta nous apparut donc sous un jour excellent. Grce  lui, la 6e du 3
achevait d'tre encadre de manire  ne pas trop redouter l'preuve du
feu.

D'ailleurs le colonel Koch mettait  profit le dernier rpit accord par
le gnral en chef, pour faire manoeuvrer le rgiment  travers champs.
J'eusse pris plaisir  cette prparation aux combats prochains; mais mon
quartier gnral tait  la gare, o se poursuivaient d'interminables
distributions. Fastidieuses corves. Tous les fourriers de la brigade
tant convoqus en mme temps, il leur fallait assister  la pese
successive, par les soins d'un sergent d'administration rarement bien
dispos, des lots de denres revenant  chaque compagnie. L'opration,
quand il s'agissait des vivres de campagne, se renouvelait cinq fois.
Sucre, 36 peses; caf, 36 peses; riz, de mme; sel encore, haricots,
toujours 36. Le lendemain, distribution de viande frache ou de lard
sal, de pain ou de biscuit, pour recommencer ensuite. Ah! l'effrayant
tonneau des Danades que le ventre d'une arme!

Le 24 novembre, je ramenais de la gare mes hommes de corve, moins
irrit encore d'une station de trois heures, qui nous avait fait rentrer
les jambes dans le corps, que du soupon d'avoir t victime d'une
grossire erreur. Quelque raillerie qu'excitent les rglements
militaires, ils sont gnralement bons, quand ils sont strictement
appliqus. Mais ils forment comme une chane: il ne faut pas qu'il
y manque un seul anneau. Nul ne doit se drober tant soit peu  son
devoir, sous peine d'ouvrir toute grande la porte aux abus. L'intendance
avait trop  faire, en 1870, pour que les fonctionnaires ou que mme
les officiers d'administration fussent prsents partout: le soin des
distributions tait forcment abandonn  des subalternes, recrues que,
en gnral, le dsir d'viter le feu, plus que la conscience du devoir
ou que les aptitudes professionnelles, avait pousses dans les services
auxiliaires. Il appartenait donc aux officiers chargs de la
conduite des fourriers d'tre vigilants. Ce jour-l--il faut
l'avouer,--l'officier de service, un lieutenant du 51e, impatient
d'attendre si longtemps, ne prta aucune attention  la protestation que
je formulai. Pour ne pas perdre le temps, il fallut se contenter, de la
part du sergent qui nous servait, d'une dmonstration embarrasse au
moyen de sa bascule. Cette sorte d'instrument est facile  fausser, et
j'tais parti convaincu que nous avions t tromps.

Domin par cette proccupation, j'entrai dans une picerie qui se
trouvait sur notre chemin. Vrification faite, mes soupons se
changrent en certitude. Ainsi, plusieurs milliers d'hommes allaient se
trouver privs de la nourriture d'un jour sur trois environ. Impossible
d'en douter, les soldats de corve en tant tmoins comme moi.

En un temps o les vtilles taient parmi nous punies de mort, je ne me
croyais pas en droit de taire la faute d'un homme qui, par calcul ou par
maladresse, allait en affamer des milliers au moment des rudes fatigues,
pendant les marches forces. Il appartenait  mon capitaine, sur mon
rapport, de signaler la fraude ou l'erreur; mais il n'tait pas au camp,
et, quelques minutes aprs, je n'avais plus le loisir de me plaindre
efficacement.

Les clairons rappelaient, rappelaient au pas gymnastique. Dans la ville,
les vibrantes trompettes de l'artillerie rpondaient  nos sonneries.
Puis il s'leva au-dessus et autour de la ville un bruissement
intraduisible, fait de l'agitation des soldats, du froissement du pav
par le fer des chevaux, du roulement des affts et des avant-trains,
d'une longue clameur de commandements et d'un immense cliquetis d'armes.

La ville de Mer, au bout d'une heure, dut sembler morne et vide  ses
habitants: notre division l'avait vacue. Le gnral de Sonis, d'abord
suffoqu par un tel excs d'honneur, s'tait cependant rsign, par
esprit de discipline,  accepter le commandement en chef du 17e corps
d'arme. Pour constituer solidement l'aile gauche de l'arme de la
Loire, il avait demand la concentration immdiate de ses divisions
autour de lui,  Chteaudun, tandis que le 16e corps se maintenait au
centre, en avant de Coulmiers, sous les ordres du gnral Chanzy, dans
les positions conquises le 9 novembre, et que, plus  droite, le gnral
Martin des Pallires couvrait Orlans avec le 15e corps.

Mer, o je devais bientt revenir, non plus pdestrement, mais mont, je
n'ose pourtant dire sur un noble coursier, Mer, qu'une sinuosit de la
route nous avait permis de dcouvrir  distance sans dtourner la tte,
s'tait effac dans la brume de cette triste journe d'automne. Le pays
tait plat, sans horizon, sous un ciel terne, bas, qui semblait touffer
la terre. Et ce qui assombrissait encore tout cela, c'tait le souvenir
de ma premire tape. Il me proccupait fort. Il me proccupait d'autant
plus qu' chaque pas mon talon, mon talon d'Achille, me rappelait, par
une sensation de brlure, ma vulnrabilit.

Heureusement le dpart avait t tardif: il n'y eut pas  fournir ce
jour-l une longue course. Au bout de trois lieues, ayant atteint  la
nuit le bourg de Lorges, nous tablmes nos bivouacs dans des champs que
bornait  notre gauche une large bande irrgulire, noire et confuse.

Au jour, nous reconnmes que nous tions camps prs d'un grand bois, la
fort de Marchenoir. Le caf pris, on nous fit aligner  une porte de
fusil de la lisire: le 51e avait  nous rendre le funeste spectacle que
nous lui avions offert dans la fort de Blois. Il y mit un peu moins
de crmonie que nous. Ayant laiss les faisceaux auprs des derniers
fumerons de leurs bivouacs, les hommes de ce rgiment vinrent se
ranger  nos cts, les bras ballants, presque comme  la foire. Il ne
s'agissait,  vrai dire, que d'excuter un simple soldat, lequel, chose
grave, avait refus d'obir  un caporal qui le commandait de corve.

Grand, fort, l'air dcid, cet homme fut conduit tout  l'entre du
bois, sous l'escorte du peloton fatal. Il ne voulut pas se laisser
bander les yeux, ni s'agenouiller. En se plaant lui-mme bien en face
de ses compagnons arms, il nous parut, de loin, demander si la distance
tait convenable. Il recula d'un pas, et, s'tant bien assujetti sur ses
jambes afin de montrer qu'il ne tremblait pas, il fit un mouvement de
tte qui fut le signal du feu. Le bruit de la dcharge nous parvint
trois secondes aprs que nous avions vu ce brave s'affaisser, foudroy.

Il n'tait plus temps de s'attarder en des formalits superflues:
grce nous fut faite du dfil devant le corps sanglant. Le camp lev
aussitt, la brigade se mit en marche par une des routes qui traversent
la fort. La journe tait belle, le ciel assez clair, sauf quelques
bues matinales qui s'vaporaient comme des farfadets  notre approche.
L'excution sommaire nous avait un peu, malgr un commencement
d'habitude, fig le sang: l'exercice nous semblait une ncessit et
un bienfait. Le chemin prenait, entre la multitude d'arbres qui se
pressaient autour de nous, un caractre pittoresque, vari, car, au
coeur de la fort, les feuilles n'taient pas toutes tombes: il y avait
l comme un regain, exhalant un doux parfum automnal. La fatigue se
faisait  peine sentir; l'tape et t vite parcourue; mais, pour la
dfense de la patrie, le gnie civil s'tait exerc en ces parages dans
le secret des bois: il contribua  modrer notre allure.

La tte de la colonne s'arrta  un carrefour devant une tranche
 paulement, obstacle qui dj immobilisait une batterie de notre
division arrive par une autre route. Les artilleurs travaillaient
activement  rtablir la voie; mais, aprs une pause, nous n'attendmes
pas l'achvement de leur rude besogne. Bravant l'enchevtrement
des racines d'arbres, des fougres et la fouette des branches
successivement tendues par les fusils, l'infanterie tourna les
obstacles, en coupant  travers les taillis. Peu aprs, la fin de la
fort s'annona par une perspective romantique, dont l'image, quoique
vaporeuse, vague, est cependant fixe, indlbilement, je ne sais
pourquoi, dans ma mmoire, avec la grce indfinissable d'un beau rve.
Au bout de l'avenue qui filait toute droite, au milieu des arbres
dnuds, se dressait, sur un coteau, dans la lumire plus vive de la
plaine, un castel  tourelles.

La grande halte eut lieu au del de ce site charmant. Les fourriers,
condamns  courter leur repos, durent presque aussitt prendre les
devants, pour aller, sous la conduite d'un adjudant-major, reconnatre
l'emplacement des prochains bivouacs. Un peloton compltait cette
avant-garde, dont l'allure devait se maintenir assez vive.

Vers quatre heures, un grondement lointain de tonnerre vint frapper
nos oreilles. Il n'y avait point d'lectricit dans le ciel, l'orage
svissait sur la terre. C'tait le bruit de la canonnade. Enfin!

Faible encore, bien faible, trs loign, mais nettement perceptible, ce
premier cho de la bataille nous insuffla comme une vie nouvelle. Pour
ma part, je ne sentais plus le poids de mon sac; le fusil me semblait
aussi lger qu'une canne de jonc; j'oubliai mme la cuisante douleur de
mon malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos qu'aux jours
o je m'exerais chez Lotard, et, la nuit, dans la prairie des Filtres
de Toulouse. Qu'importaient  prsent les fatigues et les souffrances:
le danger tait proche, donc nous allions tre utiles, devenir bons 
quelque chose. Les forces nous taient revenues pour doubler l'tape,
s'il l'avait fallu, et, vraiment, nous esprmes que l'ordre en
serait donn. Non, ncessit fut de se reposer pour arriver en vue de
Chteaudun le lendemain  pareille heure.

La dernire tape avait t pnible,  travers un pays dj viol par
les envahisseurs. Habitations dsertes, tout le long de la route.
Grilles de parcs brises, murs crnels ou rongs de brches. Les
arbres, fauchs par les obus, montraient leurs moignons  cassures
fraches. De loin en loin, une carcasse de cheval fourmillante de taches
noires,--des corbeaux dont le vol sinistre animait seul le paysage que
la pluie rayait de ses lignes obliques.

Sur ce fond sombre, la ville de Chteaudun nous apparut tout d'un
coup--un repli de terrain franchi-- deux kilomtres environ. Btie sur
un coteau, elle produit un grand effet, avec la haute silhouette du
chteau de Dunois qui domine ses maisons tages. Aprs quelques nuits
de bivouac il nous semblait dj que nous tions condamns aux steppes
ternelles. Aussi la vue de cette cit nous surprit-elle et nous
rjouit-elle, malgr l'inclmence du temps: nous avions hte, une hte
enfantine, de heurter de nos pieds endoloris le pav de ses rues. Il
fallut cependant modrer notre impatience et lui voir prendre un autre
cours.

En franchissant le coteau d'o nous avions pu dcouvrir la ville, nous
avions entendu subitement, clair et intense, le bruit de la canonnade
qui jusque-l avait grond sourdement, confusment. L'action paraissait
se livrer  quelques kilomtres. Les clairons sonnrent la halte d'un
bout  l'autre de la longue colonne, et les estafettes coururent bride
abattue vers la ville pour savoir s'il fallait y entrer, ou bien marcher
au canon. Dans la direction du nord-ouest, semblait-il.

Les officiers ayant visit les armes, les hommes jonchrent aussitt
la route des petites croix blanches dont sont forms les tuis de
cartouches. Cela tmoignait d'une belle ardeur, et surtout d'une grande
inexprience, car il suffit de trois secondes pour rompre ces botes de
carton, et il nous et fallu de longues heures pour joindre l'ennemi.

C'est  Yvres et  Brou que le canon tonnait ce jour-l,  plusieurs
lieues de Chteaudun. Pour dtourner les Prussiens d'une marche sur
Vendme signale par le ministre de la guerre, le gnral de Sonis
s'tait port en avant ds le matin, avec quelques batteries et les
fantassins du gnral Deflandre qu'il avait fait trotter comme des
chevaux arabes. Notre appui, qui aurait t tardif, n'tait pas
ncessaire; la colonne expditionnaire devait sans dsemparer rentrer
aprs l'affaire dans ses bivouacs de Marbou, sous Chteaudun. L'ordre
ne tarda donc pas  nous arriver d'aller occuper dans la ville haute les
emplacements abandonns par des francs-tireurs et des mobiles, qu'un
train emporta devant nous vers Vendme. A leur rapide passage, nous les
salumes chaleureusement, croyant qu'ils allaient au feu.



II


Dans la ville basse que baignent les eaux du Loir, la vie rgnait  peu
prs comme aux jours paisibles, bien que plus d'une toiture montrt un
trou bant perc par les projectiles allemands; mais, sur la crte du
coteau, o nagure se trouvaient des quartiers opulents, il restait 
peine quelques habitations debout, au milieu d'affreuses ruines.
Les rues taient pour la plupart impraticables. Dans quelques-unes,
l'incendie avait tout dvor. Les murailles seules subsistaient,
mouchetes de balles et fendues par les obus. Les matriaux noircis
et calcins comblaient l'intrieur des maisons, dbordant sur la voie
publique par les fentres du rez-de-chausse, qu'ils obstruaient, et
dont les ferrures hrisses semblaient avoir t tordues par des mains
de gant.

Peu d'habitants erraient parmi ce thtre de dsolation. Ceux-l
s'obstinaient pourtant  rder autour des dcombres o gisaient encore
les victimes qui avaient t surprises et touffes dans les caves.

Comme insensible  tout, une arme campait l, abritant ses tentes
contre les murs demeurs debout, formant ses fourneaux avec les briques
croules, se chauffant des dbris de bois non consum. Dans la pnombre
du crpuscule, les feux ptillants des bivouacs rendaient aux ruines les
teintes rougetres de l'incendie, et, la nuit venue, leur donnrent un
aspect fantastique. Et des canons roulaient avec fracas dans les rues le
moins obstrues, o pitinait un rgiment de cuirassiers attendant la
sonnerie du boute-selle. Parmi les spectres que figuraient, dans leurs
longs manteaux blancs, ces hommes de haute stature, grandis par le
casque cercl de peau sombre, les estafettes galopaient en divers sens,
au bruit continu de la canonnade qui grondait comme le tonnerre d'une
nouvelle invasion.

Ce spectacle, sans nous surprendre aprs l'hroque dfense de la fire
cit, nous navrait profondment, tandis que, lentement, nous nous
dirigions vers l'avenue de la Gare o nous devions camper. Un brusque
arrt se produisit, sans que les clairons eussent sonn la halte, et,
successivement, les files se serrrent un peu. Toutes les ttes se
retournaient l'une aprs l'autre. Au milieu d'un silence recueilli, nous
entendmes, avant de rien voir, le pas d'un peloton qui arrivait en
sens inverse. Il escortait des prisonniers prussiens en tte desquels
marchaient deux athltes, aux paules larges, aux bras puissants,
que dessinait une casaque blanche. Ils avaient la chevelure courte,
rousstre, et la tte vraiment carre dans leur toque, blanche aussi,
sauf le bandeau qui tait du mme drap bleu que le pantalon. Ils
passrent, lourdement, leur nez pat bien en l'air, suivant ainsi la
direction de leurs regards qui de la sorte vitaient les ntres.

Nous fmes enfin autoriss  dresser la tente sur un boulevard qui
aboutit  la gare. Pour ma part, j'aspirais ardemment au repos. Certes
j'avais, depuis Mer, suivi le rgiment  mon rang de bataille, mais non
sans effort. La marche avait aggrav la blessure qui me dchirait le
pied, et je me sentais frissonner de fivre. Or il me fallut aller
chercher du pain  la gare et l'attendre pendant deux heures. A mon
retour, mes camarades avaient mang leur soupe, mais le brave Villiot
m'avait rserv une gamelle de bouillon, qui mijotait prs du feu. Rien
ne pouvait m'tre meilleur. Cela me rchauffa, et, notre tente tant
garnie d'excellente paille, je comptais sur un bon somme pour me
rtablir tout  fait.

Avec le sac comme oreiller, la terre est proche; les moindres bruits
parviennent vite  l'oreille. A peine dormions-nous, que le galop d'un
cheval rsonna sur le pav; il allait vers la tente du colonel. Funeste
avertissement. Quelques instants aprs, tente  bas, sac au dos et
en marche. En contremarche, plutt. Au bout d'une heure de promenade
pnible dans les dcombres, nous nous retrouvmes sur notre premier
emplacement. Il pleuvait, par surcrot. Nos paillasses, en partie
disperses, taient toutes trempes. Il fallut nanmoins s'en contenter.
Mauvaise nuit pour un fivreux.

La journe suivante se passa au bivouac, sur le qui-vive. Les sacs,
boucls ds le matin, gisaient en tas prs des faisceaux. Tous les
chevaux taient sells, les pices atteles. Au premier coup de clairon,
le corps d'arme pouvait s'branler tout entier. Une batterie pourtant
tait en position vers l'est. Quelques hommes, au risque de se rompre
les os, s'taient hisss au fate des ruines de la dernire maison
brle. De cet observatoire branlant, ils dcouvraient la campagne
jusqu' la ligne de l'horizon perdue dans la brume; ils crurent
distinguer des reconnaissances de uhlans. Le canon cependant grondait
sur un autre point. Par deux fois, on prit les armes: fausses alertes.
Allions-nous attendre l'ennemi? courir  sa rencontre, ou le fuir?

En vrit, personne ne le savait. Le gnral de Sonis, fier d'avoir la
veille dlog les Prussiens du camp de Brou, ne pouvait pas exiger tous
les jours les fatigues qu'il avait imposes  la division Deflandre.
Prs de cinquante kilomtres en vingt-quatre heures, sans sac il est
vrai, avec un combat pour reprendre haleine, le Cid n'et gure fait
plus; mais le 17e corps n'tait pas compos exclusivement de hros
pareils et les Prussiens valaient bien les Maures. Quoi qu'il en
soit, notre chef, tout en jugeant nos positions de dfense peu sres,
n'envisageait pas sans rvolte l'ide de reculer, au lendemain d'un
succs qui en revanche devait provoquer, pour une contre-attaque
srieuse, la concentration de plusieurs corps ennemis.

Tandis que le gnral balanait comme un hros de tragdie,
entour--ainsi que d'un choeur antique de confidents--de tous ses
lieutenants et chefs de corps, le ministre de la guerre et le commandant
en chef s'effrayaient d'une telle ardeur chevaleresque. Aprs avoir
renonc  stimuler le zle du gnral Durrieu, ils s'efforaient de
modrer l'activit de son successeur, lui tlgraphiant  toute heure
d'tre prudent. Ils jugrent  la fin ncessaire de lui ordonner de
se replier, de manire  s'assurer au besoin le soutien des autres
fractions de l'arme de la Loire.

Pendant que se donnaient cours ces agitations suprieures, les fourriers
du 48e avaient t appels  la gare pour renouveler prosaquement les
vivres puiss. Toujours le dernier servi, je revenais avec mes hommes
chargs de viande, de caf, de riz et de biscuit; mais le rgiment avait
dcamp. taient rests l, par ordre, pour garder nos bagages et nos
armes, le caporal Daris et le sergent Nareval.

A cette vue, affaibli sans doute par quarante-huit heures de fivre,
j'eus un accs de dcouragement. Partir, c'tait facile  dire! mais
est-ce que je pouvais imposer  huit hommes de traner comme des btes
de somme les vivres de leurs deux cents camarades? Est-ce que j'avais le
droit d'abandonner ces vivres, la nourriture de quatre jours? Mon tour
tait donc venu d'osciller comme un pendule, entre des partis qui me
paraissaient galement impraticables. C'est le bon ct de la guerre
d'exiger de l'initiative des plus humbles comme des plus glorieux et
d'accrotre ainsi la valeur personnelle de chacun; mais c'est un vilain
penchant de la nature humaine de toujours accuser autrui.--Pourquoi
cette retraite prcipite? A quoi bon nous avoir fait venir, pour nous
emmener aussitt?

Grce  Dieu, cette rvolte intime ne dura pas. Prs de nous stationnait
une charrette de rquisition, dont le conducteur, un paysan  l'air
ahuri, semblait attendre des ordres. Ces ordres,--me ressaisissant
aussitt,--je les lui donnai. Il dchargea mes hommes de toutes nos
denres. Je ne gardai de ma corve que deux soldats, et avec Nareval et
Daris nous escortmes le vhicule que la Providence m'avait si fort 
propos envoy.

Il suivait, cahin-caha, le flot de l'arme qui dvalait vers les
ponts du Loir et s'coulait dans la plaine que nous avions parcourue
l'avant-veille. Moi aussi, je cahotais, n'tant point guri. Mon pied me
faisait toujours souffrir, et  tout moment je frissonnais sans avoir
froid.

Jusqu' la nuit pourtant, le trajet se fit sans encombre et sans
incident. Mais les longs convois de l'administration ne tardrent pas
 barrer la route. Chariots de vivres, grandes fourragres, voitures
d'ambulances, se heurtaient, sans hte. L'artillerie exigeant qu'on
lui cdt le pas, c'tait le commencement du chaos, que les tnbres
allaient achever. L'infanterie s'infiltrait entre les roues et courait 
travers champs, pendant que ma charrette tait empche d'avancer; nous
risquions d'tre fortement distancs et de perdre la piste du rgiment.

Pour moi, mon tat de faiblesse m'enlevait toute ide, je l'avoue, toute
nergie. Ne pas abandonner les vivres dont la compagnie aurait besoin le
lendemain, telle tait ma seule proccupation, ma seule pense, et je
restais en consquence auprs de mon convoyeur sans esprer pouvoir le
suivre longtemps. Or un lieutenant de mon bataillon se trouvait l,
retard par une entorse: nous ayant reconnus, il monta sur la charrette,
et, sourd aux protestations du conducteur, nous engagea dans un chemin
de traverse.

