The Project Gutenberg EBook of Mmoires pour servir  l'Histoire de mon
temps (Tome 2), by Franois Pierre Guillaume Guizot

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Title: Mmoires pour servir  l'Histoire de mon temps (Tome 2)

Author: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: March 10, 2005 [EBook #15312]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  MMOIRES
  POUR SERVIR A
  L'HISTOIRE DE MON TEMPS (II)

  PARIS
  MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS,
  RUE VIVIENNE, 2 BIS.





                             MMOIRES
                           POUR SERVIR
                    A L'HISTOIRE DE MON TEMPS

                              PAR

                           M. GUIZOT

                         TOME DEUXIME

                             1859




                          CHAPITRE IX

                     LA RVOLUTION DE 1830.

Mon arrive  Paris.--Je trouve la Rvolution soudainement
flagrante.--Runions de Dputs chez MM. Casimir Prier, Laffitte,
Brard et Audry-Puyraveau.--tat des esprits dans ces runions;--parmi
le peuple et dans les rues.--Les Dputs prennent sance au
Palais-Bourbon et appellent le duc d'Orlans  Paris.--Il accepte les
fonctions de lieutenant gnral du royaume.---Insignifiants et vains
essais de ngociation entre Paris et Saint-Cloud.--Le raccommodement
avec Charles X tait-il possible?--La royaut du duc de Bordeaux avec la
rgence du duc d'Orlans tait-elle possible?--M. de La Fayette et ses
hsitations.--M. le duc d'Orlans et les motifs de sa dtermination.--Il
n'y avait de choix qu'entre la monarchie nouvelle et la
Rpublique.--Emportement public.--Sentiment dominant parmi les
royalistes.--Empire de l'exemple de la Rvolution de 1688 en
Angleterre.--Diffrences mconnues entre les deux pays et les
deux vnements.--Rvision de la Charte.--Origine du parti de la
rsistance.--Fallait-il soumettre la royaut et la Charte nouvelles 
la sanction populaire?--Symptmes anarchiques.--Prtentions
rpublicaines.--Faits divers qui dterminent ma ferme adhsion  la
politique de rsistance.--Je deviens ministre de l'intrieur.

(26 juillet--11 aot 1830.)


J'entre dans l'poque o j'ai touch de prs, et avec quelque puissance,
aux affaires de mon pays. Si j'tais sorti de l'arne comme un vaincu
renvers et mis hors de combat par ses vainqueurs, je ne tenterais pas
de parler aujourd'hui des luttes que j'ai soutenues. Mais la catastrophe
qui m'a frapp et bris a tout frapp et bris autour de moi, les rois
comme leurs conseillers, mes adversaires comme moi-mme. Acteurs de ce
temps, nous sommes tous des vaincus du mme jour, des naufrags de la
mme tempte. Je ne me flatte pas que les grands coups du sort, mme les
plus rudes, portent partout et soudain la lumire. Je crains que les
ides, les passions et les intrts avec lesquels j'ai t aux prises
ne possdent et n'agitent encore bien des coeurs. La nature humaine est
aussi obstine que lgre, et les partis ont des racines que les plus
violentes secousses n'extirpent pas compltement. Pourtant j'ai la
confiance que, dans les rgions un peu hautes de la vie publique, le
jour s'est lev assez grand et nous avons tous aujourd'hui l'esprit
assez libre pour que nous puissions regarder dans le pass en y
cherchant les enseignements de l'exprience, non de nouvelles armes
de guerre. C'est avec ce sentiment, et avec celui-l seul, que
j'entreprends de retracer nos anciens combats. Je me promets d'tre
fidle  mes amis, quitable envers mes adversaires, et svre pour
moi-mme. Si j'y russis, mon travail ne s'achvera peut-tre pas sans
quelque honneur pour mon nom et sans quelque utilit pour mon pays.

Je quittai Nmes le 23 juillet 1830, content des lections auxquelles
j'avais concouru, des dispositions gnrales que j'avais trouves, et
uniquement proccup de chercher comment il faudrait s'y prendre pour
faire prvaloir dans les Chambres et accueillir en mme temps par le Roi
le voeu dcid, mais modr et honnte, du pays. Ce fut seulement le 26
juillet, en passant  Pouilly, que j'eus, par le courrier de la malle,
la premire nouvelle des ordonnances. J'arrivai  Paris le 27,  cinq
heures du matin, et je reus  onze heures un billet de M. Casimir
Prier qui m'engageait  me rendre chez lui, o quelques-uns de nos
collgues devaient se runir.

La lutte tait  peine commence, et dj tout l'tablissement de la
Restauration, institutions et personnes, tait en visible et pressant
pril. Quelques heures auparavant,  quelques lieues de Paris, les
ordonnances ne m'taient pas mme connues, et,  ct de la rsistance
lgale, je trouvai en arrivant l'insurrection rvolutionnaire dchane.
Les journaux, les tribunaux, les socits secrtes, les runions de
pairs et de dputs, la garde nationale, la bourgeoisie et le peuple,
les banquiers et les ouvriers, les salons et les rues, toutes les forces
rgles ou drgles de la socit poussaient ou cdaient au mouvement.
Le premier jour, _Vive la Charte! A bas les Ministres!_ Le second jour,
_Vive la libert! A bas les Bourbons! Vive la Rpublique! Vive Napolon
II!_ La fermentation et la confusion croissaient d'heure en heure.
C'tait,  l'occasion des ordonnances de la veille, l'explosion de
toutes les colres, de toutes les esprances, de tous les desseins et
dsirs politiques amasss depuis seize ans.

Entre les maux dont notre pays et notre temps sont atteints, voici l'un
des plus graves. Aucun trouble srieux ne peut clater dans quelque
partie de l'difice social qu'aussitt l'difice entier ne soit prs de
crouler; il y a comme une contagion de ruine qui se propage avec une
effroyable rapidit. Les grandes agitations publiques, les grands excs
du pouvoir ne sont pas des faits nouveaux dans le monde; plus d'une fois
les nations ont eu  lutter, non-seulement par les lois, mais par la
force, pour maintenir ou recouvrer leurs droits. En Allemagne, en
Espagne, en Angleterre avant le rgne de Charles Ier, en France jusque
dans le XVIIe sicle, les corps politiques et le peuple ont souvent
rsist au roi, mme par les armes, sans se croire en ncessit ni
en droit de changer la dynastie de leurs princes ou la forme de leur
gouvernement. La rsistance, l'insurrection mme avaient, soit dans
l'tat social, soit dans la conscience et le bon sens des hommes, leur
frein et leurs limites; on ne jouait pas,  tout propos, le sort de la
socit tout entire. Aujourd'hui et parmi nous, de toutes les grandes
luttes politiques on fait des questions de vie ou de mort; peuples et
partis, dans leurs aveugles emportements, se prcipitent tout  coup
aux dernires extrmits; la rsistance se transforme soudain en
insurrection et l'insurrection en rvolution. Tout orage devient le
dluge.

Du 27 au 30 juillet, pendant que la lutte populaire clatait  et l
dans les rues, de jour en jour, d'heure en heure plus gnrale et plus
ardente, je pris part  toutes les runions de dputs qui se tinrent
chez MM. Casimir Prier, Laffitte, Brard, Audry-Puyraveau, sans autre
but que de nous entendre sur la conduite que nous avions  tenir, et
sans autre concert que l'avis transmis des uns aux autres que nous nous
trouverions  telle heure, chez tel d'entre nous. Selon les incidents
de la journe et l'aspect des chances, ces runions taient
trs-ingalement empresses et nombreuses. Dans la premire, tenue le 27
chez M. Casimir Prier, j'avais t charg, avec MM. Villemain et Dupin,
de rdiger, au nom des dputs prsents, une protestation contre les
ordonnances. Je la prsentai et elle fut adopte le lendemain 28, dans
deux runions chez MM. Audry-Puyraveau et Brard, o elle reut,
soit des membres prsents, soit par autorisation pour les absents,
soixante-trois signatures[1]. Mais le soir du mme jour, m'tant
de nouveau rendu, comme on en tait convenu le matin, chez M.
Audry-Puyraveau, nous ne nous trouvmes plus que onze. La diversit
des dispositions n'tait pas moindre que celle des nombres. Les uns
voulaient porter la rsistance jusqu' la dernire limite de l'ordre
lgal, mais pas plus loin. D'autres taient rsolus  un changement
de dynastie, ne dsirant, en fait de rvolution, rien de plus, mais
regardant celle-l comme aussi ncessaire que l'occasion leur en
semblait favorable, et se flattant qu'on pourrait s'en tenir l, ou
 peu prs. D'autres, plus rvolutionnaires sans le savoir, se
promettaient, dans les institutions et les lois, toutes sortes de
rformes indfinies, commandes, pensaient-ils, par l'intrt et le voeu
du peuple. D'autres enfin aspiraient dcidment  la Rpublique, et
considraient comme un avortement ou une dception toute autre issue de
la lutte que le peuple soutenait au nom de la libert. La gravit de la
situation, la rapidit et l'incertitude de l'vnement contenaient un
peu ces dissidences; mais elles apparaissaient dans les propositions,
les discussions, les conversations particulires; elles faisaient
pressentir les divisions qui se manifesteraient ds que les esprits et
les passions seraient affranchis du pressant pril; elles dmontraient
la ncessit de mettre une prompte fin  la crise qui suspendait
l'anarchie, mais qui videmment ne la suspendrait pas longtemps.

[Note 1: _Pices historiques_, n I.]

Quand les regards se portaient hors de nos runions et sur ce qui se
passait dans les rues, l'urgence d'une solution apparaissait bien plus
pressante encore. Le droit du pays viol et son honneur offens, les
sentiments justes et gnreux avaient d'abord soulev le public et
dtermin les premires rsistances. Mais les ennemis de l'ordre
tabli, les conspirateurs d'habitude, les socits secrtes, les
rvolutionnaires  toute fin, les rveurs de toute espce d'avenir
s'taient aussitt jets dans le mouvement et y devenaient d'heure
en heure plus puissants et plus exigeants. Tantt ils proclamaient
bruyamment leurs desseins, ne tenant pas plus compte de nous, dputs,
que si nous n'existions pas; tantt ils accouraient autour de nous, nous
assigeaient de leurs messages ou de leurs clameurs, et nous sommaient
d'excuter sans dlai leurs volonts. Le 28 juillet au soir, pendant que
nous tions runis en trs-petit nombre chez M. Audry-Puyraveau, dans
un salon du rez-de-chausse dont les fentres taient ouvertes, des
ouvriers, des jeunes gens, des enfants, des combattants de toute sorte
entouraient la maison, remplissaient la cour, obstruaient les portes,
nous parlaient par les fentres, prts  nous dfendre si, comme le
bruit en courait, des agents de police ou des soldats venaient nous
arrter, mais rclamant notre prompte adhsion  leurs instances de
rvolution, et discutant tout haut ce qu'ils feraient si nous ne
faisions pas sur-le-champ ce qu'ils voulaient de nous. Et ce n'tait pas
seulement dans les rues que l'esprit rvolutionnaire se dployait ainsi
en tous sens et  tout hasard; il prenait pied le 29 juillet dans le
seul pouvoir actif du moment, dans la Commission municipale tablie 
l'Htel-de-Ville pour veiller, disait-on, aux intrts de la cit: deux
membres sur six se faisaient l ses interprtes, M. Audry-Puyraveau et
M. Mauguin, beau parleur audacieux, prtentieux, vaniteux, sans jugement
comme sans scrupule, trs-propre, dans ces jours de perturbation
gnrale,  chauffer les fous,  intimider les faibles et  entraner
les badauds. Quelques esprits senss et fermes, entre autres M. Casimir
Prier et le gnral Sbastiani, essayaient de rsister et se montraient
rsolus  ne pas devenir des rvolutionnaires, mme en faisant une
rvolution. Mais sans point d'appui fixe toute rsistance est vaine, et
ils n'en avaient aucun. Avec une rapidit incessamment croissante, le
flot de l'anarchie montait dans les rgions hautes et se rpandait 
grand bruit dans les rgions basses de la socit.

Dans l'espoir de l'arrter, quelques royalistes clairs, le duc de
Mortemart, MM. de Smonville, d'Argout, de Vitrolles et de Sussy,
tentrent de faire donner au pays une satisfaction lgale, et d'amener,
entre la royaut inerte  Saint-Cloud et la rvolution bouillonnante 
Paris, quelque accommodement. Mais quand ils demandaient  voir le Roi,
on leur opposait l'heure, l'tiquette, la consigne, le sommeil. Admis
pourtant, ils trouvaient le Roi  la fois tranquille et irrit, obstin
et hsitant. Ils parvenaient, aprs bien des efforts,  lui arracher le
renvoi du cabinet Polignac, le rappel des ordonnances et la nomination
du duc de Mortemart comme premier ministre. Mais cela convenu, le Roi
tranait encore et faisait attendre au duc de Mortemart les signatures
ncessaires. Il les lui donnait enfin, mais en y ajoutant de vive voix
toute sorte de restrictions, et le duc de Mortemart, malade et rong
de fivre, repartait pour Paris sans avoir obtenu du dauphin le
laissez-passer dont il avait besoin. Arrt  chaque pas sur sa route,
par les troupes royales aussi bien que par les gardiens volontaires
des barricades, il n'arrivait pas jusqu' la runion des dputs et
ne russissait qu' grand'peine  leur faire parvenir, ainsi qu' la
Commission municipale, par l'entremise de M. de Sussy, les ordonnances
dont il tait porteur. Nulle part ces concessions n'taient accueillies;
au palais Bourbon et  l'Htel-de-Ville, on consentait  peine  en
prendre connaissance; M. de La Fayette faisait acte de courage en
crivant au duc de Mortemart pour lui en accuser rception; et deux
hommes  cheval ayant dit tout haut sur le boulevard: Tout est fini;
la paix est conclue avec le Roi; c'est M. Casimir Prier qui a tout
arrang, le gnral Grard et M. Brard, qui se trouvaient l, eurent
peine  soustraire ces deux hommes  la colre de la foule, qui voulait
les massacrer. Il n'y avait,  Saint-Cloud, plus de pouvoir en tat, je
ne dis pas d'agir, mais seulement de parler au pays.

Ce fut au milieu de cette menaante situation et pour y mettre un terme
que, sortant enfin de nos runions sans caractre et sans but dtermin,
nous nous rendmes le 30 juillet au Palais-Bourbon, dans la salle de la
Chambre des dputs, invitant nos collgues absents  venir s'y joindre
 nous et  relever le grand pouvoir public dont nous tions des membres
pars. Les pairs prsents  Paris se runirent pareillement au palais du
Luxembourg. Nous entrmes en communication avec eux; et ce mme jour,
avant la fin de la matine, informs que M. le duc d'Orlans, qui
jusque-l s'tait tenu loign, inactif et invisible, se montrait
dispos  venir  Paris, nous adoptmes la rsolution conue en ces
termes:

La runion des dputs actuellement  Paris a pens qu'il tait urgent
de prier S. A. R. monseigneur le duc d'Orlans de se rendre dans la
capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant gnral du royaume,
et de lui exprimer le voeu de conserver les couleurs nationales. Elle
a, de plus, senti la ncessit de s'occuper sans relche d'assurer  la
France, dans la prochaine session des Chambres, toutes les garanties
indispensables pour la pleine et entire excution de la Charte.[2]

[Note 2: _Pices historiques_, n II.]

Cette rsolution, prcise et pourtant encore rserve, fut  l'instant
revtue de quarante signatures; quoiqu'ils eussent souhait un autre
vote et un autre langage, les membres les plus ardents de la runion,
MM. Eusbe Salverte, de Corcelle, Benjamin-Constant, de Schonen, y
donnrent leur adhsion. Trois seulement des dputs prsents, MM.
Villemain, Le Pelletier d'Aunay et Hly d'Oissel, considrant cet acte
comme un pas dcisif vers un changement de dynastie, ne se crurent pas
en droit de s'y associer.

A ce point de la crise, c'et t certainement un grand bien pour la
France, et de sa part un grand acte d'intelligence comme de vertu
politiques, que sa rsistance se renfermt dans les limites du droit
monarchique, et qu'elle ressaist ses liberts sans renverser son
gouvernement. On ne garantit jamais mieux le respect de ses propres
droits qu'en respectant soi-mme les droits qui les balancent, et quand
on a besoin de la monarchie, il est plus sr de la maintenir que d'avoir
 la fonder. Mais il y a des sagesses difficiles, qu'on n'impose pas, 
jour fixe, aux nations, et que la pesante main de Dieu, qui dispose des
vnements et des annes, peut seule leur inculquer. Partie du trne,
une grande violation du droit avait rveill et dchan tous les
instincts ardents du peuple. Parmi les insurgs en armes, la mfiance
et l'antipathie pour la maison de Bourbon taient profondes. Les
ngociations tentes par le duc de Mortemart ne furent que des
apparences vaines; malgr l'estime mutuelle des hommes et la courtoisie
des paroles, la question d'un raccommodement avec la branche ane de la
famille royale ne fut pas un moment srieusement considre ni dbattue.
L'abdication du Roi et du Dauphin vint trop tard. La royaut de M. le
duc de Bordeaux, avec M. le duc d'Orlans pour rgent, qui et t,
non-seulement la solution constitutionnelle, mais la plus politique,
paraissait, aux plus modrs, encore plus impossible que le
raccommodement avec le Roi lui-mme. A cette poque, ni le parti
libral, ni le parti royaliste n'eussent t assez sages, ni le rgent
assez fort pour conduire et soutenir un gouvernement  ce point
compliqu, divis et agit. La rsistance d'ailleurs se sentait lgale
dans son origine et se croyait assure du succs si elle poussait
jusqu' une rvolution. Les masses se livraient aux vieilles passions
rvolutionnaires, et les chefs cdaient  l'impulsion des masses. Ils
tenaient pour certain qu'il n'y avait pas moyen de traiter srement avec
Charles X, et que, pour occuper son trne, ils avaient sous la main un
autre roi. Dans l'tat des faits et des esprits, on n'avait  choisir
qu'entre une monarchie nouvelle et la rpublique, entre M. le duc
d'Orlans et M. de La Fayette: Gnral, dit  ce dernier son
petit-gendre, M. de Rmusat, qui tait all le voir  l'Htel-de-Ville,
si l'on fait une monarchie, le duc d'Orlans sera roi; si l'on fait une
rpublique, vous serez prsident. Prenez-vous sur vous la responsabilit
de la rpublique?

M. de La Fayette avait l'air d'hsiter plutt qu'il n'hsitait
rellement. Noblement dsintress quoique trs-proccup de lui-mme,
et presque aussi inquiet de la responsabilit qu'amoureux de la
popularit, il se complaisait  traiter pour le peuple et au nom du
peuple, bien plus qu'il n'aspirait  le gouverner. Que la rpublique, et
la rpublique prside par lui, ft entrevue comme une chance possible,
s'il la voulait; que la monarchie ne s'tablt que de son aveu et
 condition de ressembler  la rpublique; cela suffisait  sa
satisfaction, je ne veux pas dire  son ambition. M. de La Fayette
n'avait pas d'ambition; il voulait tre le patron populaire de M. le duc
d'Orlans, non son rival.

Bien des gens ne me croiront gure, et pourtant je n'hsite pas 
l'affirmer, M. le duc d'Orlans non plus n'tait pas un ambitieux.
Modr et prudent, malgr l'activit de son esprit et la mobile vivacit
de ses impressions, il prvoyait depuis longtemps la chance qui pouvait
le porter au trne, mais sans la chercher, et plus enclin  la redouter
qu' l'attendre avec dsir. Aprs les longues tristesses de l'migration
et la rcente preuve des Cent-Jours, une pense le proccupait surtout:
il ne voulait pas tre de nouveau et ncessairement envelopp dans les
fautes que pouvait commettre la branche ane de sa maison et dans les
consquences que ces fautes devaient amener. Le 31 mai 1830, il donnait
 son beau-frre, le roi de Naples, arriv depuis peu de jours  Paris,
une fte au Palais-Royal; le roi Charles X et toute la famille royale
y assistaient; la magnificence tait grande, la runion brillante et
trs-anime; Monseigneur, dit au duc d'Orlans, en passant prs de lui,
M. de Salvandy, ceci est une fte toute napolitaine; nous dansons sur un
volcan:--Que le volcan y soit, lui rpondit le duc, je le crois comme
vous; au moins la faute n'en est pas  moi; je n'aurai pas  me
reprocher de n'avoir pas essay d'ouvrir les yeux au Roi; mais que
voulez-vous? rien n'est cout. Dieu sait o ils seront dans six mois!
Mais je sais bien o je serai. Dans tous les cas, ma famille et moi,
nous resterons dans ce palais. Quelque danger qu'il puisse y avoir, je
ne bougerai pas d'ici. Je ne sparerai pas mon sort et celui de mes
enfants du sort de mon pays. C'est mon invariable rsolution. Cette
rsolution tint plus de place que tout autre dessein dans la conduite de
M. le duc d'Orlans pendant tout le cours de la Restauration; il tait
galement dcid  n'tre ni conspirateur ni victime. Je lui tais alors
compltement tranger; avant 1830, je ne l'avais vu que deux fois et en
passant; je ne saurais apprcier avec certitude les sentiments divers
qui ont pu traverser alors son me; mais aprs avoir eu, pendant tant
d'annes, l'honneur de le servir, je demeure convaincu que, s'il et
dpendu de lui de consolider dfinitivement la Restauration, il et,
sans hsiter, pour lui-mme et pour sa famille comme pour la France,
prfr la scurit de cet avenir aux perspectives qu'une rvolution
nouvelle pouvait lui ouvrir.

Quand ces perspectives s'ouvrirent en effet devant lui, un autre
sentiment influa puissamment sur sa conduite. Cette patrie, dont il
tait rsolu  ne plus se sparer, tait en grand danger, en danger de
tomber dans le chaos; le repos comme les liberts de la France, l'ordre
au dedans comme la paix au dehors, tout tait compromis; nous n'avions
devant nous que des orages et des tnbres. Le dvouement  la patrie,
le devoir envers la patrie ne sont certes pas des sentiments nouveaux et
que n'aient pas connus nos pres; il y a cependant, entre leurs ides et
les ntres, leurs dispositions et les ntres  cet gard, une diffrence
profonde. La fidlit envers les personnes, envers les suprieurs ou
envers les gaux, tait, dans l'ancienne socit franaise, le principe
et le sentiment dominant; ainsi l'avaient faite ses origines et ses
institutions premires; les liens personnels taient les liens sociaux.
Dans le long cours de notre histoire, la civilisation s'est rpandue;
les classes diverses se sont rapproches et assimiles; le nombre des
hommes indpendants et influents s'est immensment accru; les individus
sont sortis des groupes particuliers auxquels ils appartenaient jadis
pour entrer et vivre dans une sphre gnrale; l'unit nationale s'est
leve au-dessus de l'organisation hirarchique. L'tat, la nation, la
patrie, ces tres collectifs et abstraits, sont devenus comme des tres
rels et vivants, objets de respect et d'affection. Le devoir envers la
patrie, le dvouement  la patrie ont pris, dans la plupart des mes, un
empire suprieur  celui des anciens dvouements, des anciens devoirs
de fidlit envers les personnes. De nobles et dsintresss sentiments
animaient galement, sur les rives du Rhin, l'arme rpublicaine et
l'arme de Cond dans leurs dplorables combats; mais leur foi morale et
politique diffrait de nature autant que d'objet: les uns souffraient et
mouraient pour rester fidles  leur Roi,  leur classe,  leur nom;
les autres pour dfendre et servir cette patrie, ide sans figure, nom
commun  tous, de laquelle ils n'avaient reu que l'honneur de natre
dans son sein, et  laquelle, par ce seul motif qu'elle tait la France,
ils croyaient se devoir tout entiers. La mme transformation s'tait
accomplie dans la vie civile; la proccupation des intrts publics, des
voeux publics, des prils publics, tait devenue plus gnrale et plus
forte que celle des relations et des affections individuelles. Ce fut
par des causes profondes et sous l'empire de grands faits sociaux que,
sans prmditation, par instinct, les deux partis s'appelrent, en 1789,
l'un le parti royaliste, l'autre le parti patriote: dans l'un, le devoir
et le dvouement envers le Roi, chef et reprsentant de la patrie, dans
l'autre, le devoir et le dvouement direct envers la patrie elle-mme,
taient le principe, le lien, le sentiment dominant. Royaliste par
situation, M. le duc d'Orlans, par les vnements et par les influences
au milieu desquelles il avait vcu, tait devenu patriote. La patrie
tait gravement compromise. Il pouvait, et lui seul pouvait la tirer de
pril. Ce ne fut pas le seul, mais ce fut,  coup sr, l'un des plus
puissants motifs de sa dtermination.

Il est peu sens et peu honorable de mconnatre, quand on n'en sent
plus le pressant aiguillon, les vraies causes des vnements. La
ncessit, une ncessit qui pesait galement sur tous, sur les
royalistes comme sur les libraux, sur M. le duc d'Orlans comme sur la
France, la ncessit d'opter entre la nouvelle monarchie et l'anarchie,
telle fut, en 1830, pour les honntes gens et indpendamment du rle
qu'y jourent les passions rvolutionnaires, la cause dterminante du
changement de dynastie. Au moment de la crise, cette ncessit tait
sentie par tout le monde, par les plus intimes amis du roi Charles X
comme par les plus ardents esprits de l'opposition. Quelle autre force
que le sentiment d'une situation si pressante et pu dcider l'adhsion
si prompte de tant d'hommes honorables qui dploraient l'vnement?
Comment expliquer autrement les paroles prononces, dans la Chambre des
pairs, par le duc de Fitz-James, le duc de Mortemart, le marquis de
Vrac, en prtant serment au rgime nouveau[3]? Que d'autres, par
affection ou par honneur, se retirassent de la vie publique, leur
retraite, aussi inactive que libre, constatait elle-mme le grand et
vrai caractre de l'vnement qui s'accomplissait; une mme conviction
dominait, ce jour-l, tous les hommes srieux; par la monarchie seule la
France pouvait chapper  l'abme entr'ouvert, et une seule monarchie
tait possible. Son tablissement fut pour tout le monde une dlivrance:
Moi aussi je suis des victorieux, me dit M. Royer-Collard, triste parmi
les victorieux.

[Note 3: De ces paroles, je ne citerai ici que celles de M. le duc de
Fitz-James dans la sance de la Chambre des Pairs du 10 aot 1830,
empreintes d'une loyaut et d'un patriotisme galement sincres et
tristes.

A peine absent de France depuis quelques jours, pour un voyage de
courte dure, j'apprends tout  coup qu'un effroyable coup de tonnerre
a clat sur la France, et que la famille des rois a disparu dans la
tempte. Le bruit du canon qui proclamait un nouveau roi semblait
m'attendre hier  mon entre dans la capitale, et ds aujourd'hui je
suis appel  cette Chambre pour y prter un nouveau serment.

Je ne me suis jamais fait un jeu de ma parole, et pour moi la religion
du serment fut toujours sacre. Je n'avais jamais prt que deux
serments dans ma vie: le premier  Louis XVI, de sainte mmoire,
presque au sortir de mon enfance; le second, en 1814,  la Charte
constitutionnelle, dont les principes taient depuis longtemps entrs
dans mon coeur, et que je vis avec transport devenir la loi de la
France. Je porte le dfi  tout tre vivant de pouvoir m'accuser d'avoir
t infidle  ces deux serments: vous me rendrez peut-tre la justice
de convenir que, dans cette Chambre, je n'ai jamais mis devant vous une
opinion qui ne ft motive sur le texte mme de la Charte, et j'atteste
sur l'honneur que, depuis seize ans, mon coeur n'enferma jamais une
pense qui n'y ft conforme. prouv par le malheur presque ds mon
entre dans la vie, j'appris de bonne heure dans l'adversit  me
soumettre aux dcrets de la Providence, et  me roidir contre les
orages. On sait depuis longtemps dans ma famille ce que c'est que de
rester fidle  des causes dsespres; et,  cet gard, nous n'en
sommes pas  notre dbut.

Sans doute je pleure et je pleurerai toujours sur le sort de Charles X.
Longtemps honor de ses bonts, personne plus que moi ne sut connatre
toutes les vertus de son coeur; et mme, lorsque, tromp par des
ministres imbciles, encore plus que perfides, lorsque, trop vainement,
hlas! je cherchais  lui faire entendre la vrit que l'on mettait un
soin si criminel  lui dguiser, j'atteste encore, j'attesterai toujours
ne lui avoir jamais entendu exprimer que des voeux pour le bonheur des
Franais et la prosprit de la France. Cette justice, mon devoir est de
la lui rendre; ces sentiments, qui vivront  jamais dans mon coeur, et
qui m'toufferaient si je ne leur donnais un libre cours, j'aime  les
rpandre devant vous, et je plains celui qui s'en offenserait.

Oui, jusqu'au dernier souffle de ma vie, tant qu'une goutte de sang fera
battre mon coeur, jusque sur l'chafaud, si jamais je dois y porter ma
tte, je confesserai  haute voix mon amour et mon respect pour mon
vieux matre. Je proclamerai ses vertus, je dirai qu'il ne mritait pas
son sort, et que les Franais, qui ne l'ont pas connu, ont t injustes
envers lui.

Mais en ce moment, moi-mme je ne suis que Franais, et, dans la crise
o il se trouve, je me dois tout  fait  mon pays.

Cette grande considration du salut de la France est sans doute la seule
qui ait pu porter tant d'esprits sages  promulguer avec une telle
prcipitation les actes qui, depuis six jours, ont dcid du destin
de la France. Tout tait consomm, et, voyant l'anarchie prte  nous
ressaisir et  nous dvorer, tranant  sa suite le despotisme et
l'invasion trangre, ils se seront Dit:--Mettons-nous mme au-dessus
des lois et des principes, pour sauver la patrie.--De tels motifs ne
pouvaient me trouver sourd  leur influence. C'est  eux seuls que je
sacrifie tous les sentiments qui, depuis cinquante ans, m'attachaient
 la vie. Ce sont eux qui, agissant sur moi avec une violence
irrsistible, m'ouvrent la bouche pour prononcer le serment que l'on
exige de moi.]

Je ne veux, en ce qui me touche, rien taire des vrits que le temps
m'a apprises. En prsence de cette ncessit certaine, imprieuse, nous
fmes bien prompts  y croire et  la saisir. C'est l'un des plus grands
mrites des institutions libres que les hommes, fortement tremps par
leur longue pratique, ne subissent que difficilement le joug de la
ncessit; et luttent longtemps avant de s'y rsigner; en sorte que les
rformes ou les rvolutions ne s'accomplissent que lorsqu'elles sont
rellement ncessaires et reconnues d'avance par le sentiment public
bien prouv. Nous tions loin de cette ferme et obstine sagesse: nous
avions l'esprit plein de la rvolution de 1688 en Angleterre, de son
succs, du beau et libre gouvernement qu'elle a fond, de la glorieuse
prosprit qu'elle a value  la nation anglaise. Nous ressentions
l'ambition et l'esprance d'accomplir une oeuvre semblable, d'assurer la
grandeur avec la libert de notre patrie, et de grandir nous-mmes dans
la poursuite de ce dessein. Nous avions, dans notre prvoyance et dans
notre force, trop de confiance; nous tions trop proccups des vues de
notre esprit et trop peu de l'tat rel des faits autour de nous. Il y
avait en 1688, dans la constitution de la socit et dans l'tat des
esprits en Angleterre, des moyens de gouvernement et des points d'arrt
sur la pente des rvolutions que la socit franaise ne possde pas
aujourd'hui. Ce ne fut point d'ailleurs contre un acte soudain et isol,
comme les ordonnances de juillet, que se souleva la nation anglaise: 
la fin du rgne de Charles II et sous celui de Jacques II, elle avait
connu tous les excs et souffert tous les maux d'une tyrannie longue,
cruelle, varie. Tous les droits avaient t viols, tous les intrts
froisss, tous les partis frapps tour  tour; et c'tait sur le parti
royaliste lui-mme, sur les plus intimes confidents et les plus zls
serviteurs de la Couronne qu'avaient port les derniers coups. Le besoin
et l'esprit de la rsistance taient profonds et invtrs, rpandus
dans la socit tout entire, plus forts que les souvenirs des anciennes
luttes et les liens des anciens partis. Si bien que, lorsque la
rvolution de 1688 clata, elle avait t prpare et fut accepte par
les hommes les plus divers, par beaucoup de torys comme par les whigs,
par l'aristocratie comme par le peuple; il lui vint des partisans et
des dfenseurs de tous les points de l'horizon politique et de tous les
sentiments du pays. Nous n'avions, pour la rvolution de 1830, ni
des causes aussi profondes, ni d'aussi varis appuis. Nous ne nous
dlivrions pas d'une intolrable tyrannie. Toutes les classes de la
nation n'taient pas rallies dans la rsistance par une commune
oppression. Nous tentions une entreprise bien plus grande avec des
forces bien moindres et bien moins capables soit de la soutenir
nergiquement, soit de la contenir dans les limites du droit et du bon
sens.

Nous n'avions gure le sentiment du fardeau dont nous nous chargions,
car nous prmes plaisir  l'aggraver. Non contents d'avoir une royaut 
fonder, nous voulmes avoir aussi une constitution  faire et changer
la Charte comme la dynastie. Il n'y avait ici,  coup sr, point de
ncessit. La Charte venait de traverser avec puissance et honneur les
plus rudes preuves. En dpit de toutes les entraves et de toutes les
atteintes, elle avait suffi, pendant seize ans,  la dfense des droits,
des liberts, des intrts du pays. Tour  tour invoque, dans des
vues diverses, par les divers partis, elles les avait tous protgs et
contenus tour  tour. Le Roi, pour chapper  son empire, avait t
contraint de la violer, et elle n'avait point pri sous cette violence;
dans les rues comme dans les Chambres, elle avait t le drapeau de la
rsistance et de la victoire. Nous emes la fantaisie d'abattre et de
dchirer nous-mmes ce drapeau.

A vrai dire, et pour la plupart de ceux qui y mirent la main, ce n'tait
point pure fantaisie, et des instincts profonds se cachaient sous ce
mouvement. Le got et le pch rvolutionnaire, par excellence, c'est le
got et le pch de la destruction pour se donner l'orgueilleux plaisir
de la cration. Dans les temps atteints de cette maladie, l'homme
considre tout ce qui existe sous ses yeux, les personnes et les choses,
les droits et les faits, le pass et le prsent, comme une matire
inerte dont il dispose librement, et qu'il peut manier et remanier pour
la faonner  son gr. Il se figure qu'il a dans l'esprit des ides
compltes et parfaites, qui lui donnent sur toutes choses le pouvoir
absolu, et au nom desquelles il peut,  tout risque et  tout prix,
briser tout ce qui est pour le refaire  leur image. Telle avait t,
en 1789, la faute capitale de la France. En 1830, nous essaymes d'y
retomber.

Je puis me permettre de changer ici de langage et de ne plus dire
_nous_. Ds que cette tendance essentiellement rvolutionnaire apparut,
les hommes engags dans le grand vnement qui s'accomplissait
reconnurent combien ils diffraient entre eux, et ils se divisrent.
C'est de la rvision de la Charte que date la politique de la
rsistance.

Bien des gens voulaient que cette rvision ft lente, soumise  des
dbats solennels, et qu'il en sortt une Constitution toute nouvelle
qu'on aurait appele l'oeuvre de la volont nationale. Nous venions
d'avoir un ridicule exemple de la susceptibilit obstine et
inintelligente de ces amateurs de crations rvolutionnaires. Le duc
d'Orlans, en acceptant le 31 juillet la lieutenance gnrale du
royaume, avait termin sa premire proclamation par ces mots: _La_
Charte sera dsormais une vrit. Cette reconnaissance implicite de la
Charte, mme pour la rformer, dplut  quelques-uns des commissaires
qui s'taient rendus au Palais-Royal, et, je ne sais  quel moment
prcis ni par quels moyens, ils y firent substituer, dans _le Moniteur_
du 2 aot, cette absurde phrase: _Une_ Charte sera dsormais une
vrit; altration que _le Moniteur_ du lendemain 3 aot dmentit par
un _erratum_ formel. Et en mme temps qu'on rpudiait ainsi l'ancienne
Charte, on voulait introduire dans la nouvelle de nombreux changements,
tous favorables  la brusque extension des liberts populaires et  la
domination exclusive de l'esprit dmocratique.

Notre rsistance  ces vues fut dcide, bien qu'incomplte. Nous
maintnmes la Charte comme la constitution prexistante et permanente
du pays; mais nous n'empchmes pas qu'on ne se donnt la purile
satisfaction de l'intituler _Charte de_ 1830, comme si une constitution
de seize ans avait besoin d'tre rajeunie. Parmi les changements qui y
furent introduits, quelques-uns,  l'preuve, ont t trouvs plutt
nuisibles qu'utiles; d'autres taient prmaturs; deux ou trois
seulement pouvaient tre jugs ncessaires. La complte fixit de la
Charte, proclame le lendemain de la Rvolution, et certainement
beaucoup mieux valu, pour les liberts comme pour le repos du pays.
Mais personne n'et os la proposer; pendant que nous dlibrions, les
passions et les prtentions rvolutionnaires grondaient autour de nous,
jusqu' la porte de notre enceinte; et en dehors, le gouvernement
nouveau, encore incertain et presque inconnu, n'avait ni force, ni
moyens d'action. Nous ne parvnmes pas  maintenir la Chambre des pairs
sur ses bases constitutionnelles;  grand'peine fmes-nous ajourner,
bien vainement, l'examen de la question. Grce aux efforts de M. Dupin
et de M. Villemain, l'inamovibilit de la magistrature fut sauve. Sur
un seul, point, notre succs fut complet; nous russmes  carter toute
lenteur, tout vain dbat; en deux sances, la Charte fut modifie; en
huit jours, la Rvolution fut close et le gouvernement tabli. Et en
luttant contre ces premires temptes, un parti de gouvernement commena
 se former, encore mal uni, inexpriment, flottant, mais dcid 
pratiquer srieusement la monarchie constitutionnelle et  la dfendre
rsolument contre l'esprit de rvolution.

Depuis cette poque, et surtout depuis 1848, une question a t souvent
agite: aurions-nous d, quand la Charte eut t ainsi rvise et la
couronne dfre par les Chambres  M. le duc d'Orlans, demander au
peuple, sous une forme quelconque de suffrage universel, la sanction de
ces actes et l'acceptation de la nouvelle Charte et du nouveau Roi?

Si je croyais que l'omission de cette formalit a t pour quelque chose
dans la chute, en 1848, du gouvernement fond en 1830, j'en ressentirais
un profond regret. Je sais la valeur que peuvent avoir les apparences,
et je regarderais comme un sot enttement, non comme une juste fiert,
la prtention de les ddaigner quand elles sont en effet puissantes.
Mais plus j'y pense, plus je demeure convaincu que le dfaut d'un vote
des assembles primaires n'a jamais t, pour la monarchie de juillet,
pendant sa dure, une cause de faiblesse, et n'a eu aucune part dans
ses derniers revers. L'adhsion de la France, en 1830, au gouvernement
nouveau, fut parfaitement libre, gnrale et sincre[4]; elle tait
beaucoup plus presse de le voir tabli que jalouse de le voter
expressment, et nous obmes  son vritable dsir comme  son intrt
bien entendu en mettant, sans complication ni dlai, une prompte fin 
la Rvolution et un pouvoir rgulier  la tte du pays. Mais ce motif,
bien que trs-puissant, ne fut pas le seul qui nous dtermina  ne point
rclamer l'intervention populaire, et  clore le drame sans le soumettre
au suffrage officiel et explicite du public.

[Note 4: Un tmoin qui ne peut tre suspect, M. de La Fayette, crivait,
le 26 novembre 1830, au comte de Survilliers (Joseph Bonaparte): Quant
 l'assentiment gnral, ce ne sont pas seulement les Chambres et la
population de Paris, 80,000 gardes nationaux et 300,000 spectateurs au
Champ-de-Mars, ce sont toutes les dputations des villes et villages
de France que mes fonctions me mettent  porte de recevoir en dtail,
c'est en un mot un faisceau d'adhsions non provoques et indubitables
qui nous confirment de plus en plus que ce que nous avons fait est
conforme  la volont actuelle d'une trs-grande majorit du peuple
franais. (_Mmoires du gnral La Fayette_, t. VI, p. 471.)]

C'tait une monarchie que nous croyions ncessaire  la France, voulue
de la France, et que nous entendions fonder. J'honore la Rpublique;
elle a ses vices et ses prils propres et invitables, comme toutes les
institutions d'ici-bas; mais c'est une grande forme de gouvernement, qui
rpond  de grands cts de la nature humaine,  de grands intrts
de la socit humaine, et qui peut se trouver en harmonie avec la
situation, les antcdents et les tendances de telle ou telle poque,
de telle ou telle nation. J'aurais certainement t rpublicain aux
tats-Unis d'Amrique quand ils se sparrent de l'Angleterre: la
Rpublique fdrative tait pour eux le gouvernement naturel et vrai, le
seul qui convnt  leurs habitudes,  leurs besoins,  leurs sentiments.
Je suis monarchique en France par les mmes raisons et dans les mmes
intrts; comme la Rpublique aux tats-Unis en 1776, la monarchie
est, de nos jours, en France, le gouvernement naturel et vrai, le plus
favorable  la libert comme  la paix publique, le plus propre 
dvelopper les forces lgitimes et salutaires comme  rprimer les
forces perverses et destructives de notre socit.

Mais la monarchie est autre chose qu'un mot et une apparence. Il y avait
autant de lgret que de confusion dans les ides  parler sans cesse
d'un trne entour d'institutions rpublicaines comme de la meilleure
des rpubliques. Des institutions libres ne sont point ncessairement
des institutions rpublicaines. Quelle que soit, entre elles, l'analogie
de certaines formes, la monarchie constitutionnelle et la Rpublique
sont des gouvernements trs-diffrents, et on les compromet autant qu'on
les dnature quand on prtend les assimiler.

La monarchie que nous avions  fonder n'tait pas plus une monarchie
lective qu'une Rpublique. Amens par la violence  rompre violemment
avec la branche ane de notre maison royale, nous en appelions  la
branche cadette pour maintenir la monarchie en dfendant nos liberts.
Nous ne choisissions point un Roi; nous traitions avec un prince que
nous trouvions  ct du trne et qui pouvait seul, en y montant,
garantir notre droit public et nous garantir des rvolutions. L'appel
au suffrage populaire et donn  la monarchie rforme prcisment le
caractre que nous avions  coeur d'en carter; il et mis l'lection
 la place de la ncessit et du contrat. C'et t le principe
rpublicain profitant de l'chec que le principe monarchique venait de
subir pour l'expulser compltement et prendre, encore sous un nom royal,
possession du pays.

Entre les deux politiques qui apparurent alors l'une en face de l'autre,
destines  se combattre et  se balancer longtemps, mon choix ne fut
pas incertain. Outre la situation gnrale, quelques faits particuliers,
peu importants en apparence ou peu remarqus, me frapprent, au moment
mme, comme une lumire d'en haut, et me dcidrent ds les premiers
pas.

Pendant que, par nos actes et nos paroles comme dputs, nous nous
appliquions  maintenir la Charte en la modifiant, et  raffermir la
monarchie branle, les ides et les passions rvolutionnaires se
dployaient hardiment autour de nous et protestaient contre nous. Le 31
juillet, quelques heures aprs que la dputation de la Chambre fut
venue inviter M. le duc d'Orlans  prendre la lieutenance gnrale du
royaume, les murs de Paris taient couverts de ce placard:

_Le comit central du XIIe arrondissement de Paris  ses concitoyens._
Une proclamation vient d'tre rpandue au nom du duc d'Orlans qui
se prsente comme lieutenant gnral du royaume, et qui, pour tout
avantage, offre la Charte octroye, sans amlioration ni garanties
prliminaires. Le peuple franais doit protester contre un acte
attentatoire  ses vritables intrts, et doit l'annuler. Ce peuple,
qui a si nergiquement reconquis ses droits, n'a point t consult pour
le mode de gouvernement sous lequel il est appel  vivre. Il n'a point
t consult, car la Chambre des dputs et la Chambre des pairs, qui
tenaient leurs pouvoirs du gouvernement de Charles X, sont tombes avec
lui, et n'ont pu, en consquence, reprsenter la nation.

Au mme moment, un autre comit, connu sous le nom de _Runion
Lointier_, et qui comptait dans son sein des hommes importants,
quelques-uns dputs, dcidait qu'une dputation se rendrait auprs de
M. le duc d'Orlans pour le prvenir que la nation ne le reconnaissait
pas comme lieutenant gnral, que le Gouvernement provisoire seul devait
tre investi des pouvoirs ncessaires au maintien de la tranquillit
publique et  la formation des assembles populaires, et que la nation
resterait en armes pour soutenir ses droits par la force, si on
l'obligeait  y avoir recours.

Mme parmi les partisans dcids du duc d'Orlans, l'entranement ou la
routine de l'esprit rvolutionnaire taient tels que, dans les crits
qu'ils publiaient et faisaient afficher pour lui, on lisait ces paroles:
Dans ce moment, les dputs et les pairs se rassemblent dans leurs
chambres respectives pour proclamer le duc d'Orlans, _et lui imposer
une charte au nom du peuple_.

Ce mme jour, aussitt aprs avoir accept la lieutenance gnrale
du royaume, M. le duc d'Orlans monta  cheval pour se rendre 
l'Htel-de-Ville, et donner ainsi,  la garde nationale et  son
commandant M. de La Fayette, une marque de courtoisie dfrente. Nous
l'escortions tous  pied,  travers les barricades  peine ouvertes.
C'tait dj une dmarche peu fortifiante pour le pouvoir naissant que
cet empressement  aller chercher une investiture plus populaire que
celle qu'il tenait des dputs du pays; mais l'aspect de la population
fut encore plus significatif que la dmarche du pouvoir. Elle se
pressait autour de nous, sans violence mais sans respect, et comme se
sentant souveraine dans ces rues o se prparait pour elle un Roi.
Nous tions obligs, pour nous prserver et pour prserver M. le duc
d'Orlans de cette irruption populaire, de nous tenir fortement par
la main, et de former ainsi,  sa droite et  sa gauche, deux haies
mouvantes de dputs. Comme nous arrivions sur le quai du Louvre, une
bande de femmes et d'enfants se prcipita sur nous, criant: _Vivent nos
dputs!_ et ils nous entourrent jusqu' la place de Grve, dansant et
chantant _la Marseillaise_. Des cris et des questions de toute sorte
partaient  chaque instant de cette cohue; ils se montraient les uns
aux autres le duc d'Orlans: Qui est ce monsieur  cheval? Est-ce un
gnral? Est-ce un prince?--J'espre, dit une femme  l'homme qui lui
donnait le bras, que ce n'est pas encore un Bourbon. Je fus infiniment
plus frapp de notre situation au milieu de ce peuple et de son
attitude que de la scne mme qui eut lieu quelques moments aprs, 
l'Htel-de-Ville, et des apostrophes du gnral Dubourg  M. le duc
d'Orlans. Quels prils futurs se rvlaient dj pour cette monarchie
naissante, seule capable de conjurer les prils prsents du pays!

Dans les jours suivants, quand le gouvernement commena, j'allais
frquemment au Palais-Royal, d'abord  titre de commissaire, puis comme
ministre de l'intrieur. Aux portes du palais et dans le vestibule,
point de sentinelles, point de police, point de garanties d'ordre et de
scurit; des hommes du peuple, surveillants volontaires ou placs l
par je ne sais qui, assis ou tendus sur des bancs ou sur l'escalier,
jouant aux cartes et recevant leurs camarades. Il n'y avait rien de
grave  rprimer dans la conduite de ces gardes populaires, et si leur
empire n'et t qu'un accident momentan, je n'en aurais probablement
conserv aucun souvenir; mais leur physionomie, leurs manires, leurs
paroles, tout indiquait que, mme l, ils se croyaient encore les
matres, et que leur humeur serait grande le jour o l'ordre, qu'ils
maintenaient tant bien que mal, ne serait plus  leur discrtion.

Du 5 au 7 aot, pendant que la Chambre s'occupait de la rvision de la
Charte, des groupes se formaient aux abords de la salle, dans la cour,
dans le jardin, s'entretenant avec passion des questions dbattues dans
l'intrieur; presque tous les assistans taient des jeunes gens du
barreau, ou des coles, ou de la presse, point tumultueux, mais ardents
et imprieux dans leurs ides et leurs volonts. Armand Carrel et
Godefroy Cavaignac s'y rencontraient quelquefois. Parmi les dputs, MM.
de La Fayette et Dupont de l'Eure taient leur drapeau. En entrant ou en
sortant, je m'arrtais au milieu de ces groupes dans lesquels mes cours
et mes crits me valaient encore quelque faveur. Nous causions de la
royaut, des deux Chambres, du systme lectoral, de l'hrdit de la
pairie, question  l'ordre du jour. Je vis l  quel point les prjugs
et les projets rpublicains taient enracins dans cette gnration
leve au sein des socits secrtes et des conspirations. La monarchie
n'tait pour eux qu'une concession nominale et temporaire, faite 
contre-coeur, et qu'ils entendaient vendre trs-chrement. A aucun prix,
ils n'admettaient l'hrdit de la pairie, ni aucun lment tranger 
la dmocratie pure. Ils taient prts  recommencer l'meute plutt que
d'y consentir, et l'ajournement de cette question leur fut  grand'peine
arrach. Le seul pouvoir lectif, man du suffrage universel, et
le recours  l'insurrection ds que cette lgitimit populaire leur
semblait viole, c'tait l, qu'ils s'en rendissent compte ou non, toute
leur foi politique. C'tait vouloir l'empire continu de la force sous le
prtexte du droit, et l'tat rvolutionnaire en permanence au lieu de
l'tat social.

Je reus, de cette maladie des esprits, une preuve crite que j'ai
garde, tant elle me frappa. Le 6 aot, comme je me rendais au
Palais-Royal pour le Conseil, l'un des plus distingus et des plus
sincres entre ces jeunes gens m'arrta au bas de l'escalier, et me
remit un papier qu'il recommanda, d'un ton trs-mu,  ma plus srieuse
attention. Voici textuellement ce qu'il contenait:

On ne comprend pas l'tat des choses.

Il faut tre national et fort, avant tout et tout de suite.

Les discussions seront interminables et useront les plus forts.

La Chambre des dputs est mauvaise; on peut le voir dj, et on le
verra mieux tout  l'heure.

Le Gouvernant, quel qu'il soit, doit agir au plus vite. On nous presse,
et dans trois jours, dans deux peut-tre, nous ne serons plus les
matres d'arrter ceux qui sont derrire nous et qui veulent marcher.

Que le Lieutenant gnral propose  la _seule_ Chambre des dputs, ce
soir ou demain, une Constitution rpublicaine sous forme royale, et une
Dclaration des droits, pour tre soumise  l'acceptation des communes,
par _oui_ ou par _non_, d'ici  six mois.

Que, dans l'intervalle, le Lieutenant gnral soit Gouvernement
provisoire _autoris_.

Que la Chambre soit, immdiatement aprs, dissoute.

Qu'on fltrisse la Restauration, les hommes et les choses de la
Restauration.

Qu'on marche hardiment vers le Rhin; qu'on y porte la frontire,
et qu'on y continue par la guerre le mouvement national; qu'on
l'entretienne par ce qui l'a provoqu. Ce ne sera d'ailleurs rien faire
que prendre l'initiative; ce sera rallier l'arme, la recruter, la
retenir dans sa main, l'associer  la Rvolution. Ce sera parler 
l'Europe, l'avertir, l'entraner.

Organiser la nation, s'appuyer sur elle est indispensable et ne
prsente aucun danger.

Il n'y a pas de modification dans la proprit  raliser actuellement;
par consquent, pas de discorde civile  craindre.

Cela fait, tous les embarras ont disparu; la position est grande,
solide et sans danger rel. Il ne faut que _vouloir_ pour arriver l.

A ce prix, nous rpublicains, nous engageons au service du Gouvernement
nos personnes, nos capacits et nos forces, et _nous rpondons de la
tranquillit intrieure_.

Ce texte n'a pas besoin de commentaire. C'tait la Rpublique  la
fois timide et hautaine, n'osant se proclamer sous son propre nom
et s'imposer elle-mme  la France, mais demandant arrogamment  la
Monarchie de la prendre sous son manteau pour qu'elle y pt rver
et grandir  son aise. Que seraient devenues, en prsence de telles
dispositions, et si elles avaient prvalu, la socit en France et la
paix en Europe? Ce n'est pas la Rpublique qui se serait tablie: pas
plus en 1830 qu'en 1848, elle n'tait en harmonie avec la situation, les
intrts, les instincts naturels, les ides gnrales, les sentiments
libres du pays; nous n'aurions eu, sous ce nom, que le chaos
rvolutionnaire, un mlange d'anarchie et de tyrannie, un cauchemar
continu de mouvements turbulents et vains, projets sur projets,
mensonges sur mensonges, mcomptes sur mcomptes, et toutes les
angoisses, tous les prils clatant coup sur coup, aprs l'explosion de
toutes les chimres et l'talage de toutes les prtentions.

Je ne dirai pas que je lus clairement et jusqu'au bout dans cet avenir;
mais j'en entrevis assez pour me vouer, corps et me,  la rsistance,
comme  un devoir d'homme sens, d'homme civilis, d'honnte homme et
de citoyen. Et quand nous nous mmes srieusement  l'oeuvre, le
Gouvernement nouveau dans son ensemble et moi comme ministre de
l'intrieur, le cours des vnements et l'exprience des affaires me
confirmrent pleinement dans mes pressentiments et mes rsolutions.




                            CHAPITRE X

                   MON MINISTRE DE L'INTRIEUR.

Ma principale proccupation en entrant au ministre de
l'intrieur.--Voyage et embarquement de Charles X.--Composition et
incohrence du cabinet du 11 aot 1830.--Ses divers lments.--MM.
Laffitte, Dupont de l'Eure, marchal Grard et Bignon.--MM. Casimir
Prier, duc de Broglie, baron Louis, comte Mol, gnral Sbastiani,
Dupin et moi.--Attitude du Roi dans ce Conseil.--Vastes attributions
et mauvaise organisation du ministre de l'intrieur.--Mes
travaux.--L'Opposition m'accuse de ne rien faire.--Mon Expos de l'tat
du royaume en septembre 1830.--Mes relations avec les prfets.--Mes
relations avec M. de La Fayette au sujet des gardes nationales.--Mon
administration dans ses rapports avec les lettres, les sciences et les
arts.--Ma participation aux affaires extrieures.--L'Europe veut le
maintien de la paix.--Dispositions de l'Angleterre,--de la Russie et
de l'empereur Nicolas,--de l'Autriche et de la Prusse.--Le parti
rvolutionnaire en France mconnat compltement cette situation
europenne.--Le roi Louis-Philippe la comprend et en profite.--Sentiment
de la France  l'gard des rvolutions trangres.--M. de Talleyrand
ambassadeur  Londres.--Pourquoi il convient  cette mission.--Est-il
vrai que le roi Louis-Philippe ait seul fait ce choix?--Notre politique
envers la Belgique, le Pimont et l'Espagne.--Ma conduite envers les
rfugis espagnols.--Rapports du cabinet avec les Chambres.--La Chambre
des dputs se complte par des lections nouvelles.--M. Pasquier est
nomm prsident de la Chambre des pairs.--Projets de lois prsents
aux Chambres.--Propositions nes dans les Chambres.--Mes dbuts  la
tribune.--Fermentation des partis.--Dbat sur les clubs.--Clture
des clubs.--La Chambre des dputs accuse les ministres de Charles
X.--Proposition de M. de Tracy et Adresse de la Chambre des dputs pour
l'abolition de la peine de mort.--meutes rvolutionnaires.--Elles se
portent sur le chteau de Vincennes,--sur le Palais-Royal.--Dissolution
du cabinet.--Ses causes.--Mon sentiment en sortant des affaires.--Lettre
de M. Augustin Thierry.

(1er aot--2 novembre 1830.)


Le 31 juillet,  la veille de se dissoudre, la Commission municipale,
prenant, sous la vaniteuse influence de M. Mauguin, des airs de
gouvernement provisoire, s'tait donn le frivole plaisir de nommer
aux divers dpartements ministriels des commissaires encore plus
provisoires qu'elle, car ils n'exercrent pas mme un jour les fonctions
qu'elle leur attribuait. Elle m'avait nomm commissaire provisoire 
l'instruction publique. Le lendemain, 1er aot, M. le duc d'Orlans,
comme lieutenant gnral du royaume, m'appela, avec le mme titre, au
dpartement de l'intrieur, et le 11 aot, quand il eut accept la
couronne, j'entrai, comme ministre de ce dpartement, dans le cabinet
qu'il forma.

A ce moment, et malgr la multitude et l'urgence des affaires qui
m'assaillaient, une affaire me proccupait par-dessus toutes les autres.
La Rvolution tait accomplie; elle ne rencontrait nulle part aucune
rsistance; Roi, Charte, Chambres, Cabinet, tous les pouvoirs nouveaux
taient debout et en action. Et le Roi Charles X tait encore en France,
videmment hors d'tat de s'y maintenir et ne faisant pas un mouvement
pour s'en loigner! En vain quatre commissaires, le marchal Maison, le
gnral Jacqueminot, MM. Odilon Barrot et de Schonen s'taient rendus
au chteau de Rambouillet pour le dcider  partir et pour veiller  sa
sret; ils taient revenus  Paris sans succs. Le lendemain pourtant,
3 aot, troubl  l'approche du chaos populaire qui se porta sur
Rambouillet, o les commissaires taient retourns, touch de quelques
paroles gravement mues de M. Odilon-Barrot et des attestations plus
opportunes qu'exactes du marchal Maison sur le nombre des assaillants,
Charles X se rsolut  quitter sa dernire rsidence royale et  se
rendre sur un point de la cte pour s'embarquer. Mais il cheminait
lentement, s'arrtant  et l, hsitant sur sa route, cartant les
observations que lui adressaient quelquefois, pour rgler ou presser sa
marche, les commissaires qui l'accompagnaient, et ayant l'air d'attendre
que quelque incident favorable vnt changer ses rsolutions et son sort.

Nous aussi,  Paris, nous tions vivement proccups des incidents
possibles, mais avec des impressions et dans une attente bien
diffrentes. Aucune chance de soulvement et de guerre civile en
faveur de la royaut dchue ne se laissait entrevoir; ses plus
dvous serviteurs se tenaient dans le plus profond repos. M. de La
Rochejaquelein crivit  plusieurs journaux: Vous avez t mal inform
en mettant dans votre journal que le marquis et la marquise de La
Rochejaquelein taient arrivs dans la Vende pour la soulever; ils sont
fort tranquillement chez eux, prs de Paris. L'arme s'empressait,
comme le pays, d'adhrer au gouvernement nouveau. Les rgiments mme
qui, avec un noble sentiment de discipline et d'honneur, taient rests
autour de Charles X, recevaient de lui, comme une dlivrance, l'ordre
de rejoindre leurs quartiers. Nous redoutions bien plus les passions
rvolutionnaires que les tristesses royalistes. C'tait une prilleuse
entreprise que celle de conduire  pas lents, et pendant treize jours,
le Roi dtrn  travers des populations nombreuses, partout en
mouvement, en proie aux colres, aux mfiances, aux mauvais dsirs de
vengeance ou de prcaution que soulevaient encore dans les coeurs la
lutte de la veille et l'incertitude du lendemain. Pourtant l'honneur de
la royaut nouvelle, de ses conseillers, de tous les honntes gens qui
l'avaient adopte, tait engag dans cette difficile preuve. Il fallait
que Charles X et la famille royale arrivassent au terme de leur amer
voyage, non-seulement sans obstacle et sans insulte, mais au milieu du
calme et des gards publics. J'tais assailli de rapports alarmants.
Des rassemblements se formaient sur divers points de la route, menaant
tantt d'arrter Charles X, tantt de prcipiter violemment son
dpart. Les commissaires qui l'accompagnaient, le marchal Maison,
MM. Odilon-Barrot, de Schonen, de La Pommeraye, dployaient, pour
les dissiper, une activit intelligente et gnreuse; mais y
russiraient-ils toujours? Leur modration les rendait eux-mmes
quelquefois suspects; on se plaignait qu'au milieu du cortge royal, ils
ne portassent pas constamment leur cocarde et leur charpe tricolore. Je
leur crivais de presser la marche, d'viter tout prtexte d'irritation
populaire, de tout faire pour que Charles X et sa famille fussent
promptement  l'abri de tout pril. M. Odilon-Barrot me rpondait le 9
aot, au moment mme o le roi Louis-Philippe acceptait solennellement
la couronne et prtait serment  la Charte: Vous le savez, notre
mission est toute de dfrence et d'humanit; les recommandations
intimes du duc et de la duchesse d'Orlans ont rendu nos mnagements
encore plus ncessaires. Un sentiment de respect et de convenance nous a
empchs de montrer avec ostentation, devant un vieillard malheureux et
des femmes, des signes qui les blessent profondment; mais en public, et
devant la suite du Roi, nous n'avons jamais quitt nos couleurs. Et
M. de Schonen ajoutait: Quant  la lenteur de ce convoi funbre de la
monarchie, ce n'est pas faute de reprsentations de notre part; mais que
voulez-vous rpondre  un vieillard malheureux qui vous dit: Je suis
fatigu?

J'prouvai le 11 aot, en apprenant que Charles X s'tait embarqu
la veille  Cherbourg, sous les yeux d'une foule silencieuse et
respectueuse, un vritable sentiment de dlivrance; et le billet que
m'crivit  l'instant mme le roi Louis-Philippe commenait par cette
phrase: Enfin voici des dpches de nos commissaires qui me soulagent
le coeur. motion vraie, quoi qu'en puissent penser les esprits
vulgaires; le roi Louis-Philippe,  ce moment, redoutait quelque
tragique catastrophe bien plus qu'il ne craignait un rival.

Pendant que deux paquebots amricains, escorts par deux btiments
franais, emportaient rapidement loin de la France le vieux Roi et
sa famille, la France accourait  Paris. De toutes les parties du
territoire arrivaient tous les jours des milliers de visiteurs, les
uns pour assister de plus prs  un grand spectacle, les autres pour
satisfaire ce besoin de mouvement sans but que suscitent les grands
vnements, beaucoup pour venir chercher leur part dans les fruits d'une
victoire qu'ils disaient la victoire de leur cause et de leur parti.
C'est un trange chaos que celui qui nat d'une rvolution dans un pays
o rgne la centralisation; l'branlement se rpand partout pour revenir
se concentrer sur un seul point; il n'y a, dans toutes les familles et
dans toutes les ttes, point de dsirs ou d'esprances, point d'ides
ou de plans qui ne se sentent provoqus et ne se croient autoriss  se
produire. Et toutes ces prtentions, toutes ces rveries de l'esprit
ou de l'intrt, de la vanit ou de l'avidit, se pressent autour du
pouvoir nouveau, lui demandant leur pture.

Le cabinet qui venait de se former tait plus propre  accrotre qu'
dissiper cette fermentation confuse. Compos de onze membres, sept
ministres  portefeuille et quatre ministres consultants, il n'avait
point d'autre unit que celle qu'exigeaient absolument ses premiers
pas dans les premiers jours. Nous voulions tous sincrement fonder la
monarchie constitutionnelle qui sortait de la Rvolution. Mais quand
de cette intention gnrale il fallut passer  l'action prcise et
quotidienne, quand nous emes  dterminer ce que devait tre le
gouvernement de cette monarchie et  le mettre en pratique, les
dissidences clatrent, srieuses, vives,  chaque instant rptes.
Non-seulement nous tions partags entre les deux tendances qui
s'taient manifestes lors de la rvision de la Charte, le mouvement et
la rsistance, l'ardeur des innovations et le respect des traditions et
des lois; mais, dans chacun de ces groupes spars, l'unit manquait
presque galement, car des diversits graves s'y rencontraient qui
faisaient pressentir, entre des hommes d'accord en apparence, des
sparations, peut-tre des luttes prochaines, et qui mettaient le
pouvoir hors d'tat d'chapper lui-mme  la confusion des ides, des
prtentions et des chances qui s'agitaient autour de lui.

Des onze ministres, gouvernants ou consultants, qui sigeaient alors
dans le Conseil, huit sont morts: MM. Laffitte, Dupont de l'Eure, le
marchal Grard, le baron Bignon, le comte Mol, le baron Louis, le
marchal Sbastiani et M. Casimir Prier. Trois seulement, le duc de
Broglie, M. Dupin et moi, survivent aujourd'hui. Quand j'ai commenc 
crire ces Mmoires, je me suis demand, non sans quelque perplexit,
avec quelle mesure de libert je parlerais des hommes, amis ou
adversaires, que j'ai vus de prs, soit dans l'exercice, soit dans les
luttes du pouvoir. Les morts appartiennent  l'histoire; ils ont droit
 sa justice, elle a droit, sur eux,  la libert. J'en userai avec
franchise. Les vivants se coudoyent encore en ce monde; ils se doivent
des gards mutuels. C'est un devoir facile aujourd'hui.

Entre les quatre membres du Conseil de 1830 que le parti du mouvement
comptait comme siens, l'importance comme l'ardeur politique taient
trs-ingales. Vaillant soldat de la Rvolution et de l'Empire, le
marchal Grard restait fidle aux instincts et aux amis de sa jeunesse
sans prendre grand intrt aux dbats de principes ou aux luttes des
partis. De ses habitudes militaires il avait appris  aimer l'ordre et 
soutenir le pouvoir; mais il y compromettait plus volontiers sa personne
que sa popularit. Esprit droit et mme fin dans la pratique de la vie,
mais peu actif et peu tendu, il lui dplaisait d'avoir  chercher,
 travers des situations et des questions compliques, ce que lui
commandaient son devoir et son honneur; il coutait peu les raisons qui
contrariaient ses ides ou ses gots, et discutait peu la politique
qu'il servait, pourvu qu'elle ne l'cartt pas de son drapeau. M.
Bignon, au contraire, mettait au service de son parti une abondante
puissance de dissertation et d'argumentation; non pas dans l'intrieur
du Conseil ou dans les conversations prives; il y tait court et
embarrass, n'aimant pas  lutter en face contre les personnes, ni 
s'engager, dans les questions spciales, par des avis positifs. C'tait
dans le repos de son cabinet, en crivant soit des pamphlets pour
le public, soit des discours pour les Chambres, qu'il dployait les
ressources d'une instruction plus spcieuse que solide, d'une exprience
diplomatique un peu subalterne et d'un esprit srieusement superficiel.
Il se faisait ainsi, dans le gros des auditeurs et des lecteurs, un
renom de savant politique, et les fournissait de faits et d'arguments,
mais sans exercer une relle influence. Ni le marchal Grard, ni M.
Bignon n'taient, dans le cabinet de 1830 et pour le parti du mouvement,
des chefs actifs et efficaces.

MM. Dupont de l'Eure et Laffitte possdaient seuls, dans le parti,
une vraie force et la mritaient rellement. J'ai vu de trop prs les
effronteries et les volte-faces de l'intrt personnel pour ne pas faire
cas de la sincrit et de la constance des convictions, mme les plus
opposes aux miennes. Depuis que nous tions ensemble dans les affaires,
chaque incident, chaque question, chaque sance du Conseil m'apprenaient
mieux combien nous diffrions, M. Dupont de l'Eure et moi. Qu'il s'en
rendt compte ou non, les ides et les traditions de 1792 gouvernaient
la conduite comme la pense de M. Dupont. Il n'tait, sciemment et
d'intention, ni rvolutionnaire, ni rpublicain; mais il portait dans
le Conseil naissant de la monarchie constitutionnelle les prjugs, les
mfiances, les exigences, les antipathies d'une vulgaire opposition
dmocratique, et il ne trouvait pas en lui-mme l'lvation d'esprit
et de moeurs qui, dans sa situation nouvelle, aurait pu lui donner
l'intelligence des conditions d'un gouvernement libre. Plus au contraire
il avanait dans l'exercice du pouvoir, plus il se repliait, avec un
certain orgueil rude, dans ses anciennes habitudes, car en mme temps
qu'il tait domin par de grossiers amis, il avait foi, une foi honnte
et obstine dans ses ides, les croyant conformes  la justice, bonnes
pour le bien du peuple, et se sentant prt  leur sacrifier les intrts
de son ambition ou de sa fortune. C'tait assez pour tre estim du
public et important dans son parti, quoique incapable de le diriger ou
de le contenir.

M. Laffitte devait  de tout autres causes sa popularit et son
influence. Il avait bien plus d'esprit, et un esprit plus libre, plus
vari, moins commun que celui de M. Dupont de l'Eure. Homme d'affaires
intelligent et hardi, causeur abondant et aimable, soigneux de plaire 
tous ceux qui l'approchaient et bon pour tous ceux qui lui plaisaient,
il tait toujours prt  comprendre et  obliger tout le monde. Quoique
trs-soumis, en dfinitive, aux influences rvolutionnaires qui
l'entouraient, il n'avait, pour son propre compte, point d'ides
gnrales et arrtes, point de parti-pris et obstin; ni aristocrate
ni dmocrate, ni monarchique ni rpublicain, aimant le mouvement par
instinct et pour son plaisir plutt que dans quelque profond dessein,
cherchant l'importance par vanit plus que par ambition, mlant la
fatuit au laisser-aller et l'impertinence  la bont, vrai financier de
grande comdie, engag dans la politique comme ses pareils de l'ancien
rgime l'taient dans les gots mondains et littraires, voulant surtout
tre entour, flatt, vant, confiant dans son succs comme dans son
mrite, auprs du Roi comme auprs du peuple, dans les rvolutions comme
dans les spculations, et traitant toutes choses, les affaires d'tat
comme les affaires d'argent, avec une lgret prsomptueuse qui se
croyait capable de tout concilier, ne s'inquitait gure des obstacles
et ne prvoyait jamais les revers. Il tait, en 1830, au sommet de sa
destine, heureux et fier d'avoir vu faire, ou plutt, pensait-il,
d'avoir fait, dans sa maison, une rvolution qui plaisait au pays et un
roi qui lui plaisait  lui-mme, et se promettant de rester puissant,
populaire et riche, sans prendre grand'peine  gouverner.

Partisans de la politique de rsistance, nous avions dans le Conseil,
sur les patrons de la politique du mouvement, l'avantage du nombre. Mais
le nombre n'est pas toujours la force. Sinon la dsunion, du moins de
grandes diversits de situation et de disposition existaient entre
nous, et nous affaiblissaient dans une lutte de jour en jour plus vive.
Trs-dcids, au fond, contre l'esprit rvolutionnaire, le gnral
Sbastiani et M. Casimir Prier gardaient une certaine rserve; l'un
pour tre en mesure de rester, en tout cas, dans le cabinet, et d'y
soutenir le Roi dont la confiance lui tait dj acquise; l'autre, avec
une prvoyance plus hautaine, pensant qu'un jour viendrait o il serait
charg de combattre l'anarchie qu'il dtestait, et ne voulant pas s'user
avant le temps. Le baron Louis pratiquait rsolument, dans les finances,
la politique d'ordre, et lui donnait son adhsion en toute autre
matire, mais sans prendre grande part au combat, et en marchant
toujours derrire M. Casimir Prier. M. Mol avait cet avantage que
tous les membres du Conseil, qu'ils fussent partisans, au dedans, du
mouvement ou de la rsistance, taient prononcs, au dehors, pour la
politique de la paix, et lui savaient gr de la pratiquer avec dignit.
M. Dupin se tenait un peu  l'cart et en observation, ami de l'ordre et
du Roi, mais prcautionn et mobile, soigneux de ne pas se compromettre
au del de l'absolue ncessit, et se dcidant, dans chaque occasion,
selon son apprciation des forces en prsence ou son impression du
moment, sans s'engager dans aucun systme, ni avec aucun alli. J'tais,
comme ministre de l'intrieur, appel et oblig, plus que tout autre, 
prendre  chaque instant parti entre les deux politiques rivales, et
mon parti avait t pris ds le premier jour. Par instinct comme par
rflexion, le dsordre m'est antipathique; la lutte m'attire
plus qu'elle ne m'inquite, et mon esprit ne se rsigne pas 
l'inconsquence. Ce n'est pas que la politique de la rsistance n'et
pour moi des embarras particuliers; j'avais servi la Restauration, et
j'tais,  ce titre, dplaisant ou mme suspect  la Rvolution. M. Mol
et M. Louis aussi avaient servi la Restauration, et plus ostensiblement
que moi, puisqu'ils avaient t l'un et l'autre ministres de Louis
XVIII. Mais on avait, contre eux, moins d'occasions de chercher dans
leur pass un moyen d'attaque. Je devins bientt le porte-drapeau de la
rsistance, et ce fut surtout  moi que ses ennemis adressrent leurs
coups. Le duc de Broglie me soutenait dans cette lutte difficile. Il
avait t, sous la Restauration, tranger  toute fonction, et n'avait
voulu occuper, en 1830, que le modeste dpartement de l'instruction
publique. Il avait, pour son propre compte, peu de combats  livrer.
Mais il tait plus libral que dmocrate, et d'une nature aussi dlicate
qu'leve, la politique incohrente et rvolutionnaire lui dplaisait
autant qu' moi. Quoique divers d'origine, de situation et aussi de
caractre, nous tions unis, non-seulement par une amiti dj ancienne,
mais par une intime communaut de principes et de sentiments gnraux,
le plus puissant des liens quand il existe rellement, ce qui est rare.
Seuls dans le cabinet de 1830, nous agissions toujours dans le mme sens
et de concert.

Au milieu d'un Conseil ainsi divis et flottant, et par de telles
causes, le rle du roi Louis-Philippe tait trs-difficile. Non que
personne songet encore  s'inquiter de l'influence qu'il y pouvait
exercer et qu'il y exerait en effet. La ncessit et le pril taient
trop prsents et trop pressants pour laisser place  ces jalousies des
temps tranquilles. Les plus ombrageux sentaient clairement que, plus
compromis que personne, pour sa famille comme pour lui-mme, pour son
honneur comme pour sa sret, le prince qui venait de se lier au
pays avait bien le droit d'intervenir dans les dlibrations et les
rsolutions qui devaient dcider de son propre sort comme de celui du
pays. Le Roi prsidait donc le Conseil et y discutait toutes choses
aussi librement que ses ministres, dont il ne gnait en aucune faon la
libert. Mais il avait, dans sa situation personnelle et en lui-mme,
des causes de grave embarras. Les souvenirs rvolutionnaires avaient
tenu une grande place dans le mouvement qui l'avait appel  la
couronne, trop grande pour la mission de gouvernement que la couronne
lui imposait. Il devait  ces souvenirs l'adhsion d'une foule d'hommes
qui s'empressaient vers lui comme ses amis naturels, mais que leurs
prjugs et leurs habitudes rvolutionnaires devaient bientt rendre
pour lui des amis fcheux et peut-tre des ennemis dangereux. Beaucoup
d'entre eux, sous l'Empire, avaient servi sans scrupule le pouvoir
absolu; mais en rentrant dans un rgime de libert, ils reprenaient
leurs ides et leurs passions de rvolution, et le Roi les trouvait  la
fois lis  sa cause et peu propres  la bien servir. La Rvolution de
1789 lui avait laiss  lui-mme des impressions contradictoires et
pesantes. Jeune, il avait assist avec sympathie  cette explosion de
tant de belles esprances. Les grands principes de justice, d'humanit,
de respect pour la dignit et le bonheur des hommes, qui font la gloire
et la force de cette puissante poque, s'taient tablis dans son me.
Plus tard, le cours des vnements, les vicissitudes de sa propre
destine, ses voyages  travers les deux mondes lui avaient fait
reconnatre les erreurs qui,  tant de salutaires rsultats, avaient
ml tant de fautes, de crimes et de mcomptes. Mais en s'clairant
sur la Rvolution, l'esprit du roi Louis-Philippe ne s'en tait pas
compltement affranchi; il l'avait vue d'abord si brillante et toujours
si forte, par la parole ou par les armes, par l'anarchie ou par le
despotisme, qu'elle lui apparaissait comme une puissance presque
irrsistible et fatale. Il regardait  la fois comme ncessaire et comme
infiniment difficile de lutter contre ses passions et ses exigences; et
convaincu qu'elles ne pouvaient s'accorder avec un gouvernement rgulier
et libre, il n'tait pas sr qu'un tel gouvernement pt leur tre oppos
avec succs. Entour ainsi de partis discordants quoique favorables,
et quelquefois troubl par les doutes de sa propre pense, c'tait
son penchant de ne point s'engager, ds l'abord, dans une politique
fortement dcide, de mnager ses divers amis, et tantt de cder,
tantt de rsister  la Rvolution, dans l'espoir de gagner, en
louvoyant ainsi, le temps et la force dont il avait besoin pour
surmonter les obstacles que rencontrait le difficile gouvernement qu'il
s'tait charg de fonder.

Ces complications de sa situation et ces incertitudes de son esprit
peraient dans l'attitude et les manires du Roi avec les conseillers
trs-divers dont il tait entour. C'tait aux partisans de la politique
populaire que s'adressaient surtout ses soins; il traitait M. Laffitte,
encore souffrant d'une entorse au pied qu'il s'tait donne au milieu
des barricades, avec une familiarit amicale et presque empresse: son
langage avec M. Dupont de l'Eure tait plein de rondeur et de gaiet,
comme pour apprivoiser le paysan du Danube. Il tmoignait  M. Casimir
Prier beaucoup d'gards, mls dj de quelque inquitude sur sa fiert
ombrageuse. Avec le duc de Broglie, M. Mol et moi, ses manires taient
simples, ouvertes, empreintes d'estime et d'abandon, sans caresse.
videmment sa confiance srieuse et sa faveur extrieure ne se
rencontraient pas toujours en parfaite harmonie. Des ennemis et des sots
ont voulu voir l une fausset prmdite: c'tait simplement l'effet
naturel d'une situation complique, encore obscure, et le travail d'un
esprit encore inexpriment dans le gouvernement et qui cherchait avec
quelque embarras sa route et ses amis.

Je trouve dans les lettres que, ds cette poque, le roi Louis-Philippe
m'crivait chaque jour  propos des affaires courantes, des traces
videntes de ces fluctuations intrieures qui le faisaient quelquefois
hsiter, faute d'ide arrte ou de confiance dans le succs,  adopter
des mesures qu'il jugeait bonnes ou mme ncessaires. En me renvoyant,
le 14 aot 1830, un rapport de police sur les dsordres qui troublaient
Paris et qu'aucune force publique ne rprimait, il ajoutait: Il est
urgent d'avoir une troupe faisant ce service; mais c'est difficile et
dlicat. Vers le milieu de septembre, je prparais pour les Chambres un
Expos de la situation du royaume et des changements dj apports dans
l'administration; le Roi m'crivit le 13: Ne serait-il pas possible
d'indiquer dans votre Expos que, tandis que le gouvernement fait
aussi largement la part des destitutions rclames par le voeu public,
cependant aucune perscution n'a lieu, que la libert individuelle
existe pour tous dans la plus grande tendue, ainsi que la circulation
des voyageurs de toutes les classes, de toutes les opinions, de tous
les partis, que les cabinets noirs n'existent plus, que le secret des
lettres est scrupuleusement et consciencieusement respect, que nul
n'est inquit pour ses opinions, quelles qu'elles aient t, quelles
qu'elles puissent tre encore? Je ne prtends pas  l'encens des
compliments; mais cependant je crois qu'on peut dire  ceux qui
mconnaissent ma conduite et ses motifs:--En auriez-vous fait autant
envers nous?--Au reste, ce sera peut-tre mieux de rserver cela
pour des articles de journaux; il serait possible que le public le
msinterprtt, et je dis toujours: _Dans le doute, abstiens-toi._
D'ailleurs, il pourrait y avoir de l'embarras pour le concerter avec vos
collgues, et il ne faudrait pas le faire sans leur assentiment.

Le doute du Roi, dans cette occasion, tait  coup sr bien modeste, et
je ne pense pas que, pour lui rendre une justice si mrite, le concert
entre mes collgues et moi et t difficile  tablir. Mais c'tait,
surtout  cette poque, sa disposition gnrale de s'abstenir de toute
initiative qui ne ft pas absolument ncessaire, d'viter les moindres
conflits, et de s'en tenir  cette politique rserve et un peu
flottante que les divisions entre ses partisans et les inquitudes de
son propre esprit lui faisaient regarder comme seule sage et praticable.

Mais cette politique, possible pour le Roi, ne l'tait pas du tout pour
ses ministres. Un rgime de discussion publique et de libert oblige
absolument les dpositaires responsables du pouvoir  la dcision
prcise,  l'initiative prompte,  l'action efficace. Il faut qu'
chaque instant, dans chaque circonstance, ils prennent nettement et
ouvertement leur parti entre les diverses solutions des questions,
les ides et les prtentions diverses des hommes. Comme ministre de
l'intrieur, j'tais appel plus frquemment qu'aucun autre, et dans des
occasions plus graves ou plus dlicates,  me prononcer de la sorte. Ce
dpartement runissait alors les attributions les plus tendues et les
plus varies; non-seulement l'administration gnrale, dpartementale et
communale, les tablissements d'ordre public ou de charit, la police du
royaume, les gardes nationales, mais les travaux publics de tout genre,
l'agriculture, l'industrie, le commerce, les sciences, les lettres, les
arts, la plupart des grands intrts matriels ou intellectuels du
pays taient sous la main du ministre de l'intrieur. Pas plus dans
l'organisation du pouvoir central que dans ses rapports avec les
pouvoirs locaux, le travail n'tait bien divis, ni les attributions
convenablement rparties; de tous les dpartements ministriels, celui
de l'intrieur tait le plus charg et le plus confus; et j'avais  en
porter le poids en subissant la pression de toutes les prtentions,
esprances, rancunes, offres, plaintes, rveries qui, de tous les points
de la France, amenaient par milliers  Paris et  mon ministre les
solliciteurs, les dnonciateurs, les curieux, les faiseurs de projets,
les affairs et les oisifs. Je m'adonnai tout entier  cette rude
mission. Je ne me permettais pas plus de quatre ou cinq heures de
sommeil. Je donnais les audiences importunes de grand matin, afin
de pouvoir consacrer l journe au Conseil, aux Chambres,  la
correspondance politique, aux affaires vritables. Mes forces
suffisaient  l'oeuvre, mais en s'coulant rapidement, comme les eaux
d'une source dont on ouvre tous les canaux sans se soucier de l'puiser.
Ma fatigue devenait visible; et je me rappelle qu'un jour, au Conseil,
M. Casimir Prier, qui me portait de l'amiti, dit au Roi en me
regardant: Sire, vous aurez besoin encore longtemps de M. Guizot;
dites-lui de ne pas se tuer tout de suite  votre service.

De vives plaintes s'levaient pourtant contre l'inaction du ministre,
et en particulier contre la mienne. A les en croire, aucun changement
ne s'accomplissait dans l'administration; les fonctionnaires du rgime
tomb restaient partout en place; je ne faisais rien pour inculquer aux
agents du rgime nouveau un nouvel esprit, de nouvelles maximes;
hommes et choses, tout continuait  se traner dans l'ornire de la
Restauration. Il faut avoir t contraint d'couter et de discuter
srieusement ces clameurs pour savoir combien elles taient menteuses
et ridicules. C'tait le tumulte des prtentions personnelles, des
animosits locales, des importances vaniteuses, des impatiences aveugles
qui n'avaient pas obtenu satisfaction; et dans les lieux publics, dans
les runions populaires, dans les journaux, dans les Chambres mmes, les
meneurs rvolutionnaires s'emparaient de tous ces gosmes mcontents
pour soulever, autour du pouvoir naissant, comme un orage d'humeur et de
mfiance gnrale. Le cabinet ne voulut pas rester silencieux devant de
telles attaques, et je fus charg de rdiger un Expos de la situation
du royaume destin  faire connatre tout ce qui avait dj t fait
pour mettre l'administration en harmonie avec le gouvernement. Prsent
en effet aux Chambres le 13 septembre [5], cet Expos embarrassa pour
quelque temps les brouillons, et dissipa bien des prventions crdules;
il en rsultait videmment que tout en se refusant  mettre partout,
selon l'expression de Mirabeau en 1790, dessous ce qui tait dessus et
dessus ce qui tait dessous, les ministres de 1830 avaient, bien plutt
avec prcipitation qu'avec hsitation, largement renouvel, dans les
divers services publics et sur tous les points du territoire, les agents
du pouvoir. J'avais pour mon compte, en un mois, chang 76 prfets
sur 86, 196 sous-prfets sur 277, 53 secrtaires gnraux sur 86, 127
conseillers de prfecture sur 315; et en attendant la loi qui
doit rgnrer l'administration municipale, disait mon Expos, 393
changements y ont dj t prononcs, et une circulaire a ordonn aux
prfets de faire sans retard tous ceux qu'ils jugeraient ncessaires.

[Note 5: _Pices historiques_, n III.]

Je n'ai garde de prtendre que, dans ce brusque remaniement de tant de
noms propres, en tant de lieux et en si peu de jours, je ne me sois
pas quelquefois tromp. Quand mme l'exprience ne m'aurait pas fait
spcialement reconnatre plus d'une erreur, je dirais, de l'imperfection
invitable de mon oeuvre, comme M. Royer-Collard dans une autre
circonstance: Je ne le sais pas, mais je l'affirme. Je retrouve, dans
un billet du Roi, un exemple des mprises auxquelles, en pareil cas, le
pouvoir est expos. Il m'crivait le 17 aot: Je suis fch d'avoir 
vous avertir que deux de nos nouveaux sous-prfets sont venus hier au
Palais-Royal compltement ivres, et qu'ils y ont t bafous par la
garde nationale. Mes aides de camp vous diront leurs noms que j'oublie,
et que vous tairez par gard pour leurs protecteurs. Nous ne nous
vanterons pas de ces choix-l et nous les remplacerons. A tout prendre
cependant, et aprs dix-huit ans d'preuve, j'ai la confiance que le
renouvellement accompli  cette poque dans le personnel administratif
ne subit gure le joug de l'esprit rvolutionnaire, et que j'appelai
aux fonctions publiques un grand nombre d'hommes modrs, impartiaux,
capables, et qui se mirent sur-le-champ  l'oeuvre pour relever le
pouvoir. J'crivais le 6 octobre 1830 au nouveau prfet du Morbihan, M.
Lorois, aussi intelligent qu'nergique: Il importe au parti national de
bien comprendre qu'aujourd'hui sa situation est change, et qu'il a
un gouvernement  fonder. C'est  nous de prouver maintenant que
nous sommes capables de manier le pouvoir et de maintenir l'ordre
en dveloppant la libert. C'est  nous de dmentir ces ternelles
imputations de nos adversaires qui nous ont si longtemps accuss de
n'tre bons qu' nous plaindre trs-haut et capables que de dtruire.
Je cherchais partout, pour leur confier l'administration et sans
m'inquiter des apparences, les hommes qui, depuis 1814, fonctionnaires
ou opposants, avaient fait preuve de sincre attachement  la monarchie
constitutionnelle, et bien compris ses conditions de force lgale.
La plupart de ceux que j'appelai  ce titre ont donn raison  mes
pressentiments sur leur compte, car, tant que cette monarchie a dur,
les cabinets successifs, malgr les diversits de leur politique,
les ont jugs capables de bien servir l'tat, et n'ont apport, dans
l'administration locale organise en 1830, qu'un petit nombre de
changements.

En appelant aux affaires, le lendemain d'une rvolution, tant d'hommes
nouveaux, j'aurais voulu les observer et les diriger efficacement dans
leur mission. Je suis convaincu que, par les relations personnelles, par
une correspondance un peu intime, en dehors du travail des bureaux, le
ministre de l'intrieur peut exercer, sur ses reprsentants dans les
dpartements, une puissante influence, et imprimer  l'administration
cette confiance en elle-mme, ce caractre de fermet, d'ensemble et de
suite qui lui donnent seuls, auprs des populations, la force morale
et le crdit. Le temps me manqua pour une telle oeuvre. A peine eus-je
celui d'indiquer  quelques prfets, qui m'taient depuis longtemps
connus, l'esprit dont j'tais moi-mme et dont je souhaitais qu'ils
fussent anims. J'crivais le 14 septembre 1830  M. Amde Thierry,
prfet de la Haute-Sane: N'hsitez pas  changer les maires que la
population repousse, et qui vous embarrassent au lieu de vous fortifier.
Tout ce qui a un caractre de raction servile et aveugle est d'un
mauvais effet; tout ce qui atteste la ferme intention d'tre bien servi
et de bien servir le public donne force et crdit. Cherchez des hommes
qui pensent et agissent par eux-mmes. Le premier besoin de ce pays-ci,
c'est qu'il s'y forme, sur tous les points, des opinions et des
influences indpendantes. La centralisation des esprits est pire
que celle des affaires. Et le 16 octobre,  M. Chaper, prfet de
Tarn-et-Garonne: Je veux vous dire combien votre conduite et votre
correspondance me paraissent bonnes. Vous n'tes pas enfonc dans
l'ornire administrative. Vous n'agissez pas pour obir  une
circulaire. Vous n'crivez pas pour avoir crit. Vous allez au fait;
vous y allez de vous-mme, et pour russir rellement. Je suis tent de
vous en remercier comme d'un service personnel. Entre nous, l'empire des
formes et des habitudes me suffoque. J'ai un grand got pour l'ordre,
pour l'activit rgulire et mesure; mais cet ordre factice et
conventionnel, cette activit indiffrente, cette rhtorique, cette
mcanique de l'administration qui n'manent ni d'une pense propre, ni
d'une volont vive, me sont souverainement antipathiques. Ne vous y
laissez pas tomber, je vous prie; ne devenez pas ce que tant de gens
appellent _un excellent prfet_, c'est--dire un homme qui ne laisse
aucune ptition, aucune lettre sans rponse crite, mais qui ne
s'inquite gure de savoir si ses rponses font vraiment marcher les
affaires, et si ses critures deviennent des ralits.

Vers le mme temps, les croix riges, pendant la Restauration,
en dehors des glises, avaient t, sur plusieurs points, l'objet
d'attaques populaires, et le bruit s'tait rpandu que le Gouvernement,
pour se soustraire  l'embarras de les protger, avait donn l'ordre de
les enlever. Plusieurs administrateurs m'crivirent pour me demander
s'il en tait ainsi. Je rpondis sur-le-champ: Le Gouvernement n'a
donn aucun ordre pour faire disparatre les croix. Dans quelques lieux,
elles ont t l'objet d'une assez vive animadversion populaire; on
a tent de les abattre violemment. L'administration, d'aprs mes
instructions et celles de M. le ministre des cultes, s'est oppose 
toute tentative de ce genre. Elle a quelquefois engag le clerg 
transporter dans l'intrieur des glises ces monuments de son culte pour
les soustraire  la profanation. Le clerg s'y est prt en gnral, et
la translation a eu lieu dcemment, sans dsordre ni insulte. Ailleurs,
les croix sont debout et resteront debout, tant qu'elles ne seront pas
l'objet d'attaques tumultueuses et soudaines. La libert des cultes doit
tre entire, et sa premire condition, c'est qu'aucun culte ne soit
insult. Il ne faut fournir  nos ennemis aucun prtexte de nous taxer
d'indcence et de tyrannie. Je ne souffrirais pas que mon administration
donnt lieu  un tel reproche, et je vous remerci de m'avoir mis en
mesure de dmentir sur-le-champ un bruit que dmentent depuis deux mois
les ordres que j'ai donns en pareille occasion.

Au milieu de l'effervescence du temps et souvent dnu de toute force
publique, je ne russissais pas toujours  protger efficacement tantt
l'ordre, tantt la libert; mais quand mes efforts taient vains, je
m'empressais de signaler moi-mme mon impuissance, et de proclamer les
principes qui condamnaient les agresseurs.

J'avais, dans l'intrieur mme du gouvernement et de mon propre
ministre, des embarras moins bruyants, mais non moins graves.
Les gardes nationales, soit de Paris, soit des dpartements, leur
organisation, leur administration, leur emploi, quand les circonstances
le rendaient ncessaire, taient dans mes attributions et sous ma
responsabilit officielles; mais je n'avais,  cet gard, aucun pouvoir
rel. Non-seulement le 29 juillet, au milieu de la lutte, l'lan
spontan de la garde nationale renaissante  Paris en avait dfr le
commandement au gnral La Fayette; mais quatre jours aprs, le 2 aot,
avant que les Chambres se fussent runies et que M. le duc d'Orlans,
comme lieutenant gnral du royaume, et prsid  l'ouverture de leur
session, M. de La Fayette avait annonc, dans un ordre du jour  la
garde nationale de Paris, que d'accord avec la pense du prince, il
acceptait l'emploi de commandant gnral des gardes nationales de
France. Garderait-il cet emploi sous la monarchie constitutionnelle
rtablie? Et, s'il le gardait, comment serait rgl ce pouvoir
exceptionnel, excentrique? Quels seraient ses rapports avec la royaut,
avec les ministres responsables, spcialement avec le ministre de
l'intrieur? Le doute tait grave. Le doute mme cart, la question
d'organisation qui restait  rsoudre tait, pratiquement comme
constitutionnellement, trs-difficile et dlicate; elle courait risque
de devenir une question, non-seulement d'amour-propre entre les
personnes, mais de passion entre les partis; elle excitait dans le
gouvernement une srieuse proccupation, et autour du gouvernement une
assez vive rumeur.

M. de La Fayette en tait lui-mme trs-proccup et prenait ses
prcautions pour qu'elle ft rsolue comme il lui convenait. Je reus,
non pas de lui-mme, mais de son tat-major, une note sans signature,
ainsi conue:

Dans l'tat o notre heureuse et dernire rvolution nous a placs,
lorsque des millions de citoyens sont en mouvement et s'organisent
provisoirement en gardes nationales, lorsqu'il se prpare une
organisation dfinitive d'aprs une nouvelle loi qui aura besoin
d'ensemble et de confiance, et lorsque la malveillance, dclare ou
secrte, mais non douteuse, des Puissances trangres exige qu'on
leur montre une nation arme, palpitante de patriotisme, et rallie
non-seulement  la libert, mais  la forme de gouvernement que nous
avons choisie, convient-il ou ne convient-il pas de placer  la tte de
ce grand mouvement un homme qui jouit de la confiance publique?

La population de Paris et de la France l'a pens. Ce fut aussi la
premire pense du lieutenant gnral du royaume. C'est encore la pense
du Roi. Le gnral La Fayette lui-mme le pense, puisqu'aprs s'tre
refus avec obstination, en 1790,  ce voeu ardent de trois millions
de gardes nationales, il vient de consentir  prendre le titre, et par
consquent les fonctions de commandant gnral des gardes nationales de
France.

Si le gouvernement du Roi pensait autrement, la chose est bien simple.
Toutes les gardes nationales des dpartements, villes et villages,
accourent  La Fayette. Il n'y a qu' rpondre aux lettres, aux
dputations, au mouvement gnral, que cette affaire ne le regarde plus
et qu'ils sont invits  s'adresser au ministre de l'intrieur. Il est
superflu de dire qu'il choisirait les termes les plus propres  diminuer
le mauvais effet de cette rponse. Il y gagnerait personnellement,
non-seulement du repos, mais une situation plus conforme  son got, 
la nature particulire de son existence patriotique, et on a vu, dans le
moment de crise, qu'il ne perdait pas  rester tout seul. Mais il croit,
nous croyons tous que cet tat de choses nuirait au grand mouvement
franais,  notre situation intrieure et extrieure, et mme au
gouvernement du Roi.

Cependant, aussi longtemps que le gnral La Fayette consentira  se
charger de ce grand commandement, il ne faut pas que ce soit un titre
sans fonctions, qui, au lieu de lui donner une influence utile, nuirait
 celle qui lui est personnelle et compltement trangre  tout autre
appui que lui-mme.

La place de commandant gnral des gardes nationales de France a
des inconvnients et des dangers. La Fayette les a signals plus que
personne. Y a-t-il plus d'inconvnients et de dangers  ce qu'il ne s'en
charge pas? Voil la question, moins pour lui que pour la chose publique
et le gouvernement.

Sans doute il serait plus commode  la division de l'intrieur de tout
arranger par des commis. Mais tel n'est pas l'tat des choses; et les
habitudes militaires sont tellement enracines depuis trente ans que
La Fayette est le seul homme en France qui puisse remettre  sa place
l'autorit civile et municipale.

Il y a un exemple qui simplifie tout: le marchal Moncey commandait les
gendarmeries de France. Il avait un chef d'tat-major qui transmettait
ses ordres. On l'appelait inspecteur gnral. Il avait des bureaux. On
lui rendait compte. Et cela n'empchait pas les corps, les compagnies,
les brigades de gendarmerie, de communiquer avec le ministre de
l'intrieur et les autorits civiles, jusques et compris les maires de
village auxquels les gendarmes taient soumis.

Il faudrait donc un inspecteur gnral faisant les fonctions de
chef d'tat-major sous les ordres du gnral en chef, avec des
sous-inspecteurs gnraux, des bureaux, etc....

Il y avait, dans ce langage, un peu plus de personnalit vaniteuse qu'il
ne convenait  une situation si forte et  une fiert si lgitime. La
fiert d'ailleurs ne manquait point d'adresse; les auteurs de la note
avaient eu soin de mettre le Roi hors de cause en affirmant qu'il
pensait, comme roi, ce qu'il avait pens comme lieutenant gnral du
royaume. La question tait pose uniquement entre M. de La Fayette et le
ministre de l'intrieur, je pourrais dire les bureaux du ministre de
l'intrieur, car c'tait aux bureaux seuls, _aux commis_, que la note
imputait les objections. La lutte n'et t ni possible, ni mme utile
pour l'autorit des vrais principes du rgime constitutionnel; il y a
des situations o le silence parle plus haut que toute discussion.
Je m'en abstins compltement, et le 16 aot, une ordonnance du Roi,
propose et contresigne par moi, nomma M. de La Fayette commandant
gnral des gardes nationales du royaume, en attendant la promulgation
de la loi sur leur organisation. Cette rserve d'avenir, que M. de
La Fayette ne contestait point, fut ma seule marque de rsistance.
L'ordonnance parut le 18 aot dans _le Moniteur_, et le lendemain je
reus de M. de La Fayette cette lettre: Le hasard a fait, mon cher ami,
que je n'ai pas lu hier _le Moniteur_; ce n'est que le soir que j'ai
reu votre lettre officielle; ce qui m'a fait manquer  deux devoirs,
prsenter mes respects au Roi et aller chez vous, ce que je rparerai
aujourd'hui. J'ai aussi  demander au Roi et  son ministre la
permission de leur dsigner le gnral Dumas comme major-gnral des
gardes nationales de France. C'est au gnral en chef  nommer son chef
d'tat-major. Mais cette fois l'arme est si nombreuse et la carrire
si vaste que cela vaut bien la peine d'une prsentation au Roi et au
ministre. Au reste, c'tait chose convenue d'avance, comme vous savez.
Dumas est l'homme qu'il nous faut pour l'tat-major de cette grande
direction et pour nos rapports mutuels. Je vois avec grand plaisir que
vous pressez l'organisation dfinitive, et je suis charm de votre bonne
pense pour le choix du secrtaire de la commission. Mille amitis.

Tant que dura cette situation, prise des deux parts avec autant de
convenance que de franchise, il n'y eut, entre M. de La Fayette et
moi, aucun embarras. Il me demandait de bonne grce mon concours
quand l'action officielle d'un ministre responsable tait videmment
ncessaire; et de mon ct, je me gardais soigneusement de m'immiscer
dans l'exercice de l'autorit dont il portait le nom, ne voulant ni
l'entraver par de mesquins dbats, ni la consacrer en m'y associant. Le
29 aot, le Roi, entour de toute la famille royale et d'un brillant
cortge, passa au Champ-de-Mars une revue solennelle de toute la garde
nationale commande par M. de La Fayette, et distribua aux bataillons
leurs drapeaux. Je n'assistai point  cette solennit.

Au milieu des difficults et des ennuis de ces questions d'organisation
et de personnes politiques, je trouvais, dans d'autres attributions de
mon dpartement, un intrt et un travail plus doux. Ds que je regardai
aux rapports du gouvernement avec les sciences, les lettres et les arts,
mon sentiment fut qu'il fallait sortir ici de l'ornire administrative
et agir autrement que par des commis et des instructions. Pour traiter
convenablement avec les lettrs et les artistes, ce n'est pas assez
d'une sympathie gnrale et protectrice; il faut vivre avec eux dans des
habitudes un peu intimes; il faut leur tmoigner et leur inspirer une
confiance sans prtention et sans apprt. L'esprit est une puissance
libre et fire, et qui ne donne sincrement sa bienveillance que
lorsqu'elle se sent respecte dans sa dignit et sa libert. C'est
aussi une puissance qui veut tre comprise et aime; elle attend de
ses patrons autre chose que leurs faveurs; elle n'est satisfaite et
reconnaissante que lorsqu'elle rencontre en eux une apprciation
intelligente et vive de ses mrites et de ses oeuvres. C'tait mon got
naturel de donner  mes rapports avec le monde lettr ce caractre.
Pour tre sr que, dans les dtails quotidiens des affaires, il ne leur
manquerait jamais, j'appelai auprs de moi comme chefs, l'un de
la section des sciences et des lettres, l'autre de la section des
beaux-arts, deux jeunes gens, M. Hippolyte Royer-Collard et M. Charles
Lenormant, levs tous deux dans la socit la plus cultive, forms
de bonne heure  l'estime, au got et  la pratique des travaux
intellectuels, et dous l'un et l'autre d'un caractre aussi indpendant
que leur esprit tait distingu. J'avais la confiance que, dans leurs
dlicates attributions, ils ne seraient jamais de routiniers commis,
et ils devinrent bientt pour moi d'aussi utiles qu'affectueux
collaborateurs. Ils m'aidrent efficacement  repousser l'esprit de
raction qui voulait pntrer dans le monde savant, et qui ne tient
compte ni des droits, ni de la gloire. Nous l'aurions encore plus
compltement cart si, par routine bien plus que par passion, le
gouvernement ne lui et ouvert une porte en exigeant, des hommes
attachs  certains tablissements purement scientifiques ou
littraires, comme le Bureau des Longitudes, le Jardin des Plantes, le
Collge de France, les Bibliothques; etc..., le serment politique dont
les grands corps savants, comme l'Institut, ont toujours t exempts.
Cette exigence cota  ces tablissements deux hommes minents, M.
Augustin Cauchy et M. le docteur Rcamier. Je n'ai pas, quant au
serment, l'insouciance qu'on a quelquefois affiche; c'est, dans l'ordre
politique, un lien moral qu'il est naturel d'imposer  tous ceux qui
prennent part aux affaires publiques; et rien ne prouve mieux son
importance que ce dsir gnral d'en tre affranchis qui clate parmi
les hommes, quand ils l'ont, pendant quelque temps, scandaleusement
mpris. Mais prendre le salaire pay par l'tat, et non la nature des
fonctions, pour principe de l'obligation du serment politique, et,  ce
titre, l'imposer  des astronomes,  des archologues,  des botanistes,
 des orientalistes,  des artistes, c'est,  coup sr, l'une des plus
grossires ides et des plus ridicules fantaisies dont les sides
fanatiques ou les serviles adorateurs du pouvoir se soient jamais
aviss.

Dans le mouvement intellectuel qui a honor la Restauration, le rveil
du got pour les anciens monuments historiques de la France et l'tude
des littratures trangres avaient tenu une grande place. Quelques
mesures avaient ds lors t tentes pour arrter la ruine des
chefs-d'oeuvre de l'art franais et pour faire connatre  la France
moderne les chefs-d'oeuvre des lettres europennes. Mais  l'une et
 l'autre de ces tentatives il manquait un centre fixe et des
moyens d'action assurs. Si on veut que les nobles aspirations de
l'intelligence humaine ne soient pas des lans striles et des clairs
passagers, il faut se hter de leur donner l'appui d'institutions
permanentes; et pour que les institutions durent et se fondent, il faut
les remettre, ds leur dbut, aux mains d'hommes capables de les
rendre promptement efficaces. J'eus cette fortune de trouver, dans mes
relations intimes, les deux hommes les plus propres, l'un  poursuivre
et  populariser la restauration des anciens monuments de la France,
l'autre  rpandre la connaissance et le sentiment des grandes
productions littraires du gnie europen. Jeune encore, M. Vitet
s'tait dj fait remarquer des plus difficiles juges par ce sentiment
vif et ce got pur du beau, par ces connaissances varies et prcises
dans l'histoire des arts, par cette finesse  la fois critique et
sympathique dans l'apprciation de leurs oeuvres qui, bien qu'il n'ait
jamais pratiqu aucun art, ont fait de lui, dans l'opinion des artistes
eux-mmes, tout autre chose qu'un savant ou un amateur. Dj arriv au
contraire  la dernire limite de l'ge mr, et aprs avoir tent avec
indpendance toutes les carrires comme approfondi avec passion toutes
les tudes, M. Fauriel, esprit tendu et dlicat, rudit et critique
svre quoiqu'un peu fantasque, hellniste, orientaliste, philologue,
philosophe, historien, s'tait enfin arrt dans l'histoire littraire
et compare de l'Europe. Le Roi approuva, sur mon rapport[6], que M.
Vitet ft nomm inspecteur gnral des monuments historiques, et le duc
de Broglie,  ma demande, fit crer, pour M. Fauriel, dans la Facult
des lettres de Paris, une chaire de littrature trangre. M. Vitet
n'est plus inspecteur gnral. M. Fauriel est mort. Mais ils ont, l'un
et l'autre, fond l'oeuvre  laquelle ils ont, les premiers, mis la
main.

[Note 6: _Pices historiques_, n IV.]

Mes collaborateurs ainsi choisis, quand je voulus agir au dehors et
exercer, avec un peu de discernement et de dignit, quelque influence
sur les travaux des lettres et des arts, des difficults de toute sorte
s'levrent. Les moyens me manquaient pour soutenir, au milieu du
trouble gnral des affaires, les grandes entreprises scientifiques qui
avaient besoin d'encouragement. J'eus quelque peine  mettre, par une
forte souscription, M. Didot en tat de commencer sa nouvelle dition du
_Trsor de la langue grecque_ d'Henri tienne, dont il avait prpar les
matriaux. Je me proposais de rtablir une censure dramatique srieuse,
dcide  dfendre hautement l'honntet publique contre le cynisme et
l'avidit des entrepreneurs de corruption. Les vanits littraires, les
assurances dclamatoires et les spculations intresses, secondes par
l'imprvoyance et la faiblesse de nos moeurs, se mirent en travers avec
tant de vivacit que je n'eus pas le temps de les vaincre et d'excuter
mon dessein. La politique pntrait jusque dans la sphre des arts;
l comme ailleurs les passions populaires voulaient faire la loi, et
l'esprit dmocratique cherchait ses satisfactions; les hommes mdiocres
entendaient tre traits comme les hommes minents et les lves comme
les matres. Les choses avaient leurs embarras aussi bien que les
personnes; il fallait terminer des monuments commencs, discontinus,
repris sous des rgimes divers, et qui avaient plus d'une fois chang
de destination. La plupart de ces petits problmes de prudence et de
convenance ne me donnrent pas grand peine  rsoudre. En mme temps que
je faisais reprendre les travaux de l'Arc de triomphe de l'toile, je
pressai le sculpteur Lemaire de commencer sans retard le fronton de
l'glise de la Madeleine, que les amis du rgime imprial prtendaient
transformer de nouveau en temple de la Gloire et que je voulais
conserver  la foi. Le palais de Versailles tait menac; on ne savait
quel emploi lui donner; les dmocrates, qui dtestaient ces splendeurs
de Louis XIV, et les conomes, qui redoutaient les frais d'entretien,
parlaient de le dmolir ou d'en faire de vastes casernes dont on
dbarrasserait Paris. Je proposai au Roi d'y tablir un grand muse
ethnographique o seraient recueillis les monuments et les dbris des
moeurs, des usages, de la vie civile et guerrire de la France d'abord,
et aussi de toutes les nations du monde. Mais le Roi avait dj, sur
Versailles, son ide qui valait mieux que la mienne, et dont il commena
aussitt l'excution en dcidant que la statue questre de Louis XIV
serait place dans la grande cour du chteau. Nous avions  rgler la
dcoration intrieure de la salle des sances de la Chambre des dputs.
Il fut arrt qu'elle se composerait de trois grands tableaux et de deux
statues, placs au-dessus et sur les deux cts du bureau. Au centre,
_le Serment du Roi_, dans la sance du 9 aot, o les Chambres lui
avaient dfr la couronne. A droite, _l'Assemble constituante_, aprs
la sance royale du 23 juin 1789, et Mirabeau rpondant  M. de Brz:
Allez dire  ceux qui vous ont envoy que nous sommes ici par la
puissance du peuple et que nous n'en sortirons que par la force des
baonnettes. A gauche, _la Convention nationale_ au milieu de l'meute
du 1er prairial an III (20 mai 1795) et son prsident Boissy-d'Anglas
saluant respectueusement la tte du reprsentant Fraud que les insurgs
lui prsentaient au bout d'une pique. Deux grands souvenirs, l'un de
rsistance au pouvoir, l'autre de rsistance  l'anarchie. Les deux
statues devaient tre deux figures allgoriques, l'Ordre et la Libert.
L'excution en fut confie au statuaire Pradier. J'aurais voulu charger
aussi des trois tableaux les matres de l'cole, MM. Ingres, Grard,
Paul Delaroche; mais l'esprit dmocratique s'y opposa et rclama
imprieusement le concours: preuve excellente  l'entre des diverses
carrires et pour mesurer les jeunes talents encore peu connus,
dtestable quand on voudrait avoir l'oeuvre des talents clbres, car
ils ne s'y prsentent pas. J'esprais apporter quelque remde aux
inconvnients du concours en appelant les artistes les plus minents 
en juger les rsultats avec leur indpendance et leur autorit; mais ce
jury ne devait tre nomm qu'au moment o les esquisses seraient prtes.
Quand le moment vint, j'tais sorti des affaires, et par un excs de
fantaisie dmocratique, les concurrents furent chargs de choisir
eux-mmes leurs juges. Un grand nombre d'esquisses taient prsentes:
le prix pour le _Serment du Roi au 9 aot_ fut donn  celle de M.
Court, dont le tableau a occup la place assigne  ce sujet jusqu' la
rvolution du 24 fvrier 1848, qui l'en fit disparatre perc de balles.
Cette toile mutile a trouv, dit-on, un refuge dans des magasins o le
tableau de M. Hesse, reprsentant _l'Assemble Constituante et
Mirabeau dans la sance du 23 juin_ 1789, est all la rejoindre. _Le
Boissy-d'Anglas, prsidant la Convention nationale_, par M. Vinchon,
a t envoy en prsent  la ville d'Annonay, patrie du courageux
prsident; et je garde dans mon cabinet une esquisse trs-fidle du
_Serment du Roi_ que M. Couder avait envoye au concours. Les images ont
t disperses comme les acteurs.

Parmi les monuments dont on reprit alors les travaux, un seul, le
Panthon, fut, pour moi, l'occasion d'une faute, et faillit amener
d'assez graves embarras. Qu'une nation honore avec clat les grands
hommes qui l'ont honore, c'est un acte juste et un sentiment gnreux;
mais on n'honore pas dignement les morts si la religion n'est pas l
pour accueillir et consacrer les hommages qu'on leur rend; c'est  elle
qu'il appartient de perptuer les souvenirs et de prendre sous sa garde
les tombeaux. Les morts les plus illustres ont besoin de reposer dans
les temples o l'immortalit est tous les jours proclame, et leur culte
est bien froid et bien prcaire quand on le spare du culte de Dieu.
Ce fut, en 1791, une fausse et malheureuse ide d'enlever l'glise de
Sainte-Genevive aux chrtiens pour la ddier aux grands hommes, et le
nom paen de _Panthon_, auquel vint bientt s'accoler le nom odieux de
Marat, fit tristement clater le caractre de cette transformation. Elle
tait abolie en 1830; le grand esprit de l'empereur Napolon en avait
compris le vice, et en laissant les grands hommes dans l'glise de
Sainte-Genevive, il avait dcid qu'elle serait rendue au culte
chrtien. Le roi Louis XVIII avait poursuivi cette pense de rparation
intelligente et morale[7]. En fait, l'oeuvre n'tait qu'imparfaitement
accomplie; mais, en principe, elle tait dcrte. Nous rentrmes dans
la mauvaise voie. Le Panthon fut rendu aux seuls grands hommes. Ce fut,
au milieu de notre rsistance gnrale aux prtentions rvolutionnaires,
un acte de complaisance pour une fantaisie leve, mais dclamatoire, et
qui mconnaissait les conditions du but auquel elle aspirait. J'avais,
en commettant cette faute, un secret sentiment de dplaisir, et pour en
attnuer les consquences, l'ordonnance porta qu'une commission
serait charge de prparer un projet de loi pour dterminer  quelles
conditions et dans quelles formes ce tmoignage de la reconnaissance
nationale serait dcern au nom de la patrie. La commission, institue
pour gagner du temps, tait compose de faon  faire esprer aux
partisans de la mesure une prompte satisfaction de leur dsir; M. de La
Fayette et M. Branger en taient membres. Mais l'impatience populaire
ne voulut pas attendre l'avis des hommes mme les plus populaires: un
rassemblement nombreux promena dans Paris les bustes du gnral Foy et
de M. Manuel, annonant l'intention de se porter vers le Panthon et
d'en forcer les portes pour les y installer sur-le-champ. M. Odilon
Barrot, alors prfet de la Seine, eut grand'peine  obtenir des meneurs
de la foule qu'ils renonassent  ce dessein, et que les deux bustes
fussent dposs  l'Htel-de-Ville en attendant l'hommage lgal qui
leur tait destin. Peu de jours aprs ce tumulte bruyant et vain,
M. Branger, avec sa prudence accoutume et sa prvoyante crainte du
ridicule, se retira de la commission, o il fut aussitt remplac par M.
Casimir Delavigne, mais qui ne poursuivit pas vivement la prparation du
projet de loi remis  ses soins.

[Note 7: _Pices historiques_, n V.]

Lorsque, aprs de longues annes, on recueille ses souvenirs, on est
tonn des rapprochements qui s'oprent dans la mmoire et qu'on n'avait
pas remarqus au moment o s'accomplissaient les faits. A la mme
poque, peut-tre le mme jour o clatrent dans les rues de Paris,
 la suite de la mesure prise sur le Panthon, ces dsordres dont une
impression dsagrable m'est reste, M. Lenormant m'amena  djeuner M.
Rossini,  qui la rvolution de Juillet avait caus des dplaisirs que
j'aurais voulu lui faire oublier. Le roi Charles X l'avait trait avec
une juste faveur; il tait inspecteur gnral du chant, recevait, outre
ses droits d'auteur, un traitement de 7,000 fr., et quelques mois
auparavant, aprs l'clatant succs de _Guillaume Tell_, la liste civile
avait sign avec lui un trait par lequel il s'engageait  crire
encore, pour la scne franaise, deux grands ouvrages. Je dsirais que
le pouvoir nouveau lui tmoignt la mme bienveillance, et qu'en retour
il nous tnt ses promesses de chefs-d'oeuvre. Nous causmes avec
abandon. Je fus frapp de son esprit anim, vari, ouvert  toutes
choses, gai sans vulgarit et moqueur sans amertume. Il me quitta aprs
une demi-heure de conversation agrable, mais qui n'eut point de suite,
car je ne tardai pas  sortir des affaires. Je restai avec ma femme que
la personne et la conversation de M. Rossini avaient intresse. On
amena dans le salon ma fille Henriette, petite enfant qui commenait
 marcher et  jaser. Ma femme se mit  son piano, et joua quelques
passages du matre qui venait de nous quitter, de _Tancrde_, entre
autres. Nous tions seuls; je passai ainsi je ne sais quel temps,
oubliant toute proccupation extrieure, coutant le piano, regardant ma
fille qui s'essayait  courir, parfaitement tranquille et absorb dans
la prsence de ces objets de mon affection. Il y a prs de trente ans;
il me semble que c'tait hier. Je ne suis pas de l'avis de Dante:

  _Nessun maggior dolore
  Che ricordarsi del tempo felice
  Nella miseria_.

Il n'y a point de douleur plus amre que de se souvenir du temps
heureux quand on est dans le malheur.

Un grand bonheur est au contraire,  mon sens, une lumire dont le
reflet se prolonge sur les espaces mme qu'elle n'claire plus; quand
Dieu et le temps ont apais les violents soulvements de l'me contre le
malheur, elle s'arrte et se complat encore  contempler dans le pass
les biens charmants qu'elle a perdus.

Comme ministre de l'intrieur, le rtablissement de l'ordre et
d'une administration rgulire tait ma mission et ma proccupation
principale, mais non pas la seule; les affaires du dehors tenaient, dans
le gouvernement du dedans, une place immense; cte  cte de l'esprit
de rvolution marchait l'esprit de guerre; la politique de rsistance 
l'anarchie tait impossible et vaine sans la politique de la paix.

Peuples et rois, l'Europe, en en exceptant les fauteurs et les rveurs
de rvolution, a offert en 1830 et dans les annes qui suivirent de
prs, je pourrais dire de 1830  1848, un rare et grand spectacle; elle
a eu la passion de la paix. Jamais tant de causes de guerre n'ont clat
en si peu d'annes: en France, une grande rvolution et ses branlements
prolongs; des rvolutions accomplies sur toutes les frontires de la
France, en Belgique, en Suisse, en Espagne; des rvolutions tentes
au centre et aux extrmits de l'Europe, en Allemagne, en Pologne, en
Italie; toutes les questions et toutes les complications internationales
que les rvolutions soulvent; d'autres questions, non rvolutionnaires,
mais politiquement grandes et difficiles; l'Empire ottoman de plus en
plus chancelant; l'Asie de plus en plus partage et dispute entre
l'Angleterre et la Russie; la France conqurante en Afrique; dans
le nouveau monde, la France et l'Angleterre, l'Angleterre et les
tats-Unis, les tats-Unis et la France engags dans de vifs dbats de
territoire, d'argent, d'influence, d'honneur. Jadis la guerre serait,
je ne sais combien de fois ni pour combien de temps, sortie de ces
questions; de nos jours,  peine quelques mouvements de guerre partiels
et passagers; de toutes parts on s'est ht de couper court aux
vnements; le monde est rest immobile au milieu des orages; la paix a
rsist et survcu  tous les prils.

Est ce progrs de la sagesse et de la vertu des hommes? Les questions
de paix et de guerre seraient-elles, de nos jours, plus scrupuleusement
peses que jadis, et lentement dcides par des principes de droit ou
par des considrations de justice et d'humanit?

Je ne suis point de ceux qui mettent leur orgueil, un sot orgueil, 
ne pas croire  l'empire des ides morales; je suis convaincu que cet
empire est rellement en progrs de nos jours dans les rapports des
nations, et que les considrations de droit et de bonheur public
exercent sur les questions de paix et de guerre bien plus d'influence
que jadis. Mais elles n'y dominent point; nous avons pass une partie de
notre vie  voir ces questions rgies par de tout autres mobiles; et si
les passions qui poussent  la guerre se rveillaient effectivement en
Europe, je doute fort que les principes de justice et d'humanit fussent
en tat d'y opposer un suffisant obstacle.

Serait-ce que les rvolutions, au milieu d'une civilisation brillante et
douce, ont nerv les nations qui les ont subies, et l'amour de la paix
aurait-il aujourd'hui sa source dans la mollesse des moeurs et dans
le besoin de ces jouissances matrielles que la paix seule permet et
procure?

A cette crainte, de glorieux exemples rpondent: pas plus depuis 1814
qu'auparavant, la vigueur guerrire ne nous a manqu toutes les fois
qu'elle nous a t demande. Les Franais en Algrie et en Crime, comme
les Anglais en Crime et dans l'Inde, se sont chargs de prouver avec
clat que la civilisation n'nerve point les peuples, et que les
douceurs de la vie civile ne sont point inconciliables avec les ardeurs
de l'esprit militaire et les rudes preuves de la vie des camps. Mais
des faits encore plus dcisifs et d'un sens plus politique tranchent
cette question.

Deux tats surtout, qui n'avaient point eu de rvolution  subir et n'en
ressentaient ni la lassitude ni les embarras, l'Angleterre et la Russie,
auraient pu, de 1830  1848, troubler, par leur ambition, la paix de
l'Europe. Ce sont prcisment ceux o, durant cette poque, l'esprit
pacifique a le plus fermement domin.

En Angleterre, c'est la nation elle-mme qui, de 1830  1853, a voulu
nergiquement la paix: par bon sens et intelligence de ses vrais
intrts, par got pour l'activit fconde de la vie pacifique, par
esprit chrtien. Les croyances religieuses ne sont, chez ce peuple, ni
de simples rgles pour la vie prive, ni de pures satisfactions de la
pense et du coeur; elles entrent dans la vie politique; elles psent
sur la conduite de l'homme public comme sur la conscience du simple
particulier. Ce sont en gnral les sectes dissidentes qui s'meuvent
passionnment les premires pour quelque but pratique command,  leurs
yeux, par la religion, et qui commencent  le poursuivre. Le mouvement
passe bientt dans toute l'glise chrtienne du pays, puis dans la
socit civile elle-mme, et le gouvernement,  son tour, ou bien s'y
associe parce qu'il l'approuve, ou bien se rsigne  le suivre. Ainsi
ont t abolis la traite et l'esclavage des noirs; ainsi a domin en
Angleterre, jusqu' ces dernires annes, l'esprit de paix, puissant
 la fois par la sagesse des intrts matriels et par l'nergie
des convictions religieuses, et impos par la population mme  son
gouvernement qui, du reste, dans le cours de cette poque, ne s'est
point dfendu de ce sentiment public, et en a fait volontiers la rgle
de sa politique.

La nation russe est loin de jouer, dans ses affaires, le mme rle que
la nation anglaise dans les siennes, et si elle y influait beaucoup,
ce ne serait probablement pas dans le mme sens. La Russie en est
prcisment  ce degr de civilisation o les peuples rudes, hardis,
dvous, peu rflchis, peu prvoyants et profondment ignorants des
faits compliqus et lointains, sont d'excellents instruments de guerre
et de conqute, et suivent aveuglment les chefs qui les y conduisent.
Mais, malgr le profond dplaisir que lui avait caus la rvolution
de Juillet et la malveillance qu'il portait au roi Louis-Philippe,
l'empereur Nicolas voulait la paix. Gouverner fortement ses tats,
peser sur l'Europe dans l'intrt de l'ordre et des rois, sans y jeter
lui-mme aucune complication nouvelle, pratiquer au dehors la politique
traditionnelle de la Russie sans en presser par aucune grande entreprise
la marche et les rsultats, telle tait la pense dominante de ce prince
vigilant, actif, trs-proccup de la puissance de son empire et de son
nom, mais au fond peu ambitieux, peu avide comme peu capable de renom
militaire, et plus hautain que hardi dans l'exercice du pouvoir absolu.
Il et pu tre tent de profiter, par la guerre, des troubles de
l'Europe; il aima mieux les grands airs de la domination en Europe, au
sein de la paix.

En prsence de l'Angleterre et de la Russie ainsi dcides pour la
politique pacifique, l'Autriche et la Prusse l'taient aussi, et bien
plus ncessairement. L'Autriche ne se proccupe gure que de conserver
et d'unir les tats htrognes qu'elle possde; la Prusse, nation
encore incertaine de son avenir, la seule peut-tre aujourd'hui
en Europe qui soit rellement travaille d'un inquiet dsir
d'agrandissement, ne peut songer  lever, par elle-mme et seule,
aucune question europenne. Son gouvernement, d'ailleurs, assailli au
dedans par les exigences librales, est peu enclin  se hasarder dans de
grands desseins, et ne fait au dehors que ce qu'il juge indispensable
pour donner quelque satisfaction  l'orgueil national.

La paix donc, mme achete par d'assez pnibles sacrifices, tait en
1830 dans le got et la volont des grands tats europens. Le parti
rvolutionnaire en France mconnut compltement cette situation; domin
par ses routines au moins autant que par ses passions, il crut la guerre
invitable pour la France comme ncessaire pour lui-mme, et se portant
l'aveugle hritier  la fois de la Convention et de l'Empire, il arbora
le double drapeau de l'esprit de propagande et de l'esprit de conqute,
se promettant cependant, quand il entrerait en action, de trouver en
Europe des allis.

De toutes ses chimres, celle-ci tait peut-tre la plus trange.
L'esprit rvolutionnaire de nos jours n'admet aucun systme rgulier et
stable de socit ni de gouvernement; il est la destruction universelle
et l'anarchie continue; il peut susciter des conspirations et des
insurrections; il peut, s'il triomphe un moment, faire, pour un moment
aussi, des conqutes; il a partout, dans les populations, des adeptes,
des complices et des dupes; mais il ne saurait avoir des gouvernements
pour allis, car, pour aucun gouvernement, il n'est lui-mme un alli
possible. On ne pouvait, en 1830 et 1831, entendre sans sourire les
orateurs de ce parti, M. Mauguin entre autres, disposant, pour
remanier de concert avec eux l'Europe, aujourd'hui du cabinet de
Saint-Ptersbourg, demain de celui de Berlin, et dans leurs accs
de badauderie diplomatique, contractant, selon leur fantaisie, des
alliances avec ces mmes gouvernements qu'ils injuriaient, menaaient et
minaient incessamment.

Non-seulement les rvolutionnaires de 1830 et 1831 ne pouvaient avoir
aucun gouvernement pour alli, mais c'tait contre eux que s'alliaient
tous les gouvernements. Ces faits si nouveaux qui avaient commenc en
1815 et qui se confirmaient en 1830 avec tant d'ensemble, cet accord
permanent entre des puissances jadis si divises, cette suspension
des ambitions et des rivalits royales et nationales, cette passion
europenne de la paix, c'tait la crainte de l'esprit de propagande
et de conqute rvolutionnaire qui les avait suscits et qui les
maintenait. La fatigue, bien que relle, y avait moins de part que la
prvoyance; on savait que toute grande guerre courrait le risque de
devenir une guerre de rvolution, et c'tait un risque qu'on ne voulait
pas courir. L'Europe se tenait immobile pour ne pas fournir  l'esprit
rvolutionnaire quelque occasion de tenter de nouveau le bouleversement
universel.

Cette situation et cette disposition de l'Europe, que les
rvolutionnaires de 1830 ne surent pas ou ne voulurent pas reconnatre,
le roi Louis-Philippe les comprit sur-le-champ. A peine roi, il vit
clairement que la cause de l'ordre au dedans et celle de la paix au
dehors taient troitement lies, et plus rsolument encore qu'il
n'tait entr dans la politique de la rsistance, il se voua  la
politique de la paix. C'tait, de sa part, un courage sens et
ncessaire, mais difficile et mritoire, car en servant ainsi les
vrais intrts de la France, il blessait ses prjugs et ses passions
d'habitude; en repoussant toute ide de guerre agressive, il se donnait
la propagande rvolutionnaire  combattre et les traits de 1815 
maintenir.

La France, qui ne veut plus de rvolutions chez elle, mme quand elle
en laisse faire, les aime encore ailleurs. Ce mouvement suscit par ses
exemples lui plat, et elle se persuade que, dans tous ses imitateurs,
elle trouvera des amis. On a d'ailleurs si follement ml, parmi nous,
les ides de justice, de rforme, de libert et de progrs social avec
l'ide de rvolution, que partout o une rvolution clate, notre
premier instinct est de croire que le progrs commence, que la justice
et la libert vont s'tablir, et nous nous faisons un honneur, et
presque un devoir, d'en tre de loin les patrons. Puis, quand les
rvolutions, par leurs excs ou par leurs checs, ont tromp notre
espoir, leurs proscrits et leurs rfugis affluent chez nous; un vif
intrt s'attache  leurs souffrances,  leur dvouement,  leur
courage. Les ractions qui succdent aux rvolutions font, dans leurs
rigueurs, une confusion dplorable des honntes gens et des malhonntes
gens, des esprits gnreux et des brouillons incurables, des malheurs
mrits et des malheurs injustes; le sentiment trs-lgitime
qu'inspirent les uns s'tend sans discernement sur les autres; un jour,
il se refroidira et s'teindra peut-tre au dtriment de tous, sans plus
de discernement ni d'quit; mais, en attendant, une sympathie aveugle
blesse les principes du droit des gens et compromet la politique
nationale au del de ce qui est d aux droits du malheur.

Que les amis de la paix et de la politique honnte y pensent
srieusement: il y a l une question grave, sur laquelle le droit public
europen et la lgislation intrieure des pays civiliss sont vraiment
dans l'enfance. Le droit d'asile est, pour les tats indpendants, une
noble et ncessaire prrogative; les tats libres se font un juste
honneur d'assurer, aux trangers comme aux nationaux, la protection de
leurs lois; en mme temps qu'ils soulagent ainsi de grandes infortunes,
ils viennent en aide  leurs voisins en facilitant ces bannissements
volontaires qui, aprs les troubles politiques, moussent les ractions
et donnent aux prils comme aux haines le temps de s'apaiser. Mais si
ce beau droit devenait un principe de dloyaut nationale et une
source d'embarras intrieurs et extrieurs sans cesse renaissants,
il succomberait tt ou tard sous ses propres abus. Nos faibles et
incohrentes ides  cet gard n'ont pas seulement aggrav pour nous,
pendant plusieurs annes aprs 1830, les difficults de la paix; elles
ont vici la paix mme et empch qu'elle ne portt tous ses fruits.

J'en dirai autant des ides et des dispositions publiques quant aux
traits de 1815. Personne ne proposait de mconnatre et de briser ces
traits, car on voulait la paix; mais on voulait en mme temps les
respecter et les maudire, et menacer sans agir. Attitude aussi malhabile
que peu digne, car on inspirait au dehors la mfiance par les paroles
au moment mme o l'on s'appliquait  la dissiper par la conduite, et
tandis qu'on demandait au gouvernement de maintenir la paix, on lui
imposait des dmonstrations et un langage qui rendaient la paix et plus
difficile et toujours prcaire. En mme temps que l'Europe souhaitait
la paix, elle tait dcide et prte, si son maintien devenait trop
difficile,  nous faire de nouveau cette guerre de coalition gnrale 
laquelle Napolon avait succomb. Entre les quatre grandes puissances,
la coalition subsistait toujours, et elles taient bien rsolues 
maintenir, contre l'esprit de propagande rvolutionnaire ou de conqute
impriale, l'tat territorial et l'ordre europen. Et les grands peuples
eux-mmes, les Anglais, les Allemands, les Espagnols, les Russes,
auraient de nouveau passionnment second leurs gouvernements dans cette
lutte, car l'esprit d'indpendance, de dignit et de rancune nationale
tait plus puissant, chez eux, que l'esprit de rvolution. La France
de son ct, malgr la vivacit des impressions et des dmonstrations
populaires, n'tait ni en disposition, ni en mesure d'affronter de tels
prils, car elle ne vivait plus sous l'impulsion des intrts ambitieux
et des passions jeunes qui l'y avaient jete une premire fois; l'esprit
rvolutionnaire dclamait encore et agitait les masses; mais il ne les
enflammait plus d'une fivre ardente et dvoue, et il n'avait plus
de grande proie matrielle ni morale  leur offrir. Toute entreprise
agressive, plus bruyante que nationale, et abouti  des calamits
dplorables, et peut-tre  des mcomptes ridicules. Et pourquoi s'y
engager? Quelle ncessit? Quel devoir? La France venait d'accomplir
l'acte d'indpendance politique le plus clatant qui se pt imaginer, et
cet acte tait partout accept; elle modifiait ses institutions sans que
personne, en Europe, lui suscitt le moindre obstacle. Tout ce qu'elle
pouvait rclamer au nom du droit lui tait assur; elle tait, sans
effort, en possession des deux biens auxquels ont toujours le plus
aspir les peuples, la libert et la paix. Si elle et jet au vent
ces bienfaits du ciel pour reporter partout en Europe et rappeler sur
elle-mme les deux flaux qui ont le plus dvast les socits humaines,
l'anarchie et la guerre, la France et commis l'acte de dmence le plus
absurde et le plus coupable qui se ft jamais rencontr dans l'histoire.

Malgr la varit des ides et des tendances qui s'y rencontraient, le
cabinet de 1830 tait,  cet gard, unanime et parfaitement d'accord
avec le Roi, dont la conviction et la rsolution eussent, au besoin,
affermi celles de ses conseillers. Dans l'abondance un peu prcipite de
sa conversation, le roi Louis-Philippe ne prsentait pas toujours ses
ides sous la forme la plus propre  persuader; il en tait si vivement
proccup que souvent il ne choisissait ou ne mesurait pas bien ses
termes, et n'en pressentait pas exactement l'effet sur ses auditeurs.
Mais il tenait au fond de sa pense avec une infatigable persvrance,
et il reprenait, sans jamais se rebuter, son travail auprs des hommes
dont le concours lui tait ncessaire pour le succs. Son premier choix
diplomatique, l'envoi de M. de Talleyrand comme ambassadeur  Londres,
fit sur-le-champ entrevoir aux esprits intelligents combien ses vues, en
fait de politique extrieure, taient arrtes, justes et sagaces.

On a dit que le Roi seul avait fait ce choix, et qu'il l'avait impos
 ses ministres. Il n'en est rien; jamais peut-tre il ne prit plus
de soin pour s'assurer leur adhsion; il discuta, d'avance et en
particulier, avec la plupart d'entre eux, ses motifs et leurs
objections. Je ne sais ce que lui dirent, dans ces entretiens
confidentiels, ceux qui n'approuvaient pas ou ne voulaient pas avoir
l'air d'approuver cette nomination, ni ce qu'ils en purent dire plus
tard  d'autres qu'au Roi. Mais quand elle fut propose dans le Conseil,
quelques-uns exprimrent  peine quelques doutes, plutt, je crois, par
prcaution personnelle que par relle opposition; personne ne contesta
srieusement. Pour mon compte, j'tais convaincu de la convenance du
choix.

M. de Talleyrand avait, comme ngociateur, deux qualits prcieuses et
rares. Il savait  merveille dmler, dans la situation du gouvernement
qu'il servait, le fait dominant  faire valoir, le but essentiel 
poursuivre, et il s'y attachait exclusivement, ddaignant et sacrifiant,
avec une insouciance  la fois calcule et naturelle, toutes les
questions, mme graves, qui auraient pu l'affaiblir dans la position 
laquelle il tenait, ou le dtourner du point qu'il voulait atteindre.
Il excellait dans l'art de plaire, et de plaire sans s'abaisser,
singulirement soigneux, par tous les moyens, pour toutes les personnes
dont il avait besoin, grands ou petits, et en mme temps gardant
toujours avec elles ses habitudes et ses liberts de grand seigneur, ce
qui donnait,  ses flatteries comme  ses services, bien plus de charme
et de prix. Quoique les circonstances fussent trs-diffrentes, il y
avait, entre ce qu'il avait fait  Vienne en 1814 et ce qu'il avait 
faire  Londres en 1830, une certaine analogie. En 1830 aussi, et bien
plus difficilement, il fallait remettre le gouvernement franais en
rapports confiants, et, au besoin, en action commune avec les grands
gouvernements europens. C'tait peu qu'ils vcussent en paix avec lui,
il fallait qu'ils acceptassent, non-seulement son existence, mais son
influence, et par son influence, les changements que jetait dans l'ordre
europen son avnement. Le parti rvolutionnaire a chez nous un vif et
patriotique sentiment de la grandeur nationale; mais il ne garde dans ce
sentiment ni justice, ni mesure, et il ne sait lui donner satisfaction
que par la violence. Et pour ce parti, la violence n'est pas seulement
la guerre entre les tats; c'est la guerre portant au sein des tats les
rvolutions, c'est--dire la force employe non-seulement  vaincre,
mais  bouleverser. A ce prix, la grandeur mme de la patrie n'est ni
lgitime, ni longtemps possible; les succs rels et durables veulent
aujourd'hui plus de bon sens et de moralit. Le gouvernement du roi
Louis-Philippe s'imposa, ds le premier jour, une tche plus salutaire
comme plus pure; il voulut maintenir la paix, et grandir la France en
Europe, au sein de la paix. En donnant  l'ordre europen son appui,
il entreprit de concilier  la politique franaise l'aveu tacite,
quelquefois mme le concours europen. Des rapports intimes et confiants
avec l'Angleterre taient indispensables pour une telle oeuvre; car en
mme temps que l'Angleterre aussi voulait fortement, comme nous, le
maintien de la paix, elle seule pouvait et voulait, dans les difficiles
questions que soulevait autour de nous la Rvolution de Juillet, unir
son action  la ntre avec une srieuse sympathie. Ce fut l,  Londres,
la mission du prince de Talleyrand; et au milieu des reprsentants de la
vieille Europe jalouse et inquite, il tait l'homme le plus propre 
y russir, car il y fallait prcisment et il y portait un mlange
d'intelligence librale et d'habitudes aristocratiques, d'immobilit et
de hardiesse, de patience froide et de tact rapide, et l'art de mnager
et d'attendre avec une certaine hauteur.

Huit jours aprs cette nomination[8], le Roi m'crivait: Je viens
de lire les papiers anglais qui sont tous, de toutes les nuances, en
approbation du choix de Talleyrand. Ils regardent l'opposition de nos
gazettes sur ce point comme le rsultat de l'exagration de ce qu'ils
appellent _l'ultra-libralisme_; et le _plain good sense_ de _John Bull_
apprcie cette nomination comme ce qu'il y avait de plus sage et de
plus heureux pour les deux pays. C'est aussi cette conviction qui m'y a
dtermin; c'est le sentiment de mon devoir comme chef de ma nation.
Je ne me suis tromp que dans l'espoir que notre public serait plus
judicieux que je ne l'ai trouv. Il finira par me rendre justice sur ce
point, comme il l'a dj fait sur bien d'autres o il m'avait mconnu.

[Note 8: Le 13 septembre 1830.]

Je ne trouve pas que, mme aujourd'hui, les bons esprits eux-mmes
aient encore rendu  la politique, non-seulement de la France, mais de
l'Europe,  cette poque, une suffisante justice. Les gouvernements
trangers firent preuve alors d'une modration, et le gouvernement
franais d'une loyaut, trs-bien entendues sans doute et
trs-opportunes, mais trs-rares dans l'histoire. De la part des
premiers, point de mauvais orgueil, point de mesquine jalousie; ils
reconnurent sans hsitation des ncessits qui leur dplaisaient, et
acceptrent franchement ce qu'ils ne croyaient pas devoir ouvertement
combattre, subordonnant ainsi leur passion  leur raison et leurs gots
personnels au droit public et au bien des peuples. Le gouvernement
franais  son tour ne joua point de double jeu, ne garda point de
faible ou perfide mnagement; il n'essaya point de rester en quilibre
entre l'ordre et le dsordre, entre l'esprit de conservation et l'esprit
de rvolution, ni d'obtenir tour  tour, auprs des partis divers, des
faveurs contraires; il choisit rsolment, et une fois pour toutes,
sa place et son drapeau. De part et d'autre, la politique fut sense,
consquente et sincre. Les peuples sont grandement intresss  donner
dans leur estime,  cette politique, le rang auquel elle a droit.

Elle eut, ds l'origine, dans les dlibrations du Conseil, ma complte
adhsion. Je la jugeais seule propre  nous mettre en tat de fonder
chez nous un gouvernement libre, et  rpandre au dehors l'influence
franaise, au profit de la civilisation europenne. J'eus bientt, comme
ministre de l'intrieur, et dans des circonstances dlicates,  lui
prter mon actif concours.

Trois tats parmi nos voisins, la Belgique, le Pimont et l'Espagne,
taient ou dj envahis, ou menacs par le mouvement de la rvolution.
La Belgique avait port hardiment les premiers coups et rompu ses liens
avec la Hollande. Les rfugis que les secousses rvolutionnaires du
Pimont et de l'Espagne avaient jets en France s'agitaient pour rentrer
dans leur patrie, et pour y reprendre leurs attaques contre les rgimes
qui y dominaient.

Ces diverses entreprises des trangers trouvaient en France des appuis
trs-divers. Quant  la Belgique, ce n'tait pas pour la soutenir dans
son lan vers l'indpendance, mais pour la conqurir de nouveau que
nos meneurs ardents s'agitaient. L'esprit imprial et l'esprit
rvolutionnaire s'unissaient dans ce dessein. On envoyait  Bruxelles
des missaires chargs de s'entendre avec les partisans de la runion
 la France. La Socit des Amis du peuple recrutait un bataillon de
volontaires qui devaient se porter en Belgique pour y seconder un
mouvement franais. M. Mauguin et le gnral Lamarque taient  la tte
de ce travail, auquel les purs libraux, M. de La Fayette entre autres,
demeuraient trangers. Pour ceux-ci, contents de l'indpendance de la
Belgique et prts  la soutenir au besoin, c'tait surtout aux rfugis
pimontais et espagnols qu'ils voulaient porter secours; l il
s'agissait, non de conqutes  faire, mais de gouvernements  renverser
ou  contraindre, dans l'intrt de la libert.

Sur ces diverses questions, nous tions nous aussi, le roi
Louis-Philippe et ses conseillers de 1830, dans des situations
trs-diverses.

Quant  la Belgique, notre politique tait simple et trs-arrte; nous
tions rsolus  la soutenir dans son indpendance et  n'y prtendre
rien de plus. Point de runion territoriale, point de prince franais
sur le trne belge. La France avait l un grand et pressant intrt de
dignit comme de sret  satisfaire, la substitution d'un tat neutre
et inoffensif  ce royaume des Pays-Bas qui, en 1814, avait t fond
contre elle. Notre renoncement  toute autre ambition tait  ce prix;
et au prix de ce renoncement nous nous assurions la bonne entente et
l'action commune avec l'Angleterre dans presque toutes les affaires de
l'Europe. Il et fallu aussi peu d'intelligence que de courage
pour hsiter  prendre cette position. Le roi Louis-Philippe, s'en
entretenant un jour avec moi, m'en signala un autre avantage d'un ordre
encore plus lev, car il tait plus gnral et plus permanent: Les
Pays-Bas, me dit-il, ont toujours t la pierre d'achoppement de la paix
en Europe; aucune des grandes puissances ne peut, sans inquitude et
jalousie, les voir aux mains d'une autre. Qu'ils soient, du consentement
gnral, un tat indpendant et neutre, cet tat deviendra la clef de
vote de l'ordre europen. C'tait peut-tre se promettre beaucoup
de l'avenir; il y a de l'orgueil et de la chimre dans les plus sages
combinaisons humaines; celle-ci du moins provenait d'une grande ide en
mme temps que d'une politique prudente. De concert avec M. Mole, je
pris des mesures pour djouer les menes contraires; je fis publier
partout qu'elles taient dsavoues par le gouvernement franais;
des Belges considrables, venus  Paris pour connatre srement ses
intentions, reurent la dclaration formelle qu'ils ne devaient compter
ni sur la runion de leur pays  la France, ni sur un fils du Roi
pour leur trne. Les volontaires destins  provoquer un mouvement
en Belgique s'taient promis qu'ils recevraient des fusils chez un
ngociant de Valenciennes; il lui fut interdit de les leur livrer. Il
n'y a point de politique plus compromettante comme plus dloyale que
celle qui, pour chapper aux difficults du moment, laisse les peuples
ou les partis s'engager dans des voies o elle est dcide  ne pas les
suivre. Nous ne ngligemes rien pour que, ni en Belgique, ni en France,
ce reproche ne pt nous tre adress.

Nous n'emes, dans ces premiers temps, avec le Pimont, point d'embarras
srieux. Les rfugis italiens ne formaient encore vers cette frontire
point de forts groupes, militaires ni populaires. J'avais alors  Lyon
et  Grenoble deux prfets capables et srs, M. Paulze d'Yvoi et M.
de Gasparin, attentifs aux moindres symptmes. Ils m'avertirent qu'
Bourgoing, dans une runion de gardes nationaux, quelques esprits
ardents, qui avaient  Turin et  Chambry des relations excitantes,
avaient annonc l'intention de proposer une Adresse au Roi pour
provoquer le renvoi d'un ministre qui ne savait pas propager la libert
dans les pays les plus disposs  l'accueillir; mais l'annonce fut si
mal reue que la proposition ne fut pas mme dveloppe jusqu'au bout.
Aucun rassemblement, aucun mouvement sur cette frontire, plus tard si
trouble, n'inquita,  cette poque, la cour de Turin, et nos rapports
avec elle furent, sinon confiants, du moins rguliers et tranquilles.

Avec l'Espagne notre situation tait plus complique et plus difficile.
Les rfugis espagnols abondaient en France, chefs politiques et
militaires, importants dans les diverses nuances du parti libral,
Martinez de la Rosa, Isturiz, Toreno, Calatrava, Mendizabal, Mina,
Valdez, etc..... Ils entretenaient dans leur patrie d'actives
correspondances et y comptaient de nombreux adhrents. Plusieurs
accouraient d'Espagne pour se concerter avec eux et faire clater un
mouvement depuis longtemps prpar. Ils avaient  Paris des patrons
aussi zls que considrables. M. de La Fayette, sans mconnatre
absolument les exigences de sa situation officielle, continuait de
conspirer pour eux et avec eux: Jusqu' notre dernire rvolution, leur
crivait-il[9], j'tais libre de tous mes mouvements. Aujourd'hui,
ma situation est diffrente; je me suis li intimement au nouveau
gouvernement franais; il adopte le systme de non-intervention, ne
donnant pas plus la sienne qu'il ne souffrira celle des trangers contre
nos voisins. C'est un gouvernement loyal, et le Roi ne veut pas faire
sous main ce qu'il dclarerait n'avoir pas fait. Nos voeux communs sont
pour la libert gnrale, mais il ne veut pas y contribuer par une
diplomatie mensongre. Telle a t la rsolution du Roi et de son
Conseil. La mienne n'a pas t la mme; quels que soient mes liens avec
le gouvernement nouveau, il ne peut disposer ni de mes prvoyances, ni
de mes sympathies, et nos conversations, bien antrieures  la grande
semaine, ne peuvent changer ni de nature ni d'objet. Cependant je dois
garder certaines mesures; car d'aprs mes rapports ncessaires avec le
Roi des Franais et le commandement qu'il m'a confi, je cours le
risque des reproches de mon pays si je donne trop de prise  ceux des
puissances trangres. A propos de l'Espagne, les reproches taient, de
la part de la France, peu  redouter, car le public franais ne portait
 Ferdinand VII ni estime, ni intrt; on l'avait vu sans courage dans
la lutte, sans dignit dans les revers et avec ses vainqueurs, sans foi
et sans piti dans le succs et envers les vaincus; il passait mme
pour plus incapable et plus dtest de son peuple qu'il ne l'tait
effectivement. C'tait la disposition gnrale de trouver la rvolte
contre lui naturelle, et de ne s'en point inquiter, ni pour lui, ni
pour l'ordre europen. De toutes les rigueurs de l'opinion publique
envers les souverains, celles qui portent sur leur caractre personnel
sont pour eux les plus dangereuses; et de nos jours, malgr la faiblesse
de nos moeurs, il y a une part de considration dont le pouvoir ne
saurait longtemps se passer.

[Note 9: Les 4 et 12 octobre 1830. (_Mmoires du gnral La Fayette_, t.
VI, p. 441, 446.)]

Envers la France et le roi Louis-Philippe, Ferdinand VII s'tait
mis d'ailleurs dans une position fausse et peu loyale. Sans refuser
expressment de reconnatre le gouvernement de Juillet, il ajournait
l'acte de la reconnaissance[10], et en attendant il continuait de
traiter l'ambassadeur de Charles X, le Vicomte de Saint-Priest, comme
le vritable ambassadeur franais. Les lgitimistes se rassemblaient
et prparaient librement, sur la frontire espagnole, leurs plans de
soulvement dans nos dpartements du midi; le marchal Bourmont devait,
disait-on, se mettre  la tte; on annonait la prochaine arrive
de madame la duchesse de Berry en Espagne; et le ministre favori de
Ferdinand VII, M. Calomarde, donnait de l'autorit  ces bruits et de la
gravit  ces menes en adressant, aux magistrats et aux vques de
la Pninsule, une circulaire amrement hostile pour la France et son
nouveau gouvernement.

[Note 10: Les lettres du roi d'Espagne, qui accrditaient le comte
d'Ofalia comme son ambassadeur auprs du roi Louis-Philippe, ne portent
que la date du 25 septembre 1830, et elles ne furent prsentes par M.
d'Ofalia que le 23 octobre suivant.]

En prsence de ces faits et pour obliger la cour de Madrid  y mettre un
terme en lui en faisant sentir le pril, nous rsolmes de n'apporter,
de notre ct, aux prparatifs des rfugis espagnols aucun obstacle;
nous ne les encouragemes point dans leurs desseins; nous ne prmes
envers eux aucun engagement; le Roi se refusa expressment  leurs
ouvertures pour le mariage de son fils, le duc de Nemours; avec la jeune
reine de Portugal, Dona Maria, et pour l'union de toute la pninsule
sous le mme sceptre. Mais nous laissmes un libre cours  leurs
esprances,  leurs runions,  leurs tentatives d'emprunt,  leurs
approvisionnements d'armes et de munitions, et nous leur donnmes des
passe-ports pour la frontire d'Espagne, en accordant aux plus dnus
d'entre eux les secours de route usits en faveur des voyageurs
indigents. Nous ne voulions, ni les tromper par des promesses ou des
actes qui nous auraient lis  leur cause, ni les empcher de faire pour
son succs ce qu'ils pouvaient faire par eux-mmes ou par leurs amis,
et ce que le gouvernement espagnol, sur son territoire, laissait faire
contre nous.

Cette menace dfensive eut son plein effet: le gouvernement espagnol
prit l'alarme, et en mme temps qu'il se prparait  repousser
l'invasion des rfugis, il s'empressa de nous promettre sur sa
frontire l'observation de toutes les rgles du droit des gens entre
tats qui vivent en paix, si nous voulions lui donner, de notre part, la
mme scurit. C'tait notre dsir comme notre devoir de rester ou de
rentrer partout dans les rapports rguliers et loyaux des souverains
et des nations. La mauvaise issue des tentatives armes des rfugis
espagnols, pour susciter dans leur patrie une insurrection, nous en
fournit bientt l'occasion naturelle. Battus et poursuivis par les
troupes royales, Mina, Valdez et leurs compagnons n'eurent d'autre
ressource que de se rejeter sur notre territoire, leur constant refuge.
Ils y furent reus dans des termes que je puis dire honorables et pour
le pouvoir qui tenait un tel langage, et pour les malheureux proscrits 
qui il l'adressait. J'crivis  nos prfets sur la frontire d'Espagne:
J'approuve pleinement votre conduite envers les rfugis espagnols qui
sont rentrs sur notre territoire. Vous les avez engags  s'loigner de
la frontire, et vous avez pris soin d'viter envers eux toute mesure
coercitive et dure. C'est bien l ce que vous imposaient d'une part le
droit des gens, de l'autre le respect d au malheur. La France est et
dsire rester en paix avec ses voisins, et notamment avec l'Espagne. Une
exacte et sincre neutralit en est la condition. Vous l'avez observe.
Mais en mme temps il est naturel, il est juste de tmoigner  de
malheureux proscrits l'estime qu'inspire leur courage et la sympathie
que commande leur infortune. J'ai mis sous les yeux du Roi, dans son
Conseil, la lettre qu'ils lui ont adresse et que vous m'avez fait
passer. Sa Majest a rsolu de prendre les mesures ncessaires pour leur
assurer, dans l'intrieur de la France, une hospitalit tranquille et
les secours dont ils ont besoin. Les dpartements o ils devront habiter
seront dsigns, et ils y recevront, eux et leurs familles, ce qu'aura
rgl la bienveillance royale,  charge seulement de ne pas s'en
loigner sans l'aveu de l'autorit. Informez-les, Monsieur le prfet, de
cette rsolution qui sera incessamment excute. Le Roi dsire que sa
protection non-seulement les soulage, mais les console autant qu'il
est en son pouvoir, et je m'estime heureux d'tre charg de leur en
transmettre l'assurance.

Je n'admire point, dit Pascal, l'excs d'une vertu, par exemple de la
valeur, si je ne vois en mme temps l'excs de la vertu oppose, comme
en paminondas qui avait l'extrme valeur et l'extrme bnignit. Ce
serait trop exiger des gouvernements que de prtendre qu'ils unissent
au mme degr, comme paminondas, les mrites contraires; mais c'est,
aujourd'hui plus que jamais, leur mission et leur ncessit d'tre  la
fois arrts et larges, fermes et doux dans leurs actes comme dans leurs
vues, et de savoir rendre galement justice et porter sympathie aux
intrts et aux sentiments divers qui se disputent l'empire dans l'me
et la socit des hommes.

Je n'ai encore touch qu'aux moindres des difficults avec lesquelles
le gouvernement nouveau, et moi en particulier comme ministre de
l'intrieur, nous tions alors aux prises. Ce n'tait ni dans
l'administration intrieure, ni dans les affaires trangres que se
rencontraient les plus graves. C'tait dans les Chambres qu'elles
venaient toutes aboutir et clater, car c'tait l que les partisans
lgaux du rgime naissant engageaient dj leurs luttes intestines, et
que les rvolutionnaires du dehors cherchaient et trouvaient de l'cho
et de l'appui.

Ni l'une ni l'autre des deux Chambres ne possdaient alors toute leur
force naturelle et ncessaire; elles taient sorties, l'une et l'autre,
de la Rvolution, mutiles et affaiblies. Dans la Chambre des dputs,
sur 406 membres, 52 lgitimistes avaient donn leur dmission, et 18
lections avaient t annules pour cause d'irrgularit ou de violence.
La Chambre des pairs o sigeaient, la veille de la Rvolution, 364
membres, n'en comptait plus que 189 le lendemain; 175 avaient t
carts, les uns par l'limination prononce, dans la rvision de la
Charte, contre tous les pairs nomms sous le rgne de Charles X, les
autres par leur dmission volontaire ou leur refus de serment au rgime
nouveau. C'tait avec l'aide de pouvoirs ainsi branls eux-mmes que
nous avions  fonder un gouvernement.

Dans l'espoir de prolonger et d'exploiter cet branlement, les fauteurs
de rvolutions demandaient la dissolution immdiate de la Chambre des
dputs et une lection gnrale, selon quelque mode lectoral ou de
tradition rvolutionnaire, ou d'invention nouvelle et populaire. Nous
repoussmes cette politique d'illgalits et d'aventures indfinies. Le
nouveau Roi tait sur son trne. Les deux Chambres qui avaient trait
avec lui sigeaient autour de lui. C'tait  elles, de concert avec
lui,  mettre sur-le-champ en pratique le rgime lgal qui faisait leur
contrat. Les lois de la nature sont de bons modles. A ceux qui ont cr
il appartient d'lever. Parmi les grandes fautes politiques commises
de notre temps, la plus grande a t celle de l'Assemble constituante
abandonnant  d'autres mains, en 1791, son oeuvre  peine bauche.
Nous n'emes garde d'y retomber. La Chambre des dputs resta au
Palais-Bourbon pour soutenir et diriger,  ses premiers pas, le
gouvernement dont elle avait consacr la naissance. Mais, en la
conservant, nous prmes soin de la complter et de la retremper. Trois
lois lui furent immdiatement proposes: deux, pour faire remplir, par
des lections nouvelles, tous les siges vacants; la troisime, pour
soumettre aux chances de la rlection les dputs promus  des
fonctions publiques. Les deux premires, tenant compte des vives
rclamations qu'avait excites le systme lectoral en vigueur,
apportaient  ce systme des modifications provisoires, en annonant la
loi dfinitive sur laquelle la Chambre complte aurait  statuer.
La dernire, en instituant, pour assurer l'influence du pays sur son
gouvernement, une garantie depuis longtemps rclame, soumettait 
l'preuve de l'opinion publique, dans trente-neuf collges lectoraux,
quarante et un des principaux agents du pouvoir nouveau. La
prsentation, la discussion et l'excution de ces trois lois taient de
mon ressort. Elles rencontrrent dans les Chambres peu d'objections.
En convoquant les collges appels  faire les cent treize lections
attendues, je pris soin de bien marquer l'attitude que le Gouvernement
voulait y garder[11]; et la Chambre des dputs fut complte avec un
mouvement de faveur publique qui, en sanctionnant ce qu'elle avait dj
fait, lui promettait, pour ce qu'elle avait  faire, la force dont elle
aurait besoin.

[Note 11: _Pices historiques_, n VI.]

Nous ne pouvions, pour la Chambre des pairs, rien faire de semblable.
Dj mutile dans sa composition, elle avait en perspective une
mutilation encore plus grave; la question de l'hrdit de la pairie
devait tre dbattue dans la session suivante; et tel tait, sur cette
question, l'instinct dominant que, le 19 aot 1830, lorsqu'on discuta
dans la Chambre des dputs le serment  prter par les membres des deux
Chambres, personne, au premier moment, ne songea  faire, entre les
pairs et les dputs, aucune distinction, et qu'on fut sur le point de
dclarer les pairs qui refuseraient le serment dmissionnaires pour
leurs descendants comme pour eux-mmes, et leur pairie absolument
teinte. M. Berryer et M. de Martignac rclamrent; M. Dupin reconnut
qu'il y avait l un droit perptuel que l'acte d'un usufruitier passager
ne pouvait abolir. J'insistai pour qu'il ft bien tabli que, si
l'hrdit de la pairie devait tre plus tard mise en discussion, elle
n'en tait pas moins jusque-l l'tat constitutionnel du pays comme le
droit lgal des familles; et un amendement, adopt sur ma proposition,
dcida en effet que le pair qui refuserait de prter le serment serait
_personnellement_ dchu de son sige, sans que rien ft prjug par la
contre ses hritiers.

La Chambre des pairs dut au cabinet de 1830 une seule chose, le choix
de son prsident. Les rvolutions amnent, entre les noms propres, des
rapprochements bizarres; ce fut M. Dupont de l'Eure qui contresigna,
comme garde des sceaux, la nomination de M. Pasquier  ce grand poste.
Elle fut, comme celle de M. de Talleyrand  l'ambassade de Londres, un
de ces actes de clairvoyance et d'esprit politique que l'vidence et
l'urgence de l'intrt gnral arrachent, dans les premiers moments
d'une grande crise, aux prjugs et aux passions de parti. Malgr
d'anciens dissentiments, dont chaque jour nous apprenait  tenir moins
de compte, nous regardions, mes amis et moi, M. Pasquier comme l'homme
le plus propre  diriger,  travers les difficiles preuves qui
l'attendaient, le corps important et compromis  la tte duquel il
allait tre plac. Il y tait bien plus propre encore que nous ne
l'avions prsum. Pendant dix-huit ans, il a honor la Chambre et la
Cour des pairs, autant qu'il s'est honor lui-mme, par l'habilet, la
dignit, l'quit, la fermet prudente et le tact imperturbable qu'il a
dploys en les prsidant.

Les deux Chambres ainsi constitues, les travaux lgislatifs y
abondrent. Outre les trois projets de loi que je viens de rappeler,
j'en prsentai  la Chambre des dputs six autres, les uns de
circonstance, sur les rcompenses nationales  accorder aux blesss et
aux familles des morts dans la lutte de juillet, sur l'importation des
grains, sur des travaux publics urgents, etc., les autres d'institution,
sur la garde nationale, soit sdentaire, soit mobile. J'avais charg une
grande commission, prside par M. de La Fayette, de prparer ces deux
derniers projets que, de toutes parts, on rclamait avec ardeur. C'est
le mrite et le pril de l'institution des gardes nationales de susciter
les esprances les plus diverses; leur prompte organisation donnait
satisfaction aux esprits inquiets pour l'indpendance et la dignit
extrieure du pays; les amis de l'ordre se promettaient d'y trouver
une force pour le maintenir,  dfaut de l'arme, matriellement et
moralement affaiblie; les libraux se flattaient que, grce  cette
force toujours disponible, une grande arme permanente ne serait plus
ncessaire; les dmocrates voyaient avec joie le peuple arm et mis
ainsi en tat d'intervenir dans les affaires publiques. Les ministres de
la guerre, de la justice et des finances prsentrent en mme temps, sur
les questions qui ressortissaient  leurs dpartements, neuf projets de
loi, les uns indispensables pour les services publics, les autres depuis
longtemps l'objet des instances parlementaires ou populaires. Et  ct
de ces projets du gouvernement, prpars et prsents en moins de trois
mois, vingt-deux propositions, manes de l'initiative des Chambres
elles-mmes, sollicitrent, sur l'administration municipale, la
lgislation pnale, le rgime de la presse, le systme des impts,
le mode d'examen du budget, etc., des rformes qui soulevaient les
questions les plus graves.

Au premier moment pourtant, et soit qu'elles vinssent du gouvernement
ou des Chambres, ces propositions ne suscitrent pas les vifs et longs
dbats qu'on en devait attendre. Quelques-unes, depuis longtemps
rclames, comme l'abolition de la loi du sacrilge et le rtablissement
du jury pour le jugement des dlits de la presse, furent admises presque
sans contestation. D'autres, au contraire, parurent n'tre, de la
part de leurs auteurs, que des promesses acquittes ou des esprances
ouvertes  leurs amis du dehors, sans grande impatience du rsultat.
M. Benjamin-Constant et M. Bavoux, par exemple, demandrent, l'un la
complte libert de la profession d'imprimeur, l'autre un abaissement
considrable dans le cautionnement et le droit de timbre imposs aux
journaux; mais ils n'insistrent pas pour un examen immdiat. Beaucoup
de propositions furent ainsi ajournes. Il n'y avait encore dans les
Chambres point d'opposition dclare, organise et irrite par de longs
combats; nous venions de concourir tous  la mme oeuvre; sincrement
ou par convenance, nous n'y portions la main qu'avec gard. Des
dissentiments et des mcontentements se laissaient entrevoir; mais, sauf
M. Mauguin et quelques dclamateurs subalternes, les dissidents et les
mcontents s'appliquaient  se contenir plutt qu'ils ne s'empressaient
d'clater.

Le gouvernement, de son ct, n'avait garde de provoquer la lutte.
J'tais, dans la Chambre des dputs, son principal organe; et quoique,
plus tard, on m'ait quelquefois tax d'ardeur provoquante, je ne me
souviens pas qu'alors on m'ait jamais adress ce reproche, et je suis
sr que je ne le mritais nullement. Ma disposition dans les dbats
tait au contraire,  cette poque, contenue et rserve, par prcaution
d'orateur au moins autant que par prudence de ministre. A vrai dire,
je dbutais  la tribune comme dans le gouvernement; j'tais, pour la
premire fois, en premire ligne sur le champ de bataille et charg de
la responsabilit du pouvoir. L'habitude de la parole publique ne me
manquait pas; je l'avais acquise  la Sorbonne; mais au Palais-Bourbon,
un prompt instinct m'avertit que j'avais affaire  un thtre et 
un public tout diffrents. Comme le prdicateur dans l'glise, le
professeur parle, du haut de sa chaire,  des auditeurs modestes et
dociles, runis autour de lui par devoir ou par ncessit, qui ne
songent pas  le contredire, admettent d'avance son autorit morale
et sont disposs, pour peu que sa parole leur plaise,  lui porter
confiance et respect. C'est un monologue en prsence d'un auditoire
favorable. L'orateur politique, au contraire, a devant lui des
adversaires qui s'apprtent  le combattre, et des allis qui ne lui
donneront leur appui que s'il leur assure la victoire. Il est en
dialogue continu, d'une part avec des ennemis passionns, de l'autre
avec des amis exigeants qui sigent l comme des juges. Et ce n'est pas
seulement  ses contradicteurs dclars,  ses rivaux d'loquence qu'il
a affaire; il traite, en parlant, avec toute l'assemble qui l'coute et
dont il faut qu'il entende et comprenne le silence. S'il ne dmle pas
les mouvements rapides et confus qui s'y produisent, s'il ne lit pas
les impressions sur les visages, s'il ne saisit pas, pour y rpondre
d'avance, les objections et les doutes qui traversent les esprits, il
aura beau bien parler; sa parole sera tantt froide et vaine, tantt mal
comprise, mal interprte et retourne contre lui. Un obscur mais rel
change de sentiments et d'ides, une conversation sympathique, soudaine
et incessante, entre l'orateur et l'assemble, c'est la condition comme
la difficult suprme de l'loquence politique; sa puissance est  ce
prix. Je ne me rendais pas compte, en 1830, de cette situation, de ses
exigences et de ses prils, aussi clairement que je l'ai fait plus tard;
mais j'en avais un vif pressentiment; et loin de m'abandonner  l'ardeur
de ma passion ou  la libert de ma pense, je ne marchais qu'avec
prcaution dans cette difficile arne, content de suffire aux ncessits
naturelles de la lutte, et ne cherchant nullement  l'tendre ni 
l'enflammer.

Ainsi la Chambre, livre  elle-mme, tait et serait probablement
reste longtemps peu orageuse; mais l'orage grondait incessamment autour
d'elle. Pendant que nous dlibrions assez tranquillement, je pourrais
dire assez froidement, sur les questions  l'ordre du jour, les
mouvements populaires, les attroupements tumultueux, les fantaisies
et les tentatives imprvues d'une multitude ardente et oisive se
renouvelaient tous les jours au dehors. Des ouvriers se portaient en
masse pour chasser les concurrents trangers et pour dtruire les
machines qui leur enlevaient, disaient-ils, leur travail; plusieurs
ateliers furent bouleverss, et le 3 septembre, le _Journal des Dbats_
ne put paratre. Des rassemblements analogues  ceux qui avaient
voulu porter au Panthon les bustes du gnral Foy et de M. Manuel se
formrent pour rendre au buste du marchal Ney le mme honneur. Un autre
rassemblement, gravement passionn et solennellement annonc d'avance,
se runit le 21 septembre sur la place de Grve, au mme lieu et
l'anniversaire du jour o, huit ans auparavant, les quatre sergents de
la conspiration de La Rochelle, Bories et ses trois compagnons, avaient
t excuts; une estrade avait t leve, un discours fut prononc en
hommage  leur mmoire, et le Panthon fut promis, sinon  leurs images,
du moins  leurs noms. En dehors de ces solennits srieuses, suscites
par des desseins politiques ou des sentiments sincres, des promenades
sans but comme sans frein, des chants et des cris de bravade ou
d'amusement agitaient sans relche les quartiers populeux, surtout les
environs du Palais-Royal, sjour du Roi et galerie du peuple; et dans
les carrefours, au coin des rues trs-frquentes, des placards sans
cesse renouvels couvraient les murs, tristes ou menaants, injurieux
ou licencieux; et des curieux se groupaient  l'entour, empresss  les
lire et s'en entretenant sur place, puis reportant dans leurs quartiers
et dans leurs foyers les impressions qu'ils en recevaient.

Fcheux pour la socit dont ils retardaient le retour au repos et
incommodes pour le pouvoir  qui les moyens de rpression manquaient
encore, ces dsordres matriels n'auraient eu cependant rien de bien
grave si, au del et au-dessus des incidents de rue, d'autres dsordres
plus anciens et plus profonds n'avaient agit et gar un grand nombre
d'esprits. La Rvolution de Juillet avait fait bien autre chose que
renverser un trne et modifier une Charte; elle avait donn des
prtentions et des esprances, non-seulement au parti politique qui
voulait, pour le gouvernement de la France, une autre forme que la
monarchie, mais  toutes les coles,  toutes les sectes,  tous les
groupes, plus ou moins bruyants ou obscurs, qui rvaient, pour la
socit franaise, une autre organisation que celle qu'elle a reue de
ses origines, de sa foi chrtienne et de ses quatorze sicles de vie. En
dehors des rpublicains, et empresss les uns de s'en distinguer,
les autres de s'y runir, les saint-simoniens, les fouriristes, les
socialistes, les communistes, trs-divers de principes et trs-ingaux
en force comme en valeur intellectuelle, taient tous en tat
d'effervescence ambitieuse. Les ides fondamentales de ces coles
n'taient pas plus neuves que senses; le monde, depuis qu'il existe,
a vu, dans toutes ses grandes crises, clater les mmes chimres, les
mmes soulvements de l'orgueil humain contre l'ordre providentiel, les
mmes fausses notions sur la nature humaine et sur la part de l'homme
dans le gouvernement de l'humanit. Au milieu d'une socit fortement
constitue et sous un gouvernement bien tabli, ces rveries, qui
couvent toujours sourdement, n'ont pas grande importance; elles ne font
jamais qu'un nombre assez restreint de recrues ou de dupes, et on peut
les laisser vgter dans leur troite sphre sans se proccuper de leurs
progrs. Mais au sein d'une nation dmocratique, raisonneuse, hardie,
et livre depuis cinquante ans  toutes sortes d'ambitions et
d'expriences, tous ces petits groupes philosophiques, politiques,
quelques-uns mme affectant des airs semi-religieux, devenaient autant
de petites puissances remuantes qui possdaient peu de force, mais
rpandaient beaucoup de venin. Les rformateurs ne prtendaient pas 
s'emparer pleinement de la socit franaise pour la reconstruire  leur
gr; mais ils aspiraient  exercer sur ses institutions, sur ses lois,
sur ses ides, sur ses matres, une large part d'influence, et ils
apportaient tous leur contingent  la fermentation rvolutionnaire qui
bouillonnait autour du gouvernement qu'elle venait de se donner.

Par une combinaison singulire o se runissaient les traditions des
temps les plus divers, cette fermentation avait les foyers les plus
propres  la recueillir et  la rpandre. Les socits secrtes de la
Restauration s'taient transformes en clubs de la Rvolution, unissant
ainsi les restes d'une discipline silencieuse aux emportements de la
parole dchane. L, dans des runions journalires et publiques, tous
les vnements, toutes les questions, de principe ou de circonstance,
taient ardemment discuts; tous les desseins, toutes les esprances,
tous les rves se produisaient audacieusement; tout le gouvernement,
la royaut, les Chambres, la magistrature, l'administration, taient
attaqus  outrance; on allait jusqu' provoquer sans dtour leur
renversement. Des ouvriers, des jeunes gens, des passants entraient dans
ces runions comme dans un spectacle, prenaient got  cette
licence arrogante; et autour des meneurs des anciennes associations
rpublicaines, bonapartistes, socialistes ou autres, se groupaient des
forces populaires, prtes  s'insurger contre les pouvoirs publics que,
tous les jours, elles entendaient outrager et traiter en ennemis.

Les clubs, dans leur fougue subversive, oubliaient qu'ils taient en
prsence, non pas seulement d'un pouvoir encore incertain et faible,
mais d'un public libre et trs-mu, en qui leur nom et leurs
dclamations rveillaient les plus sinistres souvenirs. L'humeur et
l'alarme se rpandirent rapidement; dans l'intrieur des familles, dans
les magasins des marchands, dans les couloirs des salles de spectacle,
dans les corps de garde de la garde nationale, on s'entretenait de ces
associations factieuses; on rappelait leurs excs d'autrefois; on se
racontait leurs menaces de la veille contre les pouvoirs les plus
populaires comme les plus augustes; on s'en prenait  elles des
langueurs du commerce, des troubles des rues, de l'indiscipline des
ouvriers. Les magistrats ne manqurent pas  leur devoir: des affiches
prpares dans le principal de ces clubs, _la Socit des Amis du
peuple_, et qui provoquaient formellement le peuple  renverser la
Chambre des dputs, furent saisies et des poursuites entames contre
les meneurs de la runion et le propritaire du local o elle tenait ses
sances. Pendant que cette instruction suivait son cours, une question
dj engage sous la Restauration et trangre, par son origine comme
par son objet direct, aux vnements du jour, tait pendante devant la
Cour de cassation; il s'agissait de savoir si des runions purement
religieuses, tenues par des protestants, taient assujetties aux
restrictions et aux conditions prescrites par les articles 291 et 294 du
Code pnal[12]. M. Dupin, nomm nagure procureur gnral, proclama et
rclama nettement les droits de la libert religieuse. Mais on tait
dans l'un de ces accs d'agitation et de prcipitation inquite o le
danger gnral et actuel proccupe seul les esprits, o les faits les
plus divers comme les notions les plus distinctes se confondent, et
o le public, dans son ardent gosme, veut tre rassur  tout prix.
Sensible aux ncessits du gouvernement et domine par la rigueur des
textes lgaux, la Cour de cassation dclara que les articles 291 et 294
du Code pnal taient en pleine vigueur et s'appliquaient  toutes les
runions, quel qu'en ft l'objet. La libert religieuse payait ainsi les
frais de l'ordre politique. Encourags par ces dcisions des tribunaux,
les citoyens tranquilles, les ngociants, les chefs d'atelier, les
habitants des quartiers o se tenaient les clubs en demandrent vivement
la rpression; des voix s'levrent de toutes parts, taxant le pouvoir
de faiblesse; et le 25 septembre, l'un des chefs les plus honors de la
garde nationale, le comte de Sussy, colonel de la XIe lgion, crivait
 l'un de ses amis qu'il savait en rapports frquents avec moi: Pour
donner plus de force aux dmarches que vous faites de votre ct, je
vous dirai que tous mes collgues et moi avons pri M. Laffitte de faire
connatre au Roi que toute la garde national demandait avec instance
qu'on prt sans retard les mesures ncessaires pour mettre un terme 
toutes ces runions qui viennent troubler la tranquillit publique et
arrter les oprations commerciales. M. Laffitte nous a assur que le
gouvernement allait s'occuper efficacement du voeu exprim par tous
les bons citoyens. Il est bon, je crois, que vous en informiez MM. de
Broglie et Guizot.

[Note 12: _Art_. 291. Nulle association de plus de vingt personnes,
dont le but sera de se runir tous les jours, ou  certains jours
marqus, pour s'occuper d'objets religieux, littraires, politiques ou
autres, ne pourra se former qu'avec l'agrment du gouvernement, et
sous les conditions qu'il plaira  l'autorit publique d'imposer  la
socit.

_Art_. 294. Tout individu qui, sans la permission de l'autorit
municipale, aura accord ou consenti l'usage de sa maison, en tout ou en
partie, pour la runion des membres d'une association, mme autorise,
ou pour l'exercice d'un culte, sera puni d'une amende de 16 fr.  200
fr.]

Je n'avais pas attendu cette information pour agir, dans la mesure et
par les moyens qui me paraissaient adapts  l'tat des faits et des
esprits. J'avais dj entretenu le Conseil de quelques dispositions
lgislatives qui avaient plutt pour objet d'engager la question que de
la rsoudre, lorsque plusieurs dputs de mes amis, entre autres, M.
Benjamin Morel, grand ngociant de Dunkerque, vinrent me dire qu'ils se
croyaient en conscience obligs de signaler  la Chambre tout le mal que
faisaient et prparaient les clubs, et de presser le gouvernement d'y
porter remde. Loin de les en dtourner, je les encourageai dans leur
dessein, les assurant que le gouvernement ferait son devoir, comme
ils voulaient faire le leur. Le surlendemain, en effet, prenant pour
prtexte la dtresse industrielle de son dpartement, M. Benjamin Morel
attaqua franchement les clubs et leur imputa la perturbation prolonge
qui compromettait  la fois l'honneur du rgime nouveau et la prosprit
du pays. La Chambre l'coutait en silence, embarrasse  la fois et
favorable. Quelques voix s'levrent pour rclamer contre l'exagration
de ces plaintes, au nom des principes de libert que les associations
politiques pouvaient invoquer, dit-on, comme les individus isols. Je
pris sur-le-champ la parole, non sans quelque embarras  mon tour, soit
 cause de la disposition de la Chambre, soit dans le fond mme de ma
pense. J'avais  mnager des esprits flottants, inquiets des clubs,
mais encore tout mus de leurs luttes librales sous la Restauration, et
je ne voulais ni abolir d'avance et en principe des liberts possibles
dans l'avenir pour mon pays, ni reconnatre aux liberts prsentes le
droit de couvrir et de servir l'anarchie. Je tins le langage le plus
efficace, je crois, comme le plus sincre; je ne proclamai aucune maxime
absolue et irrvocable; je laissai paratre mes perplexits intrieures
et les considrations diverses, les perspectives lointaines dont je
voulais tenir compte: La France, dis-je, a fait une rvolution; mais
elle n'a pas entendu se mettre dans un tat rvolutionnaire permanent.
Les caractres saillants de l'tat rvolutionnaire, c'est que toutes
choses soient incessamment mises en question, que les prtentions soient
indfinies, que des appels continuels soient faits  la force,  la
violence. Ces caractres existent tous dans les socits populaires
actuelles, dans l'action qu'elles exercent, dans l'impulsion qu'elles
s'efforcent d'imprimer  la France. Ce n'est pas l le mouvement, mais
le dsordre; c'est la fermentation sans but et non le progrs. Nous
avons conquis, dans les quinze annes qui viennent de s'couler, plus
de liberts qu'aucun pays n'en a jamais conquis en un sicle. Pourquoi?
parce que la rforme a t lente, laborieuse, parce que nous avons t
obligs  la prudence,  la patience,  la persvrance,  la mesure
dans notre action. Ne sortons pas de cette voie. Je me hte de le dire;
l'article 291 du Code pnal ne doit pas figurer ternellement, longtemps
si vous voulez, dans la lgislation d'un peuple libre; le temps viendra
o, n'tant plus motiv par l'tat de notre socit, il disparatra de
notre Code. Mais il existe aujourd'hui; c'est l'tat lgal de la France.
Puisque le pouvoir est arm d'un moyen lgal contre les dangers des
socits populaires, non-seulement il ne doit pas l'abandonner, mais il
doit s'en servir. Il l'a dj fait, et il est dcid  le faire tant
que l'exigeront le bon ordre dans le pays et le progrs rgulier de ses
liberts. Dans la mesure de ce langage, le vote de la Chambre me donna
pleine approbation.

Le jour mme o ce dbat avait lieu, la chambre des mises en accusation
de la Cour royale de Paris renvoya les meneurs de la _Socit des
Amis du peuple_ et le propritaire du local de ses runions devant le
tribunal de police correctionnelle; et le soir, la Socit elle-mme,
runie en sance, vit sa salle envahie par un grand nombre d'habitants
du quartier, la plupart gardes nationaux, qui sifflrent ses orateurs,
mirent fin  ses dlibrations, et accompagnrent ses membres de leurs
hues,  mesure qu'ils sortaient presque aussi effrays qu'irrits de
leur impopularit inattendue. Ils essayrent le surlendemain de se
runir de nouveau; mais la salle tait ferme; un peloton de garde
nationale stationnait devant la porte et en interdisait absolument
l'entre. Quatre jours aprs, le tribunal de police correctionnelle
condamna les prvenus  trois mois de prison, et pronona la dissolution
du club, qui fut contraint de subir une seconde mtamorphose et de
redevenir socit secrte.

La Chambre, les tribunaux, la garde nationale et le cabinet n'avaient
fait, en touffant de concert ces foyers d'anarchie subalterne, qu'un
acte de bon sens vident et de facile courage. Mais par l'irritation
qu'en ressentirent les vaincus et par la dissidence qui, sans clater
aussitt, s'en leva au sein du gouvernement, cet acte fut plus grave
qu'en soi il ne mritait de l'tre, et devint le point de dpart de
la lutte qui ne tarda pas  s'engager. A la Chambre, M. Dupin m'avait
soutenu dans le dbat; mais MM. de Tracy, Salverte, Benjamin-Constant,
et non plus M. Mauguin seulement, m'avaient combattu, les uns par
respect pour des maximes absolues, les autres par mnagement pour de
violents et bruyants allis. Dans le conseil, MM. de Broglie, Casimir
Prier, Mol, Louis, Sbastiani m'approuvaient hautement; mais M.
Dupont de l'Eure tait triste et plein d'humeur, et sans sa confiante
inconsquence, M. Laffitte et t embarrass. J'avais accept un combat
dans lequel mes collgues n'taient pas tous dcids  me suivre. Aucun
n'avait de got pour les clubs; mais si les uns s'empressaient, les
autres hsitaient  rompre sans retour avec eux. Ce n'tait plus, comme
 propos de la constitution de la pairie dans la rvision de la Charte,
des ides et des intentions rellement diverses qui se trouvaient en
prsence et aux prises; c'taient des rsolutions ingales qui ne
pouvaient plus marcher du mme pas dans la mme route. La question se
posait de jour en jour plus nettement entre la politique de rsistance
et la politique, non pas de mouvement, mais de laisser-aller, entre
l'autorit effective des pouvoirs constitutionnels et la patience, non
pas complice, mais complaisante du gouvernement devant les impressions
et les entranements populaires. videmment,  la premire circonstance
critique, et quoique les intentions dfinitives fussent, au fond,  peu
prs semblables, la diversit des caractres et des tendances devait
amener la sparation.

Depuis les premiers jours de la rvolution, cette circonstance se
prparait: dans le gouvernement, dans les Chambres, dans le public,
le procs des ministres de Charles X tait l'objet de proccupations
trs-diverses, mais gnrales et ardentes. J'tais, pour mon compte,
rsolu  faire les derniers efforts pour qu'aprs le combat nul sang ne
vnt souiller la victoire. J'avais travaill, sous la Restauration, 
abattre l'chafaud politique; je me tenais pour engag d'honneur  ce
qu'il ne se relevt point. Il y a des occasions solennelles qu'un homme
srieux se doit  lui-mme de saisir pour mettre en pratique les
vrits qu'il a tenu  honneur de proclamer, car l'inconsquence serait
honteuse, et rvlerait autant de faiblesse d'esprit que de coeur. Plus
je rflchissais en 1830, plus je m'affermissais dans les convictions
qui, en 1822, m'avaient fait chaudement rclamer contre la peine de mort
en matire politique. A propos des ministres qui avaient contresign
les volonts de Charles X, comme  propos des conspirateurs qui avaient
tent de renverser le trne de Louis XVIII, j'tais certain qu'il n'y
avait, ni dans leur me la perversit morale sans laquelle la peine
de mort est une odieuse iniquit, ni dans leur condamnation sanglante
l'utilit sociale qui doit s'ajouter  la perversit de l'accus pour
que la peine de mort soit lgitime. L'argument que les dfenseurs des
ministres puisaient, en leur faveur, dans le renversement de l'ordre
constitutionnel et l'expulsion du Roi lui-mme, n'avait pas une valeur
lgale dcisive; mais comme considration morale, il tait d'un grand
poids; le chtiment le plus rigoureux et t,  coup sr, plus
ncessaire et plus quitable contre les conseillers du Roi rest sur le
trne que contre ceux du Roi banni. Et quant aux consquences purement
pratiques, il ne fallait pas une grande sagacit pour reconnatre que,
loin d'apporter au gouvernement nouveau une scurit de plus, le sang
rpandu sur l'chafaud et aggrav ses difficults et ses prils;
en donnant aux passions rvolutionnaires qui l'assaillaient ces
satisfactions fivreuses et empoisonnes qui les irritent au lieu de les
apaiser.

Tout le Conseil et le roi Louis-Philippe en tte de son Conseil, et
presque tous les hommes considrables qui l'entouraient taient de
ce sentiment; mais nous tions en prsence d'un sentiment contraire
trs-rpandu et trs-vif. Dans la population qui avait pris part  la
rsistance devenue la rvolution, et dans la garde nationale dont cette
population remplissait les rangs, les coeurs frmissaient encore de
la colre qu'avaient souleve les ordonnances de Juillet, des prils
qu'avait sems partout la lutte et des sacrifices douloureux qu'avait
cot la victoire. Le droit viol et le sang vers seraient-ils donc
sans expiation? Il y a, dans la nature humaine, un fond de barbarie
qui regarde la loi du talion comme la vraie justice, et ressent, dans
l'attente des chtiments sanglants, une soif aveugle. Les meneurs
rvolutionnaires, les fauteurs de troubles  toute fin s'emparaient de
ce sentiment populaire, et s'appliquaient  l'chauffer pour entretenir
ou ranimer des sentiments plus violents encore, compromettre le peuple
par l'irritation des souvenirs, et ressaisir ainsi quelque chance du
pouvoir qui leur chappait. Et jusque dans les rangs leve et parmi
les honntes gens du parti vainqueur, les esprits troits et roides
ne manquaient pas qui, s'enfermant dans une argumentation  la fois
rvolutionnaire et juridique, soutenaient la peine capitale comme la
consquence ncessaire et juste de la grande violation du droit national
qui avait rendu la rvolution juste et ncessaire.

Ds que la question s'leva, ces deux sentiments et ces deux efforts
clatrent et se dployrent paralllement. Le mme jour o M. Eusbe
Salverte dveloppa dans la Chambre des dputs sa proposition pour la
mise en accusation des ministres, M. de Tracy dposa sur le bureau la
sienne pour l'abolition de la peine de mort: tous deux dsintresss
et sincres; l'un, puritain philosophe, dur sans colre et froidement
fanatique; l'autre, esprit et coeur gnreux, toujours prt  se mettre
en avant pour ce qu'il croyait le droit ou le bien de l'humanit, et
s'tonnant toujours des difficults qu'il rencontrait  faire partager
sa conviction et accepter son dessein. Le mme rapporteur, M. Brenger
de la Drme, fut charg de rendre compte  la Chambre de l'une et de
l'autre propositions, et il s'en acquitta avec la mme convenance, en
magistrat grave et modr, attentif  tre juste envers toutes les
opinions, plus que jaloux de marquer fortement la sienne. Son rapport
sur l'abolition de la peine de mort ne fut lu  la Chambre que treize
jours aprs celui dont l'accusation des ministres tait l'objet; et dans
cet intervalle, deux dmarches inattendues vinrent appuyer avec clat la
proposition de M. de Tracy. Le 21 septembre, sur la place de Grve, au
milieu de la solennit clbre en mmoire des quatre sergents de La
Rochelle, et comme sous la dicte de leurs ombres, une ptition ft
signe pour l'abolition de la peine de mort; et deux jours aprs, les
blesss des journes de juillet, encore malades dans les hpitaux,
adressrent  la Chambre des dputs l'expression du mme voeu.
Le public fit, avec justice, honneur  M. de La Fayette de ces
manifestations gnreuses. C'tait pour lui une bonne fortune qu'il
s'empressait de saisir, que de pouvoir donner aux grands instincts de
son me une forme et une voix populaires. Quand on commena  discuter
srieusement la proposition de M. de Tracy, l'impossibilit de l'adopter
brusquement et compltement devint vidente; les magistrats, les
militaires firent sentir le pril de bouleverser et d'nerver  ce
point la lgislation pnale, et la Chambre s'empressa d'accueillir un
amendement de M. de Kratry, qui proposa de transformer la proposition
en une Adresse au Roi pour lui demander la prsentation d'un projet de
loi tendant  abolir la peine de mort dans certains cas dtermins,
spcialement en matire politique. M. Dupont de l'Eure appuya
l'amendement: Pendant la prochaine prorogation des Chambres, dit-il,
le gouvernement sera  mme d'examiner cette grave question, et de vous
proposer, lorsque la Chambre reprendra ses travaux, un projet de loi
qui concilie tous les intrts. Je dclare, comme garde des sceaux, que
j'apporterai toute ma sollicitude pour remplir le voeu exprim dans
l'Adresse au Roi. Ce mme jour,  huit heures du soir, dans une sance
spciale, la commission qui avait t charge de rdiger le projet
d'Adresse revint le prsenter  la Chambre, qui l'adopta presque 
l'unanimit, quoique aprs un long dbat; et ds le lendemain, 9
octobre, le Roi entour de ses ministres, ayant  sa droite M. le duc
d'Orlans debout sur les marches du trne, reut la dputation charge
de lui prsenter l'Adresse, et  laquelle s'taient joints un grand
nombre de membres: Le voeu que vous y exprimez, rpondit-il, tait
depuis bien longtemps dans mon coeur. Tmoin, dans mes jeunes annes,
de l'pouvantable abus qui a t fait de la peine de mort en matire
politique, et de tous les maux qui en sont rsults pour la France
et pour l'humanit, j'en ai constamment et bien vivement dsir
l'abolition. Le souvenir de ce temps de dsastre, et les sentiments
douloureux qui m'oppriment quand j'y reporte ma pense, vous sont un sr
garant de l'empressement que je vais mettre  vous faire prsenter un
projet de loi qui soit conforme  votre voeu.

De la part de tout le monde, Roi, Chambres, ministres, l'engagement
tait formel et solennel, et rduit  des termes raisonnablement
excutables. Personne ne se mprenait sur son origine et sa porte; il
avait pour but vident de mettre la tte des ministres de Charles X
 l'abri de l'chafaud o les passions rvolutionnaires et les
ressentiments populaires voulaient les voir monter. Quand le gant fut
ainsi jet, bien des gens commencrent  dire que c'tait une faute,
qu'on avait eu tort d'engager la lutte publiquement et d'avance, que
la proposition de M. de Tracy tait inopportune, qu'elle poussait aux
violences extrmes ceux qui ne l'acceptaient pas, qu'il et mieux valu
se taire et laisser le procs arriver sans bruit devant la Cour des
pairs qui le jugerait certainement avec une indpendante modration.
On tranchait, en tenant ce langage, une question plus gnrale et plus
grande que celle de la conduite  tenir dans le procs des ministres; on
donnait raison  la politique de laisser-aller contre la politique de
rsistance, et la politique de rsistance tait destine en effet 
succomber bientt devant ses adversaires. Mais la bonne politique
a cette vertu que, mme en succombant, elle garde une grande part
d'efficacit: si nous n'avions pas nergiquement rsist aux passions et
aux calculs qui demandaient du sang pour nourrir la Rvolution, si nous
n'avions pas lev, contre l'application de la peine de mort en pareille
circonstance, une clameur forte et obstine, l'esprit rvolutionnaire se
ft dploy  son aise et et probablement accompli ce qu'il voulait.
Mais tant et de si vives manifestations contre son dessein suscitrent
un sentiment public qui le frappa d'impuissance, mme dans son triomphe;
et s'il put renverser les ministres qui le combattaient hautement, il
n'en trouva point qui, mme en le mnageant, voulussent rellement le
servir.

Ds que l'Adresse de la Chambre des dputs eut t prsente et reue
avec tant d'empressement, les menes et les manifestations ennemies
s'empressrent  leur tour d'clater. Depuis quelques jours dj, de
honteux symptmes annonaient cette sinistre explosion. Des pamphlets,
des articles de journaux, des placards rpandaient contre le Roi dchu,
sa famille, sa cour, ses amis connus, les plus grossires injures et les
plus infmes calomnies; on talait l'_Histoire scandaleuse, politique,
anecdotique et bigote de Charles X_ et les _Amours secrtes des
Bourbons_; on affirmait que des poignards et des barils de poudre
avaient t trouvs dans le palais de l'archevque de Paris, et que la
commission charge de rparer les dsastres causs par les journes de
Juillet avait accord  l'archevque une indemnit de 200,000 fr. Les
rvolutionnaires excellent dans l'art d'avilir leurs adversaires pour
irriter leurs instruments. Bientt le feu des attaques se concentra sur
les ministres accuss et sur les hommes qui rclamaient l'abolition de
la peine de mort; les mots _Mort aux ministres!_ taient crits partout
dans les rues et jusque sur les murs de la prison du Luxembourg; les
mmes menaces s'adressaient aux juges et aux accuss: Les ennemis de
notre rvolution, disait-on, ont cru que, sur cette question, elle tait
prte  flchir. Elle ne flchira pas. Un grand exemple doit tre donn;
il le sera...... L'exil pour ces ministres criminels! Gorgs d'or,
pleins d'insolence et de mpris pour les peuples, ils ne songent qu'
atteindre les cours despotiques o ils seront reus avec tous les
honneurs dus  des tyrans, o ils prpareraient de nouveaux complots
liberticides. Mais un fleuve de sang les entoure; le peuple en armes en
garde les bords. Ils ne le franchiront jamais.

Le 17 octobre, ce ne furent plus les pamphlets et les placards seuls qui
parlrent; deux bandes d'hommes, de femmes et d'enfants, appartenant
presque tous  cette population oisive, corrompue et turbulente qui vit
au fond de Paris, ardente  saisir les occasions de porter ses orgies
 la surface, se promenrent dans les rues et vinrent assaillir le
Palais-Royal des cris: _Mort aux ministres! La tte de Polignac!_ mlant
 leurs cris des paroles outrageantes contre le Roi et les Chambres.
La garde dissipa les rassemblements, sans peine mais sans effet; ils
reparurent le lendemain 18, vers midi, plus nombreux et portant un
drapeau avec cette inscription: _Dsir du peuple: Mort aux ministres!_
On arrta quelques-uns des plus bruyants; mais les autres se rpandirent
dans les faubourgs, s'y recrutrent largement, et dans la soire, une
foule presse envahit tumultueusement les cours, les galeries et le
jardin du Palais-Royal, plus insultante et plus menaante que jamais
pour le roi Louis-Philippe comme pour les ministres de Charles X, pour
la Chambre des dputs comme pour la Chambre des pairs: cohue effrne
avec une ide fixe, prte  tout tenter contre les pouvoirs quelconques
qui se refuseraient  ses froces injonctions. La garde parvint, aprs
de longs efforts,  faire vacuer les cours du palais et  fermer
les grilles; mais aussitt un cri s'leva au milieu de la place: _A
Vincennes!  Vincennes!_ Toutes les voix le rptrent comme une
esprance de victoire, et les flots de cette foule se prcipitrent dans
la direction o ce cri les appelait.

Aprs avoir, dans la journe, tenu conseil chez le Roi, nous tions
runis,  ce moment, chez le garde des sceaux, inquiets de l'tat de
Paris et embarrasss les uns des autres; M. Dupont de l'Eure et ses amis
portaient impatiemment le poids de notre impopularit, et nous celui
de leur mollesse. Nous avions une de ces conversations vaines  l'aide
desquelles on consume le temps qu'on ne sait comment employer, quand le
gnral Fabvier entra et nous annona que l'meute, refoule hors du
Palais-Royal, se disposait  se porter sur Vincennes avec les intentions
et les dmonstrations les plus menaantes. Il fallait absolument prendre
un parti; nous en prmes deux. J'insistai pour une prompte rpression;
on rclama une concession au sentiment populaire. J'crivis  l'instant,
sur la table du Conseil, au gnral Pajot, commandant de la division
militaire:

Gnral, le Conseil vient d'apprendre, par M. le gnral Fabvier, qu'un
certain nombre d'hommes turbulents ont rsolu ce soir de se porter
demain sur Vincennes, sous prtexte de s'assurer que les prisonniers s'y
trouvent encore, mais probablement avec le dessein de se porter contre
eux  quelque violence. Il me charge de vous inviter  prendre toutes
les mesures ncessaires pour mettre en sret le chteau de Vincennes,
et  dissiper tous les rassemblements qui prendraient cette direction.
Il n'est pas moins important d'aviser aux moyens de faire cesser aussi,
par la prsence de la garde nationale, tous les rassemblements qui
se forment dans Paris depuis quelques jours. Le Conseil est plein de
confiance dans la sagesse des dispositions que vous prendrez pour
rtablir le calme dans la capitale et veiller  la sret des citoyens,
si gravement compromise.

Cette lettre partie et sance tenante, je rdigeai pour _le Moniteur_,
o il parut en effet le lendemain matin, un article qui, au milieu de
fermes dclarations contre les fauteurs des troubles, contenait cette
phrase: Dans la circonstance mme qui y donne lieu, aucun prtexte ne
les autorise. Le gouvernement, qui pense que l'abolition universelle et
immdiate de la peine de mort n'est pas possible, pense aussi, aprs un
examen attentif, que pour la restreindre, dans notre Code, aux seuls cas
o sa ncessit la rend lgitime, il faut du temps et un long travail.
C'tait ajourner indfiniment, ou du moins bien au del du procs des
ministres, le projet de loi que la Chambre des dputs avait instamment
rclam par son Adresse, et dont M. Dupont de l'Eure, comme le Roi, lui
avaient promis la prochaine prsentation. Aprs avoir adopt ces deux
mesures, l'une pour rprimer l'meute, l'autre pour lui complaire, le
Conseil se spara.

Deux heures  peine coules, le gnral Fabvier, qui commandait la
place de Paris, reut du gnral Daumesnil, gouverneur de Vincennes, ce
laconique billet: Mon gnral, un attroupement assez considrable
s'est prsent devant la place que je commande, et s'est dissip  mon
approche. Je vous prie de m'envoyer de suite un ou deux bataillons de
la garde nationale. Vers onze heures du soir, en effet, l'meute
tait arrive devant Vincennes; rveills par ses vocifrations, les
prisonniers qui en taient l'objet l'avaient vue, par leurs troites
fentres,  la lueur des torches qu'elle portait, s'amonceler devant
le chteau et en rclamer l'entre. Le gnral Daumesnil fit ouvrir la
porte, et se prsentant seul  la foule: Que voulez-vous?--Nous voulons
les ministres.--Vous ne les aurez pas; ils n'appartiennent qu' la loi;
je ferai sauter le magasin  poudre plutt que de vous les livrer.
Aprs quelques minutes d'hsitation et de pourparlers, la foule frappe
et intimide reprit la route de Paris en criant: Vive la Jambe de
bois! et Vincennes rentra dans le repos. Mais trois heures plus tard,
encore en pleine nuit, la mme foule reparut autour du Palais-Royal,
exhalant les mmes exigences et les mmes colres. Un seul poste de
garde tait rest, faible et mal inform de ce qui se passait. Les
meutiers criaient: Le Roi! nous voulons voir le Roi! Quelques-uns
avaient dj pntr dans l'intrieur et montaient le grand escalier,
trouvant le palais du Roi plus facile  envahir que la prison des
ministres de Charles X, lorsque quelques compagnies de gardes
nationales, runies  la hte, accoururent sur la place, arrtrent les
plus audacieux et dispersrent enfin le rassemblement.

Le surlendemain, 20 octobre, le _Moniteur_ tait plein de flicitations
mles de regrets, et d'exhortations royales et populaires. Le 19, ds
neuf heures du matin, le Roi, accompagn de M. le duc d'Orlans, de M.
de La Fayette et du marchal Grard, tait descendu dans la cour du
Palais-Royal et avait adress,  la garde nationale et  la troupe de
ligne qui venaient de repousser l'meute, des remerciements affectueux
et de fermes conseils. M. de La Fayette, dans un ordre du jour  la
garde nationale, s'tait exprim, sur les troubles de la veille, avec
une effusion toujours confiante et caressante, quoique un peu triste,
conjurant le peuple de ne pas dchoir du haut rang o la dernire
rvolution l'avait plac, et d'pargner cette douleur  un vieux
serviteur de la cause populaire qui s'applaudissait d'avoir assez vcu
pour en voir enfin le pur et glorieux triomphe. Le journal officiel
s'empressait de publier ces tmoignages du retour  l'ordre et ces
appels  l'ordre futur o la sagesse et l'honntet patriotiques se
rpandaient avec plus d'abandon que d'autorit. Une pice manquait
au _Moniteur_ de ce jour, la proclamation adresse la veille par M.
Odilon-Barrot, comme prfet de la Seine,  ses concitoyens. Plus
explicite et plus vive qu'aucune autre contre les violences qui avaient
menac  la fois la sret des accuss et l'indpendance des juges, et
empreinte d'une sincre motion morale, cette proclamation contenait en
mme temps cette phrase: Une dmarche inopportune a pu faire supposer
qu'il y avait concert pour interrompre le cours ordinaire de la justice
 l'gard des anciens ministres. C'tait blmer hautement et la Chambre
qui avait vot l'Adresse sur la peine de mort, et le cabinet et le Roi
qui non-seulement l'avaient, l'un soutenue, l'autre accueillie, mais qui
lui avaient promis une prompte satisfaction. Le gouvernement qui avait
ainsi parl et agi ne pouvait, sans manquer compltement de consquence
et de dignit, donner,  ce langage de l'un de ses principaux agents, la
moindre apparence d'adhsion. La question de systme et de cabinet qui
fermentait depuis longtemps venait ainsi d'clater: en attendant qu'elle
ft rsolue, je demandai que la proclamation du prfet de la Seine ne
ft pas insre dans _le Moniteur_ o elle ne parut point en effet.

Parmi les hommes qu'il a t dans ma destine d'avoir souvent pour
adversaires, M. Odilon-Barrot est peut-tre celui dont il m'est le plus
facile de parler sans aucun embarras. J'ai,  son sujet, une double
conviction qui a survcu  toutes nos luttes et s'lve au-dessus de
tous nos dissentiments. Je suis persuad qu'au fond nos voeux politiques
sont les mmes, et qu'il a toujours, comme moi, voulu, pour notre
patrie, la monarchie constitutionnelle, rien de moins, rien de plus. Je
pense en mme temps que, dans l'ide qu'il s'est faite des conditions de
cette monarchie et de la politique propre  la fonder, il a toujours t
sincre et conduit par des vues de bien public, non par des intrts
personnels. On est  l'aise pour dire ce qu'on pense quand on estime.
En trs-bons rapports sous la Restauration, nous ne tardmes pourtant
gure, en 1830,  diffrer beaucoup, M. Odilon-Barrot et moi. Il
appartient  l'cole des politiques confiants, qui comptent surtout,
pour l'accomplissement du bien qu'ils souhaitent, sur le concours
spontan et clair des peuples. cole gnreuse qui a plus d'une
fois bien servi l'humanit en se livrant pour elle aux plus hautes
esprances, mais cole imprvoyante et prilleuse qui oublie dans
quelles limites et par quels freins l'humanit a besoin d'tre contenue
pour que ses bons instincts l'emportent sur ses mauvais penchants. Les
politiques de cette cole n'ont ni cette prudence mfiante que laisse
une longue exprience des affaires, ni cette intelligence  la fois
svre et tendre de la nature humaine que donne la foi chrtienne; ils
ne sont ni des praticiens prouvs, ni de profonds moralistes; ils
s'exposent souvent  briser la machine sociale faute d'en bien apprcier
les ressorts ncessaires, et en mme temps ils connaissent mal l'homme
lui-mme et ne savent pas l'aimer sans le flatter. M. Odilon-Barrot a
cru le gouvernement constitutionnel plus facile et les hommes plus
sages qu'ils ne le sont en effet; il a trop attendu de la vertu des
institutions libres pour clairer la nation et des lumires de la nation
pour pratiquer les institutions libres. C'tait l le sentiment qui, ds
1830, dominait dans sa conduite et dans ses paroles; ce fut l aussi la
vraie cause de notre sparation et de nos premiers combats. Il n'avait
point recherch le poste important qu'il occupait; il m'crivait les 12
et 15 aot, pendant qu'il accompagnait Charles X  Cherbourg: Je lis
dans les journaux la nouvelle de ma nomination  la prfecture de
la Seine; tout le monde m'en fait compliment, et je n'ai rien reu
d'officiel, ni mme de confidentiel de votre part. Je me rattache
trs-cordialement au gouvernement actuel, et je ne demande pas mieux que
de me vouer entirement  sa dfense, parce que j'y vois la conscration
de tous mes principes et cette alliance tant dsire par moi du pouvoir
et de la libert; mais encore faut-il employer les hommes selon leur
plus grande aptitude, et la carrire administrative est bien nouvelle
pour moi; je suis effraye des difficults qu'offre le poste que vous
m'assignez. M. Odilon-Barrot n'tait pas assez effray, non pour
lui-mme, mais pour nous tous, pour le gouvernement et pour la France.
Je n'ai jamais eu, comme ministre de l'intrieur,  me plaindre qu'il
manqut, avec moi, de franchise; il m'a non-seulement toujours fait
connatre son opinion et sa tendance, mais il essayait quelquefois
de m'y ramener, et quand notre dissentiment clata, il m'offrit
sur-le-champ sa dmission. Il me trouvait trop soucieux, trop exigeant
avec la Rvolution, avec le pays, avec mes collgues, avec lui-mme;
 son avis, nous prtendions, mes amis et moi,  trop d'unit, de
consquence et de force propre dans le gouvernement; il nous et voulus
plus accommodants pour les dispositions et les impressions publiques,
plus enclins  leur passer beaucoup et  nous promettre, de leur
dveloppement sans gne, une heureuse issue. Je reprends les mots dont
je me suis dj servi, car ce sont les seuls qui expriment bien ma
pense; c'tait, au lendemain d'une rvolution, la politique de
laisser-aller en face de la politique de rsistance.