La nuit tait venue, profonde, sans une toile au ciel. Impossible de
distinguer un homme  dix pas. La pluie de la nuit prcdente avait
dtremp le sol. Roues, essieu, toute la voiture gmissait, craquait,
comme un vaisseau dans la tempte. Le cheval hennissait de douleur,
en donnant de furieux coups de collier, sous la pointe de la canne du
lieutenant. Mais la pauvre bte souffrait moins que son matre: la
guidant de son mieux par le licou, il ne cessait de pousser, lui aussi,
de sourds gmissements.

Pourtant nous rejoignmes la grande route sans avarie apparente, le
cheval marchant encore, l'homme se dsolant toujours. Quelques tranards
nous affirmrent d'ailleurs que nous suivions de prs le rgiment, ce
qui nous encouragea un peu; mais quand donc nous arrterions-nous?

Toujours, toujours, les vagues silhouettes fuyaient au loin devant nous,
comme nos propres ombres, sans pouvoir jamais tre atteintes. Le bruit
de notre marche effrne, fantastique, troublait d'heure en heure le
repos d'un village silencieux. Les fentres s'entr'ouvraient prudemment,
puis des formes blanchtres se penchaient au dehors, demandant quelques
renseignements  voix basse. A quoi, par dpit et par honte, nous ne
rpondions qu'en haussant les paules.

Nareval, faisant son mtier en conscience, se multipliait pour stimuler
les retardataires. Et moi,  ct de la voiture, je marchais en titubant
de fivre, soutenu par le caporal Daris. Il ne me quittait pas,
persuad que je serais tomb sans son appui. Lui-mme avait besoin de
toutes ses forces et je lui disais de m'abandonner, mais de veiller  ma
place sur les vivres.

J'tais rsign  me coucher dans le foss qui bordait la route,
lorsqu'un capitaine d'tat-major passa prs de nous: Lieutenant, dit-il
 notre officier, surveillez vos hommes. Nous sommes talonns; pas de
tranards: ils seraient pris.

Quoi! tre ramass par l'ennemi comme un vagabond par des gendarmes,
est-ce que telle devait tre ma destine militaire? Sans doute, libre
 moi de vendre ma vie; mais aurais-je assez de vigueur pour la vendre
cher? Non, non; pour mourir dignement, utilement, il fallait tre  un
poste de combat, et il nous tait pour le moment interdit de lutter. Le
devoir, c'tait de fuir, se sauver. En avais-je la force?

Le lieutenant descendit un instant de son sige pour seconder Nareval.
Vite, j'en profitai pour me glisser sous la bche dans un si troit
espace que je n'aurais pas pu m'y retourner. Peu m'importait, j'tais
couch sur un lit de foin sec. Un dlicieux bien-tre m'envahit ds que
je sentis repartir la voiture. Berc par le mouvement de la marche,
j'oubliai tout, Chteaudun dtruit, la honte de la retraite, les menaces
d'tre fait prisonnier: je m'endormis, et il faisait grand jour quand je
rouvris les yeux. Frais, dispos, la fivre teinte, le talon cicatris,
j'tais sauv, guri, et dsormais  l'preuve. Sans les attentions de
Daris, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu sait ce
qu'il ft advenu de moi, dans cette vertigineuse retraite de Chteaudun
dont la prcipitation n'tait peut-tre pas absolument justifie? Mais
un pur sang emball--et tel tait notre fougueux gnral--mesure-t-il
l'espace qu'il dvore?

Vers sept heures il y eut une halte, le temps de prparer le caf. Aussi
le capitaine Eynard me fit-il rclamer des provisions par un caporal.
Pour protger la retraite, nous dit ce dernier, la compagnie avait
t dploye en tirailleurs pendant la nuit, nouvelle qui fit bondir
Nareval. Il se calma en apprenant que l'ennemi, si c'tait lui, avait
seulement rvl sa prsence par d'inoffensifs coups de sifflet. Au bout
d'une heure de repos, la colonne reprit sa route, encore.

Personnellement, aprs un bon somme, je n'avais pas grand mrite 
marcher d'un pas allgre; mais, autour de moi, tout le monde tait
fourbu, rendu, et, dans cet tat de lassitude extrme, chacun songeait
 sa propre souffrance, sans qu'il lui restt de piti pour les autres.
Notre convoyeur fut un peu victime de cet gosme froce.

Grand, l'air bent, sous son vieux chapeau de feutre aux bords moins
larges que ses oreilles en contrevents, dans sa blouse bleu ple 
piqres blanches qui lui couvrait  peine les hanches, il prtait
naturellement  la raillerie; sa mine effare, quand il entendit parler
de l'approche des Prussiens, provoqua un franc rire. Cependant il y
avait quelque chose de touchant dans son dsespoir. Peut-tre avait-il
peur pour sa propre personne; mais,  coup sr, il souffrait davantage 
cause de son cheval. La pauvre bte, n'en pouvant plus, devait continuer
 traner son lourd fardeau. Le matre la caressait, la flattait comme
il et fait  un enfant, toutes les fois qu'un coup lui tait administr
par l'un ou par l'autre. Or bientt un second officier vint accrotre la
charge du bidet, qui n'en reut que plus de horions. Affol, le paysan
supplia le nouveau venu et l'autre officier d'avoir piti d'eux. Ce
fut en vain. Alors, pour ne pas voir mourir son serviteur, le matre
s'loigna, disparut. Force me fut de prendre la conduite de l'quipage
jusqu'au soir.

A la tombe de la nuit, nous dcouvrmes de loin la masse sombre de
la fort de Marchenoir, et, sur la lisire, les lignes des prismes
blanchtres des petites tentes. Les bivouacs fumaient et flambaient. Le
terme de la retraite tait atteint, Dieu merci. Le rgiment campait 
Saint-Laurent-des-Bois. Nareval, Daris et moi, nous fmes avec notre
char une entre triomphale. Les applaudissements ne nous manqurent pas,
car nous apportions des vivres bien ncessaires aprs un si long jene.

Ma charrette menaait par exemple de m'embarrasser autant qu'elle
m'avait t utile. Mais son propritaire n'avait pu se rsigner  la
perdre tout  fait de vue; il sut en tout cas nous retrouver, quoiqu'il
feignt de n'avoir plus sa tte. Feinte ou ralit, il se livra  de
telles extravagances, qu'aprs lui avoir fait partager notre soupe, nous
nous empressmes de lui rendre sa libert. Du mme coup il recouvra son
calme et son air primitif de placide ahurissement.



III


Votre retraite de Chteaudun sur coman s'est faite avec un peu trop de
prcipitation, crivait au gnral de Sonis le commandant en chef, qui
ajoutait paternellement: Ne vous inquitez pas de cet insuccs et n'en
prenez aucun tourment. Il tait donc avr que, sans avoir le droit de
s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps avait besoin de se refaire de
ses striles efforts. Il lui fut accord deux jours de repos, que chacun
employa  rparer le dsordre de sa toilette, ou, tout au moins,  faire
sa toilette. Coquetterie  part, c'tait un soin lgitime, ncessaire,
que le froid qui commenait  svir ne facilitait point.

Curieux spectacle que celui de ces hommes livrs aux occupations
minutieuses et varies du mnage. Les uns lavaient leur linge dans un
ruisseau dont il avait fallu casser la glace; d'autres le roussissaient
aux feux du bivouac, sans parvenir  le faire scher. Beaucoup
rajustaient les sous-pieds de leurs gutres ou recousaient des boutons,
tandis que j'avais  rparer un dsastre. Riche tout juste d'un cheveau
de fil blanc trs grossier, je l'tendis de mon mieux le long de mon
vtement rouge, en impertinents zigzags.

Il nous restait d'ailleurs du temps pour voisiner. A cent pas de nous
se trouvait le parc d'artillerie, o quelques mitrailleuses excitrent
notre curiosit. Longs cylindres munis de manivelles, qui veillaient
l'ide d'orgues de Barbarie  musique infernale ou de moulins  chair
humaine.

Le gnral de Sonis avait plac ses batteries de rserve sous la
garde d'une lgion bretonne et vendenne, compose des mobiles des
Ctes-du-Nord et des volontaires de l'Ouest. Ces volontaires taient au
moins aussi curieux pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont
on a beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume tait en
somme terne et disparate. Veste courte et pantalon bouffant, avec un
kpi  la franaise, le tout gris de fer soutach de rouge. L'oeil
est tellement habitu  voir la chchia ou le turban accompagner les
culottes turques, qu' premire vue le bonnet militaire  visire
choquait chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste. A
la dfense d'Orlans, ils s'taient dj signals: l'honneur du combat
de Brou leur revenait en partie, et ils taient  la veille de crer
leur belle lgende, hroque et sanglante. Ils ne connurent point
cependant la rigueur des cours martiales, bien que tous n'eussent pas
leur nom inscrit sur l'_Armorial de France_ et ne fussent point soutenus
par les plus nobles sentiments.

Deux d'entre eux, au contraire,--des roturiers videmment,--mritrent
une observation d'un officier, qui tait un parfait gentilhomme, de mine
et de coeur, allant au feu en gants de soire et en bottes vernies.
Cette recherche, loin d'tre tudie, tait le tmoignage, pouss 
l'excs, du respect de soi-mme et la manifestation naturelle d'une
grande puret d'me. Il n'avait pas un blason trompeur: _D'azur  une
fleur de lis au naturel, au chef d'hermine._

Or les deux zouaves qu'il avait pris en faute lui rpliqurent  la
muette, par un geste peu respectueux. Si la scne n'avait eu aucun
tmoin, elle se ft sans doute termine l, le capitaine ne pouvant que
reculer devant la honte de motiver sa punition en termes prcis; mais
quelques officiers et sous-officiers, d'autres zouaves taient prsents:
l'cho du scandale parvint vite aux oreilles du colonel.

Avec la dcision qui le caractrise, M. de Charette ordonna  son
officier d'habillement de se procurer, dans le village, deux vtements
complets de paysan. Pantalons de bure, blouses, bonnets de laine et
sabots. Sur-le-champ les dlinquants durent troquer leur uniforme contre
un accoutrement rappelant par la coiffure celui des forats. Ordre est
donn au rgiment de s'assembler et de former le cercle. Au centre se
trouvent le colonel et le capitaine offens, devant les deux hommes
dsormais indignes de figurer dans la noble lgion.

Pour solenniser l'excution des brebis galeuses, le colonel de Charette
tient  prononcer un discours qui leur grave la honte dans le coeur et y
sme le remords. Il commence d'un ton sincrement indign; mais, autant
il excelle dans la brve loquence du champ de bataille, qui, par un
mot, par un geste coupant la mitraille, enlve les hommes, autant il est
rfractaire  la rhtorique oiseuse qui arrondit et enchane lgamment
et savamment les priodes. Au milieu d'une phrase un peu laborieuse,
l'un des condamns, peut-tre pour se donner une contenance, laisse
errer,  l'ombre de son bonnet, sur ses lvres, un imperceptible
sourire. Pas si imperceptible qu'il chappe au colonel.

Tant pis, ou tant mieux: la phrase ne sera jamais finie. Le colonel de
Charette, d'un air  faire reculer Garibaldi, c'est--dire avec un calme
imperturbable, en caressant doucement sa longue barbiche, s'avance
vers l'impertinent et lui ordonne de faire demi-tour. Sans s'expliquer
d'abord vers quel but tend le commandement, mais n'en augurant rien de
bon, le zouave l'excute avec tremblement. Aussitt la botte du colonel
s'lve, sa jambe se replie, puis s'allonge comme un ressort puissant.
Littralement soulev de terre, le malheureux zouave est projet 
quatre pas en avant, sur ses pieds qui marchent, qui trottent, qui
galopent. Le cercle, devant lui, s'est ouvert, d'instinct, et derrire
lui court son compagnon; il court aussi vite que les sabots le lui
permettent. Oncques le rgiment n'entendit parler d'eux et, depuis lors,
nul ne manqua tant soit peu d'gards envers le correct capitaine.

Se reposer, bon, tant que c'tait indispensable; mais nous n'tions pas
 Capoue et n'avions pas le loisir de nous y rendre; nous rougissions de
la reculade de Chteaudun, ordonne sans que notre courage et t mis
 l'preuve, et nous avions hte de regagner le terrain perdu. L'ordre
parti le 29 novembre du grand quartier gnral de Saint-Jean-la-Ruelle
fut donc bien accueilli. Que vos troupes, avait crit le gnral
d'Aurelle au gnral de Sonis, se mettent demain en marche, pour se
diriger sur Coulmiers.... Le canon vous servira de guide.

De son ct, le gnral Chanzy, dont nous devions seconder les
efforts, avait pris soin d'envoyer un de ses aides de camp 
Saint-Laurent-des-Bois pour confrer avec notre commandant en chef.
Escort seulement de deux cavaliers, cet officier, aprs une chevauche
nocturne en plein champ et  travers bois, parvint  Saint-Laurent avant
l'aube. Le gnral de Sonis tait install dans une bicoque du village;
il djeunait avec ses officiers d'ordonnance, en toute simplicit,
parat-il, quand le nouveau venu arriva jusqu' lui. L'officier du 16e
corps lui exposa l'intrt qu'il y avait  faire concourir le 17e 
l'action qui allait s'engager pour rouvrir la route de Paris. Quoiqu'il
part trs fatigu, le gnral de Sonis se rjouit d'avoir enfin  agir.
Ses traits fins s'animrent au rcit qu'il fit de son exploit de Brou,
et il dclara que ses troupes, qu'il avait su si rondement mener,
sauraient marcher de nouveau.

En effet, le 30 novembre, le 17e corps rompit au petit jour. Il s'avana
mthodiquement en trois colonnes par des routes parallles  peine
distantes d'un kilomtre les unes des autres. L'artillerie et les
convois tenaient la chausse, l'infanterie escortant  travers champs.
De forts pelotons de cavaliers clairaient notre marche. Ils formaient
sur nos flancs comme un chapelet: suivant les accidents du terrain, ce
long cordon humain s'tirait plus ou moins, espaant ou rapprochant tour
 tour, sur la ligne brumeuse de l'horizon, les silhouettes qui souvent
se dressaient sur les triers, la tte en veil bien dgage de
l'immense manteau tendu du col de l'homme jusqu' la croupe du cheval.
Un instant, ce rideau de vedettes s'largit dmesurment, s'loigna
presque  perte de vue. Il se resserra ensuite au petit trot, ayant fait
reculer et s'vanouir quelques ombres rapides qui avaient t entrevues
 trois kilomtres.

Tout cela donnait de la solennit et du piquant  notre marche,
d'ailleurs bien ordonne et bien excute. Il et t seulement
dsirable de dcouvrir  cette scne un dcor plus riant, sous une
temprature plus clmente. Comme toujours, la brume ternissait le
paysage et le froid svissait avec rigueur. Une bise glaciale cinglait
le visage, pinait les oreilles: les mains se crispaient sur l'acier des
armes. Quelques hommes roulrent leur mouchoir autour de la tte, les
bouts nous au-dessus de la visire du kpi; d'autres, hardiment, en
rabattirent la doublure de cuir sur le front et sur les oreilles. Tous,
nous enfouissions une main dans une poche et l'autre sous le plastron de
la capote, en marchant l'arme au bras.

Arme de manchots, semblait-il au premier abord; mais l'allure tait
bonne, vive et dcide. Il n'y avait pour nous stimuler ni roulements de
tambours, ni sonneries de clairons; mais le canon nous marquait le pas,
nous guidait, nous attirait. Voil le meilleur mtronome du soldat.
Au surplus, le nom de Coulmiers, seul nom de victoire qui et depuis
longtemps retenti, enflammait un peu notre imagination. Coulmiers tait,
non le terme, mais l'orientation de notre tape. Bon augure. Le pas, sur
les sillons figs, tait ferme et relev. Il ne venait mme pas  l'ide
que nous pussions nous lasser d'avancer sur un sol pourtant si peu
propice.

Certes je n'entends pas nier en notre honneur l'motion des combattants.
Les plus braves prouvent au feu une impression combine de sentiment et
de sensation, que le courage enseigne  dominer sans pouvoir toujours
l'touffer: mais,  distance, la rumeur de la bataille lectrise tout le
monde. En songeant aux coups que chaque dcharge porte dans les rangs
des siens, on souhaite d'accourir: une gnreuse impatience vous anime
et vous pousse. L'ouragan meurtrier ne mugit pas encore  vos oreilles,
le frisson de la mort qui passe au-dessus de vos ttes est loin;
l'horreur du carnage ne vous blesse point les yeux; il n'y a
vritablement que des hros qui vont au secours de leurs frres.

Tandis que chacun se flicitait en son for intrieur de puiser une
vigueur ncessaire dans l'ide du devoir, le bruit d'une cavalcade
rsonna sur la terre gele. L'tat-major s'avanait derrire nous. Tous
les officiers taient envelopps d'paisses pelisses, aux fourrures
sombres, d'o les ttes mergeaient  peine. Les kpis eux-mmes ne
permettaient gure de distinguer les grades, car les promotions avaient
t trop rapides pour laisser aux gnraux le loisir de troquer leurs
anciens galons contre les lourdes broderies d'or.

Cependant le gnral de Sonis se faisait remarquer par l'avance qu'il
prenait sur le groupe nombreux, non pour indiquer sa suprmatie, mais
par l'lan naturel d'un hardi cavalier. Rapidement ils nous atteignent,
et nous dpassent. Nos regards suivent de loin l'escorte, papillotement
de grosses taches blanches et rouges. Manteaux des chasseurs, manteaux
des spahis. Le goum fuit. A la suite des kpis galonns et luisants, il
s'engouffre dans la rue d'un village, et, jusqu'au dernier cavalier,
disparat. Telle fut l'unique et courte vision que nous emes de notre
chef suprme.


IV


Ce village tait un gros bourg, Ouzouer-le-March. Tout pavois, pavois
comme il ne l'avait jamais t et comme il faut esprer qu'il ne le sera
plus. Sous ses rustiques toitures, il abritait de nombreux blesss qui,
 l'ombre flottante du drapeau international de Genve, luttaient depuis
vingt jours contre la mort.

A notre tour, nous nous engagemes dans la rue principale. Sur le seuil
de l'une des maisons hospitalires, un officier  visage blme s'avana,
soutenu par une soeur de charit. Un temps d'arrt s'tait produit, il
voulut nous adresser quelques mots. motion ou faiblesse, il lui fut
impossible de se faire entendre. La colonne dj se remettait en marche.
Alors, de sa main dcharne, il nous fit un geste d'encouragement,
qui tait bien plutt un signe d'adieu. Plusieurs rideaux blancs se
soulevrent  notre passage, laissant apparatre des visages ples et
des mains osseuses, jaunes, pareilles  celles de l'officier bless.
Il semblait qu'Ouzouer ft un bourg hant, exclusivement peupl de
squelettes, les nobles revenants de Coulmiers.

A peine avions-nous franchi les dernires maisons, que les clairons
sonnrent la halte. La canonnade tait devenue plus retentissante et
plus claire. Elle venait du nord-ouest, tandis que nous devions nous
porter  l'est. Mais il fallait avant tout marcher au canon. Un
double cordon de cavaliers et de fantassins se dploya aussitt pour
reconnatre la campagne. L'artillerie s'achemina vers le point culminant
de la route de Charsonville, et l'infanterie se rangea en bataille
au milieu des champs. Le canon tonnait toujours, et quelques masses
sombres, encore indistinctes, apparaissaient au loin. Le gnral Charvet
tant venu prendre place prs de nous, l'ordre fut donn d'avancer et de
faire bonne contenance.

L'ide du combat, qui nous animait et nous surexcitait depuis le matin,
prenait corps. Ce qui avait l'aspect de simples haies,  l'horizon,
allait sans doute se changer en buissons ardents, crachant le fer, et
la traverse d'Ouzouer venait de rappeler quelles pouvaient tre les
consquences de cet ouragan. Chacun a des nerfs plus ou moins faciles 
exciter,  tendre. Mais tous s'efforaient d'aller bravement au baptme
du feu.

Moi aussi, je marchais  mon rang de bataille, exactement,
scrupuleusement, et, s'il faut l'avouer, mon courage de conscrit puisait
quelque rconfort dans ce strict accomplissement du devoir. Le fourrier
se tenant derrire la premire section de la compagnie, ma petite taille
se flattait tout bas de trouver un abri derrire les grands gaillards
dont j'avais peine  emboter le pas. Du moins, les premiers pruneaux
seraient gobs par d'autres, illusoire esprance qui avait suffi pour
m'empcher de trembler et de paratre mu.

Je gardais en tout cas assez de prsence d'esprit pour observer du coin
de l'oeil tout le monde autour de moi. Il faut dire d'abord que, si
l'action s'engageait ce jour-l, un bon moteur allait nous manquer,
l'ascendant de notre nergique capitaine: M. Eynard, charg la veille
d'une mission secrte, avait laiss le commandement au lieutenant Barta.
Assurment le flegme de ce vieux soldat de Crime et d'Italie tait d'un
bon exemple, sans valoir toutefois le bel entrain de notre jeune chef.
Il allait  dix pas en avant, paraissant surtout proccup de ne pas se
laisser distancer par M. Houssine, qui avait de beaucoup plus longues
jambes.

Quant aux soldats, aprs quelques rares accidents passagers, rien de
remarquable, si ce n'est l'attention qu'ils prtaient  se sentir les
coudes et  ne pas perdre l'alignement dans la marche en bataille assez
pnible sur un sol ingal et durci. La peur des entorses, jointe au
dsir de ne pas manquer le pas, les distrayait de l'ide du danger.
Ce qu'il convient de noter, c'est l'instinctive coquetterie qui avait
pouss les plus frileux, ds que le combat avai paru probable,  dnouer
leurs mouchoirs serre-tte et  rentrer dans le kpi la doublure de
cuir. D'ailleurs personne n'avait plus froid et aucune main ne craignait
plus la bise.