Quoi qu'on pt penser de leurs mrites respectifs, les deux politiques
ne pouvaient videmment agir ensemble; elles se condamnaient l'une
l'autre  une inconsquence et  une impuissance ridicules. Le
gouvernement y perdait toute force comme toute dignit. Dans les
Chambres, au lieu d'un progrs vers l'organisation et la discipline des
partis, la confusion croissait de jour en jour; personne ne se formait
soit  exercer rgulirement le pouvoir, soit  le rechercher par
une opposition intelligente et lgale. Hors des Chambres, le public
s'tonnait et s'alarmait de voir les affaires aux mains d'une
administration incohrente et que sa propre anarchie rendait incapable
de lutter efficacement contre l'anarchie publique. Les amis de M.
Dupont de l'Eure et les miens se montraient galement impatients et
mcontents. C'tait le sentiment gnral du cabinet, et du Roi comme du
cabinet, qu'il fallait mettre fin  cette situation. Nous tions bien
rsolus, le duc de Broglie et moi,  n'en pas accepter plus longtemps
la responsabilit. Le procs des ministres de Charles X tait, pour se
sparer, une occasion non-seulement convenable, mais favorable, car la
sparation attnuait, au lieu de l'aggraver, le pril de cette crise
attendue avec une anxit gnrale. Nous savions que MM. Laffitte,
Dupont de l'Eure et La Fayette portaient dans cette affaire le mme
sentiment que nous, et feraient, pour l'amener  une bonne issue, tous
leurs efforts. Dgags de notre alliance, ils taient  la fois et
plus obligs et plus capables d'y russir. De leur part, la rsistance
n'tait pas suspecte. La perspective de cette difficile preuve
dtermina MM. Casimir Prier, Mol, Louis et Dupin  se retirer, comme
le duc de Broglie et moi. MM. Laffitte et Dupont de l'Eure, l'un comme
ministre des finances et prsident du Conseil, l'autre toujours comme
garde des sceaux, devinrent le drapeau du nouveau cabinet. Des partisans
de la politique de rsistance, le gnral Sbastiani seul continua d'y
siger, indiffrent et flexible dans ses relations avec les personnes
autant que dcid et persvrant, au fond, dans sa ligne de conduite.
Peu lui importaient les alliances et les apparences; il voulait rester
le conseiller intime du Roi, et en mesure de le servir selon les
ncessits et  travers les variations des temps.

Nous sortmes des affaires, le duc de Broglie et moi, avec un sentiment
de dlivrance presque joyeuse dont je garde encore un vif souvenir. Nous
chappions au dplaisir de nos vains efforts et  la responsabilit des
fautes que nous combattions sans les empcher. Dans le public de Paris
et mme au sein des Chambres, notre retraite ne surprit point et
n'inquita pas beaucoup. Nous avions plus lutt que russi; nous nous
tions fait quelque honneur en dfendant l'ordre et le gouvernement
rgulier; mais nous ne l'avions pas dfendu avec assez de succs pour
tre considrs comme ses seuls et ncessaires reprsentants. On
comptait sur nous dans l'avenir; nous tions dans le prsent, mme aux
yeux d'une partie de nos amis, plus compromettants qu'efficaces. Loin
de Paris, pour le public des dpartements, gouvern par des ides plus
simples et moins mobiles, le changement de ministre parut un vnement
plus grave. Parmi les tmoignages de l'opinion que je reus  cette
poque, je n'en citerai qu'un seul, provenant  la vrit d'un homme
infiniment plus clairvoyant que la plupart des spectateurs; M. Augustin
Thierry m'crivait d'Hyres, le 9 novembre 1830: C'est au milieu d'une
fivre intermittente dont les accs reviennent toujours malgr les
remdes, que j'ai ressenti toutes les transes du changement que les
journaux m'annoncent aujourd'hui. C'taient de vritables transes,
car vous pouvez croire que j'ai souffert galement comme ami et
comme patriote. Votre entre dans un ministre qui, succdant  une
rvolution, avait tant d'exigences  contenter, tant d'ambitions 
satisfaire et  froisser, tait une rude tche; on le saura bientt. En
attendant, ce que vous avez fait depuis trois mois ne prira point, et
l'administration du pays restera, quoi qu'on fasse, dans le moule o
vous l'avez jete. Ce sera un grand plaisir pour vos amis de voir le peu
qu'auront obtenu en dfinitive ceux qui vous ont poursuivi et calomni
avec tant d'acharnement et de mauvaise foi. Cette presse parisienne, qui
a tout sauv dans la dernire crise, semble aujourd'hui n'avoir d'autre
but que de tout perdre. Je n'y comprends rien, et j'tais loin de m'y
attendre. Mais, grce  vous et  vos amis politiques, l'ordre est
organis en France; nous sommes reconnus  l'tranger et en paix au
dedans; il ne tiendra pas  quelques crivains brouillons de tout
remettre en question, et le bon sens des provinces fera justice, au
besoin, de la turbulence de Paris.

Nous n'emes pas  attendre que le bon sens des provinces vnt faire
justice;  peine nomm, le prsident du nouveau Conseil, M. Laffitte
lui-mme, s'en chargea.




                             CHAPITRE XI

                LE PROCS DES MINISTRES DE CHARLES X
               ET LE SAC DE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.

Dissentiments dans le cabinet de M. Laffitte--Mort et obsques de M.
Benjamin Constant.--Procs des ministres de Charles X.--Mon discours
contre l'application de la peine de mort.--Attitude de la Cour des
pairs.--M. Sauzet et M. de Montalivet.--Embarras de M. de La Fayette
aprs le procs des ministres.--Prtentions et esprances du parti
dmocratique.--La Chambre des dputs abolit le commandement gnral des
gardes nationales du royaume.--Ngociations entre le Roi et M. de La
Fayette  ce sujet.--Exigences et dmission de M. de La Fayette.--Le
comte de Lobau est nomm commandant suprieur de la garde nationale de
Paris.--Conversations de M. Laffitte avec l'ambassadeur de France 
***.--M. Thiers sous-secrtaire d'tat des finances.--tat des affaires
trangres.--M. de Talleyrand et la confrence de Londres.--Sac
de l'glise de Saint-Germain-l'Auxerrois et de l'archevch de
Paris.--Scnes anarchiques sur divers points.--Suppression des fleurs
de lis dans les armes de France.--Effet de ces scnes en Europe;--sur
l'tat des partis en France;--dans la Chambre des dputs.--Mollesse
et impuissance du cabinet.--Mon opposition.--Chute du cabinet.--Lutte
intrieure pour son remplacement.--M. Casimir Prier forme un nouveau
ministre.

(3 novembre 1830--13 mars 1831.)


Les 9 et 10 novembre 1830,  l'occasion d'une proposition de M. Bavoux
qui rclamait une rduction considrable dans le cautionnement, le droit
de timbre et les frais de poste imposs aux journaux, un dbat ou plutt
une conversation s'leva sur les causes qui avaient amen la dislocation
de l'ancien cabinet et la formation du nouveau, et sur la diffrence de
leurs politiques. M. Laffitte prit la parole: Membre de l'ancienne et
de la nouvelle administration, dit-il, nous avons aussi  nous expliquer
sur nos intentions et notre conduite; nous serons court et prcis.
Des dissentiments s'taient levs; non point, comme vous pourriez le
croire, l'un tendant  l'anarchie, l'autre  la conservation. Non,
messieurs, il n'en est rien: tout le monde dans le Conseil savait et
croyait que la libert doit tre accompagne de l'ordre, que l'excution
continue des lois jusqu' leur rformation est indispensable sous
peine de confusion; tout le monde tait plein des expriences que la
rvolution de 1789 a lgues au monde; tout le monde savait que la
rvolution de 1830 devait tre maintenue dans une certaine mesure, qu'il
fallait lui concilier l'Europe en joignant  la dignit une modration
soutenue. Il y avait accord sur tous ces points, parce qu'il n'y avait
dans le Conseil que des hommes de sens et de prudence. Mais il y avait
dissentiment sur la manire d'apprcier et de diriger la rvolution de
1830; tous ne croyaient pas galement qu'elle dt sitt dgnrer en
anarchie, qu'il fallt sitt se prcautionner contre elle, lui montrer
sitt de la dfiance et de l'hostilit: mais, sauf cette disposition
gnrale, aucune dissidence fondamentale de systme ne sparait les
membres du dernier cabinet;... d'accord sur le fond des choses, la
diffrence ne consistait que dans la disposition plus ou moins confiante
des uns ou des autres. Les uns ou les autres pouvaient donc saisir le
pouvoir. On nous a dit, on nous a rpt, on nous a obligs de croire
que la confiance dans cette rvolution tait un meilleur titre, une
meilleure condition pour la diriger. Peut-tre avait-on raison;
peut-tre valait-il mieux, pour bien comprendre la rvolution et la bien
matriser, ne pas la craindre, ne pas s'en effrayer; peut-tre les
ides d'ordre, les vraies maximes de gouvernement pourraient-elles
plus facilement devenir populaires avec certains noms qu'avec certains
autres. Nous n'avons pas l'orgueil de croire que ce ft avec les ntres;
mais on nous a obligs de le croire, puisqu'on nous a laisss au
pouvoir. Nous avons regrett vivement que cela ft ainsi, et nous sommes
rests auprs du Roi en sujets fidles et dvous.

Ainsi,  peine entr au pouvoir, M. Laffitte sentait le besoin
d'attnuer aux yeux du public les dissentiments qui avaient agit le
prcdent cabinet et de ranger sous le mme drapeau et les ministres qui
s'taient retirs et leurs collgues devenus leurs successeurs. A la
vrit, il ne se compromettait gure en prenant cette position dans les
termes que je viens de rappeler: il y a des ides gnrales qui sont
si vraies qu'elles en deviennent insignifiantes, et qu'on peut les
attribuer  tout le monde sans que personne rclame, quoique l'adhsion
commune n'indique nullement une union relle. D'ailleurs, de la part de
M. Laffitte, ce n'tait point l pure tactique et adresse de langage:
cet esprit ouvert, flexible, lger et superficiel pensait presque, dans
chaque occasion, comme ceux avec qui il avait besoin de s'entendre,
et croyait aisment qu'ils pensaient comme lui. Mais il avait pour
collgues ou pour allis des esprits plus consquents et des caractres
moins accommodants. Au mme moment o il s'efforait de reprsenter
l'ancien et le nouveau cabinet comme anims des mmes vues, M.
Odilon-Barrot, pour justifier sa propre conduite, s'appliquait  mettre
en lumire la profonde diffrence de leurs principes et des consquences
pratiques qui en rsultaient. Pendant que M. Laffitte, dans sa
sollicitude financire, dfendait l'impt du timbre sur les journaux, M.
Odilon-Barrot l'attaquait au nom de la politique gnrale qui convenait
seule, selon lui,  la rvolution: J'ai pens, disait-il, que les
cautionnements, que les timbres, que toutes les entraves  la libert de
la presse ne pouvaient tre ncessaires que dans un temps o le pouvoir
avait  se dbattre contre des intrts nationaux auxquels la libert de
la presse prtait toute sa puissance; mais que, dans le systme actuel,
dans le systme d'un gouvernement qui a son principe et sa force dans
les intrts nationaux, il n'avait pas besoin de se garantir contre la
libert de la presse; qu'au contraire il lui convenait de faire appel 
cette libert pour augmenter son nergie, et pour faire pntrer dans
toutes les classes de la socit cette voix puissante de la raison que
la libert de la presse peut seule proclamer. Et lorsqu'on en vint au
vote sur cette question,  ct de M. Laffitte dclarant que le cabinet
tait unanime pour maintenir le droit de timbre, M. Dupont de l'Eure,
mettant en pratique le principe proclam par M. Odilon-Barrot, se leva
ouvertement pour la rduction du droit.

Ainsi, huit jours aprs sa formation, la dissidence et l'incohrence se
rvlaient dans le nouveau cabinet plus manifestement encore que dans
l'ancien; la politique de rsistance et la politique de laisser-aller
taient encore aux prises. Seulement, la premire, affaiblie et
intimide, s'efforait de se dissimuler, mme quand elle essayait de se
maintenir; la seconde avait le verbe haut, et prtendait  dominer en
empchant de gouverner.

Hors des Chambres et de la vie officielle, dans les relations et les
conversations intimes, les discordes intrieures du ministre et de son
parti clataient encore plus librement. Un ambassadeur que le Roi avait
nomm nagure, et qui se rendait  son poste, crut devoir, avant de
partir, prendre les instructions, ou du moins connatre les dispositions
du nouveau prsident du Conseil. N'ayant pas trouv M. Laffitte au
ministre des finances, il le rencontra assis sur le boulevard, et
s'assit  ct de lui. M. Laffitte l'entretint longuement, non de
sa mission, mais du cabinet qu'il venait, lui, de former, et des
difficults d'une situation dont il ne se montrait toutefois ni inquiet,
ni embarrass. Il tait, lui dit-il, du parti modr, du mme parti qui
aurait souhait que le ministre se formt sous la prsidence de M.
Casimir Prier; il avait les mmes opinions, les mmes intentions; lui
aussi, il voulait la paix et la bonne intelligence avec les puissances
trangres, et se promettait bien de les maintenir. Il parla
ddaigneusement de l'influence que prtendait exercer M. de La Fayette,
de sa manie de popularit, des cervels dont il s'entourait, de
la propagande qu'il fomentait pour faire, dans toute l'Europe, des
rvolutions: J'arrterai tout ce travail; je me fais fort de ramener
 la raison mes propres amis rpublicains et libraux chimriques. Au
fond, nous sommes tous du mme avis.

Nous n'emes garde, mes amis et moi, de prendre avantage de ces
dissensions entre nos successeurs pour leur rendre le pouvoir plus
difficile et chercher  le ressaisir nous-mmes. Rien n'est plus
lgitime que de combattre une politique qu'on croit pernicieuse, mais
pourvu qu'on se propose une politique essentiellement diffrente et
qu'on se sente en tat de la mettre en pratique. Toute ambition qui
ne s'impose pas elle-mme ces deux lois est un acte de mauvaise
personnalit qui dcrie le gouvernement et rapetisse ceux qui s'y
livrent. Nous tions sortis des affaires convaincus, d'une part, que
M. Laffitte et ses amis taient plus propres que nous  traverser le
prilleux dfil du procs des ministres; de l'autre, qu'il fallait
que la politique de laisser-aller ft mise  l'preuve des faits,
et condamne, non par nos seuls raisonnements, mais par sa propre
exprience. Je m'abstins scrupuleusement de toute opposition, de toute
prtention ambitieuse. Je viens de rentrer, pour y rechercher mes
propres traces, dans cette vieille arne, maintenant couverte de dbris;
j'ai parcouru les monuments de mes luttes de cette poque avec MM.
Odilon-Barrot, Benjamin Constant, Mauguin, Salverte; elles ont t
frquentes et vives; mais elles portent, si je ne me trompe, un vident
caractre de sincre dsintressement. J'avais  coeur de mettre en
lumire ma pense sur le vrai caractre et la vraie mission de la
rvolution de 1830; je soutenais avec ardeur, dans l'intrt de la
libert comme de la prosprit publique, la ncessit et la lgitimit
de la rsistance aux anciens exemples et aux nouvelles tendances
rvolutionnaires; mais je ne cherchais l point d'arme destructive,
point de machine de guerre contre le cabinet. J'tais proccup de la
situation du pays, non de la mienne propre, et de l'avenir bien plus que
du prsent. Je faisais de la politique gnrale et lointaine, non de la
polmique personnelle et impatiente.

J'tais par l en complte harmonie avec les Chambres comme avec le Roi.
Ni au Palais-Royal, ni au Palais-Bourbon, ni au Luxembourg, on n'avait
confiance dans la politique de laisser-aller et dans ses chefs; mais
on ne mditait point, et l'on et eu peur de les renverser; on les
mnageait comme une frle, mais unique digue contre les flots de
l'ocan dmagogique; on ne leur voyait pas de meilleurs successeurs. On
saisissait toutes les occasions de se donner, contre leurs entranements
et leurs faiblesses, quelques garanties de plus: la Chambre des dputs,
en choisissant M. Casimir Prier pour son prsident et M. Dupin pour
l'un de ses vice-prsidents, tmoignait hautement sa faveur pour la
politique de rsistance. Quand le marchal Maison quitta le portefeuille
des affaires trangres pour l'ambassade de Vienne, le Roi se hta de le
remplacer par le gnral Sbastiani; et l'entre du marchal Soult au
ministre de la guerre, et du comte d'Argout  celui de la marine,
donna, dans le Conseil,  MM. Laffitte et Dupont de l'Eure, des
surveillants bien plus que des collgues. C'tait autant de srets
prises contre un parti qu'on redoutait, mais qu'on caressait en le
redoutant; il tait matre de la place; on essayait de l'y contenir, non
de l'en expulser.

Ce parti perdit,  cette poque, non pas son plus puissant, mais son
plus spirituel organe. M. Benjamin Constant mourut le 8 dcembre 1830.
Homme d'un esprit infiniment vari, facile, tendu, clair, piquant,
suprieur dans la conversation et dans le pamphlet, mais sophiste
sceptique et moqueur, sans conviction, sans considration, se livrant
par ennui  des passions teintes, et uniquement proccup de trouver
encore, pour une me blase et une vie use, quelque amusement et
quelque intrt. Il avait reu, du gouvernement nouveau, des emplois,
des honneurs et des faveurs. Il avait t nomm, sur le rapport du duc
de Broglie, prsident du comit de lgislation du Conseil d'tat, avec
un traitement considrable. Le roi Louis-Philippe lui avait fait don,
sur sa cassette, d'une somme de deux cent mille francs, croyant mettre
fin par l  la dtresse de sa situation. M. Benjamin Constant ne s'en
tait pas moins engag de plus en plus dans l'opposition, et dans la
moins digne des oppositions, dans la flatterie subtile des passions
rvolutionnaires et populaires. Il avait fait  la presse, sous toutes
ses formes et  tous ses degrs, une cour assidue; il avait pris  tche
de repousser incessamment vers les vaincus de 1830 toutes les alarmes et
toutes les colres du pays pour dcharger de toute responsabilit les
vainqueurs; il s'tait lev contre toutes les prcautions et
les exigences lgales, jusqu' ne pas vouloir qu'on demandt aux
instituteurs primaires un certificat de moralit. Il n'avait russi 
relever ni sa fortune, ni son me; sous le ministre de M. Laffitte
comme sous le prcdent, il tait ruin et triste, et il portait sa
tristesse  la tribune, disant d'un air de dcouragement patriotique:
Cette tristesse, messieurs, beaucoup la comprennent, beaucoup la
partagent; je ne me permettrai pas de vous l'expliquer.

Il avait subi, la veille mme du jour o il tenait ce langage, un chec
qui lui avait t trs-sensible. C'tait depuis longtemps son vif dsir
d'entrer dans l'Acadmie franaise,  laquelle son brillant esprit et
son talent d'crivain,  la fois lgant et populaire, lui donnaient
d'incontestables titres. Impatient et malade, il aurait voulu que,
sous prtexte de rparer l'acte de violence commis en 1816 par M.
de Vaublanc, alors ministre de l'intrieur, qui avait limin onze
acadmiciens, j'amenasse dans le sein de l'Acadmie, par un acte
analogue, des vacances et des nominations nombreuses qui lui en
assurassent immdiatement l'entre. Je me refusai absolument  cette
raction; j'tais bien rsolu  ne faire, dans aucune acadmie, ni
liminations, ni nominations par ordonnance; et le 24 octobre 1830,
M. Benjamin Constant m'crivit, avec une humeur mal dguise sous des
apparences amicales: Le parti que vous avez pris carte, pour des
annes, de l'Acadmie Cousin et moi. Il afflige l'Acadmie presque
entire. J'en excepte ce mchant et imbcile Arnault. Et il vous nuit
 vous-mme; car vous appartenez essentiellement, et dans un avenir
trs-peu loign,  cette Acadmie que vous blessez aujourd'hui: par
le systme qui n'admet les sept limins restants qu' une rlection
partielle, d'aprs les vacances, vous vous fermez,  vous et  vos amis,
la porte pour bien longtemps, aussi bien qu' nous. Ne pourriez-vous
revenir l-dessus? Je vous devrais ma nomination, et j'aimerais  vous
la devoir. Je ne revins point sur ma dcision; et M. Benjamin Constant,
rduit  courir les chances d'une lection ordinaire, se prsenta
 l'Acadmie pour le sige vacant par la mort de M. de Sgur. Mais
l'Acadmie, qui n'ignorait pas les projets de mesure violente qu'avait
suggrs M. Benjamin Constant, tait peu dispose  lui ouvrir
volontairement ses portes, et le 18 novembre 1830, ce fut son
concurrent, M. Viennet, qui fut lu.

Trois semaines aprs, quand on apprit que M. Benjamin Constant tait
mort, le parti populaire se mit en mouvement et voulut lui faire
dcerner de grands honneurs. Une couronne civique fut dpose sur le
banc de la Chambre o il sigeait habituellement. On demanda que la
Chambre entire assistt, en costume,  ses funrailles, et qu'un crpe
noir ft attach, pendant quelques jours, au drapeau plac dans la
salle, au-dessus du fauteuil du prsident. On exigea, du ministre de
l'intrieur, qu'un projet de loi, qui fut en effet prsent peu de temps
aprs, ranget immdiatement le nouveau mort parmi les grands hommes du
Panthon. La plupart de ces vellits d'un enthousiasme faux demeurrent
sans rsultat. Le cortge qui se rendit aux obsques de M. Benjamin
Constant fut nombreux et pompeux, mais froid et sec,  l'image du mort
lui-mme. Rien n'est plus beau que les hommages  la mmoire des hommes
qui ont honor leur temps; mais il y faut une juste mesure, jointe 
une motion et  un respect vrais. Ces sentiments manqurent aux
dmonstrations tales en l'honneur de M. Benjamin Constant. chec
mrit pour la mmoire de l'homme, et triste symptme pour le parti qui
le clbrait. Je me sentis mal  l'aise et choqu en y assistant.

Un vnement plus grave, le procs des ministres approchait. A peine
sorti des affaires, je m'tais empress de prendre,  ce sujet, une
position trs-dcide. Dans la sance du 9 novembre 1830, quelques
phrases de M. Odilon-Barrot, sur l'adresse de la Chambre des dputs
contre la peine de mort en matire politique, m'en avaient fourni
l'occasion naturelle. En allant  la tribune, comme je passais devant M.
Casimir Prier: Vous ferez d'inutiles efforts, me dit-il  voix basse;
vous ne sauverez pas la tte de M. de Polignac. J'esprais mieux du
sentiment public, et j'exprimai le mien en quelques paroles; Je ne
porte aucun intrt aux ministres tombs; je n'ai avec aucun d'eux
aucune relation; mais j'ai la profonde conviction qu'il est de l'honneur
de la nation, de son honneur historique, de ne pas verser leur sang.
Aprs avoir chang le gouvernement et renouvel la face du pays, c'est
une chose misrable de venir poursuivre une justice mesquine  ct
de cette justice immense qui a frapp, non pas quatre hommes, mais un
gouvernement tout entier, toute une dynastie. En fait de sang, la France
ne veut rien d'inutile. Toutes les rvolutions ont vers le sang par
colre, non par ncessit; trois mois, six mois aprs, le sang vers a
tourn contre elles. Ne rentrons pas aujourd'hui dans l'ornire o
nous n'avons pas march, mme pendant le combat. La Chambre tait
visiblement mue et en sympathie. Comme je retournais  ma place, M.
Royer-Collard m'arrta, et me serrant fortement la main: Vous ferez
de plus grands discours; vous ne vous ferez jamais,  vous-mme, plus
d'honneur. M. de Martignac vint s'asseoir  ct de moi et me remercia
avec effusion: C'est grand dommage, me dit-il, que cette cause ne se
juge pas ici et en ce moment; elle serait gagne.

Pour celui qui parle, et mme pour ceux qui coutent, les impressions de
la tribune sont si vives qu'on est tent de les croire dcisives. Les
faits ne tardent pas  dissiper cette illusion. En prsence des grandes
questions de gouvernement, la parole est  la fois puissante et
trs-insuffisante; elle prpare et n'achve pas; il faut s'en servir
sans s'y confier. Nos dbats, dans la Chambre des dputs, avaient
certainement mis en lumire la vraie justice politique, et jet dans
beaucoup d'esprits un sentiment favorable. Mais quand vint le procs
mme, la difficult et le pril restaient immenses; et pendant huit
jours, le cabinet avec tout son pouvoir, M. de La Fayette avec toute
sa popularit, le roi Louis-Philippe avec son habile et humain
savoir-faire, la Cour des pairs avec sa courageuse sagesse, se
consumrent en efforts, toujours prs d'chouer, pour contenir les
menes rvolutionnaires et les colres imprvoyantes qui cherchaient,
dans la condamnation  mort des accuss, celles-ci leur satisfaction,
celles-l leur succs. Pendant ce temps d'action, la Chambre des
dputs, qui n'avait point  agir, s'abstint de parler.

Une seule fois, au plus fort de la crise, la veille du jour o la Cour
des pairs devait prononcer son arrt, le cabinet crut avoir besoin de
l'appui explicite de la Chambre des dputs. Sur une interpellation
de M. de Kratry, M. Laffitte exposa en bons termes les prils de la
situation, les inquitudes publiques, qualifia sans mnagement les
divers ennemis de l'ordre, et promit que le gouvernement ferait son
devoir, tout son devoir, en tmoignant la confiance qu'autour de lui
tout le monde en ferait autant. M. Odilon Barrot, malgr quelques
expressions malheureuses, empruntes  la routine des vieux partis
plutt qu' ses propres sentiments, et que peu aprs il s'empressa de
dsavouer, tint le mme langage. Nous rpondmes  cet appel, M. Dupin
et moi, par une franche adhsion; toute question, toute critique, toute
parole blessante, tout conseil importun furent carts; nous nous
dclarmes engags avec le cabinet dans une responsabilit commune,
et rsolus  le soutenir de tout notre pouvoir dans la lutte qu'il
soutenait pour l'honneur de tous.

C'tait le caractre particulier de cette lutte que les embarras et les
prils du pouvoir lui venaient bien plus de ses instruments que de ses
ennemis. Les fauteurs actifs du dsordre, les membres des clubs, des
socits secrtes, la populace oisive et turbulente taient,  vrai
dire, peu redoutables. Mais il fallait les rprimer  l'aide d'une garde
nationale incertaine, trouble, pleine d'humeur et mme de colre contre
les hommes qu'on lui donnait  protger autant que contre ceux qu'elle
avait  combattre. Et cette garde nationale tait sous les ordres d'un
chef anim, dans la question spciale du procs des ministres, des
intentions les plus franches, mais mcontent de la politique gnrale du
gouvernement et aspirant  la dominer pour la changer. M. de La
Fayette d'ailleurs ne savait gure exercer le commandement que par
les compliments, les prires et les exhortations affectueuses, moyens
d'influence qui ne manquent pas de noblesse morale et ont leur valeur
dans un moment donn, mais qui n'obtiennent que des rsultats incomplets
et s'usent trs-vite quand il faut faire agir les hommes contre leurs
propres penchants.

Heureusement, et grce surtout  la fermet habile du prsident de la
Cour des pairs et de la Cour elle-mme, l'preuve fut courte et dgage
de tout ce qui aurait pu l'aggraver. La libert de la dfense fut
entire sans que le tribunal pt tre un moment tax de faiblesse. Ces
mmes vnements, ces mmes actes  peine refroidis qui, hors de la
salle, dans la cour du palais, dans les rues de la ville, faisaient
bouillonner les esprits et jetaient l'effervescence jusque dans les
bataillons chargs de dfendre l'ordre public, taient au mme moment,
dans l'enceinte de la Cour, rappels, comments, discuts avec une
hardiesse pleine de convenance. Juges, accuss et dfenseurs gardrent
dans ces dbats une gale dignit, un mme sentiment de leurs devoirs et
de leurs droits. Rien ne se passa au dedans qui pt accrotre au dehors
la fermentation et le trouble; rien de ce qui se passait au dehors
n'altra au dedans le cours rgulier du procs. Je ne crois pas que les
annales judiciaires du monde civilis offrent un plus grand exemple de
la justice rendue avec une indpendance et une srnit imperturbables
au milieu des plus violents orages de la politique. C'est la gloire de
la Cour des pairs d'avoir, sous des rgimes divers, constamment offert
ce beau spectacle; entre ses mains, la balance de la justice n'a jamais
flchi, quels que fussent autour d'elle le dchanement des passions
publiques et l'branlement de l'tat.

Deux hommes jusque-l inconnus, mais qui devaient prendre bientt une
part active aux affaires du pays, parurent alors pour la premire fois
sur la scne. Parmi les avocats chargs de la dfense des ministres
accuss, et  ct de M. de Martignac, M. Sauzet, dfenseur de M. de
Chantelauze, frappa la Cour et le public par une loquence leve,
abondante, pleine d'ides, d'motions et d'images, et qui rvlait dans
l'orateur beaucoup d'intelligence et d'quit politique,  travers le
luxe un peu flottant de sa pense et de son langage. M. de Montalivet,
entr dans le cabinet le 2 novembre comme ministre de l'intrieur,
s'tait d'abord dfendu d'une si prompte lvation, se trouvant lui-mme
trop jeune et craignant de se perdre, avant le temps, sous un tel
fardeau: Vous ne voulez donc pas m'aider  sauver la vie des
ministres? lui dit vivement le roi Louis-Philippe; M. de Montalivet
se rendit  l'instant, et rpondant  l'attente du Roi, il fit, de la
sret personnelle des accuss, dans tout le cours du procs, sa propre
et assidue mission. Ce fut lui qui, le 21 dcembre, quelques heures
avant le moment o l'arrt devait tre prononc, prenant sur lui
la responsabilit de toutes les difficults imprvues, tira MM. de
Polignac, de Chantelauze, de Peyronnet et de Guernon-Ranville de la
prison de Luxembourg, et  cheval  ct de leur voiture entoure d'une
escorte de gardes nationaux et de chasseurs, les conduisit rapidement
 Vincennes dont le canon annona qu'ils taient rentrs sous la garde
prouve du gnral Daumesnil.

Le dfil tait franchi. Au premier moment, quand l'arrt fut connu, la
fermentation redoubla au lieu de tomber. Les colres sincres et les
esprances factieuses taient galement dues. Pendant deux jours, les
mesures d'ordre aussi durent redoubler. Tout le gouvernement s'y porta
avec ardeur. Les princes donnrent l'exemple; M. le duc de Nemours,
 peine g de seize ans, fit des patrouilles de nuit avec la garde
nationale  cheval. Mais l'effervescence cessa bientt; toutes les
grandes autorits, M. de La Fayette, les ministres de l'intrieur et de
la guerre, le prfet de la Seine, le prfet de police firent des ordres
du jour et des proclamations pour fliciter la garde nationale, la
troupe de ligne, la population, de leur conduite et de leur succs. Le
Roi monta  cheval et parcourut tous les quartiers de Paris, promenant
partout sa joie reconnaissante. La satisfaction devint promptement
gnrale; le pril tait pass et l'amour-propre satisfait; on ne
craignait plus rien et on s'tait fait honneur. La question qui, depuis
six semaines, remplissait tous les coeurs d'irritation ou d'inquitude,
et condamnait tant de citoyens  tant de fatigues et d'ennuis, tait
enfin vide; le sentiment public tait celui de la dlivrance.

M. de La Fayette seul et ses amis n'taient pas dlivrs. Ils avaient
loyalement et utilement agi; une grande part du succs et de l'honneur
leur revenait, mais une nouvelle preuve commenait pour eux. Pour
contenir les esprits ardents et la jeunesse impatiente qui se pressaient
autour d'eux, pour obtenir mme leur secours contre les violences des
rues, ils avaient accueilli beaucoup d'esprances et fait beaucoup de
promesses: des esprances et des promesses vagues, les consquences
de la rvolution de Juillet, le programme de l'Htel de ville, les
institutions rpublicaines autour d'un trne populaire, toutes ces
aspirations confuses vers la Constitution des tats-Unis d'Amrique au
lieu de la Charte, et pourtant sous le nom de la monarchie. Le moment
tait venu d'acquitter ces dettes; en s'employant, dans les derniers
jours du procs des ministres,  rprimer toute perturbation matrielle,
un certain nombre de jeunes gens appartenant aux coles polytechnique,
de droit et de mdecine, avaient publiquement annonc le prix qu'ils
attendaient de leur zle; des proclamations affiches dans leurs
quartiers disaient: Sans le prompt rtablissement de l'ordre, la
libert est perdue. Avec le rtablissement de l'ordre, la certitude nous
est donne de la prosprit publique; le Roi, notre lu, La Fayette,
Dupont (de l'Eure), Odilon Barrot, nos amis et les vtres, se sont
engags sur l'honneur  l'organisation complte de la libert qu'on nous
marchande, et qu'en Juillet nous avons paye comptant..... De l'ordre,
et alors on demandera une base plus rpublicaine pour nos institutions.
On demandait  grands cris cette base nouvelle. En vain, _le Moniteur,_
parlant au nom du gouvernement, dclarait qu'il n'avait fait aucune
promesse; en vain M. Laffitte confirmait,  la tribune de la Chambre des
dputs, l'assertion du _Moniteur_, et essayait de donner satisfaction
aux jeunes gens des coles en faisant voter pour eux, par la Chambre des
dputs, les mmes remerciements que pour la garde nationale et l'arme.
Les jeunes gens repoussaient avec un arrogant ddain les remerciements
de cette Chambre, prcisment l'un des pouvoirs qu'ils entendaient
rformer. C'tait de M. de La Fayette et de ses amis politiques qu'ils
attendaient leurs satisfactions vritables et l'accomplissement des
promesses qu'on leur avait faites en rclamant leur concours pour le
respect de la justice lgale et le maintien de l'ordre public.

Au mme moment o clataient ces nouveaux tumultes, la Chambre des
dputs discutait le projet de loi sur l'organisation des gardes
nationales. A l'occasion de ce projet, la situation de M. de La
Fayette tait naturellement en question. Comme je l'ai dj rappel,
l'ordonnance du 16 aot 1830 ne l'avait nomm commandant gnral des
gardes nationales du royaume qu'en attendant la promulgation de la
loi sur leur organisation. Un article propos par la commission
interdisait, mme pour un seul dpartement ou arrondissement, tout
commandement central de ce genre, et rendait aux gardes nationales
leur caractre municipal en les replaant sous l'autorit et la
responsabilit du ministre de l'intrieur. Aprs un long dbat, et
malgr les efforts de quelques membres pour qu'une exception temporaire
mt M. de La Fayette en dehors de cette disposition, la Chambre adopta
l'article, et les fonctions de commandant gnral des gardes nationales
du royaume se trouvrent lgalement supprimes.

Avec des formes simples, M. de La Fayette tait fin et fier. Ainsi
congdi par la Chambre des dputs, au nom des principes du rgime
constitutionnel, et sans doute avec l'assentiment du Roi et du Cabinet,
car M. Laffitte avait appuy l'article de la commission, il vit
clairement qu'il n'avait qu'une arme pour se dfendre avec quelque
chance de succs. Sans rien attendre de plus, il envoya au Roi sa
dmission, aussi bien comme commandant spcial de la garde nationale de
Paris que comme commandant gnral des gardes nationales du royaume. Si
son importance, sa popularit, le service qu'il venait de rendre dans
Paris, intimidaient le Roi et le faisaient hsiter devant cette retraite
soudaine, si quelque vive manifestation du sentiment public venait
aggraver l'hsitation du Roi, M. de La Fayette tait alors en mesure de
faire ses conditions et d'obtenir pour ses amis politiques ce qu'il leur
avait fait ou laiss esprer. Si sa dmission tait accepte du Roi sans
crainte et du public sans bruit, la dignit de M. de La Fayette tait
intacte, et il restait, dans le parti populaire, un grand citoyen
maltrait et mcontent.

Le Roi fut, je crois, peu surpris de la dmission de M. de La Fayette
et tait dcid  l'accepter. Mais il redoutait l'apparence d'un tort
envers un homme considrable, persvrant dans son dvouement  ses
principes et qui venait de lui rendre un grand service. Quoiqu'il ft
capable de rsolutions spontanes et soudaines, le roi Louis-Philippe ne
les aimait pas; il tenait  n'avoir, dans ses propres actes, que la
part de responsabilit invitable, et  paratre, en toute occasion,
dtermin par la ncessit. Il rpondit  M. de La Fayette en termes
vagues et en lui tmoignant l'esprance que, dans une prochaine
entrevue, il le ferait revenir de son projet de retraite. L'entrevue eut
lieu au Palais-Royal, le soir mme, et laissa toutes choses indcises.
Ni le Roi, ni M. de La Fayette ne voulaient avoir l'air d'avoir un parti
pris et de se l'imposer l'un  l'autre. Le lendemain, le Roi chargea. M.
Laffitte et M. de Montalivet d'aller trouver de sa part M. de La Fayette
et de l'engager  conserver le titre de commandant gnral honoraire des
gardes nationales du royaume avec le commandement effectif de celle de
Paris. Aprs une longue conversation, rserve de la part de M. de
La Fayette, expansive et diffuse de la part de M. Laffitte, les
interlocuteurs se sparrent sans rsultat certain ni clair. M. de La
Fayette avait maintenu sa dmission avec des commentaires qui semblaient
la rendre conditionnelle, et M. Laffitte se disait convaincu qu'en
dernire analyse M. de La Fayette accepterait ce que lui offrait le Roi.
M. de Montalivet, en sortant, exprima des doutes et insista auprs de M.
Laffitte sur la ncessit d'une explication premptoire pour arriver
 une conclusion positive: Bah! lui dit M. Laffitte, laissez l
vos dfiances incurables et vos rigueurs mathmatiques; l'affaire
s'arrangera. Le Roi, qui ne la trouvait pas arrange, renvoya le soir
mme  l'tat-major de la garde nationale M. de Montalivet seul pour
arriver enfin  un rsultat. Cette fois, les questions et les rponses
furent prcises et nettes: Quoique la loi sur la garde nationale n'ait
pas encore l'adhsion du troisime pouvoir, dit M. de La Fayette, pour
moi, elle a prononc; il n'y a plus de commandant gnral des gardes
nationales du royaume. Quant au commandement de la garde nationale
de Paris, je prendrais, en l'acceptant aujourd'hui, ma part de
responsabilit dans l'inexcution du programme de l'Htel de ville. Je
n'y puis consentir. La seule politique qui pt avoir mon concours se
rsume dans ces trois points: une Chambre des pairs choisie par le Roi
parmi des candidats lus par le peuple, une Chambre des dputs lue
sous l'empire d'une nouvelle loi lectorale et avec une large extension
du droit de suffrage, un ministre pris entirement dans la gauche.

La situation devenait claire. M. de Montalivet se retira. M. de La
Fayette crivit au Roi qu'il se regardait comme ayant donn sa
dmission. Le Roi lui rpondit aussitt qu'en le regrettant bien
vivement, il allait prendre des mesures pour remplir le vide qu'il
aurait voulu prvenir. Il tait plus de minuit; M. de Montalivet
convoqua au Palais-Royal les colonels des lgions de la garde nationale,
leur raconta les exigences et la retraite dfinitive de M. de La
Fayette, et assur de leur adhsion, il se rendit sur-le-champ chez l'un
des plus vaillants et plus honors chefs de l'arme, le gnral comte
de Lobau, pour lui annoncer l'intention du Roi de lui confier le
commandement suprieur de la garde nationale de Paris: Laissez-moi
tranquille, lui dit le vieux soldat aussi modeste que brave, je
n'entends rien aux gardes nationaux.--Comment! vous n'y entendez rien
quand il s'agit, ds ce matin peut-tre, de bataille et de pril?--Ah!
si c'est de cela qu'il s'agit,  la bonne heure; il en arrivera ce
qui pourra; j'accepte. Le gnral sortit de son lit, se rendit au
Palais-Royal et prit sur l'heure son nouveau commandement.

On vit alors clater un des innombrables exemples de cette crdulit
empresse et opinitre qui s'empare si aisment des partis, quelquefois
mme de leurs chefs minents, et qui leur fait admettre, contre leurs
adversaires, les imputations les plus absurdes ou les plus excessives,
fermant leurs yeux aux explications naturelles et vraies des faits qui
leur ont suscit de vives alarmes, ou des checs graves, ou d'amers
dplaisirs. Pendant deux ans,  la tribune, dans les journaux, dans les
pamphlets, dans les correspondances, M. de La Fayette fut accus d'avoir
voulu faire violence au Roi et le contraindre, par des combinaisons
factieuses ou des mouvements populaires,  donner enfin  la France ces
institutions rpublicaines que le programme de l'Htel de ville lui
avait promises, et qu'elle attendait encore. A leur tour, les amis de
M. de La Fayette accusaient le Roi d'avoir ourdi contre lui, dans la
Chambre des dputs, une perfide intrigue, et tendu ensuite, dans une
ngociation obscure, toute sorte de piges pour lui faire perdre le
commandement gnral des gardes nationales du royaume sans le lui ter,
et pour l'carter du commandement de la garde nationale de Paris en
ayant l'air de vouloir l'y conserver. En vain le Roi et M. de La Fayette
faisaient donner ou donnaient eux-mmes  ces imputations les dmentis
les plus formels; on s'obstinait, de part et d'autre,  voir ou 
reprsenter sous ce jour leurs intentions et leurs actes; et il est
rest tabli, dans un grand nombre d'esprits et d'crits, qu'en dcembre
1830, aprs le procs des ministres de Charles X, M. de La Fayette fut
un conspirateur factieux et le roi Louis-Philippe un fourbe ingrat.

Ils n'avaient t, ni l'un si rvolutionnaire, ni l'autre si
machiavlique. M. de La Fayette avait pouss jusqu' leur extrme limite
ses moyens d'influence pour faire adopter par le gouvernement une
trs-mauvaise politique que repoussaient galement le voeu de la France
et le bon sens du Roi; mais les manifestations de ses amis, mme les
plus inconvenantes, n'taient point alles jusqu' la sdition; et quant
 lui-mme, il tait bien le matre de chercher dans la perspective de
sa dmission une chance de succs, et de se retirer plutt que de prter
 une politique qu'il dsapprouvait l'apparence de son adhsion. Il
avait en cela us largement, mais sans les dpasser, des droits de son
importance et de sa libert. Et l'on ne saurait dire qu'une combinaison
factieuse ait accompagn sa rsolution, car si l'un de ses deux
principaux amis politiques, M. Dupont de l'Eure, donna avec lui sa
dmission, l'autre, M. Odilon Barrot, ne fut point d'avis de cette
retraite, et conserva, en disant hautement pourquoi, le poste qu'il
occupait. Le roi Louis-Philippe,  son tour, eut parfaitement raison de
se saisir de l'appui que lui offraient trs-volontairement les Chambres
pour se soustraire  des exigences qu'avec raison aussi il jugeait
dangereuses, et pour tablir dans son gouvernement un peu d'harmonie et
de suite au lieu du trouble et de la lutte qu'y entretenaient M. de
La Fayette et ses amis. Il n'y eut d'un ct point de violence, et de
l'autre point de perfidie. Seulement le roi Louis-Philippe, dans ses
dmonstrations parles ou crites, donnait,  la comdie qui se joue
toujours un peu entre les acteurs politiques, plus de place que n'en
exigeait son rle; et M. de La Fayette, au milieu de ses vellits
rpublicaines, tait plus tmraire en ide que hardi dans l'action, et
se laissait pousser  entreprendre beaucoup plus qu'il ne pouvait ou
n'osait excuter.

La crise se termina sans bruit: le commandement de la garde nationale de
Paris passa paisiblement des mains de M. de La Fayette dans celles
du comte de Lobau. Ni le public, ni la garde nationale elle-mme ne
parurent se proccuper du changement. Les Chambres se flicitaient
d'avoir cart une influence turbulente, et rtabli dans cette branche
de l'administration l'ordre constitutionnel. M. de La Fayette s'tait
tromp sur son importance personnelle comme il se trompait dans ses
plans de politique gnrale. Le roi Louis-Philippe seul grandit dans
cette preuve; il s'tait montr adroit et rsolu, patient et prompt. Il
n'avait plus  ct de lui un alli souvent compromettant et toujours
incommode, ni dans son Conseil un garde des sceaux bourru et dvou 
la politique de l'opposition. M. Mrilhou avait remplac M. Dupont de
l'Eure au ministre de la justice, et M. Barthe M. Mrilhou dans celui
de l'instruction publique: tous deux issus du parti populaire, opposants
conspirateurs sous la Restauration, mais tous deux disposs  regarder
leur but comme atteint par la fondation du gouvernement nouveau et  le
soutenir contre ses divers ennemis. Le cabinet devenait plus homogne et
l'influence du Roi y tait plus grande. Il avait gagn et dans l'opinion
publique et pour son propre pouvoir.

M. Laffitte tait presque aussi satisfait que le Roi. Il lui avait prt
son concours dans tout ce qui venait de se passer, et restait prsident
d'un Conseil o il n'avait plus de lutte  soutenir. Le mme ambassadeur
qui, au mois de novembre 1830, avait eu avec lui sur le boulevard une
conversation que j'ai rappele, en eut, dans les premiers jours de
janvier 1831, une seconde dont il a recueilli les souvenirs, et que je
reproduis textuellement, car toute altration lui ferait perdre quelque
chose de sa frappante vrit. J'tais revenu  Paris pour le procs des
ministres, et en repartant pour mon poste je demandai  M. Laffitte le
jour et l'heure o je pourrais prendre cong de lui et recevoir ses
instructions. Il tait fort occup, et me donna rendez-vous, non pas
au ministre des finances o il n'habitait point, mais chez lui, et il
m'indiqua huit heures du soir. Je m'y rendis exactement. Il tait
encore  table et il avait du monde  dner. Je lui fis dire que je
l'attendrais dans le salon. Il quitta la salle  manger et ses convives,
et vint causer avec moi. J'avais peu de chose  lui dire; ce qui
m'importait, c'tait de savoir quel tait l'esprit du gouvernement, quel
jugement il portait de la situation et quelle marche il se proposait de
suivre. M. Laffitte me donna toute satisfaction. Il tait encore plus
content et plus assur que lors de notre conversation du mois de
novembre. Le procs des ministres venait de finir, o il s'tait
comport en honnte homme, et avait fait preuve de discernement et
de courage. Son parti semblait avoir renonc aux traditions et aux
emportements rvolutionnaires. M. Laffitte tait donc en plein
optimisme; toutes les circonstances lui semblaient favorables. Il se
flicitait des bonnes relations que la France avait de plus en plus
avec les puissances trangres; il esprait qu'elles ne seraient pas
troubles par les rvolutions que souhaitaient si imprudemment ses amis
rpublicains. Il dsavouait hautement toute influence du gouvernement
franais sur les rvolutionnaires italiens et leurs socits secrtes.
Pendant qu'il parlait ainsi, ses convives, aprs le dner fini,
arrivaient dans le salon; il n'y prenait pas garde et continuait  me
parler de la politique intrieure et extrieure sans s'apercevoir de la
physionomie un peu tonne de ses amis. Il leur causa encore plus de
surprise quand il vint au chapitre de l'Angleterre; il n'tait pas bien
inform et jugeait assez mal de la situation du ministre de lord Grey,
qui, depuis quelques semaines, avait succd au duc de Wellington. Il ne
croyait pas que le nouveau cabinet russt  avoir la majorit dans
le Parlement et  faire passer le bill de rforme parlementaire. Ce
pronostic ne semblait ni le chagriner ni l'inquiter. Il disait que le
duc de Wellington tait parfaitement raisonnable, qu'il avait reconnu
sans hsitation et avec sincrit l'avnement du roi Louis-Philippe, et
qu'on aurait sans doute avec lui de trs-bonnes relations. Peut-tre
faudrait-il reconnatre don Miguel pour roi de Portugal; mais cela
serait sans inconvnient pour la France. Ce langage tenu si ouvertement
devant de tels auditeurs tait d'autant plus trange qu'en ce moment
l'opinion publique tait justement anime contre don Miguel; le pavillon
franais avait t insult  Lisbonne; plusieurs Franais avaient t
arbitrairement emprisonns, maltraits ou dports en Afrique, et le
gouvernement du Roi s'occupait d'envoyer une escadre dans le Tage pour
tirer vengeance de cet affront. Lorsque M. Laffitte eut mis fin  cette
conversation, je me retirai, et je n'ai jamais su si ses amis lui
avaient demand compte de tout ce qu'ils venaient d'entendre. J'en
doute, car ils me parurent plus bahis qu'irrits.

Autres que celles de M. de La Fayette, les illusions de M. Laffitte
n'taient pas moindres. Quoiqu'il se ft un moment spar de M. Dupont
de l'Eure et des amateurs de la monarchie rpublicaine, il n'avait pas
conquis, dans les Chambres ni dans le public, les amis de la politique
de rsistance. Les partis ne donnent srieusement leur adhsion qu'
deux conditions, des principes certains et des talents clatants; ils
veulent tre srs et fiers de leurs chefs. M. Laffitte ne prsentait
aux adversaires du mouvement rvolutionnaire ni l'une ni l'autre de ces
satisfactions. Parleur spirituel et agrable dans la conversation, il
n'avait  la tribune ni originalit, ni abondance, ni puissance. Quoique
ses ides en matire de finances et d'administration fussent en gnral
saines et pratiques, il n'inspirait, mme sous ce rapport, point de
solide confiance. Dans son ministre spcial, et soit pour les travaux
intrieurs, soit pour les dbats parlementaires qui s'y rapportaient, il
s'en remettait  M. Thiers, qui avait accept, dans ce dpartement, le
poste de sous-secrtaire d'tat, o il dployait une activit et une
habilet qui firent bientt de lui le vrai ministre. Plusieurs projets
de loi sur les plus importantes questions administratives du temps, sur
le rgime des contributions directes, l'amortissement, le budget, les
dpenses extraordinaires, la liste civile et la dotation de la Couronne,
furent, par ses soins, prpars, prsents aux Chambres et discuts avec
cette curieuse tude des faits et cette verve intelligente, fconde et
brillante autant que naturelle, qui ds lors rendaient sa parole  la
fois si agrable et si efficace. Sur toutes ces matires, il prenait
assidment les conseils du baron Louis dont,  juste titre, il estimait
trs-haut les vues gnrales comme l'exprience. M. Thiers travaillait
souvent directement avec le Roi, sans que M. Laffitte,  qui il
pargnait ainsi l'preuve et l'ennui du travail, en prt aucun ombrage.
Mais en dehors des questions administratives et spciales, M. Thiers,
 cette poque, avec une rserve videmment prmdite, s'abstenait
compltement: jeune encore et nouveau dans la Chambre, et trop
clairvoyant pour ne pas reconnatre les faiblesses de situation et de
conduite du cabinet, il ne voulait pas s'engager tout entier  la suite
de M. Laffitte, ni compromettre, ds ses premiers pas, son avenir, en
donnant hautement  une politique si chancelante son adhsion et son
appui. Ainsi dans les Chambres, et quand les questions de politique
gnrale s'levaient, M. Laffitte n'avait le concours ni d'aucun grand
parti, ni d'aucun grand orateur, et restait  peu prs seul charg de la
responsabilit du gouvernement avec sa lgret, son imprvoyance, son
inconsquence, sa complaisance, ses fluctuations et sa prsomption.

L'tat des affaires extrieures rendait de jour en jour sa tche plus
complique et plus difficile. L'branlement imprim  l'Europe par la
rvolution de Juillet clatait successivement partout, en Allemagne, en
Suisse, en Italie, en Pologne comme en Belgique; et partout,  chaque
secousse, les regards des gouvernements et des peuples se portaient
vers la France. La Belgique offrait son trne; l'Italie et la Pologne
rclamaient l'appui de la France, ses armes, ou du moins ses gnraux.
Partout se reproduisaient les questions de l'intervention ou de la
non-intervention, de la protection morale ou matrielle, du maintien ou
du rejet des traits de 1815, et au bout de toutes ces questions, la
question suprme de la guerre ou de la paix europenne, alternative
formidable sans cesse pose devant le gouvernement franais. Et chaque
fois que, par quelque vnement nouveau, toutes ces questions venaient 
renatre, d'ardents dbats recommenaient dans la Chambre des dputs,
remettant aux prises les partis, et obligeant le gouvernement,
non-seulement  se dcider nettement dans sa politique, mais  venir
et revenir la proclamer et la dfendre publiquement, sous le coup de
complications imprvues. Et pendant que le cabinet du roi Louis-Philippe
avait ainsi  s'expliquer et  lutter sans relche au dedans pour faire
comprendre et accepter sa politique par la France, il sigeait en
confrence  Londres avec les grandes puissances europennes, appel l
aussi  faire comprendre et accepter les ncessits de sa situation, et
toujours  la veille de voir rompre, par quelque crise intrieure ou
extrieure, cette dlibration commune et pacifique, seul moyen de
soustraire la France et l'Europe aux prils de la guerre dans le chaos.

Un jour en effet la Confrence de Londres, faillit disparatre. M.
de Talleyrand, dont la position et l'influence y taient promptement
devenues grandes, apprit que l'ide tait venue  quelques personnes
dans les Chambres, et mme dans le cabinet franais, de demander qu'elle
ft transporte  Paris. Il chargea sur-le-champ l'un de ses plus
intelligents secrtaires de s'y rendre, d'expliquer en son nom, au
Roi et  ses ministres, les inconvnients d'une pareille tentative,
l'invraisemblance du succs, et de dclarer en outre que, pour lui, si
la Confrence ne se tenait plus  Londres, il n'y resterait pas comme
ambassadeur, car il n'y aurait plus rien  faire. L'envoy s'acquitta
bien de sa mission, et cette vellit tourdie fut abandonne. Pendant
qu'il s'en entretenait avec le Roi, un attroupement tumultueux avait
lieu sur la place du Palais-Royal, poussant des cris et rclamant du Roi
je ne sais quelle complaisance: Croyez-vous, Sire, lui dit-il, que la
Confrence se tnt longtemps au milieu de pareilles scnes?

M. Laffitte et son cabinet s'affaissaient de jour en jour sous le poids
de cette situation. En vain, pour les affaires extrieures, l'influence
du Roi prvalait, en dfinitive, dans le Conseil; en vain le gnral
Sbastiani et M. de Montalivet s'efforaient de pratiquer la politique
d'ordre et de rsistance; c'tait toujours dans les rangs de la
politique de mouvement ou de laisser-aller que M. Laffitte avait ses
habitudes et ses amis. Par indcision, par indiscrtion, par mobilit,
par faiblesse, il se livrait  eux, mme quand il n'agissait pas selon
leur avis et leur dsir. Aussi l'unit, l'esprit de suite, l'autorit,
l'efficacit manquaient absolument au cabinet. Les Chambres inquites le
traitaient tantt avec ces mnagements, tantt avec ce mcontentement
ddaigneux qu'inspire un pouvoir hors d'tat de suffire  sa mission,
et qu'on n'a nul got  soutenir quoiqu'on hsite  le renverser. Et
le public ne portait  l'administration de M. Laffitte pas plus de
confiance que les Chambres, les hommes d'affaires pas plus que les
diplomates; les intrts privs en souffraient autant que les intrts
publics; la proprit s'inquitait; le commerce et l'industrie taient
en proie  la perturbation et  la langueur; le dsordre envahissait les
finances comme les rues; la scurit et l'avenir manquaient aux simples
citoyens comme  l'tat.

On sait quel incident amena la chute de ce cabinet en mettant au grand
jour le vice radical de son origine et de sa politique. Les scnes de
violence populaire effrne qui suivirent le service religieux clbr
le 14 fvrier 1831, dans l'glise de Saint-Germain-l'Auxerrois, en
l'honneur de M. le duc de Berry assassin onze ans auparavant par
Louvel, sont prsentes  ma mmoire aussi vivement que si elles taient
encore devant mes yeux. J'ai vu, comme tout le monde, flotter sur la
rivire et traner dans les rues les objets du culte, les vtements
ecclsiastiques, les meubles, les tableaux, les livres de la
bibliothque piscopale; j'ai vu tomber les croix; j'ai visit le
palais, ou plutt la place du palais de l'archevque, la maison du cur
de Saint-Germain-l'Auxerrois et l'glise mme, cette vieille paroisse
des rois, aprs leur dvastation. Ces ruines soudaines, cette nudit
dsole des lieux saints taient un spectacle hideux: moins hideux
pourtant que la joie brutale des destructeurs et l'indiffrence moqueuse
d'une foule de spectateurs. De toutes les orgies, celles de l'impit
populaire sont les pires, car c'est l qu'clate la rvolte des mes
contre leur vrai souverain; et je ne sais en vrit lesquels sont
les plus insenss de ceux qui s'y livrent avec fureur ou de ceux qui
sourient en les regardant.

Dans les ouvrages crits depuis cette poque comme dans les Chambres
et les journaux du temps, on a beaucoup discut la question de savoir
jusqu' quel point les manifestations lgitimistes qui eurent lieu
 l'occasion de ce service, dans l'glise mme de
Saint-Germain-l'Auxerrois, avaient motiv et presque justifi
l'emportement du peuple et l'attitude du Cabinet. Je trouve cette
discussion peu digne d'hommes senss. On ne prtendait pas sans doute
que le parti lgitimiste et abdiqu et ft sorti de France avec Charles
X, ni que, vivant encore, il ne saist pas les occasions naturelles
de manifester son existence et ses sentiments. Il venait de le faire
quelques jours auparavant, le 21 janvier, par des services clbrs dans
plusieurs glises en l'honneur de Louis XVI, et personne n'avait os s'y
opposer ou s'en montrer offens. Avoir le parti lgitimiste sur le sol
de la France, et le voir persistant dans ses principes et jouissant de
toutes les liberts assures par la Charte  tous les Franais, c'tait
la condition inne et invitable du gouvernement de Juillet. Qu'on
invoqut contre ce parti, s'il en encourait l'application, les lois
destines  protger la sret de l'tat et des pouvoirs publics; qu'on
en ft de nouvelles si les anciennes taient insuffisantes, rien de plus
simple et de plus autoris par la bonne politique: mais la tentative de
supprimer tout tmoignage, toute manifestation extrieure de l'existence
et des sentiments des lgitimistes et t insense, car elle et exig
la plus odieuse comme la plus impraticable tyrannie. Il y a des ennemis
et des prils avec lesquels les gouvernements libres sont tenus de vivre
en paix, et qu'ils doivent, pour ainsi dire, passer sous silence, tant
qu'il n'y a pas ncessit absolue d'invoquer contre eux la rigueur
des lois. Et de toutes les dmonstrations auxquelles peut se mler
l'hostilit, les religieuses sont les plus dignes de mnagement,
car c'est  celles-l que se rattachent les sentiments les plus
respectables, les plus rpandus parmi les honntes gens, et la plus
sacre des liberts publiques. Les manifestations lgitimistes de
Saint-Germain-l'Auxerrois taient,  coup sr, moins dangereuses pour
le pays et pour le pouvoir que les processions et les exigences
rpublicaines du Panthon, que M. Laffitte et ses amis traitaient avec
tant d'gards.

Le cabinet savait d'avance qu'un service religieux tait prmdit pour
le 14 fvrier, en mmoire de M. le duc de Berry. Il n'avait, dans cette
attente, que deux partis  prendre: s'il croyait la paix publique
gravement menace par cette crmonie, il fallait en empcher dcidment
la clbration, soit en traitant avec l'autorit ecclsiastique, soit
par un acte de gouvernement publiquement motiv. S'il ne jugeait pas le
pril assez grand pour exiger une telle mesure d'exception, le pouvoir
devait prendre lui-mme en main la cause de la libert religieuse, et
laisser la crmonie s'accomplir sous sa protection, sauf  poursuivre
ensuite devant les tribunaux les actes sditieux qui auraient pu
s'y mler. Dans la premire hypothse, il y a lieu de croire que le
Gouvernement, avec un peu de prvoyance et d'insistance, et russi 
tout prvenir: le service devait d'abord avoir lieu dans l'glise de
Saint-Roch: sur les reprsentations des ministres de l'intrieur et des
cultes, l'archevque de Paris et le cur de Saint-Roch refusrent de
l'y autoriser. Pourquoi n'employa-t-on pas, pour l'glise de
Saint-Germain-l'Auxerrois, le mme moyen? L'autorit ecclsiastique
n'et pas t sans doute plus aveugle ou plus intraitable dans une
paroisse que dans l'autre. Et si le gouvernement se ft dcid 
n'apporter  la crmonie aucun obstacle, je ne puis croire que la force
publique n'et pas t en tat de protger efficacement la libert
religieuse, en surveillant les carts de la passion politique, avec
l'intention dclare de les rprimer selon les lois.

Au lieu d'adopter nettement l'une ou l'autre de ces rsolutions, le
pouvoir n'en prit aucune. On laissa aller d'abord les lgitimistes, puis
les anarchistes. On ne prvint pas les causes de trouble; on ne protgea
pas les droits de la libert. Les partis seuls furent acteurs; le
gouvernement resta spectateur.

Nulle contagion ne se propage aussi rapidement que celle de l'anarchie:
dans les huit jours qui suivirent le sac de Saint-Germain l'Auxerrois
et de l'archevch de Paris,  Lille,  Dijon,  Perpignan,  Arles,
 Nmes,  Angoulme, des scnes semblables clatrent, avec ce mme
mlange de haines politiques et de passions impies. C'tait ici la
statue du duc de Berry renverse et mise en pices par la foule; l, le
buste de Louis XVIII tir du magasin o on l'avait enfoui, et tran
avec insulte dans les rues; ailleurs, le sminaire pill et incendi;
ailleurs encore l'vque se croyant oblig d'accorder,  des groupes
tumultueux, la rvocation d'un desservant. Au sein mme des grandes
villes, parmi les autorits municipales charges de rprimer le
dsordre, il s'en trouvait d'assez livres aux passions dmagogiques
pour crire au ministre de l'intrieur: A peine tabli, le Gouvernement
qui devait tout au peuple a sembl renier son origine. La retraite de La
Fayette et de Dupont de l'Eure a confirm ce que n'apprenaient que trop
la loi sur la garde nationale et le refus constant de la loi lectorale.
En s'appuyant sur une Chambre sans pouvoirs et objet de l'animadversion
gnrale, le gouvernement devait faire rejaillir sur lui la haine et le
mpris dont cette Chambre est entoure.

Au milieu de ces emportements anarchiques, et malgr les efforts du
Roi et de ses plus affids conseillers pour en arrter le cours, le
gouvernement en ressentait lui-mme la contagion; sa propre attitude,
son propre langage portaient quelque empreinte des mauvaises traditions
et des dangereuses tendances qu'il combattait, et la physionomie du
pouvoir tait quelquefois rvolutionnaire quand, au fond, il tait aux
prises avec les fauteurs de rvolutions. Deux jours aprs le sac de
Saint-Germain-l'Auxerrois, un acte officiel mit ce mal en vidence:
dans un de ses accs de dfrence envers les passions dmagogiques, M.
Laffitte vint demander au Roi de changer les armes de France et d'en
bannir les fleurs de lis, ces armes de sa maison. Le Roi cda, ne se
jugeant pas en tat de rsister. Dans ces commencements de son rgne et
sous l'empire des souvenirs de sa jeunesse, c'tait la disposition du
Roi Louis-Philippe de croire l'esprit rvolutionnaire plus fort qu'il ne
l'tait rellement, et de se croire  lui-mme, pour une telle lutte,
moins de force qu'il n'en possdait. Il avait de plus, dans les crises
imprvues, des impressions trs-vives qui pouvaient lui faire prendre
des rsolutions soudaines, fort au del de la ncessit. Plus tard, je
me suis permis plus d'une fois de lui dire: Que le Roi ne se fie jamais
 sa premire impression; soit en esprance, soit en alarme, elle est
presque toujours excessive; pour voir les choses exactement comme elles
sont et ne leur accorder que ce qui leur est d, l'esprit du Roi
a besoin d'y regarder deux fois. Je crois que, dans cette triste
circonstance, il se trompa, et qu' cette tyrannique prtention de
l'esprit rvolutionnaire il et pu dire _non_, avec quelque pril sans
doute, mais sans pril suprme. Ce fut, au moment mme, le sentiment de
beaucoup d'hommes de bien et de sens, amis sincres du Roi, et le 19
fvrier,  la tribune de la Chambre des dputs, M. de Kratry se fit
honneur en l'exprimant hautement.

Sans parler de leur dplorable retentissement en Europe, ces scnes, ces
faiblesses produisirent en France dans le parti naissant de l'ordre, un
trs-fcheux effet: de bons et honntes esprits en contractrent, envers
le gouvernement nouveau, un sentiment de mfiance et d'loignement; ils
l'avaient accueilli comme le seul rempart contre l'anarchie, et ils
voyaient l'anarchie prs de renatre, et le pouvoir lui-mme avait l'air
faible ou complaisant pour ses fauteurs ou pour ses prcurseurs. Ils
rentrrent dans leur disposition malveillante pour la monarchie issue
de la Rvolution; et ils y rentrrent d'autant plus aisment qu'ils
ne ressentaient plus cet immense effroi dont la Rvolution les avait
d'abord frapps. Au fond, ils taient sauvs; ils savaient bien que le
gouvernement les dfendait et les dfendrait contre les grands prils;
ils taient encore inquiets, mais non plus vraiment menacs, et ils
s'irritaient librement de leurs inquitudes prolonges sans savoir gr
au pouvoir de leur salut. Ainsi disparaissait, entre les honntes
gens, cette unanimit qu'avaient produite, dans les premiers jours,
l'imminence du danger et la vue claire de la ncessit; ainsi
renaissaient rapidement les anciens partis, leurs inimitis et leurs
esprances.

Mais en mme temps que, hors des Chambres et dans le pays, les troubles
du 14 fvrier 1831 divisrent et affaiblirent le parti de l'ordre, ils
produisirent dans la Chambre des dputs un effet contraire; ce parti
s'y rallia fortement et se dcida  prendre lui-mme l'initiative pour
relever et raffermir le pouvoir. La patience de la Chambre tait  bout.
Tant qu'avait dur le procs des ministres de Charles X, elle avait
fermement soutenu le cabinet, convaincue qu'il tait ncessaire et le
plus propre  surmonter cette preuve. Le procs fini, elle s'abstint
de toute attaque contre M. Laffitte et ses collgues, par esprit
monarchique et n'ayant nulle fantaisie de faire talage de sa force pour
dfaire ou faire des ministres. Mais quand elle vit le gouvernement
toujours dsuni au dedans, impuissant au dehors, flottant au gr des
vents populaires et dprissant de fluctuation en fluctuation, la
Chambre sentit sa responsabilit et son honneur compromis aussi bien
que la sret de l'tat; et dtermine par un honnte bon sens, non par
aucune prmditation de parti, elle entra ouvertement en lutte contre
l'anarchie. Le 17 fvrier, M. Benjamin Delessert demanda raison au
cabinet des troubles de Paris, du dchanement des factions, des glises
dvastes, des croix abattues, du dplorable tat gnral des affaires,
de l'imprvoyance et de la faiblesse du pouvoir. Dput opposant vers la
fin de la Restauration, associ  tous les actes de la Chambre pendant
les journes de Juillet, M. Delessert ne pouvait tre souponn de
malveillance, ou seulement d'indiffrence envers le rgime nouveau.
Protestant, il avait bonne grce  dfendre les croix et les vques.
Homme important et honor dans la banque, le commerce et l'industrie, il
avait titre pour parler de leurs souffrances et de leurs inquitudes. Sa
dmarche tait aussi autorise que significative et opportune.

La discussion se rpandit d'abord en explications et en rcriminations
personnelles. Quand MM. Mauguin, Dupin et Salverte l'eurent ramene vers
la politique gnrale et que je la vis prs de son terme, j'y entrai 
mon tour, en prenant soin de faire remarquer que c'tait mon premier
acte d'opposition au ministre. La ncessit seule, une imprieuse
ncessit m'y dcidait. Ce que nous nous tions promis de la rvolution
de Juillet, ce qu'en attendait la France, c'tait le gouvernement
constitutionnel, un vrai gouvernement, capable de concilier et de
protger  la fois l'ordre et la libert. Ce gouvernement nous manquait
absolument. Les faits le disaient bien haut; ni l'ordre, ni la libert
n'taient efficacement protgs. Pourquoi? Parce que les conditions
essentielles du gouvernement taient mconnues et absentes. Point
d'unit au sein du cabinet, ni entre le cabinet et ses agents. Point
d'entente srieuse et soutenue entre le cabinet et la majorit des
Chambres. Point d'efficacit dans le pouvoir. Il ne gouvernait pas
parce qu'il se laissait gouverner, cherchant la faveur populaire, non
l'exercice srieux de l'autorit lgale: Si on persiste dans cette
voie, si c'est  la popularit qu'on demande le gouvernement, on n'aura
pas de gouvernement; pas plus, toujours moins qu'on n'en a aujourd'hui.
L'ordre y perdra sa force, la libert son avenir, les hommes leur
popularit, et nous n'en serons pas plus avancs aprs. Je ne crois pas
qu'il soit possible de rester dans cette situation.

Quand nous aurions d tre, mes amis et moi, les successeurs du cabinet,
je n'aurais pas hsit  tenir ce langage: dans un rgime libre, le
dsir de prvaloir par le gouvernement est le droit des convictions
sincres, et l'honneur consiste  avoir cette ambition-l, et point
d'autre. Mais, en 1831, le vulgaire embarras de cette position m'tait
pargn; nous n'avions, mes amis et moi, aucune prtention ni aucune
chance de pouvoir; ce n'tait pas nous qu'y poussait alors la raction
contre l'anarchie; nous pouvions servir dans l'arme de l'ordre, non la
commander. M. Laffitte avait un hritier naturel et clairement dsign.
Prsident de la Chambre des dputs, M. Casimir Prier tait le
prsident ncessaire du prochain cabinet. Dvou  la politique de
rsistance et homme d'affaires suprieur, constamment dans l'opposition
jusqu'en 1830 et aussi dcid dans l'action, pendant les journes de
Juillet, que modr dans le dessein,  la fois imptueux et prudent,
passionn et discret, dominant et point impatient de saisir le pouvoir,
il tait admirablement propre, par temprament comme par position, et
aux luttes futures que le nouveau cabinet aurait  soutenir, et  la
lutte immdiate que nous engagions pour le former.

Ce fut une lutte en effet que le travail de cette formation. Malgr sa
faiblesse dclare, M. Laffitte ne voulait pas sortir du pouvoir, et M.
Casimir Prier n'y voulait entrer qu'avec toutes les forces et toutes
les srets dont il avait besoin. L'un pressentait que sa chute serait
sa ruine, et s'obstinait  ne pas descendre; l'autre hsitait  risquer
un chec et exigeait beaucoup pour consentir  monter. Autour de M.
Laffitte, on faisait de grands efforts pour conserver le pouvoir, sinon
 lui, du moins au parti qui dominait sous son nom. On ramenait M.
Dupont de l'Eure sur la scne; on lui associait M. Odilon Barrot, M.
Eusbe Salverte, le gnral Lamarque, M. de Tracy, mme le gnral
Demaray. A ces tentatives pour former un cabinet pris tout entier dans
le ct gauche, les partisans de la rsistance dans le cabinet encore
debout opposaient des actes qui attestaient leur travail et leur progrs
vers un but contraire; M. de Montalivet donna sa dmission pour obtenir
que M. Odilon Barrot ft remplac dans la prfecture de la Seine par
M. de Bondy, et M. Odilon Barrot fut en effet relgu dans le Conseil
d'tat, Le garde des sceaux, M. Mrilhou, s'tait refus  la rvocation
de son ami, M. Charles Comte, procureur du roi  Paris, courageux homme
de bien dans l'opposition, embarrass et inhabile dans le pouvoir; M.
Comte n'en fut pas moins cart, et M. Mrilhou lui-mme quitta le
ministre de la justice dont _l'intrim_ fut confi  M. d'Argout.
Pourtant le Roi d'une part et M. Casimir Prier de l'autre hsitaient
encore. Il en cotait au Roi de rompre avec M. Laffitte, ministre
commode et nagure utile. La politique de rsistance dclare lui
semblait d'ailleurs presque aussi prilleuse que ncessaire; ne
pouvait-on pas attendre encore un peu que la ncessit de plus en
plus vidente surmontt dcidment le pril? Le caractre altier et
susceptible de M. Casimir Prier lui inspirait, pour leurs rapports
mutuels, quelque inquitude. M. Casimir Prier, de son ct, insistait
chaque jour plus premptoirement sur les conditions de son entre
au pouvoir: aux curieux qui venaient le presser,  ses amis, au Roi
surtout, il dveloppait avec une passion forte et triste les difficults
de l'entreprise, et la ncessit absolue, et probablement insuffisante,
des moyens qu'il demandait. Il voulait gouverner dans le Conseil comme
dans le pays. Il lui fallait le baron Louis au ministre des finances,
et dans tous les dpartements des collgues srs, bien rsolus  marcher
avec lui; point de dissidents ni de rivaux. Le 12 mars au soir, dans
une de leurs dernires confrences, le marchal Soult tmoigna quelque
hsitation  accepter M. Casimir Prier comme prsident du Conseil:
Monsieur le marchal, lui dit Casimir Prier, veuillez vous dcider;
sinon, j'crirai ce soir  M. le marchal Jourdan; j'ai sa parole. Le
marchal Soult se dcida. Le baron Louis prit les finances; son neveu,
l'amiral Rigny, fut ministre de la marine; M. de Montalivet cda
le ministre de l'intrieur  M. Prier et passa au dpartement de
l'instruction publique. Les instances rptes des Chambres, le flot
toujours montant de l'anarchie, les noms prilleux que mettait en avant
le parti populaire, avaient mis fin, dans l'esprit du Roi,  toute
incertitude: Savez-vous, dit-il plus tard  M. d'Haubersaert, alors
chef du cabinet de l'intrieur, que, si je n'avais pas trouv M. Prier
au 13 mars, j'en tais rduit  avaler Salverte et Dupont tout crus!
Il accepta les prils, les difficults, peut-tre les ennuis de la
politique de rsistance et de son chef, et le 13 mars, M. Casimir Prier
devint officiellement ce qu'il devait tre effectivement, premier
ministre.




                               CHAPITRE XII.

                    M. CASIMIR PRIER ET L'ANARCHIE.

Rapports de M. Casimir Prier avec ses collgues;--avec le Roi
Louis-Philippe;--avec les Chambres;--avec ses agents.--Action
personnelle du Roi dans le gouvernement.--Prtendues scnes entre le
Roi et M. Casimir Prier.--Anarchie dans Paris et dans les
dpartements.--Efforts des partis politiques pour exploiter
l'anarchie.--Parti rpublicain.--Parti lgitimiste.--Parti
bonapartiste.--Leurs complots.--Faiblesse de la rpression
judiciaire.--coles et sectes anarchiques.--Les saint-simoniens.--Les
fouriristes.--Insurrection des ouvriers de Lyon.--Sdition 
Grenoble.--Dsordres sur divers autres points du territoire.--Grande
meute  Paris sur la nouvelle de la chute de Varsovie.--M. Casimir
Prier et le gnral Sbastiani sur la place Vendme.--M. Casimir
Prier rorganise la police.--M. Gisquet prfet de police--Le Roi
Louis-Philippe vient habiter les Tuileries.--Travaux dans le jardin des
Tuileries et leur motif.--M. Casimir Prier aussi modr qu'nergique
dans l'exercice du pouvoir.--Il se refuse  toute loi d'exception.--La
Reine Hortense  Paris.--Conduite du Roi Louis-Philippe et de
son gouvernement envers la mmoire et la famille de l'Empereur
Napolon.--Dbats lgislatifs.--Liste civile.--Abolition de l'hrdit
de la pairie.--Proposition pour l'abrogation de la loi du 19 janvier
1815 et du deuil officiel pour la mort de Louis XVI.--Discours du duc
de Broglie sur cette proposition.--Mon attitude et mon langage dans les
Chambres.--Ce qu'en pensent le Roi Louis-Philippe, M. Casimir Prier et
les Chambres.--Dbat sur l'emploi du mot _sujets_.--tat de la socit
dans Paris.--La politique tue les anciennes moeurs sociales.--Dcadence
des salons.--Ce qui en reste et mes relations dans le monde.--M. Bertin
de Veaux et le _Journal des Dbats_.

(12 mars 1831--16 mai 1832.)


Ds que le cabinet fut form et que M. Casimir Prier entra en rapports
habituels avec ses collgues, le premier ministre se fit sentir. Il
avait tmoign d'abord l'intention de ne prendre que la prsidence du
Conseil, sans aucun dpartement spcial, ne voulant pas que les soins de
l'administration pussent le distraire des soucis du gouvernement;  la
rflexion, il reconnut aisment que, pour gouverner, il faut tenir sous
sa main les grands ressorts du pouvoir; et convaincu en mme temps
que, malgr nos complications avec l'Europe, c'tait au dedans que se
dciderait le sort de la France, il prit le ministre de l'intrieur, en
le rduisant aux attributions suprieures et vraiment politiques. Les
affaires purement administratives formrent, sous le nom de ministre du
commerce et des travaux publics, un dpartement spar qui fut confi au
comte d'Argout, agent laborieux, intelligent, courageux et docile. Dans
le travail quotidien, M. Casimir Prier se servait de lui comme d'un
sous-secrtaire d'tat infatigable; et dans les Chambres, il l'envoyait
 la tribune ou l'en rappelait selon sa propre convenance, ne
s'inquitant ni de l'user  force de l'employer, ni de le blesser par
la brusque explosion de son autorit. Je l'ai entendu s'crier un jour,
impatient que M. d'Argout se mt en mouvement, mal  propos selon lui,
pour prendre la parole: Ici, d'Argout! et M. d'Argout revenait, non
sans humeur, mais sans la montrer.

La premire fois que M. Casimir Prier monta  la tribune de la Chambre
des dputs pour y exposer en termes clairs et fermes sa pense et son
dessein gnral, il y fit monter immdiatement aprs lui les ministres
de la guerre, des finances et de la justice, pour qu'ils tmoignassent
expressment de leur adhsion  la politique que le chef du cabinet
venait de dclarer.

Quelques jours aprs, ayant adress aux prfets une circulaire 
l'occasion d'une grande association dite _nationale_ que l'opposition
travaillait  former en mfiance du cabinet, M. Casimir Prier la
terminait par ces paroles: Le Roi a ordonn, de l'avis de son Conseil,
que l'improbation de toute participation des fonctionnaires civils ou
militaires  cette association ft officiellement prononce; et il fit
crire par tous ses collgues des circulaires qui transmettaient la
sienne  tous leurs agents en en prescrivant la stricte observation.

C'tait surtout le marchal Soult qu'il avait  coeur de lier et de
compromettre ainsi publiquement dans sa politique. Il n'oubliait pas que
le marchal avait eu quelque rpugnance  l'accepter comme prsident du
Conseil, et tout en disant comme le Roi: Il me faut cette grande pe,
il n'en attendait pas avec une entire scurit tout le concours qu'il
en exigeait. Le marchal, de son ct, tout en subissant l'ascendant
de M. Prier, sentait sa propre importance et ne se livrait pas
sans rserve, mme quand il servait sans objection. Quoiqu'ils se
reconnussent l'un et l'autre ncessaires, il y avait entre ces deux
hommes peu de confiance et point de got mutuel.

Le baron Louis et le gnral Sbastiani taient, dans le Conseil, les
allis et les confidents intimes de M. Prier. Une ancienne et familire
amiti le liait au premier. Il avait appris, dans les rangs de
l'opposition avant 1830,  connatre le second, et, depuis qu'il le
voyait dans le gouvernement, il en faisait tous les jours plus de
cas. Le gnral Sbastiani gagnait beaucoup  cette preuve: il avait
l'esprit lent et peu fcond, la parole sans facilit et sans clat, des
manires souvent empeses et prtentieuses; mais il portait dans les
grandes affaires un jugement libre et ferme, une sagacit froide,
une prudence hardie et un courage tranquille qui faisaient de lui un
trs-utile et sr conseiller, Il savait traiter  demi-mot et sans
bruit avec les intrts ou les faiblesses des hommes, et il excellait
 pressentir les consquences possibles et lointaines d'un vnement,
d'une dmarche, d'une parole. Dans les Chambres, en dfendant avec plus
de fermet que d'habilet de langage la politique du cabinet, il se
compromettait quelquefois gravement; on sait quelles colres suscita
contre lui cette fameuse et malheureuse phrase prononce en parlant
des dsastres de la Pologne: Aux dernires nouvelles, la tranquillit
rgnait dans Varsovie. Dans cette occasion comme en toute autre, M.
Prier soutint nergiquement le gnral Sbastiani contre toutes
les attaques; non-seulement pour ne pas laisser faire brche  son
ministre, mais par une juste et imperturbable apprciation des rares
qualits du gnral. En vrai chef de gouvernement, M. Prier, au moment
mme d'une faute ou d'un malheur, se souvenait de ce que vaut un homme;
et ne consentait pas, pour attnuer quelques minutes son propre ennui, 
jeter en pture  l'ennemi un brave et fidle alli.

Il ne tarda pas  prendre aussi une grande confiance dans M. de
Montalivet qui le secondait et le servait loyalement dans sa politique
gnrale et dans ses rapports avec le Roi. Dominant, et  bon droit,
dans son cabinet, M. Casimir Prier craignait que le Roi ne voult
dominer aussi, et il tait fermement rsolu, non-seulement  assurer,
mais  mettre en plein jour, comme ministre et premier ministre
responsable, son indpendance et son autorit. Alors commena sourdement
cette question qui depuis a fait tant de bruit, la question de l'action
du Roi lui-mme dans son gouvernement et des jalousies de pouvoir entre
la Couronne et ses conseillers.

En 1846, dans un moment o cette question jetait parmi nous des
dissentiments aussi purils et faux en eux-mmes que graves par leurs
consquences, appel  dire avec prcision comment je comprenais le rle
que jouent dans la monarchie constitutionnelle, d'une part le Roi, de
l'autre ses conseillers, je m'en expliquai en ces termes: Un trne
n'est pas un fauteuil vide, auquel on a mis une clef pour que nul ne
puisse tre tent de s'y asseoir. Une personne intelligente et libre,
qui a ses ides, ses sentiments, ses dsirs, ses volonts, comme tous
les tres rels et vivants, sige dans ce fauteuil. Le devoir de cette
personne, car il y a des devoirs pour tous, galement sacrs pour
tous, son devoir, dis-je, et la ncessit de sa situation, c'est de ne
gouverner que d'accord avec les grands pouvoirs publics institus par
la Charte, avec leur aveu, leur adhsion, leur appui. A leur tour, le
devoir des conseillers de la personne royale, c'est de faire prvaloir
auprs d'elle les mmes ides, les mmes mesures, la mme politique
qu'ils se croient obligs et capables de soutenir dans les Chambres. Je
me regarde,  titre de conseiller de la Couronne, comme charg d'tablir
l'accord entre les grands pouvoirs publics, non pas d'assurer la
prpondrance de tel ou tel de ces pouvoirs sur les autres. Non, ce
n'est pas le devoir d'un conseiller de la Couronne de faire prvaloir la
Couronne sur les Chambres, ni les Chambres sur la Couronne; amener ces
pouvoirs divers  une pense et  une conduite communes,  l'unit par
l'harmonie, voil la mission des ministres du Roi dans un pays libre;
voil le gouvernement constitutionnel: non-seulement le seul vrai, le
seul lgal, mais aussi le seul digne; car il faut que nous ayons tous
pour la couronne ce respect de nous souvenir qu'elle repose sur la tte
d'un tre intelligent et libre, avec lequel nous traitons, et qu'elle
n'est pas une simple et inerte machine, uniquement destine  occuper
une place que les ambitieux voudraient prendre si elle n'y tait pas.

Je suis persuad que si, en 1831, on avait demand au roi Louis-Philippe
et  M. Casimir Prier ce qu'ils pensaient de ce rsum de leur
situation et de leurs rapports constitutionnels, ils y auraient
sincrement et sans rserve donn l'un et l'autre leur assentiment. M.
Casimir Prier tait trop srieusement monarchique et sens pour poser
en principe, comme base de la monarchie constitutionnelle, que le Roi
rgne et ne gouverne pas; et le roi Louis-Philippe, de son ct,
avait trop d'intelligence et de modration politique pour prtendre 
gouverner contre l'avis des conseillers qui procuraient  son pouvoir
le concours des Chambres et du pays. Il me dit un jour,  ce sujet: Le
mal, c'est que tout le monde veut tre chef d'orchestre, tandis que,
dans notre constitution, il faut que chacun fasse sa partie et s'en
contente. Je fais ma partie de roi; que mes ministres fassent la leur
comme ministres; si nous savons jouer, nous nous mettrons d'accord. Au
fond, M. Casimir Prier n'en prtendait pas davantage, et s'il et t
convaincu que le Roi n'avait nul dessein d'empcher ses ministres de
jouer leur rle dans la mesure de leur importance, il se ft tenu pour
satisfait. Mais les plus sages hommes n'appliquent pas  leur propre
conduite toute leur sagesse; les ides prconues, les passions caches
au fond du coeur, les susceptibilits, les mfiances, les fantaisies
du moment exercent souvent, sur leurs actions et leurs relations,
une influence contraire  leur vraie et gnrale pense. Homme de
gouvernement par nature, mais arrivant au pouvoir aprs une longue
carrire d'opposition et par un vent de rvolution, M. Casimir Prier
y portait quelquefois des impatiences moins monarchiques que ses
sentiments et ses desseins. De son ct, le roi Louis-Philippe, bien que
pntr des ides de 1789, avait pass la plus grande partie de sa vie,
d'abord dans les habitudes de l'ancien rgime, puis sous le coup des
bouleversements rvolutionnaires, et il lui en tait rest des vellits
et des inquitudes quelquefois peu d'accord avec ses intentions
constitutionnelles. Il tait difficile que deux hommes, ns et forms
dans des atmosphres si diverses, se fissent l'un  l'autre, ds leurs
premiers rapports, leur juste part dans le gouvernement, nouveau pour
tous deux, qu'ils taient chargs de conduire en commun.

En entrant au pouvoir, M. Prier mit un grand soin  tablir que le
Conseil des ministres se runt habituellement chez lui, hors de la
prsence du Roi, et  constater hautement ce fait. Pendant quelque
temps, il le fit annoncer chaque fois dans _le Moniteur_. Il avait
raison d'y attacher de l'importance, car ce fut, aux yeux du public, une
clatante dmonstration de sa forte volont et de son pouvoir. Le
Roi n'objecta point; il savait s'accommoder aux caractres quand il
reconnaissait la grandeur des services. Pourtant il tait offusqu,
et laissait quelquefois percer son dplaisir, trop peut-tre, dans
l'intrt mme de son autorit. Rien ne sert mieux les rois que
d'accepter sans discussion et de bonne grce les ncessits qu'ils sont
contraints de subir.

Au mme moment, M. Prier tmoigna une autre exigence. On a dit qu'il
avait demand que M. le duc d'Orlans cesst d'assister, comme il
l'avait fait jusque-l, aux conseils du Roi. Vraie au fond, l'assertion
n'est pas exacte dans toutes ses circonstances. Sous le ministre
prcdent, M. le duc d'Orlans n'assistait point habituellement au
Conseil; il n'y avait paru que rarement et par exception; il tait rest
entre autres tout  fait tranger aux Conseils qui avaient prcd
et suivi le procs des ministres et les scnes de
Saint-Germain-l'Auxerrois. Le Roi souhaitait qu'il y assistt toujours,
pour se former au gouvernement, et s'engager peu  peu, par sa prsence,
dans la bonne politique, n'en approuvt-il pas toutes les mesures. Il
exprima son dsir  M. Casimir Prier, qui s'y refusa nettement. Dans le
travail de formation du cabinet du 13 mars, le prince n'avait pas aid 
l'avnement de M. Prier, et s'tait montr plus favorable  M. Laffitte
et  ses amis. On le croyait en gnral imbu des ides et sympathique
aux ardeurs du parti populaire. Sa prsence dans le Conseil pouvait en
altrer l'unit ou la discrtion; et M. Casimir Prier ne voulait pas
que l'hritier du trne pt lui susciter quelque obstacle, ni qu'on
pt croire qu'il exerait dans les affaires quelque influence. Le Roi
n'insista point, et j'incline  croire que M. le duc d'Orlans ne
regretta pas cette rsolution.

Dans la pratique quotidienne des affaires, M. Prier n'tait pas moins
exigeant ni moins susceptible. Il prenait connaissance de toutes les
dpches tlgraphiques avant qu'elles fussent envoyes au Roi, et le
directeur du _Moniteur_ avait ordre de n'insrer aucun article, aucune
note mane du cabinet du Roi, sans les avoir communiqus au prsident
du Conseil et s'tre assur de son assentiment.

On a beaucoup dit que les exigences et les ombrages de M. Casimir Prier
avaient amen, entre le Roi et lui, non-seulement de graves difficults,
mais de grandes violences; on a racont des scnes de lutte obstine et
d'emportement trange. Exagrations vulgaires o le vrai caractre des
hommes est dfigur, et l'histoire transforme en grossier mlodrame.
Ni le roi Louis-Philippe, malgr la vivacit de ses dplaisirs, ni M.
Casimir Prier, malgr l'ardeur de son temprament, ne se laissaient
aller, l'un envers l'autre,  de telles extrmits. Ils avaient l'un et
l'autre trop d'esprit et un sentiment trop juste de la ncessit ou de
la convenance pour ne pas s'arrter  temps dans leurs dissidences; et,
au moment mme o elles semblaient le plus vives, ils savaient se faire
mutuellement et sans bruit les concessions qui devaient y mettre un
terme. Un petit fait donnera en ce genre la vraie mesure de leurs
caractres et de leurs rapports.

Vers la fin de 1831, le gnral Sbastiani tait malade, et M. Casimir
Prier faisait l'intrim des affaires trangres. C'tait surtout avec
les conseils et par les soins du comte de Rayneval qu'il dirigeait
la correspondance de ce dpartement, et il lui avait promis, pour
s'acquitter envers lui, l'ambassade d'Espagne qu'occupait alors le
comte Eugne d'Harcourt. Il rsolut un jour d'accomplir sur-le-champ
sa promesse, et il chargea M. d'Haubersaert, son chef de cabinet, de
rdiger, pour cette nomination, un projet d'ordonnance, d'aller en son
nom en demander au Roi la signature, et de l'envoyer au rdacteur du
_Moniteur_ avec ordre de le publier ds le lendemain. M. d'Haubersaert,
qui avait et qui mritait, par son esprit, son courage et la sret de
son caractre, toute la confiance de M. Prier, tait accoutum  de
telles missions; il servait habituellement d'intermdiaire entre le Roi
et son ministre, et prenait soin d'attnuer, autant qu'il tait en lui,
les asprits de leurs rapports. En arrivant aux Tuileries, il trouva le
Roi retir dans son cabinet, en robe de chambre et prs de se coucher.
Ne doutant pas que la nomination de M. de Rayneval ne ft une affaire
convenue, il lui prsenta le projet d'ordonnance en le priant de le
signer: Mais non, dit le Roi; il n'y a rien de convenu  ce sujet avec
M. Prier; il a t entendu que Rayneval n'irait  Madrid que lorsqu'on
aurait pourvu  la situation de M. d'Harcourt.--En ce cas, Sire, dit
M. d'Haubersaert en reprenant le papier, je vais rapporter  M. le
prsident du Conseil ce projet d'ordonnance, et lui dire que le Roi n'a
pas voulu le signer.--Je ne dis pas cela, reprit le Roi; tenez, je vais
signer; mais vous prierez, de ma part, M. Prier de ne pas envoyer
l'ordonnance au _Moniteur_ avant que j'en aie caus avec lui, et il
signa en effet. Il tait tard quand M. d'Haubersaert rentra au ministre
de l'intrieur; il trouva M. Casimir Prier couch, le fit veiller et
lui rendit compte de sa mission: Que le Roi me laisse tranquille, lui
dit vivement M. Prier; envoyez l'ordonnance au _Moniteur_.--Monsieur
le prsident, reprit M. d'Haubersaert en posant sur le lit du ministre
l'ordonnance signe, permettez-moi de vous dire que vous avez tort,
et veuillez charger un autre que moi de l'envoi au _Moniteur_, et il
sortit sans attendre la rponse. M. Casimir Prier n'appela personne;
l'ordonnance ne parut point le lendemain dans le _Moniteur_; le Roi et
son ministre se mirent d'accord; M. de Rayneval ne reut qu'un peu
plus tard l'ambassade de Madrid; et M. Prier, sans reparler  M.
d'Haubersaert de cet incident, le traita avec un redoublement de
confiance. Il avait l'esprit trop droit pour ne pas reconnatre la
vrit, et l'me trop haute pour ne pas honorer la franchise.

A mesure qu'il avana dans la pratique du gouvernement, il en apprcia
mieux toutes les conditions, et devint moins impatient sans cesser
d'tre aussi fier. Il comprit qu'au lendemain d'une rvolution et dans
le difficile travail de la fondation d'un rgime libre, ce n'est pas
trop du concours de tous les lments d'ordre et de pouvoir; que, dans
la monarchie constitutionnelle, la personne royale est une grande force
avec laquelle il faut savoir galement compter et rsister, et qu'il y
a plus de dignit comme plus d'utilit  dbattre franchement avec le
monarque les affaires publiques, qu' lever la prtention ou  se
donner les airs de l'annuler dans ses propres conseils. Il revint mme,
dans une certaine mesure, de ses prventions contre M. le duc d'Orlans;
et au mois de novembre 1831, lorsque la grande insurrection de Lyon lui
fournit une occasion naturelle de satisfaire, en l'employant, l'activit
du prince, il s'empressa de la saisir, l'appela au Conseil, discuta
devant lui et avec lui toutes les exigences de l'vnement, et l'unit
officiellement au marchal Soult dans cette importante mission. Lorsque
le prince et le marchal revinrent de Lyon o l'ordre matriel du moins
tait rtabli, M. Casimir Prier, non-seulement dans son langage public,
mais dans ses conversations intimes, rendit toute justice  la fermet
pleine de tact qu'avait dploye le prince, et en tmoigna hautement sa
satisfaction. Il persista cependant  le tenir loign du Conseil.

Je ne pense pas qu'avec le Roi ses rapports soient jamais devenus
trs-confiants ni trs-faciles; entre leurs caractres et leurs esprits,
la diffrence tait trop profonde. Mais ils acquirent l'un et l'autre la
conviction qu'au dedans comme au dehors leur politique tait la mme,
et qu'ils avaient besoin l'un de l'autre pour la faire triompher. Ils
s'unissaient donc sans se plaire, et se supportaient mutuellement dans
le sentiment d'une mme intention et d'une commune ncessit. Dans ce
singulier mlange d'accord et de lutte, c'tait le Roi qui cdait le
plus souvent, et qui pourtant gagnait peu  peu du terrain, comme le
plus calme et le plus patient. Il parvint  acqurir sur son puissant
ministre une vritable influence, dont, plus tard, il s'applaudissait
en disant: Prier m'a donn du mal, mais j'avais fini par le bien
quiter. Expression plus piquante que prudente, que le Roi, en tout
cas, aurait mieux fait de ne jamais employer, et dont il fit bien de ne
se servir qu'aprs la mort de M. Casimir Prier, car elle l'et bless
si elle ft parvenue  ses oreilles, ce qui probablement n'et pas
manqu.

Avec les Chambres, M. Casimir Prier n'tait pas moins fier ni moins
exigeant qu'avec le Roi. Avant de consentir  se charger des affaires,
il avait fait minutieusement constater et mettre sous leurs yeux le
mauvais tat de l'administration et la dtresse du Trsor. A peine entr
en fonctions, il demanda, par trois projets de lois, tous les moyens
financiers dont il pouvait avoir besoin: une addition de 55 centimes 
la contribution foncire et de 50 centimes aux patentes pour l'anne
1831, un crdit ventuel de 100 millions dans l'intervalle des
sessions de cette mme anne, ralisable soit par une contribution
extraordinaire, soit par un emprunt en rentes, un crdit extraordinaire
de 1,500,000 francs pour dpenses secrtes. Il voulait non-seulement
tre en mesure de faire face aux vnements qui se laissaient entrevoir,
mais relever promptement, en se montrant bien arm, la confiance et
le crdit public. Il proposa en mme temps un projet de loi pour la
rpression efficace des attroupements. Et de ces diverses propositions
il faisait nettement des questions de cabinet, sans dclamation, sans
talage d'alarmes, tmoignant autant d'esprance patriotique que de
sollicitude politique, mais voulant que les amis de l'ordre sentissent
bien le mal qu'ils lui demandaient de gurir, et tablissant en toute
occasion qu'il n'accepterait la responsabilit du gouvernement que si on
lui en donnait la force, et qu'il se retirerait ds qu'il ne trouverait
pas dans les grands pouvoirs publics un ferme et suffisant appui.

On vit bientt que ce n'tait point l, de sa part, une menace de
comdie. A la fin de juillet 1831, les plus graves prils semblaient
dissips et les plus pressantes difficults surmontes. La Chambre des
dputs qui avait accompli la rvolution de 1830 avait t dissoute. En
vertu d'une nouvelle loi lectorale qui avait largi, pour les dputs
comme pour les lecteurs, le cercle de la capacit politique, une
nouvelle Chambre venait d'tre lue et runie. Elle avait  lire son
prsident. Press de savoir  quoi s'en tenir sur ses dispositions, M.
Casimir Prier fit de cette lection une question ministrielle; et son
candidat, M. Girod de l'Ain, n'ayant obtenu contre M. Laffitte, candidat
de l'opposition, qu'une majorit de quatre voix, il dclara que ce
n'tait pas l, pour gouverner, une majorit suffisante, et donna sa
dmission. L'alarme fut gnrale: Roi, Chambres, pays,  peine chapps
de l'anarchie, se sentaient prs d'y retomber. On fit, auprs de M.
Casimir Prier, de vains efforts pour le dcider  garder le pouvoir. Il
rpondait  toutes les instances qu'il ne redonnerait pas le spectacle
d'un prtendu gouvernement essayant de se tenir debout et toujours
prs de tomber. La nouvelle arriva tout  coup que le roi de Hollande,
rompant l'armistice, avait fait entrer son arme en Belgique et
entreprenait de la reconqurir. C'tait l'honneur et la sret de la
France  dfendre en sauvant la Belgique, peut-tre au risque de la
guerre europenne. Le pril peut donner la force. M. Prier en accepta
la chance et reprit le pouvoir en envoyant sur-le-champ l'arme
franaise au secours de la Belgique. Et personne ne crut que ce ft
l, pour lui, un prtexte; amis ou adversaires, tous savaient dj
qu'actions ou paroles, tout en lui tait rel et srieux.

Sa physionomie, sa dmarche, son attitude, son regard, son accent, toute
sa personne donnaient de lui cette conviction. Sa gravit n'tait ni
celle de l'austrit morale, ni celle de la mditation intellectuelle,
mais celle d'un esprit solide et ferme, pntr d'une ide et d'une
passion forte, et incessamment proccup d'un but qu'il jugeait  la
fois trs-difficile et indispensable d'atteindre. Ardent et inquiet, il
avait toujours l'air de dfier ses adversaires et de mettre  ses amis
le march  la main. Il recevait un jour des dputs, membres de la
majorit, qui venaient lui prsenter des objections contre je ne sais
plus quelle mesure, et lui faire pressentir,  ce sujet, l'abandon d'une
partie de ses amis. Pour toute rponse, il s'cria en les regardant d'un
oeil de feu: Je me moque bien de mes amis quand j'ai raison! c'est
quand j'ai tort qu'il faut qu'ils me soutiennent; et il rentra dans son
cabinet. Dans les conversations particulires, il coutait froidement,
discutait peu, et se montrait presque toujours dcid d'avance. A la
tribune, il n'tait ni souvent loquent, ni toujours adroit, mais
toujours efficace et puissant. Il inspirait confiance  ses partisans,
malgr leurs doutes, et il en imposait  ses adversaires au milieu de
leur irritation. C'tait la puissance de l'homme, bien suprieure 
celle de l'orateur.

Avec ses agents et dans toute l'administration, il tablit, ds le
dbut, l'unit de vues et d'action comme une rgle de politique et un
devoir de probit. Plusieurs circulaires, les unes de principe gnral,
les autres motives par des incidents particuliers, inculqurent
fortement ce devoir aux fonctionnaires des divers ordres, en les
prvenant que le cabinet n'en tolrerait pas l'oubli. Et en effet, quand
des hommes considrables persistrent, malgr leurs fonctions, 
rester membres de l'_Association nationale_, que le ministre avait
expressment improuve, ils furent tous rvoqus. M. Odilon Barrot
sortit du Conseil d'tat, M. Alexandre de Laborde cessa d'tre aide de
camp du Roi, M. le gnral Lamarque fut mis en disponibilit. Il fut
vident que le cabinet voulait fermement ce qu'il avait dit et que
partout il pouvait ce qu'il voulait.

Il tait svre  exiger des fonctionnaires l'exacte observation de
leurs devoirs, mme quand aucun intrt spcial et pressant ne semblait
en question. _Le Moniteur_ contint un jour[13] cet article: Un prfet
s'tant prsent hier chez M. le ministre de l'intrieur, sans avoir
pralablement demand la permission de se rendre  Paris, n'a pu obtenir
audience. A cette occasion, le ministre a dcid que tout prfet qui
s'absenterait de son dpartement sans cong se mettrait dans le cas
d'tre rvoqu. Tous les fonctionnaires comprendront que, dans la
situation actuelle des affaires, c'est pour eux un devoir imprieux de
rester  leur poste.

[Note 13: 30 mars 1831.]

A cette attentive surveillance de ses agents,  ce maniement nergique
de tous les instruments de pouvoir placs sous sa main, M. Casimir
Prier joignait un autre soin: il se proccupait de l'tat d'esprit du
public, et se servait frquemment du _Moniteur_ pour communiquer avec
lui et lui faire connatre et comprendre son gouvernement. L aussi il
se manifestait avec autorit, dmentant les faux bruits, redressant les
ides fausses, expliquant et prsentant sous leur vrai jour les actes du
cabinet. Ce n'tait point de la polmique, mais le monologue assidu
d'un pouvoir sens et ferme parlant tout haut devant le pays. Et quand
l'aveugle ou intraitable hostilit des partis ennemis et de leurs
journaux jetait M. Prier dans un doute triste sur l'efficacit de
ses commentaires officiels, il disait  ses amis: Aprs tout, que
m'importe? j'ai _le Moniteur_ pour enregistrer mes actes, la tribune des
Chambres pour les expliquer, et l'avenir pour les juger.

C'tait beaucoup qu'une volont si forte, matresse d'un pouvoir si
concentr et si reconnu ds ses premiers pas. Mais, dans l'tat de la
France et pour l'oeuvre  accomplir, ce n'tait pas assez. De toutes les
maladies, la pire c'est de ne pas connatre tout son mal. M. Casimir
Prier entreprenait, avec un bon sens et un courage admirables, de
lutter contre l'anarchie: l'anarchie tait plus gnrale et plus
profonde que ne le pensaient et le parti qui se rangeait autour de lui
pour la combattre, et le pays qu'il se chargeait de lui arracher.

Dans les rues de Paris, au moment o il prit le pouvoir, l'meute tait
flagrante et continue. Du mois de mars du mois de juillet 1831, la place
Vendme, la place du Chtelet, le Panthon, les faubourgs Saint-Denis,
Saint-Martin, Saint-Antoine et Saint-Marceau, la rue Saint-Honor, tous
les grands carrefours des quais et des boulevards furent le thtre
de rassemblements populaires, quelquefois oisifs et bruyants, bientt
ardents et sditieux. Les motifs les plus divers, srieux ou frivoles,
un anniversaire rvolutionnaire, un bruit de journaux, un arbre de la
libert  planter, une prtention de marchands populaires, une querelle
devant la porte d'un caf suffisaient pour amasser et passionner la
foule; et elle trouvait partout des points de runion, des foyers
d'irritation, des moyens de divertissement. Plus de vingt mille petits
talagistes, venus de toutes les parties de la France, obstruaient les
quais, les ponts, les places, les boulevards, les quartiers populeux
et les passages frquents: Nous sommes libres, disaient-ils; le pav
appartient  tout le monde; nous voulons nous tablir o nous pouvons
vendre et vendre ce qui nous convient. Les manifestations les plus
factieuses, les intentions les plus menaantes se produisaient au milieu
de ces attroupements inopins ou prmdits. Les cris _Vivent les
Polonais! Mort aux tyrans! A bas les Russes_! retentissaient autour
de l'ambassade de Russie. Dans un banquet fameux runi le 9 mai aux
_Vendanges de Bourgogne_, l'un des convives se leva et s'cria en
brandissant un poignard: _A Louis-Philippe!_ Des bandes se promenaient
jour et nuit dans la ville en criant: _Vive la Rpublique_! Quand
la rpression de ces dsordres commenait, elle rencontrait presque
toujours une rsistance dans laquelle l'autorit municipale et la garde
nationale n'taient gure plus respectes que les agents de police et
les soldats; et quand, un jour ou sur un point, l'meute avait t
rprime, elle se portait ailleurs, ou recommenait le lendemain.

Comment aurait-elle reconnu sa faute ou sa dfaite? Elle tait
incessamment provoque, encourage, ranime par de hardis patrons. Les
socits populaires, lgalement interdites comme clubs, n'en taient pas
moins actives ni moins influentes; soit de concert, soit par instinct,
elles s'taient divises et multiplies pour ne pas courir toutes
ensemble le mme pril; mais sous leurs noms divers, les _Amis du
peuple_, les _Amis de la patrie_, les _Rclamants de Juillet_, les
_Francs rgnrs,_ la _Socit des condamns politiques_, la _Socit
des droits de l'homme_, la _Socit Gauloise_, la _Socit de la
libert, de l'ordre et du progrs_, n'taient en ralit qu'une seule et
mme arme, anime du mme esprit et marchant, sous la mme impulsion,
au mme but. Deux modes d'action plaisent aux hommes et s'emparent d'eux
avec puissance, le secret et la publicit, le silence et le bruit: les
socits populaires exeraient, sur leurs membres et sur leur peuple,
cette double sduction; tantt elles s'entouraient de prcaution et de
mystre, agissant par des messagers obscurs, des rencontres nocturnes,
des signes convenus; tantt elles se produisaient avec audace, par des
ptitions, des runions accidentelles, des promenades publiques, des
pamphlets partout rpandus; et elles avaient dans la presse priodique,
soit des organes dvous  leur dessein spcial, soit des allis engags
dans leur cause gnrale. L'avnement de M. Casimir Prier amena, dans
la plupart des journaux de l'opposition, un redoublement de fureur et
d'injures dont on serait tent de s'tonner si l'exprience ne nous
avait appris avec quelle rapidit, dans ce genre de guerre, l'injure
devient une routine et la fureur une habitude. J'ai connu, jeune encore,
Armand Carrel, homme d'un esprit rare et de nobles penchants, malgr des
habitudes et des entranements infrieurs  sa nature, et j'ai peine
 croire qu'il ne sourt pas lui-mme avec ddain s'il relisait
aujourd'hui ces articles o _le National_ et _la Tribune_ de 1831
comparaient M. Casimir Prier  M. de Polignac, et traitaient le
ministre du 13 mars de nouveau cabinet du 8 aot qui prparait de
nouvelles ordonnances de juillet, et contre lequel la France, pour
sauver ses liberts, n'avait plus qu' attendre l'occasion de prendre
les armes.

Les meutes et les socits populaires de 1831 taient autre chose
encore que de l'anarchie; elles couvaient et prparaient la guerre
civile. Sous cette effervescence rvolutionnaire, trois grands partis
politiques, les rpublicains, les lgitimistes et les bonapartistes,
taient  l'oeuvre, ardents  renverser le gouvernement naissant, pour
lever ou relever sur ses ruines leur propre gouvernement.

Je dis trois grands partis, et je tiens ces trois-l pour grands en
effet, bien qu'ingalement. C'est la manie des pouvoirs tablis tantt
de grandir, tantt d'abaisser outre mesure leurs rivaux, cdant tour 
tour au besoin d'alarmer ou de rassurer leurs partisans. On tait loin
de se dissimuler en 1831 l'importance du parti rpublicain; elle faisait
la principale inquitude du public tranquille, et le parti la proclamait
lui-mme avec quelque emphase, parlant de la monarchie comme de la
dernire ombre du pass, et s'appropriant l'avenir, un avenir prochain,
comme son domaine. Pourtant on entendait beaucoup dire: La rpublique
est une chimre, le rve de quelques honntes fous et des perturbateurs
dclars. Et quant aux partis lgitimiste et bonapartiste, on les
tenait sinon pour morts, du moins pour impuissants, l'un comme l'arme
dcime d'un vieux rgime suspect  la France, l'autre comme l'hritier
d'un grand souvenir, mais n'ayant plus, pour la sret des intrts
nationaux, rien  offrir  la France satisfaite, et ne lui apportant que
les perspectives de la guerre europenne.

En 1831 comme aujourd'hui et aujourd'hui comme en 1831, malgr ses
fautes et ses revers, et tout en persistant  ne croire ni  son droit,
ni  son succs, je tiens le parti rpublicain pour un grand parti.
La rpublique a, de nos jours, cette force qu'elle promet tout ce que
dsirent les peuples, et cette faiblesse qu'elle ne saurait le donner.
C'est le gouvernement des grandes esprances et des grands mcomptes.
Libert, galit, ascendant du mrite personnel, progrs, conomie,
satisfaction des bonnes et des mauvaises passions, des dsirs
dsintresss et des instincts gostes, le rgime rpublicain contient
toutes ces sductions, et il les place toutes sous la garantie d'un
prtendu principe bien sduisant lui-mme, le droit gal de tous les
hommes  prendre part au gouvernement du pays. Aux yeux de la raison
svre comme du bon sens pratique, le principe rpublicain ne supporte
pas un examen srieux, et sa valeur, comme celle de toutes les formes de
gouvernement, dpend des lieux, des temps, de l'organisation sociale, de
l'tat des esprits, d'une multitude de circonstances accidentelles et
variables. Mais par les vrits, les intrts et les sentiments auxquels
il se rattache, ce principe est de nature  inspirer des convictions
profondes et passionnes. Le parti rpublicain a une foi: une foi que la
philosophie n'avoue point, que, parmi nous, l'exprience a cruellement
dmentie, mais qui n'en reste pas moins fervente dans les adeptes et
qui peut tre puissante un moment sur les masses populaires. La
France serait bien aveugle si elle permettait de nouveau que le parti
rpublicain dispost de ses destines; mais tout gouvernement serait
bien aveugle son tour qui ne comprendrait pas l'importance de ce parti,
et ne prendrait pas soin, pour lui rsister ou pour l'clairer, de
compter srieusement avec lui.

Le parti lgitimiste aussi a une foi, un principe dont il lui est
souvent arriv de dnaturer superstitieusement l'origine et la porte,
mais auquel il croit fermement et sincrement. Il a de plus un sentiment
affectueux et dvou pour un nom propre, pour des personnes relles et
vivantes. Et de plus encore une situation sociale considrable, qui fait
de lui l'alli naturel, le dfenseur efficace de l'ordre et du pouvoir.
Ce sont l d'incontestables et respectables forces. Le nombre peut
manquer  ce parti, et la sagesse, et la faveur publique; il peut se
rendre, par ses prtentions ou ses fautes, inutile  sa patrie et
nuisible  lui-mme. Il n'en reste pas moins un grand parti qui, soit
qu'il agisse, soit qu'il s'abstienne, se fait sentir, comme un grand
poids ou comme un grand vide, dans la socit et dans le gouvernement.

L'exprience a rvl la force du parti bonapartiste, ou, pour dire plus
vrai, du nom de Napolon. C'est beaucoup d'tre  la fois une gloire
nationale, une garantie rvolutionnaire, et un principe d'autorit. Il y
a l de quoi survivre  de grandes fautes et  de longs revers.

L'anarchie de 1831 offrait aux conspirateurs de ces trois partis des
moyens d'action et des chances de succs. Ils s'en saisirent avidement.
Dans l'espace d'une anne, et sans parler des tentatives insignifiantes,
quatre complots rpublicains, deux complots lgitimistes et un complot
bonapartiste assaillirent le gouvernement du roi Louis Philippe. J'ai
dit sans rserve ce que je pensais des complots contre la Restauration;
je parlerai de ceux-ci avec la mme libert. Ils taient parfaitement
illgitimes. Ils tentaient de renverser un gouvernement accueilli et
accept avec satisfaction par l'immense majorit de la France; un
gouvernement modr et libral, qui avait tir le pays d'un grand pril,
et qui, loin de les restreindre, tendait les liberts publiques, et se
renfermait scrupuleusement dans les limites de la loi commune. Et, au
terme de ces efforts de renversement, en leur supposant un moment
de succs, point de rsultat clair, facile ni assur; rien qu'un
redoublement de discordes civiles, des perplexits et des obscurits
de plus dans les destines de la France. J'admets que des sentiments
gnreux, des ides de devoir envers le pass ou envers l'avenir, se
mlaient  ces complots; ils n'en taient pas moins dnus de justice et
de vrai patriotisme, autant que d'esprit politique et de bon sens.

Je ne suis pas de ceux qui, lorsqu'une faute, un malheur ou un crime
sont des consquences naturelles et faciles  prvoir des intrts ou
des passions des hommes, s'y rsignent comme au tremblement de terre ou
 la tempte, et ne s'inquitent que de les dcrire ou de les expliquer.
Je ne renonce pas ainsi  l'intelligence et  la moralit humaines, et
je suis dcid  ne pas considrer les mes comme des forces brutes de
la nature. Qu'ils agissent pour leur pays, ou pour leur parti, ou pour
leur propre compte, les hommes ont une part de rsolution et d'action
libre dans les destines dont ils se mlent, et ils en rpondent devant
l'histoire, en attendant qu'ils en rpondent devant Dieu. Que les
rpublicains, les lgitimistes, les bonapartistes, blmant son origine
ou n'ayant nulle foi dans sa dure, ne voulussent pas servir ni soutenir
le gouvernement du roi Louis-Philippe, qu'ils se tinssent  l'cart en
spectateurs mfiants et critiques, je le comprends; je puis admettre en
pareil cas l'abstention systmatique et l'opposition lgale; mais ni
la probit politique, ni le patriotisme ne permettent, pour de telles
causes, la conspiration ou l'insurrection. Je sais le peu de fond qu'il
faut faire sur les raisons de moralit ou de sagesse pour contenir dans
les limites du droit les passions des hommes; mais ce n'est l qu'un
motif de plus pour s'affranchir  leur gard de toute complaisance; si
on ne peut se flatter de les gouverner, au moins faut-il se donner la
satisfaction de les juger.

Dans un rgime de lgalit et de libert, la rpression judiciaire
est seule efficace contre les complots; il faut que les conspirateurs
redoutent la loi et ses interprtes. En 1831, la rpression judiciaire
fut faible, incertaine, insuffisante. Du 5 avril au 15 juin, dans cinq
poursuites devant la Cour d'assises de Paris pour complot, insurrection
ou meute, les accuss qui, loin de contester les faits, les
justifiaient par les intentions, ou mme s'en vantaient, furent tous
acquitts par le jury intimid ou favorable. Les magistrats, rduits 
l'impuissance par les dclarations du jury, ou troubls eux-mmes par
la grandeur du dsordre qu'ils taient chargs de rprimer, laissaient
quelquefois percer une hsitation inquite. Et lorsqu'ils essayaient de
protger, contre des outrages flagrants, la dignit de la justice, ils
voyaient clater autour d'eux des violences inoues, et des accuss
sortaient en s'criant: Nous avons encore des balles dans nos
cartouches!

Hors de l'arne o se passaient ces scnes tumultueuses, et au del des
partis politiques qui se disputaient dans le prsent le gouvernement
de la France, d'autres luttes encore taient engages; d'autres
rformateurs rclamaient l'empire de l'avenir. Ce fut en 1831 que le
saint-simonisme et le fouririsme, depuis longtemps en travail, firent
leur plus bruyante apparition. Le journal _le Globe_, sorti depuis
quelque temps des mains des doctrinaires, se transforma alors en chaire
de l'cole saint-simonienne, qui essayait de devenir une glise; et un
habile officier du gnie, M. Victor Considrant, commena, vers la mme
poque,  Metz, ses confrences publiques pour rpandre et mettre en
pratique les ides de Fourier. Si je n'avais connu quelques-uns des
hommes les plus distingus de ces deux coles, et si je n'avais vu,
par leur exemple aprs bien d'autres, quelle infiniment petite dose
de vrit suffit pour conqurir des esprits rares, et pour leur faire
accepter les plus monstrueuses erreurs, j'aurais quelque peine  parler
srieusement de tels rves, et probablement je n'en parlerais pas du
tout. Au fond, le saint-simonisme et le fouririsme n'ont t que des
phases naturelles de la grande crise morale, sociale et politique, qui
depuis le sicle dernier travaille la France et le monde, de courts
mtores dans cette longue tempte. Frapps de quelques-unes des erreurs
de notre temps, surtout en matire d'institutions politiques, et
comprenant mieux que l'cole radicale l'importance des principes
d'autorit, de discipline et de hirarchie, Saint-Simon et Fourier se
crurent appels  la fois  redresser la Rvolution franaise et  la
porter jusqu' ses dernires et dfinitives limites. Mais, avec des
prtentions  l'esprit d'organisation, ils taient possds de l'esprit
de rvolution; et sous le manteau de quelques ides plus saines dans
l'ordre politique, ils jetaient dans l'ordre moral et social les
plus fausses comme les plus funestes doctrines. En mme temps qu'ils
dfendaient le pouvoir, ils dchanaient l'homme et ruinaient dans
ses fondements la socit humaine. Et, comme il arrive en pareil cas,
c'tait par leur ct rvolutionnaire qu'ils acquraient quelque
puissance; leurs plus habiles adeptes faisaient profession de mpris
pour les maximes anarchiques dans le gouvernement; mais leurs doctrines
et leurs tendances gnrales ne faisaient qu'aggraver, dans les masses
populaires, la perturbation anarchique, en y fomentant les instincts qui
livrent l'homme  la soif jalouse du bien-tre matriel et  l'gosme
de ses passions.

Un triste vnement fit bientt voir dans quel sens et avec quels effets
se dployait leur influence. En novembre 1831, la langueur des affaires
industrielles, les souffrances des ouvriers et les fausses mesures d'une
administration locale sans fermet et sans lumires, quoiqu'elle ne
manqut ni d'esprit, ni de courage, amenrent  Lyon une insurrection
formidable de la population ouvrire, demandant que l'autorit rglt
ses rapports avec les fabricants et lui assurt des salaires plus levs
et plus fixes. Aprs deux jours d'une lutte sanglante, les troupes
furent obliges d'vacuer la ville, qui resta pendant dix jours au
pouvoir d'une multitude tonne, embarrasse, effraye de son triomphe,
et qui cherchait d'elle-mme  rentrer dans l'ordre, ne sachant que
faire de l'anarchie o elle rgnait. Tous les partis politiques, tous
les novateurs sociaux, toutes les passions, toutes les ides, tous les
rves rvolutionnaires, apparurent dans cette anarchie; quelques-uns des
chefs saint-simoniens ou fouriristes taient, peu auparavant, venus
en mission  Lyon pour y prcher leurs doctrines, au nom desquelles
s'taient dj formes, dans ce grand foyer industriel, diverses
associations populaires. Des meneurs rpublicains, des agents
lgitimistes, les socits secrtes et les conspirateurs de profession
essayrent de dtourner  leur profit ce redoutable mouvement. La
plupart des ouvriers se dfendaient de ce travail des factions, et
voulaient contenir leur insurrection dans les limites de leur propre
et local intrt. Ils crivirent au principal journal de Lyon, _le
Prcurseur_: Monsieur le rdacteur, nous devons expliquer que, dans les
vnements qui viennent d'avoir lieu  Lyon, des insinuations politiques
et sditieuses n'ont eu aucune influence. Nous sommes entirement
dvous  Louis-Philippe, roi des Franais, et  la Charte
constitutionnelle; nous sommes anims des sentiments les plus purs, les
plus fervents, pour la libert publique, la prosprit de la France,
et nous dtestons toutes les factions qui tenteraient de leur porter
atteinte. Mais, de l'une et de l'autre part, les efforts furent
vains: les ouvriers ne russirent pas  empcher que les conspirateurs
politiques n'imprimassent  l'insurrection un caractre de rvolte
rvolutionnaire, et les conspirateurs chourent  lancer violemment
les ouvriers vers une rvolution. L'anarchie, avec ses principes et
ses acteurs divers, prvalut seule  Lyon,  la fois matresse et
impuissante.

Trois mois aprs, sous des prtextes bien plus frivoles, pour des scnes
de carnaval, Grenoble fut le thtre de violents dsordres. L'autorit
administrative fut mconnue et insulte. L'intervention de la force
arme aggrava le mal au lieu de le rprimer. Le parti rpublicain, assez
nombreux  Grenoble, s'arma aussitt et entra en scne. Des rencontres
sanglantes eurent lieu entre les soldats et les citoyens; et sur l'ordre
mme des chefs militaires, troubls par le soulvement de la population
exaspre, le 35e rgiment d'infanterie de ligne, qui avait soutenu la
lutte, fut renvoy de la ville, humili sans avoir t vaincu.

Sur un grand nombre d'autres points du territoire, et pour des causes le
plus souvent puriles,  Strasbourg,  Tours,  Toulouse,  Montpellier,
 Carcassonne,  Nmes,  Marseille, des troubles semblables clatrent.
Et ce n'tait pas seulement parmi le peuple que rgnait l'esprit de
dsordre, il pntrait jusque dans l'arme. A Tarascon, des soldats
refusaient d'obir  l'autorit municipale qui voulait empcher la
plantation tumultueuse d'un arbre de la libert, et un de leurs
officiers dclarait que, malgr l'ordre du magistrat, il ne ferait pas
sortir de prison des dtenus qui devaient tre interrogs. Quand le
moment vint de distribuer la dcoration institue par la loi du 13
dcembre 1830, sous le nom de _croix de Juillet_, en mmoire de la lutte
des trois journes, la plupart de ceux  qui la commission de Paris
l'avait dcerne refusrent de la recevoir avec la lgende: _Donne par
le roi des Franais_, et en prtant au Roi serment de fidlit. Dans
l'cole de cavalerie de Saumur, un sous-lieutenant prit la dcoration
sans en avoir reu de ses chefs l'autorisation, et en soutenant qu'il
n'en avait nul besoin. D'autres la portrent sans avoir prt serment.
L'un d'entre eux fut poursuivi  ce titre et acquitt par le jury.
L'autorit renona  toute poursuite semblable. Et pendant que les
vainqueurs de Juillet bravaient ainsi arrogamment les droits et les
ordres du gouvernement issu de leur victoire, les vaincus prparaient,
dans le Midi et dans l'Ouest, une grande insurrection lgitimiste,
n'attendant que l'arrive de madame la duchesse de Berry pour clater.

Je rsume et rapproche ici tous les lments d'anarchie avec lesquels M.
Casimir Prier tait aux prises. Ils ne se prsentaient pas ainsi  lui
tous ensemble et avec tous leurs prils. Il n'en avait pas moins un
instinct profond de la grandeur de la lutte, et il s'y engageait avec
plus de fermet que de confiance. Il n'y a point de plus beau ni de plus
rare courage que celui qui se dploie et persiste sans compter sur
le succs. Hardi avec doute, et presque avec tristesse, c'tait la
disposition de M. Casimir Prier d'esprer peu en entreprenant beaucoup.
Il supplait  l'esprance par la passion et par une inbranlable
conviction de l'absolue ncessit du combat. Rtablir l'ordre dans les
rues, dans l'tat, dans le gouvernement, dans les finances, au dedans
et au dehors, c'tait l pour lui une ide simple et fixe dont il
poursuivait l'accomplissement avec une persvrance ardente et presse,
comme on travaille contre l'inondation ou l'incendie. L'meute, sans
cesse renaissante autour de lui, l'indignait sans le lasser. Il
employait pour la combattre toutes les forces permanentes ou
accidentelles, organises ou spontanes, que la socit chancelante
pouvait lui fournir, la troupe de ligne, la garde municipale, la garde
nationale, les agents de police, les ouvriers honntes que le dsordre
des rues irritait en les troublant dans leur travail. Et quand il avait
mis en avant ces auxiliaires divers, il les soutenait nergiquement
contre les colres ou les plaintes ennemies, n'ignorant pas qu'en
servant bien le zle fait des fautes, et n'hsitant jamais  en accepter
la responsabilit.

Un jour, dans l'une des plus violentes motions populaires de ce temps,
suscite par la nouvelle de la chute de Varsovie, il se trouva tout 
coup, de sa personne, en face des sditieux. Il sortait, avec le gnral
Sbastiani, de l'htel des Affaires trangres: la foule entoura la
voiture, en l'assaillant de cris menaants; M. Casimir Prier mit la
tte  la portire, et, en adressant aux plus rapprochs quelques
paroles, ordonna au cocher d'avancer. La voiture arriva, non sans peine,
sur la place Vendme, prs de l'htel de la Chancellerie; l, il fut
impossible d'aller plus loin; la foule avait arrt les chevaux. Les
deux ministres ouvrent la portire, descendent et s'avancent  pied
vers la foule qui se replie et recule un peu  leur aspect. Le gnral
Sbastiani, l'air tranquille et froid, montre de la main aux meutiers
l'htel voisin de l'tat-major de la garnison et les soldats du poste
qui prennent les armes pour accourir. M. Casimir Prier marche sur les
plus anims:--Que voulez-vous?--Vive la Pologne! Nous voulons nos
liberts!--Vous les avez; qu'en faites-vous? Vous venez ici m'insulter
et me menacer, moi, le reprsentant de la loi qui vous protge tous!
Son fier aspect, ses fermes paroles, suspendirent un moment les cris;
le poste arriva, et les deux ministres entrrent  l'htel de la
Chancellerie, laissant la multitude trouble dans son irritation.

C'tait peu de rprimer de tels dsordres quand ils avaient clat, il
fallait absolument les prvenir;  cette condition seule la socit
pouvait retrouver la confiance dans le repos. M. Prier se dsesprait
de l'insuffisance de ses moyens et de ses agents. Il avait dans sa
clientle commerciale un homme remarquablement intelligent et hardi,
longtemps employ, ensuite associ dans sa maison de banque, et nagure
ml  des affaires administratives, quoique tranger  la politique.
Il fit venir M. Gisquet: Je suis mal second; mes intentions sont mal
comprises, mes ordres ne sont pas excuts avec la promptitude et la
prcision sans lesquelles des ordres ne signifient rien. Tout le monde
se mle de faire de la police; on en fait au chteau, on en fait dans
les ministres, on en fait dans les tats-majors; on en fait partout.
C'est intolrable; il faut que toutes ces polices cessent et que la
mienne soit efficace. M. Vivien a de bonnes qualits; mais j'ai besoin
d'un prfet de police qui s'associe avec plus de conviction et plus
d'affection  ma politique. M. Vivien rentre au Conseil d'tat. Je l'ai
remplac par M. Saulnier. Je dsire que vous acceptiez les fonctions de
secrtaire gnral. J'ai prvenu M. Saulnier que c'tait sur vous que je
comptais pour les affaires politiques. C'est vous qui tes mon homme.
Voyez de quels pouvoirs vous avez besoin pour me bien seconder; je vous
les donnerai. M. Gisquet accepta; et trois mois aprs il tait prfet
de police en titre, et servait M. Casimir Prier avec un nergique
dvouement.

Ds les premiers jours de son ministre, M. Casimir Prier s'tait
vivement proccup d'une autre mesure qu'il jugeait indispensable
pour la dignit extrieure et quotidienne du pouvoir. Le 20 mars, _le
Moniteur_ annona que le Roi irait habiter les Tuileries. Tant que le
palais des rois restait vide, il semblait appartenir  ses anciens
matres, ou  la Rvolution qui les en avait chasss. Il fallait que
la royaut nouvelle vnt prendre la place de ces deux souvenirs. Le
Palais-Royal d'ailleurs tait le quartier gnral de la multitude et de
l'meute; la sret manquait souvent  cette demeure de la royaut, et
la convenance toujours. M. Casimir Prier demanda formellement que le
Roi s'tablt aux Tuileries. On a dit que le Roi avait rsist, hsit
du moins. Je ne le pense pas. Des sentiments divers se mlrent sans
doute  cette rsolution. Le roi Louis-Philippe, trs-sensible aux
affections et aux habitudes domestiques, mettait du prix aux souvenirs
de sa jeunesse et de ses pres; il lui en cotait de quitter leur
maison. Il n'entrait pas non plus sans une motion triste dans ce
palais o les ans de sa famille avaient si longtemps rgn et si
douloureusement succomb. Il tait d'un coeur aisment remu et
trs-accessible aux impressions confuses que suscitaient naturellement
en lui les complications de sa destine. Mais il avait l'esprit trop
sens et trop ferme pour ne pas admettre la ncessit de la dmarche
que lui demandait son cabinet. Ce fut M. Casimir Prier qui en
prit l'initiative; le roi Louis-Philippe ne pouvait s'en dfendre
srieusement.

Elle devint bientt pour lui l'occasion d'un embarras qui fit quelque
bruit. A peine tabli aux Tuileries, le Roi s'aperut que, sinon
l'meute, du moins l'insulte venait encore l'y chercher. En traversant
le jardin, surtout le soir,  la faveur de l'obscurit, de grossiers
passants, sous les fentres des appartements du Roi, de la reine et
des princesses, poussaient des cris injurieux, chantaient des chansons
infmes. Pour y mettre efficacement obstacle, il et fallu que des
sentinelles se promenassent incessamment le long du chteau et fissent
sous ses murs des arrestations. Le Roi ordonna qu'en laissant libre le
passage du Pont-Royal  la rue de Rivoli, on rservt, en l'entourant
d'un foss plant de lilas, une bande de terrain qui loignt les
passants des fentres mmes du chteau. Les journaux ennemis se
rpandirent en clameurs accueillies de tous les mcontents; on
fortifiait les Tuileries, on enlevait le jardin au public. Le public, si
aisment crdule, semblait dispos  prendre de l'humeur. M. Prier m'en
tmoigna quelque inquitude. Comme j'allais un soir faire ma cour  la
reine, le Roi m'en parla vivement: Je n'enlve rien  personne; tout
le monde traverse les Tuileries comme auparavant; je ne dfigure ni le
chteau, ni le jardin; ceci n'est point, de ma part, une fantaisie;
mais je ne puis souffrir que des bandits viennent, sous mes fentres,
assaillir ma femme et mes filles de leurs indignes propos. J'ai bien le
droit d'loigner de ma famille ces outrages. M. Prier n'eut pas besoin
d'y penser deux fois pour tre de l'avis du Roi; il le soutint hautement
de son approbation, et l'innocent travail entrepris le long du chteau
s'acheva sans obstacle, laissant pourtant, parmi les badauds, quelque
prvention, et, dans le coeur du Roi, un dplaisant souvenir.

Dans les dpartements, M. Casimir Prier dployait la mme fermet qu'
Paris, non-seulement pour rprimer partout la sdition et le dsordre,
mais pour protger efficacement les intrts publics ou privs que le
dsordre mettait en souffrance. Lorsqu'en novembre 1831, sur la premire
nouvelle de la grande insurrection des ouvriers, il envoya M. le duc
d'Orlans et le marchal Soult  Lyon, il les chargea, non-seulement de
reprendre possession de la ville et du pouvoir envahis par les insurgs,
mais aussi de rtablir, entre les fabricants, les chefs d'atelier et les
ouvriers, l'entire libert des transactions, condition absolue, aussi
bien pour le travail que pour le capital, de la sret comme de la
prosprit, dans la mesure que permettent les misres naturelles de
la vie et de la socit humaines. En mars 1832, quand la faiblesse de
l'autorit militaire eut consenti, au milieu d'une sdition,  faire
sortir de Grenoble le rgiment qui l'avait combattue, M. Prier, aprs
avoir fait rvoquer les commandants qui avaient faibli, exigea que ce
rgiment rentrt dans la ville, musique et enseignes dployes, et une
proclamation du ministre de la guerre rendit aux troupes pleine justice,
et  la force publique son ascendant. Nul administrateur, nul chef civil
ou militaire ne put tre impunment faible ou indisciplin; la prsence
relle et la volont srieuse du pouvoir se faisaient incessamment
sentir  ses agents, comme par ses agents aux populations. _Le Moniteur_
s'empressait d'exprimer le jugement et d'expliquer la conduite du
cabinet dans les divers incidents qui avaient appel son action. Et
quand ces incidents amenaient dans les Chambres de grands dbats, M.
Casimir Prier soutenait avec une indomptable nergie ses actes et
ses agents, repoussant tout assentiment quivoque de ses amis, toute
critique voile de ses adversaires, et s'criant avec une colre
douloureuse, quand l'opposition parlait d'indulgence: Je n'accepte pas
votre indulgence; je ne demande que justice et l'estime de mon pays.

Par un rare et beau contraste, en mme temps qu'il y portait cette
passion ardente, M. Casimir Prier tait plein de modration et de
prudence dans l'exercice du pouvoir. Ce ministre si bouillant et si
altier s'imposait une lgalit rigoureuse; il faisait plus, il n'usait
des lois mmes qu'avec rserve et ne voulait pas pousser leur force 
l'extrme. Lorsqu'au mois de mai 1831, il envoya dans les dpartements
de l'ouest, o des troubles commenaient, le lieutenant gnral Bonnet
avec le titre de commissaire extraordinaire, il se garda bien de lui
donner aucun pouvoir exceptionnel, et prit soin d'expliquer, dans son
_Rapport au Roi_, la nature parfaitement lgale de cette mission,
qui n'avait d'autre but que de concentrer dans une seule main le
commandement des forces publiques pour assurer l'unit et la promptitude
de leur action. Quelques mois plus tard, de nouveaux dsordres s'taient
produits dans ces dpartements; les campagnes s'agitaient, les villes
s'alarmaient; les dputs du pays, en entretenant la Chambre de ces
agitations et de ces alarmes, rclamaient des lois d'exception, des
mesures de rigueur; M. Casimir Prier s'y refusa premptoirement: Je
rsiste  ces provocations, dit-il, convaincu, comme je le suis, que,
dans le rgime actuel, la loi commune doit suffire  tout. Paris aussi
a vu des troubles interrompre sa tranquillit; qui donc aurait song 
provoquer un tat de sige? Il n'en est pas besoin davantage dans ces
provinces. L'ordre en Vende par le maintien des lois, la paix en Europe
par le respect de la foi jure, voil de quoi rpondre  beaucoup
de reproches, calmer beaucoup d'inquitudes, rallier beaucoup de
convictions.

En avril 1831, peu de semaines aprs l'avnement de M. Casimir Prier au
pouvoir, et pendant que l'meute roulait et grondait dans les rues comme
le tonnerre dans un long orage, la reine Hortense arriva tout  coup 
Paris avec son fils, le prince Louis Bonaparte. Elle fuyait d'Italie o
elle venait de perdre l'an de ses enfants et d'o elle avait emmen, 
grand'peine, le second encore malade. Ds son arrive, elle s'adressa
au comte d'Houdetot, aide de camp du Roi, qu'elle connaissait depuis
longtemps, en le priant d'informer le Roi de sa situation et des
circonstances qui l'avaient amene  Paris. Le Roi la reut secrtement
au Palais-Royal, dans la petite chambre qu'occupait le comte d'Houdetot,
et o la Reine et madame Adlade, appeles l'une aprs l'autre par
ordre du Roi, vinrent galement la voir. L'entrevue fut longue, quoique
peu commode; il n'y avait dans la chambre qu'un lit, une table et deux
chaises; la Reine et la reine Hortense taient assises sur le lit, le
Roi et madame Adlade sur les deux chaises; le comte d'Houdetot tait
appuy contre la porte, pour empcher toute entre indiscrte. Le Roi et
la Reine tmoignrent  la reine Hortense le plus bienveillant intrt.
Elle dsirait tre autorise  rentrer en France,  venir du moins aux
eaux de Vichy: Vichy, oui, lui dit le Roi, pour votre sant; on le
trouvera tout naturel; et puis vous prolongerez votre sjour, ou vous
reviendrez; on s'accoutume vite  tout dans ce pays-ci; on oublie vite
tout. Elle demandait aussi  suivre, auprs du gouvernement, des
rclamations pcuniaires. Le Roi lui promit tout l'appui qui serait en
son pouvoir: Mais je suis un roi constitutionnel; il faut que j'informe
mon ministre de votre arrive et de vos dsirs. Il s'en entretint
en effet avec M. Casimir Prier, avec lui seul dans le ministre,
et l'envoya ensuite  la reine Hortense, qui ne le reut pas sans
inquitude: Je sais, Monsieur, lui dit-elle en le voyant entrer, que
j'ai viol une loi; vous avez le droit de me faire arrter; ce serait
juste.--Lgal, oui, madame; juste, non, lui rpondit M. Prier, et
aprs s'tre entretenu quelques moments avec elle, il lui offrit les
secours dont elle pourrait avoir besoin, et qu'elle refusa. Cependant
les meutes continuaient et se rapprochaient de la rue de la Paix, o
tait loge la reine fugitive; le 5 mai, la colonne de la place Vendme
en devint le centre; des cris de _Vive l'Empereur!_ retentirent; le
bruit courut que le prince Louis avait t vu sur la place. M. Casimir
Prier vint dire  la reine Hortense que son sjour ne pouvait se
prolonger. Elle partit avec son fils pour l'Angleterre, ignore du
public et toujours protge du roi que ses amis travaillaient 
renverser. Elle reut plus tard, par l'entremise de M. de Talleyrand,
des passe-ports pour traverser la France et se rendre, par cette voie;
en Suisse, o elle voulait s'tablir.

Quelques jours avant cet incident, le 8 avril 1831, le Roi, sur la
proposition de M. Casimir Prier, avait ordonn que la statue de
l'empereur Napolon ft rtablie sur la colonne de la place Vendme; et
peu de mois aprs, le 13 septembre, la Chambre des dputs renvoya au
prsident du Conseil des ptitions qui demandaient que les cendres de
l'Empereur fussent rclames de l'Angleterre et places sous la colonne.
Un jeune et ardent opposant sous la Restauration, M. Charles Comte, et
un vtran libral de l'Assemble constituante, M. Charles de Lameth,
appuyrent presque seuls l'ordre du jour que proposait la commission:
Il est vrai, dit M. de Lameth, que Napolon a comprim l'anarchie;
mais il ne serait pas ncessaire que ses cendres vinssent l'augmenter
aujourd'hui. Le cabinet ne prit aucune part  la discussion et accepta
silencieusement le renvoi.

Ainsi commena, sous le ministre de M. Casimir Prier, cette srie
d'actes par lesquels le roi Louis-Philippe et son gouvernement ont,
pendant dix-huit ans et en dpit des complots, tmoign pour le nom, la
mmoire et la famille de l'empereur Napolon, tant d'gards et de soins.
Beaucoup de bons esprits sont convaincus que ce fut l, de leur part,
une faute grave, du moins une grande imprudence. J'incline moi-mme 
penser qu'une complaisance si clatante du gouvernement constitutionnel
de 1830 pour un souvenir national et un sentiment populaire peu en
harmonie avec sa librale et pacifique politique allait au del de la
ncessit, je dirai presque de la convenance; et si je croyais que
cette complaisance a exerc sur les destines de ce rgime une grande
influence, je n'hsiterais pas, mme aujourd'hui,  en exprimer mon
blme et mon regret. Mais je ne pense pas que ni la statue de Napolon 
la place Vendme, ni ses restes aux Invalides aient fait la chute du roi
Louis-Philippe et de la Charte: de bien autres causes, les unes bien
plus directes, les autres bien plus profondes, ont dtermin les
vnements de 1848. Et aujourd'hui je prends plaisir  retrouver, dans
les actes du gouvernement de 1830, cette gnrosit de sentiments, cette
largeur de vues qui lui persuadaient qu'il pouvait sans pril rendre
hommage  toute notre histoire, ancienne ou contemporaine, et relever
indistinctement dans nos rues, sur nos places, aux Invalides comme 
Versailles, toutes les gloires de la France, en mme temps qu'il fondait
ses liberts. Il y a l aussi une gloire que le roi Louis-Philippe et
son gouvernement ont noblement acquise, et qui leur reste dans leurs
revers.

Aux violents dbats que suscitaient ces divers incidents se joignaient
les discussions plus prvues et plus tranquilles qu'amenaient, soit
les propositions nes au sein des Chambres, soit les projets de loi
prsents par le gouvernement; sur soixante et dix-huit projets de loi
que prsenta, dans sa courte dure, le cabinet du 13 mars 1831, seize
avaient pour objet l'accomplissement de quelques-unes des promesses de
la Charte, ou d'importantes rformes politiques ou administratives. M.
Casimir Prier prenait en gnral,  la prparation et  la discussion
de ces projets, moins de part qu'aux dbats sur les vnements et la
politique de circonstance: homme d'action surtout et form par la lutte
bien plus que par l'tude, il avait l'esprit peu exerc  l'examen des
questions de principe et au travail de la lgislation; il pressentait
avec un grand instinct la valeur pratique d'une ide gnrale dans
l'intrt de l'ordre social et du gouvernement; mais, lorsqu'il fallait
la rattacher  son principe et la suivre dans ses dveloppements
historiques ou logiques, il laissait  d'autres ce rle, ne s'y sentant
pas lui-mme trs-propre. C'est ce qui arriva en particulier dans deux
des plus grandes questions que le cabinet du 13 mars et  rsoudre,
la liste civile et l'hrdit de la pairie: l'acte de gouvernement,
c'est--dire la rsolution adopte dans ces deux circonstances par le
cabinet, fut bien le fait de M. Casimir Prier et le rsultat de son
jugement sur ce qui tait pratiquement convenable et possible; mais il
ne chercha  tenir et ne tint en effet que peu de place dans le dbat.

A propos de la liste civile, le dbat fut mdiocre et nullement au
niveau de la grandeur de la question et de la situation au milieu de
laquelle elle se traitait. L'indpendance et l'intelligence politiques y
manqurent presque galement. Je n'ai gure rencontr dans l'histoire
de fausset comparable  celle des suppositions et des imputations,
srieuses ou frivoles, habiles ou grossires, dont,  cette occasion et
en dehors des Chambres, le roi Louis-Philippe fut l'objet. Pas plus en
fait d'argent qu'en fait de pouvoir, ce prince n'avait des prtentions
excessives ni des besoins drgls; accoutum  vivre dans des habitudes
d'ordre et de prvoyance, il ne s'tonnait point des moeurs bourgeoises
de son temps, et n'avait nulle envie de les choquer par son luxe et sa
prodigalit: Je n'ai, me disait-il un jour, ni matresse, ni favori; je
n'aime ni la guerre, ni le jeu, ni la chasse; on dit que j'ai trop de
got pour les constructions, mais le Trsor n'en souffre pas plus que la
morale. Son seul tort, si, aprs la rvolution du 24 fvrier 1848 et
les dcrets du 23 janvier 1852, il est permis d'appeler cela un tort,
c'tait d'tre trop inquiet de l'avenir de ses enfants et de le
tmoigner trop vivement. Il s'inquitait aussi outre mesure de toutes
les exigences qui assigent la royaut et de l'impossibilit o il
serait d'y suffire, en mme temps qu'il tait bien dcid  s'en
acquitter. Mais ses inquitudes, manifestes avec abandon dans ses
entretiens, n'taient point la rgle de ses prtentions. La liste
civile, prsente le 4 octobre 1831 par son cabinet, tait plutt
modeste qu'ambitieuse; la Couronne y renonait  plusieurs des domaines
qu'elle avait possds jusque-l; le chiffre de la somme annuelle qui
lui devait tre alloue avait t laiss en blanc, videmment destin
 rester au-dessous de celui que, peu de mois auparavant, M. Laffitte
avait propos. Qu'on discutt les propositions nouvelles, quoique les
plus modres qui eussent jamais t faites en pareille matire, rien de
plus simple; mais,  coup sr, il n'y avait pas de quoi se rcrier. De
son ct, l'immense majorit de la Chambre des dputs n'avait,
envers le roi Louis-Philippe et son tablissement monarchique, aucune
disposition malveillante; on voulait sincrement au contraire le bien
traiter, le fortifier, l'affermir. On dsirait que la royaut ft
hospitalire, gnreuse, qu'elle et de l'clat. Et pourtant on disputa,
on marchanda avec elle comme avec un entrepreneur avide et rus dont les
demandes sont suspectes et dont on s'applique  rduire les bnfices.
Et ce ne fut pas l l'attitude de la seule opposition, mais, aussi celle
de la plupart des amis du gouvernement, des hommes mmes qui se disaient
et se croyaient bien rsolus  donner  la royaut tout ce qu'exigeait
sa mission.  leur insu, ils taient troubls par les assertions et
intimids par les attaques du dehors; ils avaient peur d'tre taxs de
prodigalit ou de faiblesse. Et le cabinet lui-mme avait quelquefois
l'air embarrass, comme s'il et demand plus qu'il n'avait droit ou
chance d'obtenir.

C'est que, dans tout le cours de ce dbat, la vraie, la grande question,
je ne dis pas seulement de principe, mais de circonstance, la question
politique fut oublie et disparut sous la question conomique qui
proccupa seule les esprits. L'ide du gouvernement  bon march tait
l'ide dominante, souveraine. On agissait, on parlait comme si l'on et
t en prsence d'une royaut ancienne, puissante et riche, qu'il ft
ncessaire et difficile de faire rentrer dans les voies de l'ordre et de
l'conomie; ou bien comme si l'on n'et eu  pourvoir qu' la situation
fugitive du premier magistrat d'une rpublique, sorti hier de la vie
commune et destin  y rentrer demain. On avait un bien autre problme 
rsoudre; on voulait une monarchie, et on la voulait parce qu'elle tait
ncessaire aux liberts du pays comme  son repos. Elle s'levait au
milieu des ruines. L'intrt imprieux, pressant, c'tait de la fonder;
et pour la fonder, il fallait lui donner, ds l'abord, tous les moyens,
tous les gages possibles de stabilit. La perptuit de la dotation
immobilire de la Couronne, la forte et assure constitution de la
famille royale, la dmonstration clatante de la confiance du pays
dans son oeuvre et de sa ferme rsolution de la lguer aux gnrations
futures, c'taient l les ides, les intentions qui devaient dominer
les lgislateurs et rgler leurs actes comme leur langage. Ils s'en
proccuprent peu, et au moment mme o ils prtendaient fonder une
monarchie, ils lui contestrent les lments comme les signes de la
solide et longue dure. La dotation immobilire de la Couronne devint
viagre, comme la liste civile proprement dite. Les apanages furent
abolis. Des dotations ne furent promises aux princes de la famille
royale qu'ventuellement et dans le cas o il serait prouv que le
domaine priv du Roi ne pouvait suffire  leur sort. Deux discours, l'un
de M. Casimir Prier, l'autre de M. de Montalivet, ne russirent pas 
modifier l'tat des esprits et le caractre de la discussion. La loi de
la liste civile fut examine et vote  peu prs comme si nous n'avions
eu qu' dbattre et  rgler le prix d'une machine destine  devenir,
pour quelque temps, le gouvernement. J'incline  croire que cette loi
pourvoyait suffisamment aux besoins matriels de la royaut; il n'en est
pas moins certain que la royaut sortit affaiblie du dbat.

L'hrdit de la pairie tait une question perdue avant d'tre discute.
La clameur dmocratique la repoussait absolument; et parmi les nouveaux
conservateurs eux-mmes, la plupart s'associaient  cette rpulsion,
par conviction relle, ou par entranement, ou par faiblesse. Le parti
monarchique bourgeois, qui venait de triompher en juillet 1830, avait l
une occasion clatante de consolider et d'lever sa victoire en rompant
dcidment avec les traditions rvolutionnaires et en pacifiant les
classes suprieures du pays. Que, dans une monarchie reprsentative,
une chambre hrditaire soit une garantie  la fois de stabilit et de
libert, une cole de gouvernement lgal et d'opposition tempre,
c'est une vrit que la raison pressent, que l'exprience dmontre,
qu'admettaient, avant 1830, presque tous les amis clairs de la
monarchie constitutionnelle, et dont les partisans de la rpublique
dmocratique ont seuls le droit de ne tenir nul compte, puisqu'ils ne
veulent pas de la monarchie. Les grands pouvoirs politiques ne naissent
qu' deux sources, l'lection ou l'hrdit; hors de l, il n'y a que
des magistratures. La monarchie reprsentative peut combiner et faire
agir ensemble ces deux principes: c'est surtout par l, et  ce prix,
qu'elle est un gouvernement excellent, qui donne  tous les intrts
sociaux, aux intrts civils comme aux intrts politiques,  la famille
comme  l'tat,  la libert comme au pouvoir, les meilleurs gages de
force et de scurit.

L'aversion du principe de l'hrdit est l'un des sentiments les plus
vifs des fauteurs, sincres ou pervers, de rvolutions. Aversion bien
naturelle, car le changement et le nivellement tant les deux passions
permanentes de l'esprit rvolutionnaire, l'hrdit, partout o il la
rencontre, est le premier obstacle qu'il ait  renverser. Mais pour se
satisfaire  ce prix, l'esprit rvolutionnaire mconnat et viole la
rgle fondamentale de toute bonne organisation politique, qui est
de mettre les lois que font les hommes en harmonie avec les lois
providentielles que Dieu a tablies sur les socits humaines, et
d'assurer,  chacun des grands principes qui gouvernent le monde, sa
part dans le gouvernement des nations. Or l'hrdit est videmment l'un
de ces principes; elle joue, dans la vie sociale de l'humanit, un rle
si important que tout tat qui ne sait pas, sous telle ou telle forme,
par telle ou telle institution, en tenir suffisamment compte, demeure
incompltement constitu, et porte dans son sein des germes de dsordre
et de fragilit qui ne manquent jamais de se dvelopper.

A part mme les considrations gnrales d'organisation politique, la
France avait, dans cette question, un intrt de circonstance imprieux
et pressant. Partout, et notamment dans les classes naturellement
appeles  l'activit politique, notre socit a surtout besoin
aujourd'hui de pacification et d'accord. Tant que l'ancienne noblesse
franaise et la bourgeoisie franaise s'obstineront  demeurer jalouses
et dsunies, au lieu de se rsigner  tre puissantes ensemble, nous
aurons la rvolution en permanence, c'est--dire l'anarchie et le
despotisme tour  tour, au lieu de la stabilit et de la libert  la
fois. Or cette pacification des classes longtemps rivales ne peut se
faire que dans la vie publique commune et au sein du gouvernement; il
faut qu'elles se rencontrent l tous les jours, qu'elles y exercent les
mmes droits et y dfendent les mmes intrts, sous le poids de la
mme responsabilit devant le pays. Que les anciennes et les nouvelles
influences sociales, que des gentilshommes et des bourgeois se mlent
dans la Chambre hrditaire comme dans la Chambre lective, un peu plus
tt ou un peu plus tard la paix s'y fera entre eux, et la paix entre
eux, c'est la fin de la rvolution. En 1814 la Charte avait commenc
cette oeuvre; en 1830, le nouveau parti monarchique, vainqueur dans la
lutte, pouvait l'accomplir; il pouvait, avec dignit et sans pril,
offrir  l'ancien parti monarchique, dans la Chambre hrditaire, une
situation que, dignement aussi, celui-ci pouvait accepter. Ils auraient
grandi l'un et l'autre dans ce rapprochement pratique et progressif,
fait sans condition et sans bruit.

L'esprit rvolutionnaire et l'esprit dmocratique n'ont pas souffert
ce beau rsultat; ils ont touff, au sein des classes moyennes
victorieuses en 1830, ces grands instincts d'ordre et de gouvernement
qui, dans les grandes circonstances politiques, sont le bon sens
pratique et efficace; et au moment mme o la pacification des deux
lments du parti monarchique pouvait faire un pas dcisif, la
sparation et l'irritation se sont aggraves entre eux.

Un fait mrite peut-tre d'tre remarqu. Nous sigions dans la
Chambre des dputs, M. Royer-Collard, M. Thiers et moi, tous trois
reprsentants, avec des principes et  des degrs divers, du rgime
monarchique constitutionnel, et tous trois bourgeois. Nous soutnmes
tous trois l'hrdit de la pairie, galement convaincus tous trois
de son importance pour le succs du gouvernement que nous tentions de
fonder.

Pouvait-elle tre sauve? J'en doute. Non que le courant dmocratique
ft insurmontable; il tait bien moins fort en ralit qu'en apparence;
mais les moyens d'y rsister taient trs-faibles. La discussion fut
favorable  l'hrdit. Au moment du vote sur l'amendement qui proposait
de la maintenir, le gnral Bugeaud me dit: C'est dommage que ceci
finisse sitt; vous n'aviez pas vingt voix au commencement de ce dbat;
vous en aurez davantage. Le principe de l'hrdit eut quatre-vingt-six
voix contre deux cent six, et celle du gnral Bugeaud en tait une.

La situation de M. Casimir Prier dans cette question fut amre: il
tait partisan de l'hrdit de la pairie; il le proclamait hautement,
et il en proposait l'abolition. Personne n'est en droit de le lui
reprocher, car personne n'osa lui conseiller d'agir autrement. Nous
tions  l'aise, mes amis et moi, pour soutenir l'hrdit dans la
discussion; nous n'tions pas chargs de rsoudre la question; mais nul
d'entre nous ne se hasarda  nier la ncessit que M. Casimir Prier
consentait  subir. Ce fut, au milieu de ses succs contre l'anarchie,
la part de mauvaise fortune de ce grand citoyen qu'emport par l'urgence
de la rsistance matrielle, il fut en mme temps entran, en matire
d'institutions et de lois politiques,  de fcheuses concessions. Il en
prouvait un profond chagrin, car son esprit, qui s'levait de jour en
jour au-dessus mme de sa situation, sentait fortement la ncessit
d'une politique consquente, qui rtablt l'ordre par les institutions
permanentes de l'tat comme par les actes quotidiens du pouvoir; et, ne
suffisant pas aussi bien  l'une qu' l'autre tche, il se plaignait
quelquefois de ses amis et de son sort, aussi triste que s'il n'et pas
russi  refouler le flot de l'anarchie, ce qui tait sa mission propre
et son glorieux dessein. Tristesse digne d'une grande me.

Rien ne fit plus ressortir la pnible situation de M. Casimir Prier
dans cette affaire que la mesure  laquelle il fut contraint de recourir
pour assurer, dans la Chambre des pairs, cette abolition de l'hrdit
qu'il dplorait. Une ordonnance du Roi envoya dans cette Chambre
trente-six nouveaux membres appels et rsigns  mutiler de leurs
propres mains le corps dans lequel ils entraient. Et, pour ajouter
encore  l'trange contradiction de la mesure, la puissance du principe
et du sentiment de l'hrdit y fut solennellement reconnue et accepte.
Deux jeunes gens encore mineurs, et sans autre titre que leur nom, les
fils du marchal Ney et du gnral Foy, furent du nombre des nouveaux
pairs. Noble et juste hommage rendu  la mmoire de leurs pres,  la
gloire militaire de l'un,  la gloire militaire et politique de l'autre;
et en mme temps protestation clatante en faveur de cette hrdit
naturelle des situations ainsi consacre dans l'acte mme destin 
l'abolir.

Dans une autre circonstance moins grave et pourtant pntrante,
M. Casimir Prier eut le regret, non pas d'agir contre son propre
sentiment, mais de ne pas le manifester. Un dput dont les opinions
convenaient mal  son nom, M. Auguste Portalis, proposa l'entire
abolition de la loi du 19 janvier 1816, qui avait institu, pour
l'anniversaire du 21 janvier, un deuil national et lgal, ainsi que
l'rection d'un monument en expiation de la mort de Louis XVI. Cette
proposition devint, entre les deux Chambres, l'occasion d'un conflit
obstin. En abrogeant plusieurs des dispositions de la loi du 19 janvier
1816, la Chambre des pairs voulait que le 21 janvier restt un jour
fri et de deuil; la Chambre des dputs persistait  voter la complte
abrogation de la loi. Dans ce long dbat, et au sein de l'une comme de
l'autre Chambre, le cabinet garda un absolu silence. Ce fut au duc
de Broglie qu'appartint l'honneur de manifester, dans leur difficile
harmonie, les sentiments divers qu'une telle question devait inspirer;
et il le fit avec cette fermet scrupuleuse et dlicate qui caractrise
son talent comme son me: Qu'exige ici, dit-il, le bien de la paix?
Qu'exige cet esprit de sagesse, de modration, de prudence, qui doit
prsider  tout gouvernement rgulier, cet esprit de conciliation qui
termine les rvolutions et qui doit tre le bon gnie de la Rvolution
de juillet?

Qu'on ne place pas chaque anne,  jour fixe, sur tous les points de la
France, les partis en prsence les uns des autres, autour du catafalque
solennel; qu'on n'excite pas chaque anne,  jour fixe, les citoyens
 se montrer au doigt les uns les autres, selon qu'ils obissent ou
rsistent  l'injonction de se vtir d'une couleur dtermine; qu'on
aille mme au devant de toute chance de dsordre en prvenant, par la
continuit non interrompue des transactions de la vie civile, l'oisivet
dangereuse d'un jour fri politique.

Mais aprs avoir ainsi fait aux motifs raisonnables, aux motifs
honntes, lgitimes, qui sans doute ont inspir dans l'autre Chambre la
rsolution qui nous occupe, et lui ont valu le suffrage de la majorit,
une part large et suffisante, restent cependant, de la loi du 19 janvier
ainsi pure, des dispositions capitales.

Reste d'abord la dclaration publique, authentique, solennelle, que
le 21 janvier est un jour de deuil pour la France; non de ce deuil
extrieur qui dgnre promptement en purile simagre, mais de ce deuil
moral qui rside au fond du coeur; un de ces jours que les anciens
appelaient nfastes, un jour de recueillement et de mditation, fcond
en enseignements douloureux.

Reste en second lieu l'obligation impose  la justice indignement
outrage, odieusement profane, horriblement parodie il y a quarante
ans, de voiler sa face  pareil jour et de fermer son sanctuaire.

Qui nous demande le sacrifice de ces dispositions?

Est-ce l'honneur national qui nous demande de dclarer que le 21 janvier
est un jour comme un autre, un jour que rien ne distingue de la
srie des jours ordinaires, que rien ne recommande au souvenir de la
gnration qui finit, au souvenir de la gnration qui s'lve,  celui
des gnrations qui leur succderont?

Est-ce l'honneur national qui nous demande de dclarer que le procs de
Louis XVI est un procs comme un autre, l'une de ces causes soi-disant
clbres qui amusent huit jours durant la curiosit des oisifs, et qui
s'ensevelissent ensuite dans les in-folio des jurisconsultes?

Je ne sais, messieurs, mais tout ce que j'ai de sang franais dans le
coeur se soulve  cette pense..... Plus j'y rflchis, plus je demeure
convaincu que ce sacrifice, si nous le faisons, nous ne le ferons ni
 l'honneur national, ni au repos public, ni  l'intrt de notre
gouvernement; nous le ferons  une influence extraparlementaire qui
s'efforce, mais qui s'efforcera vainement, je l'espre, de l'imposer aux
pouvoirs publics..... Il faut s'entendre sur le mot _oubli_: autre chose
est l'oubli des personnes, l'oubli des votes, l'oubli des opinions,
l'oubli des erreurs; autre l'oubli des grands vnements de l'histoire
et des grandes leons qui s'y rattachent. L'vangile, qui est la loi des
lois et la Charte du genre humain, nous prescrit indulgence, tendresse
mme pour les tres faibles et pcheurs; mais il nous prescrit en mme
temps l'horreur du mal en lui-mme. C'est un prcepte qui s'applique 
la politique comme  toutes choses. Pour les hommes qui ont pris part au
malheureux vnement qui nous occupe, paix, charit, respect mme; il
y en eut de trs-sincres; d'ailleurs les temps taient horribles; les
esprits taient dans un trange tat. Qui de nous, hormis ceux-l qui
firent glorieusement leurs preuves, qui de nous oserait rpondre
qu'il ft sorti de l'preuve  son honneur? Mais, quant au 21 janvier
lui-mme, point de molle complaisance, point de sophisme, point d'oubli
non plus. Au temps o nous vivons, lorsque l'ouragan des rvolutions
gronde sur la tte des peuples et des rois, il importe  la France, il
importe au monde de n'en pas perdre la mmoire.

Je prends plaisir  reproduire ici ces belles et judicieuses paroles,
qui honorent galement et celui qui les a prononces, et l'assemble
dont il tait l'interprte, et ce temps de libert o la vrit
apparaissait toujours, pure et brillante, dans quelque coin de l'horizon
charg de nuages et d'orages. Le duc de Broglie est bien heureux, me
dit le lendemain M. Casimir Prier, avec un sentiment d'approbation
trs-sincre, quoique un peu triste: il a pu dire ce que pensent tous
les honntes gens.

Nous n'avions, avec M. Casimir Prier, mes amis et moi, point d'autre
dissidence que ces nuances de conduite ou de langage que faisait
apparatre la diversit des situations, non celle des sentiments.
Pendant toute la dure de son cabinet, et d'autant plus librement que
j'tais tout  fait en dehors du pouvoir, je lui donnai mon plus actif
concours: non-seulement pour soutenir, dans les dbats des Chambres, les
actes de sa politique passionnment attaque, mais pour la rattacher 
des principes rationnels et lui conqurir les mes aussi bien que les
suffrages. C'est la grandeur de notre pays (je ne veux pas dire c'tait)
que le succs purement matriel et actuel n'y suffit pas, et que les
esprits, ont besoin d'tre satisfaits en mme temps que les intrts.
Ce n'tait pas assez, en 1831, de rsister en fait; il fallait aussi
rsister en principe, car la question tait d'ordre moral autant que
d'ordre politique, et il n'y avait pas moins d'anarchie  combattre dans
les ttes que dans les rues. Une rvolution venait de s'accomplir; des
forces trs-diverses y avaient concouru, le bon droit et les mauvaises
passions, l'esprit de lgalit et l'esprit d'insurrection: il fallait
dgager ce grand vnement des lments rvolutionnaires qui s'y taient
mls et dans lesquels tant de gens s'efforaient de le retenir, ou mme
de l'enfoncer plus avant. Le peuple, ou, pour parler plus vrai, ce
chaos d'hommes qu'on appelle le peuple, investi du droit souverain et
permanent de faire et de dfaire son gouvernement, au nom de sa
seule volont, et l'lection populaire donne, au nom de cette mme
souverainet, comme seule base lgitime de la nouvelle monarchie,
c'taient l les deux ides dont, en 1831, les esprits taient infects:
ides aussi fausses que vaines, qui tournent au service du mal le peu de
vrit qu'elles contiennent, et qui nervent, en attendant qu'elles le
renversent, le gouvernement qu'elles prtendent fonder. Quoi de plus
choquant que de faire, du pouvoir appel  prsider aux destines d'une
nation, un serviteur qu'elle peut congdier quand il lui plat? Et quel
mensonge que la prtention d'lire un roi au moment mme o l'on invoque
la monarchie comme l'ancre de salut! J'tais toujours tent de sourire
quand j'entendais dire, du roi Louis-Philippe, _le Roi de notre choix_,
comme si, en 1830, nous avions eu  choisir, et si M. le duc d'Orlans
n'avait pas t l'homme unique et ncessaire. J'attaquai hautement
ces illusions d'une badauderie vaniteuse et ces sophismes de la force
matrielle qui veut se satisfaire et n'ose s'avouer. Je niai la
souverainet du peuple, c'est--dire du nombre, et le droit permanent
d'insurrection. Je montrai, dans M. le duc d'Orlans, ce qu'il tait en
effet, un prince du sang royal heureusement trouv prs du trne bris,
et que la ncessit avait fait roi. La France avait trait avec lui
comme on traite, pour se sauver, avec le seul qui puisse vous sauver. En
prsence de l'anarchie imminente, un tel contrat peut devenir une bonne
base de gouvernement, et de gouvernement libre, car il a lieu entre des
forces rellement distinctes l'une de l'autre, et il admet des droits et
des devoirs mutuels sans que, ni  l'un ni  l'autre des contractants,
il suppose ou confre la souverainet. Il ne faut jamais se lasser de le
rpter, pour rabattre et retenir  son juste niveau l'orgueil humain:
Dieu seul est souverain, et personne ici-bas n'est Dieu, pas plus les
peuples que les rois. Et la volont des peuples ne suffit pas  faire
des rois; il faut que celui qui devient roi porte en lui-mme et apporte
en dot, au pays qui l'pouse, quelques-uns des caractres naturels et
indpendants de la royaut.

Ce n'tait pas sur ce terrain que se plaait, quand il se dfendait
lui-mme, M. Casimir Prier, peu familier avec la mditation
philosophique et d'un esprit plus ferme que fcond; mais il comprenait 
merveille la valeur pratique de ces ides, et il me savait beaucoup
de gr de les produire  son profit et sous son drapeau: Je suis,
me disait-il, un homme de circonstance et de lutte; la discussion
parlementaire n'est pas mon fait; vous reviendrez un jour ici,  ma
place, quand le duc de Broglie ou le duc de Mortemart ira aux affaires
trangres.

Le roi Louis-Philippe n'avait pas plus de penchant que M. Casimir Prier
pour la philosophie politique, et il avait t dans sa jeunesse bien
plus imbu que lui des doctrines de la rvolution. Mais il tait dou
d'un esprit d'observation admirable et singulirement prompt  saisir
les enseignements de l'exprience; sinon pour en tirer les vrits
gnrales qu'elle contient, du moins pour reconnatre, dans chaque
occasion, ce qui est praticable, utile et sage. Il avait, dans le cours
de son aventureuse vie, senti la fausset et secou le joug de bien
des prjugs de son temps, et chaque jour,  mesure qu'il rgnait, son
esprit s'levait au-dessus de son pass. Il dmla sur-le-champ que
ma faon de comprendre et de prsenter la Rvolution qui venait de le
mettre sur le trne tait la plus monarchique et la plus propre  fonder
un gouvernement. Il ne l'adopta point ouvertement ni pleinement; il
avait, pour agir ainsi, trop de gens  mnager; mais il me tmoignait
son estime, et me donnait clairement  entendre que nous nous
entendions. Plus tard, et quand j'eus vcu longtemps auprs de lui, il
me rptait sans cesse: Vous avez mille fois raison; c'est au fond des
esprits qu'il faut combattre l'esprit rvolutionnaire, car c'est l
qu'il rgne; mais, pour chasser les dmons, il faudrait un prophte.

Au sein des Chambres et dans le public qui soutenait le gouvernement, ma
dfense systmatique de la politique de rsistance rencontrait beaucoup
d'approbation, mais une approbation souvent contenue au fond des mes,
et plus honorable pour moi qu'efficace pour notre cause. Quand venait le
jour de quelque preuve difficile, on me trouvait trop absolu ou trop
tmraire; et, soit incertitude d'esprit, soit faiblesse de coeur, on
cdait, en me louant de les combattre, aux tendances qu'on redoutait. Je
n'en veux citer qu'un exemple.

En janvier 1832, dans la discussion du projet de loi sur la liste
civile, M. de Montalivet parla des _sujets_ du Roi. Un violent orage
clata soudain: C'est nous qui avons fait le Roi! il n'y a plus de
sujets! le peuple souverain ne peut tre compos de sujets! c'est une
contre-rvolution qu'on tente! M. de Montalivet s'expliqua avec mesure;
le garde des sceaux, M. Barthe, dit que le Roi tait l'image vivante et
en mme temps le premier sujet de la loi; on essaya, mais en vain, des
interprtations les plus calmantes. Le tumulte tait aussi absurde au
fond qu'inconvenant dans la forme; le mot _sujets_ n'avait absolument
rien  dmler ni avec le rgime fodal, ni avec le pouvoir absolu; dans
les rpubliques comme dans les monarchies, au sein des villes libres et
commerantes aussi bien que dans les chteaux des seigneurs terriens, ce
mot exprimait simplement la relation du citoyen ou de l'habitant avec
le pouvoir suprme de l'tat, Henri Dandolo  Venise, Jean de Witt 
Amsterdam, lord Chatham dans le parlement d'Angleterre, taient et se
disaient sujets du gouvernement, populaire ou royal, de leur patrie,
aussi bien que Sully tait sujet de Henri IV et le duc de Saint-Simon
de Louis XIV. Et il faut bien qu'indpendamment des diverses formes de
gouvernement et des divers degrs de libert, il y ait un mot qui marque
l'obissance, la dfrence et le respect dus par tous les membres de la
socit au pouvoir qui la reprsente et la gouverne. Il serait choquant
que ce pouvoir ne ft trait par ses subordonns qu'avec la simple
politesse que se tmoignent entre eux des gaux; la vrit comme le bon
ordre veulent autre chose, et ni la fiert, ni la libert de l'honnte
homme n'ont  en souffrir. Cent soixante-cinq dputs en jugrent
autrement, et protestrent contre une expression inconciliable,
dirent-ils, avec le principe de la souverainet nationale, et qui
tendait  dnaturer le nouveau droit public franais. J'tais d'un
sentiment si contraire que j'aurais cru manquer  un devoir politique,
comme  une convenance morale, si j'avais cess de tmoigner mon respect
au Roi de mon pays, dans la forme consacre par le droit et l'usage
de presque tous les tats, constitutionnels ou non. Je continuai donc
publiquement, dans mes rapports officiels ou privs avec le Roi,  me
dire son fidle sujet. La Chambre des dputs, si je ne me trompe, m'en
a toujours approuv, car elle tait au fond de mon avis, et le 5 janvier
1832, elle mit fin, par un ordre du jour pur et simple, au dbat soulev
 cet gard. Mais son nergie monarchique n'alla pas plus loin; elle
cda en fait aprs avoir refus de cder en principe, et le mot _sujet_
disparut presque compltement du langage de la monarchie.

Pendant que nous tions absorbs dans ces dbats, le monde o j'avais
longtemps vcu, cette socit polie, bienveillante et lettre qui
s'tait rallie sous l'Empire et brillamment dveloppe sous la
Restauration, disparaissait de jour en jour. Ses plus minents
caractres, le got des jouissances de l'esprit et de la sympathie
sociale, la tolrance librale pour la diversit des origines, des
situations et des ides, cdaient  l'empire des intrts et des
passions politiques. La discorde s'tait mise dans les salons; entre les
classes cultives et influentes qui s'y rencontraient, les rivalits
amres et les sparations haineuses avaient recommenc. Les meutes
prolonges, le trouble des affaires, les inquitudes de l'avenir, ces
bruyants et menaants retours des temps rvolutionnaires convenaient peu
 des runions o l'on ne venait chercher que des relations douces et
de gnreux plaisirs. Plusieurs des hommes distingus qui y portaient
nagure le mouvement et l'clat s'taient jets corps et me dans la vie
publique, Parmi les femmes suprieures ou charmantes qui en avaient t
le centre et le lien, les unes, madame de Stal, Madame de Rmusat, la
duchesse de Duras ne vivaient plus; d'autres avaient quitt Paris, 
la suite de leurs maris ou de leurs parents appels par des fonctions
diplomatiques  l'tranger; M. de Talleyrand et la duchesse de Dino sa
nice taient  Londres; M. et madame de Sainte-Aulaire,  Rome; M. et
madame de Barante,  Turin. Rebut par les dsordres matriels ou par
les obscurits de la politique, le grand monde europen ne venait plus
gure chercher  Paris ses plaisirs. La socit franaise voyait ses
plus brillants lments disperss en mme temps que la violence des
vnements enlevait  ses moeurs et  ses gots leur ancienne et douce
domination.

Quand je recherche dans mes souvenirs de 1831, je n'y retrouve que trois
personnes autour desquelles la socit vnt encore se runir sans autre
but que de s'y plaire. Imperturbable dans ses habitudes comme dans ses
sentiments  travers les rvolutions, madame de Rumford runissait
toujours dans son salon des Franais et des trangers, des savants, des
lettrs et des gens du monde, et leur assurait toujours, tantt, autour
de sa table, l'intrt d'une excellente conversation, tantt, dans des
runions plus nombreuses, le plaisir de la musique la plus choisie[14].
Avec moins d'appareil mondain et par l'agrment de son esprit  la fois
sens et fin, rserv et libre, la comtesse de Boigne attirait ds lors
un petit cercle d'habitus choisis et fidles; leve au milieu de la
meilleure compagnie de la France et de l'Europe, elle avait tenu
pendant plusieurs annes la maison de son pre, le marquis d'Osmond,
successivement ambassadeur  Turin et  Londres; sans tre le moins
du monde ce qu'on appelle une femme politique, elle prenait aux
conversations politiques un intrt aussi intelligent que discret; on
venait causer de toutes choses avec elle et autour d'elle sans gne et
sans bruit. Doue, depuis son entre dans le monde, du don d'attirer les
hommes les plus distingus de son temps et de les retenir tous auprs
d'elle, se disputant les prfrences de son amiti, madame Rcamier
continuait  jouir de ses diverses et fidles intimits, fidle
elle-mme aux plus modestes comme aux plus illustres, aussi sre dans
ses sentiments que charmante dans le commerce habituel de la vie, et
possdant le rare privilge de ne jamais perdre un ami autrement que par
la mort. De ces trois personnes justement considres et recherches,
madame de Rumford tait, en 1831, la seule chez qui j'allasse
habituellement; je connaissais assez peu,  cette poque, madame de
Boigne; et la violence de M. de Chateaubriand contre le gouvernement de
1830 ne me permettait pas la socit intime de madame Rcamier, quoique
mes relations affectueuses avec sa nice, madame Lenormant, m'en
donnassent l'occasion et le motif.

[Note 14: Cinq ans aprs la mort de madame de Rumford, et sur le voeu de
sa famille, je recueillis mes souvenirs sur sa personne, sa vie et son
salon dans un petit crit, dont quelques extraits ont t insrs dans
la _Biographie universelle_ de MM. Michaud, mais qui n'a t imprim
que pour ses amis et connu en entier que d'eux seuls. Je le joins aux
_Pices historiques_ places  la fin de ce volume; il n'est peut-tre
pas sans intrt comme esquisse des moeurs de ce temps. _(Pices
historiques, n_ VII.)]

Je n'allais donc gure dans le monde, et le monde n'offrait plus,  moi
ni  personne, le mme attrait. Ses salons n'taient plus le foyer de la
vie sociale; on n'y retrouvait plus cette varit et cette amnit de
relations, ce mouvement vif et pourtant contenu, ces conversations
intressantes sans but et animes sans combat qui ont fait si longtemps
le caractre original et l'agrment de la socit franaise. Les partis
se dployaient avec toute leur rudesse; les coteries se resserraient
dans leurs troites limites. La libert politique, surtout quand
l'esprit dmocratique y domine, a des conditions dures et des biens
svres. Je ne connais que la vie domestique qui donne alors, aprs les
violences et les fatigues de la vie publique, un vrai dlassement et le
bonheur dans le repos.

Nous avions pourtant  cette poque, mes amis et moi, un grand
privilge; nous trouvions, dans notre cercle propre et intime, ce charme
social que le monde parisien ne possdait plus. C'tait surtout chez le
duc de Broglie que nous nous runissions. Quand elle n'aurait pas eu
l'attrait de tous les souvenirs attachs  son nom, la duchesse de
Broglie aurait suffi, par elle-mme et  elle seule, pour attirer et
fixer autour d'elle la socit la plus exigeante et la plus choisie.
Grande et charmante nature, en qui s'unissaient, par le plus facile
accord, la vertu et la grce, la dignit et l'abandon, l'lgante
richesse de l'esprit et la parfaite simplicit de l'me, les plus beaux
dons de Dieu reus et possds avec autant de scrupule et de modestie
que si elle et toujours t au moment de lui rendre compte de l'usage
qu'elle en avait fait. Quand je sortais de mon propre intrieur, c'tait
dans sa socit que j'allais chercher ces jouissances du libre mouvement
des ides et de la sympathie morale qui reposent l'me des travaux et
des tristesses de la vie, sans mollesse ni mauvaise distraction. J'ai
hsit  me donner le triste plaisir de quelques paroles de tendre
respect  sa mmoire; mais  ne rien dire d'une personne si rare et
qui tenait tant de place dans le coeur et la vie de ses amis, je me
sentirais comme coupable de mensonge, quoique bien sr de ne pas me
satisfaire en en parlant.

Je n'avais jusques-l connu que de loin, et par des rapports assez peu
bienveillants, le _Journal des Dbats_ et ses propritaires, MM. Bertin.
En entrant en 1830 dans la Chambre des dputs, j'y avais trouv l'un
des deux frres, M. Bertin de Veaux, et nous avions pens et vot
ensemble. Depuis la Rvolution de Juillet, il soutenait avec la plus
intelligente fermet la politique de rsistance, et pendant mon
ministre de l'intrieur il m'avait prt son constant appui. M. Casimir
Prier trouva galement en lui un alli aussi sr qu'efficace, et
j'entrai alors avec lui en habituelle relation. C'tait un esprit
singulirement juste, sagace, prompt, fcond, vari, plein de verve
et d'agrment quand il n'avait qu' causer, d'invention hardie et de
savoir-faire quand il fallait agir, et en mme temps un caractre
minemment sociable, facile quoique dominateur, exempt de toute
jalousie, toujours prt  accueillir et  servir, sans aucune
susceptibilit d'amour-propre, les hommes engags avec lui dans la mme
cause et pour qui il se prenait d'amiti. Il aimait, pour son propre
compte, la vie politique, mais plutt en picurien qu'en ambitieux,
voulant l'influence libre, non le pouvoir responsable, et dcid  ne
jamais compromettre, pour aucune satisfaction extrieure, l'importance
que son journal lui assurait. Il avait tent une fois, mais sans succs,
dans la Chambre des dputs, de prendre place parmi les orateurs: Avant
de monter  la tribune, me dit-il en me racontant son chec, j'avais
une foule d'excellentes choses  dire, et pas la moindre peur de ceux 
qui j'allais les dire; quand j'ai t l, ma gorge s'est serre, ma vue
s'est trouble; je n'ai  peu prs rien dit de ce que j'avais pens, et
je suis revenu  mon banc, bien rsolu  ne jamais recommencer. Aprs
la Rvolution de Juillet, vers la fin de septembre 1830, il accepta la
mission de ministre du Roi en Hollande; mais bientt las des petits
devoirs de son rang et surtout de son loignement de Paris, il renona
 la diplomatie comme  la tribune, et vint reprendre sa place  la
Chambre des dputs et dans le cabinet d'o il dirigeait son journal.
C'tait-l que le soir, et souvent trs avant dans la nuit, il recevait
ses amis, et que, tout en parcourant l'preuve de la feuille qui
devait paratre le lendemain, il causait avec eux de toutes choses,
questionnant, avertissant, conseillant, critiquant, conjecturant,
toujours l'esprit dgag et sans humeur, et sincrement zl pour le
succs de la politique que soutenait le _Journal des Dbats_. Nous
venions quelquefois, M. Casimir Prier, le comte de Saint-Cricq, l'un
de ses amis particuliers, et moi, faire avec lui une partie de whist;
c'tait le moment des conversations intimes sur l'tat des affaires,
les questions de conduite, les perspectives de l'avenir; et nous nous
retirions, M. Prier content de se sentir bien soutenu dans la presse
comme  la tribune, M. Bertin de Veaux satisfait de l'importance de son
journal et de la sienne propre, M. de Saint-Cricq charm d'avoir pass
familirement sa soire avec le prsident du Conseil, et moi l'esprit
proccup des dbats du lendemain, mais sans impatience de reprendre ma
part dans le pouvoir comme je l'avais dans la lutte, et toujours press
de rentrer chez moi pour y retrouver un bonheur que je me flattais de
garder, quelles que fussent les vicissitudes et les preuves de ma vie
publique. Confiance imprvoyante: le bonheur de l'homme est encore plus
fragile que le sort des tats.




                              CHAPITRE XIII

                      M. CASIMIR PRIER ET LA PAIX.

Caractre gnral de la politique extrieure de la France, de 1792
 1814;--de 1814  1830.--Le congrs de Vienne.--La
Sainte-Alliance.--Caractre gnral de la politique extrieure du
gouvernement de 1830;--de la politique extrieure de l'opposition aprs
1830.--De l'alliance anglaise.--Question belge.--Le roi Louis-Philippe,
le roi Lopold et M. de Talleyrand dans la question belge.--Rapports de
M. Casimir Prier et de M. de Talleyrand.--Question polonaise.--Vitalit
de la Pologne.--On n'a jamais tent srieusement de la rtablir.--Ce
qu'auraient pu faire les Polonais en 1830.--Le gnral Chlopieki et sa
lettre  l'empereur Nicolas.--Que le gouvernement du roi Louis-Philippe
n'a jamais donn de fausses esprances aux Polonais.--Comment et par qui
ils ont t induits en illusion.--Question italienne.--Le Pimont et
Naples, de 1830  1832.--Insurrection dans les petits tats italiens
gouverns par des princes de la maison d'Autriche et dans les tats
romains.--Premire occupation des Lgations par les Autrichiens.--Ils
les vacuent.--Le prince de Metternich et M. Casimir Prier sur les
affaires d'Italie.--Le comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France
 Rome.--Dmarche des grandes puissances auprs du pape pour
lui conseiller des rformes.--dits du pape.--Nouvelle
insurrection.--Seconde occupation des Autrichiens.--Expdition
d'Ancne.--L'amiral Roussin devant Lisbonne.--Grande situation de
M. Casimir Prier en Europe.--Pourtant son succs est incomplet et
prcaire.--Son propre sentiment  ce sujet.--Explosion du cholra 
Paris.--Mon sentiment sur la conduite du gouvernement et du peuple de
Paris pendant le cholra.--Visite du duc d'Orlans et de M. Casimir
Prier  l'Htel-Dieu.--Mort de M. Cuvier.--Maladie, mort et obsques de
M. Casimir Prier.

(13 mars 1831--16 mai 1832.)


Tous les moralistes, prdicateurs religieux ou observateurs philosophes,
s'accordent  dire que rien n'est plus difficile  l'homme que de sortir
de la mauvaise voie quand il y a longtemps march. Et les moralistes
chrtiens, qui sont les plus profonds de tous, affirment que la volont
humaine ne suffit pas seule  une telle oeuvre, et qu'un secours
surhumain, l'action de Dieu sur l'me, est ncessaire pour que le
repentir, devenu efficace, amne dans l'homme la rgnration.

Les politiques, chrtiens ou non, pourraient tenir sur les nations le
mme langage. Il leur est bien plus difficile de se rformer qu'elles ne
le pensent. Quand elles ont vcu longtemps sous l'empire d'une passion,
quand elles ont tenu longtemps, par leur propre impulsion ou par celle
de leurs chefs, une certaine conduite, il faut bien du temps et de bien
grands efforts pour que l'intrt mme et la ncessit surmontent la
routine, et les dcident  entrer franchement et de bonne grce dans de
nouvelles voies.

C'est peut-tre en matire de politique extrieure, et quand il s'agit
d'introduire dans les rapports des peuples la justice et le bon sens,
que l'oeuvre de la rforme est le plus laborieuse et lente: Telle est,
dit Adam Smith, l'insolence naturelle du coeur de l'homme que, pour
atteindre au but de ses dsirs, il ne consent  employer les bons moyens
qu'aprs avoir puis les mauvais. Plus naturellement encore que
l'individu isol, les peuples dbutent, dans leurs relations au dehors,
par l'insolence et la violence. Que la puissance, le progrs, la
grandeur, la gloire soient leur passion, je n'ai garde de m'en tonner
ni de m'en plaindre; s'ils ne ressentaient pas cette passion, c'est
qu'ils seraient tombs ou bien prs de tomber dans le pire des gosmes,
celui de l'apathie. Comme les individus, les nations sont faites pour
vivre entre elles en socit, et la socit, c'est le mouvement,
l'mulation, le dveloppement, tantt par le concert, tantt par la
lutte des ides, des intrts et des forces. Ainsi s'est fonde, ainsi a
vcu depuis dix-neuf sicles la Chrtient, le plus vaste et le plus bel
exemple de la socit entre des peuples et des tats divers. Mais quand
je dis que cet exemple est beau, je me contente  bon march, et je ne
pense qu'au fait gnral de la grande socit chrtienne sans considrer
la conduite qu'y ont tenue entre eux les gouvernements et les peuples.
Quoique moralement suprieure  celle de toutes les autres socits de
l'histoire, la politique des tats chrtiens les uns envers les autres
n'en a pas moins t jusqu'ici voisine de la barbarie. Barbarie des
spectateurs comme des acteurs, des gouverns comme des gouvernants.
C'est surtout au del de leurs frontires qu' travers l'clat des
guerres et l'habilet des ngociations se sont dployes les passions
grossires et ignorantes des princes et des peuples. L'imperfection des
gouvernements a toujours t grande, mais bien plus grande dans les
affaires du dehors que dans celles du dedans. La politique extrieure a
t le thtre favori de la violence brutale ou habile, de la fraude
et de la badauderie, de l'gosme imprvoyant et de la crdulit
emphatique. Dans aucune autre de leurs fonctions, les gouvernements
n'ont t si indiffrents au bien ou au mal, si lgers ou si pervers, ou
si chimriques; sur aucun autre sujet, les peuples ne se sont montrs si
ignorants de leurs droits et de leurs intrts vritables, si prompts 
n'tre que des instruments et des dupes.

La Rvolution franaise s'tait promis et avait promis au monde la
rforme de ce mal comme de tous les autres. Quand elle disait: Plus
de guerres, plus de conqutes, quand elle posait en principe que la
justice et la morale devaient rgler les rapports des tats entre eux
comme comme ceux des citoyens dans chaque tat, elle tait sincre et
croyait vraiment marcher au but qu'elle proclamait. C'tait sa destine
de faire clater  la fois les plus nobles ambitions et les plus
mauvaises passions de l'humanit, et d'expier son orgueil dans les
dmentis et les mcomptes. Elle a suscit la plus violente et la plus
inique politique extrieure que le monde et encore connue, la politique
de propagande arme et de conqute indfinie, le bouleversement par
la guerre de toutes les socits europennes, pour en faire sortir,
aujourd'hui la rpublique partout, demain la monarchie universelle.
C'est dans cette ornire que de 1792  1814, au mpris du bon sens comme
du droit, la politique extrieure de la France a march.

Comment et par qui commena la lutte? De qui vint la provocation?
Quels furent, au premier moment, les torts mutuels de la France et de
l'Europe? Quelles ncessits, relles ou imaginaires, justifient ou
du moins expliquent, de l'une et de l'autre part, l'agression et la
rsistance? Je ne regarde pas  ces questions; je me borne  marquer le
fait dominant, le caractre essentiel des relations de la France avec
l'Europe, de 1792  1814: ce fut la guerre, la guerre de rvolution
et de conqute, l'atteinte incessante  la vie des gouvernements et 
l'indpendance des nations.

En 1814, la France et l'Europe sortirent de cette dtestable voie;
d'autres maximes prvalurent dans la politique extrieure des tats.
Il ne fut plus question ni d'une domination unique en Europe, ni de
la propagande des ides ou des institutions par les armes. Des tats
trs-diversement constitus et gouverns, des monarchies absolues,
des monarchies constitutionnelles, de petites rpubliques prirent ou
reprirent tranquillement leur place dans la socit europenne. La
guerre cessa d'tre le rgime habituel des gouvernements et des peuples.
On ne vit plus les territoires et les nations changer tous les deux
ou trois ans de nom et de matre. Avec la paix et le respect des
traditions, le droit reprit dans la politique extrieure de l'Europe
quelque empire.

On a beaucoup attaqu les deux puissances qui, de 1814  1830, ont le
plus influ sur cette politique, le congrs de Vienne d'abord, puis la
Sainte-Alliance; on a violemment critiqu l'organisation que le congrs
de Vienne donna  l'Europe, et l'empire que la Sainte-Alliance y
prtendit exercer. Je n'examine et ne conteste point ces critiques: il
est vrai, le congrs de Vienne a plus d'une fois dispos arbitrairement
des territoires et de leurs habitants sans grand gard pour leurs
droits, leurs intrts et leurs voeux; l'gosme des grandes puissances
nagure victorieuses a tenu dans ses dlibrations plus de place qu'une
vue haute et libre des besoins de l'ordre europen; ses combinaisons
gographiques et diplomatiques n'ont pas toujours t justes ni
heureuses. La Sainte-Alliance avait grand effroi du progrs de la vie et
de la libert politique en Europe; elle a fait grand abus, surtout grand
talage, du droit d'intervention dans les tats trangers, posant en
principe gnral et permanent ce qui ne peut tre qu'une exception
momentane, un accident justifi par quelque grand, direct et clair
intrt. Je ne me fais l'apologiste ni de la Sainte-Alliance, ni du
congrs de Vienne; mais je relve deux faits mconnus ou passs sous
silence par leurs ennemis. Tous les reproches qu'on leur adresse,
les gouvernements qui, dans les poques prcdentes, de 1792  1814,
dominaient en Europe, les avaient encore plus mrits. Bien plus
violemment et plus continment que le congrs de Vienne, la Convention
et l'empereur Napolon Ier avaient dispos du sort et du partage des
tats, terres et mes. Ils taient bien plus violemment intervenus dans
les affaires des peuples trangers, tantt dtrnant leurs rois, tantt
leur en imposant de nouveaux, et changeant leurs lois ou leurs alliances
aussi bien que leur sort politique. L'empereur Napolon Ier n'avait-il
pas port son droit d'intervention jusqu' vouloir rgler la lgislation
commerciale de tout le continent europen, et trouver, dans les entraves
imposes  la nourriture ou au vtement de toutes les familles chez tous
les peuples, des armes pour sa lutte contre l'Angleterre? Je sais tout
ce qui se peut dire pour dfendre, pour expliquer du moins les erreurs
et les violences de cette orageuse poque; je sais aussi les services
qu' travers ce qu'elle lui a cot elle a rendus  la France, et le
bien qui est rest de ses oeuvres, mme aprs ses revers. Mais les faits
que je viens de mettre en lumire n'en sont pas moins certains; le bon
sens comme la justice veulent qu'on applique  toutes les poques ou la
mme indulgence, ou la mme svrit; et  tout prendre, il y avait en
Europe, aprs le travail du congrs de Vienne et sous la domination de
la Sainte-Alliance, plus de libert et de respect du droit que sous le
rgime de la Convention ou de l'empereur Napolon Ier.

En 1830, aprs la Rvolution de juillet, le mouvement qui clata, en
fait de politique extrieure, n'tait qu'un retour routinier vers les
pratiques de l'poque rvolutionnaire et impriale, une rechute dans la
guerre de propagande et de conqute; rechute d'autant plus inopportune
et prilleuse qu'elle tait dnue de tout grand et spcieux motif. La
France venait de faire, envers l'tranger, acte de la plus complte et
de la plus fire indpendance; et cet acte, loin de lui attirer aucune
agression, aucune menace, tait reconnu et accept de toutes les
puissances europennes avec un empressement qui marquait, sinon leur bon
vouloir, du moins leur prudence et leur dsir d'viter avec nous tout
grand conflit. Jamais politique ne fut moins originale, plus emprunte 
d'anciennes impressions, plus dpourvue de l'intelligence des temps que
celle o M. Mauguin, le gnral Lamarque et leurs amis s'efforcrent
alors d'entraner le pays et son gouvernement nouveau. Rien, ni dans sa
situation, ni dans ses relations avec l'Europe, n'appelait la France
dans une telle voie, et la plupart de ceux qui l'y poussaient n'taient
pousss eux-mmes que par des rminiscences de vieillard ou des alarmes
d'enfant.

Une seule ide, un seul sentiment, au milieu des dclamations de
cette poque, avaient quelque ombre de grandeur: c'tait le voeu
qu'indpendamment de tout intrt direct et actuel, pour remplir une
mission de civilisation et de libert, la France se ft partout en
Europe le redresseur des torts, le protecteur des faibles, le patron des
bonnes causes impuissantes  triompher par elles-mmes. Je ne suis pas
de ceux qui sourient ddaigneusement  cette prtention et la traitent
de pure folie. Tel est maintenant dans le monde l'tat des esprits, tels
sont, en dehors des circonscriptions territoriales, les liens intimes,
les rapports rapides et continus des peuples, qu'il y a, dans ce dsir
d'une action lointaine exerce pour les droits et les intrts des
portions diverses de la grande socit humaine, une certaine mesure de
vrit et de puissance qui exige qu'on en tienne srieusement compte.
Les grands politiques du XVIe sicle comprirent le rle des sentiments
religieux, et leur firent une large part de respect et d'empire; de
nos jours, les sentiments sympathiques et libraux des peuples les uns
envers les autres ont droit, de la part d'une politique claire,  la
mme attention et aux mmes mnagements.

Mais les avocats de cet apostolat gnral de la France au service de
l'humanit oublient un grand devoir et un grand fait dont une politique
sense et morale doit constamment se proccuper. Le devoir, c'est que
les premiers devoirs d'un gouvernement sont envers sa propre nation,
et qu'il lui doit le bon tat intrieur, la justice, la prosprit, le
respect de ses droits, de ses voeux et de son sang, avant de rien devoir
aux peuples trangers. Le fait, c'est que l'intervention, par les armes,
dans les affaires d'une nation trangre n'y tourne presque jamais au
profit de la justice et de la libert. Tantt cette intervention donne 
un parti une domination factice et passagre, faisant au sein d'un mme
peuple des vainqueurs et des vaincus par l'tranger; tantt elle ranime
les susceptibilits nationales, les lve au-dessus des querelles
intrieures, et rallie contre l'tranger les vainqueurs et les vaincus
qu'il a faits. Et en dfinitive, la puissance intervenante se
trouve presque toujours oblige ou de se retirer impuissante devant
l'obstination du mal auquel elle voulait mettre un terme, ou d'opprimer
elle-mme le peuple qu'elle tait venue secourir.

C'est que l'indpendance nationale est, chez les peuples, un sentiment
si naturel, si puissant, si vivace, qu'il faut se garder avec grand soin
de le blesser, mme quand les apparences du moment semblent inviter
l'intervention trangre et lui promettre un facile succs. M. Dupin a
exprim ce sentiment d'une faon excessive quand il a dit: Chacun chez
soi, chacun pour soi; les nations ne sauraient tre  ce point isoles
et indiffrentes les unes aux autres; mais malgr la brutalit de
l'expression, il y a, dans l'ide mme, un grand fond de vrit. Quand
un peuple a vcu  travers les sicles, il devient une personne dont
l'gosme historique est lgitime et respectable; c'est une famille 
qui il faut laisser faire elle-mme, et comme elle l'entend, ses propres
affaires; c'est une maison o nul tranger n'a le droit d'entrer de
force, mme pour y porter la justice ou la libert.

La force et la guerre, d'ailleurs, sont de mauvais moyens pour rtablir
ou propager la justice et la libert. C'est par les influences morales
et avec le concours du temps que de tels progrs s'accomplissent
rellement et srement. L'aspect et l'exemple d'un pays bien gouvern
sont plus puissants que les armes pour rpandre les ides et les dsirs
de bon gouvernement. Ce sont des germes qu'il faut semer et confier au
vent, laissant au sol o ils iront tomber et  ses propritaires le soin
de les faire crotre et de les cultiver comme il leur conviendra.

La Rvolution franaise et l'empereur Napolon Ier ont jet un certain
nombre d'esprits, et quelques-uns des plus distingus, dans une
excitation fivreuse qui devient une vritable maladie morale, j'allais
dire mentale. Il leur faut des vnements immenses, soudains, tranges;
ils sont incessamment occups  dfaire et  refaire des gouvernements,
des nations, des religions, la socit, l'Europe, le monde. Peu leur
importe  quel prix; la grandeur de leur dessein les enivre et les rend
indiffrents aux moyens d'action, aveugles aux chances de succs. A les
entendre, on dirait qu'ils disposent des lments et des sicles; et
selon qu' l'aspect de leur ardent travail on serait saisi d'effroi ou
d'esprance, on pourrait se croire aux derniers jours du monde ou aux
premiers jours de la cration.

Je l'ai dit ailleurs et je tiens  le redire ici: au milieu de cette
recrudescence rvolutionnaire et de ces effervescences chimriques, ce
sera la gloire du roi Louis-Philippe d'avoir compris et pratiqu une
politique sense, mesure, patiente, rgulire, pacifique. On en
attribue souvent tout le mrite  sa prudence et  un habile calcul
d'intrt personnel. On se trompe: quand on a fait la part, mme large,
de l'intrt et de la prudence, on n'a pas tout expliqu ni tout dit.
L'ide de la paix, dans sa moralit et sa grandeur, avait pntr
trs avant dans l'esprit et dans le coeur du roi Louis-Philippe; les
iniquits et les souffrances que la guerre inflige aux hommes, souvent
par des motifs si lgers ou pour des combinaisons si vaines, rvoltaient
son humanit et son bon sens. Parmi les grandes esprances sociales, je
ne veux pas dire les belles chimres, dont son poque et son ducation
avaient berc sa jeunesse, celle de la paix l'avait frapp plus que
toute autre, et demeurait puissante sur son me. C'tait,  ses yeux,
la vraie conqute de la civilisation, un devoir d'homme et de roi; il
mettait  remplir ce devoir son plaisir et son honneur, plus encore
qu'il n'y voyait sa sret.

Pour tre modr et prudent, il ne s'enfermait pas d'ailleurs dans une
sphre troite et oisive. En mme temps qu'il maintenait pour la France
la paix et refusait pour sa famille des trnes, il portait son action
hors de nos frontires et soutenait l aussi les intrts lgitimes de
la politique franaise. A ct du principe du respect des traits, il en
posait et pratiquait un autre, le respect de l'indpendance des tats
limitrophes de la France et qui forment comme sa ceinture, la Belgique,
la Suisse, le Pimont, l'Espagne. M. Mol dclarait au baron de Werther
que, si des soldats prussiens entraient en Belgique, les soldats
franais y entreraient en mme temps. M. de Rumigny portait en Suisse,
et M. de Barante  Turin, des paroles analogues. La Belgique prenait en
effet, pniblement mais sans obstacle tranger, sa place parmi les tats
europens. La Suisse accomplissait librement, dans ses constitutions
intrieures, les rformes qu' tort ou  raison elle jugeait
ncessaires. Le Pimont, bien loign alors des innovations politiques,
se serrait contre l'Autriche, mais sans tomber sous sa dpendance, et en
mnageant avec soin la France dont il redoutait l'hostilit et pouvait
un jour dsirer l'appui. L'poque se laissait dj pressentir o
l'Espagne aurait besoin que la France reconnt et soutnt son nouveau
rgime politique. Partout autour de notre territoire le gouvernement
du roi Louis-Philippe exerait son action, cartant toute intervention
trangre, protecteur sans ambition, mais efficace, de l'indpendance de
ses voisins et de l'influence comme de la sret de la France dans son
orbite naturelle: Il faut, disait-il souvent, peser les intrts et
mesurer les distances; loin de nous, rien ne nous oblige  engager la
France; nous pouvons agir ou ne pas agir, selon la prudence et l'intrt
franais; autour de nous,  nos portes, nous sommes engags d'avance;
nous ne pouvons souffrir que les affaires de nos voisins soient rgles
par d'autres que par eux-mmes et sans nous.

A cette politique honnte et judicieuse, mais laborieuse et difficile,
il fallait en Europe un point d'appui. Elle y rencontrait, mme chez
les puissances qui l'approuvaient hautement, des dissidences et des
mfiances toujours prs de devenir des dangers. Elle avait besoin
d'avoir aussi des adhsions sincres et actives. Elle les trouva en
Angleterre. Non au prix d'aucune concession  tel ou tel intrt
anglais, ni en vertu d'aucun engagement spcial et formel, mais par
le plus naturel et le plus efficace des liens, par la conformit des
politiques. Pour assurer la paix et le tranquille dveloppement de ses
liberts, la France acceptait, tel qu'il existait, l'ordre europen.
Pour garder l'ordre europen et la paix, l'Angleterre acceptait
non-seulement le nouveau rgime franais, mais ses principales
consquences en Europe, la chute du royaume des Pays-Bas, l'indpendance
de la Belgique, la dislocation prochaine de la coalition europenne
jusque-l en garde contre la France. Les deux gouvernements prenaient
l'un et l'autre le mme intrt gnral et suprieur pour rgle de leur
conduite. Ils avaient l'un et l'autre le rgime constitutionnel pour
drapeau. Malgr l'ancienne rivalit et les luttes rcentes des deux
pays, l'entente leur tait facile et presque commande par leur nouvelle
situation. Le cabinet tory, le duc de Wellington et lord Aberdeen, en
reconnaissant promptement le roi Louis-Philippe, avaient ouvert cette
voie et auraient sans doute continu de la suivre. Le cabinet whig, lord
Grey et lord Palmerston, y marchrent avec empressement et de bonne
grce. L'Angleterre, anime pour la France d'une vive sympathie, y
poussait ses ministres; la France, bien qu'un peu surprise, y suivait
son Roi.

Ainsi se forma en 1830 et telle tait, en se formant, l'alliance
anglaise. Mot impropre et qui exprime mal la relation des deux
gouvernements: plus tard, ils s'allirent en effet dans certains moments
et pour des questions spciales, en 1832 pour les affaires de Belgique,
en 1834 pour celles de Portugal; mais ils n'avaient point d'alliance
gnrale et permanente; ils n'taient lis l'un  l'autre par aucun
engagement; ils agissaient le plus souvent de concert, mais en pleine
libert et par ce seul motif qu'ils taient du mme avis. Et il faut
que, de nos jours, cette politique soit, pour la France, bien naturelle
et bien conforme  l'intrt national, car elle a survcu  toutes
les rvolutions et surmont les plus divers obstacles; elle a t la
politique de la Rpublique phmre de 1848; elle est encore aujourd'hui
celle du nouvel Empire. Comme le gouvernement du roi Louis-Philippe, ces
deux gouvernements ont voulu la paix et accept l'ordre europen; et
comme lui, c'est dans la bonne entente avec l'Angleterre qu'ils ont
cherch le gage de la paix et un point d'appui pour agir efficacement
dans les questions europennes.