A deux pas en arrire, la ligne des serre-files suivait: Villiot d'un
pas et d'un air tranquilles, Gouzy accentuant un peu sa nonchalance et
son dhanchement habituels, Harel avec un regard plus profond sous un
front qui semblait plus prominent que jamais, Nareval mchonnant ses
lvres par saccades, tandis que Laurier tortillait sa moustache, la
rabattait, au lieu de la retrousser glorieusement, et paraissait
chercher de ses yeux inquiets un trou o s'abriter.

Pur gaspillage que l'motion ce jour-l. Ou les ombres lointaines
n'taient rellement que des buissons creux, ou bien elles avaient
recul, fui,  notre approche. Le canon avait cess de gronder. Nous
avions eu devant nous, probablement, quelques dtachements des troupes
qui venaient d'craser les francs-tireurs girondins dans le parc de
Varize. Ils avaient par contre trouv un habile adversaire dans le
colonel Lipowski, et ils avaient jug prudent de se replier  la vue du
dploiement de tout un corps d'arme.

Qu'il et t imaginaire ou qu'il se ft drob, l'adversaire manquait.
Une batterie prit position avec un bataillon de soutien, pour garder 
tout vnement nos derrires. Puis le 17e corps repartit en colonne vers
l'est, dans la direction de Coulmiers, par Charsonville. Au bout d'une
heure, nous trouvmes la route garde par le premier poste du 16e corps,
que le gnral Chanzy avait port en avant la veille. Il nous laissait
les emplacements qu'il avait occups depuis sa victoire. Ds lors, nous
cheminmes sur le champ de bataille, reconnaissable aux travaux de
dfense improviss  droite et  gauche, au ravage caus dans les arbres
par l'ouragan de l'artillerie et de la fusillade, et, comme aux portes
de Chteaudun,  des carcasses de chevaux dont se repaissaient des nues
de corbeaux.

Tandis que le gnral de Sonis tablissait son quartier gnral 
Coulmiers mme, avec son artillerie toujours entoure de la lgion
bretonne, le corps d'arme forma ses bivouacs aux environs. Le 31e alla
dresser ses tentes dans le parc de la Renardire: nous fmes posts prs
de Huisseau-sur-Mauve,  la lisire du bois de Montpipeau. Doux noms du
beau pays de France, mieux faits pour voquer de potiques lgendes que
pour servir de points de repre dans de tristes tapes.


V


Malgr la rigueur de la temprature, la nuit fut excellente. Le bois
voisin nous avait fourni notre sommier, il est vrai, c'est--dire des
branches mortes, et nous avions touch dans le village de la paille
frache pour former le matelas; mais la satisfaction d'une journe bien
remplie contribua plus encore  notre sommeil rparateur. Marche en
avant, dans un ordre parfait. Cela suffit pour tre content de soi et de
ses chefs. En campagne, il n'y a rien  souhaiter au del.

Le lendemain, pourtant, nous eussions dsir un peu plus de chaleur.
Les piquets des tentes se brisrent dans la terre gele, quand il nous
fallut aller prendre la grand'-garde et transporter nos bivouacs tout
contre la fort. La compagnie tant tablie  son poste, je n'avais plus
rien  faire comme fourrier; les dernires dispositions indiquaient
que nous passerions encore une nuit au moins  Huisseau; je prvins
le lieutenant, et je m'engageai dans la fort en compagnie du caporal
Daris,  qui je m'tais attach depuis la retraite de Chteaudun.

Jeudi, 1er dcembre, le temps tait beau, malgr la persistance du
froid. Le soleil brillait, non plus au-dessus de nos ttes: il dclinait
derrire nous, clairant d'une lumire frisante les fts verdtres
des arbres, se jouant dans la mousse qui s'crasait sous nos pieds,
accentuant par le contraste le dessin des choses, allongeant d'instant
en instant notre ombre qui affectait, selon les hasards de la promenade,
des formes bizarres. En suivant  l'aventure des sentiers sinueux, nous
parvnmes dans une gaie clairire, mnage, semblait-il, pour servir
de salle  de joyeux repas sur l'herbe. Quelques mouches mordores y
voletaient, l'animaient de leur bourdonnement sonore dans le silence du
bois.

Or, dans le tapis de verdure o peut-tre on avait jadis foltr, une
assez large dchirure avait t pratique. La terre paraissait avoir t
frachement remue, et,  ct, l'herbe fltrie, couche; comme sous le
poids d'un cavalier et de son cheval. Franais ou Allemand, un homme
avait sans nul doute t frapp l, par des tirailleurs en embuscade. Il
y avait trouv la mort et une spulture ignore. Les siens n'avaient pu
recevoir de lui d'autre nouvelle, sinon, cette indication, si dsolante
par son indcision: Disparu!

La claire sonnerie des clairons vint jusqu'au coeur de la fort nous
arracher  nos mlancoliques rflexions. Vite, vite! Au pas gymnastique!
Sans prendre garde aux branches qui nous dchirent les mains et nous
fouettent le visage, nous regagnons le camp. Il faut partir. Des
nouvelles sont parvenues de Paris. Le gnral Ducrot tente une grande
sortie. Pour tendre la main  l'arme de Paris, le 16e corps se bat. A
nous de le rallier pour seconder ses efforts. Notre brigade doit, la
premire, l'aller rejoindre  Patay. Patay, nom glorieux, car notre
Jeanne y fit prisonnier celui que l'Angleterre appelait son Achille.
Jamais nous n'avions t si allgres. C'est en chantant qu' la
nuit tombante, nous prmes la route qui passe  Gmigny, puis 
Saint-Pravy-la-Colombe, o nous laissmes les zouaves de Charette avec
le gnral de Sonis.

Depuis longtemps nous cheminions dans les tnbres--et aussi dans le
silence. Nos voix taient lasses d'avoir compt les canards, qui,
dployant leurs ailes, se confient  leurs canes fidles et d'avoir
averti cent fois le meunier que son moulin va trop vite, va trop fort.
Il nous semblait, de plus, indigne de faire retentir l'air de telles
purilits, en approchant du terme de notre tape que marquait sans
doute un champ de bataille.

En effet, la division de l'amiral Jaurguiberry, bien seconde par la
cavalerie du gnral Michel, avait culbut l'ennemi  Villepion, non
sans prouver quelques pertes. Le 16e corps couchait sur les positions
conquises. Seul son chef, le gnral Chanzy, tait encore  Patay. Il
se disposait  transporter son quartier plus avant, sur la droite, 
Terminiers.

Notre brigade reut l'ordre de prendre position au nord-ouest de la
ville, en attendant le jour. Le 48e s'avana  deux kilomtres, en
grand'garde, et les tentes furent pniblement dresses sur un front de
bataille d'au moins 800 mtres. Quoique abrits par un repli de terrain,
nous grelottions sous la bise glaciale. Les sentinelles furent postes
par deux pour se garantir mutuellement du sommeil qui et amen la
conglation des membres ou la mort.

Le gnral de Jancigny, qui commandait notre division, avait tenu  nous
conduire en avant. Ce fut lui, ou peut-tre Chanzy, qui se porta sans
escorte sur le point culminant du terrain que nous occupions. Sa
silhouette se dressa  la hauteur de nos yeux, comme une apparition. Le
croissant lunaire clairait faiblement la longue crinire blanche de son
cheval arabe et faisait briller l'or de son kpi. Comme un grand
silence planait autour de nous. Le cheval, naseaux au vent, flairant la
lointaine odeur de la poudre et du sang, frmissait, mais se retenait
de hennir. A peine entendait-on, sur la terre gele, le pas tranant et
fatigu des sentinelles, dont les baonnettes jetaient, par clairs, des
reflets argents.

Longtemps le gnral sonda de son regard la profondeur noire de la
plaine, que piquaient au loin, sur la ligne de l'horizon, les feux des
bivouacs ennemis. Puis il repartit au petit pas de son cheval, l'air
pensif, supputant sans doute, d'aprs le nombre et l'parpillement des
lueurs lointaines, les forces qu'il allait falloir combattre. Aucun
ordre ne vint du reste modifier les dispositions prises. Tout tait
tranquille, tout semblait dormir. Quelques fuses, du ct d'Orgres,
dans les lignes allemandes, troublrent seules, par instants, cette nuit
calme et glaciale. Accompagnement habituel des ftes populaires, ces
tranes lumineuses, par leur clat phmre, par leur signification
inconnue, avaient je ne sais quoi d'ironique et d'irritant. Chaque fois
elles semblaient laisser l'horizon plus sombre.

Le jour parut enfin, ce jour que plusieurs milliers d'hommes, tous
sains, valides, vigoureux et dispos, jeunes et ardents, faits pour vivre
et pour aimer, ne devaient pas voir finir. Le froid persistait; mais,
quand le soleil se fut dgag des brumes qui rasaient le sol, le
temps s'affirma superbe, tel qu'il peut tre rv pour une solennit
militaire. Et, de fait, toutes les manoeuvres prliminaires de combat
s'accomplirent avec ordre et mthode, comme en une superbe parade qui
s'excuta sous nos yeux.




LA DROUTE


I


La brigade Charvet, la ntre, formait la liaison des troupes du 16e et
du 17e corps d'arme. Elle devait donc, selon toute vraisemblance, tre
appele  jouer un rle important. Le succs pouvait dpendre d'elle;
mais, dans sa situation intermdiaire, il y avait un premier point 
tablir: il fallait savoir de qui lui viendraient les ordres. Pendant
quelques heures, au moins, elle avait t place sous l'autorit
immdiate du commandant du 16e corps. Le gnral d'Aurelle avait en
effet donn des ordres en consquence: La brigade commande par le
gnral de Jancigny, dit-il dans son ouvrage sur la _Premire Arme de
la Loire_, avait prcd sa division, et tait arrive  Patay le 1er
dcembre, dans la nuit. Ce gnral se mit immdiatement  la disposition
du gnral Chanzy, assur ds lors de l'appui du 17e corps. Mais,
lorsque le gnral de Sonis, plus vite que les aigles, plus courageux
que les lions, fut  son tour parvenu sur le thtre des oprations,
il reprit videmment autorit sur nous, et, ce qu'il faut peut-tre
regretter, c'est que des scrupules aient un instant suspendu son ardeur;
c'est qu'il les ait communiqus au gnral Chanzy. J'ai fait mon
possible, lui vint-il dclarer  huit heures du matin, pour venir
promptement  votre secours; mais je marche avec des troupes fatigues.
Nous voil, nous sommes ici, mais je vous dclare que, si vous
avez besoin de nous aujourd'hui, il me sera bien difficile de vous
satisfaire. Avec son esprit net et prcis, le gnral Chanzy dut tre
surpris de cet lan qui s'annihilait. Dans les graves circonstances
qu'il traversait, il s'tait content de rpondre: Je tcherai de me
passer de vous.

Nous, qui ignorions ces dtails, et qui, presque  la porte du canon,
ne ressentions plus nos fatigues, nous tions impatients de marcher et
fort surpris de n'en pas recevoir l'ordre. Cet ordre, je l'attendais
personnellement comme une rcompense. Il faut tout dire, ce rcit ne
pouvant avoir d'intrt qu' la condition d'tre sincre comme une
confession. Le matin du 2 dcembre 1870, j'ai subi une humiliation
profonde: il m'a t inflig des voies de fait, et j'ai essuy
silencieusement l'outrage, et j'ai bu ma honte, par abngation, par
devoir, par amour pour mon pays.

A l'aube, des distributions de vivres avaient t annonces. Comme
toujours, elles furent assez longues; comme toujours reprsentant la
18e compagnie du rgiment, je fus servi le dernier, et, naturellement,
regagnai le bivouac aprs tous les autres fourriers. Le sous-lieutenant
Houssine, l'ancien sous-officier  chevelure rouge et raide,
m'accueillit en me reprochant ma lenteur. Quand, charg, pour venir en
aide  mes hommes de corve, je m'en souviens, d'une moiti de pain de
sucre, je passai devant lui, il m'allongea dans le dos, sur le sac, un
coup de canne, pour activer ma marche, comme il et fait  une bte de
somme.

M'arrtant, je vis rouge pendant une seconde. La voix du canon me sauva.
Encourir le sort du caporal Tillot, quand j'allais pouvoir m'exposer
pour la noble cause, non. Je haussai les paules sans plus hter le pas,
et le sous-lieutenant en fut pour une lchet qu'il n'et point commise
si M. Eynard avait t l, car le capitaine rendait justice  tous.

Quoi qu'il en soit, les tristes exemples qui nous avaient t donns, 
Lorges et dans la fort de Blois, me furent ce jour-l salutaires.
Ils m'enseignrent  ronger mon frein: mais j'aspirais  me battre,
 affronter le feu ennemi, pour m'absoudre  mes propres yeux de
l'ignominie accepte sans protestation.

Aussi, tandis que nous attendions en armes sur le terrain o nous avions
dormi, je m'efforais de suivre des yeux, faute de pouvoir m'y mler
moi-mme, les mouvements du 16e corps qui engageait vigoureusement
la bataille  deux lieues vers le nord-est. Quelques nuages de fume
s'levant lentement dans le ciel clair, voil tout ce que nous pouvions
distinguer. Le roulement ininterrompu du canon, qui grossissait par
clats, attestait l'intensit croissante de la lutte. Pendant ce temps,
les autres troupes du 17e corps, que nous avions distances la veille,
arrivaient  la hauteur de Patay et dfilaient devant nous. Pass la
ville, les batteries se mettaient en ligne et roulaient  travers
champs, prcdes et suivies de l'infanterie qui se dployait aussi.

En art, il y a le choix entre des procds tout diffrents. Certains
artistes puisent l'motion par l'expos de scnes effrayantes ou
horribles; d'autres prfrent la faire natre et la maintenir en mettant
l'esprit en suspens devant des tableaux o plane la crainte du drame
qui se prpare, et en pargnant  la vue les dtails terribles ou
rpugnants. Le spectacle qui s'offrait  nos yeux avait ce caractre
tempr, saisissant quand mme. Sur le fond lointain d'une ralit
menaante se dtachait un premier plan pittoresque et attachant.

Les artilleurs, pour gagner ou maintenir leurs distances, tantt
fouettaient leurs chevaux  tour de bras, leur dchiraient les flancs de
l'peron, tantt s'efforaient de leur faire sentir le mors pour modrer
leur emballement. Pendant ces alternatives, les pauvres servants, monts
sur les caissons, se soutenaient mutuellement, de peur de tomber 
chaque violente secousse que provoquaient les sillons de terre durcie.
Puis une ligne rouge et bleue de fantassins ou toute bleue de mobiles
ondulait sans dsordre, offrant un front de tout jeunes visages, un peu
ples, qui, par leur srieux, tchaient de faire aussi bonne figure que
de vieilles troupes. Et le soleil brillait, non pour rchauffer les
membres engourdis par une nuit glaciale, mais assez pour pailleter de
fugaces tincelles le bronze des canons et l'acier des doubles ranges
mouvementes de fusils.

Bientt les zouaves pontificaux mlrent leurs costumes gris aux autres
uniformes plus voyants. Les troupes de ligne, aprs avoir effectu un
mouvement vers la gauche, accentu par chaque brigade, s'arrtrent pour
se refaire de leur marche ininterrompue depuis Coulmiers. Les zouaves
arrivaient seulement de Saint-Pravy; ils venaient de dposer leurs sacs
 Patay. De Terminiers arriva vers eux, au galop de son cheval bai,
un jeune capitaine du gnie, au teint ple,  l'oeil creus par les
veilles studieuses. De l part du gnral Chanzy, il venait requrir
la lgion du gnral de Charette, avec mission de la diriger sur l'est,
vers le champ de bataille. Le groupe aussitt s'agite et s'loigne.

Au milieu d'eux marchait un aumnier, auprs duquel chacun se penchait
 son tour. Comme allgs au moral ainsi qu'ils l'taient physiquement,
ils allaient, vifs, alertes, avec un fourmillement de gutres blanches
et de jaunes molletires. Ils allaient  la mort ou plutt, suivant le
mot de leur aeul Polyeucte,  la gloire.

Cependant, le dfil continuait. Peu aprs le dpart des zouaves, ordre
nous fut enfin donn de marcher. Au commandement du colonel Koch, le
rgiment, form par compagnies en colonne serre, arrta un instant le
flot qui sortait toujours de Patay. Il suivit presque la mme direction
que la troupe de Charette, mais moins au nord. Le 51e rompait en mme
temps, et s'avanait  notre gauche avec de l'artillerie.

Sur un parcours de plusieurs kilomtres, nous fmes tour  tour dploys
en bataille sur un front de 800 mtres, puis replis comme en terrain
de manoeuvres. Un ventail s'ouvre ainsi et se referme, au gr d'un
caprice. Sans chercher  comprendre l'utilit de nos mouvements, nous
nous appliquions  les excuter vivement, car l'heure tait venue
d'avoir une aveugle confiance dans ceux qui avaient mission de nous
diriger. En effet, la voix du canon ne nous arrivait plus comme un sourd
grondement: chaque coup dtonait, distinct, immdiatement suivi d'un
autre. Nous apercevions, non seulement le feu de la poudre, mais aussi
les projectiles bourdonnant dans l'air. La fusillade crpitait sans
relche, et nous entendions un bruit d'ouragan accompagn d'clairs qui
rasaient la terre.

Nous pmes croire, pourtant, que notre appui tait inutile. Tout le 48e
fut mass  l'abri du village de Terminiers, que le gnral Chanzy avait
dsign pour son quartier gnral. Tandis que, sans distinguer autre
chose que le sillage arien des obus, nous nous consumions dans la
fivre d'une attente vaine, le gnral, du haut du clocher, suivait les
mouvements de ses troupes sur Loigny.

Aprs la bataille de Coulmiers, le lendemain du combat heureux de
Villepion, il avait le droit d'avoir confiance en elles. Cependant, par
l'tendue et la multitude des feux de bivouac qu'il avait remarqus la
veille, et par les signaux observs pendant la nuit du ct d'Orgres,
il avait jug que la rsistance serait srieuse. Au lieu d'parpiller
ses forces, il avait concentr ses trois divisions, de manire qu'elles
pussent pntrer comme un coin dans le corps ennemi. Il avait charg le
gnral Michel de surveiller sa gauche avec sa cavalerie, vers Orgres,
en avant des positions o le 17e corps reprenait haleine. Il pouvait,
d'un autre ct, esprer qu' l'extrme droite, le gnral des Pallires
viendrait lui donner la main.

Ds huit heures il avait lanc sa 2e division sur le village de Loigny.
Rsolument elle s'tait avance sous les ordres du gnral Barry qui,
comme  Coulmiers, allait faire de l'histoire aussi noblement que son
frre Edouard nous l'enseignait disertement  la Facult de Toulouse.
La 1re division--amiral Jaurguiberry,--celle qui avait enlev si
brillamment Villepion la veille, suivait de prs  gauche. En mme
temps la 3e, commande par le gnral Maurandy, devait appuyer  droite
l'effort principal en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny.

Loigny emport vivement, la division Barry poursuivit sa marche vers
l'est; mais, au chteau de Goury, elle rencontra une rsistance
opinitre et meurtrire; il fallut d'abord reculer, pour mieux avancer
ensuite. Le parc du chteau fut le thtre d'une lutte sanglante,
acharne, qui dura avec des chances diverses, mais sans rpit, jusqu'
la nuit. Von der Thann, qui comprenait l'importance de cette position,
envoya l'une aprs l'autre ses trois brigades pour renforcer ses
premires troupes promptement dcimes. L'amiral Jaurguiberry, tout en
soutenant en deuxime ligne ce combat, dut faire tte, sur la gauche,
aux troupes nombreuses qui descendaient d'Orgres, de la Maladrerie, de
Tanon, et que n'arrta pas la division de cavalerie Michel ramene par
erreur jusqu' Guillonville. A droite, la division Maurandy se battait
avec moins de fermet, quoiqu'un rgiment de mobiles ft,  Ecuillon,
tout prs de Loigny, une dfense hroque.

A midi et demi, d'aprs le rapport du gnral Chanzy, la situation
devenait de plus en plus difficile.--Toutes les troupes du 16e corps
taient engages, et il n'y avait plus d'autre rserve que celle
qu'offraient les troupes fatigues de la brigade du Bois de Jancigny en
position  Terminiers. Convaincu qu'il avait affaire  des forces de
beaucoup suprieures aux siennes, le gnral Chanzy se dcida  faire
appel au secours du gnral de Sonis, malgr leur conversation du
matin.--Je montai  cheval, fort inquiet et trs fatigu, a racont
celui-ci.... Je me portai en avant avec mes troupes, c'est--dire
avec une brigade de la 2e division, ma rserve d'artillerie, les
zouaves-pontificaux, les mobiles des Ctes-du-Nord; je marchai dans la
direction de Loigny. Je criai: Voil le 17e corps qui arrive.


II


Quelque fatigu qu'il ft en mettant le pied  l'trier, le gnral
de Sonis, une fois sur le champ de bataille, ne se mnagea pas. Il ne
devait plus s'arrter qu'il ne ft terrass. Il fit d'abord placer deux
batteries sur la route de Faverolles  Villepion, pour canonner l'ennemi
 droite; puis, averti qu'il allait tre tourn, il fit face  gauche.
Il plaa son artillerie au coin du chteau de Villepion. Il mit en
batterie toutes les pices de la rserve et rtablit le combat si
nergiquement, qu'au bout d'une heure et demie de canonnade le corps
allemand dut se replier.

Cet heureux rsultat tait fait pour stimuler son ardeur. Avec une
activit extraordinaire, il plaa ses troupes en ligne, de sa main, car
il exerait le commandement  sa manire. Chanzy, pour l'excution des
plans qu'il avait conus, chargeait ses lieutenants de concourir chacun
pour sa part  l'action gnrale qu'il surveillait et dirigeait. Sonis,
lui, sauf les conceptions d'ensemble qu'il n'avait gure le loisir de
former, tait en mme temps gnral, colonel, commandant, capitaine. Son
procd, renouvel des temps chevaleresques o la valeur personnelle
pouvait vaincre la puissance du nombre, lui enlevait, par contre, la
perception nette d'une situation tendue et complexe. A tel point qu'il
croyait de bonne foi, suivant son propre rcit, avoir relev de leur
poste de combat, avec le faible effectif qu'il avait amen, toutes les
troupes du 16e corps.