Avant que M. Casimir Prier arrivt au pouvoir, du mois d'aot 1830 au
mois de mars 1831, tous ces principes de la politique extrieure du
rgime nouveau avaient t pressentis et mis en pratique. Ils avaient
dict ses rsolutions et ses actes dcisifs. Dans l'intrieur du
gouvernement, le roi Louis-Philippe employait toute son influence et sa
persvrante adresse  les faire accepter et suivre par ses plus divers
conseillers. Dans les Chambres, ils avaient t dfendus contre les
dclamations rvolutionnaires ou belliqueuses de M. Mauguin et du
gnral Lamarque, et contre les intemprances librales de M. de
La Fayette. Pourtant ils taient encore un peu confus, obscurs et
flottants. Ils n'avaient t que superficiellement discuts. Le public
n'en dmlait pas nettement toutes les conditions ni toutes les
consquences. Surtout ils n'avaient pas encore subi l'preuve des
grandes explosions et des grandes luttes europennes. Ce fut sous le
ministre de M. Casimir Prier, en 1831 et 1832, que la politique de la
paix fut vraiment mise en face de la guerre et contrainte d'en surmonter
toutes les tentations; ce fut alors que la question belge, la question
polonaise et la question italienne, arrives  leur crise, amenrent les
principes qui dirigeaient au dehors la conduite du gouvernement de 1830
 apparatre dans tout leur jour et  dployer toute leur vertu.

Dans la question belge, M. Casimir Prier avait une bonne fortune rare;
il tait en complet accord avec les trois hommes qui devaient y exercer
le plus d'influence, le roi Louis-Philippe  Paris, le roi Lopold 
Bruxelles, et M. de Talleyrand  Londres. Et ces trois hommes, par le
tour de leur caractre et de leur esprit, convenaient parfaitement  la
politique que M. Casimir Prier s'tait charg de faire triompher. C'est
la disposition de notre temps, mme parmi les gens d'esprit, de faire
peu de cas de l'action des personnes, et de ne voir dans les grands
vnements que l'effet de causes gnrales qui en rglent le cours sans
que les individus dont le nom s'y mle y soient rien de plus que des
nageurs emports par le torrent, soit qu'ils s'y livrent, soit qu'ils
essayent de lui rsister. On dirait que nous assistons  un drame
tout compos d'avance, et que nous mettons notre vanit  en traiter
ddaigneusement les acteurs, comme s'ils ne faisaient que rciter leur
rle. Une exprience intelligente dment cette fausse apprciation
des forces qui prsident aux destines des peuples; l'influence des
individus, de leur pense propre et de leur libre volont, y est
infiniment plus grande que ne le suppose aujourd'hui l'impertinence
philosophique de quelques-uns de leurs critiques. L'histoire n'est point
un drame arrt ds qu'il commence, et les personnages qui y paraissent
font eux-mmes en grande partie le rle qu'ils jouent et le dnoment
vers lequel ils marchent.

Je me trouvais au Palais-Royal le 17 fvrier 1831, au moment o les
dputs du Congrs belge vinrent prsenter au roi Louis-Philippe la
dlibration de cette assemble qui avait lu son fils, le duc de
Nemours, roi des Belges. J'ai assist  l'audience que leur donna et
 la rponse que leur fit le Roi[15]. Je ne dirai pas toutes les
hsitations, car il n'avait pas hsit, mais toutes les vellits,
tous les sentiments qui avaient agit,  ce sujet, l'esprit du Roi, se
rvlaient dans cette rponse: l'amour-propre satisfait du souverain
 qui le voeu d'un peuple dfrait une nouvelle couronne; le regret
touff du pre qui la refusait pour son fils; le judicieux instinct des
vrais intrts de la France, soutenu par le secret plaisir de comparer
son refus aux efforts de ses plus illustres devanciers, de Louis XIV et
de Napolon, pour conqurir les provinces qui venaient d'elles-mmes
s'offrir  lui; une bienveillance expansive envers la Belgique  qui il
promettait de garantir son indpendance aprs avoir refus son trne.
Et au-dessus de ces penses diverses, de ces agitations intrieures,
la sincre et profonde conviction que le devoir comme la prudence, le
patriotisme comme l'affection paternelle, lui prescrivaient la conduite
qu'il tenait et dclarait solennellement. Plus encore peut-tre que sa
dmarche mme, ce langage du Roi, tout empreint de ses ides et de ses
sentiments personnels, caractrisait fortement ds lors sa politique,
et devait faire pressentir  ses ministres comme aux dputs belges,
 l'Europe comme  la France, la persvrance qu'il mettrait  la
pratiquer.

[Note 15: _Pices historiques_, n VIII.]

Le prince que ce refus fit monter sur le trne de Belgique, le roi
Lopold, tait merveilleusement propre  la difficile situation qu'il
acceptait. Consentant plutt qu'empress  devenir roi, et portant dans
l'ambition mme une modration patiente qui semblait aller jusqu'
l'indiffrence, observateur sagace des dispositions des peuples, et
connaissant parfaitement l'Europe, ses souverains, leurs conseillers, le
caractre des hommes et les relations des tats, il excellait dans
l'art de mnager les intrts divers ou contraires, et savait attendre
l'occasion du succs aussi bien que la saisir. A peine roi, et pendant
qu'on discutait encore les limites de son royaume, il en affermit
sur-le-champ les fondements. Allemand par l'origine et Anglais par
l'adoption, il se fit Franais par l'alliance en pousant la princesse
Louise, fille ane du roi Louis-Philippe: il se trouva ainsi; ds ses
premiers pas, en bons rapports naturels et lgitimes avec tous ses
puissants voisins, et arm de motifs srieux ou spcieux, tantt pour
se refuser, tantt pour accder  ce que, chacun dans son intrt, ils
pouvaient lui demander. Des esprits superficiels affectent de mpriser
ces liens de famille entre les souverains, et de les tenir pour vains
entre les tats. trange marque d'ignorance! de tels liens ne sont sans
doute ni infailliblement dcisifs, ni toujours salutaires; mais toute
l'histoire ancienne et moderne et notre propre histoire sont l pour
dmontrer leur importance et le parti qu'une politique habile en peut
tirer.

M. de Talleyrand,  Londres, soutenait de son adhsion personnelle, et
avec un sincre dsir de russir, la politique qu'il avait t charg
d'y porter. Elle convenait  sa situation et  ses gots, car c'tait
une politique  la fois franaise et europenne. Quelque adonn qu'il
ft  son ambition et  sa fortune, M. de Talleyrand n'a jamais t
indiffrent aux intrts de la France, de sa sret et de sa grandeur.
Il y avait en lui du patriotisme  ct de l'gosme, et il cherchait
volontiers, dans le succs de la politique nationale, son propre succs.
C'tait avec plaisir et zle qu'il travaillait  dfaire, dans la
Confrence de Londres, ce royaume des Pays-Bas qu'en 1814 la coalition
europenne avait fait contre la France. Et il avait en mme temps la
satisfaction de servir, dans ce travail, l'ordre europen, et de s'y
livrer, avec le concours, contraint et triste, mais srieusement
rsign, des mmes puissances qui,  Vienne, en 1815, avaient consacr
cette organisation de l'Europe  laquelle il fallait faire brche.
Les diplomates de profession forment, dans la socit europenne, une
socit  part, qui a ses maximes, ses moeurs, ses lumires, ses dsirs
propres, et qui conserve, au milieu des dissentiments ou mme des
conflits des tats qu'elle reprsente, une tranquille et permanente
unit. Les intrts des nations sont l en prsence, mais non leurs
prjugs ou leurs passions du moment; et il peut arriver que l'intrt
gnral de la grande socit europenne soit, dans ce petit monde
diplomatique, assez clairement reconnu et assez fortement senti pour
triompher de toutes les dissidences, et faire sincrement poursuivre le
succs d'une mme politique par des hommes qui ont longtemps soutenu des
politiques trs-diverses, mais ne se sont jamais brouills entre eux, et
ont presque toujours vcu ensemble, dans la mme atmosphre et au mme
niveau de l'horizon.

Telle tait, en 1830 et 1831, la Confrence de Londres, et M. de
Talleyrand y avait pris sa place avec une grande libert d'allure et de
langage, pour son propre compte presque autant que pour celui de son
souverain, comme on entre chez soi et dans sa socit habituelle. Il
ne fallait rien moins qu'une telle disposition des esprits et cette
intimit froide, mais relle, de la diplomatie europenne, pour rsoudre
pacifiquement la question belge et dissiper les nuages qui, des points
les plus divers, venaient  chaque instant l'obscurcir et menacer d'y
jeter la guerre. C'taient tantt les meutes de Paris et les accs
belliqueux de l'opposition dans nos Chambres, tantt les prtentions et
les bravades inconsidres des Belges, tantt l'obstination intraitable
du roi de Hollande, qui portaient au sein de la Confrence,
non-seulement l'inquitude, mais le doute et l'hsitation dans son
oeuvre. Un de mes amis, et des plus judicieux, attach  notre ambassade
 Londres, m'crivait: Nous sommes ici personnellement bien placs, et
nous continuerons  l'tre bien aussi officiellement si le bon ordre se
maintient en France. On est trs-bien dispos pour le Roi et pour son
gouvernement; mais il n'y a pas moyen d'effacer de leur esprit que la
propagande rvolutionnaire qui les menace tous est permanente chez nous,
et qu'elle n'y est pas suffisamment rprime... Nous faisons tout ce qui
est au pouvoir du zle et de l'exprience pour simplifier la question
extrieure; en gnral elle est peu connue et peu comprise en France;
nos journaux parlent en ignorants du possible et de l'impossible, et
les confondent trop souvent. Ils n'ont bien apprci,  propos de la
Belgique, ni les difficults, ni les avantages d'abord de l'armistice,
puis de l'indpendance; nous verrons bientt ce qu'ils diront de la
neutralit si pniblement obtenue et si combattue par la Prusse. Les
hommes d'tat d'ici,  quelque parti qu'ils appartiennent, la regardent
comme ce qui doit le plus satisfaire la France raisonnable; cette
neutralit abat treize forteresses qui nous taient opposes, rend la
guerre plus difficile  nous faire, et nous te,  nous, un prtexte de
la dclarer. Nos fiers--bras des boulevards en auront de l'humeur, mais
les bons esprits en seront contents. Ces derniers sont malheureusement
en trop petit nombre. Aussi, quand on fait de la politique, ne faut-il
travailler que pour l'histoire.

Je ne sais si M. de Talleyrand ne pensait qu' l'histoire en traitant,
 Londres, la question belge; mais il y dploya une judicieuse et ferme
habilet. C'tait, je l'ai dj dit, sa disposition naturelle de dmler
nettement, dans les affaires dont il tait charg, le but essentiel 
poursuivre, et de s'y attacher exclusivement, ddaignant et sacrifiant
toutes les questions, mme graves, qui pouvaient l'affaiblir dans la
position  laquelle il tenait, ou le dtourner du point qu'il voulait
atteindre. De 1830  1832, il fit  Londres largement usage de cette
mthode: reprsentant d'un pays et d'un gouvernement sur qui pesaient,
 cette poque, une foule de grandes questions, il ne vit dans les
affaires de France que la question belge, et dans la question belge
qu'un seul intrt, l'indpendance et la neutralit de la Belgique. Il
faisait bon march des autres problmes et vnements du temps, Pologne,
Italie, Espagne, Suisse; tantt gardant,  leur sujet, le silence;
tantt disant librement ce qu'il en pensait, et, en tout cas,
n'engageant, avec les autres diplomates ses collgues, point de
controverse inutile. Au fond et dans l'intrt franais, il avait raison
d'agir ainsi; la Belgique tait, en ce moment,  la fois la grande et la
bonne affaire de la France, le point sur lequel elle pouvait arriver 
un rsultat certain, prochain, pas trop chrement achet, et important
pour sa force comme pour sa scurit en Europe. En concentrant sur la
question belge tous ses efforts, M. de Talleyrand jugeait bien de l'tat
gnral des affaires et servait bien son pays.

En rtablissant l'ordre et en relevant le pouvoir  l'intrieur, M.
Casimir Prier faisait de la politique extrieure, et la plus efficace
qui se pt faire. Il tait d'ailleurs, et sur l'importance de l'alliance
anglaise, et sur la question belge en particulier comme sur les affaires
gnrales de l'Europe, non-seulement en accord, mais en confiance avec
M. de Talleyrand, et ils avaient soin l'un et l'autre d'entretenir et
d'accrotre cette confiance en s'en donnant mutuellement d'clatantes
marques. M. Prier, qui crivait trs-rarement, faisait beaucoup valoir,
dans ses conversations  Paris, les services de M. de Talleyrand, et se
servait de son fils an, alors secrtaire d'ambassade  Londres, quand
il avait besoin de lui bien expliquer les exigences de la situation
intrieure, ou de se concerter intimement avec lui. M. de Talleyrand,
de son ct, levait trs-haut, auprs des reprsentants de l'Europe,
l'nergie, l'esprit politique, tous les mrites de M. Casimir Prier, et
ne laissait chapper aucune occasion de lui tmoigner, avec son habilet
consomme dans l'art de plaire, la haute estime qu'il lui portait.

Quand l'arme franaise, en aot 1831, entra soudainement en Belgique
pour en chasser les Hollandais victorieux, l'motion fut vive  Londres
parmi les diplomates, et M. de Talleyrand eut quelque peine  calmer la
mfiance et  contenir l'humeur. En informant M. Casimir Prier qu'il y
avait russi, il terminait sa lettre par ces mots: J'espre, monsieur,
que vous serez content de moi. Je me rappelle le petit mouvement
d'orgueilleux plaisir avec lequel M. Casimir Prier me montra cette
lettre, et  d'autres aussi sans doute. Il apportait d'ailleurs, dans
ses relations indirectes avec M. de Talleyrand, beaucoup de rserve,
attentif  ne pas blesser le gnral Sbastiani, en qui il avait
confiance et qui le secondait loyalement.

A la fin d'avril 1832, aprs dix-huit mois de discussions dans la
Confrence de Londres et de ngociations entre les sept puissances qui y
taient ou reprsentes ou intresses, aprs de patients atermoiements
et des tentatives rptes pour amener, entre les prtentions des Belges
et l'opinitret du roi de Hollande, une conciliation volontaire,
la question belge tait enfin rsolue pour l'Europe. Le cabinet de
Bruxelles avait accept les vingt-quatre articles adopts le 15 octobre
1831 par la Confrence pour rgler la sparation de la Belgique et de
la Hollande. Les cabinets de Paris et de Londres, de plus en plus unis,
avaient ratifi pour leur compte ces articles, sans attendre l'adhsion
finale des trois puissances du Nord. Le comte Orloff, envoy  La Haye
par l'empereur Nicolas pour dterminer le roi de Hollande  cder enfin,
avait chou dans ses efforts, et tait reparti pour Ptersbourg, en
remettant au roi Guillaume la dclaration que l'empereur son beau-frre
laisserait dsormais la Hollande supporter seule les consquences de son
obstination, et n'apporterait nul obstacle aux mesures que la Confrence
de Londres pourrait employer pour la contraindre. C'tait, de la part de
l'empereur Nicolas, un clatant sacrifice des liens de famille et de ses
propres sentiments politiques  la paix europenne. A la suite de cette
dclaration, l'Autriche, la Prusse et la Russie avaient, comme la France
et l'Angleterre, et sauf quelques rserves de convenance, ratifi le
trait des vingt-quatre articles. On ne pouvait pas encore dire que
l'oeuvre ft accomplie, car le roi de Hollande persistait  repousser ce
trait, et tout faisait pressentir que la force seule lui arracherait
son consentement; mais le succs de la France tait assur; son
gouvernement, c'est--dire le roi Louis-Philippe et M. Casimir Prier,
pensant et agissant de concert, quelles que fussent leurs petites
dissidences domestiques, avaient fait reconnatre et accepter par
l'Europe l'indpendance et les nouvelles institutions de la Belgique
comme les siennes propres. Et c'tait sans trouble gnral, sans guerre,
par le seul empire de la justice et du bon sens reconnus en commun, que
ce profond changement dans l'ordre europen avait t accompli. Exemple
et spectacle plus grands encore que le rsultat mme ainsi obtenu.

C'et t pour l'Europe un grand bonheur et un grand honneur que la
question polonaise pt tre traite et rgle en 1831 comme le fut la
question belge. Il y a eu et il y a encore, dans la destine de la
Pologne, un remarquable et particulier caractre. Les conqutes, les
dmembrements d'tats ont abond en Europe; des provinces, des royaumes
ont bien souvent chang de matre et de nom. Des traits sont intervenus
aprs les guerres; le temps a pass sur les traits; les changements
territoriaux et nationaux, en dpit de leur amertume premire, ont t
consacrs par la paix et le temps, et accepts non-seulement par les
spectateurs indiffrents, mais par les populations mmes qui les avaient
subis. Rien de semblable n'est arriv pour la Pologne; bientt un sicle
se sera coul depuis le premier partage de ce malheureux pays; je ne
sais combien d'actes diplomatiques ont reconnu ses nouveaux matres;
d'immenses vnements ont boulevers le sort et absorb l'intrt de
l'Europe. Au milieu de tant d'iniquits et de calamits nouvelles, le
sort de la Pologne n'a pas cess d'tre senti comme une iniquit et une
calamit europenne. Ce fut le meurtre d'une nation, ont dit avec une
vrit terrible ses amis. En vain on a rpondu que les fautes de la
Pologne elle-mme, ses dtestables institutions, ses dissensions
aveugles, son incurable anarchie avaient amen son malheur, et que le
suicide national avait provoqu le meurtre tranger. Les explications de
l'histoire ne sont pas les arrts de la justice, et les raisonnements ne
peuvent rien contre les impressions de la conscience publique. Depuis
plus de soixante ans, la Pologne ne figure plus parmi les nations, et
toutes les fois que les nations europennes s'agitent, la Pologne aussi
se remue. Est-ce un fantme? Est-ce un peuple? Je ne sais: il se peut
que la Pologne soit morte, mais elle n'est pas oublie.

A ct de ce fait si frappant, j'en remarque un autre qui ne l'est pas
moins. Depuis que la conscience europenne est trouble du sort de la
Pologne, bien des remaniements de l'Europe ont t accomplis; bien
des matres puissants et divers ont dispos des peuples. Monarchie ou
rpublique, conqurant ou congrs, aucun d'eux n'a srieusement tent
de rappeler la Pologne du tombeau, de gurir cette plaie europenne. Au
moment o le meurtre fut commis, ni la vieille France, ni la vieille
Angleterre, ne firent rien pour l'empcher; la France et l'Angleterre
nouvelles n'ont pas t plus efficaces; ni la Rvolution franaise, ni
l'empereur Napolon n'ont fait entrer le rtablissement de la Pologne
dans leurs rels et nergiques desseins. On a prononc des paroles; on
a entr'ouvert des perspectives; on a exploit des dvouements en
provoquant des esprances; rien de plus. L'extrme malheur a pu seul
puiser quelques illusions dans de tels mensonges. Tout le monde s'est
servi de la Pologne; personne ne l'a jamais servie.

C'est que, dans l'histoire si pleine des malheurs des peuples, il n'y a
point eu d'exemple d'une telle conqute, ni d'une telle situation
aprs la conqute. Ce n'est pas seulement un vaincu en prsence de
son vainqueur; il y a en Pologne un vaincu et trois vainqueurs. Trois
vainqueurs compts parmi les plus puissants tats de l'Europe, et
toujours unis, par un mme et permanent intrt, dans la dfense de
leur conqute, commune encore quoique partage. Le vaincu est situ
 l'extrmit de l'Europe, ne rencontrant de sympathie et ne pouvant
trouver d'appui qu' d'immenses distances,  travers les possessions de
ses vainqueurs. Et pour le plus redoutable des trois vainqueurs, pour la
Russie, la conservation de sa part de la Pologne n'est pas seulement une
question de gouvernement, un intrt de souverain; c'est une passion
nationale: le peuple russe est encore plus ardent que l'empereur 
ne pas souffrir que la Pologne chappe  l'empire. Entre les nations
malheureuses, la Pologne a ce malheur particulier qu'elle a t trop
grande, et qu'encore aujourd'hui, dans sa ruine, son sort reste trop
grand. Que des rfugis goths dans les montagnes des Asturies, que des
peuplades grecques en Epire, dans le Ploponse ou en Thessalie,
aient lutt pendant des sicles contre les Arabes et les Turcs, leur
rsistance, quoique douloureuse et glorieuse, tait simple; ces dbris
de nation n'aspiraient qu' maintenir, dans quelque coin de leur patrie,
un reste de nationalit et d'indpendance locale. La Providence a
rcompens leur courage en agrandissant enfin leur destine: mais ces
modestes hros ont longtemps combattu et souffert sans prtention
pareille, uniquement pour la dfense de leur foi et de leurs obscurs
foyers. Les Polonais soulvent et ne peuvent pas ne pas soulever, ds
qu'ils s'agitent, une grande lutte nationale et europenne. Il s'agit de
reconqurir et de reconstituer un grand royaume. La question polonaise
remet en question la paix et l'organisation de l'Europe entire.

Je ne m'tonne pas que tous les gouvernements qui ont dplor le sort de
la Pologne, et lui ont tmoign de la sympathie, n'en aient pas moins
regard son rtablissement comme impossible, et ne l'aient jamais
srieusement tent. Ils auraient eu, pour leur propre compte et
aux dpens de leur propre nation, trop de forces  engager et trop
d'intrts  compromettre dans une telle entreprise.

Les Polonais avaient, en 1830, une chance dont ils auraient pu tirer
grand parti s'ils avaient mieux jug de leur situation et plus sensment
rgl leur ambition sur leur force. Pendant et aprs le congrs de
Vienne, l'empereur Alexandre, avec ce mlange de grandeur morale,
d'ambition russe et d'esprit chimrique qui le caractrisait, leur avait
assur une existence nationale, des institutions, des liberts, des
droits. Des droits reconnus non-seulement dans leur patrie et par leur
souverain, mais en Europe, et par les puissances garantes de l'ordre
europen. Que ces institutions, ces liberts, bornes  la seule Pologne
russe, ne satisfissent pas le patriotisme polonais; que, l mme o
elles avaient t proclames, elles eussent t, depuis 1815, souvent
oublies ou violes par le gouvernement russe; que la Pologne et des
griefs constitutionnels  lever en mme temps que des regrets nationaux
 ressentir; je ne conteste pas, je n'examine pas, je ne touche pas 
ces questions; je m'attache  un seul fait: une grande partie de la
nation polonaise avait une charte, point de dpart et d'appui dans ses
essais de la vie publique et libre. Qu'elle s'y ft attache comme  son
ancre; qu'elle l'et exploite et dfendue comme son champ; qu'elle et
dploy, pour conserver, pratiquer, reprendre ou tendre ses droits
lgaux, l'nergie et le dvouement qu'elle a dpenss  tenter, dans les
plus mauvaises conditions possibles, les succs rvolutionnaires; je ne
sais quels efforts elle et eu  faire et quelles souffrances  subir,
ni  combien d'annes de luttes et d'attente elle et d se rsigner;
mais,  coup sr, elle et exerc plus d'action sur son propre
souverain; elle et trouv en Europe des sympathies, probablement mme
des appuis plus efficaces que les meutes des rues de Paris, et elle et
eu infiniment plus de chances de ressaisir son rang parmi les nations.

Ce n'est point l, et aprs l'vnement, le rve d'un tranger; ce
fut, en novembre 1830, au moment o clata l'insurrection polonaise,
non-seulement l'avis, mais la conduite du premier chef qu'elle se
choisit elle-mme, et dont, trois semaines aprs,  l'unanimit moins
une voix, la dite polonaise fit un dictateur. Tout jeune encore, Joseph
Chlopicki avait combattu pour l'indpendance de sa patrie, et le hros
patriote de la Pologne, Kosciusko, touch de sa bravoure, l'avait
embrass avec effusion en passant devant le front de l'arme. Quand il
n'y eut plus de Pologne, Chlopicki, dcid  ne pas servir ses nouveaux
matres, avait pass en France, et, de grade en grade, il tait devenu
un officier gnral trs-distingu dans la grande arme de Napolon.
Rentr dans sa patrie aprs la paix de 1814, il y fut trait par
l'empereur Alexandre avec une faveur marque; mais, trop fier pour se
plier au gouvernement du vice-roi de Pologne, le grand-duc Constantin,
il donna sa dmission du service, et il vivait dans la retraite quand
le voeu, d'abord de l'arme et du peuple soulevs, puis de la dite
nationale, lui dfra le pouvoir suprme. Il l'accepta sans hsiter, et
s'en servit sur-le-champ pour rprimer le mouvement dmagogique, tout
en soutenant le mouvement national; il ferma les clubs de Varsovie,
maintint l'ordre dans la ville, la discipline dans l'arme, et crivit
 l'empereur Nicolas, lui exposant avec une ferme franchise les voeux
comme les griefs de la Pologne russe, et demandant pour elle justice et
esprance: En ma qualit d'ancien soldat et de bon Polonais, j'ose,
sire, vous faire entendre la vrit: par un concours inou de
circonstances, se trouvant dans une position peut-tre trop hardie, la
nation n'en est pas moins prte  tout sacrifier pour la plus belle des
causes, pour son indpendance nationale et sa libert modre. Que notre
destine s'accomplisse! Et vous, sire, remplissant  notre gard
les promesses de votre prdcesseur, prouvez-nous, par de nouveaux
bienfaits, que votre rgne n'est qu'une suite non interrompue du rgne
de celui qui a rendu l'existence  une partie de l'ancienne Pologne.
Vous tenez, sire, dans votre main, les destines de toute une nation;
d'un seul mot, vous pouvez la mettre au comble du bonheur; d'un seul
mot, la prcipiter dans un abme de maux.

Je n'ai rien  dire des vnements qui suivirent cette lettre; je
n'cris pas l'histoire du temps; je ne rappelle que la part que j'y ai
prise et ce que j'ai pens et senti en y assistant. Neuf mois plus tard,
quand l'imprvoyance rvolutionnaire l'eut emport en Pologne, quand le
dictateur Chlopicki, trop sens pour se soumettre aux clubs de Varsovie,
se fut dmis de tout pouvoir, quand le gnral Skrzynecki, moins
judicieux en politique, mais son digne successeur dans le commandement
de l'arme polonaise, eut succomb dans une lutte impossible, aprs les
massacres commis dans Varsovie par la dmagogie dchane la veille de
sa ruine, quand Varsovie et la Pologne furent retombes au pouvoir des
Russes, pendant que Chlopicki, grivement bless dans la bataille de
Grochow o il avait combattu comme simple soldat, vivait modestement 
Cracovie o il s'tait retir, M. Mauguin, dans l'un de nos dbats 
la Chambre des dputs sur les affaires trangres, parla des gnraux
Chlopicki et Skrzynecki comme des chefs d'un parti timide et flottant,
qui avait lutt contre le parti national, et qui et volontiers accept
la pure restauration du despotisme russe; je me rcriai contre ce
langage: C'est une injure, dis-je, que de qualifier de la sorte ces
deux braves gnraux; la lutte n'tait pas entre eux et le parti
national, mais entre eux et les clubs de Varsovie. Ils ne voulaient
pas une restauration russe; mais ils avaient le bon sens de comprendre
qu'entre la Pologne et la Russie la lutte tait peut-tre ingale, et
que, dans cette norme ingalit, il et t peut-tre utile  leur
patrie de se rserver une chance et quelques moyens de traiter.

Je n'avais et n'ai jamais eu, avec ces deux vaillants chefs polonais,
aucune relation; mais leur cause, comme leurs sentiments, avaient ma
sympathie, et je prends plaisir  me rappeler aujourd'hui que je n'ai
pas manqu l'occasion de la leur tmoigner.

On a dit que le gouvernement de 1830 avait tromp les Polonais en leur
laissant esprer un appui qu'il ne leur a jamais donn, ni voulu donner.
Les faits dmentent absolument ce reproche. Ds les premiers jours de
l'insurrection, le consul de France  Varsovie, M. Raymond Durand,
dclara  plusieurs membres de la dite qu'ils ne devaient attendre de
son gouvernement ni encouragement, ni secours. Six semaines aprs,
vers la fin de janvier 1831, le duc de Mortemart, nomm ambassadeur
extraordinaire  Ptersbourg, se rendait  son poste:  Berlin, dit
M. de Nouvion[16], il apprit que la dite polonaise tait saisie d'une
proposition de dchance de l'empereur Nicolas et de la famille des
Romanow;  quelque distance au del de cette capitale, il rencontra, au
milieu d'une fort, des agents du nouveau gouvernement de Varsovie
qui s'taient ports sur son passage, afin de l'interroger sur les
dispositions de la France. C'tait la nuit, par un froid rigoureux. La
confrence, commence dans la neige, s'acheva, sur la route mme, dans
la voiture de l'ambassadeur, dont les lanternes clairaient seules cette
scne bizarre: Mes instructions, dit M. de Mortemart, ne m'autorisent 
agir qu'en faveur du royaume de Pologne, tel qu'il a t constitu par
le congrs de Vienne; si les Polonais allaient au del, ils n'auraient
pas  compter sur l'appui de la France. Il tablit ensuite comment la
France ne pouvait, pour soutenir, au mpris des principes par elle-mme
proclams, les prtentions de la Pologne, provoquer l'Europe  une
guerre dsespre, et il pressa les diplomates polonais de retourner au
plus tt  Varsovie pour y dconseiller toute rsolution violente. Mais
ceux-ci, loin de se rendre  son avis, se montrrent pleins de confiance
dans le concours qu'ils attendaient de la France: La dmocratie
franaise, dirent-ils, sera matresse des vnements, et la dmocratie
franaise soutiendra la Pologne; votre Roi et vos Chambres seront forcs
par l'opinion publique de nous venir en aide; et ils prononcrent le
nom de M. de La Fayette comme tant le pivot sur lequel reposaient leurs
esprances. M. de Mortemart s'effora vainement de les dsabuser en leur
reprsentant que M. de La Fayette ne disposait pas de la France, et
que le gouvernement franais, en et-il le dsir, serait dans
l'impossibilit de leur envoyer une arme. Comme il insistait pour
qu'ils engageassent leurs compatriotes  la modration, il n'en obtint
que cette rponse: Le sort en est jet; ce sera tout ou rien.--Eh!
bien, reprit M. de Mortemart, je vous le dis avec douleur, mais avec une
profonde conviction; ce sera rien.

[Note 16: _Histoire du rgne de Louis-Philippe 1er_, par Victor de
Nouvion, t. II, p. 189-192; ouvrage aussi recommandable par l'exactitude
des recherches historiques que par la probit des sentiments politiques.
M. le duc de Mortemart m'a donn l'assurance que les dtails contenus
dans le rcit de M. de Nouvion taient parfaitement exacts.]

Quelques mois plus tard, en juillet 1831, quand la Pologne, aprs des
efforts hroques, tait prs de succomber dans cette lutte dont elle
avait fait elle-mme une guerre  mort, le cabinet franais, pour
arrter l'effusion du sang, pour donner aux Polonais un tmoignage de
sympathie et au sentiment de la France quelque satisfaction, fit 
Ptersbourg une tentative de mdiation, en en informant le gouvernement
de Varsovie et en l'engageant  tenir, dans son langage et dans la
conduite de la guerre, quelque compte de cette chance. Sur l'invitation
formelle de M. Casimir Prier, M. de Talleyrand fit en mme temps 
Londres un effort, probablement sans en esprer grand'chose, pour
dterminer le cabinet anglais  se joindre  la dmarche du cabinet
franais. Mais en parlant  la Chambre des dputs de cette tentative,
M. Casimir Prier prit soin d'en bien dterminer la porte, et de ne pas
laisser croire que le gouvernement du Roi voult s'engager plus loin:
Avant le 13 mars, dit-il, aucune mdiation n'avait encore t offerte
pour la Pologne. Nous avons conseill au Roi d'offrir le premier la
sienne. Ses allis ont t presss de s'unir  lui pour arrter le
combat, pour assurer  la Pologne des conditions de nationalit mieux
garanties. Ces ngociations se continuent; nous les suivons avec
anxit, car le sang coule, le pril presse, et la victoire n'est pas
toujours fidle. A quel autre moyen pouvions-nous recourir, messieurs?
Fallait-il, comme nous l'avons entendu dire, reconnatre la Pologne?
Mme en supposant que la foi des traits, que le respect de nos
relations nous eussent donn le droit de faire cette reconnaissance,
elle et t illusoire si des effets ne l'eussent suivie, et alors
c'tait la guerre. J'en appelle  la raison de cette Chambre, car ici ce
n'est pas l'motion et l'enthousiasme qui doivent prononcer, c'est la
raison; la France doit-elle chercher la guerre? Doit-elle recommencer la
campagne gigantesque o se perdit la fortune de Napolon? Cette guerre
qu'on nous demande, y pense-t-on? C'est la guerre  travers toute la
largeur du continent europen; c'est la guerre universelle, objet de
tant d'ambitions dlirantes, de tant de chimriques passions. Si du
moins on nous prouvait que cette croisade hroque et sauv la Pologne!
mais non, messieurs: si la France ft sortie de sa neutralit, c'en
tait fait de la neutralit qu'observent d'autres puissances, et quatre
jours de marche seulement sparent leurs armes de cette capitale qui
se dfend  quatre cents lieues de nous. En prsence de tels faits, qui
donc ose demander la guerre, non pour sauver la Pologne, mais pour la
perdre?

A peine ces paroles taient prononces, que le cabinet anglais,
allguant avec une rude franchise l'intrt de la paix, la politique
gnrale de l'Angleterre et la vanit de toute intervention officielle
 Ptersbourg, refusait de joindre ses offres de mdiation  celles du
cabinet franais. Huit jours aprs, Varsovie tombait entre les mains
de ses dmagogues, trois semaines aprs entre celles des Russes.
Les vnements allaient plus vite que les dpches. Les Polonais ne
pouvaient se plaindre de n'avoir pas t soutenus par le gouvernement du
roi Louis-Philippe; il ne leur avait donn aucun droit de compter sur
son appui.

Pourtant je comprends qu'ils s'y soient tromps, et que les plus
formelles dclarations du gouvernement Franais et de ses agents n'aient
pas russi  les dtromper. Les journaux et les meutes de Paris, les
discours et les correspondances de la plupart des chefs de l'opposition
devaient les jeter dans de grandes illusions. Mme convaincus que le roi
Louis-Philippe et son cabinet ne leur viendraient pas en aide par la
guerre, ils pouvaient croire, comme ils le disaient au duc de Mortemart,
que ce cabinet serait renvers, et que l'opposition arrive au pouvoir
agirait efficacement pour eux. Les apparences et les probabilits
superficielles devaient soutenir, chauffer mme leurs passions et leurs
esprances. Les gens qui crient dans les Chambres et dans les rues
s'inquitent peu des consquences du bruit qu'ils font, et du sens qu'y
attacheront  l'autre extrmit de l'Europe les gens qui souffrent. Il
y avait d'ailleurs, dans les manifestations publiques en France pour
la Pologne, autre chose que des apparences et du bruit; le sentiment
national tait sincrement et vivement excit; un de mes amis, homme
d'un esprit rare et qui soutenait avec zle M. Casimir Prier,
m'crivait du fond de son dpartement le 29 juin 1831, prcisment
au moment o, aprs la mort du marchal Diebitsch et du grand-duc
Constantin, le marchal Paskwitch prenait le commandement de l'arme
russe et prparait l'assaut de Varsovie: L'tat gnral des esprits me
proccupe; je les ai vus s'altrer, se gter rapidement depuis un mois.
Ce pays-ci est devenu mconnaissable si je le compare  ce qu'il m'a
paru au commencement de mai. Il y avait alors de l'amlioration, non pas
sur le mois d'octobre dernier, mais sur ce que le pays avait d tre
de fvrier en avril. Aujourd'hui c'est un mlange d'irritation et de
dcouragement, de crainte et de besoin de mouvement; c'est une maladie
d'imagination qui ne peut ni se motiver, ni se traduire, mais qui
me parat grave. Les esprits me semblent tout  fait  l'tat
rvolutionnaire, en ce sens qu'ils aspirent  un changement,  une
crise, qu'ils l'attendent, qu'ils l'appellent, sans qu'aucun puisse dire
pourquoi. Il faut que, pour votre compte, vous cherchiez et que vous
rptiez au gouvernement de chercher les moyens de gurir un tel mal.
Paris me semble ralli dans un sentiment nergique de rsistance; mais
les dpartements n'en sont point l. Je ne puis trop vous prier de
rflchir que nous ne sommes pas dans un moment de raison, o les moyens
tout raisonns du systme reprsentatif suffisent. Ne comptez pas trop
sur l'autorit de la Chambre, ft-elle bonne, et cherchez ailleurs. Je
suis persuad qu'une guerre serait utile, bien entendu si l'on parvenait
 la limiter. Je serais dispos  la risquer en exigeant beaucoup pour
la Pologne. C'est bien plus populaire que la Belgique. Pourquoi? parce
que c'est plus dramatique. La France est, pour le moment, dans le genre
sentimental bien plus que dans le genre rationnel.

C'tait l toucher  un mal rel et en bien marquer le caractre; mais
loin de le gurir, le remde propos n'et fait que l'aggraver. A ce
vague tat rvolutionnaire des esprits,  ce besoin confus de mouvement,
la guerre, surtout une guerre  propos de la Pologne, et substitu
l'tat rvolutionnaire positif, actif, avec toutes ses exigences et
toutes ses consquences. La guerre peut tre, dans certains moments, un
drivatif utile  l'humeur agite des peuples; mais ce drivatif qui,
mme lorsqu'il russit, finit toujours par tre bien chrement pay,
n'est pas toujours applicable: sur aucune des questions que la
Rvolution de 1830 avait souleves en Europe, la France ne pouvait avoir
en 1831 une guerre ordinaire et limite. Et une guerre qui aurait pris
bientt le caractre rvolutionnaire et t d'autant plus dangereuse,
que la France ne l'aurait pas longtemps soutenue avec ardeur et
confiance: aucune ncessit vritable et claire, aucun intrt national
et permanent ne l'y poussaient; l'impression du moment et le plaisir du
drame auraient bientt disparu devant la souffrance des intrts et
la lumire du bon sens. Il faut que les peuples qui veulent tre bien
gouverns renoncent  faire, de leurs impressions et de leurs gots
dramatiques, la rgle de leur gouvernement. Ils ont quelquefois, comme
les individus, ce que la mdecine appelle des maux de nerfs, des
vapeurs; sous des institutions libres, ces dispositions se manifestent
bruyamment, et une politique intelligente en tient compte, mais dans
la mesure de ce qu'elles valent et en sachant bien qu'elles ne sont
nullement propres  une forte et longue action. C'est presque toujours,
pour les nations comme pour les individus, un mal  traiter par le seul
remde qui lui convienne, un bon rgime soutenu et le temps. Ce fut
le mrite de M. Casimir Prier de ne point cder  ces fantaisies qui
n'taient pas de vraies passions, et de persister  faire les affaires
de la France selon le droit public et l'intrt bien entendu, comme un
homme srieux fait les affaires d'un peuple srieux.

Quoiqu'elle ait donn lieu de sa part  l'acte le plus hardi de la
politique franaise au dehors aprs 1830, la question italienne tait,
en 1831, bien moins prilleuse pour le cabinet que la question belge ou
la question polonaise, et bien moins brlante dans le public. Les
deux ides, ou plutt les deux passions qui dominent et enflamment
aujourd'hui cette question, l'expulsion de l'Autriche et l'unit de
l'Italie, n'avaient pas clat  cette poque; elles taient bien au
fond des coeurs et se manifestaient dans le langage ou le travail cach
des conspirateurs italiens; mais ils ne les dclaraient pas encore
hautement, comme leur prtention absolue et leur but avou. J'ajourne ce
que j'ai  coeur de dire sur l'tat gnral de l'Italie et la question
italienne en Europe au moment o cette question s'est manifeste dans
toute sa grandeur, pendant ma propre administration, de 1846  1848; je
ne veux parler ici que de la situation des affaires d'Italie en 1831 et
1832, de ce qu'en pensait alors le cabinet franais, de ce qu'il y fit,
et de la part que je pris moi-mme aux dbats dont elle fut l'objet.

Il n'y avait,  cette poque, aux deux extrmits de l'Italie, et dans
les deux tats les plus lis  la France, soit par la contigut des
territoires, soit par la parent des souverains, dans le Pimont et
 Naples, point d'insurrection flagrante ni d'explosion videmment
prochaine. Le roi de Naples, Ferdinand II, mont sur le trne depuis
la Rvolution de Juillet et en rapports affectueux avec le roi
Louis-Philippe et la reine Marie-Amlie, son oncle et sa tante, semblait
dispos  suivre leurs conseils et  introduire dans son gouvernement
des rformes. Le roi de Sardaigne, Charles-Flix, avait vu les
vnements de 1830 en France avec grande inquitude, mais sans mauvais
vouloir pour le nouveau roi; les deux souverains se connaissaient
personnellement; la reine Marie-Amlie tait en correspondance
habituelle avec la reine Marie-Christine, sa soeur. Quand le nouvel
ambassadeur de France, M. de Barante, arriva  Turin, il y trouva
beaucoup de crainte des mouvements rvolutionnaires, mais point de
mfiance du gouvernement franais; on ne le croyait nullement dispos 
susciter ou  soutenir en Italie des troubles. Tout en s'appuyant sur
l'Autriche, le cabinet pimontais conservait envers elle son attitude
comme son sentiment d'indpendance et de rserve; il avait reu
froidement, sans les repousser absolument, les offres de secours que
le prince de Metternich s'tait empress de lui faire contre les
rvolutions; il tait sincrement rsolu  vivre en bons termes avec
la France de 1830 et son gouvernement. De leur ct, les libraux
pimontais, mme les _carbonari_, accoutums, depuis leur chec de 1821,
 la prcaution et au silence, ne tentaient aucun mouvement; ils se
rapprochaient de M. de Barante, plutt par curiosit que dans l'espoir
ou mme avec le dessein de l'attirer dans leurs vues; un projet de
proclamation fut imprim en preuve et lui fut montr, bien plus
pour savoir ce qu'il dirait que pour lui donner officieusement une
information. Nous tions en correspondance intime, et il m'crivit le 8
fvrier 1831, avec une sagacit que les vnements se sont chargs de
prouver: Ce pays-ci est calme; le gouvernement est inquiet, mais ne
se trouve aucun parti  prendre; les chances d'un mouvement jacobin et
carbonaro semblent s'loigner; les chances d'un progrs rapide dans
l'opinion gnrale en deviennent plus grandes. Tous les yeux sont fixs
sur nous. Le parti absolutiste, celui qui voudrait lutter et qui se fait
des chimres, se compte par individus. Les hommes des hauts emplois, la
noblesse pass cinquante ans, le Roi lui-mme ne demandent que le _statu
quo_ gouvern sagement et avec gards pour tous. L'aristocratie plus
jeune dit qu'il faut que la rvolution vienne d'en haut, pour ne pas
arriver d'en bas, et songe  de grandes rformes. D'autres, dans cette
classe, vont mme beaucoup plus loin et voudraient marcher presque du
mme pas que nous. On n'en est pas encore ici  compter pour beaucoup
l'opinion du Tiers-tat qui a pourtant  peu prs autant de valeur qu'en
France; on le mnage tous les jours de plus en plus, mais on ne l'admet
pas, et on l'ignore. C'est l, ce me semble, ce qui est le gage le plus
vraisemblable d'une rvolution. Il y a une rforme sociale  faire, et
elles ne s'oprent gure par ordonnances des rois.

La mort du roi Charles-Flix, survenue le 27 avril 1831, et l'avnement
du roi Charles-Albert, son successeur, ne changrent rien alors, en
Pimont,  cet tat du gouvernement et du pays. De 1830  1832, la
portion de l'Italie que gouvernaient des princes de la maison de Bourbon
fut tranquille et en bons rapports avec la France de 1830 et son nouveau
roi.

Ce fut dans les petits tats possds par des princes de la maison
d'Autriche et dans les tats du pape,  Modne,  Parme,  Bologne, 
Ancne qu'clata l'insurrection. Le prince de Metternich avait hautement
dclar la conduite que tiendrait l'Autriche en pareil cas: mettre ses
propres possessions italiennes  l'abri de l'incendie rvolutionnaire
en l'touffant chez ses voisins, protger les princes de la maison
d'Autriche et les souverains italiens qui rclameraient son secours
contre les rvolutions tentes dans leurs tats, c'tait l sa doctrine
publique et sa ferme rsolution. M. de Metternich tait  la fois un
praticien  vues positives et un thoricien  maximes savantes; d'un
esprit trop lev pour ne pas connatre les besoins et les gots de
l'esprit humain, il avait toujours soin de placer ses actes sous un
grand drapeau intellectuel; il allait sans hsiter  son but pratique,
mais en donnant,  ses adversaires comme  ses allis, le plaisir ou
l'embarras de disserter philosophiquement sur la route. Il tablit, sur
le droit d'intervention dans certains cas et certaines limites, des
principes que le gouvernement franais de 1831 ne pouvait reconnatre,
car il avait exprim nagure,  propos de la Belgique, des principes
en apparence contraires, mais qu'il ne devait pas non plus contester
absolument, car il tait bien rsolu  se mler de ce qui se passerait
chez ses voisins si les intrts de la France avaient videmment et
gravement  en souffrir. Les principes gnraux ont presque toujours le
tort de ne pas l'tre assez pour embrasser tous les faits et convenir 
tous les cas; aussi sont-ils d'ordinaire des armes de discussion plutt
que des rgles de conduite. Le prince de Metternich envoya les troupes
autrichiennes  Modne et  Bologne, au nom du droit d'intervention
tel qu'il le dfinissait, mais en se htant de les retirer ds que les
insurrections furent rprimes, ce qui n'exigea ni un long temps, ni
un grand effort. M. Casimir Prier maintint le principe de
non-intervention, mais en dclarant qu'il n'en rsultait point un
contrat synallagmatique avec les insurrections de tous les pays, et que
l'appui prt par la France  ses voisins de Belgique n'tablissait,
entre elle et des nations loignes, aucune espce de solidarit du mme
genre. Les deux ministres voulaient  la fois veiller aux intrts de
leur propre pays et maintenir la paix de l'Europe; et tout en discutant
ils se tolraient ou mme s'entr'aidaient l'un l'autre dans leur travail
vers leur double but.

Mais il tait vident que, tant que les tats italiens o l'insurrection
avait clat, et surtout les tats-Romains, resteraient dans la mme
situation intrieure, l'insurrection y recommencerait sans cesse, et
qu'on verrait sans cesse, sur ce point, l'intervention ncessaire et la
paix de l'Europe compromise. Il y a un degr de mauvais gouvernement que
les peuples, grands ou petits, clairs ou ignorants; ne supportent plus
aujourd'hui: au milieu des ambitions dmesures et indistinctes qui
les travaillent, c'est leur honneur et le plus sr progrs de la
civilisation moderne qu'ils aspirent, de la part de ceux qui les
gouvernent,  une dose de justice, de bon sens, de lumires et de soins
pour l'intrt de tous, infiniment suprieure  celle qui suffisait
jadis au maintien des socits humaines. Les pouvoirs qui ne
comprendront pas cette condition actuelle de leur existence, et n'y
sauront pas satisfaire, passeront tour  tour de la fivre  l'atonie,
et seront toujours  la veille de leur ruine. Frappes de cette
ncessit de notre temps, et vivement presses par le gouvernement
franais, les grandes puissances europennes essayrent d'en
convaincre aussi la cour de Rome, et de la dterminer  apporter dans
l'administration de ses tats des rformes suffisantes, sinon pour
rpondre  tous les dsirs des libraux italiens, du moins pour leur
enlever leurs plus justes motifs de plainte et leurs meilleurs moyens
de crdit auprs des populations. Les reprsentants de la France, de
l'Autriche, de l'Angleterre, de la Prusse et de la Russie,  Rome;
firent dans ce but, le 21 mai 1831, une dmarche positive et concerne
qui allait jusqu' indiquer au pape les principales rformes dont
l'Europe reconnaissait la ncessit et lui donnait le conseil[17].

[Note 17: _Pices historiques_, n X.]

La France avait alors pour reprsentant  Rome un de mes amis
particuliers, le comte de Sainte-Aulaire, singulirement propre, par ses
dispositions et ses sentiments personnels,  la mission dont il
tait charg. C'tait non-seulement un trs-galant homme et un homme
trs-clair, mais un catholique sincre en mme temps qu'un libral
sincre, et un libral modr en mme temps que rsolu. Il portait, dans
les conseils qu'il donnait  la cour de Rome au nom de la France, autant
de respect et de bon vouloir pour le pape que de zle en faveur des
populations romaines et pour l'amlioration de leur gouvernement. S'il y
avait un cueil dont il et  se garder, c'tait l'excs de la franchise
dans l'expression successive des sentiments divers qui l'animaient et
dans la dfense alternative des intrts divers qu'il avait  concilier.
En soutenant, tour  tour et selon le besoin du moment, tantt le
gouvernement papal contre des prtentions sans mesure ou des menes
hostiles, tantt les voeux des populations romaines et les rformes
qu'il demandait pour elles contre les prjugs ou l'enttement de leurs
matres, il abondait quelquefois avec trop d'effusion dans la cause dont
il prenait ce jour-l la dfense, sans se proccuper assez de celle
qu'il aurait  dfendre le lendemain, et de l'effet de ses diverses
paroles sur le public, soit de France, soit d'Italie, qui l'entendait
parler. Il tait toujours parfaitement sens et loyal, pas toujours
assez prvoyant et circonspect. Noble dfaut qui n'et eu aucun
inconvnient si la plupart des autres acteurs politiques, Italiens
et Franais, n'avaient pas eu plus d'arrire-penses que M. de
Sainte-Aulaire, et si la politique de toutes les puissances europennes
avait t, dans la question italienne, aussi dcide que celle du
cabinet franais et de son ambassadeur  Rome en 1831.

Mais il n'en tait pas ainsi: les meneurs populaires en France
cherchaient, dans les affaires d'Italie, tout autre chose que la rforme
du gouvernement romain, et, pour beaucoup de libraux italiens, cette
rforme n'avait de valeur qu'autant qu'elle prparait une rvolution
et une guerre nationales au lieu de les prvenir. De leur ct, les
puissances europennes taient loin de porter toutes, dans leurs
conseils au pape, les mmes sentiments: le prince de Metternich ne
croyait gure, je pense, au succs des rformes indiques, et l'empereur
Nicolas ne le dsirait point. C'tait l, aux yeux de l'un des rves,
aux yeux de l'autre, des atteintes aux droits et  l'autorit d'un
souverain. Ils s'taient prts  la dmarche faite auprs du pape, par
prudence dans un moment d'orage, surtout par gard pour la France
et l'Angleterre, dont ils redoutaient l'action librale et qu'ils
espraient contenir en ne s'en sparant pas; mais, dans leur coeur, ils
ne portaient  leur propre sollicitation ni confiance, ni got.

Rien n'est plus imprudent et ne cre, dans les grandes affaires, plus
d'embarras que les actes qui ne sont pas faits srieusement, et dont
ceux-l mme qui les font n'esprent ou ne dsirent pas le succs. Les
bonnes apparences sans effet sont fatales  la bonne politique, et les
remdes vains aggravent le mal qu'ils ont l'air de vouloir gurir.
Pour chapper  des difficults intrieures ou  des msintelligences
diplomatiques, par complaisance plutt que par conviction, on avait
demand  la cour de Rome des rformes; on ne s'inquita gure de
savoir, d'abord si elles taient praticables et suffisantes, ensuite si
elles taient excutes; on voulait une dmonstration bien plus qu'un
rsultat; la dmonstration affaiblit le pape, et le rsultat ne satisfit
point les populations. Si les puissances europennes avaient t
vraiment d'accord sur le fond des choses, si elles avaient toutes pris 
leurs conseils le mme intrt, si elles avaient exerc sur la cour de
Rome une action unanime et soutenue, elles auraient peut-tre fait faire
 la question italienne un pas vers une relle et bonne solution; elles
ne firent que l'envenimer. Les populations, dj peu disposes  se
contenter mme de rformes efficaces, s'empressrent de se livrer 
l'irritation des esprances trompes. Quelques mois  peine aprs la
promulgation des dits du pape, en date des 5 juillet, 5 et 31 octobre,
et 4 et 5 novembre 1831, pour la rforme de l'administration municipale,
de la justice civile et de la justice criminelle dans les Lgations[18],
le dsordre et l'insoumission d'abord, puis l'insurrection y
recommencrent; les gardes civiques se levrent en armes; le cardinal
Bernetti adressa une note aux reprsentants des cours trangres pour
leur dclarer la ncessit o se trouvait le pape de rentrer dans les
voies d'une rpression nergique. Toute rforme de la justice criminelle
fut en effet suspendue; la guerre civile clata; les troupes du pape
battirent les insurgs sans les soumettre, et leurs excs aprs la
victoire rengagrent la lutte sous la forme des sditions locales, des
vengeances prives, des rencontres fortuites, des assassinats. Sur la
demande de la cour de Rome, et presque  la joie des populations, les
Autrichiens rentrrent dans les villes, dont ils venaient de sortir.

[Note 18: _Pices historiques_, n XI. Je joins  ces dits une lettre
que M. Rossi m'crivit de Genve, le 10 avril 1832, plusieurs mois aprs
leur promulgation, et qui montre combien, soit par leur insignifiance,
soit par leur non-excution, ils avaient peu satisfait les Italiens les
plus modrs, et quelles esprances ou plutt quels dsirs continuaient
d'agiter les esprits. (_Pices historiques_, n XI.)]

La question italienne se prsenta alors sous un tout autre aspect. Le
concert des puissances avait t vain. La France, dont la politique  la
fois librale et antirvolutionnaire avait paru adopte par l'Europe,
n'avait pas russi  la faire triompher en Italie, ni  tablir, par
cette voie, l'accord entre le pape et ses sujets. C'taient l'Autriche
et la politique de rpression matrielle qui prvalaient. Si on en
restait l, si le gouvernement franais ne se montrait pas sensible
 cet chec et prompt  le rparer, il n'avait plus en Italie ni
considration, ni influence; en France, il ne savait que rpondre aux
attaques et aux insultes de l'opposition. Dj elle s'indignait, elle
questionnait, elle racontait les douleurs des Italiens, les excs des
soldats du pape, la rentre des Autrichiens dans les Lgations en
dominateurs et presque en sauveurs pour la scurit de la population
comme pour l'autorit du souverain. Il n'y avait l, pour la France,
point d'intrt matriel et direct; mais il y avait une question de
dignit et de grandeur nationale, peut-tre aussi de repos intrieur.
La politique de la paix tait abaisse et compromise. M. Casimir Prier
n'tait pas homme  prendre froidement et  accepter oisivement cette
situation. Le Roi partagea son avis. L'expdition d'Ancne fut rsolue.

On sait avec quelle rapidit et quelle vigueur elle fut excute. Partie
de Toulon le 7 fvrier 1832, sous les ordres du capitaine de vaisseau
Gallois, et portant le 66e rgiment de ligne, command par le colonel
Combes, la petite escadre franaise arrivait le 22 en vue d'Ancne;
dans la nuit,  deux heures, la frgate _la Victoire_ entrait  pleines
voiles dans le port; les troupes dbarquaient en silence; les portes de
la ville taient enfonces; et le lendemain matin, sans qu'une goutte
de sang et coul, la ville et la citadelle taient occupes par nos
soldats faisant le service de tous les postes concurremment avec les
soldats du pape, et le drapeau franais flottait  ct du drapeau
romain.

En France comme en Italie, comme dans toute l'Europe, la surprise fut
extrme. Non que l'ide de quelque acte semblable du gouvernement
franais ft tout  fait nouvelle et n'et pas dj occup les cabinets
et les diplomates. Ds la premire entre des Autrichiens dans les
Lgations, M. de Sainte-Aulaire avait lui-mme engag le gnral
Sbastiani  envoyer sur les ctes d'Italie des btiments franais,
prts  une dmonstration effective si elle devenait ncessaire; et
le capitaine (aujourd'hui amiral) Parseval Deschnes s'tait en effet
promen avec ses frgates, d'abord devant Civita-Vecchia, puis dans
l'Adriatique, tenant la haute mer, mais se portant vers les ports de
la cte, entre autres vers Rimini et Ancne, ds que les troupes
autrichiennes avaient l'air de s'en rapprocher. Quand la seconde
occupation des Lgations fut imminente, M. Casimir Prier chargea
expressment M. de Sainte-Aulaire de demander au Pape que, si les
Autrichiens y rentraient, les troupes de quelque puissance italienne,
spcialement du Pimont, fussent admises sur quelque autre point des
tats-Romains, et un corps franais dans la citadelle d'Ancne. M. de
Sainte-Aulaire s'acquitta fidlement de sa mission, et dans plusieurs
entretiens, d'abord avec le cardinal Bernetti, puis avec le Pape
lui-mme, il leur annona la demande du gouvernement franais. Au
premier moment il put croire qu'elle ne serait pas premptoirement
repousse; mais bientt,  l'ide de la prsence des soldats et du
drapeau franais sur un point quelconque de l'Italie, une vive
alarme s'empara de la cour de Rome, de tout le Sacr-Collge et des
reprsentants des puissances trangres auprs du Pape; c'tait,  leurs
yeux, probablement la rvolution, et en tout cas l'influence franaise
envahissant l'Italie. Leur opposition n'eut pas grand'peine  prvaloir;
et lorsque, le 31 janvier 1832, le comte de Sainte-Aulaire adressa
officiellement au cardinal Bernetti la demande du cabinet franais, le
cardinal y rpondit le lendemain par un refus formel. Huit jours aprs,
le 9 fvrier, M. Casimir Prier informait M. de Sainte-Aulaire qu'une
escadre franaise,  la destination d'Ancne, avait fait voile de
Toulon.

Depuis quelques semaines dj, on s'entretenait en Italie des
prparatifs de cet armement; mais on se demandait avec une profonde
incertitude quel en pouvait tre l'objet. A Rome,  Naples,  Florence,
pas plus les agents franais que les politiques italiens, personne
n'avait cru  ce dbarquement soudain,  cette invasion inattendue et
 main arme dans une ville romaine; l'acte semblait trop contraire au
droit public et trop tmraire pour tre ainsi commis en pleine paix et
sans l'aveu, ni du pape, ni des allis de la France. A Turin seulement
M. de Barante, inform par M. Edmond de Bussierre, alors premier
secrtaire de l'ambassade de France  Naples, du dpart de l'expdition
et de son objet probable, m'crivit le 28 fvrier 1832, avant de savoir
qu'elle avait russi: J'attends dans la journe le courrier qui
apportera des nouvelles d'Ancne. Nous supposons ici que, malgr le
profond dplaisir que cette occupation causera  l'Autriche et au
Saint-Sige, on y aura consenti. C'est, dans les circonstances donnes,
la meilleure dtermination qu'on pt prendre. L'occupation par les
troupes sardes tait difficile  arranger. Le cabinet de Turin ne s'y
serait prt que s'il et t parfaitement certain de ne point dplaire
 l'Autriche. Ds lors, politiquement, une garnison sarde et t une
garnison autrichienne. Cet arrangement et laiss subsister ce que nous
avons  empcher, la suzerainet de l'Autriche sur l'Italie. L est
toute la question. A Vienne et  Milan, on n'a aucune envie de conqurir
les Lgations, mais on veut garder la haute main sur la Pninsule; et
c'tait chose d'autant plus facile que les gouvernements italiens, qui
s'en dfendaient un peu avant notre rvolution, aujourd'hui ne demandent
pas mieux et cherchent l leur sauve-garde. Si donc nous occupons
Ancne, ce que je saurai avant de fermer ma lettre, nous aurons dplu
 l'Autriche sans qu'elle veuille se brouiller avec nous, ce qui est
trs-bon. Nous aurons montr aux gouvernements italiens que nous
n'entendons pas qu'ils se fassent vassaux, afin de ne rien accorder 
leurs sujets. Nous aurons fait acte de force,  la grande joie de tout
le parti franais et libral, qui se trouvera encourag et appuy par
la prsence de notre drapeau en Italie. Les _carbonari_ eux-mmes
commenceront  faire un peu plus de cas de notre ministre que de M.
de La Fayette. Tout est donc pour le mieux, s'il y a succs. Quelques
heures plus tard, M. de Barante terminait ainsi sa lettre: C'est chose
faite; nous sommes entrs  Ancne avec des dmonstrations de vive
force, et le pape proteste. Si l'Autriche, comme il semble, prend la
chose en patience, nous voil en bonne position. L'effet sera grand en
Italie, et je l'aperois dj.

A Rome, dans les premiers moments, l'irritation du gouvernement fut
aussi vive qu'elle tait naturelle: par une note du cardinal Bernetti
 M. de Sainte-Aulaire, le pape protesta solennellement contre
l'occupation d'Ancne; il fit retirer de la ville ses reprsentants,
ses soldats, son drapeau, et transfra  Osimo le gouvernement de la
province. Le cabinet de Vienne fit grand bruit de sa surprise, dclarant
que c'tait l une affaire europenne et dont tous les cabinets devaient
se proccuper. A Londres mme, lord Grey et lord Palmerston, que M. de
Talleyrand, tenu au courant par M. Prier, avait d'avance prpars 
l'vnement, et qui s'y taient rsigns, non sans quelque peine, furent
accuss, dans le parlement, de livrer l'Italie  l'ambition de la
France. M. de Sainte-Aulaire tait et ne pouvait pas ne pas tre un peu
troubl et inquiet; aprs l'insuccs de sa ngociation pour arriver au
mme but par une voie rgulire, il ne s'tait point attendu  un acte
si soudain et si rude; c'tait sur lui que portait le poids d'une
situation qu'il n'avait pas faite; c'tait  lui  calmer l'irritation
et  dissiper les mfiances du pape et de ses conseillers. Il se mit 
l'oeuvre avec sa fidlit et son dvouement accoutums aux instructions
de son gouvernement comme aux intrts de son pays; et six semaines
aprs l'occupation d'Ancne, il avait russi  la faire reconnatre par
la cour de Rome comme un fait temporaire qui ne devait altrer ni la
paix de l'Europe, ni les bons rapports du Saint-Sige avec la France, et
une convention du 16 avril 1832 en rgla le mode et les conditions.

Indpendamment de son propre travail et de la confiance personnelle
qu'il avait conquise  Rome, ce fut surtout  l'attitude et au langage
que tint alors M. Casimir Prier, soit dans les relations diplomatiques,
soit dans les Chambres, que M. de Sainte-Aulaire dut le crdit et la
force dont il avait besoin pour atteindre  ce difficile rsultat. Au
moment o l'on apprit que les troupes franaises taient entres de vive
force dans Ancne, les reprsentants des grandes puissances  Paris,
soit qu'ils fussent rellement troubls de l'vnement, soit qu'ils
voulussent mettre  couvert leur responsabilit officielle, se rendirent
chez M. Prier pour lui demander des explications. Ils le trouvrent
trs-souffrant; on venait, quelques heures auparavant, de lui mettre des
sangsues; il les reut avec une fiert agite; et, sur une parole du
ministre de Prusse, le baron de Werther, qui demanda s'il y avait encore
un droit public europen, M. Prier, se levant brusquement de son
canap, s'avana vers lui en s'criant: Le droit public europen,
Monsieur, c'est moi qui le dfends; croyez vous qu'il soit facile de
maintenir les traits et la paix? Il faut que l'honneur de la France
aussi soit maintenu; il commandait ce que je viens de faire. J'ai droit
 la confiance de l'Europe, et j'y ai compt! Le comte Pozzo di Borgo
me disait, en me racontant cette entrevue: Je vois encore cette
grande figure ple, debout dans sa robe de chambre flottante, la tte
enveloppe d'un foulard rouge, marchant sur nous avec colre. Ce
premier mouvement pass, la conversation devint facile, et les ministres
trangers se retirrent satisfaits. Le coup ainsi port et bien soutenu,
M. Prier sentit la ncessit de panser la blessure, et il le fit avec
la fermet franche d'un homme sr de son dessein comme de son pouvoir,
qui ne dsavoue rien parce qu'il n'a rien  cacher, et qui, en marchant
 son but, sait s'arrter aussi bien que s'lancer. Le 7 mars 1832, la
Chambre des dputs discutait le budget du dpartement des affaires
trangres; M. Casimir Prier prit la parole, et traita toutes les
questions flagrantes de la politique extrieure. Arriv aux affaires
d'Italie et  l'occupation d'Ancne, connue  Paris seulement depuis
quatre jours: Ce n'est point encore l, dit-il, un vnement accompli,
et par consquent soumis  des investigations sans bornes; mais nous
nous htons de dclarer qu'il n'y a rien, dans cette dmarche mrement
rflchie et dont toutes les consquences ont t peses, qui puisse
donner aux amis de la paix la moindre inquitude sur le maintien de la
bonne harmonie entre les puissances qui concourent, dans cette question
comme dans toutes les autres,  un but commun. Comme notre expdition de
Belgique, notre expdition  Ancne, conue dans l'intrt gnral de la
paix, aussi bien que dans l'intrt politique de la France, aura pour
effet de contribuer  garantir de toute collision cette partie de
l'Europe, en affermissant le Saint-Sige, en procurant aux populations
italiennes des avantages rels et certains, et en mettant un terme 
des interventions priodiques, fatigantes pour les puissances qui les
exercent, et qui pourraient tre un sujet continuel d'inquitude pour le
repos de l'Europe.

A mon tour, je montai le lendemain  la tribune, et, plus libre que
M. Prier, j'entrai plus avant dans l'explication des motifs de
l'expdition d'Ancne, de notre politique en Italie, et de ses
liens avec notre politique gnrale en Europe: Nous ne pouvons le
mconnatre, dis-je; il y a un parti, une faction qui a besoin d'une
guerre gnrale, qui n'a d'esprance et de chance que dans une collision
universelle. On avait espr que cette collision viendrait de la
Belgique; elle a manqu. On l'avait espre de la Pologne; elle a
manqu. On la cherche en Italie. On s'est ht de dire qu'il y avait l,
de la part de l'Autriche, une grande intrigue, et que son intervention
dans les Lgations n'tait qu'un prtexte pour s'emparer de ces
provinces et les ajouter  ses possessions italiennes. On s'est flatt
que de l natrait, entre la France et l'Autriche, une collision que la
Belgique et la Pologne n'ont pas donne, et dont on se promet je ne sais
combien de rvolutions en Europe. J'ai la confiance qu'on se trompera
sur l'Italie comme on s'est tromp sur la Belgique et la Pologne. Le
gouvernement autrichien a trop de bon sens pour ne pas savoir que la
possession mme des Lgations ne vaut pas pour lui les chances d'une
guerre gnrale; ce qu'il veut, c'est que l'Italie lui appartienne par
voie d'influence, et c'est l ce que la France ne saurait admettre. Il
faut que chacun prenne ses positions; l'Autriche a pris les
siennes; nous prenons, nous prendrons les ntres; nous soutiendrons
l'indpendance des tats italiens, le dveloppement des liberts
italiennes; nous ne souffrirons pas que l'Italie tombe compltement
sous la prpondrance autrichienne; mais nous viterons toute collision
gnrale. Les insurrections fomentes et exploites, les guerres
d'invasion et de conqute, voil la politique rvolutionnaire, celle o
l'on voudrait nous entraner; des mesures comminatoires, des prcautions
fortes, des expditions limites, des ngociations patientes, voil la
politique rgulire et civilise. Nous avons commenc  y entrer; nous
y persvrerons. Les difficults que nous rencontrons sont graves; mais
elles n'ont rien d'incompatible avec l'tat de paix europenne; ce ne
sont pas des questions de vie et de mort; elles se rsoudront peu  peu
par la bonne conduite du gouvernement, par son respect des droits de
tous, de tous les droits de tous, et par la constance des Chambres  le
soutenir fermement dans cette voie.

Je prends plaisir  me rappeler nos luttes de cette poque; j'y entrais
avec ardeur, mais comme volontaire et en pleine libert; aucune
fonction, aucun engagement ne me liaient  M. Casimir Prier; c'tait
mon propre dessein que je poursuivais, ma propre pense que je
dveloppais en dfendant son administration. Et je n'allais pas seul
au combat; j'y trouvais, indpendamment des ministres, d'habiles et
efficaces allis: M. Dupin et M. Thiers soutenaient comme moi la
politique du cabinet. Occupant tous deux des fonctions, l'un procureur
gnral  la Cour de cassation, l'autre conseiller d'tat, ils n'en
taient pas moins, dans les Chambres, des champions de bonne volont,
pousss par leur conviction personnelle bien plus que par l'obligation
de leur charge. Il n'y avait entre nous aucun concert, point d'entente
pralable ni de tactique convenue; nous entrions dans l'arne, chacun
par la porte qui lui convenait et sous les couleurs de son choix. Nous
traitions en gnral les questions sous des points de vue et par
des procds trs-diffrents. M. Dupin, en parlant de la politique
extrieure, la considrait moins en elle-mme que dans son influence sur
l'tat intrieur du pays, sur ses intrts domestiques, sa prosprit,
son repos. M. Thiers parcourait toutes les hypothses, discutait toutes
les conduites, celle qu'indiquait l'opposition comme celle que tenait le
gouvernement, et il faisait  chaque pas ressortir les impossibilits
pratiques, les contradictions invitables, les prils dmesurs de la
politique que MM. Mauguin, Bignon, Lamarque, et aussi M. de La Fayette
avec plus de dignit et de politesse, quoique plus hardiment encore,
auraient voulu imposer au pays comme au gouvernement. Je m'appliquais
surtout  bien caractriser la politique gnrale du cabinet et de ses
amis,  l'tablir fortement en droit,  montrer comment elle devait
persister et dominer dans toutes les questions particulires; et en mme
temps j'attaquais de front les mauvaises traditions, les faux principes
auxquels tait emprunte la politique de l'opposition et dont elle et
ramen le funeste empire. Loin de nuire  la cause que nous soutenions
en commun, ces diversits de position et de langage la servaient, car
elles faisaient voir combien de dfenseurs divers, mais tous convaincus
et zls, se ralliaient pour la faire triompher.

L'expdition d'Ancne n'tait pas la premire preuve que M. Casimir
Prier et donne de son efficace nergie  soutenir au dehors l'honneur
et l'intrt de la France. Quelques mois auparavant, il avait eu de
justes rclamations  lever contre l'iniquit brutale avec laquelle le
roi don Miguel traitait, dans leur personne comme dans leurs biens,
les Franais tablis en Portugal, et il n'en avait pas obtenu le
redressement. Le gouvernement anglais, qui avait eu aussi  Lisbonne
quelques-uns de ses nationaux  protger contre des violences
semblables, venait de recevoir les satisfactions qu'il avait demandes.
M. Casimir Prier, las de les attendre, rsolut d'aller les prendre.
L'amiral Roussin,  la tte d'une belle escadre et avec autant
d'habilet que de hardiesse, fora l'entre du Tage, fit prisonnire
dans ses propres eaux toute la flotte portugaise, teignit le feu des
forts qui la protgeaient, et devant les quais de Lisbonne contraignit
les ministres de don Miguel  venir signer sur son vaisseau la
convention qui donnait,  la France et aux Franais tablis en Portugal,
toutes les rparations de dignit et d'intrt auxquelles ils avaient
droit. La brillante excution de cette rapide campagne n'en fut pas,
aux yeux du public franais, le seul mrite; il y vit une preuve de
l'indpendance que conservait le cabinet de M. Casimir Prier dans ses
rapports avec l'Angleterre. A Londres, l'opposition essaya de faire au
gouvernement un reproche de l'humiliation que le Portugal venait de
subir; le duc de Wellington lui-mme sortit,  cette occasion, de sa
rserve accoutume: J'ai senti, dit-il, moi sujet anglais, la rougeur
me monter au front,  la vue d'un ancien alli trait ainsi sans que
l'Angleterre ft rien pour s'y opposer. Le cabinet anglais n'avait nul
droit de s'opposer  la justice que rclamait la France; et si le duc
de Wellington et t au pouvoir, je ne doute gure qu'il n'et tenu
la mme conduite que lord Grey. Quand on n'agit que selon le droit, et
qu'en l'tablissant clairement on le soutient fermement, le gouvernement
anglais, mme quand il a de l'humeur, ne s'engage pas lgrement, et
pour des questions secondaires, dans une querelle srieuse avec ses
voisins.

Cette bonne conduite soutenue, ce concours de prudence et de vigueur,
cette fermet  ne pas s'carter, dans les questions particulires les
plus pineuses, de la politique gnrale et pacifique que proclamait le
cabinet, faisaient en Europe, autant et encore plus qu'en France, une
profonde impression. M. Casimir Prier devenait partout l'objet de
l'estime et des esprances, non-seulement des hommes en pouvoir, mais
des honntes gens clairs. Le cabinet anglais lui tmoignait de jour
en jour plus de confiance. Les gouvernements mme les plus mfiants
commenaient  compter sur sa parole et  croire qu'avec lui on pouvait
traiter de l'avenir. Un dsarmement gnral et concert tait le voeu de
tous les cabinets. A Vienne surtout, le prince de Metternich s'attachait
 cette perspective, faisait honneur  M. Prier de l'avoir ouverte, et
parlait tout haut des clatantes marques de considration que tous les
souverains s'empresseraient de lui donner s'il rendait possible, pour
l'Europe, cette grande mesure qui devait pargner aux peuples tant de
charges et aux gouvernements tant d'embarras, Ce que nous pouvons
nous-mmes concevoir d'esprance au dedans, m'crivait M. de Barante,
est avidement saisi par l'tranger. Les cabinets n'ont nulle envie de
jouer le tout pour le tout. Quelle que soit leur antipathie pour la
Rvolution de Juillet, ils aimeraient mieux la voir se rgler et se
consolider que tomber en confusion. Au fond, la France rvolutionnaire
leur parat moins redoutable en permanence que la France bien ordonne;
parfois ils s'imaginent qu'elle n'aurait pas mme la force du dsordre.
Pourtant c'est l un grand pril, actuel, inconnu, impossible  mesurer,
et l'on aime mieux ne pas le courir. Mais toute la situation changerait
si M. Prier s'en allait. Dj, quand,  l'ouverture de votre session,
il a voulu se retirer, on a cru tout perdu. Aussi l'affaire de Belgique
a-t-elle pass pour un coup de bonheur.

Mais ni l'nergie, ni le renom d'un homme ne suffisent, en quelques
mois,  faire rentrer dans l'ordre une socit profondment branle.
M. Casimir Prier avait accept la plus rude comme la plus noble des
tches, la tche de dompter l'anarchie au nom d'un gouvernement n d'une
rvolution et en prsence de la libert. Au milieu de ses efforts et
de ses succs, et de la confiance qu'il inspirait aux honntes gens de
France et d'Europe, le mal tait toujours l, ralenti mais non guri;
l'anarchie se dbattait sous sa main, intimide mais non vaincue. Dans
les premiers mois de 1832, deux complots clatrent encore  Paris,
et sur plusieurs points du royaume, comme  Grenoble, l'autorit du
gouvernement fut mconnue et la paix publique violemment trouble. Les
esprances rvolutionnaires enflammaient encore les mauvaises passions.
Le parti rpublicain ne renonait point; le parti lgitimiste rentrait
en scne. La presse priodique n'avait jamais t plus hostile ni avec
plus d'audace. Dans la Chambre des dputs, l'opposition poursuivait ses
attaques contre le cabinet, et l'talage de cette politique dclamatoire
qui, tantt adroitement violente, tantt confiante dans sa tmrit,
donnait un appui indirect  la guerre  mort que, hors des Chambres, le
pouvoir avait  soutenir. Les trangers, princes et peuples, observaient
avec une surprise inquite cet tat de rvolution prolonge sous un
gouvernement qui s'tait si promptement et si facilement tabli: Notre
considration et notre influence, m'crivait M. de Barante, sont mises
en quarantaine; nous offrons l'aspect d'un pays o les honntes gens
soutiennent la plus pnible et la plus dangereuse lutte contre la partie
folle ou perverse de la population. Le point d'arrt n'est pas trouv;
on s'aperoit que tout est encore en question et en pril; les victoires
du parti raisonnable semblent l'puiser, sans affaiblir le parti oppos.
Le dsir de changer l'tat de la socit et de rduire  l'tat de
parias toutes les supriorits devient de jour en jour plus manifeste.
On admire, mais on plaint M. Prier. Votre nom est souvent prononc
comme celui du plus net et du plus vaillant adversaire de l'esprit
d'anarchie; mais lors mme qu'on espre une heureuse issue, un tel tat
social tente peu les libraux qui ne sont pas rvolutionnaires. Si nous
tions en meilleur train, si nous prsentions un aspect rassurant et
honorable, le progrs des ides d'amlioration serait rapide. Au lieu de
cela, l'Italie flotte entre la sdition et la rpression autrichienne.

Personne ne se faisait, sur l'tat du pays et sur l'insuffisance de son
propre succs, moins d'illusion que M. Prier lui-mme. J'ai dj dit
qu'il tait peu enclin  l'esprance, et trs-mfiant soit envers les
hommes, soit envers la destine. L'exprience, loin de l'attnuer,
aggravait en lui cette disposition. A mesure qu'il gouvernait, il
devenait plus difficile en fait de gouvernement, plus choqu de ce qui
manquait  son oeuvre, plus exigeant envers ses agents, ses allis et
ses amis: Personne ne fait tout son devoir, disait-il; personne ne
vient en aide au gouvernement dans les moments difficiles. Je ne puis
pas tout faire. Je ne sortirai pas de l'ornire  moi tout seul. Je suis
pourtant un bon cheval. Je me tuerai, s'il le faut,  la peine. Mais
que tout le monde s'y mette franchement et donne avec moi le coup de
collier; sans cela, la France est perdue. Il prvoyait le moment o,
mme en russissant, il ne pourrait ou ne voudrait pas porter plus
longtemps le fardeau dont il s'tait charg, et il se proccupait, avec
une noble inquitude, de ce que serait aprs lui le sort de son pays. Un
de mes amis, jeune attach alors  son cabinet et qui devint peu aprs
son neveu, M. Vitet eut avec lui, vers le milieu de mars 1832, peu de
jours avant l'invasion du cholra dans Paris, une conversation dont il
fut si frapp qu'il en a recueilli les souvenirs. Je les consigne ici
textuellement, tels qu'il me les a communiqus, et sans croire que
l'honneur qui m'y est fait par l'estime de M. Casimir Prier m'impose
une apparence d'embarras et un devoir de rticence. Je l'avais
accompagn en tte  tte, dit M. Vitet, hors Paris,  sa maison du bois
de Boulogne, o son mdecin l'envoyait prendre l'air, car il tait dj
affaibli et souffrant. Nous fmes, pendant plus de deux heures, le tour
de ses jardins, sous un ciel triste et brumeux que je vois encore. Il me
parla, avec plus d'abandon et de suite qu'il n'avait jamais fait, de
ses projets, de ses plans, de ses esprances. Il me lut les dernires
dpches qu'il venait de recevoir de Londres et de Vienne, me montra
que, dans un dlai plus court qu'on ne pensait, il y avait lieu
d'attendre que les puissances continentales dsarmeraient sur une assez
grande chelle pour ter toute ide d'arrire-pense de leur part: Ds
lors, ajouta-t-il, toute cette mousse de guerre tombera, et cela fait,
je me retire; ma tche sera termine. Le fardeau est dj lourd; il
deviendrait intolrable quand le danger serait dissip. Mes meilleurs
amis, qui dj ne sont pas commodes, me joueraient,  tout propos, des
tours pendables. Je leur cderai la place. Mais je ne m'en irai pas sans
m'tre donn des successeurs qui comprennent et qui veuillent conserver
ce que j'ai fait. L dessus il entra dans de longs dtails sur
quelques-uns de ses allis, les drapant de main de matre: Ce n'est pas
avec ces hommes-l, reprit-il, qu'on peut faire un gouvernement. Je sais
que les doctrinaires ont de grands dfauts, et qu'ils n'ont pas l'art de
se faire aimer du gros public; il n'y a qu'eux pourtant qui veuillent
franchement ce que j'ai voulu. Je ne serai tranquille qu'avec Guizot.
Nous avons gagn assez de terrain pour qu'il puisse entrer au pouvoir.
Ce sera ma condition.

Encore un exemple de la vanit des confiances de l'homme! Au moment o
M. Casimir Prier se proccupait ainsi de rgler l'avenir, le prsent
tait prs de lui chapper; le cholra, qui devait l'atteindre,
envahissait soudainement Paris. On a dit que, ds la premire explosion
du flau, M. Prier en avait eu l'imagination frappe au point qu'
l'instant sa sant en souffrt, surtout que les bruits d'empoisonnement
et les meurtres populaires suscits par ces bruits avaient troubl son
me, presque comme un outrage personnel. Il fut, en effet, profondment
indign de ces dplorables scnes de crdulit froce: Ce n'est pas
l, disait-il, la pense d'un peuple civilis; c'est le cri d'un peuple
sauvage. Mais je ne pense pas que son impression soit alle plus loin:
J'tais prsent, m'a dit M. d'Haubersaert, quand le prfet de police
vint lui rendre compte de ce qui se passait. M. Prier fut mu, irrit,
attrist, mais point troubl. Il avait l'imagination chaude, le
temprament irritable, mais l'me forte et l'esprit ferme; il voyait les
choses telles qu'elles taient rellement, sans exagration comme sans
illusion, mme lorsqu'il en tait profondment remu.

Je ne trouve pas que les crivains qui ont racont ce temps aient peint
avec vrit et justice l'tat de Paris, gouvernement et peuple, pendant
cette lugubre crise. Aussi absurdes qu'odieux, les emportements
populaires furent peu nombreux, limits  quelques rues encombres d'une
population pauvre et grossire, et ils cessrent promptement. L'aspect
gnral de la ville tait morne, mais point troubl; on ne voyait
nulle part cette agitation dsordonne ou cette immobilit stupide qui
caractrisent la peur; les habitants passaient dans les rues silencieux,
le pas press, la physionomie un peu tendue et crispe, sous l'influence
de l'air froid et sec qu'il respiraient. Les Chambres, les tribunaux,
les fonctionnaires de toute sorte continurent rgulirement leurs
travaux. Les prtres, les administrateurs, les mdecins, les employs
des tablissements pieux et charitables firent leur devoir, beaucoup
avec ardeur, presque tous sans hsitation. Le Roi et sa famille, les
ministres, tous les chefs des services publics donnrent l'exemple du
courage et du dvouement. Le comte d'Argout, dans les attributions
duquel se trouvait la police sanitaire, parcourait les quartiers les
plus malades, aidant de sa propre main  placer les morts dans les
voitures qui les recueillaient de maison en maison pour les porter aux
cimetires. La charit chrtienne, la sympathie librale et le zle
administratif unissaient leurs efforts pour lutter contre le mal ou en
attnuer les rsultats. L'anxit publique tait visible, la tristesse
profonde; mais on n'avait sous les yeux aucun de ces spectacles
d'pouvante honteuse et de dsorganisation sociale et morale qui, dans
d'autres temps et ailleurs, ont accompagn de telles preuves. On se
sentait, au contraire, au milieu d'une population en qui dominait le
sentiment du devoir ou de l'honneur, et sous la main d'un gouvernement
rgulier, intelligent, vigilant, rsolu et capable d'accomplir, dans les
limites de la science et de la puissance humaines, tout ce qu'exigeait
de lui le prilleux service de la socit confie  ses soins.

Ce n'est point par des observations indirectes et lointaines, c'est de
prs et par moi-mme que j'ai vu et pu apprcier l'tat moral de Paris 
cette poque. Je vivais au milieu du mal public et du travail assidment
suivi pour y porter remde. Pourquoi ne rendrais-je pas  une chre
mmoire ce qui lui est d? L'affection commande la rserve, mais
n'interdit pas la vrit. Dame de charit dans le quartier que nous
habitions, ds que le flau y parut, ma femme se voua  en dfendre les
familles pauvres commises  sa charge, et bien d'autres aussi dont la
dtresse s'aggravait par ce nouveau pril. Elle employait chaque jour
plusieurs heures  les visiter,  munir de prcautions ceux qui se
portaient bien,  faire soigner et souvent  soigner elle-mme ceux qui
taient atteints,  faire promptement enlever ceux qui avaient succomb,
 soutenir et  consoler ceux qui restaient. Sa jeunesse, son activit,
sa srnit, son facile courage, sa bont  la fois sympathique et
fortifiante lui acquirent bientt la confiance des effrays, des
malades, des mdecins, des administrateurs, de tous ceux qui, dans le
quartier, taient les objets ou les allis de son oeuvre. Ils venaient
incessamment rclamer ses visites, ses secours, ses conseils; les uns
l'informaient de leurs maux et de leurs besoins; les autres la mettaient
au courant des mesures adoptes par l'administration et des moyens
employs par la science. De mon cabinet, j'entendais frquemment
demander: Madame Guizot y est-elle? Je la voyais, avec une inquitude
qu'elle me voyait bien, mais dont nous ne nous parlions pas, sortir,
rentrer, ressortir plusieurs fois dans le jour pour suffire  sa tche.
Sa sant n'en fut point altre, mais elle eut bientt  s'occuper de sa
propre maison. Je fus moi-mme atteint du cholra; pas trs-gravement,
assez cependant pour que mon mdecin, le docteur Lerminier, dt: Si
M. Guizot avait peur, il serait bien malade. Je n'eus  me dfendre
d'aucune impression semblable. Pendant un jour seulement, mon malaise
fut extrme; j'avais comme un sentiment de grand trouble et de
dsorganisation intrieure. Les remdes, surtout l'emploi continu de la
glace, mirent fin  cet tat; j'entrai rapidement en convalescence, et
ma femme put reprendre au dehors son oeuvre[19]. Cette atmosphre de
charit o je vivais et ma propre indisposition me rendirent l'histoire
du cholra de 1832 trs-familire; j'en entendais sans cesse parler;
j'tais au courant de tous les incidents, de tous les travaux, de tous
les sentiments qui s'y rattachaient. Je suis sorti de cette triste
poque plein d'estime pour la bont, le courage, le dvouement, le zle
intelligent, la sympathie affectueuse, pour toutes les vertus prives
qui abondent dans toutes les classes de la socit franaise, et qui
s'y dploient avec une verve charmante ds que les grandes preuves
les appellent. Il y a l de quoi compenser bien des faiblesses, et de
puissants motifs d'esprer que cette socit acquerra aussi, avec
le temps, les vertus publiques dont elle a besoin pour accomplir sa
destine et pour satisfaire  son propre honneur.

[Note 19: Je me donne le plaisir de publier, dans les _Pices
historiques_, n XII, un essai intitul: _De la Charit et de sa place
dans la vie des femmes_, par Mme liza Guizot, crit en 1828, et qui n'a
t imprim que dans un _Recueil_ indit et tir seulement  soixante
exemplaires.]

Au plus fort de la crise, pour combattre les craintes de contagion et
relever les esprits abattus, le gouvernement voulut faire une dmarche
un peu clatante. Le Roi proposa d'aller en personne, avec le prsident
du Conseil, visiter l'Htel-Dieu. Le cabinet n'y consentit point; mais
M. le duc d'Orlans, avec un gnreux empressement, demanda  remplacer
son pre, et son offre fut accepte. La visite eut lieu le 1er avril
1832. Le duc d'Orlans, M. Casimir Prier et M. de Marbois, alors
prsident du Conseil gnral des hospices et g de quatre-vingt-sept
ans, parcoururent les salles des cholriques de l'Htel-Dieu, s'arrtant
auprs du lit des malades, leur prenant les mains, causant avec eux, et
les encourageant par de bonnes et fermes paroles. La visite fut longue.
Plusieurs malades, dix ou douze, selon le rapport d'un assistant,
moururent pendant sa dure. M. Lanyer, jeune mdecin distingu, employ
alors dans le ministre de l'intrieur comme directeur des affaires
civiles de l'Algrie, avait accompagn M. Casimir Prier dans cette
visite; il l'engagea, ainsi que M. le duc d'Orlans,  y mettre un
terme, disant qu'un plus long sjour dans cette atmosphre pouvait tre
dangereux et tait compltement inutile. Ni M. le duc d'Orlans, ni M.
Prier ne tinrent compte de cet avis. Le prince discutait, avec une
entire libert d'esprit, la question de savoir si le cholra tait
ou non contagieux; et M. Prier, silencieux et grave, prouvait et
contenait visiblement, en prsence de tant de souffrances, une
profonde motion. Ils se retirrent enfin, et, rentr au ministre de
l'intrieur, M. Prier se complaisait  raconter le courage de ce jeune
prince et de ce vieux magistrat, l'un sur les marches du trne, l'autre
sur le bord du tombeau, tous deux parfaitement tranquilles et sereins 
ct de ces mourants dont le souffle rpandait peut-tre la mort. Pour
lui, il avait, en parlant de ce spectacle, les yeux ardents, le teint
ple, la physionomie altre, et ses amis taient pntrs d'inquitude
en le regardant.

Trois jours aprs cette lugubre visite, M. Casimir Prier tait
gravement malade; l'un de ses collgues, M. de Montalivet, vint le voir,
le 5 avril, dans la soire: Je le trouvai seul, tendu sur un canap;
les meurtres commis la veille par une foule furieuse et stupide, sur
de prtendus empoisonneurs, avaient fait sur son esprit une impression
navrante. Il me fit, sur la France et sur lui-mme, les plus tristes
prdictions: Je vous l'ai dj dit; je sortirai de ce ministre les
pieds en avant. C'taient en effet les termes dont il s'tait servi
avec moi le jour mme o il s'installa au ministre de l'intrieur,
le 14 mars 1831. Il m'entretint ensuite, avec calme et tristesse, de
l'article  insrer le lendemain dans _le Moniteur_[20]. Le prfet de
police arriva. Je le quittai en lui disant un adieu qui devait tre le
dernier. Je ne l'ai plus revu[21].

[Note 20: _Pices historiques_, n XIII.]

[Note 21: Extrait d'une lettre que m'a adresse, le 18 septembre 1858,
M. de Montalivet,  qui je dois, sur toute cette poque, plusieurs
renseignements importants.]

Pendant que le cholra, en envahissant M. Casimir Prier, mettait en
pril le repos de la France, il lui enlevait, dans M. Cuvier, une de ses
gloires[22]. Au milieu de son trouble, la France sentit vivement cette
perte; elle a toujours aim la grandeur intellectuelle, et c'est
aujourd'hui presque la seule qu'elle se plaise  honorer. Le concours
aux obsques de M. Cuvier fut trs-grand, et un sentiment vrai de
sympathie et de regret animait cette foule presse d'accourir pour
rendre hommage  un matre de la science, presse de s'couler pour se
soustraire au pril du flau qui l'avait frapp. Ce mlange de gnreux
respect et de proccupation personnelle tait un spectacle  la fois
noble et triste.

[Note 22: On a discut les causes de la mort de M. Cuvier. Pour avoir, 
ce sujet, l'avis d'un juge parfaitement comptent, je me suis adress
 mon savant confrre et ami, M. Flourens, son digne successeur dans
l'Acadmie franaise comme dans l'Acadmie des sciences. Il m'a rpondu:
Les causes de la mort de M. Cuvier sont restes douteuses. Elle a t
attribue au cholra, et il est trs-probable que le cholra a en effet
agi, mais seulement d'une manire latente. Les symptmes manifestes
de la maladie furent ceux d'une paralysie qui, du bras droit, gagna
successivement le pharynx et les organes respiratoires.]

Le mal clata, chez M. Casimir Prier, avec une grande violence: Des
spasmes nerveux soulevaient ce grand corps dans son lit, par une sorte
de mouvement mcanique dont la puissance irrsistible tait effrayante.
C'tait un douloureux spectacle que celui de cette intelligence et de
cette volont si nergique luttant en vain contre la matire[23].
Quelques-uns des mdecins appels doutaient que ce ft le cholra; la
plupart, et les principaux, l'affirmaient, et tout semble indiquer
qu'ils avaient raison. A ct de M. Prier, dans le ministre de
l'intrieur, onze personnes en taient en mme temps attaques, et
son collgue, M. d'Argout, qui l'avait accompagn dans la visite 
l'Htel-Dieu, tait frapp comme lui, et presque en aussi grand danger.
Au bout de quelques jours, une amlioration sensible donna quelques
esprances; ce fut, entre les mdecins, le moment des doutes, des
discussions et des essais divers; pendant six semaines, ils luttrent de
toute leur science, et le malade de toute la force de son me, contre
le mal toujours renaissant et croissant; mais tous les efforts taient
vains; la fivre devenait de jour en jour plus ardente; l'extrme
susceptibilit nerveuse de M. Prier allait souvent jusqu'au dlire. Au
milieu de son mal, l'avenir de son pays et de la bonne politique dans
son pays tait sa constante proccupation, Il en parlait  ceux qui
l'entouraient; il s'en parlait tout haut  lui-mme dans les accs de
la fivre. Son fils an arriva d'Angleterre; M. Prier ne l'entretint
pendant plus d'une heure que de la Confrence de Londres et du rglement
des affaires de Belgique. Malgr l'affection qu'il portait  ce fils,
il ne se laissa aller  aucun attendrissement, ne manifesta aucune
faiblesse; la paix de l'Europe paraissait sa seule pense. Quand son
esprit se portait sur les affaires de l'intrieur, il exprimait pour
l'ordre social, surtout pour la proprit, premire base de l'ordre
social, les plus vives alarmes, ne se faisant aucune illusion sur la
valeur de ses succs contre l'anarchie, et sachant bien que, s'il avait
arrt la ruine de l'ordre, il n'avait pas assur sa victoire: J'ai les
ailes coupes, disait-il; je suis bien malade, mais le pays est encore
plus malade que moi.

[Note 23: Extrait d'une lettre que m'a adresse, le 27 septembre 1858,
sur la maladie et les derniers jours de M. Casimir Prier, M. Lanyer,
qui l'avait accompagn  l'Htel-Dieu, et qui, depuis ce jour, resta
constamment auprs de lui.]

Le pays suivait avec anxit les progrs de cette maladie qui le
menaait de retomber lui-mme dans tout son mal. Quand on apprit, le
16 mai au matin, que M. Casimir Prier venait de succomber, un vif
mouvement de regret, de reconnaissance et d'alarme clata, en
province comme  Paris, parmi les propritaires, les ngociants, les
manufacturiers, les magistrats, dans toute cette population amie de
l'ordre qu'il avait comprise et dfendue mieux qu'elle ne savait se
comprendre et se dfendre elle-mme. Elle accourut en foule  ses
obsques; elle s'empressa de souscrire pour lui lever un monument. Les
dtails de cet lan d'estime publique sont partout. Je me joignis au
dpart du convoi funbre; mais  peine remis de ma propre attaque de
cholra, je ne pus l'accompagner jusqu'au cimetire. Parmi les discours
qui y furent prononcs, celui de M. Royer-Collard, et parmi les crits
consacrs  la mmoire de M. Casimir Prier la _Notice_ que M. de
Rmusat a place en tte du recueil de ses _Discours_, ont seuls une
valeur historique: dans l'un, le caractre public, dans l'autre le
caractre personnel de M. Casimir Prier sont peints avec autant d'clat
que de vrit. L'un et l'autre mritent de survivre au moment qui
les inspira[24]. Ce sont de beaux exemples d'admiration grave et de
sympathie clairvoyante. Une anne de gouvernement, qui fut un long
combat sans rsultat complet ni assur, avait suffi pour conqurir  M.
Casimir Prier ces sentiments des juges les plus difficiles, comme du
public franais et europen.

[Note 24: _Pices historiques_, n XIV.]




                             CHAPITRE XIV

        INSURRECTIONS LGITIMISTE ET RPUBLICAINE.--OPPOSITION
        PARLEMENTAIRE.--FORMATION DU CABINET DU 11 OCTOBRE 1832.

tat des esprits aprs la mort de M. Casimir Prier;--dans le
gouvernement;--dans les divers partis.--Insurrection lgitimiste
dans les dpartements de l'Ouest.--Principe et sentiments du parti
lgitimiste.--Mme la duchesse de Berry.--Principe et sentiments du parti
rpublicain.--Ses prparatifs d'insurrection  Paris.--Manifeste ou
_Compte rendu_ de l'opposition parlementaire.--Ses motifs et son
caractre.--Courage et insuffisance du cabinet.--On pense  M.
de Talleyrand comme premier ministre.--Voyage de M. de Rmusat
 Londres.--M. de Talleyrand s'y refuse.--Mort du gnral
Lamarque.--Insurrection rpublicaine des 5 et 6 juin 1832.--nergique
rsistance du parti de l'ordre.--Le roi parcourt Paris.--Je me rends
aux Tuileries.--Visite aux Tuileries de MM. Laffitte, Odilon-Barrot et
Arago.--Leur conversation avec le roi.--Faiblesse croissante du cabinet
malgr sa victoire.--Ses deux fautes.--Mise en tat de sige de
Paris.--Arrestation de MM. de Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de
Neuville et Berryer.--Tentative du roi pour conserver le cabinet en
le fortifiant.--M. Dupin.--Urgence de la situation.--Le roi nomme
le marchal Soult prsident du conseil et le charge de former un
cabinet.--Le duc de Broglie est appel  Paris.--Il fait de mon
entre dans le cabinet la condition de la sienne.--Objections et
hsitation.--Le marchal Soult fait une nouvelle proposition  M. Dupin,
qui refuse.--On me propose et j'accepte le ministre de l'instruction
publique.--Formation du cabinet du 11 octobre 1832.

(16 mai--11 octobre 1832.)


Le 15 mai 1832, pendant que M. Casimir Prier vivait encore, le
_Journal des Dbats_, dfenseur prouv et interprte presque avou du
gouvernement, disait: C'est une erreur trange que de s'obstiner 
confondre le systme et le ministre du 13 mars, comme si le systme
tait n et devait s'teindre avec tel ou tel homme. Non pas,  Dieu ne
plaise, qu'il entre dans notre pense de rabaisser le moins du monde les
immenses services rendus par l'homme au systme! M. Casimir Prier a
courageusement accept la mission de faire prvaloir le systme que tous
les esprits clairs et tous les bons citoyens avaient dj reconnu et
proclam le seul capable de sauver la France. Cette mission, il l'a
remplie avec une nergie et un talent qui lui assurent une mmoire
immortelle. Mais M. Casimir Prier n'a point cr son systme; il n'a
eu que le mrite de le discerner et de l'adopter franchement. C'est la
force de l'opinion nationale qui a pouss aux affaires M. Casimir Prier
et ses collgues; c'est le systme qui a fait le ministre du 13 mars,
et non pas le ministre du 13 mars qui a fait le systme. Le systme du
13 mars a pris naissance au moment mme de la Rvolution de Juillet.
Ce n'est autre chose que le systme de la monarchie constitutionnelle
oppos  la rpublique pure, ou  la monarchie rpublicaine, ce qui se
ressemble beaucoup. Ce systme tait n avant M. Casimir Prier; il
lui survivra si le malheur veut que M. Casimir Prier soit enlev  la
France.

Le surlendemain 17 mai, M. Casimir Prier tait mort, et _le Moniteur_,
en l'annonant officiellement, s'exprimait en ces termes: La nation
s'est attache au systme que le ministre du 13 mars s'appliquait 
faire triompher:  l'intrieur, la Charte;  l'extrieur, la paix. Il
n'appartiendrait pas au caprice de quelques individus d'y rien changer;
c'est le voeu du pays, car ce fut l'esprit des lections de 1831 et
des majorits parlementaires dans la session qui les suivit.
Constitutionnellement, ce systme doit donc rester intact, il est dans
la pense des trois pouvoirs. Politiquement, il est dans la nature des
choses; c'est la base du nouveau droit public consacr par le trait du
15 novembre[25].Devant l'Europe et devant les Chambres, c'est donc
un systme convenu, et la bonne foi comme la responsabilit des
dpositaires de l'autorit royale leur commande de prserver d'aucune
atteinte les principes dont l'application leur a t confie. Que la
France, veuve d'un grand citoyen, sache donc bien qu'il n'y a rien de
chang dans ses destines politiques; c'est elle-mme qui se les est
faites; elle seule pourrait les changer, et elle ne le veut pas. Elle
veut toujours la paix, elle veut toujours la Charte; et son gouvernement
restera fidle  la mission qu'il a reue de lui conserver ces deux
biens.

[Note 25: Adopt par la Confrence de Londres et ratifi par les cinq
puissances pour rgler la sparation de la Belgique et de la Hollande.]

Les malveillants et les esprits qui se croient sagaces parce qu'ils sont
souponneux virent dans ce langage tout autre chose que le dsir de
rassurer la France: c'tait, dirent-ils, l'explosion de la jalousie du
Roi envers M. Casimir Prier, et de son dessein de ne voir ou de ne
laisser voir dans ses ministres que les instruments de sa politique, en
s'en attribuant  lui-mme tout l'honneur. Louis XIV disait: L'tat,
c'est moi; le roi Louis-Philippe veut dire: Mon gouvernement, c'est
moi[26]. Les prtextes, lgers mais spcieux, ne manquaient pas 
cette imputation: ce prince avait des vivacits d'impression et des
intemprances de langage qui lui donnaient quelquefois les airs de
dfauts qu'au fond il n'avait pas et de fautes qu'en dfinitive il ne
faisait pas: il aimait la popularit et il tait enclin  croire le
public injuste envers lui; deux penchants qu'il a patriotiquement
surmonts pour soutenir la politique qu'il jugeait bonne et pour servir
les vrais intrts de la France. Mais, dans cette lutte intrieure, il
voulait avoir au moins le mrite de son sacrifice, et que la France st
bien que, si elle jouissait des bienfaits de l'ordre, de la libert
lgale et de la paix, c'tait  lui surtout qu'elle les devait. Or, le
gouvernement reprsentatif a ce rsultat invitable que ce ne sont pas
les dlibrations du Conseil, mais les effets de la scne qui frappent
le public; il peut arriver que le Roi soit pour beaucoup dans la
politique qui prvaut, mais les ministres en sont toujours les acteurs;
c'est  eux surtout que vont les honneurs du succs comme les travaux et
les prils du combat, car ils y engagent toute leur destine. Et puis
ils sortent des rangs du pays; ils sont ses reprsentants immdiats
et comme ses champions d'lite pour son service et sa dfense. Il est
naturel que ses regards et ses sentiments se portent d'abord sur eux;
c'est mme l'un des principaux mrites du rgime constitutionnel qu'il
en soit ainsi, et que la royaut n'ait pas  subir les chances de
l'arne. Mais si la scurit du trne y gagne, il peut arriver que
l'amour-propre du prince en souffre; et s'il en souffre injustement, si
la part qui lui revient effectivement dans l'adoption, le maintien et
le succs de la bonne politique ne lui est pas faite dans l'opinion
publique, si en mme temps le cours des ides populaires et des hommes
qui les reprsentent tend  le repousser de plus en plus dans l'ombre,
si d'autres amours-propres s'lvent en face de l'amour-propre royal
et lui contestent ses satisfactions lgitimes, alors surviennent
ces susceptibilits d'influence ou de renomme, ces inquitudes sur
l'injustice et l'ingratitude publiques, ces mouvements naturels du coeur
humain que le plus sage prince ne russit gure  supprimer absolument,
et qui lui prtent, pour peu qu'il s'y laisse aller, des apparences que
la conduite la plus modre, la plus constitutionnelle, ne suffit
pas toujours  effacer. C'est la difficile situation dont le roi
Louis-Philippe, dans son attitude et son langage, n'a pas toujours tenu
assez de compte, et dont il a eu injustement  souffrir.

[Note 26: _Pices historiques_, n XV.]

Les rois oublient trop d'ailleurs avec quelle rapidit leurs moindres
impressions, et les dispositions qu'ils laissent entrevoir en se htant
de les contenir, fournissent  leur entourage les occasions d'un zle o
le public croit reconnatre leur propre pense. Peu de jours aprs la
mort de M. Casimir Prier, j'tais aux Tuileries, dans le salon de la
Reine; un membre de la Chambre des Dputs, homme de sens et trs-dvou
au Roi, dit  l'un des officiers intimes de la cour: Quel flau que
le cholra, Monsieur, et quelle perte que celle de M. Prier!--Oui
certainement, monsieur; et la fille de M. Mol, cette pauvre madame
de Champltreux! comme pour attnuer, en le comparant  une douleur
trs-lgitime mais purement de famille, le deuil public pour la mort
d'un grand ministre. Je ne doute pas que si le roi Louis Philippe et
entendu ce propos, il n'en et senti l'inconvenance; mais les serviteurs
ont des empressements qui vont fort au del des dsirs des rois, et
celui-l croyait plaire en repoussant M. Casimir Prier dans la foule
des morts que le cholra avait frapps.

Non-seulement rien, dans le langage du Roi et de son gouvernement aprs
la mort de M. Casimir Prier, ne laissa paratre un tel sentiment;
mais ce langage, comme on le voit dans _le Moniteur_ que je viens
de rappeler, fut remarquablement modeste. En donnant  la France la
certitude que la politique d'ordre et de paix du cabinet du 13 mars
serait maintenue, on n'en faisait point remonter au Roi le mrite; son
nom n'tait pas mme prononc; c'tait  la France elle-mme qu'on
reportait l'honneur du pass et l'esprance de l'avenir: La France a
fait elle-mme ses destines; elle seule pourrait les changer et elle ne
le veut pas.

La France en effet ne le voulait pas; mais sa volont confuse et
chancelante serait demeure vaine si la volont prcise et constante du
roi Louis Philippe n'tait venue en aide et aux ministres qu'il avait
adopts, et aux majorits parlementaires que ses ministres avaient
rallies autour du trne. Roi, Chambres, cabinet du 13 mars, tous
avaient droit de rclamer la politique d'ordre et de paix comme la leur,
car ils l'avaient tous efficacement soutenue. Et les collgues que M.
Casimir Prier laissait aprs lui avaient droit aussi de parler en
leur propre nom, car ils taient sincrement rsolus  poursuivre et 
dfendre son oeuvre, en fidles hritiers.

Mais M. Casimir Prier  peine mort, on reconnut combien son hritage
tait lourd, et lui-mme ncessaire pour le garder. C'est une remarque
vulgaire qu'on ne mesure bien la place que tenait un homme que lorsque
elle est vide; et le vide se fait durement sentir quand la ncessit
d'agir devient pressante au moment mme o manque le grand acteur.

Dans les meilleurs jours du ministre de M. Casimir Prier, les partis
ennemis n'avaient pas cess de conspirer: quand ils virent la France
trouble par le cholra et le premier ministre lui-mme atteint, ils
jugrent le moment favorable pour redoubler leurs efforts. Dans le cours
du mois de mai 1832, pendant que le chef du cabinet tait aux prises,
dans les rues avec une terreur anarchique et dans son lit avec la
mort, les lgitimistes soulevrent dans l'Ouest la guerre civile;
les rpublicains s'armrent pour une grande insurrection dans Paris;
l'opposition parlementaire se runit pour prparer, en l'absence
des Chambres, sous le nom de _Compte rendu_ ou _Manifeste  nos
commettants_, une attaque gnrale et solennelle contre la politique
qu'elle avait combattue pendant la session.

Entre les mobiles qui peuvent pousser les hommes  conspirer ou  se
soulever pour renverser le gouvernement tabli, l'un des plus puissants,
le plus puissant peut-tre, c'est l'ide du droit  rtablir au sein
mme du gouvernement, du pouvoir lgitime  mettre  la place d'un
pouvoir usurpateur. On parle beaucoup de la puissance des intrts, et
bien des gens croient faire preuve de sagacit et de bon sens en disant
que l'intrt seul fait agir les hommes. Ce sont de vulgaires et
superficiels observateurs. L'histoire est l pour montrer quel degr
d'oppression, d'iniquit, de souffrance, de malheur peuvent supporter
les hommes, quand les intrts personnels sont seuls en jeu, avant de
recourir, pour se dlivrer, aux conspirations et aux insurrections. Si
au contraire ils croient, ou si seulement certains groupes d'hommes dans
la socit croient que le pouvoir qui les gouverne n'a pas en lui-mme,
par son origine et sa nature, droit de les gouverner, tenez pour certain
que les conspirations et les insurrections natront et renatront
obstinment parmi eux. Tant l'ide du droit a d'empire sur les hommes!
Tant la dignit instinctive de leur nature leur inspire le besoin de
ne se soumettre qu'au pouvoir qui, dans leur pense, a droit  leur
obissance, et de le chercher jusqu' ce que leurs yeux, en s'levant,
le voient en effet au-dessus d'eux!

Telle est la puissance de cette ide qu'elle peut jeter ceux qu'elle
possde dans l'injustice et l'imprudence extrmes, et faire taire en eux
non-seulement la voix de l'intrt personnel, des affections de famille,
du sens commun, du pril vident et vain, mais la voix mme de la patrie
et des devoirs qu'elle impose  ses enfants. Aprs de longs et violents
troubles civils, ce que cherche surtout la patrie, son plus gnral
dsir comme son plus imprieux besoin, c'est la prsence, en fait, d'un
gouvernement juste et sage, qui lui assure l'ordre et la libert, qui
protge quitablement tous les droits, tous les intrts, et dirige
bien, au dehors comme au dedans, les affaires communes de la socit.
C'est l'infirmit des choses humaines que les meilleures ont souvent de
tristes origines, et que la violence se rencontre dans le berceau des
plus utiles institutions et des plus ncessaires pouvoirs. Mais quand
les pouvoirs et les institutions sortis de leur berceau grandissent et
se dveloppent rgulirement, quand le gouvernement, plus ou moins issu
de la force plus ou moins lgitime, s'acquitte bien de sa mission et
satisfait aux voeux comme aux besoins gnraux de la socit, ce que
demande, ce qu'a droit de demander alors la patrie, c'est qu'on ne
conspire plus, qu'on ne se soulve plus, que, si l'on est mcontent ou
triste, on se tienne  l'cart, on attende les arrts du temps, et qu'en
attendant on la laisse jouir de son repos, de sa prosprit, de ses
liberts, qu'on ne lui donne pas  recommencer sans cesse ce dur et
prilleux travail de l'enfantement d'un gouvernement vou, ds qu'il
sera n et quoi qu'il fasse,  se dfendre contre une guerre  mort.
Mais ne comptez pas que, chez les hommes exclusivement proccups
de l'origine et du titre primitif des pouvoirs, ce cri de la patrie
l'emporte sur leur propre passion; ne vous flattez pas qu'en prsence
d'un gouvernement auquel ils ne reconnaissent pas le droit de gouverner,
ils reconnaissent ses mrites et s'y rsignent; ils seront envers lui,
mille fois plus exigeants qu'ils ne l'ont t, qu'ils ne le seraient
encore envers le gouvernement dont ils proclament le droit; ils
persisteront  voir en lui un pch originel pour lequel il n'y a point
de rdemption. Ils feront plus: ils ne tiendront, en l'attaquant, nul
compte, je ne dis pas seulement des prils de l'entreprise, mais des
chances de succs; ils seront aussi aveugles dans l'apprciation de
leurs forces qu'obstins dans la poursuite de leur dessein; ils se
lanceront dans des tentatives dsespres, indiffrents au risque de
relancer leur patrie dans le chaos et les tnbres des rvolutions.

Que sera-ce si de grands exemples de dvouement et de courage viennent
ajouter leur empire  celui des principes? C'est l'honneur de l'humanit
que les causes malheureuses et tenues pour lgitimes font des hros et
des martyrs. Et quand des hros et des martyrs ont apparu, peu importe
le petit nombre des fidles; peu importent la faiblesse des moyens et
l'incertitude des esprances; l'enthousiasme se joint au devoir; les
plaisirs de l'motion et de l'action tiennent lieu des joies de la force
et des sourires de la fortune; on se satisfait, on s'exalte dans le
sentiment des prils qu'on affronte pour son chef ou pour sa foi; on se
complat dans le mpris des lches qui dsertent la bonne cause. Et les
politiques voient avec surprise se dployer dans les tentatives les plus
insenses, les plus dnues de chance, des prodiges de persvrance et
d'nergie, d'intelligence et de vertu.

Ce fut  une double explosion de tels adversaires qu'aussitt aprs
la mort de M. Casimir Prier se trouva en butte le cabinet qui lui
survivait: les lgitimistes et les rpublicains se levrent en mme
temps, rclamant les uns et les autres, au nom de leur principe, le
droit exclusif de gouverner la France. Les grands conseillers du parti
lgitimiste, les politiques clairvoyants qui vivaient  Paris, M. de
Chateaubriand, M. Berryer, le duc de Fitz-James, n'taient point d'avis
de l'insurrection et s'efforcrent de la prvenir. M. Berryer se rendit,
en leur nom, dans l'Ouest pour en dtourner madame la duchesse de Berry
qui venait d'y arriver. Parmi les chefs vendens eux-mmes, plusieurs
des principaux avaient, ds l'origine, averti la princesse que
l'entreprise leur semblait inopportune, que les armes et les munitions
leur manquaient, qu'ils ne pouvaient promettre ni un grand soulvement,
ni de bonnes chances de succs. A plusieurs reprises, on dlibra, on
hsita, on fut sur le point de renoncer. Mais les passions oisives, et
qui entrevoyent un terme  leur oisivet, sont, de toutes, les plus
ingouvernables; d'cosse en Italie, d'Italie en France, entre le vieux
roi Charles X  Holyrood, madame la duchesse de Berry  Massa et ses
correspondants dans les dpartements du Midi et de l'Ouest, les fils
du complot taient nous, les plans forms, les agents en mouvement;
bravant les prils de la mer et de la terre, se vouant avec courage 
une vie errante et dure, la principale personne du parti et du dessein
tait arrive sur les lieux, au milieu de ses amis. Princesse, femme
et mre, que de causes d'illusion pour elle et d'entranement autour
d'elle! tre venue si lgrement, s'en retourner sans avoir rien
fait, c'tait pis que la dfaite; c'tait une nouvelle et plus fatale
abdication. Il y a des impressions qui dcident de la conduite des
partis et auxquelles se soumettent ceux-l mme qui les jugent et les
dplorent: prpare depuis longtemps, avorte  Marseille, dconseille
et presque dcommande dans l'Ouest  la veille de l'excution, la prise
d'armes lgitimiste clata enfin, avec la mre de Henri V  la tte, au
moment mme o le chef du cabinet du 13 mars descendait au tombeau.

Dans le parti rpublicain, chefs et soldats, la situation et les
dispositions taient les mmes: l aussi les chefs n'avaient nulle envie
de l'insurrection et ne croyaient pas  son succs. Quelque vive que
ft son hostilit, je ne pense pas que M. de La Fayette entrt alors
activement, comme il l'avait fait sous la Restauration, dans les
complots de renversement. M. Armand Carrel, clairvoyant et ddaigneux,
ne leur portait gure plus de got que de confiance. M. Garnier Pags
savait trs-bien qu'il tait plus propre  fronder la monarchie 
la tribune en y faisant apparatre la Rpublique, qu' attaquer le
gouvernement du Roi dans les rues en y promenant le drapeau rpublicain.
M. Godefroi Cavaignac lui-mme, malgr l'pret de ses passions, avait
trop d'esprit pour s'abandonner aveuglment  celles de ses aveugles
amis. Mais parmi les rpublicains, bien plus encore que parmi les
lgitimistes, le sentiment et l'avis des chefs taient de peu de valeur;
en toute occasion, ils taient emports dans le mouvement de leur
peuple, n'ayant pas plus le courage de s'en sparer que la force de le
contenir. M. Casimir Prier mort, tous les dmocrates, politiques ou
anarchiques, crurent leur jour venu et reprirent leurs allures de
violence et d'agression. Les socits secrtes se runirent: les _Amis
du peuple_ brisrent les scells que l'autorit avait fait apposer sur
la maison o ils tenaient leurs sances; le commissaire de police et les
officiers municipaux qui se prsentrent furent maltraits. Au nom de la
souverainet du peuple comme au nom de la lgitimit, dans les rues
de Paris comme dans les campagnes de l'Ouest, la guerre civile se
rallumait.

En prsence de cette fermentation, et pour chercher aussi sa part dans
les chances de succs que semblait ouvrir  tous les partis, lgaux
ou illgaux, la mort de M. Casimir Prier, l'opposition parlementaire
voulut faire un acte solennel. Sa situation tait difficile: la tribune
tait ferme; les dputs ne pouvaient, en usant d'un droit incontest,
venir, chacun  son tour et dans la mesure de ses opinions et de ses
dsirs, porter au pouvoir des coups divers et pourtant tous sentis. Il
fallait qu'ils parlassent tous en commun, d'une seule voix, et en dehors
du thtre naturel o toutes leurs voix avaient mission de se faire
entendre. Ils eurent grand'peine  se mettre d'accord sur l'expression
unique d'ides et d'intentions trs-diffrentes: les opposants
constitutionnels et dynastiques demandaient  rester sous le drapeau de
la monarchie; les rpublicains voulaient que celui de la rpublique se
ft entrevoir. De ce conflit forc d'aboutir  un concert, il rsulta,
sous le nom de _Compte rendu_, une sorte de cantate politique en prose,
rsum vague des ides dj si vagues que l'opposition avait produites
dans les Chambres ou dans les journaux, et rptition monotone des
griefs qu'elle avait dj si souvent rpts. Ni la modration de M.
Odilon Barrot ne parvint  effacer le caractre dur et agressif de ce
document ni le savoir-faire littraire de M. de Cormenin  y rpandre
un peu de nouveaut et de verve. L'oeuvre fut pompeusement vulgaire,
quoique des gens d'esprit y eussent mis la main, et la pice resta
froide en mme temps que l'acte tait plein d'amertume et d'hostilit.

Le cabinet mutil rsistait avec courage  toutes ces attaques; il
rprimait  Paris les tentatives de sdition anarchique, combattait
dans l'Ouest l'insurrection lgitimiste, poursuivait au dehors les
ngociations qui devaient raffermir la paix europenne, restait fidle
enfin, en principe et en fait,  la politique du chef qu'il n'avait
plus. Pourtant il se sentait faible et perdait de jour en jour du
terrain. Sa conduite tait bonne, mais impuissante. Dans les temps
orageux et quand les vnements se pressent, la bonne conduite mme
ne suffit pas au gouvernement; il y faut une certaine mesure de cette
autorit suprieure, naturelle et gnrale, que donnent ou la grandeur
prouve du caractre, ou l'clat continu du talent, ou la force d'une
situation leve et indpendante;  ces conditions seulement, le pouvoir
impose  ses adversaires, mme dans le combat, et inspire d'avance
confiance et zle  ses amis. Elles avaient disparu du cabinet avec
M. Casimir Prier; sa politique lui survivait, mais il n'avait pas
de successeur; la couronne avait les mmes penses et des ministres
galement dvous, mais elle avait perdu son champion et la majorit des
Chambres son chef.

Le public sentait ce vide plus vivement encore que les ministres, et
peut-tre que la couronne elle-mme. Le 19 mai, en suivant le convoi de
M. Casimir Prier, M. Royer-Collard s'entretenait avec M. de Rmusat et
lui tmoignait ses inquitudes pour l'avenir: Que va-t-il arriver?
lui dit-il; la situation est bien grave;  qui va-t-on s'adresser pour
refaire du gouvernement? Nous avons perdu M. Cuvier, rude coup pour la
science; mais nous n'avons pas perdu le Cuvier de la politique; M. De
Talleyrand est le Cuvier de la politique. Pense-t-on  lui!

Bien des gens y pensaient, plutt comme  une combinaison possible et
plausible qu'avec la conviction que, mise en pratique, elle serait bonne
et efficace. On avait besoin d'un homme considrable et d'un homme
habile; M. de Talleyrand tait certainement l'un et l'autre. On ne se
demandait pas si son habilet tait celle qui convenait au gouvernement,
et au gouvernement libre, de la France profondment agite. Les
diplomates ont le privilge de grandir aux yeux de leur pays sans avoir
port le poids de ses affaires et de ses preuves intrieures. Aprs
les catastrophes de 1848, nous tions, le prince de Metternich et moi,
rfugis ensemble  Londres; je lui dis un jour: Expliquez-moi, je vous
prie, mon prince, comment et pourquoi la Rvolution de Fvrier s'est
faite  Vienne. Je sais pourquoi et comment elle s'est faite  Paris;
mais en Autriche, sous votre gouvernement, je ne sais pas.--J'ai
quelquefois gouvern l'Europe, me dit-il avec un sourire ml d'orgueil
et de tristesse, mais l'Autriche, jamais. M. de Talleyrand aurait pu
en dire  peu prs autant  ceux qui voulaient l'appeler  gouverner la
France; il la servait trs-bien  Londres, et l'et, je crois, trouve
ingouvernable  Paris. Mais, quand on cherche des ministres, c'est bien
souvent pour sortir d'embarras plutt que pour suffire au besoin public.
Il importait, en tout cas, de savoir si, de son ct, M. de Talleyrand
pensait  devenir chef du cabinet, s'il en accepterait la proposition,
s'il n'tait pas ncessaire de la lui avoir faite avant de lui prsenter
toute autre combinaison, s'il en avait lui-mme quelqu'une en vue,
enfin s'il tait dispos  prter, comme ambassadeur, son concours 
un nouveau ministre qui continuerait la politique du 13 mars, et s'il
croyait toucher  la complte solution de la question belge qui, bien
que trs-avance, n'tait pas encore dfinitivement rgle. Le gnral
Sbastiani, encore souffrant et sans illusion sur les prils de la
situation du cabinet et de la sienne propre, s'entretenait de tout cela
avec M. de Rmusat, et lui dit un jour: Ne pourriez-vous pas nous aider
 savoir  quoi nous en tenir? M. de Rmusat s'y prta volontiers et
partit pour Londres, sans aucune mission prcise, sans porter  M. de
Talleyrand aucune proposition, uniquement pour causer avec lui comme
il avait caus avec le gnral Sbastiani, et pour bien connatre sa
pense, soit sur l'avenir du cabinet franais, soit sur l'tat de
l'affaire belge et ses chances de conclusion.

La conversation de M. de Talleyrand fut parfaitement sense et
clairvoyante. Il n'avait pas la moindre envie d'tre ministre en France;
content de sa position  Londres, il avait  coeur de continuer ce qu'il
y faisait, et il esprait toujours le mener  bien, quoique souvent
contrari et entrav, plutt par ce qui venait de France que par
l'Europe. Tout ce qu'il souhaitait  Paris, c'tait un ministre qui
maintnt la politique du 13 mars, et qui st, comme M. Casimir Prier,
la pratiquer et en rpondre, auprs du Roi comme dans les Chambres, avec
autorit et dignit. Il tint ce langage  M. de Rmusat trs-ouvertement
et avec l'intention marque que partout on st bien que telle tait sa
rsolution. On s'en flicita en Angleterre, o il tait regard comme le
plus efficace partisan de la paix et des bons rapports entre les deux
nations, et o la chance de son loignement avait dj caus quelque
inquitude. Un organe quasi officiel du cabinet whig, le journal _le
Globe_ s'en expliqua en ces termes que quelques personnes crurent, sinon
inspirs, du moins approuvs par M. de Talleyrand lui-mme: Nous avons
reu ce matin le manifeste des dputs de l'opposition en France. Nous
n'avons pas le temps de l'examiner en dtail: nous nous contenterons de
dire qu'il nous parat simplement une sche et froide rptition des
divers points de politique, intrieure et extrieure, sur lesquels
l'opposition a combattu le gouvernement du roi Louis-Philippe. Il est
vident que le triomphe de ce parti conduirait rapidement  une guerre
gnrale. En se rendant aux eaux de Bourbon-l'Archambault, le prince de
Talleyrand traversera Paris. Il n'est pas probable qu' son ge et
avec ses habitudes, il s'engage dans une tche aussi rude que celle de
premier ministre en France; mais on peut esprer, dans l'intrt des
deux pays et de l'humanit en gnral, qui ont si grand besoin du
maintien de la paix, que le roi Louis-Philippe le consultera sur la
formation de son nouveau ministre et sur le choix d'un prsident du
Conseil investi de pleins pouvoirs.

Pendant qu'on s'entretenait ainsi  Londres du nouveau cabinet  former
 Paris, tout l'tablissement de 1830; monarchie et dynastie, Roi et
ministres, taient en proie  la plus violente attaque et au plus grand
pril qu'ils eussent encore eu  subir: l'insurrection des 5 et 6 juin
1832 clatait.

C'est le vice et le malheur des conspirateurs rvolutionnaires qu'ils
sont condamns aux mensonges les plus contradictoires, et passent tour
 tour de l'audace  l'hypocrisie, de l'hypocrisie  l'audace. Quand
l'insurrection des 5 et 6 juin 1832 eut chou, quand il fallut se
justifier d'y avoir pris part ou la justifier de ses desseins, il y
eut comme un concert, entre tous ceux qui y taient directement ou
indirectement intresss, pour en dissimuler la gravit et en dnaturer
le caractre: tous soutinrent qu'il n'y avait eu dans l'vnement aucune
prmditation, aucun projet politique; la mort du gnral Lamarque, de
ce vaillant dfenseur de la libert et de l'honneur national, avait
vivement mu le peuple qui n'avait voulu, en se portant en masse autour
de son cercueil, que lui rendre un clatant hommage. Si la lutte s'tait
engage, ce n'taient point les amis du gnral Lamarque qui en avaient
pris l'initiative; ils avaient t insults, provoqus, menacs,
attaqus par la police et la troupe, les sergents de ville et les
dragons. Ici, un homme sur un balcon s'tait refus  ter son chapeau
devant le convoi; l, un tendard populaire avait t jet dans la boue;
ces incidents et d'autres semblables, les prcautions excessives, les
bravades offensantes des agents ou des partisans du pouvoir, avaient
jet l'irritation dans la foule; le combat avait commenc  et l,
involontairement, fortuitement, partiellement, en plus d'un lieu
peut-tre selon le dsir et sur la provocation des serviteurs de la
police. Qui avait port les premiers coups? Qui s'tait livr aux plus
grands excs? On ne le savait pas; on ne le saurait jamais; tout tait 
dplorer, rien  imputer aux amis du gnral Lamarque, du peuple et de
la libert.

Le temps a march; le jour s'est lev sur le pass; la France a chang
de rgime et de matre; le roi Louis-Philippe est tomb; la Rpublique a
eu son heure; on a pu s'en vanter au lieu de s'en dfendre; la crudit
des assertions a remplac, chez ses partisans, l'hypocrisie des
dngations; mme avant, et  plus forte raison depuis le 24 fvrier
1848, ils ont proclam, affirm, dmontr que l'insurrection des 5 et 6
juin 1832 avait t une grande tentative rpublicaine; ils ont multipli
les dtails et les preuves. Leurs socits publiques et secrtes, la
_Socit de l'Union de Juillet_, la _Socit des Droits de l'Homme_, la
_Socit des Amis du peuple_, s'taient jointes au convoi du gnral
Lamarque, portant leurs noms inscrits sur leurs drapeaux. Les cris:
_A bas Louis-Philippe! Vive la Rpublique!_ avaient retenti sur leur
passage. C'tait pour servir la cause de la Rpublique que des lves
de l'cole polytechnique et des autres grandes coles publiques taient
venus se placer dans leurs rangs. Si quelques-uns avaient cd 
l'entranement sans connatre le but, ils avaient t bientt clairs:
Mais enfin o nous mne-t-on? demanda l'un d'eux dans le peloton o
il marchait.--A la Rpublique, lui rpondit un dcor de Juillet qui
conduisait le peloton, et tenez pour certain que nous souperons ce soir
aux Tuileries. Quand le cortge arriva  la place de la Bastille, un
officier du 12e lger s'avana vers le premier groupe, et dit au chef:
Je suis rpublicain; vous pouvez compter sur nous. A la vrit,
en moins d'une heure, les rpublicains honntes purent voir qu'ils
n'taient pas seuls, ni les matres dans le cortge; le drapeau rouge et
le bonnet rouge, ces symboles du rgime de la Terreur, s'y montrrent
hardiment: Il y avait l, dit M. de La Fayette lui-mme, quelques
jeunes fous qui voulaient me tuer en l'honneur du bonnet rouge. Bien
simples taient ceux qui ne l'avaient pas prvu; c'est, chez nous, la
condition de la Rpublique d'avoir pour arme de tels fous et les bandes
dsordonnes qui marchent derrire les fous. Quand le rgime rpublicain
n'est ni dans les ides, ni dans les moeurs, ni dans la volont des
classes amies naturelles de l'ordre, quand les intrts rguliers et
tranquilles ne lui portent ni confiance ni got, ce rgime est vou 
l'alliance, c'est--dire  la domination des mauvaises passions; hors
d'tat de supporter la libert, il ne peut trouver un moment quelque
force que dans la violence et l'anarchie. Les rpublicains des 5 et 6
juin 1832 n'allrent pas jusqu' cette preuve; mais elle ne leur et
pas plus manqu qu' leurs disciples de 1848 s'ils avaient eu huit jours
de succs.

Quand leur dfaite fut vidente, quand la prolongation de la lutte
ne fut plus, pour les plus passionns d'entre eux, qu'une question
d'honneur personnel et de foi au del du tombeau, alors se dployrent
ces courages et ces dvouements hroques qui peuvent honorer les plus
mauvaises causes, et qui leur conservent, jusque dans leurs revers, une
force redoutable, mme quand elle est vaine. Presque au mme moment, le
6 juin pour les uns, le 7 pour les autres, une centaine de rpublicains
 Paris, dans le clotre Saint-Mry, et une cinquantaine de lgitimistes
au chteau de la Pnissire, prs de Clisson dans la Vende, entours
d'ennemis, de feu et de ruines, combattirent  toute outrance, et
moururent aux cris, les uns de _Vive la Rpublique!_ les autres de _Vive
Henri V!_ donnant leur vie comme un sacrifice humain, dans l'espoir de
servir peut-tre ainsi un jour un avenir qu'ils ne devaient pas voir.

Il n'y a, en ce monde, que deux grandes puissances morales, la foi et le
bon sens. Malheur aux temps o elles sont spares! Ce sont des temps o
les rvolutions avortent et o les gouvernements tombent.

La dfense de l'ordre contre l'insurrection fut aussi courageuse et
presque aussi passionne que l'attaque. Il y avait alors, et dans la
garde nationale appele  rprimer l'meute, et dans toute la population
trangre aux factions, une vraie et active indignation contre ceux qui,
sans ncessit, sans provocation, sans motifs qu'ils pussent avouer,
pour la seule satisfaction de leurs ides ou de leurs passions
personnelles, venaient troubler la paix publique, et rejeter dans de
nouvelles crises rvolutionnaires la patrie  peine releve et encore si
lasse de toutes celles qu'elle avait subies. Les chefs militaires qui,
sous la forte et laborieuse discipline de l'Empire, avaient appris le
respect de l'autorit et le dvouement, s'tonnaient de trouver dans ces
soldats d'un jour, propritaires, marchands, artisans, une ardeur si
empresse et si ferme. Le digne reprsentant des vieux guerriers, le
marchal Lobau, avec son rude visage, sa gravit brusque, sa parole
brve, comme s'il et t press de ne plus parler, rendait tmoignage
de la bonne conduite de ces troupes si nouvelles pour lui, et dont
il avait hsit  prendre le commandement. Son chef d'tat-major, le
gnral Jacqueminot, aussi brave et plus expansif, racontait avec une
motion familire les nombreux traits de libre et patriotique courage
dont il avait t tmoin. Trois des chefs qui avaient agi sous leurs
ordres, M. Gabriel Delessert, bourgeois n militaire, disait le marchal
Lobau dans son rapport, et les gnraux Schramm et Tiburce Sbastiani,
rendirent, de ce qu'ils avaient fait avec la garde nationale et la
troupe de ligne, des comptes dtaills qui taient lus dans les corps
de garde, les cafs, dans tous les lieux publics, avec de vives
dmonstrations de satisfaction militaire et populaire. Dans la matine
du 6 juin, pendant que, sur plusieurs points, la lutte tait encore
flagrante, le Roi parcourut  cheval tous les quartiers de Paris,
passant en revue les diverses troupes qu'il rencontrait, s'arrtant
l o la population tait amasse, presque partout accueilli par de
bruyantes acclamations, et se portant de sa personne au-devant des
groupes silencieux et suspects, comme pour dfier, par son tranquille
courage, la plus brutale inimiti. Aux personnes de sa suite qui
l'engageaient  prendre un peu garde, il rpondait: Soyez tranquilles;
j'ai une bonne cuirasse; ce sont mes cinq fils. Le bruit courut le
lendemain que, dans cette promenade, des insurgs,  porte et au moment
de tirer sur le Roi, en avaient t dtourns par sa confiante attitude
autant que par leur propre pril.

Ds que j'appris l'insurrection, je me rendis aux Tuileries, press de
savoir exactement ce qui se passait et de voir si je pourrais aider
en quelque manire au rtablissement de l'ordre public. Je trouvai l
plusieurs membres de l'une et de l'autre Chambres, entre autres M.
Thiers, anims du mme sentiment que moi. Le Roi venait d'arriver de
Saint-Cloud avec la reine,  qui il avait dit: Amlie, il y a du
trouble  Paris; j'y vais;--J'y vais avec vous, mon ami. Le Conseil
des ministres se runit. Nous causions dans un salon voisin, avec les
personnes, soit de la maison du Roi, soit du dehors, qui allaient et
venaient, cherchant et apportant des nouvelles et des avis. On a dit que
le nombre des visiteurs n'tait pas grand et qu'ils avaient l'air plus
troubl qu'empress. Je ne me souviens pas d'en avoir t frapp. J'ai
tant vu les faiblesses et les bassesses humaines, et je m'y attends
tellement que, lorsqu'elles paraissent, je ne leur fais gure l'honneur
de les remarquer. Ce dont je suis sr, c'est que, chez les hommes
politiques prsents ce jour-l aux Tuileries, il y avait,  ct d'une
srieuse inquitude, une ferme adhsion au gouvernement du Roi et un
parti bien pris de le soutenir.

Le jour mme de la promenade du Roi dans Paris, au moment o il en
revenait et pendant que le Conseil des ministres tait assembl, on vint
lui dire que trois dputs de l'opposition, tous trois signataires du
_Compte rendu,_ MM. Laffitte, Odilon-Barrot et Arago, arrivaient aux
Tuileries et demandaient  tre admis auprs de lui. Il quitta le
Conseil et s'empressa de les recevoir. La dmarche n'avait, de leur
part, rien que d'opportun et d'honorable: regardant l'insurrection comme
 peu prs vaincue et l'ordre matriel comme bien prs d'tre rtabli,
ils venaient, avec une conviction sincre et une intention loyale, faire
auprs du Roi la mme tentative que, par le _Compte rendu_, ils avaient
faite auprs du public, c'est--dire le presser de changer de systme,
et de mettre la politique de laisser-aller et de concession, qu'ils
appelaient la politique de confiance,  la place de la politique de
rsistance. Ils ont eux-mmes sign, de cette conversation qui fut
longue et anime, une sorte de procs-verbal qui a t plusieurs fois
publi, et dont personne, que je sache, n'a contest la fidlit. Ce ne
fut,  vrai dire, qu'une paraphrase du _Compte rendu_, sous la forme
plus dveloppe et plus vive d'une controverse, M. Laffitte y fut doux
et quelquefois embarrass; M. Odilon-Barrot modr, respectueux et
presque affectueux; M. Arago inconsidr, amer, et par moments assez
emport pour que le Roi lui dt: Monsieur rago, n'levez pas tant la
voix. En relisant aujourd'hui cet entretien, je pense, et tout lecteur
indiffrent pensera, je crois, comme moi, que le Roi y garda constamment
l'avantage, et pour le fond des ides, et pour l'apprciation des faits,
et pour la verve dans la discussion. Il y fit pourtant une faute,
grave ds lors et que le temps devait aggraver. Soit par un mouvement
d'amour-propre, soit pour donner  la politique qu'il soutenait plus de
force en en faisant prvoir la dure, il la revendiqua, avec quelque
impatience, comme la sienne propre et presque son oeuvre  lui seul,
donnant ainsi,  un reproche qui lui tait ds lors adress, plus de
vraisemblance qu'il n'avait de fondement. La vrit comme la prudence
auraient voulu qu'en prenant justement sa part dans la politique d'ordre
et de paix, il ft en mme temps la part des Chambres, et de la majorit
qui s'y tait forme  l'appui de son gouvernement, et des conseillers
que cette majorit lui avait fournis, surtout du ministre minent qu'il
venait de perdre, et dont l'nergie lui avait t si ncessaire. A ce
moment, en causant avec MM. Laffitte, Odilon-Barrot et Arago, le roi
Louis-Philippe aurait bien fait de se rappeler ce qu'il dit un jour  M.
d'Haubersaert: Savez-vous que si je n'avais pas trouv M. Prier au
13 mars, j'en tais rduit  avaler Salverte et Dupont tout crus? Il
serait rest ainsi dans ce rle de roi constitutionnel dont, en fait,
il tait bien dcid  ne jamais sortir, et il n'et pas fourni 
ses ennemis les apparences dont ils se sont fait contre lui de si
dangereuses armes.

A cette occasion, je trouve sur mon propre compte, dans quelques
crits du temps, un prtendu fait que je relverai, contre mon usage,
uniquement  cause de la singulire transformation qu'il a subie de
rcit en rcit. On a dit d'abord: Au moment o la calche dans laquelle
se trouvaient les trois dputs traversait la grille du palais, un ami
commun, qui venait de l'intrieur, les aborda et leur dit: Allez vite,
Guizot en sort.[27] Un peu plus tard, cette invitation aux trois
dputs de se hter, pour opposer leur influence  la mienne, est
devenue une invitation de s'arrter pour chapper  leur propre pril:
Trois heures sonnaient lorsqu'une calche dcouverte, dans laquelle se
trouvaient MM. Arago, Odilon-Barrot et Laffitte, entra dans la cour des
Tuileries. Un inconnu, s'tant alors lanc  la tte du cheval, le
saisit par la bride en s'criant: Prenez garde, messieurs; M. Guizot
sort de l'appartement du Roi; vos jours ne sont pas en sret.[28] Il
n'y a point de si sotte calomnie qui ne trouve quelqu'un pour la dire
et plus d'un pour la croire; pourtant je suis sr que, si les hommes
honorables mis en scne ont eu connaissance de celle-ci, ils ont hauss
les paules; et je me serais tonn de la rencontrer dans un livre
srieux si je ne savais que l'esprit de parti explique tout, mme la
crdulit perverse des gens D'esprit.

[Note 27: _La Fayette et la Rvolution de_ 1830, par B. Sarrans jeune,
t. II, p. 384.]

[Note 28: _Histoire de Dix Ans_, par M. Louis Blanc, t. III, p. 305.]

Le succs semblait grand pour le cabinet; il avait vaincu la plus hardie
et la plus violente insurrection qui se ft encore leve contre le
gouvernement nouveau; M. Casimir Prier lui-mme n'avait pas t mis en
face de tels prils. Mais le cabinet, o M. Casimir Prier n'tait plus,
avait en lui-mme des faiblesses que la lutte, mme heureuse, devait
dvelopper; et  peine vainqueur, il prit deux mesures qui lui firent
plus de mal qu'il ne retira de fruit de sa victoire. En mettant Paris en
tat de sige, et en faisant brusquement arrter M. de Chateaubriand, le
duc de Fitz-James, M. Hyde de Neuville et M. Berryer, comme complices
de la guerre civile qu'ils s'taient efforcs d'empcher, il rendit 
l'opposition, dans l'ordre lgal et moral, le terrain qu'elle avait
perdu dans les rues, et il se rduisit  la ncessit de se dfendre
contre les partis qu'il venait de vaincre.

Les jurisconsultes les plus indpendants comme les plus clairs
diffrrent entre eux, et on pouvait certainement diffrer d'avis sur la
lgalit de l'tat de sige tabli  Paris par l'ordonnance du 6 juin
1832. Quelques mois plus tard, et aprs la chute du cabinet, quand
la question fut dbattue dans les Chambres, je demandai  l'un
des magistrats les plus verss dans le droit criminel, et mon ami
particulier,  M. Vincens Saint-Laurent, alors prsident de chambre  la
Cour royale de Paris, de m'en bien expliquer les diverses faces; et il
me remit  ce sujet une note si complte et si prcise que je prends
plaisir  la publier, aussi bien dans l'intrt de la vrit qu'en
souvenir du savant et impartial auteur[29].Quoi qu'il en ft du fond de
la mesure, la plupart des membres de l'opposition, dputs ou crivains,
avaient mauvaise grce  en contester la lgalit, au moment d'une
insurrection flagrante, quand ils avaient admis sans contestation et
mme provoqu le mme acte dans les dpartements de l'Ouest, contre un
pril bien moins grave. Mais indpendamment de la question de droit, il
y avait l, pour le cabinet, une question de conduite, et ce fut sur
celle-l que porta sa principale erreur. Quand mme la lgalit de la
mise en tat de sige de Paris et du renvoi des insurgs devant les
conseils de guerre n'et t douteuse pour personne, il et mieux fait
de n'y pas recourir. Il poursuivait les prvenus  raison de faits
rcents, vidents, palpables, et au milieu d'un mouvement d'opinion
trs-vif contre l'insurrection; il pouvait se confier aux juridictions
ordinaires du soin de faire justice; pourvu qu'on ne perdt pas de temps
en inutiles procdures, les jurs de Paris auraient probablement t
plus svres pour les insurgs que ne le furent, dans leur court
exercice, les conseils de guerre blesss et intimids par la crainte de
passer pour des commissions serviles[30]. Et si la rpression lgale
avait manqu, si la faiblesse des jurs avait rendu aux accuss
leur arrogance naturelle, elle aurait probablement suscit un accs
d'indignation et d'alarme publique o le gouvernement aurait puis la
force dont il aurait eu besoin. M. de Montalivet, en sympathie avec le
premier cri des amis de l'ordre au milieu du pril et du combat, crut
faire et fit certainement acte de courage en engageant sa responsabilit
dans une telle mesure; mais ce fut le courage d'un jeune et ardent
dfenseur de la socit et de la royaut attaques, non d'un ferme et
prvoyant politique. Le roi Louis-Philippe s'y trompa moins que ses
ministres, car au premier moment il repoussa l'ide de l'tat de
sige[31]; et j'ai dj cit de M. Casimir Prier des paroles qui
prouvent que, s'il et vcu, le pouvoir ne se ft pas expos  l'chec
qu'au nom de la Charte la Cour de cassation lui fit subir.

[Note 29: _Pices historiques_, n XVI.]

[Note 30: Ce qui prouve la vraisemblance de cette conjecture, c'est
le nombre des condamnations que pronona le jury contre les accuss
poursuivis  raison de l'insurrection des 5 et 6 juin, lorsque l'arrt
de la Cour de cassation du 29 juin eut dclar l'incomptence des
conseils de guerre, et fait renvoyer toutes ces affaires devant la Cour
d'assises. Je joins aux _Pices historiques_, n XVII, le tableau de ces
condamnations, qui s'lvent  quatre-vingt-deux et dont j'ai trouv
les dtails dans les _Mmoires de M. Gisquet_, alors prfet de police;
ouvrage qui, par la nature et la prcision des renseignements qu'il
contient, a plus d'importance et d'intrt historique qu'en gnral on
ne lui en a attribu.]

[Note 31: Il avait, en thse gnrale, de l'loignement pour cette
mesure, et il en carta l'ide en novembre 1831,  l'occasion de
l'insurrection, encore flagrante, des ouvriers de Lyon. J'insre, dans
les _Pices historiques_, n XVIII, une lettre qu'il crivit  ce sujet,
le 29 novembre 1831, au marchal Soult, en mission  Lyon.

Je joins  cette lettre une lettre du comte d'Argout, alors ministre du
commerce et des travaux publics, au marchal Soult, en date du novembre
1831, et qui contient, sur la question du tarif des salaires et des
rapports entre les fabricants et les ouvriers, les instructions
formelles du cabinet, instructions parfaitement conformes au bon sens
pratique comme aux principes de la science. Je n'ai eu que rcemment
connaissance de cette dpche.]

Pour tre une faute de nature diffrente, l'arrestation de MM. de
Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de Neuville et Berryer ne fut pas une
faute moins grave. C'taient l, pour le gouvernement de 1830, des
ennemis, non des insurgs ni des conspirateurs: ils ne voulaient pas
sa dure et n'y croyaient pas; mais ils ne croyaient pas davantage 
l'opportunit et  l'efficacit des complots et de la guerre civile
pour le renverser; c'taient d'autres armes qu'ils cherchaient pour lui
nuire; c'tait avec d'autres armes que les prisons et les procs
qu'il fallait les combattre. La Restauration avait donn, en pareille
circonstance, un sage et noble exemple: MM. de La Fayette, d'Argenson
et Manuel taient,  coup sr, contre elle, de plus srieux et plus
redoutables conspirateurs que MM. de Chateaubriand, de Fitz-James, Hyde
de Neuville et Berryer ne voulaient et ne pouvaient l'tre contre le
gouvernement de Juillet. De 1820  1822, le duc de Richelieu et M. de
Villle avaient, contre ces chefs libraux, de bien autres griefs et
de bien autres preuves que le cabinet de 1832 n'en pouvait recueillir
contre les chefs lgitimistes qu'il fit arrter. Pourtant ils ne
voulurent jamais ni les emprisonner, ni les traduire en justice; ils
comprirent que le pouvoir qui veut mettre un terme aux rvolutions ne
doit pas porter, dans les hautes rgions de la socit, la guerre 
outrance. C'est en frappant les grandes ttes que les rvolutionnaires
s'efforcent d'enflammer la lutte et de compromettre irrvocablement les
peuples dans leur cause. Les politiques d'ordre et de paix sociale ont
 tenir la conduite contraire; il ne leur convient pas d'illustrer
les partis qu'ils combattent, et de signaler si haut leurs principaux
ennemis. Il y eut dfaut de tact et d'esprit politique dans
l'arrestation de ces quatre hommes considrables qui furent presque
aussitt rendus  la libert, MM. de Chateaubriand, de Fitz-James et
Hyde de Neuville, parce que les juges de Paris ne trouvrent contre eux
aucune charge, M. Berryer, parce que les jurs de Blois le dclarrent
innocent.

Sous le poids de ces fautes et d'une situation trop forte pour lui,
le cabinet se trouva bientt plus faible qu'il ne l'tait avant
l'insurrection qu'il avait vaincue: ses ennemis redevinrent ardents et
agressifs; ses amis se montrrent inquiets et impatients. Le gnral
Sbastiani ne manquait point de savoir-faire avec les personnes; mais
les graves difficults des affaires dont il avait  rpondre, sa morgue
froide dans les discussions et quelques phrases malheureuses l'avaient
rendu trs-impopulaire; et, ce qui est pire,  peine guri d'une maladie
grave, il restait fatigu et us; ses qualits manquaient des dehors qui
auraient pu les faire reconnatre ou pardonner; il avait beaucoup de
jugement et de courage sans agrment et sans clat; il tait roide sans
tre imposant, et on le croyait souple auprs du Roi. M. de Montalivet,
jeune et dvou, passait aussi pour trop docile, ou du moins trop peu
indpendant; sa fortune d'ailleurs avait commenc  la cour, non dans
les Chambres, et les pouvoirs politiques n'ont de got que pour les
grandeurs qui se sont faites sous leur aile et par leur influence.
Depuis la mort de M. Casimir Prier, le baron Louis se plaisait peu dans
les affaires; il ne se sentait plus l'appui dont il avait besoin pour
conduire  son gr les finances de l'tat. Dj vieux, il avait fait
entrer dans le cabinet son neveu, l'amiral de Rigny, et aprs avoir
ainsi pourvu aux intrts de sa famille qu'il avait fort  coeur, il
tait prt  sortir volontiers d'une barque peu sre. Vivement attaqu,
le ministre tait peu dfendu et peu propre  se dfendre lui-mme avec
vigueur.

Le Roi aurait bien voulu le rajeunir en le gardant et le fortifier sans
le changer. On oublie aisment ce qui manque quand on a ce qui plat.
Les conseillers qui restaient au Roi depuis la mort de M. Prier taient
fidles, courageux, senss; tous pensaient comme lui, ou se laissaient
aisment persuader par lui; aucun d'eux ne lui faisait obstacle ni
ombre. Que leur manquait-il? De l'influence et du talent de parole dans
les Chambres. Si le Roi parvenait  leur adjoindre un ou deux hommes
dous de ces dons et attachs aussi  la politique d'ordre et de paix,
il obtenait ce dont il avait besoin en conservant ce qui lui convenait.
M. Dupin s'offrait naturellement  sa pense. Le Roi le fit appeler 
Saint-Cloud et l'y retint tout un jour, s'efforant de le faire entrer
dans le cabinet, et se promettant d'en tirer grand profit dans les
Chambres, sans qu'il en cott trop cher  sa propre influence dans le
gouvernement et  son renom personnel en Europe. Mais M. Dupin avait
aussi ses susceptibilits et ses exigences que le Roi n'avait pas
prvues. Quand les circonstances le lui ont command, il a souvent
dploy avec courage, au service de la bonne cause, la verve naturelle
et loquente de son spirituel bon sens; mais il n'a nul got pour les
grandes tches et les responsabilits pesantes; les fonctions publiques
lui plaisent bien plus qu'il n'aspire au pouvoir politique; tout
engagement gnral, toute longue et fidle solidarit rpugnent  la
mobilit de son esprit, aux boutades de son caractre et aux calculs de
sa prudence. Il aime  servir, non  se dvouer; et mme quand il sert,
il se dgage autant qu'il peut, reprenant sans cesse, par de brusques
inconsquences, quelque portion ou quelque apparence de l'indpendance
qu'il a sembl sacrifier. Il couta avec perplexit les propositions
du Roi; il discuta, objecta, hsita, fit  son tour, plus ou moins
obscurment, ses rserves et ses demandes, entre autres que deux
ministres, le gnral Sbastiani et M. de Montalivet sortissent du
cabinet., et qu'il y et un prsident du Conseil, condition dont ses
amis, a-t-il dit, lui faisaient une loi. Le Roi hsita  son tour; et
aprs deux ou trois conversations, troubl tantt par les hsitations du
Roi, tantt par les siennes propres, M. Dupin, pour s'y soustraire sans
rien accepter ni refuser, partit tout  coup pour la campagne. L des
messages rpts vinrent le chercher. Il revint, rentra en ngociation,
parut un moment cder aux instances; et sur de nouvelles hsitations,
soit du Roi, soit de lui-mme, il repartit, laissant au Roi peu d'espoir
de le dcider  devenir ministre et peu de regret de n'y pas russir.

Au dedans et au dehors, la situation devenait pressante: la guerre
civile lgitimiste chouait dans l'ouest comme l'insurrection
rpublicaine  Paris; mais en chouant elle ne finissait pas; et 
Paris, devant un cabinet sans force et sans avenir, les troubles taient
toujours prs de recommencer. Les affaires de la Belgique taient  la
fois rgles et en suspens. Pour vider effectivement cette question,
il fallait faire excuter par la force le trait du 15 novembre 1831,
adopt par la Confrence de Londres, et que toutes les puissances
avaient ratifi, mais auquel le roi de Hollande refusait toujours de se
soumettre. Les Chambres belges et le roi Lopold rclamaient ardemment
cette action dfinitive. M. de Talleyrand, venu  Paris en se rendant
aux eaux de Bourbon-l'Archambault, insistait pour qu'un cabinet ft
enfin form, capable d'accomplir cette oeuvre et de reprendre en Europe
la consistance et la confiance que M. Casimir Prier y avait acquises.
Pour suffire  de telles circonstances, la convocation prochaine des
Chambres franaises devenait ncessaire, et le cabinet encore
debout tait videmment hors d'tat de suffire aux Chambres. Le roi
Louis-Philippe ne pressentait gure de loin et ne devanait pas
la ncessit; mais quand elle tait prs, il la reconnaissait et
l'acceptait sans humeur: il mit de ct ses regrets, ses prfrences,
ses hsitations, et chargea le marchal Soult de lui prsenter, en
qualit de prsident du Conseil, la formation d'un nouveau cabinet.

Par son caractre comme par sa situation, le marchal tait propre 
cette tche qui lui plaisait fort, et qu'il a remplie plusieurs fois,
toujours avec efficacit. Il n'avait, en politique, point d'ides
arrtes, ni de parti pris, ni d'allis permanents. Je dirai plus: 
raison de sa profession, de son rang, de sa gloire militaire, il se
tenait pour dispens d'en avoir; il faisait de la politique comme il
avait fait la guerre, au service de l'tat et du chef de l'tat, selon
leurs intrts et leurs desseins du moment, sans se croire oblig  rien
de plus qu' russir, pour leur compte en mme temps que pour le sien
propre, et toujours prt  changer au besoin, sans le moindre embarras,
d'attitude et d'allis. Mais dans cette indiffrence, et, pour ainsi
dire, dans cette aptitude volontaire  une sorte de polygamie politique,
il ne manquait ni d'esprit de gouvernement, ni de rsolution dans les
moments difficiles, ni de persvrance dans les entreprises dont il
s'tait charg. On aurait eu tort de compter sur son dvouement, tort
aussi de se mfier de son service. Il lui fallait ses srets et
ses avantages personnels: cela obtenu, il ne craignait point la
responsabilit, et se plaisait au contraire  couvrir de son nom le Roi,
qui ne trouvait en lui ni volonts obstines, ni prtentions incommodes,
quelquefois seulement certaines susceptibilits spontanes ou calcules,
mais faciles  calmer. C'tait d'ailleurs un esprit inculte et rude,
un peu confus et incohrent, mais sens, fcond en ressources, d'une
activit infatigable, robuste comme toute sa personne; et il avait, dans
la pratique de la vie, une autorit naturelle, grande dans l'arme, mme
sur ses gaux, grande sur ses subordonns administratifs, et dont il
savait quelquefois se prvaloir dans l'arne politique, avec un art
efficace quoique peu raffin, pour imposer  ses adversaires, ou pour
chapper aux embarras de la discussion.

En nommant un prsident du Conseil et en le chargeant de la formation
d'un nouveau cabinet, le Roi savait bien qu'il renonait  conserver les
principaux lments de l'ancien, et ni le gnral Sbastiani, ni M. de
Montalivet ne se faisaient illusion sur leur chute imminente. Malgr son
got pour les affaires, le gnral Sbastiani savait prendre galamment
son parti quand il jugeait la retraite invitable, et il mettait alors
son habilet comme son honneur  donner au Roi et au pays les meilleurs
conseils. Il indiqua lui-mme son successeur dans le dpartement des
affaires trangres, et engagea le Roi  y appeler le duc de Broglie
comme l'homme le plus propre  maintenir dignement, dans les Chambres et
en Europe, la politique de paix si fermement pratique par M. Casimir
Prier, mais encore menace et difficile. M. de Talleyrand donna au Roi
le mme conseil; il n'avait, avec le duc de Broglie, point de relations
intimes; mais il savait quelle estime on lui portait en Angleterre, et
il tait sr de trouver en lui, pour sa propre mission  Londres, un
loyal et efficace appui. Le duc de Broglie n'tait pas  Paris; aprs
avoir prsid le conseil gnral de l'Eure, il tait retourn dans sa
terre. M. de Rmusat partit sur-le-champ pour aller l'inviter, de la
part du Roi et du marchal Soult,  venir se concerter avec eux pour la
formation du nouveau cabinet dans lequel on s'tait ds lors assur que
M. Thiers tait prt  entrer.

Le duc de Broglie se rendit  cette invitation, et se montra dispos, en
arrivant,  accepter, sous la prsidence du marchal Soult, le ministre
des affaires trangres; mais, ds le premier moment, il fit de mon
entre dans le cabinet la condition _sine qu non_ de la sienne. Le
marchal, ceux des anciens ministres qui devaient rester, quelques-uns
des nouveaux ministres prs d'entrer, le Roi lui-mme, furent troubls.
Tous me faisaient l'honneur de tenir, sur moi personnellement, le
meilleur langage; mais j'tais si impopulaire! J'avais servi la
restauration; j'tais all  Gand; j'avais profondment bless le
parti rvolutionnaire en attaquant non-seulement ses excs, mais ses
principes. Ma prsence dans le Conseil serait une cause d'irritation qui
aggraverait les difficults dj si graves de la situation. Le duc de
Broglie fut inbranlable, et pendant quelques jours, la ngociation avec
lui fut comme rompue.

On retourna  M. Dupin. Il s'tait retir dans sa terre de Raffigny,
au fond des montagnes de la Nivre. Le marchal Soult lui envoya, le
5 octobre 1832, un de ses aides de camp en l'engageant  venir se
concerter avec lui sur la composition du nouveau cabinet dont il avait
nagure consenti  faire partie. M. Dupin a publi lui-mme la lettre du
marchal et sa rponse en date du 7 octobre; refus premptoire, avec
une longue explication de ses motifs. A travers des retours sur les
tentatives du mois prcdent, des appels aux souvenirs de quelques-uns
des acteurs, et les rserves ou les habilets du langage, on y entrevoit
clairement un secret frisson devant les missions qui entranent une
grande responsabilit et de grands hasards, une prfrence marque pour
le rle de libre tirailleur politique, qui, sans dserter son camp,
choisit  son gr le moment de l'attaque ou de la retraite, et aussi
un peu d'humeur de ce que, depuis son dpart, on avait tent plusieurs
combinaisons sans l'y comprendre et en traiter avec lui. Il dclinait
formellement en finissant, non-seulement l'entre dans le ministre,
mais l'invitation de se rendre  Paris pour en causer.

Il y a toujours, dans les ngociations de ce genre et dans les
dissentiments qui en font l'embarras, des motifs plus grands et des
motifs plus petits que ceux qu'on dclare: ou bien les hommes qu'on
essaye d'associer dans la mme oeuvre, et qui s'y refusent, ont au fond
de l'me le sentiment qu'ils ne croyent pas aux mmes principes et ne
se gouvernent pas par les mmes instincts; ou bien quelques prtentions
personnelles, quelques susceptibilits caches, quelque permanent
dsaccord d'habitudes, de relations, de gots, de moeurs, leur rendent
le rapprochement incommode et la vie commune difficile. Ce ne sont pas
des circonstances purement accidentelles qui dcident de la sympathie
ou de l'antipathie des esprits, et ils n'hsiteraient pas tant  s'unir
s'ils n'taient pas srieusement divers et spars.

Soit qu'on s'y attendt ou non, sur le refus de M. Dupin, on revint au
duc de Broglie; on s'inquita moins de mon impopularit; le Roi et le
marchal Soult en prenaient aisment leur parti; des amis communs,
surtout M. de Rmusat, avaient efficacement combattu, dans l'esprit
naturellement large et libre de M. Thiers, cette objection vulgaire. On
s'avisa d'un expdient qui lui enlevait presque toute sa valeur. Au lieu
de me rappeler au ministre de l'intrieur, on me proposa le ministre
de l'instruction publique. J'tais, dans ce dpartement, ce qu'on
appelle une spcialit. Le 31 juillet 1830, la commission municipale, si
ardente dans le mouvement populaire, m'y avait nomm. Le public pensait
que j'y convenais, et mes amis que cela me convenait: Je ne souhaite
pas vivement, je l'avoue, m'crivait le 29 septembre 1832 M.
Royer-Collard, que mes amis soient mis  des preuves qui passent
les forces humaines. Le temps de gouverner n'est pas venu. C'est 
l'anarchie que notre temps est vou, pour longues annes. Nous n'y
prirons pas, j'en suis convaincu, mais nous sommes bien loin de l'avoir
puise; elle a encore bien des phases connues et inconnues  nous
prsenter. Et le 14 octobre suivant, quand il apprit la formation du
cabinet: Puisque vous deviez rentrer, comme vous le dites, dans la
fournaise, j'aime mieux que ce soit par le ministre de l'instruction
publique. Vous irez  la brche, mais vous aurez le mrite d'y aller;
vous n'y tes pas expos en signe de provocation. Que puis-je vous dire
que vous ne sachiez? Vous connaissez  fond l'tat de notre socit,
la maladie des esprits, la contradiction des principes du nouveau
gouvernement. Le courage ne vous manquera pas, ni sans doute la
prudence, dont la part aujourd'hui doit tre fort grande. Vous aurez 
conserver la majorit; je suis trs-port  croire que cela n'est point
impossible, mais il y faudra de l'art. Parlez de moi, je vous prie, au
duc de Broglie; vous savez combien je l'estime et je l'honore. Pour lui
aussi, j'aime mieux les affaires trangres. Vos deux ministres sont
les meilleurs.

Je n'aurais point hsit  rentrer dans la position de lutte directe,
dclare et quotidienne o m'avait plac, en 1830, le ministre
de l'intrieur. Je n'hsitai pas davantage  prendre celle o mon
impopularit, comme on disait, semblait, en 1832, avoir pour le
cabinet moins d'inconvnient. On a dit que je prenais plaisir  braver
l'impopularit; on s'est tromp, je n'y pensais pas. La physionomie
comme le dessein du nouveau cabinet me convenaient parfaitement.
C'tait, sauf M. Dupin, l'union des hommes qui, en 1830, avaient
proclam et soutenu les premiers la politique de rsistance  l'esprit
rvolutionnaire, et de ceux qui, depuis 1831, avaient aid M. Casimir
Prier  la pratiquer avec consquence et vigueur. Le ministre de
l'instruction publique avait d'ailleurs pour moi, et par mes souvenirs,
et par ce que j'esprais y faire, un vritable attrait. La formation
du cabinet ne rencontra plus aucun obstacle, et il se constitua le 11
octobre 1832, se donnant  peine cinq semaines pour se prparer  la
session des Chambres, qui furent immdiatement convoques pour le 19
novembre suivant.





                          PICES HISTORIQUES




                                  I

_Protestation des Dputs contre les ordonnances du 25 juillet_ 1830.
(28 juillet 1830.)

Les soussigns, rgulirement lus  la dputation par les collges
d'arrondissement ci-dessus nomms, en vertu de l'ordonnance royale
du......., et conformment  la Charte constitutionnelle et aux lois sur
les lections des..... et se trouvant actuellement  Paris.

Se regardent comme absolument obligs, par leurs devoirs et leur
honneur, de protester contre les mesures que les conseillers de la
couronne ont fait nagure prvaloir pour le renversement du systme
lgal des lections et de la ruine de la libert de la presse.

Lesdites mesures, contenues dans les ordonnances du 25, sont, aux yeux
des soussigns, directement contraires aux droits constitutionnels de la
Chambre des pairs, au droit public des Franais, aux attributions et aux
arrts des tribunaux, et propres  jeter l'tat dans une confusion qui
compromet galement la paix du prsent et la scurit de l'avenir.

En consquence, les soussigns, inviolablement fidles  leur serment,
protestent d'un commun accord, non-seulement contre lesdites mesures,
mais contre tous les actes qui en pourraient tre la consquence.

Et attendu, d'une part, que la Chambre des dputs, n'ayant pas t
constitue, n'a pu tre lgalement dissoute; d'autre part, que la
tentative de former une autre Chambre des dputs, d'aprs un mode
nouveau et arbitraire, est en contradiction formelle avec la Charte
constitutionnelle et les droits acquis des lecteurs, les soussigns
dclarent qu'ils se considrent toujours comme lgalement lus  la
dputation par les collges d'arrondissement et de dpartement dont ils
ont obtenu les suffrages, et comme ne pouvant tre remplacs qu'en vertu
d'lections faites selon les principes et les formes voulues par les
lois.

Et si les soussigns n'exercent pas effectivement les droits et ne
s'acquittent pas de tous les devoirs qu'ils tiennent de leur lection
lgale, c'est qu'ils en sont empchs par une violence matrielle.

Suivent les noms de soixante-trois dputs.




                                 II

_Proclamation adresse  la France par les Dputs des dpartements
runis au palais Bourbon, aprs l'appel et l'arrive de S. A. R. Mgr le
duc d'Orlans  Paris_.
(31 juillet 1830.)

Franais,

La France est libre. Le pouvoir absolu levait son drapeau; l'hroque
population de Paris l'a abattu. Paris attaqu a fait triompher par les
armes la cause sacre qui venait de triompher en vain par les lections.
Un pouvoir usurpateur de nos droits, perturbateur de notre repos,
menaait  la fois la libert et l'ordre; nous rentrons en possession de
l'ordre et de la libert. Plus de crainte pour les droits acquis; plus
de barrire entre nous et les droits qui nous manquent encore.

Un gouvernement qui, sans dlai, nous garantisse ces biens, est
aujourd'hui le premier besoin de la patrie. Franais, ceux de vos
dputs qui se trouvent dj  Paris se sont runis; et en attendant
l'intervention rgulire des Chambres, ils ont invit un Franais qui
n'a jamais combattu que pour la France, M. le duc d'Orlans,  exercer
les fonctions de lieutenant gnral du royaume. C'est  leurs yeux le
plus sr moyen d'accomplir promptement par la paix le succs de la plus
lgitime dfense.

Le duc d'Orlans est dvou  la cause nationale et constitutionnelle;
il en a toujours dfendu les intrts et profess les principes. Il
respectera nos droits, car il tiendra de nous les siens. Nous nous
assurerons par des lois toutes les garanties ncessaires pour rendre la
libert forte et durable:

Le rtablissement de la garde nationale, avec l'intervention des gardes
nationaux dans le choix des officiers;

L'intervention des citoyens dans la formation des administrations
dpartementales et municipales;

Le jury pour les dlits de la presse;

La responsabilit lgalement organise des ministres et des agents
secondaires de l'administration;

L'tat des militaires lgalement assur.

La rlection des dputs promus  des fonctions publiques.

Nous donnerons enfin  nos institutions, de concert avec le chef de
l'tat, les dveloppements dont elles ont besoin.

Franais, le duc d'Orlans lui-mme a dj parl, et son langage est
celui qui convient  un pays libre: Les Chambres vont se runir, vous
dit-il; elles aviseront aux moyens d'assurer le rgne des lois et le
maintien des droits de la nation.

La Charte sera dsormais une vrit.




                                 III

_Expos de la situation du royaume prsent aux Chambres le 13 septembre
1830, par M. Guizot, ministre de l'intrieur._


Messieurs, le Roi nous a ordonn de mettre sous vos yeux le tableau de
l'tat de la France et des actes du gouvernement depuis la glorieuse
rvolution qui a fond son trne en sauvant notre pays.

Fier de son origine, le gouvernement prouve le besoin de dire hautement
comment il comprend sa mission et se propose de la remplir.

Il est le rsultat d'un hroque effort soudainement tent pour mettre 
l'abri du despotisme, de la superstition et du privilge, les liberts
et les intrts nationaux.

En quelques jours l'entreprise a t accomplie, avec un respect et un
mnagement, jusque-l sans exemple, pour les droits privs et l'ordre
public.

Saisie d'un juste orgueil, la France s'est promis qu'un si beau triomphe
ne serait point strile. Elle s'est regarde comme dlivre de ce
systme de dception, d'incertitude et d'impuissance qui l'a fatigue
et irrite si longtemps. Elle a compt sur une politique consquente
et vraie qui ouvrirait devant elle une large carrire d'activit et de
libert. Elle y veut marcher d'un pas ferme et rgulier.

C'est dans ce caractre de l'vnement au sein duquel il est n, et des
esprances dont la France est anime, que le gouvernement trouve la
rgle de sa conduite.

Il se sent appel  puiser sa force dans les institutions qui
garantissent la libert du pays,  maintenir l'ordre lgal en amliorant
progressivement les lois,  seconder sans crainte, au sein de la paix
publique fortement protge, le dveloppement de toutes les facults,
l'exercice de tous les droits.

Telle est,  ses yeux, la politique qui doit faire porter  notre
rvolution tous ses fruits.

Pour la raliser, une premire tche lui tait impose. Il fallait
prendre partout possession du pouvoir et le remettre  des hommes
capables d'affermir le triomphe de la cause nationale. Grce aux
conqutes de 1789, l'tat social de la France a t rgnr; grce  la
victoire de 1830, ses institutions politiques ont reu en un jour les
principales rformes dont elles avaient besoin. Une administration
partout en harmonie avec l'tat social et la Charte, une constante
application des principes consacrs sans retour, tel est aujourd'hui le
besoin pressant, le voeu unanime du pays. De nombreux changements dans
le personnel taient donc la premire ncessit du gouvernement; par l,
il devait faire sentir en tous lieux sa prsence, et proclamer lui-mme
son avnement. L'oeuvre avance vers son terme. Le temps prononcera sur
le mrite des choix. Mais on peut, ds aujourd'hui, se former une
juste ide de l'tendue et de la clrit du travail; nous vous en
prsenterons rapidement les principaux rsultats.

A peine entr en fonctions, le ministre de la guerre a pourvu au
commandement des divisions et subdivisions militaires; soixante-quinze
officiers gnraux en taient investis; soixante-cinq ont t remplacs;
dix sont demeurs  leur poste; ils l'ont mrit par la promptitude et
la franchise de leur concours.

En mme temps, et ds le 8 aot, les officiers gnraux qui se
trouvaient chargs de l'inspection ordinaire des troupes ont t
rappels, et dix lieutenants gnraux ou marchaux de camp ont t
envoys auprs des corps, avec ordre de proclamer l'avnement du roi,
de prvenir toute scission, et de proposer parmi les officiers les
remplacements ncessaires.

Trente-neuf rgiments d'infanterie et vingt-six rgiments de cavalerie
ont reu des colonels nouveaux. Beaucoup de remplacements ont eu lieu
dans les grades infrieurs.

Des commandants nouveaux ont t envoys dans trente-une places
importantes.

Une commission d'officiers gnraux, en fonctions depuis le 16 aot,
examine les titres des officiers qui demandent du service. Son travail
est fort avanc.

Des mesures ont t prises ds les premiers jours du mois d'aot pour le
licenciement des rgiments suisses de l'ancienne garde royale et de la
ligne. Elles sont en pleine excution. Le licenciement des rgiments
franais de l'ex-garde et des corps de la maison du roi Charles X est
accompli.

Pour compenser les pertes qu'entrane ce licenciement, l'effectif des
rgiments d'infanterie de ligne sera port  1500 hommes, celui des
rgiments de cavalerie  700 hommes, celui des rgiments d'artillerie et
du gnie  1,200 et 1450 hommes.

Trois rgiments nouveaux, un de cavalerie, sous le nom de _lanciers
d'Orlans,_ deux d'infanterie, sous les n 65 et 66, et six bataillons
d'infanterie lgre s'organisent en ce moment.

Deux bataillons de gendarmerie  pied ont t spcialement crs pour
faire le service dans les dpartements de l'Ouest.

Une garde municipale a t institue pour la ville de Paris. Plus de
la moiti des hommes qui doivent la composer sont prts  entrer en
activit de service.

Le gnral commandant l'arme d'Afrique a t chang. Le drapeau
national flotte dans les rangs de cette arme qui s'est montre aussi
empresse de l'accueillir que digne de le suivre, et qui recevra les
rcompenses qu'elle a si vaillamment conquises.

Ainsi, au bout de cinq semaines, le personnel de l'arme est renouvel
ou prs du terme de son renouvellement.

La marine n'appelait pas des rformes si tendues. Par sa nature mme,
ce corps exige la runion de connaissances spciales et d'une exprience
longue et continue. Aussi l'ancien gouvernement avait-il t forc d'y
conserver ou d'y admettre des officiers qui professaient hautement les
opinions dont il poursuivait la ruine; ils se sont hts d'accueillir
notre rvolution; elle accomplissait leurs voeux. L peu de changements
taient donc ncessaires. Cependant les abus qui y avaient pntr ont
t abolis. Trois contre-amiraux, douze capitaines de vaisseau, cinq
capitaines de frgate, quatre lieutenants de vaisseau et un enseigne ont
t admis  la retraite. Une commission prside par le doyen de l'arme
navale examine avec soin les rclamations des officiers que l'ancien
gouvernement avait carts. Une cration nouvelle, celle des amiraux
de France, a assur  la marine des rcompenses proportionnes  ses
services, et l'a fait sortir de cette espce d'infriorit o elle
tait place comparativement  l'arme de terre, qui possdait seule la
dignit de marchal de France. Enfin l'illustre chef de l'arme navale
en Afrique a reu du Roi, par son lvation  ce grade, le juste prix
de ses travaux; et ses compagnons trouveront  leur arrive en France,
l'avancement et les distinctions qu'ils ont si bien mrites.

Nulle part la rforme n'tait plus ncessaire et plus vivement
sollicite que dans l'administration intrieure. La plupart de ses
fonctionnaires, instruments empresss ou dociles d'un systme de fraude
et de violence, avaient encouru la juste animadversion du pays. Ceux-l
mme dont les efforts avaient tendu  attnuer le mal s'taient uss
dans cette lutte ingrate, et manquaient auprs de la population de cet
ascendant moral, de cette confiance prompte et facile, premire force du
pouvoir, surtout quand il vit en prsence de la libert. 76 prfets
sur 86, 196 sous-prfets sur 277, 53 secrtaires gnraux sur 86, 127
conseillers de prfecture sur 315, ont t changs. En attendant la loi
qui doit rgnrer l'administration municipale, 393 changements ont dj
t prononcs; et une circulaire a ordonn aux prfets de faire, sans
retard, tous ceux qu'ils jugeraient ncessaires, sauf  en demander la
confirmation dfinitive au ministre de l'intrieur.

Le ministre de la justice a port toute son attention sur la composition
des parquets, tant des cours souveraines que des tribunaux de premire
instance. Dans les premires, 74 procureurs gnraux, avocats gnraux
et substituts, dans les secondes, 254 procureurs du Roi et substituts
ont t renouvels. Dans la magistrature inamovible, le ministre s'est
empress de pourvoir aux siges vacants, soit par dmission, soit par
toute autre cause. A ce titre, ont dj eu lieu 103 nominations de
prsidents, conseillers et juges. A mesure que les occasions s'en
prsentent, les changements continuent. Les justices de paix commencent
 tre l'objet d'un scrupuleux examen.

Dans le conseil d'tat, et en attendant la rforme fondamentale qui
se prpare, le nombre des membres en activit de service a t
provisoirement rduit de 55  38; sur ces 38,20 ont t changs. Le
Conseil de l'instruction publique tait compos de 9 membres; 5 ont t
carts. La mme mesure a t prise  l'gard de 5 inspecteurs gnraux
et de 14 recteurs d'acadmie sur 25. Un travail se prpare pour apporter
dans les collges, pendant les vacances, les changements dont la
convenance sera reconnue. Une commission est charge de faire un prompt
rapport sur l'cole de mdecine, et d'en prparer la rorganisation.

Dans le dpartement des affaires trangres, la plupart de nos
ambassadeurs et ministres au dehors ont t rvoqus.

La situation du ministre des finances, quant au personnel, tait
particulirement dlicate. Il n'en est pas des principaux agents
financiers comme des autres fonctionnaires. Leurs affaires sont mles,
enlaces dans celles de l'Etat, et veulent du temps pour s'en sparer.
Il faut plusieurs mois pour qu'un receveur gnral en remplace
compltement un autre; celui qui se retire a une liquidation  faire;
celui qui arrive a la confiance  obtenir. Au milieu d'une crise dont
l'branlement ne pouvait manquer de se faire sentir dans les finances
publiques, il y et eu pril  carter brusquement des hommes d'un
crdit bien tabli, et qui s'empressaient de le mettre au service du
Trsor. Dans les autres parties de l'administration, une confusion de
quelques jours est un mal; dans l'administration financire, un embarras
de quelques instants serait une calamit. La rserve est donc ici
commande par la nature des choses et l'intrt gnral. Le ministre
des finances a d s'y conformer. Il a commenc, du reste, dans son
administration, une rforme qu'il poursuivra, de dpartement en
dpartement, avec une scrupuleuse attention.

Vous voyez, messieurs; nous nous sommes borns au plus simple expos des
faits; il en rsulte clairement que le personnel de l'administration de
la France a dj subi un renouvellement trs-tendu, et que si, dans
l'un des services publics, le renouvellement n'a pas t aussi rapide
qu'ailleurs, ce mnagement tait d  l'un des plus pressants intrts
de l'tat.

En cartant les anciens fonctionnaires, nous avons cherch pour les
remplacer des hommes engags dans la cause nationale et prts  s'y
dvouer; mais la cause nationale n'est point troite ni exclusive; elle
admet diverses nuances d'opinions; elle accepte quiconque veut et peut
la bien servir. A travers tant de vicissitudes qui depuis quarante ans
ont agit notre France, beaucoup d'hommes se sont montrs, dans des
situations diffrentes, de bons et utiles citoyens; il n'est aucune
poque de notre histoire contemporaine qui n'ait  fournir d'habiles
administrateurs, des magistrats intgres, de courageux amis de la
patrie. Nous les avons cherchs partout; nous les avons pris partout o
nous les avons trouvs. Ainsi, sur les 76 prfets que le Roi a choisis,
47 n'ont occupe aucune fonction administrative depuis 1814; 29 en ont
t revtus. Parmi ces derniers, 18 avaient t successivement destitus
depuis 1820. Parmi les premiers, 23 avaient occup des fonctions
administratives avant 1814; 24 sont des hommes tout  fait nouveaux et
ports aux affaires par les derniers vnements. Le moment est venu pour
la France de se servir de toutes les capacits, de se parer de toutes
les gloires qui se sont formes dans son sein.

Malgr son importance prdominante en des jours de crise, le personnel
n'a pas seul occup l'attention du gouvernement; il a pris aussi des
mesures pour rendre promptement  l'administration des choses la
rgularit et l'ensemble dont elle a besoin.

Ds le 6 aot, le ministre de la guerre a donn des ordres pour arrter
la dsertion et faire rejoindre les hommes qui avaient quitt leurs
corps. Il a pourvu au retrait des armes et des chevaux abandonns par
les dserteurs.

De nombreux mouvements de troupes ont t oprs, soit dans le but de la
rorganisation des corps, soit pour porter des forces sur les points o
leur prsence tait juge utile.

Des dsordres se sont manifests dans quelques rgiments de cavalerie et
d'artillerie, et dans un seul rgiment d'infanterie. Mais de promptes
mesures ont t prises pour rtablir l'ordre, resserrer les liens de la
discipline, et rendre justice  chacun.

Tous les services de l'arme ont t assurs. Les corps de l'ancienne
garde royale et les rgiments suisses ont reu religieusement en solde,
masses, etc., tout ce qu'ils pouvaient prtendre. Les approvisionnements
pour l'arme d'Afrique ont t complts jusqu'au 1er novembre, en se
servant, forcment et  cause de l'urgence, du march prcdemment
conclu. Les rapports du nouvel intendant en chef de cette arme
amneront  de meilleurs moyens pour rgler cet important service.

L'armement des gardes nationales est l'un des objets qui attirent
spcialement les soins du ministre. Des ordres sont donns pour
rassembler et fournir promptement tous les fusils dont on pourra
disposer; un grand nombre est dj dlivr.

L'activit la plus rgulire se dploie dans l'administration de la
marine. Des vaisseaux de l'tat sillonnent en ce moment toutes les mers
pour porter sur tous les points du globe nos grandes nouvelles.
Ils feront respecter partout les couleurs nationales; partout ils
protgeront le commerce et rassureront les navigateurs franais. Des
croisires sont tablies dans ce but  l'entre du dtroit de Gibraltar
et sur toutes nos ctes.

Notre escadre continuera de seconder les oprations de notre arme de
terre en Afrique; elle assurera nos communications entre Alger et la
France, et aucun approvisionnement ne sera compromis.

Le Conseil d'amiraut s'occupe de runir les matriaux d'une lgislation
complte sur les colonies: une commission sera charge de mettre le
gouvernement en mesure de la prsenter bientt aux Chambres.

Des travaux nouveaux sont entrepris  Dunkerque et dans d'autres ports.
Partout rgne la plus exacte discipline; l'ordre est partout maintenu
sur les vaisseaux comme sur terre, dans les arsenaux et dans les
ateliers.

L'irrgularit des communications, le renouvellement des fonctionnaires,
le nombre et la gravit des affaires gnrales, avaient pendant
trois semaines un peu ralenti les travaux ordinaires du ministre de
l'intrieur. Non-seulement ils ont repris leur cours, mais aucune trace
de cet arrir momentan ne subsiste plus. Une organisation plus simple
de l'administration centrale a permis de porter dans la correspondance
une activit vraiment efficace. Des instructions ont t partout donnes
sur les affaires de l'intrt le plus gnral et le plus pressant, sur
l'organisation des gardes nationales, sur la prestation de serment des
fonctionnaires, sur la publication des listes lectorales et du jury,
sur les prisons, etc. Tous les prfets sont maintenant  leur poste;
l'autorit est partout reconnue et en vigueur. Sans doute elle rencontre
encore des obstacles; quelque agitation subsiste sur un certain nombre
de points. Elle a clat  Nmes; on la redoute dans deux ou trois
autres dpartements du Midi. Ceux de l'Ouest, si longtemps le thtre
des discordes civiles, en contiennent encore quelques vieux ferments.
C'est le devoir du gouvernement de ne pas perdre de vue ces causes
possibles de dsordre, il n'y manquera point; dj il est partout en
mesure; des troupes ont march vers le Midi, d'autres sont cantonnes
dans l'Ouest. Une surveillance active et inoffensive  la fois est
partout exerce. Elle suffira pour prvenir un mal que rvent  peine
les esprits les plus aveugles. La promptitude avec laquelle les troubles
de Nmes ont t rprims est bien plus rassurante que ces troubles
mmes ne peuvent paratre inquitants.

Une autre inquitude se fait sentir. On craint que notre rvolution et
ses rsultats ne rencontrent, dans une partie du clerg franais,
des sentiments qui ne soient pas en harmonie avec ceux du pays. Le
gouvernement du Roi n'ignore, messieurs, ni les imprudentes dclamations
de quelques hommes, ni les menes ourdies  l'aide d'associations ou
de congrgations que repoussent nos lois. Il les surveille sans les
redouter. Il porte  la religion et  la libert des consciences un
respect sincre; mais il sait aussi jusqu'o s'tendent les droits de
la puissance publique, et ne souffrira pas qu'ils reoivent la moindre
atteinte. La sparation de l'ordre civil et de l'ordre spirituel
sera strictement maintenue. Toute infraction aux lois du pays, toute
perturbation de l'ordre seront fortement rprimes, quels qu'en soient
les auteurs.

Le gouvernement compte sur le concours des bons citoyens pour porter
remde  un mal d'une autre nature, dont la gravit ne saurait tre
mconnue; il s'occupe avec assiduit de la prparation du budget, et ne
tardera pas  le prsenter aux Chambres. Mais la perception de certains
impts a rencontr depuis six semaines d'assez grands obstacles: ils
ont disparu en ce qui concerne les douanes; leur service, un moment
interrompu sur deux points de la frontire, dans les dpartements des
Pyrnes-Orientales et du Haut-Rhin, a t promptement rtabli. L'impt
direct est partout pay avec une exactitude, disons mieux, avec un
empressement admirable. Mais des troubles ont eu lieu dans quelques
dpartements  l'occasion de l'impt sur les boissons, et en ont
momentanment suspendu la perception. Aussi, sur quinze millions de
produits qu'on devait attendre des contributions indirectes, pendant le
seul mois d'aot, y aura-t-il perte de deux millions. Dcid  apporter
dans cet impt les rductions et les modifications qui seront juges
ncessaires, le gouvernement proposera incessamment aux Chambres un
projet de loi-concert avec la Commission qu'il a nomme  cet effet. La
France peut compter aussi que, dans les divers services du budget, il
poussera l'conomie aussi loin que le permettra l'intrt public, et
qu'il ne ngligera aucun moyen d'allger les charges des contribuables.
Mais il est de son devoir le plus imprieux, il est de l'intrt public
le plus pressant, que rien ne vienne jeter l'incertitude et le trouble
dans le revenu de l'tat. C'est sur la perception rgulire et sre de
l'impt que repose le crdit; c'est sur l'tendue et la solidit du
crdit que repose le dveloppement rapide, facile, des ressources de
l'tat et de la prosprit nationale. Certes, le crdit du Trsor est
grand et assur, il ne restera point au-dessous de ses charges; il va
suffire aisment dans le cours de ce mois au payement de plus de 100
millions qu'exigent les besoins du service. Mais pour qu'il subsiste et
se dploie de plus en plus, il importe essentiellement que ses bases ne
soient pas branles.

Elles ne le seront point, messieurs, pas plus que notre ordre social ne
sera compromis par la fermentation momentane qui s'est manifeste
sur quelques points, et que repousse de toutes parts la sagesse de la
France. Sans doute, dans son gouvernement comme en toutes choses,
la France dsire l'amlioration, le progrs, mais une amlioration
tranquille, un progrs rgulier. Satisfaite du rgime qu'elle vient de
conqurir, elle aspire avant tout  le conserver,  le consolider. Elle
veut jouir de sa victoire, et non entreprendre de nouvelles luttes. Elle
saura bien mettre elle-mme le temps  profit pour perfectionner ses
institutions, et elle regarderait toute tentative dsordonne comme une
atteinte  ses droits aussi bien qu' son repos.

Ce repos, messieurs, le gouvernement, fort de ses droits et du concours
des Chambres, saura le maintenir, et il sait qu'en le maintenant il fera
prvaloir le voeu national. Dj,  la premire apparence de troubles,
les bons citoyens se sont empresss au-devant de l'autorit pour l'aider
 les rprimer, et le succs a t aussi facile que dcisif. Partout
claterait le mme rsultat. Les lois ne manquent point  la justice;
la force ne manquera point aux lois. Que les amis du progrs de la
civilisation et de la libert n'aient aucune crainte; leur cause ne sera
point compromise dans ces agitations passagres. Le perfectionnement
social et moral est le rsultat naturel de nos institutions; il se
dveloppera librement et le gouvernement s'empressera de le seconder.
Chaque jour, de nouvelles assurances amicales lui arrivent de toutes
parts. Chaque jour l'Europe reconnat et proclame qu'il est pour tous un
gage de scurit et de paix. La paix est aussi son voeu. Au dedans comme
au dehors, il est fermement rsolu  conserver le mme caractre, 
s'acquitter de la mme mission.




                                  IV

_Rapport prsent au Roi le 21 octobre 1830, par M. Guizot, ministre de
l'intrieur, pour faire instituer un inspecteur gnral des monuments
historiques en France._


SIRE,
Les monuments historiques dont le sol de la France est couvert font
l'admiration et l'envie de l'Europe savante. Aussi nombreux et plus
varis que ceux de quelques pays voisins, ils n'appartiennent pas
seulement  telle ou telle phase isole de l'histoire, ils forment une
srie complte et sans lacune; depuis les druides jusqu' nos jours, il
n'est pas une poque mmorable de l'art et de la civilisation qui
n'ait laiss dans nos contres des monuments qui la reprsentent et
l'expliquent. Ainsi,  ct de tombeaux gaulois et de pierres celtiques,
nous avons des temples, des aqueducs, des amphithtres et autres
vestiges de la domination romaine qui peuvent le disputer aux
chefs-d'oeuvre de l'Italie: les temps de dcadence et de tnbres nous
ont aussi lgu leur style btard et dgrad; mais lorsque le XIe et le
XIIe sicles ramnent en Occident la vie et la lumire, une architecture
nouvelle apparat, qui revt dans chacune de nos provinces une
physionomie distincte, quoique empreinte d'un caractre commun: mlange
singulier de l'ancien art des Romains, du got et du caprice oriental,
des inspirations encore confuses du gnie germanique. Ce genre
d'architecture sert de transition aux merveilleuses constructions
gothiques qui, pendant les XIIIe, XIVe et XVe sicles, se suivent sans
interruption, chaque jour plus lgres, plus hardies, plus ornes,
jusqu' ce qu'enfin succombant sous leur propre richesse, elles
s'affaissent, s'alourdissent et finissent par cder la place  la grce
lgante mais passagre de la Renaissance. Tel est le spectacle que
prsente cet admirable enchanement de nos antiquits nationales et qui
fait de notre sol un si prcieux objet de recherches et d'tudes.

La France ne saurait tre indiffrente  cette partie notable de sa
gloire. Dj, dans les sicles prcdents, la haute rudition des
bndictins et d'autres savants avait montr dans les monuments la
source de grandes lumires historiques; mais sous le rapport de l'art,
personne n'en avait devin l'importance.

A l'issue de la Rvolution franaise, des artistes clairs, qui avaient
vu disparatre un grand nombre de monuments prcieux, sentirent le
besoin de prserver ce qui avait chapp  la dvastation: le muse des
Petits-Augustins, fond par M. Lenoir, prpara le retour des tudes
historiques et fit apprcier toutes les richesses de l'art franais.

La dispersion fatale de ce muse reporta sur l'tude des localits
l'ardeur des archologues et des artistes; la science y gagna plus
d'tendue et de mouvement; d'habiles crivains se joignirent  l'lite
de notre cole de peinture pour faire connatre les trsors de
l'_ancienne_ France. Ces travaux, multiplis pendant les annes qui
viennent de s'couler, n'ont pas tard  produire d'heureux rsultats
dans les provinces. Des centres d'tude se sont forms; des monuments
ont t prservs de la destruction; des sommes ont t votes pour cet
objet par les conseils gnraux et les communes: le clerg a t arrt
dans les transformations fcheuses qu'un got mal entendu de rnovation
faisait subir aux difices sacrs.

Ces efforts toutefois n'ont produit que des rsultats incomplets: il
manquait  la science un centre de direction qui rgularist les bonnes
intentions manifestes sur presque tous les points de la France; il
fallait que l'impulsion partt de l'autorit suprieure elle-mme, et
que le ministre de l'intrieur, non content de proposer aux Chambres
une allocation de fonds pour la conservation des monuments franais,
imprimt une direction claire au zle des autorits locales.

La cration d'une place d'inspecteur gnral des monuments historiques
de la France m'a paru devoir rpondre  ce besoin. La personne  qui
ces fonctions seront confies devra avant tout s'occuper des moyens de
donner aux intentions du gouvernement un caractre d'ensemble et de
rgularit. A cet effet, elle devra parcourir successivement tous les
dpartements de la France, s'assurer sur les lieux de l'importance
historique ou du mrite d'art des monuments, recueillir tous les
renseignements qui se rapportent  la dispersion des titres ou des
objets accessoires qui peuvent clairer sur l'origine, les progrs ou la
destruction de chaque difice; en constater l'existence dans tous les
dpts, archives, muses, bibliothques ou collections particulires;
se mettre en rapports directs avec les autorits et les personnes qui
s'occupent de recherches relatives  l'histoire de chaque localit,
clairer les propritaires et les dtenteurs sur l'intrt des difices
dont la conservation dpend de leurs soins, et stimuler enfin, en
le dirigeant, le zle de tous les conseils de dpartement et
de municipalit, de manire  ce qu'aucun monument d'un mrite
incontestable ne prisse par cause d'ignorance et de prcipitation,
et sans que les autorits comptentes aient tent tous les efforts
convenables pour assurer leur prservation, et de manire aussi  ce que
la bonne volont des autorits ou des particuliers ne s'puise pas sur
des objets indignes de leurs soins. Cette juste mesure dans le zle ou
dans l'indiffrence pour la conservation des monuments ne peut tre
obtenue qu'au moyen de rapprochements multiplis que l'inspecteur
gnral sera seul  mme dfaire; elle prviendra toute rclamation et
donnera aux esprits les plus difficiles la conscience de la ncessit o
le gouvernement se trouve de veiller activement aux intrts de l'art et
de l'histoire.

L'inspecteur gnral des monuments historiques prparera, dans sa
premire et gnrale tourne, un catalogue exact et complet des difices
ou monuments isols qui mritent une attention srieuse de la part du
gouvernement; il accompagnera, autant que faire se pourra, ce catalogue
de dessins et de plans, et en remettra successivement les lments au
ministre de l'intrieur, o ils seront classs et consults au besoin.
Il devra s'attacher  choisir dans chaque localit principale un
correspondant qu'il dsignera  l'acceptation du ministre, et se mettre
lui-mme en rapport officieux avec les autorits locales. Communication
sera donne aux prfets des dpartements, d'abord, des instructions de
l'inspecteur gnral des monuments historiques de la France, puis de
l'extrait du catalogue gnral en ce qui concerne chaque dpartement. Le
prfet en donnera connaissance  tous les conseils et autorits qu'ils
intressent.

L'inspecteur gnral des monuments historiques devra renouveler le plus
souvent possible ses tournes, et les diriger chaque anne d'aprs les
avis qui seront donns par les prfets et les correspondants reconnus
par l'administration. Lorsqu'il s'agira d'imputations  faire sur le
fonds de la conservation des monuments de la France, ou de dpenses
analogues votes par les dpartements ou les communes, l'inspecteur
gnral des monuments historiques sera consult.

Le traitement annuel de ce fonctionnaire est fix  _huit mille francs_.

Le tarif des frais de tourne sera dtermin par une mesure ultrieure.

Je suis avec respect, Sire, de Votre Majest, le trs-humble et
trs-fidle sujet,

Le Ministre secrtaire d'tat au dpartement de l'intrieur,

GUIZOT.

_Approuv_: Au Palais-Royal,
le 23 du mois d'octobre 1830.
LOUIS-PHILIPPE.




                                   V

1 _Dcret de l'empereur Napolon Ier (20 fvrier 1806), qui rgle la
destination des glises de Saint-Denis et de Sainte-Genevive._


TITRE II.

7. L'glise de Sainte-Genevive sera termine et rendue au culte,
conformment  l'intention de son fondateur, sous l'invocation de
Sainte-Genevive, patronne de Paris.

8. Elle conservera la destination qui lui avait t donne par
l'Assemble constituante, et sera consacre  la spulture des grands
dignitaires, des grands officiers de l'Empire et de la couronne, des
snateurs, des grands officiers de la Lgion d'honneur, et, en vertu de
nos dcrets spciaux, des citoyens qui, dans la carrire des armes ou
dans celle de l'administration et des lettres, auront rendu d'minents
services  la patrie; leurs corps embaums seront inhums dans l'glise.

9. Les tombeaux dposs au Muse des monuments franais seront
transports dans cette glise pour y tre rangs par ordre de sicles.

10. Le chapitre mtropolitain de Notre-Dame, augment de six membres,
sera charg de desservir l'glise de Sainte-Genevive. La garde de cette
glise sera spcialement confie  un archiprtre choisi parmi les
chanoines.

11. Il y sera offici solennellement le 3 janvier, fte de
Sainte-Genevive; le 15 aot, fte de Saint-Napolon, et anniversaire de
la conclusion du Concordat; le jour des Morts, et le premier dimanche de
dcembre, anniversaire du couronnement et de la bataille d'Austerlitz;
et toutes les fois qu'il y aura lieu  des inhumations en excution du
prsent dcret. Aucune autre fonction religieuse ne pourra tre exerce
dans ladite glise qu'en vertu de notre approbation.

12. Nos ministres de l'intrieur et des cultes sont chargs de
l'excution du prsent dcret.


2 _Ordonnance du roi Louis XVIII (12 dcembre 1821) qui confirme et
complte la restitution au culte de l'glise de Sainte-Genevive._

Louis, par la grce de Dieu, Roi de France et de Navarre, A tous ceux
qui ces prsentes verront, salut.

L'glise que notre aeul le roi Louis XV avait commenc de faire lever
sous l'invocation de Sainte-Genevive est heureusement termine. Si
elle n'a pas encore reu tous les ornements qui doivent complter sa
magnificence, elle est dans un tat qui permet d'y clbrer le
service divin. C'est pourquoi, afin de ne pas retarder davantage
l'accomplissement des intentions de son fondateur et de rtablir,
conformment  ses voeux et aux ntres, le culte de la patronne dont
notre bonne ville de Paris avait coutume d'implorer l'assistance dans
tous ses besoins;

Sur le rapport de notre ministre de l'intrieur et notre Conseil
entendus,

Nous avons ordonn et ordonnons ce qui suit:

ARTICLE PREMIER.

La nouvelle glise fonde par le roi Louis XV sera incessamment
consacre  l'exercice du culte divin sous l'invocation de cette sainte;
 cet effet, elle est mise  la disposition de l'archevque de Paris
qui la fera provisoirement desservir par des ecclsiastiques qu'il
dsignera.

ART. II

Il sera ultrieurement statu sur le service rgulier et perptuel qui
devra y tre fait, et sur la nature de ce service.

ART. III

Notre ministre secrtaire d'tat de l'intrieur est charg de
l'excution de la prsente ordonnance.

Donn en notre chteau des Tuileries, le 12 dcembre de l'an de grce
mil huit cent vingt-un, et de notre rgne le vingt-septime.

_Sign_: LOUIS.

Par le Roi:
Le ministre secrtaire d'tat
au dpartement de l'intrieur.
_Sign_: SIMON.




                                  VI

_Circulaire adresse aux prfets_ (29 _septembre_ 1830) _par M. Guizot,
ministre de l'intrieur, sur les lections  la Chambre des dputs_.


Monsieur le Prfet,
Par ordonnances royales des 13, 15, 28 et 29
septembre 1830, cent onze collges lectoraux ont t convoqus. Prs de
60,000 lecteurs exerceront leurs droits; plus d'un quart de la Chambre
des dputs doit sortir d'une lection nouvelle.

Cette lection, quoique partielle, suffira pour indiquer l'tat
gnral de la France. Elle est attendue comme un vnement grave; elle
contribuera puissamment  dterminer le caractre de notre rvolution;
elle prsagera notre avenir.

Dans une circonstance si importante, monsieur le prfet, vous ne serez
pas surpris que je vous entretienne plus spcialement des devoirs de
l'administration. Ses intentions ne sauraient tre que conformes  ses
devoirs.

Ces devoirs sont simples. La mauvaise politique d'un pouvoir trop
faible pour se passer d'artifices les compliquait en les dfigurant. Un
gouvernement national se fie  la France du choix de ses dputs. Il
ne rend pas l'administration responsable des votes que recle l'urne
lectorale. Assurer l'entire libert des suffrages en maintenant
svrement l'ordre lgal, voil toute son ambition. Comme la Charte, les
lections dsormais doivent _tre une vrit_.

Vous sentez, monsieur le prfet, quelle scrupuleuse impartialit vous
est impose. Le temps n'est pas si loign o la puissance publique,
se plaant entre les intrts et les consciences, s'efforait de faire
mentir le pays contre lui-mme, et de le suborner comme un faux tmoin.
En dnaturant sa mission, en excdant ses droits, elle a compromis ainsi
mme sa lgitime influence. Ce n'est que par une raction de justice,
de probit, de modration, que l'administration peut reconqurir cette
autorit morale qui lui est si ncessaire, et qui fait sa principale
force. Il faut que les pouvoirs s'honorent pour s'affermir.

Ainsi, monsieur le prfet, quelque importance que le gouvernement
attache au rsultat des lections, n'oubliez jamais qu'il l'attend avec
trop de scurit pour prtendre, mme indirectement,  les dominer.
C'est par votre administration seule que vous devez influer sur
l'opinion publique.

La France, d'ailleurs, ne connat-elle pas sa situation? Heureuse et
fire d'une rvolution qu'elle a faite, elle n'aspire qu' en recueillir
les fruits; elle ne veut que jouir en paix, de sa conqute. La libert
dans l'ordre, le progrs dans le repos, le perfectionnement sans combat,
voil ce qu'elle ne pouvait obtenir du gouvernement qui n'est plus;
voil ce qu'elle espre du gouvernement qu'elle s'est donn. Sa longue
persvrance, sa gnrosit dans la victoire, lui semblent des droits
 tous les biens d'une civilisation croissante et d'une constitution
rgle. Mais elle n'entend pas que ces biens soient ajourns par la
faiblesse, compromis par l'imprudence, dtruits par les passions. Elle a
mis toute sa force aux ordres de sa sagesse.

Les lections en feront foi, monsieur le prfet; telle est ma
conviction. Celles qui prsagrent, il y a trois mois, la chute du
pouvoir absolu levrent la France bien haut dans l'opinion des
peuples. Celles qui se prparent, moins difficiles, moins laborieuses,
attesteront encore, aprs le triomphe, tout ce que quinze annes
d'amlioration lente, de libert combattue, donnent aux peuples
d'exprience, de prudence et de fermet.

La France agira, monsieur le prfet, et l'administration veillera pour
elle. Votre tche est de maintenir libert aux opinions et force  la
loi. En l'accomplissant, vous aurez aussi une part honorable dans le
rsultat des lections.

Les lois qui rglent parmi nous les questions lectorales ont t
claircies, compltes par l'exprience et la discussion. Les
modifications que la loi transitoire du 12 septembre a d apporter 
cette lgislation ne sauraient amener de difficults essentielles.
Si toutefois quelques questions vous semblaient encore obscures et
incertaines, ne craignez pas de me consulter; je vous ferai connatre
les prcdents et mon opinion. Vous saurez cependant que la rgle, en
ces sujets, rside dans le texte des lois et la jurisprudence des cours
royales. Vous demeurerez donc responsable des dcisions que vous aurez
 prendre; les tribunaux les jugeraient, et ce n'est pas le ministre
de l'intrieur que les lois ont constitu le gardien de l'unit de
jurisprudence, c'est la Cour de cassation.

Vous le voyez, monsieur le prfet, le gouvernement n'exige de vous que
l'observation religieuse des lois; il n'attend de vous que ce que lui
offrent dj votre loyaut et votre patriotisme. Vous pouvez dire  tous
quelle est sa pense, il ne la cache ni ne l'impose. Venu de la nation,
il ne la redoute pas; il compte sur elle comme elle peut compter
sur lui. Imitez-le, monsieur le prfet; que l'administration soit
consciencieuse pour que l'lection le soit aussi. Le gouvernement
n'en sera pas moins puissant. Sous l'heureuse constitution que nous
possdons, l'autorit doit s'appuyer sur la libert mme et se relever
en la protgeant.

Recevez, monsieur le prfet,
l'assurance de ma parfaite considration.

Le ministre secrtaire d'tat
au dpartement de l'intrieur,
GUIZOT.




                                VII

_Notice sur madame de Rumford par M. Guizot.
(crite en_ 1841.)


Il y a cinq ans, dans une bonne et agrable maison qui n'existe plus,
situe au milieu d'un beau jardin qu'a remplac une rue, se runissait
deux ou trois fois par semaine une socit choisie et varie; des gens
du monde, des savants, des lettrs, des trangers et des nationaux; des
hommes d'autrefois et des hommes d'aujourd'hui; des vieillards et des
jeunes gens; des membres du gouvernement et de l'opposition. Parmi
les personnes qui se voyaient l, beaucoup ne se rencontraient point
ailleurs; et ailleurs, si elles s'taient rencontres, elles se seraient
probablement mal accueillies, peut-tre mme  peine tolres. Mais
l, tous se traitaient avec une extrme politesse, presque avec
bienveillance. Non que personne y ft attir par quelque intrt,
quelque dessein qui le contraignt de dissimuler ses sentiments; ce
n'tait pas une maison de patronage politique ou littraire, o l'on
vnt pour pousser sa fortune ou prparer son succs. Le got de la bonne
compagnie, les plaisirs de l'esprit et de la conversation, le dsir de
prendre sa part dans ces incidents journaliers de la vie sociale qui
font l'amusement du monde poli et le dlassement du monde occup,
c'tait l le seul motif, c'tait l'attrait qui runissait chez madame
de Rumford une socit si empresse, et, dans cette socit, tant
d'hommes distingus et si divers.