Tout en lan d'ailleurs, il ne regardait jamais en arrire: La nuit
arrivait, a-t-il racont encore, et j'tais occup de la pense de
canonner Loigny, lorsqu'on vint me dire: Votre centre se replie. Je me
portai au fort de l'action, o se trouvaient deux rgiments de marche
d'un effectif considrable, le 48e et le 51e; je me portai vers l'un
d'eux, et je l'exhortai de toutes mes forces. Mes paroles furent vaines,
tout le monde fuyait.

En ce qui concerne le 48e, il y a l une erreur. Loin d'avancer ni de
fuir, nous battions toujours la semelle  ct de Terminiers, dans la
position exasprante de gens qui entendent se drouler prs d'eux un
drame poignant et qu'un invincible obstacle empche d'aller au secours
des victimes. L'obstacle, c'tait la consigne. Ordre avait t donn
d'attendre l: donc nous attendions un ordre nouveau pour marcher, et,
dans cette journe de pnible attente, pas un homme ne quitta son rang.

Mais, depuis le chef de corps, visible  tous les yeux, sur son grand
cheval gris, jusqu'au plus modeste soldat, le flegmatique lieutenant
Barta, aussi bien que notre sous-lieutenant; le patient Villiot lui-mme
aussi bien que le bouillant Nareval; tous souffraient d'une inaction qui
paraissait inexplicable et qui l'tait en effet.

Vers trois heures, un aide de camp du gnral Chanzy, le capitaine
Henry, qui prcdemment avait guid sur Villepion les zouaves de
Charette, vint avertir notre chef qu'il tait temps de se prparer 
entrer en ligne. Le colonel rpondit que nous tions prts, et qu'il
n'attendait plus que les ordres du gnral Charvet. Les officiers
gnraux avaient sans doute reu avis que le gnral d'Aurelle, rsidant
 Saint-Jean-la-Ruelle, avait dlgu le commandement de l'aile gauche
au gnral Chanzy; mais les chefs de corps n'avaient pas t peut-tre
assez formellement aviss de ces dispositions. En tout cas, il tait
hasardeux, pour un colonel disposant d'une rserve de 3000 hommes,
d'abandonner, sur l'avis d'un officier, d'tat-major qu'il ne
connaissait pas encore, le point o d'un moment  l'autre son chef
direct pouvait lui transmettre l'ordre de marcher.

Or, tabli assez loin de nous,  gauche, en tte du 51e de marche, le
gnral Charvet s'tait trouv dans la sphre d'action du gnral
de Sonis qui,  la mme heure, l'entranait avec les deux premiers
bataillons de ce rgiment, commands par le colonel Thibouville.
Un frisson avait agit tous les conscrits du 31e, au moment o ils
parvenaient dans la zone dangereuse du combat; l gisait  terre le
corps d'un dragon, la main crispe sur la poigne du sabre, la tte
exsangue, aux grands yeux ouverts, fixes, compltement dtache du
tronc, et retenue par la jugulaire intacte dans le casque  peau tigre.
D'abord tabli  trois cents pas des batteries mises en action par le
gnral de Sonis, le rgiment, tous les hommes couchs par ordre, avait
essuy dans cette position une grle d'obus. C'est la plus pnible
manire de recevoir le baptme du feu. Aucun mouvement, aucune
proccupation trangre, rien ne distrait de la pense de la mort: de la
mort qui s'avance en puissance dans ces moucherons noirs, bourdonnants,
rapides, qu'une flamme lointaine a annoncs et qui finissent, en
touchant la terre, par une autre flamme jaillie de leur sein dchir en
vingt clats de fonte  dents irrgulires, cruelles.

Bon, encore un!--Il arrive droit sur nous.

--Non, il passe.

--Un autre, deux autres.--Si, du moins, on pouvait appuyer  gauche.

--Imbcile, c'est l qu'ils tombent.--Bien vis, cette fois.--Misre
et horreur!--Un cri, des gmissements, une convulsion suprme.--Qui
est-ce?--Il ne bouge plus.... Il en pleut encore, toujours. Nous y
resterons tous. Et  quoi bon? Autant de morts, autant de fusils perdus!
Que ne nous commande-t-on de tirer!

Pendant une heure et demie, les jeunes soldats du 51 subirent cette
terrible preuve de l'immobilit sous le feu. Ce leur fut donc un
soulagement de recevoir enfin l'ordre de se lever et de courir en avant.
Les nerfs se dtendirent par le jeu des muscles, et la circulation du
sang fut si prcipite qu'il semblait que, durant l'heure coule, tous
ces coeurs eussent cess de battre. En avant, toujours. A gauche de
Loigny, l'ennemi occupait une ferme qu'il avait crnele, et, de la
lisire d'un petit bois voisin, il fusillait les assaillants, qui
cependant ne reculrent pas, ne s'arrtrent point. La ferme fut
emporte d'assaut et le bois vivement nettoy. Le gnral Charvet, qui
avait dirig l'attaque, tablit sa troupe dans les positions conquises:
elle s'y maintint, deux heures sous un feu trs violent de l'infanterie
prussienne, qui s'avanait sur le ct oppos, au secours des Bavarois.

D'une intrpidit qui s'accommodait mal d'une fusillade  distance, le
gnral de Sonis ordonna de charger sur Loigny. Le 51e obit; mais ici
doit se placer un incident bizarre. Du moins le fait fut racont le soir
aux bivouacs de Patay, par plusieurs officiers: il ne pouvait pas tre
vrifi; mais l'historique du rgiment l'a enregistr comme un on-dit.
A un commandement qui aurait t fait en excellent franais par un
officier prussien, audacieusement embusqu en cet endroit, le rgiment,
tombant dans un pige, alla donner tte baisse sur une forte colonne
ennemie, masse dans un bouquet de bois d'aspect inoffensif. Une
effroyable fusillade clata  bout portant. Le gnral Charvet eut son
cheval tu et tomba avec lui; deux cents hommes roulrent  terre,
blesss ou morts; les autres, surpris, reculrent. Le gnral fut
aussitt fait prisonnier, ce qui augmenta le dsordre, malgr le
sang-froid du colonel, qui resta du moins jusqu' la dispersion de
l'tat-major.

Cet moi pouvait n'tre que passager et n'avait rien en soi
d'irrparable. Maintes fois, au cours de leur trop glorieuse campagne,
les Allemands,  Froeschwiller,  Gravelotte, au Bourget,  Loigny mme,
ont subi de ces temps d'arrt, qui malheureusement ne les ont pas privs
du succs final. D'autres troupes taient toujours prtes  recueillir
les premires par trop maltraites. Les rserves, bien postes,
donnaient aussitt pendant que les chefs ralliaient les fuyards pour les
ramener en avant. La panique du 51e devait avoir au contraire de graves
consquences, car elle provoqua chez le gnral de Sonis une grande
crise psychologique.

Je savais, a-t-il dit, que j'avais confi ma rserve d'artillerie  des
troupes d'infanterie sur lesquelles je pouvais compter et qui taient
commandes par un homme de rsolution et de courage. J'allai trouver
le colonel de Charette et je lui dis: Il y a des lches l-bas qui se
dbandent et compromettent le salut de l'arme; suivez-moi. Lui et ses
hommes me suivirent avec le plus noble enthousiasme; la nuit tombait. Il
y avait tellement d'entrain dans cette troupe, que les Allemands, qui
occupaient depuis le matin la ferme de Villours qu'ils avaient mise
en tat de dfense, l'abandonnrent et se sauvrent. J'avais un grand
espoir, une trs grande confiance dans ce mouvement en avant qui, je
l'esprais, entranerait les deux rgiments de marche dont j'ai parl.
Mais, accueilli par un feu trs vif de l'ennemi, le 51e lcha pied et
prit la fuite.... Je ne voulais pas moi-mme battre en retraite; je me
serais dshonor et j'aurais dshonor 300 braves zouaves de Charette
qui marchaient derrire moi et qui ne m'auraient jamais pardonn ce
crime.

Acte pique, qui a pu tre qualifi d'hroque folie. Tandis que les
anciens preux luttaient  armes gales et bards de fer, ce nouveau
Roland, sans casque ni cuirasse, suivi seulement de quelques braves,
espra faire une troue, avec cette poigne d'hommes, dans une ligne
de quatre-vingts bouches  feu qui concentraient sur un seul point une
avalanche d'obus et de mitraille. Et cependant 20 000 soldats dissmins
dans la plaine entre Guillonville et Terminiers, les chasseurs du 10e
bataillon, le gnral Deflandre et ses quatre rgiments tous, impatients
de combattre, attendaient ses ordres  une porte de canon. Que ne
confia-t-il au colonel de Charette l'effort initial! Que ne prit-il le
temps d'appeler ses rserves  la rescousse! qu'importait-il, comme il a
dit plus tard qu'il en avait eu la pense, qu'il songet  nous prcher
d'exemple?

De Terminiers on aperoit  peine en plein jour le clocher de Loigny,
spar par les ondulations du terrain, et la nuit tombait. Il
tait donc impossible au 48e de marche, toujours inactif, de subir
l'attraction d'un chef invisible, et qui, au surplus, dans l'ardeur
d'une action locale, ne songeait plus gure  ceux qu'il avait laisss
en arrire. Aprs les malheurs de la patrie, qui apparaissaient comme
irrparables  bien des gens, s'immoler  elle, au milieu des zouaves
pontificaux, cette pense, ce rve d'un Franais chrtien, s'tait
empar irrsistiblement du gnral de Sonis et sembla l'avoir frapp de
vertige. Telle est la vrit.

Lorsqu' son corps dfendant ce gnral avait remplac le baron Durrieu,
son inquitude avait t grande; elle s'tait calme  la nouvelle qu'il
avait le colonel de Charette sous la main. Ds lors, il n'avait plus
fait un pas sans le bataillon des zouaves, qui l'avait fascin. Sa
confiance, qui ne pouvait d'ailleurs tre mieux place, tait absolue et
un peu exclusive. Il s'tait tellement identifi avec le rle de gnral
commandant des zouaves, que, la veille, en arrivant  Saint-Pravy, il
leur avait lui-mme fait faire halte, et, soulignant ses paroles d'un
geste courtois, de gentilhomme  gentilshommes, il avait de sa bouche
command: Sac  terre. La soupe, messieurs.

Le lendemain, il avait un instant oubli sa garde d'lite en faisant
manoeuvrer ses batteries entre Villepion et Loigny. Mais l'crasement du
51e, qu'il qualifia de coupable dfaillance, l'avait fortifi dans cette
opinion qu'il n'y avait pas de bon fantassin, hors l'lite des zouaves.
Il tait excit aussi par le dsir de prouver au gnral Chanzy qu'il
n'avait pas eu de mauvais vouloir en lui disant de ne pas compter sur le
17e corps.

Voil pourquoi, plein de fougue, tel que le comte d'Alenon  Crcy, il
s'avana presque seul sur Loigny. Il marchait entour de son tat-major,
 la tte d'un petit groupe de zouaves.

Malheureusement, ces hommes, allant en rangs serrs, offraient aux
projectiles une proie facile, et ils taient empchs de tirer par les
cavaliers qui les prcdaient. Pour comble, un soldat prussien eut  ce
moment l'audace de sortir seul du petit bois Bourgeon, qu'on a depuis
nomm le Bois des Zouaves. Il vint briser d'un coup de feu, tir  trs
courte porte, la cuisse du gnral de Sonis, qui se vit ajust sans
pouvoir atteindre son adversaire.

Le gnral, quelques instants avant de tomber, avait, parat-il, charg
son chef d'tat-major d'aller chercher au moins le 48e de marche; mais
le gnral de Bouill, lui aussi, fut atteint par un clat d'obus.
Jet  terre sans connaissance, il ne put accomplir sa mission ni la
transmettre  un autre. Pendant ce temps, la plupart de ceux qui avaient
suivi le gnral en chef tombaient  leur tour sous les coups des
Bavarois et des Prussiens.

Ils n'eurent mme pas la joie de dgager les bataillons du 37e de
marche, qui depuis plusieurs heures se dfendaient bravement dans le
cimetire. Un millier d'hommes luttrent l, contre dix mille, et ne
laissrent tomber leurs armes que cerns, harasss, crass, vaincus
surtout par la fume, et la chaleur suffocante du brasier que commenait
 former le village en flammes.


III


Dans la nuit profonde, les premires lueurs de l'incendie nous
indiquaient au loin le thtre de notre dfaite, et,  notre droite, le
canon tonnait encore, les mitrailleuses grinaient toujours. Derniers
efforts du gnral Peytavin qui, vers quatre heures, avait apport
l'appui du 15e corps. Arrt par les troupes du prince Frdric-Charles,
il n'avait pu dpasser Poupry; mais sans doute avait-il empch le
vainqueur de Metz d'aider le grand-duc de Mecklembourg  craser tout 
fait le 16e corps. A Poupry aussi la lassitude gagna les combattants, et
le feu de la poudre s'teignit dans les tnbres.

En revanche, devant nous, les flammes gagnaient, s'levaient,
enveloppant Loigny dont le clocher se profilait en noir au sein
des langues de feu et dans la nue rougetre qui progressivement
s'paississait et encombrait le ciel. Fort loin  la ronde, le champ de
bataille en tait clair, comme par une aurore borale. Les survivants
sans blessure et les blesss encore ingambes s'loignaient de cette
lumire d'enfer, la plupart sans officiers, sans autre guide que
l'instinct qui les poussait  retourner au gte du matin.

Prs de nous vint s'chouer un groupe confus de fantassins et de
mobiles, avec quelques zouaves pontificaux chapps miraculeusement au
carnage. Tous, quoique dsorients, perdus, affirmaient que la journe
nous appartenait. Chacun, sans exception, en toute sincrit, disait
avoir assist aux plus chauds pisodes de la bataille, et, aprs tant
d'efforts, au bout d'une si longue lutte, aucun ne pouvait croire  une
dfaite.

Cependant le doute n'tait pas possible. Les corps qui avaient gard
leur cohsion se repliaient aussi. De mme l'artillerie, dont le
roulement sonore sur la terre gele tait domin de temps  autre par
les cris des blesss qui avaient t dposs en travers des caissons o
ils taient horriblement secous. Tout cela s'apercevait  peine
dans l'obscurit, tout cela se devinait plutt. Parfois pourtant les
silhouettes se dessinaient nettement, quand le hasard de la marche sur
le terrain amenait une troupe entre la flamme et nous.

A cette heure navrante, un homme connaissait seul toute la profondeur du
dsastre, et sur lui s'appesantissait la lourde charge de rallier et de
sauver tous les dbris qui s'parpillaient  plusieurs lieues. Comme
l'athlte qui a besoin de sentir une rsistance pour dployer sa force,
le gnral Chanzy se raidit contre l'insuccs et alors il apparut plus
grand que dans la victoire. Assumant sans hsiter la responsabilit de
diriger, en mme temps que le sien, le 17e corps priv de son chef, il
employa les premires heures  rtablir l'ordre dans les bataillons
disperss. A chacun fut immdiatement assigne une place, et il y fut
conduit, s'y arrta, pour que le combat pt reprendre le lendemain, si
l'ennemi se montrait entreprenant.

Tandis que, le rgiment ayant t maintenu dans ses positions de
Terminiers, nous n'avions d'autre proccupation que de trouver dans
le village quelque nourriture et un abri, Chanzy, descendu de cheval,
allait y passer la nuit  rendre compte de la journe au gnral
d'Aurelle et  rgler dans le dtail la retraite qui s'imposait devant
un ennemi trop nombreux. Nos recherches furent vaines. Les Allemands
n'avaient vacu Terminiers que l'avant-veille: il n'y avait pas 
glaner derrire eux et l'humanit ordonnait de laisser aux blesss qui
arrivaient les refuges qu'offraient les maisons toutes abandonnes du
village. Un pailler toutefois nous offrit de quoi garnir lgrement le
sol de nos tentes. Mais le gnral Chanzy se souvint que nous avions
t gards en rserve. Vers dix heures, notre bataillon reut l'ordre
d'aller se poster en grand'garde  un kilomtre. Les tentes abattues,
notre bagage ficel  la diable, chargs de quelques poignes de paille,
nous nous acheminmes en avant, guids par les flammes vacillantes,
alternes de gerbes d'tincelles, qui s'levaient encore des ruines de
Loigny.

Nuit terrible, sous un ciel voil de brume. Dfense tait faite
naturellement d'allumer aucun feu. Il ne fallait pas non plus dresser
les tentes. Notre provision de paille, maigre au dpart, tait  peu
prs disperse quand nous pmes nous arrter. Nous devions tre aux
environs de Villepion. Nous grelottions en plein champ, sous la bise du
nord qui ravivait l'incendie maintenant  quelques centaines de pas. Au
pied de la haie de faisceaux aux baonnettes flamboyantes, nous nous
couchmes malgr tout, avec la terre pour lit, le sac pour oreiller
et nos toiles de tente simplement tendues sur nos ttes afin de nous
garantir au moins du serein. Or il gelait  pierre fendre, et le serein
fut un beau verglas qui transforma la toile en carton cassant comme du
verre.

Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin, veillait en
avant-poste: nous tions bien gards: aprs un long frisson, caus par
le froid  coup sr et aussi par l'ide des souffrances que devaient
endurer les blesss rlant tout prs de nous, le sommeil nous gagna
pourtant. Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours de
l'esprit. Oui, moins abrits du froid que les Gronlandais,  une porte
de fusil des barbares qui en pleine France dtruisaient nos demeures,
nous pmes fermer les yeux, nous endormir, reposer. Chose curieuse,
l'esprit, comme pour acquitter aussitt sa dette de reconnaissance
envers le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, voqua de
doux rves sensuels. A mon estomac vide, il donna l'illusion d'un repas
succulent;  mes membres briss et engourdis, il offrit la sensation
imaginaire d'un lit moelleux et chaud. Je m'y tendais dlicieusement,
lorsque l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang, rveilla
les dormeurs et ordonna  voix basse de se lever.

Brrr! la rude ralit. Nous avions l'ongle au bout de nos vingt doigts
et un instant nous craignmes de ne pas pouvoir nous mettre debout.
nergiquement, tout le monde se secoua et reprit ses sens. Il faisait
nuit encore. La sinistre lueur, devant nous, s'tait teinte, et, vers
l'orient, l'azur cleste s'claircissait  l'approche de l'aube. Notre
compagnie fut charge de pousser une reconnaissance. Nous apermes
vaguement, dans le demi-jour naissant, un assez gros parti de uhlans.
Ayant sans doute distingu la masse du bataillon, ils tournrent bride.
Nous-mmes, nous ne pouvions attaquer sans un ordre, aprs l'chec de la
veille. La compagnie se replia sur le gros du bataillon et un planton
fut vivement dpch au colonel pour lui rendre compte et prendre ses
instructions.

La campagne cependant se dgageait de l'obscurit. Derrire nous
retentit la diane, claire comme le chant du coq gaulois, tandis que,
de Loigny, d'Ecuillon, de Lumeau, partaient quelques brefs coups de
sifflet. Des ombres se montrrent un instant  l'entre de chaque
village et presque aussitt se drobrent  l'abri des maisons ou des
murs de clture. Rien d'autre ne nous rvla la prsence de notre
redoutable adversaire, qui sans doute songeait aussi  panser ses
blessures.

Ordre nous arriva bientt de rejoindre nos deux premiers bataillons 
Terminiers. De ce village jusqu' Patay, toutes les troupes du 16e et du
17e corps, selon les dispositions que le gnral Chanzy avait arrtes
et fait approuver pendant la nuit, s'chelonnaient, bataillon par
bataillon, en colonne de compagnie, avec une batterie dans chaque
intervalle. Ds huit heures, tout tait prt pour battre mthodiquement
en retraite, sauf  offrir vivement un large front de bataille aux
Allemands, en cas de poursuite.

A notre brigade tait chu le faible honneur de s'loigner la dernire,
sous la direction de l'amiral Jaurguiberry. Il tait charge du
commandement de l'arrire-garde.

Nous dmes donc attendre l'ordre de marcher, jusqu' dix heures, l'arme
au pied. Les serre-files de notre compagnie se trouvaient ainsi en
premire ligne, le dos il est vrai tourn  l'ennemi. Telle tait du
moins la position rglementaire; mais--j'en conviens--j'avais peine  la
garder. Invinciblement, mes regards taient attirs vers le village
des chelles,  l'entre duquel se montraient quelques groupes. Cette
curiosit tait-elle excessive, justifiait-elle un blme? Le salut de
l'arme ncessitait-il qu'on s'loignt des Allemands, sans mme les
regarder? Pourquoi cependant M. Houssine l'exigea-t-il brutalement de
moi, sinon par l'effet d'une animosit qui s'acharnait en l'absence
du capitaine, pour se venger de la bienveillance que me tmoignait ce
dernier?


IV


Jusqu'au soir nous marchmes, en trs bon ordre. Malgr notre
puisement, le bataillon ne compta pas, ce jour-l 3 dcembre, un seul
tranard; mais ce fut une triste journe, l'une des plus tristes dont
je me souvienne. Depuis notre entre en campagne, fatigues, privations,
souffrances, rien ne nous avait t pargn. Aprs des marches
forces, quelques heures de repos sur la terre gele; une nourriture
insuffisante, car plus d'un repas s'tait compos de biscuit et d'eau de
pluie prise dans un foss. Toutes ces misres, nous les bravions sans
regret, pour atteindre plus tt l'ennemi. Or, pour la seconde fois, nous
l'avions rencontr, et il nous fallait le fuir. Le fuir, sans avoir
brl une cartouche. D'autres, sans doute, s'taient mesurs avec lui
et avaient d s'avouer vaincus; mais, dans la petite sphre o se meut
l'homme de troupe, il ne peut embrasser l'ensemble des oprations, et,
tant qu'il n'a pas prouv directement la supriorit de l'adversaire,
il est tent de croire que ses chefs n'ont pas su mettre  profit
sa bonne volont. De l une rancoeur qui aggravait notre souffrance
physique.

Le lendemain, aprs une nuit pnible passe  Saint-Sigismond, que nous
avions travers l'avant-veille d'un pas allgre et en chantant, nous
pmes croire qu'enfin nous allions tre utiles. Le mouvement de retraite
parut avoir t suspendu. Tandis que le prince Frdric-Charles
refoulait  Artenay et  Cercottes notre 15e corps, les Bavarois avaient
repris haleine, et, le 4, ils harcelrent notre gauche  Patay, o le
gnral de Tuc soutint vigoureusement le choc. A droite, la division
Barry se battit aussi  Bricy et  Boulay. Mais,  la nouvelle
qu'Orlans tait repris sur nous, il fallut continuer la retraite, avec
un changement d'orientation, vers Beaugency. Nous devions nous diriger
sur Baccon,  travers la fort de Montpipeau.

Notre bataillon, spcialement charg d'escorter les convois du 17e
corps, laissa ses trois dernires compagnies en observation dans un
hameau qui bordait la route. Pendant que nous attendions la disparition
du dernier fourgon, il nous fut offert en cet endroit un spectacle
inattendu. Nous tions six cents hommes occups  surveiller
attentivement le point d'o l'ennemi pouvait surgir, lorsqu'il s'leva
dans cette direction un gros nuage. Il s'avanait lentement, soulev sur
la route par le mouvement d'une foule en dsordre. Aucun point brillant
ne rvlait cependant une troupe arme, et en effet nous fmes bientt
fixs. Femmes, vieillards, enfants, poussant devant eux des troupeaux
de btail, marchaient autour de chars attels, les uns de chevaux de
labour, et d'autres de boeufs au pas pesant. Tous taient chargs de
mille objets entasss ple-mle. Au sommet de l'une des voitures, sur
une botte de paille, une jeune mre allaitait un enfant, auprs d'un
aeul infirme. Plus loin, une grande fille tenait par la main ses deux
tout jeunes frres; tantt elle leur souriait pour les encourager
 marcher, et tantt leur montrait, pour les faire rougir de leur
nonchalance, un homme qui, bien que pli en deux par le dur labeur de
la terre, donnait courageusement l'exemple  toute cette malheureuse
population. Ces pauvres gens ignoraient sans doute o ils allaient; mais
ils prfraient une vie errante et la misre, parmi les Franais, au
bien-tre de leurs foyers envahis.

Ce triste exode de tout un village ne nous attrista pas seulement, il
nous humilia. A nous il appartenait de l'empcher, et nous y tions
impuissants. Ces paysans ne nous tmoignrent pourtant aucune rancune.
Ils nous firent remarquer eux-mmes,  1500 mtres, environ, des
cavaliers qui apparaissaient et presque aussitt se retiraient. Nul
doute que ce ne fussent les claireurs de l'arme allemande. Le convoi
que nous avions mission de protger avait pris de l'avance; il ne nous
tait pas permis d'engager, sans absolue ncessit, un combat o nous
n'aurions pas t soutenus: le chef du dtachement ordonna donc la
retraite.

Comme nous risquions de perdre le contact de l'arme, force nous fut
d'acclrer le pas, de louvoyer autour des vhicules de toutes sortes,
dans les chemins dfoncs courant  travers bois. L'encombrement des
voitures, la prcipitation de la marche, tout contribuait  semer parmi
nous le dsordre. Vers la fin du jour, quelle que ft la bonne
volont individuelle, il y eut une dbcle gnrale, une complte
dmoralisation.

Chacun allait  la drive, se tenant aussi longtemps que possible
auprs des camarades qu'il reconnaissait. Mais la nuit acheva de nous
dsorienter et de nous disperser: je n'ai gard de ces pnibles moments
qu'un souvenir vague, trouble. La voix seule d'officiers passant 
cheval me revient aux oreilles avec cet ternel refrain: Pas de
retardataires! Les Allemands glanent derrire nous!

Avec le sergent-major Harel, le caporal Daris et une dizaine d'hommes,
nous formions encore un petit groupe, qui s'efforait de ne plus
s'grener.

Au petit jour nous sortmes enfin de la rgion des forts. La marche 
travers bois est toujours lente, pnible, incertaine. Chaque chemin qui
s'ouvre fait natre une hsitation nouvelle. Avec la nuit surtout, le
rideau sombre qui borne immdiatement la vue de tous cts fait craindre
 bon droit les surprises. En plaine, au contraire, et quand la lumire
du jour vous claire, on se sent plus sr de soi, plus hardi et plus
fort, grce  la vaste tendue de pays qui s'offre  vos yeux, grce 
la facilit de s'orienter.

D'autres groupes pareils aux ntres s'apercevaient  d'assez grandes
distances. Ils grossissaient, s'agglomraient, convergeant tous vers le
mme point. Il y avait dj l un indice qu'une pense unique prsidait
 cette marche, si irrgulire qu'elle ft encore. Ce premier gage
nous encourageait, nous stimulait. Nous n'avions pas tort de reprendre
espoir.




BATAILLE


I


Le commandement suprieur veillait, en effet, il agissait et vivement
ragissait sur cette multitude d'individus pars dont il allait en deux
jours refaire une arme compacte, valeureuse et redoutable, suivant
l'aveu de nos ennemis. Ainsi, est-il dit dans le travail historique
du grand tat-major prussien, tandis que la 25e division flanquait le
mouvement sur la rive gauche de la Loire, le 6 et le 7 dcembre sur la
rive droite, la subdivision d'arme du grand-duc se trouvait aux prises,
sur tout son front, c'est--dire sur 20 kilomtres environ, avec des
masses ennemies en tat de soutenir la lutte et d'opposer une rsistance
trs vive.

Certes ce n'tait pas sans une volont ferme, sans une perptuelle
vigilance, qu'un tel rsultat pouvait tre obtenu. A tous les
carrefours,  chaque fourche de route, se trouvait un officier
d'tat-major, plant l comme un poteau indicateur. L'un aprs l'autre,
ils dsignaient aux hommes dsorients la direction  suivre pour
atteindre la localit qui avait t assigne  chaque corps, dans la
nouvelle ligne de bataille que venait d'arrter le gnral Chanzy.

Entre la Loire et la fort de Marchenoir, cette ligne s'tendait sur un
espace de 11 kilomtres, de Beaugency jusqu' Lorges, o nous avions
fusill un soldat du 51e. Le quartier gnral tait  Josnes. Le 17e
corps, au centre, devant lui. Le 16e corps, dont la premire division
seule tait prsente, les deux autres s'tant gares, forma d'abord
l'aile gauche, puis fut port  droite,  Villorceau, tout contre
la division indpendante du gnral Cam. L'aile gauche fut alors
constitue au moyen d'une division du 21e corps: rcemment organis sous
le commandement de l'amiral Jaurs, il avait en outre mission de garder
la fort de Marchenoir, ce qui tendait de plusieurs kilomtres le front
de bataille. Enfin, le gnral Chanzy, qui, avec la spontanit du
gnie, palliait les fautes de ses lieutenants en en tirant parti,
ordonna aux gnraux Barry et Maurandy de rorganiser leurs divisions 
Mer et  Blois. Il leur confia le soin de dfendre les ponts, dont les
Allemands allaient chercher  s'emparer, en effet, pour nous tourner.

Arrt dans la fivre d'une retraite infernale, ce dispositif tait
tel que de longues dlibrations n'eussent pu le rendre meilleur. Il
assignait au 48e de marche son bivouac prs du village d'Ourcelles, 
un kilomtre du quartier gnral. La plaine ondule, o taient dresss
quelques groupes de tentes, s'ouvrit  nous dans la matine du 6
dcembre. Le temps tait clair. Quelques sonneries familires gayaient
le panorama, qui, nagure, nous avait paru plus triste, dans notre
premire marche de Mer sur Chteaudun. Cette impression tait favorable.
Tout embryonnaire qu'il tait, le camp apparaissait enfin, comme
une digue leve contre la dbcle. L'ordre renaissait; la force en
rsulterait peut-tre, et, en tout cas, la possibilit de tenter de
nouveaux efforts plus honorables qu'une fuite ternelle.

Pourtant, pourtant. Il ne faut pas se faire meilleur que nature. La
proccupation de rallier le rgiment avait tout prim dans notre esprit
depuis trente-six heures que la dbandade s'tait produite. A tel point
que nous avions  peine repris haleine quelques instants, la seconde
nuit, sous un hangar de je ne sais quel village, et nous n'avions eu
d'autre nourriture que des miettes de biscuit. Aussi, lorsque nous emes
acquis la certitude que le but tait atteint, qu' la moindre alerte
il ne nous fallait pas un quart d'heure pour retrouver nos
chefs, l'estomac--la bte, si l'on veut--reprit ses droits. Un
village--Cravant, nous dit-on--offrait l'attirante animation d'un lieu
habit. Irrsistible tentation, il y avait une auberge ouverte. Nombre
de militaires l'encombraient dj. Daris et moi, nous trouvmes encore
un coin libre et deux chaises.

Ah! quel repas! Quelle volupt de manger  sa faim et de boire  sa
soif! Le menu, cependant, n'tait pas trs vari. Un hareng saur
d'abord, un hareng saur ensuite, et je ne m'en suis pas dgot pour
cela. Au contraire, j'ai gard pour ce comestible un got profond, une
sorte de culte, la reconnaissance de l'estomac. De loin en loin, il faut
de toute ncessit que je lui sacrifie, bien qu' vrai dire il me soit
devenu d'une digestion difficile. D'ailleurs un litre de vin et du pain
frais  discrtion vhiculrent en nous ces deux braves poissons, dont
un doux fromage blanc, aussi rond et plus clatant que la lune en son
plein, vint temprer l'excessive salaison.


II


Rconforts, ragaillardis, nous quittmes l'auberge, prts  endurer de
nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent pas  nous loigner
encore de l'ennemi. Mme  jeun, nous ne demandions qu' faire notre
devoir; mais--rgle sans exception--le courage se dcuple au sortir de
table, quand une lgre griserie trouble imperceptiblement la vue. Le
paysage bnficia  nos yeux de l'agrable tat o nous nous trouvions.

Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit village,
Cernay, bti, en forme de T,  cheval sur la route qui va de Cravant 
Mer, par Origny, et sur le chemin qui vers l'est le relie  Lorges. Il
est entour, avec quelques grands arbres, de vergers clos de haies, qui,
au printemps, en t et en automne, doivent lui former une ceinture
charmante de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les
arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant nous
nous l'imaginmes tel qu'aux beaux jours. Au reste, quelques nuages de
fume s'chappaient des toits et suffisaient pour lui donner la vie, en
attestant la prsence des habitants autour du foyer hivernal.

Comme couronnement de cette bonne journe, je fus hl en arrivant au
camp par le vaguemestre, qui avait  me remettre une lettre de mon frre
Emmanuel. Les journaux ayant rpandu la nouvelle du premier engagement
du 17e corps, la sollicitude de ma famille s'tait veille: les
angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont gravs dans mon
coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en conviens sans honte, car je
me sentis attendri, mais non pas amolli:--Comme il faut tout prvoir,
si tu viens  tre bless, prviens-nous aussitt... ou fais-nous
prvenir. Il est convenu  la maison que, l o tu seras, j'irai, pour
te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner.

Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'taient encore arrivs. En
revanche, le capitaine Eynard, sa mission termine, avait rejoint son
poste. Il s'occupait activement de reconstituer la compagnie, second
par le sergent Villiot, qui tait parvenu des premiers au point de
ralliement avec Laurier. En mme temps que nous et aprs nous, les
hommes arrivrent, isolment, ou par petits groupes. A la fin du jour,
les deux tiers de l'effectif taient prsents. De mme dans tout le
rgiment, qui, ds lors, pouvait au premier ordre entrer en ligne.

Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade, avait pass
la conduite du 48e au commandant Bourrel, du 1er bataillon. Au 3e nous
tions toujours dirigs par l'intrpide vieillard, capitaine David. De
beaux exemples d'honneur, de courage et de dvouement nous soutenaient,
nous stimulaient: quelques prodiges qu'excutt la dlgation de Tours
pour l'improvisation des armes, elle ne pouvait parfaire son oeuvre
dans les dtails. Ainsi, notre bataillon ne comptait aucun officier
mont. Pas plus l'adjudant-major que le capitaine David. Des chevaux
leur eussent t prcieux pour conduire et faire mouvoir une unit d'un
millier d'hommes. Ce petit fait mritait d'tre not,  l'honneur des
chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement incomplets, sans
parler de l'inexprience individuelle de leurs lments.

Chaque jour, la temprature devenait plus rigoureuse. Tout en demandant
 ses soldats une entire abngation, le gnral Chanzy leur tait
pitoyable; il lui parut impossible de continuer  nous faire coucher
sous la tente. Des dispositions furent prises pour le cantonnement
dans les villages d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut
distribu dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de bataille.
Mais pour les fourriers, point de repos: ils devaient concourir aux
prises d'armes pendant le jour, et, la nuit, assister aux longues
distributions de vivres.

Dj, le 6, la canonnade s'tait sourdement fait entendre  l'extrme
droite, premire dmonstration de l'ennemi sur Meung. Le 7, ds la
premire heure, l'attaque fut gnrale. Tandis que nous attendions
sous les armes, la 2e division du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre
gauche, s'opposaient aux reconnaissances de l'ennemi,  Vallires,
devant Saint-Laurent-des-Bois, et, plus prs de nous,  Villermain. A
notre droite, du ct de Beaugency, la 1re division du 16e corps se
battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux, du 51e de marche,
pendant qu'au centre le gnral de Roquebrune, commandant la 1re
division du 17e corps, repoussait victorieusement deux divisions
bavaroises qui s'taient avances de Cravant et, plus  droite, de
Beaumont.

Comme l'arme avait pu vaincre sans nous, les compagnies regagnrent 
la nuit leurs cantonnements, et, avec mes collgues, chacun entour de
sa corve, j'allai battre la semelle auprs des charrettes d'un convoi
administratif parqu  l'entre du village. Annonces pour minuit, les
distributions n'taient pas acheves au petit jour. Or il neigeait. Les
flocons abondants, pais, voilaient le ciel, sans rpit, d'une nue de
taches claires tourbillonnant sur un fond gris, tandis que, dans le
cercle restreint o la vue pouvait s'tendre, ils accusaient la forme
des choses en les ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de
convoi, chevaux immobiles sous les harnais et nous-mmes, tout prenait
une mme couleur spectrale, car le froid figeait les flocons, et il ne
nous tait pas permis de faire des feux visibles de trop loin: le foyer
que nous entretenions modrment avec des broussailles ne suffisait pas
pour nous dgourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs
fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la douloureuse
lgende de la retraite de Russie.


III


Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que la nuit, nous
pmes aller rpartir les vivres entre les escouades, puis nous tendre
un peu, pendant que nos camarades prparaient la soupe sur les fourneaux
improviss le long des maisons. Elle fut vite absorbe, car le canon et
la fusillade avaient tt battu le rappel. Les Allemands, surpris de se
heurter contre une arme en bataille, quand ils espraient n'avoir
qu' ramasser des tranards dbands, avaient reconnu la ncessit
de redoubler leurs coups. Avec l'assentiment du grand tat-major de
Versailles, le prince Frdric-Charles ralentissait la marche des
troupes diriges sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles pussent
seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg; et le 1er corps
d'arme bavarois, appuy par la 22e division prussienne et la 4e
division de cavalerie, allait tenter de rompre nos lignes.

Ds huit heures, l'attaque se produisait violemment contre la division
Collin, du 21e corps,  notre gauche. Le gnral de Roquebrune se
dirigeait alors sur Cravant, et notre division recevait l'ordre de se
porter en soutien sur Cernay, le potique petit village  la ceinture de
vergers.

En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres du capitaine
David. La barbe blanche et le tremblement de tte de cet homme de haute
stature donnent une autorit singulire aux commandements qu'il articule
d'une voix ferme, avec une nergie juvnile. Sac au dos, les rangs
taient forms: le vieux capitaine s'apprtait  crier en avant,
lorsqu'il nous arriva un renfort inespr.

Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy, Nareval et une
trentaine d'hommes nous rejoignirent enfin. Ils revenaient de Mer,
jusqu'o ils s'taient gars. Quelques minutes plus tard, et nous
allions au feu sans eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis,
ils songeaient  nous gourmander, tant est irrsistible l'envie
d'accuser autrui quand soi-mme on ne se sent pas sans reproche. Ma
situation aurait sans doute t pnible, sans la prsence de notre
capitaine. Le sous-lieutenant Houssine et t heureux de me chercher
chicane; mais il tait gn d'avoir  s'en prendre en mme temps au
sergent-major,  Villiot et  Laurier. Au surplus, M. Eynard n'tait pas
homme  encourager les mauvaises plaisanteries. Il coupa court  des
rcriminations un peu grotesques et tout  fait oiseuses. La compagnie
se reconstitua  l'effectif respectable de 180 hommes, et, form en
colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la partie du champ de
bataille qui nous tait assigne, au nord d'Origny,  deux kilomtres
environ.

Durant notre marche assez pnible dans des champs labours ou  travers
des vignes hrisses de tuteurs et de ceps rampant sur la terre et sous
la neige, nous pmes causer un peu, Nareval et moi. Soit que les tapes
supplmentaires l'eussent fatigu, soit qu'un fcheux pressentiment
le troublt, il manquait de cet enthousiasme que, dans le trajet de
Perpignan  Angers, je m'tais plus d'une fois efforc de modrer. Le
dcor n'tait point fait  la vrit pour rchauffer le coeur. Le sol
tait dur et glissant, la neige nous glaait, et l'ide d'tre couch l
pour ne plus se relever nous faisait malgr tout passer un frisson dans
le dos. Une steppe blanche,  perte de vue. A peine si la silhouette des
fermes et des villages tranchait sur cet horizon ple. Dans les hameaux
que nous ctoyions, les jardins taient dserts, les basses-cours
silencieuses. Pas un nuage de fume au-dessus des toits, comme
l'avant-veille. Les rcents combats avaient chass tous les tres
vivants et fait de cette plaine une immense ncropole. Seule la lueur
des dcharges, leur dtonation,  droite et  gauche, rompaient la morne
tristesse de la nature. La vie ne s'y rvlait que par le jeu formidable
des instruments de mort.

Les deux premiers bataillons du 48e, cantonns dans le village
d'Ourcelles, nous avaient devancs sur le terrain. Dessus n'est pas le
mot, dedans serait plus exact, car nous les trouvmes en position dans
des tranches-abris pratiques au milieu des champs entre Origny
et Villejouan. L'esprit franais trouva, dans cette circonstance,
l'occasion de s'exercer, malgr la gravit du moment. Ils seront bien
gns pour courir! disait l'un.--Parbleu, ajouta un autre, ils font dj
le pas gymnastique sur place. Vois donc! Le fait est qu'ils tchaient
de se rchauffer les pieds. Ils s'enterrent avant d'tre tus! conclut
un troisime. Plaisanterie macabre, non sans -propos. La plupart de
ces ouvrages de dfense devaient abrger, aprs la bataille, la triste
besogne des infirmiers. Beaucoup d'hommes furent dposs dans les fosses
qu'ils avaient aid  creuser la veille.

Tout en les plaisantant, nous serrmes, en passant, la main aux
camarades, que peut-tre nous ne reverrions plus. A ce moment un
roulement sourd, comparable  l'cho affaibli de coups de battoirs
prcipits, se fit entendre vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon
se profila bientt, tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe
irrgulier et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils
s'avanaient au trot, mais ralentirent leur allure pour passer en revue
nos deux premiers bataillons. C'tait l'tat-major de l'arme.

Le gnral Chanzy parcourait le champ de bataille, s'assurant partout de
l'excution de ses ordres, et veillant  la bonne tenue des troupes. Il
montait un cheval arabe  longue crinire, sans doute celui que nous
avions entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 dcembre. Alors dans la
force de l'ge, le vainqueur de Coulmiers tenait droite sa tte fine,
aux moustaches effiles, aux sourcils froncs lgrement. Sauf ce
dernier signe de perptuelle rflexion, sa physionomie martiale
respirait la confiance et le calme. La journe de la veille, les
engagements du matin, justifiaient cet tat srieux d'une grande
conscience en repos. Qu'il ft battu, Chanzy avait du moins tent tout
ce qui tait en son pouvoir; mais il semblait croire sincrement 
la victoire. Il communiqua son espoir  ceux de nos camarades qui
occupaient les tranches: en passant, il leur promit la revanche.

Cette figure, anime du plein clat que donnent les grandes
responsabilits courageusement acceptes, contrastait avec l'air fatigu
des aides de camp, surmens nuit et jour. Ces jeunes ttes ples
mergeaient  demi du col des pelisses-fourres, autour du visage
austre du gnral Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche
blonde.

Cependant, dploy en ligne au commandement du capitaine David, notre
bataillon poursuit sa marche vers son objectif, Cernay. L'ambition de
tous, la proccupation de chacun, est de ressembler  cet anctre qui,
calme et froid, digne, montre le chemin, trente pas en avant du front de
bataille.

Le colonel Koch, accompagn du commandant Bourrel et d'un officier
d'ordonnance, vient diriger en personne l'action de sa brigade. Il
nous rapproche du village, pour nous abriter derrire les maisons,
en attendant qu'il nous emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs
manteaux blancs servent aussitt de points de mire aux artilleurs
allemands. Une vole d'obus part des batteries braques entre Cravant et
Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de nos ttes et vont tomber assez
loin derrire nous. L'tat-major se dplace, tantt  droite, tantt 
gauche. Les projectiles le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le
colonel se dcide  loigner son escorte, inutile pour le moment. Les
cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas  deux cents mtres,
qu'un nouvel obus va clater entre eux, et deux roulent  terre avec
leurs chevaux. Quelques clats viennent se loger dans nos havresacs ou
bossuer en cliquetant les marmites et les gamelles.