Fontenelle, Montesquieu, Voltaire, Turgot, d'Alembert, s'ils revenaient
parmi nous, seraient bien surpris de nous voir remarquer une telle
maison et ses habitudes comme quelque chose de singulier et de rare.
C'tait l'esprit gnral, la vie habituelle de leur temps: temps de
noble et librale sociabilit, qui a remu de bien grandes questions et
de bien grandes choses, et n'en a pris que ce qu'elles ont de doux, le
mouvement de la pense et de l'esprance, laissant  ses hritiers le
fardeau de l'preuve et de l'action.

Quand l'hritage s'est ouvert, quand notre gnration, au dbut de
l'Empire, est entre en possession de la scne du monde, le XVIIe
sicle, clos la veille, tait dj loin, bien loin de nous. Un abme
immense, la Rvolution, nous en sparait. Le pass tout entier, un pass
de plusieurs sicles, et le XVIIIe sicle comme les autres, s'y tait
englouti. Aucun des grands hommes qui avaient fait la force et la gloire
de cette grande poque ne vivait plus. Ces salons de Paris, thtre et
instrument de leurs succs, cette socit si brillante, si passionnment
adonne aux plaisirs de l'esprit, avaient disparu comme eux. Au lieu de
se chercher et de se runir, comme nagure, pour s'animer ensemble du
mme mouvement, la noblesse, l'glise, la robe, les hommes d'affaires,
les lettrs, toutes les classes de l'ancien rgime, ou plutt leurs
dbris, car de toutes choses il ne restait que des dbris, se
sparaient, s'vitaient presque, rentraient chacune dans les habitudes
et les intrts de leur situation spciale. A l'lan commun des ides
succdaient la dispersion et l'isolement des coteries. migrs,
constituants, conventionnels, fonctionnaires impriaux, savants, gens
de lettres, autant de coteries pensant et vivant chacune  part,
indiffrentes ou malveillantes l'une pour l'autre.

Le XVIIIe sicle avait aussi la sienne; pure coterie comme les autres,
mais seule hritire du caractre dominant de l'poque, seule fidle
aux moeurs et aux gots de cette socit philosophique qui avait pri
elle-mme dans la ruine de la grande socit qu'elle avait dmolie.

Une femme de soixante-dix-neuf ans, deux acadmiciens, l'un de
quatre-vingt-deux ans, l'autre de soixante-seize, voil quels centres
restaient, en 1809,  cette socit qu'en 1769 tant de gens, et de si
puissants, s'empressaient d'attirer et de grouper autour d'eux. Le salon
de madame d'Houdetot, celui de M. Suard, celui de l'abb Morellet,
taient presque les seuls asiles o l'esprit du vieux sicle se dployt
encore  l'aise et avec vrit. Non que sa mmoire ne ft en grand
honneur ailleurs, et que beaucoup de gens ne fissent profession de lui
appartenir; comment les hommes nouveaux, les enfants de la Rvolution et
de l'Empire, auraient-ils reni le XVIIIe sicle? Mais qu'ils taient
loin de lui ressembler! La politique les absorbait, la politique
pratique, relle; toutes leurs penses, toutes leurs forces taient
incessamment tendues, soit vers les affaires du matre, soit vers leurs
propres affaires; point de mditation, point de loisir; du mouvement, du
travail, puis encore du travail et du mouvement. Le XVIIIe sicle aussi
s'occupait fort de politique, mais par got, non par ncessit;
elle tenait beaucoup de place dans les esprits, peu dans la vie; on
rflchissait, on dissertait, on projetait beaucoup; on agissait peu.
En aucun temps les matires politiques n'ont t l'objet d'une
proccupation intellectuelle si gnrale et si fconde; aucun temps
peut-tre n'a t plus tranger  l'esprit politique proprement dit,
 cet esprit simple, prompt, judicieux, rsolu, lger dans la pense,
srieux dans l'action, qui ne voit que les faits et ne s'inquite que
des rsultats.

A part mme cette opposition de la science et de la pratique, quel
abme entre la politique qu'on faisait il y a trente ans, et celle que,
cinquante ans plus tt, on aurait voulu faire! Qu'taient devenues les
doctrines, les esprances qui avaient enchant et remu tout un
peuple, tous les peuples? Comment les hommes d'affaires du XIXe sicle
tenaient-ils les promesses des philosophes du XVIIIe? Les uns hardiment,
les autres timidement et avec embarras, dsertaient les ides et les
institutions dont le nom seul, la seule perspective avaient fait leur
fortune. Le despotisme, un despotisme savant, raisonneur, et qui
prtendait s'riger en systme, voyait  son service les enfants des
plus doctes thories de libert. Plusieurs, gens d'honneur et de coeur,
attachs dans l'me  leur ancienne foi, protestaient de temps en temps,
mais sans consquence, contre les insultes et les coups qu'on lui
portait autour d'eux. La plupart, en dfendant Voltaire contre Geoffroi
et les incrdules contre les dvots, se jugeaient quittes envers la
philosophie et la libert. Mais qu'auraient dit les philosophes,
qu'aurait dit Voltaire lui-mme, malgr ses ddains pour la mtaphysique
et ses complaisances pour le pouvoir, s'ils avaient assist  un dner
de l'archichancelier, ou  une sance du Conseil d'tat imprial?
Croit-on que le XVIIIe sicle se ft reconnu l, qu'il et accept ses
hritiers pour reprsentants?

Ils ne lui ressemblaient pas davantage pour les manires, le tour
d'esprit, le ton, les habitudes et les formes extrieures. Hommes du
monde autant que lettrs, les philosophes du XVIIIe sicle avaient
pass leur vie dans les plus douces et plus brillantes rgions de cette
socit par eux tant attaque. Elle les avait accueillis, clbrs;
ils s'taient mls  tous les plaisirs de son lgante et agrable
existence; ils partageaient ses gots, ses moeurs, toutes ses finesses,
toutes les susceptibilits d'une civilisation  la fois vieillie et
rajeunie, aristocratique et littraire; ils taient de cet ancien rgime
dmoli par leurs mains. Mais les philosophes de la seconde gnration,
les vrais fils de la Rvolution et de l'Empire, n'taient point de
l'ancien rgime, et ne l'avaient connu que pour le renverser. Entre
ceux-ci et la bonne compagnie du XVIIIe sicle, aucun lien, rien de
commun; au lieu des salons de madame Geoffrin, de mademoiselle de
Lespinasse, de madame Trudaine, de la marchale de Beauvau, de madame
Necker, ils avaient vcu dans les assembles publiques, les clubs et les
camps. Des vnements immenses, terribles, Avaient remplac pour eux les
plaisirs de socit et les succs d'Acadmie. Bien loin d'tre faonns
pour l'agrment des relations sociales dans une vie oisive et facile,
tout en eux portait l'empreinte des temps si actifs et si lourds qu'ils
avaient eu  traverser. Leurs manires n'taient ni lgantes, ni
douces; ils parlaient et traitaient brusquement, rudement, comme
toujours presss et n'ayant pas le loisir de songer  tout et de tout
mnager. Corrompus, ils s'tablissaient schement dans un gosme
grossier et cynique; honntes gens, il manquait aux formes de leur
conduite, aux dehors de leurs vertus, ce fini, cette harmonie qui
semblent n'appartenir qu' la longue et paisible possession d'une
situation ou d'un sentiment. Peu de got pour la conversation, les
lectures, les visites, toutes ces occupations sans but, ces dlassements
sans ncessit, o nagure tant de gens trouvaient un emploi
demi-srieux, demi-frivole, de leur esprit et de leur temps. Pour eux,
leur temps et leur esprit taient absorbs par leurs affaires et leurs
intrts; leur plaisir, c'tait le repos.

Parmi ces hommes du rgime nouveau, quelques philosophes, quelques
crivains, la plupart sans fonctions et suspects  l'Empire, avaient
presque seuls quelque besoin et quelque habitude de se runir, de
causer, de rechercher et de goter en commun quelques jouissances
intellectuelles. Ils formaient une coterie librale, grande admiratrice
du XVIIIe sicle, et qui se flattait bien de le continuer. Mais, ne
surtout de la Rvolution, elle en portait le sceau bien plus que celui
de l'poque antrieure. Quoique des hommes fort trangers  tout
acte rvolutionnaire y fussent mls,  tout prendre, l'esprit
rvolutionnaire y dominait avec ses mrites et ses dfauts, plus
d'indpendance que d'lvation, plus d'pret que d'indpendance, ami
de l'humanit et de ses progrs, mais mfiant, envieux, insociable pour
quiconque n'acceptait pas son joug, unissant aux prjugs de coterie
les haines de faction. La coterie tait d'ailleurs fort concentre en
elle-mme; peu de mlange des classes et des habitudes diverses; peu de
familiarit avec les gens du monde proprement dit; rien qui rappelt la
composition et le mouvement de l'ancienne socit philosophique; toutes
les petites manies des lettrs de profession vivant seuls et entre eux;
sans parler de je ne sais quelle discordance dans les manires, tour
 tour familires et tendues, galement dpourvues de rserve et
d'abandon. Ou je me trompe fort, ou dans les runions de la _Dcade
philosophique_, et malgr la communaut de beaucoup d'ides, les matres
du XVIIIe sicle que je nommais tout  l'heure, Montesquieu, Voltaire,
Buffon, Turgot, d'Alembert, Diderot mme et Rousseau, les moins mondains
de leur temps, se seraient quelquefois sentis dpayss et trangers.

Dans des salons bien diffrents, au faubourg Saint-Germain, au milieu
des restes de l'aristocratie, remise, ou  peu prs, de ses dsastres,
ils n'auraient pas, au premier abord, prouv la mme surprise; ils
auraient reconnu les manires, le ton, toutes les formes et les
apparences sociales de leur poque. Peut-tre mme auraient-ils pris
plaisir  retrouver certaines traditions de l'ancien rgime, et ce
lien des souvenirs communs, si puissant entre les hommes mme les plus
divers. Mais en revanche, que de choses plus graves les auraient bientt
repousss! Quelle profonde opposition de sentiments et d'ides! En vain
auraient-ils cherch l quelque trace de cette ouverture d'esprit, de
cette libralit de coeur, de ce got pour les plaisirs et les progrs
intellectuels qui distinguaient, cinquante ans auparavant, une si
notable portion de l'aristocratie franaise, et avaient si puissamment
concouru au mouvement du sicle. Au lieu de cela, le retour de toutes
les prtentions, de toutes les pdanteries aristocratiques; un repentir
amer de s'en tre un moment dparti; un puril empressement  rentrer
sous le joug,  reprendre du moins la livre des vieilles habitudes, des
vieilles maximes; une arrogante antipathie pour les lumires, l'esprit,
les philosophes, et tout ce qui pouvait leur ressembler.

Dans quelques coins pourtant de ce camp de l'ancien rgime, l'opposition
au gouvernement imprial, l'influence de M. de Chateaubriand, le seul
fait de l'indpendance envers un despote et de l'enthousiasme pour
un grand crivain, ramenaient du mouvement moral, de la gnrosit
politique, et devenaient mme  et l, entre les dbris de
l'aristocratie et ceux de la philosophie du dernier sicle, une source
de sympathie. A coup sr Montesquieu et Voltaire se seraient trouvs
plus  l'aise dans le salon de madame de Duras que dans celui
de l'archichanelier; et M. Suard causait plus librement, plus
sympathiquement avec M. de Chateaubriand qu'avec Chnier. Mais cette
petite coterie, plus anime, plus librale, tait alors comme perdue
dans la grande coterie aristocratique; les ides religieuses la
sparaient des philosophes dont les ides politiques l'auraient
rapproche; et malgr quelques points de contact avec eux, malgr une
assez frquente similitude de sentiments, de voeux, de gots, de moeurs,
en somme elle leur paraissait plus oppose que favorable, et se livrait
au mouvement de raction dont le XVIIIe sicle tait l'objet.

Une autre coterie, plus restreinte encore, il est vrai, tenait de plus
prs  ce sicle, et semblait devoir en reproduire assez bien l'image.
Elle ralliait les dbris de cette portion du ct gauche de l'Assemble
constituante qui voulait, en 1789, la monarchie constitutionnelle, rien
de moins, rien de plus, et o sigeaient MM. de Clermont-Tonnerre, de La
Rochefoucauld, de Broglie, Mounier, Malouet, etc.: pur et patriotique
parti, dont les ides devaient ouvrir et clore notre rvolution, mais ne
suffisaient pas  l'accomplir. Parmi ces hommes de sens et de bien, ceux
qui restaient, la plupart du moins, fidles  leurs principes et  leur
cause, trangers au gouvernement imprial, ou ne le servant qu'avec
rserve et dignit, formaient chez madame de Tess, chez la princesse
d'Hnin, etc., une petite socit de moeurs lgantes, d'opinions
librales, trangre  la sottise aristocratique,  la rancune
rvolutionnaire, lie par ses habitudes  l'ancien rgime, par ses
sentiments au nouvel tat, aux besoins nouveaux du pays.

Il semble que l ft aussi la place des dbris philosophiques du XVIIIe
sicle, et que les hommes si peu nombreux qui en restaient se dussent
fondre dans cette coterie, o plusieurs d'entre eux allaient en effet
souvent et avaient des amis. Mais une diffrence relle les en sparait
et ne permettait pas que la socit du XVIIIe sicle se trouvt l
vraiment reprsente. La politique avait t la principale, presque
l'unique affaire des Constituants; elle tait le lien, le caractre
dominant de leur coterie. Issus de la philosophie et de la littrature
de leur temps, ils n'taient cependant ni lettrs ni philosophes; ils
honoraient les doctrines et les lettres, mais en gens qui les tiennent
de la seconde main, et n'en font ni leur affaire ni leur plaisir. Or,
l'cole du XVIIIe sicle, sa vritable cole, celle qui lui servait de
centre et lui donnait l'impulsion, tait essentiellement philosophique
et littraire: la politique l'intressait, mais comme l'un des objets de
sa mditation, comme une application d'ides qui venaient de plus loin
et s'tendaient fort au del. De nos jours, purs politiques que nous
sommes, nous nous figurons que c'est l la plus attrayante, la premire
proccupation de l'esprit, et c'est presque uniquement pour avoir
enfant des constitutions et rappel les peuples  la libert que le
XVIIIe sicle nous parat grand. troite prsomption! Un champ bien plus
vaste, bien plus vari que la socit humaine, s'ouvre devant l'esprit
humain; et dans ses jours de force et d'clat, il est loin de se
satisfaire et de s'puiser dans l'tude des relations des hommes.
Politique sans doute dans ses voeux et ses rsultats, le XVIIIe sicle
tait bien autre chose encore, et prenait  ses ides,  leur vrit, 
leur manifestation, un plaisir tout  fait indpendant de l'emploi
qu'en pourraient faire des publicistes ou des lgislateurs. C'est l
le caractre de l'esprit philosophique, bien diffrent de l'esprit
politique qui ne s'attache aux ides que dans leur rapport avec les
faits sociaux et pour les appliquer. Certaines fractions, certaines
coteries du XVIIIe sicle, les conomistes, par exemple, s'occupaient
spcialement de politique; mais le sicle en gnral, la socit
du sicle dans son ensemble aspirait surtout aux conqutes et aux
jouissances intellectuelles de tout genre, en tout sens,  tout prix; et
la pense de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, se ft trouve en prison
si on l'et astreinte  ne s'exercer que sur les formes de gouvernement
et la destine des nations.

Les derniers contemporains de ces grands hommes, les survivants de
l'cole philosophique, M. Suard et M. l'abb Morellet n'taient pas
dous  coup sr d'une pense si active et si tendue. M. Suard n'avait
aucun vif dsir de savoir ni de produire; quoique la littrature lui
et seule ouvert les portes du monde, il tait bien plus homme du monde
qu'homme de lettres. Esprit difficile, paresseux, d'une lgance et
d'un ddain aristocratique, pourvu qu'il ment une vie honorable, seme
d'intrts doux et de relations agrables, peu lui importait de dployer
ses facults et de se faire un nom. Depuis que le travail n'tait
plus pour lui une ncessit, il le prenait et le quittait comme un
passe-temps, lisant et crivant  loisir, sans but, pour son seul
plaisir, avec une sorte d'picurisme intellectuel qui n'avait pourtant
rien d'goste ni d'indiffrent. Les tudes de l'abb Morellet avaient
t plus srieuses, plus patientes, mais trs-spciales; l'conomie
politique et quelques applications de ce qu'il avait appris en Sorbonne
l'avaient presque exclusivement occup. Il semble qu' l'un et  l'autre
de ces deux hommes la socit des Constituants, avec les traditions
de leur temps, ses habitudes lgantes, son estime des lettres et ses
principes politiques, dt pleinement suffire. Pourtant il n'en tait
rien;  l'exemple de leurs matres, ils avaient tous deux des besoins
intellectuels plus varis; ils prenaient aux ides, aux mouvements de
l'esprit humain, un intrt plus dsintress, si je puis ainsi parler,
plus exempt de toute direction particulire, de toute application
prochaine. Et spars, comme on vient de le voir, de toutes des coteries
que j'ai nommes d'abord, ils ne sympathisaient qu' demi avec celle-l
mme qui tenait de plus prs  leurs opinions,  leurs souvenirs; il
leur en fallait une qui ft une image plus complte, plus fidle, de
leur temps et de la socit au sein de laquelle ils s'taient forms.

Telle tait, en effet, la leur. D'anciennes relations de mme origine et
de mme got, M. de Boufflers, M. Dupont de Nemours, M. Gallois, etc.,
quelques acadmiciens dont M. Suard avait appuy la candidature, et qui
lui formaient un petit parti dans l'Acadmie, quelques jeunes gens dont
il encourageait le talent avec une bienveillance qui n'avait rien de
banal, quelques membres du Snat ou d'autres corps, qui faisaient
profession d'indpendance, quelques trangers qui ne se seraient pas
pardonn de quitter Paris sans avoir connu les derniers contemporains de
Voltaire et de ce sicle dont la gloire a pntr plus loin que
celle d'aucun autre, voil de quoi cette socit se composait. On se
runissait le jeudi chez l'abb Morellet, le mardi et le samedi chez M.
Suard; quelquefois plus souvent pour un cercle choisi. Les mercredis,
madame d'Houdetot donnait  dner  un certain nombre de personnes
invites une fois pour toutes, et qui pouvaient y aller quand il leur
plaisait. Elles s'y trouvaient en gnral huit, dix, quelquefois
davantage. Point de recherches, point de bonne chre; le dner n'tait
qu'un moyen, nullement un but de runion. Aprs le dner, assise au coin
du feu, dans son grand fauteuil, le dos vot, la tte incline sur la
poitrine, parlant peu, bas, remuant  peine, madame d'Houdetot assistait
en quelque sorte  la conversation, sans la diriger, sans l'exciter,
point gnante, point matresse de maison, bonne, facile, mais prenant
 tout ce qui se disait, aux discussions littraires, aux nouvelles de
socit ou de spectacle, au moindre incident, au moindre mot spirituel,
un intrt vif et curieux; mlange piquant et original de vieillesse et
de jeunesse, de tranquillit et de mouvement.

On trouvait chez M. Suard moins de facilit, moins de laisser-aller; l,
peu _d'a parte_ entre les voisins, peu d'interruptions au gr de telle
ou telle fantaisie, une conversation presque toujours gnrale et
suivie. C'tait l'usage de la maison et on y tenait; il en rsultait
quelquefois, surtout au commencement de la soire, un peu de gne et de
froideur. Mais en revanche, l rgnaient une libert plus srieuse et
bien plus de varit relle. M. Suard ne craignait d'aborder ni de voir
aborder chez lui aucun sujet. Nulle part la franchise de la pense et du
langage n'tait aussi grande, aussi ouvertement autorise, provoque par
le matre de la maison. Les hommes qui ne l'ont pas vu ne sauraient se
figurer, et bien des hommes qui l'ont vu ont oubli quelle tait alors
la timidit des esprits, la retenue des entretiens;  quel point, ds
que le moindre contact avec la politique se laissait entrevoir, les
figures devenaient froides et les paroles officielles. Un censeur de
cette poque montrait  quelqu'un de ses amis certains passages d'une
pice de thtre qu'il tait charg d'examiner: Vous ne voyez l
point d'allusions, lui disait-il; le public n'en verra point eh bien!
monsieur, il y en a, et je me garderai bien de les autoriser. De 1809
 1814, tous taient  peu prs comme le censeur; tous se conduisaient
comme s'il y et eu des allusions l o personne n'en et pu voir; et
sur tout sujet politique, ou seulement philosophique, toute conversation
un peu srieuse en tait frappe de mort. M. Suard n'avait jamais
souffert que cette mort pntrt chez lui: nul homme n'tait plus
tranger  toute mene,  toute intention politique, plus modr au fond
dans ses opinions et ses dsirs; il n'avait mme, pour l'action et les
affaires, ni got ni talent. Mais la libert de la pense et de la
parole tait sa vie, son honneur; il se ft senti avili  ses
propres yeux d'y renoncer, et il la maintenait au profit de tous.
La conversation ne manquait pas d'ailleurs chez lui d'tendue et
de varit; aucune habitude, aucune proccupation spciale n'en
rtrcissait le champ; philosophie, littrature, histoire, arts,
antiquit, temps modernes, pays trangers, tous les sujets y taient
accueillis avec faveur. Les ides jeunes et nouvelles, fussent-elles
mme peu en accord avec les traditions du XVIIIe sicle, n'y
rencontraient point une hostilit repoussante; on leur pardonnait de
dplaire en faveur du mouvement d'esprit qu'excitait leur nouveaut; car
on avait besoin surtout de ce mouvement; on vivait, en fait d'ides et
de connaissances, sur un fonds depuis longtemps exploit; ainsi que les
mmes personnes, les mmes rflexions, les mmes anecdotes revenaient
souvent; et l'activit, bien que relle, n'tait ni fconde ni
progressive. Mais on y sentait incessamment cette sincrit, ce
dsintressement de l'esprit qui font peut-tre le plus grand charme
de la pense et de la conversation. On se runissait, on causait
sans ncessit, sans but, par le seul attrait des communications
intellectuelles. Ce n'tait pas sans doute le srieux d'amis passionns
de la vrit et de la science; mais c'tait encore moins l'troit
gosme ou le mesquin travail des gens qui ne font cas que de l'utile et
n'agissent ou ne parlent qu'avec un dessein spcial, en vue de
quelque rsultat dtermin. On ne recherchait pas, il est vrai, on ne
reproduisait pas les ides pour elles-mmes et pour elles seules; on
leur demandait quelque chose au del, un plaisir social, mais rien de
plus.

Et c'tait prcisment l ce qui distinguait, il y a trente ans, cette
coterie de toutes les autres, ce qui en faisait l'image la plus vraie,
la seule image de la socit qui, cinquante ans auparavant, avait anim
Paris, et l'Europe au nom de Paris.

Image bien froide sans doute, bien ple. Cinquante ans auparavant, la
coterie philosophique ne se resserrait pas autour de deux vieillards;
elle tait partout, chez les gens de cour, d'glise, de robe, de
finance; hautaine ici, complaisante l, tantt endoctrinant, tantt
divertissant ses htes, mais partout jeune, active, confiante, recrutant
et guerroyant partout, pntrant et entranant la socit tout entire.
Et le mouvement ne se renfermait pas dans Paris; il en partait pour
se rpandre en tous sens et y revenir plus vif, plus gnral. Grimm
adressait sa correspondance  l'impratrice de Russie,  la reine de
Sude, au roi de Pologne,  huit ou dix princes souverains tous avides
des moindres faits, des moindres bruits venus de ce grand atelier de
travail et de plaisir intellectuel. Il n'tait pas besoin d'tre prince
souverain pour entretenir  Paris un correspondant: en Allemagne, en
Italie, en Angleterre, de simples particuliers, riches et curieux,
voulaient avoir le leur, et de mois en mois, de semaine en semaine, tre
tant bien que mal informs de tout ce qu'on faisait, disait ou pensait
 Paris. On s'adressait  d'Alembert,  Diderot,  Grimm lui-mme pour
leur demander des correspondants de moindre figure; et des jeunes gens
sans fortune, sans nom,  leur dbut dans les lettres, trouvaient l un
moyen d'existence, comme ils en trouvent maintenant dans les journaux.

Certes, c'tait l une autre socit que cette petite coterie
philosophique de 1809, si faible, si isole. C'tait un autre tat
intellectuel que celui dont le salon de M. Suard pouvait donner l'ide.
Cependant le fond, sinon l'clat, la direction, sinon le mouvement,
taient les mmes; c'tait le mme got des plaisirs et des progrs de
l'esprit, galement loign de la mditation pure et de l'application
intresse; le mme mlange de srieux et de lgret; le mme besoin
de nouveaut pour la pense sans dsir bien vif d'innovation dans
les situations sociales et la vie; le mme penchant  s'occuper des
questions et des intrts politiques, avec la mme prpondrance de
l'esprit philosophique et littraire sur l'esprit politique. Le grand
tableau n'existait plus; le dessin qui en restait tait fidle et pur.

Madame de Rumford avait t leve au milieu de ce monde dont les
diverses coteries que je viens de rappeler taient, en 1809, les
derniers dbris. Son pre, M. Paulze, d'abord receveur gnral, ensuite
fermier gnral des finances, homme trs-clair dans la science et
trs-habile dans la pratique de son tat, avait pous une nice du
fameux contrleur gnral, l'abb Terrai. Celui-ci faisait grand cas
des lumires et de l'exprience de son neveu, qui donnait souvent  son
oncle, sur l'administration des finances, d'excellents conseils, fort
bien compris, car l'abb Terrai tait homme de beaucoup d'esprit, et
assez mal suivis, comme il devait arriver  un ministre qui ne voulait
se brouiller avec personne  la cour, et qui ne recevait pas du pays de
quoi suffire en mme temps aux besoins de l'tat et aux fantaisies de
tout le monde. Une longue correspondance, entre l'abb Terrai et M.
Paulze, a t conserve, en grande partie du moins, dans la famille du
fermier gnral, et contient, sur les mesures financires de ce temps,
des renseignements fort curieux.

L'administration compte en France trois grandes poques. Elle a t
cre au XVIIe sicle sous Louis XIV. Au XVIIIe, de 1750  1789, elle
est entre dans les voies du progrs scientifique et dela civilisation
universelle. C'est de nos jours, et d'abord par l'impulsion de
l'Assemble constituante, qu'elle a reu sa forme systmatique, et pris
dans la socit, aussi bien que dans le gouvernement, une influence
destine, si je ne me trompe,  s'accrotre encore, en se combinant avec
les institutions libres.

La seconde de ces poques a rendu  la France des services  mon avis,
trop peu connus et mal apprcis. Aux grandes questions de l'ordre moral
appartient la prminence. Je ne m'en tonne ni ne m'en plains. Ces
questions, souleves alors avec tant d'clat et d'effet, ont clips
toutes les autres. L'administration s'est efface devant la politique;
ses travaux, ses projets taient modestes au milieu, selon les uns, du
bouleversement, selon les autres, de la rgnration de la socit.
Un grand fait pourtant date de ce temps, la cration des sciences qui
planent au-dessus de l'administration et lui rvlent les lois des faits
qu'elle est appele  rgir. Personne n'a encore entrevu, et peut-tre
ne saurait encore entrevoir le rle que ces sciences sont destines
 jouer dans le monde. Rle immense, quoiqu'il ne doive et ne puisse
jamais tre le premier. Au XVIIIe sicle en appartiendra le principal
honneur: c'est l son oeuvre la plus originale.

La partie thorique de cette oeuvre n'a point  se plaindre de la
renomme. Elle fit grand bruit en naissant. Les diverses coles
conomistes, leurs systmes, leurs dbats n'ont jamais cess d'attirer
puissamment l'attention publique. Mais la partie pratique de
l'administration franaise dans la seconde moiti du XVIIIe sicle,
l'esprit gnral qui y prsidait, son respect pour la science et pour
l'humanit, ses efforts, d'une part pour assurer l'empire des principes
sur les faits, de l'autre pour diriger les faits et les principes vers
le bien de la socit tout entire, les rsultats positifs de ces
efforts, les innombrables et inapprciables amliorations accomplies,
ou commences, ou prpares, ou mdites  cette poque dans tous
les services publics, les travaux, en un mot, et les mrites des
administrateurs de tout genre et de tout rang qui ont eu alors en main
les affaires du pays, c'est ce qu'ont trop effac les orages et les
triomphes de la politique, ce qui n'a pas obtenu sa juste part de
reconnaissance et de clbrit.

La maison de M. Paulze tait l'un des foyers de ces utiles tudes,
de ces salutaires rformes. L se runissaient Turgot, Malesherbes,
Trudaine, Condorcet, Dupont de Nemours; l dans des conversations  la
fois srieuses et faciles, sans prmditation savante, sans autre but
que la vrit, les questions taient poses, les faits rapports, les
ides dbattues. M. Paulze n'y fournissait pas seulement le tribut de
ses lumires personnelles; il avait institu  la ferme gnrale un
bureau charg de recueillir, sur l'impt et le commerce de la France,
sur le mouvement des ports, sur tout ce qui intresse la richesse
nationale, tous les renseignements statistiques. Il entretenait, dans
le mme dessein, avec un grand nombre de ngociants et de banquiers
trangers, une correspondance assidue. Ces documents taient
libralement communiqus aux hommes clairs qui frquentaient sa
maison. L'abb Raynal, entre autres, ami particulier de M. Paulze, y
puisa la plupart des faits et des dtails qu'il a consigns dans son
_Histoire philosophique des deux Indes_, et qui en sont la seule partie
encore importante aujourd'hui.

Cette socit, ces conversations, n'avaient rien qui pt entrer dans
l'ducation de mademoiselle Paulze, ni influer directement sur elle.
Mais,  vivre et  se dvelopper dans une telle atmosphre, elle apprit
deux choses, le plus salutaire enseignement que l'enfance puisse
recevoir et lguer  toute la vie, l'estime des tudes srieuses et le
respect du mrite personnel.

Elle avait  peine treize ans quand l'abb Terrai voulut la marier 
la cour. Son pre, peu touch de cette fantaisie, prfra un de ses
collgues dans la ferme gnrale, M. Lavoisier, et l'abb Terrai n'en
prit point d'humeur. Le mariage fut clbr dans la chapelle de l'htel
du contrleur gnral, le 16 dcembre 1771.

En passant de la maison de son pre dans celle de son mari, madame
Lavoisier changea d'horizon sans changer d'habitudes. Au mouvement des
sciences conomiques succda celui des sciences physiques, et la socit
des savants  celle des administrateurs. Les hommes spciaux tmoignent
quelquefois un grand ddain pour l'intrt que les gens du monde peuvent
porter  leurs travaux; et s'il s'agissait en effet d'en juger le mrite
scientifique, ils auraient pleinement raison. Mais l'estime, le got
du public pour la science, et la manifestation frquente, vive, de ce
sentiment, sont pour elle d'une haute importance, et jouent un grand
rle dans l'histoire. Les temps de cette sympathie, un peu fastueuse
et frivole, ont toujours t pour les sciences, des temps d'lan et
de progrs; et  considrer les choses dans leur ensemble, l'histoire
naturelle et la chimie ont profit de l'existence sociale de M. de
Buffon et de M. Lavoisier, aussi bien que de leurs dcouvertes.

Soit affection pour son mari, soit disposition naturelle, madame
Lavoisier s'associa  ses travaux comme un compagnon ou un disciple.
Ceux-l mme qui ne l'ont connue que bien loin de la jeunesse ont pu
dmler que, sous une apparence un peu froide et rude, et presque
uniquement proccupe de sa vie de socit, c'tait une personne capable
d'tre fortement saisie par un sentiment, par une ide, et de s'y
adonner avec passion. Elle vivait dans le laboratoire de M. Lavoisier,
l'aidait dans ses expriences, crivait ses observations sous sa dicte,
traduisait, dessinait pour lui. Elle apprit  graver pour qu'il ft sr
d'un ouvrier exact jusqu'au scrupule, et les planches du _Trait de
Chimie_ furent bien rellement l'oeuvre de ses mains. Elle publia, parce
qu'il le dsirait, la traduction d'un ouvrage du chimiste anglais Kirwan
sur la force des acides et la proportion des substances qui composent
les sels neutres: et elle avait acquis, de la science qu'ils
cultivaient ensemble, une intelligence si complte que lorsque, en 1803,
onze ans aprs la mort de Lavoisier, elle voulut runir et publier ses
mmoires scientifiques, elle put se charger seule de ce travail, et
l'accomplit en effet, en y joignant une prface parfaitement simple, o
ne se laisse entrevoir aucune ombre de prtention.

Un intrieur ainsi anim par une affection rciproque et des occupations
favorites, une grande fortune, beaucoup de considration, une bonne
maison  l'Arsenal, recherche par les hommes les plus distingus, tous
les plaisirs de l'esprit, de la richesse, de la jeunesse, c'tait l, 
coup sr, une existence brillante et douce. Cette existence fut frappe,
foudroye par la Rvolution, comme toutes celles qui l'entouraient. En
1794, madame Lavoisier vit monter le mme jour sur l'chafaud son pre
et son mari, et n'chappa elle-mme, aprs un emprisonnement assez
court, qu'en se plongeant, avec la patience la plus persvrante, dans
la plus complte et silencieuse obscurit.

Ds le dbut de la Rvolution, M. Lavoisier, quelque favorables que
fussent ses ides  la rforme de l'tat, avait considr l'avenir avec
effroi. C'tait un homme d'un esprit juste et calme, d'un caractre doux
et modeste, qui poursuivait avec dsintressement, au sein d'une vie
heureuse, de nobles et utiles travaux, et que les orages politiques
drangeaient beaucoup trop pour qu'il y plat ses esprances. En juin
1792, le roi lui fit offrir le ministre des contributions publiques. M.
Lavoisier le refusa par cette lettre pleine d'lvation, de simplicit
et de droiture:

Sire,
Ce n'est ni par une crainte pusillanime, bien loigne de mon caractre,
ni par indiffrence pour la chose publique, ni, je l'avouerai mme, par
le sentiment de l'insuffisance de mes forces que je suis contraint de me
refuser  la marque de confiance dont Votre Majest veut bien m'honorer
en me faisant offrir le ministre des contributions publiques. Tmoin,
pendant que j'ai t attach  la trsorerie nationale, des sentiments
patriotiques de Votre Majest, de ses tendres sollicitudes pour le
bonheur du peuple, de son inflexible svrit de principes, de son
inaltrable probit, je sens, plus vivement que je ne puis l'exprimer,
ce  quoi je renonce en perdant l'occasion de devenir l'organe de ses
sentiments auprs de la nation.

Mais, Sire, il est du devoir d'un honnte homme et d'un citoyen de
n'accepter une place importante qu'autant qu'il a l'esprance d'en
remplir les obligations dans toute leur tendue.

Je ne suis ni jacobin, ni feuillant. Je ne suis d'aucune socit,
d'aucun club. Accoutum  peser tout au poids de ma conscience et de ma
raison, jamais je n'aurais pu consentir  aliner mes opinions 
aucun parti. J'ai jur, dans la sincrit de mon coeur, fidlit  la
Constitution que vous avez accepte, aux pouvoirs constitus par le
peuple,  vous, Sire, qui tes le Roi constitutionnel des Franais,
 vous dont les vertus et les malheurs ne sont pas assez sentis.
Convaincu, comme je le suis, que le Corps lgislatif est sorti des
limites que la Constitution lui avait traces, que pourrait un ministre
constitutionnaire? Incapable de composer avec ses principes et avec sa
conscience, il rclamerait en vain l'autorit de la loi  laquelle tous
les Franais se sont lis par le serment le plus imposant. La rsistance
qu'il pourrait conseiller, par les moyens que la Constitution donne 
Votre Majest, serait prsente comme un crime; il prirait victime de
ses devoirs et l'inflexibilit mme de son caractre deviendrait la
source de nouveaux malheurs.

Sire, permettez que je continue de consacrer mes veilles et mon
existence au service de l'tat dans des postes moins levs, mais o je
pourrai rendre des services peut-tre plus utiles, et probablement plus
durables. Dvou  l'instruction publique, je chercherai  clairer le
peuple sur ses devoirs. Soldat citoyen, je porterai les armes pour
la dfense de la patrie, pour celle de la loi, pour la sret du
reprsentant inamovible du peuple franais.

Je suis avec un profond respect, de Votre Majest,

Sire, le trs-humble, etc., etc.


L'illustre savant prtendait trop quand il demandait la permission
d'employer sa vie a  clairer le peuple. On l'envoya  la mort, au nom
du peuple ignorant et opprim.

Il lgua  sa veuve toute sa fortune, et elle en dut en partie la
conservation au dvouement habile d'un serviteur fidle,  qui elle
tmoigna  son tour, jusqu' son dernier moment, la plus fidle
reconnaissance.

En 1798, lorsqu'une proscription  la fois cruelle et honteuse
d'elle-mme frappa quelques-uns de ses amis, entre autres l'un des plus
intimes, M. de Marbois, une lettre de crdit de madame Lavoisier, sur
son banquier de Londres, alla les chercher dans les dserts de Sinamary.

Quand les proscriptions cessrent, quand l'ordre et la justice revinrent
apaiser et ranimer en mme temps la socit, madame Lavoisier reprit
sa place dans le monde, entoure de toute une gnration de savants
illustres, les amis, les disciples, les successeurs de Lavoisier,
Lagrange, Laplace, Berthollet, Cuvier, Prony, Humboldt, Arago, charms,
en honorant sa veuve, de trouver dans sa maison, en retour de l'clat
qu'ils y rpandaient, les agrments d'une hospitalit lgante. M. de
Rumford arriva parmi eux. Il tait alors au service du roi de Bavire,
et jouissait dans le public d'une grande popularit scientifique. Son
esprit tait lev, sa conversation pleine d'intrt, ses manires
empreintes de bont. Il plut  madame Lavoisier. Il s'accordait avec ses
habitudes, ses gots, on pourrait presque dire avec ses souvenirs. Elle
espra recommencer en quelque sorte son bonheur. Elle l'pousa le 22
octobre 1805, heureuse d'offrir  un homme distingu une grande fortune
et la plus agrable existence.

Leurs caractres ne se convinrent point. A la jeunesse seule il
est facile d'oublier, au sein d'un tendre bonheur, la perte de
l'indpendance. Des questions dlicates furent leves; des
susceptibilits s'veillrent. Madame de Rumford, en se remariant, avait
formellement stipul dans son contrat qu'elle se ferait appeler madame
_Lavoisier de Rumford_. M. de Rumford, qui y avait consenti, le trouva
mauvais. Elle persista: J'ai regard comme un devoir, comme une
religion, crivait-elle en 1808, de ne point quitter le nom de
Lavoisier... Comptant sur la parole de M. de Rumford, je n'en aurais pas
fait un article de mes engagements civils avec lui si je n'avais voulu
laisser un acte public de mon respect pour M. Lavoisier et une preuve de
la gnrosit de M. de Rumford. C'est un devoir pour moi de tenir  une
dtermination qui a toujours t une des conditions de notre union; et
j'ai dans le fond de mon me l'intime conviction que M. de Rumford ne me
dsapprouvera pas, et qu'aprs avoir pris le temps d'y rflchir...
il me permettra de continuer  remplir un devoir que je regarde comme
sacr.

Ce fut encore l une esprance trompe. Aprs des agitations domestiques
que M. de Rumford, avec plus de tact, et rendues moins bruyantes, la
sparation devint ncessaire; et elle eut lieu  l'amiable le 30 juin
1809.

Depuis cette poque, et pendant vingt-sept ans, aucun vnement, on
pourrait dire aucun incident ne drangea plus madame de Rumford dans sa
noble et agrable faon de vivre. Elle n'appartint plus qu' ses amis et
 la socit, tantt tendue, tantt resserre, qu'elle recevait avec
un mlange assez singulier de rudesse et de politesse, toujours de
trs-bonne compagnie et d'une grande intelligence du monde, mme dans
ses brusqueries de langage et ses fantaisies d'autorit. Tous les lundis
elle donnait  dner, rarement  plus de dix ou douze personnes, et
c'tait ce jour-l que les hommes distingus, franais ou trangers,
habitus de la maison ou invits en passant, se runissaient chez elle
dans une sorte d'intimit momentane promptement tablie, entre des
esprits si cultivs, par le plaisir d'une conversation srieuse ou
piquante, toujours varie et polie, dont madame de Rumford jouissait
elle-mme plus qu'elle n'en prenait soin. Le mardi, elle recevait
tous ceux qui venaient la voir. Pour le vendredi taient les runions
nombreuses, composes de personnes fort diverses, mais appartenant
toutes  la meilleure compagnie de leur sorte, et venant toutes avec un
grand plaisir entendre l l'excellente musique que faisaient ensemble
les artistes les plus clbres et les plus habiles amateurs.

Sous l'Empire, outre son agrment gnral, la maison de madame de
Rumford avait un mrite particulier; la pense et la parole n'y taient
pas officielles; une certaine libert d'esprit et de langage y rgnait,
sans hostilit, sans arrire-pense politique; uniquement de la libert
d'esprit, l'habitude de penser et de parler  l'aise sans s'inquiter
de ce qu'en saurait et dirait l'autorit. Prcieux mrite alors, plus
prcieux qu'on ne peut le supposer aujourd'hui. Il faut avoir vcu sous
la machine pneumatique pour sentir tout le charme de respirer.

Quand la Restauration fut venue, au milieu du mouvement des partis et
des dbats parlementaires, ce ne fut plus la libert qui manqua aux
hommes de sens et de got: un autre mal pesa sur eux: le mal de l'esprit
de parti, des prventions et des animosits de parti; mal incommode et
funeste, qui rtrcit tous les horizons, rpand sur toutes choses un
faux jour, roidit l'intelligence, aigrit le coeur, fait perdre aux
hommes les plus distingus cette tendue d'ides, cette gnrosit de
sentiments qui leur conviendraient si bien, et enlve autant d'agrment
 leur vie que de richesse  leur nature et de charme  leur caractre.
Ce flau de la socit, dans les pays libres, pntra peu, trs-peu dans
la maison de madame de Rumford; comme nagure la libert, l'quit ne
s'en laissa point bannir. Non-seulement les hommes des partis les plus
divers continurent de s'y rencontrer, mais l'urbanit y rgnait entre
eux: il semblait que, par une convention tacite, ils laissassent 
la porte de ce salon leurs dissentiments, leurs antipathies, leurs
rancunes, et qu'vitant de concert les sujets de conversation qui les
auraient contraints de se heurter, ils eussent d'ailleurs l'esprit aussi
libre, le coeur aussi tolrant que s'ils ne se fussent jamais enrls
sous le joug des partis.

Ainsi se perptuait, dans la maison de madame de Rumford et selon son
dsir, l'esprit social de son temps et du monde o elle s'tait forme.
Je ne sais si nos neveux reverront jamais une socit semblable, des
moeurs si nobles et si gracieuses, tant de mouvement dans les ides
et de facilit dans la vie, un got si vif pour le progrs de la
civilisation, pour l'exercice de l'esprit, sans aucune de ces passions
pres, de ces habitudes inlgantes et dures qui l'accompagnent souvent,
et rendent pnibles ou impossibles les relations les plus dsirables. Ce
qui manquait au XVIIIe sicle, ce qu'il y avait de superficiel dans ses
ides et de caduc dans ses moeurs, d'insens dans ses prtentions et de
vain dans sa puissance cratrice, l'exprience l'a rvl avec clat;
nous l'avons appris  nos dpens. Nous savons, nous sentons le mal que
nous a lgu cette poque mmorable, Elle a prch le doute, l'gosme,
le matrialisme. Elle a touch d'une main impure, et fltri pour quelque
temps de nobles et beaux cts de la nature humaine. Mais si le XVIIIe
sicle n'et fait que cela, si tel et t seulement son principal
caractre, croit-on qu'il et amen  sa suite tant et de si grandes
choses, qu'il et  ce point remu le monde? Il tait bien suprieur 
tous ses sceptiques,  tous ses cyniques. Que dis-je, suprieur? Il leur
tait essentiellement contraire, et leur donnait un continuel dmenti.
En dpit de la faiblesse de ses moeurs, de la frivolit de ses formes,
de la scheresse de telle ou telle doctrine; en dpit de sa tendance
critique et destructive, c'tait un sicle ardent et sincre, un sicle
de foi et de dsintressement. Il avait foi dans la vrit, car il a
rclam pour elle le droit de rgner en ce monde. Il avait foi dans
l'humanit, car il lui a reconnu le pouvoir de se perfectionner et a
voulu qu'elle l'exert sans entrave. Il s'est abus, gar dans cette
double confiance; il a tent bien au del de son droit et de sa force.
Il a mal jug la nature morale de l'homme et les conditions de l'tat
social. Ses ides comme ses oeuvres ont contract la souillure de ses
vices. Mais, cela reconnu, la pense originale, dominante, du XVIIIe
sicle, la croyance que l'homme, la vrit, la socit sont faits l'un
pour l'autre, dignes l'un de l'autre et appels  s'unir, cette juste et
salutaire croyance s'lve et surmonte toute son histoire. Le premier,
il l'a proclame et a voulu la raliser. De l sa puissance et sa
popularit sur toute la face de la terre.

De l aussi, pour descendre des grandes choses aux petites et de la
destine des hommes  celle des salons, de l la sduction de cette
poque et l'agrment qu'elle rpandait sur la vie sociale. Jamais on
n'avait vu toutes les conditions, toutes les classes qui forment l'lite
d'un grand peuple, quelque diverses qu'elles eussent t dans leur
histoire et fussent encore par leurs intrts, oublier ainsi leur pass,
leur personnalit, se rapprocher, s'unir au sein des moeurs les plus
douces, et uniquement occupes de se plaire, de jouir et d'esprer
ensemble pendant cinquante ans, qui devaient finir entre elles par les
plus terribles combats.

C'est l le fait rare, le fait charmant que j'ai vu survivre encore et
s'teindre dans les derniers salons du XVIIIe sicle. Celui de madame de
Rumford s'est ferm le dernier.

Il s'est ferm avec une parfaite convenance, sans que le dcouragement
y et pntr, sans avoir accept aucune mtamorphose, en demeurant
constamment semblable  lui-mme. Les hommes ont leur caractre original
qu'ils tiennent  garder jusqu'au bout, leur brche o ils veulent
mourir. Le marchal de Villars enviait au marchal de Herwick le coup de
canon qui l'avait tu. Le parlement britannique n'avait point d'orateur
qui ne vt d'un oeil jaloux lord Chatham tombant puis dans les bras de
ses voisins, au milieu d'un sublime accs d'loquence. Le prsident Mol
et tenu  grand honneur de finir ses jours sur son sige, en rendant
justice  l'tat contre les factieux. Vespasien disait: Il faut qu'un
empereur meure debout. Madame de Rumford avait pass sa vie dans le
monde,  rechercher pour elle-mme et  offrir aux autres les plaisirs
de la socit. Non que le monde l'absorbt tout entire, et qu'elle
n'et, dans l'occasion, les plus senss et les plus srieux conseils 
donner  ses amis, les bienfaits les plus abondants et les plus soutenus
 rpandre sans bruit sur le malheur. Mais enfin le monde, la socit
taient sa principale affaire; elle vivait surtout dans son salon. Elle
y est morte en quelque sorte debout, le 10 fvrier 1836, entoure, la
veille encore, de personnes qu'elle se plaisait  y runir, et qui
n'oublieront jamais ni l'agrment de sa maison, ni la solidit de ses
amitis.




                                 VIII

_Procs-verbal de l'audience donne et de la rponse faite le 17 fvrier
1831, par le roi Louis-Philippe aux dputs du Congrs national de la
Belgique venus  Paris pour lui annoncer l'lection de S. A. R. Mgr le
duc de Nemours, comme roi des Belges_.


Paris, le 17 fvrier 1834.

Aujourd'hui,  midi, la dputation du congrs national de la Belgique
s'est rendue au Palais-Royal; deux aides de camp de Sa Majest l'ont
reue au haut du grand escalier pour la conduire dans le premier salon,
o l'attendait M. le ministre des affaires trangres qui l'a introduite
dans la salle du trne. Le Roi l'a reue, tant plac sur son trne,
ayant  sa droite monseigneur le duc d'Orlans, et  sa gauche
monseigneur le duc de Nemours. Sa Majest la Reine tait prsente, ainsi
que LL. AA. RR. les princes ses fils, les princesses ses filles, et la
princesse Adlade, soeur du Roi. Les ministres et les aides de camp
du Roi entouraient le trne. M. le prsident du congrs a prononc le
discours suivant:

SIRE,
Organe lgal du peuple belge, le congrs souverain, dans sa sance du
3 fvrier, a lu et proclam roi S. A. R. Louis Charles-Philippe
d'Orlans, duc de Nemours, fils pun de Votre Majest, et nous a confi
la mission d'offrir la couronne  S. A. R. dans la personne de Votre
Majest, son tuteur et son roi.

Cette lection, qu'ont accueillie les acclamations d'un peuple libre,
est un hommage rendu  la royaut populaire de la France et aux vertus
de votre famille: elle cimente l'union naturelle des deux nations sans
les confondre; elle concilie leurs voeux et leurs intrts naturels avec
les intrts et la paix de l'Europe, et donnant  l'indpendance de la
Belgique un nouvel appui, celui de l'honneur franais, elle assure aux
autres tats un nouvel lment de force et de tranquillit.

Le pacte constitutionnel sur lequel repose la couronne de la Belgique
est achev. La nation, reconnue indpendante, attend avec impatience
et le chef de son choix et les bienfaits de la constitution qu'il aura
jure. La rponse de Votre Majest comblera son attente fonde, et notre
juste espoir. Son avnement a prouv qu'elle connat toute la puissance
d'un voeu vritablement national, et la sympathie de la France nous est
un gage de sa vive adhsion aux suffrages de la Belgique.

Nous remettons en vos mains, sire, le dcret officiel de l'lection de
S. A. R. le duc de Nemours, et une expdition de l'acte constitutionnel
arrt par le congrs.

M. le prsident du congrs a ensuite donn lecture de l'acte du congrs
ainsi conu:

Au nom du peuple belge,
Le congrs national dcrte:

Article 1er. Son Altesse Royale Louis-Charles-Philippe d'Orlans, duc
de Nemours, est proclam roi des Belges,  la condition d'accepter la
constitution telle qu'elle sera dcrte par le congrs national.

ART. 2. Il ne prend possession du trne qu'aprs avoir solennellement
prt, dans le sein du congrs, le serment suivant:

Je jure d'observer la constitution et les lois du peuple belge, de
maintenir l'indpendance nationale et l'intgrit du territoire.

Bruxelles, palais de la nation, le 3 fvrier 1831.

_Le prsident du congrs_, E. SURLET CHOKIER.

_Les secrtaires membres du congrs_, le vicomte VILAIN XIV, LIEDTZ,
HENRI DE BROUCKRE, NOTHOMB.


Le Roi a rpondu  la dputation:

Messieurs,
Le voeu que vous tes chargs de m'apporter au nom du peuple belge, en
me prsentant l'acte de l'lection que le congrs national vient de
faire de mon second fils, le duc de Nemours, pour roi des Belges, me
pntre de sentiments dont je vous demande d'tre les organes auprs de
votre gnreuse nation. Je suis profondment touch que mon dvouement
constant  ma patrie vous ait inspir ce dsir, et je m'enorgueillirai
toujours qu'un de mes fils ait t l'objet de votre choix.

Si je n'coutais que le penchant de mon coeur et ma disposition bien
sincre  dfrer au voeu d'un peuple dont la paix et la prosprit
sont galement chres et importantes  la France, je m'y rendrais
avec empressement. Mais quels que soient mes regrets, quelle que soit
l'amertume que j'prouve  vous refuser mon fils, la rigidit des
devoirs que j'ai  remplir m'en impose la pnible obligation, et je dois
dclarer que je n'accepte pas pour lui la couronne que vous tes chargs
de lui offrir.

Mon premier devoir est de consulter avant tout les intrts de la
France, et par consquent, de ne point compromettre cette paix que
j'espre conserver pour son bonheur, pour celui de la Belgique et pour
celui de tous les tats de l'Europe, auxquels elle est si prcieuse et
si ncessaire. Exempt moi-mme de toute ambition, mes voeux personnels
s'accordent avec mes devoirs, Ce ne sera jamais la soif des conqutes
ou l'honneur de voir une couronne place sur la tte de mon fils qui
m'entraneront  exposer mon pays au renouvellement des maux que la
guerre amne  sa suite, et que les avantages que nous pourrions
en retirer ne sauraient compenser, quelque grands qu'ils fussent
d'ailleurs. Les exemples de Louis XIV et de Napolon suffiraient pour me
prserver de la funeste tentation d'riger des trnes pour mes fils,
et pour me faire prfrer le bonheur d'avoir maintenu la paix  tout
l'clat des victoires, que, dans la guerre, la valeur franaise ne
manquerait pas d'assurer de nouveau  nos glorieux drapeaux.

Que la Belgique soit libre et heureuse! qu'elle n'oublie pas que c'est
au concert de la France avec les grandes puissances de l'Europe qu'elle
a d la prompte reconnaissance de son indpendance nationale! et qu'elle
compte toujours avec confiance sur mon appui pour la prserver de toute
attaque extrieure ou de toute intervention trangre! Mais que la
Belgique se garantisse aussi du flau des agitations intestines,
et qu'elle s'en prserve par l'organisation d'un gouvernement
constitutionnel qui maintienne la bonne intelligence avec ses voisins,
et protge les droits de tous, en assurant la fidle et impartiale
excution des lois! Puisse le souverain que vous lirez consolider
votre sret intrieure, et qu'en mme temps son choix soit pour
toutes les puissances un gage de la continuation de la paix et de la
tranquillit gnrale! Puisse-t-il se bien pntrer de tous les devoirs
qu'il aura  remplir, et qu'il ne perde jamais de vue que la libert
publique sera la meilleure base de son trne, comme le respect de vos
lois, le maintien de vos institutions et la fidlit  garder ses
engagements seront les meilleurs moyens de le prserver de toute
atteinte, et de vous affranchir du danger de nouvelles secousses!

Dites  vos compatriotes que tels sont les voeux que je forme pour eux,
et qu'ils peuvent compter sur toute l'affection que je leur porte. Ils
me trouveront toujours empress de la leur tmoigner, et d'entretenir
avec eux ces relations d'amiti et de bon voisinage qui sont si
ncessaires  la prosprit des deux tats.




                                   IX

_Lettre du gnral Chlopicki  l'empereur Nicolas (dcembre 1830)._


Sire,
L'assemble dlibrante (la Dite), malgr le talent et mme la
popularit de ses membres, est trop faible pour pouvoir ramener la
tranquillit au milieu de l'orage. Convaincu de cette vrit, d'autant
plus que j'ai devant les yeux l'exprience des jours de terreur qui
viennent de s'couler, j'ai rsolu de runir en ma personne le pouvoir
excutif dans toute son tendue, afin qu'il ne devnt pas la proie d'une
foule d'agents provocateurs et de perturbateurs qui, timides  l'heure
du danger, possdent cependant l'art de tromper les masses par des
mensonges, et de faire tourner  leur profit les nobles sentiments du
peuple. Ennemi de l'anarchie, aprs avoir vu renverser par elle trois
sortes de gouvernements, je me suis propos d'appuyer le gouvernement
provisoire par une force organise, et de rendre l'autorit  un seul
homme, en l'entourant du secours de l'arme et de l'obissance du
peuple.

Cette mesure, Sire, a dj rtabli la tranquillit dans les esprits;
le soldat observe la discipline militaire; la populace retourne  ses
occupations habituelles; tous confient sans crainte ce qu'ils ont de
plus cher  une autorit qui dsire le bien public, et qui atteindra
dsormais ce noble but. En un mot, les troubles ont cess et les traces
de dsordre s'effacent.

Mais, Sire, ces sentiments qui, dans le cours de quelques heures,
ont arm toute la capitale, qui ont runi toute l'arme sous un mme
tendard, ces sentiments qui, comme une tincelle lectrique, pntrent
tous les palatinats, et y produisent les mmes effets, ces sentiments,
dis-je, brlent dans tous les coeurs, et ne s'teindront qu'avec leur
dernier soupir.

Il en est ainsi, Sire; la nation veut une libert modre; elle ne veut
point en abuser; mais par cela mme, elle veut qu'elle soit  l'abri
de toute violation et de toute agression; elle veut une constitution
applicable  la vie pratique. Par un concours inou de circonstances,
se trouvant dans une position peut-tre trop hardie, elle n'en est pas
moins prte  tout sacrifier pour la plus belle des causes, pour son
indpendance nationale. Cependant, Sire, loin d'elle est la pense de
rompre les liens qui l'unissent  votre auguste volont. Le gouvernement
provisoire a dj reconnu la ncessit d'envoyer  Saint-Ptersbourg
deux dputs qui ont t chargs de dposer au pied du trne de Votre
Majest Impriale et Royale l'expression des volonts et des dsirs de
la nation, que les provinces polonaises, anciennement incorpores 
l'Empire, fussent admises  la jouissance des mmes liberts que le
royaume.

Daignez, Sire, par humanit et par gard pour les bienfaits que vous
avez rpandus sur nous au commencement de votre rgne, accueillir avec
bont les prires dont ils sont l'interprte! Que la Pologne, dj
reconnaissante  Votre Majest Impriale et Royale pour les bonnes
intentions que vous lui avez toujours montres, que cette Pologne,
dis-je, puisse vous entourer, Sire, de cet amour qu'elle conserve
dans son coeur pour son auguste rgnrateur! Que notre destine
s'accomplisse! Et vous, Sire, remplissant  notre gard les promesses
de votre prdcesseur, prouvez-nous par de nouveaux bienfaits que votre
rgne n'est qu'une suite non interrompue du rgne de celui qui a rendu
l'existence  une partie de l'ancienne Pologne. Du reste, la jouissance
des liberts qui nous sont assures par la Charte n'est point une
concession que le trne nous fera; ce ne sera que la simple excution
d'un contrat pass entre le roi et la nation, et confirm par un serment
rciproque.

Connaissant, Sire, votre magnanimit, je dois esprer qu'une dputation,
qui n'a pour but que la paix, obtiendra l'effet qu'elle se propose;
les travaux du gouvernement provisoire sont consacrs  l'organisation
intrieure du pays; ses ordonnances seront respectes, comme les miennes
propres, jusqu'au moment de la runion du snat et de la chambre des
nonces, auxquels il appartiendra de prendre des mesures ultrieures.

Sire, en ma qualit d'ancien soldat et de bon Polonais, j'ose vous
faire entendre la vrit; car je suis persuad que Votre Majest
Impriale et Royale daignera l'couter. Vous tenez, Sire, dans votre
main les destines de toute une nation: d'un seul mot, vous pouvez la
mettre au comble du bonheur; d'un seul mot, la prcipiter dans un abme
de maux.

Plein de confiance dans la magnanimit de votre coeur, Sire, j'ose
esprer qu'une effusion de sang n'aura pas lieu, et je me regarderai
comme le plus heureux des hommes si je puis atteindre au but que je me
propose par la runion intime de tous les lments de bon ordre et de
force.




                                    X

_Mmorandum prsent le 21 mai 1831, par la Confrence de Rome, au pape
Grgoire XVI._

                                    I

Il parat aux reprsentants des cinq puissances que, quant  l'tat de
l'glise, il s'agit, dans l'intrt gnral de l'Europe, de deux points
principaux:

1 Que le gouvernement de cet tat soit assis sur des bases solides par
des amliorations mdites et annonces par Sa Saintet elle-mme, ds
le commencement de son rgne;

2 Que ces amliorations, lesquelles, selon l'expression de l'dit
de S.E. Mgr le cardinal Bernetti, fonderont une re nouvelle pour les
sujets de Sa Saintet, soient, par une garantie intrieure, mises 
l'abri des changements inhrents  la nature de tout gouvernement
lectif.

                                   II

Pour atteindre ce but salutaire, ce qui,  cause de la position
gographique et sociale de l'tat de l'glise, est d'un intrt
europen, il parat indispensable que la dclaration organique de Sa
Saintet parte de deux principes vitaux: 1 De l'application des
amliorations en question, non-seulement aux provinces o la rvolution
a clat, mais aussi  celles qui sont restes fidles et  la capitale;

2 De l'admissibilit des laques aux fonctions administratives et
judiciaires.

                                   III

Les amliorations mmes paraissent devoir embrasser le systme
judiciaire et celui de l'administration municipale et provinciale.

_A_.--Quant  l'ordre judiciaire, il parat que l'excution entire et
le dveloppement consquent des promesses et principes du _motu proprio_
de 1816 prsentent les moyens les plus srs et les plus efficaces
de redresser les griefs assez gnraux relatifs  cette partie si
intressante de l'organisation sociale.

_B_.--Quant  l'administration locale, il parat que le rtablissement
et l'organisation gnrale des municipalits lues par la population
et la fondation de franchises municipales pour rgler l'action de ces
municipalits, dans les intrts locaux des communes, devraient tre la
base indispensable de toute amlioration administrative.

_C_.--En second lieu, l'organisation des conseils provinciaux, soit d'un
conseil administratif permanent, destin  aider le gouverneur de
la province dans l'excution de ses fonctions avec des attributions
convenables, soit d'une runion plus nombreuse, prise surtout dans le
sein des nouvelles municipalits et destine  tre consulte sur les
intrts les plus importants de la province, parat extrmement
utile pour conduire  l'amlioration et  la simplification de
l'administration provinciale, pour contrler l'administration communale,
pour rpartir les impts et pour clairer le gouvernement sur les
vritables besoins de la province.

                                   IV

L'importance immense d'un tat rgl des finances et d'une telle
administration de la dette publique qui donnerait la garantie si
dsirable pour le crdit financier du gouvernement, et contribuerait
essentiellement  augmenter ses ressources et  assurer son
indpendance, parat rendre indispensable un tablissement central dans
la capitale, charg, comme Cour suprme des comptes, du contrle de la
comptabilit du service annuel dans chaque branche de l'administration
civile et militaire, et de la surveillance de la dette publique avec les
attributions correspondantes au but grand et salutaire qu'on se
propose d'atteindre.--Plus une telle institution portera le caractre
d'indpendance et l'empreinte de l'union intime du gouvernement et du
pays, plus elle rpondra aux intentions bienfaisantes du souverain et 
l'attente gnrale.

Il parat que, pour atteindre ce but, des personnes devraient y siger
choisies parmi les conseils locaux et formant, avec des conseillers du
gouvernement, une _junte_ ou consulte administrative. Une telle junte
formerait ou non partie d'un conseil d'tat, dont les membres seraient
nomms par le souverain parmi les notabilits de naissance, de fortune
et de talent du pays.

Sans un ou plusieurs tablissements centraux de cette nature, intimement
lis aux notabilits d'un pays si riche en lments aristocratiques et
conservateurs, il parat que la nature d'un gouvernement lectif terait
ncessairement, aux amliorations qui formeront la gloire ternelle du
Pontife rgnant, cette stabilit dont le besoin est gnralement et
puissamment senti, et le sera d'autant plus vivement que les bienfaits
du Pontife seront grands et prcieux.

Rome, 21 mai 1831.




                                    XI

1 Je n'insre pas ici le texte mme des cinq dits du pape Grgoire XVI
qui forment plus de 200 pages in-4, et entrent dans des dtails peu
intressants et peu clairs pour le public franais; mais je donne un
rsum exact de leurs dispositions essentielles, rsum fait sur les
lieux mmes et au moment de leur publication.

L'dit du pape Grgoire XVI en date du 5 juillet 1831 tait divis en
trois titres. Le premier rglait l'administration des communes, le
second celle des provinces, le troisime confirmait, en les amliorant,
certaines dispositions qui avaient t tablies par le _motu proprio_
du pape Pie VII du 6 juillet 1816, et qui taient depuis tombes en
dsutude.

L'ancienne division du territoire en dix-sept dlgations de premire,
deuxime et troisime classe tait provisoirement maintenue.

Rome et ses dpendances (la Comarque) restant soumises  un rgime
particulier, un chef, dont les attributions taient analogues  celles
de nos prfets, administrait, sous le nom de prolgat, chacune des
provinces. En fait, ces magistrats taient tous laques. L'dit
prvoyait, comme mesure exceptionnelle, que des cardinaux pourraient
tre mis  la tte des dlgations de premire classe. Une congrgation
_governative_ compose de quatre propritaires ns ou domicilis dans
la province, y ayant exerc des emplois administratifs ou la profession
d'avocat, sigeait auprs du prolgat et dlibrait sur toutes les
affaires. Celles qui touchaient aux finances locales se dcidaient 
la majorit des voix. Pour celles qui touchaient  l'administration
gnrale, la congrgation _governative_ n'avait que voix consultative;
mais les avis de ses membres, quand ils taient contraires  celui du
prolgat, devaient tre viss, enregistrs et transmis  l'autorit
suprieure.

Chaque dlgation tait divise en districts, et  la tte de chaque
district des _gouverneurs_ remplissaient des fonctions analogues 
celles de nos sous-prfets, et servaient d'intermdiaires pour la
correspondance entre le _prolgat_ et les _gonfalonieri_ ou maires des
communes.

Dans chaque chef-lieu de dlgation, sous la prsidence du prolgat, un
conseil provincial se runissait  des poques dtermines; le nombre
des membres de ces conseils tait proportionn  la population des
provinces. Aucun ne pouvait tre compos de moins de dix membres; les
conseillers taient nomms par le souverain, mais sur une liste de
candidats prsents en nombre triple par des lecteurs choisis librement
par les conseils municipaux.

Les conseils provinciaux rglaient le budget, assuraient les comptes des
dpenses de la province, faisaient la rpartition des impts entre les
districts, ordonnaient les travaux publics, en adoptaient les plans et
en faisaient suivre l'excution par des ingnieurs placs dans leur
dpendance. Dans l'intervalle de leurs sessions, une commission de trois
membres nomms par la majorit restait en permanence, pourvoyait 
l'excution des mesures arrtes par les conseils, et exerait son
contrle sur les actes du prolgat et de la congrgation _governative_.

Le titre II de l'dit du 5 juillet 1831 rglait, d'aprs des principes
analogues, l'administration des communes. Toutes recevaient des conseils
municipaux de quarante-huit, trente-six et vingt-quatre membres. Ce
dernier nombre s'appliquait aux villes d'une population de mille
habitants. Les bourgs et les moindres villages avaient aussi des
conseils composs de neuf membres, et les vacances survenues par cause
de mort ou autrement taient remplies par les conseils se recrutant
ainsi librement eux-mmes.

Des combinaisons habiles et conformes  l'esprit des localits rglaient
le mode d'lection des conseils municipaux. On n'avait point vis 
l'uniformit,  faire peser partout le mme niveau. S'il arrivait
que, dans quelques communes, les anciennes franchises parussent,  la
majorit des habitants, prfrables  la lgislation nouvelle, il tait
loisible de rclamer le maintien ou la remise en vigueur des statuts
antrieurs.

La runion des conseils avait lieu toutes les fois que les besoins de la
commune le requraient et sur la convocation d'un membre, tenu seulement
 mentionner l'objet de la dtermination  intervenir. Le gonfalonier et
les anciens (maire et adjoints) taient nomms par le souverain, mais
parmi les candidats prsents sur une liste triple dresse par les
conseils municipaux.

Enfin le cardinal Bernetti, en envoyant l'dit du 5 juillet 1831 dans
les provinces, invitait expressment les congrgations _governatives_
 lui faire connatre les voeux des habitants sur les amliorations 
apporter dans les diverses branches des services publics. Il annonait
l'intention de Sa Saintet d'y avoir gard. Une voie tait ainsi
ouverte aux progrs ultrieurs que les habitants voudraient poursuivre
lgalement.

Les dits rformateurs de l'ordre judiciaire furent conus dans le
mme esprit que cet dit du 5 juillet sur la rforme de l'ordre
administratif. Un rglement organique de la justice civile parut le 5
octobre et fut suivi, le 31 du mme mois, d'un autre dit beaucoup plus
dvelopp qui tablissait sur des bases toutes nouvelles l'instruction
des affaires criminelles, la hirarchie et la comptence des tribunaux.
Ces deux actes lgislatifs, les plus importants du pontificat
de Grgoire XVI, opraient dans l'ordre judiciaire une rforme
fondamentale, et faisaient disparatre les griefs les plus gnralement
imputs au gouvernement pontifical.

Le reproche le plus grave adress au systme en vigueur dans l'tat
Romain pour l'administration de la justice tait la multiplicit des
tribunaux exceptionnels. Dans la seule ville de Rome, il n'existait pas
moins de quinze juridictions diverses dont la comptence et les formes
de procdure arbitraires jetaient les plaideurs dans un labyrinthe
inextricable, et remettaient indfiniment en question l'autorit de la
chose juge. Entre ces tribunaux d'exception, celui de l'auditeur du
pape _(Uditore santissimo_) subsistait encore en 1831, comme un monument
monstrueux d'injustice et d'absurdit. La juridiction de l'auditeur
du pape au civil et au criminel n'avait pas de limites; il pouvait 
volont interrompre le cours de toute procdure  un degr quelconque,
casser, rformer les jugements rendus en dernier ressort. Ce droit
ne prissait jamais. Les plus vieilles contestions pouvaient tre
renouveles, et sans instruction dans la procdure, sans motif dans le
jugement, une famille se voyait journellement prive de ses proprits
les mieux acquises. Et comme si un tel instrument d'arbitraire n'tait
pas suffisant, les papes se rservaient le droit personnel d'voquer
toutes les causes et de les renvoyer  des commissions extraordinaires
cres _ad hoc_. Les familles puissantes pouvaient ainsi se faire donner
des juges complaisants, choisis sans gard  leur capacit,  leur
instruction, et les habitants des provinces, enlevs  leurs magistrats
naturels, pouvaient tre trans  Rome pour y dfendre leur fortune
contre des attaques inattendues. Cet incroyable abus trouvait des
dfenseurs parmi les gens de loi rsidant  Rome. Il assurait la fortune
et l'importance de cette classe dans laquelle se trouvaient les libraux
les plus accrdits, et ne pouvait cesser sans provoquer des clameurs
intresses.

L'dit du 5 octobre 1831 supprima la juridiction de _l'Uditore
santissimo_ et l'intervention personnelle du pape dans les causes
civiles, qui toutes furent renvoyes  leurs juges naturels dans l'ordre
tabli par le droit commun. Il supprima pareillement les tribunaux
d'exception et ne permit d'appel contre la chose juge que pour vice de
forme ou fausse application de la loi.

En France la vrit lgale sort de l'ordre des juridictions, et la
dcision des juges d'appel est considre comme ayant une valeur
suprieure  celle des juges de premire instance. A Rome la vrit
lgale sort de la majorit des jugements. Il y a trois degrs de
juridiction, et deux jugements conformes font la chose juge; si un
second tribunal confirme la sentence rendue par le premier, elle devient
dfinitive; s'il l'infirme, l'une ou l'autre des parties peut faire
appel  un troisime tribunal auquel appartient la solution dfinitive
du litige,  moins que les formes de la procdure n'aient t violes.
En ce cas, il y a recours devant le tribunal de la _signature_, dont les
attributions sont analogues  celles de notre cour de cassation et
qui couronne l'difice judiciaire depuis qu'on ne voit plus s'lever
au-dessus de lui la monstrueuse puissance de _l'Uditore santissimo._

Dans les provinces, les trois degrs de juridiction, tablis par le
nouveau rglement organique du 5 octobre 1831, taient:

1 Les _gouverneurs_, magistrats locaux qui correspondent  nos juges de
paix avec des attributions plus tendues;

2 Les tribunaux civils tablis dans chaque chef-lieu de dlgation; ils
devaient tre composs de cinq juges et remplaaient les _prteurs_,
qui prcdemment jugeaient seuls en seconde instance. Dans un pays o
malheureusement la corruption est frquente, c'tait un grand bienfait
que l'organisation collgiale des tribunaux. L'obligation fut impose
aux juges de tous les degrs de ne prononcer leurs jugements qu'aprs
discussion, de les motiver et aussi de les rdiger en langue vulgaire;
jusqu'alors, deux mots latins, _obtinuit_ et _petiit,_ inscrits sur
la requte des parties, avaient form tout le libell des sentences,
rendues sans publicit et sans tre prcdes de plaidoiries;

3 Deux tribunaux suprieurs, dits tribunaux d'appel, composs chacun
d'un prsident et de six juges, taient tablis l'un,  Bologne, pour
les Lgations; l'autre,  Macerata, pour la Romagne et pour les Marches.
Les habitants de ces provinces ne devaient plus, comme par le pass,
porter  Rome l'appel de leurs procs. C'tait pour eux un fort grand
avantage qu'ils ne pouvaient manquer de sentir vivement, mais qui devait
naturellement causer des sentiments contraires parmi les gens de loi de
la mtropole.

Les tribunaux de province,  tous les degrs de juridiction, n'taient
composs que de laques.

A Rome et dans la Comarque, l'administration de la justice ne recevait
pas des amliorations moins importantes. Par le rglement organique du
5 octobre 1831, douze juridictions, composes presque exclusivement
de prlats, taient supprimes. Il ne restait plus en exercice que le
tribunal du Capitole, celui de l'A. C. et celui de la Rote.

Le tribunal du Capitole, magistrature municipale, tait prsid par le
snateur de Rome et compos de trois avocats. Il jugeait cumulativement,
en premire instance, avec le tribunal de l'A. C., toutes les causes o
des laques taient intresss. Le demandeur pouvait  son choix porter
sa cause devant l'une ou l'autre des juridictions. Le tribunal de l'A.
C. (ainsi nomm par contraction de _Auditor Cameroe_) tait compos de
cinq avocats et trois prlats, diviss en deux sessions. L'appel au
premier degr tait port de l'une  l'autre. Si les jugements taient
conformes, il n'y avait point lieu  procdure ultrieure; en cas de
dissentiment, la cause arrivait devant le tribunal de la Rote, cour
d'appel pour Rome et la Comarque. La _Rota Romana_ restait, comme par le
pass, compose exclusivement de prlats, et elle continuait  rendre
ses arrts en langue latine. Les formes de la procdure taient
cependant simplifies et amliores. L'autorit suprme ne pouvait plus
choisir arbitrairement parmi ses membres ceux qui connatraient de telle
ou telle cause, et former ainsi des commissions particulires. Toutes
les causes devaient arriver aux diverses chambres par la voie rgulire,
et y tre juges collgialement.

L'ancienne rputation de lumire et d'intgrit de la _Sacra Rota
Romana_ n'avait souffert aucune atteinte. Cette cour jouissait d'une
considration gnrale en Italie et  l'tranger. L'Europe catholique
prenait part  sa composition: l'Allemagne, l'Espagne, le Milanais, la
Toscane nommaient des auditeurs de Rote, et, aprs la rvolution de
1830, Mgr Isoard continuait  y reprsenter la France.

Le tribunal suprme de la Signature couronnait l'difice de l'ordre
judiciaire romain, et, comme nous l'avons dit, ses attributions taient
analogues  celles de la Cour de cassation en France.

Si  toutes ces amliorations on ajoute la suppression des droits que,
dans tous les tribunaux, les plaideurs taient tenus de payer aux juges,
 leurs secrtaires,  leurs domestiques, et l'obligation aux procureurs
et aux avocats de rdiger en langue vulgaire des actes de procdure,
on ne pourra contester que la rforme ne ft, sinon complte, au moins
trs-profonde, et que le pape Grgoire XVI et son ministre le cardinal
Bernetti ne fussent entrs rsolument dans la voie que le mmorandum du
21 mai avait ouverte.

L'organisation, le nombre, la comptence et la hirarchie des tribunaux
tant dtermins par l'dit du 5 octobre, un autre dit du 31 rgla la
manire de procder devant eux. L'article 1er remettait en vigueur le
code de procdure de Pie VII, oeuvre de sagesse qui avait illustr son
pontificat et que son successeur avait malheureusement laiss tomber
en dsutude. Depuis 1816, l'exprience avait suggr quelques
amliorations qui trouvrent place dans l'dit du 31 octobre. Cet
important travail tait le rsultat des dlibrations, continues
pendant plusieurs mois, des jurisconsultes les plus clairs de l'tat
romain; et dans une telle matire, il est difficile de comprendre
qu'ils n'eussent pas cherch  faire le mieux possible. Le pape et
son ministre, loin de repousser les lumires et l'action de l'opinion
publique, les appelaient au contraire, et l'article qui terminait le
nouvel dit enjoignait expressment  tous les tribunaux de faire
connatre officiellement leurs vues  la secrtairerie d'tat, sur les
rformes et les amliorations dont leur paratrait encore susceptible le
systme de la procdure.

Cinq jours aprs la publication du code de procdure civile, le
gouvernement pontifical promulgua un rglement organique de la procdure
criminelle (5 novembre 1831), travail plus considrable encore que le
prcdent. Pour la premire fois, par cet dit, des rgles fixes et
invariables taient tablies pour l'instruction et le jugement des
causes criminelles. Les accuss ne pouvaient plus tre soustraits
 leurs juges naturels. Des formes substantielles, ennemies de
l'arbitraire, rglaient avec prcision tout ce qui regarde les juges,
les tribunaux, l'instruction des procs, les preuves du crime ou du
dlit, l'interrogatoire des accuss, le rcolement des tmoins. Jadis
les procs s'instruisaient  huis-clos en l'absence du prvenu; il avait
un dfenseur qui n'assistait ni aux dbats, ni  l'audition des tmoins,
et qui devait seulement fournir des mmoires dans l'intrt de son
client. Pie VII avait ordonn en 1816 que les sentences fussent motives
et que les juges ne prononassent que des peines prescrites par la loi.
Ces dispositions, oublies sous Lon XII, furent remises en vigueur par
l'dit du 5 novembre.

Si la publicit des dbats n'tait pas complte, au moins l'accus
et son dfenseur prenaient connaissance de toutes les pices de
l'instruction, communiquaient librement ensemble, et faisaient appeler 
l'audience tous les tmoins ncessaires  la dfense (art. 386, 389 et
394). Au jugement de la cause, l'accus comparaissait devant ses juges,
assist d'un ou de plusieurs conseils (art. 406). Il tait mis en
prsence de la partie plaignante, de son dnonciateur et des tmoins
dont il discutait les dpositions (art. 417). L'avocat de l'accus
rsumait sa dfense et parlait le dernier (art. 431). L'accus dclar
innocent tait mis de suite en libert et ne pouvait tre poursuivi de
nouveau pour la mme cause (art. 445). Toute condamnation au grand ou
petit criminel tait sujette  l'appel. L'instruction se devait faire
dans les mmes formes qu'en premire instance. Les mmes tribunaux,
tant  Rome que dans les provinces, connaissaient des causes civiles et
criminelles.

Ainsi, la Confrence de Rome avait prtendu seulement, par son
mmorandum du 21 mai, obtenir du saint pre en faveur de ses sujets: 1
La scularisation de son gouvernement, 2 des institutions municipales
et provinciales protectrices des intrts locaux, 3 des rformes
judiciaires favorables  la libert; et sur ces trois points les dits
pontificaux du 5 juillet, des 5 et 31 octobre, et du 5 novembre,
donnaient plus que les puissances n'avaient d esprer aprs le refus du
pape de prendre aucun engagement envers elles. Il semblait mme que Sa
Saintet et l'intention de tenir compte de la quatrime demande du
mmorandum touchant la junte centrale  tablir  Rome pour y maintenir
l'ordre dans les finances, et la rgularit dans les diverses branches
de l'administration. Un dit du 21 novembre 1831 institua une commission
permanente pour le contrle des comptes des diverses administrations;
cette commission, sous le titre de Congrgation de rvision, fut
compose d'un cardinal prsident, de quatre prlats et de quatre dputs
laques, choisis  Rome ou dans les provinces. Les affaires devaient
y tre discutes librement et votes  la majorit des voix. La
surveillance gnrale des recettes et des dpenses de l'tat, la
rdaction des budgets, l'apurement des comptes taient dans ses
attributions; elle devait aussi s'occuper de la liquidation et de
l'amortissement de la dette publique, et gnralement de toutes les
fonctions de notre Cour des comptes; et dans l'article 23 de cet dit,
la Congrgation de rvision tait mise en demeure de rechercher et de
soumettre directement  Sa Saintet toutes les rformes qui sembleraient
ncessaires dans le systme gnral des finances, comme les
congrgations provinciales et les corps judiciaires y avaient t
invits, chacun selon sa comptence.

2 _Lettre de M. Rossi  M. Guizot_.

10 avril 1832.

Mon cher ami, je ne saurais vous dire tout le plaisir que m'a fait
votre lettre, quoique dj l'arrive de votre beau discours sur les
affaires extrieures de la France m'et prouv que vous ne m'aviez pas
compltement oubli. J'ai cherch une occasion pour vous rpondre; mais
grce au cholra, on revient de Paris, on n'y va pas.--Vous pensiez 
moi, et vous ne vous trompiez pas en pensant que c'tait de l'Italie que
je m'occupais; c'est ma pense, ma pense de tous les jours; elle le
sera tant que j'aurai un souffle de vie. J'ai compris votre systme,
comme vous avez compris mon chagrin. On ne saurait empcher le malade
qui a faim de se plaindre, lors mme que le mdecin est oblig d'tre
inexorable. Mais assez du pass. Vous me demandez quels sont mes rves
et mes esprances raisonnables. Laissons les rves de ct. Tout le
monde en fait; y croire c'est autre chose; les coucher srieusement par
crit, c'est encore pis. Ils sont bons tout au plus pour passer
une soire au coin du feu quand on n'a rien de mieux  faire.--Mes
esprances de bon sens sont plus faciles  dire. J'esprais que, tout
en conservant la paix, la France exercerait sur certaines parties de
la pninsule une intervention diplomatique, propre  prparer  ce
malheureux pays un meilleur avenir,  cicatriser un grand nombre de
plaies,  faire cesser beaucoup d'infortunes et de souffrances, et  y
assurer  la France elle-mme une influence plus solide et plus profonde
que celle de cent mille baonnettes. J'esprais que, grce  la France,
il se formerait du moins en Italie quelques _oasis_ o des hommes qui
se respectent pussent vivre, et respirer, et attendre sans trop
d'impatience un avenir plus complet pour eux et pour leurs enfants. Les
pays o cela me paraissait possible taient plus particulirement le
Pimont, les tats Romains, et mme le royaume de Naples. Mais ne
parlons pas, ce serait trop long, de ce dernier. Laissez-moi vous dire
quelques mots des deux autres. Quant au Pimont, mes esprances sont
presque vanouies. J'ai par devers moi des preuves de fait qui ne me
laissent gure de doute sur le systme qui a prvalu dans ce pays-l:
c'est le systme jsuitique, anti-italien, anti-franais, comme on
voudra l'appeler. Si quelqu'un croit le contraire, il se paye de
paroles. Encore une fois, j'ai l-dessus des renseignements positifs. Le
gouvernement de Pimont est de l'autre ct. Au surplus le pays entier
le sait, le voit, le touche avec la main. Ce qu'on a eu l'air de faire,
ce sont de pures simagres dont il serait ridicule de parler. Maintenant
comment cela est-il arriv? n'a-t-on pas eu les moyens de l'empcher? ou
bien s'est-on abstenu par crainte de dplaire trop au gros voisin, de
rveiller sa jalousie? Inutile de le dire. Ainsi les choses restant
comme elles sont, les tats sardes restent sous le coup d'une rvolution
future. Quand? comment? avec quel succs? Dieu le sait: mais les
conditions y sont, et leur nergie va _crescendo_. Aujourd'hui que le
systme franais est mieux assis  l'extrieur et mme  l'intrieur,
veut-il, peut-il reprendre ce travail sous oeuvre et essayer de faire
modifier le systme pimontais? C'est  vous que je le demanderai. Mais
puisque vous me demandez mes esprances, je vous dirai que je l'espre
peu, trs-heureux cependant si je me trompe. Car je suis, mon cher ami,
tout aussi peu jacobin que vous; seulement vous avez le sang-froid d'un
homme qui est arriv; moi, l'impatience d'un homme qui veut partir.
Et malgr cela, c'est avec un profond chagrin que je vois, grce aux
obstacles croissants, se dvelopper au del des Alpes, des opinions que
je ne professe pas. C'est encore un fait bien positif, et croyez-moi,
plus tendu qu'on ne pourrait le penser. Je connais le pays. Je disais
en septembre 1830,  Paris,  MM... et plus tard ici  B... que je ne
croyais pas qu'il se passerait six mois sans quelque clat en Italie.
Je ne me trompais point, et certes je n'tais point dans le secret, si
secret il y avait. Malgr ce qu'il y avait de srieux dans certaines
assurances, ce n'est pas moi qui aurais donn le conseil; je ne suis pas
assez enfant.

Venons aux tats Romains. Je n'ai pas approuv la premire rvolution,
quoique lgitime, trs-lgitime dans son principe. Une fois opre,
j'aurais voulu la diriger autrement. Mais que peut un homme  deux cents
lieues de distance? Mettons de ct le pass. Je vous dirai aussi,
comme preuve de ma franchise, que le ton de la premire intervention
diplomatique de la France me dplut souverainement. Aujourd'hui, je vois
les choses autrement. Je retrouve la France, sa dignit, son poids, ses
principes. Je ne me fais point d'illusion sur ce qui vous est possible.
Je crois en entrevoir la mesure, et cependant je ne suis nullement au
nombre de ceux qui ne vous savent pas gr de votre intervention, moins
encore de ceux qui la maudissent. Ainsi de ce ct-l, au lieu de
s'affaiblir, mes esprances se sont confirmes. Qu'est-ce que j'espre?

J'espre qu'on est bien convaincu que la rvolution, dans le sens d'une
profonde incompatibilit entre le _systme actuel_ du gouvernement
romain et la population, a pntr jusque dans les entrailles du pays.
Toute opinion contraire serait une pure illusion. Qu'on vacue demain
en laissant les choses  peu prs comme elles sont, et on le verra
aprs-demain. Mais la chose ne se bornera plus au territoire des
Lgations et des Marches.

J'espre qu'en partant de l on insistera fortement sur des changements
sincrement proportionns au besoin.

J'espre qu'au nombre de ces changements il y aura une administration
gnrale, sinon exclusivement, du moins essentiellement laque; une
administration communale et provinciale qui ne soit pas une drision; un
conseil central au sige du gouvernement compos, en partie du moins,
d'hommes envoys par les provinces et dont le pravis soit ncessaire,
du moins pour les affaires intrieures, la lgislation, les impts,
etc.; un changement radical dans l'administration de la justice,
changement dont les effets seraient immenses sur l'esprit public et
pourraient seuls rconcilier la population avec le gouvernement papal;
une commission lgislative charge de prparer, sans retard, la rforme
des lois civiles, criminelles et commerciales; c'est encore un de ces
besoins, de ces ncessits sur lesquelles la population ne transigera
pas; enfin un systme de force publique qui ne soit ni crasant pour le
pays ni propre  le livrer soit  l'anarchie, soit  la fureur d'une
soldatesque vendue et dhonte. Je n'ignore pas les difficults de
ce dernier arrangement. Il y a cependant moyen de les lever par
l'organisation d'une milice qui offrirait toutes les garanties
dsirables au gouvernement et au pays. Les lments existent; il s'agit
de savoir les mettre en oeuvre. Il est impossible d'expliquer la chose
en dtail dans une lettre qui n'est dj que trop longue.

Je voudrais enfin esprer, mais je n'espre gure, qu'on trouvera moyen
de garantir au pays ces concessions. Ne nous faisons pas d'illusion.
Rome est toujours Rome. Tant que vous serez en Italie, c'est bon; mais
aprs? De vritables garanties constitutionnelles, directes, positives,
vous en voudrez et vous ne pourrez en obtenir. Le pape ne voudra pas,
l'Autriche non plus. Ds lors que restera-t-il? L'influence franaise,
les stipulations, l'ambassade du roi  Rome; c'est sans doute quelque
chose; mais srieusement, est-ce tout, une fois que vos troupes n'y
seront plus, et que le parti apostolique nombreux, puissant, irrit,
aura ou croira avoir le champ libre? Quand la garantie des choses
manque, il faut au moins celle des hommes, de leur caractre, de leurs
opinions, de leurs affections. Les uns, Rome ne voudra pas les employer;
elle dira qu'ils sont ses ennemis, qu'ils viennent d'agir contre elle.
Les autres (ceux-l elle saura les trouver) seront ennemis apparents ou
cachs du nouveau systme et de la France. Au fait, de quoi s'agit-il?
de faire marcher d'accord un gouvernement qui cdera  contre-coeur et
un pays qui pendant longtemps se mfiera du gouvernement. Il faudrait
pour cela des hommes accepts d'un ct par le gouvernement et de
l'autre bien vus du pays, galement propres  modrer les uns,  se
tenir en garde contre les autres et  faire marcher le systme sans
secousses, avec bonne foi, et sans alarmer aucune opinion, des hommes 
qui le pays puisse en quelque sorte confier ses secrets sans craindre
qu'ils en abusent, et la cour de Rome ses alarmes sans craindre de les
confier  l'ennemi. Encore une fois, o les prendra-t-on?

N'oublions pas que si le pays, se croyant jou, clate de nouveau aprs
le dpart des Franais, le mouvement sera de plus en plus gnral et
srieux, car on n'tera de la tte de personne que le drapeau tricolore
s'est dploy en Italie en faveur du pays, et qu'au besoin il y
reparatrait suivi de forces plus nombreuses. Toutes les dclarations et
toutes les protestations n'y feraient rien. Quant aux consquences, je
n'ai pas besoin de les dire. Reste  savoir si elles seraient dans les
convenances de la France.--Mon cher ami, je termine par un mot. Si on
vous dit qu'en Italie il peut natre des faits qui ne seraient pas bien
lis, qui n'amneraient pas un rsultat heureux pour l'Italie, vous
pouvez le croire. C'est peut-tre la vrit. Mais si on vous dit que des
faits il ne peut plus en clater, qu'il n'y a pas ou qu'il n'y a plus
d'lments, qu'il n'y existe pas de matires auxquelles il suffit
qu'un homme, le jour qu'il voudra, approche une mche pour exciter un
embrasement quelconque, utile, pernicieux, durable, passager, partiel,
gnral, peu importe, mais toujours embarrassant pour le systme de la
paix, n'en croyez rien.

Vous le voyez; mes esprances sont tellement raisonnables qu'en vrit
vous les devez trouver timides et au-dessous de ce qu'on doit esprer de
l'influence que la France a le droit et la puissance d'exercer.

Car enfin, si je vous avais dit,  ct de l'exemple de la Belgique,
que j'esprais voir les Marches et les Lgations former un pays se
gouvernant, par lui-mme, sous la _suzerainet_ du pape et en lui payant
un tribut annuel garanti par la France, l'Angleterre et l'Autriche,
qu'y aurait-il l de si trange? Ce serait peut-tre le seul moyen
raisonnable de faire cesser un tat de choses qui peut devenir de jour
en jour plus srieux et plus dangereux. Mais je ne vais pas si loin.
Heureux si j'apprends que le peu que j'espre sera accompli!




XII

1 _M. Casimir Prier  M. le comte de Sainte-Aulaire._


Fvrier 1832.

Monsieur le comte,
En rpondant  la lettre que vous m'avez crite pour me recommander M.
votre fils, et bien qu'elle n'ajoutt rien  ce que me disaient vos
dpches, je veux joindre  ma lettre officielle de ce matin quelques
considrations plus intimes, quelques instructions plus particulires.

Je vous avouerai que j'ai t surpris que vous ayez cru voir, dans
les intentions du gouvernement du Roi, l'ide d'une collision qu'il a
constamment cherch  viter de tous ses efforts. Rien ne serait plus
oppos  nos vues; et en occupant aujourd'hui une partie du nord de
l'Italie, nous ne formons pas d'autres voeux que de pouvoir le plus tt
possible retirer nos troupes. Mais cela, nous ne voulons le faire que le
jour o l'honneur de la France et sa dignit le permettront. Nous sommes
entrs en Italie parce que, du moment o les Autrichiens y paraissaient,
nos intrts autant que l'amour-propre national taient exposs; nous
ne pouvons avoir la pense de favoriser des rbellions que nous avons
toujours dsapprouves; mais nous devons faire respecter un territoire
sur lequel nous ne saurions souffrir, de la part de l'Autriche, une
occupation, mme momentane. L'occupation simultane de nos troupes
remdie jusqu' un certain point au mal que nous voulons viter; mais
nous esprons que le saint-sige comprendra ce qu'une pareille position
a de difficile, et que, malgr l'espce de refus que vous nous ayez
transmis, il ne croira pas devoir s'opposer davantage  une mesure que
le gouvernement du Roi, parfaitement d'accord avec l'Angleterre, regarde
comme indispensable.

Il faut bien le dire aussi: si les puissances dsirent la paix comme
elles nous l'assurent, elles doivent faire quelque chose pour le
prouver, et ne pas crer des embarras  une administration qui leur
offre seule peut-tre des garanties et qui, si elle a des chances de
succs, a des ennemis actifs, prts  profiter de ses embarras passagers
pour essayer de la renverser.

Je vous le rpte donc, Monsieur, faites valoir de toutes vos forces
ces raisons auprs du saint-sige; montrez-lui ses vritables intrts.
Travaillez enfin avec constance et fermet dans le sens des instructions
que le gouvernement du Roi vous transmet aujourd'hui, et sur le but
desquelles son opinion et sa volont ne sauraient changer. Nous avons
jusqu'ici beaucoup fait pour viter la guerre, mais il nous faut trouver
chez nos allis loyaut et franchise. Nous comptons, Monsieur le comte,
sur votre bonne et utile coopration dans cette circonstance, et
le succs que nous en attendons ajoutera aux obligations que le
gouvernement du Roi vous a dj.

Je vous renvoie M. votre fils qui m'a tmoign le dsir de vous
rejoindre immdiatement, et qui vous rptera encore tout ce que je vous
ai dj marqu.

Agrez, Monsieur le comte, les assurances de ma haute considration.


3 _M. Casimir Prier  M. le prince de Talleyrand_.

Fvrier 1832.

Prince,
J'ai tard plus que je ne l'aurais voulu  rpondre aux deux lettres
particulires que vous m'avez fait l'honneur de m'crire, car les
premires discussions du budget ont t pour nous pnibles et
laborieuses. Nous avons jusqu'ici gagn toutes les questions
importantes. Nous avons surtout  combattre la Chambre sur des
retranchements et des conomies qui pourraient devenir embarrassantes
pour le gouvernement. Au reste, nous sommes toujours dcids  lutter
jusqu'au bout,  ne pas faire des questions ministrielles de celles qui
ne seront que purement financires, et nous continuerons de faire
tous nos efforts pour consolider au dedans ce systme politique 
l'affermissement duquel vous avez, Prince, si puissamment contribu au
dehors.

J'ai reu hier, Prince, avec les ratifications belges que vous
m'avez envoyes, votre dpche du.....J'y ai vu avec la plus grande
satisfaction ce que vous me dites du discours de lord Palmerston que je
me suis fait reprsenter ce matin. Le gouvernement du Roi s'applaudit
vivement de cette conformit de vues et de sentiments dont les deux pays
peuvent attendre de si heureux rsultats. Cette manifestation franche
et sincre peut rpondre  bien des choses et nous tre vritablement
utile. Nous y trouvons un gage nouveau de cet accord de la France et de
l'Angleterre que nous nous efforcerons toujours de fonder sur des bases
solides; nous y trouvons une confirmation de notre systme de politique
trangre justifi par un aussi heureux succs dans son but le plus
important.

Ma premire dpche officielle, Prince, vous donnera des dtails
tendus sur les affaires d'Italie; mais pour rpondre  votre dsir je
m'empresse de vous informer aujourd'hui que nous avons lieu d'esprer
que Sa Saintet cdera aux pressantes instances que nous lui avons
fait faire, et sera dtermine par elles  ne pas laisser subsister
dfinitivement l'espce de refus de nous permettre d'occuper Ancne,
refus dont M. de Sainte-Aulaire fils nous avait apport la nouvelle.

Nos troupes ont reu provisoirement l'ordre d'entrer  Ancne, le seul
cas except o les Autrichiens les y auraient devances. Dans cette
supposition, elles se porteraient sur Civita-Vecchia qu'elles
occuperaient.

Nous ne varierons pas du but que nous nous proposons: montrer 
l'Autriche que nous ne pouvons consentir  l'occupation de la Romagne
qu'autant qu'elle ne sera que de courte dure; montrer au saint-sige
que nous voulons obtenir de lui les concessions qu'il a solennellement
promises aux puissances.

Du reste, sans nous dpartir en rien de cette volont bien constante,
nous ne comptons pas non plus nous loigner de notre systme politique
que nous avons voulu rendre modr et juste en mme temps que ferme
et digne de la France, et nous viterons, aussi longtemps que nous le
pourrons, une collision contre laquelle ont toujours t dirigs nos
efforts.




                                   XIII

_De la charit et de sa place dans la vie des femmes, par madame Eliza
Guizot_[32].

[Note 32: crit en 1828.]


On entend souvent les femmes se plaindre des troites limites o leur
vie est renferme; elles la comparent  l'existence si vaste et si
varie des hommes; elles accusent les lois de la socit et presque
celles de la Providence, qui les vouent  l'inaction et  l'obscurit.

De quelles classes de la socit partent ces plaintes, ces reproches?
Est-ce de celles o les femmes ont le plus  souffrir, o la brutalit
d'un mari met quelquefois leurs jours en pril, o son inconduite expose
 la plus affreuse misre de pauvres enfants qui ne savent que pleurer,
o sa perte plonge dans un complet dnment sa famille entire? Non; les
femmes qui ont  porter un tel fardeau ne dplorent point avec amertume
la condition de leur sexe; leur esprit n'a pas assez d'oisive libert
pour se sentir  l'troit dans la sphre que lui assigne la volont de
Dieu; et lorsqu'elles peuvent rflchir un moment sur leur destine,
c'est du repos et non du mouvement qu'elles invoquent.

Nous seules, heureuses du sicle, nous seules levons ces rclamations
contre la condition des femmes telle que la font les lois divines et
humaines. Et cependant en quel temps, en quel lieu cette condition
a-t-elle jamais t ce qu'elle est de nos jours, et en France? O le
pre a-t-il eu plus d'affection, le frre plus de tendres gards, le
mari plus de confiance, le fils plus de doux respect, la socit tout
entire plus de soin et de protection?

Regretterions-nous cette poque encore prs de nous o la vie domestique
obtenait si peu d'honneur et de place, o les visites, la conversation,
les intrts et les plaisirs de socit remplissaient les journes, o
les hommes et les femmes abandonnaient, pour des relations frivoles,
mobiles, coupables, ces liens puissants et purs qui sont d'institution
divine, et procurent seuls un long et un vrai bonheur?

J'en ai la confiance: parmi les femmes mmes que ne satisfait pas
aujourd'hui leur situation, la plupart ne voudraient pas l'changer
contre cette vie tout extrieure et mondaine qui avait pour l'me si peu
de vraies joies et tant de prils. Ce n'est pas,  coup sr, pour les
dpenser ainsi en plaisirs vaniteux, en affections sans rgle et sans
dignit, que Dieu leur a si libralement dparti le don de plaire et la
puissance d'aimer.

Il faut pourtant en convenir: ce mouvement, cet empire de salon accord
aux femmes dans le dernier sicle, tait prcieux  beaucoup d'entre
elles, moins pour satisfaire de mauvaises passions que pour animer une
vie qui leur semble  la fois trop courte et trop lente. L'ennui, ce
flau de ceux qui n'en connaissent pas d'autre, l'ennui est le mal rel
dont se plaignent les femmes nes dans les classes aises de la socit
et pour qui tout est facile: c'est  l'ennui qu'il faut attribuer ce
malaise, ce mcontentement douloureux dont elles sont atteintes. En
veut-on une preuve vidente? Jamais ce mal et les plaintes qui le
rvlent n'clatent aussi vivement que dans ces temps  la fois oisifs
et anims, o le mouvement des vnements ne rpond pas  celui des
intelligences, o c'est en soi-mme, et non dans le monde extrieur,
qu'il faut chercher l'aliment d'une nergie morale d'autant plus pnible
aux femmes qu'elles ont moins d'occasions de l'employer et moins de
ressources pour s'en distraire. Que la socit au contraire se trouve
fortement agite, que les plus grands intrts soient chaque jour mis
en question et toutes les existences en pril, dans ces moments o
l'activit, l'intelligence, la force du corps mme sont si prcieuses,
on n'entend point les femmes regretter d'avoir t, sous tous ces
rapports, moins bien traites que les hommes: confiantes en leurs
protecteurs naturels, elles ne demandent plus pourquoi il faut qu'elles
en aient besoin; et dans ces jours o toutes les puissances de leur me
arrivent au plus haut degr d'exaltation, lorsqu'elles sentent tout ce
qu'il leur est donn d'tre, elles ne songent plus  s'tonner de n'tre
pas davantage.