Petit et insignifiant pisode. Plusieurs maisons nous masquaient le
coin le plus chaud du champ de bataille; mais un vacarme incessant
nous permettait d'apprcier l'intensit de la lutte. Crpitation de
la mousqueterie, grondement des canons ou grincement strident des
mitrailleuses, se combinaient avec une sorte de long mugissement
ininterrompu, qui tait le cinglement de l'air par tous les projectiles.
A notre gauche nous apercevions un rgiment de mobiles qui criblait de
feux de salve les positions de Cravant. Une batterie, poste  notre
droite, tirait aussi sans relche, et ces feux convergents taient
bien dirigs. A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les cinq
batteries bavaroises les plus rapproches du village durent,  la suite
de pertes normes, se retirer en dehors de l'action de l'artillerie
franaise et des chassepots.


IV


Nous tions cependant maintenus en premire rserve, pour cooprer d'un
moment  l'autre  l'attaque du centre ennemi. Sur l'ordre du gnral
en chef, deux escadrons de grosse cavalerie de notre corps devaient se
masser  l'abri des maisons de Cernay, et, avec un peloton d'claireurs
algriens commands par le capitaine Laroque, s'lancer de l sur
les positions de Beaumont. Mais il fallait que la prparation de
ce mouvement se ft avec prudence, sans attirer l'attention. Les
cuirassiers, lourds, imposants, comme des statues de pierre, dans leurs
blancs manteaux aux plis rares, dfilrent deux par deux,  la suite
du goum tout fringant dans ses flottants burnous rouges, le long d'un
sentier couvert par un repli de terrain. Les suivant curieusement des
yeux pendant qu'ils s'engageaient dans le village, nous attendions
qu'ils eussent fait leur oeuvre pour accomplir la ntre.

Quiconque a veill un mourant se souvient de l'motion qui vous treint,
au cours de minutes longues comme des heures. On pie le souffle, tantt
violent, tantt insensible, du moribond condamn, et chaque rle vous
fait frmir parce qu'il vous semble tre le gmissement d'une me
s'lanant vers l'inconnu, dans l'ternit. Au feu, dans la passivit de
l'attente, cette mme pense--la pense du passage possible, immdiat,
pour soi-mme, de l'tat de sant  trpas--hante les plus braves. Il
est bien de se dominer assez pour cacher le lger frmissement qui vous
trouble; mais que dire de l'effort des officiers--hommes aprs tout,
attachs  la vie comme les conscrits, et qui de plus ont souvent femme
et enfants--pour se matriser d'abord et pour suivre en mme temps avec
nettet les phases de l'action, pour juger srement de l'opportunit de
se porter de prfrence sur tel ou tel point?

Pour nous distraire de notre proccupation personnelle, nous avions ce
spectacle. Un peu pench sur l'encolure, pour mieux voir sans doute et
de plus loin, ou peut-tre gn par sa haute taille, le colonel Koch
flattait de la main son cheval gris,  chaque nouvel clat de tonnerre
qui arrachait un hennissement  la pauvre bte et la faisait tressaillir
sur ses quatre pieds. D'une bravoure encore plus crne, le commandant
Bourrel, naturellement froid et, au physique, court de buste, se
dressait sur ses triers comme s'il tait honteux de n'offrir pas assez
de prise aux coups: il semblait invinciblement attir vers les endroits
o venait d'clater un obus.

Le capitaine David se reposait sur son sabre, immobile et muet comme
un dieu Terme. Il n'en tait pas de mme du ntre, qui frmissait
d'impatience, et qui et certainement voulu nous lancer en avant s'il
avait command le bataillon. Chez les sous-officiers se manifestaient 
peu de chose prs les mmes symptmes que le matin du 30 novembre,  la
sortie d'Ouzouer-le-March, sauf, il faut l'avouer, un air plus sombre
du ct de Nareval et quelques imperceptibles signes de couardise de la
part de l'impertinent Laurier. La tenue des hommes tait correcte, avec
mme une pointe d'humour.

Il me serait impossible de dire combien de temps dura notre attente.
Mais voici les claireurs algriens, qu'une borde de mitraille a
ramens. Trop longue est la distance  franchir dans la zone dangereuse
du tir. Tous les chevaux auraient t fauchs en chemin, pas un homme ne
serait arriv sur les batteries de Beaumont. Les Africains s'loignent
d'ailleurs en caracolant, comme  la fantasia. Plus gravement s'coule,
au petit trot, la double file des _Gros Frres_, qui vont attendre une
occasion meilleure dans la direction d'Ourcelles. Tous semblent un
instant grandir en franchissant la crte d'un coteau au del duquel ils
disparaissent brusquement, comme s'ils s'taient abms dans un ravin ou
vanouis dans la brume.

Ce que la cavalerie n'avait pu faire, il nous appartenait de le tenter
avec de l'artillerie. Ordre fut donn  toute la division de se porter
en avant de Cernay et de Villechaumont, petit village qui se dressait
 l'est, sur notre droite. Mais, avant que le commandement et t
transmis sur toute la ligne, un bataillon du 51e qui le premier avait
occup Cernay, et s'y maintenait prement depuis le matin, est  la fin
serr de trop prs, culbut, refoul; son chef, le commandant Pondielli,
notre capitaine de Perpignan, a la moiti de la main emporte,--la main
qui avait sign la condamnation du soldat dont le corps tait enfoui,
tout prs de l, sur la lisire de la fort de Marche, noir: la plupart
des officiers sont atteints: les soldats reculent et abandonnent le
village. Le colonel Koch les arrte, les rallie et les range  notre
gauche. Tout mus encore, ils saluent les obus d'un mouvement plongeant,
 la grande joie de nos hommes qui, n'ayant pas t encore trills, les
raillent sans piti.

Enfin, tandis que le 10e bataillon de marche de chasseurs  pied se
jette dans le village et empche la tte de colonne bavaroise d'y
pntrer, notre compagnie est dploye en tirailleurs, en avant du
bataillon qui se porte vers la gauche. Mais les mobiles de l'Orne et les
mobiliss de la Sarthe sont l, masss par pelotons. De minute en minute
brille un clair suivi d'une dtonation terrible: elle reoit un court
cho, le bruit des dcharges ennemies. La riposte est meurtrire. S'ils
en ont la force, les blesss se tranent en arrire; sinon, on les
carte avec les morts. Les survivants se resserrent, et le bruit
sinistre retentit  intervalles rguliers. De vieilles troupes ne
montreraient pas plus de sang-froid. Les mobiles sont en nombre
et gagnent du terrain: ils n'ont pas besoin de nous. A droite, au
contraire, le 10e de chasseurs entretient la fusillade avec un
acharnement dsespr: il s'puise. L'ardeur de ceux qui tirent toujours
ne peut suppler au nombre et il y a plus de chasseurs  terre que
debout:

A droite et en avant, pour les soutenir!

Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout  coup un bruit sec,
semblable  celui d'une baguette qui se casse, claque  ct de moi: un
homme tombe la face contre terre, en poussant un cri, un seul: il a
le crne bris. Un autre a la gorge traverse et il expire. D'autres
roulent  terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent  nos
oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien dire, qu'il n'y a
pas lieu de plaisanter: on prouve un vif dsir de se rapetisser, de
s'amincir; on voudrait n'tre pas plus haut qu'un caillou, pas plus
large qu'un fil. Une heure durant, on nous maintient sur la route de
Cernay  Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus nervant.

Le jour baisse, et autour de nous l'approche de la nuit surexcite les
volonts. Le bruit redouble. Les chasseurs reprennent coeur et semblent
se multiplier. Leurs silhouettes se dtachent dans les positions varies
du combattant chargeant, tirant, rechargeant, sans rpit, sans relche.
Des canons passent prs de nous, au galop, la moiti des servants,
couchs, livides, sur des affts: plusieurs chevaux, sans cavalier,
hennissent douloureusement. L'un a le naseau dchir et sanglant; un
autre suit de loin l'attelage dont on l'a dtach, et son jarret bris
s'embarrasse dans les liens rompus qui tranent autour de lui. La
batterie s'loigne, non parce qu'elle est aux trois quarts dtruite,
mais parce qu'elle a puis ses munitions. Une autre s'avance, bride
abattue, pour la remplacer. Ce sont des mitrailleuses, dont le rle aigu
fait tressaillir. Dans le concert infernal, elles mlent leur musique,
aigre comme un dchirement,  la basse profonde du canon et au
ptillement ingal de la fusillade.

Au rebours du malchanceux 51e, qui avait t des premiers  toutes les
ftes, il semblait crit que nous attendrions toujours. L'attente, telle
qu'elle nous tait impose, tait particulirement cruelle. Le perptuel
sifflement des balles, dans l'obscurit naissante, avec la perspective
d'une nuit de souffrance, sans secours et, qui plus est, sans vengeance,
est intolrable. Nombre d'hommes qui, l'instant d'avant, riaient de
leurs camarades du 51e, ne rsistrent pas longtemps  l'envie de se
garer un peu. Les uns s'assirent; d'autres s'allongrent mme par terre.

S'il faut tre sincre, je fus tent de les imiter; mais le galon
oblige; je me jurai de ne pas me baisser, tant qu'il y aurait un simple
soldat debout. Je me tins parole et ne me courbai pas, bien qu'il tombt
constamment de nouvelles victimes dans la masse du bataillon. De ce
nombre fut Gouzy, atteint d'une balle au pied. Il se vit oblig de se
laisser hisser sur l'un des cacolets qui, en louvoyant loin des endroits
prilleux, faisaient la navette entre la ligne de bataille et les
villages d'Ourcelles et de Josnes, o taient tablies des ambulances
volantes.

Nareval, comme les autres, essuyait le feu dignement, quoique avec
un visible effort de courage. Par petite malice je lui demandai s'il
craignait toujours de se laisser emballer vers le danger. Il haussa
lgrement les paules. Non, l'paulette ne fulgurait plus  ses yeux;
le feu prochain des batteries en faisait plir l'clat. Il regrettait
le recoin modeste, paisible, qu'il avait abandonn sur le bateau o
travaillait son pre. Il ne s'en cacha pas; la ralit lui apparaissait
plus terrible qu'il ne se l'tait imagine. Il tait dcidment vaincu
par ses pressentiments, et, chose singulire, la proccupation suprme
de cet infortun,  peu prs oubli en ce monde de son vivant, fut qu'on
se souvnt de lui aprs sa mort.

coute, me dit-il, on ne sait ni qui vit ni qui meurt: donne-moi
l'adresse de tes parents pour que je leur crive en cas de malheur.
Voici celle des parents de mon pre,  moi; si je disparais, promets-moi
de leur apprendre comment je suis mort. Et,  la lueur plissante du
crpuscule, pendant que les dernires dchargs s'changeaient au hasard
dans l'ombre de l'loignement, nous inscrivmes mutuellement sur nos
calepins, en ttonnant, ces renseignements funbres.

Cependant, croyant que Cernay avait t perdu au moment du recul du 51e,
le gnral en chef s'tait born  en ordonner la roccupation  tout
prix, tandis que les deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs
tranches, dployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant Glis
et du capitaine Duhamel et s'avanaient eux-mmes en bataille au nord
de Villevert. Plus  droite, les mobiles de l'Yonne et ceux d Cantal
franchissaient rsolument la route de Cravant  Beaugency, en faisant
de nombreux prisonniers. Au del encore, la division Deplanque, du 16e
corps, enlevait la ferme du Me,  la baonnette, tandis qu' gauche le
gnral Deflandre, au prix d'une blessure mortelle, s'emparait du bourg
de Layes. Ces derniers pisodes de la journe en firent sans conteste
une journe victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au
rapport de nos ennemis:

Vers quatre heures, la 1re brigade bavaroise venait prendre rang entre
les troupes postes le long de la grande route, gravissait de concert
avec elles, et aux cris de hourra! les hauteurs qui s'tendent de
Cernay vers Villevert et se heurtaient alors  des troupes fraches
dbouchant du sud  sa rencontre. Les bataillons bavarois avaient perdu
dj un grand nombre d'officiers, et leurs rangs dcims n'taient plus
en tat de recevoir ce nouveau choc; ils se replient sur Beaumont,
suivis par les Franais; mais l'artillerie, qui s'y maintient
inbranlable, oppose un insurmontable obstacle aux assaillants.


V


Comme si un accord se ft tabli entre les deux adversaires, le feu
cessa simultanment sur les deux fronts de bataille. La nuit tait
noire, le silence profond. A en juger par la sensation personnelle de
chacun, on comprenait qu'une dtente se produisait en cet instant dans
les nerfs des cent mille hommes parpills dans la plaine, tant d'un
ct que de l'autre. Cette dtente, toutefois, n'entranait
pas l'allgement complet du coeur. Soit la pense des horreurs
environnantes, soit la conscience du peu de dure de cette accalmie, une
invincible oppression persistait. Tout  coup, pour la justifier, deux
gerbes de feu jaillirent  cent pas de nous, en mme temps que nous
parvenait le bruit de deux dtonations isoles. Est-ce qu'aprs douze
heures de lutte il n'y aurait pas de rpit? Ou bien tait-ce simplement,
comme  la fin d'une fte publique, la bombe d'adieu des artificiers?
ou, plutt, une faon de dire au revoir pour le lendemain?

Plus rien, quelques minutes s'coulrent, un quart d'heure, et le
silence persista. Lentement, nous pntrions pendant ce temps dans le
village de Cernay. La route qui le traverse tait jalonne de cadavres.
Le premier qui se trouva sur nos pas tait celui d'un sergent de
chasseurs, avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang:
nous le soulevmes; il tait froid. Un autre sergent, tomb la face en
terre, avait pass ses mains derrire le dos pour essayer de dboucler
son sac; il n'avait pu y parvenir, et ce poids l'avait touff. De
la lumire brillait dans une maison, j'y entrai. Des paysans, rests
bravement auprs de leur foyer sous les boulets, s'efforaient de
ranimer un malheureux chasseur. Ils l'avaient couch tout de son long
sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses lvres tumfies,
lui frictionnaient la rgion du coeur; ils secouaient un mort. En
revanche, sur des matelas par terre deux autres pauvres diables
attestaient leur existence par des plaintes. A peine parqus dans la
cour d'une grande ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous
remes l'ordre d'aller creuser une tranche  l'entre du village, au
nord, pour dfendre la route de Cravant. Dans cette direction, une ferme
flambait ou peut-tre un village. Chaque soir de bataille, les Allemands
avaient besoin de venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils
prenaient plaisir, au centre de la France,  nous envoyer de ces dfis
inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie. Le froid tait devenu
sec, le temps d'ailleurs assez clair; la pioche et la pelle n'entamaient
la terre durcie qu'aprs de longs et pnibles efforts. Cette harassante
besogne s'accomplissait au bruit d'un grand mouvement dans l'arme
allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait distinctement le
piaffement des chevaux et le roulement des caissons et des affts. Nul
doute qu'il ne s'effectut de la part de l'ennemi une conversion vers
notre droite. M. Bourrel en fit prvenir le commandement suprieur.

La vrit est que, dans l'anne terrible, rien ne devait nous russir.
Nos qualits nationales, la vivacit d'esprit, le courage primesautier,
sont des qualits natives, heureuses, mais, en somme, peu mritoires,
car elles sont mlanges de vanit et de prsomption. Elles se
dveloppent sous notre beau climat, de mme que la flore riche et varie
s'tale sur notre sol fertile, tout naturellement. Or rien n'est solide
ni prcieux, sinon ce qui est rare et ce qui est produit avec effort,
perfectionn avec soin. La Providence, en 1870, s'est servie contre nous
des armes allemandes, comme d'un flau, pour nous apprendra  pratiquer
les vertus, peut-tre arides, mais srement robustes, pour nous
enseigner la puissance de la rflexion, de la suite dans les ides,
apanage des chefs teutons, qui a logiquement engendr la confiance
chez le peuple arm et lui a donn la force d'endurance prdestine
ncessairement  teindre nos flambes d'ardeur. Grce  sa savante
organisation,  la liaison permanente de toutes ses fractions, cette
arme ennemie figurait assez une colossale pieuvre  tentacules, qui
retentissait tout entire des coups ports aux plus loigns de ses
membres lastiques et les faisait se replier ou s'tendre utilement,
quelque espace que les ncessits stratgiques eussent fait occuper
 nos envahisseurs. Nous, au contraire, nous n'tions qu'un corps
dsarticul, ou  soudures fragiles, et tout  fait rompu en maint
endroit.

Lorsque toute la 2e arme de la Loire s'tait bien comporte, un
malentendu, n de l'inhabitude de subordonner l'excution des dtails
 l'intrt de l'ensemble des oprations, avait compromis le succs
incontestable de la journe du 8 dcembre: Le gnral Cam, sans mme
rendre compte au gnral en chef, s'tait, dans le milieu du jour sur
un avis parvenu de Tours, repli vers Mer, vacuant Beaugency, et
dcouvrant notre aile droite  l'improviste. Ce recul avait oblig le
gnral Chanzy  rectifier sa ligne de bataille et  abandonner sans
combat quelques-uns des points conquis par ses troupes. Les Bavarois
avaient pu ainsi occuper,  l'est de Cernay, le village de Villechaumont
et la ferme du Me. A la faveur de la nuit, ils s'y tablissaient en
force pour nous prendre en flanc le lendemain, pendant que nous nous
retranchions au nord du ct de Cravant, d'o ils nous avaient lanc
leurs derniers obus.

Aprs deux heures d'un travail opinitre, la 6e compagnie fut, en tout
cas, autorise  aller prendre quelque repos jusqu'au matin. Bien qu'une
grange nous et t attribue pour dortoir, je me laissai attirer par la
faible clart qui s'chappait d'une porte entr'ouverte sur la cour de
la ferme que nous occupions. Vingt hommes se pressaient dans une salle
enfume, auprs d'un feu de branches sches ptillant en une vaste
chemine. Les uns, assis devant une table massive, dormaient, la tte
pose sur leurs bras croiss. D'autres cuisinaient, et, j'en conviens,
quelques quartiers de pommes de terre qui rissolaient dans une pole
 frire, quand j'entrai, m'attirrent vers l'tre, tout autant que
la chaleur du foyer. Comme Don Csar, dans _Ruy Blas_, j'esprais me
nourrir au moins par l'odorat, tant, quoique fourrier,  peu prs 
jeun. Avant de nous rendre  la tranche, j'avais mang un biscuit,
mon dernier, tremp dans un quart de caf. Non que les vivres fissent
dfaut, dans les escouades; mais les soldats n'avaient pas eu le loisir
de prparer la soupe. Mes yeux rvlaient sans doute la faim qui me
tiraillait l'estomac, car le cuisinier offrit, pour dix sous,  qui le
voudrait, en me regardant, son beau plat de frites. Le caporal Daris
tait l, riche de deux galettes de biscuit. Une fois encore, en
souvenir de notre retraite de Chteaudun, nous nous rgalmes. Il tait
crit que nous ne le ferions plus ensemble.

L'atmosphre, autour de nous, s'tait paissie de la fume du foyer et
de la bue des respirations. Cet air opaque touffait  peu prs la
flamme de l'unique quinquet qui clairait comme une toile lointaine,
quand la clart ple de l'aube pntra sur nous par les fissures de la
porte et des volets de la fentre. Un roulement de tambour retentit dans
la rue du village, et tous nous nous dressmes debout comme un seul
homme. Nous fmes irruption hors de la maison, et, deux minutes aprs,
chaque compagnie tait forme sur l'emplacement indiqu la veille. Puis
toutes furent diriges au nord et  l'est de Cernay, dans les jardins
qui l'entourent.

Par une ruelle, un troit passage, nous gagnmes l'un des vergers qui
s'tendent vers l'orient. Sa haie de clture, sans feuillage, tait dj
brise en plusieurs endroits. A terre gisaient quelques chassepots, et,
tout auprs, des fosses  peine combles renfermaient sans doute les
hommes qui s'en taient servis la veille. Au del des cltures, il
restait quelques cadavres que l'on n'avait pas eu le temps d'enterrer.
Entre autres, un artilleur auprs duquel je demeurai un instant. Il
reposait sur le dos, les bras ouverts en croix, les jambes un peu
plies. Les yeux semblaient clos par le sommeil, tout le visage
tait empreint de srnit; la mort avait d tre instantane,
sans souffrance; elle avait surpris ce modeste hros dans le calme
accomplissement du devoir.

Villechaumont, que nous apercevions devant nous, se trouve  1200 mtres
environ de Cernay. Un moulin  vent, mont sur son pivot de bois comme
sur un pidestal conique, occupe le premier plan au sud. A sa droite se
mouvait une masse noire. Autant que le brouillard encore intense nous
permettait d'en juger, quelques petits groupes se dtachaient du gros,
et, se glissant en avant du village, disparaissaient soudain. Ces
ombres taient videmment des tirailleurs qui se dispersaient dans des
tranches.

On prouvait, comme a dit Tolsto, le sentiment de cette distance
indfinissable, menaante et insondable, qui spare deux armes ennemies
en prsence. Qu'y a-t-il  un pas au del de cette limite, qui voque
la pense de l'autre limite, celle qui spare les morts des vivants?...
L'inconnu; les souffrances, la mort? Qu'y a-t-il l, au del de ce
champ, de cet arbre, de ce toit, clairs par le soleil? On l'ignore,
et l'on voudrait le savoir.... On a peur de franchir cette ligne, et
cependant on voudrait la dpasser, car on comprend que tt ou tard on y
sera oblig et qu'on saura alors ce qu'il y a l-bas, aussi fatalement
que l'on connatra ce qui se trouve de l'autre ct de la vie.... On se
sent exubrant de force, de sant, de gaiet, d'animation, et ceux qui
vous entourent sont aussi en train et aussi vaillants que vous-mme.
Telles sont les sensations, sinon les penses, de tout homme en face de
l'ennemi, et elles ajoutent un clat particulier, une vivacit et une
nettet, de perception inexprimables,  tout ce qui se droule pendant
ces courts instants.

Le soleil ne perait pas la brume de cette froide matine de dcembre:
hormis cela; tout ce tableau est d'une vrit saisissante. Nos fatigues
taient oublies: les coeurs battaient fort, la circulation du sang
tait active: nous nous sentions pleins de sve et de vigueur, et tout
prenait autour de nous le plus vif relief. Rien ne s'est effac: je
revois tout, exactement. Les jardinets dpouills aux arbres chargs de
givre. Les restes de l'artilleur qui semblait dormir. Non loin de lui,
un cheval estropi, le sien peut-tre, tremblant sur ses trois jambes
valides, mais attendant stoquement la mort, debout, les yeux ouverts,
sans un hennissement. A cinq cents pas enfin, en plein champ, dans la
zone de sparation des deux lignes ennemies, errait une vache, bte
paisible et nourricire, qui cherchait le chemin de son table et ne le
retrouvait pas, car le bruit de quelques coups de feu isols l'effarait.

Malgr la grande distance, les hommes, au risque de perdre leur poudre
et leurs balles, essayaient leur fusil: Le mien tait charg, mais je
ne sais quelle crainte m'empchait de m'en servir. Jamais je ne l'avais
essay. A peine si, dans mon adolescence, j'avais brl quatre o cinq
cartouches de revolver, et j'prouvais quelque motion  l'ide d'avoir
pour cible des corps humains comme dbut. Le sous-lieutenant Houssine
m'emprunta mon arme, visa, tira, me la rendit froidement. J'y glissai
une seconde cartouche: mais je ne l'imitai point: j'attendis encore.
Quoi? Impossible de le dire; je l'ignore moi-mme. Est-ce que j'allais
avoir de lches scrupules? une fausse honte de mon devoir ou des lans
intempestifs d'humanit? Les tres qui depuis quatre mois tiraient sans
relche sur des Franais, les sanguinaires Bavarois de Bazeilles qui
taient l devant nous, m'inspiraient-ils de la compassion? Non, certes.
Pourquoi, cependant, hsiter  les frapper?...

Quoique le gnral Chanzy ait crit que nous fmes attaqus de bonne
heure, je crois que le premier coup de canon a retenti de notre ct le
vendredi, 9 dcembre. Une batterie s'tait tablie contre le village de
Cernay, et, vers sept heures, elle ouvrit le feu sur la masse noire qui
fourmillait devant Villechaumont. La rplique, il est vrai, ne se ft
pas attendre. La foule sombre s'tant aussitt carte, huit flammes
brillrent presque simultanment au sein d'un nuage grossissant, et,
comme nous tions dans l'axe du tir, nous pmes suivre du regard les
projectiles qui se croisrent dans l'air. Le bruit des deux dcharges se
faisant cho, le fracas des obus dans les hautes branches au-dessus de
nos ttes, le grand silence qui soudain rgna dans les rangs, tout donna
 cet instant un caractre de singulire solennit. Il y eut comme le
saisissement qui vous prend devant un spectacle de beaut suprieure.

Au milieu du recueillement qui avait suivi les dtonations, une voix 
l'nergie et aux vibrations bien connues, celle qui dans la fort de
Blois avait prononc, au nom de la Patrie envahie, la sentence du
caporal Tillot, s'leva, claire, forte et ferme. Le capitaine Eynard,
donnant l'lan  son corps vigoureux et souple, s'criait, en nous
montrant le chemin: En avant!--La premire section, en tirailleurs!

Rompant les cltures des jardins, qui leur servaient encore de frles
abris, cent hommes s'lancrent de bon coeur, prparant leurs
cartouches dans la gibecire, apprtant le tonnerre du chassepot. Le
sous-lieutenant marchait avec nous: Villiot et moi, nous tions les
seuls sous-officiers de la section, Gouzy ayant disparu la veille.

Au bout de trois cents pas, le capitaine s'arrta, de mme toute la
chane humaine dont il tait le moteur. A sept cents mtres, dit-il,
commencez le feu!

Mais neuf balles sur dix devaient se perdre. Nous n'emes pas le temps
d'en perdre beaucoup. Presque immdiatement, stimul d'ailleurs par une
compagnie du 10e bataillon de chasseurs, qui s'tait dploye  notre
droite et nous avait devancs, M. Eynard avait de nouveau command en
avant et au pas gymnastique. Rapidement nous franchmes ainsi cinq cents
mtres. Tout le monde par terre. Tir  volont,  deux cents mtres.
Aux artilleurs, et visez bien! ajouta notre chef, toujours debout, lui,
pour mieux apprcier la justesse de notre tir.

Pour moi, j'avais prouv une compression violente et rapide au coeur,
comme un trmolo silencieux. Puis, plus rien. L'ordre donn, il n'y
avait plus ni hsitation ni scrupule. Je tirais, je chargeais; je tirais
toujours, avec calme et sang-froid, visant de mon mieux, comme  la
cible, sans fivre ni remords. Il n'y a pas de comparaison  tablir
entre l'impression de ce moment et le tressaillement pnible qu'avait
provoqu le premier bruit des balles,  la nuit tombante. Occup
d'excuter mthodiquement la charge, je ne songeais pas  trembler,
quoique le sifflement ft autrement intense et soutenu que la veille.
L'apprhension vague--on ne peut trop le rpter--est pire que le danger
rel, dfini; le danger se laisse regarder sans terreur, pourvu qu'on le
regarde en face.

Dans le mouvement incessant des artilleurs, au sein de la fume qui se
renouvelait, s'paississait sans cesse, il tait impossible de les viser
individuellement; mais, les uns  plat ventre, d'autres, comme moi, un
genou en terre, ce qui est une excellente position pour assurer le tir,
nous prenions tous pour objectifs les flammes qui, d'instant en instant,
jaillissaient de cette nue blanche.

A cent cinquante mtres environ, nos coups portaient: nos balles firent
du ravage. Les huit pices qui avaient pris position au dbut sur la
droite de Villechaumont--relate le rapport allemand--se portent bientt
plus  l'ouest, vers la butte du moulin  vent; canonnes par trois
batteries franaises, cribles par les feux de l'infanterie parvenue
 petite porte, elles subissent des pertes trs srieuses, qui les
obligent  rtrograder momentanment pour se remettre en tat de
combattre.

Leurs obus avaient tous pass fort au-dessus de nous. En revanche, dans
le champ nu, dcouvert, d'o nous les fusillions sans relche, nous
tions  la merci de l'infanterie que nous n'apercevions pas du tout.
Compltement dissimuls dans les tranches o ils s'taient terrs, les
tirailleurs bavarois nous envoyaient, comme une grle tombe du ciel,
des kilogrammes de plomb. Devant nous,  droite,  gauche, de tous les
cts  la fois, les balles pleuvaient, soulevant chacune une pince de
terre. Si le plomb germait, quelle terrible moisson et produit le champ
que nous occupions! Mais franchement, quel ttonnement! Que de coups
perdus!

Il y avait l comme un encouragement  ne pas se proccuper des
fantassins et  destiner sans regret tous nos coups aux canonniers. Ils
s'agitaient perptuellement, comme des ombres chinoises, sur le fond
blanc de la fume. Au-dessus d'eux, le moulin levait sa cage carre,
faite de vieilles planches noircies, et son pignon  angle droit, o
la croix de ses ailes immobiles semblait fixe comme sur un norme
catafalque.

Peu aprs que la batterie eut repris position sous cet abri, je
constatai que la provision de ma cartouchire tait puise. Il fallut
recourir  la rserve du sac, opration qui paraissait longue dans
l'endroit o nous nous trouvions. Je m'appliquai pourtant  l'excuter
sans hte exagre, de peur de maladresses qui eussent allong le temps
perdu. En rebouclant mon sac sur les paules, je vis, tout prs de moi,
couch comme la plupart des hommes, M. Houssine, qui, du bout de sa
canne, jouait avec une motte de terre encore blanche de la neige
tombe l'avant-dernire nuit. Un imprieux besoin vous prend, dans les
situations tendues, d'entendre le son de sa propre voix. Sans doute
veut-on s'affirmer  soi-mme, par quelques paroles, si banales
soient-elles, qu'on jouit de sa prsence d'esprit. Cela seul explique
pourquoi, tout en glissant une nouvelle cartouche dans la culasse de mon
fusil, j'adressai ces mots  mon peu sympathique officier: La fin des
munitions approche, mon lieutenant. J'en ai dj brl la moiti. C'est
dommage!

Avant que j'eusse referm le tonnerre sur la cartouche, une forte
commotion, comme un rude coup de bton, m'avait secou le bras gauche.
Toujours dans la position du tireur  genou, je chargeais; ma main
glissa, inerte, de dessus mon genou par terre, et un flot de sang
l'inonda. En mme temps, une trs vive douleur se faisait sentir  la
jambe sur laquelle avait repos mon bras.

Point de doute possible, nos maladroits adversaires, avaient enfin,
sur mille coups peut-tre, touch au moins une fois. Une balle m'avait
fracass l'avant-bras, l'avait travers, et s'tait amortie sur ma
cuisse. Malgr une assez vive souffrance, trs supportable cependant,
je fis  part moi ces constatations, nettement, comme pour le compte
d'autrui; puis, d'instinct, je me retournai vers mon confident de
hasard, le sous-lieutenant Houssine. Il ne jouait plus avec sa motte de
terre, car une autre balle venait de la pulvriser. Philosophiquement,
je me bornai  lui dire: Allons! j'ai mon compte!




HORS DE COMBAT


I


tre bless et continuer  se battre, c'est le suprme courage: mais
cet hrosme me fut interdit. J'essayai de relever ma main, o le sang
dlayait par nappes la couche noire que la fume de la poudre y avait
dpose. Impossible. L'avant-bras tait comme disloqu en son milieu, 
l'endroit o persistait une douleur sourde. Force  moi de dposer mon
fusil, pour ramener, avec la main droite, la gauche, qui dfinitivement
refusait le service. Devenu inutile, je me couchai tout de mon long dans
la profondeur d'un sillon.

De l je pus remarquer ce qui, dans l'action, m'avait chapp. Le
capitaine jurait comme un diable, hurlant de toutes ses forces: Tirez!
mais tirez donc! Villiot rampait de l'un  l'autre, et, avec un petit
instrument, que je reconnus pour tre une lime, il cherchait  rogner
les ttes mobiles des chassepots dilates par la chaleur du tir. Malgr
ce soin, le feu ne reprenait gure. Moi-mme, pour les derniers coups,
j'avais eu toutes les peines du monde  refermer le tonnerre. Les armes
taient trop chauffes, trop encrasses. Il fallait de toute ncessit
les laisser se refroidir et les nettoyer. La place tait incommode pour
pratiquer cette opration. En pestant de plus belle, le capitaine se
rsigna donc  abandonner momentanment la partie, sauf  la reprendre
avec le reste de ses hommes. Il n'y avait plus qu' s'en aller, chose
malaise pour moi. Ma jambe tait plus endolorie que mon bras. Une fois
mis debout, non sans peine, je boitais tellement qu'il me fallut
faire appel  l'appui d'un soldat, qui se chargea aussi de mon fusil.
Lorsqu'ils nous virent tourner le dos, nos invisibles adversaires
redoublrent de coups, sinon d'adresse. A nos oreilles grondait un
vritable ouragan, dont mon soutien tait pniblement impressionn. Mon
Dieu, mon Dieu, disait-il en patois, quelle grle! Mon fourrier, ne
pourriez-vous pas aller plus vite?... Ah! bonne Vierge, ayez piti de
nous!

Ses prires ne furent point vaines. Lui et moi, nous regagnmes les
jardins de Cernay sans nouvel accroc. L, le capitaine se hta de
rallier la seconde section. Au moment o, comme nous l'avions fait trois
quarts d'heure plus tt, le reste de la compagnie s'lanait dans le
champ que, sans figure de rhtorique, je venais d'arroser de mon sang,
je reconnus la voix clatante de Nareval. Avec un entrain qui me rjouit
et un instant effaa l'impression des tristes dtails de la veille, il
criait: Allons, les enfants! Allons, en avant, et vive la Rpublique!
Comme je poursuivais mon chemin vers l'intrieur du village, le
capitaine demanda, courrouc: Quel est l'homme qui s'en va?--C'est le
fourrier, lui rpondit le sous-lieutenant avec un ton de bienveillance
tout nouveau pour moi. Il est grivement bless.--C'est bien! ajouta M.
Eynard en se disposant  suivre le lieutenant Barta et le sergent-major
Harel, tandis que mes camarades nettoyaient leurs armes.

Comment, dj, mon pauvre ami? me cria le brave Villiot en guise
d'adieu. M'tant retourn  la question du capitaine, j'allais rpondre;
mais, au mme instant, un lger moi se produisit parmi ceux qui
couraient en avant. A la vue d'un obus fonant sur eux, le lieutenant
leur jeta l'avertissement des tranches de Crime: Gare la bombe!
Couchez-vous! Toute la section s'abattit ensemble, pendant que
l'implacable projectile achevait sa course en bourdonnant. Une lueur, un
clatement, aussitt suivi de la voix du lieutenant Barta: Debout!
en avant! Tous les hommes se redressrent et repartirent au pas
gymnastique.

Tous, sauf un qui, la face en terre, ne bougeait plus. Deux soldats de
la premire section s'avancrent pour l'aider  se relever: j'attendis
leur retour avec angoisse. Aprs avoir soulev le malheureux et l'avoir
repos  terre, ils revinrent, trs ples. Le sergent Nareval, dit
l'un, et, avec une expression d'horreur invincible, l'autre ajouta;
Tu. Il a le crne ouvert.

Depuis ce jour je crois aux pressentiments et je laisse glisser sur moi
les railleries que parfois les sceptiques ne me mnagent pas. En allant
au feu, sous la pluie des balles, je n'avais jamais t proccup, 
l'excs, de la pense de la mort, tout en mesurant assez froidement le
danger. Quoique endommag, plus, il est vrai, que ne le prvoyait mon
beau-frre quand il prophtisait plaisamment la veille de mon dpart,
je suis cependant revenu. Louis Nareval, au contraire, d'aussi bonne
volont que moi, avait trembl, le 8 dcembre, parce que le spectre
invisible, mais obsdant quand mme, lui avait donn pour le lendemain
le rendez-vous invitable, le rendez-vous fatal.

Par la ruelle o la compagnie s'tait engage, encore intacte, deux
heures plus tt, je rentrai dans le village, en tirant le pied, en
soutenant mon bras douloureux, et je me laissai tomber sur un banc de
pierre, prs d'une porte, plus triste encore que souffrant. Mon
coeur tait navr de la mort de mon plus ancien frre d'armes, et je
regrettais en mme temps ceux qui lui survivaient. De communes misres,
surtout endures pour une noble cause, nouent des liens solides. Par l
se justifie l'assimilation faite entre le rgiment et la famille, car la
parent s'affirme principalement dans les jours de peine et de deuil.

Si les balles bavaroises ne portaient pas toutes, les obus taient
meurtriers. Devant moi, sur le terrain o la veille nous avions
manoeuvr, il en tombait, tombait toujours, et beaucoup faisaient des
ravages dans un bataillon qui tait mass l, en rserve. Les cacolets
venaient faire leur sanglante rcolte dans le village. Il en passa
bientt un prs de moi, mais dj charg. Le conducteur s'approcha
nanmoins. Il tira de sa poche un grand mouchoir  carreaux, tout neuf,
dont il me fit une charpe, et il m'engagea  le suivre, si je pouvais
marcher, afin de me faire soigner plus tt.

Mon sang,  la vrit, s'coulait par les deux trous pratiqus dans
mon bras, l'un assez prs du poignet, l'autre  la sortie de la balle,
presque au coude. Tous mes vtements, capote, pantalon, gutres, tout
tait inond: je m'puiserais sans doute  vouloir trop attendre.
Et puis, par le temps glacial qu'il faisait, j'avais l'trange et
dsagrable sensation de l'air s'infiltrant, au travers de mon bras,
comme dans un tube. Je me dcidai donc  suivre le cacolet. Mais ne
voil-t-il pas que, par une prudence fort naturelle, oblige mme,
le conducteur s'engagea dans le chemin le plus sr,  l'abri des
projectiles. Malheureusement c'tait aussi le plus long. Ma jambe me
faisait toujours souffrir; la longueur du circuit m'effraya. Aprs la
vrification des pressentiments de Nareval, mon fatalisme tait devenu
tel, qu'il ne me vint pas  l'ide que je pouvais tre atteint sur un
point plutt que sur un autre. Quittant mon guide, je coupai court,
impunment,  travers le champ que plusieurs obus labourrent devant moi
et derrire moi.

A mi-chemin d'Ourcelles je rencontrai le sergent Gouzy. Il n'avait t
frapp que par une balle morte, qui lui avait caus un engourdissement
douloureux dont il tait dj guri. Du moment que nos camarades se
battaient, il avait hte de les rejoindre. Le cadre de la compagnie
tant fort rduit, je n'essayai pas de le retenir, bien qu'en vrit
son appui m'et t utile. Il y avait encore cent mtres  parcourir
jusqu'au village, et j'tais  bout de forces. Je ne serais pas arriv,
si deux paysans n'taient venus courageusement  mon secours.

Revtus, comme en un jour de fte, de leurs habits du dimanche, ils
suivaient anxieux le spectacle de la bataille, du seuil de leur demeure.
Aprs s'tre prpars  la quitter, ils ne pouvaient s'y rsoudre. Ils
voulaient esprer encore, sans l'oser tout  fait. Quelque cruelle que
ft leur proccupation, ils parurent l'oublier gnreusement pour me
donner des soins. Ils me firent asseoir  leur foyer, me prsentrent un
cordial, et, sans toucher  mon bras, m'enlevrent mon sac qui pesait
fort sur mes paules affaiblies.

Le temps passait, et, par la porte entr'ouverte, le bruit du combat nous
parvenait, continu, de plus en plus intense. Dans mon tat de faiblesse,
je ne me rendais plus un compte trs exact de la dure, ni des
vnements; mais il parat que toute une division prussienne tait
venue appuyer les efforts des Bavarois  Villechaumont. Notre division,
violemment canonne, dut se replier sur la ligne de retranchement
mnage en avant de Villejouan et d'Origny, dans les tranches que le
1er et le 2e bataillon du 48e avaient occupes la veille. Par ordre, mes
camarades quittrent ainsi vers midi leurs positions avances. A eux
chut la mission de protger la retraite. Sans quelques compagnies du
48e de marche et des chasseurs  pied qui, dploys en tirailleurs,
firent bonne contenance au del d'Origny, ce mouvement rtrograde et
dgnr en droute, au dire du gnral Chanzy. Le lendemain, 10
dcembre, il cita la compagnie du capitaine Eynard  l'ordre de l'arme,
 l'heure mme o elle se distinguait de nouveau. Avec tout le rgiment,
elle reprit Origny  la baonnette, avant l'aube. Il fut fait l de
nombreux prisonniers. Ds qu'il fut engag, le 48e ne se mnagea pas:
dans les journes de Josnes, il perdit trois officiers, les lieutenants
Combes, Lafranchi et Lespinasse, et 460 sous-officiers et soldats, tus
ou blesss.


II


Pendant que mes compagnons d'armes devaient continuer  se conduire
avec honneur, d'abord  Saint-Calais, et, en janvier,  Ardenay, sur le
plateau d'Auvours,  Sill-le-Guillaume, puis, suprme preuve, dans
Paris, au mois de mai 1871, j'allais prendre un repos trop tt gagn,
mais non exempt de toute preuve.

Le 9 dcembre, ds que mes paysans secourables virent plier notre ligne,
l'un d'eux courut  la recherche d'un cacolet et nous l'amena presque
aussitt. On me hissa sur la chaise de gauche, et en contrepoids fut
plac un autre fantassin qui avait t atteint au ventre par un clat
d'obus. Puis, en route vers Josnes, pour une destination indtermine.

Le doux balancement de mon vhicule original, l'air vif de dcembre
qui me fouettait le visage, la secrte pense que chaque pas de notre
monture me rapprochait un peu des miens, le vague espoir de les aller
retrouver sans que ma conscience et rien  me reprocher, tout cela me
ranima, me rendit coeur. Bien que le vent, en soufflant dans mon bras,
me rappelt assez vivement ma blessure, je me sentis gagner par une
sorte de joyeuse insouciance.

A ce moment--je m'en souviens--un capitaine d'tat-major nous croisa sur
la route: mon air de jeunesse le frappa sans doute et aussi tout le sang
qui dgouttait de ma manche sur mon pantalon garance, qu'il maculait
de larges taches vineuses: Du courage, fourrier! me dit-il
affectueusement au passage. Sans forfanterie, je pus lui rpondre que
cela ne manquait pas, car pour lui parler je m'interrompis de fredonner
le refrain de la retraite qui s'arrangeait dans ma tte  la pense de
mes parents:

  V'l votre fils qu'on vous ramne,
  Il est en bien triste tat.

Souffrir, cela devrait apitoyer sur les maux d'autrui. Il faut avouer
pourtant que mon voisin m'importunait fort, par ses plaintes et ses
gmissements continuels. Les blessures au ventre sont trs douloureuses;
mais celle de mon compagnon n'tait pas des plus graves. Son
tui-musette avait heureusement amorti le coup. Ses vtements taient
intacts, au plus tait-il contusionn. Aussi je ne me faisais aucun
scrupule de chantonner d'autant plus haut qu'il hurlait davantage.

Le bon tringlot qui dirigeait notre mulet subissait stoquement cet
trange concert, tout au souci de sa fonction. Il tenait court le licou
de la bte et choisissait avec soin le terrain, car, sur la route gele,
elle glissait  chaque pas. Mon voisin, entre deux soupirs, stimulait
le zle du conducteur. Rien n'y fit. Il tait crit que notre mulet
tomberait; il tomba, en nous projetant  deux ou trois mtres. Dieu,
quels effroyables cris! Comment songer  son propre mal, en entendant de
telles lamentations?