Comment croire cependant que les temps de trouble, de bouleversement
social, soient pour les femmes des temps de faveur, de bien-tre moral,
et l'ordre habituel un tat pesant et triste qui les condamne  se
dbattre en vain contre de nobles et lgitimes besoins de l'me?
Descendons au fond de nos coeurs; soyons sincres: cet ennui si lourd,
si amer, n'est-il pas un tort encore plus qu'un malheur? S'il y a
certains emplois de nos facults que nous refusent notre faible nature
et les lois de la socit, avons-nous exploit tous ceux qui nous sont
permis? Si beaucoup de portes sont fermes  notre activit, avons-nous
frapp  toutes celles qui peuvent s'ouvrir? Parce que Dieu nous a
dispenses de la ncessit matrielle du travail, ne nous sommes-nous
pas affranchies du devoir moral de l'occupation? Parce que nous ne
sommes point appeles  jouer un rle dans les affaires de notre
pays, ne nous sommes-nous point regardes quittes envers lui de toute
responsabilit? C'est souvent l'erreur des femmes du monde de croire
qu'elles ont rempli leur mission sur la terre lorsqu'elles ont accompli
leurs devoirs de famille: certes, c'est bien l pour elles la grande
affaire de la vie; et l'pouse, la mre qui se voit oblige de s'y
consacrer entirement, accomplit bien toute sa tche: ni Dieu ni les
hommes ne lui en demanderont davantage. Mais dans les classes aises de
la socit, la femme qui a le plus  coeur ces chers et saints devoirs
se repose cependant, sur des mains trangres, de mille soins qui
absorberaient un temps qu'elle peut mieux employer. Combien ne lui
reste-t-il pas d'heures libres aprs qu'elle s'est acquitte de tout ce
qu'elle doit  son mari,  ses enfants,  son mnage? Ce sont l les
heures dont le vide est un poids si lourd, et que je viens rclamer au
nom du devoir comme dans l'intrt du bien-tre de l'me.

Bien des femmes, je le sais, se contentent de les perdre, et se flattent
d'en luder ainsi le fardeau. L'exprience ne tarde pas  dissiper leur
illusion; l'ennui ne cde point  une activit vaine,  un mouvement
sans but et sans rsultat. D'ailleurs, il ne nous a pas t donn pour
le perdre, ce temps, _le prix de l'ternit;_ nous l'avons reu pour
le remplir de notre perfectionnement moral et du bien que nous pouvons
faire sur la terre: si nous le prodiguons dans l'unique vue de nous en
dbarrasser, o le retrouverons-nous au moment du besoin, lorsque la
vie se fermera pour nous, lorsque notre mmoire prte a s'teindre se
reportera avec inquitude sur les annes coules? La violence des
passions et la fragilit de la nature humaine attnueront peut-tre,
devant le souverain juge, beaucoup de fautes et d'erreurs graves; mais
une existence frivolement oisive, le mpris ignorant et futile des dons
reus de Dieu et des obligations qui en dcoulent, une indiffrence
goste pour les intrts du prochain.... o serait la justification?
o serait seulement l'excuse? Le monde lui-mme, dans sa lgret et sa
paresse, blme une vie toute inutile, et retire sa considration  qui
n'emploie pas un peu srieusement son temps et ses facults.

Il est une faon plus dangereuse, car elle est plus noble, sinon de
perdre son temps, au moins de ne pas l'employer suivant l'intention de
la Providence; c'est de se livrer entirement aux plaisirs de l'esprit,
aux occupations intellectuelles recherches uniquement pour elles-mmes,
sans application ni utilit pour autrui: tentation bien sduisante pour
les mes leves, car elle les nourrit d'motions gnreuses et de
hautes penses, mais qui leur sera compte pour bien peu au jour de la
rtribution. Le dveloppement de nos facults, considr comme moyen,
est un devoir; pris comme but, c'est une belle mais fcheuse illusion.
Sans doute le got de l'tude, le plaisir de la mditation intrieure,
de la contemplation pieuse, ne sauraient tre taxs de frivolit ni de
lchet; ce sont des besoins, des instincts sublimes, gages de notre
glorieuse origine et de notre glorieuse destine, mais qui ne sauraient
absorber toute notre vie et auxquels ne se borne pas notre mission sur
la terre. Peut-tre y a-t-il quelques mes destines par une vocation
spciale  concevoir et  conserver dans leur pense solitaire les plus
hautes comme les plus mystrieuses vrits,  qui il n'a t command
que d'tre tout ce qu'il leur est donn d'tre, et de dvelopper en
elles-mmes des facults et des vertus difficiles  acqurir dans le
commerce des hommes. Quoique sans action visible et immdiate, de tels
tres exercent quelquefois une grande influence sur les destines de
l'humanit; ils frappent les imaginations, ils donnent des exemples; qui
pourrait dire que leur carrire a t oisive, leur passage sur la
terre inutile? Mais tels ne sont point la vocation gnrale, le devoir
habituel; chacun sent dans sa conscience la loi qui lui prescrit
d'employer ce qu'il a reu; Dieu, qui a sem partout, a droit de
recueillir partout. Quelle sera donc notre excuse,  nous dont la
Providence a rendu la vie facile, si nous nous contentons de jouir de
ses bienfaits sans penser aux devoirs qui leur correspondent?

Est-ce pour que nos jours se passent mollement que Dieu nous a accord
les douceurs de l'aisance? Est-ce pour les faire servir  notre vanit
ou  nos fantaisies qu'il a attach quelques privilges de considration
et d'influence  certaines positions sociales? Est-ce pour qu'il reste
sans fruit en nos mains qu'il nous a prodigu le loisir dont, pour
beaucoup de nos semblables, il semble avoir t si avare? N'a-t-il voulu
que nous fournir de quoi satisfaire notre intelligence et peut-tre
notre orgueil, lorsqu'il nous a entoures de toutes les facilits de
l'ducation, de tous les secours des lumires d'autrui? Cela ne se peut
supposer,  moins de supposer aussi que nous vivons uniquement pour
_ce monde qui passe_ et pour nous-mmes, que notre destine est
essentiellement goste et fugitive. Mais si nous portons plus loin
et plus haut nos regards, si nous nous considrons ici-bas comme les
ouvriers de Dieu, si pour nous le temps n'est qu'un moyen et la vie
le chemin de l'ternit, tout ce qui a lieu dans le prsent doit se
rapporter alors  ce qui nous attend dans l'avenir; nous n'avons rien
reu dans la vue de si courts instants, de si troits intrts; tous les
dons de Dieu, mme les plus frivoles en apparence, nous ont t
accords dans l'intention du salut, du salut de nos semblables comme de
nous-mmes, et il nous en sera demand compte un jour.

Quel moyen avons-nous donc d'employer, selon le voeu de la sagesse
divine, nos loisirs, nos ressources, nos facults?

Il en est un qui, dans son immense tendue, suffit, et bien au del, 
toutes ces conditions, l'exercice de la charit; non de cette charit
borne, superficielle, qui se contente de donner des aliments et des
vtements aux malheureux que le sort jette devant ses pas, mais de cette
charit prvoyante, leve, qui va au-devant de toutes les infortunes,
s'adresse  tous les besoins, aux misres de l'me comme  celles de la
vie, et ne _nourrit pas seulement de pain_ ceux qu'elle prend sous sa
protection.

Le moment est opportun, car jamais l'action de cette grande, de cette
vraie charit n'a t  la fois plus ncessaire et plus facile. Malgr
ses torts, malgr sa faiblesse morale, le sicle dernier a eu un mrite
nouveau, immense; il a aim les hommes, tous les hommes. La justice
envers tous, la sympathie pour tous, le dsir de la dignit et du
bonheur de tous, l'humanit, pour tout dire en un mot et en prenant
ce mot dans son acception la plus tendue, c'est l l'ide sainte et
puissante qui, au milieu de tant de folies et de maux, a dj valu, et
vaudra encore  nos socits modernes tant et de si beaux progrs. Elle
a t trangement interprte, dfigure, travestie, obscurcie;
immorale et odieuse sous le nom _d'galit,_ ridicule sous celui de
_philanthropie_. Elle a rsist  tout, survcu  tout; aprs toutes
les preuves, malgr toutes les ractions et tous les mcomptes, elle a
toujours reparu et repris son empire; l'esprit d'humanit, le respect et
le soin de l'homme dans toutes les conditions et sous toutes les faces
de sa destine, c'est l vraiment l'esprit du sicle, l'esprit nouveau
et fcond qui anime le monde et prsidera  son avenir.

Que la charit s'empresse donc: son temps est venu; c'est  elle que
l'esprit d'humanit prpare de la besogne; c'est pour elle qu'on
travaille en recherchant incessamment toutes les souffrances, toutes les
misres de la socit humaine, en les mettant en lumire, en propageant
avec tant d'ardeur ce besoin d'amlioration, cette soif du bien-tre qui
caractrisent notre poque. Longtemps les riches, les puissants, les
heureux de la terre ont pu en quelque sorte ignorer les pauvres, les
faibles; il n'en est plus rien aujourd'hui; de toutes parts les faibles,
les pauvres sont mis en avant, se mettent en avant eux-mmes; de toutes
parts on rclame pour eux, on leur fait de magnifiques promesses.
J'espre qu'elles ne seront pas toutes corruptrices et trompeuses;
j'espre que l'amlioration, dj si grande, du sort des pauvres et des
faibles ira se dveloppant, et qu'on apprendra  concilier, avec le
progrs du bien-tre, celui de la moralit. Mais je suis bien sre
qu'ici comme ailleurs les hommes promettront beaucoup plus qu'ils
ne pourront tenir. Je suis bien sre qu'on mettra au jour plus
de souffrances qu'on n'en saura soulager, qu'on excitera plus de
prtentions de bonheur qu'on n'en pourra satisfaire; et lorsque la
science et les institutions politiques auront atteint leurs limites, 
quelle puissance s'adressera-t-on pour accomplir ce qu'on n'aura pas
fait, sinon  la charit? Qui, sinon la charit, entreprendra de gurir,
d'adoucir du moins tant de misres qu'on aura rvles pour les laisser
retomber ensuite sur elles-mmes?

A vous,  mon Dieu! je le sais,  vous seul il appartient de verser sur
les plaies de tant d'hommes le baume vritable, le baume de la foi et
de l'esprance en vous, et en vous seul. Mais vous permettez, vous
commandez  la charit de consacrer ses efforts  cette oeuvre; et
jamais, j'ose le dire, au milieu des perspectives si brillantes qu'on
ouvre maintenant devant tous les yeux, jamais son zle n'aura t plus
indispensable, jamais elle n'aura eu plus  faire que de notre temps.

Jamais aussi, il en faut convenir, plus de facilits n'ont t offertes
et plus de succs assurs  ses efforts. Ardente et infatigable, la
charit avait jadis  lutter contre beaucoup d'obstacles, et n'agissait
souvent qu'au hasard,  l'aveugle, sans bien connatre les faits avec
lesquels elle avait  traiter, ni le vrai rsultat de ses travaux; aussi
a-t-elle pu tre quelquefois accuse de manquer son but et de propager
les maux qu'elle voulait gurir. Aujourd'hui on s'empresse de toutes
parts  la seconder et  l'clairer; non-seulement elle peut compter sur
le concours des lois, de l'administration publique; mais des clarts
nouvelles et chaque jour plus vives se rpandent sur la route. Les
hommes les plus puissants, les plus distingus, s'appliquent 
recueillir pour elle tous les renseignements dont elle a besoin, 
rsoudre pour elle tous les problmes qu'elle rencontre. L'amlioration
de la condition humaine, le soulagement des misres humaines devient une
science dont les limites et les moyens d'action sont tudis, expliqus
avec soin, et qui prviendra dsormais, souvent du moins, un rsultat
profondment triste, les mcomptes des bonnes oeuvres, un mal nouveau
sortant d'une pense pieuse et bienfaisante.

Et en mme temps que la charit, leve ainsi au rang d'une science,
attire  son service les plus grands esprits, elle acquiert dans la
socit d'innombrables agents. Une puissance qui satisfait  la fois aux
deux conditions imposes  toute oeuvre humaine, l'unit d'intention et
la division du travail, l'esprit d'association pntre chaque jour plus
avant dans l'exercice de la charit. L'esprit d'association ne s'effraye
point des hautes thories et ne ddaigne pas d'intimes cooprateurs;
semblable  ces machines merveilleuses o la main d'un enfant fait
mouvoir les ressorts les plus compliqus, il admet la faiblesse,
l'inexprience, l'ignorance mme  accomplir les desseins de la science,
 raliser les inspirations du gnie, et il assure ainsi aux plus
grandes entreprises des moyens d'excution, aux plus obscurs efforts une
grande efficacit.

Plus de prtexte donc, plus d'excuse: aujourd'hui quiconque a un peu de
temps  donner peut faire beaucoup de bien. Les femmes ont du temps;
elles ont aussi ce qui importe encore plus au succs de la charit;
elles ont de l'affection, de la sympathie, une imagination facile
 mouvoir, des larmes promptes  couler, des paroles tendres et
pntrantes, tout ce qui fait que des cratures humaines se comprennent,
s'acceptent rciproquement, s'aiment presque, bien qu'elles ne se voient
qu'en passant. A ce prix seulement, la charit fait rellement le bien
qu'elle promet, et encore un bien qu'elle ne songe pas  promettre. On
l'oublie trop de nos jours; l'esprit de science et de rglement nous
dominent; fiers de notre habilet mthodique, de notre civilisation
rgulire, nous penchons  croire que tout peut se calculer,
s'administrer, et qu'avec des tableaux imprims, des commissaires et des
distributions, tout le bien qu'il y a  faire sera fait. On ne
soulage pas les hommes si aisment et avec si peu; la science et
l'administration y servent, mais n'y suffisent point. Il faut  la
charit plus que de l'intelligence, plus que de l'activit bien
ordonne; il lui faut une me, une me sensible, qui s'inquite de tout
autre chose que du soulagement matriel, qui s'applique  rendre le
bienfait doux en mme temps qu'utile, et provoque  chaque instant,
entre le bienfaiteur et le malheureux, cet attendrissement mutuel, seul
gage de l'efficacit morale de leurs relations. C'est l ce que les
femmes surtout peuvent porter dans l'exercice de la charit; c'est par
l qu'elles seules peut-tre peuvent lui rendre cet attrait, cette vie
que la scheresse scientifique et administrative de notre sicle court
risque de lui faire perdre. Ce n'est pas seulement du loisir de temps,
c'est aussi du loisir d'imagination, du loisir de coeur, que les femmes
ont  offrir  ceux qui souffrent; leur destine, mme heureuse,
n'puise point en ce genre les facults de leur nature; hors d'tat
d'apporter  leur pays un tribut de forces et de lumires, elles ont
 rpandre des trsors infinis d'affection, de sympathie; et places
au-dessous des hommes pour la prvoyance et la raison, elles s'lvent,
par la puissance d'aimer, jusqu' l'tre qui rcompense la foi, qui
accomplit l'esprance, mais qui rserve  la seule charit le privilge
d'tre ternelle comme lui.

Ma conviction est profonde; je voudrais la faire partager  d'autres
femmes; je voudrais qu'elles vissent dans la charit une partie de leur
mission en ce monde, et je suis sre qu'elles y trouveraient aussi un
remde au mal dont elles se plaignent, le vide du temps et de l'me.
Mais ce double bien n'est possible qu' une condition,  la condition de
contenir, de resserrer dans une sphre prochaine et borne l'ambition
et le travail de la charit. L o il y a tant  faire, beaucoup de
personnes hsitent  commencer; il ne faut pas hsiter: d'autres
voudraient tout faire; il ne faut entreprendre que peu. Je viens de
lire l'ouvrage du docteur Chalmers, _Civic and Christian Oeconomy_; il
dmontre avec une clart admirable la folie de vouloir toujours agir
en grand, et de ddaigner les petites oeuvres, bien plus sres, seules
sres. Sans parler du danger moral qui s'attache  des projets si
brillants que l'on se sait dj gr de les avoir conus, et que, de leur
flatteur aspect, on descend avec peine  la charit pratique et  ses
humbles fatigues, n'est-il pas vident que personne, aucune femme
surtout, ne dispose d'assez de temps, d'assez de moyens de tout genre
pour suffire  une tche tendue ou trs-varie, et que des bienfaits
qui, ports sur un seul point, y seraient efficaces, perdent, en se
divisant, presque toute leur vertu? Aussi, je le dis avec une ferme
confiance, appuye de l'autorit de Chalmers: c'est un imprieux
devoir que de limiter, de rgler svrement sa compassion. Il est
trs-douloureux, je le sais, de voir prs de soi le malheur, de n'en
tre spar que par une ligne imaginaire, et d'avoir cependant les mains
lies  son gard; le coeur se rvolte  ce spectacle, et l'on s'accuse
soi-mme d'injustice: mais si cette modestie, cette retenue dans les
esprances et les oeuvres de la charit sont les conditions d'un
vritable succs, si l'activit et la fortune, qui suffisent au
soulagement de quelques familles voisines de notre demeure, ne peuvent
manquer, en se rpandant dans la vaste enceinte d'une grande ville,
de s'y engloutir comme la goutte d'eau dans l'Ocan, et de s'puiser
inaperues mme des misres qui les auront absorbes, n'est-ce pas un
bien mauvais calcul  faire, dans l'intrt mme des pauvres, que de
s'abandonner toujours et partout  l'motion que cause leur vue? Il n'y
a personne, si svre que soient envers eux ses thories, qui rsiste
toujours  leurs prires, qui puisse entendre, sans cder  l'instant
mme, ces mots: _J'ai faim_. Eh bien! je le demande: si l'on runissait,
 la fin de l'anne, tout ce qui se donne de la sorte dans Paris, et
qu'on l'employt avec ordre et intelligence, n'en rsulterait-il pas
infiniment plus de bien? Et cependant, pour agir ainsi, combien de
fois ne faudrait-il pas que la bienfaisance fit taire la charit? On
a beaucoup disput sur ces deux mots; les partis se les sont mme
appropris et en ont fait des bannires; il serait ais, ce me semble,
de les leur enlever en les rendant  leur sens naturel et vrai. Les
expressions _bienfaisance_ et _charit_ ne dsignent point, si je ne
m'abuse, les mmes dispositions, les mmes actes; la bienfaisance ne
me parat pas plus la charit des philosophes que la charit n'est la
bienfaisance des dvots; la bienfaisance me semble la science de
la charit, la lumire de son feu, la raison de son sentiment. La
bienfaisance et la charit ne sont ni semblables ni opposes; elles
existent  part, mais elles se donnent la main; les svres exigences,
les sages combinaisons de la bienfaisance ne sont point trangres 
l'me chrtienne de Chalmers lorsqu'il s'occupe du sort actuel des
pauvres, surtout en vue de leur salut ternel. Elles n'ont point manqu
au coeur du philanthrope Howard, ces motions de la charit qui donnent,
aux actions imposes par le devoir, le charme et la rcompense de
l'affection. Laissons donc les choses  leur place, les mots en paix, et
tchons,  l'exemple de ces illustres amis des hommes, d'unir toujours
les vues de la raison aux mouvements du coeur, la science  l'amour, la
bienfaisance  la charit.

Et qu'on ne croie pas que, pour y russir, on ait besoin d'un effort
toujours galement pnible, et que nous devions ternellement nous
condamner  voir, sinon d'un oeil sec, au moins d'un regard oisif,
toutes les misres que nous ne travaillerions pas  soulager, des
misres plus affreuses peut-tre que celles que nous soulagerions. Plus
on donne, plus on donnera, a-t-on dit souvent; on ne l'a pas encore dit
autant que cela est vrai; mais c'est surtout lorsque la charit se rgle
qu'elle devient fconde. Rpandez des bienfaits sans discernement, ils
auront trop peu de rsultats pour vous encourager beaucoup vous-mme et
pour exciter vivement le zle d'autrui: essayez au contraire de vous
charger, soit d'un genre spcial de malheur, soit d'un espace limit;
que bientt l'on voie, par vos soins, cette plaie de l'humanit
soulage, l'aspect de ce lieu chang; qu'on mesure aisment ce qu'ont
obtenu la force et la patience d'une personne, d'une association; et
bientt d'autres associations, d'autres personnes se viendront placer 
ct de vous, empresses d'exploiter le terrain que vous n'aurez pu vous
approprier, de subvenir aux ncessits que vous aurez t contraint de
ngliger. Fiez-vous  l'esprit, de justice inhrent au coeur de l'homme,
et qui ne pourra soutenir,  ct de misres compltement secourues, la
vue de misres compltement dlaisses. Ce que d'autres ont fait pour
cette infortune, il faut le faire pour celle-ci aussi douloureuse 
supporter, aussi facile  soulager: voil une rue voisine qui doit 
tel de ses habitants tel ou tel avantage; celle que j'habite a le
mme besoin, a droit au mme bienfait; et de proche en proche, les
amliorations se propageront avec les vertus, et _l'Esprit renouvellera
la face de la terre_.

Nous avons vu nagure combien il importe de se partager ainsi le travail
et de faire le sien sans empiter sur celui d'autrui. Le malheur et
l'hrosme des Grecs avaient profondment touch les coeurs; partout
clatait le dsir de venir  leur aide. Le comit grec ordonna des
qutes: des femmes s'en chargrent; elles se mirent  l'oeuvre avec ce
zle et cette irrgularit, cette prcipitation confiante qui leur sont
naturels. Qu'en arriva-t-il? A certaines personnes on demanda six
fois;  d'autres on ne demanda point; quelques rues furent visites 
plusieurs reprises, d'autres furent entirement ngliges; des plaintes
s'levrent de toutes parts; l'humeur, excite par ces instances
rptes ou ces oublis dsobligeants, refroidissait et choquait; la
qute ne rapportait point ce qu'on s'en tait promis: que fit-on? on
rgla les aspirations des dames quteuses; on leur assigna le lieu
prcis o elles devaient essayer leurs prires; chacune dut accomplir
toute sa tche et nulle ne dut la dpasser. L'effet de cette rgularit,
de cet ensemble dans les dmarches se fit bientt sentir: et un peu
d'ordre impos au plus noble lan aura conserv, pour le jour du
triomphe et du repos, quelques fils de la Grce, aura sauv de la mort,
et peut-tre de pis, leurs femmes et leurs enfants.

Cette division du travail, cette modestie dans les desseins sont
absolument ncessaires pour que chaque personne charitable connaisse
bien ce qu'elle a  faire et puisse s'en acquitter. On pargne ainsi
beaucoup de temps en vitant toute incertitude, en prvenant tout
double emploi, et surtout en permettant  chacun de choisir la part
d'occupation qui convient le mieux  ses gots,  sa position,  ses
habitudes. Quiconque agit isol est oblig d'accomplir en entier une
certaine oeuvre, ou d'y renoncer tout  fait. Dans les associations, au
contraire, et surtout dans celles qui n'embrassent pas de trop vastes
projets, quelque peu que l'on fasse, on avance le succs gnral; on ne
met point  soi seul la roue en mouvement, et cependant on contribue 
presser sa marche. Vous trouveriez difficilement peut-tre dix personnes
qui pussent donner  l'intrt du prochain un jour entier par semaine;
demandez seulement une heure, et des milliers se prsenteront; bien
plus de temps sera employ au service des malheureux, et aucun devoir
particulier n'en souffrira.

Un autre motif encore plus important, car il est plus lev, nous
prescrit de ne pas trop tendre la sphre de nos bienfaits. Tous les
besoins de l'homme ne se rapportent pas  sa vie matrielle; il en est
de plus nobles, de plus dlicats, et par cela mme, comme le remarque
le docteur Chalmers, ils sont moins clairement aperus, moins vivement
sentis de ceux qui les prouvent; au rebours des besoins physiques qui,
moins ils sont satisfaits, plus ils sont imprieux, les besoins de notre
nature morale s'teignent par la privation. Cet homme pleure pour avoir
du pain, c'est qu'il n'a pas mang de la journe; celui-ci n'aspire pas
mme  sortir de sa brutalit, de son apathie; il n'a pourtant pas t
_rassasi de la justice_, mais il n'en a _ni faim ni soif_. Si donc nous
pouvons nous fier  l'impulsion de la nature qui porte les malheureux 
venir entretenir de leur souffrance ceux qui peuvent quelque chose
pour la soulager, si nous pouvons sans grand pril ni tort bien grave
attendre que les pauvres nous avertissent de leurs misres corporelles,
il n'en est pas ainsi de leurs misres intellectuelles; n'esprons pas
les apprendre d'eux; ils les ignorent encore plus que nous, ou, s'ils
les connaissent, ils ne s'en inquitent pas. Gardons-nous donc de nous
contenter, pour cette plaie sociale, des mthodes et des remdes qui
suffisent aux autres. A quoi seraient bons les hpitaux o les malades
ne voudraient pas aller? Que serviront des coles, des prdications,
si les personnes pour qui elles sont institues passent chaque jour et
n'entrent jamais? Le _festin tait prpar_, dit l'vangile, _mais ceux
qui y taient invits_ ne s'y prsentrent pas. Nous contenterons-nous
comme ce matre de maison de remplir la salle au hasard et
abandonnerons-nous  leurs vaines excuses ceux pour qui nous l'avions
dispose? Non, forons-les d'entrer, mais comme force la charit;
allons les chercher; montrons-leur le trsor cach qu'ils ddaignent;
enseignons-leur  en connatre toute la valeur; prions, pressons,
agissons par voie d'invasion, comme le dit ingnieusement Chalmers;
pntrons dans l'intrieur des familles; apprenons  cette mre, oblige
par son travail de se sparer tout le jour de ses enfants, qu'il y a des
lieux d'asile o ils passeraient innocemment leur temps  l'abri de la
contagion des mauvaises habitudes et dresss  en contracter de bonnes.
Donnons l'vangile  ce vieillard priv de mouvement, et dont les jours
s'coulent dans un engourdissement stupide. Envoyons  l'cole ce petit
garon qui use sa force en querelles et son intelligence en mensonges.
Trouvons un bon apprentissage  cette jeune fille qui erre dans les rues
pour vendre des gteaux ou des fleurs, et expose  tous leurs scandales
un front qui sait encore rougir; engageons ce chef de famille 
consacrer  d'utiles dlassements le temps qu'il consumait au cabaret;
parlons-lui de ses devoirs, de ses vrais intrts, de sa femme, de
ses enfants, de leur avenir; faisons appel  ces sentiments simples,
honntes, qui sont toujours  la porte du coeur de l'homme parce qu'ils
tiennent aux relations les plus puissantes comme les plus naturelles; et
peut-tre l'ordre rentrera dans cette maison, les liens domestiques se
resserreront, la misre sera moins grande; et une famille sera rendue 
la paix,  la vertu, et par consquent au Dieu qui se glorifie dans le
bien et se _souvient du fils de l'homme._

Certes, si nous avions  nous fliciter d'un tel rsultat,
n'eussions-nous fait que cela dans notre vie, nous devrions remercier
la bont divine de nous avoir choisis pour une si belle tche, et nous
pourrions nous crier avec saint Paul: _J'ai accompli ma course, j'ai
combattu le bon combat; j'attends la rcompense que Dieu prpare  ses
lus_.

Les difficults sont grandes, je le sais; il y aura beaucoup de
dmarches dsagrables, de peines perdues, et ce qui est pis peut-tre,
beaucoup d'esprances trompes. Quand on entre en relation avec les
classes pauvres, on se heurte  chaque instant contre un mur de prjugs
opinitres, de mfiances injurieuses et grossires; mais qui tentera
de les surmonter sinon les femmes? Elles y semblent appeles par leur
nature; leur faiblesse mme devient ici une puissance. L'homme du peuple
le plus ombrageux, le plus brutal, ne peut voir en elles un matre;
dans leur bouche, les exhortations tiennent encore de la prire, les
reproches de l'affection; elles peuvent parler avec vivacit, avec
insistance, sans avoir rien de plus  craindre que de ne pas russir.
Les malheurs de la vie prive, de l'intrieur du mnage, les atteignent
d'ailleurs plus compltement que les hommes, car ils leur enlvent ce
qui fait toute leur joie, toute leur existence: qu'elles les aient une
fois ressentis, et elles sympathiseront avec toutes les douleurs de
l'me; et leur coeur se fendra  la vue d'une mre qui perd son fils; et
celle-ci oubliera, en prsence de leurs pleurs, la vanit de leur rang,
le luxe de leur richesse; elles seront des femmes, rien de plus. Les
hommes auraient beau faire: ils n'arriveraient jamais  cette prompte et
facile intimit.

Nous avons encore auprs du pauvre un autre avantage. Chargs de faire
excuter les lois, reprsentants de la justice divine sur la terre,
les hommes ne peuvent pas toujours se montrer indulgents. Obligs de
rprimer, il ne leur est gure loisible de pardonner, de tolrer;
et cependant o en serait la pauvre nature humaine si l'on comptait
toujours avec elle au poids de la balance du sanctuaire? Nous n'avons
point cette dure mission: ce n'est pas dans les socits, mais dans les
mes que nous sommes appeles  rtablir l'ordre, et l'on y russit
moins par la svrit que par la patience. Si la rigueur peut convenir
quelquefois  ceux qui ont reu la force en partage, elle n'appartient
jamais aux femmes, tres faibles et qui ont toujours besoin d'appui.
Quelle est celle qui oserait dire qu'elle et t tout ce qu'elle devait
tre si son pre et t dur, sa mre corrompue, son frre indiffrent,
son mari drang? Qui sait ce que serait devenue cette frle crature
prive de tous les secours qui l'ont soutenue? et si elle a le juste
sentiment de tout ce qu'elle doit aux circonstances propices de sa vie,
sera-t-elle jamais sans piti pour les fautes du prochain?

Enfin, un mot bien redoutable, le mot _galit_ retentit sans cesse
autour de nous: que de terribles passions, que de folles esprances
il veille! Sans doute elles n'atteindront point leur but, elles ne
bouleverseront pas chaque jour le monde sous prtexte de rpartir
galement le bonheur. Gardons-nous cependant de ne leur opposer que la
force; la justice mme des lois ne suffira point  les gurir. Il y faut
la charit, la charit amicale, sympathique, ardente non-seulement 
soulager les pauvres, mais  attendrir leur me,  en bannir l'envie,
la colre,  rtablir,  entretenir entre les classes diverses ces
relations faciles et douces qui sont la vritable paix de la socit.
L'ingalit ne disparatra point de la terre; les hpitaux, les
distributions de secours, les ateliers de travail, tous les
tablissements imaginables de philanthropie et de bienfaisance ne
suffiront point  la faire accepter sans murmure. Lazare n'et pas t
fort reconnaissant pour avoir _ramass quelques miettes  la table du
riche_; et maintenant plus que jamais l'homme demande  l'homme autre
chose que son or; il veut tre connu, compris, aim, il veut tre trait
en frre: c'est  nous de lui donner cette consolation. Effaons tout
ce que l'ingalit a de sec et d'amer; allons chercher le pauvre;
apprenons-lui que, dans ces appartements dont le luxe l'offense,
habitent des personnes qui songent  lui, se proccupent vivement de ses
maux et travaillent de coeur  les adoucir. Qu'il nous pardonne d'tre
riches, car nous n'oublions jamais qu'il ne l'est pas; leves dans la
socit, car notre main serre la sienne; heureuses, car nous pleurons
sur ses peines. Mettons-nous  l'oeuvre avec courage; _voici des jours
favorables, voici des jours de salut_. Notre belle France en paix
appelle toutes les amliorations; les esprits sont en mouvement, les
coeurs anims: jamais circonstances n'ont t plus favorables. Un moment
viendra peut-tre o nous regretterons profondment de n'en avoir pas
profit; et, s'il ne venait pas pour notre pays, il viendrait srement
pour chacune de nous. Quand les temps ne seraient pas mauvais, _les
jours sont courts_; nous marchons avec rapidit _vers le lieu d'o l'on
ne revient pas; travaillons pendant qu'il fait jour_. Avons-nous le
coeur triste ou trop peu occup; le travail de la charit est la plus
sre consolation dans les preuves de la vie, le plus doux passe-temps
au milieu de ses langueurs; et si une destine heureuse nous est
rserve en ce monde, pouvons-nous jamais faire assez pour ceux qui
soupirent aprs le bonheur?




                                 XIV

_Extrait du_ Moniteur universel _du 5 avril 1832, sur les troubles et
les meurtres survenus dans Paris  l'occasion du cholra_.


En rendant compte de l'agitation qu'on avait cherch  rpandre dans
le public, sous prtexte de prtendues tentatives d'empoisonnement qui
auraient eu lieu depuis deux jours chez les dbitants de vin, nous
devions penser que les habitants de Paris, avertis que la sollicitude du
gouvernement tait veille sur ce point, s'en rapporteraient  son
zle pour rechercher la source et les auteurs de ces alarmes, ou pour
dcouvrir, s'il y avait lieu, les artisans de pareils crimes.

Cependant des inquitudes nouvelles ont t propages, et  la faveur de
soupons aussi lgers que cruels, des violences ont t commises sur des
hommes paisibles; et des groupes exasprs ont os donner la mort 
des citoyens inoffensifs, dsigns aux fureurs populaires par le nom
_d'empoisonneur_ appliqu au hasard.

Le gouvernement a d prendre les mesures les plus actives, d'abord pour
prvenir d'odieux attentats du mme genre, ensuite pour claircir tous
les faits  l'aide desquels on chercherait  garer les esprits d'une
manire si funeste.

Des chimistes expriments ont t chargs d'analyser des vins de
toutes qualits recueillis chez un grand nombre de dbitants, chez
cent cinquante environ; pas une trace de poison n'a t reconnue. Dans
quelques qualits de vins infrieures, ils ont signal seulement la
prsence d'une petite quantit de cidre.

Des fioles, du pain, des drages, de la viande saisis et signals comme
empoisonns, ont t soumis galement  l'analyse; ils ont t reconnus
purs de toute substance vnneuse.

Des personnes arrtes sur la clameur publique ont t attentivement
visites, interroges. Il n'est rsult de toutes les recherches que la
preuve de leur parfaite innocence.

Ainsi, toutes les vrifications les plus scrupuleuses n'ont abouti qu'
dmontrer, de la manire la plus vidente, la fausset, l'absurdit des
bruits rpandus.

Et cependant, c'est sur la foi de ces alarmes vagues que des citoyens
ont t insults, frapps, meurtris ou tus.

Hier, un employ a t dpouill dans la rue Saint-Denis et assassin.
C'tait un homme digne de l'estime de tous ceux qui le connaissaient.

Ce malin, un mdecin se rendant par la rue Lafayette  la barrire
du Combat, pour y faire, conjointement avec un vtrinaire d'Alfort,
l'autopsie d'un chien, a t assailli par un attroupement, et n'a d son
salut, ainsi qu'un autre individu, inspecteur de la salubrit, qu' son
refuge dans la caserne la plus proche.

Le 4,  cinq heures, les attroupements poursuivaient du nom
d'_empoisonneur,_ sur la place de Grve, un homme qui s'est rfugi
 l'Htel-de-Ville, d'o l'on voulait l'arracher de vive force. Deux
individus ont t saisis par quelques furieux, et jets, dit-on, dans la
rivire par-dessus le pont d'Arcole. La force arme est accourue; les
attroupements ont t dissips, et de nouveaux dsordres vits. Un
homme tait menac par un groupe, parce qu'il portait une bouteille  la
main: c'tait du vinaigre. Un commissaire de police arrive et boit une
partie de la bouteille pour rassurer la foule, qui se rend  cette
dmonstration.

Le prfet de police a publi une proclamation qui clairera le public.
Que les chefs de famille, que les chefs d'atelier, que tous les bons
citoyens secondent les efforts de l'autorit, et les esprits, si
perfidement gars, seront ramens  des ides plus saines. Quant
aux agitateurs qui se feraient de ces alarmes vaines un prtexte
de dsordre, les lois veillent et le gouvernement saura les faire
respecter.

Ce soir, la tranquillit est parfaitement rtablie. Nous ne saurions
trop rpter qu'au moment o nous crivons, il n'existe pas, aprs les
plus actives recherches, un seul fait qui donne la moindre apparence de
vrit aux bruits d'empoisonnement. Que l'on se rassure donc, et qu'on
se mette en garde surtout contre ces mensonges qui produisent des
rsultats si funestes.

Cette avidit  se repatre des bruits les plus mensongers, cette
cruaut sanguinaire qui se signale par la violence et par les
assassinats, sont indignes de la nation franaise! Des ordres sont
donns pour atteindre les auteurs ou les provocateurs des crimes commis:
le premier devoir du gouvernement est de protger l'existence des
citoyens; esprons que de nouveaux attentats ou que de nouvelles
tentatives ne rendront pas ncessaires les mesures que cette protection
provoquerait. S'il en tait autrement, les citoyens clairs, les bons
citoyens, souvent avertis de ne pas ravir  l'action de la justice les
vrais coupables qui se perdent dans la foule, comprendraient que leur
devoir est de ne pas grossir, par un sentiment de vaine curiosit, des
attroupements qui ont t souills par le crime.




                                   XV

_1. Discours de M. Royer-Collard aux obsques de M. Casimir Prier (19
mai 1832)_.


L'inexprimable tristesse de cette crmonie est plus loquente que nos
vaines paroles. Il y a peu de jours, nous avons vu s'teindre la plus
vaste intelligence du sicle, et voil qu'un grand coeur est frapp, une
me hroque se retire; sa dpouille mortelle est devant vos yeux, elle
va descendre au tombeau, elle reoit en ce moment notre dernier adieu.

Que vous dirai-je, Messieurs, que vous ne sachiez, que vous ne sentiez
douloureusement? Comment M. Casimir Prier s'est-il lev tout d'un coup
au premier rang des hommes d'tat? A-t-il gagn des batailles, ou bien
avait-il lentement illustr sa vie par d'importants travaux? Non; mais
il avait reu de la nature la plus clatante des supriorits et la
moins conteste, un caractre nergique jusqu' l'hrosme, avec un
esprit dou de ces instincts merveilleux qui sont comme la partie divine
de l'art de gouverner. La Providence l'avait marqu de ce double signe;
par l, il lui fut donn de prvaloir entre les hommes de son temps,
quand son heure serait venue. Il ne fallait pas moins que les
circonstances extraordinaires o nous vivons pour rvler  la France,
 l'Europe,  la postrit, cette haute vocation de M. Casimir Prier.
Jusqu' ces derniers temps, nous l'ignorions, il l'ignorait lui-mme.
D'orateur de la libert constitutionnelle, devenu homme d'tat et chef
du cabinet dans une rvolution qu'il n'avait point appele, il l'a
souvent dit et je l'en honore, sa probit gnreuse et la justesse de
son esprit lui font aussitt comprendre que si l'ordre est la dette de
tout gouvernement, c'est surtout la dette d'un gouvernement nouveau,
pour qui l'ordre est la garantie la plus efficace de sa sret au
dehors, comme de son affermissement au dedans.

L'ordre est donc la pense de M. Casimir Prier; la paix en sera le
prix; il se dvoue  cette grande pense. Je dis, Messieurs, qu'il se
dvoue: l est l'hrosme. A tout risque, il veut sauver l'ordre, sans
considrer s'il se perd lui-mme, sans trop compter sur le succs, sans
dtourner son regard vers la gloire qui devait tre sa rcompense. Dans
cette noble carrire, soutenu par les voeux, par la confiance, par
les acclamations presque unanimes de son pays, il a combattu jusqu'au
dernier jour avec une intrpidit qui ne s'est jamais dmentie; quand
ses forcs ont t vaincues, son me ne l'a point t.

La gloire de M. Casimir Prier est pure et inattaquable. Sortie comme
un mtore de ces jours nbuleux o il semble qu'autour de nous tout
s'obscurcisse et s'affaisse, elle sera durable, car elle n'est point
l'oeuvre artificielle et passagre d'un parti qu'il avait servi; il
n'a servi que la cause de la justice, de la civilisation, de la vraie
libert dans le monde entier. Il a succomb trop tt; que les bons
citoyens, que les amis de l'humanit qu'il avait rallis achvent son
ouvrage. levons sur sa tombe le drapeau de l'ordre; ce sera le plus
digne hommage que nous puissions rendre  sa mmoire.

2 _Portrait et caractre de M. Casimir Prier, par M. de Rmusat_.

Il tait d'une trs grande taille; sa figure mle et rgulire offrait
une expression de pntration et de finesse qui contrastait avec
l'nergie imposante qui l'animait par instants. Sa dmarche, son air,
son geste, avaient quelque chose de prompt et d'imprieux, et il disait
lui-mme en riant: _Comment veut-on que je cde avec la taille que
j'ai? Un portrait peint par M. Hersent, et un mdaillon sculpt par
M. David, donnent une assez juste ide de sa physionomie. Dans les
dernires annes, ses traits s'taient altrs, et portaient une
empreinte de souffrance plus que d'affaiblissement. Il avait des jours,
ou plutt des moments d'un abattement douloureux, auquel l'arrachaient
soudain toute provocation extrieure, toute ncessit prsente, toute
preuve que rclamait son honneur ou sa conviction. En lui luttaient
sans cesse une raison froide et une nature passionne. C'est l ce
qui faisait une partie de sa puissance. Toujours fortement mu, il
ragissait nergiquement sur les autres, tantt les soumettant par la
force, tantt les troublant par son motion. Sa pense se prsentait 
son esprit comme une illumination soudaine; elle s'emparait de lui avec
tant de vhmence qu'elle l'emportait pour ainsi dire, et sa parole
brve et presse avait peine  la suivre. Cependant, son ide tait si
nette et son impression si vive qu'il tait sur-le-champ compris, et
qu'il tendait autour de lui l'branlement qu'il prouvait. C'est par l
surtout qu' la tribune il influait sur les assembles, et c'est de lui
plus que de tout autre qu'on aurait pu dire que l'loquence est toute
d'action, et que la parole est l'homme mme. Ces luttes intrieures
donnaient souvent  ses mouvements une imptuosit qui trompait sur son
caractre, et ne laissait pas apercevoir que sa raison restait calme, et
que l'esprit d'observation et de calcul ne l'abandonnait gure dans ses
relations avec les hommes. Presque toujours, il offrait le spectacle de
l'effort d'une me puissante qui veut en vain rendre  sa pense toute
la vivacit et toute la force de l'impression qu'elle lui cause. Il ne
pouvait jamais se satisfaire lui-mme, ni russir a se communiquer tout
entier. Car ce qu'on fait est toujours au-dessous de ce qu'on sent.

L'esprit de M. Casimir Prier devait plus  l'exprience qu' l'tude,
et puisait dans son activit propre des ressources qu'il exploitait
habilement. Il se refusait au travail mthodique, et ne pouvait
supporter le dsoeuvrement; il voulait agir, mais en agissant il
rflchissait toujours; il revenait incessamment sur lui-mme, tournait
et retournait sa pense comme pour s'assurer dans sa croyance et
consolider sa conviction. Peu curieux des thories, il procdait
cependant toujours par quelques ides gnrales qu'il saisissait
d'instinct, et auxquelles il rattachait tout. Il se fiait  son premier
coup d'oeil.--Il me manque bien des choses, disait il, mais j'ai du
coeur, du tact et du bonheur.--Cependant il raisonnait  l'infini sur
toutes ses rsolutions. Dtermin sur les grandes choses, la dcision
journalire lui cotait. Il hsitait longtemps, ajournait tant qu'il
pouvait, et ne prenait son parti qu' grand'peine. Quand sa rsolution
tait forme, elle tait inbranlable, car il tait circonspect et
intrpide. Dans le gouvernement, il avait certes un don bien rare,
une forte volont; mais il lui manquait peut-tre des volonts assez
nombreuses.

M. Prier avait des moments d'abandon, peu de confiance habituelle et
constante. En gnral, il jugeait rigoureusement les hommes, et son
langage tait sans indulgence, quoique son coeur n'et aucune haine.
Jamais, j'oserais l'attester, on ne lui a surpris le dsir de faire le
moindre mal  ses ennemis politiques, quoiqu'il leur prodigut d'amers
reproches et de hautains mpris. Il avait la passion de vaincre et non
de nuire, et il concevait difficilement, n'apercevait qu'avec surprise
l'inimiti que lui suscitaient parfois ses ddains et ses succs. Car il
tait port  juger les hommes plutt par leurs intrts que par leurs
passions, et ne tenait pas assez compte,  mon avis, de tout ce qu'il y
a de mauvaises penses et d'actions mauvaises qu'on ne peut imputer 
aucun calcul. Le coeur humain est souvent dsintress dans le mal.

Et cependant il a eu de tendres amis. Il gagnait aisment ceux qui
l'approchaient; il inspirait du dvouement sans trop y croire; il se
faisait aimer en se faisant un peu craindre. Pour qui le voyait avec
intimit, il tait attachant, et son commerce, quoiqu'il ne fallt pas y
porter trop de libert, avait du charme et du piquant. Rien n'tait ais
pour qui le connaissait, je voulais dire pour qui l'aimait (car on ne
connat bien que ceux qu'on aime) comme de lui dire la vrit, toute
vrit. Il cherchait les conseils, en demandait toujours, ne craignant
pas d'tre contredit, mais seulement d'tre mconnu. Dans le monde,
on le trouvait rserv, froid, un peu inquiet; dans sa famille, sa
conversation tait gaie et moqueuse; il riait quelquefois de ce rire des
jeunes gens d'une autre poque, et s'amusait de mille purilits de la
vie intime ddaignes aujourd'hui que l'affectation du srieux est la
mode de l'esprit.




                                    XVI

_Lettre de M. de La Fayette  M...... sur la mort de M. Casimir Prier_.


On trouve dans les _Mmoires de M. de La Fayette_ (t. VI, p. 660) une
lettre par lui adresse le 16 mai 1832,  une personne dont le nom est
laiss en blanc, et qui porte: Le pauvre Casimir Prier est mort ce
matin  huit heures. Il laisse, dans une des deux grandes divisions de
la France et de l'Europe, de profonds regrets et une haute renomme,
dans l'autre des sentiments d'amertume qui s'adouciront  mesure qu'on
saura mieux qu'il n'tait pas le chef du dplorable systme adopt au
dedans et au dehors. Dj _le Moniteur_ de ce matin en revendique la
pense pour qui de droit[33]. Quant  nous, nous n'prouvons que des
sentiments de famille et d'amiti, et nous voudrions empcher, dans
le peu qui dpend de nous, qu'on attaqut sa mmoire au del de la
condamnation de l'administration dont il a t l'organe..........

[Note 33: Il y a dans cette lettre un anachronisme que la date de la
lettre de M. de La Fayette (date fixe avec certitude par les premiers
mots de cette lettre) rend bien difficile  expliquer. _Le Moniteur_ du
16 mai ne dit absolument rien sur la politique de M. Casimir Prier, qui
n'tait pas mort au moment o il parut; c'est _le Moniteur_ du 17 mai
seulement qui contient l'article auquel fait allusion la lettre de M. de
La Fayette, date du 16.]

On a beaucoup dit que j'avais caus avec le Roi sur notre situation
actuelle. Plusieurs patriotes, mme parmi les plus ardents, me
pressaient de faire cette dmarche. Je m'y suis refus, parce que
j'ai l'intime conviction de son inutilit, et que j'y vois des
inconvnients.




                                   XVII

_Note sur la mise en tat de sige de Paris par l'ordonnance royale du
6 juin 1831, par M. Vincens de Saint-Laurent, prsident de Chambre  la
Cour royale de Paris._


 Ier. La loi du 10 juillet 1791, concernant la conservation et le
classement des places de guerre et postes militaires, la police des
fortifications et autres objets y relatifs, considre les places de
guerre et postes militaires sous trois rapports, savoir: dans l'tat de
paix, dans l'tat de guerre et dans l'tat de sige.

L'tat de paix est l'tat ordinaire dans lequel l'autorit civile
conserve toutes ses attributions dans leur indpendance.

L'tat de guerre doit tre dclar par un dcret du Corps lgislatif,
ou, dans l'intervalle des sances de ce corps, par le Roi. Il laisse 
l'autorit civile ses attributions, mais  la charge de se prter aux
mesures que l'autorit militaire croit ncessaires pour le salut de la
place.

Quant  l'tat de sige, trois articles de cette loi sont  considrer.
L'article 11 indique d'o rsulte cet tat, l'article 12 quand il finit,
l'article 10 quelles sont ses consquences relativement aux attributions
de l'autorit militaire. En voici le texte:

ART. 11.

Les places de guerre et postes militaires seront en tat de sige
non-seulement ds l'instant que les attaques seront commences, mais
mme aussitt que, par l'effet de leur investissement par des troupes
ennemies, les communications du dehors au dedans et du dedans au dehors
seront interceptes  la distance de 1800 toises des crtes des chemins
couverts.

ART. 12.

L'tat de sige ne cessera que lorsque l'investissement sera rompu; et,
dans le cas o les attaques auraient t commences, qu'aprs que les
travaux des assigeants auront t dtruits et que les brches auront
t rpares ou mises en tat de dfense.

ART. 10.

Dans les places de guerre et postes militaires, lorsque les places et
postes seront en tat de sige, toute l'autorit dont les officiers
civils sont revtus par la constitution, pour le maintien de l'ordre et
de la police intrieure, passera au commandant militaire, qui l'exercera
exclusivement sous sa responsabilit personnelle.

Il faut remarquer sur cette loi:

1 Qu'elle ne concerne que les places de guerre et postes militaires;

2 Qu'elle ne fait rsulter l'tat de sige que d'une attaque ou d'un
investissement rels, sans donner au gouvernement le droit de mettre en
tat de sige une place qui ne serait pas investie;

3 Qu'elle n'explique point si l'autorit des tribunaux pour la
rpression des dlits passe  l'autorit militaire.

 II. La loi du 10 fructidor an V a rendu toutes les communes de
l'intrieur, sans distinction entre celles qui sont places de guerre ou
postes militaires et celles qui ne le sont pas, susceptibles de l'tat
de guerre et de l'tat de sige, dans les termes suivants:

ART. 1er.

Le Directoire excutif ne pourra dclarer en tat de guerre les communes
de l'intrieur de la Rpublique, qu'aprs y avoir t autoris par une
loi du Corps lgislatif.

ART. 2.

Les communes de l'intrieur seront en tat de sige aussitt que, par
l'effet de leur investissement par des troupes ennemies ou des rebelles,
les communications du dedans au dehors et du dehors au dedans seront
interceptes  la distance de 3502 mtres (1800 toises) des fosss ou
des murailles: dans ce cas, le Directoire excutif en prviendra le
Corps lgislatif.

Cette loi ne fait qu'tendre les dispositions de celle du 10 juillet
1791 aux villes qui ne sont point places de guerre ou postes militaires.
Elle ne se compose que des deux articles ci-dessus.

1 Sous son empire, l'tat de sige ne peut rsulter que de
l'investissement rel et non d'une dclaration du gouvernement;

2 Bien qu'elle ne dise point quand cet tat cesse, il est vident que,
rsultant du fait mme de l'investissement, il doit cesser, comme sous
la loi de 1791, lorsque le fait qui y donne lieu a lui-mme disparu;

3 Cette loi, muette sur les consquences que l'tat de sige doit avoir
relativement aux attributions respectives de l'autorit civile et de
l'autorit militaire, se rfre ncessairement sur ce point  la loi de
1791.

Une loi du 19 fructidor an V, rendue aprs le coup d'tat de la veille,
aprs avoir annul les oprations d'un grand nombre d'assembles
lectorales, frapp de la dportation plusieurs membres de la
reprsentation nationale et rapport diverses lois rcentes, contient,
dans son dernier article, une disposition qui a pour objet de _rendre_
au Directoire le pouvoir de mettre une commune en tat de sige. Mais il
faut remarquer que ce pouvoir ne lui avait jamais lgalement appartenu;
il est vraisemblable qu'il l'avait usurp, et que la loi du 10 fructidor
an V avait t rendue pour mettre un terme  cette usurpation. Dans ces
circonstances, la loi du 19 ne peut tre considre comme donnant au
gouvernement le droit de dclarer l'tat de sige. Cependant deux
dcrets du 26 mars 1807 ont dclar les villes de Brest et d'Anvers en
tat de sige.

 III. Avant d'aller plus loin, il convient de remarquer:

1 Que la loi du 10 juillet 1791 ne peut tre invoque pour justifier
l'ordonnance du 5 juin 1832, puisque, d'aprs sa rubrique et ses termes
exprs, elle ne concerne que les places de guerre et postes militaires,
et que Paris n'est ni l'un ni l'autre;

2 Que la loi du 10 fructidor an V ne peut pas l'tre davantage,
puisqu'elle exige pour l'tat de sige l'investissement et
l'interception des communications entre le dedans et le dehors, et que
ces circonstances n'ont point exist pour Paris les 5 et 6 juin 1832;

3 Que, d'aprs ces deux lois, l'tat de sige cesse avec le fait
de l'investissement qui seul a pu lui donner naissance, et qu'ainsi
l'ordonnance dont il s'agit peut d'autant moins tre justifie par ces
lois que sa date et surtout sa promulgation sont postrieures  la
rpression de la rvolte.

 IV. Mais la lgislation a reu de notables modifications par le
dcret du 24 dcembre 1811, relatif  l'organisation et au service
des tats-majors des places. Trois articles de ce dcret doivent tre
rappels ici.

ART. 53.

L'tat de sige est dtermin par un dcret de l'empereur, ou par
l'investissement, ou par une attaque de vive force, ou par une surprise,
ou par une sdition intrieure, ou enfin par des rassemblements forms
dans le rayon de l'investissement sans l'autorisation des magistrats.

Dans le cas d'une attaque rgulire, l'tat de sige ne cesse qu'aprs
que les travaux de l'ennemi ont t dtruits et les brches mises en
tat de dfense.

ART. 101.

Dans les places en tat de sige, l'autorit, dont les magistrats
taient revtus pour le maintien de l'ordre et de la police, passe tout
entire au commandant d'armes qui l'exerce ou leur en dlgue telle
partie qu'il juge convenable.

ART. 103.

Pour tous les dlits dont le gouverneur ou le commandant n'a pas jug
 propos de laisser la connaissance aux tribunaux ordinaires, les
fonctions d'officier de police judiciaire sont remplies par un prvt
militaire, et les tribunaux ordinaires sont remplacs par les tribunaux
militaires.

Si l'on compare ces articles aux dispositions correspondantes de la loi
de 1791, on est frapp des dispositions suivantes:

1 L'investissement ou une attaque rgulire ont cess d'tre les
seuls faits dterminant l'tat de sige. Il a pu rsulter, soit d'une
surprise, de rassemblements illgaux dans le rayon militaire, d'une
sdition intrieure, toutes circonstances qui n'emportent point avec
elles, comme l'investissement ou le sige proprement dit, l'interruption
des communications entre le dedans et le dehors, soit aussi d'un simple
dcret du chef du gouvernement.

Quelques personnes confondant l'tat de sige et l'tat de guerre, et
partant de ce principe que le droit de dclarer une place en tat de
guerre est une consquence du droit de dclarer la paix et la guerre,
ont pens que la constitution de l'an VIII, donnant ce dernier droit au
chef du gouvernement, lui donnait aussi le droit de dclarer une ville
en tat de sige. C'est sous ce point de vue que M. Merlin, dans son
_Rpertoire de jurisprudence_, considre les dcrets qui, avant celui de
1811, ont mis diverses places en tat de sige. D'aprs cette opinion,
le dcret de 1811, faisant rsulter l'tat de sige d'un dcret de
l'empereur, n'innoverait point et ne serait que l'excution des lois
antrieures et de la constitution elle-mme. Mais cette opinion ne peut
se soutenir en prsence du texte des lois de 1791 et de l'an V.

Quelques autres personnes ont soutenu que le dcret qui dclare l'tat
de sige devait tre fond sur l'une des circonstances qui sont
numres dans l'article 53; c'est une erreur manifeste. La forme
alternative dans laquelle l'article est rdig ne permet pas de douter
qu'une seule des causes qu'il signale ne suffise pour dterminer l'tat
de sige; et d'ailleurs ces circonstances sont de nature  exiger que
l'tat de sige commence, que l'autorit militaire devienne plus forte,
ds qu'elles existent, et sans attendre une dclaration du gouvernement
qui risquerait le plus souvent d'arriver trop tard. L'tat de sige,
qu'on pourrait appeler fictif, rsultant d'un simple dcret, doit sans
doute tre dtermin par des motifs graves; mais ces motifs peuvent
exister avant ou aprs l'investissement ou la sdition.

2 D'aprs la loi de 1791, l'tat de sige cessait avec
l'investissement, et, en cas de sige, aprs la destruction des ouvrages
de l'ennemi et la rparation des brches. Le dcret a une disposition
pareille pour ce dernier cas, et il est muet pour tous les autres.

Il semble impossible de ne pas tendre cette disposition au cas de
l'investissement dj prvu parla loi de 1791 et aux nouveaux cas de la
surprise, des rassemblements illgaux dans le voisinage de la place et
de la sdition intrieure. L'analogie le demande ainsi et on ne voit
rien dans le dcret qui puisse faire dcider le contraire. La cause
cessant, l'effet doit cesser aussi.

Mais l'tat de sige dtermin par une dclaration du gouvernement
ne peut cesser que de la mme manire qu'il a commenc. C'est au
gouvernement seul, qui sait quels dangers l'ont dcid  recourir  une
telle mesure, qu'il appartient de calculer leur dure et par consquent
celle du remde qu'il leur oppose.

3 La loi de 1791 faisait passer au commandant militaire toute
l'autorit des officiers civils pour le maintien de l'ordre et de la
police intrieure. Le dcret, en rptant cette disposition, y substitue
le mot _magistrats_ aux mots _officiers civils_; et dans un second
article plus explicite, il dpouille la juridiction criminelle ordinaire
de ses attributions qu'il transporte aux tribunaux militaires.

Ces dispositions sont-elles drogatoires  la loi de 1791 ou en
sont-elles l'excution?

On a soutenu qu'elles innovaient, que la loi de 1791 ne contenait aucun
dplacement de juridiction; et l'on s'est fond sur ce qu'elle ne parle
point des tribunaux ni de la justice.

Il peut tre rpondu avec avantage que les mots officiers civils,
employs dans la loi, et le mot magistrats, employ dans le dcret, sont
synonymes; que par officiers civils, la loi entend tout aussi bien les
fonctionnaires de l'ordre judiciaire que ceux de l'ordre administratif;
que l'autorit ncessaire pour le maintien de l'ordre et de la police
intrieure, autorit que la loi de 1791 fait passer aux commandants
militaires, ne peut tre, au moins en partie, que l'autorit des
tribunaux.

L'article 103 du dcret n'est donc que le dveloppement, le rglement du
principe pos dans l'article 101 du mme dcret, et dans l'article 10 de
la loi du 10 juillet 1791.

Au surplus, cette loi a de tout temps t excute dans ce sens que les
tribunaux d'une ville assige ne continuaient leurs fonctions qu'avec
l'autorisation du commandant militaire.

 V. C'est sur ce dcret que doit tre appuye la lgalit de
l'ordonnance du 6 juin.

Les objections, de nature fort diverses, qui ont t faites, ont t le
plus souvent mles et confondues ensemble. Il est ncessaire de bien
les distinguer pour les mieux apprcier. Elles peuvent se rduire aux
quatre suivantes:

1 L'ordonnance ne s'appuie que sur un simple dcret; 2 Elle est mme
rendue hors des termes de ce dcret; 3 Dans tous les cas, elle ne peut
rtroagir; 4 Enfin le dcret a t, au moins en partie, abrog par la
Charte.

La question de rtroactivit a t souleve la premire et a paru
quelque temps considre comme la principale. Il n'en pouvait gure tre
autrement; les organes de l'opposition, ayant eux-mmes sollicit cette
mesure pour la Vende et lou le gouvernement d'y avoir eu recours, ne
pouvaient, dans le premier moment, avoir l'ide de la combattre comme
illgale. C'est cette question de rtroactivit qu'a tranche la Cour
royale dans son arrt du 7 juin 1832.

Mais bientt le cercle de l'attaque s'est agrandi; c'est le droit
mme du gouvernement qui a t mis en doute; c'est la lgalit de
l'ordonnance qui a t conteste et surtout la comptence des tribunaux
militaires. C'est dans ce sens que le dfenseur de Geoffroy a plaid
devant la Cour de cassation.

 VI. La premire objection n'en est rellement pas une. La
jurisprudence constante de la Cour de cassation et de toutes les Cours
royales a reconnu aux dcrets impriaux force de loi, lorsqu'ils
n'avaient point t attaqus dans les dix jours de leur promulgation
pour cause d'inconstitutionnalit, et avaient t au contraire reus et
excuts comme lois.

Devant la Cour de cassation, le ministre public, voulant sans doute
placer son argumentation sur une base plus respectable que l'usurpation
du pouvoir lgislatif tant reproche  Napolon, a soutenu que le dcret
avait t rendu pour l'excution de la loi du 10 juillet 1791 et y tait
conforme. Il l'a fait avec quelque avantage, parce que son adversaire a
cherch l'innovation dans la disposition relative  la juridiction,
o, d'aprs ce qui a t dit,  IV n 3, elle n'existe pas. Mais cette
argumentation n'en doit pas moins tre rejete, parce que le dcret a
innov sur un point important, en n'exigeant plus l'investissement pour
condition dterminante de l'tat de sige, ainsi que cela est expliqu
au  IV, n 1.

 VII. La deuxime objection se divise en deux branches:

Et d'abord on dit que le dcret de 1811 ne concerne que les places
de guerre et postes militaires, et ne pouvait, par consquent, tre
appliqu  Paris.

On appuie cette proposition sur la signification ordinaire du mot
_place_, qui s'emploie surtout pour dsigner les places de guerre, et
sur ce qu'un grand nombre d'articles de ce dcret, par leur objet et par
les termes dans lesquels ils sont conus, supposent clairement que c'est
des places de guerre qu'il y est question.

Sans nier ces deux points, il semble que les considrations suivantes
tablissent solidement l'opinion contraire:

1 Le dcret de 1811, si l'on consulte son intitul, est relatif 
l'organisation et au service des tats-majors des places; il rgle,
entre autre choses, les attributions des gouverneurs et commandants
d'armes avec les autorits civiles. Or, d'aprs l'art. 12, des
gouverneurs peuvent tre nomms dans les principales places de guerre
ou villes de l'empire; d'aprs l'art. 8, des tats-majors peuvent tre
entretenus dans des villes de garnison non fortifies. Les attributions
de ces gouverneurs, de ces tats-majors, ne peuvent tre rgles que par
le dcret. Il n'est donc pas exclusivement relatif aux places de guerre;

2 Lorsque le dcret est intervenu, la lgislation reconnaissait l'tat
de guerre et l'tat de sige, non-seulement pour les places de guerre,
d'aprs la loi de 1791, mais pour toutes les villes ou communes, d'aprs
la loi de l'an V. Comment admettre que le dcret, qui rgle, ou, si
l'on veut, qui modifie les causes et les rsultats de cet tat, ne se
rattache pas galement aux deux lois antrieures?

3 Les villes qui ne sont pas places de guerre peuvent tre, si ce
n'est assiges, au moins investies et attaques par l'ennemi. Paris
ne l'a-t-il pas t en 1814? Elles sont donc susceptibles de l'tat de
sige comme les places de guerre elles-mmes; et lorsque le dcret de
1811 a donn au gouvernement le droit de dclarer l'tat de sige, mme
avant tout investissement et sur la seule prvision du danger, il a d
le lui donner pour toutes les places, de guerre ou non, qui pouvaient
tre exposes  une attaque.

 VIII.--La seconde partie de l'objection consiste  dire que l'tat de
sige ne pouvait tre dclar aprs la cessation des troubles qui l'ont
motiv.

Cette objection, sous le rapport de la lgalit, ne pourrait avoir
quelque poids qu'autant que, d'aprs les termes du dcret, le droit
de mettre une ville en tat de sige serait subordonn au fait d'un
investissement, d'une surprise ou d'une sdition. Mais il n'en est rien,
et il a t expliqu,  IV, n 1, que ce droit tait abandonn  la
sagesse du gouvernement, bien entendu sous la responsabilit des
ministres qui ont conseill la mesure.

Cette responsabilit donne lieu  une autre question sur la ncessit
ou la convenance d'une mise en tat de sige aprs que la rvolte a t
rprime et que la perturbation a cess; mais cette question n'a rien de
judiciaire, elle est toute parlementaire.

 IX.--On dit en troisime lieu que l'ordonnance ne peut rtroagir et
soumettre  la juridiction militaire les dlits consomms avant la
dclaration de l'tat de sige.

Cette difficult doit se rsoudre par les principes du droit qui veulent
que tout ce qui tient aux formes et  la comptence soit rgl par la
loi en vigueur  l'poque de la poursuite et non par la loi en vigueur 
l'poque o le dlit a t commis, principes consacrs par divers arrts
et par une dcision du conseil d'tat du 5 fructidor an IX, relative, il
est vrai,  une affaire civile, mais qui s'applique d'autant mieux  la
question qu'elle a pour objet d'attribuer  l'autorit administrative,
par suite des lois qui l'ont charge de connatre du contentieux
des domaines nationaux, le jugement de difficults qui avaient pris
naissance avant ces lois.

Sans doute il ne s'agit pas ici d'une loi, mais d'une ordonnance. Mais
en reconnaissant que l'ordonnance ne peut pas rtroagir plus que la loi,
on doit reconnatre aussi que les effets d'une ordonnance, lorsqu'elle
est conforme aux lois, doivent tre rgls par les mmes principes que
les effets d'une loi.

Les objections qu'on a faites contre l'application de ces principes  la
question de l'tat de sige ne sont gure prises que de l'importance de
cette question et de la gravit des consquences qui s'y rattachent.
Mais, dans une discussion judiciaire, le plus ou moins de gravit des
rsultats n'est pas une raison de dcider.

Le ministre public, devant la Cour de cassation, s'est appuy sur un
autre argument: c'est que l'ordonnance qui dclare l'tat de sige ne
le cre pas, que cet tat prexistait dans les faits qui motivent
l'ordonnance, laquelle ne fait que le constater; d'o la conclusion
que les consquences de l'tat de sige et notamment l'attribution de
juridiction doivent remonter  l'instant mme o ces faits ont commenc.
Mais cette argumentation a le grave inconvnient de confondre l'tat de
sige rel avec l'tat de sige fictif, de supposer que le gouvernement
ne peut dclarer une ville en tat de sige que lorsqu'elle se trouve
investie, en proie  une sdition, ou dans quelqu'une des circonstances
que prcise l'art. 53 du dcret; ce qui n'est pas exact, ainsi que la
chose a t explique ci-dessus,  IV, n 1. Cette confusion a un danger
qu'il importe de signaler. Comme dans ce systme la dclaration de
l'tat de sige, pour une ville quia t investie mais qui ne l'est
plus, serait videmment illgale, puisque d'aprs les lois de 1791 et
de l'an V, mme d'aprs le dcret de 1811, l'tat de sige cesse avec
l'investissement, il serait assez naturel de conclure de l, dans le
silence du dcret, que la dclaration de cet tat pour une ville qu'une
sdition a trouble; faite aprs la fin de la sdition, est pareillement
illgale. Les troubles des 5 et 6 juin doivent tre allgus non comme
justifiant la lgalit du dcret, mais comme justifiant son opportunit;
non comme constituant l'tat de sige, ou donnant naissance au droit du
gouvernement de le dclarer, mais comme expliquant l'exercice qu'il a
fait de ce droit.

 X.--Enfin la Charte n'a-t-elle pas abrog la facult donne par le
dcret au gouvernement de dclarer l'tat de sige? N'a-t-elle pas au
moins abrog la disposition particulire de ce dcret qui substitue,
durant l'tat de sige, la juridiction des tribunaux militaires  celle
des tribunaux ordinaires? C'est la dernire objection souleve contre
l'ordonnance du 6 juin.

Il ne peut tre ici question d'une abrogation expresse, aucun article de
la Charte n'ayant littralement abrog les art. 53 et 103 du dcret du
24 dcembre 1811.

Quant  l'abrogation tacite, c'est un principe profess par tous les
auteurs qu'on ne doit l'admettre qu'avec beaucoup de rserve et de
discernement, parce que ce serait branler la force morale dont les
lois ont besoin d'tre environnes que de prsumer facilement leur
changement; on exige, pour qu'il y ait abrogation tacite, que la
nouvelle loi soit incompatible avec l'ancienne.

Sans mconnatre cette rgle; on a soutenu qu'une loi qui permettait au
gouvernement de mettre, par une ordonnance, une ville non investie en
tat de sige, c'est--dire de la soumettre  un rgime exceptionnel, de
la placer en quelque sorte hors de la constitution, tait contraire  la
Charte et incompatible avec elle.

On a soutenu que cela tait surtout vrai de la disposition de l'art.
103 du dcret qui change, dans les lieux en tat de sige, l'ordre
des juridictions; et ici l'on ne s'est pas born  opposer  cette
disposition les principes gnraux de notre nouveau droit public, mais
on a invoqu particulirement les art. 53 et 54 de la Charte de 1830,
qui portent que nul ne pourra tre distrait de ses juges naturels,
et qu'il ne pourra tre cr de commissions ni de tribunaux
extraordinaires,  quelque titre et sous quelque dnomination que ce
puisse tre.

L'abrogation tacite en vertu des principes gnraux que proclame la
Charte est un argument qu'on a employ un trs-grand nombre de fois,
soit avant, soit depuis la rvolution de Juillet, et que les Cours
de justice n'ont jamais accueilli. On peut citer pour exemples les
tentatives faites depuis juillet 1830 pour faire dclarer abrogs, soit
l'article 291 du Code pnal relatif aux associations de plus de vingt
personnes, soit la loi qui soumet les imprimeurs  avoir un brevet, ou
celle qui exige des journalistes un cautionnement.

L'article 53 de le Charte s'explique par l'article 54, puisque
celui-ci dit: En consquence, il ne pourra tre cr de tribunaux
extraordinaires. Ce qu'ils contiennent, l'un et l'autre, c'est une
dfense de crer  l'avenir des tribunaux autres que ceux dont les lois
actuelles reconnaissent l'existence. Qu'est-ce qu'une pareille dfense
peut avoir d'incompatible avec un changement de comptence dtermin 
l'avance, pour certains cas spcifis, par une loi prexistante?

Un second principe de droit, aussi gnralement reconnu que le
prcdent, c'est que les lois gnrales ne sont jamais censes abolir
les lois spciales et exceptionnelles,  moins qu'elles n'en aient une
disposition formelle. Quoi de plus exceptionnel que le dcret de 1811?
Quoi de plus gnral que la Charte? Elle a videmment laiss subsister
le dcret dont elle ne s'est point occupe.

Une dernire considration se prsente, si l'on fait attention aux
suites qu'aurait l'abrogation rsultant de la Charte. Cette abrogation
devrait tre applique, sans aucune distinction,  tout tat de sige,
non-seulement  celui qui est dclar par une simple ordonnance,
mais encore  celui qui est dtermin par un investissement rel;
non-seulement aux villes non fortifies, mais encore aux places de
guerre. Qui n'est frapp du danger que prsenterait la continuation
libre et entire de la juridiction ordinaire dans une place de guerre
assige?

 XI. De toutes les questions ci-dessus, l'arrt rendu par la Cour de
cassation, le 29 juin 1832, dans l'affaire Geoffroy, n'en a jug qu'une,
l'abrogation par la Charte de l'article 103 du dcret de 1811.

La solution que cette question a reue pouvait dispenser la cour
d'examiner les autres et de s'en expliquer en aucune manire. Elle a cru
cependant devoir dclarer en tte de son arrt que les lois et dcrets
qui rgissent l'tat de sige doivent tre excuts dans toutes les
dispositions qui ne sont pas contraires au texte formel de la Charte.
Elle semblerait par l avoir voulu dcider implicitement en faveur du
gouvernement quelques-unes des questions dbattues devant elle.

Il ne faut cependant pas perdre de vue qu'elle n'a point indiqu si,
dans sa pense, le gouvernement, en dclarant Paris en tat de sige,
le 6 juin, s'tait renferm dans les limites de ses pouvoirs; elle n'a
point, en un mot, tranch la seconde des objections, ci-dessus,  V.

Elle n'a rien dcid non plus sur la rtroactivit.

Enfin, on ne peut pas mconnatre que la Cour de cassation, tout en
paraissant reconnatre au gouvernement, dans certains cas, le droit de
dclarer l'tat de sige, s'est nanmoins place en opposition avec lui
sur la question de comptence. Le gouvernement, en effet, ne s'est pas
born  dclarer l'tat de sige, laissant aux tribunaux de l'une et de
l'autre juridiction  prononcer sur ses consquences; le ministre de
l'intrieur, dans son rapport au Roi qui a prcd l'ordonnance du 6
juin, et le ministre de la guerre, dans l'instruction qu'il a adresse
le 7 juin au commandant de la premire division militaire, ont
expressment fait connatre que l'un des principaux objets que le
gouvernement avait en vue, en prenant cette mesure, tait le dplacement
de la juridiction.




                                 XVIII

_Tableau des condamnations prononces par la Cour d'assises contre les
individus poursuivis  raison de l'insurrection des_ 5 _et_ _6 juin_
1832.


Par suite de l'insurrection de juin, le jury a condamn
quatre-vingt-deux individus  diverses peines, savoir:

7  mort; les sieurs Cuny, Lepage, Lecouvreur, Toupriant, Bainsse,
Lacroix et Forthom; tous ont vu commuer leur peine en celle de la
dportation.

4  la dportation; les sieurs Colombat, le mme qui fut arrt par
Vidocq, et qui s'est vad du Mont-Saint-Michel en 1835; Jeanne,
O'Reilly, dont j'ai fait commuer la peine; Saint-tienne.

  4 aux travaux forcs  perptuit.
  5--pour dix ans.
  1--pour huit ans.
  1--pour sept ans.
  1--pour six ans.
  5--pour cinq ans.

  En gnral, ces peines ont t commues en une dtention
  pour une mme dure.

  3  dix annes de dtention.
  2  sept annes de dtention.

  (Les sieurs Thielmans et Marchands, chefs de la Socit
  Gauloise.)

  2  six annes de dtention.
  4  cinq annes de dtention.
  1  huit annes de rclusion.
  3  six annes.

  (Parmi ces trois condamns, figurait le sieur Vigouroux,
  que j'ai fait gracier en 1835.)

  4  cinq annes de rclusion.
  10  cinq annes de prison.
  3  trois annes.
  1  deux ans sept mois de prison.
  5  deux ans.
  16  dix-huit mois, treize mois, un an, six mois, trois mois, un mois
       de prison.
 ---
  82

  (_Mmoires de M. Gisquet, ancien prfet de police,_
  crits par lui-mme. T. II, p. 281-283.)




                                   XIX

1_ Le roi Louis-Philippe au marchal Soult, en mission pour rprimer
l'insurrection de Lyon_.


Paris, ce 29 novembre 1831,  2 heures du soir.

J'ai reu, mon cher marchal, votre lettre date de Mcon le 27 et j'y
rponds  la hte. Toutes vos dispositions me paraissent excellentes et
telles qu'on pouvait les attendre de vous. J'en dis autant de tout ce
que vous me mandez. Dj vous devez avoir reu les ordonnances que vous
demandiez, tant pour le licenciement des diverses gardes nationales de
Lyon et de ses faubourgs, que pour la mobilisalion des gardes nationales
des dpartements voisins, avec la facult de les en faire sortir. Ainsi
vous tes pourvu de tous ces moyens.

Quant  la mise de la ville de Lyon en tat de sige, la question me
parat mriter un mr examen, et j'ai convoqu le Conseil pour ce soir
 huit heures et demie, afin qu'elle y soit bien discute avant de me
former une opinion et de prendre un parti. Je n'arrterai donc aucune
opinion finale avant ce soir, mais ma disposition actuelle est d'esprer
que cette mesure ne sera pas ncessaire. Je crois que le seul cas o
elle le serait est celui o l'entre dans Lyon serait refuse aux
troupes, ou que cette entre ne serait accorde qu'avec des conditions.
Alors il faudrait ncessairement cerner, bloquer, attaquer, et par
consquent l'tat de sige deviendrait un fait qu'on devrait dclarer.
Mais si au contraire, comme je l'espre et comme je le crois, et surtout
comme je le dsire vivement, les portes de la ville de Lyon s'ouvrent
sans coup frir et sans conditions, et que les troupes y rentrent sans
que nous ayons  dplorer une nouvelle effusion de noire prcieux sang
franais, alors la mesure de la mise en tat de sige me paratrait
superflue, et je craindrais que, malgr la douceur que vous apporteriez
dans son excution, il n'en rsultt des alarmes et des irritations
dangereuses.

Le grand point, le point culminant de notre affaire, c'est d'entrer dans
Lyon sans coup frir et sans conditions. Tout sera, si ce n'est fini, au
moins sr de bien finir, quand cela sera effectu. Sans doute, il faudra
le dsarmement et les mesures ncessaires pour l'oprer. Il faudra de la
svrit, surtout pour ces compagnies du gnie et autres militaires
qui ont quitt leurs drapeaux et sont rests  Lyon; mais vous savez
pourtant que, quand je dis _svrit_, ce n'est pas _d'excutions_ que
je veux parler, et ce n'est pas  vous que j'ai besoin de le dire.
Je suis bien sr de votre modration sur tout; et elle est toujours
ncessaire dans le succs, car alors les conseils violents arrivent de
toutes parts, et surtout de ceux qui se tenaient  l'cart pendant la
lutte. La bonne politique est d'tre sage sans faiblesse et ferme sans
violence.

Vous connaissez toute mon amiti pour vous.

2 _Le ministre du commerce et des travaux publics  M. le marchal
Soult, en mission  Lyon_.

Paris, le novembre 1831.

Monsieur le marchal et cher collgue,

Je crois utile de mettre sous vos yeux le fond de la contestation qui,
ayant agit la manufacture lyonnaise, a donn lieu enfin aux fcheux
vnements qui ont clat.

A Lyon, les fabricants n'ont point de grands ateliers. Ils donnent les
soies prpares pour chaque pice d'toffe  des matres-ouvriers qui en
font le tissage dans leur propre domicile, sur des mtiers dont ils se
fournissent.

Chaque matre-ouvrier a ordinairement dans sa demeure plusieurs mtiers.
Il travaille sur l'un de ses mains; il fait travailler sur les autres
ou par ses enfants ou par des ouvriers compagnons qu'il prend  son
service.

La main-d'oeuvre du tissage se rgle  la mesure, et non  la journe.
Il y a du fabricant au matre-ouvrier une convention  faire pour
dterminer le prix de cette main-d'oeuvre ou faon, et une autre
convention du matre-ouvrier  l'ouvrier compagnon pour, savoir combien,
sur ce mme prix, il restera de salaire  l'ouvrier et combien au matre
pour bnfice, emploi de son mtier, etc.

Il convient de remarquer, en passant, que le matre-ouvrier domicili,
propritaire de mtiers, offre plus de garanties d'ordre que la
population plus nombreuse des ouvriers compagnons, population flottante
qui circule sans cesse de Lyon  Avignon et  Nmes, et sur laquelle
on a peu de prise. Il est probable que ses exigences envers le
matre-ouvrier ont contribu  pousser celui-ci dans ses prtentions,
et que, quand le matre a t exaspr, ses ouvriers n'ont pas tard 
s'abandonner aux excs.

Depuis quelque temps, les uns et les autres prtendaient que le cours
des mains-d'oeuvre tait trop bas, qu'ils ne pouvaient vivre sur leurs
salaires, qu'ils avaient le droit d'exiger davantage, et que l'autorit
devait y pourvoir; qu' plusieurs reprises, et jusqu'en 1811, il avait
t fait des tarifs concerts par les soins de l'autorit, garantis par
elle, et que la scurit ne pourrait rgner que lorsqu'on aurait suivi
cet exemple, qu'il y aurait un tarif reconnu et publi, en sorte que
le fabricant ne pt plus essayer de faire agrer au plus misrable de
moindres salaires qui finissaient par faire la loi  tous.

Il serait inutile aujourd'hui de rappeler comment leurs demandes se sont
produites et ont t entendues, comment on a cru leur avoir procur le
tarif par voie de conciliation, comment un grand nombre de fabricants
ont refus de l'admettre, et comment les ouvriers, ayant cru en tre
lgitimement en possession, ont regard les refusants comme des
rfractaires qui manquaient et  un trait et  un rglement public.

Quoi qu'il en soit, le tarif ne pouvait tre admis. L'autorit n'a aucun
droit de rgler les salaires; aucune loi ne le permet; et dans l'ordre
lgal si universellement et si justement rclam aujourd'hui, les
exemples de 1811, pas plus que ceux de 1793 qu'on a cits aussi, ne
sauraient tre invoqus. Je le rpte, aucune loi ne permet de donner un
tarif  une manufacture. S'il y a des traits, ils n'engagent que
ceux qui les consentent; l'autorit administrative, loin de pouvoir
y soumettre personne, ne saurait mme s'en mler envers les parties
contractantes; les tribunaux seuls pourraient connatre de leurs
contestations; et quant  ceux qui n'ont point adhr  une transaction,
aucun juge ne peut leur imposer un tarif qui leur est tranger. Si les
prud'hommes s'y laissaient induire, la Cour de cassation en ferait
justice.

Il est bon d'ajouter, pour empcher toute mprise  venir, qu'on a
particulirement oubli  Lyon une loi trs-expresse, quand on a cru
pouvoir convoquer une assemble lgale de tous les fabricants et leur
faire nommer des commissaires. Les assembles de professions sont
dfendues et ne peuvent donner des pouvoirs qui engagent qui que ce
soit; les assembles des ouvriers, qui avaient prcd, taient encore
plus irrgulires, et, de plus, tombaient dans la disposition de l'art.
415 du Code pnal, car c'tait videmment une coalition pour renchrir
le prix du travail.

Mais en laissant  l'cart ce qui s'est fait, sinon pour empcher
qu'on ne le refasse, et en examinant le tarif sous le rapport de la
possibilit de l'excuter, voici ce qu'il importe de savoir. Quel que
soit le sort de l'ouvrier, il ne dpend pas du fabricant de l'amliorer,
et il y a une grande injustice  croire que c'est pure duret ou pure
avidit que de ne pas accrotre les salaires.

La fabrique de Lyon ne travaille en gnral qu' mesure que des
commandes lui arrivent; celles de l'tranger sont considrables,
et d'elles seules dpend le mouvement plus ou moins sensible de la
fabrication; le nombre des mtiers occups augmente ou diminue suivant
que l'Allemagne, la Russie, l'Angleterre elle-mme et surtout l'Amrique
demandent ou ne demandent pas.

Mais Lyon rencontre aujourd'hui une grande concurrence, surtout pour les
toffes unies, dont le monopole lui chappe. Non-seulement l'Angleterre
pourvoit  sa consommation, mais Zurich, Ble, Creveldt, Elberfeldt,
fabriquent en grand,  des prix beaucoup plus modrs que les Lyonnais,
et fournissent au dehors,  ceux qui autrefois ne connaissaient que
Lyon. Les commandes y viennent encore de prfrence, mais c'est 
condition de n'y payer les toffes pas plus cher que dans les autres
fabriques; cette condition, on peut l'accepter ou la refuser, mais on ne
saurait la changer. Elle est fonde sur la nature vidente des choses.

Quand la diminution du prix de l'toffe fabrique est ainsi impose, il
faut bien que le fabricant fasse conomie; il peut sacrifier une partie
de son bnfice, mais il ne saurait travailler  perte; si l'ouvrier
peut se contenter du prix qu'on lui offre, les commandes de l'tranger
sont acceptes et Lyon travaille. Si l'ouvrier ne peut vivre et s'il ne
peut accepter pour ressource le salaire que la circonstance comporte, il
faut bien refuser la commission, et le travail est forcment interrompu.

On dira que ce partage du bnfice tant fait par le fabricant, il se
rserve un profit tandis qu'il laisse l'ouvrier en perte. Mais il n'en
peut tre ainsi, car le fabricant ne gagne rien s'il ne fait travailler;
il est vident qu'il offre  l'ouvrier tout le salaire qu'il peut donner
plutt que de refuser des commissions. D'ailleurs quand on pourrait
l'astreindre  un tarif, s'il trouve qu'il lui est impossible de s'y
accommoder et qu'il aime mieux ne pas faire travailler plutt que
de perdre, aucune puissance au monde ne peut l'obliger  donner de
l'ouvrage aux ouvriers; le tarif ne peut donc en aucun cas tre pour
eux une garantie, et c'est ce qu'il serait bien essentiel de leur faire
entendre.

Enfin, monsieur le marchal, je crois utile de vous bien faire remarquer
de quel point on est parti. La premire fois que M. le Prfet a parl
du tarif, il a dclar que la fabrique de Lyon n'avait point eu les
interruptions de travail qui ont afflig les autres manufactures, que
tous les bras taient occups, qu'il en manquait  quelques milliers
de mtiers pour lesquels on avait de l'ouvrage; ainsi, on se plaignait
seulement que le travail ft trop peu rtribu. C'tait l une position
bien moins fcheuse que celle de tant de villes o les ateliers taient
ferms; ces villes ont souffert sans troubler l'ordre, et l'on ne peut
assez regretter qu' Lyon, o le travail abondait, une situation bien
plus tolrable ait eu une semblable issue.

Veuillez agrer, monsieur le marchal et cher collgue, l'assurance de
ma haute considration,

_Le pair de France, Ministre de l'agriculture et du commerce_,

Comte D'ARGOUT.

En rsum, monsieur le marchal et cher collgue, aucun tarif ne peut
tre maintenu  Lyon: 1 parce que cette mesure est illgale; 2 parce
qu'elle ne saurait tre obligatoire, puisqu'aucun tribunal ne pourrait
la reconnatre et forcer les fabricants  s'y conformer; 3 parce qu'en
supposant que cette mesure ft lgale et que les tribunaux eussent la
facult d'en sanctionner l'excution par des arrts, il n'existe aucune
puissance au monde qui puisse contraindre un fabricant  donner du
travail aux ouvriers en leur payant un salaire qui mettrait le fabricant
dans la ncessit de vendre  perte. La consquence du tarif approuv
par M. Dumolard a donc t de tarir le travail et d'empirer la situation
des ouvriers au lieu de l'amliorer. La conduite suivie par M. le
prsident du Conseil et par moi,  l'gard de M. Dumolard, a t
celle-ci; nous lui avons fait connatre l'illgalit de la mesure qu'il
avait approuve; nous l'avons clair sur les consquences forces
qu'elle devait entraner; nous lui avons dclar que nous ne voulions
pas casser le tarif pour viter de provoquer une secousse  Lyon, mais
que nous voulions lui laisser l'honneur de rparer le mal, qu'il devait
clairer les ouvriers, leur faire comprendre le dommage que le tarif
leur causait  eux-mmes, et, lorsque les esprits y seraient prpars,
abroger le tarif sans clat ou le laisser tomber en dsutude. Tels
sont, monsieur le marchal, les renseignements que j'ai cru utile de
vous donner; il me semble en effet fort essentiel, maintenant que
la rvolte a clat, de ne laisser aucune esprance aux ouvriers
(lorsqu'ils rentreront dans l'ordre) de conserver un tarif quelconque,
car tant qu'ils en conserveront un, ou tant qu'ils auront l'espoir d'en
obtenir un, Lyon se trouvera expos  de nouvelles perturbations. Elles
se manifesteront ds que les fabricants, mcontents d'un tarif qui ne
leur permettrait pas de vendre avec profit, cesseront leurs commandes
aux ouvriers.

FIN DES PIECES HISTORIQUES DU TOME DEUXIME




                         TABLE DES MATIRES
                          DU TOME DEUXIME


CHAPITRE IX.
LA RVOLUTION DE 1830.
(26 juillet--11 aot 1830.)

Mon arrive  Paris.--Je trouve la Rvolution soudainement
flagrante.--Runions de Dputs chez MM. Casimir Prier, Laffitte,
Brard et Audry-Puyraveau.--tat des esprits dans ces runions;--parmi
le peuple et dans les rues.--Les Dputs prennent sance au
Palais-Bourbon et appellent le duc d'Orlans  Paris.--Il accepte les
fonctions de lieutenant gnral du royaume.--Insignifiants et vains
essais de ngociation entre Paris et Saint-Cloud.--Le raccommodement
avec Charles X tait-il possible?--La royaut du duc de Bordeaux avec la
rgence du duc d'Orlans tait-elle possible?--M. de La Fayette et ses
hsitations.--M. le duc d'Orlans et les motifs de sa dtermination.--Il
n'y avait de choix qu'entre la monarchie nouvelle et la
Rpublique.--Emportement public--Sentiment dominant parmi les
royalistes.--Empire de l'exemple de la Rvolution de 1688 en
Angleterre.--Diffrences mconnues entre les deux pays et les
deux vnements.--Rvision de la Charte.--Origine du parti de la
rsistance.--Fallait-il soumettre la royaut et la Charte nouvelles 
la sanction populaire?--Symptmes anarchiques.--Prtentions
rpublicaines.--Faits divers qui dterminent ma ferme adhsion  la
politique de rsistance.--Je deviens ministre de l'intrieur.

CHAPITRE X.
MON MINISTRE DE L'INTRIEUR.
(1er aot--2 novembre 1830.)

Ma principale proccupation en entrant au ministre de
l'intrieur.--Voyage et embarquement de Charles X.--Composition et
incohrence du cabinet du 11 aot 1830.--Ses divers lments.--MM.
Laffitte, Dupont de l'Eure, marchal Grard et Bignon.--MM. Casimir
Prier, duc de Broglie, baron Louis, comte Mol, gnral Sbastiani,
Dupin et moi.--Attitude du Roi dans ce Conseil.--Vastes attributions
et mauvaise organisation du ministre de l'intrieur.--Mes
travaux.--L'Opposition m'accuse de ne rien faire.--Mon Expos de l'tat
du royaume en septembre 1830.--Mes relations avec les prfets.--Mes
relations avec M. de La Fayette au sujet des gardes nationales.--Mon
administration dans ses rapports avec les lettres, les sciences et les
arts.--Ma participation aux affaires extrieures.--L'Europe veut le
maintien de la paix.--Dispositions de l'Angleterre,--de la Russie et
de l'empereur Nicolas,--de l'Autriche et de la Prusse.--Le parti
rvolutionnaire en France mconnat compltement cette situation
europenne.--Le roi Louis-Philippe la comprend et en profite--Sentiment
de la France  l'gard des rvolutions trangres.--M. de Talleyrand
ambassadeur  Londres.--Pourquoi il convient  cette mission.--Est-il
vrai que le roi Louis-Philippe ait seul fait ce choix?--Notre politique
envers la Belgique, le Pimont et l'Espagne.--Ma conduite envers les
rfugis espagnols--Rapports du cabinet avec les Chambres.--La Chambre
des dputs se complte par des lections nouvelles.--M. Pasquier est
nomm prsident de la Chambre des pairs.--Projets de lois prsents
aux Chambres.--Propositions nes dans les Chambres.--Mes dbuts  la
tribune.--Fermentation des partis.--Dbat sur les clubs.--Clture
des clubs.--La Chambre des dputs accuse les ministres de Charles
X.--Proposition de M. de Tracy et Adresse de la Chambre des dputs pour
l'abolition de la peine de mort.--meutes rvolutionnaires.--Elles se
portent sur le chteau de Vincennes,--sur le Palais-Royal.--Dissolution
du cabinet.--Ses causes.--Mon sentiment en sortant des affaires.--Lettre
de M. Augustin Thierry.

CHAPITRE XI
LE PROCS DES MINISTRES DE CHARLES X ET LE SAC
DE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.
(3 novembre 1830--13 mars 1831.)

Dissentiments dans le cabinet de M. Laffitte.--Mort et obsques de M.
Benjamin Constant.--Procs des ministres de Charles X.--Mon discours
contre l'application de la peine de mort.--Attitude de la Cour des
pairs.--M. Sauzet et M. de Montalivet.--Embarras de M. de La Fayette
aprs le procs des ministres.--Prtentions et esprances du parti
dmocratique.--La Chambre des dputs abolt le commandement gnral des
gardes nationales du royaume.--Ngociations entre le Roi et M. de La
Fayette  ce sujet.--Exigences et dmission de M. de La Fayette.--Le
comte de Lobau est nomm commandant suprieur de la garde nationale de
Paris.--Conversations de M. Laffitte avec l'ambassadeur de France 
***.--M. Thiers sous-secrtaire d'tat des finances.--tat des affaires
trangres.--M. de Talleyrand et la Confrence de Londres.--Sac
de l'glise de Saint-Germain-l'Auxerrois et de l'archevch de
Paris.--Scnes anarchiques sur divers points.--Suppression des fleurs
de lis dans les armes de France;--Effet de ces scnes en Europe;--sur
l'tat des partis en France;--dans la Chambre des dputs.--Mollesse
et impuissance du cabinet.--Mon opposition.--Chute du cabinet.--Lutte
intrieure pour son remplacement.--M. Casimir Prier forme un nouveau
ministre.

CHAPITRE XII.
M. CASIMIR PRIER ET L'ANARCHIE.
(13 mars 1831--16 mai 1832.)

Rapports de M. Casimir Prier avec ses collgues;--avec le Roi
Louis-Philippe;--avec les Chambres;--avec ses agents.--Action
personnelle du Roi dans le gouvernement.--Prtendues scnes entre le
Roi et M. Casimir Prier.--Anarchie dans Paris et dans les
dpartements.--Efforts des partis politiques pour exploiter
l'anarchie.--Parti rpublicain.--Parti lgitimiste.--Parti
bonapartiste.--Leurs complots.--Faiblesse de la rpression
judiciaire.--coles et sectes anarchiques.--Les saint-simoniens.--Les
fouriristes.--Insurrection des ouvriers de Lyon.--Sdition 
Grenoble.--Dsordres sur divers autres points du territoire.--Grande
meute  Paris sur la nouvelle de la chute de Varsovie.--M. Casimir
Prier et le gnral Sbastiani sur la place Vendme.--M. Casimir Prier
rorganise la police.--M. Gisquet prfet de police.--Le roi Louis
Philippe vient habiter les Tuileries.--Travaux dans le jardin des
Tuileries et leur motif.--M. Casimir Prier aussi modr qu'nergique
dans l'exercice du pouvoir.--Il se refuse  toute loi d'exception.--La
reine Hortense  Paris.--Conduite du roi Louis-Philippe et de
son gouvernement envers la mmoire et la famille de l'Empereur
Napolon.--Dbats lgislatifs.--Liste civile.--Abolition de l'hrdit
de la pairie.--Proposition pour l'abrogation de la loi du 19 janvier
1815 et du deuil officiel pour la mort de Louis XVI.--Discours du duc
de Broglie sur cette proposition.--Mon attitude et mon langage dans les
Chambres.--Ce qu'en pensent le roi Louis-Philippe, M. Casimir Prier et
les Chambres,--Dbat sur l'emploi du mot _sujets_.--tat de la socit
dans Paris.--La politique tue les anciennes moeurs sociales.--Dcadence
des salons.--Ce qui en reste et mes relations dans le monde.--M. Bertin
de Veaux et le _Journal des Dbats_.................. 180

CHAPITRE XIII.
M. CASIMIR PRIER ET LA PAIX.
(13 mars 1831--16 mai 1832.)

Caractre gnral de la politique extrieure de la France, de 1792
 1814;--de 1814  1830.--Le congrs de Vienne.--La
Sainte-Alliance.--Caractre gnral de la politique extrieure du
gouvernement de 1830;--de la politique extrieure de l'opposition aprs
1830.--De l'alliance anglaise.--Question belge.--Le roi Louis-Philippe,
le roi Lopold et M. de Talleyrand dans la question belge.--Rapports de
M. Casimir Prier et de M. de Talleyrand.--Question polonaise.--Vitalit
de la Pologne.--On n'a jamais tent srieusement de la rtablir.--Ce
qu'auraient pu faire les Polonais en 1830.--Le gnral Chlopicki et sa
lettre  l'empereur Nicolas.--Que le gouvernement du roi Louis-Philippe
n'a jamais donn de fausses esprances aux Polonais.--Comment et par qui
ils ont t induits en illusion.--Question italienne.--Le Pimont et
Naples, de 1830  1832.--Insurrection dans les petits tats italiens
gouverns par des princes de la maison d'Autriche et dans les tats
romains.--Premire occupation des Lgations par les Autrichiens.--Ils
les vacuent.--Le prince de Metternich et M. Casimir Prier sur les
affaires d'Italie.--Le comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France
 Rome.--Dmarche des grandes puissances auprs du pape pour
lui conseiller des rformes.--dits du pape.--Nouvelle
insurrection.--Seconde occupation des Autrichiens.--Expdition
d'Ancne.--L'amiral Roussin devant Lisbonne.--Grande situation de
M. Casimir Prier en Europe.--Pourtant son succs est incomplet et
prcaire.--Son propre sentiment  ce sujet.--Explosion du cholra a
Paris.--Mon sentiment sur la conduite du gouvernement et du peuple de
Paris pendant le cholra.--Visite du duc d'Orlans et de M. Casimir
Prier  l'Htel-Dieu.--Mort de M. Cuvier.--Maladie, mort et obsques de
M. Casimir Prier.

CHAPITRE XIV.
INSURRECTIONS LGITIMISTE ET RPUBLICAINE.--OPPOSITION
PARLEMENTAIRE.--FORMATION DU CABINET DU 11 OCTOBRE 1832.
(16 mai--11 octobre 1832.)

tat des esprits aprs la mort de M. Casimir Prier;--dans le
gouvernement;--dans les divers partis.--Insurrection lgitimiste
dans les dpartements de l'Ouest.--Principe et sentiments du parti
lgitimiste.--Mme la duchesse de Berry.--Principe et sentiments du parti
rpublicain-.--Ses prparatifs d'insurrection  Paris.--Manifeste
ou _Compte rendu_ de l'opposition parlementaire.--Ses motifs et son
caractre.--Courage et insuffisance du cabinet.--On pense  M.
de Talleyrand comme premier ministre.--Voyage de M. de Rmusat
 Londres.--M. de Talleyrand s'y refuse.--Mort du gnral
Lamarque.--Insurrection rpublicaine des 5. et 6 juin 1832.--nergique
rsistance du parti de l'ordre.--Le roi parcourt Paris.--Je me rends
aux Tuileries.--Visite aux Tuileries de MM. Laffitte, Odilon-Barrot et
Arago.--Leur conversation arec le roi.--Faiblesse croissante du cabinet
malgr sa victoire.--Ses deux fautes.--Mise en tat de sige de
Paris.--Arrestation de MM. de Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de
Neuville et Berryer.--Tentative du Roi pour conserver le cabinet en
le fortifiant.--M. Dupin.--Urgence de la situation.--Le Roi nomme
le marchal Soult prsident du conseil et le charge de former un
cabinet.--Le duc de Broglie est appel  Paris,--Il fait de mon
entre dans le cabinet la condition de la sienne.--Objections et
hsitation.--Le marchal Soult fait une nouvelle proposition  M. Dupin,
qui refuse.--On me propose et j'accepte le ministre de l'instruction
publique.--Formation du cabinet du 11 octobre 1332.




PICES HISTORIQUES.

I.
Protestation des dputs contre les ordonnances du 25 juillet 1830.

II.
Proclamation adresse  la France par les dputs des dpartements
runis au palais Bourbon, aprs l'appel et l'arrive de S. A. R. Mgr. le
duc d'Orlans  Paris.

III.
Expos de la situation du royaume prsent aux Chambres le 13 septembre
1830, par M. Guizot, ministre de l'intrieur.

IV.
Rapport prsent au Roi le 21 octobre 1830, par M. Guizot, ministre de
l'intrieur, pour faire instituer un inspecteur gnral des monuments
historiques en France.

V.
1 Dcret de l'empereur Napolon Ier (20 fvrier 1806) qui rgle la
destination des glises de Saint-Denis et de Sainte-Genevive.
2 Ordonnance du roi Louis XVIII (12 dcembre 1821) qui confirme et
complte la restitution au culte de l'glise Sainte-Genevive.

VI.
Circulaire adresse aux prfets par M. Guizot, ministre de l'intrieur
(29 septembre 1830), sur les lections  la Chambre des dputs.

VII.
Notice sur madame de Rumford, par M. Guizot (crite en 1841).

VIII.
Procs-verbal de l'audience donne et de la rponse faite, le 17 fvrier
1831, par le roi Louis-Philippe, aux dputs du congrs national de la
Belgique, venus  Paris pour lui annoncer l'lection de S. A. R. Mgr. le
duc de Nemours comme roi des Belges.

IX.
Lettre du gnral Chlopicki  l'empereur Nicolas (dcembre 1838).

X.
Mmorandum prsent le 21 mai 1831, par la Confrence de Rome, au pape
Grgoire XVI.

XI.
1 Rsum des dits de rforme du pape Grgoire XVI en 1831.
2 Lettre de M. Rossi  M. Guizot (10 avril 1832).

XII.
1 M. Casimir Prier  M. le comte de Sainte-Aulaire.
2 M. Casimir Prier  M. le prince de Talleyrand.

XIII.
De la charit et de sa place dans la vie des femmes, par madame liza
Guizot.

XIV.
Extrait du _Moniteur_ du 5 avril 1832, sur les troubles et les meurtres
survenus dans Paris  l'occasion du cholra.

XV.
1 Discours de M. Royer-Collard aux obsques de M. Casimir Prier (10
mai 1832).
2 Portrait et caractre de M. Casimir Prier, par M. de Rmusat.

XVI.
Lettre de M. de La Fayette  M*** sur la mort de M. Casimir Prier.

XVII.
Note sur la mise en tat de sige de Paris par l'ordonnance royale du 6
juin 1831, par M. Vincens de Saint-Laurent, prsident de chambre  la
Cour royale de Paris.

XVIII.
Tableau des condamnations prononces par la Cour d'assises contre les
individus poursuivis  raison de l'insurrection des 5 et 6 juin 1832.

XIX.
1 Le roi Louis-Philippe au marchal Soult, en mission pour rprimer
l'insurrection de Lyon.
2 Le ministre du commerce et des travaux publics  M. le marchal
Soult, en mission  Lyon.


FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIME.





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mon temps (Tome 2), by Franois Pierre Guillaume Guizot

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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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