Nous venions d'entrer dans un village qu'occupaient des mobiles.
Vite relevs par quelques-uns d'entre eux, nous fmes conduits dans
l'auberge, et rgals d'une tasse de caf bien chaud. Notre mulet
s'tant de son ct remis de sa chute, les mobiles nous rinstallrent
avec prcaution sur nos siges et nous reprmes notre odysse par le
chemin qui conduit  Mer.

Au dpart nous avions pass devant des fermes o travaillaient des
chirurgiens. Des hommes au torse nu tach de rouge, d'autres montrant,
qui son bras, qui sa jambe ou son pied, cela avait gliss en quelque
sorte sous nos yeux, sans faire sur moi une impression trop profonde.
Mais,  mesure que le jour avanait et que nous nous rapprochions de la
ville, diffrents chemins aboutissaient  la grande route o affluaient
les blesss provenant des divers points du champ de bataille.
Quelques-uns, les plus rares, suivaient  pied, beaucoup en cacolet,
d'autres sur des chariots de toutes formes. Ils offraient un spectacle
attristant. Parmi ceux qui taient couchs sur des charrettes, il y en
avait au teint blme et verdtre. Les convoyeurs n'osaient sans doute
pas se dfaire d'un fardeau sacr, lors mme qu'ils avaient la certitude
de ne plus transporter qu'un cadavre. Dans une de ces voitures, j'eus la
douleur d'apercevoir, vivant encore, mais trop priv de ses sens pour
me reconnatre, le malheureux caporal Daris. Il avait eu,  ce que
m'apprit le charretier, une jambe broye par un obus.

Derrire le remblai du chemin de fer, la ville de Mer montra enfin le
fate de ses maisons ingales, le grand toit de sa halle et son clocher
qui, toute proportion garde, rappelle modestement une des tours de
Notre-Dame de Paris. La route passe sous un pont, et les habitations se
dressent au del. Au milieu du faubourg, notre conducteur s'avoua fort
embarrass. Il ne pouvait gure nous transporter plus loin, d'autant que
nous avions besoin d'tre panss et de nous reposer; mais il ne savait
o nous laisser. Une foule de malheureux, en attendant d'tre vacus
dans la direction de Blois, s'entassaient  la gare: nous n'y aurions
trouv aucun abri. Me souvenant de m'tre arrt dans un caf du
voisinage, je dis au soldat de nous y conduire. Depuis un mois,
l'tablissement avait t abandonn; les volets taient clos. Alors, par
une inspiration soudaine, j'indiquai  notre guide l'picerie o j'tais
entr quelques instants avant notre dpart prcipit pour Chteaudun.

Les blesss reoivent vite leur rcompense. Pour eux, la sollicitude de
tous s'veille aussitt. Nous fmes charitablement accueillis par la
personne qui m'avait reu nagure. Tout exigu que ft le logement
qu'elle partageait avec sa tante, au fond du magasin, elle nous y
installa prs du feu, mon compagnon et moi, et, en apprenant que nous
n'avions reu aucun soin, elle nous quitta brusquement. Elle se mit 
parcourir la ville, qu'encombraient les troupes de la division Cam,
rtrogrades de Beaugency. Le premier chirurgien qui se trouva sur son
chemin, elle nous l'amena.

C'tait le docteur Charles, mdecin-major du 1er rgiment de gendarmerie
mobile. Aprs avoir dclar  mon plaintif compagnon qu'il pourrait
reprendre son service dans quinze jours, il s'occupa de moi. Avec
affabilit, second d'ailleurs par la jeune fille, il me fit un
pansement sommaire; puis il me dlivra un certificat constatant la
gravit de ma blessure et spcifiant qu'elle exigerait trois mois de
soins. J'aurais d m'en affliger, mais je ne vis l que l'autorisation
implicite de regagner le nid familial.

Le docteur fut remerci par notre bienfaitrice, dont la bont ne se
dmentit pas un instant et que ma reconnaissance se plat  rappeler.

Chose remarquable, ce court pisode, qui a sem dans mon souvenir un
potique bouquet au parfum imprissable, fut rempli, en un cadre tout
prosaque, de soins matriels infimes. Prparer un petit chiffon de
toile, y tendre prestement du beurre frais,  dfaut de crat, pour
oindre mes plaies. Me faire prendre du bouillon, que de son souffle
elle avait refroidi. S'abaisser ensuite jusqu' dfaire mes gutres
ensanglantes, pour me permettre de me dlasser sur un matelas qui
avait t tendu dans l'atelier d'un menuisier voisin. Mais la charit
ennoblissait tout cela. Malgr ma faiblesse, je n'en tais pas moins
honteux de voir cette inconnue s'agenouiller  mes pieds. Laissez donc,
me dit-elle avec un triste sourire; n'est-ce pas notre seule manire, 
nous autres, de servir notre malheureux pays?

Le malheur d'autrui n'abolit pas le ntre; mais il peut nous enseigner
 le mieux supporter, en nous rappelant que l'chelle des maux est
infinie. Sur mon grabat, je dus me faire tout petit, pour partager la
place avec un pauvre diable qui avait les deux bras briss. Jusqu'au
jour je n'osai me remuer, de peur de heurter le misrable que sa double
blessure immobilisait comme un mort. Or les nuits de dcembre sont
interminables, et celle que je passai l me parut bien la plus longue de
ma vie. Le sommeil me fuyait, et mon cerveau semblait tourner dans ma
tte. A la lueur vacillante d'une veilleuse, les objets environnants
prenaient des formes tranges, fantastiques, effrayantes. L'tabli du
menuisier, dont l'ombre s'tendait jusqu' nous, offrait l'aspect d'un
catafalque. Plusieurs planches, dresses contre les murs, avaient des
blancheurs de fantmes, et le jeu de la lumire leur donnait un semblant
d'agitation. La fivre gagnait sur moi, incontestablement, et quand,
par un effort de volont, je parvenais  la vaincre,  ressaisir le
sentiment exact des choses, une autre terreur surgissait. Je prtais
anxieusement l'oreille aux rumeurs de la rue.

A la nouvelle de l'abandon de Beaugency, le bruit s'tait rpandu que
les Allemands s'avanaient rapidement et que la ville de Mer allait tre
envahie. Les chevaux qui parfois passaient au galop, appartenaient-ils 
nos estafettes ou  quelques uhlans audacieux? Etaient-ce dj les pas
de nos ennemis qui rsonnaient sur le pav de la rue? Le jour allait-il
nous trouver libres, ou prisonniers?

Dans l'immobilit pnible o j'tais rduit, un incident futile vint
cependant me distraire. Un petit objet, comme un caillou, roulait sous
mes talons, me gnait: je me creusai vainement l'esprit  en dterminer
la forme et la nature, sans pouvoir l'atteindre. Au jour enfin, je
reconnus une balle tronconique, de la grosseur du pouce, toute mche.
C'tait celle qui m'avait bless: aprs m'avoir contusionn la cuisse,
elle tait descendue dans ma gutre. Soigneusement je la recueillis. Mon
frre an m'avait demand un souvenir des Allemands: ils ne m'avaient
pas laiss en ramasser un, mais me l'avaient envoy: faute de mieux, il
faudrait que mon collectionneur s'en contentt. Je comptais bien pouvoir
le lui rapporter, les troupes franaises occupant encore la ville. En
les voyant circuler dans la rue, j'prouvai autant de joie que si elles
venaient rellement de nous dlivrer.

Le 10, dans la matine, il me fallut donc dire adieu  ma gracieuse et
douce infirmire. Tremblant de fivre et de froid, boitant, _tranant
l'aile et tirant le pied_, je gagnai la gare, o, d'heure en heure, des
trains forms  la hte emportaient par centaines des dbris humains
de l'arme de la Loire. Dans la station gisaient les plus grivement
atteints. D'autres, qui, comme moi, pouvaient marcher encore, gagnaient
le bord de la voie. Parmi eux, quelques-uns de nos adversaires, Bavarois
au casque en cuir bouilli. Deux avaient t frapps  la tte, un autre
au bras. La solidarit du malheur ne s'tait pas encore tablie d'eux 
nous. Trop des ntres subissaient leur sort pour que notre rancune pt
tomber tout d'un coup. Du reste, ils paraissaient rsigns, sous leurs
linges sanglants.

Ils furent bientt embarqus, et de mon ct je trouvai place dans le
fond d'une voiture  bestiaux. Quoique ma jambe ft toujours raide et
endolorie, je n'eus garde de me coucher: je m'efforais de taper des
pieds dans mon coin. Long exercice. Le train glissa, tout doucement par
bonheur, hors des rails, pendant la premire nuit: le trajet, de Mer
 Bordeaux, dura quarante-huit heures, par un froid sibrien. Les
malheureux, qui autour de moi n'avaient pas la ressource de m'imiter,
enduraient le martyre. Tandis que d'autres souvenirs me reviennent avec
une admirable nettet, ce triste tableau, trop longtemps plac sous
mes yeux, chappe  ma mmoire. De cet entassement se dgage un petit
chasseur  pied, au visage d'enfant, grelottant en un coin, dans sa
veste courte, sans manteau ni couverture: il avait--je crois--une main
crase. Plus prs de moi est tendu un malheureux garde-mobile dont le
pied tient  peine  la jambe, par quelques fibres.

Pourtant ni les uns ni les autres ne se plaignaient gure. Il ne fut
certainement pas chang dix paroles entre nous durant ces deux longues
journes: c'est une chose remarquable que la morne rsignation des
soldats mutils. Aux prises avec la douleur, en attendant la rvlation
du grand mystre de la mort, ils deviennent silencieux et graves. Les
hurleurs sont gnralement les moins atteints. Les autres regardent
venir stoquement la gurison incertaine, lointaine en tout cas,
indiffrents  ce qui les environne et ddaigneux mme de la
commisration.

A Bordeaux, quant  moi, j'tais vaincu. La fivre commenait 
m'accabler; mon bras semblait s'appesantir davantage d'instant en
instant: je craignais de ne pouvoir rsister jusqu'au terme de mon
voyage. J'appris d'ailleurs avec inquitude que notre train allait tre
dirig sur Mont-de-Marsan et sur Bayonne. Un sous-intendant militaire se
trouvait sur le quai; je lui exprimai mon dsir de rentrer  Toulouse,
et lui parlai du certificat du docteur Charles. Il n'hsita pas  me
faire descendre; il m'autorisa  aller prendre un autre train,  la gare
Saint-Jean, de l'autre ct de la Garonne, aprs m'avoir engag  me
faire panser dans une salle dont il m'indiqua l'entre.

Cette salle tait le hall d'attente, peu lev de toiture, mais d'une
trs vaste superficie. Le gaz l'clairait mdiocrement. Quand je poussai
devant moi la porte vitre, une odeur cre me prit  la gorge, une odeur
indcise, entre l'abattoir et le charnier. Le sol n'tait qu'une immense
litire, jonche de victimes saignantes, et, de distance en distance,
circulaient avec prcaution quelques soeurs grises dont les cornettes
blanches semblaient lumineuses dans l'obscurit relative. Une rumeur de
plaintes, domine par des hurlements sonores, s'levait de ce lit commun
de nobles souffrances. A ce douloureux spectacle, j'oubliai mon propre
mal et me sentis assailli par de plus hautes penses.

Dans notre guerre  outrance, il fallait bien que la victoire restt 
l'une des deux nations: l'autre,  dfaut de gloire, pouvait du moins
revendiquer l'estime du monde, en se dfendant jusqu' l'puisement.
Dans cette lutte o tombaient tant de Franais, peu importait qu'ils
fussent vaincus: il est vrai que nous n'ajouterions pas de trophes
 ceux que nos ans ont entasss  l'htel des Invalides; mais nous
souffrions assez pour avoir droit plus tard au respect de nos cadets.
Oui, malgr nos dsastres inous, nous pouvions sans forfanterie, comme
les Russes aprs la dfense hroque de Sbastopol, rpter le mot du
vaincu de Pavie: _Tout est perdu, fors l'honneur._

Devant le sombre tableau qui s'tait offert  mes yeux, une piti
profonde, mle d'un certain orgueil, m'avait donc envahi. Nareval,
Daris, le malheureux caporal Tillot, et mes autres compagnons d'armes,
qui, peut-tre, avaient succombe  leur tour, tous me revinrent en
mmoire; et en pensant  eux je fus saisi de la crainte de fouler
aux pieds quelques-uns des martyrs qui se tordaient sur cette paille
ensanglante, tandis que mon bras n'exigeait pas des soins immdiats.
Quand j'eus referm la porte de l'trange salle d'attente o l'on
sentait planer la mort, je m'loignai en frissonnant malgr moi: je
quittai la gare pour marcher un peu, pour me convaincre aussi que,
quoique frapp, je n'tais pas tout  fait abattu.

Quelque temps avant la guerre, j'avais fait  Bordeaux un court sjour
chez de vieux amis de mon pre; mais ils habitaient loin du centre,
prs de Caudran, une maison isole, ce que les Bordelais nomment une
choppe. La ville m'tait peu familire. L'ide d'aller si loin ne
m'tait pas venue d'abord; seul sur le pav de la Bastide, dans la
demi-obscurit de l'aube luttant avec la lueur plissante des papillons
de gaz, devant la vaste tendue brumeuse qui marquait le lit du fleuve
gascon, j'eus une sorte de dfaillance morale; il me parut impossible de
reprendre ma route sans un relais, je me laissai sduire  la pense de
me reposer en face de visages amis. Mais prs d'une lieue me sparait de
Caudran, une lieue de quais, de places, de rues. Comment se retrouver
dans un pareil ddale?

Heureusement, au fond de mon gousset, dormait un cu de cinq francs,
superstitieusement gard comme un en-cas suprme. Le moment tait
venu de faire donner la rserve. Devant moi se trouvait un dbit o
mangeaient et buvaient quelques dbardeurs du port; j'y entrai. Tandis
que je prenais une tasse de caf, un homme voulut bien m'aller chercher
une voiture. Une heure durant, elle me cahota; du moins, mon bras
rpercutait les moindres secousses. Elle me dposa tout l-bas, au
moment mme o nos bons amis ouvraient leurs volets.

Il serait difficile de peindre leur pnible surprise, en me
reconnaissant dans le militaire, ple et faible, qui ne pouvait parvenir
 ouvrir la voiture. Ils accoururent, firent cder la portire, me
soutinrent jusque dans la maison. Le premier moment de stupeur pass,
les braves gens prparrent pour moi, afin de m'avoir plus prs d'eux,
un lit o personne ne s'tait repos depuis qu'ils y avaient vu mourir
leur unique enfant. Ensuite ils appelrent mon pre par le tlgraphe.


III


A partir de cet instant, la sollicitude la plus claire, les soins les
plus habiles ne cessrent de m'tre prodigus. Mon pre, arriv par
le premier express, put amener prs de moi le docteur Fusier, mdecin
principal des armes, que les fivreux du Mexique et plusieurs
gnrations de polytechniciens ne peuvent avoir oubli. D'un lger coup
de bistouri, il me fit une incision par o treize esquilles, nombre
fatidique, devaient tre extraites successivement, et il autorisa
mon transport  Toulouse en coup-lit. Le lendemain,  cheval ds la
premire heure, lui-mme vint prsider  mon embarquement.

Pour le voyage, comme mes habits de guerre ncessitaient une
dsinfection, j'avais t envelopp dans des vtements civils. La fivre
aidant, je n'tais gure qu'un paquet inerte, presque inconscient. Il
me souvient pourtant que, devenu le point de mire des voyageurs, je fus
pris  la gare d'un mouvement d'enfantine coquetterie. De ma main libre,
j'arrachai au moins la coiffure d'invalide dont nos amis m'avaient orn:
il me rpugnait de rentrer dans ma ville sous le casque du pacifique roi
d'Yvetot. Au bout du trajet, autre motif de protestation. Une civire
avait t amene pour moi de l'hpital militaire  la gare de Toulouse;
je refusai d'y prendre place; je refusai nergiquement, et rien ne put
me faire cder, car ce n'tait plus la coquetterie qui m'animait: mais 
aucun prix je ne voulais tre rendu  ma mre comme un cadavre.

A ce moment, sur le quai de la gare, monseigneur Desprez, l'archevque
du diocse, se trouvait l fortuitement; il fit quelques pas  ma
rencontre. Aprs m'avoir adress de bienveillantes paroles, il me donna
sa bndiction. Puis une voiture m'emporta avec mon pre, et, enfin, par
un dernier effort, je pus recevoir debout l'embrassement maternel.

Douce treinte, accompagne de larmes dont le seul souvenir me parat
plus prcieux que la possession d'une rivire de diamants. Oui, nous
pouvions nous embrasser, nous embrasser de bon coeur. Au milieu du
dsastre national nous nous sentions la conscience lgre, exempte de
tout reproche.

Dans cet tat, le bonheur ineffable du retour tait d'autant plus
apprciable, que le danger avait t rel. Ce danger, le mal physique le
rappelait, pour la jouissance du revoir. Un rien, une lgre dviation
de la balle, j'tais tu et perdu pour ma mre; elle tait perdue pour
moi. Au contraire, je lui tais rendu, pleinement rendu, pour redevenir
pendant quatre longs mois son petit enfant. Oui, toutes les mres ont
prodigu au leur des soins de toutes les heures, heures de jour et
heures de nuit: elles leur ont tmoign un dvouement absolu, sans
borne; mais la mienne m'a prodigu ces soins, m'a en un mot donn la vie
deux fois, et, la seconde fois, j'tais conscient de tout; il m'a donc
t possible de lui vouer une reconnaissance presque proportionne  sa
tendresse.

Si, pour apprcier cette immense affection, il m'avait fallu un
contraste, ce contraste ne m'et pas manqu. Puisque j'avais survcu, je
devais au malheureux Nareval d'accomplir son dernier souhait, aller dire
 ceux dont il m'avait donn le nom, le soir du 8 dcembre, qu'il avait
su bien mourir. Son ombre mme ne devait pas tre heureuse. Ma gurison
tranait beaucoup et devenait douteuse; je n'avais pas de peine  m'en
apercevoir: j'obtins de mon pre qu'il se charget d'aller  l'adresse
indique. Nul n'tait mieux fait pour remplir avec tact la pnible
mission dont je dsesprais de pouvoir m'acquitter. Mais ceux qui
avaient eu les dernires penses de mon infortun compagnon ne lui
accordrent qu'indiffrence en retour. Mon pre, pour les prparer,
parla d'abord d'une blessure, d'une blessure grave. Vraiment, ce pauvre
Louis! C'tait un brave garon! dirent-ils simplement. Les premiers,
ils parlrent de lui au pass, froidement, le tuant en quelque sorte de
nouveau, en effigie.

Le dlai prvu par le docteur Charles fut de beaucoup dpass. Dcembre,
janvier, fvrier, mars, avril, tout ce temps s'coula sans amlioration.
Au contraire, toujours au lit, le bras dans un affreux tat, je
m'affaiblissais, je dprissais, je m'en allais visiblement, en dpit
des soins dvous du docteur Henri Molinier. Bien qu'il prt la peine de
me panser lui-mme matin et soir, il dsesprait de me gurir;  moins
d'en venir aux moyens extrmes. Chaque jour, il parlait plus fermement
de l'amputation: mais, quelque pessimiste qu'il ft, sa patience ne se
dmentait pas. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de mai,
moins  plaindre, sans doute, que mes camarades qui guerroyaient
encore, sous les balles franaises, autour du Mont-Valrien,  l'Arc de
Triomphe,  Montmartre,  la Chapelle.

Aux Buttes-Chaumont, Villiot, devenu sous-lieutenant, mrita d'tre cit
 l'ordre du 1er corps de l'arme de Versailles. Nos trois officiers
furent dcors vers le mme temps, et mon successeur et pu l'tre sans
injustice. Atteint d'une balle en pleine figure, le sergent-fourrier
Leyris la fit ressortir lui-mme de sa blessure, en pressant sa joue
de toute la force de ses doigts. Il refusa d'ailleurs de quitter la
compagnie. Sa plaie bande, il continua de se battre jusqu'au dernier
jour. Harel, Gouzy, sans rencontrer d'occasions si clatantes,
poursuivaient simplement l'accomplissement de leur dur devoir. Seul
Laurier, qu'au moins une fois Villiot avait surpris loin de son poste,
tait rentr en cong  Marseille, o il se vantait d'avoir ddaign
l'paulette.

Tout d'un coup, la constance et le dvouement du docteur Molinier furent
enfin rcompenss. Les prires de ma mre aidant, j'entrai presque
subitement en convalescence. Un jour, en cachette de mes parents, je
parvins, aprs une heure de patients efforts, avec l'aide d'une amie
du voisinage,  glisser mon bras ankylos dans la manche troue de
mon habit de guerre, ce bras si largement labour par la lancette
du chirurgien, ce bras qu'avait si longtemps menac le couteau de
l'oprateur, ce bras qui m'avait t conserv miraculeusement.

Soutenant  peine ma main cependant lourde comme du plomb, j'apparus
soudain, triomphant, aux yeux de tous les miens runis pour le repas du
soir. Quelle surprise, et quel attendrissement! Ah! j'ai caus bien
des soucis  ma mre, il est vrai; mais, en revanche, quelles joies
infinies!

Nulle autre rcompense ne pouvait galer celle-l, et elle m'a suffi.
Aussi, en dpit des plus vives souffrances, malgr l'nervement de ma
longue maladie, dans l'angoisse de trs douloureuses oprations, aucun
regret n'est jamais venu obscurcir ni troubler ma conscience. Aux
amis qui s'apitoyaient sur moi, j'ai pu rpter sans cesse, en toute
sincrit, ce vers si simple du grand Corneille:

  Je le ferais encor, si j'avais  le faire.




TABLE DES MATIRES


chos des premiers revers

Le 48e rgiment de marche

En campagne

La droute

Bataille

Hors de combat





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Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

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     http://www.gutenberg.net

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year. For example:

     http://www.gutenberg.net/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     http://www.gutenberg.net/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     http://www.gutenberg.net/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     http://www.gutenberg.net/GUTINDEX.ALL


